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+The Project Gutenberg EBook of La race future, by Edward Bulwer Lytton
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La race future
+
+Author: Edward Bulwer Lytton
+
+Commentator: Raoul Frary
+
+Release Date: March 25, 2009 [EBook #28412]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RACE FUTURE ***
+
+
+
+
+Produced by Pierre Lacaze and the Online Distributed
+Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+EDWARD BULWER, LORD LYTTON.
+
+LA
+
+RACE FUTURE.
+
+PRÉFACE
+
+PAR
+
+RAOUL FRARY.
+
+PARIS
+
+E. DENTU, ÉDITEUR
+
+LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
+
+3, PLACE DE VALOIS, PALAIS-ROYAL
+
+1888
+
+DÉDIÉ À MAX MÜLLER
+
+EN TÉMOIGNAGE DE RESPECT ET D'ADMIRATION.
+
+
+
+
+
+PRÉFACE.
+
+
+Le livre que nous avons sous les yeux est bien un roman, mais ce n'est
+pas un roman comme les autres, car l'auteur s'est proposé de nous
+raconter non ce qui aurait pu arriver hier, ou autrefois, mais ce qui
+pourrait bien arriver dans quelques siècles. Les moeurs qu'il dépeint
+ne sont pas les nôtres, ni celles de nos ancêtres, mais celles de nos
+descendants. Il imagine bien une petite fable à la Jules Verne, et
+feint de supposer que la «Race future» existe dès maintenant sous
+terre et n'attend, pour paraître à la lumière du soleil et pour nous
+exterminer, que l'heure où elle trouvera son habitation actuelle trop
+étroite. Mais cet artifice de narration ne trompe personne, et il est
+évident que Bulwer Lytton a voulu nous donner une idée de la façon de
+vivre et de penser de nos arrière-neveux.
+
+C'est là une ambition légitime, quoique l'entreprise soit
+singulièrement hardie. Il est permis de chercher à deviner ce que
+l'avenir réserve à notre espèce. On connaît le chemin qu'elle a
+parcouru; on peut dire où elle va. Sans doute on risque fort de se
+tromper, mais un romancier ne répond pas de l'exactitude de ses
+tableaux et de ses récits; on ne lui demande qu'un peu de
+vraisemblance. Quelquefois même on est moins exigeant et l'on se
+contente d'être amusé. _Les Voyages de Gulliver_ manquent absolument
+de vraisemblance, ce qui ne les empêche pas d'être un chef-d'oeuvre
+souvent imité, jamais égalé. Il est vrai que les fictions de Swift ne
+sont que des vérités déguisées et grossies, et qu'il a écrit sous une
+forme divertissante la plus amère satire qu'on ait jamais faite d'un
+peuple, d'un siècle, et même du genre humain.
+
+L'auteur de la «Race future» a dû penser à son illustre devancier, car
+son héros est, chez les hommes du vingt-cinquième ou du trentième
+siècle, ce que Gulliver lui-même est chez les chevaux du pays des
+Houyhnms, le représentant d'une civilisation inférieure, un barbare
+ignorant et corrompu en excursion chez les sages. Il y a seulement
+cette différence que les chevaux de Swift ne sont que vertueux et
+heureux, tandis que les «Vril-ya» de Bulwer sont, en outre, fort
+savants. La vertu et le bonheur ne nous donneraient plus l'idée d'une
+supériorité complète si l'on n'y joignait une grande puissance
+industrielle fondée sur une connaissance approfondie des secrets de la
+nature. Le monde a marché, depuis le temps de la reine Anne, et on ne
+se moque plus des émules de Newton; c'est au contraire sur eux que
+l'on compte pour changer la face des choses.
+
+Mais il est bien malaisé d'imaginer des hommes infiniment plus savants
+que nous: les grandes découvertes ne se devinent qu'à moitié. Il est,
+au contraire, facile d'imaginer des hommes meilleurs que nous; les
+modèles abondent sous nos yeux, et le peintre de l'idéal trouve dans
+la réalité tous les éléments du tableau qu'il veut tracer. Quand
+Bulwer suppose que nos descendants seront maîtres d'un agent
+infiniment plus subtil et plus fort que l'électricité, et qu'ils
+auront perfectionné l'art de construire des automates jusqu'à peupler
+leurs habitations de domestiques en métal, on est tenté de le trouver
+bien téméraire. Mais quand il nous montre une société où la guerre est
+inconnue, où personne n'est pauvre, ni avide de richesses, ni
+ambitieux, où l'on ne sait ce que c'est qu'un malfaiteur, nous
+demeurons tous d'accord que c'est là une société parfaite.
+Malheureusement l'auteur ne prouve pas que les merveilleux progrès
+scientifiques qu'il est permis d'espérer doivent avoir pour
+conséquence un progrès non moins admirable de la moralité humaine, ni
+que les hommes soient assurés de devenir plus raisonnables que nous
+quand ils seront devenus bien plus savants.
+
+Comme un roman n'est pas une démonstration, l'auteur n'était pas
+obligé de nous persuader que les choses se passeront exactement comme
+il l'admet. Il aurait d'ailleurs pu répondre que l'humanité est libre
+et qu'elle fera peut-être de sa liberté un excellent usage. Il
+n'affirme pas qu'elle sera un jour aussi raisonnable qu'il dépeint les
+Vril-ya: mais cela dépend d'elle, et il appartient aux philosophes de
+bien tracer le tableau d'une idéale félicité pour l'encourager à
+marcher d'un pas plus rapide dans la voie qui y conduit.
+
+Assurément Bulwer a voulu nous représenter un état de civilisation où
+les hommes jouiraient de la plus grande somme de bonheur que comporte
+leur condition mortelle; il a voulu aussi nous apprendre quelles sont
+les conditions de cet état supérieur, sur quelles institutions et sur
+quelles croyances doit être fondée la cité de ses rêves. Il a écrit
+son Utopie, comme tant d'autres, comme Platon, comme Thomas Morus,
+comme Fénelon, comme Fourier. Il n'a pas non plus échappé aux pièges
+où sont tombés ses devanciers. Il n'accomplit que la moitié de sa
+tâche, et nous donne bien l'idée d'une humanité parfaitement sage,
+mais non d'une humanité parfaitement heureuse.
+
+Les Vril-ya ont peu de besoins, et la satisfaction de leurs besoins
+leur coûte peu d'efforts; l'outillage de l'industrie est si
+perfectionné, que le travail est réservé aux seuls enfants. Les
+adultes n'ont rien à faire, pas de luttes à soutenir, pas de dangers à
+éviter. Ils se promènent; ils causent; ils se réunissent dans des
+festins où règne la sobriété; ils entendent de la musique et respirent
+des parfums. Comme ils doivent s'ennuyer! Ils n'ont ni les émotions de
+la guerre, ni les plaisirs de la chasse, car ils sont trop doux pour
+s'amuser à tuer des bêtes inoffensives. Ceux d'entre eux qui ont
+l'esprit aventureux peuvent fonder des colonies, mais ils ne courent
+aucun risque, et, d'ailleurs, la place finira par leur manquer. Ou
+bien ils s'appliquent à inventer des machines nouvelles et à faire
+avancer la science, ce qui ne doit pas être à la portée de tout le
+monde, dans une civilisation déjà si savante et si bien outillée. Ils
+n'ont même pas une littérature très florissante et sont obligés de
+relire les anciens auteurs pour y trouver la peinture des passions
+dont ils sont exempts, des conflits qui ne sont plus de leur siècle.
+Cette tranquillité d'âme se reflète sur leur visage qui a quelque
+chose d'auguste et de surhumain, comme le visage des dieux antiques;
+ce sont des hommes de marbre. Ils ne vivent pas.
+
+Des hommes médiocres ont pu décrire l'enfer d'une manière saisissante;
+le génie même est impuissant à donner une idée du paradis, qu'on le
+place sur cette terre ou dans une autre vie. C'est que le bonheur
+suppose l'effort et la lutte: or il n'y a pas d'effort sans obstacle,
+de lutte sans adversaire. Nous ne pouvons pas, tels que nous sommes,
+imaginer la félicité dans le repos perpétuel, sans combat et sans
+risque, c'est-à-dire sans le mal. Une société pourvue d'institutions
+et de moeurs idéales, supprimant ou réduisant à l'extrême le risque et
+le mal, assurerait à ses membres un bonheur que notre raison peut à la
+rigueur concevoir, mais qui échappe complètement à notre imagination.
+Supprimez par la pensée le chien, le loup et le boucher; supposez un
+printemps perpétuel et des prés toujours verts sous un soleil toujours
+modéré: les moutons ne nous ferons pas encore envie. Or on a beau
+faire: il y a toujours dans le paradis un peu de moutonnerie, même
+quand on y met beaucoup de musique, beaucoup de parfums, et toutes les
+merveilles de la mécanique.
+
+Parfois, quand nous sommes fatigués, quand nous sommes indignés, quand
+nous sommes découragés, nous rêvons un monde meilleur, où le travail
+soit facile, où l'on n'éprouve point de désir qui ne soit satisfait,
+et d'où l'injustice soit rigoureusement bannie. C'est ainsi que le
+matelot, las d'être ballotté par les vagues, rêve les loisirs et la
+sécurité de la terre ferme; mais dès qu'il se sera refait, il voudra
+de nouveau s'embarquer: le danger et la peine l'attirent bien vite;
+s'il se résigne à ne plus quitter le sol, c'est qu'il est vieux et
+usé. Quand les années l'attacheront au rivage, il enviera le sort de
+ses enfants; il enviera leurs souffrances et leurs périls, leurs
+courtes joies et leurs longs labeurs. Il rêvera encore, mais avec
+tristesse, avec de poignants regrets: il rêvera au temps où il
+hasardait sa vie pour conquérir ce repos maintenant odieux.
+
+Un jour, peut-être, l'humanité, assagie et pacifiée, se souviendra de
+nos siècles de lutte et d'agitation. Alors les jeunes gens se
+plaindront de n'être pas nés dans un siècle plus troublé, de ne
+pouvoir dépenser leur force, de ne point trouver d'adversaires à
+combattre, d'obstacles à vaincre, d'aventures à courir. Les hommes
+perfectionnés de Bulwer porteront envie aux barbares que nous sommes.
+Ils se plaindront plus justement que Musset, d'être venus trop tard
+dans un monde trop vieux.
+
+Si l'auteur de «la Race future» n'a pas mieux réussi que ses illustres
+devanciers à exciter notre enthousiasme en faveur de cet idéal qui ne
+reste séduisant que quand il reste vague, qui pâlit et s'efface dès
+qu'on veut l'enfermer en des contours précis, il a pourtant écrit un
+livre singulièrement intéressant, qui amuse l'imagination et qui fait
+penser. Il soulève, en passant, bien des questions; il pose bien des
+problèmes: s'il ne les résout pas toujours à notre gré, il nous donne
+du moins le plaisir de voyager rapidement à travers les idées, les
+systèmes, les théories de la morale. Ajoutons que, dans un temps où
+les Anglais paraissent enclins à admirer presque exclusivement les
+triomphes de la force et les exploits de la conquête, on est heureux
+de voir passer dans notre langue un livre écrit par un illustre
+écrivain anglais, pour tracer et faire aimer l'image d'une
+civilisation fondée sur la justice, la paix et la fraternité.
+
+RAOUL FRARY.
+
+LA RACE FUTURE.
+
+
+
+
+I.
+
+
+Je suis né à ***, dans les États-Unis d'Amérique. Mes aïeux avaient
+émigré d'Angleterre sous le règne de Charles II et mon grand-père se
+distingua dans la Guerre de l'Indépendance. Ma famille jouissait donc,
+par droit de naissance, d'une assez haute position sociale; comme elle
+était riche, ses membres étaient regardés comme indignes de toute
+fonction publique. Mon père se présenta une fois aux élections pour le
+Congrès: il fut battu d'une façon éclatante par son tailleur. Dès lors
+il se mêla peu de politique et vécut surtout dans sa bibliothèque.
+J'étais l'aîné de trois fils et je fus envoyé à l'âge de seize ans
+dans la mère patrie, pour compléter mon éducation littéraire et aussi
+pour commencer mon éducation commerciale dans une maison de Liverpool.
+Mon père mourut quelque temps après mon vingt et unième anniversaire;
+j'avais de la fortune et du goût pour les voyages et les aventures; je
+renonçai donc pendant quelques années à la poursuite du tout-puissant
+dollar, et je devins un voyageur errant sur la surface de la terre.
+
+Dans l'année 18.., me trouvant à ***, je fus invité par un ingénieur,
+dont j'avais fait la connaissance, à visiter les profondeurs de la
+mine de ***, dans laquelle il était employé.
+
+Le lecteur comprendra, avant la fin de ce récit, les raisons qui
+m'empêchent de désigner plus clairement ce district, et me remerciera
+sans nul doute de m'être abstenu de toute description qui pourrait le
+faire reconnaître.
+
+Permettez-moi donc de dire, le plus brièvement possible, que
+j'accompagnais l'ingénieur dans l'intérieur de la mine; je fus si
+étrangement fasciné par ses sombres merveilles, je pris tant d'intérêt
+aux explorations de mon ami, que je prolongeai mon séjour dans le
+voisinage, et descendis chaque jour dans la mine, pendant plusieurs
+semaine, sous les voûtes et les galeries creusées par l'art et par la
+nature dans les entrailles de la terre. L'ingénieur était persuadé
+qu'on trouverait de nouveaux filons bien plus riches dans un nouveau
+puits qu'il faisait creuser. En forant ce puits, nous arrivâmes un
+jour à un gouffre dont les parois étaient dentelées et calcinées comme
+si cet abîme eût été ouvert à quelque période éloignée par une
+éruption volcanique. Mon ami s'y fit descendre dans une cage, après
+avoir éprouvé l'atmosphère au moyen d'une lampe de sûreté. Il y
+demeura près d'une heure. Quand il remonta, il était excessivement
+pâle et son visage présentait une expression d'anxiété pensive, bien
+différente de sa physionomie ordinaire, qui était ouverte, joyeuse et
+hardie.
+
+Il me dit en deux mots que la descente lui paraissait dangereuse et ne
+devait conduire à aucun résultat; puis, suspendant les travaux de ce
+puits, il m'emmena dans les autres parties de la mine.
+
+Tout le reste du jour mon ami me parut préoccupé par une idée qui
+l'absorbait. Il se montrait taciturne, contre son habitude, et il y
+avait dans ses regards je ne sais quelle épouvante, comme s'il avait
+vu un fantôme. Le soir, nous étions assis seuls dans l'appartement que
+nous occupions près de l'entrée de la mine, et je lui dis:--
+
+--Dites-moi franchement ce que vous avez vu dans le gouffre. Je suis
+sûr que c'est quelque chose d'étrange et de terrible. Quoi que ce
+soit, vous en êtes troublé. En pareil cas, deux têtes valent mieux
+qu'une. Confiez-vous à moi.
+
+L'ingénieur essaya longtemps de se dérober à mes questions; mais, tout
+en causant, il avait recours au flacon d'eau-de-vie avec une fréquence
+tout à fait inaccoutumée, car c'était un homme très sobre, et peu à
+peu sa réserve cessa. Qui veut garder son secret devrait imiter les
+animaux et ne boire que de l'eau.
+
+--Je vais tout vous dire,--s'écria-t-il enfin.--Quand la cage s'est
+arrêtée, je me suis trouvé sur une corniche de rocher; au-dessous de
+moi, le gouffre, prenant une direction oblique, s'enfonçait à une
+profondeur considérable, dont ma lampe ne pouvait pénétrer
+l'obscurité. Mais, à ma grande surprise, une lumière immobile et
+éclatante s'élevait du fond de l'abîme. Était-ce un volcan? J'en
+aurais certainement senti la chaleur. Pourtant il importait absolument
+à notre commune sécurité d'éclaircir ce doute. J'examinai les pentes
+du gouffre et me convainquis que je pouvais m'y hasarder, en me
+servant des anfractuosités et des crevasses du roc, du moins pendant
+un certain temps. Je quittai la cage et me mis à descendre. À mesure
+que je me rapprochais de la lumière, le gouffre s'élargissait, et je
+vis enfin, avec un étonnement que je ne puis vous décrire, une grande
+route unie au fond du précipice, illuminée, aussi loin que l'oeil
+pouvait s'étendre, par des lampes à gaz placées à des intervalles
+réguliers, comme dans les rues de nos grandes villes, et j'entendais
+au loin comme un murmure de voix humaines. Je sais parfaitement qu'il
+n'y a pas d'autres mineurs que nous dans ce district. Quelles étaient
+donc ces voix? Quelles mains humaines avaient pu niveler cette route
+et allumer ces lampes? La croyance superstitieuse, commune à presque
+tous les mineurs, que les entrailles de la terre sont habitées par des
+gnomes ou des démons commençait à s'emparer de moi. Je frissonnais à
+la pensée de descendre plus bas et de braver les habitants de cette
+vallée intérieure. Je n'aurais d'ailleurs pu le faire, sans cordes,
+car, de l'endroit où je me trouvais jusqu'au fond du gouffre, les
+parois du rocher étaient droites et lisses. Je revins sur mes pas avec
+quelque difficulté. C'est tout.
+
+--Vous redescendrez?
+
+--Je le devrais, et cependant je ne sais si j'oserai.
+
+--Un compagnon fidèle abrège le voyage et double le courage. J'irai
+avec vous. Nous prendrons des cordes assez longues et assez fortes....
+et.... excusez-moi.... mais vous avez assez bu ce soir. Il faut que
+nos pieds et nos mains soient fermes demain matin.
+
+
+
+
+II.
+
+
+Le lendemain matin les nerfs de mon ami avaient repris leur équilibre
+et sa curiosité n'était pas moins excitée que la mienne. Peut-être
+l'était-elle plus: car il croyait évidemment ce qu'il m'avait raconté,
+et j'en doutais beaucoup; non pas qu'il fût capable de mentir de
+propos délibéré, mais je pensais qu'il s'était trouvé en proie à une
+de ces hallucinations, qui saisissent notre imagination ou notre
+système nerveux, dans les endroits solitaires et inaccoutumés, et
+pendant lesquelles nous donnons des formes au vide et des voix au
+silence.
+
+Nous choisîmes six vieux mineurs pour surveiller notre descente; et,
+comme la cage ne contenait qu'une personne à la fois, l'ingénieur
+descendit le premier; quand il eut atteint la corniche sur laquelle il
+s'était arrêté la première fois, la cage remonta pour moi. Je l'eus
+bientôt rejoint. Nous nous étions pourvus d'un bon rouleau de corde.
+
+La lumière frappa mes yeux comme elle avait, la veille, frappé ceux de
+mon ami. L'ouverture par laquelle elle nous arrivait s'inclinait
+diagonalement: cette clarté me paraissait une lumière atmosphérique,
+non pas comme celle que donne le feu, mais douce et argentée comme
+celle d'une étoile du nord. Quittant la cage, nous descendîmes, l'un
+après l'autre, assez facilement, grâce aux fentes des parois, jusqu'à
+l'endroit où mon ami s'était arrêté la veille; ce n'était qu'une
+saillie de roc juste assez spacieuse pour nous permettre de nous y
+tenir de front. À partir de cet endroit le gouffre s'élargissait
+rapidement, comme un immense entonnoir, et je voyais distinctement, de
+là, la vallée, la route, les lampes que mon compagnon m'avait
+décrites. Il n'avait rien exagéré. J'entendais le bruit qu'il avait
+entendu: un murmure confus et indescriptible de voix, un sourd bruit
+de pas. En m'efforçant de voir plus loin, j'aperçus dans le lointain
+les contours d'un grand bâtiment. Ce ne pouvait être un roc naturel,
+il était trop symétrique, avec de grosses colonnes à la façon des
+Égyptiens, et le tout brillait comme éclairé à l'intérieur. J'avais
+sur moi une petite lorgnette de poche, et je pus, à l'aide de cet
+instrument, distinguer, près du bâtiment dont je viens de parler, deux
+formes qui me semblaient des formes humaines, mais je n'en étais pas
+sûr. Dans tous les cas, c'étaient des êtres vivants, car ils
+remuaient, et tous les deux disparurent à l'intérieur du bâtiment.
+Nous nous occupâmes alors d'attacher la corde que nous avions apportée
+au rocher sur lequel nous nous trouvions, à l'aide de crampons et de
+grappins, car nous nous étions munis de tous les instruments qui
+pouvaient nous être nécessaires.
+
+Nous étions presque muets pendant ce temps. On eût dit à nous voir à
+l'oeuvre que nous avions peur d'entendre nos voix. Ayant assujetti un
+bout de la corde de façon à le croire solidement fixé au roc, nous
+attachâmes une pierre à l'autre extrémité, et nous la fîmes glisser
+jusqu'au sol, qui se trouvait à environ cinquante pieds au-dessous.
+J'étais plus jeune et plus agile que mon compagnon, et comme dans mon
+enfance j'avais servi sur un navire, cette façon de manoeuvrer m'était
+plus familière. Je réclamai à demi-voix le droit de descendre le
+premier afin de pouvoir, une fois en bas, maintenir le câble et
+faciliter la descente de mon ami. J'arrivai sain et sauf au fond du
+gouffre, et l'ingénieur commença à descendre à son tour. Mais il
+n'avait pas parcouru dix pieds, que les noeuds, que nous avions crus
+si solides, cédèrent; ou plutôt le roc lui-même nous trahit et
+s'écroula sous le poids; mon malheureux ami fut précipité sur le sol
+et tomba à mes pieds, entraînant dans sa chute des fragments de
+rocher, dont l'un, heureusement assez petit, me frappa et me fît
+perdre connaissances. Quand je repris mes sens, je vis que mon
+compagnon n'était plus qu'une masse inerte et entièrement privée de
+vie. Au moment où je me penchais sur son cadavre, plein d'affliction
+et d'horreur j'entendis tout près de moi un son étrange tenant à la
+fois du hennissement et du sifflement; en me tournant d'instinct vers
+l'endroit d'où partait le bruit, je vis sortir d'une sombre fissure du
+rocher une tête énorme et terrible, les mâchoires ouvertes, et me
+regardant avec des yeux farouches, des yeux de spectre affamé: c'était
+la tête d'un monstrueux reptile, ressemblant au crocodile ou à
+l'alligator, mais beaucoup plus grand que toutes les créatures de ce
+genre que j'avais vues dans mes nombreux voyages. D'un bond je fus
+debout et me mis à fuir de toutes mes forces en descendant la vallée.
+Je m'arrêtai enfin, honteux de ma frayeur et de ma fuite et revins
+vers l'endroit où j'avais laissé le corps de mon ami. Il avait
+disparu; sans doute le monstre l'avait déjà entraîné dans son antre et
+dévoré. La corde et les grappins étaient encore à l'endroit où ils
+étaient tombés, mais ils ne me donnaient aucune chance de retour:
+comment les rattacher en haut du rocher? Les parois étaient trop
+lisses et trop abruptes pour qu'un homme y pût grimper. J'étais seul
+dans ce monde étrange, dans les entrailles de la terre.
+
+
+
+
+III.
+
+
+Lentement et avec précaution je m'en allai solitaire le long de la
+route éclairée par les lampes, vers le bâtiment que j'ai décrit. La
+route elle-même ressemblait aux grands passages des Alpes, traversant
+des montagnes rocheuses dont celle par laquelle j'étais descendu
+formait un chaînon. À ma gauche et bien au-dessous de moi, s'étendait
+une grande vallée, qui offrait à mes yeux étonnés des indices évidents
+de travail et de culture. Il y avait des champs couverts d'une
+végétation étrange, qui ne ressemblait en rien à ce que j'avais vu sur
+la terre; la couleur n'en était pas verte, mais plutôt d'un gris de
+plomb terne, ou d'un rouge doré.
+
+Il y avait des lacs et des ruisseaux qui semblaient enfermés dans des
+rives artificielles; les uns étaient pleins d'eau claire, les autres
+brillaient comme des étangs de naphte. À ma droite, des ravins et des
+défilés s'ouvraient dans les rochers; ils étaient coupés de passages,
+évidemment dus au travail et bordés d'arbres ressemblant pour la
+plupart à des fougères gigantesques, au feuillage d'une délicatesse
+exquise et pareil à des plumes; leur tronc ressemblait à celui du
+palmier. D'autres avaient l'air de cannes à sucre, mais plus grands et
+portant de longues grappes de fleurs. D'autres encore avaient l'aspect
+d'énormes champignons, avec des troncs gros et courts, soutenant un
+large dôme, d'où pendaient ou s'élançaient de longues branches minces.
+Par devant, par derrière, à côté de moi, aussi loin que l'oeil pouvait
+atteindre, tout étincelait de lampes innombrables. Ce monde sans
+soleil était aussi brillant et aussi chaud qu'un paysage italien à
+midi, mais l'air était moins lourd et la chaleur plus douce. Les
+habitations n'y manquaient pas. Je pouvais distinguer à une certaine
+distance, soit sur le bord d'un lac ou d'un ruisseau, soit sur la
+pente des collines, nichés au milieu des arbres, des bâtiments qui
+devaient assurément être la demeure d'êtres humains. Je pouvais même
+apercevoir, quoique très loin, des formes qui paraissaient être des
+formes humaines s'agitant dans ce paysage. Au moment où je m'arrêtais
+pour regarder tout cela, je vis à ma droite, glissant rapidement dans
+l'air, une sorte de petit bateau, poussé par des voiles ayant la forme
+d'ailes. Il passa et bientôt disparut derrière les ombres d'une forêt.
+Au-dessus de moi il n'y avait pas de ciel, mais la voûte d'une grotte.
+Cette voûte s'élevait de plus en plus à mesure que le passage
+s'élargissait, elle finissait par devenir invisible au-dessus d'une
+atmosphère de nuages qui la séparait du sol.
+
+En continuant ma route, je tressaillis tout à coup: d'un buisson qui
+ressemblait à un énorme amas d'herbes marines, mêlé d'espèces de
+fougères et de plantes à larges feuilles, comme l'aloès ou le cactus,
+s'élança un bizarre animal de la taille et à peu près de la forme d'un
+daim. Mais, comme après avoir bondi à quelques pas il se retourna pour
+me regarder attentivement, je m'aperçus qu'il ne ressemblait à aucune
+espèce de daim connue maintenant sur la terre, mais il me rappela
+aussitôt un modèle en plâtre, que j'avais vu dans un muséum, d'une
+variété de l'élan qu'on dit avoir existé avant le déluge. L'animal ne
+paraissait nullement farouche, car après m'avoir examiné un moment, il
+commença à paître sans trouble et sans crainte ce singulier herbage.
+
+
+
+
+IV.
+
+
+Je me trouvais alors tout à fait en vue du bâtiment. Oui, il avait
+bien été élevé par des mains humaines et creusé en partie dans un
+grand rocher. J'aurais supposé au premier coup d'oeil qu'il
+appartenait à la première période de l'architecture égyptienne. La
+façade était ornée de grosses colonnes, s'élevant sur des plinthes
+massives et surmontées de chapiteaux que je trouvai, en les examinant
+de plus près, plus ornés et plus gracieux que ne le comporte
+l'architecture égyptienne. De même que le chapiteau corinthien imite
+dans ses ornements la feuille d'acanthe, le chapiteau de ces colonnes
+imitait le feuillage de la végétation qui les entourait, comme des
+feuilles d'aloès ou des feuilles de fougères. À ce moment sortit du
+bâtiment un être.... humain; était-ce bien un être humain? Debout sur
+la grande route, il regarda autour de lui, me vit et s'approcha. Il
+vint à quelques mètres de moi; sa vue, sa présence, me remplirent
+d'une terreur et d'un respect indescriptibles, et me clouèrent au sol.
+Il me rappelait les génies symboliques ou démons qu'on trouve sur les
+vases étrusques, ou que les peuples orientaux peignent sur leurs
+sépulcres: images qui ont les traits de la race humaine et qui
+appartiennent cependant à une autre race. Il était grand, non pas
+gigantesque, mais aussi grand qu'un homme peut l'être sans atteindre
+la taille des géants.
+
+Son principal vêtement me parut consister en deux grandes ailes,
+croisées sur la poitrine et tombant jusqu'aux genoux; le reste de son
+costume se composait d'une tunique et d'un pantalon d'une étoffe
+fibreuse et mince. Il portait sur la tête une sorte de tiare, parée de
+pierres précieuses, et tenait à la main droite une mince baguette d'un
+métal brillant, comme de l'acier poli. Mais c'était son visage qui me
+remplissait d'une terreur respectueuse. C'était bien le visage d'un
+homme, mais d'un type distinct de celui des races qui existent
+aujourd'hui sur la terre. Ce dont il se rapprochait le plus par les
+contours et l'expression, ce sont les sphinx sculptés, dont le visage
+est si régulier dans sa beauté calme, intelligente, mystérieuse. Son
+teint était d'une couleur particulière, plus rapproché de celui de la
+race rouge que d'aucune autre variété de notre espèce; il y avait
+cependant quelques différences: le ton en était plus doux et plus
+riche, les yeux étaient noirs, grands, profonds, brillants, et les
+sourcils dessinés presque en demi-cercle. Il n'avait point de barbe,
+mais je ne sais quoi dans tout son aspect, malgré le calme de
+l'expression et la beauté des traits, éveillait en moi cet instinct de
+péril que fait naître la vue d'un tigre ou d'un serpent. Je sentais
+que cette image humaine était douée de forces hostiles à l'homme. À
+mesure qu'il s'approchait, un frisson glacial me saisit, je tombai à
+genoux et couvris mon visage de mes deux mains.
+
+
+
+
+V.
+
+
+Une voix s'adressa à moi, d'un ton doux et musical, dans une langue
+dont je ne compris pas un mot; cela servit pourtant à dissiper mes
+craintes. Je découvris mon visage et je regardai. L'étranger (j'ai de
+la peine à me décider à l'appeler un homme) m'examinait d'un regard
+qui semblait pénétrer jusqu'au fond de mon coeur. Il plaça alors sa
+main gauche sur mon front, et me toucha légèrement l'épaule avec la
+baguette qu'il tenait dans la main droite. L'effet de ce double
+contact fut magique. Ma terreur première fit place à une sensation de
+plaisir, de joie, de confiance en moi-même et en celui qui se trouvait
+devant moi. Je me levai et parlai dans ma propre langue. Il m'écouta
+avec une visible attention, mais ses regards dénotaient une légère
+surprise; il secoua la tête, comme pour me dire qu'il ne comprenait
+pas. Il me prit alors par la main et me conduisit en silence vers
+l'édifice. La porte était ouverte ou plutôt il n'y avait même pas de
+porte. Nous entrâmes dans une salle immense, des lampes y brillaient
+pareilles à celles de l'extérieur, mais elles répandaient ici une
+odeur balsamique. Le sol était pavé d'une mosaïque de grands blocs de
+métaux précieux et couvert en partie d'une espèce de natte. Une
+musique douce ondulait autour et au-dessus de nous; on eût dit qu'elle
+venait d'instruments invisibles et qu'elle appartenait naturellement à
+ce lieu, comme le murmure des eaux à un paysage montagneux, ou le
+chant des oiseaux aux bosquets que pare le printemps.
+
+Une figure, plus simplement habillée que celle de mon guide, mais dans
+le même genre, était debout, immobile près du seuil. Mon guide la
+toucha deux fois avec sa baguette, et elle se mit aussitôt en
+mouvement glissant rapidement et sans bruit et effleurant le sol. En
+la regardant avec attention je vis que ce n'était pas une forme
+vivante, mais un automate. Deux minutes environ après qu'il eut
+disparu à l'autre bout de la salle, par une ouverture sans porte, à
+demi cachée par des rideaux, s'avança par le même chemin un jeune
+garçon d'environ douze ans, dont les traits ressemblaient tant à ceux
+de mon guide, que je jugeai sans hésiter que c'était le père et le
+fils. À ma vue, l'enfant poussa un cri et leva une baguette pareille à
+celle de mon guide, comme pour me menacer; mais, sur un mot de son
+père, il la laissa retomber. Ils s'entretinrent alors un instant et,
+tout en parlant, m'examinaient. L'enfant toucha mes vêtements et me
+caressa le visage avec une curiosité évidente, en faisant entendre un
+son analogue au rire, mais avec une hilarité plus contenue que celle
+qu'exprime notre rire. Tout à coup la voûte de la chambre s'ouvrit et
+il en descendit une plate-forme qui me sembla construite sur le même
+principe que les ascenseurs dont on se sert dans les hôtels et dans
+les entrepôts pour monter d'un étage à l'autre.
+
+L'étranger plaça l'enfant et lui-même sur la plate-forme et me fit
+signe de l'imiter; ce que je fis. Nous montâmes rapidement et
+sûrement, et nous nous arrêtâmes au milieu d'un corridor garni de
+portes à droite et à gauche.
+
+Par une de ces portes, je fus conduit dans une chambre meublée avec
+une splendeur orientale; les murs étaient couverts d'une mosaïque de
+métaux et de pierres précieuses non taillées, les coussins et les
+divans abondaient; des ouvertures pareilles à des fenêtres, mais sans
+vitres, s'ouvraient jusqu'au plancher; en passant devant ces
+ouvertures, je vis qu'elles conduisaient à de larges balcons, qui
+dominaient le paysage illuminé. Dans des cages suspendues au plafond
+il y avait des oiseaux d'une forme étrange et au brillant plumage, qui
+se mirent à chanter en choeur; leur voix rappelait celle de nos
+bouvreuils. Des cassolettes d'or richement sculptées remplissaient
+l'air d'un parfum délicieux. Plusieurs automates, semblables à celui
+que j'avais vu, se tenaient immobiles et muets contre les murs.
+L'étranger me fit placer avec lui sur un divan et m'adressa de nouveau
+la parole; je lui répondis encore, mais sans arriver à le comprendre
+ou à me faire comprendre.
+
+Je commençais alors à ressentir plus vivement que je ne l'avais fait
+d'abord l'effet du coup que m'avait porté l'éclat du rocher tombé sur
+moi.
+
+Une sensation de faiblesse, accompagnée de douleurs aiguës et
+lancinantes dans la tête et dans le cou, s'empara de moi. Je tombai à
+la renverse sur mon siège, essayant en vain d'étouffer un gémissement.
+À ce moment, l'enfant, qui avait semblé me regarder avec déplaisir ou
+avec défiance, s'agenouilla à côté de moi pour me soutenir; il prit
+une de mes mains entre les siennes, approcha ses lèvres de mon front,
+en soufflant doucement. En un instant, la douleur cessa; un calme
+languissant et délicieux s'empara de moi; je m'endormis.
+
+Je ne sais pas combien de temps je restai ainsi, mais quand je
+m'éveillai, j'étais parfaitement rétabli. En ouvrant les yeux
+j'aperçus un groupe de formes silencieuses, assises autour de moi avec
+la gravité et la quiétude des Orientaux; toutes ressemblaient plus ou
+moins à mon guide; les mêmes ailes ployées, les mêmes vêtements, les
+mêmes visages de sphinx, avec les mêmes yeux noirs et le teint rouge;
+par-dessus tout le même type, race presque semblable à l'homme, mais
+plus grande, plus forte, d'un aspect plus imposant, et inspirant le
+même sentiment indéfinissable de terreur. Cependant leurs physionomies
+étaient douces et calmes, et même affectueuses dans leur expression.
+Chose étrange! il me semblait que c'était dans ce calme même et dans
+ce même air de bonté que résidait le secret de la terreur qu'ils
+inspiraient. Leurs visages ne présentaient pas plus ces rides et ces
+ombres que le souci, le chagrin, les passions et le péché impriment
+sur la face des hommes, que le visage des dieux de marbre de
+l'antiquité, ou qu'aux yeux du chrétien en deuil n'en montre le front
+paisible des morts.
+
+Je sentis sur mon épaule la chaleur d'une main; c'était celle de
+l'enfant. Il y avait dans ses yeux une sorte de pitié, de tendresse,
+comme celle qu'on peut ressentir à la vue d'un oiseau ou d'un papillon
+blessés. Je me détournai à ce contact.... j'évitai ces yeux. Je
+sentais vaguement que, s'il l'avait voulu, l'enfant aurait pu me tuer
+aussi aisément qu'un homme tue une mouche ou un papillon. L'enfant
+parut peiné de ma répugnance; il me quitta et alla se placer près
+d'une fenêtre. Les autres continuèrent à parler à voix basse et, à
+leurs regards, je pus m'apercevoir que j'étais l'objet de leur
+conversation. L'un d'eux, entre autres, semblait proposer avec
+insistance quelque chose sur mon compte à celui que j'avais d'abord
+rencontré et, par ses gestes, celui-ci semblait près d'acquiescer,
+quand l'enfant quitta tout à coup son poste près de la fenêtre, se
+plaça entre moi et les autres, comme pour me protéger, et parla
+rapidement et avec animation. Par une sorte d'intuition et d'instinct,
+je sentis que l'enfant que j'avais d'abord craint plaidait en ma
+faveur. Avant qu'il eût fini, un autre étranger entra dans la chambre.
+Il me parut plus âgé que les autres, mais non pas vieux; sa
+physionomie, moins calme et moins sereine que celle des autres,
+quoique les traits fussent aussi réguliers, me semblait plus
+rapprochée de celle de ma propre race. Il écouta tranquillement ce qui
+lui fut dit, d'abord par mon guide, ensuite par deux autres, et enfin
+par l'enfant; puis il se tourna et s'adressa à moi, non par des
+paroles, mais par des signes et des gestes. Je crus le comprendre, et
+je ne me trompai pas. Il me demandait d'où je venais. J'étendis le
+bras et montrai la route que j'avais suivie; tout à coup une idée me
+vint. Je tirai mon portefeuille et esquissai sur une des pages
+blanches un dessin grossier de la corniche de rocher, de la corde et
+de ma propre descente; puis je dessinai au-dessous le fond du gouffre,
+la tête du reptile, et la forme inanimée de mon ami. Je donnai cet
+hiéroglyphe primitif à celui qui m'interrogeait; après l'avoir examiné
+gravement, il le donna à son plus proche voisin, et mon esquisse fit
+ainsi le tour du groupe. L'être que j'avais d'abord rencontré dit
+alors quelques mots, l'enfant s'approcha et regarda mon dessin, fit un
+signe de tête, comme pour dire qu'il en comprenait le sens et,
+retournant à la fenêtre, il étendit ses ailes, les secoua une ou deux
+fois, et se lança dans l'espace. Je bondis dans un mouvement de
+surprise et courus à la fenêtre. L'enfant était déjà dans l'air,
+supporté par ses ailes qu'il n'agitait pas, comme font les oiseaux;
+elles étaient élevées au-dessus de sa tête et semblaient le soutenir
+sans aucun effort de sa part. Son vol me paraissait aussi rapide que
+celui d'un aigle; je remarquai qu'il se dirigeait vers le roc d'où
+j'étais descendu et dont les contours se distinguaient dans la
+brillante atmosphère. Au bout de peu de minutes, il était de retour,
+entrant par l'ouverture d'où il était parti et jetant sur le sol la
+corde et les grappins que j'avais abandonnés dans ma descente.
+Quelques mois furent échangés à voix basse; un des êtres présents
+toucha un automate qui se mit aussitôt en mouvement et glissa hors de
+la chambre; alors le dernier venu, qui s'était adressé à moi par
+gestes, se leva, me prit par la main, et me conduisit dans le couloir.
+La plate-forme sur laquelle j'étais monté nous attendait; nous nous y
+plaçâmes et nous descendîmes dans la première salle où j'étais entré.
+Mon nouveau compagnon, me tenant toujours par la main, me conduisit
+dans une rue (si je puis l'appeler ainsi) qui s'étendait au delà de
+l'édifice, avec des bâtiments des deux côtés, séparés les uns des
+autres par des jardins tout brillants d'une végétation richement
+colorée et de fleurs étranges. Au milieu de ces jardins, que
+divisaient des murs peu élevés, ou sur la route, un grand nombre
+d'autres êtres, semblables à ceux que j'avais déjà vus, se promenaient
+gravement. Quelques-uns des passants, dès qu'ils me virent,
+s'approchèrent de mon guide; et leurs voix, leurs gestes, leurs
+regards prouvaient qu'ils lui adressaient des questions sur mon
+compte. En peu d'instants une véritable foule nous entourait,
+m'examinant avec un vif intérêt comme si j'étais quelque rare animal
+sauvage. Même en satisfaisant leur curiosité, ils conservaient un
+maintien grave et courtois; et sur quelques mots de mon guide, qui
+semblait prier qu'on nous laissât libres, ils se retirèrent avec une
+majestueuse inclination de tête et reprirent leur route avec une
+tranquille indifférence. Au milieu de cette rue nous nous arrêtâmes
+devant un bâtiment qui différait de ceux que nous avions rencontrés
+jusque-là, en ce qu'il formait trois côtés d'une cour, aux angles de
+laquelle s'élevaient de hautes tours pyramidales; dans l'espace ouvert
+se trouvait une fontaine circulaire de dimensions colossales, lançant
+une gerbe éblouissante d'un liquide qui me parut être du feu. Nous
+entrâmes dans ce bâtiment par une ouverture sans porte, et nous nous
+trouvâmes dans une salle immense où il y avait plusieurs groupes
+d'enfants, tous employés, me sembla-t-il, à divers travaux, comme dans
+une grande manufacture. Dans le mur, une énorme machine était en
+mouvement avec ses roues et ses cylindres; elle ressemblait à nos
+machines à vapeur, si ce n'est qu'elle était ornée de pierres
+précieuses et de métaux et qu'elle paraissait émettre une pâle
+atmosphère phosphorescente de lumière changeante. Beaucoup de ces
+enfants travaillaient à quelque besogne mystérieuse près de cette
+machine, les autres étaient assis devant des tables. Je ne pus rester
+assez longtemps pour examiner la nature de leurs travaux. On
+n'entendait pas une voix; pas un des jeunes visages ne se tourna vers
+nous. Ils étaient tous aussi tranquilles et aussi indifférents que
+pourraient l'être des spectres au milieu desquels passeraient
+inaperçues des formes vivantes.
+
+En quittant cette salle, mon compagnon me conduisit dans une galerie
+garnie de panneaux richement peints; les couleurs étaient mélangées
+d'or d'une façon barbare, comme les peintures de Louis Cranach. Les
+sujets de ces tableaux me parurent rappeler les événements historiques
+de la race au milieu de laquelle je me trouvais. Dans tous il y avait
+des personnages, dont la plupart étaient semblables à ceux que j'avais
+déjà vus, mais non pas tous habillés de la même façon, ni tous pourvus
+d'ailes. Il y avait aussi des effigies de divers animaux et d'oiseaux
+qui m'étaient complètement inconnus; l'arrière-plan de ces tableaux
+représentait des paysages ou des édifices. Autant que me permettait
+d'en juger ma connaissance imparfaite de l'art de la peinture, ces
+tableaux me paraissaient d'un dessin très exact et d'un très riche
+coloris; mais les détails n'en étaient pas distribués d'après les
+règles de composition adoptées par nos artistes: on peut dire qu'ils
+manquaient d'unité; de sorte que l'effet était vague, confus,
+embarrassant; on eût dit les fragments hétérogènes d'un rêve
+d'artiste.
+
+Nous entrâmes alors dans une chambre de dimension moyenne, dans
+laquelle était assemblée, comme je l'appris plus tard, la famille de
+mon guide; tous étaient assis autour d'une table garnie comme pour le
+repas. Les formes qui y étaient groupées étaient la femme de mon
+guide, sa fille et ses deux fils. Je reconnus aussitôt la différence
+entre les deux sexes, bien que les deux femmes fussent plus grandes et
+plus fortes que les hommes, et leurs physionomies, peut-être encore
+plus symétriques de lignes et de contours, n'avaient ni la douceur, ni
+la timidité d'expression qui donne tant de charmes à la physionomie
+des femmes qu'on voit là-haut sur la terre. La femme n'avait pas
+d'ailes, la fille avait des ailes plus longues que celle des hommes.
+
+Mon guide prononça quelques mots, et toutes les personnes assises se
+levèrent et, avec cette douceur particulière de regards et de manières
+que j'avais déjà remarquée et qui est vraiment l'attribut commun de
+cette race formidable, elles me saluèrent à leur façon, c'est-à-dire
+en posant légèrement la main droite sur la tête et en prononçant un
+monosyllabe sifflant et doux:--Si.... Si, qui équivaut à:--Soyez le
+bienvenu.
+
+La maîtresse de la maison me fit asseoir alors auprès d'elle et
+remplit une assiette d'or placée devant moi des mets contenus dans un
+plat.
+
+Pendant que je mangeais (et quoique les mets me fussent étrangers, je
+m'étonnais encore plus de leur délicatesse que de leur saveur nouvelle
+pour moi), mes compagnons causaient tranquillement et, autant que je
+pouvais le deviner, en évitant par politesse toute allusion directe à
+ma personne, ainsi que tout examen importun de mon extérieur.
+Cependant j'étais la première créature qu'ils eussent encore vue qui
+appartînt à notre variété terrestre de l'espèce humaine, et ils me
+regardaient, par conséquent, comme un phénomène curieux et anormal.
+Mais toute grossièreté est inconnue à ce peuple, et l'on enseigne aux
+plus jeunes enfants à mépriser toute démonstration véhémente
+d'émotion. Quand le repas fut terminé, mon guide me prit de nouveau
+par la main et, rentrant dans la galerie, il toucha une plaque
+métallique couverte de caractères bizarres et que je pensai avec
+raison devoir être du genre de nos télégraphes électriques. Une
+plate-forme descendit, mais cette fois elle remonta beaucoup plus haut
+que dans le premier édifice où j'étais entré, et nous nous trouvâmes
+dans une chambre de dimension médiocre et dont le caractère général se
+rapprochait de celui qui est familier aux habitants du monde
+supérieur. Contre le mur étaient placés des rayons qui me parurent
+contenir des livres, et je ne me trompais pas: beaucoup d'entre eux
+étaient petits comme nos in-12 diamant, ils étaient faits comme nos
+livres et reliés dans de jolies plaques de métal. Çà et là étaient
+dispersées des pièces curieuses de mécanique; des modèles sans doute,
+comme on peut en voir dans le cabinet de quelque mécanicien de
+profession. Quatre automates (ces pièces de mécanique remplacent chez
+ce peuple nos domestiques) étaient immobiles comme des fantômes aux
+quatre angles de la chambre. Dans un enfoncement se trouvait une
+couche basse, un lit garni de coussins. Une fenêtre, dont les rideaux,
+faits d'une sorte de tissu, étaient tirés de côté, ouvrait sur un
+grand balcon. Mon hôte s'avança sur ce balcon; je l'y suivis. Nous
+étions à l'étage le plus élevé d'une des pyramides angulaires; le coup
+d'oeil était d'une beauté solennelle et sauvage impossible à décrire.
+Les vastes chaînes de rochers abrupts qui formaient l'arrière-plan,
+les vallées intermédiaires avec leurs mystérieux herbages
+multicolores, l'éclat des eaux, dont beaucoup ressemblaient à des
+ruisseaux de flammes rosées, la clarté sereine répandue sur cet
+ensemble par des myriades de lampes, tout cela formait un spectacle
+dont aucune parole ne peut rendre l'effet; il était splendide dans sa
+sombre majesté, terrible et pourtant délicieux.
+
+Mais mon attention fut bientôt distraite de ce paysage souterrain.
+Tout à coup s'éleva, comme venant de la rue au-dessous de nous, le
+fracas d'une joyeuse musique; puis une forme ailée s'élança dans les
+airs; une autre se mit à sa poursuite, puis une autre, puis une autre,
+jusqu'à ce qu'elles formassent une foule épaisse et innombrable. Mais
+comment décrire la grâce fantastique de ces formes dans leurs
+mouvements onduleux? Elles paraissaient se livrer à une sorte de jeu
+ou d'amusement, tantôt se formant en escadrons opposés, tantôt se
+dispersant; puis chaque groupe se mettait à la suite de l'autre,
+montant, descendant, se croisant, se séparant; et tout cela en suivant
+la mesure de la musique qu'on entendait en bas: on eût dit la danse
+des Péris de la fable.
+
+Je regardai mon hôte d'un air de fiévreux étonnement. Je m'aventurai à
+poser ma main sur les grandes ailes croisées sur sa poitrine et, en le
+faisant, je sentis passer en moi un léger choc électrique. Je me
+reculai avec terreur; mon hôte sourit, et, comme pour satisfaire
+poliment ma curiosité, il étendit lentement ses ailes. Je remarquai
+que ses vêtements se gonflaient à proportion, comme une vessie qu'on
+remplit d'air. Les bras parurent se glisser dans les ailes et, au bout
+d'un instant, il se lança dans l'atmosphère lumineuse et se mit à
+planer, immobile, les ailes étendues comme un aigle qui se baigne dans
+les rayons du soleil. Puis il plongea, avec la même rapidité qu'un
+aigle, dans un des groupes inférieurs, volant au milieu des autres et
+remontant avec la même rapidité. Là-dessus trois formes, dans l'une
+desquelles je crus reconnaître celle de la fille de mon hôte, se
+détachèrent du groupe et le suivirent, comme les oiseaux se
+poursuivent en jouant dans les airs. Mes yeux, éblouis par la lumière
+et par les mouvements de la foule, cessèrent de distinguer les
+évolutions de ces joueurs ailés, jusqu'au moment où mon hôte se sépara
+de la multitude et vint se poser à côté de moi.
+
+L'étrangeté de tout ce que j'avais vu commençait à agir sur mes sens;
+mon esprit même commençait à s'égarer. Quoique peu porté à la
+superstition, quoique je n'eusse pas cru jusqu'alors que l'homme pût
+entrer en communication matérielle avec les démons, je fus saisi de
+cette terreur et de cette agitation violente qui persuadaient dans le
+moyen âge au voyageur solitaire qu'il assistait à un sabbat de diables
+et de sorcières. Je me souviens vaguement que j'essayai, par des
+gestes véhéments, des formules d'exorcisme et des mots incohérents,
+prononcés à haute voix, de repousser mon hôte complaisant et poli; je
+me souviens de ses doux efforts pour me calmer et m'apaiser, de la
+sagacité avec laquelle il devina que ma terreur et ma surprise
+venaient de la différence de forme et de mouvement entre nous;
+différence que le déploiement de ses ailes avait rendue plus visible;
+de l'aimable sourire avec lequel il chercha à dissiper mes alarmes en
+laissant tomber ses ailes sur le sol, pour me montrer que ce n'était
+qu'une invention mécanique. Cette soudaine transformation ne fit
+qu'augmenter mon effroi, et comme l'extrême terreur se fait souvent
+jour par l'extrême témérité, je lui sautai à la gorge comme une bête
+sauvage. En un instant je fus jeté à terre comme par une commotion
+électrique, et les dernières images qui flottent devant mon souvenir,
+avant que je ne perdisse tout à fait connaissance, furent la forme de
+mon hôte agenouillé près de moi, une main appuyée sur mon front, et la
+belle figure calme de sa fille, avec ses grands yeux profonds,
+insondables, fixés attentivement sur les miens.
+
+
+
+
+VI.
+
+
+Je demeurai dans cet état inconscient pendant plusieurs jours, et même
+pendant plusieurs semaines, selon notre manière de mesurer le temps.
+Quand je revins à moi, j'étais dans une chambre étrange, mon hôte et
+toute sa famille étaient réunis autour de moi et, à mon extrême
+étonnement, la fille de mon hôte m'adressa la parole dans ma langue
+maternelle, avec un léger accent étranger.
+
+--Comment vous trouvez-vous?--me demanda-t-elle.
+
+Je fus quelques minutes avant de pouvoir surmonter ma surprise et
+dire:--
+
+--Vous savez ma langue?.... Comment?.... Qui êtes-vous?....
+
+Mon hôte sourit et fit signe à l'un de ses fils qui prit alors sur la
+table un certain nombre de feuilles minces de métal sur lesquelles
+étaient tracés différents dessins: une maison, un arbre, un oiseau, un
+homme, etc.
+
+Dans ces dessins, je reconnus ma manière. Sous chaque figure était
+écrit son nom dans ma langue et de ma main; et au-dessous, dans une
+autre écriture, un mot que je ne pouvais pas lire.
+
+--C'est ainsi que nous avons commencé,--me dit mon hôte,--et ma fille
+Zee, qui appartient au Collège des Sages, a été votre professeur et le
+nôtre.
+
+Zee plaça alors devant moi d'autres feuilles sur lesquelles étaient
+écrits de ma main, d'abord des mots, puis des phrases. Sous chaque mot
+et chaque phrase se trouvaient des caractères étranges tracés par une
+autre main. Je compris peu à peu, en rassemblant mes idées, qu'on
+avait ainsi créé un grossier dictionnaire. L'avait-on fait pendant que
+je dormais?
+
+--En voilà assez,--dit Zee d'un ton d'autorité.--Reposez-vous et
+mangez.
+
+
+
+
+VII.
+
+
+On m'assigna une chambre dans ce vaste édifice. Elle était meublée
+d'une façon charmante et fantastique, mais sans cette magnificence de
+pierres et de métaux précieux, qui ornait les appartements plus
+publics. Les murs étaient tendus de nattes diverses, faites avec les
+tiges et les fibres des plantes, et le parquet était couvert de la
+même façon.
+
+Le lit n'avait pas de rideaux. Ses supports en fer reposaient sur des
+boules de cristal. Les couvertures étaient d'une matière fine et
+blanche, qui ressemblait au coton. Plusieurs tablettes portaient des
+livres. Un enfoncement, fermé par des rideaux, communiquait avec une
+volière remplie d'oiseaux chanteurs, dans lesquels je ne reconnus pas
+une seule des espèces que j'avais vues sur la terre, si ce n'est une
+jolie espèce de tourterelles, différant cependant des nôtres en ce
+qu'elle avait sur la tête une huppe de plumes bleuâtres. On avait
+appris à tous ces oiseaux à chanter des airs réguliers, et ils
+dépassaient de beaucoup nos bouvreuils savants, qui ne peuvent guère
+aller au delà de deux morceaux et ne peuvent pas, je crois, chanter en
+partie. On aurait pu se croire à l'Opéra quand on écoutait les
+concerts de cette volière. C'étaient des duos, des trios, des quatuors
+et des choeurs, tous notés et arrangés comme dans nos morceaux de
+musique. Si je voulais faire taire les oiseaux, je n'avais qu'à tirer
+un rideau sur la volière, et leur chant cessait dès qu'ils se
+trouvaient dans l'obscurité. Une autre ouverture servait de fenêtre,
+sans vitre, mais si l'on touchait un ressort, un volet s'élevait du
+plancher; il était formé d'une substance moins transparente que le
+verre, assez cependant pour laisser passer le regard. À cette fenêtre
+était attaché un balcon, ou plutôt un jardin suspendu, où se
+trouvaient des plantes gracieuses et des fleurs brillantes.
+L'appartement et ses dépendances avaient donc un caractère étrange
+dans ses détails, et pourtant dans son ensemble il rappelait les
+habitudes de notre luxe moderne; il eût excité l'admiration si on
+l'avait trouvé attaché à la demeure d'une duchesse anglaise ou au
+cabinet de travail d'un auteur français à la mode. Avant mon arrivée,
+c'était la chambre de Zee; elle me l'avait gracieusement cédée.
+
+Quelques heures après le réveil dont j'ai parlé dans le chapitre
+précédent, j'étais étendu seul sur ma couche, essayant de fixer mes
+pensées et mes conjectures sur la nature du peuple au milieu duquel je
+me trouvais, lorsque mon hôte et sa fille Zee entrèrent dans ma
+chambre. Mon hôte, parlant toujours ma langue, me demanda, avec
+beaucoup de politesse, s'il me serait agréable de causer ou si je
+préférais rester seul. Je répondis que je serais très honoré et très
+charmé de cette occasion d'exprimer ma gratitude pour l'hospitalité et
+les politesses dont on me comblait dans un pays où j'étais étranger,
+et d'en apprendre assez sur les moeurs et les coutumes pour ne pas
+risquer d'offenser mes hôtes par mon ignorance.
+
+En parlant, je m'étais naturellement levé; mais Zee, à ma grande
+confusion, m'ordonna gracieusement de me recoucher, et il y avait dans
+sa voix et dans ses yeux, quelque doux qu'ils fussent d'ailleurs,
+quelque chose qui me força d'obéir. Elle s'assit alors sans façon au
+pied de mon lit, tandis que son père prenait place sur un divan à
+quelques pas de nous.
+
+--Mais de quelle partie du monde venez-vous donc?--me demanda mon
+hôte,--que nous nous semblons réciproquement si étranges? J'ai vu des
+spécimens de presque toutes les races qui diffèrent de la nôtre, à
+l'exception des sauvages primitifs qui habitent les portions les plus
+désolées et les plus éloignées de notre monde, ne connaissant d'autre
+lumière que celle des feux volcaniques et se contentant d'errer à
+tâtons dans l'obscurité, comme font beaucoup d'êtres qui rampent, qui
+se traînent, ou même qui volent. Mais, à coup sûr, vous ne pouvez
+faire partie d'une de ces tribus barbares, et, d'un autre côté, vous
+ne paraissez appartenir à aucun peuple civilisé.
+
+Je me sentis quelque peu piqué de cette dernière observation et je
+répondis que j'avais l'honneur d'appartenir à une des nations les plus
+civilisées de la terre; et que, quant à la lumière, tout en admirant
+le génie et la magnificence avec lesquels mon hôte et ses concitoyens
+avaient réussi à illuminer leurs régions impénétrables au soleil, je
+ne pouvais cependant comprendre qu'après avoir vu les globes célestes,
+on pût comparer à leur éclat les lumières artificielles inventées pour
+les besoins des hommes. Mais mon hôte disait qu'il avait vu des
+spécimens de la plupart des races différentes de la sienne, à
+l'exception des malheureux barbares dont il m'avait parlé. Était-il
+donc possible qu'il ne fût jamais venu à la surface de la terre, ou ne
+parlait-il que de races enfouies dans les entrailles du globe?
+
+Mon hôte garda quelque temps le silence; sa physionomie montrait un
+degré de surprise que les gens de cette race manifestent rarement dans
+les circonstances même les plus extraordinaires. Mais Zee montra plus
+de sagacité.
+
+--Tu vois bien, mon père,--s'écria-t-elle,--qu'il y a de la vérité
+dans les vieilles traditions; il y a toujours de la vérité dans toutes
+les traditions qui ont cours en tout temps et chez toutes les tribus.
+
+--Zee,--dit mon hôte avec douceur,--tu appartiens au Collège des Sages
+et tu dois être plus savante que je ne le suis; mais comme Directeur
+du Conseil de la Conservation des Lumières, il est de mon devoir de ne
+rien croire que sur le témoignage de mes propres sens.
+
+Alors, se tournant vers moi, il m'adressa plusieurs questions sur la
+surface de la terre et sur les corps célestes; quelque soin que je
+prisse de lui répondre de mon mieux, je ne parus ni le satisfaire ni
+le convaincre. Il secoua tranquillement la tête et, changeant un peu
+brusquement de sujet, il me demanda comment, de ce qu'il se plaisait à
+appeler un monde, j'étais descendu dans un autre monde. Je répondis
+que sous la surface de la terre il y avait des mines contenant des
+minéraux ou métaux nécessaires à nos besoins et à nos progrès dans les
+arts et l'industrie; je lui expliquai alors brièvement comment, en
+explorant une de ces mines, mon malheureux ami et moi avions aperçu de
+loin les régions dans lesquelles nous étions descendus et comment
+notre tentative lui avait coûté la vie. Je donnai comme témoins de ma
+véracité la corde et les grappins que l'enfant avait rapportés dans
+l'édifice où j'avais d'abord été reçu.
+
+Mon hôte se mit alors à me questionner sur les habitudes et les moeurs
+des races de la surface de la terre, surtout de celles que je
+regardais comme les plus avancées dans cette civilisation qu'il
+définissait volontiers: «l'art de répandre dans une communauté le
+tranquille bonheur qui est l'apanage d'une famille vertueuse et bien
+réglée.» Naturellement désireux de représenter sous les couleurs les
+plus favorables le monde d'où je venais, je passai légèrement, quoique
+avec indulgence, sur les institutions antiques et déjà en décadence de
+l'Europe, afin de m'étendre sur la grandeur présente et la prééminence
+future de cette glorieuse République Américaine, dans laquelle
+l'Europe cherche, non sans jalousie, un modèle et devant laquelle elle
+tremble en prévoyant son destin. Choisissant comme exemple de la vie
+sociale aux États-Unis la ville où le progrès marche avec le plus de
+rapidité, je me lançai dans une description animée des moeurs de
+New-York. Mortifié de voir, à la physionomie de mes auditeurs, que je
+ne produisais pas l'impression favorable à laquelle je m'attendais, je
+m'élevai plus haut; j'insistai sur l'excellence des institutions
+démocratiques, sur la manière dont elles faisaient régner un
+tranquille bonheur par le gouvernement d'un parti, et sur la façon
+dont elles répandaient ce bonheur dans les masses en préférant, pour
+l'exercice du pouvoir et l'acquisition des honneurs, les citoyens les
+plus infimes sous le rapport de la fortune, de l'éducation et du
+caractère. Je me souvins heureusement de la péroraison d'un discours
+sur l'influence purifiante de la démocratie américaine et sur sa
+propagation future dans le monde entier; discours prononcé par un
+certain sénateur éloquent (pour le vote sénatorial duquel une
+compagnie de chemin de fer, à laquelle appartenaient mes deux frères,
+venait de payer 20,000 dollars), et je terminai en répétant ses
+brillantes prédictions sur l'avenir magnifique qui souriait à
+l'humanité, quand le drapeau de la liberté flotterait sur tout un
+continent, alors que deux cents millions de citoyens intelligents,
+habitués dès l'enfance à l'usage quotidien du revolver, appliqueraient
+à l'Univers épouvanté les doctrines du patriote Monroë.
+
+Quand j'eus fini, mon hôte secoua doucement la tête et tomba dans une
+rêverie profonde, en faisant signe à sa fille et à moi de rester
+silencieux pendant qu'il réfléchissait. Au bout d'un certain temps, il
+dit d'un ton sérieux et solennel:
+
+--Si vous pensez, comme vous le dites, que, quoique étranger, vous
+avez été bien traité par moi et les miens, je vous adjure de ne rien
+révéler de votre monde à aucun de mes concitoyens, à moins que, après
+réflexion, je ne vous permette de le faire. Consentez-vous à cette
+demande?
+
+--Je vous donne ma parole de me conformer à vos désirs,--dis-je un peu
+surpris.
+
+Et j'étendis ma main droite pour saisir la sienne. Mais il plaça
+doucement ma main sur son front et sa main droite sur ma poitrine, ce
+qui est, pour cette race, une manière de s'engager pour toute espèce
+de promesse ou d'obligation verbale. Puis, se tournant vers sa fille,
+il dit:--
+
+--Et toi, Zee, tu ne répéteras à personne ce que l'étranger a dit, ou
+pourra dire, soit à toi, soit à moi, d'un monde autre que celui où
+nous vivons.
+
+Zee se leva et baisa son père sur les tempes, en disant avec un
+sourire:--
+
+--La langue d'une Gy est légère, mais l'amour peut la lier. Et, mon
+père, si tu crains qu'un mot de toi ou de moi puisse exposer l'État au
+danger, par le désir d'explorer un monde inconnu, une vague du _vril_,
+convenablement arrangée, n'effacera-t-elle pas de notre mémoire ce que
+l'étranger nous a dit?
+
+--Qu'est-ce que le vril?--demandai-je.
+
+Là-dessus Zee commença une explication dont je compris fort peu de
+chose, car il n'y a dans aucune langue que je connaisse aucun mot qui
+soit synonyme de vril. Je l'appellerais électricité, si ce n'est qu'il
+embrasse dans ses branches nombreuses d'autres forces de la nature,
+auxquelles, dans nos nomenclatures scientifiques, on assigne
+différents noms, tels que magnétisme, galvanisme, etc. Ces peuples
+croient avoir trouvé dans le vril l'unité des agents naturels, unité
+que beaucoup de philosophes terrestres ont soupçonnée et dont Faraday
+parle sous le nom plus réservé de corrélation.
+
+«Je suis depuis longtemps d'avis,» dit cet illustre expérimentateur,
+«et mon opinion est devenue presque une conviction commune, je crois,
+à beaucoup d'autres amis des sciences naturelles, que les formes
+variées sous lesquelles les forces de la matière nous sont manifestées
+ont une commune origine; ou, en d'autres termes, qu'elles sont en
+corrélation directe et dans une dépendance mutuelle, de sorte qu'elles
+sont pour ainsi dire convertibles les unes dans les autres, et que
+leur action peut être ramenée à une commune mesure, à un équivalent
+commun.»
+
+Les philosophes souterrains affirment que par l'effet du vril, que
+Faraday appellerait peut-être le magnétisme atmosphérique, ils ont une
+influence sur les variations de la température, ou, en langage
+vulgaire, sur le temps; que par d'autres effets, voisins de ceux qu'on
+attribue au mesmérisme, à l'électro-biologie, à la force odique, etc.,
+mais appliqués scientifiquement par des conducteurs de vril, ils
+peuvent exercer sur les esprits et les corps animaux ou végétaux un
+pouvoir qui dépasse tous les contes fantastiques de nos rêveurs. Ils
+donnent à tous ces effets le nom commun de vril. Zee me demanda si,
+dans mon monde, on ne savait pas que toutes les facultés de l'esprit
+peuvent être surexcitées à un point dont on n'a pas l'idée pendant la
+veille, au moyen de l'extase ou vision, pendant laquelle les pensées
+d'un cerveau peuvent être transmises à un autre et les connaissances
+s'échanger ainsi rapidement. Je répondis qu'on racontait parmi nous
+des histoires relatives à ces extases ou visions, que j'en avais
+beaucoup entendu parler et que j'avais vu quelque chose de la façon
+dont on les produisait artificiellement, par exemple, dans la
+clairvoyance magnétique; mais que ces expériences étaient tombées dans
+l'oubli ou dans le mépris, en partie à cause des impostures grossières
+auxquelles elles donnaient lieu, en partie, parce que, même quand les
+effets sur certaines constitutions anormales se produisaient sans
+charlatanisme, cependant lorsqu'on les examinait de près et qu'on les
+analysait, les résultats en étaient peu satisfaisants; qu'on ne
+pouvait s'y appuyer pour établir un système de connaissances vraies,
+ou s'en servir dans un but pratique; de plus, que ces expériences
+étaient dangereuses pour les personnes crédules par les superstitions
+qu'elles tendaient à faire naître. Zee écouta ma réponse avec une
+attention pleine de bonté et me dit que des exemples semblables de
+tromperie et de crédulité avaient été fréquents dans leurs expériences
+scientifiques, quand la science était encore dans l'enfance, alors
+qu'on redoutait les propriétés du vril, mais qu'elle réservait une
+discussion plus approfondie de ce sujet pour le moment où je serais
+plus en état d'y prendre part. Elle se contenta d'ajouter que c'était
+par le moyen du vril, tandis que j'avais été mis en extase, qu'on
+m'avait enseigné les rudiments de leur langue; et que son père et
+elle, qui, seuls de la famille, s'étaient donné la peine de surveiller
+l'expérience, avaient acquis ainsi une connaissance plus grande de ma
+langue, que moi de la leur; d'abord parce que ma langue était beaucoup
+plus simple que la leur et comprenait bien moins d'idées complexes; et
+ensuite parce que leur organisation était, grâce à une culture
+héréditaire, beaucoup plus souple que la mienne et plus capable
+d'acquérir promptement des connaissances. Dans mon for intérieur, je
+doutai de cette dernière assertion; car ayant eu au cours d'une vie
+très active l'occasion d'aiguiser mon esprit, soit chez moi, soit dans
+mes voyages, je ne pouvais admettre que mon système cérébral fût plus
+lent que celui de gens qui avaient passé toute leur vie à la clarté
+des lampes. Pendant que je faisais cette réflexion, Zee dirigea
+tranquillement son index vers mon front et m'endormit.
+
+
+
+
+VIII.
+
+
+En m'éveillant, je vis à côté de mon lit l'enfant qui avait apporté la
+corde et les grappins dans l'édifice où l'on m'avait fait entrer
+d'abord, et qui, comme je l'appris plus tard, était la résidence du
+magistrat principal de la tribu. L'enfant, dont le nom était Taë,
+prononcez Tar-ee, était le fils aîné du magistrat. Je m'aperçus que
+pendant mon dernier sommeil, ou plutôt ma dernière extase, j'avais
+fait plus de progrès dans la langue du pays et que je pouvais causer
+avec une facilité relative.
+
+Cet enfant était singulièrement beau, même pour la belle race à
+laquelle il appartenait; il avait l'air très viril pour son âge, et
+l'expression de sa physionomie était plus vive et plus énergique que
+celle que j'avais remarquée sur les figures sereines et calmes des
+hommes. Il m'apportait les tablettes sur lesquelles j'avais dessiné ma
+descente et où j'avais aussi esquissé la tête du monstre qui m'avait
+fait quitter le cadavre de mon ami. En me montrant cette portion du
+dessin, Taë m'adressa quelques questions sur la taille et la forme du
+monstre, et sur la caverne ou gouffre dont il était sorti. L'intérêt
+qu'il prenait à mes réponses semblait assez sérieux pour le détourner
+quelque temps de toute curiosité sur ma personne et mes antécédents.
+Mais à mon grand embarras, car je me souvenais de la parole donnée à
+mon hôte, il me demanda d'où je venais. À cet instant même, Zee entra
+heureusement et entendit sa question.
+
+--Taë,--lui dit-elle,--donne à notre hôte tous les renseignements
+qu'il te demandera, mais ne lui en demande aucun en retour. Lui
+demander qui il est, d'où il vient, ou pourquoi il est ici, serait
+manquer à la loi que mon père a établie pour cette maison.
+
+--C'est bien,--dit Taë, posant sa main sur son coeur.
+
+À partir de ce moment, cet enfant, avec lequel je me liai très
+intimement, ne m'adressa jamais une seule des questions ainsi
+interdites.
+
+
+
+
+IX.
+
+
+Plus tard seulement, après des extases répétées, mon esprit devint
+plus capable d'échanger des idées avec mes hôtes et de comprendre plus
+complètement des différences de moeurs ou de coutumes qui m'avaient
+d'abord trop étonné pour que ma raison pût les saisir; alors seulement
+je pus recueillir les détails suivants sur l'origine et l'histoire de
+cette population souterraine, qui forme une partie d'une grande
+famille de nations appelée les Ana.
+
+Suivant les traditions les plus anciennes, les ancêtres de cette race
+avaient habité un monde situé au-dessus de celui qu'habitaient leurs
+descendants. Ceux-ci conservaient encore dans leurs archives des
+légendes relatives à ce monde supérieur et où l'on parlait d'une voûte
+où les lampes n'étaient allumées par aucune main humaine. Mais ces
+légendes étaient regardées par la plupart des commentateurs comme des
+fables allégoriques. Suivant ces traditions, la terre elle-même, à la
+date où elles remontaient, n'était pas dans son enfance mais dans les
+douleurs et le travail d'une période de transition et sujette à de
+violentes révolutions de la nature. Par une de ces révolutions, la
+portion du monde supérieur habitée par les ancêtres de cette race
+avait été soumise à de grandes inondations, non pas subites, mais
+graduelles et irrésistibles; quelques individus seulement échappèrent
+à la destruction. Est-ce là un soutenir de notre Déluge historique et
+sacré ou d'aucun autre des cataclysmes antérieurs au Déluge et sur
+lesquels les géologues discutent de nos jours? Je ne sais, mais si
+l'on rapproche la chronologie de ce peuple de celle de Newton, on voit
+que la catastrophe dont il parle aurait dû arriver plusieurs milliers
+d'années avant Noé. D'autre part, l'opinion de ces écrivains
+souterrains ne s'accorde pas avec celle qui est la plus répandue parmi
+les géologues sérieux, en ce qu'elle suppose l'existence d'une race
+humaine sur la terre à une date bien antérieure à l'époque où les
+géologues placent la formation des mammifères. Quelques membres de la
+race infortunée, ainsi envahie par le Déluge, avaient, pendant la
+marche progressive des eaux, cherché un refuge dans des cavernes
+situées sur les plus hautes montagnes et, en errant dans ces
+profondeurs, ils perdirent pour toujours le ciel de vue. Toute la face
+de la terre avait été changée par cette grande révolution; la terre
+était devenue mer et la mer était devenue terre. On m'apprit comme un
+fait incontestable que, même maintenant, dans les entrailles de la
+terre on pouvait trouver des restes d'habitations humaines; non pas
+des huttes ou des antres, mais de vastes cités dont les ruines
+attestent la civilisation des races qui florissaient avant le temps de
+Noé; ces races ne doivent donc pas être mises au rang de celles que
+l'histoire naturelle caractérise par l'usage du silex et l'ignorance
+du fer.
+
+Les fugitifs avaient emporté avec eux la connaissance des arts qu'ils
+exerçaient sur la terre, la tradition de leur culture et de leur
+civilisation. Leur premier besoin dut être de remplacer la lumière
+qu'ils avaient perdue; et à aucune époque, même dans la période
+préhistorique, les races souterraines, dont faisait partie la tribu où
+je vivais, ne paraissent avoir été étrangères à l'art de se procurer
+de la lumière au moyen des gaz, du manganèse, ou du pétrole. Ils
+s'étaient habitués dans le monde supérieur à lutter contre les forces
+de la nature, et la longue bataille qu'ils avaient soutenue contre
+leur vainqueur, l'Océan, dont l'invasion avait mis des siècles à
+s'accomplir, les avait rendus habiles à dompter les eaux par des
+digues et des canaux. C'est à cette habileté qu'ils durent leur salut
+dans leur nouveau séjour.
+
+--Pendant plusieurs générations,--me dit mon hôte avec une sorte de
+mépris et d'horreur,--nos ancêtres dégradèrent leur nature et
+abrégèrent leur vie en mangeant la chair des animaux, dont plusieurs
+espèces avaient, à leur exemple, échappé au Déluge, en cherchant un
+refuge dans les profondeurs de la terre; d'autres animaux, qu'on
+suppose inconnus au monde supérieur, étaient une production de ces
+régions souterraines.
+
+À l'époque où ce que nous appellerons l'âge historique se dégageait du
+crépuscule de la tradition, les Ana étaient déjà établis en différents
+États et avaient atteint un degré de civilisation analogue à celui
+dont jouissent en ce moment sur la terre les peuples les plus avancés.
+Ils connaissaient presque toutes nos inventions modernes, y compris
+l'emploi de la vapeur et du gaz. Les différents peuples étaient
+séparés par des rivalités violentes. Ils avaient des riches et des
+pauvres; ils avaient des orateurs et des conquérants; ils se faisaient
+la guerre pour une province ou pour une idée. Quoique les divers États
+reconnussent diverses formes de gouvernement, les institutions libres
+commençaient à avoir la prépondérance; les assemblées populaires
+avaient plus de puissance; la république exista bientôt partout; la
+démocratie, que les politiques européens les plus éclairés regardent
+devant eux comme le terme extrême du progrès politique et qui domine
+encore parmi les autres tribus du monde souterrain, considérées comme
+barbares, n'a laissé aux Ana supérieurs, comme ceux chez lesquels je
+me trouvais, que le souvenir d'un des tâtonnements les plus grossiers
+et les plus ignorants de l'enfance de la politique. C'était l'âge de
+l'envie et de la haine, des perpétuelles révolutions sociales plus ou
+moins violentes, des luttes entre les classes, et des guerres d'État à
+État. Cette phase dura cependant quelques siècles, et fut terminée, au
+moins chez les populations les plus nobles et les plus intelligentes,
+par la découverte graduelle des pouvoirs latents enfermés dans ce
+fluide qui pénètre partout et qu'ils désignaient sous le nom de vril.
+
+D'après ce que me dit Zee qui, en qualité de savant professeur du
+Collège des Sages, avait étudié ces matières avec plus de soin
+qu'aucun autre membre de la famille de mon hôte, on peut produire et
+discipliner ce fluide de façon à s'en servir comme d'un agent
+tout-puissant sur toutes les formes de la matière animée et inanimée.
+Il détruit comme la foudre; appliqué d'autre façon, il donne à la vie
+plus de plénitude et de vigueur; il guérit et préserve; c'est surtout
+de ce fluide que l'on se sert pour guérir les maladies, ou plutôt pour
+aider l'organisation physique à recouvrer l'équilibre des forces
+naturelles, et par conséquent à se guérir elle-même. Par ce fluide on
+se fraye des chemins en fendant les substances les plus dures, on
+ouvre des vallées à la culture au milieu des rocs de ces déserts
+souterrains. C'est de ce fluide que ces peuples extraient la lumière
+de leurs lampes; ils la trouvent plus régulière, plus douce et plus
+saine que la lumière produite par les autres matières inflammables
+dont ils se servaient jusque-là.
+
+Mais la politique surtout fut transformée par la découverte de la
+terrible puissance du vril et des moyens de l'employer. Dès que les
+effets en furent mieux connus et plus habilement mis en oeuvre, toute
+guerre cessa entre les peuples qui avaient découvert le vril, car ils
+avaient porté l'art de la destruction à un degré de perfection qui
+annulait toute supériorité de nombre, de discipline et de talent
+militaire. Le feu renfermé dans le creux d'une baguette maniée par un
+enfant pouvait abattre la forteresse la plus redoutable, ou sillonner
+d'un trait de flamme, du front à l'arrière-garde, une armée rangée en
+bataille. Si deux armées en venaient aux mains possédant le secret de
+ce fluide terrible, elles devaient s'anéantir réciproquement. L'âge de
+la guerre était donc fini, et quand la guerre eut disparu, une
+révolution non moins profonde ne tarda pas à se produire dans les
+relations sociales. L'homme se trouva si complètement à la merci de
+l'homme, chacun d'eux pouvant en un instant tuer son adversaire, que
+toute idée de gouvernement par la force disparut peu à peu du système
+politique et de la loi. Ce n'est que par la force que de grandes
+communautés, dispersées sur de vastes espaces, peuvent être maintenues
+dans l'unité; mais ni la nécessité de la défense, ni l'orgueil des
+conquêtes ne firent plus désirer à un État de l'emporter sur un autre
+par sa population.
+
+Ceux qui avaient découvert le vril arrivèrent ainsi, au bout de
+quelques générations, à se partager en communautés moins
+considérables. La tribu au milieu de laquelle je me trouvais était
+limitée à douze mille familles. Chaque tribu occupait un territoire
+suffisant à tous ses besoins, et à des périodes déterminées le surplus
+de la population émigrait pour aller chercher un domaine nouveau. Il
+ne paraissait pas nécessaire de faire choisir arbitrairement ces
+émigrants; il y avait toujours un assez grand nombre d'émigrants
+volontaires.
+
+Ces États subdivisés, peu importants à ne considérer que leur
+territoire ou leur population, appartenaient tous à une seule et
+grande famille. Ils parlaient la même langue, sauf quelques légères
+différences de dialecte. Le mariage était permis de tribu à tribu; les
+lois et les coutumes les plus importantes étaient les mêmes; la
+connaissance du vril et l'emploi des forces qu'il renfermait formait
+entre tous ces peuples un lien si important que le mot A-vril était
+pour eux synonyme de civilisation; et Vril-ya, c'est-à-dire _les
+Nations Civilisées_, était le terme commun par lequel les tribus qui
+se servaient du vril se distinguaient des familles d'Ana encore
+plongées dans la barbarie.
+
+Le gouvernement de la tribu des Vril-ya, dont je m'occupe ici, était
+en apparence très compliqué, en réalité très simple. Il était fondé
+sur un principe reconnu en théorie, quoique peu appliqué dans la
+pratique sur notre terre, c'est que l'objet de tout système
+philosophique est d'atteindre l'unité et de s'élever à travers le
+dédale des faits à la simplicité d'une cause première ou principe
+premier. Ainsi, en politique, les écrivains républicains eux-mêmes
+conviennent qu'une autocratie bienfaisante assurerait la meilleure des
+administrations, si on pouvait en garantir la durée, ou prendre des
+précautions contre l'abus graduel des pouvoirs qu'on lui accorde.
+Cette singulière communauté élisait donc un seul magistrat suprême
+appelé Tur; il était nominalement investi du pouvoir pour la vie; mais
+on pouvait rarement le détourner de s'en démettre aux approches de la
+vieillesse. Il n'y avait rien du reste dans cette société qui pût
+porter un de ses membres à convoiter les soucis de cette charge. Aucun
+honneur, aucun insigne d'un rang plus élevé n'étaient accordés au
+magistrat suprême que ne distinguait point la supériorité de son
+revenu ou de sa résidence. En revanche, les devoirs qu'il avait à
+remplir étaient singulièrement légers et faciles, et n'exigeaient pas
+un degré extraordinaire d'énergie ou d'intelligence. Point de guerre à
+craindre, pas d'armée à entretenir: le gouvernement ne pouvant
+s'appuyer sur la force, il n'y avait pas de police à payer et à
+diriger. Ce que nous appelons crime était absolument inconnu aux
+Vril-ya, et il n'existait pas de cour de justice criminelle. Les rares
+exemples de différends civils étaient confiés à l'arbitrage d'amis
+choisis par les deux parties, ou jugés par le Conseil des Sages que je
+décrirai plus loin. Il n'y avait pas d'hommes de loi de profession; et
+l'on peut dire que leurs lois n'étaient que des conventions à
+l'amiable, car il n'existait pas de pouvoir en état de contraindre un
+délinquant qui portait dans une baguette le moyen d'anéantir ses
+juges. Il y avait des règles et des coutumes auxquelles le peuple,
+depuis plusieurs siècles, s'était tacitement habitué à obéir; ou si,
+par hasard, un individu trouvait trop dur de s'y soumettre, il
+quittait la communauté et allait s'établir ailleurs. Enfin on s'était
+insensiblement soumis à une sorte de convention analogue à celle qui
+régit nos familles privées, où nous disons en quelque sorte à tout
+membre parvenu à l'indépendance que donne la virilité: «Reste ou
+va-t-en, suivant que nos habitudes ou les règles que nous avons
+établies te conviennent ou te déplaisent.» Mais quoiqu'il n'y eût pas
+de lois dans le sens précis que nous donnons à ce mot, il n'y a pas
+dans le monde supérieur une race plus observatrice de la loi que les
+Vril-ya. L'obéissance à la règle adoptée par la communauté est devenue
+un instinct aussi puissant que ceux de la nature. Le chef de chaque
+famille établit pour la conduite de sa famille une règle qu'aucun de
+ses membres ne songe à violer ou à éluder. Ils ont un proverbe dont
+l'énergie perd beaucoup dans cette paraphrase: «Pas de bonheur sans
+ordre, pas d'ordre sans autorité, pas d'autorité sans unité.» La
+douceur de tout gouvernement civil ou domestique chez eux se reconnaît
+bien à l'expression habituelle dont ils usent pour désigner ce qui est
+illégal ou défendu: «On est prié de ne pas faire telle ou telle
+chose.» La pauvreté chez les Ana est aussi inconnue que le crime; non
+pas que la propriété soit en commun, ou qu'ils soient tous égaux par
+l'étendue de leurs possessions, ou par la grandeur et le luxe de leurs
+habitations; mais comme il n'y a aucune différence de rang ou de
+position entre les divers degrés de richesse ou les diverses
+professions, chacun fait ce qui lui convient sans inspirer ni
+ressentir d'envie. Les uns préfèrent un genre de vie plus modeste, les
+autres un genre de vie plus brillant; chacun se rend heureux à sa
+manière. Grâce à cette absence de toute compétition et aux limites
+fixées pour la population, il est difficile qu'une famille tombe dans
+la misère; il n'y a pas de spéculations hasardeuses, pas de rivalités
+et de luttes pour la conquête de la fortune ou d'un rang plus élevé.
+Sans doute, chaque fois qu'un établissement a été fondé, une portion
+égale a été attribuée à tous les colons; mais les uns, plus
+entreprenants que les autres, avaient étendu leurs possessions aux
+dépens du désert qui les entourait, ou avaient augmenté la fertilité
+de leurs champs, ou s'étaient engagés dans le commerce. Ainsi, les uns
+étaient nécessairement devenus plus riches que les autres, mais nul
+n'était absolument pauvre, nul n'avait de privations à subir. À la
+rigueur, ils avaient toujours la ressource d'émigrer, ou de s'adresser
+sans honte et avec la certitude d'être écoutés à de plus riches
+qu'eux; car tous les membres de la communauté se regardaient comme des
+frères ne formant qu'une famille unie par l'affection. J'aurai, dans
+la suite de mon récit, l'occasion de revenir sur ce sujet.
+
+Le soin principal du magistrat suprême était de communiquer avec
+certains départements actifs, chargés de l'administration de détails
+spéciaux. Le plus important et le plus essentiel de ces détails
+consistait dans les approvisionnements de lumière. Mon hôte, Aph-Lin,
+était le directeur de ce département. Un autre département, qu'on
+pourrait appeler celui des affaires étrangères, se maintenait en
+relation avec les États voisins, surtout pour s'assurer de toutes les
+inventions nouvelles; toutes ces inventions et tous les
+perfectionnements des machines étaient soumis à un troisième
+département chargé d'en faire l'essai. C'est à ce département que se
+rattachait le Collège des Sages, collège particulièrement recherché
+des Ana veufs et sans enfants, et des jeunes filles. Parmi ces
+dernières, Zee était la plus active, et si nous admettons que ce
+peuple reconnut ce que nous appelons distinction ou renommée (et je
+démontrerai plus tard qu'il n'en est rien), elle était placée parmi
+les membres les plus renommés ou les plus distingués. Les membres
+féminins de ce Collège s'adonnaient surtout aux études qu'on regarde
+comme moins utiles à la vie pratique, telles que la philosophie
+purement spéculative, l'histoire des siècles primitifs, et les
+sciences telles que l'entomologie, la conchyliologie, etc. Zee, dont
+l'esprit, aussi actif que celui d'Aristote, embrassait également les
+domaines les plus vastes et les plus minces détails de la pensée,
+avait écrit deux volumes sur l'insecte parasite qui habite dans les
+poils de la patte du tigre[1], ouvrage qui faisait autorité sur ce
+sujet intéressant. Mais les recherches des Sages ne sont pas confinées
+à ces études subtiles ou élégantes. Elles comprennent d'autres études
+plus importantes, entre autres sur les propriétés du vril, à la
+perception desquelles le système nerveux plus délicat des Professeurs
+féminins les rend bien plus aptes. C'est dans ce collège que le Tur,
+ou magistrat principal, choisit ses conseillers, dont le nombre ne
+s'élève jamais au-dessus de trois; il ne les consulte que dans les cas
+fort rares où un événement ou une circonstance extraordinaire
+embarrasse son propre jugement.
+
+[Note 1: L'animal dont il est ici question diffère en plusieurs points
+du tigre du monde supérieur. Il est plus grand, sa patte est plus
+large, son front plus fuyant. Il fréquente les bords des lacs et des
+marais et se nourrit de poissons, bien qu'il n'ait pas de répugnance
+pour tous les animaux terrestres de force inférieure qui se trouvent
+sur son chemin. Il devient rare, même dans les districts les plus
+sauvages, où il est dévoré par des reptiles gigantesques. Je suppose
+qu'il appartient à l'espèce du tigre, puisque l'animalcule parasite
+qu'on trouve dans sa patte est, comme celui qu'on trouve dans la patte
+du tigre asiatique, une miniature de l'animal lui-même.]
+
+Il y a quelques autres départements d'une moindre importance, qui tous
+fonctionnent avec si peu de bruit et si tranquillement, qu'on ne se
+sent pas du tout gouverné: l'ordre social est aussi régulier et aussi
+peu gênant que si c'était une loi de la nature. On emploie la
+mécanique à presque toutes sortes de travaux intérieurs ou extérieurs,
+et le soin incessant du département chargé de cet objet est d'en
+perfectionner l'application. Il n'y a ni ouvriers ni domestiques; on
+prend parmi les enfants tous ceux qui sont nécessaires pour surveiller
+ou seconder les machines; et cela depuis l'âge où les enfants cessent
+d'être confiés au sein de leur mère jusqu'à l'époque de la nubilité,
+c'est-à-dire à seize ans pour les Gy-ei (les femmes) et vingt ans pour
+les Ana (les hommes). Ces enfants sont classés par bandes et sections
+sous la surveillance de leurs propres chefs et chacun s'adonne à
+l'occupation qui lui plaît le plus ou pour laquelle il se sent le plus
+de disposition. Les uns choisissent les arts manuels, l'agriculture,
+les travaux domestiques; d'autres se consacrent à écarter les rares
+dangers qui menacent la population. Voici les seuls périls auxquels
+sont exposés ces tribus: d'abord ceux qu'occasionnent les convulsions
+accidentelles de la terre; c'est à les prévoir et à s'en garder qu'on
+apporte le plus de soin; tels sont les irruptions du feu et de l'eau,
+les ouragans souterrains et les gaz qui se dégagent avec violence. Des
+inspecteurs vigilants sont placés aux frontières de l'État et dans
+tous les endroits où de semblables périls sont à craindre; ils ont à
+leur disposition des moyens de communications télégraphiques avec la
+salle où quelques Sages d'élite se relaient perpétuellement. Ces
+inspecteurs sont toujours choisis parmi les garçons qui approchent de
+l'âge de puberté, d'après ce principe qu'à cet âge les facultés
+d'observation sont plus vives et les forces physiques plus en éveil
+qu'à aucune autre époque de la vie. Le second service de sûreté,
+d'ailleurs moins important, consiste dans la destruction de toutes les
+créatures hostiles à la vie, à la culture, ou même au bien-être des
+Ana. Les plus formidables sont les énormes reptiles, dont on conserve
+dans nos musées quelques restes antédiluviens et certains animaux
+ailés gigantesques, moitié oiseaux, moitié serpents. Le soin de
+chasser et de détruire ces derniers, ainsi que d'autres animaux
+sauvages plus petits et analogues à nos tigres et à nos serpents
+venimeux, est laissé à de jeunes enfants; parce que, suivant les Ana,
+il faut pour cela être sans pitié, et que plus l'enfant est jeune
+moins il est accessible à la pitié. Il y a une autre classe d'animaux
+dans la destruction desquels il faut faire de certaines distinctions;
+on y emploie des enfants de l'âge intermédiaire; ce sont les animaux
+qui ne menacent pas la vie de l'homme, mais qui ravagent les produits
+de son travail, tels que l'élan et certaines variétés de l'espèce du
+daim; de petits animaux qui ressemblent assez à nos lapins, mais qui
+sont bien plus nuisibles aux moissons et plus habiles dans leurs
+déprédations. Le premier soin de ces enfants doit être d'apprivoiser
+les plus intelligents de ces animaux et de les habituer à respecter
+les clôtures, rendues pour cela très visibles, comme on habitue les
+chiens à respecter les garde-manger et même à veiller sur le bien de
+leurs maîtres. Ce n'est que quand ces animaux se montrent
+incorrigibles qu'on les détruit. On ne les tue jamais pour en manger
+la chair, ni pour le plaisir de la chasse; mais on ne les épargne
+jamais quand on n'a pas d'autre moyen de les empêcher de nuire. Tout
+en rendant ces divers services et en s'acquittant des tâches qui leur
+sont confiées, les enfants reçoivent sans interruption l'éducation
+dont ils ont besoin. Les jeunes gens suivent généralement au sortir de
+l'enfance un cours d'instruction au Collège des Sages, dans lequel,
+outre les études générales, les élèves reçoivent des leçons spéciales
+selon leur vocation et selon le genre d'études qu'ils choisissent
+eux-mêmes. Quelques-uns cependant préfèrent passer cette période
+d'épreuves en voyage, ou émigrer, ou s'appliquer aussitôt aux affaires
+commerciales ou agricoles. Nulle contrainte ne vient gêner leurs
+inclinations.
