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+The Project Gutenberg EBook of Histoire amoureuse des Gaules, tome I, by
+Roger de Bussy-Rabutin
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoire amoureuse des Gaules, tome I
+ suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle
+
+Author: Roger de Bussy-Rabutin
+
+Annotator: Paul Boiteau
+
+Release Date: June 6, 2009 [EBook #29049]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE AMOUREUSE DES GAULES, 1 ***
+
+
+
+
+Produced by Sébastien Blondeel, Carlo Traverso, Pierre
+Lacaze and the Online Distributed Proofreading Team at
+https://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+HISTOIRE
+
+AMOUREUSE
+
+DES GAULES
+
+PAR BUSSY RABUTIN
+
+revue et annotée
+
+PAR M. PAUL BOITEAU
+
+_Suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle_
+
+recueillis et annotés
+
+PAR M. C.-L. LIVET
+
+
+Tome I
+
+BUSSY RABUTIN, ANNOTÉ PAR P. BOITEAU
+
+
+À PARIS
+
+Chez P. Jannet, Libraire
+
+MDCCCLVI
+
+
+
+
+PRÉFACE.
+
+Sur une belle page blanche, au frontispice de ce livre, en lettres
+architecturales, je voulois tracer une dédicace ou une inscription
+funèbre
+
+ DIS. MANIBVS.
+ MVLIERCVLARVM.
+ QVAS. CORRIPVIT.
+ AMOR.
+
+mais j'ai peur qu'on n'attaque la qualité ou la moralité de mon style
+épigraphique. Je voudrois du moins, puisque je viens de vivre assez
+longtemps avec elles, ne pas quitter toutes ces pécheresses sans leur
+dire adieu, et je désirerois concentrer mes derniers hommages en une
+vingtaine de vers de circonstance; peut-être les aurois-je tournés
+ainsi:
+
+ _L'art antique disoit: Qu'on adore les belles!
+ Les poètes disoient: Que tout cède à l'amour!
+ Les poètes et l'art aujourd'hui sont rebelles
+ Au culte dont Laïs a vu le dernier jour.
+
+ O femmes! la beauté, c'étoit une victoire,
+ C'étoit une grandeur, c'étoit une vertu;
+ On ne s'informoit pas, pour chanter son histoire,
+ De quel or, sous quel toit, Laïs avoit vécu.
+
+ Il suffisoit qu'elle eût la chevelure blonde:
+ La femme étoit Vénus; un grand oeil plein d'éclairs:
+ La femme étoit Minerve. Ô sagesse du monde!
+ Devant d'autres autels s'agenouillent nos vers.
+
+ Notre admiration se proclame éblouie
+ Par la splendeur des lois qui plaisent aux Césars.
+ Midas a des enfants; la foule, recueillie,
+ Applaudit aux décrets de leur goût pour les arts.
+
+ Mieux valoit quand, le front ceint du parfum des roses,
+ Les poètes et l'art saluoient le soleil,
+ Le printemps, le feuillage, et les femmes écloses,
+ Comme de jeunes fleurs, en leur temple vermeil.
+
+ Je sais bien que Phryné présage Messaline,
+ Que Jeanne Vaubernier déshonore Ninon;
+ Mais devant la jeunesse il faut que l'on s'incline:
+ Vive qui sut aimer, et qu'importe son nom!
+
+ Voilà ce que disoit et pensoit l'Ionie;
+ Ses dieux avoient du moins quelque divinité.
+ On pardonne, je crois, ses crimes au génie:
+ De la même injustice honorons la beauté._
+
+Mais je crains qu'on ne m'accuse d'une trop vive indulgence pour des
+courtisanes, et je me résigne à réfréner l'ambition de cette préface.
+
+Toutefois je ne la convertirai pas en une étude préliminaire sur la
+vie et les oeuvres de Bussy-Rabutin; voici pour quelle raison: il me
+semble qu'une étude de ce genre doit être toujours faite de manière à
+l'emporter sur les études précédemment publiées; il faut, de toute
+nécessité, qu'elle ne se borne pas à des redites, mais qu'elle ajoute
+quelque chose au commun domaine de l'histoire et de la littérature. Si
+elle se traîne péniblement dans le sentier battu, à quoi bon cela? Et
+c'est à quoi seroit fatalement condamnée ici une préface de vingt
+pages.
+
+M. Walckenaer (_Mémoires concernant madame de Sévigné_), M. A. Bazin
+(_Revue des Deux-Mondes_, 1842, et _Nouvelle Biographie universelle_),
+et M. Sainte-Beuve (t. 3 des _Causeries du lundi_), ont examiné à tous
+les points de vue cette vie et ces oeuvres. Certainement il y auroit
+quelque chose à dire encore; mais ce quelque chose ne pourroit être
+dit sans preuves, sans expositions, sans dissertations auxiliaires, et
+je grossirois trop facilement un volume déjà trop gros.
+
+Ce n'est pas sans quelque déplaisir que je me suis retranché
+l'occasion de vider mon carton de notes et de remplir mon rôle de
+consciencieux commentateur. Je les garde, ces notes surabondantes. Si
+le public accueille volontiers l'édition qui lui est offerte, je me
+croirai engagé à parfaire ma tâche, et, en même temps que je
+rectifierai le commentaire qui court au bas des pages, je m'efforcerai
+de résumer tout ce qui peut être utilement dit de Bussy-Rabutin et de
+son _Histoire amoureuse_.
+
+On trouvera au tome 1er de l'édition que M. Monmerqué a donnée des
+lettres de madame de Sévigné la généalogie des Rabutin. Roger de
+Rabutin, comte de Bussy, est né le 3 ou le 13 avril 1618, à Épiry, en
+Nivernois. Sa famille étoit l'une des plus anciennes et des plus
+illustres de la Bourgogne. Élevé chez les jésuites d'Autun, puis au
+collége de Clermont à Paris, il interrompit ses études à seize ans
+(1634), pour commander une compagnie dans le régiment de son père. À
+partir de ce temps il ne cesse de prendre part à toutes les guerres.
+Ses Mémoires racontent agréablement toute son histoire jusqu'au moment
+de sa disgrâce; le reste de sa vie est raconté dans le Recueil de ses
+Lettres. Les combats, les amours volages, même les débauches, ne lui
+prennent pas tout son temps. Actif, entreprenant, doué d'un esprit
+véritablement distingué, il trouve toujours une heure pour lire un
+livre ou pour écrire une chanson. Si ses connoissances sont
+incomplètes, s'il dit qu'il n'a jamais lu Horace, par exemple, son
+goût est pur et il a en soi ce qui fait le bon style. Aussi est-ce
+bientôt le plus bel esprit de l'armée et de toute la noblesse. Il est
+de toutes les fêtes demi-bachiques, demi-littéraires; il est le grand
+fabricant de satires, d'épigrammes et de couplets. Cela fit sa fortune
+dans les lettres et ruina sa fortune à la cour. Peu à peu, par sa
+conduite politique et par les manoeuvres de son esprit, il s'aliéna
+le cardinal Mazarin, Condé, Turenne et Louis XIV. Ses amis ne purent
+le défendre. On avoit peur de lui: là est le secret de sa chute.
+
+C'est pour divertir une de ses maîtresses, madame de Montglat, qu'en
+1659 ou en 1660 il composa l'_Histoire amoureuse des Gaules_. Cette
+histoire, qui n'avoit de romanesque que les noms sous lesquels
+paroissoient les personnages, et qui peignoit avec beaucoup d'agrément
+les aventures des principaux seigneurs et des plus belles dames de la
+cour, ne manqua pas d'être connue partout de réputation. Bussy-Rabutin
+la lisoit lui-même, et très volontiers, à ses amis intimes. La
+marquise de la Baume, une vilaine femme, belle de visage, que tous les
+contemporains ont maltraitée, la lui ayant empruntée, en fit faire une
+copie secrète, puis une autre. En vain Bussy voulut-il lui rappeler la
+promesse solennelle qu'elle lui avoit faite de ne pas abuser du prêt;
+en vain mit-il tout en oeuvre pour détruire les fatales copies,
+l'histoire fit son chemin sous le manteau. Ce fut une explosion de
+murmures.
+
+Bussy n'étoit déjà pas très bien auprès du roi, de ses ministres et de
+ses principaux confidens; il avoit même paru un moment compromis pour
+quelques relations d'affaires qu'il avoit eues avec Fouquet. Le succès
+terrible de son pamphlet enhardit tous ses ennemis; mais ce qui lui
+donna le coup de grâce, ce fut la publication en Hollande, et par le
+fait de madame de la Baume, de l'_Histoire amoureuse des Gaules_. Une
+clef étoit jointe au texte. Jamais scandale n'eut plus d'éclat et un
+éclat plus rapide. Condé étoit à la tête de ceux qui juroient la perte
+et la mort du coupable. Il fallut que le roi prît parti. Bussy étoit
+déjà à demi disgracié; toutefois il venoit d'être reçu à l'Académie
+françoise, et y avoit même prononcé un discours très cavalier. Le 17
+avril 1665 il fut mis à la Bastille.
+
+Il y resta treize mois, et ne sortit que pour être exilé en Bourgogne.
+
+Les éditions du pamphlet se succédoient rapidement et se falsifioient.
+On avoit eu l'idée d'intercaler dans le texte, après le récit de la
+fête de Roissy, ce cantique fameux et de toutes manières mauvais que
+les amateurs de poésies libertines ont aveuglément regardé comme une
+oeuvre de Bussy.
+
+Jamais Bussy n'a écrit ce cantique. Les _alleluia_ de Roissy étoient
+des impiétés, et ce cantique est toute autre chose. L'_Histoire
+amoureuse des Gaules_ est un livre d'une agréable lecture, et durant
+laquelle le goût n'est offensé par aucune ordure, et le cantique est
+un ramassis de grossièretés. Bussy l'a toujours nié. Ces couplets ont
+été intercalés deux ou trois ans après l'apparition première du livre,
+et ils ont été pris au hasard dans l'un des recueils manuscrits des
+épigrammes et des chansons du temps.
+
+Nous ne pouvions les supprimer, puisqu'ils sont devenus par le fait
+partie intégrante de l'ouvrage; ils ont d'ailleurs, à défaut de mérite
+littéraire, une petite valeur historique; mais nous pensons bien que
+le lecteur sera de notre avis et qu'il ne les considérera que comme un
+triste hors-d'oeuvre.
+
+Nous voici amené à dire quelle a été notre intention en réimprimant,
+comme nous l'avons fait, un livre qui, suivant l'expression populaire,
+_jouit_ d'une si mauvaise réputation. Assurément, ce n'est pas séduit
+par le seul attrait de sa morale lubrique; mais c'est que nous avons
+vu que ce pamphlet avoit une très grande importance en histoire.
+D'abord, c'est un tableau exact des moeurs du temps; ensuite c'est
+un mémoire utile à consulter pour l'histoire politique elle-même du
+ministère de Mazarin. Nul ne sera tenté, s'il l'a lue, de regarder
+l'_Histoire amoureuse_ comme un livre ordurier; c'est au contraire un
+ouvrage qui a son charme et sa fine fleur littéraire. J'ose croire que
+nul ne sera tenté non plus, après avoir jeté un coup d'oeil sur les
+notes, de douter de la véracité de Bussy et de me contredire lorsque
+je signale l'importance historique de son livre.
+
+Pas plus qu'un autre je ne pousse jusqu'à la déraison l'estime que je
+fais des belles qualités artistiques du XVIIe siècle; aussi bien qu'un
+autre je me sens peu d'attachement pour la vanité et les vices de ces
+grands seigneurs et de ces belles dames; mais je ne puis me
+débarrasser d'un certain goût pour leurs fêtes, d'une certaine
+admiration pour leur esprit, d'une certaine tendresse pour leur
+beauté, d'un certain enthousiasme pour tout ce qui avoit alors de la
+physionomie, de l'esprit, de la grandeur.
+
+Un Italien m'excusera sans peine. Je sais qu'aujourd'hui les progrès
+de l'économie politique et de la chimie obligent les hommes à se
+garder d'un vain engouement pour tout ce qui est pompe, parure et
+inutilité. Aussi m'accusé-je sans feintise. J'avouerai même que, sans
+rien ôter à mon amour pour les conquêtes de l'esprit nouveau, je me
+vois de plus en plus ramené vers cette littérature du dix-septième
+siècle, qui fut ma première nourrice. La littérature qu'on fait
+aujourd'hui me fait adorer les lettres de ce temps-là. Je suis fier de
+vivre dans le beau siècle d'action qui s'accomplit; mais je voudrois
+vivre aussi à l'heure du loisir et des rêves, dans cette patrie
+évanouie du grand art d'écrire.
+
+C'est par suite de cet entraînement involontaire que j'ai trouvé de
+l'agrément dans le métier d'éditeur d'un pareil livre. Il m'a semblé
+que, puisque j'étois sûr de n'avoir pour eux qu'une sympathie
+littéraire, je pouvois me permettre d'entrer en connoissance avec tous
+les personnages du pamphlet.
+
+La question bibliographique ne veut pas être oubliée dans une des
+préfaces de la Bibliothèque elzevirienne; mais rien n'est plus
+embrouillé que l'histoire des éditions de Bussy, et d'ailleurs il ne
+s'agit pas d'un texte à restituer, d'une édition _princeps_ à
+transcrire en l'enrichissant de variantes.
+
+Bussy n'a pas été l'éditeur de son livre. On l'a imprimé, tant bien
+que mal, sur une copie subreptice; on l'a reimprimé moins bien et plus
+mal encore. Tout est réglé de côté. Il y a çà et là des manuscrits de
+l'_Histoire amoureuse_; ce sont des copies du temps, contemporaines
+des éditions imprimées ou antérieures à ces éditions. On y voit des
+passages retranchés, des passages intercalés; on y relève un assez bon
+nombre de modifications diverses. Mais, puisqu'il ne s'agit pas d'un
+texte d'auteur à imprimer religieusement, puisque peu importe qu'on
+lise: _La belle duchesse préféra ne pas répondre_, ou simplement: _La
+duchesse préféra ne pas répondre_, tout ce qu'il y avoit à faire,
+c'étoit de rechercher la première édition qui ait donné, non plus la
+clef incomplète de 1665 et de 1666, mais le style débarrassé, sans
+exception et raisonnablement, de tous les noms romanesques.
+
+Walckenaer ne paroît pas avoir connu l'édition qui m'a servi de type à
+reproduire, à moins que ce ne soit celle qu'il désigne à la page 351
+du tome 4 de ses Mémoires. Mais si les chiffres des pages qu'il
+indique comme points de repère se correspondent, le frontispice n'est
+pas le même. Mon édition est datée d'Amsterdam (1677) et n'est pas
+signée; la gravure ne représente pas la Bastille, comme dans quelques
+éditions, mais une Renommée. Je n'ai pas encore vu cette édition
+décrite dans les catalogues. Quoi qu'il en soit, c'est de toutes la
+meilleure, et c'est la première, c'est même la seule, qui traduise
+convenablement tous les noms allégoriques.
+
+Quoique je ne veuille pas entrer dans la notice biographique, je
+placerai ici trois morceaux différens: 1º Un jugement extrait de
+Vigneul de Marville (t. 1, p. 325), qui, pour dater de loin, n'en est
+pas plus mauvais; 2º l'épitaphe de Bussy, composée par sa fille et
+donnée par l'abbé d'Olivet; 3º la lettre de Bussy au duc de
+Saint-Aignan, son ami principal et son défenseur de toutes les heures
+auprès du roi. Cette lettre est la véritable préface de l'_Histoire
+amoureuse des Gaules_.
+
+Voici ces trois pièces:
+
+
+I.
+
+«M. de Bussy-Rabutin étoit, du côté du sang, d'une ancienne noblesse
+de Bourgogne; du côté de l'esprit, il descendoit d'Ovide et de
+Pétronius Arbiter, chevalier romain, dont il nous reste une fameuse
+satire en langue latine.
+
+«Nous avons l'histoire de la disgrâce de M. de Rabutin dans ses
+ouvrages. Durant sa retraite, qui dura presque tout le reste de sa
+vie, il ne cessa point d'exercer son admirable style. On lui avoit
+conseillé pour son divertissement, ou pour venger quelques-uns de ses
+amis, de répondre aux Lettres provinciales, qui étoient déjà de
+vieille date; mais, redoutant le brave Louis de Montalte, il n'osa
+l'entreprendre, de crainte de blanchir devant cet illustre mort.
+
+«M. de Rabutin a laissé des mémoires de sa vie, et un recueil de ses
+lettres et de celles qu'il recevoit de ses amis. Le mélange en est
+agréable. On y voit des gens d'épée et des gens de robe, des évêques,
+des abbés et des moines, écrire à l'envi et faire l'échange de
+l'indien avec cet écrivain incomparable. On y voit des directeurs de
+conscience, tantôt au court manteau, dire de précieuses bagatelles,
+tantôt en longue soutane, jeter à la traverse des semences de dévotion
+dans cette terre inculte, et, après ces coups fourrés, revenir à leurs
+premières plaisanteries pour ne pas ennuyer l'auditeur par la longueur
+de leurs sermons. Mais ce qu'on y voit de plus surprenant, ce sont des
+dames qui viennent en se jouant partager avec M. de Rabutin la gloire
+de bien écrire; surtout une marquise de Sévigné, sa parente, qui fera
+dire à toute la postérité que la cousine valoit bien le cousin.
+
+«On remarque plus de naturel dans les lettres de madame la marquise de
+Sévigné, et plus d'étude et de travail dans celles de M. de Rabutin.
+Ses mémoires, quoique fort bien écrits, sont peu curieux. À quoi bon
+les avoir remplis d'un si grand nombre de lettres écrites de la cour?
+Tout officier qui a quelque commandement en pourroit produire. Il est
+arrêté dans le conseil qu'on donnera un tel ordre à tel commandant; le
+ministre fait écrire la lettre à son commis, qui la signe, et le
+prince ne la voit pas.
+
+«À la fin, M. de Rabutin, devenu dévot, s'avisa de composer un
+discours pour ses enfans, du bon usage des afflictions. Le bruit a
+couru que sa famille n'avoit pas été contente de la publication de
+cette pièce, qui ne répond nullement à la haute réputation de son
+auteur.»
+
+
+II.
+
+ÉPITAPHE DE M. LE COMTE DE BUSSY.
+
+_Ici repose haut et puissant seigneur, Messire_ =Roger de Rabutin=,
+_chevalier_, =comte de Bussy=; _plus considérable par ses rares qualités
+que par sa grande naissance; plus illustre par ses belles actions, qui
+lui attirèrent de grands emplois, que par ces emplois mêmes. Il entra
+aussitôt dans le chemin de la gloire que dans le commerce du monde, et
+dès sa quinzième année il préféra l'honneur de servir son prince aux
+plaisirs d'une jeunesse molle et oisive._
+
+_Capitaine en même temps que soldat, il fut d'abord à la tête de la
+première compagnie du régiment de Léonor de Rabutin, comte de Bussy,
+son père, et bientôt après colonel du régiment, qu'il n'acheta que par
+des périls et d'heureux succès. Il ne dut aussi qu'à sa conduite et à
+son courage la lieutenance du roi du Nivernois et la charge de
+conseiller d'État._
+
+_La fortune, d'intelligence cette fois avec le mérite, lui fit avoir
+la charge de mestre de camp de la cavalerie légère. Le roi le fit
+ensuite lieutenant général de ses armées, à l'âge de trente-cinq ans.
+Une si grande élévation fut l'ouvrage de la justice du souverain, et
+non de la faveur d'aucun patron._
+
+_Il joignit toutes les grâces du discours à toutes celles de sa
+personne, et fut l'auteur d'un genre d'écrire inconnu jusqu'à lui.
+L'Académe françoise crut s'honorer en lui offrant une place
+d'académicien._
+
+_Enfin, presqu'au comble de la gloire, Dieu arrêta ses prospérités, et
+par des disgrâces éclatantes il le détrompa du monde, dont il avoit
+été jusque là trop occupé._
+
+_Son courage fut toujours au-dessus de ses malheurs. Il les soutint en
+sujet soumis et en chrétien résigné. Il employa le temps de son exil à
+se bien instruire de sa religion, à former sa famille et à louer son
+prince._
+
+_Après avoir été longtemps éloigné de la cour, il y fut rappelé avec
+agrément et honoré des bienfaits de son maître._
+
+_La mort le trouva dans de saintes dispositions. On le perdit le 9
+d'avril 1693, en la soixante et quinzième année de son âge._
+
+_Qui que vous soyez, priez pour lui._
+
+=Louise de Rabutin=, _comtesse d'Alets, sa chère fille et sa fille
+désolée, a voulu par cette épitaphe instruire la postérité de son
+respect, de sa tendresse et de sa douleur._
+
+
+III.
+
+_Copie d'une lettre écrite au duc de Saint-Aignan par le comte de
+Bussy[1]._
+
+ Du 12 novembre 1665.
+
+ «Monsieur,
+
+
+«Les témoignages que les gens de bien doivent à la vérité, à leurs
+amis et à leur réputation, m'obligent aujourd'hui, Monsieur, de vous
+éclaircir de ma conduite et du sujet de ma disgrâce. Ne vous attendez
+pas à une justification: je suis trop sincère pour m'excuser quand
+j'ai tort, et c'est tout ce que je pourrai gagner sur la douleur que
+j'ai de ma faute, et le dépit contre moi-même, de ne me pas faire
+devant vous plus coupable que je ne suis.
+
+«Pour entrer donc en matière, je vous dirai, Monsieur, qu'il y a cinq
+ans, ne sçachant à quoi me divertir à la campagne où j'étois, je
+justifiai bien le proverbe que _l'oisiveté est mère de tout vice_: car
+je me mis à écrire une histoire, ou plutôt un roman satyrique,
+véritablement sans dessein d'en faire aucun mauvais usage contre les
+intéressés, mais seulement pour m'occuper alors, et tout au plus pour
+le montrer à quelques-uns de mes bons amis, leur en donner du plaisir
+et m'attirer de leur part quelque louange de bien écrire.
+
+«Cependant, avec l'innocence de mes intentions, je ne laissai pas de
+couper la gorge à des gens qui ne m'avoient jamais fait de mal, ainsi
+que vous allez voir par la suite.
+
+«Comme les véritables événemens ne sont jamais assez extraordinaires
+pour divertir beaucoup, j'eus recours à l'invention, que je crus qui
+plairoit davantage, et, sans avoir le moindre scrupule de l'offense
+que je faisois aux intéressés, parce que je ne faisois cela quasi que
+pour moi, j'écrivis mille choses que je n'avois jamais ouï dire. Je
+fis des gens heureux qui n'étoient pas seulement écoutés, et d'autres
+même qui n'avoient jamais songé de l'être, et parce qu'il eût été
+ridicule de choisir deux femmes sans naissance et sans mérite pour les
+principales héroïnes de mon roman, j'en pris deux auxquelles nulles
+bonnes qualité ne manquoient, et qui même en avoient tant, que l'envie
+pouvoit aider à rendre croyable tout le mal que j'en pouvois inventer.
+
+«Étant de retour à Paris, je lus cette histoire à cinq de mes amies,
+l'une desquelles m'ayant pressé de la lui laisser, pour deux fois
+vingt-quatre heures, je ne m'en pus jamais défendre. Il est vrai que
+quelques jours après l'on me dit qu'on l'avoit vue dans le monde; j'en
+fus au désespoir, et je suis assuré que celle à qui je l'avois prêtée,
+et qui l'avoit fait copier, l'avoit fait par une simple curiosité,
+sans intention de me nuire; mais elle avoit eu pour quelqu'autre la
+même fragilité que j'avois eue pour elle. Je l'allai trouver aussi
+tôt, et je lui en fis mes plaintes. Au lieu de m'avouer ingénuement
+son imprudence et de concerter avec moi des moyens d'y remédier, elle
+me nia effrontément qu'elle eût jamais tiré copie de cette histoire,
+me soutenant qu'elle n'étoit pas publique, et que, si elle l'étoit, il
+falloit que je l'eusse prêtée à d'autres qu'à elle. L'assurance avec
+laquelle elle me parla, et le désir que j'ai d'ordinaire que mes amis
+n'ayent jamais tort avec moi, ôtèrent mes soupçons. Cependant je ne
+sçais comme elle fit, mais enfin le bruit de cette histoire cessa pour
+quelque temps, après lequel une de ses amies, s'étant brouillée avec
+elle, me montra une copie de ce manuscrit qu'elle avoit faite sur la
+sienne. Ce fut alors que le dépit d'avoir été si souvent trompé par
+une de mes amies, qui me faisoit outrager deux femmes de qualité par
+sa trahison, me fit emporter contre elle. Et comme on ne se fait
+jamais assez de justice pour souffrir sans vengeance le ressentiment
+des gens qu'on a offensés, elle ajouta ou retrancha dans cette
+histoire ce qui lui plaisoit pour m'attirer la haine de la plupart de
+ceux dont je parlois. Et cela est si vrai, que les premières copies
+qui furent vues n'étoient pas falsifiées; mais si-tôt que les autres
+parurent, comme chacun court à la satyre la plus belle, on trouva les
+véritables fades, et l'on les supprima comme fausses.
+
+«Je ne prétends pas m'excuser par là, car, quoi qu'effectivement je
+n'aie dit que du bien des gens que cette honnête amie a maltraités, je
+suis pourtant cause du mal qu'elle en a dit: non contente d'avoir
+empoisonné cette histoire en beaucoup d'endroits, elle en compose en
+suite d'autres toutes entières sur mille particularités qu'elle avoit
+sçues de moi dans le temps que nous étions amis, lesquelles
+particularités elle assaisonna de tout le venin dont elle se put
+aviser.
+
+«Cependant, lorsque je sçus qu'une histoire couroit sous mon nom, et
+que même mes ennemis l'avoient donnée au roi, quoique je n'eusse qu'à
+nier, j'aimai mieux faire voir l'original à Sa Majesté, et me charger
+de ma véritable faute, que de me laisser soupçonner d'une que je
+n'avois pas commise. Vous sçavez, Monsieur, qu'au retour du voyage de
+Chartres, pendant lequel le roy avoit lu cette histoire, je vous priai
+de donner à Sa Majesté mon original écrit de ma main et relié. Il prit
+la peine de le lire; mais, quoiqu'il trouvât une grande différence
+entre lui et la copie, il ne laissa pas de juger que l'offense que je
+faisois à deux femmes de qualité, et celle que j'étois cause qu'on
+avoit faite à d'autres, méritoient châtiment. Il me fit donc arrêter,
+et, donnant cet exemple au public, il satisfit en même temps au
+ressentiment des gens intéressés et à sa propre justice.
+
+«Mes ennemis, me voyant à la Bastille, crurent que, n'étant pas en
+état de me défendre, ils pouvoient impunément m'accuser: ils dirent
+donc au roi que j'avois écrit contre lui; mais Sa Majesté, qui ne
+condamne jamais personne sans l'entendre, les surprit fort en
+m'envoyant interroger par le lieutenant criminel. Je me disposai, sans
+hésiter un moment, à répondre devant lui, et sans vouloir faire la
+moindre protestation, ne croyant pas en être moins gentilhomme, et
+croyant par là rendre plus de respect au roi. Après qu'il m'eut fait
+connoître l'original écrit de ma main de l'histoire dont je vous viens
+de parler, il me demanda si je n'avois rien écrit contre le roi. Je
+lui répondis qu'il me surprenoit fort de faire une question comme
+celle-là à un homme comme moi. Il me dit qu'il avoit ordre de me le
+demander. Je répondis donc que non, et qu'il n'y avoit pas trop
+d'apparence qu'ayant servi 27 ans sans avoir eu aucune grâce, étant
+depuis douze mestre de camp général de cavalerie légère, attendant
+tous les jours quelque récompense de Sa Majesté, je voulusse lui
+manquer de respect; que pour détruire ce vrai-semblable-là il falloit
+ou de mon écriture ou des témoins irréprochables; que, si l'on me
+produisoit l'un ou l'autre en la moindre chose qui choquât le respect
+que je dois au roi et à toute la famille royale, je me soumettois à
+perdre la vie; mais que je suppliois aussi Sa Majesté d'ordonner le
+même chastiment contre ceux qui m'accuseroient sans me pouvoir
+convaincre. Je signai cela, et, le lieutenant criminel me disant qu'il
+l'alloit porter au roi, je le priai de dire à sa Majesté que je lui
+demandois très-humblement pardon d'avoir été assez malheureux pour lui
+déplaire.
+
+«Depuis ce temps-là n'ayant vu ni le lieutenant criminel ni aucun
+autre juge, j'ai bien cru qu'une si noire et ridicule calomnie n'avoit
+fait aucune impression dans un esprit aussi clairvoyant et aussi
+difficile à surprendre que celui du roi.
+
+«Mais, Monsieur, personne ne connoît si bien que vous la fausseté de
+cette accusation; car, outre que vous voyez, comme tout le monde, le
+peu d'apparence qu'il y a, c'est que vous avez été plusieurs fois
+témoin de la tendresse (j'ose dire ainsi), du profond respect, de
+l'estime extraordinaire, et même de l'admiration que j'ai pour le roi.
+Je vous ai souvent dit que je le voyois tous les jours, que je
+l'étudiois, et que tous les jours il me surprenoit par des qualités
+merveilleuses que je découvrois en lui. Vous pouvez vous souvenir,
+Monsieur, qu'un jour, transporté de mon zèle, je vous dis que, puisque
+la paix ne me permettoit plus de hazarder ma vie pour son service, je
+voulois le servir d'une autre manière, et que, comme un des capitaines
+d'Alexandre avoit écrit l'histoire de son maître, il me sembloit qu'il
+étoit juste qu'un des principaux officiers des armées du roi écrivît
+une aussi belle vie que la sienne. Je vous priai de le dire à Sa
+Majesté, Monsieur, et quelque temps après vous me dîtes la réponse
+qu'elle vous avoit faite, dans laquelle sa modestie me parut
+admirable. Après cela, Monsieur, peut-on m'attaquer sur le manque de
+respect à mon maître, et ne croyez-vous pas que, si mes ennemis
+avoient sçu tous les témoignages particuliers que je vous ai si
+souvent donnez de mon zèle extraordinaire pour la personne de Sa
+Majesté, et que vous avez eu la bonté de lui faire connoître, ne
+croyez-vous pas, dis-je, qu'ils auroient cherché d'autres foibles en
+moi que celui-là? Je n'en doute point, Monsieur; mais Dieu a confondu
+leur malice; vous verrez qu'ils n'auront fait autre chose que de
+m'avoit donné un honnête prétexte, en vous écrivant ceci, de faire
+souvenir le roi de tous les sentimens où vous m'avez vu pour Sa
+Majesté.
+
+«Cependant, Monsieur, j'attends avec une extrême résignation à ses
+volontés la grâce de ma liberté, et j'ai d'ailleurs un si grand
+déplaisir d'avoir offensé les personnes qui ne m'en avoient jamais
+donné de sujet, que, si ma prison ne leur paroissoit pas une assez
+rude pénitence, je serai toujours prêt à faire tout ce qu'elles
+souhaiteront de moi pour leur entière satisfaction, leur étant
+infiniment obligé quand elles me pardonneront, et ne leur sçachant pas
+mauvais gré quand elles ne le feront pas.
+
+«Je sçais bien qu'il y a dans mon procédé plus d'imprudence que de
+malice; mais l'innocence de mes intentions ne console pas les gens que
+j'assassine, puis qu'ils sont aussi bien assassinés que si j'en avois
+eu le dessein.
+
+«Ce que l'on peut dire en deux mots de tout ceci, c'est que le public
+en me condamnant doit me plaindre, mais que les offensés peuvent me
+haïr avec raison.
+
+«Voilà, Monsieur, ce que j'ai cru vous devoir apprendre de mes
+affaires, pour vous montrer par le libre aveu que je fais de ma faute,
+et le grand repentir que j'en ai, combien je suis éloigné d'en
+commettre jamais de pareilles, ni de fâcher qui que ce soit mal à
+propos.
+
+«Mais vous allez encore mieux voir, par le raisonnement que je vais
+faire, combien je suis persuadé qu'il ne faut jamais rien écrire
+contre personne: car, si l'on n'écrit que pour soi, c'est comme si
+l'on le pensoit, et ceci est bien le plus sûr; si c'est pour le
+montrer à quelqu'un, il est infaillible qu'on le sçaura tôt ou tard;
+si la chose est mal écrite, elle fera de la honte; s'il y a de
+l'esprit, elle fera des ennemis. Cela est tout au moins inutile s'il
+est secret, et dangereux s'il est public.--Mais ce que je devois dire
+devant toutes choses, c'est qu'en attirant la colère de Dieu et celle
+du roi, cela expose aux querelles, aux prisons et autres disgrâces. Si
+je ne vous connoissois bien, Monsieur, j'appréhenderois qu'en vous
+paroissant aussi coupable que je le suis, cela ne me fît perdre votre
+estime et votre amitié; mais je n'en suis point en peine, parce que je
+sçais que vous connoissez le fond de mon coeur, que vous sçavez
+qu'il y a des gens plus long-temps jeunes que d'autres, et que, si
+j'ai été de ceux-là, les mauvais succès et les châtimens que j'ai eus
+vous doivent empêcher de douter que je ne sois changé.»
+
+
+
+
+HISTOIRE AMOUREUSE DES GAULES
+
+
+
+
+LIVRE PREMIER
+
+
+Sous le règne de Louis XIV, la guerre, qui duroit depuis vingt ans[2],
+n'empêchoit point qu'on ne fît quelquefois l'amour; mais, comme la
+cour n'étoit remplie que de vieux cavaliers insensibles, ou de jeunes
+gens nés dans le bruit des armes et que ce métier avoit rendus
+brutaux, cela avoit fait la plupart des dames un peu moins modestes
+qu'autrefois, et, voyant qu'elles eussent langui dans l'oisiveté si
+elles n'eussent fait des avances, ou du moins si elles eussent été
+cruelles, il y en avoit beaucoup de pitoyables, et quelques unes
+d'effrontées.
+
+
+_Portrait de madame d'Olonne_[3].
+
+Madame d'Olonne étoit de ces dernières. Elle avoit le visage rond, le
+nez bien fait, la bouche petite, les yeux brillans et fins, et les
+traits délicats. Le rire, qui embellit tout le monde, faisoit en elle
+un effet tout contraire. Elle avoit les cheveux d'un châtain clair, le
+teint admirable, la gorge, les mains et les bras bien faits; elle
+avoit la taille grossière, et, sans son visage, on ne lui auroit pas
+pardonné son air. Cela fit dire à ses flatteurs, quand elle commença à
+paroître, qu'elle avoit assurément le corps bien fait; qui est ce que
+disent ordinairement ceux qui veulent excuser les femmes qui ont trop
+d'embonpoint. Cependant celle-ci fut trop sincère en cette rencontre
+pour laisser les gens dans l'erreur; elle éclaircit du contraire qui
+voulut, et il ne tint pas à elle qu'elle ne désabusât tout le monde.
+
+Madame d'Olonne avoit l'esprit vif et plaisant quand elle étoit libre;
+elle étoit peu sincère, inégale, étourdie, peu méchante; elle aimoit
+les plaisirs jusques à la débauche, et il y avoit de l'emportement
+dans ses moindres divertissemens. Sa beauté, autant que son bien,
+quoiqu'il ne fût pas médiocre, obligea d'Olonne[4] à la rechercher en
+mariage. Cela ne dura pas long-temps: d'Olonne, qui étoit homme de
+qualité et de grands biens, fut reçu agréablement de madame de la
+Louppe, et il n'eut pas le loisir de soupirer pour des charmes qui
+avoient fait deux ans durant tous les souhaits de toute la cour. Ce
+mariage étant achevé, les amans qui avoient voulu être mariés se
+retirèrent, et il en revint d'autres qui ne vouloient être qu'aimés.
+L'un des premiers qui se présenta fut Beuvron, à qui le voisinage de
+madame d'Olonne donnoit plus de commodité de la voir. Cette raison fut
+cause qu'il l'aima assez long-temps sans qu'on s'en aperçût, et je
+crois que cet amour eût toujours été caché si Beuvron n'eût jamais eu
+des rivaux; mais le duc de Candale, étant devenu amoureux de madame
+d'Olonne, découvrit bientôt ce qui demeuroit caché faute de gens
+intéressés. Ce n'est pas que d'Olonne n'aimât sa femme; mais les maris
+s'apprivoisent, et jamais les amants; et la jalousie de ceux-ci est
+mille fois plus pénétrante que celle des autres. Cela fit donc que le
+duc de Candale vit des choses que d'Olonne ne voyoit pas, et qu'il n'a
+jamais vues, car il est encore à savoir que Beuvron ait aimé sa femme.
+
+
+_Portrait de M. de Beuvron._
+
+Beuvron[5] avoit les yeux noirs, le nez bien fait, la bouche petite et
+le visage long, les cheveux fort noirs, longs et épais, la taille
+belle. Il avoit assez d'esprit; ce n'étoit pas de ces gens qui
+brillent dans les conversations, mais il étoit homme de bon sens et
+d'honneur, quoique naturellement il eût aversion pour la guerre. Étant
+donc devenu amoureux de madame d'Olonne, il chercha les moyens de lui
+découvrir son amour. Leur voisinage à Paris lui en donnoit assez
+d'occasions; mais la légèreté qu'elle témoignoit en toute chose lui
+faisoit appréhender de s'embarquer avec elle. Enfin, s'étant trouvé un
+jour tête-à-tête: «Si je ne voulois, lui dit-il, Madame, que vous
+faire savoir que je vous aime, je n'aurois que faire de vous parler,
+mes soins et mes regards vous ont assez dit ce que je sens pour vous;
+mais, comme il faut, Madame, que vous répondiez un jour à ma passion,
+il est nécessaire que je la découvre, et que je vous assure en même
+temps que, soit que vous m'aimiez ou que vous ne m'aimiez pas, je suis
+résolu de vous aimer toute ma vie.»
+
+Beuvron ayant cessé de parler: «Je vous avoue, Monsieur, lui répondit
+madame d'Olonne, que ce n'est pas d'aujourd'hui que je reconnois que
+vous m'aimez, et, quoique vous ne m'en ayez pas parlé, je n'ai pas
+laissé de vous tenir compte de tout ce que vous avez fait pour moi dès
+le premier moment que vous m'avez vue; et cela me doit servir d'excuse
+quand je vous avouerai que je vous aime. Ne m'en estimez donc pas
+moins, puisqu'il y a assez long-temps que je vous entends soupirer; et
+quand même on pourroit trouver quelque chose à redire à mon peu de
+résistance, ce seroit une marque de la force de votre mérite plutôt
+que de ma facilité.» Après cet aveu, l'on peut bien juger que la dame
+ne fut pas long-temps sans donner au cavalier les dernières faveurs.
+Cela dura quatre ou cinq mois sans fracas de part ni d'autre; mais
+enfin la beauté de madame d'Olonne faisoit trop de bruit, et cette
+conquête promettoit trop de gloire en apparence à celui qui la feroit,
+pour que l'on laissât Beuvron en repos. Le duc de Candale, qui étoit
+l'homme de la cour le mieux fait, crut qu'il ne manquoit rien à sa
+réputation que d'être aimé de la plus belle femme du royaume; il
+résolut donc à l'armée, trois mois après la campagne, d'être amoureux
+d'elle sitôt qu'il la verroit, et fit voir, par une grande passion
+qu'il eut ensuite pour elle, qu'elles ne sont pas toujours des coups
+du ciel et de la fortune.
+
+
+_Portrait de monsieur le duc de Candale._
+
+Le duc de Candale avoit les yeux bleus, le nez bien fait, les traits
+irréguliers, la bouche grande et désagréable, mais de fort belles
+dents, les cheveux blonds dorés, en la plus grande quantité du monde;
+sa taille étoit admirable; il s'habilloit bien, et les plus propres
+tâchoient de l'imiter; il avoit l'air d'un homme de grande qualité. Il
+tenoit un des premiers rangs en France: il étoit duc et pair,
+gouverneur de Bourgogne conjointement avec son père et seul gouverneur
+de l'Auvergne, et colonel général de l'infanterie françoise. Le génie
+en étoit médiocre; mais, dans ses premiers amours, il étoit tombé
+entre les mains d'une dame qui avoit infiniment de l'esprit[6], et,
+comme ils s'étoient fort aimés, elle avoit pris tant de soin de le
+dresser, et lui de plaire à cette belle, que l'art avoit passé la
+nature, et qu'il étoit bien plus honnête homme que mille gens qui
+avoient bien plus d'esprit que lui[7].
+
+Étant donc de retour de Catalogne, où il avoit commandé l'armée sous
+l'autorité du prince de Conty[8], il commença de témoigner à madame
+d'Olonne, par mille empressemens, l'amour qu'il avoit pour elle, dans
+la pensée qu'il eut qu'elle n'eût jamais rien aimé. Voyant qu'elle ne
+répondoit point à sa passion, il résolut de la lui apprendre de
+manière qu'elle ne pût faire semblant de l'ignorer; mais, comme il
+avoit pour toutes les femmes un respect qui tenoit un peu de la honte,
+il aima mieux écrire à madame d'Olonne que de lui parler.
+
+
+BILLET.
+
+_Je suis au désespoir, Madame, que toutes les déclarations d'amour se
+ressemblent, et qu'il y ait quelquefois tant de différence dans les
+sentimens; je sens, bien que je vous aime plus que tout le monde n'a
+accoutumé d'aimer, et je ne sçaurois vous le dire que comme tout le
+monde vous le dit. Ne prenez donc pas garde à mes paroles, qui sont
+foibles et qui peuvent être trompeuses, mais faites réflexion, s'il
+vous plaît, à la conduite que je vais avoir pour vous, et, si elle
+vous témoigne que pour la continuer long-temps, de même force il faut
+être vivement touché, rendez-vous à ces témoignages, et croyez que,
+puisque je vous aime si fort n'étant point aimé de vous, je vous
+adorerai quand vous m'aurez obligé à avoir de la reconnaissance._
+
+
+Madame d'Olonne, ayant lu ce billet, y fit cette réponse:
+
+
+BILLET.
+
+_S'il y a quelque chose qui vous empêche d'être cru quand vous parlez
+de votre amour, ce n'est pas qu'il importune, c'est que vous en parlez
+trop bien: d'ordinaire les grandes passions sont plus confuses, et il
+semble que vous écrivez comme un homme qui a bien de l'esprit, qui
+n'est point amoureux, et qui veut le faire croire. Et puisqu'il me
+semble ainsi à moi-même, qui meurs d'envie que vous disiez vrai, jugez
+ce qu'il sembleroit à des gens à qui votre passion seroit
+indifférente: ils n'hésiteroient pas à croire que vous voulez rire;
+pour moi, qui ne veux jamais faire de jugemens téméraires, j'accepte
+le parti que vous m'offrez, et je veux bien juger par votre conduite
+des sentimens que vous avez pour moi._
+
+
+Cette lettre, que les connoisseurs eussent trouvée fort douce, ne la
+parut pas trop au duc de Candale: comme il avoit beaucoup de vanité,
+il avoit attendu des douceurs moins enveloppées. Cela l'obligea à ne
+point tant presser madame d'Olonne qu'elle l'eût bien désiré; il en
+faisoit sa bonne fortune en dépit d'elle-même, et la chose eût duré
+long-temps si cette belle n'eût gagné sur sa modestie de lui faire
+tant d'avances, qu'il crut pouvoir tout entreprendre auprès d'elle
+sans trop s'exposer. Son affaire étant conclue, il s'aperçut bientôt
+du commerce de Beuvron. Un prétendant ne regarde d'ordinaire que
+devant soi; mais un amant bien traité regarde à droite et à gauche, et
+n'est pas long-temps sans découvrir son rival. Sur cela le duc se
+plaint; sa maîtresse le traite de bizarre et de tyran, et le prend sur
+un ton si haut, qu'il lui demande pardon de ses soupçons et se croit
+trop heureux de l'avoir radoucie. Ce calme ne dura pas long-temps.
+Beuvron, de son côté, fait des reproches aussi inutiles que ceux du
+duc, et, voyant qu'il ne peut détruire son rival par lui-même, il fait
+sous main donner avis à d'Olonne que le duc de Candale est si bien
+avec sa femme. D'Olonne lui défend de le voir, c'est-à-dire redouble
+l'amour de ces deux amans, qui, ayant plus d'envie de se voir depuis
+les défenses, en trouvèrent mille moyens plus commodes que ceux qu'ils
+avoient auparavant. Cependant, Beuvron étant demeuré le maître du
+champ de bataille, le duc de Candale recommence ses plaintes contre
+lui; il fait de nouveaux efforts pour le chasser, mais inutilement:
+madame d'Olonne lui dit qu'elle voyoit bien qu'il ne considéroit que
+ses intérêts, et qu'il ne se soucioit point de la perdre, puisque, si
+elle défendoit à Beuvron de la voir, son mari et tout le monde ne
+douteroient pas du sacrifice. Madame d'Olonne, qui n'aime pas tant
+Beuvron que le duc, ne le veut pourtant pas perdre, tant pour ce qu'un
+et un sont deux, que parceque les coquettes croient retenir mieux
+leurs amans par une petite jalousie que par une grande tranquillité.
+
+Dans cette entrefaite, Paget[9], homme assez âgé, de basse naissance,
+mais fort riche, devint amoureux de madame d'Olonne, et, ayant
+découvert qu'elle aimoit le jeu[10], crut que son argent lui tiendroit
+lieu de mérite, et fonda ses plus grandes espérances sur la somme
+qu'il résolut de lui offrir. Il avoit assez d'accès chez elle pour lui
+parler lui-même s'il eût osé, mais il n'avoit pas la hardiesse de
+faire un discours qui tireroit après lui de fâcheuses suites s'il
+n'eût pas été bien reçu; il fit donc dessein de lui écrire, et lui
+écrivit cette lettre:
+
+
+LETTRE.
+
+_J'ai bien aimé des fois en ma vie, Madame, mais je n'ai jamais aimé
+tant que vous. Ce qui me le fait croire, c'est que je n'ai jamais
+donné à chacune de mes maîtresses plus de cent pistoles[11] pour avoir
+leurs bonnes grâces, et pour les vôtres j'irais jusques à deux
+mille[12]. Faites réflexion là-dessus, je vous prie, et songez que
+l'argent est plus rare que jamais il n'a été._
+
+
+Quentine[13], femme de chambre et confidente de madame d'Olonne, lui
+rendit cette lettre de la part de Paget, et incontinent après cette
+belle lui fit la réponse qui s'ensuit:
+
+
+LETTRE.
+
+_Je m'étois déjà bien aperçue que vous aviez de l'esprit par les
+conversations que j'ai eues avec vous; mais je ne savois pas encore
+que vous écrivissiez si bien que vous faites. Je n'ay rien vu de si
+joli que votre lettre; je serai ravie d'en avoir souvent de
+semblables, et ce pendant je serai bien aise de vous entretenir ce
+soir à six heures._
+
+
+Paget ne manqua pas au rendez-vous, et s'y trouva en habit décent,
+c'est-à-dire avec son sac et ses quilles. Quentine, l'ayant introduit
+dans le cabinet de sa maîtresse, les laissa seuls. «Voilà, lui dit-il,
+Madame, lui montrant ce qu'il portoit, ce qui ne se trouve pas tous
+les jours; voulez-vous le recevoir?--Je le veux bien, dit madame
+d'Olonne; mais cela nous amusera.» Ayant donc compté les deux mille
+pistoles dont ils étoient convenus, elle les enferma dans une
+cassette. Se mettant auprès de lui sur un petit lit de repos, qui ne
+lui en servit pas long-temps: «Personne, lui dit-elle, Monsieur,
+n'écrit en France comme vous. Ce que je vous vais dire n'est pas pour
+faire le bel esprit; mais il est certain que je trouve peu de gens qui
+en aient tant que vous. La plupart ne vous disent que des sottises,
+et, quand ils vous veulent écrire des lettres tendres, ils pensent
+avoir bien rencontré de nous dire qu'ils nous adorent, qu'ils vont
+mourir si vous ne les aimez, et que, si vous leur faites cette grâce,
+ils vous serviront toute leur vie. On a bien affaire de leurs
+services.--Je suis ravi, dit Paget, que mes lettres vous plaisent. Je
+ne dirois pas ceci ailleurs, mais à vous, Madame, je ne vous en ferai
+pas la petite bouche, ni de façon: mes lettres ne me coûtent
+rien.--Voilà, répondit-elle, ce qui est difficile à croire; il faut
+donc que vous ayez un fort grand fonds.» Après quelques autres
+discours, que l'amour interrompit deux ou trois fois, ils convinrent
+d'une autre entrevue, et à celle-là d'une autre: de sorte que ces deux
+mille pistoles valurent à Paget trois rendez-vous.
+
+Mais madame d'Olonne, se voulant prévaloir de l'amour de ce bourgeois
+et de son bien, le pria, à la quatrième visite, de recommencer à lui
+écrire de ces billets galans comme celui qu'elle avoit reçu de lui;
+mais, voyant que cela tiroit à conséquence, il lui fit des reproches
+qui ne lui servirent de rien, et tout ce qu'il put obtenir fut qu'il
+ne seroit point chassé de chez elle, et qu'il pourroit venir jouer
+lorsqu'elle le manderoit.
+
+Madame d'Olonne crut qu'en se laissant voir à Paget elle
+entretiendroit ses désirs, et que peut-être seroit-il encore assez fou
+pour les vouloir satisfaire, à quelque prix que ce fût; cependant, il
+étoit assez amoureux pour ne se pouvoir empêcher de la voir, mais il
+ne l'étoit pas assez pour acheter tous les jours ses faveurs[14].
+
+Les choses étant en ces termes, soit que le dépit eût fait parler
+Paget, soit que ses visites fréquentes et l'argent que jouoit madame
+d'Olonne eussent fait faire des réflexions au duc de Candale, il pria
+sa maîtresse, lorsqu'il partit pour la Catalogne[15], de ne plus voir
+Paget, de qui le commerce nuisoit à sa réputation. Elle le promit, et
+n'en fit rien; de sorte que le duc, apprenant par ceux qui lui
+donnoient des nouvelles de Paris qu'il alloit plus souvent chez madame
+d'Olonne qu'il n'avoit jamais fait, lui écrivit cette lettre:
+
+
+LETTRE.
+
+_En vous disant adieu, je vous priai, Madame, de ne plus voir ce
+coquin de Paget[16]; cependant il ne bouge de chez vous. N'avez-vous
+point de honte de me mettre en état d'appréhender auprès de vous un
+misérable bourgeois, qui ne peut jamais être craint que par l'audace
+que vous lui donnez? Si vous n'en rougissez, Madame, j'en rougis pour
+vous et pour moi, et, de peur de mériter cette honte dont vous voulez
+m'accabler, je vais faire un effort sur mon amour pour ne vous plus
+regarder que comme une infâme._
+
+
+Madame d'Olonne fut fort surprise de recevoir cette lettre si rude;
+mais, comme sa conscience lui faisoit encore des reproches plus aigres
+que son amant, elle ne chercha point de raisons pour se défendre, et
+se contenta de répondre en ces termes:
+
+
+LETTRE.
+
+_Ma conduite passée est si ridicule, mon cher, que je désespérerois
+d'être jamais aimée de vous si je ne me pouvois sauver sur l'avenir
+par les assurances que je vous donne d'un procédé plus honnête; mais
+je vous jure par vous-même, qui est ce que j'ai de plus cher au monde,
+que Paget n'entrera jamais chez moi, et que Beuvron, que mon mari me
+force de voir, me verra si rarement que vous connaîtrez bien que vous
+seul me tenez lieu de toutes choses._
+
+
+Le duc de Candale fut tout à fait assuré par cette lettre; il fit
+ensuite des résolutions de ne plus condamner sa maîtresse sur des
+apparences qu'il jugea toutes trompeuses. Pour avoir été, à ce qu'il
+lui sembloit, sans raison soupçonneux, il se jeta dans l'autre
+extrémité de la confiance, et prit en bonne part tout ce que madame
+d'Olonne lui fit, six mois durant, de coquetteries et d'infidélités,
+car elle continua de voir Paget et de donner des faveurs à Beuvron;
+et, quoiqu'on en écrivît de plusieurs endroits au duc de Candale, il
+crut que cela venoit de son père ou de ses amis, qui le vouloient
+détacher de l'amour de madame d'Olonne, croyant que cette passion
+l'empêcheroit de songer au mariage.
+
+Il revint donc de l'armée plus amoureux qu'il n'avoit encore été.
+Madame d'Olonne aussi, auprès de qui une si longue absence faisoit
+passer le duc de Candale pour un nouvel amant, redoubla ses
+empressements pour lui, à la vue même de toute la cour. Cet amant
+prenoit les imprudences qu'elle faisoit pour le voir pour les marques
+d'une passion dont elle n'étoit plus la maîtresse, quoique ce ne
+fussent que des témoignages du déréglement naturel de sa raison; quand
+elle avoit quelque emportement pour lui qui éclatoit, il la croyoit
+vivement touchée, et cependant elle n'étoit que folle. Il étoit
+tellement persuadé de la passion qu'elle avoit pour lui, que, quand il
+mouroit d'amour pour elle, il appréhendoit encore d'être ingrat.
+
+On peut bien juger que la conduite de ces amans fit grand bruit. Ils
+avoient tous deux des ennemis; mais la fortune de l'un et la beauté de
+l'autre leur avoient fait beaucoup d'envieux. Quand tout le monde les
+auroit voulu servir, ils auroient tout détruit par leur imprudence, et
+tout le monde leur vouloit nuire. Ils se donnoient rendez-vous
+partout, sans avoir pris aucune mesure avec personne. Ils se voyoient
+quelquefois dans une maison que le duc de Candale tenoit sous le nom
+d'une dame de la campagne, que madame d'Olonne faisoit semblant
+d'aller voir, et, le plus souvent, la nuit chez elle-même. Tous ces
+rendez-vous n'usoient pas tout le temps de cette perfide; lorsque le
+duc sortoit d'auprès d'elle, elle alloit à la conquête de quelque
+nouvel amant, ou, du moins, rassurer Beuvron, par mille douceurs, des
+craintes que le duc lui avoit données.
+
+L'hiver se passa ainsi sans que le duc de Candale soupçonnât quoi que
+ce soit de méchant de tout ce qu'elle lui faisoit, et il la quitta,
+pour retourner à l'armée, aussi satisfait d'elle qu'il l'avoit jamais
+esté. Il n'y fut pas deux mois qu'il apprit des nouvelles qui
+troublèrent sa joie. Ses amis particuliers[17], qui prenoient garde de
+près à la conduite de sa maîtresse, ne lui avoient osé rien dire, tant
+ils le trouvoient préoccupé de cette infidèle; mais, s'étant passé
+depuis son absence quelque chose de fort extraordinaire, et ne
+craignant pas qu'elle détruisît par sa vue les impressions qu'ils lui
+vouloient donner, ils hasardèrent tous ensemble, sans qu'ils fissent
+paroître leur concert, de lui apprendre sa conduite. Ils lui mandèrent
+donc, chacun séparément, que Jeannin avoit un grand attachement pour
+madame d'Olonne; que ses assiduités faisoient croire, non seulement un
+dessein, mais un heureux succès, et qu'enfin, quand elle ne seroit pas
+coupable, il devroit n'être pas content d'elle, de voir qu'elle fût
+soupçonnée de tout le monde.
+
+Mais, pendant que ces nouvelles vont porter la rage dans l'âme du duc
+de Candale, il est à propos de parler de la naissance, du progrès et
+de la fin de la passion de Jeannin[18].
+
+
+_Portrait de monsieur Jeannin de Castille._
+
+Jeannin de Castille avoit la taille belle, le visage agréable, bien de
+la propreté, fort peu d'esprit; de même naissance et même profession
+que Paget, et beaucoup de bien comme lui. Il étoit assez bien fait
+pour faire croire que, s'il eût porté l'epée, il eût eu des bonnes
+fortunes par son mérite seulement; mais sa profession et ses richesses
+faisoient soupçonner que toutes les femmes qu'il avoit aimées étoient
+intéressées, de sorte que, lorsqu'on le vit amoureux de madame
+d'Olonne, on ne douta point qu'il fût aimé pour son argent.
+
+Le roi, après avoir passé les étés sur les frontières, revenoit
+d'ordinaire à Paris les hivers, et tous les divertissemens du monde
+occupoient tour à tour son esprit: le billard, la paume, la chasse, la
+comédie et la danse, avoient chacun leur temps avec lui; c'étoit alors
+les loteries dont il étoit question[19], et cela les avoit tellement
+mises à la mode que chacun en faisoit, les uns d'argent, les autres de
+bijoux et de meubles. Madame d'Olonne en voulut faire une de cette
+sorte; mais, au lieu que, dans la plupart, on y employoit tout
+l'argent qu'on avoit eu, et que l'on faisoit, après, le partage, dans
+celle-ci, qui étoit de dix mille écus, il n'y en eut pas cinq
+d'employés, et ces cinq là encore furent distribués selon le choix de
+madame d'Olonne. Lorsqu'elle fit les premières propositions de la
+loterie, Jeannin s'y trouva, et, comme elle demandoit une somme à
+chacun selon sa force et qu'elle lui eût dit qu'il falloit qu'il
+donnât mille francs, il lui répondit qu'il le vouloit bien et qu'il
+lui promettoit de plus de lui faire parmi ses amis jusqu'à neuf mille
+livres. Quelque temps après, tout le monde étant sorti, hormis
+Jeannin: «Je ne sais, Madame, lui dit-il, si ma passion ne vous est
+pas encore connue, car il y a long-temps que je vous aime, et je suis
+déjà en grandes avances de soins; mais, après m'être entièrement donné
+à vous, il faut que je vous demande la confirmation de mon bail:
+octroyez-la moi, Madame, je vous en supplie, et remarquez qu'avec les
+mille francs à quoi vous m'avez taxé je vous en donne encore neuf pour
+être bien avec vous, car ce que je vous ai dit de mes amis n'a été que
+pour tromper ceux qui étoient ici quand je vous ai parlé de cette
+affaire.--Je vous avoue, Monsieur, lui répondit madame d'Olonne, que
+je ne vous ai point cru amoureux qu'aujourd'hui. Ce n'est pas que je
+n'aie remarqué de certaines mines en vous qui me faisoient soupçonner
+quelque chose, mais je suis tellement rebutée de ces façons, et les
+soupirs et les langueurs sont, à mon gré, une si pauvre galanterie et
+de si foibles marques d'amour, que, si vous n'eussiez pris avec moi
+une conduite plus honnête, vous eussiez perdu vos peines toute votre
+vie. Pour ce qui est maintenant de reconnoissance, vous pouvez croire
+qu'on n'est pas loin d'aimer quand on est bien persuadée d'être
+aimée.» Il n'en fallut point davantage à Jeannin pour lui faire croire
+qu'il étoit à l'heure du berger. Il se jeta aux pieds de madame
+d'Olonne, et, comme il se vouloit servir de cette action d'humilité
+pour un prétexte à de plus hautes entreprises: «Non, non, dit-elle,
+Monsieur; cela ne va pas comme vous pensez. En quel pays avez-vous ouï
+dire que les femmes fassent des avances? Quand vous m'aurez donné de
+véritables marques d'une grande passion, je n'en serai pas ingrate.»
+Jeannin, qui vit bien que chez elle l'argent se délivroit avant la
+marchandise, lui dit qu'il avoit deux cents pistoles et qu'il les lui
+donneroit si elle vouloit. Elle y consentit, et les ayant reçues: «Si
+vous trouvez bon, lui dit-il, Madame, de m'accorder quelque faveur sur
+le tant moins de ces dernières, je vous serai fort obligé, ou, si vous
+voulez attendre d'avoir toute la somme, faites-moi votre billet de ce
+que je viens de vous donner pour valeur reçue.» Elle aima mieux le
+baiser que d'écrire, et, un moment après, Jeannin sortit en l'assurant
+qu'il lui apporteroit le reste le lendemain. Il n'y manqua pas aussi.
+L'argent ne fut pas plutôt compté qu'elle lui tint parole, avec tout
+l'honneur qu'on peut avoir dans un tel traité.
+
+Quoique Jeannin fût entré par la même porte que Paget, elle en usa
+bien mieux avec lui, soit qu'à la longue elle esperât d'en tirer de
+grands avantages, soit qu'il eût quelque mérite caché qui lui tînt
+lieu de libéralité. Elle ne lui demanda pas de nouvelles preuves
+d'amour pour lui donner de nouvelles faveurs. Les dix mille livres le
+firent aimer trois mois durant, c'est-à-dire traiter comme si on l'eût
+aimé.
+
+Cependant le duc de Candale, ayant reçu des lettres des nouvelles
+affaires de sa maîtresse, lui écrivit ceci:
+
+
+LETTRE.
+
+_Quand vous pourriez vous justifier à moi de toutes les choses dont on
+vous accuse, je ne sçaurois plus vous aimer; quand vous ne seriez que
+malheureuse, vous y avez trop contribué pour ne pas me deshonorer en
+vous aimant. Tous les amans sont d'ordinaire ravis d'entendre nommer
+leurs maîtresses; pour moi, je tremble aussitôt que j'entends ou que
+je lis votre nom: il me semble toujours, en ces rencontres, que je
+vais apprendre une histoire de vous, pire, s'il se peut, que les
+premières. Cependant je n'ai que faire, pour vous mépriser jusques au
+dernier point, d'en sçavoir davantage; vous ne pouvez rien ajouter à
+votre infamie: attendez-vous aussi à tout le ressentiment que mérite
+une femme sans honneur d'un honnête homme qui l'a fort aimée. Je
+n'entre dans aucun détail avec vous, parceque je ne cherche pas votre
+justification, et que non seulement vous êtes convaincue à mon égard,
+mais que je ne puis jamais revenir pour vous._
+
+
+Le duc de Candale écrivit cette lettre dans le temps qu'il alloit
+partir pour retourner à la cour; il venoit de perdre un combat, et
+cela n'avoit pas peu contribué à l'aigreur de sa lettre: il ne pouvoit
+souffrir d'être battu partout, et ce lui eût été quelque consolation
+aux malheurs de la guerre s'il eût été plus heureux en amour. Il
+commença donc son voyage avec un chagrin épouvantable. En d'autres
+temps il seroit venu en poste; mais, comme s'il eût eu quelque
+pressentiment de sa mauvaise fortune, il venoit le plus lentement du
+monde. Il commença, par les chemins, de sentir quelque incommodité; à
+Vienne, il se trouva fort mal, mais, comme il n'étoit plus qu'à une
+journée de Lyon, il y voulut aller, sçachant bien qu'il y seroit mieux
+secouru. Cependant, les fatigues de la campagne l'ayant fort abattu,
+ses déplaisirs l'achevèrent, et sa jeunesse, avec l'assistance des
+meilleurs médecins, ne lui put sauver la vie; mais, comme ses plus
+grands maux ne lui pouvoient ôter le souvenir de l'infidélité de
+madame d'Olonne, il lui écrivit cette lettre la veille de sa mort.
+
+
+LETTRE.
+
+_Si je pouvois conserver pour vous de l'estime en mourant, il me
+fâcheroit fort de mourir; mais, ne pouvant plus vous estimer, je ne
+sçaurois avoir de regret à la vie. Je ne l'aimois que pour la passer
+doucement avec vous[20]. Puisqu'un peu de mérite que j'avois et la
+plus grande passion du monde ne m'en ont pu faire venir à bout, je n'y
+ai plus d'attachement, et je vois bien que la mort me va délivrer de
+beaucoup de peines. Si vous étiez capable de quelque tendresse, vous
+ne me pourriez voir en l'état où je suis sans étouffer de douleur.
+Mais, Dieu merci, la nature y a mis bon ordre, et, puisque vous
+pouviez mettre tous les jours au désespoir l'homme du monde qui vous
+aimoit le plus, vous pourrez bien le voir mourir sans en être touchée.
+Adieu[21]._
+
+
+La première lettre que le duc de Candale avoit écrite à madame
+d'Olonne sur le sujet de Jeannin lui avoit fait tant de peur de son
+retour, qu'elle l'appréhendoit comme la mort, et je pense qu'elle
+souhaitoit de ne le revoir jamais. Cependant le bruit de l'extrémité
+où il étoit la mit au désespoir, et la nouvelle de sa mort, que lui
+donna son amie la comtesse de Fiesque[22], faillit à la faire mourir
+elle-même. Elle fut quelque temps sans connoissance et ne revint qu'au
+nom de Mérille, qu'on lui dit qui lui vouloit parler.
+
+Mérille[23] étoit le principal confident du duc, qui apportoit à
+madame d'Olonne, de la part de son maître, la lettre qu'il lui avoit
+écrite en mourant, et la cassette où il enfermoit ses lettres et
+toutes les autres faveurs qu'il avoit reçues d'elle. Après avoir lu
+cette dernière lettre, elle se mit à pleurer plus fort qu'auparavant.
+La comtesse, qui ne la quittoit point en un état si déplorable, lui
+proposa, pour amuser sa douleur, d'ouvrir cette cassette. La comtesse
+trouva d'abord un mouchoir marqué de sang en quelques endroits. «Ah!
+mon Dieu! s'écria madame d'Olonne, quoi! ce pauvre garçon qui avoit
+tant d'autres choses de plus grande conséquence avoit gardé jusques à
+ce mouchoir! Y a-t-il rien au monde de si tendre?» Et là-dessus elle
+raconta à la comtesse que, s'étant quelques années auparavant coupée
+en travaillant auprès de lui, il lui avoit demandé ce mouchoir dont
+elle avoit essuyé sa main, et l'avoit toujours gardé depuis. Après
+cela elles trouvèrent des bracelets, des bourses, des cheveux et des
+portraits de madame d'Olonne et comme elles furent tombées sur les
+lettres, la comtesse pria son amie qu'elle en pût lire quelques unes.
+Madame d'Olonne y ayant consenti, la comtesse ouvrit celle-ci la
+première.
+
+
+LETTRE.
+
+_On dit ici que vous avez été battu. Ce peut être un faux bruit de vos
+envieux, mais ce peut être aussi une vérité. Ah! mon Dieu! dans cette
+incertitude, je vous demande la vie de mon amant et je vous abandonne
+l'armée; oui, mon Dieu, et non seulement l'armée, mais l'État et tout
+le monde ensemble. Depuis que l'on m'a dit cette triste nouvelle, sans
+rien particulariser de vous, j'ai fait vingt visites par jour, j'ai
+jeté des propos de guerre pour voir si je n'apprendrois rien qui me
+puisse soulager. On me dit par tout que vous avez été battu; mais on
+ne me parle point de vous en particulier. Je n'oserois demander ce que
+vous êtes devenu; non que je craigne de faire voir par là que je vous
+aime: je suis en de trop grandes alarmes pour avoir rien à ménager,
+mais je crains d'apprendre plus que je ne voudrois sçavoir. Voilà
+l'état où je suis et où je serai jusqu'au premier ordinaire, si j'ai
+la force de l'attendre. Ce qui redouble mes inquiétudes, c'est que
+vous m'avez si souvent promis de m'envoyer exprès des courriers à
+toutes les affaires extraordinaires, que je prends en mauvaise part de
+n'en avoir point eu à celle-ci._
+
+
+Pendant que la comtesse lisoit cette lettre avec peine, car elle en
+étoit touchée, madame d'Olonne fondoit en larmes; après l'avoir lue
+elles furent toutes deux quelque temps sans parler. «Je n'en lirai
+plus d'aujourd'hui, lui dit la comtesse, car, puisque cela me donne de
+la peine, il vous en doit bien donner davantage.--Non, non, reprit
+madame d'Olonne; continuez, je vous prie, ma chère: cela me fait
+pleurer, mais cela me fait souvenir de lui[24].» La comtesse ayant
+ouvert une autre lettre, elle y trouva ceci:
+
+
+LETTRE.
+
+_Eh quoi! ne me laisserez-vous jamais en repos? serai-je toujours dans
+des craintes de vous perdre, ou par votre mort, ou par votre
+changement? Tant que la campagne dure je suis dans de perpétuelles
+alarmes; les ennemis ne tirent pas un coup que je ne m'imagine que ce
+soit à vous. J'apprends ensuite que vous perdez un combat sans savoir
+ce que vous êtes devenu, et, quand après mille mortelles craintes je
+sais enfin que ma bonne fortune vous a sauvé, car vous avez bien su
+que vous n'avez nulle obligation à la vôtre, on dit que vous êtes en
+Avignon entre les bras de madame de Castellanne[25], où vous vous
+consolez de vos malheurs. Si cela est, je suis bien malheureuse que
+vous n'ayez pas perdu la vie avec la bataille. Oui, mon cher,
+j'aimerois mieux vous voir mort qu'inconstant, car j'aurois le plaisir
+de croire que, si vous aviez vécu davantage, vous m'auriez toujours
+aimée, au lieu que je n'ai plus que la rage dans le coeur de me voir
+abandonnée pour une autre qui ne vous aime pas tant que moi._
+
+
+«Qu'apprends-je là! dit la comtesse; Monsieur de Candale aimoit madame
+de Castelanne, Mérille?--Non, non, Madame lui dit-il; il fut deux
+jours en Avignon, à son retour de l'armée, pour se rafraîchir, et là
+il vit deux fois madame de Castelanne. Juger si cela se peut appeler
+amour! Mais, Madame, ajouta-t-il en s'adressant à madame d'Olonne, qui
+vous a si bien instruite de tout ce que faisoit mon maître?--Hélas!
+répondit-elle, je ne sais là-dessus que le bruit public; mais il est
+si commun de cette passion même qu'elle est en partie cause de sa
+mort[26], que personne ici ne l'ignore. Et se remettant à pleurer plus
+fort qu'auparavant, la comtesse, qui ne cherchoit qu'à faire diversion
+à sa douleur, lui demanda si elle ne connoissoit pas de qui étoit
+l'écriture d'un dessus de lettre qu'elle lui montra. «Oui! répondit
+madame d'Olonne, c'est une lettre de mon maître d'hôtel.--Ceci doit
+être curieux, dit la comtesse; il faut voir ce qu'il écrit.» Et
+là-dessus elle ouvrit cette lettre.
+
+
+LETTRE.
+
+_Quoi que Madame vous mande, sa maison ne se désemplit point des
+Normands. Ces diables seroient bien mieux en leur pays qu'ici.
+J'enrage, Monseigneur, de voir ce que je vois, dont je ne vous mande
+pas les particularités, parceque j'espère que vous serez bientôt ici
+où vous mettrez ordre à tout vous-même._
+
+
+Par ces Normands le maître d'hôtel entendoit parler de Beuvron et de
+ses frères, Ivry et le chevalier de Saint-Evremond[27], et l'abbé de
+Villarceaux, qui étoient fort assidus chez madame d'Olonne. La naïveté
+avec laquelle ce pauvre homme mandoit ces nouvelles au duc de Candale
+toucha si fort cette folle, qu'après avoir regardé quelle mine feroit
+la comtesse, elle se mit à rire à gorge déployée. La comtesse, qui
+n'avoit pas tant de sujet de s'affliger qu'elle, la voyant rire ainsi,
+se mit à rire aussi[28]. Il n'y eut que le pauvre Mérille qui, ne
+pouvant souffrir une joie si hors de propos, redoubla ses larmes et
+sortit brusquement de ce cabinet. Deux ou trois jours après, madame
+d'Olonne étant toute consolée, la comtesse et ses autres amies lui
+conseillèrent de pleurer pour son honneur, lui disant que son affaire
+avec le duc de Candale avoit été trop publique pour en faire finesse.
+Elle se contraignit donc encore trois ou quatre jours, après quoi elle
+revint à son naturel; et ce qui hâta ce retour fut le carnaval, qui,
+en lui donnant lieu de satisfaire à son inclination, lui aida encore à
+contenter son mari, lequel avoit de grands soupçons de son
+intelligence avec le duc de Candale, et se trouvoit fort heureux d'en
+être délivré. Pour lui faire donc croire qu'elle n'avoit plus rien
+dans le coeur, elle se masqua quatre ou cinq fois avec lui, et,
+voulant entièrement regagner sa confiance par une grande sincérité,
+elle lui avoua non seulement son amour pour le duc, non seulement
+qu'elle lui avoit accordé les dernières faveurs, mais les
+particularités de ses jouissances; et, comme elle spécifioit le
+nombre: «Il ne vous aimoit guère, Madame, dit-il, voulant insulter à
+la mémoire du pauvre défunt, puisqu'il faisoit si peu de chose[29]
+pour une si belle femme que vous.»
+
+Il n'y avoit encore que huit jours qu'elle avoit quitté le lit,
+qu'elle gardoit depuis quatre mois pour une fort grande incommodité à
+la jambe, lorsqu'elle résolut de se masquer, et cette envie avança
+plus sa guérison que tous les remèdes qu'elle faisoit il y avoit
+long-temps. Elle se masqua donc par quatre ou cinq fois avec son mari;
+mais comme ce n'étoit que de petites mascarades obscures, elle en
+voulut faire une grande et fameuse dont il fût parlé; et pour cet
+effet elle se déguisa, elle quatrième, en capucin, et fit déguiser
+deux autres de ses amis en soeurs collettes. Les capucins étoient
+elle, son mari, Ivry et l'abbé de Villarceaux; les religieuses étoient
+Craf, Anglois, et le marquis de Sillery. Cette troupe courut toute la
+nuit du mardi gras en toutes les assemblées[30]. Le roi et la reine,
+sa mère, ayant appris cette mascarade, s'emportèrent fort contre
+madame d'Olonne, et dirent publiquement qu'ils vengeroient le tort et
+le mépris qu'on avoit fait de la religion en ce rencontre. On adoucit
+quelque temps après les esprits de leurs Majestés, et toutes ces
+menaces aboutirent à n'avoir plus d'estime pour madame d'Olonne[31].
+
+Pendant que toutes ces choses se passoient, Jeannin jouissoit
+paisiblement de sa maîtresse. Lorsqu'elle fit tirer la loterie, j'ai
+déjà dit que des dix mille écus qu'elle avoit reçus, elle n'en avoit
+tout au plus employé que la moitié, et la plus grande partie de cette
+moitié fut distribuée aux capucins, aux soeurs collettes et autres
+de la cabale. Le prince de Marsillac, qui alloit jouer le premier rôle
+sur ce théâtre, y eut le plus gros lot, qui étoit un brasier d'argent.
+Jeannin, avec toutes les faveurs qu'il recevoit, n'eut qu'un bijou de
+fort peu de valeur. Le grand bruit qui couroit de l'infidélité de
+cette loterie lui donna du chagrin de voir qu'il n'étoit pas mieux
+traité que les plus indifférens. Il s'en plaignit à madame d'Olonne.
+Elle qui ne vouloit pas lui faire confidence de sa friponnerie, reçut
+ses plaintes le plus aigrement du monde, de sorte qu'avant de se
+quitter ils en vinrent de part et d'autre aux reproches, l'un de son
+argent, et l'autre de ses faveurs. Pour conclusion, madame d'Olonne
+lui défendit son logis, et Jeannin lui dit qu'il ne lui avoit jamais
+obéi de si bon coeur qu'il feroit en ce rencontre, et que ce
+commandement lui alloit sauver des peines et de la dépense.
+
+Cependant le commerce de Beuvron avec elle duroit toujours. Soit que
+le cavalier ne fût guère amoureux, soit qu'il se sentît trop heureux
+d'avoir de ses faveurs à quelque prix que ce fût, il la tourmentoit
+peu sur sa conduite; elle le traitoit aussi de son pis aller, et
+l'aimoit toujours mieux que rien.
+
+Quelque temps après la rupture de Jeannin, Marsillac, qui avoit des
+amis plus éveillés que lui, fut conseillé par eux de s'attacher à
+madame d'Olonne. Ils lui dirent qu'il étoit en âge de faire parler de
+lui, que les femmes donnoient de l'estime aussi bien que les armes;
+que madame d'Olonne, étant une des plus belles femmes de la cour,
+outre de grands plaisirs, pouvoit encore bien faire de l'honneur à qui
+en seroit aimé, et qu'en tout cas la place du duc de Candale étoit
+quelque chose de fort honorable à remplir. Avec toutes ces raisons,
+ils poussèrent Marsillac à rendre des assiduités à madame d'Olonne;
+mais, parceque naturellement il se défioit fort de lui-même, sa
+cabale, qui s'en défioit fort aussi, jugea qu'il ne falloit pas le
+laisser sur la bonne foi auprès d'elle, et il fut arrêté qu'on lui
+donneroit Sillery[32] pour le conduire et assister dans les
+rencontres. Marsillac lui avoit rendu de fort grandes assiduités deux
+mois durant sans lui avoir parlé d'amour qu'en termes généraux. Il
+avoit pourtant dit à Sillery, il y avoit plus de six semaines, qu'il
+lui avoit fait sa déclaration, et il lui avoit même inventé une
+réponse un peu rude, afin qu'il ne trouvât point étrange qu'il fût si
+long-temps à recevoir des faveurs. Quand ce gouverneur, pour servir
+son pupille, parla ainsi à madame d'Olonne: «Je sais bien, Madame,
+qu'il n'y a rien de si libre que l'amour, et que, si le coeur n'est
+touché par inclination, on ne persuade guère l'esprit par les paroles;
+mais je ne laisserai pas de vous dire que, quand on est jeune et qu'on
+est à marier, je ne comprends pas pourquoi on refuse un beau jeune
+gentilhomme amoureux qui a de quoi, ou je suis fort trompé, autant que
+personne de la cour. C'est du pauvre Marsillac dont je vous parle,
+Madame, puisqu'il vous aime éperdument. Pourquoi êtes-vous ingrate,
+ou, si vous sentez que vous ne pouvez l'aimer, pourquoi l'amusez-vous?
+Aimez-le, ou vous en défaites.--Je ne sais pas depuis quand, répondit
+madame d'Olonne, les hommes prétendent que nous les aimions sans
+qu'ils nous l'aient demandé, car j'ai ouï dire autrefois que c'étoit
+eux qui faisoient les avances. Je sçavois bien qu'ils traitoient dans
+ces derniers temps la galanterie d'une étrange manière, mais je ne
+sçavois pas qu'ils l'eussent réduite au point de vouloir que les
+femmes les priassent.»
+
+«Quoi! repondit Sillery, Marsillac n'a pas dit qu'il vous
+aimoit?--Non, Monsieur, lui dit-elle; c'est vous qui me l'avez appris.
+Ce n'est pas que les soins qu'il m'a rendus ne m'aient fait soupçonner
+qu'il y avoit quelque dessein; mais jusqu'à ce que l'on ait parlé nous
+n'entendons point le reste.--Ah! Madame, repliqua Sillery, vous n'avez
+pas tant de tort que je pensois. La jeunesse de Marsillac le rend
+timide: c'est ce qui l'a fait faillir; mais cette jeunesse aussi fait
+bien excuser des choses avec les femmes. On n'a guère de tort à l'âge
+qu'il a, et pour les gens de vingt ans il y a bien du retour à la
+miséricorde.--J'en demeure d'acord, reprit madame d'Olonne; la honte
+d'un jeune homme donne de la pitié et jamais de la colère; mais je
+veux aussi qu'il ait du respect.--Appelez-vous, Madame, respect, lui
+dit Sillery, de n'oser dire que l'on aime? C'est sottise toute pure,
+je dis à l'égard d'une femme qui ne voudroit pas aimer; car, en ce
+cas-là, on ne perdroit pas son temps et l'on sauroit bientôt à quoi
+s'en tenir. Mais ce respect que vous demandez, Madame, ne vous est bon
+qu'avec ceux pour qui vous n'avez nulle inclination, car, si celui que
+vous voudriez aimer en avoit un peu trop, vous seriez bien
+embarrassée.» Comme il achevoit de parler il entra des gens, et
+quelque temps après, étant sorti, il s'en alla trouver Marsillac, à
+qui ayant fait mille reproches de sa timidité, il lui fit promettre
+qu'avant la fin du jour il feroit une déclaration à sa maîtresse; il
+lui dit même une partie des choses qu'il falloit qu'il dît, dont
+Marsillac ne se souvint pas un moment après; et, l'ayant encouragé
+autant qu'il put, il le vit partir pour cette grande expédition.
+
+Cependant Marsillac étoit en d'étranges inquiétudes. Tantôt il
+trouvoit que son carrosse alloit trop vite, tantôt il souhaitoit de ne
+pas trouver madame d'Olonne à son logis, ou de trouver quelqu'un avec
+elle; enfin il craignoit les mêmes choses qu'un honnête homme eût
+désiré de tout son coeur. Cependant il fut assez malheureux pour
+rencontrer sa maîtresse et pour la trouver seule. Il l'aborda avec un
+visage si embarrassé que, si elle n'eût déjà su son amour par Sillery,
+elle l'eût découvert à le voir cette seule fois-là. Cet embarras lui
+servit à persuader, plus que tout ce qu'il eût pu dire et que
+l'éloquence de son ami; et voilà pourquoi en amour les sots sont plus
+heureux que les habiles.
+
+La première chose que fit Marsillac[33] après s'être assis, ce fut de
+se couvrir, tant il étoit hors de lui-même; un instant après, s'étant
+aperçu de sa sottise, il ôta son chapeau et ses gants, puis en remit
+un, et tout cela sans dire un mot. «Qu'y a-t-il, Monsieur? lui dit
+madame d'Olonne; vous paraissez avoir quelque chose dans l'esprit.--Ne
+le devinez-vous pas, Madame? dit Marsillac.--Non, dit-elle, je n'y
+comprends rien; comment entendrois-je ce que vous ne me dites pas, moi
+qui ai bien de la peine à concevoir ce que l'on me dit?--C'est, je
+m'en vais vous le dire, répliqua Marsillac en se radoucissant
+niaisement, c'est que je vous aime.--Voilà bien des façons, dit-elle,
+pour peu de chose! Je ne vois pas qu'il y ait tant de difficulté à
+dire qu'on aime; il m'en paroît bien plus à bien aimer.--Oh! Madame,
+j'ai bien plus de peine à le dire qu'à le faire; je n'en ai point du
+tout à vous aimer, et j'en aurois tellement à ne vous aimer pas que je
+n'en viendrois jamais à bout, quand vous me l'ordonneriez mille
+fois.--Moy, Monsieur, repartit madame d'Olonne en rougissant, je n'ai
+rien à vous commander.» Tout autre que Marsillac eût entendu la
+manière fine dont madame d'Olonne se servoit pour lui permettre de
+l'aimer; mais il avoit l'esprit tout bouché. C'étoit de la délicatesse
+perdue que d'en avoir avec lui. «Quoi! Madame, lui dit-il, vous ne
+m'estimez pas assez pour m'honorer de vos commandemens?--Eh bien! lui
+dit-elle, serez-vous bien aise que je vous ordonne de ne me plus
+aimer?--Non, Madame, reprit-il brusquement.--Que voulez-vous donc?
+reprit madame d'Olonne.--Vous aimer toute ma vie.--Eh bien! aimez tant
+qu'il vous plaira, et espérez.» C'étoit assez à un amant plus pressant
+que Marsillac pour venir bientôt aux dernières faveurs; cependant,
+quoi que madame d'Olonne pût faire, il la fit encore durer deux mois;
+enfin, quand elle se rendit, elle fit toutes les avances.
+L'établissement de ce nouveau commerce ne lui fit pas rompre celui
+qu'elle avoit avec Beuvron; le dernier amant étoit toujours le mieux
+aimé, mais il ne l'étoit pas assez pour chasser Beuvron, qui étoit un
+second mari pour elle.
+
+Un peu devant la rupture de Jeannin avec madame d'Olonne, le chevalier
+de Grammont en étoit devenu amoureux, et, comme c'est une personne
+fort extraordinaire, il est à propos d'en faire la description.
+
+
+_Portrait du chevalier de Grammont[34]._
+
+Le chevalier avoit les yeux rians, le nez bien fait, la bouche belle,
+une fossette au menton, qui faisoit un agréable effet dans son visage,
+je ne sais quoi de fin dans la physionomie, la taille assez belle,
+s'il ne se fût point voûté; l'esprit galant et délicat. Cependant sa
+mine et son accent faisoient bien souvent valoir ce qu'il disoit, qui
+devenoit rien dans la bouche d'un autre. Une marque de cela, c'est
+qu'il écrivoit le plus mal du monde, et il écrivoit comme il parloit.
+Quoi qu'il soit superflu de dire qu'un rival soit incommode, le
+chevalier l'étoit au point qu'il eût mieux valu pour une pauvre femme
+en avoir quatre autres sur les bras que lui seul. Il étoit alerte
+jusqu'à ne pas dormir; il étoit libéral jusqu'à la profusion. Par là
+sa maîtresse et ses rivaux ne pouvoient avoir de valets ni de secrets
+qui ne fussent sçus; d'ailleurs le meilleur garçon du monde. Il y
+avoit douze ans qu'il aimoit la comtesse de Fiesque, femme aussi
+extraordinaire que lui, c'est-à-dire aussi singulière en mérites que
+lui en méchantes qualités. Mais comme, de ces douze ans, il y en avoit
+cinq qu'elle étoit exilée auprès de mademoiselle d'Orléans, fille de
+Gaston de France, princesse que la fortune persécutoit parcequ'elle
+avoit de la vertu et qu'elle ne pouvoit réduire son grand courage aux
+bassesses que la cour demande, pendant leur absence le chevalier ne
+s'étoit pas adonné à une constance fort régulière; et, quoique la
+comtesse fût fort aimable, il méritoit quelque excuse de sa légèreté,
+puisqu'il n'en avoit jamais reçu de faveur. Il y avoit pourtant des
+gens à qui il avoit donné de la jalousie; Rouville[35] en étoit un,
+et, comme un jour celui-ci reprochoit à la comtesse qu'elle aimoit le
+chevalier, cette belle lui dit qu'il étoit fol de croire qu'elle pût
+aimer le plus grand fripon du monde. «Voilà une plaisante raison,
+Madame, lui dit-il, que vous m'alléguez pour vous justifier! Je sais
+que vous êtes encore plus friponne que lui, et je ne laisse pas de
+vous aimer.»
+
+
+_Portrait de madame la comtesse de Fiesque[36]._
+
+Quoique le chevalier aimât partout, il avoit pourtant un si grand
+foible pour la comtesse, que, quelque engagement qu'il eût ailleurs,
+sitôt qu'il sçavoit que quelqu'un la voyoit un peu plus qu'à
+l'ordinaire, il quittoit tout pour revenir à elle. Il avoit raison
+aussi, car la comtesse étoit une femme aimable; elle avoit les yeux
+bleus et brillans, le nez bien fait, la bouche agréable et belle de
+couleur, le teint blanc et uni, la forme du visage longue, et il n'y a
+qu'elle seule au monde qui soit embellie d'un menton pointu. Elle
+avoit les cheveux cendrés, et étoit toujours galamment habillée; mais
+sa parure venoit plus de son art que de la magnificence de ses habits.
+Son esprit étoit libre et naturel; son humeur ne se peut décrire, car
+elle étoit, avec la modestie de son sexe, de l'humeur de tout le
+monde. À force de penser à ce que l'on doit faire, chacun pense
+d'ordinaire mieux sur la fin que sur le commencement; il arrivoit
+d'ordinaire le contraire à la comtesse: ses réflexions gâtoient ses
+premiers mouvemens. Je ne sçais pas si la confiance qu'elle avoit en
+son mérite lui ôtoit le soin de chercher des amans; mais elle ne se
+donnoit aucune peine pour en avoir. Véritablement, quand il lui en
+venoit quelqu'un de lui-même, elle n'affectoit ni rigueur pour s'en
+défaire, ni douceur pour le retenir; il s'en retournoit s'il vouloit,
+s'il vouloit il demeuroit; et, quoi qu'il fît, il ne subsistoit point
+à ses dépens. Il y avoit donc cinq années, comme j'ai dit, que le
+chevalier ne la voyoit plus, et, durant cette absence, pour ne point
+perdre temps, il avoit fait mille maîtresses, entre autres Victoire
+Mancini[37], duchesse de Mercoeur, et, trois jours après sa mort,
+madame de Villars[38], et ce fut là-dessus que Benserade, qui étoit
+amoureux de celle-ci, fit ce sonnet au chevalier:
+
+
+SONNET.
+
+ _Quoi! vous vous consolez, après ce coup de foudre
+ Tombé sur un objet qui vous parut si beau!
+ Un véritable amant, bien loin de s'y résoudre,
+ Se seroit enfermé dans le même tombeau!
+
+ Quoi! ce coeur si touché brûle d'un feu nouveau!
+ Quelle infidélité! qui peut vous en absoudre?
+ Venir tout fraîchement de pleurer comme un veau,
+ Puis faire le galant et mettre de la poudre!
+
+ Oh! l'indigne foiblesse, et qu'il vous en cuira!
+ Vous manquez à l'amour, l'amour vous manquera;
+ Et déjà vous donnez où tout le monde échoue.
+
+ Je connois la beauté pour qui vous soupirez,
+ Je l'aime, et, puisqu'il faut enfin que je l'avoue,
+ C'est qu'en vous consolant vous me désespérez_[39].
+
+Quelque temps après cette affaire ébauchée, la comtesse étant revenue
+à Paris, le chevalier, qui n'étoit retenu auprès de madame de Villars
+par aucune faveur, la quitta pour retourner à la comtesse; mais comme
+il n'étoit pas long-temps en même état, et qu'il s'ennuyoit d'être
+avec celle-ci, il s'attacha à madame d'Olonne dans le temps que
+Marsillac s'embarqua auprès d'elle; et, quoi qu'il fût moins honteux
+que lui avec les dames, il n'étoit pourtant pas plus pressant; au
+contraire, pourvu qu'il pût badiner, faire dire dans le monde qu'il
+étoit amoureux, trouver quelques gens de facile créance pour flatter
+sa vanité, donner de la peine à un rival, être mieux reçu que lui, il
+ne se mettoit guère en peine de la conclusion. Une chose qui faisoit
+qu'il lui étoit plus difficile de persuader qu'à un autre, c'étoit
+qu'il ne parloit jamais sérieusement, de sorte qu'il falloit qu'une
+femme se flattât fort pour croire qu'il fût bien amoureux d'elle.
+
+J'ai déjà dit que jamais amant n'étant pas aimé n'a été plus incommode
+que lui. Il avoit toujours deux ou trois laquais sans livrée, qu'il
+appeloit ses grisons, par qui il faisoit suivre ses rivaux et ses
+maîtresses. Un jour, madame d'Olonne, en peine comme quoi aller à un
+rendez-vous qu'elle avoit pris avec Marsillac sans que le chevalier le
+découvrît, se résolut pour son plaisir de sortir en cape avec une
+femme de chambre, et d'aller passer la Seine dans un bateau, après
+avoir donné ordre à ses gens de l'aller attendre au faubourg
+Saint-Germain. Le premier homme qui lui donna la main pour lui aider à
+monter dans le bateau fut un des grisons du chevalier, devant qui,
+sans le connoître, s'étant réjouie avec sa femme de chambre d'avoir
+trompé le chevalier, et ayant parlé de ce qu'elle alloit faire ce
+jour-là, ce grison alla aussitôt en avertir son maître, lequel, dès le
+lendemain, surprit étrangement madame d'Olonne, quand il lui dit le
+détail de son rendez-vous de la veille.
+
+Un honnête homme qui convainc sa maîtresse d'en aimer un autre que lui
+se retire promptement et sans bruit, particulièrement si elle ne lui a
+rien promis; mais le chevalier ne faisoit pas de même: quand il ne
+pouvoit se faire aimer, il aimoit mieux se faire tuer que de laisser
+en repos son rival et sa maîtresse. Madame d'Olonne avoit donc compté
+pour rien les assiduités que le chevalier lui avoit rendues trois mois
+durant, et tourné en raillerie tout ce qu'il lui avoit dit de sa
+passion, et d'autant plus qu'elle étoit persuadée qu'il en avoit une
+aussi grande pour la comtesse qu'il en pouvoit avoir pour elle. Elle
+le haïssoit encore comme le diable, lorsque cet amant crut qu'une
+lettre feroit mieux ses affaires que tout ce qu'il avoit fait et dit
+jusque là; dans cette pensée il lui écrivit celle-ci:
+
+
+LETTRE.
+
+_Est-il possible, ma déesse, que vous n'ayez pas connoissance de
+l'amour que vos beaux yeux, mes soleils, ont allumé dans mon coeur?
+Quoiqu'il soit inutile d'avoir recours avec vous à ces déclarations
+comme avec des beautés mortelles, et que les oraisons mentales vous
+dussent suffire, je vous ai dit mille fois que je vous aimois;
+cependant vous riez et ne me répondez rien. Est-ce bon ou mauvais
+signe, ma reine? Je vous conjure de vous expliquer là-dessus, afin que
+le plus passionné des humains continue de vous adorer et qu'il cesse
+de vous déplaire._
+
+
+Madame d'Olonne, ayant reçu cette lettre, l'alla porter aussitôt à la
+comtesse, avec qui elle croyoit qu'elle eût été concertée; mais elle
+ne lui témoigna rien de ce qu'elle en croyoit d'abord. Comme elles
+vivoient bien ensemble, elle lui fit valoir en riant le refus qu'elle
+faisoit de son amant et l'avis qu'elle lui donnoit de l'infidelité
+qu'il lui vouloit faire. Quoique la comtesse n'aimât point le
+chevalier, cela ne laissa pas de la fâcher, la plupart des femmes ne
+voulant non plus perdre leurs amans qu'elles ne veulent point aimer
+que ceux qu'elles favorisent; et, particulierement quand on les quitte
+pour se donner à d'autres, leur chagrin ne vient pas tant de la perte
+qu'elles font que de la préference de leurs rivales. Voilà comme fit
+la comtesse en ce rencontre. Cependant elle remercia madame d'Olonne
+de l'intention qu'elle avoit de l'obliger, mais elle l'assura qu'elle
+ne prenoit aucune part au chevalier, qu'au contraire on l'obligeroit
+de l'en défaire. Madame d'Olonne ne se contenta pas d'avoir montré
+cette lettre à la comtesse, elle s'en fit encore honneur à l'égard de
+Marsillac; et, soit qu'elle ou la comtesse en parlât encore à
+d'autres, deux jours après, tout le monde sut que le pauvre chevalier
+avoit été sacrifié, et il lui revint bientôt à lui-même les
+plaisanteries qu'on faisoit de sa lettre. Le mépris offense tous les
+amans, mais quand on y mêle la raillerie, on les pousse au désespoir.
+Le chevalier, se voyant éconduit et moqué, ne garda plus de mesure; il
+n'y a rien qu'il ne dît contre madame d'Olonne, et l'on vit bien en ce
+rencontre que cette folle avoit trouvé le secret de perdre sa
+réputation en conservant son honneur.
+
+De tous ses rivaux, le chevalier n'en haïssoit pas un si fort que
+Marsillac, tant pour ce qu'il le croyoit le mieux traité que
+parcequ'il lui sembloit qu'il le méritoit le moins; il appeloit les
+amans de madame d'Olonne les Philistins, et disoit que Marsillac, à
+cause qu'il avoit peu d'esprit, les avoit tous défaits avec une
+mâchoire d'âne.
+
+Dans ce même temps, le comte de Guiche[40], fils du maréchal de
+Grammont, jeune, beau comme un ange et plein d'amour, crut que la
+conquête de la comtesse lui seroit aisée et honorable: de sorte qu'il
+résolut de s'y embarquer par les motifs de la gloire; il en parla à
+Manicamp, son bon ami, qui approuva son dessein et s'offrit de l'y
+servir. Le comte de Guiche et Manicamp ont trop de part dans cette
+histoire pour ne parler d'eux qu'en passant: il les faut faire
+connoître à fond, et, pour cet effet, il faut commencer par la
+description du premier.
+
+
+_Portrait du comte de Guiche._
+
+Le comte de Guiche avoit de grands yeux noirs, le nez beau, bien fait,
+la bouche un peu grande, la forme du visage ronde et plate, le teint
+admirable, le front grand et la taille belle; il avoit de l'esprit, il
+savoit beaucoup, il étoit moqueur, léger, présomptueux, brave, étourdi
+et sans amitié; il étoit mestre de camp du régiment des gardes
+françoises conjointement avec le maréchal de Grammont, son père.
+
+
+_Portrait de Manicamp_[41].
+
+Manicamp avoit les yeux bleus et doux, le nez aquilin, la bouche
+grande, les lèvres fort rouges et relevées, le teint un peu jaune, le
+visage plat, les cheveux blonds et la tête belle, la taille bien faite
+si elle ne se fût un peu trop négligée; pour l'esprit, il l'avoit
+assez de la manière du comte de Guiche; il n'avoit pas tant d'acquis,
+mais il avoit pour le moins le génie aussi beau. La fortune de
+celui-là, qui n'étoit pas à beaucoup près si établie que celle de
+l'autre, lui faisoit avoir un peu plus d'égard; mais naturellement ils
+avoient tous deux les mêmes inclinations à la dureté et à la
+raillerie: aussi s'aimoient-ils fortement, comme s'ils eussent été de
+différens sexes.
+
+Dans le temps même que madame d'Olonne montroit à tout le monde la
+lettre du chevalier de Grammont, celui-ci découvrit l'amour du comte
+de Guiche pour la comtesse de Fiesque. Cela ne lui servit pas peu à le
+faire emporter contre madame d'Olonne, croyant sa réconciliation plus
+aisée avec la comtesse, moins il garderoit de mesures avec l'autre;
+mais, cependant qu'il essaie à se raccommoder, voyons ce que fit le
+comte de Guiche pour se rendre aimable. Il faut savoir premièrement
+que le comte avoit une fort grande passion pour mademoiselle de
+Beauvais[42], fille de peu de naissance et de beaucoup d'esprit; il
+faut savoir encore qu'il avoit été tellement tracassé par ses parens
+dans cet amour, qui craignoient qu'elle ne lui fît faire la même
+sottise que sa soeur avoit fait faire au marquis de Richelieu[43],
+que cette considération, autant que les rigueurs de la belle,
+l'avoient fort rebuté et l'avoient fort engagé au dessein d'aimer la
+comtesse; mais il n'avoit pas pour celle-ci toute l'inclination
+qu'elle méritoit, et c'étoit moins une seconde passion qu'un remède à
+la première. Il ne faisoit pas beaucoup de chemin; tout ce qu'il
+pouvoit faire étoit d'émouvoir la comtesse et de mettre au desespoir
+le chevalier, et pour cela il s'en tenoit aux regards et aux
+assiduités, sans se soucier d'aller plus vite. La comtesse, qui, à ce
+qu'on croit, n'avoit jamais eu le coeur touché que du mérite de
+Guitaud[44], favori du prince de Condé, qu'il y avoit quatre ou cinq
+ans qu'elle ne pouvoit plus voir et avec qui elle entretenoit un
+commerce de lettres, sentit sa constance ébranlée par les pas que fit
+le comte de Guiche pour elle; et, quoi que Jarzay, ami de Guitaud, lui
+dît pour l'obliger à chasser le comte, elle n'y donna pas d'abord les
+mains, en faisant semblant de traiter cet amour de ridicule; elle
+éluda long-temps les conseils de tous ses amis; enfin, voyant
+elle-même que le comte ne s'aidoit pas, elle se résolut de se faire
+honneur de la nécessité où elle se croyoit de le perdre, et, afin que
+cela ne parût pas un sacrifice au chevalier, qui s'étoit vanté de
+faire chasser son neveu, elle les chassa tous deux, déférant pour lors
+aux avis de Jarzay[45], à ce qu'elle lui dit. Et là-dessus il se fit
+une plaisanterie, que la comtesse alloit sceller les congés de ses
+amans; mais le chevalier la fit tant presser par ses meilleurs amis,
+qu'il obtint permission de la revoir au bout de quinze jours, et ce
+fut sur cela qu'il fit ce couplet de sarabande:
+
+
+SARABANDE.
+
+ _Lorsque Jarzay[46], par un amour extrême
+ Qu'il a toujours pour son ami Flamand,
+ Sçut obliger la personne que j'aime
+ Au dur scellé qui cause mon tourment,
+
+ Lors je pensois, comme il pensoit lui-même,
+ Ne revoir ma Philis qu'au jour du jugement;
+ Mais ce n'étoit qu'un pur bannissement._
+
+Cinq ou six mois s'étant passés, pendant lesquels le chevalier, trop
+heureux de n'avoir plus son neveu sur les bras, avoit gouté auprès de
+la comtesse le plaisir d'aimer seul, quelques amis du comte de Guiche
+lui représentèrent qu'étant le plus beau garçon de la cour, il lui
+étoit honteux de trouver une dame cruelle, et que le mauvais succès
+qu'il avoit eu auprès de la comtesse lui avoit fait tort dans le
+monde. Ces raisons lui firent résoudre de se rembarquer. Il revint
+blessé de la campagne à la main droite; mais il y avoit déjà quelque
+temps que sa blessure, quoique grande, ne l'empêchoit pas de se
+promener, lorsqu'il rencontra la comtesse dans les Tuileries: il étoit
+avec l'abbé Fouquet[47], ami particulier de cette dame, qui, croyant
+leur faire plaisir, les engagea dans une conversation tête à tête et
+les laissa seuls assez long-temps. Le comte ne parla point d'amour,
+mais il fit des mines et jeta des regards qui ne parlèrent que trop à
+la comtesse, qui en entendoit encore plus qu'il n'en vouloit dire.
+Cette conversation finit par une foiblesse qui prit au comte de
+Guiche, d'où le secours de la comtesse et de l'abbé le firent revenir.
+
+Leurs opinions furent partagées sur la cause de cette foiblesse.
+L'abbé l'attribua à la blessure du comte, et la comtesse à sa passion.
+Il n'y a rien qu'une femme croie plus volontiers que d'être aimée,
+parceque l'amour lui fait croire qu'on la doit aimer, et parcequ'on ne
+se persuade pas malaisément ce que l'on désire. Ces raisons là firent
+que la comtesse ne douta point de l'amour du comte de Guiche. Dans ce
+temps-là madame d'Olonne, qui ne vouloit pas qu'un jeune homme si bien
+fait lui échappât, pria Vineuil[48] de lui amener le comte de Guiche,
+ce qu'il fit; mais, l'heure de ce cavalier n'étant pas encore venue,
+il en sortit aussi libre qu'il y étoit entré. Il continua son dessein
+pour la comtesse. Ses assiduités ayant renouvelé la jalousie du
+chevalier, celui-ci voulut s'éclaircir de l'état auquel étoit son
+neveu auprès de sa maîtresse, et, pour lui mieux ressembler, il
+écrivit de la main gauche à cette belle un billet que voici:
+
+
+BILLET.
+
+_On est bien embarrassé quand on n'a qu'une pauvre main gauche. Je
+vous supplie, Madame, que je vous puisse parler aujourd'hui à quelque
+heure du jour; mais que mon cher oncle n'en sache rien, car je
+courrois fortune de la vie, et peut-être vous-même ne seriez pas
+quitte à meilleur marché._
+
+
+La comtesse, ayant lu ce billet, donna charge à son portier[49] de
+faire savoir à celui qui viendroit quérir la réponse qu'il dît à son
+maître qu'il lui envoyât Manicamp à trois heures après midi. Lorsque
+le chevalier eut reçu cette réponse, il crut avoir de quoi convaincre
+la comtesse de la dernière intelligence avec son neveu, et, dans cette
+pensée, il s'en alla chez elle. La rage qu'il avoit dans le coeur
+lui avoit tellement changé le visage que, pour peu que la comtesse se
+fût defiée de lui, elle eût tout découvert à son abord; mais, ne
+songeant à rien, elle ne prit pas garde comme il étoit fait. «Y a-t-il
+long-temps, Madame, lui dit-il, que vous n'avez vu le comte de
+Guiche?--Il y a, répondit-elle, cinq ou six jours.--Mais il n'y a pas
+si long-temps, répliqua le chevalier, que vous en avez reçu des
+lettres?--Moi! des lettres du comte de Guiche? Pourquoi m'écriroit-il?
+Est-il en état d'écrire à quelqu'un?--Prenez garde à ce que vous
+dites, Madame, repartit le chevalier, car cela tire à conséquence.--La
+vérité est, dit la comtesse, que Manicamp me vient d'envoyer demander
+si le comte de Guiche me pourroit voir aujourd'hui, et je lui ai mandé
+qu'il vînt sans son ami.--Il est vrai, reprit brusquement le
+chevalier, que vous venez de mander à Manicamp qu'il vînt sans le
+comte de Guiche; mais c'est sur une lettre de celui-ci que vous lui
+avez mandé cela, et je ne le sais, Madame, que parce que c'est moi qui
+l'ai écrite et à qui on a rendu votre réponse. N'est-ce pas assez de
+ne pas reconnoître l'amour que j'ai pour vous depuis douze ans, sans
+me préférer encore un petit garçon qui ne paroît vous aimer que depuis
+quinze jours et qui ne vous aime point du tout. Ensuite de ce
+discours, il fit des actions d'un homme enragé un quart d'heure
+durant. La comtesse, qui se vit convaincue, voulut tourner l'affaire
+en raillerie: Mais puisque vous vous doutez de l'intelligence de votre
+neveu et de moi, lui dit-elle, que ne me demandiez-vous des choses de
+plus grande importance qu'une heure à me voir?--Ah! Madame,
+répliqua-t-il, je n'en sais que trop pour vous croire la plus ingrate
+femme du monde, et moi le plus malheureux de tous les hommes.» Comme
+il achevoit ces paroles, Manicamp entra, ce qui le fit sortir pour
+cacher le désordre où il étoit. «Qu'y a-t-il, Madame? lui dit
+Manicamp; je vous trouve tout embarrassée?» La comtesse lui conta
+toute la tromperie du chevalier, et leur conversation ensuite; et,
+après quelques discours sur ce sujet, Manicamp sortit. Presque à la
+même heure il rapporta ce billet de la part du comte de Guiche:
+
+
+BILLET.
+
+_De peur que les faussaires ne me nuisent au jeu désagréablement, et
+que vous ne vous mépreniez au caractère et au style, je vous ai voulu
+faire connoître l'un et l'autre. Le dernier est plus difficile à
+imiter, étant dicté par quelque chose qui est au dessus de leurs
+sentimens._
+
+
+La comtesse ayant lu ce billet: «Mon Dieu! lui dit-elle, que votre ami
+est fou! J'ai bien peur qu'il ne se fasse, et à moi aussi, des
+affaires dont nous n'avons pas besoin ni l'un ni l'autre.--Pourvu,
+Madame, lui répondit Manicamp, que vous vous entendiez bien tous deux,
+vous ne sçauriez avoir de méchantes affaires.--Mais, lui répondit la
+comtesse, il ne sçauroit prendre avec moi un autre parti que celui
+d'amant?--Non, Madame, répliqua-t-il, cela lui est impossible, et ce
+qui vous le doit persuader, c'est qu'il revient à la charge après
+avoir été battu; cette recherche marque en lui une furieuse nécessité
+de vous aimer.» Comme ils alloient continuer cette conversation, il
+entra du monde qui l'interrompit, et Manicamp, étant sorti, alla un
+moment après conter à son ami ce qui venoit de se passer entre la
+comtesse et lui. Le comte de Guiche, ne croyant pas que le billet
+qu'il avoit écrit à la comtesse fût suffisant pour lui bien persuader
+son amour, en écrivit un autre qui l'exprimât plus clairement, et il
+en chargea Manicamp, qui, le lendemain, le portant à cette belle, le
+perdit par les chemins, de sorte qu'il retourna sur ses pas dire au
+comte de Guiche l'accident qui lui étoit arrivé. Celui-ci écrivit
+cette lettre à la comtesse:
+
+
+BILLET.
+
+_Si vous étiez persuadée de mes sentimens, vous comprendriez aisément
+qu'on est mal satisfait d'un homme aussi peu soigneux que l'est
+Manicamp. Vous allez voir la plus grande querelle du monde si vous n'y
+mettez la main. Jugez ce que je sens pour vous, puisque je romps avec
+le meilleur de mes amis, sans retour de mon côté; mais, comme il lui
+reste encore d'autres assistances, et que vous n'êtes pas si en colère
+que moi, j'ai peur qu'il ne me force de lui pardonner par votre
+entremise._
+
+
+Manicamp alla chercher partout la comtesse, et l'ayant enfin trouvée
+chez madame de Bonnelle[50] qui jouoit: «Je porte le bonheur, Madame,
+aux gens que j'approche», lui dit-il, et, s'étant mis auprès d'elle,
+il lui fourra finement dans sa poche la lettre de son ami et sortit.
+Quelque temps après, la comtesse s'étant retirée chez elle, le jeu
+fini, trouva, en prenant son mouchoir, la lettre du comte de Guiche,
+cachetée et sans dessus. Si elle eût songé à ce que ce pouvoit être,
+elle ne l'eût pas ouverte; mais, de peur d'être obligée de ne la pas
+ouvrir, elle n'y voulut pas songer, et l'ouvrit brusquement, sans
+faire la moindre réflexion. Toute la vivacité de la comtesse ne lui
+put faire imaginer ce que lui vouloit dire le comte de Guiche sur le
+sujet du mécontentement qu'il témoignoit avoir contre Manicamp, de
+sorte qu'elle commanda à un de ses gens de lui aller dire le lendemain
+qu'il la vînt voir, résolue de le gronder de la lettre qu'il lui avoit
+donné du comte de Guiche, et de lui défendre de s'en charger à
+l'avenir. Comme il entra dedans la chambre le lendemain, sa curiosité
+lui fit oublier sa colère. «Eh bien! lui dit-elle, apprenez-moi votre
+brouillerie avec votre ami.--C'est, Madame, lui dit-il, qu'avant-hier
+je vous en apportois une lettre, et je la perdis; il est enragé contre
+moi. Je ne sçais que lui dire, car j'ai tort.» La comtesse craignant
+que cette lettre perdue fût retrouvée par quelqu'un qui fît une
+histoire d'elle qui réjouît le public: «Allez, lui dit-elle, la
+chercher par tout, et ne revenez pas que vous ne me la rapportiez.»
+Manicamp sortit aussitôt, et revint le soir lui dire qu'il n'avoit
+rien trouvé, que le comte de Guiche ne le vouloit plus voir, et qu'il
+venoit la supplier de les remettre bien ensemble.--Je le ferai,
+dit-elle, quoi que vous ne le méritiez pas. J'irai demain chez
+mademoiselle Cornuel[51]; dites à votre ami qu'il s'y trouve.--Je n'ai
+plus de commerce avec lui, dit Manicamp, et rien ne le peut radoucir
+pour moi qu'un billet de votre part.--Moi, écrire au comte de Guiche!
+reprit la comtesse; vous êtes fort plaisant de me proposer
+cela!--Quoique nous soyons brouillés, Madame, répondit Manicamp, je ne
+sçaurois m'empêcher de vous dire encore qu'il mérite bien cette grâce;
+ne le regardez pas en ce rencontre, donnez ce billet à l'amitié que
+vous avez pour moi, et je vous promets, quand il aura fait son effet,
+que je vous le remettrai entre les mains. La comtesse, lui ayant fait
+donner sa parole que le lendemain il lui rapporteroit son billet,
+écrivit ainsi:
+
+BILLET.
+
+_Je ne vous écris que pour vous demander la grâce de ce pauvre
+Manicamp. Il faut pourtant vous en dire davantage pour vous obliger de
+me l'accorder: croyez ce qu'il vous dira de ma part; il est assez de
+mes amis pour faire que je ne lui refuse rien de tout ce qui lui peut
+être utile._
+
+
+Le comte de Guiche, ayant reçu ce billet, le trouva trop doux pour le
+rendre; il crut qu'il en seroit quitte pour désavouer Manicamp, et
+cependant il le chargea de cette réponse:
+
+
+RÉPONSE AU BILLET.
+
+_Je souhaiterois infiniment que vous eussiez autant de penchant à
+m'accorder ce que je désirerois de vous, qu'il m'a été facile
+d'accorder la grâce au criminel. Je vous avoue qu'avec une telle
+recommandation il étoit impossible de rien refuser. Si j'étois assez
+heureux pour vous en pouvoir donner des preuves par quelque chose de
+plus difficile, vous connoîtriez que vous m'avez fait injure lorsque
+vous avez douté de la vérité de mes sentimens; ils sont, je vous
+assure, aussi tendres qu'une aussi aimable personne que vous les peut
+inspirer, et seront toujours aussi discrets que vous les pourrez
+souhaiter, quoi qu'en disent nos gouverneurs. Je vous conjure de
+déférer beaucoup aux avis du criminel, car, quoiqu'il soit homme assez
+mal soigneux, il mérite qu'on se loue de son zèle pour notre service._
+
+
+Ces avis étoient de se défier fort du chevalier, qui faisoit tout ce
+qu'il pouvoit pour traverser son neveu, et pour le faire paroître à la
+comtesse indiscret et infidèle. Après cela, Manicamp lui dit que le
+comte de Guiche étoit tellement transporté de joie pour le billet
+qu'elle lui avoit écrit qu'il lui avoit été impossible de le retirer;
+mais qu'elle ne s'en mît point en peine, qu'il étoit aussi sûrement
+dans les mains de son ami que dans le feu; qu'au reste, il n'avoit
+jamais vu d'homme si amoureux que le comte, et qu'assurément il
+l'aimeroit toute sa vie.--«Mais, interrompoit la comtesse, qu'est-ce
+que veut dire tant de visites de votre ami chez madame d'Olonne? La
+va-t-il prier de le servir auprès de moi?--Il n'y va point, Madame,
+répondit Manicamp; c'est-à-dire qu'il y a été une fois ou deux, mais
+je vois déjà l'esprit du chevalier dans ce que vous me venez de dire,
+et je suis assuré que le comte de Guiche reconnoîtra son oncle à ce
+trait de fripon. Mais, Madame, écoutez mon ami avant que de le
+condamner.--J'en suis d'accord, lui dit-elle.»
+
+Manicamp en jugeoit fort bien. Le chevalier avoit dit à la comtesse
+que le comte de Guiche étoit amoureux de madame d'Olonne; qu'elle ne
+servoit que de prétexte, et mille autres choses de cette nature, qui
+lui parurent si vraisemblables, que, quoiqu'elle se défiât du
+chevalier sur le chapitre du comte de Guiche, elle ne se put empêcher
+d'y ajouter foi en ce rencontre. Le lendemain, une de ses amies
+l'étant venue presser d'aller à la campagne, elle se laissa persuader,
+et la certitude qu'elle crut avoir de la tromperie du comte de Guiche
+fit qu'elle ne voulut point d'éclaircissement avec lui; et pour ne pas
+tout rompre, elle voulut prévenir Guitaud par une fausse confidence,
+de peur qu'il n'apprît par d'autres voies la vérité de toutes choses:
+elle lui envoya donc la copie de la dernière lettre du comte de
+Guiche, et partit après cela avec son amie. Le chevalier, qui étoit
+alerte sur toutes les actions de la comtesse, et qui avoit gagné tous
+ses gens, eut le paquet qu'elle envoyoit à Guitaud deux heures après
+qu'il fut fermé; il tira copie de la lettre du comte de Guiche, et
+jeta le paquet au feu. Deux jours après, ayant appris que la comtesse
+étoit partie, il lui écrivit cette lettre:
+
+
+LETTRE.
+
+_Si vous eussiez eu autant d'envie de vous éclaircir des choses dont
+vous témoignez douter que j'en avois de vous ôter par mille véritables
+raisons toutes sortes de scrupules, vous n'eussiez pas entrepris un si
+long voyage, ou du moins eussiez-vous témoigné du chagrin de paroître
+si bonne amie. Je ne voudrois pas vous défendre d'avoir de la
+tendresse, mais je souhaiterois fort d'avoir quelque part à
+l'application, et je vous avoue que, si j'étois assez heureux pour y
+parvenir par la même voie, j'essaierois de n'en être pas indigne par
+ma conduite._
+
+
+Dans le temps que l'on porta cette lettre à la comtesse, le chevalier
+alla trouver son neveu, chez lequel il rencontra Manicamp. Après
+quelque prélude de plaisanterie sur les bonnes fortunes du comte de
+Guiche en général: «Ma foi, mes pauvres amis, leur dit-il, vous êtes
+plus jeunes et plus gentils que moi, je l'avoue, et je ne vous
+disputerai jamais de maîtresse que je ne connoîtrai pas de plus longue
+main; mais aussi il faut que vous me cédiez la comtesse et celles qui
+ont quelque engagement avec moi. La vanité que leur donne le grand
+nombre d'amans les peut obliger à vous laisser prendre quelques
+espérances. Il n'y en a guère qui rebutent d'abord les voeux des
+soupirans, mais tôt ou tard elles se remettent à la raison, et c'est
+alors que le nouveau venu passe mal son temps et que le galant dit,
+d'accord avec sa maîtresse: Serviteur à Messieurs de la sérénade. Vous
+m'avez promis, comte de Guiche, de ne me plus tourmenter auprès de la
+comtesse; vous m'avez manqué de parole et fait une infidélité qui ne
+vous a servi de rien, car la comtesse m'a donné toutes les lettres que
+vous lui avez écrites. Je vous en montrerai les originaux quand vous
+voudrez; cependant voici la copie de la dernière, que je vous ai
+apportée.» Et, disant cela, il tira une lettre du comte de Guiche, et,
+l'ayant lue: «Hé bien! mes chers[52], leur dit-il, vous jouerez-vous
+une autre fois à moi?»
+
+Pendant que le chevalier parloit, le comte de Guiche et Manicamp se
+regardoient avec étonnement, ne pouvant comprendre que la comtesse les
+eût si méchamment trompés. Enfin, Manicamp, prenant la parole et
+s'adressant au comte: «Vous êtes traité, lui dit-il, comme vous
+méritez; mais, puisque la comtesse n'a pas eu de considération pour
+nous, ajouta-t-il se tournant du côté du chevalier, nous ne sommes pas
+obligés d'en avoir pour elle. Nous voyons bien qu'elle nous a
+sacrifiés, mais il y a eu des temps, chevalier, où vous l'avez été
+aussi; nous avons grand sujet de nous plaindre d'elle, mais vous n'en
+avez point du tout de vous en louer; quand nous nous sommes réjouis
+quelquefois à vos dépens, la comtesse a été pour le moins de la moitié
+avec nous.--Il est vrai, reprit le comte de Guiche, que vous n'auriez
+pas raison d'être satisfait de la préférence de la comtesse en votre
+faveur si vous saviez l'estime qu'elle fait de vous, et cela me fait
+tirer des conséquences infaillibles qu'elle est fort entre vos mains,
+puisque après les choses qu'elle m'a dites elle ne me trahit que pour
+vous satisfaire. Hé bien! chevalier, jouissez en repos de cette
+perfide. Si personne ne vous trouble que moi, vous vivrez bien content
+auprès d'elle.» Là-dessus, s'étant tous trois réconciliés de bonne foi
+et donné mille assurances d'amitié à l'avenir, ils se séparèrent.
+
+Le comte de Guiche et Manicamp s'enfermèrent pour faire une lettre de
+reproche à la comtesse au nom de Manicamp, sur quoi la pauvre
+comtesse, qui était innocente, lui répondit que son ami et lui avoient
+été pris pour dupes, et que le chevalier en savoit plus qu'eux;
+qu'elle ne leur pouvoit mander comme il avoit eu la lettre qu'il leur
+avoit montrée, mais qu'un jour elle leur feroit voir clairement
+qu'elle ne les avoit point sacrifiés. Cette lettre ne trouvant plus
+Manicamp à Paris, qui en étoit sorti la veille avec le comte de Guiche
+pour suivre le roi en son voyage de Lyon[53], il ne la reçut qu'en
+arrivant à la cour; ils n'en pensèrent ni plus ni moins à l'avantage
+de la comtesse.
+
+Pendant que tout cela se passoit, l'affaire de Marsillac avec madame
+d'Olonne alloit son chemin, cet amant la voyant le plus commodément du
+monde, la nuit chez elle, le jour chez mademoiselle Cornuel, fille
+aimable de sa personne et de beaucoup d'esprit. Madame d'Olonne avoit
+dans la ruelle de son lit un cabinet, au coin duquel elle avoit fait
+faire une trappe qui répondoit dans un autre cabinet au dessous, où
+Marsillac entroit quand il étoit nuit; un tapis de pied cachoit la
+trappe et une table la couvroit. Ainsi Marsillac, passant les nuits
+avec madame d'Olonne, selon le bruit commun, ne perdoit pas son temps;
+cela dura jusqu'à ce qu'elle alla aux eaux[54], auquel temps
+Marsillac, qui lui écrivoit mille lettres qu'on ne rapporte point ici
+parcequ'elles n'en valent pas la peine, lui écrivit cette lettre un
+jour avant que de lui dire adieu:
+
+
+LETTRE.
+
+_Je n'ai jamais senti une douleur si vive que celle que je sens
+aujourd'hui, ma chère, parceque je ne vous ai point encore quittée
+depuis que nous nous aimons; il n'y a que l'absence, et encore la
+première absence de ce que l'on aime éperdument, qui puisse réduire au
+pitoyable état où je suis. Si quelque chose pouvoit adoucir mon
+chagrin, ma chère, ce seroit la créance que j'aurois que vous
+souffrirez autant que moi. Ne trouvez pas mauvais que je vous souhaite
+de la peine, puisque c'est une marque de notre amour. Adieu, ma chère,
+croyez bien que je vous aime et que je vous aimerai toujours, car, si
+une fois vous en étiez bien persuadée, il n'est pas possible que vous
+ne m'aimiez toute votre vie._
+
+
+RÉPONSE.
+
+_Consolez-vous, mon cher; si ma douleur vous soulage, elle est au
+point où vous la pouvez souhaiter: je ne vous la sçaurois mieux faire
+voir que disant que je souffre autant que j'aime. En doutez-vous, mon
+cher? venez me trouver, mais venez de meilleure heure, afin que je
+sois long-temps avec vous et que je me récompense en quelque manière
+de l'absence que je vais souffrir. Adieu, mon cher; soyez en repos de
+mon amour: il sera pour le moins aussi grand que le vôtre._
+
+
+Marsillac ne manque pas d'être au rendez-vous bien plus tôt qu'à son
+ordinaire. En abordant sa maîtresse, il se jette sur son lit, et fut
+ainsi fort long-temps à fondre en larmes et à ne pouvoir parler qu'à
+mots entrecoupés. Madame d'Olonne de son côté ne paroissoit pas moins
+touchée, mais comme elle eût encore bien souhaité de son amant
+d'autres marques d'amour que celle de sa douleur: «Hé! quoi! mon cher,
+lui dit-elle, vous me mandiez tantôt que mes déplaisirs soulageroient
+les vôtres; cependant l'affliction où vous me voyez ne vous rend pas
+moins désespéré.» À ces mots, Marsillac redoubla ses soupirs sans lui
+répondre. L'abattement de l'ame avoit passé jusqu'au corps, et je
+crois que cet amant pleuroit alors l'absence de sa vigueur plutôt que
+celle de sa maîtresse. Toutefois, comme les jeunes gens reviennent de
+loin et que celui-ci étoit d'un bon tempérament, il commença de se
+ravoir, et il se rétablit en peu de temps, de manière que madame
+d'Olonne eut peine à reconnoître qu'il eût été depuis peu si malade.
+Après qu'il lui eut donné plusieurs témoignages de sa bonne santé,
+elle lui recommanda d'en avoir soin sur toutes choses, et lui dit
+qu'elle jugeroit par là de l'amour qu'il avoit pour elle. Là-dessus
+ils se firent mille protestations de s'aimer toute leur vie; ils
+convinrent des moyens d'écrire et se dirent adieu, l'un pour aller à
+la cour et l'autre aux eaux.
+
+Le lendemain, Marsillac étant allé dire adieu à mademoiselle Cornuel,
+sa bonne amie, il la pria de bien persuader à sa maîtresse de prendre
+plus garde à sa conduite qu'elle n'avoit encore fait. «Reposez-vous-en
+sur moi, lui dit cette fille; elle sera bien incorrigible si je ne
+vous la mets sur un pied honnête.» Deux jours après, mademoiselle
+Cornuel alla chez madame d'Olonne, et l'ayant priée de faire dire à sa
+porte qu'elle étoit sortie: «Je suis trop votre amie, Madame, lui
+dit-elle, pour ne vous pas parler franchement de tout ce qui regarde
+votre conduite et réputation. Vous êtes belle, vous êtes jeune, vous
+avez de la qualité, du bien et de l'esprit, vous êtes fort aimée d'un
+honnête homme que vous aimez fort, tout cela vous devroit rendre
+heureuse; cependant vous ne l'êtes pas, car vous savez ce que l'on dit
+de vous; nous en avons quelquefois parlé ensemble, et, cela étant,
+vous seriez folle si vous n'étiez contente. Je n'entreprends pas de
+considérer vos fragilités; je suis femme comme vous, et je sais par
+moi-même les besoins de notre sexe. Vos manières sont insupportables;
+vous aimez les plaisirs, Madame, et j'y consens, mais c'est un ragoût
+pour vous que le bruit, et sur cela je vous condamne. Vous ne sauriez
+vous défaire de vos emportemens? Est-il possible que vous ne soyez pas
+au desespoir quand vous entendez dire la réputation où vous êtes, et
+qu'on cache l'amour qu'on a pour vous par honte plutôt que par
+discrétion?--Hé! qu'y a-t-il de nouveau, ma chère? Le monde
+recommence-t-il ses déchaînemens contre moi?--Non, Madame, dit
+mademoiselle Cornuel, il ne fait que les continuer, parceque vous
+continuez toujours à lui donner de nouvelles matières.--Je ne sais
+donc ce qu'il faut faire, reprit madame d'Olonne; toute la prudence
+qu'on peut avoir en amour je pensois l'avoir, et, depuis que je me
+mêle d'aimer, je n'ai jamais laissé traîner d'affaires, sachant bien
+d'ordinaire que le grand bruit ne se fait qu'avant que l'on soit
+d'accord et quand on n'agit pas de concert ensemble. Je vous prie, ma
+chère, ajouta-t-elle, de me bien dire exactement ce qu'il faut que je
+fasse pour bien aimer et pour avoir une galanterie qui ne me feroit
+point de tort dans le monde quand elle seroit soupçonnée, car je suis
+résolue de faire mon devoir à l'avenir dans la dernière
+régularité.--Il y a tant de choses à dire sur ce chapitre, dit
+mademoiselle Cornuel, que je n'aurois jamais fait si je ne voulois
+rien oublier; néanmoins, je vous dirai les principales le plus
+succinctement qu'il me sera possible.
+
+Premièrement, il faut que vous sachiez, Madame, qu'il y a trois sortes
+de femmes qui font l'amour: les débauchées, les coquettes et les
+honnêtes maîtresses. Quoique les premières fassent horreur, elles
+méritent assurément plus de compassion que de haine, parcequ'elles
+sont emportées par la force de leur tempérament, et qu'il faut une
+application presque impossible pour réformer la nature; cependant,
+s'il y a un rencontre où il faille se vaincre soi-même, c'est en
+celui-là, dans lequel il ne va pas moins que de l'honneur ou de la
+vie.
+
+Pour les coquettes, comme le nombre en est plus grand, je m'étendrai
+davantage sur le chapitre. La différence des débauchées à elles, c'est
+que dans le mal que font celles-ci il y a au moins de la sincérité;
+dans celui que font les coquettes il y a de la trahison. Les coquettes
+nous disent pour s'excuser, quand elles écoutent les douceurs de tout
+le monde, que, quelque honnête femme qu'on soit, on ne hait pas une
+personne qui nous dit qu'elle nous aime.
+
+Mais on leur peut répondre qu'il y a des distinctions à faire. Si cet
+amant s'adresse à une femme qui veut être honnête pour elle-même ou
+pour un amant, j'avoue qu'elle ne pourra pas haïr un homme pour les
+sentimens qu'il aura pour elle; mais cela n'empêchera pas qu'elle ne
+doive prendre garde à ne pas avoir plus de complaisance pour lui que
+pour un autre qui ne lui auroit jamais rien témoigné, de peur qu'elle
+n'entretienne par là ses espérances, et qu'enfin cela ne fasse du
+bruit et ne nuise à la réputation qu'elle veut conserver.
+
+Si c'est une femme préoccupée à qui un homme témoigne de l'amour, elle
+aura les mêmes précautions que l'autre pour empêcher que cela ne
+continue; mais, s'il est opiniâtre, je soutiens qu'elle le haïra
+autant qu'elle aimera son véritable amant, parcequ'il est naturel de
+haïr les ennemis de celui qu'on aime, parceque l'amour que l'on ne
+veut pas reconnaître importune, et parceque, l'amant bien traité
+pouvant soupçonner qu'une passion qui dure à son rival est pour le
+moins soutenue de quelques espérances, une honnête maîtresse regarde
+comme son ennemi mortel un rival qui la met au hasard de perdre son
+amant qu'elle aime plus que sa vie. Cela étant sans difficulté, il
+faut que vous sachiez encore qu'il y a plusieurs sortes de coquettes.
+Les unes trouvent de la gloire à se voir aimées de beaucoup de gens
+sans en avoir aimé aucun, et ne voient pas que ce sont les avances
+qu'elles font qui attirent le monde et qui les retiennent plutôt que
+le mérite. D'ailleurs, comme il n'est pas possible qu'elles dispensent
+leurs faveurs si également qu'il ne paroisse quelqu'un mieux traité
+qu'un autre, et qu'il y en a même qui ne se contentent pas de
+l'égalité, et qui veulent de la préférence, cela donne de la jalousie
+aux mécontens, et enfin du dépit, qui leur fait dire en les quittant
+tout ce qu'ils savent et ne savent pas.
+
+Il y a d'autres coquettes qui ménagent plusieurs amans afin de sauver
+le véritable dans la multitude et de faire dire qu'elles n'ont point
+d'affaire, puisqu'elles traitent également tous ceux qui les voient;
+mais on découvre la vérité, qui est le mieux qui leur puisse arriver,
+ou, plutôt que de croire qu'elles n'aiment personne, tout le monde
+croit qu'elles les aiment tous.
+
+Il y en a d'autres qui, en ménageant plusieurs amans, veulent
+persuader que, si elles aimoient quelqu'un, elles ne se hasarderoient
+pas à le fâcher; cependant elles le fâchent et le perdent avec cela:
+car de s'imaginer, si c'est en l'absence de leur véritable amant
+qu'elles font l'amour, qu'il ne le sçaura pas connoître, ou, si c'est
+devant lui, qu'en usant comme de concert ensemble il verra bien que ce
+n'est rien, puisqu'elles le prennent pour témoin de ce qu'elles font,
+ou qu'en tout cas, s'il se fâche, les douceurs qu'elles lui feront et
+les promesses de n'y plus retourner l'obligeront à se radoucir, tout
+cela est fort sujet à caution. L'on ne trompe pas long-temps un amant.
+S'il ne découvre aujourd'hui, il découvrira demain.
+
+ _Disant: Lon la la,
+ Il vous quittera là._
+
+Et quand la passion seroit si forte qu'il ne s'en pourroit guérir, les
+reproches et les fracas qu'il fera donneront plus de chagrin à la
+maîtresse coquette que tous ces ménagemens ne lui auront fait de
+plaisir. Il y a des coquettes qui croient être en si mauvaise
+réputation dans le monde qu'elles n'oseroient avoir de la rigueur pour
+personne, de peur que cela ne passe pour un sacrifice à quelqu'un, et
+qui ne songent pas qu'il vaudroit mieux pour leur honneur qu'elles
+fussent convaincues du sacrifice. Voilà, Madame, la manière des
+coquettes. Il faut maintenant que je vous fasse voir celle des
+honnêtes maîtresses[55].
+
+
+Pour elles, ou elles sont satisfaites de leur amant, ou elles ne le
+sont pas. Si elles ne le sont pas, elles tâchent de le ramener à son
+devoir par une conduite tendre et honnête; si cela ne se peut
+absolument, elles rompent sans bruit, sur un prétexte de dévotion ou
+de jalousie d'un mari, après avoir retiré, si elles peuvent, leurs
+lettres et tout ce qui les peut convaincre; et, sur toutes choses,
+elles font en sorte que leurs amans ne croient pas qu'elles les
+quittent pour d'autres.
+
+Si elles sont contentes de leurs amans, elles les aiment de tout leur
+coeur, elles le leur disent sans cesse et leur écrivent le plus
+tendrement qu'elles peuvent; mais, comme cela seulement ne leur prouve
+pas leur amour, parceque les coquettes en disent autant ou plus tous
+les jours, leurs actions et leurs procédés justifient assez le fond de
+leur coeur, parcequ'il n'y a que cela d'infaillible. On peut
+toujours dire qu'on aime, quoiqu'on n'aime pas; on ne peut avoir
+long-temps un procédé tendre pour quelqu'un sans l'aimer.
+
+Une honnête maîtresse craint plus que la mort de donner de la jalousie
+à son amant, et, quand elle le voit alarmé sur quelque soupçon qu'il a
+pu prendre de l'opiniâtreté de son rival, elle ne se contente pas du
+témoignage de sa conscience; elle redouble ses soins et ses caresses
+pour celui-là, et ses rigueurs pour celui-ci. Elle ne remet pas la
+dernière sévérité pour une autre fois, croyant qu'elle se défera
+toujours d'un importun trop tard. Elle sçait qu'autant de momens
+qu'elle différeroit de chasser ce rival, elle donneroit autant de
+coups de poignard dans le coeur de celui qu'elle aime; elle sçait
+que, d'abord que son amant commence à avoir des soupçons, le moindre
+petit soin qu'elle prendra de les lui ôter lui conservera l'estime et
+l'amour qu'il a pour elle; au lieu que, si elle négligeoit de le
+satisfaire et de le guérir, il viendroit à avoir si peu de confiance
+en elle, qu'elle ne le pourroit rétablir en lui offrant même de perdre
+sa réputation; elle sçait qu'un amant croiroit toujours que ce seroit
+la crainte qu'elle auroit de lui qui lui arracheroit les sacrifices
+qui passeroient dans son esprit, en un autre temps, pour des grandes
+marques d'amour; elle sçait que des femmes en qui on a de la confiance
+on excuse tout, qu'on ne pardonne rien à celles de qui on se défie;
+elle sçait enfin qu'on vient quelquefois à être fatigué du tracas
+qu'on reçoit d'une maîtresse et des reproches qu'on lui a faits après
+lui avoir pardonné mille fautes considérables, et qu'on rompt sur une
+bagatelle, lorsque la mesure est pleine et qu'on ne peut plus souffrir
+tant de chagrins.
+
+Il y a des femmes qui aiment fort leurs amans qui ne laissent pas de
+leur donner de la jalousie par leur mauvaise conduite, et cela vient
+de ce qu'elles se flattent trop de l'assurance qu'elles ont de leurs
+bonnes intentions, et de ce qu'elles ne tranchent pas assez nettement
+les espérances aux gens qui leur parlent d'amour, ou qui seulement
+leur en témoignent par des soins et des assiduités. Elles ne sçavent
+pas que les civilités d'une femme qu'on aime sont des faveurs dont
+tous les amans se flattent quelquefois, parcequ'ils ont du mérite, ou
+souvent parcequ'ils en croient avoir, tantôt parcequ'ils n'ont pas
+bonne opinion des gens à qui ils s'adressent, et pensent que la
+résistance qu'on fait n'est seulement que pour se faire valoir. De
+sorte que, si une femme qui n'a jamais donné lieu de parler d'elle est
+toujours fort jalouse de sa réputation, elle doit prendre garde, comme
+j'ai déjà dit, de n'entretenir en nulle manière les espérances de tout
+ce qui a de l'air d'amant; que, si c'est une femme qui n'ait pas eu
+jusque là assez de soin de sa conduite, et qu'elle en veuille prendre
+à l'avenir, comme vous, Madame, il faut qu'elle soit plus rude qu'une
+autre, et surtout qu'elle soit égale en sa sévérité, car la moindre
+bonté à quoi elle se relâche rengage plus un amant que cent refus ne
+le rebutent.
+
+Une honnête maîtresse a tant de sincérité pour son amant que, plutôt
+que de manquer à lui dire les choses de conséquence, elle lui dit
+jusqu'à des bagatelles, sachant bien que, s'il alloit sçavoir par
+d'autres voies de certaines choses indifférentes, que l'on rend
+criminelles en les redisant, cela feroit le plus méchant effet du
+monde. Elle ne garde aucune mesure avec lui sur la confiance; elle lui
+dit non seulement ses propres secrets, mais ceux même qu'elle a pu
+savoir autrefois, ou qu'elle apprend d'ailleurs tous les jours. Elle
+traite les gens de ridicules qui disent qu'étant maîtresse du secret
+d'autrui, nous ne le devons pas dire à nos amans. Elle répond à cela
+que, s'ils nous aiment toujours, ils n'en diront jamais rien, et que,
+s'ils viennent à nous quitter, nous aurions bien plus à perdre que le
+secret de notre ami; mais elle croit qu'on ne les doit jamais regarder
+comme n'en devant plus être aimées, et qu'autrement nous serions
+folles de leur accorder des faveurs.
+
+Sa maxime est enfin que qui donne son coeur n'a plus rien à ménager;
+elle sait qu'il n'y a que deux rencontres où elle se pourroit
+dispenser de dire tout à son amant, l'un s'il étoit fort étourdi, et
+l'autre s'il avoit eu quelque galanterie auparavant la sienne: car il
+seroit imprudent à elle de lui en parler, à moins qu'il la pressât
+fort, et en ce cas-là ce seroit lui qui attireroit le chagrin qu'il en
+recevroit.
+
+Enfin une honnête maîtresse croit que ce qui justifie son amour même
+auprès des plus sévères, c'est quand elle est vivement touchée, quand
+elle prend plaisir à le faire bien voir à son amant, quand elle le
+surprend par mille petites grâces à quoi il ne s'attend pas, quand
+elle n'a rien de réservé pour lui, quand elle s'applique à le faire
+estimer de tout le monde, et qu'enfin elle fait de sa passion la plus
+grande affaire de sa vie. À moins que cela, Madame, elle tient que
+l'amour est une débauche, et que c'est un commerce brutal et un métier
+dont des femmes perdues subsistent.
+
+Mademoiselle Cornuel ayant cessé de parler: «Bon Dieu! dit madame
+d'Olonne, les belles choses que vous venez de dire! mais qu'elles sont
+difficiles à pratiquer! J'y trouve même un peu d'injustice, car enfin,
+puisque nous trompons bien même nos maris, que les lois ont faits nos
+maîtres, pourquoi nos amans en seroient-ils quittes à meilleur marché,
+eux que rien ne nous oblige d'aimer que le choix que nous en faisons,
+et que nous prenons pour nous servir, et tant et si peu qu'il nous
+plaira?--Je ne vous ai pas dit, reprit mademoiselle Cornuel, que nous
+ne devions quitter nos amans quand ils nous déplaisent, ou par leur
+faute ou par lassitude, mais je vous ai fait voir la manière délicate
+dont il vous falloit dégager pour ne leur pas donner sujet de crier
+dans le monde: car enfin, Madame, puisqu'on a mis si tyranniquement
+l'honneur des dames à n'aimer pas ce qu'elles trouvent aimable, il
+faut s'accommoder à l'usage, et se cacher au moins quand on veut
+aimer.--Eh bien! ma chère, lui dit madame d'Olonne, je m'en vais faire
+merveille: j'y suis tout à fait résolue; mais avec tout cela je fonde
+les plus grandes espérances de ma conduite sur la fuite des
+occasions.--Que ce soit fuite ou résistance, dit mademoiselle Cornuel,
+il n'importe, pourvu que votre amant soit satisfait de vous.» Et
+là-dessus, l'ayant exhortée à demeurer ferme en ses bonnes intentions,
+elle lui dit adieu.
+
+Pendant qu'ils furent séparés, madame d'Olonne et Marsillac, ils
+s'écrivirent fort souvent; mais, comme il n'y a rien de remarquable,
+je ne parlerai point de leurs lettres, qui ne parloient de leur amour
+et de leur impatience de se voir que fort communément. Madame d'Olonne
+revint la première à Paris. Le comte de Guiche, pendant le voyage de
+Lyon, persuada à Monsieur[56], frère du roi, auprès duquel il étoit
+fort bien, de faire une galanterie, à son retour à Paris, avec madame
+d'Olonne, et s'étoit offert de l'y servir et de lui faire avoir
+bientôt contentement. Le prince avoit promis au comte de Guiche de
+faire les pas nécessaires pour embarquer la dupe, de sorte que, dans
+les conversations qu'il eut avec madame d'Olonne, il ne lui parla que
+de l'amour que ce prince avoit pour elle; il lui dit qu'il le lui
+avoit témoigné plus de cent fois pendant le voyage, et qu'elle le
+verroit assurément soupirer aussitôt qu'il seroit revenu. Une femme
+qui avoit des bourgeois et des gentilshommes, les uns bien et les
+autres mal faits, pouvoit bien aimer un beau prince. Madame d'Olonne
+reçut la proposition du comte de Guiche avec une joie qu'on ne peut
+exprimer, et si grande qu'elle ne fit pas seulement les façons que des
+coquettes font en de pareilles rencontres. Un autre eût dit qu'elle ne
+vouloit aimer personne, mais moins un prince que qui que ce fût,
+parcequ'il n'auroit pas tant d'attachement. Madame d'Olonne, qui étoit
+la plus naturelle femme du monde et la plus emportée, ne garda pas de
+bienséance, et répondit au comte de Guiche qu'elle s'estimoit plus
+qu'elle n'avoit encore fait, puisqu'elle plaisoit à un si grand prince
+et si raisonnable. Lorsque la cour fut revenue à Paris, le duc d'Anjou
+ne répondit point aux empressemens à quoi le comte avoit préparé
+madame d'Olonne, qui se livra tout entière. Tout cela ne lui produisit
+rien, et ne servit qu'à lui faire connoître l'indifférence que le
+prince avoit pour elle. Le comte de Guiche, voyant que le prince ne
+mordoit point à l'hameçon, changea de dessein, et voulut au moins que
+les services qu'il avoit voulu rendre à madame d'Olonne lui servissent
+de quelque chose auprès d'elle. Il résolut donc d'en faire l'amoureux,
+et, pour ce que le commerce qu'il avoit eu avec elle sur les amours du
+duc d'Anjou lui avoit donné de grandes familiarités, il ne balança
+point de lui écrire cette lettre:
+
+
+LETTRE.
+
+_Nous avons travaillé jusqu'ici en vain, Madame; la reine[57] vous
+hait, et le duc d'Anjou appréhende de la fâcher. J'en suis au
+désespoir pour vos intérêts. Vous m'en pouvez bien consoler, Madame,
+si vous voulez, et je vous conjure de le vouloir. Puisque l'aigreur de
+la mère et la foiblesse du fils ont ruiné nos desseins, il faut
+prendre d'autres mesures. Aimons-nous, Madame; cela est déjà fait de
+mon côté, et, si le duc d'Anjou vous eût aimée, je vois bien que je me
+serois bientôt brouillé avec lui, parceque je n'aurois pu résister à
+l'inclination que j'ai pour vous. Je ne doute pas, Madame, que la
+différence ne vous choque d'abord; mais défaites-vous de votre
+ambition, et vous ne vous trouverez pas si misérable que vous pensez.
+Je suis assuré que, quand le dépit vous aura jetée entre mes bras,
+l'amour vous y retiendra._
+
+Quoi qu'on veuille dire contre les femmes, il y a souvent plus
+d'imprudence que de malice dans leur conduite. La plupart ne pensent
+plus, quand on leur parle d'amour, qu'elles ne doivent jamais aimer;
+cependant elles vont plus loin qu'elles ne pensent; elles font des
+choses quelquefois, croyant qu'elles seront toujours cruelles, dont
+elles se repentent fort quand elles sont devenues plus humaines. La
+même chose arriva à madame d'Olonne. Elle eut un chagrin insupportable
+d'avoir manqué le coeur du prince après l'avoir compté parmi ses
+conquêtes. Cherchant quelqu'un à qui s'en prendre pour amuser sa
+douleur, elle ne trouva rien de plus vraisemblable à croire sinon que
+le comte de Guiche, pour son propre intérêt, l'avoit empêché de
+l'aimer: de sorte que, tant pour se venger de lui que pour rassurer
+Marsillac, que toute cette intrigue avoit alarmé, elle lui sacrifia la
+lettre du comte de Guiche, sans considérer que l'amour peut-être
+l'obligeroit à faire la même chose des lettres de Marsillac. Celui-ci,
+à qui madame d'Olonne donnoit tant de faveurs, en usa comme on fait
+d'ordinaire quand on est content de sa maîtresse; il lui rendit mille
+grâces de sa sincérité, et se contenta de triompher de son rival sans
+en vouloir tirer une gloire indiscrète.
+
+Cependant le comte de Guiche, qui ne sçavoit pas le destin de sa
+lettre, alla le lendemain chez madame d'Olonne; mais il y vint bien du
+monde ce jour-là, et il ne lui put parler d'affaires; il remarqua
+seulement qu'elle l'avoit fort regardé, et, de chez elle, il alla dire
+l'état de ses affaires à Fiesque, que depuis son retour de Lyon il
+avoit faite sa confidente; il les alla dire aussi à Vineuil, et tous
+deux séparément jugèrent, sur la fragilité de la dame et la
+gentillesse du cavalier, que la poursuite ne seroit ni longue ni
+infructueuse. Et en effet, madame d'Olonne avoit trouvé le comte de
+Guiche si fort à son gré et si bien fait qu'elle s'étoit repentie du
+sacrifice qu'elle venoit de faire à Marsillac. Le lendemain, le comte
+de Guiche retourna chez elle, et, l'ayant trouvée seule, il lui parla
+de son amour. La belle en fut aise et reçut cette déclaration le plus
+agréablement du monde; mais, après être convenus de s'aimer, comme ils
+étoient sur certaines conditions, des gens entrèrent qui obligèrent le
+comte de Guiche à sortir un moment après.
+
+Madame d'Olonne, s'étant aussi débarrassée de sa compagnie le plus tôt
+qu'elle put, monta en carrosse. Voulant découvrir si la comtesse de
+Fiesque ne prenoit plus d'intérêt avec le comte de Guiche, elle l'alla
+trouver. Après quelques conversations sur d'autres sujets, elle lui
+demanda son avis sur les desseins qu'elle lui dit qu'avoit le comte de
+Guiche pour elle. La comtesse lui dit qu'il ne falloit que consulter
+son coeur en de pareils rencontres. «Mon coeur ne me dit pas
+beaucoup de choses en faveur du comte, reprit madame d'Olonne, et ma
+raison m'en dit mille contre lui: c'est un étourdi que je n'aimerai
+jamais.» En disant ces mots elle prit congé de la comtesse, sans
+attendre sa réponse.
+
+D'un autre côté, le comte de Guiche étant retourné à son logis, il
+rencontra Vineuil, qui l'attendoit dans une impatience extrême de
+sçavoir l'état de ses affaires. Le comte de Guiche lui dit assez
+froidement qu'il croyoit que tout étoit rompu, de la manière dont
+madame d'Olonne le traitoit; et, comme Vineuil vouloit savoir le
+détail de la conversation, le comte de Guiche, qui avoit peur de se
+découvrir, changeoit de propos à tous momens. Cela donna quelques
+soupçons à Vineuil, qui étoit fin et amoureux de madame d'Olonne, et
+qui ne se mêloit des affaires du comte de Guiche que pour se prévaloir
+auprès de sa maîtresse des choses qu'il auroit apprises. Il sortit,
+voyant qu'il ne découvroit rien, et fut trois jours durant dans des
+inquiétudes mortelles de ne pouvoir apprendre ce qu'il soupçonnoit et
+qu'il vouloit sçavoir. Assurément il alloit chez Fiesque avec un
+visage de favori disgracié depuis qu'il voyoit que le comte de Guiche
+ne lui donnoit plus de part dans l'honneur de sa confidence; il n'en
+disoit rien à cette belle, pour ne se pas décréditer en montrant son
+malheur.
+
+Enfin, au bout de trois jours, étant allé chez le comte de Guiche:
+«Qu'ai-je fait, Monsieur, lui dit-il, qui vous ait obligé de me
+traiter ainsi? Je vois bien que vous vous cachez de moi sur l'affaire
+de madame d'Olonne; apprenez-m'en la raison, ou si vous n'en avez
+point, continuez à me dire ce que vous sçavez, comme vous avez
+accoutumé.--Je vous demande pardon, mon pauvre Vineuil, lui dit le
+comte de Guiche; mais madame d'Olonne, en m'accordant les dernières
+faveurs, avoit exigé de moi que je ne vous en parlasse point, ni à
+Fiesque encore moins qu'au reste du monde, parcequ'elle disoit que
+vous étiez méchant et Fiesque jalouse. Quelque indiscret qu'on soit,
+il n'y a point d'affaire qu'on ne tienne secrète dans le commencement,
+quand on a pu se passer de confident pour en venir à bout. Je
+l'éprouve aujourd'hui, car naturellement j'aime assez à conter une
+aventure amoureuse; cependant j'ai été trois jours sans vous conter
+celle-ci, vous à qui je dis toutes choses. Mais donnez-vous patience,
+mon cher; je m'en vais vous dire tout ce qui s'est passé entre madame
+d'Olonne et moi, et, par un détail le plus exact du monde, réparer en
+quelque manière l'offense faite à l'amitié que j'ai pour vous.
+
+«Vous saurez donc qu'à la première visite que je lui rendis après lui
+avoir écrit la lettre que vous avez vue, il ne me parut à sa mine ni
+rudesse, ni douceur; et la compagnie qui étoit chez elle empêcha de
+m'en éclaircir mieux. Tout ce que je pus remarquer fut qu'elle
+m'observoit de temps en temps. Mais y étant retourné le lendemain et
+l'ayant trouvée seule, je lui représentai si bien mon amour et la
+pressai si fort d'y répondre, qu'elle m'avoua qu'elle m'aimoit, et me
+promit de m'en donner des marques, à la condition que je viens de vous
+dire. Vous sçavez bien que je lui voulus promettre tout. Dans ces
+momens-là nous ouïmes du bruit, de sorte que madame d'Olonne me dit
+que je revinsse le lendemain, un peu devant la nuit, deguisé en fille
+qui lui apporteroit des dentelles à vendre. M'en étant donc retourné
+chez moi, je vous y trouvai, et vous pûtes bien voir par la froideur
+avec laquelle je vous reçus et je vous parlai que tout le monde
+m'importunoit alors, et particulièrement vous, mon cher, de qui
+j'étois plus en garde que de personne. Vous vous en aperçûtes aussi,
+et c'est ce qui vous fit soupçonner que je ne vous disois pas tout.
+Lorsque vous fûtes sorti, je donnai ordre que l'on dît à ma porte que
+je n'étois pas au logis, et je me préparai pour ma mascarade du
+lendemain. Tout ce que l'imagination peut donner de plaisir par
+avance, je l'eus vingt-quatre heures durant; les quatre ou cinq
+dernières me durèrent plus que les autres; enfin, celle que
+j'attendois avec tant d'impatience étant arrivée, je me fis porter
+chez madame d'Olonne. Je la trouvai en cornette sur son lit, avec un
+deshabillé couleur de rose. Je ne vous sçaurois exprimer, mon cher,
+comme elle étoit belle ce jour-là! Tout ce que l'on peut dire est au
+dessous des agrémens qu'elle avoit: sa gorge étoit à demi découverte;
+elle avoit plus de cheveux abattus[58] qu'à l'ordinaire et tout
+annelés; ses yeux étoient plus brillans que les astres; l'amour et la
+couleur de son visage animoient son teint du plus beau vermillon du
+monde. «Eh bien, mon cher! me dit-elle, me sçaurez-vous bon gré de ce
+que je vous épargne la peine de soupirer long-temps? Trouvez-vous que
+je vous fasse trop acheter les grâces que je vous fais? Dites, mon
+cher? ajouta-t-elle. Mais quoi! vous me paroissez tout interdit.--Ah!
+Madame, lui répondis-je, je serois bien insensible si je conservois du
+sang-froid en l'état où je vous vois!--Mais puis-je m'assurer, me
+dit-elle, que vous ayez oublié la petite Beauvais et la comtesse de
+Fiesque?--Oui, lui dis-je, Madame, vous le pouvez. Et comment me
+souviendrois-je des autres, ajoutai-je, que vous voyez bien que je me
+suis presque oublié moi-même.--Je ne crains, répliqua-t-elle, que
+l'avenir: car, pour le présent, mon cher, je me trompe fort si je vous
+laisse penser à d'autres qu'à moi.» Et en achevant ces paroles elle se
+jeta à mon col, et, me serrant avec ses bras que vous connoissez, elle
+me tira sur elle. Ainsi tous deux couchés, nous nous baisâmes mille
+fois, n'en voulant pas demeurer là, et cherchant quelque chose de plus
+solide, mais de ma part inutilement. Il faut se connoître, Vineuil, et
+savoir à quoi l'on est propre. Pour moi, je vois bien que je ne suis
+pas né pour les dames; il me fut impossible d'en sortir à mon honneur,
+quelque effort que fît mon imagination et l'idée et la présence du
+plus bel objet du monde. «Qu'y a-t-il, me dit-elle, Monsieur, qui vous
+met en si pauvre état? Est-ce ma personne qui vous cause du dégoût, ou
+si vous ne m'apportez que le reste d'une autre?»
+
+«La honte que me fit ce discours, mon cher, acheva de m'ôter les
+forces qui me restoient. «Je vous prie, Madame, lui dis-je, de ne
+point accabler un misérable de reproches; assurément je suis
+ensorcelé.» Au lieu de me répondre, elle appelle sa femme de chambre:
+«Dites, Quentine, mais dites-moi la vérité, comme suis-je faite
+aujourd'hui? Ne suis-je pas malpropre? Ne trompez pas votre maîtresse:
+il y a quelque chose à mon fait qui ne va pas bien». Quentine n'osant
+répondre en la colère où elle la vit, madame d'Olonne lui arracha un
+miroir qu'elle avoit. Après avoir fait toutes les mines qu'elle avoit
+accoutumé de faire quand elle vouloit plaire à quelqu'un, pour juger
+si mon impuissance venoit de sa faute ou de la mienne, elle secoua sa
+jupe, qui étoit un peu froissée, et entra brusquement dans son cabinet
+qu'elle avoit à la ruelle de son lit. Pour moi, qui étois comme un
+condamné, je me demandois à moi-même si tout ce qui s'étoit passé
+n'étoit point un songe, avec toutes les réflexions qu'on peut faire en
+pareil rencontre. Je m'en allai au logis de Manicamp, où, lui ayant
+conté toute mon aventure: «Je vous ai bien de l'obligation, mon cher,
+me dit-il, car assurément c'est pour l'amour de moi que vous avez été
+insensible auprès d'une si belle femme.--Quoique peut-être vous en
+soyez cause, lui dis-je, je ne l'ai pas fait pour vous obliger. Je
+vous aime fort, ajoutai-je, je vous l'avoue; mais avec tout cela je
+vous avois oublié en ce rencontre. Je ne comprends pas une si
+extraordinaire foiblesse; je pense qu'en quittant les habits d'un
+homme j'en avois quitté les véritables marques. Cette partie est morte
+en moi par laquelle j'ai été jusqu'ici une espèce de chancelier[59].
+Comme j'achevois de parler, un de mes gens m'apporta une lettre de la
+part de madame d'Olonne qu'un des siens lui avoit donnée. La voici
+dans ma poche; je vous la vais lire.» En disant cela, le comte lut
+cette lettre à Vineuil:
+
+
+LETTRE.
+
+_Si j'aimois le plaisir de la chair, je me plaindrois d'avoir été
+trompée; mais, bien loin de m'en plaindre, j'ai de l'obligation à
+votre foiblesse: elle est cause que, dans l'attente du plaisir que
+vous ne m'avez pu donner, j'en ai goûté d'autres par imagination qui
+ont duré plus long-temps que ceux que vous m'eussiez donnés si vous
+eussiez été fait comme un autre homme. J'envoie maintenant savoir ce
+que vous faites, et si vous avez pu gagner votre logis à pied; ce
+n'est pas sans raison que je vous fais cette demande, car je n'ai
+jamais vu un homme en si méchant état que celui où je vous laissai. Je
+vous conseille de mettre ordre à vos affaires; avec plus de chaleur
+naturelle que je ne vous en ai vu, vous ne sçauriez encore vivre
+long-temps. En verité, Monsieur, vous me faites pitié, et, quelque
+outrage que j'aie reçu de vous, je ne laisse pas de vous donner un bon
+avis: fuyez Manicamp[60]. Si vous êtes sage, vous pourrez recouvrer
+votre santé, mais restez quelque temps sans le voir. C'est assurément
+de lui que vient votre foiblesse, car, pour moi, à qui mon miroir et
+ma représentation ne mentent point, je ne crains pas qu'on me puisse
+accuser, ni me faire reproche._
+
+
+«À peine eus-je achevé de lire cette lettre que j'y fis cette réponse:
+
+
+LETTRE.
+
+_Je vous avoue, Madame, que j'ai bien fait des fautes en ma vie, car
+je suis homme et encore jeune; mais je n'en ai jamais fait une plus
+grande que celle de la nuit passée: elle n'a point d'excuse, Madame,
+et vous ne sçauriez me condamner à quoi que ce soit que je n'aie bien
+mérité. J'ai tué, j'ai trahi, j'ai fait des sacrilèges; pour tous ces
+crimes-là vous n'avez qu'à chercher des supplices; si vous voulez ma
+mort, je vous irai porter mon épée; si vous ne me condamnez qu'au
+fouet, je vous irai trouver nu, en chemise. Souvenez-vous, Madame, que
+j'ai manqué de pouvoir, et non de volonté; j'ai été comme un brave
+soldat qui se trouve sans armes lorsqu'il faut qu'il aille au combat.
+De vous dire, Madame, d'où cela est venu, j'en serois bien empêché;
+peut-être m'est-il arrivé comme à ceux de qui l'appétit se passe quand
+ils attendent trop à manger; peut-être que la force de l'imagination a
+consumé la force naturelle. Voilà ce que c'est, Madame, de donner tant
+d'amour: une médiocre beauté, qui n'auroit pas troublé l'ordre de la
+nature, auroit été plus satisfaite. Adieu, Madame; je n'ai rien à vous
+dire davantage, sinon que peut-être me pardonnerez-vous le passé, si
+vous me donnez lieu de faire mieux à l'avenir: je ne demande pour cela
+que jusqu'à demain, à la même heure qu'hier._
+
+
+«Après avoir envoyé par un de mes laquais ces belles promesses à celui
+de madame d'Olonne qui attendoit sa réponse à mon logis, je m'en
+allai, et, ne doutant point que mes offres ne fussent bien reçues, je
+voulus prendre un soin particulier de moi. Je me baignai, et me fis
+frotter avec des essences de senteur; je mangeai des oeufs frais,
+des culs d'artichauts, et pris un peu de vin; ensuite je fis cinq ou
+six tours de chambre et me mis au lit sans Manicamp. J'avois si fort
+en tête de réparer ma faute que je fuyois mes amis comme la peste. Le
+lendemain m'étant levé gaillard de corps et d'esprit, je dînai de fort
+bonne heure, aussi légèrement que j'avois soupé, et ayant passé
+l'après-dînée à donner ordre à mon petit équipage d'amour, je m'en
+allai chez madame d'Olonne à la même heure que l'autre fois. Je la
+trouvai sur son même lit, ce qui me donna d'abord quelques
+appréhensions qu'il ne me portât malheur; mais enfin, m'étant assuré
+le mieux que je pus, je m'allai jeter à ses genoux. Elle étoit à demi
+déshabillée et tenoit un éventail dont elle jouoit. Sitôt qu'elle me
+vit, elle rougit un peu, dans le souvenir assurément de l'affront
+qu'elle avoit reçu la veille; et, Quentine s'étant retirée, je me mis
+sur le lit avec elle. La première chose qu'elle fit fut de me mettre
+son éventail devant les yeux. Cela l'ayant rendue aussi hardie que
+s'il y eût eu une muraille entre nous deux: «Eh bien! me dit-elle,
+pauvre paralytique, êtes-vous venu aujourd'hui ici tout entier?--Ah!
+Madame, lui répondis-je, ne parlons plus du passé.» Et là-dessus me
+jetant à corps perdu entre ses bras, je la baisai mille fois et la
+priai qu'elle se laissât voir toute nue. Après un peu de résistance
+qu'elle fit pour augmenter mes désirs et pour affecter la modestie qui
+sied si bien aux femmes, plutôt que par aucune défiance qu'elle eût
+d'elle-même, elle me laissa voir tout ce que je voulus. Je vis un
+corps en bon point et le mieux proportionné du monde et un fort grand
+éclat de blancheur. Après cela, je recommençai à l'embrasser. Nous
+faisions déjà du bruit avec nos baisers; déjà nos mains, entrelacées
+les unes dans les autres, exprimoient les dernières tendresses
+d'amour; déjà le mélange de nos âmes avoit fait l'union de nos corps,
+quand elle s'aperçut du pauvre état où j'étois. Ce fut alors que,
+voyant que je continuois à l'outrager, elle ne songea plus qu'à la
+vengeance. Il n'y a point d'injures qu'elle ne me dît; elle me fit les
+plus violentes menaces du monde. Pour moi, sans faire ni prières ni
+plaintes, parceque je sçavois ce que j'avois mérité, je sortis
+brusquement de chez elle et me retirai chez moi, où, m'étant mis au
+lit, je tournai toute ma colère contre la cause de mes malheurs.
+
+ _D'un juste dépit tout plein,
+ Je pris un rasoir en main;
+ Mais mon envie étoit vaine,
+ Puisque l'auteur de ma peine,
+ Que la peur avoit glacé,
+ Tout malotru, tout plissé,
+ Comme allant chercher son centre,
+ S'étoit sauvé dans mon ventre._
+
+«Ne pouvant donc rien faire, voici à peu près comme la rage me fit
+parler: «Eh bien! traître, qu'as-tu à dire, infâme partie de moi-même
+et véritablement honteuse, car on seroit bien ridicule de te donner un
+autre nom? Dis-moi, t'ai-je jamais obligé à me traiter de la sorte et
+me faire recevoir les plus rudes affronts du monde? Me faire abuser
+des grâces qu'on me fait et me donner à vingt-deux ans les infirmités
+de la vieillesse!» Pendant que la colère me fit parler ainsi,
+
+ _L'oeil attaché sur le plancher,
+ Rien ne le sçauroit plus toucher.
+ Aussi, lui faire des reproches,
+ C'est justement parler aux roches._
+
+«Je passai le reste de la nuit en des inquiétudes mortelles; je ne
+sçavois pas si je devois écrire à madame d'Olonne ou la surprendre par
+une visite imprévue. Enfin, après avoir été long-temps à balancer, je
+pris ce dernier parti, au hasard de trouver quelque obstacle à nos
+plaisirs. Je fus assez heureux pour la rencontrer seule à l'entrée de
+la nuit. Elle s'étoit mise au lit aussitôt que j'étois sorti d'auprès
+d'elle. En entrant dans sa chambre, je lui dis: «Madame, je viens
+mourir à vos genoux ou vous satisfaire. Ne vous emportez pas, je vous
+prie, que vous ne sachiez si je le mérite.» Madame d'Olonne, qui
+craignoit autant que moi un malheur semblable à ceux qui m'étoient
+arrivés, n'eut garde de m'épouvanter par des reproches; au contraire,
+elle me dit tout ce qu'elle put pour rétablir en moi la confiance de
+moi-même, que j'avois quasi perdue; et, en effet, si j'avois été
+ensorcelé, comme je lui avois dit deux jours auparavant, je rompis le
+charme à la troisième fois. Vous jugez bien, ajouta le comte de
+Guiche, qu'elle ne me dit point d'injures en la quittant, comme elle
+avoit fait les autres fois. Voilà l'état de mes affaires, que je vous
+prie de faire semblant d'ignorer.»
+
+Vineuil le lui ayant promis, ils se séparèrent. Le comte de Guiche
+alla chez madame la comtesse de Fiesque, à qui, entre autres choses,
+il dit qu'il ne songeoit plus à madame d'Olonne.
+
+Cet amant ne fut pas long-temps avec sa nouvelle maîtresse sans que
+Marsillac s'en aperçût, quelque soin qu'elle prît de tromper celui-ci
+et quelque peu d'esprit qu'il eût; mais la jalousie, qui tient lieu de
+finesse, lui fit découvrir moins d'empressement en elle pour lui
+qu'elle n'avoit accoutumé: de sorte que, lui ayant fait quelques
+plaintes douces au commencement, et puis après un peu plus aigres,
+voyant enfin qu'elle n'en faisoit pas moins, il se résolut de se
+venger tout d'un coup de son rival et de sa maîtresse. Il donna donc à
+ses amis toutes les lettres de madame d'Olonne et les pria de les
+montrer partout. Mademoiselle d'Orléans[61] haïssoit fort le comte de
+Guiche. Il lui donna la lettre qu'il avoit écrite à sa maîtresse, dans
+laquelle il parloit mal de la reine et du duc d'Anjou. La première
+chose que fit la princesse fut de montrer au duc d'Anjou la lettre du
+comte de Guiche, croyant l'animer d'autant plus contre lui qu'elle
+sçavoit que ce prince l'aimoit fort. Cependant le prince n'eut pas
+tout l'emportement que la princesse avoit espéré, et se contenta de
+dire à Péguilin[62] que son cousin étoit un ingrat et qu'il ne lui
+avoit jamais donné sujet de parler de lui comme il faisoit, et que
+tout le ressentiment qu'il en auroit aboutiroit à n'avoir plus pour
+lui la même estime qu'il avoit eue, mais que, si la reine sçavoit la
+manière dont il parloit d'elle, elle n'auroit pas assurément tant de
+modération que lui. La princesse, n'étant pas satisfaite de voir tant
+de bonté au prince pour le comte de Guiche, résolut d'en parler à la
+reine, et, comme elle dit son dessein à quelqu'un, le maréchal de
+Grammont[63] en fut averti et l'alla supplier de ne pas pousser son
+fils. Elle le promit et n'y manqua pas. Cette princesse étoit fière et
+ne pardonnoit pas aisément aux gens qui n'avoient pas pour elle tout
+le respect à quoi sa grande naissance et son mérite extraordinaire
+obligeoient tout le monde; mais, quand une fois elle étoit persuadée
+qu'on l'aimoit, il n'y avoit rien de si bon qu'elle.
+
+Pendant que le maréchal et ses amis tâchoient d'étouffer le bruit
+qu'avoit fait Marsillac avec la lettre du comte de Guiche, on apprit
+que Madame d'Olonne montroit celle-ci pour ruiner un mariage qui
+faisoit la fortune de Marsillac:
+
+
+LETTRE.
+
+_Ne songez-vous point, Madame, à la contrainte où je suis? Il faut
+que, deux ou trois fois la semaine, j'aille rendre visite à
+mademoiselle de la Rocheguyon[64], que je lui parle comme si je
+l'aimois, et que je donne un temps à cela que je ne devrois employer
+qu'à vous voir, à vous écrire et à songer à vous; et, en quelque état
+où je puisse être, ce me seroit une grande peine d'être obligé
+d'entretenir un enfant. Mais maintenant que je ne vis que pour vous,
+vous devez bien juger que c'est une mort pour moi. Ce qui me fait
+prendre patience en quelque manière, c'est que j'espère de me venger
+d'elle en l'épousant sans l'aimer, et qu'après cela, voyant de plus
+près la différence qu'il y a de vous à elle, je vous aimerai toute ma
+vie encore plus, s'il se pouvoit, que je ne fais._
+
+
+Cela surprit d'abord tout le monde: on n'avoit vu jusque là que des
+amants indiscrets et point encore de maîtresses; on ne pouvoit
+s'imaginer qu'une femme, pour se venger d'un homme qu'elle n'aimoit
+plus, aidât tellement elle-même à se convaincre. Cette indiscrétion ne
+fit pourtant pas l'effet que madame d'Olonne s'étoit promis: M. de
+Liancourt[65], grand-père de mademoiselle de la Rocheguyon, sachant
+que madame d'Olonne le vouloit aigrir contre Marsillac, répondit à
+ceux qui lui parlèrent de cette lettre que, hors l'offense de Dieu,
+Marsillac ne pouvoit pas mieux faire, jeune comme il étoit, que
+s'appliquer à gagner le coeur d'une aussi belle dame qu'étoit Madame
+d'Olonne; que ce n'étoit pas d'aujourd'hui qu'on déchiroit les femmes
+dans les ruelles des maîtresses, mais que, comme la passion qu'on
+avoit pour elle étoit bien plus violente que celle qu'on avoit pour
+les autres, elle ne duroit pas d'ordinaire si long-temps; par exemple,
+celle de Marsillac n'étoit plus si ferme pour madame d'Olonne, et il
+aimoit encore mademoiselle de la Rocheguyon. Madame d'Olonne ne ruina
+donc point les affaires de Marsillac, comme elle avoit espéré, et,
+confirmant seulement ce qu'elle avoit dit d'elle, elle ôta à ses amis
+le moyen de la défendre.
+
+Les choses étant en ces termes, et le comte de Guiche étant demeuré le
+maître en apparence, madame d'Olonne alla un soir trouver la comtesse
+de Fiesque, et, après quelques discours généraux, elle la pria de
+remercier de sa part l'abbé Fouquet de quelque service qu'elle
+prétendoit avoir reçu de lui, et de lui bien exagérer l'obligation
+qu'elle lui avoit. Mais, l'abbé étant un des principaux personnages de
+cette histoire, il est à propos de faire voir comment il étoit fait.
+
+
+_Portrait de l'abbé Fouquet_.
+
+L'abbé Fouquet, frère du procureur général et surintendant des
+finances, étoit originairement d'Anjou, de famille de robe avant la
+fortune, mais depuis gentilhomme comme le roi. Il avoit les yeux bleus
+et vifs, le nez bien fait, le front grand, le menton plus avancé, la
+forme du visage plate, les cheveux d'un châtain clair, la taille
+médiocre et la mine basse; il avoit un air honteux et embarrassé; il
+avoit la conduite du monde la plus éloignée de sa profession; il étoit
+agissant, ambitieux et fier avec des gens qu'il n'aimoit pas, mais le
+plus chaud et le meilleur ami qui fut jamais. Il s'étoit embarqué à
+aimer plus par gloire que par amour; mais après, l'amour étoit demeuré
+le maître. La première femme qu'il avoit aimée étoit madame de
+Chevreuse[66], de la maison de Lorraine, dont il avoit été fort aimé;
+l'autre étoit madame de Châtillon, qui, dans les faveurs qu'elle lui
+avoit faites, avoit plus considéré ses intérêts que ses plaisirs.
+Comme c'étoit une des plus belles femmes de France et des plus
+extraordinaires, il faut faire voir ici la peinture de sa vie[67].
+
+
+
+
+LIVRE SECOND.
+
+HISTOIRE DE Mme DE CHÂTILLON.
+
+
+_Portrait de madame de Châtillon._
+
+Madame la duchesse de Châtillon, fille de M. de Boutteville[68] qui
+eut la tête coupée pour s'être battu en duel, contre les édits du roi
+père de Louis XIV, femme de Gaspard, duc de Châtillon[69], avoit les
+yeux noirs et vifs, le front petit, le nez bien fait, la bouche rouge,
+petite et relevée, le teint comme il lui plaisoit; mais d'ordinaire
+elle le vouloit avoir blanc et rouge; elle avoit un rire charmant, et
+qui alloit réveiller la tendresse jusqu'au fond des coeurs; elle
+avoit les cheveux fort noirs, la taille grande, l'air bon, les mains
+longues, sèches et noires, les bras de la même couleur et carrés, ce
+qui tiroit à de méchantes conséquences pour ce que l'on ne voyoit pas;
+elle avoit l'esprit doux et accort, flatteur et insinuant; elle étoit
+infidèle, intéressée et sans amitié. Cependant, quelque épreuve que
+l'on fît de ses mauvaises qualités, quand elle vouloit plaire, il
+n'étoit pas possible de se défendre de l'aimer; elle avoit des
+manières qui charmoient; elle en avoit d'autres qui attiroient le
+mépris de tout le monde. Pour de l'argent et des honneurs, elle se
+seroit déshonorée, et auroit sacrifié père, mère et amants[70].
+
+Gaspard de Coligny, et depuis duc de Châtillon, après la mort du
+maréchal son père et de son frère aîné, devint amoureux de
+mademoiselle de Boutteville; et parceque le prince de Condé en devint
+amoureux aussi, Coligny le pria de se déporter de son amour, puisqu'il
+n'avoit pour but que la galanterie, et que lui songeoit au mariage. Le
+prince, parent et ami de Coligny, ne put honnêtement lui refuser sa
+demande, et, comme sa passion ne faisoit que de naître, il n'eut pas
+beaucoup de peine à s'en défaire. Il promit à Coligny que non
+seulement il n'y songeroit plus, mais qu'il le serviroit en cette
+affaire contre le maréchal son père et ses parents, qui s'y
+opposoient; et, en effet, malgré tous les arrêts du Parlement et tous
+les obstacles que le maréchal son père y pût apporter, le prince
+assista si bien Coligny, alors de ce nom, qu'on appela depuis
+Châtillon par la mort de son frère, qu'il lui fit enlever mademoiselle
+de Boutteville, et lui prêta vingt mille francs pour sa subsistance.
+Coligny mena sa maîtresse à Château-Thierry, où il consomma le
+mariage; de là ils passèrent outre, et s'en allèrent à Stenay, ville
+de sûreté que M. le Prince, à qui elle étoit, leur avoit donnée pour
+leur séjour. Soit que Coligny ne trouvât pas sa maîtresse aussi bien
+faite qu'il se l'étoit imaginé, soit que l'amour qui étoit satisfait
+lui donnât le loisir de faire des réflexions sur le mauvais état de sa
+fortune, soit qu'il craignît d'avoir donné à sa femme le mal qu'il
+avoit, il lui prit un chagrin épouvantable le lendemain de son
+mariage; et, pendant qu'il fut à Stenay, le chagrin lui continua de
+telle sorte qu'il ne sortoit non plus des bois qu'un sauvage. Deux ou
+trois jours après, il s'en alla à l'armée, et sa femme dans un couvent
+de religieuses à deux lieues de Paris. Ce fut là où Roquelaure[71],
+qui sçavoit sa nécessité, lui envoya mille pistoles, et Vineuil deux
+mille écus, qu'on leur doit encore, quoique la duchesse soit riche et
+que cet argent ait été employé à son usage particulier.
+
+Le défaut d'âge de Coligny lorsqu'il épousa sa femme rendant son
+mariage invalide, et se trouvant majeur à son retour, on passa un
+contrat de mariage, dans l'hôtel de Condé, devant tous les parents de
+la demoiselle, et ensuite ils furent épousés dans Notre-Dame par le
+coadjuteur de Paris[72]. Quelque temps après, madame de Châtillon, se
+trouvant incommodée, alla prendre des eaux, où le duc de Nemours se
+rencontra et devint amoureux d'elle.
+
+_Portrait de M. le duc de Nemours._
+
+Le duc de Nemours avoit les cheveux fort blonds, le nez bien fait, la
+bouche petite et de belle couleur et la plus jolie taille du monde; il
+avoit dans ses moindres actions une grâce qu'on ne pouvoit exprimer,
+et dans son esprit enjoué et badin un tour admirable. La liberté de se
+voir à toute heure, que l'usage a introduite dans les lieux où l'on
+prend des eaux, donna mille occasions au duc de Nemours de faire
+connoître son amour à sa maîtresse; mais, sçachant qu'on n'a jamais
+réglé d'affaires amoureuses, au moins avec les dames qu'on estime un
+peu, qu'en faisant une déclaration de bouche ou par écrit, il se
+résolut de parler, et, un jour qu'il étoit seul chez elle: «Il y a
+plus de trois semaines, Madame, lui dit-il, que je balance à vous dire
+ce que je sens pour vous; et quand, à la fin, je me détermine de vous
+en parler, c'est après avoir vu toutes les difficultés que je puis
+trouver en ce dessein. Je me fais justice, Madame, et par cette raison
+je ne devrois pas espérer; d'ailleurs, vous venez d'épouser un amant
+aimé, et c'est une difficile entreprise de l'ôter de votre coeur et
+de se mettre en sa place. Cependant je vous aime, Madame, et quand
+vous devriez, pour n'être pas ingrate, vous servir de cette raison
+contre moi, je vous avoue que c'est mon étoile, et non pas mon choix,
+qui m'oblige à vous aimer.» Madame de Châtillon n'avoit jamais eu tant
+de joie que ce discours lui en donna. M. de Nemours lui avoit paru si
+aimable[73] que, si c'eût été l'usage que les femmes eussent parlé les
+premières de leur amour, celle-ci n'eût pas attendu si long-temps que
+fit son amant. Mais la peur de ne paroître pas assez précieuse
+l'embarrassa si fort qu'elle fut quelque temps sans sçavoir que
+répondre. Enfin, s'efforçant de parler pour cacher le désordre que son
+silence témoignoit: «Vous avez raison, Monsieur, lui dit-elle avec
+toutes les façons du monde, de croire qu'on aime fort son mari; mais
+vous voulez bien qu'on prenne la liberté de vous dire que vous avez
+tort d'avoir sur votre chapitre tant de modestie que vous avez. Si on
+étoit en état de reconnoître les bontés que vous avez pour les gens,
+vous verriez bien qu'ils vous estiment plus que vous ne faites.--Ah!
+Madame, reprit le duc de Nemours, il ne tient qu'à vous que je ne
+passe pour être le plus honnête homme de France.» À peine eut-il
+achevé ces mots, que la comtesse de Maure[74] entra dans sa chambre,
+devant laquelle il fallut bien changer de conversation, quoique ces
+deux amants ne changeassent point de pensée. Leur distraction et leur
+embarras firent juger à la comtesse de Maure que leurs affaires
+étoient plus avancées qu'elles n'étoient, et cela fut cause qu'elle se
+préparoit à faire une visite fort courte, lorsque le duc de Nemours la
+prévint. Le prince, amoureux et discret, sçachant bien qu'il jouoit un
+méchant personnage devant une femme clairvoyante comme la comtesse de
+Maure, sortit et s'en alla chez lui écrire cette lettre à sa
+maîtresse:
+
+
+LETTRE.
+
+_Je sors d'auprès de vous, Madame, pour être plus avec vous que je
+n'étois. La comtesse de Maure m'observoit, et je n'osois vous
+regarder; je craignois même, comme elle est habile, que cette
+affectation ne me découvrît: car enfin, Madame, on sçait si bien qu'il
+vous faut regarder quand on est auprès de vous que l'on croit que qui
+ne vous regarde pas y entend finesse. Si je ne vous vois pas
+maintenant, Madame, au moins ne s'aperçoit-on pas que j'ai de l'amour,
+et j'ai la liberté de ne l'apprendre qu'à vous. Mais que je serois
+heureux si je pouvois vous le persuader au point qu'il est, et que
+vous seriez injuste en ce cas-là, Madame, si vous n'aviez pas quelque
+bonté pour moi!_
+
+
+Madame de Châtillon se trouva fort embarrassée en recevant cette
+lettre. Elle ne sçavoit quel parti prendre, de la douceur ou de la
+sévérité. Celui-ci pouvoit faire perdre le coeur de son amant,
+l'autre son estime, et tous les deux le rebuter. Enfin elle résolut de
+suivre le plus difficile, comme étant le plus honnête; et, quoi que
+lui dît son coeur, elle aima mieux faire ce que lui conseilla sa
+raison. Elle ne fit point de réponse au duc, et, comme il entra le
+lendemain dans sa chambre: «Venez-vous encore ici, Monsieur, lui
+dit-elle, me faire quelque nouvelle offense? Parceque l'on a l'humeur
+douce et le visage, croyez-vous qu'il n'y a qu'à entreprendre avec les
+gens? S'il ne faut qu'être rude pour avoir votre estime, on en fait
+assez de cas pour se contraindre quelque temps. Oui, Monsieur, on sera
+fière, et je vois bien qu'il le faut être avec vous.» Ces dernières
+paroles furent un coup de foudre tombé sur ce pauvre amant. Les larmes
+lui vinrent aux yeux, et ses larmes parlèrent bien mieux pour lui que
+tout ce qu'il put dire. Après avoir été un moment sans parler: «Je
+suis au désespoir, Madame, lui répondit-il, de vous voir en colère, et
+je voudrois être mort, puisque je vous ai déplu. Vous allez voir,
+Madame, dans la vengeance que j'ai résolu de prendre de l'offense que
+vous avez reçue, que vos intérêts me sont bien plus chers que les
+miens propres; je m'en vais si loin de vous, Madame, que mon amour ne
+vous importunera plus.--Ce n'est pas cela que je vous demande,
+interrompit cette belle; vous pourriez bien sans me fâcher demeurer
+encore ici. Ne sçauriez-vous me voir sans me dire que vous m'aimez, ou
+du moins sans me l'écrire?--Non, non, Madame, répliqua-t-il; il m'est
+absolument impossible.--Eh bien! Monsieur, voyez-moi donc, reprit
+madame de Châtillon; j'y consens, mais remarquez bien tout ce qu'on
+fait pour vous.--Ah! Madame, interrompit le duc en se jetant à ses
+pieds, si je vous ai adorée toute cruelle que vous avez été, jugez ce
+que je ferai quand vous aurez de la douceur! Oui, Madame, jugez-en,
+s'il vous plaît, car je ne sçaurois vous exprimer ce que je sens.»
+Cette conversation ne finit pas comme elle avoit commencé: madame de
+Châtillon se dispensa de garder toute la rigueur qu'elle s'étoit
+promise, et, si le duc de Nemours n'eut pas de grandes faveurs, au
+moins eut-il raison d'espérer d'être aimé. Dans cette confiance, il ne
+fut pas chez lui qu'il écrivit cette lettre à sa maîtresse:
+
+
+LETTRE.
+
+_Après m'avoir dit, Madame, que vous consentiez que je vous visse,
+puisqu'il m'étoit impossible de vous voir sans vous dire que je vous
+aime, ou du moins sans vous l'écrire, je devrois vous écrire avec
+confiance que ma lettre ne seroit pas mal reçue; cependant je tremble,
+Madame, et l'amour, qui n'est jamais sans crainte de déplaire, me fait
+imaginer que vous avez pu changer de sentiments depuis trois heures.
+Faites-moi la faveur, Madame, de m'en éclaircir par deux lignes. Si
+vous saviez avec quelle ardeur je les souhaite et avec quels
+transports de joie je les recevrai, vous ne me jugeriez pas indigne de
+cette grâce._
+
+
+Madame de Châtillon n'eut pas reçu cette lettre qu'elle lui fit cette
+réponse:
+
+
+RÉPONSE.
+
+_Pourquoi seroit-on changée, Monsieur? Mais, mon Dieu! que vous êtes
+pressant! N'êtes-vous pas satisfait de connoître vos forces, sans
+vouloir encore triompher de la foiblesse d'autrui?_
+
+
+Le duc de Nemours reçut cette lettre avec une joie qui le mit quasi
+hors de lui-même. Il la baisa mille fois et ne pouvoit cesser de la
+lire. Cependant l'amour de ces deux amants augmentoit tous les jours,
+et madame de Châtillon, qui avoit déjà rendu son coeur, ne défendoit
+plus le reste que pour le rendre plus considérable par la difficulté.
+Enfin, le temps de prendre des eaux étant passé, il fallut se séparer;
+et, quoique l'un et l'autre s'en retournât à Paris, ils jugèrent bien
+tous deux qu'ils ne se verroient plus avec tant de commodité qu'ils
+avoient fait à Bourbon[75]. Dans la vue de ces difficultés, leur adieu
+fut pitoyable. Le duc de Nemours assura plus sa maîtresse par ses
+larmes qu'il aimeroit toujours que par les choses qu'il lui dit; et la
+contrainte qui parut que madame de Châtillon faisoit pour ne pas
+pleurer fit le même effet en son amant. Ils se quittèrent fort
+tristes, mais fort persuadés qu'ils s'aimeroient bien, et qu'ils
+s'aimeroient toujours. Le reste de l'automne ils se virent fort peu,
+parcequ'ils étoient observés; mais ils s'écrivirent souvent.
+
+Au commencement de l'hiver, la guerre civile, qui commençoit de
+s'allumer, obligea le roi de sortir de Paris assez brusquement et se
+retirer à Saint-Germain[76]. Dans ce temps-là le maréchal, père de
+Coligny[77], vint à mourir, et le prince de Condé, qui étoit alors le
+bras droit du cardinal Mazarin, obtint le brevet de duc et pair pour
+son cousin de Coligny. Les troupes arrivant de toutes parts, on bloqua
+la ville. La cour cependant ne paroissoit pas triste, et les
+courtisans et les gens de guerre étoient ravis du mauvais état de ces
+affaires. Le cardinal seul, qu'elles pouvoient ruiner, en cachoit une
+partie à la reine, et le tout au jeune roi, à qui on ne parloit de la
+guerre que pour dire les défaites des rebelles; et le reste du temps
+on l'amusoit à des jeux proportionnés à son âge. Entre autres
+personnes avec qui il aimoit à jouer, la duchesse de Chastillon tenoit
+le premier rang, et ce fut sur cela que Benserade[78] fit ce couplet
+de chanson sous le nom de son mari:
+
+ _Châtillon, gardez vos appas
+ Pour une autre conquête.
+ Si vous êtes prête,
+ Le roi ne l'est pas;
+ Avec vous il cause,
+ Mais, en vérité,
+ Il faut bien autre chose
+ Pour votre beauté
+ Qu'une minorité._
+
+Dans tous ces petits jeux, le duc de Nemours ne perdit pas son temps.
+Il n'y en avoit guère où la duchesse et lui ne se donnassent des
+témoignages de leur amour; et, à mesure que la passion de ces amants
+croissoit, leur prudence faisoit le contraire. On remarquoit, à la
+bohémienne, qu'ils se mettoient toujours vis-à-vis l'un de l'autre et
+en état de se pouvoir dire le secret; à colin-maillard, que, quand
+l'un avoit les yeux bouchés, l'autre se venoit livrer à lui, afin que
+la main, en cherchant à connoître celui qu'elle avoit pris, eût le
+prétexte de tâter partout; enfin il n'y avoit point de jeu où l'amour
+ne leur fît trouver moyen de se faire des tendresses.
+
+Le duc de Châtillon, que la connoissance de l'humeur de sa femme
+obligeoit à l'observer, vit quelque chose de l'intelligence du duc de
+Nemours et d'elle. La gloire plus que l'amour lui fit recevoir ce
+déplaisir avec une impatience extrême. Il en parla à un de ses bons
+amis, qui, prenant à son chagrin toute la part qu'il y devoit prendre,
+en alla parler à la duchesse. «Le service que j'ai voué, dit-il, à la
+maison de monsieur votre mari, m'oblige à vous venir donner un avis
+qui vous est de conséquence. Belle comme vous êtes, Madame, il n'est
+pas possible que vous ne soyez aimée, et comme assurément, vos
+intentions étant bonnes, vous ne prenez pas assez garde à vos actions,
+la plupart des femmes qui vous envient et des hommes jaloux de la
+gloire de monsieur votre mari donnent un méchant jour à tout ce que
+vous faites. Monsieur votre mari, lui-même, s'est aperçu que vous avez
+une conduite qui, bien qu'elle fût plus imprudente que criminelle, ne
+laisseroit pas de vous faire tort dans le monde et de lui donner du
+chagrin. Vous sçavez comme il est glorieux, Madame, et combien il
+craindroit le ridicule sur cette matière. Je vous en donne avis et
+vous supplie très humblement d'y prendre garde: car, si, vous reposant
+sur la netteté de votre conscience, vous négligez trop votre
+réputation, monsieur votre mari pourroit se porter à des violences
+contre vous qui ne vous laisseroient pas en état de lui faire voir
+votre innocence.--Ce que vous me dites, Monsieur, lui répliqua madame
+de Châtillon, ne me doit pas surprendre; monsieur le duc m'a de bonne
+heure accoutumée à ses caprices. Dès le lendemain qu'il m'eut épousée,
+il prit une si furieuse jalousie de Roquelaure, qui l'avoit servi en
+mon enlèvement, qu'il ne la put cacher, et cependant on ne lui en peut
+pas donner moins de sujet que nous avions fait. Aujourd'hui le voici
+qui recommence à prendre des soupçons. Je ne sçaurois encore deviner
+sur qui ils tombent; tout ce que je vous puis dire, c'est que je doute
+qu'il eût là-dessus l'esprit en repos quand je serois à la campagne et
+que je ne verrois que mes domestiques.--Je n'entre pas, Madame, reprit
+cet ami, dans un plus long détail avec vous; je ne sçais même si
+monsieur votre mari regarde quelqu'un, quand il me témoigne de n'être
+pas satisfait de vous; mais vous pouvez, sur ce que je vous dis,
+prendre des mesures pour votre conduite.» Et là-dessus, ayant pris
+congé d'elle, il la laissa dans des inquiétudes épouvantables. D'abord
+elle en avertit le duc de Nemours, avec qui elle résolut qu'ils se
+contraindroient plus qu'ils n'avoient fait par le passé.
+
+Cependant monsieur le Prince, qui ne songeoit qu'à réduire le peuple
+de Paris par la faim, à livrer le Parlement, qui avoit mis la tête du
+Cardinal à prix, crut qu'une des choses qui pouvoient le plus avancer
+ce succès étoit la prise de Charenton, que Clanleu[79] gardoit avec
+cinq ou six cents hommes. Il rassembla une partie des quartiers, et
+avec mille hommes, à la tête desquels voulut se mettre Gaston de
+France[80], oncle du roi, lieutenant général de la Régence, il vint
+attaquer Charenton par trois endroits. Comme il n'y avoit que des
+retranchements assez mauvais aux avenues, il ne fut pas difficile aux
+troupes du roi de les forcer; mais le duc de Châtillon, qui commandoit
+les attaques sous monsieur le Prince, poussant vigoureusement les
+ennemis, fut blessé au bas-ventre d'une mousquetade dans le bourg,
+dont il mourut la nuit d'après. Monsieur le Prince le regretta fort,
+et sa douleur fut si violente qu'elle ne put pas durer. Par ce qui
+s'est passé on peut juger que la duchesse ne fut que médiocrement
+affligée, et on le jugera encore mieux par ce qui arrivera ensuite;
+cependant elle pleura, elle s'arracha les cheveux, et fit voir les
+apparences du plus grand désespoir du monde. Le public fut tellement
+trompé que l'on fit ce sonnet sur cette mort:
+
+SONNET.
+
+ _Châtillon est donc mort au moment où la cour
+ Lui préparoit l'honneur que méritoient ses armes!
+ Mars vient de le ravir au milieu des alarmes,
+ Et, malgré la victoire, il a perdu le jour.
+
+ Quand on vous eut ôté l'espoir de son retour,
+ Quels furent vos transports, beauté pleine de charmes!
+ Quiconque les a vus et les a vus sans larmes,
+ Il faut qu'il ait le coeur insensible à l'amour.
+
+ En un pareil état, en pareille surprise,
+ Alcione jamais, ni jamais Artemise,
+ N'eurent tant de raison de se plaindre du sort.
+
+ Ô discorde funeste, en misères féconde,
+ Que ne feras-tu point, si ton premier effort
+ A déjà fait pleurer les plus beaux yeux du monde?_
+
+Le duc de Nemours, qui étoit mieux averti que le reste du monde, ne
+s'étonna point de l'affliction de madame de Châtillon. Il prit si bien
+le temps que l'excès de la douleur avoit altéré cette pauvre
+désespérée, et la pressa si fort de lui accorder des faveurs que la
+crainte qu'elle avoit eue de son mari l'avoit empêchée de lui faire
+pendant sa vie, qu'elle lui donna rendez-vous le jour de son
+enterrement. Bordeaux[81], l'une de ses demoiselles, qui croyoit que
+la mort du duc ruineroit la fortune de Ricoux, qui la recherchoit en
+mariage, étoit en une véritable affliction: de sorte que, lorsqu'elle
+vit le duc de Nemours sur le point de recevoir les dernières faveurs
+de sa maîtresse un jour que les plus emportés se contraignent,
+l'horreur de cette action redoubla sa douleur, et, sans sortir de la
+chambre, elle troubla le plaisir de ces amants par des soupirs et par
+des larmes. Le duc, qui vit bien que, s'il n'apaisoit cette femme, il
+n'auroit pas à l'avenir dans son amour toute la douceur qu'il
+souhaitoit, prit soin de la consoler en sortant, et lui dit qu'il
+sçavoit bien la perte qu'elle faisoit au feu duc, mais qu'il vouloit
+être son ami et prendre soin de sa fortune, ainsi que le défunt; qu'il
+avoit autant de bonne volonté que lui et peut-être plus de pouvoir, et
+qu'en attendant qu'il pût faire quelque chose de considérable pour
+elle, il la prioit de recevoir quatre mille écus qu'il lui enverroit
+le lendemain. Ces paroles eurent tant de vertu que Bordeaux essuya ses
+larmes, promit au duc d'être toute sa vie dans ses intérêts, et lui
+dit que sa maîtresse avoit toutes les raisons du monde de ne rien
+ménager pour lui donner des marques de son amour. Le lendemain
+Bordeaux eut les quatre mille écus que le duc lui avoit promis: aussi
+le servit-elle depuis préférablement à tous ceux qui ne lui en
+donnèrent pas tant.
+
+Au commencement du printemps, la paix étant faite, la cour revint à
+Paris. Monsieur le Prince, qui venoit de tirer monsieur le
+Cardinal[82] d'une méchante affaire, lui vendoit bien chèrement les
+services qu'il lui avoit rendus dans cette guerre. Non seulement le
+Cardinal ne pouvoit fournir aux grâces qu'il lui demandoit tous les
+jours, mais il ne pouvoit supporter l'insolence avec laquelle il les
+demandoit. Le Pont-de-l'Arche, que le prince lui avoit arraché pour
+son beau-frère le duc de Longueville[83]; le mariage du duc de
+Richelieu, qu'il avoit fait hautement avec mademoiselle de Pons[84]
+contre l'intention de la cour, et l'audace avec laquelle il avoit
+exigé de la reine qu'elle vît Jarzay, après la hardiesse que celui-ci
+avoit eue d'écrire à Sa Majesté une lettre d'amour, fit enfin résoudre
+le Cardinal de se délivrer de la tyrannie où il étoit, sous prétexte
+de venger le mépris qu'on faisoit à l'autorité royale. Il communiqua
+ce dessein à monsieur le duc d'Orléans, qui se souvenoit du bâton
+rompu de son exempt par le prince, et qui, pour cela et pour la
+jalousie de son grand mérite, avoit des raisons de le haïr; et
+parceque monsieur le Cardinal fit connoître à Monsieur que la
+Rivière[85], qui le gouvernoit, étoit pensionnaire du prince, il tira
+parole de lui qu'il cacheroit cette affaire à son favori. On arrêta au
+palais, où logeoit pour lors le roi, messieurs le prince de Condé, le
+prince de Conti, et le duc de Longueville, leur beau-frère. Cependant
+monsieur de Turenne[86], qui, par les liaisons qu'il avoit avec
+monsieur le Prince, pouvoit craindre d'être pris, et qui d'ailleurs
+étoit enragé contre la cour pour la principauté de Sedan, qu'on avoit
+ôtée à sa maison, se retira à Stenay, où madame de Longueville[87]
+arriva bientôt après, et les officiers du prince se jetèrent dans
+Bellegarde. Madame de Châtillon s'attacha auprès de madame la
+Princesse douairière[88], et mit dans ses intérêts le duc de Nemours,
+son amant.
+
+Quelque temps après que les princes furent en prison, madame la
+Princesse douairière eut permission d'aller demeurer chez sa cousine
+madame de Châtillon. Un prêtre nommé Cambiac[89], qui s'étoit
+introduit chez madame de Boutteville par le moyen de madame de
+Brienne[90], fut envoyé à madame de Châtillon par sa mère. Il n'y fut
+pas longtemps qu'il se rendit maître de son esprit, en telle sorte
+qu'il se mit entre elle et le duc de Nemours; ce commerce lui donnant
+lieu d'avoir de grandes familiarités avec madame de Châtillon, il en
+devint amoureux, et jusqu'au point de s'en évanouir en disant la
+messe. Madame la Princesse douairière étant tombée malade de la
+maladie dont elle mourut[91], Cambiac, qui s'étoit acquis beaucoup de
+crédit sur son esprit, l'employa en faveur de madame de Châtillon: il
+lui fit donner pour cent mille écus de pierreries et la jouissance sa
+vie durant de la seigneurie de Marlou[92], qui valoit vingt mille
+livres de rente. Le duc de Nemours, que les soins de Cambiac pour
+madame de Châtillon avoient un peu alarmé, fut tout à fait jaloux de
+la nouvelle du testament de la princesse; il ne crut pas qu'il fût
+aisé de résister à des services si considérables, et, quoiqu'il ne pût
+blâmer sa maîtresse de les avoir reçus, il étoit enragé qu'elle les
+tînt de la main d'un homme qu'il regardoit comme son rival. Il n'avoit
+pas tort: ce qu'avoit fait Cambiac avoit coûté des faveurs à cette
+belle, car, quoiqu'elle aimât mieux le duc de Nemours, elle aimoit le
+bien encore davantage. Cependant, comme elle n'eut plus affaire de
+Cambiac après la mort de madame la Princesse, il ne lui fut pas
+difficile de guérir l'esprit de son amant en chassant le pauvre
+prêtre.
+
+Le coadjuteur de Paris et madame de Chevreuse, qui avoient été du
+complot d'arrêter les princes, trouvant que le cardinal devenoit trop
+insolent, firent entrer monsieur le duc d'Orléans dans cette
+considération, et lui représentèrent que, s'il contribuoit à la
+liberté des princes, non seulement il se réconcilieroit avec eux, mais
+il les mettroit tout à fait dans ses intérêts. Outre le dessein
+d'affoiblir l'autorité du cardinal, qui donnoit de l'ombrage au parti
+qu'on appeloit la Fronde, chacun avoit encore son intérêt particulier.
+Madame de Chevreuse vouloit que monsieur le prince de Conti[93], pour
+qui la cour avoit demandé à Rome le chapeau de cardinal, épousât sa
+fille, et le coadjuteur vouloit être subrogé à la nomination du
+prince. Ce fut sur cette promesse, que les princes de Condé et de
+Conti donnèrent signée de leurs mains à madame de Chevreuse, qu'elle
+et le coadjuteur travaillèrent à les faire sortir de prison. La chose
+ayant réussi comme ils l'avoient projeté, et le cardinal même ayant
+été contraint de sortir hors de France, monsieur le Prince n'eut pas
+de modération dans sa nouvelle prospérité, et cela obligea la cour de
+faire de nouveaux desseins sur sa personne. Il se retira d'abord en sa
+maison de Saint-Maur, et quelque temps après à Monrond, et de là à son
+gouvernement de Guienne. Le duc de Nemours le suivit, et madame de
+Longueville, qui étoit avec son frère, s'étant éprise du mérite du
+duc, lui fit tant d'avances, que ce prince, quoique fort amoureux
+d'ailleurs, ne lui put résister; mais il se rendit par la fragilité de
+la chair plutôt que par l'attachement du coeur. Le duc de La
+Rochefoucauld[94], qui étoit depuis trois ans amant aimé de madame de
+Longueville, vit l'infidélité de sa maîtresse avec toute la rage qu'on
+peut avoir en de pareilles occasions. Elle, qui étoit remplie d'une
+grande passion pour le duc de Nemours, ne se mit guère en peine de
+ménager son ancien amant. La première fois qu'elle vit le duc de
+Nemours en particulier, dans le moment le plus tendre du rendez-vous,
+elle lui demanda comme il avoit été avec madame de Châtillon. Le duc
+ayant répondu qu'il n'en avoit jamais eu aucune faveur: «Ah! je suis
+perdue, lui dit-elle, et vous ne m'aimez guère, puisqu'en l'état où
+nous sommes à présent, vous avez la force de me cacher la vérité!» Ce
+commerce ne dura guère, et le duc de Nemours ne pouvoit se contraindre
+à témoigner de l'amour qu'il ne sentoit pas; et l'on peut croire que
+la princesse, qui étoit malpropre et qui sentoit mauvais, ne pouvoit
+pas cacher ses méchantes qualités à un homme qui aimoit ailleurs
+éperdument. Ces dégoûts ne retardèrent pas aussi le voyage que le duc
+de Nemours devoit faire en Flandre pour amener au parti du prince un
+secours d'étrangers; mais la véritable cause de son impatience étoit
+le désir de revoir madame de Châtillon, qu'il aimoit toujours plus que
+sa vie. Il vint donc passer à Paris, où il la revit et la mit dans le
+malheureux état que l'on peut appeler l'écueil des veuves. Lorsqu'elle
+s'aperçut de son malheur, elle chercha du secours pour s'en délivrer.
+Desfougerets[95], célèbre médecin, entreprit cette cure, et ce fut
+dans le temps qu'il la traitoit de cette maladie que monsieur le
+Prince revint de Guienne à Paris, et amena avec lui La Rochefoucauld.
+
+_Portrait de monsieur le prince de Condé[96]._
+
+Monsieur le Prince avoit les yeux vifs, le nez aquilin et serré, les
+joues creuses et décharnées, la forme du visage longue, la physionomie
+d'un aigle, les cheveux frisés, les dents mal rangées et malpropres,
+l'air négligé et peu de soin de sa personne, et la taille belle. Il
+avoit du feu dans l'esprit, mais il ne l'avoit pas juste; il rioit
+beaucoup et désagréablement; il avoit le génie admirable pour la
+guerre, et particulièrement pour les batailles; le jour du combat il
+étoit doux aux amis, fier aux ennemis. Il avoit une netteté d'esprit,
+une force de jugement, une facilité de s'exprimer sans égale. Il étoit
+né fourbe, mais il avoit de la foi et de la probité aux grandes
+occasions; il étoit né insolent et sans égard, mais l'adversité lui
+avoit appris à vivre.
+
+Ce prince se trouvant quelque disposition à devenir amoureux de la
+duchesse, La Rochefoucauld l'échauffa encore davantage par le grand
+désir qu'il avoit de se venger du duc de Nemours. La Rochefoucauld le
+persuada de lui donner la propriété de Marlou, dont elle n'avoit que
+l'usufruit, lui disant que madame de Châtillon étoit plus jeune que
+lui, et que ce présent ne faisoit tort qu'à sa postérité, et qu'une
+terre de vingt mille livres de rente de plus ou moins ne la rendoit ni
+plus pauvre ni plus riche.
+
+Lorsque le prince devint amoureux de madame de Châtillon, elle étoit
+entre les mains de Desfougerets, qui se servoit de vomitifs pour la
+tirer d'affaire. Le prince, qui étoit sans cesse auprès de son lit,
+lui demandoit quelle étoit sa maladie; elle lui dit qu'elle croyoit
+être empoisonnée. Cet amant, désespéré de voir sa maîtresse en danger
+de la vie, disoit à l'apothicaire qui la servoit qu'il le feroit
+pendre; celui-ci, qui n'osoit se justifier, alloit dire à Bordeaux,
+qui avoit épousé Ricoux, que, si on le pressoit trop, il diroit tout.
+Enfin les remèdes firent l'effet qu'on s'étoit promis, et ce fut peu
+de temps après cette guérison que, le prince ayant fait la donation de
+Marlou, madame de Châtillon n'en fut pas ingrate[97]; mais elle ne lui
+donna que l'usufruit dont le duc de Nemours avoit la propriété.
+Cependant La Rochefoucauld se vengea pleinement du duc de Nemours, et
+lui donna des déplaisirs d'autant plus cuisants qu'il n'eut pas la
+force de se guérir de sa passion, comme La Rochefoucauld avoit fait de
+celle qu'il avoit eue pour madame de Longueville. Outre celui-ci, le
+prince avoit encore Vineuil pour confident, qui, en le servant auprès
+de sa maîtresse, tâchoit aussi de s'en faire aimer.
+
+_Portrait de monsieur de Vineuil._
+
+Vineuil étoit frère du président Ardier[98], d'une assez bonne famille
+de Paris, agréable de visage, assez bien fait de sa personne; il étoit
+sçavant et honnête homme. Il avoit l'esprit plaisant et satirique,
+quoiqu'il craignît tout; cela lui avoit attiré souvent de méchantes
+affaires. Il étoit entreprenant avec les femmes, et cela l'avoit
+toujours fait réussir; il avoit été bien avec madame de Montbazon[99],
+bien avec madame de Movy[100] et bien avec la princesse de
+Wirtemberg[101], et cette dernière galanterie l'avoit tellement
+brouillé avec feu Châtillon, que, sans la protection de monsieur le
+Prince, il eût souffert quelques violences. Aussi la haine de
+Châtillon pour lui avoit assez disposé sa femme à l'aimer.
+
+Mais laissons là Vineuil pour quelque temps, et revenons au duc de
+Nemours.
+
+La jalousie le transportoit tellement, qu'un jour, ayant trouvé chez
+madame de Châtillon monsieur le Prince parlant tout bas avec elle, il
+s'écorcha toutes les mains sans s'apercevoir de ce qu'il faisoit, et
+ce fut un de ses gens qui lui fit prendre garde de l'état où il
+s'étoit mis. Enfin, ne pouvant plus souffrir les visites du prince
+chez sa maîtresse, il la pria de s'en aller pour quelque temps chez
+elle. Elle, qui l'aimoit fort et qui ne croyoit pas qu'une petite
+absence ralentît la passion du prince, ne se fit pas presser, et lui
+promit même de chasser Bordeaux, qui avoit quitté ses intérêts pour
+être dans ceux de son rival. Madame de Châtillon ne fut pas long-temps
+à la campagne, et, à son retour, la jalousie reprit de telle sorte au
+duc de Nemours, qu'il fut vingt fois sur le point de faire tirer
+l'épée à monsieur le Prince; et il eût succombé à cette tentation sans
+le combat qu'il fit avec son beau-frère, dans lequel il perdit la vie.
+
+Madame de Châtillon, qui de vingt amants qu'elle a favorisés en sa vie
+n'en a jamais aimé que le duc de Nemours, fut dans un véritable
+désespoir de sa mort. Un de ses amis, qui lui en donna la nouvelle,
+lui dit en même-temps qu'il falloit qu'elle retirât des mains d'un des
+valets de chambre de feu monsieur de Nemours, qu'il lui nomma, une
+cassette pleine de ses lettres. Elle l'envoya quérir, et, sur la
+promesse qu'elle lui fit de lui donner cinq cents écus, elle retira
+cette cassette; mais le pauvre garçon n'en a jamais rien pu tirer.
+
+Pour monsieur le Prince, quelque obligation qu'il eût au duc de
+Nemours, la jalousie les avoit tellement désunis qu'il fut fort aise
+de sa mort; la gloire, aussi bien que l'amour, avoit mis tant
+d'émulation entre eux qu'ils ne se pouvoient plus souffrir l'un
+l'autre, et cela étoit si vrai que, si le prince avoit voulu prendre
+toutes les précautions nécessaires pour empêcher le duc de Nemours de
+se battre, il ne se seroit point battu. Une chose encore qui fit bien
+voir qu'il y avoit dans le coeur du prince plus de gloire que
+d'amour, c'est qu'un moment après la mort de son rival il n'aima
+presque plus madame de Châtillon, et se contenta de garder des mesures
+de bienséance avec elle pour s'en servir dans les rencontres qu'il
+jugeoit à propos.
+
+Et en effet, dans ce temps-là, le cardinal, croyant qu'elle gouvernoit
+le prince, lui envoya le grand prévôt de France[102] lui offrir de sa
+part cent mille écus comptant et la charge de surintendante de la
+maison de la reine future, au cas qu'elle obligeât le prince
+d'accorder les articles qu'il souhaitoit et d'abandonner le comte
+d'Oignon[103], le duc de La Rochefoucauld et le président Viole[104].
+Pendant la négociation du grand prévôt, un chevau-léger, nommé
+Mouchette, négocioit aussi de la part de la reine avec madame de
+Châtillon; mais celle-ci, voyant qu'elle ne pouvoit porter le prince à
+faire les choses que la cour désiroit, manda à la reine qu'elle lui
+conseilloit d'accorder au prince tout ce qu'il lui demanderoit, et
+qu'après cela Sa Majesté sçavoit bien comme il falloit user avec un
+sujet qui, se prévalant du désordre des affaires de son maître, lui
+avoit arraché des conditions honteuses et préjudiciables à son
+autorité.
+
+Dans ce temps-là, l'abbé Foucquet, ayant été pris par les ennemis, fut
+amené dans l'hôtel de Condé. D'abord il eut une conversation un peu
+fâcheuse avec le prince; mais le lendemain les choses s'adoucirent, et
+quelques jours après on recommença à traiter de la paix avec lui.
+Comme il étoit prisonnier sur parole et qu'il alloit partout où il lui
+plaisoit, il rendoit quelques visites à madame de Châtillon, croyant
+que rien ne se feroit auprès du prince que par son entremise, et ce
+fut dans ces visites-là qu'il devint amoureux d'elle.
+
+Vineuil gouvernoit alors assez paisiblement madame de Châtillon.
+Cambiac s'étoit retiré depuis que monsieur le Prince étoit amoureux et
+que le duc de Nemours étoit mort, et cela avoit fort diminué la
+passion du prince: de sorte que peu de jours après, ayant été
+contraint de se retirer en Flandre par l'accommodement de Paris, il
+fut sur le point de partir sans dire adieu à madame de Châtillon, et,
+lorsque enfin il l'alla voir, il ne fut qu'un moment avec elle.
+
+Le Roi[105] étant revenu à Paris, l'abbé Foucquet crut que, si madame
+de Châtillon y demeuroit, il auroit des rivaux sur les bras qui lui
+pourroient être préférés: de sorte qu'il persuada au cardinal de
+l'éloigner, disant qu'elle auroit à Paris tous les jours mille
+intrigues contre les intérêts de la cour qu'elle ne pourroit pas avoir
+ailleurs; et cela obligea le cardinal à l'envoyer à Marlou. L'abbé
+Foucquet l'y alloit voir le plus souvent qu'il pouvoit; mais il y
+avoit encore dans son voisinage deux hommes qui lui rendoient bien de
+plus fréquentes visites: l'un étoit Craf, milord anglois, qui avoit
+loué une maison auprès de Marlou, où il tenoit d'ordinaire son
+équipage et où il venoit quelquefois loger, et l'autre étoit Digby,
+comte de Bristol[106], gouverneur de Mantes et de l'Isle-Adam. Ces
+deux cavaliers devinrent amoureux de la duchesse: Craf, homme de paix
+et de plaisir, et Bristol, fier, brave et plein d'ambition.
+
+Lorsque Cambiac avoit vu monsieur le Prince sortir de France, il
+s'étoit attaché à madame de Châtillon, de sorte qu'il demeuroit avec
+elle à Marlou; et, comme il ne craignoit pas tant l'abbé Foucquet ni
+Bristol que monsieur le Prince, il disoit avec franchise à madame de
+Châtillon ses sentiments sur la conduite qu'elle avoit avec tous ses
+amants. Elle, qui ne vouloit point être contrariée sur ses nouveaux
+desseins, et particulièrement par un intéressé, reçut fort mal ses
+remontrances: de sorte que, les choses s'aigrissant de plus en plus
+tous les jours, Cambiac enfin se retira en grondant, et comme un homme
+que l'on devoit craindre. Quelque temps après il lui écrivit une
+lettre sans nom, et d'une autre écriture que la sienne, par laquelle
+il lui donnoit avis de ce qui se disoit contre elle dans le monde.
+Elle se douta pourtant bien que cette lettre venoit de lui, parcequ'il
+lui mandoit des choses qu'autres que lui ne pouvoient pas sçavoir.
+Enfin, madame de Châtillon apprenant de beaucoup d'endroits que
+Cambiac se déchaînoit contre elle, pria madame de Pisieux[107],
+qu'elle connoissoit fort et qui avoit du pouvoir sur lui, de retirer
+quelques lettres de conséquence qu'il avoit d'elle. Madame de Pisieux
+lui promit, et en même temps manda à Cambiac de l'aller trouver chez
+elle à Marine, près de Pontoise. Il faut remarquer que, depuis que
+Cambiac étoit sorti d'auprès de madame de Châtillon, elle avoit fait
+mille plaintes contre lui au comte Digby. Cet amant, qui ne songeoit
+qu'à plaire à sa maîtresse et qui se consumoit en dépenses pour elle,
+ne balança pas à lui promettre une vengeance qui ne lui coûteroit
+rien, et dans laquelle il trouveroit son intérêt particulier: il prit
+le temps que Cambiac, étant à Marine, étoit un jour à cheval pour se
+promener, et l'ayant enlevé avec cinq ou six cavaliers, il l'envoya à
+Marlou. Madame de Châtillon, qui sçavoit qu'on ne devoit jamais
+offenser à demi les amants bien traités, fut fort embarrassée de la
+manière dont on venoit de traiter Cambiac, et elle voyoit bien qu'on
+n'en soupçonneroit point d'autre qu'elle. Elle fut très mal satisfaite
+de Digby, et lui eût bien plutôt pardonné la mort de Cambiac que son
+enlèvement. Mais enfin, ne pouvant faire que ce qui venoit d'être fait
+ne fût point: «Je suis au désespoir, lui dit-elle, de ce qui vous
+vient d'arriver. Je vois bien que l'impertinent qui vous a fait cet
+outrage me veut rendre suspecte auprès de vous en vous envoyant chez
+moi; mais vous verrez bien par le ressentiment que j'en aurai que je
+n'ai point de part à cette violence. Cependant, Monsieur, voulez-vous
+demeurer ici? Vous y serez le maître. Voulez-vous retourner à Marine?
+Je vous donnerai mon carrosse. Vous n'avez qu'à dire.--Je ne sais,
+Madame, lui répondit froidement Cambiac, ce que je dois croire de tout
+ceci. Je vous rends grâces des offres que vous me faites: je m'en
+retournerai sur mon cheval, si vous le trouvez bon. Dieu, qui veut me
+garantir des entreprises des méchants, aura soin de moi jusqu'au
+bout.» Et, en achevant ces mots, il sortit brusquement et s'en
+retourna seul à Marine. Il n'y fut pas plutôt arrivé que madame de
+Pisieux et lui écrivirent ces deux lettres à un de leurs amis à Paris:
+
+
+LETTRE
+
+De Cambiac à monsieur de Brienne[108].
+
+_Vous serez bien surpris lorsque vous apprendrez l'aventure qui m'est
+arrivée; mais, pour la dire telle qu'elle est, il faut reprendre un
+peu plus loin à vous dire que madame de Châtillon vint ici pour
+obliger madame de Pisieux à la venir trouver afin d'obtenir de moi
+certaines choses qu'elle souhaitoit. Madame de Pisieux, comme vous
+sçavez, m'écrivit, et vous sçavez encore que j'ai fait le voyage. Le
+même jour que j'arrivai, madame de Châtillon envoya La Fleur pour
+sçavoir si j'y étois, et le lendemain un homme inconnu, sous de
+fausses enseignes, me vint demander et sçavoir si je m'en retournerois
+bientôt à Paris. Hier au matin, je partis d'ici à quatre heures. Comme
+je fus à cent pas de Pontoise, après avoir passé la rivière, je fus
+investi par six cavaliers, le pistolet à la main, à la tête desquels
+étoit le comte Digby. Il me dit d'abord que si madame de Châtillon
+m'avoit fait justice elle m'auroit fait donner cent coups de poignard;
+mais que je ne craignisse rien. Je vous dirai, sans faire le gascon,
+que j'agis fort fièrement en ce rencontre, et que dans cette affaire
+je n'ai pas fait la moindre bassesse. Il me traita fort civilement,
+et, après avoir dîné, il me conduisit lui-même jusqu'au pied de
+Marlou, et puis m'envoya avec quatre cavaliers pour faire satisfaction
+à cette digne personne. Elle fit semblant d'être fâchée de cela, et le
+fut effectivement de la hauteur avec laquelle je lui parlai, qui lui a
+fait comprendre que c'est la plus méchante affaire qu'elle se fût
+jamais attirée. Je m'en retournai à Marine pour dire à madame de
+Pisieux la trahison que madame de Châtillon lui avoit faite aussi bien
+qu'à moi; elle en a le ressentiment qu'en doit avoir une personne de
+sa qualité, de son honneur et de son courage. Voilà une chose assez
+extraordinaire. Je vous conjure de me mander vos sentiments là-dessus
+et ce que vous croyez que je doive faire. Vous voyez bien, ce me
+semble, que je n'en dois pas demeurer là. Depuis, cette lâche personne
+a écrit à madame de Pisieux pour la conjurer de faire en sorte que
+j'étouffe mon ressentiment, en m'assurant qu'elle n'a rien sçu de tout
+cela. La réponse qui lui a été faite est digne de la générosité de
+madame de Pisieux. J'ai résolu d'être trois ou quatre jours ici pour
+me donner le loisir de penser à ce que je dois faire, et pour
+m'empêcher de m'emporter à rien dont je puisse me repentir; outre que
+de s'évaporer en plaintes, c'est se venger foiblement, et j'ai dessein
+d'en user autrement si je puis. J'attendrai de vos nouvelles avec
+impatience. Je suis tout à vous. Une lettre ne permet pas de mander un
+détail plus long; je vous le ferai quand je vous verrai. Adieu. Le 18
+juillet 1655._
+
+
+LETTRE
+
+De madame de Pisieux à monsieur de Brienne.
+
+_J'ai trop de part à l'aventure de monsieur de Cambiac pour ne pas
+joindre un mot de ma main à la relation qu'il vous a faite de la
+sienne. Il n'y a point de circonstance qui ne soit surprenante, et
+tout le mieux que l'on puisse penser de moi en cette affaire, c'est
+qu'on ne m'y a guère considérée, car toutes les apparences sont que je
+dois être complice d'une si digne action. Il est vrai que l'offensé me
+justifie assez, puisqu'il s'est venu retirer au même lieu où on lui
+avoit dressé le piége. Toute mon étude est présentement à me conduire
+de façon que, sans m'emporter dans une juste colère, j'y demeure toute
+ma vie assez pour faire voir que j'étois utile amie à madame de
+Châtillon. Vous sçavez mon nom et mon courage; je vous ai toujours
+parlé avec assez de sincérité; je vous ajoute de plus que je fais
+profession d'un christianisme assez austère et que j'ai dessein de
+servir mon Dieu et mon maître sans art et sans fourbe. Ces fondements
+posés, tout ce que le ressentiment et la justice me peuvent permettre,
+je ne manquerai à rien. Obligez-moi de faire part de ceci à monsieur
+d'Aubigny[109], et ne passez pas outre. Ce régal ne sera pas mauvais à
+madame la princesse Palatine[110], à qui je vous permets d'en parler.
+Je ne crois pas que le crime de Cambiac fût assez grand de s'être mis
+dans la voie de son devoir par le moyen de monsieur l'évêque
+d'Amiens[111], ni le mien de lui avoir conseillé, pour s'être attiré
+une si méchante affaire. Je retournerai exprès à Paris afin
+d'entretenir mes amis du particulier, et vous tout le premier. Il faut
+que ce petit mot de vengeance m'échappe. Madame de Châtillon n'est pas
+oubliée quand l'occasion se présente de parler d'elle. Je vous donne
+le bonjour; je suis trop en colère pour en attendre un aujourd'hui._
+
+
+Peu de temps après ces deux lettres écrites, Cambiac retourna à Paris,
+en ne gardant plus aucune mesure avec madame de Châtillon; il la
+déchira partout où il se trouva, et, pour assouvir pleinement sa
+vengeance, il montra à la reine toutes les lettres les plus emportées
+de madame de Châtillon. La modestie de l'histoire ne permet pas qu'on
+les puisse rapporter, mais par les fragmens les plus honnêtes que
+voici on jugera du reste.
+
+Elle mandoit en beaucoup d'endroits à Cambiac qu'il en pouvoit parler
+comme il lui plairoit, mais qu'il étoit plus généreux à lui d'en dire
+du bien qu'autrement; que, depuis qu'on s'étoit mis entre les mains
+des gens, comme elle avoit fait entre les siennes, ils pouvoient en
+abuser, et que le parti qu'une pauvre femme avoit à prendre en ces
+rencontres-là, c'étoit de souffrir et se taire. Dans un autre endroit,
+elle lui mandoit qu'il avoit beau faire, qu'elle l'aimeroit toujours,
+et, bien qu'elle se préparât à faire une confession générale à Pâques,
+qu'il n'y avoit rien qui le regardât.
+
+La reine fut fort surprise de l'emportement de madame de Châtillon
+dans ses lettres; elle ne fut pourtant pas fâchée du mépris que cela
+lui attiroit, et, lorsqu'elle eut appris l'insulte que l'on avoit
+faite à Cambiac, elle en fit un fort grand bruit, et dit publiquement
+que, puisque l'on maltraitoit les gens qui rentroient en leur devoir,
+le roi sçauroit bien leur faire justice.
+
+Lorsque le comte Digby vint voir madame de Châtillon après
+l'enlèvement de Cambiac, il fut fort étonné de ne recevoir d'elle que
+des reproches, au lieu de remerciemens qu'il attendoit. «Quand on vous
+témoignoit, lui dit-elle, d'avoir du chagrin contre Cambiac, cela ne
+vouloit pas dire qu'il le fallût enlever. Il est bien aisé de voir que
+dans cette belle action vous vous êtes plus considéré que moi; mais
+j'aurai soin de mes intérêts à mon tour, et j'oublierai les vôtres.»
+Digby se voulut excuser sur ses intentions, qui avoient été bonnes;
+et, comme il vit qu'elle ne s'apaisoit pour quoi que ce soit qu'il lui
+dît, il se fâcha aussi de son côté, et madame de Châtillon, craignant,
+en le perdant, de perdre un protecteur et un amant, le radoucit et le
+pria de considérer une autre fois qu'il falloit dissimuler les injures
+avec des gens comme Cambiac, ou qu'il falloit les perdre.
+
+Dans le temps que Digby commença à devenir amoureux de madame de
+Châtillon, le milord Craf, qui, dans le temps des désordres
+d'Angleterre, avoit suivi Charles en France, avoit loué une maison
+dans le voisinnage de Marlou, et l'oisiveté, la commodité et la
+manière insinuante de madame de Châtillon avoient fait naître de
+l'amour dans le coeur du milord; mais, comme il étoit plus doux que
+le comte, sa passion n'avoit pas fait tant de chemin que celle du
+comte.
+
+Les choses étoient en ces termes lorsque l'abbé Foucquet[112], voyant
+que ses affaires n'avançoient pas auprès de madame de Châtillon, se
+servit de ce stratagème ici pour les hâter: il avoit appris que
+Ricoux, beau-frère d'une des demoiselles de madame de Châtillon, étoit
+caché dans Paris, où il avoit des commerces avec elle pour les
+intérêts de monsieur le Prince; il mit tant de gens en quête de Ricoux
+qu'il fut pris et mené à la Bastille. L'abbé Foucquet l'ayant fait
+interroger, il accusa madame de Châtillon de plusieurs choses, et,
+entre autres, de lui avoir promis dix mille écus pour tuer le
+cardinal, et dit qu'elle lui en avoit déjà donné deux mille d'avance.
+L'abbé Foucquet supprima ces informations et en fit faire d'autres,
+par lesquelles Ricoux confessoit toujours qu'il étoit à Paris dans le
+dessein de tuer le cardinal; mais il n'accusoit point la duchesse de
+tremper dans cette conjuration, et tout ce qu'il disoit contre elle
+étoit qu'elle avoit intelligence avec monsieur le Prince et recevoit
+quatre mille écus de pension des Espagnols. Il montra ces dernières
+informations au cardinal et les premières à madame de Châtillon, par
+lesquelles l'ayant épouvantée au point qu'on peut s'imaginer, il lui
+dit qu'il la sauveroit si, pour lui faire voir sa reconnoissance, elle
+lui vouloit donner les dernières marques de son amour. Madame de
+Châtillon, qui craignoit la mort plus que toutes les choses, ne
+balança de contenter l'abbé Fouquet qu'autant de temps qu'elle crut
+qu'il en falloit pour lui faire valoir cette dernière faveur. L'abbé
+Foucquet ne songeoit plus qu'à faire sauver sa maîtresse. Pour cet
+effet, il la fit sortir la nuit de Marlou, et la mena en Normandie, où
+il la faisoit changer tous les huit jours de demeure, déguisée tantôt
+en cavalier, tantôt en religieuse et tantôt en cordelier. Cela dura
+six semaines, pendant lesquelles l'abbé Foucquet alloit et venoit de
+la cour au lieu où étoit madame de Châtillon. Enfin il lui fit prendre
+une amnistie lorsque Ricoux eut été roué, et la fit revenir à Marlou,
+où elle ne fut pas long-temps en repos, car elle jeta les yeux sur le
+maréchal d'Hocquincourt, tant pour les avantages qu'elle pouvoit tirer
+de lui par les postes qu'il tenoit sur la Somme, que pour la délivrer
+de la tyrannie de l'abbé Foucquet, qui commençoit à lui devenir
+insupportable.
+
+
+_Portrait de M. le maréchal d'Hocquincourt[113]._
+
+Charles, maréchal d'Hocquincourt, avoit les yeux noirs et brillans, le
+nez bien fait et le front un peu serré; le visage long, les cheveux
+noirs et crépus et la taille belle; il avoit fort peu d'esprit,
+cependant il étoit fin à force de défiance; il étoit brave et toujours
+amoureux, et sa valeur auprès des dames lui tenoit lieu de
+gentillesse. Madame de Châtillon, qui le connoissoit de réputation,
+crut qu'il étoit tout propre à faire les folies dont elle avoit
+besoin. De Vignacourt[114], gentilhomme picard, son voisin, fut celui
+qu'elle employa auprès de lui. Le maréchal, donc, convint avec
+Vignacourt qu'en s'en allant commander l'armée de Catalogne, il la
+verroit en passant à Marlou, comme si c'étoit le hasard qui eût fait
+cette entrevue. La chose arriva ainsi qu'elle avoit été projetée, et
+madame de Châtillon monta à cheval pour aller conduire le maréchal
+jusqu'à deux lieues de Marlou. Durant le chemin, elle lui conta le
+pitoyable état de sa fortune, le pria de vouloir être son protecteur,
+le flatta du titre de refuge des affligés et ressource des misérables;
+enfin elle le piqua tellement de générosité, qu'il lui promit de la
+servir envers et contre tous, et lui donna même ses tablettes, sur
+lesquelles il donnoit ordre aux lieutenants de ses places de la
+recevoir, elle et les siens, toutes les fois qu'elle en auroit besoin.
+Cette entrevue fut découverte par l'abbé Foucquet, qui, voyant le
+maréchal d'Hocquincourt sur le point de revenir en cour, jugeant le
+voisinage de madame de Châtillon et de lui dangereux pour les intérêts
+de la cour et les siens propres, persuada au cardinal de l'éloigner de
+la frontière de Picardie, et lui fit donner ordre d'aller à son duché.
+Madame de Châtillon, s'étant mise en chemin, rencontra le maréchal
+d'Hocquincourt à Montargis, avec lequel elle renouvela les mesures
+qu'elle avoit prises six mois auparavant, et, après s'être donné
+réciproquement, lui des paroles positives de la protéger contre la
+cour, et elle des espérances de lui accorder un jour des marques de sa
+passion, ils se séparèrent: le maréchal alla trouver le roi, et elle à
+son duché, où elle passa l'hiver, pendant lequel le maréchal
+d'Hocquincourt lui écrivoit; et l'abbé Foucquet, qui, comme patron,
+étoit le plus difficile à contenter, supportoit impatiemment les
+entrevues qui s'étoient faites entre le maréchal d'Hocquincour et
+madame de Châtillon, et le commerce qu'elle conservoit avec lui. Pour
+s'excuser, elle lui disoit que le maréchal s'employoit auprès du
+cardinal pour faire revenir Bordeaux, qu'on lui avoit ôtée, et pour
+lui faire obtenir à elle-même la permission de retourner à la cour;
+elle ajoutoit qu'elle eût bien souhaité ne devoir ces grâces qu'à lui,
+mais qu'elle vouloit ménager son crédit pour de plus grandes affaires.
+Ce qui persuada l'abbé Foucquet que l'intrigue du maréchal et d'elle
+pouvoit ne regarder que la cour, c'est qu'au printemps elle revint par
+son entremise, premièrement à Marlou, et puis quelque temps après à
+Paris, et Bordeaux avec elle. Pendant la campagne du maréchal en
+Catalogne, le roi d'Angleterre, que les malheurs de sa maison
+obligeoient de demeurer en France, et qui avoit trouvé la duchesse
+fort à son gré, la revoyoit à Marlou, dans de petits voyages qu'il
+faisoit chez Craf, et ce commerce avoit donné tant d'amour pour elle à
+ce prince qu'il étoit résolu de l'épouser, Craf persuadant à son
+maître de la contenter, à quelque prix que ce fût, sur les promesses
+que madame de Châtillon avoit faites à ce milord de lui donner les
+dernières faveurs s'il contribuoit à la faire reine; et en effet elle
+l'eût été, si Dieu, qui avoit soin de la fortune et de la réputation
+de ce roi, n'eût amusé madame de Châtillon d'une folle espérance, qui
+lui fit manquer une si belle occasion.
+
+
+_Portrait de Charles, roi d'Angleterre[115]._
+
+Charles, roi d'Angleterre, avoit de grands yeux noirs, les sourcils
+fort épais, et qui se joignoient; le teint brun, le nez bien fait, la
+forme du visage longue, les cheveux noirs et frisés. Il étoit grand et
+avoit la taille belle. Il avoit l'abord froid, et cependant il étoit
+doux et civil dans la bonne plus que dans la mauvaise fortune; il
+étoit brave, c'est-à-dire qu'il avoit le courage d'un soldat et l'âme
+de prince; il avoit de l'esprit; il aimoit ses plaisirs, mais il
+aimoit encore plus son devoir; enfin il étoit un des plus grands rois
+du monde. Mais, quelque heureuse naissance qu'il eût, l'adversité, qui
+lui avoit servi de gouverneur, avoit été la principale cause de son
+mérite extraordinaire.
+
+Monsieur le Prince, en sortant de France, avoit témoigné, comme j'ai
+dit, fort peu de considération pour madame de Châtillon; mais, ayant
+su le cas que les Espagnols en faisoient par la pension qu'ils lui
+avoient donnée, et le crédit qu'elle avoit à la cour de France par le
+moyen de l'abbé Foucquet, il s'étoit réchauffé pour elle, et cela
+étoit si violent qu'il lui écrivit des lettres les plus passionnées du
+monde, et, entre autres, on en intercepta celle-ci, écrite en
+chiffres.
+
+
+LETTRE.
+
+_Quand tous vos agrémens ne m'obligeroient point à vous aimer, ma
+chère cousine, les peines que vous prenez pour moi, et les
+persécutions que vous souffrez pour être dans mes intérêts, et les
+hasards où cela vous expose, m'obligeront à vous aimer toute ma vie:
+jugez donc de tout ce que cela peut faire sur un coeur qui n'est ni
+insensible ni ingrat. Mais jugez aussi des alarmes où je suis sans
+cesse pour vous. L'exemple de Ricoux me fait trembler, et, quand je
+songe que ce que j'ai de plus cher au monde est entre les mains de mes
+ennemis, je suis dans des inquiétudes qui ne me donnent point de
+repos. Au nom de Dieu, ma pauvre chère, ne vous commettez plus comme
+vous faites; j'aime mieux ne retourner jamais en France que d'être
+cause que vous ayez la moindre appréhension; c'est à moi à m'exposer,
+et à mettre par la guerre mes affaires en état que l'on traite avec
+moi, et alors, ma chère cousine, vous pourrez m'aider de votre
+entremise; et cependant, comme les événemens sont douteux à la guerre,
+j'ai un coup sûr pour passer ma vie avec vous et nous lier d'intérêts
+encore plus que nous n'avons fait jusqu'ici. Ne croyez pas que Madame
+la Princesse[116] soit un obstacle à cela; on en rompt de plus
+considérables quand on aime autant que je fais. Je ne donne en cet
+endroit, ma chère cousine, aucunes bornes à mon imagination, ni à vos
+espérances; vous les pourrez pousser aussi loin qu'il vous plaira.
