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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/28412-8.txt b/28412-8.txt new file mode 100644 index 0000000..c656343 --- /dev/null +++ b/28412-8.txt @@ -0,0 +1,6157 @@ +The Project Gutenberg EBook of La race future, by Edward Bulwer Lytton + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La race future + +Author: Edward Bulwer Lytton + +Commentator: Raoul Frary + +Release Date: March 25, 2009 [EBook #28412] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RACE FUTURE *** + + + + +Produced by Pierre Lacaze and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + +EDWARD BULWER, LORD LYTTON. + +LA + +RACE FUTURE. + +PRÉFACE + +PAR + +RAOUL FRARY. + +PARIS + +E. DENTU, ÉDITEUR + +LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES + +3, PLACE DE VALOIS, PALAIS-ROYAL + +1888 + +DÉDIÉ À MAX MÜLLER + +EN TÉMOIGNAGE DE RESPECT ET D'ADMIRATION. + + + + + +PRÉFACE. + + +Le livre que nous avons sous les yeux est bien un roman, mais ce n'est +pas un roman comme les autres, car l'auteur s'est proposé de nous +raconter non ce qui aurait pu arriver hier, ou autrefois, mais ce qui +pourrait bien arriver dans quelques siècles. Les moeurs qu'il dépeint +ne sont pas les nôtres, ni celles de nos ancêtres, mais celles de nos +descendants. Il imagine bien une petite fable à la Jules Verne, et +feint de supposer que la «Race future» existe dès maintenant sous +terre et n'attend, pour paraître à la lumière du soleil et pour nous +exterminer, que l'heure où elle trouvera son habitation actuelle trop +étroite. Mais cet artifice de narration ne trompe personne, et il est +évident que Bulwer Lytton a voulu nous donner une idée de la façon de +vivre et de penser de nos arrière-neveux. + +C'est là une ambition légitime, quoique l'entreprise soit +singulièrement hardie. Il est permis de chercher à deviner ce que +l'avenir réserve à notre espèce. On connaît le chemin qu'elle a +parcouru; on peut dire où elle va. Sans doute on risque fort de se +tromper, mais un romancier ne répond pas de l'exactitude de ses +tableaux et de ses récits; on ne lui demande qu'un peu de +vraisemblance. Quelquefois même on est moins exigeant et l'on se +contente d'être amusé. _Les Voyages de Gulliver_ manquent absolument +de vraisemblance, ce qui ne les empêche pas d'être un chef-d'oeuvre +souvent imité, jamais égalé. Il est vrai que les fictions de Swift ne +sont que des vérités déguisées et grossies, et qu'il a écrit sous une +forme divertissante la plus amère satire qu'on ait jamais faite d'un +peuple, d'un siècle, et même du genre humain. + +L'auteur de la «Race future» a dû penser à son illustre devancier, car +son héros est, chez les hommes du vingt-cinquième ou du trentième +siècle, ce que Gulliver lui-même est chez les chevaux du pays des +Houyhnms, le représentant d'une civilisation inférieure, un barbare +ignorant et corrompu en excursion chez les sages. Il y a seulement +cette différence que les chevaux de Swift ne sont que vertueux et +heureux, tandis que les «Vril-ya» de Bulwer sont, en outre, fort +savants. La vertu et le bonheur ne nous donneraient plus l'idée d'une +supériorité complète si l'on n'y joignait une grande puissance +industrielle fondée sur une connaissance approfondie des secrets de la +nature. Le monde a marché, depuis le temps de la reine Anne, et on ne +se moque plus des émules de Newton; c'est au contraire sur eux que +l'on compte pour changer la face des choses. + +Mais il est bien malaisé d'imaginer des hommes infiniment plus savants +que nous: les grandes découvertes ne se devinent qu'à moitié. Il est, +au contraire, facile d'imaginer des hommes meilleurs que nous; les +modèles abondent sous nos yeux, et le peintre de l'idéal trouve dans +la réalité tous les éléments du tableau qu'il veut tracer. Quand +Bulwer suppose que nos descendants seront maîtres d'un agent +infiniment plus subtil et plus fort que l'électricité, et qu'ils +auront perfectionné l'art de construire des automates jusqu'à peupler +leurs habitations de domestiques en métal, on est tenté de le trouver +bien téméraire. Mais quand il nous montre une société où la guerre est +inconnue, où personne n'est pauvre, ni avide de richesses, ni +ambitieux, où l'on ne sait ce que c'est qu'un malfaiteur, nous +demeurons tous d'accord que c'est là une société parfaite. +Malheureusement l'auteur ne prouve pas que les merveilleux progrès +scientifiques qu'il est permis d'espérer doivent avoir pour +conséquence un progrès non moins admirable de la moralité humaine, ni +que les hommes soient assurés de devenir plus raisonnables que nous +quand ils seront devenus bien plus savants. + +Comme un roman n'est pas une démonstration, l'auteur n'était pas +obligé de nous persuader que les choses se passeront exactement comme +il l'admet. Il aurait d'ailleurs pu répondre que l'humanité est libre +et qu'elle fera peut-être de sa liberté un excellent usage. Il +n'affirme pas qu'elle sera un jour aussi raisonnable qu'il dépeint les +Vril-ya: mais cela dépend d'elle, et il appartient aux philosophes de +bien tracer le tableau d'une idéale félicité pour l'encourager à +marcher d'un pas plus rapide dans la voie qui y conduit. + +Assurément Bulwer a voulu nous représenter un état de civilisation où +les hommes jouiraient de la plus grande somme de bonheur que comporte +leur condition mortelle; il a voulu aussi nous apprendre quelles sont +les conditions de cet état supérieur, sur quelles institutions et sur +quelles croyances doit être fondée la cité de ses rêves. Il a écrit +son Utopie, comme tant d'autres, comme Platon, comme Thomas Morus, +comme Fénelon, comme Fourier. Il n'a pas non plus échappé aux pièges +où sont tombés ses devanciers. Il n'accomplit que la moitié de sa +tâche, et nous donne bien l'idée d'une humanité parfaitement sage, +mais non d'une humanité parfaitement heureuse. + +Les Vril-ya ont peu de besoins, et la satisfaction de leurs besoins +leur coûte peu d'efforts; l'outillage de l'industrie est si +perfectionné, que le travail est réservé aux seuls enfants. Les +adultes n'ont rien à faire, pas de luttes à soutenir, pas de dangers à +éviter. Ils se promènent; ils causent; ils se réunissent dans des +festins où règne la sobriété; ils entendent de la musique et respirent +des parfums. Comme ils doivent s'ennuyer! Ils n'ont ni les émotions de +la guerre, ni les plaisirs de la chasse, car ils sont trop doux pour +s'amuser à tuer des bêtes inoffensives. Ceux d'entre eux qui ont +l'esprit aventureux peuvent fonder des colonies, mais ils ne courent +aucun risque, et, d'ailleurs, la place finira par leur manquer. Ou +bien ils s'appliquent à inventer des machines nouvelles et à faire +avancer la science, ce qui ne doit pas être à la portée de tout le +monde, dans une civilisation déjà si savante et si bien outillée. Ils +n'ont même pas une littérature très florissante et sont obligés de +relire les anciens auteurs pour y trouver la peinture des passions +dont ils sont exempts, des conflits qui ne sont plus de leur siècle. +Cette tranquillité d'âme se reflète sur leur visage qui a quelque +chose d'auguste et de surhumain, comme le visage des dieux antiques; +ce sont des hommes de marbre. Ils ne vivent pas. + +Des hommes médiocres ont pu décrire l'enfer d'une manière saisissante; +le génie même est impuissant à donner une idée du paradis, qu'on le +place sur cette terre ou dans une autre vie. C'est que le bonheur +suppose l'effort et la lutte: or il n'y a pas d'effort sans obstacle, +de lutte sans adversaire. Nous ne pouvons pas, tels que nous sommes, +imaginer la félicité dans le repos perpétuel, sans combat et sans +risque, c'est-à-dire sans le mal. Une société pourvue d'institutions +et de moeurs idéales, supprimant ou réduisant à l'extrême le risque et +le mal, assurerait à ses membres un bonheur que notre raison peut à la +rigueur concevoir, mais qui échappe complètement à notre imagination. +Supprimez par la pensée le chien, le loup et le boucher; supposez un +printemps perpétuel et des prés toujours verts sous un soleil toujours +modéré: les moutons ne nous ferons pas encore envie. Or on a beau +faire: il y a toujours dans le paradis un peu de moutonnerie, même +quand on y met beaucoup de musique, beaucoup de parfums, et toutes les +merveilles de la mécanique. + +Parfois, quand nous sommes fatigués, quand nous sommes indignés, quand +nous sommes découragés, nous rêvons un monde meilleur, où le travail +soit facile, où l'on n'éprouve point de désir qui ne soit satisfait, +et d'où l'injustice soit rigoureusement bannie. C'est ainsi que le +matelot, las d'être ballotté par les vagues, rêve les loisirs et la +sécurité de la terre ferme; mais dès qu'il se sera refait, il voudra +de nouveau s'embarquer: le danger et la peine l'attirent bien vite; +s'il se résigne à ne plus quitter le sol, c'est qu'il est vieux et +usé. Quand les années l'attacheront au rivage, il enviera le sort de +ses enfants; il enviera leurs souffrances et leurs périls, leurs +courtes joies et leurs longs labeurs. Il rêvera encore, mais avec +tristesse, avec de poignants regrets: il rêvera au temps où il +hasardait sa vie pour conquérir ce repos maintenant odieux. + +Un jour, peut-être, l'humanité, assagie et pacifiée, se souviendra de +nos siècles de lutte et d'agitation. Alors les jeunes gens se +plaindront de n'être pas nés dans un siècle plus troublé, de ne +pouvoir dépenser leur force, de ne point trouver d'adversaires à +combattre, d'obstacles à vaincre, d'aventures à courir. Les hommes +perfectionnés de Bulwer porteront envie aux barbares que nous sommes. +Ils se plaindront plus justement que Musset, d'être venus trop tard +dans un monde trop vieux. + +Si l'auteur de «la Race future» n'a pas mieux réussi que ses illustres +devanciers à exciter notre enthousiasme en faveur de cet idéal qui ne +reste séduisant que quand il reste vague, qui pâlit et s'efface dès +qu'on veut l'enfermer en des contours précis, il a pourtant écrit un +livre singulièrement intéressant, qui amuse l'imagination et qui fait +penser. Il soulève, en passant, bien des questions; il pose bien des +problèmes: s'il ne les résout pas toujours à notre gré, il nous donne +du moins le plaisir de voyager rapidement à travers les idées, les +systèmes, les théories de la morale. Ajoutons que, dans un temps où +les Anglais paraissent enclins à admirer presque exclusivement les +triomphes de la force et les exploits de la conquête, on est heureux +de voir passer dans notre langue un livre écrit par un illustre +écrivain anglais, pour tracer et faire aimer l'image d'une +civilisation fondée sur la justice, la paix et la fraternité. + +RAOUL FRARY. + +LA RACE FUTURE. + + + + +I. + + +Je suis né à ***, dans les États-Unis d'Amérique. Mes aïeux avaient +émigré d'Angleterre sous le règne de Charles II et mon grand-père se +distingua dans la Guerre de l'Indépendance. Ma famille jouissait donc, +par droit de naissance, d'une assez haute position sociale; comme elle +était riche, ses membres étaient regardés comme indignes de toute +fonction publique. Mon père se présenta une fois aux élections pour le +Congrès: il fut battu d'une façon