+
+
+
+
+X.
+
+
+Le mot Ana (prononcez: _Arna_) correspond à notre pluriel: _hommes_;
+An (prononcez: _Arn_), le singulier, à: homme. Le mot qui signifie
+femme est Gy (le _G_ est dur comme dans Guy); il fait au pluriel
+Gy-ei, mais le _G_ devient doux au pluriel, on prononce: Jy-ei. Les
+Ana ont un proverbe qui donne à cette différence de prononciation un
+sens symbolique; c'est que le sexe féminin est doux pris
+collectivement, mais que chaque femme est dure quand on a affaire
+individuellement à elle. Les Gy-ei jouissent d'une parfaite égalité de
+droits avec les Ana; égalité que certains philosophes en sont encore à
+réclamer sur la terre.
+
+Dans leur enfance, elles accomplissent exactement les mêmes travaux
+que les garçons; et dans la classe la plus jeune, appliquée à la
+destruction des animaux hostiles, on préfère souvent les filles, parce
+qu'elles sont par leur constitution plus inaccessibles à la pitié sous
+l'influence de la terreur ou de la haine. Pendant l'intervalle qui
+s'écoule entre l'enfance et l'âge où l'on se marie, les rapports
+familiers entre les deux sexes sont suspendus. À l'époque du mariage,
+ils recommencent, sans autres conséquences plus graves que le mariage.
+Toutes les professions ouvertes à un sexe le sont à l'autre, et les
+Gy-ei s'attribuent la supériorité dans toutes les branches abstraites
+et profondes du raisonnement; elles disent que les Ana sont peu
+propres à ce genre d'études, parce qu'ils ont l'intelligence plus
+lourde et plus calme, et à cause de la routine de leurs occupations
+matérielles; c'est ainsi que les jeunes filles de notre monde
+s'érigent en autorité pour juger les questions les plus délicates de
+la doctrine théologique, pour lesquelles peu d'hommes, activement
+engagés dans les affaires de ce monde, ont assez de connaissances ou
+de finesse d'intelligence. Soit grâce aux exercices gymnastiques
+auxquels elles s'appliquent de bonne heure, soit par leur
+organisation, les Gy-ei sont supérieures aux Ana en force physique
+(détail important au point de vue du maintien des droits de la femme).
+Elles atteignent une stature plus élevée et leurs formes plus
+arrondies renferment des muscles et des nerfs aussi fermes que ceux
+des hommes. Elles prétendent que, suivant les lois primitives de la
+nature, les femelles devaient être plus grandes que les mâles; elles
+appuient cette opinion en recherchant, parmi les premières créatures
+vivantes, l'exemple des insectes et de la plus ancienne famille des
+vertébrés, les poissons, chez lesquels les femelles sont généralement
+assez grandes pour ne faire qu'un repas de leur mâle si cela leur fait
+plaisir. Par-dessus tout, les Gy-ei ont un pouvoir plus prompt et plus
+énergique sur ce fluide ou agent mystérieux qui contient un si
+puissant élément de destruction; elles ont aussi une plus large part
+de cette finesse qui comprend la dissimulation. Ainsi elles peuvent,
+non seulement se défendre contre toutes les agressions des hommes,
+mais elles pourraient à tout moment, et sans qu'il soupçonnât le
+moindre danger, mettre fin à l'existence de l'époux qui les
+offenserait. Disons à l'honneur des Gy-ei qu'on ne trouve pendant
+plusieurs siècles aucun exemple de l'abus de ce terrible pouvoir. Le
+dernier fait de ce genre, qui ait eu lieu dans la tribu dont je
+m'occupe, paraît remonter, suivant leur chronologie, à environ deux
+mille ans. Une Gy, dans un accès de jalousie, tua son mari, et cet
+acte abominable inspira une telle terreur aux hommes qu'ils émigrèrent
+en corps et laissèrent les Gy-ei toutes seules. L'histoire rapporte
+que les Gy-ei, devenues ainsi veuves et plongées dans le désespoir,
+tombèrent sur la coupable pendant son sommeil, et, par conséquent,
+alors qu'elle était désarmée, la tuèrent et s'engagèrent
+solennellement entre elles à supprimer pour toujours l'exercice de ce
+pouvoir conjugal si excessif et à élever leurs filles dans cette
+résolution. Après une démarche si conciliante, la députation envoyée
+aux Ana réussit à persuader à un grand nombre de revenir, mais ceux
+qui revinrent étaient généralement les plus âgés. Les plus jeunes,
+soit par défiance, soit par une trop haute opinion de leur propre
+mérite, rejetèrent toutes les propositions et restèrent dans d'autres
+communautés, où ils furent acceptés par d'autres femmes, avec
+lesquelles probablement ils ne se trouvèrent pas mieux. Mais la perte
+d'une si grande quantité de jeunes gens opéra comme un avertissement
+salutaire sur les Gy-ei et les confirma dans leur pieuse résolution.
+Il est admis aujourd'hui que, par le manque d'exercice, les Gy-ei ont
+perdu leur supériorité offensive et défensive sur les Ana, de même que
+sur la terre certains animaux inférieurs ont laissé certaines armes,
+que la nature leur avait données pour leur défense, s'émousser
+graduellement et devenir impuissantes, parce que les circonstances ne
+les obligeaient plus à s'en servir. Je serais cependant fort inquiet
+pour un An qui mesurerait ses forces avec une Gy.
+
+Les Ana font remonter à l'incident que je viens de raconter certains
+changements dans les coutumes du mariage, qui donnent peut-être
+quelques avantages aux hommes. Ils ne se lient plus que pour trois
+ans; à la fin de la troisième année, l'homme et la femme sont
+également libres de divorcer et de se remarier. Au bout de dix ans,
+l'An a le privilège de prendre une seconde femme et la première peut à
+son gré se retirer ou rester. Ces règles sont pour la plupart passées
+à l'état de lettre morte; le divorce et la polygamie sont extrêmement
+rares, et les ménages paraissent très heureux et unis chez ce peuple
+étonnant; les Gy-ei, malgré leur supériorité physique et
+intellectuelle, sont fort adoucies par la crainte de la séparation ou
+d'une seconde femme, et comme les An sont très attachés à leurs
+habitudes, ils n'aiment pas, à moins de considérations très graves, à
+changer pour des nouveautés hasardeuses, les figures et les manières
+auxquelles ils sont habitués. Les Gy-ei cependant conservent
+soigneusement un de leurs privilèges; c'est peut-être le désir secret
+d'obtenir ce privilège qui porte beaucoup de dames sur la terre à se
+faire les champions des droits de la femme. Les Gy-ei ont donc le
+droit, usurpé sur la terre par les hommes, de proclamer leur amour et
+de faire elles-mêmes leur cour; en un mot, ce sont elles qui demandent
+et non pas qui sont demandées. Les vieilles filles sont un phénomène
+inconnu parmi elles. Il est très rare qu'une Gy n'obtienne pas l'An
+auquel elle a donné son coeur, à moins que les affections de celui-ci
+ne soient fortement engagées ailleurs. Quelque froid, ou prude, ou de
+mauvaise volonté que se montre l'homme qu'elle courtise, sa
+persévérance, son ardeur, sa puissance persuasive, son pouvoir sur les
+mystérieux effets du vril, décident presque sûrement l'homme à tendre
+le cou à ce que nous appelons le noeud fatal. La raison qui porte les
+Gy-ei à renverser les rapports des sexes, que l'aveugle tyrannie des
+hommes a établis sur la terre, paraît concluante, et elles la donnent
+avec une franchise qui mérite un jugement impartial. Elles disent que,
+des deux époux, c'est la femme qui est d'une nature plus aimante, que
+l'amour occupe plus de place dans ses pensées, est plus essentiel à
+son bonheur, et que, par conséquent, c'est elle qui doit faire sa
+cour; qu'en outre, l'homme est un être timide et vacillant, qu'il a
+souvent une prédilection égoïste pour le célibat, qu'il prétend
+souvent ne pas comprendre les regards tendres et les insinuations
+délicates, bref, qu'il doit être résolument poursuivi et capturé.
+Elles ajoutent que si la Gy ne peut s'assurer l'An de son choix et en
+épouse un qu'elle n'aurait pas préféré au reste du monde, elle est non
+seulement moins heureuse, mais moins bonne, parce que les qualités de
+son coeur ne se développent pas assez; tandis que l'An est une
+créature qui concentre d'une manière moins durable ses affections sur
+un seul objet; que, s'il ne peut obtenir la Gy qu'il préfère, il se
+console aisément avec une autre, et enfin, qu'en mettant les choses au
+pire, s'il est aimé et bien soigné, il n'est pas indispensable au
+bonheur de sa vie qu'il aime de son côté; il se contente du bien-être
+matériel et des nombreuses occupations d'esprit qu'il se crée.
+
+Quoi qu'on puisse dire de ce raisonnement, le système est favorable à
+l'homme; il est aimé avec ardeur; il sait que plus il montrera de
+froideur et de résistance, plus la détermination de se l'attacher
+deviendra forte chez la Gy qui le courtise; il s'arrange généralement
+pour n'accorder son consentement qu'aux conditions qu'il croit les
+meilleures pour s'assurer une vie, sinon très heureuse, du moins très
+tranquille. Tous les Ana ont leur dada, leurs habitudes, leurs goûts,
+et quels qu'ils soient ils exigent la promesse de les respecter
+absolument. Pour arriver à son but, la Gy promet sans hésiter, et,
+comme un des caractères distinctifs de ce peuple extraordinaire est un
+respect absolu de la vérité et la religion de la parole donnée, la Gy,
+même la plus étourdie, observe toujours les conditions stipulées avant
+le mariage. Dans le fait, et en dépit de leurs droits abstraits et de
+leur puissance, les Gy-ei sont les plus aimables et les plus soumises
+des femmes que j'aie jamais rencontrées, même dans les ménages les
+plus heureux qui soient sur la terre. C'est une maxime reçue parmi
+elles que quand une Gy aime, son bonheur est d'obéir. On remarquera
+que dans les rapports des sexes je n'ai parlé que du mariage, car
+telle est la perfection morale que cette communauté a atteinte, que
+tout rapport illicite est aussi impossible parmi ce peuple, qu'il
+serait impossible à un couple de linottes de se séparer au temps des
+amours.
+
+
+
+
+XI.
+
+
+Quand je cherchais à revenir de la surprise que me causait l'existence
+de régions souterraines habitées par une race à la fois différente et
+distincte de la nôtre, rien ne m'embarrassait plus que le démenti
+infligé par ce fait à la plupart des géologues et des physiciens.
+Ceux-ci affirment généralement que, bien que le soleil soit pour nous
+la principale source de chaleur, cependant plus on pénètre sous la
+surface de la terre, plus la chaleur augmente; le taux de cette
+progression étant fixé, je crois, à un degré de plus par pied, en
+commençant à cinquante pieds de profondeur. Bien que les domaines de
+la tribu dont je parle fussent situés à des hauteurs assez rapprochées
+de la surface de la terre pour jouir d'une température convenable à la
+vie organique, cependant les ravins et les vallées de cet empire
+étaient beaucoup moins chauds que les savants ne le supposeraient, eu
+égard à leur profondeur; ils n'étaient certainement pas d'une
+température plus élevée que le midi de la France ou que l'Italie. Et
+suivant tous les renseignements que je pus recueillir, de vastes
+districts, s'enfonçant à des profondeurs où j'aurais cru que les
+salamandres seules pouvaient vivre, étaient habités par des races
+innombrables organisées comme nous le sommes. Je ne puis prétendre à
+donner la raison d'un fait si en contradiction avec les lois reconnues
+de la science et Zee ne pouvait m'aider beaucoup à trouver la solution
+de cette difficulté. Elle supposait seulement que nos savants
+n'avaient pas assez tenu compte de l'extrême porosité de l'intérieur
+de la terre, de l'immensité des cavités qu'elle renferme et qui créent
+des courants d'air et des vents fréquents, des différentes façons dont
+la chaleur s'évapore, ou est rejetée à l'extérieur. Elle convenait
+cependant qu'il existait des profondeurs où la chaleur était regardée
+comme intolérable pour les êtres organisés comme ceux que
+connaissaient les Vril-ya; mais leurs savants croyaient que, même là,
+la vie existait sous une forme quelconque; que si l'on y pouvait
+pénétrer, on y trouverait des êtres doués de sensibilité et
+d'intelligence.
+
+--Là où le Tout-Puissant bâtit,--disait-elle,--soyez sûr qu'il place
+des habitants. Il n'aime pas les maisons vides.
+
+Elle ajoutait cependant que beaucoup de changements dans la
+température et le climat avaient été produits par la science des
+Vril-ya, et que les forces du vril avaient été employées avec succès
+dans ce sens. Elle me décrivit un milieu subtil et vital qu'elle
+appelait Lai, que je soupçonne devoir être identique avec l'oxygène
+éthéré du docteur Lewins, et dans lequel agissent les forces réunies
+sous le nom de vril; elle affirmait que, partout où ce milieu pouvait
+s'étendre de façon à donner aux différentes propriétés du vril toute
+leur énergie, on pourrait s'assurer d'une température favorable aux
+formes les plus élevées de la vie. Zee me dit aussi que, d'après les
+naturalistes de son pays, les fleurs et les végétaux, produits par les
+semences que la terre avait jetées à cette profondeur dans les
+premières convulsions de la nature, ou importés par les premiers
+hommes qui avaient cherché un refuge dans les cavernes, devaient leur
+existence à la lumière qui les éclairait constamment et aux progrès de
+la culture. Elle me dit encore que depuis que la lumière du vril avait
+remplacé tous les autres modes d'éclairage, le coloris des fleurs et
+du feuillage était devenu plus brillant, et que la végétation avait
+pris plus de vigueur.
+
+Mais je laisse ce sujet aux réflexions des gens compétents et je vais
+consacrer quelques pages à l'intéressante question de la langue des
+Vril-ya.
+
+
+
+
+XII.
+
+
+La langue des Vril-ya est particulièrement intéressante, parce qu'elle
+me paraît montrer avec une grande clarté les traces des trois
+transitions principales par lesquelles passe une langue avant
+d'arriver à sa perfection.
+
+Un des plus illustres philologues modernes, Max Müller, cherchant à
+établir une analogie entre les couches du langage et les
+stratifications géologiques, énonce ce principe absolu:--
+
+«Aucun langage ne peut, dans aucun cas, être inflexionnel sans avoir
+passé par le stratum agglutinatif et le stratum isolant. Aucune langue
+ne peut être agglutinative sans être attachée par ses racines au
+stratum inférieur d'isolement[2].»
+
+[Note 2: Max Müller. _Stratification des langues_, p. 20.]
+
+Prenant la langue chinoise comme le meilleur type existant du stratum
+isolant originel, «comme la photographie fidèle de l'homme à la
+lisière essayant les muscles de son esprit, cherchant sa route à
+tâtons, et si ravi de son premier succès qu'il le répète sans
+cesse[3],» nous trouvons dans la langue des Vril-ya, «encore attachée
+par ses racines au stratum inférieur d'isolement,» la preuve de
+l'isolement originel. Elle abonde en monosyllabes, car les
+monosyllabes sont le fond des langues. La transition à la forme
+agglutinative marque une période qui a dû s'étendre graduellement à
+travers les siècles, et dont la littérature écrite a survécu seulement
+dans quelques fragments de mythologie symbolique et dans certaines
+phrases énergiques qui sont devenues des dictons populaires. Avec la
+littérature des Vril-ya commence le stratum inflexionnel. Sans doute,
+à cette époque, différentes causes doivent avoir concouru à ce
+résultat, comme la fusion des races par la domination d'un peuple et
+l'apparition de quelques grands génies littéraires qui ont arrêté et
+fixé la forme du langage. À mesure que l'âge inflexionnel prévaut sur
+l'âge agglutinatif, il est surprenant de voir avec quelle hardiesse
+croissante les racines originelles de la langue sortent de la surface
+qui les cache. Dans les fragments et les proverbes de l'âge précédent
+les monosyllabes qui forment ces racines disparaissent dans des mots
+d'une longueur énorme, comprenant des phrases entières dont aucune
+portion ne peut être séparée du reste pour être employée séparément.
+Mais quand la forme inflexionnelle de la langue prit assez le dessus
+pour être étudiée et avoir une grammaire, les savants et les
+grammairiens semblent s'être unis pour extirper tous les monstres
+polysynthétiques ou polysyllabiques, comme des envahisseurs qui
+dévoraient les formes aborigènes. Les mots de plus de trois syllabes
+furent proscrits comme barbares, et, à mesure que la langue se
+simplifiait ainsi, elle acquérait plus de force, de dignité et de
+douceur. Quoiqu'elle soit très concise, cette concision même lui donne
+plus de clarté. Une seule lettre, suivant sa position, exprimait ce
+que nous autres, dans notre monde supérieur, nous exprimons
+quelquefois par des syllabes, d'autres fois par des phrases entières.
+En voici un ou deux exemples: An (que je traduirai homme), Ana (les
+hommes); la lettre S signifie chez eux multitude, suivant l'endroit où
+elle est placée; Sana signifie l'humanité; Ansa, une multitude
+d'hommes. Certaines lettres de leur alphabet placées devant les mots
+dénotent une signification composée. Par exemple, Gl (qui pour eux
+n'est qu'une seule lettre, comme le _th_ des Grecs, placée au
+commencement d'un mot, marque un assemblage ou une union de choses,
+soit semblables, soit différentes, comme Oon, une maison; Gloon, une
+ville (c'est-à-dire un assemblage de maisons). Ata, douleur; Glata,
+calamité publique. Aur-an, la santé ou le bien-être d'un homme;
+Glaur-an, le bien de l'État, la prospérité de la communauté; un mot
+qu'ils ont sans cesse à la bouche est A-glauran, qui indique le
+principe de leur politique, c'est-à-dire que le bien-être de chacun
+est le premier principe d'une communauté. Aub, invention; Sila, un ton
+en musique. Glaubsila, réunissant l'idée de l'invention et des
+intonations musicales, est le mot classique pour poésie; on l'abrège
+ordinairement, dans la conversation, en Glaubs. Na, qui, pour eux,
+n'est, comme Gl, qu'une lettre simple, quand il est placé au
+commencement d'un mot, signifie quelque chose de contraire à la vie, à
+la joie, ou au bien-être, ressemblant en cela à la racine aryenne Nak,
+qui exprime la mort ou la destruction. Nax, obscurité; Narl, la mort;
+Naria, le péché ou le mal. Nas, le comble du péché et de la mort, la
+corruption. Quand ils écrivent, ils regardent comme irrespectueux de
+désigner l'Être Suprême par un nom spécial. Il est représenté par un
+symbole hiéroglyphique qui a la forme d'une pyramide: A.
+Dans la prière, ils s'adressent à Lui sous un nom qu'ils regardent
+comme trop sacré pour le confier à un étranger et que je ne connais
+pas. Dans la conversation, ils se servent généralement d'une
+périphrase, telle que la Bonté-Suprême. La lettre V, symbole de la
+pyramide renversée, au commencement d'un mot, signifie presque
+toujours l'excellence ou la puissance; comme Vril, dont j'ai déjà tant
+parlé; Veed, un esprit immortel; Veed-ya, l'immortalité; Koom,
+prononcé comme le Cwm des Gallois, signifie quelque chose de creux, de
+vide. Le mot Koom lui-même signifie un trou profond, une caverne.
+Koom-in, un trou; Zi-koom une vallée; Koom-zi, le vide, le néant;
+Bodh-koom, l'ignorance (littéralement, vide des connaissances).
+Koom-Posh est le nom qu'ils donnent au gouvernement de tous, ou à la
+domination des plus ignorants, des plus vides. Posh est un mot presque
+intraduisible, signifiant, comme le lecteur le verra plus tard, le
+mépris. La traduction la plus rapprochée que j'en puisse donner est le
+mot vulgaire: gâchis; on peut donc traduire librement Koom-Posh par
+atroce gâchis. Mais quand la Démocratie ou Koom-Posh dégénère et qu'à
+l'ignorance succèdent les passions et les fureurs populaires qui
+précèdent la fin de la démocratie, comme (pour prendre des exemples
+dans le monde supérieur) pendant le règne de la Terreur en France, ou
+pendant les cinquante années de République Romaine qui précédèrent
+l'avènement d'Auguste, ils ont un autre mot pour désigner cet état de
+choses: ce mot est Glek-Nas. Ek veut dire discorde; Glek, discorde
+universelle. Nas, comme je l'ai déjà dit, signifie corruption,
+pourriture; ainsi Glek-Nas peut être traduit: la discorde universelle
+dans la corruption. Leurs termes composés sont très expressifs; ainsi
+Bodh, signifiant connaissances, et Too étant un participe qui implique
+l'idée d'approcher avec prudence, Too-bodh est le mot qu'ils emploient
+pour Philosophie; Pah est une exclamation de mépris analogue à notre
+expression: Absurde! ou quelle bêtise! Pah-bodh (littéralement,
+connaissance absurde) s'emploie pour désigner une philosophie fausse
+ou futile et s'applique à une espèce de raisonnement métaphysique ou
+spéculatif autrefois en vogue, qui consistait à faire des questions
+auxquelles on ne pouvait pas répondre et qui, du reste, étaient
+oiseuses, ne valaient pas la peine d'être faites; telles que, par
+exemple: Pourquoi un An a-t-il cinq orteils au lieu de quatre ou de
+six? Le premier An créé par la Bonté Suprême avait-il le même nombre
+d'orteils que ses descendants? Dans la forme sous laquelle un An
+pourra être reconnu de ses amis dans l'autre monde conservera-t-il des
+orteils, et s'il en est ainsi seront-ils matériels ou immatériels? Je
+choisis ces exemples de Pah-bodh non par ironie ou par plaisanterie,
+mais parce que les questions que je cite ont fourni le sujet d'une
+controverse aux derniers amateurs de cette «science».... il y a quatre
+mille ans.
+
+[Note 3: Max Müller. _Stratification des langues_, p. 13.]
+
+On m'apprit que, dans la déclinaison des noms, il y avait autrefois
+huit cas (un de plus que dans la grammaire sanscrite); mais l'effet du
+temps a réduit ces cas et a multiplié, à la place des terminaisons
+différentes, les prépositions explicatives. Dans la grammaire soumise
+à mes études, il y avait pour les noms quatre cas, trois marqués par
+leur terminaison et le quatrième par un préfixe.
+
+SINGULIER.
+
+_Nom._ An: l'homme.
+_Dat._ Ano: à l'homme.
+_Ac._ Anan: l'homme.
+_Voc._ Hil-An: ô homme.
+
+PLURIEL.
+
+Ana: les hommes.
+Anoi: aux hommes.
+Ananda: les hommes.
+Hil-Ananda: ô hommes.
+
+Dans la première période de la littérature inflexionnelle, le duel
+existait: mais on a depuis longtemps abandonné cette forme.
+
+Le génitif est aussi hors d'usage; le datif prend sa place: ils disent
+la Maison _à_ un Homme, au lieu de la Maison _d_'un Homme. Quand ils
+se servent du génitif (il est quelquefois usité en poésie), la
+terminaison est la même que celle du nominatif; il en est de même de
+l'ablatif; la préposition qui le désigne peut être un préfixe ou un
+affixe au goût de chacun; le choix est déterminé par l'euphonie. On
+remarquera que le préfixe Hil désigne le vocatif. On s'en sert
+toujours en s'adressant à quelqu'un, excepté dans les relations
+domestiques les plus intimes; l'omettre serait regardé comme une
+grossièreté; de même que, dans notre vieille langue, il eût été peu
+respectueux de dire Roi, au lieu de ô Roi. Bref, comme ils n'ont aucun
+titre d'honneur, la forme du vocatif en tient lieu et se donne
+impartialement à tout le monde. Le préfixe Hil entre dans la
+composition des mots qui impliquent l'éloignement, comme Hil-ya,
+voyager.
+
+Dans la conjugaison de leurs verbes, sujet trop long pour que je m'y
+étende ici, le verbe auxiliaire Ya, aller, qui joue un rôle si
+considérable dans le Sanscrit, est employé d'une façon analogue, comme
+si c'était un radical emprunté à une langue dont fussent descendues à
+la fois la langue sanscrite et celle des Vril-ya. D'autres
+auxiliaires, ayant des significations opposées, l'accompagnent et
+partagent son utilité, par exemple: Zi, s'arrêter ou se reposer. Ainsi
+Ya entre dans les temps futurs, et Zi dans les prétérits de tous les
+verbes qui demandent des auxiliaires. Yam, je vais; Yiam, je puis
+aller; Yani-ya, j'irai (littéralement, je vais aller); Zampoo-yan, je
+suis allé (littéralement, je me repose d'être allé). Ya, comme
+terminaison, implique, par analogie, la progression, le mouvement, la
+floraison. Zi, comme terminaison, dénote la fixité, quelquefois en
+bonne part, d'autres fois en mauvaise part, suivant le mot auquel il
+est accouplé. Iva-zi, bonté éternelle; Nan-zi, malheur éternel. Poo
+(de) entre comme préfixe dans les mots qui dénotent la répugnance ou
+le nom des choses que nous devons craindre. Poo-pra, dégoût;
+Poo-naria, mensonge, la plus vile espèce de mal. J'ai déjà confessé
+que Poosh ou Posh était intraduisible littéralement. C'est
+l'expression d'un mépris joint à une certaine dose de pitié. Ce
+radical semble avoir pris son origine dans l'analogie qui existe entre
+l'effort labial et le sentiment qu'il exprime, Poo étant un son dans
+lequel la respiration est poussée au dehors avec une certaine
+violence. D'un autre côté, Z, placé en initiale, est chez les Ana, un
+son aspiré; ainsi Zu, prononcé Zoo (pour eux c'est une seule lettre),
+est le préfixe ordinaire des mots qui signifient quelque chose qui
+attire, qui plaît, qui touche le coeur, comme Zummer, amoureux; Zutze,
+l'amour; Zuzulia, délices. Ce son adouci du Z semble approprié à la
+tendresse. C'est ainsi que, dans notre langue, les mères disent à
+leurs babies, en dépit de la grammaire, «mon céri»; et j'ai entendu un
+savant professeur de Boston appeler sa femme (il n'était marié que
+depuis un mois) «mon cer amour».
+
+Je ne puis quitter ce sujet, cependant, sans faire observer par quels
+légers changements dans les dialectes adoptés par les différentes
+tribus la signification originelle et la beauté des sons peuvent
+disparaître. Zee me dit avec une grande indignation que Zummer
+(amoureux) qui, de la façon dont elle le prononçait, semblait sortir
+lentement des profondeurs de son coeur, était, dans quelques districts
+peu éloignés des Vril-ya, vicié par une prononciation moitié nasale,
+moitié sifflante, et tout à fait désagréable, qui en faisait Subber.
+Je pensai en moi-même qu'il ne manquait que d'y introduire une n
+devant l'u pour en faire un mot anglais désignant la dernière des
+qualités qu'une Gy amoureuse peut désirer de rencontrer dans son
+Zummer[4].
+
+[Note 4: Du verbe _To snub_, brusquer, gourmander, réprimander.]
+
+Je me bornerai maintenant à mentionner une particularité de cette
+langue qui donne de la force et de la brièveté à ses expressions.
+
+La lettre A est pour eux, comme pour nous, la première lettre de
+l'alphabet, et ils s'en servent souvent comme d'un mot destiné à
+marquer une idée complexe de souveraineté, de puissance, de principe
+dirigeant. Par exemple: Iva, signifie bonté; Diva, la bonté et le
+bonheur réunis; A-Diva, c'est la vérité absolue et infaillible. J'ai
+déjà fait remarquer la valeur de l'A dans A-glauran, de même dans Vril
+(aux vertus duquel ils attribuent leur degré actuel de civilisation);
+A-vril, signifie, comme je l'ai déjà dit, la civilisation même.
+
+Les philologues ont pu voir par les exemples ci-dessus combien le
+langage Vril-ya se rapproche du langage Aryen ou Indo-Germanique; mais
+comme toutes les langues, il contient des mots et des formes empruntés
+à des sources toutes différentes. Le titre même de Tur, qu'ils donnent
+à leur magistrat suprême, indique un larcin fait à une langue soeur du
+Turanien. Ils disent eux-mêmes que c'est un nom étranger emprunté à un
+titre que leurs annales historiques disent avoir appartenu au chef
+d'une nation avec laquelle les ancêtres des Vril-ya étaient, à une
+période très éloignée, en commerce d'amitié, mais qu'elle était depuis
+longtemps éteinte; ils ajoutent que, lorsque, après la découverte du
+vril, ils remanièrent leurs institutions politiques, ils adoptèrent
+exprès un titre appartenant à une race éteinte et à une langue morte,
+et le donnèrent à leur premier magistrat, afin d'éviter de donner à
+cet office un nom qui leur fût déjà familier.
+
+Si Dieu me prête vie, je pourrai peut-être réunir sous une forme
+systématique les connaissances que j'ai acquises sur cette langue
+pendant mon séjour chez les Vril-ya. Mais ce que j'en ai dit suffira
+peut-être pour démontrer aux étudiants philologues qu'une langue qui,
+en conservant tant de racines de sa forme originaire, s'est déchargée
+des grossières surcharges de la période synthétique plus ancienne mais
+transitoire, et qui est arrivée à réunir ainsi tant de simplicité et
+de force dans sa forme inflexionnelle, doit être l'oeuvre graduelle de
+siècles innombrables et de plusieurs révolutions intellectuelles;
+qu'elle contient la preuve d'une fusion entre des races de même
+origine et qu'elle n'a pu parvenir au degré de perfection, dont j'ai
+donné quelques exemples, qu'après avoir été cultivée sans relâche par
+un peuple profondément réfléchi. J'aurai plus tard l'occasion de
+montrer que, néanmoins, la littérature qui appartient à cette langue
+est une littérature morte, et que l'état actuel de félicité sociale
+auquel sont parvenus les Ana interdit toute culture progressive de la
+littérature, surtout dans les deux branches principales: la fiction et
+l'histoire.
+
+
+
+
+XIII.
+
+
+Ce peuple a une religion et, quoi qu'on puisse dire contre lui, il
+présente du moins ces deux particularités étranges: les individus
+croient tout ce qu'ils font profession de croire et ils pratiquent
+tous les préceptes de leur croyance. Ils s'unissent dans l'adoration
+d'un Créateur divin, soutien de l'univers. Ils croient qu'une des
+propriétés du tout-puissant vril est de transmettre à la source de la
+vie et de l'intelligence toutes les pensées qu'une créature humaine
+peut concevoir; et quoiqu'ils ne prétendent pas que l'idée de Dieu est
+innée, cependant ils disent que l'An (l'homme) est la seule créature,
+autant que leurs observations sur la nature leur permettent d'en
+juger, à qui ait été donnée _la faculté de concevoir cette idée_, avec
+toutes les pensées qui en découlent. Ils affirment que cette faculté
+est un privilège qui n'a pu être donné en vain et que, par conséquent,
+la prière et la reconnaissance sont acceptées par le Créateur et
+nécessaires au complet développement de la créature humaine. Ils
+offrent leurs prières en public et en particulier. N'étant pas
+considéré comme appartenant à leur race, je ne fus pas admis dans le
+temple où l'on célèbre le culte en public; mais on m'a dit que les
+offices étaient très courts et sans aucune pompe ni cérémonie. C'est
+une doctrine admise par les Vril-ya que la dévotion profonde ou
+l'abstraction complète du monde actuel n'est pas un état où l'esprit
+humain se puisse maintenir longtemps, surtout en public, et que toute
+tentative faite dans ce but conduit au fanatisme ou à l'hypocrisie.
+Ils ne prient dans leur intérieur que seuls ou avec leurs enfants.
+
+Ils disent que dans les temps anciens il y avait un grand nombre de
+livres consacrés à des spéculations sur la nature de la Divinité et
+sur les croyances et le culte qu'on supposait lui être les plus
+agréables. Mais il se trouva que ces spéculations conduisaient à des
+discussions si chaudes et si violentes que non seulement elles
+troublaient la paix de la communauté et divisaient les familles les
+plus unies, mais encore que, dans le cours de la discussion sur les
+attributs de la Divinité, on en venait à discuter l'existence même de
+la Divinité; ou, ce qui était encore pire, on lui attribuait les
+passions et les infirmités des humains qui se livraient à ces
+disputes.
+
+--Car,--disait mon hôte,--puisqu'un être fini comme l'An ne peut en
+aucune façon définir l'Infini, quand il essaie de se faire une idée de
+la Divinité, il réduit la Divinité à n'être qu'un An comme lui.
+
+Aussi, dans ces derniers siècles, les spéculations théologiques, sans
+être interdites, avaient été si peu encouragées qu'elles étaient
+tombées dans l'oubli.
+
+Les Vril-ya s'accordent à croire à une existence future, plus heureuse
+et plus parfaite que la vie présente. S'ils ont des notions très
+vagues sur la doctrine des récompenses et des punitions, c'est
+peut-être parce qu'ils n'ont parmi eux aucun système de punitions, ni
+de récompenses; car ils n'ont pas de crimes à punir, et leur moralité
+est si égale qu'il n'y a pas un An qui soit regardé en somme comme
+plus vertueux qu'un autre. Si l'un excelle dans une vertu, l'autre
+arrivera à la perfection d'une autre vertu; si l'un a ses faiblesses
+ou ses défauts dominants, son voisin a aussi les siens. Bref, dans
+leur vie si extraordinaire, il y a si peu de tentations qu'ils sont
+bons, selon l'idée qu'ils se font de la bonté, uniquement parce qu'ils
+vivent. Ils ont quelques notions confuses sur la perpétuité de la vie,
+une fois accordée, même dans le monde végétal, comme le lecteur pourra
+en juger dans le chapitre suivant.
+
+
+
+
+XIV.
+
+
+Les Vril-ya, comme je l'ai déjà dit, évitent toute discussion sur la
+nature de l'Être Suprême; cependant ils paraissent se réunir dans une
+croyance par laquelle ils pensent résoudre ce grand problème de
+l'existence du mal, qui a tant troublé la philosophie du monde
+supérieur. Ils disent que lorsqu'Il a donné la vie, avec le sentiment
+de cette vie, si faible qu'il soit, comme dans la plante, la vie n'est
+jamais détruite; elle passe à une forme nouvelle et meilleure, non pas
+sur cette planète (ils s'écartent en cela de la méthode vulgaire de la
+métempsycose), et que l'être vivant garde le sentiment de son
+identité, de sorte qu'il lie sa vie passée à sa vie future et qu'il a
+conscience de ses progrès dans l'échelle du bonheur. Car ils disent
+que, sans cette supposition, ils ne peuvent, suivant les lumières de
+la raison qui leur ont été accordées, découvrir la parfaite justice
+qui doit être une des qualités principales de la Sagesse et de la
+Bonté Suprêmes. L'injustice, disent-ils, ne peut venir que de trois
+causes: le manque d'intelligence pour discerner ce qui est juste, le
+manque de bonté pour le désirer, le manque de puissance pour
+l'accomplir; et que chacun de ces défauts est incompatible avec la
+Sagesse, la Bonté et la Toute-Puissance Suprêmes. Mais, même pendant
+cette vie, la sagesse, la bonté et la puissance de l'Être Suprême
+étant suffisamment apparentes pour nous forcer à les reconnaître, la
+justice, résultant nécessairement de ces trois attributs, demande
+d'une façon absolue une autre vie, non seulement pour l'homme, mais
+pour tous les êtres vivants d'un ordre inférieur. Même dans le monde
+végétal et animal, nous voyons certains individus devenir, par suite
+de circonstances tout à fait indépendantes d'eux-mêmes, extrêmement
+malheureux par rapport à leurs voisins, puisqu'ils n'existent que pour
+être la proie les uns des autres; des plantes même sont sujettes à la
+maladie et périssent d'une façon prématurée, tandis que les plantes
+qui se trouvent à côté se réjouissent de leur vitalité et passent
+toute leur existence à l'abri de toute douleur. Selon les Vril-ya, on
+attribue à tort nos propres faiblesses à l'Être Suprême, quand on
+prétend qu'il agit par des lois générales, donnant ainsi aux causes
+secondaires assez de puissance pour tenir en échec la bonté
+essentielle de la Cause Première; et c'est concevoir la Bonté Suprême
+d'une façon plus basse et plus ignorante encore, que d'écarter avec
+dédain toute considération de justice à l'égard des myriades de formes
+en qui le Tout-Puissant a infusé la vie, pour dire que la justice est
+due seulement à l'An. Il n'y a ni grand ni petit aux yeux du divin
+Créateur. Mais si l'on reconnaît qu'aucun être, si humble qu'il soit,
+qui a conscience de sa vie et de sa souffrance, ne peut périr à
+travers la suite des siècles; que toutes les souffrances d'ici-bas,
+même si elles durent du moment de la naissance à celui du passage à un
+meilleur monde, durent moins, comparées à l'éternité, que le cri du
+nouveau-né comparé à la vie de l'homme; si l'on admet que l'être
+vivant garde à l'époque de sa transmigration le sentiment de son
+identité, sans lequel il n'aurait pas connaissance de sa vie nouvelle,
+et bien que les voies de la justice divine soient au-dessus de la
+portée de notre intelligence, cependant nous avons le droit de croire
+qu'elles sont uniformes et universelles, et non pas variables et
+partiales, comme elles le seraient si elles n'agissaient que par les
+lois de la nature; car cette justice est nécessairement parfaite,
+puisque la Suprême Sagesse doit la concevoir, la Suprême Bonté la
+vouloir, et la Suprême Puissance l'accomplir.
+
+Quelque fantastique que puisse paraître cette croyance des Vril-ya,
+elle tend peut-être à fortifier le système politique qui, admettant
+divers degrés de richesse, établit cependant une parfaite égalité de
+rangs, une douceur extrême dans toutes les relations, et une grande
+tendresse pour toutes les créatures que le bien de la communauté
+n'oblige pas à détruire. Cette idée d'une réparation due à un insecte
+torturé, à une fleur piquée par un ver, peut nous sembler une
+bizarrerie puérile, du moins elle ne peut faire aucun mal. Il est doux
+de penser que dans les profondeurs de la terre, que n'ont jamais
+éclairées un rayon de lumière de notre ciel matériel, a pénétré une
+conviction si lumineuse de l'ineffable bonté du Créateur, qu'on y
+croit si fermement que les lois générales par lesquelles Il agit ne
+peuvent admettre aucune injuste partialité, aucun mal, et ne peuvent
+être comprises que si l'on embrasse leur action dans l'infini de
+l'espace et du temps. Et puisque, comme j'aurai occasion de le faire
+observer plus tard, le système politique et social de cette race
+souterraine réunit et réconcilie les grandes doctrines en apparence
+opposées, qui de temps en temps sur cette terre apparaissent, sont
+discutées, puis oubliées, et reparaissent encore parmi les philosophes
+ou les rêveurs, je puis me permettre de placer ici quelques lignes
+d'un savant terrestre. En regard de cette croyance des Vril-ya à la
+perpétuité de la vie et de la conscience chez les créatures
+inférieures aussi bien que chez l'homme, je veux mettre un passage
+éloquent de l'ouvrage d'un éminent zoologiste, Louis Agassiz. Je viens
+de le retrouver, bien des années après que j'avais confié au papier
+ces souvenirs de la vie des Vril-ya, dans lesquels j'essaye
+aujourd'hui de mettre un peu d'ordre.
+
+«Les relations de chaque individu animal avec son semblable sont
+telles qu'elles devraient depuis longtemps être regardées comme une
+preuve suffisante qu'aucun être organisé n'a pu être appelé à
+l'existence que par l'intervention directe d'une volonté réfléchie.
+C'est là un puissant argument en faveur de l'existence, dans chaque
+animal, d'un principe immatériel semblable à celui qui, par son
+excellence et ses dons supérieurs, place l'homme à un rang si élevé
+au-dessus de l'animal; cependant le principe existe certainement, et,
+qu'on l'appelle sens, raison, ou instinct, il présente dans toute la
+chaîne des êtres organisés une série de phénomènes étroitement
+enchaînés les uns aux autres. C'est de ce principe que dérivent, non
+seulement les manifestations les plus élevées de l'esprit, mais la
+permanence même des différences spécifiques qui caractérisent chaque
+organisme. La plupart des arguments en faveur de l'immortalité de
+l'homme s'appliquent également à la permanence de ce principe chez les
+autres êtres vivants. Ne puis-je pas ajouter que si, dans la vie
+future, l'homme était privé de cette grande source de jouissance et de
+progrès moral et intellectuel, qui consiste dans la contemplation des
+harmonies d'un monde organisé, ce serait là une perte immense? Et ne
+pouvons-nous considérer le concert spirituel des mondes et de tous
+leurs habitants réunis en présence de leur Créateur comme la plus
+haute conception du Paradis?» (_Essai sur la Classification_, Sect.
+XVII, p. 97-99.)
+
+
+
+
+XV.
+
+
+Malgré la bonté de tous mes hôtes, la fille d'Aph-Lin se montrait
+encore plus délicate et plus prévoyante que les autres dans ses
+attentions pour moi. Sur son conseil, je quittai les vêtements sous
+lesquels j'étais descendu du monde supérieur et j'adoptai le costume
+des Vril-ya, à l'exception des ailes mécaniques, qui leur servaient
+comme d'un gracieux manteau quand ils marchaient. Mais comme à la
+ville beaucoup de Vril-ya ne portaient pas ces ailes, cette exception
+ne créait pas une différence marquée entre moi et la race au milieu de
+laquelle je séjournais, et je pus ainsi visiter la cité sans exciter
+une curiosité désagréable. Hors de la famille, personne ne savait que
+je venais du monde supérieur, et je n'étais regardé que comme un
+membre de quelque tribu inférieure et barbare, auquel Aph-Lin donnait
+l'hospitalité.
+
+La ville était grande, eu égard au territoire qui l'entourait et qui
+n'était pas beaucoup plus vaste que les propriétés de certains nobles
+anglais ou hongrois; mais toute cette étendue, jusqu'à la chaîne de
+rochers qui en formait la frontière, était cultivée avec le plus grand
+soin, excepté dans certaines portions des montagnes ou des pâturages
+abandonnées aux animaux que les Vril-ya apprivoisaient, mais dont ils
+ne se servaient pour aucun usage domestique. Leur bonté envers ces
+créatures plus humbles est si grande, qu'une somme est consacrée par
+le trésor public à les transporter dans d'autres tribus de Vril-ya
+disposées à les recevoir (surtout dans les nouvelles colonies), quand
+ils deviennent trop nombreux pour les pâturages qu'on leur a
+abandonnés. Ils ne se multiplient cependant pas aussi vite que le font
+chez nous les animaux destinés à être mangés. Il semble que ce soit
+une loi de la nature que les animaux inutiles à l'homme s'éloignent
+des pays qu'il occupe et même disparaissent complètement. Il existe
+dans les divers États, entre lesquels se partagent les Vril-ya, une
+vieille coutume qui est de laisser entre les frontières de deux États
+un terrain neutre et non cultivé. Pour la tribu dont je m'occupe,
+cette frontière, composée d'une chaîne de rochers sauvages, ne pouvait
+pas être franchie à pied, mais on la passait aisément à l'aide des
+ailes ou des bateaux aériens dont je parlerai plus loin. On y avait
+aussi ouvert des routes pour des véhicules mus par le vril. Ces
+chemins de communication étaient toujours éclairés et la dépense en
+était couverte par une taxe spéciale, à laquelle toute la communauté
+participait sous la dénomination de contribution Vril-ya dans une
+proportion convenue. Par le moyen de ces routes, un commerce
+considérable se faisait avec les États voisins ou même éloignés. La
+richesse de ce peuple venait surtout de l'agriculture. Il est aussi
+remarquable pour son adresse à fabriquer les outils qui servent au
+labourage. En échange de ces marchandises, il recevait des articles de
+luxe plutôt que de nécessité. Il ne payait presque aucune marchandise
+d'importation aussi cher que les oiseaux élevés à chanter des airs
+compliqués. Ces oiseaux venaient de fort loin; leur chant et leur
+plumage étaient également admirables. On me dit que ceux qui les
+élevaient et leur apprenaient à chanter mettaient un grand soin à les
+choisir, et que les espèces s'étaient beaucoup améliorées depuis
+quelques années. Je ne vis chez ce peuple aucun autre animal destiné à
+l'amusement, à l'exception de quelques êtres très curieux de la
+famille des Batraciens, semblables à nos grenouilles, mais avec une
+physionomie très intelligente; les enfants les aimaient beaucoup et
+les gardaient dans leurs jardins particuliers. Ils ne paraissent pas
+avoir d'animaux analogues à nos chiens et à nos chevaux, bien que Zee,
+ce savant naturaliste, me dit que des créatures pareilles avaient
+existé autrefois dans ces parages et qu'on en trouvait encore dans
+certaines régions habitées par d'autres races que celle des Vril-ya.
+Elle me dit qu'ils avaient disparu peu à peu du monde plus civilisé
+depuis la découverte du vril, qui les avait rendus inutiles. La
+mécanique et l'emploi des ailes avaient détrôné le cheval comme bête
+de somme, et l'on n'avait plus besoin du chien, soit pour se protéger,
+soit pour aller à la chasse, comme cela arrivait aux ancêtres des
+Vril-ya, quand ils craignaient les agressions de leurs semblables ou
+chassaient pour se procurer leur nourriture. Cependant, en ce qui
+concernait le cheval, cette région était si montagneuse qu'un cheval
+n'y aurait pas été d'une grande utilité, comme animal de luxe ou comme
+bête de somme. Le seul animal qu'ils emploient à ce dernier usage est
+une espèce de grande chèvre dont ils se servent dans leurs fermes. On
+peut dire que la nature du sol dans ces districts a donné la première
+idée des ailes et des bateaux aériens. L'étendue de la ville est due à
+l'habitude d'entourer chaque maison d'un jardin séparé. La rue
+principale, dans laquelle habitait Aph-Lin, s'élargissait en une vaste
+place carrée sur laquelle se trouvaient le Collège des Sages et toutes
+les administrations publiques; une magnifique fontaine du fluide
+lumineux, que j'appellerai naphte (j'en ignore la véritable nature),
+occupait le centre de cette place. Tous ces édifices publics ont un
+caractère uniforme de solidité massive. Ils me rappelaient
+l'architecture des tableaux de Martin. Tout le long de l'étage
+supérieur courait un vaste balcon, ou jardin suspendu, soutenu par des
+colonnes; ce jardin était rempli de plantes en fleurs et habité par
+différentes espèces d'oiseaux apprivoisés. Diverses rues partaient de
+cette place, toutes larges et brillamment illuminées; elles
+remontaient de chaque côté vers les hauteurs. Dans mes excursions à
+travers la ville, j'étais toujours accompagné par Aph-Lin ou par sa
+fille. Dans cette tribu, la Gy adulte peut se promener aussi
+familièrement avec un jeune An qu'avec une femme.
+
+Les magasins de détail ne sont pas nombreux; les chalands sont servis
+par des enfants de divers âges, extrêmement intelligents et polis,
+mais sans la plus légère nuance d'importunité ou de servilité. Le
+marchand n'est pas toujours présent; quand il est là, il ne paraît pas
+fort occupé de ses affaires; cependant il n'a choisi cette profession
+que parce qu'elle lui plaisait et nullement pour accroître sa fortune.
+
+Quelques-uns des plus riches citoyens du pays tiennent de ces
+magasins. Comme je l'ai déjà dit, on ne reconnaît dans ce pays aucune
+supériorité de rang, et par conséquent toutes les occupations sont
+regardées comme égales au point de vue social. L'An, chez lequel
+j'achetai mes sandales, était le frère du Tur, ou magistrat principal;
+et quoique son magasin ne fût pas plus grand que celui d'un relieur de
+Bond Street ou de Broadway, on me dit qu'il était deux fois plus riche
+que le Tur, qui habitait un véritable palais. Sans doute il possédait
+aussi une maison de campagne.
+
+Les Ana de cette tribu sont, en somme, fort indolents après l'âge
+actif de l'enfance. Soit par tempérament, soit par philosophie, ils
+mettent le repos au rang des plus grandes bénédictions de la vie. Il
+est vrai que quand on enlève à un être humain les motifs d'activité
+qu'il puise dans la cupidité ou l'ambition, il ne paraît pas étrange
+qu'il se repose tranquillement.
+
+Dans leurs mouvements ordinaires, ils aiment mieux marcher que voler.
+Mais dans leurs jeux, et pour me servir d'une figure un peu hardie,
+dans leurs promenades, ils se servent de leurs ailes, comme aussi dans
+les danses aériennes que j'ai décrites et dans les visites à leurs
+maisons de campagne, qui sont presque toutes situées sur des hauteurs;
+quand ils sont jeunes, ils préfèrent aussi leurs ailes à tout autre
+moyen de locomotion, pour accomplir leurs voyages dans les autres
+régions des Ana.
+
+Ceux qui s'exercent au vol peuvent voler, sinon aussi vite que
+certains oiseaux voyageurs, du moins de façon à faire quarante à
+cinquante kilomètres à l'heure et conservent cette vitesse pendant
+cinq ou six heures. Mais la plupart des Ana parvenus à l'âge adulte
+n'aiment plus les mouvements rapides qui exigent un effort vigoureux.
+C'est peut-être pour cette raison, comme ils pensent, d'accord sans
+doute avec la plupart de nos médecins, que la transpiration régulière
+par les pores de la peau est essentielle à la santé, qu'ils font usage
+des bains de vapeur que nous nommons bains turcs ou bains russes,
+suivis de douches d'eau parfumée. Ils ont une grande foi dans
+l'influence salutaire de certains parfums.
+
+Ils ont aussi l'habitude, à des périodes déterminées mais rares,
+peut-être quatre fois par an, quand ils sont en bonne santé, de faire
+usage d'un bain chargé de vril[5]. Ils disent que ce fluide, employé
+avec ménagement, fortifie la santé; mais que si l'en en fait un trop
+grand usage, lorsqu'on se porte bien, il produit une réaction qui
+épuise la vitalité. Toutefois, dans presque toutes leurs maladies, ils
+recourent au vril comme au plus actif des remèdes qui puissent aider
+la nature à repousser le mal.
+
+[Note 5: J'ai fait usage une fois du bain de vril. Il ressemblait
+beaucoup par ses propriétés fortifiantes aux bains de Gastein, dont
+beaucoup de médecins attribuent la puissance à l'électricité; mais les
+effets du bain de vril sont plus durables.]
+
+Ils sont, à leur façon, le plus luxueux des peuples, mais toutes les
+délicatesses de leur luxe sont innocentes. On peut dire qu'ils vivent
+dans une atmosphère de musique et de parfums. Toutes les chambres ont
+des appareils mécaniques destinés à produire des sons mélodieux, dans
+des tons si doux qu'on dirait des murmures d'esprits invisibles. Ils
+sont trop accoutumés à ces sons légers pour en être gênés dans leurs
+conversations, ou même, quand ils sont seuls, dans leurs réflexions.
+Mais ils pensent que respirer un air constamment chargé de mélodies et
+de parfums a pour effet d'adoucir et d'élever le caractère et les
+pensées. Quoiqu'ils soient très sobres, ils ne mangent d'autre
+nourriture animale que le lait et s'abstiennent absolument de toute
+boisson enivrante; ils sont extrêmement délicats et difficiles à
+l'endroit de la nourriture et de la boisson. Dans tous leurs
+amusements, les vieillards montrent une gaieté enfantine. Le but
+auquel ils tendent est le bonheur, qu'ils ne cherchent pas dans
+l'excitation d'un plaisir passager, mais dans les conditions
+habituelles de leur existence tout entière, et l'exquise aménité de
+leurs manières montre quel respect ils ont pour le bonheur des autres.
+
+La conformation de leur crâne présente des différences marquées à
+l'égard de toutes les races connues du monde supérieur, et je ne puis
+m'empêcher de penser que la forme du leur est un développement,
+produit par des siècles sans nombre, du type Brachycéphalique de l'Age
+de pierre dont parle Lyell dans ses _Éléments de Géologie_, ch. X, p.
+113, en le comparant avec le type Dolichocéphalique du commencement de
+l'Age de fer, correspondant à celui qui est aujourd'hui si commun
+parmi nous, et qu'on appelle type Celtique. Le crâne des Vril-ya a le
+même front massif et non pas fuyant comme dans le type Celtique, la
+même rondeur égale dans les organes frontaux, mais il est plus élevé
+au sommet, et moins prononcé dans l'hémisphère postérieur où les
+phrénologues placent les organes animaux. Pour parler la langue des
+phrénologues, le crâne commun aux Vril-ya a les organes du poids, du
+nombre, de la musique, de la forme, de l'ordre, de la causalité, très
+largement développés; ceux de la constructivité beaucoup plus
+prononcés que ceux de l'idéalité. Ceux qu'on appelle les organes
+moraux, comme ceux de la conscience ou de la bienfaisance, sont
+extraordinairement pleins; ceux de l'amativité et de la combativité
+sont très petits; celui de la ténacité très grand; l'organe de la
+destructivité (c'est-à-dire de la disposition à supprimer tous les
+obstacles) est immense, moins pourtant que celui de la bienfaisance,
+et celui de la philogéniture prend plutôt le caractère de la
+compassion et de la tendresse pour les êtres qui ont besoin de
+protection et de secours, que celui de l'amour animal de la
+progéniture.
+
+Je n'ai pas rencontré une seule personne difforme ou boiteuse. La
+beauté de leur physionomie ne consiste pas seulement dans la symétrie
+des traits, mais dans l'égalité de la peau, qui se maintient sans
+rides jusqu'à la vieillesse la plus avancée, et dans une douce
+sérénité d'expression jointe à cette majesté que donne le sentiment de
+la force et d'une complète sécurité physique et morale. C'est cette
+douceur même, jointe à cette majesté, qui inspirait à un spectateur
+comme moi, accoutumé à lutter avec les passions de l'humanité, un
+sentiment d'humilité et de crainte respectueuse. C'est une expression
+qu'un peintre pourrait donner à un demi-dieu, à un génie, à un ange.
+Les hommes, chez les Vril-ya, sont entièrement imberbes, les Gy-ei en
+vieillissant ont quelquefois une petite moustache.
+
+Je remarquai avec surprise que la couleur de leur peau n'était pas
+uniformément celle que j'avais remarquée chez les premiers individus
+que j'avais rencontrés; quelques-uns l'avaient beaucoup plus blanche,
+avec des yeux bleus et des cheveux d'un brun doré; cependant leur
+teint était d'un ton plus chaud et plus riche que celui des peuples du
+nord de l'Europe.
+
+On me dit que ce mélange de couleurs venait de mariages contractés
+avec les membres d'autres tribus lointaines des Vril-ya qui, soit par
+suite de la différence des climats, soit à cause de la diversité
+d'origine, étaient plus blanches que la tribu chez laquelle
+j'habitais. On regardait comme une preuve d'antiquité la couleur rouge
+la plus foncée; mais les Ana n'attachaient aucune idée d'orgueil à
+cette antiquité; ils étaient au contraire persuadés que leur
+supériorité venait de croisements fréquents avec d'autres familles
+différentes et cependant parentes, ils encourageaient ces mariages
+pourvu que les conjoints fussent toujours des membres de la famille
+des Vril-ya. Quant aux nations qui n'adoptaient pas les moeurs et les
+institutions des Vril-ya et qui passaient pour incapables d'acquérir
+sur les forces du vril cet empire que tant de générations s'étaient
+employées à acquérir et à conserver, on les regardait avec plus de
+dédain que les citoyens de New-York ne regardent les nègres.
+
+J'appris de Zee, plus instruite en toutes choses qu'aucun des hommes
+avec lesquels j'eus l'occasion de m'entretenir familièrement, que la
+supériorité des Vril-ya était attribuée à l'intensité de leurs
+anciennes luttes contre les obstacles de la nature dans les premiers
+lieux où ils s'étaient fixés.
+
+--Partout,--disait Zee, avec profondeur,--partout où nous rencontrons
+dans l'histoire de la civilisation cet état où la vie devient une
+lutte, où l'individu est obligé d'appeler à lui toute son énergie pour
+rivaliser avec ses compagnons, nous trouvons invariablement le même
+résultat; c'est-à-dire que, puisqu'un grand nombre doit périr dans
+cette lutte, la nature choisit pour les conserver les spécimens les
+plus vigoureux. Par conséquent, dans notre race, même avant la
+découverte du vril, les organisations supérieures furent seules
+conservées, et nos anciens livres contiennent une légende autrefois
+populaire selon laquelle nous fûmes chassés d'une région qui
+semblerait être votre monde supérieur, afin de nous perfectionner et
+d'arriver à l'épuration complète de notre race par l'âpreté des luttes
+que nos pères eurent à soutenir; et lorsque notre éducation sera
+achevée, nous sommes destinés à retourner dans le monde supérieur pour
+y supplanter toutes les races inférieures qui l'occupent aujourd'hui.
+
+Aph-Lin et Zee causaient souvent avec moi de la condition politique et
+sociale de ce monde supérieur, dont Zee supposait si philosophiquement
+que les habitants seraient détruits un jour ou l'autre par l'avènement
+des Vril-ya. Dans mes récits, je continuais à faire tout ce que je
+pouvais (sans me lancer dans des mensonges assez positifs pour être
+aisément aperçus par la sagacité de mes auditeurs) pour représenter
+notre puissance et nous-mêmes sous les couleurs les plus flatteuses.
+Ils y trouvaient pourtant de perpétuels sujets de comparaison entre
+les populations les plus civilisées de notre monde et les races
+souterraines les plus inférieures qu'ils regardaient comme plongées
+dans une barbarie sans espoir et condamnées à une destruction
+graduelle, mais certaine. Mais tous deux désiraient dérober à leurs
+concitoyens toute connaissance prématurée des régions éclairées par le
+soleil; tous deux étaient humains et frémissaient à la pensée de
+détruire tant de millions de créatures, et les peintures que je
+faisais de notre vie, si fortement colorées qu'elles fussent, les
+attristaient. En vain, je vantais nos grands hommes: poètes,
+philosophes, orateurs, généraux, et défiais les Vril-ya de nous en
+présenter autant.
+
+--Hélas!--disait Zee, dont la figure majestueuse prenait une
+expression d'angélique compassion,--cette domination du petit nombre
+sur la foule est le signe le plus sûr et le plus fatal d'une
+sauvagerie incorrigible. Ne voyez-vous pas que la première condition
+du bonheur mortel consiste à supprimer cette lutte et cette
+compétition entre les individus, car cette lutte, quelle que soit la
+forme du gouvernement, subordonne le grand nombre au petit nombre,
+détruit la liberté réelle des individus en dépit de la liberté
+nominale de l'État, et ôte à l'existence ce calme sans lequel on ne
+peut atteindre la félicité spirituelle ou corporelle? Nous pensons,
+nous, que plus nous pouvons rapprocher notre existence de celle que
+nos idées les plus nobles nous représentent comme le partage des âmes
+au delà du tombeau, plus nous nous rapprochons sur terre d'un bonheur
+divin, et plus la transition devient facile de cette vie à la vie
+future. Car, assurément, tout ce que nous pouvons imaginer de la vie
+des dieux ou des élus suppose l'absence de soucis personnels et de
+passions rivales, telles que l'avarice et l'ambition. Il nous semble
+que ce doit être une vie de sereine tranquillité. Sans doute, les
+facultés intellectuelles ou spirituelles n'y manquent point
+d'activité, mais cette activité, conforme au tempérament de chacun,
+n'a rien de forcé ni de répugnant; dans cette vie charmée par
+l'échange le plus libre des plus douces affections, l'atmosphère
+morale doit tuer la haine, la vengeance, l'esprit de contention et de
+rivalité. Tel est l'état politique auquel toutes les familles et
+toutes les tribus des Vril-ya cherchent à atteindre, et c'est vers ce
+but que tendent toutes nos théories gouvernementales. Vous voyez
+combien une pareille marche est opposée à celle des nations non
+civilisées d'où vous venez, et qui tendent systématiquement à
+perpétuer les troubles, les soucis, les passions belliqueuses, de plus
+en plus funestes à mesure que le progrès de ces peuples devient plus
+rapide dans la voie où ils marchent. La plus puissante de toutes les
+races de notre monde, en dehors de la famille des Vril-ya, se regarde
+comme la mieux gouvernée des sociétés politiques et croit avoir
+atteint à cet égard le plus haut degré de la sagesse politique, de
+sorte que les autres nations devraient essayer plus ou moins de
+l'imiter. Elle a établi, sur ses bases les plus larges, le Koom-Posh,
+c'est-à-dire le gouvernement des ignorants, d'après ce principe qu'ils
+sont les plus nombreux. Elle a fait consister le suprême bonheur en
+une rivalité universelle de sorte que les passions mauvaises ne sont
+jamais en repos; les citoyens sont en lutte pour le pouvoir, pour la
+richesse, pour tous les genres de supériorité, et dans cette rivalité,
+c'est quelque chose d'horrible que d'entendre les reproches, les
+médisances et les calomnies que les meilleurs mêmes et les plus doux
+d'entre eux accumulent les uns sur les autres sans honte et sans
+remords.
+
+--Il y a quelques années,--dit Aph-Lin,--j'ai visité ce peuple. Leur
+misère et leur dégradation étaient d'autant plus effroyables qu'ils se
+vantaient sans cesse de leur félicité, de leur grandeur comparées à
+celles du reste des autres peuples de leur race. Il n'y a aucun espoir
+que ce peuple, qui évidemment ressemble au vôtre, puisse s'améliorer,
+parce que toutes ses idées tendent à une décadence plus complète. Il
+désire augmenter de plus en plus son empire en dépit de cette vérité
+qu'au delà de limites assez restreintes il devient impossible
+d'assurer à un État le bonheur qui appartient à une famille bien
+réglée; et plus ils perfectionnent un système par lequel certains
+individus sont chauffés et gonflés à une taille qui dépasse la
+petitesse de millions de créatures, plus ils se frottent les mains, et
+s'écrient fièrement:--«Voyez par quelles grandes exceptions à la
+petitesse commune de notre race, nous prouvons l'excellence de notre
+système!
+
+--Bref,--conclut Zee,--si la sagesse de la vie humaine consiste à se
+rapprocher de la tranquillité sereine des immortels, il ne peut y
+avoir de système plus opposé à celui-là que celui qui tend à pousser à
+leur plus haut point les inégalités et les turbulences des mortels. Et
+je ne vois pas par quelle croyance religieuse des mortels agissant
+ainsi peuvent arriver à se faire même une idée des joies des immortels
+auxquels ils espèrent atteindre directement par la mort. Au contraire,
+des esprits habitués à placer le bonheur dans des choses si
+antipathiques à la nature divine trouveraient le bonheur des dieux
+très ennuyeux et désireraient revenir dans un monde où ils pourraient
+du moins se quereller.
+
+
+
+
+XVI.
+
+
+J'ai tant parlé de la baguette de vril que mes lecteurs s'attendent
+peut-être à ce que je la décrive. Je ne puis le faire avec exactitude,
+car on ne me permit jamais d'en toucher une, de peur que mon ignorance
+n'occasionnât quelque terrible accident. Elle est creuse; la poignée
+est garnie de plusieurs arrêts, clefs ou ressorts, par lesquels on
+peut en changer la force, la modifier et la diriger. Selon la manière
+dont on s'en sert elle tue ou elle guérit; elle perce un roc, ou
+chasse les vapeurs; elle affecte les corps, ou exerce une certaine
+influence sur les esprits. On la porte souvent sous la forme commode
+d'une canne de promeneur, mais elle est garnie de coulisses qui
+permettent de l'allonger ou de le raccourcir à volonté. Quand on s'en
+sert dans un but spécial, on en tient la poignée dans la paume de la
+main, l'index et le médius en avant. On m'assura, cependant, que la
+puissance de la baguette n'était pas la même dans toutes les mains,
+mais proportionnée à ce que l'organisme de chacun contient de vril, ou
+plutôt de celle des propriétés du vril qui a le plus d'affinité ou de
+rapport avec l'oeuvre à accomplir. Quelques-uns ont plus de puissance
+pour détruire, d'autres pour guérir, etc., et le résultat dépend
+beaucoup aussi du calme et de la sûreté de mouvement de l'opérateur.
+Ils affirment que le plein exercice de la puissance du vril ne peut
+être atteint que par un tempérament constitutionnel, c'est-à-dire par
+une organisation héréditairement transmise, et qu'une fille de quatre
+ans appartenant aux races Vril-ya peut accomplir, avec la baguette
+mise pour la première fois dans sa main, des effets que le mécanicien
+le plus fort et le plus habile ne parviendrait pas à exécuter, même
+quand il se serait exercé toute sa vie, s'il n'appartenait à la race
+des Vril-ya. Toutes ces baguettes ne sont pas également compliquées;
+celles qu'on donne aux enfants sont beaucoup plus simples que celles
+des adultes des deux sexes; elles sont construites pour l'occupation
+spéciale à laquelle les enfants sont attachés; et, comme je l'ai déjà
+dit, les plus jeunes enfants sont surtout occupés à détruire. Dans la
+baguette des femmes et des mères, la force de destruction est
+généralement supprimée, le pouvoir de guérir atteint son plus haut
+degré. Je voudrais pouvoir parler plus en détail de ce singulier
+conducteur du fluide vril, mais le mécanisme en est aussi délicat que
+les effets en sont merveilleux.
+
+Je dirai cependant que ces peuples ont inventé certains tubes par
+lesquels le fluide vril peut être conduit vers l'objet qu'il doit
+détruire, à travers des distances presque indéfinies; du moins je
+n'exagère rien en parlant de cinq cents ou six cents kilomètres. Leur
+science mathématique appliquée à cet objet est si parfaitement exacte,
+que sur le rapport d'un observateur placé dans un bateau aérien, un
+membre quelconque du vril peut apprécier sans se tromper la nature des
+obstacles, la hauteur à laquelle on doit élever l'instrument, le point
+auquel on doit le charger, de façon à réduire en cendres une ville
+deux fois grande comme Londres ou New-York, dans un espace de temps
+trop court pour que j'ose l'indiquer.
+
+Assurément ces Ana sont des mécaniciens d'une adresse merveilleuse,
+merveilleuse dans l'application de leurs facultés inventives aux
+usages pratiques.
+
+J'allai avec mon hôte et sa fille Zee visiter le grand musée public,
+qui occupe une aile du Collège des Sages, et dans lequel sont
+conservées, comme spécimens curieux de l'ignorance et des tâtonnements
+des anciens temps, beaucoup de machines que nous regardons avec
+orgueil comme des chefs-d'oeuvre de notre génie. Dans une des salles,
+jetés de côte, comme des choses oubliées, se trouvent des tubes
+destinés à ôter la vie au moyen de boules métalliques et d'une poudre
+inflammable, dans le genre de nos canons et de nos catapultes, et plus
+meurtriers que nos inventions les plus modernes.
+
+Mon hôte en parlait avec un sourire de mépris, comme pourrait le faire
+un officier d'artillerie en voyant les arcs et les flèches des
+Chinois. Dans une autre salle se trouvaient des modèles de voitures et
+de vaisseaux mus par la vapeur, et un ballon digne de Montgolfier. Zee
+prit la parole d'un air pensif.
+
+--Tels étaient--dit-elle,--les faibles essais de nos sauvages
+ancêtres, avant qu'ils eussent la plus légère idée des propriétés du
+vril!
+
+Cette jeune Gy était un magnifique exemple de la force musculaire à
+laquelle peuvent parvenir les femmes de son pays. Ses traits étaient
+beaux comme ceux de toute sa race; je n'ai jamais vu dans le monde
+supérieur un visage plus majestueux et plus parfait, mais son amour
+pour les études austères avait donné à sa physionomie une expression
+pensive qui la rendait un peu sévère quand elle ne parlait pas; et
+cette sévérité avait quelque chose de formidable quand on faisait
+attention à ses amples épaules et à sa grande taille. Elle était
+grande même pour une Gy et je l'ai vue soulever un canon avec autant
+d'aisance que j'en pourrais mettre à manier un pistolet de poche. Zee
+m'inspirait une terreur profonde, qui ne fit que s'accroître quand
+nous arrivâmes dans la salle du musée où l'on conservait les modèles
+des machines mues par le vril; par un certain mouvement de sa
+baguette, et en se tenant à distance elle mit en mouvement des corps
+pesants et énormes. Elle semblait les douer d'intelligence, elle s'en
+faisait comprendre et les contraignait d'obéir. Elle mit en mouvement
+des machines fort compliquées, arrêta ou continua le mouvement,
+jusqu'à ce que, dans un espace de temps prodigieusement court, elle
+eût changé des matériaux grossiers de diverses sortes en oeuvres
+d'art, régulières, complètes et parfaites. Tous les effets que
+produisent le mesmérisme ou l'électro-biologie sur les nerfs et les
+muscles des êtres vivants, Zee les produisit par un simple mouvement
+de sa baguette sur les roues et les ressorts de machines inanimées.
+
+Comme je faisais part à mes compagnons de la surprise que me causait
+cette influence sur les objets inanimés, avouant que dans notre monde
+j'avais vu que certaines organisations vivantes exercent sur d'autres
+organisations vivantes une influence réelle, mais souvent exagérée par
+la crédulité ou le mensonge, Zee, qui s'intéressait plus que son père
+à ces questions, me pria d'étendre la main et, plaçant la sienne à
+côté, elle appela mon attention sur certaines différences de type et
+de caractère. D'abord, le pouce de la Gy (et dans toute cette race,
+comme je l'observai plus tard, il en est de même pour les deux sexes)
+est beaucoup plus large, plus long et plus massif que le nôtre. Il y a
+presque autant de différence qu'entre le pouce d'un homme et celui
+d'un gorille. Secondement, la paume est proportionnellement plus
+épaisse que la nôtre, la texture de la peau est infiniment plus fine
+et plus douce, la chaleur moyenne plus intense. Ce que je remarquai
+surtout, c'est un nerf visible et facile à sentir sous la peau, qui
+part du poignet, contourne le gras du pouce, et se partage comme une
+fourche à la racine de l'index et du médius.
+
+--Avec votre faible pouce,--me dit la jeune savante,--et sans ce nerf,
+que vous trouvez plus ou moins développé dans notre race, vous ne
+pouvez obtenir qu'une influence faible et imparfaite sur le vril; mais
+en ce qui regarde le nerf, on ne le trouve pas chez nos premiers
+ancêtres ni chez les tribus les plus grossières qui n'appartiennent
+pas aux Vril-ya. Il s'est lentement développé dans le cours des
+générations, commençant avec les premiers progrès et s'accroissant par
+un exercice continuel de la puissance du vril; par conséquent, dans le
+cours de mille ou deux mille ans un nerf semblable pourrait se former
+chez les êtres supérieurs de votre race qui se consacreraient à cette
+science par excellence, qui soumet au vril les forces les plus
+subtiles de la nature. Mais vous parlez de la matière comme d'une
+chose en elle-même inerte et immobile; assurément vos parents ou vos
+institutions n'ont pu vous laisser ignorer qu'il n'y a pas de matière
+inerte: chaque particule est constamment en mouvement et constamment
+soumise aux agents parmi lesquels la chaleur est la plus apparente et
+la plus rapide, mais le vril est le plus subtil et le plus puissant
+quand on sait s'en servir. En fait, le courant, lancé par ma main et
+guidé par ma volonté, ne fait que rendre plus prompte et plus forte
+l'action qui agit éternellement sur toutes les particules de la
+matière, quelque inerte et immobile qu'elle paraisse. Si une masse de
+métal n'est pas capable de produire une pensée par elle-même, son
+mouvement intérieur la rend pénétrable à la pensée de l'agent
+intellectuel qui le travaille; et lorsque cette pensée est accompagnée
+d'une force suffisante de vril, le métal est aussi contraint d'obéir
+que s'il était transporté par une force matérielle visible. Il est
+animé pendant ce temps par l'âme qui le pénètre, de sorte qu'on peut
+presque dire qu'il vit et qu'il raisonne. Sans cela nous ne pourrions
+pas remplacer les domestiques par nos automates.
+
+Je respectais trop les muscles et la science de la jeune Gy pour me
+hasarder à discuter avec elle. J'avais lu quelque part, quand j'étais
+écolier, qu'un sage, discutant avec un empereur romain, s'était
+brusquement arrêté, et comme l'empereur lui demandait s'il n'avait
+plus rien à dire en faveur de son opinion, il répondit:--
+
+--Non, César, il est inutile de discuter contre un homme qui commande
+à vingt-cinq légions.
+
+J'étais secrètement persuadé que quels que fussent les effets réels du
+vril sur la matière, M. Faraday aurait pu prouver à la jeune Gy
+qu'elle en comprenait mal la nature et les causes; mais je n'en
+restais pas moins convaincu que Zee aurait pu assommer tous les
+Membres de la Société Royale des Sciences, les uns après les autres,
+d'un coup de poing. Tout homme raisonnable sait qu'il est inutile de
+discuter avec une femme ordinaire sur des choses qu'on comprend; mais
+discuter avec une Gy de sept pieds sur les mystères du vril, autant
+eût valu discuter dans le désert avec le simoun!
+
+Parmi les salles du musée du Collège des Sages, celle qui m'intéressa
+le plus était la salle consacrée à l'archéologie des Vril-ya et
+renfermant une très ancienne collection de portraits. Les couleurs et
+les corps sur lesquels elles étaient appliquées étaient si
+indestructibles, que les tableaux, qu'on faisait remonter à une date
+presque aussi ancienne que celles que mentionnent les plus vieilles
+annales des Chinois, conservaient une grande fraîcheur de coloris.
+Comme j'examinais cette collection, deux choses me frappèrent surtout:
+la première, c'est que les peintures qu'on disait vieilles de six ou
+sept mille ans étaient bien supérieures, sous le rapport de l'art, à
+celles qui avaient été exécutées depuis trois ou quatre mille ans; la
+seconde, c'est que les portraits de la première période se
+rapprochaient beaucoup du type de la race européenne du monde
+supérieur. Quelques-uns me rappelèrent vraiment les têtes italiennes
+des peintures du Titien, qui expriment si bien l'ambition ou la ruse,
+les soucis ou le chagrin, avec des rides qui sont comme des sillons
+creusés par les passions sur le visage qu'elles labourent. C'étaient
+bien là des portraits d'hommes qui avaient vécu dans la lutte et la
+guerre avant que la découverte des forces latentes du vril eût changé
+le caractère de la société, d'hommes qui avaient combattu pour la
+gloire ou pour le pouvoir, comme nous le faisons maintenant dans notre
+monde.
+
+Le type commence visiblement à se modifier environ mille ans après la
+découverte du vril. Il devient dès lors de plus en plus calme à chaque
+génération nouvelle, et ce calme marque une différence de plus en plus
+profonde entre les Vril-ya et les hommes livrés au travail et au
+péché; mais à mesure que la beauté et la grandeur de la physionomie
+s'accentuaient davantage, l'art du peintre devenait plus froid et plus
+monotone.
+
+Mais la plus grande curiosité de la collection c'étaient trois
+portraits appartenant aux âges anté-historiques et, suivant la
+tradition mythologique, faits par les ordres d'un philosophe, dont
+l'origine et les attributs étaient autant mêlés de fables symboliques,
+que ceux d'un Bouddha indien ou d'un Prométhée grec.
+
+C'est à ce personnage mystérieux, à la fois un sage et un héros, que
+toutes les principales races des Vril-ya font remonter leur origine.
+
+Les portraits dont je parle sont ceux du philosophe lui-même, de son
+grand-père et de son arrière-grand-père. Ils sont tous de grandeur
+naturelle. Le philosophe est vêtu d'une longue tunique qui semble
+former un vêtement lâche et comme une armure écailleuse, empruntée
+peut-être à quelque poisson ou à quelque reptile, mais les pieds et
+les mains sont nus; les doigts des uns et des autres sont très longs
+et palmés. La gorge est à peine visible, le front bas et fuyant; ce
+n'est pas du tout l'idée qu'on se fait d'un sage. Les yeux sont
+proéminents, noirs, brillants, la bouche très grande, les pommettes
+saillantes, et le teint couleur de boue. Suivant la tradition, ce
+philosophe avait vécu jusqu'à un âge patriarcal, dépassant plusieurs
+siècles, et il se souvenait d'avoir vu son grand-père, quand lui-même
+n'était qu'un homme d'un âge moyen, et son bisaïeul quand il était
+enfant; il avait fait ou fait faire le portrait du premier pendant sa
+vie; celui du second avait été pris sur sa momie. Le portrait du
+grand-père avait les traits et l'aspect de celui du philosophe, mais
+encore exagérés; il était nu et la couleur de son corps était
+singulière: la poitrine et le ventre étaient jaunes, les épaules et
+les bras d'une couleur bronzée; le bisaïeul était un magnifique
+spécimen du genre Batracien, une Grenouille Géante purement et
+simplement.
+
+Parmi les pensées profondes que ce philosophe, suivant la tradition,
+avait léguées à la postérité sous une forme rythmée, dans une
+sentencieuse concision, on cite celle-ci: «Humiliez-vous, mes
+descendants; le père de votre race était un Têtard:
+enorgueillissez-vous, mes descendants, car c'est la même Pensée Divine
+qui créa votre père, qui se développe en vous exaltant.»
+
+Aph-Lin me conta cette fable pendant que je regardais les trois
+portraits de ces Batraciens.
+
+--Vous vous riez de mon ignorance supposée et de ma crédulité de Tish
+sans éducation,--lui répondis-je,--mais quoique ces horribles croûtes
+puissent être fort anciennes et qu'elles aient voulu être, dans le
+temps, quelques grossières caricatures, je suppose que personne, parmi
+les gens de votre race, même dans les âges les moins éclairés, n'a
+jamais cru que l'arrière-petit-fils d'une Grenouille ait pu devenir un
+philosophe sentencieux; ou qu'aucune famille, je ne dirai pas de
+Vril-ya, mais de la variété la plus vile de la race humaine, descende
+d'un Têtard.
+
+--Pardonnez-moi,--répondit Aph-Lin,--pendant l'époque que nous nommons
+la Période Batailleuse ou Philosophique de l'Histoire, qui remonte à
+environ sept mille ans, un naturaliste très distingué prouva, à la
+satisfaction de ses nombreux disciples, qu'il y avait tant d'analogie
+entre le système anatomique de la Grenouille et celui de l'An, qu'on
+en conclut que l'un avait dû descendre de l'autre. Ils avaient en
+commun quelques maladie; ils étaient sujets à avoir dans les intestins
+les mêmes vers parasites; et, ce qu'il y a d'étrange à dire, c'est que
+l'An a dans son organisme la même vessie natatoire, devenue
+parfaitement inutile, mais qui, subsistant à l'état de rudiment,
+prouve jusqu'à l'évidence que l'An descend directement de la
+Grenouille. On ne peut alléguer contre cette théorie la différence de
+taille, car il existe encore dans notre monde des Grenouilles d'une
+taille peu inférieure à la nôtre et qui paraissent avoir été encore
+plus grandes il y a quelques milliers d'années.
+
+--Je comprends cela,--dis-je,--car d'après nos plus éminents
+géologues, qui les ont peut-être vues en rêve, d'énormes Grenouilles
+ont dû habiter le monde supérieur avant le Déluge et de telles
+Grenouilles sont bien les êtres qui devaient vivre dans les lacs et
+les marais de votre monde souterrain. Mais, je vous en prie,
+continuez.
+
+--Pendant la Période Batailleuse de l'Histoire, on était sûr que ce
+qu'un sage affirmait était contredit par un autre. C'était en effet,
+une maxime reçue que la raison humaine ne pouvait se soutenir sans
+être ballottée par le mouvement perpétuel de la contradiction; aussi
+une autre école de philosophie soutint-elle que l'An n'était pas
+descendu de la Grenouille, mais que la Grenouille était, au contraire,
+le perfectionnement de l'An. La structure de la Grenouille, dans son
+ensemble, est plus symétrique que celle de l'An; à côté de l'admirable
+structure de ses membres inférieurs, de ses flancs et de ses épaules,
+la plupart des Ana de ce temps paraissaient difformes et étaient
+certainement mal faits. De plus, la Grenouille pouvait vivre également
+sur terre et dans l'eau: privilège précieux, marque d'une nature
+spirituelle refusée à l'An, puisque celui-ci ne se servait plus de sa
+vessie natatoire, ce qui prouve qu'il était dégénéré d'une forme plus
+élevée. De plus, les races les plus anciennes des Ana semblent avoir
+été couvertes de poils, et, même à une date comparativement
+rapprochée, des touffes hérissées défiguraient le visage de nos
+ancêtres, s'étendant d'une façon sauvage sur leurs joues et leur
+menton, comme chez vous, mon pauvre Tish. Mais depuis des générations
+sans nombre, les Ana ont toujours essayé d'effacer tout vestige de
+ressemblance entre eux et les vertébrés couverts de poils, et ils ont
+graduellement fait disparaître cette sécrétion pileuse, qui les
+avilissait, par la loi de la sélection sexuelle; les Gy-ei préférant
+naturellement la jeunesse ou la beauté des figures unies. Mais le
+degré qu'occupe la Grenouille dans l'échelle des vertébrés est
+démontré par ceci qu'elle n'a pas du tout de poils, pas même sur la
+tête. Elle naît avec ce degré de perfection auquel les Ana, malgré les
+efforts de siècles incalculables, n'ont pu atteindre encore. La
+complication merveilleuse et la délicatesse du système nerveux et de
+la circulation artérielle d'une Grenouille servaient, à cette école,
+d'argument pour démontrer que la Grenouille était plus susceptible
+d'éprouver des jouissances que notre organisation inférieure ou du
+moins plus simple. L'examen de la main d'une Grenouille, si je puis
+parler ainsi, servait à expliquer sa disposition plus vive à l'amour
+et à la vie sociale en général. Bref, quelque aimants et sociables que
+soient les Ana, les Grenouilles le sont encore plus. Enfin, ces deux
+écoles firent rage l'une contre l'autre; l'une affirmant que l'An
+était la Grenouille perfectionnée; l'autre, que la Grenouille était le
+plus haut développement de l'An. Les moralistes se partagèrent aussi
+bien que les naturalistes; cependant, le plus grand nombre se rangea
+du côté de ceux qui préféraient la Grenouille. Ils disaient avec
+beaucoup de justesse que, dans la conduite morale (c'est-à-dire dans
+l'observation des règles les plus utiles à la santé et au bien commun
+de l'individu et de la société), la Grenouille avait une supériorité
+immense et incontestable. Toute l'histoire démontrait l'immoralité
+absolue de la race humaine, le mépris complet, même des humains les
+plus renommés, pour les lois qu'ils avaient reconnues être
+essentielles à leur bonheur ou à leur bien-être particulier et
+général. Mais le critique le plus sévère des Grenouilles ne pourrait
+trouver dans leurs moeurs un seul moment d'oubli des lois morales
+qu'elles ont tacitement reconnues. Et après tout, à quoi sert la
+civilisation si la supériorité de la conduite morale n'est pas le but
+auquel elle tend et la pierre de touche de ses progrès? Enfin, les
+partisans de cette théorie supposaient qu'à une époque reculée, la
+Grenouille avait été le développement perfectionné de la race humaine;
+mais que, par des causes qui défiaient les conjectures de notre
+raison, elle n'avait pu maintenir son rang dans l'échelle de la
+nature, tandis que l'An, quoique inférieur par son organisation,
+avait, en se servant moins de ses vertus que de ses vices, comme la
+férocité et la ruse, acquis un certain ascendant; de même que dans la
+race humaine, des tribus complètement barbares ont, par leur
+supériorité dans de tels vices, détruit ou réduit à presque rien les
+tribus qui leur étaient supérieures par l'intelligence et la culture.
+Malheureusement ces disputes se mêlèrent aux notions religieuses de
+cette époque, et comme la société était alors administrée par le
+gouvernement du Koom-Posh, qui, étant composé d'ignorants, était par
+conséquent très excitable, la multitude prit la question des mains des
+philosophes; les chefs politiques virent que la question Grenouille
+pouvait, la populace s'y intéressant, devenir un instrument utile à
+leur ambition, et pendant au moins mille ans les guerres et les
+massacres furent à l'ordre du jour: pendant ce temps, les philosophes
+des deux partis furent mis en pièces et le gouvernement du Koom-Posh
+lui-même fut heureusement renversé par l'ascendant d'une famille qui
+prouva clairement qu'elle descendait du premier Têtard et qui donna
+des souverains despotiques à toutes les nations des Vril-ya. Ces
+despotes disparurent finalement, du moins de nos communautés, lorsque
+la découverte du vril amena les paisibles institutions sous lesquelles
+prospèrent toutes les races des Vril-ya.
+
+--Est-ce qu'il n'y a plus maintenant de disputeurs ni de philosophes
+disposés à renouveler la querelle; ou reconnaissent-ils tous la
+descendance du Têtard?
+
+--Non,--dit Zee, avec un superbe sourire,--ces querelles appartiennent
+au Pah-Bodh des âges d'ignorance et ne servent maintenant qu'à
+l'amusement des enfants. Quand on sait de quels éléments se composent
+nos corps, éléments qui nous sont communs avec la plus humble plante,
+est-il besoin de savoir si le Tout-Puissant a tiré ces éléments d'une
+substance plutôt que de l'autre, afin de créer l'être auquel Il a
+donné la faculté de Le comprendre et qu'Il a doué de toutes les
+grandeurs intellectuelles qui découlent de cette connaissance? L'An a
+commencé à exister comme An au moment où il a été doué de cette
+faculté, et, avec cette faculté, de la persuasion que de quelque façon
+que sa race se perfectionne à travers une suite de siècles, elle
+n'aura jamais le pouvoir d'animer et de combiner les éléments, de
+façon à former même un Têtard.
+
+--Tu parles sagement, Zee,--dit Aph-Lin,--et c'en est assez pour nous,
+mortels à courte existence, d'avoir une assurance raisonnable que,
+soit que l'An descende ou non du Têtard, il ne peut pas plus revenir à
+cette forme que les institutions des Vril-ya ne peuvent retomber dans
+les fondrières et la corruption désordonnée d'un Koom-Posh.
+
+
+
+
+XVII.
+
+
+Les Vril-ya, privés de la vue des corps célestes et ne connaissant
+d'autre différence entre la nuit et le jour que celle qu'ils jugent à
+propos d'établir eux-mêmes, ne divisent naturellement pas le temps
+comme nous; mais je trouvai facile à l'aide de ma montre, que j'avais
+heureusement conservée, d'arriver à calculer les heures avec une
+grande exactitude. Je réserve pour un ouvrage futur sur les sciences
+et la littérature des Vril-ya, si le ciel me prête vie, tous les
+détails sur la façon dont ils arrivent à diviser le temps. Je me
+contenterai de dire ici que leur année diffère peu de la nôtre pour la
+durée, mais leurs divisions ne sont pas du tout les mêmes. Leur jour,
+en y comprenant ce que nous appelons la nuit, se compose de vingt
+heures, au lieu de vingt-quatre, et naturellement leur année comprend
+un nombre proportionné de jours de plus. Ils subdivisent ainsi les
+vingt heures de leur jour: huit heures[6], appelées Heures
+Silencieuses, pour le repos; huit heures, appelées Heures Sérieuses,
+pour leurs affaires et leurs occupations, et quatre heures, appelées
+Heures Oisives, par lesquelles se termine ce que j'appelle leur jour;
+elles sont consacrées aux amusements, aux jeux, aux récréations, aux
+conversations familières suivant le goût ou le désir de chacun. Mais,
+hors des maisons, il n'y a pas de véritable nuit. Ils entretiennent
+dans les rues et dans la campagne environnante jusqu'aux limites du
+territoire la même quantité de lumière. Seulement, dans les maisons,
+ils la diminuent de façon à en faire un doux crépuscule pendant les
+Heures Silencieuses. Les Vril-ya ont une horreur profonde de
+l'obscurité absolue et leurs lumières ne sont jamais complètement
+éteintes. Dans les occasions de réjouissance, ils laissent à leurs
+lampes tout leur éclat, mais ils continuent à compter les heures du
+jour et de la nuit par des mécanismes ingénieux qui répondent à nos
+horloges et à nos montres. Ils aiment beaucoup la musique, et c'est en
+musique que ces chronomètres frappent les principales divisions du
+temps. À chaque heure du jour, les sons de leurs horloges publiques,
+répétés par celles des maisons et des hameaux dispersés dans la
+campagne, produisent un effet singulièrement doux et pourtant
+solennel. Mais pendant les Heures Silencieuses, le bruit en est
+tellement adouci qu'on l'entend à peine. Ils n'ont pas de changement
+de saison, et, du moins dans le territoire de cette tribu, la
+température me parut très égale, aussi chaude que celle d'un hiver
+italien, et plutôt humide que sèche. Dans la matinée, le temps était
+ordinairement tranquille, mais par moments il soufflait un vent
+violent venant des rochers qui formaient la frontière du territoire.