+Adieu._
+
+
+L'espérance qu'eut madame de Châtillon, sur cette lettre, de pouvoir
+épouser monsieur le Prince, lui fit balancer à refuser les offres du
+roi d'Angleterre. Elle consulta là dessus un de ses amis, en présence
+de Bordeaux. Celle-ci, de qui le mari étoit auprès de monsieur le
+Prince, disoit à sa maîtresse qu'elle étoit visionnaire de songer un
+moment à épouser une ombre de roi, un misérable qui n'avoit pas de
+quoi vivre, et qui, en se faisant moquer d'eux, la ruineroit en peu de
+temps; que, s'il étoit possible, contre toutes les apparences du
+monde, qu'il remontât un jour sur le trône, elle pouvoit bien croire
+qu'étant loin d'elle, il la répudieroit sur le prétexte d'inégalité de
+condition. Son ami lui disoit, au contraire, que sa vision étoit
+d'épouser monsieur le Prince, qui étoit marié, et dont la femme se
+portoit bien; que les gens de la condition du roi d'Angleterre
+pouvoient quelquefois être en mauvaise fortune, mais qu'ils ne
+pouvoient jamais être dans cette extrême nécessité si commune aux
+particuliers; qu'il étoit beau à une demoiselle de vivre reine, quand
+même elle vivroit malheureuse, et qu'elle ne devroit jamais refuser un
+titre honorable, quand elle ne le devroit porter que sur son tombeau.
+«Pour vous, Mademoiselle, se retournant vers Bordeaux, vous avez
+raison de parler comme vous faites à Madame, ne considérant que vos
+intérêts; mais moi, qui n'ai égard qu'aux siens, je lui dis ce que je
+dois dire.» Madame de Châtillon leur rendit grâce de l'amitié qu'ils
+lui témoignèrent, et leur dit qu'elle songeroit encore à leurs raisons
+avant que de résoudre. Elle ne vouloit pas répondre plus positivement
+devant son ami sur une affaire où elle avoit honte de prendre le parti
+contraire à son avis. Cependant il en vint de plusieurs endroits au
+roi d'Angleterre de la vie de madame de Châtillon et de sa conduite
+présente avec l'abbé Foucquet. Il n'y a point d'homme un peu glorieux
+qui, dans le commencement de son amour, ait assez perdu la raison pour
+épouser une femme sans honneur.
+
+Le roi d'Angleterre partit du voisinage de Marlou aussitôt qu'il eut
+appris toutes ces nouvelles, et ne voulut pas hasarder, en voyant
+madame de Châtillon, un combat qui pouvoit être douteux entre ses sens
+et sa raison. Madame de Châtillon ne sentit pas alors la perte qu'elle
+faisoit; le désir et l'espérance qu'elle avoit du mariage de monsieur
+le Prince lui rendit toutes autres choses indifférentes.
+
+Madame de Châtillon étant revenue de son duché à Marlou au
+commencement du printemps, par l'entremise du maréchal d'Hocquincourt,
+et quelque temps après à Paris, elle n'en fut pas ingrate; ce petit
+service, et les promesses qu'il lui fit de tuer le cardinal et de
+mettre ses places entre les mains de monsieur le Prince, touchèrent le
+coeur de madame de Châtillon au point d'accorder au maréchal les
+dernières faveurs. L'été se passa en cette sorte, pendant lequel
+l'abbé Foucquet, qui entrevoyoit ce commerce, passoit souvent de
+méchantes heures; et il eût fait en ce temps-là ce qu'il fit ensuite,
+si les amans n'aimoient à se tromper eux-mêmes quand il s'agit de
+quitter ou de condamner leurs maîtresses.
+
+L'hiver d'après, le duc de Candale, à son retour de Catalogne, fit
+mine d'être amoureux de madame de Châtillon; l'abbé Foucquet, alarmé
+d'un si dangereux rival, le fit prier par Boligneux[117] de cesser de
+l'être. Monsieur de Candale, qui étoit alors véritablement amoureux de
+madame d'Olonne, et qui ne s'étoit embarqué auprès de madame de
+Châtillon que pour la faire servir de prétexte, accorda facilement à
+l'abbé Foucquet ce qu'il lui faisoit demander; mais comme, avec cette
+maîtresse, les amans étoient comme une hydre dont on ne coupoit point
+la tête qu'on n'en fît renaître une autre, La Feuillade[118] reprit la
+place du duc de Candale. L'abbé Foucquet, qui le connut aussitôt,
+parla lui-même assez fièrement à la Feuillade, lequel, soit qu'il crût
+que, son rival étant aimé, il échoueroit dans son entreprise, soit
+que, son amour naissant lui laissant toute sa prudence, il jugeât à
+propos de ne se point attirer sur les bras un homme si violent, ne
+s'opiniâtra donc point dans cette passion. Le marquis de
+Coeuvres[119] n'eut pas tant de complaisance dans la sienne que la
+Feuillade: il continua de voir madame de Châtillon malgré l'abbé
+Foucquet; mais, comme il n'avoit ni assez de fortune ni assez de
+mérite pour lui toucher le coeur, elle ne fit que le conquêter, et
+ne le conserva que pour échauffer l'abbé Foucquet, pour l'obliger à
+renouveler ses présens et pour lui faire connoître qu'elle avoit des
+gens de qualité dans ses intérêts qui ne souffriroient pas qu'on la
+maltraitât. Il fallut donc que l'abbé Foucquet endurât ce rival; mais
+il déchargea sa colère sur le pauvre Vineuil. Celui-ci étoit un des
+premiers amans de madame de Châtillon, bien traité, homme de bon sens
+et dont l'esprit étoit à craindre. L'abbé Foucquet fit entendre au
+cardinal qu'il étoit dangereux de le laisser à Paris; de sorte que le
+cardinal, qui ne voyoit alors que par les yeux de l'abbé, fit donner
+une lettre de cachet à Vineuil pour aller à Tours jusqu'à nouvel
+ordre. Celui-ci, ne pouvant pas dire adieu à madame de Châtillon, lui
+écrivit cette lettre, du dernier octobre 1655[120].
+
+
+LETTRE.
+
+_Quelque désir que vous m'ayez témoigné que je vous rendisse visite,
+j'ai cru, par le peu de plaisir que vous avez eu de la dernière, que
+je ferois beaucoup mieux de m'en abstenir, puisque aussi bien votre
+froideur m'ôte toute la joie que je recevois autrefois en vous voyant:
+car, en vérité, je suis persuadé que je ne dois prétendre aucune part
+en vos bonnes grâces ni en votre confiance. L'engagement où vous êtes
+est tel qu'il ne souffre pas que vous regardiez rien hors de là, et
+que vous êtes nécessitée de manquer à ce que vous devez par des
+obligations essentielles; je crois même que vous me sçauriez meilleur
+gré de vous oublier tout à fait que de m'en souvenir en ce rencontre,
+et que vous approuverez de bon coeur mon détachement de votre
+personne et de vos intérêts. Avec tout cela, Madame, je ne veux pas
+que vous me perdiez, parceque je suis bien assuré que vous serez bien
+aise de retrouver un jour ce que vous méprisez à cette heure: je me
+conserverai tout autant que peut souffrir la connoissance de l'état
+présent où vous êtes et l'amitié que je vous ai promise, laquelle ne
+peut dissimuler que tout le genre humain donne de furieuses atteintes
+à votre conduite, et que vous êtes devenue le sujet continuel de
+toutes les conversations du temps. On dépeint votre embarquement le
+plus bas et le plus abject où se soit jamais mise une personne de
+votre qualité, et on dit que votre ami exerce sur vous un empire
+tyrannique, et sur tout ce que vous approchez; qu'il chasse tout ce
+qui lui plait, et qu'il menace même ceux qu'il a appris d'être ses
+rivaux, comme il a fait la Feuillade; et je passe sous silence des
+particularités de ses visites secrètes qui sont assez connues. Pensez,
+Madame, au préjudice que reçoit votre réputation de votre commerce, et
+faites réflexion sur ce que vous êtes et sur ce qu'est celui qui vous
+ôte l'honneur; car le crédit et la considération qu'il vous attire
+vous sont fort peu honorables, et ce sont des faux jours qui
+rejaillissent sur vous plutôt pour vous offenser que pour vous
+éclairer. Ah! Madame, si les pauvres défunts avoient tant soit peu de
+sentiment, ils gratteroient leurs tombeaux pour en sortir, et
+viendroient vous faire des reproches d'une si honteuse dépendance;
+mais je ne crois pas que vous soyez touchée de souvenir pour eux.
+Craignez les vivans, qui tôt ou tard seront illuminés sur votre
+conduite, et qui en feront sans doute le discernement nécessaire. Je
+ne vous représente pas toutes ces choses par un motif de jalousie, car
+je vous assure que je ne suis point frappé d'une passion si
+affligeante et si inutile que celle-là. Si je vous aimois avec
+emportement, je me déchaînerois en invectives qui vous feroient des
+torts irréparables, et je me vengerois de ceux que vous me faites avec
+tant d'ingratitude. Si je ne vous aimois point du tout, je raillerois
+comme les autres; mais je me conserve à votre égard dans une
+médiocrité qui me cause une douleur muette de l'aveuglement de votre
+conduite, lequel, enfin, vous mènera dans les derniers précipices, si
+vous ne pensez à vous, et que vous ne vous reteniez par votre
+prudence, sans attendre les événemens. Je prends demain la route de
+Touraine, et je vous dis adieu, Madame. Si vous recevez bien les avis
+que je vous donne, je continuerai à vous aimer; si c'est mal,
+j'essaierai de me défaire d'un principe qui en est la cause.
+Cependant, je ne demande point de bons offices pour mes affaires, mais
+seulement que vous empêchiez que l'on m'en rende de mauvais, dont je
+vous serais obligé._
+
+
+L'exil de Vineuil ne mit guère l'abbé Foucquet en repos plus qu'il
+n'étoit auparavant: madame de Châtillon le faisoit enrager à tout
+moment; mais ce qui l'inquiétoit le plus étoit le commerce du maréchal
+d'Hocquincourt avec elle. Cela l'avoit rendue si fière qu'elle
+traitoit souvent l'abbé Foucquet comme si elle ne l'eût pas connu.
+Celui-ci voyoit bien d'où venoit sa fierté.
+
+Dans ces entrefaites, le maréchal d'Hocquincourt, se trouvant pressé
+par madame de Châtillon de lui tenir les paroles qu'il lui avoit
+données, et ne le voulant pas faire, fit avertir le cardinal de tout
+ce qu'il avoit promis à madame de Châtillon, par un gentilhomme à lui,
+qui paroissoit le trahir, et en même temps fit donner le même avis à
+l'abbé Foucquet par madame de Calvoisin[121], femme du gouverneur de
+Roye. Cette ruse eut tout l'effet que le maréchal en avoit attendu; le
+cardinal en prit l'alarme, et, pour rompre une si dangereuse intrigue,
+fit négocier avec le maréchal d'Hocquincourt. L'abbé Foucquet, de son
+côté, que la Calvoisin avoit averti, pria le cardinal de trouver bon
+qu'il fît arrêter madame de Chastillon, et la mît en un lieu où elle
+n'auroit du commerce avec personne, jusqu'à ce qu'il jugeât à propos
+de la remettre en liberté. Le cardinal y ayant consenti, l'abbé
+Foucquet fit prendre madame de Châtillon à Marlou et conduire avec une
+demoiselle à Paris, où il la fit entrer la nuit, et loger chez un
+nommé de Vaux[122], dans la rue de Poitou. Le lendemain qu'elle fut
+arrivée, l'abbé Foucquet tira un écrit d'elle, par ordre du cardinal,
+au maréchal d'Hocquincourt, par lequel elle le prioit de faire son
+accommodement avec le roi, et de ne plus songer à monsieur le Prince
+ni à elle, parceque cela la mettoit en danger de sa vie; et comme,
+quelques jours avant qu'elle fût prise, elle étoit demeurée d'accord
+avec le maréchal, que, s'ils venoient à être arrêtés, et qu'on exigeât
+d'eux des lettres contre les mesures qu'ils avoient prises ensemble,
+ils n'y ajouteroient point de foi si elles n'étoient écrites d'un
+double C, elle ne le mit point dans cette lettre, mais bien dans une
+autre qu'elle écrivit au même temps au maréchal, par laquelle elle lui
+mandoit de demeurer ferme dans sa première résolution qu'il avoit
+prise de servir monsieur le Prince et de lui donner ses places. Le
+maréchal, qui n'en avoit point eu d'intention, et qui ne l'avoit
+promis à madame de Châtillon que pour en avoir des faveurs et pour
+arracher du cardinal des grâces qu'il n'en pouvoit avoir sans se faire
+craindre, supprima la lettre d'intelligence et envoya à monsieur le
+Prince celle que l'abbé Foucquet avoit fait écrire à madame de
+Châtillon, par laquelle connoissant qu'elle étoit en danger de sa vie,
+il lui manda de faire son traité avec la cour, pourvu qu'il tirât
+madame de Châtillon de prison. Le cardinal, qui croyoit le maréchal
+tellement amoureux de madame de Châtillon qu'il donneroit tout ce
+qu'on lui demanderoit pour la mettre en liberté, la lui voulut compter
+pour cent mille livres, sur les cent mille écus dont il étoit demeuré
+d'accord avec lui; mais le maréchal n'en voulut rien faire, et
+néanmoins, pour ne pas passer auprès d'elle pour un fourbe et garder
+toujours avec elle des mesures, il ne voulut pas mettre ses places
+entre les mains du cardinal qu'il ne sût que la duchesse fût en
+liberté: de sorte que pour le satisfaire là-dessus on le trompa, et on
+envoya la duchesse chez les Pères de l'Oratoire, se faire voir à un
+gentilhomme qu'il avoit envoyé exprès pour cela, avec qui elle étoit
+libre, après quoi elle retourna dans sa prison, où elle fut encore
+huit jours. Pendant les trois semaines qu'elle fut prisonnière dans la
+rue de Poitou, l'abbé n'étoit pas si libre qu'elle; il enrageoit tous
+les jours de plus en plus: car, comme avec la liberté d'aller et de
+venir il lui ôtoit encore celle de le tromper, en l'empêchant de voir
+personne, il la trouvoit mille fois plus aimable qu'auparavant.
+D'ailleurs, la duchesse, qui vouloit se remettre dans son estime pour
+se mettre en liberté, vivoit d'une manière avec lui capable
+d'attendrir un barbare, avec mille complaisances et mille douceurs
+qu'elle avoit pour lui; elle lui témoignoit une confiance si entière,
+qu'il ne pouvoit s'empêcher de croire qu'elle ne voulût jamais
+dépendre que de lui.
+
+Les choses étant en cet état, l'abbé surprit une lettre fort tendre
+que la duchesse écrivoit au prince de Condé. Cela lui donna une si
+grande douleur, qu'en lui faisant des reproches il se voulut
+empoisonner avec du vif argent de derrière une glace de miroir; mais,
+commençant à se trouver mal, il perdit l'envie de mourir pour une
+infidèle, et prit du thériaque qu'il portoit d'ordinaire sur lui pour
+le garantir des ennemis que l'emploi qu'il s'étoit donné auprès du
+cardinal lui donnoit tous les jours. Hormis d'aller de son mouvement
+où il lui plaisoit, la duchesse passoit fort agréablement le temps
+dans la prison: l'abbé lui faisoit la plus grande chère du monde; il
+lui donnoit tous les jours des présens très considérables en bijoux et
+en pierreries; il en sortoit à deux heures après minuit, et il y
+rentroit à huit heures du matin: ainsi il étoit dix-huit heures, de
+vingt-quatre, avec elle.
+
+Il n'est pas possible que le cardinal ne sçût où étoit la duchesse, et
+cela est plaisant, que ce grand homme, qui faisoit le destin de
+l'Europe, fût de moitié d'un secret amoureux avec l'abbé Foucquet, où
+il n'avoit pas d'intérêt. Je crois que la raison qu'il avoit
+d'approuver ce commerce étoit que, connoissant la duchesse intrigante,
+il aimoit mieux qu'elle fût entre les mains de l'abbé, dont il étoit
+assuré, que d'un autre; et, d'ailleurs, que, l'abbé la tenant en
+chambre et la déshonorant absolument par là, il étoit bien aise que le
+prince de Condé, son cousin et son amant, en reçût une mortification
+extraordinaire. Mais enfin l'accommodement du maréchal d'Hocquincourt
+étant fait à condition que la duchesse sortiroit de prison, il fallut
+la mettre en liberté; on l'envoya à Marlou, où il lui arriva, quelque
+temps après, la plus fâcheuse affaire du monde.
+
+L'abbé Foucquet étoit convenu avec elle que tous les samedis ils se
+renverroient réciproquement les lettres qu'ils se seroient écrites
+pendant la semaine, et que ce seroit lui qui les enverroit quérir par
+un homme qui se diroit à mademoiselle de Vertus[123]. Un jour que cet
+homme étoit à Marlou, il y arriva un laquais du maréchal
+d'Hocquincourt avec une lettre pour la duchesse, laquelle ayant fait
+ses réponses et les ayant données à une femme de chambre pour les
+rendre aux porteurs, celle-ci se méprit et donna à l'homme de l'abbé
+les réponses que sa maîtresse faisoit au maréchal, et au laquais du
+maréchal le paquet destiné à l'abbé. On peut juger dans quelles
+alarmes fut la duchesse sitôt qu'elle sçut l'équivoque, et
+particulièrement quand on sçaura que dans la lettre qu'elle écrivoit à
+l'abbé, outre mille douceurs, il y avoit encore un grand chapitre
+contre madame de Brégy[124], qu'elle haïssoit, parcequ'elle avoit
+naturellement les traits du corps et de l'esprit que la duchesse
+n'avoit que par artifice. Il est certain que celle-ci l'avoit toujours
+enviée, et ne lui avoit jamais pu pardonner son mérite. Dans un autre
+endroit, elle tailloit en pièces le milord de Montaigu[125], et
+faisoit presque partout des plaisanteries du maréchal les plus
+piquantes du monde. Quand elle songeoit encore aux lettres de l'abbé
+qu'elle lui renvoyoit, dans lesquelles il y avoit des tendresses et
+des emportemens d'amour qui pouvoient être bons à une maîtresse, mais
+qui paroissoient d'ordinaire fort ridicules aux indifférens, et que
+cela étoit entre les mains d'un rival glorieux et moqué, elle étoit au
+désespoir. L'abbé, d'un autre côté, ne passoit pas mieux son temps.
+Pour le maréchal, sitôt qu'il eut vu toutes les lettres de l'abbé et
+celles que lui écrivoit la duchesse, il jugea qu'il pouvoit être
+obligé un jour de les lui rendre par sa fragilité auprès d'elle, ou
+par la prière de ses amis: de sorte que, pour se mettre en état de se
+venger d'elle quand il lui plairoit, il les fit toutes copier, et puis
+alla montrer les originaux au duc de La Rochefoucauld et à madame de
+Pisieux, qu'il sçavoit être ennemie de la duchesse. Après que l'abbé
+eut été une nuit à Marlou, il revint à Paris chez le maréchal, auquel
+il demanda ses lettres. Le maréchal ne se contenta pas de les lui
+refuser, mais il y ajouta toute la raillerie à sa manière dont il se
+put aviser. Pendant que le maréchal se réjouissoit, il tenoit ouverte
+la lettre de la duchesse à l'abbé. Celui-ci, qui aimoit presque autant
+se faire tuer que laisser sa maîtresse à la discrétion de son rival,
+comme elle étoit par cette lettre, se jeta dessus; il en déchira la
+moitié, qu'il alla faire voir à la duchesse, lui disant que le
+maréchal avoit brûlé l'autre. Cependant le maréchal, en colère de
+l'entreprise de l'abbé, lui dit qu'il sortît promptement de chez lui,
+et que, si quelque considération ne le retenoit, il le feroit jeter
+par les fenêtres.
+
+Quelque temps après, la duchesse, étant revenue à Paris, crut que,
+pour désabuser le public de mille particularités que le maréchal avoit
+dites d'elle, il falloit qu'elle fît voir à des gens de mérite et de
+vertu de quelle manière elle le traiteroit. Elle choisit pour cela la
+maison du marquis de Sourches, grand prévôt de France, auprès de qui
+et de sa femme elle vouloit particulièrement se justifier. Le
+rendez-vous étant pris avec le maréchal, celui-ci s'aperçut de son
+dessein. «Dieu te garde, ma pauvre enfant! lui dit-il en l'abordant.
+Comme se portent mes petites fesses? Sont-elles toujours bien
+maigres?» On ne sçauroit comprendre l'état où fut la duchesse de ce
+discours; ce lui fut un coup de massue sur la tête. Il ne laissa pas
+de lui venir en pensée de traiter le maréchal de fol et d'insolent;
+mais elle crut qu'ayant débuté comme il avoit fait, il entreroit dans
+un détail le plus honteux du monde pour elle si elle le fâchoit tant
+soit peu. Le grand prévôt et sa femme se regardoient l'un l'autre, et,
+se tournant à la duchesse, lui trouvoient les yeux baissés.
+Véritablement elle ne changeoit pas de couleur; mais eux, qui la
+connoissent, ne la croient pas embarrassée. Enfin le grand prévôt,
+prenant la parole: «Vous avez tort, dit-il, monsieur le maréchal: les
+braves hommes ne doivent jamais rompre en visière aux dames; on leur
+doit sçavoir gré du présent qu'elles font de leur coeur; il ne les
+faut pas offenser quand elles le refusent.--J'en conviens, dit le
+maréchal; mais, leur coeur une fois donné, si elles changent après
+cela, il faut qu'elles aient de grands ménagemens pour ceux qu'elles
+ont aimés; et quand elles font des railleries d'eux, elles s'exposent
+à de grands déplaisirs. Vous m'entendez bien, Madame, ajouta-t-il, se
+tournant vers la duchesse. Je suis assuré que vous croyez bien que
+j'ai raison; mais vous me surprenez par votre embarras: vous devriez
+être faite à la fatigue depuis le temps que vous faites de méchants
+tours aux gens qui s'en vengent; je vous avoue que je n'eusse pas cru
+que vous eussiez encore tant de honte que vous avez.» Et en achevant
+ce discours, il sortit et laissa la duchesse plus morte que vive. Le
+grand prévôt et sa femme essayèrent de la remettre, en disant que ce
+qu'avoit dit le maréchal n'avoit fait aucune impression sur leur
+esprit; cependant, depuis ce jour-là, ils n'eurent pas grand commerce
+avec elle.
+
+Quinze jours après, l'abbé fut obligé d'aller à la cour, qui étoit à
+Compiègne. La duchesse, qui prévoyoit le retour en France du prince de
+Condé par la paix générale, dont on parloit fort, et qui ne vouloit
+pas qu'il la trouvât dans un attachement si honteux pour elle, et qui
+d'ailleurs lui étoit fort à charge, résolut de le rompre de manière
+qu'il n'en restât aucun vestige. Dans ce dessein, elle s'en alla au
+logis de l'abbé, où, ayant trouvé celui de ses gens en qui il avoit
+plus de confiance, elle lui demanda les clefs du cabinet de son
+maître, lui disant qu'elle vouloit lui écrire. Ce garçon, sans
+pénétrer plus avant et ne regardant que la passion de l'abbé pour la
+duchesse, lui donna tout aussitôt ce qu'elle demandoit. Comme elle se
+vit seule, elle rompit la serrure de la cassette où elle sçavoit que
+l'abbé gardoit ses lettres, et, non seulement les prit toutes, mais
+encore d'autres du prince de Condé qu'elle lui avoit sacrifiées, et
+les alla brûler chez madame de Sourches. L'abbé, ayant trouvé à son
+retour ce fracas chez lui, s'en alla chez la duchesse et commença par
+la menacer de lui couper le nez; ensuite il cassa un chandelier de
+cristal et un grand miroir qu'il lui avoit donné, et sortit après lui
+avoir dit mille injures. Pendant tout ce vacarme, une femme de chambre
+de la duchesse, qui crut que l'abbé reprendroit tout ce qu'il lui
+avoit donné, se saisit de la cassette de pierreries de sa maîtresse et
+l'alla porter chez madame de Sourches, où le soir même la duchesse
+l'envoya reprendre pour la donner en garde à une dévote parente de sa
+mère. L'abbé, qui en fut averti le lendemain, alla chez cette dévote
+enlever de force la cassette. La duchesse, ayant appris la perte
+qu'elle faisoit, fut au désespoir; mais elle ne perdit pas le
+jugement. Elle employa auprès de l'abbé des gens qui avoient tant de
+crédit auprès de lui qu'il rendit la cassette, et dans cette
+restitution ils se raccommodèrent aussi bien qu'ils avoient jamais
+été; et cette réconciliation fut si prompte que, madame de Boutteville
+étant venue le lendemain consoler la duchesse sa fille de l'accident
+qui lui étoit arrivé, l'abbé étoit déjà avec elle, qui se cacha dans
+un cabinet pendant cette visite, d'où il entendit toute la comédie.
+
+Quelque temps après, la duchesse ne voulut pas se donner toujours la
+peine de cacher qu'elle revoyoit l'abbé, et crut que, leur querelle
+ayant fait du bruit, il falloit que leur accommodement fût public:
+elle se fit donc presser par tous ses amis, à la sollicitation de
+l'abbé, de lui vouloir pardonner; et enfin, ayant fait une affaire de
+conscience, la mère supérieure du couvent de la Miséricorde[126],
+femme sujette aux visions béatifiques, les fit parler et embrasser
+ensemble. Cette entremise décrédita un peu la révérende mère auprès de
+la reine et du cardinal. Ils ne crurent pas qu'elle eût du commerce si
+particulier avec Dieu, puisqu'elle se laissoit tromper si facilement
+par les hommes.
+
+Cependant cette réconciliation ne dura que six mois. Le retour en
+France du prince de Condé, qui s'avançoit tous les jours, fit
+appréhender la duchesse qu'il la trouvât encore sous la domination de
+l'abbé, et mesdames de Saint-Chaumont et de Feuquières[127], ses
+cousines et ses bonnes amies, lui firent tant de honte qu'elle rompit
+avec lui sous prétexte de dévotion. Il fut fort difficile à l'abbé de
+consentir au dessein de la duchesse. Dans un autre temps il ne
+l'auroit pas fait; mais, voyant son crédit auprès du cardinal fort
+diminué, et craignant que le prince de Condé, qui le haïssoit
+d'ailleurs, et Boutteville, qui voudroit venger la honte qu'il avoit
+faite à sa maison, ne le fissent tuer s'il donnoit à la duchesse le
+moindre sujet nouveau de plainte, il cessa de la voir et ne cessa pas
+de l'aimer[128].
+
+
+
+
+LIVRE TROISIÈME.
+
+SUITE DE L'HISTOIRE DE MADAME D'OLONNE.
+
+
+Dans ce temps-là, madame d'Olonne étoit allée, comme j'ai dit, prier
+la comtesse de Fiesque de remercier de sa part l'abbé Foucquet de
+quelque prétendue obligation qui proprement n'étoit rien; mais elle
+vouloit faire faire des réflexions à l'abbé Foucquet sur ce
+compliment, et lui faire comprendre que, quand on remercioit les gens
+de si peu de chose, on leur vouloit avoir de plus grandes obligations.
+Le même jour que madame d'Olonne vit la comtesse, elle trouva l'abbé
+chez madame de Bonnelle, et là elle lui fit elle-même son compliment.
+L'abbé, qui étoit bien aise de se faire une affaire avec madame
+d'Olonne pour essayer de se guérir de la passion qui lui restoit
+encore pour la duchesse de Châtillon, répondit à ses civilités le plus
+obligeamment qu'il put, et le lendemain, la comtesse l'ayant envoyé
+quérir et lui disant ce que madame d'Olonne l'avoit prié de lui dire:
+«J'en sçais plus que vous, Madame, lui dit-il, et je reçus hier au
+soir d'elle-même des marques de sa reconnoissance; mais je voudrois
+bien sçavoir de vous une chose, ajouta-t-il: si le comte de Guiche
+n'est point amoureux de madame d'Olonne; car, cela étant, je veux
+éviter l'occasion de le devenir. Il a eu tant d'égards pour moi en
+tout rencontre que je serois ridicule d'en user mal avec lui.--Non,
+lui dit la comtesse; au moins madame d'Olonne et lui m'ont dit, chacun
+en particulier, qu'ils ne songeoient point l'un à l'autre.--Cela
+étant, répliqua l'abbé, je vous supplie, Madame, de mander à madame
+d'Olonne que vous m'avez vu, et que, sur ce que vous m'avez dit de sa
+part, je vous ai paru si transporté de joie de voir comme elle
+recevoit ce que je faisois pour elle, que vous ne doutez pas que je ne
+devienne furieusement amoureux; et là-dessus, Madame, demandez-lui, je
+vous prie, ce qu'elle feroit si cela étoit.» La comtesse lui ayant
+promis, l'abbé sortit, et le lendemain madame d'Olonne, ayant reçu le
+billet de la comtesse, y fit cette réponse:
+
+
+BILLET.
+
+_Vous me mandez ce que je ferois si l'abbé Foucquet étoit fort
+amoureux de moi. Je n'ai garde de vous le dire, mais il me plaît
+toujours autant qu'il me plut avant-hier. Adieu, la Castillanne!_
+
+
+Le chevalier de Grammont, étant arrivé chez la comtesse un moment
+après qu'elle eut reçu ce billet, la trouva au lit; et, voyant un
+papier qui n'étoit qu'à moitié sur son chevet, il le prit. La comtesse
+lui ayant redemandé ce papier, le chevalier lui en rendit un autre à
+peu près de la même grandeur. Les gens qui étoient alors chez la
+comtesse l'occupoient si fort qu'elle ne s'aperçut pas de la tromperie
+du chevalier, lequel sortit presque aussitôt qu'il l'eut faite. Comme
+il vit ce que c'étoit, il ne faut pas demander s'il eut de la joie
+d'avoir en main quelque chose qui pût nuire à madame d'Olonne et faire
+enrager le comte de Guiche. Il se souvenoit d'avoir été sacrifié à
+Marsillac et des inquiétudes que son neveu lui avoit données sur le
+sujet de la comtesse, et il étoit bien aise que l'abbé le tourmentât à
+son tour. Le bruit qu'il fit de cette lettre eut tout l'effet qu'il
+pouvoit souhaiter. Le comte de Guiche eut l'alarme et consulta
+Vineuil; ils résolurent: ensemble, qu'il en parleroit lui-même à
+l'abbé, et cependant il écrivit cette lettre à madame d'Olonne:
+
+
+LETTRE.
+
+_Vous me désespérez, Madame; mais je vous aime trop pour m'emporter
+contre vous. Peut-être que cette manière vous touchera plus le coeur
+que les reproches. Cependant il faut que mon ressentiment retombe sur
+quelqu'un, et je ne vois personne qui se le soit mieux attiré que la
+comtesse. C'est elle assurément qui a embarqué l'abbé Foucquet à
+songer à vous; elle est au désespoir que je l'aie quittée. Pour me
+faire retourner à elle, ou pour se venger de mon changement, elle me
+veut donner un rival qui me chasse ou qui me dégoûte de vous aimer. Je
+ne pense pas qu'elle réussisse à l'un ni à l'autre, Madame. Je ne
+laisse pas de lui sçavoir le même gré que si l'un et l'autre étoit
+arrivé. Aussi se doit-elle attendre que je n'aurai plus d'égards pour
+elle, et qu'il n'y a rien au monde que je ne fasse pour me venger._
+
+
+Madame d'Olonne, qui n'étoit pas si assurée du comte de Guiche qu'elle
+n'appréhendât que la comtesse le pût reprendre, les voulut brouiller
+au point qu'il ne pût pas y avoir apparemment de réconciliation entre
+eux. Pour cet effet, elle n'eut pas plutôt reçu cette lettre qu'elle
+l'envoya à la comtesse. Celle-ci, enragée contre le comte de Guiche,
+manda à Vineuil de la venir trouver. «Je vous ai envoyé quérir pour
+vous dire que votre ami est un fou et un impertinent avec qui je ne
+veux plus avoir de commerce. Voyez la lettre qu'il vient d'écrire à
+madame d'Olonne! Il se plaint que je pousse l'abbé Foucquet à
+s'embarquer avec sa maîtresse, et ne se souvient pas qu'il m'a dit
+qu'il ne songeoit plus à elle.--Je vous demande pardon pour lui,
+répondit Vineuil; excusez un pauvre amant qui, parcequ'on lui veut
+ôter sa maîtresse, ne sçait plus ce qu'il fait ni à qui s'en prendre.
+Sitôt que je l'aurai fait revenir à lui, il viendra se jeter à vos
+pieds.» Après quelques autres discours, Vineuil sortit, et une heure
+après rentra avec le comte de Guiche, qui dit tant de choses à la
+comtesse qu'elle lui promit de ne se souvenir plus de sa brutalité. Le
+lendemain le comte, qui avoit résolu de parler à l'abbé, l'alla
+trouver, et, l'ayant tiré à part: «Si nous avions tous deux commencé
+en même temps, lui dit-il, d'être amoureux de madame d'Olonne, il
+seroit ridicule de trouver étrange que vous me la disputassiez. Aussi
+ne le ferois-je pas, et je la laisserois décider elle-même par ses
+faveurs de la bonne fortune de l'un ou de l'autre. Mais que vous me
+veniez troubler dans une affaire où je suis engagé long-temps avant
+vous, vous voulez bien que je vous dise que cela n'est pas honnête, et
+que je vous prie de me laisser en repos auprès de ma maîtresse, sans
+me donner d'autres chagrins que ceux qui me viennent de ses
+rigueurs.--Je suis ami de madame d'Olonne, répondit l'abbé, et rien
+autre chose. Ainsi vous n'avez pas sujet de vous plaindre de moi. Si
+je croyois pourtant que le discours que vous me venez de lire eût été
+conseillé par des gens qui me voulussent faire des affaires, je vous
+déclare que je deviendrois votre rival dès aujourd'hui. Je sais bien
+pourquoi je vous parle ainsi, et vous me pouvez bien entendre.» L'abbé
+prétendoit parler de Vardes[129], son ennemi mortel et ami du comte.
+«Non, répondit le comte, et je ne vous entends point; mais ce que j'ai
+à vous dire, c'est que la jalousie m'a conseillé de vous venir prier
+de ne m'en donner plus.» L'abbé lui ayant promis, ils se séparèrent
+les meilleurs amis du monde. Quelque temps après, celui-ci trouvant
+madame d'Olonne en visite, elle le tira en particulier pour lui faire
+des confidences de bagatelles. L'abbé aussi, ne sçachant que lui dire,
+lui conta l'éclaircissement du comte et de lui. «Je suis bien aise,
+lui dit-elle, de voir que vous autres messieurs disposez de moi comme
+de votre bien. Me voilà donc maintenant au comte de Guiche, puisque
+vous lui avez fait votre déclaration que vous ne prétendiez rien à
+moi?--Ah! Madame, répondit l'abbé, je ne vous donne à personne. Si
+j'étois en pouvoir de le faire, comme je m'aime mieux que qui que ce
+soit, je vous garderois pour moi; mais, sur le soupçon qu'a le comte
+de Guiche que j'ai de l'amour pour vous, je lui déclare que je n'y
+songe pas, et cela, entre vous et moi, Madame, parceque je me défie de
+ma bonne fortune, car...--Non, non, interrompit madame d'Olonne,
+n'achevez pas, Monsieur l'abbé, de me parler contre votre pensée; vous
+sçavez bien que vous n'êtes pas si malheureux que vous dites.» L'abbé,
+se trouvant si pressé, ne put s'empêcher de lui répondre qu'elle le
+sçavoit mieux que lui; que, pouvant faire la fortune des rois même, il
+croyoit la sienne faite si elle l'en assuroit, et qu'au reste les
+paroles qu'il avoit données au comte ne l'empêcheroient pas de l'aimer
+quand il verroit quelque apparence d'être aimé. Cette conversation
+finit par tant de douceurs de la part de madame d'Olonne que l'abbé
+oublia qu'il aimoit encore madame de Châtillon, de sorte qu'il se
+résolut de s'embarquer sans inclination avec madame d'Olonne. Il crut
+qu'en intéressant le corps par les plaisirs, il pourroit détacher
+l'esprit, dont les intérêts sont si mêlés. En effet, madame d'Olonne,
+à qui le temps étoit fort cher, ne laissa pas languir l'abbé; mais,
+comme leur intelligence ne put pas durer long-temps sans que le comte
+s'en aperçût, celui-ci alla chez elle pour lui en faire des plaintes.
+Comme il fut à la porte de sa chambre, il ouït qu'on faisoit quelque
+bruit. Cela l'obligea d'écouter ce que c'étoit. Il entendit madame
+d'Olonne qui disoit mille douceurs à quelqu'un. Sa curiosité
+redoublant, il regarda par le trou de la serrure et vit sa maîtresse
+faisant des caresses à son mari[130], aussi tendres qu'à un amant.
+Cela ne lui en donna pas moins de mépris pour elle. Il s'en retourna
+brusquement à son logis, où, ayant pris de l'encre et du papier, il
+écrivit ceci à Vineuil:
+
+
+LETTRE.
+
+_Vous ne sçavez pas un nouvel amant de madame d'Olonne que j'ai
+découvert? Mais quel nouvel amant, bon Dieu! un amant bien traité, un
+rival domestique! Il n'y a plus moyen de souffrir. C'est d'Olonne que
+je viens de surprendre sur les genoux de sa femme, qui recevait mille
+caresses de cette infidèle._
+
+ _Je penserois n'être pas malheureux
+ Si la beauté dont je suis amoureux
+ Pouvoit enfin se tenir satisfaite
+ De mille amans avec un favory;
+ Mais j'enrage que la coquette
+ Aime encor jusqu'à son mari._
+
+_Car enfin, mon cher, il n'est pas mari: il a toutes les douceurs des
+amants, il reçoit d'autres caresses que celles que fait faire le
+devoir, et il les reçoit de jour, qui n'a jamais été que le temps des
+amans._
+
+
+Le lendemain, le comte de Guiche, étant retourné chez madame d'Olonne,
+laissa pour une autre fois les reproches qu'il avoit à faire sur son
+mari, et ne voulut pour ce coup parler que de l'abbé Foucquet. Madame
+d'Olonne, qui étoit remplie de considération quand il falloit perdre
+un amant, non pas tant pour la crainte de son dépit que parcequ'elle
+en ôtoit le nombre, dit au comte de Guiche qu'il étoit le maître de sa
+conduite, qu'il pouvoit lui prescrire telle manière de vie qu'il lui
+plairoit; que, si l'abbé lui donnoit de l'ombrage, non seulement elle
+ne le verroit plus, mais qu'il seroit témoin, s'il vouloit, de quel
+air elle lui parleroit. Le comte, qui n'eût jamais osé lui demander un
+si grand sacrifice, accepta les offres qu'elle lui en fit. Le
+rendez-vous se prit chez Craf pour le lendemain, où madame d'Olonne,
+seule avec le comte et l'abbé, parla ainsi à ce dernier, après avoir
+tout concerté la veille. «Je vous ai prié, Monsieur l'abbé, de vous
+trouver ici pour vous dire, en présence de monsieur le comte de
+Guiche, que je n'aime et que je ne puis jamais aimer personne que lui.
+Nous avons tous deux été bien aises que vous le sçussiez, afin que
+vous n'en prétendiez cause d'ignorance. Ce n'est pas, je l'avoue, que
+vous ayez pris jusqu'ici d'autre parti avec moi que celui d'ami, mais
+comme vous n'y entendez pas finesse, peut-être que vous n'avez pas
+pris garde que vos visites étoient un peu trop fréquentes, et vous
+sçavez que cela ne plaît pas d'ordinaire à un homme aussi amoureux que
+l'est monsieur le comte, quelque confiance qu'il ait en sa maîtresse.
+Pour moi, je ne veux songer toute ma vie qu'à lui plaire. Je vous ai
+voulu faire cette déclaration afin que, sans y penser, vous ne vous
+fissiez point de méchantes affaires. Soyez mon ami, j'en serai ravie;
+mais le moins que nous pourrons avoir de commerce ensemble ce sera le
+meilleur.--Oui, Madame, je vous le promets, lui dit l'abbé; j'entre
+fort dans les sentimens de monsieur le comte de Guiche, et j'ai passé
+par tous les degrés de la jalousie. Ce n'est pas d'aujourd'hui que
+nous avons traité ce chapitre, lui et moi; je sçais bien ce que je lui
+ai promis, et je l'assure que je n'y ai pas contrevenu.--Il est vrai,
+interrompit le comte, que je ne sçaurois me plaindre de vous; mais
+Madame a fort bien dit, que, comme vous n'aviez aucun dessein,
+peut-être vous n'avez cru rien faire contre ce que vous m'avez promis,
+et les apparences seulement ont été contre vous.--Eh bien! lui
+répliqua l'abbé, à cela ne tienne que vous soyez heureux; je vous
+donne parole de ne voir Madame de dessein qu'une fois le mois, car
+pour les rencontres je n'en puis répondre; mais c'est à vous à prendre
+vos sûretés pour cela.» Après mille civilités de part et d'autre, ils
+se séparèrent.
+
+On s'étonnera peut-être que l'abbé souffrît si impatiemment les rivaux
+auprès de la duchesse de Châtillon et fût si traitable avec madame
+d'Olonne; mais la raison est qu'avec la première il y avoit de
+l'amour, et avec l'autre rien que de la débauche, et que le corps peut
+souffrir des associés, mais jamais le coeur.
+
+Quelque temps après, d'Olonne, averti de la mauvaise conduite de sa
+femme, résolut de l'envoyer à la campagne, tant pour l'empêcher de
+faire de nouvelles sottises que pour faire cesser les bruits que sa
+présence renouveloit tous les jours. En effet, sitôt qu'elle fut
+partie, on ne se souvint plus d'elle, et mille autres copies de madame
+d'Olonne, dont Paris est tout plein, firent en peu de temps oublier ce
+grand original.
+
+Il arriva même une affaire qui, sans être de la nature de celles de
+madame d'Olonne, ne laissa pas de les étouffer pour un temps[131].
+
+Le comte de Vivonne, premier gentilhomme de la chambre du roi, et pour
+qui naturellement Sa Majesté avoit de l'inclination, s'étant retiré à
+une maison qu'il avoit près de Paris pour passer les fêtes de Pâques
+avec deux de ses amis, l'abbé Le Camus[132] et Manchiny, celui-ci
+neveu du cardinal, et l'autre un des aumôniers du roi, et y ayant
+passé trois ou quatre jours, sinon dans une grande dévotion, au moins
+dans des plaisirs fort innocens, le comte de Guiche et Manicamp, qui
+s'ennuyoient à Paris, l'allèrent trouver. Sitôt que l'abbé Le Camus
+les vit, les connoissant fort emportés, il persuada Manchiny de
+retourner à Paris, et que dès le lendemain l'on diroit dans le monde
+qu'il s'étoit passé entre eux d'étranges choses; et comme
+Manchiny[133], dès le soir même, témoigna ce dessein, Manicamp et le
+comte de Guiche proposèrent à Vivonne de prier Bussy de venir passer
+deux ou trois jours avec eux, lui disant que celui-là pourroit bien
+remplacer les deux autres. Vivonne, en étant demeuré d'accord, écrivit
+à Bussy au nom de tous, qu'il étoit prié de quitter pour quelque temps
+le tracas du monde pour venir avec eux vaquer avec moins de
+distraction aux pensées de l'éternité. Avant que de passer outre, il
+est à propos de faire voir ce que c'étoit que Vivonne et Bussy.
+
+
+_Le portrait de M. le comte de Vivonne._
+
+Le premier avoit de gros yeux bleus à fleur de tête, dont les
+prunelles, qui étoient souvent à demi cachées sous les paupières, lui
+faisoient des regards languissants contre son intention; il avoit le
+nez bien fait, la bouche petite et relevée, le teint beau, les cheveux
+blonds dorés et en quantité; véritablement il avoit un peu trop
+d'embonpoint. Il avoit l'esprit vif et imaginoit bien, mais il
+songeoit trop à être plaisant; il aimoit à dire des équivoques et des
+mots de double sens, et, pour se faire plus admirer, il les faisoit
+souvent au logis, et les débitoit comme des impromptus dans les
+compagnies où il alloit[134]. Il s'attachoit fort vite d'amitié aux
+gens sans aucun discernement; mais, qu'il leur trouvât du mérite ou
+non, il s'en lassoit encore plus vite. Ce qui faisoit un peu plus
+durer son inclination, c'étoit la flatterie; mais qui ne l'eût point
+admiré eût eu beau être admirable, il n'en eût pas fait grand estime.
+Comme il croyoit qu'une marque de bon esprit étoit la délicatesse pour
+tous les ouvrages, il ne trouvoit rien à son gré de tout ce qu'il
+voyoit, et d'ordinaire il en jugeoit sans connoissance et sans
+fondement. Enfin il étoit tellement aveugle de son propre mérite qu'il
+n'en voyoit point en autrui; et, pour parler en Turlupin comme lui, il
+avoit beaucoup de suffisance et beaucoup d'insuffisance à la fois. Il
+étoit hardi à la guerre et timide en amour; cependant, qui l'eût voulu
+croire, il avoit mis à mal toutes les femmes qu'il avoit entreprises;
+et la vérité est qu'il avoit échoué auprès de certaines dames qui
+jusque là n'avoient refusé personne.
+
+
+_Portrait de M. de Bussy Rabutin._
+
+Roger de Rabutin, comte de Bussy, mestre de camp de la cavalerie
+légère, avoit les yeux grands et doux, la bouche bien faite, le nez
+grand, tirant sur l'aquilin, le front avancé, le visage ouvert et la
+physionomie heureuse, les cheveux blonds déliés et clairs. Il avoit
+dans l'esprit de la délicatesse et de la force, de la gaîté et de
+l'enjoûment; il parloit bien, il écrivoit juste et agréablement. Il
+étoit né doux; mais les envieux que lui avoit faits son mérite
+l'avoient aigri, en sorte qu'il se réjouissoit volontiers avec des
+gens qu'il n'aimoit pas. Il étoit bon ami et régulier; il étoit brave
+sans ostentation; il aimoit les plaisirs plus que la fortune, mais il
+aimoit la gloire plus que les plaisirs; il étoit galant avec toutes
+les dames et fort civil, et la familiarité qu'il avoit avec ses
+meilleurs amis ne lui faisoit jamais manquer au respect qu'il leur
+devoit. Cette manière d'agir faisoit juger qu'il avoit de l'amour pour
+elles, et il est certain qu'il en entroit toujours un peu dans toutes
+les grandes amitiés qu'il avoit. Il avoit bien servi à la guerre, et
+fort long-temps; mais comme, de son siècle, ce n'étoit pas assez pour
+parvenir à de grands honneurs que d'avoir de la naissance, de
+l'esprit, des services et du courage, avec toutes ces qualités il
+étoit demeuré à moitié chemin de sa fortune. Il n'avoit pas eu la
+bassesse de flatter les gens en qui le Mazarin, souverain dispensateur
+des grâces, avoit créance, ou il n'avoit pas été en état de les lui
+arracher en lui faisant peur, comme avoient fait la plupart des
+maréchaux de son temps.
+
+Bussy donc, ayant reçu ce billet de Vivonne, monta à cheval aussitôt
+et l'alla trouver. Il rencontra ses amis fort disposés à se réjouir,
+et lui, qui d'ordinaire ne troubloit point les fêtes, fit que la joie
+fut tout à fait complète; et, les abordant: «Je suis bien aise, mes
+amis, dit-il, de vous trouver détachés du monde comme vous êtes. Il
+faut des grâces particulières de Dieu pour faire son salut. Dans les
+embarras des cours, l'ambition, l'envie, la médisance, l'amour et
+mille autres passions y portent ordinairement les gens les mieux nés à
+des crimes dont ils sont incapables dans des retraites comme celle-ci.
+Sauvons-nous donc ensemble, mes amis; et, comme pour être agréables à
+Dieu il n'est pas nécessaire de pleurer ni de mourir de faim, rions,
+mes chers, et faisons bonne chère.» Ce sentiment-là étant généralement
+approuvé, on se prépara pour la chasse l'après-dînée, et l'on mit
+ordre d'avoir des concerts d'instrumens pour le lendemain. Après avoir
+couru quatre ou cinq heures, le lendemain, ces messieurs vinrent
+affamés faire le plus grand repas du monde. Le souper étant fini, qui
+avoit duré trois heures, pendant lesquelles la compagnie avoit été
+dans cette gaîté qui accompagne toujours la bonne conscience, on fit
+amener des chevaux pour se promener dans le parc. Ce fut là que ces
+quatre amis, se trouvant en liberté, pour s'encourager à mépriser
+davantage le monde, proposèrent de médire de tout le genre humain;
+mais, un moment après, la réflexion fit dire à Bussy qu'il falloit
+excepter leurs bons amis de cette proposition générale. Cet avis ayant
+été approuvé, chacun demanda au reste de l'assemblée quartier pour ce
+qu'il aimoit. Cela étant fait et le signal donné pour le mépris des
+choses d'ici-bas, ces bonnes âmes commencèrent le cantique qui ensuit:
+
+
+CANTIQUE[135].
+
+ _Que Déodatus[136] est heureux_
+ _De baiser ce bec amoureux_
+ _Qui d'une oreille à l'autre va!_
+ Alleluia!
+
+ _Si le roi venoit à mourir,_
+ _Monsieur ne se pourroit tenir_
+ _De dire, en chantant_ Libera:
+ Alleluia!
+
+ _La reine veut un autre v..,_
+ _Mais on n'en a pas à crédit,_
+ _Et la pauvrette maille n'a._
+ Alleluia!
+
+ _Le Mazarin est bien lassé_
+ _De f..... un c.. si bas percé,_
+ _Qui sent si fort le faguena[137]._
+ Alleluia!
+
+ _La d'Orléans[138] et la Vandis[139]_
+ _Se servent de godemichis;_
+ _De v.. pour elles il n'y a._
+ Alleluia!
+
+ _La Mothe[140] disoit l'autre jour_
+ _À Richelieu: Faisons l'amour,_
+ _Embrassons-nous_, et cetera.
+ Alleluia!
+
+ _Chimerault[141] lui disoit: Fripon,_
+ _Prenez-moi la m.... du c..,_
+ _Et laissez l'autre Motte là._
+ Alleluia!
+
+ _Si vous voulez savoir pourquoi_
+ _On f... la Bonneuil[142] malgré soi,_
+ _De c.. de son calibre il n'y a._
+ Alleluia!
+
+ _À Clérambault[143], disoit Gourdon[144];_
+ _Mettez-moi le v.. dans le c.._
+ _Pour voir comme cela fera._
+ Alleluia!
+
+ _Je ne sais comme quoi Fouilloux[145]_
+ _Peut avoir f.... tant de coups_
+ _Sans avoir une fois mis bas._
+ Alleluia!
+
+ _Quand d'Alluy[146] ne la f... pas bien,_
+ _Elle lui dit: F.... vilain,_
+ _La v..... a passé par là._
+ Alleluia!
+
+ _De Méneville[147] et de Brion[148],_
+ _S'il sort jamais un embryon,_
+ _Fils de son père il ne sera._
+ Alleluia!
+
+ _Quand Marsillac au monde vint,_
+ _Pour défaire les Philistins_
+ _Mâchoire d'âne il apporta._
+ Alleluia!
+
+On peut juger qu'ayant débuté par là, tout fut compris dans le
+cantique, à la réserve des amis de ces quatre messieurs; mais, comme
+le nombre en étoit petit, le cantique fut grand, et tel que, pour ne
+rien oublier, il faudroit pour lui seul faire un volume. Une partie de
+la nuit s'étant passée en ces plaisirs champêtres, on résolut de
+s'aller reposer. Chacun donc se quitta fort satisfait de voir le
+progrès que l'on commençoit de faire dans la dévotion. Le lendemain,
+Vivonne et Bussy, s'étant levés plus matin que les autres, allèrent
+dans la chambre de Manicamp; mais, ne l'ayant pas trouvé et le croyant
+dans le parc à la promenade ils allèrent dans la chambre du comte de
+Guiche, avec lequel ils le trouvèrent couché. «Vous voyez, mes amis,
+leur dit Manicamp, que je tâche de profiter des choses que vous dites
+hier touchant le mépris du monde. J'ai déjà gagné sur moi d'en
+mépriser la moitié, et j'espère que dans peu de temps, hors mes amis
+particuliers, que je ne ferai pas grand cas de l'autre.--Souvent on
+arrive à même fin par différentes voies, lui répondit Bussy. Pour moi
+je ne condamne point vos manières: chacun se sauve à sa guise; mais je
+n'irai point à la béatitude par le chemin que vous tenez.--Je
+m'étonne, dit Manicamp, que vous parliez comme vous faites, et que
+madame de Sévigny ne vous ait pas rebuté d'aimer les femmes.--Mais, à
+propos de madame de Sévigny, dit Vivonne, je vous prie de nous dire
+pourquoi vous rompîtes avec elle, car on en parle différemment. Les
+uns disent que vous étiez jaloux du comte du Lude, et les autres que
+vous la sacrifiâtes à madame de Monglas, et personne n'a cru, comme
+vous l'avez dit tous deux, que ce fût une raison
+d'intérêt[149].--Quand je vous aurai fait voir, répliqua Bussy, qu'il
+y a six ans que j'aime madame de Monglas, vous croirez bien qu'il
+n'entroit point d'amour dans la rupture qui se fit l'année passée
+entre madame de Sévigny et moi.--Ah! mon cher, interrompit Vivonne,
+que nous vous serions obligés si vous vouliez prendre la peine de nous
+conter une histoire amoureuse! Mais auparavant, dites-nous, s'il vous
+plaît, ce que c'est que madame de Sévigny, car je n'ai jamais vu deux
+personnes s'accorder sur son sujet.--C'est la définir en peu de mots
+que ce que vous dites là, répondit Bussy: on ne s'accorde point sur
+son sujet parcequ'elle est inégale, et qu'une seule personne n'est pas
+assez long-temps bien avec elle pour remarquer le changement de son
+humeur; mais moi, qui l'ai toujours vue dès son enfance, je vous en
+veux faire un fidèle rapport.»
+
+
+
+
+LIVRE QUATRIÈME.
+
+HISTOIRE DE MADAME DE SÉVIGNY.
+
+
+_Portrait de madame de Sévigny[150]._
+
+Madame de Sévigny, continua-t-il, a d'ordinaire le plus beau teint du
+monde, les yeux petits et brillants, la bouche plate, mais de belle
+couleur; le front avancé, le nez semblable à soi, ni long ni petit,
+carré par le bout; la mâchoire comme le bout du nez; et tout cela, qui
+en détail n'est pas beau, est à tout prendre assez agréable. Elle a la
+taille belle, sans avoir bon air; elle a la jambe bien faite, la
+gorge, les bras et les mains mal taillés; elle a les cheveux blonds,
+déliés et épais. Elle a bien dansé et a l'oreille encore juste; elle a
+la voix agréable, elle sçait un peu chanter. Voilà, pour le dehors, à
+peu près comme elle est faite. Il n'y a point de femme qui ait plus
+d'esprit qu'elle, et fort peu qui en aient autant; sa manière est
+divertissante. Il y en a qui disent que pour une femme de qualité, son
+caractère est un peu trop badin. Du temps que je la voyois, je
+trouvois ce jugement-là ridicule, et je sauvois son burlesque sous le
+nom de gaîté; aujourd'hui qu'en ne la voyant plus son grand feu ne
+m'éblouit pas, je demeure d'accord qu'elle veut être trop plaisante.
+Si on a de l'esprit, et particulièrement de cette sorte d'esprit qui
+est enjoué, on n'a qu'à la voir: on ne perd rien avec elle; elle vous
+entend, elle entre juste en tout ce que vous dites, elle vous devine,
+et vous mène d'ordinaire bien plus loin que vous ne pensez aller.
+Quelquefois aussi on lui fait bien voir du pays; la chaleur de la
+plaisanterie l'emporte. En cet état, elle reçoit avec joie tout ce
+qu'on lui veut dire de libre, pourvu qu'il soit enveloppé; elle y
+répond même avec mesure, et croit qu'il iroit du sien si elle n'alloit
+pas au delà de ce qu'on lui a dit. Avec tant de feu, il n'est pas
+étrange que le discernement soit médiocre: ces deux choses étant
+d'ordinaire incompatibles, la nature ne peut faire de miracle en sa
+faveur; un sot éveillé l'emportera toujours auprès d'elle sur un
+honnête homme sérieux. La gaîté des gens la préoccupe. Elle ne jugera
+pas si on entend ce qu'elle dit. La plus grande marque d'esprit qu'on
+lui peut donner, c'est d'avoir de l'admiration pour elle; elle aime
+l'encens, elle aime d'être aimée, et pour cela elle sème afin de
+recueillir, elle donne de la louange pour en recevoir. Elle aime
+généralement tous les hommes, quelque âge, quelque naissance et
+quelque mérite qu'ils aient, et de quelque profession qu'ils soient;
+tout lui est bon, depuis le manteau royal jusqu'à la soutane, depuis
+le sceptre jusqu'à l'écritoire. Entre les hommes, elle aime mieux un
+amant qu'un ami, et, parmi les amans, les gais que les tristes. Les
+mélancoliques flattent sa vanité, les éveillés son inclination; elle
+se divertit avec ceux-ci, et se flatte de l'opinion qu'elle a bien du
+mérite d'avoir pu causer de la langueur à ceux-là.
+
+Elle est d'un tempérament froid, au moins si on en croit feu son mari:
+aussi lui avoit-il l'obligation de sa vertu. Comme il disoit, toute sa
+chaleur est à l'esprit. À la vérité, elle récompense bien la froideur
+de son tempérament, si l'on s'en rapporte à ses actions; je crois que
+la foi conjugale n'a point cette violence si l'on regarde l'intention.
+C'est une autre chose, pour en parler franchement. Je crois que son
+mari s'est tiré d'affaire devant les hommes, mais je le tiens cocu
+devant Dieu. Cette belle, qui veut être à tous les plaisirs, a trouvé
+un moyen sûr, à ce qu'il lui semble, pour se réjouir sans qu'il en
+coûte rien à sa réputation. Elle s'est faite amie à quatre ou cinq
+prudes, avec lesquelles elle va en tous les lieux du monde; elle ne
+regarde pas tant ce qu'elle fait qu'avec qui elle est. En ce faisant,
+elle se persuade que la compagnie honnête rectifie toutes ses actions;
+et, pour moi, je pense que l'heure du berger, qui ne se rencontre
+d'ordinaire que tête à tête avec toutes les femmes, se trouveroit
+plutôt avec celle-ci au milieu de sa famille. Quelquefois elle refuse
+hautement une partie de promenade publique pour s'établir à l'égard du
+monde dans une opinion de grande régularité, et quelque temps après,
+croyant marcher à couvert sur les refus qu'elle aura fait éclater,
+elle fera quatre ou cinq parties de promenades particulières. Elle
+aime naturellement les plaisirs; deux choses l'obligèrent quelquefois
+de s'en priver: la politique et l'inégalité; et c'est par l'une ou par
+l'autre de ces raisons-là que bien souvent elle va au sermon le
+lendemain d'une assemblée. Avec quelques façons qu'elle donne de temps
+en temps au public, elle croit préoccuper tout le monde, et s'imagine
+qu'en faisant un peu de bien et un peu de mal, tout ce que l'on
+pourroit dire, c'est que, l'un portant l'autre, elle est honnête
+femme. Les flatteurs dont sa petite cour est pleine lui en parlent
+bien d'autre manière; ils ne manquent jamais de lui dire qu'on ne
+sçauroit mieux accorder qu'elle fait la sagesse avec le monde et le
+plaisir avec la vertu. Pour avoir de l'esprit et de la qualité, elle
+se laisse un peu trop éblouir aux grandeurs de la cour. Le jour que la
+reine lui aura parlé, et peut-être demandé seulement avec qui elle
+sera venue, elle sera transportée de joie, et long-temps après elle
+trouvera moyen d'apprendre à tous ceux desquels elle se voudra attirer
+le respect la manière obligeante avec laquelle la reine lui aura
+parlé. Un soir que le roi venoit de la faire danser, et s'étant remise
+à sa place, qui étoit auprès de moi: «Il faut avouer, me dit-elle, que
+le roi a de grandes qualités; je crois qu'il obscurcira la gloire de
+tous ses prédécesseurs.» Je ne pus m'empêcher de lui rire au nez,
+voyant à quel propos elle lui donnoit ces louanges, et de lui
+répondre: «On n'en peut douter, Madame, après ce qu'il vient de faire
+pour vous.» Elle étoit alors si satisfaite de Sa Majesté que je la vis
+sur le point, pour lui témoigner sa reconnoissance, de crier: Vive le
+roi!
+
+Il y a des gens qui ne mettent que les choses saintes pour bornes à
+leur amitié, et qui feroient tout pour leurs amis, à la réserve
+d'offenser Dieu. Ces gens-là s'appellent amis jusqu'aux autels.
+L'amitié de madame de Sévigny a d'autres limites: cette belle n'est
+amie que jusqu'à la bourse; il n'y a qu'elle de jolie femme au monde
+qui se soit deshonorée par l'ingratitude. Il faut que la nécessité lui
+fasse grand'peur, puisque, pour en éviter l'ombre, elle n'appréhende
+pas la honte. Ceux qui la veulent excuser disent qu'elle défère en
+cela au conseil des gens qui sçavent que c'est que la faim et qui se
+souviennent encore de leur pauvreté. Qu'elle tienne cela d'autrui ou
+qu'elle ne le doive qu'à elle-même, il n'y a rien de si naturel que ce
+qui paroît dans son économie.
+
+La plus grande application qu'ait madame de Sévigny est à paroître
+tout ce qu'elle n'est pas. Depuis le temps qu'elle s'y étudie, elle a
+déjà appris à tromper ceux qui ne l'avoient guère connue ou qui ne
+s'appliquent pas à la connoître; mais, comme il y a des gens qui ont
+pris en elle plus d'intérêt que d'autres, ils l'ont découverte et se
+sont aperçus, malheureusement pour elle, que tout ce qui reluit n'est
+pas or.
+
+Madame de Sévigny est inégale jusqu'aux prunelles des yeux et
+jusqu'aux paupières; elle a les yeux de différentes couleurs, et, les
+yeux étant les miroirs de l'âme, ces égaremens sont comme un avis que
+donne la nature à ceux qui l'approchent de ne pas faire un grand
+fondement sur son amitié.
+
+Je ne sçais si c'est parceque ses bras ne sont pas beaux qu'elle ne
+les tient pas trop chers, ou qu'elle ne s'imagine pas faire une
+faveur, la chose étant si générale; mais enfin les prend et les baise
+qui veut. Je pense que c'est assez pour lui persuader qu'il n'y a
+point de mal qu'elle croie qu'on n'y a point de plaisir. Il n'y a plus
+que l'usage qui la pourroit contraindre, mais elle ne balance pas à le
+choquer plutôt que les hommes, sçachant bien qu'ayant fait les modes,
+quand il leur plaira la bienséance ne sera plus renfermée dans des
+bornes si étroites.
+
+Voilà, mes chers, le portrait de madame de Sévigny. Son bien, qui
+accommodoit fort le mien parceque c'étoit un parti de ma maison,
+obligea mon père à souhaiter que je l'épousasse; mais, quoique je ne
+la connusse pas alors si bien qu'aujourd'hui, je ne répondois point au
+dessein de mon père: certaine manière étourdie dont je la voyais agir
+me la faisoit appréhender, et je la trouvois la plus jolie fille du
+monde pour être femme d'un autre. Ce sentiment-là m'aida fort à ne la
+point épouser; mais, comme elle fut mariée un peu de temps après moi,
+j'en devins amoureux, et la plus forte raison qui m'obligea d'en faire
+ma maîtresse fut celle qui m'avoit empêché de souhaiter d'être son
+mari.
+
+Comme j'étois son proche parent, j'avois un fort grand accès chez
+elle, et je voyois les chagrins que son mari lui donnoit tous les
+jours. Elle s'en plaignoit à moi bien souvent et me prioit de lui
+faire honte de mille attachemens ridicules qu'il avoit. Je la servis
+en cela quelque temps fort heureusement; mais enfin le naturel de son
+mari l'emporta sur mes conseils. De propos délibéré je me mis dans la
+tête d'être amoureux d'elle, plus par la commodité de la conjoncture
+que par la force de mon inclination. Un jour donc que Sévigny m'avoit
+dit qu'il avoit passé la veille la plus agréable nuit du monde, non
+seulement pour lui, mais pour la dame avec qui il l'avoit passée:
+«Vous pouvez croire, ajouta-t-il, que ce n'est pas avec votre cousine:
+c'est avec Ninon[151].--Tant pis pour vous, lui dis-je; ma cousine
+vaut mille fois mieux, et je suis assuré que si elle n'étoit votre
+femme elle seroit votre maîtresse.--Cela pourroit bien être», me
+répondit-il. Je ne l'eus pas quitté que j'allai tout conter à madame
+de Sévigny. «Il y a bien de quoi se vanter à lui! me dit-elle en
+rougissant de dépit.--Ne faites pas semblant de sçavoir cela, lui
+répondis-je, car vous en voyez la conséquence.--Je crois que vous êtes
+fou, reprit-elle, de me donner cet avis, ou que vous croyez que je
+sois folle.--Vous le seriez bien plus, Madame, lui répliquai-je, si
+vous ne lui rendiez pas la pareille que si vous lui redisiez ce que je
+vous ai dit. Vengez-vous, ma belle cousine; je serai de moitié de la
+vengeance, car enfin vos intérêts me sont aussi chers que les miens
+propres.--Tout beau, Monsieur le comte! me dit-elle; je ne suis pas si
+fâchée que vous le pensez.» Le lendemain, ayant trouvé Sévigny au
+Cours, il se mit avec moi dans mon carrosse. Aussitôt qu'il y fut: «Je
+pense, dit-il, que vous avez dit à votre cousine ce que je vous contai
+hier de Ninon, parcequ'elle m'en a touché quelque chose.--Moi! lui
+répliquai-je, je ne lui en ai point parlé, Monsieur; mais, comme elle
+a de l'esprit, elle m'a dit tant de choses sur ce chapitre de la
+jalousie qu'elle rencontre quelquefois la vérité.» Sévigny, s'étant
+rendu à une si bonne raison, me remit sur le chapitre de la bonne
+fortune, et, après m'avoir dit mille avantages qu'il y avoit d'être
+amoureux, il conclut par me dire qu'il le vouloit être toute sa vie,
+et même qu'il l'étoit alors de Ninon autant qu'on le pouvoit être;
+qu'il s'en alloit passer la nuit à Saint-Cloud avec elle et avec
+Vassé[152], qui leur donnoit une fête, et duquel ils se moquoient
+ensemble. Je lui redis ce que je lui avois dit mille fois, que,
+quoique sa femme fût sage, il en pourroit faire tant qu'enfin il la
+désespéreroit, et que, quelque honnête homme venant amoureux d'elle
+dans le temps qu'il lui feroit de méchans tours, elle pourroit
+peut-être chercher des douceurs dans l'amour et dans la vengeance
+qu'elle n'auroit pas envisagées dans l'amour seulement. Et là-dessus,
+nous étant séparés, je me retirai chez moi et j'écrivis cette lettre à
+sa femme:
+
+
+LETTRE.
+
+_Je n'avois pas tort hier, Madame, de me défier de votre imprudence;
+vous avez dit à votre mari ce que je vous dis. Vous voyez bien que ce
+n'est pas pour mes intérêts que je vous fais ce reproche, car tout ce
+qui m'en peut arriver est de perdre son amitié; et pour vous, Madame,
+il y a bien plus à craindre. J'ai pourtant été assez heureux pour le
+désabuser. Au reste, Madame, il est tellement persuadé qu'on ne peut
+être honnête homme sans être toujours amoureux, que je désespère de
+vous voir jamais contente si vous n'apprenez qu'à être aimée de lui.
+Mais que cela ne vous alarme pas, Madame; comme j'ai commencé de vous
+servir, je ne vous abandonnerai pas en l'état où vous êtes. Vous
+sçavez que la jalousie a quelquefois plus de vertu pour retenir un
+coeur que les charmes et que le mérite. Je vous conseille d'en
+donner à votre mari, ma belle cousine, et pour cela je m'offre à vous.
+Si vous le faites revenir par là, je vous aime assez pour recommencer
+mon premier personnage de votre agent auprès de lui, et me faire
+sacrifier encore pour vous rendre heureuse; et, s'il faut qu'il vous
+échappe, aimez-moi, ma cousine, et je vous aiderai à vous venger de
+lui en vous aimant toute ma vie._
+
+
+Le page à qui je donnai cette lettre, l'étant allé porter à madame de
+Sévigny, la trouva endormie; et, comme il attendoit qu'on l'éveillât,
+Sévigny[153] arriva de la campagne. Celui-ci ayant sçu de mon page,
+que je n'avois point instruit là-dessus, ne prévoyant pas que le mari
+dût arriver sitôt, ayant sçu, dis-je, qu'il avoit une lettre à rendre
+de ma part à sa femme, la lui demanda sans rien soupçonner, et,
+l'ayant lue à l'heure même, lui dit de s'en retourner, et qu'il n'y
+avoit nulle réponse à faire. Vous pouvez juger comme je le reçus, et
+je fus sur le point de le tuer, voyant le danger où il avoit exposé ma
+cousine, et je ne dormis pas une heure cette nuit-là. Sévigny, de son
+côté, ne la passa pas meilleure que moi; et le lendemain, après de
+grands reproches qu'il fit à sa femme, il lui défendit de me voir.
+Elle me le manda, et qu'avec un peu de patience tout cela
+s'accommoderoit un jour.
+
+Six mois après, Sévigny fut tué en duel par le chevalier
+d'Albret[154]. Sa femme parut inconsolable de sa mort. Les sujets de
+le haïr étant connus de tout le monde, on crut que sa douleur n'étoit
+que grimace. Pour moi, qui avois plus de familiarité avec elle que les
+autres, je n'attendis pas si long-temps qu'eux à lui parler de choses
+agréables, et bientôt après je lui parlai d'amour, mais sans façon et
+comme si je n'eusse jamais fait autre chose. Elle me fit une de ces
+gracieuses réponses d'oracle que les femmes font d'ordinaire dans les
+commencemens, que ma passion, qui étoit assez tranquille, me fit
+paroître peu favorable; peut-être aussi l'étoit-elle, je n'en sçais
+rien. Que si madame de Sévigny n'avoit pas intention de m'aimer, on ne
+peut pas avoir plus de complaisance pour elle que j'en eus en ce
+rencontre. Cependant, comme j'étois son plus proche parent du côté le
+plus honorable, elle me fit mille avances pour être son mari; et moi,
+qui lui trouvois une manière d'esprit qui me réjouissoit, je ne fus
+pas fâché de demeurer sur ce pied-là auprès d'elle. Je la voyois
+presque tous les jours, je lui écrivois, je lui parlois d'amour en
+riant, je me brouillois avec mes plus proches pour servir de mon
+crédit et de mon bien ceux qu'elle me recommandoit; enfin, si elle eût
+eu besoin de tout ce que j'ai au monde, je lui aurois eu grande
+obligation de me donner lieu de l'en assister. Comme mon amitié
+ressembloit assez à l'amour, madame de Sévigny en fut assez satisfaite
+tant que je n'aimai point ailleurs; mais le hasard, comme je vous
+dirai ensuite, m'ayant fait aimer madame de Précy[155], ma cousine ne
+me témoigna plus tant de tendresse qu'elle faisoit lorsqu'elle croyoit
+que je n'aimois rien qu'elle. De temps en temps nous avions de petites
+brouilleries, qui véritablement s'accommodoient, mais qui laissoient
+dans mon coeur, et je crois dans le sien, des semences de division
+au premier sujet que nous en aurions l'un ou l'autre, et qui même
+étoient capables d'aigrir des choses indifférentes. Enfin, s'étant
+présenté une occasion où j'avois besoin de madame de Sévigny, et où
+sans son assistance j'étois en danger de perdre ma fortune, cette
+ingrate m'abandonna et me fit en amitié la plus grande infidélité du
+monde. Voilà, mes chers, ce qui me fit rompre avec elle; et, bien loin
+de la sacrifier à madame de Monglas, comme on a dit, celle-ci, que
+j'aimois il y avoit déjà long-temps, m'empêcha de faire tout l'éclat
+que méritoit une telle ingratitude. Bussy ayant cessé de parler:
+«Qu'est-ce que c'est donc, lui dit Vivonne, que tout ce que l'on dit
+du comte du Lude et de madame de Sévigny? A-t-il été bien avec
+elle?--Avant que vous répondre à ceci, reprit Bussy, il faut que vous
+sçachiez ce que c'est que le comte du Lude.
+
+
+_Portrait de monsieur le comte du Lude[156]._
+
+
+Il a le visage petit et laid, beaucoup de cheveux, la taille belle, et
+il étoit né pour être fort gras; mais la crainte d'être incommodé et
+désagréable lui a fait prendre des soins si extraordinaires pour
+s'amaigrir qu'enfin il en est venu à bout. Véritablement sa belle
+taille lui a coûté quelque chose de sa santé; il s'est gâté l'estomac
+par les diètes qu'il a faites et le vinaigre dont il a usé. Il est
+adroit à cheval, il danse bien, il fait bien des armes, il est brave,
+il s'est fort bien battu contre Vardes, et on lui a fait injustice
+quand on a douté de sa valeur. Le fondement de cette médisance est
+que, toute la jeunesse de sa volée ayant pris parti dans la guerre, il
+s'est contenté de faire une campagne en volontaire; mais cela vient de
+ce qu'il est paresseux et aime ses plaisirs. En un mot, il a du
+courage et n'a point d'ambition; il a l'esprit doux, il est agréable
+avec les femmes, il en a toujours bien été traité et il ne les aime
+pas long-temps. Les raisons que l'on voit de ses bonnes fortunes,
+outre la réputation d'être discret, sont la bonne mine, et d'avoir de
+grandes parties pour l'amour; mais ce qui le fait réussir partout
+sûrement, c'est qu'il pleure quand il veut, et que rien ne persuade
+tant les femmes qu'on aime que les larmes. Cependant, soit qu'il lui
+soit arrivé des malheurs tête à tête, soit que ses envieux veulent que
+ce soit sa faute de n'avoir point d'enfans, il ne déshonore pas trop
+les gens qu'il aime. Madame de Sévigny est une de celles pour qui il a
+eu de l'amour; mais, sa passion finissant lorsque cette belle
+commençoit d'y répondre, ces contre-temps l'ont sauvée: ils ne se sont
+pu rencontrer, et comme il l'a toujours vue du depuis, quoique sans
+attachement, on n'a pas laissé de dire qu'elle l'avoit aimé; et bien
+que cela ne soit pas vrai, c'étoit toujours le plus vraisemblable à
+dire. Il a été pourtant le foible de madame de Sévigny, et celui pour
+qui elle a eu plus d'inclination, quelque plaisanterie qu'elle en ait
+voulu faire. Cela me fait ressouvenir d'un couplet de chanson qu'elle
+fit, où elle faisoit parler ainsi madame de Sourdy[157], qui étoit
+grosse:
+
+ _On dit que vous avez tous deux
+ Ce qui rend un homme amoureux,
+ J'entends un honnête homme,
+ Et non pas celui que je sçai,
+ Qui ne sçait point le mal que j'ai._
+
+Personne au monde n'a plus de gaîté, plus de feu, ni l'esprit plus
+agréable qu'elle. Ménage[158], en étant devenu amoureux, et sa
+naissance, son âge et sa figure l'obligeant de cacher son amour autant
+qu'il pouvoit, se trouva un jour chez elle dans le temps qu'elle
+vouloit sortir pour aller faire quelque emplette. Sa demoiselle
+n'étant pas en état de la suivre, elle dit à Ménage de monter dans son
+carrosse avec elle, et qu'elle ne craignoit point que personne en
+parlât. Celui-ci badinoit en apparence, mais en effet étant fâché, lui
+répondit qu'il lui étoit bien rude de voir qu'elle n'étoit pas
+contente des rigueurs qu'elle avoit depuis si long-temps pour lui,
+mais qu'elle le méprisât encore au point de croire qu'on ne pouvoit
+dire rien de lui et d'elle. «Mettez-vous, lui dit-elle, mettez-vous
+dans mon carosse. Si vous me fâchez, je vous irai voir chez vous.»
+Comme Bussy achevoit ces dernières paroles, on vint dire à ces
+messieurs que l'on avoit servi sur table. Ils allèrent dîner, et, le
+repas s'étant passé avec la gaîté ordinaire, ils s'en allèrent dans le
+parc, où ils ne furent pas plutôt qu'ils prièrent Bussy de leur
+raconter l'histoire de madame de Monglas et de lui; ce que leur ayant
+accordé, il commença de cette manière:
+
+
+
+
+LIVRE CINQUIÈME.
+
+HISTOIRE DE Mme DE MONGLAS ET DE BUSSY.
+
+
+Cinq ans avant la brouillerie de madame de Sévigny et moi, m'étant
+trouvé au commencement de l'hiver à Paris, fort ami de la Feuillade et
+de Darcy[159], nous nous mîmes tous trois dans la tête d'être
+amoureux, et, parceque nous ne voulions pas que nos affaires nous
+séparassent les uns des autres, nous jetâmes les yeux sur tout ce
+qu'il y avoit de jolies femmes, pour voir si nous n'en pourrions point
+trouver trois qui fussent aussi amies que nous ou qui le pussent
+devenir. Nous ne cherchâmes pas long-temps sans rencontrer ce qu'il
+nous falloit. Mesdames de Monglas, de Précy et de l'Isle[160] étoient
+fort amies et fort aimables; mais comme peut-être eussions-nous eu de
+la peine à nous accorder sur le choix, et que le mérite de ces dames
+n'étoit pas si égal que nos inclinations nous portassent à les aimer
+également, nous convînmes de faire trois billets de leurs trois noms,
+de les mettre dans une bourse, et de nous en tenir, en les tirant, à
+ce que le sort en ordonneroit. Madame de Monglas échut à la Feuillade,
+madame de l'Isle à Darcy, et madame de Précy à moi. La fortune en ce
+rencontre montra bien qu'elle est aveugle, car elle fit une faveur à
+la Feuillade dont il ne connut pas si bien le prix que j'eusse fait;
+mais il fallut me contenter de ce qu'elle m'avoit donné, et, comme je
+n'avois vu que cinq ou six fois madame de Monglas, je crus que les
+soins que j'allois rendre à madame de Précy effaceroient de mon âme
+l'ébauche d'une passion.
+
+Nous nous embarquâmes donc auprès de nos maîtresses. La Feuillade,
+ayant témoigné quinze jours ou trois semaines de l'amour à madame de
+Monglas par des assiduités, se résolut enfin de lui en parler. D'abord
+il trouva une femme qui, sans faire trop la sévère, lui parut si
+naturellement ennemie des engagemens, qu'il faillit à désespérer de
+réussir auprès d'elle, ou du moins d'y réussir promptement. Il ne se
+rebuta point, et quelque temps après il la trouva plus incertaine, et
+enfin il la pressa tant et lui parut si amoureux qu'elle lui permit
+d'espérer d'être aimé quelque jour. Mais, avant que de passer outre,
+il est à propos de faire la peinture de madame de Monglas et de la
+Feuillade.
+
+
+_Portrait de madame de Monglas[161]._
+
+Madame de Monglas a les yeux petits, noirs et brillants, la bouche
+agréable, le nez un peu troussé, les dents belles et nettes, le teint
+trop vif, les traits fins et délicats, et le tour du visage agréable;
+elle a les cheveux noirs, longs et épais; elle est propre au dernier
+point, et l'air qu'elle souffle est plus pur que celui quelle respire;
+elle a la gorge la mieux taillée du monde, les bras et les mains faits
+au tour; elle n'est ni grande ni petite, mais d'une taille fort aisée,
+et qui sera toujours agréable, si elle la peut sauver de l'incommodité
+de l'embonpoint. Madame de Monglas a l'esprit vif et pénétrant, comme
+son teint, jusqu'à l'excès; elle parle et elle écrit avec une facilité
+surprenante, et le plus naturellement du monde; elle est souvent
+distraite en conversation, et on ne lui peut dire guère de choses
+d'assez grande conséquence pour occuper toute son attention; elle vous
+prie de lui apprendre quelquefois une nouvelle, et, comme vous
+commencez la narration, elle oublie sa curiosité, et le feu dont elle
+est pleine fait qu'elle vous interrompt pour vous parler d'autre
+chose.
+
+Madame de Monglas aime la musique et les vers; elle en fait d'assez
+jolis; elle chante mieux que femme de France de sa qualité; personne
+ne danse mieux qu'elle; elle craint la solitude; elle est bonne amie,
+jusqu'à prendre brutalement le parti de ceux qu'elle aime quand on en
+veut mal parler devant elle, et jusqu'à leur donner tout son bien
+s'ils en avoient besoin; elle garde religieusement leurs secrets; elle
+sçait fort bien vivre avec tout le monde; elle est civile comme il
+faut que le soit une femme de qualité, et, quoiqu'elle aime assez à ne
+fâcher personne, sa civilité tient plus de la gloire que de la
+flatterie. Cela fait qu'elle ne gagne pas les coeurs sitôt que
+beaucoup d'autres plus insinuantes; mais quand on connoît sa fermeté,
+on s'attache bien plus fortement à elle.
+
+
+_Portrait de monsieur de la Feuillade._
+
+La Feuillade n'est pas tout à fait pour homme ce que madame de Monglas
+est pour femme: ce sont des mérites différents. Celui-ci néanmoins a
+quelques faux brillans qui peuvent éblouir d'abord les étourdis, mais
+qui ne trompent pas les gens qui font des réflexions. Il a les yeux
+bleus et vifs, la bouche grande, le nez court, les cheveux frisés et
+un peu ardens, la taille assez belle, les genoux en dedans; il a trop
+de vivacité, il parle fort et veut toujours être plaisant; mais il ne
+fait pas toujours ce qu'il veut, cela s'entend avec les honnêtes gens:
+car, pour le peuple et les esprits médiocres, avec qui il ne faut
+qu'avoir toujours la bouche ouverte pour rire ou pour parler, il est
+admirable; il a l'esprit léger, et le coeur dur jusqu'à
+l'ingratitude; il est envieux, et c'est lui faire outrage que d'avoir
+de la prospérité; il est vain et fanfaron, et à son avénement dans le
+monde il nous avoit si souvent dit qu'il étoit brave qu'on faisoit
+conscience d'en douter; cependant on fait conscience aujourd'hui de le
+croire.
+
+Je vous ai dit que madame de Monglas, persuadée qu'il avoit une
+violente passion pour elle, lui avoit laissé croire qu'il pouvoit
+espérer d'être aimé. Tout autre que la Feuillade eût fait de cette
+affaire la plus agréable affaire du monde; mais il étoit logé comme je
+vous ai dit et n'aimoit que par boutades; il en faisoit assez pour
+échauffer sa maîtresse, et trop peu pour lui faire prendre parti.
+Quand je disois à cette belle qu'il l'aimoit fort, parceque la
+Feuillade m'avoit prié devant elle de parler pour lui en son absence,
+elle se moquoit de moi et me faisoit remarquer quelques endroits de
+son procédé qui détruisoient les bons offices que je lui voulois
+rendre. Je ne laissois pas de l'excuser, et, ne pouvant toujours
+sauver sa conduite, je justifiois au moins ses intentions. Nous
+étions, à peu près en ces termes, Darcy et moi, avec mesdames de Précy
+et de l'Isle, c'est-à-dire qu'elles vouloient bien que nous les
+aimassions; mais véritablement nous faisions mieux notre devoir auprès
+d'elles que la Feuillade auprès de madame de Monglas. Enfin, trois
+mois s'étant passés pendant lesquels cette belle se trouvoit plus
+engagée par les choses que je lui avois dites en faveur de la
+Feuillade que par l'amour qu'il lui avoit témoigné, il fallut que cet
+amant allât servir à l'armée à un régiment d'infanterie qu'il avoit.
+Cet adieu lui fit sentir qu'elle avoit dans le coeur pour la
+Feuillade un peu plus de bonté qu'elle n'avoit cru jusque là: elle lui
+en laissa voir quelque chose; mais, quoique c'en fût assez pour rendre
+un honnête homme heureux, cela ne pouvoit pas choquer la vertu la plus
+sévère. La Feuillade, en partant, lui fit mille protestations de
+l'aimer toute sa vie, quand même elle s'opiniâtreroit toujours à ne
+point répondre à sa passion, et lui et moi la pressâmes tant de lui
+accorder la permission de lui écrire qu'elle y consentit.
+
+Quelque temps avant ce départ, m'apercevant que le commerce que
+j'avois pour mon ami avec sa maîtresse m'avoit plus touché le coeur
+pour elle en me la faisant connoître de plus près, et que les efforts
+que j'avois faits pour aimer madame de Précy ne m'avoient point guéri
+de madame de Monglas, je résolus de ne la plus voir si souvent, pour
+n'être pas partagé sans cesse entre l'honneur et l'amour-propre. Tant
+que la Feuillade fut à Paris, sa maîtresse ne prit pas garde que je la
+voyois moins qu'à l'ordinaire; mais, lorsqu'il fut parti, elle connut
+du changement en ma manière de vie, et cela la mit en peine, croyant
+que ma retraite étoit une marque de refroidissement de la Feuillade,
+de qui, même après son départ, elle n'avoit reçu aucune nouvelle.
+Quelques jours après, m'ayant envoyé prier de l'aller trouver: «Que
+vous ai-je fait, Monsieur, me dit-elle, que je ne vous vois plus?
+Notre, ami a-t-il quelque part à vos absences?--Non, lui dis-je,
+Madame; cela ne regarde que moi.--Comment! dit-elle, vous ai-je donné
+quelque sujet de vous plaindre?--Non, Madame, lui répliquai-je; je ne
+me sçaurois plaindre que de la fortune.» L'embarras avec lequel je dis
+cela l'obligea de me presser de lui en dire davantage. «Eh quoi!
+ajouta-t-elle, me cacherez-vous vos affaires, à moi, qui vous fais
+voir tout ce que j'ai dans le coeur? Si cela étoit, je me plaindrois
+de vous.--Ah! que vous êtes pressante! lui répondis-je; est-ce avoir
+de la discrétion que d'arracher le secret à son ami, et ne
+devriez-vous pas croire que je ne vous doive pas dire le mien, puisque
+je ne vous le dis pas en l'état où je suis avec vous, ou plutôt ne le
+devriez-vous pas deviner, Madame, puisque...--Ah! n'achevez pas!
+m'interrompit-elle: j'ai peur de vous entendre; j'ai peur d'avoir
+sujet de me fâcher et de perdre l'estime que je fais de vous.--Non,
+non, Madame, lui dis-je: ne craignez rien; je suis en l'état que vous
+ne voulez pas apprendre, et je ne laisse pas de faire mon devoir.
+Mais, puisque nous en sommes venus si avant, je m'en vais vous dire
+tout le reste. Aussitôt que je vous vis, Madame, je vous trouvai fort
+aimable, et, chaque fois que je vous voyois ensuite, vous me
+paroissiez plus belle que la dernière; je ne sentois pourtant encore
+rien d'assez pressant dans ces commencemens pour m'obliger de vous
+chercher, mais j'étois fort aise quand je vous rencontrois. La
+première chose à quoi je m'aperçus que je vous aimois, Madame, ce fut
+au chagrin que me donnoit votre absence; et comme j'étois sur le point
+de m'abandonner à ma passion et de songer aux moyens de vous la faire
+connoître, Darcy, la Feuillade et moi tirâmes au sort auprès de qui,
+de vous, de madame de Précy et de madame de l'Isle, chacun de nous
+s'attacheroit. Quoique ce que j'avois pour vous dans le coeur,
+Madame, fût encore bien foible, je n'aurois pas mis au hasard une
+chose de cette conséquence si je n'eusse été jusque là fort heureux;
+mais enfin ma fortune changea pour ce coup, car vous échûtes à la
+Feuillade, et j'aurois bien plus gagné de perdre toute ma vie qu'en ce
+malheureux moment. Toute ma consolation fut, comme j'ai dit, que
+l'attachement que j'allois avoir pour madame de Précy, que j'avois
+autrefois aimée, m'arracheroit du coeur ce que j'y avois de commencé
+pour vous, mais inutilement, Madame. Vous jugez bien que, le commerce
+que l'intérêt de mon ami m'obligeoit d'avoir avec vous me donnant lieu
+de vous connoître plus particulièrement et de remarquer en vous des
+principes admirables pour l'amour, je ne pus me défaire d'une passion
+que votre beauté seulement avoit fait naître. Lorsque la Feuillade me
+pria de le servir, je sentis quelque chose au delà de la joie qu'on a
+d'ordinaire de servir son ami, et je m'aperçus bientôt après que, sans
+le vouloir tromper, j'étois ravi de me mêler de ses affaires, pour
+avoir seulement le plaisir de vous voir de plus près. Il pouvoit à la
+fin me donner d'effroyables peines. Cela, Madame, m'a obligé de vous
+voir moins souvent, et, quoique vous n'y ayez pas pris garde, depuis
+le départ de la Feuillade, il y a déjà plus de quinze jours que j'ai
+retranché de mes visites. Ce n'est pas, Madame, que vous n'ayez pu
+remarquer jusqu'ici que j'ai servi mon ami comme je me fusse servi
+moi-même. Je l'ai justifié quelquefois lorsqu'il étoit apparemment
+coupable, et que je pouvois, si j'eusse voulu, le ruiner auprès de
+vous sans paroître infidèle, laissant faire le ressentiment de mille
+fautes que vous prétendiez qu'il faisoit contre l'amour qu'il vous
+avoit témoigné; mais je vous avoue que mon devoir me coûte trop en
+vous voyant pour ne pas épargner, en ne vous voyant plus, tous les
+efforts qu'il faut que je fasse auprès de vous. Au reste, Madame, je
+ne vous aurois jamais dit les raisons de ma retraite si vous ne me les
+aviez jamais demandées.--Il n'y a rien de plus honnête, Monsieur, me
+répliqua madame de Monglas, que ce que vous faites aujourd'hui; mais
+il faut achever de faire votre devoir. Vous devriez mander à votre ami
+l'état de toutes choses, afin qu'il ne soit pas surpris quand il
+apprendra peut-être par d'autres voies que vous ne me voyez presque
+plus, et qu'il ne s'attende pas inutilement à vos bons offices auprès
+de moi.» Et là-dessus, madame de Monglas m'ayant fait apporter de
+l'encre et du papier, j'écrivis cette lettre:
+
+
+LETTRE
+
+De Bussy à la Feuillade.
+
+_Puisque, de la manière que j'en use, l'amour que j'ai pour votre
+maîtresse n'offense ni mon honneur ni l'amitié que je vous dois, je
+puis bien sans honte vous l'apprendre, et, au contraire, je me
+déshonorerois en vous le cachant. Sçachez que je n'ai pu voir
+longtemps madame de Monglas sans l'aimer; que, m'en étant aperçu, j'ai
+cessé de la voir, et que, m'envoyant chercher aujourd'hui pour sçavoir
+de moi d'où pouvoit venir le sujet d'une retraite, je lui ai dit que
+je l'aimois, mais que, pour ne rien faire contre mon devoir, je ne la
+verrois plus. J'ai cru vous en devoir donner avis, afin que vous
+preniez d'autres mesures auprès d'elle, et que vous voyiez, dans le
+malheur qui m'est arrivé de devenir votre rival, que je ne suis point
+indigne de votre amitié ni de votre estime._
+
+
+Ayant lu cette lettre à madame de Monglas: «Hé bien! Madame! lui
+dis-je, ce procédé-là est-il net?--Ah! Monsieur! répliqua-t-elle, il
+n'y a rien de si beau; mais, quoique je croie que vous avez la plus
+belle âme du monde, il seroit bien difficile que, vous mêlant des
+affaires de votre rival, trouvant mille raisons de vous rendre l'un à
+l'autre de mauvais offices, et croyant profiter de nos brouilleries,
+vous résistassiez dans l'amour que vous avez pour moi à la tentation
+de nous mettre mal ensemble; et comme vous avez de l'esprit, il ne
+seroit pas malaisé de faire en sorte qu'il parût que l'un ou l'autre
+eût tort, et de rejeter sur l'un de nous deux, ou sur la fortune, le
+malheur dont vous seul seriez la cause, quand même votre ami cesseroit
+de m'aimer par sa propre inconstance. Après ce que je sçais de vous,
+je croirois toujours, si vous vous mêliez de nos affaires, que ce
+seroit par vos artifices. Vous avez donc bien raison, Monsieur, de ne
+me plus voir; et, quoique je perde infiniment en ce rencontre, je ne
+puis m'empêcher de louer cette action.» Après quelques autres discours
+sur cette matière, je sortis pour envoyer la lettre que j'avois écrite
+à la Feuillade, et dix jours après voici la réponse que j'en reçus:
+
+
+RÉPONSE
+
+De la Feuillade à Bussy.
+
+_Vous avez fait votre devoir, mon cher, et je vais faire le mien. J'ai
+plus de confiance en vous que vous-même. Je vous prie donc de voir
+toujours madame de Monglas et de me servir auprès d'elle. Quand on est
+aussi délicat sur l'intérêt que vous me le paroissez, on est
+assurément incapable de le trahir; mais quand le mérite de madame de
+Monglas vous auroit tellement aveuglé que vous ne seriez plus en état
+de vous en retirer, je vous excuserois volontiers sur les nécessités
+qu'il y a de l'aimer quand on la connoît parfaitement._
+
+
+Avec cette lettre, il y en avoit encore une pour madame de Monglas. La
+voici:
+
+
+LETTRE
+
+De la Feuillade à madame de Monglas.
+
+_Je ne suis pas surpris, Madame, d'apprendre que mon ami vous aime; je
+m'étonnerois bien plus qu'un honnête homme qui vous voit et qui vous
+parle tous les jours conservât son coeur auprès de tant de mérite.
+Il me mande qu'il ne vous veut plus voir de peur de succomber à
+l'inclination qu'il a pour vous, et moi je le prie de ne se pas
+retirer, sur l'assurance que j'ai qu'il aura plus de force qu'il ne
+pense, et que, quand même il ne pourroit plus résister, vous ne
+donneriez pas votre coeur à un traître après l'avoir refusé au plus
+fidèle amant du monde._
+
+
+Aussitôt que j'eus reçu ces deux lettres, je les allai porter à madame
+de Monglas; mais, pour ne pas nuire à mon ami, de qui la maîtresse
+étoit fort délicate, j'effaçai toute la fin de la lettre qu'il
+m'écrivit, depuis l'endroit où il me mandoit que quand le mérite de
+madame de Monglas m'auroit tellement aveuglé que je ne serois pas en
+état de me retirer, il m'excuseroit sur la nécessité qu'il y avoit de
+l'aimer quand on la connoissoit bien. J'eus peur qu'elle ne jugeât
+comme moi que cet endroit ne fût fort galant, mais peu tendre.--Vous
+avez raison, répondit le comte de Guiche, et non seulement cet
+endroit, mais les deux lettres, me paroissent bien écrites, mais
+indifférentes.--La suite, répliqua Bussy, ne vous désabusera pas.
+
+Vous sçaurez donc, continua-t-il, que madame de Monglas, voyant cette
+rature, me demanda ce que c'étoit. Je lui dis que la Feuillade me
+parloit d'une affaire de conséquence qui me regardoit. «Puisqu'il
+souhaite, me dit-elle, que vous continuiez de me voir, j'y consens;
+mais Monsieur, c'est à condition que vous ne me parlerez jamais des
+sentimens que vous avez pour moi.--Je le ferai, puisque vous le
+voulez, lui répliquai-je. Ce n'est pas que je ne vous en dusse parler
+sans vous devoir être suspect, car, quoique je vous aime plus que ma
+vie, si, pour reconnoître mon amour, vous méprisiez celui de mon ami,
+en cessant de vous estimer je cesserois de vous aimer aussi. Ce n'est
+pas assurément à cause que vous êtes belle, Madame, c'est encore
+parceque vous n'êtes pas coquette, que je vous aime.--Je le crois,
+Monsieur, me dit-elle; mais, puisque vous ne désirez ni ne prétendez
+rien, ne m'aimez plus, car qu'est-ce qu'un amour sans désirs et sans
+espérance?--Je ne prétends rien, lui dis-je, mais j'espère et je
+désire.--Et que pourriez-vous désirer? reprit-elle.--Je souhaite,
+répliquai-je, que la Feuillade ne vous aime plus et que cela vous soit
+indifférent.--Et quand cela seroit, reprit-elle, croiriez-vous en être
+plus heureux?--Je ne sçais si je le serois, Madame, lui dis-je; mais
+au moins en serois-je plus près que je ne suis.» Et là-dessus je fis
+ce couplet de chanson:
+
+ _Si vous aimer seulement
+ Est un assez grand tourment,
+ Vous pouvez juger du mal
+ Que l'on a quand il faut être
+ Confident de son rival._
+
+Ce qui me consoloit un peu dans la vue de toutes les peines que me
+donnoit un amour sans espérance, c'est que j'étois sur le point
+d'avoir la charge de mestre de camp général de la cavalerie, et que,
+cette charge m'obligeant d'aller bientôt à l'armée, l'honneur me
+guériroit d'un amour qui n'étoit pas heureux. Quelques jours avant que
+de partir, je voulus adoucir le chagrin que me donnoit la violence que
+je me faisois à cacher ma passion, et, pour cet effet, je donnai à
+madame de Sévigny une fête si belle et si extraordinaire que vous
+serez assurément bien aises que je vous en fasse la description.
+
+Premièrement, figurez-vous dans le jardin du Temple[162] que vous
+connoissez un bois que deux allées croisent à l'endroit où elles se
+rencontrent; il y avoit un assez grand rond d'arbres, aux branches
+desquels on avoit attaché cent chandeliers de cristal; dans un des
+côtés de ce rond on avoit dressé un théâtre magnifique, dont la
+décoration méritoit bien d'être éclairée comme elle étoit, et l'éclat
+de mille bougies, que les feuilles des arbres empêchoient de
+s'échapper, rendoit une lumière si vive en cet endroit que le soleil
+ne l'eût pas éclairé davantage. Aussi, par cette même raison, les
+environs en étoient si obscurs que les yeux n'y servoient de rien. La
+nuit étoit la plus tranquille du monde. D'abord la comédie commença,
+qui fut trouvée fort plaisante. Après ce divertissement, vingt-quatre
+violons, ayant joué des ritournelles, jouèrent des branles, des
+courantes et des petites danses. La compagnie n'étoit pas si grande
+qu'elle étoit bien choisie; les uns dansoient, les autres voyoient
+danser, et les autres, de qui les affaires étoient plus avancées, se
+promenoient avec leurs maîtresses dans des allées où l'on se touchoit
+sans se voir. Cela dura jusqu'au jour, et, comme si le ciel eût agi de
+concert avec moi, l'aurore parut quand les bougies cessèrent
+d'éclairer. Cette fête réussit si bien qu'on en manda les
+particularités partout, et, à l'heure qu'il est, on en parle avec
+admiration. Il y en eut qui crurent que madame de Sévigny, en ce
+rencontre, n'étoit que le prétexte de madame de Précy; mais la vérité
+fut que je donnai cette fête à madame de Monglas sans lui oser dire,
+et je crois qu'elle s'en douta sans m'en rien témoigner. Cependant je
+badinois avec elle devant le monde; je lui disois toujours quelques
+douceurs en riant, et je lui fis ce couplet de sarabande, que vous
+avez ouï dire assurément:
+
+ _De tout côté
+ On vous désire,
+ Mais quand vos yeux ôtent la liberté,
+ On veut aussi que votre âme soupire.
+ Sur votre coeur j'ai fait une entreprise,
+ Et ma franchise[163]
+ Ne tient à rien;
+ Mais j'ai bien peur, adorable Bélise,
+ Que votre coeur soit plus dur que le mien._
+
+Vous jugez bien qu'ayant ces sentimens pour madame de Monglas, mes
+soins pour madame de Précy étoient médiocres; je vivois pourtant le
+mieux du monde avec elle, et mon peu d'empressement s'accordoit fort
+bien avec sa tiédeur. Cependant, lorsqu'elle commença à soupçonner que
+j'aimois madame de Monglas, elle se réchauffa pour moi et fut fâchée
+quand elle vit que je ne faisois pas de même pour elle. J'admirai
+là-dessus le caprice des dames: elles ont du chagrin de perdre un
+amant qu'elles ne veulent pas aimer. Mais avec tout cela ce que
+faisoit madame de Précy n'étoit pas si surprenant que ce que faisoit
+madame de l'Isle. J'avois parlé d'amour à la première, et il n'étoit
+pas fort étrange qu'elle y prît quelque intérêt; mais pour madame de
+l'Isle, à qui je n'avois jamais témoigné que de l'amitié, je ne puis
+assez m'étonner de la manière dont vous allez entendre qu'elle en usa.
+Sitôt qu'elle soupçonna mon amour pour madame de Monglas, il n'y a pas
+de ruses dont elle ne se servît pour s'en bien éclaircir; elle me
+disoit quelquefois en riant que j'en étois amoureux. Tantôt elle m'en
+disoit du bien, et, parceque je craignois qu'elle ne voulût par là
+découvrir ce que j'avois dans le coeur, j'étois assez réservé sur
+ses louanges; une autre fois elle en disoit du mal, et moi, qui étois
+bien aise d'apprendre à madame de Monglas qu'elle étoit trompée de
+s'attendre à l'amitié de madame de l'Isle, ayant trouvé celle-ci en
+mille autres rencontres trahissant madame de Monglas, je la laissois
+dire et lui donnois une audience favorable pour lui faire croire que
+j'y prenois plaisir. Enfin, ne pouvant plus souffrir une fois
+l'emportement qu'elle avoit contre elle, j'en avertis madame de
+Monglas, ce qui fut cause qu'elles rompirent ensemble, et que dans la
+suite cette belle eut toutes les raisons du monde de croire que
+j'avois véritablement de l'amour pour elle.
+
+
+
+
+MAXIMES D'AMOUR
+
+
+
+MAXIMES D'AMOUR[164]
+
+QUESTIONS
+
+SENTIMENS ET PRÉCEPTES
+
+PREMIÈRE PARTIE.
+
+DE L'AMOUR QUI ESPÈRE.
+
+_Sçavoir ce que c'est que l'amour._
+
+ Vous qui vivez comme des bêtes,
+ Quand vous soupirez nuit et jour,
+ Et ne sçavez ce que vous faites,
+ Amans, quand vous faites l'amour,
+ Votre ignorance est extrême.
+
+ Mais sçachez, pour en sortir,
+ Que l'amour est un désir
+ D'être aimé de ce qu'on aime.
+
+
+_Sçavoir de quelle manière il faut que les dames se conduisent pour ne
+se pas perdre de réputation en aimant._
+
+ Beau sexe où tant de grâce abonde,
+ Qui charmez la moitié du monde,
+ Aimez, mais d'un amour couvert,
+ Qui ne soit jamais sans mystère:
+ Ce n'est pas l'amour qui vous perd,
+ C'est la manière de le faire.
+
+_Sçavoir s'il y a des secrets pour être aimé._
+
+ Si vous voulez rendre sensible,
+ L'objet dont vous êtes charmé
+ (Pourvu que dans le coeur il n'ait rien d'imprimé),
+ La recette en est infaillible,
+ Aimez! et vous serez aimé.
+
+
+_Sçavoir si l'on peut espérer à la fin de se faire aimer d'une
+coquette._
+
+ Si vous aimez une coquette
+ Qui soit insensible à vos maux,
+ Qui vous flatte, puis vous maltraite,
+ Et vous accable de rivaux,
+ Ne vous rebutez point (quelque sot s'iroit pendre),
+ Ne vous rebutez pas, vous la verrez changer;
+ Attendez l'heure du berger:
+ Tout vient à point qui peut attendre.
+
+
+_Sçavoir quel est l'effet des larmes en amour._
+
+ Pleurez, amans, aux pieds de vos maîtresses,
+ Si vous voulez attirer leurs tendresses.
+ Qui pleure quand il faut des pleurs
+ En amour est maître des coeurs.
+
+
+_Sur le même sujet._
+
+ Amans qui n'avez point de charmes
+ Ni de grâce à vous exprimer,
+ Si vous voulez vous faire aimer,
+ Apprenez à verser des larmes.
+ Les sots qui pleurent à propos
+ Sont souvent préférés aux diseurs de bons mots.
+
+_Sçavoir si l'on peut discerner le vrai amant d'avec le faux._
+
+ Lorsque l'on veut examiner
+ (Sans prendre intérêt dans l'affaire)
+ Le faux amant et le sincère,
+ Il est aisé de deviner.
+ Il n'en est pas de même,
+ Belle Iris, quand on aime;
+ Et voulez-vous sçavoir comment?
+ En ce cas là l'aveuglement
+ D'ordinaire est extrême:
+ Et qu'un trompeur à point nommé,
+ Persuade quand il soupire?
+ C'est qu'on désire d'être aimé,
+ Et qu'on croit tout ce qu'on désire.
+
+
+_Sçavoir si les grands plaisirs de l'amour sont dans la tête ou dans
+les sens._
+
+ Je ne borne pas aux désirs
+ La passion la plus honnête,
+ Mais en amour les grands plaisirs
+ Sont dans la tête.
+
+
+_Sçavoir quelles sont les véritables marques d'une grande passion._
+
+ Vous demandez chaque jour
+ Quelles sont d'un grand amour
+ Les preuves indubitables:
+ Les soins, les empressemens,
+ Sont les marques véritables
+ Des véritables amans.
+
+
+_Sçavoir s'il se faut voir long-temps pour s'aimer._
+
+ C'est dans les premiers jours qu'on se sent enflammer;
+ Quand on attend plus tard, il n'en va pas de même:
+ Si l'on voit quelque temps les gens sans les aimer,
+ Rarement on les aime.
+
+
+_Sur le même sujet._
+
+ Vous nous dites d'un ton de maître
+ Que pour aimer il faut connoître.
+ Voulez-vous sçavoir justement,
+ Ce qu'enseigne l'expérience?
+ L'amour vient de l'aveuglement,
+ L'amitié de la connoissance.
+
+
+_Sçavoir si l'on a toujours l'idée présente de son amant ou de sa
+maîtresse en leur absence._
+
+ Lorsque l'on aime extrêmement,
+ Et qu'on languit dans une absence,
+ Iris, on songe incessamment
+ À la cause de sa souffrance;
+ Mais, si parfois on s'en dispense
+ (Si l'on peut citer des dictons),
+ On en revient bien tôt à ses moutons.
+
+
+_Sçavoir lequel est le plus difficile, de passer de l'amitié à
+l'amour, ou de retourner de l'amour à l'amitié._
+
+ Je tiens qu'il est fort difficile
+ Quand on a tendrement soupiré plus d'un jour,
+ De faire à l'amitié retour;
+ Mais on n'en voit pas un de mille
+ D'une longue amitié passer jusqu'à l'amour.
+
+
+_Sçavoir quelle différence il y a de l'amour des hommes à celui des
+femmes._
+
+ L'amour de la maîtresse a de la violence,
+ Je le sçais par expérience,
+ Je le pourrois justifier.
+ Iris, s'il a de la constance,
+ Je ne dis pas ce que j'en pense;
+ Mais vous ne me sçauriez nier
+ Que l'amant n'aime le dernier.
+
+
+_Sçavoir s'il est vrai que l'amour rend les gens fous._
+
+ Vous qui prônez incessamment
+ Qu'on est fou quand on est amant,
+ Apprenez en une parole
+ Ce que l'amour est en effet:
+ Il est fou dans un âme folle,
+ Et sage dans un coeur bien fait.
+
+
+_Sur le même sujet._
+
+ Je suis contre ce sentiment
+ Qu'on est fou quand on est amant:
+ On peut fort bien, lorsque l'on aime,
+ Avoir encor de la raison;
+ Mais, alors qu'en tous lieux et qu'en toute saison
+ La prudence est extrême,
+ L'amour n'est pas de même.
+
+
+_Sçavoir si une grande amitié est compatible avec un grand amour pour
+deux personnes différentes._
+
+ Lorsque l'amour nous remplit bien,
+ Hors cela nous ne sentons rien;
+ Quand on a pour Tircis une extrême tendresse,
+ On n'aime Philis qu'à demi;
+ Enfin, sur ce chapitre on ôte à sa maîtresse
+ Tout ce qu'on donne à son ami.
+
+
+_Sçavoir si l'on peut apprendre à aimer par règles comme l'on apprend
+les autres choses._
+
+ Quand à m'aimer je vous convie,
+ Vous m'en demandez des leçons.
+ Il n'y faut pas tant de façons,
+ Ayez-en seulement envie:
+ L'amour sçaura bien vous former;
+ Aimez, et vous sçaurez aimer.
+
+
+_Sçavoir en quel endroit on aime mieux: à la cour, à la ville ou la
+campagne._
+
+ D'ordinaire à la cour les coeurs sont tourmentés
+ De l'amour et de la fortune;
+ À la ville souvent on voit trop de beautés,
+ Pour être fort constant pour une;
+ Mais rien ne fait diversion,
+ Aux champs, à notre passion.
+
+
+_Sçavoir pourquoi l'on voit si souvent des femmes de mérite aimer de
+malhonnêtes gens, et d'honnêtes gens aimer des femmes sans mérite._
+
+ Lorsque l'on commence d'aimer,
+ On cache le désagréable,
+ On montre ce qu'on a d'aimable;
+ On veut plaire, on veut enflammer;
+ La plus aigre est douce et traitable.
+ Mais, après que l'un l'autre on a pu se charmer,
+ On ne se contraint plus, pas même aux bienséances;
+ Ensuite chacun se déplaît,
+ Mais, de peur en rompant de perdre ses avances,
+ On en demeure où l'on en est.
+
+
+_Sçavoir quelle est la plus aimable maîtresse, de la prude ou de la
+coquette._
+
+ Silvandre, dans l'incertitude
+ Quelle il aimeroit mieux, la coquette ou la prude,
+ Et ne pouvant enfin se résoudre à choisir,
+ Me demanda quelle victoire
+ Seroit plus selon mon désir.
+ Voulez-vous, lui dis-je, me croire?
+ La prude donne plus de gloire,
+ La coquette plus de plaisir.
+
+
+_Sçavoir s'il faut prendre au pied de la lettre tout ce que disent les
+amans._
+
+ L'hyperbole plaît aux amans,
+ Tout est siècle pour eux, ou bien tout est momens,
+ Et jamais au milieu leur calcul ne demeure:
+ Ils vont tous dans l'extrémité,
+ Ils disent que leur bien ne dure qu'un quart d'heure
+ Et leur mal une éternité.
+
+
+_Sçavoir si un grand amour peut compâtir avec une grande gaieté._
+
+ Tircis, quand tu viens voir Caliste,
+ Tu lui parois toujours content;
+ Cependant il est très constant
+ Que qui dit amoureux dit triste.
+ Prends donc un air plus sérieux;
+ Fais voir ton amour dans tes yeux:
+ Car, tant que l'on te verra rire,
+ On ne croira jamais que tu désire.
+
+
+_Sur le même sujet._
+
+ Je ne veux pas, Iris, que sans cesse on soupire;
+ Mais, lorsqu'un grand amour a bien surpris un coeur,
+ Quoiqu'on soit plus content, on aime moins à rire,
+ Et le véritable air est celui de langueur.
+
+
+_Sçavoir quels sont les tempéramens les plus propres à l'amour._
+
+ Tous les tempéramens sont propres à l'amour,
+ Mais véritablement les uns plus que les autres.
+ Amans pleins de langueur, ne changez pas les vôtres
+ Avec les gens de feu; vous perdrez au retour.
+ De ceux-ci la chaleur a plus de violence,
+ Mais d'ordinaire ils ont moins de persévérance,
+ Et, quand ils aimeroient aussi fidèlement,
+ Toujours font-ils l'amour moins agréablement.
+ Je leur conseillerois, en changeant leur nature,
+ De prendre, afin de plaire en de certains momens,
+ De la langueur au moins le ton et la figure:
+ Car, en se contraignant dans les commencemens,
+ Enfin ils pourroient fort bien prendre
+ Et l'air et la manière tendre.
+
+_Sçavoir s'il est vrai qu'un amant ne soit jamais content._
+
+
+ Lorsque l'on commence d'aimer,
+ Pour l'objet aimé l'on soupire;
+ Si tôt qu'on a pu l'enflammer,
+ La crainte de le perdre est un cruel martyre:
+ De sorte qu'il est vrai de dire
+ Qu'on n'est jamais content quand on est amoureux,
+ Mais que qui n'aime pas est encor moins heureux.
+
+
+_Sçavoir si le désir de plaire n'est pas une suite du dessein
+d'aimer._
+
+ Vous voulez qu'on vous trouve belle,
+ Cependant vous êtes cruelle
+ Et vous nous assurez qu'on ne peut vous charmer;
+ Je ne vous crois pas trop sincère:
+ Car, enfin, lorsque l'on veut plaire,
+ C'est signe que l'on veut aimer.
+
+
+_Sçavoir lequel est le plus sûr à une dame pour se faire fort aimer,
+d'être facile ou difficile à se rendre._
+
+ Si vous voulez nos coeurs jusqu'à l'éternité,
+ Et ne trouver jamais la fin de nos tendresses,
+ Faites-vous bien valoir par la difficulté:
+ Car ce qui fait durer nos feux pour nos maîtresses
+ (Outre leur complaisance et leur fidélité),
+ C'est la peine et le temps qu'elles nous ont coûté.
+
+
+_Sçavoir ce qu'on doit croire du dépit d'un amant._
+
+ Lorsqu'à nos voeux la belle Iris contraire
+ Se rit des maux que l'on souffre en l'aimant,
+ On fait dessein, au fort de sa colère,
+ De la quitter, et l'on en fait serment;
+ Mais des sermens que le dépit fait faire
+ Contre un objet qu'on aime chèrement,
+ Autant en emporte le vent!
+
+
+_Sçavoir si le plus de mérite est préférable au plus d'amour._
+
+ Vous souhaitez que je vous die
+ Qui je choisirois pour amant,
+ D'un homme d'un petit génie,
+ Qui m'aimeroit infiniment,
+ Ou d'un homme à mérite rare,
+ Qui m'aimeroit par manière d'acquit.
+ Puisqu'il faut que je me déclare,
+ Je baiserois les mains au bel esprit.
+ En voici la raison, Carite,
+ Raison plus claire que le jour:
+ Il est bon en amour d'avoir bien du mérite,
+ Mais nécessairement il y faut de l'amour.
+
+
+_Sçavoir si l'on peut aimer sans espérance._
+
+ Lorsque vous trouvez un amant
+ Qui vous dit que sous votre empire
+ Son coeur incessamment soupire
+ Sans espoir de soulagement,
+ Sous une modeste apparence
+ Il vous veut surprendre en effet:
+ Car, pour aimer sans espérance,
+ Personne ne l'a jamais fait.
+
+
+_Sçavoir comment une femme en doit user lorsqu'un homme qu'elle ne
+veut pas aimer lui écrit._
+
+ Quand quelque galant vous écrit
+ Dont vous méprisez la conquête,
+ Vous croyez être fort honnête
+ De lui mander que ce qu'il dit
+ Ne fait que vous rompre la tête,
+ Apprenez que c'est une erreur,
+ Et qu'en de telles conjonctures,
+ Iris, c'est faire une faveur
+ Que de répondre des injures.
+
+
+_Sçavoir s'il convient à un homme d'être un peu bizarre avant que
+d'être aimé._
+
+ Je tiens qu'on a peu de raison
+ D'être tyran étant patron:
+ Le bon succès en est fort rare;
+ Mais il faut qu'on soit insensé
+ Pour vouloir faire le bizarre
+ Avant qu'on soit récompensé.
+
+
+_Sçavoir si c'est une nécessité qu'il faille aimer une fois en sa
+vie._
+
+ Il faut avoir un jour,
+ Belle Iris, de l'amour,
+ Ou comme un bien fort désirable,
+ Ou comme un mal inévitable.
+
+
+_Sçavoir si l'on peut avoir une forte passion pour deux personnes en
+même temps._
+
+ Tout ce que nous a voulu dire
+ L'auteur de la Philis de Scire
+ N'est rien qu'un jeu d'esprit:
+ Car je tiens qu'il est impossible
+ D'être pour deux objets en même temps sensible:
+ Qui partage l'amour aussi tôt le détruit.
+
+
+_Sçavoir quel est l'équipage nécessaire à un amant._
+
+ Vous qui sous l'amoureux empire
+ Voulez vous donner tout entier,
+ Ayez et soie, et plume, et cire,
+ De bonne encre et de bon papier:
+ Car un amant dont l'écritoire
+ N'est pas toujours en bon état,
+ C'est un homme cherchant la gloire
+ Qui va sans armes au combat.
+
+
+
+
+MAXIMES D'AMOUR
+
+QUESTIONS
+
+SENTIMENS ET PRÉCEPTES
+
+SECONDE PARTIE.
+
+DE L'AMOUR QUI JOUIT.
+
+
+_Sçavoir quelle est la force de la sympathie._
+
+ Iris, quand du destin la volonté suprême
+ A fait de notre amour l'infaillible complot,
+ Sitôt que l'on se voit, le coeur dit que l'on s'aime,
+ Et l'on le croit au premier mot.
+
+
+_Sçavoir ce qui témoigne le plus d'amour, de l'extrême jalousie ou de
+l'extrême confiance._
+
+ Quoi! serez-vous toujours contente?
+ Ne vous plaindrez-vous point de moi?
+ Ah! votre flamme, Iris, n'est pas fort violente,
+ Car un grand amour nous tourmente,
+ Et souvent sans raison nous donne de l'effroi.
+ Enfin, l'extrême confiance
+ Tient beaucoup de l'indifférence.
+
+
+_Sur le même sujet._
+
+ Je craindrois fort une maîtresse
+ Dont la fausse délicatesse
+ Et le coeur trop rempli d'amour
+ Me tourmenteroient nuit et jour.
+ C'est un grand bourreau de la vie
+ Que l'excès de la jalousie;
+ Mais je tiens qu'on seroit encor plus tourmenté
+ De l'extrême tranquillité.
+
+
+_Sçavoir quand il faut que les honnêtes gens soient jaloux, et quand
+il faut qu'ils rompent._
+
+ Je veux qu'à sa maîtresse un amant se confie,
+ Et que, pour toute jalousie,
+ Il soit quelquefois alarmé
+ De n'être pas assez aimé.
+ Mais, si la dame est inquiète
+ Que l'amant la trouve coquette,
+ Cela sans en pouvoir douter,
+ Je le condamne à la quitter.
+
+
+_Sçavoir si c'est un grand mal à un amant que le mari de sa maîtresse
+soit un peu jaloux._
+
+ Bien loin de me mettre en courroux
+ Contre votre mari jaloux,
+ Je l'aime, Iris, plus que ma vie;
+ C'est l'intendant de mes plaisirs:
+ Il donne par sa jalousie
+ De la chaleur à mes désirs.
+
+
+_Sur le même sujet._
+
+ Quand, pour rompre notre commerce,
+ Votre esprit jaloux nous traverse,
+ Tircis, vous réveillez nos soins
+ Qui s'endormoient dans le ménage.
+ Si nous nous voyons un peu moins,
+ Nous nous aimons bien davantage.
+
+
+_Sur le même sujet._
+
+ Ce que j'ai de plaisir avecque ma Silvie,
+ Je le dois à la jalousie
+ D'un mari qui par là réchauffe mon amour.
+ Le pouvoir que j'avois de la voir chaque jour
+ Me rendoit Langés[165] auprès d'elle;
+ Mais, si tôt qu'il m'eut dit de ne plus voir la belle,
+ Je la vis en secret, et je devins Saucour[166].
+
+
+_Sçavoir quelle est la raison, entre autres, pourquoi les passions
+finissent, et le bon moyen de s'aimer toujours._
+
+ Je tiens que la possession
+ Fréquente, commode et tranquille,
+ Est la mort à la cour, aux champs et dans la ville,
+ De la plus grande passion.
+ Amans, donc, qui mourez d'envie
+ De vous aimer toujours, un peu de jalousie,
+ D'absence et de difficultés
+ Vous feront passer entêtés
+ Tout le reste de votre vie.
+
+
+_Sçavoir sur quoi il faut rompre avec sa maîtresse._
+
+ On pardonne l'étourderie,
+ On peut même oublier mainte coquetterie
+ (Quoique ce soient d'amour les vrais péchés mortels);
+ Mais l'infidélité, jamais on ne l'oublie,
+ Et, comme on est ami jusqu'aux autels,
+ On est amant jusqu'à la perfidie.
+
+
+_Sçavoir ce qu'on doit faire quand on s'aperçoit qu'on est moins
+aimé._
+
+ Vous dites qu'il se faut attendre
+ D'être moins aimé chaque jour,
+ Et que, pour voir affoiblir un amour,
+ On n'en doit pas être moins tendre.
+ Pour moi, je tiens que c'est abus,
+ Et conseille alors l'inconstance,
+ Ne trouvant point de différence
+ Entre aimer moins ou n'aimer plus.
+
+
+_Sçavoir s'il ne se faut rien pardonner en amour._
+
+ On seroit fort brutal de ne pardonner rien
+ Aux gens qu'on aime bien.
+ Au contraire, il est vraisemblable
+ Qu'après avoir été coupable
+ On sera désormais de faillir moins capable;
+ Mais, Iris, quand on voit qu'on retombe toujours,
+ On doit compter alors sur de foibles amours,
+ Et, sur de telles conjectures,
+ On peut prendre d'autres mesures.
+
+
+_Sçavoir pour quelles raisons et de quelle manière on cesse d'aimer._
+
+ Je veux dire comment l'on peut quitter un jour,
+ Afin que les sots n'en abusent.
+ L'infidélité rompt l'amour,
+ Et les petites fautes l'usent.
+
+
+_Sçavoir de quelle manière il faut qu'une maîtresse rompe avec son
+amant qui l'aime encore._
+
+ Si vous voulez rompre vos chaînes
+ D'accord avecque votre amant,
+ Vous le pouvez fort aisément
+ Sans donner ni souffrir de peines;
+ Mais, si vous avez projeté
+ De faire une infidélité
+ Ou de quitter par lassitude
+ Un amant encore entêté,
+ Iris, il y faut de l'étude.
+ Faites naître quelque embarras;
+ Changez-vous, de peur d'un fracas,
+ En diseuse de patenôtres;
+ Mais ne faites point de faux pas,
+ Et surtout qu'il ne pense pas
+ Que vous l'abandonnez pour d'autres.
+
+
+_Sçavoir de quelle manière on doit user sur les présens qu'on s'est
+faits après qu'on a rompu avec aigreur._
+
+ Lorsque le commerce amoureux
+ Finit enfin avec rudesse,
+ Si l'amant, du temps de ses feux,
+ A fait des dons à sa maîtresse,
+ Il ne doit rien redemander,
+ Ni la maîtresse rien garder.
+
+
+_Sçavoir comment on en doit user avec une maîtresse décriée, quoique
+sage au fond._
+
+ Je ne dis pas, Iris, qu'un amant délicat
+ Rompe avec sa maîtresse, et même avec éclat,
+ Lorsque pour un rival l'infidèle soupire:
+ Cela s'en va sans dire;
+ Mais, si tout le monde en médit,
+ Encor que son amant connoisse
+ L'injustice au fond de ce bruit,
+ Qui ne vient que de l'air dont elle se conduit,
+ Il faut que sa délicatesse
+ Le force à quitter sa maîtresse.
+
+
+_Sçavoir si une dame doit redemander ses lettres après qu'on a rompu
+avec elle._
+
+ Demander vos poulets quand vous avez rompu
+ N'est pas d'une personne habile.
+ Cette demande est inutile,
+ Car on n'a jamais tout rendu;
+ Il vaut bien mieux, Iris, obliger au silence
+ Par une entière confiance.
+
+
+_Sçavoir si l'on peut avec raison refuser d'écrire à un amant à qui on
+a accordé les dernières faveurs._
+
+ Quand une dame, en se donnant soi-même,
+ Par une défiance extrême
+ Refuse à son amant des lettres de sa main,
+ Elle fait voir, tant elle est bête,
+ Qu'elle s'apprête
+ À le quitter du jour au lendemain,
+ Et mérite, en suivant cette fausse maxime,
+ De rencontrer un amant qui la prime,
+ Et qui, découvrant son secret,
+ Se fasse prendre sur le fait.
+
+
+_Sçavoir de quelle conséquence sont les lettres en amour._
+
+ Amans aimés, qui n'avez d'autre envie
+ Que de passer en aimant votre vie,
+ Écrivez et matin et soir,
+ Écrivez quand vous allez voir,
+ Et, quoique vous alliez dire: Ha! que je vous aime!
+ Écrivez-le et donnez votre lettre vous-même.
+ Écrivez la nuit et le jour:
+ Les lettres font vivre l'amour.
+
+
+_Sçavoir si une dame doit demander à son amant qu'il brûle ses lettres
+ou qu'il les lui renvoie._
+
+ À votre amant ne demandez jamais
+ Qu'il vous envoie ou brûle vos poulets:
+ On doit estimer quand on aime,
+ Et l'on a tort de s'engager
+ Quand la défiance est extrême,
+ Ou seulement qu'on peut songer,
+ Iris, qu'un amant peut changer.
+
+
+_Sçavoir comment un amant en doit user sur les lettres qu'il reçoit de
+sa maîtresse._
+
+ Gardez, amant plein de tendresse,
+ Les lettres de votre maîtresse,
+ Non pour en abuser un jour,
+ Mais comme gage de l'amour;
+ Et là-dessus prenez bien garde
+ Que la belle ne vous regarde
+ Comme un impérieux vainqueur
+ Qui dans une injuste contrainte
+ La voudroit tenir par la crainte
+ Plutôt que par son propre coeur;
+ Et, pour lui mieux lever toutes les défiances,
+ Laissez entre ses mains, dans vos moindres absences,
+ Ses faveurs, ses lettres d'amour,
+ Le tout jusqu'à votre retour.
+
+
+_Sçavoir s'il est vrai, comme quelques uns disent, que l'amour s'use
+dans un coeur sans qu'on en sçache la raison._
+
+ Quand un amant vous dit que l'amour, malgré soi,
+ S'est usé dans son coeur, et qu'il ne sçait pourquoi,
+ Il vous dit une menterie;
+ Mais la raison qu'a cet amant
+ De finir sa galanterie
+ Vaut si peu qu'il n'a pas assez d'effronterie
+ Pour vous la dire librement.
+ Il craindroit de vous faire une trop grande offense
+ S'il vous disoit que l'inconstance
+ Vient de sa propre volonté:
+ Si bien qu'il croit vous moins déplaire
+ En vous parlant de cette affaire
+ Comme d'une nécessité.
+ Mais cependant la vérité,
+ Iris, est que, comme en soi-même
+ On sçait toujours pourquoi l'on aime,
+ Pour peu qu'on l'ait examiné,
+ Aussi jamais on ne se quitte
+ Sans raison, ou grande, ou petite.
+
+
+_Sçavoir si, dans un grand sujet de plainte, un amant peut s'emporter
+avec excès en parlant à sa maîtresse._
+
+ Lorsque une maîtresse coquette
+ Vous forcera de vous aigrir,
+ Il ne faut pas vous retenir;
+ Mais, dedans quelque état que le dépit vous mette,
+ Fuyez les termes insolens,
+ Qu'avec respect votre colère éclate.
+ Je ne défends pas qu'on la batte,
+ Car c'est affaire aux paysans,
+ Et je parle aux honnêtes gens.
+
+
+_Sçavoir de quelle manière il se faut conduire avec la personne qu'on
+aime quand on lui a donné sujet de se plaindre._
+
+ Lorsque l'on a fâché la personne qu'on aime,
+ Il faut avec un soin extrême
+ Tâcher de se raccommoder.
+ Si la chose peut succéder,
+ Il faut redoubler de caresses,
+ D'empressemens et de tendresses,
+ Et considérer un amant
+ Comme un pauvre convalescent,
+ De qui la santé délicate
+ Mérite bien que l'on le flatte.
+
+
+_Sçavoir de quelle manière il faut que les amans aimés en usent avec
+les maîtresses qui n'ont pas assez de soin de chasser leurs rivaux._
+
+ Auprès de la belle Climène,
+ Dont vous aurez gagné le coeur,
+ Si quelque rival vous fait peine,
+ Pour vous en délivrer employez la douceur;
+ Priez-la de vous en défaire.
+ Tircis, c'est là qu'il faut pleurer,
+ Ou, plutôt que de lui déplaire,
+ Offrez-lui de vous retirer.
+ Je suis fort trompé si la belle,
+ Pour n'aimer que vous seul, ne chasse l'autre amant;
+ Mais quand cette beauté voudroit être infidèle,
+ Vous travailleriez vainement
+ À la garder en dépit d'elle.
+
+
+_Sçavoir pourquoi les amans se plaignent toujours._
+
+ Ce qui fait que dans nos amours
+ Nous nous plaignons quasi toujours,
+ C'est ma faute, Iris, ou la vôtre.
+ Examinons un peu nos feux,
+ Et nous verrons que l'un des deux
+ A toujours plus d'amour que l'autre.
+
+
+_Sçavoir pourquoi on aime mieux après les réconciliations._
+
+ Après les raccommodemens
+ On voit croître toujours la flamme des amans
+ Et se surpasser elle-même:
+ Nous l'avons cent fois éprouvé.
+ C'est qu'on avoit perdu quelque temps ce qu'on aime,
+ Et qu'on est trop heureux de l'avoir retrouvé.
+
+
+_Sçavoir si, quand on se raccommode en amour, on doit garder quelque
+chose sur le coeur._
+
+ Au moment qu'on se raccommode
+ Sur quelque différent d'amour,
+ Iris, il est vrai, c'est la mode
+ D'oublier tout jusqu'à ce jour,
+ Et je la trouve assez commode;
+ Mais lorsque de faillir on a recommencé,
+ On rappelle tout le passé.
+
+
+_Sçavoir comment les choses se passent d'ordinaire dans les
+brouilleries._
+
+ Vous prétendez être offensé
+ Et voulez qu'on vous satisfasse.
+ Tircis, c'est à vous mal pensé;
+ Il faut plutôt demander grâce.
+ J'ai vu du moins jusqu'à ce jour
+ Qu'en pareil cas on la demande,
+ Et je sçais que c'est en amour
+ Que les battus payent l'amende.
+
+
+_Sçavoir si les amans qui se plaignent avec emportement n'aiment
+plus._
+
+ Pauvres amans qui criez nuit et jour
+ Et qui vous plaignez d'une ingrate,
+ Je ne crois pas votre coeur sans amour.
+ Quoique votre fureur éclate.
+ On voit toujours l'amour dans le dépit,
+ Et jamais dans l'indifférence;
+ Et, lorsque l'on fait tant de bruit,
+ On aime encor plus qu'on ne pense.
+
+
+_Sçavoir si la régularité de l'amour contraint les amans._
+
+ Iris, la régularité
+ Que donne une amoureuse flamme
+ Ne détruit point la liberté.
+ Par exemple, quand une dame
+ Donne un rendez-vous quelque jour,
+ Elle y va pleine de tendresse,
+ Non pas pour tenir sa promesse,
+ Mais pour contenter son amour.
+
+
+_Sçavoir s'il est bon à une maîtresse d'obliger son amant à faire
+servir une autre de prétexte._
+
+ Quand, pour cacher ses amourettes,
+ La dame ordonne à son amant
+ De conter ailleurs des fleurettes,
+ Elle raisonne faussement:
+ Car, si celle à qui l'on s'adresse
+ Égale en beauté la maîtresse,
+ Celle-ci beaucoup risquera;
+ Si la maîtresse est la plus belle,
+ Jamais personne ne croira
+ Que son amant soit infidèle.
+
+
+_Sçavoir à quoi principalement une dame peut connaître si son amant
+est toujours amoureux_.
+
+ Lorsqu'un amant aimé vous deviendra suspect,
+ Que pour quelques raisons vous douterez qu'il aime,
+ Examinez s'il a toujours un grand respect,
+ Et croyez en ce cas que sa flamme est extrême.
+
+
+_Sçavoir à quoi l'on peut connaître si l'on est aimé._
+
+ Si, pendant une longue absence,
+ L'objet qui cause tous vos feux
+ Ne perd jamais une occurrence
+ De vous reconfirmer ses voeux;
+ S'il est aise de vous revoir,
+ Mais de cette aise naturelle
+ Qu'on ne peut montrer sans l'avoir,
+ Assurez-vous qu'il est fidèle.
+
+
+_Sçavoir ce qui prouve bien qu'un amant aimé aime._
+
+ Lorsqu'un amant près de sa dame,
+ Qui brûle aussi des mêmes feux,
+ Lui parle toujours de sa flamme,
+ Il faut qu'il soit fort amoureux.
+
+
+_Sçavoir lequel, de l'amant ou de la maîtresse, donne de plus grandes
+marques d'amour?_
+
+ Quand, blessés des mêmes coups,
+ Nos ardeurs sont mutuelles,
+ Les dames font plus pour nous
+ Que nous ne faisons pour elles.
+ Nous ne pouvons pour ces belles
+ Rien faire équivalant un de leurs billets doux.
+
+
+_Sçavoir s'il suffit entre les amans de se faire les plaisirs qu'ils
+se sont promis._
+
+ À son amant aimé donner ce qu'il demande,
+ La faveur n'est pas grande;
+ Mais, Iris, pour lui faire un extrême plaisir,
+ Il le faut prévenir:
+ Car, enfin, je soutiens devant toute la terre
+ Qu'on se fait peu valoir,
+ En amour ainsi qu'à la guerre,
+ Quand on ne fait que son devoir.
+
+
+_Sçavoir si, quand on aime quelqu'un, on peut dire tout de bon à un
+autre: «Que ne puis-je être à deux sans me rendre infidèle, Ou que ne
+suis-je à moi pour me donner à vous!»_
+
+ Ou l'on se moque d'une belle
+ À qui l'on tient ces propos doux:
+ «Que ne puis-je être à deux sans me rendre infidèle,
+ Ou que ne suis-je à moi pour me donner à vous!»
+ Ou, si l'on parle sans feintise,
+ On veut reprendre sa franchise
+ Et faire quelque méchant tour:
+ Car, enfin, si tôt qu'on souhaite
+ De partager ou quitter son amour,
+ Je tiens l'affaire déjà faite.
+
+
+_Sçavoir laquelle on devroit le mieux aimer, d'une maîtresse
+médiocrement tendre, mais égale, ou d'une inégale qui auroit
+quelquefois plus de tendresse._
+
+ J'aimerois mieux un peu moins de caresses
+ Avec beaucoup d'égalité
+ Que d'être un jour accablé de tendresses
+ Et l'autre de sévérité.
+
+
+_Sçavoir pourquoi, de deux amans qui s'aiment bien, il y en a toujours
+un qui aime plus que l'autre._
+
+ Vous demandez d'où vient qu'il est comme impossible
+ Qu'on se puisse jamais aimer également:
+ C'est que l'un plus que l'autre à l'amour est sensible,
+ Et cela, belle Iris, vient du tempérament.
+
+
+_Sçavoir s'il pourroit y avoir une galanterie qui durât toujours._
+
+ Vous demandez, belle Sylvie,
+ Si l'on ne peut s'aimer tout le temps de sa vie
+ Quoiqu'il soit rarement d'éternelles amours,
+ Si deux esprits bien faits faisoient galanterie,
+ Ils s'aimeroient toujours.
+
+
+_Sçavoir si une dame peut être gaie en l'absence de son amant._
+
+
+ Il est ridicule de voir
+ Un chagrin public en l'absence,
+ Ne parler que de désespoir;
+ Mais aussi, belle Iris, je pense
+ Qu'il est contre l'honnêteté
+ De pencher à la gayeté.
+
+
+_Sçavoir si l'absence fait vivre ou mourir l'amour._
+
+ On parle fort diversement
+ Des effets que produit l'absence:
+ L'un dit qu'elle est contraire à la persévérance,
+ Et l'autre qu'elle fait aimer plus longuement.
+
+ Pour moi, voici ce que j'en pense:
+ L'absence est à l'amour ce qu'est au feu le vent;
+ Il éteint le petit, il allume le grand.
+
+
+_Sçavoir ce que fait l'absence en amour._
+
+ La longue absence en amour ne vaut rien;
+ Mais, si l'on veut que son feu s'éternise,
+ Il faut se voir et quitter par reprise:
+ Un peu d'absence fait grand bien.
+
+
+_Sur le même sujet._
+
+ Lorsqu'un amant, au bout de quelque temps,
+ Revoit l'objet qui rend ses voeux contens,
+ Je vous apprens, Iris (qu'il ne vous en déplaise),
+ Qu'il n'a pas dans le coeur de plus fortes amours,
+ Mais qu'il est mille fois plus aise
+ Que s'il la voyoit tous les jours.
+
+
+_Sur la même question._
+
+ En amour, comme en mariage,
+ Iris, quand on s'est rapproché
+ Après quelque petit voyage,
+ Le coeur n'en est pas plus touché,
+ Mais les sens le sont davantage.
+
+
+_Sçavoir comme il en faut user dans les absences, quand il arrive
+quelque sujet de se plaindre les uns des autres._
+
+ S'il arrive dans vos absences
+ Des sujets d'éclaircissement,
+ Amans, faites vos diligences
+ Pour vous éclaircir promptement;
+ Mais si vous n'osez pas librement vous écrire,
+ Jusqu'à votre retour il faut là tout laisser
+ Plutôt que de ne pas tout dire,
+ Et par là vous embarrasser.
+
+
+_Sçavoir si les amans se doivent laisser aller à leur douleur quand
+ils se disent adieu, ou s'ils ne se le doivent point dire, pour
+s'épargner des chagrins._
+
+ L'amour ne perd rien de ses droits;
+ On lui doit aux adieux des soupirs et des larmes,
+ Et quand deux amans quelquefois
+ Se sont en se quittant déguisé leurs alarmes,
+ Ils tirent, en doublant leurs mortels déplaisirs,
+ Un tribut plus amer de pleurs et de soupirs.
+
+
+_Sçavoir si l'amant n'est pas obligé, comme la maîtresse, de lui
+garder son corps aussi bien que son coeur._
+
+ Je sçais fort bien que la débauche,
+ Tantôt à droit, tantôt à gauche,
+ Deshonore infailliblement
+ La maîtresse plus que l'amant;
+ Cependant je tiens pour maxime
+ Qu'à tous deux, en amour, c'est un aussi grand crime,
+ Et que le commerce des sens
+ Où l'on n'a point d'engagemens
+ N'est pas moins contre la tendresse
+ De l'amant que de la maîtresse.
+
+
+_Sur la même question_.
+
+ Vous vous trompez fort lourdement
+ Quand vous prônez comme evangile
+ Qu'à vous seul, trop injuste amant,
+ Il est permis d'être fragile.
+ Philis auroit raison de vous répondre ainsi:
+ Et moi je suis fragile aussi.
+
+
+_Sçavoir si c'est par la faute d'une dame qu'un amant s'opiniâtre à
+l'aimer, ou s'il dépend d'elle de s'en défaire._
+
+ La dame, Iris, la plus légère,
+ Ne sçauroit jamais si bien faire
+ Que, lorsqu'il plait à quelque amant,
+ On ne lui parle tendrement;
+ Mais quand cet amant persévère,
+ Elle y donne consentement.
+
+
+_Sçavoir si l'on se peut donner des leçons en amour._
+
+ Encor que l'amour seul apprenne à bien aimer,
+ Il n'est pourtant pas mal que les amans s'instruisent.
+ Ils feront donc fort bien si parfois ils se disent
+ Ce qu'ils croiront utile à se bien enflammer.
+
+
+_Sçavoir si, dans les éclaircissemens d'amour, il faut entrer dans
+quelque détail._
+
+ Quand, après quelque fâcherie,
+ On vient à l'éclaircissement,
+ Il faut parler profondément
+ Du sujet de la brouillerie:
+ Car d'en parler en général,
+ Cela ne guérit point le mal.
+
+
+_Sçavoir combien la sincérité est nécessaire en amour._
+
+ De la sincérité j'entends qu'on fasse voeu
+ En honnête galanterie;
+ J'excuse volontiers et bien plutôt j'oublie
+ Un crime dont on fait l'aveu
+ Qu'une bagatelle qu'on nie.
+
+
+_Sçavoir si on peut bien aimer et n'être pas sincère._
+
+ Une honnête maîtresse, et qui tâche de plaire,
+ Est sur toutes choses sincère;
+ Elle craint plus, lorsqu'elle ment,
+ D'être elle-même sa partie
+ Que de déplaire à son amant
+ S'il la trouvoit en menterie.
+
+
+_Sur la même question._
+
+ Une honnête maîtresse aime la vérité
+ Et prend toujours plaisir à la sincérité;
+ Mais si, pour s'excuser auprès de ce qu'elle aime,
+ Elle parle une fois moins véritablement,
+ Elle craint plus en ce moment
+ Ce qu'elle se dit à soi-même
+ Que ce que lui dit son amant.
+
+
+_Sçavoir si une maîtresse peut avoir quelque raison de cacher à son
+amant qu'on lui a parlé ou écrit d'amour._
+
+ C'est m'offenser, Iris, que de ne me pas dire
+ Lorsque pour vous quelqu'un soupire.
+ Si c'est une faute en amour
+ De n'être pas toujours sincère
+ Avec des gens pour qui l'on doit aimer le jour,
+ Encor que le secret ne leur importe guère,
+ Vous jugez bien quel crime c'est
+ De ne m'en pas dire un où j'ai tant d'intérêt.
+
+
+_Sçavoir lequel est le plus opposé à l'amour, de la haine ou de
+l'indifférence._
+
+ Haïr après avoir aimé donne espérance,
+ Que l'on pourra d'aimer recommencer un jour.
+ Je trouve bien plus de distance
+ De l'amour à l'indifférence
+ Que de la haine à l'amour.
+
+
+_Sçavoir s'il y a des fautes en amour qu'on puisse traiter de
+bagatelles._
+
+ Tout ce qui détruit la constance,
+ Tout ce qui peut l'amour nourrir,
+ Tout ce qui le peut amoindrir,
+ Tout ce qui le peut agrandir,
+ Tout est d'extrême conséquence.
+ Enfin, pour vous le faire court,
+ Rien n'est bagatelle en amour.
+
+
+_Sçavoir si l'on se doit tutoyer en amour, ou non._
+
+ Au commencement d'une affaire
+ On n'a jamais manqué de se traiter de _vous_;
+ Puis après il dépend de nous
+ De le faire toujours ou faire le contraire,
+ L'un et l'autre est indifférent;
+ Je n'en voudrois aucun prescrire ni défendre:
+ Le _vous_ me paroît plus galant,
+ Mais je trouve le _toi_ plus tendre.
+
+
+_Sçavoir s'il y a des rencontres où un amant doive hasarder sa
+réputation pour sa maîtresse._
+
+ Si quelque fantasque maîtresse,
+ Par caprice ou par vanité,
+ Vous vouloit obliger de faire une bassesse
+ Qui choquât votre honneur et votre probité,
+ Donnez-vous garde de la croire;
+ Rompez plutôt, il en est temps,
+ Et sçachez que l'amour ne va qu'après la gloire
+ Dans le coeur des honnêtes gens.
+ Si pourtant l'aimable Sylvie
+ Avoit besoin de votre vie
+ Pour la tirer d'un mal, ou lui faire un grand bien,
+ Alors ne ménagez plus rien.
+
+
+_Sçavoir s'il y a des rencontres où une dame doive hasarder sa
+réputation pour son amant._
+
+ S'il falloit hasarder sa réputation
+ Pour ôter quelque impression
+ Qui d'un amant jaloux pourroit troubler la tête,
+ Il seroit mal d'avoir un moment hésité;
+ Et ce seroit alors qu'il seroit fort honnête
+ De n'avoir point d'honnêteté.
+
+
+_Sçavoir si l'on peut vouloir mourir pour sauver la personne qu'on
+aime._
+
+ Iris, lorsque vous n'aimez pas,
+ Ne croyez point à ces paroles:
+ «Pour vous je courrois au trépas.»
+ Ma foi, ce sont des hyperboles.
+ Mais lorsque votre coeur ressent les mêmes coups,
+ Je comprends bien par moy que l'on mourroit pour vous.
+
+
+_Sçavoir ce qu'on préféreroit, ou la mort ou l'infidélité de son
+amant._
+
+ Vous demandez avec instance
+ Ce que je choisirois plutôt en mon amant,
+ De la mort ou de l'inconstance.
+ Croyez-vous qu'en cela je balance un moment?
+ J'aimerois mieux mourir, Sylvie,
+ Que s'il avoit perdu le jour;
+ Mais je l'aimerois mieux sans vie
+ Que sans amour.
+
+
+_Sçavoir s'il faut que les amans cherchent à se voir le plus qu'ils
+peuvent et le plus commodément._
+
+ Vous qui ne croyez pas, imbéciles amans,
+ Voir jamais assez vos maîtresses,
+ Vous pourriez bien, par vos empressemens,
+ Trouver la fin de vos tendresses.
+ Laissez donc des difficultés,
+ Ne levez point tous les obstacles;
+ Autrement, sans de grands miracles,
+ Vous serez bien tôt dégoûtés.
+
+
+_Sçavoir si les amans qui se voient commodément en particulier doivent
+chercher encore à se voir souvent en public._
+
+ Il faut voir souvent sa maîtresse
+ Loin des témoins, hors de la presse,
+ Mais en public fort rarement;
+ Et voici mon raisonnement:
+ Si sa flamme a trop de lumière,
+ Le mari la voit, ou la mère,
+ Et ce malheur peut être grand;
+ Si son air est indifférent,
+ L'amant peut croire qu'en la belle
+ L'indifférence est naturelle.
+
+
+_Sçavoir s'il faut épouser sa maîtresse publiquement, clandestinement,
+ou ne la point épouser du tout._
+
+ Qui veut épouser sa maîtresse
+ Veut la pouvoir haïr un jour.
+ Le peché fait vivre l'amour,
+ Et l'hymen mourir la tendresse;
+ Mais si l'on craint fort le péché,
+ Il faut que l'hymen soit caché.
+
+
+_Sçavoir s'il est possible que les amans qui se marient s'aiment
+encore longtemps après._
+
+ L'amour n'est fait que de mystère,
+ De respects, de difficultés;
+ L'hymen est plein d'autorités,
+ Peut tout et ne daigne rien faire:
+ Assembler l'hymen et l'amour,
+ C'est mêler la nuit et le jour.
+
+
+_Sur la même question._
+
+ Croyez-moi, belle Iris, je m'y connais un peu,
+ L'amour dans l'hymen perd son feu;
+ Et, quand vous m'alléguez que Céladon soupire
+ Et fait encor le serviteur,
+ C'est par honte de s'en dédire:
+ Il n'aime plus que par honneur.
+
+
+_Sur la même question._
+
+ Votre extrême ardeur sans cesse
+ De vous épouser me presse.
+ Ne blâmez point mon refus,
+ Iris, en voici la cause:
+ Epouser et n'aimer plus,
+ En amour c'est même chose.
+
+
+_Sur la même question._
+
+ Si vous avez bien envie
+ D'aimer toujours votre Sylvie,
+ Laissez là le sacrement.
+ Vouloir épouser la belle,
+ C'est vouloir rompre avec elle
+ Un peu plus honnêtement
+ Que par votre changement.
+
+
+_Sçavoir si la mauvaise fortune ou la perte de la beauté peuvent
+rendre excusable le changement des amans._
+
+ Lorsque deux vrais amans se sont trouvés aimables,
+ Rien de leur passion ne les peut affranchir.
+ Devenir laids, Iris, devenir misérables,
+ Tout cela ne fait que blanchir.
+
+
+_Sçavoir comment une maîtresse en doit user quand son amant est
+malheureux, et que leur amour a fait du bruit._
+
+ Quand votre amour, Iris, a fait un peu de bruit,
+ Et que votre galant tombe en quelque disgrâce,
+ Un désespoir seroit de fort mauvaise grâce,
+ Il seroit mal à vous de pleurer jour et nuit;
+ Mais, Iris, votre indifférence
+ Choqueroit plus la bienséance.
+
+
+_Sçavoir ce que les malheurs peuvent faire sur l'esprit d'un amant
+fort amoureux et fort aimé._
+
+ Tant qu'un amant fort amoureux
+ Est sûr du coeur de sa maîtresse,
+ La fortune la plus traîtresse
+ Ne le peut rendre malheureux.
+ Sa prison ne sçauroit ébranler sa constance;
+ Il la sent aussi peu que s'il étoit brutal,
+ Et même son exil ne lui paraît un mal
+ Que parcequ'il est une absence.
+
+
+_Sçavoir si l'on peut avoir toujours de l'amour pour une dame sans en
+recevoir les dernières faveurs._
+
+ Belle Iris, lorsque je vous presse
+ De m'accorder les grands plaisirs,
+ Vous me dites qu'au seul désir
+ Je devrois borner ma tendresse,
+ Que mille gens n'aiment pas autrement.
+ Chacun, Iris, aime comme il l'entend;
+ Mais, quant à moi, j'ai moins de continence,
+ Et, quand l'amour dure sans jouissance,
+ Je crois que c'est la faute de l'amant.
+
+
+_Sçavoir si l'amour peut durer lorsqu'il n'y a point de jouissance, ou
+lorsque la brutalité est extrême._
+
+ Chacun aime à sa guise,
+ Adorable Bélise.
+ L'un veut aimer, mais chastement;
+ L'autre, sans s'attacher, veut de l'emportement.
+ Tous ces gens-là prennent l'amour à gauche
+ Et lui donnent un méchant tour.
+ On se lasse à la fin d'espérer nuit et jour,
+ On se lasse encor plus de la seule débauche;
+ Mais il nous faut mêler la débauche à l'amour.
+
+
+_Sçavoir si l'amour se détruit par la jouissance._
+
+ Je comprends fort bien qu'un amant
+ Qui trouve des défauts après la jouissance
+ Se guérit assez promptement;
+ Mais quand un corps bien fait, quand de la complaisance,
+ Se trouve avec un coeur rempli de passion,
+ En ce cas la reconnoissance
+ Se joint à l'inclination,
+ Et l'on tire de la constance
+ Une longue possession.
+
+
+_Sçavoir lequel est le plus honnête à une dame, de se retenir ou de se
+laisser aller à sa passion._
+
+ Quand vous aimez passablement,
+ On vous accuse de folie;
+ Quand vous aimez infiniment,
+ Iris, on en parle autrement:
+ Le seul excès vous justifie.
+
+
+_Sur la même question._
+
+ Pour être une maîtresse aimable,
+ Il faut que votre flamme augmente nuit et jour,
+ Et l'excès, ailleurs condamnable,
+ Est la mesure raisonnable
+ Que l'on doit donner à l'amour.
+
+
+_Sur la même question._
+
+ Vous me dites que votre feu
+ Est assez grand, belle Climène.
+ Vous ignorez donc, inhumaine,
+ Qu'en amour assez est trop peu;
+ Cependant la chose est certaine,
+ Et, si sur ce chapitre on croit les plus sensés,
+ Quand on n'aime pas trop, on n'aime pas assez.
+
+
+_Sçavoir s'il faut dire tout ce qu'on sçait à la personne qu'on aime,
+ou avoir quelque chose de réservé pour elle._
+
+ Une maîtresse à son amant,
+ Encor que quelques-uns en parlent autrement,
+ Doit de tous ses secrets un entier sacrifice,
+ Et, lorsqu'un de ses amis sçait
+ Qu'elle a découvert son secret,
+ Il faut qu'il se fasse justice.
+ Quand on se donne, il doit juger
+ Qu'on n'a plus rien à ménager.
+
+
+_Sçavoir l'usage qu'une femme doit faire de la pudeur et de
+l'emportement._
+
+ Il faut qu'une maîtresse honnête
+ Ait, pour être selon mon coeur,
+ De l'emportement tête à tête,
+ Partout ailleurs de la pudeur;
+ Que les apparences soient belles,
+ Car on ne juge que par elles.
+
+
+_Sçavoir de quelle manière il faut que les amans qui s'aiment se
+parlent entre eux._
+
+ Amans, quand vous vous parlerez,
+ Dans tout ce que vous vous direz
+ Jamais un seul mot de rudesse,
+ Dans la voix même point d'aigreur:
+ Car l'amour naît par la tendresse
+ Et s'entretient par la douceur.
+
+
+_Sçavoir ce qu'il faut faire pour empêcher sa passion de finir._
+
+ Si vous voulez, Iris, que votre affaire dure,
+ Ne vous relâchez point dans sa prospérité,
+ Et, pour amuser la nature,
+ Qui se plaît à la nouveauté,
+ Recommencez vos soins jusques aux bagatelles:
+ En amour, c'est la vérité,
+ Les recommencemens valent choses nouvelles.
+
+
+_Sçavoir d'où vient que les amours ne durent pas long-temps._
+
+ Ce qui fait que les amans
+ N'aiment jamais fort long-temps,
+ C'est que les premiers jours qu'une affaire commence,
+ On a de la complaisance,
+ De la tendresse et du soin,
+ Et qu'ensuite on s'en dispense.
+ Dans la longue jouissance,
+ On en a bien plus besoin.
+
+
+_Sçavoir de quelle manière il faut que les dames qui ont un amant en
+usent avec les gens qui leur ont témoigné de l'amour et qu'elles ne
+veulent pas aimer._
+
+ Iris, les honnêtes maîtresses
+ Traitent d'un plus grand sérieux
+ Ceux qui leur ont offert des voeux
+ Que ceux qui n'ont point eu pour elles de tendresses:
+ Car des civilités pour des indifférens
+ Sont des faveurs pour les amans.
+
+
+_Sçavoir si l'amour change les tempéramens._
+
+ Je ne crois pas qu'un amant
+ Change son tempérament
+ Pour se rendre tout semblable
+ À ce qu'il trouve d'aimable.
+ L'amour du matin au soir
+ Ne va pas du blanc au noir;
+ Mais si l'humeur sérieuse
+ Me prend l'autre extrémité,
+ Du moins cette impérieuse
+ A moins de sévérité.
+
+
+_Sçavoir si, lorsqu'on est éperdûment amoureux, on trouve quelque
+chose de plus beau que sa maîtresse._
+
+ Il est vrai, je vous le confesse,
+ Vous l'emportez sur ma maîtresse:
+ Vous avez de plus beaux cheveux,
+ Rien n'est comparable à vos yeux;
+ Mais, quoiqu'enfin vous soyez bien plus belle,
+ Vous ne me plaisez pas tant qu'elle.
+
+
+_Sçavoir s'il est bon d'avoir un confident en amour._
+
+ Un confident, Tircis, n'est pas fort nécessaire,
+ Si l'on s'en peut passer on ne fait pas trop mal;
+ Mais si vous en prenez, qu'il vous soit inégal,
+ Car autrement, pour l'ordinaire,
+ Un confident devient rival.
+
+
+_Sçavoir laquelle est la plus grande, de la première ou de la seconde
+passion._
+
+ Le premier amour est extrême,
+ Mais les feux ne sont pas constans;
+ Et la seconde fois qu'on aime,
+ On aime moins, mais plus long-temps.
+
+
+_Sçavoir si l'on peut être en repos quand on doute de l'état auquel on
+est avec la personne qu'on aime._
+
+ L'incertitude est le plus grand des maux:
+ Quand vous aurez sur votre affaire
+ Un éclaircissement à faire,
+ Jusqu'à ce qu'il soit fait, n'ayez point de repos.
+
+
+_Sçavoir si l'on ne voit pas bien, quand on commence d'aimer, que
+l'amour ne durera pas toujours._
+
+ Encor qu'il soit fort peu d'éternelles amours,
+ Il n'est point d'honnête maîtresse
+ Qui croie en s'embarquant voir finir sa tendresse:
+ On se flatte, et l'on croit qu'on aimera toujours.
+
+
+_Sçavoir auquel on se doit prendre, de son rival ou de sa maîtresse,
+de l'infidélité de celle-ci._
+
+ Quand un rival nous presse
+ Et nous fait trop de mal,
+ C'est contre une maîtresse
+ Qu'il faut être brutal,
+ Et non contre un rival.
+
+
+_Sçavoir si l'on peut aimer long-temps une maîtresse coquette._
+
+ Je veux au coeur de ma maîtresse
+ La dernière délicatesse.
+ Je suis sur ce sujet de l'avis de César,
+ Et ce n'est pas assez, Iris, à mon égard,
+ Qu'elle soit au fond innocente:
+ Je veux que du soupçon
+ Elle soit même exempte.
+
+
+_Sçavoir de quelle manière il faut que les amans aimés se conduisent
+avec les maris de leurs maîtresses._
+
+ Il se voit des maris qu'on peut apprivoiser;
+ Il en est d'autres peu dociles.
+ Vous, amans qui serez habiles,
+ Verrez comme il en faut user;
+ Mais enfin, de quelque manière
+ Que les pauvres cocus soient faits,
+ Ou d'humeur douce, ou d'humeur fière,
+ Avec eux en public ne vous couplez jamais.
+
+
+_Sçavoir si une femme peut être bonne fortune deux fois en sa vie._
+
+ Prude insensible à l'amoureuse ardeur,
+ Grâce à ton extrême froideur,
+ Cesse de nous vanter ta vertu non commune.
+ Je n'estime pas moins l'autre tempérament,
+ Pourvu qu'il aime honnêtement.
+ On est toujours bonne fortune
+ Quand on aime bien son amant.
+
+
+_Sçavoir si, quand on s'aime, la maîtresse peut prétendre que son
+amant fasse des choses pour elle qu'elle ne feroit pas pour lui._
+
+ Tant que, sans être aimés, nous ne sommes qu'amans,
+ C'est à nous seuls, Iris, à souffrir les tourmens;
+ Mais, après que notre maîtresse
+ A pris pour nous de la tendresse,
+ Tous les soins doivent être égaux:
+ De même que les biens, on partage les maux.
+
+
+_Sçavoir s'il est vrai que l'amour frappe un coeur comme un coup de
+foudre qu'on ne peut éviter._
+
+ Pour excuser votre foiblesse,
+ Vous dites que l'amour vous blesse,
+ Que tous ses coups sont imprévus.
+ Climène, c'est un pur abus.
+ Je crois qu'une aimable présence
+ Peut, nous trouvant sans résistance,
+ Insensiblement nous charmer;
+ Mais je tiens pour chose certaine
+ Que nous n'aimons jamais, Climène,
+ Que nous ne voulions bien aimer.
+
+
+_Sçavoir si l'on peut aimer sans estimer._
+
+
+ Quand on méprise ce qu'on aime,
+ La passion est dans le sang,
+ Et, sa chaleur fût-elle extrême,
+ On ne sçauroit aimer long-temps.
+
+
+_Sçavoir de quelle manière les amans en doivent user ensemble sur
+l'intérêt._
+
+ Celle qui me vendra la dernière faveur
+ N'aura jamais mon coeur;
+ Mais, après avoir eu des faveurs de Carite
+ Par la force de mon mérite,
+ Si cette belle avoit besoin
+ Ou de mon bien, ou de ma vie,
+ Je n'aurois pas de plus grand soin
+ Que de contenter son envie.
+ Les amans sur le bien font comme les Chartreux:
+ Tout doit être commun entre eux.
+
+
+_Sçavoir si la délicatesse des amans et des maîtresses sur leur
+conduite doit être égale._
+
+ Vous devez à votre conduite
+ Des soins qui me sont superflus.
+ Quand on dit que j'aime Carite,
+ Iris, je vous contente en ne la voyant plus.
+ Mais, lorsque le bruit court que vous aimez Orante,
+ Vous me montrez en vain que vous ête innocente.
+ Si le public n'en voit autant,
+ Je ne puis pas être content.
+
+
+_Sur le même sujet._
+
+ Apprenez de moi, s'il vous plaît,
+ De nos devoirs la différence:
+ Je ne puis vous blesser, Iris, que par l'effet;
+ Vous pouvez m'offenser par la seule apparence.
+
+
+_Sçavoir si les dames peuvent être excusables de faire les avances._
+
+ Je mépriserois une dame
+ De qui le coeur rempli de flamme
+ Paroîtroit le premier charmé.
+ L'avance en vous est condamnable,
+ Et, si quelque raison la peut rendre excusable,
+ C'est quand vos coeurs, Iris, n'ont jamais rien aimé.
+
+
+_Sçavoir s'il est vrai que l'amour égale les conditions._
+
+ L'amour égale sous sa loi
+ La bergère avecque le roi.
+ Si tôt qu'il en fait sa maîtresse,
+ Si tôt qu'elle a pu l'engager,
+ La bergère devient princesse,
+ Ou le prince devient berger.
+
+
+_Sçavoir qui a le plus de plaisir dans une affaire réglée, ou celui
+qui aime, le plus, ou celui qui aime le moins._
+
+ Lorsque deux coeurs unis brûlent des mêmes feux,
+ Vous croyez peut-être, Sylvie,
+ Que des deux le moins amoureux
+ Goûte en paix la plus douce vie.
+ Ce n'est pas là mon sentiment,
+ Et je crois plutôt que l'amant
+ Dont l'ame d'amour toute pleine
+ A de plus violens désirs
+ Ressent quelquefois plus de peine,
+ Mais bien souvent plus de plaisirs.
+
+
+_Sçavoir si le plus amoureux est toujours le plus content._
+
+ Belle Iris, le plus amoureux
+ N'est pas toujours le plus heureux.
+ La moindre négligence blesse
+ Son extrême délicatesse;
+ Quoi qu'on fasse pour luy de bien,
+ Quoi qu'à luy plaire on se dispose,
+ Si l'on manque à la moindre chose,
+ Il ne compte cela pour rien.
+ Cependant, quand il voit qu'assurément on l'aime,
+ Son plaisir est extrême,
+ Et, pour avoir, Iris, beaucoup moins de tourment,
+ Il ne voudroit jamais aimer moins tendrement.
+
+
+_Sçavoir s'il faut tenir sa maîtresse par d'autres choses que par
+elle-même._
+
+ Je ne comprends pas qu'un amant,
+ Par une jalousie extrême,
+ Veuille empêcher celle qu'il aime
+ De voir le monde librement.
+ Je tiens que c'est une foiblesse,
+ Et je croirois que ma maîtresse
+ Me garderoit alors sa foi
+ Par la nécessité de ne rien voir que moi.
+
+
+_Sçavoir si une dame qui fait fort valoir les faveurs qu'elle fait à
+son amant lui persuade qu'elle l'aime beaucoup._
+
+ Afin d'augmenter sa chaleur,
+ Vous faites valoir la faveur
+ Que vous donnez à Théagène;
+ Mais, d'un autre côté, c'est trahir votre feu:
+ Car, en lui témoignant, Climène,
+ Que vous la donnez avec peine,
+ Vous montrez que vous aimez peu.
+
+
+_Sçavoir quel est le plus sûr moyen de s'aimer long-temps et
+agréablement._
+
+ Pour qu'une affaire dure et toujours dans les ris,
+ Il faut que la maîtresse, Iris,
+ Avec ces gens qui vont prônant partout leurs flammes,
+ Ait un peu de rusticité,
+ Et qu'aussi le galant, avec toutes les dames,
+ N'ait que de la civilité.
+
+
+_Sçavoir si l'on peut avoir deux grandes passions en sa vie._
+
+ Je demeure d'accord, adorable Sylvie,
+ Que l'on rencontre rarement
+ Quelqu'un aimant deux fois fortement en sa vie,
+ Parce qu'on voit malaisément
+ Quelqu'un aimer bien tendrement;
+ Mais, à ceux de qui le coeur tendre
+ Ne sçauroit vivre sans amour,
+ Il est aisé de se reprendre,
+ Et plus fort que le premier jour.
+
+
+_Sçavoir ce que cela fait sur le coeur d'un amant aimé que sa
+maîtresse soit accablée des caresses de son mari._
+
+ Que jour et nuit votre époux
+ Fasse l'amant auprès de vous,
+ Cela n'est point à la mode.
+ Pour moi, j'en souffre nuit et jour:
+ Car enfin, Iris, son amour
+ Vous plaît ou vous incommode.
+
+
+_Sçavoir comment un mari doit faire pour se faire aimer d'une jolie
+femme qu'il a épousée sans l'avoir connue auparavant._
+
+ Damon, tu te plains que ta femme
+ Ne répond pas bien à ta flamme:
+ Te mocques-tu des gens d'espérer ces douceurs?
+ Elle commence à te connoître
+ Sous le titre de son maître:
+ Ce n'est pas sous ce nom que l'on gagne les coeurs.
+ Prends l'air d'amant, sers-toi de cette amorce:
+ Cela te fera des appas.
+ On peut prendre le corps par force,
+ Mais le coeur ne s'insulte pas[167].
+
+
+_Sçavoir s'il suffit à un amant d'avoir souvent donné des marques de
+son amour à la personne qu'il aime, sans se soucier de recommencer
+tous les jours._
+
+ Belle Iris, lorsque je vous presse
+ De me donner à tous momens
+ Des marques de votre tendresse,
+ Vous me répondez brusquement:
+ «N'êtes-vous pas encor content
+ De tout ce que j'ai pu vous dire,
+ De ce que j'ai pu vous écrire,
+ À tous les quarts d'heure du jour,
+ Sur le sujet de mon amour?»
+ Non, belle Iris, je parle avec franchise,
+ Le passé chez l'amant ne se compte pour rien;
+ Il veut qu'à toute heure on lui dise
+ Ce qu'il sçait déjà fort bien.
+
+
+_Sçavoir si les amans doivent être en alarme de voir leurs maîtresses
+extrêmement caressées par leurs maris._
+
+ L'autre jour, près de Climène,
+ Je voyois son mari sans cesse sur ses bras.
+ Cette belle vit ma peine,
+ Et me dit ceci tout bas:
+ «Remets le calme en ton âme,
+ Et sçache que l'empressement
+ D'un mari que hait sa femme
+ Fait plus aimer son amant.»
+
+
+_Sçavoir lequel il vaudroit mieux pour une fille qui se marieroit sans
+amour, que son mari en eût beaucoup pour elle ou point du tout_.
+
+ Dieu vous veuille garder, la belle,
+ D'un grand amour de votre époux!
+ Il seroit mal qu'il vous fût infidèle,
+ Mais il seroit plus mal qu'il fût jaloux de vous,
+ Et l'amour le rendroit jaloux.
+
+
+_Sçavoir si un mari fort laid a raison de souhaiter que sa femme le
+regarde._
+
+ Tu te plains incessamment
+ De ne point attirer les regards d'Ennemonde.
+ Laisse-la, pauvre innocent,
+ Plutôt que toi regarder tout le monde.
+ Qu'elle envisage son devoir:
+ Par là tu te pourras sauver du cocuage;
+ Mais si c'est toi qu'elle envisage,
+ Cela n'est pas en ton pouvoir.
+
+
+_Sçavoir ce qui est préférable en une belle maîtresse, ou le coeur,
+ou le corps._
+
+ Un brutal pour ton coeur ne feroit nuls efforts,
+ Il aimeroit mieux la personne;
+ Mais, pour moi, je n'aime ton corps
+ Qu'autant que ton coeur me le donne.
+
+
+_Sçavoir si une femme peut aimer son mari, quoi qu'il vive bien avec
+elle, quand elle aime son amant._
+
+ Philis disoit un jour à l'aimable Climène:
+ «N'aimez-vous pas bien votre époux?
+ Il est complaisant, il est doux,
+ --Non, dit-elle,--Et d'où vient, dit Philis, votre haine?
+ Vous avez un si bon coeur,
+ Tant de justice et de douceur!
+ Vous avez tant de pente à la reconnoissance!
+ --Il est vrai, dit Climène, il seroit mon ami
+ S'il n'étoit pas mon mari;
+ Mais je n'ai rien pour lui que de la complaisance.
+ Avecque lui je vis honnêtement;
+ Je ne l'aime qu'en apparence,
+ Et dans le fond du coeur je le hais fortement,
+ Comme un rival de mon amant.
+
+
+_Sçavoir ce que fait la présence et l'absence de ce qu'on aime._
+
+ Absent d'Iris, mon chagrin est extrême;
+ La voir est mon plus grand bien:
+ Il n'est rien tel que d'être avecque ce qu'on aime;
+ Tout le reste n'est rien.
+
+
+
+
+CARTE DU PAYS DE BRAQUERIE
+
+
+
+
+
+CARTE DU PAYS DE BRAQUERIE[168].
+
+
+Le pays des Braques[169] a les Cornutes[170] à l'orient, les
+Ruffiens[171] au couchant, les Garraubins[172] au midi et la
+Prudomagne[173] au septentrion. Le pays est de fort grande étendue et
+fort peuplé par les colonies nouvelles qui s'y font tous les jours. La
+terre y est si mauvaise que, quelque soin qu'on apporte à la cultiver,
+elle est presque toujours stérile. Les peuples y sont fainéans et ne
+songent qu'à leurs plaisirs. Quand ils veulent cultiver leurs terres,
+ils se servent des Ruffiens, leurs voisins, qui ne sont séparés d'eux
+que par la fameuse rivière de Carogne[174]. La manière dont ils
+traitent ceux qui les ont servis est étrange, car, après les avoir
+fait travailler nuit et jour, des années entières, ils les renvoient
+dans leur pays bien plus pauvres qu'ils n'en étoient sortis. Et,
+quoique de temps immémorial l'on sçache qu'ils en usent de la sorte,
+les Ruffiens ne s'en corrigent pas pour cela, et tous les jours
+passent la rivière. Vous voyez aujourd'hui ces peuples dans la
+meilleure intelligence du monde, le commerce établi parmi eux, le
+lendemain se vouloir couper la gorge. Les Ruffiens menacent les
+Braques de signer l'union avec les Cornutes, leurs ennemis communs;
+les Braques demandent une entrevue, sachant que les Ruffiens ont
+toujours tort quand ils peuvent une fois les y porter. La paix se
+fait, chacun s'embrasse. Enfin, ces peuples ne se sçauroient passer
+les uns des autres en façon du monde.
+
+Dans le pays des Braques il y a plusieurs rivières. Les principales
+sont: la Carogne et la Coquette; la Précieuse sépare les Braques de la
+Prudomagne[175]. La source de toutes ces rivières vient du pays des
+Cornutes. La plus grosse et la plus marchande est la Carogne, qui va
+se perdre avec les autres dans la mer de Cocuage; les meilleures
+villes du pays sont sur cette rivière. Elle commence à porter bateau à
+
+ * * * * *
+
+=Guerchy=[176], ville assez grande, bâtie à la moderne, à une demi-lieue
+du grand chemin; mais la rivière, se jetant toute de ce côté-là, sape
+la terre en sorte que, dans peu, le grand chemin sera de passer à
+Guerchy. Il y a quelques années que c'étoit une ville de grand
+commerce. Elle trafiquoit à Malte et Lorraine; mais, comme elle s'est
+ruinée par les banqueroutes que les marchands du pays lui ont faites,
+elle trafique aujourd'hui en Castille[177], dont les marchands sont de
+meilleure foi.
+
+Plus bas est un grand bourg appelé
+
+ * * * * *
+
+=Sourdis=[178]. Ses maisons, chacune en détail, sont très belles; en
+gros, c'est le lieu du monde le plus désagréable. C'est terre
+d'Église, de sorte que la ville est fort ruinée du passage des gens de
+guerre. Le seigneur du lieu est abbé commandataire[179], homme
+illustre qui a passé par tous les degrés et qui a été long-temps
+archidiacre en plusieurs grandes villes de cette province.
+
+De là vous venez à
+
+ * * * * *
+
+=Saint-Loup=[180], petite ville assez forte, mais plus par l'infanterie
+qui la garde[181] que par la force de ses remparts.
+
+À trois lieues de là vous trouvez
+
+ * * * * *
+
+=La Suze=[182], qui change fort souvent de gouverneur et même de
+religion. Le peuple y aime les belles-lettres, et particulièrement la
+poésie.
+
+Ensuite se voit
+
+ * * * * *
+
+=Pont-sur-Carogne=[183]. Il y a eu long-temps dans cette place deux
+gouverneurs de fort différente condition en même temps, et qui
+cependant vivoient dans la meilleure intelligence du monde. La
+fonction de l'un[184] étoit de pourvoir à la subsistance de la ville,
+et celle de l'autre[185] étoit de pourvoir au plaisir. Le premier y a
+presque ruiné sa maison, et l'autre y a fort altéré sa santé. Cette
+place a eu depuis grand commerce en Flandre[186], et est maintenant
+une république.
+
+À une lieue de cette ville vous en trouverez une autre que l'on nomme
+
+ * * * * *
+
+=Uxelles=[187]. Quoique le château n'en soit pas fort élevé, la ville
+néanmoins est fort belle. Si la symétrie y avoit été observée, la
+nature en est si riche que ç'auroit été le plus beau séjour du monde.
+Elle a eu plusieurs gouverneurs. Le dernier est un homme de naissance
+pauvre, mais de grande réputation[188], et qui en a beaucoup acquis
+dans une autre place sur la même rivière. Cette ville aime fort son
+gouverneur, jusqu'à engager tous les jours ses droits pour le faire
+subsister.
+
+À demi-lieue est
+
+ * * * * *
+
+=Pommereul=[189], autrefois si célèbre pour le séjour qu'y a fait un
+prince ecclésiastique[190]. Dans ce temps-là il y avoit un évêché;
+mais, l'évêque se trouvant mal logé, le siège épiscopal fut transféré
+
+ * * * * *
+
+=Lesdiguières=[191]. Lesdiguières est une ville assez forte, quoique
+commandée par une éminence[192]. Elle est hors d'insulte, et on ne la
+sçauroit prendre que par les formes; mais elle a pourtant été prise et
+ruinée, comme tout le monde sçait, ainsi que la manière dont elle fut
+traitée par un homme[193] à qui elle s'étoit rendue sous des
+conditions avantageuses; et, voyant qu'il n'y avoit pas de foi parmi
+les gens d'épée, elle se jeta entre les bras de l'Église, et a pris
+son évêque pour gouverneur.
+
+Près de là, entre la Coquette et la Carogne, est la ville d'
+
+ * * * * *
+
+=Étampes=, ou =Valançay=[194], qui est fort ancienne et des plus grosses
+du pays. C'est une place fort sale et remplie de marais que l'on dit
+fort infectés par la nature du terroir, qui est putride. Tout y est en
+friche présentement. La ville étoit belle en apparence; le peuple n'y
+étoit pas fort blanc, mais la demeure en a toujours été fort incommode
+à cause de son humeur, car il est fort inconstant, et surtout
+querelleux, malicieux et fantasque, avec lequel on n'a jamais pu
+prendre de mesures certaines. Il y a eu des gouverneurs sans nombre:
+on y aimoit fort le changement et la dépense. Celui qui l'a été le
+plus long-temps est un vieux satrape[195], homme illustre qui mourut
+dans le gouvernement. La ville en fait un deuil continuel, et, depuis
+ce temps, elle est demeurée déserte. On n'y va presque plus qu'en
+pèlerinage: aussi ne lui reste-t-il plus maintenant que de vieux
+vestiges, qui font remarquer que ç'a été autrefois une grosse ville.
+
+À gauche se trouve la ville de
+
+ * * * * *
+
+=Brion=[196], qui a été fort agréable; mais le grand nombre des
+gouverneurs l'a ruinée. Toutes ses défenses sont abattues depuis la
+première fois qu'elle fut prise. C'est aujourd'hui une place à prendre
+d'emblée. Les avenues en sont assez belles, hormis du côté de la
+principale porte où il y a un bois de haute futaie sale et marécageux,
+que le gouverneur n'a jamais voulu faire couper. J'appelle gouverneur
+celui qui en a le nom, car l'administration de la ville dépend de tant
+de gens que c'est à présent une république.
+
+ * * * * *
+
+=Sévigny=. La situation en est fort agréable. Elle a été autrefois
+marchande. Montmoron[197], proche parent du Cornute, en fut
+gouverneur; mais il en fut chassé par un comte angevin[198], qui la
+gouverna paisiblement long-temps, lequel partageoit le gouvernement
+avec un autre comte bourguignon[199].
+
+ * * * * *
+
+=D'Harcourt=[200] est une ville de grande réputation. Il y a une célèbre
+université. Les guerres qu'elle a eues depuis long-temps avec un
+prince des Cornutes ont bien diminué de sa première splendeur. C'est
+une situation assez pareille à celle de Brion. Le gouvernement est
+semblable, et c'est un des plus grands passages de Ruffie, chez les
+Cornutes.--La ville
+
+ * * * * *
+
+=Palatine= est fort connue. Comme il y a longtemps que l'on y alloit en
+dévotion et que chacun y portoit sa chandelle, on dit que les pèlerins
+en revenoient plus mal qu'ils n'y étoient allés. C'est une place qui
+change souvent de gouverneur, d'autant qu'il faut être jour et nuit
+sur les remparts, et l'on ne peut long-temps fournir à cette fatigue;
+c'est pourquoi l'on n'y demeure guères. On remarque une chose en cette
+ville, c'est que le peuple y est sujet à une maladie qu'ils nomment
+chaude-crache, contre laquelle on dit aussi qu'ils se servent de
+gargarismes[201].
+
+Plus loin, sur la Carogne, est la ville de
+
+ * * * * *
+
+=Chevreuse=[202], qui est une grande place fort ancienne, pour le
+présent toute délabrée, dont les logemens sont tous découverts. Elle
+est néanmoins assez forte des dehors, mais de dedans mal gardée. Elle
+a été autrefois très fameuse et fort marchande; elle trafiquoit en
+plusieurs royaumes, et maintenant la citadelle est toute ruinée par la
+quantité des sièges qu'on y a faits pour la prendre. On dit qu'elle
+s'est souvent rendue à discrétion. Le peuple y est d'une humeur fort
+changeante et fort incommode. Elle a eu plusieurs gouverneurs, dont le
+principal a été celui qui a commandé à Puisieux. Elle en est mal
+pourvue à présent, car celui qui est en charge n'est plus bon à
+rien[203].
+
+
+ * * * * *
+
+=L'Isle= est une petite ville dont la situation paroît d'abord
+avantageuse à cause qu'elle est au milieu de la Carogne; mais, cette
+rivière étant guéable de tous côtés dans cet endroit, la place n'est
+pas plus forte que si elle étoit dans la plaine. Sitôt que vous en
+approchez, il vous vient une senteur de chevaux morts si forte qu'il
+n'est pas possible d'y demeurer. Il n'y a personne qui puisse y
+coucher plus d'une nuit, encore la trouve-t-on bien longue: aussi le
+lieu s'en va bientôt devenir désert.
+
+ * * * * *
+
+=Champré=[204] est une des plus grosses villes du pays; elle a plus de
+deux[205] lieues de tour. Il y a une place au milieu de la ville de
+fort grande étendue; elle est située dans un marais qui ne la rend pas
+pour cela plus inaccessible; car, comme l'a fort bien remarqué le
+géographe de ce pays-là, les habitans de cette ville, qui sont gens de
+grand commerce, ont fait plusieurs levées qui l'ont bien dégarnie.
+
+ * * * * *
+
+=Arnault=[206] est fort semblable à Champré, tant pour la grandeur de sa
+place que pour sa situation, hors qu'elle est encore plus marécageuse;
+mais elle l'est tellement qu'on ne sçauroit davantage. Le
+gouverneur[207] a grand soin de cette place, car elle lui vaut
+beaucoup. Il n'y fait pas un pas que ce ne soit patrouille, et, s'il
+avoit manqué à coucher une nuit sur le rempart, il n'auroit pas le
+lendemain de quoi dîner, et le second jour il n'auroit pas de chemise.
+C'est le lieu du monde où l'on fait le mieux l'exercice; mais aussi
+c'est le lieu ou l'on est le mieux payé.
+
+De là vous venez à
+
+ * * * * *
+
+=Cominges=[208], Petite ville dont les maisons sont peintes au dehors,
+de sorte qu'elle paroît nouvellement bâtie, quoiqu'elle soit assez
+ancienne. Le gouverneur d'aujourd'hui est un vieux satrape de
+Ruffie[209] qui ne la gouverne que par commission, et qui, à cause de
+son âge, est toujours à la veille d'être dépossédé. J'ai ouï dire à
+des gens qui y ont été que la principale porte de la ville est si
+proche d'une fausse porte qui conduit à un cul-de-sac que bien souvent
+on prend l'une pour l'autre.
+
+À deux lieues de là vous rencontrez
+
+ * * * * *
+
+=Le Tillet=[210], grande ville ouverte de tous côtés. Le peuple en est
+grossier, le terroir gras et assez beau; cependant on remarque qu'un
+homme raisonnable n'y a jamais pu demeurer deux jours. Mais, comme il
+y a dans le monde plus de sots que d'honnêtes gens, le lieu n'est
+jamais vide.
+
+Près de là vous avez
+
+ * * * * *
+
+=Saint-Germain-Beaupré=[211]. C'est là que la Coquette se joint à la
+Carogne. C'est une ville fort agréable. Le premier gouverneur qu'elle
+eut étoit un homme du pays des Cornutes[212]. Il s'empara du
+gouvernement contre son gré, et s'en fit pourvoir en titre d'office.
+C'étoit un homme fort extraordinaire et tout à fait bizarre à sa façon
+d'agir. D'abord il voulut changer les plus anciennes coutumes de la
+ville, et inventoit toujours quelque chose; entre autres, il déclara
+un jour qu'il ne vouloit plus entrer que par la fausse porte, et, pour
+moi, je crois que ce n'étoit pas sans fondement. Mais la ville,
+jugeant que si cela avoit lieu elle perdroit tous les droits affectés
+au passage de la grande porte, s'y opposa avec tant de vigueur qu'il
+ne put parvenir à son dessein. Il fut assez long-temps interdit de sa
+charge, et depuis même qu'il y a été remis tout s'est fait dans la
+ville par commission, le gouverneur ayant bâti un château qu'il habite
+souvent.
+
+Près de là est
+
+ * * * * *
+
+=Grimaud=[213], située au pied des montagnes et qui a donné le nom au
+Grimaudan. Elle est fort sale, à cause des torrens qui tombent de
+toutes parts dans la Carogne en cet endroit, ce qui rend cette rivière
+si trouble qu'on diroit que ce n'est pas la même qui est à deux lieues
+de là. Au milieu de la ville, elle se cache sous terre par un grand
+canal que la nature a fait et qu'on appelle vulgairement le
+Trou-Grimaud, et ne sort qu'à deux lieues plus loin, à savoir, là où
+elle se jette dans la Précieuse.
+
+À quatre lieues est
+
+ * * * * *
+
+=Châtillon=, grande et belle ville par dehors et mal bâtie en dedans.
+Les peuples y aiment l'argent. Elle a été si fort persécutée par deux
+princes qu'elle a été contrainte de se jeter entre les bras de
+l'Église. Un abbé commandataire en a été gouverneur, mais depuis
+chassé pour vouloir trop entreprendre sur les priviléges de la ville;
+et maintenant il n'y en a plus, car on veut les obliger à servir jour
+et nuit et à payer la dépense.
+
+ * * * * *
+
+=La Vergne=[214] est une grande ville fort jolie et si dévote que
+l'archevêque[215] y a demeuré avec le duc de Brissac, qui en est
+demeuré principal gouverneur, le prélat ayant quitté.
+
+De là vous venez à
+
+ * * * * *
+
+=Montausier=[216], grande ville qui n'est pas belle, mais agréable. La
+Précieuse passe au milieu, qui est une rivière de grande réputation.
+L'eau en est claire et nette; il n'y a lieu au monde où la terre soit
+mieux cultivée.
+
+ * * * * *
+
+=Fienne=[217] est une grande ville, presque toute délabrée, qui n'est
+fameuse que par la Carogne, qui passe au milieu. Le séjour en est
+désagréable, tant pour ce que les maisons y sont anciennes et mal
+faites que pour ce qu'il y règne une odeur si mauvaise que, quelque
+intérêt qu'on ait à y demeurer, on est contraint à la fin d'en sortir
+pour conserver sa santé. Le gouverneur étant un homme de peu de
+crédit, à qui on a donné le gouvernement par forme, sans l'intrigue
+des habitants et le commerce qu'ils font avec les Espagnols, cette
+ville manqueroit bientôt de subsistance.
+
+À quatre lieues de cette ville vous en trouvez une autre bien
+différente; elle est sur la Précieuse. C'est une ville fort
+considérable pour la beauté de ses édifices; on l'appelle
+
+ * * * * *
+
+=Olonne=. C'est un chemin fort passant. On y donne le couvert à tous
+ceux qui le demandent, à la charge d'autant. Il y faut bien payer de
+sa personne, ou payer de sa bourse.
+
+ * * * * *
+
+=Beauvais=[218], sur la Carogne, est une petite ville dans un fond, où
+l'on ne voit le jour qu'à demi et dont les bâtimens sont très
+désagréables. Elle a eu néanmoins des gens de très grande condition
+pour gouverneurs, entre autres un commandeur de Malte, qui y a laissé
+une belle infanterie. On ne s'étonnera point que des gens de naissance
+et de mérite se soient arrêtés à un si méchant logis quand on sçaura
+que ç'a été le principal passage pour aller à la ville de
+Donna-Anna[219], où tout le commerce se faisoit durant qu'on bâtissoit
+le fort Louis[220]. Depuis que ce fort est entré dans ses droits, la
+ville de Beauvais n'a plus eu de gouverneur de marque, mais des gens
+de basse étoffe et inconnus, que la ville y entretient, quoiqu'elle ne
+vaille plus la dépense. Ceux-ci ont toujours eu soin de bien maintenir
+l'infanterie[221].
+
+ * * * * *
+
+=Guise=[222] est une ville sur la Précieuse, assez grande, et où il se
+trouve de belles antiquités. Plusieurs ont cru que cette place s'étoit
+gardée par ses forces mêmes; mais on assure qu'il y a eu un
+gouverneur[223] comme en titre d'office, qu'on a tenu caché à cause
+que ses mérites n'étoient point proportionnés à l'importance de la
+place, d'où il a été chassé parcequ'il ne visitoit plus que de loin à
+loin la place d'armes. Il y avoit laissé de l'infanterie; mais, à
+cause qu'elle étoit plus nuisible qu'utile pour la conservation de la
+ville, elle en a été chassée et envoyée en Hollande. Il y en a qui
+disent que la disgrâce du gouverneur est venue de ce qu'il avoit plus
+d'attache pour la ville de Chevreuse.
+
+ * * * * *
+
+=Longueville=[224] est sur la même rivière que Guise. C'est une ville
+grande et assez belle. Il y a eu quatre gouverneurs, dont les uns
+étoient les premiers princes du pays, les autres des plus qualifiés
+seigneurs après ceux-là[225], dont l'un a failli perdre sa place pour
+de l'infanterie qu'il y avoit jetée hors du temps, qui a fort
+endommagé la ville. Elle se gouverne à présent elle-même, et s'est
+tellement fortifiée[226] qu'il n'y a point d'ennemis si forts qui
+osent en faire l'attaque.
+
+FIN DU TOME PREMIER.
+
+
+
+
+
+NoteS:
+
+[Note 1: Cette lettre est fort habilement faite. Elle dit la
+vérité avec tous les ménagements et tous les adoucissements
+nécessaires. Bussy va même jusqu'à s'accuser de trop d'imagination.
+Nous verrons à quoi nous en tenir.]
+
+[Note 2: Nous avons dit dans l'Introduction vers quel temps Bussy
+composa son ouvrage et à quelle époque successivement remontent les
+événements dont il se fait l'historien.]
+
+[Note 3: Madame d'Olonne est l'héroïne d'un pamphlet fort vilain
+et fort peu littéraire qu'on a eu bien tort d'attribuer à
+Bussy-Rabutin: _la Comédie galante_ de M. D. B. Cologne, Pierre
+Marteau (Hollande), petit in-12 de 34 pages.
+
+Madame d'Olonne (Catherine-Henriette d'Angennes), parente du marquis
+de Rambouillet, étoit l'aînée des deux filles du baron de La Loupe.
+Avant son mariage, «elle estoit jolie, dit Retz (Mémoires, p. 341 de
+l'édition Michaud); elle estoit belle, elle estoit précieuse par son
+air et par sa modestie.» Mademoiselle de La Vergne, celle qui fut
+madame de La Fayette, en avoit fait son amie; elle étoit choyée au
+Luxembourg, et mademoiselle de Montpensier la distinguoit, quoiqu'elle
+ne brillât peut-être pas par l'originalité de son esprit. Dès 1652,
+Guy Joly, d'accord avec Retz, la désigne comme «l'une des plus belles
+personnes de France». Retz faisoit plus que de la trouver jolie et
+précieuse: un peu dégoûté de mademoiselle de Chevreuse, il
+entreprenoit, à la faveur de l'accueil qu'on lui faisoit chez madame
+de La Vergne la mère, de s'insinuer le plus avant possible dans les
+bonnes grâces de cette belle personne. Rendez-vous obtenu à force de
+prières, mais rendez-vous bien inutile, «ce qui doit estonner, dit le
+vaincu, ceux qui n'ont point connu mademoiselle de La Loupe et qui
+n'ont ouï parler que de madame d'Olonne.» Précieuse donc et à la façon
+des plus effarouchées, mademoiselle de La Loupe, avant son mariage,
+étoit une personne en bon point de renommée. Je ne vois pas pourquoi
+M. Walckenaer (t. 1, p. 357) croit que Beuvron étoit intimement lié
+avec elle dès ce moment-là.
+
+Le 3 mars 1652, le beau poète Loret écrit dans sa Gazette:
+
+ D'Olonne aspire à l'hyménée
+ De la belle Loupe l'aînée,
+ Et l'on croit que dans peu de jours
+ Ils jouiront de leurs amours.
+
+Le mariage eut lieu peu de temps après. V. _Montpensier_, t. 2, p. 246
+de la Collection Petitot.
+
+Ce n'est toutefois qu'en 1656 que mademoiselle de Montpensier parle du
+bruit que «commençoit à faire» la beauté de madame d'Olonne; mais les
+souvenirs de mademoiselle sont quelquefois un peu confus, et
+d'ailleurs on peut admettre qu'elle attache une idée fâcheuse au mot
+_bruit_.
+
+À peine mariée, notre belle dame laisse son mari auprès du roi, et
+chevauche parmi les hardies frondeuses (_Montpensier_, t. 2, p. 245).
+Le temps n'est pas venu où madame de Sévigné écrira (13 novembre
+1675): «Le nom d'Olonne est trop difficile à purifier»; où l'on
+chantera:
+
+ La d'Olonne
+ N'est plus bonne
+ Qu'à ragoutter les laquais;
+
+(Ms. 444, Suppl. Bibl nat.)
+
+où La Bruyère (t. 1, p. 203 de l'édit. Jannet) dira: «Claudie attend
+pour l'avoir qu'il soit dégoûté de Messaline.» Il s'agit de Baron;
+Claudie, c'est madame de la Ferté; Messaline, c'est madame d'Olonne.
+Nous sommes en 1652, à la date du mariage, et Baron n'est pas encore
+né. Son acte de naissance, cité par M. Taschereau (_Vie de Molière_,
+3e éd., p. 249), le fait naître le 8 octobre 1653. Quant à la
+maréchale de la Ferté, on sait que sous ce nom tristement célèbre il
+faut reconnoître mademoiselle de La Loupe la cadette, celle que
+Saint-Simon a si souvent fouettée. Elle étoit belle aussi et le fut
+long-temps. Les deux soeurs vécurent jusqu'en 1714, et jouirent à
+leur aise de leur gloire.]
+
+[Note 4: Louis de la Trémoille, comte d'Olonne, avoit été arrêté
+sous la Fronde, en 1649, «comme il se vouloit sauver habillé en
+laquais» (Retz, p. 100). Il est mort en 1686. Boisrobert s'étoit moqué
+de lui de bonne heure; on s'en moqua plus cruellement lorsque sa femme
+eut rendu publiques ses infortunes. Avec Saint-Evremont et Sablé
+Bois-Dauphin, il se consoloit en fondant l'ordre des Coteaux, dont
+Boileau nous a conservé le souvenir. La Bruyère, à ce point de vue,
+l'a peint sous le nom de Cliton le fin gourmet (t. 2, p. 93). À un
+autre point de vue, Racine a parlé de lui dans cette jolie épigramme
+faite sur _Andromaque_:
+
+ Le vraisemblable est peu dans cette pièce,
+ Si l'on en croit et d'Olonne et Créqui:
+ Créqui dit que Pyrrhus aime trop sa maîtresse,
+ D'Olonne qu'Andromaque aime trop son mari.
+
+À l'article de la mort, un prêtre nommé Cornouaille lui offre ses
+services. L'anecdote veut qu'il se soit écrié avec quelque colère:
+«Serai-je encornaillé jusqu'à la mort?»]
+
+[Note 5: François d'Harcourt, deuxième du nom, marquis de Beuvron,
+né le 15 octobre 1598, mort à Paris le 30 janvier 1658, enfant
+d'honneur de Louis XIII, adversaire de Boutteville dans un duel
+fameux, avoit deux fils, qui furent notre marquis et le comte de
+Beuvron.
+
+Saint-Simon, en 1705 (t. 4, p. 437, de la nouvelle édition Chéruel),
+dit dans ses Mémoires: «M. de Beuvron, chevalier de l'ordre et
+lieutenant-général de Normandie, mourut à plus de quatre-vingts ans,
+chez lui, à la Meilleraye, avec la consolation d'avoir vu son fils
+Harcourt arrivé à la plus haute et à la plus complète fortune, et son
+autre fils, Sézanne, en chemin d'en faire une, et déjà chevalier de la
+Toison-d'Or. On a vu comment elle étoit due aux agrémens de la
+jeunesse du père. C'étoit un très honnête homme et très bon homme,
+considéré et encore plus aimé.»
+
+Ce très honnête et très bon homme nous appartient ici. Son frère
+mourut bien avant lui. Voyez Dangeau. (28 septembre 1688): «Le comte
+de Beuvron est mort cette nuit. Il avoit un justaucorps en broderie et
+des pensions, et avoit été capitaine des gardes de Monsieur. Il avoit
+depuis deux ans déclaré son mariage avec mademoiselle de Téobon, dont
+il n'a point d'enfans.»--«Homme liant et doux, ajoute Saint-Simon (t.
+3, p. 181), mais qui voulut figurer chez Monsieur, dont il étoit
+capitaine des gardes, et surtout tirer de l'argent pour se faire
+riche, en cadet de Normandie fort pauvre.»
+
+On sait qu'il a été accusé, avec le chevalier de Lorraine et d'Effiat,
+d'avoir travaillé à l'empoisonnement de Madame. V. La Fayette.
+
+Sa femme, fille du marquis de Théobon, «étoit une femme (Saint-Simon,
+t. 3, p. 186) qui avoit beaucoup d'esprit, et qui, à travers de
+l'humeur et une passion extrême pour le jeu, étoit fort aimable et
+très bonne et sûre amie.» Elle étoit «originairement huguenote
+(Journal du marquis de Sourches, t. 2, p. 190), mais, s'étant
+convertie, avoit été nommée fille d'honneur de la reine; et, quand on
+rompit la chambre des filles de la reine, Monsieur la mit auprès de
+Madame», la seconde Madame, qui l'aima beaucoup. V. ses lettres.
+
+Le père des Beuvron avoit épousé, en 1626, Renée d'Espinay, soeur du
+comte d'Estelan. On disoit de lui:
+
+ Beuvron, espouse-tu
+ Saint-Luc, qui tant est belle?
+ Si tu veux estre cocu,
+ N'en espouse d'autre qu'elle.
+ Ah! petite brunette,
+ Ah! tu me fais mourir!
+
+Il étoit lieutenant du roi en Normandie et gouverneur du vieux palais
+de Rouen (Montpensier, t. 2, p. 177). C'étoit un ami de Racan. «Les
+enfans de Beuvron, dit Tallemant des Réaux (t. 2, p. 367, de l'édition
+Paulin Paris), ont plus d'esprit que leur père.» Cet ami de Racan
+n'étoit donc pas un personnage très ingénieux. Sous la Fronde, en
+1650, il reste fidèle au duc de Longueville, et résiste, à Rouen, à la
+duchesse et au parlement; toutefois (Motteville, t. 4, p. 16) on ne
+faisoit pas grand cas de lui à la cour. Il obtint alors pour son fils
+aîné (La Rochefoucauld, p. 436, édit. Michaud) la survivance du vieux
+palais.
+
+Beuvron (le nôtre) a joué jusqu'à sa mort un grand rôle en Normandie
+(Voy. Saint-Simon, t. I, p. 117, 123), et ne fut pas toujours en
+faveur (Dangeau, 13 mars 1689).
+
+Si ce n'est lui, c'est son frère, le favori de Monsieur (Mém. de du
+Plessis, édit. Michaud, p. 446, et Mém. de Montp., t. 4, p. 211), qui
+a commis le crime que reproche à un Beuvron ce couplet (_Nouveau
+siècle de Louis XIV_, p. 88)
+
+ On dit que Beuvron a gâté
+ Le grand chemin de la Ferté,
+ Qui fut jadis si fréquenté.
+
+Une accusation plus grave a pesé un instant sur lui: la Brinvilliers,
+disait-on (Sévigné, 26 juin 1676), affirmoit qu'il avoit réellement
+empoisonné Madame. Ce bruit n'eut pas de suites.
+
+Les Beuvron étoient parens de la comtesse de Fiesque, que nous allons
+voir entrer bientôt en scène. (Montpensier, t. 3, p. 104.)
+
+Leur soeur (Catherine-Henriette d'Harcourt-Beuvron) mérite qu'on ne
+l'oublie pas dans un livre où il s'agit d'un grand nombre de
+divinités. Loret (26 avril 1659) l'appelle «l'admirable Beuvron». Elle
+venoit alors d'épouser le duc d'Arpajon, déjà deux fois veuf. Somaize
+(_Précieuses_, édit, Jannet, t. 1, p. 71) l'a inscrite sous le nom de
+_Dorénice_ dans la grande compagnie des Précieuses. Elle n'eut jamais
+rien de ridicule. Sa beauté a trouvé grâce devant Tallemant des Réaux
+(chap. 304, t. 9, p. 75, de la 2e édition). Elle fut dame d'honneur de
+la Dauphine. Saint-Simon parle de sa «grande mine», de sa vertu, de
+son honneur intact (t. 1, p. 221).
+
+Louis XIV lui fit de belles amitiés. Lors qu'elle fut nommée dame
+d'honneur, madame de Sévigné écrit (13 juin 1684): «C'est l'ouvrage de
+madame de Maintenon, qui s'est souvenue fort agréablement de
+l'ancienne amitié de M. de Beuvron et de madame d'Arpajon pour elle,
+du temps de madame Scarron.» Ce dire est confirmé par madame de Caylus
+(p. 4 de l'édit. de 1808), qui cite le marquis de Beuvron comme l'un
+des garants de la constante chasteté de sa tante.]
+
+[Note 6: Madame de Saint-Loup (V. Tallemant des Réaux).]
+
+[Note 7: Chemin faisant, nous ferons longue connoissance avec
+Candale. Une note ne suffiroit pas et elle couvriroit bien vite vingt
+pages.
+
+ Les garnitures à la Candale
+ Font paroître un visage pâle,
+
+dit un vers boiteux du _Nouveau siècle de Louis XIV_ (1856, p. 69). Ce
+vers atteste l'empire que Candale exerça sur les modes de son temps;
+cet empire est attesté en mille endroits, par exemple dans le _Roman
+Bourgeois_ de Furetière (p. 73 de l'édit. elzevirienne): «On descendit
+sur les chausses à la Candalle; on regarda si elles estoient trop
+plissées en devant ou derrière.» De la tête aux pieds, ce beau
+seigneur règle le costume des délicats. Louis-Charles-Gaston de
+Nogaret et de Foix, duc de Candale, né à Metz en 1627, étoit fils de
+Bernard de Nogaret, duc d'Épernon, et de Gabrielle-Angélique, fille
+légitimée de Henri IV. Il avoit du sang royal dans les veines: au
+dix-septième siècle ce n'étoit pas un médiocre avantage en amour. En
+1646, il est au siége de Mardick; en 1648, il est à Paris auprès du
+duc d'Orléans (Motteville, t. 3, p. 103); en 1649, il commande le
+régiment de son nom; en 1652, il a, par avance, la charge paternelle
+de colonel général et le gouvernement d'Auvergne; en 1654, il est
+lieutenant général sous Conti et d'Hocquincourt, deux des personnages
+de la présente histoire. Il meurt à Lyon le 28 janvier 1658. Il faut
+lire Saint-Évremont pour le voir à son avantage.
+
+Le jour de sa mort fut un jour de deuil pour les dames. L'abbé
+Roquette, coutumier du fait, acheta du père Hercule, général des Pères
+de la Doctrine, l'oraison funèbre qu'il lui consacra (Voy. Tallem., t.
+10, p. 239). Ce n'est pas là qu'il faut chercher l'histoire de sa vie.
+
+Une soeur qu'il avoit lui survécut bien long-temps; elle est morte
+sans alliance, comme lui, le 22 août 1701, à soixante-dix-sept ans,
+après cinquante-trois années de couvent des Carmélites (Saint-Simon,
+t. 10 de l'édit. Sautelet).
+
+Madame de Motteville n'a pas flatté son père (t. 4, p. 71), seigneur
+hautain, jaloux, brutal, cruel, criminel peut-être. Candale, beau
+garçon, d'humeur galante, blond, langoureux, coquet, garda quelque
+chose du caractère paternel. Ne voyons pas en un rose obstiné toutes
+les prouesses de ces messieurs: ils cachoient la griffe sous la patte
+de velours. Ces «princes chimériques», les Candale, les Manicamp, les
+Jarzay, ne doivent pas être canonisés sans information parcequ'ils ont
+plu à un nombre infini de belles.]
+
+[Note 8: Le frère de Condé.]
+
+[Note 9: «Maistre des requestes», dit Tallemant (t. 2, p. 115),
+puis intendant des finances; «protecteur des partisans», ajoute le
+Portrait des Maîtres des requêtes, «et qui de peu a fait beaucoup par
+toutes sortes de voies».
+
+L'_État de la France_ pour 1658 lui donne, comme intendant: Toulouse,
+Montpellier, la ferme des entrées de Paris, l'artillerie et le pain de
+munition.
+
+En 1661, on le rembourse à 200,000 livres seulement, c'est-à-dire
+qu'on le destitue, et bien d'autres du même coup. C'est l'année des
+comptes sévères.
+
+La femme de Paget étoit belle (V. le _Recueil des Portraits_ de
+Mademoiselle: c'est la _Polénie_ de Somaize (t. 1, p. 194, 206). Sa
+ruelle étoit vantée. Tallemant des Réaux (t. 2, p. 407) a raconté, à
+propos de madame Paget, une anecdote piquante. Bois-Robert et Ninon,
+l'une de nos amies en ce volume, y jouent un rôle.]
+
+[Note 10: Elle jouoit; son mari joua bien davantage. Voy.
+l'Oraison funèbre que lui fait dans son _Journal_ l'estimable marquis
+de Sourches (janvier 1686, t. 1, p. 103). «On vit alors mourir le
+comte d'Aulonne, de la maison de Noirmoustier (La Trémouille), qui
+avoit été guidon des gendarmes du roi pendant les guerres civiles, et
+chez lequel s'assembloient alors presque tous les gens de qualité pour
+y jouer ou pour y trouver bonne compagnie.»]
+
+[Note 11: 3,000 francs d'aujourd'hui.]
+
+[Note 12: 60,000 francs.]
+
+[Note 13: On conçoit facilement que je n'aie rien trouvé dans les
+histoires pour me renseigner sur la généalogie de Quentine.]
+
+[Note 14: Surtout si cher que cela! vingt mille francs par jour!]
+
+[Note 15: (1656).]
+
+[Note 16: Candale le prenoit de très haut avec tout ce qui n'étoit
+pas de la plus haute noblesse. On juge par là ce qu'il pensoit des
+gens d'affaires. Bartet, secrétaire du roi, lui ayant déplu, voyez la
+hardiesse avec laquelle il le fait arrêter et raser d'un côté du
+visage, barbe et cheveux! (Sévigné, juin 1655; Montp., t. 2, p. 488,
+t. 3, p. 22.) Cela ne parut pas trop étonnant. Encore fit-il exiler sa
+victime! Les dames sourirent. Belle prouesse de prince chimérique!
+Mademoiselle de Montpensier (t. 3, p. 128) dit que «c'étoit un garçon
+plein d'honneur et incapable d'aucune mauvaise action.» Elle dit cela
+à la date de 1657, lorsque arriva l'affaire Montrevel. Ce Montrevel,
+se battant en duel avec Candale, est tué par derrière d'un coup d'épée
+que La Barte, un des suivants du grand roi de la mode, lui donne
+inopinément. Cette fois on crie: Il faut donner une garde du corps à
+Candale pour le protéger. Son courage, toutefois, n'est pas mis en
+doute (Voy. Motteville, t. 3, p. 293); mais la fierté de son rang lui
+monte bien vite à la tête. Le pauvre Bartet n'avoit pas été bien
+audacieux; il n'avoit rien imaginé; il avoit dit tout bas, et pour se
+venger de se voir prendre la marquise de Gouville, que Candale n'étoit
+peut-être pas un amant d'une énergie incontestable. De fait, Candale
+s'en faisoit accroire, comme Guiche, comme d'autres. Soyecourt étoit
+moins galant de mine, mais c'étoit un autre homme. Au surplus, ce
+n'est pas pour cela que je lui chercherai querelle: c'est parceque je
+le suppose moins doucereux qu'on ne le croyoit. Qu'est-ce que cette
+note de Tallemant? (T. 4, p. 355). «Madame Pilou étoit fort
+embarrassée d'un certain brave, nommé Montenac, qui vouloit enlever
+madame de la Fosse. Un jour, ayant trouvé feu M. de Candale: Monsieur,
+lui dit-elle, vous menez tous les ans tant de gens à l'armée, ne
+sçauriez-vous nous desfaire de Montenac? Tous les ans vous me faittes
+tuer quelques-uns de mes amys, et celuy-là revient tousjours!--Il
+faut, respondit-il, que je me desfasse de deux ou trois hommes qui
+m'importunent, et après je vous desferay de cestuy-là.» N'y a-t-il pas
+là de quoi le condamner?]
+
+[Note 17: Ses amis, nous les verrons bientôt figurer dans ce
+livre.]
+
+[Note 18: Trésorier de l'épargne. «Ces offices (Est. de la Fr.,
+1649) se vendent un million de livres chacun; ceux qui les possèdent
+ont douze mille livres de gages, et, en outre, trois deniers par livre
+de tout l'argent qu'ils manient, ce qui monte à des sommes
+excessives.» Nicolas Jeannin de Castille étoit petit-fils du président
+Jeannin, ministre de Henri IV. Ce Jeannin avoit marié sa fille à P.
+Castille, ancien marchand de soie, devenu receveur du clergé, et
+affirmant alors qu'il étoit bâtard de Castille. En généalogie tout
+marche à la longue. Soit pour la bâtardise! Ce qui est certain, c'est
+qu'une Jeannin (de Castille), en 1705, épouse un prince d'Harcourt, et
+a pour filles des duchesses de Bouillon et de Richelieu. Au bout d'un
+siècle, voilà ce qui fleurit sur la tige.
+
+Jeannin, beau-frère de Chalais par sa soeur à lui, «belle personne»,
+dit Tallemant des Réaux (t. 3, p. 193), se trouva un moment près de la
+banqueroute. (_Épigr._ Bibl nat., ms. sup. fr., n. 540, f. 56). Adieu
+alors la galanterie! De bonne heure il s'étoit montré «coquet»
+(Tallem. t. 4, p. 32). Entre autres maîtresses on lui connoît cette
+malheureuse Guerchy, qui mourut d'une si triste mort (_Nouveau siècle
+de Louis XIV_, p. 60). La galante madame de Nouveau s'amouracha de lui
+(Tallem. 2e édit., t. 7, p. 241).
+
+En 1678, il est vieux. Madame de Sévigné, son amie, lui reproche ses
+fredaines; Bussy lui dit: «Vous savez (lettre du 31 décembre) que sur
+le chapitre des dames il n'est pas tout à fait si régulier que les
+évêques.»
+
+Nicolas Jeannin de Castille étoit marquis de Montjeu ou de Mondejeu
+(Loret, 7 février 1654). Le nom n'y fait rien (Walckenaër, t. 2, p.
+470). Madame de Sévigné (20 mai 1676) l'appelle Montjeu tout court et
+se moque de son marquisat; mais elle l'aime véritablement, va loger
+chez lui, date de chez lui quelques lettres (22 juillet 1672). Bussy
+l'aimoit de même (lettre du 22 mars 1678).
+
+Mademoiselle de Montpensier (t. 4, p. 441) a daigné écrire: «Famille
+des Castille, gens que je considérois.» Notre Jeannin n'est pas un
+pied plat. Il étoit greffier de l'ordre dès 1657. C'est le premier
+exemple de ce que Saint-Simon appelle les _râpés_ (t. 4, p. 161).
+
+La seconde femme de Fouquet, celle à qui La Fontaine a adressé des
+vers (_Odes_, livre I), étoit Marie-Madeleine Castille-Villemareuil,
+une Castille par conséquent. On voit dans les _Mémoires du duc
+d'Orléans_ un Castille-Villemareuil intendant de la maison de Monsieur
+(le petit Gaston, en 1615), «à la recommandation du président Janin».
+
+Revers de la médaille: Après la chute de Fouquet, à côté d'un la
+Bazinière taxé à 962,198 livres (Voy. le _Colbert_ de P. Clément, p.
+105), notre pauvre Jeannin en a pour 894,224 livres. Les actions de
+madame d'Olonne, pour parler ce style, baissent beaucoup (Bussy à
+Sévigné, 20 juin 1678).
+
+Jeannin, retiré des affaires, mena assez grand train. Malheureusement,
+il eut un fils à moitié fou (Sévigné, 9 déc. 1688), et fut presque
+obligé de ne pas s'affliger de sa mort.
+
+Jeannin est mort à Paris en juillet 1691 (Voy. Dangeau, 1er août).
+Il y avoit long-temps qu'on lui avoit (à cause même du _râpé_) enlevé
+le cordon de l'ordre. Saint-Simon, dans ses Notes sur le manuscrit de
+Dangeau, écrit ces lignes un peu sèches: «Ce M. de Castille n'étoit
+rien. Son père, qui avoit fait fortune jusqu'à être contrôleur général
+des finances sous les surintendans, c'est-à-dire commis médiocrement
+renforcé, lui fit épouser une Jeannin pour le décrasser. Il fut
+trésorier de l'épargne et greffier de l'ordre, qu'il eut du président
+de Novion en 1657. Il fut culbuté avec M. Fouquet, prisonnier, puis
+exilé vingt-cinq ans en Bourgogne... Son fils vécut conseiller au
+parlement de Metz.»]
+
+[Note 19: Ce goût dura tout le temps du règne. Dangeau et
+Saint-Simon en parlent assez.]
+
+[Note 20: Il faut en finir avec Candale. Tallemant met ceci dans
+son _Historiette de Sarrazin_: «On croit que Sarrazin a été empoisonné
+par un Catelan (_Catalan_), dont la femme couchoit avec lui.» Et dans
+une note il ajoute ceci: «Le père Talon dit que la femme ne fut point
+empoisonnée; que son mary, qui estoit bien gentilhomme, l'espargnoit à
+cause de ses parens, qui estoient plus de qualité que luy; mais il
+empoisonnoit les galans d'un poison bruslant. Il croit que M. de
+Candalle en est mort.» Cosnac (t. 1, p. 190) veut que la femme soit
+morte aussi. Ce n'est pas la femme qui nous intéresse le plus; nous ne
+devons remarquer dans ce texte de Tallemant que la singulière
+explication donnée à la mort de Candale. Mais en voici bien d'autres:
+ce Vanel qui a écrit les _Galanteries de la cour de France_ (édit. de
+1695, p. 232) pense que «la marquise de Castellane fut cause de sa
+mort, luy ayant donné de trop violentes marques de son amour lorsqu'il
+passa par Avignon, où elle demeuroit ordinairement.» Croira-t-on Vanel
+cette fois, lui qui, le plus souvent, mérite si peu qu'on le croie?
+Desmaizeaux (édit. de Saint-Evremont de 1706) affirme qu'il mourut
+«des suites d'une galanterie avec une dame célèbre dans ce temps-là
+par sa beauté, et depuis par sa mort tragique». Ce seroit la marquise
+de Ganges, si célèbre en effet. Guy-Patin, l'homme au nez fin, ne veut
+pas chercher si loin (Lettre du 1er mars 1658): selon lui Candale est
+mort «pourri d'une vieille gonorrhée».
+
+Nous avons eu occasion de savoir ce que valoit la marquise de la
+Beaume, nièce du maréchal de Villeroy; il faut lui pardonner quelque
+chose, parcequ'elle semble avoir bien aimé Candale. Elle avoit les
+plus admirables cheveux blonds du monde: elle se les coupa en signe de
+deuil (Montpensier, t. 3, p. 400). Cette anecdote est partout; on ne
+la raconte pas de la même façon partout. Quoi qu'il en soit,
+l'infortuné Candale est mort bien jeune. Il avoit eu plus de bonnes
+fortunes qu'un seul homme n'a raisonnablement le droit d'en espérer.
+Le tragique n'y manqua pas toujours. C'est Chavagnac (_Mém._, t. 1, p.
+210) qui le peint accourant au galop à Bordeaux pour y revoir, après
+une longue absence, une amie fortement aimée: il la trouve morte,
+étendue sur son lit, entre les mains des chirurgiens qui pratiquent
+l'autopsie. Encore une fois, il faut lire Saint-Evremont pour l'amour
+de Candale.
+
+Candale, en 1649, avoit failli devenir le neveu de Mazarin. C'étoit
+une affaire qui paroissoit arrangée (Omer Talon, collect. Michaud, p.
+393; Motteville, collect. Petitot, t. 4, p. 356); mais Condé ne le
+voulut pas permettre (Voy _l'Histoire de Condé_ de Pierre Coste): ce
+fut Conti, le frère de Condé, ce à quoi Condé ne s'attendoit
+certainement pas, qui épousa mademoiselle Martinozzi. Madame de
+Motteville (t. 4, p. 78) prétend que Candale travailla à cette
+conclusion. Cela étonne. Il étoit, du reste, très ardent pour le
+ministre. En 1651, les Bordelais, moins enthousiastes, brûlèrent son
+effigie (Voy. la _Relation de ce qui s'est passé à Bordeaux_, à la
+prise de trois personnes qui ressembloient au cardinal Mazarin, au duc
+d'Epernon et à la niepce Mancini). Le petit Tancrède de Rohan passoit
+pour être de lui, dit Tallemant des Réaux (t. 3, p. 441). On dit que
+les _Mémoires manuscrits du chanoine Favart_, de Reims, l'affirment.
+Qu'est-ce que cela veut dire? Notre Candale est mort en 1658, à 31
+ans, et Tancrède est né en 1630.
+
+Nous ne voudrions pas paroître rien retrancher de ce qui atteste
+l'estime des contemporains pour ce roi des galants à panaches. Madame
+de Motteville (t. 4, p. 422) s'exprime sur son compte d'une façon bien
+avantageuse: «Le duc de Candale, le premier de la cour en bonne mine,
+en magnificences et en richesses, celui que tous les hommes envioient
+et dont toutes les dames galantes souhaitoient de mériter l'estime, si
+elles n'en pouvoient faire le trophée de leur gloire.»
+
+Jamais les carrousels et les ballets ne perdirent un cavalier plus
+magnifique et un danseur plus admirable. Les spectatrices ne perdoient
+pas un geste du triomphateur. Dès 1648 (ballet du 23 janvier), madame
+de Motteville fait son éloge. En 1656, au carrousel du Palais-Royal,
+près le palais Brion, elle enregistre ses hauts faits; elle le peint
+(t. 4, p. 371) à la tête de la troisième troupe, qui portoit les
+couleurs vert et argent; elle cite sa devise: une massue avec ces
+mots: «Elle peut même me placer parmi les astres»; elle vante «sa
+belle taille, sa belle tête blonde». Mais où sont les neiges du
+dernier hiver? Ah! Candale, si ce n'est quelques érudits, qui connoît
+votre nom et quelle belle vous regrette?]
+
+[Note 21: Assurément cette lettre est pleine de tristesse, et
+madame d'Olonne ne put la lire sans peine.]
+
+[Note 22: Nous n'en sommes pas quittes avec ce nom-là.]
+
+[Note 23: Pour l'honneur de ces annotations, je dois déclarer que
+tout ce que j'ai trouvé en fait de Mérille, c'est un jurisconsulte de
+Troyes, né en 1579, mort en 1647. Ce n'est pas ce que je cherchois.]
+
+[Note 24: Ceux qui s'imaginent que l'_Histoire amoureuse_ est un
+livre ordurier seront bien étonnés en lisant toutes ces pages
+délicates.]
+
+[Note 25: Anne-Élisabeth de Rassan, «la belle Provençale», veuve
+de M. de Castellane. Elle épousa le marquis de Ganges. On connoît son
+effroyable histoire: ses deux beaux-frères, qui l'aimoient, ne pouvant
+la séduire, la massacrèrent.
+
+Ce nom de Castellane me rappelle une autre femme, dont il faut
+respecter le souvenir: c'est Marcelle d'Altovitti-Castellane, qu'aima
+et délaissa Guise, le petit-fils du Balafré. Elle mourut de douleur au
+bout d'un an, après avoir écrit ces admirables vers:
+
+ Il s'en va, ce cruel vainqueur,
+ Il s'en va plein de gloire!
+ Il s'en va mesprisant mon coeur,
+ Sa plus noble victoire!
+ Et, malgré toute sa rigueur,
+ J'en garde la memoire.
+
+ Je m'imagine qu'il prendra
+ Quelque nouvelle amante;
+ Mais qu'il fasse ce qu'il voudra,
+ Je suis la plus galante.
+ Le coeur me dit qu'il reviendra:
+ C'est ce qui me contente.
+
+Jamais romance atteignit-elle cette fierté, cette tendresse?]
+
+[Note 26: Voilà Vanel soutenu, et Desmaizeaux.]
+
+[Note 27: Saint-Evremont ne vient prendre place dans ce livre que
+comme un figurant muet. Nous n'avons donc pas à dire grand'chose de ce
+personnage, qui est d'ailleurs suffisamment connu, «connu, dit
+Saint-Simon (t. 4, p. 185), par son esprit, par ses ouvrages et son
+constant amour pour madame de Mazarin». Amant malheureux de Ninon
+(nous avons oublié de dire que Candale étoit de ceux qu'elle aima),
+Saint-Evremont avoit joué un grand rôle parmi les délicats de son
+temps. Il avoit l'esprit caustique: il en usa pour apprécier à sa
+manière le traité des Pyrénées. Ce qu'il en écrivoit ayant été
+découvert, il fut exilé. Il se consola en vivant libre en Angleterre;
+là il se fit une cour de beaux-esprits qui ne craignoient pas Louis
+XIV. Quand on lui offrit, après bien des années, de revenir en France,
+il répondit qu'il s'étoit procuré une patrie. On lui demandoit, à
+l'article de la mort, s'il ne vouloit pas se réconcilier. «De tout mon
+coeur, dit-il; je voudrois me réconcilier avec l'appétit.» (La
+Place, _Recueil de pièces_, t. 4, p. 440.) C'étoit un philosophe très
+hardi.]
+
+[Note 28: Un dernier mot sur ce malheureux Candale qu'on enterre.
+La première fois qu'il alla le soir chez madame d'Olonne, il eut faim
+et voulut manger d'abord. Madame d'Olonne, quoique faiblement
+romanesque, se rappela les théories des précieuses et se fâcha.
+(Tallem. des Réaux, t. 3, p. 129.)
+
+L'une des maisons où ils alloient ensemble le plus souvent et le plus
+commodément étoit celle de madame de Choisy, mère de celui qui fut
+l'abbé de Choisy. (Montp. t. 3, p. 325.)]
+
+[Note 29: Bartet avoit donc raison contre Candale. M. d'Olonne
+prenoit son mal en patience. Nous n'avons peut-être pas cherché assez
+à le représenter dans son beau. Revenons à l'année qui précéda son
+malencontreux mariage, pour le voir passer dans un costume et avec une
+attitude de brillant cavalier.--«Après venoit la compagnie de
+chevau-légers du roi, de deux cents maîtres, en habits de passemens
+d'or et d'argent, et montés sur de grands chevaux fort beaux, étant
+précédés de quatre trompettes vêtus de velours bleu chamarré d'or et
+d'argent, commandée par le comte d'Olonne, cornette d'icelle
+compagnie, couvert d'un vêtement de broderie d'or et d'argent, avec un
+baudrier garni de belles perles et des plumes blanches, feuille morte
+et couleur de feu, avec un cordon d'or, sur un cheval blanc, très bien
+ajusté, dont la housse d'écarlate étoit garnie de même que son habit.
+(_Relation de la cavalcade_ faite pour la majorité du roi, 1651.)]
+
+[Note 30: Contrôlons, une fois entre autres, le témoignage de
+Bussy. Sauf en un point qui est qu'elle remplace madame d'Olonne par
+une de ses demoiselles, mademoiselle de Montpensier (t. 3, p. 286)
+confirme tout ce que notre auteur avance. On pourroit multiplier ces
+rapprochements:--«Nous allâmes à plusieurs bals, nous trouvâmes
+souvent les pèlerines: elles n'osèrent jamais se démasquer. On nous
+demandoit partout si nous n'avions pas trouvé des capucins et des
+capucines; ils sortoient toujours un moment devant que nous
+entrassions. On nous dit chez le maréchal d'Albret qu'on y avoit vu un
+capucin qui avoit le bras et la main belle, et qu'il avoit touché sur
+son passage dans celle de M. de Turenne.
+
+«Le premier jour de carême, on ne parla que du scandale que cette
+mascarade avoit fait. Les prédicateurs prêchèrent contre. Le roi et la
+reine en furent fort en colère. Personne ne se vanta d'en avoir été. À
+la fin, on sut que c'étoit d'Olonne, sa femme, l'abbé de Villarceaux,
+Ivry, milord Craff et une demoiselle de madame d'Olonne, et que son
+mari avoit voulu absolument qu'elle s'habillât de cette sorte. Elle
+n'avoit point paru dans le monde; tout le carnaval, elle ne bougea de
+son logis. Elle avoit un mal au pied, dont il lui étoit sorti des os;
+ainsi elle fut obligée de garder le lit. M. de Candale étoit fort
+amoureux d'elle il y avoit long-temps, et il avoit été affligé
+extrêmement de la quitter. Depuis son départ, on savoit que Jeannin,
+trésorier de l'épargne, alloit souvent chez elle; on examina fort sa
+conduite sur la mort de M. de Candale. Elle parut fort affligée, et
+même on dit qu'elle pleura toute la nuit, qu'elle en demanda pardon à
+son mari et lui avoua qu'elle l'avoit fort aimé.»]
+
+[Note 31: Les Villarceaux (Louis et René) menèrent joyeuse vie. Le
+marquis, l'aîné par conséquent, fut un des beaux esprits de l'hôtel de
+Rambouillet; Ninon (1652) n'aima personne plus passionnément que lui,
+et on a voulu, mais sans preuve (Walck., t. 1, p. 469), que madame de
+Maintenon, dans sa jeunesse abandonnée, ait écouté favorablement ses
+prières. Sa femme étoit aimable. Courtisan à sa manière, il refusoit
+l'ordre pour son fils et ne craignoit pas d'offrir au roi l'amour de
+sa nièce, Louise-Élisabeth Rouxel (madame de Grancey). Louis XIV lui
+lava la tête comme il le méritoit. (Sévigné, 23 décembre 1671.)
+
+Son frère, René de Mornay, abbé de Saint-Quentin-lez-Beauvais, fut
+plus libertin encore que lui. Il étoit fort riche; il étoit surtout
+prodigue:
+
+ Le sieur abbé de Villarseaux,
+ Qui, s'il avoit d'or plein sept seaux
+ Et d'argent trente bourses pleines,
+ Les vuideroit dans trois semaines.
+
+(=Loret.=)
+
+Le 27 septembre 1691, Dangeau note dans son Journal: «L'abbé de
+Villarceaux mourut à Paris.» Et voilà tout. Que la terre lui soit
+légère!
+
+Reste Craff: l'histoire ne s'est pas beaucoup occupée de ce seigneur
+anglois. C'est moins à cause de madame d'Olonne qu'à cause de madame
+de Châtillon qu'il a l'honneur d'être mis en scène par Bussy. Nous le
+reverrons.
+
+Pourquoi M. Walckenaër (t. 1, p. 440) l'appelle-t-il Graff? Je
+comprendrois plutôt qu'on l'appelât Crofts, car il me semble que c'est
+lui que désignent sous ce nom les _Mémoires du duc d'York_ (dans
+Ramsay, ch. 2, 3, 19). On le voit qui amène six chevaux de Pologne
+pour faire la guerre à côté du duc; il suit Charles II avec les lords
+Rochester et Jermyn (celui que nos Mémoires françois nomment partout
+Germain). Crofts est d'ailleurs un nom anglois. Monmouth, le fils de
+Charles II et de Lucy Walters, s'appeloit d'abord Jones Crofts
+(Macaulay, t. 1, p. 273, édit. Charpentier).
+
+La Rochefoucauld (_Mém._, coll. Michaud, p. 386) le cite, dès 1637,
+comme un de ses amis. Madame de Chevreuse l'aimoit aussi. «On ne
+comprenoit pas, remarque Tallemant (t. 1, p. 405) quels charmes elle y
+trouvoit.» C'étoit un ami politique. Il étoit venu en France avec les
+Stuarts. Comme il étoit riche et original, il eut du succès. Madame de
+Châtillon essaya de se faire épouser par lui en 1656: c'est du moins
+ce que la reine d'Angleterre dit à Mademoiselle (t. 3, p. 54).
+
+Au rétablissement de Charles II, il revint en Angleterre. Gourville,
+exilé, nous en parle (Collect. Michaud, p. 540) à la date de
+1664:--«Je trouvai en ce pays-là le milord Craff, qui avoit été fort
+des amis de M. de La Rochefoucault à Paris, et à qui j'avois même
+prêté quelque argent, qu'il m'avoit rendu depuis le rétablissement du
+roi.»--... «(Il) nous mena à une très jolie maison de campagne qu'il
+avoit à dix milles de Londres, sur le bord de la Tamise.»]
+
+[Note 32: Sillery est mort, âgé de soixante-quatorze ans, à
+Liancourt, où il s'étoit retiré depuis deux ans. (Dangeau, 20 mars
+1691.) Transcrivons d'abord la note de Saint-Simon:--«Ce M. de Sillery
+étoit d'excellente compagnie, mais n'avoit jamais été que cela. Il
+étoit fils de Puysieux, secrétaire d'État, et petit-fils du chevalier
+de Sillery.»
+
+Puis le texte même de ses _Mémoires_ (t. 1, p. 337):--«Beaucoup
+d'esprit, nulle conduite; se ruina en fils de ministre, sans guerre ni
+cour. Il ne laissoit pas d'être fort dans le monde et désiré de la
+bonne compagnie. Il alloit à pied faute d'équipage et ne bougeoit de
+l'hôtel de La Rochefoucauld ou de Liancourt, avec sa femme, qui s'y
+retira dans le désordre de ses affaires, long-temps avant la mort de
+son mari, et qui mourut en 1698.»
+
+Louis-Roger Brulard de Sillery, né en 1617, avoit épousé la soeur du
+duc de La Rochefoucauld; il n'est pas encore vieux lorsqu'il paroît
+dans notre histoire en qualité de conseiller de son neveu timide.
+
+La Bruyère (t. 1, p. 287) nous apprend que le vin de Sillery, au XVIIe
+siècle, avoit déjà de la renommée. Le marquis de Sillery, en qualité
+de profès dans l'ordre des Coteaux, devoit en être fier. Il buvoit
+bien et aimoit la table. On l'appeloit Sillery-Brulard (Pierre Coste,
+p. 45, t. 8, des _Archives curieuses_). Gourville a raconté (Petitot,
+t. 2, p. 269) qu'étant gouverneur de Damvilliers, Sillery l'aida à
+rançonner les Parisiens au commencement de la Fronde. En 1650, il va
+en Espagne traiter pour les rebelles (Motteville, t. 4, p. 43), à qui
+son esprit décidé avoit rendu d'importants services.
+
+Il y eut un Sillery évêque de Soissons et membre de l'Académie
+françoise. La Fontaine en parle (dans sa lettre 37 à Maucroix, 1695).
+Une autre lettre de La Fontaine (28 août 1692) est adressée au
+chevalier de Sillery. Ailleurs (_Fables_, t. 8, p. 13), il a dit de
+mademoiselle de Sillery:
+
+ . . . . . . . une divinité
+ Veut revoir sur le Parnasse
+ Des fables de ma façon.
+
+ . . . . . . . de celles
+ Que la qualité de belles
+ Fait reines des volontés.
+
+ Qui dit Sillery dit tout.
+ Peu de gens en leur estime
+ Lui refusent le haut bout.
+
+]
+
+[Note 33: Bussy n'a pas eu beaucoup à se louer d'avoir introduit
+dans sa galerie le duc de La Rochefoucauld et le prince de Marsillac,
+son fils. La rancune qu'ils lui en gardèrent ne s'attendrit en aucun
+temps, et l'on sait quel crédit gagna et garda sur le maître ce
+Marsillac, La Rochefoucauld à son tour, lorsqu'il fut devenu
+grand-maître de la garde-robe, et le canal le plus fréquent des grâces
+et des disgrâces. On a dit de lui que pendant trente-sept ans il
+assista quatre fois par jour aux changements d'habit du roi; l'éloge
+est exagéré, mais il n'est pas sans fondement.
+
+«Jamais valet ne le fut de personne avec tant d'assiduité et de
+bassesse, il faut lâcher le mot, avec tant d'esclavage.» Cela est du
+Saint-Simon (t. 7, p. 177, de l'édit. Sautelet), qui a dit encore du
+grand-maître que «sa figure commune ne promettoit rien et ne trompoit
+pas.» Voilà donc une affaire réglée du côté de l'esprit, et non sans
+mille confirmations. Exemple (1656): Couplets d'un _Confiteor_.
+
+ La Roche-Foucault, ce guerrier
+ Dans la Fronde si redoutable,
+ Contre la race du Tellier
+ En catimini fait le diable,
+ Et, si ce matois de ligueur
+ Ne leur fait mal, il leur fait peur.
+
+ À la cour, il est soutenu
+ De la mâchoire formidable
+ Du gros Marsillac, devenu
+ Homme important et fort capable.
+ Las! quand il tournoit son chapeau,
+ On le prenoit pour un nigaud.
+
+La mâchoire de Marsillac se faisoit remarquer de soi.
+
+Il ne déplut pas à Ninon, ce gros garçon plein d'hésitations (Walck.,
+t. 1, p. 242); mais il ne plut à personne plus qu'au roi, et cela dès
+l'âge de dix-huit ou de dix-neuf ans. En 1657 il est favori avéré,
+avec Vardes et Vivonne. Son père l'a cloué solidement dans sa faveur.