éclatante par son tailleur. Dès lors +il se mêla peu de politique et vécut surtout dans sa bibliothèque. +J'étais l'aîné de trois fils et je fus envoyé à l'âge de seize ans +dans la mère patrie, pour compléter mon éducation littéraire et aussi +pour commencer mon éducation commerciale dans une maison de Liverpool. +Mon père mourut quelque temps après mon vingt et unième anniversaire; +j'avais de la fortune et du goût pour les voyages et les aventures; je +renonçai donc pendant quelques années à la poursuite du tout-puissant +dollar, et je devins un voyageur errant sur la surface de la terre. + +Dans l'année 18.., me trouvant à ***, je fus invité par un ingénieur, +dont j'avais fait la connaissance, à visiter les profondeurs de la +mine de ***, dans laquelle il était employé. + +Le lecteur comprendra, avant la fin de ce récit, les raisons qui +m'empêchent de désigner plus clairement ce district, et me remerciera +sans nul doute de m'être abstenu de toute description qui pourrait le +faire reconnaître. + +Permettez-moi donc de dire, le plus brièvement possible, que +j'accompagnais l'ingénieur dans l'intérieur de la mine; je fus si +étrangement fasciné par ses sombres merveilles, je pris tant d'intérêt +aux explorations de mon ami, que je prolongeai mon séjour dans le +voisinage, et descendis chaque jour dans la mine, pendant plusieurs +semaine, sous les voûtes et les galeries creusées par l'art et par la +nature dans les entrailles de la terre. L'ingénieur était persuadé +qu'on trouverait de nouveaux filons bien plus riches dans un nouveau +puits qu'il faisait creuser. En forant ce puits, nous arrivâmes un +jour à un gouffre dont les parois étaient dentelées et calcinées comme +si cet abîme eût été ouvert à quelque période éloignée par une +éruption volcanique. Mon ami s'y fit descendre dans une cage, après +avoir éprouvé l'atmosphère au moyen d'une lampe de sûreté. Il y +demeura près d'une heure. Quand il remonta, il était excessivement +pâle et son visage présentait une expression d'anxiété pensive, bien +différente de sa physionomie ordinaire, qui était ouverte, joyeuse et +hardie. + +Il me dit en deux mots que la descente lui paraissait dangereuse et ne +devait conduire à aucun résultat; puis, suspendant les travaux de ce +puits, il m'emmena dans les autres parties de la mine. + +Tout le reste du jour mon ami me parut préoccupé par une idée qui +l'absorbait. Il se montrait taciturne, contre son habitude, et il y +avait dans ses regards je ne sais quelle épouvante, comme s'il avait +vu un fantôme. Le soir, nous étions assis seuls dans l'appartement que +nous occupions près de l'entrée de la mine, et je lui dis:-- + +--Dites-moi franchement ce que vous avez vu dans le gouffre. Je suis +sûr que c'est quelque chose d'étrange et de terrible. Quoi que ce +soit, vous en êtes troublé. En pareil cas, deux têtes valent mieux +qu'une. Confiez-vous à moi. + +L'ingénieur essaya longtemps de se dérober à mes questions; mais, tout +en causant, il avait recours au flacon d'eau-de-vie avec une fréquence +tout à fait inaccoutumée, car c'était un homme très sobre, et peu à +peu sa réserve cessa. Qui veut garder son secret devrait imiter les +animaux et ne boire que de l'eau. + +--Je vais tout vous dire,--s'écria-t-il enfin.--Quand la cage s'est +arrêtée, je me suis trouvé sur une corniche de rocher; au-dessous de +moi, le gouffre, prenant une direction oblique, s'enfonçait à une +profondeur considérable, dont ma lampe ne pouvait pénétrer +l'obscurité. Mais, à ma grande surprise, une lumière immobile et +éclatante s'élevait du fond de l'abîme. Était-ce un volcan? J'en +aurais certainement senti la chaleur. Pourtant il importait absolument +à notre commune sécurité d'éclaircir ce doute. J'examinai les pentes +du gouffre et me convainquis que je pouvais m'y hasarder, en me +servant des anfractuosités et des crevasses du roc, du moins pendant +un certain temps. Je quittai la cage et me mis à descendre. À mesure +que je me rapprochais de la lumière, le gouffre s'élargissait, et je +vis enfin, avec un étonnement que je ne puis vous décrire, une grande +route unie au fond du précipice, illuminée, aussi loin que l'oeil +pouvait s'étendre, par des lampes à gaz placées à des intervalles +réguliers, comme dans les rues de nos grandes villes, et j'entendais +au loin comme un murmure de voix humaines. Je sais parfaitement qu'il +n'y a pas d'autres mineurs que nous dans ce district. Quelles étaient +donc ces voix? Quelles mains humaines avaient pu niveler cette route +et allumer ces lampes? La croyance superstitieuse, commune à presque +tous les mineurs, que les entrailles de la terre sont habitées par des +gnomes ou des démons commençait à s'emparer de moi. Je frissonnais à +la pensée de descendre plus bas et de braver les habitants de cette +vallée intérieure. Je n'aurais d'ailleurs pu le faire, sans cordes, +car, de l'endroit où je me trouvais jusqu'au fond du gouffre, les +parois du rocher étaient droites et lisses. Je revins sur mes pas avec +quelque difficulté. C'est tout. + +--Vous redescendrez? + +--Je le devrais, et cependant je ne sais si j'oserai. + +--Un compagnon fidèle abrège le voyage et double le courage. J'irai +avec vous. Nous prendrons des cordes assez longues et assez fortes.... +et.... excusez-moi.... mais vous avez assez bu ce soir. Il faut que +nos pieds et nos mains soient fermes demain matin. + + + + +II. + + +Le lendemain matin les nerfs de mon ami avaient repris leur équilibre +et sa curiosité n'était pas moins excitée que la mienne. Peut-être +l'était-elle plus: car il croyait évidemment ce qu'il m'avait raconté, +et j'en doutais beaucoup; non pas qu'il fût capable de mentir de +propos délibéré, mais je pensais qu'il s'était trouvé en proie à une +de ces hallucinations, qui saisissent notre imagination ou notre +système nerveux, dans les endroits solitaires et inaccoutumés, et +pendant lesquelles nous donnons des formes au vide et des voix au +silence. + +Nous choisîmes six vieux mineurs pour surveiller notre descente; et, +comme la cage ne contenait qu'une personne à la fois, l'ingénieur +descendit le premier; quand il eut atteint la corniche sur laquelle il +s'était arrêté la première fois, la cage remonta pour moi. Je l'eus +bientôt rejoint. Nous nous étions pourvus d'un bon rouleau de corde. + +La lumière frappa mes yeux comme elle avait, la veille, frappé ceux de +mon ami. L'ouverture par laquelle elle nous arrivait s'inclinait +diagonalement: cette clarté me paraissait une lumière atmosphérique, +non pas comme celle que donne le feu, mais douce et argentée comme +celle d'une étoile du nord. Quittant la cage, nous descendîmes, l'un +après l'autre, assez facilement, grâce aux fentes des parois, jusqu'à +l'endroit où mon ami s'était arrêté la veille; ce n'était qu'une +saillie de roc juste assez spacieuse pour nous permettre de nous y +tenir de front. À partir de cet endroit le gouffre s'élargissait +rapidement, comme un immense entonnoir, et je voyais distinctement, de +là, la vallée, la route, les lampes que mon compagnon m'avait +décrites. Il n'avait rien exagéré. J'entendais le bruit qu'il avait +entendu: un murmure confus et indescriptible de voix, un sourd bruit +de pas. En m'efforçant de voir plus loin, j'aperçus dans le lointain +les contours d'un grand bâtiment. Ce ne pouvait être un roc naturel, +il était trop symétrique, avec de grosses colonnes à la façon des +Égyptiens, et le tout brillait comme éclairé à l'intérieur. J'avais +sur moi une petite lorgnette de poche, et je pus, à l'aide de cet +instrument, distinguer, près du bâtiment dont je viens de parler, deux +formes qui me semblaient des formes humaines, mais je n'en étais pas +sûr. Dans tous les cas, c'étaient des êtres vivants, car ils +remuaient, et tous les deux disparurent à l'intérieur du bâtiment. +Nous nous occupâmes alors d'attacher la corde que nous avions apportée +au rocher sur lequel nous nous trouvions, à l'aide de crampons et de +grappins, car nous nous étions munis de tous les instruments qui +pouvaient nous être nécessaires. + +Nous étions presque muets pendant ce temps. On eût dit à nous voir à +l'oeuvre que nous avions peur d'entendre nos voix. Ayant assujetti un +bout de la corde de façon à le croire solidement fixé au roc, nous +attachâmes une pierre à l'autre extrémité, et nous la fîmes glisser +jusqu'au sol, qui se trouvait à environ cinquante pieds au-dessous. +J'étais plus jeune et plus agile que mon compagnon, et comme dans mon +enfance j'avais servi sur un navire, cette façon de manoeuvrer m'était +plus familière. Je réclamai à demi-voix le droit de descendre le +premier afin de pouvoir, une fois en bas, maintenir le câble et +faciliter la descente de mon ami. J'arrivai sain et sauf au fond du +gouffre, et l'ingénieur commença à descendre à son tour. Mais il +n'avait pas parcouru dix pieds, que les noeuds, que nous avions crus +si solides, cédèrent; ou plutôt le roc lui-même nous trahit et +s'écroula sous le poids; mon malheureux ami fut précipité sur le sol +et tomba à mes pieds, entraînant dans sa chute des fragments de +rocher, dont l'un, heureusement assez petit, me frappa et me fît +perdre connaissances. Quand je repris mes sens, je vis que mon +compagnon n'était plus qu'une masse inerte et entièrement privée de +vie. Au moment où je me penchais sur son cadavre, plein d'affliction +et d'horreur j'entendis tout près de moi un son étrange tenant à la +fois du hennissement et du sifflement; en me tournant d'instinct vers +l'endroit d'où partait le bruit, je vis sortir d'une sombre fissure du +rocher une tête énorme et terrible, les mâchoires ouvertes, et me +regardant avec des yeux farouches, des yeux de spectre affamé: c'était +la tête d'un monstrueux reptile, ressemblant au crocodile ou à +l'alligator, mais beaucoup plus grand que toutes les créatures de ce +genre que j'avais vues dans mes nombreux voyages. D'un bond je fus +debout et me mis à fuir de toutes mes forces en descendant la vallée. +Je m'arrêtai enfin, honteux de ma frayeur et de ma fuite et revins +vers l'endroit où j'avais laissé le corps de mon ami. Il avait +disparu; sans doute le monstre l'avait déjà entraîné dans son antre et +dévoré. La corde et les grappins étaient encore à l'endroit où ils +étaient tombés, mais ils ne me donnaient aucune chance de retour: +comment les rattacher en haut du rocher? Les parois étaient trop +lisses et trop abruptes pour qu'un homme y pût grimper. J'étais seul +dans ce monde étrange, dans les entrailles de la terre. + + + + +III. + + +Lentement et avec précaution je m'en allai solitaire le long de la +route éclairée par les lampes, vers le bâtiment que j'ai décrit. La +route elle-même ressemblait aux grands passages des Alpes, traversant +des montagnes rocheuses dont celle par laquelle j'étais descendu +formait un chaînon. À ma gauche et bien au-dessous de moi, s'étendait +une grande vallée, qui offrait à mes yeux étonnés des indices évidents +de travail et de culture. Il y avait des champs couverts d'une +végétation étrange, qui ne ressemblait en rien à ce que j'avais vu sur +la terre; la couleur n'en était pas verte, mais plutôt d'un gris de +plomb terne, ou d'un