+Toutes les saisons sont bonnes pour semer les récoltes, comme dans les
+Îles Fortunées des anciens poètes. On voit en même temps les plantes
+en feuille ou en bouton, en épi ou couvertes de fruits. Tous les
+arbres fruitiers, cependant, après la récolte, perdent ou changent
+leur feuillage. Mais ce qui me frappa le plus quand je calculai leurs
+divisions du temps, ce fut de constater la durée moyenne de la vie
+parmi eux. Je trouvai, après des recherches minutieuses, que leur
+existence était beaucoup plus longue que la nôtre. Ils sont à cent ans
+ce que nous sommes à soixante-dix. Ce n'est pas le seul avantage
+qu'ils aient sur nous; car parmi nous peu d'hommes atteignent leur
+soixante-dixième année, tandis que parmi eux, au contraire, peu
+meurent avant cent ans, et ils jouissent généralement d'une santé et
+d'une vigueur qui font de la vie une bénédiction jusqu'au dernier
+jour. Des causes diverses contribuent à ce résultat; l'absence de tout
+stimulant alcoolique, la tempérance dans la nourriture, surtout
+peut-être une sérénité d'esprit que ne troublent ni occupations
+pleines de sollicitude, ni passions vives. Ils ne sont tourmentés ni
+par notre avarice, ni par notre ambition; ils se montrent parfaitement
+indifférents, même au désir de la gloire; ils sont susceptibles de
+grandes affections, mais leur amour se manifeste par une complaisance
+tendre et aimable, qui, en faisant leur bonheur, fait rarement et ne
+fait peut-être jamais leur malheur. Comme la Gy est sûre de n'épouser
+que celui qu'elle aura choisi, et, ici comme chez nous, le bonheur
+intérieur dépendant surtout de la femme, la Gy, ayant choisi l'époux
+qu'elle préfère, est indulgente pour ses fautes, complaisante pour ses
+goûts, et fait tout ce qui dépend d'elle pour se l'attacher. La mort
+d'un être aimé est pour eux comme pour nous la source d'une vive
+douleur; non seulement la mort les frappe rarement avant l'époque où
+elle est un soulagement plutôt qu'une peine, mais quand cela arrive le
+survivant puise beaucoup plus de consolations que nous ne le faisons
+pour la plupart, je le crains bien, dans la certitude d'une réunion
+dans un monde meilleur et plus heureux.
+
+[Note 6: Pour ma commodité, j'adopte les mots: heures, jours, années,
+etc., en tout ce qui se rapporte aux subdivisions générales du temps
+chez les Vril-Ya. Ces termes ne correspondent pas, d'une façon
+absolue, avec ces subdivisions.]
+
+Toutes ces causes concourent donc à leur procurer une santé
+perpétuelle et une agréable longévité; leur organisation héréditaire y
+entre aussi pour sa part. Suivant leurs annales, à l'époque où ils
+vivaient en communautés semblables aux nôtres, agitées par des luttes,
+leur vie était beaucoup plus courte et leurs maladies plus nombreuses
+et plus graves. Ils disent eux-mêmes que la durée de la vie a augmenté
+et augmente encore depuis la découverte du vril et de ses propriétés
+médicales. Ils ont peu de médecins de profession, et ce sont
+principalement des Gy-ei, surtout celles qui sont veuves et sans
+enfants; elles éprouvent un grand plaisir à exercer l'art de guérir et
+entreprennent même les opérations chirurgicales qu'exigent certains
+accidents ou plus rarement certaines maladies.
+
+Ils ont leurs plaisirs et leurs fêtes, et pendant les Heures Oisives,
+ils ont l'habitude de se réunir en grand nombre pour se livrer à ces
+jeux aériens que j'ai déjà décrits. Ils ont aussi des salles publiques
+pour la musique et même des théâtres, dans lesquels ils jouent des
+pièces qui me parurent assez semblables à celles des Chinois. Ce sont
+des drames dont les personnages et les événements sont pris dans un
+passé reculé, toutes les unités classiques y sont outrageusement
+violées, et le héros, enfant au premier tableau, est déjà un vieillard
+au second et ainsi de suite. Ces pièces sont très ancienne. Je les
+trouvai parfaitement ennuyeuses dans leur ensemble, quoique relevées
+par des machines merveilleuses, par une sorte de bonne humeur d'un
+comique très vif et des passages détachés d'une grande vigueur dans un
+langage poétique, mais un peu surchargé de métaphores et de tropes.
+Bref, elles me faisaient le même effet que les pièces de Shakespeare
+pouvaient faire à un Parisien au temps de Louis XIV ou peut-être à un
+Anglais sous le règne de Charles II.
+
+L'auditoire, composé surtout de Gy-ei, paraissait jouir vivement de la
+représentation, ce qui me surprit de la part de femmes si majestueuses
+et si sérieuses; mais je m'aperçus bientôt que tous les acteurs
+étaient au-dessous de l'adolescence et je supposai que les mères et
+les soeurs assistaient à ce spectacle pour faire plaisir à leurs
+enfants et à leurs frères.
+
+J'ai dit que ces drames remontent à une haute antiquité. Aucune pièce
+nouvelle, aucune oeuvre d'imagination digne d'être conservée, ne
+paraît avoir été composée depuis plusieurs générations. Quoiqu'il ne
+manque pas de publications nouvelles, qu'il y ait même ce qu'on peut
+appeler des journaux, ceux-ci sont surtout consacrés aux sciences
+mécaniques, aux rapports sur les inventions nouvelles, aux annonces
+relatives à différents détails d'affaires, bref, à des choses
+pratiques. Quelquefois un enfant écrit un petit conte romanesque, ou
+une Gy donne carrière à ses craintes ou à ses espérances amoureuses
+dans un poème; mais ces effusions ont un très mince mérite et ne sont
+lues que par les enfants et les jeunes filles. Les oeuvres les plus
+intéressantes, et d'un caractère purement littéraire, sont les récits
+d'exploration et de voyage dans les autres régions de ce monde
+souterrain. Ces relations sont généralement écrites par de jeunes
+émigrants et lues avec avidité par les parents et les amis qu'ils ont
+laissés derrière eux.
+
+Je ne puis m'empêcher d'exprimer à Aph-Lin mon étonnement de ce qu'un
+peuple, chez qui les sciences mécaniques avaient fait tant de progrès
+et chez qui la civilisation intellectuelle était parvenue à réaliser
+pour le bonheur du peuple les conceptions que nos philosophes
+terrestres, après des siècles de disputes, se sont généralement
+accordés à regarder comme des rêves, fût si dépourvu de toute
+littérature contemporaine, malgré le haut degré de perfection où la
+culture avait amené la langue à la fois riche et simple, énergique et
+harmonieuse.
+
+--Ne voyez-vous pas qu'une littérature telle que vous la rêvez serait
+tout à fait incompatible avec l'état parfait de félicité politique et
+sociale, auquel vous nous faites l'honneur de nous croire
+arrivés?--répondit mon hôte.--Nous avons enfin, après des siècles de
+lutte, établi une forme de gouvernement dont nous sommes contents;
+comme nous ne faisons aucune distinction de rang et que nous
+n'accordons à nos magistrats aucun honneur distinctif, nul stimulant
+n'excite l'ambition personnelle. Personne ne lirait des ouvrages où
+seraient soutenues des théories qui impliqueraient quelques
+changements sociaux ou politiques, et par conséquent personne n'en
+écrit de tels. Si de loin en loin un An n'est pas satisfait de notre
+tranquille manière de vivre, il ne l'attaque pas: il s'en va. Ainsi,
+toute cette portion de la littérature (et à en juger par les anciens
+ouvrages de nos bibliothèques publiques, c'en était autrefois une
+portion considérable) qui est consacrée aux théories spéculatives sur
+la société est tombée dans l'oubli. Autrefois on écrivait beaucoup
+aussi sur les attributs et l'essence de la Bonté Suprême et sur les
+arguments pour et contre la vie future. Maintenant nous reconnaissons
+deux faits: il y _a_ un Être Divin, et il y _a_ une vie future; et
+nous convenons que quand nous écririons à nous user les doigts
+jusqu'aux os, nous n'arriverions pas à jeter la moindre lumière sur la
+nature et les conditions de cette vie future, ni à rendre plus claire
+notre connaissance des attributs et de l'essence de cet Être Divin.
+C'est ainsi qu'une autre branche de notre littérature s'est éteinte
+heureusement pour notre race, car à l'époque où l'on écrivait tant sur
+des choses que personne ne pouvait éclaircir, les gens semblent avoir
+vécu dans un état perpétuel de contestations et de luttes. Une autre
+portion considérable de notre ancienne littérature consiste dans
+l'histoire des guerres et des révolutions de l'époque où les Ana
+vivaient en sociétés nombreuses et turbulentes, chacune cherchant à
+s'agrandir aux dépens de l'autre. Vous voyez combien notre vie est
+calme aujourd'hui; il y a des siècles que nous vivons ainsi. Nous
+n'avons aucun événement à raconter. Que peut-on dire de nous, sinon:
+ils naquirent, vécurent heureux, et moururent? Quant à cette partie de
+la littérature qui naît de l'imagination et que nous appelons
+Glaubsila, ou familièrement Glaubs, les raisons de son déclin parmi
+nous sont faciles à découvrir. Nous voyons, en nous reportant à ces
+chefs-d'oeuvre de la littérature que nous lisons tous encore avec
+plaisir, mais dont personne ne tolèrerait l'imitation, qu'ils sont
+consacrés à la peinture de passions que nous n'éprouvons plus, telles
+que l'ambition, la vengeance, l'amour illégitime, la soif de la gloire
+militaire, et ainsi de suite. Les vieux poètes vivaient dans une
+atmosphère imprégnée de ces passions et sentaient vivement ce qu'ils
+exprimaient avec tant d'éclat. Personne ne pourrait maintenant
+exprimer ces passions, car personne ne les ressent, et celui qui les
+exprimerait ne trouverait aucune sympathie chez ses lecteurs. D'autre
+part, l'ancienne poésie se complaisait à étudier les mystérieuses
+bizarreries du coeur humain, qui mènent à l'extraordinaire dans le
+crime et le vice comme dans la vertu. Mais notre société s'est
+débarrassée de toutes les tentations qui pourraient entraîner à
+quelque crime ou à quelque vice saillant, et le niveau moral est si
+égal, qu'il n'y a même pas de vertus saillantes. Dès qu'elle ne peut
+plus se nourrir de passions fortes, de crimes terribles, de
+supériorités héroïques, la poésie est sinon condamnée à mourir de
+faim, du moins réduite à un maigre ordinaire. Il reste la poésie
+descriptive: la description des rochers, des arbres, des eaux, de la
+vie domestique, et nos jeunes Gy-ei mêlent beaucoup de ces fadeurs à
+leurs vers amoureux.
+
+--Une telle poésie,--m'écriai-je,--pourrait assurément être charmante,
+et nous avons parmi nous des critiques qui la considèrent comme plus
+élevée que celle qui dépeint les crimes ou analyse les passions de
+l'homme. Quoi qu'il en soit, le genre poétique insipide dont vous
+parlez est celui qui trouve aujourd'hui le plus de lecteurs parmi le
+peuple auquel j'appartiens.
+
+--Cela se peut; mais je suppose que les écrivains travaillent beaucoup
+leur langue et s'appliquent avec un soin religieux au choix des mots
+et à la perfection du rythme?
+
+--Certainement, tous les grands poètes le doivent. Quoique le don de
+la poésie soit inné, ce don exige, pour qu'on en puisse profiter,
+autant de travail qu'un bloc de métal dont vous voulez faire une de
+vos machines.
+
+--Et sans doute vos poètes ont quelque motif pour se donner tant de
+peine afin d'arriver à ces gentillesses de langage?
+
+--Oui! je suppose que leur instinct les porterait à chanter comme
+chantent les oiseaux; mais s'ils donnent à leurs chants ces beautés
+artificielles d'expression, je pense qu'ils y sont poussés par le
+désir de la gloire, et peut-être parfois par le besoin d'argent.
+
+--Précisément. Mais dans notre monde nous n'attachons la gloire à rien
+de ce que l'homme peut accomplir dans ce temps que nous appelons la
+vie. Nous perdrions bientôt cette quiétude, qui constitue
+essentiellement notre félicité, si nous accordions à tel ou tel
+individu des louanges exceptionnelles qui entraîneraient un pouvoir
+exceptionnel et qui réveilleraient les passions mauvaises aujourd'hui
+endormies; d'autres hommes convoiteraient immédiatement ces louanges,
+l'envie s'élèverait, et avec l'envie, la haine, la calomnie, et la
+persécution. Notre histoire raconte que la plupart des poètes et des
+écrivains qui, autrefois, obtenaient le plus de gloire, étaient aussi
+assaillis des plus grandes injures et se trouvaient après tout très
+malheureux, soit à cause de leurs rivaux, soit par les faiblesses de
+caractère que tend à faire naître une sensibilité excessive à l'égard
+de la louange et du blâme. Quant au stimulant du besoin, nul dans
+notre société ne connaît l'aiguillon de la pauvreté, et si même il en
+était ainsi aucune profession ne serait moins lucrative que la
+profession d'écrivain. Nos bibliothèques publiques contiennent tous
+les livres anciens que le temps a respectés; ces livres, pour les
+raisons que je viens de vous dire, sont infiniment meilleurs que tous
+ceux qu'on pourrait écrire aujourd'hui, et chacun peut les lire sans
+qu'il en coûte rien. Nous ne sommes pas assez fous pour payer le
+plaisir de lire des livres moins bons, quand nous pouvons en lire
+d'excellents pour rien.
+
+--Pour nous, la nouveauté est une séduction; on lit un livre nouveau,
+même mauvais, tandis qu'on néglige un livre ancien qui est excellent.
+
+--La nouveauté, pour les peuples barbares qui luttent avec désespoir
+pour arriver à un état meilleur, est sans doute plus attrayante que
+pour nous qui ne voyons rien à gagner aux nouveautés; mais, après
+tout, un de nos grands auteurs, d'il y a quatre mille ans, a observé
+que «celui qui lit les livres anciens trouvera toujours en eux quelque
+chose de nouveau, et que celui qui lit les livres nouveaux y trouvera
+toujours quelque chose d'ancien». Mais pour en revenir à la question
+que vous avez soulevée, comme il n'y a point parmi nous un stimulant
+suffisant pour nous porter à prendre de la peine, comme nous ne
+connaissons ni l'amour de la gloire, ni le besoin, s'il est des
+tempéraments poétiques, cette faculté s'exhale dans des chants, à la
+façon des oiseaux dont vous parliez tout à l'heure, mais faute de
+culture, ces chants ne trouvent point d'auditoire, et, faute
+d'auditoire, cette faculté s'éteint d'elle-même dans les occupations
+ordinaires de la vie.
+
+--Mais comment se fait-il que les mêmes motifs qui empêchent de
+cultiver la littérature ne soient pas également funestes à la science?
+
+--Votre question me surprend. Ce qui inspire le goût de la science,
+c'est l'amour de la vérité, en dehors de toute considération de
+gloire; et d'ailleurs la science, chez nous, est consacrée presque
+uniquement à des usages pratiques, essentiels à notre conservation
+sociale et au bien-être de notre vie quotidienne. L'inventeur ne
+demande pas la gloire et on ne lui en accorde aucune; il jouit d'une
+occupation qui lui plaît et ne recherche point la fatigue des
+passions. L'esprit de l'homme a besoin d'exercice aussi bien que son
+corps, et d'un exercice continuel plutôt que violent. Nos savants les
+plus ingénieux sont, en général, ceux qui vivent le plus longtemps et
+qui sont les plus exempts de toute maladie. La peinture est pour
+beaucoup un amusement, mais cet art n'est pas ce qu'il était
+autrefois, quand les grands peintres de nos différents peuples
+luttaient pour obtenir la couronne d'or, qui leur donnait un rang égal
+à celui des rois sous lesquels ils vivaient. Vous aurez sans doute
+observé dans notre musée combien les peintures étaient supérieures il
+y a plusieurs milliers d'années. C'est peut-être parce que la musique
+est en réalité plus voisine de la science que la poésie, qu'elle est
+encore le plus florissant de tous les arts parmi nous. Cependant, même
+à l'égard de la musique, l'absence du stimulant des louanges et de la
+gloire a empêché parmi nous toute grande supériorité de se manifester.
+Nous brillons plutôt par la musique d'ensemble, grâce à nos grands
+instruments mécaniques, dans lesquels nous nous servons beaucoup de
+l'eau[7], que par le talent des artistes qui jouent seuls. Nous
+n'avons guère eu de compositeurs originaux depuis plusieurs siècles.
+Nos airs favoris sont très anciens, mais on les a enrichis de
+variations compliquées, composées par des musiciens inférieurs,
+quoique ingénieux.
+
+[Note 7: Ceci peut rappeler aux savants l'invention par Néron d'une
+machine musicale, dans laquelle l'eau remplissait les fonctions d'un
+orchestre et dont il s'occupait quand la conspiration éclata contre
+lui.]
+
+--N'y a-t-il donc chez les Ana aucune société politique animée de ces
+passions, sujette à ces crimes, et admettant ces disparités de
+condition, intellectuelles et morales, que votre tribu et même les
+Vril-ya en général, ont depuis longtemps laissées derrière eux dans
+leur marche vers la perfection? S'il en est ainsi, peut-être que dans
+ces sociétés l'Art et sa soeur la Poésie sont encore cultivés et
+honorés?
+
+--Il y a quelques sociétés de ce genre dans les régions les plus
+éloignées, mais nous ne les mettons pas au rang des nations
+civilisées; nous ne leur donnons pas même le nom d'Ana, et encore
+moins celui de Vril-ya. Ce sont des barbares, vivant surtout dans cet
+état inférieur, le Koom-Posh, qui tend nécessairement à la hideuse
+dissolution du Glek-Nas. Leur existence misérable se passe en luttes
+et en changements perpétuels. Quand ils ne se battent pas avec leurs
+voisins, ils se battent entre eux. Ils sont divisés en partis qui
+s'insultent, se pillent mutuellement quand ils ne s'assassinent pas,
+et cela pour des différences frivoles d'opinions que nous ne
+comprendrions même pas, si nous n'avions pas lu l'histoire et si nous
+n'avions passé par les mêmes épreuves dans les siècles d'ignorance et
+de barbarie. La moindre bagatelle suffit pour les faire partir en
+guerre. Ils prétendent tous être égaux, et, plus ils ont lutté dans ce
+but, détruisant les anciennes distinctions pour en créer de nouvelles,
+plus l'inégalité devient visible et intolérable, parce qu'il ne reste
+plus d'associations et d'affections héréditaires pour adoucir cette
+unique différence qui subsiste entre la majorité qui n'a rien et la
+minorité qui possède tout. Naturellement la majorité hait la minorité,
+mais ne peut s'en passer. Le grand nombre attaque sans cesse le petit
+nombre, et l'extermine quelquefois; mais aussitôt, une nouvelle
+minorité s'élève du sein de la majorité et se montre plus rude que la
+précédente. Car, là où les sociétés sont nombreuses et où le désir
+d'acquérir quelque chose est la fièvre prédominante, il y a peu de
+gagnants et beaucoup de perdants. Bref, le peuple dont je parle est
+composé de sauvages cherchant leur route à tâtons vers un rayon de
+lumière; leur misère mériterait notre pitié, si, comme des sauvages,
+ils ne provoquaient leur destruction par leur arrogance et leur
+cruauté. Pouvez-vous imaginer que des créatures de cette espèce,
+pourvues seulement de ces armes misérables que vous avez pu voir dans
+notre musée d'antiquités, de ces tubes de fer grossiers chargés de
+salpêtre, ont menacé plus d'une fois l'existence d'une tribu de
+Vril-ya, qui habite près d'eux, parce qu'ils disent qu'ils ont trente
+millions d'habitants, et la tribu dont je parle peut en avoir
+cinquante mille, si ces derniers n'acceptent pas leurs habitudes de
+Soc-Sec (l'art de gagner de l'argent), d'après certains principes
+commerciaux qu'ils ont l'impudence d'appeler une des lois de la
+civilisation?
+
+--Mais,--dis-je,--trente millions d'habitants sont une force
+formidable contre cinquante mille!
+
+Mon hôte me regarda avec étonnement.
+
+--Étranger--dit-il--vous n'avez pas entendu sans doute que je vous
+disais que cette tribu appartient aux Vril-ya et qu'elle n'attend
+qu'une déclaration de guerre de la part de ces sauvages, afin de
+former une commission d'une demi-douzaine de petits enfants pour
+balayer toute leur population.
+
+À ces mots je sentis un frisson d'horreur, me reconnaissant plus
+d'affinités avec ces sauvages qu'avec les Vril-ya et me souvenant de
+tout ce que j'avais dit à la louange des institutions de la glorieuse
+Amérique, qu'Aph-Lin stigmatisait sous le nom de Koom-Posh. Je repris
+cependant mon sang-froid et demandai s'il existait quelque mode de
+locomotion grâce auquel je pusse voyager avec sécurité parmi ces
+peuples éloignés et téméraires.
+
+--Vous pouvez voyager avec sécurité, par le moyen du vril sur terre ou
+dans l'air, dans tous les États de notre alliance et de notre race;
+mais je ne puis répondre de votre sécurité au milieu de nations
+barbares gouvernées par des lois différentes des nôtres; des nations
+si peu éclairées qu'un grand nombre d'entre elles vivent de vol
+réciproque et que l'on ne pourrait pas chez elles laisser ses portes
+ouvertes même pendant les Heures Silencieuses.
+
+Ici notre conversation fut interrompue par l'arrivée de Taë, qui
+venait nous dire que, ayant été chargé de découvrir et de détruire
+l'énorme reptile que j'avais vu à mon arrivée, il s'était constamment
+tenu en vedette et commençait à croire que mes yeux m'avaient trompé,
+ou que l'animal s'était enfui, par la caverne où je l'avais vu, vers
+les régions qu'habitaient ses semblables, quand le monstre avait donné
+signe de sa présence par les dévastations commises autour d'un des
+lacs.
+
+--Et,--ajouta Taë,--je suis sûr qu'il est caché maintenant dans le
+lac. Aussi,--dit-il en se tournant vers moi,--j'ai pensé que cela
+pourrait vous amuser de m'accompagner pour voir de quelle façon nous
+détruisons ces désagréables visiteurs.
+
+En regardant l'enfant et en me souvenant de la taille énorme de
+l'animal qu'il se proposait de détruire, je me sentis frissonner de
+terreur pour lui, et peut-être pour moi, si je l'accompagnais dans une
+pareille chasse. Mais le désir que j'éprouvais de constater par
+moi-même les effets destructifs de ce vril tant vanté, et la peur de
+m'abaisser aux yeux d'un enfant en trahissant quelque crainte,
+l'emportèrent sur mon premier mouvement. Je remerciai donc Taë de
+l'aimable intérêt qu'il portait à mes plaisirs et me déclarai tout
+disposé à l'accompagner dans une entreprise aussi amusante.
+
+
+
+
+XVIII.
+
+
+Comme Taë et moi, en quittant la ville et laissant à gauche la grande
+route qui y conduit, nous entrions dans les champs, la beauté étrange
+et solennelle du paysage, illuminé par d'innombrables lampes jusqu'aux
+limites de l'horizon, fascina mes yeux et me rendit pendant quelque
+temps inattentif à la conversation de mon compagnon.
+
+Tout le long de la route des machines faisaient divers travaux
+d'agriculture; leurs formes étaient nouvelles pour moi et, pour la
+plupart, fort gracieuses; car parmi ce peuple, l'art n'étant cultivé
+que pour l'utilité, le goût se montre dans la manière d'orner et
+d'embellir les objets utiles. Les métaux précieux et les pierres fines
+sont si abondants chez eux, qu'on en couvre les objets les plus
+ordinaires; leur amour de ce qui est utile les conduit à parer leurs
+outils et stimule leur imagination à un point dont ils ne se rendent
+pas compte eux-mêmes.
+
+Dans tous les services, soit à l'intérieur, soit à l'extérieur des
+maisons, ils se servent beaucoup d'automates si ingénieux, si dociles
+au pouvoir du vril, qu'ils semblent doués de raison. Il n'était guère
+possible de reconnaître si les formes humaines, que je voyais
+surveiller ou guider en apparence les rapides mouvements des vastes
+machines, étaient douées ou non de raison.
+
+Peu à peu, à mesure que nous marchions, mon intérêt fut éveillé par
+les remarques de mon compagnon, remarques pleines de vivacité et de
+pénétration. L'intelligence des enfants parmi ce peuple est
+merveilleusement précoce, peut-être à cause de l'habitude qu'on a de
+leur confier de très bonne heure les soins et les responsabilités de
+l'âge mûr. En causant avec Taë, je croyais m'entretenir avec un homme
+doué d'une haute intelligence et d'un esprit observateur et au moins
+de mon âge. Je lui demandai s'il avait quelque notion sur le nombre
+des communautés entre lesquelles se partageaient les Vril-ya.
+
+--Pas avec exactitude,--me répondit-il,--parce que le nombre augmente
+chaque année quand le surplus de la population émigre. Mais j'ai
+entendu dire à mon père que, suivant les derniers rapports, il y avait
+un million et demi de communautés parlant notre langue, adoptant nos
+institutions, nos moeurs et notre forme de gouvernement, sauf, je
+pense, avec quelques variations sur lesquelles vous pouvez consulter
+Zee avec plus de fruit. Elle en sait plus que la plupart des Ana. Un
+An s'occupe moins de ce qui ne le regarde pas qu'une Gy; les Gy-ei
+sont des créatures curieuse.
+
+--Toutes les communautés se restreignent-elles au même nombre de
+familles ou d'habitants que la vôtre?
+
+--Non, quelque-unes ont une population moindre, d'autres une
+population plus considérable. Cela varie suivant le pays où elles
+s'établissent, ou le degré de perfection où elles ont amené leurs
+moyens mécaniques. Chaque communauté établit ses limites suivant les
+circonstances, en prenant toujours soin qu'il ne puisse se produire
+une classe pauvre, ce qui arriverait si la population dépassait les
+ressources du territoire; et aussi qu'aucun État ne soit trop vaste
+pour supporter un gouvernement semblable à celui d'une famille bien
+réglée. Je ne crois pas qu'aucune communauté Vril dépasse trente mille
+familles. Mais, ceci est une règle générale, moins la communauté est
+nombreuse, pourvu qu'il y ait assez de mains pour cultiver le
+territoire qu'elle occupe, plus les habitants sont riches et plus la
+somme versée au trésor général est forte, et surtout plus le corps
+politique est heureux et tranquille, et plus sont parfaits les
+produits de l'industrie. La tribu que tous les Vril-ya reconnaissent
+comme la plus avancée en civilisation et qui a amené la force du vril
+à son plus grand développement est peut-être la moins nombreuse. Elle
+se restreint à quatre mille familles; mais chaque pouce de son terrain
+est cultivé avec autant de soin qu'on en peut donner à un jardin; ses
+machines sont meilleures que celles des autres tribus et il n'y a pas
+de produit de son industrie, dans aucune branche, qui ne soit vendu à
+des prix extraordinaires aux autres communautés. Toutes nos tribus
+prennent modèle sur celle-là, considérant que nous atteindrions le
+plus haut point de civilisation accordé aux mortels, si nous pouvions
+unir le plus haut degré de bonheur au plus haut degré de culture
+intellectuelle, et il est clair que plus la population d'un État est
+petite, plus ce but devient facile à atteindre. Notre population est
+trop considérable pour y arriver.
+
+Cette réponse me fit réfléchir. Je me rappelai le petit État
+d'Athènes, composé seulement de vingt mille citoyens libres, et que
+jusqu'à ce jour nos plus puissants États regardent comme un guide
+suprême, un modèle en tout ce qui concerne l'intelligence. Mais
+Athènes, qui se permettait d'ardentes rivalités et des changements
+perpétuels, n'était certainement pas heureuse. Je sortis de la rêverie
+dans laquelle ces réflexions m'avaient plongé, et je ramenai la
+conversation sur le sujet des émigrations.
+
+--Mais,--dis-je,--quand certains d'entre vous quittent, tous les ans,
+je suppose, leur foyer, pour aller fonder une colonie, ils sont
+nécessairement très peu nombreux et à peine suffisants, même avec le
+secours des machines qu'ils emportent, pour défricher le sol, bâtir
+des villes, et former un État civilisé possédant le bien-être et le
+luxe dans lequel ils ont été élevés.
+
+--Vous vous trompez. Toutes les tribus des Vril-ya sont en
+communication constante et déterminent chaque année, entre elles, le
+nombre d'émigrants d'une communauté qui se joindront à ceux d'une
+autre communauté pour former un État suffisant. Le lieu de
+l'émigration est choisi au moins une année à l'avance, on y envoie des
+pionniers de tous les États pour niveler les rocs, canaliser les eaux
+et construire des maisons; de sorte que, quand les émigrants arrivent,
+ils trouvent une ville déjà bâtie et un pays en grande partie
+défriché. La vie active que nous menons dans notre enfance nous fait
+accepter gaiement les voyages et les aventures. J'ai l'intention
+d'émigrer moi-même quand je serai majeur.
+
+--Les émigrants choisissent-ils toujours des pays jusque-là stériles
+et inhabités?
+
+--Oui, en général, jusqu'à présent, parce que nous avons pour règle de
+ne rien détruire que quand cela est nécessaire à notre bien-être.
+Naturellement nous ne pouvons nous établir dans des pays déjà occupés
+par des Vril-ya, et, si nous prenons les terres cultivées d'autres
+Ana, il faut que nous détruisions complètement les premiers habitants.
+Quelquefois nous prenons des terrains vagues, et il arrive que quelque
+race ennuyeuse et querelleuse d'Ana, surtout si elle est soumise au
+Koom-Posh ou au Glek-Nas, se plaint de notre voisinage et nous cherche
+querelle. Alors, naturellement, comme ils menacent notre sécurité,
+nous les détruisons. Il n'y a pas moyen de s'entendre avec une race
+assez idiote pour changer toujours de forme de gouvernement. Le
+Koom-Posh,--dit l'enfant se servant de métaphores frappantes,--est
+bien mauvais, mais il a de la cervelle, quoiqu'elle soit derrière sa
+tête, et il ne manque pas de coeur. Mais dans le Glek-Nas, le coeur et
+la tête de la créature disparaissent, et elle n'est plus que dents,
+griffes et ventre.
+
+--Vous vous servez d'expressions bien fortes. Permettez-moi de vous
+dire que je me fais gloire d'appartenir à un pays gouverné par le
+Koom-Posh.
+
+--Je ne m'étonne plus de vous voir ici, si loin de chez vous,--dit
+Taë.--Quel était l'état de votre pays avant d'en venir au Koom-Posh?
+
+--C'était une colonie d'émigrants.... comme ceux que vous envoyez
+vous-mêmes hors de vos communautés.... mais elle différait de vos
+colonies en ce qu'elle dépendait de l'État d'où venaient les
+émigrants. Elle secoua ce joug, et, couronnée d'une gloire éternelle,
+elle devint un Koom-Posh.
+
+--Une gloire éternelle! Et depuis combien de temps dure le Koom-Posh?
+
+--Depuis cent ans environ.
+
+--Le temps de la vie d'un An, c'est une très jeune communauté. En
+beaucoup moins de cent ans, votre Koom-Posh sera arrivé au Glek-Nas.
+
+--Mais, les plus vieux États du monde dont je viens ont tant de
+confiance en sa durée, que peu à peu ils arrivent à modeler leurs
+institutions sur les nôtres, et leurs politiques les plus profonds
+disent que les tendances irrésistibles de ces vieux États sont vers le
+Koom-Posh, que cela leur plaise ou non.
+
+--Les vieux États?
+
+--Oui, les vieux États.
+
+--Avec des populations très peu nombreuses relativement à l'étendue
+qu'ils occupent?
+
+--Au contraire, avec des populations très nombreuses
+proportionnellement au territoire.
+
+--Je vois! de vieux États sans doute!.... si vieux qu'ils vont tomber
+en décomposition s'ils ne se débarrassent de ce surplus de population
+comme nous le faisons. De très vieux États!.... très... très vieux!
+Dites-moi, Tish, trouveriez-vous sage qu'un vieillard essayât de faire
+la roue sur les pieds et les mains comme le font les enfants? Et si
+vous lui demandiez pourquoi il se livre à ces enfantillages et qu'il
+vous répondît qu'en imitant les très jeunes enfants il redeviendra
+enfant lui-même, cela ne vous ferait-il pas rire? L'histoire ancienne
+abonde en événements de ce genre, qui ont eu lieu il y a plusieurs
+milliers d'années, et chaque exemple prouve qu'un vieil État qui joue
+au Koom-Posh tombe bientôt dans le Glek-Nas. Alors par horreur de
+lui-même, il demande à grands cris un maître, comme un vieillard qui
+radote demande un garde-malade, et après une succession plus ou moins
+longue de maîtres ou de gardes-malades, ce vieil État meurt et
+disparaît de l'histoire. Un très vieil État jouant au Koom-Posh est
+comme un vieillard qui démolit la maison à laquelle il est habitué et
+qui s'est tellement épuisé à la renverser que, tout ce qu'il peut
+faire pour la rebâtir, c'est d'édifier une hutte branlante dans
+laquelle lui et ses successeurs crient d'une voix lamentable: Comme le
+vent souffle!.... Comme les murs tremblent!....
+
+--Mon cher Taë, je tiens compte de vos préjugés peu éclairés que tout
+écolier instruit dans un Koom-Posh pourrait aisément contredire,
+quoiqu'il pût ne pas être doué de cette connaissance si précoce que
+vous me montrez de l'histoire ancienne.
+
+--Moi savant!.... pas le moins du monde. Mais un écolier, élevé dans
+votre Koom-Posh, demanderait-il à son bisaïeul ou à sa bisaïeule de se
+tenir la tête en bas et les pieds en l'air? Et si les pauvres
+vieillards hésitaient, leur dirait-il: Que craignez-vous? Voyez comme
+je le fais!
+
+--Taë, je dédaigne de discuter avec un enfant de votre âge. Je vous
+répète que je tiens compte en cela du manque de cette culture que le
+Koom-Posh peut seul donner.
+
+--Et moi, à mon tour,--dit Taë, avec cet air de bon ton gracieux mais
+hautain qui caractérise sa race,--je tiens compte de ce que vous
+n'avez pas été élevé parmi les Vril-ya, et je vous supplie de me
+pardonner si j'ai manqué de respect pour les opinions et les habitudes
+d'un si aimable.... Tish!
+
+J'aurais dû faire remarquer plus tôt que mon hôte et sa famille
+m'appelaient familièrement Tish; c'est un nom poli et usuel,
+signifiant par métaphore un petit barbare, et littéralement une petite
+Grenouille; ses enfants l'emploient sous forme de caresse pour les
+Grenouilles apprivoisées qu'ils élèvent dans leurs jardins.
+
+Nous avions atteint les bords d'un lac et Taë s'arrêta pour me montrer
+les ravages faits dans les champs environnants.
+
+--L'ennemi est certainement sous les eaux de ce lac,--dit
+Taë.--Remarquez les bandes de poissons réunies près des bords. Les
+grands et les petits, qui sont habituellement leur proie, tous
+oublient leurs instincts en présence de l'ennemi commun. Ce reptile
+doit certainement appartenir à la classe des Krek-a, classe plus
+féroce qu'aucune autre et qu'on dit appartenir aux rares espèces
+encore vivantes parmi celles qui habitaient le monde avant la création
+des Ana. L'appétit du Krek est insatiable, il se nourrit également de
+végétaux et d'animaux, mais ses mouvements sont trop lents pour que
+les élans au pied léger aient rien à craindre de lui. Son met favori
+est l'An s'il peut le surprendre; c'est pour cela que les Ana le
+détruisent sans pitié dès qu'il pénètre sur leur domaine. J'ai entendu
+dire que quand nos ancêtres défrichèrent cette contrée, ces monstres
+et d'autres semblables abondaient, et comme le vril n'était pas encore
+découvert beaucoup des nôtres furent dévorés. Il fut impossible de
+détruire tout à fait ces bêtes avant cette découverte, qui fait la
+puissance et la civilisation de notre race; mais quand nous fûmes
+familiarisés avec l'usage du vril, toutes les créatures hostiles à
+notre race furent promptement détruites. Cependant une fois par an ou
+à peu près, un de ces énormes reptiles quitte les districts sauvages
+et inhabités, et je me souviens qu'une jeune Gy qui se baignait dans
+ce lac fut dévorée par l'un d'eux. Si elle avait été à terre et armée
+de sa baguette il n'aurait pas même osé se montrer; car ce reptile,
+comme tous les animaux sauvages, a un instinct merveilleux qui le met
+en garde contre tout être porteur d'une baguette à vril. Comment ils
+enseignent à leurs petits à l'éviter sans l'avoir jamais vue, c'est un
+de ces mystères dont vous pouvez demander l'explication à Zee, car je
+ne le connais pas[8]. Tant que je resterai là, le monstre ne sortira
+pas de sa cachette; mais nous l'en ferons sortir en lui offrant un
+leurre.
+
+[Note 8: Par cet instinct, le reptile ressemble à nos oiseaux et à nos
+animaux sauvages, qui ne se risquent pas à portée d'un homme armé d'un
+fusil. Quand les premiers fils électriques furent installés, les
+perdrix les heurtaient dans leur vol et tombaient blessées.
+Maintenant, les plus jeunes générations de perdrix ne s'exposent
+jamais à pareil accident.]
+
+--Ne sera-ce pas bien difficile?
+
+--Pas du tout. Asseyez-vous là-bas sur ce rocher à environ cent pas du
+lac, je vais me retirer à quelque distance. Bientôt le reptile vous
+verra ou vous sentira, et, s'apercevant que vous n'êtes pas armé de
+vril, il s'avancera pour vous dévorer. Aussitôt qu'il sera hors de
+l'eau, il est à moi.
+
+--Voulez-vous dire que je dois servir d'appât à ce terrible monstre
+qui pourrait m'engloutir en une seconde! Je vous prie de m'excuser.
+
+L'enfant se mit à rire.
+
+--Ne craignez rien,--dit-il,--asseyez-vous seulement et restez
+tranquille.
+
+Au lieu d'obéir, je fis un bond et j'allais m'enfuir à toutes jambes,
+quand Taë me toucha légèrement l'épaule et fixa ses yeux sur les
+miens: je fus cloué au sol. Toute volonté m'abandonna. Soumis aux
+gestes de l'enfant, je le suivis vers le rocher qu'il m'avait indiqué
+et m'y assis en silence. Quelques-uns de mes lecteurs ont vu quelque
+chose des effets vrais ou faux de l'électro-biologie. Aucun professeur
+de cette science incertaine n'était parvenu à dominer un seul de mes
+mouvements ou une seule de mes pensées, mais je n'étais plus qu'une
+machine dans les mains de ce terrible enfant. Il étendit ses ailes,
+prit son essor, et s'abattit dans un bouquet de bois qui couronnait
+une colline peu éloignée.
+
+J'étais seul; je tournai les yeux avec une sensation d'horreur
+indescriptible vers le lac, et, comme enchaîné par un charme, je les
+tins fixés sur l'eau. Au bout de dix à quinze minutes, qui me parurent
+des siècles, la surface calme de l'eau, étincelant sous la lumière des
+lampes, commença à s'agiter vers le centre. Au même moment, les bandes
+de poissons réunis près des bords commencèrent à manifester leur
+terreur à l'approche de l'ennemi en sautant hors de l'eau; leur course
+produisait une sorte de bouillonnement circulaire. Je les voyais fuir
+précipitamment çà et là, quelques-uns même se lancèrent sur le rivage.
+Un sillon long, sombre, onduleux, s'avançait sur l'eau de plus en plus
+près du bord, jusqu'à ce que l'énorme tête du reptile sortît, ses
+mâchoires armées de crocs formidables, et ses yeux ternes fixés d'un
+air affamé sur l'endroit où je me trouvais. Il posa ses pieds de
+devant sur le rivage, puis sa large poitrine, couverte d'écailles,
+comme d'une armure, des deux côtés, et, au milieu, laissant voir une
+peau ridée d'un jaune terne et venimeux; bientôt il fut tout entier
+hors de l'eau; il était long de cent pieds au moins de la tête à la
+queue. Encore un pas de ces pieds effroyables et il était sur moi. Je
+n'étais séparé de cette horrible mort que par quelques secondes quand,
+tout à coup, une sorte d'éclair traversa l'air, la foudre éclata, et,
+en moins de temps qu'il n'en faut à un homme pour respirer, enveloppa
+le monstre; puis, au moment où l'éclair s'éteignait, je vis devant moi
+une masse noire, carbonisée, déformée, quelque chose de gigantesque,
+mais dont les contours avaient été détruits par la flamme, et qui s'en
+allait rapidement en cendres et en poussière. Je demeurai assis sans
+voix et glacé de terreur: ce qui avait été de l'horreur était
+maintenant une sorte de crainte respectueuse.
+
+Je sentis la main de l'enfant se poser sur ma tête, la peur me
+quitta.... le charme était rompu, je me levai.
+
+--Vous voyez avec quelle facilité les Vril-ya détruisent leurs
+ennemis,--me dit Taë.
+
+Puis, s'approchant du rivage, il contempla les restes défigurés du
+monstre et dit tranquillement:--
+
+--J'ai détruit des animaux plus grands, mais aucun avec tant de
+plaisir que celui-ci. Oui, c'est un Krek; quelles souffrances n'a-t-il
+pas dû infliger pendant sa vie!
+
+Il prit alors les pauvres poissons qui s'étaient jetés à terre et les
+remit avec bonté dans leur élément.
+
+
+
+
+XIX.
+
+
+Pour retourner à la ville, Taë me fit prendre un chemin plus long que
+celui que nous avions pris en venant; il voulait me montrer ce que
+j'appellerai familièrement la Station d'où partent les émigrants et
+les voyageurs qui se rendent chez une autre tribu. J'avais déjà
+exprimé le désir de voir les véhicules des Vril-ya. Je vis qu'ils
+étaient de deux sortes, les uns pour les voyages par terre, les autres
+pour les voyages aériens: les premiers étaient de toutes tailles et de
+toutes formes, quelques-uns n'étaient pas plus grands qu'une de nos
+voitures ordinaires, d'autres étaient de véritables maisons mobiles à
+un étage et contenant plusieurs chambres meublées suivant les idées de
+confort et de luxe des Vril-ya. Les véhicules aériens étaient faits de
+matières légères, ne ressemblant pas du tout à nos ballons, mais
+plutôt à nos bateaux de plaisance, avec une barre et un gouvernail, de
+larges ailes ou palettes, et une machine mue par le vril. Tous les
+véhicules, soit pour terre, soit pour air, étaient également mus par
+ce puissant et mystérieux agent.
+
+Je vis un convoi prêt à partir, mais il contenait peu de voyageurs; il
+transportait surtout des marchandises et se dirigeait vers un État
+voisin; car il se fait beaucoup de commerce entre les différentes
+tribus de Vril-ya. Je puis faire observer ici que leur monnaie
+courante ne consiste pas en métaux précieux, trop communs chez eux
+pour cet usage. La petite monnaie, dont on se sert ordinairement, est
+faite avec un coquillage fossile particulier, reste peu abondant de
+quelque déluge primitif ou de quelque autre convulsion de la nature,
+dans laquelle l'espèce s'est perdue. Ce coquillage est petit, plat
+comme l'huître, et il se polit comme une pierre précieuse. Cette
+monnaie circule parmi toutes les tribus Vril-ya. Leurs affaires les
+plus considérables se font à peu près comme les nôtres, au moyen de
+lettres de change et de plaques minces de métal qui remplacent nos
+billets de banque. Permettez-moi de profiter de cette occasion pour
+dire que les impôts, dans la tribu que je voyais, étaient très
+considérables, comparés à la population. Mais je n'ai jamais entendu
+dire que personne en murmurât, car ils étaient consacrés à des objets
+d'utilité universelle et nécessaires même à la civilisation de la
+tribu. La dépense à faire pour éclairer un si grand territoire, pour
+pourvoir aux besoins des émigrants, maintenir en état les édifices
+publics où l'on satisfaisait aux divers besoins intellectuels de la
+nation, depuis la première éducation des enfants, jusqu'au Collège des
+Sages, toujours occupés à essayer de nouvelles expériences; tout cela
+demandait des fonds considérables. Je dois ajouter encore une dépense
+qui me parut singulière. J'ai déjà dit que tout le travail manuel
+était fait par les enfants jusqu'à ce qu'ils atteignissent l'âge du
+mariage. L'État paie ce travail et à un prix beaucoup plus élevé que
+celui même que nous payons aux États-Unis. Suivant leurs théories,
+chaque enfant, mâle ou femelle, quand il atteint l'époque du mariage
+et sort, par conséquent, de l'âge du travail, doit avoir acquis assez
+de fortune pour vivre dans l'indépendance le reste de ses jours. Comme
+tous les enfants, quelle que soit la fortune des parents, doivent
+servir également, tous sont payés suivant leur âge ou la nature de
+leurs services. Quand les parents gardent un enfant à leur service,
+ils doivent payer au trésor public le même prix que l'État paye aux
+enfants qu'il emploie, et cette somme est remise à l'enfant quand son
+travail expire. Cette habitude sert sans doute à rendre la notion de
+l'égalité familière et agréable, et on peut dire que les enfants
+forment une démocratie, avec autant de vérité qu'on peut ajouter que
+les adultes forment une aristocratie. La politesse exquise et la
+délicatesse des manières des Vril-ya, la générosité de leurs
+sentiments, la liberté absolue qu'ils ont de suivre leurs goûts, la
+douceur de leurs relations domestiques, où ils font preuve d'une
+générosité qui ne se défie jamais des actes ni des paroles du
+prochain; tout cela fait des Vril-ya la noblesse la plus parfaite,
+qu'un disciple politique de Platon ou de Sidney ait jamais pu rêver
+pour une république aristocratique.
+
+
+
+
+XX.
+
+
+À partir de l'expédition que je viens de raconter, Taë me fit de
+fréquentes visites. Il s'était pris d'affection pour moi et je le lui
+rendais cordialement. Comme il n'avait pas encore douze ans et qu'il
+n'avait pas commencé le cours d'études scientifiques par lequel
+l'enfance se termine chez ce peuple, mon intelligence était moins
+inférieure à la sienne qu'à celle des membres plus âgés de sa race,
+surtout des Gy-ei, et, par-dessus tout, à celle de l'admirable Zee.
+Chez les Vril-ya, les enfants, sur l'esprit desquels pèsent tant de
+devoirs actifs et de graves responsabilités, ne sont pas très gais;
+mais Taë, avec toute sa sagesse, avait beaucoup de cette bonne humeur
+et de cette gaieté qui distinguent souvent des hommes de génie dans un
+âge assez avancé. Il trouvait dans ma société le même plaisir qu'un
+enfant du même âge, dans notre monde, éprouve dans la compagnie d'un
+chien favori ou d'un singe. Il s'amusait à m'apprendre les habitudes
+de son pays, comme certain neveu que j'ai s'amuse à faire marcher son
+caniche sur ses pattes de derrière ou à le faire sauter dans un
+cerceau. Je me prêtais avec complaisance à ces expériences, mais je ne
+réussis jamais aussi bien que le caniche. J'avais grande envie
+d'apprendre à me servir des ailes dont les plus jeunes Vril-ya se
+servent avec autant d'adresse et de facilité que nous de nos bras ou
+de nos jambes, mais mes essais furent suivis de contusions assez
+graves pour me faire renoncer à ce projet.
+
+Ces ailes, comme je l'ai déjà dit, sont très grandes, tombent
+jusqu'aux genoux et, au repos, elles sont rejetées en arrière de façon
+à former un manteau fort gracieux. Elles sont faites des plumes d'un
+oiseau gigantesque qui est commun dans les rochers de ce pays; ces
+plumes sont blanches, quelquefois rayées de rouge. Les ailes sont
+attachées aux épaules par des ressorts d'acier légers mais solides;
+quand elles sont étendues, les bras glissent dans des coulisses
+pratiquées à cet effet et formant comme une forte membrane centrale.
+Quand les bras se lèvent, une doublure tubulaire de la veste ou de la
+tunique s'enfle par des moyens mécaniques, se remplit d'air, qu'on
+peut augmenter ou diminuer par le mouvement des bras, et sert à
+soutenir tout le corps comme sur des vessies. Les ailes et l'appareil,
+assez semblable à un ballon, sont fortement chargés de vril, et quand
+le corps flotte, il semble avoir beaucoup perdu de son poids. Je
+trouvai toujours facile de m'élancer du sol; même quand les ailes
+étaient étendues, il était difficile de ne pas s'élever; mais c'était
+là que commençaient la difficulté et le danger. J'étais tout à fait
+impuissant à me servir de mes ailes, quoique sur terre on me regarde
+comme un homme singulièrement alerte et adroit aux exercices du corps
+et que je sois excellent nageur. Je ne pouvais faire que des efforts
+confus et maladroits. J'obéissais à mes ailes au lieu de leur
+commander, et quand, par un violent effort musculaire, et, je dois le
+dire franchement, avec cette force que donne une excessive frayeur,
+j'arrêtais leur mouvement et les ramenais contre mon corps, il me
+semblait que ni les ailes ni les vessies n'avaient plus la force de me
+soutenir, comme quand on laisse échapper l'air d'un ballon, et je
+tombais précipité à terre. Quelques mouvements spasmodiques me
+préservaient d'être mis en pièces, mais ne me sauvaient pas des
+contusions ni de l'étourdissement d'une lourde chute. J'aurais
+cependant persévéré dans mes tentatives, sans les avis et les ordres
+de la savante Zee, qui avait eu l'obligeance d'assister à mes essais
+et qui, la dernière fois, en volant au-dessous de moi, me reçut dans
+ma chute sur ses grandes ailes étendues et m'empêcha de me briser la
+tête sur le toit de la pyramide d'où j'avais pris mon vol.
+
+--Je vois,--dit-elle,--que vos tentatives sont vaines, non par la
+faute des ailes et du reste de l'appareil, ni par suite d'aucune
+imperfection ou d'aucune mauvaise conformation de votre corps, mais à
+cause de la faiblesse naturelle et par suite irrémédiable de votre
+volonté. Sachez que l'empire de la volonté sur les effets de ce fluide
+que les Vril-ya ont maîtrisé ne fut jamais atteint par ceux qui le
+découvrirent, ni par une seule génération; il s'est accru peu à peu
+comme les autres facultés de notre race, en se transmettant des pères
+aux enfants, de sorte qu'il est devenu comme un instinct. Un petit
+enfant, chez nous, vole aussi naturellement et aussi spontanément
+qu'il marche. Il se sert de ses ailes artificielles avec autant de
+sécurité qu'un oiseau se sert de ses ailes naturelles. Je n'avais pas
+assez pensé à cela quand je vous ai permis de tenter une expérience
+qui me séduisait, car je désirais vous avoir comme compagnon.
+J'abandonne maintenant ces essais. Votre vie me devient chère.
+
+Ici la voix et le visage de la jeune Gy s'adoucirent et je me sentis
+plus alarmé que je ne l'avais été dans mes tentatives aériennes.
+
+Pendant que je parle des ailes, je ne dois pas omettre de rapporter
+une coutume des Gy-ei, qui me paraît charmante et qui indique bien la
+tendresse de leurs sentiments. Tant qu'elle est jeune fille, la Gy
+porte des ailes, elle se joint aux Ana dans leurs jeux aériens, elle
+s'aventure seule dans les régions éloignées du monde souterrain: par
+la hardiesse et la hauteur de son vol elle l'emporte sur les Ana,
+aussi bien que par la grâce de ses mouvements. Mais à partir du jour
+du mariage, elle ne porte plus d'ailes, elle les suspend de ses
+propres mains au-dessus de la couche nuptiale, pour ne les reprendre
+que si les liens du mariage sont rompus par la mort ou le divorce.
+
+Quand les yeux et la voix de Zee s'adoucirent ainsi, et à cette vue
+j'éprouvai je ne sais quel pressentiment qui me fit frissonner, Taë,
+qui nous accompagnait dans notre vol et qui, comme un enfant, s'était
+amusé de ma maladresse, plus qu'il n'avait été touché de mes frayeurs
+et du danger que je courais, se balançait au-dessus de nous sur ses
+ailes étendues et planait immobile et calme dans l'atmosphère toujours
+lumineuse; il entendit les tendres paroles de Zee, se mit à rire tout
+haut, et s'écria:--
+
+--Si le Tish ne peut apprendre à se servir de ses ailes, tu pourras
+encore être sa compagne, Zee; tu suspendras les tiennes.
+
+
+
+
+XXI.
+
+J'avais depuis longtemps remarqué chez la savante et forte fille de
+mon hôte ce sentiment de tendre protection que, sur terre comme sous
+terre, le Tout-Puissant a mis au coeur de la femme. Mais jusqu'à ce
+moment je l'avais attribué à cette affection pour les jouets favoris
+que les femmes de tout âge partagent avec les enfants. Je m'aperçus
+alors avec peine que le sentiment avec lequel Zee daignait me regarder
+était bien différent de celui que j'inspirais à Taë. Mais cette
+découverte ne me donna aucune des sensations de plaisir qui
+chatouillent la vanité de l'homme quand il s'aperçoit de l'opinion
+flatteuse que le beau sexe a de lui; elle ne me fit éprouver au
+contraire que la peur. Cependant de toutes les Gy-ei de la tribu, si
+Zee était la plus savante et la plus forte, c'était aussi, sans
+contredit, la plus douce et la plus aimée. Le désir d'aider, de
+secourir, de protéger, de soulager, de rendre heureux semblait remplir
+tout son être. Quoique les misères diverses qui naissent de la
+pauvreté et du crime soient inconnues dans le système social des
+Vril-ya, toutefois aucun savant n'a encore découvert dans le vril une
+puissance qui pût bannir le chagrin de la vie. Or, partout où le
+chagrin se montrait, on était sûr de trouver Zee dans son rôle de
+consolatrice. Une Gy ne pouvait-elle s'assurer l'amour de l'An pour
+lequel elle soupirait? Zee allait la trouver et employait toutes les
+ressources de sa science, tous les charmes de sa sympathie, à soulager
+cette douleur qui a tant besoin de s'épancher en confidences. Dans les
+rares occasions où une maladie grave attaquait l'enfance ou la
+jeunesse, et dans les cas, moins rares, où les rudes et aventureuses
+occupations des enfants causaient quelque accident douloureux ou
+quelque blessure, Zee abandonnait ses études ou ses jeux pour se faire
+médecin et garde-malade. Elle prenait pour but habituel de ses
+promenades aériennes les frontières où des enfants montaient la garde
+pour surveiller les explosions des forces hostiles de la nature et
+repousser l'invasion des animaux féroces, de façon à pouvoir les
+prévenir des dangers que sa science devinait ou prévoyait, ou les
+secourir si quelque mal les atteignait. Ses études mêmes étaient
+dirigées par le désir et la volonté de faire le bien. Était-elle
+informée de quelque nouvelle invention dont la connaissance pût être
+utile à ceux qui exerçaient un art ou un métier? Elle s'empressait de
+la leur communiquer et de la leur expliquer. Quelque vieillard du
+Collège des Sages était-il embarrassé et fatigué d'une recherche
+pénible? Elle se consacrait patiemment à l'aider, s'occupait pour lui
+des détails, l'encourageait par un sourire plein d'espérance,
+l'excitait par ses idées lumineuses; elle devenait en un mot pour lui
+un bon génie visible qui donnait la force et l'inspiration. Elle
+montrait la même tendresse pour les créatures inférieures. Je l'ai
+souvent vue rapporter chez elle des animaux malades ou blessés et les
+soigner comme un père pourrait soigner un enfant. Plus d'une fois
+assis sur le balcon, ou jardin suspendu, sur lequel s'ouvrait ma
+fenêtre, je l'ai vue s'élever dans l'air sur ses ailes brillantes.
+Tout à coup des groupes d'enfants qui l'apercevaient au-dessus d'eux
+s'élançaient vers elle en la saluant de cris joyeux, se groupaient et
+jouaient autour d'elle, l'entourant comme d'un cercle de joie
+innocente. Quand je me promenais avec elle dans les rochers et les
+vallées de la campagne, les élans la sentaient ou la voyaient de loin,
+ils venaient la rejoindre en bondissant et en demandant une caresse de
+sa main, et ils la suivaient jusqu'à ce qu'elle les renvoyât par un
+léger murmure musical qu'elle les avait habitués à comprendre. Il est
+de mode parmi les jeunes Gy-ei de porter sur la tête un cercle ou
+diadème, garni de pierres semblables à des opales qui forment quatre
+pointes ou rayons en formes d'étoiles. Les pierres sont ordinairement
+sans éclat, mais si on les touche avec la baguette du vril elles
+jettent une flamme brillante qui voltige et qui éclaire sans brûler.
+Cette couronne leur sert d'ornement dans les fêtes, et de lampe quand
+elles voyagent au delà des régions artificiellement éclairées et se
+trouvent dans l'obscurité. Parfois, quand je voyais la figure pensive
+et majestueuse de Zee illuminée par l'auréole de ce diadème, je ne
+pouvais croire qu'elle fût une créature mortelle et je courbais mon
+front, comme devant une apparition céleste. Mais jamais mon coeur
+n'éprouva pour ce type superbe de la plus noble beauté féminine le
+moindre sentiment d'amour humain. Peut-être cela vient-il de ce que
+dans notre race l'orgueil de l'homme domine assez ses passions pour
+que la femme perde à ses yeux tous ses charmes de femme dès qu'il la
+sent de tous points supérieure à lui-même. Mais par quelle étrange
+fascination cette fille incomparable d'une race qui, dans sa puissance
+et sa félicité, mettait toutes les autres races au rang des barbares,
+avait-elle daigné m'honorer de sa préférence? Je passais parmi les
+miens pour avoir bonne mine, mais les plus beaux hommes de ma race
+auraient paru insignifiants à côté du type de beauté sereine et
+grandiose qui caractérise les Vril-ya.
+
+Il est probable que la nouveauté, la différence même qui existait
+entre moi et les hommes qu'elle était habituée à voir avaient tourné
+vers moi les pensées de Zee. Le lecteur verra plus loin que cette
+cause pouvait suffire à expliquer la prédilection que me témoigna une
+autre Gy, à peine sortie de l'enfance et à tous égards inférieure à
+Zee. Mais tous ceux qui réfléchiront à la tendresse de caractère de la
+fille d'Aph-Lin comprendront que la principale source de l'attrait
+qu'elle ressentait pour moi était son désir instinctif de secourir, de
+soulager, de protéger les faibles et, par sa protection, de les
+soutenir et de les élever. Aussi, quand je regarde en arrière, est-ce
+ainsi que je m'explique cette unique faiblesse, indigne de son grand
+coeur et qui abaissa la fille des Vril-ya jusqu'à ressentir une
+affection de femme pour un être aussi inférieur à elle-même que
+l'était l'hôte de son père. Quoi qu'il en soit, la pensée que j'avais
+inspiré une pareille affection me remplissait de terreur. J'étais
+effrayé de ses perfections mêmes, de son pouvoir mystérieux et des
+ineffaçables différences qui séparaient sa race de la mienne. À cette
+terreur se mêlait, je dois le confesser, la crainte, plus matérielle
+et plus vile des périls auxquels devait m'exposer la préférence
+qu'elle m'accordait.
+
+Pouvait-on supposer un instant que les parents et la famille de cet
+être supérieur vissent sans indignation et sans dégoût la possibilité
+d'une union entre elle et un Tish? Ils ne pouvaient ni la punir, elle,
+ni l'enfermer, ni l'empêcher d'agir. Dans la vie domestique, pas plus
+que dans la vie politique, ils n'admettent l'emploi de la force. Mais
+ils pouvaient guérir sa folie par un éclair de vril à mon adresse.
+
+Dans ce péril, heureusement, ma conscience et mon honneur ne me
+reprochaient rien. Mon devoir, si la préférence de Zee continuait à se
+manifester, devenait bien clair. Il me fallait avertir mon hôte, avec
+toute la délicatesse qu'un homme bien élevé doit montrer quand il
+confie à un autre la moindre faveur dont une femme a daigné l'honorer.
+Je serais ainsi délivré de toute responsabilité; l'on ne pourrait me
+soupçonner d'avoir volontairement contribué à faire naître les
+sentiments de Zee: la sagesse de mon hôte lui suggérerait sans doute
+un moyen de me tirer de ce pas difficile. En prenant cette résolution
+j'obéissais à l'instinct ordinaire des hommes honnêtes et civilisés,
+qui, tout capables d'erreur qu'ils soient, préfèrent le droit chemin
+toutes les fois qu'il est évidemment contre leur goût, leur intérêt et
+leur sécurité de prendre le mauvais.
+
+
+
+
+XXII.
+
+
+Comme on a pu le voir, Aph-Lin n'avait pas essayé de me mettre en
+rapports fréquents et libres avec ses compatriotes. Tout en comptant
+sur ma promesse de ne rien révéler du monde que j'avais quitté, et
+encore plus sur celle des gens auxquels il avait recommandé de ne pas
+me questionner, comme Zee l'avait fait pour Taë, cependant il n'était
+pas assuré, que si l'on me laissait communiquer avec des personnes que
+mon aspect surprendrait, j'eusse la force de résister à leurs
+questions. Quand je sortais, je n'étais donc jamais seul; j'étais
+accompagné par un des membres de la famille de mon hôte ou par mon
+jeune ami Taë. Bra, la femme d'Aph-Lin, sortait rarement au delà des
+jardins qui entouraient la maison; elle aimait à lire les oeuvres de
+la littérature ancienne, où étaient racontées quelques aventures
+romanesques qu'on ne trouvait pas dans les livres modernes, ainsi que
+la peinture d'existences extraordinaires à ses yeux et intéressantes
+pour son imagination. Cette peinture, qui ressemblait assez à notre
+vie sur la terre avec nos douleurs, nos fautes, nos passions, lui
+faisait le même effet qu'à nous les Contes de Fées ou les _Mille et
+une Nuits_. Mais son amour de la lecture n'empêchait pas Bra de
+s'acquitter de ses devoirs de maîtresse de maison dans l'intérieur le
+plus riche de toute la ville. Elle faisait chaque jour la ronde dans
+toutes les chambres, afin de voir si les automates et les autres
+machines étaient en bon ordre; si les nombreux enfants qu'Aph-Lin
+employait, soit à son service particulier, soit à un service public,
+recevaient les soins qui leur étaient dus. Bra s'occupait aussi des
+comptes de toute la propriété, et son grand plaisir était d'aider son
+mari dans les affaires qui se rapportaient à son office de grand
+administrateur du Département des Lumières. Toutes ces occupations la
+retenaient beaucoup chez elle. Les deux fils achevaient leur éducation
+au Collège des Sages. L'aîné, qui avait une vive passion pour la
+mécanique, surtout en ce qui touchait les horloges et les automates,
+s'était décidé en faveur de cette profession et travaillait, en ce
+moment, à construire une boutique ou un magasin où il pût exposer et
+vendre ses inventions. Le plus jeune préférait l'agriculture et les
+travaux de la campagne, et, quand il ne suivait pas les cours du
+Collège, où il étudiait surtout les théories agricoles, il se
+consacrait aux applications pratiques qu'il en faisait sur le domaine
+paternel. On voit par là combien l'égalité des rangs est complètement
+établie chez ce peuple. Un boutiquier jouit exactement de la même
+considération qu'un grand propriétaire foncier. Aph-Lin était le
+membre le plus riche de la communauté; son fils aîné préférait le
+commerce à toute autre profession, et ce choix ne passait nullement
+pour dénoter un manque d'élévation dans les idées. Il avait examiné ma
+montre avec un grand intérêt; le travail en était nouveau pour lui; et
+il fut enchanté quand je lui en fis cadeau. Peu de temps après, il me
+rendit mon présent avec intérêts en m'offrant une montre qui était son
+oeuvre et qui marquait à la fois les heures qu'indiquait la mienne et
+les divisions du temps en usage chez les Vril-ya. J'ai encore cette
+montre qui a été fort admirée des meilleurs horlogers de Londres et de
+Paris. Elle est en or, les chiffres et les aiguilles en diamants, et
+elle joue en sonnant les heures un air favori des Vril-ya. Elle n'a
+besoin d'être remontée que tous les dix mois et elle ne s'est jamais
+dérangée depuis que je l'ai. Ces deux frères étant ainsi occupés, mes
+compagnons ordinaires, quand je sortais, étaient mon hôte ou sa fille.
+Pour exécuter l'honorable dessein que j'avais formé, je commençai à
+m'excuser quand Zee m'invita à sortir seul avec elle, et je saisis une
+occasion où la savante jeune fille faisait une conférence au Collège
+des Sages pour demander à Aph-Lin de me conduire à sa maison de
+campagne. Cette maison était à quelque distance de la ville et, comme
+Aph-Lin n'aimait pas à marcher et que j'avais renoncé à voler, nous
+nous dirigeâmes vers notre destination dans un bateau aérien
+appartenant à mon hôte. Un enfant de huit ans à son service nous
+conduisit. Nous étions couchés, mon hôte et moi, sur des coussins et
+je trouvai ce mode de locomotion très doux et très confortable.
+
+--Aph-Lin,--dis-je,--j'espère ne pas vous déplaire, si je vous demande
+la permission de voyager pendant quelque temps et de visiter d'autres
+tribus de votre illustre race. J'ai aussi un vif désir de voir ces
+nations qui n'adoptent pas vos coutumes et que vous considérez comme
+sauvages. Je serais très content de voir en quoi elles peuvent
+différer des races que nous regardons comme civilisées dans notre
+monde.
+
+--Il est tout à fait impossible que vous fassiez seul un pareil
+voyage,--me dit Aph-Lin.--Même parmi les Vril-ya vous seriez exposé à
+de grands dangers. Certaines particularités de forme et de couleur et
+le phénomène extraordinaire des touffes de poils hérissés qui vous
+couvrent les joues, vous faisant reconnaître comme étranger à notre
+race et à toutes les races barbares connues jusqu'ici, attireraient
+l'attention du Collège des Sages dans toutes les tribus de Vril-ya et
+il dépendrait du caractère personnel de l'un des sages que vous
+fussiez reçu d'une façon aussi hospitalière que parmi nous ou disséqué
+séance tenante dans l'intérêt de la science. Sachez que quand le Tur
+vous a amené chez lui et pendant que Taë vous faisait dormir pour vous
+guérir de vos douleurs et de vos fatigues, les Sages appelés par le
+Tur étaient partagés sur la question de savoir si vous étiez un animal
+inoffensif ou malfaisant. Pendant votre sommeil, on a examiné vos
+dents, et elles ont montré clairement que vous n'étiez pas seulement
+herbivore, mais carnassier. Les animaux carnassiers de votre taille
+sont toujours détruits comme naturellement dangereux et sauvages. Nos
+dents, comme vous l'avez sans doute observé[9], ne sont pas celles des
+animaux qui déchirent la chair. Certains philosophes et Zee avec eux
+soutiennent, il est vrai, que, dans les siècles passés, les Ana
+faisaient leur proie des animaux et qu'alors leurs dents étaient
+faites pour cet usage. Mais s'il en est ainsi elles se sont
+transformées par l'hérédité et se sont adaptées au genre de nourriture
+dont nous nous contentons aujourd'hui. Les barbares même, qui adoptent
+les institutions turbulentes et féroces du Glek-Nas, ne dévorent pas
+la chair comme des bêtes sauvages. Dans le cours de cette discussion,
+on proposa de vous disséquer; mais Taë vous réclama et le Tur, étant
+par ses fonctions l'ennemi de toute nouvelle expérience, qui déroge à
+notre habitude de ne tuer que quand cela est indispensable au bonheur
+de la communauté, m'envoya chercher, car mon rôle, comme l'homme le
+plus riche du pays, est d'offrir l'hospitalité aux étrangers venus
+d'un pays éloigné. On me laissa le soin de décider si vous étiez un
+étranger que je pusse admettre ou non avec sécurité dans ma maison. Si
+j'avais refusé de vous recevoir, on vous aurait remis au Collège des
+Sages, et je n'aime pas à penser à ce qui aurait pu vous arriver en
+pareil cas. Outre ce danger, vous pourriez rencontrer un enfant de
+quatre ans, entré récemment en possession de sa baguette de vril et
+qui, dans la frayeur que lui causerait l'étrangeté de votre aspect,
+pourrait vous réduire en une pincée de cendres. Taë lui-même fut sur
+le point d'en faire autant quand il vous vit pour la première fois;
+mais son père arrêta sa main. Je dis en conséquence que vous ne pouvez
+voyager seul; mais avec Zee vous seriez en sûreté, et je ne doute pas
+qu'elle veuille bien vous accompagner dans un voyage chez les tribus
+voisines des Vril-ya.... pour les sauvages, non! Je le lui demanderai.
+
+[Note 9: Je ne l'avais jamais observé; et, l'eussé-je fait, je ne suis
+pas assez physiologiste pour avoir remarqué la différence.]
+
+Comme mon but principal était d'échapper à Zee, je m'écriai
+aussitôt:--
+
+--Non, je vous en prie, n'en faites rien! Je renonce à mon projet.
+Vous en avez dit assez sur les dangers que je pouvais courir pour
+m'arrêter; et je ne puis m'empêcher de penser qu'il n'est pas
+convenable pour une jeune Gy douée d'autant d'attraits que votre fille
+de voyager en un pays étranger avec un aussi faible protecteur qu'un
+Tish de ma force et de ma taille.
+
+Avant de me répondre, Aph-Lin laissa entendre le son doux et sifflant
+qui est le seul rire que se permette un An d'âge mûr.
+
+--Pardonnez-moi la gaieté peu polie, mais momentanée, que m'inspire
+une observation faite sérieusement par mon hôte. Je n'ai pu m'empêcher
+de rire à l'idée de Zee, qui aime tant à protéger que les enfants la
+surnomment la Gardienne, ayant besoin d'un protecteur contre les
+dangers résultant de l'admiration audacieuse des hommes. Sachez que
+nos Gy-ei, tant qu'elles ne sont pas mariées, voyagent seules au
+milieu des autres tribus, pour voir si elles trouveront un An qui leur
+plaise mieux que ceux de leur propre tribu. Zee a déjà fait trois
+voyages semblables, mais jusqu'ici son coeur est resté libre.
+
+L'occasion que je cherchais s'offrait à moi, et je dis en baissant les
+yeux et d'une voix tremblante:--
+
+--Voulez-vous, mon cher hôte, me promettre de me pardonner, si je dis
+quelque chose qui puisse vous offenser?
+
+--Dites la vérité, et je ne pourrai être offensé; ou, si je le suis,
+ce sera à vous et non à moi de pardonner.
+
+--Eh bien! alors, aidez-moi à vous quitter. Malgré le plaisir que
+j'aurais eu à voir toutes vos merveilles, à jouir du bonheur qui
+appartient à votre pays, laissez-moi retourner dans le mien.
+
+--Je crains qu'il n'y ait de graves raisons qui m'en empêchent; dans
+tous les cas, je ne puis rien faire sans la permission du Tur et il ne
+me l'accordera probablement pas. Vous ne manquez pas d'intelligence;
+vous pouvez, bien que je ne le pense pas, nous avoir caché la
+puissance destructive à laquelle est arrivé votre peuple; bref, vous
+pouvez nous causer quelque danger; et, si le Tur est de cet avis, son
+devoir serait de vous supprimer, ou de vous enfermer dans une cage
+pour le reste de vos jours. Mais pourquoi désirer quitter un peuple
+que vous avez la politesse de déclarer plus heureux que le vôtre?
+
+--Oh! Aph-Lin, ma réponse est simple. De peur que, sans le vouloir, je
+trahisse votre hospitalité; de peur que, par un de ces caprices que
+dans notre monde on attribue proverbialement à l'autre sexe et dont
+une Gy elle-même n'est pas exempte, votre adorable fille daigne me
+regarder quoique Tish, comme si j'étais un An civilisé, et.... et....
+et....
+
+--Vous faire la cour pour vous épouser,--ajouta Aph-Lin gravement et
+sans le moindre signe de déplaisir ou de surprise.
+
+--Vous l'avez dit.
+
+--Ce serait un malheur,--répondit mon hôte après un instant de
+silence,--et je sens que vous avez bien agi en m'avertissant. Comme
+vous le dites, il n'est pas rare qu'une jeune Gy montre un goût que
+les autres trouvent étrange; mais il n'existe pas de moyen de forcer
+une Gy à changer ses résolutions. Tout ce que nous pouvons faire,
+c'est d'employer le raisonnement, et l'expérience nous prouve que le
+Collège entier des Sages essaierait en vain de raisonner avec une Gy
+en matière d'amour. Je suis désolé pour vous, parce qu'un tel mariage
+serait contre l'A-glauran, ou bien de la communauté, car les enfants
+qui en naîtraient altéreraient la race; ils pourraient même venir au
+monde avec des dents de carnassiers; on ne peut permettre une chose
+pareille: on ne peut rien contre Zee; mais vous, comme Tish, on peut
+vous détruire. Je vous conseille donc de résister à ses
+sollicitations; de lui dire clairement que vous ne pouvez répondre à
+son amour. Cela arrive très souvent. Plus d'un An, ardemment aimé
+d'une Gy, la repousse et met fin à ses persécutions en en épousant une
+autre. Vous pouvez en faire autant.
+
+--Non, puisque je ne puis épouser une autre Gy, sans mettre en danger
+le bien de la communauté et l'exposer au péril d'élever des enfants
+carnivores.
+
+--C'est vrai. Tout ce que je puis dire, et je le dis avec tout
+l'intérêt dû à un Tish et le respect dû à un hôte, mais je le dis
+franchement, c'est que si vous cédez, vous serez réduit en cendres. Je
+vous laisse le soin de trouver le meilleur moyen de vous défendre.
+Vous feriez peut-être bien de dire à Zee qu'elle est laide. Cette
+assurance, venant de la bouche de l'An qu'elle aime, suffit
+d'ordinaire à refroidir la Gy la plus ardente. Nous voici arrivés à ma
+maison de campagne.
+
+
+
+
+XXIII.
+
+
+Je conviens que ma conversation avec Aph-Lin et l'extrême froideur
+avec laquelle il avouait son impuissance à contrôler les dangereux
+caprices de sa fille et parlait du péril d'être réduit en cendres, où
+l'amoureuse flamme de Zee exposait ma trop séduisante personne,
+m'enleva tout le plaisir que j'aurais éprouvé en d'autres
+circonstances à visiter la propriété de mon hôte, à admirer la
+perfection merveilleuse des machines au moyen desquelles étaient
+accomplis tous les travaux. La maison avait un aspect tout différent
+du bâtiment sombre et massif qu'habitait Aph-Lin dans la ville et qui
+ressemblait aux rochers dans lesquels la cité avait été taillée. Les
+murs de la maison de campagne étaient composés d'arbres plantés à une
+petite distance les uns des autres, et les interstices remplis par
+cette substance métallique et transparente qui tient lieu de verre aux
+Ana. Ces arbres étaient couverts de fleurs, et l'effet en était
+charmant sinon de très bon goût. Nous fûmes reçus sur le seuil par des
+automates qui avaient l'air vivant. Ils nous conduisirent dans une
+chambre; je n'en avais jamais vu de semblable, mais dans les jours
+d'été j'en avais souvent rêvé une pareille. C'était un bosquet, moitié
+chambre, moitié jardin. Les murs n'étaient qu'une masse de plantes
+grimpantes en fleurs. Les espaces ouverts, que nous appelons fenêtres
+et dont les panneaux métalliques étaient baissés, commandaient divers
+points de vue; quelques-uns donnaient sur un vaste paysage avec ses
+lacs et ses rochers, les autres sur des espaces plus resserrés
+ressemblant à nos serres et remplis de gerbes de fleurs. Tout autour
+de la chambre se trouvaient des plates-bandes de fleurs, mêlées de
+coussins pour le repos. Au milieu étaient un bassin et une fontaine de
+ce liquide brillant que j'ai comparé au naphte. Il était lumineux et
+d'une couleur vermeille; son éclat suffisait pour éclairer la chambre
+d'une lumière douce sans le secours des lampes. Tout le tour de la
+fontaine était tapissé d'un lichen doux et épais, non pas vert (je
+n'ai jamais vu cette couleur dans la végétation de ce pays), mais d'un
+brun doux sur lequel les yeux se reposent avec le même plaisir que nos
+yeux sur le gazon vert du monde supérieur. À l'extérieur et sur les
+fleurs (dans la partie que j'ai comparée à nos serres) se trouvaient
+des oiseaux innombrables, qui chantaient, pendant que nous étions dans
+la chambre, les airs qu'on leur enseigne d'une façon si merveilleuse.
+Il n'y avait point de toit. Le chant des oiseaux, le parfum des fleurs
+et la variété du spectacle offert aux yeux, tout charmait les sens,
+tout respirait un repos voluptueux. Quelle maison, pensais-je, pour
+une lune de miel, si une jeune épouse Gy n'était pas armée d'une façon
+si formidable non seulement des droits de la femme, mais de la force
+de l'homme! Mais quand on pense à une Gy si grande, si savante, si
+majestueuse, si au-dessus du niveau des créatures auxquelles nous
+donnons le nom de femmes, telle enfin que l'est Zee, non! même quand
+je n'aurais pas eu peur d'être réduit en cendres, ce n'est pas à elle
+que j'aurais rêvé dans ce bosquet si bien fait pour les songes d'un
+poétique amour.
+
+Les automates reparurent et nous servirent un de ces délicieux
+breuvages qui sont les vins innocents des Vril-ya.
+
+--En vérité,--dis-je,--vous avez une charmante résidence, et je ne
+comprends guère comment vous ne vous fixez pas ici au lieu d'habiter
+une des sombres maisons de la cité.
+
+--Je suis forcé d'habiter la ville, comme responsable envers la
+communauté de l'administration de la Lumière, et je ne puis venir ici
+que de temps en temps.
+
+--Mais si je vous ai bien compris, cette charge ne vous rapporte aucun
+honneur et vous donne au contraire quelque peine, pourquoi donc
+l'avez-vous acceptée?
+
+--Chacun de nous obéit sans observation aux ordres du Tur. Il a dit:
+Aph-Lin est chargé des fonctions de Commissaire de la Lumière. Je
+n'avais plus le choix. Mais comme j'occupe cette charge depuis
+longtemps, les soins qu'elle exige et qui, d'abord, me furent
+pénibles, sont devenus sinon agréables, du moins supportables. Nous
+sommes tous formés par l'habitude; les différences mêmes entre nous et
+les sauvages ne sont que le résultat d'habitudes transmises, qui par
+l'hérédité deviennent une partie de nous-mêmes. Vous voyez qu'il y a
+des Ana qui se résignent même au fardeau de la suprême magistrature;
+personne ne le ferait si les devoirs n'en devenaient légers, ou si
+l'on n'était obéi sans murmure.
+
+--Mais si les ordres du Tur vous paraissaient contraires à la justice
+ou à la raison?
+
+--Nous ne nous permettons pas de supposer de telles choses, et tout va
+comme si tous et chacun se gouvernaient d'après des coutumes remontant
+à un temps immémorial.
+
+--Quand le premier magistrat meurt ou se retire, comment lui
+donnez-vous un successeur?
+
+--L'An qui a rempli les fonctions de premier magistrat pendant
+longtemps est regardé comme la personne la plus capable de comprendre
+les devoirs de sa charge, et c'est lui qui nomme ordinairement son
+successeur.
+
+--Son fils, peut-être?
+
+--Rarement; car ce n'est pas une charge que personne ambitionne et un
+père hésite naturellement à l'imposer à son fils. Mais si le Tur
+lui-même refuse de faire un choix de peur qu'on ne lui attribue
+quelque sentiment de malveillance envers la personne choisie, trois
+des membres du Collège des Sages tirent au sort lequel d'entre eux
+aura le droit d'élire le nouveau Tur. Nous regardons le jugement d'un
+An d'intelligence ordinaire comme meilleur que celui de trois ou
+davantage, quelque sages qu'ils soient; car entre trois il y aurait
+probablement des discussions; et, là où on discute, la passion
+obscurcit le jugement. Le plus mauvais choix fait par un homme qui n'a
+aucun motif de choisir mal est meilleur que le meilleur choix fait par
+un grand nombre de gens qui ont beaucoup de motifs de ne pas choisir
+bien.
+
+--Vous renversez dans votre politique les maximes adoptées dans mon
+pays.
+
+--Êtes-vous, dans votre pays, tous satisfaits de vos gouvernants?
+
+--Tous! certainement non; les gouvernants qui plaisent le mieux aux
+uns sont sûrement ceux qui déplaisent le plus aux autres.
+
+--Alors notre système est meilleur que le vôtre.
+
+--Pour vous, peut-être; mais suivant notre système on ne pourrait pas
+réduire un Tish en cendres parce qu'une femme l'aurait forcé à
+l'épouser, et comme Tish, je soupire après le monde où je suis né.
+
+--Rassurez-vous, mon cher petit hôte; Zee ne peut pas vous forcer à
+l'épouser. Elle ne peut que vous séduire. Ne vous laissez pas séduire.
+Venez, nous allons faire le tour du domaine.
+
+Nous visitâmes d'abord une cour entourée de hangars, car quoique les
+Ana n'élèvent pas d'animaux pour la nourriture, ils en ont un certain
+nombre qu'ils élèvent pour leur lait, et d'autres pour leur laine. Les
+premiers ne ressemblent en rien à nos vaches, ni les seconds à nos
+moutons, ni, à ce qu'il me semble, à aucune des espèces de notre
+monde. Ils se servent du lait de trois espèces: l'une qui ressemble à
+l'antilope, mais beaucoup plus grande et presque de la taille du
+chameau; les deux autres espèces sont plus petites, elles diffèrent
+l'une de l'autre, mais ne ressemblent à aucun animal que j'aie vu sur
+terre. Ce sont des animaux à poil luisant et aux formes arrondies;
+leur couleur est celle du daim tacheté, et ils paraissent fort doux
+avec leurs grands yeux noirs. Le lait de ces trois espèces diffère de
+goût et de valeur. On le coupe ordinairement avec de l'eau et on le
+parfume avec le jus d'un fruit savoureux; de lui-même, d'ailleurs, il
+est délicat et nourrissant. L'animal, dont la laine leur sert pour
+leurs vêtements et d'autres usages, ressemble plus à la chèvre
+italienne qu'à toute autre créature, mais il est plus grand et n'a pas
+de cornes; il n'exhale pas non plus l'odeur désagréable de nos
+chèvres. Sa laine n'est pas épaisse, mais très longue et très fine;
+elle est de couleurs variées, jamais blanche, mais plutôt couleur
+d'ardoise ou de lavande. Pour les vêtements on l'emploie teinte
+suivant le goût de chacun. Ces animaux sont parfaitement apprivoisés,
+et les enfants qui les soignaient (des filles pour la plupart) les
+traitaient avec un soin et une affection extraordinaires.
+
+Nous allâmes ensuite dans de grands magasins remplis de grains et de
+fruits. Je puis remarquer ici que la principale nourriture de ces
+peuples se compose, d'abord, d'une espèce de grain dont l'épi est plus
+gros que celui de notre blé et dont la culture produit sans cesse des
+variétés d'un goût nouveau; et, ensuite, d'un fruit assez semblable à
+une petite orange, qui est dur et amer quand on le récolte. On le
+serre dans les magasins et on l'y laisse plusieurs mois, il devient
+alors tendre et succulent. Son jus, d'une couleur rouge foncé, entre
+dans la plupart de leurs sauces. Ils ont beaucoup de fruits de la
+nature de l'olive et ils en extraient de l'huile délicieuse. Ils ont
+une plante qui ressemble un peu à la canne à sucre, mais le jus en est
+moins doux et il possède un parfum délicat. Ils n'ont point d'abeilles
+ni aucun insecte qui amasse du miel, mais ils se servent beaucoup
+d'une gomme douce, qui suinte d'un conifère assez semblable à
+l'araucaria. Leur sol est très riche en racines et en légumes
+succulents, que leur culture tend à perfectionner et à varier à
+l'infini. Je ne me souviens pas d'avoir pris un seul repas parmi ce
+peuple, même tout à fait en famille, dans lequel on ne servit pas
+quelqu'une de ces délicates nouveautés. Enfin, comme je l'ai déjà
+remarqué, leur cuisine est si exquise, si variée, si fortifiante,
+qu'on ne regrette pas d'être privé de viande. Du reste, la force
+physique des Vril-ya prouve que, pour eux du moins, la viande n'est
+pas nécessaire à la production des fibres musculaires. Ils n'ont pas
+de raisins; les boissons qu'ils tirent de leurs fruits sont
+inoffensives et rafraîchissantes. Leur principale boisson est l'eau,
+dans le choix de laquelle ils sont très délicats, et ils distinguent
+tout de suite la plus légère impureté.
+
+--Mon second fils prend grand plaisir à augmenter nos produits,--me
+dit Aph-Lin, comme nous quittions les magasins,--et par conséquent il
+héritera de ces terres qui constituent la plus grande partie de ma
+fortune. Un semblable héritage serait un grand souci et une véritable
+affliction pour mon fils aîné.
+
+--Y a-t-il parmi vous beaucoup de fils qui regardent l'héritage d'une
+fortune considérable comme un souci et une affliction?
+
+--Sans doute; il y a peu de Vril-ya qui ne regardent une fortune très
+au-dessus de la moyenne comme un pesant fardeau. Nous devenons un peu
+indolents quand notre enfance est terminée, et nous n'aimons pas à
+avoir trop de souci; or, une grande fortune cause beaucoup de souci.
+Par exemple, elle nous désigne pour les fonctions publiques que nul
+parmi nous ne désire, et que nul ne peut refuser. Elle nous force à
+nous occuper de nos concitoyens plus pauvres, afin de prévenir leurs
+besoins et de les empêcher de tomber dans la misère. Il y a parmi nous
+un vieux proverbe qui dit: «Les besoins du pauvre sont la honte du
+riche....»
+
+--Pardonnez-moi si je vous interromps un instant. Vous avouez donc
+que, même parmi les Vril-ya, quelques-uns des citoyens connaissent
+l'indigence et ont besoin de secours?
+
+--Si par besoin vous entendez le dénuement qui domine dans un
+Koom-Posh, je vous répondrai que _cela_ n'existe pas chez nous, à
+moins qu'un An, par quelque accident extraordinaire, ait perdu toute
+sa fortune, ne puisse pas ou ne veuille pas émigrer, qu'il ait épuisé
+les secours empressés de ses parents et de ses amis, ou bien qu'il les
+refuse.
+
+--Eh bien, dans ce cas ne l'emploie-t-on pas pour remplacer un enfant
+ou un automate, n'en fait-on pas un ouvrier ou un domestique?
+
+--Non, nous le regardons alors comme un malheureux qui a perdu la
+raison et nous le plaçons, aux frais de l'État, dans un bâtiment
+public où on lui prodigue tous les soins et tout le luxe nécessaires
+pour adoucir son état. Mais un An n'aime pas à passer pour fou, et des
+cas semblables se présentent si rarement que le bâtiment dont je parle
+n'est plus aujourd'hui qu'une ruine, et le dernier habitant qu'il y
+ait eu est un An que je me souviens d'avoir vu dans mon enfance. Il ne
+semblait pas s'apercevoir de son manque de raison et il écrivait des
+glaubs (poésies). Quand j'ai parlé de besoins, j'ai voulu dire ces
+désirs que la fortune d'un An peut ne pas lui permettre de satisfaire,
+comme les oiseaux chantants d'un prix élevé, ou une plus grande
+maison, ou un jardin à la campagne; et le moyen de satisfaire ces
+désirs c'est d'acheter à l'An qui les forme les choses qu'il vend.
+C'est pourquoi les Ana riches comme moi sont obligés d'acheter
+beaucoup de choses dont ils n'ont pas besoin et de mener un grand
+train de maison, quand ils préféreraient une vie plus simple. Par
+exempte, la grandeur de ma maison de ville est une source de soucis
+pour ma femme et même pour moi; mais je suis forcé de l'avoir si
+grande qu'elle en est incommode pour nous, parce que, comme l'An le
+plus riche de la tribu, je suis désigné pour recevoir les étrangers
+venus des autres tribus pour nous visiter, ce qu'ils font en foule
+deux fois par an, à l'époque de certaines fêtes périodiques et quand
+nos parents dispersés dans les divers États viennent se réunir à nous
+quelque temps. Cette hospitalité sur une si vaste échelle n'est pas de
+mon goût et je serais plus heureux si j'étais moins riche. Mais nous
+devons tous accepter le lot qui nous est assigné dans ce court voyage
+que nous appelons la vie. Après tout, qu'est-ce que cent ans, environ,
+comparés aux siècles que nous devons traverser? Heureusement j'ai un
+fils qui aime la richesse. C'est une rare exception à la règle
+générale et je confesse que je ne puis le comprendre.