+Mademoiselle de Montpensier (t. 3, p. 187) indique je ne sais quelle
+mauvaise intrigue de ces messieurs à propos de mademoiselle de
+Mortemart, soeur de Vivonne. Prévoyoient-ils l'avenir de la
+Montespan? «On les appeloit _les endormis_, parce qu'ils alloient
+lentement et sans bruit.» Plus tard (Dangeau, t. 4, p. 180, note de
+Luynes) le grand-maître de la garde-robe, devenu père, eut la douleur
+d'avoir un fils beaucoup plus hardi et libertin que lui. Louis XIV dut
+se montrer sévère. Cette affaire ressemble beaucoup à celle de Roissy,
+dont nous avons déjà parlé et dont il sera question encore.
+
+Marsillac avoit montré du courage à la guerre: il fut blessé au
+passage du Rhin. (Sévigné, 17 juin 1672.)]
+
+[Note 34: Grâce au ciel, l'histoire de celui-là a été couchée tout
+du long sur le papier! Et quelle histoire! quel historien! Les
+_Mémoires de Grammont_ sont restés un des chefs-d'oeuvre du genre.
+Nous ne pouvons songer à en donner ici le résumé.
+
+Le chevalier de Grammont étoit frère du maréchal (de la Guiche puis)
+de Grammont et fils de la soeur du comte de Boutteville. Il avoit
+aimé bien du monde, mademoiselle de Rohan, d'abord, à propos de
+laquelle (Tallemant des Réaux, t. 3, p. 434) il appela en duel Chabot,
+qui l'épousa. Ce fut un duel pour rire. En 1643, le chevalier se
+faisoit appeler Andoins. Henri Arnauld, dans ses _Lettres au président
+Barillon_, citées par M. P. Paris, dit que ce fut à propos de madame
+de Pienne (plus tard de Fiesque) qu'il attaqua Chabot. Il s'appeloit
+Andoins parceque sa grand'mère, celle que connut Henri IV (vers 1580),
+s'appeloit Diane d'Andoins. Grammont s'attacha (1649, Motteville, t.
+3, p. 415) à Condé, mais sans rien retrancher de ses liaisons
+changeantes.
+
+Dans mon _Histoire des cartes à jouer_ (1854, in-16, L. Hachette et
+Cie), j'ai eu à peindre le joueur dans notre Philibert, chevalier,
+puis comte de Grammont. Il sut jouer. Battu d'abord à _la bassette_,
+qu'il ne connoissoit pas (1685), il se mit à rapporter cinquante ou
+soixante mille écus de tous les voyages qu'il faisoit en Angleterre.
+(Sourches, t. 1, p. 311.) Il aima mademoiselle de la Mothe-Houdancourt
+(La Fayette), puis une autre et une autre. Il se maria par hasard avec
+la soeur d'Hamilton, charmante femme qui fit les délices de la cour
+de France lorsqu'elle y parut, et dont Bussy n'auroit pas eu un mot à
+dire.
+
+Dans l'histoire de Grammont (chap. 6), Saint-Evremont lui dit: «Que de
+grisons en campagne pour la d'Olonne! que de stratagèmes, de
+supercheries et de persécutions pour la comtesse de Fiesque! Elle qui
+peut-être vous eût été fidèle si vous ne l'aviez forcée vous-même à ne
+l'être pas!» On croiroit lire Bussy lui-même. Grammont, revenu
+définitivement d'Angleterre, reprit rang à la cour; sa femme l'y aida.
+Le roi «se plaisoit beaucoup» avec lui (_Lettres de Madame_, 22 avril
+1719). Les courtisans l'aimoient moins (Dangeau, t. 4, p. 206).
+Lorsqu'il mourut, et il mourut le plus tard qu'il put mourir,
+Saint-Simon écrivit sur le journal de Dangeau: «Ce fut également le
+mépris et la terreur de la cour par tout ce que son âge, sa faveur et
+sa malice lui donnoient le droit de dire. Son visage étoit d'un vieux
+singe.»
+
+Le _Recueil de La Place_ (t. 4, p. 423), qui le fait mourir en 1707, à
+quatre-vingt-six ans, a conservé son épigrammatique épitaphe:
+
+ Veux-tu des talents pour la cour?
+ Ils égalent ceux de la guerre.
+ Faut-il du mérite en amour?
+ Qui fut plus galant sur la terre?
+ Railler sans être médisant,
+ Plaire sans faire le plaisant,
+ Garder toujours son caractère,
+ Vieillard, époux, galant et père,
+ C'est le mérite du héros
+ Que je te peins en peu de mots.
+
+]
+
+[Note 35: La maison de Rouville est ancienne en Normandie. Le
+marquis de Rouville dont il s'agit est le beau-frère de Rabutin et son
+ami. Il avoit été le second amant de Marion Delorme; il s'étoit battu
+en duel contre La Ferté-Senneterre; il étoit joueur; il avoit fait
+toutes ses preuves. Loret le place au nombre de ses saints (29
+septembre 1652):
+
+ Ce bon seigneur ne connoist mie
+ Mademoiselle Économie.
+
+]
+
+[Note 36: Gilonne d'Harcourt, mariée 1º à Louis de Brouilly,
+marquis de Pienne, tué à Arras en 1640; 2º à Charles-Léon de Fiesque
+(1643). Son père étoit le frère aîné du père des Beuvron. Le comte de
+Fiesque, son fils, «étoit une manière de cynique fort plaisant
+parfois» (Saint-Simon, t. 1, p. 327). La Fontaine a fait des vers pour
+lui (épitre 19):
+
+ Cette main me relève ayant abaissé Gêne.
+
+Le père avoit été de la bande de Condé. Dès 1647 Mazarin l'exiloit
+(Mott., t. 2, p. 261). Sa mère, la gouvernante de Mademoiselle, étoit
+Anne Le Veneur (Mott., t. 2, p. 355); elle mourut à Saint-Fargeau en
+1653.
+
+Mais qu'importent les généalogies? Gilonne étoit une femme telle que
+Bussy la peint. On l'appeloit _la reine Gilette_ (Montp., t. 3, p.
+428). Elle s'étoit organisé une petite cour particulière, avec un
+ordre de chevalerie destiné à récompenser les bons vivants. Grammont a
+mis dans un couplet:
+
+ Ma reine Gilette,
+ Que de la Moquette
+ Je sois chevalier.
+
+Folle, si l'on veut, jusqu'à oublier son état et à écrire à
+Mademoiselle: «Je vous ai fait l'honneur» (Montp., t. 3, p. 100),
+jusqu'à lui dire des choses impertinentes (1657), elle avoit
+courageusement joué son rôle de _maréchale_ de camp, avec son amie
+madame de Frontenac, dans les temps guerriers de la Fronde. Elle avoit
+des accès de gaîté extraordinaires. Quelquefois elle eut des mots
+heureux. Elle improvisoit; par exemple, elle «cria tout haut l'autre
+jour chez Mademoiselle (Sév., 17 décembre 1688):
+
+ Le roi, que sa bonté soumet à mille épreuves,
+ Pour soulager les chevaliers nouveaux,
+ En a dispensé vingt de porter des manteaux,
+ Et trente de faire leurs preuves.»
+
+Elle est morte en 1699 (Saint-Simon, t. 2, p. 321). «Elle avoit passé
+sa vie dans le plus frivole du grand monde», vendu une fois une terre
+pour un beau miroir. «On disoit d'elle qu'elle n'avoit jamais eu que
+dix-huit ans.»
+
+Mademoiselle, qui eut à s'en plaindre, la maltraite un peu,
+quoiqu'elles se soient raccommodées; M. Paulin Paris, en preux
+chevalier, la défend (Tall., t. 5, p. 374). Je ferois volontiers comme
+M. Paulin Paris. D'ailleurs, Mademoiselle (t. 3, p. 39) l'excuse:
+«C'est une femme qui vous chante pouille, et un moment après elle en
+est au désespoir et vous dit rage de ceux qui le lui ont fait faire.»
+
+Madame Cornuel a créé pour elle le sobriquet si répandu de _moulin à
+paroles_. (Tallemant des Réaux, t. 9, p. 54.)
+
+«La comtesse maintenoit l'autre jour à madame Cornuel que Combourg
+n'étoit point fou; madame Cornuel lui dit: Bonne comtesse, vous êtes
+comme les gens qui ont mangé de l'ail.» (Sévigné, 6 mai 1676.)
+
+Enfin madame Cornuel (Sévigné, t. 3, p. 31, de l'édit. Didot) «disoit
+que ce qui conservoit sa beauté, c'est qu'elle étoit salée dans sa
+folie.»
+
+Cette beauté même étoit-elle bien grande? Venant à Paris, Christine de
+Suède dit: «La comtesse de Fiesque n'est pas belle pour avoir fait
+tant de bruit. Le chevalier de Grammont est-il toujours amoureux
+d'elle?» (Montp., t. 3, p. 73.) Et de même don Juan d'Autriche, en
+1659: «Elle n'est guère belle pour faire tant de bruit.» (Montp., t.
+3, p. 414.)
+
+En tout cas, on voit là qu'elle faisoit bien du bruit.]
+
+[Note 37: Madame de Motteville (t. 4, p. 387) dit que la reine
+Christine (en 1656) railla Grammont de la passion qu'il affichoit pour
+madame de Mercoeur. C'étoit une passion ou plutôt une comédie de
+passion fort ridicule. Jamais femme ne fut plus sage, plus douce, plus
+simple.
+
+Laure-Victoire étoit l'aînée des cinq filles de madame Mancini.
+Mercoeur (Louis de Vendôme) figure, en 1648, à côté du duc
+d'Orléans, et inspire même des craintes (Motteville, t. 3, p. 186) à
+l'abbé de la Rivière, qui tremble qu'il ne crie aussi haut que
+Beaufort. C'est le duc de Vendôme, son père, homme très tranquille,
+qui (1649, Motteville, t. 3, p. 277) propose le mariage. Cette
+proposition fut la première cause de mésintelligence entre Condé et
+Mazarin (Pierre Coste, p. 8); mais le mariage se fit.
+
+«M. de Mercoeur déclara un jour, en plein Parlement, son mariage
+avec mademoiselle de Mancini, de la plus sotte manière du monde, et
+telle que je ne m'en suis pas souvenue, parcequ'il n'étoit pas tourné
+d'un ridicule plaisant.» (Montp., t. 2, p. 137.)
+
+Les pamphlets se mirent à pleuvoir dru sur l'oncle de la mariée et sur
+l'époux. C'étoit le temps des plus vives Mazarinades.
+
+Le catalogue de la Bibliothèque nationale (t. 2) en indique plusieurs:
+
+Nº 1360. _L'outrecuidante présomption du cardinal
+Mazarin.--Réponse._--Nº 1361. _L'antinocier, etc._--Nº 1362. _Lettre
+de M. de Beaufort à M. le duc de Mercoeur, son frère._--Nº 1363.
+_Réponse._--Nº 1364. _Lettre de la prétendue madame de Mercoeur,
+envoyée à M. de Beaufort._--Nº 1365. _Entretien de M. le duc de
+Vandosme avec MM. les ducs de Mercoeur et de Beaufort, ses enfants._
+
+Mercoeur n'en fut pas inquiété. Sa femme étoit une conquête dont il
+ne pouvoit se repentir.
+
+«Le duc de Mercoeur fut si passionné pour les intérêts du ministre
+qu'il fit appeler ce même jour son frère, le duc de Beaufort, pour se
+battre contre lui; mais il n'en fit rien et ne suivit point son
+premier mouvement.» (1651. Mott., t. 4, p. 134.)
+
+Au commencement de février 1657 la duchesse mourut subitement. Mazarin
+«fit des cris». (Mott., t. 4, p. 396.)
+
+«La douleur est universelle, écrit madame de Sévigné le 5 février. Le
+roi a paru touché et a fait son panégyrique en disant qu'elle étoit
+plus considérable par sa vertu que par la grandeur de sa fortune.»
+
+«Elle étoit jeune et avoit de l'embonpoint. Le seul défaut qui étoit
+en elle étoit que, sans avoir la taille gâtée, elle ne l'avoit pas
+assez belle en ce qu'elle étoit un peu entassée; mais, ce défaut ne se
+voyant point dans le lit, j'ai ouï dire à ceux qui la virent en cet
+état qu'elle leur avoit paru la plus belle personne du monde.» (Mott.,
+t. 3, p. 397.)
+
+Mazarin, dans son testament, n'oublia pas les enfants de la nièce
+qu'il avoit tant aimée. (Mott., t. 5, p. 92.)]
+
+[Note 38: La mère de Villars, qui sauva la France à Denain. Née
+vers 1624, fille de Bernardin Gigault de Bellefonds (elle s'appeloit
+Marie) et de Jeanne aux Espaules de Sainte-Marie; mariée, en 1651, au
+marquis de Villars, qui mourut en 1698; morte le 25 juin 1706. On a
+d'elle trente-sept lettres à madame de Coulanges, datées de Madrid et
+écrites en 1676, 1680, 1681. (Voy. Lemontey.)
+
+Une autre Villars (Julienne-Hippolyte d'Estrées), mariée en 1597 à
+Georges de Brancas, marquis, puis duc de Villars, vivoit encore en
+1657. Elle a été secouée par Tallemant des Réaux.--Escroqueuse et
+libertine par delà toute créance.
+
+Celle-ci roucouloit comme une colombe. Quoiqu'il eût un frère
+archevêque d'Alby d'assez bonne heure (_Mém. de Choisy_, Michaud,
+626), Villars n'étoit pas de la première noblesse: il cherchoit
+fortune; mais il étoit vaillant à outrance, et beau comme un Achille.
+Au duel fatal de Nemours (_Retz_, 379), il fit si bien que Conti le
+voulut à lui. Il avoit été en Fronde commandant des chevau-légers de
+Sillery. (_Lenet_, coll. Michaud, 347.) Cette bravoure et cette
+beauté, partout célèbres (_Le Père Berthod_, coll. Petitot, t. 48, p.
+396) lui valurent le nom d'_Orondate_. Sa femme, qui «est tendre et
+sait bien aimer» (Madame de Coulanges à Sévigné, 15 juillet 1671), en
+fait sa divinité et l'adore toute sa vie.
+
+Villars se poussa dans les ambassades. (Voy. la _Corresp. administ. de
+Louis XIV_, t. 4.) Il avoit fait la cour en règle à sa femme. Madame
+de Choisy le surprit un jour, chez madame de Fiesque, qui sortoit de
+l'appartement de mademoiselle de Bellefonds.
+
+Saint-Simon (_Note à Dangeau_, t. 6, p. 315, et _Mémoires_) n'est pas
+favorable aux Villars. Il dit de notre marquise: C'étoit «une bonne
+petite femme, maigre et sèche, active, méchante comme un serpent, de
+l'esprit comme un démon, d'excellente compagnie, et qui recommandoit à
+son fils de ne jamais parler de soi à personne et de se vanter au roi
+tant qu'il pourroit.» Répétons la phrase de madame de Coulanges: «Elle
+est tendre et sait bien aimer.» C'est là le vrai.
+
+Est-il nécessaire de dire que Grammont en étoit pour ses frais de
+sentiment?]
+
+[Note 39: Puisqu'il passe par ici, arrêtons-le un instant. Isaac
+de Benserade est né en 1612 à Lyons-la-Forêt (Normandie), et est mort
+le 19 octobre 1691. C'est le _Bérodate_ des Précieuses (t. 1, p. 45,
+46). Il avoit ce qu'il falloit pour faire sa fortune à la cour sans se
+soucier de ses ennemis. MM. les professeurs de rhétorique ont tort de
+dédaigner Benserade: il avoit l'esprit tourné le plus habilement du
+monde vers la phrase, vers l'allusion, vers la réticence, vers
+l'épigramme à pointe émoussée. Que de devises adroites il a semées çà
+et là! que d'ingénieux ballets il a composés! Il a eu le tort de
+n'aimer pas La Bruyère, et La Bruyère l'a peint pour le punir (t. 1,
+p. 271).
+
+Pourquoi ne pas citer l'_Arlequiniana_ quand c'est à décharge? Il y a
+pour Benserade (p. 188): «C'est l'esprit le plus vif et l'amy le plus
+ardent que j'aye jamais vû.» Madame de La Roche-Guyon l'entretint à
+son début; elle étoit vieille, mais très riche (Tallem., t. 8, p. 56).
+Benserade, avec une maison, un carrosse, trois laquais, de la
+vaisselle d'argent, s'ennuie du métier. Il étoit un peu parent de
+Richelieu par on ne sait quels hobereaux; il accompagne Brézé en mer:
+il s'ennuie encore, n'étant pas un héros. Peu à peu il prend pied à la
+cour, et il séduit Mazarin, comme il séduira Louis XIV. Il déplut aux
+subalternes. Il étoit roux et ne sentoit pas naturellement l'ambre (La
+Place, t. 2, p. 286). Il y a bien des chansons faites sur ce malheur
+qu'il avoit. Les filles de la reine en chantèrent une qui étoit jolie;
+Scarron en fabriqua, d'autres aussi.
+
+Benserade étoit plus élégant. On connoît les vers de la satire 12 de
+Boileau:
+
+ Tes bons mots, autrefois délices des ruelles,
+ Approuvés chez les grands, applaudis chez les belles,
+ Hors de mode aujourd'hui chez nos plus froids badins,
+ Sont des collets montés et des vertugadins.
+
+Ceux-ci ont été attribués à madame Deshoulières:
+
+ Touchant les vers de Benserade,
+ On a fort long-temps disputé
+ Si c'est louange ou pasquinade;
+ Mais le bonhomme est bien baissé,
+ Il est passé (bis):
+ Qu'on lui chante une sérénade
+ De Requiescat in pace.
+
+ (=La Place=, t. 5, p. 57.)
+
+Senecé a dit aussi quelque chose de notre homme.]
+
+[Note 40: Un portrait mignon s'il en fut, un héros à peindre au
+pastel; mais ce portrait est partout: chez mademoiselle de
+Montpensier, chez madame de Motteville, chez madame de La Fayette. À
+quoi bon, même ici, en crayonner une nouvelle esquisse? N'abusons pas
+trop des confidences qu'on nous a faites au travers du temps.
+
+Le bon air alors, pour un jeune homme bien qualifié, c'étoit d'avoir
+passé par la chambre à coucher de Ninon. Armand de Grammont, comte de
+Guiche, y passa. On a cité ses émules principaux: Condé, Miossens
+(depuis maréchal d'Albret), Palluau (depuis maréchal de Clérambault),
+le marquis de Créqui, le marquis de Villarceaux, le commandeur de
+Souvré, le marquis de Vardes, le marquis de Jarzay, le duc de Candale,
+le duc de Châtillon, le prince de Marsillac, Navailles, le comte
+d'Aubijoux (Walck., t. 1, p. 242). C'est là l'état-major de la
+noblesse galante. Guiche y brille au premier rang, parmi les plus
+jeunes, les plus coquets, les plus joyeux.
+
+Son père, le maréchal de Grammont, étoit un Gascon de beaucoup
+d'esprit et de dextérité, qui, depuis long-temps, s'étoit mis sur un
+pied solide à la cour. C'est en 1658 (le Père Daniel, t. 2, p. 267)
+que le comte de Guiche obtint la survivance de son père en qualité de
+mestre de camp du régiment des gardes françoises. Ce régiment tenoit
+le premier rang parmi tous les régiments d'infanterie. Quant au titre
+de mestre de camp (Daniel, t. 2, p. 45), on désignoit ainsi les
+commandants des régiments d'infanterie, jusqu'à ce que Louis XIV, à la
+mort du duc d'Épernon, colonel-général de l'infanterie, eût supprimé
+cette charge. À partir de 1661 on les nomma colonels. Par là il est
+facile de voir que les actions de Guiche nous sont racontées à une
+époque qui va de 1658 à 1661.
+
+Candale avoit peut-être un je ne sais quoi de plus hardi; il devoit
+secouer plus souvent ses rubans et ses panaches. Guiche, plus doux,
+plus agréable, plus demoiselle, avoit une beauté du premier choix
+parmi celles qui ne sont pas viriles. Le roi d'Espagne Philippe IV ne
+parloit guère: en 1659, lorsque le maréchal de Grammont lui présenta
+son fils et que Guiche l'eut salué (Motteville, t. 5, p. 34) «Buen
+moço!» dit-il entre les dents, «Beau garçon!» Toutes les femmes
+pensoient de même. Un peu plus tard, cette beauté ayant habitué à soi
+les yeux, et le temps étant venu jeter quelques vilaines ombres sur
+cette physionomie, l'admiration se refroidit. Les hommes n'avoient
+jamais été très enthousiastes du comte; les femmes elles-mêmes
+retranchèrent quelque chose de leur faveur. Il est «ceinturé comme son
+esprit», écrit madame de Sévigné le 15 janvier 1672; ailleurs (le 27
+avril) elle parle de «son fausset».
+
+Mais, au moment où nous sommes, ces critiques sont rares. «C'étoit le
+favori de Monsieur (le duc d'Anjou). C'est un homme (Montp., t. 3, p.
+329) plus vieux de trois ans que lui, beau, bien fait, spirituel,
+agréable en compagnie, moqueur et railleur au dernier point.»
+
+Puisqu'il s'agit de raillerie, les malins couplets du temps peuvent
+ici lever la tête:
+
+ Guiche ne fait que patrouiller,
+
+dit l'un. Patrouiller dans le pays de l'amour (entendons ce vers-là
+comme il veut qu'on l'entende), faire des reconnoissances, peu de
+charges à fond, point de carnage.
+
+ Je n'ai point d'armes
+ Pour vous servir comme le grand Saucourt,
+
+répond une voix en écho. Et nommer Saucourt, c'est tout dire. Les
+annales de la galanterie ont gardé le souvenir de ce rude camarade.
+Mais les chansons ressemblent à un troupeau: une brebis passe, une
+autre veut passer.
+
+ Le pauvre comte de Guiche
+ Trousse ses quilles et son sac;
+ Il faut bien qu'il se déniche
+ De chez la nymphe Brissac;
+ Il a gâté son affaire
+ Pour n'avoir jamais su faire
+ Ce que fait, ce que défend
+ L'archevêque de Rouen.
+
+Ce que défendoit et faisoit Harlay de Champvallon, prélat spirituel,
+hautain et scandaleusement vicieux, Saint-Simon ne le cache guère.
+Madame de Brissac, aussi connue en son genre que l'archevêque, auroit
+voulu que Guiche voulût et pût autre chose que «patrouiller» autour
+d'elle. Son tempérament, mal satisfait de ses inutiles gentillesses,
+exigea qu'elle s'en défît. Cette dame, très digne d'entrer dans la
+société des d'Olonne et des Châtillon, nous arrêteroit plus
+long-temps, si ses faits et gestes se rattachoient plus étroitement à
+nos histoires et n'étoient pas d'une date postérieure.
+
+Guiche, qui déplaisoit aux hommes en général, et ne plaisoit guère aux
+femmes dans leur particulier, semble (et je ne sais pourquoi j'emploie
+ce verbe adoucissant) avoir eu beaucoup plus de succès auprès de
+quelques uns des jeunes gens de la cour. Les contemporains n'ont pas
+fait la petite bouche pour nous avouer quelles honteuses habitudes la
+jeunesse du XVIIe siècle prit en goût: aussi n'avons-nous pas à
+craindre le reproche de médisance rétrospective, si, d'après les
+révélations cyniques des uns et les honnêtes satires des autres, nous
+osons mettre sur le petit piédestal de quelques uns de nos personnages
+l'étiquette qui leur convient. Guiche étoit aimé principalement du duc
+d'Anjou et de Manicamp. Manicamp et le duc d'Anjou nous sont dévolus:
+ils n'échapperont pas à leur notice. Ces amitiés alloient loin et
+faisoient disparoître toute différence des rangs. Mademoiselle de
+Montpensier en fut témoin sans en pénétrer tous les mystères. Elle
+étoit à Lyon alors (1658), et au bal chez le maréchal de Villeroi. «Le
+comte de Guiche y étoit, lequel, faisant semblant de ne pas nous
+connoître, tirailla fort Monsieur dans la danse et lui donna des coups
+de pied au cul. Cette familiarité me parut assez grande; je n'en dis
+mot, parceque je savois bien que cela n'eût pas plu à Monsieur, qui
+trouvoit tout bon du comte de Guiche. Manicamp, son bon ami, y étoit
+aussi, qui fit mille plaisanteries que j'eusse trouvées fort mauvaises
+si j'eusse été Monsieur.» (Montp., t. 3, p. 389.)
+
+Quelques lignes plus loin, Mademoiselle ajoute ceci, qui ne vient pas
+contredire Bussy, et une fois de plus nous servira de témoignage en sa
+faveur: «Tout cela ne faisoit d'autre effet sur l'esprit de Monsieur
+que de l'affliger en voyant que la reine (mère) n'aimoit pas le comte
+de Guiche. Celui-ci s'en alla à Paris, d'où l'on me manda qu'il
+faisoit le galant de madame d'Olonne; qu'il alloit tous les deux jours
+au sermon aux Hospitalières de la Place-Royale, où le père Estève,
+jésuite, prêchoit l'avent (c'étoit là le sermon à la mode); que
+Marsillac étoit aussi un des adorateurs de madame d'Olonne; que l'on
+ne savoit comment l'abbé Fouquet prendroit cela et s'il en useroit de
+la sorte à son retour.» Peu à peu les dates se fixent. Nous sommes au
+mois de décembre 1658.
+
+Il y auroit Du Lude, il y auroit Vardes et quelque autre à mettre déjà
+sur la sellette. Cela viendra. Tout ce monde ne se quittoit guère.
+Quand arriva la triste découverte de Fargues le Frondeur, Louis XIV,
+si sévère, si cruel ce jour-là, avoit avec lui Du Lude, Lauzun, Vardes
+et Guiche.
+
+En somme, «le comte de Guiche (voy. _la Fameuse Comédienne_, p. 14)
+comptoit pour peu de fortune le bonheur d'être aimé des dames», et il
+le prouva (1665) lorsqu'il repoussa les cajoleries d'Armande Béjart,
+femme de Molière. (Taschereau, _Vie de Molière_, 3e édit. liv. 2, p.
+66.)
+
+Avec madame de Brissac il ne faisoit vraiment de frais qu'en paroles.
+«On dit (Sévigné, 16 mars 1672) que le comte de Guiche et madame de
+Brissac sont tellement sophistiqués qu'ils auroient besoin d'un
+truchement pour s'entendre eux-mêmes.» Toutefois, on pourroit croire
+que Guiche aima réellement Madame, la femme de son ami, le jeune duc
+d'Orléans. Madame de La Fayette, dans une histoire écrite d'une
+manière exquise, a raconté décemment les détails de cette intrigue.
+Elle n'a pas su ou n'a pas osé dire tout. D'autres eurent moins de
+scrupule. Madame de Motteville paroît disposée à les croire (t. 5, p.
+536): «Ce qu'on appelle ordinairement la belle galanterie produisit
+alors beaucoup d'intrigues. Le comte de Guiche, quelque temps après,
+fut éloigné pour avoir eu l'audace de regarder Madame un peu trop
+tendrement. Comme il est à croire qu'elle étoit sage en effet, elle
+voulut que le public fût persuadé qu'elle avoit été de concert avec le
+roi et Monsieur pour l'éloigner; mais son exil fut court, et on peut
+s'imaginer que ce crime n'avoit pas beaucoup offensé celle qui en
+étoit la cause: car cette passion, paroissant alors désapprouvée par
+elle, ne pouvoit, selon les fausses maximes que l'amour-propre
+inspire, lui apporter que de la gloire.»
+
+Les _Lettres de Madame_ (la Palatine, 3 juillet 1718) regardent la
+chose comme une liaison véritable. Les pamphlets se sont prétendus
+très instruits de tout cela. Guiche ne se seroit pas perdu, même par
+ces hardiesses, s'il ne se fût mis, avec Vardes et la comtesse de
+Soissons, dans le parti de ceux qui voulurent faire quitter au roi
+l'amour de La Vallière, trop tendre pour eux et trop exclusif. On
+connoît l'aventure de la lettre espagnole qu'ils firent remettre à la
+reine pour l'instruire. Dès ce moment, Guiche dut renoncer à l'amitié
+de son maître. Il fut exilé plus d'une fois. Lorsqu'il revenoit, rien
+ne paroissoit altéré en lui de tout ce qui avoit fait son élégante
+renommée: «Le comte de Guiche est à la cour tout seul de son air et de
+sa manière, un héros de roman, qui ne ressemble point au reste des
+hommes: voilà ce qu'on me mande.» (Sévigné, 7 octobre 1671.)
+
+Guiche affectoit une profonde indifférence pour la vie qu'il menoit,
+pour la cour, pour son pays même. Il ne manquoit pas de courage: il
+passa le premier le Rhin à la nage (Quincy, _Hist. milit. de Louis
+XIV_, t. 1, p. 321); il ne manquoit pas de solidité dans l'esprit,
+quoi qu'on en ait pu dire: il a laissé des mémoires, et, entre autres
+pages, une _Relation du passage du Rhin_ qui est bien écrite.
+
+On l'avoit marié malgré lui à mademoiselle de Béthune, petite-fille de
+Séguier; il ne consentit jamais à feindre de l'aimer et l'abandonna.
+Cette jeune femme avoit treize ans lorsqu'il l'épousa (1658). «Il se
+soucioit si peu de sa femme qu'il étoit bien aise de ne la jamais
+voir, et on disoit qu'il vivoit avec elle comme un homme qui vouloit
+se démarier un jour, et que la cause en étoit l'extrême passion qu'il
+avoit pour la fille de madame Beauvais.» (Montp., t. 3, p. 276.)
+
+Cette extrême passion, comme Bussy le montre, n'étoit sans doute pas
+plus sincère que toutes les autres.
+
+En somme, le beau Guiche est un homme marié dès le premier pas qu'il
+fait devant nous.
+
+S'il mérita peu l'estime de ceux qui aiment les vrais amants, sa
+soeur, Catherine-Charlotte, femme de Louis Grimaldi, duc de
+Valentinois et prince de Monaco, a fait quelque chose pour gagner
+cette estime. Non pas sur la fin de sa vie (elle est morte en 1678, à
+trente-neuf ans, gâtée, dit-on, par un petit coureur de page), mais
+dans les premiers temps, elle aima ardemment Lauzun, qui n'avoit pas
+encore fait fortune, et qui étoit son parent. Il est vrai que lorsque
+Louis XIV la désira elle ne se fit pas désirer long-temps. Lauzun, un
+jour qu'elle étoit assise sur le gazon avec d'autres dames, lui écrasa
+la main sous sa botte. Elle dévora cet affront et se tut. Qui décidera
+quelle épithète il convient de donner à l'action de Lauzun? Les
+savants ont quelquefois eu de longues querelles pour régler de moins
+intéressantes affaires. Mademoiselle de Grammont avoit été l'amie de
+Madame (Mottev., t. 5, p. 136). Madame de Courcelles (celle-là, ne lui
+ménageons pas notre mépris et ne lui faisons pas l'honneur de la
+croire sur parole) a essayé (p. 84 de l'édit. elzév.) de nous la
+peindre comme une précieuse de profession; au moins avoue-t-elle
+qu'elle avoit «beaucoup d'esprit, beaucoup d'amour et de charmes
+apparents.»
+
+Je crois que madame de Monaco doit, en somme, trouver grâce devant ses
+juges.
+
+Avec ces détours, Guiche est oublié. Il mourut tout à coup, en 1673, à
+temps peut-être. «Ce pauvre garçon a fait une grande amende honorable
+de sa vie passée, s'en est repenti, en a demandé pardon publiquement;
+il a fait demander pardon à Vardes et lui a mandé mille choses qui
+pourront peut-être lui être bonnes; enfin il a fort bien fini la
+comédie et laissé une riche et heureuse veuve.
+
+«La comtesse de Guiche fait fort bien; elle pleure quand on lui conte
+les honnêtetés et les excuses que son mari lui a faites en mourant;
+elle dit: «Il étoit aimable, je l'aurois aimé passionnément s'il
+m'avoit un peu aimée; j'ai souffert ses mépris avec douleur, sa mort
+me touche et me fait pitié; j'espérois toujours qu'il changeroit de
+sentiments pour moi.» (Sévigné, du 8 décembre 1673.)
+
+Il mourut de chagrin à Creutznach (Palatinat), n'ayant que trente-cinq
+ans. Pour toute oraison funèbre on lui trouve ces lignes: «Ha! fort,
+fort bien, nous voici dans les lamentations du comte de Guiche. Hélas!
+ma pauvre enfant, nous n'y pensons plus ici, pas même le maréchal (de
+Grammont), qui a repris le soin de faire sa cour. Pour votre princesse
+(de Monaco), comme vous dites très bien, après ce qu'elle a oublié (le
+roi, qui l'avoit aimée), il ne faut rien craindre de sa tendresse.
+Madame de Louvigny et son mari (frère de Guiche) sont transportés. La
+comtesse de Guiche voudroit bien ne point se remarier, mais un
+tabouret la tentera. Il n'y a plus que la maréchale qui se meurt de
+douleur.» (Sévigné, jour de Noël, 1673.)
+
+Cette note est longue. Quoi! tant de mots pour de si chétives
+marionnettes! Qu'est-ce que cela dit à l'histoire? Ah! d'Alembert
+avoit raison de faire la guerre aux compilateurs.--De grâce!
+considérez qu'ils ont eu leurs jours de gloire, qu'ils ont régné sur
+la scène du monde, qu'ils ont été polis, galants, spirituels, et que,
+si on ne parle pas d'eux sur les marges de ce livre, on n'en parlera
+nulle part.]
+
+[Note 41: Manicamp, déjà nommé, est catégoriquement accusé
+d'_italianisme_ dans _la France devenue italienne_, ailleurs et ici.
+Le numéro 2803 du t. 2 du nouveau _Catalogue de la Bibliothèque
+nationale_ (V. aussi les numéros 2816 et 2879) désigne une pièce qui a
+pour titre: _Capitulation accordée par M. le comte de Fuensaldaigne à
+M. le duc d'Elbeuf, et, en son nom, à M. de Manicamp, pour la
+reddition de Chauny_ (le 16 juillet 1652). Ce Manicamp, père du nôtre,
+maréchal de camp sous Gassion, prend en 1644 (V. Quincy) les forts de
+Rébus et de Hennuyen. Louis XIII ne l'aimoit pas. En mourant il
+l'appelle (Montglat, Coll. Michaud, p. 136) pour se réconcilier avec
+lui. Avec Candale, Condé, Conti, Mercoeur, le maréchal de Grammont,
+le marquis de Roquelaure, M. de Montglat, Hocquincourt, etc. (_Estat
+de la France_, 1648), il est «un de ceux qui doivent espérer l'ordre».
+Il venoit d'être fait (1647. Du Plessis, Coll. Michaud, 386)
+lieutenant général en Catalogne; on lui promet le bâton en 1650
+(Lenet, Coll. Michaud, p. 276); il est à côté de Mazarin, en 1651,
+lorsque celui-ci rentre en France (Mottev., t. 4, p. 308); en 1653 il
+est gouverneur de La Fère, «à cause que ses terres sont situées aux
+environs», très attaché au cardinal, lieutenant général du maréchal
+d'Hocquincourt (Montglat, p. 290). Il est quelquefois difficile de
+retrouver toutes les traces des personnages qui, comme ceux dont il
+s'agit quelquefois dans l'_Histoire amoureuse_, n'ont joué qu'un rôle
+très particulier dans l'histoire. Ainsi pour notre Manicamp (Bernard
+de Longueval). L'une de ses soeurs, «douce et mélancolique», quitta
+la cour aux jours saints de 1655 (Walck., t. 2, p. 20), pour se faire
+carmélite; une autre devint maréchale d'Estrées. Madame de Sévigné
+étoit de ses amies (lettre du 24 avril 1672). Manicamp, revenu ou non
+des folies de sa jeunesse, mena une vie effacée. Cavoie lui fit
+accroire un jour qu'il alloit être nommé roi de Pologne (1674.
+Saint-Simon, note au _Journal de Dangeau_, t. 5, p. 356). Au temps de
+sa verte faveur, «le petit Manicamp, _qui a soutenu toute sa vie le
+même caractère_», persuade au roi (1660) qu'il est du bon air de jurer
+(Choisy, Coll. Michaud, p. 561), et le roi le croit un moment. La
+reine-mère le désabuse.
+
+M. G. Brunet (Note du _Nouveau Siècle de Louis XIV_, p. 65) l'appelle
+l'_abbé de Lauvigni de Manicamp_.]
+
+[Note 42: Voltaire (_Siècle de Louis XIV_, ch. 24) donne le titre
+de baronne à madame de Beauvais la mère. Suivant Guy-Patin (lettre du
+4 mai 1663), «le père de cette madame de Beauvais étoit un fripier de
+la halle; d'autres disent encore moins que fripier, mais seulement
+crocheteur».
+
+Je ne sais pourquoi Walckenaer (t. 2, p. 114) ne la nomme que
+mademoiselle. Mais dame ou demoiselle, fille d'un crocheteur ou
+baronne, madame de Beauvais, attachée au service de la reine-mère et
+assez dévouée à sa maîtresse, malgré quelques intrigues, est assurée
+de voir son nom sauvé de l'oubli parcequ'elle a eu l'insigne honneur
+d'être la première femme qu'ait connue de près Louis XIV.
+
+«On mande de Paris que madame de Beauvais est morte», écrit Dangeau le
+14 août 1690.--Saint-Simon, en note: «Créature de beaucoup d'esprit,
+d'une grande intrigue, fort audacieuse, qui avoit eu le grapin sur la
+reine-mère, et qui étoit plus que galante. On lui attribue d'avoir la
+première déniaisé le roi à son profit.» De là son crédit si vigoureux.
+Les éloges ne pleuvent pourtant pas sur elle. «Vieille, chassieuse et
+borgnesse..... De temps en temps elle venoit à Versailles, où elle
+causoit toujours avec le roi en particulier.» (Saint-Simon, ch. 7, t.
+1, p. 69.)
+
+Oui, «borgnesse», toutes les chansons le disent; mais elle payoit bien
+ses amants, comme ce Fromenteau, qui de rien, grâce à elle et au roi,
+son fidèle protecteur, devint un La Vauguyon, souche de ducs. On
+découvrit qu'elle avoit touché 100,000 livres de Fouquet: c'est assez
+grave; et peut-être ne connoît-on pas tous ses métiers! Qui donc, pour
+la louer enfin, a dit qu'elle étoit «laide, borgne, mais très propre
+et ardente?» Son fils, le baron de Beauvais, est l'_Ergaste_ de La
+Bruyère. De ses deux filles, l'une (Jeanne-Baptiste), l'aînée, épousa
+J.-B. Amador de Vignerot du Plessis, marquis de Richelieu et le second
+des petits-neveux du cardinal; l'autre, celle pour qui sont
+recueillies ces indications, «par son mérite et sa vertu, avoit acquis
+dans l'estime de la reine-mère l'avantage d'être préférée à sa mère
+dans les confidences d'honneur et de distinction». (1665. Motteville,
+t. 5, p. 255.) L'éloge est grand.]
+
+[Note 43: Françoise du Plessis-Richelieu, soeur du cardinal,
+mariée à René de Vignerot, sieur du Pont de Courlay, devint mère: 1.
+de François, marquis du Pont de Courlay, gouverneur du Havre; 2. de la
+duchesse d'Aiguillon.
+
+François eut deux fils.
+
+Le premier, Armand-Jean de Vignerot du Plessis, (par substitution) duc
+de Richelieu, épouse le 26 décembre 1649, à vingt ans, Anne Poussart,
+veuve de François-Alexandre d'Albret, sire de Pons, et fille de
+François Poussart, baron du Vigean, et d'Anne de Neubourg.
+
+Le second, Jean-Baptiste Amador de Vignerot du Plessis, marquis de
+Richelieu, épouse, également à vingt ans, le 6 novembre 1652,
+Jeanne-Baptiste de Beauvais.
+
+L'aîné, à dix-huit ans, avoit été faire cette extravagante expédition
+de Naples qui ne réussit pas au duc de Guise (Mottev., t. 2, p. 325).
+On disoit de lui sans façon: «Ce pauvre sot!» (V. Montp., t. 2, p.
+71.) Ce n'est pas qu'il fût fort imbécile, mais il manquoit de sens
+commun. Son jeu et ses dépenses, sans compter d'autres fantaisies, le
+ruinoient. En 1661, madame de Motteville écrit: «On vit alors quasi
+finir la maison du cardinal de Richelieu. Le duc de Richelieu, son
+neveu, avoit eu cette charge (de général des galères) et le
+gouvernement du Havre; mais, par l'ordre de la cour et par la
+nécessité où le mettoient ses dépenses déréglées, il se défit de l'une
+et de l'autre.»
+
+Sa tante avoit voulu lui faire épouser mademoiselle de Chevreuse
+(Mottev., t. 3, p. 423).
+
+La nouvelle duchesse de Richelieu, devenue première dame d'honneur,
+mourut en mai 1684 «regrettée universellement» (Sévigné, 1 juin 1684).
+En secondes noces, le duc épouse Anne-Marguerite d'Acigné (morte en
+1698). Madame de Caylus a peint leur ménage, leur train, leur hôtel,
+leur salon littéraire, à la façon de la _chambre bleue_. Madame de
+Maintenon les aimoit. Saint-Simon (t. 1, p. 164) confirme ce que
+madame de Caylus a dit. Le duc étoit «l'ami intime et de tous les
+temps» de madame de Maintenon. Seul, il la voyoit à toutes heures. On
+s'emparoit facilement de l'esprit de cet homme, et cela explique ses
+mariages. Veuf une seconde fois, il épousa le 20 mars 1702, à
+soixante-treize ans, Marguerite-Thérèse Rouillé, veuve du marquis de
+Noailles, ce qui fait écrire à madame de Coulanges (lettre du 4
+avril): «J'ai si peu de commerce avec M. de Richelieu que je ne l'ai
+point vu depuis son mariage. Si on le voyoit toutes les fois qu'il se
+marie, on passeroit sa vie avec lui: il est trop jeune pour moi.»
+
+Pour le marquis, en 1652, «il est bien fait, jeune, plein d'esprit et
+de courage. Son frère aîné n'a point d'enfants et est fort malsain.»
+(Montp., t. 2, p. 373.)
+
+Son mariage avec mademoiselle de Beauvais, ajoute Mademoiselle,
+«surprit tout le monde. Quoique cette fille soit jolie et aimable,
+elle n'est pas assez belle pour faire passer pardessus mille
+considérations qu'il devoit avoir. Aussi, dès le lendemain, madame
+d'Aiguillon l'enleva et l'envoya en Italie pour voir s'il
+persévéreroit à l'aimer. Au bout de quelque temps il revint, et l'a
+toujours fort aimée. Elle disoit dans sa douleur: «Mes neveux vont
+toujours de pis en pis; «j'espère que le troisième épousera la fille
+du bourreau!» Il est vrai qu'elle avoit sujet de se plaindre; mais
+madame de Beauvais ne lui avoit nulle obligation et n'étoit point
+obligée de négliger son bien à ses dépens, comme étoit madame de Pons,
+fille de madame du Vigean, dont la mère est comme la femme de charge
+de sa maison.»
+
+Une autre Beauvais, Uranie de la Cropte de Beauvais, fille de
+François-Paul de Beauvais, maréchal de camp, écuyer de Condé, fut
+courtisée par le roi, refusa l'honneur qu'il lui vouloit faire, et le
+céda à mademoiselle de Fontanges. Elle aimoit Louis-Thomas de Savoie,
+comte de Soissons. Chassée à cause de lui par Monsieur, elle l'épousa
+le 12 octobre 1680. Encore un mariage qui déplut aux rigoristes; il ne
+put être reconnu que le 27 février 1683.
+
+Madame, peu coutumière du fait, a donné à cette troisième demoiselle
+de Beauvais un certificat de vertu (lettre du 19 fév. 1720): «J'avois
+une fille d'honneur nommée Beauvais; c'étoit une fort honnête
+créature. Le roi en devint amoureux, mais elle tint bon. Alors il se
+tourna vers sa compagne, la Fontange.»]
+
+[Note 44: «Le petit Guitaut», comme on disoit; Guillaume de
+Peichpeyrou (ou Puypeyroux. Tall. des R., t. 1, p. 112) de son nom. Il
+étoit fils du vieux Guitaut, capitaine des gardes de la reine-mère, et
+cousin de Comminges, des gardes du roi (Mottev., t. 3, p. 446). De
+bonne heure il s'étoit attaché à Condé. Il est blessé en Guienne à son
+service en 1650 (Pierre Coste, p. 49); il lui est très utile durant sa
+captivité (Montp., t. 2, p. 123); il est blessé à côté de lui au
+combat de Saint-Antoine (Quincy, t. 1, p. 158; Montp., t. 2, p. 261).
+Il suivit sa fortune, c'est-à-dire ne rentra en grâce que tardivement
+et sans grande chance de fortune. Mais son mariage avec Jeanne de La
+Grange lui donna le marquisat d'Espoisses, en Nivernois.
+
+Nous avons vu quelle part Guitaut a eue dans les malheurs de Bussy. Il
+ne le servit guère auprès de Condé; il fit le fier, long-temps après,
+pour signer un traité de paix solide. Cependant il aimoit madame de
+Sévigné, dont il étoit le voisin à Paris (se rappeler la lettre de
+l'incendie, en février 1671), et qui alloit souvent le visiter dans sa
+terre de marquis. «C'est un homme aimable et d'une bonne compagnie,
+disoit-elle (22 août 1676); sa maison est gaie, parée, pleine de
+fêtes; on y revoit «Fiesque, qui donne de la joie à tout un pays.»
+(Lettre du 25 octobre 1673.)
+
+Guitaut est mort le 25 décembre 1685, «chevalier des ordres du roi et
+gouverneur des îles de Saint-Honorat et de Sainte-Marguerite.»
+(_Mémoires du marquis de Sourches_, t. 1, p. 381.)]
+
+[Note 45: Jarzay faisoit des chansons comme tout le monde
+(_Prétieuses_, t. 2, p. 139, note). La page ci-contre parle de ce
+marquis léger. Madame de Beauvais (Voy. p. 70) fut exilée à cause de
+lui, le 23 décembre 1649 (Voy. les mémoires manuscrits de Dubuisson
+Aubenay, gentilhomme attaché au secrétaire d'État Du Plessis
+Guénégaud, Bibl. Maz., ms in-fol. H. 1765). Elle l'avoit aidé à se
+prétendre amoureux de la reine, comme l'on va le voir. M. Chéruel
+(note au tome 5 de Saint-Simon) a indiqué, d'après les _Carnets de
+Mazarin_ (Ms. Bibl nat., fonds Baluze, carnet 13), le rôle que joue
+Mazarin dans cette intrigue.]
+
+[Note 46: Jarzay est l'un des quatre grands diseurs de bons mots
+de Ménage (_Ménagiana_). Il s'appelle René du Plessis de la
+Roche-Pichemer. Nous le voyons d'abord, après Candale et avant
+Miossens, bâtard d'Albret, «galant estably et bien payé» de la célèbre
+madame de Rohan, fille de Sully (Tallem., t. 3, p. 42). En 1647, il
+aime mademoiselle de Saint-Mesgrin (Marie de Stuert, morte demoiselle
+en 1693). Gaston, par hasard, la désiroit: il veut faire jeter Jarzay
+par les fenêtres du Luxembourg (Mott. t. 2, p. 229). En 1648, il est
+en pleine faveur chez Ninon (Walck., t. 1, p. 255).
+
+Jusque alors il n'a point risqué sa légèreté dans les agitations de la
+politique; l'année 1648 lui permet de s'y aventurer parmi les plus
+folâtres. Il commence par être mazarin; il accepte, en août 1648, le
+bâton de capitaine des gardes enlevé au marquis de Gèvres (Montglat,
+p. 196), bâton refusé généreusement par Charost et Chandenier (Mott.,
+t. 2, p. 453). Il ne le garde pas long-temps.
+
+Il est un de ceux qui imaginent (Walck., t. 1, p. 334) de mettre le
+duc de Nemours aux pieds de madame de Longueville pour créer un rival
+à La Rochefoucauld. Rien n'est plus étrange que la fantaisie qui le
+prend d'être le vainqueur du cardinal de Mazarin en quelque chose, de
+lui enlever le coeur d'Anne d'Autriche (1649), et que la manière
+dont il affiche ses prétentions. Condé, curieux de scandale et déjà
+mécontent, l'y poussoit (Mott., t. 3, p. 400). Après l'éclat, après la
+triomphante colère de la reine, Condé se déclare offensé en la
+personne de Jarzay; il en fait son ami, il ne sort plus qu'avec lui.
+
+C'est en cette même année 1649 qu'a lieu la bataille ridicule du
+jardin des Tuileries, chez Renard. Un peu auparavant, près de Sens,
+Jarzay avoit été presque battu; il tient la campagne contre le marquis
+ou comte de La Boulaye, très grand frondeur (Mott., t. 3, p. 276);
+mais on dit que la paix se va faire, que les querelles sont
+suspendues. Les gens de la cour, exilés de Paris depuis si long-temps,
+s'y glissent par petites bandes; ils font des parties fines. Jarzay
+est un de ceux qui osent être bruyants. On sait ce qui lui arrive.
+Parmi les _Mazarinades_, celle-ci lui est consacrée (Bibl. nat., t. 2,
+n. 1278): «=Le Grand Gerzay battu=, _ou la Canne de M. de Beaufort au
+festin de Renard aux Thuilleries_, en vers burlesques.
+
+Madame de Motteville (t. 3, p. 291) a fait de tout cela un charmant
+récit, où Jarzay, «le moins sage de tous les hommes», Candale,
+Manicamp et les autres, figurent agréablement. Cela est fâcheux à
+dire, mais Jarzay, ce jour-là, fut bâtonné par Beaufort. Il en devint
+populaire dans Paris pour sa consolation. «Il n'étoit pas aimé,
+parcequ'il étoit d'un naturel brusque, qu'il étoit vain, railleur et
+léger.» (Mott., t. 3, p. 377.)
+
+Toutes ces aventures le transforment en un furieux partisan de Condé.
+Il est blessé au combat de Saint-Antoine, comme Villars, Guitaut, le
+marquis de Clérambault, du Fouilloux, etc. (Quincy, t. 1, p. 158).
+Bientôt il est «l'entier confident» du prince (Lenet, Coll. Michaud,
+p. 541). J'oublie une blessure reçue au bras dans la rue Dauphine
+(Montp., t. 2, p. 157).
+
+L'amour marche à la traverse en ces jours de bagarre. La folie du
+marquis lui donne des grâces; il est l'un des plus fortunés vainqueurs
+des belles.
+
+En 1658, on le chasse comme partisan de Condé (Montp., t. 3, p. 326);
+carrière perdue, comme celle de tant de brillants personnages du temps
+de la Régence! Sa disgrâce devoit pour long-temps se faire sentir à
+ses enfants. Bussy écrit: «Le roi ne voit pas d'ordinaire les enfants
+des exilés (comme les comtes de Limoges et les Jarzay)». (Sév., 24
+juin 1672.)
+
+La fin de l'histoire n'est pas gaie: «Jarzé étoit avec M. de Munster;
+il a eu permission de se faire assommer et il y a bien réussi. Vous
+savez que Jarzé étoit aussi exilé.»
+
+Jarzay, exilé, avoit eu permission de se mêler aux combattants de la
+campagne de Hollande. À peine arrivé, une sentinelle le tua (_Lettre
+de Pellisson_ du 19 juin 1672). Son petit-fils fut amputé du bras, en
+1688, à Philipsbourg. Il y avoit trois ans qu'il avoit le régiment
+d'Hamilton (Sourches, t. 1, p. 48). On le voit, en 1708, ambassadeur
+d'un jour en Suisse (Saint-Simon, t. 6, p. 208).]
+
+[Note 47: Basile Fouquet, mort en 1683. Il reparoîtra, plus
+puissant acteur et plus nécessaire à étudier.]
+
+[Note 48: Je vois un Vineuil (Tall. des R., t. 1, p. 472) qui, en
+1643, «à la porte des Thuilleries», reçoit des coups de plat d'épée du
+comte de Maulny. «On l'appeloit _Ardier le gentilhomme_.» C'est donc
+le nôtre, mais les coups de plat d'épée étonnent. Ici on lit: comte de
+Vineuil (_Mém. de M. de ***_, Coll. Michaud, p. 534); ailleurs:
+Ardier, sieur de Vineuil, gentilhomme de M. le Prince; ailleurs:
+marquis de Vineuil, secrétaire du roi. Celui-ci, spirituel, bien fait
+(Tall., t. 4, p. 231), jouit, dans la fleur de sa beauté, de la fille
+du maréchal de Châtillon (plus tard madame de Wurtemberg). Faut-il,
+philosophiquement, faire la synthèse de ces diverses entités? Faut-il
+croire à un Vineuil unique sous trois apparences? Cela se peut.
+Vineuil avoit de l'esprit, il aimoit le mordant, il étoit bien fait;
+il plut (Walck., t. 1, p. 337) à madame de Montbazon, à madame de
+Movy. Retz en est garant quant à ce qui regarde la première (_Mém. du
+card de Retz_, p. 175). «Vigneuil, dit-il (1649), aimé
+_effectivement_.»
+
+On voit Vineuil chargé de proposer à madame de Chevreuse le mariage de
+sa fille avec le prince de Conti, lorsque celui-ci cessa de vouloir
+être cardinal de la sainte Église (Lenet, p. 316); il avertit Condé de
+son imminente arrestation, en 1650 (Montp., t. 2, p. 77). La guerre
+commence; il est des plus actifs dans son parti. Il est arrêté à
+Portiers en 1651 (Mott. t. 4, p. 307); en 1653, venant de Flandre avec
+des lettres, il se fait encore prendre (Montp., t. 2, p. 390).
+Brienne, le vieux Brienne, a indiqué quel fut le rôle politique de
+Vineuil (_Mém. de Brienne_, Coll. Michaud, p. 133). Nous ne le
+retrouvons que plus tard, à Saumur (Sevigné, 17 septembre 1675):
+«Vineuil est bien vieilli, bien toussant, bien crachant et dévot, mais
+toujours de l'esprit.»
+
+MM. d'Olonne, de Vasse et Vineuil étoient exilés. Ce fut au retour de
+cet exil que, le roi demandant à M. de Vineuil ce qu'il faisoit à
+Saumur, lieu de son exil, il dit qu'il alloit tous les matins à la
+halle, où se débitoient les nouvelles, et qu'un jour on y disputoit
+pour savoir lequel étoit l'aîné, du roi ou de Monsieur.
+
+Madame de Sévigné dit encore (20 novembre 1676) que Vineuil doit faire
+la vie de Turenne. Rien n'en a paru.]
+
+[Note 49: N'en déplaise à ceux qui veulent un titre plus relevé,
+on appeloit portiers les plus qualifiés concierges de la cour.]
+
+[Note 50: Madame de Bonnelle, femme de Noël de Bullion, seigneur
+de Bonnelle, marquis de Gallardon, membre du parlement de Paris,
+semble un peu folle à madame de Sévigné (1 avril 1672). Tallemant des
+Réaux (_Historiette_ de madame de Cavoie) lui donne peu d'esprit. Ce
+même Tallemant, à la date de 1639 (t. 2, p. 149), parle de son
+mariage: «Le cardinal de Richelieu souhaitta que Bonnelle (Noël de
+Bullion), fils aisné de Bullion (surintendant), espousast mademoiselle
+de Toussy (Charlotte de Prie, fille du marquis de Toucy), qui estoit
+un peu parente de Son Éminence. Bonnelle n'en avoit point envie.»
+
+M. P. Paris extrait d'un recueil de lettres manuscrites (de Henry
+Arnault au président Barillon) quelques lignes qui montrent qu'un mois
+tout au plus après le mariage les époux vivoient mal ensemble.
+
+En 1652, madame de Bonnelle est amie de Mademoiselle (Montp., t. 2, p.
+313). Sa maison est richement montée; il s'y donne des fêtes. La
+comtesse de Fiesque y vient comme chez elle; on y joue (Montp., t. 2,
+p. 341). Ce n'est pas assez dire: la maison de madame de Bonnelle (V.
+Loret) est la maison de jeu la plus considérable de ce temps-là. Le
+peuple le savoit, et cette renommée ne lui plait guère. Madame de
+Bonnelle est un jour, en Fronde (1652), insultée sur le Pont-Neuf (V.
+les _Varietés historiques_, t. 3, p. 340). Une lettre de cachet, le 22
+octobre 1652, lui apprit qu'elle étoit exilée comme frondeuse
+(Berthod, Coll. Michaud, p. 371). Elle revint, elle rejoua, elle se
+ruina; il lui fallut aller se refaire en Normandie. On sait que son
+fils Fervaques fut le galant de madame de La Ferté, soeur de madame
+d'Olonne, en un temps où il étoit bien jeune et où elle ne l'étoit
+plus. Ce Fervaques étoit un gros et grand bloc de chair molle. Madame
+de Bonnelle a eu trois nièces suffisamment galantes: la duchesse
+d'Aumont, la duchesse de Ventadour et la duchesse de La Ferté,
+belle-fille de la maréchale.
+
+M. de Bonnelle n'avoit pas passé pour un aigle. «Malgré l'alliance
+qu'il fit de Charlotte de Prie, soeur ainée de la maréchale de La
+Mothe, il ne fut jamais que conseiller d'honneur au parlement.»
+(Saint-Simon, t. 4, p. 158.)]
+
+[Note 51: Il y avoit trois Cornuel: la mère et deux belles-filles.
+Cette fois ce ne seroit pas trois pages, c'est vingt, trente pages, un
+article de revue bien limé, qui seroit de mise. Madame Cornuel mérite
+plus encore. Rien n'a égalé, au XVIIe siècle, le naturel, l'abondance,
+le sel, le mordant, le goût de ses bons mots. Entre toutes les
+causeuses de France elle a tenu sans conteste le premier rang.
+Celles-là même qui, au dessous d'elle, avoient de la réputation,
+reconnoissoient sa supériorité. Notez qu'elle n'a rien écrit, qu'aucun
+des traits de son esprit vivant n'est compromis par là, et n'oubliez
+pas que nous ne connoissons guère qu'une centaine de ces mots si vifs,
+si fins, si perçants, qu'admiroient les contemporains et qu'ils
+redoutoient. De si loin on a quelque peine à en sentir profondément la
+pointe, quelques uns s'émoussent en traversant les années; mais il en
+reste assez pour que nous lui devions garder sa place dans une
+histoire des salons françois. L'auteur des études sur _la Société
+polie_ auroit dû la lui faire. Madame de Sévigné, qui s'y entendoit,
+écrivoit bien à sa fille, qui s'y entendoit aussi (17 avril 1676): «Ne
+trouvez-vous pas madame Cornuel admirable?»
+
+Elles étoient trois, et les deux belles-filles valoient presque la
+mère. De cette maison il est sorti pendant long-temps des épigrammes
+de toute espèce.
+
+Madame Cornuel étoit la fille unique d'un M. Bigot, intendant du duc
+de Guise, qui l'avoit dorlotée. Elle étoit jolie en sa jeunesse,
+éveillée, galante et riche. «Elle a de l'esprit, dit en 1658 Tallemant
+des Réaux (t. 6, p. 228 de la 2e édit.), autant qu'on en peut avoir;
+elle dit les choses plaisamment et finement.»
+
+Cornuel, avant de l'épouser, avoit été marié à une veuve du nom de
+Legendre, qui avoit déjà une fille, mademoiselle Legendre, et qui
+donna à son mari une autre fille qu'on nomma Margot. Toutes les deux
+portèrent le nom de Cornuel; elles étoient également spirituelles et
+jolies. Mademoiselle Legendre fut aimée de l'abbé de La Rivière, avec
+qui nous aurons à compter.
+
+On a cité (Pougens, _Lett. philosoph._, 1826, in-12, p. 131) un bon
+mot de Cornuel lui-même. Le bonhomme étoit chiche de son esprit; il
+étoit étourdi, bourreau d'argent, et peu aimé de son frère.
+
+Ce frère avoit été contrôleur des finances et président des comptes,
+ce qui lui avoit permis de donner des affaires à Cornuel le financier.
+Avant de mourir il épouse sa servante. Sa fille, madame Coulon,
+gratifiée d'une _Historiette_ par Tallemant, qui ne l'a pas consultée
+pour la lui décerner, fut très galante. (_Historiettes_, 201.)
+
+Le président Cornuel (Conrart, Coll. Petitot, 193) «étoit malsain (de
+mauvaise santé) et homme de plaisir». M. Paulin Paris a mis cette
+indication, et beaucoup d'autres comme il en sait mettre, dans le tome
+4 de son Tallemant des Réaux:
+
+«_Les Notes généalogiques au Cabinet des titres_ se contentent de dire
+que Claude Cornuel avoit épousé en premières noces Marthe Perrot,
+morte à quarante-six ans, le 18 mars 1624, et en secondes noces
+Françoise Dadien, veuve de Gabriel de Machault, conseiller de la cour
+des aides; mais les actes de baptême de la paroisse de Saint-Sulpice
+portent, sous la date du 19 septembre 1607, le baptême de Marie, fille
+de Claude Cornuel et de Marthe Grignon.» Marie fut madame Coulon.
+
+Claude Cornuel, président de la chambre des comptes, avoit le titre de
+sieur de la Marche et de Mesnil-Montant, près Paris.
+
+L'abbé de Laffemas, le fils du terrible et spirituel Laffemas, poète
+ingénieux quelquefois, lui fit cette épitaphe:
+
+ Ci gist ce fameux gabeleur,
+ Ce grand dénicheur de harpies,
+ Qui, plus subtil qu'un basteleur,
+ De ses vols fist des oeuvres pies,
+ Raffinant sur le paradis
+ Comme il faisoit sur les édits.
+ Passans, quoy que l'on puisse dire
+ Et gloser sur son testament,
+ Il est mort glorieusement.
+ À mal exploitter, bien escrire,
+ En mourant il se résolut,
+ Au mespris des choses plus chères,
+ Ne voulant plus parler d'enchères,
+ Si ce n'estoit pour son salut.
+ Aussy les traités et les offres,
+ Sources vivantes de ses coffres,
+ Firent un pont d'or de son bien;
+ Il donna beaucoup, mais je gage
+ Qu'il eust pu donner davantage
+ Sans donner un double du sien.
+
+Cornuel n'étoit pas mort commodément. «Il eut le loisir d'avoir bien
+peur du diable, et, comme il se tourmentoit comme un procureur qui se
+meurt, Bullion lui disoit: «Ne vous inquiettez point: tout est au roy,
+et le roy vous l'a donné.» (_Note de Tall._, t. 2, p. 150.)
+
+«Estant au lit de la mort, Cornuel se confessa au vicaire de sa
+paroisse, qui luy refusa l'absolution s'il ne restituoit auparavant
+deux cent mille escus qu'il avoit mal acquis. Le malade en parla à M.
+de Bullion, qui alla consulter le cas avec le cardinal de Richelieu.
+La réponse du cardinal fut que toutes ces sortes de restitutions
+appartenoient au roy, comme seigneur de tous les biens; que le roy
+donnoit en pur don les deux cent mille escus dont il s'agissoit au
+président Cornuel pour les bons services qu'il avoit rendus à l'Estat,
+et qu'ainsy le président pouvoit se faire donner l'absolution.
+Cornuel, muni de ce sauf-conduit, passa paisiblement en l'autre vie.»
+(Amelot de La Houssaye, t. 2, p. 428.)
+
+Madame la duchesse d'Aiguillon, quand il alloit mourir, «envoya
+emprunter six chevaux blancs qu'il avoit; et quand il fut mort, elle
+dit que les morts n'avoient que faire de chevaux». (Tall. des R., t.
+2, p. 170.) Anecdote qui indique quels graviers on trouvoit au fond du
+lit de ce beau fleuve d'élégances qu'on appelle la vie de cour au
+XVIIe siècle!
+
+Cornuel avoit été le bras droit de Bullion (Tall. des R., t. 2, p.
+146). On trouve dans le _Catalogue des Partisans_ divers détails qui
+ont rapport à Claude Cornuel et à ses amis.
+
+Par exemple: «Catelan, cette maudite engeance, est venu des montagnes
+du Dauphiné, lequel, après avoir esté laquais en cette ville, fut
+marié par Cornuel à la soeur d'une nommée la Petit, sa bonne amie, à
+présent femme d'un nommé Navarret; pour faciliter lequel mariage dudit
+Catelan, Cornuel donna audit Catelan tous les offices de sergeant
+vacans jusques alors; et ensuite ledit Catelan s'est avancé dans la
+maltote, sous feu Bullion et Tubeuf, et entr'autres traitez a fait
+celui des retranchemens de gages, droits et revenus de tous les
+officiers de France, dont il a fait recette sous le nom du nommé
+Moyset, qui est son nepveu et s'appelle Catelan comme luy.» Et encore:
+«D'Alibert, confident de Cornuel, qui demeure rue des Vieux-Augustins,
+a esté de tous les traittez qui se sont faits, par le moyen desquels
+il possède de grands biens, tant en maisons dans Paris qu'en rentes
+capitalisées.»
+
+Tallemant des Réaux (t. 4, p. 118) nous apprend que les entreprises de
+ces gens de finances faillirent comprometre très gravement le père de
+Pascal: «Quand on fit la réduction des rentes, luy (le père de Pascal)
+et un nommé de Bourges, avec un advocat au conseil dont je n'ay pu
+sçavoir le nom, firent bien du bruit, et, à la teste de quatre cents
+rentiers comme eux, ils firent grand'peur au garde des sceaux Séguier
+et à Cornuel.»
+
+Ce que Guy Patin raconte ainsi (lettre du 7 avril 1638): «Le jour
+d'avant (25 mars 1638) on avoit mis dans la Bastille, prisonniers,
+trois bourgeois qui avoient été chez M. Cornuel et l'avoient en
+quelque façon menacé, sur le bruit que l'on veut arrester les rentes
+de l'Hostel-de-Ville et convertir cet argent _in usus bellicos_. Les
+trois rentiers se nomment de Bourges, Chenu et Celoron, et sont tous
+trois _boni viri optimeque mihi noti_.»
+
+En voilà bien assez pour Claude Cornuel et son frère Guillaume. L'aîné
+laissa donc une fille, madame Coulon, femme légère; le cadet laissa
+Marion Legendre, sa belle-fille, et Marguerite Cornuel, sa fille; sans
+compter sa femme, «sa garce», dit _la Voix du Peuple au roy_ (dans le
+t. 5, p. 349, des mss. de Conrart). Cette voix du peuple, fortement
+enrouée, attache à son nom cette phrase: «Plus criminel que tous les
+hommes qui ont dévoré les peuples, élevé du centre de la terre à une
+richesse de deux millions d'or par un gouffre de concussions,
+corruptions et larcins publics et particuliers.»
+
+Madame Coulon reste à l'écart: on ne tient compte que des trois
+Cornuel, de Cléophile et de ses deux filles. (_Dictionnaire des
+Prétieuses._)
+
+La Mesnardière, parlant de la mère, dit:
+
+ Chez Cornuel, la dame accorte et fine,
+ Où gens fascheux passent par l'estamine.
+
+On peut s'en douter, connoissant ces trois Caquet-bon-bec et leurs
+amis ou amies. Il y a, à la suite des _Mémoires de Montpensier_, un
+portrait de Margot Cornuel attribué à notre Vineuil. Ce portrait est
+lestement troussé. Margot étoit effectivement très liée avec madame
+d'Olonne en 1658 et 1659 (Montpensier, t. 3, p. 408). Quant à
+mademoiselle Legendre, la précieuse _Cléodore_ (V. Colombey, _Journée
+des Madrigaux_, p. 34), elle venoit la deuxième pour l'esprit. _La
+Gazette du Tendre_ lui donne l'épithète d'_aymable_ (au chapitre _de
+Grand service_). Je ne vois pas pour quel motif l'auteur de la
+_Journée des Madrigaux_ parle d'elle ainsi: «Cléodore demandoit si,
+parmy ces beaux esprits, il n'y en avoit pas un qui eût l'esprit
+satyrique qu'elle haïssoit.»
+
+La faveur dont mademoiselle Legendre jouit auprès de l'abbé de La
+Rivière ne lui rendit pas toujours service, si l'on croit Tallemant
+des Réaux (t. 5, p. 146).
+
+«Boutard contoit que la Pecque Cornuel l'avoit voulu marier avec
+Marion, mademoiselle Legendre, et qu'elle luy avoit fait un grand
+dénombrement des avantages qu'il auroit. Je lui ris au nez, disoit-il,
+et je lui dis qu'elle oublioit la faveur de M. de La Rivière. Or, La
+Rivière concubinoit et concubine, je pense, encore, avec elle. Elle
+est à cette heure comme sa ménagère, et, à Petit-Bourg, on l'a vue
+quelquefois avec un trousseau de clefs. Autrefois il y avoit un
+couplet qui disoit:
+
+ Il court un bruit par la ville
+ Que Marion Cornuel
+ Voudroit bien faire un duel
+ Avec monsieur de Rouville.
+ Qu'ils aillent chez la Sautour,
+ C'est là que l'on fait l'amour.
+
+Rouville, déjà nommé, étoit le beau-frère de Bussy Rabutin. Quant à
+_la Pecque_, ce mot, qui signifie l'entendue, la faiseuse d'affaires,
+Boutard s'étoit habitué à le joindre au nom de madame Cornuel.
+
+On connoît au moins une intrigue de la Pecque, puisque Pecque il y a.
+Elle fut la maîtresse de M. de Sourdis, gouverneur d'Orléans, et
+gouverneur ridicule. (V. l'_Historiette de Sourdis_.) La marquise en
+enrageoit; par contre, madame de Bonnelle se risqua à ennuyer la
+Pecque: elle alloit chez elle, à une heure indue, demander M. de
+Sourdis.
+
+Madame Cornuel étoit née vers 1610. Elle avoit les dents fort laides,
+et Santeul les comparoit à des clous de girofle. Elle mourut à Paris
+en février 1694. Saint-Simon (_Note au Journal de Dangeau_, t. 4, p.
+449) rappelle son dernier bon mot. Dans ses _Mémoires_ (t. 1, p. 116),
+il dit: «Il y avoit une vieille bourgeoise au Marais chez qui son
+esprit et la mode avoit toujours attiré la meilleure compagnie de la
+cour et de la ville; elle s'appeloit madame Cornuel, et M. de Soubise
+étoit de ses amis. Il alla donc lui apprendre le mariage qu'il venoit
+de conclure, tout engoué de la naissance et des grands biens qui s'y
+trouvoient joints (l'héritière de Ventadour). «Ho! Monsieur, lui
+répondit la bonne femme, qui se mouroit et qui mourut deux jours
+après, «que voilà un grand et bon mariage pour dans soixante ou
+quatre-vingts ans d'ici!»
+
+Dans le _Nouveau Recueil des plus belles poésies_ (Paris, Loyson,
+1654, in-12, p. 352), il y a une épître adressée à mademoiselle de
+Vandy (l'une de nos héroïnes) à propos de ses galants; on y voit ces
+vers:
+
+ Ordonnez-leur d'aller chez Cornuel,
+ Chez Cornuel, la dame accorte et fine,
+ Où gens fâcheux passent par l'étamine,
+ Tant et si bien qu'après que criblés sont,
+ Se trouve en eux cervelle s'ils en ont.
+ Si pas n'en ont, on leur fait bien comprendre
+ Que fats céans onc ne se doivent rendre;
+ Et six yeux fins, par s'entreregarder,
+ Semblent leur dire: «Allez vous poignarder.»
+
+C'est la pièce de La Mesnardière. Voici l'épitaphe faite pour madame
+Cornuel:
+
+ Cy gît qui de femme n'eut rien
+ Que d'avoir donné la lumière
+ À quelques enfants gens de bien,
+ Et peu ressemblants à leur mère,
+ Célimène, qui de ses jours,
+ Comme le sage, et sans foiblesse,
+ Acheva le tranquille cours.
+ Dans ses moeurs que de politesse!
+ Quel tour, quelle délicatesse,
+ Éclatent dans tous ses discours!
+ Ce sel tant vanté de la Grèce
+ En faisoit l'assaisonnement,
+ Et, malgré la froide vieillesse,
+ Son esprit léger et charmant
+ Eut de la brillante jeunesse
+ Tout l'éclat et tout l'enjoûment.
+ On vit chez elle incessamment
+ Des plus honnêtes gens l'élite;
+ Enfin, pour faire en peu de mots
+ Comprendre quel fut son mérite,
+ Elle eut l'estime de Lenclos.
+
+(Rec. de pièces cur. et nouv., Lahaye, Moetjens, 1694, in-12, t. 1, p.
+191.)
+
+La réputation de madame Cornuel ne lui survécut pas assez. Toutefois,
+Titon du Tillet (_Parn. franç._, in-fol., p. 462) l'a citée avec
+honneur.
+
+M. Paulin Paris, qui a tiré des papiers de Conrart une lettre d'elle,
+a réuni quelques uns des traits qui peuvent servir à son histoire. Il
+est loin de les avoir recueillis tous. Peut-être essaierai-je de la
+peindre avec soin. En attendant, j'indiquerai toutes les sources qu'on
+peut consulter, ou du moins celles que j'ai consultées. Il y a d'abord
+un long morceau de Vigneul de Marville (Bonaventure d'Argonne) qui
+doit être transcrit tout entier:
+
+«Madame de Cornuel, dont les bons mots ont été si remarquables durant
+le cours d'une vie de plus de quatre-vingts ans, s'appeloit Anne Bigot
+et étoit d'une famille originaire d'Orléans. Dès sa plus tendre
+jeunesse on ne parloit que de son esprit et de ses belles qualitez
+naissantes. S'étant rencontrée dans une assemblée, où elle brilloit
+pardessus les autres dames, M. de Cornuel, trésorier de
+l'extraordinaire des guerres, qui l'aimoit, lui prit un bouquet
+qu'elle avoit à son côté, témoignant par cette liberté qu'il la
+vouloit épouser. En effet, il l'épousa au bout de quinze jours.
+
+«Depuis son mariage elle fit paroître une grandeur d'ame
+extraordinaire et bien au dessus des foiblesses de son sexe. Nullement
+touchée d'avarice, elle abandonna au premier venu mille pistoles que
+M. de Cornuel, son époux, lui avoit données pour le jeu. La clef étoit
+toujours à la porte de son cabinet, en prenoit qui vouloit. Elle
+n'adoroit point la fortune; mais, indifférente à ses bizarreries comme
+à celles du temps et des saisons, elle ne cultivoit que la vertu et
+les muses, moins parcequ'elles sont savantes que parcequ'elles sont
+honnêtes et polies. Jamais personne n'a mieux entendu que cette dame
+l'art de se faire des amis et de se les attacher, bien persuadée qu'il
+est des amis comme des richesses, que c'est en vain qu'on les acquiert
+si on ne les sait conserver. La conversation avec les personnes de
+distinction qui abordoient chez elle étoit tous ses délices. Elle
+écoutoit avec une attention qui débrouilloit toutes choses, et
+répondoit encore plus aux pensées qu'aux paroles de ceux qui
+l'interrogeoient. Quand elle considéroit un objet, elle en voyoit tous
+les côtez, le fort et le foible, et l'exprimoit en des termes vifs et
+concis, comme ces habiles dessinateurs qui en trois ou quatre coups de
+crayon font voir toute la perfection d'une figure.
+
+«On a recueilli plusieurs de ses bons mots, et plût à Dieu qu'on n'en
+eût perdu aucun! C'est un méchant caractère que celui de diseur de
+bons mots, et ce caractère, si blâmable dans les hommes, l'est encore
+plus dans les femmes, à cause que les bons mots sont d'ordinaire
+accompagnés d'une liberté et d'une hardiesse qui ne sont pas séantes à
+ce sexe, parcequ'ils en obscurcissent la pudeur et la modestie, qui
+font ses plus beaux ornements. Mais madame de Cornuel, outre qu'il ne
+lui échappoit rien qui pût ni la faire rougir, ni faire rougir
+personne, disoit si à propos toutes choses, et revêtoit ses pensées de
+termes si propres et si agréables, qu'ils instruisoient toujours sans
+jamais blesser: de sorte que ces mots étoient bons en ce qu'ils
+étoient utiles, et plaisoient à tous ceux qui aiment une vérité bien
+dite.
+
+«D'ordinaire, les personnes de ce caractère, pour dire un bon mot, en
+hasardent cent de méchans, et l'expérience fait voir que les plus
+habiles dans ces jeux d'esprit n'en ont pas dit, en toute leur vie,
+deux douzaines de tout à fait bons. La raison qu'on en peut rendre,
+c'est que les bons mots sont des fruits qui viennent sans être
+cultivés. Tout d'un coup ils naissent, et tout d'un coup ils font leur
+effet, comme les éclairs. Ils surprennent autant ceux qui les disent
+que ceux qui les écoutent. Ce sont, pour ainsi dire, de petits
+libertins qui ne veulent dépendre que d'eux-mêmes. Quand on les
+cherche ils ne viennent pas, ou, s'ils viennent, c'est de mauvaise
+grâce, se faisant tirer à force, et se défigurant en se faisant tirer.
+A-t-on dit un bon mot, le plaisir et les louanges qu'on en reçoit
+excitent la vanité et la présomption naturelle à en produire plusieurs
+tout de suite; mais ce sont ou des monstres ou des avortons. On en rit
+soi-même pour les faire trouver bons; mais personne n'en rit,
+parcequ'en effet ils ne sont pas bons.
+
+«Madame de Cornuel n'avoit pas un de ces défauts. Elle ne parloit
+point par vanité, mais par raison, et avec autant de jugement que
+d'esprit. Comme elle savoit que les véritables bons mots ne dépendent
+point de nous, elle se contentoit de les produire avec ce beau naturel
+qui en est comme la fleur, sans presque y toucher. Mais, comme il y a
+des influences du ciel qui tombent plus heureusement sur de certaines
+terres que sur d'autres, il semble aussi que les bons mots viennent
+aussi plus aisément à la bouche des personnes qui savent leur donner
+un beau tour et les bien exprimer. Tout ce que disoit madame de
+Cornuel, elle le disoit bien, et jamais pas une de ses paroles n'a été
+rejetée par les personnes d'un goût raffiné, parceque, outre qu'elles
+renfermoient toujours un grand sens, elles étoient toujours belles et
+bien choisies. C'étoit autant de sentences et de maximes, tenant en
+cela du génie des Salomon, des Socrate et des César, qui ne parloient
+que pour instruire; génie grand et heureux qui s'est réveillé de nos
+jours dans MM. de La Rochefoucauld et Pascal, et enfin dans madame de
+Cornuel, qui auroit dû écrire ses sentences et ses maximes, si, comme
+les oracles, elle ne s'étoit contentée de dire les vérités et les
+laisser écrire aux autres.»
+
+L'éloge est en règle; il n'est pas au dessus du sujet. Je ne puis
+songer à enregistrer maintenant ces mots excellents, et me bornerai à
+dresser la liste d'indications dont j'ai parlé: Titon du Tillet
+(_Parnasse françois_); Tallemant des Réaux (chap. 299); Paulin Paris
+(_Notes aux Lettres_, t. 5, p. 139); Sévigné (t. 3, p. 31, édit.
+Didot, t. 3, p. 47); Vigneul de Marville (t. 1, p. 341, _Recueil
+d'ana_); La Place (_Pièces curieuses_, t. 3, p. 377); Conrart (p.
+270); Le Père Brottier (_Paroles mémorables_, p. 85); Sévigné (8
+septembre 1680, 11 septembre 1676, 7 octobre 1676, 16 mars 1672, 6 mai
+1672, 17 avril 1676); Quatremère de Quincy (_Ninon de Lenclos_);
+Tallemant (t. 10, p. 187, de la 3e édition); La Place (t. 1, p. 202);
+Tallemant (t. 4, p. 185, édit. P. Paris); Tallemant (t. 3, p. 245,
+160); _Lettres de Bussy_ (28 avril 1690); Tallemant (t. 2, p. 411); La
+Place (t. 1, p. 377); _Ménagiana_ (édit. de La Monnoye, t. 1, p. 317,
+332, 354; t. 2, p. 8, 124, 131, 407); _Lettres de Madame_ (t. 1, p.
+130, 129); Tallemant (t. 1, p. 388, note); Tallemant (t. 2, p. 170,
+411); Saint-Simon (t. 1, p. 116); Dangeau (t. 4, p. 449); Walckenaer
+(_Mémoires sur Sévigné_, t. 5, p. 13; t. 1, p. 39; t. 1, 260), et Guy
+Patin, Loret, mademoiselle de Montpensier, les Mercures, les Gazettes,
+les Romans, les Poésies du temps.]
+
+[Note 52: Le mot _cher_, ainsi employé, vient des Précieuses.]
+
+[Note 53: En 1658, vers la fin de l'année.]
+
+[Note 54: La mode d'aller aux eaux n'est pas nouvelle. On les
+aimoit extrêmement au XVIIe siècle. J'en pourrois donner beaucoup de
+preuves; il faut nous contenter de celle-ci, qui ne nous fait pas
+sortir du cercle de nos connoissances. En 1658, précisément en l'année
+où nous sommes, mademoiselle de Montpensier, selon son habitude
+régulière, va aux eaux de Forges. Elle dit: «La maréchale de La Ferté
+étoit à Forges. Madame d'Olonne y vint, madame de Feuquières de
+Salins, mademoiselle Cornuel (Margot), force dames de Paris.» (Montp.,
+t. 3, p. 325.)
+
+Les eaux de Forges passent pourtant pour être de celles dont les
+qualités ne sauroient être recherchées par les héroïnes de Bussy.]
+
+[Note 55: Tout cela est long, bien long. Aussi, dans quelques
+éditions, a-t-on supprimé en cet endroit quatre ou cinq pages. Sans
+vouloir faire le juré-mesureur de style, il me semble que ces quatre
+ou cinq pages ne sont pas les meilleures de Bussy, si elles sont de
+lui. Il a ordinairement la plume plus légère, le tour plus libre, la
+pensée plus claire.]
+
+[Note 56: M. le duc d'Anjou auroit pu prétendre au rôle des
+Candale et des Guiche; mais il préféra aux belles quelques uns de ses
+amis. Madame de Motteville l'a peint lorsqu'il étoit encore jeune
+(1647, t. 2, p. 267): «Il seroit à souhaiter, dit-elle, qu'on eût
+travaillé à lui ôter les vains amusemens qu'on lui a soufferts dans sa
+jeunesse. Il aimoit à être avec des femmes et des filles, à les
+habiller et à les coiffer; il sçavoit ce qui seyoit à l'ajustement
+mieux que les femmes les plus curieuses, et sa plus grande joie, étant
+devenu grand, étoit de les parer et d'acheter des pierreries pour
+prêter et donner à celles qui étoient assez heureuses pour être ses
+favorites. Il étoit bien fait; les traits de son visage paroissoient
+parfaits; ses yeux noirs étoient admirablement beaux et brillans, ils
+avoient de la douceur et de la gravité; sa bouche étoit semblable en
+quelque façon à celle de la reine, sa mère; ses cheveux noirs, à
+grosses boucles naturelles, convenoient à son teint, et son nez, qui
+paraissoit devoir être aquilin, étoit alors assez bien fait. On
+pouvoit croire que, si les années ne diminuoient point la beauté de ce
+prince, il en pourroit disputer le prix avec les plus belles dames;
+mais, selon ce qui paroissoit à sa taille, il ne devoit pas être
+grand.» Il ne le fut pas en effet, et sa figure s'épaissit un peu;
+mais il n'en fut pas moins beau à la façon des efféminés. Il eut de
+temps en temps des velléités d'amour naturel, mais jamais elles ne
+durèrent. Madame d'Olonne, et, un peu plus tard, la gracieuse et
+plaintive duchesse de Roquelaure, faillirent être aimées. Pour ce qui
+est de madame d'Olonne, mademoiselle de Montpensier (t. 3, p. 405;
+1659) vient en aide à Bussy et développe son texte: «Comme le roi fait
+toujours la guerre à Monsieur, un jour il lui demandoit: «Si vous
+eussiez été roi, vous auriez été bien embarrassé; madame de Choisy et
+madame de Fienne ne se seroient pas accordées, et vous n'auriez su
+laquelle vous auriez dû garder. Toutefois, ç'auroit été madame de
+Choisy; c'étoit elle qui vous donnoit madame d'Olonne pour maîtresse.
+Elle auroit été la sultane reine; et, lorsque je me mourois, madame de
+Choisy ne l'appeloit pas autrement.» Monsieur étoit fort embarrassé
+sur tout cela, et disoit au roi, d'un ton qui paroissoit sincère,
+qu'il n'avoit jamais souhaité sa mort, et qu'il avoit trop d'amitié
+pour lui pour se résoudre à le perdre. Le roi lui répondit: «Je le
+crois tout de bon.» Puis il disoit: «Lorsque vous serez à Paris, vous
+serez donc amoureux de madame d'Olonne? Le comte de Guiche le lui a
+promis, à ce que l'on mande de Paris.» Monseigneur rougit, et la reine
+lui dit d'un ton de colère: «C'est bien vous faire passer pour un sot
+que de promettre ainsi votre amitié! Si j'étois à votre place, je
+trouverois cela bien mauvais. Pour vous, qui admirez en tout le comte
+de Guiche, vous en êtes ravi.» Puis elle ajouta: «Cela sera beau de
+vous voir sans cesse chez une femme qui peste continuellement contre
+vous, et qui n'a ni honneur, ni conscience. Vous deviendrez un joli
+garçon!» Monsieur dit qu'il ne la verroit pas.»
+
+Tout efféminé qu'il étoit, et peut-être même en raison de son
+caractère, Monsieur paroît avoir eu quelques grands élans de
+sensibilité. Il éclate en sanglots à la mort de sa mère; il est alors
+plus affligé fils que Louis XIV (Montp., t. 4, p. 95). À la mort de
+madame de Roquelaure il montre aussi une tristesse enfantine. Nous
+demanderons à sa femme, madame la Palatine, de nous achever son
+portrait. Il aimoit passionnément le bruit des cloches, jusqu'à
+revenir exprès à Paris la veille de toute grande fête carillonnée: à
+l'automne, quand les dernières feuilles, jaunies, déjà glacées,
+tremblent au bruit des sonneries de la Toussaint; au printemps, quand
+le chant joyeux des cloches de Pâques s'envole, comme un essaim de
+jeunes oiseaux, au travers des sérénités du ciel bleu. Avec cela il
+étoit joueur, mauvais joueur même (Lettres, t. 1, p. 48). Il n'aimoit
+pas la chasse et il ne consentoit à monter à cheval que pour aller à
+la guerre, où il se conduisit en bon capitaine. Il écrivoit avec une
+telle négligence qu'il ne pouvoit se relire; du reste, il écrivoit peu
+(t. 1, p. 257). Madame raconte tranquillement qu'elle n'avoit pas
+grand plaisir au lit avec lui (t. 1, p. 300) et qu'il ne vouloit pas
+être dérangé pendant son sommeil. Il étoit superstitieux (t. 2, p.
+276), et Madame le surprit à promener des médailles bénites, la nuit,
+sur les diverses parties de son corps de la santé desquelles il
+doutoit.
+
+Il n'est pas probable que ce soit Madame qui ait tort (t. 1, p. 402),
+et les libelles ou les couplets qui aient raison, lorsqu'elle dit: «La
+maréchale de Grancey étoit la femme la plus sotte du monde. Feu
+Monsieur feignit d'être amoureux d'elle; mais si elle n'avoit pas eu
+d'autre amant, elle auroit certes conservé toute sa bonne renommée. Il
+ne s'est jamais rien passé de mal entre eux. Elle-même disoit que,
+s'il venoit à se trouver seul avec elle, il se plaignoit aussitôt
+d'être malade: il prétendoit avoir mal de tête ou mal de dents. Un
+jour la dame lui proposa une liberté singulière: Monsieur mit vite ses
+gants. J'ai vu souvent qu'on le plaisantoit à cet égard, et j'en ai
+bien ri. Cette Grancey avoit une fort belle figure et une belle taille
+lorsque je vins en France, et tout le monde n'avoit pas pour elle le
+même dédain que Monsieur, car, avant que le chevalier de Lorraine ne
+fût son amant, elle avoit déjà eu un enfant.»
+
+La femme défend bien son mari. Mieux vaudroit pour lui qu'elle pût se
+plaindre. Elle ne le flatte pas, d'ailleurs, et raconte parfaitement
+(27 janvier 1720) tous ses travers: «Feu Monsieur aimoit beaucoup les
+bals et les mascarades; il dansoit bien, mais c'étoit à la manière des
+femmes; il ne pouvoit danser comme un homme, parcequ'il portoit des
+souliers trop hauts.»
+
+Achevons avec dix lignes de Saint-Simon (t. 3, p. 170):
+
+«Monsieur, qui, avec beaucoup de valeur, avoit gagné la bataille de
+Cassel, et qui en avoit montré toujours de fort naturelle en tous les
+siéges où il s'étoit trouvé, n'avoit d'ailleurs que les mauvaises
+qualités des femmes. Avec plus de monde que d'esprit et nulle lecture,
+quoique avec une connoissance étendue et juste des maisons, des
+naissances et des alliances, il n'étoit capable de rien. Personne de
+si mou de corps et d'esprit, de plus foible, de plus timide, de plus
+trompé, de plus gouverné, ni de plus méprisé par ses favoris, et très
+souvent de plus mal mené par eux.»]
+
+[Note 57: Quelque délicatesse est de temps en temps indispensable.
+Rien ne nous oblige, toutes les fois qu'un nom se présente, à
+rechercher tous les souvenirs guillerets qu'il peut rappeler et à
+vouloir absolument enluminer toutes nos notes de couleurs voyantes.
+C'est affaire aux gens qui écrivent _les Crimes des rois de France_ et
+autres ouvrages de cette force de raconter comment toute reine a été
+nécessairement une Messaline. Anne d'Autriche, même en admettant bien
+des choses, a été une femme digne d'estime, une mère de famille pleine
+de dignité, une reine indulgente et honnête. Ce qu'on a dit des
+affaires arrivées du temps de Louis XIII et ce qui arriva sous la
+régence ne la déshonore en rien. Elle ne fut pas galante, elle ne fut
+pas coquette, encore moins débauchée. On ne peut lui reprocher que
+d'avoir aimé un peu, et ce n'est pas ici le lieu d'être si
+impitoyable. Les pamphlets ne doutent jamais de rien. En voici un qui
+a de l'audace (Cat. de la Bibl. nat., t. 2, n. 3547): =Les Amours
+d'Anne d'Autriche=, _épouse de Louis XIII, avec M. le C. de R., père de
+Louis XIV; Cologne, P. Marteau_, 1693, in-12.
+
+Le brillant Montmorency se déclara, dès 1626, le chevalier de la reine
+(Tallem., t. 2, p. 307). À Castelnaudary, sur le champ de sa défaite,
+il portoit le portrait d'Anne d'Autriche lorsqu'il fut pris (Vittorio
+Siri, _Memorie Recondite_, t. 7), et cela, dit-on, rendit Louis XIII
+inflexible au jour de sa condamnation. De simples gentilshommes, avant
+ce fou de Jarzay, se mirent à l'aimer: ainsi d'Esguilly-Vassé
+(Tallem., t. 2, p. 241). Bellegarde (Roger de Saint-Lary) employa
+Malherbe à exprimer sa passion, et l'on a un pont-breton de Voiture
+qui indique l'heure où le duc de Bellegarde dut cesser de faire le
+beau poète:
+
+ L'astre de Roger
+ Ne luit plus au Louvre;
+ Chascun le descouvre,
+ Et dit qu'un berger
+ Arrivé de Douvre
+ L'a fait deloger.
+
+Qui ne connoît, de ce même Voiture, la pièce charmante adressée à la
+reine-régente, pièce dans laquelle il lui rappelle ce temps de
+pastorales, de fêtes romanesques, de scènes de chevalerie, et dans
+laquelle il ose lui dire: «Lorsque vous étiez
+
+ Je ne veux pas dire amoureuse;
+ La rime le veut toutefois.»
+
+Tout le scandaleux de l'amourette Buckingham, Tallemant (t. 2, p. 10)
+l'a resserré en une très courte phrase. Il n'y a rien de plus à
+imaginer que des folies:
+
+«Ce qui fit le plus de bruit, ce fut quand la cour alla à Amiens, pour
+s'approcher d'autant plus de la mer: Bouquinquant tint la reyne toute
+seule dans un jardin; au moins il n'y avoit qu'une madame du Vernet,
+soeur de feu M. de Luynes, dame d'atours de la reyne; mais elle
+estoit d'intelligence et s'estoit assez éloignée. Le galant culebutta
+la reyne et luy escorcha les cuisses avec ses chausses en broderies;
+mais ce fut en vain.»
+
+Pour le mariage de la régente avec le cardinal Mazarin, on ne voit pas
+qu'il soit plus possible d'en douter, et rien n'est plus facile à
+excuser et à comprendre.
+
+Dès le temps de la première Fronde, nul n'étoit ignorant de la liaison
+formée entre la mère du roi et le ministre. Un couplet dit en 1650:
+
+ Mazarin, plie ton paquet:
+ Notre roi est devenu sage;
+ Ton adultère lui déplaît.
+
+Si mesdames de Motteville, Talon et la duchesse de Nemours disculpent
+la reine, les mémoires de Brienne le fils (t. 2, p. 40, 337), ceux de
+Retz, les Lettres de Madame, et la Correspondance même de Mazarin
+(_Lettres inédites_, publiées par M. Ravenel, p. 491), maintiennent
+l'opinion générale. Madame, dont il ne faut pas se défier obstinément,
+et qui a pu être bien instruite, dit en propres termes (27 septembre
+1718): «La reine-mère, veuve de Louis XIII, a fait encore bien pis que
+d'aimer le cardinal Mazarin: elle l'a épousé. Il n'étoit pas prêtre,
+et n'avoit pas les ordres qui pussent empêcher de se marier.»
+
+C'est encore Madame (16 avril 1718) qui dit: «La reine-mère avoit
+l'habitude de manger énormément quatre fois par jour.» Si cela est,
+ses enfants ont tenu d'elle. Mais il faut finir par quelque morceau de
+panégyrique. Madame de Motteville s'offre à nous pour cette besogne,
+qui lui a tant plu.
+
+Vers les derniers moments de la vie de la reine, quand son affreuse
+maladie redoublait de pourriture, madame de Motteville fait un retour
+sur le passé (t. 5, p. 248): «La grandeur de sa naissance l'avoit
+accoutumée à l'usage des choses délicieuses qui peuvent contribuer à
+l'aise du corps, et sa propreté étoit sur cela si extrême, qu'on
+pouvoit s'étonner doublement quand on voyoit que sa vertu la rendoit
+si dure sur elle-même. Selon ses inclinations naturelles et selon la
+délicatesse de sa peau, ce qui étoit innocemment délectable lui
+plaisoit; elle aimoit les bonnes senteurs avec passion. Il étoit
+difficile de lui trouver de la toile de batiste assez fine pour lui
+faire des draps et des chemises, et, avant qu'elle pût s'en servir, il
+falloit la mouiller plusieurs fois pour la rendre plus douce.»
+
+Elle s'étoit maintenue propre et agréable fort long-temps. En 1661, sa
+fidèle amie (t. 5, p. 112) l'affirme: «Quoique elle approchât alors de
+soixante ans, elle étoit encore aimable, et, sans flatterie, on
+pouvoit dire qu'elle avoit de grandes beautés. Outre qu'elle avoit de
+la fraîcheur sur le visage, ses belles mains et ses beaux bras
+n'avoient rien perdu de leur perfection, et les belles tresses de ses
+cheveux étoient de même grosseur et de même couleur qu'elles avoient
+été à vingt-cinq ans.»
+
+Décidément elle n'avoit pas été laide. Écoutons madame de Motteville
+en 1644 (t. 2, p. 71): «Il y avoit un plaisir non pareil à la voir
+coiffer et habiller. Elle étoit adroite, et ses belles mains, en cet
+emploi, faisoient admirer toutes leurs perfections. Elle avoit les
+plus beaux cheveux du monde; ils étoient fort longs et en grande
+quantité, qui se sont conservés long temps sans que les années aient
+eu le pouvoir de détruire leur beauté.....
+
+«..... Après la mort du feu roi elle cessa de mettre du rouge, ce qui
+augmenta la blancheur et la netteté de son teint.»]
+
+[Note 58: Au dessous des deux raies circulaires qui s'élevoient du
+milieu du front et gagnoient le derrière de l'oreille.]
+
+[Note 59: J'ignore absolument ce que signifie cette manière de
+parler, et ne l'expliquerai pas.]
+
+[Note 60: Voyez ce qu'on a dit de Guiche et de Manicamp.]
+
+[Note 61: Toutes les fois qu'il y a, comme pour mademoiselle de
+Montpensier, des mémoires qui nous restent, cela nous dispense de la
+plus grande partie de notre tâche. La grande Mademoiselle n'a pas
+besoin d'une notice. Née en 1627, elle a déjà passé la trentaine au
+moment où nous la rencontrons. Elle étoit grande, fort blonde, d'une
+haute mine, pétrie de fierté et affable, rieuse au besoin; amie de
+l'extraordinaire, peu habituée aux rigueurs de l'orthographe et
+curieuse de romans, voire même de poésies; précieuse assez, point
+libertine, mais mal satisfaite du célibat. Bussy ne lui déplaisoit
+pas. On connoît sa vie, sa jeunesse active, ses prouesses sous les
+murs d'Orléans et à la porte Saint-Antoine, ses mariages manqués, ses
+amours avec Lauzun, son admiration pour Condé.
+
+J'ai dit qu'elle aimoit les écrits et n'écrivoit pas correctement. En
+voici la preuve fournie par le bibliographe G. Peignot (_Documents
+authentiques sur les dépenses de Louis XIV_, p. 44):
+
+ «À Choisy, ce 5 août 1665.
+
+«Monsieur le Sr Segrais qui est de la cadémie et qui a bocoup travalie
+pour la gloire du Roy et pour le public aiant este oublie lannee
+passée dans les gratifications que le Roy a faicts aux baus essprit ma
+prie de vous faire souvenir de luy set un aussi homme de mérite et qui
+est a moy il y a long tams lespere que sela ne nuira pas a vous
+obliger a avoir de la consideration pour luy set se que je vous
+demande et de me croire
+
+ «Monsieur Colbert
+ Votre afectionee amie
+
+ «Anne-Marie Louise =d'Orléans=.»
+
+De même son courage, soutenu par son humeur aventureuse, est
+incontestable; néanmoins elle étoit peureuse (Montp., t. 2, p. 383) et
+avoit particulièrement peur des morts (t. 2, p. 418). En 1648, madame
+de Motteville (t. 3, p. 102) disoit d'elle: «Elle avoit de la beauté,
+de l'esprit, des richesses, de la vertu, et une naissance royale.
+Cette princesse crut que toutes ces choses ensemble pouvoient mériter
+cet honneur. Sa beauté, néanmoins, n'étoit pas sans défaut, et son
+esprit, de même, n'étoit pas de ceux qui plaisent toujours. Sa
+vivacité privoit toutes ses actions de cette gravité qui est
+nécessaire aux personnes de son rang, et son âme étoit trop peu portée
+par ses sentiments. Ce même tempérament ôtoit quelquefois à son teint
+un peu de sa perfection en lui causant quelques rougeurs; mais comme
+elle étoit blanche, qu'elle avoit les yeux beaux, la bouche belle,
+qu'elle étoit de belle taille et blonde, elle avoit tout à fait en
+elle l'air de la grande beauté.»
+
+Et elle-même, dans son portrait (_Mém._ t. 4, p. 105), elle dit: «Je
+suis grande, ni grasse ni maigre, d'une taille belle et fort aisée;
+j'ai bonne mine, la gorge assez bien faite, les bras et les mains pas
+beaux, mais la peau belle, ainsi que la gorge. J'ai la jambe droite et
+le pied bien fait; mes cheveux sont blonds et d'un beau cendré; mon
+visage est long, le tour en est beau; le nez grand et aquilin, la
+bouche ni grande ni petite, mais façonnée et d'une manière fort
+agréable; les lèvres vermeilles, les dents point belles, mais pas
+horribles aussi; mes yeux sont bleus, ni grands ni petits, mais
+brillants, doux et fiers comme ma mine. J'ai l'air haut sans l'avoir
+glorieux.»
+
+Sa statue, au Luxembourg, est loin d'être un chef-d'oeuvre, mais
+elle ne la représente pas mal. Il y a à Versailles une dizaine de
+portraits d'elle: en bergère, en déesse, etc., et au naturel, qui ne
+lui nuisent pas tous.
+
+Mademoiselle est née le 29 mai 1627, et elle est morte le 5 mars 1693.
+
+À la suite de ses Mémoires on classe ordinairement divers écrits qui
+assurément ne sont pas d'elle, mais dont quelques uns ont vu le jour
+dans les réunions de son palais du Luxembourg. Ainsi:
+
+1. _Relation de l'île imaginaire_.--2. _Histoire de la princesse de
+Paphlagonie_.--3. _Portraits_.--4. _Lettre à et de madame de
+Motteville_.--5. _Réflexions morales et chrétiennes sur le livre de
+l'_Imitation de Jésus-Christ.--6. Un discours sur les béatitudes.
+
+Nous ne parlerons pas de l'ouvrage _les Amours de M. de Lauzun_ (t. 3
+de l'_Hist. amoureuse des Gaules_, édition de 1740).
+
+Somaize (t. 1, p. 56) la désigne sous le nom de la princesse
+_Cassandane_. Jean de la Forge l'a encensée sous le nom de _Madonte_.
+Vertron (_Nouvelle Pandore_, t. 1, p. 276) l'a louée également. Dans
+la satire des _Vins de la cour_, le vin de Mademoiselle est pétillant.
+
+Mademoiselle a eu, tant qu'elle a vécu, les sympathies des gens de
+lettres. Encore aujourd'hui sa renommée est restée debout. Le canon de
+la Bastille, qui a tué son mari, lui a conquis un certain
+retentissement de gloire.]
+
+[Note 62: On a fait la vie de Lauzun. Elle ne seroit pas faite que
+les mémoires suffisent bien. Quel homme incompréhensible que ce
+favori, qui a une jeunesse si triomphante, une virilité si pavanée
+encore, et, dans la personne de son neveu, Riom, une vieillesse si
+vertement gaillarde!
+
+Parmi les pièces historiques qui datent de la Fronde, la Bibliothèque
+nationale en possède une (_Catal._, t. 2, n. 3142) qui a pour titre:
+_La défaite des troupes des sieurs de l'Isle-Bonne et du
+Plessis-Belière et Sauveboeuf par le comte de Lauzun, en Guienne_
+(30 septembre), etc., 1652, in-4. Lauzun avoit juste vingt ans. Si
+c'est de lui qu'il s'agit, il commençoit bien. En 1660, aux fêtes de
+la Bidassoa, Antoine Nompar de Caumont est capitaine d'une compagnie
+des gardes à bec de corbin, charge de la famille (Montp., t. 3, p.
+515); en 1668 il est nommé colonel-général des dragons (Daniel, t. 2,
+p. 505); en 1662 il avoit déjà tâté de la prison. «Il y eut de grandes
+intrigues, dit Mademoiselle (t. 4, p. 35) entre beaucoup de femmes de
+la cour, dans lesquelles M. de Péguilin fut mêlé et envoyé à la
+Bastille pendant sept ou huit mois, avec un ordre exprès du roi de ne
+lui laisser voir personne. Bien des gens sentirent sa prison avec
+douleur, et, quoique je ne le connusse pas dans ce temps-là aussi
+particulièrement que j'ai fait depuis, je ne laissai pas de le
+plaindre sur la réputation générale et particulière qu'il avoit d'être
+un des plus honnêtes hommes de la cour, celui qui avoit le plus
+d'esprit et le plus de fidélité pour ses amis, le mieux fait, qui
+avoit l'air le plus noble. L'histoire véritable ou médisante disoit
+qu'il faisoit du fracas parmi les femmes; qu'il leur donnoit souvent
+des sujets de se plaindre pour n'avoir pas la force d'être cruel à
+celles qui lui vouloient du bien. Ainsi elles se faisoient des
+affaires et lui attirèrent ce châtiment, qui ne lui étoit rude que par
+rapport à la peine qu'il souffroit d'avoir déplu au roi, pour lequel
+il avoit une amitié passionnée.»
+
+Le style de ce morceau est vif, on y sent l'instinct de l'amoureuse,
+on y voit l'hyperbole dans ce mot: «le mieux fait».
+
+Un fait certain, c'est que Lauzun étoit, suivant l'expression
+vulgaire, la coqueluche des dames de la cour. La plupart le vouloient
+pour amant. Cela tenoit à une certaine suffisance très apparente qui
+ne déplaît jamais lorsqu'elle n'est point fade, et à des qualités
+secrètes qui plaisent encore plus. Tout se sait, grâce à la médisance;
+on sut ce que Lauzun valoit, on le courtisa: il fut forcé d'être
+brusque, inconstant, et, avec cette brusquerie et cette inconstance,
+il ne contenta pas toutes les coquettes.
+
+Madame de Monaco, sa cousine, l'aima véritablement, ce qui ne
+l'empêcha pas de se donner au roi et au marquis de Villeroi ensuite.
+Lauzun ne recula pas, il se mit résolument en face de son maître; une
+nuit il lui joua le tour (Choisy, Coll. Michaud, p. 631) de le laisser
+se morfondre sans succès dans un corridor. Quand il fut vaincu, il eut
+de la colère, il s'emporta. La Bastille se rouvrit. Nous ne citerons
+plus qu'un seul nom de femme, celui de madame Molière. Lauzun est l'un
+de ceux qui ont déchiré le coeur de notre grand poète.
+
+Mais voici le portrait de ce preneur de villes: «C'étoit un petit
+homme blond, bien fait dans sa taille, de physionomie haute et
+d'esprit, mais sans agrément dans le visage; plein d'ambition, de
+caprice et de fantaisie; envieux de tout, jamais content de rien,
+voulant toujours passer le but; sans lettres, sans aucun ornement dans
+l'esprit; naturellement chagrin, solitaire, sauvage; fort noble dans
+toutes ses façons, méchant par nature, encore plus par jalousie;
+toutefois bon ami quand il vouloit l'être, ce qui étoit rare;
+volontiers ennemi, même des indifférents; habile à saisir les défauts,
+à trouver et à donner des ridicules; moqueur impitoyable, extrêmement
+et dangereusement brave, heureux courtisan; selon l'occurrence, fier
+jusqu'à l'insolence et bas jusqu'au valetage; et, pour le résumer en
+trois mots, le plus hardi, le plus adroit et le plus malin des
+hommes.»
+
+À cette touche, qui n'a pas reconnu Saint-Simon, ce merveilleux
+Saint-Simon (t. 10 de l'édit. Sautelet, p. 88) que les libraires
+d'aujourd'hui popularisent? Saint-Simon dit simplement «un petit
+homme.» Bussy écrit (à Sévigné, 2 fév. 1689): «C'est un des plus
+petits hommes pour l'esprit aussi bien que pour le corps». En
+admettant que Bussy soit sévère pour l'esprit, il ne doit rien
+inventer pour le corps. C'étoit donc un fort petit homme, ce qui
+prouve une fois de plus que les petits hommes, à qui on a déjà concédé
+la supériorité intellectuelle, peuvent réclamer aussi le rôle le plus
+actif dans la vie amoureuse et compter sur les succès les plus réels.
+
+Ne voulant pas raconter la vie de Lauzun, je me bornerai à un extrait
+des Mémoires de Mademoiselle (t. 4, p. 454), qui, en 1682, respire le
+désenchantement et la vérité: «Il me paroissoit fort intéressé, ce que
+je ne croyois pas, ni personne de ceux qui le connoissoient avant sa
+prison; il paroissoit tout jeter par les fenêtres, et en bien des
+occasions il en usoit ainsi. Ses manières, cachées et extraordinaires,
+faisoient qu'il ne se montroit que dans ses beaux jours et que l'on ne
+connoissoit que ses beaux moments. Il connoissoit son humeur et
+sçavoit la cacher.»
+
+Lauzun avoit un frère, le chevalier de Lauzun, qui, après une vie
+obscure, mourut en 1704 (Saint-Simon, t. 6, p. 147). On retrouvoit en
+lui tous les vices de son aîné, sans aucune de ses qualités: Lauzun le
+nourrit dans ses ténèbres.]
+
+[Note 63: Le maréchal de Grammont étoit fils d'Antoine II de
+Grammont, comte de Guiche et de Louvigny, prince souverain de Bidache,
+duc à brevet le 13 décembre, et mort en août 1644. Cet Antoine II
+étoit un bâtard de Henri IV. Il refusa honorablement d'être reconnu en
+qualité de fils naturel du roi; mais il n'en est pas moins vrai que
+les Grammont sont des Bourbons: de là leur attachement au roi et les
+égards du roi pour eux.
+
+Antoine II eut deux femmes. De la première, accusée d'adultère, est
+descendu le maréchal; de la seconde (Claude de
+Montmorency-Boutteville, épousée en 1618) est né Philibert, comte de
+Grammont, qui se trouvoit parent, par sa mère, de madame de Châtillon
+et de celui qui devoit être Luxembourg.
+
+Le maréchal de Grammont étoit frère de Suzanne-Charlotte de Grammont,
+mariée à Henry Mitte de Miolans, marquis de Saint-Chaumont (Voy. les
+_Lettres inédites des Feuquières_, t. 2, notice). De son nom il étoit
+Antoine III, duc de Grammont, pair et maréchal de France, souverain de
+Bidache, comte de Guiche et de Louvigny, vice-roi de Navarre et de
+Béarn, maire héréditaire de Bayonne. Il étoit né en 1604 à Hagetman en
+Gascogne; il mourut à Bayonne en 1678. Il eut quatre enfants: le comte
+de Guiche, le comte de Louvigny (Antoine-Charles), plus tard duc de
+Grammont, marié en 1688 à Marie-Charlotte de Castelnau, mort en 1720,
+après avoir laissé des mémoires sous le nom de son père; madame de
+Monaco, née en 1639, mariée en 1660, morte le 5 juin 1678, et la
+marquise de Ravelot, veuve en 1682, puis religieuse.
+
+Les _Mémoires de Grammont_ ne mentent pas quand ils l'appellent (Coll.
+Michaud, p. 329) «le courtisan le plus délié et le plus distingué
+qu'il y eût à la cour», ni même lorsqu'ils lui donnent (p. 326) «un
+esprit jeune et de tous les temps». En 1625, Antoine III, alors comte
+de Guiche, fréquente à l'hôtel de Rambouillet. Il n'y brille pas parmi
+les versificateurs; on lui fait des farces: on le gave de champignons
+(Tallemant des R., t. 2, p. 492), on le couche, on lui découd, on lui
+rétrécit ses habits. Mais il va à la guerre: de 1629 à 1630, il se
+distingue à Mantoue. Toutefois, on ne le considéra jamais ni comme un
+Gassion, ni comme un Condé. Après la bataille d'Honnecourt, il y eut
+tant de couplets militaires décochés sur lui avec le refrain:
+
+ Lampon, Lampon,
+ Camarades, Lampon,
+
+qu'on l'appela le maréchal Lampon.
+
+On avoit inventé les «éperons à la Guiche»; on disoit:
+
+ Le maréchal de Guiche,
+ Qui fuit comme une biche.
+
+On a même dit qu'il se fit battre exprès à Lomincourt (1642) pour
+plaire à Richelieu, qui vouloit la guerre longue. C'étoit faire bon
+marché de la gloire des armes, et, sauf le sang versé, l'estimer à son
+prix.
+
+Richelieu l'avoit fait maréchal de bonne heure, parcequ'il avoit
+épousé sa parente, mademoiselle Françoise-Marguerite du
+Plessis-Chivray, après avoir failli épouser mademoiselle de
+Rambouillet en personne. Souple devant son parent le cardinal, et, par
+habitude, devant les ministres qui lui succédèrent, le maréchal étoit
+arrogant devant les simples mortels. Tallemant (t. 3, p. 180) parle de
+son avarice et l'accuse de sodomie, ni plus ni moins qu'un Condé.
+
+À propos de Condé, pendant la Fronde, le maréchal de Grammont ne
+voulut pas être contre lui. On approuva généralement sa conduite.
+
+En 1644, il eut la charge de mestre de camp des gardes (Mott., t. 2,
+p. 80). Il étoit fort assidu auprès de la régente. À la fin de 1648,
+il est fait duc (Mott., t. 3, p. 117); en 1649, il bloque Paris du
+côté de Saint-Cloud (Mott., t. 3, p. 160). Il fut l'un des plus
+constants et des meilleurs amis de Mazarin; on le voit à côté de lui,
+à l'heure de la mort (Aubery, _Hist. du card. Mazarin_, liv. 8, t. 3,
+p. 357, de la 2e édit.).
+
+Madame de Motteville dit de lui (t. 2, p. 218): «Éloquent, spirituel
+Gascon, et hardi à trop louer.» Cela rappelle un trait qui est dans
+les recueils d'anecdotes (La Place, t. 5, p. 23). Un valet du roi lui
+manque: il le bat. Le roi s'inquiète au bruit: «Sire, dit-il, ce n'est
+rien; ce sont deux de vos gens qui se battent.» Il est sublime en son
+genre, ce mot-là. Quel courage de lâcheté peut inspirer l'esprit de
+cour à un militaire! On a conservé (_Catal. de la Bibl. nat._, t. 2,
+n. 3304) une _Relation de l'ambassade_ du maréchal en Espagne (octobre
+1659) pour arranger le mariage espagnol et demander l'infante. Il
+traverse les Pyrénées suivi de son fils, de Manicamp, d'un Feuquières,
+d'un Castellane, d'un train de Jean de Paris. Les _Mémoires de madame
+de Motteville_ en sont tout émerveillés (t. 5, p. 75, 1660): «La reine
+(elle étoit alors infante) nous dit qu'en voyant arriver les François
+à Madrid, cette quantité de plumes et de rubans de toutes couleurs,
+avec toutes ces belles broderies d'or et d'argent, lui avoient paru
+comme un parterre de fleurs fort agréable à voir; que la reine sa
+belle-mère et elle avoient été les voir passer, quand ils arrivèrent,
+par des fenêtres du palais qui donnoient sur la rue, et que ce jardin
+courant la poste leur avoit paru fort beau.»
+
+Si les François envoient encore des ambassades dans mille ans, et que
+ce soient des ambassades monarchiques, elles auront le même succès.
+
+La carrière du maréchal se termine à la mort de Mazarin. À partir de
+ce moment, il vit retiré, sauf de rares apparitions à la cour, dans
+son gouvernement. Lorsque Pierre Potemkin, en 1668, traversa les
+Pyrénées, venant d'Espagne, et arrivant au nom d'Alexis Mikhailowitch,
+Grammont n'y étoit pourtant pas (Voy. la Relation de cette ambassade
+moscovite, 1855, in-8, Gide et Baudry, édit. Emmanuel Galitzin).
+
+Parlant du comte de Guiche, nous avons poussé sur la scène sa soeur,
+madame de Monaco. Elle «étoit vraiment (Montp. t. 3, p. 449) une belle
+et aimable personne». Son «mariage s'étoit fait à Bidache au retour de
+l'ambassade d'Espagne. M. de Valentinois étoit jeune, bien fait et
+grand seigneur.» Nous savons qu'elle aimoit déjà Lauzun. Avoit-elle
+beaucoup d'esprit? Madame de Sévigné écrit: «La duchesse de
+Valentinois est favorite de Madame; elle n'en met pas plus grand
+pot-au-feu pour l'esprit ni pour la conversation.»
+
+Et l'autre Madame (la Palatine) a mis ceci dans ses lettres brutales
+(14 octobre 1718): «Quelqu'un m'a raconté qu'il avoit surpris Madame
+et madame de Monaco se livrant ensemble à la débauche.»
+
+Hélas!
+
+Nous savons comment finit madame de Monaco. Voici quelques textes qui
+s'y rattachent et nous intéressent:
+
+«Madame de Monaco est partie de ce monde avec une contrition fort
+équivoque et fort confondue avec la douleur d'une cruelle maladie.
+Elle a été défigurée avant que de mourir. Son dessèchement a été
+jusqu'à outrager la nature humaine par le dérangement de tous les
+traits de son visage. La pitié qu'elle faisoit n'a jamais pu obliger
+personne de faire son éloge.» (Sévigné, 20 juin 1678.)
+
+«On m'a écrit, répond Bussy, que la maladie dont madame de Monaco est
+morte lui a fait faire pénitence.»--«Elle a eu, en effet, beaucoup de
+fermeté.» (Sévigné, 27 juin 1678.)
+
+Dans cette même lettre du 20 juin 1678, que nous citons la première,
+madame de Sévigné, qui doute de ce qu'on lui a dit, commençoit de la
+sorte: «On m'a mandé la mort de madame de Monaco, et que le maréchal
+de Grammont lui a dit, en lui disant adieu, qu'il falloit plier
+bagage, que le comte de Guiche étoit allé marquer les loges (29
+novembre 1673) et qu'il les suivroit bientôt.»
+
+Il les suivit. Louvigny devint duc de Grammont. Sa soeur «la
+borgnesse» (Sévigné, 19 février 1672) avoit été mariée comme on avoit
+pu. Elle finit ses jours en religion. Sa famille avoit besoin de ses
+prières, en commençant par la bisaïeule.
+
+Le maréchal de Grammont est le _Galerius_ de Somaize (t. 1, p. 169).
+Il ne paroît pourtant pas avoir été un précieux très minaudier.
+Voiture et Sarrazin lui ont fait leur cour. Levasseur, dans ses
+_Événements illustres_, fait faire son panégyrique par Apollon
+lui-même, et Apollon ne veut pas s'en acquitter en moins de huit
+pages. Amelot de la Houssaye (t. 2, p. 119) est moins flatteur
+qu'Apollon. Il dit, sans préjudice de la bâtardise: «Le maréchal duc
+de Grammont et le comte de Guiche, son fils, se vantoient d'être de
+l'ancienne maison de Comminges; mais on dit qu'ils mentoient, et que
+le vrai nom de leur maison étoit Menandor.»]
+
+[Note 64: Voici la descendance:
+
+_a_. Roger du Plessis-Liancourt, duc de La Roche-Guyon.
+
+_b_. Son fils Henri Roger, comte de La Roche-Guyon, sert sous Gassion,
+épouse Anne-Élisabeth de Lanoye, de la cabale de Condé; meurt à
+Mardick (1646) (Mottev., t. 2, p. 185).
+
+_c_. Mademoiselle de La Roche-Guyon, fille de Henri-Roger, née en
+1646. Vardes, qui l'aime, emploie Jarzay à empêcher le second mariage
+de sa mère, mademoiselle de Lanoye (Tallem. des R., t. 4, p. 306),
+avec le prince d'Harcourt, Charles de Lorraine, depuis duc d'Elbeuf.
+Jarzay étoit alors cornette de chevau-légers.
+
+La maison de La Roche-Guyon avoit été autrefois une bonne maison, mais
+elle étoit tombée en quenouille au XVIe siècle, et tout étoit rentré
+dans la famille de Liancourt (Tallem., t. 1, p. 280).
+
+Madame de Motteville, parlant de la mort du comte de La Roche-Guyon
+devant Mardick, dit: «Il étoit fils du duc de Liancourt, seul héritier
+de ses grands biens et de son oncle maternel, le maréchal de
+Schomberg. Il avoit épousé l'héritière de la maison de Lanoye, qui
+demeura grosse d'une fille, dont elle accoucha quelque temps après la
+mort de son mari. Ce jeune seigneur fut infiniment regretté, tant par
+la considération de ses père et mère, qui étoient estimés de tous les
+honnêtes gens, que par l'agrément de sa personne.»
+
+Mademoiselle de La Roche-Guyon a eu l'honneur d'être élevée à
+Port-Royal. On chercha querelle (quelque confesseur aux cheveux gras)
+à son grand-père; on lui fit la guerre jusque dans le confessionnal.
+M. de Liancourt, chrétien courageux, refusa d'obéir aux injonctions du
+confesseur de Saint-Sulpice. Et voilà une guerre allumée! _Les
+Provinciales_ ne seroient pas écrites sans cela.]
+
+[Note 65: Le vieux duc de Liancourt avoit été fait duc sous Louis
+XIII. En 1648 il fut reconnu au Parlement (Mottev., t. III, p. 117),
+et sa femme eut alors le tabouret ducal. Madame de Liancourt étoit
+Jeanne de Schomberg, séparée en 1618 de François de Cossé, comte de
+Brissac, remariée à Roger du Plessis-Liancourt, duc de La Roche-Guyon,
+marquis de Liancourt et de Guercheville.
+
+Elle est auteur du _Règlement donné par une dame de haute qualité à sa
+petite-fille_, publié en 1698. Elle entraîna son mari dans les
+querelles du jansénisme. Le duc fut long-temps l'ami de Mazarin
+(Mottev., t. 2, p. 11). C'étoit un homme intègre, sage, poli.
+
+En 1669 il assiste avec sa femme au mariage de madame de Grignan,
+comme il appert de ce fragment du contrat (Walck., t. 3, p. 134):
+«Roger du Plessis, duc de La Roche-Guyon, pair de France, seigneur de
+Liancourt, comte de Duretal, et dame Jeanne de Schomberg, son épouse.»
+
+La Fontaine (_Amours de Psyché_, t. 1, p. 589 de l'édit. de Lahure) a
+chanté:
+
+ Vaux, Liancourt et leurs naïades.
+
+Liancourt étoit l'un des séjours enchantés de la France. Expilly (t.
+4, p. 192) en donne la description. Liancourt étoit un bourg du
+Beauvoisis. «Ce bel édifice, dit-il, est accompagné de jardins du
+meilleur goût et où l'on voit de belles cascades, etc., etc.
+
+«Outre cela on trouve encore dans cette belle maison quantité d'autres
+choses gracieuses et bien ménagées, comme le jeu de la longue paume,
+le bassin ovale, le canal de l'Escot, la salle d'eau, le pré des
+tilleuls, les dix-sept fontaines.» La description est longue.]
+
+[Note 66: M. Victor Cousin ne m'en voudra pas si, au bas de l'une
+des pages de ce livre réprouvé, je me permets de lui rendre mes
+humbles hommages. Il est reçu à l'heure présente de rire de sa
+philosophie, que je ne défendrai pas et dont j'entreprendrois en vain
+de démontrer la profondeur ou la hardiesse; mais, s'il a jugé lui-même
+que cette philosophie a fait son temps, il n'en reste pas moins le
+promoteur d'une littérature historique qui n'existoit pas et de
+laquelle nous relevons tous, pauvres petits compilateurs de mémoires.
+Ses derniers livres sont de beaux modèles. Comme il a parlé amplement
+de madame de Chevreuse, il me messiéroit d'en vouloir parler beaucoup.
+C'est la _Candace_ (t. 1, p. 54) du _Dictionnaire des Prétieuses_. Son
+histoire est longue, et par maints endroits touche à la politique:
+aussi n'est-il pas jusqu'au soi-disant historien Alexandre Dumas qui
+n'ait pris la plume pour en raconter quelque aventure.
+
+Fille de M. de Montbazon, elle épouse le beau connétable de Luynes.
+Leur ménage ne manque pas d'originalité. Louis XIII couchoit de temps
+en temps avec eux, je ne sais en quelle place du lit. Ce grand roi
+paroît l'avoir aimée, à moins qu'il ne colorât d'une apparence
+raisonnable l'affection qu'il avoit pour Luynes (Amelot de la
+Houssaye, t. 1, p. 45). Croyons poliment que c'est pour elle qu'il se
+glissoit ainsi entre les deux époux. Mais cela ne dura point: il se
+mit vite à la haïr comme il haïssoit, et dénonça à Luynes les
+galanteries du duc de Chevreuse, son grand chambellan. Le grand
+chambellan, Claude de Lorraine, prince de Joinville, ami de la
+marquise de Verneuil (Tallem., t. 2, p. 177), avoit en effet trouvé
+belle madame de Luynes, et, quand son premier mari l'eut possédée
+quatre ans et demi et fut mort, il l'épousa. C'étoit le second des
+Guise; il étoit bien fait et honnête homme. L'amour ne dura guère.
+Madame de Chevreuse se laisse aimer par M. de Moret (le jeune, tué à
+Castelnaudary); en Angleterre, ambassadrice et chargée de régler le
+mariage d'Henriette avec le frère de Louis XIII, elle accepte les
+compliments du comte de Holland; M. de Chasteauneuf, peu après, ne lui
+déplut point; Richelieu fut aussi son galant pendant le peu de temps
+qu'il ne la persécuta pas pour les services qu'elle rendoit à son
+amie, Anne d'Autriche. La persécution amène une suite d'événements
+bizarres: elle y pêche en eau trouble l'amour d'un archevêque. C'étoit
+à Tours, lorsqu'elle fuyoit la prison de Loches et chevauchoit vers
+l'Espagne (Tallem., t. 1, p. 401). Le duc de Lorraine Charles IV fut
+aussi l'un de ses adorateurs; mais il seroit bien long de nommer tous
+ceux qui l'aimèrent et qu'elle aima. Madame de Chevreuse trouvoit du
+temps, au milieu de ses intrigues, pour aller jaser à l'hôtel de
+Rambouillet.
+
+Lorsque Louis XIII mourut, Anne d'Autriche, pour laquelle elle avoit
+souffert, la rappelle, la nomme surintendante de sa maison
+(Motteville, t. 5, p. 117), avec tous les honneurs possibles. Mais la
+régente n'est plus la reine, et le crédit de la duchesse n'entre que
+pour peu de chose dans les mouvements de la nouvelle politique. Elle
+s'en console ou feint de s'en consoler. Elle avoit été vraiment belle
+et d'une beauté pleine d'esprit; elle étoit vieillie, fatiguée, mais
+agréable encore, et Geoffroy, marquis de Laigues, protestant, d'une
+ancienne maison du Dauphiné, ex-capitaine des gardes de Gaston, se mit
+alors à l'aimer. On croit qu'il l'épousa secrètement. Laigues a joué
+un rôle tantôt à côté de Condé, tantôt à côté de la reine (Motteville,
+t. 4, p. 267), tantôt à côté de Retz. C'est lui qui, en 1648, avertit
+la cour du sérieux de la scène des barricades; c'est lui, en 1650, qui
+conseille l'arrestation des princes. Volage, mais habile et
+clairvoyant, il fut réellement l'un des chefs de la Fronde ou du parti
+royal (Motteville, t. 3, p. 264, 279, 362). Il «avoit une grande
+valeur (Retz, p. 132), mais peu de sens et beaucoup de présomption».
+Il s'étoit brouillé avec Condé à la suite d'une querelle de jeu
+(Guy-Joly, p. 10, 1648). Il inventa une ambassade de l'archiduc au
+Parlement en 1649. Le marquis de Noirmoutiers étoit son compagnon
+assidu.
+
+Madame de Chevreuse n'eut pas toujours à s'en louer. Laigues avoit
+connu intimement Voiture (Tallemant des Réaux, t. 3, p. 62).
+
+Le duc de Chevreuse mourut en 1657, très âgé. C'étoit, par ordre de
+naissance, le quatrième fils du Balafré. Il étoit né en 1578. La
+duchesse (Marie de Rohan, fille d'Hercule de Rohan, duc de Montbazon,
+grand veneur de France) étoit née en 1600. Elle mourut à Gagny, près
+de Chelles, le 12 août 1679.
+
+On n'a pas toujours dit qu'elle fut l'une des ennemies de Fouquet
+(Mottev., t. 5, p. 132), et qu'avec Laigues elle détermina à prendre
+parti contre lui la reine-mère, qui, le 27 juin 1661, l'étoit allée
+voir.
+
+Sa fille, non pas Anne-Marie, abbesse de Pont-aux-Dames, morte le 5
+août 1652 (Walck., t. 1, p. 418), mais Charlotte-Marie, née en 1627 en
+Angleterre, a été très passionnée pour sa part. Mademoiselle dit:
+«C'étoit une belle fille (t. 2, p. 368) qui n'avoit pas beaucoup
+d'esprit.» Elle avoit de l'esprit lorsqu'elle aimoit. Voyez Retz (p.
+97 et 353): «Elle avoit plus de beauté que d'agrément, estoit sotte
+jusques au ridicule par son naturel. La passion lui donnoit de
+l'esprit, et mesme du sérieux et de l'agréable, uniquement pour celui
+qu'elle aimoit; mais elle le traitoit bientôt comme ses jupes: elle
+les mettoit dans son lit quand elles lui plaisoient; elle les
+brusloit, par une pure aversion, deux jours après.»
+
+Madame de Motteville (t. 3, p. 271) la juge ainsi: «Mademoiselle de
+Chevreuse étoit belle, elle avoit en effet de beaux yeux, une belle
+bouche et un beau tour de visage; mais elle étoit maigre et n'avoit
+pas assez de blancheur pour une grande beauté.»
+
+Conti (Pierre Coste, p. 92) fut, en 1651, ébloui de cette beauté,
+qu'il voyoit grande. Retz la savoura. Ce fut l'abbé Fouquet qui en
+jouit le dernier. Elle mourut en trois jours, le 7 novembre 1652,
+d'une maladie qui la défigura (Guy-Joly, p. 70) et laissa
+véhémentement soupçonner le poison. Elle avoit alors vingt-cinq ans,
+comme vous voyez. C'est bien jeune pour mourir quand on est galante.]
+
+[Note 67: Le premier livre est clos. Le commentateur n'a-t-il rien
+oublié? N'a-t-il fait aucune confusion de date? A-t-il le droit
+d'affirmer qu'on ne sauroit rien ajouter aux couleurs qu'il a
+fournies? Le commentateur sait qu'il a oublié bien des choses; il sait
+combien il est difficile d'éviter toute erreur, et il sait surtout que
+son commentaire n'empêchera personne d'en faire un meilleur.
+
+Mais, en vérité, faut-il que des notes de ce genre, en un livre de ce
+goût, soient méthodiquement composées et classées? Doivent-elles
+raconter régulièrement l'histoire des personnes, en partant de la date
+de la naissance pour arriver à la date de la mort? Ne faut-il point
+s'y passer des parchemins généalogiques lorsqu'on le peut? Est-ce la
+vie politique, la vie au grand jour de ces gens, que j'ai à exposer?
+Dois-je me garder, si en un coin je ne puis accumuler tout ce que les
+livres m'ont appris, de réserver pour un autre endroit le surplus de
+mon butin? M'est-il interdit de revenir sur mes pas lorsque j'ai
+marché trop vite? Je ne le pense pas, et, si j'ai tort, je demande
+qu'on me le pardonne.
+
+Ai-je assez montré madame d'Olonne dans ses fonctions de précieuse et
+sous son nom de _Doriménide_ (Somaize, t. 1, p. 97)? Ai-je assez parlé
+de sa soeur Magdelaine, femme de la Ferté-Senneterre? Les notes qui
+viendront à la suite des miennes, dans les tomes 2 et 3 de la présente
+collection, ne peuvent manquer, lorsqu'il le faudra, de les compléter
+ou de les réformer. C'est égal, j'ajouterai toujours quelque chose.
+
+On ne voit pas souvent dans les _faits divers_ de nos journaux qu'il
+soit question de vols commis dans les appartements des Tuileries par
+des dames de la cour. Madame d'Olonne ne se contraignoit pas. Elle a
+envie d'un soufflet de peau d'Espagne qui est attaché au service de la
+cheminée d'Anne d'Autriche, beau soufflet, du reste, soufflet de bois
+d'ébène garni d'argent: elle charge un sien admirateur, Moret,
+d'enlever le soufflet désiré, et Moret le décroche, le cache, l'enlève
+et l'apporte (Montp., t. 3, p. 416). Le mal est que la reine sut quel
+feu son soufflet volage excitoit aux étincelles.
+
+Un peu plus il falloit insister sur le chapitre de Beuvron, et ne pas
+craindre, avec madame de Caylus (p. 415 de l'édit. Petitot), de le
+montrer éperdument amoureux de madame Scarron. La comtesse de Beuvron,
+sa belle-soeur (mademoiselle de Théobon), est morte à 70 ans
+(Saint-Simon, t. 6, p. 429). Enfin c'est lui plus probablement que son
+frère qui a gâté
+
+ Le grand chemin de la Ferté.
+
+Leur soeur, Catherine-Henriette, duchesse d'Arpajon, est née en
+1622; elle est morte le 11 mai 1701. Le duc d'Arpajon avoit été marié
+deux fois lorsqu'il l'épousa. Les Beuvron étoient parents des
+Matignon, dont on voit si souvent le nom à côté du leur.
+
+Puisque j'ai cité plus haut Somaize et dit le nom précieux de madame
+d'Arpajon, je puis bien demander à Somaize autre chose qu'un nom (t.
+1, p. 71). Il répondra en sa faveur:
+
+«La plus noire médisance ne l'a jamais pu accuser que de trop de
+froideur, tant sa vertu est connue de tout le monde et tant l'on en
+est bien persuadé. Ce n'est pas qu'elle soit de ces femmes qui sont
+sages par force, car les charmes de son visage ont de quoy disputer
+avec ceux des plus belles. Elle écrit fort bien en prose et discerne
+admirablement les bons vers d'avec les mauvais.»
+
+Passons à Candale. Il n'étoit pas le premier de son nom. Le duc
+d'Epernon, son père, avoit eu deux frères: 1º le duc de Candale, 2º le
+cardinal de la Valette. Cet oncle avoit pris son nom d'un duché
+maternel. Il s'ensuit que, lorsque Tallemant impute à un Candale la
+création du petit Tancrède de Rohan, c'est à Candale I qu'il en veut.
+
+Madame de Saint-Loup (mademoiselle de La Roche-Posay), la _Silénie_
+des Précieuses (t. 2, p. 354), la première maîtresse de Candale,
+mériteroit certainement qu'on parle d'elle dans ces notes; mais je me
+contenterai de renvoyer les lecteurs à Tallemant des Réaux. Il y a
+aussi Bartet, ce pauvre Bartet, dont je n'ai pas mené l'histoire
+jusqu'au bout. Les gens de cour n'en voulurent pas beaucoup à Candale,
+qui lui avoit joué le vilain tour que vous savez, parcequ'il étoit
+insolent et peu aimé (V. les Mém. de Conrart). Saint-Simon (t. 6, p.
+121) raconte comment il trouva un asile auprès de Lyon chez les
+Villeroi. Le plaisant est qu'il poussa la vie jusqu'à 105 années
+complètes, n'étant mort qu'en 1707 et étant né en 1602. Il avoit été
+l'homme de Mazarin. M. Chéruel a indiqué les lettres très
+particulières qu'il lui écrivoit (_Archives des aff. étrang._, France,
+t. 154, pièce 107, etc.).
+
+J'emprunterai encore, au sujet de Candale, quelques lignes à Amelot de
+la Houssaye:
+
+«Le dernier duc de Candale prétendoit être prince, à cause que sa mère
+étoit fille bâtarde d'Henri IV; mais toute la cour se moquoit de cette
+prétention, dont il ne recueillit que le sobriquet de _Prince des
+Vandales_.
+
+«Mademoiselle d'Epernon, soeur unique du duc de Candale, aimoit
+éperdument le chevalier de Fiesque, et voulut lui faire faire sa
+fortune en l'épousant.» (Amelot de la Houssaye, t. 2, p. 411.)
+
+Il meurt à Mardick; elle se fait religieuse.
+
+J'ai laissé Conti de côté, non pour l'oublier, mais dans l'intention
+de le placer plus loin, à côté de son frère.
+
+M. Walckenaer (t. 4, p. 350) a expliqué très clairement comment
+Jeannin étoit possesseur du marquisat de Montjeu. Expilly (t. 4, p.
+855) parle aussi de ce marquisat. Mais ce n'est pas pour indiquer ces
+éclaircissements géographiques que je remettrai Jeannin, le «coquet»
+Jeannin en scène; c'est pour demander à Saint-Simon (t. 5, p. 3)
+d'autres éclaircissements plus utiles, et qu'il donne de la manière la
+plus imprévue en parlant des fêtes de Sceaux, vers l'année 1703. Voici
+la page du maître:
+
+«Il s'y étoit fourré, sur le pied de petite complaisante, bien honorée
+d'y être, comme que ce fût, soufferte, une mademoiselle de Montjeu,
+jaune, noire, laide en perfection, de l'esprit comme un diable, du
+tempérament comme vingt, dont elle usa bien dans la suite, et riche en
+héritière de financier. Son père s'appeloit Castille, comme un chien
+citron, dont le père, qui étoit aussi dans les finances, avoit pris le
+nom de Jeannin pour décorer le sien, en l'y joignant de sa mère, fille
+du célèbre M. Jeannin, ce ministre d'État au dehors et au dedans, si
+connu sous Henri IV.
+
+«Le père de notre épousée avoit pris le nom de Montjeu d'une belle
+terre qu'il avoit achetée. Il avoit ajouté beaucoup aux richesses de
+son père dans le même métier. Il avoit la protection de M. Fouquet;
+elle lui valut l'agrément de la charge de greffier de l'ordre, que
+Novion, depuis premier président, lui vendit en 1657, un an après
+l'avoir achetée. La chute de M. Fouquet l'éreinta. Après que les
+ennemis du surintendant eurent perdu l'espérance de pis que la prison
+perpétuelle, les financiers de son règne furent recherchés. Celui-ci
+se trouva fort en prise: on ne l'épargna pas; mais il avoit su se
+mettre à couvert sur bien des articles; cela même irrita. Le roi lui
+fit demander la démission de sa charge de l'ordre, et, sur ses refus
+réitérés, il eut défense d'en porter les marques.
+
+«Il avoit long-temps trempé en prison, on le menaça de l'y rejeter; il
+tint ferme. On prit un milieu: on l'exila chez lui en Bourgogne, et
+Châteauneuf, secrétaire d'État, porta l'ordre, et fit par commission
+la charge de greffier. Enfin le financier, mâté de sa solitude dans
+son château de Montjeu, où il ne voyoit point de fin, donna sa
+démission. La charge fut taxée et Châteauneuf pourvu en titre. Montjeu
+eut après cela liberté de voir du monde, et même de passer les hivers
+à Autun. Bussy-Rabutin, qui étoit exilé aussi, en parle assez souvent
+dans ses fades et pédantes lettres. À la fin, Montjeu eut permission
+de revenir à Paris, où il mourut en 1688. Sa femme étoit Dauvet,
+parente du grand fauconnier.
+
+«Madame du Maine conclut le mariage et en fit la noce à Sceaux. Le duc
+de Lorraine s'en brouilla avec le prince et la princesse d'Harcourt,
+et fit défendre à leur fils et à leur belle-fille de se présenter
+jamais devant lui, surtout de ne mettre pas le pied dans son État.»
+
+Le livret du Musée de Versailles (par M. E. Soulié), dont j'ai déjà
+loué ou louerai l'exactitude, commet une erreur (t. 2, p. 466) à
+propos du nom de comtesse de Fiesque: il confond la mère (Anne Le
+Veneur) et la belle-fille (Gilonne d'Harcourt). La belle-fille ne doit
+pas être trop sacrifiée à l'amour de l'anecdote. Elle eut réellement
+de l'esprit, elle ne fut pas libertine et elle aima les lettres
+jusqu'à la folie. Somaize (t. 1, p. 96) la traite fort bien:
+
+«_Felicie_ est une prétieuse de haute naissance qui fleurissoit du
+temps de _Valère_ (Voiture), bien qu'elle fût dans un âge où à peine
+les autres sçavent-elles parler. Sa ruelle est encore aujourd'hui la
+plus fréquentée de tout Athènes, et l'esprit de cette illustre femme
+est généralement cherché de tout ce qu'il y a de plus grand et de plus
+spirituel dans cette grande ville. Les autheurs les plus connus et qui
+ont le plus de réputation font gloire de soumettre leurs ouvrages à
+son jugement: aussi a-t-elle des lumières qui ne sont pas communes à
+celles de son sexe, ce qui est aisé de juger par les visites que les
+deux _Scipions_ (M. le Prince et son fils) luy rendent. La belle
+_Dorimenide_ (madame d'Olonne) est une de ses plus intimes amies.»
+
+Son persécuteur, le chevalier de Grammont (dans Somaize, le chevalier
+de Galerius, poursuivant de _Lidaspasie_, mademoiselle Leseville, et
+de sa soeur), avoit été abbé. Peut-être n'ai-je pas dit de cet homme
+assez de mal. L'esprit séduit si bien, même en ses débauches! Mais
+Saint-Simon nous ramènera dans le vrai, s'il ne nous pousse pas au
+delà. Il le cite à son tribunal (t. 5, p. 333) lorsqu'il meurt, en
+1707:
+
+«C'étoit un homme de beaucoup d'esprit, mais de ces esprits de
+plaisanterie, de réparties, de finesse et de justesse à trouver le
+mauvais, le ridicule, le foible de chacun, de le peindre en deux coups
+de langue irréparables et ineffaçables, d'une hardiesse à le faire en
+public, en présence et plutôt devant le roi qu'ailleurs, sans que
+mérite, grandeur, faveurs et places en puissent garantir hommes ni
+femmes quelconques. À ce métier, il amusoit et instruisoit le roi de
+mille choses cruelles, avec lequel il s'étoit acquis la liberté de
+tout dire jusque de ses ministres. C'étoit un chien enragé à qui rien
+n'échappoit. Sa poltronnerie connue le mettoit au dessous de toutes
+suites de ses morsures; avec cela, escroc avec impudence et fripon au
+jeu à visage découvert.
+
+«Avec tous ces vices, sans mélange d'aucun vestige de vertu, il avoit
+débellé la cour et la tenoit en respect et en crainte. Aussi se
+sentit-elle délivrée d'un fléau que le roi favorisa et distingua toute
+sa vie.»
+
+Vient la tribu des La Rochefoucauld: le père, François VI; le fils
+Marsillac, François VII, et Sillery, son oncle. Que voici encore une
+vive peinture de Saint-Simon! Nous sommes en 1706 (t. 5, p. 261), et
+nos héros ont perdu leurs grâces juvéniles:
+
+«Ce Marly produisit une querelle assez ridicule. Il faisoit une pluie
+qui n'empêcha pas le roi de voir planter dans ses jardins. Son chapeau
+en fut percé: il en fallut un autre. Le duc d'Aumont étoit en année,
+le duc de Tresmes servoit pour lui. Le porte-manteau du roi lui donna
+le chapeau; il le présenta au roi. M. de La Rochefoucauld étoit
+présent. Cela se fit en un clin d'oeil. Le voilà aux champs, quoique
+ami du duc de Tresmes. Il avoit empiété sur sa charge, il y alloit de
+son honneur: tout étoit perdu. On eut grand' peine à les raccommoder.
+Leurs rangs, ils laissent tout usurper à chacun; personne n'ose dire
+mot, et pour un chapeau présenté tout est en furie et en vacarme. On
+n'oseroit dire que voilà des valets.»
+
+À quoi bon s'acharner après Marsillac? Je n'ai nulle raison pour ne
+montrer que ses ridicules, et je dois enregistrer ses états de
+services. Né le 15 juin 1634, il commence à servir en 1652; au siége
+de Landrecies, en 1655; il est mestre de camp du régiment de
+Royal-Cavalerie en 1666; il va en Flandre en 1667, en Franche-Comté en
+1668; il est gouverneur du Berry en 1671; il prend part au passage du
+Rhin en 1672; il devient grand veneur en 1679, et chevalier de l'ordre
+du Saint-Esprit en 1689. Il est mort le 11 janvier 1714.
+
+Ai-je dit qu'il aima la première Madame? (V. La Fayette.)
+
+Quant à Sillery, voici ce qu'Amelot de la Houssaye (t. 1, p. 539) dit
+de l'origine de sa maison; cela nous dispense de parler aux
+généalogistes: «_Brulart_. Cette maison est originaire d'Artois et
+vient d'un Adam Brulart, seigneur de Hez audit pays, lequel Filippe de
+Valois fit grand maître des engins, cranequiniers et arbalestriers de
+France.»
+
+L'amour de la généalogie m'entraîne. Les Villarceaux sont des Mornay
+de la branche d'Ambleville et Villarceaux. Ils se manifestent ainsi
+dans le monde:
+
+Pierre de Mornay, assassiné en 1626, épouse le 6 avril 1616
+Anne-Olivier de Leuville, morte en 1653.
+
+De ce mariage:
+
+1º Louis, mort le 21 février 1691, à soixante-douze ans, après avoir
+épousé, en 1643, Denise de La Fontaine, d'où trois fils et une fille;
+
+2º Claude, mort jeune;
+
+3º René, mort le 2 septembre 1691;
+
+4º Madeleine, abbesse de Gif;
+
+5º Charlotte, qui épousa (1643) Jacques Rouxel, comte de Grancey,
+maréchal de France, etc. (morte le 6 mai 1694).
+
+J'ai fait l'éloge de Mercoeur. Ce Somaize qui, en somme, apprend peu
+de chose, apprend qu'il aima une demoiselle Sciroeste d'Avignon (t. 1,
+p. 215). Ce fut sans doute littérairement et en tout honneur. Il ne
+faut pas nous gâter nos bons maris, qui sont rares dans la société
+dont nous faisons l'histoire.
+
+Villars étoit peu de chose par la naissance, avons-nous dit.
+Saint-Simon (t. 1, p. 26) n'y va pas de main morte; il écrit:
+«petit-fils d'un greffier de Coindrieu». Bagatelle.
+
+Nous ne sommes pas très riches de documents sur le compte des
+Manicamp. N'oublions donc pas un fait, si petit qu'il soit (Amel. de
+la Houss., t. 2, p. 430). «Le maréchal d'Estrées, frère de Gabrielle,
+a pour troisième femme Gabrielle de Longueval, fille d'Achille de
+Manicamp.»
+
+La terre de Manicamp est une terre de Soissonnois érigée en comté
+(octobre 1693) pour Louis de Madaillan de l'Esparre, marquis de
+Montataire (Expilly).
+
+Et je n'ai plus qu'un ou deux mots, l'un pour madame de Bonnelle,
+l'autre pour Guitaut.
+
+Le surintendant Bullion, père de M. de Bonnelle, soutient en 1636,
+après Corbie, le courage du cardinal. Cette année même il fait nommer
+son fils président à mortier à la place de Le Coigneux. En 1643, à la
+rentrée en grâce des proscrits, le président Le Coigneux demande sa
+place; on fait Bonnelle conseiller d'honneur et cordon bleu (Amelot de
+la Houssaye, t. 2, p. 100). Le président Bellièvre, son beau-frère, le
+trouva bien accommodant.
+
+C'est peu de chose que nous dirons de Guitaut:
+
+Le vieux Guitaut est mort le 12 mars 1663, à quatre-vingt-deux ans.
+Notre Guitaut est né le 5 octobre 1626, et est mort le 27 décembre
+1685. On comprend bien qu'il y a de l'intérêt, dans une Histoire
+amoureuse, à savoir au juste l'âge des gens.
+
+C'est dans la rue Saint-Anastase, et non dans la rue
+Culture-Sainte-Catherine, où elle alla demeurer plus tard, qu'il est
+voisin de madame de Sévigné (Walck., t. 4, p. 68).]
+
+[Note 68: Quel duelliste que Boutteville, le père de madame de
+Châtillon! Il alloit provoquer quiconque étoit devant lui cité comme
+une fine lame. Chaque matin, chez lui, dans une salle basse, il y
+avoit assaut de braves; le vin et le pain étoient en permanence sur la
+table avec les fleurets (Amelot de la Houssaye, t. 2, p. 262). On sait
+quelle fut sa mort. Avant de monter sur l'échafaud, Cospean l'amena à
+se convertir (La Houssaye, t. 1, p. 518).
+
+Sa fille, madame de Châtillon, ne sera que trop souvent sur la scène.
+Boutteville laissa aussi un fils posthume, né en 1627, François-Henri
+de Montmorency, qui devint Luxembourg. Dans sa tendre jeunesse, il ne
+paroît pas si bravache que son père: le chevalier de Roquelaure lui
+donne un soufflet qu'il accepte (Tallem., chap. 202, t. 6, p. 178). Il
+est assidu auprès de Condé, son parent. En 1649 il fait partie de la
+confédération des nobles contre les tabourets de quelques duchesses
+(Mottev., t. 3, p. 375); il figure chez Renard à côté de Jarzay (La
+Rochefoucauld, p. 431) et provoque Beaufort, qui refuse de se battre
+avec lui, le 23 janvier 1650. Il aimoit alors la belle et jeune
+marquise de Gouville; mais le temps des amours tranquilles étoit
+passé: il faut qu'il combatte pour Condé. Il s'enferme alors dans
+Bellegarde avec Tavannes. La ville est dégarnie; qu'importe? «Ils
+arborent sur le rempart (Désormeaux, _Vie de Condé_, t. 2, p. 351) un
+drapeau blanc, semé de têtes de morts, pour annoncer qu'ils étoient
+bons François, mais qu'ils se défendroient jusqu'au dernier soupir.»
+C'est là l'apprentissage du futur _tapissier de Notre-Dame_. Il
+partage la fortune de Condé chez les Espagnols; il est fait prisonnier
+après l'engagement de Furnes (Montglat, p. 331). Il se marie, le 17
+mars 1661, avec l'héritière de Piney-Luxembourg.
+
+Sa jeunesse, si agitée, ne ressemble pas entièrement à celle des
+langoureux Guiche et Candale; d'ailleurs, il avoit le malheur d'être
+contrefait. On a toutefois écrit avec beaucoup d'abondance l'_Histoire
+des amours du maréchal de Luxembourg_ (1695).
+
+Saint-Simon, qui ne l'a point connu jouvenceau et qui ne peut lui
+pardonner ce qu'il a fait pour passer du dix-huitième rang des pairs
+au second (chap. 9, 1694), a plus d'une fois taillé pointue sa plume
+pour dire de lui le mal qu'il en pensoit. Ce n'en fut pas moins,
+lorsque l'heure arriva, l'un de nos plus habiles capitaines.
+Saint-Simon l'avoue, au reste (t. 1, p. 144): «Rien de plus juste que
+le coup d'oeil de M. de Luxembourg, rien de plus brillant, de plus
+avisé, de plus prévoyant que lui devant les ennemis ou un jour de
+bataille, avec une audace, et en même temps un sang-froid qui lui
+laissoit tout voir et tout prévoir au milieu du plus grand feu et du
+danger du succès le plus imminent; et c'étoit là où il étoit grand.
+Pour le reste, la paresse même.»
+
+Luxembourg est mort le 4 janvier 1695 (V. Dangeau). Sa mère[A],
+également mère de madame de Châtillon, lui survit; elle meurt à 91
+ans, en 1696, après avoir (Saint-Simon, t. 1, p. 215) vécu «toute sa
+vie retirée à la campagne».]
+
+[Note A: Élisabeth, fille de Jean Vienne, président en la chambre
+des comptes (Saint-Simon, t. 1, p. 134), mariée en 1617.]
+
+[Note 69: Gaspard IV de Coligny, marquis d'Andelot, puis duc de
+Châtillon, promettoit d'être un jour un général. Dès 1641 il est nommé
+maître de camp du régiment (Daniel, t. 2, p. 381) de Piémont, quoique
+son père vînt de perdre la bataille de la Marfée.
+
+En 1644, le père de mademoiselle de Vigean, que Condé aimoit, s'entend
+avec le maréchal de Châtillon pour marier sa fille à son fils
+(Mottev., t. 2, p. 129). C'est alors que Condé pousse le fils à aimer
+passionnément et à enlever mademoiselle de Montmorency. Châtillon
+s'attache de plus en plus à son protecteur; il combat près de lui à
+Lens. Condé l'envoie raconter sa victoire et demande pour lui le bâton
+de maréchal (Mottev., t. 3, p. 3); il n'obtient qu'un brevet de duc
+(t. 3, p. 117) à la fin de l'année 1648 (et non 1646.--Saint-Simon, t.
+1, chap. 8). Saint-Simon l'appelle «bon et paisible mari». Pourquoi
+cela?
+
+Quoi qu'il en soit, c'est lui qui commence la réputation de Ninon (V.
+Saint-Evremont); il étoit beau et vraiment aimable. Le coup de canon
+ou la balle qui le tua à Charenton, en 1649, fut détesté dans les deux
+partis (Guy Joly, p. 20). Chavagnac a raconté cette triste mort (9
+février). Diverses pièces, publiées alors, contiennent son
+panégyrique; elles sont numérotées 22706, 22707, 22708, dans la
+_Bibliothèque_ du P. Lelong. Châtillon ne laissa aucuns biens (Omer
+Talon, 331). «Il étoit beau», avons-nous dit déjà, «bien fait de sa
+personne et brave au dernier point.» Au moment où il mourut, il aimoit
+mademoiselle de Guerchy. «Dans le combat (Montp., t. 2, p. 47) il
+avoit une de ses jarretières (bleues) nouée à son bras.»
+
+Son frère aîné, Coligny, a été, avec le duc de Guise, le héros du duel
+romanesque de la place Royale, que M. V. Cousin a raconté dans son
+_Histoire de madame de Longueville_; mais il en a été le héros
+malheureux.]
+
+[Note 70: Nécessité sera de s'y prendre à deux et à trois fois
+pour dire ce que je puis avoir à dire de madame de Châtillon. Ce ne
+fut pas seulement une dame galante, comme madame d'Olonne; ce fut
+aussi une femme politique, une Aspasie, une Impéria. Mais je n'ai pas
+à l'encenser, car elle n'a été que belle et n'a pas été aimable.
+
+Les notes que nous consacrerons à éclaircir ou à garantir l'histoire
+que Bussy a faite de madame de Châtillon ne peuvent avoir la
+prétention de former un ensemble chronologique: ce sont les traits
+épars d'un tableau qui ne diffère pas de celui qu'il a peint. M.
+Walckenaer, dans le premier volume de ses Mémoires, a d'ailleurs
+étudié avec soin toute cette histoire.
+
+On ne doit pas se fier éperdument à l'_Histoire véritable de la
+duchesse de Châtillon_, Cologne, Pierre Marteau (Hollande, à la
+Sphère), 1699, petit in-12 (catalogue Le Ber, nº 2224). Madame de
+Châtillon est née en 1626; elle a été mariée à Coligny en 1645; elle
+est devenue veuve en 1649; elle s'est remariée en 1664 au duc de
+Mecklembourg; elle est morte le 24 janvier 1695. Boutteville avoit
+laissé trois enfants: madame de Châtillon (Isabelle-Angélique),
+Marie-Louise, qui fut madame la marquise de Valençay, et enfin
+François-Henri, qui devint le maréchal de Luxembourg. On voit dans les
+_Prétieuses_ de Somaize (t. 1, p. 191) cette prédiction, qui
+s'applique à madame de Châtillon sous le nom de _Camma_ (1661):
+«L'amour se deffera de sa puissance entre les mains de Camma et luy
+donnera tout ce qu'il possède, ce qui s'appellera du nom de
+_Métamorphose galante_.»
+
+Presque partout nous citons Somaize: c'est que tout notre monde a vécu
+de la vie précieuse, c'est que tous ces libertins et toutes ces femmes
+légères ont filé dans les ruelles le parfait amour avant de passer si
+chaleureusement à la réalité. Les lettres et les dialogues de Bussy,
+s'ils ne sont pas authentiques, sont parfaitement vraisemblables.
+Ainsi s'exprimoit la galanterie la plus hardie. Madame de Châtillon
+«faisoit la prude (Conrart, p. 231) et la sévère plus qu'aucune autre
+dame.» Elle étoit Montmorency, elle étoit Coligny elle avoit du sang
+d'azur dans les veines; elle se sentoit duchesse et bel-esprit.
+Mademoiselle Desjardins a écrit pour elle le _Triomphe d'Amarillis_;
+elle y passe divinité et y trône sur les nuages. Nous sommes loin des
+gourgandines de Régnier avec ce monde beau parleur; nous sommes loin
+aussi des vigoureuses passions de l'Italie ou de l'Espagne. Peu s'en
+faut que madame de Châtillon ne figure parmi les dévotes. Parmi les
+pièces justificatives de l'_Histoire de madame de Longueville_ par M.
+V. Cousin, il y a quelques lettres de Madame de Longueville, de la
+princesse douairière et de Madame de Châtillon: ce sont des mères de
+douleur, des colombes chrétiennes; elles parlent le mielleux langage
+de saint François de Sales. On a quelque peine à tenir ses lèvres
+pincées lorsqu'on voit madame de Châtillon déposer solennellement en
+faveur de la sainteté de la mère Magdelaine de Saint-Joseph (1655),
+religieuse carmélite dont on poursuivoit à Rome la béatification.
+
+Parlons d'abord de son second mari, de celui qui lui donna le nom de
+Meckelbourg, pour qu'il n'y ait plus qu'à songer librement à madame de
+Châtillon. C'est en février 1664, à trente-huit ans, qu'elle l'épousa.
+Christian-Louis de Meckelbourg (Mecklembourg)-Schwerin, chevalier de
+l'ordre le 4 novembre 1663, étoit veuf et avoit à peu près le même âge
+qu'elle. Il est mort à La Haye en 1692 (Saint-Simon, _Notes à
+Dangeau_, t. 2, p. 273). Il étoit rêveur, et sa femme lui donna de
+quoi rêver. Madame de Sévigné nous apprend (30 décembre 1672) qu'on se
+moquoit de lui volontiers. Madame (28 août 1719) dit: «C'étoit un
+singulier personnage que ce prince. Il étoit bien élevé, il apprécioit
+fort bien les affaires, il raisonnoit avec justesse; mais, dans tout
+ce qu'il faisoit, il étoit plus simple qu'un enfant de six ans.»
+
+Et le reste.
+
+Il y avoit une chanson ainsi tournée:
+
+ Ventadour et Mecklembourg
+ Sont toujours tout seuls au cours;
+ Ce n'est pas que l'amour
+ Leur tracasse la cervelle,
+ Mais c'est qu'à la cour
+ On les fuit comme des ours.
+
+Laissons ce malheureux, qui n'a pas mérité son sort, et qu'après tout
+il ne faut pas plaindre s'il a tenu absolument à posséder la brillante
+madame de Châtillon.
+
+De très bonne heure, mademoiselle de Boutteville s'étoit montrée
+encline à l'amour. D'abord elle s'imagine que Condé l'adore (1644).
+Condé faisoit semblant de l'aimer par ordre de mademoiselle du Vigean,
+qu'il aimoit en réalité (Motteville, t. 2, p. 130). Elle n'a que
+dix-neuf ans quand Coligny l'enlève. Ce fut une scène de mélodrame: un
+suisse de madame de Valençay, sa soeur, y périt vertueusement. La
+mère poussoit des cris de Rachel désespérée. Un amant évincé, Brion,
+faisoit chorus. Voiture n'y vit pas de mal (Oeuv., t. 2, p. 174), et
+dit du ravisseur, dans un rondeau que nous approuvons:
+
+ Il a bien fait, s'il faut que l'on m'en croye.
+
+On parloit beaucoup alors de la beauté de mademoiselle de Guerchy.
+Madame de Châtillon apprit avec une grande joie que le jeune prince de
+Galles la jugeoit plus belle que sa rivale (Montp., t. 2, p. 1, 1647);
+mais M. de Châtillon devoit, au jour de sa mort, avoir la jarretière
+de cette rivale nouée autour de son bras.
+
+Je sais bien que les Mémoires de M. de *** ne peuvent pas être
+considérés comme des mémoires d'une grande valeur et qu'ils
+ressemblent à une compilation; je les appellerai toutefois en
+témoignage. Ce qu'ils disent nous fait faire un grand pas dans notre
+histoire, et, aux louanges méritées en 1648 par la beauté de la
+duchesse, ils ajoutent déjà quelque chose des critiques sévères que sa
+conduite postérieure va attirer sur elle.
+
+«Élisabeth de Montmorency étoit de belle taille; son air et son port
+étoient nobles et pleins d'agréments; ses traits étoient réguliers, et
+son teint avoit tout l'éclat que peut avoir une brune; mais sa gorge
+et ses mains ne répondoient pas à la beauté de son visage. Son esprit
+vif et plein de feu rendoit sa conversation agréable, et elle avoit
+des manières douces et flatteuses dont il étoit impossible de se
+défendre. Elle avoit de la vanité et aimoit la dépense; mais, comme
+elle n'avoit pas assez de bien pour la soutenir, elle obligeoit ceux
+qui s'attachoient auprès d'elle à fournir à ses profusions. Bien
+qu'elle eût beaucoup de discernement, après avoir vu à ses pieds un
+prince aussi grand par ses belles qualités que par sa naissance, elle
+s'abaissoit souvent à des complaisances indignes d'elle pour des
+personnes qui lui étoient inférieures en toutes choses, mais qui
+pouvoient être utiles à ses desseins.» (Mém. de M. de ***, _Collect.
+Michaud_, p. 469.)
+
+Mais il faut d'abord que la dame soit veuve; mariée elle est
+contrainte; Châtillon expire donc dans l'une des premières journées
+sérieuses de la Fronde.
+
+«Ce jeune seigneur fut regretté publiquement de toute la cour à cause
+de son mérite et de sa qualité, et tous les honnêtes gens eurent pitié
+de sa destinée. Sa femme, la belle duchesse de Châtillon, qu'il avoit
+épousée par une violente passion, fit toutes les façons que les dames
+qui s'aiment trop pour aimer beaucoup les autres ont accoutumé de
+faire en de telles occasions; et comme il lui étoit déjà infidèle et
+qu'elle croyoit que son extrême beauté devoit réparer le dégoût d'une
+jouissance légitime, on douta que sa douleur fût aussi grande que sa
+perte.» (Mott., t. 3, p. 183.)
+
+Voilà la veuve en campagne. Un prêtre que nous reverrons, Cambiac, M.
+de Nemours, Condé et d'autres de ci et de là, lui enlèvent son
+coeur, qu'elle expose fort aux surprises, peu par amour sincère, si
+ce n'est pour Nemours, beaucoup par intérêt. Cambiac lui servit à
+conquérir un pouvoir absolu sur la princesse douairière, qu'il
+dirigeoit, et qui lui légua des rentes considérables (Lenet, p. 219).
+On verra ce que signifia l'intrigue qu'elle eut avec Condé. En 1652,
+au moment de la bataille Saint-Antoine, elle ne lui plaît pas encore
+beaucoup, car il lui fait une rude grimace chez Mademoiselle (Montp.,
+t. 2, p. 269). Le canon avoit tonné tout le jour. À dîner, «elle
+faisoit des mines les plus ridicules du monde, et dont l'on se seroit
+bien moqué si l'on eût été en humeur de cela». Un peu plus tard, la
+même année (Montp., t. 2, p. 326), elle «mouroit d'envie de donner
+dans la vue à M. de Lorraine. Elle vint un soir chez moi, dit
+Mademoiselle, parée, ajustée, la gorge découverte», etc. «Dès qu'elle
+fut partie, M. de Lorraine nous dit: Voilà la plus sotte femme du
+monde; elle me déplaît au dernier point.»--La veille ou
+l'avant-veille, elle avoit fait venir un joaillier, lui présent, et
+avoit en vain essayé de se faire offrir quelque bijou.
+
+En même temps elle aime Nemours, et la guerre n'y fait rien.
+Mademoiselle est toujours bonne à interroger (t. 2, p. 214); elle nous
+dira comment les amoureux couroient alors les grands chemins au
+travers des mousquetades. Belle époque! et qu'un écrivain a récemment
+eu raison (M. Feillet, dans la _Revue de Paris_) de traiter mal. Les
+seigneurs mettent tout en révolution; ils jouent à la bataille, ils
+écrivent des billets doux pendant que les campagnes succombent sous
+une effroyable misère.
+
+«Madame de Nemours partit aussitôt pour le venir trouver. Madame de
+Châtillon vint avec elle jusqu'à Montargis; elle disoit qu'elle alloit
+pour conserver sa maison de Châtillon. Mais comme elle fut arrivée à
+Montargis, elle jugea que de là elle conserveroit bien ses terres, et
+qu'il y avoit plus de sûreté pour elle à se mettre dans les filles de
+Sainte-Marie, d'où elle ne sortoit que deux ou trois fois pour aller
+voir M. de Nemours, quoique des officiers qui vinrent à Orléans en ce
+temps-là me dirent qu'elle alloit tous les jours voir M. de Nemours
+toute seule avec une écharpe; qu'elle croyoit être bien cachée, mais
+qu'il n'y avoit pas un soldat dans l'armée qui ne la connût.»
+
+Peut-être sera-t-il à propos de placer ici une relation qu'on est tout
+étonné, tant elle entre dans le détail des choses, de trouver dans les
+Mémoires de M. de *** (p. 533.--1652): «M. le Prince étoit plus
+amoureux que jamais de la duchesse de Châtillon, et sa jalousie pour
+le duc de Nemours avoit augmenté depuis qu'il n'avoit plus été le
+médiateur de l'accommodement du parti avec la cour. Le prince de Condé
+avoit prié cette duchesse de ne plus voir son rival, et, comme elle
+crut que la guerre, si elle duroit, éloigneroit bientôt ce prince,
+elle lui promit tout ce qu'il voulut, ce qui ne l'empêcha pas
+néanmoins de chercher les moyens de voir le duc de Nemours sans que
+Son Altesse en eût connoissance. Madame de Châtillon, ayant su que le
+prince de Condé étoit retenu au lit par quelque incommodité, en
+avertit le duc de Nemours et lui manda de la venir voir à dix heures
+du soir. Cet amant ne manqua pas à l'assignation, et, pour ne point
+faire d'affaire à la duchesse, il laissa son carrosse dans une rue
+détournée, d'où il prit à pied le chemin de la maison, le nez
+enveloppé dans un manteau.
+
+«L'obscurité et le soin qu'il prenoit de se cacher lui firent manquer
+la porte. Il entra dans une autre, qu'il trouva ouverte, et une fille
+le conduisit sans lumière à une chambre où, après lui avoir dit que sa
+maîtresse l'attendoit au lit, elle le laissa seul, tirant sur elle la
+porte, qu'elle ferma à clef. Le duc de Nemours s'aperçut bientôt de la
+méprise, parcequ'il ne s'attendoit pas à un traitement si favorable.
+Il voyoit bien qu'il n'étoit pas loin de la maison de la duchesse, et
+il savoit que dans celle qui touchoit à la sienne il logeoit une fort
+jolie femme, qu'il avoit vue plusieurs fois chez madame de Châtillon;
+il avoit même appris que le mari de cette femme étoit sorti de la
+maison pour aller poser une sauvegarde que M. le Prince lui avoit
+donnée, à la prière de la duchesse, pour une assez belle maison qu'il
+avoit en Brie. Il résolut de profiter de l'occasion que la fortune lui
+offroit, et se coucha auprès de cette dame. Elle lui fit la guerre sur
+sa paresse, et il s'en excusa en termes généraux, pour ne rien dire
+qui pût découvrir la méprise. Il comprit par la suite que c'étoit pour
+moi qu'elle le prit et que le voisinage avoit fait notre connoissance.
+J'avois l'honneur d'être connu de lui, et il savoit que mon père avoit
+un beau château à un quart de lieue de La Queue, en Brie. Ainsi il lui
+fut plus aisé de répondre juste à ses questions. J'y vins un quart
+d'heure après, et, trouvant la porte fermée, je crus que le mari étoit
+revenu, et je m'en retournai sans hésiter. Le duc passa la nuit avec
+la dame, qui ne s'aperçut de son erreur que par le retour de la lune.
+Elle alloit s'exhaler en reproches contre celui qui venoit de la
+tromper d'une manière si peu civile; mais, ayant reconnu le duc de
+Nemours, elle se contenta de le prier de lui garder le secret.
+
+«M. le Prince, qui vouloit être éclairci si la duchesse de Châtillon
+lui tenoit exactement parole, avoit mis des espions en campagne pour
+investir la maison. Ils vinrent lui dire qu'ils avoient vu le carrosse
+du duc de Nemours dans une rue voisine. Alors, oubliant ses
+incommodités, il s'habilla et se fit porter en chaise chez la
+duchesse. Elle fut surprise de sa visite, et craignit autant l'arrivée
+du duc de Nemours qu'elle l'avoit désirée un moment auparavant. Le
+prince de Condé demeura avec elle jusqu'à minuit, et il s'en alla sans
+lui rien témoigner de ses soupçons. Le lendemain, après dîner, le duc
+de Nemours envoya un page pour s'informer de ce que faisoit la
+duchesse de Châtillon, et il apprit qu'elle étoit allée à la
+promenade. Il se douta qu'elle étoit au Jardin des Simples,
+parcequ'elle cherchoit les promenades éloignées. Il s'y rendit
+aussitôt, et, ayant vu son carrosse à la porte, il la chercha partout.
+Après avoir parcouru le parterre et le bois, il monta jusqu'en haut en
+tournant, et il l'aperçut entre deux palissades seule avec le duc de
+Beaufort. Il prêta l'oreille, et il entendit que madame de Châtillon
+disoit à ce duc qu'elle n'avoit jamais aimé que lui, et que ses seuls
+intérêts l'avoient empêchée de conclure le traité de M. le Prince avec
+la cour. Il alloit sauter les palissades pour suivre les transports de
+sa jalousie, lorsqu'il vit faire la même chose au prince de Condé,
+qui, sans rien dire au duc de Beaufort, accabla la duchesse de
+reproches et jura de ne la voir jamais.»
+
+Le lendemain, duel de Nemours et sa mort.
+
+Elle se console (Montp., t. 2, p. 292), et voici, pour cette fois, un
+dernier texte invoqué en preuve: «Son Altesse Royale et M. le Prince
+entrèrent et s'approchèrent; elle leva son voile et se mit à faire une
+mine douce et riante. Je crus voir une autre personne sous cette
+coiffe: elle étoit poudrée et avoit des pendants d'oreilles; rien
+n'étoit plus ajusté. Dès que M. le Prince alloit d'un autre côté, elle
+rabaissoit sa coiffe et faisoit mille soupirs. Cette farce dura une
+heure et réjouit bien les spectateurs.»]
+
+[Note 71: Celui-ci, c'est Gaston Jean-Baptiste, né en 1615, et
+marquis de son nom. Il étoit fils d'Antoine, baron de Roquelaure,
+maréchal de France, né en 1543, mort en 1625, après avoir donné le
+jour à dix-huit enfants: 1º du premier lit, à cinq filles et à un fils
+mort en 1610; 2º du second lit, à quatre filles et à huit fils, dont
+Gaston est le troisième.
+
+Voici la notice que consacre à notre Roquelaure le livret intéressant
+du _Musée de Versailles_ (t. 2, p. 630), livret qui a la valeur d'un
+ouvrage sérieux et qui fait honneur à M. Eudoxe Soulié: «Fils du
+maréchal Antoine de Roquelaure, né en 1615, il porta d'abord le nom de
+marquis de Roquelaure, servit dans les armées du roi comme capitaine
+de chevau-légers, puis comme colonel d'un régiment d'infanterie, et
+fut fait deux fois prisonnier, en 1641, au combat de la Marfée; en
+1642, à la bataille d'Honnecourt. Maître de la garde-robe du roi, il
+combattit à Rocroy en 1643, fut fait maréchal de camp, fit les
+campagnes de Flandre et de Hollande, et devint lieutenant général en
+1650. Louis XIV érigea sa terre de Roquelaure en duché-pairie en 1652
+et le fit chevalier de l'ordre du Saint-Esprit en 1661. Il se trouva à
+la conquête de la Franche-Comté en 1668, à celle de Hollande en 1672,
+fut gouverneur général de Guyenne en 1676, et mourut à Paris le 11
+mars 1683.» Tels sont les états de service de l'homme.
+
+On voit à Bordeaux, en 1650, un chevalier de Roquelaure (Lenet, p.
+381) dans le parti de Condé. Le marquis appartient au parti de la
+cour, et va, cette année-là même, à Bordeaux (Mott., t. 4, p. 77) avec
+le maréchal de la Meilleraye. Il ne se gênoit pas d'ailleurs pour
+garder des intelligences dans le camp ennemi, ce qui, un moment, en
+1649 (Mott., t. 3, p. 267), le fait éloigner par Mazarin. Il étoit
+«hardi, grand parleur et gascon». Peut-être voudroit-on que dans cette
+note un pareil personnage fût moins officiellement décrit, car le nom
+de Roquelaure a le privilège, au temps des lectures sournoises du
+collége, de tenir en éveil notre gaîté; mais c'est surtout le fils de
+notre Roquelaure qui a été friand de scandale. Celui-ci, déjà doué
+d'une langue de hâbleur, n'a pas aussi hardiment sauté par dessus les
+bornes. Ce fut, d'ailleurs, un maréchal de France _in petto_ (Monglat,
+p. 287).
+
+N'allons pas jusqu'à réduire la vérité: il fatigua plus d'une fois ses
+contemporains. Dans le _Ballet des Noces de Thétis et de Pelée_, en
+1654, Benserade lui fit chanter malignement, sous le costume d'une
+dryade:
+
+ Il n'est point de forêt qui ne soit indignée
+ Du fracas ennuyeux que j'ai fait tant de fois,
+ Et, sitôt que je hante une souche de bois,
+ Il vaudroit tout autant qu'on y mît la cognée.
+
+Lorsque Lauzun fut disgracié, Roquelaure demanda, sans vergogne, ses
+lods et ventes à Louis XIV (La Place, t. 3, p. 216), qui lui répondit:
+«Il ne faut pas profiter de la disgrâce des malheureux.» Attrape,
+camarade! Tallemant lui a consacré son chapitre 234; il le taxe
+d'impertinence, doute de sa bravoure, mais reconnoît qu'il étoit «bon
+abatteur de bois». Nous savons ce que parler veut dire.
+
+Tallemant parle aussi de sa femme, Charlotte-Marie de Daillon, fille
+du comte du Lude, «une des plus belles, pour ne pas dire la plus belle
+de la cour». Loret (septembre 1653) n'a pas oublié ce mariage.
+Roquelaure étoit riche; il donne à sa fiancée douze bourses parfumées
+contenant 6,000 pièces d'or de 11 livres 10 sous: cela faisoit 69,000
+livres, et feroit quelque chose comme 200,000 livres. Lorsqu'elle fut
+accouchée deux fois, Loret la trouve encore
+
+ Plus fraîche et plus belle que Flore.
+
+«Assurément, c'est une belle créature», dit Mademoiselle. Quant à
+madame de Sévigné, elle déclare que madame de Roquelaure battoit
+toutes les autres à plate couture. Elle aimoit Vardes lorsqu'elle se
+maria, et ne put jamais s'habituer à se plaire en son état de femme
+mariée. Douce, rêveuse, plaintive, elle fut peut-être touchée, vers la
+fin, de l'amour que témoignoit pour elle le duc d'Anjou. Elle mourut
+en 1657. Le lendemain de sa mort, le duc d'Anjou va à confesse,
+communie et fait dire mille messes (Montp., t. 3, p. 268).
+
+Roquelaure ne fut jamais duc vérifié. En 1663 Louis XIV lui fit
+défendre de soumettre son brevet au Parlement (Mott., t. 5, p., 196).
+
+La Bibliothèque nationale possède (Catal., t. 2, nº 3668) une affiche
+faite au sujet du ban et arrière-ban de Normandie, le 21 août 1674, au
+nom de Roquelaure, commandant en chef des troupes de la province.
+
+Son fils, Biran, voluptueux sans scrupule (Saint-Simon, t. 5, p. 77),
+épouse mademoiselle de Laval, fille d'honneur de la dauphine et
+maîtresse du roi. Une fille lui arrive trop vite: «Mademoiselle,
+dit-il, soyez la bienvenue; je ne vous attendois pas si tôt.» Il se
+rua dans le bas comique et accepta cavalièrement son rôle de mari
+avantagé (V. Caylus, V. les _Lettres de Madame_, t. 1, p. 236). On
+voit dans les _États du comptant_ pour 1685 (Pierre Clément, _le
+Gouvernement de Louis XIV_, p. 283): «Au sieur duc de ----, pour le
+parfait paiement de ce que Sa Majesté a donné à ladite duchesse par
+son contrat de mariage, 40,000 livres.»
+
+Lui aussi, ce Roquelaure, fut un duc à brevet; il étoit ami intime de
+Vendôme. Saint-Simon (t. 1, p. 150) a raconté une scène terrible que
+lui fit au jeu, en 1695, cet ami redoutable. L'affront fut digéré, et
+les plaisanteries, interrompues un instant, rejaillirent de plus
+belle.
+
+Roquelaure le fils est mort en 1734. Dès 1718 on avoit publié en
+Hollande _le Momus françois_, ou les Aventures divertissantes du duc
+de Roquelaure. C'est un recueil de sottises et d'ordures.]
+
+[Note 72: Tout le monde a lu ses mémoires. Il est né en 1614 et
+fut élève de saint Vincent de Paul. Tallemant des Réaux l'a peint:
+«Petit homme noir qui ne voit que de fort près, mal fait, laid, et
+maladroit de ses mains à toute chose. Il n'avoit pourtant pas la mine
+d'un niais; il y avoit quelque chose de fier dans son visage.»
+
+Nous ne mettrons ici qu'un trait de son histoire: son amour et ses
+projets pour madame de la Meilleraye. «Cela est bien fou!» dit un fou,
+l'abbé de Choisy (p. 565, collect. Michaud). C'est Saint-Simon (t. 8,
+p. 187) qui parle: «La maréchale de la Meilleraye (morte en 1710, à
+quatre-vingt-huit ans) avoit été parfaitement belle et de beaucoup
+d'esprit. Elle tourna la tête au cardinal de Retz, jusqu'à ce point de
+folie de vouloir tout mettre sens dessus dessous en France, à quoi il
+travailla tant qu'il put, pour réduire le roi en tel besoin de lui
+qu'il le forçât d'employer tout Rome pour obtenir dispense pour lui,
+tout prêtre et évêque sacré qu'il étoit, d'épouser la maréchale, dont
+le mari étoit vivant, fort bien avec elle, homme fort dans la
+confiance de la cour, du premier mérite, dans les plus grands emplois.
+Une telle folie est incroyable et ne laisse pas d'avoir été.»
+
+Que voulez-vous? Cet homme avoit une âme de feu quand l'amour lui
+mettoit martel en tête.
+
+Retz, quelque jugement qu'on porte sur sa vie politique, a fait une
+fin qui ne manque pas de grandeur. Madame de Sévigné l'a aimé et
+admiré fidèlement. Il est mort le 24 août 1679. Nous lui saurons gré,
+avec le _Valesiana_ (p. 293), de sa constante sympathie pour les gens
+de lettres.]
+
+[Note 73: Henri II de Savoie avoit épousé, le 22 mars 1657, Marie
+d'Orléans-Longueville, fille de Henri II de Longueville, née le 5 mars
+1625, morte bien tard, en 1707, le 16 juin. Elle figure parmi les
+précieuses sous le nom de _Nitocris_ (Prét., t. 2, p. 308). Elle
+aimoit les romans de chevalerie. C'est à elle que l'abbé Cotin a dédié
+le sonnet célèbre:
+
+ Votre prudence est endormie, etc.
+
+Elle a laissé des Mémoires. Nemours (1624-1652) avoit un frère aîné,
+Charles-Amédée, beau, brave, spirituel, ami de Condé (Lenet, p. 455).
+Retz le juge sévèrement; «Moins que rien (p. 214) pour la capacité.»
+Nemours est l'un des héros de la Fronde (Mottev., t.3, p. 103), et dès
+le début. Il reçoit treize blessures à la bataille Saint-Antoine
+(Mottev., t. 4, p. 340): il avoit ses prétentions comme un autre
+(Montp., t. 2, p. 251). Nous avons dit comment on le rendit amoureux
+de madame de Longueville, sa belle-mère, ma foi.
+
+Il faut le regarder comme l'un des plus doux et des plus honnêtes
+coureurs d'aventures de ce temps. Sa vie l'ennuyoit; il en étoit
+presque honteux. Madame de Mottevile dit de lui quelque chose qui lui
+fait honneur (t. 4, p. 348,--1648):
+
+«Il avoit mandé au ministre que ses prétentions n'empêcheroient point
+la paix, et qu'il renonçoit de bon coeur à tous ses avantages pour
+rentrer dans son devoir, dont il ne s'étoit écarté que par malheur et
+par l'engagement d'amitié où il s'étoit trouvé avec M. le Prince.»
+
+La triste querelle de Nemours et de Beaufort (V. Conrart, p. 143) a
+été racontée en détail par Mademoiselle (t. 2, p. 192, 288). Elle
+coûta la vie à l'agresseur.
+
+ Chacun différemment témoigne son regret,
+
+dit Benserade;
+
+ Les hommes en public, les femmes en secret.
+
+De très nombreuses pièces de la Bibliothèque nationale (Catal., t. 2,
+nos 2869-2878) s'y rapportent.
+
+On peut lire avec intérêt l'ouvrage dont voici le titre (nº 2232 du
+_Catalogue Leber_): _Le duc de Guise et le duc de Nemours_, Cologne,
+chez Clou Neuf (Hollande, à la Sphère), 1684, petit in-12.
+
+Pierre Coste (p. 60) dit bien que c'est aux eaux que Nemours aima
+madame de Châtillon, depuis peu mariée. «On peut dire, remarque-t-il,
+qu'il n'a eu de véritable inclination que pour cette duchesse.
+Ajoutons ici quelques lignes tirées des Mémoires de Mademoiselle (t.
+2, p. 51; 1649); elles confirment le témoignage de notre texte:
+
+«M. de Nemours commençoit alors à faire le galant de madame de
+Châtillon; cet amour avoit commencé dès le premier voyage de
+Saint-Germain, et la galanterie de son mari qui avoit commerce en ce
+temps-là pour Guerchy fit que celle de M. de Nemours lui déplut moins.
+Auparavant rien n'étoit égal à leurs amours..., etc.
+
+«... L'on remarqua que, le jour que l'on l'alla consoler de la mort de
+son mari, elle étoit fort ajustée dans son lit.»]
+
+[Note 74: Anne Doni, fille d'Octavien Doni, baron d'Attichy, et de
+Valence de Marillac, morte en 1663.
+
+«Elle passoit, quand elle estoit fille, pour la plus desreiglée
+personne du monde en fait de repas et de visites, mais ce n'estoit
+rien au prix de ce que c'est à cette heure, car elle a trouvé un homme
+qui lui dame bien le pion. Il fait tout le contraire des autres.»
+
+«Avec soixante mille livres de rente, et pas un enfant, ils n'ont
+jamais un quart d'escu.» (Tallem. des R., t. 3, p. 160.)
+
+Son mari étoit Louis de Rochechouart, comte de Maure, frère du duc de
+Mortemart.
+
+«Le désordre de ses affaires, dit Tallemant, autant que le bien
+public, l'engagea dans le party de Paris.» Condé s'en moqua beaucoup
+d'abord. On connoît les beaux triolets:
+
+ Buffle à manches de velours noir
+ Porte le grand comte de Maure,
+
+qui sont de Bachaumont et de Condé lui-même.
+
+Mademoiselle d'Attichy, fille d'honneur de la reine-mère, n'avoit
+permis à personne de lui conter fleurette (Tallem., t. 2, p. 316).
+
+Bautru lui disoit: «Vous n'êtes pas mal fine avec vostre sévérité.
+Vous avez si bien fait que vous pourrez, quand vous voudrez, vous
+divertir deux ans sans qu'on vous soupçonne.»
+
+La Mesnardière (p. 437, édit. in-4 de 1656) atteste son esprit en un
+style fort alambiqué. C'est un triste poète lyrique que M. de La
+Mesnardière.
+
+ Attichy, dont l'esprit est brillant et solide,
+ Aime les chants du choeur qui sur Pinde réside,
+ Et veut que l'air facile et la sublimité
+ Y marquent la Naissance et la Capacité.
+
+D'après un bon juge, madame de Motteville (t. 3, p. 249; 1649), madame
+la comtesse de Maure, «nièce du maréchal de Marillac, étoit une dame
+dont la beauté avoit fait autrefois beaucoup de bruit. Elle avoit une
+vertu éclatante et sans tache, de la générosité avec une éloquence
+extraordinaire, une âme élevée, des sentiments nobles, beaucoup de
+lumière et de pénétration.»
+
+M. V. Cousin, l'historien de madame de Sablé, l'a représentée en son
+logis de la place Royale, à côté de son amie, toutes deux en leur
+chambre isolée, cloîtrées, couchées, craintives d'un courant d'air,
+effarouchées d'un bruit, les volets fermés, la lampe allumée à midi au
+mois de mai, restant trois mois sans se voir et s'écrivant dix fois
+par jour. Jamais épicuriennes n'ont raffiné plus voluptueusement les
+délicatesses de l'amour de la vie et de la crainte de la douleur.
+(Tallem., t. 3, p. 137.)
+
+Voici un extrait de _La Princesse de Paphlagonie_: «Il n'y avoit point
+d'heure où la princesse Parthénie (madame de Sablé) et la reine de
+Misnie (madame de Maure) ne conférassent des moyens de s'empescher de
+mourir et de l'art de se rendre immortelles.»
+
+Ce sont là les précieuses, non plus de l'amour et du beau langage,
+mais de la philosophie préservatrice et conservatrice. Elles inventent
+des pâtes reconfortantes, des sirops veloutés, des élixirs de vie
+perpétuelle.
+
+Achevons le portrait avec _La Princesse de Paphlagonie_:
+
+«La reine de Mysie estoit une femme grande, de belle taille et de
+bonne mine; sa beauté estoit journalière par ses indispositions, qui
+en diminuoient un peu l'éclat. Elle avoit un air distrait et resveur
+qui lui donnoit une élévation dans les yeux et qui faisoit croire
+qu'elle mesprisoit ceux qu'elle regardoit; mais sa civilité et sa
+bonté raccommodoient ce que les distractions pouvoient avoir gâté.
+Elle avoit de l'esprit infiniment.»
+
+Le réduit de madame la comtesse de Maure, _Madonte_ (_Prét._, t. 1, p.
+206) s'appeloit _le Palais Nocturne_.
+
+La connoissant telle qu'elle étoit, nous pouvons nous étonner de la
+voir en visite.]
+
+[Note 75: J'ai déjà parlé des eaux de Forges.--Expilly leur
+consacre toute une page. C'est, dit-il, d'un voyage que Louis XIII y
+fit avec Anne d'Autriche que date leur fortune. Saint-Simon (t. 6, p.
+104; 1707) les regarde comme bien inutiles.
+
+Il y avoit aussi les eaux d'Aix-la-Chapelle (Saint-Simon, t. 5, p.
+36), qui jouissoient d'une grande vogue. Ici il est question des eaux
+de Bourbon, non pas de Bourbon-l'Ancy, (Expilly, t. 1, p. 729), dans
+l'Autunois, qui avoit des sources minérales assez estimées, mais de
+Bourbon l'Archambault (Expilly, p. 731), près de Moulins.]
+
+[Note 76: À la fête des Rois, en janvier 1649.]
+
+[Note 77: Bussy a servi sous le maréchal de Châtillon (_Mémoires_,
+t. 1, p. 65). Né en 1584, le 26 juillet, il est mort le 4 janvier
+1646. C'étoit le petit-fils de l'amiral. Bon François et courageux,
+mais général médiocre, bon homme au fond, mais brutal, débauché et
+prodigue, il avoit épousé le 13 août 1615 Anne de Polignac, belle et
+vertueuse personne, qui fut toute sa vie une protestante zélée et
+mourut en 1651.]
+
+[Note 78: Pendant que Benserade étoit jeune, il étoit fort plein
+de lui-même et se piquoit d'être homme à bonnes fortunes. Un jour,
+certaine jalousie l'ayant porté à faire des couplets de chansons fort
+médisants contre des filles de la reine-régente, il fut chassé de la
+cour pour ce sujet. Mais, comme la reine l'aimoit et le trouvoit
+réjouissant, elle fit sa paix et obtint de ses filles qu'il seroit
+rappelé. Une d'entre elles, qui n'y consentoit pas de bon coeur, ne
+pouvant résister à une semblable intercession, prit le parti de se
+venger par les armes dont elle avoit été attaquée, et fit ce quatrain
+contre lui:
+
+ Revenez, revenez, beau faiseur de chansons;
+ La reine a commandé que l'on vous les pardonne,
+ Pourvu que votre rousse et suante personne
+ Change pendant l'été plus souvent de chaussons.
+
+ (Sénecé, éd. elzev., t. 1, p. 313.)
+
+ Ce bel esprit eut trois talents divers
+ Qui trouveront l'avenir peu crédule:
+ De plaisanter les grands il ne fit point scrupule,
+ Sans qu'ils le prissent de travers;
+ Il fut vieux et galant sans être ridicule,
+ Et s'enrichit à composer des vers.
+
+ (Sénecé, t. 1, p. 254.)
+
+Benserade demeuroit au Louvre au moment où nous en sommes (_Prét._, t.
+1, p. 46).]
+
+[Note 79: Walckenaër (t. 1, p. 190) l'appelle le marquis de
+Chaulieu. Il avoit été le compagnon d'armes de Bussy en 1638 (_Mém._,
+t. 1, p. 54) et avoit été à Monsieur, comme on disoit (Montp., t. 2,
+p. 47). Il se vit entraîné dans la Fronde, combattit et mourut à
+Charenton en 1649 (février).
+
+«Clanleu, qui la commandoit, y fut tué, se défendant vaillamment,
+refusant la vie qu'on lui voulut donner, et disant qu'il étoit partout
+malheureux et qu'il trouvoit plus honorable de mourir en cette
+occasion que sur un échafaud.» (Mott., t. 1, p. 181.)
+
+Les pièces 679, 680, 681, 682, 683, 691, du tome 2 du catalogue de la
+Bibl. nat., ont rapport à cette mort regrettable. La dernière (nº 691)
+lui donne le titre de baron.]
+
+[Note 80: Gaston d'Orléans «a toujours eu l'esprit un peu page»
+(Tallem. des R., t. 2, p. 290). On cite vingt plaisanteries de ce
+prince qui ressemblent à de grosses malpropretés. «Les princes sont
+des animaux qui ne s'échappent que trop.» C'est Tallemant (t. 2, p.
+49) qui le dit, et il y aura du monde pour le croire. Gaston fut un
+animal plein de la plus cruelle vanité. C'est celui-là qui tenoit à
+l'étiquette chez lui; c'est celui-là qui parle à chaque instant de
+faire jeter le monde par les fenêtres. Et il n'étoit pas méchant.
+
+«Il étoit aimable de sa personne. Il avoit le teint et les traits du
+visage beaux; sa physionomie étoit agréable, ses yeux étoient bleus,
+ses cheveux noirs.» (Mott., t. 2, p. 233.)
+
+Gaston étoit même assez bon prince quelquefois. À quoi bon rappeler la
+triste figure qu'il a faite en politique? Ses amours et ses amourettes
+sont nombreux.]
+
+[Note 81: Quelle est encore cette demoiselle de Bordeaux et quel
+est ce monsieur de Ricoux? Je vois Mademoiselle (t. 3, p. 54) qui
+parle d'une dame de Ricousse, coiffeuse de madame de Châtillon.
+Évidemment c'est notre demoiselle mariée à son ami.
+
+En fait de Bordeaux, il y a madame de Bordeaux, mère de madame
+Fontaine-Martel:
+
+ Bordeaux dispute à la Cornu
+ Le glorieux et bel avantage
+ De faire les maris cocus,
+
+dit une chanson médiocre (_Nouv. Siècle de Louis XIV_, p. 97). Il y a
+une dame de Bordeaux qui prend part à la fête donnée à Saint-Maur par
+M. le Duc le 2 avril 1672. Il y a la femme de Bordeaux, intendant des
+finances (Tallem., chap. 221) ou receveur général à Tours (Tallem.,
+chap. 354); il y a aussi la femme du fils de ce Bordeaux, qui étoit
+Bordeaux elle-même et d'une autre famille; il y en a d'autres encore.
+Je n'ai pas de lumières pour les classer entre elles.
+
+Pour ce qui est de l'époux de notre demoiselle, le même embarras
+subsiste. Je vois un abbé de Richou ou Richoux, amant de madame de
+Montglat (V. Montglat, p. 40). Est-ce un parent? Je vois un Ricous au
+passage du Rhin (_Relation de Guiche_, Coll. Michaud, p. 338). Qui est
+ce Ricous? Je vois un Ricousse que La Roche Foucauld prie de tuer le
+cardinal de Retz (Retz, p. 298). Cela se rapproche. Et un M. de
+Ricousse, que Condé donne à Gourville en 1653 pour leurs affaires
+(Gourville, p. 509). Nous brûlons sans doute.]
+
+[Note 82: Mazarin donna l'abbaye de Doudeauville à l'abbé Cl.
+Quillet, qui lui avoit dédié le poème latin de la _Callipædia_, dont
+le début n'a rien de trop élégant:
+
+ Quid faciat lætos thalamos, quo semine felix
+ Exsurgat proles...
+
+Je ne prétends pas dire que c'est là le plus beau trait de sa vie et
+l'action la plus utile à la France qu'il ait faite; mais cela ne
+laisse pas de montrer qu'il entendoit la gaudriole. Ah! si l'on en
+croyoit les Mazarinades! Si même on en croyoit La Porte, le valet de
+chambre de Louis XIV! Voici au moins l'incontestable vérité: «Le
+cardinal Mazarin avoit été soupçonné de n'avoir pas eu beaucoup de
+religion; sa jeunesse étoit déshonorée par une mauvaise réputation
+qu'il avoit eue en Italie, et il n'avoit jamais témoigné assez de
+vénération pour les mystères les plus sacrés.» (Motteville, 5e p., t.
+5, p. 94.)
+
+Giulio Mazarini est né à Piscina[B], dans l'Abruzze, le 14 juillet
+1602; il est mort à Vincennes le 9 mars 1661. Ce fut un grand homme
+d'État, un homme d'esprit et un homme de coeur dans son genre. Il
+paroît démontré qu'il fut l'heureux amant de la reine-mère (V. ses
+lettres, _Société de l'histoire de France_, 1836, édit. Ravenel,
+in-8).
+
+On l'a raillé pour les travers de son humeur; on a fait de lui un
+Harpagon: il achetoit des tableaux, il avoit une bibliothèque
+admirable, il dépensoit un argent fou pour des machines d'opéra. En
+1658 il monte une loterie gratuite (Montp., t. 3, p. 304) de cinq cent
+mille livres! Et puis il aima les lettres et les gens de lettres sans
+appareil de mécénat.
+
+Nous ne songeons pas à le canoniser, pas même à l'absoudre du mal
+qu'il a laissé faire dans l'administration du royaume; mais il faut
+être juste pour sa mémoire, qui a été, comme sa vie, si agitée.]
+
+[Note B: On vient de retrouver son acte de baptême.]
+
+[Note 83: Henri d'Orléans, descendant de Dunois, né le 27 avril
+1595, marié: 1. en 1617, à Louise de Bourbon, fille du comte de
+Soissons, morte en 1637; 2. le 2 juin 1642, à Anne-Geneviève de
+Bourbon-Condé, née le 27 août 1619. Il est mort le 11 mars 1663. Le
+duc de Longueville, en sa jeunesse, étoit galant et brave. On lui
+connoît une fille naturelle, l'abbesse de Maubuisson, morte en 1664.
+Somaize a trouvé joli (t. 1, p. 187) de l'appeler _Léonidas_.]
+
+[Note 84: Anne Poussart, fille de François Poussart, sieur de Fors
+(Faure) et marquis du Vigean, et d'Anne de Neubourg, dame d'honneur de
+la reine, puis de madame la Dauphine, épousa: 1. François d'Albret,
+sire de Pons, comte de Marennes; 2. Armand-Jean du Plessis.
+
+Il ne faut pas la confondre avec Judith de Pons, fille de Jean-Jacques
+de Pons, marquis de La Caze, et de Charlotte de Parthenay, dame de
+Genouillé, qui fut l'une des maîtresses, l'une des victimes du duc de
+Guise (Motteville, t. 2, p. 202), qui étoit fille d'honneur de la
+reine-mère (Tallem. des Réaux, 2e édit., chap. 232) et qui mourut
+fille en 1688. Madame de Motteville dit qu'elle étoit «gloutonne de
+plaisirs». Voyant que Guise ne se pressoit pas de se faire roi de
+Naples et de la faire reine (Mottev., t. 2, p. 348), elle se livra à
+Malicorne, son écuyer.
+
+Deux nièces éloignées du maréchal d'Albret ont aussi porté le nom de
+Pons. Mademoiselle de Pons l'aînée épousa le frère du maréchal
+(François-Amanieu), s'appela madame de Miossens, et mourut en 1714,
+sans enfants. Saint-Simon (chap. 22, t. 1, p. 367) dit qu'elle faisoit
+peur par la longueur de sa personne. La cadette, «belle comme le
+jour», fut mariée à un Sublet, qui devint d'Heudicourt, grand
+louvetier.
+
+Le roi avoit failli aimer cette seconde mademoiselle de Pons, qui s'y
+seroit prêtée et auroit peut-être prévenu La Vallière, si la
+reine-mère et le maréchal (1661) ne l'avoient fait enlever. Elle
+revint tard à la cour et déjà sans jeunesse: aussi se maria-t-elle
+avec joie. Vive, enjouée et badine, madame d'Heudicourt a paru aussi
+un peu folle.]
+
+[Note 85: «Il étoit de basse naissance, et, parmi quelques bonnes
+qualités, il en avoit aussi de mauvaises.» (Mott., t. 3, p. 373.)
+
+Louis Barbier de la Rivière, fils d'Antoine Barbier, sieur de la
+Rivière, commissaire de l'artillerie en Champagne, est né en 1695 à
+Montfort-l'Amauri (Amel. de la Houssaye, t. 1, p. 367). D'abord régent
+de philosophie au collège du Plessis et de Navarre, il dut à l'évêque
+de Cahors, Pierre Habert, d'être introduit auprès de Gaston, et à son
+esprit agréable de lui plaire. Amelot de la Houssaye dit que Gaston,
+qui aimoit Rabelais passionnément, fut bien content de trouver
+quelqu'un qui le sût par coeur. Successivement premier aumônier de
+Monsieur, abbé de quinze abbayes, ministre d'État pendant la Fronde,
+chancelier des ordres, il est disgracié tout à coup pour s'être
+attaché à Condé, malgré le duc d'Orléans. Néanmoins, il meurt (30
+janvier 1670) évêque de Langres, c'est-à-dire duc et pair. Le château
+de Petit-Bourg a été rebâti par lui. Il en a fait un château
+remarquable, et y mena une vie assez douce (Omer Talon, p. 381) pour
+se consoler de n'être pas devenu cardinal. L'abbé de la Rivière avoit
+eu de nombreuses intrigues: il aima, entre autres, la présidente
+Lescalopier (Tallem. des Réaux, ch. 202).
+
+Dans les _Honny soit-il_ de Maurepas il y a celui-ci en son honneur:
+
+ S'advancer et se mesconnoître,
+ Vendre deux ou trois fois son maître,
+ Trahir son pays par argent,
+ Mépriser avec insolence
+ Ceux qui l'ont veu estre indigent:
+ Honny soit-il qui mal y pense!
+
+]
+
+[Note 86: Turenne a aimé beaucoup et long-temps les femmes. C'est
+ce que ne disent ni l'abbé Raguenet, ni Ramsay, ni les diverses
+histoires de Turenne approuvées par les archevêques de Tours et de
+Rouen.
+
+Personne n'ignore qu'il fut très épris de madame de Longueville.
+Pierre Coste (p. 87) ne le cache point, tout en affirmant que Turenne
+n'étoit pas d'un naturel impétueux:
+
+«Quoique le vicomte de Turenne ne fût pas fort porté à l'amour, le
+commerce continuel qu'il eut alors avec cette belle princesse l'ayant
+rendu plus sensible qu'à son ordinaire, il tâcha de s'en faire aimer.
+La duchesse de Longueville non seulement ne répondit point à son
+amour, mais le sacrifia à La Moussaye, qui étoit alors gouverneur de
+Stenay.»
+
+Ramsay (t. 2, p. 155) explique l'histoire à sa manière. C'est comme
+dans les panégyriques ou dans les oraisons funèbres: tout est sagesse,
+mouvement de l'esprit, politique profonde. Le coeur humain, la
+nature, ne paroît point.
+
+«Quoique madame de Longueville fût dans une dévotion si grande qu'elle
+ne se mêloit d'aucune cabale, néanmoins son esprit avoit tant
+d'ascendant sur les personnes qu'elle les faisoit pencher du côté où
+elle avouoit bien que son inclination la portoit, c'est-à-dire du côté
+de Monsieur son frère.»
+
+Turenne «aimoit naturellement la joie». (_Mém. de Grammont_, ch. 4.)
+Avec la joie il aima extrêmement, jusqu'à la compromettre, madame de
+Sévigné. Il avoit soixante ans quand il soupiroit aux pieds de madame
+de Coaquin (Choisy, p. 354), et se laissoit arracher le secret de
+l'État. En 1650, tenant campagne contre le parti de la cour, il
+entretenoit à Paris, dans la rue des Petits-Champs, une jolie grisette
+(V. les _Mémoires de Retz_).]
+
+[Note 87: Bussy doit une fameuse chandelle à madame de
+Longueville. Aussitôt après l'apparition de l'_Histoire amoureuse des
+Gaules_, les officiers et jusqu'aux valets de Condé poussent des cris,
+s'empressent autour du maître, demandent à tuer l'auteur de cette
+histoire. Condé n'est apaisé que par sa soeur. (_Recueil de la
+Place_, t. 7, p. 88.) Plus tard, elle travailla en vain à protéger
+celui qui l'avoit flattée si peu.
+
+Nous pourrions tout uniment renvoyer le lecteur au livre de M. Cousin,
+qui est un ardent panégyrique; du moins nous ne traînerons pas la note
+en longueur.
+
+L'affaire dramatique, dans cette vie si occupée, c'est, en 1643, le
+duel de Maurice, comte de Coligny, frère de notre Châtillon, contre le
+duc de Guise. Madame de Motteville (t. 2, p. 44) en a parlé
+suffisamment.
+
+Tallemant des Réaux (_Historiette_ de Sarrazin) dit que madame de
+Longueville aima Charles de Bourdeilles, comte de Mastas en Saintonge:
+c'est le Matha des _Mémoires de Grammont_, mort en 1674. Je ne sais si
+on peut dire qu'elle aima son frère Conti. Celui-ci, du moins, a conçu
+pour elle une passion très vive. M. de Longueville, à qui d'autres
+sont plus favorables, «avoit la mine basse», si l'on en croit M. de
+*** (p. 470), «et n'avoit dans sa personne aucun des agréments qui
+peuvent plaire aux femmes.» Ce même M. de *** dit de madame de
+Longueville: «Le duc de Châtillon avoit eu ses premières inclinations,
+et comme ce duc, après son mariage, n'eut plus pour elle les mêmes
+empressements, elle conserva toujours contre la duchesse une haine
+secrète.»
+
+Et M. Cousin (2e édit., p. 28): «Elle a pu être touchée du dévoûment
+de Coligny, qui donna son sang pour la venger des outrages de madame
+de Montbazon; elle prêta un moment une oreille distraite aux
+galanteries du brave et spirituel Miossens; plus tard, elle se
+compromit un peu avec le duc de Nemours; mais elle n'a aimé
+véritablement qu'une seule personne: La Rochefoucauld; elle s'est
+donnée à lui tout entière; elle lui a tout sacrifié, ses devoirs, ses
+intérêts, son repos, sa réputation. Pour lui elle a joué sa fortune et
+sa vie; elle est entrée dans les conduites les plus équivoques et les
+plus contraires. C'est La Rochefoucauld qui l'a jetée dans la Fronde.»
+
+Madame de Longueville, née le 27 août 1619, a été réellement une femme
+d'une très grande beauté. En 1647, madame de Motteville (t. 2, p. 240)
+fait son portrait avec un certain enthousiasme: «Quoiqu'elle eût eu la
+petite vérole depuis la régence et qu'elle eût perdu quelque peu de la
+perfection de son teint, l'éclat de ses charmes attiroit toujours
+l'inclination de ceux qui la voyoient; et surtout elle possédoit au
+souverain degré ce que la langue espagnole exprime par ces mots de
+_donayre brio y bizaria_ (bon air, air galant); elle avoit la taille
+admirable, et l'air de sa personne avoit un agrément dont le pouvoir
+s'étendoit même sur notre sexe. Il étoit impossible de la voir sans
+l'aimer et sans désir de lui plaire. Sa beauté, néanmoins, consistoit
+plus dans les couleurs de son visage que dans la perfection de ses
+traits. Ses yeux n'étoient pas grands, mais beaux, doux et brillants,
+et le bleu en étoit admirable: il étoit pareil à celui des turquoises.
+Les poètes ne pouvoient jamais comparer aux lis et aux roses le blanc
+et l'incarnat qu'on voyoit sur son visage, et ses cheveux blonds et
+argentés, et qui accompagnoient tant de choses merveilleuses,
+faisoient qu'elle ressembloit beaucoup plus à un ange que non pas à
+une femme.»
+
+On a une lettre de mademoiselle de Vandy (_Manuscrits de Conrart_, t.
+8, p. 145) où il est dit qu'elle a un «teint de perle, l'esprit et la
+douceur d'un ange». Le mot _ange_ se retrouve ailleurs encore.
+Félicitons-en M. de La Rochefoucauld.
+
+Madame de Longueville a été précieuse. C'est tantôt _Léodamie_
+(Somaize, t. 1, p. 241), tantôt _Ligdamire_ (t. 1, p. 141): «Du temps
+de Valère (Voiture), lorsqu'elle donnoit un peu plus de son temps à la
+galanterie, c'estoit chez elle que la parfaite se pratiquoit, et, à
+présent qu'elle a d'autres pensées, c'est chez elle que l'on apprend
+les plus austères vertus.»]
+
+[Note 88: Charlotte-Marguerite de Montmorency, née en 1593, mariée
+le 3 mars 1609 à Henri II de Bourbon-Condé, est morte le 2 décembre
+1650. Son extraordinaire beauté fit faire à Henri IV bien des folies.
+Toute jeune qu'elle étoit, et mariée, elle y trouva de l'agrément. On
+croit qu'elle espéroit, à la suite d'un double divorce, arriver
+jusqu'au trône de son admirateur. Cela aussi étoit bien fantastique.
+
+Elle montra de la tête, au temps de la Fronde, lorsqu'il fallut
+soutenir Condé. Alors elle est chef du parti, elle délibère.
+Désormeaux (_Vie de Condé_, t. 2, p. 354) en donne un exemple: «La
+nuit venue, la princesse douairière assembla un petit conseil, où elle
+n'admit que la princesse sa bru, la duchesse de Châtillon, sa parente
+et sa favorite, la comtesse de Tourville, Lenet, conseiller d'État,
+l'abbé de La Roquette et quatre gentilshommes.»
+
+Le Père Lelong (n. 22,711 et n. 23,096) et le catalogue de la
+Bibliothèque nationale (_Histoire_, t. 2, n. 1682) indiquent diverses
+pièces mises alors sous son nom par les fabricants de livres
+politiques. Mais plus qu'habile elle avoit été et elle étoit restée
+belle. Croyons-en Voiture:
+
+ La belle princesse n'est pas
+ Du rang des beautés d'ici-bas,
+ Car une fraischeur immortelle
+ Se voit en elle.
+
+M. Cousin (Longueville, 2e édit., p. 180) cite des vers de fête qui
+lui furent adressés. Le titre en est un peu bien pompeux: _La Vie et
+les miracles de sainte Marguerite-Charlotte de Montmorency, princesse
+de Condé, mis en vers à Liancourt_.
+
+Jamais sainte ne fut canonisée si facilement. Madame la Princesse
+douairière étoit d'abord la fierté en personne. Madame de Motteville
+(t. 4, p. 91) est bien informée: «Cette princesse étoit dans un âge
+qui pouvoit encore lui faire espérer une longue suite d'années; elle
+paroissoit saine, elle avoit encore de la beauté, et l'on peut croire
+que l'amertume de sa disgrâce contribua beaucoup à sa fin. Elle étoit
+un peu trop fière, haïssant trop ses ennemis et ne pouvant leur
+pardonner. Dieu voulut sans doute l'humilier avant sa mort pour la
+prévenir de ses graces et la faire mourir plus chrétiennement.»
+
+Passe pour l'arrogance. Madame la princesse étoit une Madeleine non
+repentie, et quelle Madeleine pour la grace, pour la pénitence, pour
+la béatification! Dans l'Église ce n'est pas l'Église elle-même,
+l'épouse du doux Jésus, qu'elle avoit aimée. Madame de Motteville (t.
+4, p. 94) garantira ce qu'on avance: «Madame la Princesse avoit été
+fortement occupée de l'amour d'elle-même et des créatures. Je lui ai
+ouï dire, un jour qu'elle railloit avec la reine sur ses aventures
+passées, parlant du cardinal Pamphile, devenu pape, qu'elle avoit
+regret de ce que le cardinal Bentivoglio, son ancien ami, qui vivoit
+encore lors de cette élection, n'avoit point été élu en sa place,
+afin, lui dit-elle, de se pouvoir vanter d'avoir eu des amants de
+toutes conditions, des papes, des rois, des cardinaux, des princes,
+des ducs, des maréchaux de France, et même des gentilshommes.»
+
+Amelot de la Houssaye (t. 2, p. 405) entre dans le détail: «Le
+cardinal de La Valette aimoit éperdûment la princesse de Condé,
+Charlotte de Montmorency, et elle, à ce qu'on disoit alors, l'aimoit
+réciproquement, parceque, outre qu'il étoit bien fait, il lui donnoit
+beaucoup.»
+
+Je recommande tous ces textes religieux au benoît M. Louis Veuillot et
+à Monseigneur Parisis.]
+
+[Note 89: Cambiac étoit un «ecclésiastique de Toulouse, dit Lenet
+(p. 379, en 1650), doux, modeste, beau, propre et fort intrigant».
+Sauval, mauvaise source quelquefois (Walck., t. 2, p. 445), le fait
+chanoine d'Alby et de Montauban. Le même Sauval donne Bouchu pour
+amant à madame de Châtillon en même temps que Cambiac.
+
+Cambiac étoit tout à fait attaché à la famille des Condé: c'étoit l'un
+de leurs conseillers intimes.]
+
+[Note 90: Il y a madame de Brienne la mère (Louise de Béon, fille
+de Bernard, seigneur du Massés), mariée en 1623, morte le 2 septembre
+1667; mademoiselle de Brienne (madame de Gamaches), et madame de
+Brienne la jeune, mariée en 1656, morte en 1664.
+
+«La reine estimoit» la mère «pour son mérite (Mottev., t. 4, p. 293)
+et sa piété». C'étoit l'amie de madame de Motteville (t. 5, p. 234).
+Elle soigna avec dévoûment la reine-mère dans sa longue et triste
+maladie.
+
+Madame de Brienne la jeune étoit fille du comte de Chavigny:
+
+ Pour mettre leur pouvoir au jour,
+ Le ciel, la nature et l'amour,
+ De corail, d'ivoire et d'ébène
+ Firent Brienne,
+ Firent Brienne.
+
+Elle étoit donc belle. Elle étoit sage aussi:
+
+ Un prélat à Pont-sur-Seine
+ Adresse souvent ses pas
+ Pour voir la chaste Brienne,
+ Pleine de divins appas;
+ Mais c'est pour lui chose vaine
+ S'il y va crotter ses bas.
+
+Somaize la désigne, à ce qu'il paroît, sous le nom de la précieuse
+_Bérélise_ (t. 1, p. 38, 228). Mais arrêtons-nous. Le destin de ce
+livre veut que quand les gens sont sages nous n'en parlions pas
+beaucoup.]
+
+[Note 91: À la fin de 1650.]
+
+[Note 92: «Merlou, autrefois Mello, bourg avec un château, une
+église collégiale, un prieuré, une maison religieuse de filles, etc.,
+dans le Beauvoisis, élection de Clermont, à deux lieues
+ouest-nord-ouest de Creil. C'est une ancienne baronnie qui relève du
+roi et appartient à la maison de Luxembourg. Elle avoit donné le nom à
+une illustre maison, éteinte il y a environ trois cents ans, et de
+laquelle étoit Dreux de Mello, connétable de France sous
+Philippe-Auguste. Celles de Nesle, d'Offemont, de Montmorency et de
+Bourbon-Condé, l'ont possédée successivement.
+
+«Le château est sur une hauteur; c'est un bâtiment très ancien.»
+(Expilly.)]
+
+[Note 93: Cinquième fils de Henri II de Bourbon-Condé, né le 11
+octobre 1629, mort le 21 février 1666 à Pézenas, où il eut une cour
+très littéraire. Molière y fut son poète favori, ce qu'il ne faut pas
+oublier pour son honneur.
+
+Conti avoit la tête foible. Destiné d'abord à l'Église, abbé de
+Saint-Denis et de Cluny, puis renégat de dévotion (en 1646), général,
+et général médiocre; dévot une seconde fois; puis libertin, amoureux;
+puis dévot de rechef, prétendant au chapeau rouge, et encore renégat;
+irrésolu enfin, rebelle, sujet dévoué, enthousiaste, sceptique,
+girouette des plus aisées, il a une physionomie à lui.
+
+Armand de Conti avoit passé sa thèse en Sorbonne; ce fut l'occasion
+d'une querelle qu'Amelot de La Houssaye (t. 1, p. 37) a indiquée. Le
+goût de ces exercices, des discours, des oraisons, des petites pièces
+pompeuses, lui demeura. Le plus curieux de ses écrits est assurément
+ce voeu explicite (V. Amelot de La Houssaye, t. 2, p. 143), qui fut
+trouvé dans les papiers de sa très chère soeur, madame de
+Longueville.
+
+«Parmi les lettres et les papiers de feue madame la duchesse de
+Longueville se trouve la copie d'un voeu que M. le prince de Conty
+avoit fait en 1653 à Bordeaux d'entrer et de mourir dans la compagnie
+de Jésus. Le voici en la forme qu'il étoit écrit:
+
+ =Jesus, Maria, Joseph, Angelus custos,
+ Beatus Pater Ignatius.=
+
+_Omnipotens, sempiterne Deus, ego_ =Armandus de Bourbon=, _licet
+undecumque divino tuo conspectu indignissimus, fretus tamen pietate ac
+misericordia infinita, et impulsus tibi serviendi desiderio, voveo
+coram sacratissima Virgine Maria et curia coelesti universa, divinæ
+majestati tuæ castitatem perpetuam, et propono firmiter Societatem
+Jesu me ingressurum, in qua vivere et mori ad majorem tuam gloriam
+ardentissime cupio. A tua ergo immensa bonitate et clementia infinita
+per Jesu Christi sanguinem peto suppliciter ut hoc holocaustum in
+odorem suavitatis admittere digneris, et, ut largitus es ad hoc
+desiderandum et offerandum, sic etiam ad explendum gratiam uberem
+largiaris. Amen. Datum Burdigalæ die 2 Februari, purificationi B.
+Mariæ Virginis consecrata, et sanguine meo subsignatum, anno Domini
+1653, ætatis meæ 23 cum quatuor mensibus._
+
+ «=Armandus de Bourbon.=
+
+«_Sancta_ =Maria=, _mater Dei et virgo, ego te in dominam, patronam et
+advocatam eligo, rogoque enixe ut me adjuves ad servandum votum meum
+et ad executioni mandandum propositum meum. Amen._»
+
+Latin médiocre, voeu de maniaque, que la sainte Vierge n'a point
+exaucé. Cette pièce n'en a pas moins son agrément.
+
+Nous avons vu que ce jésuite aimoit Bussy, qu'il cultivoit le vers
+badin et la prose salée. Au besoin il faisoit un sermon et
+anathématisoit les spectacles.
+
+Allons aux sources, interrogeons Choisy d'abord: «Conti avoit une
+sorte d'esprit indécis, voulant et ne voulant pas, changeant d'avis,
+alternativement dévot et voluptueux, d'une santé médiocre, d'une
+taille très contrefaite».
+
+Un peu plus loin (p. 625), le vénérable Choisy contrecarre M. Cousin
+et ses douces légendes: «Chacun sait comme quoi ce prince s'abandonna
+à la passion éperdue qu'il eut pour madame de Longueville.»
+
+Ne criez pas haro sur Choisy; Lenet (p. 474) dit bien la même chose:
+«Ce jeune prince avoit pris une folle passion pour la duchesse de
+Longueville, sa soeur, quelques années avant sa prison, et se
+l'étoit mise si avant dans le coeur, qu'il ne songeoit qu'à faire
+des choses extrêmes pour lui en donner des marques.»
+
+Il dit même que la manie du voeu l'avoit déjà pris dans sa prison.
+Cette fois, ce n'étoit pas jésuite qu'il vouloit être: il se donnoit
+au diable corps et âme. L'homme se doit d'être moins prodigue de son
+_moi_, d'où qu'il vienne. En attendant Dieu ou le diable, Conti se
+donnoit volontiers et souvent aux dames, qu'il aimoit, et auxquelles
+son rang, sa figure et son esprit plaisoient, malgré les défauts de sa
+taille. Condé le railloit; Conti le provoqua (Saint-Simon, t. 1, p.
+16).
+
+Laigues lui voulut faire épouser mademoiselle de Chevreuse (Mottev.,
+t. 4, p. 182), en 1651; lui-même courtisoit madame de Sévigné. Enfin
+il arriva (V. les Mém. du marq. de Chouppes et de Gourville), poussé
+par Cosnac, par Sarrazin et d'autres, à épouser une fille de madame
+Martinozzi, qui avoit de la beauté et de la vertu. Condé ne fut pas
+flatté de voir son frère neveu du cardinal.
+
+Il y a ceci de remarquable dans l'histoire de Conti que Louis XIV,
+malade en 1663, jeta les yeux sur lui, préférablement à tout autre,
+pour lui confier le gouvernement après sa mort (Motteville, t. 5, p.
+187).
+
+Madame de La Fayette le dit aussi.]
+
+[Note 94: François VI de La Rochefoucauld n'a rien oublié pour se
+faire bien connoître. Il a laissé un petit livre, cinquante pages
+immortelles, et des Mémoires: en 1658, il écrit: «Je suis d'une taille
+médiocre, libre et bien proportionnée; j'ai le teint brun, mais assez
+uni; le front élevé et d'une raisonnable grandeur; les yeux noirs,
+petits et enfoncés, et les sourcils noirs et épais, mais bien tournés.
+Je serois fort empêché de dire de quelle sorte j'ai le nez fait, car
+il n'est ni camus, ni aquilin, ni gros, ni pointu, au moins à ce que
+je crois; tout ce que je sçais, c'est qu'il est plutôt grand que petit
+et qu'il descend un peu trop bas. J'ai la bouche grande, les lèvres
+assez rouges d'ordinaire et ni bien ni mal taillées. J'ai les dents
+blanches et passablement bien rangées. On m'a dit autrefois que
+j'avois un peu trop de menton; je viens de me regarder dans le miroir
+pour savoir ce qui en est, et je ne sçais pas trop bien qu'en juger.
+Pour le tour du visage, je l'ai ou carré ou en ovale; lequel des deux?
+Il me seroit fort difficile de le dire. J'ai les cheveux noirs,
+naturellement frisés; et avec cela assez épais et assez longs pour
+pouvoir prétendre à une belle tête.
+
+«J'ai quelque chose de chagrin et de fier dans la mine: cela fait
+croire à la plupart des gens que je suis méprisant, quoique je ne le
+sois point du tout. J'ai l'action fort aisée, et même un peu trop, et
+jusqu'à faire beaucoup de gestes en parlant. Voilà naïvement comme je
+pense que je suis fait au dehors, et l'on trouvera, je crois, que ce
+que je pense de moi là-dessus n'est pas fort eloigné de ce qui en
+est.»
+
+En 1648, il étoit encore prince de Marcillac; madame de Motteville
+dit: «Ce seigneur étoit peut-être plus intéressé qu'il n'étoit tendre
+(Mottev., t. 3, p. 128). Il avoit beaucoup d'esprit et l'avoit fort
+agréable, mais il avoit encore plus d'ambition» (t. 3, p. 154).
+
+En 1643, elle ajoutoit à son nom (t. 2, p. 9) cette phrase: «Ami de
+madame de Chevreuse et de la dame de Hautefort, qui étoit fort bien
+fait, avoit beaucoup d'esprit et de lumière, et dont le mérite
+extraordinaire le destinoit à faire une grande figure dans le monde.»
+
+Il n'est pas nécessaire d'être diffus lorsqu'il s'agit d'une personne
+que tout le monde connoît si bien.]
+
+[Note 95: Son affaire est bonne. C'est le _Desfonandrès_ de
+Molière. Il avoit de la réputation; on le consulte lorsque Mazarin va
+mourir. «Charlatan, dit Guy Patin, charlatan s'il en fut jamais; homme
+de bien, à ce qu'il dit, et qui n'a jamais changé de religion que pour
+faire fortune et mieux avancer ses enfants.»
+
+Il fit avorter en effet, lorsqu'elle eut occasion de le désirer,
+madame de Châtillon. Un petit Nemours, qui eût peut-être été un hardi
+capitaine ou un brillant abbé, disparut ainsi.]
+
+[Note 96: Bossuet a tout dit pour sa gloire. Ce fut un grand
+général et un grand esprit. Le petit portrait que Bussy lui consacre
+n'est pas une si mauvaise chose pour n'être pas une oraison funèbre.
+
+C'est sur la dénonciation catégorique de Condé (Guy Patin, lettre du
+18 août 1665) que Bussy fut arrêté. Condé ne lui pardonna jamais ce
+qu'il avoit écrit de sa soeur, ni sans doute sa conduite en Berry au
+temps de la Fronde.
+
+Le père de Condé se croyoit de temps en temps oiseau, et chantoit;
+sanglier, et donnoit des coups de boutoir. Son fils se crut tour à
+tour, et avec délices, lièvre, mort, chauve-souris, salade. Il y a de
+la folie dans la substance cérébrale de la race. C'est cette folie
+qu'il faut accuser de certains travers de Condé (Lett. de Madame, 5
+juin 1719): «Il alla à l'armée et il s'habitua à de jeunes cavaliers;
+quand il revint, il ne pouvoit plus souffrir les dames.»
+
+De ce temps (1643) date une chanson fine, qu'il y a quelque agrément à
+se rappeler, lorsqu'on voit plus tard (en 1652, à Paris) Condé baiser
+en pleine rue la châsse de sainte Geneviève. Le dialogue a pour
+interlocuteurs Condé et son ami de La Moussaye (un Goyon). Les deux
+improvisateurs descendent le Rhône en bateau sous un bel orage:
+
+ Carus amicus Mussæus,
+ Ah! Deus bone! quod tempus!
+ Landerirette!
+ Imbre sumus perituri,
+ Landeriri.
+
+ --Securæ sunt nostræ vitæ;
+ Sumus enim Sodomitæ,
+ Landerirette,
+ Igne tantum perituri,
+ Landeriri.
+
+Le père de Condé avoit aussi, dit-on, ces défauts-là; son page,
+Hocquetot ou Hecquetot (un Beuvron), lui étoit, à ce qu'il paroît,
+trop dévoué, et l'on disoit, toujours en latin (Tall., ch. 2, p. 441):
+
+ Crimina sunt septem, sunt crimina Principis Octo.
+
+La chansonnette de Condé et de son ami, toute réserve faite, vaut
+mieux que cet affreux calembour. Condé troussoit le vers
+gaillardement; on en a la preuve en françois dans les rondeaux du
+comte de Maure. Il ne faudroit pas oublier ces poésies dans un recueil
+des vers de la maison de Bourbon.
+
+Condé se permettoit, à l'occasion, des entreprises plus humaines.
+Revenant ivre de chez la Duryer, cabaretière à Saint-Cloud, il
+rencontre madame d'Ecquevilly près Boulogne; elle avoit une suite, il
+en avoit une; en un clin d'oeil il n'y eut qu'une bande, qui
+disparut dans les fourrés du bois (V. Tallem., deuxième édit., chap.
+212). _Humaines_, ai-je dit; je voulois dire: mieux appropriées à un
+homme. Mais là encore il y a bien du prince chimérique.
+
+Quelques petits témoignages ne peuvent nuire maintenant: «Dans sa
+jeunesse il avoit connu toutes les dames de la cour et de la ville
+dont la beauté avoit fait quelque bruit, sans s'attacher à pas une.
+Comme il n'y cherchoit que les agréments du corps, il n'avoit pas pour
+elles tous les égards et toutes les honnêtetés que la noblesse
+françoise a coutume d'avoir pour les femmes.
+
+«... Le coeur volage de ce prince se fixa cependant à la fin en
+faveur de la duchesse de Châtillon, sa parente, pour laquelle il eut
+de la complaisance et de la soumission.» (_Mém. de M. ***_, p. 469;
+1648.)
+
+Mademoiselle (t. 2, p. 241), parlant de cette intrigue (1652), flaire
+juste: «La suite des choses a bien fait connoître que M. le Prince
+n'étoit point amoureux.»
+
+Cette affaire-là ne prouve donc pas beaucoup. Il y auroit à citer le
+passage de Condé chez Ninon, qu'il protégea toujours; il y auroit à
+parler de mademoiselle du Vigean (V. M. Cousin) et à rappeler
+mademoiselle de Toussy (Louise de Prie), plus tard maréchale de La
+Mothe-Houdancourt.
+
+Tout cela même ne fait pas un coeur bien tendre. Madame de
+Motteville jugera l'homme en dernier ressort (Motteville, t. 2, p.
+221; 1647): «Il faisoit le fanfaron contre la galanterie, et disoit
+souvent qu'il y renonçoit, et même au bal, quoique ce fût le lieu où
+sa personne paroissoit davantage. Il n'étoit pas beau: son visage
+étoit d'une laide forme, il avoit les yeux bleus et vifs, et dans son
+regard se trouvoit de la fierté. Son nez étoit aquilin, sa bouche
+étoit fort désagréable, à cause qu'elle étoit grande et ses dents trop
+sorties; mais dans toute sa physionomie il y avoit quelque chose de
+grand et de fier, tirant à la ressemblance de l'aigle. Il n'étoit pas
+des plus grands, mais sa taille en soi étoit toute parfaite.»
+
+Coligny-Saligny a dit tout le mal possible de Condé (V. ses
+_Mémoires_). Une de ses phrases est grave, mais n'étonne pas:
+
+«Il s'est voulu servir de son esprit pour ôter la couronne de dessus
+la tête du roi; je sçais ce qu'il m'en a dit plusieurs fois, et sur
+quoi il fondoit ses pernicieux desseins.»
+
+Condé échoua; il se repentit même. Sa fin retirée a encore de la
+grandeur. Il ne faut pas lire exclusivement Désormeaux pour le bien
+connoître; nul n'a poussé plus loin les vices et les vertus de la
+jeune noblesse du XVIIe siècle. Et puis, c'est le vainqueur de Rocroy!
+
+M. Cousin a cru devoir le placer, comme capitaine, au dessus de
+Bonaparte. On voit pourquoi, mais M. Cousin ne doit pas avoir mis tout
+le monde de son avis.]
+
+[Note 97: Plus haut j'ai oublié, à propos de Beaufort, de dire
+qu'il faisoit à madame de Châtillon la gracieuseté de lui demander
+d'être aimé d'elle (Conrart, _Mémoires imprimés_, p. 58), «même de
+bricole». Le mot est simple et n'a rien d'affecté.
+
+Faisons une halte pour recueillir quatre ou cinq fragments de Mémoires
+qui nous permettent de pousser en avant notre glose, et qui sont
+d'utiles éclaircissements.
+
+Marigny (16 juin 1652) dit dans une lettre que M. Louis Pâris a
+imprimée dans le _Cabinet historique_ (décembre 1854, p. 109): «Le
+soir, je vis S. A., et, bien qu'elle fust retournée après minuit de
+chez madame de Chastillon, où elle est assez assidue, je demeurai,
+etc.»
+
+Voilà l'intimité démontrée. Madame de Motteville (t. 4, p. 330)
+explique décemment les choses; mais que le panégyriste Désormeaux (t.
+3, p. 258) prenne d'abord la parole. (La paix) «paraissoit désespérée
+lorqu'une dame jugea qu'un si grand bien devoit être l'ouvrage de la
+beauté et des grâces: d'autres femmes s'étoient rendues célèbres par
+des cabales et des passions redoutables. Les malheurs de la France
+étoient le fruit odieux et amer de leurs intrigues, de leurs caprices,
+de leurs rivalités. La duchesse de Châtillon aspiroit à une gloire
+plus pure: heureuse si l'amour seul de l'État l'eût guidée; mais la
+vanité, le ressentiment, l'intérêt, n'eurent pas moins de part à un
+projet d'ailleurs si noble que le patriotisme. Elle brûloit d'envie de
+faire voir aux yeux de l'Europe l'empire que ses charmes, soutenus de
+l'art le plus séducteur, lui avoient acquis sur l'âme d'un héros si
+long-temps indocile au joug de l'amour. Elle vouloit en même temps se
+venger de la duchesse de Longueville, qui avoit tenté de lui enlever
+la conquête du duc de Nemours, en privant la soeur de la confiance
+du frère et en dictant un traité qui la réduisît à passer le reste de
+ses jours avec un époux qu'elle haïssoit.»
+
+Voici, madame de Motteville à son tour, et son style soutenu: «Dans
+cet état, une dame voulut avoir la gloire de la destinée d'un grand
+prince et d'avoir part à la plus éclatante affaire de l'Europe, qui
+étoit alors cette paix de la cour, qui paroissoit devoir être suivie
+de la générale, c'est-à-dire s'il eût été possible de la faire aux
+conditions qui avoient été proposées. Madame de Châtillon haïssoit
+madame de Longueville: l'émulation de leur beauté et du coeur du duc
+de Nemours, qu'elles vouloient posséder l'une et l'autre, faisoit leur
+haine. Madame de Châtillon avoit vengé le duc de la Rochefoucauld, en
+ce qu'elle avoit emporté sur madame de Longueville l'inclination de ce
+prince, qui s'étoit donné entièrement à elle. Cette belle veuve ne
+haïssoit pas le duc de Nemours, cette conquête lui plaisoit; mais,
+ayant toujours eu quelques prétentions sur les bonnes grâces de M. le
+Prince, elle n'étoit pas fâchée non plus de conserver quelque
+domination sur l'esprit de ce héros, que toute l'Europe estimoit: si
+bien qu'elle fit dessein de l'engager à laisser conduire cette
+négociation par elle. Son dessein fut de faire la paix sans que madame
+de Longueville y eût aucune part, ni par la gloire, ni par ses
+intérêts; et, ne voulant pas faire de perfidie au duc de Nemours, elle
+le lui fit trouver bon et l'engagea de rompre tout commerce avec
+madame de Longueville. Elle se servit du duc de la Rochefoucauld et de
+ses passions pour faire approuver sa conduite au duc de Nemours et
+pour presser M. le Prince de se confier à elle et de vouloir écouter
+ses conseils. Le duc de la Rochefoucauld m'a dit que la jalousie et la
+vengeance le firent agir soigneusement et qu'il fit tout ce qu'elle
+voulut. Comme cette dame désiroit aussi se faire riche, elle sut tirer
+alors un présent de M. le Prince, qui, poussé à cette libéralité par
+son jaloux négociateur, lui donna, en qualité de parent, la terre de
+Marlou, et surtout un pouvoir très ample de traiter la paix avec le
+cardinal Mazarin. Elle alla donc à la cour, et y parut avec l'éclat
+que lui devoit donner une si grande apparence de crédit sur l'esprit
+de M. le Prince; mais le cardinal ne crut pas possible qu'elle pût
+être si absolue maîtresse de son sort. Il s'imagina, selon la raison,
+que M. le Prince avoit voulu lui complaire, mais que de tels traités
+ne se pouvoient pas faire de cette sorte, ou plutôt il ne voulut pas
+faire la paix dans des temps où il ne l'auroit pas faite
+avantageusement pour le roi et pour lui; mais, agissant à son
+ordinaire, il gagna du temps et amusa le prince de Condé pendant qu'il
+faisoit la guerre tout de bon en Guienne, et que partout les armes du
+roi étoient victorieuses. Madame de Châtillon revint à Paris pleine
+d'espérances et de promesses; et le cardinal, plus habile et plus fin
+que ses ennemis, tira de sa négociation un plus solide bien qu'il n'en
+auroit reçu alors de l'accommodement.»