rouge doré. + +Il y avait des lacs et des ruisseaux qui semblaient enfermés dans des +rives artificielles; les uns étaient pleins d'eau claire, les autres +brillaient comme des étangs de naphte. À ma droite, des ravins et des +défilés s'ouvraient dans les rochers; ils étaient coupés de passages, +évidemment dus au travail et bordés d'arbres ressemblant pour la +plupart à des fougères gigantesques, au feuillage d'une délicatesse +exquise et pareil à des plumes; leur tronc ressemblait à celui du +palmier. D'autres avaient l'air de cannes à sucre, mais plus grands et +portant de longues grappes de fleurs. D'autres encore avaient l'aspect +d'énormes champignons, avec des troncs gros et courts, soutenant un +large dôme, d'où pendaient ou s'élançaient de longues branches minces. +Par devant, par derrière, à côté de moi, aussi loin que l'oeil pouvait +atteindre, tout étincelait de lampes innombrables. Ce monde sans +soleil était aussi brillant et aussi chaud qu'un paysage italien à +midi, mais l'air était moins lourd et la chaleur plus douce. Les +habitations n'y manquaient pas. Je pouvais distinguer à une certaine +distance, soit sur le bord d'un lac ou d'un ruisseau, soit sur la +pente des collines, nichés au milieu des arbres, des bâtiments qui +devaient assurément être la demeure d'êtres humains. Je pouvais même +apercevoir, quoique très loin, des formes qui paraissaient être des +formes humaines s'agitant dans ce paysage. Au moment où je m'arrêtais +pour regarder tout cela, je vis à ma droite, glissant rapidement dans +l'air, une sorte de petit bateau, poussé par des voiles ayant la forme +d'ailes. Il passa et bientôt disparut derrière les ombres d'une forêt. +Au-dessus de moi il n'y avait pas de ciel, mais la voûte d'une grotte. +Cette voûte s'élevait de plus en plus à mesure que le passage +s'élargissait, elle finissait par devenir invisible au-dessus d'une +atmosphère de nuages qui la séparait du sol. + +En continuant ma route, je tressaillis tout à coup: d'un buisson qui +ressemblait à un énorme amas d'herbes marines, mêlé d'espèces de +fougères et de plantes à larges feuilles, comme l'aloès ou le cactus, +s'élança un bizarre animal de la taille et à peu près de la forme d'un +daim. Mais, comme après avoir bondi à quelques pas il se retourna pour +me regarder attentivement, je m'aperçus qu'il ne ressemblait à aucune +espèce de daim connue maintenant sur la terre, mais il me rappela +aussitôt un modèle en plâtre, que j'avais vu dans un muséum, d'une +variété de l'élan qu'on dit avoir existé avant le déluge. L'animal ne +paraissait nullement farouche, car après m'avoir examiné un moment, il +commença à paître sans trouble et sans crainte ce singulier herbage. + + + + +IV. + + +Je me trouvais alors tout à fait en vue du bâtiment. Oui, il avait +bien été élevé par des mains humaines et creusé en partie dans un +grand rocher. J'aurais supposé au premier coup d'oeil qu'il +appartenait à la première période de l'architecture égyptienne. La +façade était ornée de grosses colonnes, s'élevant sur des plinthes +massives et surmontées de chapiteaux que je trouvai, en les examinant +de plus près, plus ornés et plus gracieux que ne le comporte +l'architecture égyptienne. De même que le chapiteau corinthien imite +dans ses ornements la feuille d'acanthe, le chapiteau de ces colonnes +imitait le feuillage de la végétation qui les entourait, comme des +feuilles d'aloès ou des feuilles de fougères. À ce moment sortit du +bâtiment un être.... humain; était-ce bien un être humain? Debout sur +la grande route, il regarda autour de lui, me vit et s'approcha. Il +vint à quelques mètres de moi; sa vue, sa présence, me remplirent +d'une terreur et d'un respect indescriptibles, et me clouèrent au sol. +Il me rappelait les génies symboliques ou démons qu'on trouve sur les +vases étrusques, ou que les peuples orientaux peignent sur leurs +sépulcres: images qui ont les traits de la race humaine et qui +appartiennent cependant à une autre race. Il était grand, non pas +gigantesque, mais aussi grand qu'un homme peut l'être sans atteindre +la taille des géants. + +Son principal vêtement me parut consister en deux grandes ailes, +croisées sur la poitrine et tombant jusqu'aux genoux; le reste de son +costume se composait d'une tunique et d'un pantalon d'une étoffe +fibreuse et mince. Il portait sur la tête une sorte de tiare, parée de +pierres précieuses, et tenait à la main droite une mince baguette d'un +métal brillant, comme de l'acier poli. Mais c'était son visage qui me +remplissait d'une terreur respectueuse. C'était bien le visage d'un +homme, mais d'un type distinct de celui des races qui existent +aujourd'hui sur la terre. Ce dont il se rapprochait le plus par les +contours et l'expression, ce sont les sphinx sculptés, dont le visage +est si régulier dans sa beauté calme, intelligente, mystérieuse. Son +teint était d'une couleur particulière, plus rapproché de celui de la +race rouge que d'aucune autre variété de notre espèce; il y avait +cependant quelques différences: le ton en était plus doux et plus +riche, les yeux étaient noirs, grands, profonds, brillants, et les +sourcils dessinés presque en demi-cercle. Il n'avait point de barbe, +mais je ne sais quoi dans tout son aspect, malgré le calme de +l'expression et la beauté des traits, éveillait en moi cet instinct de +péril que fait naître la vue d'un tigre ou d'un serpent. Je sentais +que cette image humaine était douée de forces hostiles à l'homme. À +mesure qu'il s'approchait, un frisson glacial me saisit, je tombai à +genoux et couvris mon visage de mes deux mains. + + + + +V. + + +Une voix s'adressa à moi, d'un ton doux et musical, dans une langue +dont je ne compris pas un mot; cela servit pourtant à dissiper mes +craintes. Je découvris mon visage et je regardai. L'étranger (j'ai de +la peine à me décider à l'appeler un homme) m'examinait d'un regard +qui semblait pénétrer jusqu'au fond de mon coeur. Il plaça alors sa +main gauche sur mon front, et me toucha légèrement l'épaule avec la +baguette qu'il tenait dans la main droite. L'effet de ce double +contact fut magique. Ma terreur première fit place à une sensation de +plaisir, de joie, de confiance en moi-même et en celui qui se trouvait +devant moi. Je me levai et parlai dans ma propre langue. Il m'écouta +avec une visible attention, mais ses regards dénotaient une légère +surprise; il secoua la tête, comme pour me dire qu'il ne comprenait +pas. Il me prit alors par la main et me conduisit en silence vers +l'édifice. La porte était ouverte ou plutôt il n'y avait même pas de +porte. Nous entrâmes dans une salle immense, des lampes y brillaient +pareilles à celles de l'extérieur, mais elles répandaient ici une +odeur balsamique. Le sol était pavé d'une mosaïque de grands blocs de +métaux précieux et couvert en partie d'une espèce de natte. Une +musique douce ondulait autour et au-dessus de nous; on eût dit qu'elle +venait d'instruments invisibles et qu'elle appartenait naturellement à +ce lieu, comme le murmure des eaux à un paysage montagneux, ou le +chant des oiseaux aux bosquets que pare le printemps. + +Une figure, plus simplement habillée que celle de mon guide, mais dans +le même genre, était debout, immobile près du seuil. Mon guide la +toucha deux fois avec sa baguette, et elle se mit aussitôt en +mouvement glissant rapidement et sans bruit et effleurant le sol. En +la regardant avec attention je vis que ce n'était pas une forme +vivante, mais un automate. Deux minutes environ après qu'il eut +disparu à l'autre bout de la salle, par une ouverture sans porte, à +demi cachée par des rideaux, s'avança par le même chemin un jeune +garçon d'environ douze ans, dont les traits ressemblaient tant à ceux +de mon guide, que je jugeai sans hésiter que c'était le père et le +fils. À ma vue, l'enfant poussa un cri et leva une baguette pareille à +celle de mon guide, comme pour me menacer; mais, sur un mot de son +père, il la laissa retomber. Ils s'entretinrent alors un instant et, +tout en parlant, m'examinaient. L'enfant toucha mes vêtements et me +caressa le visage avec une curiosité évidente, en faisant entendre un +son analogue au rire, mais avec une hilarité plus contenue que celle +qu'exprime notre rire. Tout à coup la voûte de la chambre s'ouvrit et +il en descendit une plate-forme qui me sembla construite sur le même +principe que les ascenseurs dont on se sert dans les hôtels et dans +les entrepôts pour monter d'un étage à l'autre. + +L'étranger plaça l'enfant et lui-même sur la plate-forme et me fit +signe de l'imiter; ce que je fis. Nous montâmes rapidement et +sûrement, et nous nous arrêtâmes au milieu d'un corridor garni de +portes à droite et à gauche. + +Par une de ces portes, je fus conduit dans une chambre meublée avec +une splendeur orientale; les murs étaient couverts d'une mosaïque de +métaux et de pierres précieuses non taillées, les coussins et les +divans abondaient; des ouvertures pareilles à des fenêtres, mais sans +vitres, s'ouvraient jusqu'au plancher; en passant devant ces +ouvertures, je vis qu'elles conduisaient à de larges balcons, qui +dominaient le paysage illuminé. Dans des cages suspendues au plafond +il y avait des oiseaux d'une forme étrange et au brillant plumage, qui +se mirent à chanter en choeur; leur voix rappelait celle de nos +bouvreuils. Des cassolettes d'or richement sculptées remplissaient +l'air d'un parfum délicieux. Plusieurs automates, semblables à celui +que j'avais vu, se tenaient immobiles et muets contre les murs. +L'étranger me fit placer avec lui sur un divan et m'adressa de nouveau +la parole; je lui répondis encore, mais sans arriver à le comprendre +ou à me faire comprendre. + +Je commençais alors à ressentir plus vivement que je ne l'avais fait +d'abord l'effet du coup que m'avait porté l'éclat du rocher tombé sur +moi. + +Une sensation de faiblesse, accompagnée de douleurs aiguës et +lancinantes dans la tête et dans le cou, s'empara de moi. Je tombai à +la renverse sur mon siège, essayant en vain d'étouffer un gémissement. +À ce moment, l'enfant, qui avait semblé me regarder avec déplaisir ou +avec défiance, s'agenouilla à côté de moi pour me soutenir; il prit +une de mes mains entre les siennes, approcha ses lèvres de mon front, +en soufflant doucement. En un instant, la douleur cessa; un calme +languissant et délicieux s'empara de moi; je m'endormis. + +Je ne sais pas combien de temps je restai ainsi, mais quand je +m'éveillai, j'étais parfaitement rétabli. En ouvrant les yeux +j'aperçus un groupe de formes silencieuses, assises autour de moi avec +la gravité et la quiétude des Orientaux; toutes ressemblaient plus ou +moins à mon guide; les mêmes ailes ployées, les mêmes vêtements, les +mêmes visages de sphinx, avec les mêmes yeux noirs et le teint rouge; +par-dessus tout le même type, race presque semblable à l'homme, mais +plus grande, plus forte, d'un aspect plus imposant, et inspirant le +même sentiment indéfinissable de terreur. Cependant leurs physionomies +étaient douces et calmes, et même affectueuses dans leur expression. +Chose étrange! il me semblait que c'était dans ce calme même et dans +ce même air de bonté