+
+Après cette conversation je cherchai à revenir au sujet qui continuait
+à peser sur mon coeur.... je veux dire aux chances que j'avais
+d'échapper à Zee. Mais mon hôte refusa poliment de renouveler la
+discussion et demanda son bateau aérien. En revenant, nous
+rencontrâmes Zee, qui s'apercevant de notre départ, à son retour du
+Collège des Sages, avait déployé ses ailes et s'était mise à notre
+recherche.
+
+Sa belle, mais pour moi peu attrayante physionomie s'illumina en nous
+voyant, et, s'approchant du bateau les ailes étendues, elle dit à
+Aph-Lin d'un ton de reproche:--
+
+--Oh! père, n'as-tu pas eu tort d'exposer la vie de ton hôte dans un
+véhicule auquel il est si peu accoutumé? Il aurait pu, par un
+mouvement imprudent, tomber par-dessus le bord, et hélas! il n'est pas
+comme nous, il n'a pas d'ailes. Ce serait la mort pour lui.
+Cher!--ajouta-t-elle en m'abordant et parlant d'une voix douce, ce qui
+ne m'empêchait pas de trembler,--ne pensais-tu donc pas à moi quand tu
+exposais ainsi une vie qui est devenue pour ainsi dire une partie de
+la mienne? Ne sois plus aussi téméraire à moins que tu ne sois avec
+moi. Quelle frayeur tu m'as causée!
+
+Je regardai Aph-Lin, espérant du moins qu'il réprimanderait sa fille,
+pour avoir exprimé son inquiétude et son affection en des termes qui,
+dans notre monde, seraient toujours regardés comme inconvenants dans
+la bouche de toute jeune fille parlant à un autre qu'à son fiancé,
+fût-il du même rang qu'elle.
+
+Mais les droits des femmes sont si bien établis en ce pays et, parmi
+ces droits, les femmes revendiquent si absolument le privilège de
+faire leur cour aux hommes, qu'Aph-Lin n'aurait pas plus pensé à
+réprimander sa fille qu'à désobéir au Tur. Chez ce peuple, comme il me
+l'avait dit, la coutume est tout.
+
+--Zee--répondit-il doucement,--le Tish ne courait aucun danger, et mon
+opinion est qu'il peut très bien prendre soin de lui-même.
+
+--J'aimerais mieux qu'il me laissât me charger de ce soin. Oh! ma
+chère âme, c'est à la pensée du danger que tu courais que j'ai senti
+pour la première fois combien je t'aimais!
+
+Jamais homme ne se trouva dans une plus fausse position. Ces paroles
+étaient prononcées assez haut pour que le père de Zee les entendît,
+ainsi que l'enfant qui nous conduisait. Je rougis de honte pour eux et
+pour elle et ne pus m'empêcher de répondre avec dépit:--
+
+--Zee, ou vous vous moquez de moi, ce qui est inconvenant vis-à-vis
+l'hôte de votre père, ou les paroles que vous venez de m'adresser sont
+malséantes dans la bouche d'une jeune Gy, même en s'adressant à un An,
+si ce dernier ne lui a pas fait la cour avec l'autorisation de ses
+parents. Mais combien elles sont plus inconvenantes encore, adressées
+à un Tish qui n'a jamais essayé de gagner vos affections et qui ne
+pourra jamais vous regarder avec d'autres sentiments que ceux du
+respect et de la crainte.
+
+Aph-Lin me fit à la dérobée un signe d'approbation, mais ne dit rien.
+
+--Ne soyez pas si cruel!--s'écria Zee, sans baisser la voix.--L'amour
+véritable est-il maître de lui-même? Supposez-vous qu'une jeune Gy
+puisse cacher un sentiment qui l'élève? De quel pays venez-vous donc?
+
+Ici Aph-Lin s'interposa doucement.
+
+--Parmi les Tish-a,--dit-il,--les droits de ton sexe ne paraissent pas
+être établis, et dans tous les cas mon hôte pourra causer plus
+librement avec toi, quand il ne sera pas gêné par la présence
+d'autrui.
+
+Zee ne répondit rien à cette observation, mais me lançant un regard de
+tendre reproche, elle agita ses ailes et s'envola vers la maison.
+
+--J'avais compté, du moins, sur quelque assistance de mon
+hôte,--dis-je avec amertume,--dans les dangers auxquels sa fille
+m'expose.
+
+--J'ai fait tout ce que je pouvais faire. Contrarier une Gy dans ses
+amours, c'est affermir sa résolution. Elle ne permet à aucun
+conseiller de se mettre entre elle et l'objet de son affection.
+
+
+
+
+XXIV.
+
+
+En descendant du bateau aérien, Aph-Lin fut abordé dans le vestibule
+par un enfant qui venait le prier d'assister aux obsèques d'un ami qui
+avait depuis peu quitté ce bas monde.
+
+Je n'avais jamais vu aucun cimetière dans le pays et, heureux de
+saisir même cette triste occasion d'éviter un entretien avec Zee, je
+demandai à Aph-Lin s'il me serait permis d'assister à l'enterrement de
+son parent, à moins que cette cérémonie ne fût regardée comme trop
+sacrée pour qu'on y admît un être d'une race différente.
+
+--Le départ d'un An pour un monde meilleur,--me répondit mon
+hôte,--alors que, comme mon parent, il a vécu assez longtemps dans
+celui-ci pour n'y plus goûter de plaisir, est plutôt une fête animée
+d'une joie tranquille qu'une cérémonie sacrée, et vous pouvez
+m'accompagner si vous voulez.
+
+Précédés par le jeune messager, nous nous rendîmes à une des maisons
+de la grande rue et, entrant dans l'antichambre, nous fûmes conduits à
+une salle du rez-de-chaussée, où nous trouvâmes plusieurs personnes
+réunies autour d'une couche sur laquelle était étendu le défunt.
+C'était un vieillard qui, me dit-on, avait dépassé sa cent trentième
+année. À en juger par le calme sourire de son visage, il était mort
+sans souffrances. Un des fils, qui se trouvait maintenant le chef de
+la famille et qui semblait encore dans toute la vigueur de l'âge, bien
+qu'il eût beaucoup plus de soixante-dix ans, s'avança vers Aph-Lin
+avec un visage joyeux et lui dit que la veille de sa mort son père
+avait vu en songe sa Gy déjà morte, qu'il était pressé d'aller la
+rejoindre et de redevenir jeune sous le sourire plus proche de la
+Bonté Suprême.
+
+Pendant qu'ils s'entretenaient ainsi, mon attention fut attirée par un
+objet noir et métallique placé à l'autre bout de la chambre. Cet objet
+avait vingt pieds de long environ et était étroit proportionnellement
+à sa largeur: il était fermé de tous côtés, sauf le dessus, où l'on
+voyait de petits trous ronds au travers desquels scintillait une lueur
+rouge. De l'intérieur s'exhalait un parfum doux et pénétrant. Pendant
+que je me demandais à quoi pouvait servir cette machine, toutes les
+horloges de la ville se mirent à sonner l'heure avec leur solennel
+carillon. Quand ce bruit cessa, une musique d'un caractère plus
+joyeux, mais cependant calme et douce, emplit la chambre et les pièces
+voisines. Tous les assistants se mirent à chanter en choeur sur cet
+accompagnement. Les paroles de cet hymne étaient fort simples. Elles
+n'exprimaient ni adieux, ni regrets, mais semblaient plutôt souhaiter
+la bienvenue dans ce monde meilleur au défunt qui y précédait les
+chanteurs. Dans leur langue, ils appellent l'hymne des funérailles le
+Chant de la Naissance. Alors le corps couvert de longues draperies fut
+soulevé avec tendresse par six parents et porté vers l'objet noir que
+j'ai décrit. Je m'avançai pour voir ce qui allait arriver. On souleva
+une trappe ou coulisse à l'un des bouts de la machine, le corps fut
+déposé à l'intérieur sur une planche, la porte refermée, on toucha un
+ressort sur le côté, un certain sifflement se fit entendre; aussitôt
+l'autre bout de la machine s'ouvrit et une petite poignée de cendres
+tomba dans une coupe préparée à l'avance pour les recevoir. Le fils du
+défunt prit cette coupe et dit (j'appris plus tard que ces paroles
+étaient une formule consacrée):--
+
+--Voyez combien le Créateur est grand! Il a donné à ce peu de cendres
+une forme, une vie, une âme. Il n'a pas besoin de ces cendres pour
+rendre l'âme, la forme et la vie au bien-aimé que nous rejoindrons
+bientôt.
+
+Tous les assistants s'inclinèrent en mettant la main sur leur coeur.
+Alors une petite fille ouvrit une porte dans le mur et j'aperçus dans
+un enfoncement, sur des étagères, plusieurs coupes semblables à celle
+que j'avais vue sauf qu'elles avaient toutes des couvercles. Une Gy
+s'approcha alors du fils, en tenant à la main un couvercle qu'elle
+plaça sur la coupe et qui s'y adapta au moyen d'un ressort. Sur le
+côté se trouvaient gravés le nom du défunt et ces mots: «Il nous fut
+prêté» (ici la date de la naissance). «Il nous fut retiré» (ici la
+date de la mort).
+
+La porte se ferma avec un bruit musical, et tout fut terminé.
+
+
+
+
+XXV.
+
+
+--Et c'est là,--dis-je, l'esprit tout plein du spectacle auquel je
+venais d'assister,--c'est là votre manière habituelle d'enterrer vos
+morts?
+
+--C'est notre coutume invariable,--me répondit Aph-Lin.--Comment
+faites-vous dans votre monde?
+
+--Nous enterrons le corps entier dans le sol?
+
+--Quoi! dégrader ainsi le corps que vous avez aimé et respecté, la
+femme sur le sein de laquelle vous avez dormi! vous l'abandonnez aux
+horreurs de la corruption!
+
+--Mais, si l'âme est immortelle, qu'importe que le corps se décompose
+dans la terre ou soit réduit par cette effroyable machine, mue, je
+n'en doute pas, par la puissance du vril, en une petite pincée de
+cendres?
+
+--Votre réponse est judicieuse,--dit mon hôte,--et il n'y a pas à
+discuter une question de sentiment. Mais pour moi, votre coutume est
+horrible et répugnante, elle doit servir, ce me semble, à entourer la
+mort d'idées sombres et hideuses. C'est quelque chose aussi, selon
+moi, de pouvoir conserver un souvenir de celui qui a été notre ami ou
+notre parent, dans la maison que nous habitons. Nous sentons ainsi
+qu'il vit encore, quoique invisible à nos yeux. Mais nos sentiments en
+ceci, comme en toutes choses, sont créés par l'habitude. Un An sage ne
+peut pas plus qu'un État sage changer une coutume sans les
+délibérations les plus graves, suivies de la conviction la plus
+sincère. C'est ainsi que le changement cesse d'être un caprice, et
+qu'une fois accompli, il l'est pour tout de bon.
+
+Quand nous rentrâmes chez lui, Aph-Lin appela quelques enfants et les
+envoya chez ses amis pour les prier de venir ce jour-là, aux Heures
+Oisives, afin de fêter le départ de leur parent rappelé par la Bonté
+Suprême. Cette réunion fut la plus nombreuse et la plus gaie que j'ai
+jamais vue pendant mon séjour chez les Ana, et elle se prolongea fort
+tard pendant les Heures Silencieuses.
+
+Le banquet fut servi dans une salle réservée pour les grandes
+occasions. Ce repas différait des nôtres et ressemblait assez à ceux
+dont nous lisons la description dans les écrits qui nous retracent
+l'époque la plus luxueuse de l'empire romain. Il n'y avait pas une
+seule grande table, mais un grand nombre de petites tables, destinées
+chacune à huit convives. On prétend que, au delà de ce nombre, la
+conversation languit et l'amitié se refroidit. Les Ana ne rient jamais
+tout haut, comme je l'ai déjà dit; mais le son joyeux de leurs voix
+aux différentes tables prouvait la gaieté de leur conversation. Comme
+ils n'ont aucune boisson excitante et mangent très sobrement, quoique
+délicats dans le choix de leurs mets, le banquet ne dura pas
+longtemps. Les tables disparurent à travers le plancher et la musique
+commença pour ceux qui l'aimaient. Beaucoup, cependant, se mirent à se
+promener: les plus jeunes s'envolèrent, car la salle était à ciel
+ouvert, et formèrent des danses aériennes; d'autres erraient dans les
+appartements, examinant les curiosités dont ils étaient remplis, ou se
+formaient en groupes pour jouer à divers jeux; le plus en vogue est
+une sorte de jeu d'échecs compliqué qui se joue à huit. Je me mêlai à
+la foule, sans pouvoir prendre part aux conversations, grâce à la
+présence de l'un ou de l'autre des fils de mon hôte, toujours placé à
+côté de moi, pour empêcher qu'on ne m'adressât des questions
+embarrassantes. Les gens me remarquaient peu: ils s'étaient habitués à
+mon aspect, en me voyant souvent dans les rues, et j'avais cessé
+d'exciter une vive curiosité.
+
+À mon grand contentement, Zee m'évitait et cherchait évidemment à
+exciter ma jalousie par ses attentions marquées envers un jeune An,
+très beau garçon et qui (tout en baissant les yeux et en rougissant
+suivant la coutume modeste des Ana quand une femme leur parle, et en
+paraissant aussi timide et aussi embarrassé que la plupart des jeunes
+filles du monde civilisé, excepté en Angleterre et en Amérique) était
+évidemment séduit par la belle Gy et prêt à balbutier un modeste oui
+si elle l'en avait prié. Espérant de tout mon coeur qu'elle y
+viendrait, et de plus en plus rebelle à l'idée d'être réduit en
+cendres, depuis que j'avais vu avec quelle rapidité un corps humain
+peut être transformé en une pincée de poussière, je m'amusai à
+examiner les manières des autres jeunes gens. J'eus la satisfaction de
+remarquer que Zee n'était pas seule à revendiquer les plus précieux
+droits de la femme. Partout ou je portai les yeux, partout où
+j'écoutai une conversation, il me semblait que c'était la Gy qui
+témoignait de l'empressement et l'An qui se montrait timide et qui
+résistait. Les jolis airs d'innocence que se donne un An quand on le
+courtise ainsi, la dextérité avec laquelle il évite de répondre
+directement aux déclarations, ou tourne en plaisanterie les
+compliments flatteurs qu'on lui adresse, feraient honneur à la
+coquette la plus accomplie. Mes deux chaperons furent soumis à ces
+influences séductrices, et tous deux s'en tirèrent de façon à faire
+honneur à leur tact et à leur sang-froid.
+
+Je dis au fils aîné, qui préférait la mécanique à l'administration
+d'une grande propriété et qui était d'un tempérament éminemment
+philosophique:--
+
+--Je suis surpris qu'à votre âge, entouré de tous les objets qui
+peuvent enivrer les sens, de musique, de lumière, de parfums, vous
+vous montriez assez froid pour que cette jeune Gy si passionnée vous
+quitte les larmes aux yeux à cause de votre cruauté.
+
+--Aimable Tish,--répondit le jeune An avec un soupir,--le plus grand
+malheur de la vie, c'est d'épouser une Gy quand on en aime une autre?
+
+--Oh! vous êtes amoureux d'une autre?
+
+--Hélas! oui!
+
+--Et elle ne répond pas à votre amour?
+
+--Je ne sais. Quelquefois un regard, un mot, me le fait espérer; mais
+elle ne m'a jamais dit qu'elle m'aimait.
+
+--Ne lui avez-vous jamais murmuré à l'oreille que vous l'aimiez?
+
+--Fi!... À quoi pensez-vous? D'où venez-vous donc? Puis-je trahir
+ainsi l'honneur de mon sexe? Pourrais-je être assez peu viril, assez
+dépourvu de pudeur pour avouer mon amour à une Gy qui n'a point
+devancé mon aveu par le sien?
+
+--Je vous demande pardon; je ne croyais pas que la modestie de votre
+sexe fût poussée si loin chez vous. Mais un An ne dit-il jamais à une
+Gy: Je vous aime, si elle ne le lui a dit la première?
+
+--Je ne puis dire qu'aucun An ne l'ait jamais fait, mais celui qui se
+conduit ainsi est déshonoré aux yeux des Ana, et les Gy-ei le
+méprisent en secret. Aucune Gy bien élevée ne l'écouterait; elle
+regarderait cet aveu comme une usurpation audacieuse des droits de son
+sexe et un outrage à la modestie du nôtre. C'est bien
+fâcheux,--continua le jeune An,--car celle que j'aime n'a certainement
+fait la cour à aucun autre, et je ne puis m'empêcher de penser que je
+lui plais. Quelquefois je soupçonne qu'elle ne me fait pas la cour
+parce qu'elle craint que je n'exige quelque convention déraisonnable
+au sujet de l'abandon de ses droits. S'il en est ainsi, elle ne m'aime
+pas réellement, car lorsqu'une Gy aime, elle abandonne tous ses
+droits.
+
+--Cette jeune Gy est-elle ici?
+
+--Oh! oui. La voilà là-bas assise près de ma mère.
+
+Je regardai dans la direction indiquée et j'aperçus une Gy habillée de
+vêtements d'un rouge brillant, ce qui chez ce peuple indique qu'une Gy
+préfère encore le célibat. Elle porte du gris, teinte neutre, pour
+indiquer qu'elle cherche un époux; du pourpre foncé, si elle veut
+faire entendre qu'elle a fait un choix; du pourpre et orange, si elle
+est fiancée ou mariée; du bleu clair, quand elle est divorcée ou veuve
+et désire se remarier. Le bleu clair est naturellement très rare.
+
+Au milieu d'un peuple chez qui la beauté est si universellement
+répandue, il est difficile de distinguer une femme plus belle que les
+autres. La Gy choisie par mon ami me parut posséder la moyenne des
+charmes mais son visage avait une expression qui me plaisait beaucoup
+plus que celui de la plupart des Gy-ei; elle paraissait moins hardie,
+moins pénétrée des droits de la femme. Je remarquai qu'en causant avec
+Bra elle jetait de temps en temps un regard de côté vers mon jeune
+ami.
+
+--Courage,--lui dis-je,--la jeune Gy vous aime.
+
+--Oui, mais si elle ne veut pas me le dire, en suis-je plus heureux?
+
+--Votre mère connaît votre amour?
+
+--Peut-être bien. Je ne le lui ai jamais avoué. Il serait peu viril de
+confier une pareille faiblesse à sa mère. Je l'ai dit à mon père; il
+se peut qu'il l'ait répété à sa femme.
+
+--Voulez-vous me permettre de vous quitter un moment et de me glisser
+derrière votre mère et votre bien-aimée? Je suis sûr qu'elles parlent
+de vous. N'hésitez pas. Je vous promets de ne pas me laisser
+questionner jusqu'au moment où je vous rejoindrai.
+
+Le jeune An mit sa main sur son coeur, me toucha légèrement la tête,
+et me permit de le quitter. Je me glissai sans être remarqué derrière
+sa mère et sa bien-aimée et j'entendis leur conversation.
+
+C'était Bra qui parlait.
+
+--Il n'y a aucun doute à cet égard,--disait-elle,--ou bien mon fils,
+qui est d'âge à se marier, sera entraîné par une de ses nombreuses
+prétendantes, ou il se joindra aux émigrants qui s'en vont au loin, et
+nous ne le verrons plus. Si vous l'aimez réellement, ma chère Lo, vous
+devriez vous déclarer.
+
+--Je l'aime beaucoup, Bra; mais je ne sais si je pourrai jamais gagner
+son affection; il a tant de passion pour ses inventions et ses
+horloges; et je ne suis pas comme Zee, je suis si sotte que je crains
+de ne pouvoir entrer dans ses goûts favoris, et alors il se fatiguera
+de moi, et au bout des trois ans il divorcera et je ne pourrais jamais
+en épouser un autre.... non, jamais.
+
+--Il n'est pas nécessaire de connaître le mécanisme d'une horloge pour
+savoir devenir si nécessaire au bonheur d'un An, qu'il abandonnerait
+plutôt toutes ses mécaniques que de renvoyer sa Gy. Vous voyez, ma
+chère Lo,--continua Bra,--que précisément parce que nous sommes le
+sexe le plus fort, nous gouvernons l'autre à condition de ne jamais
+laisser voir notre force. Si vous étiez supérieure à mon fils dans la
+construction des horloges et des automates, comme sa femme vous
+devriez toujours lui laisser croire que la supériorité est de son
+côté; l'An accepte tacitement la supériorité de la Gy en tout, excepté
+dans les choses de sa vocation. Mais si elle le dépasse dans ces
+choses-là ou si elle affecte de ne pas admirer son talent, il ne
+l'aimera pas longtemps; peut-être même divorcera-t-il. Mais quand une
+Gy aime réellement, elle apprend bien vite à aimer tout ce qui est
+agréable à l'An.
+
+La jeune Gy ne répondit rien à ce discours, Elle baissa les yeux d'un
+air rêveur, puis un sourire se glissa sur ses lèvres, elle se leva
+sans rien dire, et, traversant la foule, elle s'approcha de l'An qui
+l'aimait. Je la suivis, mais je me tins à quelque distance en
+l'observant. Je fus surpris, jusqu'au moment où je me souvins de la
+tactique modeste des Ana, de voir l'indifférence avec laquelle le
+jeune homme paraissait recevoir les avances de Lo. Il fit mine de
+s'éloigner, mais elle le suivit, et peu de temps après, je les vis
+étendre leurs ailes et s'élancer dans l'espace lumineux.
+
+Au même instant, je fus accosté par le magistrat suprême, qui se
+mêlait à la foule sans aucune marque particulière de déférence ou
+d'honneur. Je n'avais pas revu ce haut dignitaire depuis le jour où
+j'étais entré dans son domaine, et me rappelant les paroles d'Aph-Lin
+à propos du terrible doute qu'il avait exprimé sur la question de
+savoir si je devais ou non être disséqué, je me sentis frissonner en
+regardant son visage tranquille.
+
+--J'entends beaucoup parler de vous, étranger, par mon fils Taë,--dit
+le Tur, en posant poliment la main sur ma tête inclinée.--Il aime
+beaucoup votre société, et j'espère que les moeurs de notre peuple ne
+vous déplaisent pas.
+
+Je murmurai une réponse inintelligible, qui devait exprimer ma
+reconnaissance pour toutes les bontés dont m'avait comblé le Tur et
+mon admiration pour ses compatriotes; mais le scalpel à disséquer
+brillait devant mes yeux et arrêtait les mots dans ma gorge. Une voix
+plus douce dit tout à coup:--
+
+--L'ami de mon frère doit m'être cher.
+
+En levant les yeux, j'aperçus une jeune Gy qui pouvait avoir seize
+ans, debout à côté du magistrat et me regardant avec bonté. Elle
+n'avait pas atteint toute sa taille, et n'était pas beaucoup plus
+grande que moi (cinq pieds dix pouces environ), et grâce à cette
+petitesse relative, je trouvai que c'était la plus jolie Gy que
+j'eusse encore vue. Je suppose que quelque chose dans mon regard
+trahit ma pensée, car sa physionomie devint encore plus douce.
+
+--Taë me dit,--reprit-elle,--que vous n'avez pas appris à vous servir
+de nos ailes. Cela me fait de la peine, car j'aurais aimé à voler avec
+vous.
+
+--Hélas!--répondis-je,--je ne puis espérer de jouir jamais de ce
+bonheur. Zee m'a assuré que le don de se servir des ailes avec
+sécurité était héréditaire et qu'il faudrait des siècles avant qu'un
+être de ma race pût planer dans les airs comme un oiseau.
+
+--Que cette pensée ne vous désole pas trop,--me répondit l'aimable
+Princesse,--car, après tout, un jour viendra où, Zee et moi, nous
+déposerons nos ailes pour toujours. Peut-être quand ce jour arrivera,
+serions-nous toutes heureuses que l'An que nous choisirons ne possédât
+pas d'ailes.
+
+Le Tur nous avait quittés et se perdait dans la foule. Je commençais à
+me sentir à l'aise avec la charmante soeur de Taë et je l'étonnai un
+peu par la hardiesse de mon compliment en répondant que l'An qu'elle
+choisirait ne se servirait jamais de ses ailes pour fuir loin d'elle.
+Il est tellement contre l'usage qu'un An adresse un tel compliment à
+une Gy jusqu'à ce qu'elle lui ait déclaré son amour, que la jeune
+fille resta un instant muette d'étonnement. Mais elle n'avait pas
+l'air mécontent. Enfin, reprenant son sang-froid, elle m'invita à
+l'accompagner dans un salon moins encombré pour écouter le chant des
+oiseaux. Je suivis ses pas pendant qu'elle glissait devant moi et elle
+me mena dans une salle où il n'y avait presque personne. Une fontaine
+de naphte jaillissait au milieu; des divans moelleux étaient rangés
+tout autour, et tout un côté de la pièce, dépourvu de murs, donnait
+accès dans une volière remplie d'oiseaux, qui chantaient en choeur. La
+Gy s'assit sur l'un des divans et je me plaçai près d'elle.
+
+--Taë m'a dit qu'Aph-Lin avait fait une loi[10] pour sa maison afin
+d'éviter qu'on vous questionnât sur le pays d'où vous venez ou sur la
+raison qui vous a porté à nous visiter. Est-ce vrai?
+
+[Note 10: Littéralement: a dit: _On est prié dans cette maison_. Les
+mots synonymes de lois sont évités par ce peuple singulier, comme
+impliquant une idée de contrainte. Si le Tur avait décidé que son
+Collège des Sages devait disséquer, le décret aurait porté ceci: _On
+prie, pour le bien de la communauté, que le Tish carnivore soit prié
+de se soumettre à la dissection._]
+
+--Oui.
+
+--Puis-je, du moins, sans manquer à cette loi, vous demander si les
+Gy-ei de votre pays sont d'une couleur pâle comme la vôtre et si elles
+ne sont pas plus grandes?
+
+--Je ne pense pas, ô belle Gy, enfreindre la loi d'Aph-Lin, à laquelle
+je suis plus obligé que tout autre de me soumettre, en répondant à des
+questions aussi inoffensives. Les Gy-ei de mon pays sont beaucoup plus
+blanches et elles sont ordinairement plus petites que moi d'au moins
+une tête.
+
+--Elles ne peuvent être aussi fortes que les Ana parmi nous. Mais je
+pense que leur force en vril, supérieure à la vôtre, compense une si
+grande différence de taille.
+
+--Elles ne se servent pas de la force du vril comme vous l'entendez.
+Mais cependant elles sont très puissantes dans mon pays et un An n'a
+pas grande chance de mener une heureuse vie s'il n'est pas plus ou
+moins gouverné par sa Gy.
+
+--Voilà un mot plein de sentiment,--dit la soeur de Taë d'un ton à
+demi triste, à demi pétulant.--Vous n'êtes pas marié sans doute?
+
+--Non.... certainement non.
+
+--Ni fiancé?
+
+--Ni fiancé.
+
+--Est-il possible qu'aucune Gy ne vous ait demandé en mariage?
+
+--Dans mon pays, ce n'est pas la Gy qui fait cette demande: c'est l'An
+qui parle le premier.
+
+--Quel étrange renversement des lois de la nature,--dit la jeune
+fille,--et quel manque de modestie dans votre sexe! Mais vous n'avez
+jamais demandé une Gy.... vous n'en avez jamais aimé une plus que
+l'autre?
+
+Je me sentais embarrassé par ces questions ingénues.
+
+--Pardonnez-moi,--répondis-je,--mais je crois que nous commençons à
+dépasser les limites fixées par Aph-Lin. Je vais répondre à votre
+dernière question, mais, je vous en prie, ne m'en faites pas d'autres.
+J'ai ressenti une fois la préférence dont vous parlez. Je fis ma
+demande et la jeune Gy m'aurait accepté de grand coeur, mais ses
+parents refusèrent leur consentement.
+
+--Ses parents!.... Voulez-vous dire sérieusement que les parents
+peuvent intervenir dans le choix fait par leurs filles?
+
+--Oui, vraiment, ils le peuvent et ils le font assez souvent.
+
+--Je n'aimerais pas à vivre dans ce pays,--dit simplement la Gy;--mais
+j'espère que vous n'y retournerez jamais.
+
+Je baissai la tête en silence. La Gy la releva doucement avec sa main
+droite et me regarda avec tendresse.
+
+--Restez avec nous,--dit-elle,--restez avec nous et soyez aimé.
+
+Je tremble encore en pensant à ce que j'aurais pu répondre, au danger
+que je courais d'être réduit en cendres, quand la clarté de la
+fontaine de naphte fut obscurcie par l'ombre de deux ailes, et Zee,
+descendant par le plafond ouvert, se posa près de nous. Elle ne dit
+pas un mot, mais prenant mon bras dans sa puissante main, elle
+m'emmena, comme une mère emmène un enfant méchant, et me conduisit à
+travers les appartements vers l'un des corridors; de là, par une de
+ces machines qu'ils préfèrent aux escaliers, nous montâmes à ma
+chambre. Arrivés là, Zee souffla sur mon front, toucha ma poitrine de
+sa baguette, et je tombai dans un profond sommeil.
+
+Quand je m'éveillai, quelques heures plus tard, et que j'entendis la
+voix des oiseaux dans la chambre voisine, le souvenir de la soeur de
+Taë, de ses doux regards, et de ses paroles caressantes me revint à
+l'esprit; et il est si impossible à un homme né et élevé dans notre
+monde de se débarrasser des idées inspirées par la vanité et
+l'ambition, que je me mis d'instinct à bâtir de hardis châteaux en
+l'air.
+
+--Tout Tish que je suis,--me disais-je,--tout Tish que je suis, il est
+clair que Zee n'est pas la seule Gy que je puisse captiver. Évidemment
+je suis aimé d'une Princesse, la première jeune fille de ce pays, la
+fille du Monarque absolu dont ils cherchent si inutilement à déguiser
+l'autocratie par le titre républicain de premier magistrat. Sans la
+soudaine arrivée de cette horrible Zee, cette Altesse Royale m'aurait
+certainement demandé ma main, et quoiqu'il puisse très bien convenir à
+Aph-Lin, qui n'est qu'un ministre subordonné, un Commissaire des
+Lumières, de me menacer de la destruction si j'accepte la main de sa
+fille, cependant un Souverain, dont la parole fait loi, pourrait
+forcer la communauté à abroger la coutume qui défend les mariages avec
+les races étrangères et qui, après tout, est contraire à leur égalité
+tant vantée. Il n'est pas à supposer que sa fille, qui parle avec tant
+de dédain de l'intervention des parents, n'ait pas assez d'influence
+sur son royal père pour me sauver de la combustion à laquelle Aph-Lin
+prétend me condamner. Et si j'étais honoré d'une si haute alliance,
+qui sait.... peut-être le Monarque me désignerait-il pour son
+successeur? Pourquoi non? Peu de gens parmi cette race d'indolents
+philosophes se soucient du fardeau d'une telle grandeur. Tous seraient
+peut-être heureux de voir le pouvoir suprême remis entre les mains
+d'un étranger accompli, qui a l'expérience d'une vie plus remuante; et
+une fois au pouvoir quelles réformes j'introduirais! Que de choses
+j'ajouterais avec mes souvenirs d'une autre civilisation à cette vie
+réellement agréable mais trop monotone. J'aime la chasse. Après la
+guerre, la chasse n'est-elle pas le plaisir des rois? Quelles étranges
+sortes de gibier abondent dans ce monde inférieur! Quel plaisir on
+doit éprouver à voir tomber sous ses coups des animaux que depuis le
+Déluge on ne connaît plus sur la terre! Comment m'y prendrais-je? Au
+moyen de ce terrible vril, dans le maniement duquel je ne ferai
+jamais, dit-on, de grands progrès. Non, mais à l'aide d'un bon fusil à
+culasse, que ces ingénieux mécaniciens non seulement sauront faire,
+mais perfectionneront; je suis sûr d'en avoir vu un au Musée. Je crois
+d'ailleurs que comme roi absolu je serai peu favorable au vril,
+excepté en cas de guerre. À propos de guerre, il est parfaitement
+ridicule de resserrer un peuple si intelligent, si riche, si bien
+armé, dans un territoire insignifiant, suffisant pour dix ou douze
+mille familles. Cette restriction n'est-elle pas une pure lubie
+philosophique, en opposition avec les aspirations de la nature
+humaine, comme l'utopie qui, dans le monde supérieur, a été essayée en
+partie par feu M. Robert Owen, et qui a si complètement échoué.
+Naturellement nous n'irions pas faire la guerre aux nations voisines
+aussi bien armées que nos sujets; mais dans ces régions habitées par
+des races qui ne connaissent pas le vril et qui ressemblent, par leurs
+institutions démocratiques, à mes concitoyens d'Amérique. On pourrait
+les envahir sans offenser les nations Vril-ya, nos alliées,
+s'approprier leur territoire, s'étendant peut-être jusqu'aux régions
+les plus éloignées du monde intérieur, et régner ainsi sur un empire
+où le soleil ne se couche jamais. J'oubliais dans mon enthousiasme
+qu'il n'y a pas de soleil dans ces régions. Quant à leurs préjugés
+bizarres contre l'habitude d'accorder de la gloire et de la renommée à
+un individu remarquable, parce que la poursuite des honneurs excite
+des contestations, stimule les passions mauvaises, et trouble la
+félicité de la paix, cette doctrine est opposée aux instincts mêmes de
+la créature, non seulement humaine, mais de la brute, qui, si elle
+peut s'apprivoiser, devient sensible aux louanges et à l'émulation.
+Quel renom entourerait un roi qui agrandirait ainsi son empire! On
+ferait de moi un demi-dieu.
+
+Je pensai aussi que c'était un autre préjugé fanatique que de vouloir
+régler cette vie sur la vie future, à laquelle nous croyons fermement,
+nous autres Chrétiens, mais dont nous ne tenons jamais compte. Je
+décidai donc qu'une philosophie éclairée me forçait à détruire une
+religion païenne, si superstitieusement contraire aux idées modernes
+et à la vie pratique. En rêvant à ces divers projets, je sentais que
+j'aurais très volontiers usé, pour réveiller mes esprits, d'un bon
+grog au whisky. Non pas que je sois un buveur de spiritueux, mais
+pourtant il y a des moments où un léger excitant alcoolique,
+accompagné d'un cigare, donne plus de vivacité à l'imagination. Oui,
+certainement, parmi ces herbes et ces fruits il doit en exister un
+dont on puisse extraire une agréable boisson alcoolique, et avec une
+côtelette d'élan (ah! quelle insulte à la science de rejeter la
+nourriture animale que nos plus grands médecins s'accordent à
+recommander au suc gastrique de l'humanité!) on passerait une heure
+agréable. Puis, au lieu de ces drames antiques joués par des enfants,
+certainement, quand je serai roi, j'organiserai un opéra moderne avec
+un corps de ballet pour lequel on pourra trouver, parmi les nations
+dont je ferai la conquête, des jeunes femmes moins formidables que ces
+Gy-ei, par la taille et par leur force, qui ne seront pas armées du
+vril, et ne voudront pas vous forcer à les épouser.
+
+J'étais si complètement absorbé par ces idées de réforme sociale,
+politique, morale, et par le désir de répandre sur les races du monde
+inférieur les bienfaits de la civilisation du monde supérieur, que je
+ne m'aperçus de la présence de Zee qu'en l'entendant pousser un
+profond soupir et, levant les yeux, je la vis près de mon lit.
+
+Je n'ai pas besoin de dire que, suivant les coutumes de ce peuple, une
+Gy peut sans manquer au décorum visiter un An dans sa chambre, mais
+qu'on regarderait un An comme effronté et immodeste au suprême degré,
+s'il entrait dans la chambre d'une Gy avant d'en avoir obtenu la
+permission formelle. Heureusement j'avais encore sur moi les vêtements
+que je portais quand Zee m'avait déposé sur mon lit. Cependant je me
+sentis très irrité aussi bien que choqué de sa visite et je lui
+demandai rudement ce qu'elle voulait.
+
+--Parle doucement, mon bien-aimé, je t'en supplie,--dit-elle,--car je
+suis bien malheureuse. Je n'ai pas dormi depuis que je t'ai quitté.
+
+--La conscience de votre honteuse conduite envers moi, l'hôte de votre
+père, était bien faite pour bannir le sommeil de vos paupières. Où
+était l'affection que vous prétendez avoir pour moi; où était cette
+politesse dont se vantent les Vril-ya, quand prenant avantage de la
+force physique, qui distingue votre sexe dans cet étrange pays, et de
+ce pouvoir détestable et impie que le vril donne à vos yeux et à vos
+doigts, vous m'avez exposé à l'humiliation, vos visiteurs réunis,
+devant Son Altesse Royale.... je veux dire, devant la fille de votre
+premier magistrat.... en m'emmenant au lit, comme un enfant méchant,
+et en me plongeant dans le sommeil, sans me demander mon consentement?
+
+--Ingrat! Me reprocher ce témoignage de mon amour! Penses-tu que sans
+parler de la jalousie, qui accompagne l'amour jusqu'au moment béni où
+nous sommes sûres d'avoir gagné le coeur que nous poursuivons, je
+pouvais demeurer indifférente aux périls que te faisaient courir les
+audacieuses avances de cette sotte petite fille?
+
+--Permettez! Puisque vous parlez de périls, il convient peut-être de
+vous dire que vous m'exposez au plus grand des dangers ou que vous m'y
+exposeriez si je me laissais aller à croire à votre amour et à
+accepter vos avances. Votre père m'a dit clairement que dans ce cas on
+me réduirait en cendres, avec aussi peu de remords que Taë a détruit
+l'autre jour le grand reptile, par un seul éclair de sa baguette.
+
+--Que cette crainte ne t'arrête pas,--s'écria Zee en se jetant à
+genoux et en saisissant ma main dans la sienne.--Il est bien vrai que
+nous ne pouvons pas nous marier comme se marient des êtres de la même
+race; il est vrai que notre amour doit être aussi pur que celui qui,
+selon notre croyance, existe entre les amants qui se réunissent au
+delà des limites de cette vie. Mais n'est-ce pas un assez grand
+bonheur que de vivre ensemble, unis de coeur et d'esprit? Écoute....
+je viens de parler à mon père, il consent à notre union à ces
+conditions. J'ai assez d'influence sur le Collège des Sages pour être
+certaine qu'ils prieront le Tur de ne pas intervenir dans le libre
+choix d'une Gy, pourvu que son mariage avec un étranger ne soit que
+l'union de leurs âmes. Oh! crois-tu donc que le véritable amour ait
+besoin d'une grossière union? Je ne désire pas seulement vivre près de
+toi, dans cette vie, pour y prendre part à tes douleurs et à tes
+joies; je demande un lien qui m'unisse à toi pour toujours dans le
+monde des immortels. Me refuseras-tu?
+
+Tandis qu'elle disait ces mots, elle s'était agenouillée et toute
+l'expression de sa physionomie s'était transformée, et, si elle était
+encore majestueuse, elle n'avait plus rien de sévère: une lumière
+divine, comme l'auréole d'un être immortel, illuminait sa beauté
+mortelle. Mais j'étais plus disposé à la vénérer avec crainte comme un
+ange qu'à l'aimer comme une femme. Après une pause embarrassée, je
+balbutiai une réponse évasive qui exprimait ma gratitude et cherchai,
+aussi délicatement que je le pus, à lui faire comprendre combien ma
+position serait humiliante au milieu de son peuple dans le rôle d'un
+mari à qui ne serait jamais accordé le nom de père.
+
+--Mais,--dit Zee,--cette communauté ne constitue pas le monde entier.
+Non, et d'ailleurs toutes les populations de ce monde ne font pas
+partie de la ligue des Vril-ya. Pour l'amour de toi, je renoncerai à
+mon pays et à mon peuple. Nous fuirons ensemble vers quelque région où
+tu sois en sûreté. Je suis assez forte pour te porter sur mes ailes à
+travers les déserts qui nous en séparent. Je suis assez habile pour
+ouvrir un chemin parmi les rochers et y creuser des vallées où nous
+établirons notre habitation. La solitude et une cabane avec toi seront
+ma société et mon univers. Ou préférerais-tu rentrer dans ton monde,
+au-dessus de celui-ci, exposé à des saisons incertaines et éclairé par
+ces globes changeants qui, d'après le tableau que tu nous en as tracé,
+président à l'inconstance de ces régions sauvages? S'il en est ainsi,
+dis un mot, et je t'ouvrirai un chemin pour y retourner, pourvu que je
+sois avec toi, quand même je devrais là comme ici n'être l'associée
+que de ton âme, ton compagnon de voyage jusqu'au pays où il n'y a plus
+ni mort ni séparation.
+
+Je ne pouvais m'empêcher d'être profondément ému par cette tendresse à
+la fois si pure et si passionnée; Zee prononçait ces mots d'une voix
+qui aurait adouci les plus rudes sons de la plus rude langue. Et,
+pendant un instant, il me vint à l'esprit que je pourrais profiter du
+secours de Zee pour m'ouvrir une route prompte et sûre vers le monde
+supérieur. Mais un moment de réflexion suffit pour me montrer combien
+il serait bas et honteux de profiter de tant de dévouement pour
+l'entraîner hors d'un pays et d'une famille où j'avais été reçu avec
+tant d'hospitalité, vers un autre monde qui lui serait si
+antipathique. Je prévoyais bien aussi que, malgré son amour platonique
+et spirituel, je ne pourrais renoncer à l'affection plus humaine d'une
+compagne moins élevée au-dessus de moi. À ce sentiment de mes devoirs
+envers la Gy s'unissait le sentiment de mes devoirs envers mon pays.
+Pouvais-je me hasarder à introduire dans le monde supérieur un être
+doué d'un pouvoir si terrible, qui pouvait d'un seul mouvement de sa
+baguette réduire en moins d'une heure la ville de New-York et son
+glorieux Koom-Posh en une pincée de cendres? Si je lui enlevais sa
+baguette, sa science lui permettrait facilement d'en construire une
+autre; et tout son corps était chargé des éclairs mortels qui armaient
+la légère machine. Si redoutable aux cités et aux populations du monde
+supérieur, pourrait-elle être pour moi une compagne convenable, au cas
+où son affection serait sujette au changement ou empoisonnée par la
+jalousie? Ces pensées, qu'il me faut tant de mots pour exprimer,
+passèrent rapidement dans mon esprit et décidèrent ma réponse.
+
+--Zee,--dis-je de la voix la plus douce que je pus trouver, et
+pressant avec respect mes lèvres sur cette main dans l'étreinte de
+laquelle disparaissait ma main captive,--Zee, je ne puis trouver de
+mots pour vous dire combien je suis touché et honoré par un amour si
+désintéressé et si prêt à tous les sacrifices. Ma meilleure réponse
+sera une entière franchise. Chaque pays a ses habitudes. Les habitudes
+du vôtre ne me permettent pas de vous épouser; celles de mon pays sont
+également opposées à une union entre des races si différentes. D'autre
+part, bien que je ne manque pas de courage parmi les miens, ou au
+milieu des dangers qui me sont familiers, je ne puis, sans un frisson
+d'horreur, penser à construire notre demeure nuptiale dans un si
+horrible chaos, où tous les éléments, le feu, l'eau, et les gaz
+méphitiques sont en guerre les uns contre les autres; où, tandis que
+vous seriez occupée à fendre des rochers ou à verser du vril dans les
+lampes, je serais dévoré par un krek, que vos opérations auraient fait
+sortir de son repaire. Moi, simple Tish, je ne mérite pas l'amour
+d'une Gy si brillante, si docte, si puissante que vous. Non, je ne
+mérite pas cet amour, car je ne puis y répondre.
+
+Zee laissa tomber ma main, se redressa, et se détourna pour cacher son
+émotion; puis elle glissa sans bruit vers la porte et se retourna sur
+le seuil. Tout à coup et comme saisie d'une nouvelle pensée, elle
+revint vers moi et me dit tout bas:--
+
+--Tu m'as dit que tu me parlerais avec une entière franchise. Réponds
+donc avec une entière franchise à cette question: Si tu ne peux
+m'aimer, en aimes-tu une autre?
+
+--Certainement non.
+
+--Tu n'aimes pas la soeur de Taë?
+
+--Je ne l'avais jamais vue avant hier au soir.
+
+--Ce n'est pas une réponse. L'amour est plus prompt que le vril. Tu
+hésites. Ne crois pas que la jalousie seule me pousse à t'avertir. Si
+la fille du Tur te déclare son amour.... si dans son ignorance elle
+confie à son père une préférence qui puisse lui faire supposer qu'elle
+te courtisera, il n'aura pas d'autre choix que de demander ta
+destruction immédiate, puisqu'il est chargé de veiller au bien de la
+communauté, qui ne peut permettre à une fille des Vril-ya de s'unir à
+un fils des Tish-a, par un mariage qui ne se borne pas à l'union des
+âmes. Hélas! il n'y aurait plus alors d'espoir pour toi. Elle n'a pas
+des ailes assez fortes pour t'emporter dans les airs; elle n'est pas
+assez savante pour te créer une demeure dans les déserts. Crois-moi,
+mon amitié seule parle et non ma jalousie.
+
+Sur ces mots, Zee me quitta. En me rappelant ses paroles je perdis
+toute idée de succéder au trône des Vril-ya, j'oubliai toutes les
+réformes politiques, sociales et morales que je voulais introduire
+comme Monarque Absolu.
+
+
+
+
+XXVI.
+
+
+Après ma conversation avec Zee, je tombai dans une profonde
+mélancolie. La curiosité avec laquelle j'avais étudié jusque-là la vie
+et les habitudes de ce peuple merveilleux cessa tout à coup. Je ne
+pouvais chasser de mon esprit l'idée que j'étais au milieu d'une race
+qui, tout aimable et toute polie qu'elle fût, pouvait me détruire d'un
+instant à l'autre sans scrupule et sans remords. La vie pacifique et
+vertueuse d'un peuple qui m'avait d'abord paru auguste, par son
+contraste avec les passions, les luttes et les vices du monde
+supérieur, commençait à m'oppresser, à me paraître ennuyeuse et
+monotone. La sereine tranquillité de l'atmosphère même me fatiguait.
+J'avais envie de voir un changement, fût-ce l'hiver, un orage, ou
+l'obscurité. Je commençais à sentir que quels que soient nos rêves de
+perfectibilité, nos aspirations impatientes vers une sphère meilleure,
+plus haute, plus calme, nous, mortels du monde supérieur, nous ne
+sommes pas faits pour jouir longtemps de ce bonheur même que nous
+rêvons et auquel nous aspirons.
+
+Dans cette société des Vril-ya, c'était chose merveilleuse de voir
+comment ils avaient réussi à unir et à mettre en harmonie, dans un
+seul système, presque tous les objets que les divers philosophes du
+monde supérieur ont placés devant les espérances humaines, comme
+l'idéal d'un avenir chimérique. C'était un état dans lequel la guerre,
+avec toutes ses calamités, était impossible, un état dans lequel la
+liberté de tous et de chacun était assurée au suprême degré, sans une
+seule de ces animosités qui, dans notre monde, font dépendre la
+liberté des luttes continuelles des partis hostiles. Ici, la
+corruption qui avilit nos démocraties était aussi inconnue que les
+mécontentements qui minent les trônes de nos monarchies. L'égalité
+n'était pas un nom, mais une réalité. Les riches n'étaient pas
+persécutés, parce qu'ils n'étaient pas enviés. Ici, ces problèmes sur
+les labeurs de la classe ouvrière, encore insolubles dans notre monde
+et qui créent tant d'amertume entre les différentes classes, étaient
+résolus par le procédé le plus simple: ils n'avaient pas de classe
+ouvrière distincte et séparée. Les inventions mécaniques, construites
+sur des principes qui déjouaient toutes nos recherches, mues par un
+moteur infiniment plus puissant et plus gouvernable que tout ce que
+nous avons pu obtenir de la vapeur ou de l'électricité, aidées par des
+enfants dont les forces n'étaient jamais excédées, mais qui aimaient
+leur travail comme un jeu et une distraction, suffisaient à créer une
+richesse publique si bien employée au bien commun que jamais un
+murmure ne se faisait entendre. Les vices qui corrompent nos grandes
+villes n'avaient ici aucune prise. Les amusements abondaient, mais ils
+étaient tous innocents. Aucune fête ne poussait à l'ivresse, aux
+querelles, aux maladies. L'amour existait avec toutes ses ardeurs,
+mais il était fidèle dès qu'il était satisfait. L'adultère, le
+libertinage, la débauche étaient des phénomènes si inconnus dans cet
+État, que pour trouver même les noms qui les désignaient on eût été
+obligé de remonter à une littérature hors d'usage, écrite il y a
+plusieurs milliers d'années. Ceux qui ont étudié sur notre terre les
+théories philosophiques savent que tous ces écarts étranges de la vie
+civilisée ne font que donner un corps à des idées qui ont été
+étudiées, mises aux voix, ridiculisées, contestées, essayées
+quelquefois d'une façon partielle, et consignées dans des oeuvres
+d'imagination, mais qui ne sont jamais arrivées à un résultat
+pratique. Le peuple que je décris ici avait fait bien d'autres progrès
+vers la perfection idéale. Descartes a cru sérieusement que la vie de
+l'homme sur cette terre pouvait être prolongée, non jusqu'à atteindre
+ici-bas une durée éternelle, mais jusqu'à ce qu'il appelle l'âge des
+patriarches, qu'il fixait modestement entre cent et cent cinquante
+ans. Eh bien! ce rêve des sages s'accomplissait ici, était même
+dépassé; car la vigueur de l'âge mûr se prolongeait même au delà de la
+centième année. Cette longévité était accompagnée d'un bienfait plus
+grand que la longévité même, celui d'une bonne santé inaltérable. Les
+maladies qui frappent notre race étaient facilement guéries par le
+savant emploi de cette force naturelle, capable de donner la vie et de
+l'ôter, qui est inhérente au vril. Cette idée n'est pas inconnue sur
+la terre, bien qu'elle n'ait guère été professée que par des
+enthousiastes ou des charlatans et qu'elle ne repose que sur les
+notions confuses du mesmérisme, de la force odique, etc. Laissant de
+côté l'invention presque insignifiante des ailes, qu'on a essayées
+sans jamais réussir depuis l'époque mythologique, je passe à cette
+question délicate posée depuis peu comme essentielle au bonheur de
+l'humanité, par les deux influences les plus turbulentes et les plus
+puissantes de ce monde, la Femme et la Philosophie. Je veux dire, les
+Droits de la Femme.
+
+Les jurisconsultes s'accordent à prétendre qu'il est inutile de
+discuter des droits là où il n'existe pas une force suffisante pour
+les faire valoir; et sur terre, pour une raison ou pour l'autre,
+l'homme, par sa force physique, par l'emploi des armes offensives ou
+défensives, peut généralement, quand les choses en viennent à une
+lutte personnelle, maîtriser la femme. Mais parmi ce peuple il ne peut
+exister aucun doute sur les droits de la femme, parce que, comme je
+l'ai déjà dit, la Gy est plus grande et plus forte que l'An; sa
+volonté est plus résolue, et la volonté étant indispensable pour la
+direction du vril, elle peut employer sur l'An, plus fortement que
+l'An sur elle, les mystérieuses forces que l'art emprunte aux facultés
+occultes de la nature. Ainsi tous les droits que nos philosophes
+féminins sur la terre cherchent à obtenir sont accordés comme une
+chose toute naturelle dans cet heureux pays. Outre cette force
+physique, les Gy-ei ont, du moins dans leur jeunesse, un vif désir
+d'acquérir les talents et la science et, en cela, elles sont
+supérieures aux Ana; c'est donc à elles qu'appartiennent les
+étudiants, les professeurs, en un mot la portion instruite de la
+population.
+
+Naturellement, comme je l'ai fait voir, les femmes établissent dans ce
+pays leur droit de choisir et de courtiser leur époux. Sans ce
+privilège, elles mépriseraient tous les autres. Sur terre nous
+craindrions, non sans raison, qu'une femme, après nous avoir ainsi
+poursuivi et épousé, ne se montrât impérieuse et tyrannique. Il n'en
+est pas de même des Gy-ei: une fois mariées elles suspendent leurs
+ailes, et aucun poète ne pourrait arriver à dépeindre une compagne
+plus aimable, plus complaisante, plus docile, plus sympathique, plus
+oublieuse de sa supériorité, plus attachée à étudier les goûts et les
+caprices relativement frivoles de son mari. Enfin parmi les traits
+caractéristiques qui distinguent le plus les Vril-ya de notre
+humanité, celui qui contribue le plus à la paix de leur vie et au
+bien-être de la communauté, c'est la croyance universelle à une
+Divinité bienfaisante et miséricordieuse, et à l'existence d'une vie
+future auprès de laquelle un siècle ou deux sont des moments trop
+courts pour qu'on les perde à des pensées de gloire, de puissance, ou
+d'avarice; une autre croyance ajoute à leur bonheur: persuadés qu'ils
+ne peuvent connaître de la Divinité que Sa bonté suprême, du monde
+futur que son heureuse existence, leur raison leur interdit toute
+discussion irritante sur des questions insolubles. Ils assurent ainsi
+à cet État situé dans les entrailles de la terre, ce qu'aucun État ne
+possède à la clarté des astres, toutes les bénédictions et les
+consolations d'une religion, sans aucun des maux, sans aucune des
+calamités qu'engendrent les guerres de religion.
+
+Il est donc incontestable que l'existence des Vril-ya est, dans son
+ensemble, infiniment plus heureuse que celle des races terrestres, et
+que, réalisant les rêves de nos philanthropes les plus hardis, elle
+répond presque à l'idée qu'un poète pourrait se faire de la vie des
+anges. Et cependant si on prenait un millier d'êtres humains, les
+meilleurs et les plus philosophes qu'on puisse trouver à Londres, à
+Paris, à Berlin, à New-York, et même à Boston, et qu'on les plaçât au
+milieu de cette heureuse population, je suis persuadé qu'en moins
+d'une année ils y mourraient d'ennui, ou essayeraient une révolution
+par laquelle ils troubleraient la paix de la communauté et se feraient
+réduire en cendres à la requête du Tur.
+
+Assurément je ne veux pas glisser dans ce récit quelque sotte satire
+contre la race à laquelle j'appartiens. J'ai au contraire tâché de
+faire comprendre que les principes qui régissent le système social des
+Vril-ya l'empêchent de produire ces exemples de grandeur humaine qui
+remplissent les annales du monde supérieur. Dans un pays où on ne fait
+pas la guerre, il ne peut y avoir d'Annibal, de Washington, de
+Jackson, de Sheridan. Dans un État où tout le monde est si heureux
+qu'on ne craint aucun danger et qu'on ne désire aucun changement, on
+ne peut voir ni Démosthène, ni Webster, ni Sumner, ni Wendel Holmes,
+ni Butler. Dans une société où l'on arrive à un degré de moralité qui
+exclut les crimes et les douleurs, d'où la tragédie tire les éléments
+de la crainte et de la pitié, où il n'y a ni vices, ni folies,
+auxquels la comédie puisse prodiguer les traits de sa satire comique,
+un tel pays perd toute chance de produire un Shakespeare, un Molière,
+une Mrs. Beecher Stowe. Mais si je ne veux pas critiquer mes
+semblables en montrant combien les motifs, qui stimulent l'activité et
+l'ambition des individus dans une société de luttes et de discussions,
+disparaissent ou s'annulent dans une société qui tend à assurer à ses
+citoyens une félicité calme et innocente qu'elle présume être l'état
+des puissances immortelles; je n'ai pas non plus l'intention de
+représenter la république des Vril-ya comme la forme idéale de la
+société politique, vers laquelle doivent tendre tous nos efforts. Au
+contraire, c'est parce que nous avons si bien combiné, à travers les
+siècles, les éléments qui composent un être humain, qu'il nous serait
+tout à fait impossible d'adopter la manière de vivre des Vril-ya, ou
+de régler nos passions d'après leur façon de penser; c'est pour cela
+que je suis arrivé à cette conviction: Ce peuple, qui non seulement a
+appartenu à notre race, mais qui, d'après les racines de sa langue, me
+paraît descendre de quelqu'un des ancêtres de la grande famille
+Aryenne, source commune de toutes les civilisations de notre monde; ce
+peuple qui, d'après ses traditions historiques et mythologiques, a
+passé par des transformations qui nous sont familières, forme
+maintenant une espèce distincte avec laquelle il serait impossible à
+toute race du monde supérieur de se mêler. Je crois de plus que, s'ils
+sortaient jamais des entrailles de la terre, suivant l'idée
+traditionnelle qu'ils se font de leur destinée future, ils
+détruiraient pour la remplacer la race actuelle des hommes.
+
+Mais, dira-t-on, puisque plus d'une Gy avait pu concevoir un caprice
+pour un représentant aussi médiocre que moi de la race humaine, dans
+le cas où les Vril-ya apparaîtraient sur la terre, nous pourrions être
+sauvés de la destruction par le mélange des races. Tel espoir serait
+téméraire. De semblables mésalliances seraient aussi rares que les
+mariages entre les émigrants Anglo-Saxons et les Indiens Peaux-Rouges.
+D'ailleurs, nous n'aurions pas le temps de nouer des relations
+familières. Les Vril-ya, en sortant de dessous terre, charmés par
+l'aspect d'une terre éclairée par le soleil, commenceraient par la
+destruction, s'empareraient des territoires déjà cultivés, et
+détruiraient sans scrupules tous les habitants qui essayeraient de
+résister à leur invasion. Quand je considère leur mépris pour les
+institutions du Koom-Posh, ou gouvernement populaire, et la valeur de
+mes bien-aimés compatriotes, je crois que si les Vril-ya
+apparaissaient d'abord en Amérique, et ils n'y manqueraient pas,
+puisque c'est la plus belle partie du monde habitable, et disaient:
+«Nous nous emparons de cette portion du globe; citoyens du Koom-Posh,
+allez-vous-en et faites place pour le développement de la race des
+Vril-ya,» mes braves compatriotes se battraient, et au bout d'une
+semaine il ne resterait plus un seul homme qui pût se rallier au
+drapeau étoilé et rayé des États-Unis.
+
+Je voyais fort peu Zee, excepté aux repas, quand la famille se
+réunissait, et elle était alors silencieuse et réservée. Mes craintes
+au sujet d'une affection que j'avais si peu cherchée et que je
+méritais si peu se calmaient, mais mon abattement augmentait de jour
+en jour. Je mourais d'envie de revenir au monde supérieur; mais je me
+mettais en vain l'esprit à la torture pour trouver un moyen. On ne me
+permettait jamais de sortir seul, de sorte que je ne pouvais même
+visiter l'endroit par lequel j'étais descendu, pour voir s'il ne me
+serait pas possible de remonter dans la mine. Je ne pouvais pas même
+descendre de l'étage où se trouvait ma chambre, pendant les Heures
+Silencieuses, quand tout le monde dormait. Je ne savais pas commander
+à l'automate qui, cruelle ironie, se tenait à mes ordres, debout
+contre le mur; je ne connaissais pas les ressorts par lesquels on
+mettait en mouvement la plate-forme qui servait d'escalier. On m'avait
+volontairement caché tous ces secrets. Oh! si j'avais pu apprendre à
+me servir des ailes, dont les enfants se servaient si bien, j'aurais
+pu m'enfuir par la fenêtre, arriver aux rochers, et m'enlever par le
+gouffre dont les parois verticales refusaient de supporter un pas
+humain.
+
+
+
+
+XXVII.
+
+
+Un jour, pendant que j'étais seul à rêver tristement dans ma chambre,
+Taë entra par la fenêtre et vint s'asseoir près de moi. J'étais
+toujours heureux des visites de cet enfant, dans la société duquel je
+me sentais moins humilié que dans celle des Ana, dont les études
+étaient plus complètes et l'intelligence plus mûre. Comme on me
+permettait de sortir avec lui et que je désirais revoir l'endroit par
+lequel j'étais descendu dans le monde souterrain, je me hâtai de lui
+demander s'il avait le temps de m'accompagner dans une promenade à la
+campagne. Sa physionomie me parut plus sérieuse que de coutume, quand
+il me répondit:--
+
+--Je suis venu vous chercher.
+
+Nous fûmes bientôt dans la rue et nous n'étions pas loin de la maison,
+quand nous rencontrâmes cinq ou six jeunes Gy-ei, qui revenaient des
+champs, avec des corbeilles pleines de fleurs, et chantaient en choeur
+en marchant. Une jeune Gy chante plus qu'elle ne parle. Elles
+s'arrêtèrent en nous voyant, s'approchèrent de Taë avec une gaieté
+familière, et de moi avec cette galanterie polie qui distingue les
+Gy-ei dans leurs rapports avec le sexe faible.
+
+Et je puis dire ici que, malgré la franchise de la Gy quand elle
+courtise un An, rien dans ses manières ne peut être comparé aux
+manières libres et bruyantes de ces jeunes Anglo-Saxonnes, auxquelles
+on accorde l'épithète distinguée de _fast_ (à la mode), vis-à-vis des
+jeunes gens pour lesquels elles ne professent pas le moindre amour.
+Non: la conduite des Gy-ei envers les Ana en général ressemble
+beaucoup à celle des hommes très bien élevés, dans les salons de notre
+monde supérieur, envers une femme qu'ils respectent, mais à laquelle
+ils ne font pas la cour; respectueux, complimenteurs, d'une politesse
+exquise, ce que l'on peut appeler chevaleresques.
+
+Sans doute je fus un peu embarrassé par les nombreuses politesses par
+lesquelles ces jeunes et courtoises Gy-ei s'adressaient à mon
+amour-propre. Dans le monde d'où je venais, un homme se serait trouvé
+offensé, traité avec ironie, et _blagué_ (si un mot d'argot aussi
+vulgaire peut être employé sur l'autorité des romanciers populaires
+qui s'en servent aussi librement), quand une jeune Gy fort jolie me
+fit compliment sur la fraîcheur de mon teint, une autre sur le choix
+des couleurs de mes vêtements, une troisième, avec un timide sourire,
+sur les conquêtes que j'avais faites à la soirée d'Aph-Lin. Mais je
+savais déjà que de tels propos étaient ce que les Français appellent
+des banalités, et ne signifiaient, dans la bouche des jeunes filles,
+que le désir de déployer cette aimable galanterie que sur la terre la
+tradition et une coutume arbitraire ont réservée au sexe mâle. Et, de
+même que, chez nous, une jeune fille bien élevée et habituée à de
+pareils compliments, sent qu'elle ne peut sans inconvenance y répondre
+ou en paraître trop charmée, de même moi, qui avais appris les bonnes
+manières chez un des Ministres de ce peuple, je ne pus que sourire et
+prendre un air gracieux en repoussant avec timidité les compliments
+dont on m'accablait. Pendant que nous causions ainsi, la soeur de Taë
+nous avait aperçus, paraît-il, d'une des chambres supérieures du
+Palais Royal, car elle arriva bientôt près de nous de toute la vitesse
+de ses ailes.
+
+Elle s'approcha de moi et me dit, avec cette inimitable déférence, que
+j'ai appelée chevaleresque, et pourtant avec une certaine brusquerie
+de ton que Sir Philip Sidney aurait traitée de rustique dans la bouche
+d'une personne qui s'adressait au sexe faible:--
+
+--Pourquoi ne venez-vous jamais nous voir?
+
+Pendant que je délibérais sur la réponse à faire à cette question
+inattendue, Taë dit promptement et d'un ton sévère:--
+
+--Ma soeur, tu oublies que l'étranger est du même sexe que moi. Il
+n'est pas convenable pour nous, si nous voulons conserver notre
+réputation et notre modestie, de nous abaisser à courir après ta
+société.
+
+Ce discours fut reçu avec des marques d'approbation par toutes les
+Gy-ei présentes; mais la soeur de Taë parut déconcertée. Pauvre
+enfant!.... et une Princesse encore!
+
+En ce moment une ombre passa entre le groupe et moi; en me retournant,
+je vis le magistrat principal s'avancer vers moi de ce pas tranquille
+et majestueux particulier aux Vril-ya. En le regardant, je fus saisi
+de la même terreur que lors de ma première rencontre avec lui. Sur son
+front, dans ses yeux, il y avait ce même je ne sais quoi
+indéfinissable qui me faisait reconnaître en lui une race qui devait
+être fatale à la nôtre; cette même expression étrange de sérénité
+exempte de tous les soucis et de toutes les passions ordinaires; on y
+lisait la conscience d'un pouvoir suprême et ce mélange de pitié et
+d'inflexibilité qu'on trouve chez un juge qui prononce un arrêt. Je
+frissonnai et, m'inclinant, je serrai le bras de Taë et m'éloignai
+sans rien dire. Le Tur se plaça sur notre chemin, me regarda un
+instant sans parler, puis tourna tranquillement ses regards vers sa
+fille, et, avec un salut grave adressé à elle et aux autres Gy-ei,
+passa au milieu du groupe et s'éloigna sans avoir prononcé un mot.
+
+
+
+
+XXVIII.
+
+
+Quand Taë et moi nous fûmes seuls sur la grande route qui s'étend
+entre la cité et le gouffre par lequel j'étais descendu dans ce monde
+privé de la clarté du soleil et des étoiles, je dis à demi-voix:--
+
+--Mon cher enfant, mon ami, il y a dans la physionomie de votre père
+quelque chose qui m'effraye. Il me semble voir la mort en contemplant
+sa sereine tranquillité.
+
+Taë ne répondit pas tout de suite. Il semblait agité et paraissait se
+demander par quels mots il pourrait m'adoucir une mauvaise nouvelle.
+
+--Personne ne craint la mort parmi les Vril-ya,--dit-il enfin.--La
+craignez-vous?
+
+--La crainte de la mort est innée dans l'âme des hommes de ma race.
+Nous pouvons en triompher à la voix du devoir, de l'honneur, ou de
+l'amour. Nous pouvons mourir pour une vérité, pour notre patrie, pour
+ceux qui nous sont plus chers que nous-mêmes. Mais, si la mort me
+menace ici, maintenant, où sont les motifs qui peuvent contrebalancer
+la terreur qui accompagne l'idée de la séparation du corps et de
+l'âme?
+
+Taë parut surpris, et sa voix était pleine de tendresse quand il me
+répondit:--
+
+--Je rapporterai à mon père ce que vous venez de me dire. Je le
+supplierai d'épargner votre vie.
+
+--Il a donc décrété ma mort?
+
+--C'est la faute ou la folie de ma soeur,--dit Taë, avec quelque
+pétulance.--Elle a parlé ce matin à mon père, et après leur
+conversation, il m'a fait appeler, comme chef des enfants chargés de
+détruire les êtres qui menacent la communauté, et il m'a dit: «Prends
+ta baguette de vril, et va chercher l'étranger qui t'est devenu cher.
+Que sa fin soit prompte et exempte de douleur.»
+
+--Et,--dis-je en tremblant et en m'éloignant de l'enfant,--c'est donc
+pour m'assassiner que vous m'avez emmené à la campagne? Non, je ne
+puis le croire. Je ne puis vous croire capable d'un tel crime!
+
+--Ce n'est pas un crime de tuer ceux qui menacent les intérêts de
+l'État; ce serait un crime de détruire le moindre petit insecte qui ne
+nous ferait aucun mal.
+
+--Si vous voulez dire que je menace les intérêts de l'État parce que
+votre soeur m'honore de cette sorte de préférence qu'un enfant peut
+montrer pour un jouet singulier, il n'est pas nécessaire pour cela de
+me tuer. Laissez-moi retourner vers le peuple que j'ai quitté, par le
+gouffre qui m'a permis d'entrer dans votre monde. Avec un peu d'aide
+de votre part, j'en puis venir à bout. Grâce à vos ailes vous pourrez
+attacher la corde, que vous avez sans doute gardée, au rocher qui m'a
+servi pour descendre. Faites cela, je vous en prie; aidez-moi à
+remonter à l'endroit d'où je suis venu, et je disparaîtrai de votre
+monde pour toujours et aussi sûrement que si j'étais mort.
+
+--Le gouffre par lequel vous êtes descendu?.... Regardez; nous sommes
+juste à l'endroit où il s'ouvrait. Que voyez-vous?.... Le roc solide
+et compact. Le gouffre a été fermé par les ordres d'Aph-Lin, aussitôt
+que des rapports furent établis entre vous et lui, pendant votre
+sommeil, et qu'il apprit de votre propre bouche ce qu'est le monde
+d'où vous veniez. Ne vous souvenez-vous pas du jour où Zee me pria de
+ne pas vous questionner sur vous-même ou sur votre pays? En vous
+quittant, ce jour-là, Aph-Lin m'aborda et me dit: «Il ne faut laisser
+aucun chemin ouvert entre le monde de l'étranger et le nôtre, ou les
+malheurs et les chagrins du sien pourraient descendre parmi nous.
+Prends avec toi les enfants de ta bande, frappez les parois de la
+caverne de vos baguettes de vril jusqu'à ce que la chute des rochers
+ferme toute issue par laquelle la clarté de nos lampes puisse être
+aperçue.»
+
+Pendant que l'enfant parlait, je regardais avec effroi les rocs noirs
+qui se dressaient devant mes yeux.
+
+D'énormes masses irrégulières de granit, montrant par des taches de
+feu où elles avaient été frappées, s'élevaient du sol à la voûte de la
+caverne, pas une crevasse!
+
+--Tout espoir est donc perdu,--murmurai-je en m'asseyant sur le bord
+de la route,--et je ne reverrai plus le soleil.
+
+Je me couvris la figure de mes deux mains et je priai Celui dont
+j'avais si souvent oublié la présence sous ce ciel qui manifeste sa
+puissance. Je sentis qu'il était présent dans les profondeurs de la
+terre et au milieu du monde des tombeaux. Je relevai les yeux, calmé
+et fortifié par ma prière, et, regardant l'enfant avec un tranquille
+sourire, je lui dis:--
+
+--Si tu dois me tuer, frappe maintenant.
+
+Taë secoua doucement la tête.
+
+--Non,--dit-il,--l'ordre de mon père n'est pas si absolu qu'il ne me
+laisse aucun choix. Je lui parlerai et peut-être pourrai-je te sauver.
+Quelle étrange chose que tu aies cette crainte de la mort que nous
+pensions être le partage des êtres inférieurs, auxquels la
+connaissance d'une autre vie n'est pas accordée. Chez nous les enfants
+même n'ont pas cette peur. Dis-moi, mon cher Tish,--continua-t-il
+après un moment de silence,--redouterais-tu moins de passer de cette
+forme de vie à la forme qu'on trouve de l'autre côté de cet instant
+qu'on appelle la mort, si je t'accompagnais dans ce voyage? Si tu le
+désires, je demanderai à mon père qu'il me soit permis de te suivre.
+Je suis de ceux qui doivent émigrer un jour, quand ils seront en âge
+de le faire, dans un pays inconnu. Je partirais aussi volontiers pour
+les régions inconnues de l'autre monde. La Bonté Suprême est aussi
+présente dans celui-là que dans celui-ci. Où ne la trouve-t-on pas?
+
+--Enfant,--dis-je en voyant à la figure de Taë qu'il parlait
+sérieusement,--tu commettrais un crime en me tuant; mais celui que je
+commettrais ne serait pas moindre si je te disais: Donne-toi la mort.
+La Bonté Suprême choisit son moment pour nous donner la vie et pour
+nous la reprendre. Partons. Si après que tu auras parlé à ton père, il
+décide ma mort, fais-le-moi savoir aussitôt que tu le pourras, afin
+que je puisse m'y préparer.
+
+Nous retournâmes à la ville, ne conversant que par intervalles et à
+bâtons rompus. Nous ne pouvions nous comprendre l'un l'autre et
+j'éprouvais pour le bel enfant à la douce voix, qui marchait à mes
+côtés, le même sentiment qu'éprouve un condamné à mort en marchant à
+côté du bourreau qui le conduit à l'échafaud.
+
+
+
+
+XXIX.
+
+
+Vers le milieu des Heures Silencieuses, qui forment les nuits des
+Vril-ya, je fus réveillé du sommeil agité auquel je venais seulement
+de m'abandonner, par une main posée sur mon épaule. Je tressaillis;
+Zee était debout à mes côtés.
+
+--Chut!--dit-elle à voix basse,--que personne ne nous entende.
+Penses-tu que j'aie cessé de veiller sur toi parce que je n'ai pu
+obtenir ton amour? J'ai vu Taë. Il n'a rien obtenu de son père qui
+avait déjà conféré avec les trois sages qu'il appelle en conseil
+lorsque quelque question l'embarrasse, et par leur conseil il a
+ordonné que tu sois mis à mort à l'heure où le monde se réveille. Je
+veux te sauver. Lève-toi et habille-toi.
+
+En disant ces mots, Zee me montra, sur une table près de mon lit, les
+vêtements que je portais à mon arrivée et que j'avais échangés contre
+le costume plus pittoresque des Vril-ya. La jeune Gy se dirigea alors
+vers la fenêtre et sortit sur le balcon, pendant que tout étonné je
+passais rapidement mes vêtements. Je la rejoignis sur le balcon; son
+visage était pâle et rigide. Elle me prit par la main et me dit
+doucement:--
+
+--Vois comme l'art des Vril-ya a brillamment illuminé ce monde.
+Demain, il sera obscur pour moi.
+
+Sans attendre ma réponse, elle me ramena dans la chambre, puis dans le
+corridor, et nous descendîmes dans le vestibule. Nous passâmes le long
+des rues désertes et de la route qui conduisait aux rochers. Dans ce
+monde où il n'y a ni jour, ni nuit, les Heures Silencieuses sont d'une
+solennité inexprimable, tant la vaste étendue illuminée par l'art des
+mortels est dénuée de tout bruit, de tout signe de vie. Malgré la
+légèreté de nos pas, le bruit qu'ils faisaient semblait choquer
+l'oreille et troubler l'harmonie de l'universel repos. Je devinais que
+Zee, sans me le dire, s'était décidée à m'aider à retourner vers le
+monde supérieur et que nous nous dirigions vers le lieu où j'étais
+descendu. Son silence me gagnait et m'empêchait de parler. Nous
+approchions du gouffre. Il avait été rouvert; il ne présentait pas, il
+est vrai, le même aspect qu'au moment de ma descente, mais, au milieu
+du mur massif que m'avait montré Taë, on avait frayé un nouveau
+passage, et le long de ses flancs carbonisés brillaient encore
+quelques étincelles; de petits tas de cendres se refroidissaient en
+tombant. Je ne pouvais cependant en levant les yeux pénétrer
+l'obscurité que jusqu'à une faible hauteur; je demeurais épouvanté, me
+demandant comment je pourrais accomplir cette difficile ascension.
+
+Zee devina ma pensée.
+
+--Ne crains rien,--dit-elle, avec un faible sourire,--ton retour est
+assuré. J'ai commencé ce travail avec les Heures Silencieuses et quand
+tout le monde dormait. Sois sûr que je ne me suis pas arrêtée jusqu'à
+ce que la route te fût ouverte. Je t'accompagnerai encore un peu de
+temps. Nous ne nous séparerons que lorsque tu me diras:--Va, je n'ai
+plus besoin de toi.
+
+Mon coeur tressaillit de remords à ces mots.
+
+--Ah!--m'écriai-je,--que je voudrais que tu fusses de ma race ou que
+je fusse de la tienne, je ne dirais jamais: Je n'ai plus besoin de
+toi!
+
+--Sois béni pour ces paroles, je m'en souviendrai quand tu seras
+parti,--me répondit tendrement la Gy.
+
+Pendant ce court dialogue, Zee s'était détournée, le corps incliné et
+la tête penchée sur sa poitrine. Elle se releva alors de toute sa
+hauteur et se plaça devant moi. Elle avait allumé le cercle qui
+entourait sa tête et il étincelait comme une couronne d'étoiles. Son
+visage, tout son corps, et l'atmosphère environnante étaient éclaires
+par la lumière de ce diadème.
+
+--Maintenant,--dit-elle,--passe tes bras autour de moi, pour la
+première et la dernière fois. Allons, courage, et attache-toi
+fermement à moi.
+
+Tandis qu'elle parlait, ses vêtements se gonflèrent, ses ailes
+s'étendirent. Je me serrai contre elle et elle m'emporta au travers du
+terrible gouffre. La lumière étoilée de sa couronne éclairait les
+ténèbres autour de nous. Le vol de la Gy s'élevait, doux et puissant,
+comme celui d'un ange qui s'envole vers le ciel emportant une âme
+qu'il vient d'arracher à la mort.
+
+Enfin j'entendis à distance le murmure des voix humaines, le bruit du
+travail humain. Nous fîmes halte sur le sol d'une des galeries de la
+mine, et au delà je voyais briller de loin en loin la lumière faible
+et pâle des lampes de mineurs. Je relâchai mon étreinte. La Gy
+m'embrassa sur le front, avec passion, mais comme une mère pourrait le
+faire, et me dit, pendant que les larmes coulaient de ses yeux:--
+
+--Adieu pour toujours. Tu ne veux pas me laisser entrer dans ton
+monde, tu ne pourras jamais revenir dans le nôtre. Avant que les miens
+aient secoué le sommeil, les rochers se seront refermés et ne seront
+rouverts ni par moi, ni par personne, avant des siècles dont on ne
+peut encore prévoir le nombre. Pense à moi quelquefois avec tendresse.
+Quand j'atteindrai la vie qui s'étend au delà de cette courte portion
+de la durée, je te chercherai. Là aussi, peut-être, la place assignée
+à ton peuple sera séparée de moi par des rochers et des gouffres, et
+peut-être n'aurai-je plus le pouvoir de m'ouvrir un chemin pour te
+retrouver comme j'en ai ouvert un pour te perdre.
+
+Elle se tut. J'entendis le bruit de ses ailes, semblable à celui que
+font les ailes du cygne, et je vis les rayons de feu de son diadème
+disparaître dans l'obscurité.
+
+Je m'assis un moment, rêvant avec tristesse; puis je me levai et me
+dirigeai lentement vers l'endroit où j'entendais des voix. Les mineurs
+que je rencontrai m'étaient étrangers et d'une autre nation que la
+mienne. Ils se retournèrent pour me regarder avec quelque surprise,
+mais voyant que je ne pouvais leur répondre dans leur langue, ils se
+remirent à l'ouvrage et me laissèrent passer sans plus m'inquiéter.
+Enfin j'arrivai à l'ouverture de la mine, sans être troublé par
+d'autres questions, si ce n'est par un surveillant qui me connaissait
+et qui heureusement était trop occupé pour causer avec moi. J'eus soin
+de ne pas retourner à mon premier logement, où je n'aurais pu échapper
+aux questions, et où mes réponses auraient paru peu satisfaisantes. Je
+regagnai sain et sauf mon pays, où je suis depuis longtemps
+paisiblement établi; je me lançai dans les affaires, d'où je me suis
+retiré, il y a trois ans, avec une fortune raisonnable. Je n'ai guère
+eu l'occasion ou la tentation de raconter les voyages et les aventures
+de ma jeunesse. J'ai été, comme tant d'autres, déçu dans mes
+espérances d'amour et de bonheur domestique; souvent, dans la solitude
+de mes nuits je pense à la jeune Gy et je me demande comment j'ai pu
+repousser un tel amour, de quelques périls qu'il me menaçât, de
+quelques difficultés qu'il fût entouré. Seulement, plus je pense à un
+peuple qui se développe lentement dans des régions qui s'étendent hors
+de notre vue et sont regardées comme inhabitables par les sages de
+notre terre, à cette puissance qui dépasse toutes nos forces
+combinées, et à ces vertus qui deviennent de plus en plus contraires à
+notre vie politique et sociale, à mesure que notre civilisation fait
+des progrès, plus je prie Dieu que des siècles s'écoulent avant
+l'apparition de nos inévitables destructeurs. Cependant mon médecin
+m'ayant dit franchement que j'étais atteint d'une maladie qui, sans me
+faire beaucoup souffrir, sans me faire sentir ses progrès, peut à tout
+moment m'être fatale, j'ai cru que mon devoir envers mes semblables
+m'obligeait à écrire ce récit pour les avertir de la venue de la Race
+Future.
+
+FIN.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La race future, by Edward Bulwer Lytton
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RACE FUTURE ***
+
+***** This file should be named 28412-8.txt or 28412-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/2/8/4/1/28412/
+
+Produced by Pierre Lacaze and the Online Distributed
+Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
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+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
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+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
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+
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+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+ The Project Gutenberg eBook of La race future, by Edward Bulwer, Lord Lytton.
+ </title>
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+The Project Gutenberg EBook of La race future, by Edward Bulwer Lytton
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: La race future
+
+Author: Edward Bulwer Lytton
+
+Commentator: Raoul Frary
+
+Release Date: March 25, 2009 [EBook #28412]
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RACE FUTURE ***
+
+
+
+
+Produced by Pierre Lacaze and the Online Distributed
+Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
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+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
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+
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+
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+
+</pre>
+
+
+<h1>EDWARD BULWER, LORD LYTTON.</h1>
+
+<h1>LA RACE FUTURE.</h1>
+
+<h3>PRÉFACE PAR</h3>
+
+<h2>RAOUL FRARY.</h2>
+
+<h4>PARIS</h4>
+
+<h3>E. DENTU, ÉDITEUR</h3>
+
+<h3>LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES</h3>
+
+<h4>3, PLACE DE VALOIS, PALAIS-ROYAL</h4>
+
+<h4>1888</h4>
+
+<h4>DÉDIÉ À MAX MÜLLER EN TÉMOIGNAGE DE RESPECT ET D'ADMIRATION.</h4>
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h1><a name="PREFACE" id="PREFACE"></a>PRÉFACE.</h1>
+
+
+<p>Le livre que nous avons sous les yeux est
+bien un roman, mais ce n'est pas un roman
+comme les autres, car l'auteur s'est proposé
+de nous raconter non ce qui aurait pu arriver
+hier, ou autrefois, mais ce qui pourrait
+bien arriver dans quelques siècles. Les m&oelig;urs
+qu'il dépeint ne sont pas les nôtres, ni celles
+de nos ancêtres, mais celles de nos descendants.
+Il imagine bien une petite fable à la
+Jules Verne, et feint de supposer que la
+«Race future» existe dès maintenant sous
+terre et n'attend, pour paraître à la lumière
+du soleil et pour nous exterminer, que l'heure
+où elle trouvera son habitation actuelle trop
+étroite. Mais cet artifice de narration ne
+trompe personne, et il est évident que
+Bulwer Lytton a voulu nous donner une idée
+de la façon de vivre et de penser de nos
+arrière-neveux.</p>
+
+<p>C'est là une ambition légitime, quoique
+l'entreprise soit singulièrement hardie. Il est
+permis de chercher à deviner ce que l'avenir
+réserve à notre espèce. On connaît le chemin
+qu'elle a parcouru; on peut dire où elle va.
+Sans doute on risque fort de se tromper,
+mais un romancier ne répond pas de l'exactitude
+de ses tableaux et de ses récits; on ne
+lui demande qu'un peu de vraisemblance.
+Quelquefois même on est moins exigeant et
+l'on se contente d'être amusé. <i>Les Voyages
+de Gulliver</i> manquent absolument de vraisemblance,
+ce qui ne les empêche pas d'être
+un chef-d'&oelig;uvre souvent imité, jamais égalé.
+Il est vrai que les fictions de Swift ne sont
+que des vérités déguisées et grossies, et qu'il
+a écrit sous une forme divertissante la plus
+amère satire qu'on ait jamais faite d'un
+peuple, d'un siècle, et même du genre
+humain.</p>
+
+<p>L'auteur de la «Race future» a dû penser
+à son illustre devancier, car son héros est,
+chez les hommes du vingt-cinquième ou du
+trentième siècle, ce que Gulliver lui-même
+est chez les chevaux du pays des Houyhnms,
+le représentant d'une civilisation inférieure,
+un barbare ignorant et corrompu en excursion
+chez les sages. Il y a seulement cette
+différence que les chevaux de Swift ne sont
+que vertueux et heureux, tandis que les
+«Vril-ya» de Bulwer sont, en outre, fort
+savants. La vertu et le bonheur ne nous
+donneraient plus l'idée d'une supériorité
+complète si l'on n'y joignait une grande
+puissance industrielle fondée sur une connaissance
+approfondie des secrets de la
+nature. Le monde a marché, depuis le temps
+de la reine Anne, et on ne se moque plus
+des émules de Newton; c'est au contraire
+sur eux que l'on compte pour changer la face
+des choses.</p>
+
+<p>Mais il est bien malaisé d'imaginer des
+hommes infiniment plus savants que nous:
+les grandes découvertes ne se devinent qu'à
+moitié. Il est, au contraire, facile d'imaginer
+des hommes meilleurs que nous; les modèles
+abondent sous nos yeux, et le peintre de
+l'idéal trouve dans la réalité tous les éléments
+du tableau qu'il veut tracer. Quand Bulwer
+suppose que nos descendants seront maîtres
+d'un agent infiniment plus subtil et plus fort
+que l'électricité, et qu'ils auront perfectionné
+l'art de construire des automates jusqu'à
+peupler leurs habitations de domestiques en
+métal, on est tenté de le trouver bien téméraire.
+Mais quand il nous montre une société
+où la guerre est inconnue, où personne n'est
+pauvre, ni avide de richesses, ni ambitieux,
+où l'on ne sait ce que c'est qu'un malfaiteur,
+nous demeurons tous d'accord que c'est là
+une société parfaite. Malheureusement l'auteur
+ne prouve pas que les merveilleux
+progrès scientifiques qu'il est permis d'espérer
+doivent avoir pour conséquence un
+progrès non moins admirable de la moralité
+humaine, ni que les hommes soient assurés
+de devenir plus raisonnables que nous quand
+ils seront devenus bien plus savants.</p>
+
+<p>Comme un roman n'est pas une démonstration,
+l'auteur n'était pas obligé de nous
+persuader que les choses se passeront exactement
+comme il l'admet. Il aurait d'ailleurs
+pu répondre que l'humanité est libre et
+qu'elle fera peut-être de sa liberté un excellent
+usage. Il n'affirme pas qu'elle sera un
+jour aussi raisonnable qu'il dépeint les
+Vril-ya: mais cela dépend d'elle, et il
+appartient aux philosophes de bien tracer le
+tableau d'une idéale félicité pour l'encourager
+à marcher d'un pas plus rapide dans la
+voie qui y conduit.</p>
+
+<p>Assurément Bulwer a voulu nous représenter
+un état de civilisation où les hommes
+jouiraient de la plus grande somme de bonheur
+que comporte leur condition mortelle;
+il a voulu aussi nous apprendre quelles sont
+les conditions de cet état supérieur, sur
+quelles institutions et sur quelles croyances
+doit être fondée la cité de ses rêves. Il a
+écrit son Utopie, comme tant d'autres,
+comme Platon, comme Thomas Morus,
+comme Fénelon, comme Fourier. Il n'a pas
+non plus échappé aux pièges où sont tombés
+ses devanciers. Il n'accomplit que la moitié
+de sa tâche, et nous donne bien l'idée d'une
+humanité parfaitement sage, mais non d'une
+humanité parfaitement heureuse.</p>
+
+<p>Les Vril-ya ont peu de besoins, et la
+satisfaction de leurs besoins leur coûte peu
+d'efforts; l'outillage de l'industrie est si perfectionné,
+que le travail est réservé aux seuls
+enfants. Les adultes n'ont rien à faire, pas
+de luttes à soutenir, pas de dangers à éviter.
+Ils se promènent; ils causent; ils se réunissent
+dans des festins où règne la sobriété; ils
+entendent de la musique et respirent des
+parfums. Comme ils doivent s'ennuyer! Ils
+n'ont ni les émotions de la guerre, ni les
+plaisirs de la chasse, car ils sont trop doux
+pour s'amuser à tuer des bêtes inoffensives.
+Ceux d'entre eux qui ont l'esprit aventureux
+peuvent fonder des colonies, mais ils ne
+courent aucun risque, et, d'ailleurs, la place
+finira par leur manquer. Ou bien ils s'appliquent
+à inventer des machines nouvelles
+et à faire avancer la science, ce qui ne doit
+pas être à la portée de tout le monde, dans
+une civilisation déjà si savante et si bien
+outillée. Ils n'ont même pas une littérature
+très florissante et sont obligés de relire les
+anciens auteurs pour y trouver la peinture
+des passions dont ils sont exempts, des
+conflits qui ne sont plus de leur siècle. Cette
+tranquillité d'âme se reflète sur leur visage
+qui a quelque chose d'auguste et de surhumain,
+comme le visage des dieux antiques;
+ce sont des hommes de marbre. Ils ne
+vivent pas.</p>
+
+<p>Des hommes médiocres ont pu décrire
+l'enfer d'une manière saisissante; le génie
+même est impuissant à donner une idée du
+paradis, qu'on le place sur cette terre ou
+dans une autre vie. C'est que le bonheur
+suppose l'effort et la lutte: or il n'y a pas
+d'effort sans obstacle, de lutte sans adversaire.
+Nous ne pouvons pas, tels que nous
+sommes, imaginer la félicité dans le repos
+perpétuel, sans combat et sans risque, c'est-à-dire
+sans le mal. Une société pourvue
+d'institutions et de m&oelig;urs idéales, supprimant
+ou réduisant à l'extrême le risque et le
+mal, assurerait à ses membres un bonheur
+que notre raison peut à la rigueur concevoir,
+mais qui échappe complètement à notre imagination.