+
+Madame de Châtillon (Montp., t. 5, p. 251) espéroit réellement qu'on
+lui paieroit son traité 100,000 écus (un million).
+
+Deux ans après (Mottev., t. 4, p. 36) elle fut accusée d'avoir voulu
+attaquer sa vie (celle du cardinal Mazarin) par d'autres armes que
+celles de ses yeux; il y eut des hommes roués pour avoir été
+convaincus de ce dessein: il parut qu'elle y avoit eu quelque petite
+part, et l'heureuse destinée du cardinal le sauva de tous ces maux.
+L'intrigue a fait nommer cette dame en plusieurs occasions; mais,
+comme sa gloire se trouveroit un peu flétrie par cette narration, je
+n'en parle point... Cette dame étoit belle, galante et ambitieuse,
+autant que hardie à entreprendre et à tout hasarder pour satisfaire
+ses passions...
+
+«Elle savoit obliger de bonne grâce et joindre au nom de Montmorency
+une civilité extrême qui l'auroit rendue digne d'une estime toute
+extraordinaire, si on avoit pu ne pas voir en toutes ses paroles, ses
+sentiments et ses actions, un caractère de déguisement et des façons
+affectées, qui déplaisent toujours aux personnes qui aiment la
+sincérité.»
+
+Mademoiselle (t. 3, p. 55), qui confond parfois les dates, parle aussi
+de toutes ces aventures. Elle étoit allée à Marlou comme une simple
+mortelle, en 1656, disent ses mémoires. «Rien n'étoit plus pompeux que
+madame de Châtillon ce jour-là: elle avoit un habit de taffetas
+aurore, bordé d'un cordonnet d'argent; elle étoit plus blanche et plus
+incarnate que je l'aie jamais vue; elle avoit force diamants aux
+oreilles, aux doigts et aux bras; elle étoit dans une dernière
+magnificence. Qui voudroit conter toutes les aventures qui lui sont
+arrivées, on ne finiroit jamais: ce seroit un roman où il y auroit
+plusieurs héros de différentes manières. On disoit que M. le Prince
+étoit toujours amoureux d'elle, comme aussi le roi d'Angleterre,
+milord Digby, Anglois, et l'abbé Fouquet. On disoit qu'elle étoit bien
+aise de donner de la jalousie à M. le Prince du roi d'Angleterre, et
+que les deux autres étoient utiles à ses affaires et à sa sûreté. On
+roua deux hommes, un nommé Bertaut et l'autre Ricousse, frère d'un
+homme qui est à M. le Prince et dont la femme est à madame de
+Châtillon, pour des menées contre l'État, où on disoit que madame de
+Châtillon avoit beaucoup de part, et que c'étoit pour le service de M.
+le Prince. Dans le même temps j'ai ouï dire qu'il ne sçavoit ce que
+c'étoit. Madame de Châtillon se sauva de sa maison de Marlou; elle fut
+cachée en beaucoup d'endroits, puis elle alla à l'abbaye de
+Maubuisson. Il y avoit un ecclésiastique, nommé Cambiac, mêlé dans
+tout cela, de qui l'on dit que l'on trouva force lettres données à
+madame de Châtillon, et les réponses; ce fut Digby qui les prit et les
+montra. On disoit encore que c'étoit elle qui avoit découvert à l'abbé
+Fouquet l'affaire de ces deux hommes roués. On s'étonnoit comment ce
+commerce de l'abbé Fouquet s'accommodoit avec celui de M. le Prince,
+lequel avoit fait pendre deux hommes qui étoient allés en Flandre pour
+l'assassiner; qu'à la question ils déposèrent qu'il y étoient allés
+par ordre de M. l'abbé Fouquet. Je ne me souviens pas bien en quelle
+année ce fut, je me souviens que des gens qui venoient d'auprès de M.
+le Prince me le contèrent.
+
+«L'habitude de Digby avec madame de Châtillon étoit venue ce qu'il
+étoit gouverneur de Mantes et de Pontoise pendant la guerre, où il
+demeura quelque temps après. Il n'étoit pas éloigné de Marlou: il
+alloit visiter madame de Châtillon; il jouoit à la boule et aux
+quilles avec elle, et on dit qu'à ces jeux-là elle lui avoit gagné
+vingt-cinq ou trente mille livres. On tenoit de beaux discours, et les
+histoires que l'on racontoit étoient difficiles à débrouiller. Tout ce
+que j'en puis dire, c'est qu'elle me fit grand' pitié quand tous ces
+bruits-là coururent, et j'admirai, quand je la vis si belle à Chilly,
+qu'elle eût pu conserver tant de santé et de beauté parmi de tels
+embarras.»
+
+Nous voyons là que Charles II, roi en exil, aima la duchesse. Elle
+s'imaginoit qu'il vouloit l'épouser et demanda à Anne d'Autriche
+(Montp., t. 4, p. 239) si on la traiteroit en reine, le cas échéant.
+La pauvre Majesté, en attendant sa gloire, étoit la très humble
+sujette de l'abbé Fouquet; ce qui arrache à mademoiselle de
+Montpensier (t. 3, p. 298) des soupirs multipliés. «Je ne comprends
+pas qu'une femme née de la maison de Montmorency et femme d'un Coligny
+soit capable de s'être embarquée avec un homme comme celui-là. Ce qui
+justifie madame de Châtillon, c'est qu'il s'est toujours plaint de ses
+cruautés dans ses plus grandes colères, et ne s'est jamais vanté d'en
+avoir eu les moindres faveurs. Tout ce qui m'a déplu, c'est qu'il
+s'est vanté qu'elle n'a refusé aucun présent de lui.»
+
+À une autre note d'autres observations.]
+
+[Note 98: Denis Godefroy, au tome 2 de son _Cérémonial françois_
+(page 635), cite le manuscrit, de l'_Histoire du guerres de la
+Valteline et de Gennes_ depuis l'an 1624 jusqu'en 1651, par Paul
+Ardier, président en la chambre des comptes de Paris.
+
+Paul Ardier de Beauregard, qui avoit épousé Louise Ollier, maria sa
+fille Marie (_Bernise_, dans Somaize) à Gaspard de Fieubet, qui devint
+chancelier de la reine Marie-Thérèse. Le père de ce Fieubet, Gaspard,
+baron de Launac, trésorier d'Espagne (Moréri), mort en août 1647, à
+soixante-dix ans, avoit épousé Claude Ardier, morte en août 1657.
+
+La femme de Jeannin étoit Claude de Fieubet. Tout notre monde se
+connoît; à droite et à gauche il y a des alliances qui réunissent tous
+ces héros et ces héroïnes de l'Histoire amoureuse en une même
+famille.]
+
+[Note 99: Marie de Bretagne d'Avaugour, fille de Claude de
+Bretagne, baron d'Avaugour, née en 1612, mariée en 1628 à Hercule de
+Rohan-Guéméné, duc de Montbazon, etc., est morte de la rougeole le 28
+avril 1657.
+
+Elle avoit seize ans lorsqu'elle épousa le duc de Montbazon, qui en
+avoit déjà soixante et un. Ce mariage n'est pas ragoûtant. Quand
+l'espèce humaine cessera-t-elle de commettre de tels crimes? Ce duc
+branlant et chevrotant avoit eu de Magdeleine de Lenoncourt: 1. le
+prince de Guéméné, 2. madame de Chevreuse. Branlant et chevrotant, je
+dis cela par colère; car l'homme (1654-1667) «étoit fort et puissant»
+de son corps (Tall. des R., 1. 2, p. 318). C'étoit une bête, sans
+tergiverser:
+
+ Hé! quelle anrageson
+ De voir dans un conseil un asne sans raison.
+
+ M D M
+
+ Qui croit que le grand Cayre est un homme, et les Plines
+ Des païs éloignez comme les Filippines.
+
+(V. l'Onozandre de Bautru, dans les _Variétés historiques_, t. 5, p.
+293.)
+
+On parloit avec effroi de son pied magnifique: un provincial le
+visitoit comme un monument qui fait honneur à une capitale. Il fut
+obstinément gouverneur, et pauvre gouverneur, de Paris. M. V. Cousin,
+égaré par sa passion pour madame de Longueville, et d'ailleurs très
+libre de n'estimer pas beaucoup les brunes à grande mine, trouve
+madame de Montbazon «la plus triste coquette du monde». Au fait,
+j'eusse préféré, sauf son respect, madame de Longueville. Mais madame
+de Montbazon étoit grandement belle.
+
+François Ogier (_Portef. de Conrart_) écrit à Balzac: «Le portrait de
+madame de Montbazon sert de patron aux princesses pour se bien
+coëffer.»
+
+Que Tallemant dépose le premier: «Elle avoit le nez grand et la bouche
+un peu enfoncée. C'estoit un colosse, et, en ce temps-là, elle avoit
+desjà un peu trop de ventre, et la moitié plus de tetons qu'il ne
+faut; il est vray qu'ils estoient bien blancs et bien durs, mais ils
+ne s'en cachoient que moins aisément. Elle avoit le teint fort blanc,
+les cheveux fort noirs et une grande majesté.»
+
+Au bal du lundi-gras 1647, dit le _bal des Polonois_, madame de
+Montbazon, de haute lutte, emporte le prix de la beauté, à trente-cinq
+ans. Ce fut une reine, une divinité, V. madame de Motteville (t. 2, p.
+220): «La duchesse de Montbazon y vint parée de perles et d'une plume
+incarnate sur sa tête; elle y parut encore dans un grand éclat de
+beauté, montrant par là que des beaux l'arrière-saison est toujours
+belle.»
+
+Pour Lenet (p. 346), madame de Montbazon est «une des plus belles et
+des plus galantes dames qui jamais aient paru dans la cour de France,
+et de qui la beauté s'est conservée entière jusqu'à l'âge de
+quarante-huit ans, qu'elle la perd avec sa vie.»
+
+Voici Retz, maintenant (p. 97): «Madame de Montbazon estoit d'une très
+grande beauté; la modestie manquoit à son air. Sa morgue et son jargon
+eussent suppléé dans un temps calme à son peu d'esprit. Elle eut peu
+de foi dans la galanterie, nulle dans les affaires. Je n'ai jamais veu
+personne qui eust conservé dans le vice si peu de respect pour la
+vertu.»
+
+C'est peut-être en ce sens que M. Cousin l'a méprisée.
+
+Un vers satirique lui dit, sans avoir l'air de douter de rien:
+
+ Cinq cens escus bourgeois font lever ta chemise,
+
+et une note du recueil de Maurepas affirme qu'elle se vendit à
+Chevreuse, gendre de son mari, pour 100,000 fr. d'argent et une
+donation.
+
+Gaston d'Orléans et le comte de Soissons paroissent l'avoir eue à leur
+disposition. Beaufort, un jour, avant de monter en carrosse (Conrart,
+_Mém._, p. 100), lui dit tout haut: «Madame, j'ai toujours ouï dire
+que les femmes ont une cuisse plus douce que l'autre; je vous supplie
+de me dire laquelle des vôtres est la plus douce, afin que je me mette
+de ce côté-là.»
+
+Qui parle ainsi fait davantage (Mott., t. 3, p. 263). N'oublions pas
+d'Hoquincourt, ni son mot si léger: «Péronne est à la belle des
+belles.» N'oublions pas Bassompierre, de Rouville, de Bonnelle
+Bullion, qui lui acheta de l'amour, et tant d'autres.
+
+Elle avoit de l'esprit, «elle aimoit sa beauté (Mott., t. 3, p. 131),
+et faisoit son idole de soi-même». En six heures elle disparut du
+monde.
+
+Dans l'histoire anecdotique le vrai est bien difficile à saisir.
+Saint-Simon nous déroute (t. 2, p. 149) quand il dit que le duc de
+Montbazon étoit un «homme de tête et d'esprit». Voici ce que
+Saint-Simon donne comme la vérité (p. 167), au chapitre de la mort de
+madame de Montbazon: «M. de Rancé étoit auprès d'elle, ne la quitta
+point, lui vit recevoir les sacrements. Déjà touché et tiraillé entre
+Dieu et le monde; méditant déjà depuis quelque temps une retraite, les
+réflexions que cette mort si prompte fit faire à son coeur et à son
+esprit achevèrent de le déterminer.» Le mot _coeur_ est jeté là bien
+négligemment. Rancé est le dernier qui ait eu à soi madame de
+Montbazon.
+
+Les mariages ridicules comme celui de madame de Montbazon amènent
+toujours quelque étrange amalgame d'alliances. Mademoiselle de
+Montbazon (_Mélinde_, de Somaize) épousa en 1661 M. de Luynes, son
+neveu et son parrain. Ce qui se comprend très bien, comme on le voit:
+
+ Hercule =de Montbazon=
+ | |
+ | |
+De Magdelaine de =Lenoncourt= De Marie =d'Avaugour=
+ (sa première femme). (sa deuxième femme).
+ | |
+ | |
+ Madame =de Chevreuse= Mademoiselle =de Montbazon=
+(d'abord duchesse de Luynes). (fille de la 2e madame
+ | de Montbazon).
+ |
+ =M. de Luynes=
+(fils du premier lit de madame
+ de Chevreuse).
+
+Saint-Simon (t. 5, p. 196) parle d'une autre madame de Montbazon.
+C'est la femme du prince de Guéméné, fils du premier lit de M. le duc,
+mort fou à Liége, et la belle-soeur du chevalier de Rohan, décapité
+en 1674. Elle étoit fille unique et posthume du premier maréchal de
+Schomberg et de la seconde fille de M. de La Guiche, grand-maître de
+l'artillerie.]
+
+[Note 100: Est-ce une Moy? Les Moy sont une grande maison de
+Picardie qui remonte haut.
+
+Expilly (t. 4, p. 936) cite Mouy ou Mouhy, ville du Beauvoisis, avec
+titre de comté, et Mouy, dans le diocèse de Laon. [Pour cette note et
+la suivante, voy. p. 207.]]
+
+[Note 101: C'est la cadette de madame de la Suze, dont on a publié
+les _Poésies_ (de Sercy, 1669, in-12). Toutes les deux sont filles du
+maréchal de Châtillon; toutes les deux furent précieuses en leur
+temps. L'aînée s'appeloit Henriette, l'autre s'appeloit Anne.
+Celle-ci, que Vineuil aima (Tallem., t. 4, p. 231), nous l'avons dit,
+épousa en 1648 George de Wirtemberg, comte de Montbéliard, mort le 3
+janvier 1680.
+
+Elle n'étoit pas si belle que sa soeur, mais elle avoit du
+tempérament. Vineuil l'eut qu'elle étoit fille. Un Boccace les voit,
+les menace; elle le prévient et l'accuse, lui, de l'avoir sollicitée.
+Le maréchal agite son épée, et Boccace garde dès lors le silence.
+
+Tallemant dit: «Ce fou de Wirtemberg». Madame de La Roche-Guyon avoit
+failli l'épouser. Mademoiselle retrouve en 1674 (t. 4, p. 363) «le
+prince de Montbelliard de Wirtemberg. Je l'avois vu autrefois à Paris,
+lorsqu'il avoit épousé mademoiselle de Châtillon, fille du maréchal.
+Il me parut affreux, habillé comme un maître d'école de village.»
+
+Les princes allemands n'ont pas de goût pour les panaches.
+
+Il y avoit à la cour une autre madame de Wurtemberg, dont voici en
+deux mots l'histoire: La fille du prince de Barbançon (un joli nom!)
+devient veuve. Le prince Ulric de Wurtemberg, ancien lieutenant de
+Condé en 1652, qui avoit un régiment allemand dans les troupes
+d'Espagne, en devient amoureux, se fait catholique, l'épouse, la
+quitte, abjure. Sa femme accourt à Paris. La reine la pensionne, la
+duchesse d'Orléans (de Lorraine) la loge auprès d'elle au Luxembourg.
+
+Je voulois tirer au clair la généalogie des Wurtemberg. Moréri
+m'embrouille.]
+
+[Note 102: «Jean du Bouchet, marquis de Sourches (comte de
+Montsoreau), seigneur de Launay, etc., prévôt de l'hôtel du roi et
+grande prévôté de France, mourut le 1 février 1677. Il avoit épousé en
+1632 Marie Nevelet, de laquelle il eut Dominique du Bouchet, mort à
+huit ans, le 24 novembre 1643, et Louis-François du Bouchet, marquis
+de Sourches, marié à Marie-Geneviève de Chambes, comtesse de
+Montsoreau, fille de Bernard, comte de Montsoreau.» (_Hist. généal. et
+chronol. de la maison royale de France_, par le P. Anselme, troisième
+édit., 1733, t. 9, p. 182, 197 et 198.)
+
+Louis-François du Bouchet fut reçu, en survivance de son père, à la
+charge de prévôt de l'hôtel et grande prévôté, le 15 septembre 1649.
+Il mourut le 4 mars 1716. M. Adhelm Bernier a publié en 1836 ses
+intéressants Mémoires.
+
+Il ne faut pas le confondre avec de Souches, capitaine des gardes
+suisses de Gaston (_Retz_, p. 242).
+
+Les de Sourches furent nombreux sous Louis XIV; ils étoient grands,
+blêmes, tristes. On ne les aimoit pas beaucoup. Le louvetier
+d'Heudicourt fit contre eux, en 1688, une chanson dont Saint-Simon (t.
+5) a raconté l'effet sur Louis XIV et sur tout le monde. Elle obtint
+le plus grand succès d'hilarité. On la trouve dans le _Nouveau Siècle
+de Louis XIV_ (de M. G. Brunet, p. 117). Quoiqu'elle ait perdu son
+charme aujourd'hui, on sent qu'elle a dû être gaie. Il s'agit de
+prendre de grands couteaux et de châtrer tous les Montsoreaux pour
+délivrer la cour de cette engeance. Exemple du style:
+
+ Poulinière Monsereaux,
+ Quand vous fîtes ces ragots,
+ Preniez-vous plaisir à faire
+ Tique, tique, tac, lon len la,
+ Preniez-vous plaisir à faire
+ Ce qu'on appelle cela?
+]
+
+[Note 103: Louis Foucault du Dognon fut d'abord page du cardinal
+de Richelieu; il devint le favori de l'amiral de Brézé. Après
+Orbitello (_Mém. de Navailles_, p. 36), il ramène la flotte à Toulon
+et court occuper Brouage, l'île de Ré, l'île d'Oléron et le château de
+La Rochelle, «malgré la volonté de la reine (Mottev., t. 2, p. 180) et
+du ministre». Cela se faisoit. Arrive la Fronde: du Dognon devine les
+bénéfices de l'intrigue; il s'attache à Condé pour se vendre cher, et
+se vend (1653) pour le bâton de maréchal. Après quoi il est l'un des
+juges de Condé. Il meurt à 43 ans, le 10 octobre 1659. Sa femme (Marie
+Foussé de Dampierre) vivoit encore en 1688 (Sévigné, lettre du 19
+novembre).
+
+Le maréchal Foucault est un vilain homme. Tallemant cite de lui (t. 2,
+p. 408) un méchant trait. Il s'étoit battu contre Cinq-Mars (t. 2, p.
+253). Dans son gouvernement d'Aunis (Mottev., t. 4, p. 303), il étoit
+haï à cause de ses violences.
+
+Saint-Simon (édit. Sautelet, t. 9, p. 117) ne l'encense pas du tout.
+
+La Rochefoucauld (p. 463) dit qu'il eut à se repentir même de son
+traité avec la cour. Les pièces 3017 et 3018 du _Catal. hist. de la
+Bibl. nat._ (t. 2) le concernent.]
+
+[Note 104: En 1494, Nicolas Viole, correcteur des comptes, est
+prévôt des marchands. Un autre Viole, Pierre Viole, seigneur d'Athis,
+conseiller au Parlement, jouit (1532-33) du même honneur. Sa statue
+est dans les niches de l'Hôtel-de-Ville.
+
+Je trouve une Anne de Viole (Anne du Saint-Sacrement) sous-prieure, en
+1615, du couvent des Carmélites de Paris; elle mourut en 1630 (Cousin,
+_Longueville_, p. 379).
+
+Le Viole dont il est question ici est fils de Nicolas de Viole,
+seigneur d'Osereux, conseiller au Parlement de Paris, plus tard maître
+des requêtes, et descend des Viole de la Ville. Demeuroit-il rue de La
+Harpe? En 1662, je ne sais qui nomme une demoiselle de Viole quêteuse
+en cette rue.
+
+Viole avoit un frère abbé, ami de Lenet, très turbulent comme lui,
+comme lui (V. les lettres de Marigny dans le _Cabinet historique_,
+déc. 1854, p. 124) prompt à lever la main. «C'est une maison d'espée
+(Tallem., t. 4, p. 142) et de robe tout ensemble.» On leur connoît
+encore un frère ou un cousin, le sieur d'Athis-sur-Orge, qui, un jour,
+tua le portier du Pont-Rouge (le receveur du Pont-Royal) pour ne pas
+payer un double. Rien ne doit surprendre s'ils ont été si grands
+frondeurs.
+
+Dès le 15 décembre 1648, Viole prononce dans le Parlement un discours
+comminatoire contre le cardinal: «Le président Viole paroissoit un des
+plus animés contre la cour, et il sembloit qu'on ne pouvoit pas se
+tromper quand on l'accusoit de fomenter la révolte de cette
+compagnie.» (Mottev., t. 3, p. 45.)
+
+Il n'étoit pas réellement président, mais avoit été par commission
+président des enquêtes, et étoit venu dans la grand'chambre avec le
+titre, mais non le rang (Aubery, _Vie de Mazarin_, liv. 5, p. 572).
+
+En 1649, Guy Joly (p. 29) l'appelle Viole-Douzenceau, conseiller-clerc
+de la grand'chambre. Lenet, de son côté (p. 206): «Le président Viole,
+d'une assez ancienne famille de robe de Paris, sur quelque raillerie
+qu'on lui avoit faite dans la débauche, où il étoit assez agréable, de
+ce qu'il étoit un bourgeois, se voyant de ruiné qu'il étoit devenu
+riche par le bien que lui laissa un commis de l'épargne, nommé
+Lambert, se mit dans la tête de devenir homme de cour et de traiter de
+la charge de chancelier de la reine, dont on lui refusa l'agrément à
+la cour.»
+
+Il étoit vain de sa nature, et, de plus, poussé par son ami Chavigny,
+ministre disgracié. Un jeune homme, nommé Servientis, lui faisoit ses
+harangues. Viole étoit cousin germain de la duchesse de Châtillon.
+
+Dans les notes secrètes qui font partie de la _Correspondance
+administrative de Louis XIV_ (Depping, t. 2, p. 54), on le désigne
+sous le titre de président de la quatrième chambre des enquêtes, et on
+dit de lui: «Esprit actif, inquiet, entreprenant, fougueux,
+vindicatif, devoué aux intérêts de M. le Prince; s'est veu l'un des
+chefs de la Fronde, et avec grand crédit dans le Parlement, que le
+dépit d'avoir esté exclu de la charge de chancelier de la reine a
+emporté dans l'espérance qu'il avoit de parvenir aux premières charges
+de l'Estat, et donnant tout à sa haute ambition; s'explique bien, a de
+la fermeté dans ses résolutions et de grands biens que Lambert, de
+l'espargne, luy a laissez ou procurez à charge, donnant selon
+l'intérest du party où il s'est engagé; n'a point d'enfans de sa
+femme, qui est une Vallée; beau-frère de M. du Boulay-Favin, parent à
+cause d'elle de M. de Bouteville et de madame de Chastillon, avec
+lesquels il a estroite liaison.»
+
+«Il semble qu'il passoit trop avant», dit Omer Talon (Coll. Michaud,
+p. 274, 275); «il avoit esté toute sa vie (Retz, p. 69) un homme de
+plaisir et de nulle application à son mestier.» Retz, qui lui met cela
+sur le dos, ajoute qu'il avoit naturellement une grande timidité. En
+effet ces jeteurs de hauts cris ne sont pas toujours intrépides.
+
+Viole fut l'un des conseillers de Mademoiselle; il joua un rôle actif
+lors de la bataille du faubourg Saint-Antoine (Montp., t. 2, p. 267).
+
+Dans les conditions proposées en 1651 pour la paix par Gourville (V.
+La Rochefoucauld, p. 477), on voit à son nom: «Permission de traiter
+d'une charge de président à mortier ou de secrétaire d'État, parole
+que ce sera la première, et une somme d'argent dès l'heure pour lui en
+faciliter la récompense.»
+
+Ce qui ne fut pas accordé. Il dut aller en Hollande l'année suivante
+(Lenet, p. 613). Il revint bientôt; mais en 1654 il est sacrifié tout
+à fait. Voyez (Bibl. nat., _Catalogue hist._, t. 2, nº 3208) l'«_arrêt
+de la cour du Parlement rendu toutes les chambres assemblées, le roi
+séant et président en icelle, contre les sieurs Viole, Le Net, le
+marquis de Persan, Marsin et autres adhérents du prince de Condé_».
+(27 mars 1654.)
+
+Les Espagnols lui payèrent la valeur de ses charges perdues (Montglat,
+p. 343; 1659).]
+
+[Note 105: Je demande la permission de ne pas faire le portrait en
+pied de Louis XIV. L'histoire d'aucun roi n'est aussi longue, aussi
+intéressante, aussi littéraire, aussi variée; mais, bien que cette
+histoire ne soit pas encore écrite, on ne s'étonnera pas si je ne
+l'attaque point. Quelques petites touches suffisent pour ce que ce
+volume réclame. D'abord, Louis XIV, c'est le type du roi. Voyez-le à
+son baptême; il a cinq ans tout au plus (Montglat, p. 136):
+
+«On le mena, au sortir de la chapelle, dans la chambre du roi, qui lui
+demanda comme il avoit nom. Il répondit: «Louis XIV.» Sur quoi le roi
+répliqua: «Pas encore! pas encore!»
+
+En amour, il a commencé par n'être qu'un homme. Plus tard, ç'a été le
+roi et le roi absolu. D'abord, il a soupiré; comme un autre, il a été
+galant, tendre, passionné, mélancolique; il a rimé pour les belles, ou
+il s'est fait faire des chansons en leur honneur. Certainement il a
+aimé mademoiselle Mancini et La Vallière. C'est Joseph de Maistre qui
+a dit (_Lettres_, t. 1, p. 73, 2e édition): «La maîtresse d'un roi
+marié est une coquine comme celle d'un laquais.» Peut-être a-t-il
+raison en bonne morale; mais, ô rigoriste! mademoiselle de La Vallière
+ne sera jamais une coquine.
+
+On auroit quelque peine à dresser complète la liste de toutes les
+personnes que Louis XIV a recherchées.
+
+«Le roi étoit galant, mais souvent débauché; tout lui étoit bon,
+pourvu que ce fussent des femmes.» (Madame, 24 décembre 1716.)
+
+Aussi plusieurs de celles qu'il a favorisées sont-elles restées
+inconnues. Il y avoit dans le nombre des filles de jardinier: n'a-t-on
+pas voulu y joindre une négresse? Mais, sans interroger bien
+rigoureusement le secret des Mémoires, on citera madame de Beauvais,
+la comtesse de Soissons, la connétable Colonna, La Vallière, Madame
+peut-être, mademoiselle de Laval, madame de Soubise, qui à vingt-neuf
+ans avoit huit enfants et restoit belle; madame de Montespan, la belle
+Ludres, madame d'Heudicourt, madame de Monaco, mademoiselle de la
+Motte-Argencourt, mademoiselle de Fontanges et la comtesse d'Armagnac.
+
+Bussy n'a pas dit de mal du roi si les _Alleluia_ ne sont pas de lui.
+Par avance, expliquons le nom que le roi porte dans ces Alleluia. On
+l'y nomme _Deodatus_. Louis XIV s'appeloit en effet Dieudonné, et
+toute la France le savoit. Que de fois le voit-on désigné sous ce nom
+dans les écrits du temps! En voici quelques-uns (nous citons les
+numéros du Catalogue de la Bibliothèque nationale, t. 2):
+
+840. _Le vrai politique, ou l'homme d'État désintéressé, au roi_,
+Louis XIV, _surnommé Dieudonné_. Paris, F. Noël, 1649, in-4. (Pièce.)
+
+1421. _De fortunatis Ludovici Adeodati XIV, Francorum et Navarræ régis
+christianissimi, natalitiis_, etc., par Bernard. (1650.)
+
+1450. _Les frondeurs victorieux et triomphants sous le règne de Louis
+XIV dit Dieudonné_. (1650.)
+
+Voy. encore, 3358 (2 fois) en 1660, pour le mariage, et 3498.
+_Panégyrique de_ =Louis Dieudonné=, 1663, Bilaine, in-12.]
+
+[Note 106: George Digby. Tallemant des Réaux (chap. 359) dit qu'il
+s'appeloit Kenelm Digby, qu'il étoit resté fidèle à Charles 1er, qu'il
+étoit venu en France avec la reine, qu'il avoit épousé Venetia
+Anastasia, fille d'Edouard Stanley; qu'il avoit un esprit singulier,
+qu'il aimoit la peinture et recherchoit la pierre philosophale.
+
+Il aima tendrement sa femme. Lorsqu'elle tomba malade, il la fit
+peindre sans cesse pour conserver toutes ses images, Vigneul de
+Marville (t. 1, p. 252) est garant de ce détail:
+
+«M. Digby, étant à Paris, prenoit plaisir à montrer le portrait en
+miniature de feue madame la comtesse Digby, son épouse, l'une des plus
+belles femmes de son tems, _ipso sese solatio cruciabat_. Il racontoit
+que, pour maintenir sa beauté et une fraîcheur de jeunesse, il lui
+faisoit manger des chapons nourris de chair de vipère; en quoi (à ce
+qu'il disoit) il avoit parfaitement réussi. Cependant, soit que cette
+nourriture ne fût pas saine, et que ce qui est bon à conserver la
+beauté n'est pas propre à conserver la santé et la vie, ou bien que
+l'heure de madame Digby fût venue, elle mourut encore assez jeune, et
+lorsqu'on y pensoit le moins. On dit qu'elle avoit eu quelque
+pressentiment de sa mort, et qu'elle pria M. Digby, qui étoit obligé
+de sortir pour quelque affaire, de revenir au plutôt, parcequ'elle
+avoit dans l'esprit qu'elle mourroit ce jour-là. En effet, M. Digby
+étant de retour, la trouva morte, et la fit peindre en cet état, où,
+pour la consolation de ceux qui la regardent, le peintre a eu
+l'adresse de ne la représenter qu'un peu endormie.»
+
+«Anne Digby, fille du comte de Bristol et femme de Robert Spencer,
+comte de Sunderland, avoit toutes les grâces du corps et de l'esprit.»
+(1662.--_Mém. de M. de ***_, p. 569.)
+
+Les Mémoires du duc d'York parlent du comte de Bristol. Pendant la
+Fronde il combattit parmi les défenseurs de la cour (1650--Mott., t.
+4, p. 99). Il avoit inventé une poudre de sympathie qui paroît n'avoir
+été composée que de gomme arabique et de sulfate de fer, et qu'il
+regardoit comme une panacée universelle. Il a même composé un
+_Discours sur la poudre de sympathie pour la guérison des plaies_
+(Paris, 1658, 1662, 1730, in-12).
+
+Furetière parle de la poudre de sympathie dans _le Roman bourgeois_
+(édit. elzev., p. 174).
+
+Le comte de Grammont (_Mémoires_, ch. 9) retrouve Digby en Angleterre:
+
+«Le comte de Bristol, ambitieux et toujours inquiet, avoit essayé
+toutes sortes de moyens pour se mettre en crédit auprès du roi. Comme
+c'étoit ce même Digby dont Bussy fait mention dans ses annales, il
+suffira de dire qu'il n'avoit pas changé de caractère.»]
+
+[Note 107: Charlotte de Valençay d'Étampes, née en 1597. C'est la
+mère de Sillery. Elle avoit épousé le fils du chancelier de
+Sillery-Brulart, mort en 1640. Elle fut belle long-temps, mais
+toujours extravagante. À la mort de son mari, elle fait l'Artémise.
+Plus tard, à cinquante-huit ans, elle se donna un mari de conscience
+qui semble avoir été Goulas, l'intendant de Gaston. «Jamais, dit
+Tallemant (t. 1, p. 468), il n'y eut une si grande friande.»
+
+Madame de Pisieux ou Puysieux étoit soeur d'Éléonore d'Étampes de
+Valençay (1589-1651), archevêque de Reims, hardi voleur, hardi viveur,
+un archevêque à citer pour les protestants. À son lit de mort, il dit
+au confesseur (Tallemant des Réaux, t. 2, p. 459): «Le diable emporte
+celui de nous deux qui croit rien de ce que vous venez de dire!» Il
+n'en avoit pas moins béni les bonnes femmes dans son église. Madame de
+Pisieux étoit soeur aussi du cardinal Achille de Valençay, mort en
+1646, «fier et brave» homme qui avoit été bon militaire pendant
+long-temps. Devenue vieille, elle fut la confidente de Mademoiselle
+(Montp., t. 4, p. 159). On la chargea de préparer les voies, en 1671,
+pour marier la princesse avec le comte de Saint-Paul.
+
+Elle avoit grand air et une manière d'autorité qu'elle ne suspendoit
+même pas pour se satisfaire en boutades. Son esprit étoit vif, mais
+bizarre et fatigant. Lorsqu'elle meurt (8 septembre 1677), madame de
+Sévigné écrit: «Nous en voilà délivrés! Ne trouvez-vous pas, Madame,
+qu'elle contraignoit un peu trop ses amis? Il falloit marcher si droit
+avec elle!»
+
+Saint-Simon a mis son mot dans cette histoire (t. 4, p. 375): «Madame
+de Puysieux, veuve dès 1640, ne mourut qu'en 1677, à quatre-vingts
+ans, avec toute sa tête et sa santé. C'étoit une femme souverainement
+glorieuse, que la disgrâce n'avoit pu abattre, et qui n'appeloit
+jamais son frère le conseiller d'État que: Mon frère le bâtard. On ne
+peut avoir plus d'esprit qu'elle en avoit, et, quoique impérieux, plus
+tourné à l'intrigue.»]
+
+[Note 108: Brienne, fils d'Antoine de Loménie, seigneur de la
+Ville aux Clercs, secrétaire d'État nommé par Anne d'Autriche à la
+place de Chavigny.
+
+Il meurt le 5 novembre 1666, à soixante et onze ans, et laisse des
+Mémoires.
+
+Son fils (Brienne le jeune) est l'un des personnages les plus curieux
+du XVIIe siècle; mais il nous entraîneroit beaucoup trop loin si nous
+nous occupions de lui.]
+
+[Note 109: Quel d'Aubigny? Le _Dioclès_ de Somaize (t. 1, p. 140),
+ami de Beroé, qui «chante bien et a tousjours après luy deux ou trois
+musiciens?» Le père de d'Aubigny, l'ami de Saint-Evremont, l'amant de
+madame des Ursins? C'étoit (Saint-Simon, t. 4, p. 177) un procureur au
+Châtelet. Un d'Aubigny rattaché à la famille d'Agrippa d'Aubigné,
+comme celui qui fut évêque de Noyon, puis archevêque de Rouen, quand
+madame de Maintenon fut reine? L'abbé d'Aubigny, de la maison de
+Stuart, chanoine de Paris, oncle du duc de Richmond, ami de Retz? Un
+des trente-six gentilhommes du roi (1669)? Charles Bidault d'Aubigny,
+gentilhomme de Monsieur en 1661? Le d'Aubigné qu'on dépêcha sous la
+Fronde à la princesse douairière (Lenet, Coll. Michaud, p. 234, 243)?
+Ce doit être ce dernier; mais La Chesnaye des Bois (t. 1, p. 493) dit
+avec raison: «Il n'y a presque point de province en France où l'on ne
+trouve des gentilshommes du nom d'Aubigné et d'Aubigny; ils ont tous
+des armes différentes.»
+
+Louis XIV ne simplifia pas la question lorsqu'il créa duchesse et
+pairesse d'Aubigny mademoiselle de Kéroualles, la maîtresse de Charles
+II (en décembre 1673).]
+
+[Note 110: Anne de Gonzague-Clèves, comtesse palatine du Rhin.
+Fille de Charles de Gonzague-Clèves, duc de Nevers, née en 1616, elle
+épouse (1639) Henri II, duc de Guise, se sépare, se remarie en 1645 à
+Édouard de Bavière, comte palatin du Rhin. Restée veuve en 1663, elle
+meurt le 6 juillet 1684.
+
+Les amateurs du style magnifique et des grands éloges n'ont qu'à
+relire l'oraison funèbre que Bossuet lui a faite. Les politiques
+chercheront dans les mémoires du temps la trace des manoeuvres par
+lesquelles elle s'est signalée pendant la régence d'Anne d'Autriche.
+En 1661, madame de Navailles, dame d'honneur, lui fit une rude guerre
+(Mottev., t. 5, p. 117) pour l'empêcher de jouir de tous les
+priviléges attachés à sa charge de surintendante de la maison de la
+reine. À la mort de Mazarin, la Palatine quitte sa charge, que l'on
+donne à la comtesse de Soissons. L'inébranlable madame de Navailles
+continue sa guerre. Affaire sérieuse s'il en fut:
+
+«Le roi, dont les intentions étoient droites, ayant écouté les raisons
+de part et d'autre, régla les fonctions de la surintendante et de la
+dame d'honneur. Il donna à la première les honneurs de présenter la
+serviette, de tenir la pelote et de donner la chemise, avec le
+commandement dans la chambre et les sermens, et tout le reste à la
+dame d'honneur, c'est-à-dire servir à table, la préférence dans le
+carrosse et dans le logement.» Le lendemain, mille autres querelles.
+Le comte de Soissons appelle en duel le duc de Navailles (pour la
+serviette)--Refus: la cour applaudit; les mazarins baissent; le roi
+exile le comte. Ah! la belle chose que l'intérieur d'un palais!
+
+On a dit (Montp., t. 4, p. 62) qu'en 1658, à quarante-trois ans, elle
+rendit au duc d'Anjou le service que madame de Beauvais rendit à Louis
+XIV. Ses mémoires sont apocryphes et sont l'oeuvre de Sénac de
+Meilhan. M. Cousin (_Histoire de madame de Sablé_) ne pouvoit se
+dispenser de faire revivre cette femme célèbre. Somaize (t. 1, p. 290)
+l'appelle _Pamphilie_:
+
+«Pamphilie, estant l'honneur de son sexe, mérite bien d'estre mise au
+rang de tout ce qui se trouve d'illustres prétieuses. C'est une
+princesse formée du sang des demy-dieux, et que la nature mit si
+advantageusement en oeuvre qu'elle fut plus belle que la mère des
+amours, et qu'elle égalle encore ce qui se peut voir de plus charmant.
+Elle a pour soeur une celèbre reyne qui a eu l'honneur de recevoir
+deux fois le sceptre des Sarmates (les Polonais), qu'elle rend tous
+les jours doublement sujets par sa beauté et par le rang de
+souveraine. Si elle ne fait pas briller la blancheur de son beau front
+sous le riche et majestueux tour d'un diadème, ce n'est pas qu'elle en
+ait esté moins digne, mais que la fortune, qui craignoit de rendre son
+empire plus grand que le sien, ne put se résoudre à la placer dessus
+le trône. Pamphilius (le prince palatin), l'un des plus considérables
+héros qui habitent vers le Rhin et le Danube, a profité du caprice de
+cette déesse des événemens, ayant, par son mérite, trouvé le moyen de
+s'insinuer dans le coeur de nostre héroïne, de qui tant d'aultres
+coeurs avoient en vain voulu estre les victimes, et d'estre en un
+mot l'heureux espoux de la plus belle moitié du monde. Elle a esté
+long-temps l'un des mobiles de toutes les actions de la cour du grand
+Alexandre, joignant les lumières de son bel esprit à celles de ses
+premiers ministres pour la conduite des plus importantes affaires.
+Alors les Muses latines et françoises prenoient plaisir d'y establir
+leur Parnasse en sa faveur, n'y ayant personne qui en connust mieux
+les talens et qui les accueillist plus obligeamment que la divine
+Pamphilie. Il y avoit aussi une forte émulation entr'elles à qui
+auroit l'honneur de se rendre plus agréable à son esprit; mais ce
+bonheur fut le précieux partage de celle qui avoit le docte et
+l'ingénieux Rodolphe (M. Robinet) pour son père, l'un de nos premiers
+historiographes. Le sort de cette Muse causa tant de jalousie à
+plusieurs autres, qu'elles se retirèrent de despit et de honte, et la
+laissèrent dans une paisible jouissance de l'honneur qu'elle s'estoit
+acquis, et qui ne donna pas aussi peu d'ombrage à celle qui s'estoit
+consacrée au service de la princesse Nitocris (la duchesse de
+Nemours).»
+
+Elle fut aimée du duc de Guise (Montp., t. 2, p. 116) lorsqu'il étoit
+archevêque de Reims. Retz la juge à notre point de vue particulier (p.
+97): «Madame la Palatine estimoit autant la galanterie qu'elle en
+aimoit le solide. Je ne crois pas que la reine Élisabeth d'Angleterre
+ait eu plus de capacité pour conduire un estat. Je l'ai veue dans la
+faction, je l'ai veue dans le cabinet, et je lui ai trouvé partout
+également de la sincérité».]
+
+[Note 111: Cet évêque est l'ancien P. Faure, agent de la cour, ami
+du P. Berthod pendant la Fronde, puis évêque de Glandèves, et, en 1653
+(Berthod, p. 389), évêque d'Amiens.
+
+En 1656 Mademoiselle (t. 3, p. 80), le traite fort bien: «C'est un
+prélat qui a beaucoup d'esprit, et, quoiqu'il ait été cordelier, il
+n'a rien qui tienne du moine; il a été long-temps à la cour.»]
+
+[Note 112: Ouvrez nos bons recueils, la _Biographie universelle_
+d'abord: où est l'article de l'abbé Fouquet? Voilà Fouquet son frère;
+mais lui-même, où est-il? Et demandez à bien des gens s'ils le
+connoissent, on répond: «Fouquet? eh! oui, le surintendant, les
+nymphes de Vaux, le procès fameux; nous ne connaissons que cela:
+
+ Jamais surintendant, etc.,
+
+Ou encore:
+
+ ..... Oronte est malheureux.
+
+--Très bien; mais ce n'est pas cela l'abbé Fouquet.--Ma foi, qui
+étoit-ce?» C'étoit un homme avec qui nul ne plaisantoit; c'étoit le
+chef de la famille, le conseil d'abord, le patron, le soutien de son
+frère Nicolas; c'étoit le bras droit de Mazarin, c'étoit le ministre
+lui-même, l'homme puissant, le roi de France; et cela n'a pas duré
+qu'un jour. J'adjure les biographies de ne plus passer son nom sous
+silence. Bussy les instruira si elles ne savent que dire.
+
+Déjà nous en avons parlé incidemment dans quelques notes (page 65, par
+exemple); Mademoiselle elle-même atteste son pouvoir et la terreur de
+son nom.
+
+Basile Fouquet, abbé de Barbeaux et de Rigny, disparut de la scène
+avec son frère; il mourut silencieusement en 1683. Il avoit commencé
+avec éclat.
+
+Il s'attaque à Retz. Guy Joly et Retz lui-même racontent comment il se
+chargea, si on le vouloit, d'enlever, d'assassiner, de saler le
+coadjuteur. Pour un homme d'Église, cela est bien oriental. On
+nourrissoit publiquement (Retz, p. 481) chez la portière de
+l'archevêché ses deux bâtards, ou plutôt deux de ses bâtards.
+
+Il avoit aidé Vardes à se marier (Montp., t. 3, p. 76). Le président
+de Champlâtreux travailloit à empêcher le mariage; l'abbé Fouquet et
+Candale envoient des troupes chez lui et le mettent aux arrêts. On
+poussa des cris dans la famille, mais le mariage eut lieu. Et de
+trois. «Il entretenoit à ses dépens cinquante ou soixante personnes,
+la plupart gens de sac et de corde, qui lui servoient d'espions et le
+faisoient craindre.» (Gourville, p. 524).
+
+Nous allons le voir casser tout chez madame de Châtillon. Mademoiselle
+de Montpensier atteste la vérité de cette scène extraordinaire (t. 3,
+p. 296) et s'indigne contre tant d'audace. Elle nomme le chef de ses
+_braves_ (t. 3, p. 416) Biscara, officier des gardes de Mazarin. Que
+faire contre un tel homme? Un jour le gardien de la Bastille
+témoignoit son étonnement à la vue d'un lévrier qui se trouvoit dans
+la cour, et demandoit pourquoi il étoit là. «C'est, lui répondit un
+prisonnier, parcequ'il aura mordu le chien de l'abbé Fouquet.»
+
+Fouquet lui-même, le surintendant, craignoit bien son frère; il
+écrivit dans ses instructions secrètes: «Si j'estois mis en prison et
+que mon frère l'abbé, qui s'est divisé dans les derniers temps d'avec
+moi mal à propos, n'y fust pas et qu'on le laissast en liberté, il
+faudroit doubler qu'il eust esté gagné contre moi, et il seroit plus à
+craindre en cela qu'un autre.»
+
+C'est ici le lieu de transcrire un long passage des Mémoires de
+Mademoiselle (t. 3, p. 411); il est d'une grande valeur pour nous.
+Elle le date de 1659, mais la date ne sauroit être toujours admise
+sans réserve dans ces mémoires. «Madame d'Olonne alloit en masque tous
+les jours avec Marsillac, le marquis de Sillery, madame de Salins et
+Margot Cornuel. Le marquis de Sillery avoit été amoureux de madame
+d'Olonne; en ce temps-là il n'étoit que confident. Cette troupe alloit
+s'habiller chez Gourville; elle n'osoit le faire chez madame d'Olonne
+à cause de son mari. Le comte de Guiche continuoit sa belle passion
+pour elle, et l'abbé Fouquet, qui étoit enragé contre tous les deux,
+s'avisa de les brouiller et de s'en venger par là. Il obligea le comte
+de Guiche à demander à madame d'Olonne les lettres de Marsillac
+lorsqu'il se verroit un moment mieux avec elle; ce qu'il fit. Elle les
+lui donna: le comte de Guiche les mit entre les mains de l'abbé
+Fouquet, qui d'abord les montra à madame de Guéménée, afin qu'elle en
+parlât au Port-Royal, et que cela allât à M. de Liancourt, pour le
+dégoûter de lui donner sa petite-fille; il les montra aussi au
+maréchal d'Albret, qui alla trouver M. de Liancourt, comme son parent
+et son ami, pour l'avertir de l'amitié qui étoit entre madame d'Olonne
+et M. de Marsillac; et je crois même qu'il avoit pris quelques unes de
+ces lettres. M. de Liancourt lui dit: «Je m'étonne que vous, qui êtes
+galant, soyez persuadé que l'on rompe un mariage sur cela. Pour moi,
+qui l'ai été, j'en estime davantage Marsillac de l'être, et je suis
+bien aise de voir qu'il écrit si bien. Je doutois qu'il eût tant
+d'esprit. Je vous assure que cette affaire avancera la sienne.» Je
+crois que le maréchal d'Albret fut étonné de cette réponse. Les
+médisants disoient qu'il avoit fait cela autant pour plaire à l'abbé
+Fouquet que pour donner un bon avis à M. de Liancourt. Véritablement,
+si l'abbé Fouquet eût pu réussir à rendre ce mauvais office à
+Marsillac de rompre son mariage, il ne lui en pouvoit pas faire un
+plus considérable, puisque par là il lui pouvoit faire perdre
+cinquante mille écus de rente, avec une maison à la campagne,
+admirable et renommée par tout le monde à cause de ses eaux (cette
+maison s'appelle Liancourt), et une autre maison fort belle à Paris,
+surtout une fille fort bien faite. Rien n'égaloit ce parti, et, ce qui
+rendoit cette affaire agréable, c'est que M. de Marsillac n'en avoit
+obligation à personne qu'à M. de Liancourt, qui l'a choisi par amitié,
+parcequ'il étoit son petit-neveu et qu'il voyoit que la maison de La
+Rochefoucauld n'étoit pas aisée. Il la voulut rétablir par ce mariage,
+dont la conclusion fut hâtée à cause des avis que donna le maréchal
+d'Albret. Il se fit cinq ou six mois après. On tira la fille du
+Port-Royal, où elle avoit été élevée. Comme l'abbé Fouquet vit que
+cela n'avoit pas réussi, il porta à M. le cardinal toutes les lettres
+que Marsillac avoit écrites à madame d'Olonne. Il prétendoit qu'il
+avoit écrit contre le respect dû à Leurs Majestés, et qu'il y en avoit
+aussi qui ne plaisoient pas à M. le cardinal. Marsillac en eut
+connoissance, et prit avis de ses amis de ce qu'il avoit à faire. On
+lui conseilla de tirer de madame d'Olonne les lettres du comte de
+Guiche, ce qu'il fit. Aidé du marquis de Sillery, lequel reprocha à
+madame d'Olonne ce qu'elle avoit fait pour se raccommoder avec le
+comte de Guiche, il l'obligea de lui donner ses lettres. Le marquis de
+Sillery les porta à M. le cardinal. Il y en avoit une où il parloit de
+Monsieur et de la reine, et il disoit: «J'ai fait tout ce que j'ai pu
+pour résoudre l'enfant à être votre galant; il en avoit assez d'envie,
+mais il craint la bonne femme.» Ces termes parurent assez familiers,
+et, comme tout se sait, cela fut bientôt public.»]
+
+[Note 113: _L'Estat de la France_ pour 1649 le dit gouverneur de
+Péronne, de Montdidier et de Roye, «naguère grand-prévost de l'hostel
+et mareschal de camp».
+
+Il avoit fait son chemin pendant la guerre civile. On voit ici, et, à
+l'article de Foucault, on a vu ce qu'étoient alors les gouverneurs de
+places. On se croiroit à la fin de la Ligue. Louis XIV est attendu.
+
+D'Hocquincourt aima d'abord madame de Montbazon.
+
+Dans l'affaire dont Bussy donne les détails, Montglat (p. 309) indique
+bien le rôle que Mazarin fit jouer à la maréchale pour venir à bout de
+son mari.
+
+D'Hocquincourt, après avoir vendu chèrement sa soumission, se dépita,
+se jeta dans Hesdin et passa aux Espagnols. Il mourut bientôt à
+Dunkerque. Pas de pitié pour ces gens-là.]
+
+[Note 114: On cite Simon de Wignacourt, croisé en 1190; Aloph de
+Wignacourt, grand-maître de l'ordre de Malte en 1601, et Adrien,
+grand-maître en 1690 (V. Henry-J.-G. de. Milleville, 1845). Le
+portrait d'Aloph ou Olaf (1569-1609) est le meilleur portrait du
+Caravage. Dangeau (23 août 1690) a parlé d'Adrien.
+
+Notre Wignacourt est Vignacourt d'Orvillé, Picard (d'argent à trois
+fleurs de lis de gueules au pied nourri); en 1652 (Montp., t. 2, p.
+327) d'Hocquincourt l'avoit déjà envoyé pour s'entendre avec les chefs
+de la Fronde. Est-ce lui que la cour envoie en Allemagne dans le
+courant de 1656 (Aubery, _Vie de Mazarin_, deuxième édit., t. 3, p.
+150; et Quincy, _Hist. milit. de Louis XIV_, t. 1, p. 216) pour
+empêcher les électeurs de fournir des troupes à l'Espagne?]
+
+[Note 115: Lorsque Charles II courtise madame de Châtillon, il est
+question de lui faire épouser Mademoiselle (Montp., t. 2, p. 148).
+Rétabli sur le trône (Mottev., t. 5, p. 83), il refuse Hortense
+Mancini et cinq millions. Il «ne cédoit à personne (Mém. de Grammont,
+ch. 6) ni pour la taille ni pour la mine. Il avoit l'esprit agréable,
+l'humeur douce et familière.» Charles II promettoit beaucoup, ce fut
+un triste sire.
+
+Il «étoit d'une complexion tendre et fort galant; aussi toutes les
+belles de sa cour firent-elles des entreprises sur son coeur. Celles
+qui eurent le plus de part à sa tendresse furent Barbe de
+Saint-Villiers, femme de Roger Pulner, comte de Castle-Maine, en
+Irlande (depuis comtesse de Southampton, et enfin duchesse de
+Cleveland); Françoise-Thérèse Stuart, veuve de Charles Stuart, duc de
+Richmond et de Lenox (_Mém. de M. de ***_, p. 562); Mademoiselle de
+Quervalle, baronne de Petersfield, comtesse de Farsam, duchesse de
+Portsmouth, et madame Nelguin, qui avoit vendu des oranges» (_Ibid._,
+p. 568).
+
+Macaulay a dit la vérité sur le compte de ce vilain monarque.]
+
+[Note 116: Claire-Clémence de Maillé, fille du maréchal de Brézé,
+mariée le 11 février 1641 au grand Condé, qui n'en vouloit pas et qui
+ne l'aima jamais. Elle montra du courage pour le défendre en 1650.
+
+Délaissée, elle eut des amants. Mademoiselle (t. 2, p. 51) cite, en
+1649, Saint-Mesgrin. En 1671, un de ses valets de pied, Duval, et un
+page, Rabutin, qui apparemment jouissoient de ses bonnes grâces,
+mettent l'épée à la main l'un contre l'autre; elle accourt, elle est
+blessée. Toute la cour retentit de l'esclandre. Rabutin s'enfuit; il
+s'éleva aux premiers honneurs de l'armée impériale en Hongrie
+(Saint-Simon, _note à Dangeau_, t. 4, p. 479). À partir de ce moment,
+madame la princesse fut enfermée à Châteauroux; son fils lui cacha la
+mort de Condé. Elle mourut le 16 avril 1694 (Dangeau, 18 avril).
+
+Madame de Motteville (t. 4, p. 80) lui a rendu quelque justice: «La
+douleur l'avoit embellie... Elle avoit des qualités assez louables;
+elle parloit spirituellement quand il lui plaisoit de parler, et, dans
+cette guerre (de Bordeaux), elle avoit paru fort zélée à s'acquitter
+de ses devoirs. Elle n'étoit pas laide: elle avoit les yeux beaux, le
+teint beau et la taille jolie. Sans se faire toujours admirer de ceux
+qui la conduisoient et de ceux qui étoient auprès d'elle, elle a du
+moins cet avantage d'avoir eu l'honneur de partager les malheurs de M.
+le Prince.»]
+
+[Note 117: Boligneux est une «paroisse avec titre de comté, dans
+la Bresse». (Expilly, t. 1, p. 717.)
+
+Madame de Sévigné parle (31 juillet 1680) de Louis de La Palu, comte
+de Boligneux, cousin de M. de la Trousse; ailleurs (15 septembre
+1677), elle dit: «La vieille Boligneux, qui étoit ma tante.»
+
+Il y avoit en 1690 un régiment de Boligneux dans l'armée de Boufflers
+(Dangeau, 16 septembre 1690).
+
+Saint-Simon dit de Bouligneux, lieutenant-général, tué devant Verne en
+1704 (t. 4, p. 384), que c'étoit un homme «d'une grande valeur, mais
+tout à fait singulier».]
+
+[Note 118: «On dit que messieurs de La Feuillade ne sçauroient
+prouver qu'ils soient venus des anciens vicomtes d'Aubusson, ni même
+que le grand-maître cardinal d'Aubusson fût de leur maison. Je laisse
+à examiner ce fait aux généalogistes.» (Am. de La Houssaye, t. 1, p.
+131.)
+
+Et moi aussi. La Feuillade (François d'Aubusson) étoit neveu de
+l'archevêque d'Embrun, dont on se moqua si souvent à la cour. Il étoit
+un peu couard. Bussy raconte dans ses Mémoires manuscrits (cabinet de
+M. Montmerqué) qu'il ne fut pas très satisfait de ce que l'_Histoire
+amoureuse_ contenoit sur son compte. Il avoit été compagnon d'armes et
+ami de Bussy. Il fut lié avec Fouquet; il l'avertit de sa prochaine
+disgrâce (Mottev., t. 5, p. 140).
+
+Ce fut le favori de Louis XIV quand Lauzun fut frappé de déchéance. À
+chaque page, dans les _Etats du comptant_ (Archives nat., sect. hist.,
+carton K; p. 120, nº 12), il est question des gratifications que le
+roi lui accorde; il les payoit en adulations byzantines. La place des
+Victoires est une place de son fait.
+
+Sur la fin de sa vie, Louis XIV s'en dégoûta. Il mourut en septembre
+1691, à soixante ans passés. Son père, qu'il n'avoit pas connu, étoit
+mort au combat de Castelnaudary, en 1631.
+
+Saint-Simon lui attribue la plate réponse que le maréchal de Grammont
+fit un jour à Louis XIV, lorsque le roi le surprit battant un valet.
+La Feuillade avoit servi de confident dans l'histoire des amours de
+mademoiselle de Fontanges.]
+
+[Note 119: Son père, François Annibal d'Estrées, marquis de
+Coeuvres, maréchal de France, né en 1573, mourut à
+quatre-vingt-dix-sept ans, le 5 mai 1670.
+
+Tallemant (t. 1, p. 383) dit qu'il étoit dissolu au dernier point,
+ayant, selon le bruit public, couché successivement avec ses six
+soeurs. Il eut en premières noces 1º le marquis de Coeuvres, 2º le
+comte d'Estrées, 3º l'évêque de Laon, et en secondes noces le marquis
+d'Estrées.
+
+Il étoit fils d'Antoine d'Estrées, premier baron du Boulonnois, et
+neveu de la «charmante» Gabrielle. Il avoit épousé la fille de
+Montmor, trésorier de l'épargne, veuve du maréchal de Thémines. La
+satire 3 de Régnier lui est dédiée.
+
+Son fils aîné, en 1648, sert en Catalogne avec le titre de maréchal de
+camp.
+
+En 1615, le père est maître de la garde-robe de Monsieur, qui est bien
+jeune alors; il fut employé dans les ambassades, à Bruxelles, pour
+enlever le prince de Condé (Fontenay-Mareuil, t. 1, p. 21), et surtout
+à Rome, où il montra de l'habileté. Ses Mémoires sont intéressants
+pour l'histoire diplomatique.
+
+C'est lui qui, avec le marquis de Rambouillet, est le premier des
+jeunes gens de la cour roulant carrosse sous Henri IV (Tallem., t. 1,
+p. 112).
+
+Le marquis de Coeuvres fut fiancé en 1647 (Mottev., t. 2, p. 216)
+avec mademoiselle de Thémines, fille de la seconde femme de son père.
+Il fit partie de l'assemblée de la noblesse en 1649 (Mottev., t. 3, p.
+272), réunie pour combattre les prétentions de La Rochefoucauld et de
+quelques autres. Il se battit en duel avec Plessis-Chivray, frère de
+la maréchale de Grammont. Ce fut «un des plus beaux combats de la
+Régence» (Tallem., t. 4, p. 435); il n'y eut pas de raillerie. En 1650
+il est à Laon, place de son père (_Catal. de la Bibl. nat._, t. 2,
+[histoire] nº 1632). En 1670 (Daniel, t. 2, p. 394) il est colonel du
+régiment d'Auvergne.
+
+Le comte d'Estrées, son frère, fut maréchal de France; l'évêque de
+Laon devint cardinal.]
+
+[Note 120: La date est précise. Si ce n'est que de l'appareil et
+si elle ne rend pas la lettre authentique, au moins est-il impossible
+de nier que dans tout ce qui précède et dans tout ce qui suit, Bussy
+raconte avec une grande clarté et avec des détails fort intéressants
+des faits qui ont une valeur véritable. L'histoire de la Fronde et du
+ministère de Mazarin est éclairée, grâce à ce livre badin, d'une
+lumière qui, sans l'_Histoire amoureuse_, lui manqueroit. Les
+historiens qui ont souci de la tâche qu'ils se donnent ne peuvent
+négliger, sans encourir de reproche, une source qui est, en certains
+cas, unique, et qui est toujours bonne. Il ne faut pas que les grâces
+trop raffinées du récit écartent la science sévère des enseignements
+qui l'attendent dans ce livre. Nous croyons pouvoir déclarer, sans
+crainte de rien donner à l'engoûment que l'annotateur a quelquefois
+pour son texte, que l'ouvrage de Bussy-Rabutin peut prendre place
+parmi les plus utiles mémoires écrits sur l'histoire du règne de Louis
+XIV.]
+
+[Note 121: Nous ne paraphraserons pas cette indication rapide.]
+
+[Note 122: Je pense que ce M. de Vaux est un agent subalterne de
+la police de l'abbé Fouquet ou un logeur du Marais.]
+
+[Note 123: C'est celle à qui, dans la lettre célèbre de madame de
+Sévigné (1672), madame de Longueville demande des nouvelles de son
+fils. Elle étoit soeur de madame de Montbazon. Catherine-Françoise
+de Bretagne est morte le 21 novembre 1692.
+
+Tallemant (t. 4, p. 454) lui accorde du mérite. Elle savoit le latin:
+«Les Vertus descendoient directement de François, comte de Vertus et
+de Goello, baron d'Avaugour et seigneur de Clisson, de Champtocé,
+etc., fils naturel de François II, duc de Bretagne, et d'Antoinette de
+Maignelois, dame de Cholet.»
+
+Amie intime, et en tout temps, de madame de Longueville, elle cherche
+à la réconcilier un jour avec La Rochefoucauld, un autre jour avec son
+mari (1654, Montp., t. 2, p. 442).
+
+Elle resta demoiselle, ne put vivre chez sa mère, qui étoit trop peu
+mère de famille, et alla d'abord chez madame de Rohan, puis à
+Port-Royal.
+
+M. Victor Cousin lui a donné une place à côté de son amie.]
+
+[Note 124: On a attribué à tort à M. de Brégy les Mémoires de M.
+de ***, qui ne semblent être qu'une compilation. C'étoit un pauvre
+homme qui se croyoit important (Montp., t. 2, p. 318) et dont on
+rioit, malgré ses ambassades en Pologne et en Suède. C'est son fils
+sans doute qui, gouverneur du Fort-Louis, fut tué près de cette place
+en 1689 (Quincy, t. 2, p. 174, et Dangeau, 14 juin 1689).
+
+Charlotte de Chazan, sa femme, née en 1619, morte le 13 avril 1695,
+étoit fille du premier lit de madame Hébert, femme de chambre de la
+reine-mère. Elle étoit «jolie, quoique brune et petite» (Tallem., 2e
+édit., t. 7, p. 169). Sa gentillesse la fit nommer fille de la reine,
+du dehors, c'est-à-dire non titrée, domestique. La reine l'aima tout
+de suite et la combla de faveurs. Son esprit acheva sa fortune: il
+étoit vif, élégant, coquet. Tallemant dit: «C'est la plus grande
+façonnière et la plus vaine créature qui soit au monde.» Mais elle
+plut à tout le monde et elle écrivit des lettres qu'on admira. La mère
+«n'étoit ni muette (Mottev., t. 2, p. 74), ni philosophe, et n'étoit
+guère écoutée.» La fille, bel esprit reconnu, épousa à seize ans
+Léonor de Flesselles, comte de Brégy, qui aima ses servantes plus que
+sa femme. Madame de Brégy devint dame d'honneur et amie de la personne
+influente, madame de Motteville (Mottev., t. 3, p. 136).
+
+L'_Estat de la France_ pour 1649 donne la liste du service de la
+reine-mère.
+
+Les dames sont: Madame la maréchale de Vitry, madame de Chaumont
+(soeur du président de Bailleul), madame de Sainct-Simon
+(belle-soeur du duc de Sainct-Simon), la marquise de Rosny, la
+comtesse de Boesleau, madame de Chavannes, madame de Vaucelles, madame
+de Bonoeil, madame de Vieux-Pont, madame de Brégy, madame la
+présidente de Mortecelle et autres.
+
+Puis viennent les filles d'honneur, puis les femmes de chambre.
+
+Anne d'Autriche, dans son testament, lègue à madame de Brégy 30,000
+livres. Louis XIV fit plus encore pour elle. On voit dans les
+registres secrets (_Corresp. admin._, t. 3) qu'il lui donne une fois
+300,000 livres. Christine de Suède lui avoit donné 400,000 livres,
+dit-on. Madame (lettre du 10 novembre 1719) croit savoir pourquoi:
+«Elle a forcé madame de Brégy à des turpitudes, et celle-ci n'a pu se
+défendre.»
+
+Madame de Brégy étoit très féconde et craignoit les grossesses. Loret
+(15 novembre 1650) le fait entendre:
+
+ Clorinde, ce dit-on, postule
+ Pour obtenir arrest ou bulle
+ Qui la dispense absolument
+ Obéir à ce sacrement
+ Qui fait qu'avec regret on couche
+ Quelquefois deux en une couche.
+
+En effet elle devint laide.
+
+Dans la mazarinade de: _La Vérité des proverbes de tous les grands de
+la cour_, on lui fait dire: «Il n'y a si belle rose qui ne devienne
+gratte-cul.»
+
+Mais son esprit lui resta; c'est cet esprit que Louis XIV aimoit. Il
+paroît que lui-même (Choisy, p. 673) fit pour elle une chanson:
+
+ Vous avez, belle Brégis...
+
+On a une lettre qu'il lui écrivit lorsqu'elle désira se séparer de son
+mari (_Oeuvres de Louis XIV_, t. 5, p. 19):
+
+ «_À la comtesse de Brégi._
+
+ «À Fontainebleau, le 4 juin 1661.
+
+«Quand on sçait demander les choses d'aussi bonne grâce que vous
+faites, et même des choses raisonnables, on n'importune jamais. Il ne
+tiendra pas à moi que votre procès (contre M. de Brégy) ne finisse. Je
+m'en expliquerai dans les termes que vous pouvez souhaiter; mais
+souvenez-vous, une fois pour toutes, que votre respect m'offenseroit
+si, dans les occasions, vous ne recouriez à moi avec la confiance que
+mérite l'estime que j'ai pour vous.»
+
+Cette séparation fut une grande affaire, qui occupa long-temps Colbert
+et Louis XIV (V. leurs lettres).
+
+Mazarin, dit-on, l'avoit aimée: «Le cardinal étoit amoureux d'une dame
+qui étoit chez la reine. Je l'ai connue, elle logeoit au Palais-Royal,
+et on la nommoit madame de Brégy. Elle étoit très belle, et beaucoup
+de gens ont été amoureux d'elle; mais c'étoit une honnête femme; elle
+a servi fidèlement la reine et a fait que le cardinal a mieux vécu
+avec la reine qu'auparavant. Elle avoit beaucoup d'esprit.» (Madame, 1
+décembre 1717.)
+
+Madame de «Brégy, étant belle femme, faisoit profession, de l'être, et
+même avoit l'audace de prétendre que ce grand ministre avoit pour elle
+quelque sentiment de tendresse.» (1647; Mottev., t. 2, p. 221.)
+
+La comtesse de Brégy s'est peinte elle-même (en tête de ses _Oeuvres
+galantes_; Leyde et Paris, J. Ribou, 1666): «Ma personne est de celles
+que l'on peut dire plustost grandes que petites. Mes cheveux sont
+bruns et lustrez; mon teint est parfaitement uny: la couleur en est
+claire, brune et fort agréable; la forme de mon visage est ovale, tous
+les traits en sont réguliers: les yeux beaux et d'un meslange de
+couleurs qui les rend tout à fait brillants; le nez est d'une agréable
+forme; la bouche n'est pas des plus petites, mais elle est agréable et
+par sa forme et par sa couleur; pour les dents, elles sont blanches et
+rangées justement comme le pourroient estre les plus belles dents du
+monde. La gorge est assez belle, et les bras et les mains se peuvent
+montrer sans trop de honte. Tout cela est accompagné d'un air vif et
+délicat. Je suis propre et m'habille bien.»
+
+C'étoit véritablement un bel esprit. Benserade l'a choyée; elle
+croyoit que c'étoit elle qui étoit l'héroïne du sonnet de Job: aussi
+le défendit-elle (V. sa _Lettre à madame de Longueville_; Cousin, 2e
+édit., p. 331). «_Belarmis_ (Somaize, t. 1, p. 38) est une prétieuse
+qui vit en célibat, quoyque son mary soit encore vivant. Son esprit a
+fait parler d'elle et l'a fait connoistre pour prétieuse, non
+seulement parcequ'elle parle comme elles, mais encore parcequ'elle
+écrit fort bien en vers et en prose. Sa demeure est dans le palais que
+_Sénèque_ (Richelieu) a fait bastir dans le quartier de la _Normandie_
+(Saint-Honoré), au Palais-Royal.
+
+M. de Brégy mourut le 2 novembre 1712. Il est remarquable qu'un si
+grand nombre de nos personnages aient mené la vie si longue.
+
+Madame de Brégy mourut, comme nous l'avons dit, en avril 1695. Dangeau
+(12 avril) dit de la défunte: «Elle a laissé, en mourant, 250,000
+francs à Monsieur pour restituer; elle avoit eu cela d'un don que lui
+avoit fait la reine-mère autrefois, qu'elle a prétendu un moment
+injuste.»
+
+Et Saint-Simon (_Note à Dangeau_, t. 2, p. 135): «C'étoit une antique
+beauté et un esprit, grande intrigante, et à qui, de la régence et de
+la jeunesse de Monsieur, il étoit resté grande familiarité avec eux et
+avec la reine-mère.»
+
+Il a raconté une plaisante aventure qui lui arriva autrefois à
+Saint-Germain: Elle étoit sur son lit, le dos tourné vers la porte,
+attendant un lavement. Sa femme de chambre ne venoit pas. Estoublon
+passe par là, voit ce dos découvert, donne en silence le lavement et
+disparoît. La femme de chambre arrive enfin; ni elle ni la dame
+médicamentée n'y purent rien comprendre.]
+
+[Note 125: Edme lord Montaigu avoit été envoyé en France en 1628
+par la cour d'Angleterre pour s'entendre avec les princes et arranger
+une conspiration (La Porte, p. 10). Il avoit fait connoissance, par le
+canal de Buckingam, avec Anne d'Autriche, et lui avoit plu. En 1643 il
+est son confident (Mottev., t. 2, p. 12, et Monglat, p. 141): Mazarin,
+pour arriver au ministère «se servit de milord Montaigu, autrefois
+créature de Châteauneuf, mais qui, depuis sa retraite à Pontoise,
+avoit été gagné par la mère Jeanne, religieuse carmélite, soeur du
+chancelier Séguier.» (_Mém. de M. de ***_, p. 455.)
+
+Pendant toute la Fronde, Montaigu fut très occupé: il s'étoit fait
+catholique et étoit devenu abbé de Saint-Martin à Pontoise. Retz (p.
+296, 357) et d'autres attestent son activité et son dévoûment à la
+cause royale.
+
+C'est son fils que nous trouvons en 1649 gouverneur de Rocroy (_Estat
+de la France_), qu'en 1653 il essaie en vain (Lenet, p. 615) de
+défendre contre les Espagnols, et que nous voyons, en 1657, cornette
+des chevau-légers du roi (Montp., t. 3, p. 217). Bussy parle de ce
+Montaigu-là.
+
+Le père, milord de Montaigu, comme on disoit, resta jusqu'au dernier
+moment l'ami de la reine-mère; elle alloit le visiter dans son abbaye
+(Mott., t. 5, p. 18.--1659). Il conserva aussi un grand crédit sur le
+ministre et sur la cour d'Angleterre. C'est lui qui, en 1660 (Mottev.,
+t. 5, p. 83), veut marier Charles II à Hortense Mancini; c'est lui qui
+amène la reine Henriette à reconnoître pour sa belle-fille la femme du
+duc d'Yorck, Anne Hyde de Clarendon. Il «n'avoit pas de désirs pour la
+fortune, ses attachements étoient en France; la véritable piété
+faisoit qu'il étoit désintéressé.» Il assista Anne d'Autriche à son
+lit de mort (Montp., t. 4, p. 91, et Mottev., t. 5, p. 235.)
+
+Le fils, «le petit milord Montaigu» (Mottev., t. 5, p. 134), jouissoit
+du crédit de son père en France, et y joignoit le sien auprès du roi
+restauré d'Angleterre. Il devint ambassadeur d'Angleterre en France et
+courtisa les dames de l'un et de l'autre pays. On le compte parmi les
+galants de la très galante madame de Brissac.
+
+ Pour contenter cette beauté,
+ L'ambassadeur a l'air trop fade.
+
+C'étoit donc, apparemment, un Anglois aux cheveux blonds. Il quitta
+madame de Brissac en 1672 pour Elisabeth Wriothesley, comtesse de
+Northumberland, soeur de l'héroïque lady Russell; il l'épousa, non
+sans peine, en 1673; elle mourut à quarante-quatre ans, en 1690.
+
+Madame de La Fayette écrivit sur cela à madame de Sévigné:
+
+«On dit ici que, si M. de Montaigu n'a pas un heureux succès de son
+voyage, il passera en Italie pour faire voir que ce n'est pas pour les
+beaux yeux de madame de Northumberland qu'il court le pays.» (30
+décembre 1672.)
+
+Et le 13 avril 1673: «Montaigu s'en va; on dit que ses espérances sont
+renversées; je crois qu'il y a quelque chose de travers dans l'esprit
+de la nymphe.»
+
+Veuf, Montaigu épousa la folle duchesse d'Albemarle, qui ne consentit
+à lui donner sa main et ses richesses que lorsqu'il se présenta en
+grande pompe sous le nom et avec un appareil digne de l'empereur de
+Chine.
+
+Lord Montaigu avoit été remplacé, comme ambassadeur, par le comte de
+Sunderland, gendre de Digby. Tous nos amis sont casés.
+
+Le _British Musæum_ a été établi dans l'hôtel même de lord Montaigu.
+
+La soeur de lord Montaigu épousa le chevalier Hervey, qui a écrit un
+poème latin sur le style épistolaire:
+
+ Natura mulier, vir magis arte valet.
+
+C'est à elle que La Fontaine a dédié la 23e fable de son livre 12.]
+
+[Note 126: Recourons uns fois de plus à Mademoiselle (t. 3, p.
+297): «Cette affaire (de la cassette des lettres prise chez l'abbé
+Fouquet) se passa un peu devant que je revinsse à la cour (1658). Deux
+ou trois mois après, madame de Brienne alla avec madame de Châtillon à
+la Miséricorde, qui est un couvent du faubourg Saint-Germain. Elles
+étoient au parloir, et madame Fouquet, la mère, y vint avec l'abbé.
+Madame de Châtillon dit à madame de Brienne: «Ah! ma bonne, que
+vois-je? quoi! cet homme devant moi!» Madame de Brienne et la Mère de
+la Miséricorde lui dirent: «Songez que vous êtes chrétienne et qu'il
+faut tout mettre aux pieds de Jésus-Christ.» La Mère de la Miséricorde
+s'écria: «Au nom de Jésus, mon enfant, au nom de Jésus, regardez-le en
+pitié!»
+
+Au nom de Jésus, je crois pouvoir affirmer que la Mère de la
+Miséricorde faisoit là un métier auquel on donne un vilain nom.
+
+M. Henri Bordier (_Les Eglises et les Monastères de Paris_) ne cite
+qu'un ancien couvent qui porte le nom de la Miséricorde: les
+Hospitalières de la rue Mouffetard (p. 81), établies en 1656 pour
+secourir les femmes pauvres.]
+
+[Note 127: Mesdames de Saint-Chaumont et de Feuquières sont les
+soeurs du maréchal de Grammont. Le comte de Grammont (_Mém._, ch.
+12) se fait dire par son frère: «La Saint-Chaumont, qui n'a pas, à
+beaucoup près, le jugement aussi merveilleux qu'elle se l'imagine...»
+
+Elle servit son neveu Guiche dans son intrigue avec Madame (_Lettres
+de Madame_, 30 septembre 1718). Elle étoit gouvernante des enfants de
+Monsieur (La Fare), et avoit été, pour cette place, en concurrence
+avec madame de Motteville (t. 5, p. 158; 1661). «La cabale favorite du
+roi, composée de la comtesse de Soissons et de Fouilloux, fille de la
+reine-mère, confidente et amie de cette princesse», la soutint. Elle
+fut aussi demandée par Monsieur, grâce aux manoeuvres de
+mademoiselle Chemerault, qu'il aimoit alors.
+
+«_Sinaïde_ (Somaize, t. 1, p. 223) est une prétieuse fort spirituelle
+et fort sage, et qui écrit fort poliment en prose.»]
+
+[Note 128: Continuons l'histoire: «Cependant le prince de Condé ne
+fit plus en France la même figure qu'il y avoit fait autrefois. Bien
+loin de le voir mêlé dans les affaires, agissant par luy-même et se
+rendant considérable par son crédit, nous ne le verrons plus que dans
+une continuelle dépendance. Sur quoy l'on rapporte que, la duchesse de
+Châtillon ayant fait des reproches à ce prince du peu de soins qu'il
+prenoit de faire valoir son autorité, et luy ayant remontré qu'étant
+prince du sang, il devoit tenir le rang qui étoit dû à sa dignité, ce
+prince luy répondit: «Madame, je n'ignore pas ce que vous venez de me
+représenter, et, assurément, je n'ay pas besoin qu'on m'invite à faire
+valoir l'autorité qui est due à ma naissance. J'y serois assez porté
+moi-même, si le roy étoit moins jaloux de son pouvoir et moins heureux
+qu'il n'est; mais aussi, Madame, si vous connoissiez son humeur comme
+je la connois, vous me parleriez d'une autre manière que vous ne
+faites.» (Pierre Coste, p. 251.)
+
+Cela fut dit en 1660; mais le temps étoit passé des aventures
+politiques, et madame de Châtillon dut bientôt se résigner à devenir
+madame de Meckelbourg.
+
+En 1680 (Sévigné, 12 janvier), «madame de Meckelbourg est logée à la
+rue Taranne, où étoit la Marans. Cela ne ressemble guère à l'hôtel de
+Longueville.»
+
+En 1692, Abraham du Pradel (_le Livre commode_) la loge près de
+Saint-Roch et lui donne le titre de _dame curieuse_, c'est-à-dire de
+collectionneuse, de dame à beaux meubles, à tableaux, à colifichets.
+Ce fut là son dernier logement. Lorsqu'elle meurt, Saint-Simon (t. 1,
+p. 50). dit qu'elle logeoit dans une des dernières maisons près de la
+porte Saint-Honoré.
+
+Elle avoit beaucoup aimé son frère Luxembourg; elle ne lui survécut
+pas (Saint-Simon, t. 1, p. 84 et 144).
+
+M. de Meckelbourg étoit mort à La Haye en 1692. Madame de Meckelbourg
+étoit restée l'amie de Monsieur (Saint-Simon, _note à Dangeau_, 24
+janvier 1695). En mourant elle laissa 4,000,000 encore, près de douze
+millions d'aujourd'hui.
+
+«Ah! ne me parlez point de madame de Meckelbourg: je la renonce.
+Comment peut-on, par rapport à Dieu et même à l'humanité, garder tant
+d'or, tant d'argent, tant de meubles, tant de pierreries, au milieu de
+l'extrême misère des pauvres dont on étoit accablé dans ces derniers
+momens?» (Sév., 3 février 1695.)]
+
+[Note 129: Quand Vardes meurt (en août 1688), madame de Sévigné
+écrit (3 septembre 1688): «Il n'y a plus d'homme à la cour bâti sur ce
+modèle-là.» Vardes avoit été le type du gentilhomme de palais royal.
+
+Son père, en 1617, avoit épousé madame de Moret, ancienne maîtresse de
+Henri IV (Jacqueline de Bueil, née vers 1580, mère, en 1607, d'Antoine
+de Bourbon, comte de Moret, mariée en 1610 à Philippe de Harlay, comte
+de Césy).
+
+Vardes s'appeloit René François du Bec Crespin (en Normandie). Je ne
+l'aime pas beaucoup, pour ma part: il fut égoïste. Ses amours avec
+madame de Roquelaure (Conrart, p. 250), et, plus tard, dans son exil,
+avec mademoiselle de Thoiras, qu'il laissa dans l'embarras, ne parlent
+pas en sa faveur. Madame de Sévigné (28 juin 1671 et 30 mars 1672) a
+parlé de cette dernière liaison: «J'ai horreur de l'inconstance de M.
+de Vardes; il a trouvé cette conduite dans le feu de sa passion, sans
+aucun sujet que de n'avoir plus d'amour. Cela désespère, mais
+j'aimerois encore mieux cette douleur que d'être quittée pour une
+autre. Voilà notre vieille querelle. Il y a bien d'autres sujets sur
+quoi je n'approuve pas M. de Vardes.»
+
+Vardes avoit épousé Catherine Nicolaï. «Le bruit courut partout qu'il
+étoit impuissant, ce qui passoit pour une vérité parmi ceux qui ne le
+connoissoient pas particulièrement; mais ceux qui le connoissoient
+assuroient qu'il ne l'étoit pas, mais qu'il n'étoit pas fort
+vigoureux, et que c'est ce qui avoit donné lieu à ce bruit. Sa femme
+soutenoit à sa mère et à tous ses parents que tant s'en falloit que
+cela fût, que même il étoit fort vert galant.» (Conrart, p. 252.)
+
+Le mariage eut lieu (V. Loret) le 19 septembre 1656. Mademoiselle de
+Nicolaï, fille du premier président de la chambre des comptes et de
+Marie Amelot, mourut en 1661.
+
+La fille de Vardes, Marie-Elisabeth du Bec, fut mariée en 1678 à Louis
+de Rohan-Chabot.
+
+C'est pour son mariage avec mademoiselle de Nicolaï que Vardes fut si
+vigoureusement aidé contre la famille par l'abbé Fouquet et Candale
+(Montp., t. 3, p. 76).
+
+Jarzay l'avoit soutenu dans l'intrigue qu'il eut avec madame de La
+Roche-Guyon. Veuf, il eut deux fois à refuser mademoiselle de La
+Vallière: on la lui offrit avant l'exaltation; on la lui offrit encore
+après la chute. Il avoit eu Ninon. Madame de Vardes, morte jeune,
+avoit brillé à l'hôtel de Rambouillet (Walck., t. 1, p. 39).
+
+En 1650, Vardes est épris de madame de Lesdiguières (Retz, p. 206); en
+1652, il combat dans le parti de la cour et a le poignet cassé à
+Etampes (Conrart, p. 74). Tallemant (ch. 355) dit qu'il touchoit une
+pension de 6,000 livres pour son beau dévoûment.
+
+De 1655 à 1678 (Daniel, t. 2, p. 312) il fut capitaine de la compagnie
+des Cent-Suisses. Ce gentilhomme, si poli au Palais-Royal et au
+Louvre, avoit quelque cruauté. Il fait couper le nez à Montandré,
+auteur d'un libelle écrit contre madame de Guébriant, sa soeur
+(Retz, p. 258); il se bat avec le duc de Saint-Simon pour un procès,
+et il est vaincu (Saint-Simon, 1, p. 50).
+
+La _Gazette de France_ le montre, au mariage du roi, «lestement vestu,
+à la teste des Cent-Suisses, aussi en habits neufs passementez d'or,
+avec la toque de velours ondoyée de belles plumes, marchant, tambours
+battant, sous leur enseigne, semée de fleurs de lys d'or.»
+
+Sa faveur étoit grande alors. Il étoit beau (de la tête au moins); il
+se crut autorisé à courtiser madame de Conti. Conti l'y prend (Choisy,
+p. 627) et l'en dégoûte. Il étoit joueur et ami de Gourville (_Mém. de
+Gourville_, p. 529), à qui il raconta l'histoire de la lettre
+espagnole. Madame ne l'aimoit pas (Conrart, p. 279); il poussa le
+chevalier de Lorraine à l'aimer. Puis vint en effet cette malheureuse
+lettre espagnole, imaginée avec Guiche et madame la comtesse de
+Soissons, qui les perdit (Montp., t. 4, p. 43).
+
+«Le roi a fait mettre dans la Bastille M. de Vardes; on ne sçait point
+le sujet: on dit que c'est à cause de M. Fouquet; mais apparemment
+c'est le prétexte de quelque autre chose.» (Guy Patin, 16 décembre
+1664.)
+
+«M. de Vardes a été amené d'Aigues-Mortes dans la citadelle de
+Montpellier, par ordre du roi, d'où l'on dit qu'il sera conduit à
+Paris (31 mars 1665).
+
+(Même lettre.) «Le comte de Guiche a reçu commandement du roi de se
+retirer à La Haye (en Hollande), et la comtesse de Soissons n'est pas
+bien dans l'esprit du roi à cause de la lettre qui est venue
+d'Espagne.»
+
+Vardes alla d'abord à la Bastille, où on courut le voir en procession.
+Il n'en étoit pas moins perdu, et l'amitié du roi lui étoit ravie. Il
+«avoit une ambition déréglée (Mottev., t. 5, p. 227) et naturellement
+étoit artificieux et vain.» On l'envoya dans la citadelle de
+Montpellier (La Fare), puis on lui permit de se promener un peu; mais
+il resta en exil. Madame de Grignan l'y retrouve, toujours capitaine
+en titre des Cents-Suisses (Sévigné, édit. Didot, t. 3, p. 39),
+s'occupant de chimie et poursuivant surtout la découverte de l'or
+potable (1er juillet 1676). En 1683 il reparut à la cour (Sévigné, 26
+mai) vieilli, cassé, mais élégant, roide, poli, reste glacé des grâces
+de la Régence, et, plutôt qu'un modèle, un souvenir. Louis XIV fut
+clément et doux.
+
+«M. de Vardes est ici plus délicieux que jamais, et joignant les
+perfections humaines et la sagesse de l'honnête homme à celle d'un bon
+chrétien.» (_Lettre de Corbinelli_, 1er juin 1684.)
+
+Dangeau (21 janvier 1688) montre que de Vardes reconquit presque sa
+place perdue dans la faveur. Il meurt le 3 septembre 1688, laissant
+40,000 livres de rente à son gendre. Saint-Simon, parlant de son exil
+et de son retour, dit: «Il en revint si rouillé qu'il en surprit tout
+le monde et conserva toujours du provincial. Le roi ne revint jamais
+qu'à l'extérieur, et encore fort médiocre, quoiqu'il lui rendît enfin
+un logement et ses entrées.»]
+
+[Note 130: Dans les _Amours de madame de Brancas_, M. d'Olonne,
+Jeannin, Paget, reparoîtront. On y verra que, si madame d'Olonne
+jouoit des tours à son mari, celui-ci ne se gênoit nullement pour
+courir la pretentaine. Il paya sa belle-soeur, madame la maréchale
+de La Ferté; il enleva madame de Brancas à Jeannin; il eut une autre
+de ses belles-soeurs, la femme de son frère Royan. Ce gros homme, ce
+«tonneau», n'étoit donc pas adonné uniquement aux voluptés
+culinaires.]
+
+[Note 131: «Dans ce temps-là je fus d'une partie de plaisir à la
+campagne qui fit bien du bruit. Je l'écrivis et la montray un an après
+à Mme ****, pour lors de mes amies. Elle en fit une histoire à sa
+mode, qu'elle fit courir dans le monde quand nous nous brouillâmes;
+mais voicy naturellement comme elle se passa:
+
+«Vivonne, premier gentilhomme de la chambre du roy, voulant aller
+passer les festes de Pasques à Roissy, qui est une terre à quatre
+lieues de Paris, qui luy venoit du coté de sa femme, proposa à
+Mancini, neveu du cardinal Mazarin, et à l'abbé le Camus, aumônier du
+roy, d'être de la partie, lesquels ne s'en firent pas presser. Deux
+jours après qu'ils y furent, le comte de Guiche et Manicamp, l'ayant
+appris, les allèrent trouver, et menèrent avec eux le jeune Cavoye,
+lieutenant au régiment des gardes. Aussi-tôt qu'ils y furent arrivez,
+Mancini et l'abbé s'enfermèrent dans leurs chambres, se défiant des
+emportemens du comte de Guiche et de Manicamp; et le lendemain, jour
+du vendredy saint, ils en partirent de grand matin et revinrent à
+Paris. Quand Vivonne et les autres l'eurent appris, ils proposèrent de
+m'envoyer prier de les aller voir. Vivonne m'en écrivit un billet, et
+moy, n'ayant alors rien à faire à Paris, je montay à cheval et je les
+allay trouver. Je les rencontray qu'ils venoient d'entendre le
+service. Un moment après nous envoyâmes à Paris quérir quatre des
+petits violons du roy et nous nous mîmes à table. Après dîner nous
+allâmes courre un lièvre avec les chiens du Tilloy. Pour moy, qui
+n'aime point la chasse, je m'en revins bientôt au logis, où, ayant
+trouvé les violons, je me divertis à les entendre. Je n'eus pas pris
+ce plaisir une heure durant que je vois entrer dans la cour le comte
+de Guiche au galop, qui menoit un homme par la bride de son cheval
+comme un prisonnier de guerre, et Manicamp derrière avec un fouet de
+postillon pour le presser. Je courus pour sçavoir ce que c'étoit. Je
+trouvay un homme vêtu de noir, assez agé, qui avoit la mine d'un
+honnête homme. Il me fit pitié, et, ayant témoigné au comte de Guiche
+que je condamnois son procédé, le bon homme prit la parole et me dit
+qu'il entendoit raillerie. Je le menay dans la salle, où il me conta
+que, s'en retournant à Paris de sa maison de campagne, il avoit
+rencontré ces messieurs; que le comte de Guiche, qui l'avoit abordé le
+premier, luy ayant demandé qui il étoit, il luy avoit répondu qu'il
+étoit le procureur de M. le cardinal, nommé Chantereau; que le comte
+de Guiche luy avoit dit: «Ah! monsieur Chantereau, je suis fort aise
+de vous avoir rencontré, il y a long-temps que je vous cherchois. J'ay
+ouy faire bon récit de votre capacité, et, pour moy, j'ay toûjours
+fort aimé la chicanne»; que sur cela il avoit bien veû que c'étoit de
+la jeunesse qui vouloit rire, et qu'il avoit pris son parti de ne se
+point fâcher. Il me fit cette relation avec la même exactitude qu'il
+auroit fait une information. Je luy dis qu'il avoit fait en galant
+homme, et je luy fis apporter du vin pendant qu'on faisoit manger de
+l'avoine à son cheval. Après cela, il nous quitta fort content de la
+compagnie, et particulièrement de moy. Les violons recommencèrent à
+jouer jusqu'au souper, que nous passâmes gayement, mais sans débauche.
+Au sortir de table, nous les menâmes au parc, où nous fûmes jusqu'à
+minuit. Le samedy nous nous levâmes fort tard, et nous passâmes le
+reste de la journée à nous promener dans des calèches. Comme nous
+avions impatience de manger de la viande, nous voulûmes faire
+médianoche. Ce repas-là ne fut pas si sobre que les autres: nous bûmes
+fort, et sur les trois heures après minuit nous nous allâmes coucher.
+Nous étant levez à onze heures du matin le jour de Pâques, nous oüîmes
+la messe dans la chapelle du château; nous dînâmes et nous nous en
+retournâmes à Paris, où, à l'entrée de la ville, chacun s'en alla de
+son côté.
+
+«Nos ennemis et ceux qui, sans haïr, ne laissent pas de couper la
+gorge, se souvinrent de nous à la cour. Ils sçavoient qu'un des plus
+grands plaisirs qu'ils pouvoient faire au cardinal étoit de luy
+fournir des prétextes de ne pas faire du bien à ceux à qui il en
+devoit et de se venger de ses ennemis. Ils luy dirent donc la partie
+de Roissy, et qu'on y avoit fait mille choses contre le respect qu'on
+doit à Dieu et au roy.
+
+«Il avoit des raisons particulières de haïr, de craindre ou de se
+défier de tous ces messieurs; pour moy, il eût été bien aise de me
+faire une querelle pour me faire perdre, ou du moins pour différer les
+récompenses qu'il me devoit. Tout cela fit résoudre le cardinal de se
+servir de cet avis aux occasions; et, pour cacher le mal qu'il nous
+préparoit sous des apparences d'une justice fort exacte, il commença
+par exiler à Brisac Manciny, son neveu, et l'abbé le Camus à Meaux, et
+fit courir le bruit qu'il s'étoit fait à Roissy mille impietez, dont
+les dévots, disoit-il, avoient fait des plaintes à la reine.
+
+«Le peuple, qui grossit tout et qui fait bien plus de cas du
+merveilleux que du véritable, décida bientôt de ce qui s'étoit fait à
+Roissy. Il dit d'abord qu'on y avoit baptisé des grenouilles, et puis
+il revint à un cochon de lait; d'autres, qui vouloient rafiner sur
+l'invention, disoient qu'on y avoit tué un homme et mangé de sa
+cuisse. Enfin, il n'y eut guère d'extravagance à imaginer qui ne fût
+dite.» (_Mémoires de Bussy_.)
+
+Pour contrôler Bussy, lisez madame de Motteville (t. 5, p. 6): «La
+semaine sainte ensuivant, une troupe de jeunes gens de la cour
+allèrent à Roissy pour les jours saints, dont étoient le comte de
+Vivonne, gendre de madame de Mesmes, à qui appartenoit la maison;
+Mancini, neveu du ministre; Manicamp et quelques autres. Ils furent
+accusés d'avoir choisi ce temps-là par dérèglement d'esprit, pour
+faire quelques débauches, dont les moindres étoient d'avoir mangé de
+la viande le vendredi saint: car on les accusa d'avoir commis de
+certaines impiétés indignes non seulement de chrétiens, mais même
+d'hommes raisonnables. La reine, qui en fut avertie, en témoigna un
+grand ressentiment. Elle exila l'abbé le Camus pour avoir eu commerce
+seulement avec des gens si déréglés, quoiqu'il ne fût pas avec eux les
+jours que ces choses se passèrent. Le cardinal Mazarin, pour montrer
+qu'il ne vouloit pas protéger le crime, voulut punir tous les
+complices en la personne de son neveu, qu'il chassa de la cour et de
+sa présence; et, après avoir châtié celui-là, il pardonna à tous les
+autres, qui en furent quittes pour de sévères réprimandes que le roi
+leur fit.»]
+
+[Note 132: Saint-Simon (t. 6, p. 121) lui a consacré trois pages
+que nous voudrions lui emprunter. Il ne faut pas le confondre avec
+Pierre Camus de Pont-Carré, que madame de Sévigné comptoit au nombre
+de ses bons amis. Il étoit frère du premier président de la cour des
+Aides et du lieutenant civil du Châtelet, et tous les trois
+descendoient d'une famille marchande (V. La Bruyère, t. 2, p. 201),
+dont ils firent tout simplement passer l'enseigne (_Au Pélican_) dans
+leurs armes.
+
+L'abbé Le Camus fut d'abord très léger. Il s'en repentit, vécut dans
+la pratique des devoirs les plus difficiles, et imagina de ne vivre
+que de légumes. Innocent XI le prit pour cela en amitié et lui envoya
+le chapeau _proprio motu_, sans sollicitation aucune, sans avis, sans
+enquête. Le Camus étoit évêque de Grenoble, sur le passage de la
+barrette. Contre l'usage, il la prit sans l'aller recevoir à
+Versailles: aussi fut-il disgracié à la cour (1689).
+
+«Pendant que le cardinal Le Camus n'étoit qu'aumônier du roi, il
+n'étoit pas si grave qu'il l'a été depuis, et se mettoit sur le pied
+de faire rire S. M. quand il en trouvoit l'occasion.» (Senecé, _édit.
+elzev._, t. 1, p. 317.)
+
+«Etant simple abbé, il argumenta un jour à la Sorbonne avec beaucoup
+de chaleur contre cette définition de l'Eglise: _Congregatio fidelium
+sub uno capite_; car, disoit-il, à chaque vacance du Saint-Siége, il
+n'y auroit plus d'Eglise.
+
+«Le cardinal Le Camus et le dernier archevêque de Vienne, du nom de
+Villars, dînant un jour ensemble dans un lieu du diocèse de Grenoble
+où ils s'étoient rencontrés, l'archevêque dit au cardinal: Eh!
+Monseigneur, mangerez-vous toujours de ces méchantes racines? Et le
+cardinal répondit: Monsieur, vous les trouveriez bonnes si elles vous
+avoient aidé à devenir cardinal.» (Amelot de la Houssaye, t. 2, p.
+30.)
+
+Madame de Sévigné disoit de lui: «C'est l'homme du monde dont j'ai les
+plus grandes idées (15 mai 1691.) La Fontaine (épître 26) fait
+également son éloge:
+
+ Je ne me donne point ici pour un oracle;
+ Et, sans chercher si loin, Grenoble en possède un.
+ Il sait notre langue à miracle;
+ Son esprit est en tout au dessus du commun.
+ C'est votre cardinal que j'entends.........
+
+On trouve dans le recueil de chansons du comte de Maurepas (manuscrits
+de la Bibliothèque nationale) la chanson suivante au sujet de la
+nomination de Le Camus au cardinalat; elle est accompagnée d'un
+commentaire: «Etienne Le Camus, évesque de Grenoble, très débauché du
+tems qu'il étoit aumônier du roy Louis XIV, comme on verra par la
+suite, prit tout d'un coup l'esprit de pénitence dès qu'il fut
+évesque. Il vescut d'une manière très austère et très singulière, car
+il ne se contenta pas d'une résidence exacte et d'une application
+infinie dans le gouvernement de son diocèse; il preschoit outre cela
+continuellement. Il ne vivoit que de légumes, il mangeoit avec ses
+domestiques dans un réfectoire; ses gens ne le voyoient coucher ny se
+lever, de manière que plusieurs personnes croyoient qu'il couchoit sur
+la dure; enfin l'extérieur de ce prélat ne montroit que la pénitence
+et l'austérité. Cependant les spéculatifs jugeoient autrement de
+l'intérieur, et l'on étoit persuadé que l'amour de Dieu et la crainte
+de son jugement avoient moins de part à cette manière de vivre que la
+vanité et l'ambition. Ce qui arriva par la suite augmenta ces
+soupçons, car, le pape Innocent XI l'ayant fait cardinal, au mois de
+septembre 1686, sans qu'il eût paru être appuyé d'aucune protection à
+Rome, et étant même brouillé avec la cour de France parcequ'il étoit
+janséniste, il n'y eut plus lieu de douter qu'il n'eût des
+intelligences particulières avec Sa Sainteté et ses ministres; l'on ne
+doutoit même pas que ce fût aux dépens du roy, qui avoit pour lors de
+grandes affaires avec la cour de Rome.»
+
+ L'éminentissime Camus
+ A si bien dit ses _oremus_
+ Qu'il est au comble de la gloire.
+ Les Vivonnes et les Bussy
+ Sont chargés d'en faire l'histoire
+ Et s'informer partout ici,
+ Pour lui donner un nom plus noble,
+ S'il est cardinal de Grenoble,
+ Ou bien cardinal de Roissy.
+
+L'histoire à laquelle il est fait allusion dans cette chanson se
+trouve ainsi rapportée dans le même recueil:
+
+«Le cardinal Le Camus, lors aumônier du roy, fut passer la semaine
+sainte à Roissy, maison de M. de Vivonne; avec lui le comte de Bussy,
+Philippe de Mancini, duc de Nevers, de Longueval, comte de Manicamp,
+et plusieurs autres débauchés. Ils y mangèrent de la viande, et, avec
+une impiété horrible, ils y baptisèrent un cochon de lait avec les
+cérémonies de l'Eglise et le nommèrent _Carpe_. On prétend même que
+l'abbé Le Camus, qui étoit alors ecclésiastique, fit cette belle
+cérémonie.»
+
+Baptisez un cochon de lait et soyez honnête homme!]
+
+[Note 133: Philippe-Julien Mancini-Mazarini, duc de Nevers et de
+Donzy, né à Rome le 26 mai 1641, colonel de la vieille marine en 1652,
+chevalier de l'ordre en 1661, mort le 8 mai 1707.
+
+Daniel (t. 2, p. 225) l'inscrit dès 1657, date du rétablissement de la
+première compagnie des mousquetaires, comme capitaine lieutenant de
+cette compagnie. Il en garda le commandement jusqu'en 1667.
+
+Exilé à la suite de cette affaire, il fut rappelé bientôt. À la
+dernière cérémonie du mariage du roi, il porta la queue de
+Mademoiselle (Montp., t. 5, p. 70). Néanmoins, Mazarin ne lui fit pas
+tout le bien qu'il lui auroit fait s'il l'eût trouvé de meilleur
+conseil. «Quoiqu'il le déshéritât, ne le croyant pas digne de porter
+son nom, ce neveu déshérité ne laisse pas d'avoir la principauté ou
+duché de Ferreti en Italie, le duché de Nevers en France, avec une
+partie de la maison et beaucoup d'autres biens.» (Motteville, t. 5, p.
+52.)
+
+Ce qu'en dit Saint-Simon (t. 5, p. 390) paroît juste: «C'étoit un
+Italien, très italien, de beaucoup d'esprit, facile, extrêmement orné,
+qui faisoit les plus jolis vers du monde qui ne lui coûtoient rien, et
+sur-le-champ, qui en a donné aussi des pièces entières; un homme de la
+meilleure compagnie du monde, qui ne se soucioit de quoi que ce fût,
+paresseux, voluptueux, avare à l'excès, qui alloit très souvent
+acheter lui-même à la halle et ailleurs ce qu'il vouloit manger, et
+qui faisoit d'ordinaire son garde-manger de sa chambre. Il voyoit
+bonne compagnie, dont il étoit recherché; il en voyoit aussi de
+mauvaise et d'obscure, avec laquelle il se plaisoit, et il étoit en
+tout extrêmement singulier. C'étoit un grand homme sec, mais bien
+fait, et dont la physionomie disoit tout ce qu'il étoit.
+
+«Son oncle le laissa fort riche et grandement apparenté.» Il négligea
+la faveur attachée à son nom, et peu à peu se retira dans la vie
+libre. Sa femme, fille aînée de madame de Thianges, étoit, lors de son
+mariage (1670), la plus belle personne de la cour. Il en fut jaloux.
+Fort souvent il l'emmena à Rome de grand matin, sans préparatifs; ils
+y firent de longs séjours. M. de Nevers mourut à soixante-six ans. «Il
+s'étoit fort adonné à Sceaux, et sa femme encore davantage.» Son fils
+n'eut pas grand crédit.
+
+Assurément, ce n'est pas pour refaire le curieux ouvrage de M. Amédée
+Renée (_les Nièces de Mazarin_) que j'ajoute à tant de notes une note
+supplémentaire. Plusieurs fois nous avons rencontré la duchesse de
+Mercoeur, la comtesse de Soissons, la connétable Colonna, le duc de
+Nevers, etc. Le lecteur, qui n'est pas forcé de connoître à fond la
+généalogie des parents de Mazarin, a pu y trouver quelque embarras.
+
+«Le cardinal Mazarin avoit deux soeurs:--madame Martinozzi, qui
+n'eut que deux filles, l'une mariée au duc de Modène, et mère de la
+reine d'Angleterre, épouse du roi Jacques II; l'autre à M. le prince
+de Conti, bisaïeul de M. le prince de Conti d'aujourd'hui;--madame
+Mancini, qui eut cinq filles et trois fils. Les filles furent: la
+duchesse de Vendôme, mère du dernier duc de Vendôme et du grand
+prieur, dont le père fut cardinal après la mort de sa femme; la
+comtesse de Soissons, mère du dernier comte de Soissons et du fameux
+prince Eugène; la connétable Colonne, grand'mère du connétable Colonne
+d'aujourd'hui, qui, tous deux, ont fait tant de bruit dans le monde;
+la duchesse Mazarin, qui, avec le nom et les armes de
+Mazzarini-Mancini, porta vingt-six millions en mariage au fils du
+maréchal de La Meilleraye, et qui est morte en Angleterre après y
+avoir demeuré longues années; et la duchesse de Bouillon, grand'-mère
+du duc de Bouillon d'aujourd'hui. Des trois fils, l'aîné fut tué tout
+jeune au combat du faubourg Saint-Antoine, en 1652; il promettoit
+tout; le cardinal Mazarin l'aimoit tellement qu'il lui confioit, à cet
+âge, beaucoup de choses importantes et secrètes pour le former aux
+affaires, où il avoit dessein de le pousser. Le troisième, étant au
+collége des Jésuites, fort envié des écoliers pour toutes les
+distinctions qu'il y recevoit, se laissa aller à se mettre à son tour
+dans une couverture et à se laisser berner; ils le bernèrent si bien
+qu'il se cassa la tête, à quatorze ans qu'il avoit; le roi, qui étoit
+à Paris, le vint voir au collége; cela fit grand bruit, mais n'empêcha
+pas le petit Mancini de mourir. Resta seul, le second, qui est M. de
+Nevers, dont il s'agit ici.» (Saint-Simon, t. 5, 389.)
+
+Faisons un tableau:
+
+ ( 1. La princesse de Conti (Anne-Marie),
+ ( née à Rome en 1637, mariée le 22 février
+Mme =Martinozzi=. ( 1654, morte le 4 février 1672.
+ (
+ ( 2. Madame de Modène, belle-mère de
+ ( Jacques II.
+
+
+ ( 1. Mancini, tué en 1652, à 16 ans.
+ (
+ ( 2. Mancini (Alphonse), mort aux Jésuites
+ ( en 1658, à 12 ans.
+ (
+ ( 3. Mancini (duc de Nevers).
+ (
+ ( 4. Laure Mancini (madame de Mercoeur),
+ (née en 1636, mariée le 4 février 1651,
+ ( morte le 8 février 1657 (mère du duc et
+ ( du grand-prieur de Vendôme).
+ (
+Mme =Mancini=. ( 5. Olympe (comtesse de Soissons).
+ (
+ ( 6. Marie, aimée de Louis XIV, femme du
+ ( connétable Colonna (Laurent-Onuphre
+ ( Colonne de Gioëni), prince de Palliano
+ ( et de Castiglione, grand d'Espagne, chevalier
+ ( de la Toison-d'Or, mort en 1689.
+ ( [La connétable mourut en 1715.]
+ (
+ ( 7. Hortense, femme du fils du maréchal
+ ( de la Meilleraye.
+ (
+ ( 8. Marie-Anne (duchesse de Bouillon).
+]
+
+[Note 134: Ce «gros crevé», dit madame de Sévigné (28 juin 1671);
+et Saint-Simon: «C'étoit l'homme le plus naturellement plaisant et
+avec le plus d'esprit et de sel, et le plus continuellement.»
+
+Il étoit prodigue. Louis XIV le regarde comme «un occasionnaire», un
+aventurier (lettre du 22 juin 1663 à Beaufort); mais il l'aime
+long-temps (Mottev., t. 5, p. 20) et lui permet toute sorte de
+langages. On connoît assez sa soeur, madame de Montespan. Il avoit
+épousé mademoiselle de Mesmes. C'est sa belle-mère qui avertit la
+reine-mère de tout ce que faisoit Vivonne pour fortifier le roi dans
+l'amour qu'il avoit juré à mademoiselle Mancini. On n'arriva que bien
+juste à temps pour le combattre. Vivonne fut exilé.
+
+Il rendit sur mer quelques grands services et eut du bonheur à la
+guerre; mais ce ne fut jamais un très honnête homme.
+
+Madame de Sévigné écrit à Bussy le 22 septembre 1688: «Vous savez la
+mort de votre ancien ami Vivonne. Il est mort en un moment, dans un
+profond sommeil, la tête embarrassée, et, entre nous, aussi pourri de
+l'âme que du corps.»
+
+Bussy, qui attribue cette mort aux ravages d'un mal gagné dans des
+débauches anciennes, répond (28 septembre): «Après une étroite amitié
+entre lui et moi, mes disgraces me l'avoient fait perdre, et je
+l'avois assez méprisé pour ne lui en avoir fait aucun reproche; mais
+je le regardois comme un homme d'esprit et de courage qui avoit un
+fort vilain coeur.»]
+
+[Note 135: Ce cantique n'est pas de Bussy; c'est une
+intercalation. Voir ce qui en est dit dans la Préface.]
+
+[Note 136: En 1659 ce n'étoit pas La Vallière que le roi aimoit.
+La Vallière, née le 6 août 1644, n'avoit encore que quinze ans. C'est
+en juin et en juillet 1661, trois ans après, que commencèrent à se
+former (ancien style) les noeuds de leur amour (Mottev., t. 5, p.
+134). Roquelaure, le bouffon, le sceptique Roquelaure, y fut bien pour
+quelque chose.
+
+Dans ce premier couplet il s'agit de Marie Mancini et de sa grande
+bouche à dents blanches (Mottev., t. 4, p. 395).]
+
+[Note 137: =Faguenas=. S. M. Odeur fade et mauvaise sortant d'un
+corps malpropre ou malsain. _Cela sent le faguenas._ Il est familier
+et il vieillit. (_Dictionnaire de l'Académie françoise_, dernière
+édition.)]
+
+[Note 138: C'est Mademoiselle, et non la seconde femme de Gaston,
+Marguerite de Lorraine (fille de François II), née en 1613, mariée à
+Nancy le 31 janvier 1632, morte le 3 avril 1672; «dévote, négligente,
+froide», qui, à en croire madame de Motteville (t. 2, p. 231), «avoit
+de l'esprit et raisonnoit fortement sur toutes les matières dont il
+lui plaisoit de parler. Elle paroissoit, par ses discours, avoir du
+coeur et de l'ambition. Elle aimoit Monsieur ardemment, et haïssoit
+de même tout ce qui pouvoit lui nuire auprès de lui. Elle étoit belle
+par les traits de son visage, mais elle n'étoit point agréable.»
+Mademoiselle (t. 2, p. 297) cite d'elle un mot désagréable. Elle
+venoit de perdre un fils, le petit Valois (en 1652). Mademoiselle la
+trouve mangeant un potage, qui lui dit: «Je suis obligée de me
+conserver, je suis grosse!»]
+
+[Note 139: Mademoiselle de Vandy. «Elle a de l'esprit» (Montp., t.
+4, p. 79, 1664). La Mesnardière (p. 49) l'appelle «gente Vandy» et
+«beauté cruelle». C'étoit l'amie intime de Mademoiselle (t. 3, p. 39),
+qui parle de sa «mine prude» (t. 3, p. 106), qui dit qu'elle «est
+bonne et prudente». C'est la princesse de Paphlagonie de mademoiselle
+de Scudéry (Montp., t. 3, p. 429). Bussy l'a toujours eue pour amie.
+De même il paroît avoir aimé Mademoiselle toute sa vie. Ces couplets
+ne peuvent lui appartenir.]
+
+[Note 140: On a confondu presque partout mademoiselle de La
+Mothe-Argencourt et mademoiselle de La Mothe-Houdancourt. L'une et
+l'autre furent aimées du roi, mademoiselle de La Mothe-Argencourt la
+première.
+
+Les Mémoires de Mademoiselle (t. 3, p. 272) font commencer les choses
+en 1658. Peut-être faut-il remonter jusqu'en 1657. Madame de La
+Mothe-Argencourt, la mère, habitoit Montpellier, elle y reçut toute la
+cour en 1660 (Montp., t. 3, p. 441).
+
+La fille «n'avoit ni une éclatante beauté, ni un esprit fort
+extraordinaire; mais toute sa personne étoit fort aimable. Sa peau
+n'étoit ni fort délicate, ni fort blanche; mais ses yeux bleus et ses
+cheveux blonds, avec la noirceur de ses sourcils et le brun de son
+teint, faisoient un mélange de douceur et de vivacité si agréable
+qu'il étoit difficile de se défendre de ses charmes. Comme, à
+considérer les traits de son visage, on pouvoit dire qu'ils étoient
+parfaits, qu'elle avoit un très bon air et une fort belle taille;
+qu'elle avoit une manière de parler qui plaisoit et qu'elle dansoit
+admirablement bien, sitôt qu'elle fut admise à un petit jeu où le roi
+se divertissoit quelquefois les soirs, il sentit une si violente
+passion pour elle que le ministre en fut inquiet.» (Motteville, t. 4,
+p. 401.) Elle étoit aimée alors de Chamarante et du marquis de
+Richelieu. Mazarin et Anne d'Autriche, effrayés de cette subite
+passion, et poussés vivement par la marquise de Richelieu, qui étoit
+jalouse, s'arrangent pour écarter la favorite. Mais la mère de la
+belle la veut jeter au cou du roi, même comme simple maîtresse, et
+cherche à négocier cela comme une affaire avec le ministre, qui
+apprend d'elle l'amour de Chamarante et celui du marquis de Richelieu,
+part de là, découvre au roi ses rivaux, et le retire, par ces
+artifices, d'une passion où il s'engageoit avec ardeur. Louis XIV
+trompé se montra dédaigneux. Peu après quelqu'un trouve un billet
+perdu: «Fouilloux dit que c'étoit de La Motte au marquis de Richelieu,
+qui en faisoit le galant depuis que le roi ne l'étoit plus. Cette
+pauvre fille pleura et cria les hauts cris, et désavoua le billet.»
+(1658, Montp., t. 3, p. 337.)
+
+La pauvre fille, qui n'avoit point failli, et qui avoit résisté même
+au roi, sentit sa vie troublée; elle prit goût à la vie religieuse
+dans la maison des Filles-Sainte-Marie de Chaillot, et s'y consacra.
+(Voyez, entre autres écrivains de ce genre, Dreux du Radier, 1782, t.
+6, p. 363.) Mademoiselle de La Vallière devoit un jour la retrouver
+dans ces retraites.
+
+L'_Alleluia_ en veut à mademoiselle de La Mothe-Argencourt, et non à
+la maréchale de La Motte-Houdancourt. Celle-ci (Louise de Prie,
+demoiselle de Toussy), née en 1624, aimée en 1646 de Condé (Voy. Lenet
+et un couplet méchant de Blot), étoit très belle, mais d'une beauté
+sévère, et elle étoit grande. Elle avoit épousé, le 21 novembre 1650,
+La Mothe-Houdancourt, né en 1605, mort en 1657; elle mourut le 6
+janvier 1709, à quatre-vingt-cinq ans.
+
+«La maréchale de La Motte, honnête femme et de bonne maison, fut mise
+gouvernante de monseigneur le Dauphin. Ce ne fut nullement pour ses
+éminentes qualités: car, à dire le vrai, elles étoient médiocres en
+toutes choses. Elle étoit petite-fille de madame de Lansac, qui
+l'avoit été du roi. C'étoit un grand titre; mais il n'auroit pas été
+suffisant pour l'appeler à cette dignité si elle n'avoit été dans
+l'alliance de M. Le Tellier, comme proche parente de l'héritière de
+Souvré, qu'il avoit, depuis peu, fait épouser à son fils, le marquis
+de Louvois.» (Mottev., t. 5, p. 201.)
+
+C'est la nièce du maréchal, mademoiselle Anne-Lucie de La Mothe, ou de
+La Motte-Houdancourt, qui, en 1662, faillit, soutenue par la cabale de
+la comtesse de Soissons, l'emporter sur La Vallière, encore hésitante
+(Montp., t. 4 p. 33).
+
+«Dans ce même temps (commencement de 1662) le roi parut s'attacher
+d'inclination à mademoiselle de La Motte-Houdancourt, fille de la
+reine. Je ne sais si elle étoit dans son coeur subalterne à
+mademoiselle de La Vallière, mais je sais qu'elle causa beaucoup de
+changement dans la cour, plutôt par la force de l'intrigue que par la
+grandeur de sa beauté, quoiqu'en effet elle en eût assez pour pouvoir
+faire naître de grandes passions.» (Mott., t. 5, p. 168.)
+
+Le roi, à Saint-Germain, ne pouvoit entrer chez les filles d'honneur:
+il alloit causer avec mademoiselle de La Motte en passant par les
+cheminées; madame de Navailles, leur gouvernante, fit griller ces
+singuliers passages, et encourut pour toujours l'inimitié violente ou
+muette de Louis XIV.
+
+«On a dit que ce qui contribua beaucoup à fixer la destinée de
+mademoiselle de La Vallière fut que mademoiselle de La Motte balança
+quelque temps en faveur de la vertu, et qu'elle, au contraire, ayant
+alors cessé de se défendre, ce fut par sa foiblesse qu'elle vainquit.»
+(Mottev., t. 5, p. 174.)
+
+Le comte de Grammont aima La Motte quand il la vit si distinguée.
+
+«Il ne se rebuta point pour ses mauvais traitemens ni pour ses
+menaces; mais, s'étant témérairement obstiné dans ses manières, elle
+s'en plaignit. Il fut banni de la cour.» (_Mém. de Grammont_, ch. 5.)
+
+Plus tard, par l'entremise de La Feuillade, mademoiselle de La Motte
+épousa le marquis de la Vieuville, chevalier d'honneur de la reine.
+(Voy. le _Journal du marquis de Sourches_, t. 1, p. 233.)
+
+Mademoiselle de La Motte-Houdancourt, fille du maréchal, devint en
+février ou en mars 1671 (Voy. Sévigné) la femme du vilain duc de
+Ventadour. Elle étoit extrêmement belle (voilà bien des La Motte
+favorisées!), et ne fit pas un heureux ménage.
+
+Madame en parle dans ses lettres: «Madame de Ventadour
+(Charlotte-Eléonore-Madeleine de La M. H.) est devenue ma dame
+d'honneur il y a au moins seize ans, et elle m'a quittée deux ans
+après la mort de Monsieur. C'étoit un tour que me jouoit la vieille
+guenipe pour me faire enrager, parce qu'elle savoit que j'aimois cette
+dame; elle est bonne et agréable, mais ce n'est pas la femme la plus
+adroite du monde.»
+
+Madame de Ventadour fut la gouvernante de Louis XV, héréditairement.]
+
+[Note 141: Cette demoiselle Chemeraut, Chemerault ou Chimeraut,
+étoit la nièce de madame de la Bazinière, qui avoit porté le même nom
+et avoit été aussi fille d'honneur. On confond presque partout la
+nièce et la tante.
+
+La tante, Françoise de Barbezière, «la belle gueuse», fut espionne de
+Richelieu, puis maîtresse de Cinq-Mars. Benserade ménagea son mariage
+avec Macé Bertrand, sieur de la Bazinière, financier de basse
+naissance (Voy. les _Variétés hist_., t. 5, p. 90), qui lui permit de
+faire ce qu'elle voudroit. Elle voulut vendre quelque chose au
+surintendant d'Esmery. En 1651, je crois, une de ses demoiselles lui
+vole ses lettres: il y en avoit de d'Esmery, de Beaufort, de l'évêque
+de Metz (Henri, légitimé de France, fils de Gabrielle d'Estrées), de
+tout le monde enfin.
+
+Quand Cinq-Mars l'eut à sa discrétion, elle étoit au couvent (Tallem.
+des R., t. 2, p. 253). C'est le 23 novembre 1659 qu'elle dut se
+retirer, par ordre, au couvent du Chasse-Midy (Cherche-Midi). Une
+lettre de Henri Arnauld, écrite au président Barillon, fixe cette
+date, qui n'a rien d'intéressant, mais qui n'est pas celle que donne
+Tallemant (t. 2, p. 201).
+
+J'écris ces notes sur l'emplacement même de ce couvent du Chasse-Midy;
+il me semble voir ces ombres disparues, et malgré moi, malgré leurs
+erreurs, je me prends à demander pardon pour mademoiselle de
+Chemerault et ses émules. Somaize (t. 1, p. 43) a du courage:
+«illustre en beauté, dit-il de _Basinaris_, elle a beaucoup de vertu!»
+De vertu! Elle étoit riche et maigre. Le 27 février 1658 elle eut
+l'honneur de recevoir chez elle la reine de Suède.
+
+Elle avoit un frère, Geoffroy de Barbezière, sieur de la
+Roche-Chemerault (en Poitou). C'est le père de la seconde Chemerault,
+que Mademoiselle cite dès 1657 (t. 3, p. 200) parmi les filles de la
+reine-mère, et qui est la nôtre.
+
+Gourville (p. 521) dit qu'en 1656 le comte de Chemerault est mis à la
+Bastille. Il y a là de l'obscurité.
+
+N'importe, mademoiselle de Chemerault fut belle et courtisée. En 1661
+elle danse les ballets connus de l'_Impatience_ et des _Saisons_ (Voy.
+Walck. t. 2, p. 490, et la _Lettre de Mathieu Montreuil_ [t. 8 des
+_Archives curieuses_, 2e série, p. 314]). Quincy (t. 1, p., 385) met
+un comte de Chemerault parmi les morts de Sénef.]
+
+[Note 142: Les Bonnoeil (Bonoeil, Bonneuil) ont été de père en
+fils introducteurs des ambassadeurs (Tall., t. 3, p. 414; _Gazette de
+France_, à la date du mariage de Louis XIV; Sévigné, 26 avril 1680;
+Saint-Simon, t. 1, p. 410). Mademoiselle de Montpensier (t. 3, p. 264)
+parle de mademoiselle de Bonneuil comme fille d'honneur en 1658;
+ailleurs (t. 3, p. 200, 1657) elle cite Gourdon, Fouilloux,
+«Boismenil», Chemeraut et Meneville. Il y a probablement une erreur
+ici: _Boismenil_ a été mal lu il faut restituer Bonneuil.
+
+Aux ballets de l'_Impatience_ et des _Saisons_ voici les noms des
+danseuses principales; mademoiselle de Bonneuil y figure: mademoiselle
+de Pons, mademoiselle de La Mothe, mademoiselle de Villeroi,
+mademoiselle de Montbazon, mesdames et mesdemoiselles Châtillon,
+Noailles, Brancas, Arpajon, de La Fayette, de Guiche, Fouilloux,
+Meneville, Chemerault, Bonneuil, et, «petite violette cachée sous
+l'herbe», La Vallière.]
+
+[Note 143: Est-ce du maréchal Clérambault qu'il s'agit? Bussy en a
+longuement parlé dans ses mémoires lorsqu'il s'appeloit Palluau.
+
+C'étoit un cavalier pourvu de toutes les qualités nécessaires au
+courtisan et à l'homme à la mode. Il étoit joueur (Gourville, p. 529);
+il avoit eu Ninon; il avoit aimé ardemment la comtesse de Chalais
+(Lenet, p. 238); il avoit de l'esprit salé. Mademoiselle l'aimoit.
+(Montp., t. 2, p. 111).
+
+Il resta fidèle au cardinal Mazarin et le servit heureusement,
+quoiqu'en dise ce couplet de Blot sous forme de _santé_:
+
+ À ce grand mareschal de France,
+ Favory de Son Eminence,
+ Qui a si bien battu Persan,
+ Palluau, ce grand capitaine,
+ Qui prend un chasteau dans un an
+ Et perd trois places par semaine.
+
+Le cardinal n'oublia pas ses services, et le voulut compter parmi ses
+conseillers intimes (La Fare).
+
+Il épousa Louise Françoise Bouthilier de Chavigny, qui, en 1669, «fut
+mise auprès de Mademoiselle (nièce de Louis XIV) pour être sa
+gouvernante, à la place de madame de Saint-Chaumont; elle étoit fille
+et femme de deux hommes qui avoient bien de l'esprit et savoient bien
+la cour. Pour elle, on disoit qu'elle étoit savante comme M. de
+Chavigny, son père.» (Montp., t. 4, p. 134)
+
+Elle étoit peut-être galante.
+
+ Maréchale de Clérambault,
+ Vous tranchez bien de la divine...
+ Vous coquettez à tous venants,
+ Malgré la laideur et les ans.
+
+Saint-Simon (dans ses _Notes à Dangeau_ et dans ses Mémoires) revient
+plusieurs fois sur le portrait de la maréchale. Rien de plus singulier
+que cette femme. Les _Lettres_ de Madame, qui l'aimoit, s'en occupent
+aussi. Elle ne mourut qu'à la fin de 1722.
+
+Saint-Simon, nomme un autre Clérambault (et c'est peut-être ici le
+vrai), René Gillier de Puygarrou, marquis de Clérambault (t. 1, p.
+302), premier écuyer de madame la duchesse d'Orléans, qui avoit été
+épousé par amour de Marie-Louise de Bellenave, comtesse du Plessis.
+
+Catinat vit un Clérambault servir long-temps sous ses ordres
+(_Mémoires de Catinat_. t. 1, p. 68; t. 2, p. 25; t. 3, p. 146), et le
+poussa en avant.
+
+Dangeau (t. 5, p. 366) parle d'une demoiselle de Clérambault, fille du
+Clérambault «dont la naissance étoit légère» et que la comtesse du
+Plessis avoit épousé par amour. Elle se maria, en février 1696, avec
+le duc de Luxembourg, fils du maréchal. Les Palluau étoient d'une
+famille de robe.]
+
+[Note 144: Voiture, le 4 décembre 1633, écrit à M. de Gourdon, en
+Angleterre. C'est sans doute Georges Gourdon, marquis de Huntley, qui,
+en 1625 étoit commandant de la compagnie des Ecossois (Daniel, t. 2,
+p. 256). Depuis long-temps les Gordon jouoient un grand rôle en
+Ecosse; ce que prouve ce passage de la _Marie Stuart_ de M. Mignet
+(édit. in-18, t. 1, p. 120): «Les Gordon exerçoient dans les districts
+du nord autant d'autorité que les Hamilton dans ceux de l'ouest.
+Huntly avoit comploté la mort du comte de Mar et du secrétaire
+Lethington, et il avoit songé à marier son deuxième fils, John Gordon,
+avec la reine.»
+
+Forbin, en 1675, cite un chevalier de Gourdon, son camarade, joueur et
+pauvre. Les Gourdon partagèrent la fortune des Stuarts. En 1685, un
+Gourdon est à la poursuite d'Argyle. Le 5 mai 1689, Dangeau met dans
+son journal: «Le duc de Gourdon continue à se défendre dans le château
+d'Edimbourg, où il est assiégé.»
+
+Mademoiselle de Gourdon (Guordon, Gordon) fut d'abord fille d'honneur
+de la reine-mère, puis dame d'atours de Henriette d'Angleterre, de la
+seconde Madame (Sourches, t. 1, p. 206).
+
+Elle est fille d'honneur dès la Fronde. En 1652, le peuple pille ses
+bagages (Loret, mois de mai). En 1658, Mademoiselle, qui dit (t. 3, p.
+285) qu'elle est assez considérée, en parle de cette manière: «Je
+l'avois vue auprès de madame la princesse, où la reine l'avoit mise
+parcequ'elle ne vouloit pas être religieuse. C'est une fille d'une
+maison de qualité d'Ecosse, et, lorsque M. le Prince fut arrêté, elle
+ne voulut pas suivre madame la princesse; la reine la prit.»
+
+Peu après elle ajoute (t. 3, p. 300) que Monsieur «ne s'amuse qu'à
+faire des habits à mademoiselle de Gourdon».
+
+Ce que confirment les _Portraits de la Cour_ (V. la Collection Cimber
+et Danjou): «Il a eu avant son mariage beaucoup d'amitié pour madame
+de Gourdon, et la reine, pour découvrir ses sentimens, luy dit un jour
+qu'il sembloit qu'il fust amoureux de cette dame, à cause qu'il luy
+avoit envoyé des pendans d'oreilles de quatre mille écus en estreine
+au premier jour de l'an. Il respondit que, pour beaucoup d'amitié et
+de compassion, il en avoit véritablement pour une pauvre estrangère
+hors de son pays et sans biens.»
+
+Mademoiselle de Gourdon ne plaisoit pas à tout le monde:
+
+ Je me connois en ange:
+ Gourdon ne l'est pas,
+
+dit un refrain (_Nouveau Siècle de Louis XIV_, p. 80) de 1662.
+
+Madame de Lafayette, introduisant dans une lettre (décembre 1672) la
+seconde Madame: «Elle se mit, dit-elle, sur le ridicule de M. de
+Meckelbourg d'être à Paris présentement, et je vous assure que l'on ne
+peut mieux dire. C'est une personne très opiniâtre et très résolue, et
+assurément de bon goût, car elle hait madame de Gourdon à ne la
+pouvoir souffrir.»
+
+Madame, en effet, l'accuse dans ses lettres d'être rêveuse, bizarre
+(18 février 1716), l'appelle _méchante_ et dit qu'elle calomnia la
+première Madame auprès de Monsieur (13 juillet 1716).
+
+Beuvron passe pour avoir joui de cette belle anglaise.]
+
+[Note 145: D'abord on chante (_Rec._ de Maurepas, t. 4, p. 271):
+
+ Fouilloux, sans songer à plaire,
+ Plaît pourtant infiniment
+ Par un air libre et charmant.
+
+En 1692 on parle, toujours dans les chansons, de «sa rouge trogne»; on
+dit:
+
+ Aussi rouge qu'une écrevisse,
+
+ou bien: «C'est Baron qui l'enivre». «Elle étoit grande et fort
+éclatante (Sourches, t. 1; p. 39) mais plus belle de loin que de près.
+Elle eut ensuite la petite vérole, qui la rendit extrêmement laide, et
+elle n'eut pas d'enfants.» Ainsi passe la beauté des dames.
+
+Bénigne de Meaux du Fouilloux (V. la notice de M. de la Morinerie)
+avoit un frère que les Mémoires de M. de *** (p. 531) nomment «le
+Fouilloux», que la table du premier volume de Quincy nomme
+«Fouilleuse», que le texte (t. 1, p. 158) nomme «M. de Fouilleux», qui
+étoit enseigne des gardes de la reine, rustique, mais spirituel et
+gaillard (Tallem., t. 1, p. 355). Après avoir fait rougir les filles
+de la reine par ses mots vigoureux, il fut tué de la propre main de
+Condé, paroît-il, au combat du faubourg Saint-Antoine (V. Mottev., t.
+4, p. 338). «C'estoit une espèce de favori que le cardinal poussoit
+auprès du roi» (Montp., t. 2, p. 274).
+
+Le roi eut toujours de l'amitié pour mademoiselle du Fouilloux. Son
+nom étoit fameux en province. En 1662, à Uzès, Racine le vante (Lettre
+à La Fontaine). Louis XIV l'accabla de prévenances (V. Lettre à Talbot
+en mai 1664, t. 5 des _Oeuvres_, p. 184); le 16 mars 1661, il lui
+donne 50,000 écus sur un pot de vin des gabelles (V. le _Journal des
+bienfaits du Roi_, et Choisy, p. 592). Devenue marquise d'Alluye
+(1697), elle fut l'intime amie de la comtesse de Soissons (Choisy, p.
+610), avec qui elle fut compromise un moment et s'exila lors de
+l'affaire des poisons (Sévigné, lettre du 26 janvier 1680).]
+
+[Note 146: D'Alluye (Somaize, t. 1, p. 94) a inventé l'expression:
+«Je suis pénétré de vos sentiments; je suis pénétré de votre douleur».
+il étoit de la Société de l'hôtel de Rambouillet.
+
+ Estre d'une grande naissance,
+
+lui écrivoit Beauchâteau en 1657,
+
+ Avoir du bel esprit le pur raffinement,
+ Faire dans les combats esclater sa vaillance,
+ Vivre à la cour et sans empressement,
+ Marquis, croyez asseurement
+ Que c'est de vous ce que l'on pense.
+
+La maison d'Escoubleau (ce nom vient d'un château de
+Châtillon-sur-Sèvre) s'étoit divisée en deux branches: celle de
+Sourdis, et, au XVe siècle, celle d'Alluye, qui se réunirent.
+
+Paul d'Escoubleau, marquis d'Alluye, étoit le deuxième fils de Charles
+d'Escoubleau de Sourdis, marquis d'Alluye, gouverneur d'Orléans, dont
+nous avons parlé. Son frère aîné, le marquis d'Alluye, étoit mort en
+campagne au mois d'août 1638 (Montglat, p. 68). Il devint, par cette
+mort, marquis d'Alluye. «Ne pouvant avoir la survivance du
+gouvernement d'Orléans», il se fait frondeur en 1649 (Montglat, p.
+206). C'est chez lui que se rassemblent les nobles qui protestent
+alors contre les tabourets de certaines personnes titrées. «Mardi
+matin, 5 octobre, encore assemblée de la noblesse opposante, que l'on
+appelle anti-tabouretiers, chez le marquis de Sourdis, lui absent, et
+son fils, le marquis d'Alluye, présent.
+
+«Jeudi 7, la noblesse opposante aux tabourets s'assemble encore chez
+le marquis d'Alluye, en l'hôtel de Sourdis.» (_Mém. manusc._ de
+Daubuisson-Aubenay, ms. Bibl. Maz. H. 1719, in-fol.)
+
+Il avoit lui-même, avant d'entrer dans la Fronde, nettement indiqué
+ses prétentions (Mottev., t. 3, p. 259). «M. le marquis d'Alluye
+demande qu'on retire, par récompense, de M. de Tréville, le
+gouvernement du comté de Foix, qu'il a perdu par la mort du comte de
+Cramail, son grand-père, qui l'avoit acheté, et qu'on lui donne la
+survivance de celui du marquis de Sourdis, son père.»
+
+Le refus de la cour le fait entrer dans la cabale du duc d'Orléans
+(Aubery, liv. 5, p. 423).
+
+Quand les troubles s'apaisent, d'Alluye est de toutes les fêtes (V.
+Loret et les _Ballets_ de Benserade). Il se jeta très courageusement
+dans la galanterie. Il n'aimoit pas la guerre, quoi qu'en dise
+Beauchâteau, et ne l'avoit apprise qu'à contre-coeur en 1644. Il
+aima d'abord madame de Boussu, que Guise épousa et délaissa. «Ce M. le
+marquis, dit Tallemant, se vante de sçavoir un secret pour entrer
+partout.» Il s'en servit pour entrer le premier chez madame de
+Saint-Germain Beaupré. (Agnès de Bailleul), belle-soeur du maréchal
+Foucault. _Les logements de la cour_ (1659) placent M. de
+Saint-Germain Beaupré et M. d'Alluye au château de Saint-Germain,
+«l'un sur le devant, l'autre sur le derrière.»
+
+D'Alluye étoit lié avec madame Cornuel (Tallem. t. 9, p. 51); c'est
+bien le moins, puisqu'elle étoit si liée avec son bon homme de père.
+On est autorisé à le croire un peu philosophe lorsqu'on lit dans
+Tallemant (t. 8, p. 89): «La veille de Pâques fleurie, madame de
+Saint-Loup, M. de Candale, la comtesse de Fiesque, le marquis de la
+Vieuville, mademoiselle d'Outrelaise, parente de Fiesque, et le
+marquis d'Alluye, furent manger du jambon, un matin, aux Tuileries.»
+
+On est autorisé à ne pas le croire très belliqueux (et nous ne l'en
+blâmerons pas), lorsqu'on rencontre ce couplet:
+
+ D'Alluy s'en va dans Orléans
+ Au moindre petit bruit de guerre:
+ C'est un fort bon gouvernement,
+ Qui n'est point dessus la frontière;
+ Si par hasard il y étoit,
+ Au diable si l'on l'y voyoit!
+
+Il est fâcheux que viennent après cela ces trois vers:
+
+ Gloire au brave marquis d'Alluy
+ Et au triste Montluc, son frère:
+ Ce sont deux grands donneurs d'ennui.
+
+L'amitié que d'Alluye avoit pour mademoiselle de Fouilloux étoit comme
+le secret de Polichinelle; tout le monde en connoissoit les détails.
+Le marquis de Sourdis n'approuva pas leur mariage.
+
+Après la mort de son père, d'Alluye garda son nom, sous lequel il
+étoit depuis si long-temps connu. Il fut, comme sa femme, l'ami de la
+comtesse de Soissons et l'ennemi de La Vallière (Mottev., t. 5, p.
+174).
+
+En 1680, il est exilé à Amboise, dit madame de Sévigné (16 février
+1680). Elle se rétracte (le 21 février) et dit qu'il est à Hambourg.
+«Il parloit trop.»]
+
+[Note 147: Un Méneville, lieutenant de la mestre de camp (aux
+gardes) est tué à Castelnaudary en 1632 (Daniel, t. 2, p. 282);
+mademoiselle de Meneville est peut-être sa fille.
+
+En 1654 commence l'amour de Brion.
+
+En 1656 mademoiselle de Meneville a la rougeole. Loret dit:
+
+ Agréable sujet d'amour,
+ Des plus beaux qui soient à la cour.
+
+Et un vaudeville ajoute:
+
+ Cachez-vous, filles de la Reine,
+ Petites,
+ Car Méneville est de retour,
+ M'amour,
+
+vaudeville que commente, en 1657, mademoiselle de Montpensier (t. 3,
+p. 200).
+
+«Les filles de la Reine sont toutes bien faites et assez jolies.
+Méneville est fort belle. La reine me fit l'honneur de me parler de
+ses amours avec le duc de Damville, dont j'avois entendu parler (il y
+avoit déjà trois ou quatre ans que cela duroit), et que de trois en
+trois mois Damville disoit qu'il la vouloit épouser. Madame la
+duchesse de Ventadour, sa mère, ne le vouloit pas. Jamais homme ne
+s'est trouvé à cinquante ans n'être pas maître de ses volontés et ne
+se pouvoir marier à sa fantaisie. La reine me conta que Meneville
+n'osoit sortir la plupart du temps; que, quand il alloit à quelque
+voyage, il lui laissoit son aumônier pour lui dire la messe et pour la
+garder. Jamais galanterie n'a été menée comme celle-là.»
+
+Madame de Motteville (t. 5, p. 76), à la date de 1661, entre dans des
+détails qui suffisent:
+
+«Le duc de Damville, le Brion de jadis, mourut aussi dans ce même
+temps. Par sa mort il échappa des chaînes qu'il s'étoit imposées
+lui-même, en s'attachant d'une liaison trop grande à mademoiselle de
+Méneville, fort belle personne, fille d'honneur de la reine-mère. Il
+lui avoit fait une promesse de mariage, et ne la vouloit point
+épouser. Le roi et la reine-mère le pressant de le faire, il reculoit
+toujours, et, quand il mourut, sa passion étoit tellement amortie
+qu'il avoit fait supplier la reine-mère de leur défendre à tous deux
+de se voir. Il offroit de satisfaire à ses obligations par de
+l'argent; mais elle, qui espéroit d'en avoir par une autre voie,
+vouloit qu'il l'épousât pour devenir duchesse. La fortune et la mort
+s'opposèrent à ses désirs, et la détrompèrent de ses chimères. Son
+prétendu mari s'étoit aperçu qu'elle avoit eu quelque commerce avec le
+surintendant Fouquet, et qu'elle avoit cinquante mille écus de lui en
+promesses. Elle ne les reçut pas, et perdit honteusement en huit jours
+tous ses biens, tant ceux qu'elle estimoit solides que ceux où elle
+aspiroit par sa beauté, par ses soins et par ses engagemens. Ils
+paroissoient honnêtes à l'égard du duc de Damville, et n'étoient pas
+non plus tout à fait criminels à l'égard du surintendant. On le connut
+clairement, car il arriva pour son bonheur que l'on trouva de ses
+lettres dans les cassettes du prisonnier qui justifièrent sa vertu.
+Pour l'ordinaire, les dames trompent les hommes par de beaux
+semblants, et, ne les considérant point en effet, leur font le moins
+de libéralités qu'elles peuvent; mais toutes ces choses sont toujours
+mauvaises devant Dieu et honteuses devant les hommes.»]
+
+[Note 148:
+
+Seigneur franc et bien sincère,
+
+dit Loret; «fort bon garçon», dit Mademoiselle (t. 2, p. 432). De son
+nom François-Christophe de Lévis, comte de Brion, parent de la Vierge
+comme tous les Lévis, ce que tous les Lévis affirment et ce que
+Scarron garantit.
+
+Il fut créé duc de Damville (Dampville, écrivoit Gaston) après la mort
+de son oncle maternel, Henri II de Montmorency. La duché-pairie de
+Damville fut achetée le 27 novembre 1694, et réérigée pour le comte de
+Toulouse (Saint-Simon, t 1, p. 142).
+
+Brion avoit été toute sa vie à Monsieur, dont il étoit premier écuyer
+(Montp., t. 3, p. 457). Il joua un certain rôle dans la Fronde (Retz,
+p. 331), «avec fort peu d'esprit (Retz, p. 32) et beaucoup de
+routine». Il a voulu «de jour en jour» (il faisoit tout _de jour en
+jour_) épouser madame de Chalais, soeur de Jeannin. Il avoit été
+capucin. Il voulut aussi épouser mademoiselle d'Elbeuf, et ne put se
+résoudre ni à la quitter ni à l'épouser. Quand on le pressoit, il se
+déclaroit malade. Lorsqu'il aima Meneville, ce furent les mêmes
+pratiques. Tout cela n'indique pas un héros. Il dansoit agréablement
+et se déguisoit au besoin (Mottev., t. 2, p. 327; Loret, février
+1657).
+
+Il avoit fait bâtir dans l'enclos du Palais-Royal un petit palais fort
+commode, dont Louis XIV se servit quelquefois pour ses aventures
+particulières.]
+
+[Note 149: Voir les lettres de madame de Sévigné et de Bussy.]
+
+[Note 150: Née à Paris, place Royale, le 5 février 1626. Par
+exemple, nous ne parlerons pas long-temps de celle-là. Quel écrivain!
+quel esprit! et pour nous quelle source abondante! Napoléon, qu'on a
+voulu faire et qui n'est pas un oracle en littérature, lui préfère
+madame de Maintenon. C'est loin d'être la même chose, cela soit dit
+sauf le respect que nous devons à un aussi solide écrivain que madame
+de Maintenon.
+
+Bussy s'est repenti d'avoir fait la guerre à sa cousine. Il n'étoit
+pas seul à croire que le comte de Lude l'aimoit avec profit. Voici un
+couplet qui est de la même opinion. Il faut avouer que le couplet peut
+n'être qu'un écho de l'_Histoire amoureuse_:
+
+ Froulay, Brégis, l'Archevesque et Bonnelle,
+ Montmorillon, Thoré,
+ Chastillon et Condé,
+ Pommereuil et Gondy,
+ De Lude et Sevigny,
+ Saint-Faron et Montglas,
+ Font l'amour sans soupirs, sans larmes, sans hélas!
+
+Madame de Sévigné est la Sophronie de Somaize (t. 1, p. 221):
+
+«Sophronie est une jeune veuve de qualité. Le mérite de cette
+précieuse est égal à sa grande naissance. Son esprit est vif et
+enjoué, et elle est plus propre à la joye qu'au chagrin; cependant il
+est aisé de juger par sa conduite que la joye, chez elle, ne produit
+pas l'amour: car elle n'en a que pour celles de son sexe, et se
+contente de donner son estime aux hommes; encore ne la donne-t-elle
+pas aisément. Elle a une promptitude d'esprit la plus grande du monde
+à connoistre les choses et à en juger. Elle est blonde, et a une
+blancheur qui répond admirablement à la beauté de ses cheveux. Les
+traits de son visage sont déliez, son teint est uny, et tout cela
+ensemble compose une des plus agreables femmes d'Athènes (Paris).
+Mais, si son visage attire les regards, son esprit charme les
+oreilles, et engage tous ceux qui l'entendent ou qui lisent ce qu'elle
+écrit. Les plus habiles font vanité d'avoir son approbation. Ménandre
+(Ménage) a chanté dans ses vers les louanges de cette illustre
+personne; Crisante (Chapelain) est aussi un de ceux qui la visitent
+souvent. Elle aime la musique et hait mortellement la satyre. Elle
+loge au quartier de Léolie» (au Marais, rue Saint-Anastase, d'abord).]
+
+[Note 151: Tout encore a été dit sur cette femme. Amie de Molière,
+elle devina Voltaire; elle eut de l'esprit autant que Madame Cornuel;
+elle étoit réellement l'institutrice de tous les jeunes seigneurs de
+la cour. La Fare, juge d'un goût délicat, a dit: «Je n'ai point vu
+cette Ninon dans sa beauté; mais à l'âge de cinquante ans, et même
+jusques audelà de soixante-dix, elle a eu des amans qui l'ont fort
+aimée, et les plus honnêtes gens pour amis. Jusqu'à quatre-vingt-sept
+elle fut recherchée encore par la meilleure compagnie de son temps.
+Elle est morte avec l'agrément de son esprit, qui étoit le meilleur et
+le plus aimable que j'aye connu en aucune femme.»
+
+Et les chansons, si souvent méchantes:
+
+ On ne verra de cent lustres
+ Ce que de notre temps nous a fait voir Ninon,
+ Qui s'est mise, en dépit du ...
+ Au nombre des hommes illustres.
+
+Mettons deux portraits à côté l'un de l'autre: le premier de Somaize
+(t. 1, p. 176): «Pour de la beauté, quoy que l'on soit assez instruit
+qu'elle en a ce qu'il en faut pour donner de l'amour, il faut pourtant
+avouer que son esprit est plus charmant que son visage, et que
+beaucoup échapperoient de ses mains s'ils ne faisoient que la voir; et
+c'est cette aimable qualité qui a si long-temps attaché _Gabinius_
+(Guiche) auprès d'elle. Cette illustre personne est connue pour un des
+plus accomplis courtisans, et il est vray qu'il ne la cherchoit que
+pour son esprit, non pas dans la pensée, que beaucoup ont eue, qu'il y
+avoit quelque intrigue entre eux, ce que l'on n'a jamais que soupçonné
+sur les conjectures de ses visites.»
+
+Le second, de Saint-Simon (t. 5, p. 63), à la date de 1705, année où
+mourut Ninon: «Ninon eut des amis illustres de toutes les sortes, et
+eut tant d'esprit qu'elle se les conserva tous, et qu'elle les tint
+unis entre eux, ou pour le moins sans le moindre bruit. Tout se
+passoit chez elle avec un respect et une décence extérieures que les
+plus hautes princesses soutiennent rarement avec des faiblesses. Elle
+eut de la sorte pour amis tout ce qu'il y avoit de plus frayé et de
+plus élevé à la cour, tellement qu'il devint à la mode d'être reçu
+chez elle, et qu'on avoit raison de le désirer par les liaisons qui
+s'y formoient. Jamais ni jeu, ni ris élevés, ni disputes, ni propos de
+religion ou de gouvernement, beaucoup d'esprit et fort orné, des
+nouvelles anciennes et modernes, des nouvelles de galanteries, et,
+toutefois, sans ouvrir la porte à la médisance; tout y étoit délicat,
+léger, mesuré, et formoit les conversations qu'elle sut soutenir par
+son esprit et par tout ce qu'elle sçavoit de faits de tout âge. La
+considération, chose étrange! qu'elle s'étoit acquise, le nombre et la
+distinction de ses amis et de ses connoissances, continuèrent quand
+les charmes cessèrent de lui offrir du monde, quand la bienséance et
+la mode lui défendirent de plus mêler le corps avec l'esprit. Elle
+sçavoit toutes les intrigues de l'ancienne et de la nouvelle cour,
+sérieuses et autres; sa conversation étoit charmante; désintéressée,
+fidèle, secrète, sûre au dernier point, et, à la foiblesse près, on
+pouvoit dire qu'elle étoit vertueuse et pleine de probité. Elle a
+souvent secouru ses amis d'argent et de crédit, est entrée pour eux
+dans des choses importantes, a gardé très fidèlement des dépôts
+d'argent et des secrets considérables qui lui étoient confiés. Tout
+cela lui acquit de la réputation et une considération tout à fait
+singulières.
+
+Elle avoit été amie intime de madame de Maintenon tout le temps que
+celle-ci demeura à Paris. Madame de Maintenon n'aimoit pas qu'on lui
+parlât d'elle, mais elle n'osoit la désavouer. Elle lui a écrit de
+temps en temps jusqu'à sa mort avec amitié.»]
+
+[Note 152: Devant Gênes (en 1638) tombe un «Esquilli, cadet de
+Vassé» (Montglat, p. 72). Lisez Ecqvilly (Retz), et surtout
+Esquevilly.
+
+Les Vassé, très ancienne maison du Maine, nommoient leur aîné Vidame
+du Mans, et leur cadet d'Ecquevilly. Le d'Ecquevilly mort à Gênes est
+un cadet du père de Vassé. Retz parle des Vassé comme de ses parents,
+et madame de Sévigné s'honore de leur alliance (Lettres de 1688).
+
+Vassé (Henri-François, mort en 1684) eut d'abord la présidente
+l'Escalopier, dont il faut lire l'historiette (Tallem. des Réaux,
+deuxième édit., t. 6, p. 175). Cela fit un bruit terrible. Vassé étoit
+étourdi. Il fit l'amoureux de madame de Sévigné (t. 7, p. 217).
+
+Rouville l'appeloit «Son Impertinence».
+
+Ninon, lui trouvant l'haleine forte, le blâmoit d'en être si libéral.
+Vassé étoit d'une belle humeur; il enleva un jour, pour rire, une
+jeune mariée.
+
+ On ne peut les punir assez,
+ Ces godelureaux, ces Vassez.
+
+Mais à tout péché miséricorde! Le 20 janvier 1651, Loret prend la
+parole pour annoncer que
+
+ L'on dit encor que Vassé mesmes
+ N'a plus de dessein pour la Tresmes,
+ Mais pour la jeune de Lansac.
+
+Il épousa en effet Marie-Magdeleine de Saint-Gelais, fille du marquis
+de Lansac.
+
+Le temps des guerres civiles étoit venu. En 1649, Vassé commanda un
+régiment de cavalerie (Retz, p. 134). Cette même année il fait partie
+des nobles assemblés pour l'affaire des tabourets, et dont voici la
+liste. Il y a là bien des noms de connoissance:
+
+Orval, Saint-Simon, La Vieuville, Vassé, Vardes, Leuville, Montrésor,
+Orval, Coeuvres, Brancas, Fontenay, Clermont-Tonnerre, Argenteuil,
+Louis de Mornay, Villarseaux, La Vieuville, Montmorency, Roussillon,
+Savignac, de Béthune, Humières, le chevalier de Caderoux, Ligny,
+Termes, Spinchal, Hautefort, Châteauvieux, de Vienne, La Vieuville,
+Saint-Simon, commandeur de Canion, de Rouxel, de Medavy, de l'Hôpital,
+de Crevant, Seguier, le chevalier de La Vieuville, d'Alluye, Marginor,
+Froulay, Monteval, d'Hautefort, d'Aspremont, Vandy, de La Chapelle,
+Argenteuil, Thiboust, de Boissy, Congis-Moret, Sévigné, Rouville,
+Saint-Simon, Mallet, Moreil, Caumesnil, Sévigné, Somon, Congis, de
+Clermont, Monglat, Canaple, Largille, Maulevrier, d'Albret (Omer
+Talon, p. 367).
+
+En 1652 (Montp., t. 2, p. 232) le marquis de Vassé est mestre de camp
+du régiment de Bourgogne.
+
+On auroit de la peine à écrire les annales de sa vie.
+
+En 1680 (2 février) madame de Sévigné écrit: «J'avois préparé un petit
+discours raisonné et je l'avois divisé en dix-sept points comme la
+harangue de Vassé.» L'allusion n'est pas pour nous. Le fils de Vassé
+(vidame du Mans) épousa la deuxième fille du maréchal d'Humières, qui
+se remaria à Surville, cadet d'Hautefort (Saint-Simon, t. 3, p. 188).
+Vassé survécut à son fils, dont la veuve prit le nom lorsque le père
+fut mort à son tour. Elle avoit un fils (Sourches, t. 2, p. 71).
+
+Les bibliophiles connoissent le _Catalogue de la Bibliothèque de la
+marquise de Vassé_ en 1750.]
+
+[Note 153: Voyez Walckenaer (t. 1, p. 21, 186, 269, 275, 276, 278,
+285, 286, etc.): «Ce Sevigny n'étoit point un honnête homme.» (Tallem.
+des Réaux, chap. 244.)]
+
+[Note 154: François Amanieu, seigneur d'Ambleville, tué lui-même
+en duel en 1672, cadet de Miossens, qui fut maréchal d'Albret.
+
+Il courtisoit madame de Gondran, maîtresse de Sévigné, et ne pouvoit
+souffrir de ne réussir pas. Un jour il apprend que Sévigné a dit à
+madame de Gondran que c'étoit un amoureux sans vigueur, un Candale, un
+Guiche; il envoie Saucourt, un bon patron, demander des excuses.
+Sévigné nie avoir dit le mal, mais refuse de s'excuser. Le duel fut
+arrêté ainsi et eut lieu derrière le couvent de Picpus (Voy. Conrart,
+p. 86), le vendredi 3 février 1651 à midi; Sévigné y trouva la mort, à
+vingt-sept ans.
+
+Si madame de Gondran ne prit pas des voiles de veuve, M. de Gondran,
+ami de Sévigné, le regretta innocemment.]
+
+[Note 155: Je ne sais rien de particulier sur cette dame.]
+
+[Note 156: Madame de Sévigné badine à plusieurs reprises (par
+exemple, le 1er mars 1680) sur la liaison qu'on supposoit avoir existé
+entre elle et M. du Lude. Il resta son ami.
+
+Du Lude a mérité les éloges que Bussy lui donne. Il étoit galant et
+honnête; la marquise de Gouville (1655) et madame de La Suze (Somaize,
+t. 1, p. 67) ont accepté ses hommages. Favori du roi de bonne heure,
+et long-temps, du Lude, à l'Arsenal, où il logea en qualité de
+grand-maître de l'artillerie, réunissoit une société qui gardoit le
+culte des divinités adorées à l'hôtel de Rambouillet (Walck., t. 4, p.
+131).
+
+On voit sous Louis XI un Jean de Daillon, «maître Jean des Habiletez»,
+disoit le roi, qui faisoit argent de tout. C'est un aïeul. Le père de
+du Lude, gouverneur de Gaston, épousa une Feydeau, qui lui donna cent
+mille pistoles (trois millions). (V. Amelot de la Houssaye, t. 2, p.
+170.) Il étoit camarade de Théophile et de Desbarreaux (Tallem., t. 4,
+p. 46).
+
+En 1648 et 1649 Retz et Mazarin se servent du canal de madame du Lude
+la mère pour leurs conférences: «À l'égard de ces fréquentes et
+réglées visites chez la comtesse du Lude, elles ne passoient que pour
+des rendez-vous de galanterie: On les attribuoit aisément au mérite de
+mademoiselle du Lude, sa fille, qui étoit une très belle personne.
+(Aubery, liv. 5.)
+
+Du Lude le fils, Henri de Daillon, grand diseur de mots fins
+(_Menagiana_), beau danseur, un Achille au jeu de la bague, épousa
+d'abord Éléonore de Bouillé.
+
+«Toujours dans ses terres, elle ne se plaisoit qu'aux chevaux, qu'elle
+piquoit mieux qu'un homme, et chasseuse à outrance. Elle faisoit sa
+toilette dans son écurie et faisoit trembler le pays. Vertueuse pour
+elle, et trop pour les autres, elle fit châtrer un clerc en sa
+présence, pour avoir abusé, dans son château, d'une de ses
+demoiselles, le fit guérir, lui donna dans une boîte ce qu'on lui
+avoit ôté et le renvoya.» (Saint-Simon, _Notes à Dangeau_.)
+
+En secondes noces (1681) il épousa la veuve du comte de Guiche, qui
+avoit alors trente-huit ans, et qui mourut le 25 janvier 1726. On la
+fit dame d'honneur de la Dauphine. Le roi l'avoit aimée (Saint-Simon,
+t. 1, p. 217, et La Fare), et il ne cessa de la considérer, de bien
+traiter son mari.
+
+Le comte du Lude, sans exploits militaires, avoit conquis des grades.
+Pour le dédommager de ce qu'il n'avoit pas été compris dans la
+promotion des maréchaux nommés le 30 juillet 1675, il avoit été
+déclaré duc le lendemain. Il étoit chevalier des ordres du roi et
+premier gentilhomme de la chambre. De 1669 à 1685 (Daniel, t. 2, p.
+553) il occupa le poste de grand-maître de l'artillerie.
+
+En 1685 il dut se faire traiter pour la fistule hémorrhoïdale
+(Sourches, t. 1, p. 82), non sans soupçon de quelque vieux vice
+italien. Sa femme, à ce moment, le flattoit d'une grossesse qui se
+trouva fausse. Il mourut en août 1685 et laissa «une grosse
+dépouille».
+
+Abraham du Pradel nomme madame du Lude parmi les grandes dames qui
+aimoient et recherchoient les curiosités.]
+
+[Note 157: Jeanne de Montluc, comtesse de Carmain (Cramail ou
+Cramailles), mariée à Charles d'Escoubleau-Sourdis, marquis d'Alluye,
+morte le 2 mai 1657.]
+
+[Note 158: Je ne peux pas donner ici une large place à un pédant,
+quelque amoureux qu'il ait été. On lit dans le _Menagiana_ inédit (de
+La Monnoye) ce passage qui nous concerne:
+
+«C'est un bel esprit que M. de Bussy-Rabutin, mais il ne sçavoit rien.
+Son histoire des _Amours des Gaules_ est toute remplie de fables et de
+mensonges.»
+
+Etc., etc.
+
+«Comme les poètes sont susceptibles de colère, j'ai fait cette
+épigramme contre M. de Bussy:
+
+ Francorum proceres media, quis credet! in aula,
+ Bussiades scripto læserat horribili;
+ Poena levis! Lodoix, nebulonem carcere claudens,
+ Retrahit indigno munus equestre duci.
+ Sic nebulo gladiis quos formidaret iberis
+ Quos meruit francis fustibus eripitur.»
+
+Oui, Vadius, vous écrasâtes votre ennemi sous des vers d'un tel
+poids.]
+
+[Note 159: La Place (t. 4, p. 359) nomme un d'Arcy, page de
+musique sous Henri IV, qui vécut jusqu'à l'âge de 103 ans, et jouit de
+son franc parler sous Louis XIV.
+
+D'Arcy qui est ici en scène étoit frère du comte de Clère, fils du
+marquis de Fontaine Martel. Tous les deux figurent dans la cavalcade
+faite à l'occasion de la majorité du roi en 1651. Le 26 septembre
+1689, Dangeau apprend qu'il est nommé gouverneur du duc de Chartres
+avec 2,400 fr. d'appointements. À Nerwinde, il pousse son élève au feu
+(La Place, t. 2, p. 235); lui-même tombe sous les chevaux (_Racine à
+Boileau_, 6 août 1693).
+
+Son frère, M. de Fontaine-Martel, en 1692, est nommé premier écuyer de
+la duchesse de Chartres (Dangeau, t. 4, p. 9). D'Arcy étoit chevalier
+de l'ordre (1688) et conseiller d'État d'épée; il avoit été
+ambassadeur en Savoie. Il mourut en 1694, à 60 ans, devant Maubeuge,
+non marié et pauvre. Son neveu Cayeu le remplaça. Saint-Simon (t. 1,
+p. 136) lui rend bon témoignage:
+
+«D'une vertu et d'une capacité peu communes, sans nulle pédanterie et
+fort rompu au grand monde, et un très vaillant homme sans
+ostentation.»
+
+«Il est fort regretté de tout le monde», dit Dangeau (7 juin 1694).]
+
+[Note 160: Walckenaer (t. 2, p. 458) la présume belle-fille du
+comte de l'Isle qui, en 1654, sert en Catalogne sous Conti. Dans un
+acte (signé =Guénégaud=) du 25 février 1649, on voit «le sieur de l'Isle
+lieutenant des gardes du corps de Sa Majesté». Quant à la vicomtesse,
+Basse-Bretonne, «elle n'est pas belle, mais elle est fort coquette, et
+danse admirablement.» (Tall., =CCCXXIX=, t. 9, p. 207.) Certaines pièces
+du cabinet de M. de Montmerqué donnent à croire qu'elle avoit une fort
+mauvaise réputation. (V. la _Carte de la Braquerie_.)]
+
+[Note 161: Morte à Paris le 18 ou le 27 février 1695 (Dangeau), à
+soixante-dix-sept ans, Cécile-Elizabeth Hurault de Chiverny épouse, le
+8 février 1645 (ou 1643), François de Paule de Clermont, marquis de
+Montglat.
+
+«Cette jeune personne (Montp., t. 1, p. 418), qui étoit d'agréable
+compagnie, fut depuis toujours auprès de moi.»
+
+Elle commença par aimer La Tour Roquelaure (Tallem., t. 7, p. 139); le
+duc d'Elbeuf l'eut ensuite (Tallem., t. 4, p. 309). Voici, puisée à la
+même source, une historiette (t. 5, p. 371) qui nous fait entrer dans
+sa vie privée et lui donne un nouvel amant:
+
+«Au carnaval de 1652, madame de Montglas fit une plaisante
+extravagance chez la présidente de Pommerueil. On y devoit jouer
+Pertarite, roy des Lombards, pièce de Corneille qui n'a pas réussy.
+Mademoiselle de Rambouillet dit à Segrais, garçon d'esprit, qui est à
+cette heure à Mademoiselle, qu'elle n'avoit point veû l'Amour à la
+mode et qu'elle l'aymeroit bien mieux. «Dites-le à la comtesse de
+Fiesque.» La comtesse le dit à Hippolite: c'est le fils du président
+de Pommerueil du premier lict, un benais qu'on appelloit ainsy parce
+qu'on luy faisoit la guerre qu'il estoit amoureux de sa belle-mère.
+Hippolite, qui estoit espris de la comtesse, alla dire aux comédiens
+que, quoy qu'il en coustast, il falloit absolument jouer l'Amour à la
+mode, et les envoya changer d'habits. On joue: madame de Montglat
+réclame et fait bien du bruit. La comtesse et elle se harpignèrent;
+les autres ne dirent rien. Au troisiesme acte, patience luy eschappe;
+elle crie, tout haut: «Mon carrosse est-il venu?--Non, Madame.--Celuy
+de l'abbé de Richou y est-il? (Notez que c'étoit son galant.)--Ouy,
+Madame.» Elle sort, et, par une plaisante rencontre, le comédien qui
+estoit sur le théâtre dit:
+
+ Retraite ridicule et fort extravagante.
+
+«C'estoit justement où il en estoit, et, dans la comédie, une femme se
+retiroit comme cela brusquement. Cela fit rire jusqu'aux larmes.»
+
+Un couplet s'exprime ainsi:
+
+ Le rendez-vous du beau monde,
+ Montglas, n'est plus que chez vous;
+ Et là chacun se fait les yeux doux
+ Sans qu'on s'y morfonde;
+ Près de vous l'on parle haut et bas;
+ L'on s'y chauffe, et l'on ne s'y brusle pas.
+
+À la fin des Mémoires de Mademoiselle se trouve le portrait de madame
+de Monglat:
+
+«Vous estiez fort jolie, vous aviez le teint beau et vif, la bouche
+agréable, les plus belles dents qu'on puisse voir, le nez un peu
+retroussé, mais d'une manière qui ne vous sied pas mal, les yeux
+noirs, les cheveux bruns, mais en la plus grande quantité du monde;
+vous aviez la gorge belle, comme vous l'avez encore; l'air impérieux
+et le ton, etc.; les bras, les mains, le coude!
+
+«Vous n'estes point médisante, vous excusez facilement les autres,
+vous estes bonne amie.»
+
+_Delphiniane_ (Somaize, t. 1, p. 282) «a beaucoup d'esprit; elle lit
+tous les beaux livres, elle aime les vers, elle connoist tous les
+auteurs, elle corrige leurs pièces.»
+
+Sa belle-mère avoit été gouvernante des enfants de Henri IV. Son mari
+fut d'abord premier écuyer de Gaston.
+
+«François de Paule de Clermont, marquis de Montglat, étoit de
+l'illustre et ancienne maison de Clermont, originaire d'Anjou, d'où
+sont sorties les branches de Clermont, de Galerande, d'Amboise, de
+Saint-Georges et de Resnel. Il étoit chef de la branche de
+Saint-Georges. Il fut chevalier des ordres du roi, grand-maître de la
+garde-robe et maréchal de camp. Il mourut le 7 avril l'an 1675.» (_Le
+Père Bougeant_, Avertiss. en tête des Mémoires.)
+
+Bussy, qui fut l'un des amants de madame de Montglat, et, par
+conséquent, l'un des oppresseurs de M. de Monglat, ne se fait pas
+faute de rire de ses infortunes.
+
+«J'attends ici un de ces maris dont la tête n'est pas incommodée des
+corniches; ce qu'il y porte va dans le superlatif. Je voudrois bien
+vous faire connoître le personnage sans vous le nommer. Il n'est pas
+si beau qu'Astolfe ni que Joconde; mais, en récompense, il est quatre
+fois plus malheureux. Ne le connoissez-vous pas à cela? C'est un mari
+tout à fait insensible. Il ne ressemble pas au pauvre Sganarelle, qui
+étoit un mari très marri. On ne comprend pas celui-ci: car, quoiqu'il
+porte des cornes sur la tête, il les tient fort au dessous de lui. Si
+vous n'y êtes pas encore, vous n'en êtes pas loin. Attendez: c'est un
+mari gros et gras et bien nourri. Y êtes-vous? C'est un mari dont le
+malheur m'est particulièrement connu. Oh! pour celui-là, vous y êtes.»
+(Bussy à Sév., 9 juin 1668.)
+
+Bussy pendant long-temps poursuivit sa maîtresse infidèle de sa colère
+et de ses injures, ne voulant pas comprendre qu'elle fût bien vue,
+considérée encore; «qu'elle eût, par sa bonté, son amabilité et une
+conduite plus régulière, conservé l'amitié de toutes les femmes avec
+lesquelles elle s'étoit liée.» (Walck., t. 3, p. 171.)
+
+Il écrit à madame de Sévigné (26 juin 1688): «J'ai fait toute la peur
+à madame de Monglas; et, lorsqu'elle attendoit la honte de paroître en
+public manquer de bonne foi, je lui viens de faire dire par la
+comtesse de Fiesque qu'après les sentimens que j'avois eus pour elle,
+je ne lui voulois jamais faire de mal. Je ne sais comment elle recevra
+cela, mais je sais bien pourquoi je l'ai fait.»
+
+Le 1er juillet il dit: «Elle a reçu mes honnêtetés avec la joie et la
+reconnoissance qu'elles méritoient.» Bussy l'a aimée sincèrement, et
+c'est là le plus beau trait de sa vie légère.]
+
+[Note 162: Chez son oncle, qui habitoit le Temple.]
+
+[Note 163: Mon indépendance.]
+
+[Note 164: Dans quelques _Almanachs d'amour_ du temps, à la fin
+des poésies de madame de La Suze, et dans quelques unes des éditions
+hollandaises de l'_Histoire amoureuse_, on trouve, plus ou moins
+nombreuses, des Maximes d'amour. J'ai imprimé celles-ci d'après le
+texte que les Mémoires de Bussy nous donnent. Tout cela est coulant,
+gracieux et de bonne mine.]
+
+[Note 165: Le marquis de Langeais, déclaré impuissant en justice.]
+
+[Note 166: Celui qui contentoit tout le monde et sa femme.]
+
+[Note 167: _Vi capitur corpus, non cor insilitur._ Décidément tout
+ce style n'est pas du premier venu.]
+
+[Note 168: À la fin de l'année 1654, Bussy servoit sous Conti en
+Catalogne; c'étoit le temps où il étoit l'ami du prince et lui donnoit
+la primeur de toutes ses jovialités. Conti lui demanda de faire pour
+lui la revue de la Braquerie, c'est-à-dire du corps des galants et des
+galantes de la cour. Conti lui-même, à ce que disent les Mémoires de
+Bussy, avoit fait la carte du pays de Braquerie. Toutes ces
+gentillesses couroient le monde en manuscrit, comme tant d'autres
+pièces de ce genre. En 1668 seulement fut imprimée, en Hollande, la
+_Carte géographique de la Cour_, que nous réimprimons sous le titre
+que les Mémoires de Bussy lui donnent. Selon toute apparence, c'est à
+la fois l'oeuvre de Bussy-Rabutin et du prince de Conti. M. Bazin ne
+devoit pas l'attribuer exclusivement à ce dernier, et M. P. Pâris a eu
+raison de rectifier là-dessus, en publiant à son tour la Carte du pays
+de Braquerie, les détails du titre que M. Bazin lui imposoit.
+
+M. Bazin a fait son édition au moyen de la Carte imprimée en 1668 et
+de deux copies manuscrites qui, comme toutes les copies manuscrites de
+pamphlets à la mode, présentent quelques variantes. Nous suivons, à
+peu de chose près, le texte qu'il a donné, et que M. Paulin Paris a
+mis à la fin du tome 4 de son Tallemant des Réaux. Je n'ai pas cru
+devoir transcrire ses notes telles qu'elles.]
+
+[Note 169: Dames galantes.]
+
+[Note 170: Les Maris.]
+
+[Note 171: Galants.]
+
+[Note 172: Ou Garsentins.]
+
+[Note 173: Le pays de la Pruderie.]
+
+[Note 174: La Galanterie éhontée.]
+
+[Note 175: Ici M. Bazin avoit adopté une leçon que je n'ai pas cru
+devoir préférer à l'imprimé.]
+
+[Note 176: Mademoiselle de Guerchy, fille de la première comtesse
+de Fiesque, fut aimée de Châtillon, comme nous l'avons vu. C'est elle
+qui fut mortellement blessée d'une piqûre dans l'opération d'un
+avortement, et que Vitry, son amant, tua d'un coup de pistolet (1672).
+Elle étoit fille d'honneur de la reine-mère.
+
+Cette _Petite Fronde_ est datée de 1656.
+
+ Guerchy, tu ravis le monde;
+ Pons est celle qui te seconde;
+ Saint Maingrin passe les trente ans;
+ Ségur s'en va vieille et mourante;
+ Pour Neuillant, les moins médisants
+ Disent qu'elle est rousse et méchante.
+
+Mademoiselle de Pons est celle que Guise aima et délaissa;
+mademoiselle de Ségur étoit laide et sage; mademoiselle de Neuillant
+devint la sévère madame de Navailles; quant à mademoiselle de
+Saint-Mesgrin, Loret (1er octobre 1650) en parle, et ce qu'il en dit
+montre que notre beau financier, Jeannin de Castille, tranchoit du
+monarque et du coq.
+
+ Saint Maigrin, fille de la reine,
+ Avec sa belle gorge pleine
+ Et son accueil doux et benin,
+ S'est fort acquis monsieur Janin,
+ Dont l'on dit qu'elle est adorée,
+ Tant le matin que la soirée.
+ Je ne croye pas que cet amant,
+ Dans son nouvel embrazement,
+ Lui fasse faire aussi grand'chère
+ Comme Gaston luy faisoit faire.
+
+Une autre chanson, qui est de Benserade et datée de 1652, ne viendra
+pas mal maintenant:
+
+ Guerchy, deux coeurs brûlent pour vous.
+
+Les deux coeurs, disent les clefs, sont le coeur de M. de Jars,
+commandeur de Malte, et le coeur de M. de Joyeuse (de la maison de
+Lorraine).
+
+ Guerchy, deux coeurs brûlent pour vous;
+ L'amour qui les assemble
+ Les feroit plaindre ensemble
+ Sans être jaloux;
+ Malte et la Lorraine
+ Sont dessous vos lois;
+ Mais tirez-nous de peine:
+ À laquelle des trois
+ Donnez-vous votre choix?
+
+C'est donc à tort que M. A. Bazin corrige _Malte et Lorraine_ et met
+_Metz en Lorraine_, à cause que le chevalier de Lorraine n'est venu au
+monde qu'en 1643, et parcequ'il suppose que Metz en Lorraine
+signifieroit le maréchal de Schomberg, gouverneur de la ville et beau
+galant.]
+
+[Note 177: Jeannin de Castille.]
+
+[Note 178: Ailleurs =Précy=.]
+
+[Note 179: L'abbé Fouquet, dit la Clef.]
+
+[Note 180: Mademoiselle de La Roche Posay, mariée au financier Le
+Page, qui prit le nom de Saint-Loup. Ce fut, nous l'avons dit, la
+première maîtresse de Candale.]
+
+[Note 181: Candale, colonel général de l'infanterie, en
+survivance.]
+
+[Note 182: Fille du maréchal de Châtillon, soeur de madame de
+Wurtemberg, bel esprit et poète. Elle avoit abjuré.]
+
+[Note 183: Mademoiselle de Pons, dont nous avons parlé.]
+
+[Note 184: Le duc de Guise.]
+
+[Note 185: Malicorne, écuyer du duc de Guise.]
+
+[Note 186: Où mademoiselle de Pons avoit dû se réfugier.]
+
+[Note 187: Marie de Bailleul, veuve du marquis de Nangis, et
+remariée en 1645 à Louis Châlon du Blé, marquis d'Uxelles.]
+
+[Note 188: M. de Clérambault, écuyer de Madame (René Gillier,
+baron de Puygarreau, en Poitou).]
+
+[Note 189: Fille de Bordeaux, intendant des finances, femme de
+Pommereuil, président au grand Conseil.]
+
+[Note 190: Retz.]
+
+[Note 191: Anne de la Magdelaine de Ragny, mariée en 1632 à
+François de Bonne, duc de Lesdiguières.]
+
+[Note 192: Retz, son cousin-germain.]
+
+[Note 193: Roquelaure.]
+
+[Note 194: Madame de Puisieux.]
+
+[Note 195: Le garde des sceaux Châteauneuf.]
+
+[Note 196: =Biron=. Ce n'est pas madame de Brion, morte en 1651.]
+
+[Note 197: Charles de Sévigné seigneur de Montmoron, cousin issu
+de germain de Henri, marquis de Sévigné.]
+
+[Note 198: Du Lude.]
+
+[Note 199: Bussy. Mais ceci feroit croire que la carte n'est pas
+de Bussy, ou que Bussy se vante, ou encore qu'il ne faut pas prendre
+pour des paroles d'Évangile tout ce que nous rencontrons.]
+
+[Note 200: La princesse d'Harcourt.]
+
+[Note 201: Hé! hé! Cela n'est pas dans l'Oraison funèbre.]
+
+[Note 202: Marie de Rohan.]
+
+[Note 203: Laigues.]
+
+[Note 204: Fille d'un conseiller au Parlement nommé Henry, soeur
+de Gerniou, veuve du fils du ministre Ferrier, et femme du conseiller
+Menardeau, seigneur de Champré.]
+
+[Note 205: Ailleurs _dix_.]
+
+[Note 206: Veuve du président de la Barre, remariée en 1650 à
+Isaac Arnauld, mestre de camp général des carabins (carabiniers) et
+lieutenant général, mort en 1652.]
+
+[Note 207: Clérambault, déjà cité.]
+
+[Note 208: Sibille-Angélique-Émilie d'Amalby, mariée en 1643 à
+Cominges, cousin de Guitaut.]
+
+[Note 209: Le maréchal du Plessis, dit la Clef.]
+
+[Note 210: Fille aînée du président Bailleul, mariée à N. Girard,
+seigneur du Tillet.]
+
+[Note 211: Soeur de la marquise d'Uxelles, belle-soeur du
+maréchal Foucault.]
+
+[Note 212: Son mari.]
+
+[Note 213: Femme peu aimable, dont Tallemant a parlé en passant.]
+
+[Note 214: Madame de La Fayette, mariée en 1655.]
+
+[Note 215: Retz.]
+
+[Note 216: Julie-Lucie d'Angennes de Rambouillet, mariée en 1645 à
+Charles de Sainte-Maure, marquis de Montausier.]
+
+[Note 217: Je crois qu'il faut lire Fiennes, comme sur l'imprimé.
+Ce ne peut être là, en 1654, le portrait de madame de Pienne,
+c'est-à-dire de la comtesse de Fiesque. Cependant on pourroit
+reconnoître le petit Guitaut dans le gouverneur.]
+
+[Note 218: La mère, «la borgnesse».]
+
+[Note 219: Anne d'Autriche.]
+
+[Note 220: Louis XIV.]
+
+[Note 221: Les enfants, les filles, mesdemoiselles de Beauvais?]
+
+[Note 222: Mademoiselle de Guise, née en 1615.]
+
+[Note 223: Montrésor.]
+
+[Note 224: La duchesse, soeur de Condé.]
+
+[Note 225: Faut-il voir là Condé, Conti, Nemours et La
+Roche-Foucauld? Pour les deux premiers noms, cela répugne. Mais après
+tout, nous n'avons affaire qu'à un pamphlet.]
+
+[Note 226: Par la dévotion.]
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire amoureuse des Gaules, tome I, by
+Roger de Bussy-Rabutin
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE AMOUREUSE DES GAULES, 1 ***
+
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+Foundation
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+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
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+Literary Archive Foundation
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+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
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+works.
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+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+ The Project Gutenberg eBook of Histoire amoureuse des Gaules, tome I, by Bussy Rabutin
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+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Histoire amoureuse des Gaules, tome I, by
+Roger de Bussy-Rabutin
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoire amoureuse des Gaules, tome I
+ suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle
+
+Author: Roger de Bussy-Rabutin
+
+Annotator: Paul Boiteau
+
+Release Date: June 6, 2009 [EBook #29049]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE AMOUREUSE DES GAULES, 1 ***
+
+
+
+
+Produced by Sébastien Blondeel, Carlo Traverso, Pierre
+Lacaze and the Online Distributed Proofreading Team at
+https://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
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+</pre>
+
+
+
+<h1>HISTOIRE
+
+AMOUREUSE
+
+DES GAULES</h1>
+
+<h2>PAR BUSSY RABUTIN</h2>
+
+<h4>revue et annotée</h4>
+
+<h3>PAR M. PAUL BOITEAU</h3>
+
+<h2><i>Suivie des Romans historico-satiriques du XVII<sup>e</sup> siècle</i></h2>
+
+<h4>recueillis et annotés</h4>
+
+<h3>PAR M. C.-L. LIVET</h3>
+
+
+<h1>Tome I</h1>
+
+<h2>BUSSY RABUTIN, ANNOTÉ PAR P. BOITEAU</h2>
+
+
+<h4>À PARIS</h4>
+
+<h4>Chez P. Jannet, Libraire</h4>
+
+<h4>MDCCCLVI</h4>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="PREFACE" id="PREFACE"></a>PRÉFACE.</h2>
+
+<p>Sur une belle page blanche, au frontispice
+de ce livre, en lettres architecturales,
+je voulois tracer une dédicace
+ou une inscription funèbre</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">DIS. MANIBVS.<br /></span>
+<span class="i0">MVLIERCVLARVM.<br /></span>
+<span class="i0">QVAS. CORRIPVIT.<br /></span>
+<span class="i0">AMOR.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>mais j'ai peur qu'on n'attaque la qualité ou la
+moralité de mon style épigraphique. Je voudrois
+du moins, puisque je viens de vivre assez longtemps
+avec elles, ne pas quitter toutes ces pécheresses
+sans leur dire adieu, et je désirerois concentrer
+mes derniers hommages en une vingtaine
+de vers de circonstance; peut-être les aurois-je
+tournés ainsi:</p>
+
+<div class="italique"><div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">L'art antique disoit: Qu'on adore les belles!<br /></span>
+<span class="i0">Les poètes disoient: Que tout cède à l'amour!<br /></span>
+<span class="i0">Les poètes et l'art aujourd'hui sont rebelles<br /></span>
+<span class="i0">Au culte dont Laïs a vu le dernier jour.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">O femmes! la beauté, c'étoit une victoire,<br /></span>
+<span class="i0">C'étoit une grandeur, c'étoit une vertu;<br /></span>
+<span class="i0">On ne s'informoit pas, pour chanter son histoire,<br /></span>
+<span class="i0">De quel or, sous quel toit, Laïs avoit vécu.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Il suffisoit qu'elle eût la chevelure blonde:<br /></span>
+<span class="i0">La femme étoit Vénus; un grand &oelig;il plein d'éclairs:<br /></span>
+<span class="i0">La femme étoit Minerve. Ô sagesse du monde!<br /></span>
+<span class="i0">Devant d'autres autels s'agenouillent nos vers.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Notre admiration se proclame éblouie<br /></span>
+<span class="i0">Par la splendeur des lois qui plaisent aux Césars.<br /></span>
+<span class="i0">Midas a des enfants; la foule, recueillie,<br /></span>
+<span class="i0">Applaudit aux décrets de leur goût pour les arts.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Mieux valoit quand, le front ceint du parfum des roses,<br /></span>
+<span class="i0">Les poètes et l'art saluoient le soleil,<br /></span>
+<span class="i0">Le printemps, le feuillage, et les femmes écloses,<br /></span>
+<span class="i0">Comme de jeunes fleurs, en leur temple vermeil.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Je sais bien que Phryné présage Messaline,<br /></span>
+<span class="i0">Que Jeanne Vaubernier déshonore Ninon;<br /></span>
+<span class="i0">Mais devant la jeunesse il faut que l'on s'incline:<br /></span>
+<span class="i0">Vive qui sut aimer, et qu'importe son nom!<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Voilà ce que disoit et pensoit l'Ionie;<br /></span>
+<span class="i0">Ses dieux avoient du moins quelque divinité.<br /></span>
+<span class="i0">On pardonne, je crois, ses crimes au génie:<br /></span>
+<span class="i0">De la même injustice honorons la beauté.<br /></span>
+</div></div></div>
+
+<p>Mais je crains qu'on ne m'accuse d'une trop
+vive indulgence pour des courtisanes, et je me
+résigne à réfréner l'ambition de cette préface.</p>
+
+<p>Toutefois je ne la convertirai pas en une étude
+préliminaire sur la vie et les &oelig;uvres de Bussy-Rabutin;
+voici pour quelle raison: il me semble
+qu'une étude de ce genre doit être toujours faite
+de manière à l'emporter sur les études précédemment
+publiées; il faut, de toute nécessité, qu'elle
+ne se borne pas à des redites, mais qu'elle ajoute
+quelque chose au commun domaine de l'histoire
+et de la littérature. Si elle se traîne péniblement
+dans le sentier battu, à quoi bon cela? Et c'est
+à quoi seroit fatalement condamnée ici une préface
+de vingt pages.</p>
+
+<p>M. Walckenaer (<i>Mémoires concernant madame
+de Sévigné</i>), M. A. Bazin (<i>Revue des Deux-Mondes</i>,
+1842, et <i>Nouvelle Biographie universelle</i>), et
+M. Sainte-Beuve (t. 3 des <i>Causeries du lundi</i>),
+ont examiné à tous les points de vue cette vie et
+ces &oelig;uvres. Certainement il y auroit quelque
+chose à dire encore; mais ce quelque chose ne
+pourroit être dit sans preuves, sans expositions,
+sans dissertations auxiliaires, et je grossirois trop
+facilement un volume déjà trop gros.</p>
+
+<p>Ce n'est pas sans quelque déplaisir que je me
+suis retranché l'occasion de vider mon carton de
+notes et de remplir mon rôle de consciencieux
+commentateur. Je les garde, ces notes surabondantes.
+Si le public accueille volontiers l'édition
+qui lui est offerte, je me croirai engagé à parfaire
+ma tâche, et, en même temps que je rectifierai
+le commentaire qui court au bas des pages,
+je m'efforcerai de résumer tout ce qui peut être
+utilement dit de Bussy-Rabutin et de son <i>Histoire
+amoureuse</i>.</p>
+
+<p>On trouvera au tome 1<sup>er</sup> de l'édition que
+M. Monmerqué a donnée des lettres de madame
+de Sévigné la généalogie des Rabutin. Roger
+de Rabutin, comte de Bussy, est né le 3 ou le 13
+avril 1618, à Épiry, en Nivernois. Sa famille étoit
+l'une des plus anciennes et des plus illustres de
+la Bourgogne. Élevé chez les jésuites d'Autun,
+puis au collége de Clermont à Paris, il interrompit
+ses études à seize ans (1634), pour commander
+une compagnie dans le régiment de son
+père. À partir de ce temps il ne cesse de prendre
+part à toutes les guerres. Ses Mémoires racontent
+agréablement toute son histoire jusqu'au moment
+de sa disgrâce; le reste de sa vie est raconté
+dans le Recueil de ses Lettres. Les combats, les
+amours volages, même les débauches, ne lui
+prennent pas tout son temps. Actif, entreprenant,
+doué d'un esprit véritablement distingué, il trouve
+toujours une heure pour lire un livre ou pour
+écrire une chanson. Si ses connoissances sont
+incomplètes, s'il dit qu'il n'a jamais lu Horace,
+par exemple, son goût est pur et il a en soi ce
+qui fait le bon style. Aussi est-ce bientôt le plus
+bel esprit de l'armée et de toute la noblesse. Il
+est de toutes les fêtes demi-bachiques, demi-littéraires;
+il est le grand fabricant de satires,
+d'épigrammes et de couplets. Cela fit sa fortune
+dans les lettres et ruina sa fortune à la cour. Peu à
+peu, par sa conduite politique et par les man&oelig;uvres
+de son esprit, il s'aliéna le cardinal Mazarin,
+Condé, Turenne et Louis XIV. Ses amis ne
+purent le défendre. On avoit peur de lui: là est
+le secret de sa chute.</p>
+
+<p>C'est pour divertir une de ses maîtresses, madame
+de Montglat, qu'en 1659 ou en 1660 il
+composa l'<i>Histoire amoureuse des Gaules</i>. Cette
+histoire, qui n'avoit de romanesque que les noms
+sous lesquels paroissoient les personnages, et qui
+peignoit avec beaucoup d'agrément les aventures
+des principaux seigneurs et des plus belles dames
+de la cour, ne manqua pas d'être connue partout
+de réputation. Bussy-Rabutin la lisoit lui-même,
+et très volontiers, à ses amis intimes. La marquise
+de la Baume, une vilaine femme, belle de
+visage, que tous les contemporains ont maltraitée,
+la lui ayant empruntée, en fit faire une copie
+secrète, puis une autre. En vain Bussy voulut-il
+lui rappeler la promesse solennelle qu'elle lui
+avoit faite de ne pas abuser du prêt; en vain mit-il
+tout en &oelig;uvre pour détruire les fatales copies,
+l'histoire fit son chemin sous le manteau. Ce fut
+une explosion de murmures.</p>
+
+<p>Bussy n'étoit déjà pas très bien auprès du roi,
+de ses ministres et de ses principaux confidens;
+il avoit même paru un moment compromis pour
+quelques relations d'affaires qu'il avoit eues avec
+Fouquet. Le succès terrible de son pamphlet enhardit
+tous ses ennemis; mais ce qui lui donna le
+coup de grâce, ce fut la publication en Hollande,
+et par le fait de madame de la Baume, de l'<i>Histoire
+amoureuse des Gaules</i>. Une clef étoit jointe
+au texte. Jamais scandale n'eut plus d'éclat et un
+éclat plus rapide. Condé étoit à la tête de ceux
+qui juroient la perte et la mort du coupable. Il
+fallut que le roi prît parti. Bussy étoit déjà à demi
+disgracié; toutefois il venoit d'être reçu à l'Académie
+françoise, et y avoit même prononcé un
+discours très cavalier. Le 17 avril 1665 il fut mis
+à la Bastille.</p>
+
+<p>Il y resta treize mois, et ne sortit que pour être
+exilé en Bourgogne.</p>
+
+<p>Les éditions du pamphlet se succédoient rapidement
+et se falsifioient. On avoit eu l'idée d'intercaler
+dans le texte, après le récit de la fête de
+Roissy, ce cantique fameux et de toutes manières
+mauvais que les amateurs de poésies libertines ont
+aveuglément regardé comme une &oelig;uvre de Bussy.</p>
+
+<p>Jamais Bussy n'a écrit ce cantique. Les <i>alleluia</i>
+de Roissy étoient des impiétés, et ce cantique
+est toute autre chose. L'<i>Histoire amoureuse des
+Gaules</i> est un livre d'une agréable lecture, et durant
+laquelle le goût n'est offensé par aucune ordure,
+et le cantique est un ramassis de grossièretés.
+Bussy l'a toujours nié. Ces couplets ont été
+intercalés deux ou trois ans après l'apparition
+première du livre, et ils ont été pris au hasard
+dans l'un des recueils manuscrits des épigrammes
+et des chansons du temps.</p>
+
+<p>Nous ne pouvions les supprimer, puisqu'ils
+sont devenus par le fait partie intégrante de l'ouvrage;
+ils ont d'ailleurs, à défaut de mérite littéraire,
+une petite valeur historique; mais nous
+pensons bien que le lecteur sera de notre avis et
+qu'il ne les considérera que comme un triste hors-d'&oelig;uvre.</p>
+
+<p>Nous voici amené à dire quelle a été notre intention
+en réimprimant, comme nous l'avons
+fait, un livre qui, suivant l'expression populaire,
+<i>jouit</i> d'une si mauvaise réputation. Assurément,
+ce n'est pas séduit par le seul attrait de sa morale
+lubrique; mais c'est que nous avons vu que
+ce pamphlet avoit une très grande importance en
+histoire. D'abord, c'est un tableau exact des
+m&oelig;urs du temps; ensuite c'est un mémoire utile
+à consulter pour l'histoire politique elle-même du
+ministère de Mazarin. Nul ne sera tenté, s'il l'a
+lue, de regarder l'<i>Histoire amoureuse</i> comme un
+livre ordurier; c'est au contraire un ouvrage qui
+a son charme et sa fine fleur littéraire. J'ose croire
+que nul ne sera tenté non plus, après avoir jeté
+un coup d'&oelig;il sur les notes, de douter de la véracité
+de Bussy et de me contredire lorsque je signale
+l'importance historique de son livre.</p>
+
+<p>Pas plus qu'un autre je ne pousse jusqu'à la
+déraison l'estime que je fais des belles qualités
+artistiques du XVIIe siècle; aussi bien qu'un autre
+je me sens peu d'attachement pour la vanité et
+les vices de ces grands seigneurs et de ces belles
+dames; mais je ne puis me débarrasser d'un certain
+goût pour leurs fêtes, d'une certaine admiration
+pour leur esprit, d'une certaine tendresse
+pour leur beauté, d'un certain enthousiasme pour
+tout ce qui avoit alors de la physionomie, de
+l'esprit, de la grandeur.</p>
+
+<p>Un Italien m'excusera sans peine. Je sais
+qu'aujourd'hui les progrès de l'économie politique
+et de la chimie obligent les hommes à se
+garder d'un vain engouement pour tout ce qui est
+pompe, parure et inutilité. Aussi m'accusé-je sans
+feintise. J'avouerai même que, sans rien ôter à
+mon amour pour les conquêtes de l'esprit nouveau,
+je me vois de plus en plus ramené vers
+cette littérature du dix-septième siècle, qui fut ma
+première nourrice. La littérature qu'on fait aujourd'hui
+me fait adorer les lettres de ce temps-là.
+Je suis fier de vivre dans le beau siècle d'action
+qui s'accomplit; mais je voudrois vivre aussi
+à l'heure du loisir et des rêves, dans cette patrie
+évanouie du grand art d'écrire.</p>
+
+<p>C'est par suite de cet entraînement involontaire
+que j'ai trouvé de l'agrément dans le métier
+d'éditeur d'un pareil livre. Il m'a semblé que,
+puisque j'étois sûr de n'avoir pour eux qu'une
+sympathie littéraire, je pouvois me permettre
+d'entrer en connoissance avec tous les personnages
+du pamphlet.</p>
+
+<p>La question bibliographique ne veut pas être
+oubliée dans une des préfaces de la Bibliothèque
+elzevirienne; mais rien n'est plus embrouillé que
+l'histoire des éditions de Bussy, et d'ailleurs il
+ne s'agit pas d'un texte à restituer, d'une édition
+<i>princeps</i> à transcrire en l'enrichissant de variantes.</p>
+
+<p>Bussy n'a pas été l'éditeur de son livre. On l'a
+imprimé, tant bien que mal, sur une copie subreptice;
+on l'a reimprimé moins bien et plus mal
+encore. Tout est réglé de côté. Il y a çà et là des
+manuscrits de l'<i>Histoire amoureuse</i>; ce sont des
+copies du temps, contemporaines des éditions
+imprimées ou antérieures à ces éditions. On y
+voit des passages retranchés, des passages intercalés;
+on y relève un assez bon nombre de modifications
+diverses. Mais, puisqu'il ne s'agit pas
+d'un texte d'auteur à imprimer religieusement,
+puisque peu importe qu'on lise: <i>La belle duchesse
+préféra ne pas répondre</i>, ou simplement: <i>La duchesse
+préféra ne pas répondre</i>, tout ce qu'il y avoit
+à faire, c'étoit de rechercher la première édition
+qui ait donné, non plus la clef incomplète de
+1665 et de 1666, mais le style débarrassé, sans
+exception et raisonnablement, de tous les noms
+romanesques.</p>
+
+<p>Walckenaer ne paroît pas avoir connu l'édition
+qui m'a servi de type à reproduire, à moins que
+ce ne soit celle qu'il désigne à la page 351 du
+tome 4 de ses Mémoires. Mais si les chiffres des
+pages qu'il indique comme points de repère se
+correspondent, le frontispice n'est pas le même.
+Mon édition est datée d'Amsterdam (1677) et
+n'est pas signée; la gravure ne représente pas la
+Bastille, comme dans quelques éditions, mais une
+Renommée. Je n'ai pas encore vu cette édition
+décrite dans les catalogues. Quoi qu'il en soit,
+c'est de toutes la meilleure, et c'est la première,
+c'est même la seule, qui traduise convenablement
+tous les noms allégoriques.</p>
+
+<p>Quoique je ne veuille pas entrer dans la notice
+biographique, je placerai ici trois morceaux différens:
+1º Un jugement extrait de Vigneul de
+Marville (t. 1, p. 325), qui, pour dater de loin,
+n'en est pas plus mauvais; 2º l'épitaphe de
+Bussy, composée par sa fille et donnée par l'abbé
+d'Olivet; 3º la lettre de Bussy au duc de Saint-Aignan,
+son ami principal et son défenseur de
+toutes les heures auprès du roi. Cette lettre est
+la véritable préface de l'<i>Histoire amoureuse des
+Gaules</i>.</p>
+
+<p>Voici ces trois pièces:</p>
+
+
+<h3>I.</h3>
+
+<p>«M. de Bussy-Rabutin étoit, du côté du sang,
+d'une ancienne noblesse de Bourgogne; du côté
+de l'esprit, il descendoit d'Ovide et de Pétronius
+Arbiter, chevalier romain, dont il nous reste
+une fameuse satire en langue latine.</p>
+
+<p>«Nous avons l'histoire de la disgrâce de
+M. de Rabutin dans ses ouvrages. Durant sa retraite,
+qui dura presque tout le reste de sa vie, il
+ne cessa point d'exercer son admirable style. On
+lui avoit conseillé pour son divertissement, ou
+pour venger quelques-uns de ses amis, de répondre
+aux Lettres provinciales, qui étoient déjà
+de vieille date; mais, redoutant le brave Louis de
+Montalte, il n'osa l'entreprendre, de crainte de
+blanchir devant cet illustre mort.</p>
+
+<p>«M. de Rabutin a laissé des mémoires de sa
+vie, et un recueil de ses lettres et de celles qu'il
+recevoit de ses amis. Le mélange en est agréable.
+On y voit des gens d'épée et des gens de robe,
+des évêques, des abbés et des moines, écrire à
+l'envi et faire l'échange de l'indien avec cet écrivain
+incomparable. On y voit des directeurs de
+conscience, tantôt au court manteau, dire de
+précieuses bagatelles, tantôt en longue soutane,
+jeter à la traverse des semences de dévotion dans
+cette terre inculte, et, après ces coups fourrés, revenir
+à leurs premières plaisanteries pour ne pas
+ennuyer l'auditeur par la longueur de leurs sermons.
+Mais ce qu'on y voit de plus surprenant,
+ce sont des dames qui viennent en se jouant
+partager avec M. de Rabutin la gloire de bien
+écrire; surtout une marquise de Sévigné, sa parente,
+qui fera dire à toute la postérité que la
+cousine valoit bien le cousin.</p>
+
+<p>«On remarque plus de naturel dans les lettres
+de madame la marquise de Sévigné, et plus d'étude
+et de travail dans celles de M. de Rabutin.
+Ses mémoires, quoique fort bien écrits, sont peu
+curieux. À quoi bon les avoir remplis d'un si
+grand nombre de lettres écrites de la cour? Tout
+officier qui a quelque commandement en pourroit
+produire. Il est arrêté dans le conseil qu'on donnera
+un tel ordre à tel commandant; le ministre
+fait écrire la lettre à son commis, qui la signe, et
+le prince ne la voit pas.</p>
+
+<p>«À la fin, M. de Rabutin, devenu dévot, s'avisa
+de composer un discours pour ses enfans, du
+bon usage des afflictions. Le bruit a couru que sa
+famille n'avoit pas été contente de la publication
+de cette pièce, qui ne répond nullement à la
+haute réputation de son auteur.»</p>
+
+
+<h3>II.</h3>
+
+<h3>ÉPITAPHE DE M. LE COMTE DE BUSSY.</h3>
+
+<p><i>Ici repose haut et puissant seigneur, Messire</i> <span class="smcap">Roger
+de Rabutin</span>, <i>chevalier</i>, <span class="smcap">comte de Bussy</span>;
+<i>plus considérable par ses rares qualités que par sa
+grande naissance; plus illustre par ses belles actions,
+qui lui attirèrent de grands emplois, que par ces emplois
+mêmes. Il entra aussitôt dans le chemin de la
+gloire que dans le commerce du monde, et dès sa
+quinzième année il préféra l'honneur de servir son
+prince aux plaisirs d'une jeunesse molle et oisive.</i></p>
+
+<p><i>Capitaine en même temps que soldat, il fut d'abord
+à la tête de la première compagnie du régiment de
+Léonor de Rabutin, comte de Bussy, son père, et
+bientôt après colonel du régiment, qu'il n'acheta que
+par des périls et d'heureux succès. Il ne dut aussi
+qu'à sa conduite et à son courage la lieutenance du
+roi du Nivernois et la charge de conseiller d'État.</i></p>
+
+<p><i>La fortune, d'intelligence cette fois avec le mérite,
+lui fit avoir la charge de mestre de camp de la cavalerie
+légère. Le roi le fit ensuite lieutenant général
+de ses armées, à l'âge de trente-cinq ans. Une si
+grande élévation fut l'ouvrage de la justice du souverain,
+et non de la faveur d'aucun patron.</i></p>
+
+<p><i>Il joignit toutes les grâces du discours à toutes
+celles de sa personne, et fut l'auteur d'un genre d'écrire
+inconnu jusqu'à lui. L'Académe françoise crut s'honorer
+en lui offrant une place d'académicien.</i></p>
+
+<p><i>Enfin, presqu'au comble de la gloire, Dieu arrêta
+ses prospérités, et par des disgrâces éclatantes
+il le détrompa du monde, dont il avoit été jusque là
+trop occupé.</i></p>
+
+<p><i>Son courage fut toujours au-dessus de ses malheurs.
+Il les soutint en sujet soumis et en chrétien
+résigné. Il employa le temps de son exil à se bien instruire
+de sa religion, à former sa famille et à louer
+son prince.</i></p>
+
+<p><i>Après avoir été longtemps éloigné de la cour, il
+y fut rappelé avec agrément et honoré des bienfaits de
+son maître.</i></p>
+
+<p><i>La mort le trouva dans de saintes dispositions.
+On le perdit le 9 d'avril 1693, en la soixante et quinzième
+année de son âge.</i></p>
+
+<p><i>Qui que vous soyez, priez pour lui.</i></p>
+
+<p><span class="smcap">Louise de Rabutin</span>, <i>comtesse d'Alets, sa chère
+fille et sa fille désolée, a voulu par cette épitaphe
+instruire la postérité de son respect, de sa tendresse
+et de sa douleur.</i></p>
+
+
+<h3>III.</h3>
+
+<h3><i>Copie d'une lettre écrite au duc de Saint-Aignan
+par le comte de Bussy<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.</i></h3>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Du 12 novembre 1665.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">«Monsieur,<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>«Les témoignages que les gens de bien doivent
+à la vérité, à leurs amis et à leur réputation,
+m'obligent aujourd'hui, Monsieur, de vous éclaircir
+de ma conduite et du sujet de ma disgrâce.
+Ne vous attendez pas à une justification: je suis
+trop sincère pour m'excuser quand j'ai tort, et
+c'est tout ce que je pourrai gagner sur la douleur
+que j'ai de ma faute, et le dépit contre moi-même,
+de ne me pas faire devant vous plus coupable
+que je ne suis.</p>
+
+<p>«Pour entrer donc en matière, je vous dirai,
+Monsieur, qu'il y a cinq ans, ne sçachant à quoi
+me divertir à la campagne où j'étois, je justifiai
+bien le proverbe que <i>l'oisiveté est mère de tout vice</i>:
+car je me mis à écrire une histoire, ou plutôt
+un roman satyrique, véritablement sans dessein
+d'en faire aucun mauvais usage contre les intéressés,
+mais seulement pour m'occuper alors, et
+tout au plus pour le montrer à quelques-uns de
+mes bons amis, leur en donner du plaisir et m'attirer
+de leur part quelque louange de bien écrire.</p>
+
+<p>«Cependant, avec l'innocence de mes intentions,
+je ne laissai pas de couper la gorge à des
+gens qui ne m'avoient jamais fait de mal, ainsi
+que vous allez voir par la suite.</p>
+
+<p>«Comme les véritables événemens ne sont
+jamais assez extraordinaires pour divertir beaucoup,
+j'eus recours à l'invention, que je crus qui
+plairoit davantage, et, sans avoir le moindre scrupule
+de l'offense que je faisois aux intéressés,
+parce que je ne faisois cela quasi que pour moi,
+j'écrivis mille choses que je n'avois jamais ouï
+dire. Je fis des gens heureux qui n'étoient pas
+seulement écoutés, et d'autres même qui n'avoient
+jamais songé de l'être, et parce qu'il eût
+été ridicule de choisir deux femmes sans naissance
+et sans mérite pour les principales héroïnes
+de mon roman, j'en pris deux auxquelles
+nulles bonnes qualité ne manquoient, et qui
+même en avoient tant, que l'envie pouvoit aider
+à rendre croyable tout le mal que j'en pouvois
+inventer.</p>
+
+<p>«Étant de retour à Paris, je lus cette histoire
+à cinq de mes amies, l'une desquelles
+m'ayant pressé de la lui laisser, pour deux fois
+vingt-quatre heures, je ne m'en pus jamais défendre.
+Il est vrai que quelques jours après l'on
+me dit qu'on l'avoit vue dans le monde; j'en
+fus au désespoir, et je suis assuré que celle à qui
+je l'avois prêtée, et qui l'avoit fait copier, l'avoit
+fait par une simple curiosité, sans intention de
+me nuire; mais elle avoit eu pour quelqu'autre la
+même fragilité que j'avois eue pour elle. Je l'allai
+trouver aussi tôt, et je lui en fis mes plaintes.
+Au lieu de m'avouer ingénuement son imprudence
+et de concerter avec moi des moyens
+d'y remédier, elle me nia effrontément qu'elle
+eût jamais tiré copie de cette histoire, me soutenant
+qu'elle n'étoit pas publique, et que, si
+elle l'étoit, il falloit que je l'eusse prêtée à d'autres
+qu'à elle. L'assurance avec laquelle elle me
+parla, et le désir que j'ai d'ordinaire que mes
+amis n'ayent jamais tort avec moi, ôtèrent mes
+soupçons. Cependant je ne sçais comme elle fit,
+mais enfin le bruit de cette histoire cessa pour quelque
+temps, après lequel une de ses amies, s'étant
+brouillée avec elle, me montra une copie de ce
+manuscrit qu'elle avoit faite sur la sienne. Ce fut
+alors que le dépit d'avoir été si souvent trompé
+par une de mes amies, qui me faisoit outrager
+deux femmes de qualité par sa trahison, me fit
+emporter contre elle. Et comme on ne se fait jamais
+assez de justice pour souffrir sans vengeance le
+ressentiment des gens qu'on a offensés, elle
+ajouta ou retrancha dans cette histoire ce qui
+lui plaisoit pour m'attirer la haine de la plupart
+de ceux dont je parlois. Et cela est si vrai, que
+les premières copies qui furent vues n'étoient
+pas falsifiées; mais si-tôt que les autres parurent,
+comme chacun court à la satyre la plus
+belle, on trouva les véritables fades, et l'on les
+supprima comme fausses.</p>
+
+<p>«Je ne prétends pas m'excuser par là, car,
+quoi qu'effectivement je n'aie dit que du bien
+des gens que cette honnête amie a maltraités,
+je suis pourtant cause du mal qu'elle en a dit:
+non contente d'avoir empoisonné cette histoire
+en beaucoup d'endroits, elle en compose en suite
+d'autres toutes entières sur mille particularités
+qu'elle avoit sçues de moi dans le temps que
+nous étions amis, lesquelles particularités elle
+assaisonna de tout le venin dont elle se put aviser.</p>
+
+<p>«Cependant, lorsque je sçus qu'une histoire
+couroit sous mon nom, et que même mes ennemis
+l'avoient donnée au roi, quoique je n'eusse
+qu'à nier, j'aimai mieux faire voir l'original à Sa
+Majesté, et me charger de ma véritable faute,
+que de me laisser soupçonner d'une que je n'avois
+pas commise. Vous sçavez, Monsieur, qu'au
+retour du voyage de Chartres, pendant lequel le
+roy avoit lu cette histoire, je vous priai de donner
+à Sa Majesté mon original écrit de ma main
+et relié. Il prit la peine de le lire; mais, quoiqu'il
+trouvât une grande différence entre lui et la copie,
+il ne laissa pas de juger que l'offense que je
+faisois à deux femmes de qualité, et celle que
+j'étois cause qu'on avoit faite à d'autres, méritoient
+châtiment. Il me fit donc arrêter, et, donnant
+cet exemple au public, il satisfit en même
+temps au ressentiment des gens intéressés et à sa
+propre justice.</p>
+
+<p>«Mes ennemis, me voyant à la Bastille, crurent
+que, n'étant pas en état de me défendre,
+ils pouvoient impunément m'accuser: ils dirent
+donc au roi que j'avois écrit contre lui; mais
+Sa Majesté, qui ne condamne jamais personne
+sans l'entendre, les surprit fort en m'envoyant interroger
+par le lieutenant criminel. Je me disposai,
+sans hésiter un moment, à répondre devant
+lui, et sans vouloir faire la moindre protestation,
+ne croyant pas en être moins gentilhomme, et
+croyant par là rendre plus de respect au roi.
+Après qu'il m'eut fait connoître l'original écrit
+de ma main de l'histoire dont je vous viens de
+parler, il me demanda si je n'avois rien écrit
+contre le roi. Je lui répondis qu'il me surprenoit
+fort de faire une question comme celle-là à
+un homme comme moi. Il me dit qu'il avoit ordre
+de me le demander. Je répondis donc que non,
+et qu'il n'y avoit pas trop d'apparence qu'ayant
+servi 27 ans sans avoir eu aucune grâce, étant
+depuis douze mestre de camp général de cavalerie
+légère, attendant tous les jours quelque récompense
+de Sa Majesté, je voulusse lui manquer
+de respect; que pour détruire ce vrai-semblable-là
+il falloit ou de mon écriture ou des témoins
+irréprochables; que, si l'on me produisoit
+l'un ou l'autre en la moindre chose qui choquât
+le respect que je dois au roi et à toute la famille
+royale, je me soumettois à perdre la vie; mais
+que je suppliois aussi Sa Majesté d'ordonner le
+même chastiment contre ceux qui m'accuseroient
+sans me pouvoir convaincre. Je signai
+cela, et, le lieutenant criminel me disant qu'il l'alloit
+porter au roi, je le priai de dire à sa Majesté
+que je lui demandois très-humblement pardon
+d'avoir été assez malheureux pour lui déplaire.</p>
+
+<p>«Depuis ce temps-là n'ayant vu ni le lieutenant
+criminel ni aucun autre juge, j'ai bien
+cru qu'une si noire et ridicule calomnie n'avoit
+fait aucune impression dans un esprit aussi clairvoyant
+et aussi difficile à surprendre que celui
+du roi.</p>
+
+<p>«Mais, Monsieur, personne ne connoît si
+bien que vous la fausseté de cette accusation;
+car, outre que vous voyez, comme tout le monde,
+le peu d'apparence qu'il y a, c'est que vous avez
+été plusieurs fois témoin de la tendresse (j'ose
+dire ainsi), du profond respect, de l'estime extraordinaire,
+et même de l'admiration que j'ai pour
+le roi. Je vous ai souvent dit que je le voyois
+tous les jours, que je l'étudiois, et que tous les
+jours il me surprenoit par des qualités merveilleuses
+que je découvrois en lui. Vous pouvez
+vous souvenir, Monsieur, qu'un jour, transporté
+de mon zèle, je vous dis que, puisque la paix ne
+me permettoit plus de hazarder ma vie pour son
+service, je voulois le servir d'une autre manière,
+et que, comme un des capitaines d'Alexandre
+avoit écrit l'histoire de son maître, il me sembloit
+qu'il étoit juste qu'un des principaux officiers
+des armées du roi écrivît une aussi belle vie que
+la sienne. Je vous priai de le dire à Sa Majesté,
+Monsieur, et quelque temps après vous me dîtes
+la réponse qu'elle vous avoit faite, dans laquelle
+sa modestie me parut admirable. Après cela,
+Monsieur, peut-on m'attaquer sur le manque de
+respect à mon maître, et ne croyez-vous pas
+que, si mes ennemis avoient sçu tous les témoignages
+particuliers que je vous ai si souvent
+donnez de mon zèle extraordinaire pour la personne
+de Sa Majesté, et que vous avez eu la
+bonté de lui faire connoître, ne croyez-vous pas,
+dis-je, qu'ils auroient cherché d'autres foibles en
+moi que celui-là? Je n'en doute point, Monsieur;
+mais Dieu a confondu leur malice; vous
+verrez qu'ils n'auront fait autre chose que de
+m'avoit donné un honnête prétexte, en vous écrivant
+ceci, de faire souvenir le roi de tous les
+sentimens où vous m'avez vu pour Sa Majesté.</p>
+
+<p>«Cependant, Monsieur, j'attends avec une
+extrême résignation à ses volontés la grâce de
+ma liberté, et j'ai d'ailleurs un si grand déplaisir
+d'avoir offensé les personnes qui ne m'en
+avoient jamais donné de sujet, que, si ma prison
+ne leur paroissoit pas une assez rude pénitence,
+je serai toujours prêt à faire tout ce qu'elles souhaiteront
+de moi pour leur entière satisfaction,
+leur étant infiniment obligé quand elles me
+pardonneront, et ne leur sçachant pas mauvais
+gré quand elles ne le feront pas.</p>
+
+<p>«Je sçais bien qu'il y a dans mon procédé
+plus d'imprudence que de malice; mais l'innocence
+de mes intentions ne console pas les gens
+que j'assassine, puis qu'ils sont aussi bien assassinés
+que si j'en avois eu le dessein.</p>
+
+<p>«Ce que l'on peut dire en deux mots de tout
+ceci, c'est que le public en me condamnant doit
+me plaindre, mais que les offensés peuvent me
+haïr avec raison.</p>
+
+<p>«Voilà, Monsieur, ce que j'ai cru vous devoir
+apprendre de mes affaires, pour vous montrer
+par le libre aveu que je fais de ma faute, et
+le grand repentir que j'en ai, combien je suis
+éloigné d'en commettre jamais de pareilles, ni
+de fâcher qui que ce soit mal à propos.</p>
+
+<p>«Mais vous allez encore mieux voir, par le
+raisonnement que je vais faire, combien je suis
+persuadé qu'il ne faut jamais rien écrire contre
+personne: car, si l'on n'écrit que pour soi, c'est
+comme si l'on le pensoit, et ceci est bien le plus
+sûr; si c'est pour le montrer à quelqu'un, il est
+infaillible qu'on le sçaura tôt ou tard; si la chose
+est mal écrite, elle fera de la honte; s'il y a de
+l'esprit, elle fera des ennemis. Cela est tout au
+moins inutile s'il est secret, et dangereux s'il est
+public.&mdash;Mais ce que je devois dire devant toutes
+choses, c'est qu'en attirant la colère de Dieu et
+celle du roi, cela expose aux querelles, aux prisons
+et autres disgrâces. Si je ne vous connoissois
+bien, Monsieur, j'appréhenderois qu'en vous
+paroissant aussi coupable que je le suis, cela ne
+me fît perdre votre estime et votre amitié; mais
+je n'en suis point en peine, parce que je sçais que
+vous connoissez le fond de mon c&oelig;ur, que vous
+sçavez qu'il y a des gens plus long-temps jeunes
+que d'autres, et que, si j'ai été de ceux-là, les
+mauvais succès et les châtimens que j'ai eus
+vous doivent empêcher de douter que je ne sois
+changé.»</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="HISTOIRE_AMOUREUSE_DES_GAULES" id="HISTOIRE_AMOUREUSE_DES_GAULES"></a>HISTOIRE AMOUREUSE DES GAULES</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LIVRE_PREMIER" id="LIVRE_PREMIER"></a>LIVRE PREMIER</h2>
+
+
+<p>Sous le règne de Louis XIV, la guerre,
+qui duroit depuis vingt ans<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>, n'empêchoit
+point qu'on ne fît quelquefois
+l'amour; mais, comme la cour n'étoit
+remplie que de vieux cavaliers insensibles,
+ou de jeunes gens nés dans le bruit des
+armes et que ce métier avoit rendus brutaux,
+cela avoit fait la plupart des dames un peu moins
+modestes qu'autrefois, et, voyant qu'elles eussent
+langui dans l'oisiveté si elles n'eussent fait
+des avances, ou du moins si elles eussent été
+cruelles, il y en avoit beaucoup de pitoyables,
+et quelques unes d'effrontées.</p>
+
+
+<p class="center"><i>Portrait de madame d'Olonne</i><a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>.</p>
+
+<p>Madame d'Olonne étoit de ces dernières. Elle
+avoit le visage rond, le nez bien fait, la bouche
+petite, les yeux brillans et fins, et les traits délicats.
+Le rire, qui embellit tout le monde, faisoit en
+elle un effet tout contraire. Elle avoit les cheveux
+d'un châtain clair, le teint admirable, la gorge,
+les mains et les bras bien faits; elle avoit la taille
+grossière, et, sans son visage, on ne lui auroit pas
+pardonné son air. Cela fit dire à ses flatteurs, quand
+elle commença à paroître, qu'elle avoit assurément
+le corps bien fait; qui est ce que disent ordinairement
+ceux qui veulent excuser les femmes
+qui ont trop d'embonpoint. Cependant celle-ci
+fut trop sincère en cette rencontre pour laisser les
+gens dans l'erreur; elle éclaircit du contraire qui
+voulut, et il ne tint pas à elle qu'elle ne désabusât
+tout le monde.</p>
+
+<p>Madame d'Olonne avoit l'esprit vif et plaisant
+quand elle étoit libre; elle étoit peu sincère, inégale,
+étourdie, peu méchante; elle aimoit les
+plaisirs jusques à la débauche, et il y avoit de l'emportement
+dans ses moindres divertissemens. Sa
+beauté, autant que son bien, quoiqu'il ne fût pas
+médiocre, obligea d'Olonne<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a> à la rechercher en
+mariage. Cela ne dura pas long-temps: d'Olonne,
+qui étoit homme de qualité et de grands biens,
+fut reçu agréablement de madame de la Louppe,
+et il n'eut pas le loisir de soupirer pour des charmes
+qui avoient fait deux ans durant tous les
+souhaits de toute la cour. Ce mariage étant achevé,
+les amans qui avoient voulu être mariés se
+retirèrent, et il en revint d'autres qui ne vouloient
+être qu'aimés. L'un des premiers qui se présenta
+fut Beuvron, à qui le voisinage de madame d'Olonne
+donnoit plus de commodité de la voir. Cette
+raison fut cause qu'il l'aima assez long-temps sans
+qu'on s'en aperçût, et je crois que cet amour eût
+toujours été caché si Beuvron n'eût jamais eu des
+rivaux; mais le duc de Candale, étant devenu
+amoureux de madame d'Olonne, découvrit bientôt
+ce qui demeuroit caché faute de gens intéressés.
+Ce n'est pas que d'Olonne n'aimât sa femme; mais
+les maris s'apprivoisent, et jamais les amants; et
+la jalousie de ceux-ci est mille fois plus pénétrante
+que celle des autres. Cela fit donc que le
+duc de Candale vit des choses que d'Olonne ne
+voyoit pas, et qu'il n'a jamais vues, car il est encore
+à savoir que Beuvron ait aimé sa femme.</p>
+
+
+<p class="center"><i>Portrait de M. de Beuvron.</i></p>
+
+<p>Beuvron<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a> avoit les yeux noirs, le nez bien fait,
+la bouche petite et le visage long, les cheveux
+fort noirs, longs et épais, la taille belle. Il avoit
+assez d'esprit; ce n'étoit pas de ces gens qui brillent
+dans les conversations, mais il étoit homme
+de bon sens et d'honneur, quoique naturellement
+il eût aversion pour la guerre. Étant donc devenu
+amoureux de madame d'Olonne, il chercha les
+moyens de lui découvrir son amour. Leur voisinage
+à Paris lui en donnoit assez d'occasions;
+mais la légèreté qu'elle témoignoit en toute chose
+lui faisoit appréhender de s'embarquer avec elle.
+Enfin, s'étant trouvé un jour tête-à-tête: «Si je
+ne voulois, lui dit-il, Madame, que vous faire
+savoir que je vous aime, je n'aurois que faire de
+vous parler, mes soins et mes regards vous ont
+assez dit ce que je sens pour vous; mais, comme
+il faut, Madame, que vous répondiez un jour à
+ma passion, il est nécessaire que je la découvre,
+et que je vous assure en même temps que, soit
+que vous m'aimiez ou que vous ne m'aimiez pas,
+je suis résolu de vous aimer toute ma vie.»</p>
+
+<p>Beuvron ayant cessé de parler: «Je vous avoue,
+Monsieur, lui répondit madame d'Olonne, que ce
+n'est pas d'aujourd'hui que je reconnois que vous
+m'aimez, et, quoique vous ne m'en ayez pas parlé,
+je n'ai pas laissé de vous tenir compte de tout ce
+que vous avez fait pour moi dès le premier moment
+que vous m'avez vue; et cela me doit servir
+d'excuse quand je vous avouerai que je vous
+aime. Ne m'en estimez donc pas moins, puisqu'il
+y a assez long-temps que je vous entends soupirer;
+et quand même on pourroit trouver quelque
+chose à redire à mon peu de résistance, ce seroit
+une marque de la force de votre mérite plutôt que
+de ma facilité.» Après cet aveu, l'on peut bien
+juger que la dame ne fut pas long-temps sans
+donner au cavalier les dernières faveurs. Cela dura
+quatre ou cinq mois sans fracas de part ni d'autre;
+mais enfin la beauté de madame d'Olonne faisoit
+trop de bruit, et cette conquête promettoit trop
+de gloire en apparence à celui qui la feroit, pour
+que l'on laissât Beuvron en repos. Le duc de
+Candale, qui étoit l'homme de la cour le mieux
+fait, crut qu'il ne manquoit rien à sa réputation
+que d'être aimé de la plus belle femme du royaume;
+il résolut donc à l'armée, trois mois après la
+campagne, d'être amoureux d'elle sitôt qu'il la
+verroit, et fit voir, par une grande passion qu'il
+eut ensuite pour elle, qu'elles ne sont pas toujours
+des coups du ciel et de la fortune.</p>
+
+
+<p class="center"><i>Portrait de monsieur le duc de Candale.</i></p>
+
+<p>Le duc de Candale avoit les yeux bleus, le nez
+bien fait, les traits irréguliers, la bouche grande
+et désagréable, mais de fort belles dents, les
+cheveux blonds dorés, en la plus grande quantité
+du monde; sa taille étoit admirable; il s'habilloit
+bien, et les plus propres tâchoient de l'imiter; il
+avoit l'air d'un homme de grande qualité. Il tenoit
+un des premiers rangs en France: il étoit duc
+et pair, gouverneur de Bourgogne conjointement
+avec son père et seul gouverneur de l'Auvergne,
+et colonel général de l'infanterie françoise. Le
+génie en étoit médiocre; mais, dans ses premiers
+amours, il étoit tombé entre les mains d'une dame
+qui avoit infiniment de l'esprit<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>, et, comme ils s'étoient
+fort aimés, elle avoit pris tant de soin de
+le dresser, et lui de plaire à cette belle, que l'art
+avoit passé la nature, et qu'il étoit bien plus honnête
+homme que mille gens qui avoient bien plus
+d'esprit que lui<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p>
+
+<p>Étant donc de retour de Catalogne, où il avoit
+commandé l'armée sous l'autorité du prince de
+Conty<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>, il commença de témoigner à madame
+d'Olonne, par mille empressemens, l'amour qu'il
+avoit pour elle, dans la pensée qu'il eut qu'elle
+n'eût jamais rien aimé. Voyant qu'elle ne répondoit
+point à sa passion, il résolut de la lui apprendre
+de manière qu'elle ne pût faire semblant de
+l'ignorer; mais, comme il avoit pour toutes les
+femmes un respect qui tenoit un peu de la honte,
+il aima mieux écrire à madame d'Olonne que de
+lui parler.</p>
+
+
+<p class="center">BILLET.</p>
+
+<p><i>Je suis au désespoir, Madame, que toutes
+les déclarations d'amour se ressemblent,
+et qu'il y ait quelquefois tant de différence
+dans les sentimens; je sens, bien que je
+vous aime plus que tout le monde n'a accoutumé d'aimer,
+et je ne sçaurois vous le dire que comme tout le
+monde vous le dit. Ne prenez donc pas garde à mes
+paroles, qui sont foibles et qui peuvent être trompeuses,
+mais faites réflexion, s'il vous plaît, à la conduite
+que je vais avoir pour vous, et, si elle vous témoigne
+que pour la continuer long-temps, de même force il
+faut être vivement touché, rendez-vous à ces témoignages,
+et croyez que, puisque je vous aime si fort n'étant
+point aimé de vous, je vous adorerai quand vous
+m'aurez obligé à avoir de la reconnaissance.</i></p>
+
+
+<p>Madame d'Olonne, ayant lu ce billet, y fit cette
+réponse:</p>
+
+
+<p class="center">BILLET.</p>
+
+<p><i>S'il y a quelque chose qui vous empêche
+d'être cru quand vous parlez de votre
+amour, ce n'est pas qu'il importune, c'est
+que vous en parlez trop bien: d'ordinaire
+les grandes passions sont plus confuses, et il semble
+que vous écrivez comme un homme qui a bien de l'esprit,
+qui n'est point amoureux, et qui veut le faire
+croire. Et puisqu'il me semble ainsi à moi-même,
+qui meurs d'envie que vous disiez vrai, jugez ce qu'il
+sembleroit à des gens à qui votre passion seroit indifférente:
+ils n'hésiteroient pas à croire que vous voulez
+rire; pour moi, qui ne veux jamais faire de jugemens
+téméraires, j'accepte le parti que vous m'offrez,
+et je veux bien juger par votre conduite des sentimens
+que vous avez pour moi.</i></p>
+
+
+<p>Cette lettre, que les connoisseurs eussent trouvée
+fort douce, ne la parut pas trop au duc de Candale:
+comme il avoit beaucoup de vanité, il avoit
+attendu des douceurs moins enveloppées. Cela
+l'obligea à ne point tant presser madame d'Olonne
+qu'elle l'eût bien désiré; il en faisoit sa bonne
+fortune en dépit d'elle-même, et la chose eût
+duré long-temps si cette belle n'eût gagné sur
+sa modestie de lui faire tant d'avances, qu'il crut
+pouvoir tout entreprendre auprès d'elle sans trop
+s'exposer. Son affaire étant conclue, il s'aperçut
+bientôt du commerce de Beuvron. Un prétendant
+ne regarde d'ordinaire que devant soi; mais un
+amant bien traité regarde à droite et à gauche,
+et n'est pas long-temps sans découvrir son rival.
+Sur cela le duc se plaint; sa maîtresse le traite de
+bizarre et de tyran, et le prend sur un ton si haut,
+qu'il lui demande pardon de ses soupçons et se
+croit trop heureux de l'avoir radoucie. Ce calme
+ne dura pas long-temps. Beuvron, de son côté,
+fait des reproches aussi inutiles que ceux du duc,
+et, voyant qu'il ne peut détruire son rival par lui-même,
+il fait sous main donner avis à d'Olonne
+que le duc de Candale est si bien avec sa femme.
+D'Olonne lui défend de le voir, c'est-à-dire redouble
+l'amour de ces deux amans, qui, ayant
+plus d'envie de se voir depuis les défenses, en
+trouvèrent mille moyens plus commodes que ceux
+qu'ils avoient auparavant. Cependant, Beuvron
+étant demeuré le maître du champ de bataille, le
+duc de Candale recommence ses plaintes contre
+lui; il fait de nouveaux efforts pour le chasser,
+mais inutilement: madame d'Olonne lui dit qu'elle
+voyoit bien qu'il ne considéroit que ses intérêts,
+et qu'il ne se soucioit point de la perdre, puisque,
+si elle défendoit à Beuvron de la voir, son mari
+et tout le monde ne douteroient pas du sacrifice.
+Madame d'Olonne, qui n'aime pas tant Beuvron
+que le duc, ne le veut pourtant pas perdre, tant
+pour ce qu'un et un sont deux, que parceque les
+coquettes croient retenir mieux leurs amans par
+une petite jalousie que par une grande tranquillité.</p>
+
+<p>Dans cette entrefaite, Paget<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>, homme assez
+âgé, de basse naissance, mais fort riche, devint
+amoureux de madame d'Olonne, et, ayant découvert
+qu'elle aimoit le jeu<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>, crut que son argent
+lui tiendroit lieu de mérite, et fonda ses plus
+grandes espérances sur la somme qu'il résolut de
+lui offrir. Il avoit assez d'accès chez elle pour lui
+parler lui-même s'il eût osé, mais il n'avoit pas
+la hardiesse de faire un discours qui tireroit après
+lui de fâcheuses suites s'il n'eût pas été bien reçu;
+il fit donc dessein de lui écrire, et lui écrivit cette
+lettre:</p>
+
+
+<p class="center">LETTRE.</p>
+
+<p><i>J'ai bien aimé des fois en ma vie, Madame,
+mais je n'ai jamais aimé tant que vous. Ce
+qui me le fait croire, c'est que je n'ai jamais
+donné à chacune de mes maîtresses
+plus de cent pistoles<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a> pour avoir leurs bonnes grâces,
+et pour les vôtres j'irais jusques à deux mille<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>. Faites
+réflexion là-dessus, je vous prie, et songez que l'argent
+est plus rare que jamais il n'a été.</i></p>
+
+
+<p>Quentine<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>, femme de chambre et confidente de
+madame d'Olonne, lui rendit cette lettre de la
+part de Paget, et incontinent après cette belle lui
+fit la réponse qui s'ensuit:</p>
+
+
+<p class="center">LETTRE.</p>
+
+<p><i>Je m'étois déjà bien aperçue que vous aviez
+de l'esprit par les conversations que j'ai
+eues avec vous; mais je ne savois pas encore
+que vous écrivissiez si bien que vous
+faites. Je n'ay rien vu de si joli que votre lettre; je
+serai ravie d'en avoir souvent de semblables, et ce pendant
+je serai bien aise de vous entretenir ce soir à six
+heures.</i></p>
+
+
+<p>Paget ne manqua pas au rendez-vous, et s'y
+trouva en habit décent, c'est-à-dire avec son sac
+et ses quilles. Quentine, l'ayant introduit dans le
+cabinet de sa maîtresse, les laissa seuls. «Voilà,
+lui dit-il, Madame, lui montrant ce qu'il portoit,
+ce qui ne se trouve pas tous les jours; voulez-vous
+le recevoir?&mdash;Je le veux bien, dit madame
+d'Olonne; mais cela nous amusera.» Ayant donc
+compté les deux mille pistoles dont ils étoient convenus,
+elle les enferma dans une cassette. Se mettant
+auprès de lui sur un petit lit de repos, qui ne
+lui en servit pas long-temps: «Personne, lui dit-elle,
+Monsieur, n'écrit en France comme vous.
+Ce que je vous vais dire n'est pas pour faire le
+bel esprit; mais il est certain que je trouve peu
+de gens qui en aient tant que vous. La plupart
+ne vous disent que des sottises, et, quand ils vous
+veulent écrire des lettres tendres, ils pensent
+avoir bien rencontré de nous dire qu'ils nous
+adorent, qu'ils vont mourir si vous ne les aimez,
+et que, si vous leur faites cette grâce, ils vous serviront
+toute leur vie. On a bien affaire de leurs
+services.&mdash;Je suis ravi, dit Paget, que mes lettres
+vous plaisent. Je ne dirois pas ceci ailleurs,
+mais à vous, Madame, je ne vous en ferai pas la
+petite bouche, ni de façon: mes lettres ne me
+coûtent rien.&mdash;Voilà, répondit-elle, ce qui est
+difficile à croire; il faut donc que vous ayez un
+fort grand fonds.» Après quelques autres discours,
+que l'amour interrompit deux ou trois fois, ils
+convinrent d'une autre entrevue, et à celle-là
+d'une autre: de sorte que ces deux mille pistoles
+valurent à Paget trois rendez-vous.</p>
+
+<p>Mais madame d'Olonne, se voulant prévaloir
+de l'amour de ce bourgeois et de son bien, le
+pria, à la quatrième visite, de recommencer à lui
+écrire de ces billets galans comme celui qu'elle
+avoit reçu de lui; mais, voyant que cela tiroit à
+conséquence, il lui fit des reproches qui ne lui
+servirent de rien, et tout ce qu'il put obtenir fut
+qu'il ne seroit point chassé de chez elle, et qu'il
+pourroit venir jouer lorsqu'elle le manderoit.</p>
+
+<p>Madame d'Olonne crut qu'en se laissant voir
+à Paget elle entretiendroit ses désirs, et que peut-être
+seroit-il encore assez fou pour les vouloir satisfaire,
+à quelque prix que ce fût; cependant,
+il étoit assez amoureux pour ne se pouvoir empêcher
+de la voir, mais il ne l'étoit pas assez
+pour acheter tous les jours ses faveurs<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>.</p>
+
+<p>Les choses étant en ces termes, soit que le
+dépit eût fait parler Paget, soit que ses visites
+fréquentes et l'argent que jouoit madame d'Olonne
+eussent fait faire des réflexions au duc de Candale,
+il pria sa maîtresse, lorsqu'il partit pour la Catalogne<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>,
+de ne plus voir Paget, de qui le commerce
+nuisoit à sa réputation. Elle le promit, et n'en fit
+rien; de sorte que le duc, apprenant par ceux qui
+lui donnoient des nouvelles de Paris qu'il alloit
+plus souvent chez madame d'Olonne qu'il n'avoit
+jamais fait, lui écrivit cette lettre:</p>
+
+
+<p class="center">LETTRE.</p>
+
+<p><i>En vous disant adieu, je vous priai, Madame,
+de ne plus voir ce coquin de Paget<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>;
+cependant il ne bouge de chez vous.