que résidait le secret de la terreur qu'ils +inspiraient. Leurs visages ne présentaient pas plus ces rides et ces +ombres que le souci, le chagrin, les passions et le péché impriment +sur la face des hommes, que le visage des dieux de marbre de +l'antiquité, ou qu'aux yeux du chrétien en deuil n'en montre le front +paisible des morts. + +Je sentis sur mon épaule la chaleur d'une main; c'était celle de +l'enfant. Il y avait dans ses yeux une sorte de pitié, de tendresse, +comme celle qu'on peut ressentir à la vue d'un oiseau ou d'un papillon +blessés. Je me détournai à ce contact.... j'évitai ces yeux. Je +sentais vaguement que, s'il l'avait voulu, l'enfant aurait pu me tuer +aussi aisément qu'un homme tue une mouche ou un papillon. L'enfant +parut peiné de ma répugnance; il me quitta et alla se placer près +d'une fenêtre. Les autres continuèrent à parler à voix basse et, à +leurs regards, je pus m'apercevoir que j'étais l'objet de leur +conversation. L'un d'eux, entre autres, semblait proposer avec +insistance quelque chose sur mon compte à celui que j'avais d'abord +rencontré et, par ses gestes, celui-ci semblait près d'acquiescer, +quand l'enfant quitta tout à coup son poste près de la fenêtre, se +plaça entre moi et les autres, comme pour me protéger, et parla +rapidement et avec animation. Par une sorte d'intuition et d'instinct, +je sentis que l'enfant que j'avais d'abord craint plaidait en ma +faveur. Avant qu'il eût fini, un autre étranger entra dans la chambre. +Il me parut plus âgé que les autres, mais non pas vieux; sa +physionomie, moins calme et moins sereine que celle des autres, +quoique les traits fussent aussi réguliers, me semblait plus +rapprochée de celle de ma propre race. Il écouta tranquillement ce qui +lui fut dit, d'abord par mon guide, ensuite par deux autres, et enfin +par l'enfant; puis il se tourna et s'adressa à moi, non par des +paroles, mais par des signes et des gestes. Je crus le comprendre, et +je ne me trompai pas. Il me demandait d'où je venais. J'étendis le +bras et montrai la route que j'avais suivie; tout à coup une idée me +vint. Je tirai mon portefeuille et esquissai sur une des pages +blanches un dessin grossier de la corniche de rocher, de la corde et +de ma propre descente; puis je dessinai au-dessous le fond du gouffre, +la tête du reptile, et la forme inanimée de mon ami. Je donnai cet +hiéroglyphe primitif à celui qui m'interrogeait; après l'avoir examiné +gravement, il le donna à son plus proche voisin, et mon esquisse fit +ainsi le tour du groupe. L'être que j'avais d'abord rencontré dit +alors quelques mots, l'enfant s'approcha et regarda mon dessin, fit un +signe de tête, comme pour dire qu'il en comprenait le sens et, +retournant à la fenêtre, il étendit ses ailes, les secoua une ou deux +fois, et se lança dans l'espace. Je bondis dans un mouvement de +surprise et courus à la fenêtre. L'enfant était déjà dans l'air, +supporté par ses ailes qu'il n'agitait pas, comme font les oiseaux; +elles étaient élevées au-dessus de sa tête et semblaient le soutenir +sans aucun effort de sa part. Son vol me paraissait aussi rapide que +celui d'un aigle; je remarquai qu'il se dirigeait vers le roc d'où +j'étais descendu et dont les contours se distinguaient dans la +brillante atmosphère. Au bout de peu de minutes, il était de retour, +entrant par l'ouverture d'où il était parti et jetant sur le sol la +corde et les grappins que j'avais abandonnés dans ma descente. +Quelques mois furent échangés à voix basse; un des êtres présents +toucha un automate qui se mit aussitôt en mouvement et glissa hors de +la chambre; alors le dernier venu, qui s'était adressé à moi par +gestes, se leva, me prit par la main, et me conduisit dans le couloir. +La plate-forme sur laquelle j'étais monté nous attendait; nous nous y +plaçâmes et nous descendîmes dans la première salle où j'étais entré. +Mon nouveau compagnon, me tenant toujours par la main, me conduisit +dans une rue (si je puis l'appeler ainsi) qui s'étendait au delà de +l'édifice, avec des bâtiments des deux côtés, séparés les uns des +autres par des jardins tout brillants d'une végétation richement +colorée et de fleurs étranges. Au milieu de ces jardins, que +divisaient des murs peu élevés, ou sur la route, un grand nombre +d'autres êtres, semblables à ceux que j'avais déjà vus, se promenaient +gravement. Quelques-uns des passants, dès qu'ils me virent, +s'approchèrent de mon guide; et leurs voix, leurs gestes, leurs +regards prouvaient qu'ils lui adressaient des questions sur mon +compte. En peu d'instants une véritable foule nous entourait, +m'examinant avec un vif intérêt comme si j'étais quelque rare animal +sauvage. Même en satisfaisant leur curiosité, ils conservaient un +maintien grave et courtois; et sur quelques mots de mon guide, qui +semblait prier qu'on nous laissât libres, ils se retirèrent avec une +majestueuse inclination de tête et reprirent leur route avec une +tranquille indifférence. Au milieu de cette rue nous nous arrêtâmes +devant un bâtiment qui différait de ceux que nous avions rencontrés +jusque-là, en ce qu'il formait trois côtés d'une cour, aux angles de +laquelle s'élevaient de hautes tours pyramidales; dans l'espace ouvert +se trouvait une fontaine circulaire de dimensions colossales, lançant +une gerbe éblouissante d'un liquide qui me parut être du feu. Nous +entrâmes dans ce bâtiment par une ouverture sans porte, et nous nous +trouvâmes dans une salle immense où il y avait plusieurs groupes +d'enfants, tous employés, me sembla-t-il, à divers travaux, comme dans +une grande manufacture. Dans le mur, une énorme machine était en +mouvement avec ses roues et ses cylindres; elle ressemblait à nos +machines à vapeur, si ce n'est qu'elle était ornée de pierres +précieuses et de métaux et qu'elle paraissait émettre une pâle +atmosphère phosphorescente de lumière changeante. Beaucoup de ces +enfants travaillaient à quelque besogne mystérieuse près de cette +machine, les autres étaient assis devant des tables. Je ne pus rester +assez longtemps pour examiner la nature de leurs travaux. On +n'entendait pas une voix; pas un des jeunes visages ne se tourna vers +nous. Ils étaient tous aussi tranquilles et aussi indifférents que +pourraient l'être des spectres au milieu desquels passeraient +inaperçues des formes vivantes. + +En quittant cette salle, mon compagnon me conduisit dans une galerie +garnie de panneaux richement peints; les couleurs étaient mélangées +d'or d'une façon barbare, comme les peintures de Louis Cranach. Les +sujets de ces tableaux me parurent rappeler les événements historiques +de la race au milieu de laquelle je me trouvais. Dans tous il y avait +des personnages, dont la plupart étaient semblables à ceux que j'avais +déjà vus, mais non pas tous habillés de la même façon, ni tous pourvus +d'ailes. Il y avait aussi des effigies de divers animaux et d'oiseaux +qui m'étaient complètement inconnus; l'arrière-plan de ces tableaux +représentait des paysages ou des édifices. Autant que me permettait +d'en juger ma connaissance imparfaite de l'art de la peinture, ces +tableaux me paraissaient d'un dessin très exact et d'un très riche +coloris; mais les détails n'en étaient pas distribués d'après les +règles de composition adoptées par nos artistes: on peut dire qu'ils +manquaient d'unité; de sorte que l'effet était vague, confus, +embarrassant; on eût dit les fragments hétérogènes d'un rêve +d'artiste. + +Nous entrâmes alors dans une chambre de dimension moyenne, dans +laquelle était assemblée, comme je l'appris plus tard, la famille de +mon guide; tous étaient assis autour d'une table garnie comme pour le +repas. Les formes qui y étaient groupées étaient la femme de mon +guide, sa fille et ses deux fils. Je reconnus aussitôt la différence +entre les deux sexes, bien que les deux femmes fussent plus grandes et +plus fortes que les hommes, et leurs physionomies, peut-être encore +plus symétriques de lignes et de contours, n'avaient ni la douceur, ni +la timidité d'expression qui donne tant de charmes à la physionomie +des femmes qu'on voit là-haut sur la terre. La femme n'avait pas +d'ailes, la fille avait des ailes plus longues que celle des hommes. + +Mon guide prononça quelques mots, et toutes les personnes assises se +levèrent et, avec cette douceur particulière de regards et de manières +que j'avais déjà remarquée et qui est vraiment l'attribut commun de +cette race formidable, elles me saluèrent à leur façon, c'est-à-dire +en posant légèrement la main droite sur la tête et en prononçant un +monosyllabe sifflant et doux:--Si.... Si, qui équivaut à:--Soyez le +bienvenu. + +La maîtresse de la maison me fit asseoir alors auprès d'elle et +remplit une assiette d'or placée devant moi des mets contenus dans un +plat. + +Pendant que je mangeais (et quoique les mets me fussent étrangers, je +m'étonnais encore plus de leur délicatesse que de leur saveur nouvelle +pour moi), mes compagnons causaient tranquillement et, autant que je +pouvais le deviner, en évitant par politesse toute allusion directe à +ma personne, ainsi que tout examen importun de mon extérieur. +Cependant j'étais la première créature qu'ils eussent encore vue qui +appartînt à notre variété terrestre de l'espèce humaine, et ils me +regardaient, par conséquent, comme un phénomène curieux et anormal. +Mais toute grossièreté est inconnue à ce peuple, et l'on enseigne aux +plus jeunes enfants à mépriser toute démonstration véhémente +d'émotion. Quand le repas fut terminé, mon guide me prit de nouveau +par la main et, rentrant dans la galerie, il toucha une plaque +métallique couverte de caractères bizarres et que je pensai avec +raison devoir être du genre de nos télégraphes électriques. Une +plate-forme descendit, mais cette fois elle remonta beaucoup plus haut +que dans le premier édifice où j'étais entré, et nous nous trouvâmes +dans une chambre de dimension médiocre et dont le caractère général se +rapprochait de celui qui est familier aux habitants du monde +supérieur. Contre le mur étaient placés des rayons qui me parurent +contenir des livres, et je ne me trompais pas: beaucoup d'entre eux +étaient petits comme nos in-12 diamant, ils étaient faits comme nos +livres et reliés dans de jolies plaques de métal. Çà et là étaient +dispersées des pièces curieuses de mécanique; des modèles sans doute, +comme on peut en voir dans le cabinet de quelque mécanicien de +profession. Quatre automates (ces pièces de mécanique remplacent chez +ce peuple nos domestiques) étaient immobiles comme des fantômes aux +quatre angles de la chambre. Dans un enfoncement se trouvait une +couche basse, un lit garni de coussins. Une fenêtre, dont les rideaux, +faits d'une sorte de tissu, étaient tirés de côté, ouvrait sur un +grand balcon. Mon hôte s'avança sur ce balcon; je l'y suivis. Nous +étions à l'étage le plus élevé d'une des pyramides angulaires; le coup +d'oeil était d'une beauté solennelle et sauvage impossible à décrire. +Les vastes chaînes de rochers abrupts qui formaient l'arrière-plan, +les vallées intermédiaires avec leurs mystérieux herbages +multicolores, l'éclat des eaux, dont beaucoup ressemblaient à