+Supprimez par la pensée le chien,
+le loup et le boucher; supposez un printemps
+perpétuel et des prés toujours verts sous un
+soleil toujours modéré: les moutons ne
+nous ferons pas encore envie. Or on a beau
+faire: il y a toujours dans le paradis un peu
+de moutonnerie, même quand on y met
+beaucoup de musique, beaucoup de parfums,
+et toutes les merveilles de la mécanique.</p>
+
+<p>Parfois, quand nous sommes fatigués,
+quand nous sommes indignés, quand nous
+sommes découragés, nous rêvons un monde
+meilleur, où le travail soit facile, où l'on
+n'éprouve point de désir qui ne soit satisfait,
+et d'où l'injustice soit rigoureusement bannie.
+C'est ainsi que le matelot, las d'être ballotté
+par les vagues, rêve les loisirs et la sécurité
+de la terre ferme; mais dès qu'il se sera
+refait, il voudra de nouveau s'embarquer:
+le danger et la peine l'attirent bien vite; s'il
+se résigne à ne plus quitter le sol, c'est
+qu'il est vieux et usé. Quand les années
+l'attacheront au rivage, il enviera le sort de
+ses enfants; il enviera leurs souffrances et
+leurs périls, leurs courtes joies et leurs longs
+labeurs. Il rêvera encore, mais avec tristesse,
+avec de poignants regrets: il rêvera au temps
+où il hasardait sa vie pour conquérir ce
+repos maintenant odieux.</p>
+
+<p>Un jour, peut-être, l'humanité, assagie et
+pacifiée, se souviendra de nos siècles de lutte
+et d'agitation. Alors les jeunes gens se plaindront
+de n'être pas nés dans un siècle plus
+troublé, de ne pouvoir dépenser leur force,
+de ne point trouver d'adversaires à combattre,
+d'obstacles à vaincre, d'aventures à
+courir. Les hommes perfectionnés de Bulwer
+porteront envie aux barbares que nous
+sommes. Ils se plaindront plus justement
+que Musset, d'être venus trop tard dans un
+monde trop vieux.</p>
+
+<p>Si l'auteur de «la Race future» n'a pas
+mieux réussi que ses illustres devanciers à
+exciter notre enthousiasme en faveur de cet
+idéal qui ne reste séduisant que quand il
+reste vague, qui pâlit et s'efface dès qu'on
+veut l'enfermer en des contours précis, il a
+pourtant écrit un livre singulièrement intéressant,
+qui amuse l'imagination et qui fait
+penser. Il soulève, en passant, bien des
+questions; il pose bien des problèmes: s'il
+ne les résout pas toujours à notre gré, il
+nous donne du moins le plaisir de voyager
+rapidement à travers les idées, les systèmes,
+les théories de la morale. Ajoutons que, dans
+un temps où les Anglais paraissent enclins à
+admirer presque exclusivement les triomphes
+de la force et les exploits de la conquête, on
+est heureux de voir passer dans notre langue
+un livre écrit par un illustre écrivain anglais,
+pour tracer et faire aimer l'image d'une
+civilisation fondée sur la justice, la paix et la
+fraternité.</p>
+
+<p>RAOUL FRARY.</p>
+
+<h1>LA RACE FUTURE.</h1>
+
+<h2><a name="I" id="I"></a>I.</h2>
+
+
+<p>Je suis né à ***, dans les États-Unis d'Amérique.
+Mes aïeux avaient émigré d'Angleterre
+sous le règne de Charles II et mon grand-père
+se distingua dans la Guerre de l'Indépendance.
+Ma famille jouissait donc, par droit de naissance,
+d'une assez haute position sociale; comme elle
+était riche, ses membres étaient regardés comme
+indignes de toute fonction publique. Mon père
+se présenta une fois aux élections pour le Congrès:
+il fut battu d'une façon éclatante par son
+tailleur. Dès lors il se mêla peu de politique et
+vécut surtout dans sa bibliothèque. J'étais l'aîné
+de trois fils et je fus envoyé à l'âge de seize ans
+dans la mère patrie, pour compléter mon éducation
+littéraire et aussi pour commencer mon
+éducation commerciale dans une maison de
+Liverpool. Mon père mourut quelque temps après
+mon vingt et unième anniversaire; j'avais de la
+fortune et du goût pour les voyages et les aventures;
+je renonçai donc pendant quelques années
+à la poursuite du tout-puissant dollar, et je devins
+un voyageur errant sur la surface de la terre.</p>
+
+<p>Dans l'année 18.., me trouvant à ***, je fus
+invité par un ingénieur, dont j'avais fait la connaissance,
+à visiter les profondeurs de la mine
+de ***, dans laquelle il était employé.</p>
+
+<p>Le lecteur comprendra, avant la fin de ce
+récit, les raisons qui m'empêchent de désigner
+plus clairement ce district, et me remerciera
+sans nul doute de m'être abstenu de toute description
+qui pourrait le faire reconnaître.</p>
+
+<p>Permettez-moi donc de dire, le plus brièvement
+possible, que j'accompagnais l'ingénieur
+dans l'intérieur de la mine; je fus si étrangement
+fasciné par ses sombres merveilles, je pris
+tant d'intérêt aux explorations de mon ami, que
+je prolongeai mon séjour dans le voisinage, et
+descendis chaque jour dans la mine, pendant
+plusieurs semaine, sous les voûtes et les galeries
+creusées par l'art et par la nature dans
+les entrailles de la terre. L'ingénieur était
+persuadé qu'on trouverait de nouveaux filons
+bien plus riches dans un nouveau puits qu'il
+faisait creuser. En forant ce puits, nous arrivâmes
+un jour à un gouffre dont les parois
+étaient dentelées et calcinées comme si cet
+abîme eût été ouvert à quelque période éloignée
+par une éruption volcanique. Mon ami
+s'y fit descendre dans une cage, après avoir
+éprouvé l'atmosphère au moyen d'une lampe
+de sûreté. Il y demeura près d'une heure.
+Quand il remonta, il était excessivement pâle
+et son visage présentait une expression d'anxiété
+pensive, bien différente de sa physionomie ordinaire,
+qui était ouverte, joyeuse et hardie.</p>
+
+<p>Il me dit en deux mots que la descente
+lui paraissait dangereuse et ne devait conduire
+à aucun résultat; puis, suspendant les travaux de
+ce puits, il m'emmena dans les autres parties de
+la mine.</p>
+
+<p>Tout le reste du jour mon ami me parut préoccupé
+par une idée qui l'absorbait. Il se montrait
+taciturne, contre son habitude, et il y avait
+dans ses regards je ne sais quelle épouvante,
+comme s'il avait vu un fantôme. Le soir, nous
+étions assis seuls dans l'appartement que nous
+occupions près de l'entrée de la mine, et je lui
+dis:&mdash;</p>
+
+<p>&mdash;Dites-moi franchement ce que vous avez
+vu dans le gouffre. Je suis sûr que c'est quelque
+chose d'étrange et de terrible. Quoi que ce soit,
+vous en êtes troublé. En pareil cas, deux têtes
+valent mieux qu'une. Confiez-vous à moi.</p>
+
+<p>L'ingénieur essaya longtemps de se dérober à
+mes questions; mais, tout en causant, il avait
+recours au flacon d'eau-de-vie avec une fréquence
+tout à fait inaccoutumée, car c'était un homme
+très sobre, et peu à peu sa réserve cessa. Qui
+veut garder son secret devrait imiter les animaux
+et ne boire que de l'eau.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais tout vous dire,&mdash;s'écria-t-il enfin.&mdash;Quand
+la cage s'est arrêtée, je me suis trouvé
+sur une corniche de rocher; au-dessous de moi,
+le gouffre, prenant une direction oblique, s'enfonçait
+à une profondeur considérable, dont ma
+lampe ne pouvait pénétrer l'obscurité. Mais, à
+ma grande surprise, une lumière immobile et
+éclatante s'élevait du fond de l'abîme. Était-ce
+un volcan? J'en aurais certainement senti la chaleur.
+Pourtant il importait absolument à notre
+commune sécurité d'éclaircir ce doute. J'examinai
+les pentes du gouffre et me convainquis
+que je pouvais m'y hasarder, en me servant des
+anfractuosités et des crevasses du roc, du moins
+pendant un certain temps. Je quittai la cage et
+me mis à descendre. À mesure que je me rapprochais
+de la lumière, le gouffre s'élargissait,
+et je vis enfin, avec un étonnement que je ne
+puis vous décrire, une grande route unie au
+fond du précipice, illuminée, aussi loin que l'&oelig;il
+pouvait s'étendre, par des lampes à gaz placées
+à des intervalles réguliers, comme dans les rues
+de nos grandes villes, et j'entendais au loin
+comme un murmure de voix humaines. Je sais
+parfaitement qu'il n'y a pas d'autres mineurs
+que nous dans ce district. Quelles étaient donc
+ces voix? Quelles mains humaines avaient pu
+niveler cette route et allumer ces lampes? La
+croyance superstitieuse, commune à presque
+tous les mineurs, que les entrailles de la terre
+sont habitées par des gnomes ou des démons
+commençait à s'emparer de moi. Je frissonnais
+à la pensée de descendre plus bas et de braver
+les habitants de cette vallée intérieure. Je n'aurais
+d'ailleurs pu le faire, sans cordes, car, de
+l'endroit où je me trouvais jusqu'au fond du
+gouffre, les parois du rocher étaient droites et
+lisses. Je revins sur mes pas avec quelque difficulté.
+C'est tout.</p>
+
+<p>&mdash;Vous redescendrez?</p>
+
+<p>&mdash;Je le devrais, et cependant je ne sais si
+j'oserai.</p>
+
+<p>&mdash;Un compagnon fidèle abrège le voyage
+et double le courage. J'irai avec vous. Nous
+prendrons des cordes assez longues et assez
+fortes.... et.... excusez-moi.... mais vous avez
+assez bu ce soir. Il faut que nos pieds et nos
+mains soient fermes demain matin.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="II" id="II"></a>II.</h2>
+
+
+<p>Le lendemain matin les nerfs de mon ami
+avaient repris leur équilibre et sa curiosité
+n'était pas moins excitée que la mienne. Peut-être
+l'était-elle plus: car il croyait évidemment
+ce qu'il m'avait raconté, et j'en doutais beaucoup;
+non pas qu'il fût capable de mentir de
+propos délibéré, mais je pensais qu'il s'était
+trouvé en proie à une de ces hallucinations, qui
+saisissent notre imagination ou notre système
+nerveux, dans les endroits solitaires et inaccoutumés,
+et pendant lesquelles nous donnons des
+formes au vide et des voix au silence.</p>
+
+<p>Nous choisîmes six vieux mineurs pour surveiller
+notre descente; et, comme la cage ne
+contenait qu'une personne à la fois, l'ingénieur
+descendit le premier; quand il eut atteint la corniche
+sur laquelle il s'était arrêté la première
+fois, la cage remonta pour moi. Je l'eus bientôt
+rejoint. Nous nous étions pourvus d'un bon rouleau
+de corde.</p>
+
+<p>La lumière frappa mes yeux comme elle avait,
+la veille, frappé ceux de mon ami. L'ouverture par
+laquelle elle nous arrivait s'inclinait diagonalement:
+cette clarté me paraissait une lumière
+atmosphérique, non pas comme celle que donne
+le feu, mais douce et argentée comme celle
+d'une étoile du nord. Quittant la cage, nous
+descendîmes, l'un après l'autre, assez facilement,
+grâce aux fentes des parois, jusqu'à l'endroit
+où mon ami s'était arrêté la veille; ce
+n'était qu'une saillie de roc juste assez spacieuse
+pour nous permettre de nous y tenir de
+front. À partir de cet endroit le gouffre s'élargissait
+rapidement, comme un immense entonnoir,
+et je voyais distinctement, de là, la vallée,
+la route, les lampes que mon compagnon m'avait
+décrites. Il n'avait rien exagéré. J'entendais le
+bruit qu'il avait entendu: un murmure confus et
+indescriptible de voix, un sourd bruit de pas.
+En m'efforçant de voir plus loin, j'aperçus dans
+le lointain les contours d'un grand bâtiment. Ce
+ne pouvait être un roc naturel, il était trop
+symétrique, avec de grosses colonnes à la
+façon des Égyptiens, et le tout brillait comme
+éclairé à l'intérieur. J'avais sur moi une petite
+lorgnette de poche, et je pus, à l'aide de cet instrument,
+distinguer, près du bâtiment dont je
+viens de parler, deux formes qui me semblaient
+des formes humaines, mais je n'en étais pas sûr.
+Dans tous les cas, c'étaient des êtres vivants,
+car ils remuaient, et tous les deux disparurent
+à l'intérieur du bâtiment. Nous nous occupâmes
+alors d'attacher la corde que nous avions apportée
+au rocher sur lequel nous nous trouvions,
+à l'aide de crampons et de grappins, car nous
+nous étions munis de tous les instruments qui
+pouvaient nous être nécessaires.</p>
+
+<p>Nous étions presque muets pendant ce temps.
+On eût dit à nous voir à l'&oelig;uvre que nous
+avions peur d'entendre nos voix. Ayant assujetti
+un bout de la corde de façon à le croire
+solidement fixé au roc, nous attachâmes une
+pierre à l'autre extrémité, et nous la fîmes
+glisser jusqu'au sol, qui se trouvait à environ
+cinquante pieds au-dessous. J'étais plus jeune
+et plus agile que mon compagnon, et comme
+dans mon enfance j'avais servi sur un navire,
+cette façon de man&oelig;uvrer m'était plus familière.
+Je réclamai à demi-voix le droit de descendre
+le premier afin de pouvoir, une fois en bas,
+maintenir le câble et faciliter la descente de mon
+ami. J'arrivai sain et sauf au fond du gouffre,
+et l'ingénieur commença à descendre à son tour.
+Mais il n'avait pas parcouru dix pieds, que les
+n&oelig;uds, que nous avions crus si solides, cédèrent;
+ou plutôt le roc lui-même nous trahit et
+s'écroula sous le poids; mon malheureux ami
+fut précipité sur le sol et tomba à mes pieds,
+entraînant dans sa chute des fragments de
+rocher, dont l'un, heureusement assez petit,
+me frappa et me fît perdre connaissances. Quand
+je repris mes sens, je vis que mon compagnon
+n'était plus qu'une masse inerte et entièrement
+privée de vie. Au moment où je me
+penchais sur son cadavre, plein d'affliction et
+d'horreur j'entendis tout près de moi un son
+étrange tenant à la fois du hennissement et du
+sifflement; en me tournant d'instinct vers l'endroit
+d'où partait le bruit, je vis sortir d'une
+sombre fissure du rocher une tête énorme et
+terrible, les mâchoires ouvertes, et me regardant
+avec des yeux farouches, des yeux de
+spectre affamé: c'était la tête d'un monstrueux
+reptile, ressemblant au crocodile ou à l'alligator,
+mais beaucoup plus grand que toutes les
+créatures de ce genre que j'avais vues dans
+mes nombreux voyages. D'un bond je fus debout
+et me mis à fuir de toutes mes forces en descendant
+la vallée. Je m'arrêtai enfin, honteux
+de ma frayeur et de ma fuite et revins vers
+l'endroit où j'avais laissé le corps de mon ami.
+Il avait disparu; sans doute le monstre l'avait
+déjà entraîné dans son antre et dévoré. La
+corde et les grappins étaient encore à l'endroit
+où ils étaient tombés, mais ils ne me donnaient
+aucune chance de retour: comment les rattacher
+en haut du rocher? Les parois étaient trop
+lisses et trop abruptes pour qu'un homme y pût
+grimper. J'étais seul dans ce monde étrange,
+dans les entrailles de la terre.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="III" id="III"></a>III.</h2>
+
+
+<p>Lentement et avec précaution je m'en allai
+solitaire le long de la route éclairée par les
+lampes, vers le bâtiment que j'ai décrit. La
+route elle-même ressemblait aux grands passages
+des Alpes, traversant des montagnes rocheuses
+dont celle par laquelle j'étais descendu
+formait un chaînon. À ma gauche et bien au-dessous
+de moi, s'étendait une grande vallée,
+qui offrait à mes yeux étonnés des indices évidents
+de travail et de culture. Il y avait des
+champs couverts d'une végétation étrange, qui
+ne ressemblait en rien à ce que j'avais vu sur
+la terre; la couleur n'en était pas verte, mais
+plutôt d'un gris de plomb terne, ou d'un rouge
+doré.</p>
+
+<p>Il y avait des lacs et des ruisseaux qui semblaient
+enfermés dans des rives artificielles; les
+uns étaient pleins d'eau claire, les autres brillaient
+comme des étangs de naphte. À ma
+droite, des ravins et des défilés s'ouvraient
+dans les rochers; ils étaient coupés de passages,
+évidemment dus au travail et bordés
+d'arbres ressemblant pour la plupart à des fougères
+gigantesques, au feuillage d'une délicatesse
+exquise et pareil à des plumes; leur tronc
+ressemblait à celui du palmier. D'autres avaient
+l'air de cannes à sucre, mais plus grands et
+portant de longues grappes de fleurs. D'autres
+encore avaient l'aspect d'énormes champignons,
+avec des troncs gros et courts, soutenant un
+large dôme, d'où pendaient ou s'élançaient de
+longues branches minces. Par devant, par derrière,
+à côté de moi, aussi loin que l'&oelig;il pouvait
+atteindre, tout étincelait de lampes innombrables.
+Ce monde sans soleil était aussi brillant
+et aussi chaud qu'un paysage italien à midi,
+mais l'air était moins lourd et la chaleur plus
+douce. Les habitations n'y manquaient pas. Je
+pouvais distinguer à une certaine distance, soit
+sur le bord d'un lac ou d'un ruisseau, soit sur la
+pente des collines, nichés au milieu des arbres,
+des bâtiments qui devaient assurément être la
+demeure d'êtres humains. Je pouvais même
+apercevoir, quoique très loin, des formes qui
+paraissaient être des formes humaines s'agitant
+dans ce paysage. Au moment où je m'arrêtais
+pour regarder tout cela, je vis à ma
+droite, glissant rapidement dans l'air, une sorte
+de petit bateau, poussé par des voiles ayant la
+forme d'ailes. Il passa et bientôt disparut derrière
+les ombres d'une forêt. Au-dessus de moi
+il n'y avait pas de ciel, mais la voûte d'une
+grotte. Cette voûte s'élevait de plus en plus à
+mesure que le passage s'élargissait, elle finissait
+par devenir invisible au-dessus d'une atmosphère
+de nuages qui la séparait du sol.</p>
+
+<p>En continuant ma route, je tressaillis tout à
+coup: d'un buisson qui ressemblait à un énorme
+amas d'herbes marines, mêlé d'espèces de fougères
+et de plantes à larges feuilles, comme
+l'aloès ou le cactus, s'élança un bizarre animal
+de la taille et à peu près de la forme d'un
+daim. Mais, comme après avoir bondi à quelques
+pas il se retourna pour me regarder attentivement,
+je m'aperçus qu'il ne ressemblait à
+aucune espèce de daim connue maintenant sur
+la terre, mais il me rappela aussitôt un modèle
+en plâtre, que j'avais vu dans un muséum, d'une
+variété de l'élan qu'on dit avoir existé avant le
+déluge. L'animal ne paraissait nullement farouche,
+car après m'avoir examiné un moment, il
+commença à paître sans trouble et sans crainte
+ce singulier herbage.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IV" id="IV"></a>IV.</h2>
+
+
+<p>Je me trouvais alors tout à fait en vue du
+bâtiment. Oui, il avait bien été élevé par des
+mains humaines et creusé en partie dans un
+grand rocher. J'aurais supposé au premier
+coup d'&oelig;il qu'il appartenait à la première période
+de l'architecture égyptienne. La façade
+était ornée de grosses colonnes, s'élevant sur
+des plinthes massives et surmontées de chapiteaux
+que je trouvai, en les examinant de plus
+près, plus ornés et plus gracieux que ne le comporte
+l'architecture égyptienne. De même que
+le chapiteau corinthien imite dans ses ornements
+la feuille d'acanthe, le chapiteau de ces
+colonnes imitait le feuillage de la végétation
+qui les entourait, comme des feuilles d'aloès ou
+des feuilles de fougères. À ce moment sortit du
+bâtiment un être.... humain; était-ce bien un
+être humain? Debout sur la grande route, il
+regarda autour de lui, me vit et s'approcha. Il
+vint à quelques mètres de moi; sa vue, sa présence,
+me remplirent d'une terreur et d'un
+respect indescriptibles, et me clouèrent au sol.
+Il me rappelait les génies symboliques ou démons
+qu'on trouve sur les vases étrusques, ou
+que les peuples orientaux peignent sur leurs
+sépulcres: images qui ont les traits de la race
+humaine et qui appartiennent cependant à une
+autre race. Il était grand, non pas gigantesque,
+mais aussi grand qu'un homme peut l'être sans
+atteindre la taille des géants.</p>
+
+<p>Son principal vêtement me parut consister en
+deux grandes ailes, croisées sur la poitrine et tombant
+jusqu'aux genoux; le reste de son costume se
+composait d'une tunique et d'un pantalon d'une
+étoffe fibreuse et mince. Il portait sur la tête
+une sorte de tiare, parée de pierres précieuses,
+et tenait à la main droite une mince baguette
+d'un métal brillant, comme de l'acier poli. Mais
+c'était son visage qui me remplissait d'une terreur
+respectueuse. C'était bien le visage d'un
+homme, mais d'un type distinct de celui des races
+qui existent aujourd'hui sur la terre. Ce dont il se
+rapprochait le plus par les contours et l'expression,
+ce sont les sphinx sculptés, dont le visage
+est si régulier dans sa beauté calme, intelligente,
+mystérieuse. Son teint était d'une couleur particulière,
+plus rapproché de celui de la race
+rouge que d'aucune autre variété de notre espèce;
+il y avait cependant quelques différences:
+le ton en était plus doux et plus riche, les yeux
+étaient noirs, grands, profonds, brillants, et les
+sourcils dessinés presque en demi-cercle. Il n'avait
+point de barbe, mais je ne sais quoi dans
+tout son aspect, malgré le calme de l'expression
+et la beauté des traits, éveillait en moi cet instinct
+de péril que fait naître la vue d'un tigre ou d'un
+serpent. Je sentais que cette image humaine
+était douée de forces hostiles à l'homme. À mesure
+qu'il s'approchait, un frisson glacial me saisit,
+je tombai à genoux et couvris mon visage
+de mes deux mains.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="V" id="V"></a>V.</h2>
+
+
+<p>Une voix s'adressa à moi, d'un ton doux et
+musical, dans une langue dont je ne compris pas
+un mot; cela servit pourtant à dissiper mes
+craintes. Je découvris mon visage et je regardai.
+L'étranger (j'ai de la peine à me décider à l'appeler
+un homme) m'examinait d'un regard qui
+semblait pénétrer jusqu'au fond de mon c&oelig;ur.
+Il plaça alors sa main gauche sur mon front, et
+me toucha légèrement l'épaule avec la baguette
+qu'il tenait dans la main droite. L'effet de ce
+double contact fut magique. Ma terreur première
+fit place à une sensation de plaisir, de joie, de confiance
+en moi-même et en celui qui se trouvait
+devant moi. Je me levai et parlai dans ma propre
+langue. Il m'écouta avec une visible attention,
+mais ses regards dénotaient une légère surprise;
+il secoua la tête, comme pour me dire qu'il ne
+comprenait pas. Il me prit alors par la main et
+me conduisit en silence vers l'édifice. La porte
+était ouverte ou plutôt il n'y avait même pas de
+porte. Nous entrâmes dans une salle immense,
+des lampes y brillaient pareilles à celles de l'extérieur,
+mais elles répandaient ici une odeur balsamique.
+Le sol était pavé d'une mosaïque de
+grands blocs de métaux précieux et couvert en
+partie d'une espèce de natte. Une musique douce
+ondulait autour et au-dessus de nous; on eût dit
+qu'elle venait d'instruments invisibles et qu'elle
+appartenait naturellement à ce lieu, comme le
+murmure des eaux à un paysage montagneux,
+ou le chant des oiseaux aux bosquets que pare
+le printemps.</p>
+
+<p>Une figure, plus simplement habillée que celle
+de mon guide, mais dans le même genre, était
+debout, immobile près du seuil. Mon guide la
+toucha deux fois avec sa baguette, et elle se mit
+aussitôt en mouvement glissant rapidement et
+sans bruit et effleurant le sol. En la regardant
+avec attention je vis que ce n'était pas une
+forme vivante, mais un automate. Deux minutes
+environ après qu'il eut disparu à l'autre bout de
+la salle, par une ouverture sans porte, à demi
+cachée par des rideaux, s'avança par le même
+chemin un jeune garçon d'environ douze ans,
+dont les traits ressemblaient tant à ceux de mon
+guide, que je jugeai sans hésiter que c'était le
+père et le fils. À ma vue, l'enfant poussa un cri
+et leva une baguette pareille à celle de mon
+guide, comme pour me menacer; mais, sur un
+mot de son père, il la laissa retomber. Ils s'entretinrent
+alors un instant et, tout en parlant,
+m'examinaient. L'enfant toucha mes vêtements
+et me caressa le visage avec une curiosité évidente,
+en faisant entendre un son analogue au
+rire, mais avec une hilarité plus contenue que
+celle qu'exprime notre rire. Tout à coup la voûte
+de la chambre s'ouvrit et il en descendit une
+plate-forme qui me sembla construite sur le
+même principe que les ascenseurs dont on se
+sert dans les hôtels et dans les entrepôts pour
+monter d'un étage à l'autre.</p>
+
+<p>L'étranger plaça l'enfant et lui-même sur la
+plate-forme et me fit signe de l'imiter; ce que je
+fis. Nous montâmes rapidement et sûrement, et
+nous nous arrêtâmes au milieu d'un corridor
+garni de portes à droite et à gauche.</p>
+
+<p>Par une de ces portes, je fus conduit dans une
+chambre meublée avec une splendeur orientale;
+les murs étaient couverts d'une mosaïque de
+métaux et de pierres précieuses non taillées, les
+coussins et les divans abondaient; des ouvertures
+pareilles à des fenêtres, mais sans vitres, s'ouvraient
+jusqu'au plancher; en passant devant ces
+ouvertures, je vis qu'elles conduisaient à de larges
+balcons, qui dominaient le paysage illuminé.
+Dans des cages suspendues au plafond il y avait
+des oiseaux d'une forme étrange et au brillant
+plumage, qui se mirent à chanter en ch&oelig;ur; leur
+voix rappelait celle de nos bouvreuils. Des cassolettes
+d'or richement sculptées remplissaient
+l'air d'un parfum délicieux. Plusieurs automates,
+semblables à celui que j'avais vu, se tenaient
+immobiles et muets contre les murs. L'étranger
+me fit placer avec lui sur un divan et m'adressa
+de nouveau la parole; je lui répondis encore,
+mais sans arriver à le comprendre ou à me faire
+comprendre.</p>
+
+<p>Je commençais alors à ressentir plus vivement
+que je ne l'avais fait d'abord l'effet du coup que
+m'avait porté l'éclat du rocher tombé sur moi.</p>
+
+<p>Une sensation de faiblesse, accompagnée de
+douleurs aiguës et lancinantes dans la tête et
+dans le cou, s'empara de moi. Je tombai à la
+renverse sur mon siège, essayant en vain d'étouffer
+un gémissement. À ce moment, l'enfant,
+qui avait semblé me regarder avec déplaisir ou
+avec défiance, s'agenouilla à côté de moi pour
+me soutenir; il prit une de mes mains entre les
+siennes, approcha ses lèvres de mon front, en
+soufflant doucement. En un instant, la douleur
+cessa; un calme languissant et délicieux s'empara
+de moi; je m'endormis.</p>
+
+<p>Je ne sais pas combien de temps je restai ainsi,
+mais quand je m'éveillai, j'étais parfaitement rétabli.
+En ouvrant les yeux j'aperçus un groupe de
+formes silencieuses, assises autour de moi avec la
+gravité et la quiétude des Orientaux; toutes ressemblaient
+plus ou moins à mon guide; les mêmes
+ailes ployées, les mêmes vêtements, les mêmes
+visages de sphinx, avec les mêmes yeux noirs
+et le teint rouge; par-dessus tout le même type,
+race presque semblable à l'homme, mais plus
+grande, plus forte, d'un aspect plus imposant,
+et inspirant le même sentiment indéfinissable de
+terreur. Cependant leurs physionomies étaient
+douces et calmes, et même affectueuses dans leur
+expression. Chose étrange! il me semblait que
+c'était dans ce calme même et dans ce même air
+de bonté que résidait le secret de la terreur qu'ils
+inspiraient. Leurs visages ne présentaient pas
+plus ces rides et ces ombres que le souci, le chagrin,
+les passions et le péché impriment sur la
+face des hommes, que le visage des dieux de
+marbre de l'antiquité, ou qu'aux yeux du chrétien
+en deuil n'en montre le front paisible des
+morts.</p>
+
+<p>Je sentis sur mon épaule la chaleur d'une
+main; c'était celle de l'enfant. Il y avait dans
+ses yeux une sorte de pitié, de tendresse, comme
+celle qu'on peut ressentir à la vue d'un oiseau ou
+d'un papillon blessés. Je me détournai à ce contact....
+j'évitai ces yeux. Je sentais vaguement
+que, s'il l'avait voulu, l'enfant aurait pu me tuer
+aussi aisément qu'un homme tue une mouche ou
+un papillon. L'enfant parut peiné de ma répugnance;
+il me quitta et alla se placer près d'une
+fenêtre. Les autres continuèrent à parler à voix
+basse et, à leurs regards, je pus m'apercevoir que
+j'étais l'objet de leur conversation. L'un d'eux,
+entre autres, semblait proposer avec insistance
+quelque chose sur mon compte à celui que
+j'avais d'abord rencontré et, par ses gestes, celui-ci
+semblait près d'acquiescer, quand l'enfant
+quitta tout à coup son poste près de la fenêtre,
+se plaça entre moi et les autres, comme pour
+me protéger, et parla rapidement et avec animation.
+Par une sorte d'intuition et d'instinct,
+je sentis que l'enfant que j'avais d'abord craint
+plaidait en ma faveur. Avant qu'il eût fini, un
+autre étranger entra dans la chambre. Il me
+parut plus âgé que les autres, mais non pas
+vieux; sa physionomie, moins calme et moins sereine
+que celle des autres, quoique les traits fussent
+aussi réguliers, me semblait plus rapprochée
+de celle de ma propre race. Il écouta tranquillement
+ce qui lui fut dit, d'abord par mon
+guide, ensuite par deux autres, et enfin par l'enfant;
+puis il se tourna et s'adressa à moi, non
+par des paroles, mais par des signes et des
+gestes. Je crus le comprendre, et je ne me
+trompai pas. Il me demandait d'où je venais.
+J'étendis le bras et montrai la route que j'avais
+suivie; tout à coup une idée me vint. Je tirai
+mon portefeuille et esquissai sur une des pages
+blanches un dessin grossier de la corniche de
+rocher, de la corde et de ma propre descente;
+puis je dessinai au-dessous le fond du gouffre, la
+tête du reptile, et la forme inanimée de mon ami.
+Je donnai cet hiéroglyphe primitif à celui qui
+m'interrogeait; après l'avoir examiné gravement,
+il le donna à son plus proche voisin, et mon esquisse
+fit ainsi le tour du groupe. L'être que
+j'avais d'abord rencontré dit alors quelques
+mots, l'enfant s'approcha et regarda mon dessin,
+fit un signe de tête, comme pour dire qu'il en
+comprenait le sens et, retournant à la fenêtre,
+il étendit ses ailes, les secoua une ou deux fois,
+et se lança dans l'espace. Je bondis dans un mouvement
+de surprise et courus à la fenêtre. L'enfant
+était déjà dans l'air, supporté par ses ailes
+qu'il n'agitait pas, comme font les oiseaux; elles
+étaient élevées au-dessus de sa tête et semblaient
+le soutenir sans aucun effort de sa part. Son vol
+me paraissait aussi rapide que celui d'un aigle;
+je remarquai qu'il se dirigeait vers le roc d'où
+j'étais descendu et dont les contours se distinguaient
+dans la brillante atmosphère. Au bout
+de peu de minutes, il était de retour, entrant par
+l'ouverture d'où il était parti et jetant sur le
+sol la corde et les grappins que j'avais abandonnés
+dans ma descente. Quelques mois furent
+échangés à voix basse; un des êtres présents toucha
+un automate qui se mit aussitôt en mouvement
+et glissa hors de la chambre; alors le dernier
+venu, qui s'était adressé à moi par gestes,
+se leva, me prit par la main, et me conduisit dans
+le couloir. La plate-forme sur laquelle j'étais
+monté nous attendait; nous nous y plaçâmes et
+nous descendîmes dans la première salle où
+j'étais entré. Mon nouveau compagnon, me tenant
+toujours par la main, me conduisit dans une
+rue (si je puis l'appeler ainsi) qui s'étendait au
+delà de l'édifice, avec des bâtiments des deux
+côtés, séparés les uns des autres par des jardins
+tout brillants d'une végétation richement colorée
+et de fleurs étranges. Au milieu de ces jardins,
+que divisaient des murs peu élevés, ou sur la
+route, un grand nombre d'autres êtres, semblables
+à ceux que j'avais déjà vus, se promenaient
+gravement. Quelques-uns des passants, dès
+qu'ils me virent, s'approchèrent de mon guide;
+et leurs voix, leurs gestes, leurs regards prouvaient
+qu'ils lui adressaient des questions sur
+mon compte. En peu d'instants une véritable
+foule nous entourait, m'examinant avec un vif
+intérêt comme si j'étais quelque rare animal sauvage.
+Même en satisfaisant leur curiosité, ils
+conservaient un maintien grave et courtois; et
+sur quelques mots de mon guide, qui semblait
+prier qu'on nous laissât libres, ils se retirèrent
+avec une majestueuse inclination de tête et reprirent
+leur route avec une tranquille indifférence.
+Au milieu de cette rue nous nous arrêtâmes
+devant un bâtiment qui différait de ceux
+que nous avions rencontrés jusque-là, en ce qu'il
+formait trois côtés d'une cour, aux angles de
+laquelle s'élevaient de hautes tours pyramidales;
+dans l'espace ouvert se trouvait une fontaine
+circulaire de dimensions colossales, lançant
+une gerbe éblouissante d'un liquide qui me
+parut être du feu. Nous entrâmes dans ce bâtiment
+par une ouverture sans porte, et nous
+nous trouvâmes dans une salle immense où il y
+avait plusieurs groupes d'enfants, tous employés,
+me sembla-t-il, à divers travaux, comme dans une
+grande manufacture. Dans le mur, une énorme
+machine était en mouvement avec ses roues et
+ses cylindres; elle ressemblait à nos machines
+à vapeur, si ce n'est qu'elle était ornée de
+pierres précieuses et de métaux et qu'elle paraissait
+émettre une pâle atmosphère phosphorescente
+de lumière changeante. Beaucoup de
+ces enfants travaillaient à quelque besogne mystérieuse
+près de cette machine, les autres étaient
+assis devant des tables. Je ne pus rester assez
+longtemps pour examiner la nature de leurs
+travaux. On n'entendait pas une voix; pas un
+des jeunes visages ne se tourna vers nous. Ils
+étaient tous aussi tranquilles et aussi indifférents
+que pourraient l'être des spectres au milieu
+desquels passeraient inaperçues des formes
+vivantes.</p>
+
+<p>En quittant cette salle, mon compagnon me
+conduisit dans une galerie garnie de panneaux
+richement peints; les couleurs étaient mélangées
+d'or d'une façon barbare, comme les peintures
+de Louis Cranach. Les sujets de ces tableaux
+me parurent rappeler les événements
+historiques de la race au milieu de laquelle je
+me trouvais. Dans tous il y avait des personnages,
+dont la plupart étaient semblables à
+ceux que j'avais déjà vus, mais non pas tous
+habillés de la même façon, ni tous pourvus
+d'ailes. Il y avait aussi des effigies de divers
+animaux et d'oiseaux qui m'étaient complètement
+inconnus; l'arrière-plan de ces tableaux
+représentait des paysages ou des édifices. Autant
+que me permettait d'en juger ma connaissance
+imparfaite de l'art de la peinture, ces
+tableaux me paraissaient d'un dessin très exact
+et d'un très riche coloris; mais les détails n'en
+étaient pas distribués d'après les règles de composition
+adoptées par nos artistes: on peut dire
+qu'ils manquaient d'unité; de sorte que l'effet
+était vague, confus, embarrassant; on eût dit
+les fragments hétérogènes d'un rêve d'artiste.</p>
+
+<p>Nous entrâmes alors dans une chambre de
+dimension moyenne, dans laquelle était assemblée,
+comme je l'appris plus tard, la famille de
+mon guide; tous étaient assis autour d'une table
+garnie comme pour le repas. Les formes qui y
+étaient groupées étaient la femme de mon guide,
+sa fille et ses deux fils. Je reconnus aussitôt
+la différence entre les deux sexes, bien que
+les deux femmes fussent plus grandes et plus
+fortes que les hommes, et leurs physionomies,
+peut-être encore plus symétriques de lignes et
+de contours, n'avaient ni la douceur, ni la timidité
+d'expression qui donne tant de charmes à
+la physionomie des femmes qu'on voit là-haut
+sur la terre. La femme n'avait pas d'ailes, la
+fille avait des ailes plus longues que celle des
+hommes.</p>
+
+<p>Mon guide prononça quelques mots, et toutes
+les personnes assises se levèrent et, avec cette
+douceur particulière de regards et de manières
+que j'avais déjà remarquée et qui est vraiment
+l'attribut commun de cette race formidable,
+elles me saluèrent à leur façon, c'est-à-dire en
+posant légèrement la main droite sur la tête et
+en prononçant un monosyllabe sifflant et doux:&mdash;Si....
+Si, qui équivaut à:&mdash;Soyez le bienvenu.</p>
+
+<p>La maîtresse de la maison me fit asseoir alors
+auprès d'elle et remplit une assiette d'or placée
+devant moi des mets contenus dans un plat.</p>
+
+<p>Pendant que je mangeais (et quoique les mets
+me fussent étrangers, je m'étonnais encore plus
+de leur délicatesse que de leur saveur nouvelle
+pour moi), mes compagnons causaient
+tranquillement et, autant que je pouvais le deviner,
+en évitant par politesse toute allusion directe
+à ma personne, ainsi que tout examen importun
+de mon extérieur. Cependant j'étais
+la première créature qu'ils eussent encore
+vue qui appartînt à notre variété terrestre de
+l'espèce humaine, et ils me regardaient, par
+conséquent, comme un phénomène curieux et
+anormal. Mais toute grossièreté est inconnue à
+ce peuple, et l'on enseigne aux plus jeunes enfants
+à mépriser toute démonstration véhémente
+d'émotion. Quand le repas fut terminé, mon
+guide me prit de nouveau par la main et, rentrant
+dans la galerie, il toucha une plaque métallique
+couverte de caractères bizarres et que je
+pensai avec raison devoir être du genre de nos
+télégraphes électriques. Une plate-forme descendit,
+mais cette fois elle remonta beaucoup plus
+haut que dans le premier édifice où j'étais entré,
+et nous nous trouvâmes dans une chambre de
+dimension médiocre et dont le caractère général
+se rapprochait de celui qui est familier aux habitants
+du monde supérieur. Contre le mur
+étaient placés des rayons qui me parurent contenir
+des livres, et je ne me trompais pas: beaucoup
+d'entre eux étaient petits comme nos in-12
+diamant, ils étaient faits comme nos livres et
+reliés dans de jolies plaques de métal. Çà et là
+étaient dispersées des pièces curieuses de mécanique;
+des modèles sans doute, comme on peut
+en voir dans le cabinet de quelque mécanicien
+de profession. Quatre automates (ces pièces de
+mécanique remplacent chez ce peuple nos domestiques)
+étaient immobiles comme des fantômes
+aux quatre angles de la chambre. Dans
+un enfoncement se trouvait une couche basse,
+un lit garni de coussins. Une fenêtre, dont les rideaux,
+faits d'une sorte de tissu, étaient tirés de
+côté, ouvrait sur un grand balcon. Mon hôte
+s'avança sur ce balcon; je l'y suivis. Nous étions
+à l'étage le plus élevé d'une des pyramides angulaires;
+le coup d'&oelig;il était d'une beauté solennelle
+et sauvage impossible à décrire. Les vastes
+chaînes de rochers abrupts qui formaient l'arrière-plan,
+les vallées intermédiaires avec leurs
+mystérieux herbages multicolores, l'éclat des
+eaux, dont beaucoup ressemblaient à des ruisseaux
+de flammes rosées, la clarté sereine répandue
+sur cet ensemble par des myriades de
+lampes, tout cela formait un spectacle dont
+aucune parole ne peut rendre l'effet; il était
+splendide dans sa sombre majesté, terrible et
+pourtant délicieux.</p>
+
+<p>Mais mon attention fut bientôt distraite de ce
+paysage souterrain. Tout à coup s'éleva, comme
+venant de la rue au-dessous de nous, le fracas
+d'une joyeuse musique; puis une forme ailée s'élança
+dans les airs; une autre se mit à sa poursuite,
+puis une autre, puis une autre, jusqu'à ce
+qu'elles formassent une foule épaisse et innombrable.
+Mais comment décrire la grâce fantastique
+de ces formes dans leurs mouvements onduleux?
+Elles paraissaient se livrer à une sorte
+de jeu ou d'amusement, tantôt se formant en escadrons
+opposés, tantôt se dispersant; puis
+chaque groupe se mettait à la suite de l'autre,
+montant, descendant, se croisant, se séparant;
+et tout cela en suivant la mesure de la musique
+qu'on entendait en bas: on eût dit la danse des
+Péris de la fable.</p>
+
+<p>Je regardai mon hôte d'un air de fiévreux
+étonnement. Je m'aventurai à poser ma main
+sur les grandes ailes croisées sur sa poitrine et,
+en le faisant, je sentis passer en moi un léger choc
+électrique. Je me reculai avec terreur; mon hôte
+sourit, et, comme pour satisfaire poliment ma
+curiosité, il étendit lentement ses ailes. Je remarquai
+que ses vêtements se gonflaient à proportion,
+comme une vessie qu'on remplit d'air.
+Les bras parurent se glisser dans les ailes et,
+au bout d'un instant, il se lança dans l'atmosphère
+lumineuse et se mit à planer, immobile,
+les ailes étendues comme un aigle qui se baigne
+dans les rayons du soleil. Puis il plongea, avec
+la même rapidité qu'un aigle, dans un des
+groupes inférieurs, volant au milieu des autres
+et remontant avec la même rapidité. Là-dessus
+trois formes, dans l'une desquelles je crus reconnaître
+celle de la fille de mon hôte, se détachèrent
+du groupe et le suivirent, comme les oiseaux
+se poursuivent en jouant dans les airs. Mes
+yeux, éblouis par la lumière et par les mouvements
+de la foule, cessèrent de distinguer les
+évolutions de ces joueurs ailés, jusqu'au moment
+où mon hôte se sépara de la multitude et
+vint se poser à côté de moi.</p>
+
+<p>L'étrangeté de tout ce que j'avais vu commençait
+à agir sur mes sens; mon esprit même
+commençait à s'égarer. Quoique peu porté à la
+superstition, quoique je n'eusse pas cru jusqu'alors
+que l'homme pût entrer en communication
+matérielle avec les démons, je fus saisi de
+cette terreur et de cette agitation violente qui
+persuadaient dans le moyen âge au voyageur
+solitaire qu'il assistait à un sabbat de diables et
+de sorcières. Je me souviens vaguement que
+j'essayai, par des gestes véhéments, des formules
+d'exorcisme et des mots incohérents, prononcés
+à haute voix, de repousser mon hôte complaisant
+et poli; je me souviens de ses doux efforts
+pour me calmer et m'apaiser, de la sagacité avec
+laquelle il devina que ma terreur et ma surprise
+venaient de la différence de forme et de mouvement
+entre nous; différence que le déploiement
+de ses ailes avait rendue plus visible; de l'aimable
+sourire avec lequel il chercha à dissiper mes
+alarmes en laissant tomber ses ailes sur le sol,
+pour me montrer que ce n'était qu'une invention
+mécanique. Cette soudaine transformation ne fit
+qu'augmenter mon effroi, et comme l'extrême
+terreur se fait souvent jour par l'extrême témérité,
+je lui sautai à la gorge comme une bête
+sauvage. En un instant je fus jeté à terre comme
+par une commotion électrique, et les dernières
+images qui flottent devant mon souvenir, avant
+que je ne perdisse tout à fait connaissance,
+furent la forme de mon hôte agenouillé près de
+moi, une main appuyée sur mon front, et la belle
+figure calme de sa fille, avec ses grands yeux
+profonds, insondables, fixés attentivement sur
+les miens.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VI" id="VI"></a>VI.</h2>
+
+
+<p>Je demeurai dans cet état inconscient pendant
+plusieurs jours, et même pendant plusieurs
+semaines, selon notre manière de mesurer le
+temps. Quand je revins à moi, j'étais dans une
+chambre étrange, mon hôte et toute sa famille
+étaient réunis autour de moi et, à mon extrême
+étonnement, la fille de mon hôte m'adressa la
+parole dans ma langue maternelle, avec un léger
+accent étranger.</p>
+
+<p>&mdash;Comment vous trouvez-vous?&mdash;me
+demanda-t-elle.</p>
+
+<p>Je fus quelques minutes avant de pouvoir surmonter
+ma surprise et dire:&mdash;</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez ma langue?.... Comment?....
+Qui êtes-vous?....</p>
+
+<p>Mon hôte sourit et fit signe à l'un de ses fils
+qui prit alors sur la table un certain nombre de
+feuilles minces de métal sur lesquelles étaient
+tracés différents dessins: une maison, un arbre,
+un oiseau, un homme, etc.</p>
+
+<p>Dans ces dessins, je reconnus ma manière.
+Sous chaque figure était écrit son nom dans ma
+langue et de ma main; et au-dessous, dans une
+autre écriture, un mot que je ne pouvais pas
+lire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ainsi que nous avons commencé,&mdash;me
+dit mon hôte,&mdash;et ma fille Zee, qui appartient
+au Collège des Sages, a été votre professeur
+et le nôtre.</p>
+
+<p>Zee plaça alors devant moi d'autres feuilles sur
+lesquelles étaient écrits de ma main, d'abord des
+mots, puis des phrases. Sous chaque mot et
+chaque phrase se trouvaient des caractères
+étranges tracés par une autre main. Je compris
+peu à peu, en rassemblant mes idées, qu'on
+avait ainsi créé un grossier dictionnaire. L'avait-on
+fait pendant que je dormais?</p>
+
+<p>&mdash;En voilà assez,&mdash;dit Zee d'un ton d'autorité.&mdash;Reposez-vous
+et mangez.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VII" id="VII"></a>VII.</h2>
+
+
+<p>On m'assigna une chambre dans ce vaste édifice.
+Elle était meublée d'une façon charmante
+et fantastique, mais sans cette magnificence de
+pierres et de métaux précieux, qui ornait les appartements
+plus publics. Les murs étaient tendus
+de nattes diverses, faites avec les tiges et les
+fibres des plantes, et le parquet était couvert
+de la même façon.</p>
+
+<p>Le lit n'avait pas de rideaux. Ses supports en
+fer reposaient sur des boules de cristal. Les couvertures
+étaient d'une matière fine et blanche,
+qui ressemblait au coton. Plusieurs tablettes
+portaient des livres. Un enfoncement, fermé par
+des rideaux, communiquait avec une volière remplie
+d'oiseaux chanteurs, dans lesquels je ne reconnus
+pas une seule des espèces que j'avais
+vues sur la terre, si ce n'est une jolie espèce de
+tourterelles, différant cependant des nôtres en
+ce qu'elle avait sur la tête une huppe de plumes
+bleuâtres. On avait appris à tous ces oiseaux à
+chanter des airs réguliers, et ils dépassaient de
+beaucoup nos bouvreuils savants, qui ne peuvent
+guère aller au delà de deux morceaux et ne
+peuvent pas, je crois, chanter en partie. On aurait
+pu se croire à l'Opéra quand on écoutait les
+concerts de cette volière. C'étaient des duos, des
+trios, des quatuors et des ch&oelig;urs, tous notés et
+arrangés comme dans nos morceaux de musique.
+Si je voulais faire taire les oiseaux, je n'avais qu'à
+tirer un rideau sur la volière, et leur chant cessait
+dès qu'ils se trouvaient dans l'obscurité. Une
+autre ouverture servait de fenêtre, sans vitre,
+mais si l'on touchait un ressort, un volet s'élevait
+du plancher; il était formé d'une substance
+moins transparente que le verre, assez cependant
+pour laisser passer le regard. À cette
+fenêtre était attaché un balcon, ou plutôt un
+jardin suspendu, où se trouvaient des plantes gracieuses
+et des fleurs brillantes. L'appartement
+et ses dépendances avaient donc un caractère
+étrange dans ses détails, et pourtant dans son ensemble
+il rappelait les habitudes de notre luxe
+moderne; il eût excité l'admiration si on l'avait
+trouvé attaché à la demeure d'une duchesse anglaise
+ou au cabinet de travail d'un auteur français
+à la mode. Avant mon arrivée, c'était la chambre
+de Zee; elle me l'avait gracieusement cédée.</p>
+
+<p>Quelques heures après le réveil dont j'ai parlé
+dans le chapitre précédent, j'étais étendu seul
+sur ma couche, essayant de fixer mes pensées et
+mes conjectures sur la nature du peuple au milieu
+duquel je me trouvais, lorsque mon hôte et
+sa fille Zee entrèrent dans ma chambre. Mon
+hôte, parlant toujours ma langue, me demanda,
+avec beaucoup de politesse, s'il me serait agréable
+de causer ou si je préférais rester seul. Je répondis
+que je serais très honoré et très charmé
+de cette occasion d'exprimer ma gratitude pour
+l'hospitalité et les politesses dont on me comblait
+dans un pays où j'étais étranger, et d'en
+apprendre assez sur les m&oelig;urs et les coutumes
+pour ne pas risquer d'offenser mes hôtes par
+mon ignorance.</p>
+
+<p>En parlant, je m'étais naturellement levé;
+mais Zee, à ma grande confusion, m'ordonna
+gracieusement de me recoucher, et il y avait
+dans sa voix et dans ses yeux, quelque doux qu'ils
+fussent d'ailleurs, quelque chose qui me força
+d'obéir. Elle s'assit alors sans façon au pied de
+mon lit, tandis que son père prenait place sur un
+divan à quelques pas de nous.</p>
+
+<p>&mdash;Mais de quelle partie du monde venez-vous
+donc?&mdash;me demanda mon hôte,&mdash;que nous
+nous semblons réciproquement si étranges? J'ai
+vu des spécimens de presque toutes les races qui
+diffèrent de la nôtre, à l'exception des sauvages
+primitifs qui habitent les portions les plus désolées
+et les plus éloignées de notre monde, ne
+connaissant d'autre lumière que celle des feux
+volcaniques et se contentant d'errer à tâtons
+dans l'obscurité, comme font beaucoup d'êtres
+qui rampent, qui se traînent, ou même qui
+volent. Mais, à coup sûr, vous ne pouvez faire
+partie d'une de ces tribus barbares, et, d'un
+autre côté, vous ne paraissez appartenir à aucun
+peuple civilisé.</p>
+
+<p>Je me sentis quelque peu piqué de cette dernière
+observation et je répondis que j'avais l'honneur
+d'appartenir à une des nations les plus civilisées
+de la terre; et que, quant à la lumière,
+tout en admirant le génie et la magnificence avec
+lesquels mon hôte et ses concitoyens avaient
+réussi à illuminer leurs régions impénétrables
+au soleil, je ne pouvais cependant comprendre
+qu'après avoir vu les globes célestes, on pût
+comparer à leur éclat les lumières artificielles
+inventées pour les besoins des hommes. Mais
+mon hôte disait qu'il avait vu des spécimens de
+la plupart des races différentes de la sienne, à
+l'exception des malheureux barbares dont il m'avait
+parlé. Était-il donc possible qu'il ne fût jamais
+venu à la surface de la terre, ou ne parlait-il
+que de races enfouies dans les entrailles du
+globe?</p>
+
+<p>Mon hôte garda quelque temps le silence; sa
+physionomie montrait un degré de surprise que
+les gens de cette race manifestent rarement
+dans les circonstances même les plus extraordinaires.
+Mais Zee montra plus de sagacité.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois bien, mon père,&mdash;s'écria-t-elle,&mdash;qu'il
+y a de la vérité dans les vieilles traditions;
+il y a toujours de la vérité dans toutes
+les traditions qui ont cours en tout temps et
+chez toutes les tribus.</p>
+
+<p>&mdash;Zee,&mdash;dit mon hôte avec douceur,&mdash;tu
+appartiens au Collège des Sages et tu dois être
+plus savante que je ne le suis; mais comme
+Directeur du Conseil de la Conservation des Lumières,
+il est de mon devoir de ne rien croire
+que sur le témoignage de mes propres sens.</p>
+
+<p>Alors, se tournant vers moi, il m'adressa plusieurs
+questions sur la surface de la terre et sur
+les corps célestes; quelque soin que je prisse de
+lui répondre de mon mieux, je ne parus ni le
+satisfaire ni le convaincre. Il secoua tranquillement
+la tête et, changeant un peu brusquement
+de sujet, il me demanda comment, de ce qu'il
+se plaisait à appeler un monde, j'étais descendu
+dans un autre monde. Je répondis que sous la
+surface de la terre il y avait des mines contenant
+des minéraux ou métaux nécessaires à nos
+besoins et à nos progrès dans les arts et l'industrie;
+je lui expliquai alors brièvement comment,
+en explorant une de ces mines, mon malheureux
+ami et moi avions aperçu de loin les régions
+dans lesquelles nous étions descendus et comment
+notre tentative lui avait coûté la vie. Je
+donnai comme témoins de ma véracité la corde
+et les grappins que l'enfant avait rapportés dans
+l'édifice où j'avais d'abord été reçu.</p>
+
+<p>Mon hôte se mit alors à me questionner sur
+les habitudes et les m&oelig;urs des races de la surface
+de la terre, surtout de celles que je regardais
+comme les plus avancées dans cette civilisation
+qu'il définissait volontiers: «l'art de
+répandre dans une communauté le tranquille
+bonheur qui est l'apanage d'une famille vertueuse
+et bien réglée.» Naturellement désireux
+de représenter sous les couleurs les plus favorables
+le monde d'où je venais, je passai légèrement,
+quoique avec indulgence, sur les institutions
+antiques et déjà en décadence de l'Europe,
+afin de m'étendre sur la grandeur présente
+et la prééminence future de cette glorieuse
+République Américaine, dans laquelle l'Europe
+cherche, non sans jalousie, un modèle et devant
+laquelle elle tremble en prévoyant son destin.
+Choisissant comme exemple de la vie sociale aux
+États-Unis la ville où le progrès marche avec le
+plus de rapidité, je me lançai dans une description
+animée des m&oelig;urs de New-York. Mortifié de
+voir, à la physionomie de mes auditeurs, que je
+ne produisais pas l'impression favorable à laquelle
+je m'attendais, je m'élevai plus haut; j'insistai
+sur l'excellence des institutions démocratiques,
+sur la manière dont elles faisaient régner un
+tranquille bonheur par le gouvernement d'un
+parti, et sur la façon dont elles répandaient ce
+bonheur dans les masses en préférant, pour l'exercice
+du pouvoir et l'acquisition des honneurs, les
+citoyens les plus infimes sous le rapport de la
+fortune, de l'éducation et du caractère. Je me
+souvins heureusement de la péroraison d'un
+discours sur l'influence purifiante de la démocratie
+américaine et sur sa propagation future
+dans le monde entier; discours prononcé par
+un certain sénateur éloquent (pour le vote sénatorial
+duquel une compagnie de chemin de fer,
+à laquelle appartenaient mes deux frères, venait
+de payer 20,000 dollars), et je terminai en répétant
+ses brillantes prédictions sur l'avenir magnifique
+qui souriait à l'humanité, quand le drapeau
+de la liberté flotterait sur tout un continent,
+alors que deux cents millions de citoyens
+intelligents, habitués dès l'enfance à l'usage quotidien
+du revolver, appliqueraient à l'Univers
+épouvanté les doctrines du patriote Monroë.</p>
+
+<p>Quand j'eus fini, mon hôte secoua doucement
+la tête et tomba dans une rêverie profonde, en
+faisant signe à sa fille et à moi de rester silencieux
+pendant qu'il réfléchissait. Au bout d'un
+certain temps, il dit d'un ton sérieux et solennel:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous pensez, comme vous le dites, que,
+quoique étranger, vous avez été bien traité par
+moi et les miens, je vous adjure de ne rien révéler
+de votre monde à aucun de mes concitoyens,
+à moins que, après réflexion, je ne vous permette
+de le faire. Consentez-vous à cette demande?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous donne ma parole de me conformer
+à vos désirs,&mdash;dis-je un peu surpris.</p>
+
+<p>Et j'étendis ma main droite pour saisir la
+sienne. Mais il plaça doucement ma main sur son
+front et sa main droite sur ma poitrine, ce qui
+est, pour cette race, une manière de s'engager
+pour toute espèce de promesse ou d'obligation
+verbale. Puis, se tournant vers sa fille, il dit:&mdash;</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, Zee, tu ne répéteras à personne ce
+que l'étranger a dit, ou pourra dire, soit à toi,
+soit à moi, d'un monde autre que celui où nous
+vivons.</p>
+
+<p>Zee se leva et baisa son père sur les tempes,
+en disant avec un sourire:&mdash;</p>
+
+<p>&mdash;La langue d'une Gy est légère, mais l'amour
+peut la lier. Et, mon père, si tu crains
+qu'un mot de toi ou de moi puisse exposer
+l'État au danger, par le désir d'explorer un
+monde inconnu, une vague du <i>vril</i>, convenablement
+arrangée, n'effacera-t-elle pas de notre
+mémoire ce que l'étranger nous a dit?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que le vril?&mdash;demandai-je.</p>
+
+<p>Là-dessus Zee commença une explication dont
+je compris fort peu de chose, car il n'y a dans
+aucune langue que je connaisse aucun mot qui
+soit synonyme de vril. Je l'appellerais électricité,
+si ce n'est qu'il embrasse dans ses branches nombreuses
+d'autres forces de la nature, auxquelles,
+dans nos nomenclatures scientifiques, on assigne
+différents noms, tels que magnétisme, galvanisme,
+etc. Ces peuples croient avoir trouvé
+dans le vril l'unité des agents naturels, unité que
+beaucoup de philosophes terrestres ont soupçonnée
+et dont Faraday parle sous le nom plus
+réservé de corrélation.</p>
+
+<p>«Je suis depuis longtemps d'avis,» dit cet
+illustre expérimentateur, «et mon opinion est
+devenue presque une conviction commune, je
+crois, à beaucoup d'autres amis des sciences
+naturelles, que les formes variées sous lesquelles
+les forces de la matière nous sont manifestées
+ont une commune origine; ou, en
+d'autres termes, qu'elles sont en corrélation
+directe et dans une dépendance mutuelle, de
+sorte qu'elles sont pour ainsi dire convertibles
+les unes dans les autres, et que leur action
+peut être ramenée à une commune mesure, à
+un équivalent commun.»</p>
+
+<p>Les philosophes souterrains affirment que par
+l'effet du vril, que Faraday appellerait peut-être
+le magnétisme atmosphérique, ils ont une influence
+sur les variations de la température, ou,
+en langage vulgaire, sur le temps; que par
+d'autres effets, voisins de ceux qu'on attribue au
+mesmérisme, à l'électro-biologie, à la force
+odique, etc., mais appliqués scientifiquement
+par des conducteurs de vril, ils peuvent exercer
+sur les esprits et les corps animaux ou végétaux
+un pouvoir qui dépasse tous les contes fantastiques
+de nos rêveurs. Ils donnent à tous ces effets
+le nom commun de vril. Zee me demanda si,
+dans mon monde, on ne savait pas que toutes les
+facultés de l'esprit peuvent être surexcitées à un
+point dont on n'a pas l'idée pendant la veille, au
+moyen de l'extase ou vision, pendant laquelle
+les pensées d'un cerveau peuvent être transmises
+à un autre et les connaissances s'échanger ainsi
+rapidement. Je répondis qu'on racontait parmi
+nous des histoires relatives à ces extases ou
+visions, que j'en avais beaucoup entendu parler
+et que j'avais vu quelque chose de la façon dont
+on les produisait artificiellement, par exemple,
+dans la clairvoyance magnétique; mais que ces
+expériences étaient tombées dans l'oubli ou dans
+le mépris, en partie à cause des impostures
+grossières auxquelles elles donnaient lieu, en
+partie, parce que, même quand les effets sur
+certaines constitutions anormales se produisaient
+sans charlatanisme, cependant lorsqu'on les
+examinait de près et qu'on les analysait, les
+résultats en étaient peu satisfaisants; qu'on ne
+pouvait s'y appuyer pour établir un système de
+connaissances vraies, ou s'en servir dans un but
+pratique; de plus, que ces expériences étaient
+dangereuses pour les personnes crédules par les
+superstitions qu'elles tendaient à faire naître.
+Zee écouta ma réponse avec une attention
+pleine de bonté et me dit que des exemples
+semblables de tromperie et de crédulité avaient
+été fréquents dans leurs expériences scientifiques,
+quand la science était encore dans l'enfance,
+alors qu'on redoutait les propriétés du vril,
+mais qu'elle réservait une discussion plus approfondie
+de ce sujet pour le moment où je serais
+plus en état d'y prendre part. Elle se contenta
+d'ajouter que c'était par le moyen du vril, tandis
+que j'avais été mis en extase, qu'on m'avait
+enseigné les rudiments de leur langue; et que
+son père et elle, qui, seuls de la famille, s'étaient
+donné la peine de surveiller l'expérience, avaient
+acquis ainsi une connaissance plus grande de
+ma langue, que moi de la leur; d'abord parce
+que ma langue était beaucoup plus simple que
+la leur et comprenait bien moins d'idées complexes;
+et ensuite parce que leur organisation
+était, grâce à une culture héréditaire, beaucoup
+plus souple que la mienne et plus capable d'acquérir
+promptement des connaissances. Dans
+mon for intérieur, je doutai de cette dernière
+assertion; car ayant eu au cours d'une vie très
+active l'occasion d'aiguiser mon esprit, soit chez
+moi, soit dans mes voyages, je ne pouvais admettre
+que mon système cérébral fût plus lent
+que celui de gens qui avaient passé toute leur
+vie à la clarté des lampes. Pendant que je faisais
+cette réflexion, Zee dirigea tranquillement son
+index vers mon front et m'endormit.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VIII" id="VIII"></a>VIII.</h2>
+
+
+<p>En m'éveillant, je vis à côté de mon lit l'enfant
+qui avait apporté la corde et les grappins dans
+l'édifice où l'on m'avait fait entrer d'abord, et
+qui, comme je l'appris plus tard, était la résidence
+du magistrat principal de la tribu. L'enfant,
+dont le nom était Taë, prononcez Tar-&#275;&#275;,
+était le fils aîné du magistrat. Je m'aperçus que
+pendant mon dernier sommeil, ou plutôt ma
+dernière extase, j'avais fait plus de progrès dans
+la langue du pays et que je pouvais causer avec
+une facilité relative.</p>
+
+<p>Cet enfant était singulièrement beau, même
+pour la belle race à laquelle il appartenait; il
+avait l'air très viril pour son âge, et l'expression
+de sa physionomie était plus vive et plus énergique
+que celle que j'avais remarquée sur les
+figures sereines et calmes des hommes. Il m'apportait
+les tablettes sur lesquelles j'avais dessiné
+ma descente et où j'avais aussi esquissé la tête
+du monstre qui m'avait fait quitter le cadavre
+de mon ami. En me montrant cette portion du
+dessin, Taë m'adressa quelques questions sur
+la taille et la forme du monstre, et sur la
+caverne ou gouffre dont il était sorti. L'intérêt
+qu'il prenait à mes réponses semblait assez
+sérieux pour le détourner quelque temps de
+toute curiosité sur ma personne et mes antécédents.
+Mais à mon grand embarras, car je
+me souvenais de la parole donnée à mon hôte,
+il me demanda d'où je venais. À cet instant
+même, Zee entra heureusement et entendit sa
+question.</p>
+
+<p>&mdash;Taë,&mdash;lui dit-elle,&mdash;donne à notre hôte
+tous les renseignements qu'il te demandera,
+mais ne lui en demande aucun en retour. Lui
+demander qui il est, d'où il vient, ou pourquoi
+il est ici, serait manquer à la loi que mon père
+a établie pour cette maison.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien,&mdash;dit Taë, posant sa main sur
+son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>À partir de ce moment, cet enfant, avec lequel
+je me liai très intimement, ne m'adressa
+jamais une seule des questions ainsi interdites.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IX" id="IX"></a>IX.</h2>
+
+
+<p>Plus tard seulement, après des extases répétées,
+mon esprit devint plus capable d'échanger
+des idées avec mes hôtes et de comprendre plus
+complètement des différences de m&oelig;urs ou de
+coutumes qui m'avaient d'abord trop étonné
+pour que ma raison pût les saisir; alors seulement
+je pus recueillir les détails suivants sur
+l'origine et l'histoire de cette population souterraine,
+qui forme une partie d'une grande famille
+de nations appelée les Ana.</p>
+
+<p>Suivant les traditions les plus anciennes, les
+ancêtres de cette race avaient habité un monde
+situé au-dessus de celui qu'habitaient leurs descendants.
+Ceux-ci conservaient encore dans leurs
+archives des légendes relatives à ce monde supérieur
+et où l'on parlait d'une voûte où les lampes
+n'étaient allumées par aucune main humaine.
+Mais ces légendes étaient regardées par la plupart
+des commentateurs comme des fables allégoriques.
+Suivant ces traditions, la terre elle-même,
+à la date où elles remontaient, n'était pas
+dans son enfance mais dans les douleurs et le
+travail d'une période de transition et sujette à
+de violentes révolutions de la nature. Par une
+de ces révolutions, la portion du monde supérieur
+habitée par les ancêtres de cette race avait
+été soumise à de grandes inondations, non pas
+subites, mais graduelles et irrésistibles; quelques
+individus seulement échappèrent à la destruction.
+Est-ce là un soutenir de notre Déluge
+historique et sacré ou d'aucun autre des cataclysmes
+antérieurs au Déluge et sur lesquels les
+géologues discutent de nos jours? Je ne sais,
+mais si l'on rapproche la chronologie de ce
+peuple de celle de Newton, on voit que la catastrophe
+dont il parle aurait dû arriver plusieurs
+milliers d'années avant Noé. D'autre part, l'opinion
+de ces écrivains souterrains ne s'accorde
+pas avec celle qui est la plus répandue parmi les
+géologues sérieux, en ce qu'elle suppose l'existence
+d'une race humaine sur la terre à une
+date bien antérieure à l'époque où les géologues
+placent la formation des mammifères. Quelques
+membres de la race infortunée, ainsi envahie par
+le Déluge, avaient, pendant la marche progressive
+des eaux, cherché un refuge dans des
+cavernes situées sur les plus hautes montagnes
+et, en errant dans ces profondeurs, ils perdirent
+pour toujours le ciel de vue. Toute la face de la
+terre avait été changée par cette grande révolution;
+la terre était devenue mer et la mer
+était devenue terre. On m'apprit comme un fait
+incontestable que, même maintenant, dans les
+entrailles de la terre on pouvait trouver des
+restes d'habitations humaines; non pas des huttes
+ou des antres, mais de vastes cités dont les ruines
+attestent la civilisation des races qui florissaient
+avant le temps de Noé; ces races ne doivent
+donc pas être mises au rang de celles que l'histoire
+naturelle caractérise par l'usage du silex
+et l'ignorance du fer.</p>
+
+<p>Les fugitifs avaient emporté avec eux la connaissance
+des arts qu'ils exerçaient sur la terre,
+la tradition de leur culture et de leur civilisation.
+Leur premier besoin dut être de remplacer la
+lumière qu'ils avaient perdue; et à aucune époque,
+même dans la période préhistorique, les
+races souterraines, dont faisait partie la tribu
+où je vivais, ne paraissent avoir été étrangères
+à l'art de se procurer de la lumière au moyen
+des gaz, du manganèse, ou du pétrole. Ils s'étaient
+habitués dans le monde supérieur à lutter
+contre les forces de la nature, et la longue
+bataille qu'ils avaient soutenue contre leur vainqueur,
+l'Océan, dont l'invasion avait mis des
+siècles à s'accomplir, les avait rendus habiles
+à dompter les eaux par des digues et des canaux.
+C'est à cette habileté qu'ils durent leur salut dans
+leur nouveau séjour.</p>
+
+<p>&mdash;Pendant plusieurs générations,&mdash;me dit
+mon hôte avec une sorte de mépris et d'horreur,&mdash;nos
+ancêtres dégradèrent leur nature et abrégèrent
+leur vie en mangeant la chair des animaux,
+dont plusieurs espèces avaient, à leur
+exemple, échappé au Déluge, en cherchant un
+refuge dans les profondeurs de la terre; d'autres
+animaux, qu'on suppose inconnus au monde
+supérieur, étaient une production de ces régions
+souterraines.</p>
+
+<p>À l'époque où ce que nous appellerons l'âge
+historique se dégageait du crépuscule de la tradition,
+les Ana étaient déjà établis en différents
+États et avaient atteint un degré de civilisation
+analogue à celui dont jouissent en ce moment sur
+la terre les peuples les plus avancés. Ils connaissaient
+presque toutes nos inventions modernes,
+y compris l'emploi de la vapeur et du gaz. Les
+différents peuples étaient séparés par des rivalités
+violentes. Ils avaient des riches et des pauvres;
+ils avaient des orateurs et des conquérants;
+ils se faisaient la guerre pour une province ou
+pour une idée. Quoique les divers États reconnussent
+diverses formes de gouvernement, les institutions
+libres commençaient à avoir la prépondérance;
+les assemblées populaires avaient plus
+de puissance; la république exista bientôt partout;
+la démocratie, que les politiques européens
+les plus éclairés regardent devant eux comme
+le terme extrême du progrès politique et qui
+domine encore parmi les autres tribus du monde
+souterrain, considérées comme barbares, n'a
+laissé aux Ana supérieurs, comme ceux chez lesquels
+je me trouvais, que le souvenir d'un des
+tâtonnements les plus grossiers et les plus ignorants
+de l'enfance de la politique. C'était l'âge de
+l'envie et de la haine, des perpétuelles révolutions
+sociales plus ou moins violentes, des luttes
+entre les classes, et des guerres d'État à État.
+Cette phase dura cependant quelques siècles,
+et fut terminée, au moins chez les populations les
+plus nobles et les plus intelligentes, par la découverte
+graduelle des pouvoirs latents enfermés
+dans ce fluide qui pénètre partout et qu'ils désignaient
+sous le nom de vril.</p>
+
+<p>D'après ce que me dit Zee qui, en qualité de
+savant professeur du Collège des Sages, avait
+étudié ces matières avec plus de soin qu'aucun
+autre membre de la famille de mon hôte, on
+peut produire et discipliner ce fluide de façon à
+s'en servir comme d'un agent tout-puissant sur
+toutes les formes de la matière animée et inanimée.
+Il détruit comme la foudre; appliqué
+d'autre façon, il donne à la vie plus de plénitude
+et de vigueur; il guérit et préserve; c'est surtout
+de ce fluide que l'on se sert pour guérir les maladies,
+ou plutôt pour aider l'organisation physique
+à recouvrer l'équilibre des forces naturelles,
+et par conséquent à se guérir elle-même.
+Par ce fluide on se fraye des chemins en fendant
+les substances les plus dures, on ouvre des vallées
+à la culture au milieu des rocs de ces déserts
+souterrains. C'est de ce fluide que ces peuples
+extraient la lumière de leurs lampes; ils la
+trouvent plus régulière, plus douce et plus saine
+que la lumière produite par les autres matières
+inflammables dont ils se servaient jusque-là.</p>
+
+<p>Mais la politique surtout fut transformée par
+la découverte de la terrible puissance du vril et
+des moyens de l'employer. Dès que les effets en
+furent mieux connus et plus habilement mis en
+&oelig;uvre, toute guerre cessa entre les peuples qui
+avaient découvert le vril, car ils avaient porté
+l'art de la destruction à un degré de perfection
+qui annulait toute supériorité de nombre, de
+discipline et de talent militaire. Le feu renfermé
+dans le creux d'une baguette maniée par un
+enfant pouvait abattre la forteresse la plus redoutable,
+ou sillonner d'un trait de flamme, du front
+à l'arrière-garde, une armée rangée en bataille.
+Si deux armées en venaient aux mains possédant
+le secret de ce fluide terrible, elles devaient
+s'anéantir réciproquement. L'âge de la guerre
+était donc fini, et quand la guerre eut disparu,
+une révolution non moins profonde ne tarda pas
+à se produire dans les relations sociales. L'homme
+se trouva si complètement à la merci de
+l'homme, chacun d'eux pouvant en un instant
+tuer son adversaire, que toute idée de gouvernement
+par la force disparut peu à peu du système
+politique et de la loi. Ce n'est que par la
+force que de grandes communautés, dispersées
+sur de vastes espaces, peuvent être maintenues
+dans l'unité; mais ni la nécessité de la défense,
+ni l'orgueil des conquêtes ne firent plus désirer
+à un État de l'emporter sur un autre par sa population.</p>
+
+<p>Ceux qui avaient découvert le vril arrivèrent
+ainsi, au bout de quelques générations, à se partager
+en communautés moins considérables. La
+tribu au milieu de laquelle je me trouvais était
+limitée à douze mille familles. Chaque tribu occupait
+un territoire suffisant à tous ses besoins,
+et à des périodes déterminées le surplus de la
+population émigrait pour aller chercher un domaine
+nouveau. Il ne paraissait pas nécessaire
+de faire choisir arbitrairement ces émigrants; il
+y avait toujours un assez grand nombre d'émigrants
+volontaires.</p>
+
+<p>Ces États subdivisés, peu importants à ne
+considérer que leur territoire ou leur population,
+appartenaient tous à une seule et grande famille.
+Ils parlaient la même langue, sauf quelques
+légères différences de dialecte. Le mariage était
+permis de tribu à tribu; les lois et les coutumes
+les plus importantes étaient les mêmes; la connaissance
+du vril et l'emploi des forces qu'il
+renfermait formait entre tous ces peuples un
+lien si important que le mot A-vril était pour
+eux synonyme de civilisation; et Vril-ya, c'est-à-dire
+<i>les Nations Civilisées</i>, était le terme commun
+par lequel les tribus qui se servaient du
+vril se distinguaient des familles d'Ana encore
+plongées dans la barbarie.</p>
+
+<p>Le gouvernement de la tribu des Vril-ya,
+dont je m'occupe ici, était en apparence très
+compliqué, en réalité très simple. Il était fondé
+sur un principe reconnu en théorie, quoique peu
+appliqué dans la pratique sur notre terre, c'est
+que l'objet de tout système philosophique est
+d'atteindre l'unité et de s'élever à travers le
+dédale des faits à la simplicité d'une cause première
+ou principe premier. Ainsi, en politique,
+les écrivains républicains eux-mêmes conviennent
+qu'une autocratie bienfaisante assurerait la
+meilleure des administrations, si on pouvait en
+garantir la durée, ou prendre des précautions
+contre l'abus graduel des pouvoirs qu'on lui
+accorde. Cette singulière communauté élisait
+donc un seul magistrat suprême appelé Tur; il
+était nominalement investi du pouvoir pour la
+vie; mais on pouvait rarement le détourner de
+s'en démettre aux approches de la vieillesse. Il
+n'y avait rien du reste dans cette société qui pût
+porter un de ses membres à convoiter les soucis
+de cette charge. Aucun honneur, aucun insigne
+d'un rang plus élevé n'étaient accordés au magistrat
+suprême que ne distinguait point la supériorité
+de son revenu ou de sa résidence. En
+revanche, les devoirs qu'il avait à remplir étaient
+singulièrement légers et faciles, et n'exigeaient
+pas un degré extraordinaire d'énergie ou d'intelligence.
+Point de guerre à craindre, pas d'armée
+à entretenir: le gouvernement ne pouvant
+s'appuyer sur la force, il n'y avait pas de police
+à payer et à diriger. Ce que nous appelons crime
+était absolument inconnu aux Vril-ya, et il n'existait
+pas de cour de justice criminelle. Les rares
+exemples de différends civils étaient confiés à
+l'arbitrage d'amis choisis par les deux parties,
+ou jugés par le Conseil des Sages que je décrirai
+plus loin. Il n'y avait pas d'hommes de loi de
+profession; et l'on peut dire que leurs lois
+n'étaient que des conventions à l'amiable, car il
+n'existait pas de pouvoir en état de contraindre
+un délinquant qui portait dans une baguette le
+moyen d'anéantir ses juges. Il y avait des règles
+et des coutumes auxquelles le peuple, depuis
+plusieurs siècles, s'était tacitement habitué à
+obéir; ou si, par hasard, un individu trouvait
+trop dur de s'y soumettre, il quittait la communauté
+et allait s'établir ailleurs. Enfin on s'était
+insensiblement soumis à une sorte de convention
+analogue à celle qui régit nos familles privées,
+où nous disons en quelque sorte à tout membre
+parvenu à l'indépendance que donne la virilité:
+«Reste ou va-t-en, suivant que nos habitudes
+ou les règles que nous avons établies te conviennent
+ou te déplaisent.» Mais quoiqu'il n'y eût
+pas de lois dans le sens précis que nous donnons
+à ce mot, il n'y a pas dans le monde supérieur
+une race plus observatrice de la loi que les
+Vril-ya. L'obéissance à la règle adoptée par la
+communauté est devenue un instinct aussi puissant
+que ceux de la nature. Le chef de chaque
+famille établit pour la conduite de sa famille
+une règle qu'aucun de ses membres ne songe à
+violer ou à éluder. Ils ont un proverbe dont
+l'énergie perd beaucoup dans cette paraphrase:
+«Pas de bonheur sans ordre, pas d'ordre sans
+autorité, pas d'autorité sans unité.» La douceur
+de tout gouvernement civil ou domestique
+chez eux se reconnaît bien à l'expression habituelle
+dont ils usent pour désigner ce qui est
+illégal ou défendu: «On est prié de ne pas
+faire telle ou telle chose.» La pauvreté chez les
+Ana est aussi inconnue que le crime; non pas
+que la propriété soit en commun, ou qu'ils soient
+tous égaux par l'étendue de leurs possessions,
+ou par la grandeur et le luxe de leurs habitations;
+mais comme il n'y a aucune différence de
+rang ou de position entre les divers degrés de
+richesse ou les diverses professions, chacun
+fait ce qui lui convient sans inspirer ni ressentir
+d'envie. Les uns préfèrent un genre
+de vie plus modeste, les autres un genre de
+vie plus brillant; chacun se rend heureux
+à sa manière. Grâce à cette absence de toute
+compétition et aux limites fixées pour la population,
+il est difficile qu'une famille tombe
+dans la misère; il n'y a pas de spéculations
+hasardeuses, pas de rivalités et de luttes pour
+la conquête de la fortune ou d'un rang plus
+élevé. Sans doute, chaque fois qu'un établissement
+a été fondé, une portion égale a été
+attribuée à tous les colons; mais les uns, plus
+entreprenants que les autres, avaient étendu
+leurs possessions aux dépens du désert qui
+les entourait, ou avaient augmenté la fertilité
+de leurs champs, ou s'étaient engagés
+dans le commerce. Ainsi, les uns étaient
+nécessairement devenus plus riches que les
+autres, mais nul n'était absolument pauvre,
+nul n'avait de privations à subir. À la rigueur,
+ils avaient toujours la ressource d'émigrer, ou
+de s'adresser sans honte et avec la certitude
+d'être écoutés à de plus riches qu'eux; car
+tous les membres de la communauté se regardaient
+comme des frères ne formant qu'une
+famille unie par l'affection. J'aurai, dans la
+suite de mon récit, l'occasion de revenir sur
+ce sujet.</p>
+
+<p>Le soin principal du magistrat suprême
+était de communiquer avec certains départements
+actifs, chargés de l'administration de
+détails spéciaux. Le plus important et le plus
+essentiel de ces détails consistait dans les
+approvisionnements de lumière. Mon hôte,
+Aph-Lin, était le directeur de ce département.
+Un autre département, qu'on pourrait
+appeler celui des affaires étrangères, se maintenait
+en relation avec les États voisins, surtout
+pour s'assurer de toutes les inventions nouvelles;
+toutes ces inventions et tous les perfectionnements
+des machines étaient soumis à un
+troisième département chargé d'en faire l'essai.
+C'est à ce département que se rattachait le
+Collège des Sages, collège particulièrement
+recherché des Ana veufs et sans enfants, et
+des jeunes filles. Parmi ces dernières, Zee
+était la plus active, et si nous admettons que
+ce peuple reconnut ce que nous appelons distinction
+ou renommée (et je démontrerai plus
+tard qu'il n'en est rien), elle était placée
+parmi les membres les plus renommés ou les
+plus distingués. Les membres féminins de ce
+Collège s'adonnaient surtout aux études qu'on
+regarde comme moins utiles à la vie pratique,
+telles que la philosophie purement spéculative,
+l'histoire des siècles primitifs, et les sciences
+telles que l'entomologie, la conchyliologie, etc.
+Zee, dont l'esprit, aussi actif que celui d'Aristote,
+embrassait également les domaines les plus
+vastes et les plus minces détails de la pensée,
+avait écrit deux volumes sur l'insecte parasite
+qui habite dans les poils de la patte du tigre<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>,
+ouvrage qui faisait autorité sur ce sujet intéressant.
+Mais les recherches des Sages ne sont pas
+confinées à ces études subtiles ou élégantes.
+Elles comprennent d'autres études plus importantes,
+entre autres sur les propriétés du vril, à
+la perception desquelles le système nerveux plus
+délicat des Professeurs féminins les rend bien
+plus aptes. C'est dans ce collège que le Tur, ou
+magistrat principal, choisit ses conseillers,
+dont le nombre ne s'élève jamais au-dessus de
+trois; il ne les consulte que dans les cas fort
+rares où un événement ou une circonstance
+extraordinaire embarrasse son propre jugement.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> L'animal dont il est ici question diffère en plusieurs points
+du tigre du monde supérieur. Il est plus grand, sa patte est plus
+large, son front plus fuyant. Il fréquente les bords des lacs et des
+marais et se nourrit de poissons, bien qu'il n'ait pas de répugnance
+pour tous les animaux terrestres de force inférieure qui
+se trouvent sur son chemin. Il devient rare, même dans les districts
+les plus sauvages, où il est dévoré par des reptiles gigantesques.
+Je suppose qu'il appartient à l'espèce du tigre, puisque l'animalcule
+parasite qu'on trouve dans sa patte est, comme celui qu'on
+trouve dans la patte du tigre asiatique, une miniature de l'animal
+lui-même.</p></div>
+
+<p>Il y a quelques autres départements d'une
+moindre importance, qui tous fonctionnent avec
+si peu de bruit et si tranquillement, qu'on ne
+se sent pas du tout gouverné: l'ordre social est
+aussi régulier et aussi peu gênant que si c'était
+une loi de la nature. On emploie la mécanique
+à presque toutes sortes de travaux intérieurs ou
+extérieurs, et le soin incessant du département
+chargé de cet objet est d'en perfectionner l'application.
+Il n'y a ni ouvriers ni domestiques;
+on prend parmi les enfants tous ceux qui sont
+nécessaires pour surveiller ou seconder les machines;
+et cela depuis l'âge où les enfants cessent
+d'être confiés au sein de leur mère jusqu'à
+l'époque de la nubilité, c'est-à-dire à seize ans
+pour les Gy-ei (les femmes) et vingt ans pour les
+Ana (les hommes). Ces enfants sont classés par
+bandes et sections sous la surveillance de leurs
+propres chefs et chacun s'adonne à l'occupation
+qui lui plaît le plus ou pour laquelle il se sent le
+plus de disposition. Les uns choisissent les arts
+manuels, l'agriculture, les travaux domestiques;
+d'autres se consacrent à écarter les rares dangers
+qui menacent la population. Voici les seuls
+périls auxquels sont exposés ces tribus: d'abord
+ceux qu'occasionnent les convulsions accidentelles
+de la terre; c'est à les prévoir et à s'en
+garder qu'on apporte le plus de soin; tels sont
+les irruptions du feu et de l'eau, les ouragans
+souterrains et les gaz qui se dégagent avec violence.
+Des inspecteurs vigilants sont placés aux
+frontières de l'État et dans tous les endroits où
+de semblables périls sont à craindre; ils ont à
+leur disposition des moyens de communications
+télégraphiques avec la salle où quelques Sages
+d'élite se relaient perpétuellement. Ces inspecteurs
+sont toujours choisis parmi les garçons
+qui approchent de l'âge de puberté, d'après ce
+principe qu'à cet âge les facultés d'observation
+sont plus vives et les forces physiques plus en
+éveil qu'à aucune autre époque de la vie. Le
+second service de sûreté, d'ailleurs moins important,
+consiste dans la destruction de toutes
+les créatures hostiles à la vie, à la culture, ou
+même au bien-être des Ana. Les plus formidables
+sont les énormes reptiles, dont on conserve
+dans nos musées quelques restes antédiluviens et
+certains animaux ailés gigantesques, moitié oiseaux,
+moitié serpents. Le soin de chasser et de
+détruire ces derniers, ainsi que d'autres animaux
+sauvages plus petits et analogues à nos tigres et à
+nos serpents venimeux, est laissé à de jeunes enfants;
+parce que, suivant les Ana, il faut pour cela
+être sans pitié, et que plus l'enfant est jeune moins
+il est accessible à la pitié. Il y a une autre classe
+d'animaux dans la destruction desquels il faut
+faire de certaines distinctions; on y emploie des
+enfants de l'âge intermédiaire; ce sont les animaux
+qui ne menacent pas la vie de l'homme,
+mais qui ravagent les produits de son travail,
+tels que l'élan et certaines variétés de l'espèce
+du daim; de petits animaux qui ressemblent
+assez à nos lapins, mais qui sont bien plus nuisibles
+aux moissons et plus habiles dans leurs
+déprédations. Le premier soin de ces enfants
+doit être d'apprivoiser les plus intelligents de
+ces animaux et de les habituer à respecter les
+clôtures, rendues pour cela très visibles, comme
+on habitue les chiens à respecter les garde-manger
+et même à veiller sur le bien de leurs maîtres.
+Ce n'est que quand ces animaux se montrent
+incorrigibles qu'on les détruit. On ne les tue
+jamais pour en manger la chair, ni pour le plaisir
+de la chasse; mais on ne les épargne jamais
+quand on n'a pas d'autre moyen de les empêcher
+de nuire. Tout en rendant ces divers services et
+en s'acquittant des tâches qui leur sont confiées,
+les enfants reçoivent sans interruption l'éducation
+dont ils ont besoin. Les jeunes gens suivent
+généralement au sortir de l'enfance un cours
+d'instruction au Collège des Sages, dans lequel,
+outre les études générales, les élèves reçoivent
+des leçons spéciales selon leur vocation et selon
+le genre d'études qu'ils choisissent eux-mêmes.
+Quelques-uns cependant préfèrent passer cette
+période d'épreuves en voyage, ou émigrer, ou
+s'appliquer aussitôt aux affaires commerciales
+ou agricoles. Nulle contrainte ne vient gêner
+leurs inclinations.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="X" id="X"></a>X.</h2>
+
+
+<p>Le mot Ana (prononcez: <i>Arna</i>) correspond à
+notre pluriel: <i>hommes</i>; An (prononcez: <i>Arn</i>),
+le singulier, à: homme. Le mot qui signifie
+femme est Gy (le <i>G</i> est dur comme dans Guy); il
+fait au pluriel Gy-ei, mais le <i>G</i> devient doux au
+pluriel, on prononce: Jy-ei. Les Ana ont un proverbe
+qui donne à cette différence de prononciation
+un sens symbolique; c'est que le sexe féminin
+est doux pris collectivement, mais que chaque
+femme est dure quand on a affaire individuellement
+à elle. Les Gy-ei jouissent d'une parfaite
+égalité de droits avec les Ana; égalité que certains
+philosophes en sont encore à réclamer sur
+la terre.</p>
+
+<p>Dans leur enfance, elles accomplissent exactement
+les mêmes travaux que les garçons; et dans
+la classe la plus jeune, appliquée à la destruction
+des animaux hostiles, on préfère souvent les filles,
+parce qu'elles sont par leur constitution plus
+inaccessibles à la pitié sous l'influence de la terreur
+ou de la haine. Pendant l'intervalle qui
+s'écoule entre l'enfance et l'âge où l'on se marie,
+les rapports familiers entre les deux sexes sont
+suspendus. À l'époque du mariage, ils recommencent,
+sans autres conséquences plus graves
+que le mariage. Toutes les professions ouvertes
+à un sexe le sont à l'autre, et les Gy-ei s'attribuent
+la supériorité dans toutes les branches
+abstraites et profondes du raisonnement; elles
+disent que les Ana sont peu propres à ce genre
+d'études, parce qu'ils ont l'intelligence plus
+lourde et plus calme, et à cause de la routine de
+leurs occupations matérielles; c'est ainsi que les
+jeunes filles de notre monde s'érigent en autorité
+pour juger les questions les plus délicates
+de la doctrine théologique, pour lesquelles peu
+d'hommes, activement engagés dans les affaires
+de ce monde, ont assez de connaissances ou de
+finesse d'intelligence. Soit grâce aux exercices
+gymnastiques auxquels elles s'appliquent de
+bonne heure, soit par leur organisation, les Gy-ei
+sont supérieures aux Ana en force physique
+(détail important au point de vue du maintien
+des droits de la femme). Elles atteignent une stature
+plus élevée et leurs formes plus arrondies
+renferment des muscles et des nerfs aussi fermes
+que ceux des hommes. Elles prétendent que,
+suivant les lois primitives de la nature, les femelles
+devaient être plus grandes que les mâles;
+elles appuient cette opinion en recherchant,
+parmi les premières créatures vivantes, l'exemple
+des insectes et de la plus ancienne famille des vertébrés,
+les poissons, chez lesquels les femelles
+sont généralement assez grandes pour ne faire
+qu'un repas de leur mâle si cela leur fait plaisir.