+N'avez-vous point de honte de me mettre
+en état d'appréhender auprès de vous un misérable
+bourgeois, qui ne peut jamais être craint que par
+l'audace que vous lui donnez? Si vous n'en rougissez,
+Madame, j'en rougis pour vous et pour moi, et, de
+peur de mériter cette honte dont vous voulez m'accabler,
+je vais faire un effort sur mon amour pour ne
+vous plus regarder que comme une infâme.</i></p>
+
+
+<p>Madame d'Olonne fut fort surprise de recevoir
+cette lettre si rude; mais, comme sa conscience
+lui faisoit encore des reproches plus aigres
+que son amant, elle ne chercha point de
+raisons pour se défendre, et se contenta de répondre
+en ces termes:</p>
+
+
+<p class="center">LETTRE.</p>
+
+<p><i>Ma conduite passée est si ridicule, mon
+cher, que je désespérerois d'être jamais
+aimée de vous si je ne me pouvois sauver
+sur l'avenir par les assurances que je vous
+donne d'un procédé plus honnête; mais je vous jure
+par vous-même, qui est ce que j'ai de plus cher au
+monde, que Paget n'entrera jamais chez moi, et que
+Beuvron, que mon mari me force de voir, me verra
+si rarement que vous connaîtrez bien que vous seul
+me tenez lieu de toutes choses.</i></p>
+
+
+<p>Le duc de Candale fut tout à fait assuré par
+cette lettre; il fit ensuite des résolutions de ne
+plus condamner sa maîtresse sur des apparences
+qu'il jugea toutes trompeuses. Pour avoir été, à
+ce qu'il lui sembloit, sans raison soupçonneux,
+il se jeta dans l'autre extrémité de la confiance, et
+prit en bonne part tout ce que madame d'Olonne
+lui fit, six mois durant, de coquetteries et d'infidélités,
+car elle continua de voir Paget et de donner
+des faveurs à Beuvron; et, quoiqu'on en
+écrivît de plusieurs endroits au duc de Candale,
+il crut que cela venoit de son père ou de ses amis,
+qui le vouloient détacher de l'amour de madame
+d'Olonne, croyant que cette passion l'empêcheroit
+de songer au mariage.</p>
+
+<p>Il revint donc de l'armée plus amoureux qu'il
+n'avoit encore été. Madame d'Olonne aussi, auprès
+de qui une si longue absence faisoit passer
+le duc de Candale pour un nouvel amant, redoubla
+ses empressements pour lui, à la vue même
+de toute la cour. Cet amant prenoit les imprudences
+qu'elle faisoit pour le voir pour les marques
+d'une passion dont elle n'étoit plus la maîtresse,
+quoique ce ne fussent que des témoignages
+du déréglement naturel de sa raison; quand
+elle avoit quelque emportement pour lui qui éclatoit,
+il la croyoit vivement touchée, et cependant
+elle n'étoit que folle. Il étoit tellement persuadé
+de la passion qu'elle avoit pour lui, que, quand il
+mouroit d'amour pour elle, il appréhendoit encore
+d'être ingrat.</p>
+
+<p>On peut bien juger que la conduite de ces
+amans fit grand bruit. Ils avoient tous deux des
+ennemis; mais la fortune de l'un et la beauté de
+l'autre leur avoient fait beaucoup d'envieux.
+Quand tout le monde les auroit voulu servir, ils
+auroient tout détruit par leur imprudence, et tout
+le monde leur vouloit nuire. Ils se donnoient rendez-vous
+partout, sans avoir pris aucune mesure
+avec personne. Ils se voyoient quelquefois dans
+une maison que le duc de Candale tenoit sous le
+nom d'une dame de la campagne, que madame
+d'Olonne faisoit semblant d'aller voir, et, le plus
+souvent, la nuit chez elle-même. Tous ces rendez-vous
+n'usoient pas tout le temps de cette perfide;
+lorsque le duc sortoit d'auprès d'elle, elle
+alloit à la conquête de quelque nouvel amant,
+ou, du moins, rassurer Beuvron, par mille douceurs,
+des craintes que le duc lui avoit données.</p>
+
+<p>L'hiver se passa ainsi sans que le duc de Candale
+soupçonnât quoi que ce soit de méchant de
+tout ce qu'elle lui faisoit, et il la quitta, pour retourner
+à l'armée, aussi satisfait d'elle qu'il l'avoit
+jamais esté. Il n'y fut pas deux mois qu'il
+apprit des nouvelles qui troublèrent sa joie. Ses
+amis particuliers<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>, qui prenoient garde de près à
+la conduite de sa maîtresse, ne lui avoient osé rien
+dire, tant ils le trouvoient préoccupé de cette infidèle;
+mais, s'étant passé depuis son absence
+quelque chose de fort extraordinaire, et ne craignant
+pas qu'elle détruisît par sa vue les impressions
+qu'ils lui vouloient donner, ils hasardèrent
+tous ensemble, sans qu'ils fissent paroître leur
+concert, de lui apprendre sa conduite. Ils lui mandèrent
+donc, chacun séparément, que Jeannin
+avoit un grand attachement pour madame d'Olonne;
+que ses assiduités faisoient croire, non seulement
+un dessein, mais un heureux succès, et
+qu'enfin, quand elle ne seroit pas coupable, il
+devroit n'être pas content d'elle, de voir qu'elle fût
+soupçonnée de tout le monde.</p>
+
+<p>Mais, pendant que ces nouvelles vont porter
+la rage dans l'âme du duc de Candale, il est à
+propos de parler de la naissance, du progrès et
+de la fin de la passion de Jeannin<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>.</p>
+
+
+<p class="center"><i>Portrait de monsieur Jeannin de Castille.</i></p>
+
+<p>Jeannin de Castille avoit la taille belle, le visage
+agréable, bien de la propreté, fort peu d'esprit;
+de même naissance et même profession que
+Paget, et beaucoup de bien comme lui. Il étoit
+assez bien fait pour faire croire que, s'il eût porté
+l'epée, il eût eu des bonnes fortunes par son mérite
+seulement; mais sa profession et ses richesses
+faisoient soupçonner que toutes les femmes qu'il
+avoit aimées étoient intéressées, de sorte que,
+lorsqu'on le vit amoureux de madame d'Olonne,
+on ne douta point qu'il fût aimé pour son argent.</p>
+
+<p>Le roi, après avoir passé les étés sur les frontières,
+revenoit d'ordinaire à Paris les hivers, et
+tous les divertissemens du monde occupoient
+tour à tour son esprit: le billard, la paume, la
+chasse, la comédie et la danse, avoient chacun
+leur temps avec lui; c'étoit alors les loteries dont
+il étoit question<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>, et cela les avoit tellement mises à
+la mode que chacun en faisoit, les uns d'argent,
+les autres de bijoux et de meubles. Madame d'Olonne
+en voulut faire une de cette sorte; mais,
+au lieu que, dans la plupart, on y employoit tout
+l'argent qu'on avoit eu, et que l'on faisoit, après,
+le partage, dans celle-ci, qui étoit de dix mille
+écus, il n'y en eut pas cinq d'employés, et ces
+cinq là encore furent distribués selon le choix de
+madame d'Olonne. Lorsqu'elle fit les premières
+propositions de la loterie, Jeannin s'y trouva, et,
+comme elle demandoit une somme à chacun selon
+sa force et qu'elle lui eût dit qu'il falloit qu'il
+donnât mille francs, il lui répondit qu'il le vouloit
+bien et qu'il lui promettoit de plus de lui faire
+parmi ses amis jusqu'à neuf mille livres. Quelque
+temps après, tout le monde étant sorti, hormis
+Jeannin: «Je ne sais, Madame, lui dit-il, si ma
+passion ne vous est pas encore connue, car il y
+a long-temps que je vous aime, et je suis déjà en
+grandes avances de soins; mais, après m'être entièrement
+donné à vous, il faut que je vous demande
+la confirmation de mon bail: octroyez-la
+moi, Madame, je vous en supplie, et remarquez
+qu'avec les mille francs à quoi vous m'avez taxé
+je vous en donne encore neuf pour être bien avec
+vous, car ce que je vous ai dit de mes amis n'a
+été que pour tromper ceux qui étoient ici quand
+je vous ai parlé de cette affaire.&mdash;Je vous avoue,
+Monsieur, lui répondit madame d'Olonne, que
+je ne vous ai point cru amoureux qu'aujourd'hui.
+Ce n'est pas que je n'aie remarqué de certaines
+mines en vous qui me faisoient soupçonner quelque
+chose, mais je suis tellement rebutée de ces
+façons, et les soupirs et les langueurs sont, à mon
+gré, une si pauvre galanterie et de si foibles marques
+d'amour, que, si vous n'eussiez pris avec
+moi une conduite plus honnête, vous eussiez
+perdu vos peines toute votre vie. Pour ce qui est
+maintenant de reconnoissance, vous pouvez croire
+qu'on n'est pas loin d'aimer quand on est bien
+persuadée d'être aimée.» Il n'en fallut point davantage
+à Jeannin pour lui faire croire qu'il étoit
+à l'heure du berger. Il se jeta aux pieds de madame
+d'Olonne, et, comme il se vouloit servir
+de cette action d'humilité pour un prétexte à de
+plus hautes entreprises: «Non, non, dit-elle,
+Monsieur; cela ne va pas comme vous pensez.
+En quel pays avez-vous ouï dire que les femmes
+fassent des avances? Quand vous m'aurez donné
+de véritables marques d'une grande passion, je
+n'en serai pas ingrate.» Jeannin, qui vit bien que
+chez elle l'argent se délivroit avant la marchandise,
+lui dit qu'il avoit deux cents pistoles et qu'il
+les lui donneroit si elle vouloit. Elle y consentit,
+et les ayant reçues: «Si vous trouvez bon, lui
+dit-il, Madame, de m'accorder quelque faveur sur
+le tant moins de ces dernières, je vous serai fort
+obligé, ou, si vous voulez attendre d'avoir toute
+la somme, faites-moi votre billet de ce que je
+viens de vous donner pour valeur reçue.» Elle aima
+mieux le baiser que d'écrire, et, un moment
+après, Jeannin sortit en l'assurant qu'il lui apporteroit
+le reste le lendemain. Il n'y manqua pas
+aussi. L'argent ne fut pas plutôt compté qu'elle
+lui tint parole, avec tout l'honneur qu'on peut
+avoir dans un tel traité.</p>
+
+<p>Quoique Jeannin fût entré par la même porte
+que Paget, elle en usa bien mieux avec lui, soit
+qu'à la longue elle esperât d'en tirer de grands
+avantages, soit qu'il eût quelque mérite caché qui
+lui tînt lieu de libéralité. Elle ne lui demanda pas
+de nouvelles preuves d'amour pour lui donner de
+nouvelles faveurs. Les dix mille livres le firent
+aimer trois mois durant, c'est-à-dire traiter comme
+si on l'eût aimé.</p>
+
+<p>Cependant le duc de Candale, ayant reçu des
+lettres des nouvelles affaires de sa maîtresse, lui
+écrivit ceci:</p>
+
+
+<p class="center">LETTRE.</p>
+
+<p><i>Quand vous pourriez vous justifier à moi
+de toutes les choses dont on vous accuse,
+je ne sçaurois plus vous aimer; quand
+vous ne seriez que malheureuse, vous y
+avez trop contribué pour ne pas me deshonorer en
+vous aimant. Tous les amans sont d'ordinaire ravis
+d'entendre nommer leurs maîtresses; pour moi, je
+tremble aussitôt que j'entends ou que je lis votre nom:
+il me semble toujours, en ces rencontres, que je vais
+apprendre une histoire de vous, pire, s'il se peut,
+que les premières. Cependant je n'ai que faire, pour
+vous mépriser jusques au dernier point, d'en sçavoir
+davantage; vous ne pouvez rien ajouter à votre infamie:
+attendez-vous aussi à tout le ressentiment que
+mérite une femme sans honneur d'un honnête homme
+qui l'a fort aimée. Je n'entre dans aucun détail avec
+vous, parceque je ne cherche pas votre justification,
+et que non seulement vous êtes convaincue à mon
+égard, mais que je ne puis jamais revenir pour vous.</i></p>
+
+
+<p>Le duc de Candale écrivit cette lettre dans le
+temps qu'il alloit partir pour retourner à la cour;
+il venoit de perdre un combat, et cela n'avoit pas
+peu contribué à l'aigreur de sa lettre: il ne pouvoit
+souffrir d'être battu partout, et ce lui eût
+été quelque consolation aux malheurs de la guerre
+s'il eût été plus heureux en amour. Il commença
+donc son voyage avec un chagrin épouvantable.
+En d'autres temps il seroit venu en poste; mais,
+comme s'il eût eu quelque pressentiment de sa
+mauvaise fortune, il venoit le plus lentement du
+monde. Il commença, par les chemins, de sentir
+quelque incommodité; à Vienne, il se trouva fort
+mal, mais, comme il n'étoit plus qu'à une journée
+de Lyon, il y voulut aller, sçachant bien qu'il y
+seroit mieux secouru. Cependant, les fatigues de
+la campagne l'ayant fort abattu, ses déplaisirs
+l'achevèrent, et sa jeunesse, avec l'assistance des
+meilleurs médecins, ne lui put sauver la vie; mais,
+comme ses plus grands maux ne lui pouvoient
+ôter le souvenir de l'infidélité de madame d'Olonne,
+il lui écrivit cette lettre la veille de sa
+mort.</p>
+
+
+<p class="center">LETTRE.</p>
+
+<p><i>Si je pouvois conserver pour vous de l'estime
+en mourant, il me fâcheroit fort de
+mourir; mais, ne pouvant plus vous estimer,
+je ne sçaurois avoir de regret à la vie.
+Je ne l'aimois que pour la passer doucement avec
+vous<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>. Puisqu'un peu de mérite que j'avois et la plus
+grande passion du monde ne m'en ont pu faire venir
+à bout, je n'y ai plus d'attachement, et je vois bien
+que la mort me va délivrer de beaucoup de peines. Si
+vous étiez capable de quelque tendresse, vous ne me
+pourriez voir en l'état où je suis sans étouffer de
+douleur. Mais, Dieu merci, la nature y a mis bon
+ordre, et, puisque vous pouviez mettre tous les jours
+au désespoir l'homme du monde qui vous aimoit le
+plus, vous pourrez bien le voir mourir sans en être
+touchée. Adieu<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>.</i></p>
+
+
+<p>La première lettre que le duc de Candale avoit
+écrite à madame d'Olonne sur le sujet de Jeannin
+lui avoit fait tant de peur de son retour,
+qu'elle l'appréhendoit comme la mort, et je pense
+qu'elle souhaitoit de ne le revoir jamais. Cependant
+le bruit de l'extrémité où il étoit la mit au
+désespoir, et la nouvelle de sa mort, que lui donna
+son amie la comtesse de Fiesque<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a>, faillit à la faire
+mourir elle-même. Elle fut quelque temps sans
+connoissance et ne revint qu'au nom de Mérille,
+qu'on lui dit qui lui vouloit parler.</p>
+
+<p>Mérille<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a> étoit le principal confident du duc, qui
+apportoit à madame d'Olonne, de la part de son
+maître, la lettre qu'il lui avoit écrite en mourant,
+et la cassette où il enfermoit ses lettres et toutes
+les autres faveurs qu'il avoit reçues d'elle. Après
+avoir lu cette dernière lettre, elle se mit à pleurer
+plus fort qu'auparavant. La comtesse, qui ne
+la quittoit point en un état si déplorable, lui proposa,
+pour amuser sa douleur, d'ouvrir cette cassette.
+La comtesse trouva d'abord un mouchoir
+marqué de sang en quelques endroits. «Ah! mon
+Dieu! s'écria madame d'Olonne, quoi! ce pauvre
+garçon qui avoit tant d'autres choses de plus
+grande conséquence avoit gardé jusques à ce
+mouchoir! Y a-t-il rien au monde de si tendre?»
+Et là-dessus elle raconta à la comtesse que, s'étant
+quelques années auparavant coupée en travaillant
+auprès de lui, il lui avoit demandé ce
+mouchoir dont elle avoit essuyé sa main, et l'avoit
+toujours gardé depuis. Après cela elles trouvèrent
+des bracelets, des bourses, des cheveux
+et des portraits de madame d'Olonne et comme
+elles furent tombées sur les lettres, la comtesse
+pria son amie qu'elle en pût lire quelques unes.
+Madame d'Olonne y ayant consenti, la comtesse
+ouvrit celle-ci la première.</p>
+
+
+<p class="center">LETTRE.</p>
+
+<p><i>On dit ici que vous avez été battu. Ce peut
+être un faux bruit de vos envieux, mais
+ce peut être aussi une vérité. Ah! mon
+Dieu! dans cette incertitude, je vous demande
+la vie de mon amant et je vous abandonne
+l'armée; oui, mon Dieu, et non seulement l'armée,
+mais l'État et tout le monde ensemble. Depuis que
+l'on m'a dit cette triste nouvelle, sans rien particulariser
+de vous, j'ai fait vingt visites par jour, j'ai
+jeté des propos de guerre pour voir si je n'apprendrois
+rien qui me puisse soulager. On me dit par tout
+que vous avez été battu; mais on ne me parle point
+de vous en particulier. Je n'oserois demander ce que
+vous êtes devenu; non que je craigne de faire voir
+par là que je vous aime: je suis en de trop grandes
+alarmes pour avoir rien à ménager, mais je crains
+d'apprendre plus que je ne voudrois sçavoir. Voilà l'état
+où je suis et où je serai jusqu'au premier ordinaire,
+si j'ai la force de l'attendre. Ce qui redouble mes
+inquiétudes, c'est que vous m'avez si souvent promis
+de m'envoyer exprès des courriers à toutes les affaires
+extraordinaires, que je prends en mauvaise part
+de n'en avoir point eu à celle-ci.</i></p>
+
+
+<p>Pendant que la comtesse lisoit cette lettre avec
+peine, car elle en étoit touchée, madame d'Olonne
+fondoit en larmes; après l'avoir lue elles
+furent toutes deux quelque temps sans parler. «Je
+n'en lirai plus d'aujourd'hui, lui dit la comtesse,
+car, puisque cela me donne de la peine, il vous en
+doit bien donner davantage.&mdash;Non, non, reprit
+madame d'Olonne; continuez, je vous prie, ma
+chère: cela me fait pleurer, mais cela me fait souvenir
+de lui<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>.» La comtesse ayant ouvert une
+autre lettre, elle y trouva ceci:</p>
+
+
+<p class="center">LETTRE.</p>
+
+<p><i>Eh quoi! ne me laisserez-vous jamais en
+repos? serai-je toujours dans des craintes
+de vous perdre, ou par votre mort, ou par
+votre changement? Tant que la campagne
+dure je suis dans de perpétuelles alarmes; les ennemis
+ne tirent pas un coup que je ne m'imagine que
+ce soit à vous. J'apprends ensuite que vous perdez
+un combat sans savoir ce que vous êtes devenu, et,
+quand après mille mortelles craintes je sais enfin que
+ma bonne fortune vous a sauvé, car vous avez bien
+su que vous n'avez nulle obligation à la vôtre, on
+dit que vous êtes en Avignon entre les bras de madame
+de Castellanne<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>, où vous vous consolez de vos
+malheurs. Si cela est, je suis bien malheureuse que
+vous n'ayez pas perdu la vie avec la bataille. Oui,
+mon cher, j'aimerois mieux vous voir mort qu'inconstant,
+car j'aurois le plaisir de croire que, si vous
+aviez vécu davantage, vous m'auriez toujours aimée,
+au lieu que je n'ai plus que la rage dans le c&oelig;ur de
+me voir abandonnée pour une autre qui ne vous aime
+pas tant que moi.</i></p>
+
+
+<p>«Qu'apprends-je là! dit la comtesse; Monsieur
+de Candale aimoit madame de Castelanne, Mérille?&mdash;Non,
+non, Madame lui dit-il; il fut deux
+jours en Avignon, à son retour de l'armée, pour
+se rafraîchir, et là il vit deux fois madame de Castelanne.
+Juger si cela se peut appeler amour! Mais,
+Madame, ajouta-t-il en s'adressant à madame
+d'Olonne, qui vous a si bien instruite de tout ce
+que faisoit mon maître?&mdash;Hélas! répondit-elle,
+je ne sais là-dessus que le bruit public; mais il est
+si commun de cette passion même qu'elle est
+en partie cause de sa mort<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>, que personne ici ne
+l'ignore. Et se remettant à pleurer plus fort qu'auparavant,
+la comtesse, qui ne cherchoit qu'à faire
+diversion à sa douleur, lui demanda si elle ne
+connoissoit pas de qui étoit l'écriture d'un dessus
+de lettre qu'elle lui montra. «Oui! répondit madame
+d'Olonne, c'est une lettre de mon maître
+d'hôtel.&mdash;Ceci doit être curieux, dit la comtesse;
+il faut voir ce qu'il écrit.» Et là-dessus elle
+ouvrit cette lettre.</p>
+
+
+<p class="center">LETTRE.</p>
+
+<p><i>Quoi que Madame vous mande, sa maison
+ne se désemplit point des Normands. Ces
+diables seroient bien mieux en leur pays
+qu'ici. J'enrage, Monseigneur, de voir ce
+que je vois, dont je ne vous mande pas les particularités,
+parceque j'espère que vous serez bientôt ici
+où vous mettrez ordre à tout vous-même.</i></p>
+
+
+<p>Par ces Normands le maître d'hôtel entendoit
+parler de Beuvron et de ses frères, Ivry et le
+chevalier de Saint-Evremond<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>, et l'abbé de Villarceaux,
+qui étoient fort assidus chez madame
+d'Olonne. La naïveté avec laquelle ce pauvre
+homme mandoit ces nouvelles au duc de Candale
+toucha si fort cette folle, qu'après avoir regardé
+quelle mine feroit la comtesse, elle se mit
+à rire à gorge déployée. La comtesse, qui n'avoit
+pas tant de sujet de s'affliger qu'elle, la voyant
+rire ainsi, se mit à rire aussi<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a>. Il n'y eut que le
+pauvre Mérille qui, ne pouvant souffrir une joie si
+hors de propos, redoubla ses larmes et sortit
+brusquement de ce cabinet. Deux ou trois jours
+après, madame d'Olonne étant toute consolée,
+la comtesse et ses autres amies lui conseillèrent
+de pleurer pour son honneur, lui disant
+que son affaire avec le duc de Candale avoit été
+trop publique pour en faire finesse. Elle se contraignit
+donc encore trois ou quatre jours, après
+quoi elle revint à son naturel; et ce qui hâta ce
+retour fut le carnaval, qui, en lui donnant lieu de
+satisfaire à son inclination, lui aida encore à contenter
+son mari, lequel avoit de grands soupçons
+de son intelligence avec le duc de Candale, et se
+trouvoit fort heureux d'en être délivré. Pour lui
+faire donc croire qu'elle n'avoit plus rien dans le
+c&oelig;ur, elle se masqua quatre ou cinq fois avec
+lui, et, voulant entièrement regagner sa confiance
+par une grande sincérité, elle lui avoua non
+seulement son amour pour le duc, non seulement
+qu'elle lui avoit accordé les dernières faveurs,
+mais les particularités de ses jouissances;
+et, comme elle spécifioit le nombre: «Il ne vous
+aimoit guère, Madame, dit-il, voulant insulter à
+la mémoire du pauvre défunt, puisqu'il faisoit si
+peu de chose<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a> pour une si belle femme que vous.»</p>
+
+<p>Il n'y avoit encore que huit jours qu'elle avoit
+quitté le lit, qu'elle gardoit depuis quatre mois
+pour une fort grande incommodité à la jambe,
+lorsqu'elle résolut de se masquer, et cette envie
+avança plus sa guérison que tous les remèdes
+qu'elle faisoit il y avoit long-temps. Elle se masqua
+donc par quatre ou cinq fois avec son mari;
+mais comme ce n'étoit que de petites mascarades
+obscures, elle en voulut faire une grande et
+fameuse dont il fût parlé; et pour cet effet elle
+se déguisa, elle quatrième, en capucin, et fit déguiser
+deux autres de ses amis en s&oelig;urs collettes.
+Les capucins étoient elle, son mari, Ivry et
+l'abbé de Villarceaux; les religieuses étoient
+Craf, Anglois, et le marquis de Sillery. Cette
+troupe courut toute la nuit du mardi gras en
+toutes les assemblées<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a>. Le roi et la reine, sa mère,
+ayant appris cette mascarade, s'emportèrent fort
+contre madame d'Olonne, et dirent publiquement
+qu'ils vengeroient le tort et le mépris qu'on avoit
+fait de la religion en ce rencontre. On adoucit
+quelque temps après les esprits de leurs Majestés,
+et toutes ces menaces aboutirent à n'avoir
+plus d'estime pour madame d'Olonne<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>.</p>
+
+<p>Pendant que toutes ces choses se passoient,
+Jeannin jouissoit paisiblement de sa maîtresse.
+Lorsqu'elle fit tirer la loterie, j'ai déjà dit que des
+dix mille écus qu'elle avoit reçus, elle n'en avoit
+tout au plus employé que la moitié, et la plus
+grande partie de cette moitié fut distribuée aux
+capucins, aux s&oelig;urs collettes et autres de la cabale.
+Le prince de Marsillac, qui alloit jouer le
+premier rôle sur ce théâtre, y eut le plus gros
+lot, qui étoit un brasier d'argent. Jeannin, avec
+toutes les faveurs qu'il recevoit, n'eut qu'un bijou
+de fort peu de valeur. Le grand bruit qui couroit
+de l'infidélité de cette loterie lui donna du
+chagrin de voir qu'il n'étoit pas mieux traité que
+les plus indifférens. Il s'en plaignit à madame
+d'Olonne. Elle qui ne vouloit pas lui faire confidence
+de sa friponnerie, reçut ses plaintes le plus
+aigrement du monde, de sorte qu'avant de se
+quitter ils en vinrent de part et d'autre aux reproches,
+l'un de son argent, et l'autre de ses faveurs.
+Pour conclusion, madame d'Olonne lui
+défendit son logis, et Jeannin lui dit qu'il ne lui
+avoit jamais obéi de si bon c&oelig;ur qu'il feroit en ce
+rencontre, et que ce commandement lui alloit
+sauver des peines et de la dépense.</p>
+
+<p>Cependant le commerce de Beuvron avec elle
+duroit toujours. Soit que le cavalier ne fût guère
+amoureux, soit qu'il se sentît trop heureux d'avoir
+de ses faveurs à quelque prix que ce fût, il la
+tourmentoit peu sur sa conduite; elle le traitoit
+aussi de son pis aller, et l'aimoit toujours mieux
+que rien.</p>
+
+<p>Quelque temps après la rupture de Jeannin,
+Marsillac, qui avoit des amis plus éveillés que lui,
+fut conseillé par eux de s'attacher à madame
+d'Olonne. Ils lui dirent qu'il étoit en âge de faire
+parler de lui, que les femmes donnoient de l'estime
+aussi bien que les armes; que madame d'Olonne,
+étant une des plus belles femmes de la cour,
+outre de grands plaisirs, pouvoit encore bien faire
+de l'honneur à qui en seroit aimé, et qu'en tout
+cas la place du duc de Candale étoit quelque
+chose de fort honorable à remplir. Avec toutes
+ces raisons, ils poussèrent Marsillac à rendre des
+assiduités à madame d'Olonne; mais, parceque
+naturellement il se défioit fort de lui-même, sa
+cabale, qui s'en défioit fort aussi, jugea qu'il ne
+falloit pas le laisser sur la bonne foi auprès d'elle,
+et il fut arrêté qu'on lui donneroit Sillery<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a> pour le
+conduire et assister dans les rencontres. Marsillac
+lui avoit rendu de fort grandes assiduités deux
+mois durant sans lui avoir parlé d'amour qu'en
+termes généraux. Il avoit pourtant dit à Sillery,
+il y avoit plus de six semaines, qu'il lui avoit fait
+sa déclaration, et il lui avoit même inventé une
+réponse un peu rude, afin qu'il ne trouvât point
+étrange qu'il fût si long-temps à recevoir des faveurs.
+Quand ce gouverneur, pour servir son pupille,
+parla ainsi à madame d'Olonne: «Je sais bien,
+Madame, qu'il n'y a rien de si libre que l'amour,
+et que, si le c&oelig;ur n'est touché par inclination, on
+ne persuade guère l'esprit par les paroles; mais je
+ne laisserai pas de vous dire que, quand on est
+jeune et qu'on est à marier, je ne comprends pas
+pourquoi on refuse un beau jeune gentilhomme
+amoureux qui a de quoi, ou je suis fort trompé,
+autant que personne de la cour. C'est du pauvre
+Marsillac dont je vous parle, Madame, puisqu'il
+vous aime éperdument. Pourquoi êtes-vous ingrate,
+ou, si vous sentez que vous ne pouvez l'aimer,
+pourquoi l'amusez-vous? Aimez-le, ou vous
+en défaites.&mdash;Je ne sais pas depuis quand, répondit
+madame d'Olonne, les hommes prétendent
+que nous les aimions sans qu'ils nous l'aient demandé,
+car j'ai ouï dire autrefois que c'étoit eux
+qui faisoient les avances. Je sçavois bien qu'ils
+traitoient dans ces derniers temps la galanterie
+d'une étrange manière, mais je ne sçavois pas
+qu'ils l'eussent réduite au point de vouloir que les
+femmes les priassent.»</p>
+
+<p>«Quoi! repondit Sillery, Marsillac n'a pas dit
+qu'il vous aimoit?&mdash;Non, Monsieur, lui dit-elle;
+c'est vous qui me l'avez appris. Ce n'est pas que
+les soins qu'il m'a rendus ne m'aient fait soupçonner
+qu'il y avoit quelque dessein; mais jusqu'à
+ce que l'on ait parlé nous n'entendons point le
+reste.&mdash;Ah! Madame, repliqua Sillery, vous n'avez
+pas tant de tort que je pensois. La jeunesse
+de Marsillac le rend timide: c'est ce qui l'a fait
+faillir; mais cette jeunesse aussi fait bien excuser
+des choses avec les femmes. On n'a guère de tort
+à l'âge qu'il a, et pour les gens de vingt ans il y
+a bien du retour à la miséricorde.&mdash;J'en demeure
+d'acord, reprit madame d'Olonne; la honte
+d'un jeune homme donne de la pitié et jamais de
+la colère; mais je veux aussi qu'il ait du respect.&mdash;Appelez-vous,
+Madame, respect, lui dit Sillery,
+de n'oser dire que l'on aime? C'est sottise
+toute pure, je dis à l'égard d'une femme qui ne
+voudroit pas aimer; car, en ce cas-là, on ne perdroit
+pas son temps et l'on sauroit bientôt à quoi
+s'en tenir. Mais ce respect que vous demandez,
+Madame, ne vous est bon qu'avec ceux pour qui
+vous n'avez nulle inclination, car, si celui que
+vous voudriez aimer en avoit un peu trop, vous
+seriez bien embarrassée.» Comme il achevoit de
+parler il entra des gens, et quelque temps après,
+étant sorti, il s'en alla trouver Marsillac, à qui
+ayant fait mille reproches de sa timidité, il lui fit
+promettre qu'avant la fin du jour il feroit une déclaration
+à sa maîtresse; il lui dit même une partie
+des choses qu'il falloit qu'il dît, dont Marsillac
+ne se souvint pas un moment après; et, l'ayant
+encouragé autant qu'il put, il le vit partir pour
+cette grande expédition.</p>
+
+<p>Cependant Marsillac étoit en d'étranges inquiétudes.
+Tantôt il trouvoit que son carrosse alloit
+trop vite, tantôt il souhaitoit de ne pas trouver
+madame d'Olonne à son logis, ou de trouver quelqu'un
+avec elle; enfin il craignoit les mêmes choses
+qu'un honnête homme eût désiré de tout son
+c&oelig;ur. Cependant il fut assez malheureux pour
+rencontrer sa maîtresse et pour la trouver seule.
+Il l'aborda avec un visage si embarrassé que, si
+elle n'eût déjà su son amour par Sillery, elle l'eût
+découvert à le voir cette seule fois-là. Cet embarras
+lui servit à persuader, plus que tout ce qu'il
+eût pu dire et que l'éloquence de son ami; et
+voilà pourquoi en amour les sots sont plus heureux
+que les habiles.</p>
+
+<p>La première chose que fit Marsillac<a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a> après s'être
+assis, ce fut de se couvrir, tant il étoit hors de
+lui-même; un instant après, s'étant aperçu de sa
+sottise, il ôta son chapeau et ses gants, puis en
+remit un, et tout cela sans dire un mot. «Qu'y a-t-il,
+Monsieur? lui dit madame d'Olonne; vous
+paraissez avoir quelque chose dans l'esprit.&mdash;Ne
+le devinez-vous pas, Madame? dit Marsillac.&mdash;Non,
+dit-elle, je n'y comprends rien; comment
+entendrois-je ce que vous ne me dites pas, moi
+qui ai bien de la peine à concevoir ce que l'on me
+dit?&mdash;C'est, je m'en vais vous le dire, répliqua
+Marsillac en se radoucissant niaisement, c'est que
+je vous aime.&mdash;Voilà bien des façons, dit-elle,
+pour peu de chose! Je ne vois pas qu'il y ait
+tant de difficulté à dire qu'on aime; il m'en paroît
+bien plus à bien aimer.&mdash;Oh! Madame, j'ai bien
+plus de peine à le dire qu'à le faire; je n'en ai
+point du tout à vous aimer, et j'en aurois tellement
+à ne vous aimer pas que je n'en viendrois
+jamais à bout, quand vous me l'ordonneriez mille
+fois.&mdash;Moy, Monsieur, repartit madame d'Olonne
+en rougissant, je n'ai rien à vous commander.»
+Tout autre que Marsillac eût entendu la manière fine
+dont madame d'Olonne se servoit pour lui permettre
+de l'aimer; mais il avoit l'esprit tout bouché.
+C'étoit de la délicatesse perdue que d'en
+avoir avec lui. «Quoi! Madame, lui dit-il, vous ne
+m'estimez pas assez pour m'honorer de vos commandemens?&mdash;Eh
+bien! lui dit-elle, serez-vous
+bien aise que je vous ordonne de ne me plus aimer?&mdash;Non,
+Madame, reprit-il brusquement.&mdash;Que
+voulez-vous donc? reprit madame d'Olonne.&mdash;Vous
+aimer toute ma vie.&mdash;Eh bien! aimez
+tant qu'il vous plaira, et espérez.» C'étoit assez
+à un amant plus pressant que Marsillac pour
+venir bientôt aux dernières faveurs; cependant,
+quoi que madame d'Olonne pût faire, il la fit encore
+durer deux mois; enfin, quand elle se rendit,
+elle fit toutes les avances. L'établissement de
+ce nouveau commerce ne lui fit pas rompre celui
+qu'elle avoit avec Beuvron; le dernier amant étoit
+toujours le mieux aimé, mais il ne l'étoit pas assez
+pour chasser Beuvron, qui étoit un second
+mari pour elle.</p>
+
+<p>Un peu devant la rupture de Jeannin avec madame
+d'Olonne, le chevalier de Grammont en
+étoit devenu amoureux, et, comme c'est une personne
+fort extraordinaire, il est à propos d'en faire
+la description.</p>
+
+
+<p class="center"><i>Portrait du chevalier de Grammont<a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a>.</i></p>
+
+<p>Le chevalier avoit les yeux rians, le nez bien
+fait, la bouche belle, une fossette au menton, qui
+faisoit un agréable effet dans son visage, je ne
+sais quoi de fin dans la physionomie, la taille assez belle,
+s'il ne se fût point voûté; l'esprit galant
+et délicat. Cependant sa mine et son accent faisoient
+bien souvent valoir ce qu'il disoit, qui devenoit
+rien dans la bouche d'un autre. Une marque
+de cela, c'est qu'il écrivoit le plus mal du monde,
+et il écrivoit comme il parloit. Quoi qu'il soit
+superflu de dire qu'un rival soit incommode, le
+chevalier l'étoit au point qu'il eût mieux valu pour
+une pauvre femme en avoir quatre autres sur les
+bras que lui seul. Il étoit alerte jusqu'à ne pas
+dormir; il étoit libéral jusqu'à la profusion. Par
+là sa maîtresse et ses rivaux ne pouvoient avoir
+de valets ni de secrets qui ne fussent sçus; d'ailleurs
+le meilleur garçon du monde. Il y avoit
+douze ans qu'il aimoit la comtesse de Fiesque,
+femme aussi extraordinaire que lui, c'est-à-dire
+aussi singulière en mérites que lui en méchantes
+qualités. Mais comme, de ces douze ans, il y en
+avoit cinq qu'elle étoit exilée auprès de mademoiselle
+d'Orléans, fille de Gaston de France,
+princesse que la fortune persécutoit parcequ'elle
+avoit de la vertu et qu'elle ne pouvoit réduire
+son grand courage aux bassesses que la cour demande,
+pendant leur absence le chevalier ne s'étoit
+pas adonné à une constance fort régulière;
+et, quoique la comtesse fût fort aimable, il méritoit
+quelque excuse de sa légèreté, puisqu'il n'en
+avoit jamais reçu de faveur. Il y avoit pourtant
+des gens à qui il avoit donné de la jalousie; Rouville<a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a>
+en étoit un, et, comme un jour celui-ci reprochoit
+à la comtesse qu'elle aimoit le chevalier,
+cette belle lui dit qu'il étoit fol de croire qu'elle
+pût aimer le plus grand fripon du monde. «Voilà
+une plaisante raison, Madame, lui dit-il, que vous
+m'alléguez pour vous justifier! Je sais que vous
+êtes encore plus friponne que lui, et je ne laisse
+pas de vous aimer.»</p>
+
+
+<p class="center"><i>Portrait de madame la comtesse de Fiesque<a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a>.</i></p>
+
+<p>Quoique le chevalier aimât partout, il avoit
+pourtant un si grand foible pour la comtesse, que,
+quelque engagement qu'il eût ailleurs, sitôt qu'il
+sçavoit que quelqu'un la voyoit un peu plus qu'à
+l'ordinaire, il quittoit tout pour revenir à elle. Il
+avoit raison aussi, car la comtesse étoit une femme
+aimable; elle avoit les yeux bleus et brillans,
+le nez bien fait, la bouche agréable et belle de
+couleur, le teint blanc et uni, la forme du visage
+longue, et il n'y a qu'elle seule au monde qui
+soit embellie d'un menton pointu. Elle avoit les
+cheveux cendrés, et étoit toujours galamment habillée;
+mais sa parure venoit plus de son art que
+de la magnificence de ses habits. Son esprit étoit
+libre et naturel; son humeur ne se peut décrire,
+car elle étoit, avec la modestie de son sexe, de
+l'humeur de tout le monde. À force de penser à
+ce que l'on doit faire, chacun pense d'ordinaire
+mieux sur la fin que sur le commencement; il arrivoit
+d'ordinaire le contraire à la comtesse: ses
+réflexions gâtoient ses premiers mouvemens. Je ne
+sçais pas si la confiance qu'elle avoit en son mérite
+lui ôtoit le soin de chercher des amans; mais
+elle ne se donnoit aucune peine pour en avoir.
+Véritablement, quand il lui en venoit quelqu'un
+de lui-même, elle n'affectoit ni rigueur pour s'en
+défaire, ni douceur pour le retenir; il s'en retournoit
+s'il vouloit, s'il vouloit il demeuroit; et, quoi
+qu'il fît, il ne subsistoit point à ses dépens. Il y
+avoit donc cinq années, comme j'ai dit, que le
+chevalier ne la voyoit plus, et, durant cette absence,
+pour ne point perdre temps, il avoit fait
+mille maîtresses, entre autres Victoire Mancini<a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a>,
+duchesse de Merc&oelig;ur, et, trois jours après sa
+mort, madame de Villars<a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a>, et ce fut là-dessus que
+Benserade, qui étoit amoureux de celle-ci, fit ce
+sonnet au chevalier:</p>
+
+
+<p class="center">SONNET.</p>
+
+<div class="italique"><div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Quoi! vous vous consolez, après ce coup de foudre<br /></span>
+<span class="i0">Tombé sur un objet qui vous parut si beau!<br /></span>
+<span class="i0">Un véritable amant, bien loin de s'y résoudre,<br /></span>
+<span class="i0">Se seroit enfermé dans le même tombeau!<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Quoi! ce c&oelig;ur si touché brûle d'un feu nouveau!<br /></span>
+<span class="i0">Quelle infidélité! qui peut vous en absoudre?<br /></span>
+<span class="i0">Venir tout fraîchement de pleurer comme un veau,<br /></span>
+<span class="i0">Puis faire le galant et mettre de la poudre!<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Oh! l'indigne foiblesse, et qu'il vous en cuira!<br /></span>
+<span class="i0">Vous manquez à l'amour, l'amour vous manquera;<br /></span>
+<span class="i0">Et déjà vous donnez où tout le monde échoue.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Je connois la beauté pour qui vous soupirez,<br /></span>
+<span class="i0">Je l'aime, et, puisqu'il faut enfin que je l'avoue,<br /></span>
+<span class="i0">C'est qu'en vous consolant vous me désespérez<a name="FNanchor_39_39" id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" class="fnanchor">[39]</a>.<br /></span>
+</div></div></div>
+
+<p>Quelque temps après cette affaire ébauchée, la
+comtesse étant revenue à Paris, le chevalier, qui
+n'étoit retenu auprès de madame de Villars par
+aucune faveur, la quitta pour retourner à la comtesse;
+mais comme il n'étoit pas long-temps en
+même état, et qu'il s'ennuyoit d'être avec celle-ci,
+il s'attacha à madame d'Olonne dans le temps
+que Marsillac s'embarqua auprès d'elle; et, quoi
+qu'il fût moins honteux que lui avec les dames,
+il n'étoit pourtant pas plus pressant; au contraire,
+pourvu qu'il pût badiner, faire dire dans le monde
+qu'il étoit amoureux, trouver quelques gens de
+facile créance pour flatter sa vanité, donner de la
+peine à un rival, être mieux reçu que lui, il ne
+se mettoit guère en peine de la conclusion. Une
+chose qui faisoit qu'il lui étoit plus difficile de
+persuader qu'à un autre, c'étoit qu'il ne parloit
+jamais sérieusement, de sorte qu'il falloit
+qu'une femme se flattât fort pour croire qu'il fût
+bien amoureux d'elle.</p>
+
+<p>J'ai déjà dit que jamais amant n'étant pas aimé
+n'a été plus incommode que lui. Il avoit toujours
+deux ou trois laquais sans livrée, qu'il appeloit
+ses grisons, par qui il faisoit suivre ses rivaux et
+ses maîtresses. Un jour, madame d'Olonne, en
+peine comme quoi aller à un rendez-vous qu'elle
+avoit pris avec Marsillac sans que le chevalier le
+découvrît, se résolut pour son plaisir de sortir en
+cape avec une femme de chambre, et d'aller passer
+la Seine dans un bateau, après avoir donné
+ordre à ses gens de l'aller attendre au faubourg
+Saint-Germain. Le premier homme qui lui donna
+la main pour lui aider à monter dans le bateau
+fut un des grisons du chevalier, devant qui, sans
+le connoître, s'étant réjouie avec sa femme de
+chambre d'avoir trompé le chevalier, et ayant
+parlé de ce qu'elle alloit faire ce jour-là, ce grison
+alla aussitôt en avertir son maître, lequel,
+dès le lendemain, surprit étrangement madame
+d'Olonne, quand il lui dit le détail de son rendez-vous
+de la veille.</p>
+
+<p>Un honnête homme qui convainc sa maîtresse
+d'en aimer un autre que lui se retire promptement
+et sans bruit, particulièrement si elle ne lui
+a rien promis; mais le chevalier ne faisoit pas de
+même: quand il ne pouvoit se faire aimer, il aimoit
+mieux se faire tuer que de laisser en repos
+son rival et sa maîtresse. Madame d'Olonne avoit
+donc compté pour rien les assiduités que le chevalier
+lui avoit rendues trois mois durant, et tourné
+en raillerie tout ce qu'il lui avoit dit de sa passion,
+et d'autant plus qu'elle étoit persuadée qu'il en
+avoit une aussi grande pour la comtesse qu'il en
+pouvoit avoir pour elle. Elle le haïssoit encore
+comme le diable, lorsque cet amant crut qu'une
+lettre feroit mieux ses affaires que tout ce qu'il
+avoit fait et dit jusque là; dans cette pensée il lui
+écrivit celle-ci:</p>
+
+
+<p class="center">LETTRE.</p>
+
+<p><i>Est-il possible, ma déesse, que vous n'ayez
+pas connoissance de l'amour que vos
+beaux yeux, mes soleils, ont allumé dans
+mon c&oelig;ur? Quoiqu'il soit inutile d'avoir
+recours avec vous à ces déclarations comme avec des
+beautés mortelles, et que les oraisons mentales vous
+dussent suffire, je vous ai dit mille fois que je vous
+aimois; cependant vous riez et ne me répondez rien.
+Est-ce bon ou mauvais signe, ma reine? Je vous
+conjure de vous expliquer là-dessus, afin que le plus
+passionné des humains continue de vous adorer et
+qu'il cesse de vous déplaire.</i></p>
+
+
+<p>Madame d'Olonne, ayant reçu cette lettre,
+l'alla porter aussitôt à la comtesse, avec qui elle
+croyoit qu'elle eût été concertée; mais elle ne lui
+témoigna rien de ce qu'elle en croyoit d'abord.
+Comme elles vivoient bien ensemble, elle lui fit
+valoir en riant le refus qu'elle faisoit de son
+amant et l'avis qu'elle lui donnoit de l'infidelité
+qu'il lui vouloit faire. Quoique la comtesse n'aimât
+point le chevalier, cela ne laissa pas de la
+fâcher, la plupart des femmes ne voulant non
+plus perdre leurs amans qu'elles ne veulent point
+aimer que ceux qu'elles favorisent; et, particulierement
+quand on les quitte pour se donner à
+d'autres, leur chagrin ne vient pas tant de la
+perte qu'elles font que de la préference de leurs
+rivales. Voilà comme fit la comtesse en ce rencontre.
+Cependant elle remercia madame d'Olonne
+de l'intention qu'elle avoit de l'obliger,
+mais elle l'assura qu'elle ne prenoit aucune part
+au chevalier, qu'au contraire on l'obligeroit de
+l'en défaire. Madame d'Olonne ne se contenta
+pas d'avoir montré cette lettre à la comtesse, elle
+s'en fit encore honneur à l'égard de Marsillac;
+et, soit qu'elle ou la comtesse en parlât encore à
+d'autres, deux jours après, tout le monde sut que
+le pauvre chevalier avoit été sacrifié, et il lui
+revint bientôt à lui-même les plaisanteries qu'on
+faisoit de sa lettre. Le mépris offense tous les
+amans, mais quand on y mêle la raillerie, on les
+pousse au désespoir. Le chevalier, se voyant éconduit
+et moqué, ne garda plus de mesure; il n'y a
+rien qu'il ne dît contre madame d'Olonne, et l'on
+vit bien en ce rencontre que cette folle avoit
+trouvé le secret de perdre sa réputation en conservant
+son honneur.</p>
+
+<p>De tous ses rivaux, le chevalier n'en haïssoit
+pas un si fort que Marsillac, tant pour ce qu'il le
+croyoit le mieux traité que parcequ'il lui sembloit
+qu'il le méritoit le moins; il appeloit les
+amans de madame d'Olonne les Philistins, et disoit
+que Marsillac, à cause qu'il avoit peu d'esprit,
+les avoit tous défaits avec une mâchoire
+d'âne.</p>
+
+<p>Dans ce même temps, le comte de Guiche<a name="FNanchor_40_40" id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">[40]</a>, fils
+du maréchal de Grammont, jeune, beau comme
+un ange et plein d'amour, crut que la conquête
+de la comtesse lui seroit aisée et honorable: de
+sorte qu'il résolut de s'y embarquer par les motifs
+de la gloire; il en parla à Manicamp, son
+bon ami, qui approuva son dessein et s'offrit de
+l'y servir. Le comte de Guiche et Manicamp ont
+trop de part dans cette histoire pour ne parler
+d'eux qu'en passant: il les faut faire connoître à
+fond, et, pour cet effet, il faut commencer par
+la description du premier.</p>
+
+
+<p class="center"><i>Portrait du comte de Guiche.</i></p>
+
+<p>Le comte de Guiche avoit de grands yeux
+noirs, le nez beau, bien fait, la bouche un peu
+grande, la forme du visage ronde et plate, le
+teint admirable, le front grand et la taille belle;
+il avoit de l'esprit, il savoit beaucoup, il étoit
+moqueur, léger, présomptueux, brave, étourdi
+et sans amitié; il étoit mestre de camp du régiment
+des gardes françoises conjointement avec le
+maréchal de Grammont, son père.</p>
+
+
+<p class="center"><i>Portrait de Manicamp</i><a name="FNanchor_41_41" id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" class="fnanchor">[41]</a>.</p>
+
+<p>Manicamp avoit les yeux bleus et doux, le nez
+aquilin, la bouche grande, les lèvres fort rouges
+et relevées, le teint un peu jaune, le visage plat,
+les cheveux blonds et la tête belle, la taille bien
+faite si elle ne se fût un peu trop négligée; pour
+l'esprit, il l'avoit assez de la manière du comte de
+Guiche; il n'avoit pas tant d'acquis, mais il avoit
+pour le moins le génie aussi beau. La fortune de
+celui-là, qui n'étoit pas à beaucoup près si établie
+que celle de l'autre, lui faisoit avoir un peu
+plus d'égard; mais naturellement ils avoient tous
+deux les mêmes inclinations à la dureté et à la
+raillerie: aussi s'aimoient-ils fortement, comme
+s'ils eussent été de différens sexes.</p>
+
+<p>Dans le temps même que madame d'Olonne
+montroit à tout le monde la lettre du chevalier de
+Grammont, celui-ci découvrit l'amour du comte
+de Guiche pour la comtesse de Fiesque. Cela ne
+lui servit pas peu à le faire emporter contre madame
+d'Olonne, croyant sa réconciliation plus
+aisée avec la comtesse, moins il garderoit de mesures
+avec l'autre; mais, cependant qu'il essaie
+à se raccommoder, voyons ce que fit le comte
+de Guiche pour se rendre aimable. Il faut savoir
+premièrement que le comte avoit une fort grande
+passion pour mademoiselle de Beauvais<a name="FNanchor_42_42" id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote_42_42" class="fnanchor">[42]</a>, fille de
+peu de naissance et de beaucoup d'esprit; il faut
+savoir encore qu'il avoit été tellement tracassé
+par ses parens dans cet amour, qui craignoient
+qu'elle ne lui fît faire la même sottise que sa s&oelig;ur
+avoit fait faire au marquis de Richelieu<a name="FNanchor_43_43" id="FNanchor_43_43"></a><a href="#Footnote_43_43" class="fnanchor">[43]</a>, que
+cette considération, autant que les rigueurs de la
+belle, l'avoient fort rebuté et l'avoient fort engagé
+au dessein d'aimer la comtesse; mais il n'avoit
+pas pour celle-ci toute l'inclination qu'elle
+méritoit, et c'étoit moins une seconde passion
+qu'un remède à la première. Il ne faisoit pas
+beaucoup de chemin; tout ce qu'il pouvoit faire
+étoit d'émouvoir la comtesse et de mettre au desespoir
+le chevalier, et pour cela il s'en tenoit
+aux regards et aux assiduités, sans se soucier
+d'aller plus vite. La comtesse, qui, à ce qu'on
+croit, n'avoit jamais eu le c&oelig;ur touché que du
+mérite de Guitaud<a name="FNanchor_44_44" id="FNanchor_44_44"></a><a href="#Footnote_44_44" class="fnanchor">[44]</a>, favori du prince de Condé,
+qu'il y avoit quatre ou cinq ans qu'elle ne pouvoit
+plus voir et avec qui elle entretenoit un commerce
+de lettres, sentit sa constance ébranlée par les
+pas que fit le comte de Guiche pour elle; et, quoi
+que Jarzay, ami de Guitaud, lui dît pour l'obliger
+à chasser le comte, elle n'y donna pas d'abord
+les mains, en faisant semblant de traiter cet
+amour de ridicule; elle éluda long-temps les
+conseils de tous ses amis; enfin, voyant elle-même
+que le comte ne s'aidoit pas, elle se résolut
+de se faire honneur de la nécessité où elle se
+croyoit de le perdre, et, afin que cela ne parût pas
+un sacrifice au chevalier, qui s'étoit vanté de faire
+chasser son neveu, elle les chassa tous deux,
+déférant pour lors aux avis de Jarzay<a name="FNanchor_45_45" id="FNanchor_45_45"></a><a href="#Footnote_45_45" class="fnanchor">[45]</a>, à ce qu'elle
+lui dit. Et là-dessus il se fit une plaisanterie, que
+la comtesse alloit sceller les congés de ses amans;
+mais le chevalier la fit tant presser par ses meilleurs
+amis, qu'il obtint permission de la revoir
+au bout de quinze jours, et ce fut sur cela qu'il
+fit ce couplet de sarabande:</p>
+
+
+<p class="center">SARABANDE.</p>
+
+<div class="italique"><div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Lorsque Jarzay<a name="FNanchor_46_46" id="FNanchor_46_46"></a><a href="#Footnote_46_46" class="fnanchor">[46]</a>, par un amour extrême<br /></span>
+<span class="i0">Qu'il a toujours pour son ami Flamand,<br /></span>
+<span class="i0">Sçut obliger la personne que j'aime<br /></span>
+<span class="i0">Au dur scellé qui cause mon tourment,<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Lors je pensois, comme il pensoit lui-même,<br /></span>
+<span class="i0">Ne revoir ma Philis qu'au jour du jugement;<br /></span>
+<span class="i0">Mais ce n'étoit qu'un pur bannissement.<br /></span>
+</div></div></div>
+
+<p>Cinq ou six mois s'étant passés, pendant lesquels
+le chevalier, trop heureux de n'avoir plus
+son neveu sur les bras, avoit gouté auprès de la
+comtesse le plaisir d'aimer seul, quelques amis
+du comte de Guiche lui représentèrent qu'étant le
+plus beau garçon de la cour, il lui étoit honteux
+de trouver une dame cruelle, et que le mauvais
+succès qu'il avoit eu auprès de la comtesse lui
+avoit fait tort dans le monde. Ces raisons lui firent
+résoudre de se rembarquer. Il revint blessé
+de la campagne à la main droite; mais il y
+avoit déjà quelque temps que sa blessure, quoique
+grande, ne l'empêchoit pas de se promener,
+lorsqu'il rencontra la comtesse dans les Tuileries:
+il étoit avec l'abbé Fouquet<a name="FNanchor_47_47" id="FNanchor_47_47"></a><a href="#Footnote_47_47" class="fnanchor">[47]</a>, ami particulier
+de cette dame, qui, croyant leur faire plaisir,
+les engagea dans une conversation tête à
+tête et les laissa seuls assez long-temps. Le comte
+ne parla point d'amour, mais il fit des mines et
+jeta des regards qui ne parlèrent que trop à la
+comtesse, qui en entendoit encore plus qu'il n'en
+vouloit dire. Cette conversation finit par une foiblesse
+qui prit au comte de Guiche, d'où le secours
+de la comtesse et de l'abbé le firent revenir.</p>
+
+<p>Leurs opinions furent partagées sur la cause
+de cette foiblesse. L'abbé l'attribua à la blessure
+du comte, et la comtesse à sa passion. Il
+n'y a rien qu'une femme croie plus volontiers que
+d'être aimée, parceque l'amour lui fait croire
+qu'on la doit aimer, et parcequ'on ne se persuade
+pas malaisément ce que l'on désire. Ces
+raisons là firent que la comtesse ne douta point
+de l'amour du comte de Guiche. Dans ce temps-là
+madame d'Olonne, qui ne vouloit pas qu'un
+jeune homme si bien fait lui échappât, pria Vineuil<a name="FNanchor_48_48" id="FNanchor_48_48"></a><a href="#Footnote_48_48" class="fnanchor">[48]</a>
+de lui amener le comte de Guiche, ce qu'il fit;
+mais, l'heure de ce cavalier n'étant pas encore
+venue, il en sortit aussi libre qu'il y étoit entré.
+Il continua son dessein pour la comtesse. Ses assiduités
+ayant renouvelé la jalousie du chevalier,
+celui-ci voulut s'éclaircir de l'état auquel
+étoit son neveu auprès de sa maîtresse, et, pour
+lui mieux ressembler, il écrivit de la main gauche
+à cette belle un billet que voici:</p>
+
+
+<p class="center">BILLET.</p>
+
+<p><i>On est bien embarrassé quand on n'a qu'une
+pauvre main gauche. Je vous supplie, Madame,
+que je vous puisse parler aujourd'hui
+à quelque heure du jour; mais que
+mon cher oncle n'en sache rien, car je courrois fortune
+de la vie, et peut-être vous-même ne seriez pas
+quitte à meilleur marché.</i></p>
+
+
+<p>La comtesse, ayant lu ce billet, donna charge
+à son portier<a name="FNanchor_49_49" id="FNanchor_49_49"></a><a href="#Footnote_49_49" class="fnanchor">[49]</a> de faire savoir à celui qui viendroit
+quérir la réponse qu'il dît à son maître qu'il lui
+envoyât Manicamp à trois heures après midi.
+Lorsque le chevalier eut reçu cette réponse, il
+crut avoir de quoi convaincre la comtesse de la
+dernière intelligence avec son neveu, et, dans
+cette pensée, il s'en alla chez elle. La rage qu'il
+avoit dans le c&oelig;ur lui avoit tellement changé le
+visage que, pour peu que la comtesse se fût defiée
+de lui, elle eût tout découvert à son abord;
+mais, ne songeant à rien, elle ne prit pas garde
+comme il étoit fait. «Y a-t-il long-temps, Madame,
+lui dit-il, que vous n'avez vu le comte
+de Guiche?&mdash;Il y a, répondit-elle, cinq ou six
+jours.&mdash;Mais il n'y a pas si long-temps, répliqua
+le chevalier, que vous en avez reçu des lettres?&mdash;Moi!
+des lettres du comte de Guiche?
+Pourquoi m'écriroit-il? Est-il en état d'écrire à
+quelqu'un?&mdash;Prenez garde à ce que vous dites,
+Madame, repartit le chevalier, car cela tire à conséquence.&mdash;La
+vérité est, dit la comtesse, que
+Manicamp me vient d'envoyer demander si le
+comte de Guiche me pourroit voir aujourd'hui,
+et je lui ai mandé qu'il vînt sans son ami.&mdash;Il est
+vrai, reprit brusquement le chevalier, que vous
+venez de mander à Manicamp qu'il vînt sans le
+comte de Guiche; mais c'est sur une lettre de
+celui-ci que vous lui avez mandé cela, et je ne
+le sais, Madame, que parce que c'est moi qui l'ai
+écrite et à qui on a rendu votre réponse. N'est-ce
+pas assez de ne pas reconnoître l'amour que j'ai
+pour vous depuis douze ans, sans me préférer encore
+un petit garçon qui ne paroît vous aimer que
+depuis quinze jours et qui ne vous aime point du
+tout. Ensuite de ce discours, il fit des actions
+d'un homme enragé un quart d'heure durant. La
+comtesse, qui se vit convaincue, voulut tourner
+l'affaire en raillerie: Mais puisque vous vous doutez
+de l'intelligence de votre neveu et de moi,
+lui dit-elle, que ne me demandiez-vous des choses
+de plus grande importance qu'une heure à me
+voir?&mdash;Ah! Madame, répliqua-t-il, je n'en sais
+que trop pour vous croire la plus ingrate femme
+du monde, et moi le plus malheureux de tous les
+hommes.» Comme il achevoit ces paroles, Manicamp
+entra, ce qui le fit sortir pour cacher le
+désordre où il étoit. «Qu'y a-t-il, Madame? lui
+dit Manicamp; je vous trouve tout embarrassée?»
+La comtesse lui conta toute la tromperie du chevalier,
+et leur conversation ensuite; et, après
+quelques discours sur ce sujet, Manicamp sortit.
+Presque à la même heure il rapporta ce billet
+de la part du comte de Guiche:</p>
+
+
+<p class="center">BILLET.</p>
+
+<p><i>De peur que les faussaires ne me nuisent
+au jeu désagréablement, et que vous ne
+vous mépreniez au caractère et au style,
+je vous ai voulu faire connoître l'un et
+l'autre. Le dernier est plus difficile à imiter, étant
+dicté par quelque chose qui est au dessus de leurs
+sentimens.</i></p>
+
+
+<p>La comtesse ayant lu ce billet: «Mon Dieu!
+lui dit-elle, que votre ami est fou! J'ai bien
+peur qu'il ne se fasse, et à moi aussi, des affaires
+dont nous n'avons pas besoin ni l'un ni l'autre.&mdash;Pourvu,
+Madame, lui répondit Manicamp,
+que vous vous entendiez bien tous deux, vous ne
+sçauriez avoir de méchantes affaires.&mdash;Mais, lui
+répondit la comtesse, il ne sçauroit prendre avec
+moi un autre parti que celui d'amant?&mdash;Non, Madame,
+répliqua-t-il, cela lui est impossible, et
+ce qui vous le doit persuader, c'est qu'il revient à
+la charge après avoir été battu; cette recherche
+marque en lui une furieuse nécessité de vous aimer.»
+Comme ils alloient continuer cette conversation,
+il entra du monde qui l'interrompit, et
+Manicamp, étant sorti, alla un moment après
+conter à son ami ce qui venoit de se passer entre
+la comtesse et lui. Le comte de Guiche, ne
+croyant pas que le billet qu'il avoit écrit à la comtesse
+fût suffisant pour lui bien persuader son
+amour, en écrivit un autre qui l'exprimât plus clairement,
+et il en chargea Manicamp, qui, le lendemain,
+le portant à cette belle, le perdit par les
+chemins, de sorte qu'il retourna sur ses pas dire
+au comte de Guiche l'accident qui lui étoit arrivé.
+Celui-ci écrivit cette lettre à la comtesse:</p>
+
+
+<p class="center">BILLET.</p>
+
+<p><i>Si vous étiez persuadée de mes sentimens,
+vous comprendriez aisément qu'on est mal
+satisfait d'un homme aussi peu soigneux
+que l'est Manicamp. Vous allez voir la
+plus grande querelle du monde si vous n'y mettez la
+main. Jugez ce que je sens pour vous, puisque je
+romps avec le meilleur de mes amis, sans retour de
+mon côté; mais, comme il lui reste encore d'autres
+assistances, et que vous n'êtes pas si en colère que
+moi, j'ai peur qu'il ne me force de lui pardonner par
+votre entremise.</i></p>
+
+
+<p>Manicamp alla chercher partout la comtesse, et
+l'ayant enfin trouvée chez madame de Bonnelle<a name="FNanchor_50_50" id="FNanchor_50_50"></a><a href="#Footnote_50_50" class="fnanchor">[50]</a>
+qui jouoit: «Je porte le bonheur, Madame, aux
+gens que j'approche», lui dit-il, et, s'étant mis auprès
+d'elle, il lui fourra finement dans sa poche
+la lettre de son ami et sortit. Quelque temps après,
+la comtesse s'étant retirée chez elle, le jeu fini,
+trouva, en prenant son mouchoir, la lettre du
+comte de Guiche, cachetée et sans dessus. Si
+elle eût songé à ce que ce pouvoit être, elle ne
+l'eût pas ouverte; mais, de peur d'être obligée de
+ne la pas ouvrir, elle n'y voulut pas songer, et
+l'ouvrit brusquement, sans faire la moindre réflexion.
+Toute la vivacité de la comtesse ne lui
+put faire imaginer ce que lui vouloit dire le comte
+de Guiche sur le sujet du mécontentement qu'il
+témoignoit avoir contre Manicamp, de sorte qu'elle
+commanda à un de ses gens de lui aller dire le
+lendemain qu'il la vînt voir, résolue de le gronder
+de la lettre qu'il lui avoit donné du comte de Guiche,
+et de lui défendre de s'en charger à l'avenir.
+Comme il entra dedans la chambre le lendemain,
+sa curiosité lui fit oublier sa colère. «Eh bien! lui
+dit-elle, apprenez-moi votre brouillerie avec votre
+ami.&mdash;C'est, Madame, lui dit-il, qu'avant-hier
+je vous en apportois une lettre, et je la perdis;
+il est enragé contre moi. Je ne sçais que lui dire,
+car j'ai tort.» La comtesse craignant que cette lettre
+perdue fût retrouvée par quelqu'un qui fît une
+histoire d'elle qui réjouît le public: «Allez, lui
+dit-elle, la chercher par tout, et ne revenez pas
+que vous ne me la rapportiez.» Manicamp sortit
+aussitôt, et revint le soir lui dire qu'il n'avoit rien
+trouvé, que le comte de Guiche ne le vouloit plus
+voir, et qu'il venoit la supplier de les remettre bien
+ensemble.&mdash;Je le ferai, dit-elle, quoi que vous
+ne le méritiez pas. J'irai demain chez mademoiselle
+Cornuel<a name="FNanchor_51_51" id="FNanchor_51_51"></a><a href="#Footnote_51_51" class="fnanchor">[51]</a>; dites à votre ami qu'il s'y trouve.&mdash;Je
+n'ai plus de commerce avec lui, dit Manicamp,
+et rien ne le peut radoucir pour moi qu'un
+billet de votre part.&mdash;Moi, écrire au comte de
+Guiche! reprit la comtesse; vous êtes fort plaisant
+de me proposer cela!&mdash;Quoique nous soyons
+brouillés, Madame, répondit Manicamp, je ne
+sçaurois m'empêcher de vous dire encore qu'il mérite
+bien cette grâce; ne le regardez pas en ce
+rencontre, donnez ce billet à l'amitié que vous
+avez pour moi, et je vous promets, quand il aura
+fait son effet, que je vous le remettrai entre les
+mains. La comtesse, lui ayant fait donner sa parole
+que le lendemain il lui rapporteroit son billet,
+écrivit ainsi:</p>
+
+<p class="center">BILLET.</p>
+
+<p><i>Je ne vous écris que pour vous demander
+la grâce de ce pauvre Manicamp. Il faut
+pourtant vous en dire davantage pour vous
+obliger de me l'accorder: croyez ce qu'il
+vous dira de ma part; il est assez de mes amis pour
+faire que je ne lui refuse rien de tout ce qui lui peut
+être utile.</i></p>
+
+
+<p>Le comte de Guiche, ayant reçu ce billet, le
+trouva trop doux pour le rendre; il crut qu'il en
+seroit quitte pour désavouer Manicamp, et cependant
+il le chargea de cette réponse:</p>
+
+
+<p class="center">RÉPONSE AU BILLET.</p>
+
+<p><i>Je souhaiterois infiniment que vous eussiez
+autant de penchant à m'accorder ce que
+je désirerois de vous, qu'il m'a été facile
+d'accorder la grâce au criminel. Je vous
+avoue qu'avec une telle recommandation il étoit impossible
+de rien refuser. Si j'étois assez heureux pour
+vous en pouvoir donner des preuves par quelque chose
+de plus difficile, vous connoîtriez que vous m'avez
+fait injure lorsque vous avez douté de la vérité de
+mes sentimens; ils sont, je vous assure, aussi tendres
+qu'une aussi aimable personne que vous les peut inspirer,
+et seront toujours aussi discrets que vous les
+pourrez souhaiter, quoi qu'en disent nos gouverneurs.
+Je vous conjure de déférer beaucoup aux avis du criminel,
+car, quoiqu'il soit homme assez mal soigneux,
+il mérite qu'on se loue de son zèle pour notre service.</i></p>
+
+
+<p>Ces avis étoient de se défier fort du chevalier,
+qui faisoit tout ce qu'il pouvoit pour traverser son
+neveu, et pour le faire paroître à la comtesse indiscret
+et infidèle. Après cela, Manicamp lui dit
+que le comte de Guiche étoit tellement transporté
+de joie pour le billet qu'elle lui avoit écrit qu'il
+lui avoit été impossible de le retirer; mais qu'elle
+ne s'en mît point en peine, qu'il étoit aussi sûrement
+dans les mains de son ami que dans le feu;
+qu'au reste, il n'avoit jamais vu d'homme si
+amoureux que le comte, et qu'assurément il l'aimeroit
+toute sa vie.&mdash;«Mais, interrompoit la
+comtesse, qu'est-ce que veut dire tant de visites
+de votre ami chez madame d'Olonne? La va-t-il
+prier de le servir auprès de moi?&mdash;Il n'y va point,
+Madame, répondit Manicamp; c'est-à-dire qu'il
+y a été une fois ou deux, mais je vois déjà l'esprit
+du chevalier dans ce que vous me venez de
+dire, et je suis assuré que le comte de Guiche reconnoîtra
+son oncle à ce trait de fripon. Mais,
+Madame, écoutez mon ami avant que de le condamner.&mdash;J'en
+suis d'accord, lui dit-elle.»</p>
+
+<p>Manicamp en jugeoit fort bien. Le chevalier
+avoit dit à la comtesse que le comte de Guiche
+étoit amoureux de madame d'Olonne; qu'elle
+ne servoit que de prétexte, et mille autres choses
+de cette nature, qui lui parurent si vraisemblables,
+que, quoiqu'elle se défiât du chevalier
+sur le chapitre du comte de Guiche, elle
+ne se put empêcher d'y ajouter foi en ce rencontre.
+Le lendemain, une de ses amies l'étant
+venue presser d'aller à la campagne, elle se
+laissa persuader, et la certitude qu'elle crut
+avoir de la tromperie du comte de Guiche fit
+qu'elle ne voulut point d'éclaircissement avec lui;
+et pour ne pas tout rompre, elle voulut prévenir
+Guitaud par une fausse confidence, de peur qu'il
+n'apprît par d'autres voies la vérité de toutes
+choses: elle lui envoya donc la copie de la dernière
+lettre du comte de Guiche, et partit après
+cela avec son amie. Le chevalier, qui étoit alerte
+sur toutes les actions de la comtesse, et qui avoit
+gagné tous ses gens, eut le paquet qu'elle envoyoit
+à Guitaud deux heures après qu'il fut fermé;
+il tira copie de la lettre du comte de Guiche,
+et jeta le paquet au feu. Deux jours après, ayant
+appris que la comtesse étoit partie, il lui écrivit
+cette lettre:</p>
+
+
+<p class="center">LETTRE.</p>
+
+<p><i>Si vous eussiez eu autant d'envie de vous
+éclaircir des choses dont vous témoignez
+douter que j'en avois de vous ôter par
+mille véritables raisons toutes sortes de
+scrupules, vous n'eussiez pas entrepris un si long
+voyage, ou du moins eussiez-vous témoigné du chagrin
+de paroître si bonne amie. Je ne voudrois pas vous
+défendre d'avoir de la tendresse, mais je souhaiterois
+fort d'avoir quelque part à l'application, et je
+vous avoue que, si j'étois assez heureux pour y parvenir
+par la même voie, j'essaierois de n'en être pas
+indigne par ma conduite.</i></p>
+
+
+<p>Dans le temps que l'on porta cette lettre à la
+comtesse, le chevalier alla trouver son neveu, chez
+lequel il rencontra Manicamp. Après quelque prélude
+de plaisanterie sur les bonnes fortunes du
+comte de Guiche en général: «Ma foi, mes pauvres
+amis, leur dit-il, vous êtes plus jeunes et
+plus gentils que moi, je l'avoue, et je ne vous disputerai
+jamais de maîtresse que je ne connoîtrai
+pas de plus longue main; mais aussi il faut que
+vous me cédiez la comtesse et celles qui ont
+quelque engagement avec moi. La vanité que
+leur donne le grand nombre d'amans les peut
+obliger à vous laisser prendre quelques espérances.
+Il n'y en a guère qui rebutent d'abord
+les v&oelig;ux des soupirans, mais tôt ou tard elles se
+remettent à la raison, et c'est alors que le nouveau
+venu passe mal son temps et que le galant dit,
+d'accord avec sa maîtresse: Serviteur à Messieurs
+de la sérénade. Vous m'avez promis, comte de
+Guiche, de ne me plus tourmenter auprès de la
+comtesse; vous m'avez manqué de parole et fait
+une infidélité qui ne vous a servi de rien, car la
+comtesse m'a donné toutes les lettres que vous
+lui avez écrites. Je vous en montrerai les originaux
+quand vous voudrez; cependant voici la copie
+de la dernière, que je vous ai apportée.» Et,
+disant cela, il tira une lettre du comte de Guiche,
+et, l'ayant lue: «Hé bien! mes chers<a name="FNanchor_52_52" id="FNanchor_52_52"></a><a href="#Footnote_52_52" class="fnanchor">[52]</a>, leur dit-il,
+vous jouerez-vous une autre fois à moi?»</p>
+
+<p>Pendant que le chevalier parloit, le comte de
+Guiche et Manicamp se regardoient avec étonnement,
+ne pouvant comprendre que la comtesse
+les eût si méchamment trompés. Enfin, Manicamp,
+prenant la parole et s'adressant au comte:
+«Vous êtes traité, lui dit-il, comme vous méritez;
+mais, puisque la comtesse n'a pas eu de considération
+pour nous, ajouta-t-il se tournant du côté
+du chevalier, nous ne sommes pas obligés d'en
+avoir pour elle. Nous voyons bien qu'elle nous a
+sacrifiés, mais il y a eu des temps, chevalier, où
+vous l'avez été aussi; nous avons grand sujet de
+nous plaindre d'elle, mais vous n'en avez point
+du tout de vous en louer; quand nous nous sommes
+réjouis quelquefois à vos dépens, la comtesse
+a été pour le moins de la moitié avec
+nous.&mdash;Il est vrai, reprit le comte de Guiche,
+que vous n'auriez pas raison d'être satisfait de la
+préférence de la comtesse en votre faveur si
+vous saviez l'estime qu'elle fait de vous, et cela
+me fait tirer des conséquences infaillibles qu'elle
+est fort entre vos mains, puisque après les choses
+qu'elle m'a dites elle ne me trahit que pour vous
+satisfaire. Hé bien! chevalier, jouissez en repos
+de cette perfide. Si personne ne vous trouble que
+moi, vous vivrez bien content auprès d'elle.» Là-dessus,
+s'étant tous trois réconciliés de bonne foi
+et donné mille assurances d'amitié à l'avenir, ils
+se séparèrent.</p>
+
+<p>Le comte de Guiche et Manicamp s'enfermèrent
+pour faire une lettre de reproche à la comtesse
+au nom de Manicamp, sur quoi la pauvre
+comtesse, qui était innocente, lui répondit que
+son ami et lui avoient été pris pour dupes, et que
+le chevalier en savoit plus qu'eux; qu'elle ne
+leur pouvoit mander comme il avoit eu la lettre
+qu'il leur avoit montrée, mais qu'un jour elle
+leur feroit voir clairement qu'elle ne les avoit
+point sacrifiés. Cette lettre ne trouvant plus Manicamp
+à Paris, qui en étoit sorti la veille avec le
+comte de Guiche pour suivre le roi en son voyage
+de Lyon<a name="FNanchor_53_53" id="FNanchor_53_53"></a><a href="#Footnote_53_53" class="fnanchor">[53]</a>, il ne la reçut qu'en arrivant à la cour;
+ils n'en pensèrent ni plus ni moins à l'avantage
+de la comtesse.</p>
+
+<p>Pendant que tout cela se passoit, l'affaire de
+Marsillac avec madame d'Olonne alloit son chemin,
+cet amant la voyant le plus commodément
+du monde, la nuit chez elle, le jour chez
+mademoiselle Cornuel, fille aimable de sa personne
+et de beaucoup d'esprit. Madame d'Olonne
+avoit dans la ruelle de son lit un cabinet,
+au coin duquel elle avoit fait faire une trappe qui
+répondoit dans un autre cabinet au dessous, où
+Marsillac entroit quand il étoit nuit; un tapis de
+pied cachoit la trappe et une table la couvroit.
+Ainsi Marsillac, passant les nuits avec madame
+d'Olonne, selon le bruit commun, ne perdoit pas
+son temps; cela dura jusqu'à ce qu'elle alla aux
+eaux<a name="FNanchor_54_54" id="FNanchor_54_54"></a><a href="#Footnote_54_54" class="fnanchor">[54]</a>, auquel temps Marsillac, qui lui écrivoit
+mille lettres qu'on ne rapporte point ici parcequ'elles
+n'en valent pas la peine, lui écrivit cette
+lettre un jour avant que de lui dire adieu:</p>
+
+
+<p class="center">LETTRE.</p>
+
+<p><i>Je n'ai jamais senti une douleur si vive que
+celle que je sens aujourd'hui, ma chère,
+parceque je ne vous ai point encore quittée
+depuis que nous nous aimons; il n'y a
+que l'absence, et encore la première absence de ce
+que l'on aime éperdument, qui puisse réduire au pitoyable
+état où je suis. Si quelque chose pouvoit adoucir
+mon chagrin, ma chère, ce seroit la créance que
+j'aurois que vous souffrirez autant que moi. Ne trouvez
+pas mauvais que je vous souhaite de la peine,
+puisque c'est une marque de notre amour. Adieu, ma
+chère, croyez bien que je vous aime et que je vous
+aimerai toujours, car, si une fois vous en étiez bien
+persuadée, il n'est pas possible que vous ne m'aimiez
+toute votre vie.</i></p>
+
+
+<p class="center">RÉPONSE.</p>
+
+<p><i>Consolez-vous, mon cher; si ma douleur
+vous soulage, elle est au point où vous la
+pouvez souhaiter: je ne vous la sçaurois
+mieux faire voir que disant que je souffre
+autant que j'aime. En doutez-vous, mon cher? venez
+me trouver, mais venez de meilleure heure, afin que
+je sois long-temps avec vous et que je me récompense
+en quelque manière de l'absence que je vais souffrir.
+Adieu, mon cher; soyez en repos de mon amour: il
+sera pour le moins aussi grand que le vôtre.</i></p>
+
+
+<p>Marsillac ne manque pas d'être au rendez-vous
+bien plus tôt qu'à son ordinaire. En abordant sa
+maîtresse, il se jette sur son lit, et fut ainsi fort
+long-temps à fondre en larmes et à ne pouvoir
+parler qu'à mots entrecoupés. Madame d'Olonne
+de son côté ne paroissoit pas moins touchée, mais
+comme elle eût encore bien souhaité de son amant
+d'autres marques d'amour que celle de sa douleur:
+«Hé! quoi! mon cher, lui dit-elle, vous me mandiez
+tantôt que mes déplaisirs soulageroient les
+vôtres; cependant l'affliction où vous me voyez
+ne vous rend pas moins désespéré.» À ces mots,
+Marsillac redoubla ses soupirs sans lui répondre.
+L'abattement de l'ame avoit passé jusqu'au
+corps, et je crois que cet amant pleuroit alors
+l'absence de sa vigueur plutôt que celle de sa
+maîtresse. Toutefois, comme les jeunes gens reviennent
+de loin et que celui-ci étoit d'un bon
+tempérament, il commença de se ravoir, et il
+se rétablit en peu de temps, de manière que madame
+d'Olonne eut peine à reconnoître qu'il eût
+été depuis peu si malade. Après qu'il lui eut donné
+plusieurs témoignages de sa bonne santé, elle
+lui recommanda d'en avoir soin sur toutes choses,
+et lui dit qu'elle jugeroit par là de l'amour qu'il
+avoit pour elle. Là-dessus ils se firent mille protestations
+de s'aimer toute leur vie; ils convinrent
+des moyens d'écrire et se dirent adieu, l'un
+pour aller à la cour et l'autre aux eaux.</p>
+
+<p>Le lendemain, Marsillac étant allé dire adieu
+à mademoiselle Cornuel, sa bonne amie, il la
+pria de bien persuader à sa maîtresse de prendre
+plus garde à sa conduite qu'elle n'avoit encore
+fait. «Reposez-vous-en sur moi, lui dit cette fille;
+elle sera bien incorrigible si je ne vous la mets
+sur un pied honnête.» Deux jours après, mademoiselle
+Cornuel alla chez madame d'Olonne,
+et l'ayant priée de faire dire à sa porte qu'elle
+étoit sortie: «Je suis trop votre amie, Madame,
+lui dit-elle, pour ne vous pas parler franchement
+de tout ce qui regarde votre conduite et
+réputation. Vous êtes belle, vous êtes jeune, vous
+avez de la qualité, du bien et de l'esprit, vous
+êtes fort aimée d'un honnête homme que vous
+aimez fort, tout cela vous devroit rendre heureuse;
+cependant vous ne l'êtes pas, car vous
+savez ce que l'on dit de vous; nous en avons
+quelquefois parlé ensemble, et, cela étant, vous
+seriez folle si vous n'étiez contente. Je n'entreprends
+pas de considérer vos fragilités; je suis
+femme comme vous, et je sais par moi-même les
+besoins de notre sexe. Vos manières sont insupportables;
+vous aimez les plaisirs, Madame, et
+j'y consens, mais c'est un ragoût pour vous que
+le bruit, et sur cela je vous condamne. Vous ne
+sauriez vous défaire de vos emportemens? Est-il
+possible que vous ne soyez pas au desespoir quand
+vous entendez dire la réputation où vous êtes, et
+qu'on cache l'amour qu'on a pour vous par honte
+plutôt que par discrétion?&mdash;Hé! qu'y a-t-il de nouveau,
+ma chère? Le monde recommence-t-il ses
+déchaînemens contre moi?&mdash;Non, Madame,
+dit mademoiselle Cornuel, il ne fait que les
+continuer, parceque vous continuez toujours à
+lui donner de nouvelles matières.&mdash;Je ne sais
+donc ce qu'il faut faire, reprit madame d'Olonne;
+toute la prudence qu'on peut avoir en amour je
+pensois l'avoir, et, depuis que je me mêle d'aimer,
+je n'ai jamais laissé traîner d'affaires, sachant
+bien d'ordinaire que le grand bruit ne se
+fait qu'avant que l'on soit d'accord et quand on
+n'agit pas de concert ensemble. Je vous prie,
+ma chère, ajouta-t-elle, de me bien dire exactement
+ce qu'il faut que je fasse pour bien aimer et
+pour avoir une galanterie qui ne me feroit point
+de tort dans le monde quand elle seroit soupçonnée,
+car je suis résolue de faire mon devoir à l'avenir
+dans la dernière régularité.&mdash;Il y a tant
+de choses à dire sur ce chapitre, dit mademoiselle
+Cornuel, que je n'aurois jamais fait si je
+ne voulois rien oublier; néanmoins, je vous dirai
+les principales le plus succinctement qu'il me sera
+possible.</p>
+
+<p>Premièrement, il faut que vous sachiez, Madame,
+qu'il y a trois sortes de femmes qui font
+l'amour: les débauchées, les coquettes et les
+honnêtes maîtresses. Quoique les premières
+fassent horreur, elles méritent assurément plus de
+compassion que de haine, parcequ'elles sont emportées
+par la force de leur tempérament, et
+qu'il faut une application presque impossible pour
+réformer la nature; cependant, s'il y a un rencontre
+où il faille se vaincre soi-même, c'est en
+celui-là, dans lequel il ne va pas moins que de
+l'honneur ou de la vie.</p>
+
+<p>Pour les coquettes, comme le nombre en est
+plus grand, je m'étendrai davantage sur le chapitre.
+La différence des débauchées à elles, c'est
+que dans le mal que font celles-ci il y a au
+moins de la sincérité; dans celui que font les coquettes
+il y a de la trahison. Les coquettes nous
+disent pour s'excuser, quand elles écoutent les
+douceurs de tout le monde, que, quelque honnête
+femme qu'on soit, on ne hait pas une personne
+qui nous dit qu'elle nous aime.</p>
+
+<p>Mais on leur peut répondre qu'il y a des distinctions
+à faire. Si cet amant s'adresse à une
+femme qui veut être honnête pour elle-même ou
+pour un amant, j'avoue qu'elle ne pourra pas haïr
+un homme pour les sentimens qu'il aura pour elle;
+mais cela n'empêchera pas qu'elle ne doive prendre
+garde à ne pas avoir plus de complaisance
+pour lui que pour un autre qui ne lui auroit jamais
+rien témoigné, de peur qu'elle n'entretienne par
+là ses espérances, et qu'enfin cela ne fasse du
+bruit et ne nuise à la réputation qu'elle veut conserver.</p>
+
+<p>Si c'est une femme préoccupée à qui un homme
+témoigne de l'amour, elle aura les mêmes précautions
+que l'autre pour empêcher que cela ne
+continue; mais, s'il est opiniâtre, je soutiens qu'elle
+le haïra autant qu'elle aimera son véritable amant,
+parcequ'il est naturel de haïr les ennemis de celui
+qu'on aime, parceque l'amour que l'on ne veut
+pas reconnaître importune, et parceque, l'amant
+bien traité pouvant soupçonner qu'une passion
+qui dure à son rival est pour le moins soutenue de
+quelques espérances, une honnête maîtresse regarde
+comme son ennemi mortel un rival qui la
+met au hasard de perdre son amant qu'elle aime
+plus que sa vie. Cela étant sans difficulté, il faut
+que vous sachiez encore qu'il y a plusieurs sortes
+de coquettes. Les unes trouvent de la gloire à se
+voir aimées de beaucoup de gens sans en avoir
+aimé aucun, et ne voient pas que ce sont les avances
+qu'elles font qui attirent le monde et qui les
+retiennent plutôt que le mérite. D'ailleurs, comme
+il n'est pas possible qu'elles dispensent leurs faveurs
+si également qu'il ne paroisse quelqu'un
+mieux traité qu'un autre, et qu'il y en a même
+qui ne se contentent pas de l'égalité, et qui veulent
+de la préférence, cela donne de la jalousie
+aux mécontens, et enfin du dépit, qui leur fait dire
+en les quittant tout ce qu'ils savent et ne savent
+pas.</p>
+
+<p>Il y a d'autres coquettes qui ménagent plusieurs
+amans afin de sauver le véritable dans la multitude
+et de faire dire qu'elles n'ont point d'affaire,
+puisqu'elles traitent également tous ceux qui les
+voient; mais on découvre la vérité, qui est le
+mieux qui leur puisse arriver, ou, plutôt que de
+croire qu'elles n'aiment personne, tout le monde
+croit qu'elles les aiment tous.</p>
+
+<p>Il y en a d'autres qui, en ménageant plusieurs
+amans, veulent persuader que, si elles aimoient
+quelqu'un, elles ne se hasarderoient pas à le fâcher;
+cependant elles le fâchent et le perdent avec cela:
+car de s'imaginer, si c'est en l'absence de leur véritable
+amant qu'elles font l'amour, qu'il ne le
+sçaura pas connoître, ou, si c'est devant lui,
+qu'en usant comme de concert ensemble il verra
+bien que ce n'est rien, puisqu'elles le prennent
+pour témoin de ce qu'elles font, ou qu'en tout cas,
+s'il se fâche, les douceurs qu'elles lui feront et les
+promesses de n'y plus retourner l'obligeront à se
+radoucir, tout cela est fort sujet à caution. L'on
+ne trompe pas long-temps un amant. S'il ne découvre
+aujourd'hui, il découvrira demain.</p>
+
+<div class="italique"><div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Disant: Lon la la,<br /></span>
+<span class="i0">Il vous quittera là.<br /></span>
+</div></div></div>
+
+<p>Et quand la passion seroit si forte qu'il ne s'en
+pourroit guérir, les reproches et les fracas qu'il fera
+donneront plus de chagrin à la maîtresse coquette
+que tous ces ménagemens ne lui auront fait
+de plaisir. Il y a des coquettes qui croient être en
+si mauvaise réputation dans le monde qu'elles
+n'oseroient avoir de la rigueur pour personne, de
+peur que cela ne passe pour un sacrifice à quelqu'un,
+et qui ne songent pas qu'il vaudroit mieux
+pour leur honneur qu'elles fussent convaincues
+du sacrifice. Voilà, Madame, la manière des coquettes.
+Il faut maintenant que je vous fasse voir
+celle des honnêtes maîtresses<a name="FNanchor_55_55" id="FNanchor_55_55"></a><a href="#Footnote_55_55" class="fnanchor">[55]</a>.</p>
+
+
+<p>Pour elles, ou elles sont satisfaites de leur
+amant, ou elles ne le sont pas. Si elles ne le sont
+pas, elles tâchent de le ramener à son devoir par
+une conduite tendre et honnête; si cela ne se peut
+absolument, elles rompent sans bruit, sur un prétexte
+de dévotion ou de jalousie d'un mari, après
+avoir retiré, si elles peuvent, leurs lettres et tout
+ce qui les peut convaincre; et, sur toutes choses,
+elles font en sorte que leurs amans ne croient pas
+qu'elles les quittent pour d'autres.</p>
+
+<p>Si elles sont contentes de leurs amans, elles les
+aiment de tout leur c&oelig;ur, elles le leur disent sans
+cesse et leur écrivent le plus tendrement qu'elles
+peuvent; mais, comme cela seulement ne leur
+prouve pas leur amour, parceque les coquettes en
+disent autant ou plus tous les jours, leurs actions
+et leurs procédés justifient assez le fond de leur
+c&oelig;ur, parcequ'il n'y a que cela d'infaillible. On
+peut toujours dire qu'on aime, quoiqu'on n'aime
+pas; on ne peut avoir long-temps un procédé tendre
+pour quelqu'un sans l'aimer.</p>
+
+<p>Une honnête maîtresse craint plus que la mort
+de donner de la jalousie à son amant, et, quand
+elle le voit alarmé sur quelque soupçon qu'il a
+pu prendre de l'opiniâtreté de son rival, elle ne
+se contente pas du témoignage de sa conscience;
+elle redouble ses soins et ses caresses pour celui-là,
+et ses rigueurs pour celui-ci. Elle ne remet pas
+la dernière sévérité pour une autre fois, croyant
+qu'elle se défera toujours d'un importun trop tard.
+Elle sçait qu'autant de momens qu'elle différeroit
+de chasser ce rival, elle donneroit autant de coups
+de poignard dans le c&oelig;ur de celui qu'elle aime;
+elle sçait que, d'abord que son amant commence à
+avoir des soupçons, le moindre petit soin qu'elle
+prendra de les lui ôter lui conservera l'estime et
+l'amour qu'il a pour elle; au lieu que, si elle négligeoit
+de le satisfaire et de le guérir, il viendroit
+à avoir si peu de confiance en elle, qu'elle ne le
+pourroit rétablir en lui offrant même de perdre sa
+réputation; elle sçait qu'un amant croiroit toujours
+que ce seroit la crainte qu'elle auroit de lui qui
+lui arracheroit les sacrifices qui passeroient dans
+son esprit, en un autre temps, pour des grandes
+marques d'amour; elle sçait que des femmes en qui
+on a de la confiance on excuse tout, qu'on ne
+pardonne rien à celles de qui on se défie; elle sçait
+enfin qu'on vient quelquefois à être fatigué du
+tracas qu'on reçoit d'une maîtresse et des reproches
+qu'on lui a faits après lui avoir pardonné mille
+fautes considérables, et qu'on rompt sur une bagatelle,
+lorsque la mesure est pleine et qu'on ne
+peut plus souffrir tant de chagrins.</p>
+
+<p>Il y a des femmes qui aiment fort leurs amans
+qui ne laissent pas de leur donner de la jalousie
+par leur mauvaise conduite, et cela vient de ce
+qu'elles se flattent trop de l'assurance qu'elles ont
+de leurs bonnes intentions, et de ce qu'elles ne
+tranchent pas assez nettement les espérances aux
+gens qui leur parlent d'amour, ou qui seulement
+leur en témoignent par des soins et des assiduités.
+Elles ne sçavent pas que les civilités d'une femme
+qu'on aime sont des faveurs dont tous les amans
+se flattent quelquefois, parcequ'ils ont du mérite,
+ou souvent parcequ'ils en croient avoir, tantôt
+parcequ'ils n'ont pas bonne opinion des gens à
+qui ils s'adressent, et pensent que la résistance
+qu'on fait n'est seulement que pour se faire valoir.
+De sorte que, si une femme qui n'a jamais
+donné lieu de parler d'elle est toujours fort jalouse
+de sa réputation, elle doit prendre garde,
+comme j'ai déjà dit, de n'entretenir en nulle manière
+les espérances de tout ce qui a de l'air d'amant;
+que, si c'est une femme qui n'ait pas eu
+jusque là assez de soin de sa conduite, et qu'elle
+en veuille prendre à l'avenir, comme vous, Madame,
+il faut qu'elle soit plus rude qu'une autre,
+et surtout qu'elle soit égale en sa sévérité, car la
+moindre bonté à quoi elle se relâche rengage
+plus un amant que cent refus ne le rebutent.</p>
+
+<p>Une honnête maîtresse a tant de sincérité pour
+son amant que, plutôt que de manquer à lui dire
+les choses de conséquence, elle lui dit jusqu'à des
+bagatelles, sachant bien que, s'il alloit sçavoir par
+d'autres voies de certaines choses indifférentes,
+que l'on rend criminelles en les redisant, cela feroit
+le plus méchant effet du monde. Elle ne garde
+aucune mesure avec lui sur la confiance; elle lui
+dit non seulement ses propres secrets, mais ceux
+même qu'elle a pu savoir autrefois, ou qu'elle
+apprend d'ailleurs tous les jours. Elle traite les
+gens de ridicules qui disent qu'étant maîtresse
+du secret d'autrui, nous ne le devons pas dire à
+nos amans. Elle répond à cela que, s'ils nous aiment
+toujours, ils n'en diront jamais rien, et que,
+s'ils viennent à nous quitter, nous aurions bien
+plus à perdre que le secret de notre ami; mais
+elle croit qu'on ne les doit jamais regarder comme
+n'en devant plus être aimées, et qu'autrement
+nous serions folles de leur accorder des faveurs.</p>
+
+<p>Sa maxime est enfin que qui donne son c&oelig;ur
+n'a plus rien à ménager; elle sait qu'il n'y a que
+deux rencontres où elle se pourroit dispenser de
+dire tout à son amant, l'un s'il étoit fort étourdi,
+et l'autre s'il avoit eu quelque galanterie auparavant
+la sienne: car il seroit imprudent à elle
+de lui en parler, à moins qu'il la pressât fort, et
+en ce cas-là ce seroit lui qui attireroit le chagrin
+qu'il en recevroit.</p>
+
+<p>Enfin une honnête maîtresse croit que ce qui
+justifie son amour même auprès des plus sévères,
+c'est quand elle est vivement touchée, quand elle
+prend plaisir à le faire bien voir à son amant,
+quand elle le surprend par mille petites grâces à
+quoi il ne s'attend pas, quand elle n'a rien de réservé
+pour lui, quand elle s'applique à le faire
+estimer de tout le monde, et qu'enfin elle fait de
+sa passion la plus grande affaire de sa vie. À
+moins que cela, Madame, elle tient que l'amour
+est une débauche, et que c'est un commerce brutal
+et un métier dont des femmes perdues subsistent.</p>
+
+<p>Mademoiselle Cornuel ayant cessé de parler:
+«Bon Dieu! dit madame d'Olonne, les belles
+choses que vous venez de dire! mais qu'elles sont
+difficiles à pratiquer! J'y trouve même un peu d'injustice,
+car enfin, puisque nous trompons bien
+même nos maris, que les lois ont faits nos maîtres,
+pourquoi nos amans en seroient-ils quittes à meilleur
+marché, eux que rien ne nous oblige d'aimer
+que le choix que nous en faisons, et que nous prenons
+pour nous servir, et tant et si peu qu'il nous
+plaira?&mdash;Je ne vous ai pas dit, reprit mademoiselle
+Cornuel, que nous ne devions quitter nos amans
+quand ils nous déplaisent, ou par leur faute ou
+par lassitude, mais je vous ai fait voir la manière
+délicate dont il vous falloit dégager pour ne leur
+pas donner sujet de crier dans le monde: car
+enfin, Madame, puisqu'on a mis si tyranniquement
+l'honneur des dames à n'aimer pas ce qu'elles
+trouvent aimable, il faut s'accommoder à
+l'usage, et se cacher au moins quand on veut aimer.&mdash;Eh
+bien! ma chère, lui dit madame d'Olonne,
+je m'en vais faire merveille: j'y suis tout à fait
+résolue; mais avec tout cela je fonde les plus
+grandes espérances de ma conduite sur la fuite
+des occasions.&mdash;Que ce soit fuite ou résistance,
+dit mademoiselle Cornuel, il n'importe, pourvu
+que votre amant soit satisfait de vous.» Et là-dessus,
+l'ayant exhortée à demeurer ferme en ses
+bonnes intentions, elle lui dit adieu.</p>
+
+<p>Pendant qu'ils furent séparés, madame d'Olonne
+et Marsillac, ils s'écrivirent fort souvent; mais,
+comme il n'y a rien de remarquable, je ne parlerai
+point de leurs lettres, qui ne parloient de leur
+amour et de leur impatience de se voir que fort
+communément. Madame d'Olonne revint la première
+à Paris. Le comte de Guiche, pendant le
+voyage de Lyon, persuada à Monsieur<a name="FNanchor_56_56" id="FNanchor_56_56"></a><a href="#Footnote_56_56" class="fnanchor">[56]</a>, frère du
+roi, auprès duquel il étoit fort bien, de faire une
+galanterie, à son retour à Paris, avec madame
+d'Olonne, et s'étoit offert de l'y servir et de lui
+faire avoir bientôt contentement. Le prince avoit
+promis au comte de Guiche de faire les pas nécessaires
+pour embarquer la dupe, de sorte que, dans
+les conversations qu'il eut avec madame d'Olonne,
+il ne lui parla que de l'amour que ce prince
+avoit pour elle; il lui dit qu'il le lui avoit témoigné
+plus de cent fois pendant le voyage, et qu'elle
+le verroit assurément soupirer aussitôt qu'il seroit
+revenu. Une femme qui avoit des bourgeois et
+des gentilshommes, les uns bien et les autres
+mal faits, pouvoit bien aimer un beau prince.
+Madame d'Olonne reçut la proposition du comte
+de Guiche avec une joie qu'on ne peut exprimer,
+et si grande qu'elle ne fit pas seulement les façons
+que des coquettes font en de pareilles rencontres.
+Un autre eût dit qu'elle ne vouloit aimer
+personne, mais moins un prince que qui que
+ce fût, parcequ'il n'auroit pas tant d'attachement.
+Madame d'Olonne, qui étoit la plus naturelle
+femme du monde et la plus emportée, ne
+garda pas de bienséance, et répondit au comte
+de Guiche qu'elle s'estimoit plus qu'elle n'avoit
+encore fait, puisqu'elle plaisoit à un si grand
+prince et si raisonnable. Lorsque la cour fut revenue
+à Paris, le duc d'Anjou ne répondit point
+aux empressemens à quoi le comte avoit préparé
+madame d'Olonne, qui se livra tout entière.
+Tout cela ne lui produisit rien, et ne servit qu'à
+lui faire connoître l'indifférence que le prince avoit
+pour elle. Le comte de Guiche, voyant que le
+prince ne mordoit point à l'hameçon, changea
+de dessein, et voulut au moins que les services
+qu'il avoit voulu rendre à madame d'Olonne lui
+servissent de quelque chose auprès d'elle. Il résolut
+donc d'en faire l'amoureux, et, pour ce que
+le commerce qu'il avoit eu avec elle sur les amours
+du duc d'Anjou lui avoit donné de grandes familiarités,
+il ne balança point de lui écrire cette
+lettre:</p>
+
+
+<p class="center">LETTRE.</p>
+
+<p><i>Nous avons travaillé jusqu'ici en vain,
+Madame; la reine<a name="FNanchor_57_57" id="FNanchor_57_57"></a><a href="#Footnote_57_57" class="fnanchor">[57]</a> vous hait, et le duc
+d'Anjou appréhende de la fâcher. J'en
+suis au désespoir pour vos intérêts. Vous
+m'en pouvez bien consoler, Madame, si vous voulez, et
+je vous conjure de le vouloir. Puisque l'aigreur de la
+mère et la foiblesse du fils ont ruiné nos desseins, il
+faut prendre d'autres mesures. Aimons-nous, Madame;
+cela est déjà fait de mon côté, et, si le duc
+d'Anjou vous eût aimée, je vois bien que je me serois
+bientôt brouillé avec lui, parceque je n'aurois pu résister
+à l'inclination que j'ai pour vous. Je ne doute
+pas, Madame, que la différence ne vous choque d'abord;
+mais défaites-vous de votre ambition, et vous
+ne vous trouverez pas si misérable que vous pensez.
+Je suis assuré que, quand le dépit vous aura jetée entre
+mes bras, l'amour vous y retiendra.</i></p>
+
+<p>Quoi qu'on veuille dire contre les femmes, il
+y a souvent plus d'imprudence que de malice
+dans leur conduite. La plupart ne pensent plus,
+quand on leur parle d'amour, qu'elles ne doivent
+jamais aimer; cependant elles vont plus loin qu'elles
+ne pensent; elles font des choses quelquefois,
+croyant qu'elles seront toujours cruelles, dont elles
+se repentent fort quand elles sont devenues plus
+humaines. La même chose arriva à madame d'Olonne.
+Elle eut un chagrin insupportable d'avoir
+manqué le c&oelig;ur du prince après l'avoir compté
+parmi ses conquêtes. Cherchant quelqu'un à qui
+s'en prendre pour amuser sa douleur, elle ne
+trouva rien de plus vraisemblable à croire sinon
+que le comte de Guiche, pour son propre intérêt,
+l'avoit empêché de l'aimer: de sorte que, tant
+pour se venger de lui que pour rassurer Marsillac,
+que toute cette intrigue avoit alarmé, elle lui sacrifia
+la lettre du comte de Guiche, sans considérer
+que l'amour peut-être l'obligeroit à faire la
+même chose des lettres de Marsillac. Celui-ci, à
+qui madame d'Olonne donnoit tant de faveurs,
+en usa comme on fait d'ordinaire quand on est
+content de sa maîtresse; il lui rendit mille grâces
+de sa sincérité, et se contenta de triompher de son
+rival sans en vouloir tirer une gloire indiscrète.</p>
+
+<p>Cependant le comte de Guiche, qui ne sçavoit
+pas le destin de sa lettre, alla le lendemain chez
+madame d'Olonne; mais il y vint bien du monde
+ce jour-là, et il ne lui put parler d'affaires; il remarqua
+seulement qu'elle l'avoit fort regardé,
+et, de chez elle, il alla dire l'état de ses affaires
+à Fiesque, que depuis son retour de Lyon il avoit
+faite sa confidente; il les alla dire aussi à Vineuil,
+et tous deux séparément jugèrent, sur la fragilité
+de la dame et la gentillesse du cavalier, que la
+poursuite ne seroit ni longue ni infructueuse. Et
+en effet, madame d'Olonne avoit trouvé le comte
+de Guiche si fort à son gré et si bien fait qu'elle
+s'étoit repentie du sacrifice qu'elle venoit de faire
+à Marsillac. Le lendemain, le comte de Guiche retourna
+chez elle, et, l'ayant trouvée seule, il lui
+parla de son amour. La belle en fut aise et reçut
+cette déclaration le plus agréablement du monde;
+mais, après être convenus de s'aimer, comme ils
+étoient sur certaines conditions, des gens entrèrent
+qui obligèrent le comte de Guiche à sortir
+un moment après.</p>
+
+<p>Madame d'Olonne, s'étant aussi débarrassée de
+sa compagnie le plus tôt qu'elle put, monta en carrosse.
+Voulant découvrir si la comtesse de Fiesque
+ne prenoit plus d'intérêt avec le comte de
+Guiche, elle l'alla trouver. Après quelques conversations
+sur d'autres sujets, elle lui demanda
+son avis sur les desseins qu'elle lui dit qu'avoit le
+comte de Guiche pour elle. La comtesse lui dit
+qu'il ne falloit que consulter son c&oelig;ur en de pareils
+rencontres. «Mon c&oelig;ur ne me dit pas beaucoup
+de choses en faveur du comte, reprit madame
+d'Olonne, et ma raison m'en dit mille contre
+lui: c'est un étourdi que je n'aimerai jamais.»
+En disant ces mots elle prit congé de la comtesse,
+sans attendre sa réponse.</p>
+
+<p>D'un autre côté, le comte de Guiche étant retourné
+à son logis, il rencontra Vineuil, qui l'attendoit
+dans une impatience extrême de sçavoir
+l'état de ses affaires. Le comte de Guiche lui dit
+assez froidement qu'il croyoit que tout étoit rompu,
+de la manière dont madame d'Olonne le
+traitoit; et, comme Vineuil vouloit savoir le détail
+de la conversation, le comte de Guiche, qui
+avoit peur de se découvrir, changeoit de propos
+à tous momens. Cela donna quelques soupçons à
+Vineuil, qui étoit fin et amoureux de madame
+d'Olonne, et qui ne se mêloit des affaires du
+comte de Guiche que pour se prévaloir auprès de
+sa maîtresse des choses qu'il auroit apprises. Il
+sortit, voyant qu'il ne découvroit rien, et fut trois
+jours durant dans des inquiétudes mortelles de ne
+pouvoir apprendre ce qu'il soupçonnoit et qu'il
+vouloit sçavoir. Assurément il alloit chez Fiesque
+avec un visage de favori disgracié depuis
+qu'il voyoit que le comte de Guiche ne lui donnoit
+plus de part dans l'honneur de sa confidence;
+il n'en disoit rien à cette belle, pour ne se pas décréditer
+en montrant son malheur.</p>
+
+<p>Enfin, au bout de trois jours, étant allé chez
+le comte de Guiche: «Qu'ai-je fait, Monsieur,
+lui dit-il, qui vous ait obligé de me traiter ainsi?
+Je vois bien que vous vous cachez de moi sur
+l'affaire de madame d'Olonne; apprenez-m'en la
+raison, ou si vous n'en avez point, continuez à
+me dire ce que vous sçavez, comme vous avez accoutumé.&mdash;Je
+vous demande pardon, mon pauvre
+Vineuil, lui dit le comte de Guiche; mais madame
+d'Olonne, en m'accordant les dernières faveurs,
+avoit exigé de moi que je ne vous en parlasse
+point, ni à Fiesque encore moins qu'au
+reste du monde, parcequ'elle disoit que vous
+étiez méchant et Fiesque jalouse. Quelque indiscret
+qu'on soit, il n'y a point d'affaire qu'on
+ne tienne secrète dans le commencement, quand
+on a pu se passer de confident pour en venir à
+bout. Je l'éprouve aujourd'hui, car naturellement
+j'aime assez à conter une aventure amoureuse;
+cependant j'ai été trois jours sans vous conter
+celle-ci, vous à qui je dis toutes choses. Mais
+donnez-vous patience, mon cher; je m'en vais
+vous dire tout ce qui s'est passé entre madame
+d'Olonne et moi, et, par un détail le plus exact
+du monde, réparer en quelque manière l'offense
+faite à l'amitié que j'ai pour vous.</p>
+
+<p>«Vous saurez donc qu'à la première visite que
+je lui rendis après lui avoir écrit la lettre que vous
+avez vue, il ne me parut à sa mine ni rudesse,
+ni douceur; et la compagnie qui étoit chez elle
+empêcha de m'en éclaircir mieux. Tout ce que je
+pus remarquer fut qu'elle m'observoit de temps
+en temps. Mais y étant retourné le lendemain et
+l'ayant trouvée seule, je lui représentai si bien
+mon amour et la pressai si fort d'y répondre,
+qu'elle m'avoua qu'elle m'aimoit, et me promit
+de m'en donner des marques, à la condition que
+je viens de vous dire. Vous sçavez bien que je lui
+voulus promettre tout. Dans ces momens-là nous
+ouïmes du bruit, de sorte que madame d'Olonne
+me dit que je revinsse le lendemain, un peu devant
+la nuit, deguisé en fille qui lui apporteroit des
+dentelles à vendre. M'en étant donc retourné chez
+moi, je vous y trouvai, et vous pûtes bien voir
+par la froideur avec laquelle je vous reçus et
+je vous parlai que tout le monde m'importunoit
+alors, et particulièrement vous, mon cher, de qui
+j'étois plus en garde que de personne. Vous vous
+en aperçûtes aussi, et c'est ce qui vous fit soupçonner
+que je ne vous disois pas tout. Lorsque
+vous fûtes sorti, je donnai ordre que l'on dît à ma
+porte que je n'étois pas au logis, et je me préparai
+pour ma mascarade du lendemain. Tout ce
+que l'imagination peut donner de plaisir par avance,
+je l'eus vingt-quatre heures durant; les quatre
+ou cinq dernières me durèrent plus que les autres;
+enfin, celle que j'attendois avec tant d'impatience
+étant arrivée, je me fis porter chez madame d'Olonne.
+Je la trouvai en cornette sur son lit, avec
+un deshabillé couleur de rose. Je ne vous sçaurois
+exprimer, mon cher, comme elle étoit belle ce jour-là!
+Tout ce que l'on peut dire est au dessous des
+agrémens qu'elle avoit: sa gorge étoit à demi découverte;
+elle avoit plus de cheveux abattus<a name="FNanchor_58_58" id="FNanchor_58_58"></a><a href="#Footnote_58_58" class="fnanchor">[58]</a> qu'à
+l'ordinaire et tout annelés; ses yeux étoient plus
+brillans que les astres; l'amour et la couleur de
+son visage animoient son teint du plus beau vermillon
+du monde. «Eh bien, mon cher! me dit-elle,
+me sçaurez-vous bon gré de ce que je vous
+épargne la peine de soupirer long-temps? Trouvez-vous
+que je vous fasse trop acheter les grâces
+que je vous fais? Dites, mon cher? ajouta-t-elle.
+Mais quoi! vous me paroissez tout interdit.&mdash;Ah!
+Madame, lui répondis-je, je serois bien insensible
+si je conservois du sang-froid en l'état où je vous
+vois!&mdash;Mais puis-je m'assurer, me dit-elle, que
+vous ayez oublié la petite Beauvais et la comtesse
+de Fiesque?&mdash;Oui, lui dis-je, Madame, vous
+le pouvez. Et comment me souviendrois-je des
+autres, ajoutai-je, que vous voyez bien que je
+me suis presque oublié moi-même.&mdash;Je ne crains,
+répliqua-t-elle, que l'avenir: car, pour le présent,
+mon cher, je me trompe fort si je vous laisse penser
+à d'autres qu'à moi.» Et en achevant ces paroles
+elle se jeta à mon col, et, me serrant avec
+ses bras que vous connoissez, elle me tira sur
+elle. Ainsi tous deux couchés, nous nous baisâmes
+mille fois, n'en voulant pas demeurer là, et
+cherchant quelque chose de plus solide, mais de
+ma part inutilement. Il faut se connoître, Vineuil,
+et savoir à quoi l'on est propre. Pour moi, je
+vois bien que je ne suis pas né pour les dames; il
+me fut impossible d'en sortir à mon honneur,
+quelque effort que fît mon imagination et l'idée
+et la présence du plus bel objet du monde. «Qu'y
+a-t-il, me dit-elle, Monsieur, qui vous met en si
+pauvre état? Est-ce ma personne qui vous cause
+du dégoût, ou si vous ne m'apportez que le reste
+d'une autre?»</p>
+
+<p>«La honte que me fit ce discours, mon cher,
+acheva de m'ôter les forces qui me restoient. «Je
+vous prie, Madame, lui dis-je, de ne point accabler
+un misérable de reproches; assurément je suis
+ensorcelé.» Au lieu de me répondre, elle appelle
+sa femme de chambre: «Dites, Quentine, mais
+dites-moi la vérité, comme suis-je faite aujourd'hui?
+Ne suis-je pas malpropre? Ne trompez pas
+votre maîtresse: il y a quelque chose à mon fait
+qui ne va pas bien». Quentine n'osant répondre en
+la colère où elle la vit, madame d'Olonne lui arracha
+un miroir qu'elle avoit. Après avoir fait toutes
+les mines qu'elle avoit accoutumé de faire quand
+elle vouloit plaire à quelqu'un, pour juger si mon
+impuissance venoit de sa faute ou de la mienne,
+elle secoua sa jupe, qui étoit un peu froissée, et entra
+brusquement dans son cabinet qu'elle avoit à
+la ruelle de son lit. Pour moi, qui étois comme un
+condamné, je me demandois à moi-même si tout
+ce qui s'étoit passé n'étoit point un songe, avec
+toutes les réflexions qu'on peut faire en pareil
+rencontre. Je m'en allai au logis de Manicamp,
+où, lui ayant conté toute mon aventure: «Je
+vous ai bien de l'obligation, mon cher, me dit-il,
+car assurément c'est pour l'amour de moi que vous
+avez été insensible auprès d'une si belle femme.&mdash;Quoique
+peut-être vous en soyez cause, lui dis-je,
+je ne l'ai pas fait pour vous obliger. Je vous aime
+fort, ajoutai-je, je vous l'avoue; mais avec tout
+cela je vous avois oublié en ce rencontre. Je ne
+comprends pas une si extraordinaire foiblesse; je
+pense qu'en quittant les habits d'un homme j'en
+avois quitté les véritables marques. Cette partie
+est morte en moi par laquelle j'ai été jusqu'ici une
+espèce de chancelier<a name="FNanchor_59_59" id="FNanchor_59_59"></a><a href="#Footnote_59_59" class="fnanchor">[59]</a>. Comme j'achevois de parler,
+un de mes gens m'apporta une lettre de la part de
+madame d'Olonne qu'un des siens lui avoit donnée.
+La voici dans ma poche; je vous la vais lire.»
+En disant cela, le comte lut cette lettre à Vineuil:</p>
+
+
+<p class="center">LETTRE.</p>
+
+<p><i>Si j'aimois le plaisir de la chair, je me plaindrois
+d'avoir été trompée; mais, bien loin
+de m'en plaindre, j'ai de l'obligation à
+votre foiblesse: elle est cause que, dans l'attente
+du plaisir que vous ne m'avez pu donner, j'en
+ai goûté d'autres par imagination qui ont duré plus
+long-temps que ceux que vous m'eussiez donnés si
+vous eussiez été fait comme un autre homme. J'envoie
+maintenant savoir ce que vous faites, et si vous
+avez pu gagner votre logis à pied; ce n'est pas sans
+raison que je vous fais cette demande, car je n'ai jamais
+vu un homme en si méchant état que celui où je vous
+laissai. Je vous conseille de mettre ordre à vos affaires;
+avec plus de chaleur naturelle que je ne vous en ai vu,
+vous ne sçauriez encore vivre long-temps. En verité,
+Monsieur, vous me faites pitié, et, quelque outrage
+que j'aie reçu de vous, je ne laisse pas de vous donner
+un bon avis: fuyez Manicamp<a name="FNanchor_60_60" id="FNanchor_60_60"></a><a href="#Footnote_60_60" class="fnanchor">[60]</a>. Si vous êtes sage, vous
+pourrez recouvrer votre santé, mais restez quelque temps
+sans le voir. C'est assurément de lui que vient votre
+foiblesse, car, pour moi, à qui mon miroir et ma représentation
+ne mentent point, je ne crains pas qu'on
+me puisse accuser, ni me faire reproche.</i></p>
+
+
+<p>«À peine eus-je achevé de lire cette lettre que
+j'y fis cette réponse:</p>
+
+
+<p class="center">LETTRE.</p>
+
+<p><i>Je vous avoue, Madame, que j'ai bien fait
+des fautes en ma vie, car je suis homme
+et encore jeune; mais je n'en ai jamais fait
+une plus grande que celle de la nuit passée:
+elle n'a point d'excuse, Madame, et vous ne sçauriez
+me condamner à quoi que ce soit que je n'aie
+bien mérité. J'ai tué, j'ai trahi, j'ai fait des sacrilèges;
+pour tous ces crimes-là vous n'avez qu'à chercher
+des supplices; si vous voulez ma mort, je vous
+irai porter mon épée; si vous ne me condamnez qu'au
+fouet, je vous irai trouver nu, en chemise. Souvenez-vous,
+Madame, que j'ai manqué de pouvoir, et non
+de volonté; j'ai été comme un brave soldat qui se
+trouve sans armes lorsqu'il faut qu'il aille au combat.
+De vous dire, Madame, d'où cela est venu, j'en serois
+bien empêché; peut-être m'est-il arrivé comme à
+ceux de qui l'appétit se passe quand ils attendent trop
+à manger; peut-être que la force de l'imagination a
+consumé la force naturelle. Voilà ce que c'est, Madame,
+de donner tant d'amour: une médiocre beauté,
+qui n'auroit pas troublé l'ordre de la nature, auroit
+été plus satisfaite. Adieu, Madame; je n'ai rien à
+vous dire davantage, sinon que peut-être me pardonnerez-vous
+le passé, si vous me donnez lieu de faire
+mieux à l'avenir: je ne demande pour cela que jusqu'à
+demain, à la même heure qu'hier.</i></p>
+
+
+<p>«Après avoir envoyé par un de mes laquais ces
+belles promesses à celui de madame d'Olonne
+qui attendoit sa réponse à mon logis, je m'en allai,
+et, ne doutant point que mes offres ne fussent
+bien reçues, je voulus prendre un soin particulier
+de moi. Je me baignai, et me fis frotter avec des
+essences de senteur; je mangeai des &oelig;ufs frais,
+des culs d'artichauts, et pris un peu de vin; ensuite
+je fis cinq ou six tours de chambre et me
+mis au lit sans Manicamp. J'avois si fort en tête
+de réparer ma faute que je fuyois mes amis comme
+la peste. Le lendemain m'étant levé gaillard
+de corps et d'esprit, je dînai de fort bonne heure,
+aussi légèrement que j'avois soupé, et ayant passé
+l'après-dînée à donner ordre à mon petit équipage
+d'amour, je m'en allai chez madame d'Olonne
+à la même heure que l'autre fois. Je la trouvai
+sur son même lit, ce qui me donna d'abord
+quelques appréhensions qu'il ne me portât malheur;
+mais enfin, m'étant assuré le mieux que
+je pus, je m'allai jeter à ses genoux. Elle étoit
+à demi déshabillée et tenoit un éventail dont
+elle jouoit. Sitôt qu'elle me vit, elle rougit un
+peu, dans le souvenir assurément de l'affront
+qu'elle avoit reçu la veille; et, Quentine s'étant
+retirée, je me mis sur le lit avec elle. La première
+chose qu'elle fit fut de me mettre son
+éventail devant les yeux. Cela l'ayant rendue
+aussi hardie que s'il y eût eu une muraille entre
+nous deux: «Eh bien! me dit-elle, pauvre paralytique,
+êtes-vous venu aujourd'hui ici tout entier?&mdash;Ah!
+Madame, lui répondis-je, ne parlons plus
+du passé.» Et là-dessus me jetant à corps perdu
+entre ses bras, je la baisai mille fois et la priai
+qu'elle se laissât voir toute nue. Après un peu
+de résistance qu'elle fit pour augmenter mes désirs
+et pour affecter la modestie qui sied si bien
+aux femmes, plutôt que par aucune défiance
+qu'elle eût d'elle-même, elle me laissa voir
+tout ce que je voulus. Je vis un corps en bon
+point et le mieux proportionné du monde et
+un fort grand éclat de blancheur. Après cela,
+je recommençai à l'embrasser. Nous faisions déjà
+du bruit avec nos baisers; déjà nos mains, entrelacées
+les unes dans les autres, exprimoient les
+dernières tendresses d'amour; déjà le mélange de
+nos âmes avoit fait l'union de nos corps, quand
+elle s'aperçut du pauvre état où j'étois. Ce fut
+alors que, voyant que je continuois à l'outrager,
+elle ne songea plus qu'à la vengeance. Il n'y a
+point d'injures qu'elle ne me dît; elle me fit les
+plus violentes menaces du monde. Pour moi, sans
+faire ni prières ni plaintes, parceque je sçavois ce
+que j'avois mérité, je sortis brusquement de chez
+elle et me retirai chez moi, où, m'étant mis au
+lit, je tournai toute ma colère contre la cause de
+mes malheurs.</p>
+
+<div class="italique"><div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">D'un juste dépit tout plein,<br /></span>
+<span class="i0">Je pris un rasoir en main;<br /></span>
+<span class="i0">Mais mon envie étoit vaine,<br /></span>
+<span class="i0">Puisque l'auteur de ma peine,<br /></span>
+<span class="i0">Que la peur avoit glacé,<br /></span>
+<span class="i0">Tout malotru, tout plissé,<br /></span>
+<span class="i0">Comme allant chercher son centre,<br /></span>
+<span class="i0">S'étoit sauvé dans mon ventre.<br /></span>
+</div></div></div>
+
+<p>«Ne pouvant donc rien faire, voici à peu près
+comme la rage me fit parler: «Eh bien! traître,
+qu'as-tu à dire, infâme partie de moi-même et
+véritablement honteuse, car on seroit bien ridicule
+de te donner un autre nom? Dis-moi, t'ai-je
+jamais obligé à me traiter de la sorte et me faire
+recevoir les plus rudes affronts du monde? Me
+faire abuser des grâces qu'on me fait et me
+donner à vingt-deux ans les infirmités de la vieillesse!»
+Pendant que la colère me fit parler ainsi,</p>
+
+<div class="italique"><div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">L'&oelig;il attaché sur le plancher,<br /></span>
+<span class="i0">Rien ne le sçauroit plus toucher.<br /></span>
+<span class="i0">Aussi, lui faire des reproches,<br /></span>
+<span class="i0">C'est justement parler aux roches.<br /></span>
+</div></div></div>
+
+<p>«Je passai le reste de la nuit en des inquiétudes
+mortelles; je ne sçavois pas si je devois écrire à
+madame d'Olonne ou la surprendre par une
+visite imprévue. Enfin, après avoir été long-temps
+à balancer, je pris ce dernier parti, au hasard de
+trouver quelque obstacle à nos plaisirs. Je fus
+assez heureux pour la rencontrer seule à l'entrée
+de la nuit. Elle s'étoit mise au lit aussitôt que
+j'étois sorti d'auprès d'elle. En entrant dans sa
+chambre, je lui dis: «Madame, je viens mourir à
+vos genoux ou vous satisfaire. Ne vous emportez
+pas, je vous prie, que vous ne sachiez si je le mérite.»
+Madame d'Olonne, qui craignoit autant que
+moi un malheur semblable à ceux qui m'étoient
+arrivés, n'eut garde de m'épouvanter par des reproches;
+au contraire, elle me dit tout ce qu'elle
+put pour rétablir en moi la confiance de moi-même,
+que j'avois quasi perdue; et, en effet, si
+j'avois été ensorcelé, comme je lui avois dit
+deux jours auparavant, je rompis le charme à la
+troisième fois. Vous jugez bien, ajouta le comte
+de Guiche, qu'elle ne me dit point d'injures en
+la quittant, comme elle avoit fait les autres fois.
+Voilà l'état de mes affaires, que je vous prie de
+faire semblant d'ignorer.»</p>
+
+<p>Vineuil le lui ayant promis, ils se séparèrent.
+Le comte de Guiche alla chez madame la comtesse
+de Fiesque, à qui, entre autres choses, il
+dit qu'il ne songeoit plus à madame d'Olonne.</p>
+
+<p>Cet amant ne fut pas long-temps avec sa nouvelle
+maîtresse sans que Marsillac s'en aperçût,
+quelque soin qu'elle prît de tromper celui-ci et
+quelque peu d'esprit qu'il eût; mais la jalousie,
+qui tient lieu de finesse, lui fit découvrir moins
+d'empressement en elle pour lui qu'elle n'avoit
+accoutumé: de sorte que, lui ayant fait quelques
+plaintes douces au commencement, et puis après
+un peu plus aigres, voyant enfin qu'elle n'en faisoit
+pas moins, il se résolut de se venger tout d'un
+coup de son rival et de sa maîtresse. Il donna
+donc à ses amis toutes les lettres de madame d'Olonne
+et les pria de les montrer partout. Mademoiselle
+d'Orléans<a name="FNanchor_61_61" id="FNanchor_61_61"></a><a href="#Footnote_61_61" class="fnanchor">[61]</a> haïssoit fort le comte de Guiche.
+Il lui donna la lettre qu'il avoit écrite à sa
+maîtresse, dans laquelle il parloit mal de la reine
+et du duc d'Anjou. La première chose que fit la
+princesse fut de montrer au duc d'Anjou la lettre
+du comte de Guiche, croyant l'animer d'autant
+plus contre lui qu'elle sçavoit que ce prince l'aimoit
+fort. Cependant le prince n'eut pas tout l'emportement
+que la princesse avoit espéré, et se
+contenta de dire à Péguilin<a name="FNanchor_62_62" id="FNanchor_62_62"></a><a href="#Footnote_62_62" class="fnanchor">[62]</a> que son cousin étoit
+un ingrat et qu'il ne lui avoit jamais donné sujet
+de parler de lui comme il faisoit, et que tout le
+ressentiment qu'il en auroit aboutiroit à n'avoir
+plus pour lui la même estime qu'il avoit eue, mais
+que, si la reine sçavoit la manière dont il parloit
+d'elle, elle n'auroit pas assurément tant de modération
+que lui. La princesse, n'étant pas satisfaite
+de voir tant de bonté au prince pour le comte
+de Guiche, résolut d'en parler à la reine, et, comme
+elle dit son dessein à quelqu'un, le maréchal
+de Grammont<a name="FNanchor_63_63" id="FNanchor_63_63"></a><a href="#Footnote_63_63" class="fnanchor">[63]</a> en fut averti et l'alla supplier de ne
+pas pousser son fils. Elle le promit et n'y manqua
+pas. Cette princesse étoit fière et ne pardonnoit
+pas aisément aux gens qui n'avoient pas pour elle
+tout le respect à quoi sa grande naissance et son
+mérite extraordinaire obligeoient tout le monde;
+mais, quand une fois elle étoit persuadée qu'on
+l'aimoit, il n'y avoit rien de si bon qu'elle.</p>
+
+<p>Pendant que le maréchal et ses amis tâchoient
+d'étouffer le bruit qu'avoit fait Marsillac avec la
+lettre du comte de Guiche, on apprit que Madame
+d'Olonne montroit celle-ci pour ruiner un
+mariage qui faisoit la fortune de Marsillac:</p>
+
+
+<p class="center">LETTRE.</p>
+
+<p><i>Ne songez-vous point, Madame, à la contrainte
+où je suis? Il faut que, deux ou
+trois fois la semaine, j'aille rendre visite
+à mademoiselle de la Rocheguyon<a name="FNanchor_64_64" id="FNanchor_64_64"></a><a href="#Footnote_64_64" class="fnanchor">[64]</a>, que je
+lui parle comme si je l'aimois, et que je donne un
+temps à cela que je ne devrois employer qu'à vous
+voir, à vous écrire et à songer à vous; et, en quelque
+état où je puisse être, ce me seroit une grande peine
+d'être obligé d'entretenir un enfant. Mais maintenant
+que je ne vis que pour vous, vous devez bien juger
+que c'est une mort pour moi. Ce qui me fait prendre
+patience en quelque manière, c'est que j'espère de me
+venger d'elle en l'épousant sans l'aimer, et qu'après
+cela, voyant de plus près la différence qu'il y a de
+vous à elle, je vous aimerai toute ma vie encore plus,
+s'il se pouvoit, que je ne fais.</i></p>
+
+
+<p>Cela surprit d'abord tout le monde: on n'avoit
+vu jusque là que des amants indiscrets et point
+encore de maîtresses; on ne pouvoit s'imaginer
+qu'une femme, pour se venger d'un homme
+qu'elle n'aimoit plus, aidât tellement elle-même
+à se convaincre. Cette indiscrétion ne fit pourtant
+pas l'effet que madame d'Olonne s'étoit promis:
+M. de Liancourt<a name="FNanchor_65_65" id="FNanchor_65_65"></a><a href="#Footnote_65_65" class="fnanchor">[65]</a>, grand-père de mademoiselle de
+la Rocheguyon, sachant que madame d'Olonne
+le vouloit aigrir contre Marsillac, répondit à ceux
+qui lui parlèrent de cette lettre que, hors l'offense
+de Dieu, Marsillac ne pouvoit pas mieux
+faire, jeune comme il étoit, que s'appliquer à gagner
+le c&oelig;ur d'une aussi belle dame qu'étoit Madame
+d'Olonne; que ce n'étoit pas d'aujourd'hui
+qu'on déchiroit les femmes dans les ruelles des
+maîtresses, mais que, comme la passion qu'on
+avoit pour elle étoit bien plus violente que celle
+qu'on avoit pour les autres, elle ne duroit pas
+d'ordinaire si long-temps; par exemple, celle
+de Marsillac n'étoit plus si ferme pour madame
+d'Olonne, et il aimoit encore mademoiselle de la
+Rocheguyon. Madame d'Olonne ne ruina donc
+point les affaires de Marsillac, comme elle avoit
+espéré, et, confirmant seulement ce qu'elle avoit
+dit d'elle, elle ôta à ses amis le moyen de la défendre.</p>
+
+<p>Les choses étant en ces termes, et le comte de
+Guiche étant demeuré le maître en apparence,
+madame d'Olonne alla un soir trouver la comtesse
+de Fiesque, et, après quelques discours
+généraux, elle la pria de remercier de sa part
+l'abbé Fouquet de quelque service qu'elle prétendoit
+avoir reçu de lui, et de lui bien exagérer
+l'obligation qu'elle lui avoit. Mais, l'abbé étant un
+des principaux personnages de cette histoire, il
+est à propos de faire voir comment il étoit fait.</p>
+
+
+<p class="center"><i>Portrait de l'abbé Fouquet</i>.</p>
+
+<p>L'abbé Fouquet, frère du procureur général
+et surintendant des finances, étoit originairement
+d'Anjou, de famille de robe avant la fortune,
+mais depuis gentilhomme comme le roi. Il avoit
+les yeux bleus et vifs, le nez bien fait, le front
+grand, le menton plus avancé, la forme du visage
+plate, les cheveux d'un châtain clair, la taille médiocre
+et la mine basse; il avoit un air honteux
+et embarrassé; il avoit la conduite du monde la
+plus éloignée de sa profession; il étoit agissant,
+ambitieux et fier avec des gens qu'il n'aimoit
+pas, mais le plus chaud et le meilleur ami qui fut
+jamais. Il s'étoit embarqué à aimer plus par gloire
+que par amour; mais après, l'amour étoit demeuré
+le maître. La première femme qu'il avoit
+aimée étoit madame de Chevreuse<a name="FNanchor_66_66" id="FNanchor_66_66"></a><a href="#Footnote_66_66" class="fnanchor">[66]</a>, de la maison
+de Lorraine, dont il avoit été fort aimé; l'autre
+étoit madame de Châtillon, qui, dans les faveurs
+qu'elle lui avoit faites, avoit plus considéré ses
+intérêts que ses plaisirs. Comme c'étoit une des
+plus belles femmes de France et des plus extraordinaires,
+il faut faire voir ici la peinture de
+sa vie<a name="FNanchor_67_67" id="FNanchor_67_67"></a><a href="#Footnote_67_67" class="fnanchor">[67]</a>.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LIVRE_SECOND" id="LIVRE_SECOND"></a>LIVRE SECOND.</h2>
+
+<h2>HISTOIRE DE M<sup>me</sup> DE CHÂTILLON.</h2>
+
+
+<p class="center"><i>Portrait de madame de Châtillon.</i></p>
+
+<p>Madame la duchesse de Châtillon, fille
+de M. de Boutteville<a name="FNanchor_68_68" id="FNanchor_68_68"></a><a href="#Footnote_68_68" class="fnanchor">[68]</a> qui eut la tête
+coupée pour s'être battu en duel, contre
+les édits du roi père de Louis XIV,
+femme de Gaspard, duc de Châtillon<a name="FNanchor_69_70" id="FNanchor_69_70"></a><a href="#Footnote_69_70" class="fnanchor">[69]</a>, avoit les
+yeux noirs et vifs, le front petit, le nez bien
+fait, la bouche rouge, petite et relevée, le teint
+comme il lui plaisoit; mais d'ordinaire elle le
+vouloit avoir blanc et rouge; elle avoit un rire
+charmant, et qui alloit réveiller la tendresse jusqu'au
+fond des c&oelig;urs; elle avoit les cheveux
+fort noirs, la taille grande, l'air bon, les mains
+longues, sèches et noires, les bras de la même
+couleur et carrés, ce qui tiroit à de méchantes
+conséquences pour ce que l'on ne voyoit pas; elle
+avoit l'esprit doux et accort, flatteur et insinuant;
+elle étoit infidèle, intéressée et sans amitié.
+Cependant, quelque épreuve que l'on fît de ses
+mauvaises qualités, quand elle vouloit plaire,
+il n'étoit pas possible de se défendre de l'aimer;
+elle avoit des manières qui charmoient; elle en
+avoit d'autres qui attiroient le mépris de tout
+le monde. Pour de l'argent et des honneurs,
+elle se seroit déshonorée, et auroit sacrifié père,
+mère et amants<a name="FNanchor_70_71" id="FNanchor_70_71"></a><a href="#Footnote_70_71" class="fnanchor">[70]</a>.</p>
+
+<p>Gaspard de Coligny, et depuis duc de Châtillon,
+après la mort du maréchal son père et
+de son frère aîné, devint amoureux de mademoiselle
+de Boutteville; et parceque le prince
+de Condé en devint amoureux aussi, Coligny le
+pria de se déporter de son amour, puisqu'il
+n'avoit pour but que la galanterie, et que lui
+songeoit au mariage. Le prince, parent et ami
+de Coligny, ne put honnêtement lui refuser sa
+demande, et, comme sa passion ne faisoit que
+de naître, il n'eut pas beaucoup de peine à s'en
+défaire. Il promit à Coligny que non seulement
+il n'y songeroit plus, mais qu'il le serviroit en
+cette affaire contre le maréchal son père et ses
+parents, qui s'y opposoient; et, en effet, malgré
+tous les arrêts du Parlement et tous les obstacles
+que le maréchal son père y pût apporter,
+le prince assista si bien Coligny, alors de ce
+nom, qu'on appela depuis Châtillon par la mort
+de son frère, qu'il lui fit enlever mademoiselle de
+Boutteville, et lui prêta vingt mille francs pour
+sa subsistance. Coligny mena sa maîtresse à
+Château-Thierry, où il consomma le mariage;
+de là ils passèrent outre, et s'en allèrent à Stenay,
+ville de sûreté que M. le Prince, à qui
+elle étoit, leur avoit donnée pour leur séjour.
+Soit que Coligny ne trouvât pas sa maîtresse
+aussi bien faite qu'il se l'étoit imaginé, soit que
+l'amour qui étoit satisfait lui donnât le loisir de
+faire des réflexions sur le mauvais état de sa
+fortune, soit qu'il craignît d'avoir donné à sa
+femme le mal qu'il avoit, il lui prit un chagrin
+épouvantable le lendemain de son mariage; et,
+pendant qu'il fut à Stenay, le chagrin lui continua
+de telle sorte qu'il ne sortoit non plus des
+bois qu'un sauvage. Deux ou trois jours après, il
+s'en alla à l'armée, et sa femme dans un couvent
+de religieuses à deux lieues de Paris. Ce fut là
+où Roquelaure<a name="FNanchor_71_72" id="FNanchor_71_72"></a><a href="#Footnote_71_72" class="fnanchor">[71]</a>, qui sçavoit sa nécessité, lui envoya
+mille pistoles, et Vineuil deux mille écus,
+qu'on leur doit encore, quoique la duchesse
+soit riche et que cet argent ait été employé à
+son usage particulier.</p>
+
+<p>Le défaut d'âge de Coligny lorsqu'il épousa
+sa femme rendant son mariage invalide, et se
+trouvant majeur à son retour, on passa un contrat
+de mariage, dans l'hôtel de Condé, devant tous
+les parents de la demoiselle, et ensuite ils furent
+épousés dans Notre-Dame par le coadjuteur de
+Paris<a name="FNanchor_72_73" id="FNanchor_72_73"></a><a href="#Footnote_72_73" class="fnanchor">[72]</a>. Quelque temps après, madame de Châtillon,
+se trouvant incommodée, alla prendre des
+eaux, où le duc de Nemours se rencontra et devint
+amoureux d'elle.</p>
+
+<p class="center"><i>Portrait de M. le duc de Nemours.</i></p>
+
+<p>Le duc de Nemours avoit les cheveux fort
+blonds, le nez bien fait, la bouche petite et de
+belle couleur et la plus jolie taille du monde;
+il avoit dans ses moindres actions une grâce qu'on
+ne pouvoit exprimer, et dans son esprit enjoué
+et badin un tour admirable. La liberté de se voir
+à toute heure, que l'usage a introduite dans les
+lieux où l'on prend des eaux, donna mille occasions
+au duc de Nemours de faire connoître son
+amour à sa maîtresse; mais, sçachant qu'on n'a
+jamais réglé d'affaires amoureuses, au moins avec
+les dames qu'on estime un peu, qu'en faisant
+une déclaration de bouche ou par écrit, il se résolut
+de parler, et, un jour qu'il étoit seul chez
+elle: «Il y a plus de trois semaines, Madame,
+lui dit-il, que je balance à vous dire ce que
+je sens pour vous; et quand, à la fin, je me détermine
+de vous en parler, c'est après avoir vu
+toutes les difficultés que je puis trouver en ce
+dessein. Je me fais justice, Madame, et par
+cette raison je ne devrois pas espérer; d'ailleurs,
+vous venez d'épouser un amant aimé, et
+c'est une difficile entreprise de l'ôter de votre
+c&oelig;ur et de se mettre en sa place. Cependant
+je vous aime, Madame, et quand vous devriez,
+pour n'être pas ingrate, vous servir de cette
+raison contre moi, je vous avoue que c'est
+mon étoile, et non pas mon choix, qui m'oblige
+à vous aimer.» Madame de Châtillon n'avoit jamais
+eu tant de joie que ce discours lui en
+donna. M. de Nemours lui avoit paru si aimable<a name="FNanchor_73_74" id="FNanchor_73_74"></a><a href="#Footnote_73_74" class="fnanchor">[73]</a>
+que, si c'eût été l'usage que les femmes
+eussent parlé les premières de leur amour, celle-ci
+n'eût pas attendu si long-temps que fit son amant.
+Mais la peur de ne paroître pas assez précieuse l'embarrassa
+si fort qu'elle fut quelque temps sans
+sçavoir que répondre. Enfin, s'efforçant de parler
+pour cacher le désordre que son silence témoignoit:
+«Vous avez raison, Monsieur, lui dit-elle
+avec toutes les façons du monde, de croire qu'on
+aime fort son mari; mais vous voulez bien qu'on
+prenne la liberté de vous dire que vous avez tort
+d'avoir sur votre chapitre tant de modestie que
+vous avez. Si on étoit en état de reconnoître les
+bontés que vous avez pour les gens, vous verriez
+bien qu'ils vous estiment plus que vous ne
+faites.&mdash;Ah! Madame, reprit le duc de Nemours,
+il ne tient qu'à vous que je ne passe pour être le
+plus honnête homme de France.» À peine eut-il
+achevé ces mots, que la comtesse de Maure<a name="FNanchor_74_75" id="FNanchor_74_75"></a><a href="#Footnote_74_75" class="fnanchor">[74]</a> entra
+dans sa chambre, devant laquelle il fallut
+bien changer de conversation, quoique ces deux
+amants ne changeassent point de pensée. Leur
+distraction et leur embarras firent juger à la comtesse
+de Maure que leurs affaires étoient plus
+avancées qu'elles n'étoient, et cela fut cause
+qu'elle se préparoit à faire une visite fort courte,
+lorsque le duc de Nemours la prévint. Le prince,
+amoureux et discret, sçachant bien qu'il jouoit
+un méchant personnage devant une femme clairvoyante
+comme la comtesse de Maure, sortit et
+s'en alla chez lui écrire cette lettre à sa maîtresse:</p>
+
+
+<p class="center">LETTRE.</p>
+
+<p><i>Je sors d'auprès de vous, Madame, pour
+être plus avec vous que je n'étois. La comtesse
+de Maure m'observoit, et je n'osois
+vous regarder; je craignois même, comme
+elle est habile, que cette affectation ne me découvrît:
+car enfin, Madame, on sçait si bien qu'il vous faut
+regarder quand on est auprès de vous que l'on croit
+que qui ne vous regarde pas y entend finesse. Si je
+ne vous vois pas maintenant, Madame, au moins
+ne s'aperçoit-on pas que j'ai de l'amour, et j'ai la
+liberté de ne l'apprendre qu'à vous. Mais que je serois
+heureux si je pouvois vous le persuader au point
+qu'il est, et que vous seriez injuste en ce cas-là,
+Madame, si vous n'aviez pas quelque bonté pour
+moi!</i></p>
+
+
+<p>Madame de Châtillon se trouva fort embarrassée
+en recevant cette lettre. Elle ne sçavoit
+quel parti prendre, de la douceur ou de la sévérité.
+Celui-ci pouvoit faire perdre le c&oelig;ur de
+son amant, l'autre son estime, et tous les deux
+le rebuter. Enfin elle résolut de suivre le plus
+difficile, comme étant le plus honnête; et, quoi
+que lui dît son c&oelig;ur, elle aima mieux faire ce
+que lui conseilla sa raison. Elle ne fit point de
+réponse au duc, et, comme il entra le lendemain
+dans sa chambre: «Venez-vous encore ici, Monsieur,
+lui dit-elle, me faire quelque nouvelle offense?
+Parceque l'on a l'humeur douce et le
+visage, croyez-vous qu'il n'y a qu'à entreprendre
+avec les gens? S'il ne faut qu'être rude pour
+avoir votre estime, on en fait assez de cas pour
+se contraindre quelque temps. Oui, Monsieur,
+on sera fière, et je vois bien qu'il le faut être
+avec vous.» Ces dernières paroles furent un coup
+de foudre tombé sur ce pauvre amant. Les larmes
+lui vinrent aux yeux, et ses larmes parlèrent
+bien mieux pour lui que tout ce qu'il put dire.
+Après avoir été un moment sans parler: «Je suis
+au désespoir, Madame, lui répondit-il, de vous
+voir en colère, et je voudrois être mort, puisque
+je vous ai déplu. Vous allez voir, Madame, dans
+la vengeance que j'ai résolu de prendre de l'offense
+que vous avez reçue, que vos intérêts me
+sont bien plus chers que les miens propres; je
+m'en vais si loin de vous, Madame, que mon
+amour ne vous importunera plus.&mdash;Ce n'est pas
+cela que je vous demande, interrompit cette
+belle; vous pourriez bien sans me fâcher demeurer
+encore ici. Ne sçauriez-vous me voir sans me
+dire que vous m'aimez, ou du moins sans me
+l'écrire?&mdash;Non, non, Madame, répliqua-t-il; il
+m'est absolument impossible.&mdash;Eh bien! Monsieur,
+voyez-moi donc, reprit madame de Châtillon;
+j'y consens, mais remarquez bien tout ce qu'on
+fait pour vous.&mdash;Ah! Madame, interrompit le
+duc en se jetant à ses pieds, si je vous ai adorée
+toute cruelle que vous avez été, jugez ce que je
+ferai quand vous aurez de la douceur! Oui, Madame,
+jugez-en, s'il vous plaît, car je ne sçaurois
+vous exprimer ce que je sens.» Cette conversation
+ne finit pas comme elle avoit commencé:
+madame de Châtillon se dispensa de garder toute
+la rigueur qu'elle s'étoit promise, et, si le duc de
+Nemours n'eut pas de grandes faveurs, au moins
+eut-il raison d'espérer d'être aimé. Dans cette
+confiance, il ne fut pas chez lui qu'il écrivit cette
+lettre à sa maîtresse:</p>
+
+
+<p class="center">LETTRE.</p>
+
+<p><i>Après m'avoir dit, Madame, que vous
+consentiez que je vous visse, puisqu'il
+m'étoit impossible de vous voir sans vous
+dire que je vous aime, ou du moins
+sans vous l'écrire, je devrois vous écrire avec confiance
+que ma lettre ne seroit pas mal reçue; cependant
+je tremble, Madame, et l'amour, qui n'est jamais
+sans crainte de déplaire, me fait imaginer que
+vous avez pu changer de sentiments depuis trois
+heures. Faites-moi la faveur, Madame, de m'en
+éclaircir par deux lignes. Si vous saviez avec quelle
+ardeur je les souhaite et avec quels transports de
+joie je les recevrai, vous ne me jugeriez pas indigne
+de cette grâce.</i></p>
+
+
+<p>Madame de Châtillon n'eut pas reçu cette lettre
+qu'elle lui fit cette réponse:</p>
+
+
+<p class="center">RÉPONSE.</p>
+
+<p><i>Pourquoi seroit-on changée, Monsieur?
+Mais, mon Dieu! que vous êtes pressant!
+N'êtes-vous pas satisfait de connoître vos
+forces, sans vouloir encore triompher de
+la foiblesse d'autrui?</i></p>
+
+
+<p>Le duc de Nemours reçut cette lettre avec une
+joie qui le mit quasi hors de lui-même. Il la baisa
+mille fois et ne pouvoit cesser de la lire. Cependant
+l'amour de ces deux amants augmentoit tous
+les jours, et madame de Châtillon, qui avoit déjà
+rendu son c&oelig;ur, ne défendoit plus le reste que
+pour le rendre plus considérable par la difficulté.
+Enfin, le temps de prendre des eaux étant passé,
+il fallut se séparer; et, quoique l'un et l'autre s'en
+retournât à Paris, ils jugèrent bien tous deux
+qu'ils ne se verroient plus avec tant de commodité
+qu'ils avoient fait à Bourbon<a name="FNanchor_75_76" id="FNanchor_75_76"></a><a href="#Footnote_75_76" class="fnanchor">[75]</a>. Dans la vue
+de ces difficultés, leur adieu fut pitoyable. Le duc
+de Nemours assura plus sa maîtresse par ses larmes
+qu'il aimeroit toujours que par les choses
+qu'il lui dit; et la contrainte qui parut que madame
+de Châtillon faisoit pour ne pas pleurer fit le
+même effet en son amant. Ils se quittèrent fort
+tristes, mais fort persuadés qu'ils s'aimeroient
+bien, et qu'ils s'aimeroient toujours. Le reste de
+l'automne ils se virent fort peu, parcequ'ils
+étoient observés; mais ils s'écrivirent souvent.</p>
+
+<p>Au commencement de l'hiver, la guerre civile,
+qui commençoit de s'allumer, obligea le roi de sortir
+de Paris assez brusquement et se retirer à
+Saint-Germain<a name="FNanchor_76_77" id="FNanchor_76_77"></a><a href="#Footnote_76_77" class="fnanchor">[76]</a>. Dans ce temps-là le maréchal,
+père de Coligny<a name="FNanchor_77_78" id="FNanchor_77_78"></a><a href="#Footnote_77_78" class="fnanchor">[77]</a>, vint à mourir, et le prince de
+Condé, qui étoit alors le bras droit du cardinal
+Mazarin, obtint le brevet de duc et pair pour son
+cousin de Coligny. Les troupes arrivant de toutes
+parts, on bloqua la ville. La cour cependant
+ne paroissoit pas triste, et les courtisans et les
+gens de guerre étoient ravis du mauvais état de
+ces affaires. Le cardinal seul, qu'elles pouvoient
+ruiner, en cachoit une partie à la reine, et le tout
+au jeune roi, à qui on ne parloit de la guerre que
+pour dire les défaites des rebelles; et le reste du
+temps on l'amusoit à des jeux proportionnés à
+son âge. Entre autres personnes avec qui il aimoit
+à jouer, la duchesse de Chastillon tenoit le
+premier rang, et ce fut sur cela que Benserade<a name="FNanchor_78_79" id="FNanchor_78_79"></a><a href="#Footnote_78_79" class="fnanchor">[78]</a>
+fit ce couplet de chanson sous le nom de son
+mari:</p>
+
+<div class="italique"><div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Châtillon, gardez vos appas<br /></span>
+<span class="i0">Pour une autre conquête.<br /></span>
+<span class="i4">Si vous êtes prête,<br /></span>
+<span class="i4">Le roi ne l'est pas;<br /></span>
+<span class="i4">Avec vous il cause,<br /></span>
+<span class="i4">Mais, en vérité,<br /></span>
+<span class="i0">Il faut bien autre chose<br /></span>
+<span class="i4">Pour votre beauté<br /></span>
+<span class="i0">Qu'une minorité.<br /></span>
+</div></div></div>
+
+<p>Dans tous ces petits jeux, le duc de Nemours
+ne perdit pas son temps. Il n'y en avoit guère
+où la duchesse et lui ne se donnassent des témoignages
+de leur amour; et, à mesure que la passion
+de ces amants croissoit, leur prudence faisoit
+le contraire. On remarquoit, à la bohémienne,
+qu'ils se mettoient toujours vis-à-vis l'un de l'autre
+et en état de se pouvoir dire le secret; à colin-maillard,
+que, quand l'un avoit les yeux bouchés,
+l'autre se venoit livrer à lui, afin que la main, en
+cherchant à connoître celui qu'elle avoit pris,
+eût le prétexte de tâter partout; enfin il n'y avoit
+point de jeu où l'amour ne leur fît trouver moyen
+de se faire des tendresses.</p>
+
+<p>Le duc de Châtillon, que la connoissance de
+l'humeur de sa femme obligeoit à l'observer, vit
+quelque chose de l'intelligence du duc de Nemours
+et d'elle. La gloire plus que l'amour lui fit
+recevoir ce déplaisir avec une impatience extrême.
+Il en parla à un de ses bons amis, qui, prenant
+à son chagrin toute la part qu'il y devoit
+prendre, en alla parler à la duchesse. «Le service
+que j'ai voué, dit-il, à la maison de monsieur
+votre mari, m'oblige à vous venir donner un avis
+qui vous est de conséquence. Belle comme vous
+êtes, Madame, il n'est pas possible que vous ne
+soyez aimée, et comme assurément, vos intentions
+étant bonnes, vous ne prenez pas assez
+garde à vos actions, la plupart des femmes qui
+vous envient et des hommes jaloux de la gloire
+de monsieur votre mari donnent un méchant
+jour à tout ce que vous faites. Monsieur votre
+mari, lui-même, s'est aperçu que vous avez une
+conduite qui, bien qu'elle fût plus imprudente
+que criminelle, ne laisseroit pas de vous faire
+tort dans le monde et de lui donner du chagrin.
+Vous sçavez comme il est glorieux, Madame, et
+combien il craindroit le ridicule sur cette matière.
+Je vous en donne avis et vous supplie très humblement
+d'y prendre garde: car, si, vous reposant
+sur la netteté de votre conscience, vous négligez
+trop votre réputation, monsieur votre mari pourroit
+se porter à des violences contre vous qui ne
+vous laisseroient pas en état de lui faire voir votre
+innocence.&mdash;Ce que vous me dites, Monsieur, lui
+répliqua madame de Châtillon, ne me doit pas
+surprendre; monsieur le duc m'a de bonne heure
+accoutumée à ses caprices. Dès le lendemain
+qu'il m'eut épousée, il prit une si furieuse jalousie
+de Roquelaure, qui l'avoit servi en mon enlèvement,
+qu'il ne la put cacher, et cependant on
+ne lui en peut pas donner moins de sujet que
+nous avions fait. Aujourd'hui le voici qui recommence
+à prendre des soupçons. Je ne sçaurois encore
+deviner sur qui ils tombent; tout ce que je
+vous puis dire, c'est que je doute qu'il eût là-dessus
+l'esprit en repos quand je serois à la campagne
+et que je ne verrois que mes domestiques.&mdash;Je
+n'entre pas, Madame, reprit cet ami, dans
+un plus long détail avec vous; je ne sçais même si
+monsieur votre mari regarde quelqu'un, quand il
+me témoigne de n'être pas satisfait de vous;
+mais vous pouvez, sur ce que je vous dis, prendre
+des mesures pour votre conduite.» Et là-dessus,
+ayant pris congé d'elle, il la laissa dans des inquiétudes
+épouvantables. D'abord elle en avertit
+le duc de Nemours, avec qui elle résolut qu'ils
+se contraindroient plus qu'ils n'avoient fait par le
+passé.</p>
+
+<p>Cependant monsieur le Prince, qui ne songeoit
+qu'à réduire le peuple de Paris par la faim, à livrer
+le Parlement, qui avoit mis la tête du Cardinal
+à prix, crut qu'une des choses qui pouvoient
+le plus avancer ce succès étoit la prise de Charenton,
+que Clanleu<a name="FNanchor_79_80" id="FNanchor_79_80"></a><a href="#Footnote_79_80" class="fnanchor">[79]</a> gardoit avec cinq ou six
+cents hommes. Il rassembla une partie des quartiers,
+et avec mille hommes, à la tête desquels
+voulut se mettre Gaston de France<a name="FNanchor_80_81" id="FNanchor_80_81"></a><a href="#Footnote_80_81" class="fnanchor">[80]</a>, oncle du roi,
+lieutenant général de la Régence, il vint attaquer
+Charenton par trois endroits. Comme il n'y avoit
+que des retranchements assez mauvais aux avenues,
+il ne fut pas difficile aux troupes du roi de
+les forcer; mais le duc de Châtillon, qui commandoit
+les attaques sous monsieur le Prince,
+poussant vigoureusement les ennemis, fut blessé
+au bas-ventre d'une mousquetade dans le bourg,
+dont il mourut la nuit d'après. Monsieur le Prince
+le regretta fort, et sa douleur fut si violente qu'elle
+ne put pas durer. Par ce qui s'est passé on peut
+juger que la duchesse ne fut que médiocrement
+affligée, et on le jugera encore mieux par ce qui
+arrivera ensuite; cependant elle pleura, elle s'arracha
+les cheveux, et fit voir les apparences du
+plus grand désespoir du monde. Le public fut
+tellement trompé que l'on fit ce sonnet sur cette
+mort:</p>
+
+<p class="center">SONNET.</p>
+
+<div class="italique"><div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Châtillon est donc mort au moment où la cour<br /></span>
+<span class="i0">Lui préparoit l'honneur que méritoient ses armes!<br /></span>
+<span class="i0">Mars vient de le ravir au milieu des alarmes,<br /></span>
+<span class="i0">Et, malgré la victoire, il a perdu le jour.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Quand on vous eut ôté l'espoir de son retour,<br /></span>
+<span class="i0">Quels furent vos transports, beauté pleine de charmes!<br /></span>
+<span class="i0">Quiconque les a vus et les a vus sans larmes,<br /></span>
+<span class="i0">Il faut qu'il ait le c&oelig;ur insensible à l'amour.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">En un pareil état, en pareille surprise,<br /></span>
+<span class="i0">Alcione jamais, ni jamais Artemise,<br /></span>
+<span class="i0">N'eurent tant de raison de se plaindre du sort.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Ô discorde funeste, en misères féconde,<br /></span>
+<span class="i0">Que ne feras-tu point, si ton premier effort<br /></span>
+<span class="i0">A déjà fait pleurer les plus beaux yeux du monde?<br /></span>
+</div></div></div>
+
+<p>Le duc de Nemours, qui étoit mieux averti
+que le reste du monde, ne s'étonna point de l'affliction
+de madame de Châtillon. Il prit si bien
+le temps que l'excès de la douleur avoit altéré
+cette pauvre désespérée, et la pressa si fort de
+lui accorder des faveurs que la crainte qu'elle
+avoit eue de son mari l'avoit empêchée de lui
+faire pendant sa vie, qu'elle lui donna rendez-vous
+le jour de son enterrement. Bordeaux<a name="FNanchor_81_82" id="FNanchor_81_82"></a><a href="#Footnote_81_82" class="fnanchor">[81]</a>,
+l'une de ses demoiselles, qui croyoit que la mort
+du duc ruineroit la fortune de Ricoux, qui la recherchoit
+en mariage, étoit en une véritable affliction:
+de sorte que, lorsqu'elle vit le duc de
+Nemours sur le point de recevoir les dernières faveurs
+de sa maîtresse un jour que les plus emportés
+se contraignent, l'horreur de cette action
+redoubla sa douleur, et, sans sortir de la chambre,
+elle troubla le plaisir de ces amants par des
+soupirs et par des larmes. Le duc, qui vit bien
+que, s'il n'apaisoit cette femme, il n'auroit pas
+à l'avenir dans son amour toute la douceur qu'il
+souhaitoit, prit soin de la consoler en sortant,
+et lui dit qu'il sçavoit bien la perte qu'elle faisoit
+au feu duc, mais qu'il vouloit être son ami et
+prendre soin de sa fortune, ainsi que le défunt;
+qu'il avoit autant de bonne volonté que lui et peut-être
+plus de pouvoir, et qu'en attendant qu'il pût
+faire quelque chose de considérable pour elle, il
+la prioit de recevoir quatre mille écus qu'il lui enverroit
+le lendemain. Ces paroles eurent tant de
+vertu que Bordeaux essuya ses larmes, promit au
+duc d'être toute sa vie dans ses intérêts, et lui dit
+que sa maîtresse avoit toutes les raisons du monde
+de ne rien ménager pour lui donner des marques
+de son amour. Le lendemain Bordeaux eut les
+quatre mille écus que le duc lui avoit promis: aussi
+le servit-elle depuis préférablement à tous ceux
+qui ne lui en donnèrent pas tant.</p>
+
+<p>Au commencement du printemps, la paix étant
+faite, la cour revint à Paris. Monsieur le Prince,
+qui venoit de tirer monsieur le Cardinal<a name="FNanchor_82_83" id="FNanchor_82_83"></a><a href="#Footnote_82_83" class="fnanchor">[82]</a> d'une méchante
+affaire, lui vendoit bien chèrement les services
+qu'il lui avoit rendus dans cette guerre. Non
+seulement le Cardinal ne pouvoit fournir aux grâces
+qu'il lui demandoit tous les jours, mais il ne
+pouvoit supporter l'insolence avec laquelle il les
+demandoit. Le Pont-de-l'Arche, que le prince lui
+avoit arraché pour son beau-frère le duc de Longueville<a name="FNanchor_83_85" id="FNanchor_83_85"></a><a href="#Footnote_83_85" class="fnanchor">[83]</a>;
+le mariage du duc de Richelieu, qu'il
+avoit fait hautement avec mademoiselle de Pons<a name="FNanchor_84_86" id="FNanchor_84_86"></a><a href="#Footnote_84_86" class="fnanchor">[84]</a>
+contre l'intention de la cour, et l'audace avec laquelle
+il avoit exigé de la reine qu'elle vît Jarzay,
+après la hardiesse que celui-ci avoit eue d'écrire
+à Sa Majesté une lettre d'amour, fit enfin résoudre
+le Cardinal de se délivrer de la tyrannie où il
+étoit, sous prétexte de venger le mépris qu'on
+faisoit à l'autorité royale. Il communiqua ce dessein
+à monsieur le duc d'Orléans, qui se souvenoit
+du bâton rompu de son exempt par le prince,
+et qui, pour cela et pour la jalousie de son grand
+mérite, avoit des raisons de le haïr; et parceque
+monsieur le Cardinal fit connoître à Monsieur que
+la Rivière<a name="FNanchor_85_87" id="FNanchor_85_87"></a><a href="#Footnote_85_87" class="fnanchor">[85]</a>, qui le gouvernoit, étoit pensionnaire
+du prince, il tira parole de lui qu'il cacheroit cette
+affaire à son favori. On arrêta au palais, où logeoit
+pour lors le roi, messieurs le prince de Condé,
+le prince de Conti, et le duc de Longueville, leur
+beau-frère. Cependant monsieur de Turenne<a name="FNanchor_86_88" id="FNanchor_86_88"></a><a href="#Footnote_86_88" class="fnanchor">[86]</a>, qui,
+par les liaisons qu'il avoit avec monsieur le Prince,
+pouvoit craindre d'être pris, et qui d'ailleurs étoit
+enragé contre la cour pour la principauté de Sedan,
+qu'on avoit ôtée à sa maison, se retira à
+Stenay, où madame de Longueville<a name="FNanchor_87_89" id="FNanchor_87_89"></a><a href="#Footnote_87_89" class="fnanchor">[87]</a> arriva bientôt
+après, et les officiers du prince se jetèrent dans
+Bellegarde. Madame de Châtillon s'attacha auprès
+de madame la Princesse douairière<a name="FNanchor_88_90" id="FNanchor_88_90"></a><a href="#Footnote_88_90" class="fnanchor">[88]</a>, et mit
+dans ses intérêts le duc de Nemours, son amant.</p>
+
+<p>Quelque temps après que les princes furent en
+prison, madame la Princesse douairière eut permission
+d'aller demeurer chez sa cousine madame
+de Châtillon. Un prêtre nommé Cambiac<a name="FNanchor_89_91" id="FNanchor_89_91"></a><a href="#Footnote_89_91" class="fnanchor">[89]</a>, qui s'étoit
+introduit chez madame de Boutteville par le
+moyen de madame de Brienne<a name="FNanchor_90_92" id="FNanchor_90_92"></a><a href="#Footnote_90_92" class="fnanchor">[90]</a>, fut envoyé à madame
+de Châtillon par sa mère. Il n'y fut pas longtemps
+qu'il se rendit maître de son esprit, en telle
+sorte qu'il se mit entre elle et le duc de Nemours;
+ce commerce lui donnant lieu d'avoir de grandes familiarités
+avec madame de Châtillon, il en devint
+amoureux, et jusqu'au point de s'en évanouir en disant
+la messe. Madame la Princesse douairière étant
+tombée malade de la maladie dont elle mourut<a name="FNanchor_91_93" id="FNanchor_91_93"></a><a href="#Footnote_91_93" class="fnanchor">[91]</a>,
+Cambiac, qui s'étoit acquis beaucoup de crédit sur
+son esprit, l'employa en faveur de madame de
+Châtillon: il lui fit donner pour cent mille écus de
+pierreries et la jouissance sa vie durant de la seigneurie
+de Marlou<a name="FNanchor_92_94" id="FNanchor_92_94"></a><a href="#Footnote_92_94" class="fnanchor">[92]</a>, qui valoit vingt mille livres de
+rente. Le duc de Nemours, que les soins de Cambiac
+pour madame de Châtillon avoient un peu
+alarmé, fut tout à fait jaloux de la nouvelle du
+testament de la princesse; il ne crut pas qu'il fût
+aisé de résister à des services si considérables, et,
+quoiqu'il ne pût blâmer sa maîtresse de les avoir
+reçus, il étoit enragé qu'elle les tînt de la main
+d'un homme qu'il regardoit comme son rival. Il
+n'avoit pas tort: ce qu'avoit fait Cambiac avoit
+coûté des faveurs à cette belle, car, quoiqu'elle
+aimât mieux le duc de Nemours, elle aimoit le bien
+encore davantage. Cependant, comme elle n'eut
+plus affaire de Cambiac après la mort de madame
+la Princesse, il ne lui fut pas difficile de guérir
+l'esprit de son amant en chassant le pauvre prêtre.</p>
+
+<p>Le coadjuteur de Paris et madame de Chevreuse,
+qui avoient été du complot d'arrêter les
+princes, trouvant que le cardinal devenoit trop
+insolent, firent entrer monsieur le duc d'Orléans
+dans cette considération, et lui représentèrent que,
+s'il contribuoit à la liberté des princes, non seulement
+il se réconcilieroit avec eux, mais il les
+mettroit tout à fait dans ses intérêts. Outre le dessein
+d'affoiblir l'autorité du cardinal, qui donnoit
+de l'ombrage au parti qu'on appeloit la Fronde,
+chacun avoit encore son intérêt particulier. Madame
+de Chevreuse vouloit que monsieur le prince
+de Conti<a name="FNanchor_93_95" id="FNanchor_93_95"></a><a href="#Footnote_93_95" class="fnanchor">[93]</a>, pour qui la cour avoit demandé à Rome
+le chapeau de cardinal, épousât sa fille, et
+le coadjuteur vouloit être subrogé à la nomination
+du prince. Ce fut sur cette promesse, que les princes
+de Condé et de Conti donnèrent signée de leurs
+mains à madame de Chevreuse, qu'elle et le coadjuteur
+travaillèrent à les faire sortir de prison. La
+chose ayant réussi comme ils l'avoient projeté, et
+le cardinal même ayant été contraint de sortir
+hors de France, monsieur le Prince n'eut pas de
+modération dans sa nouvelle prospérité, et cela
+obligea la cour de faire de nouveaux desseins sur
+sa personne. Il se retira d'abord en sa maison de
+Saint-Maur, et quelque temps après à Monrond, et
+de là à son gouvernement de Guienne. Le duc
+de Nemours le suivit, et madame de Longueville,
+qui étoit avec son frère, s'étant éprise du mérite
+du duc, lui fit tant d'avances, que ce prince, quoique
+fort amoureux d'ailleurs, ne lui put résister;
+mais il se rendit par la fragilité de la chair plutôt
+que par l'attachement du c&oelig;ur. Le duc de La Rochefoucauld<a name="FNanchor_94_96" id="FNanchor_94_96"></a><a href="#Footnote_94_96" class="fnanchor">[94]</a>,
+qui étoit depuis trois ans amant aimé
+de madame de Longueville, vit l'infidélité de
+sa maîtresse avec toute la rage qu'on peut avoir
+en de pareilles occasions. Elle, qui étoit remplie
+d'une grande passion pour le duc de Nemours, ne
+se mit guère en peine de ménager son ancien amant.
+La première fois qu'elle vit le duc de Nemours
+en particulier, dans le moment le plus tendre du
+rendez-vous, elle lui demanda comme il avoit
+été avec madame de Châtillon. Le duc ayant répondu
+qu'il n'en avoit jamais eu aucune faveur:
+«Ah! je suis perdue, lui dit-elle, et vous ne m'aimez
+guère, puisqu'en l'état où nous sommes à
+présent, vous avez la force de me cacher la vérité!»
+Ce commerce ne dura guère, et le duc de
+Nemours ne pouvoit se contraindre à témoigner
+de l'amour qu'il ne sentoit pas; et l'on peut croire
+que la princesse, qui étoit malpropre et qui sentoit
+mauvais, ne pouvoit pas cacher ses méchantes
+qualités à un homme qui aimoit ailleurs éperdument.
+Ces dégoûts ne retardèrent pas aussi
+le voyage que le duc de Nemours devoit faire en
+Flandre pour amener au parti du prince un secours
+d'étrangers; mais la véritable cause de son
+impatience étoit le désir de revoir madame de
+Châtillon, qu'il aimoit toujours plus que sa vie. Il
+vint donc passer à Paris, où il la revit et la mit
+dans le malheureux état que l'on peut appeler l'écueil
+des veuves. Lorsqu'elle s'aperçut de son
+malheur, elle chercha du secours pour s'en délivrer.
+Desfougerets<a name="FNanchor_95_97" id="FNanchor_95_97"></a><a href="#Footnote_95_97" class="fnanchor">[95]</a>, célèbre médecin, entreprit
+cette cure, et ce fut dans le temps qu'il la traitoit
+de cette maladie que monsieur le Prince revint
+de Guienne à Paris, et amena avec lui La Rochefoucauld.</p>
+
+<p class="center"><i>Portrait de monsieur le prince de Condé<a name="FNanchor_96_98" id="FNanchor_96_98"></a><a href="#Footnote_96_98" class="fnanchor">[96]</a>.</i></p>
+
+<p>Monsieur le Prince avoit les yeux vifs, le nez
+aquilin et serré, les joues creuses et décharnées,
+la forme du visage longue, la physionomie d'un
+aigle, les cheveux frisés, les dents mal rangées
+et malpropres, l'air négligé et peu de soin de sa
+personne, et la taille belle. Il avoit du feu dans
+l'esprit, mais il ne l'avoit pas juste; il rioit beaucoup
+et désagréablement; il avoit le génie admirable
+pour la guerre, et particulièrement pour les
+batailles; le jour du combat il étoit doux aux
+amis, fier aux ennemis. Il avoit une netteté d'esprit,
+une force de jugement, une facilité de s'exprimer
+sans égale. Il étoit né fourbe, mais il
+avoit de la foi et de la probité aux grandes occasions;
+il étoit né insolent et sans égard, mais
+l'adversité lui avoit appris à vivre.</p>
+
+<p>Ce prince se trouvant quelque disposition à devenir
+amoureux de la duchesse, La Rochefoucauld
+l'échauffa encore davantage par le grand
+désir qu'il avoit de se venger du duc de Nemours.
+La Rochefoucauld le persuada de lui donner
+la propriété de Marlou, dont elle n'avoit que
+l'usufruit, lui disant que madame de Châtillon
+étoit plus jeune que lui, et que ce présent ne faisoit
+tort qu'à sa postérité, et qu'une terre de vingt
+mille livres de rente de plus ou moins ne la rendoit
+ni plus pauvre ni plus riche.</p>
+
+<p>Lorsque le prince devint amoureux de madame
+de Châtillon, elle étoit entre les mains de Desfougerets,
+qui se servoit de vomitifs pour la tirer
+d'affaire. Le prince, qui étoit sans cesse auprès de
+son lit, lui demandoit quelle étoit sa maladie;
+elle lui dit qu'elle croyoit être empoisonnée. Cet
+amant, désespéré de voir sa maîtresse en danger
+de la vie, disoit à l'apothicaire qui la servoit
+qu'il le feroit pendre; celui-ci, qui n'osoit se justifier,
+alloit dire à Bordeaux, qui avoit épousé Ricoux,
+que, si on le pressoit trop, il diroit tout.
+Enfin les remèdes firent l'effet qu'on s'étoit promis,
+et ce fut peu de temps après cette guérison
+que, le prince ayant fait la donation de Marlou,
+madame de Châtillon n'en fut pas ingrate<a name="FNanchor_97_99" id="FNanchor_97_99"></a><a href="#Footnote_97_99" class="fnanchor">[97]</a>; mais
+elle ne lui donna que l'usufruit dont le duc de
+Nemours avoit la propriété. Cependant La Rochefoucauld
+se vengea pleinement du duc de Nemours,
+et lui donna des déplaisirs d'autant plus
+cuisants qu'il n'eut pas la force de se guérir de sa
+passion, comme La Rochefoucauld avoit fait de
+celle qu'il avoit eue pour madame de Longueville.
+Outre celui-ci, le prince avoit encore Vineuil pour
+confident, qui, en le servant auprès de sa maîtresse,
+tâchoit aussi de s'en faire aimer.</p>
+
+<p class="center"><i>Portrait de monsieur de Vineuil.</i></p>
+
+<p>Vineuil étoit frère du président Ardier<a name="FNanchor_98_100" id="FNanchor_98_100"></a><a href="#Footnote_98_100" class="fnanchor">[98]</a>, d'une
+assez bonne famille de Paris, agréable de visage,
+assez bien fait de sa personne; il étoit sçavant
+et honnête homme. Il avoit l'esprit plaisant et
+satirique, quoiqu'il craignît tout; cela lui avoit
+attiré souvent de méchantes affaires. Il étoit entreprenant
+avec les femmes, et cela l'avoit toujours
+fait réussir; il avoit été bien avec madame
+de Montbazon<a name="FNanchor_99_101" id="FNanchor_99_101"></a><a href="#Footnote_99_101" class="fnanchor">[99]</a>, bien avec madame de Movy<a name="FNanchor_100_102" id="FNanchor_100_102"></a><a href="#Footnote_100_102" class="fnanchor">[100]</a> et
+bien avec la princesse de Wirtemberg<a name="FNanchor_101_103" id="FNanchor_101_103"></a><a href="#Footnote_101_103" class="fnanchor">[101]</a>, et cette
+dernière galanterie l'avoit tellement brouillé avec
+feu Châtillon, que, sans la protection de monsieur
+le Prince, il eût souffert quelques violences.
+Aussi la haine de Châtillon pour lui avoit assez
+disposé sa femme à l'aimer.</p>
+
+<p>Mais laissons là Vineuil pour quelque temps,
+et revenons au duc de Nemours.</p>
+
+<p>La jalousie le transportoit tellement, qu'un
+jour, ayant trouvé chez madame de Châtillon
+monsieur le Prince parlant tout bas avec elle, il
+s'écorcha toutes les mains sans s'apercevoir de
+ce qu'il faisoit, et ce fut un de ses gens qui lui fit
+prendre garde de l'état où il s'étoit mis. Enfin, ne
+pouvant plus souffrir les visites du prince chez sa
+maîtresse, il la pria de s'en aller pour quelque
+temps chez elle. Elle, qui l'aimoit fort et qui ne
+croyoit pas qu'une petite absence ralentît la passion
+du prince, ne se fit pas presser, et lui promit
+même de chasser Bordeaux, qui avoit quitté
+ses intérêts pour être dans ceux de son rival. Madame
+de Châtillon ne fut pas long-temps à la
+campagne, et, à son retour, la jalousie reprit de
+telle sorte au duc de Nemours, qu'il fut vingt
+fois sur le point de faire tirer l'épée à monsieur
+le Prince; et il eût succombé à cette tentation
+sans le combat qu'il fit avec son beau-frère, dans
+lequel il perdit la vie.</p>
+
+<p>Madame de Châtillon, qui de vingt amants
+qu'elle a favorisés en sa vie n'en a jamais aimé
+que le duc de Nemours, fut dans un véritable
+désespoir de sa mort. Un de ses amis, qui lui en
+donna la nouvelle, lui dit en même-temps qu'il
+falloit qu'elle retirât des mains d'un des valets de
+chambre de feu monsieur de Nemours, qu'il lui
+nomma, une cassette pleine de ses lettres. Elle
+l'envoya quérir, et, sur la promesse qu'elle lui fit
+de lui donner cinq cents écus, elle retira cette
+cassette; mais le pauvre garçon n'en a jamais rien
+pu tirer.</p>
+
+<p>Pour monsieur le Prince, quelque obligation
+qu'il eût au duc de Nemours, la jalousie les avoit
+tellement désunis qu'il fut fort aise de sa mort;
+la gloire, aussi bien que l'amour, avoit mis tant
+d'émulation entre eux qu'ils ne se pouvoient
+plus souffrir l'un l'autre, et cela étoit si vrai que,
+si le prince avoit voulu prendre toutes les précautions
+nécessaires pour empêcher le duc de Nemours
+de se battre, il ne se seroit point battu.
+Une chose encore qui fit bien voir qu'il y avoit
+dans le c&oelig;ur du prince plus de gloire que d'amour,
+c'est qu'un moment après la mort de son
+rival il n'aima presque plus madame de Châtillon,
+et se contenta de garder des mesures de bienséance
+avec elle pour s'en servir dans les rencontres
+qu'il jugeoit à propos.</p>
+
+<p>Et en effet, dans ce temps-là, le cardinal,
+croyant qu'elle gouvernoit le prince, lui envoya
+le grand prévôt de France<a name="FNanchor_102_104" id="FNanchor_102_104"></a><a href="#Footnote_102_104" class="fnanchor">[102]</a> lui offrir de sa part
+cent mille écus comptant et la charge de surintendante
+de la maison de la reine future, au cas
+qu'elle obligeât le prince d'accorder les articles
+qu'il souhaitoit et d'abandonner le comte d'Oignon<a name="FNanchor_103_105" id="FNanchor_103_105"></a><a href="#Footnote_103_105" class="fnanchor">[103]</a>,
+le duc de La Rochefoucauld et le président
+Viole<a name="FNanchor_104_106" id="FNanchor_104_106"></a><a href="#Footnote_104_106" class="fnanchor">[104]</a>. Pendant la négociation du grand prévôt,
+un chevau-léger, nommé Mouchette, négocioit
+aussi de la part de la reine avec madame de Châtillon;
+mais celle-ci, voyant qu'elle ne pouvoit
+porter le prince à faire les choses que la cour désiroit,
+manda à la reine qu'elle lui conseilloit
+d'accorder au prince tout ce qu'il lui demanderoit,
+et qu'après cela Sa Majesté sçavoit bien
+comme il falloit user avec un sujet qui, se prévalant
+du désordre des affaires de son maître, lui
+avoit arraché des conditions honteuses et préjudiciables
+à son autorité.</p>
+
+<p>Dans ce temps-là, l'abbé Foucquet, ayant été
+pris par les ennemis, fut amené dans l'hôtel de
+Condé. D'abord il eut une conversation un peu
+fâcheuse avec le prince; mais le lendemain les
+choses s'adoucirent, et quelques jours après on
+recommença à traiter de la paix avec lui. Comme
+il étoit prisonnier sur parole et qu'il alloit partout
+où il lui plaisoit, il rendoit quelques visites à
+madame de Châtillon, croyant que rien ne se
+feroit auprès du prince que par son entremise, et
+ce fut dans ces visites-là qu'il devint amoureux
+d'elle.</p>
+
+<p>Vineuil gouvernoit alors assez paisiblement
+madame de Châtillon. Cambiac s'étoit retiré
+depuis que monsieur le Prince étoit amoureux et
+que le duc de Nemours étoit mort, et cela avoit
+fort diminué la passion du prince: de sorte que
+peu de jours après, ayant été contraint de se retirer
+en Flandre par l'accommodement de Paris,
+il fut sur le point de partir sans dire adieu à madame
+de Châtillon, et, lorsque enfin il l'alla voir,
+il ne fut qu'un moment avec elle.</p>
+
+<p>Le Roi<a name="FNanchor_105_107" id="FNanchor_105_107"></a><a href="#Footnote_105_107" class="fnanchor">[105]</a> étant revenu à Paris, l'abbé Foucquet
+crut que, si madame de Châtillon y demeuroit, il
+auroit des rivaux sur les bras qui lui pourroient
+être préférés: de sorte qu'il persuada au cardinal
+de l'éloigner, disant qu'elle auroit à Paris tous
+les jours mille intrigues contre les intérêts de la
+cour qu'elle ne pourroit pas avoir ailleurs; et
+cela obligea le cardinal à l'envoyer à Marlou.
+L'abbé Foucquet l'y alloit voir le plus souvent
+qu'il pouvoit; mais il y avoit encore dans son
+voisinage deux hommes qui lui rendoient bien de
+plus fréquentes visites: l'un étoit Craf, milord
+anglois, qui avoit loué une maison auprès de
+Marlou, où il tenoit d'ordinaire son équipage et
+où il venoit quelquefois loger, et l'autre étoit
+Digby, comte de Bristol<a name="FNanchor_106_108" id="FNanchor_106_108"></a><a href="#Footnote_106_108" class="fnanchor">[106]</a>, gouverneur de Mantes
+et de l'Isle-Adam. Ces deux cavaliers devinrent
+amoureux de la duchesse: Craf, homme de
+paix et de plaisir, et Bristol, fier, brave et plein
+d'ambition.</p>
+
+<p>Lorsque Cambiac avoit vu monsieur le Prince
+sortir de France, il s'étoit attaché à madame de
+Châtillon, de sorte qu'il demeuroit avec elle à
+Marlou; et, comme il ne craignoit pas tant l'abbé
+Foucquet ni Bristol que monsieur le Prince,
+il disoit avec franchise à madame de Châtillon
+ses sentiments sur la conduite qu'elle avoit avec
+tous ses amants. Elle, qui ne vouloit point être
+contrariée sur ses nouveaux desseins, et particulièrement
+par un intéressé, reçut fort mal ses remontrances:
+de sorte que, les choses s'aigrissant
+de plus en plus tous les jours, Cambiac enfin se
+retira en grondant, et comme un homme que
+l'on devoit craindre. Quelque temps après il lui
+écrivit une lettre sans nom, et d'une autre écriture
+que la sienne, par laquelle il lui donnoit
+avis de ce qui se disoit contre elle dans le monde.
+Elle se douta pourtant bien que cette lettre venoit
+de lui, parcequ'il lui mandoit des choses
+qu'autres que lui ne pouvoient pas sçavoir. Enfin,
+madame de Châtillon apprenant de beaucoup
+d'endroits que Cambiac se déchaînoit contre elle,
+pria madame de Pisieux<a name="FNanchor_107_109" id="FNanchor_107_109"></a><a href="#Footnote_107_109" class="fnanchor">[107]</a>, qu'elle connoissoit fort
+et qui avoit du pouvoir sur lui, de retirer quelques
+lettres de conséquence qu'il avoit d'elle.
+Madame de Pisieux lui promit, et en même
+temps manda à Cambiac de l'aller trouver chez
+elle à Marine, près de Pontoise. Il faut remarquer
+que, depuis que Cambiac étoit sorti d'auprès
+de madame de Châtillon, elle avoit fait mille
+plaintes contre lui au comte Digby. Cet amant,
+qui ne songeoit qu'à plaire à sa maîtresse et qui
+se consumoit en dépenses pour elle, ne balança
+pas à lui promettre une vengeance qui ne
+lui coûteroit rien, et dans laquelle il trouveroit
+son intérêt particulier: il prit le temps que Cambiac,
+étant à Marine, étoit un jour à cheval pour
+se promener, et l'ayant enlevé avec cinq ou six
+cavaliers, il l'envoya à Marlou. Madame de
+Châtillon, qui sçavoit qu'on ne devoit jamais offenser
+à demi les amants bien traités, fut fort
+embarrassée de la manière dont on venoit de
+traiter Cambiac, et elle voyoit bien qu'on n'en
+soupçonneroit point d'autre qu'elle. Elle fut très
+mal satisfaite de Digby, et lui eût bien plutôt
+pardonné la mort de Cambiac que son enlèvement.
+Mais enfin, ne pouvant faire que ce qui
+venoit d'être fait ne fût point: «Je suis au désespoir,
+lui dit-elle, de ce qui vous vient d'arriver.
+Je vois bien que l'impertinent qui vous a fait cet
+outrage me veut rendre suspecte auprès de vous
+en vous envoyant chez moi; mais vous verrez
+bien par le ressentiment que j'en aurai que je
+n'ai point de part à cette violence. Cependant,
+Monsieur, voulez-vous demeurer ici? Vous y serez
+le maître. Voulez-vous retourner à Marine? Je
+vous donnerai mon carrosse. Vous n'avez qu'à
+dire.&mdash;Je ne sais, Madame, lui répondit froidement
+Cambiac, ce que je dois croire de tout ceci.
+Je vous rends grâces des offres que vous me faites:
+je m'en retournerai sur mon cheval, si vous
+le trouvez bon. Dieu, qui veut me garantir des
+entreprises des méchants, aura soin de moi jusqu'au
+bout.» Et, en achevant ces mots, il sortit
+brusquement et s'en retourna seul à Marine. Il
+n'y fut pas plutôt arrivé que madame de Pisieux
+et lui écrivirent ces deux lettres à un de leurs
+amis à Paris:</p>
+
+
+<p class="center">LETTRE</p>
+
+<p>De Cambiac à monsieur de Brienne<a name="FNanchor_108_110" id="FNanchor_108_110"></a><a href="#Footnote_108_110" class="fnanchor">[108]</a>.</p>
+
+<p><i>Vous serez bien surpris lorsque vous apprendrez
+l'aventure qui m'est arrivée;
+mais, pour la dire telle qu'elle est, il faut
+reprendre un peu plus loin à vous dire
+que madame de Châtillon vint ici pour obliger madame
+de Pisieux à la venir trouver afin d'obtenir de
+moi certaines choses qu'elle souhaitoit. Madame de
+Pisieux, comme vous sçavez, m'écrivit, et vous sçavez
+encore que j'ai fait le voyage. Le même jour que
+j'arrivai, madame de Châtillon envoya La Fleur pour
+sçavoir si j'y étois, et le lendemain un homme inconnu,
+sous de fausses enseignes, me vint demander et sçavoir
+si je m'en retournerois bientôt à Paris. Hier au
+matin, je partis d'ici à quatre heures. Comme je fus
+à cent pas de Pontoise, après avoir passé la rivière,
+je fus investi par six cavaliers, le pistolet à la main,
+à la tête desquels étoit le comte Digby. Il me dit d'abord
+que si madame de Châtillon m'avoit fait justice
+elle m'auroit fait donner cent coups de poignard;
+mais que je ne craignisse rien. Je vous dirai, sans faire
+le gascon, que j'agis fort fièrement en ce rencontre, et
+que dans cette affaire je n'ai pas fait la moindre bassesse.
+Il me traita fort civilement, et, après avoir dîné,
+il me conduisit lui-même jusqu'au pied de Marlou,
+et puis m'envoya avec quatre cavaliers pour faire satisfaction
+à cette digne personne. Elle fit semblant
+d'être fâchée de cela, et le fut effectivement de la hauteur
+avec laquelle je lui parlai, qui lui a fait comprendre
+que c'est la plus méchante affaire qu'elle se
+fût jamais attirée. Je m'en retournai à Marine pour
+dire à madame de Pisieux la trahison que madame
+de Châtillon lui avoit faite aussi bien qu'à moi; elle
+en a le ressentiment qu'en doit avoir une personne de
+sa qualité, de son honneur et de son courage. Voilà une
+chose assez extraordinaire. Je vous conjure de me
+mander vos sentiments là-dessus et ce que vous
+croyez que je doive faire. Vous voyez bien, ce me
+semble, que je n'en dois pas demeurer là. Depuis,
+cette lâche personne a écrit à madame de Pisieux
+pour la conjurer de faire en sorte que j'étouffe mon
+ressentiment, en m'assurant qu'elle n'a rien sçu de tout
+cela. La réponse qui lui a été faite est digne de la générosité
+de madame de Pisieux. J'ai résolu d'être
+trois ou quatre jours ici pour me donner le loisir de
+penser à ce que je dois faire, et pour m'empêcher de
+m'emporter à rien dont je puisse me repentir; outre
+que de s'évaporer en plaintes, c'est se venger foiblement,
+et j'ai dessein d'en user autrement si je puis. J'attendrai
+de vos nouvelles avec impatience. Je suis tout à
+vous. Une lettre ne permet pas de mander un détail
+plus long; je vous le ferai quand je vous verrai.
+Adieu. Le 18 juillet 1655.</i></p>
+
+
+<p class="center">LETTRE</p>
+
+<p>De madame de Pisieux à monsieur de Brienne.</p>
+
+<p><i>J'ai trop de part à l'aventure de monsieur
+de Cambiac pour ne pas joindre un mot
+de ma main à la relation qu'il vous a faite
+de la sienne. Il n'y a point de circonstance
+qui ne soit surprenante, et tout le mieux que l'on
+puisse penser de moi en cette affaire, c'est qu'on ne
+m'y a guère considérée, car toutes les apparences sont
+que je dois être complice d'une si digne action. Il est
+vrai que l'offensé me justifie assez, puisqu'il s'est
+venu retirer au même lieu où on lui avoit dressé le
+piége. Toute mon étude est présentement à me conduire
+de façon que, sans m'emporter dans une juste
+colère, j'y demeure toute ma vie assez pour faire voir
+que j'étois utile amie à madame de Châtillon. Vous
+sçavez mon nom et mon courage; je vous ai toujours
+parlé avec assez de sincérité; je vous ajoute de plus que
+je fais profession d'un christianisme assez austère et
+que j'ai dessein de servir mon Dieu et mon maître sans
+art et sans fourbe. Ces fondements posés, tout ce que
+le ressentiment et la justice me peuvent permettre, je
+ne manquerai à rien. Obligez-moi de faire part de
+ceci à monsieur d'Aubigny<a name="FNanchor_109_111" id="FNanchor_109_111"></a><a href="#Footnote_109_111" class="fnanchor">[109]</a>, et ne passez pas outre.
+Ce régal ne sera pas mauvais à madame la princesse
+Palatine<a name="FNanchor_110_112" id="FNanchor_110_112"></a><a href="#Footnote_110_112" class="fnanchor">[110]</a>, à qui je vous permets d'en parler. Je ne
+crois pas que le crime de Cambiac fût assez grand
+de s'être mis dans la voie de son devoir par le moyen
+de monsieur l'évêque d'Amiens<a name="FNanchor_111_113" id="FNanchor_111_113"></a><a href="#Footnote_111_113" class="fnanchor">[111]</a>, ni le mien de lui
+avoir conseillé, pour s'être attiré une si méchante affaire.
+Je retournerai exprès à Paris afin d'entretenir
+mes amis du particulier, et vous tout le premier. Il
+faut que ce petit mot de vengeance m'échappe. Madame
+de Châtillon n'est pas oubliée quand l'occasion
+se présente de parler d'elle. Je vous donne le bonjour;
+je suis trop en colère pour en attendre un aujourd'hui.</i></p>
+
+
+<p>Peu de temps après ces deux lettres écrites,
+Cambiac retourna à Paris, en ne gardant plus aucune
+mesure avec madame de Châtillon; il la déchira
+partout où il se trouva, et, pour assouvir
+pleinement sa vengeance, il montra à la reine
+toutes les lettres les plus emportées de madame
+de Châtillon. La modestie de l'histoire ne permet
+pas qu'on les puisse rapporter, mais par les fragmens
+les plus honnêtes que voici on jugera du
+reste.</p>
+
+<p>Elle mandoit en beaucoup d'endroits à Cambiac
+qu'il en pouvoit parler comme il lui plairoit,
+mais qu'il étoit plus généreux à lui d'en dire du
+bien qu'autrement; que, depuis qu'on s'étoit mis
+entre les mains des gens, comme elle avoit fait
+entre les siennes, ils pouvoient en abuser, et que
+le parti qu'une pauvre femme avoit à prendre en
+ces rencontres-là, c'étoit de souffrir et se taire.
+Dans un autre endroit, elle lui mandoit qu'il
+avoit beau faire, qu'elle l'aimeroit toujours, et,
+bien qu'elle se préparât à faire une confession
+générale à Pâques, qu'il n'y avoit rien qui le regardât.</p>
+
+<p>La reine fut fort surprise de l'emportement de
+madame de Châtillon dans ses lettres; elle ne fut
+pourtant pas fâchée du mépris que cela lui attiroit,
+et, lorsqu'elle eut appris l'insulte que l'on
+avoit faite à Cambiac, elle en fit un fort grand
+bruit, et dit publiquement que, puisque l'on maltraitoit
+les gens qui rentroient en leur devoir,
+le roi sçauroit bien leur faire justice.</p>
+
+<p>Lorsque le comte Digby vint voir madame de
+Châtillon après l'enlèvement de Cambiac, il fut
+fort étonné de ne recevoir d'elle que des reproches,
+au lieu de remerciemens qu'il attendoit. «Quand
+on vous témoignoit, lui dit-elle, d'avoir du chagrin
+contre Cambiac, cela ne vouloit pas dire
+qu'il le fallût enlever. Il est bien aisé de voir que
+dans cette belle action vous vous êtes plus considéré
+que moi; mais j'aurai soin de mes intérêts
+à mon tour, et j'oublierai les vôtres.» Digby
+se voulut excuser sur ses intentions, qui avoient
+été bonnes; et, comme il vit qu'elle ne s'apaisoit
+pour quoi que ce soit qu'il lui dît, il se fâcha
+aussi de son côté, et madame de Châtillon,
+craignant, en le perdant, de perdre un protecteur
+et un amant, le radoucit et le pria de considérer
+une autre fois qu'il falloit dissimuler les
+injures avec des gens comme Cambiac, ou qu'il
+falloit les perdre.</p>
+
+<p>Dans le temps que Digby commença à devenir
+amoureux de madame de Châtillon, le milord
+Craf, qui, dans le temps des désordres d'Angleterre,
+avoit suivi Charles en France, avoit
+loué une maison dans le voisinnage de Marlou,
+et l'oisiveté, la commodité et la manière insinuante
+de madame de Châtillon avoient fait naître
+de l'amour dans le c&oelig;ur du milord; mais,
+comme il étoit plus doux que le comte, sa passion
+n'avoit pas fait tant de chemin que celle du
+comte.</p>
+
+<p>Les choses étoient en ces termes lorsque l'abbé
+Foucquet<a name="FNanchor_112_114" id="FNanchor_112_114"></a><a href="#Footnote_112_114" class="fnanchor">[112]</a>, voyant que ses affaires n'avançoient
+pas auprès de madame de Châtillon, se
+servit de ce stratagème ici pour les hâter: il avoit
+appris que Ricoux, beau-frère d'une des demoiselles
+de madame de Châtillon, étoit caché dans
+Paris, où il avoit des commerces avec elle pour
+les intérêts de monsieur le Prince; il mit tant
+de gens en quête de Ricoux qu'il fut pris et
+mené à la Bastille. L'abbé Foucquet l'ayant fait
+interroger, il accusa madame de Châtillon de
+plusieurs choses, et, entre autres, de lui avoir
+promis dix mille écus pour tuer le cardinal, et dit
+qu'elle lui en avoit déjà donné deux mille d'avance.
+L'abbé Foucquet supprima ces informations
+et en fit faire d'autres, par lesquelles Ricoux
+confessoit toujours qu'il étoit à Paris dans
+le dessein de tuer le cardinal; mais il n'accusoit
+point la duchesse de tremper dans cette conjuration,
+et tout ce qu'il disoit contre elle étoit qu'elle
+avoit intelligence avec monsieur le Prince et recevoit
+quatre mille écus de pension des Espagnols.
+Il montra ces dernières informations au
+cardinal et les premières à madame de Châtillon,
+par lesquelles l'ayant épouvantée au point qu'on
+peut s'imaginer, il lui dit qu'il la sauveroit si, pour
+lui faire voir sa reconnoissance, elle lui vouloit
+donner les dernières marques de son amour. Madame
+de Châtillon, qui craignoit la mort plus que
+toutes les choses, ne balança de contenter l'abbé
+Fouquet qu'autant de temps qu'elle crut qu'il en
+falloit pour lui faire valoir cette dernière faveur.
+L'abbé Foucquet ne songeoit plus qu'à faire sauver
+sa maîtresse. Pour cet effet, il la fit sortir la
+nuit de Marlou, et la mena en Normandie, où il
+la faisoit changer tous les huit jours de demeure,
+déguisée tantôt en cavalier, tantôt en religieuse
+et tantôt en cordelier. Cela dura six semaines,
+pendant lesquelles l'abbé Foucquet alloit et venoit
+de la cour au lieu où étoit madame de Châtillon.
+Enfin il lui fit prendre une amnistie lorsque
+Ricoux eut été roué, et la fit revenir à Marlou,
+où elle ne fut pas long-temps en repos, car
+elle jeta les yeux sur le maréchal d'Hocquincourt,
+tant pour les avantages qu'elle pouvoit tirer de
+lui par les postes qu'il tenoit sur la Somme, que
+pour la délivrer de la tyrannie de l'abbé Foucquet,
+qui commençoit à lui devenir insupportable.</p>
+
+
+<p class="center"><i>Portrait de M. le maréchal d'Hocquincourt<a name="FNanchor_113_115" id="FNanchor_113_115"></a><a href="#Footnote_113_115" class="fnanchor">[113]</a>.</i></p>
+
+
+<p>Charles, maréchal d'Hocquincourt, avoit les
+yeux noirs et brillans, le nez bien fait et le front
+un peu serré; le visage long, les cheveux noirs
+et crépus et la taille belle; il avoit fort peu d'esprit,
+cependant il étoit fin à force de défiance; il
+étoit brave et toujours amoureux, et sa valeur
+auprès des dames lui tenoit lieu de gentillesse.
+Madame de Châtillon, qui le connoissoit de réputation,
+crut qu'il étoit tout propre à faire les folies
+dont elle avoit besoin. De Vignacourt<a name="FNanchor_114_116" id="FNanchor_114_116"></a><a href="#Footnote_114_116" class="fnanchor">[114]</a>, gentilhomme
+picard, son voisin, fut celui qu'elle employa
+auprès de lui. Le maréchal, donc, convint avec
+Vignacourt qu'en s'en allant commander l'armée de
+Catalogne, il la verroit en passant à Marlou, comme
+si c'étoit le hasard qui eût fait cette entrevue. La
+chose arriva ainsi qu'elle avoit été projetée, et madame
+de Châtillon monta à cheval pour aller conduire
+le maréchal jusqu'à deux lieues de Marlou.
+Durant le chemin, elle lui conta le pitoyable état
+de sa fortune, le pria de vouloir être son protecteur,
+le flatta du titre de refuge des affligés et
+ressource des misérables; enfin elle le piqua tellement
+de générosité, qu'il lui promit de la servir
+envers et contre tous, et lui donna même ses
+tablettes, sur lesquelles il donnoit ordre aux
+lieutenants de ses places de la recevoir, elle et
+les siens, toutes les fois qu'elle en auroit besoin.
+Cette entrevue fut découverte par l'abbé Foucquet,
+qui, voyant le maréchal d'Hocquincourt
+sur le point de revenir en cour, jugeant le voisinage
+de madame de Châtillon et de lui dangereux
+pour les intérêts de la cour et les siens
+propres, persuada au cardinal de l'éloigner de la
+frontière de Picardie, et lui fit donner ordre
+d'aller à son duché. Madame de Châtillon, s'étant
+mise en chemin, rencontra le maréchal d'Hocquincourt
+à Montargis, avec lequel elle renouvela
+les mesures qu'elle avoit prises six mois auparavant,
+et, après s'être donné réciproquement,
+lui des paroles positives de la protéger contre la
+cour, et elle des espérances de lui accorder un
+jour des marques de sa passion, ils se séparèrent:
+le maréchal alla trouver le roi, et elle à son duché,
+où elle passa l'hiver, pendant lequel le maréchal
+d'Hocquincourt lui écrivoit; et l'abbé Foucquet,
+qui, comme patron, étoit le plus difficile à
+contenter, supportoit impatiemment les entrevues
+qui s'étoient faites entre le maréchal d'Hocquincour
+et madame de Châtillon, et le commerce
+qu'elle conservoit avec lui. Pour s'excuser, elle
+lui disoit que le maréchal s'employoit auprès du
+cardinal pour faire revenir Bordeaux, qu'on lui
+avoit ôtée, et pour lui faire obtenir à elle-même la
+permission de retourner à la cour; elle ajoutoit
+qu'elle eût bien souhaité ne devoir ces grâces
+qu'à lui, mais qu'elle vouloit ménager son crédit
+pour de plus grandes affaires. Ce qui persuada
+l'abbé Foucquet que l'intrigue du maréchal
+et d'elle pouvoit ne regarder que la cour,
+c'est qu'au printemps elle revint par son entremise,
+premièrement à Marlou, et puis quelque
+temps après à Paris, et Bordeaux avec elle.
+Pendant la campagne du maréchal en Catalogne,
+le roi d'Angleterre, que les malheurs de sa maison
+obligeoient de demeurer en France, et qui
+avoit trouvé la duchesse fort à son gré, la revoyoit
+à Marlou, dans de petits voyages qu'il
+faisoit chez Craf, et ce commerce avoit donné
+tant d'amour pour elle à ce prince qu'il étoit
+résolu de l'épouser, Craf persuadant à son maître
+de la contenter, à quelque prix que ce fût,
+sur les promesses que madame de Châtillon avoit
+faites à ce milord de lui donner les dernières faveurs
+s'il contribuoit à la faire reine; et en effet
+elle l'eût été, si Dieu, qui avoit soin de la fortune
+et de la réputation de ce roi, n'eût amusé
+madame de Châtillon d'une folle espérance, qui
+lui fit manquer une si belle occasion.</p>
+
+
+<p class="center"><i>Portrait de Charles, roi d'Angleterre<a name="FNanchor_115_117" id="FNanchor_115_117"></a><a href="#Footnote_115_117" class="fnanchor">[115]</a>.</i></p>
+
+<p>Charles, roi d'Angleterre, avoit de grands
+yeux noirs, les sourcils fort épais, et qui se joignoient;
+le teint brun, le nez bien fait, la forme
+du visage longue, les cheveux noirs et frisés.
+Il étoit grand et avoit la taille belle. Il avoit
+l'abord froid, et cependant il étoit doux et civil
+dans la bonne plus que dans la mauvaise fortune;
+il étoit brave, c'est-à-dire qu'il avoit le
+courage d'un soldat et l'âme de prince; il avoit
+de l'esprit; il aimoit ses plaisirs, mais il aimoit
+encore plus son devoir; enfin il étoit un des plus
+grands rois du monde. Mais, quelque heureuse
+naissance qu'il eût, l'adversité, qui lui avoit
+servi de gouverneur, avoit été la principale cause
+de son mérite extraordinaire.</p>
+
+<p>Monsieur le Prince, en sortant de France, avoit
+témoigné, comme j'ai dit, fort peu de considération
+pour madame de Châtillon; mais, ayant su
+le cas que les Espagnols en faisoient par la pension
+qu'ils lui avoient donnée, et le crédit qu'elle
+avoit à la cour de France par le moyen de l'abbé
+Foucquet, il s'étoit réchauffé pour elle, et cela
+étoit si violent qu'il lui écrivit des lettres les
+plus passionnées du monde, et, entre autres, on
+en intercepta celle-ci, écrite en chiffres.</p>
+
+
+<p class="center">LETTRE.</p>
+
+<p><i>Quand tous vos agrémens ne m'obligeroient
+point à vous aimer, ma chère cousine, les
+peines que vous prenez pour moi, et les
+persécutions que vous souffrez pour être
+dans mes intérêts, et les hasards où cela vous expose,
+m'obligeront à vous aimer toute ma vie: jugez
+donc de tout ce que cela peut faire sur un c&oelig;ur qui
+n'est ni insensible ni ingrat. Mais jugez aussi des
+alarmes où je suis sans cesse pour vous. L'exemple
+de Ricoux me fait trembler, et, quand je songe que ce
+que j'ai de plus cher au monde est entre les mains
+de mes ennemis, je suis dans des inquiétudes qui ne
+me donnent point de repos. Au nom de Dieu, ma
+pauvre chère, ne vous commettez plus comme vous
+faites; j'aime mieux ne retourner jamais en France
+que d'être cause que vous ayez la moindre appréhension;
+c'est à moi à m'exposer, et à mettre par la
+guerre mes affaires en état que l'on traite avec moi,
+et alors, ma chère cousine, vous pourrez m'aider de
+votre entremise; et cependant, comme les événemens
+sont douteux à la guerre, j'ai un coup sûr pour passer
+ma vie avec vous et nous lier d'intérêts encore
+plus que nous n'avons fait jusqu'ici. Ne croyez pas
+que Madame la Princesse<a name="FNanchor_116_118" id="FNanchor_116_118"></a><a href="#Footnote_116_118" class="fnanchor">[116]</a> soit un obstacle à cela;
+on en rompt de plus considérables quand on aime
+autant que je fais. Je ne donne en cet endroit,
+ma chère cousine, aucunes bornes à mon imagination,
+ni à vos espérances; vous les pourrez pousser
+aussi loin qu'il vous plaira. Adieu.</i></p>
+
+
+<p>L'espérance qu'eut madame de Châtillon, sur
+cette lettre, de pouvoir épouser monsieur le Prince,
+lui fit balancer à refuser les offres du roi d'Angleterre.
+Elle consulta là dessus un de ses amis, en
+présence de Bordeaux. Celle-ci, de qui le mari
+étoit auprès de monsieur le Prince, disoit à sa
+maîtresse qu'elle étoit visionnaire de songer un moment
+à épouser une ombre de roi, un misérable
+qui n'avoit pas de quoi vivre, et qui, en se faisant
+moquer d'eux, la ruineroit en peu de temps; que,
+s'il étoit possible, contre toutes les apparences
+du monde, qu'il remontât un jour sur le trône, elle
+pouvoit bien croire qu'étant loin d'elle, il la
+répudieroit sur le prétexte d'inégalité de condition.
+Son ami lui disoit, au contraire, que sa vision
+étoit d'épouser monsieur le Prince, qui étoit
+marié, et dont la femme se portoit bien; que les
+gens de la condition du roi d'Angleterre pouvoient
+quelquefois être en mauvaise fortune, mais qu'ils
+ne pouvoient jamais être dans cette extrême nécessité
+si commune aux particuliers; qu'il étoit
+beau à une demoiselle de vivre reine, quand même
+elle vivroit malheureuse, et qu'elle ne devroit
+jamais refuser un titre honorable, quand elle ne
+le devroit porter que sur son tombeau. «Pour vous,
+Mademoiselle, se retournant vers Bordeaux, vous
+avez raison de parler comme vous faites à Madame,
+ne considérant que vos intérêts; mais moi, qui
+n'ai égard qu'aux siens, je lui dis ce que je dois
+dire.» Madame de Châtillon leur rendit grâce de
+l'amitié qu'ils lui témoignèrent, et leur dit qu'elle
+songeroit encore à leurs raisons avant que de résoudre.
+Elle ne vouloit pas répondre plus positivement
+devant son ami sur une affaire où elle
+avoit honte de prendre le parti contraire à son
+avis. Cependant il en vint de plusieurs endroits au
+roi d'Angleterre de la vie de madame de Châtillon
+et de sa conduite présente avec l'abbé Foucquet.
+Il n'y a point d'homme un peu glorieux qui,
+dans le commencement de son amour, ait assez
+perdu la raison pour épouser une femme sans
+honneur.</p>
+
+<p>Le roi d'Angleterre partit du voisinage de Marlou
+aussitôt qu'il eut appris toutes ces nouvelles,
+et ne voulut pas hasarder, en voyant madame de
+Châtillon, un combat qui pouvoit être douteux entre
+ses sens et sa raison. Madame de Châtillon ne
+sentit pas alors la perte qu'elle faisoit; le désir et
+l'espérance qu'elle avoit du mariage de monsieur
+le Prince lui rendit toutes autres choses indifférentes.</p>
+
+<p>Madame de Châtillon étant revenue de son duché
+à Marlou au commencement du printemps,
+par l'entremise du maréchal d'Hocquincourt, et
+quelque temps après à Paris, elle n'en fut pas ingrate;
+ce petit service, et les promesses qu'il lui fit
+de tuer le cardinal et de mettre ses places entre
+les mains de monsieur le Prince, touchèrent le
+c&oelig;ur de madame de Châtillon au point d'accorder
+au maréchal les dernières faveurs. L'été se passa
+en cette sorte, pendant lequel l'abbé Foucquet,
+qui entrevoyoit ce commerce, passoit souvent de
+méchantes heures; et il eût fait en ce temps-là
+ce qu'il fit ensuite, si les amans n'aimoient à se
+tromper eux-mêmes quand il s'agit de quitter ou
+de condamner leurs maîtresses.</p>
+
+<p>L'hiver d'après, le duc de Candale, à son retour
+de Catalogne, fit mine d'être amoureux de
+madame de Châtillon; l'abbé Foucquet, alarmé
+d'un si dangereux rival, le fit prier par Boligneux<a name="FNanchor_117_119" id="FNanchor_117_119"></a><a href="#Footnote_117_119" class="fnanchor">[117]</a>
+de cesser de l'être. Monsieur de Candale, qui
+étoit alors véritablement amoureux de madame
+d'Olonne, et qui ne s'étoit embarqué auprès de
+madame de Châtillon que pour la faire servir de
+prétexte, accorda facilement à l'abbé Foucquet ce
+qu'il lui faisoit demander; mais comme, avec cette
+maîtresse, les amans étoient comme une hydre dont
+on ne coupoit point la tête qu'on n'en fît renaître
+une autre, La Feuillade<a name="FNanchor_118_120" id="FNanchor_118_120"></a><a href="#Footnote_118_120" class="fnanchor">[118]</a> reprit la place du duc de
+Candale. L'abbé Foucquet, qui le connut aussitôt,
+parla lui-même assez fièrement à la Feuillade,
+lequel, soit qu'il crût que, son rival étant aimé,
+il échoueroit dans son entreprise, soit que, son
+amour naissant lui laissant toute sa prudence, il
+jugeât à propos de ne se point attirer sur les bras
+un homme si violent, ne s'opiniâtra donc point
+dans cette passion. Le marquis de C&oelig;uvres<a name="FNanchor_119_121" id="FNanchor_119_121"></a><a href="#Footnote_119_121" class="fnanchor">[119]</a> n'eut
+pas tant de complaisance dans la sienne que la
+Feuillade: il continua de voir madame de Châtillon
+malgré l'abbé Foucquet; mais, comme il
+n'avoit ni assez de fortune ni assez de mérite
+pour lui toucher le c&oelig;ur, elle ne fit que le conquêter,
+et ne le conserva que pour échauffer l'abbé
+Foucquet, pour l'obliger à renouveler ses présens
+et pour lui faire connoître qu'elle avoit des gens
+de qualité dans ses intérêts qui ne souffriroient pas
+qu'on la maltraitât. Il fallut donc que l'abbé Foucquet
+endurât ce rival; mais il déchargea sa colère
+sur le pauvre Vineuil. Celui-ci étoit un des premiers
+amans de madame de Châtillon, bien traité,
+homme de bon sens et dont l'esprit étoit à craindre.
+L'abbé Foucquet fit entendre au cardinal
+qu'il étoit dangereux de le laisser à Paris; de sorte
+que le cardinal, qui ne voyoit alors que par les
+yeux de l'abbé, fit donner une lettre de cachet à
+Vineuil pour aller à Tours jusqu'à nouvel ordre.
+Celui-ci, ne pouvant pas dire adieu à madame de
+Châtillon, lui écrivit cette lettre, du dernier octobre
+1655<a name="FNanchor_120_122" id="FNanchor_120_122"></a><a href="#Footnote_120_122" class="fnanchor">[120]</a>.</p>
+
+
+<p class="center">LETTRE.</p>
+
+<p><i>Quelque désir que vous m'ayez témoigné que
+je vous rendisse visite, j'ai cru, par le peu
+de plaisir que vous avez eu de la dernière,
+que je ferois beaucoup mieux de m'en abstenir,
+puisque aussi bien votre froideur m'ôte toute la
+joie que je recevois autrefois en vous voyant: car, en
+vérité, je suis persuadé que je ne dois prétendre aucune
+part en vos bonnes grâces ni en votre confiance. L'engagement
+où vous êtes est tel qu'il ne souffre pas que
+vous regardiez rien hors de là, et que vous êtes nécessitée
+de manquer à ce que vous devez par des obligations
+essentielles; je crois même que vous me sçauriez
+meilleur gré de vous oublier tout à fait que de m'en
+souvenir en ce rencontre, et que vous approuverez de
+bon c&oelig;ur mon détachement de votre personne et de
+vos intérêts. Avec tout cela, Madame, je ne veux pas
+que vous me perdiez, parceque je suis bien assuré
+que vous serez bien aise de retrouver un jour ce
+que vous méprisez à cette heure: je me conserverai
+tout autant que peut souffrir la connoissance de l'état
+présent où vous êtes et l'amitié que je vous ai promise,
+laquelle ne peut dissimuler que tout le genre humain
+donne de furieuses atteintes à votre conduite, et que
+vous êtes devenue le sujet continuel de toutes les conversations
+du temps. On dépeint votre embarquement
+le plus bas et le plus abject où se soit jamais mise une
+personne de votre qualité, et on dit que votre ami
+exerce sur vous un empire tyrannique, et sur tout ce que
+vous approchez; qu'il chasse tout ce qui lui plait, et
+qu'il menace même ceux qu'il a appris d'être ses rivaux,
+comme il a fait la Feuillade; et je passe sous
+silence des particularités de ses visites secrètes qui
+sont assez connues. Pensez, Madame, au préjudice
+que reçoit votre réputation de votre commerce, et faites
+réflexion sur ce que vous êtes et sur ce qu'est celui
+qui vous ôte l'honneur; car le crédit et la considération
+qu'il vous attire vous sont fort peu honorables, et
+ce sont des faux jours qui rejaillissent sur vous plutôt
+pour vous offenser que pour vous éclairer. Ah! Madame,
+si les pauvres défunts avoient tant soit peu de sentiment,
+ils gratteroient leurs tombeaux pour en sortir, et viendroient
+vous faire des reproches d'une si honteuse dépendance;
+mais je ne crois pas que vous soyez touchée
+de souvenir pour eux. Craignez les vivans, qui tôt
+ou tard seront illuminés sur votre conduite, et qui en
+feront sans doute le discernement nécessaire. Je ne
+vous représente pas toutes ces choses par un motif de
+jalousie, car je vous assure que je ne suis point frappé
+d'une passion si affligeante et si inutile que celle-là.
+Si je vous aimois avec emportement, je me déchaînerois
+en invectives qui vous feroient des torts irréparables,
+et je me vengerois de ceux que vous me faites
+avec tant d'ingratitude. Si je ne vous aimois point du
+tout, je raillerois comme les autres; mais je me conserve
+à votre égard dans une médiocrité qui me cause
+une douleur muette de l'aveuglement de votre conduite,
+lequel, enfin, vous mènera dans les derniers précipices,
+si vous ne pensez à vous, et que vous ne vous reteniez
+par votre prudence, sans attendre les événemens.
+Je prends demain la route de Touraine, et je vous
+dis adieu, Madame. Si vous recevez bien les avis
+que je vous donne, je continuerai à vous aimer;
+si c'est mal, j'essaierai de me défaire d'un principe
+qui en est la cause. Cependant, je ne demande point
+de bons offices pour mes affaires, mais seulement que
+vous empêchiez que l'on m'en rende de mauvais, dont
+je vous serais obligé.</i></p>
+
+
+<p>L'exil de Vineuil ne mit guère l'abbé Foucquet
+en repos plus qu'il n'étoit auparavant: madame
+de Châtillon le faisoit enrager à tout moment;
+mais ce qui l'inquiétoit le plus étoit le commerce
+du maréchal d'Hocquincourt avec elle.
+Cela l'avoit rendue si fière qu'elle traitoit souvent
+l'abbé Foucquet comme si elle ne l'eût pas connu.
+Celui-ci voyoit bien d'où venoit sa fierté.</p>
+
+<p>Dans ces entrefaites, le maréchal d'Hocquincourt,
+se trouvant pressé par madame de Châtillon
+de lui tenir les paroles qu'il lui avoit données,
+et ne le voulant pas faire, fit avertir le cardinal
+de tout ce qu'il avoit promis à madame de Châtillon,
+par un gentilhomme à lui, qui paroissoit le
+trahir, et en même temps fit donner le même
+avis à l'abbé Foucquet par madame de Calvoisin<a name="FNanchor_121_123" id="FNanchor_121_123"></a><a href="#Footnote_121_123" class="fnanchor">[121]</a>,
+femme du gouverneur de Roye. Cette ruse
+eut tout l'effet que le maréchal en avoit attendu;
+le cardinal en prit l'alarme, et, pour rompre une
+si dangereuse intrigue, fit négocier avec le maréchal
+d'Hocquincourt. L'abbé Foucquet, de son
+côté, que la Calvoisin avoit averti, pria le cardinal
+de trouver bon qu'il fît arrêter madame de
+Chastillon, et la mît en un lieu où elle n'auroit
+du commerce avec personne, jusqu'à ce qu'il jugeât
+à propos de la remettre en liberté. Le cardinal
+y ayant consenti, l'abbé Foucquet fit prendre
+madame de Châtillon à Marlou et conduire
+avec une demoiselle à Paris, où il la fit entrer la
+nuit, et loger chez un nommé de Vaux<a name="FNanchor_122_124" id="FNanchor_122_124"></a><a href="#Footnote_122_124" class="fnanchor">[122]</a>, dans la
+rue de Poitou. Le lendemain qu'elle fut arrivée,
+l'abbé Foucquet tira un écrit d'elle, par ordre du
+cardinal, au maréchal d'Hocquincourt, par lequel
+elle le prioit de faire son accommodement avec
+le roi, et de ne plus songer à monsieur le Prince
+ni à elle, parceque cela la mettoit en danger de
+sa vie; et comme, quelques jours avant qu'elle
+fût prise, elle étoit demeurée d'accord avec le
+maréchal, que, s'ils venoient à être arrêtés, et
+qu'on exigeât d'eux des lettres contre les mesures
+qu'ils avoient prises ensemble, ils n'y ajouteroient
+point de foi si elles n'étoient écrites d'un
+double C, elle ne le mit point dans cette lettre,
+mais bien dans une autre qu'elle écrivit au même
+temps au maréchal, par laquelle elle lui mandoit
+de demeurer ferme dans sa première résolution
+qu'il avoit prise de servir monsieur le Prince et
+de lui donner ses places. Le maréchal, qui n'en
+avoit point eu d'intention, et qui ne l'avoit promis
+à madame de Châtillon que pour en avoir
+des faveurs et pour arracher du cardinal des grâces
+qu'il n'en pouvoit avoir sans se faire craindre,
+supprima la lettre d'intelligence et envoya à monsieur
+le Prince celle que l'abbé Foucquet avoit fait
+écrire à madame de Châtillon, par laquelle connoissant
+qu'elle étoit en danger de sa vie, il lui
+manda de faire son traité avec la cour, pourvu
+qu'il tirât madame de Châtillon de prison. Le
+cardinal, qui croyoit le maréchal tellement amoureux
+de madame de Châtillon qu'il donneroit
+tout ce qu'on lui demanderoit pour la mettre en
+liberté, la lui voulut compter pour cent mille livres,
+sur les cent mille écus dont il étoit demeuré
+d'accord avec lui; mais le maréchal n'en voulut
+rien faire, et néanmoins, pour ne pas passer auprès
+d'elle pour un fourbe et garder toujours
+avec elle des mesures, il ne voulut pas mettre
+ses places entre les mains du cardinal qu'il ne
+sût que la duchesse fût en liberté: de sorte que
+pour le satisfaire là-dessus on le trompa, et on
+envoya la duchesse chez les Pères de l'Oratoire, se
+faire voir à un gentilhomme qu'il avoit envoyé
+exprès pour cela, avec qui elle étoit libre, après
+quoi elle retourna dans sa prison, où elle fut encore
+huit jours. Pendant les trois semaines qu'elle
+fut prisonnière dans la rue de Poitou, l'abbé n'étoit
+pas si libre qu'elle; il enrageoit tous les jours
+de plus en plus: car, comme avec la liberté d'aller
+et de venir il lui ôtoit encore celle de le
+tromper, en l'empêchant de voir personne, il la
+trouvoit mille fois plus aimable qu'auparavant.
+D'ailleurs, la duchesse, qui vouloit se remettre
+dans son estime pour se mettre en liberté, vivoit
+d'une manière avec lui capable d'attendrir
+un barbare, avec mille complaisances et mille
+douceurs qu'elle avoit pour lui; elle lui témoignoit
+une confiance si entière, qu'il ne pouvoit
+s'empêcher de croire qu'elle ne voulût jamais dépendre
+que de lui.</p>
+
+<p>Les choses étant en cet état, l'abbé surprit
+une lettre fort tendre que la duchesse écrivoit au
+prince de Condé. Cela lui donna une si grande
+douleur, qu'en lui faisant des reproches il se
+voulut empoisonner avec du vif argent de derrière
+une glace de miroir; mais, commençant à se
+trouver mal, il perdit l'envie de mourir pour une
+infidèle, et prit du thériaque qu'il portoit d'ordinaire
+sur lui pour le garantir des ennemis que
+l'emploi qu'il s'étoit donné auprès du cardinal lui
+donnoit tous les jours. Hormis d'aller de son
+mouvement où il lui plaisoit, la duchesse passoit
+fort agréablement le temps dans la prison: l'abbé
+lui faisoit la plus grande chère du monde; il lui
+donnoit tous les jours des présens très considérables
+en bijoux et en pierreries; il en sortoit à deux
+heures après minuit, et il y rentroit à huit heures
+du matin: ainsi il étoit dix-huit heures, de vingt-quatre,
+avec elle.</p>
+
+<p>Il n'est pas possible que le cardinal ne sçût où
+étoit la duchesse, et cela est plaisant, que ce grand
+homme, qui faisoit le destin de l'Europe, fût de
+moitié d'un secret amoureux avec l'abbé Foucquet,
+où il n'avoit pas d'intérêt. Je crois que la
+raison qu'il avoit d'approuver ce commerce étoit
+que, connoissant la duchesse intrigante, il aimoit
+mieux qu'elle fût entre les mains de l'abbé,
+dont il étoit assuré, que d'un autre; et, d'ailleurs,
+que, l'abbé la tenant en chambre et la déshonorant
+absolument par là, il étoit bien aise que le
+prince de Condé, son cousin et son amant, en
+reçût une mortification extraordinaire. Mais enfin
+l'accommodement du maréchal d'Hocquincourt
+étant fait à condition que la duchesse sortiroit de
+prison, il fallut la mettre en liberté; on l'envoya
+à Marlou, où il lui arriva, quelque temps après,
+la plus fâcheuse affaire du monde.</p>
+
+<p>L'abbé Foucquet étoit convenu avec elle que
+tous les samedis ils se renverroient réciproquement
+les lettres qu'ils se seroient écrites pendant
+la semaine, et que ce seroit lui qui les enverroit
+quérir par un homme qui se diroit à mademoiselle
+de Vertus<a name="FNanchor_123_125" id="FNanchor_123_125"></a><a href="#Footnote_123_125" class="fnanchor">[123]</a>. Un jour que cet homme
+étoit à Marlou, il y arriva un laquais du maréchal
+d'Hocquincourt avec une lettre pour la duchesse,
+laquelle ayant fait ses réponses et les
+ayant données à une femme de chambre pour les
+rendre aux porteurs, celle-ci se méprit et donna
+à l'homme de l'abbé les réponses que sa maîtresse
+faisoit au maréchal, et au laquais du maréchal le
+paquet destiné à l'abbé. On peut juger dans
+quelles alarmes fut la duchesse sitôt qu'elle sçut
+l'équivoque, et particulièrement quand on sçaura
+que dans la lettre qu'elle écrivoit à l'abbé, outre
+mille douceurs, il y avoit encore un grand chapitre
+contre madame de Brégy<a name="FNanchor_124_126" id="FNanchor_124_126"></a><a href="#Footnote_124_126" class="fnanchor">[124]</a>, qu'elle haïssoit,
+parcequ'elle avoit naturellement les traits du corps
+et de l'esprit que la duchesse n'avoit que par artifice.
+Il est certain que celle-ci l'avoit toujours
+enviée, et ne lui avoit jamais pu pardonner son
+mérite. Dans un autre endroit, elle tailloit en
+pièces le milord de Montaigu<a name="FNanchor_125_127" id="FNanchor_125_127"></a><a href="#Footnote_125_127" class="fnanchor">[125]</a>, et faisoit presque
+partout des plaisanteries du maréchal les plus piquantes
+du monde. Quand elle songeoit encore
+aux lettres de l'abbé qu'elle lui renvoyoit, dans
+lesquelles il y avoit des tendresses et des emportemens
+d'amour qui pouvoient être bons à une
+maîtresse, mais qui paroissoient d'ordinaire fort
+ridicules aux indifférens, et que cela étoit entre
+les mains d'un rival glorieux et moqué, elle étoit
+au désespoir. L'abbé, d'un autre côté, ne passoit
+pas mieux son temps. Pour le maréchal, sitôt
+qu'il eut vu toutes les lettres de l'abbé et celles
+que lui écrivoit la duchesse, il jugea qu'il pouvoit
+être obligé un jour de les lui rendre par sa fragilité
+auprès d'elle, ou par la prière de ses amis:
+de sorte que, pour se mettre en état de se venger
+d'elle quand il lui plairoit, il les fit toutes copier,
+et puis alla montrer les originaux au duc de La
+Rochefoucauld et à madame de Pisieux, qu'il sçavoit
+être ennemie de la duchesse. Après que
+l'abbé eut été une nuit à Marlou, il revint à Paris
+chez le maréchal, auquel il demanda ses lettres.
+Le maréchal ne se contenta pas de les lui
+refuser, mais il y ajouta toute la raillerie à sa
+manière dont il se put aviser. Pendant que le
+maréchal se réjouissoit, il tenoit ouverte la lettre
+de la duchesse à l'abbé. Celui-ci, qui aimoit presque
+autant se faire tuer que laisser sa maîtresse à la
+discrétion de son rival, comme elle étoit par cette
+lettre, se jeta dessus; il en déchira la moitié,
+qu'il alla faire voir à la duchesse, lui disant que
+le maréchal avoit brûlé l'autre. Cependant le maréchal,
+en colère de l'entreprise de l'abbé, lui dit
+qu'il sortît promptement de chez lui, et que, si
+quelque considération ne le retenoit, il le feroit
+jeter par les fenêtres.</p>
+
+<p>Quelque temps après, la duchesse, étant revenue
+à Paris, crut que, pour désabuser le public
+de mille particularités que le maréchal avoit dites
+d'elle, il falloit qu'elle fît voir à des gens de mérite
+et de vertu de quelle manière elle le traiteroit.
+Elle choisit pour cela la maison du marquis
+de Sourches, grand prévôt de France, auprès de
+qui et de sa femme elle vouloit particulièrement
+se justifier. Le rendez-vous étant pris avec le maréchal,
+celui-ci s'aperçut de son dessein. «Dieu
+te garde, ma pauvre enfant! lui dit-il en l'abordant.
+Comme se portent mes petites fesses? Sont-elles
+toujours bien maigres?» On ne sçauroit comprendre
+l'état où fut la duchesse de ce discours;
+ce lui fut un coup de massue sur la tête. Il ne
+laissa pas de lui venir en pensée de traiter le maréchal
+de fol et d'insolent; mais elle crut qu'ayant
+débuté comme il avoit fait, il entreroit dans un
+détail le plus honteux du monde pour elle si elle
+le fâchoit tant soit peu. Le grand prévôt et sa
+femme se regardoient l'un l'autre, et, se tournant
+à la duchesse, lui trouvoient les yeux baissés. Véritablement
+elle ne changeoit pas de couleur;
+mais eux, qui la connoissent, ne la croient pas
+embarrassée. Enfin le grand prévôt, prenant la
+parole: «Vous avez tort, dit-il, monsieur le
+maréchal: les braves hommes ne doivent jamais
+rompre en visière aux dames; on leur doit sçavoir
+gré du présent qu'elles font de leur c&oelig;ur; il
+ne les faut pas offenser quand elles le refusent.&mdash;J'en
+conviens, dit le maréchal; mais, leur
+c&oelig;ur une fois donné, si elles changent après cela,
+il faut qu'elles aient de grands ménagemens pour
+ceux qu'elles ont aimés; et quand elles font des
+railleries d'eux, elles s'exposent à de grands déplaisirs.
+Vous m'entendez bien, Madame, ajouta-t-il,
+se tournant vers la duchesse. Je suis assuré
+que vous croyez bien que j'ai raison; mais vous
+me surprenez par votre embarras: vous devriez
+être faite à la fatigue depuis le temps que vous
+faites de méchants tours aux gens qui s'en vengent;
+je vous avoue que je n'eusse pas cru que
+vous eussiez encore tant de honte que vous
+avez.» Et en achevant ce discours, il sortit et
+laissa la duchesse plus morte que vive. Le grand
+prévôt et sa femme essayèrent de la remettre, en
+disant que ce qu'avoit dit le maréchal n'avoit fait
+aucune impression sur leur esprit; cependant,
+depuis ce jour-là, ils n'eurent pas grand commerce
+avec elle.</p>
+
+<p>Quinze jours après, l'abbé fut obligé d'aller à
+la cour, qui étoit à Compiègne. La duchesse, qui
+prévoyoit le retour en France du prince de Condé
+par la paix générale, dont on parloit fort, et qui
+ne vouloit pas qu'il la trouvât dans un attachement
+si honteux pour elle, et qui d'ailleurs lui étoit
+fort à charge, résolut de le rompre de manière
+qu'il n'en restât aucun vestige. Dans ce dessein,
+elle s'en alla au logis de l'abbé, où, ayant trouvé
+celui de ses gens en qui il avoit plus de confiance,
+elle lui demanda les clefs du cabinet de son maître,
+lui disant qu'elle vouloit lui écrire. Ce garçon,
+sans pénétrer plus avant et ne regardant
+que la passion de l'abbé pour la duchesse, lui
+donna tout aussitôt ce qu'elle demandoit. Comme
+elle se vit seule, elle rompit la serrure de la cassette
+où elle sçavoit que l'abbé gardoit ses lettres,
+et, non seulement les prit toutes, mais encore
+d'autres du prince de Condé qu'elle lui avoit sacrifiées,
+et les alla brûler chez madame de Sourches.
+L'abbé, ayant trouvé à son retour ce fracas
+chez lui, s'en alla chez la duchesse et commença
+par la menacer de lui couper le nez; ensuite il
+cassa un chandelier de cristal et un grand miroir
+qu'il lui avoit donné, et sortit après lui avoir dit
+mille injures. Pendant tout ce vacarme, une
+femme de chambre de la duchesse, qui crut que
+l'abbé reprendroit tout ce qu'il lui avoit donné,
+se saisit de la cassette de pierreries de sa maîtresse
+et l'alla porter chez madame de Sourches,
+où le soir même la duchesse l'envoya reprendre
+pour la donner en garde à une dévote parente de
+sa mère. L'abbé, qui en fut averti le lendemain,
+alla chez cette dévote enlever de force la cassette.
+La duchesse, ayant appris la perte qu'elle faisoit,
+fut au désespoir; mais elle ne perdit pas le jugement.
+Elle employa auprès de l'abbé des gens
+qui avoient tant de crédit auprès de lui qu'il rendit
+la cassette, et dans cette restitution ils se
+raccommodèrent aussi bien qu'ils avoient jamais
+été; et cette réconciliation fut si prompte que,
+madame de Boutteville étant venue le lendemain
+consoler la duchesse sa fille de l'accident qui lui
+étoit arrivé, l'abbé étoit déjà avec elle, qui se
+cacha dans un cabinet pendant cette visite, d'où
+il entendit toute la comédie.</p>
+
+<p>Quelque temps après, la duchesse ne voulut
+pas se donner toujours la peine de cacher qu'elle
+revoyoit l'abbé, et crut que, leur querelle ayant
+fait du bruit, il falloit que leur accommodement
+fût public: elle se fit donc presser par tous ses
+amis, à la sollicitation de l'abbé, de lui vouloir
+pardonner; et enfin, ayant fait une affaire de conscience,
+la mère supérieure du couvent de la Miséricorde<a name="FNanchor_126_128" id="FNanchor_126_128"></a><a href="#Footnote_126_128" class="fnanchor">[126]</a>,
+femme sujette aux visions béatifiques,
+les fit parler et embrasser ensemble. Cette entremise
+décrédita un peu la révérende mère auprès
+de la reine et du cardinal. Ils ne crurent pas
+qu'elle eût du commerce si particulier avec Dieu,
+puisqu'elle se laissoit tromper si facilement par
+les hommes.</p>
+
+<p>Cependant cette réconciliation ne dura que
+six mois. Le retour en France du prince de Condé,
+qui s'avançoit tous les jours, fit appréhender
+la duchesse qu'il la trouvât encore sous la
+domination de l'abbé, et mesdames de Saint-Chaumont
+et de Feuquières<a name="FNanchor_127_129" id="FNanchor_127_129"></a><a href="#Footnote_127_129" class="fnanchor">[127]</a>, ses cousines et ses
+bonnes amies, lui firent tant de honte qu'elle
+rompit avec lui sous prétexte de dévotion. Il fut
+fort difficile à l'abbé de consentir au dessein de
+la duchesse. Dans un autre temps il ne l'auroit
+pas fait; mais, voyant son crédit auprès du cardinal
+fort diminué, et craignant que le prince de
+Condé, qui le haïssoit d'ailleurs, et Boutteville,
+qui voudroit venger la honte qu'il avoit faite à
+sa maison, ne le fissent tuer s'il donnoit à la
+duchesse le moindre sujet nouveau de plainte, il
+cessa de la voir et ne cessa pas de l'aimer<a name="FNanchor_128_130" id="FNanchor_128_130"></a><a href="#Footnote_128_130" class="fnanchor">[128]</a>.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LIVRE_TROISIEME" id="LIVRE_TROISIEME"></a>LIVRE TROISIÈME.</h2>
+
+<h2>SUITE DE L'HISTOIRE DE MADAME D'OLONNE.</h2>
+
+
+<p>Dans ce temps-là, madame d'Olonne étoit
+allée, comme j'ai dit, prier la comtesse
+de Fiesque de remercier de sa part l'abbé
+Foucquet de quelque prétendue obligation
+qui proprement n'étoit rien; mais elle vouloit
+faire faire des réflexions à l'abbé Foucquet
+sur ce compliment, et lui faire comprendre que,
+quand on remercioit les gens de si peu de chose,
+on leur vouloit avoir de plus grandes obligations.
+Le même jour que madame d'Olonne vit la comtesse,
+elle trouva l'abbé chez madame de Bonnelle,
+et là elle lui fit elle-même son compliment.