des +ruisseaux de flammes rosées, la clarté sereine répandue sur cet +ensemble par des myriades de lampes, tout cela formait un spectacle +dont aucune parole ne peut rendre l'effet; il était splendide dans sa +sombre majesté, terrible et pourtant délicieux. + +Mais mon attention fut bientôt distraite de ce paysage souterrain. +Tout à coup s'éleva, comme venant de la rue au-dessous de nous, le +fracas d'une joyeuse musique; puis une forme ailée s'élança dans les +airs; une autre se mit à sa poursuite, puis une autre, puis une autre, +jusqu'à ce qu'elles formassent une foule épaisse et innombrable. Mais +comment décrire la grâce fantastique de ces formes dans leurs +mouvements onduleux? Elles paraissaient se livrer à une sorte de jeu +ou d'amusement, tantôt se formant en escadrons opposés, tantôt se +dispersant; puis chaque groupe se mettait à la suite de l'autre, +montant, descendant, se croisant, se séparant; et tout cela en suivant +la mesure de la musique qu'on entendait en bas: on eût dit la danse +des Péris de la fable. + +Je regardai mon hôte d'un air de fiévreux étonnement. Je m'aventurai à +poser ma main sur les grandes ailes croisées sur sa poitrine et, en le +faisant, je sentis passer en moi un léger choc électrique. Je me +reculai avec terreur; mon hôte sourit, et, comme pour satisfaire +poliment ma curiosité, il étendit lentement ses ailes. Je remarquai +que ses vêtements se gonflaient à proportion, comme une vessie qu'on +remplit d'air. Les bras parurent se glisser dans les ailes et, au bout +d'un instant, il se lança dans l'atmosphère lumineuse et se mit à +planer, immobile, les ailes étendues comme un aigle qui se baigne dans +les rayons du soleil. Puis il plongea, avec la même rapidité qu'un +aigle, dans un des groupes inférieurs, volant au milieu des autres et +remontant avec la même rapidité. Là-dessus trois formes, dans l'une +desquelles je crus reconnaître celle de la fille de mon hôte, se +détachèrent du groupe et le suivirent, comme les oiseaux se +poursuivent en jouant dans les airs. Mes yeux, éblouis par la lumière +et par les mouvements de la foule, cessèrent de distinguer les +évolutions de ces joueurs ailés, jusqu'au moment où mon hôte se sépara +de la multitude et vint se poser à côté de moi. + +L'étrangeté de tout ce que j'avais vu commençait à agir sur mes sens; +mon esprit même commençait à s'égarer. Quoique peu porté à la +superstition, quoique je n'eusse pas cru jusqu'alors que l'homme pût +entrer en communication matérielle avec les démons, je fus saisi de +cette terreur et de cette agitation violente qui persuadaient dans le +moyen âge au voyageur solitaire qu'il assistait à un sabbat de diables +et de sorcières. Je me souviens vaguement que j'essayai, par des +gestes véhéments, des formules d'exorcisme et des mots incohérents, +prononcés à haute voix, de repousser mon hôte complaisant et poli; je +me souviens de ses doux efforts pour me calmer et m'apaiser, de la +sagacité avec laquelle il devina que ma terreur et ma surprise +venaient de la différence de forme et de mouvement entre nous; +différence que le déploiement de ses ailes avait rendue plus visible; +de l'aimable sourire avec lequel il chercha à dissiper mes alarmes en +laissant tomber ses ailes sur le sol, pour me montrer que ce n'était +qu'une invention mécanique. Cette soudaine transformation ne fit +qu'augmenter mon effroi, et comme l'extrême terreur se fait souvent +jour par l'extrême témérité, je lui sautai à la gorge comme une bête +sauvage. En un instant je fus jeté à terre comme par une commotion +électrique, et les dernières images qui flottent devant mon souvenir, +avant que je ne perdisse tout à fait connaissance, furent la forme de +mon hôte agenouillé près de moi, une main appuyée sur mon front, et la +belle figure calme de sa fille, avec ses grands yeux profonds, +insondables, fixés attentivement sur les miens. + + + + +VI. + + +Je demeurai dans cet état inconscient pendant plusieurs jours, et même +pendant plusieurs semaines, selon notre manière de mesurer le temps. +Quand je revins à moi, j'étais dans une chambre étrange, mon hôte et +toute sa famille étaient réunis autour de moi et, à mon extrême +étonnement, la fille de mon hôte m'adressa la parole dans ma langue +maternelle, avec un léger accent étranger. + +--Comment vous trouvez-vous?--me demanda-t-elle. + +Je fus quelques minutes avant de pouvoir surmonter ma surprise et +dire:-- + +--Vous savez ma langue?.... Comment?.... Qui êtes-vous?.... + +Mon hôte sourit et fit signe à l'un de ses fils qui prit alors sur la +table un certain nombre de feuilles minces de métal sur lesquelles +étaient tracés différents dessins: une maison, un arbre, un oiseau, un +homme, etc. + +Dans ces dessins, je reconnus ma manière. Sous chaque figure était +écrit son nom dans ma langue et de ma main; et au-dessous, dans une +autre écriture, un mot que je ne pouvais pas lire. + +--C'est ainsi que nous avons commencé,--me dit mon hôte,--et ma fille +Zee, qui appartient au Collège des Sages, a été votre professeur et le +nôtre. + +Zee plaça alors devant moi d'autres feuilles sur lesquelles étaient +écrits de ma main, d'abord des mots, puis des phrases. Sous chaque mot +et chaque phrase se trouvaient des caractères étranges tracés par une +autre main. Je compris peu à peu, en rassemblant mes idées, qu'on +avait ainsi créé un grossier dictionnaire. L'avait-on fait pendant que +je dormais? + +--En voilà assez,--dit Zee d'un ton d'autorité.--Reposez-vous et +mangez. + + + + +VII. + + +On m'assigna une chambre dans ce vaste édifice. Elle était meublée +d'une façon charmante et fantastique, mais sans cette magnificence de +pierres et de métaux précieux, qui ornait les appartements plus +publics. Les murs étaient tendus de nattes diverses, faites avec les +tiges et les fibres des plantes, et le parquet était couvert de la +même façon. + +Le lit n'avait pas de rideaux. Ses supports en fer reposaient sur des +boules de cristal. Les couvertures étaient d'une matière fine et +blanche, qui ressemblait au coton. Plusieurs tablettes portaient des +livres. Un enfoncement, fermé par des rideaux, communiquait avec une +volière remplie d'oiseaux chanteurs, dans lesquels je ne reconnus pas +une seule des espèces que j'avais vues sur la terre, si ce n'est une +jolie espèce de tourterelles, différant cependant des nôtres en ce +qu'elle avait sur la tête une huppe de plumes bleuâtres. On avait +appris à tous ces oiseaux à chanter des airs réguliers, et ils +dépassaient de beaucoup nos bouvreuils savants, qui ne peuvent guère +aller au delà de deux morceaux et ne peuvent pas, je crois, chanter en +partie. On aurait pu se croire à l'Opéra quand on écoutait les +concerts de cette volière. C'étaient des duos, des trios, des quatuors +et des choeurs, tous notés et arrangés comme dans nos morceaux de +musique. Si je voulais faire taire les oiseaux, je n'avais qu'à tirer +un rideau sur la volière, et leur chant cessait dès qu'ils se +trouvaient dans l'obscurité. Une autre ouverture servait de fenêtre, +sans vitre, mais si l'on touchait un ressort, un volet s'élevait du +plancher; il était formé d'une substance moins transparente que le +verre, assez cependant pour laisser passer le regard. À cette fenêtre +était attaché un balcon, ou plutôt un jardin suspendu, où se +trouvaient des plantes gracieuses et des fleurs brillantes. +L'appartement et ses dépendances avaient donc un caractère étrange +dans ses détails, et pourtant dans son ensemble il rappelait les +habitudes de notre luxe moderne; il eût excité l'admiration si on +l'avait trouvé attaché à la demeure d'une duchesse anglaise ou au +cabinet de travail d'un auteur français à la mode. Avant mon arrivée, +c'était la chambre de Zee; elle me l'avait gracieusement cédée. + +Quelques heures après le réveil dont j'ai parlé dans le chapitre +précédent, j'étais étendu seul sur ma couche, essayant de fixer mes +pensées et mes conjectures sur la nature du peuple au milieu duquel je +me trouvais, lorsque mon hôte et sa fille Zee entrèrent dans ma +chambre. Mon hôte, parlant toujours ma langue, me demanda, avec +beaucoup de politesse, s'il me serait agréable de causer ou si je +préférais rester seul. Je répondis que je serais très honoré et très +charmé de cette occasion d'exprimer ma gratitude pour l'hospitalité et +les politesses dont on me comblait dans un pays où j'étais étranger, +et d'en apprendre assez sur les moeurs et les coutumes pour ne pas +risquer d'offenser mes hôtes par mon ignorance. + +En parlant, je m'étais naturellement levé; mais Zee, à ma grande +confusion, m'ordonna gracieusement de me recoucher, et il y avait dans +sa voix et dans ses yeux, quelque doux qu'ils fussent d'ailleurs, +quelque chose qui me força d'obéir. Elle s'assit alors sans façon au +pied de mon lit, tandis que son père prenait place sur un divan à +quelques pas de nous. + +--Mais de quelle partie du monde venez-vous donc?--me demanda mon +hôte,--que nous nous semblons réciproquement si étranges? J'ai vu des +spécimens de presque toutes les races qui diffèrent de la nôtre, à +l'exception des sauvages primitifs qui habitent les portions les plus +désolées et les plus éloignées de notre monde, ne connaissant d'autre +lumière que celle des feux volcaniques et se contentant d'errer à +tâtons dans l'obscurité, comme font beaucoup d'êtres qui rampent, qui +se traînent, ou même qui volent. Mais, à coup sûr, vous ne pouvez +faire partie d'une de ces tribus barbares, et, d'un autre côté, vous +ne paraissez appartenir à aucun peuple civilisé. + +Je me sentis quelque peu piqué de cette dernière observation et je +répondis que j'avais l'honneur d'appartenir à une des nations les plus +civilisées de la terre; et que, quant à la lumière, tout en admirant +le génie et la magnificence avec lesquels mon hôte et ses concitoyens +avaient réussi à illuminer leurs régions impénétrables au soleil, je +ne pouvais cependant comprendre qu'après avoir vu les globes célestes, +on pût comparer à leur éclat les lumières artificielles inventées pour +les besoins des hommes. Mais mon hôte disait qu'il avait vu des +spécimens de la plupart des races différentes de la sienne, à +l'exception des malheureux barbares dont il m'avait parlé. Était-il +donc possible qu'il ne fût jamais venu à la surface de la terre, ou ne +parlait-il que de races enfouies dans les entrailles du globe? + +Mon hôte garda quelque temps le silence; sa physionomie montrait un +degré de surprise que les gens de cette race manifestent rarement dans +les circonstances même les plus extraordinaires. Mais Zee montra plus +de sagacité. + +--Tu vois bien, mon père,--s'écria-t-elle,--qu'il y a de la vérité +dans les vieilles traditions; il y a toujours de la vérité dans toutes +les traditions qui ont cours en tout temps et chez toutes les tribus. + +--Zee,--dit mon hôte avec douceur,--tu appartiens au Collège des Sages +et tu dois être plus savante que je ne le suis; mais comme Directeur +du Conseil de la Conservation des Lumières, il est de mon devoir de ne +rien croire que sur le témoignage de mes propres sens. + +Alors, se tournant vers moi, il m'adressa plusieurs questions sur la +surface