+Par-dessus tout, les Gy-ei ont un pouvoir plus
+prompt et plus énergique sur ce fluide ou agent
+mystérieux qui contient un si puissant élément
+de destruction; elles ont aussi une plus large
+part de cette finesse qui comprend la dissimulation.
+Ainsi elles peuvent, non seulement se défendre
+contre toutes les agressions des hommes,
+mais elles pourraient à tout moment, et sans
+qu'il soupçonnât le moindre danger, mettre fin
+à l'existence de l'époux qui les offenserait. Disons
+à l'honneur des Gy-ei qu'on ne trouve pendant
+plusieurs siècles aucun exemple de l'abus
+de ce terrible pouvoir. Le dernier fait de ce
+genre, qui ait eu lieu dans la tribu dont je m'occupe,
+paraît remonter, suivant leur chronologie,
+à environ deux mille ans. Une Gy, dans un accès
+de jalousie, tua son mari, et cet acte abominable
+inspira une telle terreur aux hommes qu'ils émigrèrent
+en corps et laissèrent les Gy-ei toutes
+seules. L'histoire rapporte que les Gy-ei, devenues
+ainsi veuves et plongées dans le désespoir,
+tombèrent sur la coupable pendant son sommeil,
+et, par conséquent, alors qu'elle était désarmée,
+la tuèrent et s'engagèrent solennellement entre
+elles à supprimer pour toujours l'exercice de ce
+pouvoir conjugal si excessif et à élever leurs
+filles dans cette résolution. Après une démarche
+si conciliante, la députation envoyée aux Ana
+réussit à persuader à un grand nombre de revenir,
+mais ceux qui revinrent étaient généralement
+les plus âgés. Les plus jeunes, soit par défiance,
+soit par une trop haute opinion de leur
+propre mérite, rejetèrent toutes les propositions
+et restèrent dans d'autres communautés, où ils
+furent acceptés par d'autres femmes, avec lesquelles
+probablement ils ne se trouvèrent pas
+mieux. Mais la perte d'une si grande quantité de
+jeunes gens opéra comme un avertissement salutaire
+sur les Gy-ei et les confirma dans leur
+pieuse résolution. Il est admis aujourd'hui que,
+par le manque d'exercice, les Gy-ei ont perdu
+leur supériorité offensive et défensive sur les Ana,
+de même que sur la terre certains animaux inférieurs
+ont laissé certaines armes, que la nature
+leur avait données pour leur défense, s'émousser
+graduellement et devenir impuissantes, parce que
+les circonstances ne les obligeaient plus à s'en
+servir. Je serais cependant fort inquiet pour un
+An qui mesurerait ses forces avec une Gy.</p>
+
+<p>Les Ana font remonter à l'incident que je viens
+de raconter certains changements dans les coutumes
+du mariage, qui donnent peut-être quelques
+avantages aux hommes. Ils ne se lient plus
+que pour trois ans; à la fin de la troisième année,
+l'homme et la femme sont également libres
+de divorcer et de se remarier. Au bout de dix
+ans, l'An a le privilège de prendre une seconde
+femme et la première peut à son gré se retirer
+ou rester. Ces règles sont pour la plupart passées
+à l'état de lettre morte; le divorce et la polygamie
+sont extrêmement rares, et les ménages
+paraissent très heureux et unis chez ce peuple
+étonnant; les Gy-ei, malgré leur supériorité
+physique et intellectuelle, sont fort adoucies
+par la crainte de la séparation ou d'une seconde
+femme, et comme les An sont très attachés
+à leurs habitudes, ils n'aiment pas, à
+moins de considérations très graves, à changer
+pour des nouveautés hasardeuses, les figures
+et les manières auxquelles ils sont habitués.
+Les Gy-ei cependant conservent soigneusement
+un de leurs privilèges; c'est peut-être le
+désir secret d'obtenir ce privilège qui porte
+beaucoup de dames sur la terre à se faire les
+champions des droits de la femme. Les Gy-ei
+ont donc le droit, usurpé sur la terre par les
+hommes, de proclamer leur amour et de faire
+elles-mêmes leur cour; en un mot, ce sont elles
+qui demandent et non pas qui sont demandées.
+Les vieilles filles sont un phénomène inconnu
+parmi elles. Il est très rare qu'une Gy n'obtienne
+pas l'An auquel elle a donné son c&oelig;ur, à moins
+que les affections de celui-ci ne soient fortement
+engagées ailleurs. Quelque froid, ou prude, ou
+de mauvaise volonté que se montre l'homme
+qu'elle courtise, sa persévérance, son ardeur,
+sa puissance persuasive, son pouvoir sur les
+mystérieux effets du vril, décident presque sûrement
+l'homme à tendre le cou à ce que nous
+appelons le n&oelig;ud fatal. La raison qui porte les
+Gy-ei à renverser les rapports des sexes, que
+l'aveugle tyrannie des hommes a établis sur la
+terre, paraît concluante, et elles la donnent
+avec une franchise qui mérite un jugement impartial.
+Elles disent que, des deux époux, c'est
+la femme qui est d'une nature plus aimante,
+que l'amour occupe plus de place dans ses pensées,
+est plus essentiel à son bonheur, et que,
+par conséquent, c'est elle qui doit faire sa cour;
+qu'en outre, l'homme est un être timide et vacillant,
+qu'il a souvent une prédilection égoïste
+pour le célibat, qu'il prétend souvent ne pas
+comprendre les regards tendres et les insinuations
+délicates, bref, qu'il doit être résolument
+poursuivi et capturé. Elles ajoutent que si la Gy
+ne peut s'assurer l'An de son choix et en épouse
+un qu'elle n'aurait pas préféré au reste du
+monde, elle est non seulement moins heureuse,
+mais moins bonne, parce que les qualités de son
+c&oelig;ur ne se développent pas assez; tandis que
+l'An est une créature qui concentre d'une manière
+moins durable ses affections sur un seul
+objet; que, s'il ne peut obtenir la Gy qu'il préfère,
+il se console aisément avec une autre, et
+enfin, qu'en mettant les choses au pire, s'il est
+aimé et bien soigné, il n'est pas indispensable au
+bonheur de sa vie qu'il aime de son côté; il se
+contente du bien-être matériel et des nombreuses
+occupations d'esprit qu'il se crée.</p>
+
+<p>Quoi qu'on puisse dire de ce raisonnement,
+le système est favorable à l'homme; il est aimé
+avec ardeur; il sait que plus il montrera de
+froideur et de résistance, plus la détermination
+de se l'attacher deviendra forte chez la Gy qui
+le courtise; il s'arrange généralement pour n'accorder
+son consentement qu'aux conditions qu'il
+croit les meilleures pour s'assurer une vie, sinon
+très heureuse, du moins très tranquille. Tous les
+Ana ont leur dada, leurs habitudes, leurs goûts,
+et quels qu'ils soient ils exigent la promesse de
+les respecter absolument. Pour arriver à son
+but, la Gy promet sans hésiter, et, comme un
+des caractères distinctifs de ce peuple extraordinaire
+est un respect absolu de la vérité et la
+religion de la parole donnée, la Gy, même la
+plus étourdie, observe toujours les conditions
+stipulées avant le mariage. Dans le fait, et en
+dépit de leurs droits abstraits et de leur puissance,
+les Gy-ei sont les plus aimables et les plus
+soumises des femmes que j'aie jamais rencontrées,
+même dans les ménages les plus heureux
+qui soient sur la terre. C'est une maxime reçue
+parmi elles que quand une Gy aime, son bonheur
+est d'obéir. On remarquera que dans les
+rapports des sexes je n'ai parlé que du mariage,
+car telle est la perfection morale que cette
+communauté a atteinte, que tout rapport illicite
+est aussi impossible parmi ce peuple, qu'il
+serait impossible à un couple de linottes de se
+séparer au temps des amours.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XI" id="XI"></a>XI.</h2>
+
+
+<p>Quand je cherchais à revenir de la surprise que
+me causait l'existence de régions souterraines
+habitées par une race à la fois différente et distincte
+de la nôtre, rien ne m'embarrassait plus
+que le démenti infligé par ce fait à la plupart des
+géologues et des physiciens. Ceux-ci affirment
+généralement que, bien que le soleil soit pour
+nous la principale source de chaleur, cependant
+plus on pénètre sous la surface de la terre, plus
+la chaleur augmente; le taux de cette progression
+étant fixé, je crois, à un degré de plus par
+pied, en commençant à cinquante pieds de profondeur.
+Bien que les domaines de la tribu dont
+je parle fussent situés à des hauteurs assez rapprochées
+de la surface de la terre pour jouir
+d'une température convenable à la vie organique,
+cependant les ravins et les vallées de cet empire
+étaient beaucoup moins chauds que les savants
+ne le supposeraient, eu égard à leur profondeur;
+ils n'étaient certainement pas d'une température
+plus élevée que le midi de la France ou que
+l'Italie. Et suivant tous les renseignements que
+je pus recueillir, de vastes districts, s'enfonçant
+à des profondeurs où j'aurais cru que les salamandres
+seules pouvaient vivre, étaient habités
+par des races innombrables organisées comme
+nous le sommes. Je ne puis prétendre à donner
+la raison d'un fait si en contradiction avec les
+lois reconnues de la science et Zee ne pouvait
+m'aider beaucoup à trouver la solution de cette
+difficulté. Elle supposait seulement que nos
+savants n'avaient pas assez tenu compte de
+l'extrême porosité de l'intérieur de la terre,
+de l'immensité des cavités qu'elle renferme et
+qui créent des courants d'air et des vents fréquents,
+des différentes façons dont la chaleur
+s'évapore, ou est rejetée à l'extérieur. Elle
+convenait cependant qu'il existait des profondeurs
+où la chaleur était regardée comme intolérable
+pour les êtres organisés comme ceux
+que connaissaient les Vril-ya; mais leurs savants
+croyaient que, même là, la vie existait sous une
+forme quelconque; que si l'on y pouvait pénétrer,
+on y trouverait des êtres doués de sensibilité
+et d'intelligence.</p>
+
+<p>&mdash;Là où le Tout-Puissant bâtit,&mdash;disait-elle,&mdash;soyez
+sûr qu'il place des habitants. Il
+n'aime pas les maisons vides.</p>
+
+<p>Elle ajoutait cependant que beaucoup de
+changements dans la température et le climat
+avaient été produits par la science des Vril-ya,
+et que les forces du vril avaient été employées
+avec succès dans ce sens. Elle me décrivit un
+milieu subtil et vital qu'elle appelait Lai, que
+je soupçonne devoir être identique avec l'oxygène
+éthéré du docteur Lewins, et dans lequel agissent
+les forces réunies sous le nom de vril; elle
+affirmait que, partout où ce milieu pouvait
+s'étendre de façon à donner aux différentes propriétés
+du vril toute leur énergie, on pourrait
+s'assurer d'une température favorable aux formes
+les plus élevées de la vie. Zee me dit aussi
+que, d'après les naturalistes de son pays, les
+fleurs et les végétaux, produits par les semences
+que la terre avait jetées à cette profondeur
+dans les premières convulsions de la
+nature, ou importés par les premiers hommes
+qui avaient cherché un refuge dans les cavernes,
+devaient leur existence à la lumière qui les éclairait
+constamment et aux progrès de la culture.
+Elle me dit encore que depuis que la lumière
+du vril avait remplacé tous les autres modes
+d'éclairage, le coloris des fleurs et du feuillage
+était devenu plus brillant, et que la végétation
+avait pris plus de vigueur.</p>
+
+<p>Mais je laisse ce sujet aux réflexions des gens
+compétents et je vais consacrer quelques pages
+à l'intéressante question de la langue des Vril-ya.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XII" id="XII"></a>XII.</h2>
+
+
+<p>La langue des Vril-ya est particulièrement
+intéressante, parce qu'elle me paraît montrer
+avec une grande clarté les traces des trois transitions
+principales par lesquelles passe une langue
+avant d'arriver à sa perfection.</p>
+
+<p>Un des plus illustres philologues modernes,
+Max Müller, cherchant à établir une analogie
+entre les couches du langage et les stratifications
+géologiques, énonce ce principe absolu:&mdash;</p>
+
+<p>«Aucun langage ne peut, dans aucun cas,
+être inflexionnel sans avoir passé par le stratum
+agglutinatif et le stratum isolant. Aucune
+langue ne peut être agglutinative sans
+être attachée par ses racines au stratum inférieur
+d'isolement<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>.»</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Max Müller. <i>Stratification des langues</i>, p. 20.</p></div>
+
+<p>Prenant la langue chinoise comme le meilleur
+type existant du stratum isolant originel,
+«comme la photographie fidèle de l'homme à
+la lisière essayant les muscles de son esprit,
+cherchant sa route à tâtons, et si ravi de son
+premier succès qu'il le répète sans cesse<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>,»
+nous trouvons dans la langue des Vril-ya, «encore
+attachée par ses racines au stratum inférieur
+d'isolement,» la preuve de l'isolement
+originel. Elle abonde en monosyllabes,
+car les monosyllabes sont le fond des langues.
+La transition à la forme agglutinative marque
+une période qui a dû s'étendre graduellement
+à travers les siècles, et dont la littérature
+écrite a survécu seulement dans quelques fragments
+de mythologie symbolique et dans certaines
+phrases énergiques qui sont devenues
+des dictons populaires. Avec la littérature des
+Vril-ya commence le stratum inflexionnel.
+Sans doute, à cette époque, différentes causes
+doivent avoir concouru à ce résultat, comme
+la fusion des races par la domination d'un
+peuple et l'apparition de quelques grands génies
+littéraires qui ont arrêté et fixé la forme
+du langage. À mesure que l'âge inflexionnel prévaut
+sur l'âge agglutinatif, il est surprenant de
+voir avec quelle hardiesse croissante les racines
+originelles de la langue sortent de la surface qui
+les cache. Dans les fragments et les proverbes
+de l'âge précédent les monosyllabes qui forment
+ces racines disparaissent dans des mots d'une
+longueur énorme, comprenant des phrases entières
+dont aucune portion ne peut être séparée
+du reste pour être employée séparément. Mais
+quand la forme inflexionnelle de la langue prit
+assez le dessus pour être étudiée et avoir une
+grammaire, les savants et les grammairiens semblent
+s'être unis pour extirper tous les monstres
+polysynthétiques ou polysyllabiques, comme
+des envahisseurs qui dévoraient les formes
+aborigènes. Les mots de plus de trois syllabes
+furent proscrits comme barbares, et, à mesure
+que la langue se simplifiait ainsi, elle acquérait
+plus de force, de dignité et de douceur. Quoiqu'elle
+soit très concise, cette concision même
+lui donne plus de clarté. Une seule lettre, suivant
+sa position, exprimait ce que nous autres,
+dans notre monde supérieur, nous exprimons
+quelquefois par des syllabes, d'autres fois par
+des phrases entières. En voici un ou deux exemples:
+An (que je traduirai homme), Ana (les
+hommes); la lettre S signifie chez eux multitude,
+suivant l'endroit où elle est placée; Sana signifie
+l'humanité; Ansa, une multitude d'hommes.
+Certaines lettres de leur alphabet placées devant
+les mots dénotent une signification composée.
+Par exemple, Gl (qui pour eux n'est
+qu'une seule lettre, comme le <i>th</i> des Grecs,
+placée au commencement d'un mot, marque un
+assemblage ou une union de choses, soit semblables,
+soit différentes, comme Oon, une maison;
+Gloon, une ville (c'est-à-dire un assemblage
+de maisons). Ata, douleur; Glata, calamité publique.
+Aur-an, la santé ou le bien-être d'un
+homme; Glaur-an, le bien de l'État, la prospérité
+de la communauté; un mot qu'ils ont sans
+cesse à la bouche est A-glauran, qui indique le
+principe de leur politique, c'est-à-dire que
+le bien-être de chacun est le premier principe
+d'une communauté. Aub, invention; Sila, un
+ton en musique. Glaubsila, réunissant l'idée de
+l'invention et des intonations musicales, est le
+mot classique pour poésie; on l'abrège ordinairement,
+dans la conversation, en Glaubs. Na, qui,
+pour eux, n'est, comme Gl, qu'une lettre simple,
+quand il est placé au commencement d'un mot,
+signifie quelque chose de contraire à la vie, à
+la joie, ou au bien-être, ressemblant en cela à la
+racine aryenne Nak, qui exprime la mort ou
+la destruction. Nax, obscurité; Narl, la mort;
+Naria, le péché ou le mal. Nas, le comble du
+péché et de la mort, la corruption. Quand ils
+écrivent, ils regardent comme irrespectueux de
+désigner l'Être Suprême par un nom spécial.
+Il est représenté par un symbole hiéroglyphique
+qui a la forme d'une pyramide: &Lambda; Dans la
+prière, ils s'adressent à Lui sous un nom qu'ils
+regardent comme trop sacré pour le confier à
+un étranger et que je ne connais pas. Dans la
+conversation, ils se servent généralement d'une
+périphrase, telle que la Bonté-Suprême. La
+lettre V, symbole de la pyramide renversée, au
+commencement d'un mot, signifie presque toujours
+l'excellence ou la puissance; comme Vril,
+dont j'ai déjà tant parlé; Veed, un esprit immortel;
+Veed-ya, l'immortalité; Koom, prononcé
+comme le Cwm des Gallois, signifie quelque chose
+de creux, de vide. Le mot Koom lui-même signifie
+un trou profond, une caverne. Koom-in, un
+trou; Zi-koom une vallée; Koom-zi, le vide, le
+néant; Bodh-koom, l'ignorance (littéralement,
+vide des connaissances). Koom-Posh est le nom
+qu'ils donnent au gouvernement de tous, ou à
+la domination des plus ignorants, des plus vides.
+Posh est un mot presque intraduisible, signifiant,
+comme le lecteur le verra plus tard, le mépris.
+La traduction la plus rapprochée que j'en puisse
+donner est le mot vulgaire: gâchis; on peut donc
+traduire librement Koom-Posh par atroce gâchis.
+Mais quand la Démocratie ou Koom-Posh dégénère
+et qu'à l'ignorance succèdent les passions
+et les fureurs populaires qui précèdent la fin de
+la démocratie, comme (pour prendre des exemples
+dans le monde supérieur) pendant le règne
+de la Terreur en France, ou pendant les cinquante
+années de République Romaine qui précédèrent
+l'avènement d'Auguste, ils ont un autre
+mot pour désigner cet état de choses: ce mot
+est Glek-Nas. Ek veut dire discorde; Glek, discorde
+universelle. Nas, comme je l'ai déjà dit,
+signifie corruption, pourriture; ainsi Glek-Nas
+peut être traduit: la discorde universelle
+dans la corruption. Leurs termes composés
+sont très expressifs; ainsi Bodh, signifiant connaissances,
+et Too étant un participe qui implique
+l'idée d'approcher avec prudence, Too-bodh
+est le mot qu'ils emploient pour Philosophie;
+Pah est une exclamation de mépris
+analogue à notre expression: Absurde! ou quelle
+bêtise! Pah-bodh (littéralement, connaissance
+absurde) s'emploie pour désigner une philosophie
+fausse ou futile et s'applique à une espèce de
+raisonnement métaphysique ou spéculatif autrefois
+en vogue, qui consistait à faire des questions
+auxquelles on ne pouvait pas répondre et
+qui, du reste, étaient oiseuses, ne valaient pas la
+peine d'être faites; telles que, par exemple: Pourquoi
+un An a-t-il cinq orteils au lieu de quatre
+ou de six? Le premier An créé par la Bonté
+Suprême avait-il le même nombre d'orteils que
+ses descendants? Dans la forme sous laquelle
+un An pourra être reconnu de ses amis dans
+l'autre monde conservera-t-il des orteils, et
+s'il en est ainsi seront-ils matériels ou immatériels?
+Je choisis ces exemples de Pah-bodh
+non par ironie ou par plaisanterie, mais
+parce que les questions que je cite ont fourni
+le sujet d'une controverse aux derniers amateurs
+de cette «science».... il y a quatre
+mille ans.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Max Müller. <i>Stratification des langues</i>, p. 13.</p></div>
+
+<p>On m'apprit que, dans la déclinaison des
+noms, il y avait autrefois huit cas (un de plus
+que dans la grammaire sanscrite); mais l'effet
+du temps a réduit ces cas et a multiplié, à la
+place des terminaisons différentes, les prépositions
+explicatives. Dans la grammaire soumise à
+mes études, il y avait pour les noms quatre cas,
+trois marqués par leur terminaison et le quatrième
+par un préfixe.</p>
+
+<p>
+<span class="smcap">SINGULIER.</span><br />
+<br />
+<i>Nom.</i> An: l'homme.<br />
+<i>Dat.</i> Ano: à l'homme.<br />
+<i>Ac.</i> Anan: l'homme.<br />
+<i>Voc.</i> Hil-An: ô homme.<br />
+<br />
+<span class="smcap">PLURIEL.</span><br />
+<br />
+Ana: les hommes.<br />
+Anoi: aux hommes.<br />
+Ananda: les hommes.<br />
+Hil-Ananda: ô hommes.<br />
+</p>
+
+<p>Dans la première période de la littérature
+inflexionnelle, le duel existait: mais on a depuis
+longtemps abandonné cette forme.</p>
+
+<p>Le génitif est aussi hors d'usage; le datif prend
+sa place: ils disent la Maison <i>à</i> un Homme, au
+lieu de la Maison <i>d</i>'un Homme. Quand ils se
+servent du génitif (il est quelquefois usité en
+poésie), la terminaison est la même que celle du
+nominatif; il en est de même de l'ablatif; la préposition
+qui le désigne peut être un préfixe ou un
+affixe au goût de chacun; le choix est déterminé
+par l'euphonie. On remarquera que le préfixe
+Hil désigne le vocatif. On s'en sert toujours en
+s'adressant à quelqu'un, excepté dans les relations
+domestiques les plus intimes; l'omettre
+serait regardé comme une grossièreté; de même
+que, dans notre vieille langue, il eût été peu respectueux
+de dire Roi, au lieu de ô Roi. Bref,
+comme ils n'ont aucun titre d'honneur, la forme
+du vocatif en tient lieu et se donne impartialement
+à tout le monde. Le préfixe Hil entre
+dans la composition des mots qui impliquent
+l'éloignement, comme Hil-ya, voyager.</p>
+
+<p>Dans la conjugaison de leurs verbes, sujet
+trop long pour que je m'y étende ici, le verbe
+auxiliaire Ya, aller, qui joue un rôle si considérable
+dans le Sanscrit, est employé d'une
+façon analogue, comme si c'était un radical
+emprunté à une langue dont fussent descendues
+à la fois la langue sanscrite et celle des Vril-ya.
+D'autres auxiliaires, ayant des significations
+opposées, l'accompagnent et partagent son utilité,
+par exemple: Zi, s'arrêter ou se reposer.
+Ainsi Ya entre dans les temps futurs, et Zi dans
+les prétérits de tous les verbes qui demandent
+des auxiliaires. Yam, je vais; Yiam, je puis aller;
+Yani-ya, j'irai (littéralement, je vais aller); Zampoo-yan,
+je suis allé (littéralement, je me repose
+d'être allé). Ya, comme terminaison, implique,
+par analogie, la progression, le mouvement,
+la floraison. Zi, comme terminaison, dénote la
+fixité, quelquefois en bonne part, d'autres fois en
+mauvaise part, suivant le mot auquel il est
+accouplé. Iva-zi, bonté éternelle; Nan-zi, malheur
+éternel. Poo (de) entre comme préfixe dans
+les mots qui dénotent la répugnance ou le nom
+des choses que nous devons craindre. Poo-pra,
+dégoût; Poo-naria, mensonge, la plus vile espèce
+de mal. J'ai déjà confessé que Poosh ou Posh
+était intraduisible littéralement. C'est l'expression
+d'un mépris joint à une certaine dose de
+pitié. Ce radical semble avoir pris son origine
+dans l'analogie qui existe entre l'effort labial et
+le sentiment qu'il exprime, Poo étant un son
+dans lequel la respiration est poussée au dehors
+avec une certaine violence. D'un autre côté, Z,
+placé en initiale, est chez les Ana, un son aspiré;
+ainsi Zu, prononcé Zoo (pour eux c'est une seule
+lettre), est le préfixe ordinaire des mots qui
+signifient quelque chose qui attire, qui plaît, qui
+touche le c&oelig;ur, comme Zummer, amoureux;
+Zutze, l'amour; Zuzulia, délices. Ce son adouci
+du Z semble approprié à la tendresse. C'est
+ainsi que, dans notre langue, les mères disent à
+leurs babies, en dépit de la grammaire, «mon
+céri»; et j'ai entendu un savant professeur de
+Boston appeler sa femme (il n'était marié que
+depuis un mois) «mon cer amour».</p>
+
+<p>Je ne puis quitter ce sujet, cependant, sans
+faire observer par quels légers changements
+dans les dialectes adoptés par les différentes tribus
+la signification originelle et la beauté des
+sons peuvent disparaître. Zee me dit avec une
+grande indignation que Z&#363;mmer (amoureux)
+qui, de la façon dont elle le prononçait, semblait
+sortir lentement des profondeurs de son c&oelig;ur,
+était, dans quelques districts peu éloignés des
+Vril-ya, vicié par une prononciation moitié nasale,
+moitié sifflante, et tout à fait désagréable,
+qui en faisait S&#363;bber. Je pensai en moi-même
+qu'il ne manquait que d'y introduire une n devant
+l'u pour en faire un mot anglais désignant la
+dernière des qualités qu'une Gy amoureuse peut
+désirer de rencontrer dans son Zummer<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Du verbe <i>To snub</i>, brusquer, gourmander, réprimander.</p></div>
+
+<p>Je me bornerai maintenant à mentionner une
+particularité de cette langue qui donne de la
+force et de la brièveté à ses expressions.</p>
+
+<p>La lettre A est pour eux, comme pour nous, la
+première lettre de l'alphabet, et ils s'en servent
+souvent comme d'un mot destiné à marquer une
+idée complexe de souveraineté, de puissance,
+de principe dirigeant. Par exemple: Iva, signifie
+bonté; Diva, la bonté et le bonheur réunis;
+A-Diva, c'est la vérité absolue et infaillible. J'ai
+déjà fait remarquer la valeur de l'A dans A-glauran,
+de même dans Vril (aux vertus duquel ils attribuent
+leur degré actuel de civilisation); A-vril,
+signifie, comme je l'ai déjà dit, la civilisation
+même.</p>
+
+<p>Les philologues ont pu voir par les exemples
+ci-dessus combien le langage Vril-ya se rapproche
+du langage Aryen ou Indo-Germanique; mais
+comme toutes les langues, il contient des mots
+et des formes empruntés à des sources toutes
+différentes. Le titre même de Tur, qu'ils donnent
+à leur magistrat suprême, indique un larcin
+fait à une langue s&oelig;ur du Turanien. Ils disent
+eux-mêmes que c'est un nom étranger emprunté
+à un titre que leurs annales historiques
+disent avoir appartenu au chef d'une nation avec
+laquelle les ancêtres des Vril-ya étaient, à une période
+très éloignée, en commerce d'amitié, mais
+qu'elle était depuis longtemps éteinte; ils ajoutent
+que, lorsque, après la découverte du vril, ils
+remanièrent leurs institutions politiques, ils
+adoptèrent exprès un titre appartenant à une race
+éteinte et à une langue morte, et le donnèrent à
+leur premier magistrat, afin d'éviter de donner
+à cet office un nom qui leur fût déjà familier.</p>
+
+<p>Si Dieu me prête vie, je pourrai peut-être
+réunir sous une forme systématique les connaissances
+que j'ai acquises sur cette langue pendant
+mon séjour chez les Vril-ya. Mais ce que j'en ai
+dit suffira peut-être pour démontrer aux étudiants
+philologues qu'une langue qui, en conservant tant
+de racines de sa forme originaire, s'est déchargée
+des grossières surcharges de la période synthétique
+plus ancienne mais transitoire, et qui est arrivée
+à réunir ainsi tant de simplicité et de force
+dans sa forme inflexionnelle, doit être l'&oelig;uvre
+graduelle de siècles innombrables et de plusieurs
+révolutions intellectuelles; qu'elle contient la
+preuve d'une fusion entre des races de même origine
+et qu'elle n'a pu parvenir au degré de perfection,
+dont j'ai donné quelques exemples, qu'après
+avoir été cultivée sans relâche par un peuple
+profondément réfléchi. J'aurai plus tard l'occasion
+de montrer que, néanmoins, la littérature
+qui appartient à cette langue est une littérature
+morte, et que l'état actuel de félicité sociale auquel
+sont parvenus les Ana interdit toute culture
+progressive de la littérature, surtout dans les
+deux branches principales: la fiction et l'histoire.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIII" id="XIII"></a>XIII.</h2>
+
+
+<p>Ce peuple a une religion et, quoi qu'on puisse
+dire contre lui, il présente du moins ces deux
+particularités étranges: les individus croient
+tout ce qu'ils font profession de croire et ils
+pratiquent tous les préceptes de leur croyance.
+Ils s'unissent dans l'adoration d'un Créateur
+divin, soutien de l'univers. Ils croient qu'une des
+propriétés du tout-puissant vril est de transmettre
+à la source de la vie et de l'intelligence
+toutes les pensées qu'une créature humaine peut
+concevoir; et quoiqu'ils ne prétendent pas que
+l'idée de Dieu est innée, cependant ils disent
+que l'An (l'homme) est la seule créature, autant
+que leurs observations sur la nature leur permettent
+d'en juger, à qui ait été donnée <i>la faculté
+de concevoir cette idée</i>, avec toutes les pensées
+qui en découlent. Ils affirment que cette faculté
+est un privilège qui n'a pu être donné en vain
+et que, par conséquent, la prière et la reconnaissance
+sont acceptées par le Créateur et nécessaires
+au complet développement de la créature
+humaine. Ils offrent leurs prières en public
+et en particulier. N'étant pas considéré comme
+appartenant à leur race, je ne fus pas admis
+dans le temple où l'on célèbre le culte en public;
+mais on m'a dit que les offices étaient très
+courts et sans aucune pompe ni cérémonie.
+C'est une doctrine admise par les Vril-ya que la
+dévotion profonde ou l'abstraction complète du
+monde actuel n'est pas un état où l'esprit humain
+se puisse maintenir longtemps, surtout en
+public, et que toute tentative faite dans ce but
+conduit au fanatisme ou à l'hypocrisie. Ils ne
+prient dans leur intérieur que seuls ou avec leurs
+enfants.</p>
+
+<p>Ils disent que dans les temps anciens il y avait
+un grand nombre de livres consacrés à des spéculations
+sur la nature de la Divinité et sur les
+croyances et le culte qu'on supposait lui être les
+plus agréables. Mais il se trouva que ces spéculations
+conduisaient à des discussions si chaudes
+et si violentes que non seulement elles troublaient
+la paix de la communauté et divisaient
+les familles les plus unies, mais encore que, dans
+le cours de la discussion sur les attributs de la
+Divinité, on en venait à discuter l'existence même
+de la Divinité; ou, ce qui était encore pire, on
+lui attribuait les passions et les infirmités des
+humains qui se livraient à ces disputes.</p>
+
+<p>&mdash;Car,&mdash;disait mon hôte,&mdash;puisqu'un être
+fini comme l'An ne peut en aucune façon définir
+l'Infini, quand il essaie de se faire une idée de
+la Divinité, il réduit la Divinité à n'être qu'un
+An comme lui.</p>
+
+<p>Aussi, dans ces derniers siècles, les spéculations
+théologiques, sans être interdites, avaient
+été si peu encouragées qu'elles étaient tombées
+dans l'oubli.</p>
+
+<p>Les Vril-ya s'accordent à croire à une existence
+future, plus heureuse et plus parfaite que
+la vie présente. S'ils ont des notions très vagues
+sur la doctrine des récompenses et des punitions,
+c'est peut-être parce qu'ils n'ont parmi eux aucun
+système de punitions, ni de récompenses;
+car ils n'ont pas de crimes à punir, et leur moralité
+est si égale qu'il n'y a pas un An qui soit
+regardé en somme comme plus vertueux qu'un
+autre. Si l'un excelle dans une vertu, l'autre arrivera
+à la perfection d'une autre vertu; si l'un
+a ses faiblesses ou ses défauts dominants, son
+voisin a aussi les siens. Bref, dans leur vie si
+extraordinaire, il y a si peu de tentations qu'ils
+sont bons, selon l'idée qu'ils se font de la bonté,
+uniquement parce qu'ils vivent. Ils ont quelques
+notions confuses sur la perpétuité de la vie, une
+fois accordée, même dans le monde végétal,
+comme le lecteur pourra en juger dans le chapitre
+suivant.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIV" id="XIV"></a>XIV.</h2>
+
+
+<p>Les Vril-ya, comme je l'ai déjà dit, évitent
+toute discussion sur la nature de l'Être Suprême;
+cependant ils paraissent se réunir dans une
+croyance par laquelle ils pensent résoudre ce
+grand problème de l'existence du mal, qui a tant
+troublé la philosophie du monde supérieur. Ils
+disent que lorsqu'Il a donné la vie, avec le sentiment
+de cette vie, si faible qu'il soit, comme
+dans la plante, la vie n'est jamais détruite; elle
+passe à une forme nouvelle et meilleure, non
+pas sur cette planète (ils s'écartent en cela de la
+méthode vulgaire de la métempsycose), et que
+l'être vivant garde le sentiment de son identité,
+de sorte qu'il lie sa vie passée à sa vie future et
+qu'il a conscience de ses progrès dans l'échelle
+du bonheur. Car ils disent que, sans cette supposition,
+ils ne peuvent, suivant les lumières de
+la raison qui leur ont été accordées, découvrir
+la parfaite justice qui doit être une des qualités
+principales de la Sagesse et de la Bonté Suprêmes.
+L'injustice, disent-ils, ne peut venir que de
+trois causes: le manque d'intelligence pour
+discerner ce qui est juste, le manque de bonté
+pour le désirer, le manque de puissance pour
+l'accomplir; et que chacun de ces défauts est
+incompatible avec la Sagesse, la Bonté et la
+Toute-Puissance Suprêmes. Mais, même pendant
+cette vie, la sagesse, la bonté et la puissance
+de l'Être Suprême étant suffisamment
+apparentes pour nous forcer à les reconnaître,
+la justice, résultant nécessairement de ces
+trois attributs, demande d'une façon absolue
+une autre vie, non seulement pour l'homme,
+mais pour tous les êtres vivants d'un ordre inférieur.
+Même dans le monde végétal et animal,
+nous voyons certains individus devenir,
+par suite de circonstances tout à fait indépendantes
+d'eux-mêmes, extrêmement malheureux
+par rapport à leurs voisins, puisqu'ils
+n'existent que pour être la proie les uns des
+autres; des plantes même sont sujettes à la
+maladie et périssent d'une façon prématurée,
+tandis que les plantes qui se trouvent à côté se
+réjouissent de leur vitalité et passent toute leur
+existence à l'abri de toute douleur. Selon les
+Vril-ya, on attribue à tort nos propres faiblesses
+à l'Être Suprême, quand on prétend qu'il agit
+par des lois générales, donnant ainsi aux causes
+secondaires assez de puissance pour tenir en
+échec la bonté essentielle de la Cause Première;
+et c'est concevoir la Bonté Suprême d'une façon
+plus basse et plus ignorante encore, que d'écarter
+avec dédain toute considération de justice
+à l'égard des myriades de formes en qui le Tout-Puissant
+a infusé la vie, pour dire que la justice
+est due seulement à l'An. Il n'y a ni grand ni
+petit aux yeux du divin Créateur. Mais si l'on
+reconnaît qu'aucun être, si humble qu'il soit,
+qui a conscience de sa vie et de sa souffrance,
+ne peut périr à travers la suite des siècles; que
+toutes les souffrances d'ici-bas, même si elles
+durent du moment de la naissance à celui du
+passage à un meilleur monde, durent moins,
+comparées à l'éternité, que le cri du nouveau-né
+comparé à la vie de l'homme; si l'on admet que
+l'être vivant garde à l'époque de sa transmigration
+le sentiment de son identité, sans lequel il
+n'aurait pas connaissance de sa vie nouvelle, et
+bien que les voies de la justice divine soient au-dessus
+de la portée de notre intelligence, cependant
+nous avons le droit de croire qu'elles sont
+uniformes et universelles, et non pas variables et
+partiales, comme elles le seraient si elles n'agissaient
+que par les lois de la nature; car cette
+justice est nécessairement parfaite, puisque la
+Suprême Sagesse doit la concevoir, la Suprême
+Bonté la vouloir, et la Suprême Puissance l'accomplir.</p>
+
+<p>Quelque fantastique que puisse paraître cette
+croyance des Vril-ya, elle tend peut-être à fortifier
+le système politique qui, admettant divers
+degrés de richesse, établit cependant une parfaite
+égalité de rangs, une douceur extrême dans
+toutes les relations, et une grande tendresse pour
+toutes les créatures que le bien de la communauté
+n'oblige pas à détruire. Cette idée d'une
+réparation due à un insecte torturé, à une fleur
+piquée par un ver, peut nous sembler une bizarrerie
+puérile, du moins elle ne peut faire aucun
+mal. Il est doux de penser que dans les profondeurs
+de la terre, que n'ont jamais éclairées un
+rayon de lumière de notre ciel matériel, a pénétré
+une conviction si lumineuse de l'ineffable
+bonté du Créateur, qu'on y croit si fermement
+que les lois générales par lesquelles Il agit ne
+peuvent admettre aucune injuste partialité,
+aucun mal, et ne peuvent être comprises que si
+l'on embrasse leur action dans l'infini de l'espace
+et du temps. Et puisque, comme j'aurai occasion
+de le faire observer plus tard, le système politique
+et social de cette race souterraine réunit
+et réconcilie les grandes doctrines en apparence
+opposées, qui de temps en temps sur cette terre
+apparaissent, sont discutées, puis oubliées, et
+reparaissent encore parmi les philosophes ou les
+rêveurs, je puis me permettre de placer ici
+quelques lignes d'un savant terrestre. En regard
+de cette croyance des Vril-ya à la perpétuité de
+la vie et de la conscience chez les créatures
+inférieures aussi bien que chez l'homme, je veux
+mettre un passage éloquent de l'ouvrage d'un
+éminent zoologiste, Louis Agassiz. Je viens de le
+retrouver, bien des années après que j'avais
+confié au papier ces souvenirs de la vie des
+Vril-ya, dans lesquels j'essaye aujourd'hui de
+mettre un peu d'ordre.</p>
+
+<p>«Les relations de chaque individu animal
+avec son semblable sont telles qu'elles devraient
+depuis longtemps être regardées
+comme une preuve suffisante qu'aucun être
+organisé n'a pu être appelé à l'existence que
+par l'intervention directe d'une volonté réfléchie.
+C'est là un puissant argument en
+faveur de l'existence, dans chaque animal,
+d'un principe immatériel semblable à celui
+qui, par son excellence et ses dons supérieurs,
+place l'homme à un rang si élevé au-dessus
+de l'animal; cependant le principe existe certainement,
+et, qu'on l'appelle sens, raison,
+ou instinct, il présente dans toute la chaîne
+des êtres organisés une série de phénomènes
+étroitement enchaînés les uns aux autres.
+C'est de ce principe que dérivent, non seulement
+les manifestations les plus élevées de
+l'esprit, mais la permanence même des différences
+spécifiques qui caractérisent chaque
+organisme. La plupart des arguments en faveur
+de l'immortalité de l'homme s'appliquent
+également à la permanence de ce principe
+chez les autres êtres vivants. Ne puis-je
+pas ajouter que si, dans la vie future, l'homme
+était privé de cette grande source de jouissance
+et de progrès moral et intellectuel,
+qui consiste dans la contemplation des harmonies
+d'un monde organisé, ce serait là
+une perte immense? Et ne pouvons-nous considérer
+le concert spirituel des mondes et de
+tous leurs habitants réunis en présence de
+leur Créateur comme la plus haute conception
+du Paradis?» (<i>Essai sur la Classification</i>,
+Sect. XVII, p. 97-99.)</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XV" id="XV"></a>XV.</h2>
+
+
+<p>Malgré la bonté de tous mes hôtes, la fille
+d'Aph-Lin se montrait encore plus délicate et
+plus prévoyante que les autres dans ses attentions
+pour moi. Sur son conseil, je quittai les
+vêtements sous lesquels j'étais descendu du
+monde supérieur et j'adoptai le costume des
+Vril-ya, à l'exception des ailes mécaniques, qui
+leur servaient comme d'un gracieux manteau
+quand ils marchaient. Mais comme à la ville
+beaucoup de Vril-ya ne portaient pas ces ailes,
+cette exception ne créait pas une différence
+marquée entre moi et la race au milieu de laquelle
+je séjournais, et je pus ainsi visiter la cité
+sans exciter une curiosité désagréable. Hors de
+la famille, personne ne savait que je venais du
+monde supérieur, et je n'étais regardé que
+comme un membre de quelque tribu inférieure
+et barbare, auquel Aph-Lin donnait l'hospitalité.</p>
+
+<p>La ville était grande, eu égard au territoire
+qui l'entourait et qui n'était pas beaucoup plus
+vaste que les propriétés de certains nobles anglais
+ou hongrois; mais toute cette étendue,
+jusqu'à la chaîne de rochers qui en formait la
+frontière, était cultivée avec le plus grand soin,
+excepté dans certaines portions des montagnes
+ou des pâturages abandonnées aux animaux que
+les Vril-ya apprivoisaient, mais dont ils ne se
+servaient pour aucun usage domestique. Leur
+bonté envers ces créatures plus humbles est si
+grande, qu'une somme est consacrée par le
+trésor public à les transporter dans d'autres
+tribus de Vril-ya disposées à les recevoir (surtout
+dans les nouvelles colonies), quand ils deviennent
+trop nombreux pour les pâturages qu'on
+leur a abandonnés. Ils ne se multiplient cependant
+pas aussi vite que le font chez nous les
+animaux destinés à être mangés. Il semble que
+ce soit une loi de la nature que les animaux
+inutiles à l'homme s'éloignent des pays qu'il
+occupe et même disparaissent complètement. Il
+existe dans les divers États, entre lesquels se
+partagent les Vril-ya, une vieille coutume qui
+est de laisser entre les frontières de deux États
+un terrain neutre et non cultivé. Pour la tribu
+dont je m'occupe, cette frontière, composée
+d'une chaîne de rochers sauvages, ne pouvait
+pas être franchie à pied, mais on la passait aisément
+à l'aide des ailes ou des bateaux aériens
+dont je parlerai plus loin. On y avait aussi
+ouvert des routes pour des véhicules mus par le
+vril. Ces chemins de communication étaient
+toujours éclairés et la dépense en était couverte
+par une taxe spéciale, à laquelle toute la
+communauté participait sous la dénomination
+de contribution Vril-ya dans une proportion
+convenue. Par le moyen de ces routes, un commerce
+considérable se faisait avec les États voisins
+ou même éloignés. La richesse de ce peuple
+venait surtout de l'agriculture. Il est aussi remarquable
+pour son adresse à fabriquer les
+outils qui servent au labourage. En échange de
+ces marchandises, il recevait des articles de
+luxe plutôt que de nécessité. Il ne payait presque
+aucune marchandise d'importation aussi cher
+que les oiseaux élevés à chanter des airs compliqués.
+Ces oiseaux venaient de fort loin; leur
+chant et leur plumage étaient également admirables.
+On me dit que ceux qui les élevaient et
+leur apprenaient à chanter mettaient un grand
+soin à les choisir, et que les espèces s'étaient
+beaucoup améliorées depuis quelques années. Je
+ne vis chez ce peuple aucun autre animal destiné
+à l'amusement, à l'exception de quelques êtres
+très curieux de la famille des Batraciens, semblables
+à nos grenouilles, mais avec une physionomie
+très intelligente; les enfants les aimaient
+beaucoup et les gardaient dans leurs jardins
+particuliers. Ils ne paraissent pas avoir d'animaux
+analogues à nos chiens et à nos chevaux,
+bien que Zee, ce savant naturaliste, me dit que
+des créatures pareilles avaient existé autrefois
+dans ces parages et qu'on en trouvait encore
+dans certaines régions habitées par d'autres
+races que celle des Vril-ya. Elle me dit qu'ils
+avaient disparu peu à peu du monde plus civilisé
+depuis la découverte du vril, qui les avait
+rendus inutiles. La mécanique et l'emploi des
+ailes avaient détrôné le cheval comme bête de
+somme, et l'on n'avait plus besoin du chien, soit
+pour se protéger, soit pour aller à la chasse,
+comme cela arrivait aux ancêtres des Vril-ya,
+quand ils craignaient les agressions de leurs
+semblables ou chassaient pour se procurer leur
+nourriture. Cependant, en ce qui concernait le
+cheval, cette région était si montagneuse qu'un
+cheval n'y aurait pas été d'une grande utilité,
+comme animal de luxe ou comme bête de somme.
+Le seul animal qu'ils emploient à ce dernier
+usage est une espèce de grande chèvre dont ils
+se servent dans leurs fermes. On peut dire que
+la nature du sol dans ces districts a donné la
+première idée des ailes et des bateaux aériens.
+L'étendue de la ville est due à l'habitude d'entourer
+chaque maison d'un jardin séparé. La
+rue principale, dans laquelle habitait Aph-Lin,
+s'élargissait en une vaste place carrée sur laquelle
+se trouvaient le Collège des Sages et toutes
+les administrations publiques; une magnifique
+fontaine du fluide lumineux, que j'appellerai
+naphte (j'en ignore la véritable nature), occupait
+le centre de cette place. Tous ces édifices publics
+ont un caractère uniforme de solidité
+massive. Ils me rappelaient l'architecture des
+tableaux de Martin. Tout le long de l'étage
+supérieur courait un vaste balcon, ou jardin
+suspendu, soutenu par des colonnes; ce jardin
+était rempli de plantes en fleurs et habité par
+différentes espèces d'oiseaux apprivoisés. Diverses
+rues partaient de cette place, toutes
+larges et brillamment illuminées; elles remontaient
+de chaque côté vers les hauteurs. Dans
+mes excursions à travers la ville, j'étais toujours
+accompagné par Aph-Lin ou par sa fille. Dans
+cette tribu, la Gy adulte peut se promener aussi
+familièrement avec un jeune An qu'avec une
+femme.</p>
+
+<p>Les magasins de détail ne sont pas nombreux;
+les chalands sont servis par des enfants de divers
+âges, extrêmement intelligents et polis,
+mais sans la plus légère nuance d'importunité
+ou de servilité. Le marchand n'est pas toujours
+présent; quand il est là, il ne paraît pas fort
+occupé de ses affaires; cependant il n'a choisi
+cette profession que parce qu'elle lui plaisait et
+nullement pour accroître sa fortune.</p>
+
+<p>Quelques-uns des plus riches citoyens du pays
+tiennent de ces magasins. Comme je l'ai déjà
+dit, on ne reconnaît dans ce pays aucune supériorité
+de rang, et par conséquent toutes les
+occupations sont regardées comme égales au
+point de vue social. L'An, chez lequel j'achetai
+mes sandales, était le frère du Tur, ou magistrat
+principal; et quoique son magasin ne fût pas
+plus grand que celui d'un relieur de Bond Street
+ou de Broadway, on me dit qu'il était deux fois
+plus riche que le Tur, qui habitait un véritable
+palais. Sans doute il possédait aussi une maison
+de campagne.</p>
+
+<p>Les Ana de cette tribu sont, en somme, fort
+indolents après l'âge actif de l'enfance. Soit par
+tempérament, soit par philosophie, ils mettent
+le repos au rang des plus grandes bénédictions
+de la vie. Il est vrai que quand on enlève à un
+être humain les motifs d'activité qu'il puise
+dans la cupidité ou l'ambition, il ne paraît pas
+étrange qu'il se repose tranquillement.</p>
+
+<p>Dans leurs mouvements ordinaires, ils aiment
+mieux marcher que voler. Mais dans leurs
+jeux, et pour me servir d'une figure un peu
+hardie, dans leurs promenades, ils se servent
+de leurs ailes, comme aussi dans les danses
+aériennes que j'ai décrites et dans les visites
+à leurs maisons de campagne, qui sont presque
+toutes situées sur des hauteurs; quand ils sont
+jeunes, ils préfèrent aussi leurs ailes à tout
+autre moyen de locomotion, pour accomplir
+leurs voyages dans les autres régions des Ana.</p>
+
+<p>Ceux qui s'exercent au vol peuvent voler, sinon
+aussi vite que certains oiseaux voyageurs,
+du moins de façon à faire quarante à cinquante
+kilomètres à l'heure et conservent cette vitesse
+pendant cinq ou six heures. Mais la plupart
+des Ana parvenus à l'âge adulte n'aiment
+plus les mouvements rapides qui exigent un
+effort vigoureux. C'est peut-être pour cette raison,
+comme ils pensent, d'accord sans doute avec
+la plupart de nos médecins, que la transpiration
+régulière par les pores de la peau est essentielle
+à la santé, qu'ils font usage des bains de vapeur
+que nous nommons bains turcs ou bains russes,
+suivis de douches d'eau parfumée. Ils ont une
+grande foi dans l'influence salutaire de certains
+parfums.</p>
+
+<p>Ils ont aussi l'habitude, à des périodes déterminées
+mais rares, peut-être quatre fois par an,
+quand ils sont en bonne santé, de faire usage d'un
+bain chargé de vril<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>. Ils disent que ce fluide,
+employé avec ménagement, fortifie la santé;
+mais que si l'en en fait un trop grand usage,
+lorsqu'on se porte bien, il produit une réaction
+qui épuise la vitalité. Toutefois, dans presque
+toutes leurs maladies, ils recourent au vril
+comme au plus actif des remèdes qui puissent
+aider la nature à repousser le mal.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> J'ai fait usage une fois du bain de vril. Il ressemblait beaucoup
+par ses propriétés fortifiantes aux bains de Gastein, dont
+beaucoup de médecins attribuent la puissance à l'électricité; mais
+les effets du bain de vril sont plus durables.</p></div>
+
+<p>Ils sont, à leur façon, le plus luxueux des
+peuples, mais toutes les délicatesses de leur
+luxe sont innocentes. On peut dire qu'ils vivent
+dans une atmosphère de musique et de parfums.
+Toutes les chambres ont des appareils
+mécaniques destinés à produire des sons mélodieux,
+dans des tons si doux qu'on dirait des
+murmures d'esprits invisibles. Ils sont trop accoutumés
+à ces sons légers pour en être gênés
+dans leurs conversations, ou même, quand ils sont
+seuls, dans leurs réflexions. Mais ils pensent que
+respirer un air constamment chargé de mélodies
+et de parfums a pour effet d'adoucir et d'élever
+le caractère et les pensées. Quoiqu'ils soient
+très sobres, ils ne mangent d'autre nourriture
+animale que le lait et s'abstiennent absolument
+de toute boisson enivrante; ils sont extrêmement
+délicats et difficiles à l'endroit de la nourriture
+et de la boisson. Dans tous leurs amusements,
+les vieillards montrent une gaieté
+enfantine. Le but auquel ils tendent est le
+bonheur, qu'ils ne cherchent pas dans l'excitation
+d'un plaisir passager, mais dans les
+conditions habituelles de leur existence tout
+entière, et l'exquise aménité de leurs manières
+montre quel respect ils ont pour le bonheur
+des autres.</p>
+
+<p>La conformation de leur crâne présente des
+différences marquées à l'égard de toutes les
+races connues du monde supérieur, et je ne
+puis m'empêcher de penser que la forme du
+leur est un développement, produit par des
+siècles sans nombre, du type Brachycéphalique
+de l'Age de pierre dont parle Lyell dans ses
+<i>Éléments de Géologie</i>, ch. <span class="smcap">X</span>, p. 113, en le comparant
+avec le type Dolichocéphalique du commencement
+de l'Age de fer, correspondant à
+celui qui est aujourd'hui si commun parmi
+nous, et qu'on appelle type Celtique. Le crâne
+des Vril-ya a le même front massif et non
+pas fuyant comme dans le type Celtique, la
+même rondeur égale dans les organes frontaux,
+mais il est plus élevé au sommet, et moins
+prononcé dans l'hémisphère postérieur où les
+phrénologues placent les organes animaux.
+Pour parler la langue des phrénologues, le
+crâne commun aux Vril-ya a les organes du
+poids, du nombre, de la musique, de la forme,
+de l'ordre, de la causalité, très largement
+développés; ceux de la constructivité beaucoup
+plus prononcés que ceux de l'idéalité. Ceux
+qu'on appelle les organes moraux, comme ceux
+de la conscience ou de la bienfaisance, sont
+extraordinairement pleins; ceux de l'amativité
+et de la combativité sont très petits; celui de
+la ténacité très grand; l'organe de la destructivité
+(c'est-à-dire de la disposition à supprimer
+tous les obstacles) est immense, moins pourtant
+que celui de la bienfaisance, et celui de
+la philogéniture prend plutôt le caractère
+de la compassion et de la tendresse pour les
+êtres qui ont besoin de protection et de secours,
+que celui de l'amour animal de la progéniture.</p>
+
+<p>Je n'ai pas rencontré une seule personne difforme
+ou boiteuse. La beauté de leur physionomie
+ne consiste pas seulement dans la symétrie
+des traits, mais dans l'égalité de la peau,
+qui se maintient sans rides jusqu'à la vieillesse
+la plus avancée, et dans une douce sérénité
+d'expression jointe à cette majesté que donne
+le sentiment de la force et d'une complète
+sécurité physique et morale. C'est cette douceur
+même, jointe à cette majesté, qui inspirait
+à un spectateur comme moi, accoutumé à
+lutter avec les passions de l'humanité, un sentiment
+d'humilité et de crainte respectueuse.
+C'est une expression qu'un peintre pourrait
+donner à un demi-dieu, à un génie, à un ange.
+Les hommes, chez les Vril-ya, sont entièrement
+imberbes, les Gy-ei en vieillissant ont quelquefois
+une petite moustache.</p>
+
+<p>Je remarquai avec surprise que la couleur de
+leur peau n'était pas uniformément celle que
+j'avais remarquée chez les premiers individus
+que j'avais rencontrés; quelques-uns l'avaient
+beaucoup plus blanche, avec des yeux bleus et
+des cheveux d'un brun doré; cependant leur
+teint était d'un ton plus chaud et plus riche que
+celui des peuples du nord de l'Europe.</p>
+
+<p>On me dit que ce mélange de couleurs venait
+de mariages contractés avec les membres d'autres
+tribus lointaines des Vril-ya qui, soit par
+suite de la différence des climats, soit à cause
+de la diversité d'origine, étaient plus blanches
+que la tribu chez laquelle j'habitais. On regardait
+comme une preuve d'antiquité la couleur
+rouge la plus foncée; mais les Ana n'attachaient
+aucune idée d'orgueil à cette antiquité; ils
+étaient au contraire persuadés que leur supériorité
+venait de croisements fréquents avec
+d'autres familles différentes et cependant parentes,
+ils encourageaient ces mariages pourvu
+que les conjoints fussent toujours des membres
+de la famille des Vril-ya. Quant aux nations qui
+n'adoptaient pas les m&oelig;urs et les institutions
+des Vril-ya et qui passaient pour incapables d'acquérir
+sur les forces du vril cet empire que tant
+de générations s'étaient employées à acquérir et
+à conserver, on les regardait avec plus de dédain
+que les citoyens de New-York ne regardent
+les nègres.</p>
+
+<p>J'appris de Zee, plus instruite en toutes choses
+qu'aucun des hommes avec lesquels j'eus l'occasion
+de m'entretenir familièrement, que la supériorité
+des Vril-ya était attribuée à l'intensité
+de leurs anciennes luttes contre les obstacles de
+la nature dans les premiers lieux où ils s'étaient
+fixés.</p>
+
+<p>&mdash;Partout,&mdash;disait Zee, avec profondeur,&mdash;partout
+où nous rencontrons dans l'histoire
+de la civilisation cet état où la vie devient une
+lutte, où l'individu est obligé d'appeler à lui
+toute son énergie pour rivaliser avec ses compagnons,
+nous trouvons invariablement le même
+résultat; c'est-à-dire que, puisqu'un grand
+nombre doit périr dans cette lutte, la nature
+choisit pour les conserver les spécimens les
+plus vigoureux. Par conséquent, dans notre
+race, même avant la découverte du vril, les organisations
+supérieures furent seules conservées,
+et nos anciens livres contiennent une légende
+autrefois populaire selon laquelle nous fûmes
+chassés d'une région qui semblerait être votre
+monde supérieur, afin de nous perfectionner et
+d'arriver à l'épuration complète de notre race
+par l'âpreté des luttes que nos pères eurent à
+soutenir; et lorsque notre éducation sera achevée,
+nous sommes destinés à retourner dans le
+monde supérieur pour y supplanter toutes les
+races inférieures qui l'occupent aujourd'hui.</p>
+
+<p>Aph-Lin et Zee causaient souvent avec moi de
+la condition politique et sociale de ce monde
+supérieur, dont Zee supposait si philosophiquement
+que les habitants seraient détruits un jour
+ou l'autre par l'avènement des Vril-ya. Dans
+mes récits, je continuais à faire tout ce que je
+pouvais (sans me lancer dans des mensonges
+assez positifs pour être aisément aperçus par
+la sagacité de mes auditeurs) pour représenter
+notre puissance et nous-mêmes sous les couleurs
+les plus flatteuses. Ils y trouvaient pourtant de
+perpétuels sujets de comparaison entre les populations
+les plus civilisées de notre monde et les
+races souterraines les plus inférieures qu'ils regardaient
+comme plongées dans une barbarie
+sans espoir et condamnées à une destruction
+graduelle, mais certaine. Mais tous deux désiraient
+dérober à leurs concitoyens toute connaissance
+prématurée des régions éclairées par
+le soleil; tous deux étaient humains et frémissaient
+à la pensée de détruire tant de millions
+de créatures, et les peintures que je faisais
+de notre vie, si fortement colorées qu'elles
+fussent, les attristaient. En vain, je vantais nos
+grands hommes: poètes, philosophes, orateurs,
+généraux, et défiais les Vril-ya de nous en présenter
+autant.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas!&mdash;disait Zee, dont la figure majestueuse
+prenait une expression d'angélique compassion,&mdash;cette
+domination du petit nombre
+sur la foule est le signe le plus sûr et le plus fatal
+d'une sauvagerie incorrigible. Ne voyez-vous pas
+que la première condition du bonheur mortel
+consiste à supprimer cette lutte et cette compétition
+entre les individus, car cette lutte, quelle
+que soit la forme du gouvernement, subordonne
+le grand nombre au petit nombre, détruit la
+liberté réelle des individus en dépit de la liberté
+nominale de l'État, et ôte à l'existence
+ce calme sans lequel on ne peut atteindre la
+félicité spirituelle ou corporelle? Nous pensons,
+nous, que plus nous pouvons rapprocher
+notre existence de celle que nos idées
+les plus nobles nous représentent comme le
+partage des âmes au delà du tombeau, plus
+nous nous rapprochons sur terre d'un bonheur
+divin, et plus la transition devient facile de cette
+vie à la vie future. Car, assurément, tout ce que
+nous pouvons imaginer de la vie des dieux ou des
+élus suppose l'absence de soucis personnels et de
+passions rivales, telles que l'avarice et l'ambition.
+Il nous semble que ce doit être une vie de sereine
+tranquillité. Sans doute, les facultés intellectuelles
+ou spirituelles n'y manquent point d'activité,
+mais cette activité, conforme au tempérament
+de chacun, n'a rien de forcé ni de répugnant;
+dans cette vie charmée par l'échange le
+plus libre des plus douces affections, l'atmosphère
+morale doit tuer la haine, la vengeance,
+l'esprit de contention et de rivalité. Tel est l'état
+politique auquel toutes les familles et toutes les
+tribus des Vril-ya cherchent à atteindre, et c'est
+vers ce but que tendent toutes nos théories gouvernementales.
+Vous voyez combien une pareille
+marche est opposée à celle des nations non civilisées
+d'où vous venez, et qui tendent systématiquement
+à perpétuer les troubles, les soucis, les
+passions belliqueuses, de plus en plus funestes à
+mesure que le progrès de ces peuples devient
+plus rapide dans la voie où ils marchent. La
+plus puissante de toutes les races de notre
+monde, en dehors de la famille des Vril-ya, se
+regarde comme la mieux gouvernée des sociétés
+politiques et croit avoir atteint à cet égard le
+plus haut degré de la sagesse politique, de sorte
+que les autres nations devraient essayer plus ou
+moins de l'imiter. Elle a établi, sur ses bases
+les plus larges, le Koom-Posh, c'est-à-dire le
+gouvernement des ignorants, d'après ce principe
+qu'ils sont les plus nombreux. Elle a fait
+consister le suprême bonheur en une rivalité
+universelle de sorte que les passions mauvaises
+ne sont jamais en repos; les citoyens sont en
+lutte pour le pouvoir, pour la richesse, pour
+tous les genres de supériorité, et dans cette rivalité,
+c'est quelque chose d'horrible que d'entendre
+les reproches, les médisances et les calomnies
+que les meilleurs mêmes et les plus doux
+d'entre eux accumulent les uns sur les autres
+sans honte et sans remords.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a quelques années,&mdash;dit Aph-Lin,&mdash;j'ai
+visité ce peuple. Leur misère et leur
+dégradation étaient d'autant plus effroyables
+qu'ils se vantaient sans cesse de leur félicité,
+de leur grandeur comparées à celles du reste
+des autres peuples de leur race. Il n'y a aucun
+espoir que ce peuple, qui évidemment
+ressemble au vôtre, puisse s'améliorer, parce
+que toutes ses idées tendent à une décadence
+plus complète. Il désire augmenter de plus
+en plus son empire en dépit de cette vérité
+qu'au delà de limites assez restreintes il devient
+impossible d'assurer à un État le bonheur
+qui appartient à une famille bien réglée; et plus
+ils perfectionnent un système par lequel certains
+individus sont chauffés et gonflés à une
+taille qui dépasse la petitesse de millions de
+créatures, plus ils se frottent les mains, et s'écrient
+fièrement:&mdash;«Voyez par quelles grandes
+exceptions à la petitesse commune de notre race,
+nous prouvons l'excellence de notre système!</p>
+
+<p>&mdash;Bref,&mdash;conclut Zee,&mdash;si la sagesse de la
+vie humaine consiste à se rapprocher de la tranquillité
+sereine des immortels, il ne peut y avoir
+de système plus opposé à celui-là que celui qui
+tend à pousser à leur plus haut point les inégalités
+et les turbulences des mortels. Et je ne
+vois pas par quelle croyance religieuse des
+mortels agissant ainsi peuvent arriver à se
+faire même une idée des joies des immortels
+auxquels ils espèrent atteindre directement par
+la mort. Au contraire, des esprits habitués à
+placer le bonheur dans des choses si antipathiques
+à la nature divine trouveraient le bonheur
+des dieux très ennuyeux et désireraient revenir
+dans un monde où ils pourraient du moins se
+quereller.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XVI" id="XVI"></a>XVI.</h2>
+
+
+<p>J'ai tant parlé de la baguette de vril que mes
+lecteurs s'attendent peut-être à ce que je la
+décrive. Je ne puis le faire avec exactitude, car
+on ne me permit jamais d'en toucher une, de
+peur que mon ignorance n'occasionnât quelque
+terrible accident. Elle est creuse; la poignée
+est garnie de plusieurs arrêts, clefs ou ressorts,
+par lesquels on peut en changer la force, la
+modifier et la diriger. Selon la manière dont
+on s'en sert elle tue ou elle guérit; elle perce
+un roc, ou chasse les vapeurs; elle affecte les
+corps, ou exerce une certaine influence sur les
+esprits. On la porte souvent sous la forme commode
+d'une canne de promeneur, mais elle est
+garnie de coulisses qui permettent de l'allonger ou
+de le raccourcir à volonté. Quand on s'en sert
+dans un but spécial, on en tient la poignée dans
+la paume de la main, l'index et le médius en
+avant. On m'assura, cependant, que la puissance
+de la baguette n'était pas la même dans toutes
+les mains, mais proportionnée à ce que l'organisme
+de chacun contient de vril, ou plutôt
+de celle des propriétés du vril qui a le plus
+d'affinité ou de rapport avec l'&oelig;uvre à accomplir.
+Quelques-uns ont plus de puissance pour
+détruire, d'autres pour guérir, etc., et le résultat
+dépend beaucoup aussi du calme et de la
+sûreté de mouvement de l'opérateur. Ils affirment
+que le plein exercice de la puissance du
+vril ne peut être atteint que par un tempérament
+constitutionnel, c'est-à-dire par une organisation
+héréditairement transmise, et qu'une
+fille de quatre ans appartenant aux races Vril-ya
+peut accomplir, avec la baguette mise pour la
+première fois dans sa main, des effets que le
+mécanicien le plus fort et le plus habile ne
+parviendrait pas à exécuter, même quand il se
+serait exercé toute sa vie, s'il n'appartenait à la
+race des Vril-ya. Toutes ces baguettes ne sont
+pas également compliquées; celles qu'on donne
+aux enfants sont beaucoup plus simples que
+celles des adultes des deux sexes; elles sont
+construites pour l'occupation spéciale à laquelle
+les enfants sont attachés; et, comme
+je l'ai déjà dit, les plus jeunes enfants sont
+surtout occupés à détruire. Dans la baguette
+des femmes et des mères, la force de destruction
+est généralement supprimée, le pouvoir
+de guérir atteint son plus haut degré. Je voudrais
+pouvoir parler plus en détail de ce singulier
+conducteur du fluide vril, mais le mécanisme
+en est aussi délicat que les effets en sont
+merveilleux.</p>
+
+<p>Je dirai cependant que ces peuples ont inventé
+certains tubes par lesquels le fluide vril peut être
+conduit vers l'objet qu'il doit détruire, à travers
+des distances presque indéfinies; du moins je
+n'exagère rien en parlant de cinq cents ou six
+cents kilomètres. Leur science mathématique
+appliquée à cet objet est si parfaitement exacte,
+que sur le rapport d'un observateur placé dans
+un bateau aérien, un membre quelconque du
+vril peut apprécier sans se tromper la nature des
+obstacles, la hauteur à laquelle on doit élever
+l'instrument, le point auquel on doit le charger,
+de façon à réduire en cendres une ville deux
+fois grande comme Londres ou New-York, dans
+un espace de temps trop court pour que j'ose
+l'indiquer.</p>
+
+<p>Assurément ces Ana sont des mécaniciens
+d'une adresse merveilleuse, merveilleuse dans
+l'application de leurs facultés inventives aux
+usages pratiques.</p>
+
+<p>J'allai avec mon hôte et sa fille Zee visiter le
+grand musée public, qui occupe une aile du Collège
+des Sages, et dans lequel sont conservées,
+comme spécimens curieux de l'ignorance et des
+tâtonnements des anciens temps, beaucoup de
+machines que nous regardons avec orgueil comme
+des chefs-d'&oelig;uvre de notre génie. Dans une des
+salles, jetés de côte, comme des choses oubliées,
+se trouvent des tubes destinés à ôter la vie au
+moyen de boules métalliques et d'une poudre inflammable,
+dans le genre de nos canons et de
+nos catapultes, et plus meurtriers que nos inventions
+les plus modernes.</p>
+
+<p>Mon hôte en parlait avec un sourire de mépris,
+comme pourrait le faire un officier d'artillerie
+en voyant les arcs et les flèches des Chinois.
+Dans une autre salle se trouvaient des modèles
+de voitures et de vaisseaux mus par la vapeur,
+et un ballon digne de Montgolfier. Zee prit la
+parole d'un air pensif.</p>
+
+<p>&mdash;Tels étaient&mdash;dit-elle,&mdash;les faibles essais
+de nos sauvages ancêtres, avant qu'ils eussent
+la plus légère idée des propriétés du vril!</p>
+
+<p>Cette jeune Gy était un magnifique exemple
+de la force musculaire à laquelle peuvent parvenir
+les femmes de son pays. Ses traits étaient
+beaux comme ceux de toute sa race; je n'ai
+jamais vu dans le monde supérieur un visage
+plus majestueux et plus parfait, mais son amour
+pour les études austères avait donné à sa physionomie
+une expression pensive qui la rendait
+un peu sévère quand elle ne parlait pas; et cette
+sévérité avait quelque chose de formidable quand
+on faisait attention à ses amples épaules et à sa
+grande taille. Elle était grande même pour une
+Gy et je l'ai vue soulever un canon avec autant
+d'aisance que j'en pourrais mettre à manier un
+pistolet de poche. Zee m'inspirait une terreur
+profonde, qui ne fit que s'accroître quand nous
+arrivâmes dans la salle du musée où l'on conservait
+les modèles des machines mues par le
+vril; par un certain mouvement de sa baguette,
+et en se tenant à distance elle mit en mouvement
+des corps pesants et énormes. Elle semblait
+les douer d'intelligence, elle s'en faisait
+comprendre et les contraignait d'obéir. Elle mit
+en mouvement des machines fort compliquées,
+arrêta ou continua le mouvement, jusqu'à ce
+que, dans un espace de temps prodigieusement
+court, elle eût changé des matériaux grossiers
+de diverses sortes en &oelig;uvres d'art, régulières,
+complètes et parfaites. Tous les effets que produisent
+le mesmérisme ou l'électro-biologie sur
+les nerfs et les muscles des êtres vivants, Zee
+les produisit par un simple mouvement de sa
+baguette sur les roues et les ressorts de machines
+inanimées.</p>
+
+<p>Comme je faisais part à mes compagnons de
+la surprise que me causait cette influence sur les
+objets inanimés, avouant que dans notre monde
+j'avais vu que certaines organisations vivantes
+exercent sur d'autres organisations vivantes
+une influence réelle, mais souvent exagérée par
+la crédulité ou le mensonge, Zee, qui s'intéressait
+plus que son père à ces questions, me pria d'étendre
+la main et, plaçant la sienne à côté, elle
+appela mon attention sur certaines différences
+de type et de caractère. D'abord, le pouce de la
+Gy (et dans toute cette race, comme je l'observai
+plus tard, il en est de même pour les deux
+sexes) est beaucoup plus large, plus long et plus
+massif que le nôtre. Il y a presque autant de différence
+qu'entre le pouce d'un homme et celui
+d'un gorille. Secondement, la paume est proportionnellement
+plus épaisse que la nôtre, la
+texture de la peau est infiniment plus fine et
+plus douce, la chaleur moyenne plus intense.
+Ce que je remarquai surtout, c'est un nerf visible
+et facile à sentir sous la peau, qui part du
+poignet, contourne le gras du pouce, et se partage
+comme une fourche à la racine de l'index
+et du médius.</p>
+
+<p>&mdash;Avec votre faible pouce,&mdash;me dit la jeune
+savante,&mdash;et sans ce nerf, que vous trouvez plus
+ou moins développé dans notre race, vous ne
+pouvez obtenir qu'une influence faible et imparfaite
+sur le vril; mais en ce qui regarde le nerf,
+on ne le trouve pas chez nos premiers ancêtres
+ni chez les tribus les plus grossières qui n'appartiennent
+pas aux Vril-ya. Il s'est lentement développé
+dans le cours des générations, commençant
+avec les premiers progrès et s'accroissant
+par un exercice continuel de la puissance du
+vril; par conséquent, dans le cours de mille ou
+deux mille ans un nerf semblable pourrait se former
+chez les êtres supérieurs de votre race qui se
+consacreraient à cette science par excellence, qui
+soumet au vril les forces les plus subtiles de la
+nature. Mais vous parlez de la matière comme
+d'une chose en elle-même inerte et immobile;
+assurément vos parents ou vos institutions n'ont
+pu vous laisser ignorer qu'il n'y a pas de matière
+inerte: chaque particule est constamment
+en mouvement et constamment soumise aux
+agents parmi lesquels la chaleur est la plus apparente
+et la plus rapide, mais le vril est le plus
+subtil et le plus puissant quand on sait s'en servir.
+En fait, le courant, lancé par ma main et guidé
+par ma volonté, ne fait que rendre plus prompte
+et plus forte l'action qui agit éternellement sur
+toutes les particules de la matière, quelque inerte
+et immobile qu'elle paraisse. Si une masse de
+métal n'est pas capable de produire une pensée
+par elle-même, son mouvement intérieur la
+rend pénétrable à la pensée de l'agent intellectuel
+qui le travaille; et lorsque cette pensée est
+accompagnée d'une force suffisante de vril, le
+métal est aussi contraint d'obéir que s'il était
+transporté par une force matérielle visible. Il
+est animé pendant ce temps par l'âme qui le
+pénètre, de sorte qu'on peut presque dire qu'il
+vit et qu'il raisonne. Sans cela nous ne pourrions
+pas remplacer les domestiques par nos automates.</p>
+
+<p>Je respectais trop les muscles et la science de
+la jeune Gy pour me hasarder à discuter avec
+elle. J'avais lu quelque part, quand j'étais écolier,
+qu'un sage, discutant avec un empereur romain,
+s'était brusquement arrêté, et comme l'empereur
+lui demandait s'il n'avait plus rien à dire en
+faveur de son opinion, il répondit:&mdash;</p>
+
+<p>&mdash;Non, César, il est inutile de discuter
+contre un homme qui commande à vingt-cinq
+légions.</p>
+
+<p>J'étais secrètement persuadé que quels que
+fussent les effets réels du vril sur la matière,
+M. Faraday aurait pu prouver à la jeune Gy
+qu'elle en comprenait mal la nature et les causes;
+mais je n'en restais pas moins convaincu que Zee
+aurait pu assommer tous les Membres de la Société
+Royale des Sciences, les uns après les autres,
+d'un coup de poing. Tout homme raisonnable
+sait qu'il est inutile de discuter avec une femme
+ordinaire sur des choses qu'on comprend; mais
+discuter avec une Gy de sept pieds sur les mystères
+du vril, autant eût valu discuter dans le
+désert avec le simoun!</p>
+
+<p>Parmi les salles du musée du Collège des
+Sages, celle qui m'intéressa le plus était la salle
+consacrée à l'archéologie des Vril-ya et renfermant
+une très ancienne collection de portraits.
+Les couleurs et les corps sur lesquels
+elles étaient appliquées étaient si indestructibles,
+que les tableaux, qu'on faisait remonter à une
+date presque aussi ancienne que celles que mentionnent
+les plus vieilles annales des Chinois,
+conservaient une grande fraîcheur de coloris.
+Comme j'examinais cette collection, deux choses
+me frappèrent surtout: la première, c'est que
+les peintures qu'on disait vieilles de six ou sept
+mille ans étaient bien supérieures, sous le rapport
+de l'art, à celles qui avaient été exécutées
+depuis trois ou quatre mille ans; la seconde,
+c'est que les portraits de la première période se
+rapprochaient beaucoup du type de la race
+européenne du monde supérieur. Quelques-uns
+me rappelèrent vraiment les têtes italiennes des
+peintures du Titien, qui expriment si bien l'ambition
+ou la ruse, les soucis ou le chagrin, avec
+des rides qui sont comme des sillons creusés par
+les passions sur le visage qu'elles labourent.
+C'étaient bien là des portraits d'hommes qui
+avaient vécu dans la lutte et la guerre avant que
+la découverte des forces latentes du vril eût
+changé le caractère de la société, d'hommes
+qui avaient combattu pour la gloire ou pour le
+pouvoir, comme nous le faisons maintenant dans
+notre monde.</p>
+
+<p>Le type commence visiblement à se modifier
+environ mille ans après la découverte du vril. Il
+devient dès lors de plus en plus calme à chaque
+génération nouvelle, et ce calme marque une
+différence de plus en plus profonde entre les
+Vril-ya et les hommes livrés au travail et au
+péché; mais à mesure que la beauté et la grandeur
+de la physionomie s'accentuaient davantage,
+l'art du peintre devenait plus froid et plus
+monotone.</p>
+
+<p>Mais la plus grande curiosité de la collection
+c'étaient trois portraits appartenant aux âges
+anté-historiques et, suivant la tradition mythologique,
+faits par les ordres d'un philosophe, dont
+l'origine et les attributs étaient autant mêlés de
+fables symboliques, que ceux d'un Bouddha indien
+ou d'un Prométhée grec.</p>
+
+<p>C'est à ce personnage mystérieux, à la fois un
+sage et un héros, que toutes les principales races
+des Vril-ya font remonter leur origine.</p>
+
+<p>Les portraits dont je parle sont ceux du philosophe
+lui-même, de son grand-père et de son
+arrière-grand-père. Ils sont tous de grandeur
+naturelle. Le philosophe est vêtu d'une longue
+tunique qui semble former un vêtement lâche et
+comme une armure écailleuse, empruntée peut-être
+à quelque poisson ou à quelque reptile, mais
+les pieds et les mains sont nus; les doigts des
+uns et des autres sont très longs et palmés. La
+gorge est à peine visible, le front bas et fuyant;
+ce n'est pas du tout l'idée qu'on se fait d'un
+sage. Les yeux sont proéminents, noirs, brillants,
+la bouche très grande, les pommettes saillantes,
+et le teint couleur de boue. Suivant la
+tradition, ce philosophe avait vécu jusqu'à un
+âge patriarcal, dépassant plusieurs siècles, et il
+se souvenait d'avoir vu son grand-père, quand
+lui-même n'était qu'un homme d'un âge moyen,
+et son bisaïeul quand il était enfant; il avait fait
+ou fait faire le portrait du premier pendant sa
+vie; celui du second avait été pris sur sa momie.
+Le portrait du grand-père avait les traits et l'aspect
+de celui du philosophe, mais encore exagérés;
+il était nu et la couleur de son corps était
+singulière: la poitrine et le ventre étaient jaunes,
+les épaules et les bras d'une couleur bronzée;
+le bisaïeul était un magnifique spécimen du
+genre Batracien, une Grenouille Géante purement
+et simplement.</p>
+
+<p>Parmi les pensées profondes que ce philosophe,
+suivant la tradition, avait léguées à la postérité
+sous une forme rythmée, dans une sentencieuse
+concision, on cite celle-ci: «Humiliez-vous,
+mes descendants; le père de votre race était
+un Têtard: enorgueillissez-vous, mes descendants,
+car c'est la même Pensée Divine qui créa
+votre père, qui se développe en vous exaltant.»</p>
+
+<p>Aph-Lin me conta cette fable pendant que je
+regardais les trois portraits de ces Batraciens.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous riez de mon ignorance supposée
+et de ma crédulité de Tish sans éducation,&mdash;lui
+répondis-je,&mdash;mais quoique ces horribles
+croûtes puissent être fort anciennes et qu'elles
+aient voulu être, dans le temps, quelques grossières
+caricatures, je suppose que personne,
+parmi les gens de votre race, même dans les âges
+les moins éclairés, n'a jamais cru que l'arrière-petit-fils
+d'une Grenouille ait pu devenir un
+philosophe sentencieux; ou qu'aucune famille,
+je ne dirai pas de Vril-ya, mais de la variété
+la plus vile de la race humaine, descende d'un
+Têtard.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi,&mdash;répondit Aph-Lin,&mdash;pendant
+l'époque que nous nommons la Période
+Batailleuse ou Philosophique de l'Histoire, qui
+remonte à environ sept mille ans, un naturaliste
+très distingué prouva, à la satisfaction de ses
+nombreux disciples, qu'il y avait tant d'analogie
+entre le système anatomique de la Grenouille et
+celui de l'An, qu'on en conclut que l'un avait dû
+descendre de l'autre. Ils avaient en commun
+quelques maladie; ils étaient sujets à avoir dans
+les intestins les mêmes vers parasites; et, ce qu'il
+y a d'étrange à dire, c'est que l'An a dans son
+organisme la même vessie natatoire, devenue
+parfaitement inutile, mais qui, subsistant à l'état
+de rudiment, prouve jusqu'à l'évidence que l'An
+descend directement de la Grenouille. On ne
+peut alléguer contre cette théorie la différence
+de taille, car il existe encore dans notre monde
+des Grenouilles d'une taille peu inférieure à la
+nôtre et qui paraissent avoir été encore plus
+grandes il y a quelques milliers d'années.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends cela,&mdash;dis-je,&mdash;car d'après
+nos plus éminents géologues, qui les ont peut-être
+vues en rêve, d'énormes Grenouilles ont dû
+habiter le monde supérieur avant le Déluge et de
+telles Grenouilles sont bien les êtres qui devaient
+vivre dans les lacs et les marais de votre monde
+souterrain. Mais, je vous en prie, continuez.</p>
+
+<p>&mdash;Pendant la Période Batailleuse de l'Histoire,
+on était sûr que ce qu'un sage affirmait
+était contredit par un autre. C'était en effet,
+une maxime reçue que la raison humaine ne
+pouvait se soutenir sans être ballottée par le
+mouvement perpétuel de la contradiction; aussi
+une autre école de philosophie soutint-elle
+que l'An n'était pas descendu de la Grenouille,
+mais que la Grenouille était, au contraire, le perfectionnement
+de l'An. La structure de la Grenouille,
+dans son ensemble, est plus symétrique
+que celle de l'An; à côté de l'admirable structure
+de ses membres inférieurs, de ses flancs et de
+ses épaules, la plupart des Ana de ce temps paraissaient
+difformes et étaient certainement mal
+faits. De plus, la Grenouille pouvait vivre également
+sur terre et dans l'eau: privilège précieux,
+marque d'une nature spirituelle refusée à l'An,
+puisque celui-ci ne se servait plus de sa vessie
+natatoire, ce qui prouve qu'il était dégénéré
+d'une forme plus élevée. De plus, les races les
+plus anciennes des Ana semblent avoir été couvertes
+de poils, et, même à une date comparativement
+rapprochée, des touffes hérissées défiguraient
+le visage de nos ancêtres, s'étendant d'une
+façon sauvage sur leurs joues et leur menton,
+comme chez vous, mon pauvre Tish. Mais depuis
+des générations sans nombre, les Ana ont toujours
+essayé d'effacer tout vestige de ressemblance
+entre eux et les vertébrés couverts de
+poils, et ils ont graduellement fait disparaître
+cette sécrétion pileuse, qui les avilissait, par la
+loi de la sélection sexuelle; les Gy-ei préférant
+naturellement la jeunesse ou la beauté des figures
+unies. Mais le degré qu'occupe la Grenouille
+dans l'échelle des vertébrés est démontré
+par ceci qu'elle n'a pas du tout de poils, pas
+même sur la tête. Elle naît avec ce degré de perfection
+auquel les Ana, malgré les efforts de
+siècles incalculables, n'ont pu atteindre encore.
+La complication merveilleuse et la délicatesse
+du système nerveux et de la circulation artérielle
+d'une Grenouille servaient, à cette école,
+d'argument pour démontrer que la Grenouille
+était plus susceptible d'éprouver des jouissances
+que notre organisation inférieure ou du moins
+plus simple. L'examen de la main d'une Grenouille,
+si je puis parler ainsi, servait à expliquer
+sa disposition plus vive à l'amour et à la
+vie sociale en général. Bref, quelque aimants
+et sociables que soient les Ana, les Grenouilles
+le sont encore plus. Enfin, ces deux écoles firent
+rage l'une contre l'autre; l'une affirmant que
+l'An était la Grenouille perfectionnée; l'autre,
+que la Grenouille était le plus haut développement
+de l'An. Les moralistes se partagèrent
+aussi bien que les naturalistes; cependant, le
+plus grand nombre se rangea du côté de ceux
+qui préféraient la Grenouille. Ils disaient avec
+beaucoup de justesse que, dans la conduite morale
+(c'est-à-dire dans l'observation des règles
+les plus utiles à la santé et au bien commun de
+l'individu et de la société), la Grenouille avait
+une supériorité immense et incontestable. Toute
+l'histoire démontrait l'immoralité absolue de la
+race humaine, le mépris complet, même des
+humains les plus renommés, pour les lois qu'ils
+avaient reconnues être essentielles à leur bonheur
+ou à leur bien-être particulier et général.
+Mais le critique le plus sévère des Grenouilles
+ne pourrait trouver dans leurs m&oelig;urs un seul
+moment d'oubli des lois morales qu'elles ont
+tacitement reconnues. Et après tout, à quoi sert
+la civilisation si la supériorité de la conduite
+morale n'est pas le but auquel elle tend et la
+pierre de touche de ses progrès? Enfin, les partisans
+de cette théorie supposaient qu'à une
+époque reculée, la Grenouille avait été le développement
+perfectionné de la race humaine;
+mais que, par des causes qui défiaient les conjectures
+de notre raison, elle n'avait pu maintenir
+son rang dans l'échelle de la nature, tandis
+que l'An, quoique inférieur par son organisation,
+avait, en se servant moins de ses vertus que de
+ses vices, comme la férocité et la ruse, acquis
+un certain ascendant; de même que dans la race
+humaine, des tribus complètement barbares
+ont, par leur supériorité dans de tels vices,
+détruit ou réduit à presque rien les tribus qui
+leur étaient supérieures par l'intelligence et la
+culture. Malheureusement ces disputes se mêlèrent
+aux notions religieuses de cette époque,
+et comme la société était alors administrée par
+le gouvernement du Koom-Posh, qui, étant composé
+d'ignorants, était par conséquent très excitable,
+la multitude prit la question des mains
+des philosophes; les chefs politiques virent que
+la question Grenouille pouvait, la populace s'y
+intéressant, devenir un instrument utile à leur
+ambition, et pendant au moins mille ans les
+guerres et les massacres furent à l'ordre du jour:
+pendant ce temps, les philosophes des deux
+partis furent mis en pièces et le gouvernement
+du Koom-Posh lui-même fut heureusement renversé
+par l'ascendant d'une famille qui prouva
+clairement qu'elle descendait du premier Têtard
+et qui donna des souverains despotiques à toutes
+les nations des Vril-ya. Ces despotes disparurent
+finalement, du moins de nos communautés, lorsque
+la découverte du vril amena les paisibles
+institutions sous lesquelles prospèrent toutes les
+races des Vril-ya.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il n'y a plus maintenant de disputeurs
+ni de philosophes disposés à renouveler
+la querelle; ou reconnaissent-ils tous la descendance
+du Têtard?</p>
+
+<p>&mdash;Non,&mdash;dit Zee, avec un superbe sourire,&mdash;ces
+querelles appartiennent au Pah-Bodh des
+âges d'ignorance et ne servent maintenant qu'à
+l'amusement des enfants. Quand on sait de quels
+éléments se composent nos corps, éléments qui
+nous sont communs avec la plus humble plante,
+est-il besoin de savoir si le Tout-Puissant a tiré
+ces éléments d'une substance plutôt que de
+l'autre, afin de créer l'être auquel Il a donné la
+faculté de Le comprendre et qu'Il a doué de
+toutes les grandeurs intellectuelles qui découlent
+de cette connaissance? L'An a commencé
+à exister comme An au moment où il a été doué
+de cette faculté, et, avec cette faculté, de la
+persuasion que de quelque façon que sa race se
+perfectionne à travers une suite de siècles, elle
+n'aura jamais le pouvoir d'animer et de combiner
+les éléments, de façon à former même un Têtard.</p>
+
+<p>&mdash;Tu parles sagement, Zee,&mdash;dit Aph-Lin,&mdash;et
+c'en est assez pour nous, mortels à courte
+existence, d'avoir une assurance raisonnable que,
+soit que l'An descende ou non du Têtard, il ne
+peut pas plus revenir à cette forme que les institutions
+des Vril-ya ne peuvent retomber dans
+les fondrières et la corruption désordonnée d'un
+Koom-Posh.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XVII" id="XVII"></a>XVII.</h2>
+
+
+<p>Les Vril-ya, privés de la vue des corps célestes
+et ne connaissant d'autre différence entre la nuit
+et le jour que celle qu'ils jugent à propos d'établir
+eux-mêmes, ne divisent naturellement pas le
+temps comme nous; mais je trouvai facile à
+l'aide de ma montre, que j'avais heureusement
+conservée, d'arriver à calculer les heures avec
+une grande exactitude. Je réserve pour un ouvrage
+futur sur les sciences et la littérature des
+Vril-ya, si le ciel me prête vie, tous les détails
+sur la façon dont ils arrivent à diviser le temps.
+Je me contenterai de dire ici que leur année diffère
+peu de la nôtre pour la durée, mais leurs
+divisions ne sont pas du tout les mêmes. Leur
+jour, en y comprenant ce que nous appelons la
+nuit, se compose de vingt heures, au lieu de
+vingt-quatre, et naturellement leur année comprend
+un nombre proportionné de jours de plus.
+Ils subdivisent ainsi les vingt heures de leur jour:
+huit heures<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>, appelées Heures Silencieuses,
+pour le repos; huit heures, appelées Heures
+Sérieuses, pour leurs affaires et leurs occupations,
+et quatre heures, appelées Heures Oisives,
+par lesquelles se termine ce que j'appelle leur
+jour; elles sont consacrées aux amusements, aux
+jeux, aux récréations, aux conversations familières
+suivant le goût ou le désir de chacun.