+L'abbé, qui étoit bien aise de se faire une affaire
+avec madame d'Olonne pour essayer de se guérir
+de la passion qui lui restoit encore pour la
+duchesse de Châtillon, répondit à ses civilités le
+plus obligeamment qu'il put, et le lendemain, la
+comtesse l'ayant envoyé quérir et lui disant ce
+que madame d'Olonne l'avoit prié de lui dire:
+«J'en sçais plus que vous, Madame, lui dit-il, et
+je reçus hier au soir d'elle-même des marques de
+sa reconnoissance; mais je voudrois bien sçavoir
+de vous une chose, ajouta-t-il: si le comte de
+Guiche n'est point amoureux de madame d'Olonne;
+car, cela étant, je veux éviter l'occasion
+de le devenir. Il a eu tant d'égards pour moi en
+tout rencontre que je serois ridicule d'en user
+mal avec lui.&mdash;Non, lui dit la comtesse; au
+moins madame d'Olonne et lui m'ont dit, chacun
+en particulier, qu'ils ne songeoient point l'un à
+l'autre.&mdash;Cela étant, répliqua l'abbé, je vous
+supplie, Madame, de mander à madame d'Olonne
+que vous m'avez vu, et que, sur ce que
+vous m'avez dit de sa part, je vous ai paru si
+transporté de joie de voir comme elle recevoit ce
+que je faisois pour elle, que vous ne doutez pas
+que je ne devienne furieusement amoureux; et
+là-dessus, Madame, demandez-lui, je vous prie,
+ce qu'elle feroit si cela étoit.» La comtesse lui
+ayant promis, l'abbé sortit, et le lendemain madame
+d'Olonne, ayant reçu le billet de la comtesse,
+y fit cette réponse:</p>
+
+
+<p class="center">BILLET.</p>
+
+<p><i>Vous me mandez ce que je ferois si l'abbé
+Foucquet étoit fort amoureux de moi. Je
+n'ai garde de vous le dire, mais il me
+plaît toujours autant qu'il me plut avant-hier.
+Adieu, la Castillanne!</i></p>
+
+
+<p>Le chevalier de Grammont, étant arrivé chez la
+comtesse un moment après qu'elle eut reçu ce billet,
+la trouva au lit; et, voyant un papier qui n'étoit
+qu'à moitié sur son chevet, il le prit. La comtesse
+lui ayant redemandé ce papier, le chevalier lui
+en rendit un autre à peu près de la même grandeur.
+Les gens qui étoient alors chez la comtesse
+l'occupoient si fort qu'elle ne s'aperçut pas de la
+tromperie du chevalier, lequel sortit presque aussitôt
+qu'il l'eut faite. Comme il vit ce que c'étoit,
+il ne faut pas demander s'il eut de la joie d'avoir
+en main quelque chose qui pût nuire à madame
+d'Olonne et faire enrager le comte de Guiche. Il
+se souvenoit d'avoir été sacrifié à Marsillac et
+des inquiétudes que son neveu lui avoit données
+sur le sujet de la comtesse, et il étoit bien aise
+que l'abbé le tourmentât à son tour. Le bruit
+qu'il fit de cette lettre eut tout l'effet qu'il pouvoit
+souhaiter. Le comte de Guiche eut l'alarme
+et consulta Vineuil; ils résolurent: ensemble, qu'il
+en parleroit lui-même à l'abbé, et cependant il
+écrivit cette lettre à madame d'Olonne:</p>
+
+
+<p class="center">LETTRE.</p>
+
+<p><i>Vous me désespérez, Madame; mais je vous
+aime trop pour m'emporter contre vous.
+Peut-être que cette manière vous touchera
+plus le c&oelig;ur que les reproches. Cependant
+il faut que mon ressentiment retombe sur quelqu'un,
+et je ne vois personne qui se le soit mieux attiré que
+la comtesse. C'est elle assurément qui a embarqué
+l'abbé Foucquet à songer à vous; elle est au désespoir
+que je l'aie quittée. Pour me faire retourner à
+elle, ou pour se venger de mon changement, elle me
+veut donner un rival qui me chasse ou qui me dégoûte
+de vous aimer. Je ne pense pas qu'elle réussisse
+à l'un ni à l'autre, Madame. Je ne laisse pas
+de lui sçavoir le même gré que si l'un et l'autre étoit
+arrivé. Aussi se doit-elle attendre que je n'aurai plus
+d'égards pour elle, et qu'il n'y a rien au monde que
+je ne fasse pour me venger.</i></p>
+
+
+<p>Madame d'Olonne, qui n'étoit pas si assurée
+du comte de Guiche qu'elle n'appréhendât que
+la comtesse le pût reprendre, les voulut brouiller
+au point qu'il ne pût pas y avoir apparemment
+de réconciliation entre eux. Pour cet effet, elle
+n'eut pas plutôt reçu cette lettre qu'elle l'envoya
+à la comtesse. Celle-ci, enragée contre le
+comte de Guiche, manda à Vineuil de la venir
+trouver. «Je vous ai envoyé quérir pour vous dire
+que votre ami est un fou et un impertinent avec
+qui je ne veux plus avoir de commerce. Voyez la
+lettre qu'il vient d'écrire à madame d'Olonne! Il
+se plaint que je pousse l'abbé Foucquet à s'embarquer
+avec sa maîtresse, et ne se souvient pas
+qu'il m'a dit qu'il ne songeoit plus à elle.&mdash;Je
+vous demande pardon pour lui, répondit Vineuil;
+excusez un pauvre amant qui, parcequ'on lui
+veut ôter sa maîtresse, ne sçait plus ce qu'il fait
+ni à qui s'en prendre. Sitôt que je l'aurai fait revenir
+à lui, il viendra se jeter à vos pieds.» Après
+quelques autres discours, Vineuil sortit, et une
+heure après rentra avec le comte de Guiche,
+qui dit tant de choses à la comtesse qu'elle lui
+promit de ne se souvenir plus de sa brutalité. Le
+lendemain le comte, qui avoit résolu de parler à
+l'abbé, l'alla trouver, et, l'ayant tiré à part: «Si
+nous avions tous deux commencé en même temps,
+lui dit-il, d'être amoureux de madame d'Olonne,
+il seroit ridicule de trouver étrange que vous me
+la disputassiez. Aussi ne le ferois-je pas, et je la
+laisserois décider elle-même par ses faveurs de
+la bonne fortune de l'un ou de l'autre. Mais que
+vous me veniez troubler dans une affaire où je
+suis engagé long-temps avant vous, vous voulez
+bien que je vous dise que cela n'est pas honnête,
+et que je vous prie de me laisser en repos auprès
+de ma maîtresse, sans me donner d'autres chagrins
+que ceux qui me viennent de ses rigueurs.&mdash;Je
+suis ami de madame d'Olonne, répondit
+l'abbé, et rien autre chose. Ainsi vous n'avez
+pas sujet de vous plaindre de moi. Si je croyois
+pourtant que le discours que vous me venez de
+lire eût été conseillé par des gens qui me voulussent
+faire des affaires, je vous déclare que je
+deviendrois votre rival dès aujourd'hui. Je sais
+bien pourquoi je vous parle ainsi, et vous me
+pouvez bien entendre.» L'abbé prétendoit parler
+de Vardes<a name="FNanchor_129_131" id="FNanchor_129_131"></a><a href="#Footnote_129_131" class="fnanchor">[129]</a>, son ennemi mortel et ami du comte.
+«Non, répondit le comte, et je ne vous entends
+point; mais ce que j'ai à vous dire, c'est
+que la jalousie m'a conseillé de vous venir prier
+de ne m'en donner plus.» L'abbé lui ayant promis,
+ils se séparèrent les meilleurs amis du monde.
+Quelque temps après, celui-ci trouvant madame
+d'Olonne en visite, elle le tira en particulier
+pour lui faire des confidences de bagatelles.
+L'abbé aussi, ne sçachant que lui dire, lui
+conta l'éclaircissement du comte et de lui. «Je suis
+bien aise, lui dit-elle, de voir que vous autres
+messieurs disposez de moi comme de votre bien.
+Me voilà donc maintenant au comte de Guiche,
+puisque vous lui avez fait votre déclaration que
+vous ne prétendiez rien à moi?&mdash;Ah! Madame,
+répondit l'abbé, je ne vous donne à personne.
+Si j'étois en pouvoir de le faire, comme je m'aime
+mieux que qui que ce soit, je vous garderois pour
+moi; mais, sur le soupçon qu'a le comte de
+Guiche que j'ai de l'amour pour vous, je lui déclare
+que je n'y songe pas, et cela, entre vous
+et moi, Madame, parceque je me défie de ma
+bonne fortune, car...&mdash;Non, non, interrompit
+madame d'Olonne, n'achevez pas, Monsieur l'abbé,
+de me parler contre votre pensée; vous sçavez
+bien que vous n'êtes pas si malheureux que
+vous dites.» L'abbé, se trouvant si pressé, ne put
+s'empêcher de lui répondre qu'elle le sçavoit mieux
+que lui; que, pouvant faire la fortune des rois
+même, il croyoit la sienne faite si elle l'en assuroit,
+et qu'au reste les paroles qu'il avoit données
+au comte ne l'empêcheroient pas de l'aimer
+quand il verroit quelque apparence d'être aimé.
+Cette conversation finit par tant de douceurs
+de la part de madame d'Olonne que l'abbé oublia
+qu'il aimoit encore madame de Châtillon, de
+sorte qu'il se résolut de s'embarquer sans inclination
+avec madame d'Olonne. Il crut qu'en intéressant
+le corps par les plaisirs, il pourroit détacher
+l'esprit, dont les intérêts sont si mêlés. En
+effet, madame d'Olonne, à qui le temps étoit fort
+cher, ne laissa pas languir l'abbé; mais, comme
+leur intelligence ne put pas durer long-temps sans
+que le comte s'en aperçût, celui-ci alla chez elle
+pour lui en faire des plaintes. Comme il fut à la
+porte de sa chambre, il ouït qu'on faisoit quelque
+bruit. Cela l'obligea d'écouter ce que c'étoit.
+Il entendit madame d'Olonne qui disoit mille
+douceurs à quelqu'un. Sa curiosité redoublant,
+il regarda par le trou de la serrure et vit sa maîtresse
+faisant des caresses à son mari<a name="FNanchor_130_132" id="FNanchor_130_132"></a><a href="#Footnote_130_132" class="fnanchor">[130]</a>, aussi tendres
+qu'à un amant. Cela ne lui en donna pas
+moins de mépris pour elle. Il s'en retourna brusquement
+à son logis, où, ayant pris de l'encre
+et du papier, il écrivit ceci à Vineuil:</p>
+
+
+<p class="center">LETTRE.</p>
+
+<p><i>Vous ne sçavez pas un nouvel amant de madame
+d'Olonne que j'ai découvert? Mais
+quel nouvel amant, bon Dieu! un amant
+bien traité, un rival domestique! Il n'y a
+plus moyen de souffrir. C'est d'Olonne que je viens
+de surprendre sur les genoux de sa femme, qui recevait
+mille caresses de cette infidèle.</i></p>
+
+<div class="italique"><div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Je penserois n'être pas malheureux<br /></span>
+<span class="i0">Si la beauté dont je suis amoureux<br /></span>
+<span class="i0">Pouvoit enfin se tenir satisfaite<br /></span>
+<span class="i0">De mille amans avec un favory;<br /></span>
+<span class="i0">Mais j'enrage que la coquette<br /></span>
+<span class="i0">Aime encor jusqu'à son mari.<br /></span>
+</div></div></div>
+
+<p><i>Car enfin, mon cher, il n'est pas mari: il a toutes
+les douceurs des amants, il reçoit d'autres caresses
+que celles que fait faire le devoir, et il les reçoit
+de jour, qui n'a jamais été que le temps des amans.</i></p>
+
+
+<p>Le lendemain, le comte de Guiche, étant retourné
+chez madame d'Olonne, laissa pour une
+autre fois les reproches qu'il avoit à faire sur son
+mari, et ne voulut pour ce coup parler que de
+l'abbé Foucquet. Madame d'Olonne, qui étoit
+remplie de considération quand il falloit perdre
+un amant, non pas tant pour la crainte de son
+dépit que parcequ'elle en ôtoit le nombre, dit au
+comte de Guiche qu'il étoit le maître de sa conduite,
+qu'il pouvoit lui prescrire telle manière de
+vie qu'il lui plairoit; que, si l'abbé lui donnoit de
+l'ombrage, non seulement elle ne le verroit plus,
+mais qu'il seroit témoin, s'il vouloit, de quel air
+elle lui parleroit. Le comte, qui n'eût jamais osé
+lui demander un si grand sacrifice, accepta les
+offres qu'elle lui en fit. Le rendez-vous se prit
+chez Craf pour le lendemain, où madame d'Olonne,
+seule avec le comte et l'abbé, parla ainsi
+à ce dernier, après avoir tout concerté la veille.
+«Je vous ai prié, Monsieur l'abbé, de vous
+trouver ici pour vous dire, en présence de monsieur
+le comte de Guiche, que je n'aime et que
+je ne puis jamais aimer personne que lui. Nous
+avons tous deux été bien aises que vous le sçussiez,
+afin que vous n'en prétendiez cause d'ignorance.
+Ce n'est pas, je l'avoue, que vous ayez
+pris jusqu'ici d'autre parti avec moi que celui
+d'ami, mais comme vous n'y entendez pas finesse,
+peut-être que vous n'avez pas pris garde que vos
+visites étoient un peu trop fréquentes, et vous
+sçavez que cela ne plaît pas d'ordinaire à un
+homme aussi amoureux que l'est monsieur le
+comte, quelque confiance qu'il ait en sa maîtresse.
+Pour moi, je ne veux songer toute ma vie qu'à
+lui plaire. Je vous ai voulu faire cette déclaration
+afin que, sans y penser, vous ne vous fissiez
+point de méchantes affaires. Soyez mon ami, j'en
+serai ravie; mais le moins que nous pourrons
+avoir de commerce ensemble ce sera le meilleur.&mdash;Oui,
+Madame, je vous le promets, lui dit
+l'abbé; j'entre fort dans les sentimens de monsieur
+le comte de Guiche, et j'ai passé par tous les
+degrés de la jalousie. Ce n'est pas d'aujourd'hui
+que nous avons traité ce chapitre, lui et moi; je
+sçais bien ce que je lui ai promis, et je l'assure
+que je n'y ai pas contrevenu.&mdash;Il est vrai, interrompit
+le comte, que je ne sçaurois me plaindre
+de vous; mais Madame a fort bien dit, que,
+comme vous n'aviez aucun dessein, peut-être
+vous n'avez cru rien faire contre ce que vous
+m'avez promis, et les apparences seulement ont
+été contre vous.&mdash;Eh bien! lui répliqua l'abbé,
+à cela ne tienne que vous soyez heureux; je vous
+donne parole de ne voir Madame de dessein
+qu'une fois le mois, car pour les rencontres je
+n'en puis répondre; mais c'est à vous à prendre
+vos sûretés pour cela.» Après mille civilités de
+part et d'autre, ils se séparèrent.</p>
+
+<p>On s'étonnera peut-être que l'abbé souffrît si
+impatiemment les rivaux auprès de la duchesse
+de Châtillon et fût si traitable avec madame
+d'Olonne; mais la raison est qu'avec la première
+il y avoit de l'amour, et avec l'autre rien que de
+la débauche, et que le corps peut souffrir des
+associés, mais jamais le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Quelque temps après, d'Olonne, averti de la
+mauvaise conduite de sa femme, résolut de l'envoyer
+à la campagne, tant pour l'empêcher de
+faire de nouvelles sottises que pour faire cesser
+les bruits que sa présence renouveloit tous les
+jours. En effet, sitôt qu'elle fut partie, on ne se
+souvint plus d'elle, et mille autres copies de madame
+d'Olonne, dont Paris est tout plein, firent
+en peu de temps oublier ce grand original.</p>
+
+<p>Il arriva même une affaire qui, sans être de la
+nature de celles de madame d'Olonne, ne laissa
+pas de les étouffer pour un temps<a name="FNanchor_131_133" id="FNanchor_131_133"></a><a href="#Footnote_131_133" class="fnanchor">[131]</a>.</p>
+
+<p>Le comte de Vivonne, premier gentilhomme
+de la chambre du roi, et pour qui naturellement
+Sa Majesté avoit de l'inclination, s'étant retiré à
+une maison qu'il avoit près de Paris pour passer
+les fêtes de Pâques avec deux de ses amis,
+l'abbé Le Camus<a name="FNanchor_132_134" id="FNanchor_132_134"></a><a href="#Footnote_132_134" class="fnanchor">[132]</a> et Manchiny, celui-ci neveu du
+cardinal, et l'autre un des aumôniers du roi, et y
+ayant passé trois ou quatre jours, sinon dans une
+grande dévotion, au moins dans des plaisirs fort
+innocens, le comte de Guiche et Manicamp, qui
+s'ennuyoient à Paris, l'allèrent trouver. Sitôt que
+l'abbé Le Camus les vit, les connoissant fort emportés,
+il persuada Manchiny de retourner à Paris,
+et que dès le lendemain l'on diroit dans
+le monde qu'il s'étoit passé entre eux d'étranges
+choses; et comme Manchiny<a name="FNanchor_133_135" id="FNanchor_133_135"></a><a href="#Footnote_133_135" class="fnanchor">[133]</a>, dès le soir même,
+témoigna ce dessein, Manicamp et le comte de
+Guiche proposèrent à Vivonne de prier Bussy de
+venir passer deux ou trois jours avec eux, lui disant
+que celui-là pourroit bien remplacer les deux
+autres. Vivonne, en étant demeuré d'accord, écrivit
+à Bussy au nom de tous, qu'il étoit prié de
+quitter pour quelque temps le tracas du monde
+pour venir avec eux vaquer avec moins de distraction
+aux pensées de l'éternité. Avant que de
+passer outre, il est à propos de faire voir ce que
+c'étoit que Vivonne et Bussy.</p>
+
+
+<p class="center"><i>Le portrait de M. le comte de Vivonne.</i></p>
+
+<p>Le premier avoit de gros yeux bleus à fleur de
+tête, dont les prunelles, qui étoient souvent à
+demi cachées sous les paupières, lui faisoient des
+regards languissants contre son intention; il avoit
+le nez bien fait, la bouche petite et relevée, le
+teint beau, les cheveux blonds dorés et en quantité;
+véritablement il avoit un peu trop d'embonpoint.
+Il avoit l'esprit vif et imaginoit bien, mais
+il songeoit trop à être plaisant; il aimoit à dire
+des équivoques et des mots de double sens, et,
+pour se faire plus admirer, il les faisoit souvent au
+logis, et les débitoit comme des impromptus
+dans les compagnies où il alloit<a name="FNanchor_134_136" id="FNanchor_134_136"></a><a href="#Footnote_134_136" class="fnanchor">[134]</a>. Il s'attachoit
+fort vite d'amitié aux gens sans aucun discernement;
+mais, qu'il leur trouvât du mérite ou non,
+il s'en lassoit encore plus vite. Ce qui faisoit un
+peu plus durer son inclination, c'étoit la flatterie;
+mais qui ne l'eût point admiré eût eu beau être
+admirable, il n'en eût pas fait grand estime.
+Comme il croyoit qu'une marque de bon esprit
+étoit la délicatesse pour tous les ouvrages, il ne
+trouvoit rien à son gré de tout ce qu'il voyoit, et
+d'ordinaire il en jugeoit sans connoissance et
+sans fondement. Enfin il étoit tellement aveugle
+de son propre mérite qu'il n'en voyoit point en
+autrui; et, pour parler en Turlupin comme lui,
+il avoit beaucoup de suffisance et beaucoup
+d'insuffisance à la fois. Il étoit hardi à la guerre
+et timide en amour; cependant, qui l'eût voulu
+croire, il avoit mis à mal toutes les femmes qu'il
+avoit entreprises; et la vérité est qu'il avoit
+échoué auprès de certaines dames qui jusque
+là n'avoient refusé personne.</p>
+
+
+<p class="center"><i>Portrait de M. de Bussy Rabutin.</i></p>
+
+<p>Roger de Rabutin, comte de Bussy, mestre
+de camp de la cavalerie légère, avoit les yeux
+grands et doux, la bouche bien faite, le nez
+grand, tirant sur l'aquilin, le front avancé,
+le visage ouvert et la physionomie heureuse,
+les cheveux blonds déliés et clairs. Il avoit dans
+l'esprit de la délicatesse et de la force, de la
+gaîté et de l'enjoûment; il parloit bien, il écrivoit
+juste et agréablement. Il étoit né doux;
+mais les envieux que lui avoit faits son mérite
+l'avoient aigri, en sorte qu'il se réjouissoit volontiers
+avec des gens qu'il n'aimoit pas. Il étoit
+bon ami et régulier; il étoit brave sans ostentation;
+il aimoit les plaisirs plus que la fortune,
+mais il aimoit la gloire plus que les plaisirs; il
+étoit galant avec toutes les dames et fort civil,
+et la familiarité qu'il avoit avec ses meilleurs
+amis ne lui faisoit jamais manquer au respect
+qu'il leur devoit. Cette manière d'agir faisoit juger
+qu'il avoit de l'amour pour elles, et il est certain
+qu'il en entroit toujours un peu dans toutes
+les grandes amitiés qu'il avoit. Il avoit bien servi
+à la guerre, et fort long-temps; mais comme, de
+son siècle, ce n'étoit pas assez pour parvenir à de
+grands honneurs que d'avoir de la naissance, de
+l'esprit, des services et du courage, avec toutes
+ces qualités il étoit demeuré à moitié chemin de
+sa fortune. Il n'avoit pas eu la bassesse de flatter
+les gens en qui le Mazarin, souverain dispensateur
+des grâces, avoit créance, ou il n'avoit pas
+été en état de les lui arracher en lui faisant peur,
+comme avoient fait la plupart des maréchaux de
+son temps.</p>
+
+<p>Bussy donc, ayant reçu ce billet de Vivonne,
+monta à cheval aussitôt et l'alla trouver. Il rencontra
+ses amis fort disposés à se réjouir, et lui,
+qui d'ordinaire ne troubloit point les fêtes, fit que
+la joie fut tout à fait complète; et, les abordant:
+«Je suis bien aise, mes amis, dit-il, de vous trouver
+détachés du monde comme vous êtes. Il faut
+des grâces particulières de Dieu pour faire son
+salut. Dans les embarras des cours, l'ambition,
+l'envie, la médisance, l'amour et mille autres
+passions y portent ordinairement les gens les
+mieux nés à des crimes dont ils sont incapables
+dans des retraites comme celle-ci. Sauvons-nous
+donc ensemble, mes amis; et, comme pour être
+agréables à Dieu il n'est pas nécessaire de pleurer
+ni de mourir de faim, rions, mes chers, et
+faisons bonne chère.» Ce sentiment-là étant généralement
+approuvé, on se prépara pour la
+chasse l'après-dînée, et l'on mit ordre d'avoir des
+concerts d'instrumens pour le lendemain. Après
+avoir couru quatre ou cinq heures, le lendemain,
+ces messieurs vinrent affamés faire le plus grand
+repas du monde. Le souper étant fini, qui avoit
+duré trois heures, pendant lesquelles la compagnie
+avoit été dans cette gaîté qui accompagne
+toujours la bonne conscience, on fit amener des
+chevaux pour se promener dans le parc. Ce fut
+là que ces quatre amis, se trouvant en liberté,
+pour s'encourager à mépriser davantage le monde,
+proposèrent de médire de tout le genre humain;
+mais, un moment après, la réflexion fit
+dire à Bussy qu'il falloit excepter leurs bons amis
+de cette proposition générale. Cet avis ayant été
+approuvé, chacun demanda au reste de l'assemblée
+quartier pour ce qu'il aimoit. Cela étant fait
+et le signal donné pour le mépris des choses d'ici-bas,
+ces bonnes âmes commencèrent le cantique
+qui ensuit:</p>
+
+
+<p class="center">CANTIQUE<a name="FNanchor_135_137" id="FNanchor_135_137"></a><a href="#Footnote_135_137" class="fnanchor">[135]</a>.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Que Déodatus<a name="FNanchor_136_138" id="FNanchor_136_138"></a><a href="#Footnote_136_138" class="fnanchor">[136]</a> est heureux</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>De baiser ce bec amoureux</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Qui d'une oreille à l'autre va!</i><br /></span>
+<span class="i4">Alleluia!<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Si le roi venoit à mourir,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Monsieur ne se pourroit tenir</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>De dire, en chantant</i> Libera:<br /></span>
+<span class="i4">Alleluia!<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>La reine veut un autre v..,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Mais on n'en a pas à crédit,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Et la pauvrette maille n'a.</i><br /></span>
+<span class="i4">Alleluia!<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Le Mazarin est bien lassé</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>De f..... un c.. si bas percé,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Qui sent si fort le faguena<a name="FNanchor_137_139" id="FNanchor_137_139"></a><a href="#Footnote_137_139" class="fnanchor">[137]</a>.</i><br /></span>
+<span class="i4">Alleluia!<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>La d'Orléans<a name="FNanchor_138_140" id="FNanchor_138_140"></a><a href="#Footnote_138_140" class="fnanchor">[138]</a> et la Vandis<a name="FNanchor_139_141" id="FNanchor_139_141"></a><a href="#Footnote_139_141" class="fnanchor">[139]</a></i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Se servent de godemichis;</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>De v.. pour elles il n'y a.</i><br /></span>
+<span class="i4">Alleluia!<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>La Mothe<a name="FNanchor_140_142" id="FNanchor_140_142"></a><a href="#Footnote_140_142" class="fnanchor">[140]</a> disoit l'autre jour</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>À Richelieu: Faisons l'amour,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Embrassons-nous</i>, et cetera.<br /></span>
+<span class="i4">Alleluia!<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Chimerault<a name="FNanchor_141_143" id="FNanchor_141_143"></a><a href="#Footnote_141_143" class="fnanchor">[141]</a> lui disoit: Fripon,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Prenez-moi la m.... du c..,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Et laissez l'autre Motte là.</i><br /></span>
+<span class="i4">Alleluia!<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Si vous voulez savoir pourquoi</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>On f... la Bonneuil<a name="FNanchor_142_144" id="FNanchor_142_144"></a><a href="#Footnote_142_144" class="fnanchor">[142]</a> malgré soi,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>De c.. de son calibre il n'y a.</i><br /></span>
+<span class="i4">Alleluia!<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>À Clérambault<a name="FNanchor_143_145" id="FNanchor_143_145"></a><a href="#Footnote_143_145" class="fnanchor">[143]</a>, disoit Gourdon<a name="FNanchor_144_146" id="FNanchor_144_146"></a><a href="#Footnote_144_146" class="fnanchor">[144]</a>;</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Mettez-moi le v.. dans le c..</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Pour voir comme cela fera.</i><br /></span>
+<span class="i4">Alleluia!<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Je ne sais comme quoi Fouilloux<a name="FNanchor_145_147" id="FNanchor_145_147"></a><a href="#Footnote_145_147" class="fnanchor">[145]</a></i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Peut avoir f.... tant de coups</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Sans avoir une fois mis bas.</i><br /></span>
+<span class="i4">Alleluia!<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Quand d'Alluy<a name="FNanchor_146_148" id="FNanchor_146_148"></a><a href="#Footnote_146_148" class="fnanchor">[146]</a> ne la f... pas bien,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Elle lui dit: F.... vilain,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>La v..... a passé par là.</i><br /></span>
+<span class="i4">Alleluia!<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>De Méneville<a name="FNanchor_147_149" id="FNanchor_147_149"></a><a href="#Footnote_147_149" class="fnanchor">[147]</a> et de Brion<a name="FNanchor_148_150" id="FNanchor_148_150"></a><a href="#Footnote_148_150" class="fnanchor">[148]</a>,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>S'il sort jamais un embryon,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Fils de son père il ne sera.</i><br /></span>
+<span class="i4">Alleluia!<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Quand Marsillac au monde vint,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Pour défaire les Philistins</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Mâchoire d'âne il apporta.</i><br /></span>
+<span class="i4">Alleluia!<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>On peut juger qu'ayant débuté par là, tout fut
+compris dans le cantique, à la réserve des amis
+de ces quatre messieurs; mais, comme le nombre
+en étoit petit, le cantique fut grand, et tel que,
+pour ne rien oublier, il faudroit pour lui seul faire
+un volume. Une partie de la nuit s'étant passée
+en ces plaisirs champêtres, on résolut de s'aller
+reposer. Chacun donc se quitta fort satisfait de
+voir le progrès que l'on commençoit de faire dans
+la dévotion. Le lendemain, Vivonne et Bussy, s'étant
+levés plus matin que les autres, allèrent dans
+la chambre de Manicamp; mais, ne l'ayant pas
+trouvé et le croyant dans le parc à la promenade
+ils allèrent dans la chambre du comte de
+Guiche, avec lequel ils le trouvèrent couché.
+«Vous voyez, mes amis, leur dit Manicamp, que
+je tâche de profiter des choses que vous dites
+hier touchant le mépris du monde. J'ai déjà gagné
+sur moi d'en mépriser la moitié, et j'espère
+que dans peu de temps, hors mes amis particuliers,
+que je ne ferai pas grand cas de l'autre.&mdash;Souvent
+on arrive à même fin par différentes
+voies, lui répondit Bussy. Pour moi je ne condamne
+point vos manières: chacun se sauve à sa
+guise; mais je n'irai point à la béatitude par le
+chemin que vous tenez.&mdash;Je m'étonne, dit Manicamp,
+que vous parliez comme vous faites, et
+que madame de Sévigny ne vous ait pas rebuté
+d'aimer les femmes.&mdash;Mais, à propos de madame
+de Sévigny, dit Vivonne, je vous prie de nous
+dire pourquoi vous rompîtes avec elle, car on
+en parle différemment. Les uns disent que vous
+étiez jaloux du comte du Lude, et les autres que
+vous la sacrifiâtes à madame de Monglas, et personne
+n'a cru, comme vous l'avez dit tous deux,
+que ce fût une raison d'intérêt<a name="FNanchor_149_151" id="FNanchor_149_151"></a><a href="#Footnote_149_151" class="fnanchor">[149]</a>.&mdash;Quand je vous
+aurai fait voir, répliqua Bussy, qu'il y a six ans
+que j'aime madame de Monglas, vous croirez
+bien qu'il n'entroit point d'amour dans la rupture
+qui se fit l'année passée entre madame de Sévigny
+et moi.&mdash;Ah! mon cher, interrompit Vivonne,
+que nous vous serions obligés si vous vouliez prendre
+la peine de nous conter une histoire amoureuse!
+Mais auparavant, dites-nous, s'il vous plaît,
+ce que c'est que madame de Sévigny, car je n'ai
+jamais vu deux personnes s'accorder sur son
+sujet.&mdash;C'est la définir en peu de mots que ce que
+vous dites là, répondit Bussy: on ne s'accorde
+point sur son sujet parcequ'elle est inégale, et
+qu'une seule personne n'est pas assez long-temps
+bien avec elle pour remarquer le changement de
+son humeur; mais moi, qui l'ai toujours vue dès
+son enfance, je vous en veux faire un fidèle rapport.»</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LIVRE_QUATRIEME" id="LIVRE_QUATRIEME"></a>LIVRE QUATRIÈME.</h2>
+
+<h2>HISTOIRE DE MADAME DE SÉVIGNY.</h2>
+
+
+<p class="center"><i>Portrait de madame de Sévigny<a name="FNanchor_150_152" id="FNanchor_150_152"></a><a href="#Footnote_150_152" class="fnanchor">[150]</a>.</i></p>
+
+<p>Madame de Sévigny, continua-t-il, a
+d'ordinaire le plus beau teint du monde,
+les yeux petits et brillants, la bouche
+plate, mais de belle couleur; le
+front avancé, le nez semblable à soi, ni long ni
+petit, carré par le bout; la mâchoire comme le
+bout du nez; et tout cela, qui en détail n'est pas
+beau, est à tout prendre assez agréable. Elle a
+la taille belle, sans avoir bon air; elle a la jambe
+bien faite, la gorge, les bras et les mains mal
+taillés; elle a les cheveux blonds, déliés et épais.
+Elle a bien dansé et a l'oreille encore juste; elle
+a la voix agréable, elle sçait un peu chanter.
+Voilà, pour le dehors, à peu près comme elle est
+faite. Il n'y a point de femme qui ait plus d'esprit
+qu'elle, et fort peu qui en aient autant; sa
+manière est divertissante. Il y en a qui disent
+que pour une femme de qualité, son caractère est
+un peu trop badin. Du temps que je la voyois,
+je trouvois ce jugement-là ridicule, et je sauvois
+son burlesque sous le nom de gaîté; aujourd'hui
+qu'en ne la voyant plus son grand feu ne m'éblouit
+pas, je demeure d'accord qu'elle veut être
+trop plaisante. Si on a de l'esprit, et particulièrement
+de cette sorte d'esprit qui est enjoué, on
+n'a qu'à la voir: on ne perd rien avec elle; elle
+vous entend, elle entre juste en tout ce que vous
+dites, elle vous devine, et vous mène d'ordinaire
+bien plus loin que vous ne pensez aller.
+Quelquefois aussi on lui fait bien voir du pays; la
+chaleur de la plaisanterie l'emporte. En cet état,
+elle reçoit avec joie tout ce qu'on lui veut dire
+de libre, pourvu qu'il soit enveloppé; elle y répond
+même avec mesure, et croit qu'il iroit du
+sien si elle n'alloit pas au delà de ce qu'on lui a
+dit. Avec tant de feu, il n'est pas étrange que le
+discernement soit médiocre: ces deux choses
+étant d'ordinaire incompatibles, la nature ne peut
+faire de miracle en sa faveur; un sot éveillé l'emportera
+toujours auprès d'elle sur un honnête
+homme sérieux. La gaîté des gens la préoccupe.
+Elle ne jugera pas si on entend ce qu'elle dit. La
+plus grande marque d'esprit qu'on lui peut donner,
+c'est d'avoir de l'admiration pour elle; elle
+aime l'encens, elle aime d'être aimée, et pour
+cela elle sème afin de recueillir, elle donne de la
+louange pour en recevoir. Elle aime généralement
+tous les hommes, quelque âge, quelque naissance
+et quelque mérite qu'ils aient, et de quelque
+profession qu'ils soient; tout lui est bon, depuis
+le manteau royal jusqu'à la soutane, depuis
+le sceptre jusqu'à l'écritoire. Entre les hommes,
+elle aime mieux un amant qu'un ami, et,
+parmi les amans, les gais que les tristes. Les mélancoliques
+flattent sa vanité, les éveillés son
+inclination; elle se divertit avec ceux-ci, et se
+flatte de l'opinion qu'elle a bien du mérite d'avoir
+pu causer de la langueur à ceux-là.</p>
+
+<p>Elle est d'un tempérament froid, au moins
+si on en croit feu son mari: aussi lui avoit-il l'obligation
+de sa vertu. Comme il disoit, toute sa
+chaleur est à l'esprit. À la vérité, elle récompense
+bien la froideur de son tempérament, si
+l'on s'en rapporte à ses actions; je crois que la
+foi conjugale n'a point cette violence si l'on regarde
+l'intention. C'est une autre chose, pour en
+parler franchement. Je crois que son mari s'est
+tiré d'affaire devant les hommes, mais je le tiens
+cocu devant Dieu. Cette belle, qui veut être à
+tous les plaisirs, a trouvé un moyen sûr, à ce qu'il
+lui semble, pour se réjouir sans qu'il en coûte
+rien à sa réputation. Elle s'est faite amie à quatre
+ou cinq prudes, avec lesquelles elle va en tous
+les lieux du monde; elle ne regarde pas tant ce
+qu'elle fait qu'avec qui elle est. En ce faisant,
+elle se persuade que la compagnie honnête rectifie
+toutes ses actions; et, pour moi, je pense que
+l'heure du berger, qui ne se rencontre d'ordinaire
+que tête à tête avec toutes les femmes, se
+trouveroit plutôt avec celle-ci au milieu de sa
+famille. Quelquefois elle refuse hautement une
+partie de promenade publique pour s'établir à
+l'égard du monde dans une opinion de grande
+régularité, et quelque temps après, croyant marcher
+à couvert sur les refus qu'elle aura fait éclater,
+elle fera quatre ou cinq parties de promenades
+particulières. Elle aime naturellement les
+plaisirs; deux choses l'obligèrent quelquefois de
+s'en priver: la politique et l'inégalité; et c'est
+par l'une ou par l'autre de ces raisons-là que bien
+souvent elle va au sermon le lendemain d'une
+assemblée. Avec quelques façons qu'elle donne
+de temps en temps au public, elle croit préoccuper
+tout le monde, et s'imagine qu'en faisant
+un peu de bien et un peu de mal, tout ce que
+l'on pourroit dire, c'est que, l'un portant l'autre,
+elle est honnête femme. Les flatteurs dont
+sa petite cour est pleine lui en parlent bien d'autre
+manière; ils ne manquent jamais de lui dire qu'on
+ne sçauroit mieux accorder qu'elle fait la sagesse
+avec le monde et le plaisir avec la vertu. Pour
+avoir de l'esprit et de la qualité, elle se laisse un
+peu trop éblouir aux grandeurs de la cour. Le
+jour que la reine lui aura parlé, et peut-être demandé
+seulement avec qui elle sera venue, elle
+sera transportée de joie, et long-temps après elle
+trouvera moyen d'apprendre à tous ceux desquels
+elle se voudra attirer le respect la manière
+obligeante avec laquelle la reine lui aura parlé.
+Un soir que le roi venoit de la faire danser, et
+s'étant remise à sa place, qui étoit auprès de
+moi: «Il faut avouer, me dit-elle, que le roi a de
+grandes qualités; je crois qu'il obscurcira la gloire
+de tous ses prédécesseurs.» Je ne pus m'empêcher
+de lui rire au nez, voyant à quel propos elle
+lui donnoit ces louanges, et de lui répondre: «On
+n'en peut douter, Madame, après ce qu'il vient
+de faire pour vous.» Elle étoit alors si satisfaite de
+Sa Majesté que je la vis sur le point, pour lui témoigner
+sa reconnoissance, de crier: Vive le roi!</p>
+
+<p>Il y a des gens qui ne mettent que les choses
+saintes pour bornes à leur amitié, et qui feroient
+tout pour leurs amis, à la réserve d'offenser Dieu.
+Ces gens-là s'appellent amis jusqu'aux autels.
+L'amitié de madame de Sévigny a d'autres limites:
+cette belle n'est amie que jusqu'à la bourse;
+il n'y a qu'elle de jolie femme au monde qui se
+soit deshonorée par l'ingratitude. Il faut que la
+nécessité lui fasse grand'peur, puisque, pour en
+éviter l'ombre, elle n'appréhende pas la honte.
+Ceux qui la veulent excuser disent qu'elle défère
+en cela au conseil des gens qui sçavent que c'est
+que la faim et qui se souviennent encore de
+leur pauvreté. Qu'elle tienne cela d'autrui ou
+qu'elle ne le doive qu'à elle-même, il n'y a rien
+de si naturel que ce qui paroît dans son économie.</p>
+
+<p>La plus grande application qu'ait madame de
+Sévigny est à paroître tout ce qu'elle n'est pas.
+Depuis le temps qu'elle s'y étudie, elle a déjà
+appris à tromper ceux qui ne l'avoient guère connue
+ou qui ne s'appliquent pas à la connoître;
+mais, comme il y a des gens qui ont pris en elle
+plus d'intérêt que d'autres, ils l'ont découverte
+et se sont aperçus, malheureusement pour elle,
+que tout ce qui reluit n'est pas or.</p>
+
+<p>Madame de Sévigny est inégale jusqu'aux
+prunelles des yeux et jusqu'aux paupières; elle a
+les yeux de différentes couleurs, et, les yeux
+étant les miroirs de l'âme, ces égaremens sont
+comme un avis que donne la nature à ceux qui
+l'approchent de ne pas faire un grand fondement
+sur son amitié.</p>
+
+<p>Je ne sçais si c'est parceque ses bras ne sont
+pas beaux qu'elle ne les tient pas trop chers, ou
+qu'elle ne s'imagine pas faire une faveur, la chose
+étant si générale; mais enfin les prend et les
+baise qui veut. Je pense que c'est assez pour lui
+persuader qu'il n'y a point de mal qu'elle croie
+qu'on n'y a point de plaisir. Il n'y a plus que
+l'usage qui la pourroit contraindre, mais elle ne
+balance pas à le choquer plutôt que les hommes,
+sçachant bien qu'ayant fait les modes, quand
+il leur plaira la bienséance ne sera plus renfermée
+dans des bornes si étroites.</p>
+
+<p>Voilà, mes chers, le portrait de madame de
+Sévigny. Son bien, qui accommodoit fort le
+mien parceque c'étoit un parti de ma maison,
+obligea mon père à souhaiter que je l'épousasse;
+mais, quoique je ne la connusse pas alors si bien
+qu'aujourd'hui, je ne répondois point au dessein
+de mon père: certaine manière étourdie dont je
+la voyais agir me la faisoit appréhender, et je la
+trouvois la plus jolie fille du monde pour être
+femme d'un autre. Ce sentiment-là m'aida fort
+à ne la point épouser; mais, comme elle fut mariée
+un peu de temps après moi, j'en devins
+amoureux, et la plus forte raison qui m'obligea
+d'en faire ma maîtresse fut celle qui m'avoit empêché
+de souhaiter d'être son mari.</p>
+
+<p>Comme j'étois son proche parent, j'avois un
+fort grand accès chez elle, et je voyois les chagrins
+que son mari lui donnoit tous les jours. Elle
+s'en plaignoit à moi bien souvent et me prioit de
+lui faire honte de mille attachemens ridicules
+qu'il avoit. Je la servis en cela quelque temps fort
+heureusement; mais enfin le naturel de son mari
+l'emporta sur mes conseils. De propos délibéré
+je me mis dans la tête d'être amoureux d'elle,
+plus par la commodité de la conjoncture que par
+la force de mon inclination. Un jour donc que Sévigny
+m'avoit dit qu'il avoit passé la veille la plus
+agréable nuit du monde, non seulement pour lui,
+mais pour la dame avec qui il l'avoit passée:
+«Vous pouvez croire, ajouta-t-il, que ce n'est
+pas avec votre cousine: c'est avec Ninon<a name="FNanchor_151_153" id="FNanchor_151_153"></a><a href="#Footnote_151_153" class="fnanchor">[151]</a>.&mdash;Tant
+pis pour vous, lui dis-je; ma cousine vaut mille
+fois mieux, et je suis assuré que si elle n'étoit
+votre femme elle seroit votre maîtresse.&mdash;Cela
+pourroit bien être», me répondit-il. Je ne l'eus
+pas quitté que j'allai tout conter à madame de
+Sévigny. «Il y a bien de quoi se vanter à lui! me
+dit-elle en rougissant de dépit.&mdash;Ne faites pas
+semblant de sçavoir cela, lui répondis-je, car vous
+en voyez la conséquence.&mdash;Je crois que vous
+êtes fou, reprit-elle, de me donner cet avis, ou
+que vous croyez que je sois folle.&mdash;Vous le seriez
+bien plus, Madame, lui répliquai-je, si vous
+ne lui rendiez pas la pareille que si vous lui redisiez
+ce que je vous ai dit. Vengez-vous, ma belle
+cousine; je serai de moitié de la vengeance, car
+enfin vos intérêts me sont aussi chers que les
+miens propres.&mdash;Tout beau, Monsieur le comte!
+me dit-elle; je ne suis pas si fâchée que vous le
+pensez.» Le lendemain, ayant trouvé Sévigny au
+Cours, il se mit avec moi dans mon carrosse. Aussitôt
+qu'il y fut: «Je pense, dit-il, que vous avez
+dit à votre cousine ce que je vous contai hier de
+Ninon, parcequ'elle m'en a touché quelque chose.&mdash;Moi!
+lui répliquai-je, je ne lui en ai point
+parlé, Monsieur; mais, comme elle a de l'esprit,
+elle m'a dit tant de choses sur ce chapitre de la
+jalousie qu'elle rencontre quelquefois la vérité.»
+Sévigny, s'étant rendu à une si bonne raison, me
+remit sur le chapitre de la bonne fortune, et,
+après m'avoir dit mille avantages qu'il y avoit
+d'être amoureux, il conclut par me dire qu'il le
+vouloit être toute sa vie, et même qu'il l'étoit alors
+de Ninon autant qu'on le pouvoit être; qu'il s'en
+alloit passer la nuit à Saint-Cloud avec elle et
+avec Vassé<a name="FNanchor_152_154" id="FNanchor_152_154"></a><a href="#Footnote_152_154" class="fnanchor">[152]</a>, qui leur donnoit une fête, et duquel
+ils se moquoient ensemble. Je lui redis ce que
+je lui avois dit mille fois, que, quoique sa femme
+fût sage, il en pourroit faire tant qu'enfin il la désespéreroit,
+et que, quelque honnête homme venant
+amoureux d'elle dans le temps qu'il lui feroit
+de méchans tours, elle pourroit peut-être
+chercher des douceurs dans l'amour et dans la
+vengeance qu'elle n'auroit pas envisagées dans
+l'amour seulement. Et là-dessus, nous étant séparés,
+je me retirai chez moi et j'écrivis cette
+lettre à sa femme:</p>
+
+
+<p class="center">LETTRE.</p>
+
+<p><i>Je n'avois pas tort hier, Madame, de me
+défier de votre imprudence; vous avez dit
+à votre mari ce que je vous dis. Vous
+voyez bien que ce n'est pas pour mes intérêts
+que je vous fais ce reproche, car tout ce qui
+m'en peut arriver est de perdre son amitié; et pour
+vous, Madame, il y a bien plus à craindre. J'ai
+pourtant été assez heureux pour le désabuser. Au reste,
+Madame, il est tellement persuadé qu'on ne peut être
+honnête homme sans être toujours amoureux, que je
+désespère de vous voir jamais contente si vous n'apprenez
+qu'à être aimée de lui. Mais que cela ne vous
+alarme pas, Madame; comme j'ai commencé de vous
+servir, je ne vous abandonnerai pas en l'état où vous
+êtes. Vous sçavez que la jalousie a quelquefois plus
+de vertu pour retenir un c&oelig;ur que les charmes et que
+le mérite. Je vous conseille d'en donner à votre mari,
+ma belle cousine, et pour cela je m'offre à vous. Si
+vous le faites revenir par là, je vous aime assez
+pour recommencer mon premier personnage de votre
+agent auprès de lui, et me faire sacrifier encore pour
+vous rendre heureuse; et, s'il faut qu'il vous échappe,
+aimez-moi, ma cousine, et je vous aiderai à vous
+venger de lui en vous aimant toute ma vie.</i></p>
+
+
+<p>Le page à qui je donnai cette lettre, l'étant allé
+porter à madame de Sévigny, la trouva endormie;
+et, comme il attendoit qu'on l'éveillât, Sévigny<a name="FNanchor_153_155" id="FNanchor_153_155"></a><a href="#Footnote_153_155" class="fnanchor">[153]</a>
+arriva de la campagne. Celui-ci ayant sçu
+de mon page, que je n'avois point instruit là-dessus,
+ne prévoyant pas que le mari dût arriver
+sitôt, ayant sçu, dis-je, qu'il avoit une lettre
+à rendre de ma part à sa femme, la lui demanda
+sans rien soupçonner, et, l'ayant lue à
+l'heure même, lui dit de s'en retourner, et qu'il
+n'y avoit nulle réponse à faire. Vous pouvez juger
+comme je le reçus, et je fus sur le point de le
+tuer, voyant le danger où il avoit exposé ma
+cousine, et je ne dormis pas une heure cette
+nuit-là. Sévigny, de son côté, ne la passa pas
+meilleure que moi; et le lendemain, après de
+grands reproches qu'il fit à sa femme, il lui défendit
+de me voir. Elle me le manda, et qu'avec
+un peu de patience tout cela s'accommoderoit
+un jour.</p>
+
+<p>Six mois après, Sévigny fut tué en duel par le
+chevalier d'Albret<a name="FNanchor_154_156" id="FNanchor_154_156"></a><a href="#Footnote_154_156" class="fnanchor">[154]</a>. Sa femme parut inconsolable
+de sa mort. Les sujets de le haïr étant connus de
+tout le monde, on crut que sa douleur n'étoit que
+grimace. Pour moi, qui avois plus de familiarité
+avec elle que les autres, je n'attendis pas si long-temps
+qu'eux à lui parler de choses agréables, et
+bientôt après je lui parlai d'amour, mais sans façon
+et comme si je n'eusse jamais fait autre
+chose. Elle me fit une de ces gracieuses réponses
+d'oracle que les femmes font d'ordinaire dans
+les commencemens, que ma passion, qui étoit
+assez tranquille, me fit paroître peu favorable;
+peut-être aussi l'étoit-elle, je n'en sçais rien. Que
+si madame de Sévigny n'avoit pas intention de
+m'aimer, on ne peut pas avoir plus de complaisance
+pour elle que j'en eus en ce rencontre. Cependant,
+comme j'étois son plus proche parent du
+côté le plus honorable, elle me fit mille avances
+pour être son mari; et moi, qui lui trouvois une
+manière d'esprit qui me réjouissoit, je ne fus pas
+fâché de demeurer sur ce pied-là auprès d'elle. Je
+la voyois presque tous les jours, je lui écrivois,
+je lui parlois d'amour en riant, je me brouillois
+avec mes plus proches pour servir de mon crédit
+et de mon bien ceux qu'elle me recommandoit;
+enfin, si elle eût eu besoin de tout ce que
+j'ai au monde, je lui aurois eu grande obligation
+de me donner lieu de l'en assister. Comme mon
+amitié ressembloit assez à l'amour, madame de
+Sévigny en fut assez satisfaite tant que je n'aimai
+point ailleurs; mais le hasard, comme je
+vous dirai ensuite, m'ayant fait aimer madame
+de Précy<a name="FNanchor_155_157" id="FNanchor_155_157"></a><a href="#Footnote_155_157" class="fnanchor">[155]</a>, ma cousine ne me témoigna plus tant
+de tendresse qu'elle faisoit lorsqu'elle croyoit
+que je n'aimois rien qu'elle. De temps en temps
+nous avions de petites brouilleries, qui véritablement
+s'accommodoient, mais qui laissoient
+dans mon c&oelig;ur, et je crois dans le sien, des semences
+de division au premier sujet que nous en
+aurions l'un ou l'autre, et qui même étoient capables
+d'aigrir des choses indifférentes. Enfin, s'étant
+présenté une occasion où j'avois besoin de
+madame de Sévigny, et où sans son assistance
+j'étois en danger de perdre ma fortune, cette ingrate
+m'abandonna et me fit en amitié la plus
+grande infidélité du monde. Voilà, mes chers,
+ce qui me fit rompre avec elle; et, bien loin de la
+sacrifier à madame de Monglas, comme on a dit,
+celle-ci, que j'aimois il y avoit déjà long-temps,
+m'empêcha de faire tout l'éclat que méritoit une
+telle ingratitude. Bussy ayant cessé de parler:
+«Qu'est-ce que c'est donc, lui dit Vivonne, que
+tout ce que l'on dit du comte du Lude et de madame
+de Sévigny? A-t-il été bien avec elle?&mdash;Avant
+que vous répondre à ceci, reprit Bussy,
+il faut que vous sçachiez ce que c'est que le
+comte du Lude.</p>
+
+
+<p class="center"><i>Portrait de monsieur le comte du Lude<a name="FNanchor_156_158" id="FNanchor_156_158"></a><a href="#Footnote_156_158" class="fnanchor">[156]</a>.</i></p>
+
+
+<p>Il a le visage petit et laid, beaucoup de cheveux,
+la taille belle, et il étoit né pour être fort
+gras; mais la crainte d'être incommodé et désagréable
+lui a fait prendre des soins si extraordinaires
+pour s'amaigrir qu'enfin il en est venu
+à bout. Véritablement sa belle taille lui a coûté
+quelque chose de sa santé; il s'est gâté l'estomac
+par les diètes qu'il a faites et le vinaigre dont
+il a usé. Il est adroit à cheval, il danse bien, il
+fait bien des armes, il est brave, il s'est fort bien
+battu contre Vardes, et on lui a fait injustice
+quand on a douté de sa valeur. Le fondement de
+cette médisance est que, toute la jeunesse de sa
+volée ayant pris parti dans la guerre, il s'est
+contenté de faire une campagne en volontaire;
+mais cela vient de ce qu'il est paresseux et aime
+ses plaisirs. En un mot, il a du courage et n'a
+point d'ambition; il a l'esprit doux, il est agréable
+avec les femmes, il en a toujours bien été
+traité et il ne les aime pas long-temps. Les raisons
+que l'on voit de ses bonnes fortunes, outre
+la réputation d'être discret, sont la bonne mine,
+et d'avoir de grandes parties pour l'amour; mais
+ce qui le fait réussir partout sûrement, c'est qu'il
+pleure quand il veut, et que rien ne persuade
+tant les femmes qu'on aime que les larmes. Cependant,
+soit qu'il lui soit arrivé des malheurs
+tête à tête, soit que ses envieux veulent que ce
+soit sa faute de n'avoir point d'enfans, il ne déshonore
+pas trop les gens qu'il aime. Madame de
+Sévigny est une de celles pour qui il a eu de l'amour;
+mais, sa passion finissant lorsque cette belle
+commençoit d'y répondre, ces contre-temps l'ont
+sauvée: ils ne se sont pu rencontrer, et comme il
+l'a toujours vue du depuis, quoique sans attachement,
+on n'a pas laissé de dire qu'elle l'avoit
+aimé; et bien que cela ne soit pas vrai, c'étoit toujours
+le plus vraisemblable à dire. Il a été pourtant
+le foible de madame de Sévigny, et celui
+pour qui elle a eu plus d'inclination, quelque
+plaisanterie qu'elle en ait voulu faire. Cela me fait
+ressouvenir d'un couplet de chanson qu'elle fit,
+où elle faisoit parler ainsi madame de Sourdy<a name="FNanchor_157_159" id="FNanchor_157_159"></a><a href="#Footnote_157_159" class="fnanchor">[157]</a>,
+qui étoit grosse:</p>
+
+<div class="italique"><div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">On dit que vous avez tous deux<br /></span>
+<span class="i0">Ce qui rend un homme amoureux,<br /></span>
+<span class="i0">J'entends un honnête homme,<br /></span>
+<span class="i0">Et non pas celui que je sçai,<br /></span>
+<span class="i0">Qui ne sçait point le mal que j'ai.<br /></span>
+</div></div></div>
+
+<p>Personne au monde n'a plus de gaîté, plus de
+feu, ni l'esprit plus agréable qu'elle. Ménage<a name="FNanchor_158_160" id="FNanchor_158_160"></a><a href="#Footnote_158_160" class="fnanchor">[158]</a>, en
+étant devenu amoureux, et sa naissance, son
+âge et sa figure l'obligeant de cacher son amour
+autant qu'il pouvoit, se trouva un jour chez elle
+dans le temps qu'elle vouloit sortir pour aller
+faire quelque emplette. Sa demoiselle n'étant pas
+en état de la suivre, elle dit à Ménage de monter
+dans son carrosse avec elle, et qu'elle ne craignoit
+point que personne en parlât. Celui-ci badinoit
+en apparence, mais en effet étant fâché,
+lui répondit qu'il lui étoit bien rude de voir qu'elle
+n'étoit pas contente des rigueurs qu'elle avoit
+depuis si long-temps pour lui, mais qu'elle le
+méprisât encore au point de croire qu'on ne
+pouvoit dire rien de lui et d'elle. «Mettez-vous,
+lui dit-elle, mettez-vous dans mon carosse. Si
+vous me fâchez, je vous irai voir chez vous.» Comme
+Bussy achevoit ces dernières paroles, on vint
+dire à ces messieurs que l'on avoit servi sur table.
+Ils allèrent dîner, et, le repas s'étant passé avec
+la gaîté ordinaire, ils s'en allèrent dans le parc,
+où ils ne furent pas plutôt qu'ils prièrent Bussy de
+leur raconter l'histoire de madame de Monglas et
+de lui; ce que leur ayant accordé, il commença
+de cette manière:</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LIVRE_CINQUIEME" id="LIVRE_CINQUIEME"></a>LIVRE CINQUIÈME.</h2>
+
+<h2>HISTOIRE DE M<sup>me</sup> DE MONGLAS ET DE BUSSY.</h2>
+
+
+<p>Cinq ans avant la brouillerie de madame
+de Sévigny et moi, m'étant trouvé au
+commencement de l'hiver à Paris,
+fort ami de la Feuillade et de Darcy<a name="FNanchor_159_161" id="FNanchor_159_161"></a><a href="#Footnote_159_161" class="fnanchor">[159]</a>,
+nous nous mîmes tous trois dans la tête d'être
+amoureux, et, parceque nous ne voulions pas que
+nos affaires nous séparassent les uns des autres,
+nous jetâmes les yeux sur tout ce qu'il y avoit
+de jolies femmes, pour voir si nous n'en pourrions
+point trouver trois qui fussent aussi amies
+que nous ou qui le pussent devenir. Nous ne
+cherchâmes pas long-temps sans rencontrer ce
+qu'il nous falloit. Mesdames de Monglas, de Précy
+et de l'Isle<a name="FNanchor_160_162" id="FNanchor_160_162"></a><a href="#Footnote_160_162" class="fnanchor">[160]</a> étoient fort amies et fort aimables;
+mais comme peut-être eussions-nous eu de la
+peine à nous accorder sur le choix, et que le
+mérite de ces dames n'étoit pas si égal que nos
+inclinations nous portassent à les aimer également,
+nous convînmes de faire trois billets de
+leurs trois noms, de les mettre dans une bourse,
+et de nous en tenir, en les tirant, à ce que le sort
+en ordonneroit. Madame de Monglas échut à la
+Feuillade, madame de l'Isle à Darcy, et madame
+de Précy à moi. La fortune en ce rencontre
+montra bien qu'elle est aveugle, car elle fit
+une faveur à la Feuillade dont il ne connut pas
+si bien le prix que j'eusse fait; mais il fallut me
+contenter de ce qu'elle m'avoit donné, et, comme
+je n'avois vu que cinq ou six fois madame de
+Monglas, je crus que les soins que j'allois rendre
+à madame de Précy effaceroient de mon âme
+l'ébauche d'une passion.</p>
+
+<p>Nous nous embarquâmes donc auprès de nos
+maîtresses. La Feuillade, ayant témoigné quinze
+jours ou trois semaines de l'amour à madame de
+Monglas par des assiduités, se résolut enfin de
+lui en parler. D'abord il trouva une femme qui,
+sans faire trop la sévère, lui parut si naturellement
+ennemie des engagemens, qu'il faillit à
+désespérer de réussir auprès d'elle, ou du moins
+d'y réussir promptement. Il ne se rebuta point,
+et quelque temps après il la trouva plus incertaine,
+et enfin il la pressa tant et lui parut si
+amoureux qu'elle lui permit d'espérer d'être aimé
+quelque jour. Mais, avant que de passer outre, il
+est à propos de faire la peinture de madame de
+Monglas et de la Feuillade.</p>
+
+
+<p class="center"><i>Portrait de madame de Monglas<a name="FNanchor_161_163" id="FNanchor_161_163"></a><a href="#Footnote_161_163" class="fnanchor">[161]</a>.</i></p>
+
+<p>Madame de Monglas a les yeux petits, noirs
+et brillants, la bouche agréable, le nez un peu
+troussé, les dents belles et nettes, le teint trop
+vif, les traits fins et délicats, et le tour du visage
+agréable; elle a les cheveux noirs, longs et
+épais; elle est propre au dernier point, et l'air
+qu'elle souffle est plus pur que celui quelle respire;
+elle a la gorge la mieux taillée du monde,
+les bras et les mains faits au tour; elle n'est ni
+grande ni petite, mais d'une taille fort aisée, et
+qui sera toujours agréable, si elle la peut sauver
+de l'incommodité de l'embonpoint. Madame de
+Monglas a l'esprit vif et pénétrant, comme son
+teint, jusqu'à l'excès; elle parle et elle écrit avec
+une facilité surprenante, et le plus naturellement
+du monde; elle est souvent distraite en conversation,
+et on ne lui peut dire guère de choses
+d'assez grande conséquence pour occuper toute
+son attention; elle vous prie de lui apprendre
+quelquefois une nouvelle, et, comme vous commencez
+la narration, elle oublie sa curiosité, et
+le feu dont elle est pleine fait qu'elle vous interrompt
+pour vous parler d'autre chose.</p>
+
+<p>Madame de Monglas aime la musique et les
+vers; elle en fait d'assez jolis; elle chante mieux
+que femme de France de sa qualité; personne ne
+danse mieux qu'elle; elle craint la solitude; elle
+est bonne amie, jusqu'à prendre brutalement le
+parti de ceux qu'elle aime quand on en veut mal
+parler devant elle, et jusqu'à leur donner tout
+son bien s'ils en avoient besoin; elle garde religieusement
+leurs secrets; elle sçait fort bien vivre
+avec tout le monde; elle est civile comme il faut
+que le soit une femme de qualité, et, quoiqu'elle
+aime assez à ne fâcher personne, sa civilité tient
+plus de la gloire que de la flatterie. Cela fait
+qu'elle ne gagne pas les c&oelig;urs sitôt que beaucoup
+d'autres plus insinuantes; mais quand on
+connoît sa fermeté, on s'attache bien plus fortement
+à elle.</p>
+
+
+<p class="center"><i>Portrait de monsieur de la Feuillade.</i></p>
+
+<p>La Feuillade n'est pas tout à fait pour homme
+ce que madame de Monglas est pour femme: ce
+sont des mérites différents. Celui-ci néanmoins a
+quelques faux brillans qui peuvent éblouir d'abord
+les étourdis, mais qui ne trompent pas les
+gens qui font des réflexions. Il a les yeux bleus
+et vifs, la bouche grande, le nez court, les cheveux
+frisés et un peu ardens, la taille assez belle,
+les genoux en dedans; il a trop de vivacité, il
+parle fort et veut toujours être plaisant; mais il ne
+fait pas toujours ce qu'il veut, cela s'entend avec
+les honnêtes gens: car, pour le peuple et les esprits
+médiocres, avec qui il ne faut qu'avoir toujours
+la bouche ouverte pour rire ou pour parler,
+il est admirable; il a l'esprit léger, et le c&oelig;ur dur
+jusqu'à l'ingratitude; il est envieux, et c'est lui
+faire outrage que d'avoir de la prospérité; il est
+vain et fanfaron, et à son avénement dans le
+monde il nous avoit si souvent dit qu'il étoit
+brave qu'on faisoit conscience d'en douter; cependant
+on fait conscience aujourd'hui de le
+croire.</p>
+
+<p>Je vous ai dit que madame de Monglas, persuadée
+qu'il avoit une violente passion pour elle,
+lui avoit laissé croire qu'il pouvoit espérer d'être
+aimé. Tout autre que la Feuillade eût fait de
+cette affaire la plus agréable affaire du monde;
+mais il étoit logé comme je vous ai dit et n'aimoit
+que par boutades; il en faisoit assez pour
+échauffer sa maîtresse, et trop peu pour lui faire
+prendre parti. Quand je disois à cette belle qu'il
+l'aimoit fort, parceque la Feuillade m'avoit prié
+devant elle de parler pour lui en son absence,
+elle se moquoit de moi et me faisoit remarquer
+quelques endroits de son procédé qui détruisoient
+les bons offices que je lui voulois rendre. Je ne laissois
+pas de l'excuser, et, ne pouvant toujours sauver
+sa conduite, je justifiois au moins ses intentions.
+Nous étions, à peu près en ces termes,
+Darcy et moi, avec mesdames de Précy et de
+l'Isle, c'est-à-dire qu'elles vouloient bien que
+nous les aimassions; mais véritablement nous
+faisions mieux notre devoir auprès d'elles que la
+Feuillade auprès de madame de Monglas. Enfin,
+trois mois s'étant passés pendant lesquels cette
+belle se trouvoit plus engagée par les choses que
+je lui avois dites en faveur de la Feuillade que
+par l'amour qu'il lui avoit témoigné, il fallut
+que cet amant allât servir à l'armée à un régiment
+d'infanterie qu'il avoit. Cet adieu lui fit
+sentir qu'elle avoit dans le c&oelig;ur pour la Feuillade
+un peu plus de bonté qu'elle n'avoit cru jusque
+là: elle lui en laissa voir quelque chose; mais,
+quoique c'en fût assez pour rendre un honnête
+homme heureux, cela ne pouvoit pas choquer la
+vertu la plus sévère. La Feuillade, en partant,
+lui fit mille protestations de l'aimer toute sa vie,
+quand même elle s'opiniâtreroit toujours à ne
+point répondre à sa passion, et lui et moi la
+pressâmes tant de lui accorder la permission de
+lui écrire qu'elle y consentit.</p>
+
+<p>Quelque temps avant ce départ, m'apercevant
+que le commerce que j'avois pour mon ami
+avec sa maîtresse m'avoit plus touché le c&oelig;ur
+pour elle en me la faisant connoître de plus près,
+et que les efforts que j'avois faits pour aimer madame
+de Précy ne m'avoient point guéri de
+madame de Monglas, je résolus de ne la plus
+voir si souvent, pour n'être pas partagé sans
+cesse entre l'honneur et l'amour-propre. Tant
+que la Feuillade fut à Paris, sa maîtresse ne
+prit pas garde que je la voyois moins qu'à l'ordinaire;
+mais, lorsqu'il fut parti, elle connut du
+changement en ma manière de vie, et cela la
+mit en peine, croyant que ma retraite étoit une
+marque de refroidissement de la Feuillade, de
+qui, même après son départ, elle n'avoit reçu aucune
+nouvelle. Quelques jours après, m'ayant envoyé
+prier de l'aller trouver: «Que vous ai-je fait,
+Monsieur, me dit-elle, que je ne vous vois plus?
+Notre, ami a-t-il quelque part à vos absences?&mdash;Non,
+lui dis-je, Madame; cela ne regarde
+que moi.&mdash;Comment! dit-elle, vous ai-je donné
+quelque sujet de vous plaindre?&mdash;Non, Madame,
+lui répliquai-je; je ne me sçaurois plaindre
+que de la fortune.» L'embarras avec lequel je dis
+cela l'obligea de me presser de lui en dire davantage.
+«Eh quoi! ajouta-t-elle, me cacherez-vous
+vos affaires, à moi, qui vous fais voir tout ce que
+j'ai dans le c&oelig;ur? Si cela étoit, je me plaindrois
+de vous.&mdash;Ah! que vous êtes pressante! lui
+répondis-je; est-ce avoir de la discrétion que
+d'arracher le secret à son ami, et ne devriez-vous
+pas croire que je ne vous doive pas dire le
+mien, puisque je ne vous le dis pas en l'état où
+je suis avec vous, ou plutôt ne le devriez-vous
+pas deviner, Madame, puisque...&mdash;Ah! n'achevez
+pas! m'interrompit-elle: j'ai peur de vous
+entendre; j'ai peur d'avoir sujet de me fâcher et
+de perdre l'estime que je fais de vous.&mdash;Non,
+non, Madame, lui dis-je: ne craignez rien; je
+suis en l'état que vous ne voulez pas apprendre,
+et je ne laisse pas de faire mon devoir. Mais,
+puisque nous en sommes venus si avant, je m'en
+vais vous dire tout le reste. Aussitôt que je vous
+vis, Madame, je vous trouvai fort aimable, et,
+chaque fois que je vous voyois ensuite, vous me
+paroissiez plus belle que la dernière; je ne sentois
+pourtant encore rien d'assez pressant dans
+ces commencemens pour m'obliger de vous chercher,
+mais j'étois fort aise quand je vous rencontrois.
+La première chose à quoi je m'aperçus
+que je vous aimois, Madame, ce fut au chagrin
+que me donnoit votre absence; et comme
+j'étois sur le point de m'abandonner à ma passion
+et de songer aux moyens de vous la faire
+connoître, Darcy, la Feuillade et moi tirâmes
+au sort auprès de qui, de vous, de madame
+de Précy et de madame de l'Isle, chacun de nous
+s'attacheroit. Quoique ce que j'avois pour vous
+dans le c&oelig;ur, Madame, fût encore bien foible,
+je n'aurois pas mis au hasard une chose de cette
+conséquence si je n'eusse été jusque là fort heureux;
+mais enfin ma fortune changea pour ce
+coup, car vous échûtes à la Feuillade, et j'aurois
+bien plus gagné de perdre toute ma vie qu'en
+ce malheureux moment. Toute ma consolation
+fut, comme j'ai dit, que l'attachement que j'allois
+avoir pour madame de Précy, que j'avois
+autrefois aimée, m'arracheroit du c&oelig;ur ce que
+j'y avois de commencé pour vous, mais inutilement,
+Madame. Vous jugez bien que, le commerce
+que l'intérêt de mon ami m'obligeoit
+d'avoir avec vous me donnant lieu de vous connoître
+plus particulièrement et de remarquer en
+vous des principes admirables pour l'amour, je
+ne pus me défaire d'une passion que votre beauté
+seulement avoit fait naître. Lorsque la Feuillade
+me pria de le servir, je sentis quelque chose au
+delà de la joie qu'on a d'ordinaire de servir son
+ami, et je m'aperçus bientôt après que, sans le
+vouloir tromper, j'étois ravi de me mêler de ses
+affaires, pour avoir seulement le plaisir de vous
+voir de plus près. Il pouvoit à la fin me donner
+d'effroyables peines. Cela, Madame, m'a obligé
+de vous voir moins souvent, et, quoique vous
+n'y ayez pas pris garde, depuis le départ de la
+Feuillade, il y a déjà plus de quinze jours que
+j'ai retranché de mes visites. Ce n'est pas, Madame,
+que vous n'ayez pu remarquer jusqu'ici
+que j'ai servi mon ami comme je me fusse servi
+moi-même. Je l'ai justifié quelquefois lorsqu'il
+étoit apparemment coupable, et que je pouvois,
+si j'eusse voulu, le ruiner auprès de vous sans
+paroître infidèle, laissant faire le ressentiment de
+mille fautes que vous prétendiez qu'il faisoit
+contre l'amour qu'il vous avoit témoigné; mais
+je vous avoue que mon devoir me coûte trop en
+vous voyant pour ne pas épargner, en ne vous
+voyant plus, tous les efforts qu'il faut que je fasse
+auprès de vous. Au reste, Madame, je ne vous
+aurois jamais dit les raisons de ma retraite si
+vous ne me les aviez jamais demandées.&mdash;Il
+n'y a rien de plus honnête, Monsieur, me répliqua
+madame de Monglas, que ce que vous faites
+aujourd'hui; mais il faut achever de faire votre
+devoir. Vous devriez mander à votre ami l'état
+de toutes choses, afin qu'il ne soit pas surpris
+quand il apprendra peut-être par d'autres voies
+que vous ne me voyez presque plus, et qu'il ne
+s'attende pas inutilement à vos bons offices auprès
+de moi.» Et là-dessus, madame de Monglas
+m'ayant fait apporter de l'encre et du papier,
+j'écrivis cette lettre:</p>
+
+
+<p class="center">LETTRE</p>
+
+<p>De Bussy à la Feuillade.</p>
+
+<p><i>Puisque, de la manière que j'en use, l'amour
+que j'ai pour votre maîtresse n'offense
+ni mon honneur ni l'amitié que je
+vous dois, je puis bien sans honte vous
+l'apprendre, et, au contraire, je me déshonorerois
+en vous le cachant. Sçachez que je n'ai pu voir longtemps
+madame de Monglas sans l'aimer; que, m'en
+étant aperçu, j'ai cessé de la voir, et que, m'envoyant
+chercher aujourd'hui pour sçavoir de moi d'où pouvoit
+venir le sujet d'une retraite, je lui ai dit que je
+l'aimois, mais que, pour ne rien faire contre mon
+devoir, je ne la verrois plus. J'ai cru vous en devoir
+donner avis, afin que vous preniez d'autres mesures
+auprès d'elle, et que vous voyiez, dans le malheur
+qui m'est arrivé de devenir votre rival, que je ne suis
+point indigne de votre amitié ni de votre estime.</i></p>
+
+
+<p>Ayant lu cette lettre à madame de Monglas:
+«Hé bien! Madame! lui dis-je, ce procédé-là
+est-il net?&mdash;Ah! Monsieur! répliqua-t-elle, il
+n'y a rien de si beau; mais, quoique je croie que
+vous avez la plus belle âme du monde, il seroit bien
+difficile que, vous mêlant des affaires de votre rival,
+trouvant mille raisons de vous rendre l'un à
+l'autre de mauvais offices, et croyant profiter de
+nos brouilleries, vous résistassiez dans l'amour
+que vous avez pour moi à la tentation de nous
+mettre mal ensemble; et comme vous avez de
+l'esprit, il ne seroit pas malaisé de faire en sorte
+qu'il parût que l'un ou l'autre eût tort, et de rejeter
+sur l'un de nous deux, ou sur la fortune,
+le malheur dont vous seul seriez la cause, quand
+même votre ami cesseroit de m'aimer par sa propre
+inconstance. Après ce que je sçais de vous, je
+croirois toujours, si vous vous mêliez de nos affaires,
+que ce seroit par vos artifices. Vous avez
+donc bien raison, Monsieur, de ne me plus voir;
+et, quoique je perde infiniment en ce rencontre,
+je ne puis m'empêcher de louer cette action.»
+Après quelques autres discours sur cette matière,
+je sortis pour envoyer la lettre que j'avois écrite à
+la Feuillade, et dix jours après voici la réponse
+que j'en reçus:</p>
+
+
+<p class="center">RÉPONSE</p>
+
+<p>De la Feuillade à Bussy.</p>
+
+<p><i>Vous avez fait votre devoir, mon cher, et
+je vais faire le mien. J'ai plus de confiance
+en vous que vous-même. Je vous
+prie donc de voir toujours madame de
+Monglas et de me servir auprès d'elle. Quand on
+est aussi délicat sur l'intérêt que vous me le paroissez,
+on est assurément incapable de le trahir; mais
+quand le mérite de madame de Monglas vous auroit
+tellement aveuglé que vous ne seriez plus en état de
+vous en retirer, je vous excuserois volontiers sur les
+nécessités qu'il y a de l'aimer quand on la connoît
+parfaitement.</i></p>
+
+
+<p>Avec cette lettre, il y en avoit encore une
+pour madame de Monglas. La voici:</p>
+
+
+<p class="center">LETTRE</p>
+
+<p>De la Feuillade à madame de Monglas.</p>
+
+<p><i>Je ne suis pas surpris, Madame, d'apprendre
+que mon ami vous aime; je
+m'étonnerois bien plus qu'un honnête
+homme qui vous voit et qui vous parle
+tous les jours conservât son c&oelig;ur auprès de tant de
+mérite. Il me mande qu'il ne vous veut plus voir de
+peur de succomber à l'inclination qu'il a pour vous,
+et moi je le prie de ne se pas retirer, sur l'assurance
+que j'ai qu'il aura plus de force qu'il ne pense, et
+que, quand même il ne pourroit plus résister, vous
+ne donneriez pas votre c&oelig;ur à un traître après
+l'avoir refusé au plus fidèle amant du monde.</i></p>
+
+
+<p>Aussitôt que j'eus reçu ces deux lettres,
+je les allai porter à madame de Monglas; mais,
+pour ne pas nuire à mon ami, de qui la maîtresse
+étoit fort délicate, j'effaçai toute la fin de la lettre
+qu'il m'écrivit, depuis l'endroit où il me mandoit
+que quand le mérite de madame de Monglas
+m'auroit tellement aveuglé que je ne serois pas
+en état de me retirer, il m'excuseroit sur la nécessité
+qu'il y avoit de l'aimer quand on la connoissoit
+bien. J'eus peur qu'elle ne jugeât comme
+moi que cet endroit ne fût fort galant, mais peu
+tendre.&mdash;Vous avez raison, répondit le comte
+de Guiche, et non seulement cet endroit, mais
+les deux lettres, me paroissent bien écrites, mais
+indifférentes.&mdash;La suite, répliqua Bussy, ne vous
+désabusera pas.</p>
+
+<p>Vous sçaurez donc, continua-t-il, que madame
+de Monglas, voyant cette rature, me demanda
+ce que c'étoit. Je lui dis que la Feuillade me
+parloit d'une affaire de conséquence qui me regardoit.
+«Puisqu'il souhaite, me dit-elle, que
+vous continuiez de me voir, j'y consens; mais
+Monsieur, c'est à condition que vous ne me parlerez
+jamais des sentimens que vous avez pour
+moi.&mdash;Je le ferai, puisque vous le voulez, lui
+répliquai-je. Ce n'est pas que je ne vous en dusse
+parler sans vous devoir être suspect, car, quoique
+je vous aime plus que ma vie, si, pour reconnoître
+mon amour, vous méprisiez celui de
+mon ami, en cessant de vous estimer je cesserois
+de vous aimer aussi. Ce n'est pas assurément à
+cause que vous êtes belle, Madame, c'est encore
+parceque vous n'êtes pas coquette, que je vous
+aime.&mdash;Je le crois, Monsieur, me dit-elle; mais,
+puisque vous ne désirez ni ne prétendez rien, ne
+m'aimez plus, car qu'est-ce qu'un amour sans
+désirs et sans espérance?&mdash;Je ne prétends rien,
+lui dis-je, mais j'espère et je désire.&mdash;Et que
+pourriez-vous désirer? reprit-elle.&mdash;Je souhaite,
+répliquai-je, que la Feuillade ne vous aime plus
+et que cela vous soit indifférent.&mdash;Et quand cela
+seroit, reprit-elle, croiriez-vous en être plus heureux?&mdash;Je
+ne sçais si je le serois, Madame, lui
+dis-je; mais au moins en serois-je plus près que
+je ne suis.» Et là-dessus je fis ce couplet de
+chanson:</p>
+
+<div class="italique"><div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Si vous aimer seulement<br /></span>
+<span class="i0">Est un assez grand tourment,<br /></span>
+<span class="i0">Vous pouvez juger du mal<br /></span>
+<span class="i0">Que l'on a quand il faut être<br /></span>
+<span class="i0">Confident de son rival.<br /></span>
+</div></div></div>
+
+<p>Ce qui me consoloit un peu dans la vue de
+toutes les peines que me donnoit un amour sans
+espérance, c'est que j'étois sur le point d'avoir
+la charge de mestre de camp général de la cavalerie,
+et que, cette charge m'obligeant d'aller bientôt
+à l'armée, l'honneur me guériroit d'un amour
+qui n'étoit pas heureux. Quelques jours avant
+que de partir, je voulus adoucir le chagrin que me
+donnoit la violence que je me faisois à cacher ma
+passion, et, pour cet effet, je donnai à madame
+de Sévigny une fête si belle et si extraordinaire
+que vous serez assurément bien aises que je vous
+en fasse la description.</p>
+
+<p>Premièrement, figurez-vous dans le jardin du
+Temple<a name="FNanchor_162_164" id="FNanchor_162_164"></a><a href="#Footnote_162_164" class="fnanchor">[162]</a> que vous connoissez un bois que deux
+allées croisent à l'endroit où elles se rencontrent;
+il y avoit un assez grand rond d'arbres, aux
+branches desquels on avoit attaché cent chandeliers
+de cristal; dans un des côtés de ce rond on
+avoit dressé un théâtre magnifique, dont la décoration
+méritoit bien d'être éclairée comme elle
+étoit, et l'éclat de mille bougies, que les feuilles
+des arbres empêchoient de s'échapper, rendoit une
+lumière si vive en cet endroit que le soleil ne l'eût
+pas éclairé davantage. Aussi, par cette même raison,
+les environs en étoient si obscurs que les yeux
+n'y servoient de rien. La nuit étoit la plus tranquille
+du monde. D'abord la comédie commença,
+qui fut trouvée fort plaisante. Après ce divertissement,
+vingt-quatre violons, ayant joué des ritournelles,
+jouèrent des branles, des courantes et des
+petites danses. La compagnie n'étoit pas si grande
+qu'elle étoit bien choisie; les uns dansoient, les autres
+voyoient danser, et les autres, de qui les affaires
+étoient plus avancées, se promenoient avec
+leurs maîtresses dans des allées où l'on se touchoit
+sans se voir. Cela dura jusqu'au jour, et, comme
+si le ciel eût agi de concert avec moi, l'aurore
+parut quand les bougies cessèrent d'éclairer. Cette
+fête réussit si bien qu'on en manda les particularités
+partout, et, à l'heure qu'il est, on en parle
+avec admiration. Il y en eut qui crurent que madame
+de Sévigny, en ce rencontre, n'étoit que
+le prétexte de madame de Précy; mais la vérité
+fut que je donnai cette fête à madame de Monglas
+sans lui oser dire, et je crois qu'elle s'en douta
+sans m'en rien témoigner. Cependant je badinois
+avec elle devant le monde; je lui disois toujours
+quelques douceurs en riant, et je lui fis ce
+couplet de sarabande, que vous avez ouï dire assurément:</p>
+
+<div class="italique"><div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i6">De tout côté<br /></span>
+<span class="i6">On vous désire,<br /></span>
+<span class="i0">Mais quand vos yeux ôtent la liberté,<br /></span>
+<span class="i0">On veut aussi que votre âme soupire.<br /></span>
+<span class="i0">Sur votre c&oelig;ur j'ai fait une entreprise,<br /></span>
+<span class="i6">Et ma franchise<a name="FNanchor_163_165" id="FNanchor_163_165"></a><a href="#Footnote_163_165" class="fnanchor">[163]</a><br /></span>
+<span class="i6">Ne tient à rien;<br /></span>
+<span class="i0">Mais j'ai bien peur, adorable Bélise,<br /></span>
+<span class="i0">Que votre c&oelig;ur soit plus dur que le mien.<br /></span>
+</div></div></div>
+
+<p>Vous jugez bien qu'ayant ces sentimens pour
+madame de Monglas, mes soins pour madame de
+Précy étoient médiocres; je vivois pourtant le
+mieux du monde avec elle, et mon peu d'empressement
+s'accordoit fort bien avec sa tiédeur. Cependant,
+lorsqu'elle commença à soupçonner que
+j'aimois madame de Monglas, elle se réchauffa
+pour moi et fut fâchée quand elle vit que je ne
+faisois pas de même pour elle. J'admirai là-dessus
+le caprice des dames: elles ont du chagrin de perdre
+un amant qu'elles ne veulent pas aimer. Mais
+avec tout cela ce que faisoit madame de Précy
+n'étoit pas si surprenant que ce que faisoit madame
+de l'Isle. J'avois parlé d'amour à la première,
+et il n'étoit pas fort étrange qu'elle y prît
+quelque intérêt; mais pour madame de l'Isle, à
+qui je n'avois jamais témoigné que de l'amitié, je
+ne puis assez m'étonner de la manière dont vous
+allez entendre qu'elle en usa. Sitôt qu'elle soupçonna
+mon amour pour madame de Monglas, il
+n'y a pas de ruses dont elle ne se servît pour s'en
+bien éclaircir; elle me disoit quelquefois en riant
+que j'en étois amoureux. Tantôt elle m'en disoit
+du bien, et, parceque je craignois qu'elle ne voulût
+par là découvrir ce que j'avois dans le c&oelig;ur,
+j'étois assez réservé sur ses louanges; une autre
+fois elle en disoit du mal, et moi, qui étois bien
+aise d'apprendre à madame de Monglas qu'elle
+étoit trompée de s'attendre à l'amitié de madame
+de l'Isle, ayant trouvé celle-ci en mille autres
+rencontres trahissant madame de Monglas, je la
+laissois dire et lui donnois une audience favorable
+pour lui faire croire que j'y prenois plaisir. Enfin,
+ne pouvant plus souffrir une fois l'emportement
+qu'elle avoit contre elle, j'en avertis madame
+de Monglas, ce qui fut cause qu'elles rompirent
+ensemble, et que dans la suite cette belle
+eut toutes les raisons du monde de croire que j'avois
+véritablement de l'amour pour elle.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>MAXIMES D'AMOUR</h2>
+
+
+
+<h3>MAXIMES D'AMOUR<a name="FNanchor_164_166" id="FNanchor_164_166"></a><a href="#Footnote_164_166" class="fnanchor">[164]</a></h3>
+
+<h3>QUESTIONS</h3>
+
+<h3>SENTIMENS ET PRÉCEPTES</h3>
+
+<h3>PREMIÈRE PARTIE.</h3>
+
+<h3>DE L'AMOUR QUI ESPÈRE.</h3>
+
+<p><i>Sçavoir ce que c'est que l'amour.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Vous qui vivez comme des bêtes,<br /></span>
+<span class="i0">Quand vous soupirez nuit et jour,<br /></span>
+<span class="i0">Et ne sçavez ce que vous faites,<br /></span>
+<span class="i0">Amans, quand vous faites l'amour,<br /></span>
+<span class="i0">Votre ignorance est extrême.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Mais sçachez, pour en sortir,<br /></span>
+<span class="i0">Que l'amour est un désir<br /></span>
+<span class="i0">D'être aimé de ce qu'on aime.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir de quelle manière il faut que les dames
+se conduisent pour ne se pas perdre
+de réputation en aimant.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Beau sexe où tant de grâce abonde,<br /></span>
+<span class="i0">Qui charmez la moitié du monde,<br /></span>
+<span class="i0">Aimez, mais d'un amour couvert,<br /></span>
+<span class="i0">Qui ne soit jamais sans mystère:<br /></span>
+<span class="i0">Ce n'est pas l'amour qui vous perd,<br /></span>
+<span class="i0">C'est la manière de le faire.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir s'il y a des secrets pour être aimé.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i2">Si vous voulez rendre sensible,<br /></span>
+<span class="i2">L'objet dont vous êtes charmé<br /></span>
+<span class="i0">(Pourvu que dans le c&oelig;ur il n'ait rien d'imprimé),<br /></span>
+<span class="i2">La recette en est infaillible,<br /></span>
+<span class="i2">Aimez! et vous serez aimé.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir si l'on peut espérer à la fin de se faire aimer
+d'une coquette.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i2">Si vous aimez une coquette<br /></span>
+<span class="i2">Qui soit insensible à vos maux,<br /></span>
+<span class="i2">Qui vous flatte, puis vous maltraite,<br /></span>
+<span class="i2">Et vous accable de rivaux,<br /></span>
+<span class="i0">Ne vous rebutez point (quelque sot s'iroit pendre),<br /></span>
+<span class="i0">Ne vous rebutez pas, vous la verrez changer;<br /></span>
+<span class="i2">Attendez l'heure du berger:<br /></span>
+<span class="i2">Tout vient à point qui peut attendre.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir quel est l'effet des larmes en amour.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Pleurez, amans, aux pieds de vos maîtresses,<br /></span>
+<span class="i0">Si vous voulez attirer leurs tendresses.<br /></span>
+<span class="i4">Qui pleure quand il faut des pleurs<br /></span>
+<span class="i4">En amour est maître des c&oelig;urs.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sur le même sujet.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i2">Amans qui n'avez point de charmes<br /></span>
+<span class="i2">Ni de grâce à vous exprimer,<br /></span>
+<span class="i2">Si vous voulez vous faire aimer,<br /></span>
+<span class="i2">Apprenez à verser des larmes.<br /></span>
+<span class="i2">Les sots qui pleurent à propos<br /></span>
+<span class="i0">Sont souvent préférés aux diseurs de bons mots.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir si l'on peut discerner le vrai amant
+d'avec le faux.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Lorsque l'on veut examiner<br /></span>
+<span class="i0">(Sans prendre intérêt dans l'affaire)<br /></span>
+<span class="i0">Le faux amant et le sincère,<br /></span>
+<span class="i0">Il est aisé de deviner.<br /></span>
+<span class="i2">Il n'en est pas de même,<br /></span>
+<span class="i2">Belle Iris, quand on aime;<br /></span>
+<span class="i0">Et voulez-vous sçavoir comment?<br /></span>
+<span class="i0">En ce cas là l'aveuglement<br /></span>
+<span class="i2">D'ordinaire est extrême:<br /></span>
+<span class="i0">Et qu'un trompeur à point nommé,<br /></span>
+<span class="i0">Persuade quand il soupire?<br /></span>
+<span class="i0">C'est qu'on désire d'être aimé,<br /></span>
+<span class="i0">Et qu'on croit tout ce qu'on désire.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir si les grands plaisirs de l'amour sont dans
+la tête ou dans les sens.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Je ne borne pas aux désirs<br /></span>
+<span class="i0">La passion la plus honnête,<br /></span>
+<span class="i0">Mais en amour les grands plaisirs<br /></span>
+<span class="i2">Sont dans la tête.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir quelles sont les véritables marques
+d'une grande passion.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Vous demandez chaque jour<br /></span>
+<span class="i0">Quelles sont d'un grand amour<br /></span>
+<span class="i0">Les preuves indubitables:<br /></span>
+<span class="i0">Les soins, les empressemens,<br /></span>
+<span class="i0">Sont les marques véritables<br /></span>
+<span class="i0">Des véritables amans.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir s'il se faut voir long-temps pour s'aimer.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">C'est dans les premiers jours qu'on se sent enflammer;<br /></span>
+<span class="i0">Quand on attend plus tard, il n'en va pas de même:<br /></span>
+<span class="i0">Si l'on voit quelque temps les gens sans les aimer,<br /></span>
+<span class="i4">Rarement on les aime.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sur le même sujet.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Vous nous dites d'un ton de maître<br /></span>
+<span class="i0">Que pour aimer il faut connoître.<br /></span>
+<span class="i0">Voulez-vous sçavoir justement,<br /></span>
+<span class="i0">Ce qu'enseigne l'expérience?<br /></span>
+<span class="i0">L'amour vient de l'aveuglement,<br /></span>
+<span class="i0">L'amitié de la connoissance.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir si l'on a toujours l'idée présente de son
+amant ou de sa maîtresse en leur absence.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i2">Lorsque l'on aime extrêmement,<br /></span>
+<span class="i2">Et qu'on languit dans une absence,<br /></span>
+<span class="i2">Iris, on songe incessamment<br /></span>
+<span class="i2">À la cause de sa souffrance;<br /></span>
+<span class="i2">Mais, si parfois on s'en dispense<br /></span>
+<span class="i2">(Si l'on peut citer des dictons),<br /></span>
+<span class="i0">On en revient bien tôt à ses moutons.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir lequel est le plus difficile, de passer
+de l'amitié à l'amour, ou de retourner
+de l'amour à l'amitié.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i2">Je tiens qu'il est fort difficile<br /></span>
+<span class="i2">Quand on a tendrement soupiré plus d'un jour,<br /></span>
+<span class="i2">De faire à l'amitié retour;<br /></span>
+<span class="i2">Mais on n'en voit pas un de mille<br /></span>
+<span class="i0">D'une longue amitié passer jusqu'à l'amour.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir quelle différence il y a de l'amour
+des hommes à celui des femmes.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">L'amour de la maîtresse a de la violence,<br /></span>
+<span class="i0">Je le sçais par expérience,<br /></span>
+<span class="i2">Je le pourrois justifier.<br /></span>
+<span class="i2">Iris, s'il a de la constance,<br /></span>
+<span class="i2">Je ne dis pas ce que j'en pense;<br /></span>
+<span class="i2">Mais vous ne me sçauriez nier<br /></span>
+<span class="i2">Que l'amant n'aime le dernier.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir s'il est vrai que l'amour
+rend les gens fous.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Vous qui prônez incessamment<br /></span>
+<span class="i0">Qu'on est fou quand on est amant,<br /></span>
+<span class="i0">Apprenez en une parole<br /></span>
+<span class="i0">Ce que l'amour est en effet:<br /></span>
+<span class="i0">Il est fou dans un âme folle,<br /></span>
+<span class="i0">Et sage dans un c&oelig;ur bien fait.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sur le même sujet.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i2">Je suis contre ce sentiment<br /></span>
+<span class="i2">Qu'on est fou quand on est amant:<br /></span>
+<span class="i2">On peut fort bien, lorsque l'on aime,<br /></span>
+<span class="i2">Avoir encor de la raison;<br /></span>
+<span class="i0">Mais, alors qu'en tous lieux et qu'en toute saison<br /></span>
+<span class="i7">La prudence est extrême,<br /></span>
+<span class="i7">L'amour n'est pas de même.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir si une grande amitié est compatible avec
+un grand amour pour deux personnes
+différentes.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i2">Lorsque l'amour nous remplit bien,<br /></span>
+<span class="i2">Hors cela nous ne sentons rien;<br /></span>
+<span class="i0">Quand on a pour Tircis une extrême tendresse,<br /></span>
+<span class="i2">On n'aime Philis qu'à demi;<br /></span>
+<span class="i0">Enfin, sur ce chapitre on ôte à sa maîtresse<br /></span>
+<span class="i2">Tout ce qu'on donne à son ami.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir si l'on peut apprendre à aimer par règles
+comme l'on apprend les autres choses.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Quand à m'aimer je vous convie,<br /></span>
+<span class="i0">Vous m'en demandez des leçons.<br /></span>
+<span class="i0">Il n'y faut pas tant de façons,<br /></span>
+<span class="i0">Ayez-en seulement envie:<br /></span>
+<span class="i0">L'amour sçaura bien vous former;<br /></span>
+<span class="i0">Aimez, et vous sçaurez aimer.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir en quel endroit on aime mieux: à la cour,
+à la ville ou la campagne.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">D'ordinaire à la cour les c&oelig;urs sont tourmentés<br /></span>
+<span class="i2">De l'amour et de la fortune;<br /></span>
+<span class="i0">À la ville souvent on voit trop de beautés,<br /></span>
+<span class="i2">Pour être fort constant pour une;<br /></span>
+<span class="i2">Mais rien ne fait diversion,<br /></span>
+<span class="i2">Aux champs, à notre passion.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir pourquoi l'on voit si souvent des femmes de
+mérite aimer de malhonnêtes gens, et d'honnêtes
+gens aimer des femmes sans mérite.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i2">Lorsque l'on commence d'aimer,<br /></span>
+<span class="i2">On cache le désagréable,<br /></span>
+<span class="i2">On montre ce qu'on a d'aimable;<br /></span>
+<span class="i2">On veut plaire, on veut enflammer;<br /></span>
+<span class="i2">La plus aigre est douce et traitable.<br /></span>
+<span class="i0">Mais, après que l'un l'autre on a pu se charmer,<br /></span>
+<span class="i0">On ne se contraint plus, pas même aux bienséances;<br /></span>
+<span class="i2">Ensuite chacun se déplaît,<br /></span>
+<span class="i0">Mais, de peur en rompant de perdre ses avances,<br /></span>
+<span class="i2">On en demeure où l'on en est.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir quelle est la plus aimable maîtresse,
+de la prude ou de la coquette.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i2">Silvandre, dans l'incertitude<br /></span>
+<span class="i2">Quelle il aimeroit mieux, la coquette ou la prude,<br /></span>
+<span class="i0">Et ne pouvant enfin se résoudre à choisir,<br /></span>
+<span class="i2">Me demanda quelle victoire<br /></span>
+<span class="i2">Seroit plus selon mon désir.<br /></span>
+<span class="i2">Voulez-vous, lui dis-je, me croire?<br /></span>
+<span class="i2">La prude donne plus de gloire,<br /></span>
+<span class="i2">La coquette plus de plaisir.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir s'il faut prendre au pied de la lettre
+tout ce que disent les amans.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i2">L'hyperbole plaît aux amans,<br /></span>
+<span class="i2">Tout est siècle pour eux, ou bien tout est momens,<br /></span>
+<span class="i0">Et jamais au milieu leur calcul ne demeure:<br /></span>
+<span class="i2">Ils vont tous dans l'extrémité,<br /></span>
+<span class="i0">Ils disent que leur bien ne dure qu'un quart d'heure<br /></span>
+<span class="i2">Et leur mal une éternité.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir si un grand amour peut compâtir
+avec une grande gaieté.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i2">Tircis, quand tu viens voir Caliste,<br /></span>
+<span class="i2">Tu lui parois toujours content;<br /></span>
+<span class="i2">Cependant il est très constant<br /></span>
+<span class="i2">Que qui dit amoureux dit triste.<br /></span>
+<span class="i2">Prends donc un air plus sérieux;<br /></span>
+<span class="i2">Fais voir ton amour dans tes yeux:<br /></span>
+<span class="i2">Car, tant que l'on te verra rire,<br /></span>
+<span class="i0">On ne croira jamais que tu désire.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sur le même sujet.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Je ne veux pas, Iris, que sans cesse on soupire;<br /></span>
+<span class="i0">Mais, lorsqu'un grand amour a bien surpris un c&oelig;ur,<br /></span>
+<span class="i0">Quoiqu'on soit plus content, on aime moins à rire,<br /></span>
+<span class="i0">Et le véritable air est celui de langueur.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir quels sont les tempéramens les plus propres
+à l'amour.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Tous les tempéramens sont propres à l'amour,<br /></span>
+<span class="i0">Mais véritablement les uns plus que les autres.<br /></span>
+<span class="i0">Amans pleins de langueur, ne changez pas les vôtres<br /></span>
+<span class="i0">Avec les gens de feu; vous perdrez au retour.<br /></span>
+<span class="i0">De ceux-ci la chaleur a plus de violence,<br /></span>
+<span class="i0">Mais d'ordinaire ils ont moins de persévérance,<br /></span>
+<span class="i0">Et, quand ils aimeroient aussi fidèlement,<br /></span>
+<span class="i0">Toujours font-ils l'amour moins agréablement.<br /></span>
+<span class="i0">Je leur conseillerois, en changeant leur nature,<br /></span>
+<span class="i0">De prendre, afin de plaire en de certains momens,<br /></span>
+<span class="i0">De la langueur au moins le ton et la figure:<br /></span>
+<span class="i0">Car, en se contraignant dans les commencemens,<br /></span>
+<span class="i2">Enfin ils pourroient fort bien prendre<br /></span>
+<span class="i2">Et l'air et la manière tendre.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir s'il est vrai qu'un amant ne soit jamais
+content.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i3">Lorsque l'on commence d'aimer,<br /></span>
+<span class="i3">Pour l'objet aimé l'on soupire;<br /></span>
+<span class="i3">Si tôt qu'on a pu l'enflammer,<br /></span>
+<span class="i0">La crainte de le perdre est un cruel martyre:<br /></span>
+<span class="i3">De sorte qu'il est vrai de dire<br /></span>
+<span class="i0">Qu'on n'est jamais content quand on est amoureux,<br /></span>
+<span class="i0">Mais que qui n'aime pas est encor moins heureux.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir si le désir de plaire n'est pas une suite
+du dessein d'aimer.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i2">Vous voulez qu'on vous trouve belle,<br /></span>
+<span class="i2">Cependant vous êtes cruelle<br /></span>
+<span class="i0">Et vous nous assurez qu'on ne peut vous charmer;<br /></span>
+<span class="i2">Je ne vous crois pas trop sincère:<br /></span>
+<span class="i2">Car, enfin, lorsque l'on veut plaire,<br /></span>
+<span class="i2">C'est signe que l'on veut aimer.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir lequel est le plus sûr à une dame pour
+se faire fort aimer, d'être facile ou difficile
+à se rendre.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Si vous voulez nos c&oelig;urs jusqu'à l'éternité,<br /></span>
+<span class="i0">Et ne trouver jamais la fin de nos tendresses,<br /></span>
+<span class="i0">Faites-vous bien valoir par la difficulté:<br /></span>
+<span class="i0">Car ce qui fait durer nos feux pour nos maîtresses<br /></span>
+<span class="i0">(Outre leur complaisance et leur fidélité),<br /></span>
+<span class="i0">C'est la peine et le temps qu'elles nous ont coûté.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir ce qu'on doit croire du dépit d'un amant.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Lorsqu'à nos v&oelig;ux la belle Iris contraire<br /></span>
+<span class="i0">Se rit des maux que l'on souffre en l'aimant,<br /></span>
+<span class="i0">On fait dessein, au fort de sa colère,<br /></span>
+<span class="i0">De la quitter, et l'on en fait serment;<br /></span>
+<span class="i0">Mais des sermens que le dépit fait faire<br /></span>
+<span class="i0">Contre un objet qu'on aime chèrement,<br /></span>
+<span class="i3">Autant en emporte le vent!<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir si le plus de mérite est préférable
+au plus d'amour.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i6">Vous souhaitez que je vous die<br /></span>
+<span class="i6">Qui je choisirois pour amant,<br /></span>
+<span class="i6">D'un homme d'un petit génie,<br /></span>
+<span class="i6">Qui m'aimeroit infiniment,<br /></span>
+<span class="i6">Ou d'un homme à mérite rare,<br /></span>
+<span class="i0">Qui m'aimeroit par manière d'acquit.<br /></span>
+<span class="i6">Puisqu'il faut que je me déclare,<br /></span>
+<span class="i6">Je baiserois les mains au bel esprit.<br /></span>
+<span class="i6">En voici la raison, Carite,<br /></span>
+<span class="i6">Raison plus claire que le jour:<br /></span>
+<span class="i0">Il est bon en amour d'avoir bien du mérite,<br /></span>
+<span class="i0">Mais nécessairement il y faut de l'amour.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir si l'on peut aimer sans espérance.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Lorsque vous trouvez un amant<br /></span>
+<span class="i0">Qui vous dit que sous votre empire<br /></span>
+<span class="i0">Son c&oelig;ur incessamment soupire<br /></span>
+<span class="i0">Sans espoir de soulagement,<br /></span>
+<span class="i0">Sous une modeste apparence<br /></span>
+<span class="i0">Il vous veut surprendre en effet:<br /></span>
+<span class="i0">Car, pour aimer sans espérance,<br /></span>
+<span class="i0">Personne ne l'a jamais fait.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir comment une femme en doit user lorsqu'un
+homme qu'elle ne veut pas aimer lui écrit.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Quand quelque galant vous écrit<br /></span>
+<span class="i0">Dont vous méprisez la conquête,<br /></span>
+<span class="i0">Vous croyez être fort honnête<br /></span>
+<span class="i0">De lui mander que ce qu'il dit<br /></span>
+<span class="i0">Ne fait que vous rompre la tête,<br /></span>
+<span class="i0">Apprenez que c'est une erreur,<br /></span>
+<span class="i0">Et qu'en de telles conjonctures,<br /></span>
+<span class="i0">Iris, c'est faire une faveur<br /></span>
+<span class="i0">Que de répondre des injures.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir s'il convient à un homme d'être un peu
+bizarre avant que d'être aimé.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Je tiens qu'on a peu de raison<br /></span>
+<span class="i0">D'être tyran étant patron:<br /></span>
+<span class="i0">Le bon succès en est fort rare;<br /></span>
+<span class="i0">Mais il faut qu'on soit insensé<br /></span>
+<span class="i0">Pour vouloir faire le bizarre<br /></span>
+<span class="i0">Avant qu'on soit récompensé.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir si c'est une nécessité qu'il faille aimer
+une fois en sa vie.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i2">Il faut avoir un jour,<br /></span>
+<span class="i2">Belle Iris, de l'amour,<br /></span>
+<span class="i0">Ou comme un bien fort désirable,<br /></span>
+<span class="i0">Ou comme un mal inévitable.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir si l'on peut avoir une forte passion pour
+deux personnes en même temps.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i2">Tout ce que nous a voulu dire<br /></span>
+<span class="i2">L'auteur de la Philis de Scire<br /></span>
+<span class="i6">N'est rien qu'un jeu d'esprit:<br /></span>
+<span class="i2">Car je tiens qu'il est impossible<br /></span>
+<span class="i0">D'être pour deux objets en même temps sensible:<br /></span>
+<span class="i0">Qui partage l'amour aussi tôt le détruit.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir quel est l'équipage nécessaire à un amant.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Vous qui sous l'amoureux empire<br /></span>
+<span class="i0">Voulez vous donner tout entier,<br /></span>
+<span class="i0">Ayez et soie, et plume, et cire,<br /></span>
+<span class="i0">De bonne encre et de bon papier:<br /></span>
+<span class="i0">Car un amant dont l'écritoire<br /></span>
+<span class="i0">N'est pas toujours en bon état,<br /></span>
+<span class="i0">C'est un homme cherchant la gloire<br /></span>
+<span class="i0">Qui va sans armes au combat.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>MAXIMES D'AMOUR</h2>
+
+<h3>QUESTIONS</h3>
+
+<h3>SENTIMENS ET PRÉCEPTES</h3>
+
+<h3>SECONDE PARTIE.</h3>
+
+<h3>DE L'AMOUR QUI JOUIT.</h3>
+
+
+<p><i>Sçavoir quelle est la force de la sympathie.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Iris, quand du destin la volonté suprême<br /></span>
+<span class="i0">A fait de notre amour l'infaillible complot,<br /></span>
+<span class="i0">Sitôt que l'on se voit, le c&oelig;ur dit que l'on s'aime,<br /></span>
+<span class="i0">Et l'on le croit au premier mot.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir ce qui témoigne le plus d'amour, de l'extrême
+jalousie ou de l'extrême confiance.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i2">Quoi! serez-vous toujours contente?<br /></span>
+<span class="i2">Ne vous plaindrez-vous point de moi?<br /></span>
+<span class="i0">Ah! votre flamme, Iris, n'est pas fort violente,<br /></span>
+<span class="i2">Car un grand amour nous tourmente,<br /></span>
+<span class="i0">Et souvent sans raison nous donne de l'effroi.<br /></span>
+<span class="i2">Enfin, l'extrême confiance<br /></span>
+<span class="i2">Tient beaucoup de l'indifférence.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sur le même sujet.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i2">Je craindrois fort une maîtresse<br /></span>
+<span class="i2">Dont la fausse délicatesse<br /></span>
+<span class="i2">Et le c&oelig;ur trop rempli d'amour<br /></span>
+<span class="i2">Me tourmenteroient nuit et jour.<br /></span>
+<span class="i2">C'est un grand bourreau de la vie<br /></span>
+<span class="i2">Que l'excès de la jalousie;<br /></span>
+<span class="i0">Mais je tiens qu'on seroit encor plus tourmenté<br /></span>
+<span class="i2">De l'extrême tranquillité.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir quand il faut que les honnêtes gens soient
+jaloux, et quand il faut qu'ils rompent.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Je veux qu'à sa maîtresse un amant se confie,<br /></span>
+<span class="i2">Et que, pour toute jalousie,<br /></span>
+<span class="i2">Il soit quelquefois alarmé<br /></span>
+<span class="i2">De n'être pas assez aimé.<br /></span>
+<span class="i2">Mais, si la dame est inquiète<br /></span>
+<span class="i2">Que l'amant la trouve coquette,<br /></span>
+<span class="i2">Cela sans en pouvoir douter,<br /></span>
+<span class="i2">Je le condamne à la quitter.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir si c'est un grand mal à un amant
+que le mari de sa maîtresse soit un peu jaloux.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Bien loin de me mettre en courroux<br /></span>
+<span class="i0">Contre votre mari jaloux,<br /></span>
+<span class="i0">Je l'aime, Iris, plus que ma vie;<br /></span>
+<span class="i0">C'est l'intendant de mes plaisirs:<br /></span>
+<span class="i0">Il donne par sa jalousie<br /></span>
+<span class="i0">De la chaleur à mes désirs.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sur le même sujet.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Quand, pour rompre notre commerce,<br /></span>
+<span class="i0">Votre esprit jaloux nous traverse,<br /></span>
+<span class="i0">Tircis, vous réveillez nos soins<br /></span>
+<span class="i0">Qui s'endormoient dans le ménage.<br /></span>
+<span class="i0">Si nous nous voyons un peu moins,<br /></span>
+<span class="i0">Nous nous aimons bien davantage.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sur le même sujet.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Ce que j'ai de plaisir avecque ma Silvie,<br /></span>
+<span class="i6">Je le dois à la jalousie<br /></span>
+<span class="i0">D'un mari qui par là réchauffe mon amour.<br /></span>
+<span class="i0">Le pouvoir que j'avois de la voir chaque jour<br /></span>
+<span class="i2">Me rendoit Langés<a name="FNanchor_165_167" id="FNanchor_165_167"></a><a href="#Footnote_165_167" class="fnanchor">[165]</a> auprès d'elle;<br /></span>
+<span class="i0">Mais, si tôt qu'il m'eut dit de ne plus voir la belle,<br /></span>
+<span class="i0">Je la vis en secret, et je devins Saucour<a name="FNanchor_166_168" id="FNanchor_166_168"></a><a href="#Footnote_166_168" class="fnanchor">[166]</a>.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p><i>Sçavoir quelle est la raison, entre autres, pourquoi
+les passions finissent, et le bon moyen
+de s'aimer toujours.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i2">Je tiens que la possession<br /></span>
+<span class="i2">Fréquente, commode et tranquille,<br /></span>
+<span class="i0">Est la mort à la cour, aux champs et dans la ville,<br /></span>
+<span class="i2">De la plus grande passion.<br /></span>
+<span class="i2">Amans, donc, qui mourez d'envie<br /></span>
+<span class="i0">De vous aimer toujours, un peu de jalousie,<br /></span>
+<span class="i2">D'absence et de difficultés<br /></span>
+<span class="i2">Vous feront passer entêtés<br /></span>
+<span class="i2">Tout le reste de votre vie.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir sur quoi il faut rompre
+avec sa maîtresse.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i4">On pardonne l'étourderie,<br /></span>
+<span class="i4">On peut même oublier mainte coquetterie<br /></span>
+<span class="i0">(Quoique ce soient d'amour les vrais péchés mortels);<br /></span>
+<span class="i0">Mais l'infidélité, jamais on ne l'oublie,<br /></span>
+<span class="i4">Et, comme on est ami jusqu'aux autels,<br /></span>
+<span class="i4">On est amant jusqu'à la perfidie.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir ce qu'on doit faire quand on s'aperçoit
+qu'on est moins aimé.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i4">Vous dites qu'il se faut attendre<br /></span>
+<span class="i4">D'être moins aimé chaque jour,<br /></span>
+<span class="i0">Et que, pour voir affoiblir un amour,<br /></span>
+<span class="i4">On n'en doit pas être moins tendre.<br /></span>
+<span class="i4">Pour moi, je tiens que c'est abus,<br /></span>
+<span class="i4">Et conseille alors l'inconstance,<br /></span>
+<span class="i4">Ne trouvant point de différence<br /></span>
+<span class="i4">Entre aimer moins ou n'aimer plus.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir s'il ne se faut rien pardonner en amour.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">On seroit fort brutal de ne pardonner rien<br /></span>
+<span class="i6">Aux gens qu'on aime bien.<br /></span>
+<span class="i4">Au contraire, il est vraisemblable<br /></span>
+<span class="i4">Qu'après avoir été coupable<br /></span>
+<span class="i0">On sera désormais de faillir moins capable;<br /></span>
+<span class="i0">Mais, Iris, quand on voit qu'on retombe toujours,<br /></span>
+<span class="i0">On doit compter alors sur de foibles amours,<br /></span>
+<span class="i4">Et, sur de telles conjectures,<br /></span>
+<span class="i4">On peut prendre d'autres mesures.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir pour quelles raisons et de quelle manière
+on cesse d'aimer.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Je veux dire comment l'on peut quitter un jour,<br /></span>
+<span class="i2">Afin que les sots n'en abusent.<br /></span>
+<span class="i2">L'infidélité rompt l'amour,<br /></span>
+<span class="i2">Et les petites fautes l'usent.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir de quelle manière il faut qu'une maîtresse
+rompe avec son amant qui l'aime encore.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Si vous voulez rompre vos chaînes<br /></span>
+<span class="i0">D'accord avecque votre amant,<br /></span>
+<span class="i0">Vous le pouvez fort aisément<br /></span>
+<span class="i0">Sans donner ni souffrir de peines;<br /></span>
+<span class="i0">Mais, si vous avez projeté<br /></span>
+<span class="i0">De faire une infidélité<br /></span>
+<span class="i0">Ou de quitter par lassitude<br /></span>
+<span class="i0">Un amant encore entêté,<br /></span>
+<span class="i0">Iris, il y faut de l'étude.<br /></span>
+<span class="i0">Faites naître quelque embarras;<br /></span>
+<span class="i0">Changez-vous, de peur d'un fracas,<br /></span>
+<span class="i0">En diseuse de patenôtres;<br /></span>
+<span class="i0">Mais ne faites point de faux pas,<br /></span>
+<span class="i0">Et surtout qu'il ne pense pas<br /></span>
+<span class="i0">Que vous l'abandonnez pour d'autres.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir de quelle manière on doit user sur
+les présens qu'on s'est faits après qu'on
+a rompu avec aigreur.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Lorsque le commerce amoureux<br /></span>
+<span class="i0">Finit enfin avec rudesse,<br /></span>
+<span class="i0">Si l'amant, du temps de ses feux,<br /></span>
+<span class="i0">A fait des dons à sa maîtresse,<br /></span>
+<span class="i0">Il ne doit rien redemander,<br /></span>
+<span class="i0">Ni la maîtresse rien garder.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir comment on en doit user avec une maîtresse
+décriée, quoique sage au fond.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Je ne dis pas, Iris, qu'un amant délicat<br /></span>
+<span class="i0">Rompe avec sa maîtresse, et même avec éclat,<br /></span>
+<span class="i0">Lorsque pour un rival l'infidèle soupire:<br /></span>
+<span class="i9">Cela s'en va sans dire;<br /></span>
+<span class="i4">Mais, si tout le monde en médit,<br /></span>
+<span class="i4">Encor que son amant connoisse<br /></span>
+<span class="i4">L'injustice au fond de ce bruit,<br /></span>
+<span class="i0">Qui ne vient que de l'air dont elle se conduit,<br /></span>
+<span class="i4">Il faut que sa délicatesse<br /></span>
+<span class="i4">Le force à quitter sa maîtresse.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir si une dame doit redemander ses lettres
+après qu'on a rompu avec elle.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Demander vos poulets quand vous avez rompu<br /></span>
+<span class="i4">N'est pas d'une personne habile.<br /></span>
+<span class="i4">Cette demande est inutile,<br /></span>
+<span class="i4">Car on n'a jamais tout rendu;<br /></span>
+<span class="i0">Il vaut bien mieux, Iris, obliger au silence<br /></span>
+<span class="i4">Par une entière confiance.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir si l'on peut avec raison refuser d'écrire à un
+amant à qui on a accordé les dernières faveurs.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Quand une dame, en se donnant soi-même,<br /></span>
+<span class="i6">Par une défiance extrême<br /></span>
+<span class="i0">Refuse à son amant des lettres de sa main,<br /></span>
+<span class="i6">Elle fait voir, tant elle est bête,<br /></span>
+<span class="i11">Qu'elle s'apprête<br /></span>
+<span class="i2">À le quitter du jour au lendemain,<br /></span>
+<span class="i0">Et mérite, en suivant cette fausse maxime,<br /></span>
+<span class="i2">De rencontrer un amant qui la prime,<br /></span>
+<span class="i6">Et qui, découvrant son secret,<br /></span>
+<span class="i6">Se fasse prendre sur le fait.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir de quelle conséquence sont les lettres
+en amour.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i4">Amans aimés, qui n'avez d'autre envie<br /></span>
+<span class="i4">Que de passer en aimant votre vie,<br /></span>
+<span class="i7">Écrivez et matin et soir,<br /></span>
+<span class="i7">Écrivez quand vous allez voir,<br /></span>
+<span class="i0">Et, quoique vous alliez dire: Ha! que je vous aime!<br /></span>
+<span class="i0">Écrivez-le et donnez votre lettre vous-même.<br /></span>
+<span class="i7">Écrivez la nuit et le jour:<br /></span>
+<span class="i7">Les lettres font vivre l'amour.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir si une dame doit demander à son amant
+qu'il brûle ses lettres ou qu'il les lui renvoie.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">À votre amant ne demandez jamais<br /></span>
+<span class="i0">Qu'il vous envoie ou brûle vos poulets:<br /></span>
+<span class="i0">On doit estimer quand on aime,<br /></span>
+<span class="i0">Et l'on a tort de s'engager<br /></span>
+<span class="i0">Quand la défiance est extrême,<br /></span>
+<span class="i0">Ou seulement qu'on peut songer,<br /></span>
+<span class="i0">Iris, qu'un amant peut changer.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir comment un amant en doit user sur les lettres
+qu'il reçoit de sa maîtresse.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i4">Gardez, amant plein de tendresse,<br /></span>
+<span class="i4">Les lettres de votre maîtresse,<br /></span>
+<span class="i4">Non pour en abuser un jour,<br /></span>
+<span class="i4">Mais comme gage de l'amour;<br /></span>
+<span class="i4">Et là-dessus prenez bien garde<br /></span>
+<span class="i4">Que la belle ne vous regarde<br /></span>
+<span class="i4">Comme un impérieux vainqueur<br /></span>
+<span class="i4">Qui dans une injuste contrainte<br /></span>
+<span class="i4">La voudroit tenir par la crainte<br /></span>
+<span class="i4">Plutôt que par son propre c&oelig;ur;<br /></span>
+<span class="i0">Et, pour lui mieux lever toutes les défiances,<br /></span>
+<span class="i0">Laissez entre ses mains, dans vos moindres absences,<br /></span>
+<span class="i4">Ses faveurs, ses lettres d'amour,<br /></span>
+<span class="i4">Le tout jusqu'à votre retour.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir s'il est vrai, comme quelques uns disent,
+que l'amour s'use dans un c&oelig;ur sans
+qu'on en sçache la raison.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Quand un amant vous dit que l'amour, malgré soi,<br /></span>
+<span class="i0">S'est usé dans son c&oelig;ur, et qu'il ne sçait pourquoi,<br /></span>
+<span class="i4">Il vous dit une menterie;<br /></span>
+<span class="i4">Mais la raison qu'a cet amant<br /></span>
+<span class="i4">De finir sa galanterie<br /></span>
+<span class="i0">Vaut si peu qu'il n'a pas assez d'effronterie<br /></span>
+<span class="i4">Pour vous la dire librement.<br /></span>
+<span class="i0">Il craindroit de vous faire une trop grande offense<br /></span>
+<span class="i4">S'il vous disoit que l'inconstance<br /></span>
+<span class="i4">Vient de sa propre volonté:<br /></span>
+<span class="i4">Si bien qu'il croit vous moins déplaire<br /></span>
+<span class="i4">En vous parlant de cette affaire<br /></span>
+<span class="i4">Comme d'une nécessité.<br /></span>
+<span class="i4">Mais cependant la vérité,<br /></span>
+<span class="i4">Iris, est que, comme en soi-même<br /></span>
+<span class="i4">On sçait toujours pourquoi l'on aime,<br /></span>
+<span class="i4">Pour peu qu'on l'ait examiné,<br /></span>
+<span class="i4">Aussi jamais on ne se quitte<br /></span>
+<span class="i4">Sans raison, ou grande, ou petite.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir si, dans un grand sujet de plainte,
+un amant peut s'emporter avec excès
+en parlant à sa maîtresse.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i8">Lorsque une maîtresse coquette<br /></span>
+<span class="i8">Vous forcera de vous aigrir,<br /></span>
+<span class="i8">Il ne faut pas vous retenir;<br /></span>
+<span class="i0">Mais, dedans quelque état que le dépit vous mette,<br /></span>
+<span class="i8">Fuyez les termes insolens,<br /></span>
+<span class="i4">Qu'avec respect votre colère éclate.<br /></span>
+<span class="i8">Je ne défends pas qu'on la batte,<br /></span>
+<span class="i8">Car c'est affaire aux paysans,<br /></span>
+<span class="i8">Et je parle aux honnêtes gens.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir de quelle manière il se faut conduire
+avec la personne qu'on aime quand on
+lui a donné sujet de se plaindre.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Lorsque l'on a fâché la personne qu'on aime,<br /></span>
+<span class="i2">Il faut avec un soin extrême<br /></span>
+<span class="i2">Tâcher de se raccommoder.<br /></span>
+<span class="i2">Si la chose peut succéder,<br /></span>
+<span class="i2">Il faut redoubler de caresses,<br /></span>
+<span class="i2">D'empressemens et de tendresses,<br /></span>
+<span class="i2">Et considérer un amant<br /></span>
+<span class="i2">Comme un pauvre convalescent,<br /></span>
+<span class="i2">De qui la santé délicate<br /></span>
+<span class="i2">Mérite bien que l'on le flatte.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir de quelle manière il faut que les amans
+aimés en usent avec les maîtresses qui n'ont
+pas assez de soin de chasser leurs rivaux.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i2">Auprès de la belle Climène,<br /></span>
+<span class="i2">Dont vous aurez gagné le c&oelig;ur,<br /></span>
+<span class="i2">Si quelque rival vous fait peine,<br /></span>
+<span class="i0">Pour vous en délivrer employez la douceur;<br /></span>
+<span class="i2">Priez-la de vous en défaire.<br /></span>
+<span class="i2">Tircis, c'est là qu'il faut pleurer,<br /></span>
+<span class="i2">Ou, plutôt que de lui déplaire,<br /></span>
+<span class="i2">Offrez-lui de vous retirer.<br /></span>
+<span class="i2">Je suis fort trompé si la belle,<br /></span>
+<span class="i0">Pour n'aimer que vous seul, ne chasse l'autre amant;<br /></span>
+<span class="i0">Mais quand cette beauté voudroit être infidèle,<br /></span>
+<span class="i2">Vous travailleriez vainement<br /></span>
+<span class="i2">À la garder en dépit d'elle.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir pourquoi les amans se plaignent toujours.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Ce qui fait que dans nos amours<br /></span>
+<span class="i0">Nous nous plaignons quasi toujours,<br /></span>
+<span class="i0">C'est ma faute, Iris, ou la vôtre.<br /></span>
+<span class="i0">Examinons un peu nos feux,<br /></span>
+<span class="i0">Et nous verrons que l'un des deux<br /></span>
+<span class="i0">A toujours plus d'amour que l'autre.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir pourquoi on aime mieux après les
+réconciliations.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Après les raccommodemens<br /></span>
+<span class="i0">On voit croître toujours la flamme des amans<br /></span>
+<span class="i0">Et se surpasser elle-même:<br /></span>
+<span class="i0">Nous l'avons cent fois éprouvé.<br /></span>
+<span class="i0">C'est qu'on avoit perdu quelque temps ce qu'on aime,<br /></span>
+<span class="i0">Et qu'on est trop heureux de l'avoir retrouvé.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir si, quand on se raccommode en amour, on
+doit garder quelque chose sur le c&oelig;ur.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i4">Au moment qu'on se raccommode<br /></span>
+<span class="i4">Sur quelque différent d'amour,<br /></span>
+<span class="i4">Iris, il est vrai, c'est la mode<br /></span>
+<span class="i4">D'oublier tout jusqu'à ce jour,<br /></span>
+<span class="i4">Et je la trouve assez commode;<br /></span>
+<span class="i0">Mais lorsque de faillir on a recommencé,<br /></span>
+<span class="i4">On rappelle tout le passé.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir comment les choses se passent d'ordinaire
+dans les brouilleries.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Vous prétendez être offensé<br /></span>
+<span class="i0">Et voulez qu'on vous satisfasse.<br /></span>
+<span class="i0">Tircis, c'est à vous mal pensé;<br /></span>
+<span class="i0">Il faut plutôt demander grâce.<br /></span>
+<span class="i0">J'ai vu du moins jusqu'à ce jour<br /></span>
+<span class="i0">Qu'en pareil cas on la demande,<br /></span>
+<span class="i0">Et je sçais que c'est en amour<br /></span>
+<span class="i0">Que les battus payent l'amende.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir si les amans qui se plaignent avec
+emportement n'aiment plus.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Pauvres amans qui criez nuit et jour<br /></span>
+<span class="i4">Et qui vous plaignez d'une ingrate,<br /></span>
+<span class="i0">Je ne crois pas votre c&oelig;ur sans amour.<br /></span>
+<span class="i4">Quoique votre fureur éclate.<br /></span>
+<span class="i0">On voit toujours l'amour dans le dépit,<br /></span>
+<span class="i4">Et jamais dans l'indifférence;<br /></span>
+<span class="i4">Et, lorsque l'on fait tant de bruit,<br /></span>
+<span class="i4">On aime encor plus qu'on ne pense.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir si la régularité de l'amour contraint
+les amans.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Iris, la régularité<br /></span>
+<span class="i0">Que donne une amoureuse flamme<br /></span>
+<span class="i0">Ne détruit point la liberté.<br /></span>
+<span class="i0">Par exemple, quand une dame<br /></span>
+<span class="i0">Donne un rendez-vous quelque jour,<br /></span>
+<span class="i0">Elle y va pleine de tendresse,<br /></span>
+<span class="i0">Non pas pour tenir sa promesse,<br /></span>
+<span class="i0">Mais pour contenter son amour.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir s'il est bon à une maîtresse d'obliger son
+amant à faire servir une autre de prétexte.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Quand, pour cacher ses amourettes,<br /></span>
+<span class="i0">La dame ordonne à son amant<br /></span>
+<span class="i0">De conter ailleurs des fleurettes,<br /></span>
+<span class="i0">Elle raisonne faussement:<br /></span>
+<span class="i0">Car, si celle à qui l'on s'adresse<br /></span>
+<span class="i0">Égale en beauté la maîtresse,<br /></span>
+<span class="i0">Celle-ci beaucoup risquera;<br /></span>
+<span class="i0">Si la maîtresse est la plus belle,<br /></span>
+<span class="i0">Jamais personne ne croira<br /></span>
+<span class="i0">Que son amant soit infidèle.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir à quoi principalement une dame peut
+connaître si son amant est toujours
+amoureux</i>.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Lorsqu'un amant aimé vous deviendra suspect,<br /></span>
+<span class="i0">Que pour quelques raisons vous douterez qu'il aime,<br /></span>
+<span class="i0">Examinez s'il a toujours un grand respect,<br /></span>
+<span class="i0">Et croyez en ce cas que sa flamme est extrême.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir à quoi l'on peut connaître si l'on est aimé.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Si, pendant une longue absence,<br /></span>
+<span class="i0">L'objet qui cause tous vos feux<br /></span>
+<span class="i0">Ne perd jamais une occurrence<br /></span>
+<span class="i0">De vous reconfirmer ses v&oelig;ux;<br /></span>
+<span class="i0">S'il est aise de vous revoir,<br /></span>
+<span class="i0">Mais de cette aise naturelle<br /></span>
+<span class="i0">Qu'on ne peut montrer sans l'avoir,<br /></span>
+<span class="i0">Assurez-vous qu'il est fidèle.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir ce qui prouve bien qu'un amant aimé aime.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Lorsqu'un amant près de sa dame,<br /></span>
+<span class="i0">Qui brûle aussi des mêmes feux,<br /></span>
+<span class="i0">Lui parle toujours de sa flamme,<br /></span>
+<span class="i0">Il faut qu'il soit fort amoureux.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir lequel, de l'amant ou de la maîtresse,
+donne de plus grandes marques d'amour?</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i2">Quand, blessés des mêmes coups,<br /></span>
+<span class="i2">Nos ardeurs sont mutuelles,<br /></span>
+<span class="i2">Les dames font plus pour nous<br /></span>
+<span class="i2">Que nous ne faisons pour elles.<br /></span>
+<span class="i2">Nous ne pouvons pour ces belles<br /></span>
+<span class="i0">Rien faire équivalant un de leurs billets doux.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir s'il suffit entre les amans de se faire les
+plaisirs qu'ils se sont promis.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">À son amant aimé donner ce qu'il demande,<br /></span>
+<span class="i8">La faveur n'est pas grande;<br /></span>
+<span class="i0">Mais, Iris, pour lui faire un extrême plaisir,<br /></span>
+<span class="i8">Il le faut prévenir:<br /></span>
+<span class="i0">Car, enfin, je soutiens devant toute la terre<br /></span>
+<span class="i8">Qu'on se fait peu valoir,<br /></span>
+<span class="i4">En amour ainsi qu'à la guerre,<br /></span>
+<span class="i4">Quand on ne fait que son devoir.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir si, quand on aime quelqu'un, on peut
+dire tout de bon à un autre:
+«Que ne puis-je être à deux sans me rendre infidèle,
+Ou que ne suis-je à moi pour me donner à vous!»</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i6">Ou l'on se moque d'une belle<br /></span>
+<span class="i6">À qui l'on tient ces propos doux:<br /></span>
+<span class="i0">«Que ne puis-je être à deux sans me rendre infidèle,<br /></span>
+<span class="i0">Ou que ne suis-je à moi pour me donner à vous!»<br /></span>
+<span class="i6">Ou, si l'on parle sans feintise,<br /></span>
+<span class="i6">On veut reprendre sa franchise<br /></span>
+<span class="i6">Et faire quelque méchant tour:<br /></span>
+<span class="i6">Car, enfin, si tôt qu'on souhaite<br /></span>
+<span class="i2">De partager ou quitter son amour,<br /></span>
+<span class="i6">Je tiens l'affaire déjà faite.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir laquelle on devroit le mieux aimer, d'une
+maîtresse médiocrement tendre, mais égale,
+ou d'une inégale qui auroit quelquefois
+plus de tendresse.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">J'aimerois mieux un peu moins de caresses<br /></span>
+<span class="i2">Avec beaucoup d'égalité<br /></span>
+<span class="i0">Que d'être un jour accablé de tendresses<br /></span>
+<span class="i2">Et l'autre de sévérité.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir pourquoi, de deux amans qui s'aiment bien,
+il y en a toujours un qui aime plus que l'autre.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Vous demandez d'où vient qu'il est comme impossible<br /></span>
+<span class="i0">Qu'on se puisse jamais aimer également:<br /></span>
+<span class="i0">C'est que l'un plus que l'autre à l'amour est sensible,<br /></span>
+<span class="i0">Et cela, belle Iris, vient du tempérament.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir s'il pourroit y avoir une galanterie
+qui durât toujours.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i2">Vous demandez, belle Sylvie,<br /></span>
+<span class="i2">Si l'on ne peut s'aimer tout le temps de sa vie<br /></span>
+<span class="i0">Quoiqu'il soit rarement d'éternelles amours,<br /></span>
+<span class="i0">Si deux esprits bien faits faisoient galanterie,<br /></span>
+<span class="i10">Ils s'aimeroient toujours.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir si une dame peut être gaie en l'absence
+de son amant.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Il est ridicule de voir<br /></span>
+<span class="i0">Un chagrin public en l'absence,<br /></span>
+<span class="i0">Ne parler que de désespoir;<br /></span>
+<span class="i0">Mais aussi, belle Iris, je pense<br /></span>
+<span class="i0">Qu'il est contre l'honnêteté<br /></span>
+<span class="i0">De pencher à la gayeté.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir si l'absence fait vivre ou mourir l'amour.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i4">On parle fort diversement<br /></span>
+<span class="i4">Des effets que produit l'absence:<br /></span>
+<span class="i0">L'un dit qu'elle est contraire à la persévérance,<br /></span>
+<span class="i0">Et l'autre qu'elle fait aimer plus longuement.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i4">Pour moi, voici ce que j'en pense:<br /></span>
+<span class="i0">L'absence est à l'amour ce qu'est au feu le vent;<br /></span>
+<span class="i0">Il éteint le petit, il allume le grand.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir ce que fait l'absence en amour.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">La longue absence en amour ne vaut rien;<br /></span>
+<span class="i0">Mais, si l'on veut que son feu s'éternise,<br /></span>
+<span class="i0">Il faut se voir et quitter par reprise:<br /></span>
+<span class="i2">Un peu d'absence fait grand bien.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sur le même sujet.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i2">Lorsqu'un amant, au bout de quelque temps,<br /></span>
+<span class="i2">Revoit l'objet qui rend ses v&oelig;ux contens,<br /></span>
+<span class="i0">Je vous apprens, Iris (qu'il ne vous en déplaise),<br /></span>
+<span class="i0">Qu'il n'a pas dans le c&oelig;ur de plus fortes amours,<br /></span>
+<span class="i8">Mais qu'il est mille fois plus aise<br /></span>
+<span class="i8">Que s'il la voyoit tous les jours.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sur la même question.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">En amour, comme en mariage,<br /></span>
+<span class="i0">Iris, quand on s'est rapproché<br /></span>
+<span class="i0">Après quelque petit voyage,<br /></span>
+<span class="i0">Le c&oelig;ur n'en est pas plus touché,<br /></span>
+<span class="i0">Mais les sens le sont davantage.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir comme il en faut user dans les absences,
+quand il arrive quelque sujet de se plaindre
+les uns des autres.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i4">S'il arrive dans vos absences<br /></span>
+<span class="i4">Des sujets d'éclaircissement,<br /></span>
+<span class="i4">Amans, faites vos diligences<br /></span>
+<span class="i4">Pour vous éclaircir promptement;<br /></span>
+<span class="i0">Mais si vous n'osez pas librement vous écrire,<br /></span>
+<span class="i0">Jusqu'à votre retour il faut là tout laisser<br /></span>
+<span class="i4">Plutôt que de ne pas tout dire,<br /></span>
+<span class="i4">Et par là vous embarrasser.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir si les amans se doivent laisser aller à leur
+douleur quand ils se disent adieu, ou s'ils
+ne se le doivent point dire, pour
+s'épargner des chagrins.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i4">L'amour ne perd rien de ses droits;<br /></span>
+<span class="i4">On lui doit aux adieux des soupirs et des larmes,<br /></span>
+<span class="i4">Et quand deux amans quelquefois<br /></span>
+<span class="i0">Se sont en se quittant déguisé leurs alarmes,<br /></span>
+<span class="i0">Ils tirent, en doublant leurs mortels déplaisirs,<br /></span>
+<span class="i0">Un tribut plus amer de pleurs et de soupirs.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir si l'amant n'est pas obligé, comme
+la maîtresse, de lui garder son corps
+aussi bien que son c&oelig;ur.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i5">Je sçais fort bien que la débauche,<br /></span>
+<span class="i5">Tantôt à droit, tantôt à gauche,<br /></span>
+<span class="i5">Deshonore infailliblement<br /></span>
+<span class="i5">La maîtresse plus que l'amant;<br /></span>
+<span class="i5">Cependant je tiens pour maxime<br /></span>
+<span class="i0">Qu'à tous deux, en amour, c'est un aussi grand crime,<br /></span>
+<span class="i5">Et que le commerce des sens<br /></span>
+<span class="i5">Où l'on n'a point d'engagemens<br /></span>
+<span class="i5">N'est pas moins contre la tendresse<br /></span>
+<span class="i5">De l'amant que de la maîtresse.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sur la même question</i>.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i4">Vous vous trompez fort lourdement<br /></span>
+<span class="i4">Quand vous prônez comme evangile<br /></span>
+<span class="i4">Qu'à vous seul, trop injuste amant,<br /></span>
+<span class="i4">Il est permis d'être fragile.<br /></span>
+<span class="i0">Philis auroit raison de vous répondre ainsi:<br /></span>
+<span class="i4">Et moi je suis fragile aussi.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir si c'est par la faute d'une dame qu'un amant
+s'opiniâtre à l'aimer, ou s'il dépend d'elle
+de s'en défaire.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">La dame, Iris, la plus légère,<br /></span>
+<span class="i0">Ne sçauroit jamais si bien faire<br /></span>
+<span class="i0">Que, lorsqu'il plait à quelque amant,<br /></span>
+<span class="i0">On ne lui parle tendrement;<br /></span>
+<span class="i0">Mais quand cet amant persévère,<br /></span>
+<span class="i0">Elle y donne consentement.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir si l'on se peut donner des leçons en amour.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Encor que l'amour seul apprenne à bien aimer,<br /></span>
+<span class="i0">Il n'est pourtant pas mal que les amans s'instruisent.<br /></span>
+<span class="i0">Ils feront donc fort bien si parfois ils se disent<br /></span>
+<span class="i0">Ce qu'ils croiront utile à se bien enflammer.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir si, dans les éclaircissemens d'amour,
+il faut entrer dans quelque détail.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Quand, après quelque fâcherie,<br /></span>
+<span class="i0">On vient à l'éclaircissement,<br /></span>
+<span class="i0">Il faut parler profondément<br /></span>
+<span class="i0">Du sujet de la brouillerie:<br /></span>
+<span class="i0">Car d'en parler en général,<br /></span>
+<span class="i0">Cela ne guérit point le mal.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir combien la sincérité est nécessaire en amour.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">De la sincérité j'entends qu'on fasse v&oelig;u<br /></span>
+<span class="i0">En honnête galanterie;<br /></span>
+<span class="i0">J'excuse volontiers et bien plutôt j'oublie<br /></span>
+<span class="i4">Un crime dont on fait l'aveu<br /></span>
+<span class="i4">Qu'une bagatelle qu'on nie.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir si on peut bien aimer et n'être pas sincère.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Une honnête maîtresse, et qui tâche de plaire,<br /></span>
+<span class="i4">Est sur toutes choses sincère;<br /></span>
+<span class="i4">Elle craint plus, lorsqu'elle ment,<br /></span>
+<span class="i4">D'être elle-même sa partie<br /></span>
+<span class="i4">Que de déplaire à son amant<br /></span>
+<span class="i4">S'il la trouvoit en menterie.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sur la même question.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Une honnête maîtresse aime la vérité<br /></span>
+<span class="i0">Et prend toujours plaisir à la sincérité;<br /></span>
+<span class="i0">Mais si, pour s'excuser auprès de ce qu'elle aime,<br /></span>
+<span class="i0">Elle parle une fois moins véritablement,<br /></span>
+<span class="i4">Elle craint plus en ce moment<br /></span>
+<span class="i4">Ce qu'elle se dit à soi-même<br /></span>
+<span class="i4">Que ce que lui dit son amant.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir si une maîtresse peut avoir quelque raison
+de cacher à son amant qu'on lui a parlé
+ou écrit d'amour.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">C'est m'offenser, Iris, que de ne me pas dire<br /></span>
+<span class="i0">Lorsque pour vous quelqu'un soupire.<br /></span>
+<span class="i4">Si c'est une faute en amour<br /></span>
+<span class="i4">De n'être pas toujours sincère<br /></span>
+<span class="i0">Avec des gens pour qui l'on doit aimer le jour,<br /></span>
+<span class="i0">Encor que le secret ne leur importe guère,<br /></span>
+<span class="i4">Vous jugez bien quel crime c'est<br /></span>
+<span class="i0">De ne m'en pas dire un où j'ai tant d'intérêt.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir lequel est le plus opposé à l'amour,
+de la haine ou de l'indifférence.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Haïr après avoir aimé donne espérance,<br /></span>
+<span class="i0">Que l'on pourra d'aimer recommencer un jour.<br /></span>
+<span class="i4">Je trouve bien plus de distance<br /></span>
+<span class="i4">De l'amour à l'indifférence<br /></span>
+<span class="i10">Que de la haine à l'amour.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir s'il y a des fautes en amour qu'on puisse
+traiter de bagatelles.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Tout ce qui détruit la constance,<br /></span>
+<span class="i0">Tout ce qui peut l'amour nourrir,<br /></span>
+<span class="i0">Tout ce qui le peut amoindrir,<br /></span>
+<span class="i0">Tout ce qui le peut agrandir,<br /></span>
+<span class="i0">Tout est d'extrême conséquence.<br /></span>
+<span class="i0">Enfin, pour vous le faire court,<br /></span>
+<span class="i0">Rien n'est bagatelle en amour.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir si l'on se doit tutoyer en amour, ou non.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i4">Au commencement d'une affaire<br /></span>
+<span class="i4">On n'a jamais manqué de se traiter de <i>vous</i>;<br /></span>
+<span class="i4">Puis après il dépend de nous<br /></span>
+<span class="i0">De le faire toujours ou faire le contraire,<br /></span>
+<span class="i4">L'un et l'autre est indifférent;<br /></span>
+<span class="i0">Je n'en voudrois aucun prescrire ni défendre:<br /></span>
+<span class="i4">Le <i>vous</i> me paroît plus galant,<br /></span>
+<span class="i4">Mais je trouve le <i>toi</i> plus tendre.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir s'il y a des rencontres où un amant doive
+hasarder sa réputation pour sa maîtresse.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i4">Si quelque fantasque maîtresse,<br /></span>
+<span class="i4">Par caprice ou par vanité,<br /></span>
+<span class="i0">Vous vouloit obliger de faire une bassesse<br /></span>
+<span class="i0">Qui choquât votre honneur et votre probité,<br /></span>
+<span class="i4">Donnez-vous garde de la croire;<br /></span>
+<span class="i4">Rompez plutôt, il en est temps,<br /></span>
+<span class="i0">Et sçachez que l'amour ne va qu'après la gloire<br /></span>
+<span class="i4">Dans le c&oelig;ur des honnêtes gens.<br /></span>
+<span class="i4">Si pourtant l'aimable Sylvie<br /></span>
+<span class="i4">Avoit besoin de votre vie<br /></span>
+<span class="i0">Pour la tirer d'un mal, ou lui faire un grand bien,<br /></span>
+<span class="i4">Alors ne ménagez plus rien.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir s'il y a des rencontres où une dame doive
+hasarder sa réputation pour son amant.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">S'il falloit hasarder sa réputation<br /></span>
+<span class="i2">Pour ôter quelque impression<br /></span>
+<span class="i0">Qui d'un amant jaloux pourroit troubler la tête,<br /></span>
+<span class="i0">Il seroit mal d'avoir un moment hésité;<br /></span>
+<span class="i0">Et ce seroit alors qu'il seroit fort honnête<br /></span>
+<span class="i2">De n'avoir point d'honnêteté.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir si l'on peut vouloir mourir pour sauver
+la personne qu'on aime.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Iris, lorsque vous n'aimez pas,<br /></span>
+<span class="i0">Ne croyez point à ces paroles:<br /></span>
+<span class="i0">«Pour vous je courrois au trépas.»<br /></span>
+<span class="i4">Ma foi, ce sont des hyperboles.<br /></span>
+<span class="i0">Mais lorsque votre c&oelig;ur ressent les mêmes coups,<br /></span>
+<span class="i0">Je comprends bien par moy que l'on mourroit pour vous.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir ce qu'on préféreroit, ou la mort
+ou l'infidélité de son amant.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i4">Vous demandez avec instance<br /></span>
+<span class="i0">Ce que je choisirois plutôt en mon amant,<br /></span>
+<span class="i8">De la mort ou de l'inconstance.<br /></span>
+<span class="i0">Croyez-vous qu'en cela je balance un moment?<br /></span>
+<span class="i8">J'aimerois mieux mourir, Sylvie,<br /></span>
+<span class="i4">Que s'il avoit perdu le jour;<br /></span>
+<span class="i4">Mais je l'aimerois mieux sans vie<br /></span>
+<span class="i16">Que sans amour.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir s'il faut que les amans cherchent à se voir
+le plus qu'ils peuvent et le plus commodément.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Vous qui ne croyez pas, imbéciles amans,<br /></span>
+<span class="i4">Voir jamais assez vos maîtresses,<br /></span>
+<span class="i0">Vous pourriez bien, par vos empressemens,<br /></span>
+<span class="i4">Trouver la fin de vos tendresses.<br /></span>
+<span class="i4">Laissez donc des difficultés,<br /></span>
+<span class="i4">Ne levez point tous les obstacles;<br /></span>
+<span class="i4">Autrement, sans de grands miracles,<br /></span>
+<span class="i4">Vous serez bien tôt dégoûtés.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir si les amans qui se voient commodément
+en particulier doivent chercher encore
+à se voir souvent en public.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Il faut voir souvent sa maîtresse<br /></span>
+<span class="i0">Loin des témoins, hors de la presse,<br /></span>
+<span class="i0">Mais en public fort rarement;<br /></span>
+<span class="i0">Et voici mon raisonnement:<br /></span>
+<span class="i0">Si sa flamme a trop de lumière,<br /></span>
+<span class="i0">Le mari la voit, ou la mère,<br /></span>
+<span class="i0">Et ce malheur peut être grand;<br /></span>
+<span class="i0">Si son air est indifférent,<br /></span>
+<span class="i0">L'amant peut croire qu'en la belle<br /></span>
+<span class="i0">L'indifférence est naturelle.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir s'il faut épouser sa maîtresse publiquement,
+clandestinement, ou ne la point épouser du tout.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Qui veut épouser sa maîtresse<br /></span>
+<span class="i0">Veut la pouvoir haïr un jour.<br /></span>
+<span class="i0">Le peché fait vivre l'amour,<br /></span>
+<span class="i0">Et l'hymen mourir la tendresse;<br /></span>
+<span class="i0">Mais si l'on craint fort le péché,<br /></span>
+<span class="i0">Il faut que l'hymen soit caché.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir s'il est possible que les amans qui se marient
+s'aiment encore longtemps après.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">L'amour n'est fait que de mystère,<br /></span>
+<span class="i0">De respects, de difficultés;<br /></span>
+<span class="i0">L'hymen est plein d'autorités,<br /></span>
+<span class="i0">Peut tout et ne daigne rien faire:<br /></span>
+<span class="i0">Assembler l'hymen et l'amour,<br /></span>
+<span class="i0">C'est mêler la nuit et le jour.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sur la même question.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Croyez-moi, belle Iris, je m'y connais un peu,<br /></span>
+<span class="i4">L'amour dans l'hymen perd son feu;<br /></span>
+<span class="i0">Et, quand vous m'alléguez que Céladon soupire<br /></span>
+<span class="i4">Et fait encor le serviteur,<br /></span>
+<span class="i4">C'est par honte de s'en dédire:<br /></span>
+<span class="i4">Il n'aime plus que par honneur.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sur la même question.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Votre extrême ardeur sans cesse<br /></span>
+<span class="i0">De vous épouser me presse.<br /></span>
+<span class="i0">Ne blâmez point mon refus,<br /></span>
+<span class="i0">Iris, en voici la cause:<br /></span>
+<span class="i0">Epouser et n'aimer plus,<br /></span>
+<span class="i0">En amour c'est même chose.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sur la même question.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Si vous avez bien envie<br /></span>
+<span class="i0">D'aimer toujours votre Sylvie,<br /></span>
+<span class="i0">Laissez là le sacrement.<br /></span>
+<span class="i0">Vouloir épouser la belle,<br /></span>
+<span class="i0">C'est vouloir rompre avec elle<br /></span>
+<span class="i0">Un peu plus honnêtement<br /></span>
+<span class="i0">Que par votre changement.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir si la mauvaise fortune ou la perte
+de la beauté peuvent rendre excusable
+le changement des amans.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Lorsque deux vrais amans se sont trouvés aimables,<br /></span>
+<span class="i0">Rien de leur passion ne les peut affranchir.<br /></span>
+<span class="i0">Devenir laids, Iris, devenir misérables,<br /></span>
+<span class="i4">Tout cela ne fait que blanchir.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir comment une maîtresse en doit user quand
+son amant est malheureux, et que leur amour
+a fait du bruit.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Quand votre amour, Iris, a fait un peu de bruit,<br /></span>
+<span class="i0">Et que votre galant tombe en quelque disgrâce,<br /></span>
+<span class="i0">Un désespoir seroit de fort mauvaise grâce,<br /></span>
+<span class="i0">Il seroit mal à vous de pleurer jour et nuit;<br /></span>
+<span class="i4">Mais, Iris, votre indifférence<br /></span>
+<span class="i4">Choqueroit plus la bienséance.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir ce que les malheurs peuvent faire sur l'esprit
+d'un amant fort amoureux et fort aimé.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i4">Tant qu'un amant fort amoureux<br /></span>
+<span class="i4">Est sûr du c&oelig;ur de sa maîtresse,<br /></span>
+<span class="i4">La fortune la plus traîtresse<br /></span>
+<span class="i4">Ne le peut rendre malheureux.<br /></span>
+<span class="i0">Sa prison ne sçauroit ébranler sa constance;<br /></span>
+<span class="i0">Il la sent aussi peu que s'il étoit brutal,<br /></span>
+<span class="i0">Et même son exil ne lui paraît un mal<br /></span>
+<span class="i4">Que parcequ'il est une absence.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir si l'on peut avoir toujours de l'amour pour
+une dame sans en recevoir les dernières faveurs.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i4">Belle Iris, lorsque je vous presse<br /></span>
+<span class="i4">De m'accorder les grands plaisirs,<br /></span>
+<span class="i4">Vous me dites qu'au seul désir<br /></span>
+<span class="i4">Je devrois borner ma tendresse,<br /></span>
+<span class="i0">Que mille gens n'aiment pas autrement.<br /></span>
+<span class="i0">Chacun, Iris, aime comme il l'entend;<br /></span>
+<span class="i0">Mais, quant à moi, j'ai moins de continence,<br /></span>
+<span class="i0">Et, quand l'amour dure sans jouissance,<br /></span>
+<span class="i0">Je crois que c'est la faute de l'amant.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir si l'amour peut durer lorsqu'il n'y a point
+de jouissance, ou lorsque la brutalité
+est extrême.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i10">Chacun aime à sa guise,<br /></span>
+<span class="i14">Adorable Bélise.<br /></span>
+<span class="i4">L'un veut aimer, mais chastement;<br /></span>
+<span class="i0">L'autre, sans s'attacher, veut de l'emportement.<br /></span>
+<span class="i2">Tous ces gens-là prennent l'amour à gauche<br /></span>
+<span class="i4">Et lui donnent un méchant tour.<br /></span>
+<span class="i0">On se lasse à la fin d'espérer nuit et jour,<br /></span>
+<span class="i0">On se lasse encor plus de la seule débauche;<br /></span>
+<span class="i0">Mais il nous faut mêler la débauche à l'amour.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir si l'amour se détruit par la jouissance.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i4">Je comprends fort bien qu'un amant<br /></span>
+<span class="i4">Qui trouve des défauts après la jouissance<br /></span>
+<span class="i4">Se guérit assez promptement;<br /></span>
+<span class="i0">Mais quand un corps bien fait, quand de la complaisance,<br /></span>
+<span class="i0">Se trouve avec un c&oelig;ur rempli de passion,<br /></span>
+<span class="i4">En ce cas la reconnoissance<br /></span>
+<span class="i4">Se joint à l'inclination,<br /></span>
+<span class="i4">Et l'on tire de la constance<br /></span>
+<span class="i4">Une longue possession.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir lequel est le plus honnête à une dame,
+de se retenir ou de se laisser aller à sa passion.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Quand vous aimez passablement,<br /></span>
+<span class="i0">On vous accuse de folie;<br /></span>
+<span class="i0">Quand vous aimez infiniment,<br /></span>
+<span class="i0">Iris, on en parle autrement:<br /></span>
+<span class="i0">Le seul excès vous justifie.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sur la même question.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Pour être une maîtresse aimable,<br /></span>
+<span class="i0">Il faut que votre flamme augmente nuit et jour,<br /></span>
+<span class="i4">Et l'excès, ailleurs condamnable,<br /></span>
+<span class="i4">Est la mesure raisonnable<br /></span>
+<span class="i4">Que l'on doit donner à l'amour.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sur la même question.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i4">Vous me dites que votre feu<br /></span>
+<span class="i4">Est assez grand, belle Climène.<br /></span>
+<span class="i4">Vous ignorez donc, inhumaine,<br /></span>
+<span class="i4">Qu'en amour assez est trop peu;<br /></span>
+<span class="i4">Cependant la chose est certaine,<br /></span>
+<span class="i0">Et, si sur ce chapitre on croit les plus sensés,<br /></span>
+<span class="i0">Quand on n'aime pas trop, on n'aime pas assez.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir s'il faut dire tout ce qu'on sçait à la
+personne qu'on aime, ou avoir quelque
+chose de réservé pour elle.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i4">Une maîtresse à son amant,<br /></span>
+<span class="i4">Encor que quelques-uns en parlent autrement,<br /></span>
+<span class="i0">Doit de tous ses secrets un entier sacrifice,<br /></span>
+<span class="i4">Et, lorsqu'un de ses amis sçait<br /></span>
+<span class="i4">Qu'elle a découvert son secret,<br /></span>
+<span class="i4">Il faut qu'il se fasse justice.<br /></span>
+<span class="i4">Quand on se donne, il doit juger<br /></span>
+<span class="i4">Qu'on n'a plus rien à ménager.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir l'usage qu'une femme doit faire de la pudeur
+et de l'emportement.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Il faut qu'une maîtresse honnête<br /></span>
+<span class="i0">Ait, pour être selon mon c&oelig;ur,<br /></span>
+<span class="i0">De l'emportement tête à tête,<br /></span>
+<span class="i0">Partout ailleurs de la pudeur;<br /></span>
+<span class="i0">Que les apparences soient belles,<br /></span>
+<span class="i0">Car on ne juge que par elles.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir de quelle manière il faut que les amans
+qui s'aiment se parlent entre eux.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Amans, quand vous vous parlerez,<br /></span>
+<span class="i0">Dans tout ce que vous vous direz<br /></span>
+<span class="i0">Jamais un seul mot de rudesse,<br /></span>
+<span class="i0">Dans la voix même point d'aigreur:<br /></span>
+<span class="i0">Car l'amour naît par la tendresse<br /></span>
+<span class="i0">Et s'entretient par la douceur.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir ce qu'il faut faire pour empêcher
+sa passion de finir.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Si vous voulez, Iris, que votre affaire dure,<br /></span>
+<span class="i0">Ne vous relâchez point dans sa prospérité,<br /></span>
+<span class="i4">Et, pour amuser la nature,<br /></span>
+<span class="i4">Qui se plaît à la nouveauté,<br /></span>
+<span class="i0">Recommencez vos soins jusques aux bagatelles:<br /></span>
+<span class="i4">En amour, c'est la vérité,<br /></span>
+<span class="i0">Les recommencemens valent choses nouvelles.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir d'où vient que les amours ne durent pas
+long-temps.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Ce qui fait que les amans<br /></span>
+<span class="i0">N'aiment jamais fort long-temps,<br /></span>
+<span class="i0">C'est que les premiers jours qu'une affaire commence,<br /></span>
+<span class="i4">On a de la complaisance,<br /></span>
+<span class="i4">De la tendresse et du soin,<br /></span>
+<span class="i4">Et qu'ensuite on s'en dispense.<br /></span>
+<span class="i4">Dans la longue jouissance,<br /></span>
+<span class="i4">On en a bien plus besoin.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir de quelle manière il faut que les dames qui
+ont un amant en usent avec les gens qui leur ont
+témoigné de l'amour et qu'elles ne veulent
+pas aimer.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i4">Iris, les honnêtes maîtresses<br /></span>
+<span class="i4">Traitent d'un plus grand sérieux<br /></span>
+<span class="i4">Ceux qui leur ont offert des v&oelig;ux<br /></span>
+<span class="i0">Que ceux qui n'ont point eu pour elles de tendresses:<br /></span>
+<span class="i0">Car des civilités pour des indifférens<br /></span>
+<span class="i4">Sont des faveurs pour les amans.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir si l'amour change les tempéramens.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Je ne crois pas qu'un amant<br /></span>
+<span class="i0">Change son tempérament<br /></span>
+<span class="i0">Pour se rendre tout semblable<br /></span>
+<span class="i0">À ce qu'il trouve d'aimable.<br /></span>
+<span class="i0">L'amour du matin au soir<br /></span>
+<span class="i0">Ne va pas du blanc au noir;<br /></span>
+<span class="i0">Mais si l'humeur sérieuse<br /></span>
+<span class="i0">Me prend l'autre extrémité,<br /></span>
+<span class="i0">Du moins cette impérieuse<br /></span>
+<span class="i0">A moins de sévérité.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir si, lorsqu'on est éperdûment amoureux,
+on trouve quelque chose de plus beau
+que sa maîtresse.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i4">Il est vrai, je vous le confesse,<br /></span>
+<span class="i4">Vous l'emportez sur ma maîtresse:<br /></span>
+<span class="i4">Vous avez de plus beaux cheveux,<br /></span>
+<span class="i4">Rien n'est comparable à vos yeux;<br /></span>
+<span class="i0">Mais, quoiqu'enfin vous soyez bien plus belle,<br /></span>
+<span class="i4">Vous ne me plaisez pas tant qu'elle.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir s'il est bon d'avoir un confident en amour.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Un confident, Tircis, n'est pas fort nécessaire,<br /></span>
+<span class="i4">Si l'on s'en peut passer on ne fait pas trop mal;<br /></span>
+<span class="i0">Mais si vous en prenez, qu'il vous soit inégal,<br /></span>
+<span class="i4">Car autrement, pour l'ordinaire,<br /></span>
+<span class="i4">Un confident devient rival.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir laquelle est la plus grande, de la première
+ou de la seconde passion.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Le premier amour est extrême,<br /></span>
+<span class="i0">Mais les feux ne sont pas constans;<br /></span>
+<span class="i0">Et la seconde fois qu'on aime,<br /></span>
+<span class="i0">On aime moins, mais plus long-temps.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir si l'on peut être en repos quand on doute
+de l'état auquel on est avec la personne
+qu'on aime.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i2">L'incertitude est le plus grand des maux:<br /></span>
+<span class="i2">Quand vous aurez sur votre affaire<br /></span>
+<span class="i8">Un éclaircissement à faire,<br /></span>
+<span class="i0">Jusqu'à ce qu'il soit fait, n'ayez point de repos.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir si l'on ne voit pas bien, quand on commence
+d'aimer, que l'amour ne durera pas toujours.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Encor qu'il soit fort peu d'éternelles amours,<br /></span>
+<span class="i4">Il n'est point d'honnête maîtresse<br /></span>
+<span class="i0">Qui croie en s'embarquant voir finir sa tendresse:<br /></span>
+<span class="i0">On se flatte, et l'on croit qu'on aimera toujours.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir auquel on se doit prendre, de son rival
+ou de sa maîtresse, de l'infidélité de celle-ci.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Quand un rival nous presse<br /></span>
+<span class="i0">Et nous fait trop de mal,<br /></span>
+<span class="i0">C'est contre une maîtresse<br /></span>
+<span class="i0">Qu'il faut être brutal,<br /></span>
+<span class="i0">Et non contre un rival.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir si l'on peut aimer long-temps
+une maîtresse coquette.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i4">Je veux au c&oelig;ur de ma maîtresse<br /></span>
+<span class="i4">La dernière délicatesse.<br /></span>
+<span class="i0">Je suis sur ce sujet de l'avis de César,<br /></span>
+<span class="i0">Et ce n'est pas assez, Iris, à mon égard,<br /></span>
+<span class="i4">Qu'elle soit au fond innocente:<br /></span>
+<span class="i12">Je veux que du soupçon<br /></span>
+<span class="i12">Elle soit même exempte.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir de quelle manière il faut que les amans
+aimés se conduisent avec les maris
+de leurs maîtresses.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Il se voit des maris qu'on peut apprivoiser;<br /></span>
+<span class="i4">Il en est d'autres peu dociles.<br /></span>
+<span class="i4">Vous, amans qui serez habiles,<br /></span>
+<span class="i4">Verrez comme il en faut user;<br /></span>
+<span class="i4">Mais enfin, de quelque manière<br /></span>
+<span class="i4">Que les pauvres cocus soient faits,<br /></span>
+<span class="i4">Ou d'humeur douce, ou d'humeur fière,<br /></span>
+<span class="i0">Avec eux en public ne vous couplez jamais.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir si une femme peut être bonne fortune
+deux fois en sa vie.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i4">Prude insensible à l'amoureuse ardeur,<br /></span>
+<span class="i8">Grâce à ton extrême froideur,<br /></span>
+<span class="i0">Cesse de nous vanter ta vertu non commune.<br /></span>
+<span class="i0">Je n'estime pas moins l'autre tempérament,<br /></span>
+<span class="i4">Pourvu qu'il aime honnêtement.<br /></span>
+<span class="i4">On est toujours bonne fortune<br /></span>
+<span class="i4">Quand on aime bien son amant.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir si, quand on s'aime, la maîtresse peut
+prétendre que son amant fasse
+des choses pour elle qu'elle ne feroit pas pour lui.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Tant que, sans être aimés, nous ne sommes qu'amans,<br /></span>
+<span class="i0">C'est à nous seuls, Iris, à souffrir les tourmens;<br /></span>
+<span class="i4">Mais, après que notre maîtresse<br /></span>
+<span class="i4">A pris pour nous de la tendresse,<br /></span>
+<span class="i4">Tous les soins doivent être égaux:<br /></span>
+<span class="i0">De même que les biens, on partage les maux.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir s'il est vrai que l'amour frappe un c&oelig;ur
+comme un coup de foudre qu'on ne peut éviter.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Pour excuser votre foiblesse,<br /></span>
+<span class="i0">Vous dites que l'amour vous blesse,<br /></span>
+<span class="i0">Que tous ses coups sont imprévus.<br /></span>
+<span class="i0">Climène, c'est un pur abus.<br /></span>
+<span class="i0">Je crois qu'une aimable présence<br /></span>
+<span class="i0">Peut, nous trouvant sans résistance,<br /></span>
+<span class="i0">Insensiblement nous charmer;<br /></span>
+<span class="i0">Mais je tiens pour chose certaine<br /></span>
+<span class="i0">Que nous n'aimons jamais, Climène,<br /></span>
+<span class="i0">Que nous ne voulions bien aimer.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir si l'on peut aimer sans estimer.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Quand on méprise ce qu'on aime,<br /></span>
+<span class="i0">La passion est dans le sang,<br /></span>
+<span class="i0">Et, sa chaleur fût-elle extrême,<br /></span>
+<span class="i0">On ne sçauroit aimer long-temps.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir de quelle manière les amans en doivent
+user ensemble sur l'intérêt.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Celle qui me vendra la dernière faveur<br /></span>
+<span class="i10">N'aura jamais mon c&oelig;ur;<br /></span>
+<span class="i0">Mais, après avoir eu des faveurs de Carite<br /></span>
+<span class="i4">Par la force de mon mérite,<br /></span>
+<span class="i4">Si cette belle avoit besoin<br /></span>
+<span class="i4">Ou de mon bien, ou de ma vie,<br /></span>
+<span class="i4">Je n'aurois pas de plus grand soin<br /></span>
+<span class="i4">Que de contenter son envie.<br /></span>
+<span class="i0">Les amans sur le bien font comme les Chartreux:<br /></span>
+<span class="i4">Tout doit être commun entre eux.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir si la délicatesse des amans et des maîtresses
+sur leur conduite doit être égale.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Vous devez à votre conduite<br /></span>
+<span class="i0">Des soins qui me sont superflus.<br /></span>
+<span class="i0">Quand on dit que j'aime Carite,<br /></span>
+<span class="i0">Iris, je vous contente en ne la voyant plus.<br /></span>
+<span class="i0">Mais, lorsque le bruit court que vous aimez Orante,<br /></span>
+<span class="i0">Vous me montrez en vain que vous ête innocente.<br /></span>
+<span class="i4">Si le public n'en voit autant,<br /></span>
+<span class="i4">Je ne puis pas être content.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sur le même sujet.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i4">Apprenez de moi, s'il vous plaît,<br /></span>
+<span class="i4">De nos devoirs la différence:<br /></span>
+<span class="i0">Je ne puis vous blesser, Iris, que par l'effet;<br /></span>
+<span class="i0">Vous pouvez m'offenser par la seule apparence.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir si les dames peuvent être excusables
+de faire les avances.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i4">Je mépriserois une dame<br /></span>
+<span class="i4">De qui le c&oelig;ur rempli de flamme<br /></span>
+<span class="i4">Paroîtroit le premier charmé.<br /></span>
+<span class="i4">L'avance en vous est condamnable,<br /></span>
+<span class="i0">Et, si quelque raison la peut rendre excusable,<br /></span>
+<span class="i0">C'est quand vos c&oelig;urs, Iris, n'ont jamais rien aimé.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir s'il est vrai que l'amour égale les conditions.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">L'amour égale sous sa loi<br /></span>
+<span class="i0">La bergère avecque le roi.<br /></span>
+<span class="i0">Si tôt qu'il en fait sa maîtresse,<br /></span>
+<span class="i0">Si tôt qu'elle a pu l'engager,<br /></span>
+<span class="i0">La bergère devient princesse,<br /></span>
+<span class="i0">Ou le prince devient berger.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir qui a le plus de plaisir dans une affaire
+réglée, ou celui qui aime, le plus, ou
+celui qui aime le moins.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Lorsque deux c&oelig;urs unis brûlent des mêmes feux,<br /></span>
+<span class="i4">Vous croyez peut-être, Sylvie,<br /></span>
+<span class="i4">Que des deux le moins amoureux<br /></span>
+<span class="i4">Goûte en paix la plus douce vie.<br /></span>
+<span class="i4">Ce n'est pas là mon sentiment,<br /></span>
+<span class="i4">Et je crois plutôt que l'amant<br /></span>
+<span class="i4">Dont l'ame d'amour toute pleine<br /></span>
+<span class="i4">A de plus violens désirs<br /></span>
+<span class="i4">Ressent quelquefois plus de peine,<br /></span>
+<span class="i4">Mais bien souvent plus de plaisirs.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir si le plus amoureux est toujours
+le plus content.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i4">Belle Iris, le plus amoureux<br /></span>
+<span class="i4">N'est pas toujours le plus heureux.<br /></span>
+<span class="i4">La moindre négligence blesse<br /></span>
+<span class="i4">Son extrême délicatesse;<br /></span>
+<span class="i4">Quoi qu'on fasse pour luy de bien,<br /></span>
+<span class="i4">Quoi qu'à luy plaire on se dispose,<br /></span>
+<span class="i4">Si l'on manque à la moindre chose,<br /></span>
+<span class="i4">Il ne compte cela pour rien.<br /></span>
+<span class="i0">Cependant, quand il voit qu'assurément on l'aime,<br /></span>
+<span class="i8">Son plaisir est extrême,<br /></span>
+<span class="i0">Et, pour avoir, Iris, beaucoup moins de tourment,<br /></span>
+<span class="i0">Il ne voudroit jamais aimer moins tendrement.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir s'il faut tenir sa maîtresse par d'autres choses
+que par elle-même.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i4">Je ne comprends pas qu'un amant,<br /></span>
+<span class="i4">Par une jalousie extrême,<br /></span>
+<span class="i4">Veuille empêcher celle qu'il aime<br /></span>
+<span class="i4">De voir le monde librement.<br /></span>
+<span class="i4">Je tiens que c'est une foiblesse,<br /></span>
+<span class="i4">Et je croirois que ma maîtresse<br /></span>
+<span class="i4">Me garderoit alors sa foi<br /></span>
+<span class="i0">Par la nécessité de ne rien voir que moi.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir si une dame qui fait fort valoir les faveurs
+qu'elle fait à son amant lui persuade
+qu'elle l'aime beaucoup.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i4">Afin d'augmenter sa chaleur,<br /></span>
+<span class="i4">Vous faites valoir la faveur<br /></span>
+<span class="i4">Que vous donnez à Théagène;<br /></span>
+<span class="i0">Mais, d'un autre côté, c'est trahir votre feu:<br /></span>
+<span class="i4">Car, en lui témoignant, Climène,<br /></span>
+<span class="i4">Que vous la donnez avec peine,<br /></span>
+<span class="i4">Vous montrez que vous aimez peu.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir quel est le plus sûr moyen de s'aimer
+long-temps et agréablement.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Pour qu'une affaire dure et toujours dans les ris,<br /></span>
+<span class="i4">Il faut que la maîtresse, Iris,<br /></span>
+<span class="i0">Avec ces gens qui vont prônant partout leurs flammes,<br /></span>
+<span class="i4">Ait un peu de rusticité,<br /></span>
+<span class="i0">Et qu'aussi le galant, avec toutes les dames,<br /></span>
+<span class="i4">N'ait que de la civilité.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir si l'on peut avoir deux grandes passions
+en sa vie.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Je demeure d'accord, adorable Sylvie,<br /></span>
+<span class="i4">Que l'on rencontre rarement<br /></span>
+<span class="i0">Quelqu'un aimant deux fois fortement en sa vie,<br /></span>
+<span class="i4">Parce qu'on voit malaisément<br /></span>
+<span class="i4">Quelqu'un aimer bien tendrement;<br /></span>
+<span class="i4">Mais, à ceux de qui le c&oelig;ur tendre<br /></span>
+<span class="i4">Ne sçauroit vivre sans amour,<br /></span>
+<span class="i4">Il est aisé de se reprendre,<br /></span>
+<span class="i4">Et plus fort que le premier jour.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir ce que cela fait sur le c&oelig;ur d'un amant aimé
+que sa maîtresse soit accablée des caresses
+de son mari.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Que jour et nuit votre époux<br /></span>
+<span class="i0">Fasse l'amant auprès de vous,<br /></span>
+<span class="i4">Cela n'est point à la mode.<br /></span>
+<span class="i0">Pour moi, j'en souffre nuit et jour:<br /></span>
+<span class="i0">Car enfin, Iris, son amour<br /></span>
+<span class="i4">Vous plaît ou vous incommode.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir comment un mari doit faire pour se faire
+aimer d'une jolie femme qu'il a épousée sans
+l'avoir connue auparavant.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i2">Damon, tu te plains que ta femme<br /></span>
+<span class="i2">Ne répond pas bien à ta flamme:<br /></span>
+<span class="i0">Te mocques-tu des gens d'espérer ces douceurs?<br /></span>
+<span class="i2">Elle commence à te connoître<br /></span>
+<span class="i2">Sous le titre de son maître:<br /></span>
+<span class="i0">Ce n'est pas sous ce nom que l'on gagne les c&oelig;urs.<br /></span>
+<span class="i0">Prends l'air d'amant, sers-toi de cette amorce:<br /></span>
+<span class="i4">Cela te fera des appas.<br /></span>
+<span class="i4">On peut prendre le corps par force,<br /></span>
+<span class="i4">Mais le c&oelig;ur ne s'insulte pas<a name="FNanchor_167_169" id="FNanchor_167_169"></a><a href="#Footnote_167_169" class="fnanchor">[167]</a>.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir s'il suffit à un amant d'avoir souvent
+donné des marques de son amour à la
+personne qu'il aime, sans se soucier
+de recommencer tous les jours.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i4">Belle Iris, lorsque je vous presse<br /></span>
+<span class="i4">De me donner à tous momens<br /></span>
+<span class="i4">Des marques de votre tendresse,<br /></span>
+<span class="i4">Vous me répondez brusquement:<br /></span>
+<span class="i4">«N'êtes-vous pas encor content<br /></span>
+<span class="i4">De tout ce que j'ai pu vous dire,<br /></span>
+<span class="i4">De ce que j'ai pu vous écrire,<br /></span>
+<span class="i4">À tous les quarts d'heure du jour,<br /></span>
+<span class="i4">Sur le sujet de mon amour?»<br /></span>
+<span class="i2">Non, belle Iris, je parle avec franchise,<br /></span>
+<span class="i0">Le passé chez l'amant ne se compte pour rien;<br /></span>
+<span class="i4">Il veut qu'à toute heure on lui dise<br /></span>
+<span class="i10">Ce qu'il sçait déjà fort bien.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir si les amans doivent être en alarme de
+voir leurs maîtresses extrêmement caressées
+par leurs maris.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i4">L'autre jour, près de Climène,<br /></span>
+<span class="i0">Je voyois son mari sans cesse sur ses bras.<br /></span>
+<span class="i4">Cette belle vit ma peine,<br /></span>
+<span class="i4">Et me dit ceci tout bas:<br /></span>
+<span class="i4">«Remets le calme en ton âme,<br /></span>
+<span class="i0">Et sçache que l'empressement<br /></span>
+<span class="i4">D'un mari que hait sa femme<br /></span>
+<span class="i4">Fait plus aimer son amant.»<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir lequel il vaudroit mieux pour une fille
+qui se marieroit sans amour, que son mari
+en eût beaucoup pour elle ou point
+du tout</i>.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i8">Dieu vous veuille garder, la belle,<br /></span>
+<span class="i8">D'un grand amour de votre époux!<br /></span>
+<span class="i4">Il seroit mal qu'il vous fût infidèle,<br /></span>
+<span class="i0">Mais il seroit plus mal qu'il fût jaloux de vous,<br /></span>
+<span class="i8">Et l'amour le rendroit jaloux.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir si un mari fort laid a raison de souhaiter
+que sa femme le regarde.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i8">Tu te plains incessamment<br /></span>
+<span class="i0">De ne point attirer les regards d'Ennemonde.<br /></span>
+<span class="i8">Laisse-la, pauvre innocent,<br /></span>
+<span class="i1">Plutôt que toi regarder tout le monde.<br /></span>
+<span class="i8">Qu'elle envisage son devoir:<br /></span>
+<span class="i0">Par là tu te pourras sauver du cocuage;<br /></span>
+<span class="i8">Mais si c'est toi qu'elle envisage,<br /></span>
+<span class="i8">Cela n'est pas en ton pouvoir.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir ce qui est préférable en une belle maîtresse,
+ou le c&oelig;ur, ou le corps.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Un brutal pour ton c&oelig;ur ne feroit nuls efforts,<br /></span>
+<span class="i4">Il aimeroit mieux la personne;<br /></span>
+<span class="i4">Mais, pour moi, je n'aime ton corps<br /></span>
+<span class="i4">Qu'autant que ton c&oelig;ur me le donne.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir si une femme peut aimer son mari,
+quoi qu'il vive bien avec elle, quand elle
+aime son amant.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Philis disoit un jour à l'aimable Climène:<br /></span>
+<span class="i2">«N'aimez-vous pas bien votre époux?<br /></span>
+<span class="i2">Il est complaisant, il est doux,<br /></span>
+<span class="i0">&mdash;Non, dit-elle,&mdash;Et d'où vient, dit Philis, votre haine?<br /></span>
+<span class="i4">Vous avez un si bon c&oelig;ur,<br /></span>
+<span class="i4">Tant de justice et de douceur!<br /></span>
+<span class="i0">Vous avez tant de pente à la reconnoissance!<br /></span>
+<span class="i0">&mdash;Il est vrai, dit Climène, il seroit mon ami<br /></span>
+<span class="i2">S'il n'étoit pas mon mari;<br /></span>
+<span class="i0">Mais je n'ai rien pour lui que de la complaisance.<br /></span>
+<span class="i0">Avecque lui je vis honnêtement;<br /></span>
+<span class="i4">Je ne l'aime qu'en apparence,<br /></span>
+<span class="i0">Et dans le fond du c&oelig;ur je le hais fortement,<br /></span>
+<span class="i4">Comme un rival de mon amant.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p><i>Sçavoir ce que fait la présence et l'absence
+de ce qu'on aime.</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i2">Absent d'Iris, mon chagrin est extrême;<br /></span>
+<span class="i6">La voir est mon plus grand bien:<br /></span>
+<span class="i0">Il n'est rien tel que d'être avecque ce qu'on aime;<br /></span>
+<span class="i6">Tout le reste n'est rien.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CARTE_DU_PAYS_DE_BRAQUERIE" id="CARTE_DU_PAYS_DE_BRAQUERIE"></a>CARTE DU PAYS DE BRAQUERIE
+<a name="FNanchor_168_170" id="FNanchor_168_170"></a><a href="#Footnote_168_170" class="fnanchor">[168]</a>.</h2>
+
+
+<p>Le pays des Braques<a name="FNanchor_169_171" id="FNanchor_169_171"></a><a href="#Footnote_169_171" class="fnanchor">[169]</a> a les Cornutes<a name="FNanchor_170_172" id="FNanchor_170_172"></a><a href="#Footnote_170_172" class="fnanchor">[170]</a> à
+l'orient, les Ruffiens<a name="FNanchor_171_173" id="FNanchor_171_173"></a><a href="#Footnote_171_173" class="fnanchor">[171]</a> au couchant, les
+Garraubins<a name="FNanchor_172_174" id="FNanchor_172_174"></a><a href="#Footnote_172_174" class="fnanchor">[172]</a> au midi et la Prudomagne<a name="FNanchor_173_175" id="FNanchor_173_175"></a><a href="#Footnote_173_175" class="fnanchor">[173]</a>
+au septentrion. Le pays est de fort
+grande étendue et fort peuplé par les colonies
+nouvelles qui s'y font tous les jours. La terre y
+est si mauvaise que, quelque soin qu'on apporte
+à la cultiver, elle est presque toujours stérile. Les
+peuples y sont fainéans et ne songent qu'à leurs
+plaisirs. Quand ils veulent cultiver leurs terres,
+ils se servent des Ruffiens, leurs voisins, qui ne
+sont séparés d'eux que par la fameuse rivière de
+Carogne<a name="FNanchor_174_176" id="FNanchor_174_176"></a><a href="#Footnote_174_176" class="fnanchor">[174]</a>. La manière dont ils traitent ceux qui
+les ont servis est étrange, car, après les avoir fait
+travailler nuit et jour, des années entières, ils les
+renvoient dans leur pays bien plus pauvres qu'ils
+n'en étoient sortis. Et, quoique de temps immémorial
+l'on sçache qu'ils en usent de la sorte, les
+Ruffiens ne s'en corrigent pas pour cela, et tous
+les jours passent la rivière. Vous voyez aujourd'hui
+ces peuples dans la meilleure intelligence
+du monde, le commerce établi parmi eux, le lendemain
+se vouloir couper la gorge. Les Ruffiens
+menacent les Braques de signer l'union avec les
+Cornutes, leurs ennemis communs; les Braques
+demandent une entrevue, sachant que les Ruffiens
+ont toujours tort quand ils peuvent une fois
+les y porter. La paix se fait, chacun s'embrasse.
+Enfin, ces peuples ne se sçauroient passer les uns
+des autres en façon du monde.</p>
+
+<p>Dans le pays des Braques il y a plusieurs rivières.
+Les principales sont: la Carogne et la Coquette;
+la Précieuse sépare les Braques de la
+Prudomagne<a name="FNanchor_175_177" id="FNanchor_175_177"></a><a href="#Footnote_175_177" class="fnanchor">[175]</a>. La source de toutes ces rivières
+vient du pays des Cornutes. La plus grosse et la
+plus marchande est la Carogne, qui va se perdre
+avec les autres dans la mer de Cocuage; les
+meilleures villes du pays sont sur cette rivière.
+Elle commence à porter bateau à</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p><span class="smcap">Guerchy</span><a name="FNanchor_176_178" id="FNanchor_176_178"></a><a href="#Footnote_176_178" class="fnanchor">[176]</a>, ville assez grande, bâtie à la moderne,
+à une demi-lieue du grand chemin; mais
+la rivière, se jetant toute de ce côté-là, sape la
+terre en sorte que, dans peu, le grand chemin
+sera de passer à Guerchy. Il y a quelques années
+que c'étoit une ville de grand commerce. Elle trafiquoit
+à Malte et Lorraine; mais, comme elle s'est
+ruinée par les banqueroutes que les marchands du
+pays lui ont faites, elle trafique aujourd'hui en
+Castille<a name="FNanchor_177_179" id="FNanchor_177_179"></a><a href="#Footnote_177_179" class="fnanchor">[177]</a>, dont les marchands sont de meilleure foi.</p>
+
+<p>Plus bas est un grand bourg appelé</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p><span class="smcap">Sourdis</span><a name="FNanchor_178_180" id="FNanchor_178_180"></a><a href="#Footnote_178_180" class="fnanchor">[178]</a>. Ses maisons, chacune en détail, sont
+très belles; en gros, c'est le lieu du monde le
+plus désagréable. C'est terre d'Église, de sorte
+que la ville est fort ruinée du passage des gens de
+guerre. Le seigneur du lieu est abbé commandataire<a name="FNanchor_179_181" id="FNanchor_179_181"></a><a href="#Footnote_179_181" class="fnanchor">[179]</a>,
+homme illustre qui a passé par tous les
+degrés et qui a été long-temps archidiacre en
+plusieurs grandes villes de cette province.</p>
+
+<p>De là vous venez à</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p><span class="smcap">Saint-Loup</span><a name="FNanchor_180_182" id="FNanchor_180_182"></a><a href="#Footnote_180_182" class="fnanchor">[180]</a>, petite ville assez forte, mais plus
+par l'infanterie qui la garde<a name="FNanchor_181_183" id="FNanchor_181_183"></a><a href="#Footnote_181_183" class="fnanchor">[181]</a> que par la force de
+ses remparts.</p>
+
+<p>À trois lieues de là vous trouvez</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p><span class="smcap">La Suze</span><a name="FNanchor_182_184" id="FNanchor_182_184"></a><a href="#Footnote_182_184" class="fnanchor">[182]</a>, qui change fort souvent de gouverneur
+et même de religion. Le peuple y aime les
+belles-lettres, et particulièrement la poésie.</p>
+
+<p>Ensuite se voit</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p><span class="smcap">Pont-sur-Carogne</span><a name="FNanchor_183_185" id="FNanchor_183_185"></a><a href="#Footnote_183_185" class="fnanchor">[183]</a>. Il y a eu long-temps dans
+cette place deux gouverneurs de fort différente
+condition en même temps, et qui cependant vivoient
+dans la meilleure intelligence du monde.
+La fonction de l'un<a name="FNanchor_184_186" id="FNanchor_184_186"></a><a href="#Footnote_184_186" class="fnanchor">[184]</a> étoit de pourvoir à la subsistance
+de la ville, et celle de l'autre<a name="FNanchor_185_187" id="FNanchor_185_187"></a><a href="#Footnote_185_187" class="fnanchor">[185]</a> étoit de
+pourvoir au plaisir. Le premier y a presque ruiné
+sa maison, et l'autre y a fort altéré sa santé.
+Cette place a eu depuis grand commerce en Flandre<a name="FNanchor_186_188" id="FNanchor_186_188"></a><a href="#Footnote_186_188" class="fnanchor">[186]</a>,
+et est maintenant une république.</p>
+
+<p>À une lieue de cette ville vous en trouverez une
+autre que l'on nomme</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p><span class="smcap">Uxelles</span><a name="FNanchor_187_189" id="FNanchor_187_189"></a><a href="#Footnote_187_189" class="fnanchor">[187]</a>. Quoique le château n'en soit pas fort
+élevé, la ville néanmoins est fort belle. Si la symétrie
+y avoit été observée, la nature en est si
+riche que ç'auroit été le plus beau séjour du
+monde. Elle a eu plusieurs gouverneurs. Le dernier
+est un homme de naissance pauvre, mais de
+grande réputation<a name="FNanchor_188_190" id="FNanchor_188_190"></a><a href="#Footnote_188_190" class="fnanchor">[188]</a>, et qui en a beaucoup acquis
+dans une autre place sur la même rivière. Cette
+ville aime fort son gouverneur, jusqu'à engager
+tous les jours ses droits pour le faire subsister.</p>
+
+<p>À demi-lieue est</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p><span class="smcap">Pommereul</span><a name="FNanchor_189_191" id="FNanchor_189_191"></a><a href="#Footnote_189_191" class="fnanchor">[189]</a>, autrefois si célèbre pour le séjour
+qu'y a fait un prince ecclésiastique<a name="FNanchor_190_192" id="FNanchor_190_192"></a><a href="#Footnote_190_192" class="fnanchor">[190]</a>. Dans ce
+temps-là il y avoit un évêché; mais, l'évêque se
+trouvant mal logé, le siège épiscopal fut transféré
+à</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p><span class="smcap">Lesdiguières</span><a name="FNanchor_191_193" id="FNanchor_191_193"></a><a href="#Footnote_191_193" class="fnanchor">[191]</a>. Lesdiguières est une ville assez
+forte, quoique commandée par une éminence<a name="FNanchor_192_194" id="FNanchor_192_194"></a><a href="#Footnote_192_194" class="fnanchor">[192]</a>.
+Elle est hors d'insulte, et on ne la sçauroit prendre
+que par les formes; mais elle a pourtant été
+prise et ruinée, comme tout le monde sçait, ainsi
+que la manière dont elle fut traitée par un homme<a name="FNanchor_193_195" id="FNanchor_193_195"></a><a href="#Footnote_193_195" class="fnanchor">[193]</a>
+à qui elle s'étoit rendue sous des conditions avantageuses;
+et, voyant qu'il n'y avoit pas de foi
+parmi les gens d'épée, elle se jeta entre les bras
+de l'Église, et a pris son évêque pour gouverneur.</p>
+
+<p>Près de là, entre la Coquette et la Carogne,
+est la ville d'</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p><span class="smcap">Étampes</span>, ou <span class="smcap">Valançay</span><a name="FNanchor_194_196" id="FNanchor_194_196"></a><a href="#Footnote_194_196" class="fnanchor">[194]</a>, qui est fort ancienne
+et des plus grosses du pays. C'est une place fort
+sale et remplie de marais que l'on dit fort infectés
+par la nature du terroir, qui est putride. Tout
+y est en friche présentement. La ville étoit belle
+en apparence; le peuple n'y étoit pas fort blanc,
+mais la demeure en a toujours été fort incommode
+à cause de son humeur, car il est fort inconstant,
+et surtout querelleux, malicieux et fantasque,
+avec lequel on n'a jamais pu prendre de
+mesures certaines. Il y a eu des gouverneurs sans
+nombre: on y aimoit fort le changement et la
+dépense. Celui qui l'a été le plus long-temps est
+un vieux satrape<a name="FNanchor_195_197" id="FNanchor_195_197"></a><a href="#Footnote_195_197" class="fnanchor">[195]</a>, homme illustre qui mourut
+dans le gouvernement. La ville en fait un deuil
+continuel, et, depuis ce temps, elle est demeurée
+déserte. On n'y va presque plus qu'en pèlerinage:
+aussi ne lui reste-t-il plus maintenant que
+de vieux vestiges, qui font remarquer que ç'a été
+autrefois une grosse ville.</p>
+
+<p>À gauche se trouve la ville de</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p><span class="smcap">Brion</span><a name="FNanchor_196_198" id="FNanchor_196_198"></a><a href="#Footnote_196_198" class="fnanchor">[196]</a>, qui a été fort agréable; mais le grand
+nombre des gouverneurs l'a ruinée. Toutes ses
+défenses sont abattues depuis la première fois
+qu'elle fut prise. C'est aujourd'hui une place à
+prendre d'emblée. Les avenues en sont assez belles,
+hormis du côté de la principale porte où il
+y a un bois de haute futaie sale et marécageux,
+que le gouverneur n'a jamais voulu faire couper.
+J'appelle gouverneur celui qui en a le nom, car
+l'administration de la ville dépend de tant de
+gens que c'est à présent une république.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p><span class="smcap">Sévigny</span>. La situation en est fort agréable.
+Elle a été autrefois marchande. Montmoron<a name="FNanchor_197_199" id="FNanchor_197_199"></a><a href="#Footnote_197_199" class="fnanchor">[197]</a>, proche
+parent du Cornute, en fut gouverneur; mais
+il en fut chassé par un comte angevin<a name="FNanchor_198_200" id="FNanchor_198_200"></a><a href="#Footnote_198_200" class="fnanchor">[198]</a>, qui la
+gouverna paisiblement long-temps, lequel partageoit
+le gouvernement avec un autre comte bourguignon<a name="FNanchor_199_201" id="FNanchor_199_201"></a><a href="#Footnote_199_201" class="fnanchor">[199]</a>.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p><span class="smcap">D'Harcourt</span><a name="FNanchor_200_202" id="FNanchor_200_202"></a><a href="#Footnote_200_202" class="fnanchor">[200]</a> est une ville de grande réputation.
+Il y a une célèbre université. Les guerres
+qu'elle a eues depuis long-temps avec un prince des
+Cornutes ont bien diminué de sa première splendeur.
+C'est une situation assez pareille à celle de
+Brion. Le gouvernement est semblable, et c'est
+un des plus grands passages de Ruffie, chez les
+Cornutes.&mdash;La ville</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p><span class="smcap">Palatine</span> est fort connue. Comme il y a longtemps
+que l'on y alloit en dévotion et que chacun
+y portoit sa chandelle, on dit que les pèlerins
+en revenoient plus mal qu'ils n'y étoient
+allés. C'est une place qui change souvent de gouverneur,
+d'autant qu'il faut être jour et nuit sur
+les remparts, et l'on ne peut long-temps fournir
+à cette fatigue; c'est pourquoi l'on n'y demeure
+guères. On remarque une chose en cette ville,
+c'est que le peuple y est sujet à une maladie qu'ils
+nomment chaude-crache, contre laquelle on dit
+aussi qu'ils se servent de gargarismes<a name="FNanchor_201_203" id="FNanchor_201_203"></a><a href="#Footnote_201_203" class="fnanchor">[201]</a>.</p>
+
+<p>Plus loin, sur la Carogne, est la ville de</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p><span class="smcap">Chevreuse</span><a name="FNanchor_202_204" id="FNanchor_202_204"></a><a href="#Footnote_202_204" class="fnanchor">[202]</a>, qui est une grande place fort ancienne,
+pour le présent toute délabrée, dont les
+logemens sont tous découverts. Elle est néanmoins
+assez forte des dehors, mais de dedans mal
+gardée. Elle a été autrefois très fameuse et fort
+marchande; elle trafiquoit en plusieurs royaumes,
+et maintenant la citadelle est toute ruinée par la
+quantité des sièges qu'on y a faits pour la prendre.
+On dit qu'elle s'est souvent rendue à discrétion.
+Le peuple y est d'une humeur fort changeante et
+fort incommode. Elle a eu plusieurs gouverneurs,
+dont le principal a été celui qui a commandé à
+Puisieux. Elle en est mal pourvue à présent, car
+celui qui est en charge n'est plus bon à rien<a name="FNanchor_203_205" id="FNanchor_203_205"></a><a href="#Footnote_203_205" class="fnanchor">[203]</a>.</p>
+
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p><span class="smcap">L'Isle</span> est une petite ville dont la situation paroît
+d'abord avantageuse à cause qu'elle est au
+milieu de la Carogne; mais, cette rivière étant
+guéable de tous côtés dans cet endroit, la place
+n'est pas plus forte que si elle étoit dans la
+plaine. Sitôt que vous en approchez, il vous vient
+une senteur de chevaux morts si forte qu'il n'est
+pas possible d'y demeurer. Il n'y a personne qui
+puisse y coucher plus d'une nuit, encore la trouve-t-on
+bien longue: aussi le lieu s'en va bientôt
+devenir désert.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p><span class="smcap">Champré</span><a name="FNanchor_204_206" id="FNanchor_204_206"></a><a href="#Footnote_204_206" class="fnanchor">[204]</a> est une des plus grosses villes du
+pays; elle a plus de deux<a name="FNanchor_205_207" id="FNanchor_205_207"></a><a href="#Footnote_205_207" class="fnanchor">[205]</a> lieues de tour. Il y a
+une place au milieu de la ville de fort grande
+étendue; elle est située dans un marais qui ne la
+rend pas pour cela plus inaccessible; car, comme
+l'a fort bien remarqué le géographe de ce pays-là,
+les habitans de cette ville, qui sont gens de
+grand commerce, ont fait plusieurs levées qui
+l'ont bien dégarnie.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p><span class="smcap">Arnault</span><a name="FNanchor_206_208" id="FNanchor_206_208"></a><a href="#Footnote_206_208" class="fnanchor">[206]</a> est fort semblable à Champré, tant
+pour la grandeur de sa place que pour sa situation,
+hors qu'elle est encore plus marécageuse; mais
+elle l'est tellement qu'on ne sçauroit davantage.
+Le gouverneur<a name="FNanchor_207_209" id="FNanchor_207_209"></a><a href="#Footnote_207_209" class="fnanchor">[207]</a> a grand soin de cette place, car
+elle lui vaut beaucoup. Il n'y fait pas un pas que
+ce ne soit patrouille, et, s'il avoit manqué à coucher
+une nuit sur le rempart, il n'auroit pas le lendemain
+de quoi dîner, et le second jour il n'auroit
+pas de chemise. C'est le lieu du monde où
+l'on fait le mieux l'exercice; mais aussi c'est le
+lieu ou l'on est le mieux payé.</p>
+
+<p>De là vous venez à</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p><span class="smcap">Cominges</span><a name="FNanchor_208_210" id="FNanchor_208_210"></a><a href="#Footnote_208_210" class="fnanchor">[208]</a>, Petite ville dont les maisons sont
+peintes au dehors, de sorte qu'elle paroît nouvellement
+bâtie, quoiqu'elle soit assez ancienne.
+Le gouverneur d'aujourd'hui est un vieux satrape
+de Ruffie<a name="FNanchor_209_211" id="FNanchor_209_211"></a><a href="#Footnote_209_211" class="fnanchor">[209]</a> qui ne la gouverne que par commission,
+et qui, à cause de son âge, est toujours à
+la veille d'être dépossédé. J'ai ouï dire à des gens
+qui y ont été que la principale porte de la ville
+est si proche d'une fausse porte qui conduit à un
+cul-de-sac que bien souvent on prend l'une pour
+l'autre.</p>
+
+<p>À deux lieues de là vous rencontrez</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p><span class="smcap">Le Tillet</span><a name="FNanchor_210_212" id="FNanchor_210_212"></a><a href="#Footnote_210_212" class="fnanchor">[210]</a>, grande ville ouverte de tous côtés.
+Le peuple en est grossier, le terroir gras et assez
+beau; cependant on remarque qu'un homme
+raisonnable n'y a jamais pu demeurer deux
+jours. Mais, comme il y a dans le monde plus
+de sots que d'honnêtes gens, le lieu n'est jamais
+vide.</p>
+
+<p>Près de là vous avez</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p><span class="smcap">Saint-Germain-Beaupré</span><a name="FNanchor_211_213" id="FNanchor_211_213"></a><a href="#Footnote_211_213" class="fnanchor">[211]</a>. C'est là que la Coquette
+se joint à la Carogne. C'est une ville fort
+agréable. Le premier gouverneur qu'elle eut étoit
+un homme du pays des Cornutes<a name="FNanchor_212_214" id="FNanchor_212_214"></a><a href="#Footnote_212_214" class="fnanchor">[212]</a>. Il s'empara du
+gouvernement contre son gré, et s'en fit pourvoir
+en titre d'office. C'étoit un homme fort extraordinaire
+et tout à fait bizarre à sa façon d'agir. D'abord
+il voulut changer les plus anciennes coutumes
+de la ville, et inventoit toujours quelque
+chose; entre autres, il déclara un jour qu'il ne
+vouloit plus entrer que par la fausse porte, et,
+pour moi, je crois que ce n'étoit pas sans fondement.
+Mais la ville, jugeant que si cela avoit lieu
+elle perdroit tous les droits affectés au passage
+de la grande porte, s'y opposa avec tant de vigueur
+qu'il ne put parvenir à son dessein. Il fut
+assez long-temps interdit de sa charge, et depuis
+même qu'il y a été remis tout s'est fait dans la
+ville par commission, le gouverneur ayant bâti
+un château qu'il habite souvent.</p>
+
+<p>Près de là est</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p><span class="smcap">Grimaud</span><a name="FNanchor_213_215" id="FNanchor_213_215"></a><a href="#Footnote_213_215" class="fnanchor">[213]</a>, située au pied des montagnes et
+qui a donné le nom au Grimaudan. Elle est fort
+sale, à cause des torrens qui tombent de toutes
+parts dans la Carogne en cet endroit, ce qui rend
+cette rivière si trouble qu'on diroit que ce n'est
+pas la même qui est à deux lieues de là. Au milieu
+de la ville, elle se cache sous terre par un
+grand canal que la nature a fait et qu'on appelle
+vulgairement le Trou-Grimaud, et ne sort qu'à
+deux lieues plus loin, à savoir, là où elle se jette
+dans la Précieuse.</p>
+
+<p>À quatre lieues est</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p><span class="smcap">Châtillon</span>, grande et belle ville par dehors
+et mal bâtie en dedans. Les peuples y aiment
+l'argent. Elle a été si fort persécutée par deux
+princes qu'elle a été contrainte de se jeter entre
+les bras de l'Église. Un abbé commandataire
+en a été gouverneur, mais depuis chassé pour
+vouloir trop entreprendre sur les priviléges de la
+ville; et maintenant il n'y en a plus, car on veut
+les obliger à servir jour et nuit et à payer la
+dépense.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p><span class="smcap">La Vergne</span><a name="FNanchor_214_216" id="FNanchor_214_216"></a><a href="#Footnote_214_216" class="fnanchor">[214]</a> est une grande ville fort jolie et si
+dévote que l'archevêque<a name="FNanchor_215_217" id="FNanchor_215_217"></a><a href="#Footnote_215_217" class="fnanchor">[215]</a> y a demeuré avec le
+duc de Brissac, qui en est demeuré principal
+gouverneur, le prélat ayant quitté.</p>
+
+<p>De là vous venez à</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p><span class="smcap">Montausier</span><a name="FNanchor_216_218" id="FNanchor_216_218"></a><a href="#Footnote_216_218" class="fnanchor">[216]</a>, grande ville qui n'est pas belle,
+mais agréable. La Précieuse passe au milieu,
+qui est une rivière de grande réputation. L'eau
+en est claire et nette; il n'y a lieu au monde
+où la terre soit mieux cultivée.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p><span class="smcap">Fienne</span><a name="FNanchor_217_219" id="FNanchor_217_219"></a><a href="#Footnote_217_219" class="fnanchor">[217]</a> est une grande ville, presque toute
+délabrée, qui n'est fameuse que par la Carogne,
+qui passe au milieu. Le séjour en est désagréable,
+tant pour ce que les maisons y sont anciennes et
+mal faites que pour ce qu'il y règne une odeur
+si mauvaise que, quelque intérêt qu'on ait à y
+demeurer, on est contraint à la fin d'en sortir
+pour conserver sa santé. Le gouverneur étant
+un homme de peu de crédit, à qui on a donné
+le gouvernement par forme, sans l'intrigue des
+habitants et le commerce qu'ils font avec les Espagnols,
+cette ville manqueroit bientôt de subsistance.</p>
+
+<p>À quatre lieues de cette ville vous en trouvez
+une autre bien différente; elle est sur la Précieuse.
+C'est une ville fort considérable pour la beauté
+de ses édifices; on l'appelle</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p><span class="smcap">Olonne</span>. C'est un chemin fort passant. On y
+donne le couvert à tous ceux qui le demandent,
+à la charge d'autant. Il y faut bien payer de sa
+personne, ou payer de sa bourse.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p><span class="smcap">Beauvais</span><a name="FNanchor_218_220" id="FNanchor_218_220"></a><a href="#Footnote_218_220" class="fnanchor">[218]</a>, sur la Carogne, est une petite ville
+dans un fond, où l'on ne voit le jour qu'à demi
+et dont les bâtimens sont très désagréables.
+Elle a eu néanmoins des gens de très grande
+condition pour gouverneurs, entre autres un
+commandeur de Malte, qui y a laissé une belle
+infanterie. On ne s'étonnera point que des gens
+de naissance et de mérite se soient arrêtés à un
+si méchant logis quand on sçaura que ç'a été le
+principal passage pour aller à la ville de Donna-Anna<a name="FNanchor_219_221" id="FNanchor_219_221"></a><a href="#Footnote_219_221" class="fnanchor">[219]</a>,
+où tout le commerce se faisoit durant
+qu'on bâtissoit le fort Louis<a name="FNanchor_220_222" id="FNanchor_220_222"></a><a href="#Footnote_220_222" class="fnanchor">[220]</a>. Depuis que ce fort
+est entré dans ses droits, la ville de Beauvais n'a
+plus eu de gouverneur de marque, mais des gens
+de basse étoffe et inconnus, que la ville y entretient,
+quoiqu'elle ne vaille plus la dépense. Ceux-ci
+ont toujours eu soin de bien maintenir l'infanterie<a name="FNanchor_221_223" id="FNanchor_221_223"></a><a href="#Footnote_221_223" class="fnanchor">[221]</a>.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p><span class="smcap">Guise</span><a name="FNanchor_222_224" id="FNanchor_222_224"></a><a href="#Footnote_222_224" class="fnanchor">[222]</a> est une ville sur la Précieuse, assez
+grande, et où il se trouve de belles antiquités.
+Plusieurs ont cru que cette place s'étoit gardée
+par ses forces mêmes; mais on assure qu'il y a
+eu un gouverneur<a name="FNanchor_223_225" id="FNanchor_223_225"></a><a href="#Footnote_223_225" class="fnanchor">[223]</a> comme en titre d'office, qu'on
+a tenu caché à cause que ses mérites n'étoient
+point proportionnés à l'importance de la place,
+d'où il a été chassé parcequ'il ne visitoit plus
+que de loin à loin la place d'armes. Il y avoit
+laissé de l'infanterie; mais, à cause qu'elle étoit
+plus nuisible qu'utile pour la conservation de la
+ville, elle en a été chassée et envoyée en Hollande.
+Il y en a qui disent que la disgrâce du
+gouverneur est venue de ce qu'il avoit plus d'attache
+pour la ville de Chevreuse.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p><span class="smcap">Longueville</span><a name="FNanchor_224_226" id="FNanchor_224_226"></a><a href="#Footnote_224_226" class="fnanchor">[224]</a> est sur la même rivière que Guise.
+C'est une ville grande et assez belle. Il y a eu
+quatre gouverneurs, dont les uns étoient les premiers
+princes du pays, les autres des plus qualifiés
+seigneurs après ceux-là<a name="FNanchor_225_227" id="FNanchor_225_227"></a><a href="#Footnote_225_227" class="fnanchor">[225]</a>, dont l'un a failli
+perdre sa place pour de l'infanterie qu'il y avoit
+jetée hors du temps, qui a fort endommagé la
+ville. Elle se gouverne à présent elle-même, et
+s'est tellement fortifiée<a name="FNanchor_226_228" id="FNanchor_226_228"></a><a href="#Footnote_226_228" class="fnanchor">[226]</a> qu'il n'y a point d'ennemis
+si forts qui osent en faire l'attaque.</p>
+
+<h1>FIN DU TOME PREMIER.</h1>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="FOOTNOTES" id="FOOTNOTES"></a>NOTES</h2>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Cette lettre est fort habilement faite. Elle dit la vérité
+avec tous les ménagements et tous les adoucissements nécessaires.
+Bussy va même jusqu'à s'accuser de trop d'imagination.
+Nous verrons à quoi nous en tenir.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Nous avons dit dans l'Introduction vers quel temps
+Bussy composa son ouvrage et à quelle époque successivement
+remontent les événements dont il se fait l'historien.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Madame d'Olonne est l'héroïne d'un pamphlet fort vilain
+et fort peu littéraire qu'on a eu bien tort d'attribuer à Bussy-Rabutin:
+<i>la Comédie galante</i> de M. D. B. Cologne, Pierre
+Marteau (Hollande), petit in-12 de 34 pages.
+</p><p>
+Madame d'Olonne (Catherine-Henriette d'Angennes), parente
+du marquis de Rambouillet, étoit l'aînée des deux filles
+du baron de La Loupe. Avant son mariage, «elle estoit jolie,
+dit Retz (Mémoires, p. 341 de l'édition Michaud);
+elle estoit belle, elle estoit précieuse par son air et par sa
+modestie.» Mademoiselle de La Vergne, celle qui fut madame
+de La Fayette, en avoit fait son amie; elle étoit choyée
+au Luxembourg, et mademoiselle de Montpensier la distinguoit,
+quoiqu'elle ne brillât peut-être pas par l'originalité de
+son esprit. Dès 1652, Guy Joly, d'accord avec Retz, la désigne
+comme «l'une des plus belles personnes de France».
+Retz faisoit plus que de la trouver jolie et précieuse: un peu
+dégoûté de mademoiselle de Chevreuse, il entreprenoit, à la
+faveur de l'accueil qu'on lui faisoit chez madame de La Vergne
+la mère, de s'insinuer le plus avant possible dans les
+bonnes grâces de cette belle personne. Rendez-vous obtenu à
+force de prières, mais rendez-vous bien inutile, «ce qui doit
+estonner, dit le vaincu, ceux qui n'ont point connu mademoiselle
+de La Loupe et qui n'ont ouï parler que de madame
+d'Olonne.» Précieuse donc et à la façon des plus effarouchées,
+mademoiselle de La Loupe, avant son mariage, étoit
+une personne en bon point de renommée. Je ne vois pas
+pourquoi M. Walckenaer (t. 1, p. 357) croit que Beuvron
+étoit intimement lié avec elle dès ce moment-là.
+</p><p>
+Le 3 mars 1652, le beau poète Loret écrit dans sa Gazette:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">D'Olonne aspire à l'hyménée<br /></span>
+<span class="i0">De la belle Loupe l'aînée,<br /></span>
+<span class="i0">Et l'on croit que dans peu de jours<br /></span>
+<span class="i0">Ils jouiront de leurs amours.<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+Le mariage eut lieu peu de temps après. V. <i>Montpensier</i>,
+t. 2, p. 246 de la Collection Petitot.
+</p><p>
+Ce n'est toutefois qu'en 1656 que mademoiselle de Montpensier
+parle du bruit que «commençoit à faire» la beauté
+de madame d'Olonne; mais les souvenirs de mademoiselle
+sont quelquefois un peu confus, et d'ailleurs on peut admettre
+qu'elle attache une idée fâcheuse au mot <i>bruit</i>.
+</p><p>
+À peine mariée, notre belle dame laisse son mari auprès
+du roi, et chevauche parmi les hardies frondeuses (<i>Montpensier</i>,
+t. 2, p. 245). Le temps n'est pas venu où madame de
+Sévigné écrira (13 novembre 1675): «Le nom d'Olonne est
+trop difficile à purifier»; où l'on chantera:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">La d'Olonne<br /></span>
+<span class="i0">N'est plus bonne<br /></span>
+<span class="i0">Qu'à ragoutter les laquais;<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+(Ms. 444, Suppl. Bibl nat.)
+</p><p>
+où La Bruyère (t. 1, p. 203 de l'édit. Jannet) dira: «Claudie
+attend pour l'avoir qu'il soit dégoûté de Messaline.» Il s'agit
+de Baron; Claudie, c'est madame de la Ferté; Messaline,
+c'est madame d'Olonne. Nous sommes en 1652, à la date du
+mariage, et Baron n'est pas encore né. Son acte de naissance,
+cité par M. Taschereau (<i>Vie de Molière</i>, 3<sup>e</sup> éd., p. 249),
+le fait naître le 8 octobre 1653. Quant à la maréchale de la
+Ferté, on sait que sous ce nom tristement célèbre il faut reconnoître
+mademoiselle de La Loupe la cadette, celle que
+Saint-Simon a si souvent fouettée. Elle étoit belle aussi et
+le fut long-temps. Les deux s&oelig;urs vécurent jusqu'en 1714,
+et jouirent à leur aise de leur gloire.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Louis de la Trémoille, comte d'Olonne, avoit été arrêté
+sous la Fronde, en 1649, «comme il se vouloit sauver
+habillé en laquais» (Retz, p. 100). Il est mort en 1686.
+Boisrobert s'étoit moqué de lui de bonne heure; on s'en moqua
+plus cruellement lorsque sa femme eut rendu publiques
+ses infortunes. Avec Saint-Evremont et Sablé Bois-Dauphin,
+il se consoloit en fondant l'ordre des Coteaux, dont Boileau
+nous a conservé le souvenir. La Bruyère, à ce point de vue,
+l'a peint sous le nom de Cliton le fin gourmet (t. 2, p. 93).
+À un autre point de vue, Racine a parlé de lui dans cette jolie
+épigramme faite sur <i>Andromaque</i>:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Le vraisemblable est peu dans cette pièce,<br /></span>
+<span class="i0">Si l'on en croit et d'Olonne et Créqui:<br /></span>
+<span class="i0">Créqui dit que Pyrrhus aime trop sa maîtresse,<br /></span>
+<span class="i0">D'Olonne qu'Andromaque aime trop son mari.<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+À l'article de la mort, un prêtre nommé Cornouaille lui
+offre ses services. L'anecdote veut qu'il se soit écrié avec
+quelque colère: «Serai-je encornaillé jusqu'à la mort?»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> François d'Harcourt, deuxième du nom, marquis de
+Beuvron, né le 15 octobre 1598, mort à Paris le 30 janvier
+1658, enfant d'honneur de Louis XIII, adversaire de Boutteville
+dans un duel fameux, avoit deux fils, qui furent notre
+marquis et le comte de Beuvron.
+</p><p>
+Saint-Simon, en 1705 (t. 4, p. 437, de la nouvelle édition
+Chéruel), dit dans ses Mémoires: «M. de Beuvron, chevalier
+de l'ordre et lieutenant-général de Normandie, mourut
+à plus de quatre-vingts ans, chez lui, à la Meilleraye, avec
+la consolation d'avoir vu son fils Harcourt arrivé à la plus
+haute et à la plus complète fortune, et son autre fils, Sézanne,
+en chemin d'en faire une, et déjà chevalier de la Toison-d'Or.
+On a vu comment elle étoit due aux agrémens de la jeunesse
+du père. C'étoit un très honnête homme et très bon homme,
+considéré et encore plus aimé.»
+</p><p>
+Ce très honnête et très bon homme nous appartient ici. Son
+frère mourut bien avant lui. Voyez Dangeau. (28 septembre
+1688): «Le comte de Beuvron est mort cette nuit. Il avoit
+un justaucorps en broderie et des pensions, et avoit été capitaine
+des gardes de Monsieur. Il avoit depuis deux ans déclaré
+son mariage avec mademoiselle de Téobon, dont il n'a
+point d'enfans.»&mdash;«Homme liant et doux, ajoute Saint-Simon
+(t. 3, p. 181), mais qui voulut figurer chez Monsieur,
+dont il étoit capitaine des gardes, et surtout tirer de l'argent
+pour se faire riche, en cadet de Normandie fort pauvre.»
+</p><p>
+On sait qu'il a été accusé, avec le chevalier de Lorraine et
+d'Effiat, d'avoir travaillé à l'empoisonnement de Madame. V.
+La Fayette.
+</p><p>
+Sa femme, fille du marquis de Théobon, «étoit une femme
+(Saint-Simon, t. 3, p. 186) qui avoit beaucoup d'esprit,
+et qui, à travers de l'humeur et une passion extrême pour le
+jeu, étoit fort aimable et très bonne et sûre amie.» Elle étoit
+«originairement huguenote (Journal du marquis de Sourches,
+t. 2, p. 190), mais, s'étant convertie, avoit été nommée fille
+d'honneur de la reine; et, quand on rompit la chambre des
+filles de la reine, Monsieur la mit auprès de Madame», la
+seconde Madame, qui l'aima beaucoup. V. ses lettres.
+</p><p>
+Le père des Beuvron avoit épousé, en 1626, Renée d'Espinay,
+s&oelig;ur du comte d'Estelan. On disoit de lui:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Beuvron, espouse-tu<br /></span>
+<span class="i0">Saint-Luc, qui tant est belle?<br /></span>
+<span class="i0">Si tu veux estre cocu,<br /></span>
+<span class="i0">N'en espouse d'autre qu'elle.<br /></span>
+<span class="i0">Ah! petite brunette,<br /></span>
+<span class="i0">Ah! tu me fais mourir!<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+Il étoit lieutenant du roi en Normandie et gouverneur du
+vieux palais de Rouen (Montpensier, t. 2, p. 177). C'étoit un
+ami de Racan. «Les enfans de Beuvron, dit Tallemant des
+Réaux (t. 2, p. 367, de l'édition Paulin Paris), ont plus d'esprit
+que leur père.» Cet ami de Racan n'étoit donc pas un
+personnage très ingénieux. Sous la Fronde, en 1650, il
+reste fidèle au duc de Longueville, et résiste, à Rouen, à la
+duchesse et au parlement; toutefois (Motteville, t. 4, p. 16)
+on ne faisoit pas grand cas de lui à la cour. Il obtint alors
+pour son fils aîné (La Rochefoucauld, p. 436, édit. Michaud)
+la survivance du vieux palais.
+</p><p>
+Beuvron (le nôtre) a joué jusqu'à sa mort un grand rôle en
+Normandie (Voy. Saint-Simon, t. I, p. 117, 123), et ne fut
+pas toujours en faveur (Dangeau, 13 mars 1689).
+</p><p>
+Si ce n'est lui, c'est son frère, le favori de Monsieur (Mém.
+de du Plessis, édit. Michaud, p. 446, et Mém. de Montp.,
+t. 4, p. 211), qui a commis le crime que reproche à un
+Beuvron ce couplet (<i>Nouveau siècle de Louis XIV</i>, p. 88)
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">On dit que Beuvron a gâté<br /></span>
+<span class="i0">Le grand chemin de la Ferté,<br /></span>
+<span class="i0">Qui fut jadis si fréquenté.<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+Une accusation plus grave a pesé un instant sur lui: la Brinvilliers,
+disait-on (Sévigné, 26 juin 1676), affirmoit qu'il
+avoit réellement empoisonné Madame. Ce bruit n'eut pas de
+suites.
+</p><p>
+Les Beuvron étoient parens de la comtesse de Fiesque, que
+nous allons voir entrer bientôt en scène. (Montpensier, t. 3,
+p. 104.)
+</p><p>
+Leur s&oelig;ur (Catherine-Henriette d'Harcourt-Beuvron) mérite
+qu'on ne l'oublie pas dans un livre où il s'agit d'un grand
+nombre de divinités. Loret (26 avril 1659) l'appelle «l'admirable
+Beuvron». Elle venoit alors d'épouser le duc d'Arpajon,
+déjà deux fois veuf. Somaize (<i>Précieuses</i>, édit, Jannet, t. 1,
+p. 71) l'a inscrite sous le nom de <i>Dorénice</i> dans la grande
+compagnie des Précieuses. Elle n'eut jamais rien de ridicule.
+Sa beauté a trouvé grâce devant Tallemant des Réaux (chap.
+304, t. 9, p. 75, de la 2e édition). Elle fut dame d'honneur
+de la Dauphine. Saint-Simon parle de sa «grande mine», de
+sa vertu, de son honneur intact (t. 1, p. 221).
+</p><p>
+Louis XIV lui fit de belles amitiés. Lors qu'elle fut nommée
+dame d'honneur, madame de Sévigné écrit (13 juin 1684):
+«C'est l'ouvrage de madame de Maintenon, qui s'est souvenue
+fort agréablement de l'ancienne amitié de M. de Beuvron
+et de madame d'Arpajon pour elle, du temps de madame
+Scarron.» Ce dire est confirmé par madame de Caylus (p. 4
+de l'édit. de 1808), qui cite le marquis de Beuvron comme
+l'un des garants de la constante chasteté de sa tante.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Madame de Saint-Loup (V. Tallemant des Réaux).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Chemin faisant, nous ferons longue connoissance avec
+Candale. Une note ne suffiroit pas et elle couvriroit bien vite
+vingt pages.
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Les garnitures à la Candale<br /></span>
+<span class="i0">Font paroître un visage pâle,<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+dit un vers boiteux du <i>Nouveau siècle de Louis XIV</i> (1856,
+p. 69). Ce vers atteste l'empire que Candale exerça sur les
+modes de son temps; cet empire est attesté en mille endroits,
+par exemple dans le <i>Roman Bourgeois</i> de Furetière (p. 73
+de l'édit. elzevirienne): «On descendit sur les chausses à la
+Candalle; on regarda si elles estoient trop plissées en devant
+ou derrière.» De la tête aux pieds, ce beau seigneur règle le
+costume des délicats. Louis-Charles-Gaston de Nogaret et de
+Foix, duc de Candale, né à Metz en 1627, étoit fils de Bernard
+de Nogaret, duc d'Épernon, et de Gabrielle-Angélique,
+fille légitimée de Henri IV. Il avoit du sang royal dans les veines:
+au dix-septième siècle ce n'étoit pas un médiocre avantage
+en amour. En 1646, il est au siége de Mardick; en 1648,
+il est à Paris auprès du duc d'Orléans (Motteville, t. 3, p. 103);
+en 1649, il commande le régiment de son nom; en 1652, il a,
+par avance, la charge paternelle de colonel général et le gouvernement
+d'Auvergne; en 1654, il est lieutenant général sous
+Conti et d'Hocquincourt, deux des personnages de la présente
+histoire. Il meurt à Lyon le 28 janvier 1658. Il faut lire Saint-Évremont
+pour le voir à son avantage.
+</p><p>
+Le jour de sa mort fut un jour de deuil pour les dames.
+L'abbé Roquette, coutumier du fait, acheta du père Hercule,
+général des Pères de la Doctrine, l'oraison funèbre qu'il lui
+consacra (Voy. Tallem., t. 10, p. 239). Ce n'est pas là qu'il
+faut chercher l'histoire de sa vie.
+</p><p>
+Une s&oelig;ur qu'il avoit lui survécut bien long-temps; elle
+est morte sans alliance, comme lui, le 22 août 1701, à soixante-dix-sept
+ans, après cinquante-trois années de couvent des
+Carmélites (Saint-Simon, t. 10 de l'édit. Sautelet).
+</p><p>
+Madame de Motteville n'a pas flatté son père (t. 4, p. 71),
+seigneur hautain, jaloux, brutal, cruel, criminel peut-être.
+Candale, beau garçon, d'humeur galante, blond, langoureux,
+coquet, garda quelque chose du caractère paternel. Ne
+voyons pas en un rose obstiné toutes les prouesses de ces
+messieurs: ils cachoient la griffe sous la patte de velours. Ces
+«princes chimériques», les Candale, les Manicamp, les Jarzay,
+ne doivent pas être canonisés sans information parcequ'ils
+ont plu à un nombre infini de belles.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Le frère de Condé.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> «Maistre des requestes», dit Tallemant (t. 2, p. 115),
+puis intendant des finances; «protecteur des partisans»,
+ajoute le Portrait des Maîtres des requêtes, «et qui de peu a
+fait beaucoup par toutes sortes de voies».
+</p><p>
+L'<i>État de la France</i> pour 1658 lui donne, comme intendant:
+Toulouse, Montpellier, la ferme des entrées de Paris,
+l'artillerie et le pain de munition.
+</p><p>
+En 1661, on le rembourse à 200,000 livres seulement,
+c'est-à-dire qu'on le destitue, et bien d'autres du même coup.
+C'est l'année des comptes sévères.
+</p><p>
+La femme de Paget étoit belle (V. le <i>Recueil des Portraits</i>
+de Mademoiselle: c'est la <i>Polénie</i> de Somaize (t. 1, p. 194,
+206). Sa ruelle étoit vantée. Tallemant des Réaux (t. 2, p.
+407) a raconté, à propos de madame Paget, une anecdote
+piquante. Bois-Robert et Ninon, l'une de nos amies en ce volume,
+y jouent un rôle.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Elle jouoit; son mari joua bien davantage. Voy. l'Oraison
+funèbre que lui fait dans son <i>Journal</i> l'estimable marquis
+de Sourches (janvier 1686, t. 1, p. 103). «On vit alors mourir
+le comte d'Aulonne, de la maison de Noirmoustier (La Trémouille),
+qui avoit été guidon des gendarmes du roi pendant
+les guerres civiles, et chez lequel s'assembloient alors presque
+tous les gens de qualité pour y jouer ou pour y trouver
+bonne compagnie.»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> 3,000 francs d'aujourd'hui.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> 60,000 francs.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> On conçoit facilement que je n'aie rien trouvé dans les
+histoires pour me renseigner sur la généalogie de Quentine.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Surtout si cher que cela! vingt mille francs par jour!</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> (1656).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Candale le prenoit de très haut avec tout ce qui n'étoit
+pas de la plus haute noblesse. On juge par là ce qu'il pensoit
+des gens d'affaires. Bartet, secrétaire du roi, lui ayant déplu,
+voyez la hardiesse avec laquelle il le fait arrêter et raser d'un
+côté du visage, barbe et cheveux! (Sévigné, juin 1655; Montp.,
+t. 2, p. 488, t. 3, p. 22.) Cela ne parut pas trop étonnant.
+Encore fit-il exiler sa victime! Les dames sourirent. Belle
+prouesse de prince chimérique! Mademoiselle de Montpensier
+(t. 3, p. 128) dit que «c'étoit un garçon plein d'honneur et
+incapable d'aucune mauvaise action.» Elle dit cela à la date
+de 1657, lorsque arriva l'affaire Montrevel. Ce Montrevel, se
+battant en duel avec Candale, est tué par derrière d'un coup
+d'épée que La Barte, un des suivants du grand roi de la mode,
+lui donne inopinément. Cette fois on crie: Il faut donner une
+garde du corps à Candale pour le protéger. Son courage, toutefois,
+n'est pas mis en doute (Voy. Motteville, t. 3, p. 293);
+mais la fierté de son rang lui monte bien vite à la tête. Le
+pauvre Bartet n'avoit pas été bien audacieux; il n'avoit rien
+imaginé; il avoit dit tout bas, et pour se venger de se voir
+prendre la marquise de Gouville, que Candale n'étoit peut-être
+pas un amant d'une énergie incontestable. De fait, Candale
+s'en faisoit accroire, comme Guiche, comme d'autres.
+Soyecourt étoit moins galant de mine, mais c'étoit un autre
+homme. Au surplus, ce n'est pas pour cela que je lui chercherai
+querelle: c'est parceque je le suppose moins doucereux
+qu'on ne le croyoit. Qu'est-ce que cette note de Tallemant?
+(T. 4, p. 355). «Madame Pilou étoit fort embarrassée d'un
+certain brave, nommé Montenac, qui vouloit enlever madame
+de la Fosse. Un jour, ayant trouvé feu M. de Candale:
+Monsieur, lui dit-elle, vous menez tous les ans tant de
+gens à l'armée, ne sçauriez-vous nous desfaire de Montenac?
+Tous les ans vous me faittes tuer quelques-uns de mes amys,
+et celuy-là revient tousjours!&mdash;Il faut, respondit-il, que je
+me desfasse de deux ou trois hommes qui m'importunent, et
+après je vous desferay de cestuy-là.» N'y a-t-il pas là de
+quoi le condamner?</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Ses amis, nous les verrons bientôt figurer dans ce livre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> Trésorier de l'épargne. «Ces offices (Est. de la Fr., 1649)
+se vendent un million de livres chacun; ceux qui les possèdent
+ont douze mille livres de gages, et, en outre, trois deniers par
+livre de tout l'argent qu'ils manient, ce qui monte à des
+sommes excessives.» Nicolas Jeannin de Castille étoit petit-fils
+du président Jeannin, ministre de Henri IV. Ce Jeannin
+avoit marié sa fille à P. Castille, ancien marchand de soie,
+devenu receveur du clergé, et affirmant alors qu'il étoit bâtard
+de Castille. En généalogie tout marche à la longue. Soit pour
+la bâtardise! Ce qui est certain, c'est qu'une Jeannin (de Castille),
+en 1705, épouse un prince d'Harcourt, et a pour filles
+des duchesses de Bouillon et de Richelieu. Au bout d'un siècle,
+voilà ce qui fleurit sur la tige.
+</p><p>
+Jeannin, beau-frère de Chalais par sa s&oelig;ur à lui, «belle
+personne», dit Tallemant des Réaux (t. 3, p. 193), se trouva
+un moment près de la banqueroute. (<i>Épigr.</i> Bibl nat., ms.
+sup. fr., n. 540, f. 56). Adieu alors la galanterie! De bonne
+heure il s'étoit montré «coquet» (Tallem. t. 4, p. 32). Entre
+autres maîtresses on lui connoît cette malheureuse Guerchy,
+qui mourut d'une si triste mort (<i>Nouveau siècle de Louis XIV</i>,
+p. 60). La galante madame de Nouveau s'amouracha de lui
+(Tallem. 2e édit., t. 7, p. 241).
+</p><p>
+En 1678, il est vieux. Madame de Sévigné, son amie, lui
+reproche ses fredaines; Bussy lui dit: «Vous savez (lettre du
+31 décembre) que sur le chapitre des dames il n'est pas tout
+à fait si régulier que les évêques.»
+</p><p>
+Nicolas Jeannin de Castille étoit marquis de Montjeu ou de
+Mondejeu (Loret, 7 février 1654). Le nom n'y fait rien (Walckenaër,
+t. 2, p. 470). Madame de Sévigné (20 mai 1676)
+l'appelle Montjeu tout court et se moque de son marquisat;
+mais elle l'aime véritablement, va loger chez lui, date de chez
+lui quelques lettres (22 juillet 1672). Bussy l'aimoit de même
+(lettre du 22 mars 1678).
+</p><p>
+Mademoiselle de Montpensier (t. 4, p. 441) a daigné écrire:
+«Famille des Castille, gens que je considérois.» Notre Jeannin
+n'est pas un pied plat. Il étoit greffier de l'ordre dès 1657.
+C'est le premier exemple de ce que Saint-Simon appelle les
+<i>râpés</i> (t. 4, p. 161).
+</p><p>
+La seconde femme de Fouquet, celle à qui La Fontaine a
+adressé des vers (<i>Odes</i>, livre I), étoit Marie-Madeleine Castille-Villemareuil,
+une Castille par conséquent. On voit dans
+les <i>Mémoires du duc d'Orléans</i> un Castille-Villemareuil intendant
+de la maison de Monsieur (le petit Gaston, en 1615),
+«à la recommandation du président Janin».
+</p><p>
+Revers de la médaille: Après la chute de Fouquet, à côté
+d'un la Bazinière taxé à 962,198 livres (Voy. le <i>Colbert</i> de
+P. Clément, p. 105), notre pauvre Jeannin en a pour 894,224
+livres. Les actions de madame d'Olonne, pour parler ce style,
+baissent beaucoup (Bussy à Sévigné, 20 juin 1678).
+</p><p>
+Jeannin, retiré des affaires, mena assez grand train. Malheureusement,
+il eut un fils à moitié fou (Sévigné, 9 déc. 1688),
+et fut presque obligé de ne pas s'affliger de sa mort.
+</p><p>
+Jeannin est mort à Paris en juillet 1691 (Voy. Dangeau,
+1<sup>er</sup> août). Il y avoit long-temps qu'on lui avoit (à cause
+même du <i>râpé</i>) enlevé le cordon de l'ordre. Saint-Simon, dans
+ses Notes sur le manuscrit de Dangeau, écrit ces lignes un
+peu sèches: «Ce M. de Castille n'étoit rien. Son père, qui avoit
+fait fortune jusqu'à être contrôleur général des finances sous
+les surintendans, c'est-à-dire commis médiocrement renforcé,
+lui fit épouser une Jeannin pour le décrasser. Il fut trésorier
+de l'épargne et greffier de l'ordre, qu'il eut du président de
+Novion en 1657. Il fut culbuté avec M. Fouquet, prisonnier,
+puis exilé vingt-cinq ans en Bourgogne... Son fils vécut conseiller
+au parlement de Metz.»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> Ce goût dura tout le temps du règne. Dangeau et Saint-Simon
+en parlent assez.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> Il faut en finir avec Candale. Tallemant met ceci dans
+son <i>Historiette de Sarrazin</i>: «On croit que Sarrazin a été
+empoisonné par un Catelan (<i>Catalan</i>), dont la femme couchoit
+avec lui.» Et dans une note il ajoute ceci: «Le père
+Talon dit que la femme ne fut point empoisonnée; que son
+mary, qui estoit bien gentilhomme, l'espargnoit à cause de ses
+parens, qui estoient plus de qualité que luy; mais il empoisonnoit
+les galans d'un poison bruslant. Il croit que M. de
+Candalle en est mort.» Cosnac (t. 1, p. 190) veut que la
+femme soit morte aussi. Ce n'est pas la femme qui nous intéresse
+le plus; nous ne devons remarquer dans ce texte de Tallemant
+que la singulière explication donnée à la mort de Candale.
+Mais en voici bien d'autres: ce Vanel qui a écrit les
+<i>Galanteries de la cour de France</i> (édit. de 1695, p. 232)
+pense que «la marquise de Castellane fut cause de sa mort,
+luy ayant donné de trop violentes marques de son amour lorsqu'il
+passa par Avignon, où elle demeuroit ordinairement.»
+Croira-t-on Vanel cette fois, lui qui, le plus souvent, mérite
+si peu qu'on le croie? Desmaizeaux (édit. de Saint-Evremont
+de 1706) affirme qu'il mourut «des suites d'une galanterie
+avec une dame célèbre dans ce temps-là par sa beauté, et depuis
+par sa mort tragique». Ce seroit la marquise de Ganges,
+si célèbre en effet. Guy-Patin, l'homme au nez fin, ne
+veut pas chercher si loin (Lettre du 1er mars 1658): selon
+lui Candale est mort «pourri d'une vieille gonorrhée».
+</p><p>
+Nous avons eu occasion de savoir ce que valoit la marquise
+de la Beaume, nièce du maréchal de Villeroy; il faut lui pardonner
+quelque chose, parcequ'elle semble avoir bien aimé
+Candale. Elle avoit les plus admirables cheveux blonds du
+monde: elle se les coupa en signe de deuil (Montpensier, t.
+3, p. 400). Cette anecdote est partout; on ne la raconte pas
+de la même façon partout. Quoi qu'il en soit, l'infortuné Candale
+est mort bien jeune. Il avoit eu plus de bonnes fortunes
+qu'un seul homme n'a raisonnablement le droit d'en espérer.
+Le tragique n'y manqua pas toujours. C'est Chavagnac (<i>Mém.</i>,
+t. 1, p. 210) qui le peint accourant au galop à Bordeaux pour
+y revoir, après une longue absence, une amie fortement aimée:
+il la trouve morte, étendue sur son lit, entre les mains
+des chirurgiens qui pratiquent l'autopsie. Encore une fois, il
+faut lire Saint-Evremont pour l'amour de Candale.
+</p><p>
+Candale, en 1649, avoit failli devenir le neveu de Mazarin.
+C'étoit une affaire qui paroissoit arrangée (Omer Talon, collect.
+Michaud, p. 393; Motteville, collect. Petitot, t. 4, p.
+356); mais Condé ne le voulut pas permettre (Voy <i>l'Histoire
+de Condé</i> de Pierre Coste): ce fut Conti, le frère de Condé, ce
+à quoi Condé ne s'attendoit certainement pas, qui épousa mademoiselle
+Martinozzi. Madame de Motteville (t. 4, p. 78)
+prétend que Candale travailla à cette conclusion. Cela étonne.
+Il étoit, du reste, très ardent pour le ministre. En 1651, les
+Bordelais, moins enthousiastes, brûlèrent son effigie (Voy. la
+<i>Relation de ce qui s'est passé à Bordeaux</i>, à la prise de trois
+personnes qui ressembloient au cardinal Mazarin, au duc
+d'Epernon et à la niepce Mancini). Le petit Tancrède de Rohan
+passoit pour être de lui, dit Tallemant des Réaux (t. 3, p.
+441). On dit que les <i>Mémoires manuscrits du chanoine Favart</i>,
+de Reims, l'affirment. Qu'est-ce que cela veut dire? Notre Candale
+est mort en 1658, à 31 ans, et Tancrède est né en 1630.
+</p><p>
+Nous ne voudrions pas paroître rien retrancher de ce qui
+atteste l'estime des contemporains pour ce roi des galants à
+panaches. Madame de Motteville (t. 4, p. 422) s'exprime sur
+son compte d'une façon bien avantageuse: «Le duc de Candale,
+le premier de la cour en bonne mine, en magnificences
+et en richesses, celui que tous les hommes envioient et dont
+toutes les dames galantes souhaitoient de mériter l'estime, si
+elles n'en pouvoient faire le trophée de leur gloire.»
+</p><p>
+Jamais les carrousels et les ballets ne perdirent un cavalier
+plus magnifique et un danseur plus admirable. Les spectatrices
+ne perdoient pas un geste du triomphateur. Dès 1648
+(ballet du 23 janvier), madame de Motteville fait son éloge.
+En 1656, au carrousel du Palais-Royal, près le palais Brion,
+elle enregistre ses hauts faits; elle le peint (t. 4, p. 371) à la
+tête de la troisième troupe, qui portoit les couleurs vert et argent;
+elle cite sa devise: une massue avec ces mots: «Elle
+peut même me placer parmi les astres»; elle vante «sa belle
+taille, sa belle tête blonde». Mais où sont les neiges du dernier
+hiver? Ah! Candale, si ce n'est quelques érudits, qui
+connoît votre nom et quelle belle vous regrette?</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> Assurément cette lettre est pleine de tristesse, et madame
+d'Olonne ne put la lire sans peine.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> Nous n'en sommes pas quittes avec ce nom-là.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> Pour l'honneur de ces annotations, je dois déclarer que
+tout ce que j'ai trouvé en fait de Mérille, c'est un jurisconsulte
+de Troyes, né en 1579, mort en 1647. Ce n'est pas ce que
+je cherchois.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> Ceux qui s'imaginent que l'<i>Histoire amoureuse</i> est un
+livre ordurier seront bien étonnés en lisant toutes ces pages
+délicates.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> Anne-Élisabeth de Rassan, «la belle Provençale», veuve
+de M. de Castellane. Elle épousa le marquis de Ganges. On
+connoît son effroyable histoire: ses deux beaux-frères, qui
+l'aimoient, ne pouvant la séduire, la massacrèrent.