de la terre et sur les corps célestes; quelque soin que je +prisse de lui répondre de mon mieux, je ne parus ni le satisfaire ni +le convaincre. Il secoua tranquillement la tête et, changeant un peu +brusquement de sujet, il me demanda comment, de ce qu'il se plaisait à +appeler un monde, j'étais descendu dans un autre monde. Je répondis +que sous la surface de la terre il y avait des mines contenant des +minéraux ou métaux nécessaires à nos besoins et à nos progrès dans les +arts et l'industrie; je lui expliquai alors brièvement comment, en +explorant une de ces mines, mon malheureux ami et moi avions aperçu de +loin les régions dans lesquelles nous étions descendus et comment +notre tentative lui avait coûté la vie. Je donnai comme témoins de ma +véracité la corde et les grappins que l'enfant avait rapportés dans +l'édifice où j'avais d'abord été reçu. + +Mon hôte se mit alors à me questionner sur les habitudes et les moeurs +des races de la surface de la terre, surtout de celles que je +regardais comme les plus avancées dans cette civilisation qu'il +définissait volontiers: «l'art de répandre dans une communauté le +tranquille bonheur qui est l'apanage d'une famille vertueuse et bien +réglée.» Naturellement désireux de représenter sous les couleurs les +plus favorables le monde d'où je venais, je passai légèrement, quoique +avec indulgence, sur les institutions antiques et déjà en décadence de +l'Europe, afin de m'étendre sur la grandeur présente et la prééminence +future de cette glorieuse République Américaine, dans laquelle +l'Europe cherche, non sans jalousie, un modèle et devant laquelle elle +tremble en prévoyant son destin. Choisissant comme exemple de la vie +sociale aux États-Unis la ville où le progrès marche avec le plus de +rapidité, je me lançai dans une description animée des moeurs de +New-York. Mortifié de voir, à la physionomie de mes auditeurs, que je +ne produisais pas l'impression favorable à laquelle je m'attendais, je +m'élevai plus haut; j'insistai sur l'excellence des institutions +démocratiques, sur la manière dont elles faisaient régner un +tranquille bonheur par le gouvernement d'un parti, et sur la façon +dont elles répandaient ce bonheur dans les masses en préférant, pour +l'exercice du pouvoir et l'acquisition des honneurs, les citoyens les +plus infimes sous le rapport de la fortune, de l'éducation et du +caractère. Je me souvins heureusement de la péroraison d'un discours +sur l'influence purifiante de la démocratie américaine et sur sa +propagation future dans le monde entier; discours prononcé par un +certain sénateur éloquent (pour le vote sénatorial duquel une +compagnie de chemin de fer, à laquelle appartenaient mes deux frères, +venait de payer 20,000 dollars), et je terminai en répétant ses +brillantes prédictions sur l'avenir magnifique qui souriait à +l'humanité, quand le drapeau de la liberté flotterait sur tout un +continent, alors que deux cents millions de citoyens intelligents, +habitués dès l'enfance à l'usage quotidien du revolver, appliqueraient +à l'Univers épouvanté les doctrines du patriote Monroë. + +Quand j'eus fini, mon hôte secoua doucement la tête et tomba dans une +rêverie profonde, en faisant signe à sa fille et à moi de rester +silencieux pendant qu'il réfléchissait. Au bout d'un certain temps, il +dit d'un ton sérieux et solennel: + +--Si vous pensez, comme vous le dites, que, quoique étranger, vous +avez été bien traité par moi et les miens, je vous adjure de ne rien +révéler de votre monde à aucun de mes concitoyens, à moins que, après +réflexion, je ne vous permette de le faire. Consentez-vous à cette +demande? + +--Je vous donne ma parole de me conformer à vos désirs,--dis-je un peu +surpris. + +Et j'étendis ma main droite pour saisir la sienne. Mais il plaça +doucement ma main sur son front et sa main droite sur ma poitrine, ce +qui est, pour cette race, une manière de s'engager pour toute espèce +de promesse ou d'obligation verbale. Puis, se tournant vers sa fille, +il dit:-- + +--Et toi, Zee, tu ne répéteras à personne ce que l'étranger a dit, ou +pourra dire, soit à toi, soit à moi, d'un monde autre que celui où +nous vivons. + +Zee se leva et baisa son père sur les tempes, en disant avec un +sourire:-- + +--La langue d'une Gy est légère, mais l'amour peut la lier. Et, mon +père, si tu crains qu'un mot de toi ou de moi puisse exposer l'État au +danger, par le désir d'explorer un monde inconnu, une vague du _vril_, +convenablement arrangée, n'effacera-t-elle pas de notre mémoire ce que +l'étranger nous a dit? + +--Qu'est-ce que le vril?--demandai-je. + +Là-dessus Zee commença une explication dont je compris fort peu de +chose, car il n'y a dans aucune langue que je connaisse aucun mot qui +soit synonyme de vril. Je l'appellerais électricité, si ce n'est qu'il +embrasse dans ses branches nombreuses d'autres forces de la nature, +auxquelles, dans nos nomenclatures scientifiques, on assigne +différents noms, tels que magnétisme, galvanisme, etc. Ces peuples +croient avoir trouvé dans le vril l'unité des agents naturels, unité +que beaucoup de philosophes terrestres ont soupçonnée et dont Faraday +parle sous le nom plus réservé de corrélation. + +«Je suis depuis longtemps d'avis,» dit cet illustre expérimentateur, +«et mon opinion est devenue presque une conviction commune, je crois, +à beaucoup d'autres amis des sciences naturelles, que les formes +variées sous lesquelles les forces de la matière nous sont manifestées +ont une commune origine; ou, en d'autres termes, qu'elles sont en +corrélation directe et dans une dépendance mutuelle, de sorte qu'elles +sont pour ainsi dire convertibles les unes dans les autres, et que +leur action peut être ramenée à une commune mesure, à un équivalent +commun.» + +Les philosophes souterrains affirment que par l'effet du vril, que +Faraday appellerait peut-être le magnétisme atmosphérique, ils ont une +influence sur les variations de la température, ou, en langage +vulgaire, sur le temps; que par d'autres effets, voisins de ceux qu'on +attribue au mesmérisme, à l'électro-biologie, à la force odique, etc., +mais appliqués scientifiquement par des conducteurs de vril, ils +peuvent exercer sur les esprits et les corps animaux ou végétaux un +pouvoir qui dépasse tous les contes fantastiques de nos rêveurs. Ils +donnent à tous ces effets le nom commun de vril. Zee me demanda si, +dans mon monde, on ne savait pas que toutes les facultés de l'esprit +peuvent être surexcitées à un point dont on n'a pas l'idée pendant la +veille, au moyen de l'extase ou vision, pendant laquelle les pensées +d'un cerveau peuvent être transmises à un autre et les connaissances +s'échanger ainsi rapidement. Je répondis qu'on racontait parmi nous +des histoires relatives à ces extases ou visions, que j'en avais +beaucoup entendu parler et que j'avais vu quelque chose de la façon +dont on les produisait artificiellement, par exemple, dans la +clairvoyance magnétique; mais que ces expériences étaient tombées dans +l'oubli ou dans le mépris, en partie à cause des impostures grossières +auxquelles elles donnaient lieu, en partie, parce que, même quand les +effets sur certaines constitutions anormales se produisaient sans +charlatanisme, cependant lorsqu'on les examinait de près et qu'on les +analysait, les résultats en étaient peu satisfaisants; qu'on ne +pouvait s'y appuyer pour établir un système de connaissances vraies, +ou s'en servir dans un but pratique; de plus, que ces expériences +étaient dangereuses pour les personnes crédules par les superstitions +qu'elles tendaient à faire naître. Zee écouta ma réponse avec une +attention pleine de bonté et me dit que des exemples semblables de +tromperie et de crédulité avaient été fréquents dans leurs expériences +scientifiques, quand la science était encore dans l'enfance, alors +qu'on redoutait les propriétés du vril, mais qu'elle réservait une +discussion plus approfondie de ce sujet pour le moment où je serais +plus en état d'y prendre part. Elle se contenta d'ajouter que c'était +par le moyen du vril, tandis que j'avais été mis en extase, qu'on +m'avait enseigné les rudiments de leur langue; et que son père et +elle, qui, seuls de la famille, s'étaient donné la peine de surveiller +l'expérience, avaient acquis ainsi une connaissance plus grande de ma +langue, que moi de la leur; d'abord parce que ma langue était beaucoup +plus simple que la leur et comprenait bien moins d'idées complexes; et +ensuite parce que leur organisation était, grâce à une culture +héréditaire, beaucoup plus souple que la mienne et plus capable +d'acquérir promptement des connaissances. Dans mon for intérieur, je +doutai de cette dernière assertion; car ayant eu au cours d'une vie +très active l'occasion d'aiguiser mon esprit, soit chez moi, soit dans +mes voyages, je ne pouvais admettre que mon système cérébral fût plus +lent que celui de gens qui avaient passé toute leur vie à la clarté +des lampes. Pendant que je faisais cette réflexion, Zee dirigea +tranquillement son index vers mon front et m'endormit. + + + + +VIII. + + +En m'éveillant, je vis à côté de mon lit l'enfant qui avait apporté la +corde et les grappins dans l'édifice où l'on m'avait fait entrer +d'abord, et qui, comme je l'appris plus tard, était la résidence du +magistrat principal de la tribu. L'enfant, dont le nom était Taë, +prononcez Tar-ee, était le fils aîné du magistrat. Je m'aperçus que +pendant mon dernier sommeil, ou plutôt ma dernière extase, j'avais +fait plus de progrès dans la langue du pays et que je pouvais causer +avec une facilité relative. + +Cet enfant était singulièrement beau, même pour la belle race à +laquelle il appartenait; il avait l'air très viril pour son âge, et +l'expression de sa physionomie était plus vive et plus énergique que +celle que j'avais remarquée sur les figures sereines et calmes des +hommes. Il m'apportait les tablettes sur lesquelles j'avais dessiné ma +descente et où j'avais aussi esquissé la tête du monstre qui m'avait +fait quitter le cadavre de mon ami. En me montrant cette portion du +dessin, Taë m'adressa quelques questions sur la taille et la forme du +monstre, et sur la caverne ou gouffre dont il était sorti. L'intérêt +qu'il prenait à mes réponses semblait assez sérieux pour le détourner +quelque temps de toute curiosité sur ma personne et mes antécédents. +Mais à mon grand embarras, car je me souvenais de la parole donnée à +mon hôte, il me demanda d'où je venais. À cet instant même, Zee entra +heureusement et entendit sa question. + +--Taë,--lui dit-elle,--donne à notre hôte tous les renseignements +qu'il te demandera, mais ne lui en demande aucun en retour. Lui +demander qui il est, d'où il vient, ou pourquoi il est ici, serait +manquer à la loi que mon père a établie pour cette maison. + +--C'est bien,--dit Taë, posant sa main sur son coeur. + +À partir de ce moment, cet enfant, avec lequel je me liai très +intimement, ne m'adressa jamais une seule des questions ainsi +interdites. + + + + +IX. + + +Plus tard seulement, après des extases répétées, mon esprit devint +plus capable d'échanger des idées avec mes hôtes et de comprendre plus +complètement des différences de moeurs ou de coutumes qui m'avaient +d'abord trop étonné pour que ma raison pût les saisir; alors seulement +je pus recueillir les détails suivants sur l'origine et l'histoire de +cette population souterraine, qui forme une partie d'une grande +famille de nations appelée les Ana. + +Suivant les traditions les plus anciennes, les ancêtres de cette race +avaient habité un monde situé au-dessus de celui qu'habitaient leurs +descendants. Ceux-ci conservaient encore dans leurs archives des +légendes relatives à ce monde supérieur et où l'on parlait d'une voûte +où les lampes n'étaient allumées par aucune main humaine. Mais ces +légendes étaient regardées par la plupart des commentateurs comme des +fables allégoriques. Suivant ces traditions, la terre elle-même, à la +date où elles remontaient, n'était pas dans son enfance mais dans les +douleurs et le travail d'une période de transition et sujette à de +violentes révolutions de la nature. Par une de ces révolutions, la +portion du monde supérieur habitée par les ancêtres de cette race +avait été soumise à de grandes inondations, non pas subites, mais +graduelles et irrésistibles; quelques individus seulement échappèrent +à la destruction. Est-ce là un soutenir de notre Déluge historique et +sacré ou d'aucun autre des cataclysmes antérieurs au Déluge et sur +lesquels les géologues discutent de nos jours? Je ne sais, mais si +l'on rapproche la chronologie de ce peuple de celle de Newton, on voit +que la catastrophe dont il parle aurait dû arriver plusieurs milliers +d'années avant Noé. D'autre part, l'opinion de ces écrivains +souterrains ne s'accorde pas avec celle qui est la plus répandue parmi +les géologues sérieux, en ce qu'elle suppose l'existence d'une race +humaine sur la terre à une date bien antérieure à l'époque où les +géologues placent la formation des mammifères. Quelques membres de la +race infortunée, ainsi envahie par le Déluge, avaient, pendant la +marche progressive des eaux, cherché un refuge dans des cavernes +situées sur les plus hautes montagnes et, en errant dans ces +profondeurs, ils perdirent pour toujours le ciel de vue. Toute la face +de la terre avait été changée par cette grande révolution; la terre +était devenue mer et la mer était devenue terre. On m'apprit comme un +fait incontestable que, même maintenant, dans les entrailles de la +terre on pouvait trouver des restes d'habitations humaines; non pas +des huttes ou des antres, mais de vastes cités dont les ruines +attestent la civilisation des races qui florissaient avant le temps de +Noé; ces races ne doivent donc pas être mises au rang de celles que +l'histoire naturelle caractérise par l'usage du silex et l'ignorance +du fer. + +Les fugitifs avaient emporté avec eux la connaissance des arts qu'ils +exerçaient sur la terre, la tradition de leur culture et de leur +civilisation. Leur premier besoin dut être de remplacer la lumière +qu'ils avaient perdue; et à aucune époque, même dans la période +préhistorique, les races souterraines, dont faisait partie la tribu où +je vivais, ne paraissent avoir été étrangères à l'art de se procurer +de la lumière au moyen des gaz, du manganèse, ou du pétrole. Ils +s'étaient habitués dans le monde supérieur à lutter contre les forces +de la nature, et la longue bataille qu'ils avaient soutenue contre +leur vainqueur, l'Océan, dont l'invasion avait mis des siècles à +s'accomplir, les avait rendus habiles à dompter les eaux par des +digues et des canaux. C'est à cette habileté qu'ils durent leur salut +dans leur nouveau séjour. + +--Pendant plusieurs générations,--me dit mon hôte avec une sorte de +mépris et d'horreur,--nos ancêtres dégradèrent leur nature et +abrégèrent leur vie en mangeant la chair des animaux, dont plusieurs +espèces avaient, à leur exemple, échappé au Déluge, en cherchant un +refuge dans les profondeurs de la terre; d'autres animaux, qu'on +suppose inconnus au monde supérieur, étaient une production de ces +régions souterraines. + +À l'époque où ce que nous appellerons l'âge historique se dégageait du +crépuscule de la tradition, les Ana étaient déjà établis en différents +États et avaient atteint un degré de civilisation analogue à celui +dont jouissent en ce moment sur la terre les peuples les plus avancés. +Ils connaissaient presque toutes nos inventions modernes, y compris +l'emploi de la vapeur et du gaz. Les différents peuples étaient +séparés par des rivalités violentes. Ils avaient des riches et des +pauvres; ils avaient des orateurs et des conquérants; ils se faisaient +la guerre pour une province ou pour une idée. Quoique les divers États +reconnussent diverses formes de gouvernement, les institutions libres +commençaient à avoir la prépondérance; les assemblées populaires +avaient plus de puissance; la république exista bientôt partout; la +démocratie, que les politiques européens les plus éclairés regardent +devant eux comme le terme extrême du progrès politique et qui domine +encore parmi les autres tribus du monde souterrain, considérées comme +barbares, n'a laissé aux Ana supérieurs, comme ceux chez lesquels je +me trouvais, que le souvenir d'un des tâtonnements les plus grossiers +et les plus ignorants de l'enfance de la politique. C'était l'âge de +l'envie et de la haine, des perpétuelles révolutions sociales plus ou +moins violentes, des luttes entre les classes, et des guerres d'État à +État. Cette phase dura cependant quelques siècles, et fut terminée, au +moins chez les populations les plus nobles et les plus intelligentes, +par la découverte graduelle des pouvoirs latents enfermés dans ce +fluide qui pénètre partout et qu'ils désignaient sous le nom de vril. + +D'après ce que me dit Zee qui, en qualité de savant professeur du +Collège des Sages, avait étudié ces matières avec plus de soin +qu'aucun autre membre de la famille de mon hôte, on peut produire et +discipliner ce fluide de façon à s'en servir comme d'un agent +tout-puissant sur toutes les formes de la matière animée et inanimée. +Il détruit comme la foudre; appliqué d'autre façon, il donne à la vie +plus de plénitude et de vigueur; il guérit et préserve; c'est surtout +de ce fluide que l'on se sert pour guérir les maladies, ou plutôt pour +aider l'organisation physique à recouvrer l'équilibre des forces +naturelles, et par conséquent à se guérir elle-même. Par ce fluide on +se fraye des chemins en fendant les substances les plus dures, on +ouvre des vallées à la culture au milieu des rocs de ces déserts +souterrains. C'est de ce fluide que ces peuples extraient la lumière +de leurs lampes; ils la trouvent plus régulière, plus douce et plus +saine que la lumière produite par les autres matières inflammables +dont ils se servaient jusque-là. + +Mais la politique surtout fut transformée par la découverte de la +terrible puissance du vril et des moyens de l'employer. Dès que les +effets en furent mieux connus et plus habilement mis en oeuvre, toute +guerre cessa entre les peuples qui avaient découvert le vril, car ils +avaient porté l'art de la destruction à un degré de perfection qui +annulait toute supériorité de nombre, de discipline et de talent +militaire. Le feu renfermé dans le creux d'une baguette maniée par un +enfant pouvait abattre la forteresse la plus redoutable, ou sillonner +d'un trait de flamme, du front à l'arrière-garde, une armée rangée en +bataille. Si deux armées en venaient aux mains possédant le secret de +ce fluide terrible, elles devaient s'anéantir réciproquement. L'âge de +la guerre était donc fini, et quand la guerre eut disparu, une +révolution non moins profonde ne tarda pas à se produire dans les +relations sociales. L'homme se trouva si complètement à la merci de +l'homme, chacun d'eux pouvant en un instant tuer son adversaire, que +toute idée de gouvernement par la force disparut peu à peu du système +politique et de la loi. Ce n'est que par la force que de grandes +communautés, dispersées sur de vastes espaces, peuvent être maintenues +dans l'unité; mais ni la nécessité de la défense, ni l'orgueil des +conquêtes ne firent plus désirer à un État de l'emporter sur un autre +par sa population. + +Ceux qui avaient découvert le vril arrivèrent ainsi, au bout de +quelques générations, à se partager en communautés moins +considérables. La tribu au milieu de laquelle je me trouvais était +limitée à douze mille familles. Chaque tribu occupait un territoire +suffisant à tous ses besoins, et à des périodes déterminées le surplus +de la population émigrait pour aller chercher un domaine nouveau. Il +ne paraissait pas nécessaire de faire choisir arbitrairement ces +émigrants; il y avait toujours un assez grand nombre d'émigrants +volontaires. + +Ces États subdivisés, peu importants à ne considérer que leur +territoire ou leur population, appartenaient tous à une seule et +grande famille. Ils parlaient la même langue, sauf quelques légères +différences de dialecte. Le mariage était permis de tribu à tribu; les +lois et les coutumes les plus importantes étaient les mêmes; la +connaissance du vril et l'emploi des forces qu'il renfermait formait +entre tous ces peuples un lien si important que le mot A-vril était +pour eux synonyme de civilisation; et Vril-ya, c'est-à-dire _les +Nations Civilisées_, était le terme commun par lequel les tribus qui +se servaient du vril se distinguaient des familles d'Ana encore +plongées dans la barbarie. + +Le gouvernement de la tribu des Vril-ya, dont je m'occupe ici, était +en apparence très compliqué, en réalité très simple. Il était fondé +sur un principe reconnu en théorie, quoique peu appliqué dans la +pratique sur notre terre, c'est que l'objet de tout système +philosophique est d'atteindre l'unité et de s'élever à travers le +dédale des faits à la simplicité d'une cause première ou principe +premier. Ainsi, en politique, les écrivains républicains eux-mêmes +conviennent qu'une autocratie bienfaisante assurerait la meilleure des +administrations, si on pouvait en garantir la durée, ou prendre des +précautions contre l'abus graduel des pouvoirs qu'on lui accorde. +Cette singulière communauté élisait donc un seul magistrat suprême +appelé Tur; il était nominalement investi du pouvoir pour la vie; mais +on pouvait rarement le détourner de s'en démettre aux approches de la +vieillesse. Il n'y avait rien du reste dans cette société qui pût +porter un de ses membres à convoiter les soucis de cette charge. Aucun +honneur, aucun insigne d'un rang plus élevé n'étaient accordés au +magistrat suprême que ne distinguait point la supériorité de son +revenu ou de sa résidence. En revanche, les devoirs qu'il avait à +remplir étaient singulièrement légers et faciles, et n'exigeaient pas +un degré extraordinaire d'énergie ou d'intelligence. Point de guerre à +craindre, pas d'armée à entretenir: le gouvernement ne pouvant +s'appuyer sur la force, il n'y avait pas de police à payer et à +diriger. Ce que nous appelons crime était absolument inconnu aux +Vril-ya, et il n'existait pas de cour de justice criminelle. Les rares +exemples de différends civils étaient confiés à l'arbitrage d'amis +choisis par les deux parties, ou jugés par le Conseil