+Mais, hors des maisons, il n'y a pas de véritable
+nuit. Ils entretiennent dans les rues et dans la
+campagne environnante jusqu'aux limites du
+territoire la même quantité de lumière. Seulement,
+dans les maisons, ils la diminuent de façon
+à en faire un doux crépuscule pendant les Heures
+Silencieuses. Les Vril-ya ont une horreur profonde
+de l'obscurité absolue et leurs lumières
+ne sont jamais complètement éteintes. Dans les
+occasions de réjouissance, ils laissent à leurs
+lampes tout leur éclat, mais ils continuent à
+compter les heures du jour et de la nuit par des
+mécanismes ingénieux qui répondent à nos horloges
+et à nos montres. Ils aiment beaucoup la
+musique, et c'est en musique que ces chronomètres
+frappent les principales divisions du
+temps. À chaque heure du jour, les sons de
+leurs horloges publiques, répétés par celles des
+maisons et des hameaux dispersés dans la campagne,
+produisent un effet singulièrement doux
+et pourtant solennel. Mais pendant les Heures
+Silencieuses, le bruit en est tellement adouci
+qu'on l'entend à peine. Ils n'ont pas de changement
+de saison, et, du moins dans le territoire
+de cette tribu, la température me parut très
+égale, aussi chaude que celle d'un hiver italien,
+et plutôt humide que sèche. Dans la matinée,
+le temps était ordinairement tranquille, mais
+par moments il soufflait un vent violent venant
+des rochers qui formaient la frontière du territoire.
+Toutes les saisons sont bonnes pour semer
+les récoltes, comme dans les Îles Fortunées des
+anciens poètes. On voit en même temps les
+plantes en feuille ou en bouton, en épi ou couvertes
+de fruits. Tous les arbres fruitiers, cependant,
+après la récolte, perdent ou changent leur
+feuillage. Mais ce qui me frappa le plus quand
+je calculai leurs divisions du temps, ce fut de
+constater la durée moyenne de la vie parmi eux.
+Je trouvai, après des recherches minutieuses,
+que leur existence était beaucoup plus longue
+que la nôtre. Ils sont à cent ans ce que nous
+sommes à soixante-dix. Ce n'est pas le seul avantage
+qu'ils aient sur nous; car parmi nous peu
+d'hommes atteignent leur soixante-dixième année,
+tandis que parmi eux, au contraire, peu
+meurent avant cent ans, et ils jouissent généralement
+d'une santé et d'une vigueur qui font
+de la vie une bénédiction jusqu'au dernier jour.
+Des causes diverses contribuent à ce résultat;
+l'absence de tout stimulant alcoolique, la tempérance
+dans la nourriture, surtout peut-être
+une sérénité d'esprit que ne troublent ni occupations
+pleines de sollicitude, ni passions vives.
+Ils ne sont tourmentés ni par notre avarice, ni
+par notre ambition; ils se montrent parfaitement
+indifférents, même au désir de la gloire; ils
+sont susceptibles de grandes affections, mais leur
+amour se manifeste par une complaisance tendre
+et aimable, qui, en faisant leur bonheur, fait
+rarement et ne fait peut-être jamais leur malheur.
+Comme la Gy est sûre de n'épouser que celui
+qu'elle aura choisi, et, ici comme chez nous, le
+bonheur intérieur dépendant surtout de la
+femme, la Gy, ayant choisi l'époux qu'elle préfère,
+est indulgente pour ses fautes, complaisante
+pour ses goûts, et fait tout ce qui dépend
+d'elle pour se l'attacher. La mort d'un être aimé
+est pour eux comme pour nous la source d'une
+vive douleur; non seulement la mort les frappe
+rarement avant l'époque où elle est un soulagement
+plutôt qu'une peine, mais quand cela arrive
+le survivant puise beaucoup plus de consolations
+que nous ne le faisons pour la plupart, je le crains
+bien, dans la certitude d'une réunion dans un
+monde meilleur et plus heureux.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Pour ma commodité, j'adopte les mots: heures, jours, années,
+etc., en tout ce qui se rapporte aux subdivisions générales
+du temps chez les Vril-Ya. Ces termes ne correspondent pas,
+d'une façon absolue, avec ces subdivisions.</p></div>
+
+<p>Toutes ces causes concourent donc à leur procurer
+une santé perpétuelle et une agréable
+longévité; leur organisation héréditaire y entre
+aussi pour sa part. Suivant leurs annales, à
+l'époque où ils vivaient en communautés semblables
+aux nôtres, agitées par des luttes, leur
+vie était beaucoup plus courte et leurs maladies
+plus nombreuses et plus graves. Ils disent eux-mêmes
+que la durée de la vie a augmenté et
+augmente encore depuis la découverte du vril
+et de ses propriétés médicales. Ils ont peu de
+médecins de profession, et ce sont principalement
+des Gy-ei, surtout celles qui sont veuves et
+sans enfants; elles éprouvent un grand plaisir à
+exercer l'art de guérir et entreprennent même
+les opérations chirurgicales qu'exigent certains
+accidents ou plus rarement certaines maladies.</p>
+
+<p>Ils ont leurs plaisirs et leurs fêtes, et pendant
+les Heures Oisives, ils ont l'habitude de se
+réunir en grand nombre pour se livrer à ces
+jeux aériens que j'ai déjà décrits. Ils ont aussi
+des salles publiques pour la musique et même
+des théâtres, dans lesquels ils jouent des pièces
+qui me parurent assez semblables à celles des
+Chinois. Ce sont des drames dont les personnages
+et les événements sont pris dans un passé
+reculé, toutes les unités classiques y sont outrageusement
+violées, et le héros, enfant au premier
+tableau, est déjà un vieillard au second et ainsi
+de suite. Ces pièces sont très ancienne. Je les
+trouvai parfaitement ennuyeuses dans leur ensemble,
+quoique relevées par des machines merveilleuses,
+par une sorte de bonne humeur d'un
+comique très vif et des passages détachés d'une
+grande vigueur dans un langage poétique, mais
+un peu surchargé de métaphores et de tropes.
+Bref, elles me faisaient le même effet que les
+pièces de Shakespeare pouvaient faire à un
+Parisien au temps de Louis XIV ou peut-être à
+un Anglais sous le règne de Charles II.</p>
+
+<p>L'auditoire, composé surtout de Gy-ei, paraissait
+jouir vivement de la représentation, ce qui
+me surprit de la part de femmes si majestueuses
+et si sérieuses; mais je m'aperçus bientôt que
+tous les acteurs étaient au-dessous de l'adolescence
+et je supposai que les mères et les s&oelig;urs
+assistaient à ce spectacle pour faire plaisir à
+leurs enfants et à leurs frères.</p>
+
+<p>J'ai dit que ces drames remontent à une haute
+antiquité. Aucune pièce nouvelle, aucune &oelig;uvre
+d'imagination digne d'être conservée, ne paraît
+avoir été composée depuis plusieurs générations.
+Quoiqu'il ne manque pas de publications nouvelles,
+qu'il y ait même ce qu'on peut appeler
+des journaux, ceux-ci sont surtout consacrés
+aux sciences mécaniques, aux rapports sur les
+inventions nouvelles, aux annonces relatives à
+différents détails d'affaires, bref, à des choses
+pratiques. Quelquefois un enfant écrit un petit
+conte romanesque, ou une Gy donne carrière
+à ses craintes ou à ses espérances amoureuses
+dans un poème; mais ces effusions ont un très
+mince mérite et ne sont lues que par les enfants
+et les jeunes filles. Les &oelig;uvres les plus intéressantes,
+et d'un caractère purement littéraire,
+sont les récits d'exploration et de voyage dans
+les autres régions de ce monde souterrain. Ces
+relations sont généralement écrites par de
+jeunes émigrants et lues avec avidité par les
+parents et les amis qu'ils ont laissés derrière eux.</p>
+
+<p>Je ne puis m'empêcher d'exprimer à Aph-Lin
+mon étonnement de ce qu'un peuple, chez
+qui les sciences mécaniques avaient fait tant
+de progrès et chez qui la civilisation intellectuelle
+était parvenue à réaliser pour le bonheur
+du peuple les conceptions que nos philosophes
+terrestres, après des siècles de disputes, se sont
+généralement accordés à regarder comme des
+rêves, fût si dépourvu de toute littérature contemporaine,
+malgré le haut degré de perfection
+où la culture avait amené la langue à la fois
+riche et simple, énergique et harmonieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Ne voyez-vous pas qu'une littérature telle
+que vous la rêvez serait tout à fait incompatible
+avec l'état parfait de félicité politique et sociale,
+auquel vous nous faites l'honneur de nous
+croire arrivés?&mdash;répondit mon hôte.&mdash;Nous
+avons enfin, après des siècles de lutte, établi
+une forme de gouvernement dont nous sommes
+contents; comme nous ne faisons aucune distinction
+de rang et que nous n'accordons à nos
+magistrats aucun honneur distinctif, nul stimulant
+n'excite l'ambition personnelle. Personne
+ne lirait des ouvrages où seraient soutenues des
+théories qui impliqueraient quelques changements
+sociaux ou politiques, et par conséquent
+personne n'en écrit de tels. Si de loin en loin
+un An n'est pas satisfait de notre tranquille manière
+de vivre, il ne l'attaque pas: il s'en va.
+Ainsi, toute cette portion de la littérature (et à
+en juger par les anciens ouvrages de nos bibliothèques
+publiques, c'en était autrefois une portion
+considérable) qui est consacrée aux théories
+spéculatives sur la société est tombée dans l'oubli.
+Autrefois on écrivait beaucoup aussi sur les
+attributs et l'essence de la Bonté Suprême et
+sur les arguments pour et contre la vie future.
+Maintenant nous reconnaissons deux faits: il
+y <i>a</i> un Être Divin, et il y <i>a</i> une vie future; et
+nous convenons que quand nous écririons à
+nous user les doigts jusqu'aux os, nous n'arriverions
+pas à jeter la moindre lumière sur
+la nature et les conditions de cette vie future,
+ni à rendre plus claire notre connaissance des
+attributs et de l'essence de cet Être Divin. C'est
+ainsi qu'une autre branche de notre littérature
+s'est éteinte heureusement pour notre race, car
+à l'époque où l'on écrivait tant sur des choses
+que personne ne pouvait éclaircir, les gens
+semblent avoir vécu dans un état perpétuel de
+contestations et de luttes. Une autre portion
+considérable de notre ancienne littérature consiste
+dans l'histoire des guerres et des révolutions
+de l'époque où les Ana vivaient en sociétés
+nombreuses et turbulentes, chacune cherchant
+à s'agrandir aux dépens de l'autre. Vous voyez
+combien notre vie est calme aujourd'hui; il y a
+des siècles que nous vivons ainsi. Nous n'avons
+aucun événement à raconter. Que peut-on dire
+de nous, sinon: ils naquirent, vécurent heureux,
+et moururent? Quant à cette partie de la littérature
+qui naît de l'imagination et que nous appelons
+Glaubsila, ou familièrement Glaubs, les
+raisons de son déclin parmi nous sont faciles à
+découvrir. Nous voyons, en nous reportant à ces
+chefs-d'&oelig;uvre de la littérature que nous lisons
+tous encore avec plaisir, mais dont personne ne
+tolèrerait l'imitation, qu'ils sont consacrés à
+la peinture de passions que nous n'éprouvons
+plus, telles que l'ambition, la vengeance, l'amour
+illégitime, la soif de la gloire militaire,
+et ainsi de suite. Les vieux poètes vivaient dans
+une atmosphère imprégnée de ces passions et
+sentaient vivement ce qu'ils exprimaient avec
+tant d'éclat. Personne ne pourrait maintenant
+exprimer ces passions, car personne ne les
+ressent, et celui qui les exprimerait ne trouverait
+aucune sympathie chez ses lecteurs.
+D'autre part, l'ancienne poésie se complaisait
+à étudier les mystérieuses bizarreries du c&oelig;ur
+humain, qui mènent à l'extraordinaire dans le
+crime et le vice comme dans la vertu. Mais
+notre société s'est débarrassée de toutes les
+tentations qui pourraient entraîner à quelque
+crime ou à quelque vice saillant, et le niveau
+moral est si égal, qu'il n'y a même pas de
+vertus saillantes. Dès qu'elle ne peut plus se
+nourrir de passions fortes, de crimes terribles,
+de supériorités héroïques, la poésie est sinon
+condamnée à mourir de faim, du moins réduite
+à un maigre ordinaire. Il reste la poésie descriptive:
+la description des rochers, des arbres,
+des eaux, de la vie domestique, et nos jeunes
+Gy-ei mêlent beaucoup de ces fadeurs à leurs
+vers amoureux.</p>
+
+<p>&mdash;Une telle poésie,&mdash;m'écriai-je,&mdash;pourrait
+assurément être charmante, et nous avons parmi
+nous des critiques qui la considèrent comme
+plus élevée que celle qui dépeint les crimes ou
+analyse les passions de l'homme. Quoi qu'il en
+soit, le genre poétique insipide dont vous parlez
+est celui qui trouve aujourd'hui le plus de lecteurs
+parmi le peuple auquel j'appartiens.</p>
+
+<p>&mdash;Cela se peut; mais je suppose que les écrivains
+travaillent beaucoup leur langue et s'appliquent
+avec un soin religieux au choix des
+mots et à la perfection du rythme?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, tous les grands poètes le
+doivent. Quoique le don de la poésie soit inné,
+ce don exige, pour qu'on en puisse profiter, autant
+de travail qu'un bloc de métal dont vous
+voulez faire une de vos machines.</p>
+
+<p>&mdash;Et sans doute vos poètes ont quelque motif
+pour se donner tant de peine afin d'arriver à
+ces gentillesses de langage?</p>
+
+<p>&mdash;Oui! je suppose que leur instinct les porterait
+à chanter comme chantent les oiseaux;
+mais s'ils donnent à leurs chants ces beautés artificielles
+d'expression, je pense qu'ils y sont
+poussés par le désir de la gloire, et peut-être
+parfois par le besoin d'argent.</p>
+
+<p>&mdash;Précisément. Mais dans notre monde nous
+n'attachons la gloire à rien de ce que l'homme
+peut accomplir dans ce temps que nous appelons
+la vie. Nous perdrions bientôt cette quiétude,
+qui constitue essentiellement notre félicité, si
+nous accordions à tel ou tel individu des louanges
+exceptionnelles qui entraîneraient un pouvoir
+exceptionnel et qui réveilleraient les passions
+mauvaises aujourd'hui endormies; d'autres hommes
+convoiteraient immédiatement ces louanges,
+l'envie s'élèverait, et avec l'envie, la haine, la calomnie,
+et la persécution. Notre histoire raconte
+que la plupart des poètes et des écrivains qui, autrefois,
+obtenaient le plus de gloire, étaient aussi
+assaillis des plus grandes injures et se trouvaient
+après tout très malheureux, soit à cause
+de leurs rivaux, soit par les faiblesses de caractère
+que tend à faire naître une sensibilité
+excessive à l'égard de la louange et du blâme.
+Quant au stimulant du besoin, nul dans notre
+société ne connaît l'aiguillon de la pauvreté, et
+si même il en était ainsi aucune profession ne
+serait moins lucrative que la profession d'écrivain.
+Nos bibliothèques publiques contiennent
+tous les livres anciens que le temps a respectés;
+ces livres, pour les raisons que je viens de vous
+dire, sont infiniment meilleurs que tous ceux
+qu'on pourrait écrire aujourd'hui, et chacun
+peut les lire sans qu'il en coûte rien. Nous ne
+sommes pas assez fous pour payer le plaisir de
+lire des livres moins bons, quand nous pouvons
+en lire d'excellents pour rien.</p>
+
+<p>&mdash;Pour nous, la nouveauté est une séduction;
+on lit un livre nouveau, même mauvais, tandis
+qu'on néglige un livre ancien qui est excellent.</p>
+
+<p>&mdash;La nouveauté, pour les peuples barbares
+qui luttent avec désespoir pour arriver à un état
+meilleur, est sans doute plus attrayante que pour
+nous qui ne voyons rien à gagner aux nouveautés;
+mais, après tout, un de nos grands auteurs, d'il
+y a quatre mille ans, a observé que «celui qui
+lit les livres anciens trouvera toujours en eux
+quelque chose de nouveau, et que celui qui lit
+les livres nouveaux y trouvera toujours quelque
+chose d'ancien». Mais pour en revenir à la
+question que vous avez soulevée, comme il n'y
+a point parmi nous un stimulant suffisant pour
+nous porter à prendre de la peine, comme nous
+ne connaissons ni l'amour de la gloire, ni le besoin,
+s'il est des tempéraments poétiques, cette
+faculté s'exhale dans des chants, à la façon des
+oiseaux dont vous parliez tout à l'heure, mais
+faute de culture, ces chants ne trouvent point
+d'auditoire, et, faute d'auditoire, cette faculté
+s'éteint d'elle-même dans les occupations ordinaires
+de la vie.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment se fait-il que les mêmes
+motifs qui empêchent de cultiver la littérature
+ne soient pas également funestes à la science?</p>
+
+<p>&mdash;Votre question me surprend. Ce qui inspire
+le goût de la science, c'est l'amour de la
+vérité, en dehors de toute considération de
+gloire; et d'ailleurs la science, chez nous, est
+consacrée presque uniquement à des usages pratiques,
+essentiels à notre conservation sociale
+et au bien-être de notre vie quotidienne. L'inventeur
+ne demande pas la gloire et on ne lui
+en accorde aucune; il jouit d'une occupation
+qui lui plaît et ne recherche point la fatigue des
+passions. L'esprit de l'homme a besoin d'exercice
+aussi bien que son corps, et d'un exercice
+continuel plutôt que violent. Nos savants les plus
+ingénieux sont, en général, ceux qui vivent le plus
+longtemps et qui sont les plus exempts de toute
+maladie. La peinture est pour beaucoup un amusement,
+mais cet art n'est pas ce qu'il était autrefois,
+quand les grands peintres de nos différents
+peuples luttaient pour obtenir la couronne
+d'or, qui leur donnait un rang égal à celui des
+rois sous lesquels ils vivaient. Vous aurez sans
+doute observé dans notre musée combien les
+peintures étaient supérieures il y a plusieurs
+milliers d'années. C'est peut-être parce que la
+musique est en réalité plus voisine de la science
+que la poésie, qu'elle est encore le plus florissant
+de tous les arts parmi nous. Cependant,
+même à l'égard de la musique, l'absence du stimulant
+des louanges et de la gloire a empêché
+parmi nous toute grande supériorité de se manifester.
+Nous brillons plutôt par la musique
+d'ensemble, grâce à nos grands instruments mécaniques,
+dans lesquels nous nous servons beaucoup
+de l'eau<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>, que par le talent des artistes
+qui jouent seuls. Nous n'avons guère eu de compositeurs
+originaux depuis plusieurs siècles. Nos
+airs favoris sont très anciens, mais on les a enrichis
+de variations compliquées, composées par
+des musiciens inférieurs, quoique ingénieux.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Ceci peut rappeler aux savants l'invention par Néron d'une
+machine musicale, dans laquelle l'eau remplissait les fonctions
+d'un orchestre et dont il s'occupait quand la conspiration éclata
+contre lui.</p></div>
+
+<p>&mdash;N'y a-t-il donc chez les Ana aucune société
+politique animée de ces passions, sujette à ces
+crimes, et admettant ces disparités de condition,
+intellectuelles et morales, que votre tribu
+et même les Vril-ya en général, ont depuis longtemps
+laissées derrière eux dans leur marche
+vers la perfection? S'il en est ainsi, peut-être
+que dans ces sociétés l'Art et sa s&oelig;ur la Poésie
+sont encore cultivés et honorés?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a quelques sociétés de ce genre dans
+les régions les plus éloignées, mais nous ne les
+mettons pas au rang des nations civilisées; nous
+ne leur donnons pas même le nom d'Ana, et
+encore moins celui de Vril-ya. Ce sont des
+barbares, vivant surtout dans cet état inférieur,
+le Koom-Posh, qui tend nécessairement à la hideuse
+dissolution du Glek-Nas. Leur existence
+misérable se passe en luttes et en changements
+perpétuels. Quand ils ne se battent pas avec
+leurs voisins, ils se battent entre eux. Ils sont
+divisés en partis qui s'insultent, se pillent mutuellement
+quand ils ne s'assassinent pas, et cela
+pour des différences frivoles d'opinions que nous
+ne comprendrions même pas, si nous n'avions
+pas lu l'histoire et si nous n'avions passé par les
+mêmes épreuves dans les siècles d'ignorance et
+de barbarie. La moindre bagatelle suffit pour
+les faire partir en guerre. Ils prétendent tous
+être égaux, et, plus ils ont lutté dans ce but,
+détruisant les anciennes distinctions pour en
+créer de nouvelles, plus l'inégalité devient visible
+et intolérable, parce qu'il ne reste plus
+d'associations et d'affections héréditaires pour
+adoucir cette unique différence qui subsiste
+entre la majorité qui n'a rien et la minorité qui
+possède tout. Naturellement la majorité hait la
+minorité, mais ne peut s'en passer. Le grand
+nombre attaque sans cesse le petit nombre, et
+l'extermine quelquefois; mais aussitôt, une nouvelle
+minorité s'élève du sein de la majorité et
+se montre plus rude que la précédente. Car, là
+où les sociétés sont nombreuses et où le désir
+d'acquérir quelque chose est la fièvre prédominante,
+il y a peu de gagnants et beaucoup de
+perdants. Bref, le peuple dont je parle est composé
+de sauvages cherchant leur route à tâtons
+vers un rayon de lumière; leur misère mériterait
+notre pitié, si, comme des sauvages, ils ne
+provoquaient leur destruction par leur arrogance
+et leur cruauté. Pouvez-vous imaginer
+que des créatures de cette espèce, pourvues seulement
+de ces armes misérables que vous avez
+pu voir dans notre musée d'antiquités, de ces
+tubes de fer grossiers chargés de salpêtre, ont
+menacé plus d'une fois l'existence d'une tribu de
+Vril-ya, qui habite près d'eux, parce qu'ils
+disent qu'ils ont trente millions d'habitants, et
+la tribu dont je parle peut en avoir cinquante
+mille, si ces derniers n'acceptent pas leurs habitudes
+de Soc-Sec (l'art de gagner de l'argent),
+d'après certains principes commerciaux qu'ils
+ont l'impudence d'appeler une des lois de la civilisation?</p>
+
+<p>&mdash;Mais,&mdash;dis-je,&mdash;trente millions d'habitants
+sont une force formidable contre cinquante
+mille!</p>
+
+<p>Mon hôte me regarda avec étonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Étranger&mdash;dit-il&mdash;vous n'avez pas
+entendu sans doute que je vous disais que cette
+tribu appartient aux Vril-ya et qu'elle n'attend
+qu'une déclaration de guerre de la part de ces
+sauvages, afin de former une commission d'une
+demi-douzaine de petits enfants pour balayer
+toute leur population.</p>
+
+<p>À ces mots je sentis un frisson d'horreur, me
+reconnaissant plus d'affinités avec ces sauvages
+qu'avec les Vril-ya et me souvenant de tout ce
+que j'avais dit à la louange des institutions de
+la glorieuse Amérique, qu'Aph-Lin stigmatisait
+sous le nom de Koom-Posh. Je repris cependant
+mon sang-froid et demandai s'il existait
+quelque mode de locomotion grâce auquel je
+pusse voyager avec sécurité parmi ces peuples
+éloignés et téméraires.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez voyager avec sécurité, par le
+moyen du vril sur terre ou dans l'air, dans tous
+les États de notre alliance et de notre race; mais
+je ne puis répondre de votre sécurité au milieu
+de nations barbares gouvernées par des lois
+différentes des nôtres; des nations si peu éclairées
+qu'un grand nombre d'entre elles vivent
+de vol réciproque et que l'on ne pourrait pas
+chez elles laisser ses portes ouvertes même
+pendant les Heures Silencieuses.</p>
+
+<p>Ici notre conversation fut interrompue par
+l'arrivée de Taë, qui venait nous dire que, ayant
+été chargé de découvrir et de détruire l'énorme
+reptile que j'avais vu à mon arrivée, il s'était
+constamment tenu en vedette et commençait
+à croire que mes yeux m'avaient trompé, ou
+que l'animal s'était enfui, par la caverne où je
+l'avais vu, vers les régions qu'habitaient ses semblables,
+quand le monstre avait donné signe de
+sa présence par les dévastations commises autour
+d'un des lacs.</p>
+
+<p>&mdash;Et,&mdash;ajouta Taë,&mdash;je suis sûr qu'il est
+caché maintenant dans le lac. Aussi,&mdash;dit-il
+en se tournant vers moi,&mdash;j'ai pensé que cela
+pourrait vous amuser de m'accompagner pour
+voir de quelle façon nous détruisons ces désagréables
+visiteurs.</p>
+
+<p>En regardant l'enfant et en me souvenant de
+la taille énorme de l'animal qu'il se proposait de
+détruire, je me sentis frissonner de terreur pour
+lui, et peut-être pour moi, si je l'accompagnais
+dans une pareille chasse. Mais le désir que
+j'éprouvais de constater par moi-même les effets
+destructifs de ce vril tant vanté, et la peur de
+m'abaisser aux yeux d'un enfant en trahissant
+quelque crainte, l'emportèrent sur mon premier
+mouvement. Je remerciai donc Taë de l'aimable
+intérêt qu'il portait à mes plaisirs et
+me déclarai tout disposé à l'accompagner dans
+une entreprise aussi amusante.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XVIII" id="XVIII"></a>XVIII.</h2>
+
+
+<p>Comme Taë et moi, en quittant la ville et
+laissant à gauche la grande route qui y conduit,
+nous entrions dans les champs, la beauté étrange
+et solennelle du paysage, illuminé par d'innombrables
+lampes jusqu'aux limites de l'horizon,
+fascina mes yeux et me rendit pendant quelque
+temps inattentif à la conversation de mon compagnon.</p>
+
+<p>Tout le long de la route des machines faisaient
+divers travaux d'agriculture; leurs formes
+étaient nouvelles pour moi et, pour la plupart,
+fort gracieuses; car parmi ce peuple, l'art n'étant
+cultivé que pour l'utilité, le goût se montre
+dans la manière d'orner et d'embellir les objets
+utiles. Les métaux précieux et les pierres fines
+sont si abondants chez eux, qu'on en couvre les
+objets les plus ordinaires; leur amour de ce qui
+est utile les conduit à parer leurs outils et stimule
+leur imagination à un point dont ils ne se
+rendent pas compte eux-mêmes.</p>
+
+<p>Dans tous les services, soit à l'intérieur, soit
+à l'extérieur des maisons, ils se servent
+beaucoup d'automates si ingénieux, si dociles au
+pouvoir du vril, qu'ils semblent doués de raison.
+Il n'était guère possible de reconnaître si les
+formes humaines, que je voyais surveiller ou
+guider en apparence les rapides mouvements
+des vastes machines, étaient douées ou non de
+raison.</p>
+
+<p>Peu à peu, à mesure que nous marchions,
+mon intérêt fut éveillé par les remarques de mon
+compagnon, remarques pleines de vivacité et de
+pénétration. L'intelligence des enfants parmi ce
+peuple est merveilleusement précoce, peut-être
+à cause de l'habitude qu'on a de leur confier de
+très bonne heure les soins et les responsabilités
+de l'âge mûr. En causant avec Taë, je croyais
+m'entretenir avec un homme doué d'une haute
+intelligence et d'un esprit observateur et au moins
+de mon âge. Je lui demandai s'il avait quelque
+notion sur le nombre des communautés entre
+lesquelles se partageaient les Vril-ya.</p>
+
+<p>&mdash;Pas avec exactitude,&mdash;me répondit-il,&mdash;parce
+que le nombre augmente chaque année
+quand le surplus de la population émigre. Mais
+j'ai entendu dire à mon père que, suivant les derniers
+rapports, il y avait un million et demi de
+communautés parlant notre langue, adoptant nos
+institutions, nos m&oelig;urs et notre forme de gouvernement,
+sauf, je pense, avec quelques variations
+sur lesquelles vous pouvez consulter Zee avec
+plus de fruit. Elle en sait plus que la plupart des
+Ana. Un An s'occupe moins de ce qui ne le
+regarde pas qu'une Gy; les Gy-ei sont des créatures
+curieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Toutes les communautés se restreignent-elles
+au même nombre de familles ou d'habitants
+que la vôtre?</p>
+
+<p>&mdash;Non, quelque-unes ont une population
+moindre, d'autres une population plus considérable.
+Cela varie suivant le pays où elles s'établissent,
+ou le degré de perfection où elles ont
+amené leurs moyens mécaniques. Chaque communauté
+établit ses limites suivant les circonstances,
+en prenant toujours soin qu'il ne puisse
+se produire une classe pauvre, ce qui arriverait
+si la population dépassait les ressources du territoire;
+et aussi qu'aucun État ne soit trop vaste
+pour supporter un gouvernement semblable à
+celui d'une famille bien réglée. Je ne crois pas
+qu'aucune communauté Vril dépasse trente mille
+familles. Mais, ceci est une règle générale, moins
+la communauté est nombreuse, pourvu qu'il y ait
+assez de mains pour cultiver le territoire qu'elle
+occupe, plus les habitants sont riches et plus la
+somme versée au trésor général est forte, et
+surtout plus le corps politique est heureux et
+tranquille, et plus sont parfaits les produits de
+l'industrie. La tribu que tous les Vril-ya reconnaissent
+comme la plus avancée en civilisation
+et qui a amené la force du vril à son plus grand
+développement est peut-être la moins nombreuse.
+Elle se restreint à quatre mille familles;
+mais chaque pouce de son terrain est cultivé
+avec autant de soin qu'on en peut donner à un
+jardin; ses machines sont meilleures que celles
+des autres tribus et il n'y a pas de produit de
+son industrie, dans aucune branche, qui ne soit
+vendu à des prix extraordinaires aux autres
+communautés. Toutes nos tribus prennent modèle
+sur celle-là, considérant que nous atteindrions
+le plus haut point de civilisation accordé
+aux mortels, si nous pouvions unir le plus haut
+degré de bonheur au plus haut degré de culture
+intellectuelle, et il est clair que plus la
+population d'un État est petite, plus ce but devient
+facile à atteindre. Notre population est
+trop considérable pour y arriver.</p>
+
+<p>Cette réponse me fit réfléchir. Je me rappelai
+le petit État d'Athènes, composé seulement de
+vingt mille citoyens libres, et que jusqu'à ce
+jour nos plus puissants États regardent comme
+un guide suprême, un modèle en tout ce qui
+concerne l'intelligence. Mais Athènes, qui se
+permettait d'ardentes rivalités et des changements
+perpétuels, n'était certainement pas
+heureuse. Je sortis de la rêverie dans laquelle
+ces réflexions m'avaient plongé, et je ramenai
+la conversation sur le sujet des émigrations.</p>
+
+<p>&mdash;Mais,&mdash;dis-je,&mdash;quand certains d'entre
+vous quittent, tous les ans, je suppose, leur
+foyer, pour aller fonder une colonie, ils sont
+nécessairement très peu nombreux et à peine
+suffisants, même avec le secours des machines
+qu'ils emportent, pour défricher le sol, bâtir des
+villes, et former un État civilisé possédant le bien-être
+et le luxe dans lequel ils ont été élevés.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez. Toutes les tribus des
+Vril-ya sont en communication constante et déterminent
+chaque année, entre elles, le nombre
+d'émigrants d'une communauté qui se joindront
+à ceux d'une autre communauté pour former un
+État suffisant. Le lieu de l'émigration est choisi
+au moins une année à l'avance, on y envoie des
+pionniers de tous les États pour niveler les rocs,
+canaliser les eaux et construire des maisons; de
+sorte que, quand les émigrants arrivent, ils
+trouvent une ville déjà bâtie et un pays en grande
+partie défriché. La vie active que nous menons
+dans notre enfance nous fait accepter gaiement
+les voyages et les aventures. J'ai l'intention
+d'émigrer moi-même quand je serai majeur.</p>
+
+<p>&mdash;Les émigrants choisissent-ils toujours des
+pays jusque-là stériles et inhabités?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, en général, jusqu'à présent, parce
+que nous avons pour règle de ne rien détruire
+que quand cela est nécessaire à notre bien-être.
+Naturellement nous ne pouvons nous établir
+dans des pays déjà occupés par des Vril-ya, et,
+si nous prenons les terres cultivées d'autres Ana,
+il faut que nous détruisions complètement les
+premiers habitants. Quelquefois nous prenons
+des terrains vagues, et il arrive que quelque
+race ennuyeuse et querelleuse d'Ana, surtout si
+elle est soumise au Koom-Posh ou au Glek-Nas,
+se plaint de notre voisinage et nous cherche
+querelle. Alors, naturellement, comme ils menacent
+notre sécurité, nous les détruisons. Il
+n'y a pas moyen de s'entendre avec une race
+assez idiote pour changer toujours de forme de
+gouvernement. Le Koom-Posh,&mdash;dit l'enfant se
+servant de métaphores frappantes,&mdash;est bien
+mauvais, mais il a de la cervelle, quoiqu'elle soit
+derrière sa tête, et il ne manque pas de c&oelig;ur.
+Mais dans le Glek-Nas, le c&oelig;ur et la tête de la
+créature disparaissent, et elle n'est plus que
+dents, griffes et ventre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous servez d'expressions bien fortes.
+Permettez-moi de vous dire que je me fais gloire
+d'appartenir à un pays gouverné par le Koom-Posh.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'étonne plus de vous voir ici, si
+loin de chez vous,&mdash;dit Taë.&mdash;Quel était l'état
+de votre pays avant d'en venir au Koom-Posh?</p>
+
+<p>&mdash;C'était une colonie d'émigrants.... comme
+ceux que vous envoyez vous-mêmes hors de vos
+communautés.... mais elle différait de vos colonies
+en ce qu'elle dépendait de l'État d'où
+venaient les émigrants. Elle secoua ce joug,
+et, couronnée d'une gloire éternelle, elle devint
+un Koom-Posh.</p>
+
+<p>&mdash;Une gloire éternelle! Et depuis combien
+de temps dure le Koom-Posh?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis cent ans environ.</p>
+
+<p>&mdash;Le temps de la vie d'un An, c'est une très
+jeune communauté. En beaucoup moins de cent
+ans, votre Koom-Posh sera arrivé au Glek-Nas.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, les plus vieux États du monde dont je
+viens ont tant de confiance en sa durée, que peu
+à peu ils arrivent à modeler leurs institutions sur
+les nôtres, et leurs politiques les plus profonds
+disent que les tendances irrésistibles de ces vieux
+États sont vers le Koom-Posh, que cela leur
+plaise ou non.</p>
+
+<p>&mdash;Les vieux États?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, les vieux États.</p>
+
+<p>&mdash;Avec des populations très peu nombreuses
+relativement à l'étendue qu'ils occupent?</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, avec des populations très
+nombreuses proportionnellement au territoire.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois! de vieux États sans doute!.... si
+vieux qu'ils vont tomber en décomposition s'ils
+ne se débarrassent de ce surplus de population
+comme nous le faisons. De très vieux États!....
+très... très vieux! Dites-moi, Tish, trouveriez-vous
+sage qu'un vieillard essayât de faire la roue sur
+les pieds et les mains comme le font les enfants?
+Et si vous lui demandiez pourquoi il se livre à
+ces enfantillages et qu'il vous répondît qu'en
+imitant les très jeunes enfants il redeviendra enfant
+lui-même, cela ne vous ferait-il pas rire?
+L'histoire ancienne abonde en événements de ce
+genre, qui ont eu lieu il y a plusieurs milliers
+d'années, et chaque exemple prouve qu'un vieil
+État qui joue au Koom-Posh tombe bientôt
+dans le Glek-Nas. Alors par horreur de lui-même,
+il demande à grands cris un maître,
+comme un vieillard qui radote demande un
+garde-malade, et après une succession plus ou
+moins longue de maîtres ou de gardes-malades,
+ce vieil État meurt et disparaît de l'histoire. Un
+très vieil État jouant au Koom-Posh est comme
+un vieillard qui démolit la maison à laquelle il
+est habitué et qui s'est tellement épuisé à la
+renverser que, tout ce qu'il peut faire pour la
+rebâtir, c'est d'édifier une hutte branlante dans
+laquelle lui et ses successeurs crient d'une voix
+lamentable: Comme le vent souffle!.... Comme
+les murs tremblent!....</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Taë, je tiens compte de vos préjugés
+peu éclairés que tout écolier instruit dans
+un Koom-Posh pourrait aisément contredire,
+quoiqu'il pût ne pas être doué de cette connaissance
+si précoce que vous me montrez de l'histoire
+ancienne.</p>
+
+<p>&mdash;Moi savant!.... pas le moins du monde.
+Mais un écolier, élevé dans votre Koom-Posh,
+demanderait-il à son bisaïeul ou à sa bisaïeule
+de se tenir la tête en bas et les pieds en l'air? Et
+si les pauvres vieillards hésitaient, leur dirait-il:
+Que craignez-vous? Voyez comme je le fais!</p>
+
+<p>&mdash;Taë, je dédaigne de discuter avec un enfant
+de votre âge. Je vous répète que je tiens
+compte en cela du manque de cette culture que
+le Koom-Posh peut seul donner.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, à mon tour,&mdash;dit Taë, avec cet air
+de bon ton gracieux mais hautain qui caractérise
+sa race,&mdash;je tiens compte de ce que vous
+n'avez pas été élevé parmi les Vril-ya, et je vous
+supplie de me pardonner si j'ai manqué de respect
+pour les opinions et les habitudes d'un si
+aimable.... Tish!</p>
+
+<p>J'aurais dû faire remarquer plus tôt que mon
+hôte et sa famille m'appelaient familièrement
+Tish; c'est un nom poli et usuel, signifiant par
+métaphore un petit barbare, et littéralement
+une petite Grenouille; ses enfants l'emploient
+sous forme de caresse pour les Grenouilles apprivoisées
+qu'ils élèvent dans leurs jardins.</p>
+
+<p>Nous avions atteint les bords d'un lac et Taë
+s'arrêta pour me montrer les ravages faits dans
+les champs environnants.</p>
+
+<p>&mdash;L'ennemi est certainement sous les eaux de
+ce lac,&mdash;dit Taë.&mdash;Remarquez les bandes de
+poissons réunies près des bords. Les grands et les
+petits, qui sont habituellement leur proie, tous
+oublient leurs instincts en présence de l'ennemi
+commun. Ce reptile doit certainement appartenir
+à la classe des Krek-a, classe plus féroce
+qu'aucune autre et qu'on dit appartenir aux rares
+espèces encore vivantes parmi celles qui habitaient
+le monde avant la création des Ana.
+L'appétit du Krek est insatiable, il se nourrit
+également de végétaux et d'animaux, mais ses
+mouvements sont trop lents pour que les élans
+au pied léger aient rien à craindre de lui. Son
+met favori est l'An s'il peut le surprendre; c'est
+pour cela que les Ana le détruisent sans pitié
+dès qu'il pénètre sur leur domaine. J'ai entendu
+dire que quand nos ancêtres défrichèrent cette
+contrée, ces monstres et d'autres semblables
+abondaient, et comme le vril n'était pas encore
+découvert beaucoup des nôtres furent dévorés.
+Il fut impossible de détruire tout à fait ces
+bêtes avant cette découverte, qui fait la puissance
+et la civilisation de notre race; mais quand
+nous fûmes familiarisés avec l'usage du vril,
+toutes les créatures hostiles à notre race furent
+promptement détruites. Cependant une fois par
+an ou à peu près, un de ces énormes reptiles
+quitte les districts sauvages et inhabités, et je
+me souviens qu'une jeune Gy qui se baignait
+dans ce lac fut dévorée par l'un d'eux. Si elle
+avait été à terre et armée de sa baguette il n'aurait
+pas même osé se montrer; car ce reptile,
+comme tous les animaux sauvages, a un instinct
+merveilleux qui le met en garde contre
+tout être porteur d'une baguette à vril. Comment
+ils enseignent à leurs petits à l'éviter sans l'avoir
+jamais vue, c'est un de ces mystères dont vous
+pouvez demander l'explication à Zee, car je ne le
+connais pas<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>. Tant que je resterai là, le monstre
+ne sortira pas de sa cachette; mais nous l'en
+ferons sortir en lui offrant un leurre.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Par cet instinct, le reptile ressemble à nos oiseaux et à nos
+animaux sauvages, qui ne se risquent pas à portée d'un homme
+armé d'un fusil. Quand les premiers fils électriques furent installés,
+les perdrix les heurtaient dans leur vol et tombaient blessées.
+Maintenant, les plus jeunes générations de perdrix ne
+s'exposent jamais à pareil accident.</p></div>
+
+<p>&mdash;Ne sera-ce pas bien difficile?</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout. Asseyez-vous là-bas sur ce
+rocher à environ cent pas du lac, je vais me
+retirer à quelque distance. Bientôt le reptile
+vous verra ou vous sentira, et, s'apercevant que
+vous n'êtes pas armé de vril, il s'avancera
+pour vous dévorer. Aussitôt qu'il sera hors de
+l'eau, il est à moi.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous dire que je dois servir d'appât
+à ce terrible monstre qui pourrait m'engloutir
+en une seconde! Je vous prie de m'excuser.</p>
+
+<p>L'enfant se mit à rire.</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez rien,&mdash;dit-il,&mdash;asseyez-vous
+seulement et restez tranquille.</p>
+
+<p>Au lieu d'obéir, je fis un bond et j'allais m'enfuir
+à toutes jambes, quand Taë me toucha
+légèrement l'épaule et fixa ses yeux sur les
+miens: je fus cloué au sol. Toute volonté m'abandonna.
+Soumis aux gestes de l'enfant, je le
+suivis vers le rocher qu'il m'avait indiqué et
+m'y assis en silence. Quelques-uns de mes lecteurs
+ont vu quelque chose des effets vrais ou
+faux de l'électro-biologie. Aucun professeur de
+cette science incertaine n'était parvenu à dominer
+un seul de mes mouvements ou une seule de
+mes pensées, mais je n'étais plus qu'une machine
+dans les mains de ce terrible enfant. Il étendit
+ses ailes, prit son essor, et s'abattit dans un bouquet
+de bois qui couronnait une colline peu éloignée.</p>
+
+<p>J'étais seul; je tournai les yeux avec une sensation
+d'horreur indescriptible vers le lac, et,
+comme enchaîné par un charme, je les tins fixés
+sur l'eau. Au bout de dix à quinze minutes, qui
+me parurent des siècles, la surface calme de l'eau,
+étincelant sous la lumière des lampes, commença
+à s'agiter vers le centre. Au même moment,
+les bandes de poissons réunis près des
+bords commencèrent à manifester leur terreur à
+l'approche de l'ennemi en sautant hors de l'eau;
+leur course produisait une sorte de bouillonnement
+circulaire. Je les voyais fuir précipitamment
+çà et là, quelques-uns même se lancèrent sur le
+rivage. Un sillon long, sombre, onduleux, s'avançait
+sur l'eau de plus en plus près du bord, jusqu'à
+ce que l'énorme tête du reptile sortît, ses
+mâchoires armées de crocs formidables, et ses
+yeux ternes fixés d'un air affamé sur l'endroit
+où je me trouvais. Il posa ses pieds de devant
+sur le rivage, puis sa large poitrine, couverte
+d'écailles, comme d'une armure, des deux côtés,
+et, au milieu, laissant voir une peau ridée d'un
+jaune terne et venimeux; bientôt il fut tout entier
+hors de l'eau; il était long de cent pieds
+au moins de la tête à la queue. Encore un pas
+de ces pieds effroyables et il était sur moi. Je
+n'étais séparé de cette horrible mort que par
+quelques secondes quand, tout à coup, une sorte
+d'éclair traversa l'air, la foudre éclata, et, en
+moins de temps qu'il n'en faut à un homme
+pour respirer, enveloppa le monstre; puis, au
+moment où l'éclair s'éteignait, je vis devant moi
+une masse noire, carbonisée, déformée, quelque
+chose de gigantesque, mais dont les contours
+avaient été détruits par la flamme, et qui s'en
+allait rapidement en cendres et en poussière. Je
+demeurai assis sans voix et glacé de terreur:
+ce qui avait été de l'horreur était maintenant
+une sorte de crainte respectueuse.</p>
+
+<p>Je sentis la main de l'enfant se poser sur ma
+tête, la peur me quitta.... le charme était rompu,
+je me levai.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez avec quelle facilité les Vril-ya
+détruisent leurs ennemis,&mdash;me dit Taë.</p>
+
+<p>Puis, s'approchant du rivage, il contempla
+les restes défigurés du monstre et dit tranquillement:&mdash;</p>
+
+<p>&mdash;J'ai détruit des animaux plus grands,
+mais aucun avec tant de plaisir que celui-ci.
+Oui, c'est un Krek; quelles souffrances n'a-t-il
+pas dû infliger pendant sa vie!</p>
+
+<p>Il prit alors les pauvres poissons qui s'étaient
+jetés à terre et les remit avec bonté dans leur
+élément.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIX" id="XIX"></a>XIX.</h2>
+
+
+<p>Pour retourner à la ville, Taë me fit prendre
+un chemin plus long que celui que nous avions
+pris en venant; il voulait me montrer ce que
+j'appellerai familièrement la Station d'où partent
+les émigrants et les voyageurs qui se rendent
+chez une autre tribu. J'avais déjà exprimé
+le désir de voir les véhicules des Vril-ya. Je vis
+qu'ils étaient de deux sortes, les uns pour les
+voyages par terre, les autres pour les voyages
+aériens: les premiers étaient de toutes tailles
+et de toutes formes, quelques-uns n'étaient pas
+plus grands qu'une de nos voitures ordinaires,
+d'autres étaient de véritables maisons mobiles
+à un étage et contenant plusieurs chambres
+meublées suivant les idées de confort et de luxe
+des Vril-ya. Les véhicules aériens étaient faits
+de matières légères, ne ressemblant pas du tout
+à nos ballons, mais plutôt à nos bateaux de
+plaisance, avec une barre et un gouvernail, de
+larges ailes ou palettes, et une machine mue
+par le vril. Tous les véhicules, soit pour terre,
+soit pour air, étaient également mus par ce
+puissant et mystérieux agent.</p>
+
+<p>Je vis un convoi prêt à partir, mais il contenait
+peu de voyageurs; il transportait surtout des
+marchandises et se dirigeait vers un État voisin;
+car il se fait beaucoup de commerce entre les
+différentes tribus de Vril-ya. Je puis faire observer
+ici que leur monnaie courante ne consiste
+pas en métaux précieux, trop communs chez
+eux pour cet usage. La petite monnaie, dont
+on se sert ordinairement, est faite avec un coquillage
+fossile particulier, reste peu abondant
+de quelque déluge primitif ou de quelque autre
+convulsion de la nature, dans laquelle l'espèce
+s'est perdue. Ce coquillage est petit, plat comme
+l'huître, et il se polit comme une pierre précieuse.
+Cette monnaie circule parmi toutes les
+tribus Vril-ya. Leurs affaires les plus considérables
+se font à peu près comme les nôtres, au
+moyen de lettres de change et de plaques minces
+de métal qui remplacent nos billets de banque.
+Permettez-moi de profiter de cette occasion
+pour dire que les impôts, dans la tribu que je
+voyais, étaient très considérables, comparés à
+la population. Mais je n'ai jamais entendu dire
+que personne en murmurât, car ils étaient consacrés
+à des objets d'utilité universelle et nécessaires
+même à la civilisation de la tribu. La
+dépense à faire pour éclairer un si grand territoire,
+pour pourvoir aux besoins des émigrants,
+maintenir en état les édifices publics où
+l'on satisfaisait aux divers besoins intellectuels de
+la nation, depuis la première éducation des enfants,
+jusqu'au Collège des Sages, toujours occupés
+à essayer de nouvelles expériences; tout cela
+demandait des fonds considérables. Je dois ajouter
+encore une dépense qui me parut singulière.
+J'ai déjà dit que tout le travail manuel était
+fait par les enfants jusqu'à ce qu'ils atteignissent
+l'âge du mariage. L'État paie ce travail et à un
+prix beaucoup plus élevé que celui même que
+nous payons aux États-Unis. Suivant leurs théories,
+chaque enfant, mâle ou femelle, quand il
+atteint l'époque du mariage et sort, par conséquent,
+de l'âge du travail, doit avoir acquis assez
+de fortune pour vivre dans l'indépendance le
+reste de ses jours. Comme tous les enfants,
+quelle que soit la fortune des parents, doivent
+servir également, tous sont payés suivant leur
+âge ou la nature de leurs services. Quand les
+parents gardent un enfant à leur service, ils doivent
+payer au trésor public le même prix que l'État
+paye aux enfants qu'il emploie, et cette somme
+est remise à l'enfant quand son travail expire.
+Cette habitude sert sans doute à rendre la notion
+de l'égalité familière et agréable, et on peut
+dire que les enfants forment une démocratie,
+avec autant de vérité qu'on peut ajouter que les
+adultes forment une aristocratie. La politesse
+exquise et la délicatesse des manières des Vril-ya,
+la générosité de leurs sentiments, la liberté
+absolue qu'ils ont de suivre leurs goûts, la douceur
+de leurs relations domestiques, où ils font
+preuve d'une générosité qui ne se défie jamais
+des actes ni des paroles du prochain; tout cela
+fait des Vril-ya la noblesse la plus parfaite,
+qu'un disciple politique de Platon ou de Sidney
+ait jamais pu rêver pour une république aristocratique.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XX" id="XX"></a>XX.</h2>
+
+
+<p>À partir de l'expédition que je viens de raconter,
+Taë me fit de fréquentes visites. Il s'était
+pris d'affection pour moi et je le lui rendais cordialement.
+Comme il n'avait pas encore douze ans
+et qu'il n'avait pas commencé le cours d'études
+scientifiques par lequel l'enfance se termine chez
+ce peuple, mon intelligence était moins inférieure
+à la sienne qu'à celle des membres plus âgés de
+sa race, surtout des Gy-ei, et, par-dessus tout, à
+celle de l'admirable Zee. Chez les Vril-ya, les enfants,
+sur l'esprit desquels pèsent tant de devoirs
+actifs et de graves responsabilités, ne sont pas
+très gais; mais Taë, avec toute sa sagesse, avait
+beaucoup de cette bonne humeur et de cette gaieté
+qui distinguent souvent des hommes de génie
+dans un âge assez avancé. Il trouvait dans ma société
+le même plaisir qu'un enfant du même âge,
+dans notre monde, éprouve dans la compagnie
+d'un chien favori ou d'un singe. Il s'amusait à
+m'apprendre les habitudes de son pays, comme
+certain neveu que j'ai s'amuse à faire marcher
+son caniche sur ses pattes de derrière ou à le
+faire sauter dans un cerceau. Je me prêtais avec
+complaisance à ces expériences, mais je ne
+réussis jamais aussi bien que le caniche. J'avais
+grande envie d'apprendre à me servir des ailes
+dont les plus jeunes Vril-ya se servent avec autant
+d'adresse et de facilité que nous de nos bras
+ou de nos jambes, mais mes essais furent suivis
+de contusions assez graves pour me faire renoncer
+à ce projet.</p>
+
+<p>Ces ailes, comme je l'ai déjà dit, sont très
+grandes, tombent jusqu'aux genoux et, au repos,
+elles sont rejetées en arrière de façon à former
+un manteau fort gracieux. Elles sont faites des
+plumes d'un oiseau gigantesque qui est commun
+dans les rochers de ce pays; ces plumes sont
+blanches, quelquefois rayées de rouge. Les ailes
+sont attachées aux épaules par des ressorts
+d'acier légers mais solides; quand elles sont
+étendues, les bras glissent dans des coulisses
+pratiquées à cet effet et formant comme une
+forte membrane centrale. Quand les bras se
+lèvent, une doublure tubulaire de la veste ou
+de la tunique s'enfle par des moyens mécaniques,
+se remplit d'air, qu'on peut augmenter ou
+diminuer par le mouvement des bras, et sert à
+soutenir tout le corps comme sur des vessies. Les
+ailes et l'appareil, assez semblable à un ballon,
+sont fortement chargés de vril, et quand le
+corps flotte, il semble avoir beaucoup perdu de
+son poids. Je trouvai toujours facile de m'élancer
+du sol; même quand les ailes étaient étendues,
+il était difficile de ne pas s'élever; mais
+c'était là que commençaient la difficulté et le
+danger. J'étais tout à fait impuissant à me servir
+de mes ailes, quoique sur terre on me regarde
+comme un homme singulièrement alerte et
+adroit aux exercices du corps et que je sois
+excellent nageur. Je ne pouvais faire que des
+efforts confus et maladroits. J'obéissais à mes
+ailes au lieu de leur commander, et quand, par
+un violent effort musculaire, et, je dois le dire
+franchement, avec cette force que donne une
+excessive frayeur, j'arrêtais leur mouvement et
+les ramenais contre mon corps, il me semblait
+que ni les ailes ni les vessies n'avaient plus la
+force de me soutenir, comme quand on laisse
+échapper l'air d'un ballon, et je tombais précipité
+à terre. Quelques mouvements spasmodiques
+me préservaient d'être mis en pièces, mais ne
+me sauvaient pas des contusions ni de l'étourdissement
+d'une lourde chute. J'aurais cependant
+persévéré dans mes tentatives, sans les avis
+et les ordres de la savante Zee, qui avait eu
+l'obligeance d'assister à mes essais et qui, la
+dernière fois, en volant au-dessous de moi, me
+reçut dans ma chute sur ses grandes ailes étendues
+et m'empêcha de me briser la tête sur le
+toit de la pyramide d'où j'avais pris mon vol.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois,&mdash;dit-elle,&mdash;que vos tentatives
+sont vaines, non par la faute des ailes et du reste
+de l'appareil, ni par suite d'aucune imperfection
+ou d'aucune mauvaise conformation de votre
+corps, mais à cause de la faiblesse naturelle et
+par suite irrémédiable de votre volonté. Sachez
+que l'empire de la volonté sur les effets de ce
+fluide que les Vril-ya ont maîtrisé ne fut jamais
+atteint par ceux qui le découvrirent, ni par une
+seule génération; il s'est accru peu à peu comme
+les autres facultés de notre race, en se transmettant
+des pères aux enfants, de sorte qu'il est devenu
+comme un instinct. Un petit enfant, chez
+nous, vole aussi naturellement et aussi spontanément
+qu'il marche. Il se sert de ses ailes artificielles
+avec autant de sécurité qu'un oiseau se
+sert de ses ailes naturelles. Je n'avais pas assez
+pensé à cela quand je vous ai permis de tenter
+une expérience qui me séduisait, car je désirais
+vous avoir comme compagnon. J'abandonne
+maintenant ces essais. Votre vie me devient
+chère.</p>
+
+<p>Ici la voix et le visage de la jeune Gy s'adoucirent
+et je me sentis plus alarmé que je ne
+l'avais été dans mes tentatives aériennes.</p>
+
+<p>Pendant que je parle des ailes, je ne dois pas
+omettre de rapporter une coutume des Gy-ei,
+qui me paraît charmante et qui indique bien
+la tendresse de leurs sentiments. Tant qu'elle
+est jeune fille, la Gy porte des ailes, elle se
+joint aux Ana dans leurs jeux aériens, elle s'aventure
+seule dans les régions éloignées du
+monde souterrain: par la hardiesse et la hauteur
+de son vol elle l'emporte sur les Ana,
+aussi bien que par la grâce de ses mouvements.
+Mais à partir du jour du mariage, elle ne porte
+plus d'ailes, elle les suspend de ses propres mains
+au-dessus de la couche nuptiale, pour ne les reprendre
+que si les liens du mariage sont rompus
+par la mort ou le divorce.</p>
+
+<p>Quand les yeux et la voix de Zee s'adoucirent
+ainsi, et à cette vue j'éprouvai je ne sais quel
+pressentiment qui me fit frissonner, Taë, qui
+nous accompagnait dans notre vol et qui,
+comme un enfant, s'était amusé de ma maladresse,
+plus qu'il n'avait été touché de mes
+frayeurs et du danger que je courais, se balançait
+au-dessus de nous sur ses ailes étendues et
+planait immobile et calme dans l'atmosphère toujours
+lumineuse; il entendit les tendres paroles
+de Zee, se mit à rire tout haut, et s'écria:&mdash;</p>
+
+<p>&mdash;Si le Tish ne peut apprendre à se servir
+de ses ailes, tu pourras encore être sa compagne,
+Zee; tu suspendras les tiennes.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXI" id="XXI"></a>XXI.</h2>
+
+<p>J'avais depuis longtemps remarqué chez la
+savante et forte fille de mon hôte ce sentiment
+de tendre protection que, sur terre comme sous
+terre, le Tout-Puissant a mis au c&oelig;ur de la
+femme. Mais jusqu'à ce moment je l'avais attribué
+à cette affection pour les jouets favoris que
+les femmes de tout âge partagent avec les enfants.
+Je m'aperçus alors avec peine que le
+sentiment avec lequel Zee daignait me regarder
+était bien différent de celui que j'inspirais à
+Taë. Mais cette découverte ne me donna aucune
+des sensations de plaisir qui chatouillent la vanité
+de l'homme quand il s'aperçoit de l'opinion
+flatteuse que le beau sexe a de lui; elle ne me
+fit éprouver au contraire que la peur. Cependant
+de toutes les Gy-ei de la tribu, si Zee était
+la plus savante et la plus forte, c'était aussi,
+sans contredit, la plus douce et la plus aimée.
+Le désir d'aider, de secourir, de protéger, de
+soulager, de rendre heureux semblait remplir
+tout son être. Quoique les misères diverses qui
+naissent de la pauvreté et du crime soient inconnues
+dans le système social des Vril-ya, toutefois
+aucun savant n'a encore découvert dans
+le vril une puissance qui pût bannir le chagrin
+de la vie. Or, partout où le chagrin se montrait,
+on était sûr de trouver Zee dans son rôle de consolatrice.
+Une Gy ne pouvait-elle s'assurer
+l'amour de l'An pour lequel elle soupirait? Zee
+allait la trouver et employait toutes les ressources
+de sa science, tous les charmes de sa sympathie,
+à soulager cette douleur qui a tant besoin
+de s'épancher en confidences. Dans les rares
+occasions où une maladie grave attaquait l'enfance
+ou la jeunesse, et dans les cas, moins
+rares, où les rudes et aventureuses occupations
+des enfants causaient quelque accident douloureux
+ou quelque blessure, Zee abandonnait ses
+études ou ses jeux pour se faire médecin et
+garde-malade. Elle prenait pour but habituel de
+ses promenades aériennes les frontières où des
+enfants montaient la garde pour surveiller les
+explosions des forces hostiles de la nature et
+repousser l'invasion des animaux féroces, de
+façon à pouvoir les prévenir des dangers que sa
+science devinait ou prévoyait, ou les secourir
+si quelque mal les atteignait. Ses études mêmes
+étaient dirigées par le désir et la volonté de faire
+le bien. Était-elle informée de quelque nouvelle
+invention dont la connaissance pût être utile à
+ceux qui exerçaient un art ou un métier? Elle
+s'empressait de la leur communiquer et de la
+leur expliquer. Quelque vieillard du Collège des
+Sages était-il embarrassé et fatigué d'une recherche
+pénible? Elle se consacrait patiemment
+à l'aider, s'occupait pour lui des détails, l'encourageait
+par un sourire plein d'espérance,
+l'excitait par ses idées lumineuses; elle devenait
+en un mot pour lui un bon génie visible qui
+donnait la force et l'inspiration. Elle montrait
+la même tendresse pour les créatures inférieures.
+Je l'ai souvent vue rapporter chez elle des
+animaux malades ou blessés et les soigner
+comme un père pourrait soigner un enfant. Plus
+d'une fois assis sur le balcon, ou jardin suspendu,
+sur lequel s'ouvrait ma fenêtre, je l'ai vue s'élever
+dans l'air sur ses ailes brillantes. Tout à
+coup des groupes d'enfants qui l'apercevaient
+au-dessus d'eux s'élançaient vers elle en la saluant
+de cris joyeux, se groupaient et jouaient
+autour d'elle, l'entourant comme d'un cercle de
+joie innocente. Quand je me promenais avec elle
+dans les rochers et les vallées de la campagne,
+les élans la sentaient ou la voyaient de loin, ils
+venaient la rejoindre en bondissant et en demandant
+une caresse de sa main, et ils la suivaient
+jusqu'à ce qu'elle les renvoyât par un léger murmure
+musical qu'elle les avait habitués à comprendre.
+Il est de mode parmi les jeunes Gy-ei
+de porter sur la tête un cercle ou diadème, garni
+de pierres semblables à des opales qui forment
+quatre pointes ou rayons en formes d'étoiles.
+Les pierres sont ordinairement sans éclat, mais
+si on les touche avec la baguette du vril elles
+jettent une flamme brillante qui voltige et qui
+éclaire sans brûler. Cette couronne leur sert
+d'ornement dans les fêtes, et de lampe quand
+elles voyagent au delà des régions artificiellement
+éclairées et se trouvent dans l'obscurité.
+Parfois, quand je voyais la figure pensive et
+majestueuse de Zee illuminée par l'auréole de ce
+diadème, je ne pouvais croire qu'elle fût une
+créature mortelle et je courbais mon front,
+comme devant une apparition céleste. Mais
+jamais mon c&oelig;ur n'éprouva pour ce type superbe
+de la plus noble beauté féminine le
+moindre sentiment d'amour humain. Peut-être
+cela vient-il de ce que dans notre race
+l'orgueil de l'homme domine assez ses passions
+pour que la femme perde à ses yeux tous ses
+charmes de femme dès qu'il la sent de tous
+points supérieure à lui-même. Mais par quelle
+étrange fascination cette fille incomparable d'une
+race qui, dans sa puissance et sa félicité, mettait
+toutes les autres races au rang des barbares,
+avait-elle daigné m'honorer de sa préférence? Je
+passais parmi les miens pour avoir bonne mine,
+mais les plus beaux hommes de ma race auraient
+paru insignifiants à côté du type de beauté
+sereine et grandiose qui caractérise les Vril-ya.</p>
+
+<p>Il est probable que la nouveauté, la différence
+même qui existait entre moi et les hommes qu'elle
+était habituée à voir avaient tourné vers moi les
+pensées de Zee. Le lecteur verra plus loin que
+cette cause pouvait suffire à expliquer la prédilection
+que me témoigna une autre Gy, à peine
+sortie de l'enfance et à tous égards inférieure à
+Zee. Mais tous ceux qui réfléchiront à la tendresse
+de caractère de la fille d'Aph-Lin comprendront
+que la principale source de l'attrait qu'elle ressentait
+pour moi était son désir instinctif de secourir,
+de soulager, de protéger les faibles et, par
+sa protection, de les soutenir et de les élever.
+Aussi, quand je regarde en arrière, est-ce ainsi
+que je m'explique cette unique faiblesse, indigne
+de son grand c&oelig;ur et qui abaissa la fille des
+Vril-ya jusqu'à ressentir une affection de femme
+pour un être aussi inférieur à elle-même que
+l'était l'hôte de son père. Quoi qu'il en soit, la
+pensée que j'avais inspiré une pareille affection
+me remplissait de terreur. J'étais effrayé de ses
+perfections mêmes, de son pouvoir mystérieux
+et des ineffaçables différences qui séparaient sa
+race de la mienne. À cette terreur se mêlait, je
+dois le confesser, la crainte, plus matérielle et
+plus vile des périls auxquels devait m'exposer la
+préférence qu'elle m'accordait.</p>
+
+<p>Pouvait-on supposer un instant que les parents
+et la famille de cet être supérieur vissent sans
+indignation et sans dégoût la possibilité d'une
+union entre elle et un Tish? Ils ne pouvaient ni
+la punir, elle, ni l'enfermer, ni l'empêcher d'agir.
+Dans la vie domestique, pas plus que dans la vie
+politique, ils n'admettent l'emploi de la force.
+Mais ils pouvaient guérir sa folie par un éclair
+de vril à mon adresse.</p>
+
+<p>Dans ce péril, heureusement, ma conscience
+et mon honneur ne me reprochaient rien. Mon
+devoir, si la préférence de Zee continuait à se
+manifester, devenait bien clair. Il me fallait
+avertir mon hôte, avec toute la délicatesse qu'un
+homme bien élevé doit montrer quand il confie à
+un autre la moindre faveur dont une femme a
+daigné l'honorer. Je serais ainsi délivré de toute
+responsabilité; l'on ne pourrait me soupçonner
+d'avoir volontairement contribué à faire naître
+les sentiments de Zee: la sagesse de mon hôte
+lui suggérerait sans doute un moyen de me tirer
+de ce pas difficile. En prenant cette résolution
+j'obéissais à l'instinct ordinaire des hommes
+honnêtes et civilisés, qui, tout capables d'erreur
+qu'ils soient, préfèrent le droit chemin toutes
+les fois qu'il est évidemment contre leur goût,
+leur intérêt et leur sécurité de prendre le mauvais.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXII" id="XXII"></a>XXII.</h2>
+
+
+<p>Comme on a pu le voir, Aph-Lin n'avait pas
+essayé de me mettre en rapports fréquents et
+libres avec ses compatriotes. Tout en comptant
+sur ma promesse de ne rien révéler du monde
+que j'avais quitté, et encore plus sur celle des
+gens auxquels il avait recommandé de ne pas me
+questionner, comme Zee l'avait fait pour Taë, cependant
+il n'était pas assuré, que si l'on me laissait
+communiquer avec des personnes que mon
+aspect surprendrait, j'eusse la force de résister
+à leurs questions. Quand je sortais, je n'étais
+donc jamais seul; j'étais accompagné par un
+des membres de la famille de mon hôte ou par
+mon jeune ami Taë. Bra, la femme d'Aph-Lin,
+sortait rarement au delà des jardins qui entouraient
+la maison; elle aimait à lire les &oelig;uvres de
+la littérature ancienne, où étaient racontées quelques
+aventures romanesques qu'on ne trouvait
+pas dans les livres modernes, ainsi que la peinture
+d'existences extraordinaires à ses yeux et intéressantes
+pour son imagination. Cette peinture,
+qui ressemblait assez à notre vie sur la terre
+avec nos douleurs, nos fautes, nos passions, lui
+faisait le même effet qu'à nous les Contes de Fées
+ou les <i>Mille et une Nuits</i>. Mais son amour de la
+lecture n'empêchait pas Bra de s'acquitter de ses
+devoirs de maîtresse de maison dans l'intérieur
+le plus riche de toute la ville. Elle faisait chaque
+jour la ronde dans toutes les chambres, afin de
+voir si les automates et les autres machines
+étaient en bon ordre; si les nombreux enfants
+qu'Aph-Lin employait, soit à son service particulier,
+soit à un service public, recevaient les
+soins qui leur étaient dus. Bra s'occupait aussi
+des comptes de toute la propriété, et son grand
+plaisir était d'aider son mari dans les affaires
+qui se rapportaient à son office de grand administrateur
+du Département des Lumières. Toutes
+ces occupations la retenaient beaucoup chez
+elle. Les deux fils achevaient leur éducation au
+Collège des Sages. L'aîné, qui avait une vive
+passion pour la mécanique, surtout en ce qui
+touchait les horloges et les automates, s'était
+décidé en faveur de cette profession et travaillait,
+en ce moment, à construire une boutique ou un
+magasin où il pût exposer et vendre ses inventions.
+Le plus jeune préférait l'agriculture et les
+travaux de la campagne, et, quand il ne suivait
+pas les cours du Collège, où il étudiait surtout
+les théories agricoles, il se consacrait aux
+applications pratiques qu'il en faisait sur le
+domaine paternel. On voit par là combien l'égalité
+des rangs est complètement établie chez ce peuple.
+Un boutiquier jouit exactement de la même
+considération qu'un grand propriétaire foncier.
+Aph-Lin était le membre le plus riche de la communauté;
+son fils aîné préférait le commerce
+à toute autre profession, et ce choix ne passait
+nullement pour dénoter un manque d'élévation
+dans les idées. Il avait examiné ma montre avec
+un grand intérêt; le travail en était nouveau
+pour lui; et il fut enchanté quand je lui en fis
+cadeau. Peu de temps après, il me rendit mon
+présent avec intérêts en m'offrant une montre
+qui était son &oelig;uvre et qui marquait à la fois les
+heures qu'indiquait la mienne et les divisions
+du temps en usage chez les Vril-ya. J'ai encore
+cette montre qui a été fort admirée des meilleurs
+horlogers de Londres et de Paris. Elle est
+en or, les chiffres et les aiguilles en diamants,
+et elle joue en sonnant les heures un air favori
+des Vril-ya. Elle n'a besoin d'être remontée que
+tous les dix mois et elle ne s'est jamais dérangée
+depuis que je l'ai. Ces deux frères étant ainsi
+occupés, mes compagnons ordinaires, quand je
+sortais, étaient mon hôte ou sa fille. Pour exécuter
+l'honorable dessein que j'avais formé, je
+commençai à m'excuser quand Zee m'invita à
+sortir seul avec elle, et je saisis une occasion où
+la savante jeune fille faisait une conférence au
+Collège des Sages pour demander à Aph-Lin de
+me conduire à sa maison de campagne. Cette
+maison était à quelque distance de la ville et,
+comme Aph-Lin n'aimait pas à marcher et que
+j'avais renoncé à voler, nous nous dirigeâmes
+vers notre destination dans un bateau aérien
+appartenant à mon hôte. Un enfant de huit ans
+à son service nous conduisit. Nous étions couchés,
+mon hôte et moi, sur des coussins et je
+trouvai ce mode de locomotion très doux et très
+confortable.</p>
+
+<p>&mdash;Aph-Lin,&mdash;dis-je,&mdash;j'espère ne pas vous
+déplaire, si je vous demande la permission de
+voyager pendant quelque temps et de visiter
+d'autres tribus de votre illustre race. J'ai aussi
+un vif désir de voir ces nations qui n'adoptent
+pas vos coutumes et que vous considérez comme
+sauvages. Je serais très content de voir en quoi
+elles peuvent différer des races que nous regardons
+comme civilisées dans notre monde.</p>
+
+<p>&mdash;Il est tout à fait impossible que vous fassiez
+seul un pareil voyage,&mdash;me dit Aph-Lin.&mdash;Même
+parmi les Vril-ya vous seriez exposé à de
+grands dangers. Certaines particularités de
+forme et de couleur et le phénomène extraordinaire
+des touffes de poils hérissés qui vous couvrent
+les joues, vous faisant reconnaître comme
+étranger à notre race et à toutes les races barbares
+connues jusqu'ici, attireraient l'attention
+du Collège des Sages dans toutes les tribus de
+Vril-ya et il dépendrait du caractère personnel
+de l'un des sages que vous fussiez reçu d'une
+façon aussi hospitalière que parmi nous ou disséqué
+séance tenante dans l'intérêt de la science.
+Sachez que quand le Tur vous a amené chez lui
+et pendant que Taë vous faisait dormir pour vous
+guérir de vos douleurs et de vos fatigues, les
+Sages appelés par le Tur étaient partagés sur
+la question de savoir si vous étiez un animal
+inoffensif ou malfaisant. Pendant votre sommeil,
+on a examiné vos dents, et elles ont montré clairement
+que vous n'étiez pas seulement herbivore,
+mais carnassier. Les animaux carnassiers de
+votre taille sont toujours détruits comme naturellement
+dangereux et sauvages. Nos dents,
+comme vous l'avez sans doute observé<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>, ne sont
+pas celles des animaux qui déchirent la chair.
+Certains philosophes et Zee avec eux soutiennent,
+il est vrai, que, dans les siècles passés, les
+Ana faisaient leur proie des animaux et qu'alors
+leurs dents étaient faites pour cet usage.
+Mais s'il en est ainsi elles se sont transformées
+par l'hérédité et se sont adaptées au genre de
+nourriture dont nous nous contentons aujourd'hui.
+Les barbares même, qui adoptent les institutions
+turbulentes et féroces du Glek-Nas, ne
+dévorent pas la chair comme des bêtes sauvages.
+Dans le cours de cette discussion, on proposa de
+vous disséquer; mais Taë vous réclama et le
+Tur, étant par ses fonctions l'ennemi de toute
+nouvelle expérience, qui déroge à notre habitude
+de ne tuer que quand cela est indispensable au
+bonheur de la communauté, m'envoya chercher,
+car mon rôle, comme l'homme le plus riche du
+pays, est d'offrir l'hospitalité aux étrangers venus
+d'un pays éloigné. On me laissa le soin de décider
+si vous étiez un étranger que je pusse admettre
+ou non avec sécurité dans ma maison. Si
+j'avais refusé de vous recevoir, on vous aurait
+remis au Collège des Sages, et je n'aime pas à
+penser à ce qui aurait pu vous arriver en pareil
+cas. Outre ce danger, vous pourriez rencontrer
+un enfant de quatre ans, entré récemment en
+possession de sa baguette de vril et qui, dans la
+frayeur que lui causerait l'étrangeté de votre
+aspect, pourrait vous réduire en une pincée de
+cendres. Taë lui-même fut sur le point d'en faire
+autant quand il vous vit pour la première fois;
+mais son père arrêta sa main. Je dis en conséquence
+que vous ne pouvez voyager seul; mais
+avec Zee vous seriez en sûreté, et je ne doute pas
+qu'elle veuille bien vous accompagner dans un
+voyage chez les tribus voisines des Vril-ya....
+pour les sauvages, non! Je le lui demanderai.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Je ne l'avais jamais observé; et, l'eussé-je fait, je ne suis
+pas assez physiologiste pour avoir remarqué la différence.</p></div>
+
+<p>Comme mon but principal était d'échapper à
+Zee, je m'écriai aussitôt:&mdash;</p>
+
+<p>&mdash;Non, je vous en prie, n'en faites rien! Je
+renonce à mon projet. Vous en avez dit assez sur
+les dangers que je pouvais courir pour m'arrêter;
+et je ne puis m'empêcher de penser qu'il n'est
+pas convenable pour une jeune Gy douée d'autant
+d'attraits que votre fille de voyager en un
+pays étranger avec un aussi faible protecteur
+qu'un Tish de ma force et de ma taille.</p>
+
+<p>Avant de me répondre, Aph-Lin laissa entendre
+le son doux et sifflant qui est le seul rire que se
+permette un An d'âge mûr.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi la gaieté peu polie, mais
+momentanée, que m'inspire une observation
+faite sérieusement par mon hôte. Je n'ai pu
+m'empêcher de rire à l'idée de Zee, qui aime
+tant à protéger que les enfants la surnomment
+la Gardienne, ayant besoin d'un protecteur contre
+les dangers résultant de l'admiration audacieuse
+des hommes. Sachez que nos Gy-ei, tant qu'elles
+ne sont pas mariées, voyagent seules au milieu
+des autres tribus, pour voir si elles trouveront
+un An qui leur plaise mieux que ceux de leur
+propre tribu. Zee a déjà fait trois voyages semblables,
+mais jusqu'ici son c&oelig;ur est resté libre.</p>
+
+<p>L'occasion que je cherchais s'offrait à moi,
+et je dis en baissant les yeux et d'une voix tremblante:&mdash;</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous, mon cher hôte, me promettre
+de me pardonner, si je dis quelque chose
+qui puisse vous offenser?</p>
+
+<p>&mdash;Dites la vérité, et je ne pourrai être offensé;
+ou, si je le suis, ce sera à vous et non à moi de
+pardonner.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! alors, aidez-moi à vous quitter.
+Malgré le plaisir que j'aurais eu à voir toutes vos
+merveilles, à jouir du bonheur qui appartient à
+votre pays, laissez-moi retourner dans le mien.</p>
+
+<p>&mdash;Je crains qu'il n'y ait de graves raisons
+qui m'en empêchent; dans tous les cas, je ne puis
+rien faire sans la permission du Tur et il ne me
+l'accordera probablement pas. Vous ne manquez
+pas d'intelligence; vous pouvez, bien que je ne le
+pense pas, nous avoir caché la puissance destructive
+à laquelle est arrivé votre peuple; bref,
+vous pouvez nous causer quelque danger; et, si
+le Tur est de cet avis, son devoir serait de vous
+supprimer, ou de vous enfermer dans une cage
+pour le reste de vos jours. Mais pourquoi désirer
+quitter un peuple que vous avez la politesse de
+déclarer plus heureux que le vôtre?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Aph-Lin, ma réponse est simple. De
+peur que, sans le vouloir, je trahisse votre hospitalité;
+de peur que, par un de ces caprices que
+dans notre monde on attribue proverbialement
+à l'autre sexe et dont une Gy elle-même n'est pas
+exempte, votre adorable fille daigne me regarder
+quoique Tish, comme si j'étais un An civilisé,
+et.... et.... et....</p>
+
+<p>&mdash;Vous faire la cour pour vous épouser,&mdash;ajouta
+Aph-Lin gravement et sans le moindre
+signe de déplaisir ou de surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez dit.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait un malheur,&mdash;répondit mon hôte
+après un instant de silence,&mdash;et je sens que vous
+avez bien agi en m'avertissant. Comme vous le
+dites, il n'est pas rare qu'une jeune Gy montre un
+goût que les autres trouvent étrange; mais il
+n'existe pas de moyen de forcer une Gy à changer
+ses résolutions. Tout ce que nous pouvons
+faire, c'est d'employer le raisonnement, et l'expérience
+nous prouve que le Collège entier des
+Sages essaierait en vain de raisonner avec une Gy
+en matière d'amour. Je suis désolé pour vous,
+parce qu'un tel mariage serait contre l'A-glauran,
+ou bien de la communauté, car les enfants
+qui en naîtraient altéreraient la race; ils pourraient
+même venir au monde avec des dents de
+carnassiers; on ne peut permettre une chose
+pareille: on ne peut rien contre Zee; mais
+vous, comme Tish, on peut vous détruire. Je vous
+conseille donc de résister à ses sollicitations; de
+lui dire clairement que vous ne pouvez répondre
+à son amour. Cela arrive très souvent. Plus d'un
+An, ardemment aimé d'une Gy, la repousse et
+met fin à ses persécutions en en épousant une
+autre. Vous pouvez en faire autant.</p>
+
+<p>&mdash;Non, puisque je ne puis épouser une autre
+Gy, sans mettre en danger le bien de la communauté
+et l'exposer au péril d'élever des enfants
+carnivores.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai. Tout ce que je puis dire, et je le
+dis avec tout l'intérêt dû à un Tish et le respect
+dû à un hôte, mais je le dis franchement, c'est
+que si vous cédez, vous serez réduit en cendres.
+Je vous laisse le soin de trouver le meilleur
+moyen de vous défendre. Vous feriez peut-être
+bien de dire à Zee qu'elle est laide. Cette assurance,
+venant de la bouche de l'An qu'elle aime,
+suffit d'ordinaire à refroidir la Gy la plus ardente.
+Nous voici arrivés à ma maison de campagne.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXIII" id="XXIII"></a>XXIII.</h2>
+
+
+<p>Je conviens que ma conversation avec Aph-Lin
+et l'extrême froideur avec laquelle il avouait son
+impuissance à contrôler les dangereux caprices
+de sa fille et parlait du péril d'être réduit en cendres,
+où l'amoureuse flamme de Zee exposait ma
+trop séduisante personne, m'enleva tout le plaisir
+que j'aurais éprouvé en d'autres circonstances à
+visiter la propriété de mon hôte, à admirer la perfection
+merveilleuse des machines au moyen desquelles
+étaient accomplis tous les travaux. La
+maison avait un aspect tout différent du bâtiment
+sombre et massif qu'habitait Aph-Lin dans
+la ville et qui ressemblait aux rochers dans lesquels
+la cité avait été taillée. Les murs de la
+maison de campagne étaient composés d'arbres
+plantés à une petite distance les uns des autres,
+et les interstices remplis par cette substance
+métallique et transparente qui tient lieu de verre
+aux Ana. Ces arbres étaient couverts de fleurs,
+et l'effet en était charmant sinon de très bon
+goût. Nous fûmes reçus sur le seuil par des automates
+qui avaient l'air vivant. Ils nous conduisirent
+dans une chambre; je n'en avais jamais
+vu de semblable, mais dans les jours d'été j'en
+avais souvent rêvé une pareille. C'était un bosquet,
+moitié chambre, moitié jardin. Les murs
+n'étaient qu'une masse de plantes grimpantes en
+fleurs. Les espaces ouverts, que nous appelons
+fenêtres et dont les panneaux métalliques étaient
+baissés, commandaient divers points de vue;
+quelques-uns donnaient sur un vaste paysage
+avec ses lacs et ses rochers, les autres sur des
+espaces plus resserrés ressemblant à nos serres
+et remplis de gerbes de fleurs. Tout autour de
+la chambre se trouvaient des plates-bandes de
+fleurs, mêlées de coussins pour le repos. Au
+milieu étaient un bassin et une fontaine de ce
+liquide brillant que j'ai comparé au naphte. Il
+était lumineux et d'une couleur vermeille; son
+éclat suffisait pour éclairer la chambre d'une
+lumière douce sans le secours des lampes. Tout
+le tour de la fontaine était tapissé d'un lichen
+doux et épais, non pas vert (je n'ai jamais vu
+cette couleur dans la végétation de ce pays),
+mais d'un brun doux sur lequel les yeux se reposent
+avec le même plaisir que nos yeux sur le
+gazon vert du monde supérieur. À l'extérieur et
+sur les fleurs (dans la partie que j'ai comparée à
+nos serres) se trouvaient des oiseaux innombrables,
+qui chantaient, pendant que nous étions
+dans la chambre, les airs qu'on leur enseigne
+d'une façon si merveilleuse. Il n'y avait point de
+toit. Le chant des oiseaux, le parfum des fleurs
+et la variété du spectacle offert aux yeux, tout
+charmait les sens, tout respirait un repos voluptueux.
+Quelle maison, pensais-je, pour une lune
+de miel, si une jeune épouse Gy n'était pas
+armée d'une façon si formidable non seulement
+des droits de la femme, mais de la force de
+l'homme! Mais quand on pense à une Gy si
+grande, si savante, si majestueuse, si au-dessus
+du niveau des créatures auxquelles nous
+donnons le nom de femmes, telle enfin que l'est
+Zee, non! même quand je n'aurais pas eu peur
+d'être réduit en cendres, ce n'est pas à elle que
+j'aurais rêvé dans ce bosquet si bien fait pour les
+songes d'un poétique amour.</p>
+
+<p>Les automates reparurent et nous servirent
+un de ces délicieux breuvages qui sont les vins
+innocents des Vril-ya.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité,&mdash;dis-je,&mdash;vous avez une
+charmante résidence, et je ne comprends guère
+comment vous ne vous fixez pas ici au lieu d'habiter
+une des sombres maisons de la cité.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis forcé d'habiter la ville, comme responsable
+envers la communauté de l'administration
+de la Lumière, et je ne puis venir ici que
+de temps en temps.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si je vous ai bien compris, cette
+charge ne vous rapporte aucun honneur et vous
+donne au contraire quelque peine, pourquoi
+donc l'avez-vous acceptée?</p>
+
+<p>&mdash;Chacun de nous obéit sans observation
+aux ordres du Tur. Il a dit: Aph-Lin est chargé
+des fonctions de Commissaire de la Lumière.
+Je n'avais plus le choix. Mais comme j'occupe
+cette charge depuis longtemps, les soins qu'elle
+exige et qui, d'abord, me furent pénibles, sont
+devenus sinon agréables, du moins supportables.
+Nous sommes tous formés par l'habitude; les
+différences mêmes entre nous et les sauvages ne
+sont que le résultat d'habitudes transmises, qui
+par l'hérédité deviennent une partie de nous-mêmes.
+Vous voyez qu'il y a des Ana qui se résignent
+même au fardeau de la suprême magistrature;
+personne ne le ferait si les devoirs n'en
+devenaient légers, ou si l'on n'était obéi sans
+murmure.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si les ordres du Tur vous paraissaient
+contraires à la justice ou à la raison?</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne nous permettons pas de supposer
+de telles choses, et tout va comme si tous et
+chacun se gouvernaient d'après des coutumes
+remontant à un temps immémorial.</p>
+
+<p>&mdash;Quand le premier magistrat meurt ou se
+retire, comment lui donnez-vous un successeur?</p>
+
+<p>&mdash;L'An qui a rempli les fonctions de premier
+magistrat pendant longtemps est regardé comme
+la personne la plus capable de comprendre les
+devoirs de sa charge, et c'est lui qui nomme
+ordinairement son successeur.</p>
+
+<p>&mdash;Son fils, peut-être?</p>
+
+<p>&mdash;Rarement; car ce n'est pas une charge que
+personne ambitionne et un père hésite naturellement
+à l'imposer à son fils. Mais si le Tur lui-même
+refuse de faire un choix de peur qu'on
+ne lui attribue quelque sentiment de malveillance
+envers la personne choisie, trois des
+membres du Collège des Sages tirent au sort
+lequel d'entre eux aura le droit d'élire le nouveau
+Tur. Nous regardons le jugement d'un An
+d'intelligence ordinaire comme meilleur que
+celui de trois ou davantage, quelque sages qu'ils
+soient; car entre trois il y aurait probablement
+des discussions; et, là où on discute, la
+passion obscurcit le jugement. Le plus mauvais
+choix fait par un homme qui n'a aucun motif de
+choisir mal est meilleur que le meilleur choix
+fait par un grand nombre de gens qui ont beaucoup
+de motifs de ne pas choisir bien.</p>
+
+<p>&mdash;Vous renversez dans votre politique les
+maximes adoptées dans mon pays.</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous, dans votre pays, tous satisfaits
+de vos gouvernants?</p>
+
+<p>&mdash;Tous! certainement non; les gouvernants
+qui plaisent le mieux aux uns sont sûrement ceux
+qui déplaisent le plus aux autres.</p>
+
+<p>&mdash;Alors notre système est meilleur que le
+vôtre.</p>
+
+<p>&mdash;Pour vous, peut-être; mais suivant notre
+système on ne pourrait pas réduire un Tish en
+cendres parce qu'une femme l'aurait forcé à
+l'épouser, et comme Tish, je soupire après le
+monde où je suis né.</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous, mon cher petit hôte; Zee
+ne peut pas vous forcer à l'épouser. Elle ne peut
+que vous séduire. Ne vous laissez pas séduire.
+Venez, nous allons faire le tour du domaine.</p>
+
+<p>Nous visitâmes d'abord une cour entourée de
+hangars, car quoique les Ana n'élèvent pas d'animaux
+pour la nourriture, ils en ont un certain
+nombre qu'ils élèvent pour leur lait, et d'autres
+pour leur laine. Les premiers ne ressemblent en
+rien à nos vaches, ni les seconds à nos moutons,
+ni, à ce qu'il me semble, à aucune des espèces
+de notre monde. Ils se servent du lait de trois
+espèces: l'une qui ressemble à l'antilope, mais
+beaucoup plus grande et presque de la taille
+du chameau; les deux autres espèces sont plus
+petites, elles diffèrent l'une de l'autre, mais ne
+ressemblent à aucun animal que j'aie vu sur
+terre. Ce sont des animaux à poil luisant et
+aux formes arrondies; leur couleur est celle du
+daim tacheté, et ils paraissent fort doux avec
+leurs grands yeux noirs. Le lait de ces trois espèces
+diffère de goût et de valeur. On le coupe
+ordinairement avec de l'eau et on le parfume
+avec le jus d'un fruit savoureux; de lui-même,
+d'ailleurs, il est délicat et nourrissant. L'animal,
+dont la laine leur sert pour leurs vêtements et
+d'autres usages, ressemble plus à la chèvre italienne
+qu'à toute autre créature, mais il est plus
+grand et n'a pas de cornes; il n'exhale pas non
+plus l'odeur désagréable de nos chèvres. Sa laine
+n'est pas épaisse, mais très longue et très fine;
+elle est de couleurs variées, jamais blanche, mais
+plutôt couleur d'ardoise ou de lavande. Pour les
+vêtements on l'emploie teinte suivant le goût de
+chacun. Ces animaux sont parfaitement apprivoisés,
+et les enfants qui les soignaient (des filles
+pour la plupart) les traitaient avec un soin et
+une affection extraordinaires.</p>
+
+<p>Nous allâmes ensuite dans de grands magasins
+remplis de grains et de fruits. Je puis remarquer
+ici que la principale nourriture de ces
+peuples se compose, d'abord, d'une espèce de
+grain dont l'épi est plus gros que celui de notre
+blé et dont la culture produit sans cesse des variétés
+d'un goût nouveau; et, ensuite, d'un fruit
+assez semblable à une petite orange, qui est dur
+et amer quand on le récolte. On le serre dans les
+magasins et on l'y laisse plusieurs mois, il devient
+alors tendre et succulent. Son jus, d'une
+couleur rouge foncé, entre dans la plupart de
+leurs sauces. Ils ont beaucoup de fruits de la
+nature de l'olive et ils en extraient de l'huile
+délicieuse. Ils ont une plante qui ressemble un
+peu à la canne à sucre, mais le jus en est moins
+doux et il possède un parfum délicat. Ils n'ont
+point d'abeilles ni aucun insecte qui amasse du
+miel, mais ils se servent beaucoup d'une gomme
+douce, qui suinte d'un conifère assez semblable
+à l'araucaria. Leur sol est très riche en racines
+et en légumes succulents, que leur culture tend
+à perfectionner et à varier à l'infini. Je ne me
+souviens pas d'avoir pris un seul repas parmi ce
+peuple, même tout à fait en famille, dans lequel
+on ne servit pas quelqu'une de ces délicates nouveautés.
+Enfin, comme je l'ai déjà remarqué,
+leur cuisine est si exquise, si variée, si fortifiante,
+qu'on ne regrette pas d'être privé de
+viande. Du reste, la force physique des Vril-ya
+prouve que, pour eux du moins, la viande n'est
+pas nécessaire à la production des fibres musculaires.
+Ils n'ont pas de raisins; les boissons qu'ils
+tirent de leurs fruits sont inoffensives et rafraîchissantes.