+</p><p>
+Ce nom de Castellane me rappelle une autre femme, dont il
+faut respecter le souvenir: c'est Marcelle d'Altovitti-Castellane,
+qu'aima et délaissa Guise, le petit-fils du Balafré. Elle
+mourut de douleur au bout d'un an, après avoir écrit ces admirables
+vers:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Il s'en va, ce cruel vainqueur,<br /></span>
+<span class="i0">Il s'en va plein de gloire!<br /></span>
+<span class="i0">Il s'en va mesprisant mon c&oelig;ur,<br /></span>
+<span class="i0">Sa plus noble victoire!<br /></span>
+<span class="i0">Et, malgré toute sa rigueur,<br /></span>
+<span class="i0">J'en garde la memoire.<br /></span></div>
+<div class="stanza">
+<span class="i0">Je m'imagine qu'il prendra<br /></span>
+<span class="i0">Quelque nouvelle amante;<br /></span>
+<span class="i0">Mais qu'il fasse ce qu'il voudra,<br /></span>
+<span class="i0">Je suis la plus galante.<br /></span>
+<span class="i0">Le c&oelig;ur me dit qu'il reviendra:<br /></span>
+<span class="i0">C'est ce qui me contente.<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+Jamais romance atteignit-elle cette fierté, cette tendresse?</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> Voilà Vanel soutenu, et Desmaizeaux.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> Saint-Evremont ne vient prendre place dans ce livre que
+comme un figurant muet. Nous n'avons donc pas à dire grand'chose
+de ce personnage, qui est d'ailleurs suffisamment connu,
+«connu, dit Saint-Simon (t. 4, p. 185), par son esprit, par
+ses ouvrages et son constant amour pour madame de Mazarin».
+Amant malheureux de Ninon (nous avons oublié de
+dire que Candale étoit de ceux qu'elle aima), Saint-Evremont
+avoit joué un grand rôle parmi les délicats de son temps.
+Il avoit l'esprit caustique: il en usa pour apprécier à sa manière
+le traité des Pyrénées. Ce qu'il en écrivoit ayant été découvert,
+il fut exilé. Il se consola en vivant libre en Angleterre;
+là il se fit une cour de beaux-esprits qui ne craignoient
+pas Louis XIV. Quand on lui offrit, après bien des années, de
+revenir en France, il répondit qu'il s'étoit procuré une patrie.
+On lui demandoit, à l'article de la mort, s'il ne vouloit pas se
+réconcilier. «De tout mon c&oelig;ur, dit-il; je voudrois me réconcilier
+avec l'appétit.» (La Place, <i>Recueil de pièces</i>, t. 4, p.
+440.) C'étoit un philosophe très hardi.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> Un dernier mot sur ce malheureux Candale qu'on enterre.
+La première fois qu'il alla le soir chez madame d'Olonne,
+il eut faim et voulut manger d'abord. Madame d'Olonne,
+quoique faiblement romanesque, se rappela les théories des
+précieuses et se fâcha. (Tallem. des Réaux, t. 3, p. 129.)
+</p><p>
+L'une des maisons où ils alloient ensemble le plus souvent
+et le plus commodément étoit celle de madame de Choisy,
+mère de celui qui fut l'abbé de Choisy. (Montp. t. 3, p.
+325.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> Bartet avoit donc raison contre Candale. M. d'Olonne
+prenoit son mal en patience. Nous n'avons peut-être pas
+cherché assez à le représenter dans son beau. Revenons à
+l'année qui précéda son malencontreux mariage, pour le voir
+passer dans un costume et avec une attitude de brillant cavalier.&mdash;«Après
+venoit la compagnie de chevau-légers du roi, de
+deux cents maîtres, en habits de passemens d'or et d'argent, et
+montés sur de grands chevaux fort beaux, étant précédés de
+quatre trompettes vêtus de velours bleu chamarré d'or et d'argent,
+commandée par le comte d'Olonne, cornette d'icelle
+compagnie, couvert d'un vêtement de broderie d'or et d'argent,
+avec un baudrier garni de belles perles et des plumes
+blanches, feuille morte et couleur de feu, avec un cordon d'or,
+sur un cheval blanc, très bien ajusté, dont la housse d'écarlate
+étoit garnie de même que son habit. (<i>Relation de la cavalcade</i>
+faite pour la majorité du roi, 1651.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> Contrôlons, une fois entre autres, le témoignage de
+Bussy. Sauf en un point qui est qu'elle remplace madame
+d'Olonne par une de ses demoiselles, mademoiselle de Montpensier
+(t. 3, p. 286) confirme tout ce que notre auteur
+avance. On pourroit multiplier ces rapprochements:&mdash;«Nous
+allâmes à plusieurs bals, nous trouvâmes souvent les pèlerines:
+elles n'osèrent jamais se démasquer. On nous demandoit
+partout si nous n'avions pas trouvé des capucins et des
+capucines; ils sortoient toujours un moment devant que nous
+entrassions. On nous dit chez le maréchal d'Albret qu'on y
+avoit vu un capucin qui avoit le bras et la main belle, et
+qu'il avoit touché sur son passage dans celle de M. de Turenne.
+</p><p>
+«Le premier jour de carême, on ne parla que du scandale
+que cette mascarade avoit fait. Les prédicateurs prêchèrent
+contre. Le roi et la reine en furent fort en colère. Personne
+ne se vanta d'en avoir été. À la fin, on sut que c'étoit d'Olonne,
+sa femme, l'abbé de Villarceaux, Ivry, milord Craff
+et une demoiselle de madame d'Olonne, et que son mari avoit
+voulu absolument qu'elle s'habillât de cette sorte. Elle n'avoit
+point paru dans le monde; tout le carnaval, elle ne bougea
+de son logis. Elle avoit un mal au pied, dont il lui étoit sorti
+des os; ainsi elle fut obligée de garder le lit. M. de Candale
+étoit fort amoureux d'elle il y avoit long-temps, et il avoit été
+affligé extrêmement de la quitter. Depuis son départ, on savoit
+que Jeannin, trésorier de l'épargne, alloit souvent chez elle;
+on examina fort sa conduite sur la mort de M. de Candale.
+Elle parut fort affligée, et même on dit qu'elle pleura toute la
+nuit, qu'elle en demanda pardon à son mari et lui avoua
+qu'elle l'avoit fort aimé.»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> Les Villarceaux (Louis et René) menèrent joyeuse vie.
+Le marquis, l'aîné par conséquent, fut un des beaux esprits
+de l'hôtel de Rambouillet; Ninon (1652) n'aima personne
+plus passionnément que lui, et on a voulu, mais sans preuve
+(Walck., t. 1, p. 469), que madame de Maintenon, dans sa
+jeunesse abandonnée, ait écouté favorablement ses prières. Sa
+femme étoit aimable. Courtisan à sa manière, il refusoit l'ordre
+pour son fils et ne craignoit pas d'offrir au roi l'amour
+de sa nièce, Louise-Élisabeth Rouxel (madame de Grancey).
+Louis XIV lui lava la tête comme il le méritoit. (Sévigné, 23
+décembre 1671.)
+</p><p>
+Son frère, René de Mornay, abbé de Saint-Quentin-lez-Beauvais,
+fut plus libertin encore que lui. Il étoit fort riche;
+il étoit surtout prodigue:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Le sieur abbé de Villarseaux,<br /></span>
+<span class="i0">Qui, s'il avoit d'or plein sept seaux<br /></span>
+<span class="i0">Et d'argent trente bourses pleines,<br /></span>
+<span class="i0">Les vuideroit dans trois semaines.<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+(<span class="smcap">Loret.</span>)
+</p><p>
+Le 27 septembre 1691, Dangeau note dans son Journal:
+«L'abbé de Villarceaux mourut à Paris.» Et voilà tout. Que
+la terre lui soit légère!
+</p><p>
+Reste Craff: l'histoire ne s'est pas beaucoup occupée de ce
+seigneur anglois. C'est moins à cause de madame d'Olonne
+qu'à cause de madame de Châtillon qu'il a l'honneur d'être
+mis en scène par Bussy. Nous le reverrons.
+</p><p>
+Pourquoi M. Walckenaër (t. 1, p. 440) l'appelle-t-il
+Graff? Je comprendrois plutôt qu'on l'appelât Crofts, car il
+me semble que c'est lui que désignent sous ce nom les <i>Mémoires
+du duc d'York</i> (dans Ramsay, ch. 2, 3, 19). On le
+voit qui amène six chevaux de Pologne pour faire la guerre à
+côté du duc; il suit Charles II avec les lords Rochester et
+Jermyn (celui que nos Mémoires françois nomment partout
+Germain). Crofts est d'ailleurs un nom anglois. Monmouth, le
+fils de Charles II et de Lucy Walters, s'appeloit d'abord Jones
+Crofts (Macaulay, t. 1, p. 273, édit. Charpentier).
+</p><p>
+La Rochefoucauld (<i>Mém.</i>, coll. Michaud, p. 386) le cite,
+dès 1637, comme un de ses amis. Madame de Chevreuse l'aimoit
+aussi. «On ne comprenoit pas, remarque Tallemant (t. 1,
+p. 405) quels charmes elle y trouvoit.» C'étoit un ami politique.
+Il étoit venu en France avec les Stuarts. Comme il
+étoit riche et original, il eut du succès. Madame de Châtillon
+essaya de se faire épouser par lui en 1656: c'est du moins ce
+que la reine d'Angleterre dit à Mademoiselle (t. 3, p. 54).
+</p><p>
+Au rétablissement de Charles II, il revint en Angleterre.
+Gourville, exilé, nous en parle (Collect. Michaud, p. 540) à
+la date de 1664:&mdash;«Je trouvai en ce pays-là le milord Craff,
+qui avoit été fort des amis de M. de La Rochefoucault à Paris,
+et à qui j'avois même prêté quelque argent, qu'il m'avoit
+rendu depuis le rétablissement du roi.»&mdash;... «(Il) nous
+mena à une très jolie maison de campagne qu'il avoit à dix
+milles de Londres, sur le bord de la Tamise.»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> Sillery est mort, âgé de soixante-quatorze ans, à Liancourt,
+où il s'étoit retiré depuis deux ans. (Dangeau, 20 mars
+1691.) Transcrivons d'abord la note de Saint-Simon:&mdash;«Ce
+M. de Sillery étoit d'excellente compagnie, mais n'avoit jamais
+été que cela. Il étoit fils de Puysieux, secrétaire d'État, et
+petit-fils du chevalier de Sillery.»
+</p><p>
+Puis le texte même de ses <i>Mémoires</i> (t. 1, p. 337):&mdash;«Beaucoup
+d'esprit, nulle conduite; se ruina en fils de ministre,
+sans guerre ni cour. Il ne laissoit pas d'être fort dans
+le monde et désiré de la bonne compagnie. Il alloit à pied
+faute d'équipage et ne bougeoit de l'hôtel de La Rochefoucauld
+ou de Liancourt, avec sa femme, qui s'y retira dans le
+désordre de ses affaires, long-temps avant la mort de son mari,
+et qui mourut en 1698.»
+</p><p>
+Louis-Roger Brulard de Sillery, né en 1617, avoit épousé
+la s&oelig;ur du duc de La Rochefoucauld; il n'est pas encore vieux
+lorsqu'il paroît dans notre histoire en qualité de conseiller de
+son neveu timide.
+</p><p>
+La Bruyère (t. 1, p. 287) nous apprend que le vin de
+Sillery, au XVIIe siècle, avoit déjà de la renommée. Le marquis
+de Sillery, en qualité de profès dans l'ordre des Coteaux,
+devoit en être fier. Il buvoit bien et aimoit la table. On l'appeloit
+Sillery-Brulard (Pierre Coste, p. 45, t. 8, des <i>Archives
+curieuses</i>). Gourville a raconté (Petitot, t. 2, p. 269) qu'étant
+gouverneur de Damvilliers, Sillery l'aida à rançonner les
+Parisiens au commencement de la Fronde. En 1650, il va en
+Espagne traiter pour les rebelles (Motteville, t. 4, p. 43), à
+qui son esprit décidé avoit rendu d'importants services.
+</p><p>
+Il y eut un Sillery évêque de Soissons et membre de l'Académie
+françoise. La Fontaine en parle (dans sa lettre 37 à
+Maucroix, 1695). Une autre lettre de La Fontaine (28 août
+1692) est adressée au chevalier de Sillery. Ailleurs (<i>Fables</i>,
+t. 8, p. 13), il a dit de mademoiselle de Sillery:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">. . . . . . . une divinité<br /></span>
+<span class="i0">Veut revoir sur le Parnasse<br /></span>
+<span class="i0">Des fables de ma façon.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">. . . . . . . de celles<br /></span>
+<span class="i0">Que la qualité de belles<br /></span>
+<span class="i0">Fait reines des volontés.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Qui dit Sillery dit tout.<br /></span>
+<span class="i0">Peu de gens en leur estime<br /></span>
+<span class="i0">Lui refusent le haut bout.<br /></span>
+</div></div>
+
+</div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> Bussy n'a pas eu beaucoup à se louer d'avoir introduit
+dans sa galerie le duc de La Rochefoucauld et le prince de Marsillac,
+son fils. La rancune qu'ils lui en gardèrent ne s'attendrit
+en aucun temps, et l'on sait quel crédit gagna et garda
+sur le maître ce Marsillac, La Rochefoucauld à son tour, lorsqu'il
+fut devenu grand-maître de la garde-robe, et le canal le
+plus fréquent des grâces et des disgrâces. On a dit de lui que
+pendant trente-sept ans il assista quatre fois par jour aux changements
+d'habit du roi; l'éloge est exagéré, mais il n'est pas
+sans fondement.
+</p><p>
+«Jamais valet ne le fut de personne avec tant d'assiduité et
+de bassesse, il faut lâcher le mot, avec tant d'esclavage.» Cela
+est du Saint-Simon (t. 7, p. 177, de l'édit. Sautelet), qui a
+dit encore du grand-maître que «sa figure commune ne promettoit
+rien et ne trompoit pas.» Voilà donc une affaire réglée
+du côté de l'esprit, et non sans mille confirmations.
+Exemple (1656): Couplets d'un <i>Confiteor</i>.
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">La Roche-Foucault, ce guerrier<br /></span>
+<span class="i0">Dans la Fronde si redoutable,<br /></span>
+<span class="i0">Contre la race du Tellier<br /></span>
+<span class="i0">En catimini fait le diable,<br /></span>
+<span class="i0">Et, si ce matois de ligueur<br /></span>
+<span class="i0">Ne leur fait mal, il leur fait peur.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">À la cour, il est soutenu<br /></span>
+<span class="i0">De la mâchoire formidable<br /></span>
+<span class="i0">Du gros Marsillac, devenu<br /></span>
+<span class="i0">Homme important et fort capable.<br /></span>
+<span class="i0">Las! quand il tournoit son chapeau,<br /></span>
+<span class="i0">On le prenoit pour un nigaud.<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+La mâchoire de Marsillac se faisoit remarquer de soi.
+</p><p>
+Il ne déplut pas à Ninon, ce gros garçon plein d'hésitations
+(Walck., t. 1, p. 242); mais il ne plut à personne plus qu'au
+roi, et cela dès l'âge de dix-huit ou de dix-neuf ans. En
+1657 il est favori avéré, avec Vardes et Vivonne. Son père l'a
+cloué solidement dans sa faveur. Mademoiselle de Montpensier
+(t. 3, p. 187) indique je ne sais quelle mauvaise intrigue
+de ces messieurs à propos de mademoiselle de Mortemart,
+s&oelig;ur de Vivonne. Prévoyoient-ils l'avenir de la Montespan?
+«On les appeloit <i>les endormis</i>, parce qu'ils alloient lentement
+et sans bruit.» Plus tard (Dangeau, t. 4, p. 180, note de
+Luynes) le grand-maître de la garde-robe, devenu père, eut
+la douleur d'avoir un fils beaucoup plus hardi et libertin que
+lui. Louis XIV dut se montrer sévère. Cette affaire ressemble
+beaucoup à celle de Roissy, dont nous avons déjà parlé et
+dont il sera question encore.
+</p><p>
+Marsillac avoit montré du courage à la guerre: il fut blessé
+au passage du Rhin. (Sévigné, 17 juin 1672.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> Grâce au ciel, l'histoire de celui-là a été couchée tout du
+long sur le papier! Et quelle histoire! quel historien! Les
+<i>Mémoires de Grammont</i> sont restés un des chefs-d'&oelig;uvre du
+genre. Nous ne pouvons songer à en donner ici le résumé.
+</p><p>
+Le chevalier de Grammont étoit frère du maréchal (de la
+Guiche puis) de Grammont et fils de la s&oelig;ur du comte de
+Boutteville. Il avoit aimé bien du monde, mademoiselle de
+Rohan, d'abord, à propos de laquelle (Tallemant des Réaux,
+t. 3, p. 434) il appela en duel Chabot, qui l'épousa. Ce fut
+un duel pour rire. En 1643, le chevalier se faisoit appeler Andoins.
+Henri Arnauld, dans ses <i>Lettres au président Barillon</i>,
+citées par M. P. Paris, dit que ce fut à propos de madame de
+Pienne (plus tard de Fiesque) qu'il attaqua Chabot. Il s'appeloit
+Andoins parceque sa grand'mère, celle que connut Henri IV
+(vers 1580), s'appeloit Diane d'Andoins. Grammont s'attacha
+(1649, Motteville, t. 3, p. 415) à Condé, mais sans rien retrancher
+de ses liaisons changeantes.
+</p><p>
+Dans mon <i>Histoire des cartes à jouer</i> (1854, in-16, L. Hachette
+et Cie), j'ai eu à peindre le joueur dans notre Philibert,
+chevalier, puis comte de Grammont. Il sut jouer. Battu
+d'abord à <i>la bassette</i>, qu'il ne connoissoit pas (1685), il se mit
+à rapporter cinquante ou soixante mille écus de tous les
+voyages qu'il faisoit en Angleterre. (Sourches, t. 1, p. 311.)
+Il aima mademoiselle de la Mothe-Houdancourt (La Fayette),
+puis une autre et une autre. Il se maria par hasard avec la
+s&oelig;ur d'Hamilton, charmante femme qui fit les délices de la
+cour de France lorsqu'elle y parut, et dont Bussy n'auroit pas
+eu un mot à dire.
+</p><p>
+Dans l'histoire de Grammont (chap. 6), Saint-Evremont lui
+dit: «Que de grisons en campagne pour la d'Olonne! que de
+stratagèmes, de supercheries et de persécutions pour la comtesse
+de Fiesque! Elle qui peut-être vous eût été fidèle si vous
+ne l'aviez forcée vous-même à ne l'être pas!» On croiroit lire
+Bussy lui-même. Grammont, revenu définitivement d'Angleterre,
+reprit rang à la cour; sa femme l'y aida. Le roi «se
+plaisoit beaucoup» avec lui (<i>Lettres de Madame</i>, 22 avril
+1719). Les courtisans l'aimoient moins (Dangeau, t. 4, p.
+206). Lorsqu'il mourut, et il mourut le plus tard qu'il put
+mourir, Saint-Simon écrivit sur le journal de Dangeau: «Ce
+fut également le mépris et la terreur de la cour par tout ce que
+son âge, sa faveur et sa malice lui donnoient le droit de dire.
+Son visage étoit d'un vieux singe.»
+</p><p>
+Le <i>Recueil de La Place</i> (t. 4, p. 423), qui le fait mourir en
+1707, à quatre-vingt-six ans, a conservé son épigrammatique
+épitaphe:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Veux-tu des talents pour la cour?<br /></span>
+<span class="i0">Ils égalent ceux de la guerre.<br /></span>
+<span class="i0">Faut-il du mérite en amour?<br /></span>
+<span class="i0">Qui fut plus galant sur la terre?<br /></span>
+<span class="i0">Railler sans être médisant,<br /></span>
+<span class="i0">Plaire sans faire le plaisant,<br /></span>
+<span class="i0">Garder toujours son caractère,<br /></span>
+<span class="i0">Vieillard, époux, galant et père,<br /></span>
+<span class="i0">C'est le mérite du héros<br /></span>
+<span class="i0">Que je te peins en peu de mots.<br /></span>
+</div></div>
+
+</div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> La maison de Rouville est ancienne en Normandie. Le
+marquis de Rouville dont il s'agit est le beau-frère de Rabutin
+et son ami. Il avoit été le second amant de Marion Delorme;
+il s'étoit battu en duel contre La Ferté-Senneterre; il étoit
+joueur; il avoit fait toutes ses preuves. Loret le place au nombre
+de ses saints (29 septembre 1652):
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Ce bon seigneur ne connoist mie<br /></span>
+<span class="i0">Mademoiselle Économie.<br /></span>
+</div></div>
+
+</div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> Gilonne d'Harcourt, mariée 1º à Louis de Brouilly,
+marquis de Pienne, tué à Arras en 1640; 2º à Charles-Léon
+de Fiesque (1643). Son père étoit le frère aîné du père des
+Beuvron. Le comte de Fiesque, son fils, «étoit une manière
+de cynique fort plaisant parfois» (Saint-Simon, t. 1, p.
+327). La Fontaine a fait des vers pour lui (épitre 19):
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Cette main me relève ayant abaissé Gêne.<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+Le père avoit été de la bande de Condé. Dès 1647 Mazarin
+l'exiloit (Mott., t. 2, p. 261). Sa mère, la gouvernante de Mademoiselle,
+étoit Anne Le Veneur (Mott., t. 2, p. 355); elle
+mourut à Saint-Fargeau en 1653.
+</p><p>
+Mais qu'importent les généalogies? Gilonne étoit une femme
+telle que Bussy la peint. On l'appeloit <i>la reine Gilette</i>
+(Montp., t. 3, p. 428). Elle s'étoit organisé une petite cour
+particulière, avec un ordre de chevalerie destiné à récompenser
+les bons vivants. Grammont a mis dans un couplet:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Ma reine Gilette,<br /></span>
+<span class="i0">Que de la Moquette<br /></span>
+<span class="i0">Je sois chevalier.<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+Folle, si l'on veut, jusqu'à oublier son état et à écrire à Mademoiselle:
+«Je vous ai fait l'honneur» (Montp., t. 3, p. 100),
+jusqu'à lui dire des choses impertinentes (1657), elle avoit
+courageusement joué son rôle de <i>maréchale</i> de camp, avec son
+amie madame de Frontenac, dans les temps guerriers de la
+Fronde. Elle avoit des accès de gaîté extraordinaires. Quelquefois
+elle eut des mots heureux. Elle improvisoit; par
+exemple, elle «cria tout haut l'autre jour chez Mademoiselle
+(Sév., 17 décembre 1688):
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Le roi, que sa bonté soumet à mille épreuves,<br /></span>
+<span class="i0">Pour soulager les chevaliers nouveaux,<br /></span>
+<span class="i0">En a dispensé vingt de porter des manteaux,<br /></span>
+<span class="i0">Et trente de faire leurs preuves.»<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+Elle est morte en 1699 (Saint-Simon, t. 2, p. 321). «Elle
+avoit passé sa vie dans le plus frivole du grand monde», vendu
+une fois une terre pour un beau miroir. «On disoit d'elle
+qu'elle n'avoit jamais eu que dix-huit ans.»
+</p><p>
+Mademoiselle, qui eut à s'en plaindre, la maltraite un peu,
+quoiqu'elles se soient raccommodées; M. Paulin Paris, en
+preux chevalier, la défend (Tall., t. 5, p. 374). Je ferois
+volontiers comme M. Paulin Paris. D'ailleurs, Mademoiselle
+(t. 3, p. 39) l'excuse: «C'est une femme qui vous chante
+pouille, et un moment après elle en est au désespoir et vous
+dit rage de ceux qui le lui ont fait faire.»
+</p><p>
+Madame Cornuel a créé pour elle le sobriquet si répandu
+de <i>moulin à paroles</i>. (Tallemant des Réaux, t. 9, p. 54.)
+</p><p>
+«La comtesse maintenoit l'autre jour à madame Cornuel
+que Combourg n'étoit point fou; madame Cornuel lui dit:
+Bonne comtesse, vous êtes comme les gens qui ont mangé de
+l'ail.» (Sévigné, 6 mai 1676.)
+</p><p>
+Enfin madame Cornuel (Sévigné, t. 3, p. 31, de l'édit.
+Didot) «disoit que ce qui conservoit sa beauté, c'est qu'elle
+étoit salée dans sa folie.»
+</p><p>
+Cette beauté même étoit-elle bien grande? Venant à Paris,
+Christine de Suède dit: «La comtesse de Fiesque n'est pas
+belle pour avoir fait tant de bruit. Le chevalier de Grammont
+est-il toujours amoureux d'elle?» (Montp., t. 3, p. 73.) Et
+de même don Juan d'Autriche, en 1659: «Elle n'est guère
+belle pour faire tant de bruit.» (Montp., t. 3, p. 414.)
+</p><p>
+En tout cas, on voit là qu'elle faisoit bien du bruit.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> Madame de Motteville (t. 4, p. 387) dit que la reine
+Christine (en 1656) railla Grammont de la passion qu'il affichoit
+pour madame de Merc&oelig;ur. C'étoit une passion ou plutôt
+une comédie de passion fort ridicule. Jamais femme ne fut
+plus sage, plus douce, plus simple.
+</p><p>
+Laure-Victoire étoit l'aînée des cinq filles de madame Mancini.
+Merc&oelig;ur (Louis de Vendôme) figure, en 1648, à côté
+du duc d'Orléans, et inspire même des craintes (Motteville,
+t. 3, p. 186) à l'abbé de la Rivière, qui tremble qu'il ne crie
+aussi haut que Beaufort. C'est le duc de Vendôme, son père,
+homme très tranquille, qui (1649, Motteville, t. 3, p. 277)
+propose le mariage. Cette proposition fut la première cause de
+mésintelligence entre Condé et Mazarin (Pierre Coste, p. 8);
+mais le mariage se fit.
+</p><p>
+«M. de Merc&oelig;ur déclara un jour, en plein Parlement, son
+mariage avec mademoiselle de Mancini, de la plus sotte manière
+du monde, et telle que je ne m'en suis pas souvenue,
+parcequ'il n'étoit pas tourné d'un ridicule plaisant.» (Montp.,
+t. 2, p. 137.)
+</p><p>
+Les pamphlets se mirent à pleuvoir dru sur l'oncle de la mariée
+et sur l'époux. C'étoit le temps des plus vives Mazarinades.
+</p><p>
+Le catalogue de la Bibliothèque nationale (t. 2) en indique
+plusieurs:
+</p><p>
+Nº 1360. <i>L'outrecuidante présomption du cardinal Mazarin.&mdash;Réponse.</i>&mdash;Nº
+1361. <i>L'antinocier, etc.</i>&mdash;Nº 1362.
+<i>Lettre de M. de Beaufort à M. le duc de Merc&oelig;ur, son frère.</i>&mdash;Nº
+1363. <i>Réponse.</i>&mdash;Nº 1364. <i>Lettre de la prétendue
+madame de Merc&oelig;ur, envoyée à M. de Beaufort.</i>&mdash;Nº 1365.
+<i>Entretien de M. le duc de Vandosme avec MM. les ducs de Merc&oelig;ur
+et de Beaufort, ses enfants.</i>
+</p><p>
+Merc&oelig;ur n'en fut pas inquiété. Sa femme étoit une conquête
+dont il ne pouvoit se repentir.
+</p><p>
+«Le duc de Merc&oelig;ur fut si passionné pour les intérêts du
+ministre qu'il fit appeler ce même jour son frère, le duc de
+Beaufort, pour se battre contre lui; mais il n'en fit rien et ne
+suivit point son premier mouvement.» (1651. Mott., t. 4,
+p. 134.)
+</p><p>
+Au commencement de février 1657 la duchesse mourut subitement.
+Mazarin «fit des cris». (Mott., t. 4, p. 396.)
+</p><p>
+«La douleur est universelle, écrit madame de Sévigné le
+5 février. Le roi a paru touché et a fait son panégyrique en
+disant qu'elle étoit plus considérable par sa vertu que par la
+grandeur de sa fortune.»
+</p><p>
+«Elle étoit jeune et avoit de l'embonpoint. Le seul défaut
+qui étoit en elle étoit que, sans avoir la taille gâtée, elle ne
+l'avoit pas assez belle en ce qu'elle étoit un peu entassée;
+mais, ce défaut ne se voyant point dans le lit, j'ai ouï dire à
+ceux qui la virent en cet état qu'elle leur avoit paru la plus
+belle personne du monde.» (Mott., t. 3, p. 397.)
+</p><p>
+Mazarin, dans son testament, n'oublia pas les enfants de
+la nièce qu'il avoit tant aimée. (Mott., t. 5, p. 92.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_38_38" id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> La mère de Villars, qui sauva la France à Denain. Née
+vers 1624, fille de Bernardin Gigault de Bellefonds (elle s'appeloit
+Marie) et de Jeanne aux Espaules de Sainte-Marie;
+mariée, en 1651, au marquis de Villars, qui mourut en 1698;
+morte le 25 juin 1706. On a d'elle trente-sept lettres à madame
+de Coulanges, datées de Madrid et écrites en 1676,
+1680, 1681. (Voy. Lemontey.)
+</p><p>
+Une autre Villars (Julienne-Hippolyte d'Estrées), mariée en
+1597 à Georges de Brancas, marquis, puis duc de Villars,
+vivoit encore en 1657. Elle a été secouée par Tallemant des
+Réaux.&mdash;Escroqueuse et libertine par delà toute créance.
+</p><p>
+Celle-ci roucouloit comme une colombe. Quoiqu'il eût un
+frère archevêque d'Alby d'assez bonne heure (<i>Mém. de Choisy</i>,
+Michaud, 626), Villars n'étoit pas de la première noblesse:
+il cherchoit fortune; mais il étoit vaillant à outrance,
+et beau comme un Achille. Au duel fatal de Nemours (<i>Retz</i>,
+379), il fit si bien que Conti le voulut à lui. Il avoit été en
+Fronde commandant des chevau-légers de Sillery. (<i>Lenet</i>,
+coll. Michaud, 347.) Cette bravoure et cette beauté, partout
+célèbres (<i>Le Père Berthod</i>, coll. Petitot, t. 48, p. 396) lui
+valurent le nom d'<i>Orondate</i>. Sa femme, qui «est tendre et sait
+bien aimer» (Madame de Coulanges à Sévigné, 15 juillet
+1671), en fait sa divinité et l'adore toute sa vie.
+</p><p>
+Villars se poussa dans les ambassades. (Voy. la <i>Corresp.
+administ. de Louis XIV</i>, t. 4.) Il avoit fait la cour en règle à
+sa femme. Madame de Choisy le surprit un jour, chez madame
+de Fiesque, qui sortoit de l'appartement de mademoiselle de
+Bellefonds.
+</p><p>
+Saint-Simon (<i>Note à Dangeau</i>, t. 6, p. 315, et <i>Mémoires</i>)
+n'est pas favorable aux Villars. Il dit de notre marquise:
+C'étoit «une bonne petite femme, maigre et sèche, active,
+méchante comme un serpent, de l'esprit comme un démon,
+d'excellente compagnie, et qui recommandoit à son fils de ne
+jamais parler de soi à personne et de se vanter au roi tant
+qu'il pourroit.» Répétons la phrase de madame de Coulanges:
+«Elle est tendre et sait bien aimer.» C'est là le vrai.
+</p><p>
+Est-il nécessaire de dire que Grammont en étoit pour ses
+frais de sentiment?</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_39_39" id="Footnote_39_39"></a><a href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> Puisqu'il passe par ici, arrêtons-le un instant. Isaac
+de Benserade est né en 1612 à Lyons-la-Forêt (Normandie),
+et est mort le 19 octobre 1691. C'est le <i>Bérodate</i> des Précieuses
+(t. 1, p. 45, 46). Il avoit ce qu'il falloit pour faire sa
+fortune à la cour sans se soucier de ses ennemis. MM. les
+professeurs de rhétorique ont tort de dédaigner Benserade:
+il avoit l'esprit tourné le plus habilement du monde vers la
+phrase, vers l'allusion, vers la réticence, vers l'épigramme à
+pointe émoussée. Que de devises adroites il a semées çà et
+là! que d'ingénieux ballets il a composés! Il a eu le tort de
+n'aimer pas La Bruyère, et La Bruyère l'a peint pour le punir
+(t. 1, p. 271).
+</p><p>
+Pourquoi ne pas citer l'<i>Arlequiniana</i> quand c'est à décharge?
+Il y a pour Benserade (p. 188): «C'est l'esprit le
+plus vif et l'amy le plus ardent que j'aye jamais vû.» Madame
+de La Roche-Guyon l'entretint à son début; elle étoit vieille,
+mais très riche (Tallem., t. 8, p. 56). Benserade, avec une
+maison, un carrosse, trois laquais, de la vaisselle d'argent,
+s'ennuie du métier. Il étoit un peu parent de Richelieu par
+on ne sait quels hobereaux; il accompagne Brézé en mer: il
+s'ennuie encore, n'étant pas un héros. Peu à peu il prend pied
+à la cour, et il séduit Mazarin, comme il séduira Louis XIV.
+Il déplut aux subalternes. Il étoit roux et ne sentoit pas naturellement
+l'ambre (La Place, t. 2, p. 286). Il y a bien des
+chansons faites sur ce malheur qu'il avoit. Les filles de la
+reine en chantèrent une qui étoit jolie; Scarron en fabriqua,
+d'autres aussi.
+</p><p>
+Benserade étoit plus élégant. On connoît les vers de la satire
+12 de Boileau:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Tes bons mots, autrefois délices des ruelles,<br /></span>
+<span class="i0">Approuvés chez les grands, applaudis chez les belles,<br /></span>
+<span class="i0">Hors de mode aujourd'hui chez nos plus froids badins,<br /></span>
+<span class="i0">Sont des collets montés et des vertugadins.<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+Ceux-ci ont été attribués à madame Deshoulières:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Touchant les vers de Benserade,<br /></span>
+<span class="i0">On a fort long-temps disputé<br /></span>
+<span class="i0">Si c'est louange ou pasquinade;<br /></span>
+<span class="i0">Mais le bonhomme est bien baissé,<br /></span>
+<span class="i4">Il est passé (bis):<br /></span>
+<span class="i0">Qu'on lui chante une sérénade<br /></span>
+<span class="i0">De Requiescat in pace.<br /></span>
+</div>
+<div class="stanza">
+<span class="i0">(<span class="smcap">La Place</span>, t. 5, p. 57.)<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+Senecé a dit aussi quelque chose de notre homme.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_40_40" id="Footnote_40_40"></a><a href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> Un portrait mignon s'il en fut, un héros à peindre au pastel;
+mais ce portrait est partout: chez mademoiselle de Montpensier,
+chez madame de Motteville, chez madame de La
+Fayette. À quoi bon, même ici, en crayonner une nouvelle
+esquisse? N'abusons pas trop des confidences qu'on nous a
+faites au travers du temps.
+</p><p>
+Le bon air alors, pour un jeune homme bien qualifié, c'étoit
+d'avoir passé par la chambre à coucher de Ninon. Armand
+de Grammont, comte de Guiche, y passa. On a cité
+ses émules principaux: Condé, Miossens (depuis maréchal
+d'Albret), Palluau (depuis maréchal de Clérambault), le marquis
+de Créqui, le marquis de Villarceaux, le commandeur
+de Souvré, le marquis de Vardes, le marquis de Jarzay, le
+duc de Candale, le duc de Châtillon, le prince de Marsillac,
+Navailles, le comte d'Aubijoux (Walck., t. 1, p. 242). C'est
+là l'état-major de la noblesse galante. Guiche y brille au
+premier rang, parmi les plus jeunes, les plus coquets, les
+plus joyeux.
+</p><p>
+Son père, le maréchal de Grammont, étoit un Gascon de
+beaucoup d'esprit et de dextérité, qui, depuis long-temps,
+s'étoit mis sur un pied solide à la cour. C'est en 1658 (le
+Père Daniel, t. 2, p. 267) que le comte de Guiche obtint la
+survivance de son père en qualité de mestre de camp du régiment
+des gardes françoises. Ce régiment tenoit le premier
+rang parmi tous les régiments d'infanterie. Quant au titre de
+mestre de camp (Daniel, t. 2, p. 45), on désignoit ainsi les
+commandants des régiments d'infanterie, jusqu'à ce que
+Louis XIV, à la mort du duc d'Épernon, colonel-général de
+l'infanterie, eût supprimé cette charge. À partir de 1661 on
+les nomma colonels. Par là il est facile de voir que les actions
+de Guiche nous sont racontées à une époque qui va de 1658
+à 1661.
+</p><p>
+Candale avoit peut-être un je ne sais quoi de plus hardi;
+il devoit secouer plus souvent ses rubans et ses panaches.
+Guiche, plus doux, plus agréable, plus demoiselle, avoit une
+beauté du premier choix parmi celles qui ne sont pas viriles.
+Le roi d'Espagne Philippe IV ne parloit guère: en 1659,
+lorsque le maréchal de Grammont lui présenta son fils et que
+Guiche l'eut salué (Motteville, t. 5, p. 34) «Buen moço!»
+dit-il entre les dents, «Beau garçon!» Toutes les femmes
+pensoient de même. Un peu plus tard, cette beauté ayant
+habitué à soi les yeux, et le temps étant venu jeter quelques
+vilaines ombres sur cette physionomie, l'admiration se refroidit.
+Les hommes n'avoient jamais été très enthousiastes
+du comte; les femmes elles-mêmes retranchèrent quelque
+chose de leur faveur. Il est «ceinturé comme son esprit»,
+écrit madame de Sévigné le 15 janvier 1672; ailleurs (le 27
+avril) elle parle de «son fausset».
+</p><p>
+Mais, au moment où nous sommes, ces critiques sont rares.
+«C'étoit le favori de Monsieur (le duc d'Anjou). C'est un
+homme (Montp., t. 3, p. 329) plus vieux de trois ans que
+lui, beau, bien fait, spirituel, agréable en compagnie, moqueur
+et railleur au dernier point.»
+</p><p>
+Puisqu'il s'agit de raillerie, les malins couplets du temps
+peuvent ici lever la tête:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Guiche ne fait que patrouiller,<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+dit l'un. Patrouiller dans le pays de l'amour (entendons ce
+vers-là comme il veut qu'on l'entende), faire des reconnoissances,
+peu de charges à fond, point de carnage.
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i4">Je n'ai point d'armes<br /></span>
+<span class="i0">Pour vous servir comme le grand Saucourt,<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+répond une voix en écho. Et nommer Saucourt, c'est tout dire.
+Les annales de la galanterie ont gardé le souvenir de ce rude
+camarade. Mais les chansons ressemblent à un troupeau: une
+brebis passe, une autre veut passer.
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Le pauvre comte de Guiche<br /></span>
+<span class="i0">Trousse ses quilles et son sac;<br /></span>
+<span class="i0">Il faut bien qu'il se déniche<br /></span>
+<span class="i0">De chez la nymphe Brissac;<br /></span>
+<span class="i0">Il a gâté son affaire<br /></span>
+<span class="i0">Pour n'avoir jamais su faire<br /></span>
+<span class="i0">Ce que fait, ce que défend<br /></span>
+<span class="i0">L'archevêque de Rouen.<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+Ce que défendoit et faisoit Harlay de Champvallon, prélat
+spirituel, hautain et scandaleusement vicieux, Saint-Simon
+ne le cache guère. Madame de Brissac, aussi connue en son
+genre que l'archevêque, auroit voulu que Guiche voulût et
+pût autre chose que «patrouiller» autour d'elle. Son tempérament,
+mal satisfait de ses inutiles gentillesses, exigea qu'elle
+s'en défît. Cette dame, très digne d'entrer dans la société des
+d'Olonne et des Châtillon, nous arrêteroit plus long-temps, si
+ses faits et gestes se rattachoient plus étroitement à nos histoires
+et n'étoient pas d'une date postérieure.
+</p><p>
+Guiche, qui déplaisoit aux hommes en général, et ne plaisoit
+guère aux femmes dans leur particulier, semble (et je ne
+sais pourquoi j'emploie ce verbe adoucissant) avoir eu beaucoup
+plus de succès auprès de quelques uns des jeunes gens
+de la cour. Les contemporains n'ont pas fait la petite bouche
+pour nous avouer quelles honteuses habitudes la jeunesse du
+XVIIe siècle prit en goût: aussi n'avons-nous pas à craindre
+le reproche de médisance rétrospective, si, d'après les révélations
+cyniques des uns et les honnêtes satires des autres,
+nous osons mettre sur le petit piédestal de quelques uns de
+nos personnages l'étiquette qui leur convient. Guiche étoit
+aimé principalement du duc d'Anjou et de Manicamp. Manicamp
+et le duc d'Anjou nous sont dévolus: ils n'échapperont
+pas à leur notice. Ces amitiés alloient loin et faisoient
+disparoître toute différence des rangs. Mademoiselle de Montpensier
+en fut témoin sans en pénétrer tous les mystères. Elle
+étoit à Lyon alors (1658), et au bal chez le maréchal de Villeroi.
+«Le comte de Guiche y étoit, lequel, faisant semblant
+de ne pas nous connoître, tirailla fort Monsieur dans la danse
+et lui donna des coups de pied au cul. Cette familiarité me
+parut assez grande; je n'en dis mot, parceque je savois bien
+que cela n'eût pas plu à Monsieur, qui trouvoit tout bon du
+comte de Guiche. Manicamp, son bon ami, y étoit aussi, qui
+fit mille plaisanteries que j'eusse trouvées fort mauvaises si
+j'eusse été Monsieur.» (Montp., t. 3, p. 389.)
+</p><p>
+Quelques lignes plus loin, Mademoiselle ajoute ceci, qui ne
+vient pas contredire Bussy, et une fois de plus nous servira
+de témoignage en sa faveur: «Tout cela ne faisoit d'autre effet
+sur l'esprit de Monsieur que de l'affliger en voyant que la
+reine (mère) n'aimoit pas le comte de Guiche. Celui-ci s'en
+alla à Paris, d'où l'on me manda qu'il faisoit le galant de madame
+d'Olonne; qu'il alloit tous les deux jours au sermon aux
+Hospitalières de la Place-Royale, où le père Estève, jésuite,
+prêchoit l'avent (c'étoit là le sermon à la mode); que Marsillac
+étoit aussi un des adorateurs de madame d'Olonne; que
+l'on ne savoit comment l'abbé Fouquet prendroit cela et s'il
+en useroit de la sorte à son retour.» Peu à peu les dates se
+fixent. Nous sommes au mois de décembre 1658.
+</p><p>
+Il y auroit Du Lude, il y auroit Vardes et quelque autre à
+mettre déjà sur la sellette. Cela viendra. Tout ce monde ne
+se quittoit guère. Quand arriva la triste découverte de Fargues
+le Frondeur, Louis XIV, si sévère, si cruel ce jour-là,
+avoit avec lui Du Lude, Lauzun, Vardes et Guiche.
+</p><p>
+En somme, «le comte de Guiche (voy. <i>la Fameuse Comédienne</i>,
+p. 14) comptoit pour peu de fortune le bonheur d'être
+aimé des dames», et il le prouva (1665) lorsqu'il repoussa
+les cajoleries d'Armande Béjart, femme de Molière. (Taschereau,
+<i>Vie de Molière</i>, 3e édit. liv. 2, p. 66.)
+</p><p>
+Avec madame de Brissac il ne faisoit vraiment de frais qu'en
+paroles. «On dit (Sévigné, 16 mars 1672) que le comte de
+Guiche et madame de Brissac sont tellement sophistiqués qu'ils
+auroient besoin d'un truchement pour s'entendre eux-mêmes.»
+Toutefois, on pourroit croire que Guiche aima réellement Madame,
+la femme de son ami, le jeune duc d'Orléans. Madame
+de La Fayette, dans une histoire écrite d'une manière exquise,
+a raconté décemment les détails de cette intrigue. Elle
+n'a pas su ou n'a pas osé dire tout. D'autres eurent moins de
+scrupule. Madame de Motteville paroît disposée à les croire
+(t. 5, p. 536): «Ce qu'on appelle ordinairement la belle galanterie
+produisit alors beaucoup d'intrigues. Le comte de
+Guiche, quelque temps après, fut éloigné pour avoir eu l'audace
+de regarder Madame un peu trop tendrement. Comme il
+est à croire qu'elle étoit sage en effet, elle voulut que le public
+fût persuadé qu'elle avoit été de concert avec le roi et
+Monsieur pour l'éloigner; mais son exil fut court, et on peut
+s'imaginer que ce crime n'avoit pas beaucoup offensé celle qui
+en étoit la cause: car cette passion, paroissant alors désapprouvée
+par elle, ne pouvoit, selon les fausses maximes que
+l'amour-propre inspire, lui apporter que de la gloire.»
+</p><p>
+Les <i>Lettres de Madame</i> (la Palatine, 3 juillet 1718) regardent
+la chose comme une liaison véritable. Les pamphlets se
+sont prétendus très instruits de tout cela. Guiche ne se seroit
+pas perdu, même par ces hardiesses, s'il ne se fût mis, avec
+Vardes et la comtesse de Soissons, dans le parti de ceux qui
+voulurent faire quitter au roi l'amour de La Vallière, trop
+tendre pour eux et trop exclusif. On connoît l'aventure de la
+lettre espagnole qu'ils firent remettre à la reine pour l'instruire.
+Dès ce moment, Guiche dut renoncer à l'amitié de son maître.
+Il fut exilé plus d'une fois. Lorsqu'il revenoit, rien ne paroissoit
+altéré en lui de tout ce qui avoit fait son élégante renommée:
+«Le comte de Guiche est à la cour tout seul de son air
+et de sa manière, un héros de roman, qui ne ressemble point
+au reste des hommes: voilà ce qu'on me mande.» (Sévigné,
+7 octobre 1671.)
+</p><p>
+Guiche affectoit une profonde indifférence pour la vie qu'il
+menoit, pour la cour, pour son pays même. Il ne manquoit
+pas de courage: il passa le premier le Rhin à la nage (Quincy,
+<i>Hist. milit. de Louis XIV</i>, t. 1, p. 321); il ne manquoit pas de
+solidité dans l'esprit, quoi qu'on en ait pu dire: il a laissé
+des mémoires, et, entre autres pages, une <i>Relation du passage
+du Rhin</i> qui est bien écrite.
+</p><p>
+On l'avoit marié malgré lui à mademoiselle de Béthune,
+petite-fille de Séguier; il ne consentit jamais à feindre de l'aimer
+et l'abandonna. Cette jeune femme avoit treize ans lorsqu'il
+l'épousa (1658). «Il se soucioit si peu de sa femme
+qu'il étoit bien aise de ne la jamais voir, et on disoit qu'il vivoit
+avec elle comme un homme qui vouloit se démarier un
+jour, et que la cause en étoit l'extrême passion qu'il avoit
+pour la fille de madame Beauvais.» (Montp., t. 3, p. 276.)
+</p><p>
+Cette extrême passion, comme Bussy le montre, n'étoit
+sans doute pas plus sincère que toutes les autres.
+</p><p>
+En somme, le beau Guiche est un homme marié dès le premier
+pas qu'il fait devant nous.
+</p><p>
+S'il mérita peu l'estime de ceux qui aiment les vrais amants,
+sa s&oelig;ur, Catherine-Charlotte, femme de Louis Grimaldi, duc
+de Valentinois et prince de Monaco, a fait quelque chose
+pour gagner cette estime. Non pas sur la fin de sa vie (elle
+est morte en 1678, à trente-neuf ans, gâtée, dit-on, par un
+petit coureur de page), mais dans les premiers temps, elle
+aima ardemment Lauzun, qui n'avoit pas encore fait fortune,
+et qui étoit son parent. Il est vrai que lorsque Louis XIV la
+désira elle ne se fit pas désirer long-temps. Lauzun, un jour
+qu'elle étoit assise sur le gazon avec d'autres dames, lui
+écrasa la main sous sa botte. Elle dévora cet affront et se tut.
+Qui décidera quelle épithète il convient de donner à l'action
+de Lauzun? Les savants ont quelquefois eu de longues querelles
+pour régler de moins intéressantes affaires. Mademoiselle
+de Grammont avoit été l'amie de Madame (Mottev., t. 5,
+p. 136). Madame de Courcelles (celle-là, ne lui ménageons pas
+notre mépris et ne lui faisons pas l'honneur de la croire sur
+parole) a essayé (p. 84 de l'édit. elzév.) de nous la peindre
+comme une précieuse de profession; au moins avoue-t-elle
+qu'elle avoit «beaucoup d'esprit, beaucoup d'amour et de
+charmes apparents.»
+</p><p>
+Je crois que madame de Monaco doit, en somme, trouver
+grâce devant ses juges.
+</p><p>
+Avec ces détours, Guiche est oublié. Il mourut tout à coup,
+en 1673, à temps peut-être. «Ce pauvre garçon a fait une
+grande amende honorable de sa vie passée, s'en est repenti,
+en a demandé pardon publiquement; il a fait demander pardon
+à Vardes et lui a mandé mille choses qui pourront peut-être
+lui être bonnes; enfin il a fort bien fini la comédie et
+laissé une riche et heureuse veuve.
+</p><p>
+«La comtesse de Guiche fait fort bien; elle pleure quand
+on lui conte les honnêtetés et les excuses que son mari lui a
+faites en mourant; elle dit: «Il étoit aimable, je l'aurois aimé
+passionnément s'il m'avoit un peu aimée; j'ai souffert
+ses mépris avec douleur, sa mort me touche et me fait pitié;
+j'espérois toujours qu'il changeroit de sentiments pour
+moi.» (Sévigné, du 8 décembre 1673.)
+</p><p>
+Il mourut de chagrin à Creutznach (Palatinat), n'ayant
+que trente-cinq ans. Pour toute oraison funèbre on lui trouve
+ces lignes: «Ha! fort, fort bien, nous voici dans les lamentations
+du comte de Guiche. Hélas! ma pauvre enfant, nous
+n'y pensons plus ici, pas même le maréchal (de Grammont),
+qui a repris le soin de faire sa cour. Pour votre princesse (de
+Monaco), comme vous dites très bien, après ce qu'elle a oublié
+(le roi, qui l'avoit aimée), il ne faut rien craindre de sa
+tendresse. Madame de Louvigny et son mari (frère de Guiche)
+sont transportés. La comtesse de Guiche voudroit bien
+ne point se remarier, mais un tabouret la tentera. Il n'y a
+plus que la maréchale qui se meurt de douleur.» (Sévigné,
+jour de Noël, 1673.)
+</p><p>
+Cette note est longue. Quoi! tant de mots pour de si chétives
+marionnettes! Qu'est-ce que cela dit à l'histoire? Ah!
+d'Alembert avoit raison de faire la guerre aux compilateurs.&mdash;De
+grâce! considérez qu'ils ont eu leurs jours de gloire,
+qu'ils ont régné sur la scène du monde, qu'ils ont été polis,
+galants, spirituels, et que, si on ne parle pas d'eux sur les
+marges de ce livre, on n'en parlera nulle part.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_41_41" id="Footnote_41_41"></a><a href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> Manicamp, déjà nommé, est catégoriquement accusé
+d'<i>italianisme</i> dans <i>la France devenue italienne</i>, ailleurs et
+ici. Le numéro 2803 du t. 2 du nouveau <i>Catalogue de la Bibliothèque
+nationale</i> (V. aussi les numéros 2816 et 2879) désigne
+une pièce qui a pour titre: <i>Capitulation accordée par
+M. le comte de Fuensaldaigne à M. le duc d'Elbeuf, et, en son
+nom, à M. de Manicamp, pour la reddition de Chauny</i> (le 16
+juillet 1652). Ce Manicamp, père du nôtre, maréchal de
+camp sous Gassion, prend en 1644 (V. Quincy) les forts de
+Rébus et de Hennuyen. Louis XIII ne l'aimoit pas. En mourant
+il l'appelle (Montglat, Coll. Michaud, p. 136) pour se
+réconcilier avec lui. Avec Candale, Condé, Conti, Merc&oelig;ur,
+le maréchal de Grammont, le marquis de Roquelaure, M. de
+Montglat, Hocquincourt, etc. (<i>Estat de la France</i>, 1648),
+il est «un de ceux qui doivent espérer l'ordre». Il venoit d'être
+fait (1647. Du Plessis, Coll. Michaud, 386) lieutenant
+général en Catalogne; on lui promet le bâton en 1650 (Lenet,
+Coll. Michaud, p. 276); il est à côté de Mazarin, en 1651, lorsque
+celui-ci rentre en France (Mottev., t. 4, p. 308); en 1653
+il est gouverneur de La Fère, «à cause que ses terres sont
+situées aux environs», très attaché au cardinal, lieutenant
+général du maréchal d'Hocquincourt (Montglat, p. 290). Il
+est quelquefois difficile de retrouver toutes les traces des personnages
+qui, comme ceux dont il s'agit quelquefois dans
+l'<i>Histoire amoureuse</i>, n'ont joué qu'un rôle très particulier
+dans l'histoire. Ainsi pour notre Manicamp (Bernard de Longueval).
+L'une de ses s&oelig;urs, «douce et mélancolique», quitta
+la cour aux jours saints de 1655 (Walck., t. 2, p. 20), pour
+se faire carmélite; une autre devint maréchale d'Estrées.
+Madame de Sévigné étoit de ses amies (lettre du 24 avril
+1672). Manicamp, revenu ou non des folies de sa jeunesse,
+mena une vie effacée. Cavoie lui fit accroire un jour qu'il alloit
+être nommé roi de Pologne (1674. Saint-Simon, note
+au <i>Journal de Dangeau</i>, t. 5, p. 356). Au temps de sa verte
+faveur, «le petit Manicamp, <i>qui a soutenu toute sa vie le même
+caractère</i>», persuade au roi (1660) qu'il est du bon air de jurer
+(Choisy, Coll. Michaud, p. 561), et le roi le croit un
+moment. La reine-mère le désabuse.
+</p><p>
+M. G. Brunet (Note du <i>Nouveau Siècle de Louis XIV</i>, p.
+65) l'appelle l'<i>abbé de Lauvigni de Manicamp</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_42_42" id="Footnote_42_42"></a><a href="#FNanchor_42_42"><span class="label">[42]</span></a> Voltaire (<i>Siècle de Louis XIV</i>, ch. 24) donne le titre de
+baronne à madame de Beauvais la mère. Suivant Guy-Patin
+(lettre du 4 mai 1663), «le père de cette madame de Beauvais
+étoit un fripier de la halle; d'autres disent encore moins
+que fripier, mais seulement crocheteur».
+</p><p>
+Je ne sais pourquoi Walckenaer (t. 2, p. 114) ne la nomme
+que mademoiselle. Mais dame ou demoiselle, fille d'un crocheteur
+ou baronne, madame de Beauvais, attachée au service
+de la reine-mère et assez dévouée à sa maîtresse, malgré
+quelques intrigues, est assurée de voir son nom sauvé de
+l'oubli parcequ'elle a eu l'insigne honneur d'être la première
+femme qu'ait connue de près Louis XIV.
+</p><p>
+«On mande de Paris que madame de Beauvais est morte»,
+écrit Dangeau le 14 août 1690.&mdash;Saint-Simon, en note:
+«Créature de beaucoup d'esprit, d'une grande intrigue, fort
+audacieuse, qui avoit eu le grapin sur la reine-mère, et qui
+étoit plus que galante. On lui attribue d'avoir la première
+déniaisé le roi à son profit.» De là son crédit si vigoureux.
+Les éloges ne pleuvent pourtant pas sur elle. «Vieille, chassieuse
+et borgnesse..... De temps en temps elle venoit à Versailles,
+où elle causoit toujours avec le roi en particulier.»
+(Saint-Simon, ch. 7, t. 1, p. 69.)
+</p><p>
+Oui, «borgnesse», toutes les chansons le disent; mais
+elle payoit bien ses amants, comme ce Fromenteau, qui de
+rien, grâce à elle et au roi, son fidèle protecteur, devint un
+La Vauguyon, souche de ducs. On découvrit qu'elle avoit
+touché 100,000 livres de Fouquet: c'est assez grave; et peut-être
+ne connoît-on pas tous ses métiers! Qui donc, pour la
+louer enfin, a dit qu'elle étoit «laide, borgne, mais très propre
+et ardente?» Son fils, le baron de Beauvais, est l'<i>Ergaste</i>
+de La Bruyère. De ses deux filles, l'une (Jeanne-Baptiste),
+l'aînée, épousa J.-B. Amador de Vignerot du Plessis,
+marquis de Richelieu et le second des petits-neveux du cardinal;
+l'autre, celle pour qui sont recueillies ces indications,
+«par son mérite et sa vertu, avoit acquis dans l'estime de la
+reine-mère l'avantage d'être préférée à sa mère dans les confidences
+d'honneur et de distinction». (1665. Motteville, t. 5,
+p. 255.) L'éloge est grand.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_43_43" id="Footnote_43_43"></a><a href="#FNanchor_43_43"><span class="label">[43]</span></a> Françoise du Plessis-Richelieu, s&oelig;ur du cardinal, mariée
+à René de Vignerot, sieur du Pont de Courlay, devint
+mère: 1. de François, marquis du Pont de Courlay, gouverneur
+du Havre; 2. de la duchesse d'Aiguillon.
+</p><p>
+François eut deux fils.
+</p><p>
+Le premier, Armand-Jean de Vignerot du Plessis, (par substitution)
+duc de Richelieu, épouse le 26 décembre 1649, à
+vingt ans, Anne Poussart, veuve de François-Alexandre
+d'Albret, sire de Pons, et fille de François Poussart, baron
+du Vigean, et d'Anne de Neubourg.
+</p><p>
+Le second, Jean-Baptiste Amador de Vignerot du Plessis,
+marquis de Richelieu, épouse, également à vingt ans, le 6
+novembre 1652, Jeanne-Baptiste de Beauvais.
+</p><p>
+L'aîné, à dix-huit ans, avoit été faire cette extravagante
+expédition de Naples qui ne réussit pas au duc de Guise
+(Mottev., t. 2, p. 325). On disoit de lui sans façon: «Ce
+pauvre sot!» (V. Montp., t. 2, p. 71.) Ce n'est pas qu'il fût
+fort imbécile, mais il manquoit de sens commun. Son jeu et
+ses dépenses, sans compter d'autres fantaisies, le ruinoient.
+En 1661, madame de Motteville écrit: «On vit alors quasi
+finir la maison du cardinal de Richelieu. Le duc de Richelieu,
+son neveu, avoit eu cette charge (de général des galères)
+et le gouvernement du Havre; mais, par l'ordre de la cour
+et par la nécessité où le mettoient ses dépenses déréglées, il
+se défit de l'une et de l'autre.»
+</p><p>
+Sa tante avoit voulu lui faire épouser mademoiselle de
+Chevreuse (Mottev., t. 3, p. 423).
+</p><p>
+La nouvelle duchesse de Richelieu, devenue première dame
+d'honneur, mourut en mai 1684 «regrettée universellement»
+(Sévigné, 1 juin 1684). En secondes noces, le duc épouse Anne-Marguerite
+d'Acigné (morte en 1698). Madame de Caylus a
+peint leur ménage, leur train, leur hôtel, leur salon littéraire,
+à la façon de la <i>chambre bleue</i>. Madame de Maintenon
+les aimoit. Saint-Simon (t. 1, p. 164) confirme ce que madame
+de Caylus a dit. Le duc étoit «l'ami intime et de tous
+les temps» de madame de Maintenon. Seul, il la voyoit à
+toutes heures. On s'emparoit facilement de l'esprit de cet
+homme, et cela explique ses mariages. Veuf une seconde fois,
+il épousa le 20 mars 1702, à soixante-treize ans, Marguerite-Thérèse
+Rouillé, veuve du marquis de Noailles, ce qui
+fait écrire à madame de Coulanges (lettre du 4 avril): «J'ai
+si peu de commerce avec M. de Richelieu que je ne l'ai point
+vu depuis son mariage. Si on le voyoit toutes les fois qu'il
+se marie, on passeroit sa vie avec lui: il est trop jeune pour
+moi.»
+</p><p>
+Pour le marquis, en 1652, «il est bien fait, jeune, plein
+d'esprit et de courage. Son frère aîné n'a point d'enfants et
+est fort malsain.» (Montp., t. 2, p. 373.)
+</p><p>
+Son mariage avec mademoiselle de Beauvais, ajoute Mademoiselle,
+«surprit tout le monde. Quoique cette fille soit
+jolie et aimable, elle n'est pas assez belle pour faire passer
+pardessus mille considérations qu'il devoit avoir. Aussi, dès
+le lendemain, madame d'Aiguillon l'enleva et l'envoya en
+Italie pour voir s'il persévéreroit à l'aimer. Au bout de quelque
+temps il revint, et l'a toujours fort aimée. Elle disoit
+dans sa douleur: «Mes neveux vont toujours de pis en pis;
+«j'espère que le troisième épousera la fille du bourreau!» Il
+est vrai qu'elle avoit sujet de se plaindre; mais madame de
+Beauvais ne lui avoit nulle obligation et n'étoit point obligée
+de négliger son bien à ses dépens, comme étoit madame de
+Pons, fille de madame du Vigean, dont la mère est comme
+la femme de charge de sa maison.»
+</p><p>
+Une autre Beauvais, Uranie de la Cropte de Beauvais, fille
+de François-Paul de Beauvais, maréchal de camp, écuyer
+de Condé, fut courtisée par le roi, refusa l'honneur qu'il lui
+vouloit faire, et le céda à mademoiselle de Fontanges. Elle
+aimoit Louis-Thomas de Savoie, comte de Soissons. Chassée
+à cause de lui par Monsieur, elle l'épousa le 12 octobre 1680.
+Encore un mariage qui déplut aux rigoristes; il ne put être
+reconnu que le 27 février 1683.
+</p><p>
+Madame, peu coutumière du fait, a donné à cette troisième
+demoiselle de Beauvais un certificat de vertu (lettre du 19
+fév. 1720): «J'avois une fille d'honneur nommée Beauvais;
+c'étoit une fort honnête créature. Le roi en devint amoureux,
+mais elle tint bon. Alors il se tourna vers sa compagne, la
+Fontange.»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_44_44" id="Footnote_44_44"></a><a href="#FNanchor_44_44"><span class="label">[44]</span></a> «Le petit Guitaut», comme on disoit; Guillaume de
+Peichpeyrou (ou Puypeyroux. Tall. des R., t. 1, p. 112)
+de son nom. Il étoit fils du vieux Guitaut, capitaine des gardes
+de la reine-mère, et cousin de Comminges, des gardes
+du roi (Mottev., t. 3, p. 446). De bonne heure il s'étoit attaché
+à Condé. Il est blessé en Guienne à son service en 1650
+(Pierre Coste, p. 49); il lui est très utile durant sa captivité
+(Montp., t. 2, p. 123); il est blessé à côté de lui au combat
+de Saint-Antoine (Quincy, t. 1, p. 158; Montp., t. 2, p.
+261). Il suivit sa fortune, c'est-à-dire ne rentra en grâce que
+tardivement et sans grande chance de fortune. Mais son mariage
+avec Jeanne de La Grange lui donna le marquisat d'Espoisses,
+en Nivernois.
+</p><p>
+Nous avons vu quelle part Guitaut a eue dans les malheurs
+de Bussy. Il ne le servit guère auprès de Condé; il fit le fier,
+long-temps après, pour signer un traité de paix solide. Cependant
+il aimoit madame de Sévigné, dont il étoit le voisin à
+Paris (se rappeler la lettre de l'incendie, en février 1671), et
+qui alloit souvent le visiter dans sa terre de marquis. «C'est
+un homme aimable et d'une bonne compagnie, disoit-elle (22
+août 1676); sa maison est gaie, parée, pleine de fêtes; on y
+revoit «Fiesque, qui donne de la joie à tout un pays.» (Lettre
+du 25 octobre 1673.)
+</p><p>
+Guitaut est mort le 25 décembre 1685, «chevalier des ordres
+du roi et gouverneur des îles de Saint-Honorat et de
+Sainte-Marguerite.» (<i>Mémoires du marquis de Sourches</i>, t. 1,
+p. 381.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_45_45" id="Footnote_45_45"></a><a href="#FNanchor_45_45"><span class="label">[45]</span></a> Jarzay faisoit des chansons comme tout le monde (<i>Prétieuses</i>,
+t. 2, p. 139, note). La page ci-contre parle de ce marquis
+léger. Madame de Beauvais (Voy. p. 70) fut exilée à cause de
+lui, le 23 décembre 1649 (Voy. les mémoires manuscrits de
+Dubuisson Aubenay, gentilhomme attaché au secrétaire d'État
+Du Plessis Guénégaud, Bibl. Maz., ms in-fol. H. 1765). Elle
+l'avoit aidé à se prétendre amoureux de la reine, comme l'on
+va le voir. M. Chéruel (note au tome 5 de Saint-Simon) a indiqué,
+d'après les <i>Carnets de Mazarin</i> (Ms. Bibl nat., fonds
+Baluze, carnet 13), le rôle que joue Mazarin dans cette intrigue.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_46_46" id="Footnote_46_46"></a><a href="#FNanchor_46_46"><span class="label">[46]</span></a> Jarzay est l'un des quatre grands diseurs de bons mots de
+Ménage (<i>Ménagiana</i>). Il s'appelle René du Plessis de la Roche-Pichemer.
+Nous le voyons d'abord, après Candale et avant
+Miossens, bâtard d'Albret, «galant estably et bien payé» de
+la célèbre madame de Rohan, fille de Sully (Tallem., t. 3, p.
+42). En 1647, il aime mademoiselle de Saint-Mesgrin (Marie
+de Stuert, morte demoiselle en 1693). Gaston, par hasard, la
+désiroit: il veut faire jeter Jarzay par les fenêtres du Luxembourg
+(Mott. t. 2, p. 229). En 1648, il est en pleine faveur
+chez Ninon (Walck., t. 1, p. 255).
+</p><p>
+Jusque alors il n'a point risqué sa légèreté dans les agitations
+de la politique; l'année 1648 lui permet de s'y aventurer parmi
+les plus folâtres. Il commence par être mazarin; il accepte,
+en août 1648, le bâton de capitaine des gardes enlevé au
+marquis de Gèvres (Montglat, p. 196), bâton refusé généreusement
+par Charost et Chandenier (Mott., t. 2, p. 453). Il ne
+le garde pas long-temps.
+</p><p>
+Il est un de ceux qui imaginent (Walck., t. 1, p. 334) de
+mettre le duc de Nemours aux pieds de madame de Longueville
+pour créer un rival à La Rochefoucauld. Rien n'est plus
+étrange que la fantaisie qui le prend d'être le vainqueur du
+cardinal de Mazarin en quelque chose, de lui enlever le c&oelig;ur
+d'Anne d'Autriche (1649), et que la manière dont il affiche ses
+prétentions. Condé, curieux de scandale et déjà mécontent,
+l'y poussoit (Mott., t. 3, p. 400). Après l'éclat, après la triomphante
+colère de la reine, Condé se déclare offensé en la personne
+de Jarzay; il en fait son ami, il ne sort plus qu'avec
+lui.
+</p><p>
+C'est en cette même année 1649 qu'a lieu la bataille ridicule
+du jardin des Tuileries, chez Renard. Un peu auparavant,
+près de Sens, Jarzay avoit été presque battu; il tient la
+campagne contre le marquis ou comte de La Boulaye, très
+grand frondeur (Mott., t. 3, p. 276); mais on dit que la paix se
+va faire, que les querelles sont suspendues. Les gens de la cour,
+exilés de Paris depuis si long-temps, s'y glissent par petites
+bandes; ils font des parties fines. Jarzay est un de ceux qui
+osent être bruyants. On sait ce qui lui arrive. Parmi les <i>Mazarinades</i>,
+celle-ci lui est consacrée (Bibl. nat., t. 2, n. 1278):
+«<span class="smcap">Le Grand Gerzay battu</span>, <i>ou la Canne de M. de Beaufort au
+festin de Renard aux Thuilleries</i>, en vers burlesques.
+</p><p>
+Madame de Motteville (t. 3, p. 291) a fait de tout cela un
+charmant récit, où Jarzay, «le moins sage de tous les hommes»,
+Candale, Manicamp et les autres, figurent agréablement. Cela
+est fâcheux à dire, mais Jarzay, ce jour-là, fut bâtonné par
+Beaufort. Il en devint populaire dans Paris pour sa consolation.
+«Il n'étoit pas aimé, parcequ'il étoit d'un naturel brusque,
+qu'il étoit vain, railleur et léger.» (Mott., t. 3, p. 377.)
+</p><p>
+Toutes ces aventures le transforment en un furieux partisan
+de Condé. Il est blessé au combat de Saint-Antoine, comme Villars,
+Guitaut, le marquis de Clérambault, du Fouilloux, etc.
+(Quincy, t. 1, p. 158). Bientôt il est «l'entier confident» du
+prince (Lenet, Coll. Michaud, p. 541). J'oublie une blessure
+reçue au bras dans la rue Dauphine (Montp., t. 2, p. 157).
+</p><p>
+L'amour marche à la traverse en ces jours de bagarre. La
+folie du marquis lui donne des grâces; il est l'un des plus fortunés
+vainqueurs des belles.
+</p><p>
+En 1658, on le chasse comme partisan de Condé (Montp.,
+t. 3, p. 326); carrière perdue, comme celle de tant de brillants
+personnages du temps de la Régence! Sa disgrâce devoit
+pour long-temps se faire sentir à ses enfants. Bussy écrit:
+«Le roi ne voit pas d'ordinaire les enfants des exilés (comme
+les comtes de Limoges et les Jarzay)». (Sév., 24 juin 1672.)
+</p><p>
+La fin de l'histoire n'est pas gaie: «Jarzé étoit avec M. de
+Munster; il a eu permission de se faire assommer et il y a
+bien réussi. Vous savez que Jarzé étoit aussi exilé.»
+</p><p>
+Jarzay, exilé, avoit eu permission de se mêler aux combattants
+de la campagne de Hollande. À peine arrivé, une
+sentinelle le tua (<i>Lettre de Pellisson</i> du 19 juin 1672). Son
+petit-fils fut amputé du bras, en 1688, à Philipsbourg. Il y
+avoit trois ans qu'il avoit le régiment d'Hamilton (Sourches,
+t. 1, p. 48). On le voit, en 1708, ambassadeur d'un jour en
+Suisse (Saint-Simon, t. 6, p. 208).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_47_47" id="Footnote_47_47"></a><a href="#FNanchor_47_47"><span class="label">[47]</span></a> Basile Fouquet, mort en 1683. Il reparoîtra, plus puissant
+acteur et plus nécessaire à étudier.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_48_48" id="Footnote_48_48"></a><a href="#FNanchor_48_48"><span class="label">[48]</span></a> Je vois un Vineuil (Tall. des R., t. 1, p. 472) qui, en
+1643, «à la porte des Thuilleries», reçoit des coups de plat
+d'épée du comte de Maulny. «On l'appeloit <i>Ardier le gentilhomme</i>.»
+C'est donc le nôtre, mais les coups de plat d'épée
+étonnent. Ici on lit: comte de Vineuil (<i>Mém. de M. de ***</i>,
+Coll. Michaud, p. 534); ailleurs: Ardier, sieur de Vineuil,
+gentilhomme de M. le Prince; ailleurs: marquis de Vineuil,
+secrétaire du roi. Celui-ci, spirituel, bien fait (Tall., t. 4,
+p. 231), jouit, dans la fleur de sa beauté, de la fille du maréchal
+de Châtillon (plus tard madame de Wurtemberg). Faut-il,
+philosophiquement, faire la synthèse de ces diverses entités?
+Faut-il croire à un Vineuil unique sous trois apparences?
+Cela se peut. Vineuil avoit de l'esprit, il aimoit le mordant,
+il étoit bien fait; il plut (Walck., t. 1, p. 337) à madame de
+Montbazon, à madame de Movy. Retz en est garant quant à
+ce qui regarde la première (<i>Mém. du card de Retz</i>, p. 175).
+«Vigneuil, dit-il (1649), aimé <i>effectivement</i>.»
+</p><p>
+On voit Vineuil chargé de proposer à madame de Chevreuse
+le mariage de sa fille avec le prince de Conti, lorsque celui-ci
+cessa de vouloir être cardinal de la sainte Église (Lenet, p.
+316); il avertit Condé de son imminente arrestation, en 1650
+(Montp., t. 2, p. 77). La guerre commence; il est des plus
+actifs dans son parti. Il est arrêté à Portiers en 1651 (Mott.
+t. 4, p. 307); en 1653, venant de Flandre avec des lettres,
+il se fait encore prendre (Montp., t. 2, p. 390). Brienne, le
+vieux Brienne, a indiqué quel fut le rôle politique de Vineuil
+(<i>Mém. de Brienne</i>, Coll. Michaud, p. 133). Nous ne le retrouvons
+que plus tard, à Saumur (Sevigné, 17 septembre 1675):
+«Vineuil est bien vieilli, bien toussant, bien crachant et dévot,
+mais toujours de l'esprit.»
+</p><p>
+MM. d'Olonne, de Vasse et Vineuil étoient exilés. Ce fut
+au retour de cet exil que, le roi demandant à M. de Vineuil
+ce qu'il faisoit à Saumur, lieu de son exil, il dit qu'il alloit
+tous les matins à la halle, où se débitoient les nouvelles, et
+qu'un jour on y disputoit pour savoir lequel étoit l'aîné, du roi
+ou de Monsieur.
+</p><p>
+Madame de Sévigné dit encore (20 novembre 1676) que
+Vineuil doit faire la vie de Turenne. Rien n'en a paru.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_49_49" id="Footnote_49_49"></a><a href="#FNanchor_49_49"><span class="label">[49]</span></a> N'en déplaise à ceux qui veulent un titre plus relevé,
+on appeloit portiers les plus qualifiés concierges de la cour.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_50_50" id="Footnote_50_50"></a><a href="#FNanchor_50_50"><span class="label">[50]</span></a> Madame de Bonnelle, femme de Noël de Bullion, seigneur
+de Bonnelle, marquis de Gallardon, membre du parlement
+de Paris, semble un peu folle à madame de Sévigné (1 avril
+1672). Tallemant des Réaux (<i>Historiette</i> de madame de Cavoie)
+lui donne peu d'esprit. Ce même Tallemant, à la date de
+1639 (t. 2, p. 149), parle de son mariage: «Le cardinal
+de Richelieu souhaitta que Bonnelle (Noël de Bullion), fils
+aisné de Bullion (surintendant), espousast mademoiselle de
+Toussy (Charlotte de Prie, fille du marquis de Toucy), qui estoit
+un peu parente de Son Éminence. Bonnelle n'en avoit
+point envie.»
+</p><p>
+M. P. Paris extrait d'un recueil de lettres manuscrites (de
+Henry Arnault au président Barillon) quelques lignes qui
+montrent qu'un mois tout au plus après le mariage les époux
+vivoient mal ensemble.
+</p><p>
+En 1652, madame de Bonnelle est amie de Mademoiselle
+(Montp., t. 2, p. 313). Sa maison est richement montée; il
+s'y donne des fêtes. La comtesse de Fiesque y vient comme
+chez elle; on y joue (Montp., t. 2, p. 341). Ce n'est pas assez
+dire: la maison de madame de Bonnelle (V. Loret) est
+la maison de jeu la plus considérable de ce temps-là. Le peuple
+le savoit, et cette renommée ne lui plait guère. Madame
+de Bonnelle est un jour, en Fronde (1652), insultée sur le
+Pont-Neuf (V. les <i>Varietés historiques</i>, t. 3, p. 340). Une
+lettre de cachet, le 22 octobre 1652, lui apprit qu'elle étoit exilée
+comme frondeuse (Berthod, Coll. Michaud, p. 371). Elle
+revint, elle rejoua, elle se ruina; il lui fallut aller se refaire
+en Normandie. On sait que son fils Fervaques fut le galant
+de madame de La Ferté, s&oelig;ur de madame d'Olonne, en un
+temps où il étoit bien jeune et où elle ne l'étoit plus. Ce Fervaques
+étoit un gros et grand bloc de chair molle. Madame
+de Bonnelle a eu trois nièces suffisamment galantes: la duchesse
+d'Aumont, la duchesse de Ventadour et la duchesse
+de La Ferté, belle-fille de la maréchale.
+</p><p>
+M. de Bonnelle n'avoit pas passé pour un aigle. «Malgré
+l'alliance qu'il fit de Charlotte de Prie, s&oelig;ur ainée de la maréchale
+de La Mothe, il ne fut jamais que conseiller d'honneur
+au parlement.» (Saint-Simon, t. 4, p. 158.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_51_51" id="Footnote_51_51"></a><a href="#FNanchor_51_51"><span class="label">[51]</span></a> Il y avoit trois Cornuel: la mère et deux belles-filles.
+Cette fois ce ne seroit pas trois pages, c'est vingt, trente
+pages, un article de revue bien limé, qui seroit de mise. Madame
+Cornuel mérite plus encore. Rien n'a égalé, au XVIIe
+siècle, le naturel, l'abondance, le sel, le mordant, le goût de
+ses bons mots. Entre toutes les causeuses de France elle a
+tenu sans conteste le premier rang. Celles-là même qui, au
+dessous d'elle, avoient de la réputation, reconnoissoient sa
+supériorité. Notez qu'elle n'a rien écrit, qu'aucun des traits
+de son esprit vivant n'est compromis par là, et n'oubliez pas
+que nous ne connoissons guère qu'une centaine de ces mots si
+vifs, si fins, si perçants, qu'admiroient les contemporains et qu'ils
+redoutoient. De si loin on a quelque peine à en sentir profondément
+la pointe, quelques uns s'émoussent en traversant les
+années; mais il en reste assez pour que nous lui devions garder
+sa place dans une histoire des salons françois. L'auteur
+des études sur <i>la Société polie</i> auroit dû la lui faire. Madame
+de Sévigné, qui s'y entendoit, écrivoit bien à sa fille, qui s'y
+entendoit aussi (17 avril 1676): «Ne trouvez-vous pas madame
+Cornuel admirable?»
+</p><p>
+Elles étoient trois, et les deux belles-filles valoient presque
+la mère. De cette maison il est sorti pendant long-temps des
+épigrammes de toute espèce.
+</p><p>
+Madame Cornuel étoit la fille unique d'un M. Bigot, intendant
+du duc de Guise, qui l'avoit dorlotée. Elle étoit jolie en
+sa jeunesse, éveillée, galante et riche. «Elle a de l'esprit, dit
+en 1658 Tallemant des Réaux (t. 6, p. 228 de la 2e édit.),
+autant qu'on en peut avoir; elle dit les choses plaisamment et
+finement.»
+</p><p>
+Cornuel, avant de l'épouser, avoit été marié à une veuve
+du nom de Legendre, qui avoit déjà une fille, mademoiselle
+Legendre, et qui donna à son mari une autre fille qu'on nomma
+Margot. Toutes les deux portèrent le nom de Cornuel;
+elles étoient également spirituelles et jolies. Mademoiselle Legendre
+fut aimée de l'abbé de La Rivière, avec qui nous aurons
+à compter.
+</p><p>
+On a cité (Pougens, <i>Lett. philosoph.</i>, 1826, in-12, p. 131)
+un bon mot de Cornuel lui-même. Le bonhomme étoit chiche
+de son esprit; il étoit étourdi, bourreau d'argent, et peu aimé
+de son frère.
+</p><p>
+Ce frère avoit été contrôleur des finances et président des
+comptes, ce qui lui avoit permis de donner des affaires à
+Cornuel le financier. Avant de mourir il épouse sa servante.
+Sa fille, madame Coulon, gratifiée d'une <i>Historiette</i> par Tallemant,
+qui ne l'a pas consultée pour la lui décerner, fut très
+galante. (<i>Historiettes</i>, 201.)
+</p><p>
+Le président Cornuel (Conrart, Coll. Petitot, 193) «étoit
+malsain (de mauvaise santé) et homme de plaisir». M. Paulin
+Paris a mis cette indication, et beaucoup d'autres comme
+il en sait mettre, dans le tome 4 de son Tallemant des
+Réaux:
+</p><p>
+«<i>Les Notes généalogiques au Cabinet des titres</i> se contentent
+de dire que Claude Cornuel avoit épousé en premières
+noces Marthe Perrot, morte à quarante-six ans, le 18 mars
+1624, et en secondes noces Françoise Dadien, veuve de Gabriel
+de Machault, conseiller de la cour des aides; mais les
+actes de baptême de la paroisse de Saint-Sulpice portent,
+sous la date du 19 septembre 1607, le baptême de Marie, fille
+de Claude Cornuel et de Marthe Grignon.» Marie fut madame
+Coulon.
+</p><p>
+Claude Cornuel, président de la chambre des comptes,
+avoit le titre de sieur de la Marche et de Mesnil-Montant, près
+Paris.
+</p><p>
+L'abbé de Laffemas, le fils du terrible et spirituel Laffemas,
+poète ingénieux quelquefois, lui fit cette épitaphe:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Ci gist ce fameux gabeleur,<br /></span>
+<span class="i0">Ce grand dénicheur de harpies,<br /></span>
+<span class="i0">Qui, plus subtil qu'un basteleur,<br /></span>
+<span class="i0">De ses vols fist des &oelig;uvres pies,<br /></span>
+<span class="i0">Raffinant sur le paradis<br /></span>
+<span class="i0">Comme il faisoit sur les édits.<br /></span>
+<span class="i0">Passans, quoy que l'on puisse dire<br /></span>
+<span class="i0">Et gloser sur son testament,<br /></span>
+<span class="i0">Il est mort glorieusement.<br /></span>
+<span class="i0">À mal exploitter, bien escrire,<br /></span>
+<span class="i0">En mourant il se résolut,<br /></span>
+<span class="i0">Au mespris des choses plus chères,<br /></span>
+<span class="i0">Ne voulant plus parler d'enchères,<br /></span>
+<span class="i0">Si ce n'estoit pour son salut.<br /></span>
+<span class="i0">Aussy les traités et les offres,<br /></span>
+<span class="i0">Sources vivantes de ses coffres,<br /></span>
+<span class="i0">Firent un pont d'or de son bien;<br /></span>
+<span class="i0">Il donna beaucoup, mais je gage<br /></span>
+<span class="i0">Qu'il eust pu donner davantage<br /></span>
+<span class="i0">Sans donner un double du sien.<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+Cornuel n'étoit pas mort commodément. «Il eut le loisir
+d'avoir bien peur du diable, et, comme il se tourmentoit comme
+un procureur qui se meurt, Bullion lui disoit: «Ne vous
+inquiettez point: tout est au roy, et le roy vous l'a donné.»
+(<i>Note de Tall.</i>, t. 2, p. 150.)
+</p><p>
+«Estant au lit de la mort, Cornuel se confessa au vicaire
+de sa paroisse, qui luy refusa l'absolution s'il ne restituoit
+auparavant deux cent mille escus qu'il avoit mal acquis. Le
+malade en parla à M. de Bullion, qui alla consulter le cas avec
+le cardinal de Richelieu. La réponse du cardinal fut que toutes
+ces sortes de restitutions appartenoient au roy, comme
+seigneur de tous les biens; que le roy donnoit en pur don
+les deux cent mille escus dont il s'agissoit au président Cornuel
+pour les bons services qu'il avoit rendus à l'Estat, et
+qu'ainsy le président pouvoit se faire donner l'absolution.
+Cornuel, muni de ce sauf-conduit, passa paisiblement en l'autre
+vie.» (Amelot de La Houssaye, t. 2, p. 428.)
+</p><p>
+Madame la duchesse d'Aiguillon, quand il alloit mourir,
+«envoya emprunter six chevaux blancs qu'il avoit; et quand
+il fut mort, elle dit que les morts n'avoient que faire de chevaux».
+(Tall. des R., t. 2, p. 170.) Anecdote qui indique
+quels graviers on trouvoit au fond du lit de ce beau fleuve
+d'élégances qu'on appelle la vie de cour au XVIIe siècle!
+</p><p>
+Cornuel avoit été le bras droit de Bullion (Tall. des R., t. 2,
+p. 146). On trouve dans le <i>Catalogue des Partisans</i> divers détails
+qui ont rapport à Claude Cornuel et à ses amis.
+</p><p>
+Par exemple: «Catelan, cette maudite engeance, est venu
+des montagnes du Dauphiné, lequel, après avoir esté laquais
+en cette ville, fut marié par Cornuel à la s&oelig;ur d'une nommée
+la Petit, sa bonne amie, à présent femme d'un nommé Navarret;
+pour faciliter lequel mariage dudit Catelan, Cornuel
+donna audit Catelan tous les offices de sergeant vacans jusques
+alors; et ensuite ledit Catelan s'est avancé dans la maltote,
+sous feu Bullion et Tubeuf, et entr'autres traitez a fait celui
+des retranchemens de gages, droits et revenus de tous les
+officiers de France, dont il a fait recette sous le nom du nommé
+Moyset, qui est son nepveu et s'appelle Catelan comme
+luy.» Et encore: «D'Alibert, confident de Cornuel, qui demeure
+rue des Vieux-Augustins, a esté de tous les traittez qui
+se sont faits, par le moyen desquels il possède de grands biens,
+tant en maisons dans Paris qu'en rentes capitalisées.»
+</p><p>
+Tallemant des Réaux (t. 4, p. 118) nous apprend que les
+entreprises de ces gens de finances faillirent comprometre très
+gravement le père de Pascal: «Quand on fit la réduction des
+rentes, luy (le père de Pascal) et un nommé de Bourges,
+avec un advocat au conseil dont je n'ay pu sçavoir le nom,
+firent bien du bruit, et, à la teste de quatre cents rentiers
+comme eux, ils firent grand'peur au garde des sceaux Séguier
+et à Cornuel.»
+</p><p>
+Ce que Guy Patin raconte ainsi (lettre du 7 avril 1638):
+«Le jour d'avant (25 mars 1638) on avoit mis dans la Bastille,
+prisonniers, trois bourgeois qui avoient été chez M. Cornuel
+et l'avoient en quelque façon menacé, sur le bruit que l'on
+veut arrester les rentes de l'Hostel-de-Ville et convertir cet
+argent <i>in usus bellicos</i>. Les trois rentiers se nomment de
+Bourges, Chenu et Celoron, et sont tous trois <i>boni viri optimeque
+mihi noti</i>.»
+</p><p>
+En voilà bien assez pour Claude Cornuel et son frère Guillaume.
+L'aîné laissa donc une fille, madame Coulon, femme
+légère; le cadet laissa Marion Legendre, sa belle-fille, et
+Marguerite Cornuel, sa fille; sans compter sa femme, «sa
+garce», dit <i>la Voix du Peuple au roy</i> (dans le t. 5, p. 349,
+des mss. de Conrart). Cette voix du peuple, fortement enrouée,
+attache à son nom cette phrase: «Plus criminel que
+tous les hommes qui ont dévoré les peuples, élevé du centre
+de la terre à une richesse de deux millions d'or par un gouffre
+de concussions, corruptions et larcins publics et particuliers.»
+</p><p>
+Madame Coulon reste à l'écart: on ne tient compte que des
+trois Cornuel, de Cléophile et de ses deux filles. (<i>Dictionnaire
+des Prétieuses.</i>)
+</p><p>
+La Mesnardière, parlant de la mère, dit:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Chez Cornuel, la dame accorte et fine,<br /></span>
+<span class="i0">Où gens fascheux passent par l'estamine.<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+On peut s'en douter, connoissant ces trois Caquet-bon-bec
+et leurs amis ou amies. Il y a, à la suite des <i>Mémoires de
+Montpensier</i>, un portrait de Margot Cornuel attribué à notre
+Vineuil. Ce portrait est lestement troussé. Margot étoit effectivement
+très liée avec madame d'Olonne en 1658 et 1659
+(Montpensier, t. 3, p. 408). Quant à mademoiselle Legendre,
+la précieuse <i>Cléodore</i> (V. Colombey, <i>Journée des Madrigaux</i>,
+p. 34), elle venoit la deuxième pour l'esprit. <i>La
+Gazette du Tendre</i> lui donne l'épithète d'<i>aymable</i> (au chapitre
+<i>de Grand service</i>). Je ne vois pas pour quel motif l'auteur de
+la <i>Journée des Madrigaux</i> parle d'elle ainsi: «Cléodore demandoit
+si, parmy ces beaux esprits, il n'y en avoit pas un qui
+eût l'esprit satyrique qu'elle haïssoit.»
+</p><p>
+La faveur dont mademoiselle Legendre jouit auprès de
+l'abbé de La Rivière ne lui rendit pas toujours service, si l'on
+croit Tallemant des Réaux (t. 5, p. 146).
+</p><p>
+«Boutard contoit que la Pecque Cornuel l'avoit voulu marier
+avec Marion, mademoiselle Legendre, et qu'elle luy avoit
+fait un grand dénombrement des avantages qu'il auroit. Je lui
+ris au nez, disoit-il, et je lui dis qu'elle oublioit la faveur de
+M. de La Rivière. Or, La Rivière concubinoit et concubine, je
+pense, encore, avec elle. Elle est à cette heure comme sa ménagère,
+et, à Petit-Bourg, on l'a vue quelquefois avec un
+trousseau de clefs. Autrefois il y avoit un couplet qui disoit:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Il court un bruit par la ville<br /></span>
+<span class="i0">Que Marion Cornuel<br /></span>
+<span class="i0">Voudroit bien faire un duel<br /></span>
+<span class="i0">Avec monsieur de Rouville.<br /></span>
+<span class="i0">Qu'ils aillent chez la Sautour,<br /></span>
+<span class="i0">C'est là que l'on fait l'amour.<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+Rouville, déjà nommé, étoit le beau-frère de Bussy Rabutin.
+Quant à <i>la Pecque</i>, ce mot, qui signifie l'entendue, la
+faiseuse d'affaires, Boutard s'étoit habitué à le joindre au
+nom de madame Cornuel.
+</p><p>
+On connoît au moins une intrigue de la Pecque, puisque
+Pecque il y a. Elle fut la maîtresse de M. de Sourdis, gouverneur
+d'Orléans, et gouverneur ridicule. (V. l'<i>Historiette de
+Sourdis</i>.) La marquise en enrageoit; par contre, madame
+de Bonnelle se risqua à ennuyer la Pecque: elle alloit chez
+elle, à une heure indue, demander M. de Sourdis.
+</p><p>
+Madame Cornuel étoit née vers 1610. Elle avoit les dents
+fort laides, et Santeul les comparoit à des clous de girofle.
+Elle mourut à Paris en février 1694. Saint-Simon (<i>Note au
+Journal de Dangeau</i>, t. 4, p. 449) rappelle son dernier bon
+mot. Dans ses <i>Mémoires</i> (t. 1, p. 116), il dit: «Il y avoit
+une vieille bourgeoise au Marais chez qui son esprit et la
+mode avoit toujours attiré la meilleure compagnie de la cour
+et de la ville; elle s'appeloit madame Cornuel, et M. de Soubise
+étoit de ses amis. Il alla donc lui apprendre le mariage
+qu'il venoit de conclure, tout engoué de la naissance et des
+grands biens qui s'y trouvoient joints (l'héritière de Ventadour).
+«Ho! Monsieur, lui répondit la bonne femme, qui se
+mouroit et qui mourut deux jours après, «que voilà un grand
+et bon mariage pour dans soixante ou quatre-vingts ans
+d'ici!»
+</p><p>
+Dans le <i>Nouveau Recueil des plus belles poésies</i> (Paris, Loyson,
+1654, in-12, p. 352), il y a une épître adressée à mademoiselle
+de Vandy (l'une de nos héroïnes) à propos de ses
+galants; on y voit ces vers:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Ordonnez-leur d'aller chez Cornuel,<br /></span>
+<span class="i0">Chez Cornuel, la dame accorte et fine,<br /></span>
+<span class="i0">Où gens fâcheux passent par l'étamine,<br /></span>
+<span class="i0">Tant et si bien qu'après que criblés sont,<br /></span>
+<span class="i0">Se trouve en eux cervelle s'ils en ont.<br /></span>
+<span class="i0">Si pas n'en ont, on leur fait bien comprendre<br /></span>
+<span class="i0">Que fats céans onc ne se doivent rendre;<br /></span>
+<span class="i0">Et six yeux fins, par s'entreregarder,<br /></span>
+<span class="i0">Semblent leur dire: «Allez vous poignarder.»<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+C'est la pièce de La Mesnardière. Voici l'épitaphe faite pour
+madame Cornuel:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Cy gît qui de femme n'eut rien<br /></span>
+<span class="i0">Que d'avoir donné la lumière<br /></span>
+<span class="i0">À quelques enfants gens de bien,<br /></span>
+<span class="i0">Et peu ressemblants à leur mère,<br /></span>
+<span class="i0">Célimène, qui de ses jours,<br /></span>
+<span class="i0">Comme le sage, et sans foiblesse,<br /></span>
+<span class="i0">Acheva le tranquille cours.<br /></span>
+<span class="i0">Dans ses m&oelig;urs que de politesse!<br /></span>
+<span class="i0">Quel tour, quelle délicatesse,<br /></span>
+<span class="i0">Éclatent dans tous ses discours!<br /></span>
+<span class="i0">Ce sel tant vanté de la Grèce<br /></span>
+<span class="i0">En faisoit l'assaisonnement,<br /></span>
+<span class="i0">Et, malgré la froide vieillesse,<br /></span>
+<span class="i0">Son esprit léger et charmant<br /></span>
+<span class="i0">Eut de la brillante jeunesse<br /></span>
+<span class="i0">Tout l'éclat et tout l'enjoûment.<br /></span>
+<span class="i0">On vit chez elle incessamment<br /></span>
+<span class="i0">Des plus honnêtes gens l'élite;<br /></span>
+<span class="i0">Enfin, pour faire en peu de mots<br /></span>
+<span class="i0">Comprendre quel fut son mérite,<br /></span>
+<span class="i0">Elle eut l'estime de Lenclos.<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+(Rec. de pièces cur. et nouv., Lahaye, Moetjens, 1694,
+in-12, t. 1, p. 191.)
+</p><p>
+La réputation de madame Cornuel ne lui survécut pas assez.
+Toutefois, Titon du Tillet (<i>Parn. franç.</i>, in-fol., p. 462)
+l'a citée avec honneur.
+</p><p>
+M. Paulin Paris, qui a tiré des papiers de Conrart une lettre
+d'elle, a réuni quelques uns des traits qui peuvent servir
+à son histoire. Il est loin de les avoir recueillis tous. Peut-être
+essaierai-je de la peindre avec soin. En attendant, j'indiquerai
+toutes les sources qu'on peut consulter, ou du moins
+celles que j'ai consultées. Il y a d'abord un long morceau de
+Vigneul de Marville (Bonaventure d'Argonne) qui doit être
+transcrit tout entier:
+</p><p>
+«Madame de Cornuel, dont les bons mots ont été si remarquables
+durant le cours d'une vie de plus de quatre-vingts
+ans, s'appeloit Anne Bigot et étoit d'une famille originaire
+d'Orléans. Dès sa plus tendre jeunesse on ne parloit que de
+son esprit et de ses belles qualitez naissantes. S'étant rencontrée
+dans une assemblée, où elle brilloit pardessus les autres
+dames, M. de Cornuel, trésorier de l'extraordinaire des
+guerres, qui l'aimoit, lui prit un bouquet qu'elle avoit à son
+côté, témoignant par cette liberté qu'il la vouloit épouser. En
+effet, il l'épousa au bout de quinze jours.
+</p><p>
+«Depuis son mariage elle fit paroître une grandeur d'ame
+extraordinaire et bien au dessus des foiblesses de son sexe.
+Nullement touchée d'avarice, elle abandonna au premier venu
+mille pistoles que M. de Cornuel, son époux, lui avoit données
+pour le jeu. La clef étoit toujours à la porte de son cabinet,
+en prenoit qui vouloit. Elle n'adoroit point la fortune; mais,
+indifférente à ses bizarreries comme à celles du temps et des
+saisons, elle ne cultivoit que la vertu et les muses, moins
+parcequ'elles sont savantes que parcequ'elles sont honnêtes
+et polies. Jamais personne n'a mieux entendu que cette dame
+l'art de se faire des amis et de se les attacher, bien persuadée
+qu'il est des amis comme des richesses, que c'est en vain
+qu'on les acquiert si on ne les sait conserver. La conversation
+avec les personnes de distinction qui abordoient chez
+elle étoit tous ses délices. Elle écoutoit avec une attention
+qui débrouilloit toutes choses, et répondoit encore plus aux
+pensées qu'aux paroles de ceux qui l'interrogeoient. Quand
+elle considéroit un objet, elle en voyoit tous les côtez, le fort
+et le foible, et l'exprimoit en des termes vifs et concis, comme
+ces habiles dessinateurs qui en trois ou quatre coups de
+crayon font voir toute la perfection d'une figure.
+</p><p>
+«On a recueilli plusieurs de ses bons mots, et plût à Dieu
+qu'on n'en eût perdu aucun! C'est un méchant caractère que
+celui de diseur de bons mots, et ce caractère, si blâmable
+dans les hommes, l'est encore plus dans les femmes, à cause
+que les bons mots sont d'ordinaire accompagnés d'une liberté
+et d'une hardiesse qui ne sont pas séantes à ce sexe, parcequ'ils
+en obscurcissent la pudeur et la modestie, qui font ses
+plus beaux ornements. Mais madame de Cornuel, outre qu'il
+ne lui échappoit rien qui pût ni la faire rougir, ni faire rougir
+personne, disoit si à propos toutes choses, et revêtoit ses
+pensées de termes si propres et si agréables, qu'ils instruisoient
+toujours sans jamais blesser: de sorte que ces mots
+étoient bons en ce qu'ils étoient utiles, et plaisoient à tous
+ceux qui aiment une vérité bien dite.
+</p><p>
+«D'ordinaire, les personnes de ce caractère, pour dire un
+bon mot, en hasardent cent de méchans, et l'expérience fait
+voir que les plus habiles dans ces jeux d'esprit n'en ont pas
+dit, en toute leur vie, deux douzaines de tout à fait bons. La
+raison qu'on en peut rendre, c'est que les bons mots sont des
+fruits qui viennent sans être cultivés. Tout d'un coup ils naissent,
+et tout d'un coup ils font leur effet, comme les éclairs.
+Ils surprennent autant ceux qui les disent que ceux qui les
+écoutent. Ce sont, pour ainsi dire, de petits libertins qui ne
+veulent dépendre que d'eux-mêmes. Quand on les cherche
+ils ne viennent pas, ou, s'ils viennent, c'est de mauvaise
+grâce, se faisant tirer à force, et se défigurant en se faisant
+tirer. A-t-on dit un bon mot, le plaisir et les louanges qu'on
+en reçoit excitent la vanité et la présomption naturelle à en
+produire plusieurs tout de suite; mais ce sont ou des monstres
+ou des avortons. On en rit soi-même pour les faire trouver
+bons; mais personne n'en rit, parcequ'en effet ils ne sont
+pas bons.
+</p><p>
+«Madame de Cornuel n'avoit pas un de ces défauts. Elle ne
+parloit point par vanité, mais par raison, et avec autant de
+jugement que d'esprit. Comme elle savoit que les véritables
+bons mots ne dépendent point de nous, elle se contentoit de
+les produire avec ce beau naturel qui en est comme la fleur,
+sans presque y toucher. Mais, comme il y a des influences du
+ciel qui tombent plus heureusement sur de certaines terres
+que sur d'autres, il semble aussi que les bons mots viennent
+aussi plus aisément à la bouche des personnes qui savent
+leur donner un beau tour et les bien exprimer. Tout ce que
+disoit madame de Cornuel, elle le disoit bien, et jamais pas
+une de ses paroles n'a été rejetée par les personnes d'un goût
+raffiné, parceque, outre qu'elles renfermoient toujours un grand
+sens, elles étoient toujours belles et bien choisies. C'étoit autant
+de sentences et de maximes, tenant en cela du génie des
+Salomon, des Socrate et des César, qui ne parloient que
+pour instruire; génie grand et heureux qui s'est réveillé de
+nos jours dans MM. de La Rochefoucauld et Pascal, et enfin
+dans madame de Cornuel, qui auroit dû écrire ses sentences et
+ses maximes, si, comme les oracles, elle ne s'étoit contentée
+de dire les vérités et les laisser écrire aux autres.»
+</p><p>
+L'éloge est en règle; il n'est pas au dessus du sujet. Je ne
+puis songer à enregistrer maintenant ces mots excellents, et
+me bornerai à dresser la liste d'indications dont j'ai parlé:
+Titon du Tillet (<i>Parnasse françois</i>); Tallemant des Réaux
+(chap. 299); Paulin Paris (<i>Notes aux Lettres</i>, t. 5, p. 139);
+Sévigné (t. 3, p. 31, édit. Didot, t. 3, p. 47); Vigneul de
+Marville (t. 1, p. 341, <i>Recueil d'ana</i>); La Place (<i>Pièces curieuses</i>,
+t. 3, p. 377); Conrart (p. 270); Le Père Brottier (<i>Paroles
+mémorables</i>, p. 85); Sévigné (8 septembre 1680, 11
+septembre 1676, 7 octobre 1676, 16 mars 1672, 6 mai 1672,
+17 avril 1676); Quatremère de Quincy (<i>Ninon de Lenclos</i>);
+Tallemant (t. 10, p. 187, de la 3e édition); La Place (t. 1,
+p. 202); Tallemant (t. 4, p. 185, édit. P. Paris); Tallemant
+(t. 3, p. 245, 160); <i>Lettres de Bussy</i> (28 avril 1690); Tallemant
+(t. 2, p. 411); La Place (t. 1, p. 377); <i>Ménagiana</i> (édit.
+de La Monnoye, t. 1, p. 317, 332, 354; t. 2, p. 8, 124, 131,
+407); <i>Lettres de Madame</i> (t. 1, p. 130, 129); Tallemant (t. 1,
+p. 388, note); Tallemant (t. 2, p. 170, 411); Saint-Simon
+(t. 1, p. 116); Dangeau (t. 4, p. 449); Walckenaer (<i>Mémoires
+sur Sévigné</i>, t. 5, p. 13; t. 1, p. 39; t. 1, 260), et Guy Patin,
+Loret, mademoiselle de Montpensier, les Mercures, les Gazettes,
+les Romans, les Poésies du temps.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_52_52" id="Footnote_52_52"></a><a href="#FNanchor_52_52"><span class="label">[52]</span></a> Le mot <i>cher</i>, ainsi employé, vient des Précieuses.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_53_53" id="Footnote_53_53"></a><a href="#FNanchor_53_53"><span class="label">[53]</span></a> En 1658, vers la fin de l'année.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_54_54" id="Footnote_54_54"></a><a href="#FNanchor_54_54"><span class="label">[54]</span></a> La mode d'aller aux eaux n'est pas nouvelle. On les aimoit
+extrêmement au XVIIe siècle. J'en pourrois donner beaucoup
+de preuves; il faut nous contenter de celle-ci, qui ne nous
+fait pas sortir du cercle de nos connoissances. En 1658, précisément
+en l'année où nous sommes, mademoiselle de Montpensier,
+selon son habitude régulière, va aux eaux de Forges.
+Elle dit: «La maréchale de La Ferté étoit à Forges. Madame
+d'Olonne y vint, madame de Feuquières de Salins, mademoiselle
+Cornuel (Margot), force dames de Paris.» (Montp.,
+t. 3, p. 325.)
+</p><p>
+Les eaux de Forges passent pourtant pour être de celles
+dont les qualités ne sauroient être recherchées par les héroïnes
+de Bussy.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_55_55" id="Footnote_55_55"></a><a href="#FNanchor_55_55"><span class="label">[55]</span></a> Tout cela est long, bien long. Aussi, dans quelques éditions,
+a-t-on supprimé en cet endroit quatre ou cinq pages.
+Sans vouloir faire le juré-mesureur de style, il me semble que
+ces quatre ou cinq pages ne sont pas les meilleures de Bussy,
+si elles sont de lui. Il a ordinairement la plume plus légère,
+le tour plus libre, la pensée plus claire.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_56_56" id="Footnote_56_56"></a><a href="#FNanchor_56_56"><span class="label">[56]</span></a> M. le duc d'Anjou auroit pu prétendre au rôle des Candale
+et des Guiche; mais il préféra aux belles quelques uns de
+ses amis. Madame de Motteville l'a peint lorsqu'il étoit encore
+jeune (1647, t. 2, p. 267): «Il seroit à souhaiter, dit-elle,
+qu'on eût travaillé à lui ôter les vains amusemens qu'on
+lui a soufferts dans sa jeunesse. Il aimoit à être avec des
+femmes et des filles, à les habiller et à les coiffer; il sçavoit ce
+qui seyoit à l'ajustement mieux que les femmes les plus curieuses,
+et sa plus grande joie, étant devenu grand, étoit de
+les parer et d'acheter des pierreries pour prêter et donner à
+celles qui étoient assez heureuses pour être ses favorites. Il
+étoit bien fait; les traits de son visage paroissoient parfaits;
+ses yeux noirs étoient admirablement beaux et brillans, ils
+avoient de la douceur et de la gravité; sa bouche étoit semblable
+en quelque façon à celle de la reine, sa mère; ses cheveux
+noirs, à grosses boucles naturelles, convenoient à son
+teint, et son nez, qui paraissoit devoir être aquilin, étoit
+alors assez bien fait. On pouvoit croire que, si les années ne
+diminuoient point la beauté de ce prince, il en pourroit disputer
+le prix avec les plus belles dames; mais, selon ce qui
+paroissoit à sa taille, il ne devoit pas être grand.» Il ne le
+fut pas en effet, et sa figure s'épaissit un peu; mais il n'en fut
+pas moins beau à la façon des efféminés. Il eut de temps en
+temps des velléités d'amour naturel, mais jamais elles ne durèrent.
+Madame d'Olonne, et, un peu plus tard, la gracieuse
+et plaintive duchesse de Roquelaure, faillirent être aimées.
+Pour ce qui est de madame d'Olonne, mademoiselle de Montpensier
+(t. 3, p. 405; 1659) vient en aide à Bussy et développe
+son texte: «Comme le roi fait toujours la guerre à
+Monsieur, un jour il lui demandoit: «Si vous eussiez été roi,
+vous auriez été bien embarrassé; madame de Choisy et madame
+de Fienne ne se seroient pas accordées, et vous n'auriez
+su laquelle vous auriez dû garder. Toutefois, ç'auroit
+été madame de Choisy; c'étoit elle qui vous donnoit madame
+d'Olonne pour maîtresse. Elle auroit été la sultane
+reine; et, lorsque je me mourois, madame de Choisy ne l'appeloit
+pas autrement.» Monsieur étoit fort embarrassé sur
+tout cela, et disoit au roi, d'un ton qui paroissoit sincère,
+qu'il n'avoit jamais souhaité sa mort, et qu'il avoit trop d'amitié
+pour lui pour se résoudre à le perdre. Le roi lui répondit:
+«Je le crois tout de bon.» Puis il disoit: «Lorsque vous
+serez à Paris, vous serez donc amoureux de madame d'Olonne?
+Le comte de Guiche le lui a promis, à ce que l'on
+mande de Paris.» Monseigneur rougit, et la reine lui dit
+d'un ton de colère: «C'est bien vous faire passer pour un
+sot que de promettre ainsi votre amitié! Si j'étois à votre
+place, je trouverois cela bien mauvais. Pour vous, qui admirez
+en tout le comte de Guiche, vous en êtes ravi.» Puis
+elle ajouta: «Cela sera beau de vous voir sans cesse chez une
+femme qui peste continuellement contre vous, et qui n'a ni
+honneur, ni conscience. Vous deviendrez un joli garçon!»
+Monsieur dit qu'il ne la verroit pas.»
+</p><p>
+Tout efféminé qu'il étoit, et peut-être même en raison de
+son caractère, Monsieur paroît avoir eu quelques grands élans
+de sensibilité. Il éclate en sanglots à la mort de sa mère; il est
+alors plus affligé fils que Louis XIV (Montp., t. 4, p. 95). À
+la mort de madame de Roquelaure il montre aussi une tristesse
+enfantine. Nous demanderons à sa femme, madame la
+Palatine, de nous achever son portrait. Il aimoit passionnément
+le bruit des cloches, jusqu'à revenir exprès à Paris la
+veille de toute grande fête carillonnée: à l'automne, quand
+les dernières feuilles, jaunies, déjà glacées, tremblent au bruit
+des sonneries de la Toussaint; au printemps, quand le chant
+joyeux des cloches de Pâques s'envole, comme un essaim de
+jeunes oiseaux, au travers des sérénités du ciel bleu. Avec cela
+il étoit joueur, mauvais joueur même (Lettres, t. 1, p. 48).
+Il n'aimoit pas la chasse et il ne consentoit à monter à cheval
+que pour aller à la guerre, où il se conduisit en bon capitaine.
+Il écrivoit avec une telle négligence qu'il ne pouvoit se
+relire; du reste, il écrivoit peu (t. 1, p. 257). Madame raconte
+tranquillement qu'elle n'avoit pas grand plaisir au lit
+avec lui (t. 1, p. 300) et qu'il ne vouloit pas être dérangé
+pendant son sommeil. Il étoit superstitieux (t. 2, p. 276), et
+Madame le surprit à promener des médailles bénites, la nuit,
+sur les diverses parties de son corps de la santé desquelles il
+doutoit.
+</p><p>
+Il n'est pas probable que ce soit Madame qui ait tort (t. 1,
+p. 402), et les libelles ou les couplets qui aient raison, lorsqu'elle
+dit: «La maréchale de Grancey étoit la femme la plus
+sotte du monde. Feu Monsieur feignit d'être amoureux d'elle;
+mais si elle n'avoit pas eu d'autre amant, elle auroit certes
+conservé toute sa bonne renommée. Il ne s'est jamais rien passé
+de mal entre eux. Elle-même disoit que, s'il venoit à se trouver
+seul avec elle, il se plaignoit aussitôt d'être malade: il
+prétendoit avoir mal de tête ou mal de dents. Un jour la dame
+lui proposa une liberté singulière: Monsieur mit vite ses gants.
+J'ai vu souvent qu'on le plaisantoit à cet égard, et j'en ai bien
+ri. Cette Grancey avoit une fort belle figure et une belle taille
+lorsque je vins en France, et tout le monde n'avoit pas pour
+elle le même dédain que Monsieur, car, avant que le chevalier
+de Lorraine ne fût son amant, elle avoit déjà eu un enfant.»
+</p><p>
+La femme défend bien son mari. Mieux vaudroit pour lui
+qu'elle pût se plaindre. Elle ne le flatte pas, d'ailleurs, et raconte
+parfaitement (27 janvier 1720) tous ses travers: «Feu
+Monsieur aimoit beaucoup les bals et les mascarades; il dansoit
+bien, mais c'étoit à la manière des femmes; il ne pouvoit
+danser comme un homme, parcequ'il portoit des souliers trop
+hauts.»
+</p><p>
+Achevons avec dix lignes de Saint-Simon (t. 3, p. 170):
+</p><p>
+«Monsieur, qui, avec beaucoup de valeur, avoit gagné la
+bataille de Cassel, et qui en avoit montré toujours de fort naturelle
+en tous les siéges où il s'étoit trouvé, n'avoit d'ailleurs
+que les mauvaises qualités des femmes. Avec plus de monde
+que d'esprit et nulle lecture, quoique avec une connoissance
+étendue et juste des maisons, des naissances et des alliances,
+il n'étoit capable de rien. Personne de si mou de corps et d'esprit,
+de plus foible, de plus timide, de plus trompé, de plus
+gouverné, ni de plus méprisé par ses favoris, et très souvent
+de plus mal mené par eux.»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_57_57" id="Footnote_57_57"></a><a href="#FNanchor_57_57"><span class="label">[57]</span></a> Quelque délicatesse est de temps en temps indispensable.
+Rien ne nous oblige, toutes les fois qu'un nom se présente,
+à rechercher tous les souvenirs guillerets qu'il peut
+rappeler et à vouloir absolument enluminer toutes nos notes
+de couleurs voyantes. C'est affaire aux gens qui écrivent <i>les
+Crimes des rois de France</i> et autres ouvrages de cette force de
+raconter comment toute reine a été nécessairement une Messaline.
+Anne d'Autriche, même en admettant bien des choses,
+a été une femme digne d'estime, une mère de famille pleine
+de dignité, une reine indulgente et honnête. Ce qu'on a dit
+des affaires arrivées du temps de Louis XIII et ce qui arriva
+sous la régence ne la déshonore en rien. Elle ne fut pas galante,
+elle ne fut pas coquette, encore moins débauchée. On
+ne peut lui reprocher que d'avoir aimé un peu, et ce n'est
+pas ici le lieu d'être si impitoyable. Les pamphlets ne doutent
+jamais de rien. En voici un qui a de l'audace (Cat. de la Bibl.
+nat., t. 2, n. 3547): <span class="smcap">Les Amours d'Anne d'Autriche</span>, <i>épouse
+de Louis XIII, avec M. le C. de R., père de Louis XIV; Cologne,
+P. Marteau</i>, 1693, in-12.
+</p><p>
+Le brillant Montmorency se déclara, dès 1626, le chevalier
+de la reine (Tallem., t. 2, p. 307). À Castelnaudary, sur le
+champ de sa défaite, il portoit le portrait d'Anne d'Autriche
+lorsqu'il fut pris (Vittorio Siri, <i>Memorie Recondite</i>, t. 7), et
+cela, dit-on, rendit Louis XIII inflexible au jour de sa condamnation.
+De simples gentilshommes, avant ce fou de Jarzay,
+se mirent à l'aimer: ainsi d'Esguilly-Vassé (Tallem., t. 2,
+p. 241). Bellegarde (Roger de Saint-Lary) employa Malherbe
+à exprimer sa passion, et l'on a un pont-breton de Voiture
+qui indique l'heure où le duc de Bellegarde dut cesser de faire
+le beau poète:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">L'astre de Roger<br /></span>
+<span class="i0">Ne luit plus au Louvre;<br /></span>
+<span class="i0">Chascun le descouvre,<br /></span>
+<span class="i0">Et dit qu'un berger<br /></span>
+<span class="i0">Arrivé de Douvre<br /></span>
+<span class="i0">L'a fait deloger.<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+Qui ne connoît, de ce même Voiture, la pièce charmante
+adressée à la reine-régente, pièce dans laquelle il lui rappelle
+ce temps de pastorales, de fêtes romanesques, de scènes de
+chevalerie, et dans laquelle il ose lui dire: «Lorsque vous
+étiez
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Je ne veux pas dire amoureuse;<br /></span>
+<span class="i0">La rime le veut toutefois.»<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+Tout le scandaleux de l'amourette Buckingham, Tallemant
+(t. 2, p. 10) l'a resserré en une très courte phrase. Il n'y a
+rien de plus à imaginer que des folies:
+</p><p>
+«Ce qui fit le plus de bruit, ce fut quand la cour alla à
+Amiens, pour s'approcher d'autant plus de la mer: Bouquinquant
+tint la reyne toute seule dans un jardin; au moins il n'y
+avoit qu'une madame du Vernet, s&oelig;ur de feu M. de Luynes,
+dame d'atours de la reyne; mais elle estoit d'intelligence et
+s'estoit assez éloignée. Le galant culebutta la reyne et luy escorcha
+les cuisses avec ses chausses en broderies; mais ce
+fut en vain.»
+</p><p>
+Pour le mariage de la régente avec le cardinal Mazarin,
+on ne voit pas qu'il soit plus possible d'en douter, et rien n'est
+plus facile à excuser et à comprendre.
+</p><p>
+Dès le temps de la première Fronde, nul n'étoit ignorant de
+la liaison formée entre la mère du roi et le ministre. Un couplet
+dit en 1650:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Mazarin, plie ton paquet:<br /></span>
+<span class="i0">Notre roi est devenu sage;<br /></span>
+<span class="i0">Ton adultère lui déplaît.<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+Si mesdames de Motteville, Talon et la duchesse de Nemours
+disculpent la reine, les mémoires de Brienne le fils (t. 2,
+p. 40, 337), ceux de Retz, les Lettres de Madame, et la Correspondance
+même de Mazarin (<i>Lettres inédites</i>, publiées par
+M. Ravenel, p. 491), maintiennent l'opinion générale. Madame,
+dont il ne faut pas se défier obstinément, et qui a pu
+être bien instruite, dit en propres termes (27 septembre
+1718): «La reine-mère, veuve de Louis XIII, a fait encore
+bien pis que d'aimer le cardinal Mazarin: elle l'a épousé. Il
+n'étoit pas prêtre, et n'avoit pas les ordres qui pussent empêcher
+de se marier.»
+</p><p>
+C'est encore Madame (16 avril 1718) qui dit: «La reine-mère
+avoit l'habitude de manger énormément quatre fois par
+jour.» Si cela est, ses enfants ont tenu d'elle. Mais il faut finir
+par quelque morceau de panégyrique. Madame de Motteville
+s'offre à nous pour cette besogne, qui lui a tant plu.
+</p><p>
+Vers les derniers moments de la vie de la reine, quand son
+affreuse maladie redoublait de pourriture, madame de Motteville
+fait un retour sur le passé (t. 5, p. 248): «La grandeur
+de sa naissance l'avoit accoutumée à l'usage des choses délicieuses
+qui peuvent contribuer à l'aise du corps, et sa propreté
+étoit sur cela si extrême, qu'on pouvoit s'étonner doublement
+quand on voyoit que sa vertu la rendoit si dure sur
+elle-même. Selon ses inclinations naturelles et selon la délicatesse
+de sa peau, ce qui étoit innocemment délectable lui
+plaisoit; elle aimoit les bonnes senteurs avec passion. Il étoit
+difficile de lui trouver de la toile de batiste assez fine pour lui
+faire des draps et des chemises, et, avant qu'elle pût s'en
+servir, il falloit la mouiller plusieurs fois pour la rendre plus
+douce.»
+</p><p>
+Elle s'étoit maintenue propre et agréable fort long-temps.
+En 1661, sa fidèle amie (t. 5, p. 112) l'affirme: «Quoique
+elle approchât alors de soixante ans, elle étoit encore aimable,
+et, sans flatterie, on pouvoit dire qu'elle avoit de grandes
+beautés. Outre qu'elle avoit de la fraîcheur sur le visage, ses
+belles mains et ses beaux bras n'avoient rien perdu de leur
+perfection, et les belles tresses de ses cheveux étoient de
+même grosseur et de même couleur qu'elles avoient été à
+vingt-cinq ans.»
+</p><p>
+Décidément elle n'avoit pas été laide. Écoutons madame de
+Motteville en 1644 (t. 2, p. 71): «Il y avoit un plaisir non
+pareil à la voir coiffer et habiller. Elle étoit adroite, et ses
+belles mains, en cet emploi, faisoient admirer toutes leurs perfections.
+Elle avoit les plus beaux cheveux du monde; ils
+étoient fort longs et en grande quantité, qui se sont conservés
+long temps sans que les années aient eu le pouvoir de
+détruire leur beauté.....
+</p><p>
+«..... Après la mort du feu roi elle cessa de mettre du
+rouge, ce qui augmenta la blancheur et la netteté de son
+teint.»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_58_58" id="Footnote_58_58"></a><a href="#FNanchor_58_58"><span class="label">[58]</span></a> Au dessous des deux raies circulaires qui s'élevoient du
+milieu du front et gagnoient le derrière de l'oreille.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_59_59" id="Footnote_59_59"></a><a href="#FNanchor_59_59"><span class="label">[59]</span></a> J'ignore absolument ce que signifie cette manière de parler,
+et ne l'expliquerai pas.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_60_60" id="Footnote_60_60"></a><a href="#FNanchor_60_60"><span class="label">[60]</span></a> Voyez ce qu'on a dit de Guiche et de Manicamp.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_61_61" id="Footnote_61_61"></a><a href="#FNanchor_61_61"><span class="label">[61]</span></a> Toutes les fois qu'il y a, comme pour mademoiselle de
+Montpensier, des mémoires qui nous restent, cela nous dispense
+de la plus grande partie de notre tâche. La grande Mademoiselle
+n'a pas besoin d'une notice. Née en 1627, elle a
+déjà passé la trentaine au moment où nous la rencontrons.
+Elle étoit grande, fort blonde, d'une haute mine, pétrie de
+fierté et affable, rieuse au besoin; amie de l'extraordinaire,
+peu habituée aux rigueurs de l'orthographe et curieuse de
+romans, voire même de poésies; précieuse assez, point libertine,
+mais mal satisfaite du célibat. Bussy ne lui déplaisoit
+pas. On connoît sa vie, sa jeunesse active, ses prouesses
+sous les murs d'Orléans et à la porte Saint-Antoine, ses mariages
+manqués, ses amours avec Lauzun, son admiration
+pour Condé.
+</p><p>
+J'ai dit qu'elle aimoit les écrits et n'écrivoit pas correctement.
+En voici la preuve fournie par le bibliographe G. Peignot
+(<i>Documents authentiques sur les dépenses de Louis XIV</i>,
+p. 44):
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">«À Choisy, ce 5 août 1665.<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+«Monsieur le Sr Segrais qui est de la cadémie et qui a
+bocoup travalie pour la gloire du Roy et pour le public aiant
+este oublie lannee passée dans les gratifications que le Roy a
+faicts aux baus essprit ma prie de vous faire souvenir de luy
+set un aussi homme de mérite et qui est a moy il y a long
+tams lespere que sela ne nuira pas a vous obliger a avoir de
+la consideration pour luy set se que je vous demande et de
+me croire
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">«Monsieur Colbert<br /></span>
+<span class="i4">Votre afectionee amie<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">«Anne-Marie Louise <span class="smcap">d'Orléans</span>.»<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+De même son courage, soutenu par son humeur aventureuse,
+est incontestable; néanmoins elle étoit peureuse (Montp.,
+t. 2, p. 383) et avoit particulièrement peur des morts (t. 2, p.
+418). En 1648, madame de Motteville (t. 3, p. 102) disoit d'elle:
+«Elle avoit de la beauté, de l'esprit, des richesses, de la vertu,
+et une naissance royale. Cette princesse crut que toutes ces
+choses ensemble pouvoient mériter cet honneur. Sa beauté,
+néanmoins, n'étoit pas sans défaut, et son esprit, de même,
+n'étoit pas de ceux qui plaisent toujours. Sa vivacité privoit
+toutes ses actions de cette gravité qui est nécessaire aux personnes
+de son rang, et son âme étoit trop peu portée par
+ses sentiments. Ce même tempérament ôtoit quelquefois à
+son teint un peu de sa perfection en lui causant quelques
+rougeurs; mais comme elle étoit blanche, qu'elle avoit les
+yeux beaux, la bouche belle, qu'elle étoit de belle taille et
+blonde, elle avoit tout à fait en elle l'air de la grande
+beauté.»
+</p><p>
+Et elle-même, dans son portrait (<i>Mém.</i> t. 4, p. 105), elle
+dit: «Je suis grande, ni grasse ni maigre, d'une taille belle
+et fort aisée; j'ai bonne mine, la gorge assez bien faite, les
+bras et les mains pas beaux, mais la peau belle, ainsi que la
+gorge. J'ai la jambe droite et le pied bien fait; mes cheveux
+sont blonds et d'un beau cendré; mon visage est long, le
+tour en est beau; le nez grand et aquilin, la bouche ni grande
+ni petite, mais façonnée et d'une manière fort agréable; les lèvres
+vermeilles, les dents point belles, mais pas horribles aussi;
+mes yeux sont bleus, ni grands ni petits, mais brillants,
+doux et fiers comme ma mine. J'ai l'air haut sans l'avoir
+glorieux.»
+</p><p>
+Sa statue, au Luxembourg, est loin d'être un chef-d'&oelig;uvre,
+mais elle ne la représente pas mal. Il y a à Versailles une
+dizaine de portraits d'elle: en bergère, en déesse, etc., et
+au naturel, qui ne lui nuisent pas tous.
+</p><p>
+Mademoiselle est née le 29 mai 1627, et elle est morte le 5
+mars 1693.
+</p><p>
+À la suite de ses Mémoires on classe ordinairement divers
+écrits qui assurément ne sont pas d'elle, mais dont quelques uns
+ont vu le jour dans les réunions de son palais du Luxembourg.
+Ainsi:
+</p><p>
+1. <i>Relation de l'île imaginaire</i>.&mdash;2. <i>Histoire de la princesse
+de Paphlagonie</i>.&mdash;3. <i>Portraits</i>.&mdash;4. <i>Lettre à et de
+madame de Motteville</i>.&mdash;5. <i>Réflexions morales et chrétiennes
+sur le livre de l'</i>Imitation de Jésus-Christ.&mdash;6. Un discours
+sur les béatitudes.
+</p><p>
+Nous ne parlerons pas de l'ouvrage <i>les Amours de M. de
+Lauzun</i> (t. 3 de l'<i>Hist. amoureuse des Gaules</i>, édition de
+1740).
+</p><p>
+Somaize (t. 1, p. 56) la désigne sous le nom de la princesse
+<i>Cassandane</i>. Jean de la Forge l'a encensée sous le nom
+de <i>Madonte</i>. Vertron (<i>Nouvelle Pandore</i>, t. 1, p. 276) l'a louée
+également. Dans la satire des <i>Vins de la cour</i>, le vin de Mademoiselle
+est pétillant.
+</p><p>
+Mademoiselle a eu, tant qu'elle a vécu, les sympathies
+des gens de lettres. Encore aujourd'hui sa renommée est restée
+debout. Le canon de la Bastille, qui a tué son mari, lui a
+conquis un certain retentissement de gloire.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_62_62" id="Footnote_62_62"></a><a href="#FNanchor_62_62"><span class="label">[62]</span></a> On a fait la vie de Lauzun. Elle ne seroit pas faite que
+les mémoires suffisent bien. Quel homme incompréhensible
+que ce favori, qui a une jeunesse si triomphante, une virilité
+si pavanée encore, et, dans la personne de son neveu,
+Riom, une vieillesse si vertement gaillarde!
+</p><p>
+Parmi les pièces historiques qui datent de la Fronde, la
+Bibliothèque nationale en possède une (<i>Catal.</i>, t. 2, n. 3142)
+qui a pour titre: <i>La défaite des troupes des sieurs de l'Isle-Bonne
+et du Plessis-Belière et Sauveb&oelig;uf par le comte de Lauzun,
+en Guienne</i> (30 septembre), etc., 1652, in-4. Lauzun
+avoit juste vingt ans. Si c'est de lui qu'il s'agit, il commençoit
+bien. En 1660, aux fêtes de la Bidassoa, Antoine Nompar
+de Caumont est capitaine d'une compagnie des gardes à
+bec de corbin, charge de la famille (Montp., t. 3, p. 515);
+en 1668 il est nommé colonel-général des dragons (Daniel,
+t. 2, p. 505); en 1662 il avoit déjà tâté de la prison. «Il y
+eut de grandes intrigues, dit Mademoiselle (t. 4, p. 35) entre
+beaucoup de femmes de la cour, dans lesquelles M. de Péguilin
+fut mêlé et envoyé à la Bastille pendant sept ou huit mois,
+avec un ordre exprès du roi de ne lui laisser voir personne. Bien
+des gens sentirent sa prison avec douleur, et, quoique je ne le
+connusse pas dans ce temps-là aussi particulièrement que j'ai
+fait depuis, je ne laissai pas de le plaindre sur la réputation
+générale et particulière qu'il avoit d'être un des plus honnêtes
+hommes de la cour, celui qui avoit le plus d'esprit et le
+plus de fidélité pour ses amis, le mieux fait, qui avoit l'air
+le plus noble. L'histoire véritable ou médisante disoit qu'il
+faisoit du fracas parmi les femmes; qu'il leur donnoit souvent
+des sujets de se plaindre pour n'avoir pas la force d'être cruel
+à celles qui lui vouloient du bien. Ainsi elles se faisoient des
+affaires et lui attirèrent ce châtiment, qui ne lui étoit rude
+que par rapport à la peine qu'il souffroit d'avoir déplu au roi,
+pour lequel il avoit une amitié passionnée.»
+</p><p>
+Le style de ce morceau est vif, on y sent l'instinct de l'amoureuse,
+on y voit l'hyperbole dans ce mot: «le mieux
+fait».
+</p><p>
+Un fait certain, c'est que Lauzun étoit, suivant l'expression
+vulgaire, la coqueluche des dames de la cour. La plupart
+le vouloient pour amant. Cela tenoit à une certaine suffisance
+très apparente qui ne déplaît jamais lorsqu'elle n'est
+point fade, et à des qualités secrètes qui plaisent encore plus.
+Tout se sait, grâce à la médisance; on sut ce que Lauzun
+valoit, on le courtisa: il fut forcé d'être brusque, inconstant,
+et, avec cette brusquerie et cette inconstance, il ne contenta
+pas toutes les coquettes.
+</p><p>
+Madame de Monaco, sa cousine, l'aima véritablement, ce
+qui ne l'empêcha pas de se donner au roi et au marquis de
+Villeroi ensuite. Lauzun ne recula pas, il se mit résolument
+en face de son maître; une nuit il lui joua le tour (Choisy,
+Coll. Michaud, p. 631) de le laisser se morfondre sans succès
+dans un corridor. Quand il fut vaincu, il eut de la colère,
+il s'emporta. La Bastille se rouvrit. Nous ne citerons plus
+qu'un seul nom de femme, celui de madame Molière. Lauzun
+est l'un de ceux qui ont déchiré le c&oelig;ur de notre grand
+poète.
+</p><p>
+Mais voici le portrait de ce preneur de villes: «C'étoit un
+petit homme blond, bien fait dans sa taille, de physionomie
+haute et d'esprit, mais sans agrément dans le visage; plein
+d'ambition, de caprice et de fantaisie; envieux de tout, jamais
+content de rien, voulant toujours passer le but; sans
+lettres, sans aucun ornement dans l'esprit; naturellement
+chagrin, solitaire, sauvage; fort noble dans toutes ses façons,
+méchant par nature, encore plus par jalousie; toutefois
+bon ami quand il vouloit l'être, ce qui étoit rare; volontiers
+ennemi, même des indifférents; habile à saisir les
+défauts, à trouver et à donner des ridicules; moqueur impitoyable,
+extrêmement et dangereusement brave, heureux
+courtisan; selon l'occurrence, fier jusqu'à l'insolence et bas
+jusqu'au valetage; et, pour le résumer en trois mots, le plus
+hardi, le plus adroit et le plus malin des hommes.»
+</p><p>
+À cette touche, qui n'a pas reconnu Saint-Simon, ce merveilleux
+Saint-Simon (t. 10 de l'édit. Sautelet, p. 88) que
+les libraires d'aujourd'hui popularisent? Saint-Simon dit simplement
+«un petit homme.» Bussy écrit (à Sévigné, 2 fév.
+1689): «C'est un des plus petits hommes pour l'esprit aussi
+bien que pour le corps». En admettant que Bussy soit sévère
+pour l'esprit, il ne doit rien inventer pour le corps. C'étoit
+donc un fort petit homme, ce qui prouve une fois de plus
+que les petits hommes, à qui on a déjà concédé la supériorité
+intellectuelle, peuvent réclamer aussi le rôle le plus actif
+dans la vie amoureuse et compter sur les succès les plus réels.
+</p><p>
+Ne voulant pas raconter la vie de Lauzun, je me bornerai
+à un extrait des Mémoires de Mademoiselle (t. 4, p. 454),
+qui, en 1682, respire le désenchantement et la vérité: «Il
+me paroissoit fort intéressé, ce que je ne croyois pas, ni
+personne de ceux qui le connoissoient avant sa prison; il paroissoit
+tout jeter par les fenêtres, et en bien des occasions il
+en usoit ainsi. Ses manières, cachées et extraordinaires, faisoient
+qu'il ne se montroit que dans ses beaux jours et que
+l'on ne connoissoit que ses beaux moments. Il connoissoit
+son humeur et sçavoit la cacher.»
+</p><p>
+Lauzun avoit un frère, le chevalier de Lauzun, qui, après
+une vie obscure, mourut en 1704 (Saint-Simon, t. 6, p.
+147). On retrouvoit en lui tous les vices de son aîné, sans
+aucune de ses qualités: Lauzun le nourrit dans ses ténèbres.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_63_63" id="Footnote_63_63"></a><a href="#FNanchor_63_63"><span class="label">[63]</span></a> Le maréchal de Grammont étoit fils d'Antoine II de
+Grammont, comte de Guiche et de Louvigny, prince souverain
+de Bidache, duc à brevet le 13 décembre, et mort en
+août 1644. Cet Antoine II étoit un bâtard de Henri IV. Il refusa
+honorablement d'être reconnu en qualité de fils naturel
+du roi; mais il n'en est pas moins vrai que les Grammont
+sont des Bourbons: de là leur attachement au roi et les égards
+du roi pour eux.
+</p><p>
+Antoine II eut deux femmes. De la première, accusée d'adultère,
+est descendu le maréchal; de la seconde (Claude de
+Montmorency-Boutteville, épousée en 1618) est né Philibert,
+comte de Grammont, qui se trouvoit parent, par sa mère,
+de madame de Châtillon et de celui qui devoit être Luxembourg.
+</p><p>
+Le maréchal de Grammont étoit frère de Suzanne-Charlotte
+de Grammont, mariée à Henry Mitte de Miolans, marquis
+de Saint-Chaumont (Voy. les <i>Lettres inédites des Feuquières</i>,
+t. 2, notice). De son nom il étoit Antoine III, duc de Grammont,
+pair et maréchal de France, souverain de Bidache,
+comte de Guiche et de Louvigny, vice-roi de Navarre et de
+Béarn, maire héréditaire de Bayonne. Il étoit né en 1604 à
+Hagetman en Gascogne; il mourut à Bayonne en 1678. Il eut
+quatre enfants: le comte de Guiche, le comte de Louvigny
+(Antoine-Charles), plus tard duc de Grammont, marié en 1688
+à Marie-Charlotte de Castelnau, mort en 1720, après avoir
+laissé des mémoires sous le nom de son père; madame de Monaco,
+née en 1639, mariée en 1660, morte le 5 juin 1678, et
+la marquise de Ravelot, veuve en 1682, puis religieuse.
+</p><p>
+Les <i>Mémoires de Grammont</i> ne mentent pas quand ils l'appellent
+(Coll. Michaud, p. 329) «le courtisan le plus délié et
+le plus distingué qu'il y eût à la cour», ni même lorsqu'ils
+lui donnent (p. 326) «un esprit jeune et de tous les temps».
+En 1625, Antoine III, alors comte de Guiche, fréquente à
+l'hôtel de Rambouillet. Il n'y brille pas parmi les versificateurs;
+on lui fait des farces: on le gave de champignons (Tallemant
+des R., t. 2, p. 492), on le couche, on lui découd, on
+lui rétrécit ses habits. Mais il va à la guerre: de 1629 à 1630,
+il se distingue à Mantoue. Toutefois, on ne le considéra jamais
+ni comme un Gassion, ni comme un Condé. Après la
+bataille d'Honnecourt, il y eut tant de couplets militaires décochés
+sur lui avec le refrain:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Lampon, Lampon,<br /></span>
+<span class="i0">Camarades, Lampon,<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+qu'on l'appela le maréchal Lampon.
+</p><p>
+On avoit inventé les «éperons à la Guiche»; on disoit:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Le maréchal de Guiche,<br /></span>
+<span class="i0">Qui fuit comme une biche.<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+On a même dit qu'il se fit battre exprès à Lomincourt (1642)
+pour plaire à Richelieu, qui vouloit la guerre longue. C'étoit
+faire bon marché de la gloire des armes, et, sauf le sang versé,
+l'estimer à son prix.
+</p><p>
+Richelieu l'avoit fait maréchal de bonne heure, parcequ'il
+avoit épousé sa parente, mademoiselle Françoise-Marguerite
+du Plessis-Chivray, après avoir failli épouser mademoiselle
+de Rambouillet en personne. Souple devant son parent le cardinal,
+et, par habitude, devant les ministres qui lui succédèrent,
+le maréchal étoit arrogant devant les simples mortels.
+Tallemant (t. 3, p. 180) parle de son avarice et l'accuse de
+sodomie, ni plus ni moins qu'un Condé.
+</p><p>
+À propos de Condé, pendant la Fronde, le maréchal de
+Grammont ne voulut pas être contre lui. On approuva généralement
+sa conduite.
+</p><p>
+En 1644, il eut la charge de mestre de camp des gardes
+(Mott., t. 2, p. 80). Il étoit fort assidu auprès de la régente.
+À la fin de 1648, il est fait duc (Mott., t. 3, p. 117); en 1649,
+il bloque Paris du côté de Saint-Cloud (Mott., t. 3, p. 160).
+Il fut l'un des plus constants et des meilleurs amis de Mazarin;
+on le voit à côté de lui, à l'heure de la mort (Aubery, <i>Hist.
+du card. Mazarin</i>, liv. 8, t. 3, p. 357, de la 2e édit.).
+</p><p>
+Madame de Motteville dit de lui (t. 2, p. 218): «Éloquent,
+spirituel Gascon, et hardi à trop louer.» Cela rappelle un trait
+qui est dans les recueils d'anecdotes (La Place, t. 5, p. 23).
+Un valet du roi lui manque: il le bat. Le roi s'inquiète au bruit:
+«Sire, dit-il, ce n'est rien; ce sont deux de vos gens qui se
+battent.» Il est sublime en son genre, ce mot-là. Quel courage
+de lâcheté peut inspirer l'esprit de cour à un militaire!
+On a conservé (<i>Catal. de la Bibl. nat.</i>, t. 2, n. 3304) une
+<i>Relation de l'ambassade</i> du maréchal en Espagne (octobre
+1659) pour arranger le mariage espagnol et demander l'infante.
+Il traverse les Pyrénées suivi de son fils, de Manicamp,
+d'un Feuquières, d'un Castellane, d'un train de Jean de Paris.
+Les <i>Mémoires de madame de Motteville</i> en sont tout émerveillés
+(t. 5, p. 75, 1660): «La reine (elle étoit alors infante)
+nous dit qu'en voyant arriver les François à Madrid, cette
+quantité de plumes et de rubans de toutes couleurs, avec toutes
+ces belles broderies d'or et d'argent, lui avoient paru comme
+un parterre de fleurs fort agréable à voir; que la reine sa
+belle-mère et elle avoient été les voir passer, quand ils arrivèrent,
+par des fenêtres du palais qui donnoient sur la rue,
+et que ce jardin courant la poste leur avoit paru fort beau.»
+</p><p>
+Si les François envoient encore des ambassades dans mille
+ans, et que ce soient des ambassades monarchiques, elles auront
+le même succès.
+</p><p>
+La carrière du maréchal se termine à la mort de Mazarin.
+À partir de ce moment, il vit retiré, sauf de rares apparitions
+à la cour, dans son gouvernement. Lorsque Pierre Potemkin,
+en 1668, traversa les Pyrénées, venant d'Espagne, et arrivant
+au nom d'Alexis Mikhailowitch, Grammont n'y étoit pourtant
+pas (Voy. la Relation de cette ambassade moscovite, 1855,
+in-8, Gide et Baudry, édit. Emmanuel Galitzin).
+</p><p>
+Parlant du comte de Guiche, nous avons poussé sur la
+scène sa s&oelig;ur, madame de Monaco. Elle «étoit vraiment
+(Montp. t. 3, p. 449) une belle et aimable personne». Son
+«mariage s'étoit fait à Bidache au retour de l'ambassade d'Espagne.
+M. de Valentinois étoit jeune, bien fait et grand seigneur.»
+Nous savons qu'elle aimoit déjà Lauzun. Avoit-elle
+beaucoup d'esprit? Madame de Sévigné écrit: «La duchesse
+de Valentinois est favorite de Madame; elle n'en met pas plus
+grand pot-au-feu pour l'esprit ni pour la conversation.»
+</p><p>
+Et l'autre Madame (la Palatine) a mis ceci dans ses lettres
+brutales (14 octobre 1718): «Quelqu'un m'a raconté qu'il
+avoit surpris Madame et madame de Monaco se livrant ensemble
+à la débauche.»
+</p><p>
+Hélas!
+</p><p>
+Nous savons comment finit madame de Monaco. Voici quelques
+textes qui s'y rattachent et nous intéressent:
+</p><p>
+«Madame de Monaco est partie de ce monde avec une contrition
+fort équivoque et fort confondue avec la douleur d'une
+cruelle maladie. Elle a été défigurée avant que de mourir. Son
+dessèchement a été jusqu'à outrager la nature humaine par le
+dérangement de tous les traits de son visage. La pitié qu'elle
+faisoit n'a jamais pu obliger personne de faire son éloge.»
+(Sévigné, 20 juin 1678.)
+</p><p>
+«On m'a écrit, répond Bussy, que la maladie dont madame
+de Monaco est morte lui a fait faire pénitence.»&mdash;«Elle
+a eu, en effet, beaucoup de fermeté.» (Sévigné, 27 juin
+1678.)
+</p><p>
+Dans cette même lettre du 20 juin 1678, que nous citons
+la première, madame de Sévigné, qui doute de ce qu'on lui
+a dit, commençoit de la sorte: «On m'a mandé la mort de
+madame de Monaco, et que le maréchal de Grammont lui a
+dit, en lui disant adieu, qu'il falloit plier bagage, que le
+comte de Guiche étoit allé marquer les loges (29 novembre
+1673) et qu'il les suivroit bientôt.»
+</p><p>
+Il les suivit. Louvigny devint duc de Grammont. Sa s&oelig;ur
+«la borgnesse» (Sévigné, 19 février 1672) avoit été mariée
+comme on avoit pu. Elle finit ses jours en religion. Sa famille
+avoit besoin de ses prières, en commençant par la bisaïeule.
+</p><p>
+Le maréchal de Grammont est le <i>Galerius</i> de Somaize (t. 1,
+p. 169). Il ne paroît pourtant pas avoir été un précieux très
+minaudier. Voiture et Sarrazin lui ont fait leur cour. Levasseur,
+dans ses <i>Événements illustres</i>, fait faire son panégyrique
+par Apollon lui-même, et Apollon ne veut pas s'en acquitter
+en moins de huit pages. Amelot de la Houssaye (t. 2, p. 119)
+est moins flatteur qu'Apollon. Il dit, sans préjudice de la
+bâtardise: «Le maréchal duc de Grammont et le comte de
+Guiche, son fils, se vantoient d'être de l'ancienne maison de
+Comminges; mais on dit qu'ils mentoient, et que le vrai nom
+de leur maison étoit Menandor.»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_64_64" id="Footnote_64_64"></a><a href="#FNanchor_64_64"><span class="label">[64]</span></a> Voici la descendance:
+</p><p>
+<i>a</i>. Roger du Plessis-Liancourt, duc de La Roche-Guyon.
+</p><p>
+<i>b</i>. Son fils Henri Roger, comte de La Roche-Guyon, sert
+sous Gassion, épouse Anne-Élisabeth de Lanoye, de la cabale
+de Condé; meurt à Mardick (1646) (Mottev., t. 2,
+p. 185).
+</p><p>
+<i>c</i>. Mademoiselle de La Roche-Guyon, fille de Henri-Roger,
+née en 1646. Vardes, qui l'aime, emploie Jarzay à empêcher
+le second mariage de sa mère, mademoiselle de Lanoye
+(Tallem. des R., t. 4, p. 306), avec le prince d'Harcourt,
+Charles de Lorraine, depuis duc d'Elbeuf. Jarzay étoit alors
+cornette de chevau-légers.
+</p><p>
+La maison de La Roche-Guyon avoit été autrefois une
+bonne maison, mais elle étoit tombée en quenouille au XVIe
+siècle, et tout étoit rentré dans la famille de Liancourt (Tallem.,
+t. 1, p. 280).
+</p><p>
+Madame de Motteville, parlant de la mort du comte de
+La Roche-Guyon devant Mardick, dit: «Il étoit fils du duc
+de Liancourt, seul héritier de ses grands biens et de son oncle
+maternel, le maréchal de Schomberg. Il avoit épousé l'héritière
+de la maison de Lanoye, qui demeura grosse d'une fille,
+dont elle accoucha quelque temps après la mort de son mari.
+Ce jeune seigneur fut infiniment regretté, tant par la considération
+de ses père et mère, qui étoient estimés de tous les
+honnêtes gens, que par l'agrément de sa personne.»
+</p><p>
+Mademoiselle de La Roche-Guyon a eu l'honneur d'être
+élevée à Port-Royal. On chercha querelle (quelque confesseur
+aux cheveux gras) à son grand-père; on lui fit la guerre jusque
+dans le confessionnal. M. de Liancourt, chrétien courageux,
+refusa d'obéir aux injonctions du confesseur de Saint-Sulpice.
+Et voilà une guerre allumée! <i>Les Provinciales</i> ne seroient
+pas écrites sans cela.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_65_65" id="Footnote_65_65"></a><a href="#FNanchor_65_65"><span class="label">[65]</span></a> Le vieux duc de Liancourt avoit été fait duc sous
+Louis XIII. En 1648 il fut reconnu au Parlement (Mottev.,
+t. III, p. 117), et sa femme eut alors le tabouret ducal. Madame
+de Liancourt étoit Jeanne de Schomberg, séparée en
+1618 de François de Cossé, comte de Brissac, remariée à Roger
+du Plessis-Liancourt, duc de La Roche-Guyon, marquis
+de Liancourt et de Guercheville.
+</p><p>
+Elle est auteur du <i>Règlement donné par une dame de haute
+qualité à sa petite-fille</i>, publié en 1698. Elle entraîna son
+mari dans les querelles du jansénisme. Le duc fut long-temps
+l'ami de Mazarin (Mottev., t. 2, p. 11). C'étoit un homme
+intègre, sage, poli.
+</p><p>
+En 1669 il assiste avec sa femme au mariage de madame
+de Grignan, comme il appert de ce fragment du contrat
+(Walck., t. 3, p. 134): «Roger du Plessis, duc de La Roche-Guyon,
+pair de France, seigneur de Liancourt, comte
+de Duretal, et dame Jeanne de Schomberg, son épouse.»
+</p><p>
+La Fontaine (<i>Amours de Psyché</i>, t. 1, p. 589 de l'édit. de
+Lahure) a chanté:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Vaux, Liancourt et leurs naïades.<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+Liancourt étoit l'un des séjours enchantés de la France.
+Expilly (t. 4, p. 192) en donne la description. Liancourt étoit
+un bourg du Beauvoisis. «Ce bel édifice, dit-il, est accompagné
+de jardins du meilleur goût et où l'on voit de belles
+cascades, etc., etc.
+</p><p>
+«Outre cela on trouve encore dans cette belle maison quantité
+d'autres choses gracieuses et bien ménagées, comme le
+jeu de la longue paume, le bassin ovale, le canal de l'Escot,
+la salle d'eau, le pré des tilleuls, les dix-sept fontaines.» La
+description est longue.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_66_66" id="Footnote_66_66"></a><a href="#FNanchor_66_66"><span class="label">[66]</span></a> M. Victor Cousin ne m'en voudra pas si, au bas de l'une
+des pages de ce livre réprouvé, je me permets de lui rendre
+mes humbles hommages. Il est reçu à l'heure présente de rire
+de sa philosophie, que je ne défendrai pas et dont j'entreprendrois
+en vain de démontrer la profondeur ou la hardiesse;
+mais, s'il a jugé lui-même que cette philosophie a fait son
+temps, il n'en reste pas moins le promoteur d'une littérature
+historique qui n'existoit pas et de laquelle nous relevons
+tous, pauvres petits compilateurs de mémoires. Ses derniers
+livres sont de beaux modèles. Comme il a parlé amplement
+de madame de Chevreuse, il me messiéroit d'en vouloir parler
+beaucoup. C'est la <i>Candace</i> (t. 1, p. 54) du <i>Dictionnaire
+des Prétieuses</i>. Son histoire est longue, et par maints endroits
+touche à la politique: aussi n'est-il pas jusqu'au soi-disant
+historien Alexandre Dumas qui n'ait pris la plume pour en
+raconter quelque aventure.
+</p><p>
+Fille de M. de Montbazon, elle épouse le beau connétable
+de Luynes. Leur ménage ne manque pas d'originalité.
+Louis XIII couchoit de temps en temps avec eux, je ne sais
+en quelle place du lit. Ce grand roi paroît l'avoir aimée, à
+moins qu'il ne colorât d'une apparence raisonnable l'affection
+qu'il avoit pour Luynes (Amelot de la Houssaye, t. 1, p. 45).
+Croyons poliment que c'est pour elle qu'il se glissoit ainsi
+entre les deux époux. Mais cela ne dura point: il se mit vite
+à la haïr comme il haïssoit, et dénonça à Luynes les galanteries
+du duc de Chevreuse, son grand chambellan. Le grand
+chambellan, Claude de Lorraine, prince de Joinville, ami de
+la marquise de Verneuil (Tallem., t. 2, p. 177), avoit en effet
+trouvé belle madame de Luynes, et, quand son premier
+mari l'eut possédée quatre ans et demi et fut mort, il l'épousa.
+C'étoit le second des Guise; il étoit bien fait et honnête
+homme. L'amour ne dura guère. Madame de Chevreuse
+se laisse aimer par M. de Moret (le jeune, tué à Castelnaudary);
+en Angleterre, ambassadrice et chargée de régler le
+mariage d'Henriette avec le frère de Louis XIII, elle accepte
+les compliments du comte de Holland; M. de Chasteauneuf,
+peu après, ne lui déplut point; Richelieu fut aussi son galant
+pendant le peu de temps qu'il ne la persécuta pas pour
+les services qu'elle rendoit à son amie, Anne d'Autriche. La
+persécution amène une suite d'événements bizarres: elle y
+pêche en eau trouble l'amour d'un archevêque. C'étoit à
+Tours, lorsqu'elle fuyoit la prison de Loches et chevauchoit
+vers l'Espagne (Tallem., t. 1, p. 401). Le duc de Lorraine
+Charles IV fut aussi l'un de ses adorateurs; mais il seroit bien
+long de nommer tous ceux qui l'aimèrent et qu'elle aima. Madame
+de Chevreuse trouvoit du temps, au milieu de ses
+intrigues, pour aller jaser à l'hôtel de Rambouillet.
+</p><p>
+Lorsque Louis XIII mourut, Anne d'Autriche, pour laquelle
+elle avoit souffert, la rappelle, la nomme surintendante de
+sa maison (Motteville, t. 5, p. 117), avec tous les honneurs
+possibles. Mais la régente n'est plus la reine, et le crédit de
+la duchesse n'entre que pour peu de chose dans les mouvements
+de la nouvelle politique. Elle s'en console ou feint de
+s'en consoler. Elle avoit été vraiment belle et d'une beauté
+pleine d'esprit; elle étoit vieillie, fatiguée, mais agréable encore,
+et Geoffroy, marquis de Laigues, protestant, d'une
+ancienne maison du Dauphiné, ex-capitaine des gardes de
+Gaston, se mit alors à l'aimer. On croit qu'il l'épousa secrètement.
+Laigues a joué un rôle tantôt à côté de Condé, tantôt
+à côté de la reine (Motteville, t. 4, p. 267), tantôt à côté de
+Retz. C'est lui qui, en 1648, avertit la cour du sérieux de la
+scène des barricades; c'est lui, en 1650, qui conseille l'arrestation
+des princes. Volage, mais habile et clairvoyant, il
+fut réellement l'un des chefs de la Fronde ou du parti royal
+(Motteville, t. 3, p. 264, 279, 362). Il «avoit une grande
+valeur (Retz, p. 132), mais peu de sens et beaucoup de présomption».
+Il s'étoit brouillé avec Condé à la suite d'une
+querelle de jeu (Guy-Joly, p. 10, 1648). Il inventa une ambassade
+de l'archiduc au Parlement en 1649. Le marquis de
+Noirmoutiers étoit son compagnon assidu.
+</p><p>
+Madame de Chevreuse n'eut pas toujours à s'en louer. Laigues
+avoit connu intimement Voiture (Tallemant des Réaux,
+t. 3, p. 62).
+</p><p>
+Le duc de Chevreuse mourut en 1657, très âgé. C'étoit,
+par ordre de naissance, le quatrième fils du Balafré. Il étoit né
+en 1578. La duchesse (Marie de Rohan, fille d'Hercule de
+Rohan, duc de Montbazon, grand veneur de France) étoit
+née en 1600. Elle mourut à Gagny, près de Chelles, le 12
+août 1679.
+</p><p>
+On n'a pas toujours dit qu'elle fut l'une des ennemies de
+Fouquet (Mottev., t. 5, p. 132), et qu'avec Laigues elle détermina
+à prendre parti contre lui la reine-mère, qui, le 27
+juin 1661, l'étoit allée voir.
+</p><p>
+Sa fille, non pas Anne-Marie, abbesse de Pont-aux-Dames,
+morte le 5 août 1652 (Walck., t. 1, p. 418), mais
+Charlotte-Marie, née en 1627 en Angleterre, a été très passionnée
+pour sa part. Mademoiselle dit: «C'étoit une belle
+fille (t. 2, p. 368) qui n'avoit pas beaucoup d'esprit.» Elle
+avoit de l'esprit lorsqu'elle aimoit. Voyez Retz (p. 97 et 353):
+«Elle avoit plus de beauté que d'agrément, estoit sotte jusques
+au ridicule par son naturel. La passion lui donnoit de
+l'esprit, et mesme du sérieux et de l'agréable, uniquement
+pour celui qu'elle aimoit; mais elle le traitoit bientôt comme
+ses jupes: elle les mettoit dans son lit quand elles lui plaisoient;
+elle les brusloit, par une pure aversion, deux jours
+après.»
+</p><p>
+Madame de Motteville (t. 3, p. 271) la juge ainsi: «Mademoiselle
+de Chevreuse étoit belle, elle avoit en effet de beaux
+yeux, une belle bouche et un beau tour de visage; mais elle
+étoit maigre et n'avoit pas assez de blancheur pour une
+grande beauté.»
+</p><p>
+Conti (Pierre Coste, p. 92) fut, en 1651, ébloui de cette
+beauté, qu'il voyoit grande. Retz la savoura. Ce fut l'abbé
+Fouquet qui en jouit le dernier. Elle mourut en trois jours,
+le 7 novembre 1652, d'une maladie qui la défigura (Guy-Joly,
+p. 70) et laissa véhémentement soupçonner le poison. Elle
+avoit alors vingt-cinq ans, comme vous voyez. C'est bien
+jeune pour mourir quand on est galante.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_67_67" id="Footnote_67_67"></a><a href="#FNanchor_67_67"><span class="label">[67]</span></a> Le premier livre est clos. Le commentateur n'a-t-il rien
+oublié? N'a-t-il fait aucune confusion de date? A-t-il le
+droit d'affirmer qu'on ne sauroit rien ajouter aux couleurs
+qu'il a fournies? Le commentateur sait qu'il a oublié bien
+des choses; il sait combien il est difficile d'éviter toute erreur,
+et il sait surtout que son commentaire n'empêchera
+personne d'en faire un meilleur.
+</p><p>
+Mais, en vérité, faut-il que des notes de ce genre, en un
+livre de ce goût, soient méthodiquement composées et classées?
+Doivent-elles raconter régulièrement l'histoire des personnes,
+en partant de la date de la naissance pour arriver à
+la date de la mort? Ne faut-il point s'y passer des parchemins
+généalogiques lorsqu'on le peut? Est-ce la vie politique,
+la vie au grand jour de ces gens, que j'ai à exposer?
+Dois-je me garder, si en un coin je ne puis accumuler tout
+ce que les livres m'ont appris, de réserver pour un autre
+endroit le surplus de mon butin? M'est-il interdit de revenir
+sur mes pas lorsque j'ai marché trop vite? Je ne le pense
+pas, et, si j'ai tort, je demande qu'on me le pardonne.
+</p><p>
+Ai-je assez montré madame d'Olonne dans ses fonctions
+de précieuse et sous son nom de <i>Doriménide</i> (Somaize, t. 1,
+p. 97)? Ai-je assez parlé de sa s&oelig;ur Magdelaine, femme
+de la Ferté-Senneterre? Les notes qui viendront à la suite
+des miennes, dans les tomes 2 et 3 de la présente collection,
+ne peuvent manquer, lorsqu'il le faudra, de les compléter
+ou de les réformer. C'est égal, j'ajouterai toujours
+quelque chose.
+</p><p>
+On ne voit pas souvent dans les <i>faits divers</i> de nos journaux
+qu'il soit question de vols commis dans les appartements
+des Tuileries par des dames de la cour. Madame
+d'Olonne ne se contraignoit pas. Elle a envie d'un soufflet
+de peau d'Espagne qui est attaché au service de la cheminée
+d'Anne d'Autriche, beau soufflet, du reste, soufflet de
+bois d'ébène garni d'argent: elle charge un sien admirateur,
+Moret, d'enlever le soufflet désiré, et Moret le décroche, le
+cache, l'enlève et l'apporte (Montp., t. 3, p. 416). Le mal
+est que la reine sut quel feu son soufflet volage excitoit aux
+étincelles.
+</p><p>
+Un peu plus il falloit insister sur le chapitre de Beuvron,
+et ne pas craindre, avec madame de Caylus (p. 415 de l'édit.
+Petitot), de le montrer éperdument amoureux de madame
+Scarron. La comtesse de Beuvron, sa belle-s&oelig;ur (mademoiselle
+de Théobon), est morte à 70 ans (Saint-Simon, t. 6,
+p. 429). Enfin c'est lui plus probablement que son frère qui
+a gâté
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Le grand chemin de la Ferté.<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+Leur s&oelig;ur, Catherine-Henriette, duchesse d'Arpajon, est
+née en 1622; elle est morte le 11 mai 1701. Le duc d'Arpajon
+avoit été marié deux fois lorsqu'il l'épousa. Les Beuvron
+étoient parents des Matignon, dont on voit si souvent
+le nom à côté du leur.
+</p><p>
+Puisque j'ai cité plus haut Somaize et dit le nom précieux
+de madame d'Arpajon, je puis bien demander à Somaize
+autre chose qu'un nom (t. 1, p. 71). Il répondra en sa faveur:
+</p><p>
+«La plus noire médisance ne l'a jamais pu accuser que
+de trop de froideur, tant sa vertu est connue de tout le monde
+et tant l'on en est bien persuadé. Ce n'est pas qu'elle soit de
+ces femmes qui sont sages par force, car les charmes de son
+visage ont de quoy disputer avec ceux des plus belles. Elle
+écrit fort bien en prose et discerne admirablement les bons
+vers d'avec les mauvais.»
+</p><p>
+Passons à Candale. Il n'étoit pas le premier de son nom.
+Le duc d'Epernon, son père, avoit eu deux frères: 1º le duc
+de Candale, 2º le cardinal de la Valette. Cet oncle avoit pris
+son nom d'un duché maternel. Il s'ensuit que, lorsque Tallemant
+impute à un Candale la création du petit Tancrède de
+Rohan, c'est à Candale I qu'il en veut.
+</p><p>
+Madame de Saint-Loup (mademoiselle de La Roche-Posay),
+la <i>Silénie</i> des Précieuses (t. 2, p. 354), la première maîtresse
+de Candale, mériteroit certainement qu'on parle d'elle dans
+ces notes; mais je me contenterai de renvoyer les lecteurs à
+Tallemant des Réaux. Il y a aussi Bartet, ce pauvre Bartet,
+dont je n'ai pas mené l'histoire jusqu'au bout. Les gens de
+cour n'en voulurent pas beaucoup à Candale, qui lui avoit
+joué le vilain tour que vous savez, parcequ'il étoit insolent
+et peu aimé (V. les Mém. de Conrart). Saint-Simon (t. 6,
+p. 121) raconte comment il trouva un asile auprès de Lyon
+chez les Villeroi. Le plaisant est qu'il poussa la vie jusqu'à
+105 années complètes, n'étant mort qu'en 1707 et étant né
+en 1602. Il avoit été l'homme de Mazarin. M. Chéruel a indiqué
+les lettres très particulières qu'il lui écrivoit (<i>Archives
+des aff. étrang.</i>, France, t. 154, pièce 107, etc.).
+</p><p>
+J'emprunterai encore, au sujet de Candale, quelques lignes
+à Amelot de la Houssaye:
+</p><p>
+«Le dernier duc de Candale prétendoit être prince, à cause
+que sa mère étoit fille bâtarde d'Henri IV; mais toute la cour
+se moquoit de cette prétention, dont il ne recueillit que le sobriquet
+de <i>Prince des Vandales</i>.
+</p><p>
+«Mademoiselle d'Epernon, s&oelig;ur unique du duc de Candale,
+aimoit éperdument le chevalier de Fiesque, et voulut
+lui faire faire sa fortune en l'épousant.» (Amelot de la Houssaye,
+t. 2, p. 411.)
+</p><p>
+Il meurt à Mardick; elle se fait religieuse.
+</p><p>
+J'ai laissé Conti de côté, non pour l'oublier, mais dans l'intention
+de le placer plus loin, à côté de son frère.
+</p><p>
+M. Walckenaer (t. 4, p. 350) a expliqué très clairement
+comment Jeannin étoit possesseur du marquisat de Montjeu.
+Expilly (t. 4, p. 855) parle aussi de ce marquisat. Mais ce
+n'est pas pour indiquer ces éclaircissements géographiques
+que je remettrai Jeannin, le «coquet» Jeannin en scène;
+c'est pour demander à Saint-Simon (t. 5, p. 3) d'autres éclaircissements
+plus utiles, et qu'il donne de la manière la plus
+imprévue en parlant des fêtes de Sceaux, vers l'année 1703.
+Voici la page du maître:
+</p><p>
+«Il s'y étoit fourré, sur le pied de petite complaisante, bien
+honorée d'y être, comme que ce fût, soufferte, une mademoiselle
+de Montjeu, jaune, noire, laide en perfection, de
+l'esprit comme un diable, du tempérament comme vingt,
+dont elle usa bien dans la suite, et riche en héritière de financier.
+Son père s'appeloit Castille, comme un chien citron,
+dont le père, qui étoit aussi dans les finances, avoit pris le
+nom de Jeannin pour décorer le sien, en l'y joignant de sa
+mère, fille du célèbre M. Jeannin, ce ministre d'État au dehors
+et au dedans, si connu sous Henri IV.
+</p><p>
+«Le père de notre épousée avoit pris le nom de Montjeu
+d'une belle terre qu'il avoit achetée. Il avoit ajouté beaucoup
+aux richesses de son père dans le même métier. Il avoit la
+protection de M. Fouquet; elle lui valut l'agrément de la
+charge de greffier de l'ordre, que Novion, depuis premier
+président, lui vendit en 1657, un an après l'avoir achetée. La
+chute de M. Fouquet l'éreinta. Après que les ennemis du surintendant
+eurent perdu l'espérance de pis que la prison perpétuelle,
+les financiers de son règne furent recherchés. Celui-ci
+se trouva fort en prise: on ne l'épargna pas; mais il avoit
+su se mettre à couvert sur bien des articles; cela même irrita.
+Le roi lui fit demander la démission de sa charge de l'ordre,
+et, sur ses refus réitérés, il eut défense d'en porter les marques.
+</p><p>
+«Il avoit long-temps trempé en prison, on le menaça de
+l'y rejeter; il tint ferme. On prit un milieu: on l'exila chez
+lui en Bourgogne, et Châteauneuf, secrétaire d'État, porta
+l'ordre, et fit par commission la charge de greffier. Enfin le
+financier, mâté de sa solitude dans son château de Montjeu,
+où il ne voyoit point de fin, donna sa démission. La charge
+fut taxée et Châteauneuf pourvu en titre. Montjeu eut après
+cela liberté de voir du monde, et même de passer les hivers
+à Autun. Bussy-Rabutin, qui étoit exilé aussi, en parle
+assez souvent dans ses fades et pédantes lettres. À la fin,
+Montjeu eut permission de revenir à Paris, où il mourut en
+1688. Sa femme étoit Dauvet, parente du grand fauconnier.
+</p><p>
+«Madame du Maine conclut le mariage et en fit la noce à
+Sceaux. Le duc de Lorraine s'en brouilla avec le prince et la
+princesse d'Harcourt, et fit défendre à leur fils et à leur belle-fille
+de se présenter jamais devant lui, surtout de ne mettre
+pas le pied dans son État.»
+</p><p>
+Le livret du Musée de Versailles (par M. E. Soulié), dont
+j'ai déjà loué ou louerai l'exactitude, commet une erreur (t. 2,
+p. 466) à propos du nom de comtesse de Fiesque: il confond
+la mère (Anne Le Veneur) et la belle-fille (Gilonne d'Harcourt).
+La belle-fille ne doit pas être trop sacrifiée à l'amour de l'anecdote.
+Elle eut réellement de l'esprit, elle ne fut pas libertine
+et elle aima les lettres jusqu'à la folie. Somaize (t. 1, p. 96)
+la traite fort bien:
+</p><p>
+«<i>Felicie</i> est une prétieuse de haute naissance qui fleurissoit
+du temps de <i>Valère</i> (Voiture), bien qu'elle fût dans un âge où
+à peine les autres sçavent-elles parler. Sa ruelle est encore
+aujourd'hui la plus fréquentée de tout Athènes, et l'esprit de
+cette illustre femme est généralement cherché de tout ce qu'il
+y a de plus grand et de plus spirituel dans cette grande ville.
+Les autheurs les plus connus et qui ont le plus de réputation
+font gloire de soumettre leurs ouvrages à son jugement:
+aussi a-t-elle des lumières qui ne sont pas communes à celles
+de son sexe, ce qui est aisé de juger par les visites que les
+deux <i>Scipions</i> (M. le Prince et son fils) luy rendent. La belle
+<i>Dorimenide</i> (madame d'Olonne) est une de ses plus intimes
+amies.»
+</p><p>
+Son persécuteur, le chevalier de Grammont (dans Somaize,
+le chevalier de Galerius, poursuivant de <i>Lidaspasie</i>, mademoiselle
+Leseville, et de sa s&oelig;ur), avoit été abbé. Peut-être
+n'ai-je pas dit de cet homme assez de mal. L'esprit séduit si
+bien, même en ses débauches! Mais Saint-Simon nous ramènera
+dans le vrai, s'il ne nous pousse pas au delà. Il le cite
+à son tribunal (t. 5, p. 333) lorsqu'il meurt, en 1707:
+</p><p>
+«C'étoit un homme de beaucoup d'esprit, mais de ces esprits
+de plaisanterie, de réparties, de finesse et de justesse à trouver
+le mauvais, le ridicule, le foible de chacun, de le peindre en
+deux coups de langue irréparables et ineffaçables, d'une hardiesse
+à le faire en public, en présence et plutôt devant le roi
+qu'ailleurs, sans que mérite, grandeur, faveurs et places en
+puissent garantir hommes ni femmes quelconques. À ce métier,
+il amusoit et instruisoit le roi de mille choses cruelles,
+avec lequel il s'étoit acquis la liberté de tout dire jusque de
+ses ministres. C'étoit un chien enragé à qui rien n'échappoit.
+Sa poltronnerie connue le mettoit au dessous de toutes suites
+de ses morsures; avec cela, escroc avec impudence et fripon
+au jeu à visage découvert.
+</p><p>
+«Avec tous ces vices, sans mélange d'aucun vestige de vertu,
+il avoit débellé la cour et la tenoit en respect et en crainte.
+Aussi se sentit-elle délivrée d'un fléau que le roi favorisa et
+distingua toute sa vie.»
+</p><p>
+Vient la tribu des La Rochefoucauld: le père, François VI;
+le fils Marsillac, François VII, et Sillery, son oncle. Que
+voici encore une vive peinture de Saint-Simon! Nous sommes
+en 1706 (t. 5, p. 261), et nos héros ont perdu leurs grâces
+juvéniles:
+</p><p>
+«Ce Marly produisit une querelle assez ridicule. Il faisoit
+une pluie qui n'empêcha pas le roi de voir planter dans ses
+jardins. Son chapeau en fut percé: il en fallut un autre. Le
+duc d'Aumont étoit en année, le duc de Tresmes servoit pour
+lui. Le porte-manteau du roi lui donna le chapeau; il le présenta
+au roi. M. de La Rochefoucauld étoit présent. Cela se
+fit en un clin d'&oelig;il. Le voilà aux champs, quoique ami du duc
+de Tresmes. Il avoit empiété sur sa charge, il y alloit de son
+honneur: tout étoit perdu. On eut grand' peine à les raccommoder.
+Leurs rangs, ils laissent tout usurper à chacun; personne
+n'ose dire mot, et pour un chapeau présenté tout
+est en furie et en vacarme. On n'oseroit dire que voilà des
+valets.»
+</p><p>
+À quoi bon s'acharner après Marsillac? Je n'ai nulle raison
+pour ne montrer que ses ridicules, et je dois enregistrer ses
+états de services. Né le 15 juin 1634, il commence à servir
+en 1652; au siége de Landrecies, en 1655; il est mestre de
+camp du régiment de Royal-Cavalerie en 1666; il va en Flandre
+en 1667, en Franche-Comté en 1668; il est gouverneur
+du Berry en 1671; il prend part au passage du Rhin en 1672;
+il devient grand veneur en 1679, et chevalier de l'ordre du
+Saint-Esprit en 1689. Il est mort le 11 janvier 1714.
+</p><p>
+Ai-je dit qu'il aima la première Madame? (V. La Fayette.)
+</p><p>
+Quant à Sillery, voici ce qu'Amelot de la Houssaye (t. 1,
+p. 539) dit de l'origine de sa maison; cela nous dispense de
+parler aux généalogistes: «<i>Brulart</i>. Cette maison est originaire
+d'Artois et vient d'un Adam Brulart, seigneur de Hez
+audit pays, lequel Filippe de Valois fit grand maître des engins,
+cranequiniers et arbalestriers de France.»
+</p><p>
+L'amour de la généalogie m'entraîne. Les Villarceaux sont
+des Mornay de la branche d'Ambleville et Villarceaux. Ils se
+manifestent ainsi dans le monde:
+</p><p>
+Pierre de Mornay, assassiné en 1626, épouse le 6 avril
+1616 Anne-Olivier de Leuville, morte en 1653.
+</p><p>
+De ce mariage:
+</p><p>
+1º Louis, mort le 21 février 1691, à soixante-douze ans,
+après avoir épousé, en 1643, Denise de La Fontaine, d'où
+trois fils et une fille;
+</p><p>
+2º Claude, mort jeune;
+</p><p>
+3º René, mort le 2 septembre 1691;
+</p><p>
+4º Madeleine, abbesse de Gif;
+</p><p>
+5º Charlotte, qui épousa (1643) Jacques Rouxel, comte
+de Grancey, maréchal de France, etc. (morte le 6 mai 1694).
+</p><p>
+J'ai fait l'éloge de Merc&oelig;ur. Ce Somaize qui, en somme,
+apprend peu de chose, apprend qu'il aima une demoiselle
+Sciroeste d'Avignon (t. 1, p. 215). Ce fut sans doute littérairement
+et en tout honneur. Il ne faut pas nous gâter nos
+bons maris, qui sont rares dans la société dont nous faisons
+l'histoire.
+</p><p>
+Villars étoit peu de chose par la naissance, avons-nous
+dit. Saint-Simon (t. 1, p. 26) n'y va pas de main morte; il
+écrit: «petit-fils d'un greffier de Coindrieu». Bagatelle.
+</p><p>
+Nous ne sommes pas très riches de documents sur le compte
+des Manicamp. N'oublions donc pas un fait, si petit qu'il
+soit (Amel. de la Houss., t. 2, p. 430). «Le maréchal d'Estrées,
+frère de Gabrielle, a pour troisième femme Gabrielle
+de Longueval, fille d'Achille de Manicamp.»
+</p><p>
+La terre de Manicamp est une terre de Soissonnois érigée
+en comté (octobre 1693) pour Louis de Madaillan de l'Esparre,
+marquis de Montataire (Expilly).
+</p><p>
+Et je n'ai plus qu'un ou deux mots, l'un pour madame de
+Bonnelle, l'autre pour Guitaut.
+</p><p>
+Le surintendant Bullion, père de M. de Bonnelle, soutient
+en 1636, après Corbie, le courage du cardinal. Cette année
+même il fait nommer son fils président à mortier à la place
+de Le Coigneux. En 1643, à la rentrée en grâce des proscrits,
+le président Le Coigneux demande sa place; on fait Bonnelle
+conseiller d'honneur et cordon bleu (Amelot de la Houssaye,
+t. 2, p. 100). Le président Bellièvre, son beau-frère,
+le trouva bien accommodant.
+</p><p>
+C'est peu de chose que nous dirons de Guitaut:
+</p><p>
+Le vieux Guitaut est mort le 12 mars 1663, à quatre-vingt-deux
+ans. Notre Guitaut est né le 5 octobre 1626, et est mort
+le 27 décembre 1685. On comprend bien qu'il y a de l'intérêt,
+dans une Histoire amoureuse, à savoir au juste l'âge
+des gens.
+</p><p>
+C'est dans la rue Saint-Anastase, et non dans la rue Culture-Sainte-Catherine,
+où elle alla demeurer plus tard, qu'il
+est voisin de madame de Sévigné (Walck., t. 4, p. 68).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_68_68" id="Footnote_68_68"></a><a href="#FNanchor_68_68"><span class="label">[68]</span></a> Quel duelliste que Boutteville, le père de madame de
+Châtillon! Il alloit provoquer quiconque étoit devant lui cité
+comme une fine lame. Chaque matin, chez lui, dans une
+salle basse, il y avoit assaut de braves; le vin et le pain
+étoient en permanence sur la table avec les fleurets (Amelot
+de la Houssaye, t. 2, p. 262). On sait quelle fut sa mort.
+Avant de monter sur l'échafaud, Cospean l'amena à se convertir
+(La Houssaye, t. 1, p. 518).
+</p><p>
+Sa fille, madame de Châtillon, ne sera que trop souvent
+sur la scène. Boutteville laissa aussi un fils posthume, né en
+1627, François-Henri de Montmorency, qui devint Luxembourg.
+Dans sa tendre jeunesse, il ne paroît pas si bravache
+que son père: le chevalier de Roquelaure lui donne un soufflet
+qu'il accepte (Tallem., chap. 202, t. 6, p. 178). Il est
+assidu auprès de Condé, son parent. En 1649 il fait partie de
+la confédération des nobles contre les tabourets de quelques
+duchesses (Mottev., t. 3, p. 375); il figure chez Renard à
+côté de Jarzay (La Rochefoucauld, p. 431) et provoque
+Beaufort, qui refuse de se battre avec lui, le 23 janvier 1650.
+Il aimoit alors la belle et jeune marquise de Gouville; mais
+le temps des amours tranquilles étoit passé: il faut qu'il combatte
+pour Condé. Il s'enferme alors dans Bellegarde avec
+Tavannes. La ville est dégarnie; qu'importe? «Ils arborent
+sur le rempart (Désormeaux, <i>Vie de Condé</i>, t. 2, p. 351) un
+drapeau blanc, semé de têtes de morts, pour annoncer qu'ils
+étoient bons François, mais qu'ils se défendroient jusqu'au
+dernier soupir.» C'est là l'apprentissage du futur <i>tapissier de
+Notre-Dame</i>. Il partage la fortune de Condé chez les Espagnols;
+il est fait prisonnier après l'engagement de Furnes
+(Montglat, p. 331). Il se marie, le 17 mars 1661, avec l'héritière
+de Piney-Luxembourg.
+</p><p>
+Sa jeunesse, si agitée, ne ressemble pas entièrement à celle
+des langoureux Guiche et Candale; d'ailleurs, il avoit le malheur
+d'être contrefait. On a toutefois écrit avec beaucoup
+d'abondance l'<i>Histoire des amours du maréchal de Luxembourg</i>
+(1695).
+</p><p>
+Saint-Simon, qui ne l'a point connu jouvenceau et qui
+ne peut lui pardonner ce qu'il a fait pour passer du dix-huitième
+rang des pairs au second (chap. 9, 1694), a plus d'une fois
+taillé pointue sa plume pour dire de lui le mal qu'il en pensoit.
+Ce n'en fut pas moins, lorsque l'heure arriva, l'un de
+nos plus habiles capitaines. Saint-Simon l'avoue, au reste
+(t. 1, p. 144): «Rien de plus juste que le coup d'&oelig;il de
+M. de Luxembourg, rien de plus brillant, de plus avisé, de
+plus prévoyant que lui devant les ennemis ou un jour de bataille,
+avec une audace, et en même temps un sang-froid
+qui lui laissoit tout voir et tout prévoir au milieu du plus
+grand feu et du danger du succès le plus imminent; et c'étoit
+là où il étoit grand. Pour le reste, la paresse même.»
+</p><p>
+Luxembourg est mort le 4 janvier 1695 (V. Dangeau). Sa
+mère<a name="FNanchor_A_69" id="FNanchor_A_69"></a><a href="#Footnote_A_69" class="fnanchor">[A]</a>, également mère de madame de Châtillon, lui survit;
+elle meurt à 91 ans, en 1696, après avoir (Saint-Simon,
+t. 1, p. 215) vécu «toute sa vie retirée à la campagne».</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_A_69" id="Footnote_A_69"></a><a href="#FNanchor_A_69"><span class="label">[A]</span></a> Élisabeth, fille de Jean Vienne, président en la chambre des
+comptes (Saint-Simon, t. 1, p. 134), mariée en 1617.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_69_70" id="Footnote_69_70"></a><a href="#FNanchor_69_70"><span class="label">[69]</span></a> Gaspard IV de Coligny, marquis d'Andelot, puis duc de
+Châtillon, promettoit d'être un jour un général. Dès 1641 il
+est nommé maître de camp du régiment (Daniel, t. 2, p. 381)
+de Piémont, quoique son père vînt de perdre la bataille de
+la Marfée.
+</p><p>
+En 1644, le père de mademoiselle de Vigean, que Condé
+aimoit, s'entend avec le maréchal de Châtillon pour marier
+sa fille à son fils (Mottev., t. 2, p. 129). C'est alors que Condé
+pousse le fils à aimer passionnément et à enlever mademoiselle
+de Montmorency. Châtillon s'attache de plus en plus à
+son protecteur; il combat près de lui à Lens. Condé l'envoie
+raconter sa victoire et demande pour lui le bâton de maréchal
+(Mottev., t. 3, p. 3); il n'obtient qu'un brevet de duc
+(t. 3, p. 117) à la fin de l'année 1648 (et non 1646.&mdash;Saint-Simon,
+t. 1, chap. 8). Saint-Simon l'appelle «bon et paisible
+mari». Pourquoi cela?
+</p><p>
+Quoi qu'il en soit, c'est lui qui commence la réputation de
+Ninon (V. Saint-Evremont); il étoit beau et vraiment aimable.
+Le coup de canon ou la balle qui le tua à Charenton, en
+1649, fut détesté dans les deux partis (Guy Joly, p. 20). Chavagnac
+a raconté cette triste mort (9 février). Diverses pièces,
+publiées alors, contiennent son panégyrique; elles sont numérotées
+22706, 22707, 22708, dans la <i>Bibliothèque</i> du P.
+Lelong. Châtillon ne laissa aucuns biens (Omer Talon, 331).
+«Il étoit beau», avons-nous dit déjà, «bien fait de sa personne
+et brave au dernier point.» Au moment où il mourut,
+il aimoit mademoiselle de Guerchy. «Dans le combat (Montp.,
+t. 2, p. 47) il avoit une de ses jarretières (bleues) nouée à
+son bras.»
+</p><p>
+Son frère aîné, Coligny, a été, avec le duc de Guise, le
+héros du duel romanesque de la place Royale, que M. V.
+Cousin a raconté dans son <i>Histoire de madame de Longueville</i>;
+mais il en a été le héros malheureux.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_70_71" id="Footnote_70_71"></a><a href="#FNanchor_70_71"><span class="label">[70]</span></a> Nécessité sera de s'y prendre à deux et à trois fois
+pour dire ce que je puis avoir à dire de madame de Châtillon.
+Ce ne fut pas seulement une dame galante, comme
+madame d'Olonne; ce fut aussi une femme politique, une
+Aspasie, une Impéria. Mais je n'ai pas à l'encenser, car elle
+n'a été que belle et n'a pas été aimable.
+</p><p>
+Les notes que nous consacrerons à éclaircir ou à garantir
+l'histoire que Bussy a faite de madame de Châtillon ne peuvent
+avoir la prétention de former un ensemble chronologique:
+ce sont les traits épars d'un tableau qui ne diffère pas
+de celui qu'il a peint. M. Walckenaer, dans le premier volume
+de ses Mémoires, a d'ailleurs étudié avec soin toute cette
+histoire.
+</p><p>
+On ne doit pas se fier éperdument à l'<i>Histoire véritable de
+la duchesse de Châtillon</i>, Cologne, Pierre Marteau (Hollande,
+à la Sphère), 1699, petit in-12 (catalogue Le Ber, nº 2224).
+Madame de Châtillon est née en 1626; elle a été mariée à
+Coligny en 1645; elle est devenue veuve en 1649; elle s'est
+remariée en 1664 au duc de Mecklembourg; elle est morte
+le 24 janvier 1695. Boutteville avoit laissé trois enfants:
+madame de Châtillon (Isabelle-Angélique), Marie-Louise, qui
+fut madame la marquise de Valençay, et enfin François-Henri,
+qui devint le maréchal de Luxembourg. On voit dans
+les <i>Prétieuses</i> de Somaize (t. 1, p. 191) cette prédiction, qui
+s'applique à madame de Châtillon sous le nom de <i>Camma</i>
+(1661): «L'amour se deffera de sa puissance entre les mains
+de Camma et luy donnera tout ce qu'il possède, ce qui
+s'appellera du nom de <i>Métamorphose galante</i>.»
+</p><p>
+Presque partout nous citons Somaize: c'est que tout notre
+monde a vécu de la vie précieuse, c'est que tous ces
+libertins et toutes ces femmes légères ont filé dans les ruelles
+le parfait amour avant de passer si chaleureusement à la
+réalité. Les lettres et les dialogues de Bussy, s'ils ne sont
+pas authentiques, sont parfaitement vraisemblables. Ainsi
+s'exprimoit la galanterie la plus hardie. Madame de Châtillon
+«faisoit la prude (Conrart, p. 231) et la sévère plus qu'aucune
+autre dame.» Elle étoit Montmorency, elle étoit Coligny
+elle avoit du sang d'azur dans les veines; elle se sentoit
+duchesse et bel-esprit. Mademoiselle Desjardins a écrit pour
+elle le <i>Triomphe d'Amarillis</i>; elle y passe divinité et y trône
+sur les nuages. Nous sommes loin des gourgandines de Régnier
+avec ce monde beau parleur; nous sommes loin aussi des vigoureuses
+passions de l'Italie ou de l'Espagne. Peu s'en faut
+que madame de Châtillon ne figure parmi les dévotes. Parmi
+les pièces justificatives de l'<i>Histoire de madame de Longueville</i>
+par M. V. Cousin, il y a quelques lettres de Madame de
+Longueville, de la princesse douairière et de Madame de Châtillon:
+ce sont des mères de douleur, des colombes chrétiennes;
+elles parlent le mielleux langage de saint François de
+Sales. On a quelque peine à tenir ses lèvres pincées lorsqu'on
+voit madame de Châtillon déposer solennellement en faveur
+de la sainteté de la mère Magdelaine de Saint-Joseph (1655),
+religieuse carmélite dont on poursuivoit à Rome la béatification.
+</p><p>
+Parlons d'abord de son second mari, de celui qui lui donna
+le nom de Meckelbourg, pour qu'il n'y ait plus qu'à songer
+librement à madame de Châtillon. C'est en février 1664, à
+trente-huit ans, qu'elle l'épousa. Christian-Louis de Meckelbourg
+(Mecklembourg)-Schwerin, chevalier de l'ordre le 4
+novembre 1663, étoit veuf et avoit à peu près le même âge
+qu'elle. Il est mort à La Haye en 1692 (Saint-Simon, <i>Notes
+à Dangeau</i>, t. 2, p. 273). Il étoit rêveur, et sa femme lui
+donna de quoi rêver. Madame de Sévigné nous apprend (30
+décembre 1672) qu'on se moquoit de lui volontiers. Madame
+(28 août 1719) dit: «C'étoit un singulier personnage que ce
+prince. Il étoit bien élevé, il apprécioit fort bien les affaires,
+il raisonnoit avec justesse; mais, dans tout ce qu'il faisoit,
+il étoit plus simple qu'un enfant de six ans.»
+</p><p>
+Et le reste.
+</p><p>
+Il y avoit une chanson ainsi tournée:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Ventadour et Mecklembourg<br /></span>
+<span class="i0">Sont toujours tout seuls au cours;<br /></span>
+<span class="i0">Ce n'est pas que l'amour<br /></span>
+<span class="i0">Leur tracasse la cervelle,<br /></span>
+<span class="i0">Mais c'est qu'à la cour<br /></span>
+<span class="i0">On les fuit comme des ours.<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+Laissons ce malheureux, qui n'a pas mérité son sort, et
+qu'après tout il ne faut pas plaindre s'il a tenu absolument
+à posséder la brillante madame de Châtillon.
+</p><p>
+De très bonne heure, mademoiselle de Boutteville s'étoit
+montrée encline à l'amour. D'abord elle s'imagine que Condé
+l'adore (1644). Condé faisoit semblant de l'aimer par ordre
+de mademoiselle du Vigean, qu'il aimoit en réalité (Motteville,
+t. 2, p. 130). Elle n'a que dix-neuf ans quand Coligny l'enlève.
+Ce fut une scène de mélodrame: un suisse de madame
+de Valençay, sa s&oelig;ur, y périt vertueusement. La mère poussoit
+des cris de Rachel désespérée. Un amant évincé, Brion,
+faisoit chorus. Voiture n'y vit pas de mal (&OElig;uv., t. 2, p. 174),
+et dit du ravisseur, dans un rondeau que nous approuvons:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Il a bien fait, s'il faut que l'on m'en croye.<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+On parloit beaucoup alors de la beauté de mademoiselle
+de Guerchy. Madame de Châtillon apprit avec une grande
+joie que le jeune prince de Galles la jugeoit plus belle que
+sa rivale (Montp., t. 2, p. 1, 1647); mais M. de Châtillon
+devoit, au jour de sa mort, avoir la jarretière de cette rivale
+nouée autour de son bras.
+</p><p>
+Je sais bien que les Mémoires de M. de *** ne peuvent
+pas être considérés comme des mémoires d'une grande valeur
+et qu'ils ressemblent à une compilation; je les appellerai
+toutefois en témoignage. Ce qu'ils disent nous fait faire un
+grand pas dans notre histoire, et, aux louanges méritées en
+1648 par la beauté de la duchesse, ils ajoutent déjà quelque
+chose des critiques sévères que sa conduite postérieure va attirer
+sur elle.
+</p><p>
+«Élisabeth de Montmorency étoit de belle taille; son air
+et son port étoient nobles et pleins d'agréments; ses traits
+étoient réguliers, et son teint avoit tout l'éclat que peut avoir
+une brune; mais sa gorge et ses mains ne répondoient pas
+à la beauté de son visage. Son esprit vif et plein de feu
+rendoit sa conversation agréable, et elle avoit des manières
+douces et flatteuses dont il étoit impossible de se défendre.
+Elle avoit de la vanité et aimoit la dépense; mais, comme
+elle n'avoit pas assez de bien pour la soutenir, elle obligeoit
+ceux qui s'attachoient auprès d'elle à fournir à ses profusions.
+Bien qu'elle eût beaucoup de discernement, après avoir vu
+à ses pieds un prince aussi grand par ses belles qualités que
+par sa naissance, elle s'abaissoit souvent à des complaisances
+indignes d'elle pour des personnes qui lui étoient inférieures
+en toutes choses, mais qui pouvoient être utiles à ses
+desseins.» (Mém. de M. de ***, <i>Collect. Michaud</i>, p. 469.)
+</p><p>
+Mais il faut d'abord que la dame soit veuve; mariée elle
+est contrainte; Châtillon expire donc dans l'une des premières
+journées sérieuses de la Fronde.
+</p><p>
+«Ce jeune seigneur fut regretté publiquement de toute la
+cour à cause de son mérite et de sa qualité, et tous les
+honnêtes gens eurent pitié de sa destinée. Sa femme, la belle
+duchesse de Châtillon, qu'il avoit épousée par une violente
+passion, fit toutes les façons que les dames qui s'aiment trop
+pour aimer beaucoup les autres ont accoutumé de faire en de
+telles occasions; et comme il lui étoit déjà infidèle et qu'elle
+croyoit que son extrême beauté devoit réparer le dégoût d'une
+jouissance légitime, on douta que sa douleur fût aussi grande
+que sa perte.» (Mott., t. 3, p. 183.)
+</p><p>
+Voilà la veuve en campagne. Un prêtre que nous reverrons,
+Cambiac, M. de Nemours, Condé et d'autres de ci et
+de là, lui enlèvent son c&oelig;ur, qu'elle expose fort aux surprises,
+peu par amour sincère, si ce n'est pour Nemours,
+beaucoup par intérêt. Cambiac lui servit à conquérir un pouvoir
+absolu sur la princesse douairière, qu'il dirigeoit, et qui
+lui légua des rentes considérables (Lenet, p. 219). On verra
+ce que signifia l'intrigue qu'elle eut avec Condé. En 1652,
+au moment de la bataille Saint-Antoine, elle ne lui plaît pas
+encore beaucoup, car il lui fait une rude grimace chez Mademoiselle
+(Montp., t. 2, p. 269). Le canon avoit tonné tout
+le jour. À dîner, «elle faisoit des mines les plus ridicules du
+monde, et dont l'on se seroit bien moqué si l'on eût été en
+humeur de cela». Un peu plus tard, la même année (Montp.,
+t. 2, p. 326), elle «mouroit d'envie de donner dans la vue
+à M. de Lorraine. Elle vint un soir chez moi, dit Mademoiselle,
+parée, ajustée, la gorge découverte», etc. «Dès qu'elle fut
+partie, M. de Lorraine nous dit: Voilà la plus sotte femme du
+monde; elle me déplaît au dernier point.»&mdash;La veille ou
+l'avant-veille, elle avoit fait venir un joaillier, lui présent,
+et avoit en vain essayé de se faire offrir quelque bijou.
+</p><p>
+En même temps elle aime Nemours, et la guerre n'y fait
+rien. Mademoiselle est toujours bonne à interroger (t. 2, p.
+214); elle nous dira comment les amoureux couroient alors
+les grands chemins au travers des mousquetades. Belle époque!
+et qu'un écrivain a récemment eu raison (M. Feillet,
+dans la <i>Revue de Paris</i>) de traiter mal. Les seigneurs mettent
+tout en révolution; ils jouent à la bataille, ils écrivent des
+billets doux pendant que les campagnes succombent sous une
+effroyable misère.
+</p><p>
+«Madame de Nemours partit aussitôt pour le venir trouver.
+Madame de Châtillon vint avec elle jusqu'à Montargis;
+elle disoit qu'elle alloit pour conserver sa maison de
+Châtillon. Mais comme elle fut arrivée à Montargis, elle jugea
+que de là elle conserveroit bien ses terres, et qu'il y avoit plus
+de sûreté pour elle à se mettre dans les filles de Sainte-Marie,
+d'où elle ne sortoit que deux ou trois fois pour aller
+voir M. de Nemours, quoique des officiers qui vinrent à Orléans
+en ce temps-là me dirent qu'elle alloit tous les jours voir
+M. de Nemours toute seule avec une écharpe; qu'elle croyoit
+être bien cachée, mais qu'il n'y avoit pas un soldat dans
+l'armée qui ne la connût.»
+</p><p>
+Peut-être sera-t-il à propos de placer ici une relation
+qu'on est tout étonné, tant elle entre dans le détail des choses,
+de trouver dans les Mémoires de M. de *** (p. 533.&mdash;1652):
+«M. le Prince étoit plus amoureux que jamais de la
+duchesse de Châtillon, et sa jalousie pour le duc de Nemours
+avoit augmenté depuis qu'il n'avoit plus été le médiateur de
+l'accommodement du parti avec la cour. Le prince de Condé
+avoit prié cette duchesse de ne plus voir son rival, et, comme
+elle crut que la guerre, si elle duroit, éloigneroit bientôt ce
+prince, elle lui promit tout ce qu'il voulut, ce qui ne l'empêcha
+pas néanmoins de chercher les moyens de voir le duc
+de Nemours sans que Son Altesse en eût connoissance. Madame
+de Châtillon, ayant su que le prince de Condé étoit retenu
+au lit par quelque incommodité, en avertit le duc de
+Nemours et lui manda de la venir voir à dix heures du soir.
+Cet amant ne manqua pas à l'assignation, et, pour ne point
+faire d'affaire à la duchesse, il laissa son carrosse dans une
+rue détournée, d'où il prit à pied le chemin de la maison, le
+nez enveloppé dans un manteau.
+</p><p>
+«L'obscurité et le soin qu'il prenoit de se cacher lui firent
+manquer la porte. Il entra dans une autre, qu'il trouva ouverte,
+et une fille le conduisit sans lumière à une chambre où,
+après lui avoir dit que sa maîtresse l'attendoit au lit, elle le
+laissa seul, tirant sur elle la porte, qu'elle ferma à clef. Le duc
+de Nemours s'aperçut bientôt de la méprise, parcequ'il ne
+s'attendoit pas à un traitement si favorable. Il voyoit bien qu'il
+n'étoit pas loin de la maison de la duchesse, et il savoit que
+dans celle qui touchoit à la sienne il logeoit une fort jolie
+femme, qu'il avoit vue plusieurs fois chez madame de Châtillon;
+il avoit même appris que le mari de cette femme
+étoit sorti de la maison pour aller poser une sauvegarde que
+M. le Prince lui avoit donnée, à la prière de la duchesse,
+pour une assez belle maison qu'il avoit en Brie. Il résolut
+de profiter de l'occasion que la fortune lui offroit, et se coucha
+auprès de cette dame. Elle lui fit la guerre sur sa paresse,
+et il s'en excusa en termes généraux, pour ne rien
+dire qui pût découvrir la méprise. Il comprit par la suite que
+c'étoit pour moi qu'elle le prit et que le voisinage avoit fait
+notre connoissance. J'avois l'honneur d'être connu de lui, et
+il savoit que mon père avoit un beau château à un quart
+de lieue de La Queue, en Brie. Ainsi il lui fut plus aisé de
+répondre juste à ses questions. J'y vins un quart d'heure
+après, et, trouvant la porte fermée, je crus que le mari étoit
+revenu, et je m'en retournai sans hésiter. Le duc passa la
+nuit avec la dame, qui ne s'aperçut de son erreur que par
+le retour de la lune. Elle alloit s'exhaler en reproches contre
+celui qui venoit de la tromper d'une manière si peu civile;
+mais, ayant reconnu le duc de Nemours, elle se contenta
+de le prier de lui garder le secret.
+</p><p>
+«M. le Prince, qui vouloit être éclairci si la duchesse de
+Châtillon lui tenoit exactement parole, avoit mis des espions
+en campagne pour investir la maison. Ils vinrent lui dire qu'ils
+avoient vu le carrosse du duc de Nemours dans une rue voisine.
+Alors, oubliant ses incommodités, il s'habilla et se fit
+porter en chaise chez la duchesse. Elle fut surprise de sa visite,
+et craignit autant l'arrivée du duc de Nemours qu'elle
+l'avoit désirée un moment auparavant. Le prince de Condé
+demeura avec elle jusqu'à minuit, et il s'en alla sans lui rien
+témoigner de ses soupçons. Le lendemain, après dîner, le duc
+de Nemours envoya un page pour s'informer de ce que faisoit
+la duchesse de Châtillon, et il apprit qu'elle étoit allée à
+la promenade. Il se douta qu'elle étoit au Jardin des Simples,
+parcequ'elle cherchoit les promenades éloignées. Il s'y
+rendit aussitôt, et, ayant vu son carrosse à la porte, il la
+chercha partout. Après avoir parcouru le parterre et le bois,
+il monta jusqu'en haut en tournant, et il l'aperçut entre deux
+palissades seule avec le duc de Beaufort. Il prêta l'oreille, et
+il entendit que madame de Châtillon disoit à ce duc qu'elle
+n'avoit jamais aimé que lui, et que ses seuls intérêts l'avoient
+empêchée de conclure le traité de M. le Prince avec la cour.
+Il alloit sauter les palissades pour suivre les transports de sa
+jalousie, lorsqu'il vit faire la même chose au prince de Condé,
+qui, sans rien dire au duc de Beaufort, accabla la duchesse
+de reproches et jura de ne la voir jamais.»
+</p><p>
+Le lendemain, duel de Nemours et sa mort.
+</p><p>
+Elle se console (Montp., t. 2, p. 292), et voici, pour cette
+fois, un dernier texte invoqué en preuve: «Son Altesse
+Royale et M. le Prince entrèrent et s'approchèrent; elle leva
+son voile et se mit à faire une mine douce et riante. Je crus
+voir une autre personne sous cette coiffe: elle étoit poudrée
+et avoit des pendants d'oreilles; rien n'étoit plus ajusté. Dès
+que M. le Prince alloit d'un autre côté, elle rabaissoit sa coiffe
+et faisoit mille soupirs. Cette farce dura une heure et réjouit
+bien les spectateurs.»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_71_72" id="Footnote_71_72"></a><a href="#FNanchor_71_72"><span class="label">[71]</span></a> Celui-ci, c'est Gaston Jean-Baptiste, né en 1615, et marquis
+de son nom. Il étoit fils d'Antoine, baron de Roquelaure,
+maréchal de France, né en 1543, mort en 1625, après avoir
+donné le jour à dix-huit enfants: 1º du premier lit, à cinq
+filles et à un fils mort en 1610; 2º du second lit, à quatre
+filles et à huit fils, dont Gaston est le troisième.
+</p><p>
+Voici la notice que consacre à notre Roquelaure le livret
+intéressant du <i>Musée de Versailles</i> (t. 2, p. 630), livret qui
+a la valeur d'un ouvrage sérieux et qui fait honneur à M.
+Eudoxe Soulié: «Fils du maréchal Antoine de Roquelaure,
+né en 1615, il porta d'abord le nom de marquis de Roquelaure,
+servit dans les armées du roi comme capitaine de chevau-légers,
+puis comme colonel d'un régiment d'infanterie, et fut fait deux
+fois prisonnier, en 1641, au combat de la Marfée; en 1642, à
+la bataille d'Honnecourt. Maître de la garde-robe du roi, il
+combattit à Rocroy en 1643, fut fait maréchal de camp, fit
+les campagnes de Flandre et de Hollande, et devint lieutenant
+général en 1650. Louis XIV érigea sa terre de Roquelaure
+en duché-pairie en 1652 et le fit chevalier de l'ordre du Saint-Esprit
+en 1661. Il se trouva à la conquête de la Franche-Comté
+en 1668, à celle de Hollande en 1672, fut gouverneur
+général de Guyenne en 1676, et mourut à Paris le 11 mars
+1683.» Tels sont les états de service de l'homme.
+</p><p>
+On voit à Bordeaux, en 1650, un chevalier de Roquelaure
+(Lenet, p. 381) dans le parti de Condé. Le marquis appartient
+au parti de la cour, et va, cette année-là même, à Bordeaux
+(Mott., t. 4, p. 77) avec le maréchal de la Meilleraye.
+Il ne se gênoit pas d'ailleurs pour garder des intelligences
+dans le camp ennemi, ce qui, un moment, en 1649 (Mott.,
+t. 3, p. 267), le fait éloigner par Mazarin. Il étoit «hardi,
+grand parleur et gascon». Peut-être voudroit-on que dans
+cette note un pareil personnage fût moins officiellement décrit,
+car le nom de Roquelaure a le privilège, au temps des lectures
+sournoises du collége, de tenir en éveil notre gaîté;
+mais c'est surtout le fils de notre Roquelaure qui a été friand
+de scandale. Celui-ci, déjà doué d'une langue de hâbleur,
+n'a pas aussi hardiment sauté par dessus les bornes. Ce fut,
+d'ailleurs, un maréchal de France <i>in petto</i> (Monglat, p. 287).
+</p><p>
+N'allons pas jusqu'à réduire la vérité: il fatigua plus d'une
+fois ses contemporains. Dans le <i>Ballet des Noces de Thétis et
+de Pelée</i>, en 1654, Benserade lui fit chanter malignement,
+sous le costume d'une dryade:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Il n'est point de forêt qui ne soit indignée<br /></span>
+<span class="i0">Du fracas ennuyeux que j'ai fait tant de fois,<br /></span>
+<span class="i0">Et, sitôt que je hante une souche de bois,<br /></span>
+<span class="i0">Il vaudroit tout autant qu'on y mît la cognée.<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+Lorsque Lauzun fut disgracié, Roquelaure demanda, sans
+vergogne, ses lods et ventes à Louis XIV (La Place, t. 3,
+p. 216), qui lui répondit: «Il ne faut pas profiter de la disgrâce
+des malheureux.» Attrape, camarade! Tallemant lui a
+consacré son chapitre 234; il le taxe d'impertinence, doute
+de sa bravoure, mais reconnoît qu'il étoit «bon abatteur de
+bois». Nous savons ce que parler veut dire.
+</p><p>
+Tallemant parle aussi de sa femme, Charlotte-Marie de
+Daillon, fille du comte du Lude, «une des plus belles, pour
+ne pas dire la plus belle de la cour». Loret (septembre 1653)
+n'a pas oublié ce mariage. Roquelaure étoit riche; il donne
+à sa fiancée douze bourses parfumées contenant 6,000 pièces
+d'or de 11 livres 10 sous: cela faisoit 69,000 livres, et feroit
+quelque chose comme 200,000 livres. Lorsqu'elle fut accouchée
+deux fois, Loret la trouve encore
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Plus fraîche et plus belle que Flore.<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+«Assurément, c'est une belle créature», dit Mademoiselle.
+Quant à madame de Sévigné, elle déclare que madame de
+Roquelaure battoit toutes les autres à plate couture. Elle
+aimoit Vardes lorsqu'elle se maria, et ne put jamais s'habituer
+à se plaire en son état de femme mariée. Douce, rêveuse,
+plaintive, elle fut peut-être touchée, vers la fin, de l'amour
+que témoignoit pour elle le duc d'Anjou. Elle mourut en 1657.
+Le lendemain de sa mort, le duc d'Anjou va à confesse, communie
+et fait dire mille messes (Montp., t. 3, p. 268).
+</p><p>
+Roquelaure ne fut jamais duc vérifié. En 1663 Louis XIV
+lui fit défendre de soumettre son brevet au Parlement (Mott.,
+t. 5, p., 196).
+</p><p>
+La Bibliothèque nationale possède (Catal., t. 2, nº 3668)
+une affiche faite au sujet du ban et arrière-ban de Normandie,
+le 21 août 1674, au nom de Roquelaure, commandant en
+chef des troupes de la province.
+</p><p>
+Son fils, Biran, voluptueux sans scrupule (Saint-Simon,
+t. 5, p. 77), épouse mademoiselle de Laval, fille d'honneur
+de la dauphine et maîtresse du roi. Une fille lui arrive trop
+vite: «Mademoiselle, dit-il, soyez la bienvenue; je ne vous
+attendois pas si tôt.» Il se rua dans le bas comique et accepta
+cavalièrement son rôle de mari avantagé (V. Caylus, V. les
+<i>Lettres de Madame</i>, t. 1, p. 236). On voit dans les <i>États du
+comptant</i> pour 1685 (Pierre Clément, <i>le Gouvernement de
+Louis XIV</i>, p. 283): «Au sieur duc de &mdash;&mdash;, pour le parfait paiement
+de ce que Sa Majesté a donné à ladite duchesse par
+son contrat de mariage, 40,000 livres.»
+</p><p>
+Lui aussi, ce Roquelaure, fut un duc à brevet; il étoit
+ami intime de Vendôme. Saint-Simon (t. 1, p. 150) a raconté
+une scène terrible que lui fit au jeu, en 1695, cet ami redoutable.
+L'affront fut digéré, et les plaisanteries, interrompues
+un instant, rejaillirent de plus belle.
+</p><p>
+Roquelaure le fils est mort en 1734. Dès 1718 on avoit
+publié en Hollande <i>le Momus françois</i>, ou les Aventures divertissantes
+du duc de Roquelaure. C'est un recueil de sottises
+et d'ordures.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_72_73" id="Footnote_72_73"></a><a href="#FNanchor_72_73"><span class="label">[72]</span></a> Tout le monde a lu ses mémoires. Il est né en 1614 et
+fut élève de saint Vincent de Paul. Tallemant des Réaux l'a
+peint: «Petit homme noir qui ne voit que de fort près, mal
+fait, laid, et maladroit de ses mains à toute chose. Il n'avoit
+pourtant pas la mine d'un niais; il y avoit quelque chose de
+fier dans son visage.»
+</p><p>
+Nous ne mettrons ici qu'un trait de son histoire: son amour
+et ses projets pour madame de la Meilleraye. «Cela est bien
+fou!» dit un fou, l'abbé de Choisy (p. 565, collect. Michaud).
+C'est Saint-Simon (t. 8, p. 187) qui parle: «La maréchale
+de la Meilleraye (morte en 1710, à quatre-vingt-huit
+ans) avoit été parfaitement belle et de beaucoup d'esprit. Elle
+tourna la tête au cardinal de Retz, jusqu'à ce point de folie
+de vouloir tout mettre sens dessus dessous en France, à quoi
+il travailla tant qu'il put, pour réduire le roi en tel besoin
+de lui qu'il le forçât d'employer tout Rome pour obtenir dispense
+pour lui, tout prêtre et évêque sacré qu'il étoit, d'épouser
+la maréchale, dont le mari étoit vivant, fort bien avec
+elle, homme fort dans la confiance de la cour, du premier
+mérite, dans les plus grands emplois. Une telle folie est incroyable
+et ne laisse pas d'avoir été.»
+</p><p>
+Que voulez-vous? Cet homme avoit une âme de feu quand
+l'amour lui mettoit martel en tête.
+</p><p>
+Retz, quelque jugement qu'on porte sur sa vie politique,
+a fait une fin qui ne manque pas de grandeur. Madame de
+Sévigné l'a aimé et admiré fidèlement. Il est mort le 24 août
+1679. Nous lui saurons gré, avec le <i>Valesiana</i> (p. 293), de
+sa constante sympathie pour les gens de lettres.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_73_74" id="Footnote_73_74"></a><a href="#FNanchor_73_74"><span class="label">[73]</span></a> Henri II de Savoie avoit épousé, le 22 mars 1657,
+Marie d'Orléans-Longueville, fille de Henri II de Longueville,
+née le 5 mars 1625, morte bien tard, en 1707, le 16
+juin. Elle figure parmi les précieuses sous le nom de <i>Nitocris</i>
+(Prét., t. 2, p. 308). Elle aimoit les romans de chevalerie.
+C'est à elle que l'abbé Cotin a dédié le sonnet célèbre:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Votre prudence est endormie, etc.<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+Elle a laissé des Mémoires. Nemours (1624-1652) avoit un
+frère aîné, Charles-Amédée, beau, brave, spirituel, ami de
+Condé (Lenet, p. 455). Retz le juge sévèrement; «Moins
+que rien (p. 214) pour la capacité.» Nemours est l'un des
+héros de la Fronde (Mottev., t.3, p. 103), et dès le début.
+Il reçoit treize blessures à la bataille Saint-Antoine (Mottev.,
+t. 4, p. 340): il avoit ses prétentions comme un autre (Montp.,
+t. 2, p. 251). Nous avons dit comment on le rendit amoureux
+de madame de Longueville, sa belle-mère, ma foi.
+</p><p>
+Il faut le regarder comme l'un des plus doux et des plus
+honnêtes coureurs d'aventures de ce temps. Sa vie l'ennuyoit;
+il en étoit presque honteux. Madame de Mottevile dit de lui
+quelque chose qui lui fait honneur (t. 4, p. 348,&mdash;1648):
+</p><p>
+«Il avoit mandé au ministre que ses prétentions n'empêcheroient
+point la paix, et qu'il renonçoit de bon c&oelig;ur à
+tous ses avantages pour rentrer dans son devoir, dont il ne
+s'étoit écarté que par malheur et par l'engagement d'amitié
+où il s'étoit trouvé avec M. le Prince.»
+</p><p>
+La triste querelle de Nemours et de Beaufort (V. Conrart,
+p. 143) a été racontée en détail par Mademoiselle (t. 2, p.
+192, 288). Elle coûta la vie à l'agresseur.
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Chacun différemment témoigne son regret,<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+dit Benserade;
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Les hommes en public, les femmes en secret.<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+De très nombreuses pièces de la Bibliothèque nationale
+(Catal., t. 2, n<sup>os</sup> 2869-2878) s'y rapportent.
+</p><p>
+On peut lire avec intérêt l'ouvrage dont voici le titre (nº
+2232 du <i>Catalogue Leber</i>): <i>Le duc de Guise et le duc de Nemours</i>,
+Cologne, chez Clou Neuf (Hollande, à la Sphère),
+1684, petit in-12.
+</p><p>
+Pierre Coste (p. 60) dit bien que c'est aux eaux que Nemours
+aima madame de Châtillon, depuis peu mariée. «On
+peut dire, remarque-t-il, qu'il n'a eu de véritable inclination
+que pour cette duchesse. Ajoutons ici quelques lignes tirées
+des Mémoires de Mademoiselle (t. 2, p. 51; 1649); elles confirment
+le témoignage de notre texte:
+</p><p>
+«M. de Nemours commençoit alors à faire le galant de
+madame de Châtillon; cet amour avoit commencé dès le premier
+voyage de Saint-Germain, et la galanterie de son mari
+qui avoit commerce en ce temps-là pour Guerchy fit que celle
+de M. de Nemours lui déplut moins. Auparavant rien n'étoit
+égal à leurs amours..., etc.
+</p><p>
+«... L'on remarqua que, le jour que l'on l'alla consoler
+de la mort de son mari, elle étoit fort ajustée dans son lit.»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_74_75" id="Footnote_74_75"></a><a href="#FNanchor_74_75"><span class="label">[74]</span></a> Anne Doni, fille d'Octavien Doni, baron d'Attichy, et
+de Valence de Marillac, morte en 1663.
+</p><p>
+«Elle passoit, quand elle estoit fille, pour la plus desreiglée
+personne du monde en fait de repas et de visites, mais ce
+n'estoit rien au prix de ce que c'est à cette heure, car elle a
+trouvé un homme qui lui dame bien le pion. Il fait tout le
+contraire des autres.»
+</p><p>
+«Avec soixante mille livres de rente, et pas un enfant, ils
+n'ont jamais un quart d'escu.» (Tallem. des R., t. 3, p. 160.)
+</p><p>
+Son mari étoit Louis de Rochechouart, comte de Maure,
+frère du duc de Mortemart.
+</p><p>
+«Le désordre de ses affaires, dit Tallemant, autant que
+le bien public, l'engagea dans le party de Paris.» Condé
+s'en moqua beaucoup d'abord. On connoît les beaux triolets:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Buffle à manches de velours noir<br /></span>
+<span class="i0">Porte le grand comte de Maure,<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+qui sont de Bachaumont et de Condé lui-même.
+</p><p>
+Mademoiselle d'Attichy, fille d'honneur de la reine-mère,
+n'avoit permis à personne de lui conter fleurette (Tallem., t.
+2, p. 316).
+</p><p>
+Bautru lui disoit: «Vous n'êtes pas mal fine avec vostre
+sévérité. Vous avez si bien fait que vous pourrez, quand
+vous voudrez, vous divertir deux ans sans qu'on vous soupçonne.»
+</p><p>
+La Mesnardière (p. 437, édit. in-4 de 1656) atteste son
+esprit en un style fort alambiqué. C'est un triste poète lyrique
+que M. de La Mesnardière.
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Attichy, dont l'esprit est brillant et solide,<br /></span>
+<span class="i0">Aime les chants du ch&oelig;ur qui sur Pinde réside,<br /></span>
+<span class="i0">Et veut que l'air facile et la sublimité<br /></span>
+<span class="i0">Y marquent la Naissance et la Capacité.<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+D'après un bon juge, madame de Motteville (t. 3, p. 249;
+1649), madame la comtesse de Maure, «nièce du maréchal
+de Marillac, étoit une dame dont la beauté avoit fait autrefois
+beaucoup de bruit. Elle avoit une vertu éclatante et sans
+tache, de la générosité avec une éloquence extraordinaire,
+une âme élevée, des sentiments nobles, beaucoup de lumière
+et de pénétration.»
+</p><p>
+M. V. Cousin, l'historien de madame de Sablé, l'a représentée
+en son logis de la place Royale, à côté de son amie, toutes
+deux en leur chambre isolée, cloîtrées, couchées, craintives
+d'un courant d'air, effarouchées d'un bruit, les volets fermés,
+la lampe allumée à midi au mois de mai, restant trois
+mois sans se voir et s'écrivant dix fois par jour. Jamais épicuriennes
+n'ont raffiné plus voluptueusement les délicatesses de
+l'amour de la vie et de la crainte de la douleur. (Tallem.,
+t. 3, p. 137.)
+</p><p>
+Voici un extrait de <i>La Princesse de Paphlagonie</i>: «Il n'y
+avoit point d'heure où la princesse Parthénie (madame de
+Sablé) et la reine de Misnie (madame de Maure) ne conférassent
+des moyens de s'empescher de mourir et de l'art de se
+rendre immortelles.»
+</p><p>
+Ce sont là les précieuses, non plus de l'amour et du beau
+langage, mais de la philosophie préservatrice et conservatrice.
+Elles inventent des pâtes reconfortantes, des sirops veloutés,
+des élixirs de vie perpétuelle.
+</p><p>
+Achevons le portrait avec <i>La Princesse de Paphlagonie</i>:
+</p><p>
+«La reine de Mysie estoit une femme grande, de belle
+taille et de bonne mine; sa beauté estoit journalière par ses
+indispositions, qui en diminuoient un peu l'éclat. Elle avoit un
+air distrait et resveur qui lui donnoit une élévation dans les
+yeux et qui faisoit croire qu'elle mesprisoit ceux qu'elle regardoit;
+mais sa civilité et sa bonté raccommodoient ce que
+les distractions pouvoient avoir gâté. Elle avoit de l'esprit infiniment.»
+</p><p>
+Le réduit de madame la comtesse de Maure, <i>Madonte</i> (<i>Prét.</i>,
+t. 1, p. 206) s'appeloit <i>le Palais Nocturne</i>.
+</p><p>
+La connoissant telle qu'elle étoit, nous pouvons nous étonner
+de la voir en visite.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_75_76" id="Footnote_75_76"></a><a href="#FNanchor_75_76"><span class="label">[75]</span></a> J'ai déjà parlé des eaux de Forges.&mdash;Expilly leur consacre
+toute une page. C'est, dit-il, d'un voyage que Louis XIII
+y fit avec Anne d'Autriche que date leur fortune. Saint-Simon
+(t. 6, p. 104; 1707) les regarde comme bien inutiles.
+</p><p>
+Il y avoit aussi les eaux d'Aix-la-Chapelle (Saint-Simon,
+t. 5, p. 36), qui jouissoient d'une grande vogue. Ici il est
+question des eaux de Bourbon, non pas de Bourbon-l'Ancy,
+(Expilly, t. 1, p. 729), dans l'Autunois, qui avoit des sources
+minérales assez estimées, mais de Bourbon l'Archambault
+(Expilly, p. 731), près de Moulins.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_76_77" id="Footnote_76_77"></a><a href="#FNanchor_76_77"><span class="label">[76]</span></a> À la fête des Rois, en janvier 1649.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_77_78" id="Footnote_77_78"></a><a href="#FNanchor_77_78"><span class="label">[77]</span></a> Bussy a servi sous le maréchal de Châtillon (<i>Mémoires</i>,
+t. 1, p. 65). Né en 1584, le 26 juillet, il est mort le 4 janvier
+1646. C'étoit le petit-fils de l'amiral. Bon François et courageux,
+mais général médiocre, bon homme au fond, mais
+brutal, débauché et prodigue, il avoit épousé le 13 août 1615
+Anne de Polignac, belle et vertueuse personne, qui fut toute
+sa vie une protestante zélée et mourut en 1651.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_78_79" id="Footnote_78_79"></a><a href="#FNanchor_78_79"><span class="label">[78]</span></a> Pendant que Benserade étoit jeune, il étoit fort plein de
+lui-même et se piquoit d'être homme à bonnes fortunes. Un jour,
+certaine jalousie l'ayant porté à faire des couplets de chansons
+fort médisants contre des filles de la reine-régente, il fut
+chassé de la cour pour ce sujet. Mais, comme la reine l'aimoit
+et le trouvoit réjouissant, elle fit sa paix et obtint de ses
+filles qu'il seroit rappelé. Une d'entre elles, qui n'y consentoit
+pas de bon c&oelig;ur, ne pouvant résister à une semblable intercession,
+prit le parti de se venger par les armes dont elle
+avoit été attaquée, et fit ce quatrain contre lui:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Revenez, revenez, beau faiseur de chansons;<br /></span>
+<span class="i0">La reine a commandé que l'on vous les pardonne,<br /></span>
+<span class="i0">Pourvu que votre rousse et suante personne<br /></span>
+<span class="i0">Change pendant l'été plus souvent de chaussons.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">(Sénecé, éd. elzev., t. 1, p. 313.)<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i2">Ce bel esprit eut trois talents divers<br /></span>
+<span class="i2">Qui trouveront l'avenir peu crédule:<br /></span>
+<span class="i0">De plaisanter les grands il ne fit point scrupule,<br /></span>
+<span class="i7">Sans qu'ils le prissent de travers;<br /></span>
+<span class="i0">Il fut vieux et galant sans être ridicule,<br /></span>
+<span class="i2">Et s'enrichit à composer des vers.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">(Sénecé, t. 1, p. 254.)<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+Benserade demeuroit au Louvre au moment où nous en sommes
+(<i>Prét.</i>, t. 1, p. 46).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_79_80" id="Footnote_79_80"></a><a href="#FNanchor_79_80"><span class="label">[79]</span></a> Walckenaër (t. 1, p. 190) l'appelle le marquis de Chaulieu.
+Il avoit été le compagnon d'armes de Bussy en 1638 (<i>Mém.</i>,
+t. 1, p. 54) et avoit été à Monsieur, comme on disoit (Montp.,
+t. 2, p. 47). Il se vit entraîné dans la Fronde, combattit et
+mourut à Charenton en 1649 (février).
+</p><p>
+«Clanleu, qui la commandoit, y fut tué, se défendant
+vaillamment, refusant la vie qu'on lui voulut donner, et disant
+qu'il étoit partout malheureux et qu'il trouvoit plus honorable
+de mourir en cette occasion que sur un échafaud.» (Mott.,
+t. 1, p. 181.)
+</p><p>
+Les pièces 679, 680, 681, 682, 683, 691, du tome 2 du
+catalogue de la Bibl. nat., ont rapport à cette mort regrettable.
+La dernière (nº 691) lui donne le titre de baron.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_80_81" id="Footnote_80_81"></a><a href="#FNanchor_80_81"><span class="label">[80]</span></a> Gaston d'Orléans «a toujours eu l'esprit un peu page»
+(Tallem. des R., t. 2, p. 290). On cite vingt plaisanteries
+de ce prince qui ressemblent à de grosses malpropretés. «Les
+princes sont des animaux qui ne s'échappent que trop.» C'est
+Tallemant (t. 2, p. 49) qui le dit, et il y aura du monde pour
+le croire. Gaston fut un animal plein de la plus cruelle vanité.
+C'est celui-là qui tenoit à l'étiquette chez lui; c'est celui-là
+qui parle à chaque instant de faire jeter le monde par les
+fenêtres. Et il n'étoit pas méchant.
+</p><p>
+«Il étoit aimable de sa personne. Il avoit le teint et les
+traits du visage beaux; sa physionomie étoit agréable, ses
+yeux étoient bleus, ses cheveux noirs.» (Mott., t. 2, p. 233.)
+</p><p>
+Gaston étoit même assez bon prince quelquefois. À quoi
+bon rappeler la triste figure qu'il a faite en politique? Ses
+amours et ses amourettes sont nombreux.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_81_82" id="Footnote_81_82"></a><a href="#FNanchor_81_82"><span class="label">[81]</span></a> Quelle est encore cette demoiselle de Bordeaux et quel
+est ce monsieur de Ricoux? Je vois Mademoiselle (t. 3, p. 54)
+qui parle d'une dame de Ricousse, coiffeuse de madame de
+Châtillon. Évidemment c'est notre demoiselle mariée à son
+ami.
+</p><p>
+En fait de Bordeaux, il y a madame de Bordeaux, mère de
+madame Fontaine-Martel:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Bordeaux dispute à la Cornu<br /></span>
+<span class="i0">Le glorieux et bel avantage<br /></span>
+<span class="i0">De faire les maris cocus,<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+dit une chanson médiocre (<i>Nouv. Siècle de Louis XIV</i>, p. 97).
+Il y a une dame de Bordeaux qui prend part à la fête donnée
+à Saint-Maur par M. le Duc le 2 avril 1672. Il y a la femme
+de Bordeaux, intendant des finances (Tallem., chap. 221) ou
+receveur général à Tours (Tallem., chap. 354); il y a aussi
+la femme du fils de ce Bordeaux, qui étoit Bordeaux elle-même
+et d'une autre famille; il y en a d'autres encore. Je
+n'ai pas de lumières pour les classer entre elles.
+</p><p>
+Pour ce qui est de l'époux de notre demoiselle, le même
+embarras subsiste. Je vois un abbé de Richou ou Richoux,
+amant de madame de Montglat (V. Montglat, p. 40). Est-ce
+un parent? Je vois un Ricous au passage du Rhin (<i>Relation
+de Guiche</i>, Coll. Michaud, p. 338). Qui est ce Ricous? Je
+vois un Ricousse que La Roche Foucauld prie de tuer le cardinal
+de Retz (Retz, p. 298). Cela se rapproche. Et un M. de
+Ricousse, que Condé donne à Gourville en 1653 pour leurs
+affaires (Gourville, p. 509). Nous brûlons sans doute.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_82_83" id="Footnote_82_83"></a><a href="#FNanchor_82_83"><span class="label">[82]</span></a> Mazarin donna l'abbaye de Doudeauville à l'abbé Cl.
+Quillet, qui lui avoit dédié le poème latin de la <i>Callipædia</i>,
+dont le début n'a rien de trop élégant:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Quid faciat lætos thalamos, quo semine felix<br /></span>
+<span class="i0">Exsurgat proles...<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+Je ne prétends pas dire que c'est là le plus beau trait de sa
+vie et l'action la plus utile à la France qu'il ait faite; mais
+cela ne laisse pas de montrer qu'il entendoit la gaudriole. Ah!
+si l'on en croyoit les Mazarinades! Si même on en croyoit La
+Porte, le valet de chambre de Louis XIV! Voici au moins
+l'incontestable vérité: «Le cardinal Mazarin avoit été soupçonné
+de n'avoir pas eu beaucoup de religion; sa jeunesse étoit
+déshonorée par une mauvaise réputation qu'il avoit eue en
+Italie, et il n'avoit jamais témoigné assez de vénération pour
+les mystères les plus sacrés.» (Motteville, 5e p., t. 5, p. 94.)
+</p><p>
+Giulio Mazarini est né à Piscina<a name="FNanchor_B_84" id="FNanchor_B_84"></a><a href="#Footnote_B_84" class="fnanchor">[B]</a>, dans l'Abruzze, le 14
+juillet 1602; il est mort à Vincennes le 9 mars 1661. Ce fut
+un grand homme d'État, un homme d'esprit et un homme
+de c&oelig;ur dans son genre. Il paroît démontré qu'il fut l'heureux
+amant de la reine-mère (V. ses lettres, <i>Société de l'histoire de
+France</i>, 1836, édit. Ravenel, in-8).
+</p><p>
+On l'a raillé pour les travers de son humeur; on a fait de
+lui un Harpagon: il achetoit des tableaux, il avoit une bibliothèque
+admirable, il dépensoit un argent fou pour des
+machines d'opéra. En 1658 il monte une loterie gratuite
+(Montp., t. 3, p. 304) de cinq cent mille livres! Et puis il
+aima les lettres et les gens de lettres sans appareil de mécénat.
+</p><p>
+Nous ne songeons pas à le canoniser, pas même à l'absoudre
+du mal qu'il a laissé faire dans l'administration du royaume;
+mais il faut être juste pour sa mémoire, qui a été, comme sa
+vie, si agitée.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_B_84" id="Footnote_B_84"></a><a href="#FNanchor_B_84"><span class="label">[B]</span></a> On vient de retrouver son acte de baptême.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_83_85" id="Footnote_83_85"></a><a href="#FNanchor_83_85"><span class="label">[83]</span></a> Henri d'Orléans, descendant de Dunois, né le 27 avril
+1595, marié: 1. en 1617, à Louise de Bourbon, fille du
+comte de Soissons, morte en 1637; 2. le 2 juin 1642, à
+Anne-Geneviève de Bourbon-Condé, née le 27 août 1619. Il
+est mort le 11 mars 1663. Le duc de Longueville, en sa jeunesse,
+étoit galant et brave. On lui connoît une fille naturelle,
+l'abbesse de Maubuisson, morte en 1664. Somaize a trouvé
+joli (t. 1, p. 187) de l'appeler <i>Léonidas</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_84_86" id="Footnote_84_86"></a><a href="#FNanchor_84_86"><span class="label">[84]</span></a> Anne Poussart, fille de François Poussart, sieur de
+Fors (Faure) et marquis du Vigean, et d'Anne de Neubourg,
+dame d'honneur de la reine, puis de madame la Dauphine,
+épousa: 1. François d'Albret, sire de Pons, comte de Marennes;
+2. Armand-Jean du Plessis.
+</p><p>
+Il ne faut pas la confondre avec Judith de Pons, fille de
+Jean-Jacques de Pons, marquis de La Caze, et de Charlotte de
+Parthenay, dame de Genouillé, qui fut l'une des maîtresses,
+l'une des victimes du duc de Guise (Motteville, t. 2, p. 202),
+qui étoit fille d'honneur de la reine-mère (Tallem. des Réaux,
+2e édit., chap. 232) et qui mourut fille en 1688. Madame de
+Motteville dit qu'elle étoit «gloutonne de plaisirs». Voyant
+que Guise ne se pressoit pas de se faire roi de Naples et de la
+faire reine (Mottev., t. 2, p. 348), elle se livra à Malicorne,
+son écuyer.
+</p><p>
+Deux nièces éloignées du maréchal d'Albret ont aussi porté
+le nom de Pons. Mademoiselle de Pons l'aînée épousa le frère
+du maréchal (François-Amanieu), s'appela madame de Miossens,
+et mourut en 1714, sans enfants. Saint-Simon (chap.
+22, t. 1, p. 367) dit qu'elle faisoit peur par la longueur
+de sa personne. La cadette, «belle comme le jour», fut mariée
+à un Sublet, qui devint d'Heudicourt, grand louvetier.
+</p><p>
+Le roi avoit failli aimer cette seconde mademoiselle de
+Pons, qui s'y seroit prêtée et auroit peut-être prévenu La
+Vallière, si la reine-mère et le maréchal (1661) ne l'avoient
+fait enlever. Elle revint tard à la cour et déjà sans jeunesse:
+aussi se maria-t-elle avec joie. Vive, enjouée et badine, madame
+d'Heudicourt a paru aussi un peu folle.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_85_87" id="Footnote_85_87"></a><a href="#FNanchor_85_87"><span class="label">[85]</span></a> «Il étoit de basse naissance, et, parmi quelques bonnes
+qualités, il en avoit aussi de mauvaises.» (Mott., t. 3, p. 373.)
+</p><p>
+Louis Barbier de la Rivière, fils d'Antoine Barbier, sieur
+de la Rivière, commissaire de l'artillerie en Champagne, est
+né en 1695 à Montfort-l'Amauri (Amel. de la Houssaye, t. 1,
+p. 367). D'abord régent de philosophie au collège du Plessis
+et de Navarre, il dut à l'évêque de Cahors, Pierre Habert,
+d'être introduit auprès de Gaston, et à son esprit agréable de
+lui plaire. Amelot de la Houssaye dit que Gaston, qui aimoit
+Rabelais passionnément, fut bien content de trouver quelqu'un
+qui le sût par c&oelig;ur. Successivement premier aumônier de
+Monsieur, abbé de quinze abbayes, ministre d'État pendant
+la Fronde, chancelier des ordres, il est disgracié tout à coup
+pour s'être attaché à Condé, malgré le duc d'Orléans. Néanmoins,
+il meurt (30 janvier 1670) évêque de Langres, c'est-à-dire
+duc et pair. Le château de Petit-Bourg a été rebâti par lui.
+Il en a fait un château remarquable, et y mena une vie assez
+douce (Omer Talon, p. 381) pour se consoler de n'être pas
+devenu cardinal. L'abbé de la Rivière avoit eu de nombreuses
+intrigues: il aima, entre autres, la présidente Lescalopier
+(Tallem. des Réaux, ch. 202).
+</p><p>
+Dans les <i>Honny soit-il</i> de Maurepas il y a celui-ci en son
+honneur:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">S'advancer et se mesconnoître,<br /></span>
+<span class="i0">Vendre deux ou trois fois son maître,<br /></span>
+<span class="i0">Trahir son pays par argent,<br /></span>
+<span class="i0">Mépriser avec insolence<br /></span>
+<span class="i0">Ceux qui l'ont veu estre indigent:<br /></span>
+<span class="i0">Honny soit-il qui mal y pense!<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_86_88" id="Footnote_86_88"></a><a href="#FNanchor_86_88"><span class="label">[86]</span></a> Turenne a aimé beaucoup et long-temps les femmes. C'est
+ce que ne disent ni l'abbé Raguenet, ni Ramsay, ni les diverses
+histoires de Turenne approuvées par les archevêques
+de Tours et de Rouen.
+</p><p>
+Personne n'ignore qu'il fut très épris de madame de Longueville.
+Pierre Coste (p. 87) ne le cache point, tout en affirmant
+que Turenne n'étoit pas d'un naturel impétueux:
+</p><p>
+«Quoique le vicomte de Turenne ne fût pas fort porté à
+l'amour, le commerce continuel qu'il eut alors avec cette belle
+princesse l'ayant rendu plus sensible qu'à son ordinaire, il
+tâcha de s'en faire aimer. La duchesse de Longueville non
+seulement ne répondit point à son amour, mais le sacrifia à
+La Moussaye, qui étoit alors gouverneur de Stenay.»
+</p><p>
+Ramsay (t. 2, p. 155) explique l'histoire à sa manière.
+C'est comme dans les panégyriques ou dans les oraisons funèbres:
+tout est sagesse, mouvement de l'esprit, politique
+profonde. Le c&oelig;ur humain, la nature, ne paroît point.
+</p><p>
+«Quoique madame de Longueville fût dans une dévotion si
+grande qu'elle ne se mêloit d'aucune cabale, néanmoins son
+esprit avoit tant d'ascendant sur les personnes qu'elle les faisoit
+pencher du côté où elle avouoit bien que son inclination
+la portoit, c'est-à-dire du côté de Monsieur son frère.»
+</p><p>
+Turenne «aimoit naturellement la joie». (<i>Mém. de Grammont</i>,
+ch. 4.) Avec la joie il aima extrêmement, jusqu'à la
+compromettre, madame de Sévigné. Il avoit soixante ans
+quand il soupiroit aux pieds de madame de Coaquin (Choisy,
+p. 354), et se laissoit arracher le secret de l'État. En 1650,
+tenant campagne contre le parti de la cour, il entretenoit à
+Paris, dans la rue des Petits-Champs, une jolie grisette (V.
+les <i>Mémoires de Retz</i>).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_87_89" id="Footnote_87_89"></a><a href="#FNanchor_87_89"><span class="label">[87]</span></a> Bussy doit une fameuse chandelle à madame de Longueville.