+Leur principale boisson est l'eau,
+dans le choix de laquelle ils sont très délicats,
+et ils distinguent tout de suite la plus légère
+impureté.</p>
+
+<p>&mdash;Mon second fils prend grand plaisir à augmenter
+nos produits,&mdash;me dit Aph-Lin, comme
+nous quittions les magasins,&mdash;et par conséquent
+il héritera de ces terres qui constituent la plus
+grande partie de ma fortune. Un semblable héritage
+serait un grand souci et une véritable affliction
+pour mon fils aîné.</p>
+
+<p>&mdash;Y a-t-il parmi vous beaucoup de fils qui
+regardent l'héritage d'une fortune considérable
+comme un souci et une affliction?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute; il y a peu de Vril-ya qui ne
+regardent une fortune très au-dessus de la
+moyenne comme un pesant fardeau. Nous devenons
+un peu indolents quand notre enfance
+est terminée, et nous n'aimons pas à avoir trop
+de souci; or, une grande fortune cause beaucoup
+de souci. Par exemple, elle nous désigne pour
+les fonctions publiques que nul parmi nous
+ne désire, et que nul ne peut refuser. Elle
+nous force à nous occuper de nos concitoyens
+plus pauvres, afin de prévenir leurs besoins et
+de les empêcher de tomber dans la misère.
+Il y a parmi nous un vieux proverbe qui dit:
+«Les besoins du pauvre sont la honte du
+riche....»</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi si je vous interromps un
+instant. Vous avouez donc que, même parmi les
+Vril-ya, quelques-uns des citoyens connaissent
+l'indigence et ont besoin de secours?</p>
+
+<p>&mdash;Si par besoin vous entendez le dénuement
+qui domine dans un Koom-Posh, je vous répondrai
+que <i>cela</i> n'existe pas chez nous, à moins
+qu'un An, par quelque accident extraordinaire,
+ait perdu toute sa fortune, ne puisse pas ou ne
+veuille pas émigrer, qu'il ait épuisé les secours
+empressés de ses parents et de ses amis, ou bien
+qu'il les refuse.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dans ce cas ne l'emploie-t-on pas
+pour remplacer un enfant ou un automate, n'en
+fait-on pas un ouvrier ou un domestique?</p>
+
+<p>&mdash;Non, nous le regardons alors comme un
+malheureux qui a perdu la raison et nous le
+plaçons, aux frais de l'État, dans un bâtiment
+public où on lui prodigue tous les soins et tout
+le luxe nécessaires pour adoucir son état. Mais
+un An n'aime pas à passer pour fou, et des cas
+semblables se présentent si rarement que le bâtiment
+dont je parle n'est plus aujourd'hui qu'une
+ruine, et le dernier habitant qu'il y ait eu est un
+An que je me souviens d'avoir vu dans mon enfance.
+Il ne semblait pas s'apercevoir de son
+manque de raison et il écrivait des glaubs
+(poésies). Quand j'ai parlé de besoins, j'ai voulu
+dire ces désirs que la fortune d'un An peut ne pas
+lui permettre de satisfaire, comme les oiseaux
+chantants d'un prix élevé, ou une plus grande
+maison, ou un jardin à la campagne; et le moyen
+de satisfaire ces désirs c'est d'acheter à l'An qui
+les forme les choses qu'il vend. C'est pourquoi
+les Ana riches comme moi sont obligés d'acheter
+beaucoup de choses dont ils n'ont pas
+besoin et de mener un grand train de maison,
+quand ils préféreraient une vie plus simple.
+Par exempte, la grandeur de ma maison de
+ville est une source de soucis pour ma femme
+et même pour moi; mais je suis forcé de l'avoir
+si grande qu'elle en est incommode pour nous,
+parce que, comme l'An le plus riche de la tribu,
+je suis désigné pour recevoir les étrangers venus
+des autres tribus pour nous visiter, ce qu'ils font
+en foule deux fois par an, à l'époque de certaines
+fêtes périodiques et quand nos parents dispersés
+dans les divers États viennent se réunir à
+nous quelque temps. Cette hospitalité sur une si
+vaste échelle n'est pas de mon goût et je serais
+plus heureux si j'étais moins riche. Mais nous devons
+tous accepter le lot qui nous est assigné
+dans ce court voyage que nous appelons la vie.
+Après tout, qu'est-ce que cent ans, environ, comparés
+aux siècles que nous devons traverser?
+Heureusement j'ai un fils qui aime la richesse.
+C'est une rare exception à la règle générale et
+je confesse que je ne puis le comprendre.</p>
+
+<p>Après cette conversation je cherchai à revenir
+au sujet qui continuait à peser sur mon c&oelig;ur....
+je veux dire aux chances que j'avais d'échapper
+à Zee. Mais mon hôte refusa poliment de renouveler
+la discussion et demanda son bateau
+aérien. En revenant, nous rencontrâmes Zee, qui
+s'apercevant de notre départ, à son retour du
+Collège des Sages, avait déployé ses ailes et
+s'était mise à notre recherche.</p>
+
+<p>Sa belle, mais pour moi peu attrayante physionomie
+s'illumina en nous voyant, et, s'approchant
+du bateau les ailes étendues, elle dit
+à Aph-Lin d'un ton de reproche:&mdash;</p>
+
+<p>&mdash;Oh! père, n'as-tu pas eu tort d'exposer la
+vie de ton hôte dans un véhicule auquel il est si
+peu accoutumé? Il aurait pu, par un mouvement
+imprudent, tomber par-dessus le bord,
+et hélas! il n'est pas comme nous, il n'a pas
+d'ailes. Ce serait la mort pour lui. Cher!&mdash;ajouta-t-elle
+en m'abordant et parlant d'une
+voix douce, ce qui ne m'empêchait pas de trembler,&mdash;ne
+pensais-tu donc pas à moi quand
+tu exposais ainsi une vie qui est devenue pour
+ainsi dire une partie de la mienne? Ne sois plus
+aussi téméraire à moins que tu ne sois avec moi.
+Quelle frayeur tu m'as causée!</p>
+
+<p>Je regardai Aph-Lin, espérant du moins qu'il
+réprimanderait sa fille, pour avoir exprimé son
+inquiétude et son affection en des termes qui,
+dans notre monde, seraient toujours regardés
+comme inconvenants dans la bouche de toute
+jeune fille parlant à un autre qu'à son fiancé,
+fût-il du même rang qu'elle.</p>
+
+<p>Mais les droits des femmes sont si bien établis
+en ce pays et, parmi ces droits, les femmes revendiquent
+si absolument le privilège de faire
+leur cour aux hommes, qu'Aph-Lin n'aurait pas
+plus pensé à réprimander sa fille qu'à désobéir
+au Tur. Chez ce peuple, comme il me l'avait dit,
+la coutume est tout.</p>
+
+<p>&mdash;Zee&mdash;répondit-il doucement,&mdash;le Tish
+ne courait aucun danger, et mon opinion est
+qu'il peut très bien prendre soin de lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;J'aimerais mieux qu'il me laissât me charger
+de ce soin. Oh! ma chère âme, c'est à la
+pensée du danger que tu courais que j'ai senti
+pour la première fois combien je t'aimais!</p>
+
+<p>Jamais homme ne se trouva dans une plus
+fausse position. Ces paroles étaient prononcées
+assez haut pour que le père de Zee les entendît,
+ainsi que l'enfant qui nous conduisait. Je rougis
+de honte pour eux et pour elle et ne pus
+m'empêcher de répondre avec dépit:&mdash;</p>
+
+<p>&mdash;Zee, ou vous vous moquez de moi, ce qui
+est inconvenant vis-à-vis l'hôte de votre père,
+ou les paroles que vous venez de m'adresser sont
+malséantes dans la bouche d'une jeune Gy,
+même en s'adressant à un An, si ce dernier ne
+lui a pas fait la cour avec l'autorisation de ses
+parents. Mais combien elles sont plus inconvenantes
+encore, adressées à un Tish qui n'a
+jamais essayé de gagner vos affections et qui ne
+pourra jamais vous regarder avec d'autres sentiments
+que ceux du respect et de la crainte.</p>
+
+<p>Aph-Lin me fit à la dérobée un signe d'approbation,
+mais ne dit rien.</p>
+
+<p>&mdash;Ne soyez pas si cruel!&mdash;s'écria Zee, sans
+baisser la voix.&mdash;L'amour véritable est-il maître
+de lui-même? Supposez-vous qu'une jeune Gy
+puisse cacher un sentiment qui l'élève? De quel
+pays venez-vous donc?</p>
+
+<p>Ici Aph-Lin s'interposa doucement.</p>
+
+<p>&mdash;Parmi les Tish-a,&mdash;dit-il,&mdash;les droits
+de ton sexe ne paraissent pas être établis, et
+dans tous les cas mon hôte pourra causer plus
+librement avec toi, quand il ne sera pas gêné
+par la présence d'autrui.</p>
+
+<p>Zee ne répondit rien à cette observation, mais
+me lançant un regard de tendre reproche, elle
+agita ses ailes et s'envola vers la maison.</p>
+
+<p>&mdash;J'avais compté, du moins, sur quelque
+assistance de mon hôte,&mdash;dis-je avec amertume,&mdash;dans
+les dangers auxquels sa fille m'expose.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai fait tout ce que je pouvais faire. Contrarier
+une Gy dans ses amours, c'est affermir sa
+résolution. Elle ne permet à aucun conseiller de
+se mettre entre elle et l'objet de son affection.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXIV" id="XXIV"></a>XXIV.</h2>
+
+
+<p>En descendant du bateau aérien, Aph-Lin fut
+abordé dans le vestibule par un enfant qui
+venait le prier d'assister aux obsèques d'un ami
+qui avait depuis peu quitté ce bas monde.</p>
+
+<p>Je n'avais jamais vu aucun cimetière dans le
+pays et, heureux de saisir même cette triste occasion
+d'éviter un entretien avec Zee, je demandai
+à Aph-Lin s'il me serait permis d'assister à
+l'enterrement de son parent, à moins que cette
+cérémonie ne fût regardée comme trop sacrée
+pour qu'on y admît un être d'une race différente.</p>
+
+<p>&mdash;Le départ d'un An pour un monde meilleur,&mdash;me
+répondit mon hôte,&mdash;alors que,
+comme mon parent, il a vécu assez longtemps
+dans celui-ci pour n'y plus goûter de plaisir, est
+plutôt une fête animée d'une joie tranquille
+qu'une cérémonie sacrée, et vous pouvez m'accompagner
+si vous voulez.</p>
+
+<p>Précédés par le jeune messager, nous nous
+rendîmes à une des maisons de la grande rue
+et, entrant dans l'antichambre, nous fûmes conduits
+à une salle du rez-de-chaussée, où nous
+trouvâmes plusieurs personnes réunies autour
+d'une couche sur laquelle était étendu le défunt.
+C'était un vieillard qui, me dit-on, avait dépassé
+sa cent trentième année. À en juger par
+le calme sourire de son visage, il était mort sans
+souffrances. Un des fils, qui se trouvait maintenant
+le chef de la famille et qui semblait encore
+dans toute la vigueur de l'âge, bien qu'il
+eût beaucoup plus de soixante-dix ans, s'avança
+vers Aph-Lin avec un visage joyeux et lui dit
+que la veille de sa mort son père avait vu en
+songe sa Gy déjà morte, qu'il était pressé d'aller
+la rejoindre et de redevenir jeune sous le sourire
+plus proche de la Bonté Suprême.</p>
+
+<p>Pendant qu'ils s'entretenaient ainsi, mon attention
+fut attirée par un objet noir et métallique
+placé à l'autre bout de la chambre. Cet objet
+avait vingt pieds de long environ et était étroit
+proportionnellement à sa largeur: il était fermé
+de tous côtés, sauf le dessus, où l'on voyait de
+petits trous ronds au travers desquels scintillait
+une lueur rouge. De l'intérieur s'exhalait un parfum
+doux et pénétrant. Pendant que je me demandais
+à quoi pouvait servir cette machine,
+toutes les horloges de la ville se mirent à sonner
+l'heure avec leur solennel carillon. Quand ce
+bruit cessa, une musique d'un caractère plus
+joyeux, mais cependant calme et douce, emplit
+la chambre et les pièces voisines. Tous les assistants
+se mirent à chanter en ch&oelig;ur sur cet accompagnement.
+Les paroles de cet hymne étaient
+fort simples. Elles n'exprimaient ni adieux, ni
+regrets, mais semblaient plutôt souhaiter la
+bienvenue dans ce monde meilleur au défunt
+qui y précédait les chanteurs. Dans leur langue,
+ils appellent l'hymne des funérailles le Chant
+de la Naissance. Alors le corps couvert de longues
+draperies fut soulevé avec tendresse par six
+parents et porté vers l'objet noir que j'ai décrit.
+Je m'avançai pour voir ce qui allait arriver. On
+souleva une trappe ou coulisse à l'un des bouts
+de la machine, le corps fut déposé à l'intérieur
+sur une planche, la porte refermée, on toucha
+un ressort sur le côté, un certain sifflement se
+fit entendre; aussitôt l'autre bout de la machine
+s'ouvrit et une petite poignée de cendres tomba
+dans une coupe préparée à l'avance pour les recevoir.
+Le fils du défunt prit cette coupe et dit
+(j'appris plus tard que ces paroles étaient une
+formule consacrée):&mdash;</p>
+
+<p>&mdash;Voyez combien le Créateur est grand! Il
+a donné à ce peu de cendres une forme, une vie,
+une âme. Il n'a pas besoin de ces cendres pour
+rendre l'âme, la forme et la vie au bien-aimé
+que nous rejoindrons bientôt.</p>
+
+<p>Tous les assistants s'inclinèrent en mettant la
+main sur leur c&oelig;ur. Alors une petite fille ouvrit
+une porte dans le mur et j'aperçus dans un enfoncement,
+sur des étagères, plusieurs coupes
+semblables à celle que j'avais vue sauf qu'elles
+avaient toutes des couvercles. Une Gy s'approcha
+alors du fils, en tenant à la main un couvercle
+qu'elle plaça sur la coupe et qui s'y adapta au
+moyen d'un ressort. Sur le côté se trouvaient
+gravés le nom du défunt et ces mots: «Il nous
+fut prêté» (ici la date de la naissance). «Il nous
+fut retiré» (ici la date de la mort).</p>
+
+<p>La porte se ferma avec un bruit musical, et
+tout fut terminé.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXV" id="XXV"></a>XXV.</h2>
+
+
+<p>&mdash;Et c'est là,&mdash;dis-je, l'esprit tout plein du
+spectacle auquel je venais d'assister,&mdash;c'est là
+votre manière habituelle d'enterrer vos morts?</p>
+
+<p>&mdash;C'est notre coutume invariable,&mdash;me répondit
+Aph-Lin.&mdash;Comment faites-vous dans
+votre monde?</p>
+
+<p>&mdash;Nous enterrons le corps entier dans
+le sol?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! dégrader ainsi le corps que vous
+avez aimé et respecté, la femme sur le sein de
+laquelle vous avez dormi! vous l'abandonnez aux
+horreurs de la corruption!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, si l'âme est immortelle, qu'importe
+que le corps se décompose dans la terre ou soit
+réduit par cette effroyable machine, mue, je n'en
+doute pas, par la puissance du vril, en une petite
+pincée de cendres?</p>
+
+<p>&mdash;Votre réponse est judicieuse,&mdash;dit mon
+hôte,&mdash;et il n'y a pas à discuter une question
+de sentiment. Mais pour moi, votre coutume est
+horrible et répugnante, elle doit servir, ce me
+semble, à entourer la mort d'idées sombres et
+hideuses. C'est quelque chose aussi, selon moi,
+de pouvoir conserver un souvenir de celui qui a
+été notre ami ou notre parent, dans la maison
+que nous habitons. Nous sentons ainsi qu'il vit
+encore, quoique invisible à nos yeux. Mais nos
+sentiments en ceci, comme en toutes choses,
+sont créés par l'habitude. Un An sage ne peut
+pas plus qu'un État sage changer une coutume
+sans les délibérations les plus graves, suivies de
+la conviction la plus sincère. C'est ainsi que le
+changement cesse d'être un caprice, et qu'une
+fois accompli, il l'est pour tout de bon.</p>
+
+<p>Quand nous rentrâmes chez lui, Aph-Lin appela
+quelques enfants et les envoya chez ses
+amis pour les prier de venir ce jour-là, aux
+Heures Oisives, afin de fêter le départ de leur
+parent rappelé par la Bonté Suprême. Cette
+réunion fut la plus nombreuse et la plus gaie que
+j'ai jamais vue pendant mon séjour chez les Ana,
+et elle se prolongea fort tard pendant les Heures
+Silencieuses.</p>
+
+<p>Le banquet fut servi dans une salle réservée
+pour les grandes occasions. Ce repas différait
+des nôtres et ressemblait assez à ceux dont nous
+lisons la description dans les écrits qui nous retracent
+l'époque la plus luxueuse de l'empire romain.
+Il n'y avait pas une seule grande table,
+mais un grand nombre de petites tables, destinées
+chacune à huit convives. On prétend que, au delà
+de ce nombre, la conversation languit et l'amitié
+se refroidit. Les Ana ne rient jamais tout haut,
+comme je l'ai déjà dit; mais le son joyeux de
+leurs voix aux différentes tables prouvait la gaieté
+de leur conversation. Comme ils n'ont aucune
+boisson excitante et mangent très sobrement,
+quoique délicats dans le choix de leurs mets, le
+banquet ne dura pas longtemps. Les tables disparurent
+à travers le plancher et la musique
+commença pour ceux qui l'aimaient. Beaucoup,
+cependant, se mirent à se promener: les plus
+jeunes s'envolèrent, car la salle était à ciel ouvert,
+et formèrent des danses aériennes; d'autres erraient
+dans les appartements, examinant les curiosités
+dont ils étaient remplis, ou se formaient
+en groupes pour jouer à divers jeux; le plus en
+vogue est une sorte de jeu d'échecs compliqué
+qui se joue à huit. Je me mêlai à la foule, sans
+pouvoir prendre part aux conversations, grâce
+à la présence de l'un ou de l'autre des fils de
+mon hôte, toujours placé à côté de moi, pour
+empêcher qu'on ne m'adressât des questions
+embarrassantes. Les gens me remarquaient peu:
+ils s'étaient habitués à mon aspect, en me
+voyant souvent dans les rues, et j'avais cessé
+d'exciter une vive curiosité.</p>
+
+<p>À mon grand contentement, Zee m'évitait et
+cherchait évidemment à exciter ma jalousie par
+ses attentions marquées envers un jeune An,
+très beau garçon et qui (tout en baissant les yeux
+et en rougissant suivant la coutume modeste des
+Ana quand une femme leur parle, et en paraissant
+aussi timide et aussi embarrassé que la plupart
+des jeunes filles du monde civilisé, excepté
+en Angleterre et en Amérique) était évidemment
+séduit par la belle Gy et prêt à balbutier un
+modeste oui si elle l'en avait prié. Espérant de
+tout mon c&oelig;ur qu'elle y viendrait, et de plus en
+plus rebelle à l'idée d'être réduit en cendres,
+depuis que j'avais vu avec quelle rapidité un
+corps humain peut être transformé en une pincée
+de poussière, je m'amusai à examiner les manières
+des autres jeunes gens. J'eus la satisfaction
+de remarquer que Zee n'était pas seule à revendiquer
+les plus précieux droits de la femme. Partout
+ou je portai les yeux, partout où j'écoutai
+une conversation, il me semblait que c'était la Gy
+qui témoignait de l'empressement et l'An qui se
+montrait timide et qui résistait. Les jolis airs
+d'innocence que se donne un An quand on le
+courtise ainsi, la dextérité avec laquelle il évite
+de répondre directement aux déclarations, ou
+tourne en plaisanterie les compliments flatteurs
+qu'on lui adresse, feraient honneur à la coquette
+la plus accomplie. Mes deux chaperons furent
+soumis à ces influences séductrices, et tous deux
+s'en tirèrent de façon à faire honneur à leur tact
+et à leur sang-froid.</p>
+
+<p>Je dis au fils aîné, qui préférait la mécanique à
+l'administration d'une grande propriété et qui
+était d'un tempérament éminemment philosophique:&mdash;</p>
+
+<p>&mdash;Je suis surpris qu'à votre âge, entouré de
+tous les objets qui peuvent enivrer les sens, de
+musique, de lumière, de parfums, vous vous
+montriez assez froid pour que cette jeune Gy si
+passionnée vous quitte les larmes aux yeux à
+cause de votre cruauté.</p>
+
+<p>&mdash;Aimable Tish,&mdash;répondit le jeune An
+avec un soupir,&mdash;le plus grand malheur de
+la vie, c'est d'épouser une Gy quand on en aime
+une autre?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous êtes amoureux d'une autre?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! oui!</p>
+
+<p>&mdash;Et elle ne répond pas à votre amour?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais. Quelquefois un regard, un mot,
+me le fait espérer; mais elle ne m'a jamais dit
+qu'elle m'aimait.</p>
+
+<p>&mdash;Ne lui avez-vous jamais murmuré à l'oreille
+que vous l'aimiez?</p>
+
+<p>&mdash;Fi!... À quoi pensez-vous? D'où venez-vous
+donc? Puis-je trahir ainsi l'honneur de mon
+sexe? Pourrais-je être assez peu viril, assez dépourvu
+de pudeur pour avouer mon amour à une
+Gy qui n'a point devancé mon aveu par le sien?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande pardon; je ne croyais pas
+que la modestie de votre sexe fût poussée si loin
+chez vous. Mais un An ne dit-il jamais à une Gy:
+Je vous aime, si elle ne le lui a dit la première?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis dire qu'aucun An ne l'ait jamais
+fait, mais celui qui se conduit ainsi est déshonoré
+aux yeux des Ana, et les Gy-ei le méprisent en
+secret. Aucune Gy bien élevée ne l'écouterait;
+elle regarderait cet aveu comme une usurpation
+audacieuse des droits de son sexe et un outrage
+à la modestie du nôtre. C'est bien fâcheux,&mdash;continua
+le jeune An,&mdash;car celle que j'aime n'a
+certainement fait la cour à aucun autre, et je
+ne puis m'empêcher de penser que je lui plais.
+Quelquefois je soupçonne qu'elle ne me fait pas la
+cour parce qu'elle craint que je n'exige quelque
+convention déraisonnable au sujet de l'abandon
+de ses droits. S'il en est ainsi, elle ne m'aime pas
+réellement, car lorsqu'une Gy aime, elle abandonne
+tous ses droits.</p>
+
+<p>&mdash;Cette jeune Gy est-elle ici?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui. La voilà là-bas assise près de ma
+mère.</p>
+
+<p>Je regardai dans la direction indiquée et j'aperçus
+une Gy habillée de vêtements d'un rouge
+brillant, ce qui chez ce peuple indique qu'une
+Gy préfère encore le célibat. Elle porte du gris,
+teinte neutre, pour indiquer qu'elle cherche un
+époux; du pourpre foncé, si elle veut faire entendre
+qu'elle a fait un choix; du pourpre et
+orange, si elle est fiancée ou mariée; du bleu
+clair, quand elle est divorcée ou veuve et désire
+se remarier. Le bleu clair est naturellement
+très rare.</p>
+
+<p>Au milieu d'un peuple chez qui la beauté est si
+universellement répandue, il est difficile de distinguer
+une femme plus belle que les autres.
+La Gy choisie par mon ami me parut posséder
+la moyenne des charmes mais son visage avait
+une expression qui me plaisait beaucoup plus
+que celui de la plupart des Gy-ei; elle paraissait
+moins hardie, moins pénétrée des droits de la
+femme. Je remarquai qu'en causant avec Bra elle
+jetait de temps en temps un regard de côté vers
+mon jeune ami.</p>
+
+<p>&mdash;Courage,&mdash;lui dis-je,&mdash;la jeune Gy vous
+aime.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais si elle ne veut pas me le dire, en
+suis-je plus heureux?</p>
+
+<p>&mdash;Votre mère connaît votre amour?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être bien. Je ne le lui ai jamais avoué.
+Il serait peu viril de confier une pareille faiblesse
+à sa mère. Je l'ai dit à mon père; il se
+peut qu'il l'ait répété à sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous me permettre de vous quitter
+un moment et de me glisser derrière votre mère
+et votre bien-aimée? Je suis sûr qu'elles parlent
+de vous. N'hésitez pas. Je vous promets de ne
+pas me laisser questionner jusqu'au moment où
+je vous rejoindrai.</p>
+
+<p>Le jeune An mit sa main sur son c&oelig;ur, me
+toucha légèrement la tête, et me permit de le
+quitter. Je me glissai sans être remarqué derrière
+sa mère et sa bien-aimée et j'entendis leur
+conversation.</p>
+
+<p>C'était Bra qui parlait.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a aucun doute à cet égard,&mdash;disait-elle,&mdash;ou
+bien mon fils, qui est d'âge à se marier,
+sera entraîné par une de ses nombreuses prétendantes,
+ou il se joindra aux émigrants qui
+s'en vont au loin, et nous ne le verrons plus. Si
+vous l'aimez réellement, ma chère Lo, vous
+devriez vous déclarer.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'aime beaucoup, Bra; mais je ne sais si
+je pourrai jamais gagner son affection; il a tant
+de passion pour ses inventions et ses horloges;
+et je ne suis pas comme Zee, je suis si sotte que
+je crains de ne pouvoir entrer dans ses goûts favoris,
+et alors il se fatiguera de moi, et au bout
+des trois ans il divorcera et je ne pourrais
+jamais en épouser un autre.... non, jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas nécessaire de connaître le mécanisme
+d'une horloge pour savoir devenir si
+nécessaire au bonheur d'un An, qu'il abandonnerait
+plutôt toutes ses mécaniques que de renvoyer
+sa Gy. Vous voyez, ma chère Lo,&mdash;continua
+Bra,&mdash;que précisément parce que nous
+sommes le sexe le plus fort, nous gouvernons
+l'autre à condition de ne jamais laisser voir
+notre force. Si vous étiez supérieure à mon fils
+dans la construction des horloges et des automates,
+comme sa femme vous devriez toujours
+lui laisser croire que la supériorité est de son
+côté; l'An accepte tacitement la supériorité de
+la Gy en tout, excepté dans les choses de sa vocation.
+Mais si elle le dépasse dans ces choses-là
+ou si elle affecte de ne pas admirer son talent,
+il ne l'aimera pas longtemps; peut-être même
+divorcera-t-il. Mais quand une Gy aime réellement,
+elle apprend bien vite à aimer tout ce qui
+est agréable à l'An.</p>
+
+<p>La jeune Gy ne répondit rien à ce discours,
+Elle baissa les yeux d'un air rêveur, puis un sourire
+se glissa sur ses lèvres, elle se leva sans rien
+dire, et, traversant la foule, elle s'approcha de
+l'An qui l'aimait. Je la suivis, mais je me tins à
+quelque distance en l'observant. Je fus surpris,
+jusqu'au moment où je me souvins de la tactique
+modeste des Ana, de voir l'indifférence
+avec laquelle le jeune homme paraissait recevoir
+les avances de Lo. Il fit mine de s'éloigner, mais
+elle le suivit, et peu de temps après, je les vis
+étendre leurs ailes et s'élancer dans l'espace
+lumineux.</p>
+
+<p>Au même instant, je fus accosté par le magistrat
+suprême, qui se mêlait à la foule sans aucune
+marque particulière de déférence ou
+d'honneur. Je n'avais pas revu ce haut dignitaire
+depuis le jour où j'étais entré dans son domaine,
+et me rappelant les paroles d'Aph-Lin à propos
+du terrible doute qu'il avait exprimé sur la
+question de savoir si je devais ou non être disséqué,
+je me sentis frissonner en regardant son
+visage tranquille.</p>
+
+<p>&mdash;J'entends beaucoup parler de vous, étranger,
+par mon fils Taë,&mdash;dit le Tur, en posant
+poliment la main sur ma tête inclinée.&mdash;Il aime
+beaucoup votre société, et j'espère que les
+m&oelig;urs de notre peuple ne vous déplaisent pas.</p>
+
+<p>Je murmurai une réponse inintelligible, qui
+devait exprimer ma reconnaissance pour toutes
+les bontés dont m'avait comblé le Tur et mon
+admiration pour ses compatriotes; mais le scalpel
+à disséquer brillait devant mes yeux et
+arrêtait les mots dans ma gorge. Une voix plus
+douce dit tout à coup:&mdash;</p>
+
+<p>&mdash;L'ami de mon frère doit m'être cher.</p>
+
+<p>En levant les yeux, j'aperçus une jeune Gy
+qui pouvait avoir seize ans, debout à côté du
+magistrat et me regardant avec bonté. Elle n'avait
+pas atteint toute sa taille, et n'était pas
+beaucoup plus grande que moi (cinq pieds dix
+pouces environ), et grâce à cette petitesse relative,
+je trouvai que c'était la plus jolie Gy que
+j'eusse encore vue. Je suppose que quelque
+chose dans mon regard trahit ma pensée, car
+sa physionomie devint encore plus douce.</p>
+
+<p>&mdash;Taë me dit,&mdash;reprit-elle,&mdash;que vous n'avez
+pas appris à vous servir de nos ailes. Cela
+me fait de la peine, car j'aurais aimé à voler
+avec vous.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas!&mdash;répondis-je,&mdash;je ne puis espérer
+de jouir jamais de ce bonheur. Zee m'a assuré
+que le don de se servir des ailes avec sécurité était
+héréditaire et qu'il faudrait des siècles avant
+qu'un être de ma race pût planer dans les airs
+comme un oiseau.</p>
+
+<p>&mdash;Que cette pensée ne vous désole pas trop,&mdash;me
+répondit l'aimable Princesse,&mdash;car,
+après tout, un jour viendra où, Zee et moi, nous
+déposerons nos ailes pour toujours. Peut-être
+quand ce jour arrivera, serions-nous toutes heureuses
+que l'An que nous choisirons ne possédât
+pas d'ailes.</p>
+
+<p>Le Tur nous avait quittés et se perdait dans la
+foule. Je commençais à me sentir à l'aise avec
+la charmante s&oelig;ur de Taë et je l'étonnai un peu
+par la hardiesse de mon compliment en répondant
+que l'An qu'elle choisirait ne se servirait
+jamais de ses ailes pour fuir loin d'elle. Il est
+tellement contre l'usage qu'un An adresse un
+tel compliment à une Gy jusqu'à ce qu'elle lui
+ait déclaré son amour, que la jeune fille resta
+un instant muette d'étonnement. Mais elle n'avait
+pas l'air mécontent. Enfin, reprenant son
+sang-froid, elle m'invita à l'accompagner dans
+un salon moins encombré pour écouter le chant
+des oiseaux. Je suivis ses pas pendant qu'elle
+glissait devant moi et elle me mena dans une
+salle où il n'y avait presque personne. Une
+fontaine de naphte jaillissait au milieu; des divans
+moelleux étaient rangés tout autour, et
+tout un côté de la pièce, dépourvu de murs,
+donnait accès dans une volière remplie d'oiseaux,
+qui chantaient en ch&oelig;ur. La Gy s'assit
+sur l'un des divans et je me plaçai près d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Taë m'a dit qu'Aph-Lin avait fait une loi<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>
+pour sa maison afin d'éviter qu'on vous questionnât
+sur le pays d'où vous venez ou sur la raison
+qui vous a porté à nous visiter. Est-ce vrai?</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Littéralement: a dit: <i>On est prié dans cette maison</i>. Les
+mots synonymes de lois sont évités par ce peuple singulier,
+comme impliquant une idée de contrainte. Si le Tur avait décidé
+que son Collège des Sages devait disséquer, le décret aurait porté
+ceci: <i>On prie, pour le bien de la communauté, que le Tish carnivore
+soit prié de se soumettre à la dissection.</i></p></div>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Puis-je, du moins, sans manquer à cette
+loi, vous demander si les Gy-ei de votre pays sont
+d'une couleur pâle comme la vôtre et si elles ne
+sont pas plus grandes?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne pense pas, ô belle Gy, enfreindre la
+loi d'Aph-Lin, à laquelle je suis plus obligé que
+tout autre de me soumettre, en répondant à des
+questions aussi inoffensives. Les Gy-ei de mon
+pays sont beaucoup plus blanches et elles sont
+ordinairement plus petites que moi d'au moins
+une tête.</p>
+
+<p>&mdash;Elles ne peuvent être aussi fortes que les
+Ana parmi nous. Mais je pense que leur force en
+vril, supérieure à la vôtre, compense une si
+grande différence de taille.</p>
+
+<p>&mdash;Elles ne se servent pas de la force du vril
+comme vous l'entendez. Mais cependant elles sont
+très puissantes dans mon pays et un An n'a pas
+grande chance de mener une heureuse vie s'il
+n'est pas plus ou moins gouverné par sa Gy.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà un mot plein de sentiment,&mdash;dit la
+s&oelig;ur de Taë d'un ton à demi triste, à demi pétulant.&mdash;Vous
+n'êtes pas marié sans doute?</p>
+
+<p>&mdash;Non.... certainement non.</p>
+
+<p>&mdash;Ni fiancé?</p>
+
+<p>&mdash;Ni fiancé.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il possible qu'aucune Gy ne vous ait
+demandé en mariage?</p>
+
+<p>&mdash;Dans mon pays, ce n'est pas la Gy qui fait
+cette demande: c'est l'An qui parle le premier.</p>
+
+<p>&mdash;Quel étrange renversement des lois de la
+nature,&mdash;dit la jeune fille,&mdash;et quel manque de
+modestie dans votre sexe! Mais vous n'avez jamais
+demandé une Gy.... vous n'en avez jamais
+aimé une plus que l'autre?</p>
+
+<p>Je me sentais embarrassé par ces questions
+ingénues.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi,&mdash;répondis-je,&mdash;mais
+je crois que nous commençons à dépasser les
+limites fixées par Aph-Lin. Je vais répondre à
+votre dernière question, mais, je vous en prie,
+ne m'en faites pas d'autres. J'ai ressenti une
+fois la préférence dont vous parlez. Je fis ma
+demande et la jeune Gy m'aurait accepté de
+grand c&oelig;ur, mais ses parents refusèrent leur
+consentement.</p>
+
+<p>&mdash;Ses parents!.... Voulez-vous dire sérieusement
+que les parents peuvent intervenir dans
+le choix fait par leurs filles?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vraiment, ils le peuvent et ils le
+font assez souvent.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'aimerais pas à vivre dans ce pays,&mdash;dit
+simplement la Gy;&mdash;mais j'espère que vous
+n'y retournerez jamais.</p>
+
+<p>Je baissai la tête en silence. La Gy la releva
+doucement avec sa main droite et me regarda
+avec tendresse.</p>
+
+<p>&mdash;Restez avec nous,&mdash;dit-elle,&mdash;restez
+avec nous et soyez aimé.</p>
+
+<p>Je tremble encore en pensant à ce que j'aurais
+pu répondre, au danger que je courais d'être
+réduit en cendres, quand la clarté de la fontaine
+de naphte fut obscurcie par l'ombre de deux
+ailes, et Zee, descendant par le plafond ouvert, se
+posa près de nous. Elle ne dit pas un mot, mais
+prenant mon bras dans sa puissante main, elle
+m'emmena, comme une mère emmène un enfant
+méchant, et me conduisit à travers les
+appartements vers l'un des corridors; de là,
+par une de ces machines qu'ils préfèrent aux
+escaliers, nous montâmes à ma chambre. Arrivés
+là, Zee souffla sur mon front, toucha ma
+poitrine de sa baguette, et je tombai dans un
+profond sommeil.</p>
+
+<p>Quand je m'éveillai, quelques heures plus tard,
+et que j'entendis la voix des oiseaux dans la
+chambre voisine, le souvenir de la s&oelig;ur de Taë,
+de ses doux regards, et de ses paroles caressantes
+me revint à l'esprit; et il est si impossible à un
+homme né et élevé dans notre monde de se débarrasser
+des idées inspirées par la vanité et
+l'ambition, que je me mis d'instinct à bâtir de
+hardis châteaux en l'air.</p>
+
+<p>&mdash;Tout Tish que je suis,&mdash;me disais-je,&mdash;tout Tish
+que je suis, il est clair que Zee n'est
+pas la seule Gy que je puisse captiver. Évidemment
+je suis aimé d'une Princesse, la première
+jeune fille de ce pays, la fille du Monarque absolu
+dont ils cherchent si inutilement à déguiser
+l'autocratie par le titre républicain de premier
+magistrat. Sans la soudaine arrivée de cette
+horrible Zee, cette Altesse Royale m'aurait certainement
+demandé ma main, et quoiqu'il puisse
+très bien convenir à Aph-Lin, qui n'est qu'un
+ministre subordonné, un Commissaire des Lumières,
+de me menacer de la destruction si j'accepte
+la main de sa fille, cependant un Souverain,
+dont la parole fait loi, pourrait forcer la
+communauté à abroger la coutume qui défend
+les mariages avec les races étrangères et qui,
+après tout, est contraire à leur égalité tant vantée.
+Il n'est pas à supposer que sa fille, qui parle
+avec tant de dédain de l'intervention des parents,
+n'ait pas assez d'influence sur son royal père
+pour me sauver de la combustion à laquelle Aph-Lin
+prétend me condamner. Et si j'étais honoré
+d'une si haute alliance, qui sait.... peut-être le
+Monarque me désignerait-il pour son successeur?
+Pourquoi non? Peu de gens parmi cette
+race d'indolents philosophes se soucient du fardeau
+d'une telle grandeur. Tous seraient peut-être
+heureux de voir le pouvoir suprême remis
+entre les mains d'un étranger accompli, qui a
+l'expérience d'une vie plus remuante; et une fois
+au pouvoir quelles réformes j'introduirais! Que
+de choses j'ajouterais avec mes souvenirs d'une
+autre civilisation à cette vie réellement agréable
+mais trop monotone. J'aime la chasse. Après la
+guerre, la chasse n'est-elle pas le plaisir des
+rois? Quelles étranges sortes de gibier abondent
+dans ce monde inférieur! Quel plaisir on doit
+éprouver à voir tomber sous ses coups des animaux
+que depuis le Déluge on ne connaît plus
+sur la terre! Comment m'y prendrais-je? Au
+moyen de ce terrible vril, dans le maniement
+duquel je ne ferai jamais, dit-on, de grands
+progrès. Non, mais à l'aide d'un bon fusil à culasse,
+que ces ingénieux mécaniciens non seulement
+sauront faire, mais perfectionneront; je
+suis sûr d'en avoir vu un au Musée. Je crois
+d'ailleurs que comme roi absolu je serai peu
+favorable au vril, excepté en cas de guerre. À
+propos de guerre, il est parfaitement ridicule de
+resserrer un peuple si intelligent, si riche, si
+bien armé, dans un territoire insignifiant, suffisant
+pour dix ou douze mille familles. Cette restriction
+n'est-elle pas une pure lubie philosophique,
+en opposition avec les aspirations de la
+nature humaine, comme l'utopie qui, dans le
+monde supérieur, a été essayée en partie par feu
+M. Robert Owen, et qui a si complètement
+échoué. Naturellement nous n'irions pas faire la
+guerre aux nations voisines aussi bien armées
+que nos sujets; mais dans ces régions habitées
+par des races qui ne connaissent pas le vril et
+qui ressemblent, par leurs institutions démocratiques,
+à mes concitoyens d'Amérique. On pourrait
+les envahir sans offenser les nations Vril-ya,
+nos alliées, s'approprier leur territoire, s'étendant
+peut-être jusqu'aux régions les plus éloignées
+du monde intérieur, et régner ainsi sur
+un empire où le soleil ne se couche jamais. J'oubliais
+dans mon enthousiasme qu'il n'y a pas de
+soleil dans ces régions. Quant à leurs préjugés
+bizarres contre l'habitude d'accorder de la gloire
+et de la renommée à un individu remarquable,
+parce que la poursuite des honneurs excite des
+contestations, stimule les passions mauvaises,
+et trouble la félicité de la paix, cette doctrine
+est opposée aux instincts mêmes de la
+créature, non seulement humaine, mais de la
+brute, qui, si elle peut s'apprivoiser, devient
+sensible aux louanges et à l'émulation. Quel
+renom entourerait un roi qui agrandirait ainsi
+son empire! On ferait de moi un demi-dieu.</p>
+
+<p>Je pensai aussi que c'était un autre préjugé
+fanatique que de vouloir régler cette vie sur la
+vie future, à laquelle nous croyons fermement,
+nous autres Chrétiens, mais dont nous ne tenons
+jamais compte. Je décidai donc qu'une philosophie
+éclairée me forçait à détruire une religion
+païenne, si superstitieusement contraire aux
+idées modernes et à la vie pratique. En rêvant à
+ces divers projets, je sentais que j'aurais très
+volontiers usé, pour réveiller mes esprits, d'un
+bon grog au whisky. Non pas que je sois un
+buveur de spiritueux, mais pourtant il y a des moments
+où un léger excitant alcoolique, accompagné
+d'un cigare, donne plus de vivacité à l'imagination.
+Oui, certainement, parmi ces herbes et
+ces fruits il doit en exister un dont on puisse
+extraire une agréable boisson alcoolique, et
+avec une côtelette d'élan (ah! quelle insulte à
+la science de rejeter la nourriture animale que
+nos plus grands médecins s'accordent à recommander
+au suc gastrique de l'humanité!) on passerait
+une heure agréable. Puis, au lieu de ces
+drames antiques joués par des enfants, certainement,
+quand je serai roi, j'organiserai un opéra
+moderne avec un corps de ballet pour lequel on
+pourra trouver, parmi les nations dont je ferai
+la conquête, des jeunes femmes moins formidables
+que ces Gy-ei, par la taille et par leur
+force, qui ne seront pas armées du vril, et ne
+voudront pas vous forcer à les épouser.</p>
+
+<p>J'étais si complètement absorbé par ces idées
+de réforme sociale, politique, morale, et par le
+désir de répandre sur les races du monde inférieur
+les bienfaits de la civilisation du monde supérieur,
+que je ne m'aperçus de la présence de
+Zee qu'en l'entendant pousser un profond soupir
+et, levant les yeux, je la vis près de mon lit.</p>
+
+<p>Je n'ai pas besoin de dire que, suivant les coutumes
+de ce peuple, une Gy peut sans manquer
+au décorum visiter un An dans sa chambre,
+mais qu'on regarderait un An comme effronté
+et immodeste au suprême degré, s'il entrait dans
+la chambre d'une Gy avant d'en avoir obtenu la
+permission formelle. Heureusement j'avais encore
+sur moi les vêtements que je portais quand
+Zee m'avait déposé sur mon lit. Cependant je
+me sentis très irrité aussi bien que choqué de sa
+visite et je lui demandai rudement ce qu'elle
+voulait.</p>
+
+<p>&mdash;Parle doucement, mon bien-aimé, je t'en
+supplie,&mdash;dit-elle,&mdash;car je suis bien malheureuse.
+Je n'ai pas dormi depuis que je t'ai
+quitté.</p>
+
+<p>&mdash;La conscience de votre honteuse conduite
+envers moi, l'hôte de votre père, était bien faite
+pour bannir le sommeil de vos paupières. Où
+était l'affection que vous prétendez avoir pour
+moi; où était cette politesse dont se vantent les
+Vril-ya, quand prenant avantage de la force
+physique, qui distingue votre sexe dans cet
+étrange pays, et de ce pouvoir détestable et
+impie que le vril donne à vos yeux et à vos doigts,
+vous m'avez exposé à l'humiliation, vos visiteurs
+réunis, devant Son Altesse Royale.... je veux dire,
+devant la fille de votre premier magistrat.... en
+m'emmenant au lit, comme un enfant méchant,
+et en me plongeant dans le sommeil, sans me
+demander mon consentement?</p>
+
+<p>&mdash;Ingrat! Me reprocher ce témoignage de
+mon amour! Penses-tu que sans parler de
+la jalousie, qui accompagne l'amour jusqu'au
+moment béni où nous sommes sûres d'avoir gagné
+le c&oelig;ur que nous poursuivons, je pouvais
+demeurer indifférente aux périls que te faisaient
+courir les audacieuses avances de cette sotte
+petite fille?</p>
+
+<p>&mdash;Permettez! Puisque vous parlez de périls,
+il convient peut-être de vous dire que vous
+m'exposez au plus grand des dangers ou que
+vous m'y exposeriez si je me laissais aller à
+croire à votre amour et à accepter vos avances.
+Votre père m'a dit clairement que dans ce cas
+on me réduirait en cendres, avec aussi peu de
+remords que Taë a détruit l'autre jour le grand
+reptile, par un seul éclair de sa baguette.</p>
+
+<p>&mdash;Que cette crainte ne t'arrête pas,&mdash;s'écria
+Zee en se jetant à genoux et en saisissant
+ma main dans la sienne.&mdash;Il est bien vrai que
+nous ne pouvons pas nous marier comme se marient
+des êtres de la même race; il est vrai que
+notre amour doit être aussi pur que celui qui,
+selon notre croyance, existe entre les amants
+qui se réunissent au delà des limites de cette
+vie. Mais n'est-ce pas un assez grand bonheur
+que de vivre ensemble, unis de c&oelig;ur et d'esprit?
+Écoute.... je viens de parler à mon père, il consent
+à notre union à ces conditions. J'ai assez
+d'influence sur le Collège des Sages pour être
+certaine qu'ils prieront le Tur de ne pas intervenir
+dans le libre choix d'une Gy, pourvu que son
+mariage avec un étranger ne soit que l'union de
+leurs âmes. Oh! crois-tu donc que le véritable
+amour ait besoin d'une grossière union? Je ne
+désire pas seulement vivre près de toi, dans
+cette vie, pour y prendre part à tes douleurs et
+à tes joies; je demande un lien qui m'unisse à toi
+pour toujours dans le monde des immortels.
+Me refuseras-tu?</p>
+
+<p>Tandis qu'elle disait ces mots, elle s'était
+agenouillée et toute l'expression de sa physionomie
+s'était transformée, et, si elle était encore
+majestueuse, elle n'avait plus rien de sévère:
+une lumière divine, comme l'auréole d'un être
+immortel, illuminait sa beauté mortelle. Mais
+j'étais plus disposé à la vénérer avec crainte
+comme un ange qu'à l'aimer comme une
+femme. Après une pause embarrassée, je balbutiai
+une réponse évasive qui exprimait ma
+gratitude et cherchai, aussi délicatement que
+je le pus, à lui faire comprendre combien ma
+position serait humiliante au milieu de son
+peuple dans le rôle d'un mari à qui ne serait
+jamais accordé le nom de père.</p>
+
+<p>&mdash;Mais,&mdash;dit Zee,&mdash;cette communauté ne
+constitue pas le monde entier. Non, et d'ailleurs
+toutes les populations de ce monde ne font
+pas partie de la ligue des Vril-ya. Pour l'amour
+de toi, je renoncerai à mon pays et à mon peuple.
+Nous fuirons ensemble vers quelque région
+où tu sois en sûreté. Je suis assez forte pour te
+porter sur mes ailes à travers les déserts qui nous
+en séparent. Je suis assez habile pour ouvrir un
+chemin parmi les rochers et y creuser des vallées
+où nous établirons notre habitation. La
+solitude et une cabane avec toi seront ma société
+et mon univers. Ou préférerais-tu rentrer dans
+ton monde, au-dessus de celui-ci, exposé à des
+saisons incertaines et éclairé par ces globes
+changeants qui, d'après le tableau que tu nous
+en as tracé, président à l'inconstance de ces
+régions sauvages? S'il en est ainsi, dis un mot,
+et je t'ouvrirai un chemin pour y retourner,
+pourvu que je sois avec toi, quand même je devrais
+là comme ici n'être l'associée que de ton
+âme, ton compagnon de voyage jusqu'au pays
+où il n'y a plus ni mort ni séparation.</p>
+
+<p>Je ne pouvais m'empêcher d'être profondément
+ému par cette tendresse à la fois si pure
+et si passionnée; Zee prononçait ces mots d'une
+voix qui aurait adouci les plus rudes sons de la
+plus rude langue. Et, pendant un instant, il me
+vint à l'esprit que je pourrais profiter du secours
+de Zee pour m'ouvrir une route prompte et sûre
+vers le monde supérieur. Mais un moment de
+réflexion suffit pour me montrer combien il serait
+bas et honteux de profiter de tant de dévouement
+pour l'entraîner hors d'un pays et
+d'une famille où j'avais été reçu avec tant d'hospitalité,
+vers un autre monde qui lui serait si
+antipathique. Je prévoyais bien aussi que, malgré
+son amour platonique et spirituel, je ne pourrais
+renoncer à l'affection plus humaine d'une
+compagne moins élevée au-dessus de moi. À ce
+sentiment de mes devoirs envers la Gy s'unissait
+le sentiment de mes devoirs envers mon
+pays. Pouvais-je me hasarder à introduire dans
+le monde supérieur un être doué d'un pouvoir
+si terrible, qui pouvait d'un seul mouvement
+de sa baguette réduire en moins d'une heure la
+ville de New-York et son glorieux Koom-Posh
+en une pincée de cendres? Si je lui enlevais sa
+baguette, sa science lui permettrait facilement
+d'en construire une autre; et tout son corps
+était chargé des éclairs mortels qui armaient
+la légère machine. Si redoutable aux cités et
+aux populations du monde supérieur, pourrait-elle
+être pour moi une compagne convenable,
+au cas où son affection serait sujette au changement
+ou empoisonnée par la jalousie? Ces
+pensées, qu'il me faut tant de mots pour exprimer,
+passèrent rapidement dans mon esprit et
+décidèrent ma réponse.</p>
+
+<p>&mdash;Zee,&mdash;dis-je de la voix la plus douce que
+je pus trouver, et pressant avec respect mes
+lèvres sur cette main dans l'étreinte de laquelle
+disparaissait ma main captive,&mdash;Zee, je ne puis
+trouver de mots pour vous dire combien je suis
+touché et honoré par un amour si désintéressé
+et si prêt à tous les sacrifices. Ma meilleure réponse
+sera une entière franchise. Chaque pays
+a ses habitudes. Les habitudes du vôtre ne me
+permettent pas de vous épouser; celles de mon
+pays sont également opposées à une union entre
+des races si différentes. D'autre part, bien que
+je ne manque pas de courage parmi les miens,
+ou au milieu des dangers qui me sont familiers,
+je ne puis, sans un frisson d'horreur, penser à
+construire notre demeure nuptiale dans un si
+horrible chaos, où tous les éléments, le feu,
+l'eau, et les gaz méphitiques sont en guerre les
+uns contre les autres; où, tandis que vous seriez
+occupée à fendre des rochers ou à verser
+du vril dans les lampes, je serais dévoré par un
+krek, que vos opérations auraient fait sortir de
+son repaire. Moi, simple Tish, je ne mérite pas
+l'amour d'une Gy si brillante, si docte, si puissante
+que vous. Non, je ne mérite pas cet amour,
+car je ne puis y répondre.</p>
+
+<p>Zee laissa tomber ma main, se redressa, et se
+détourna pour cacher son émotion; puis elle
+glissa sans bruit vers la porte et se retourna
+sur le seuil. Tout à coup et comme saisie d'une
+nouvelle pensée, elle revint vers moi et me dit
+tout bas:&mdash;</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'as dit que tu me parlerais avec une
+entière franchise. Réponds donc avec une entière
+franchise à cette question: Si tu ne peux
+m'aimer, en aimes-tu une autre?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement non.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'aimes pas la s&oelig;ur de Taë?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'avais jamais vue avant hier au soir.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas une réponse. L'amour est plus
+prompt que le vril. Tu hésites. Ne crois pas
+que la jalousie seule me pousse à t'avertir.
+Si la fille du Tur te déclare son amour.... si
+dans son ignorance elle confie à son père une
+préférence qui puisse lui faire supposer qu'elle
+te courtisera, il n'aura pas d'autre choix que
+de demander ta destruction immédiate, puisqu'il
+est chargé de veiller au bien de la communauté,
+qui ne peut permettre à une fille des
+Vril-ya de s'unir à un fils des Tish-a, par un
+mariage qui ne se borne pas à l'union des âmes.
+Hélas! il n'y aurait plus alors d'espoir pour
+toi. Elle n'a pas des ailes assez fortes pour t'emporter
+dans les airs; elle n'est pas assez savante
+pour te créer une demeure dans les déserts.
+Crois-moi, mon amitié seule parle et non ma
+jalousie.</p>
+
+<p>Sur ces mots, Zee me quitta. En me rappelant
+ses paroles je perdis toute idée de succéder au
+trône des Vril-ya, j'oubliai toutes les réformes
+politiques, sociales et morales que je voulais introduire
+comme Monarque Absolu.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXVI" id="XXVI"></a>XXVI.</h2>
+
+
+<p>Après ma conversation avec Zee, je tombai
+dans une profonde mélancolie. La curiosité avec
+laquelle j'avais étudié jusque-là la vie et les
+habitudes de ce peuple merveilleux cessa tout
+à coup. Je ne pouvais chasser de mon esprit
+l'idée que j'étais au milieu d'une race qui, tout
+aimable et toute polie qu'elle fût, pouvait me détruire
+d'un instant à l'autre sans scrupule et
+sans remords. La vie pacifique et vertueuse d'un
+peuple qui m'avait d'abord paru auguste, par
+son contraste avec les passions, les luttes et les
+vices du monde supérieur, commençait à m'oppresser,
+à me paraître ennuyeuse et monotone.
+La sereine tranquillité de l'atmosphère
+même me fatiguait. J'avais envie de voir un
+changement, fût-ce l'hiver, un orage, ou l'obscurité.
+Je commençais à sentir que quels que
+soient nos rêves de perfectibilité, nos aspirations
+impatientes vers une sphère meilleure,
+plus haute, plus calme, nous, mortels du monde
+supérieur, nous ne sommes pas faits pour jouir
+longtemps de ce bonheur même que nous rêvons
+et auquel nous aspirons.</p>
+
+<p>Dans cette société des Vril-ya, c'était chose
+merveilleuse de voir comment ils avaient réussi
+à unir et à mettre en harmonie, dans un seul système,
+presque tous les objets que les divers philosophes
+du monde supérieur ont placés devant
+les espérances humaines, comme l'idéal d'un
+avenir chimérique. C'était un état dans lequel la
+guerre, avec toutes ses calamités, était impossible,
+un état dans lequel la liberté de tous et de
+chacun était assurée au suprême degré, sans une
+seule de ces animosités qui, dans notre monde,
+font dépendre la liberté des luttes continuelles
+des partis hostiles. Ici, la corruption qui avilit
+nos démocraties était aussi inconnue que les
+mécontentements qui minent les trônes de nos
+monarchies. L'égalité n'était pas un nom, mais
+une réalité. Les riches n'étaient pas persécutés,
+parce qu'ils n'étaient pas enviés. Ici, ces problèmes
+sur les labeurs de la classe ouvrière, encore
+insolubles dans notre monde et qui créent
+tant d'amertume entre les différentes classes,
+étaient résolus par le procédé le plus simple: ils
+n'avaient pas de classe ouvrière distincte et séparée.
+Les inventions mécaniques, construites sur
+des principes qui déjouaient toutes nos recherches,
+mues par un moteur infiniment plus puissant
+et plus gouvernable que tout ce que nous
+avons pu obtenir de la vapeur ou de l'électricité,
+aidées par des enfants dont les forces n'étaient
+jamais excédées, mais qui aimaient leur travail
+comme un jeu et une distraction, suffisaient à
+créer une richesse publique si bien employée au
+bien commun que jamais un murmure ne se
+faisait entendre. Les vices qui corrompent
+nos grandes villes n'avaient ici aucune prise. Les
+amusements abondaient, mais ils étaient tous
+innocents. Aucune fête ne poussait à l'ivresse,
+aux querelles, aux maladies. L'amour existait
+avec toutes ses ardeurs, mais il était fidèle dès
+qu'il était satisfait. L'adultère, le libertinage, la
+débauche étaient des phénomènes si inconnus
+dans cet État, que pour trouver même les noms qui
+les désignaient on eût été obligé de remonter à
+une littérature hors d'usage, écrite il y a plusieurs
+milliers d'années. Ceux qui ont étudié sur
+notre terre les théories philosophiques savent
+que tous ces écarts étranges de la vie civilisée ne
+font que donner un corps à des idées qui ont été
+étudiées, mises aux voix, ridiculisées, contestées,
+essayées quelquefois d'une façon partielle, et
+consignées dans des &oelig;uvres d'imagination, mais
+qui ne sont jamais arrivées à un résultat pratique.
+Le peuple que je décris ici avait fait bien
+d'autres progrès vers la perfection idéale. Descartes
+a cru sérieusement que la vie de l'homme
+sur cette terre pouvait être prolongée, non jusqu'à
+atteindre ici-bas une durée éternelle, mais
+jusqu'à ce qu'il appelle l'âge des patriarches,
+qu'il fixait modestement entre cent et cent cinquante
+ans. Eh bien! ce rêve des sages s'accomplissait
+ici, était même dépassé; car la vigueur
+de l'âge mûr se prolongeait même au delà de la
+centième année. Cette longévité était accompagnée
+d'un bienfait plus grand que la longévité
+même, celui d'une bonne santé inaltérable.
+Les maladies qui frappent notre race étaient
+facilement guéries par le savant emploi de cette
+force naturelle, capable de donner la vie et de
+l'ôter, qui est inhérente au vril. Cette idée
+n'est pas inconnue sur la terre, bien qu'elle n'ait
+guère été professée que par des enthousiastes ou
+des charlatans et qu'elle ne repose que sur les
+notions confuses du mesmérisme, de la force
+odique, etc. Laissant de côté l'invention presque
+insignifiante des ailes, qu'on a essayées sans
+jamais réussir depuis l'époque mythologique, je
+passe à cette question délicate posée depuis peu
+comme essentielle au bonheur de l'humanité,
+par les deux influences les plus turbulentes et
+les plus puissantes de ce monde, la Femme et la
+Philosophie. Je veux dire, les Droits de la
+Femme.</p>
+
+<p>Les jurisconsultes s'accordent à prétendre
+qu'il est inutile de discuter des droits là où il
+n'existe pas une force suffisante pour les faire
+valoir; et sur terre, pour une raison ou pour
+l'autre, l'homme, par sa force physique, par
+l'emploi des armes offensives ou défensives, peut
+généralement, quand les choses en viennent à
+une lutte personnelle, maîtriser la femme. Mais
+parmi ce peuple il ne peut exister aucun doute
+sur les droits de la femme, parce que, comme
+je l'ai déjà dit, la Gy est plus grande et plus
+forte que l'An; sa volonté est plus résolue, et la
+volonté étant indispensable pour la direction du
+vril, elle peut employer sur l'An, plus fortement
+que l'An sur elle, les mystérieuses forces que
+l'art emprunte aux facultés occultes de la nature.
+Ainsi tous les droits que nos philosophes
+féminins sur la terre cherchent à obtenir sont
+accordés comme une chose toute naturelle dans
+cet heureux pays. Outre cette force physique,
+les Gy-ei ont, du moins dans leur jeunesse, un
+vif désir d'acquérir les talents et la science et,
+en cela, elles sont supérieures aux Ana; c'est
+donc à elles qu'appartiennent les étudiants, les
+professeurs, en un mot la portion instruite de la
+population.</p>
+
+<p>Naturellement, comme je l'ai fait voir, les
+femmes établissent dans ce pays leur droit de
+choisir et de courtiser leur époux. Sans ce privilège,
+elles mépriseraient tous les autres. Sur
+terre nous craindrions, non sans raison, qu'une
+femme, après nous avoir ainsi poursuivi et
+épousé, ne se montrât impérieuse et tyrannique.
+Il n'en est pas de même des Gy-ei: une fois
+mariées elles suspendent leurs ailes, et aucun
+poète ne pourrait arriver à dépeindre une compagne
+plus aimable, plus complaisante, plus
+docile, plus sympathique, plus oublieuse de sa
+supériorité, plus attachée à étudier les goûts
+et les caprices relativement frivoles de son
+mari. Enfin parmi les traits caractéristiques
+qui distinguent le plus les Vril-ya de notre
+humanité, celui qui contribue le plus à la
+paix de leur vie et au bien-être de la communauté,
+c'est la croyance universelle à une
+Divinité bienfaisante et miséricordieuse, et à
+l'existence d'une vie future auprès de laquelle
+un siècle ou deux sont des moments trop courts
+pour qu'on les perde à des pensées de gloire,
+de puissance, ou d'avarice; une autre croyance
+ajoute à leur bonheur: persuadés qu'ils ne peuvent
+connaître de la Divinité que Sa bonté suprême,
+du monde futur que son heureuse existence,
+leur raison leur interdit toute discussion
+irritante sur des questions insolubles. Ils assurent
+ainsi à cet État situé dans les entrailles
+de la terre, ce qu'aucun État ne possède à la
+clarté des astres, toutes les bénédictions et les
+consolations d'une religion, sans aucun des
+maux, sans aucune des calamités qu'engendrent
+les guerres de religion.</p>
+
+<p>Il est donc incontestable que l'existence des
+Vril-ya est, dans son ensemble, infiniment plus
+heureuse que celle des races terrestres, et que,
+réalisant les rêves de nos philanthropes les plus
+hardis, elle répond presque à l'idée qu'un poète
+pourrait se faire de la vie des anges. Et cependant
+si on prenait un millier d'êtres humains,
+les meilleurs et les plus philosophes qu'on puisse
+trouver à Londres, à Paris, à Berlin, à New-York,
+et même à Boston, et qu'on les plaçât
+au milieu de cette heureuse population, je suis
+persuadé qu'en moins d'une année ils y mourraient
+d'ennui, ou essayeraient une révolution
+par laquelle ils troubleraient la paix de la communauté
+et se feraient réduire en cendres à la
+requête du Tur.</p>
+
+<p>Assurément je ne veux pas glisser dans ce
+récit quelque sotte satire contre la race à laquelle
+j'appartiens. J'ai au contraire tâché de
+faire comprendre que les principes qui régissent
+le système social des Vril-ya l'empêchent de
+produire ces exemples de grandeur humaine
+qui remplissent les annales du monde supérieur.
+Dans un pays où on ne fait pas la guerre,
+il ne peut y avoir d'Annibal, de Washington, de
+Jackson, de Sheridan. Dans un État où tout le
+monde est si heureux qu'on ne craint aucun
+danger et qu'on ne désire aucun changement,
+on ne peut voir ni Démosthène, ni Webster, ni
+Sumner, ni Wendel Holmes, ni Butler. Dans
+une société où l'on arrive à un degré de moralité
+qui exclut les crimes et les douleurs, d'où
+la tragédie tire les éléments de la crainte et de
+la pitié, où il n'y a ni vices, ni folies, auxquels
+la comédie puisse prodiguer les traits de sa
+satire comique, un tel pays perd toute chance
+de produire un Shakespeare, un Molière, une
+Mrs. Beecher Stowe. Mais si je ne veux pas critiquer
+mes semblables en montrant combien les
+motifs, qui stimulent l'activité et l'ambition des
+individus dans une société de luttes et de discussions,
+disparaissent ou s'annulent dans une
+société qui tend à assurer à ses citoyens une félicité
+calme et innocente qu'elle présume être l'état
+des puissances immortelles; je n'ai pas non
+plus l'intention de représenter la république des
+Vril-ya comme la forme idéale de la société politique,
+vers laquelle doivent tendre tous nos
+efforts. Au contraire, c'est parce que nous avons
+si bien combiné, à travers les siècles, les éléments
+qui composent un être humain, qu'il nous
+serait tout à fait impossible d'adopter la manière
+de vivre des Vril-ya, ou de régler nos passions
+d'après leur façon de penser; c'est pour cela que
+je suis arrivé à cette conviction: Ce peuple, qui
+non seulement a appartenu à notre race, mais
+qui, d'après les racines de sa langue, me paraît
+descendre de quelqu'un des ancêtres de la
+grande famille Aryenne, source commune de
+toutes les civilisations de notre monde; ce peuple
+qui, d'après ses traditions historiques et mythologiques,
+a passé par des transformations qui
+nous sont familières, forme maintenant une espèce
+distincte avec laquelle il serait impossible
+à toute race du monde supérieur de se mêler.
+Je crois de plus que, s'ils sortaient jamais des entrailles
+de la terre, suivant l'idée traditionnelle
+qu'ils se font de leur destinée future, ils détruiraient
+pour la remplacer la race actuelle des
+hommes.</p>
+
+<p>Mais, dira-t-on, puisque plus d'une Gy avait
+pu concevoir un caprice pour un représentant
+aussi médiocre que moi de la race humaine, dans
+le cas où les Vril-ya apparaîtraient sur la terre,
+nous pourrions être sauvés de la destruction
+par le mélange des races. Tel espoir serait téméraire.
+De semblables mésalliances seraient aussi
+rares que les mariages entre les émigrants Anglo-Saxons
+et les Indiens Peaux-Rouges. D'ailleurs,
+nous n'aurions pas le temps de nouer des relations
+familières. Les Vril-ya, en sortant de dessous
+terre, charmés par l'aspect d'une terre
+éclairée par le soleil, commenceraient par la
+destruction, s'empareraient des territoires déjà
+cultivés, et détruiraient sans scrupules tous les
+habitants qui essayeraient de résister à leur invasion.
+Quand je considère leur mépris pour les
+institutions du Koom-Posh, ou gouvernement
+populaire, et la valeur de mes bien-aimés compatriotes,
+je crois que si les Vril-ya apparaissaient
+d'abord en Amérique, et ils n'y manqueraient
+pas, puisque c'est la plus belle partie du
+monde habitable, et disaient: «Nous nous emparons
+de cette portion du globe; citoyens du
+Koom-Posh, allez-vous-en et faites place pour le
+développement de la race des Vril-ya,» mes
+braves compatriotes se battraient, et au bout
+d'une semaine il ne resterait plus un seul
+homme qui pût se rallier au drapeau étoilé et
+rayé des États-Unis.</p>
+
+<p>Je voyais fort peu Zee, excepté aux repas,
+quand la famille se réunissait, et elle était alors
+silencieuse et réservée. Mes craintes au sujet
+d'une affection que j'avais si peu cherchée et
+que je méritais si peu se calmaient, mais mon
+abattement augmentait de jour en jour. Je mourais
+d'envie de revenir au monde supérieur; mais
+je me mettais en vain l'esprit à la torture pour
+trouver un moyen. On ne me permettait jamais
+de sortir seul, de sorte que je ne pouvais même
+visiter l'endroit par lequel j'étais descendu, pour
+voir s'il ne me serait pas possible de remonter
+dans la mine. Je ne pouvais pas même descendre
+de l'étage où se trouvait ma chambre, pendant
+les Heures Silencieuses, quand tout le monde
+dormait. Je ne savais pas commander à l'automate
+qui, cruelle ironie, se tenait à mes ordres,
+debout contre le mur; je ne connaissais
+pas les ressorts par lesquels on mettait en mouvement
+la plate-forme qui servait d'escalier. On
+m'avait volontairement caché tous ces secrets.
+Oh! si j'avais pu apprendre à me servir des
+ailes, dont les enfants se servaient si bien, j'aurais
+pu m'enfuir par la fenêtre, arriver aux
+rochers, et m'enlever par le gouffre dont les
+parois verticales refusaient de supporter un pas
+humain.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXVII" id="XXVII"></a>XXVII.</h2>
+
+
+<p>Un jour, pendant que j'étais seul à rêver tristement
+dans ma chambre, Taë entra par la
+fenêtre et vint s'asseoir près de moi. J'étais toujours
+heureux des visites de cet enfant, dans
+la société duquel je me sentais moins humilié
+que dans celle des Ana, dont les études étaient
+plus complètes et l'intelligence plus mûre.
+Comme on me permettait de sortir avec lui et
+que je désirais revoir l'endroit par lequel j'étais
+descendu dans le monde souterrain, je me hâtai
+de lui demander s'il avait le temps de m'accompagner
+dans une promenade à la campagne. Sa
+physionomie me parut plus sérieuse que de coutume,
+quand il me répondit:&mdash;</p>
+
+<p>&mdash;Je suis venu vous chercher.</p>
+
+<p>Nous fûmes bientôt dans la rue et nous n'étions
+pas loin de la maison, quand nous rencontrâmes
+cinq ou six jeunes Gy-ei, qui revenaient
+des champs, avec des corbeilles pleines
+de fleurs, et chantaient en ch&oelig;ur en marchant.
+Une jeune Gy chante plus qu'elle ne parle.
+Elles s'arrêtèrent en nous voyant, s'approchèrent
+de Taë avec une gaieté familière, et de
+moi avec cette galanterie polie qui distingue les
+Gy-ei dans leurs rapports avec le sexe faible.</p>
+
+<p>Et je puis dire ici que, malgré la franchise
+de la Gy quand elle courtise un An, rien dans
+ses manières ne peut être comparé aux manières
+libres et bruyantes de ces jeunes Anglo-Saxonnes,
+auxquelles on accorde l'épithète distinguée
+de <i>fast</i> (à la mode), vis-à-vis des jeunes gens pour
+lesquels elles ne professent pas le moindre
+amour. Non: la conduite des Gy-ei envers les
+Ana en général ressemble beaucoup à celle des
+hommes très bien élevés, dans les salons de notre
+monde supérieur, envers une femme qu'ils respectent,
+mais à laquelle ils ne font pas la cour;
+respectueux, complimenteurs, d'une politesse exquise,
+ce que l'on peut appeler chevaleresques.</p>
+
+<p>Sans doute je fus un peu embarrassé par les
+nombreuses politesses par lesquelles ces jeunes
+et courtoises Gy-ei s'adressaient à mon amour-propre.
+Dans le monde d'où je venais, un
+homme se serait trouvé offensé, traité avec
+ironie, et <i>blagué</i> (si un mot d'argot aussi vulgaire
+peut être employé sur l'autorité des romanciers
+populaires qui s'en servent aussi librement),
+quand une jeune Gy fort jolie me fit
+compliment sur la fraîcheur de mon teint, une
+autre sur le choix des couleurs de mes vêtements,
+une troisième, avec un timide sourire,
+sur les conquêtes que j'avais faites à la soirée
+d'Aph-Lin. Mais je savais déjà que de tels propos
+étaient ce que les Français appellent des
+banalités, et ne signifiaient, dans la bouche
+des jeunes filles, que le désir de déployer cette
+aimable galanterie que sur la terre la tradition
+et une coutume arbitraire ont réservée au sexe
+mâle. Et, de même que, chez nous, une jeune
+fille bien élevée et habituée à de pareils compliments,
+sent qu'elle ne peut sans inconvenance
+y répondre ou en paraître trop charmée, de
+même moi, qui avais appris les bonnes manières
+chez un des Ministres de ce peuple, je ne pus
+que sourire et prendre un air gracieux en repoussant
+avec timidité les compliments dont on
+m'accablait. Pendant que nous causions ainsi,
+la s&oelig;ur de Taë nous avait aperçus, paraît-il,
+d'une des chambres supérieures du Palais Royal,
+car elle arriva bientôt près de nous de toute la
+vitesse de ses ailes.</p>
+
+<p>Elle s'approcha de moi et me dit, avec cette
+inimitable déférence, que j'ai appelée chevaleresque,
+et pourtant avec une certaine brusquerie
+de ton que Sir Philip Sidney aurait traitée de
+rustique dans la bouche d'une personne qui
+s'adressait au sexe faible:&mdash;</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne venez-vous jamais nous voir?</p>
+
+<p>Pendant que je délibérais sur la réponse à faire
+à cette question inattendue, Taë dit promptement
+et d'un ton sévère:&mdash;</p>
+
+<p>&mdash;Ma s&oelig;ur, tu oublies que l'étranger est
+du même sexe que moi. Il n'est pas convenable
+pour nous, si nous voulons conserver notre réputation
+et notre modestie, de nous abaisser à
+courir après ta société.</p>
+
+<p>Ce discours fut reçu avec des marques d'approbation
+par toutes les Gy-ei présentes; mais
+la s&oelig;ur de Taë parut déconcertée. Pauvre
+enfant!.... et une Princesse encore!</p>
+
+<p>En ce moment une ombre passa entre le groupe
+et moi; en me retournant, je vis le magistrat
+principal s'avancer vers moi de ce pas tranquille
+et majestueux particulier aux Vril-ya. En le
+regardant, je fus saisi de la même terreur que
+lors de ma première rencontre avec lui. Sur son
+front, dans ses yeux, il y avait ce même je ne
+sais quoi indéfinissable qui me faisait reconnaître
+en lui une race qui devait être fatale à la nôtre;
+cette même expression étrange de sérénité
+exempte de tous les soucis et de toutes les passions
+ordinaires; on y lisait la conscience d'un
+pouvoir suprême et ce mélange de pitié et d'inflexibilité
+qu'on trouve chez un juge qui prononce
+un arrêt. Je frissonnai et, m'inclinant, je serrai le
+bras de Taë et m'éloignai sans rien dire. Le Tur
+se plaça sur notre chemin, me regarda un instant
+sans parler, puis tourna tranquillement ses
+regards vers sa fille, et, avec un salut grave adressé
+à elle et aux autres Gy-ei, passa au milieu du
+groupe et s'éloigna sans avoir prononcé un mot.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXVIII" id="XXVIII"></a>XXVIII.</h2>
+
+
+<p>Quand Taë et moi nous fûmes seuls sur la
+grande route qui s'étend entre la cité et le gouffre
+par lequel j'étais descendu dans ce monde privé
+de la clarté du soleil et des étoiles, je dis à demi-voix:&mdash;</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher enfant, mon ami, il y a dans la
+physionomie de votre père quelque chose qui
+m'effraye. Il me semble voir la mort en contemplant
+sa sereine tranquillité.</p>
+
+<p>Taë ne répondit pas tout de suite. Il semblait
+agité et paraissait se demander par quels mots
+il pourrait m'adoucir une mauvaise nouvelle.</p>
+
+<p>&mdash;Personne ne craint la mort parmi les
+Vril-ya,&mdash;dit-il enfin.&mdash;La craignez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;La crainte de la mort est innée dans l'âme
+des hommes de ma race. Nous pouvons en
+triompher à la voix du devoir, de l'honneur, ou
+de l'amour. Nous pouvons mourir pour une
+vérité, pour notre patrie, pour ceux qui nous
+sont plus chers que nous-mêmes. Mais, si la mort
+me menace ici, maintenant, où sont les motifs
+qui peuvent contrebalancer la terreur qui accompagne
+l'idée de la séparation du corps et de
+l'âme?</p>
+
+<p>Taë parut surpris, et sa voix était pleine de
+tendresse quand il me répondit:&mdash;</p>
+
+<p>&mdash;Je rapporterai à mon père ce que vous
+venez de me dire. Je le supplierai d'épargner
+votre vie.</p>
+
+<p>&mdash;Il a donc décrété ma mort?</p>
+
+<p>&mdash;C'est la faute ou la folie de ma s&oelig;ur,&mdash;dit
+Taë, avec quelque pétulance.&mdash;Elle a parlé
+ce matin à mon père, et après leur conversation,
+il m'a fait appeler, comme chef des enfants
+chargés de détruire les êtres qui menacent la
+communauté, et il m'a dit: «Prends ta baguette
+de vril, et va chercher l'étranger qui t'est devenu
+cher. Que sa fin soit prompte et exempte de
+douleur.»</p>
+
+<p>&mdash;Et,&mdash;dis-je en tremblant et en m'éloignant
+de l'enfant,&mdash;c'est donc pour m'assassiner que
+vous m'avez emmené à la campagne? Non, je ne
+puis le croire. Je ne puis vous croire capable
+d'un tel crime!</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas un crime de tuer ceux qui
+menacent les intérêts de l'État; ce serait un
+crime de détruire le moindre petit insecte qui
+ne nous ferait aucun mal.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous voulez dire que je menace les intérêts
+de l'État parce que votre s&oelig;ur m'honore de
+cette sorte de préférence qu'un enfant peut montrer
+pour un jouet singulier, il n'est pas nécessaire
+pour cela de me tuer. Laissez-moi retourner
+vers le peuple que j'ai quitté, par le gouffre
+qui m'a permis d'entrer dans votre monde. Avec
+un peu d'aide de votre part, j'en puis venir à
+bout. Grâce à vos ailes vous pourrez attacher
+la corde, que vous avez sans doute gardée, au
+rocher qui m'a servi pour descendre. Faites
+cela, je vous en prie; aidez-moi à remonter à
+l'endroit d'où je suis venu, et je disparaîtrai
+de votre monde pour toujours et aussi sûrement
+que si j'étais mort.</p>
+
+<p>&mdash;Le gouffre par lequel vous êtes descendu?....
+Regardez; nous sommes juste à l'endroit
+où il s'ouvrait. Que voyez-vous?.... Le roc
+solide et compact. Le gouffre a été fermé par les
+ordres d'Aph-Lin, aussitôt que des rapports
+furent établis entre vous et lui, pendant votre
+sommeil, et qu'il apprit de votre propre bouche
+ce qu'est le monde d'où vous veniez. Ne vous
+souvenez-vous pas du jour où Zee me pria de ne
+pas vous questionner sur vous-même ou sur
+votre pays? En vous quittant, ce jour-là, Aph-Lin
+m'aborda et me dit: «Il ne faut laisser aucun
+chemin ouvert entre le monde de l'étranger et
+le nôtre, ou les malheurs et les chagrins du
+sien pourraient descendre parmi nous. Prends
+avec toi les enfants de ta bande, frappez les
+parois de la caverne de vos baguettes de vril
+jusqu'à ce que la chute des rochers ferme toute
+issue par laquelle la clarté de nos lampes puisse
+être aperçue.»</p>
+
+<p>Pendant que l'enfant parlait, je regardais
+avec effroi les rocs noirs qui se dressaient devant
+mes yeux.</p>
+
+<p>D'énormes masses irrégulières de granit,
+montrant par des taches de feu où elles avaient
+été frappées, s'élevaient du sol à la voûte de la
+caverne, pas une crevasse!</p>
+
+<p>&mdash;Tout espoir est donc perdu,&mdash;murmurai-je
+en m'asseyant sur le bord de la route,&mdash;et
+je ne reverrai plus le soleil.</p>
+
+<p>Je me couvris la figure de mes deux mains
+et je priai Celui dont j'avais si souvent oublié la
+présence sous ce ciel qui manifeste sa puissance.
+Je sentis qu'il était présent dans les profondeurs
+de la terre et au milieu du monde des tombeaux.
+Je relevai les yeux, calmé et fortifié par
+ma prière, et, regardant l'enfant avec un tranquille
+sourire, je lui dis:&mdash;</p>
+
+<p>&mdash;Si tu dois me tuer, frappe maintenant.</p>
+
+<p>Taë secoua doucement la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Non,&mdash;dit-il,&mdash;l'ordre de mon père n'est
+pas si absolu qu'il ne me laisse aucun choix. Je
+lui parlerai et peut-être pourrai-je te sauver.
+Quelle étrange chose que tu aies cette crainte
+de la mort que nous pensions être le partage des
+êtres inférieurs, auxquels la connaissance d'une
+autre vie n'est pas accordée. Chez nous les
+enfants même n'ont pas cette peur. Dis-moi,
+mon cher Tish,&mdash;continua-t-il après un moment
+de silence,&mdash;redouterais-tu moins de passer
+de cette forme de vie à la forme qu'on trouve
+de l'autre côté de cet instant qu'on appelle
+la mort, si je t'accompagnais dans ce voyage?
+Si tu le désires, je demanderai à mon père
+qu'il me soit permis de te suivre. Je suis de
+ceux qui doivent émigrer un jour, quand ils
+seront en âge de le faire, dans un pays inconnu.
+Je partirais aussi volontiers pour les régions
+inconnues de l'autre monde. La Bonté Suprême
+est aussi présente dans celui-là que dans celui-ci.
+Où ne la trouve-t-on pas?</p>
+
+<p>&mdash;Enfant,&mdash;dis-je en voyant à la figure de
+Taë qu'il parlait sérieusement,&mdash;tu commettrais
+un crime en me tuant; mais celui que je commettrais
+ne serait pas moindre si je te disais:
+Donne-toi la mort. La Bonté Suprême choisit
+son moment pour nous donner la vie et pour
+nous la reprendre. Partons. Si après que tu
+auras parlé à ton père, il décide ma mort, fais-le-moi
+savoir aussitôt que tu le pourras, afin que
+je puisse m'y préparer.</p>
+
+<p>Nous retournâmes à la ville, ne conversant
+que par intervalles et à bâtons rompus. Nous
+ne pouvions nous comprendre l'un l'autre et
+j'éprouvais pour le bel enfant à la douce voix,
+qui marchait à mes côtés, le même sentiment
+qu'éprouve un condamné à mort en marchant
+à côté du bourreau qui le conduit à l'échafaud.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXIX" id="XXIX"></a>XXIX.</h2>
+
+
+<p>Vers le milieu des Heures Silencieuses, qui
+forment les nuits des Vril-ya, je fus réveillé
+du sommeil agité auquel je venais seulement
+de m'abandonner, par une main posée sur mon
+épaule. Je tressaillis; Zee était debout à mes
+côtés.</p>
+
+<p>&mdash;Chut!&mdash;dit-elle à voix basse,&mdash;que personne
+ne nous entende. Penses-tu que j'aie cessé
+de veiller sur toi parce que je n'ai pu obtenir
+ton amour? J'ai vu Taë. Il n'a rien obtenu de
+son père qui avait déjà conféré avec les trois
+sages qu'il appelle en conseil lorsque quelque
+question l'embarrasse, et par leur conseil il a
+ordonné que tu sois mis à mort à l'heure où le
+monde se réveille. Je veux te sauver. Lève-toi
+et habille-toi.</p>
+
+<p>En disant ces mots, Zee me montra, sur une
+table près de mon lit, les vêtements que je portais
+à mon arrivée et que j'avais échangés contre le
+costume plus pittoresque des Vril-ya. La jeune
+Gy se dirigea alors vers la fenêtre et sortit sur
+le balcon, pendant que tout étonné je passais
+rapidement mes vêtements. Je la rejoignis sur le
+balcon; son visage était pâle et rigide. Elle me
+prit par la main et me dit doucement:&mdash;</p>
+
+<p>&mdash;Vois comme l'art des Vril-ya a brillamment
+illuminé ce monde. Demain, il sera obscur
+pour moi.</p>
+
+<p>Sans attendre ma réponse, elle me ramena
+dans la chambre, puis dans le corridor, et nous
+descendîmes dans le vestibule. Nous passâmes
+le long des rues désertes et de la route qui conduisait
+aux rochers. Dans ce monde où il n'y a
+ni jour, ni nuit, les Heures Silencieuses sont
+d'une solennité inexprimable, tant la vaste étendue
+illuminée par l'art des mortels est dénuée de
+tout bruit, de tout signe de vie. Malgré la légèreté
+de nos pas, le bruit qu'ils faisaient semblait
+choquer l'oreille et troubler l'harmonie de l'universel
+repos. Je devinais que Zee, sans me le
+dire, s'était décidée à m'aider à retourner vers
+le monde supérieur et que nous nous dirigions
+vers le lieu où j'étais descendu. Son silence me
+gagnait et m'empêchait de parler. Nous approchions
+du gouffre. Il avait été rouvert; il ne présentait
+pas, il est vrai, le même aspect qu'au
+moment de ma descente, mais, au milieu du mur
+massif que m'avait montré Taë, on avait frayé
+un nouveau passage, et le long de ses flancs carbonisés
+brillaient encore quelques étincelles; de
+petits tas de cendres se refroidissaient en tombant.
+Je ne pouvais cependant en levant les yeux
+pénétrer l'obscurité que jusqu'à une faible hauteur;
+je demeurais épouvanté, me demandant
+comment je pourrais accomplir cette difficile
+ascension.</p>
+
+<p>Zee devina ma pensée.</p>
+
+<p>&mdash;Ne crains rien,&mdash;dit-elle, avec un faible
+sourire,&mdash;ton retour est assuré. J'ai commencé
+ce travail avec les Heures Silencieuses et quand
+tout le monde dormait. Sois sûr que je ne me
+suis pas arrêtée jusqu'à ce que la route te fût
+ouverte. Je t'accompagnerai encore un peu de
+temps. Nous ne nous séparerons que lorsque tu
+me diras:&mdash;Va, je n'ai plus besoin de toi.</p>
+
+<p>Mon c&oelig;ur tressaillit de remords à ces mots.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!&mdash;m'écriai-je,&mdash;que je voudrais que
+tu fusses de ma race ou que je fusse de la tienne,
+je ne dirais jamais: Je n'ai plus besoin de toi!</p>
+
+<p>&mdash;Sois béni pour ces paroles, je m'en souviendrai
+quand tu seras parti,&mdash;me répondit
+tendrement la Gy.</p>
+
+<p>Pendant ce court dialogue, Zee s'était détournée,
+le corps incliné et la tête penchée sur sa
+poitrine. Elle se releva alors de toute sa hauteur
+et se plaça devant moi. Elle avait allumé le
+cercle qui entourait sa tête et il étincelait comme
+une couronne d'étoiles. Son visage, tout son
+corps, et l'atmosphère environnante étaient
+éclaires par la lumière de ce diadème.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant,&mdash;dit-elle,&mdash;passe tes bras autour
+de moi, pour la première et la dernière fois.
+Allons, courage, et attache-toi fermement à moi.</p>
+
+<p>Tandis qu'elle parlait, ses vêtements se gonflèrent,
+ses ailes s'étendirent. Je me serrai contre
+elle et elle m'emporta au travers du terrible
+gouffre. La lumière étoilée de sa couronne éclairait
+les ténèbres autour de nous. Le vol de la
+Gy s'élevait, doux et puissant, comme celui d'un
+ange qui s'envole vers le ciel emportant une âme
+qu'il vient d'arracher à la mort.</p>
+
+<p>Enfin j'entendis à distance le murmure des
+voix humaines, le bruit du travail humain. Nous
+fîmes halte sur le sol d'une des galeries de la
+mine, et au delà je voyais briller de loin en loin
+la lumière faible et pâle des lampes de mineurs.
+Je relâchai mon étreinte. La Gy m'embrassa
+sur le front, avec passion, mais comme une mère
+pourrait le faire, et me dit, pendant que les
+larmes coulaient de ses yeux:&mdash;</p>
+
+<p>&mdash;Adieu pour toujours. Tu ne veux pas me
+laisser entrer dans ton monde, tu ne pourras
+jamais revenir dans le nôtre. Avant que les
+miens aient secoué le sommeil, les rochers se seront
+refermés et ne seront rouverts ni par moi,
+ni par personne, avant des siècles dont on ne
+peut encore prévoir le nombre. Pense à moi
+quelquefois avec tendresse. Quand j'atteindrai
+la vie qui s'étend au delà de cette courte portion
+de la durée, je te chercherai. Là aussi, peut-être,
+la place assignée à ton peuple sera séparée de
+moi par des rochers et des gouffres, et peut-être
+n'aurai-je plus le pouvoir de m'ouvrir un chemin
+pour te retrouver comme j'en ai ouvert un
+pour te perdre.</p>
+
+<p>Elle se tut. J'entendis le bruit de ses ailes,
+semblable à celui que font les ailes du cygne, et
+je vis les rayons de feu de son diadème disparaître
+dans l'obscurité.</p>
+
+<p>Je m'assis un moment, rêvant avec tristesse;
+puis je me levai et me dirigeai lentement vers
+l'endroit où j'entendais des voix. Les mineurs que
+je rencontrai m'étaient étrangers et d'une autre
+nation que la mienne. Ils se retournèrent pour
+me regarder avec quelque surprise, mais voyant
+que je ne pouvais leur répondre dans leur langue,
+ils se remirent à l'ouvrage et me laissèrent
+passer sans plus m'inquiéter. Enfin j'arrivai à
+l'ouverture de la mine, sans être troublé par
+d'autres questions, si ce n'est par un surveillant
+qui me connaissait et qui heureusement était
+trop occupé pour causer avec moi. J'eus soin de
+ne pas retourner à mon premier logement, où
+je n'aurais pu échapper aux questions, et où
+mes réponses auraient paru peu satisfaisantes.
+Je regagnai sain et sauf mon pays, où je suis
+depuis longtemps paisiblement établi; je me
+lançai dans les affaires, d'où je me suis retiré, il
+y a trois ans, avec une fortune raisonnable. Je
+n'ai guère eu l'occasion ou la tentation de raconter
+les voyages et les aventures de ma jeunesse.
+J'ai été, comme tant d'autres, déçu dans
+mes espérances d'amour et de bonheur domestique;
+souvent, dans la solitude de mes
+nuits je pense à la jeune Gy et je me demande
+comment j'ai pu repousser un tel amour, de
+quelques périls qu'il me menaçât, de quelques
+difficultés qu'il fût entouré. Seulement, plus
+je pense à un peuple qui se développe lentement
+dans des régions qui s'étendent hors de
+notre vue et sont regardées comme inhabitables
+par les sages de notre terre, à cette
+puissance qui dépasse toutes nos forces combinées,
+et à ces vertus qui deviennent de plus en
+plus contraires à notre vie politique et sociale, à
+mesure que notre civilisation fait des progrès,
+plus je prie Dieu que des siècles s'écoulent avant
+l'apparition de nos inévitables destructeurs.
+Cependant mon médecin m'ayant dit franchement
+que j'étais atteint d'une maladie qui, sans
+me faire beaucoup souffrir, sans me faire sentir
+ses progrès, peut à tout moment m'être fatale,
+j'ai cru que mon devoir envers mes semblables
+m'obligeait à écrire ce récit pour les avertir de
+la venue de la Race Future.</p>
+
+<h1>FIN.</h1>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La race future, by Edward Bulwer Lytton
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RACE FUTURE ***
+
+***** This file should be named 28412-h.htm or 28412-h.zip *****
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+Produced by Pierre Lacaze and the Online Distributed
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+
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
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