+Aussitôt après l'apparition de l'<i>Histoire amoureuse
+des Gaules</i>, les officiers et jusqu'aux valets de Condé poussent
+des cris, s'empressent autour du maître, demandent à tuer
+l'auteur de cette histoire. Condé n'est apaisé que par sa s&oelig;ur.
+(<i>Recueil de la Place</i>, t. 7, p. 88.) Plus tard, elle travailla en
+vain à protéger celui qui l'avoit flattée si peu.
+</p><p>
+Nous pourrions tout uniment renvoyer le lecteur au livre
+de M. Cousin, qui est un ardent panégyrique; du moins nous
+ne traînerons pas la note en longueur.
+</p><p>
+L'affaire dramatique, dans cette vie si occupée, c'est, en
+1643, le duel de Maurice, comte de Coligny, frère de notre
+Châtillon, contre le duc de Guise. Madame de Motteville (t.
+2, p. 44) en a parlé suffisamment.
+</p><p>
+Tallemant des Réaux (<i>Historiette</i> de Sarrazin) dit que madame
+de Longueville aima Charles de Bourdeilles, comte de
+Mastas en Saintonge: c'est le Matha des <i>Mémoires de Grammont</i>,
+mort en 1674. Je ne sais si on peut dire qu'elle aima
+son frère Conti. Celui-ci, du moins, a conçu pour elle une
+passion très vive. M. de Longueville, à qui d'autres sont plus
+favorables, «avoit la mine basse», si l'on en croit M. de ***
+(p. 470), «et n'avoit dans sa personne aucun des agréments
+qui peuvent plaire aux femmes.» Ce même M. de *** dit
+de madame de Longueville: «Le duc de Châtillon avoit eu
+ses premières inclinations, et comme ce duc, après son mariage,
+n'eut plus pour elle les mêmes empressements, elle
+conserva toujours contre la duchesse une haine secrète.»
+</p><p>
+Et M. Cousin (2e édit., p. 28): «Elle a pu être touchée
+du dévoûment de Coligny, qui donna son sang pour la venger
+des outrages de madame de Montbazon; elle prêta un moment
+une oreille distraite aux galanteries du brave et spirituel
+Miossens; plus tard, elle se compromit un peu avec le duc de
+Nemours; mais elle n'a aimé véritablement qu'une seule personne:
+La Rochefoucauld; elle s'est donnée à lui tout entière;
+elle lui a tout sacrifié, ses devoirs, ses intérêts, son
+repos, sa réputation. Pour lui elle a joué sa fortune et sa vie;
+elle est entrée dans les conduites les plus équivoques et les
+plus contraires. C'est La Rochefoucauld qui l'a jetée dans la
+Fronde.»
+</p><p>
+Madame de Longueville, née le 27 août 1619, a été réellement
+une femme d'une très grande beauté. En 1647, madame
+de Motteville (t. 2, p. 240) fait son portrait avec un certain
+enthousiasme: «Quoiqu'elle eût eu la petite vérole depuis la
+régence et qu'elle eût perdu quelque peu de la perfection
+de son teint, l'éclat de ses charmes attiroit toujours l'inclination
+de ceux qui la voyoient; et surtout elle possédoit au
+souverain degré ce que la langue espagnole exprime par ces
+mots de <i>donayre brio y bizaria</i> (bon air, air galant); elle avoit
+la taille admirable, et l'air de sa personne avoit un agrément
+dont le pouvoir s'étendoit même sur notre sexe. Il étoit impossible
+de la voir sans l'aimer et sans désir de lui plaire. Sa
+beauté, néanmoins, consistoit plus dans les couleurs de son
+visage que dans la perfection de ses traits. Ses yeux n'étoient
+pas grands, mais beaux, doux et brillants, et le bleu en
+étoit admirable: il étoit pareil à celui des turquoises. Les
+poètes ne pouvoient jamais comparer aux lis et aux roses
+le blanc et l'incarnat qu'on voyoit sur son visage, et ses
+cheveux blonds et argentés, et qui accompagnoient tant de
+choses merveilleuses, faisoient qu'elle ressembloit beaucoup
+plus à un ange que non pas à une femme.»
+</p><p>
+On a une lettre de mademoiselle de Vandy (<i>Manuscrits de
+Conrart</i>, t. 8, p. 145) où il est dit qu'elle a un «teint de perle,
+l'esprit et la douceur d'un ange». Le mot <i>ange</i> se retrouve
+ailleurs encore. Félicitons-en M. de La Rochefoucauld.
+</p><p>
+Madame de Longueville a été précieuse. C'est tantôt <i>Léodamie</i>
+(Somaize, t. 1, p. 241), tantôt <i>Ligdamire</i> (t. 1, p. 141):
+«Du temps de Valère (Voiture), lorsqu'elle donnoit un peu
+plus de son temps à la galanterie, c'estoit chez elle que la
+parfaite se pratiquoit, et, à présent qu'elle a d'autres pensées,
+c'est chez elle que l'on apprend les plus austères vertus.»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_88_90" id="Footnote_88_90"></a><a href="#FNanchor_88_90"><span class="label">[88]</span></a> Charlotte-Marguerite de Montmorency, née en 1593,
+mariée le 3 mars 1609 à Henri II de Bourbon-Condé, est
+morte le 2 décembre 1650. Son extraordinaire beauté fit faire
+à Henri IV bien des folies. Toute jeune qu'elle étoit, et mariée,
+elle y trouva de l'agrément. On croit qu'elle espéroit, à
+la suite d'un double divorce, arriver jusqu'au trône de son
+admirateur. Cela aussi étoit bien fantastique.
+</p><p>
+Elle montra de la tête, au temps de la Fronde, lorsqu'il fallut
+soutenir Condé. Alors elle est chef du parti, elle délibère.
+Désormeaux (<i>Vie de Condé</i>, t. 2, p. 354) en donne un exemple:
+«La nuit venue, la princesse douairière assembla un
+petit conseil, où elle n'admit que la princesse sa bru, la duchesse
+de Châtillon, sa parente et sa favorite, la comtesse de
+Tourville, Lenet, conseiller d'État, l'abbé de La Roquette et
+quatre gentilshommes.»
+</p><p>
+Le Père Lelong (n. 22,711 et n. 23,096) et le catalogue
+de la Bibliothèque nationale (<i>Histoire</i>, t. 2, n. 1682) indiquent
+diverses pièces mises alors sous son nom par les fabricants
+de livres politiques. Mais plus qu'habile elle avoit été et
+elle étoit restée belle. Croyons-en Voiture:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">La belle princesse n'est pas<br /></span>
+<span class="i0">Du rang des beautés d'ici-bas,<br /></span>
+<span class="i0">Car une fraischeur immortelle<br /></span>
+<span class="i4">Se voit en elle.<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+M. Cousin (Longueville, 2e édit., p. 180) cite des vers
+de fête qui lui furent adressés. Le titre en est un peu bien
+pompeux: <i>La Vie et les miracles de sainte Marguerite-Charlotte
+de Montmorency, princesse de Condé, mis en vers à Liancourt</i>.
+</p><p>
+Jamais sainte ne fut canonisée si facilement. Madame la
+Princesse douairière étoit d'abord la fierté en personne. Madame
+de Motteville (t. 4, p. 91) est bien informée: «Cette
+princesse étoit dans un âge qui pouvoit encore lui faire espérer
+une longue suite d'années; elle paroissoit saine, elle avoit
+encore de la beauté, et l'on peut croire que l'amertume de sa
+disgrâce contribua beaucoup à sa fin. Elle étoit un peu trop
+fière, haïssant trop ses ennemis et ne pouvant leur pardonner.
+Dieu voulut sans doute l'humilier avant sa mort pour la
+prévenir de ses graces et la faire mourir plus chrétiennement.»
+</p><p>
+Passe pour l'arrogance. Madame la princesse étoit une Madeleine
+non repentie, et quelle Madeleine pour la grace, pour
+la pénitence, pour la béatification! Dans l'Église ce n'est pas
+l'Église elle-même, l'épouse du doux Jésus, qu'elle avoit aimée.
+Madame de Motteville (t. 4, p. 94) garantira ce qu'on
+avance: «Madame la Princesse avoit été fortement occupée
+de l'amour d'elle-même et des créatures. Je lui ai ouï dire,
+un jour qu'elle railloit avec la reine sur ses aventures passées,
+parlant du cardinal Pamphile, devenu pape, qu'elle avoit regret
+de ce que le cardinal Bentivoglio, son ancien ami, qui
+vivoit encore lors de cette élection, n'avoit point été élu en sa
+place, afin, lui dit-elle, de se pouvoir vanter d'avoir eu des
+amants de toutes conditions, des papes, des rois, des cardinaux,
+des princes, des ducs, des maréchaux de France, et
+même des gentilshommes.»
+</p><p>
+Amelot de la Houssaye (t. 2, p. 405) entre dans le détail:
+«Le cardinal de La Valette aimoit éperdûment la princesse
+de Condé, Charlotte de Montmorency, et elle, à ce qu'on disoit
+alors, l'aimoit réciproquement, parceque, outre qu'il étoit
+bien fait, il lui donnoit beaucoup.»
+</p><p>
+Je recommande tous ces textes religieux au benoît M. Louis
+Veuillot et à Monseigneur Parisis.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_89_91" id="Footnote_89_91"></a><a href="#FNanchor_89_91"><span class="label">[89]</span></a> Cambiac étoit un «ecclésiastique de Toulouse, dit Lenet
+(p. 379, en 1650), doux, modeste, beau, propre et fort
+intrigant». Sauval, mauvaise source quelquefois (Walck.,
+t. 2, p. 445), le fait chanoine d'Alby et de Montauban. Le
+même Sauval donne Bouchu pour amant à madame de Châtillon
+en même temps que Cambiac.
+</p><p>
+Cambiac étoit tout à fait attaché à la famille des Condé:
+c'étoit l'un de leurs conseillers intimes.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_90_92" id="Footnote_90_92"></a><a href="#FNanchor_90_92"><span class="label">[90]</span></a> Il y a madame de Brienne la mère (Louise de Béon,
+fille de Bernard, seigneur du Massés), mariée en 1623,
+morte le 2 septembre 1667; mademoiselle de Brienne (madame
+de Gamaches), et madame de Brienne la jeune, mariée
+en 1656, morte en 1664.
+</p><p>
+«La reine estimoit» la mère «pour son mérite (Mottev.,
+t. 4, p. 293) et sa piété». C'étoit l'amie de madame de
+Motteville (t. 5, p. 234). Elle soigna avec dévoûment la
+reine-mère dans sa longue et triste maladie.
+</p><p>
+Madame de Brienne la jeune étoit fille du comte de Chavigny:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Pour mettre leur pouvoir au jour,<br /></span>
+<span class="i0">Le ciel, la nature et l'amour,<br /></span>
+<span class="i0">De corail, d'ivoire et d'ébène<br /></span>
+<span class="i3">Firent Brienne,<br /></span>
+<span class="i3">Firent Brienne.<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+Elle étoit donc belle. Elle étoit sage aussi:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Un prélat à Pont-sur-Seine<br /></span>
+<span class="i0">Adresse souvent ses pas<br /></span>
+<span class="i0">Pour voir la chaste Brienne,<br /></span>
+<span class="i0">Pleine de divins appas;<br /></span>
+<span class="i0">Mais c'est pour lui chose vaine<br /></span>
+<span class="i0">S'il y va crotter ses bas.<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+Somaize la désigne, à ce qu'il paroît, sous le nom de la
+précieuse <i>Bérélise</i> (t. 1, p. 38, 228). Mais arrêtons-nous. Le
+destin de ce livre veut que quand les gens sont sages nous
+n'en parlions pas beaucoup.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_91_93" id="Footnote_91_93"></a><a href="#FNanchor_91_93"><span class="label">[91]</span></a> À la fin de 1650.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_92_94" id="Footnote_92_94"></a><a href="#FNanchor_92_94"><span class="label">[92]</span></a> «Merlou, autrefois Mello, bourg avec un château, une
+église collégiale, un prieuré, une maison religieuse de filles,
+etc., dans le Beauvoisis, élection de Clermont, à deux
+lieues ouest-nord-ouest de Creil. C'est une ancienne baronnie
+qui relève du roi et appartient à la maison de Luxembourg.
+Elle avoit donné le nom à une illustre maison, éteinte il y a
+environ trois cents ans, et de laquelle étoit Dreux de Mello,
+connétable de France sous Philippe-Auguste. Celles de Nesle,
+d'Offemont, de Montmorency et de Bourbon-Condé, l'ont
+possédée successivement.
+</p><p>
+«Le château est sur une hauteur; c'est un bâtiment très
+ancien.» (Expilly.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_93_95" id="Footnote_93_95"></a><a href="#FNanchor_93_95"><span class="label">[93]</span></a> Cinquième fils de Henri II de Bourbon-Condé, né le 11
+octobre 1629, mort le 21 février 1666 à Pézenas, où il eut
+une cour très littéraire. Molière y fut son poète favori, ce qu'il
+ne faut pas oublier pour son honneur.
+</p><p>
+Conti avoit la tête foible. Destiné d'abord à l'Église, abbé
+de Saint-Denis et de Cluny, puis renégat de dévotion (en
+1646), général, et général médiocre; dévot une seconde fois;
+puis libertin, amoureux; puis dévot de rechef, prétendant au
+chapeau rouge, et encore renégat; irrésolu enfin, rebelle, sujet
+dévoué, enthousiaste, sceptique, girouette des plus aisées,
+il a une physionomie à lui.
+</p><p>
+Armand de Conti avoit passé sa thèse en Sorbonne; ce fut
+l'occasion d'une querelle qu'Amelot de La Houssaye (t. 1,
+p. 37) a indiquée. Le goût de ces exercices, des discours,
+des oraisons, des petites pièces pompeuses, lui demeura. Le
+plus curieux de ses écrits est assurément ce v&oelig;u explicite (V.
+Amelot de La Houssaye, t. 2, p. 143), qui fut trouvé dans les
+papiers de sa très chère s&oelig;ur, madame de Longueville.
+</p><p>
+«Parmi les lettres et les papiers de feue madame la duchesse
+de Longueville se trouve la copie d'un v&oelig;u que M. le
+prince de Conty avoit fait en 1653 à Bordeaux d'entrer et de
+mourir dans la compagnie de Jésus. Le voici en la forme qu'il
+étoit écrit:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><span class="smcap">Jesus, Maria, Joseph, Angelus custos,<br /></span>
+<span class="i0">Beatus Pater Ignatius.</span><br /></span>
+</div></div>
+<p>
+<i>Omnipotens, sempiterne Deus, ego</i> <span class="smcap">Armandus de Bourbon</span>,
+<i>licet undecumque divino tuo conspectu indignissimus, fretus tamen
+pietate ac misericordia infinita, et impulsus tibi serviendi
+desiderio, voveo coram sacratissima Virgine Maria et curia
+c&oelig;lesti universa, divinæ majestati tuæ castitatem perpetuam,
+et propono firmiter Societatem Jesu me ingressurum, in qua
+vivere et mori ad majorem tuam gloriam ardentissime cupio.
+A tua ergo immensa bonitate et clementia infinita per Jesu
+Christi sanguinem peto suppliciter ut hoc holocaustum in odorem
+suavitatis admittere digneris, et, ut largitus es ad hoc desiderandum
+et offerandum, sic etiam ad explendum gratiam
+uberem largiaris. Amen. Datum Burdigalæ die 2 Februari, purificationi
+B. Mariæ Virginis consecrata, et sanguine meo
+subsignatum, anno Domini 1653, ætatis meæ 23 cum quatuor
+mensibus.</i>
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">«<span class="smcap">Armandus de Bourbon.</span><br /></span>
+</div></div>
+<p>
+«<i>Sancta</i> <span class="smcap">Maria</span>, <i>mater Dei et virgo, ego te in dominam,
+patronam et advocatam eligo, rogoque enixe ut me adjuves
+ad servandum votum meum et ad executioni mandandum propositum
+meum. Amen.</i>»
+</p><p>
+Latin médiocre, v&oelig;u de maniaque, que la sainte Vierge n'a
+point exaucé. Cette pièce n'en a pas moins son agrément.
+</p><p>
+Nous avons vu que ce jésuite aimoit Bussy, qu'il cultivoit
+le vers badin et la prose salée. Au besoin il faisoit un sermon
+et anathématisoit les spectacles.
+</p><p>
+Allons aux sources, interrogeons Choisy d'abord: «Conti
+avoit une sorte d'esprit indécis, voulant et ne voulant pas,
+changeant d'avis, alternativement dévot et voluptueux,
+d'une santé médiocre, d'une taille très contrefaite».
+</p><p>
+Un peu plus loin (p. 625), le vénérable Choisy contrecarre
+M. Cousin et ses douces légendes: «Chacun sait
+comme quoi ce prince s'abandonna à la passion éperdue qu'il
+eut pour madame de Longueville.»
+</p><p>
+Ne criez pas haro sur Choisy; Lenet (p. 474) dit bien la
+même chose: «Ce jeune prince avoit pris une folle passion
+pour la duchesse de Longueville, sa s&oelig;ur, quelques années
+avant sa prison, et se l'étoit mise si avant dans le c&oelig;ur,
+qu'il ne songeoit qu'à faire des choses extrêmes pour lui en
+donner des marques.»
+</p><p>
+Il dit même que la manie du v&oelig;u l'avoit déjà pris dans sa
+prison. Cette fois, ce n'étoit pas jésuite qu'il vouloit être: il
+se donnoit au diable corps et âme. L'homme se doit d'être
+moins prodigue de son <i>moi</i>, d'où qu'il vienne. En attendant
+Dieu ou le diable, Conti se donnoit volontiers et souvent aux
+dames, qu'il aimoit, et auxquelles son rang, sa figure et son
+esprit plaisoient, malgré les défauts de sa taille. Condé le
+railloit; Conti le provoqua (Saint-Simon, t. 1, p. 16).
+</p><p>
+Laigues lui voulut faire épouser mademoiselle de Chevreuse
+(Mottev., t. 4, p. 182), en 1651; lui-même courtisoit
+madame de Sévigné. Enfin il arriva (V. les Mém. du marq.
+de Chouppes et de Gourville), poussé par Cosnac, par Sarrazin
+et d'autres, à épouser une fille de madame Martinozzi,
+qui avoit de la beauté et de la vertu. Condé ne fut pas flatté
+de voir son frère neveu du cardinal.
+</p><p>
+Il y a ceci de remarquable dans l'histoire de Conti que
+Louis XIV, malade en 1663, jeta les yeux sur lui, préférablement
+à tout autre, pour lui confier le gouvernement après
+sa mort (Motteville, t. 5, p. 187).
+</p><p>
+Madame de La Fayette le dit aussi.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_94_96" id="Footnote_94_96"></a><a href="#FNanchor_94_96"><span class="label">[94]</span></a> François VI de La Rochefoucauld n'a rien oublié pour
+se faire bien connoître. Il a laissé un petit livre, cinquante
+pages immortelles, et des Mémoires: en 1658, il écrit: «Je
+suis d'une taille médiocre, libre et bien proportionnée; j'ai le
+teint brun, mais assez uni; le front élevé et d'une raisonnable
+grandeur; les yeux noirs, petits et enfoncés, et les sourcils
+noirs et épais, mais bien tournés. Je serois fort empêché
+de dire de quelle sorte j'ai le nez fait, car il n'est ni camus,
+ni aquilin, ni gros, ni pointu, au moins à ce que je crois;
+tout ce que je sçais, c'est qu'il est plutôt grand que petit et
+qu'il descend un peu trop bas. J'ai la bouche grande, les lèvres
+assez rouges d'ordinaire et ni bien ni mal taillées. J'ai
+les dents blanches et passablement bien rangées. On m'a dit
+autrefois que j'avois un peu trop de menton; je viens de me
+regarder dans le miroir pour savoir ce qui en est, et je ne
+sçais pas trop bien qu'en juger. Pour le tour du visage, je l'ai
+ou carré ou en ovale; lequel des deux? Il me seroit fort difficile
+de le dire. J'ai les cheveux noirs, naturellement frisés;
+et avec cela assez épais et assez longs pour pouvoir prétendre
+à une belle tête.
+</p><p>
+«J'ai quelque chose de chagrin et de fier dans la mine:
+cela fait croire à la plupart des gens que je suis méprisant,
+quoique je ne le sois point du tout. J'ai l'action fort aisée,
+et même un peu trop, et jusqu'à faire beaucoup de gestes en
+parlant. Voilà naïvement comme je pense que je suis fait au
+dehors, et l'on trouvera, je crois, que ce que je pense de
+moi là-dessus n'est pas fort eloigné de ce qui en est.»
+</p><p>
+En 1648, il étoit encore prince de Marcillac; madame de
+Motteville dit: «Ce seigneur étoit peut-être plus intéressé
+qu'il n'étoit tendre (Mottev., t. 3, p. 128). Il avoit beaucoup
+d'esprit et l'avoit fort agréable, mais il avoit encore
+plus d'ambition» (t. 3, p. 154).
+</p><p>
+En 1643, elle ajoutoit à son nom (t. 2, p. 9) cette phrase:
+«Ami de madame de Chevreuse et de la dame de Hautefort,
+qui étoit fort bien fait, avoit beaucoup d'esprit et de lumière,
+et dont le mérite extraordinaire le destinoit à faire une
+grande figure dans le monde.»
+</p><p>
+Il n'est pas nécessaire d'être diffus lorsqu'il s'agit d'une
+personne que tout le monde connoît si bien.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_95_97" id="Footnote_95_97"></a><a href="#FNanchor_95_97"><span class="label">[95]</span></a> Son affaire est bonne. C'est le <i>Desfonandrès</i> de Molière.
+Il avoit de la réputation; on le consulte lorsque Mazarin va
+mourir. «Charlatan, dit Guy Patin, charlatan s'il en fut jamais;
+homme de bien, à ce qu'il dit, et qui n'a jamais
+changé de religion que pour faire fortune et mieux avancer ses
+enfants.»
+</p><p>
+Il fit avorter en effet, lorsqu'elle eut occasion de le désirer,
+madame de Châtillon. Un petit Nemours, qui eût peut-être
+été un hardi capitaine ou un brillant abbé, disparut ainsi.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_96_98" id="Footnote_96_98"></a><a href="#FNanchor_96_98"><span class="label">[96]</span></a> Bossuet a tout dit pour sa gloire. Ce fut un grand général
+et un grand esprit. Le petit portrait que Bussy lui consacre
+n'est pas une si mauvaise chose pour n'être pas une
+oraison funèbre.
+</p><p>
+C'est sur la dénonciation catégorique de Condé (Guy Patin,
+lettre du 18 août 1665) que Bussy fut arrêté. Condé ne
+lui pardonna jamais ce qu'il avoit écrit de sa s&oelig;ur, ni sans
+doute sa conduite en Berry au temps de la Fronde.
+</p><p>
+Le père de Condé se croyoit de temps en temps oiseau, et
+chantoit; sanglier, et donnoit des coups de boutoir. Son fils se
+crut tour à tour, et avec délices, lièvre, mort, chauve-souris,
+salade. Il y a de la folie dans la substance cérébrale de la
+race. C'est cette folie qu'il faut accuser de certains travers de
+Condé (Lett. de Madame, 5 juin 1719): «Il alla à l'armée et
+il s'habitua à de jeunes cavaliers; quand il revint, il ne
+pouvoit plus souffrir les dames.»
+</p><p>
+De ce temps (1643) date une chanson fine, qu'il y a quelque
+agrément à se rappeler, lorsqu'on voit plus tard (en
+1652, à Paris) Condé baiser en pleine rue la châsse de sainte
+Geneviève. Le dialogue a pour interlocuteurs Condé et son
+ami de La Moussaye (un Goyon). Les deux improvisateurs
+descendent le Rhône en bateau sous un bel orage:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Carus amicus Mussæus,<br /></span>
+<span class="i0">Ah! Deus bone! quod tempus!<br /></span>
+<span class="i0">Landerirette!<br /></span>
+<span class="i0">Imbre sumus perituri,<br /></span>
+<span class="i0">Landeriri.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">&mdash;Securæ sunt nostræ vitæ;<br /></span>
+<span class="i0">Sumus enim Sodomitæ,<br /></span>
+<span class="i0">Landerirette,<br /></span>
+<span class="i0">Igne tantum perituri,<br /></span>
+<span class="i0">Landeriri.<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+Le père de Condé avoit aussi, dit-on, ces défauts-là; son
+page, Hocquetot ou Hecquetot (un Beuvron), lui étoit, à ce
+qu'il paroît, trop dévoué, et l'on disoit, toujours en latin
+(Tall., ch. 2, p. 441):
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Crimina sunt septem, sunt crimina Principis Octo.<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+La chansonnette de Condé et de son ami, toute réserve
+faite, vaut mieux que cet affreux calembour. Condé troussoit
+le vers gaillardement; on en a la preuve en françois dans
+les rondeaux du comte de Maure. Il ne faudroit pas oublier
+ces poésies dans un recueil des vers de la maison de Bourbon.
+</p><p>
+Condé se permettoit, à l'occasion, des entreprises plus humaines.
+Revenant ivre de chez la Duryer, cabaretière à Saint-Cloud,
+il rencontre madame d'Ecquevilly près Boulogne; elle
+avoit une suite, il en avoit une; en un clin d'&oelig;il il n'y eut
+qu'une bande, qui disparut dans les fourrés du bois (V.
+Tallem., deuxième édit., chap. 212). <i>Humaines</i>, ai-je dit; je
+voulois dire: mieux appropriées à un homme. Mais là encore
+il y a bien du prince chimérique.
+</p><p>
+Quelques petits témoignages ne peuvent nuire maintenant:
+«Dans sa jeunesse il avoit connu toutes les dames de
+la cour et de la ville dont la beauté avoit fait quelque bruit,
+sans s'attacher à pas une. Comme il n'y cherchoit que les
+agréments du corps, il n'avoit pas pour elles tous les égards
+et toutes les honnêtetés que la noblesse françoise a coutume
+d'avoir pour les femmes.
+</p><p>
+«... Le c&oelig;ur volage de ce prince se fixa cependant à la fin
+en faveur de la duchesse de Châtillon, sa parente, pour laquelle
+il eut de la complaisance et de la soumission.» (<i>Mém.
+de M. ***</i>, p. 469; 1648.)
+</p><p>
+Mademoiselle (t. 2, p. 241), parlant de cette intrigue
+(1652), flaire juste: «La suite des choses a bien fait connoître
+que M. le Prince n'étoit point amoureux.»
+</p><p>
+Cette affaire-là ne prouve donc pas beaucoup. Il y auroit à
+citer le passage de Condé chez Ninon, qu'il protégea toujours;
+il y auroit à parler de mademoiselle du Vigean (V. M. Cousin)
+et à rappeler mademoiselle de Toussy (Louise de Prie),
+plus tard maréchale de La Mothe-Houdancourt.
+</p><p>
+Tout cela même ne fait pas un c&oelig;ur bien tendre. Madame
+de Motteville jugera l'homme en dernier ressort (Motteville,
+t. 2, p. 221; 1647): «Il faisoit le fanfaron contre la galanterie,
+et disoit souvent qu'il y renonçoit, et même au bal,
+quoique ce fût le lieu où sa personne paroissoit davantage. Il
+n'étoit pas beau: son visage étoit d'une laide forme, il avoit
+les yeux bleus et vifs, et dans son regard se trouvoit de la
+fierté. Son nez étoit aquilin, sa bouche étoit fort désagréable,
+à cause qu'elle étoit grande et ses dents trop sorties; mais
+dans toute sa physionomie il y avoit quelque chose de grand
+et de fier, tirant à la ressemblance de l'aigle. Il n'étoit pas
+des plus grands, mais sa taille en soi étoit toute parfaite.»
+</p><p>
+Coligny-Saligny a dit tout le mal possible de Condé (V. ses
+<i>Mémoires</i>). Une de ses phrases est grave, mais n'étonne pas:
+</p><p>
+«Il s'est voulu servir de son esprit pour ôter la couronne de
+dessus la tête du roi; je sçais ce qu'il m'en a dit plusieurs fois,
+et sur quoi il fondoit ses pernicieux desseins.»
+</p><p>
+Condé échoua; il se repentit même. Sa fin retirée a encore
+de la grandeur. Il ne faut pas lire exclusivement Désormeaux
+pour le bien connoître; nul n'a poussé plus loin les vices et
+les vertus de la jeune noblesse du XVIIe siècle. Et puis, c'est
+le vainqueur de Rocroy!
+</p><p>
+M. Cousin a cru devoir le placer, comme capitaine, au dessus
+de Bonaparte. On voit pourquoi, mais M. Cousin ne doit
+pas avoir mis tout le monde de son avis.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_97_99" id="Footnote_97_99"></a><a href="#FNanchor_97_99"><span class="label">[97]</span></a> Plus haut j'ai oublié, à propos de Beaufort, de dire qu'il
+faisoit à madame de Châtillon la gracieuseté de lui demander
+d'être aimé d'elle (Conrart, <i>Mémoires imprimés</i>, p. 58),
+«même de bricole». Le mot est simple et n'a rien d'affecté.
+</p><p>
+Faisons une halte pour recueillir quatre ou cinq fragments
+de Mémoires qui nous permettent de pousser en avant notre
+glose, et qui sont d'utiles éclaircissements.
+</p><p>
+Marigny (16 juin 1652) dit dans une lettre que M. Louis
+Pâris a imprimée dans le <i>Cabinet historique</i> (décembre 1854,
+p. 109): «Le soir, je vis S. A., et, bien qu'elle fust retournée
+après minuit de chez madame de Chastillon, où elle
+est assez assidue, je demeurai, etc.»
+</p><p>
+Voilà l'intimité démontrée. Madame de Motteville (t. 4,
+p. 330) explique décemment les choses; mais que le panégyriste
+Désormeaux (t. 3, p. 258) prenne d'abord la parole.
+(La paix) «paraissoit désespérée lorqu'une dame jugea qu'un
+si grand bien devoit être l'ouvrage de la beauté et des grâces:
+d'autres femmes s'étoient rendues célèbres par des cabales et
+des passions redoutables. Les malheurs de la France étoient
+le fruit odieux et amer de leurs intrigues, de leurs caprices,
+de leurs rivalités. La duchesse de Châtillon aspiroit à une
+gloire plus pure: heureuse si l'amour seul de l'État l'eût guidée;
+mais la vanité, le ressentiment, l'intérêt, n'eurent pas
+moins de part à un projet d'ailleurs si noble que le patriotisme.
+Elle brûloit d'envie de faire voir aux yeux de l'Europe
+l'empire que ses charmes, soutenus de l'art le plus séducteur,
+lui avoient acquis sur l'âme d'un héros si long-temps indocile
+au joug de l'amour. Elle vouloit en même temps se venger
+de la duchesse de Longueville, qui avoit tenté de lui enlever
+la conquête du duc de Nemours, en privant la s&oelig;ur de
+la confiance du frère et en dictant un traité qui la réduisît à
+passer le reste de ses jours avec un époux qu'elle haïssoit.»
+</p><p>
+Voici, madame de Motteville à son tour, et son style soutenu:
+«Dans cet état, une dame voulut avoir la gloire de la
+destinée d'un grand prince et d'avoir part à la plus éclatante
+affaire de l'Europe, qui étoit alors cette paix de la cour, qui
+paroissoit devoir être suivie de la générale, c'est-à-dire s'il
+eût été possible de la faire aux conditions qui avoient été proposées.
+Madame de Châtillon haïssoit madame de Longueville:
+l'émulation de leur beauté et du c&oelig;ur du duc de Nemours,
+qu'elles vouloient posséder l'une et l'autre, faisoit
+leur haine. Madame de Châtillon avoit vengé le duc de la Rochefoucauld,
+en ce qu'elle avoit emporté sur madame de Longueville
+l'inclination de ce prince, qui s'étoit donné entièrement
+à elle. Cette belle veuve ne haïssoit pas le duc de Nemours,
+cette conquête lui plaisoit; mais, ayant toujours eu
+quelques prétentions sur les bonnes grâces de M. le Prince,
+elle n'étoit pas fâchée non plus de conserver quelque domination
+sur l'esprit de ce héros, que toute l'Europe estimoit:
+si bien qu'elle fit dessein de l'engager à laisser conduire cette
+négociation par elle. Son dessein fut de faire la paix sans que
+madame de Longueville y eût aucune part, ni par la gloire,
+ni par ses intérêts; et, ne voulant pas faire de perfidie au
+duc de Nemours, elle le lui fit trouver bon et l'engagea de
+rompre tout commerce avec madame de Longueville. Elle se
+servit du duc de la Rochefoucauld et de ses passions pour
+faire approuver sa conduite au duc de Nemours et pour presser
+M. le Prince de se confier à elle et de vouloir écouter ses
+conseils. Le duc de la Rochefoucauld m'a dit que la jalousie et
+la vengeance le firent agir soigneusement et qu'il fit tout ce
+qu'elle voulut. Comme cette dame désiroit aussi se faire riche,
+elle sut tirer alors un présent de M. le Prince, qui,
+poussé à cette libéralité par son jaloux négociateur, lui donna,
+en qualité de parent, la terre de Marlou, et surtout un pouvoir
+très ample de traiter la paix avec le cardinal Mazarin.
+Elle alla donc à la cour, et y parut avec l'éclat que lui devoit
+donner une si grande apparence de crédit sur l'esprit de M. le
+Prince; mais le cardinal ne crut pas possible qu'elle pût
+être si absolue maîtresse de son sort. Il s'imagina, selon la
+raison, que M. le Prince avoit voulu lui complaire, mais que
+de tels traités ne se pouvoient pas faire de cette sorte, ou
+plutôt il ne voulut pas faire la paix dans des temps où il ne
+l'auroit pas faite avantageusement pour le roi et pour lui;
+mais, agissant à son ordinaire, il gagna du temps et amusa
+le prince de Condé pendant qu'il faisoit la guerre tout de bon
+en Guienne, et que partout les armes du roi étoient victorieuses.
+Madame de Châtillon revint à Paris pleine d'espérances
+et de promesses; et le cardinal, plus habile et plus fin
+que ses ennemis, tira de sa négociation un plus solide bien
+qu'il n'en auroit reçu alors de l'accommodement.»
+</p><p>
+Madame de Châtillon (Montp., t. 5, p. 251) espéroit réellement
+qu'on lui paieroit son traité 100,000 écus (un million).
+</p><p>
+Deux ans après (Mottev., t. 4, p. 36) elle fut accusée d'avoir
+voulu attaquer sa vie (celle du cardinal Mazarin) par d'autres
+armes que celles de ses yeux; il y eut des hommes roués
+pour avoir été convaincus de ce dessein: il parut qu'elle y
+avoit eu quelque petite part, et l'heureuse destinée du cardinal
+le sauva de tous ces maux. L'intrigue a fait nommer
+cette dame en plusieurs occasions; mais, comme sa gloire
+se trouveroit un peu flétrie par cette narration, je n'en parle
+point... Cette dame étoit belle, galante et ambitieuse, autant
+que hardie à entreprendre et à tout hasarder pour satisfaire
+ses passions...
+</p><p>
+«Elle savoit obliger de bonne grâce et joindre au nom
+de Montmorency une civilité extrême qui l'auroit rendue digne d'une
+estime toute extraordinaire, si on avoit pu ne pas
+voir en toutes ses paroles, ses sentiments et ses actions, un
+caractère de déguisement et des façons affectées, qui déplaisent
+toujours aux personnes qui aiment la sincérité.»
+</p><p>
+Mademoiselle (t. 3, p. 55), qui confond parfois les dates,
+parle aussi de toutes ces aventures. Elle étoit allée à Marlou
+comme une simple mortelle, en 1656, disent ses mémoires.
+«Rien n'étoit plus pompeux que madame de Châtillon ce
+jour-là: elle avoit un habit de taffetas aurore, bordé d'un
+cordonnet d'argent; elle étoit plus blanche et plus incarnate
+que je l'aie jamais vue; elle avoit force diamants aux
+oreilles, aux doigts et aux bras; elle étoit dans une dernière
+magnificence. Qui voudroit conter toutes les aventures
+qui lui sont arrivées, on ne finiroit jamais: ce seroit un roman
+où il y auroit plusieurs héros de différentes manières.
+On disoit que M. le Prince étoit toujours amoureux d'elle,
+comme aussi le roi d'Angleterre, milord Digby, Anglois, et
+l'abbé Fouquet. On disoit qu'elle étoit bien aise de donner
+de la jalousie à M. le Prince du roi d'Angleterre, et que les
+deux autres étoient utiles à ses affaires et à sa sûreté. On
+roua deux hommes, un nommé Bertaut et l'autre Ricousse,
+frère d'un homme qui est à M. le Prince et dont la femme
+est à madame de Châtillon, pour des menées contre l'État, où
+on disoit que madame de Châtillon avoit beaucoup de part,
+et que c'étoit pour le service de M. le Prince. Dans le même
+temps j'ai ouï dire qu'il ne sçavoit ce que c'étoit. Madame
+de Châtillon se sauva de sa maison de Marlou; elle fut cachée
+en beaucoup d'endroits, puis elle alla à l'abbaye de
+Maubuisson. Il y avoit un ecclésiastique, nommé Cambiac,
+mêlé dans tout cela, de qui l'on dit que l'on trouva force
+lettres données à madame de Châtillon, et les réponses; ce
+fut Digby qui les prit et les montra. On disoit encore que c'étoit
+elle qui avoit découvert à l'abbé Fouquet l'affaire de ces
+deux hommes roués. On s'étonnoit comment ce commerce
+de l'abbé Fouquet s'accommodoit avec celui de M. le Prince,
+lequel avoit fait pendre deux hommes qui étoient allés en
+Flandre pour l'assassiner; qu'à la question ils déposèrent
+qu'il y étoient allés par ordre de M. l'abbé Fouquet. Je ne
+me souviens pas bien en quelle année ce fut, je me souviens
+que des gens qui venoient d'auprès de M. le Prince me
+le contèrent.
+</p><p>
+«L'habitude de Digby avec madame de Châtillon étoit venue
+ce qu'il étoit gouverneur de Mantes et de Pontoise pendant
+la guerre, où il demeura quelque temps après. Il n'étoit pas
+éloigné de Marlou: il alloit visiter madame de Châtillon;
+il jouoit à la boule et aux quilles avec elle, et on dit qu'à
+ces jeux-là elle lui avoit gagné vingt-cinq ou trente mille
+livres. On tenoit de beaux discours, et les histoires que
+l'on racontoit étoient difficiles à débrouiller. Tout ce que j'en
+puis dire, c'est qu'elle me fit grand' pitié quand tous ces
+bruits-là coururent, et j'admirai, quand je la vis si belle à
+Chilly, qu'elle eût pu conserver tant de santé et de beauté
+parmi de tels embarras.»
+</p><p>
+Nous voyons là que Charles II, roi en exil, aima la duchesse.
+Elle s'imaginoit qu'il vouloit l'épouser et demanda à
+Anne d'Autriche (Montp., t. 4, p. 239) si on la traiteroit en
+reine, le cas échéant. La pauvre Majesté, en attendant sa
+gloire, étoit la très humble sujette de l'abbé Fouquet; ce
+qui arrache à mademoiselle de Montpensier (t. 3, p. 298) des
+soupirs multipliés. «Je ne comprends pas qu'une femme née
+de la maison de Montmorency et femme d'un Coligny soit capable
+de s'être embarquée avec un homme comme celui-là.
+Ce qui justifie madame de Châtillon, c'est qu'il s'est toujours
+plaint de ses cruautés dans ses plus grandes colères, et ne
+s'est jamais vanté d'en avoir eu les moindres faveurs. Tout
+ce qui m'a déplu, c'est qu'il s'est vanté qu'elle n'a refusé aucun
+présent de lui.»
+</p><p>
+À une autre note d'autres observations.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_98_100" id="Footnote_98_100"></a><a href="#FNanchor_98_100"><span class="label">[98]</span></a> Denis Godefroy, au tome 2 de son <i>Cérémonial françois</i>
+(page 635), cite le manuscrit, de l'<i>Histoire du guerres de la
+Valteline et de Gennes</i> depuis l'an 1624 jusqu'en 1651, par
+Paul Ardier, président en la chambre des comptes de Paris.
+</p><p>
+Paul Ardier de Beauregard, qui avoit épousé Louise Ollier,
+maria sa fille Marie (<i>Bernise</i>, dans Somaize) à Gaspard de
+Fieubet, qui devint chancelier de la reine Marie-Thérèse. Le
+père de ce Fieubet, Gaspard, baron de Launac, trésorier d'Espagne
+(Moréri), mort en août 1647, à soixante-dix ans, avoit
+épousé Claude Ardier, morte en août 1657.
+</p><p>
+La femme de Jeannin étoit Claude de Fieubet. Tout notre
+monde se connoît; à droite et à gauche il y a des alliances
+qui réunissent tous ces héros et ces héroïnes de l'Histoire
+amoureuse en une même famille.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_99_101" id="Footnote_99_101"></a><a href="#FNanchor_99_101"><span class="label">[99]</span></a> Marie de Bretagne d'Avaugour, fille de Claude de Bretagne,
+baron d'Avaugour, née en 1612, mariée en 1628 à Hercule
+de Rohan-Guéméné, duc de Montbazon, etc., est morte
+de la rougeole le 28 avril 1657.
+</p><p>
+Elle avoit seize ans lorsqu'elle épousa le duc de Montbazon,
+qui en avoit déjà soixante et un. Ce mariage n'est pas ragoûtant.
+Quand l'espèce humaine cessera-t-elle de commettre de
+tels crimes? Ce duc branlant et chevrotant avoit eu de Magdeleine
+de Lenoncourt: 1. le prince de Guéméné, 2. madame
+de Chevreuse. Branlant et chevrotant, je dis cela par colère;
+car l'homme (1654-1667) «étoit fort et puissant» de son
+corps (Tall. des R., 1. 2, p. 318). C'étoit une bête, sans tergiverser:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i12">Hé! quelle anrageson<br /></span>
+<span class="i0">De voir dans un conseil un asne sans raison.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">M D M<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Qui croit que le grand Cayre est un homme, et les Plines<br /></span>
+<span class="i0">Des païs éloignez comme les Filippines.<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+(V. l'Onozandre de Bautru, dans les <i>Variétés historiques</i>,
+t. 5, p. 293.)
+</p><p>
+On parloit avec effroi de son pied magnifique: un provincial
+le visitoit comme un monument qui fait honneur à une
+capitale. Il fut obstinément gouverneur, et pauvre gouverneur,
+de Paris. M. V. Cousin, égaré par sa passion pour madame
+de Longueville, et d'ailleurs très libre de n'estimer pas
+beaucoup les brunes à grande mine, trouve madame de
+Montbazon «la plus triste coquette du monde». Au fait,
+j'eusse préféré, sauf son respect, madame de Longueville.
+Mais madame de Montbazon étoit grandement belle.
+</p><p>
+François Ogier (<i>Portef. de Conrart</i>) écrit à Balzac: «Le
+portrait de madame de Montbazon sert de patron aux princesses
+pour se bien coëffer.»
+</p><p>
+Que Tallemant dépose le premier: «Elle avoit le nez
+grand et la bouche un peu enfoncée. C'estoit un colosse, et,
+en ce temps-là, elle avoit desjà un peu trop de ventre, et la
+moitié plus de tetons qu'il ne faut; il est vray qu'ils estoient
+bien blancs et bien durs, mais ils ne s'en cachoient que
+moins aisément. Elle avoit le teint fort blanc, les cheveux
+fort noirs et une grande majesté.»
+</p><p>
+Au bal du lundi-gras 1647, dit le <i>bal des Polonois</i>, madame
+de Montbazon, de haute lutte, emporte le prix de
+la beauté, à trente-cinq ans. Ce fut une reine, une divinité, V.
+madame de Motteville (t. 2, p. 220): «La duchesse de
+Montbazon y vint parée de perles et d'une plume incarnate
+sur sa tête; elle y parut encore dans un grand éclat de beauté,
+montrant par là que des beaux l'arrière-saison est toujours
+belle.»
+</p><p>
+Pour Lenet (p. 346), madame de Montbazon est «une des
+plus belles et des plus galantes dames qui jamais aient paru
+dans la cour de France, et de qui la beauté s'est conservée
+entière jusqu'à l'âge de quarante-huit ans, qu'elle la perd avec
+sa vie.»
+</p><p>
+Voici Retz, maintenant (p. 97): «Madame de Montbazon
+estoit d'une très grande beauté; la modestie manquoit à son
+air. Sa morgue et son jargon eussent suppléé dans un temps
+calme à son peu d'esprit. Elle eut peu de foi dans la galanterie,
+nulle dans les affaires. Je n'ai jamais veu personne qui
+eust conservé dans le vice si peu de respect pour la vertu.»
+</p><p>
+C'est peut-être en ce sens que M. Cousin l'a méprisée.
+</p><p>
+Un vers satirique lui dit, sans avoir l'air de douter de rien:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Cinq cens escus bourgeois font lever ta chemise,<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+et une note du recueil de Maurepas affirme qu'elle se vendit
+à Chevreuse, gendre de son mari, pour 100,000 fr. d'argent
+et une donation.
+</p><p>
+Gaston d'Orléans et le comte de Soissons paroissent l'avoir
+eue à leur disposition. Beaufort, un jour, avant de monter
+en carrosse (Conrart, <i>Mém.</i>, p. 100), lui dit tout haut:
+«Madame, j'ai toujours ouï dire que les femmes ont une
+cuisse plus douce que l'autre; je vous supplie de me dire
+laquelle des vôtres est la plus douce, afin que je me mette de
+ce côté-là.»
+</p><p>
+Qui parle ainsi fait davantage (Mott., t. 3, p. 263). N'oublions
+pas d'Hoquincourt, ni son mot si léger: «Péronne est
+à la belle des belles.» N'oublions pas Bassompierre, de Rouville,
+de Bonnelle Bullion, qui lui acheta de l'amour, et tant
+d'autres.
+</p><p>
+Elle avoit de l'esprit, «elle aimoit sa beauté (Mott., t. 3,
+p. 131), et faisoit son idole de soi-même». En six heures
+elle disparut du monde.
+</p><p>
+Dans l'histoire anecdotique le vrai est bien difficile à saisir.
+Saint-Simon nous déroute (t. 2, p. 149) quand il dit que le
+duc de Montbazon étoit un «homme de tête et d'esprit».
+Voici ce que Saint-Simon donne comme la vérité (p. 167),
+au chapitre de la mort de madame de Montbazon: «M. de
+Rancé étoit auprès d'elle, ne la quitta point, lui vit recevoir
+les sacrements. Déjà touché et tiraillé entre Dieu et le monde;
+méditant déjà depuis quelque temps une retraite, les réflexions
+que cette mort si prompte fit faire à son c&oelig;ur et à son esprit
+achevèrent de le déterminer.» Le mot <i>c&oelig;ur</i> est jeté là bien
+négligemment. Rancé est le dernier qui ait eu à soi madame
+de Montbazon.
+</p><p>
+Les mariages ridicules comme celui de madame de Montbazon
+amènent toujours quelque étrange amalgame d'alliances.
+Mademoiselle de Montbazon (<i>Mélinde</i>, de Somaize) épousa
+en 1661 M. de Luynes, son neveu et son parrain. Ce qui se
+comprend très bien, comme on le voit:
+</p>
+<div style="font-family: courier, 'Courier New', monospace">
+<span style="margin-left: 8.5em;">Hercule <span class="smcap">de Montbazon</span></span><br />
+<span style="margin-left: 9.5em;">|&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; |</span><br />
+<span style="margin-left: 9.5em;">|&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; |</span><br />
+De Magdelaine de <span class="smcap">Lenoncourt</span> &nbsp; De Marie <span class="smcap">d'Avaugour</span><br />
+<span style="margin-left: 1.5em;">(sa première femme).&nbsp; &nbsp; (sa deuxième femme).</span><br />
+<span style="margin-left: 7em;">|&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; |</span><br />
+<span style="margin-left: 7em;">|&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; |</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Madame <span class="smcap">de Chevreuse</span>&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; Mademoiselle <span class="smcap">de Montbazon</span></span><br />
+(d'abord duchesse de Luynes). (fille de la 2e madame<br />
+<span style="margin-left: 7em;">|&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; de Montbazon).</span><br />
+<span style="margin-left: 7em;">|</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;"><span class="smcap">M. de Luynes</span></span><br />
+(fils du premier lit de madame<br />
+<span style="margin-left: 4em;">de Chevreuse).</span><br />
+</div>
+<p>
+Saint-Simon (t. 5, p. 196) parle d'une autre madame de
+Montbazon. C'est la femme du prince de Guéméné, fils du
+premier lit de M. le duc, mort fou à Liége, et la belle-s&oelig;ur
+du chevalier de Rohan, décapité en 1674. Elle étoit fille unique
+et posthume du premier maréchal de Schomberg et de la
+seconde fille de M. de La Guiche, grand-maître de l'artillerie.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_100_102" id="Footnote_100_102"></a><a href="#FNanchor_100_102"><span class="label">[100]</span></a> Est-ce une Moy? Les Moy sont une grande maison de
+Picardie qui remonte haut.
+</p><p>
+Expilly (t. 4, p. 936) cite Mouy ou Mouhy, ville du
+Beauvoisis, avec titre de comté, et Mouy, dans le diocèse
+de Laon. [Pour cette note et la suivante, voy. p. 207.]</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_101_103" id="Footnote_101_103"></a><a href="#FNanchor_101_103"><span class="label">[101]</span></a> C'est la cadette de madame de la Suze, dont on a publié
+les <i>Poésies</i> (de Sercy, 1669, in-12). Toutes les deux
+sont filles du maréchal de Châtillon; toutes les deux furent
+précieuses en leur temps. L'aînée s'appeloit Henriette, l'autre
+s'appeloit Anne. Celle-ci, que Vineuil aima (Tallem.,
+t. 4, p. 231), nous l'avons dit, épousa en 1648 George
+de Wirtemberg, comte de Montbéliard, mort le 3 janvier
+1680.
+</p><p>
+Elle n'étoit pas si belle que sa s&oelig;ur, mais elle avoit du
+tempérament. Vineuil l'eut qu'elle étoit fille. Un Boccace les
+voit, les menace; elle le prévient et l'accuse, lui, de l'avoir
+sollicitée. Le maréchal agite son épée, et Boccace garde dès
+lors le silence.
+</p><p>
+Tallemant dit: «Ce fou de Wirtemberg». Madame de La
+Roche-Guyon avoit failli l'épouser. Mademoiselle retrouve en
+1674 (t. 4, p. 363) «le prince de Montbelliard de Wirtemberg.
+Je l'avois vu autrefois à Paris, lorsqu'il avoit épousé
+mademoiselle de Châtillon, fille du maréchal. Il me parut affreux,
+habillé comme un maître d'école de village.»
+</p><p>
+Les princes allemands n'ont pas de goût pour les panaches.
+</p><p>
+Il y avoit à la cour une autre madame de Wurtemberg,
+dont voici en deux mots l'histoire: La fille du prince de Barbançon
+(un joli nom!) devient veuve. Le prince Ulric de Wurtemberg,
+ancien lieutenant de Condé en 1652, qui avoit un
+régiment allemand dans les troupes d'Espagne, en devient
+amoureux, se fait catholique, l'épouse, la quitte, abjure. Sa
+femme accourt à Paris. La reine la pensionne, la duchesse
+d'Orléans (de Lorraine) la loge auprès d'elle au Luxembourg.
+</p><p>
+Je voulois tirer au clair la généalogie des Wurtemberg. Moréri
+m'embrouille.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_102_104" id="Footnote_102_104"></a><a href="#FNanchor_102_104"><span class="label">[102]</span></a> «Jean du Bouchet, marquis de Sourches (comte de
+Montsoreau), seigneur de Launay, etc., prévôt de l'hôtel du
+roi et grande prévôté de France, mourut le 1 février 1677.
+Il avoit épousé en 1632 Marie Nevelet, de laquelle il eut Dominique
+du Bouchet, mort à huit ans, le 24 novembre 1643,
+et Louis-François du Bouchet, marquis de Sourches, marié
+à Marie-Geneviève de Chambes, comtesse de Montsoreau,
+fille de Bernard, comte de Montsoreau.» (<i>Hist. généal.
+et chronol. de la maison royale de France</i>, par le P.
+Anselme, troisième édit., 1733, t. 9, p. 182, 197 et 198.)
+</p><p>
+Louis-François du Bouchet fut reçu, en survivance de son
+père, à la charge de prévôt de l'hôtel et grande prévôté, le
+15 septembre 1649. Il mourut le 4 mars 1716. M. Adhelm
+Bernier a publié en 1836 ses intéressants Mémoires.
+</p><p>
+Il ne faut pas le confondre avec de Souches, capitaine des
+gardes suisses de Gaston (<i>Retz</i>, p. 242).
+</p><p>
+Les de Sourches furent nombreux sous Louis XIV; ils
+étoient grands, blêmes, tristes. On ne les aimoit pas beaucoup.
+Le louvetier d'Heudicourt fit contre eux, en 1688, une
+chanson dont Saint-Simon (t. 5) a raconté l'effet sur Louis XIV
+et sur tout le monde. Elle obtint le plus grand succès d'hilarité.
+On la trouve dans le <i>Nouveau Siècle de Louis XIV</i> (de
+M. G. Brunet, p. 117). Quoiqu'elle ait perdu son charme
+aujourd'hui, on sent qu'elle a dû être gaie. Il s'agit de prendre
+de grands couteaux et de châtrer tous les Montsoreaux
+pour délivrer la cour de cette engeance. Exemple du style:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Poulinière Monsereaux,<br /></span>
+<span class="i0">Quand vous fîtes ces ragots,<br /></span>
+<span class="i0">Preniez-vous plaisir à faire<br /></span>
+<span class="i0">Tique, tique, tac, lon len la,<br /></span>
+<span class="i0">Preniez-vous plaisir à faire<br /></span>
+<span class="i0">Ce qu'on appelle cela?<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_103_105" id="Footnote_103_105"></a><a href="#FNanchor_103_105"><span class="label">[103]</span></a> Louis Foucault du Dognon fut d'abord page du cardinal
+de Richelieu; il devint le favori de l'amiral de Brézé.
+Après Orbitello (<i>Mém. de Navailles</i>, p. 36), il ramène la flotte
+à Toulon et court occuper Brouage, l'île de Ré, l'île d'Oléron
+et le château de La Rochelle, «malgré la volonté de la
+reine (Mottev., t. 2, p. 180) et du ministre». Cela se faisoit.
+Arrive la Fronde: du Dognon devine les bénéfices de l'intrigue;
+il s'attache à Condé pour se vendre cher, et se vend
+(1653) pour le bâton de maréchal. Après quoi il est l'un des
+juges de Condé. Il meurt à 43 ans, le 10 octobre 1659. Sa
+femme (Marie Foussé de Dampierre) vivoit encore en 1688
+(Sévigné, lettre du 19 novembre).
+</p><p>
+Le maréchal Foucault est un vilain homme. Tallemant cite de
+lui (t. 2, p. 408) un méchant trait. Il s'étoit battu contre Cinq-Mars
+(t. 2, p. 253). Dans son gouvernement d'Aunis (Mottev.,
+t. 4, p. 303), il étoit haï à cause de ses violences.
+</p><p>
+Saint-Simon (édit. Sautelet, t. 9, p. 117) ne l'encense
+pas du tout.
+</p><p>
+La Rochefoucauld (p. 463) dit qu'il eut à se repentir même
+de son traité avec la cour. Les pièces 3017 et 3018 du <i>Catal.
+hist. de la Bibl. nat.</i> (t. 2) le concernent.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_104_106" id="Footnote_104_106"></a><a href="#FNanchor_104_106"><span class="label">[104]</span></a> En 1494, Nicolas Viole, correcteur des comptes, est
+prévôt des marchands. Un autre Viole, Pierre Viole, seigneur
+d'Athis, conseiller au Parlement, jouit (1532-33) du
+même honneur. Sa statue est dans les niches de l'Hôtel-de-Ville.
+</p><p>
+Je trouve une Anne de Viole (Anne du Saint-Sacrement)
+sous-prieure, en 1615, du couvent des Carmélites de Paris;
+elle mourut en 1630 (Cousin, <i>Longueville</i>, p. 379).
+</p><p>
+Le Viole dont il est question ici est fils de Nicolas de
+Viole, seigneur d'Osereux, conseiller au Parlement de Paris,
+plus tard maître des requêtes, et descend des Viole de la
+Ville. Demeuroit-il rue de La Harpe? En 1662, je ne sais qui
+nomme une demoiselle de Viole quêteuse en cette rue.
+</p><p>
+Viole avoit un frère abbé, ami de Lenet, très turbulent
+comme lui, comme lui (V. les lettres de Marigny dans le
+<i>Cabinet historique</i>, déc. 1854, p. 124) prompt à lever la main.
+«C'est une maison d'espée (Tallem., t. 4, p. 142) et de robe
+tout ensemble.» On leur connoît encore un frère ou un cousin,
+le sieur d'Athis-sur-Orge, qui, un jour, tua le portier du Pont-Rouge
+(le receveur du Pont-Royal) pour ne pas payer un double.
+Rien ne doit surprendre s'ils ont été si grands frondeurs.
+</p><p>
+Dès le 15 décembre 1648, Viole prononce dans le Parlement
+un discours comminatoire contre le cardinal: «Le président
+Viole paroissoit un des plus animés contre la cour, et
+il sembloit qu'on ne pouvoit pas se tromper quand on l'accusoit de
+fomenter la révolte de cette compagnie.» (Mottev.,
+t. 3, p. 45.)
+</p><p>
+Il n'étoit pas réellement président, mais avoit été par
+commission président des enquêtes, et étoit venu dans la
+grand'chambre avec le titre, mais non le rang (Aubery, <i>Vie
+de Mazarin</i>, liv. 5, p. 572).
+</p><p>
+En 1649, Guy Joly (p. 29) l'appelle Viole-Douzenceau,
+conseiller-clerc de la grand'chambre. Lenet, de son côté
+(p. 206): «Le président Viole, d'une assez ancienne famille
+de robe de Paris, sur quelque raillerie qu'on lui avoit faite
+dans la débauche, où il étoit assez agréable, de ce qu'il étoit
+un bourgeois, se voyant de ruiné qu'il étoit devenu riche
+par le bien que lui laissa un commis de l'épargne, nommé
+Lambert, se mit dans la tête de devenir homme de cour et de
+traiter de la charge de chancelier de la reine, dont on lui
+refusa l'agrément à la cour.»
+</p><p>
+Il étoit vain de sa nature, et, de plus, poussé par son
+ami Chavigny, ministre disgracié. Un jeune homme, nommé
+Servientis, lui faisoit ses harangues. Viole étoit cousin germain
+de la duchesse de Châtillon.
+</p><p>
+Dans les notes secrètes qui font partie de la <i>Correspondance
+administrative de Louis XIV</i> (Depping, t. 2, p. 54), on le
+désigne sous le titre de président de la quatrième chambre des
+enquêtes, et on dit de lui: «Esprit actif, inquiet, entreprenant,
+fougueux, vindicatif, devoué aux intérêts de M. le
+Prince; s'est veu l'un des chefs de la Fronde, et avec grand
+crédit dans le Parlement, que le dépit d'avoir esté exclu de
+la charge de chancelier de la reine a emporté dans l'espérance
+qu'il avoit de parvenir aux premières charges de l'Estat, et
+donnant tout à sa haute ambition; s'explique bien, a de la
+fermeté dans ses résolutions et de grands biens que Lambert,
+de l'espargne, luy a laissez ou procurez à charge, donnant
+selon l'intérest du party où il s'est engagé; n'a point d'enfans
+de sa femme, qui est une Vallée; beau-frère de M. du
+Boulay-Favin, parent à cause d'elle de M. de Bouteville et
+de madame de Chastillon, avec lesquels il a estroite liaison.»
+</p><p>
+«Il semble qu'il passoit trop avant», dit Omer Talon
+(Coll. Michaud, p. 274, 275); «il avoit esté toute sa vie (Retz,
+p. 69) un homme de plaisir et de nulle application à son
+mestier.» Retz, qui lui met cela sur le dos, ajoute qu'il
+avoit naturellement une grande timidité. En effet ces jeteurs
+de hauts cris ne sont pas toujours intrépides.
+</p><p>
+Viole fut l'un des conseillers de Mademoiselle; il joua un
+rôle actif lors de la bataille du faubourg Saint-Antoine (Montp.,
+t. 2, p. 267).
+</p><p>
+Dans les conditions proposées en 1651 pour la paix par
+Gourville (V. La Rochefoucauld, p. 477), on voit à son nom:
+«Permission de traiter d'une charge de président à mortier
+ou de secrétaire d'État, parole que ce sera la première, et
+une somme d'argent dès l'heure pour lui en faciliter la récompense.»
+</p><p>
+Ce qui ne fut pas accordé. Il dut aller en Hollande l'année
+suivante (Lenet, p. 613). Il revint bientôt; mais en 1654 il
+est sacrifié tout à fait. Voyez (Bibl. nat., <i>Catalogue hist.</i>,
+t. 2, nº 3208) l'«<i>arrêt de la cour du Parlement rendu toutes
+les chambres assemblées, le roi séant et président en icelle, contre
+les sieurs Viole, Le Net, le marquis de Persan, Marsin et
+autres adhérents du prince de Condé</i>». (27 mars 1654.)
+</p><p>
+Les Espagnols lui payèrent la valeur de ses charges perdues
+(Montglat, p. 343; 1659).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_105_107" id="Footnote_105_107"></a><a href="#FNanchor_105_107"><span class="label">[105]</span></a> Je demande la permission de ne pas faire le portrait en pied
+de Louis XIV. L'histoire d'aucun roi n'est aussi longue, aussi
+intéressante, aussi littéraire, aussi variée; mais, bien que cette
+histoire ne soit pas encore écrite, on ne s'étonnera pas si je
+ne l'attaque point. Quelques petites touches suffisent pour ce
+que ce volume réclame. D'abord, Louis XIV, c'est le type du
+roi. Voyez-le à son baptême; il a cinq ans tout au plus
+(Montglat, p. 136):
+</p><p>
+«On le mena, au sortir de la chapelle, dans la chambre du
+roi, qui lui demanda comme il avoit nom. Il répondit: «Louis
+XIV.» Sur quoi le roi répliqua: «Pas encore! pas encore!»
+</p><p>
+En amour, il a commencé par n'être qu'un homme. Plus
+tard, ç'a été le roi et le roi absolu. D'abord, il a soupiré;
+comme un autre, il a été galant, tendre, passionné, mélancolique;
+il a rimé pour les belles, ou il s'est fait faire des
+chansons en leur honneur. Certainement il a aimé mademoiselle
+Mancini et La Vallière. C'est Joseph de Maistre qui a
+dit (<i>Lettres</i>, t. 1, p. 73, 2e édition): «La maîtresse d'un
+roi marié est une coquine comme celle d'un laquais.» Peut-être
+a-t-il raison en bonne morale; mais, ô rigoriste! mademoiselle
+de La Vallière ne sera jamais une coquine.
+</p><p>
+On auroit quelque peine à dresser complète la liste de toutes
+les personnes que Louis XIV a recherchées.
+</p><p>
+«Le roi étoit galant, mais souvent débauché; tout lui étoit
+bon, pourvu que ce fussent des femmes.» (Madame, 24 décembre
+1716.)
+</p><p>
+Aussi plusieurs de celles qu'il a favorisées sont-elles restées
+inconnues. Il y avoit dans le nombre des filles de jardinier:
+n'a-t-on pas voulu y joindre une négresse? Mais, sans interroger
+bien rigoureusement le secret des Mémoires, on citera
+madame de Beauvais, la comtesse de Soissons, la connétable
+Colonna, La Vallière, Madame peut-être, mademoiselle de
+Laval, madame de Soubise, qui à vingt-neuf ans avoit huit
+enfants et restoit belle; madame de Montespan, la belle Ludres,
+madame d'Heudicourt, madame de Monaco, mademoiselle
+de la Motte-Argencourt, mademoiselle de Fontanges
+et la comtesse d'Armagnac.
+</p><p>
+Bussy n'a pas dit de mal du roi si les <i>Alleluia</i> ne sont pas de
+lui. Par avance, expliquons le nom que le roi porte dans ces
+Alleluia. On l'y nomme <i>Deodatus</i>. Louis XIV s'appeloit en
+effet Dieudonné, et toute la France le savoit. Que de fois le
+voit-on désigné sous ce nom dans les écrits du temps! En voici
+quelques-uns (nous citons les numéros du Catalogue de la
+Bibliothèque nationale, t. 2):
+</p><p>
+840. <i>Le vrai politique, ou l'homme d'État désintéressé, au
+roi</i>, Louis XIV, <i>surnommé Dieudonné</i>. Paris, F. Noël, 1649,
+in-4. (Pièce.)
+</p><p>
+1421. <i>De fortunatis Ludovici Adeodati XIV, Francorum et
+Navarræ régis christianissimi, natalitiis</i>, etc., par Bernard.
+(1650.)
+</p><p>
+1450. <i>Les frondeurs victorieux et triomphants sous le règne
+de Louis XIV dit Dieudonné</i>. (1650.)
+</p><p>
+Voy. encore, 3358 (2 fois) en 1660, pour le mariage, et
+3498. <i>Panégyrique de</i> <span class="smcap">Louis Dieudonné</span>, 1663, Bilaine, in-12.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_106_108" id="Footnote_106_108"></a><a href="#FNanchor_106_108"><span class="label">[106]</span></a> George Digby. Tallemant des Réaux (chap. 359) dit
+qu'il s'appeloit Kenelm Digby, qu'il étoit resté fidèle à Charles
+1er, qu'il étoit venu en France avec la reine, qu'il avoit
+épousé Venetia Anastasia, fille d'Edouard Stanley; qu'il avoit
+un esprit singulier, qu'il aimoit la peinture et recherchoit la
+pierre philosophale.
+</p><p>
+Il aima tendrement sa femme. Lorsqu'elle tomba malade, il
+la fit peindre sans cesse pour conserver toutes ses images,
+Vigneul de Marville (t. 1, p. 252) est garant de ce détail:
+</p><p>
+«M. Digby, étant à Paris, prenoit plaisir à montrer le portrait
+en miniature de feue madame la comtesse Digby, son
+épouse, l'une des plus belles femmes de son tems, <i>ipso sese
+solatio cruciabat</i>. Il racontoit que, pour maintenir sa beauté
+et une fraîcheur de jeunesse, il lui faisoit manger des chapons
+nourris de chair de vipère; en quoi (à ce qu'il disoit) il avoit
+parfaitement réussi. Cependant, soit que cette nourriture ne
+fût pas saine, et que ce qui est bon à conserver la beauté
+n'est pas propre à conserver la santé et la vie, ou bien que
+l'heure de madame Digby fût venue, elle mourut encore assez
+jeune, et lorsqu'on y pensoit le moins. On dit qu'elle avoit
+eu quelque pressentiment de sa mort, et qu'elle pria M. Digby,
+qui étoit obligé de sortir pour quelque affaire, de revenir au
+plutôt, parcequ'elle avoit dans l'esprit qu'elle mourroit ce
+jour-là. En effet, M. Digby étant de retour, la trouva morte,
+et la fit peindre en cet état, où, pour la consolation de ceux
+qui la regardent, le peintre a eu l'adresse de ne la représenter
+qu'un peu endormie.»
+</p><p>
+«Anne Digby, fille du comte de Bristol et femme de
+Robert Spencer, comte de Sunderland, avoit toutes les grâces
+du corps et de l'esprit.» (1662.&mdash;<i>Mém. de M. de ***</i>, p. 569.)
+</p><p>
+Les Mémoires du duc d'York parlent du comte de Bristol.
+Pendant la Fronde il combattit parmi les défenseurs de la
+cour (1650&mdash;Mott., t. 4, p. 99). Il avoit inventé une poudre
+de sympathie qui paroît n'avoir été composée que de gomme
+arabique et de sulfate de fer, et qu'il regardoit comme une
+panacée universelle. Il a même composé un <i>Discours sur la
+poudre de sympathie pour la guérison des plaies</i> (Paris, 1658,
+1662, 1730, in-12).
+</p><p>
+Furetière parle de la poudre de sympathie dans <i>le Roman
+bourgeois</i> (édit. elzev., p. 174).
+</p><p>
+Le comte de Grammont (<i>Mémoires</i>, ch. 9) retrouve Digby
+en Angleterre:
+</p><p>
+«Le comte de Bristol, ambitieux et toujours inquiet, avoit
+essayé toutes sortes de moyens pour se mettre en crédit auprès
+du roi. Comme c'étoit ce même Digby dont Bussy fait
+mention dans ses annales, il suffira de dire qu'il n'avoit pas
+changé de caractère.»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_107_109" id="Footnote_107_109"></a><a href="#FNanchor_107_109"><span class="label">[107]</span></a> Charlotte de Valençay d'Étampes, née en 1597. C'est
+la mère de Sillery. Elle avoit épousé le fils du chancelier de
+Sillery-Brulart, mort en 1640. Elle fut belle long-temps,
+mais toujours extravagante. À la mort de son mari, elle fait
+l'Artémise. Plus tard, à cinquante-huit ans, elle se donna
+un mari de conscience qui semble avoir été Goulas, l'intendant
+de Gaston. «Jamais, dit Tallemant (t. 1, p. 468), il
+n'y eut une si grande friande.»
+</p><p>
+Madame de Pisieux ou Puysieux étoit s&oelig;ur d'Éléonore d'Étampes
+de Valençay (1589-1651), archevêque de Reims,
+hardi voleur, hardi viveur, un archevêque à citer pour les
+protestants. À son lit de mort, il dit au confesseur (Tallemant
+des Réaux, t. 2, p. 459): «Le diable emporte celui
+de nous deux qui croit rien de ce que vous venez de dire!»
+Il n'en avoit pas moins béni les bonnes femmes dans son
+église. Madame de Pisieux étoit s&oelig;ur aussi du cardinal Achille
+de Valençay, mort en 1646, «fier et brave» homme qui
+avoit été bon militaire pendant long-temps. Devenue vieille,
+elle fut la confidente de Mademoiselle (Montp., t. 4, p. 159).
+On la chargea de préparer les voies, en 1671, pour marier
+la princesse avec le comte de Saint-Paul.
+</p><p>
+Elle avoit grand air et une manière d'autorité qu'elle ne suspendoit
+même pas pour se satisfaire en boutades. Son esprit
+étoit vif, mais bizarre et fatigant. Lorsqu'elle meurt (8 septembre
+1677), madame de Sévigné écrit: «Nous en voilà
+délivrés! Ne trouvez-vous pas, Madame, qu'elle contraignoit
+un peu trop ses amis? Il falloit marcher si droit avec
+elle!»
+</p><p>
+Saint-Simon a mis son mot dans cette histoire (t. 4, p.
+375): «Madame de Puysieux, veuve dès 1640, ne mourut
+qu'en 1677, à quatre-vingts ans, avec toute sa tête et sa
+santé. C'étoit une femme souverainement glorieuse, que la
+disgrâce n'avoit pu abattre, et qui n'appeloit jamais son
+frère le conseiller d'État que: Mon frère le bâtard. On ne peut
+avoir plus d'esprit qu'elle en avoit, et, quoique impérieux,
+plus tourné à l'intrigue.»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_108_110" id="Footnote_108_110"></a><a href="#FNanchor_108_110"><span class="label">[108]</span></a> Brienne, fils d'Antoine de Loménie, seigneur de la
+Ville aux Clercs, secrétaire d'État nommé par Anne d'Autriche
+à la place de Chavigny.
+</p><p>
+Il meurt le 5 novembre 1666, à soixante et onze ans, et
+laisse des Mémoires.
+</p><p>
+Son fils (Brienne le jeune) est l'un des personnages les
+plus curieux du XVIIe siècle; mais il nous entraîneroit beaucoup
+trop loin si nous nous occupions de lui.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_109_111" id="Footnote_109_111"></a><a href="#FNanchor_109_111"><span class="label">[109]</span></a> Quel d'Aubigny? Le <i>Dioclès</i> de Somaize (t. 1, p. 140),
+ami de Beroé, qui «chante bien et a tousjours après luy
+deux ou trois musiciens?» Le père de d'Aubigny, l'ami de
+Saint-Evremont, l'amant de madame des Ursins? C'étoit
+(Saint-Simon, t. 4, p. 177) un procureur au Châtelet. Un
+d'Aubigny rattaché à la famille d'Agrippa d'Aubigné, comme
+celui qui fut évêque de Noyon, puis archevêque de Rouen,
+quand madame de Maintenon fut reine? L'abbé d'Aubigny,
+de la maison de Stuart, chanoine de Paris, oncle du duc de
+Richmond, ami de Retz? Un des trente-six gentilhommes du
+roi (1669)? Charles Bidault d'Aubigny, gentilhomme de Monsieur
+en 1661? Le d'Aubigné qu'on dépêcha sous la Fronde
+à la princesse douairière (Lenet, Coll. Michaud, p. 234,
+243)? Ce doit être ce dernier; mais La Chesnaye des Bois
+(t. 1, p. 493) dit avec raison: «Il n'y a presque point de
+province en France où l'on ne trouve des gentilshommes du
+nom d'Aubigné et d'Aubigny; ils ont tous des armes différentes.»
+</p><p>
+Louis XIV ne simplifia pas la question lorsqu'il créa duchesse
+et pairesse d'Aubigny mademoiselle de Kéroualles, la
+maîtresse de Charles II (en décembre 1673).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_110_112" id="Footnote_110_112"></a><a href="#FNanchor_110_112"><span class="label">[110]</span></a> Anne de Gonzague-Clèves, comtesse palatine du Rhin.
+Fille de Charles de Gonzague-Clèves, duc de Nevers, née
+en 1616, elle épouse (1639) Henri II, duc de Guise, se sépare,
+se remarie en 1645 à Édouard de Bavière, comte palatin
+du Rhin. Restée veuve en 1663, elle meurt le 6 juillet 1684.
+</p><p>
+Les amateurs du style magnifique et des grands éloges
+n'ont qu'à relire l'oraison funèbre que Bossuet lui a faite.
+Les politiques chercheront dans les mémoires du temps la
+trace des man&oelig;uvres par lesquelles elle s'est signalée pendant
+la régence d'Anne d'Autriche. En 1661, madame de Navailles,
+dame d'honneur, lui fit une rude guerre (Mottev., t. 5,
+p. 117) pour l'empêcher de jouir de tous les priviléges attachés
+à sa charge de surintendante de la maison de la reine.
+À la mort de Mazarin, la Palatine quitte sa charge, que l'on
+donne à la comtesse de Soissons. L'inébranlable madame de
+Navailles continue sa guerre. Affaire sérieuse s'il en fut:
+</p><p>
+«Le roi, dont les intentions étoient droites, ayant écouté
+les raisons de part et d'autre, régla les fonctions de la surintendante
+et de la dame d'honneur. Il donna à la première
+les honneurs de présenter la serviette, de tenir la pelote et
+de donner la chemise, avec le commandement dans la chambre
+et les sermens, et tout le reste à la dame d'honneur,
+c'est-à-dire servir à table, la préférence dans le carrosse et
+dans le logement.» Le lendemain, mille autres querelles. Le
+comte de Soissons appelle en duel le duc de Navailles (pour
+la serviette)&mdash;Refus: la cour applaudit; les mazarins baissent;
+le roi exile le comte. Ah! la belle chose que l'intérieur
+d'un palais!
+</p><p>
+On a dit (Montp., t. 4, p. 62) qu'en 1658, à quarante-trois
+ans, elle rendit au duc d'Anjou le service que madame
+de Beauvais rendit à Louis XIV. Ses mémoires sont apocryphes
+et sont l'&oelig;uvre de Sénac de Meilhan. M. Cousin (<i>Histoire
+de madame de Sablé</i>) ne pouvoit se dispenser de faire
+revivre cette femme célèbre. Somaize (t. 1, p. 290) l'appelle
+<i>Pamphilie</i>:
+</p><p>
+«Pamphilie, estant l'honneur de son sexe, mérite bien d'estre
+mise au rang de tout ce qui se trouve d'illustres prétieuses.
+C'est une princesse formée du sang des demy-dieux, et
+que la nature mit si advantageusement en &oelig;uvre qu'elle fut
+plus belle que la mère des amours, et qu'elle égalle encore
+ce qui se peut voir de plus charmant. Elle a pour s&oelig;ur une
+celèbre reyne qui a eu l'honneur de recevoir deux fois le
+sceptre des Sarmates (les Polonais), qu'elle rend tous les
+jours doublement sujets par sa beauté et par le rang de souveraine.
+Si elle ne fait pas briller la blancheur de son beau
+front sous le riche et majestueux tour d'un diadème, ce n'est
+pas qu'elle en ait esté moins digne, mais que la fortune, qui
+craignoit de rendre son empire plus grand que le sien, ne
+put se résoudre à la placer dessus le trône. Pamphilius (le
+prince palatin), l'un des plus considérables héros qui habitent
+vers le Rhin et le Danube, a profité du caprice de cette
+déesse des événemens, ayant, par son mérite, trouvé le
+moyen de s'insinuer dans le c&oelig;ur de nostre héroïne, de
+qui tant d'aultres c&oelig;urs avoient en vain voulu estre les victimes,
+et d'estre en un mot l'heureux espoux de la plus
+belle moitié du monde. Elle a esté long-temps l'un des mobiles
+de toutes les actions de la cour du grand Alexandre,
+joignant les lumières de son bel esprit à celles de ses premiers
+ministres pour la conduite des plus importantes affaires.
+Alors les Muses latines et françoises prenoient plaisir
+d'y establir leur Parnasse en sa faveur, n'y ayant personne
+qui en connust mieux les talens et qui les accueillist plus
+obligeamment que la divine Pamphilie. Il y avoit aussi une
+forte émulation entr'elles à qui auroit l'honneur de se rendre
+plus agréable à son esprit; mais ce bonheur fut le précieux
+partage de celle qui avoit le docte et l'ingénieux Rodolphe
+(M. Robinet) pour son père, l'un de nos premiers historiographes.
+Le sort de cette Muse causa tant de jalousie à
+plusieurs autres, qu'elles se retirèrent de despit et de honte,
+et la laissèrent dans une paisible jouissance de l'honneur
+qu'elle s'estoit acquis, et qui ne donna pas aussi peu d'ombrage
+à celle qui s'estoit consacrée au service de la princesse
+Nitocris (la duchesse de Nemours).»
+</p><p>
+Elle fut aimée du duc de Guise (Montp., t. 2, p. 116) lorsqu'il
+étoit archevêque de Reims. Retz la juge à notre point
+de vue particulier (p. 97): «Madame la Palatine estimoit
+autant la galanterie qu'elle en aimoit le solide. Je ne crois
+pas que la reine Élisabeth d'Angleterre ait eu plus de capacité
+pour conduire un estat. Je l'ai veue dans la faction, je
+l'ai veue dans le cabinet, et je lui ai trouvé partout également
+de la sincérité».</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_111_113" id="Footnote_111_113"></a><a href="#FNanchor_111_113"><span class="label">[111]</span></a> Cet évêque est l'ancien P. Faure, agent de la cour,
+ami du P. Berthod pendant la Fronde, puis évêque de Glandèves,
+et, en 1653 (Berthod, p. 389), évêque d'Amiens.
+</p><p>
+En 1656 Mademoiselle (t. 3, p. 80), le traite fort bien:
+«C'est un prélat qui a beaucoup d'esprit, et, quoiqu'il ait
+été cordelier, il n'a rien qui tienne du moine; il a été long-temps
+à la cour.»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_112_114" id="Footnote_112_114"></a><a href="#FNanchor_112_114"><span class="label">[112]</span></a> Ouvrez nos bons recueils, la <i>Biographie universelle</i> d'abord:
+où est l'article de l'abbé Fouquet? Voilà Fouquet son
+frère; mais lui-même, où est-il? Et demandez à bien des gens
+s'ils le connoissent, on répond: «Fouquet? eh! oui, le surintendant,
+les nymphes de Vaux, le procès fameux; nous ne
+connaissons que cela:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Jamais surintendant, etc.,<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+Ou encore:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">..... Oronte est malheureux.<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+&mdash;Très bien; mais ce n'est pas cela l'abbé Fouquet.&mdash;Ma
+foi, qui étoit-ce?» C'étoit un homme avec qui nul ne plaisantoit;
+c'étoit le chef de la famille, le conseil d'abord, le
+patron, le soutien de son frère Nicolas; c'étoit le bras droit
+de Mazarin, c'étoit le ministre lui-même, l'homme puissant,
+le roi de France; et cela n'a pas duré qu'un jour. J'adjure les
+biographies de ne plus passer son nom sous silence. Bussy
+les instruira si elles ne savent que dire.
+</p><p>
+Déjà nous en avons parlé incidemment dans quelques notes
+(page 65, par exemple); Mademoiselle elle-même atteste
+son pouvoir et la terreur de son nom.
+</p><p>
+Basile Fouquet, abbé de Barbeaux et de Rigny, disparut
+de la scène avec son frère; il mourut silencieusement en 1683.
+Il avoit commencé avec éclat.
+</p><p>
+Il s'attaque à Retz. Guy Joly et Retz lui-même racontent
+comment il se chargea, si on le vouloit, d'enlever, d'assassiner,
+de saler le coadjuteur. Pour un homme d'Église,
+cela est bien oriental. On nourrissoit publiquement (Retz,
+p. 481) chez la portière de l'archevêché ses deux bâtards, ou
+plutôt deux de ses bâtards.
+</p><p>
+Il avoit aidé Vardes à se marier (Montp., t. 3, p. 76). Le
+président de Champlâtreux travailloit à empêcher le mariage;
+l'abbé Fouquet et Candale envoient des troupes chez lui et le
+mettent aux arrêts. On poussa des cris dans la famille, mais
+le mariage eut lieu. Et de trois. «Il entretenoit à ses dépens
+cinquante ou soixante personnes, la plupart gens de sac et
+de corde, qui lui servoient d'espions et le faisoient craindre.»
+(Gourville, p. 524).
+</p><p>
+Nous allons le voir casser tout chez madame de Châtillon.
+Mademoiselle de Montpensier atteste la vérité de cette scène
+extraordinaire (t. 3, p. 296) et s'indigne contre tant d'audace.
+Elle nomme le chef de ses <i>braves</i> (t. 3, p. 416) Biscara, officier
+des gardes de Mazarin. Que faire contre un tel homme?
+Un jour le gardien de la Bastille témoignoit son étonnement
+à la vue d'un lévrier qui se trouvoit dans la cour, et
+demandoit pourquoi il étoit là. «C'est, lui répondit un prisonnier,
+parcequ'il aura mordu le chien de l'abbé Fouquet.»
+</p><p>
+Fouquet lui-même, le surintendant, craignoit bien son
+frère; il écrivit dans ses instructions secrètes: «Si j'estois mis
+en prison et que mon frère l'abbé, qui s'est divisé dans les
+derniers temps d'avec moi mal à propos, n'y fust pas et qu'on
+le laissast en liberté, il faudroit doubler qu'il eust esté gagné
+contre moi, et il seroit plus à craindre en cela qu'un autre.»
+</p><p>
+C'est ici le lieu de transcrire un long passage des Mémoires
+de Mademoiselle (t. 3, p. 411); il est d'une grande valeur pour
+nous. Elle le date de 1659, mais la date ne sauroit être
+toujours admise sans réserve dans ces mémoires. «Madame
+d'Olonne alloit en masque tous les jours avec Marsillac, le
+marquis de Sillery, madame de Salins et Margot Cornuel. Le
+marquis de Sillery avoit été amoureux de madame d'Olonne;
+en ce temps-là il n'étoit que confident. Cette troupe alloit
+s'habiller chez Gourville; elle n'osoit le faire chez madame
+d'Olonne à cause de son mari. Le comte de Guiche continuoit
+sa belle passion pour elle, et l'abbé Fouquet, qui étoit
+enragé contre tous les deux, s'avisa de les brouiller et de s'en
+venger par là. Il obligea le comte de Guiche à demander à
+madame d'Olonne les lettres de Marsillac lorsqu'il se verroit
+un moment mieux avec elle; ce qu'il fit. Elle les lui donna:
+le comte de Guiche les mit entre les mains de l'abbé Fouquet,
+qui d'abord les montra à madame de Guéménée, afin qu'elle
+en parlât au Port-Royal, et que cela allât à M. de Liancourt,
+pour le dégoûter de lui donner sa petite-fille; il les montra
+aussi au maréchal d'Albret, qui alla trouver M. de Liancourt,
+comme son parent et son ami, pour l'avertir de l'amitié
+qui étoit entre madame d'Olonne et M. de Marsillac; et
+je crois même qu'il avoit pris quelques unes de ces lettres.
+M. de Liancourt lui dit: «Je m'étonne que vous, qui êtes
+galant, soyez persuadé que l'on rompe un mariage sur cela.
+Pour moi, qui l'ai été, j'en estime davantage Marsillac de
+l'être, et je suis bien aise de voir qu'il écrit si bien. Je doutois
+qu'il eût tant d'esprit. Je vous assure que cette affaire
+avancera la sienne.» Je crois que le maréchal d'Albret fut
+étonné de cette réponse. Les médisants disoient qu'il avoit
+fait cela autant pour plaire à l'abbé Fouquet que pour donner
+un bon avis à M. de Liancourt. Véritablement, si l'abbé Fouquet
+eût pu réussir à rendre ce mauvais office à Marsillac de
+rompre son mariage, il ne lui en pouvoit pas faire un plus
+considérable, puisque par là il lui pouvoit faire perdre cinquante
+mille écus de rente, avec une maison à la campagne,
+admirable et renommée par tout le monde à cause de ses
+eaux (cette maison s'appelle Liancourt), et une autre maison
+fort belle à Paris, surtout une fille fort bien faite. Rien n'égaloit
+ce parti, et, ce qui rendoit cette affaire agréable, c'est
+que M. de Marsillac n'en avoit obligation à personne qu'à
+M. de Liancourt, qui l'a choisi par amitié, parcequ'il étoit
+son petit-neveu et qu'il voyoit que la maison de La Rochefoucauld
+n'étoit pas aisée. Il la voulut rétablir par ce mariage,
+dont la conclusion fut hâtée à cause des avis que donna le
+maréchal d'Albret. Il se fit cinq ou six mois après. On tira
+la fille du Port-Royal, où elle avoit été élevée. Comme l'abbé
+Fouquet vit que cela n'avoit pas réussi, il porta à M. le cardinal
+toutes les lettres que Marsillac avoit écrites à madame
+d'Olonne. Il prétendoit qu'il avoit écrit contre le respect dû
+à Leurs Majestés, et qu'il y en avoit aussi qui ne plaisoient
+pas à M. le cardinal. Marsillac en eut connoissance, et prit
+avis de ses amis de ce qu'il avoit à faire. On lui conseilla de
+tirer de madame d'Olonne les lettres du comte de Guiche,
+ce qu'il fit. Aidé du marquis de Sillery, lequel reprocha à
+madame d'Olonne ce qu'elle avoit fait pour se raccommoder
+avec le comte de Guiche, il l'obligea de lui donner ses lettres.
+Le marquis de Sillery les porta à M. le cardinal. Il y en avoit
+une où il parloit de Monsieur et de la reine, et il disoit:
+«J'ai fait tout ce que j'ai pu pour résoudre l'enfant à être
+votre galant; il en avoit assez d'envie, mais il craint la bonne
+femme.» Ces termes parurent assez familiers, et, comme
+tout se sait, cela fut bientôt public.»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_113_115" id="Footnote_113_115"></a><a href="#FNanchor_113_115"><span class="label">[113]</span></a> <i>L'Estat de la France</i> pour 1649 le dit gouverneur de
+Péronne, de Montdidier et de Roye, «naguère grand-prévost
+de l'hostel et mareschal de camp».
+</p><p>
+Il avoit fait son chemin pendant la guerre civile. On voit
+ici, et, à l'article de Foucault, on a vu ce qu'étoient alors
+les gouverneurs de places. On se croiroit à la fin de la Ligue.
+Louis XIV est attendu.
+</p><p>
+D'Hocquincourt aima d'abord madame de Montbazon.
+</p><p>
+Dans l'affaire dont Bussy donne les détails, Montglat (p.
+309) indique bien le rôle que Mazarin fit jouer à la maréchale
+pour venir à bout de son mari.
+</p><p>
+D'Hocquincourt, après avoir vendu chèrement sa soumission,
+se dépita, se jeta dans Hesdin et passa aux Espagnols.
+Il mourut bientôt à Dunkerque. Pas de pitié pour ces gens-là.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_114_116" id="Footnote_114_116"></a><a href="#FNanchor_114_116"><span class="label">[114]</span></a> On cite Simon de Wignacourt, croisé en 1190; Aloph
+de Wignacourt, grand-maître de l'ordre de Malte en 1601,
+et Adrien, grand-maître en 1690 (V. Henry-J.-G. de. Milleville,
+1845). Le portrait d'Aloph ou Olaf (1569-1609) est le
+meilleur portrait du Caravage. Dangeau (23 août 1690) a
+parlé d'Adrien.
+</p><p>
+Notre Wignacourt est Vignacourt d'Orvillé, Picard (d'argent
+à trois fleurs de lis de gueules au pied nourri); en 1652
+(Montp., t. 2, p. 327) d'Hocquincourt l'avoit déjà envoyé
+pour s'entendre avec les chefs de la Fronde. Est-ce lui que
+la cour envoie en Allemagne dans le courant de 1656 (Aubery,
+<i>Vie de Mazarin</i>, deuxième édit., t. 3, p. 150; et
+Quincy, <i>Hist. milit. de Louis XIV</i>, t. 1, p. 216) pour empêcher
+les électeurs de fournir des troupes à l'Espagne?</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_115_117" id="Footnote_115_117"></a><a href="#FNanchor_115_117"><span class="label">[115]</span></a> Lorsque Charles II courtise madame de Châtillon, il est
+question de lui faire épouser Mademoiselle (Montp., t. 2, p.
+148). Rétabli sur le trône (Mottev., t. 5, p. 83), il refuse Hortense
+Mancini et cinq millions. Il «ne cédoit à personne
+(Mém. de Grammont, ch. 6) ni pour la taille ni pour la
+mine. Il avoit l'esprit agréable, l'humeur douce et familière.»
+Charles II promettoit beaucoup, ce fut un triste sire.
+</p><p>
+Il «étoit d'une complexion tendre et fort galant; aussi
+toutes les belles de sa cour firent-elles des entreprises sur son
+c&oelig;ur. Celles qui eurent le plus de part à sa tendresse furent
+Barbe de Saint-Villiers, femme de Roger Pulner, comte de
+Castle-Maine, en Irlande (depuis comtesse de Southampton,
+et enfin duchesse de Cleveland); Françoise-Thérèse Stuart,
+veuve de Charles Stuart, duc de Richmond et de Lenox
+(<i>Mém. de M. de ***</i>, p. 562); Mademoiselle de Quervalle,
+baronne de Petersfield, comtesse de Farsam, duchesse de
+Portsmouth, et madame Nelguin, qui avoit vendu des oranges»
+(<i>Ibid.</i>, p. 568).
+</p><p>
+Macaulay a dit la vérité sur le compte de ce vilain monarque.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_116_118" id="Footnote_116_118"></a><a href="#FNanchor_116_118"><span class="label">[116]</span></a> Claire-Clémence de Maillé, fille du maréchal de Brézé,
+mariée le 11 février 1641 au grand Condé, qui n'en vouloit
+pas et qui ne l'aima jamais. Elle montra du courage pour le
+défendre en 1650.
+</p><p>
+Délaissée, elle eut des amants. Mademoiselle (t. 2, p. 51)
+cite, en 1649, Saint-Mesgrin. En 1671, un de ses valets de
+pied, Duval, et un page, Rabutin, qui apparemment jouissoient
+de ses bonnes grâces, mettent l'épée à la main l'un
+contre l'autre; elle accourt, elle est blessée. Toute la cour
+retentit de l'esclandre. Rabutin s'enfuit; il s'éleva aux premiers
+honneurs de l'armée impériale en Hongrie (Saint-Simon,
+<i>note à Dangeau</i>, t. 4, p. 479). À partir de ce moment,
+madame la princesse fut enfermée à Châteauroux; son fils
+lui cacha la mort de Condé. Elle mourut le 16 avril 1694
+(Dangeau, 18 avril).
+</p><p>
+Madame de Motteville (t. 4, p. 80) lui a rendu quelque
+justice: «La douleur l'avoit embellie... Elle avoit des qualités
+assez louables; elle parloit spirituellement quand il lui
+plaisoit de parler, et, dans cette guerre (de Bordeaux), elle
+avoit paru fort zélée à s'acquitter de ses devoirs. Elle n'étoit
+pas laide: elle avoit les yeux beaux, le teint beau et la taille
+jolie. Sans se faire toujours admirer de ceux qui la conduisoient
+et de ceux qui étoient auprès d'elle, elle a du moins
+cet avantage d'avoir eu l'honneur de partager les malheurs de
+M. le Prince.»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_117_119" id="Footnote_117_119"></a><a href="#FNanchor_117_119"><span class="label">[117]</span></a> Boligneux est une «paroisse avec titre de comté, dans
+la Bresse». (Expilly, t. 1, p. 717.)
+</p><p>
+Madame de Sévigné parle (31 juillet 1680) de Louis de La
+Palu, comte de Boligneux, cousin de M. de la Trousse; ailleurs
+(15 septembre 1677), elle dit: «La vieille Boligneux,
+qui étoit ma tante.»
+</p><p>
+Il y avoit en 1690 un régiment de Boligneux dans l'armée
+de Boufflers (Dangeau, 16 septembre 1690).
+</p><p>
+Saint-Simon dit de Bouligneux, lieutenant-général, tué
+devant Verne en 1704 (t. 4, p. 384), que c'étoit un homme
+«d'une grande valeur, mais tout à fait singulier».</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_118_120" id="Footnote_118_120"></a><a href="#FNanchor_118_120"><span class="label">[118]</span></a> «On dit que messieurs de La Feuillade ne sçauroient
+prouver qu'ils soient venus des anciens vicomtes d'Aubusson,
+ni même que le grand-maître cardinal d'Aubusson fût de leur
+maison. Je laisse à examiner ce fait aux généalogistes.»
+(Am. de La Houssaye, t. 1, p. 131.)
+</p><p>
+Et moi aussi. La Feuillade (François d'Aubusson) étoit neveu
+de l'archevêque d'Embrun, dont on se moqua si souvent à la
+cour. Il étoit un peu couard. Bussy raconte dans ses Mémoires
+manuscrits (cabinet de M. Montmerqué) qu'il ne fut
+pas très satisfait de ce que l'<i>Histoire amoureuse</i> contenoit sur
+son compte. Il avoit été compagnon d'armes et ami de Bussy.
+Il fut lié avec Fouquet; il l'avertit de sa prochaine disgrâce
+(Mottev., t. 5, p. 140).
+</p><p>
+Ce fut le favori de Louis XIV quand Lauzun fut frappé
+de déchéance. À chaque page, dans les <i>Etats du comptant</i>
+(Archives nat., sect. hist., carton K; p. 120, nº 12), il est
+question des gratifications que le roi lui accorde; il les payoit
+en adulations byzantines. La place des Victoires est une place
+de son fait.
+</p><p>
+Sur la fin de sa vie, Louis XIV s'en dégoûta. Il mourut en
+septembre 1691, à soixante ans passés. Son père, qu'il n'avoit
+pas connu, étoit mort au combat de Castelnaudary,
+en 1631.
+</p><p>
+Saint-Simon lui attribue la plate réponse que le maréchal
+de Grammont fit un jour à Louis XIV, lorsque le roi le
+surprit battant un valet. La Feuillade avoit servi de confident
+dans l'histoire des amours de mademoiselle de Fontanges.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_119_121" id="Footnote_119_121"></a><a href="#FNanchor_119_121"><span class="label">[119]</span></a> Son père, François Annibal d'Estrées, marquis de C&oelig;uvres,
+maréchal de France, né en 1573, mourut à quatre-vingt-dix-sept
+ans, le 5 mai 1670.
+</p><p>
+Tallemant (t. 1, p. 383) dit qu'il étoit dissolu au dernier
+point, ayant, selon le bruit public, couché successivement
+avec ses six s&oelig;urs. Il eut en premières noces 1º le marquis
+de C&oelig;uvres, 2º le comte d'Estrées, 3º l'évêque de Laon, et
+en secondes noces le marquis d'Estrées.
+</p><p>
+Il étoit fils d'Antoine d'Estrées, premier baron du Boulonnois,
+et neveu de la «charmante» Gabrielle. Il avoit épousé
+la fille de Montmor, trésorier de l'épargne, veuve du maréchal
+de Thémines. La satire 3 de Régnier lui est dédiée.
+</p><p>
+Son fils aîné, en 1648, sert en Catalogne avec le titre de
+maréchal de camp.
+</p><p>
+En 1615, le père est maître de la garde-robe de Monsieur,
+qui est bien jeune alors; il fut employé dans les ambassades,
+à Bruxelles, pour enlever le prince de Condé (Fontenay-Mareuil,
+t. 1, p. 21), et surtout à Rome, où il montra de
+l'habileté. Ses Mémoires sont intéressants pour l'histoire diplomatique.
+</p><p>
+C'est lui qui, avec le marquis de Rambouillet, est le premier
+des jeunes gens de la cour roulant carrosse sous Henri IV
+(Tallem., t. 1, p. 112).
+</p><p>
+Le marquis de C&oelig;uvres fut fiancé en 1647 (Mottev., t. 2,
+p. 216) avec mademoiselle de Thémines, fille de la seconde
+femme de son père. Il fit partie de l'assemblée de la noblesse
+en 1649 (Mottev., t. 3, p. 272), réunie pour combattre
+les prétentions de La Rochefoucauld et de quelques autres.
+Il se battit en duel avec Plessis-Chivray, frère de la
+maréchale de Grammont. Ce fut «un des plus beaux combats
+de la Régence» (Tallem., t. 4, p. 435); il n'y eut pas
+de raillerie. En 1650 il est à Laon, place de son père (<i>Catal.
+de la Bibl. nat.</i>, t. 2, [histoire] nº 1632). En 1670 (Daniel,
+t. 2, p. 394) il est colonel du régiment d'Auvergne.
+</p><p>
+Le comte d'Estrées, son frère, fut maréchal de France;
+l'évêque de Laon devint cardinal.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_120_122" id="Footnote_120_122"></a><a href="#FNanchor_120_122"><span class="label">[120]</span></a> La date est précise. Si ce n'est que de l'appareil et si
+elle ne rend pas la lettre authentique, au moins est-il impossible
+de nier que dans tout ce qui précède et dans tout ce
+qui suit, Bussy raconte avec une grande clarté et avec des
+détails fort intéressants des faits qui ont une valeur véritable.
+L'histoire de la Fronde et du ministère de Mazarin est
+éclairée, grâce à ce livre badin, d'une lumière qui, sans
+l'<i>Histoire amoureuse</i>, lui manqueroit. Les historiens qui ont
+souci de la tâche qu'ils se donnent ne peuvent négliger, sans
+encourir de reproche, une source qui est, en certains cas,
+unique, et qui est toujours bonne. Il ne faut pas que les grâces
+trop raffinées du récit écartent la science sévère des enseignements
+qui l'attendent dans ce livre. Nous croyons pouvoir
+déclarer, sans crainte de rien donner à l'engoûment que l'annotateur
+a quelquefois pour son texte, que l'ouvrage de
+Bussy-Rabutin peut prendre place parmi les plus utiles mémoires
+écrits sur l'histoire du règne de Louis XIV.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_121_123" id="Footnote_121_123"></a><a href="#FNanchor_121_123"><span class="label">[121]</span></a> Nous ne paraphraserons pas cette indication rapide.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_122_124" id="Footnote_122_124"></a><a href="#FNanchor_122_124"><span class="label">[122]</span></a> Je pense que ce M. de Vaux est un agent subalterne
+de la police de l'abbé Fouquet ou un logeur du Marais.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_123_125" id="Footnote_123_125"></a><a href="#FNanchor_123_125"><span class="label">[123]</span></a> C'est celle à qui, dans la lettre célèbre de madame de
+Sévigné (1672), madame de Longueville demande des nouvelles
+de son fils. Elle étoit s&oelig;ur de madame de Montbazon.
+Catherine-Françoise de Bretagne est morte le 21 novembre
+1692.
+</p><p>
+Tallemant (t. 4, p. 454) lui accorde du mérite. Elle savoit
+le latin: «Les Vertus descendoient directement de François,
+comte de Vertus et de Goello, baron d'Avaugour et seigneur
+de Clisson, de Champtocé, etc., fils naturel de François II,
+duc de Bretagne, et d'Antoinette de Maignelois, dame de
+Cholet.»
+</p><p>
+Amie intime, et en tout temps, de madame de Longueville,
+elle cherche à la réconcilier un jour avec La Rochefoucauld,
+un autre jour avec son mari (1654, Montp., t. 2,
+p. 442).
+</p><p>
+Elle resta demoiselle, ne put vivre chez sa mère, qui étoit
+trop peu mère de famille, et alla d'abord chez madame de
+Rohan, puis à Port-Royal.
+</p><p>
+M. Victor Cousin lui a donné une place à côté de son
+amie.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_124_126" id="Footnote_124_126"></a><a href="#FNanchor_124_126"><span class="label">[124]</span></a> On a attribué à tort à M. de Brégy les Mémoires de
+M. de ***, qui ne semblent être qu'une compilation. C'étoit
+un pauvre homme qui se croyoit important (Montp., t. 2, p.
+318) et dont on rioit, malgré ses ambassades en Pologne et en
+Suède. C'est son fils sans doute qui, gouverneur du Fort-Louis,
+fut tué près de cette place en 1689 (Quincy, t. 2, p.
+174, et Dangeau, 14 juin 1689).
+</p><p>
+Charlotte de Chazan, sa femme, née en 1619, morte le
+13 avril 1695, étoit fille du premier lit de madame Hébert,
+femme de chambre de la reine-mère. Elle étoit «jolie, quoique
+brune et petite» (Tallem., 2e édit., t. 7, p. 169). Sa
+gentillesse la fit nommer fille de la reine, du dehors, c'est-à-dire
+non titrée, domestique. La reine l'aima tout de suite et la
+combla de faveurs. Son esprit acheva sa fortune: il étoit vif,
+élégant, coquet. Tallemant dit: «C'est la plus grande façonnière
+et la plus vaine créature qui soit au monde.» Mais elle
+plut à tout le monde et elle écrivit des lettres qu'on admira.
+La mère «n'étoit ni muette (Mottev., t. 2, p. 74), ni philosophe,
+et n'étoit guère écoutée.» La fille, bel esprit reconnu,
+épousa à seize ans Léonor de Flesselles, comte de Brégy, qui
+aima ses servantes plus que sa femme. Madame de Brégy devint
+dame d'honneur et amie de la personne influente, madame
+de Motteville (Mottev., t. 3, p. 136).
+</p><p>
+L'<i>Estat de la France</i> pour 1649 donne la liste du service
+de la reine-mère.
+</p><p>
+Les dames sont: Madame la maréchale de Vitry, madame
+de Chaumont (s&oelig;ur du président de Bailleul), madame de
+Sainct-Simon (belle-s&oelig;ur du duc de Sainct-Simon), la marquise
+de Rosny, la comtesse de Boesleau, madame de Chavannes,
+madame de Vaucelles, madame de Bon&oelig;il, madame
+de Vieux-Pont, madame de Brégy, madame la présidente
+de Mortecelle et autres.
+</p><p>
+Puis viennent les filles d'honneur, puis les femmes de
+chambre.
+</p><p>
+Anne d'Autriche, dans son testament, lègue à madame de
+Brégy 30,000 livres. Louis XIV fit plus encore pour elle. On
+voit dans les registres secrets (<i>Corresp. admin.</i>, t. 3) qu'il
+lui donne une fois 300,000 livres. Christine de Suède lui
+avoit donné 400,000 livres, dit-on. Madame (lettre du 10
+novembre 1719) croit savoir pourquoi: «Elle a forcé madame
+de Brégy à des turpitudes, et celle-ci n'a pu se défendre.»
+</p><p>
+Madame de Brégy étoit très féconde et craignoit les grossesses.
+Loret (15 novembre 1650) le fait entendre:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Clorinde, ce dit-on, postule<br /></span>
+<span class="i0">Pour obtenir arrest ou bulle<br /></span>
+<span class="i0">Qui la dispense absolument<br /></span>
+<span class="i0">Obéir à ce sacrement<br /></span>
+<span class="i0">Qui fait qu'avec regret on couche<br /></span>
+<span class="i0">Quelquefois deux en une couche.<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+En effet elle devint laide.
+</p><p>
+Dans la mazarinade de: <i>La Vérité des proverbes de tous les
+grands de la cour</i>, on lui fait dire: «Il n'y a si belle rose
+qui ne devienne gratte-cul.»
+</p><p>
+Mais son esprit lui resta; c'est cet esprit que Louis XIV
+aimoit. Il paroît que lui-même (Choisy, p. 673) fit pour elle
+une chanson:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Vous avez, belle Brégis...<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+On a une lettre qu'il lui écrivit lorsqu'elle désira se séparer
+de son mari (<i>&OElig;uvres de Louis XIV</i>, t. 5, p. 19):
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">«<i>À la comtesse de Brégi.</i><br /></span>
+<br/>
+<span class="i0">«À Fontainebleau, le 4 juin 1661.<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+«Quand on sçait demander les choses d'aussi bonne grâce
+que vous faites, et même des choses raisonnables, on n'importune
+jamais. Il ne tiendra pas à moi que votre procès (contre
+M. de Brégy) ne finisse. Je m'en expliquerai dans les
+termes que vous pouvez souhaiter; mais souvenez-vous,
+une fois pour toutes, que votre respect m'offenseroit si, dans
+les occasions, vous ne recouriez à moi avec la confiance que
+mérite l'estime que j'ai pour vous.»
+</p><p>
+Cette séparation fut une grande affaire, qui occupa long-temps
+Colbert et Louis XIV (V. leurs lettres).
+</p><p>
+Mazarin, dit-on, l'avoit aimée: «Le cardinal étoit amoureux
+d'une dame qui étoit chez la reine. Je l'ai connue, elle
+logeoit au Palais-Royal, et on la nommoit madame de
+Brégy. Elle étoit très belle, et beaucoup de gens ont été
+amoureux d'elle; mais c'étoit une honnête femme; elle a
+servi fidèlement la reine et a fait que le cardinal a mieux
+vécu avec la reine qu'auparavant. Elle avoit beaucoup d'esprit.»
+(Madame, 1 décembre 1717.)
+</p><p>
+Madame de «Brégy, étant belle femme, faisoit profession,
+de l'être, et même avoit l'audace de prétendre que ce grand
+ministre avoit pour elle quelque sentiment de tendresse.»
+(1647; Mottev., t. 2, p. 221.)
+</p><p>
+La comtesse de Brégy s'est peinte elle-même (en tête de
+ses <i>&OElig;uvres galantes</i>; Leyde et Paris, J. Ribou, 1666): «Ma
+personne est de celles que l'on peut dire plustost grandes que
+petites. Mes cheveux sont bruns et lustrez; mon teint est parfaitement
+uny: la couleur en est claire, brune et fort agréable;
+la forme de mon visage est ovale, tous les traits en
+sont réguliers: les yeux beaux et d'un meslange de couleurs
+qui les rend tout à fait brillants; le nez est d'une agréable
+forme; la bouche n'est pas des plus petites, mais elle est
+agréable et par sa forme et par sa couleur; pour les dents,
+elles sont blanches et rangées justement comme le pourroient
+estre les plus belles dents du monde. La gorge est assez belle,
+et les bras et les mains se peuvent montrer sans trop de honte.
+Tout cela est accompagné d'un air vif et délicat. Je suis propre
+et m'habille bien.»
+</p><p>
+C'étoit véritablement un bel esprit. Benserade l'a choyée;
+elle croyoit que c'étoit elle qui étoit l'héroïne du sonnet de
+Job: aussi le défendit-elle (V. sa <i>Lettre à madame de Longueville</i>;
+Cousin, 2e édit., p. 331). «<i>Belarmis</i> (Somaize,
+t. 1, p. 38) est une prétieuse qui vit en célibat, quoyque son
+mary soit encore vivant. Son esprit a fait parler d'elle et l'a
+fait connoistre pour prétieuse, non seulement parcequ'elle
+parle comme elles, mais encore parcequ'elle écrit fort bien
+en vers et en prose. Sa demeure est dans le palais que <i>Sénèque</i>
+(Richelieu) a fait bastir dans le quartier de la <i>Normandie</i>
+(Saint-Honoré), au Palais-Royal.
+</p><p>
+M. de Brégy mourut le 2 novembre 1712. Il est remarquable
+qu'un si grand nombre de nos personnages aient mené
+la vie si longue.
+</p><p>
+Madame de Brégy mourut, comme nous l'avons dit, en
+avril 1695. Dangeau (12 avril) dit de la défunte: «Elle a
+laissé, en mourant, 250,000 francs à Monsieur pour restituer;
+elle avoit eu cela d'un don que lui avoit fait la reine-mère
+autrefois, qu'elle a prétendu un moment injuste.»
+</p><p>
+Et Saint-Simon (<i>Note à Dangeau</i>, t. 2, p. 135): «C'étoit
+une antique beauté et un esprit, grande intrigante, et à
+qui, de la régence et de la jeunesse de Monsieur, il étoit
+resté grande familiarité avec eux et avec la reine-mère.»
+</p><p>
+Il a raconté une plaisante aventure qui lui arriva autrefois
+à Saint-Germain: Elle étoit sur son lit, le dos tourné vers
+la porte, attendant un lavement. Sa femme de chambre ne
+venoit pas. Estoublon passe par là, voit ce dos découvert,
+donne en silence le lavement et disparoît. La femme de
+chambre arrive enfin; ni elle ni la dame médicamentée n'y
+purent rien comprendre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_125_127" id="Footnote_125_127"></a><a href="#FNanchor_125_127"><span class="label">[125]</span></a> Edme lord Montaigu avoit été envoyé en France en 1628
+par la cour d'Angleterre pour s'entendre avec les princes et
+arranger une conspiration (La Porte, p. 10). Il avoit fait connoissance,
+par le canal de Buckingam, avec Anne d'Autriche,
+et lui avoit plu. En 1643 il est son confident (Mottev., t. 2,
+p. 12, et Monglat, p. 141): Mazarin, pour arriver au ministère
+«se servit de milord Montaigu, autrefois créature de
+Châteauneuf, mais qui, depuis sa retraite à Pontoise, avoit
+été gagné par la mère Jeanne, religieuse carmélite, s&oelig;ur du
+chancelier Séguier.» (<i>Mém. de M. de ***</i>, p. 455.)
+</p><p>
+Pendant toute la Fronde, Montaigu fut très occupé: il
+s'étoit fait catholique et étoit devenu abbé de Saint-Martin à
+Pontoise. Retz (p. 296, 357) et d'autres attestent son activité
+et son dévoûment à la cause royale.
+</p><p>
+C'est son fils que nous trouvons en 1649 gouverneur de
+Rocroy (<i>Estat de la France</i>), qu'en 1653 il essaie en vain
+(Lenet, p. 615) de défendre contre les Espagnols, et que nous
+voyons, en 1657, cornette des chevau-légers du roi (Montp.,
+t. 3, p. 217). Bussy parle de ce Montaigu-là.
+</p><p>
+Le père, milord de Montaigu, comme on disoit, resta
+jusqu'au dernier moment l'ami de la reine-mère; elle alloit
+le visiter dans son abbaye (Mott., t. 5, p. 18.&mdash;1659). Il conserva
+aussi un grand crédit sur le ministre et sur la cour
+d'Angleterre. C'est lui qui, en 1660 (Mottev., t. 5, p. 83),
+veut marier Charles II à Hortense Mancini; c'est lui qui amène
+la reine Henriette à reconnoître pour sa belle-fille la femme
+du duc d'Yorck, Anne Hyde de Clarendon. Il «n'avoit pas de
+désirs pour la fortune, ses attachements étoient en France; la
+véritable piété faisoit qu'il étoit désintéressé.» Il assista
+Anne d'Autriche à son lit de mort (Montp., t. 4, p. 91, et
+Mottev., t. 5, p. 235.)
+</p><p>
+Le fils, «le petit milord Montaigu» (Mottev., t. 5, p. 134),
+jouissoit du crédit de son père en France, et y joignoit le
+sien auprès du roi restauré d'Angleterre. Il devint ambassadeur
+d'Angleterre en France et courtisa les dames de l'un et
+de l'autre pays. On le compte parmi les galants de la très galante
+madame de Brissac.
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Pour contenter cette beauté,<br /></span>
+<span class="i0">L'ambassadeur a l'air trop fade.<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+C'étoit donc, apparemment, un Anglois aux cheveux blonds.
+Il quitta madame de Brissac en 1672 pour Elisabeth Wriothesley,
+comtesse de Northumberland, s&oelig;ur de l'héroïque
+lady Russell; il l'épousa, non sans peine, en 1673; elle
+mourut à quarante-quatre ans, en 1690.
+</p><p>
+Madame de La Fayette écrivit sur cela à madame de Sévigné:
+</p><p>
+«On dit ici que, si M. de Montaigu n'a pas un heureux
+succès de son voyage, il passera en Italie pour faire voir que
+ce n'est pas pour les beaux yeux de madame de Northumberland
+qu'il court le pays.» (30 décembre 1672.)
+</p><p>
+Et le 13 avril 1673: «Montaigu s'en va; on dit que ses
+espérances sont renversées; je crois qu'il y a quelque chose
+de travers dans l'esprit de la nymphe.»
+</p><p>
+Veuf, Montaigu épousa la folle duchesse d'Albemarle, qui
+ne consentit à lui donner sa main et ses richesses que lorsqu'il
+se présenta en grande pompe sous le nom et avec un
+appareil digne de l'empereur de Chine.
+</p><p>
+Lord Montaigu avoit été remplacé, comme ambassadeur,
+par le comte de Sunderland, gendre de Digby. Tous nos
+amis sont casés.
+</p><p>
+Le <i>British Musæum</i> a été établi dans l'hôtel même de lord
+Montaigu.
+</p><p>
+La s&oelig;ur de lord Montaigu épousa le chevalier Hervey,
+qui a écrit un poème latin sur le style épistolaire:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Natura mulier, vir magis arte valet.<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+C'est à elle que La Fontaine a dédié la 23e fable de son
+livre 12.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_126_128" id="Footnote_126_128"></a><a href="#FNanchor_126_128"><span class="label">[126]</span></a> Recourons uns fois de plus à Mademoiselle (t. 3, p. 297):
+«Cette affaire (de la cassette des lettres prise chez l'abbé
+Fouquet) se passa un peu devant que je revinsse à la cour
+(1658). Deux ou trois mois après, madame de Brienne alla
+avec madame de Châtillon à la Miséricorde, qui est un couvent
+du faubourg Saint-Germain. Elles étoient au parloir, et
+madame Fouquet, la mère, y vint avec l'abbé. Madame de
+Châtillon dit à madame de Brienne: «Ah! ma bonne, que
+vois-je? quoi! cet homme devant moi!» Madame de Brienne
+et la Mère de la Miséricorde lui dirent: «Songez que vous
+êtes chrétienne et qu'il faut tout mettre aux pieds de Jésus-Christ.»
+La Mère de la Miséricorde s'écria: «Au nom de
+Jésus, mon enfant, au nom de Jésus, regardez-le en pitié!»
+</p><p>
+Au nom de Jésus, je crois pouvoir affirmer que la Mère
+de la Miséricorde faisoit là un métier auquel on donne un
+vilain nom.
+</p><p>
+M. Henri Bordier (<i>Les Eglises et les Monastères de Paris</i>)
+ne cite qu'un ancien couvent qui porte le nom de la Miséricorde:
+les Hospitalières de la rue Mouffetard (p. 81), établies
+en 1656 pour secourir les femmes pauvres.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_127_129" id="Footnote_127_129"></a><a href="#FNanchor_127_129"><span class="label">[127]</span></a> Mesdames de Saint-Chaumont et de Feuquières sont
+les s&oelig;urs du maréchal de Grammont. Le comte de Grammont
+(<i>Mém.</i>, ch. 12) se fait dire par son frère: «La Saint-Chaumont,
+qui n'a pas, à beaucoup près, le jugement aussi merveilleux
+qu'elle se l'imagine...»
+</p><p>
+Elle servit son neveu Guiche dans son intrigue avec Madame
+(<i>Lettres de Madame</i>, 30 septembre 1718). Elle étoit gouvernante
+des enfants de Monsieur (La Fare), et avoit été, pour
+cette place, en concurrence avec madame de Motteville (t. 5,
+p. 158; 1661). «La cabale favorite du roi, composée de la
+comtesse de Soissons et de Fouilloux, fille de la reine-mère,
+confidente et amie de cette princesse», la soutint. Elle fut
+aussi demandée par Monsieur, grâce aux man&oelig;uvres de
+mademoiselle Chemerault, qu'il aimoit alors.
+</p><p>
+«<i>Sinaïde</i> (Somaize, t. 1, p. 223) est une prétieuse fort
+spirituelle et fort sage, et qui écrit fort poliment en prose.»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_128_130" id="Footnote_128_130"></a><a href="#FNanchor_128_130"><span class="label">[128]</span></a> Continuons l'histoire: «Cependant le prince de Condé
+ne fit plus en France la même figure qu'il y avoit fait autrefois.
+Bien loin de le voir mêlé dans les affaires, agissant par
+luy-même et se rendant considérable par son crédit, nous
+ne le verrons plus que dans une continuelle dépendance. Sur
+quoy l'on rapporte que, la duchesse de Châtillon ayant fait
+des reproches à ce prince du peu de soins qu'il prenoit de
+faire valoir son autorité, et luy ayant remontré qu'étant
+prince du sang, il devoit tenir le rang qui étoit dû à sa dignité,
+ce prince luy répondit: «Madame, je n'ignore pas ce
+que vous venez de me représenter, et, assurément, je n'ay
+pas besoin qu'on m'invite à faire valoir l'autorité qui est due
+à ma naissance. J'y serois assez porté moi-même, si le roy
+étoit moins jaloux de son pouvoir et moins heureux qu'il
+n'est; mais aussi, Madame, si vous connoissiez son humeur
+comme je la connois, vous me parleriez d'une autre manière
+que vous ne faites.» (Pierre Coste, p. 251.)
+</p><p>
+Cela fut dit en 1660; mais le temps étoit passé des aventures
+politiques, et madame de Châtillon dut bientôt se résigner
+à devenir madame de Meckelbourg.
+</p><p>
+En 1680 (Sévigné, 12 janvier), «madame de Meckelbourg
+est logée à la rue Taranne, où étoit la Marans. Cela ne ressemble
+guère à l'hôtel de Longueville.»
+</p><p>
+En 1692, Abraham du Pradel (<i>le Livre commode</i>) la loge
+près de Saint-Roch et lui donne le titre de <i>dame curieuse</i>,
+c'est-à-dire de collectionneuse, de dame à beaux meubles, à
+tableaux, à colifichets. Ce fut là son dernier logement. Lorsqu'elle
+meurt, Saint-Simon (t. 1, p. 50). dit qu'elle logeoit
+dans une des dernières maisons près de la porte Saint-Honoré.
+</p><p>
+Elle avoit beaucoup aimé son frère Luxembourg; elle ne
+lui survécut pas (Saint-Simon, t. 1, p. 84 et 144).
+</p><p>
+M. de Meckelbourg étoit mort à La Haye en 1692. Madame
+de Meckelbourg étoit restée l'amie de Monsieur (Saint-Simon,
+<i>note à Dangeau</i>, 24 janvier 1695). En mourant elle
+laissa 4,000,000 encore, près de douze millions d'aujourd'hui.
+</p><p>
+«Ah! ne me parlez point de madame de Meckelbourg: je
+la renonce. Comment peut-on, par rapport à Dieu et même
+à l'humanité, garder tant d'or, tant d'argent, tant de meubles,
+tant de pierreries, au milieu de l'extrême misère des
+pauvres dont on étoit accablé dans ces derniers momens?»
+(Sév., 3 février 1695.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_129_131" id="Footnote_129_131"></a><a href="#FNanchor_129_131"><span class="label">[129]</span></a> Quand Vardes meurt (en août 1688), madame de Sévigné
+écrit (3 septembre 1688): «Il n'y a plus d'homme à
+la cour bâti sur ce modèle-là.» Vardes avoit été le type du
+gentilhomme de palais royal.
+</p><p>
+Son père, en 1617, avoit épousé madame de Moret, ancienne
+maîtresse de Henri IV (Jacqueline de Bueil, née vers
+1580, mère, en 1607, d'Antoine de Bourbon, comte de Moret,
+mariée en 1610 à Philippe de Harlay, comte de Césy).
+</p><p>
+Vardes s'appeloit René François du Bec Crespin (en Normandie).
+Je ne l'aime pas beaucoup, pour ma part: il fut
+égoïste. Ses amours avec madame de Roquelaure (Conrart,
+p. 250), et, plus tard, dans son exil, avec mademoiselle de
+Thoiras, qu'il laissa dans l'embarras, ne parlent pas en sa
+faveur. Madame de Sévigné (28 juin 1671 et 30 mars 1672)
+a parlé de cette dernière liaison: «J'ai horreur de l'inconstance
+de M. de Vardes; il a trouvé cette conduite dans le
+feu de sa passion, sans aucun sujet que de n'avoir plus d'amour.
+Cela désespère, mais j'aimerois encore mieux cette
+douleur que d'être quittée pour une autre. Voilà notre vieille
+querelle. Il y a bien d'autres sujets sur quoi je n'approuve
+pas M. de Vardes.»
+</p><p>
+Vardes avoit épousé Catherine Nicolaï. «Le bruit courut
+partout qu'il étoit impuissant, ce qui passoit pour une vérité
+parmi ceux qui ne le connoissoient pas particulièrement;
+mais ceux qui le connoissoient assuroient qu'il ne l'étoit pas,
+mais qu'il n'étoit pas fort vigoureux, et que c'est ce qui
+avoit donné lieu à ce bruit. Sa femme soutenoit à sa mère et
+à tous ses parents que tant s'en falloit que cela fût, que
+même il étoit fort vert galant.» (Conrart, p. 252.)
+</p><p>
+Le mariage eut lieu (V. Loret) le 19 septembre 1656.
+Mademoiselle de Nicolaï, fille du premier président de la
+chambre des comptes et de Marie Amelot, mourut en 1661.
+</p><p>
+La fille de Vardes, Marie-Elisabeth du Bec, fut mariée en
+1678 à Louis de Rohan-Chabot.
+</p><p>
+C'est pour son mariage avec mademoiselle de Nicolaï que
+Vardes fut si vigoureusement aidé contre la famille par l'abbé
+Fouquet et Candale (Montp., t. 3, p. 76).
+</p><p>
+Jarzay l'avoit soutenu dans l'intrigue qu'il eut avec madame
+de La Roche-Guyon. Veuf, il eut deux fois à refuser
+mademoiselle de La Vallière: on la lui offrit avant l'exaltation;
+on la lui offrit encore après la chute. Il avoit eu Ninon.
+Madame de Vardes, morte jeune, avoit brillé à l'hôtel de
+Rambouillet (Walck., t. 1, p. 39).
+</p><p>
+En 1650, Vardes est épris de madame de Lesdiguières
+(Retz, p. 206); en 1652, il combat dans le parti de la cour
+et a le poignet cassé à Etampes (Conrart, p. 74). Tallemant
+(ch. 355) dit qu'il touchoit une pension de 6,000 livres
+pour son beau dévoûment.
+</p><p>
+De 1655 à 1678 (Daniel, t. 2, p. 312) il fut capitaine
+de la compagnie des Cent-Suisses. Ce gentilhomme, si poli
+au Palais-Royal et au Louvre, avoit quelque cruauté. Il fait
+couper le nez à Montandré, auteur d'un libelle écrit contre
+madame de Guébriant, sa s&oelig;ur (Retz, p. 258); il se bat
+avec le duc de Saint-Simon pour un procès, et il est vaincu
+(Saint-Simon, 1, p. 50).
+</p><p>
+La <i>Gazette de France</i> le montre, au mariage du roi, «lestement
+vestu, à la teste des Cent-Suisses, aussi en habits
+neufs passementez d'or, avec la toque de velours ondoyée de
+belles plumes, marchant, tambours battant, sous leur enseigne,
+semée de fleurs de lys d'or.»
+</p><p>
+Sa faveur étoit grande alors. Il étoit beau (de la tête au
+moins); il se crut autorisé à courtiser madame de Conti. Conti
+l'y prend (Choisy, p. 627) et l'en dégoûte. Il étoit joueur et
+ami de Gourville (<i>Mém. de Gourville</i>, p. 529), à qui il raconta
+l'histoire de la lettre espagnole. Madame ne l'aimoit
+pas (Conrart, p. 279); il poussa le chevalier de Lorraine à
+l'aimer. Puis vint en effet cette malheureuse lettre espagnole,
+imaginée avec Guiche et madame la comtesse de Soissons,
+qui les perdit (Montp., t. 4, p. 43).
+</p><p>
+«Le roi a fait mettre dans la Bastille M. de Vardes; on
+ne sçait point le sujet: on dit que c'est à cause de M. Fouquet;
+mais apparemment c'est le prétexte de quelque autre
+chose.» (Guy Patin, 16 décembre 1664.)
+</p><p>
+«M. de Vardes a été amené d'Aigues-Mortes dans la citadelle
+de Montpellier, par ordre du roi, d'où l'on dit qu'il sera
+conduit à Paris (31 mars 1665).
+</p><p>
+(Même lettre.) «Le comte de Guiche a reçu commandement
+du roi de se retirer à La Haye (en Hollande), et la
+comtesse de Soissons n'est pas bien dans l'esprit du roi à
+cause de la lettre qui est venue d'Espagne.»
+</p><p>
+Vardes alla d'abord à la Bastille, où on courut le voir en
+procession. Il n'en étoit pas moins perdu, et l'amitié du roi
+lui étoit ravie. Il «avoit une ambition déréglée (Mottev., t. 5,
+p. 227) et naturellement étoit artificieux et vain.» On l'envoya
+dans la citadelle de Montpellier (La Fare), puis on lui
+permit de se promener un peu; mais il resta en exil. Madame
+de Grignan l'y retrouve, toujours capitaine en titre des Cents-Suisses
+(Sévigné, édit. Didot, t. 3, p. 39), s'occupant de
+chimie et poursuivant surtout la découverte de l'or potable
+(1er juillet 1676). En 1683 il reparut à la cour (Sévigné, 26
+mai) vieilli, cassé, mais élégant, roide, poli, reste glacé des
+grâces de la Régence, et, plutôt qu'un modèle, un souvenir.
+Louis XIV fut clément et doux.
+</p><p>
+«M. de Vardes est ici plus délicieux que jamais, et joignant
+les perfections humaines et la sagesse de l'honnête
+homme à celle d'un bon chrétien.» (<i>Lettre de Corbinelli</i>, 1er
+juin 1684.)
+</p><p>
+Dangeau (21 janvier 1688) montre que de Vardes reconquit
+presque sa place perdue dans la faveur. Il meurt le 3
+septembre 1688, laissant 40,000 livres de rente à son gendre.
+Saint-Simon, parlant de son exil et de son retour, dit:
+«Il en revint si rouillé qu'il en surprit tout le monde et conserva
+toujours du provincial. Le roi ne revint jamais qu'à l'extérieur,
+et encore fort médiocre, quoiqu'il lui rendît enfin un
+logement et ses entrées.»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_130_132" id="Footnote_130_132"></a><a href="#FNanchor_130_132"><span class="label">[130]</span></a> Dans les <i>Amours de madame de Brancas</i>, M. d'Olonne,
+Jeannin, Paget, reparoîtront. On y verra que, si madame
+d'Olonne jouoit des tours à son mari, celui-ci ne se gênoit
+nullement pour courir la pretentaine. Il paya sa belle-s&oelig;ur,
+madame la maréchale de La Ferté; il enleva madame de
+Brancas à Jeannin; il eut une autre de ses belles-s&oelig;urs, la
+femme de son frère Royan. Ce gros homme, ce «tonneau»,
+n'étoit donc pas adonné uniquement aux voluptés culinaires.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_131_133" id="Footnote_131_133"></a><a href="#FNanchor_131_133"><span class="label">[131]</span></a> «Dans ce temps-là je fus d'une partie de plaisir à la
+campagne qui fit bien du bruit. Je l'écrivis et la montray un
+an après à M<sup>me</sup> ****, pour lors de mes amies. Elle en fit une
+histoire à sa mode, qu'elle fit courir dans le monde quand
+nous nous brouillâmes; mais voicy naturellement comme elle
+se passa:
+</p><p>
+«Vivonne, premier gentilhomme de la chambre du roy,
+voulant aller passer les festes de Pasques à Roissy, qui est
+une terre à quatre lieues de Paris, qui luy venoit du coté de
+sa femme, proposa à Mancini, neveu du cardinal Mazarin,
+et à l'abbé le Camus, aumônier du roy, d'être de la partie,
+lesquels ne s'en firent pas presser. Deux jours après qu'ils y
+furent, le comte de Guiche et Manicamp, l'ayant appris, les
+allèrent trouver, et menèrent avec eux le jeune Cavoye, lieutenant
+au régiment des gardes. Aussi-tôt qu'ils y furent arrivez,
+Mancini et l'abbé s'enfermèrent dans leurs chambres,
+se défiant des emportemens du comte de Guiche et de Manicamp;
+et le lendemain, jour du vendredy saint, ils en
+partirent de grand matin et revinrent à Paris. Quand Vivonne
+et les autres l'eurent appris, ils proposèrent de m'envoyer
+prier de les aller voir. Vivonne m'en écrivit un billet,
+et moy, n'ayant alors rien à faire à Paris, je montay à cheval
+et je les allay trouver. Je les rencontray qu'ils venoient d'entendre
+le service. Un moment après nous envoyâmes à Paris
+quérir quatre des petits violons du roy et nous nous mîmes
+à table. Après dîner nous allâmes courre un lièvre avec les
+chiens du Tilloy. Pour moy, qui n'aime point la chasse, je
+m'en revins bientôt au logis, où, ayant trouvé les violons, je
+me divertis à les entendre. Je n'eus pas pris ce plaisir une
+heure durant que je vois entrer dans la cour le comte de
+Guiche au galop, qui menoit un homme par la bride de son
+cheval comme un prisonnier de guerre, et Manicamp derrière
+avec un fouet de postillon pour le presser. Je courus
+pour sçavoir ce que c'étoit. Je trouvay un homme vêtu de
+noir, assez agé, qui avoit la mine d'un honnête homme. Il
+me fit pitié, et, ayant témoigné au comte de Guiche que je
+condamnois son procédé, le bon homme prit la parole et
+me dit qu'il entendoit raillerie. Je le menay dans la salle, où
+il me conta que, s'en retournant à Paris de sa maison de campagne,
+il avoit rencontré ces messieurs; que le comte de
+Guiche, qui l'avoit abordé le premier, luy ayant demandé
+qui il étoit, il luy avoit répondu qu'il étoit le procureur de
+M. le cardinal, nommé Chantereau; que le comte de Guiche luy
+avoit dit: «Ah! monsieur Chantereau, je suis fort aise de vous
+avoir rencontré, il y a long-temps que je vous cherchois.
+J'ay ouy faire bon récit de votre capacité, et, pour moy, j'ay
+toûjours fort aimé la chicanne»; que sur cela il avoit bien veû
+que c'étoit de la jeunesse qui vouloit rire, et qu'il avoit pris
+son parti de ne se point fâcher. Il me fit cette relation avec la
+même exactitude qu'il auroit fait une information. Je luy dis
+qu'il avoit fait en galant homme, et je luy fis apporter du vin
+pendant qu'on faisoit manger de l'avoine à son cheval. Après
+cela, il nous quitta fort content de la compagnie, et particulièrement
+de moy. Les violons recommencèrent à jouer
+jusqu'au souper, que nous passâmes gayement, mais sans
+débauche. Au sortir de table, nous les menâmes au parc, où
+nous fûmes jusqu'à minuit. Le samedy nous nous levâmes
+fort tard, et nous passâmes le reste de la journée à nous
+promener dans des calèches. Comme nous avions impatience
+de manger de la viande, nous voulûmes faire médianoche.
+Ce repas-là ne fut pas si sobre que les autres: nous bûmes
+fort, et sur les trois heures après minuit nous nous allâmes
+coucher. Nous étant levez à onze heures du matin le jour de
+Pâques, nous oüîmes la messe dans la chapelle du château;
+nous dînâmes et nous nous en retournâmes à Paris, où, à
+l'entrée de la ville, chacun s'en alla de son côté.
+</p><p>
+«Nos ennemis et ceux qui, sans haïr, ne laissent pas de
+couper la gorge, se souvinrent de nous à la cour. Ils sçavoient
+qu'un des plus grands plaisirs qu'ils pouvoient faire au cardinal
+étoit de luy fournir des prétextes de ne pas faire du
+bien à ceux à qui il en devoit et de se venger de ses ennemis.
+Ils luy dirent donc la partie de Roissy, et qu'on y avoit
+fait mille choses contre le respect qu'on doit à Dieu et au
+roy.
+</p><p>
+«Il avoit des raisons particulières de haïr, de craindre ou
+de se défier de tous ces messieurs; pour moy, il eût été
+bien aise de me faire une querelle pour me faire perdre, ou
+du moins pour différer les récompenses qu'il me devoit. Tout
+cela fit résoudre le cardinal de se servir de cet avis aux occasions;
+et, pour cacher le mal qu'il nous préparoit sous des
+apparences d'une justice fort exacte, il commença par exiler
+à Brisac Manciny, son neveu, et l'abbé le Camus à Meaux,
+et fit courir le bruit qu'il s'étoit fait à Roissy mille impietez,
+dont les dévots, disoit-il, avoient fait des plaintes à la reine.
+</p><p>
+«Le peuple, qui grossit tout et qui fait bien plus de cas
+du merveilleux que du véritable, décida bientôt de ce qui
+s'étoit fait à Roissy. Il dit d'abord qu'on y avoit baptisé des
+grenouilles, et puis il revint à un cochon de lait; d'autres,
+qui vouloient rafiner sur l'invention, disoient qu'on y avoit
+tué un homme et mangé de sa cuisse. Enfin, il n'y eut guère
+d'extravagance à imaginer qui ne fût dite.» (<i>Mémoires de
+Bussy</i>.)
+</p><p>
+Pour contrôler Bussy, lisez madame de Motteville (t. 5,
+p. 6): «La semaine sainte ensuivant, une troupe de jeunes
+gens de la cour allèrent à Roissy pour les jours saints,
+dont étoient le comte de Vivonne, gendre de madame de
+Mesmes, à qui appartenoit la maison; Mancini, neveu du
+ministre; Manicamp et quelques autres. Ils furent accusés
+d'avoir choisi ce temps-là par dérèglement d'esprit, pour
+faire quelques débauches, dont les moindres étoient d'avoir
+mangé de la viande le vendredi saint: car on les accusa d'avoir
+commis de certaines impiétés indignes non seulement de
+chrétiens, mais même d'hommes raisonnables. La reine, qui
+en fut avertie, en témoigna un grand ressentiment. Elle
+exila l'abbé le Camus pour avoir eu commerce seulement
+avec des gens si déréglés, quoiqu'il ne fût pas avec eux
+les jours que ces choses se passèrent. Le cardinal Mazarin,
+pour montrer qu'il ne vouloit pas protéger le crime, voulut
+punir tous les complices en la personne de son neveu, qu'il
+chassa de la cour et de sa présence; et, après avoir châtié
+celui-là, il pardonna à tous les autres, qui en furent quittes
+pour de sévères réprimandes que le roi leur fit.»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_132_134" id="Footnote_132_134"></a><a href="#FNanchor_132_134"><span class="label">[132]</span></a> Saint-Simon (t. 6, p. 121) lui a consacré trois pages que
+nous voudrions lui emprunter. Il ne faut pas le confondre
+avec Pierre Camus de Pont-Carré, que madame de Sévigné
+comptoit au nombre de ses bons amis. Il étoit frère du premier
+président de la cour des Aides et du lieutenant civil du
+Châtelet, et tous les trois descendoient d'une famille marchande
+(V. La Bruyère, t. 2, p. 201), dont ils firent tout simplement
+passer l'enseigne (<i>Au Pélican</i>) dans leurs armes.
+</p><p>
+L'abbé Le Camus fut d'abord très léger. Il s'en repentit,
+vécut dans la pratique des devoirs les plus difficiles, et imagina
+de ne vivre que de légumes. Innocent XI le prit pour cela
+en amitié et lui envoya le chapeau <i>proprio motu</i>, sans sollicitation
+aucune, sans avis, sans enquête. Le Camus étoit
+évêque de Grenoble, sur le passage de la barrette. Contre l'usage,
+il la prit sans l'aller recevoir à Versailles: aussi fut-il
+disgracié à la cour (1689).
+</p><p>
+«Pendant que le cardinal Le Camus n'étoit qu'aumônier
+du roi, il n'étoit pas si grave qu'il l'a été depuis, et se
+mettoit sur le pied de faire rire S. M. quand il en trouvoit
+l'occasion.» (Senecé, <i>édit. elzev.</i>, t. 1, p. 317.)
+</p><p>
+«Etant simple abbé, il argumenta un jour à la Sorbonne
+avec beaucoup de chaleur contre cette définition de l'Eglise:
+<i>Congregatio fidelium sub uno capite</i>; car, disoit-il, à chaque
+vacance du Saint-Siége, il n'y auroit plus d'Eglise.
+</p><p>
+«Le cardinal Le Camus et le dernier archevêque de Vienne,
+du nom de Villars, dînant un jour ensemble dans un lieu du
+diocèse de Grenoble où ils s'étoient rencontrés, l'archevêque
+dit au cardinal: Eh! Monseigneur, mangerez-vous toujours
+de ces méchantes racines? Et le cardinal répondit: Monsieur,
+vous les trouveriez bonnes si elles vous avoient aidé
+à devenir cardinal.» (Amelot de la Houssaye, t. 2, p. 30.)
+</p><p>
+Madame de Sévigné disoit de lui: «C'est l'homme du
+monde dont j'ai les plus grandes idées (15 mai 1691.) La
+Fontaine (épître 26) fait également son éloge:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Je ne me donne point ici pour un oracle;<br /></span>
+<span class="i0">Et, sans chercher si loin, Grenoble en possède un.<br /></span>
+<span class="i3">Il sait notre langue à miracle;<br /></span>
+<span class="i0">Son esprit est en tout au dessus du commun.<br /></span>
+<span class="i0">C'est votre cardinal que j'entends.........<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+On trouve dans le recueil de chansons du comte de Maurepas
+(manuscrits de la Bibliothèque nationale) la chanson
+suivante au sujet de la nomination de Le Camus au cardinalat;
+elle est accompagnée d'un commentaire: «Etienne Le
+Camus, évesque de Grenoble, très débauché du tems qu'il
+étoit aumônier du roy Louis XIV, comme on verra par la
+suite, prit tout d'un coup l'esprit de pénitence dès qu'il fut
+évesque. Il vescut d'une manière très austère et très singulière,
+car il ne se contenta pas d'une résidence exacte
+et d'une application infinie dans le gouvernement de son
+diocèse; il preschoit outre cela continuellement. Il ne vivoit
+que de légumes, il mangeoit avec ses domestiques dans
+un réfectoire; ses gens ne le voyoient coucher ny se lever,
+de manière que plusieurs personnes croyoient qu'il couchoit
+sur la dure; enfin l'extérieur de ce prélat ne montroit que
+la pénitence et l'austérité. Cependant les spéculatifs jugeoient
+autrement de l'intérieur, et l'on étoit persuadé que l'amour
+de Dieu et la crainte de son jugement avoient moins de part
+à cette manière de vivre que la vanité et l'ambition. Ce qui
+arriva par la suite augmenta ces soupçons, car, le pape Innocent
+XI l'ayant fait cardinal, au mois de septembre 1686,
+sans qu'il eût paru être appuyé d'aucune protection à Rome,
+et étant même brouillé avec la cour de France parcequ'il
+étoit janséniste, il n'y eut plus lieu de douter qu'il n'eût des
+intelligences particulières avec Sa Sainteté et ses ministres;
+l'on ne doutoit même pas que ce fût aux dépens du roy,
+qui avoit pour lors de grandes affaires avec la cour de Rome.»
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">L'éminentissime Camus<br /></span>
+<span class="i0">A si bien dit ses <i>oremus</i><br /></span>
+<span class="i0">Qu'il est au comble de la gloire.<br /></span>
+<span class="i0">Les Vivonnes et les Bussy<br /></span>
+<span class="i0">Sont chargés d'en faire l'histoire<br /></span>
+<span class="i0">Et s'informer partout ici,<br /></span>
+<span class="i0">Pour lui donner un nom plus noble,<br /></span>
+<span class="i0">S'il est cardinal de Grenoble,<br /></span>
+<span class="i0">Ou bien cardinal de Roissy.<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+L'histoire à laquelle il est fait allusion dans cette chanson
+se trouve ainsi rapportée dans le même recueil:
+</p><p>
+«Le cardinal Le Camus, lors aumônier du roy, fut passer
+la semaine sainte à Roissy, maison de M. de Vivonne;
+avec lui le comte de Bussy, Philippe de Mancini, duc de
+Nevers, de Longueval, comte de Manicamp, et plusieurs autres
+débauchés. Ils y mangèrent de la viande, et, avec une
+impiété horrible, ils y baptisèrent un cochon de lait avec les
+cérémonies de l'Eglise et le nommèrent <i>Carpe</i>. On prétend
+même que l'abbé Le Camus, qui étoit alors ecclésiastique,
+fit cette belle cérémonie.»
+</p><p>
+Baptisez un cochon de lait et soyez honnête homme!</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_133_135" id="Footnote_133_135"></a><a href="#FNanchor_133_135"><span class="label">[133]</span></a> Philippe-Julien Mancini-Mazarini, duc de Nevers et de
+Donzy, né à Rome le 26 mai 1641, colonel de la vieille
+marine en 1652, chevalier de l'ordre en 1661, mort le 8 mai
+1707.
+</p><p>
+Daniel (t. 2, p. 225) l'inscrit dès 1657, date du rétablissement
+de la première compagnie des mousquetaires, comme
+capitaine lieutenant de cette compagnie. Il en garda le commandement
+jusqu'en 1667.
+</p><p>
+Exilé à la suite de cette affaire, il fut rappelé bientôt. À
+la dernière cérémonie du mariage du roi, il porta la queue
+de Mademoiselle (Montp., t. 5, p. 70). Néanmoins, Mazarin
+ne lui fit pas tout le bien qu'il lui auroit fait s'il l'eût trouvé
+de meilleur conseil. «Quoiqu'il le déshéritât, ne le croyant
+pas digne de porter son nom, ce neveu déshérité ne laisse
+pas d'avoir la principauté ou duché de Ferreti en Italie, le
+duché de Nevers en France, avec une partie de la maison et
+beaucoup d'autres biens.» (Motteville, t. 5, p. 52.)
+</p><p>
+Ce qu'en dit Saint-Simon (t. 5, p. 390) paroît juste:
+«C'étoit un Italien, très italien, de beaucoup d'esprit, facile,
+extrêmement orné, qui faisoit les plus jolis vers du
+monde qui ne lui coûtoient rien, et sur-le-champ, qui en a
+donné aussi des pièces entières; un homme de la meilleure
+compagnie du monde, qui ne se soucioit de quoi que ce
+fût, paresseux, voluptueux, avare à l'excès, qui alloit très
+souvent acheter lui-même à la halle et ailleurs ce qu'il vouloit
+manger, et qui faisoit d'ordinaire son garde-manger de
+sa chambre. Il voyoit bonne compagnie, dont il étoit recherché;
+il en voyoit aussi de mauvaise et d'obscure, avec laquelle
+il se plaisoit, et il étoit en tout extrêmement singulier.
+C'étoit un grand homme sec, mais bien fait, et dont la physionomie
+disoit tout ce qu'il étoit.
+</p><p>
+«Son oncle le laissa fort riche et grandement apparenté.»
+Il négligea la faveur attachée à son nom, et peu à peu se retira
+dans la vie libre. Sa femme, fille aînée de madame de Thianges,
+étoit, lors de son mariage (1670), la plus belle personne
+de la cour. Il en fut jaloux. Fort souvent il l'emmena à Rome
+de grand matin, sans préparatifs; ils y firent de longs séjours.
+M. de Nevers mourut à soixante-six ans. «Il s'étoit
+fort adonné à Sceaux, et sa femme encore davantage.» Son
+fils n'eut pas grand crédit.
+</p><p>
+Assurément, ce n'est pas pour refaire le curieux ouvrage
+de M. Amédée Renée (<i>les Nièces de Mazarin</i>) que j'ajoute à
+tant de notes une note supplémentaire. Plusieurs fois nous
+avons rencontré la duchesse de Merc&oelig;ur, la comtesse de
+Soissons, la connétable Colonna, le duc de Nevers, etc.
+Le lecteur, qui n'est pas forcé de connoître à fond la généalogie
+des parents de Mazarin, a pu y trouver quelque embarras.
+</p><p>
+«Le cardinal Mazarin avoit deux s&oelig;urs:&mdash;madame Martinozzi,
+qui n'eut que deux filles, l'une mariée au duc de
+Modène, et mère de la reine d'Angleterre, épouse du roi
+Jacques II; l'autre à M. le prince de Conti, bisaïeul de M. le
+prince de Conti d'aujourd'hui;&mdash;madame Mancini, qui eut
+cinq filles et trois fils. Les filles furent: la duchesse de Vendôme,
+mère du dernier duc de Vendôme et du grand prieur,
+dont le père fut cardinal après la mort de sa femme; la comtesse
+de Soissons, mère du dernier comte de Soissons et
+du fameux prince Eugène; la connétable Colonne, grand'mère
+du connétable Colonne d'aujourd'hui, qui, tous deux,
+ont fait tant de bruit dans le monde; la duchesse Mazarin,
+qui, avec le nom et les armes de Mazzarini-Mancini,
+porta vingt-six millions en mariage au fils du maréchal
+de La Meilleraye, et qui est morte en Angleterre après y avoir
+demeuré longues années; et la duchesse de Bouillon, grand'-mère
+du duc de Bouillon d'aujourd'hui. Des trois fils, l'aîné
+fut tué tout jeune au combat du faubourg Saint-Antoine,
+en 1652; il promettoit tout; le cardinal Mazarin l'aimoit tellement
+qu'il lui confioit, à cet âge, beaucoup de choses importantes
+et secrètes pour le former aux affaires, où il avoit
+dessein de le pousser. Le troisième, étant au collége des Jésuites,
+fort envié des écoliers pour toutes les distinctions qu'il
+y recevoit, se laissa aller à se mettre à son tour dans une
+couverture et à se laisser berner; ils le bernèrent si bien
+qu'il se cassa la tête, à quatorze ans qu'il avoit; le roi, qui
+étoit à Paris, le vint voir au collége; cela fit grand bruit,
+mais n'empêcha pas le petit Mancini de mourir. Resta seul,
+le second, qui est M. de Nevers, dont il s'agit ici.» (Saint-Simon,
+t. 5, 389.)
+</p><p>
+Faisons un tableau:
+</p>
+<table summary="arbre">
+<tr><td>&nbsp;</td><td>
+( 1. La princesse de Conti (Anne-Marie),</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td>
+( née à Rome en 1637, mariée le 22 février</td></tr>
+<tr><td>Mme <span class="smcap">Martinozzi</span>.</td><td> &lt; 1654, morte le 4 février 1672.</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td>(</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td>
+( 2. Madame de Modène, belle-mère de</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td>( Jacques II.</td></tr>
+
+<tr><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td>
+( 1. Mancini, tué en 1652, à 16 ans.</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td>(</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td>( 2. Mancini (Alphonse), mort aux Jésuites</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td>( en 1658, à 12 ans.</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td>(</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td>( 3. Mancini (duc de Nevers).</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td>(</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td>( 4. Laure Mancini (madame de Merc&oelig;ur),</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td>(née en 1636, mariée le 4 février 1651,</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td>( morte le 8 février 1657 (mère du duc et</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td>( du grand-prieur de Vendôme).</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td>(</td></tr>
+<tr><td>Mme <span class="smcap">Mancini</span>.</td><td> &lt; 5. Olympe (comtesse de Soissons).</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td>(</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td>( 6. Marie, aimée de Louis XIV, femme du</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td>( connétable Colonna (Laurent-Onuphre</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td>( Colonne de Gioëni), prince de Palliano</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td>( et de Castiglione, grand d'Espagne, chevalier</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td>( de la Toison-d'Or, mort en 1689.</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td>( [La connétable mourut en 1715.]</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td>(</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td>( 7. Hortense, femme du fils du maréchal</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td>( de la Meilleraye.</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td>(</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td>( 8. Marie-Anne (duchesse de Bouillon).</td></tr>
+</table></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_134_136" id="Footnote_134_136"></a><a href="#FNanchor_134_136"><span class="label">[134]</span></a> Ce «gros crevé», dit madame de Sévigné (28 juin 1671);
+et Saint-Simon: «C'étoit l'homme le plus naturellement
+plaisant et avec le plus d'esprit et de sel, et le plus continuellement.»
+</p><p>
+Il étoit prodigue. Louis XIV le regarde comme «un occasionnaire»,
+un aventurier (lettre du 22 juin 1663 à Beaufort);
+mais il l'aime long-temps (Mottev., t. 5, p. 20) et lui
+permet toute sorte de langages. On connoît assez sa s&oelig;ur,
+madame de Montespan. Il avoit épousé mademoiselle de
+Mesmes. C'est sa belle-mère qui avertit la reine-mère de
+tout ce que faisoit Vivonne pour fortifier le roi dans l'amour
+qu'il avoit juré à mademoiselle Mancini. On n'arriva que
+bien juste à temps pour le combattre. Vivonne fut exilé.
+</p><p>
+Il rendit sur mer quelques grands services et eut du bonheur
+à la guerre; mais ce ne fut jamais un très honnête
+homme.
+</p><p>
+Madame de Sévigné écrit à Bussy le 22 septembre 1688:
+«Vous savez la mort de votre ancien ami Vivonne. Il est
+mort en un moment, dans un profond sommeil, la tête embarrassée,
+et, entre nous, aussi pourri de l'âme que du
+corps.»
+</p><p>
+Bussy, qui attribue cette mort aux ravages d'un mal
+gagné dans des débauches anciennes, répond (28 septembre):
+«Après une étroite amitié entre lui et moi, mes disgraces
+me l'avoient fait perdre, et je l'avois assez méprisé pour
+ne lui en avoir fait aucun reproche; mais je le regardois
+comme un homme d'esprit et de courage qui avoit un fort
+vilain c&oelig;ur.»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_135_137" id="Footnote_135_137"></a><a href="#FNanchor_135_137"><span class="label">[135]</span></a> Ce cantique n'est pas de Bussy; c'est une intercalation.
+Voir ce qui en est dit dans la Préface.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_136_138" id="Footnote_136_138"></a><a href="#FNanchor_136_138"><span class="label">[136]</span></a> En 1659 ce n'étoit pas La Vallière que le roi aimoit. La
+Vallière, née le 6 août 1644, n'avoit encore que quinze ans.
+C'est en juin et en juillet 1661, trois ans après, que commencèrent
+à se former (ancien style) les n&oelig;uds de leur amour
+(Mottev., t. 5, p. 134). Roquelaure, le bouffon, le sceptique
+Roquelaure, y fut bien pour quelque chose.
+</p><p>
+Dans ce premier couplet il s'agit de Marie Mancini et de
+sa grande bouche à dents blanches (Mottev., t. 4, p. 395).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_137_139" id="Footnote_137_139"></a><a href="#FNanchor_137_139"><span class="label">[137]</span></a> <span class="smcap">Faguenas</span>. S. M. Odeur fade et mauvaise sortant d'un
+corps malpropre ou malsain. <i>Cela sent le faguenas.</i> Il est familier
+et il vieillit. (<i>Dictionnaire de l'Académie françoise</i>,
+dernière édition.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_138_140" id="Footnote_138_140"></a><a href="#FNanchor_138_140"><span class="label">[138]</span></a> C'est Mademoiselle, et non la seconde femme de Gaston,
+Marguerite de Lorraine (fille de François II), née en 1613,
+mariée à Nancy le 31 janvier 1632, morte le 3 avril 1672;
+«dévote, négligente, froide», qui, à en croire madame de
+Motteville (t. 2, p. 231), «avoit de l'esprit et raisonnoit
+fortement sur toutes les matières dont il lui plaisoit de parler.
+Elle paroissoit, par ses discours, avoir du c&oelig;ur et de
+l'ambition. Elle aimoit Monsieur ardemment, et haïssoit de
+même tout ce qui pouvoit lui nuire auprès de lui. Elle étoit
+belle par les traits de son visage, mais elle n'étoit point
+agréable.» Mademoiselle (t. 2, p. 297) cite d'elle un mot
+désagréable. Elle venoit de perdre un fils, le petit Valois (en
+1652). Mademoiselle la trouve mangeant un potage, qui lui
+dit: «Je suis obligée de me conserver, je suis grosse!»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_139_141" id="Footnote_139_141"></a><a href="#FNanchor_139_141"><span class="label">[139]</span></a> Mademoiselle de Vandy. «Elle a de l'esprit» (Montp.,
+t. 4, p. 79, 1664). La Mesnardière (p. 49) l'appelle «gente
+Vandy» et «beauté cruelle». C'étoit l'amie intime de Mademoiselle
+(t. 3, p. 39), qui parle de sa «mine prude» (t. 3,
+p. 106), qui dit qu'elle «est bonne et prudente». C'est la
+princesse de Paphlagonie de mademoiselle de Scudéry (Montp.,
+t. 3, p. 429). Bussy l'a toujours eue pour amie. De même il
+paroît avoir aimé Mademoiselle toute sa vie. Ces couplets ne
+peuvent lui appartenir.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_140_142" id="Footnote_140_142"></a><a href="#FNanchor_140_142"><span class="label">[140]</span></a> On a confondu presque partout mademoiselle de La
+Mothe-Argencourt et mademoiselle de La Mothe-Houdancourt.
+L'une et l'autre furent aimées du roi, mademoiselle
+de La Mothe-Argencourt la première.
+</p><p>
+Les Mémoires de Mademoiselle (t. 3, p. 272) font commencer
+les choses en 1658. Peut-être faut-il remonter jusqu'en
+1657. Madame de La Mothe-Argencourt, la mère, habitoit
+Montpellier, elle y reçut toute la cour en 1660 (Montp.,
+t. 3, p. 441).
+</p><p>
+La fille «n'avoit ni une éclatante beauté, ni un esprit fort
+extraordinaire; mais toute sa personne étoit fort aimable. Sa
+peau n'étoit ni fort délicate, ni fort blanche; mais ses yeux
+bleus et ses cheveux blonds, avec la noirceur de ses sourcils
+et le brun de son teint, faisoient un mélange de douceur et
+de vivacité si agréable qu'il étoit difficile de se défendre de
+ses charmes. Comme, à considérer les traits de son visage,
+on pouvoit dire qu'ils étoient parfaits, qu'elle avoit un très
+bon air et une fort belle taille; qu'elle avoit une manière de
+parler qui plaisoit et qu'elle dansoit admirablement bien, sitôt
+qu'elle fut admise à un petit jeu où le roi se divertissoit
+quelquefois les soirs, il sentit une si violente passion pour
+elle que le ministre en fut inquiet.» (Motteville, t. 4, p.
+401.) Elle étoit aimée alors de Chamarante et du marquis
+de Richelieu. Mazarin et Anne d'Autriche, effrayés de cette
+subite passion, et poussés vivement par la marquise de Richelieu, qui
+étoit jalouse, s'arrangent pour écarter la favorite.
+Mais la mère de la belle la veut jeter au cou du
+roi, même comme simple maîtresse, et cherche à négocier
+cela comme une affaire avec le ministre, qui apprend d'elle
+l'amour de Chamarante et celui du marquis de Richelieu,
+part de là, découvre au roi ses rivaux, et le retire, par
+ces artifices, d'une passion où il s'engageoit avec ardeur.
+Louis XIV trompé se montra dédaigneux. Peu après quelqu'un
+trouve un billet perdu: «Fouilloux dit que c'étoit de
+La Motte au marquis de Richelieu, qui en faisoit le galant
+depuis que le roi ne l'étoit plus. Cette pauvre fille pleura et
+cria les hauts cris, et désavoua le billet.» (1658, Montp.,
+t. 3, p. 337.)
+</p><p>
+La pauvre fille, qui n'avoit point failli, et qui avoit résisté
+même au roi, sentit sa vie troublée; elle prit goût à la vie
+religieuse dans la maison des Filles-Sainte-Marie de Chaillot,
+et s'y consacra. (Voyez, entre autres écrivains de ce genre,
+Dreux du Radier, 1782, t. 6, p. 363.) Mademoiselle de La
+Vallière devoit un jour la retrouver dans ces retraites.
+</p><p>
+L'<i>Alleluia</i> en veut à mademoiselle de La Mothe-Argencourt,
+et non à la maréchale de La Motte-Houdancourt.
+Celle-ci (Louise de Prie, demoiselle de Toussy), née en
+1624, aimée en 1646 de Condé (Voy. Lenet et un couplet
+méchant de Blot), étoit très belle, mais d'une beauté sévère,
+et elle étoit grande. Elle avoit épousé, le 21 novembre
+1650, La Mothe-Houdancourt, né en 1605, mort en 1657;
+elle mourut le 6 janvier 1709, à quatre-vingt-cinq ans.
+</p><p>
+«La maréchale de La Motte, honnête femme et de bonne
+maison, fut mise gouvernante de monseigneur le Dauphin.
+Ce ne fut nullement pour ses éminentes qualités: car, à dire
+le vrai, elles étoient médiocres en toutes choses. Elle étoit
+petite-fille de madame de Lansac, qui l'avoit été du roi.
+C'étoit un grand titre; mais il n'auroit pas été suffisant pour
+l'appeler à cette dignité si elle n'avoit été dans l'alliance de
+M. Le Tellier, comme proche parente de l'héritière de Souvré,
+qu'il avoit, depuis peu, fait épouser à son fils, le marquis
+de Louvois.» (Mottev., t. 5, p. 201.)
+</p><p>
+C'est la nièce du maréchal, mademoiselle Anne-Lucie de
+La Mothe, ou de La Motte-Houdancourt, qui, en 1662, faillit,
+soutenue par la cabale de la comtesse de Soissons, l'emporter
+sur La Vallière, encore hésitante (Montp., t. 4 p. 33).
+</p><p>
+«Dans ce même temps (commencement de 1662) le roi
+parut s'attacher d'inclination à mademoiselle de La Motte-Houdancourt,
+fille de la reine. Je ne sais si elle étoit dans
+son c&oelig;ur subalterne à mademoiselle de La Vallière, mais
+je sais qu'elle causa beaucoup de changement dans la cour,
+plutôt par la force de l'intrigue que par la grandeur de sa
+beauté, quoiqu'en effet elle en eût assez pour pouvoir faire
+naître de grandes passions.» (Mott., t. 5, p. 168.)
+</p><p>
+Le roi, à Saint-Germain, ne pouvoit entrer chez les filles
+d'honneur: il alloit causer avec mademoiselle de La Motte
+en passant par les cheminées; madame de Navailles, leur
+gouvernante, fit griller ces singuliers passages, et encourut
+pour toujours l'inimitié violente ou muette de Louis XIV.
+</p><p>
+«On a dit que ce qui contribua beaucoup à fixer la destinée
+de mademoiselle de La Vallière fut que mademoiselle de La
+Motte balança quelque temps en faveur de la vertu, et qu'elle,
+au contraire, ayant alors cessé de se défendre, ce fut par sa
+foiblesse qu'elle vainquit.» (Mottev., t. 5, p. 174.)
+</p><p>
+Le comte de Grammont aima La Motte quand il la vit si
+distinguée.
+</p><p>
+«Il ne se rebuta point pour ses mauvais traitemens ni
+pour ses menaces; mais, s'étant témérairement obstiné dans
+ses manières, elle s'en plaignit. Il fut banni de la cour.»
+(<i>Mém. de Grammont</i>, ch. 5.)
+</p><p>
+Plus tard, par l'entremise de La Feuillade, mademoiselle
+de La Motte épousa le marquis de la Vieuville, chevalier
+d'honneur de la reine. (Voy. le <i>Journal du marquis de Sourches</i>,
+t. 1, p. 233.)
+</p><p>
+Mademoiselle de La Motte-Houdancourt, fille du maréchal,
+devint en février ou en mars 1671 (Voy. Sévigné) la femme
+du vilain duc de Ventadour. Elle étoit extrêmement belle
+(voilà bien des La Motte favorisées!), et ne fit pas un heureux
+ménage.
+</p><p>
+Madame en parle dans ses lettres: «Madame de Ventadour
+(Charlotte-Eléonore-Madeleine de La M. H.) est devenue
+ma dame d'honneur il y a au moins seize ans, et elle
+m'a quittée deux ans après la mort de Monsieur. C'étoit un
+tour que me jouoit la vieille guenipe pour me faire enrager,
+parce qu'elle savoit que j'aimois cette dame; elle est bonne
+et agréable, mais ce n'est pas la femme la plus adroite du
+monde.»
+</p><p>
+Madame de Ventadour fut la gouvernante de Louis XV,
+héréditairement.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_141_143" id="Footnote_141_143"></a><a href="#FNanchor_141_143"><span class="label">[141]</span></a> Cette demoiselle Chemeraut, Chemerault ou Chimeraut,
+étoit la nièce de madame de la Bazinière, qui avoit porté le
+même nom et avoit été aussi fille d'honneur. On confond
+presque partout la nièce et la tante.
+</p><p>
+La tante, Françoise de Barbezière, «la belle gueuse», fut
+espionne de Richelieu, puis maîtresse de Cinq-Mars. Benserade
+ménagea son mariage avec Macé Bertrand, sieur de la
+Bazinière, financier de basse naissance (Voy. les <i>Variétés
+hist</i>., t. 5, p. 90), qui lui permit de faire ce qu'elle voudroit.
+Elle voulut vendre quelque chose au surintendant
+d'Esmery. En 1651, je crois, une de ses demoiselles lui vole
+ses lettres: il y en avoit de d'Esmery, de Beaufort, de l'évêque
+de Metz (Henri, légitimé de France, fils de Gabrielle
+d'Estrées), de tout le monde enfin.
+</p><p>
+Quand Cinq-Mars l'eut à sa discrétion, elle étoit au couvent
+(Tallem. des R., t. 2, p. 253). C'est le 23 novembre
+1659 qu'elle dut se retirer, par ordre, au couvent du Chasse-Midy
+(Cherche-Midi). Une lettre de Henri Arnauld, écrite au
+président Barillon, fixe cette date, qui n'a rien d'intéressant,
+mais qui n'est pas celle que donne Tallemant (t. 2, p. 201).
+</p><p>
+J'écris ces notes sur l'emplacement même de ce couvent
+du Chasse-Midy; il me semble voir ces ombres disparues, et
+malgré moi, malgré leurs erreurs, je me prends à demander
+pardon pour mademoiselle de Chemerault et ses émules. Somaize
+(t. 1, p. 43) a du courage: «illustre en beauté, dit-il
+de <i>Basinaris</i>, elle a beaucoup de vertu!» De vertu! Elle étoit
+riche et maigre. Le 27 février 1658 elle eut l'honneur de recevoir
+chez elle la reine de Suède.
+</p><p>
+Elle avoit un frère, Geoffroy de Barbezière, sieur de la
+Roche-Chemerault (en Poitou). C'est le père de la seconde
+Chemerault, que Mademoiselle cite dès 1657 (t. 3, p. 200)
+parmi les filles de la reine-mère, et qui est la nôtre.
+</p><p>
+Gourville (p. 521) dit qu'en 1656 le comte de Chemerault
+est mis à la Bastille. Il y a là de l'obscurité.
+</p><p>
+N'importe, mademoiselle de Chemerault fut belle et courtisée.
+En 1661 elle danse les ballets connus de l'<i>Impatience</i>
+et des <i>Saisons</i> (Voy. Walck. t. 2, p. 490, et la <i>Lettre de
+Mathieu Montreuil</i> [t. 8 des <i>Archives curieuses</i>, 2e série,
+p. 314]). Quincy (t. 1, p., 385) met un comte de Chemerault
+parmi les morts de Sénef.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_142_144" id="Footnote_142_144"></a><a href="#FNanchor_142_144"><span class="label">[142]</span></a> Les Bonn&oelig;il (Bon&oelig;il, Bonneuil) ont été de père en
+fils introducteurs des ambassadeurs (Tall., t. 3, p. 414; <i>Gazette
+de France</i>, à la date du mariage de Louis XIV; Sévigné,
+26 avril 1680; Saint-Simon, t. 1, p. 410). Mademoiselle de
+Montpensier (t. 3, p. 264) parle de mademoiselle de Bonneuil
+comme fille d'honneur en 1658; ailleurs (t. 3, p. 200,
+1657) elle cite Gourdon, Fouilloux, «Boismenil», Chemeraut
+et Meneville. Il y a probablement une erreur ici: <i>Boismenil</i>
+a été mal lu il faut restituer Bonneuil.
+</p><p>
+Aux ballets de l'<i>Impatience</i> et des <i>Saisons</i> voici les noms
+des danseuses principales; mademoiselle de Bonneuil y figure:
+mademoiselle de Pons, mademoiselle de La Mothe, mademoiselle
+de Villeroi, mademoiselle de Montbazon, mesdames
+et mesdemoiselles Châtillon, Noailles, Brancas, Arpajon,
+de La Fayette, de Guiche, Fouilloux, Meneville, Chemerault,
+Bonneuil, et, «petite violette cachée sous l'herbe», La
+Vallière.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_143_145" id="Footnote_143_145"></a><a href="#FNanchor_143_145"><span class="label">[143]</span></a> Est-ce du maréchal Clérambault qu'il s'agit? Bussy en
+a longuement parlé dans ses mémoires lorsqu'il s'appeloit
+Palluau.
+</p><p>
+C'étoit un cavalier pourvu de toutes les qualités nécessaires
+au courtisan et à l'homme à la mode. Il étoit joueur
+(Gourville, p. 529); il avoit eu Ninon; il avoit aimé ardemment
+la comtesse de Chalais (Lenet, p. 238); il avoit
+de l'esprit salé. Mademoiselle l'aimoit. (Montp., t. 2, p. 111).
+</p><p>
+Il resta fidèle au cardinal Mazarin et le servit heureusement,
+quoiqu'en dise ce couplet de Blot sous forme de <i>santé</i>:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">À ce grand mareschal de France,<br /></span>
+<span class="i0">Favory de Son Eminence,<br /></span>
+<span class="i0">Qui a si bien battu Persan,<br /></span>
+<span class="i0">Palluau, ce grand capitaine,<br /></span>
+<span class="i0">Qui prend un chasteau dans un an<br /></span>
+<span class="i0">Et perd trois places par semaine.<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+Le cardinal n'oublia pas ses services, et le voulut compter
+parmi ses conseillers intimes (La Fare).
+</p><p>
+Il épousa Louise Françoise Bouthilier de Chavigny, qui,
+en 1669, «fut mise auprès de Mademoiselle (nièce de
+Louis XIV) pour être sa gouvernante, à la place de madame
+de Saint-Chaumont; elle étoit fille et femme de deux hommes
+qui avoient bien de l'esprit et savoient bien la cour. Pour
+elle, on disoit qu'elle étoit savante comme M. de Chavigny,
+son père.» (Montp., t. 4, p. 134)
+</p><p>
+Elle étoit peut-être galante.
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Maréchale de Clérambault,<br /></span>
+<span class="i0">Vous tranchez bien de la divine...<br /></span>
+<span class="i0">Vous coquettez à tous venants,<br /></span>
+<span class="i0">Malgré la laideur et les ans.<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+Saint-Simon (dans ses <i>Notes à Dangeau</i> et dans ses Mémoires)
+revient plusieurs fois sur le portrait de la maréchale.
+Rien de plus singulier que cette femme. Les <i>Lettres</i> de Madame,
+qui l'aimoit, s'en occupent aussi. Elle ne mourut qu'à
+la fin de 1722.
+</p><p>
+Saint-Simon, nomme un autre Clérambault (et c'est peut-être
+ici le vrai), René Gillier de Puygarrou, marquis de Clérambault
+(t. 1, p. 302), premier écuyer de madame la duchesse
+d'Orléans, qui avoit été épousé par amour de Marie-Louise
+de Bellenave, comtesse du Plessis.
+</p><p>
+Catinat vit un Clérambault servir long-temps sous ses ordres
+(<i>Mémoires de Catinat</i>. t. 1, p. 68; t. 2, p. 25; t. 3,
+p. 146), et le poussa en avant.
+</p><p>
+Dangeau (t. 5, p. 366) parle d'une demoiselle de Clérambault,
+fille du Clérambault «dont la naissance étoit légère»
+et que la comtesse du Plessis avoit épousé par amour. Elle se
+maria, en février 1696, avec le duc de Luxembourg, fils du
+maréchal. Les Palluau étoient d'une famille de robe.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_144_146" id="Footnote_144_146"></a><a href="#FNanchor_144_146"><span class="label">[144]</span></a> Voiture, le 4 décembre 1633, écrit à M. de Gourdon,
+en Angleterre. C'est sans doute Georges Gourdon, marquis
+de Huntley, qui, en 1625 étoit commandant de la compagnie
+des Ecossois (Daniel, t. 2, p. 256). Depuis long-temps
+les Gordon jouoient un grand rôle en Ecosse; ce que prouve
+ce passage de la <i>Marie Stuart</i> de M. Mignet (édit. in-18,
+t. 1, p. 120): «Les Gordon exerçoient dans les districts du
+nord autant d'autorité que les Hamilton dans ceux de l'ouest.
+Huntly avoit comploté la mort du comte de Mar et du secrétaire
+Lethington, et il avoit songé à marier son deuxième fils,
+John Gordon, avec la reine.»
+</p><p>
+Forbin, en 1675, cite un chevalier de Gourdon, son camarade,
+joueur et pauvre. Les Gourdon partagèrent la fortune
+des Stuarts. En 1685, un Gourdon est à la poursuite d'Argyle.
+Le 5 mai 1689, Dangeau met dans son journal: «Le
+duc de Gourdon continue à se défendre dans le château d'Edimbourg,
+où il est assiégé.»
+</p><p>
+Mademoiselle de Gourdon (Guordon, Gordon) fut d'abord
+fille d'honneur de la reine-mère, puis dame d'atours de Henriette
+d'Angleterre, de la seconde Madame (Sourches, t. 1,
+p. 206).
+</p><p>
+Elle est fille d'honneur dès la Fronde. En 1652, le peuple
+pille ses bagages (Loret, mois de mai). En 1658, Mademoiselle,
+qui dit (t. 3, p. 285) qu'elle est assez considérée, en
+parle de cette manière: «Je l'avois vue auprès de madame la
+princesse, où la reine l'avoit mise parcequ'elle ne vouloit pas
+être religieuse. C'est une fille d'une maison de qualité d'Ecosse,
+et, lorsque M. le Prince fut arrêté, elle ne voulut pas
+suivre madame la princesse; la reine la prit.»
+</p><p>
+Peu après elle ajoute (t. 3, p. 300) que Monsieur «ne s'amuse
+qu'à faire des habits à mademoiselle de Gourdon».
+</p><p>
+Ce que confirment les <i>Portraits de la Cour</i> (V. la Collection
+Cimber et Danjou): «Il a eu avant son mariage beaucoup
+d'amitié pour madame de Gourdon, et la reine, pour
+découvrir ses sentimens, luy dit un jour qu'il sembloit qu'il
+fust amoureux de cette dame, à cause qu'il luy avoit envoyé
+des pendans d'oreilles de quatre mille écus en estreine au
+premier jour de l'an. Il respondit que, pour beaucoup d'amitié
+et de compassion, il en avoit véritablement pour une
+pauvre estrangère hors de son pays et sans biens.»
+</p><p>
+Mademoiselle de Gourdon ne plaisoit pas à tout le monde:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Je me connois en ange:<br /></span>
+<span class="i0">Gourdon ne l'est pas,<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+dit un refrain (<i>Nouveau Siècle de Louis XIV</i>, p. 80) de 1662.
+</p><p>
+Madame de Lafayette, introduisant dans une lettre (décembre
+1672) la seconde Madame: «Elle se mit, dit-elle,
+sur le ridicule de M. de Meckelbourg d'être à Paris présentement,
+et je vous assure que l'on ne peut mieux dire. C'est
+une personne très opiniâtre et très résolue, et assurément de
+bon goût, car elle hait madame de Gourdon à ne la pouvoir
+souffrir.»
+</p><p>
+Madame, en effet, l'accuse dans ses lettres d'être rêveuse,
+bizarre (18 février 1716), l'appelle <i>méchante</i> et dit qu'elle calomnia
+la première Madame auprès de Monsieur (13 juillet
+1716).
+</p><p>
+Beuvron passe pour avoir joui de cette belle anglaise.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_145_147" id="Footnote_145_147"></a><a href="#FNanchor_145_147"><span class="label">[145]</span></a> D'abord on chante (<i>Rec.</i> de Maurepas, t. 4, p. 271):
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Fouilloux, sans songer à plaire,<br /></span>
+<span class="i0">Plaît pourtant infiniment<br /></span>
+<span class="i0">Par un air libre et charmant.<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+En 1692 on parle, toujours dans les chansons, de «sa
+rouge trogne»; on dit:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Aussi rouge qu'une écrevisse,<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+ou bien: «C'est Baron qui l'enivre». «Elle étoit grande
+et fort éclatante (Sourches, t. 1; p. 39) mais plus belle de
+loin que de près. Elle eut ensuite la petite vérole, qui la
+rendit extrêmement laide, et elle n'eut pas d'enfants.» Ainsi
+passe la beauté des dames.
+</p><p>
+Bénigne de Meaux du Fouilloux (V. la notice de M. de la
+Morinerie) avoit un frère que les Mémoires de M. de ***
+(p. 531) nomment «le Fouilloux», que la table du premier
+volume de Quincy nomme «Fouilleuse», que le texte (t. 1,
+p. 158) nomme «M. de Fouilleux», qui étoit enseigne des
+gardes de la reine, rustique, mais spirituel et gaillard
+(Tallem., t. 1, p. 355). Après avoir fait rougir les filles de
+la reine par ses mots vigoureux, il fut tué de la propre
+main de Condé, paroît-il, au combat du faubourg Saint-Antoine
+(V. Mottev., t. 4, p. 338). «C'estoit une espèce de favori
+que le cardinal poussoit auprès du roi» (Montp., t. 2,
+p. 274).
+</p><p>
+Le roi eut toujours de l'amitié pour mademoiselle du Fouilloux.
+Son nom étoit fameux en province. En 1662, à Uzès,
+Racine le vante (Lettre à La Fontaine). Louis XIV l'accabla
+de prévenances (V. Lettre à Talbot en mai 1664, t. 5 des
+<i>&OElig;uvres</i>, p. 184); le 16 mars 1661, il lui donne 50,000 écus
+sur un pot de vin des gabelles (V. le <i>Journal des bienfaits
+du Roi</i>, et Choisy, p. 592). Devenue marquise d'Alluye
+(1697), elle fut l'intime amie de la comtesse de Soissons
+(Choisy, p. 610), avec qui elle fut compromise un moment
+et s'exila lors de l'affaire des poisons (Sévigné, lettre du 26
+janvier 1680).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_146_148" id="Footnote_146_148"></a><a href="#FNanchor_146_148"><span class="label">[146]</span></a> D'Alluye (Somaize, t. 1, p. 94) a inventé l'expression:
+«Je suis pénétré de vos sentiments; je suis pénétré
+de votre douleur». il étoit de la Société de l'hôtel de Rambouillet.
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Estre d'une grande naissance,<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+lui écrivoit Beauchâteau en 1657,
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Avoir du bel esprit le pur raffinement,<br /></span>
+<span class="i0">Faire dans les combats esclater sa vaillance,<br /></span>
+<span class="i0">Vivre à la cour et sans empressement,<br /></span>
+<span class="i0">Marquis, croyez asseurement<br /></span>
+<span class="i0">Que c'est de vous ce que l'on pense.<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+La maison d'Escoubleau (ce nom vient d'un château de
+Châtillon-sur-Sèvre) s'étoit divisée en deux branches: celle
+de Sourdis, et, au XVe siècle, celle d'Alluye, qui se réunirent.
+</p><p>
+Paul d'Escoubleau, marquis d'Alluye, étoit le deuxième
+fils de Charles d'Escoubleau de Sourdis, marquis d'Alluye,
+gouverneur d'Orléans, dont nous avons parlé. Son frère aîné,
+le marquis d'Alluye, étoit mort en campagne au mois d'août
+1638 (Montglat, p. 68). Il devint, par cette mort, marquis
+d'Alluye. «Ne pouvant avoir la survivance du gouvernement
+d'Orléans», il se fait frondeur en 1649 (Montglat, p. 206).
+C'est chez lui que se rassemblent les nobles qui protestent
+alors contre les tabourets de certaines personnes titrées.
+«Mardi matin, 5 octobre, encore assemblée de la noblesse
+opposante, que l'on appelle anti-tabouretiers, chez le marquis
+de Sourdis, lui absent, et son fils, le marquis d'Alluye,
+présent.
+</p><p>
+«Jeudi 7, la noblesse opposante aux tabourets s'assemble
+encore chez le marquis d'Alluye, en l'hôtel de Sourdis.»
+(<i>Mém. manusc.</i> de Daubuisson-Aubenay, ms. Bibl. Maz. H.
+1719, in-fol.)
+</p><p>
+Il avoit lui-même, avant d'entrer dans la Fronde, nettement
+indiqué ses prétentions (Mottev., t. 3, p. 259). «M. le
+marquis d'Alluye demande qu'on retire, par récompense, de
+M. de Tréville, le gouvernement du comté de Foix, qu'il a
+perdu par la mort du comte de Cramail, son grand-père,
+qui l'avoit acheté, et qu'on lui donne la survivance de celui
+du marquis de Sourdis, son père.»
+</p><p>
+Le refus de la cour le fait entrer dans la cabale du duc
+d'Orléans (Aubery, liv. 5, p. 423).
+</p><p>
+Quand les troubles s'apaisent, d'Alluye est de toutes les
+fêtes (V. Loret et les <i>Ballets</i> de Benserade). Il se jeta très
+courageusement dans la galanterie. Il n'aimoit pas la guerre,
+quoi qu'en dise Beauchâteau, et ne l'avoit apprise qu'à
+contre-c&oelig;ur en 1644. Il aima d'abord madame de Boussu,
+que Guise épousa et délaissa. «Ce M. le marquis, dit
+Tallemant, se vante de sçavoir un secret pour entrer partout.»
+Il s'en servit pour entrer le premier chez madame de Saint-Germain
+Beaupré. (Agnès de Bailleul), belle-s&oelig;ur du maréchal
+Foucault. <i>Les logements de la cour</i> (1659) placent M. de
+Saint-Germain Beaupré et M. d'Alluye au château de Saint-Germain,
+«l'un sur le devant, l'autre sur le derrière.»
+</p><p>
+D'Alluye étoit lié avec madame Cornuel (Tallem. t. 9,
+p. 51); c'est bien le moins, puisqu'elle étoit si liée avec son
+bon homme de père. On est autorisé à le croire un peu philosophe
+lorsqu'on lit dans Tallemant (t. 8, p. 89): «La
+veille de Pâques fleurie, madame de Saint-Loup, M. de
+Candale, la comtesse de Fiesque, le marquis de la Vieuville,
+mademoiselle d'Outrelaise, parente de Fiesque, et le marquis
+d'Alluye, furent manger du jambon, un matin, aux Tuileries.»
+</p><p>
+On est autorisé à ne pas le croire très belliqueux (et nous
+ne l'en blâmerons pas), lorsqu'on rencontre ce couplet:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">D'Alluy s'en va dans Orléans<br /></span>
+<span class="i0">Au moindre petit bruit de guerre:<br /></span>
+<span class="i0">C'est un fort bon gouvernement,<br /></span>
+<span class="i0">Qui n'est point dessus la frontière;<br /></span>
+<span class="i0">Si par hasard il y étoit,<br /></span>
+<span class="i0">Au diable si l'on l'y voyoit!<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+Il est fâcheux que viennent après cela ces trois vers:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Gloire au brave marquis d'Alluy<br /></span>
+<span class="i0">Et au triste Montluc, son frère:<br /></span>
+<span class="i0">Ce sont deux grands donneurs d'ennui.<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+L'amitié que d'Alluye avoit pour mademoiselle de Fouilloux
+étoit comme le secret de Polichinelle; tout le monde
+en connoissoit les détails. Le marquis de Sourdis n'approuva
+pas leur mariage.
+</p><p>
+Après la mort de son père, d'Alluye garda son nom, sous
+lequel il étoit depuis si long-temps connu. Il fut, comme sa
+femme, l'ami de la comtesse de Soissons et l'ennemi de La
+Vallière (Mottev., t. 5, p. 174).
+</p><p>
+En 1680, il est exilé à Amboise, dit madame de Sévigné
+(16 février 1680). Elle se rétracte (le 21 février) et dit qu'il
+est à Hambourg. «Il parloit trop.»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_147_149" id="Footnote_147_149"></a><a href="#FNanchor_147_149"><span class="label">[147]</span></a> Un Méneville, lieutenant de la mestre de camp (aux
+gardes) est tué à Castelnaudary en 1632 (Daniel, t. 2, p. 282);
+mademoiselle de Meneville est peut-être sa fille.
+</p><p>
+En 1654 commence l'amour de Brion.
+</p><p>
+En 1656 mademoiselle de Meneville a la rougeole. Loret
+dit:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Agréable sujet d'amour,<br /></span>
+<span class="i0">Des plus beaux qui soient à la cour.<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+Et un vaudeville ajoute:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Cachez-vous, filles de la Reine,<br /></span>
+<span class="i2">Petites,<br /></span>
+<span class="i0">Car Méneville est de retour,<br /></span>
+<span class="i2">M'amour,<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+vaudeville que commente, en 1657, mademoiselle de Montpensier
+(t. 3, p. 200).
+</p><p>
+«Les filles de la Reine sont toutes bien faites et assez
+jolies. Méneville est fort belle. La reine me fit l'honneur de
+me parler de ses amours avec le duc de Damville, dont j'avois
+entendu parler (il y avoit déjà trois ou quatre ans que
+cela duroit), et que de trois en trois mois Damville disoit
+qu'il la vouloit épouser. Madame la duchesse de Ventadour,
+sa mère, ne le vouloit pas. Jamais homme ne s'est trouvé à
+cinquante ans n'être pas maître de ses volontés et ne se
+pouvoir marier à sa fantaisie. La reine me conta que Meneville
+n'osoit sortir la plupart du temps; que, quand il alloit à
+quelque voyage, il lui laissoit son aumônier pour lui dire la
+messe et pour la garder. Jamais galanterie n'a été menée
+comme celle-là.»
+</p><p>
+Madame de Motteville (t. 5, p. 76), à la date de 1661, entre
+dans des détails qui suffisent:
+</p><p>
+«Le duc de Damville, le Brion de jadis, mourut aussi dans
+ce même temps. Par sa mort il échappa des chaînes qu'il
+s'étoit imposées lui-même, en s'attachant d'une liaison trop
+grande à mademoiselle de Méneville, fort belle personne, fille
+d'honneur de la reine-mère. Il lui avoit fait une promesse
+de mariage, et ne la vouloit point épouser. Le roi et la reine-mère
+le pressant de le faire, il reculoit toujours, et, quand il
+mourut, sa passion étoit tellement amortie qu'il avoit fait
+supplier la reine-mère de leur défendre à tous deux de se
+voir. Il offroit de satisfaire à ses obligations par de l'argent;
+mais elle, qui espéroit d'en avoir par une autre voie, vouloit
+qu'il l'épousât pour devenir duchesse. La fortune et la
+mort s'opposèrent à ses désirs, et la détrompèrent de ses chimères.
+Son prétendu mari s'étoit aperçu qu'elle avoit eu
+quelque commerce avec le surintendant Fouquet, et qu'elle
+avoit cinquante mille écus de lui en promesses. Elle ne les
+reçut pas, et perdit honteusement en huit jours tous ses
+biens, tant ceux qu'elle estimoit solides que ceux où elle aspiroit
+par sa beauté, par ses soins et par ses engagemens.
+Ils paroissoient honnêtes à l'égard du duc de Damville, et
+n'étoient pas non plus tout à fait criminels à l'égard du surintendant.
+On le connut clairement, car il arriva pour son
+bonheur que l'on trouva de ses lettres dans les cassettes du
+prisonnier qui justifièrent sa vertu. Pour l'ordinaire, les dames
+trompent les hommes par de beaux semblants, et, ne
+les considérant point en effet, leur font le moins de libéralités
+qu'elles peuvent; mais toutes ces choses sont toujours
+mauvaises devant Dieu et honteuses devant les hommes.»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_148_150" id="Footnote_148_150"></a><a href="#FNanchor_148_150"><span class="label">[148]</span></a>
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Seigneur franc et bien sincère,<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+dit Loret; «fort bon garçon», dit Mademoiselle (t. 2, p.
+432). De son nom François-Christophe de Lévis, comte de
+Brion, parent de la Vierge comme tous les Lévis, ce que
+tous les Lévis affirment et ce que Scarron garantit.
+</p><p>
+Il fut créé duc de Damville (Dampville, écrivoit Gaston)
+après la mort de son oncle maternel, Henri II de Montmorency.
+La duché-pairie de Damville fut achetée le 27 novembre
+1694, et réérigée pour le comte de Toulouse (Saint-Simon,
+t 1, p. 142).
+</p><p>
+Brion avoit été toute sa vie à Monsieur, dont il étoit premier
+écuyer (Montp., t. 3, p. 457). Il joua un certain rôle
+dans la Fronde (Retz, p. 331), «avec fort peu d'esprit
+(Retz, p. 32) et beaucoup de routine». Il a voulu «de jour
+en jour» (il faisoit tout <i>de jour en jour</i>) épouser madame de
+Chalais, s&oelig;ur de Jeannin. Il avoit été capucin. Il voulut
+aussi épouser mademoiselle d'Elbeuf, et ne put se résoudre
+ni à la quitter ni à l'épouser. Quand on le pressoit, il se
+déclaroit malade. Lorsqu'il aima Meneville, ce furent les
+mêmes pratiques. Tout cela n'indique pas un héros. Il dansoit
+agréablement et se déguisoit au besoin (Mottev., t. 2,
+p. 327; Loret, février 1657).
+</p><p>
+Il avoit fait bâtir dans l'enclos du Palais-Royal un petit
+palais fort commode, dont Louis XIV se servit quelquefois
+pour ses aventures particulières.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_149_151" id="Footnote_149_151"></a><a href="#FNanchor_149_151"><span class="label">[149]</span></a> Voir les lettres de madame de Sévigné et de Bussy.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_150_152" id="Footnote_150_152"></a><a href="#FNanchor_150_152"><span class="label">[150]</span></a> Née à Paris, place Royale, le 5 février 1626. Par
+exemple, nous ne parlerons pas long-temps de celle-là. Quel
+écrivain! quel esprit! et pour nous quelle source abondante!
+Napoléon, qu'on a voulu faire et qui n'est pas un oracle en
+littérature, lui préfère madame de Maintenon. C'est loin
+d'être la même chose, cela soit dit sauf le respect que nous
+devons à un aussi solide écrivain que madame de Maintenon.
+</p><p>
+Bussy s'est repenti d'avoir fait la guerre à sa cousine. Il
+n'étoit pas seul à croire que le comte de Lude l'aimoit avec
+profit. Voici un couplet qui est de la même opinion. Il faut
+avouer que le couplet peut n'être qu'un écho de l'<i>Histoire
+amoureuse</i>:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Froulay, Brégis, l'Archevesque et Bonnelle,<br /></span>
+<span class="i4">Montmorillon, Thoré,<br /></span>
+<span class="i4">Chastillon et Condé,<br /></span>
+<span class="i4">Pommereuil et Gondy,<br /></span>
+<span class="i4">De Lude et Sevigny,<br /></span>
+<span class="i4">Saint-Faron et Montglas,<br /></span>
+<span class="i0">Font l'amour sans soupirs, sans larmes, sans hélas!<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+Madame de Sévigné est la Sophronie de Somaize (t. 1,
+p. 221):
+</p><p>
+«Sophronie est une jeune veuve de qualité. Le mérite de
+cette précieuse est égal à sa grande naissance. Son esprit est
+vif et enjoué, et elle est plus propre à la joye qu'au chagrin;
+cependant il est aisé de juger par sa conduite que la joye,
+chez elle, ne produit pas l'amour: car elle n'en a que pour
+celles de son sexe, et se contente de donner son estime aux
+hommes; encore ne la donne-t-elle pas aisément. Elle a une
+promptitude d'esprit la plus grande du monde à connoistre
+les choses et à en juger. Elle est blonde, et a une blancheur
+qui répond admirablement à la beauté de ses cheveux.
+Les traits de son visage sont déliez, son teint est uny,
+et tout cela ensemble compose une des plus agreables femmes
+d'Athènes (Paris). Mais, si son visage attire les regards, son esprit
+charme les oreilles, et engage tous ceux qui l'entendent ou
+qui lisent ce qu'elle écrit. Les plus habiles font vanité d'avoir
+son approbation. Ménandre (Ménage) a chanté dans ses vers
+les louanges de cette illustre personne; Crisante (Chapelain)
+est aussi un de ceux qui la visitent souvent. Elle aime la
+musique et hait mortellement la satyre. Elle loge au quartier
+de Léolie» (au Marais, rue Saint-Anastase, d'abord).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_151_153" id="Footnote_151_153"></a><a href="#FNanchor_151_153"><span class="label">[151]</span></a> Tout encore a été dit sur cette femme. Amie de Molière,
+elle devina Voltaire; elle eut de l'esprit autant que Madame
+Cornuel; elle étoit réellement l'institutrice de tous les jeunes
+seigneurs de la cour. La Fare, juge d'un goût délicat, a dit:
+«Je n'ai point vu cette Ninon dans sa beauté; mais à l'âge
+de cinquante ans, et même jusques audelà de soixante-dix,
+elle a eu des amans qui l'ont fort aimée, et les plus honnêtes
+gens pour amis. Jusqu'à quatre-vingt-sept elle fut recherchée
+encore par la meilleure compagnie de son temps. Elle est
+morte avec l'agrément de son esprit, qui étoit le meilleur et
+le plus aimable que j'aye connu en aucune femme.»
+</p><p>
+Et les chansons, si souvent méchantes:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">On ne verra de cent lustres<br /></span>
+<span class="i0">Ce que de notre temps nous a fait voir Ninon,<br /></span>
+<span class="i0">Qui s'est mise, en dépit du ...<br /></span>
+<span class="i0">Au nombre des hommes illustres.<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+Mettons deux portraits à côté l'un de l'autre: le premier
+de Somaize (t. 1, p. 176): «Pour de la beauté, quoy que
+l'on soit assez instruit qu'elle en a ce qu'il en faut pour donner
+de l'amour, il faut pourtant avouer que son esprit est plus
+charmant que son visage, et que beaucoup échapperoient de
+ses mains s'ils ne faisoient que la voir; et c'est cette aimable
+qualité qui a si long-temps attaché <i>Gabinius</i> (Guiche) auprès
+d'elle. Cette illustre personne est connue pour un des plus accomplis
+courtisans, et il est vray qu'il ne la cherchoit que pour
+son esprit, non pas dans la pensée, que beaucoup ont eue,
+qu'il y avoit quelque intrigue entre eux, ce que l'on n'a jamais
+que soupçonné sur les conjectures de ses visites.»
+</p><p>
+Le second, de Saint-Simon (t. 5, p. 63), à la date de 1705,
+année où mourut Ninon: «Ninon eut des amis illustres de
+toutes les sortes, et eut tant d'esprit qu'elle se les conserva
+tous, et qu'elle les tint unis entre eux, ou pour le moins sans
+le moindre bruit. Tout se passoit chez elle avec un respect et
+une décence extérieures que les plus hautes princesses soutiennent
+rarement avec des faiblesses. Elle eut de la sorte pour
+amis tout ce qu'il y avoit de plus frayé et de plus élevé à la
+cour, tellement qu'il devint à la mode d'être reçu chez elle,
+et qu'on avoit raison de le désirer par les liaisons qui s'y formoient.
+Jamais ni jeu, ni ris élevés, ni disputes, ni propos
+de religion ou de gouvernement, beaucoup d'esprit et fort
+orné, des nouvelles anciennes et modernes, des nouvelles de
+galanteries, et, toutefois, sans ouvrir la porte à la médisance;
+tout y étoit délicat, léger, mesuré, et formoit les conversations
+qu'elle sut soutenir par son esprit et par tout ce
+qu'elle sçavoit de faits de tout âge. La considération, chose
+étrange! qu'elle s'étoit acquise, le nombre et la distinction
+de ses amis et de ses connoissances, continuèrent quand les
+charmes cessèrent de lui offrir du monde, quand la bienséance
+et la mode lui défendirent de plus mêler le corps avec l'esprit.
+Elle sçavoit toutes les intrigues de l'ancienne et de la
+nouvelle cour, sérieuses et autres; sa conversation étoit charmante;
+désintéressée, fidèle, secrète, sûre au dernier point,
+et, à la foiblesse près, on pouvoit dire qu'elle étoit vertueuse
+et pleine de probité. Elle a souvent secouru ses amis d'argent
+et de crédit, est entrée pour eux dans des choses importantes,
+a gardé très fidèlement des dépôts d'argent et des secrets considérables
+qui lui étoient confiés. Tout cela lui acquit de la
+réputation et une considération tout à fait singulières.
+</p><p>
+Elle avoit été amie intime de madame de Maintenon tout
+le temps que celle-ci demeura à Paris. Madame de Maintenon
+n'aimoit pas qu'on lui parlât d'elle, mais elle n'osoit la
+désavouer. Elle lui a écrit de temps en temps jusqu'à sa mort
+avec amitié.»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_152_154" id="Footnote_152_154"></a><a href="#FNanchor_152_154"><span class="label">[152]</span></a> Devant Gênes (en 1638) tombe un «Esquilli, cadet
+de Vassé» (Montglat, p. 72). Lisez Ecqvilly (Retz), et surtout
+Esquevilly.
+</p><p>
+Les Vassé, très ancienne maison du Maine, nommoient
+leur aîné Vidame du Mans, et leur cadet d'Ecquevilly. Le
+d'Ecquevilly mort à Gênes est un cadet du père de Vassé.
+Retz parle des Vassé comme de ses parents, et madame de
+Sévigné s'honore de leur alliance (Lettres de 1688).
+</p><p>
+Vassé (Henri-François, mort en 1684) eut d'abord la
+présidente l'Escalopier, dont il faut lire l'historiette (Tallem.
+des Réaux, deuxième édit., t. 6, p. 175). Cela fit un bruit
+terrible. Vassé étoit étourdi. Il fit l'amoureux de madame
+de Sévigné (t. 7, p. 217).
+</p><p>
+Rouville l'appeloit «Son Impertinence».
+</p><p>
+Ninon, lui trouvant l'haleine forte, le blâmoit d'en être
+si libéral. Vassé étoit d'une belle humeur; il enleva un
+jour, pour rire, une jeune mariée.
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">On ne peut les punir assez,<br /></span>
+<span class="i0">Ces godelureaux, ces Vassez.<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+Mais à tout péché miséricorde! Le 20 janvier 1651, Loret
+prend la parole pour annoncer que
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">L'on dit encor que Vassé mesmes<br /></span>
+<span class="i0">N'a plus de dessein pour la Tresmes,<br /></span>
+<span class="i0">Mais pour la jeune de Lansac.<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+Il épousa en effet Marie-Magdeleine de Saint-Gelais, fille
+du marquis de Lansac.
+</p><p>
+Le temps des guerres civiles étoit venu. En 1649, Vassé
+commanda un régiment de cavalerie (Retz, p. 134). Cette
+même année il fait partie des nobles assemblés pour l'affaire
+des tabourets, et dont voici la liste. Il y a là bien des
+noms de connoissance:
+</p><p>
+Orval, Saint-Simon, La Vieuville, Vassé, Vardes, Leuville,
+Montrésor, Orval, C&oelig;uvres, Brancas, Fontenay, Clermont-Tonnerre,
+Argenteuil, Louis de Mornay, Villarseaux,
+La Vieuville, Montmorency, Roussillon, Savignac, de Béthune,
+Humières, le chevalier de Caderoux, Ligny, Termes,
+Spinchal, Hautefort, Châteauvieux, de Vienne, La Vieuville,
+Saint-Simon, commandeur de Canion, de Rouxel, de Medavy,
+de l'Hôpital, de Crevant, Seguier, le chevalier de La
+Vieuville, d'Alluye, Marginor, Froulay, Monteval, d'Hautefort,
+d'Aspremont, Vandy, de La Chapelle, Argenteuil,
+Thiboust, de Boissy, Congis-Moret, Sévigné, Rouville,
+Saint-Simon, Mallet, Moreil, Caumesnil, Sévigné, Somon,
+Congis, de Clermont, Monglat, Canaple, Largille, Maulevrier,
+d'Albret (Omer Talon, p. 367).
+</p><p>
+En 1652 (Montp., t. 2, p. 232) le marquis de Vassé est
+mestre de camp du régiment de Bourgogne.
+</p><p>
+On auroit de la peine à écrire les annales de sa vie.
+</p><p>
+En 1680 (2 février) madame de Sévigné écrit: «J'avois
+préparé un petit discours raisonné et je l'avois divisé en dix-sept
+points comme la harangue de Vassé.» L'allusion n'est
+pas pour nous. Le fils de Vassé (vidame du Mans) épousa
+la deuxième fille du maréchal d'Humières, qui se remaria à
+Surville, cadet d'Hautefort (Saint-Simon, t. 3, p. 188). Vassé
+survécut à son fils, dont la veuve prit le nom lorsque le père
+fut mort à son tour. Elle avoit un fils (Sourches, t. 2, p. 71).
+</p><p>
+Les bibliophiles connoissent le <i>Catalogue de la Bibliothèque
+de la marquise de Vassé</i> en 1750.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_153_155" id="Footnote_153_155"></a><a href="#FNanchor_153_155"><span class="label">[153]</span></a> Voyez Walckenaer (t. 1, p. 21, 186, 269, 275, 276,
+278, 285, 286, etc.): «Ce Sevigny n'étoit point un honnête
+homme.» (Tallem. des Réaux, chap. 244.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_154_156" id="Footnote_154_156"></a><a href="#FNanchor_154_156"><span class="label">[154]</span></a> François Amanieu, seigneur d'Ambleville, tué lui-même
+en duel en 1672, cadet de Miossens, qui fut maréchal d'Albret.
+</p><p>
+Il courtisoit madame de Gondran, maîtresse de Sévigné, et
+ne pouvoit souffrir de ne réussir pas. Un jour il apprend que
+Sévigné a dit à madame de Gondran que c'étoit un amoureux
+sans vigueur, un Candale, un Guiche; il envoie Saucourt, un
+bon patron, demander des excuses. Sévigné nie avoir dit le
+mal, mais refuse de s'excuser. Le duel fut arrêté ainsi et eut
+lieu derrière le couvent de Picpus (Voy. Conrart, p. 86), le
+vendredi 3 février 1651 à midi; Sévigné y trouva la mort, à
+vingt-sept ans.
+</p><p>
+Si madame de Gondran ne prit pas des voiles de veuve,
+M. de Gondran, ami de Sévigné, le regretta innocemment.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_155_157" id="Footnote_155_157"></a><a href="#FNanchor_155_157"><span class="label">[155]</span></a> Je ne sais rien de particulier sur cette dame.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_156_158" id="Footnote_156_158"></a><a href="#FNanchor_156_158"><span class="label">[156]</span></a> Madame de Sévigné badine à plusieurs reprises (par
+exemple, le 1er mars 1680) sur la liaison qu'on supposoit
+avoir existé entre elle et M. du Lude. Il resta son ami.
+</p><p>
+Du Lude a mérité les éloges que Bussy lui donne. Il étoit
+galant et honnête; la marquise de Gouville (1655) et madame
+de La Suze (Somaize, t. 1, p. 67) ont accepté ses hommages.
+Favori du roi de bonne heure, et long-temps, du
+Lude, à l'Arsenal, où il logea en qualité de grand-maître de
+l'artillerie, réunissoit une société qui gardoit le culte des divinités
+adorées à l'hôtel de Rambouillet (Walck., t. 4, p. 131).
+</p><p>
+On voit sous Louis XI un Jean de Daillon, «maître Jean des
+Habiletez», disoit le roi, qui faisoit argent de tout. C'est un
+aïeul. Le père de du Lude, gouverneur de Gaston, épousa
+une Feydeau, qui lui donna cent mille pistoles (trois millions).
+(V. Amelot de la Houssaye, t. 2, p. 170.) Il étoit camarade
+de Théophile et de Desbarreaux (Tallem., t. 4, p. 46).
+</p><p>
+En 1648 et 1649 Retz et Mazarin se servent du canal de
+madame du Lude la mère pour leurs conférences: «À l'égard
+de ces fréquentes et réglées visites chez la comtesse du Lude,
+elles ne passoient que pour des rendez-vous de galanterie:
+On les attribuoit aisément au mérite de mademoiselle du Lude,
+sa fille, qui étoit une très belle personne. (Aubery, liv. 5.)
+</p><p>
+Du Lude le fils, Henri de Daillon, grand diseur de mots
+fins (<i>Menagiana</i>), beau danseur, un Achille au jeu de la bague,
+épousa d'abord Éléonore de Bouillé.
+</p><p>
+«Toujours dans ses terres, elle ne se plaisoit qu'aux chevaux,
+qu'elle piquoit mieux qu'un homme, et chasseuse à
+outrance. Elle faisoit sa toilette dans son écurie et faisoit
+trembler le pays. Vertueuse pour elle, et trop pour les autres,
+elle fit châtrer un clerc en sa présence, pour avoir abusé,
+dans son château, d'une de ses demoiselles, le fit guérir, lui
+donna dans une boîte ce qu'on lui avoit ôté et le renvoya.»
+(Saint-Simon, <i>Notes à Dangeau</i>.)
+</p><p>
+En secondes noces (1681) il épousa la veuve du comte de
+Guiche, qui avoit alors trente-huit ans, et qui mourut le 25
+janvier 1726. On la fit dame d'honneur de la Dauphine. Le
+roi l'avoit aimée (Saint-Simon, t. 1, p. 217, et La Fare), et
+il ne cessa de la considérer, de bien traiter son mari.
+</p><p>
+Le comte du Lude, sans exploits militaires, avoit conquis
+des grades. Pour le dédommager de ce qu'il n'avoit pas été
+compris dans la promotion des maréchaux nommés le 30 juillet
+1675, il avoit été déclaré duc le lendemain. Il étoit chevalier
+des ordres du roi et premier gentilhomme de la chambre.
+De 1669 à 1685 (Daniel, t. 2, p. 553) il occupa le poste de
+grand-maître de l'artillerie.
+</p><p>
+En 1685 il dut se faire traiter pour la fistule hémorrhoïdale
+(Sourches, t. 1, p. 82), non sans soupçon de quelque vieux
+vice italien. Sa femme, à ce moment, le flattoit d'une grossesse
+qui se trouva fausse. Il mourut en août 1685 et laissa
+«une grosse dépouille».
+</p><p>
+Abraham du Pradel nomme madame du Lude parmi les
+grandes dames qui aimoient et recherchoient les curiosités.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_157_159" id="Footnote_157_159"></a><a href="#FNanchor_157_159"><span class="label">[157]</span></a> Jeanne de Montluc, comtesse de Carmain (Cramail ou
+Cramailles), mariée à Charles d'Escoubleau-Sourdis, marquis
+d'Alluye, morte le 2 mai 1657.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_158_160" id="Footnote_158_160"></a><a href="#FNanchor_158_160"><span class="label">[158]</span></a> Je ne peux pas donner ici une large place à un pédant,
+quelque amoureux qu'il ait été. On lit dans le <i>Menagiana</i> inédit
+(de La Monnoye) ce passage qui nous concerne:
+</p><p>
+«C'est un bel esprit que M. de Bussy-Rabutin, mais il ne
+sçavoit rien. Son histoire des <i>Amours des Gaules</i> est toute
+remplie de fables et de mensonges.»
+</p><p>
+Etc., etc.
+</p><p>
+«Comme les poètes sont susceptibles de colère, j'ai fait
+cette épigramme contre M. de Bussy:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Francorum proceres media, quis credet! in aula,<br /></span>
+<span class="i0">Bussiades scripto læserat horribili;<br /></span>
+<span class="i0">P&oelig;na levis! Lodoix, nebulonem carcere claudens,<br /></span>
+<span class="i0">Retrahit indigno munus equestre duci.<br /></span>
+<span class="i0">Sic nebulo gladiis quos formidaret iberis<br /></span>
+<span class="i0">Quos meruit francis fustibus eripitur.»<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+Oui, Vadius, vous écrasâtes votre ennemi sous des vers
+d'un tel poids.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_159_161" id="Footnote_159_161"></a><a href="#FNanchor_159_161"><span class="label">[159]</span></a> La Place (t. 4, p. 359) nomme un d'Arcy, page de
+musique sous Henri IV, qui vécut jusqu'à l'âge de 103 ans,
+et jouit de son franc parler sous Louis XIV.
+</p><p>
+D'Arcy qui est ici en scène étoit frère du comte de Clère,
+fils du marquis de Fontaine Martel. Tous les deux figurent
+dans la cavalcade faite à l'occasion de la majorité du roi en
+1651. Le 26 septembre 1689, Dangeau apprend qu'il est
+nommé gouverneur du duc de Chartres avec 2,400 fr. d'appointements.
+À Nerwinde, il pousse son élève au feu (La
+Place, t. 2, p. 235); lui-même tombe sous les chevaux
+(<i>Racine à Boileau</i>, 6 août 1693).
+</p><p>
+Son frère, M. de Fontaine-Martel, en 1692, est nommé
+premier écuyer de la duchesse de Chartres (Dangeau, t. 4,
+p. 9). D'Arcy étoit chevalier de l'ordre (1688) et conseiller
+d'État d'épée; il avoit été ambassadeur en Savoie. Il mourut
+en 1694, à 60 ans, devant Maubeuge, non marié et pauvre.
+Son neveu Cayeu le remplaça. Saint-Simon (t. 1, p. 136)
+lui rend bon témoignage:
+</p><p>
+«D'une vertu et d'une capacité peu communes, sans nulle
+pédanterie et fort rompu au grand monde, et un très vaillant
+homme sans ostentation.»
+</p><p>
+«Il est fort regretté de tout le monde», dit Dangeau
+(7 juin 1694).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_160_162" id="Footnote_160_162"></a><a href="#FNanchor_160_162"><span class="label">[160]</span></a> Walckenaer (t. 2, p. 458) la présume belle-fille du
+comte de l'Isle qui, en 1654, sert en Catalogne sous Conti.
+Dans un acte (signé <span class="smcap">Guénégaud</span>) du 25 février 1649, on voit
+«le sieur de l'Isle lieutenant des gardes du corps de Sa
+Majesté». Quant à la vicomtesse, Basse-Bretonne, «elle
+n'est pas belle, mais elle est fort coquette, et danse admirablement.»
+(Tall., <span class="smcap">CCCXXIX</span>, t. 9, p. 207.) Certaines pièces
+du cabinet de M. de Montmerqué donnent à croire qu'elle
+avoit une fort mauvaise réputation. (V. la <i>Carte de la Braquerie</i>.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_161_163" id="Footnote_161_163"></a><a href="#FNanchor_161_163"><span class="label">[161]</span></a> Morte à Paris le 18 ou le 27 février 1695 (Dangeau), à
+soixante-dix-sept ans, Cécile-Elizabeth Hurault de Chiverny
+épouse, le 8 février 1645 (ou 1643), François de Paule de
+Clermont, marquis de Montglat.
+</p><p>
+«Cette jeune personne (Montp., t. 1, p. 418), qui étoit
+d'agréable compagnie, fut depuis toujours auprès de moi.»
+</p><p>
+Elle commença par aimer La Tour Roquelaure (Tallem.,
+t. 7, p. 139); le duc d'Elbeuf l'eut ensuite (Tallem., t. 4,
+p. 309). Voici, puisée à la même source, une historiette (t.
+5, p. 371) qui nous fait entrer dans sa vie privée et lui donne
+un nouvel amant:
+</p><p>
+«Au carnaval de 1652, madame de Montglas fit une plaisante
+extravagance chez la présidente de Pommerueil. On y
+devoit jouer Pertarite, roy des Lombards, pièce de Corneille
+qui n'a pas réussy. Mademoiselle de Rambouillet dit à Segrais,
+garçon d'esprit, qui est à cette heure à Mademoiselle,
+qu'elle n'avoit point veû l'Amour à la mode et qu'elle l'aymeroit
+bien mieux. «Dites-le à la comtesse de Fiesque.» La
+comtesse le dit à Hippolite: c'est le fils du président de Pommerueil
+du premier lict, un benais qu'on appelloit ainsy
+parce qu'on luy faisoit la guerre qu'il estoit amoureux de sa
+belle-mère. Hippolite, qui estoit espris de la comtesse, alla
+dire aux comédiens que, quoy qu'il en coustast, il falloit
+absolument jouer l'Amour à la mode, et les envoya changer
+d'habits. On joue: madame de Montglat réclame et fait bien
+du bruit. La comtesse et elle se harpignèrent; les autres ne
+dirent rien. Au troisiesme acte, patience luy eschappe; elle
+crie, tout haut: «Mon carrosse est-il venu?&mdash;Non, Madame.&mdash;Celuy
+de l'abbé de Richou y est-il? (Notez que c'étoit
+son galant.)&mdash;Ouy, Madame.» Elle sort, et, par une
+plaisante rencontre, le comédien qui estoit sur le théâtre
+dit:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Retraite ridicule et fort extravagante.<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+«C'estoit justement où il en estoit, et, dans la comédie, une
+femme se retiroit comme cela brusquement. Cela fit rire jusqu'aux
+larmes.»
+</p><p>
+Un couplet s'exprime ainsi:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Le rendez-vous du beau monde,<br /></span>
+<span class="i0">Montglas, n'est plus que chez vous;<br /></span>
+<span class="i0">Et là chacun se fait les yeux doux<br /></span>
+<span class="i0">Sans qu'on s'y morfonde;<br /></span>
+<span class="i0">Près de vous l'on parle haut et bas;<br /></span>
+<span class="i0">L'on s'y chauffe, et l'on ne s'y brusle pas.<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+À la fin des Mémoires de Mademoiselle se trouve le portrait
+de madame de Monglat:
+</p><p>
+«Vous estiez fort jolie, vous aviez le teint beau et vif, la
+bouche agréable, les plus belles dents qu'on puisse voir, le
+nez un peu retroussé, mais d'une manière qui ne vous sied
+pas mal, les yeux noirs, les cheveux bruns, mais en la plus
+grande quantité du monde; vous aviez la gorge belle, comme
+vous l'avez encore; l'air impérieux et le ton, etc.; les bras,
+les mains, le coude!
+</p><p>
+«Vous n'estes point médisante, vous excusez facilement
+les autres, vous estes bonne amie.»
+</p><p>
+<i>Delphiniane</i> (Somaize, t. 1, p. 282) «a beaucoup d'esprit;
+elle lit tous les beaux livres, elle aime les vers, elle connoist
+tous les auteurs, elle corrige leurs pièces.»
+</p><p>
+Sa belle-mère avoit été gouvernante des enfants de Henri IV.
+Son mari fut d'abord premier écuyer de Gaston.
+</p><p>
+«François de Paule de Clermont, marquis de Montglat,
+étoit de l'illustre et ancienne maison de Clermont, originaire
+d'Anjou, d'où sont sorties les branches de Clermont, de Galerande,
+d'Amboise, de Saint-Georges et de Resnel. Il étoit
+chef de la branche de Saint-Georges. Il fut chevalier des ordres
+du roi, grand-maître de la garde-robe et maréchal de
+camp. Il mourut le 7 avril l'an 1675.» (<i>Le Père Bougeant</i>,
+Avertiss. en tête des Mémoires.)
+</p><p>
+Bussy, qui fut l'un des amants de madame de Montglat,
+et, par conséquent, l'un des oppresseurs de M. de Monglat,
+ne se fait pas faute de rire de ses infortunes.
+</p><p>
+«J'attends ici un de ces maris dont la tête n'est pas incommodée
+des corniches; ce qu'il y porte va dans le superlatif.
+Je voudrois bien vous faire connoître le personnage sans vous
+le nommer. Il n'est pas si beau qu'Astolfe ni que Joconde;
+mais, en récompense, il est quatre fois plus malheureux. Ne
+le connoissez-vous pas à cela? C'est un mari tout à fait insensible.
+Il ne ressemble pas au pauvre Sganarelle, qui étoit
+un mari très marri. On ne comprend pas celui-ci: car, quoiqu'il
+porte des cornes sur la tête, il les tient fort au dessous
+de lui. Si vous n'y êtes pas encore, vous n'en êtes pas loin.
+Attendez: c'est un mari gros et gras et bien nourri. Y êtes-vous?
+C'est un mari dont le malheur m'est particulièrement
+connu. Oh! pour celui-là, vous y êtes.» (Bussy à Sév., 9
+juin 1668.)
+</p><p>
+Bussy pendant long-temps poursuivit sa maîtresse infidèle
+de sa colère et de ses injures, ne voulant pas comprendre
+qu'elle fût bien vue, considérée encore; «qu'elle eût, par sa
+bonté, son amabilité et une conduite plus régulière, conservé
+l'amitié de toutes les femmes avec lesquelles elle s'étoit
+liée.» (Walck., t. 3, p. 171.)
+</p><p>
+Il écrit à madame de Sévigné (26 juin 1688): «J'ai fait
+toute la peur à madame de Monglas; et, lorsqu'elle attendoit
+la honte de paroître en public manquer de bonne foi, je lui
+viens de faire dire par la comtesse de Fiesque qu'après les
+sentimens que j'avois eus pour elle, je ne lui voulois jamais
+faire de mal. Je ne sais comment elle recevra cela, mais je
+sais bien pourquoi je l'ai fait.»
+</p><p>
+Le 1er juillet il dit: «Elle a reçu mes honnêtetés avec la
+joie et la reconnoissance qu'elles méritoient.» Bussy l'a aimée
+sincèrement, et c'est là le plus beau trait de sa vie légère.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_162_164" id="Footnote_162_164"></a><a href="#FNanchor_162_164"><span class="label">[162]</span></a> Chez son oncle, qui habitoit le Temple.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_163_165" id="Footnote_163_165"></a><a href="#FNanchor_163_165"><span class="label">[163]</span></a> Mon indépendance.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_164_166" id="Footnote_164_166"></a><a href="#FNanchor_164_166"><span class="label">[164]</span></a> Dans quelques <i>Almanachs d'amour</i> du temps, à la fin
+des poésies de madame de La Suze, et dans quelques unes
+des éditions hollandaises de l'<i>Histoire amoureuse</i>, on trouve,
+plus ou moins nombreuses, des Maximes d'amour. J'ai imprimé
+celles-ci d'après le texte que les Mémoires de Bussy
+nous donnent. Tout cela est coulant, gracieux et de bonne
+mine.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_165_167" id="Footnote_165_167"></a><a href="#FNanchor_165_167"><span class="label">[165]</span></a> Le marquis de Langeais, déclaré impuissant en justice.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_166_168" id="Footnote_166_168"></a><a href="#FNanchor_166_168"><span class="label">[166]</span></a> Celui qui contentoit tout le monde et sa femme.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_167_169" id="Footnote_167_169"></a><a href="#FNanchor_167_169"><span class="label">[167]</span></a> <i>Vi capitur corpus, non cor insilitur.</i> Décidément tout ce
+style n'est pas du premier venu.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_168_170" id="Footnote_168_170"></a><a href="#FNanchor_168_170"><span class="label">[168]</span></a> À la fin de l'année 1654, Bussy servoit sous Conti en
+Catalogne; c'étoit le temps où il étoit l'ami du prince et lui
+donnoit la primeur de toutes ses jovialités. Conti lui demanda
+de faire pour lui la revue de la Braquerie, c'est-à-dire du
+corps des galants et des galantes de la cour. Conti lui-même,
+à ce que disent les Mémoires de Bussy, avoit fait la carte
+du pays de Braquerie. Toutes ces gentillesses couroient le
+monde en manuscrit, comme tant d'autres pièces de ce genre.
+En 1668 seulement fut imprimée, en Hollande, la <i>Carte géographique
+de la Cour</i>, que nous réimprimons sous le titre que
+les Mémoires de Bussy lui donnent. Selon toute apparence,
+c'est à la fois l'&oelig;uvre de Bussy-Rabutin et du prince de
+Conti. M. Bazin ne devoit pas l'attribuer exclusivement à ce
+dernier, et M. P. Pâris a eu raison de rectifier là-dessus, en
+publiant à son tour la Carte du pays de Braquerie, les détails
+du titre que M. Bazin lui imposoit.
+</p><p>
+M. Bazin a fait son édition au moyen de la Carte imprimée
+en 1668 et de deux copies manuscrites qui, comme toutes
+les copies manuscrites de pamphlets à la mode, présentent
+quelques variantes. Nous suivons, à peu de chose près, le
+texte qu'il a donné, et que M. Paulin Paris a mis à la fin du
+tome 4 de son Tallemant des Réaux. Je n'ai pas cru devoir
+transcrire ses notes telles qu'elles.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_169_171" id="Footnote_169_171"></a><a href="#FNanchor_169_171"><span class="label">[169]</span></a> Dames galantes.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_170_172" id="Footnote_170_172"></a><a href="#FNanchor_170_172"><span class="label">[170]</span></a> Les Maris.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_171_173" id="Footnote_171_173"></a><a href="#FNanchor_171_173"><span class="label">[171]</span></a> Galants.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_172_174" id="Footnote_172_174"></a><a href="#FNanchor_172_174"><span class="label">[172]</span></a> Ou Garsentins.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_173_175" id="Footnote_173_175"></a><a href="#FNanchor_173_175"><span class="label">[173]</span></a> Le pays de la Pruderie.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_174_176" id="Footnote_174_176"></a><a href="#FNanchor_174_176"><span class="label">[174]</span></a> La Galanterie éhontée.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_175_177" id="Footnote_175_177"></a><a href="#FNanchor_175_177"><span class="label">[175]</span></a> Ici M. Bazin avoit adopté une leçon que je n'ai pas cru
+devoir préférer à l'imprimé.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_176_178" id="Footnote_176_178"></a><a href="#FNanchor_176_178"><span class="label">[176]</span></a> Mademoiselle de Guerchy, fille de la première comtesse
+de Fiesque, fut aimée de Châtillon, comme nous l'avons vu.
+C'est elle qui fut mortellement blessée d'une piqûre dans l'opération
+d'un avortement, et que Vitry, son amant, tua d'un
+coup de pistolet (1672). Elle étoit fille d'honneur de la reine-mère.
+</p><p>
+Cette <i>Petite Fronde</i> est datée de 1656.
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Guerchy, tu ravis le monde;<br /></span>
+<span class="i0">Pons est celle qui te seconde;<br /></span>
+<span class="i0">Saint Maingrin passe les trente ans;<br /></span>
+<span class="i0">Ségur s'en va vieille et mourante;<br /></span>
+<span class="i0">Pour Neuillant, les moins médisants<br /></span>
+<span class="i0">Disent qu'elle est rousse et méchante.<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+Mademoiselle de Pons est celle que Guise aima et délaissa;
+mademoiselle de Ségur étoit laide et sage; mademoiselle de
+Neuillant devint la sévère madame de Navailles; quant à
+mademoiselle de Saint-Mesgrin, Loret (1er octobre 1650) en
+parle, et ce qu'il en dit montre que notre beau financier,
+Jeannin de Castille, tranchoit du monarque et du coq.
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Saint Maigrin, fille de la reine,<br /></span>
+<span class="i0">Avec sa belle gorge pleine<br /></span>
+<span class="i0">Et son accueil doux et benin,<br /></span>
+<span class="i0">S'est fort acquis monsieur Janin,<br /></span>
+<span class="i0">Dont l'on dit qu'elle est adorée,<br /></span>
+<span class="i0">Tant le matin que la soirée.<br /></span>
+<span class="i0">Je ne croye pas que cet amant,<br /></span>
+<span class="i0">Dans son nouvel embrazement,<br /></span>
+<span class="i0">Lui fasse faire aussi grand'chère<br /></span>
+<span class="i0">Comme Gaston luy faisoit faire.<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+Une autre chanson, qui est de Benserade et datée de 1652,
+ne viendra pas mal maintenant:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Guerchy, deux c&oelig;urs brûlent pour vous.<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+Les deux c&oelig;urs, disent les clefs, sont le c&oelig;ur de M. de
+Jars, commandeur de Malte, et le c&oelig;ur de M. de Joyeuse
+(de la maison de Lorraine).
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Guerchy, deux c&oelig;urs brûlent pour vous;<br /></span>
+<span class="i2">L'amour qui les assemble<br /></span>
+<span class="i2">Les feroit plaindre ensemble<br /></span>
+<span class="i6">Sans être jaloux;<br /></span>
+<span class="i6">Malte et la Lorraine<br /></span>
+<span class="i6">Sont dessous vos lois;<br /></span>
+<span class="i2">Mais tirez-nous de peine:<br /></span>
+<span class="i2">À laquelle des trois<br /></span>
+<span class="i2">Donnez-vous votre choix?<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+C'est donc à tort que M. A. Bazin corrige <i>Malte et Lorraine</i>
+et met <i>Metz en Lorraine</i>, à cause que le chevalier de
+Lorraine n'est venu au monde qu'en 1643, et parcequ'il suppose
+que Metz en Lorraine signifieroit le maréchal de Schomberg,
+gouverneur de la ville et beau galant.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_177_179" id="Footnote_177_179"></a><a href="#FNanchor_177_179"><span class="label">[177]</span></a> Jeannin de Castille.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_178_180" id="Footnote_178_180"></a><a href="#FNanchor_178_180"><span class="label">[178]</span></a> Ailleurs <span class="smcap">Précy</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_179_181" id="Footnote_179_181"></a><a href="#FNanchor_179_181"><span class="label">[179]</span></a> L'abbé Fouquet, dit la Clef.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_180_182" id="Footnote_180_182"></a><a href="#FNanchor_180_182"><span class="label">[180]</span></a> Mademoiselle de La Roche Posay, mariée au financier
+Le Page, qui prit le nom de Saint-Loup. Ce fut, nous l'avons
+dit, la première maîtresse de Candale.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_181_183" id="Footnote_181_183"></a><a href="#FNanchor_181_183"><span class="label">[181]</span></a> Candale, colonel général de l'infanterie, en survivance.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_182_184" id="Footnote_182_184"></a><a href="#FNanchor_182_184"><span class="label">[182]</span></a> Fille du maréchal de Châtillon, s&oelig;ur de madame de
+Wurtemberg, bel esprit et poète. Elle avoit abjuré.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_183_185" id="Footnote_183_185"></a><a href="#FNanchor_183_185"><span class="label">[183]</span></a> Mademoiselle de Pons, dont nous avons parlé.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_184_186" id="Footnote_184_186"></a><a href="#FNanchor_184_186"><span class="label">[184]</span></a> Le duc de Guise.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_185_187" id="Footnote_185_187"></a><a href="#FNanchor_185_187"><span class="label">[185]</span></a> Malicorne, écuyer du duc de Guise.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_186_188" id="Footnote_186_188"></a><a href="#FNanchor_186_188"><span class="label">[186]</span></a> Où mademoiselle de Pons avoit dû se réfugier.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_187_189" id="Footnote_187_189"></a><a href="#FNanchor_187_189"><span class="label">[187]</span></a> Marie de Bailleul, veuve du marquis de Nangis, et remariée
+en 1645 à Louis Châlon du Blé, marquis d'Uxelles.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_188_190" id="Footnote_188_190"></a><a href="#FNanchor_188_190"><span class="label">[188]</span></a> M. de Clérambault, écuyer de Madame (René Gillier,
+baron de Puygarreau, en Poitou).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_189_191" id="Footnote_189_191"></a><a href="#FNanchor_189_191"><span class="label">[189]</span></a> Fille de Bordeaux, intendant des finances, femme de
+Pommereuil, président au grand Conseil.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_190_192" id="Footnote_190_192"></a><a href="#FNanchor_190_192"><span class="label">[190]</span></a> Retz.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_191_193" id="Footnote_191_193"></a><a href="#FNanchor_191_193"><span class="label">[191]</span></a> Anne de la Magdelaine de Ragny, mariée en 1632 à
+François de Bonne, duc de Lesdiguières.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_192_194" id="Footnote_192_194"></a><a href="#FNanchor_192_194"><span class="label">[192]</span></a> Retz, son cousin-germain.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_193_195" id="Footnote_193_195"></a><a href="#FNanchor_193_195"><span class="label">[193]</span></a> Roquelaure.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_194_196" id="Footnote_194_196"></a><a href="#FNanchor_194_196"><span class="label">[194]</span></a> Madame de Puisieux.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_195_197" id="Footnote_195_197"></a><a href="#FNanchor_195_197"><span class="label">[195]</span></a> Le garde des sceaux Châteauneuf.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_196_198" id="Footnote_196_198"></a><a href="#FNanchor_196_198"><span class="label">[196]</span></a> <span class="smcap">Biron</span>. Ce n'est pas madame de Brion, morte en 1651.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_197_199" id="Footnote_197_199"></a><a href="#FNanchor_197_199"><span class="label">[197]</span></a> Charles de Sévigné seigneur de Montmoron, cousin
+issu de germain de Henri, marquis de Sévigné.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_198_200" id="Footnote_198_200"></a><a href="#FNanchor_198_200"><span class="label">[198]</span></a> Du Lude.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_199_201" id="Footnote_199_201"></a><a href="#FNanchor_199_201"><span class="label">[199]</span></a> Bussy. Mais ceci feroit croire que la carte n'est pas de
+Bussy, ou que Bussy se vante, ou encore qu'il ne faut pas
+prendre pour des paroles d'Évangile tout ce que nous rencontrons.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_200_202" id="Footnote_200_202"></a><a href="#FNanchor_200_202"><span class="label">[200]</span></a> La princesse d'Harcourt.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_201_203" id="Footnote_201_203"></a><a href="#FNanchor_201_203"><span class="label">[201]</span></a> Hé! hé! Cela n'est pas dans l'Oraison funèbre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_202_204" id="Footnote_202_204"></a><a href="#FNanchor_202_204"><span class="label">[202]</span></a> Marie de Rohan.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_203_205" id="Footnote_203_205"></a><a href="#FNanchor_203_205"><span class="label">[203]</span></a> Laigues.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_204_206" id="Footnote_204_206"></a><a href="#FNanchor_204_206"><span class="label">[204]</span></a> Fille d'un conseiller au Parlement nommé Henry, s&oelig;ur
+de Gerniou, veuve du fils du ministre Ferrier, et femme
+du conseiller Menardeau, seigneur de Champré.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_205_207" id="Footnote_205_207"></a><a href="#FNanchor_205_207"><span class="label">[205]</span></a> Ailleurs <i>dix</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_206_208" id="Footnote_206_208"></a><a href="#FNanchor_206_208"><span class="label">[206]</span></a> Veuve du président de la Barre, remariée en 1650 à
+Isaac Arnauld, mestre de camp général des carabins (carabiniers)
+et lieutenant général, mort en 1652.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_207_209" id="Footnote_207_209"></a><a href="#FNanchor_207_209"><span class="label">[207]</span></a> Clérambault, déjà cité.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_208_210" id="Footnote_208_210"></a><a href="#FNanchor_208_210"><span class="label">[208]</span></a> Sibille-Angélique-Émilie d'Amalby, mariée en 1643 à
+Cominges, cousin de Guitaut.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_209_211" id="Footnote_209_211"></a><a href="#FNanchor_209_211"><span class="label">[209]</span></a> Le maréchal du Plessis, dit la Clef.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_210_212" id="Footnote_210_212"></a><a href="#FNanchor_210_212"><span class="label">[210]</span></a> Fille aînée du président Bailleul, mariée à N. Girard,
+seigneur du Tillet.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_211_213" id="Footnote_211_213"></a><a href="#FNanchor_211_213"><span class="label">[211]</span></a> S&oelig;ur de la marquise d'Uxelles, belle-s&oelig;ur du maréchal
+Foucault.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_212_214" id="Footnote_212_214"></a><a href="#FNanchor_212_214"><span class="label">[212]</span></a> Son mari.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_213_215" id="Footnote_213_215"></a><a href="#FNanchor_213_215"><span class="label">[213]</span></a> Femme peu aimable, dont Tallemant a parlé en passant.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_214_216" id="Footnote_214_216"></a><a href="#FNanchor_214_216"><span class="label">[214]</span></a> Madame de La Fayette, mariée en 1655.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_215_217" id="Footnote_215_217"></a><a href="#FNanchor_215_217"><span class="label">[215]</span></a> Retz.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_216_218" id="Footnote_216_218"></a><a href="#FNanchor_216_218"><span class="label">[216]</span></a> Julie-Lucie d'Angennes de Rambouillet, mariée en 1645
+à Charles de Sainte-Maure, marquis de Montausier.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_217_219" id="Footnote_217_219"></a><a href="#FNanchor_217_219"><span class="label">[217]</span></a> Je crois qu'il faut lire Fiennes, comme sur l'imprimé.
+Ce ne peut être là, en 1654, le portrait de madame de
+Pienne, c'est-à-dire de la comtesse de Fiesque. Cependant
+on pourroit reconnoître le petit Guitaut dans le gouverneur.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_218_220" id="Footnote_218_220"></a><a href="#FNanchor_218_220"><span class="label">[218]</span></a> La mère, «la borgnesse».</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_219_221" id="Footnote_219_221"></a><a href="#FNanchor_219_221"><span class="label">[219]</span></a> Anne d'Autriche.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_220_222" id="Footnote_220_222"></a><a href="#FNanchor_220_222"><span class="label">[220]</span></a> Louis XIV.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_221_223" id="Footnote_221_223"></a><a href="#FNanchor_221_223"><span class="label">[221]</span></a> Les enfants, les filles, mesdemoiselles de Beauvais?</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_222_224" id="Footnote_222_224"></a><a href="#FNanchor_222_224"><span class="label">[222]</span></a> Mademoiselle de Guise, née en 1615.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_223_225" id="Footnote_223_225"></a><a href="#FNanchor_223_225"><span class="label">[223]</span></a> Montrésor.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_224_226" id="Footnote_224_226"></a><a href="#FNanchor_224_226"><span class="label">[224]</span></a> La duchesse, s&oelig;ur de Condé.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_225_227" id="Footnote_225_227"></a><a href="#FNanchor_225_227"><span class="label">[225]</span></a> Faut-il voir là Condé, Conti, Nemours et La Roche-Foucauld?
+Pour les deux premiers noms, cela répugne. Mais
+après tout, nous n'avons affaire qu'à un pamphlet.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_226_228" id="Footnote_226_228"></a><a href="#FNanchor_226_228"><span class="label">[226]</span></a> Par la dévotion.</p></div>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire amoureuse des Gaules, tome I, by
+Roger de Bussy-Rabutin
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE AMOUREUSE DES GAULES, 1 ***
+
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+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
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+
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