des Sages que je +décrirai plus loin. Il n'y avait pas d'hommes de loi de profession; et +l'on peut dire que leurs lois n'étaient que des conventions à +l'amiable, car il n'existait pas de pouvoir en état de contraindre un +délinquant qui portait dans une baguette le moyen d'anéantir ses +juges. Il y avait des règles et des coutumes auxquelles le peuple, +depuis plusieurs siècles, s'était tacitement habitué à obéir; ou si, +par hasard, un individu trouvait trop dur de s'y soumettre, il +quittait la communauté et allait s'établir ailleurs. Enfin on s'était +insensiblement soumis à une sorte de convention analogue à celle qui +régit nos familles privées, où nous disons en quelque sorte à tout +membre parvenu à l'indépendance que donne la virilité: «Reste ou +va-t-en, suivant que nos habitudes ou les règles que nous avons +établies te conviennent ou te déplaisent.» Mais quoiqu'il n'y eût pas +de lois dans le sens précis que nous donnons à ce mot, il n'y a pas +dans le monde supérieur une race plus observatrice de la loi que les +Vril-ya. L'obéissance à la règle adoptée par la communauté est devenue +un instinct aussi puissant que ceux de la nature. Le chef de chaque +famille établit pour la conduite de sa famille une règle qu'aucun de +ses membres ne songe à violer ou à éluder. Ils ont un proverbe dont +l'énergie perd beaucoup dans cette paraphrase: «Pas de bonheur sans +ordre, pas d'ordre sans autorité, pas d'autorité sans unité.» La +douceur de tout gouvernement civil ou domestique chez eux se reconnaît +bien à l'expression habituelle dont ils usent pour désigner ce qui est +illégal ou défendu: «On est prié de ne pas faire telle ou telle +chose.» La pauvreté chez les Ana est aussi inconnue que le crime; non +pas que la propriété soit en commun, ou qu'ils soient tous égaux par +l'étendue de leurs possessions, ou par la grandeur et le luxe de leurs +habitations; mais comme il n'y a aucune différence de rang ou de +position entre les divers degrés de richesse ou les diverses +professions, chacun fait ce qui lui convient sans inspirer ni +ressentir d'envie. Les uns préfèrent un genre de vie plus modeste, les +autres un genre de vie plus brillant; chacun se rend heureux à sa +manière. Grâce à cette absence de toute compétition et aux limites +fixées pour la population, il est difficile qu'une famille tombe dans +la misère; il n'y a pas de spéculations hasardeuses, pas de rivalités +et de luttes pour la conquête de la fortune ou d'un rang plus élevé. +Sans doute, chaque fois qu'un établissement a été fondé, une portion +égale a été attribuée à tous les colons; mais les uns, plus +entreprenants que les autres, avaient étendu leurs possessions aux +dépens du désert qui les entourait, ou avaient augmenté la fertilité +de leurs champs, ou s'étaient engagés dans le commerce. Ainsi, les uns +étaient nécessairement devenus plus riches que les autres, mais nul +n'était absolument pauvre, nul n'avait de privations à subir. À la +rigueur, ils avaient toujours la ressource d'émigrer, ou de s'adresser +sans honte et avec la certitude d'être écoutés à de plus riches +qu'eux; car tous les membres de la communauté se regardaient comme des +frères ne formant qu'une famille unie par l'affection. J'aurai, dans +la suite de mon récit, l'occasion de revenir sur ce sujet. + +Le soin principal du magistrat suprême était de communiquer avec +certains départements actifs, chargés de l'administration de détails +spéciaux. Le plus important et le plus essentiel de ces détails +consistait dans les approvisionnements de lumière. Mon hôte, Aph-Lin, +était le directeur de ce département. Un autre département, qu'on +pourrait appeler celui des affaires étrangères, se maintenait en +relation avec les États voisins, surtout pour s'assurer de toutes les +inventions nouvelles; toutes ces inventions et tous les +perfectionnements des machines étaient soumis à un troisième +département chargé d'en faire l'essai. C'est à ce département que se +rattachait le Collège des Sages, collège particulièrement recherché +des Ana veufs et sans enfants, et des jeunes filles. Parmi ces +dernières, Zee était la plus active, et si nous admettons que ce +peuple reconnut ce que nous appelons distinction ou renommée (et je +démontrerai plus tard qu'il n'en est rien), elle était placée parmi +les membres les plus renommés ou les plus distingués. Les membres +féminins de ce Collège s'adonnaient surtout aux études qu'on regarde +comme moins utiles à la vie pratique, telles que la philosophie +purement spéculative, l'histoire des siècles primitifs, et les +sciences telles que l'entomologie, la conchyliologie, etc. Zee, dont +l'esprit, aussi actif que celui d'Aristote, embrassait également les +domaines les plus vastes et les plus minces détails de la pensée, +avait écrit deux volumes sur l'insecte parasite qui habite dans les +poils de la patte du tigre[1], ouvrage qui faisait autorité sur ce +sujet intéressant. Mais les recherches des Sages ne sont pas confinées +à ces études subtiles ou élégantes. Elles comprennent d'autres études +plus importantes, entre autres sur les propriétés du vril, à la +perception desquelles le système nerveux plus délicat des Professeurs +féminins les rend bien plus aptes. C'est dans ce collège que le Tur, +ou magistrat principal, choisit ses conseillers, dont le nombre ne +s'élève jamais au-dessus de trois; il ne les consulte que dans les cas +fort rares où un événement ou une circonstance extraordinaire +embarrasse son propre jugement. + +[Note 1: L'animal dont il est ici question diffère en plusieurs points +du tigre du monde supérieur. Il est plus grand, sa patte est plus +large, son front plus fuyant. Il fréquente les bords des lacs et des +marais et se nourrit de poissons, bien qu'il n'ait pas de répugnance +pour tous les animaux terrestres de force inférieure qui se trouvent +sur son chemin. Il devient rare, même dans les districts les plus +sauvages, où il est dévoré par des reptiles gigantesques. Je suppose +qu'il appartient à l'espèce du tigre, puisque l'animalcule parasite +qu'on trouve dans sa patte est, comme celui qu'on trouve dans la patte +du tigre asiatique, une miniature de l'animal lui-même.] + +Il y a quelques autres départements d'une moindre importance, qui tous +fonctionnent avec si peu de bruit et si tranquillement, qu'on ne se +sent pas du tout gouverné: l'ordre social est aussi régulier et aussi +peu gênant que si c'était une loi de la nature. On emploie la +mécanique à presque toutes sortes de travaux intérieurs ou extérieurs, +et le soin incessant du département chargé de cet objet est d'en +perfectionner l'application. Il n'y a ni ouvriers ni domestiques; on +prend parmi les enfants tous ceux qui sont nécessaires pour surveiller +ou seconder les machines; et cela depuis l'âge où les enfants cessent +d'être confiés au sein de leur mère jusqu'à l'époque de la nubilité, +c'est-à-dire à seize ans pour les Gy-ei (les femmes) et vingt ans pour +les Ana (les hommes). Ces enfants sont classés par bandes et sections +sous la surveillance de leurs propres chefs et chacun s'adonne à +l'occupation qui lui plaît le plus ou pour laquelle il se sent le plus +de disposition. Les uns choisissent les arts manuels, l'agriculture, +les travaux domestiques; d'autres se consacrent à écarter les rares +dangers qui menacent la population. Voici les seuls périls auxquels +sont exposés ces tribus: d'abord ceux qu'occasionnent les convulsions +accidentelles de la terre; c'est à les prévoir et à s'en garder qu'on +apporte le plus de soin; tels sont les irruptions du feu et de l'eau, +les ouragans souterrains et les gaz qui se dégagent avec violence. Des +inspecteurs vigilants sont placés aux frontières de l'État et dans +tous les endroits où de semblables périls sont à craindre; ils ont à +leur disposition des moyens de communications télégraphiques avec la +salle où quelques Sages d'élite se relaient perpétuellement. Ces +inspecteurs sont toujours choisis parmi les garçons qui approchent de +l'âge de puberté, d'après ce principe qu'à cet âge les facultés +d'observation sont plus vives et les forces physiques plus en éveil +qu'à aucune autre époque de la vie. Le second service de sûreté, +d'ailleurs moins important, consiste dans la destruction de toutes les +créatures hostiles à la vie, à la culture, ou même au bien-être des +Ana. Les plus formidables sont les énormes reptiles, dont on conserve +dans nos musées quelques restes antédiluviens et certains animaux +ailés gigantesques, moitié oiseaux, moitié serpents. Le soin de +chasser et de détruire ces derniers, ainsi que d'autres animaux +sauvages plus petits et analogues à nos tigres et à nos serpents +venimeux, est laissé à de jeunes enfants; parce que, suivant les Ana, +il faut pour cela être sans pitié, et que plus l'enfant est jeune +moins il est accessible à la pitié. Il y a une autre classe d'animaux +dans la destruction desquels il faut faire de certaines distinctions; +on y emploie des enfants de l'âge intermédiaire; ce sont les animaux +qui ne menacent pas la vie de l'homme, mais qui ravagent les produits +de son travail, tels que l'élan et certaines variétés de l'espèce du +daim; de petits animaux qui ressemblent assez à nos lapins, mais qui +sont bien plus nuisibles aux moissons et plus habiles dans leurs +déprédations. Le premier soin de ces enfants doit être d'apprivoiser +les plus intelligents de ces animaux et de les habituer à respecter +les clôtures, rendues pour cela très visibles, comme on habitue les +chiens à respecter les garde-manger et même à veiller sur le bien de +leurs maîtres. Ce n'est que quand ces animaux se montrent +incorrigibles qu'on les détruit. On ne les tue jamais pour en manger +la chair, ni pour le plaisir de la chasse; mais on ne les épargne +jamais quand on n'a pas d'autre moyen de les empêcher de nuire. Tout +en rendant ces divers services et en s'acquittant des tâches qui leur +sont confiées, les enfants reçoivent sans interruption l'éducation +dont ils ont besoin. Les jeunes gens suivent généralement au sortir de +l'enfance un cours d'instruction au Collège des Sages, dans lequel, +outre les études générales, les élèves reçoivent des leçons spéciales +selon leur vocation et selon le genre d'études qu'ils choisissent +eux-mêmes. Quelques-uns cependant préfèrent passer cette période +d'épreuves en voyage, ou émigrer, ou s'appliquer aussitôt aux affaires +commerciales ou agricoles. Nulle contrainte ne vient gêner leurs +inclinations. + + + + +X. + + +Le mot Ana (prononcez: _Arna_) correspond à notre pluriel: _hommes_; +An (prononcez: _Arn_), le singulier, à: homme. Le mot qui signifie +femme est Gy (le _G_ est dur comme dans Guy); il fait au pluriel +Gy-ei, mais le _G_ devient doux au pluriel, on prononce: Jy-ei. Les +Ana ont un proverbe qui donne à cette différence de prononciation un +sens symbolique; c'est que le sexe féminin est doux pris +collectivement, mais que chaque femme est dure quand on a affaire +individuellement à elle. Les Gy-ei jouissent d'une parfaite égalité de +droits avec les Ana; égalité que certains philosophes en sont encore à +réclamer sur la terre. + +Dans leur enfance, elles accomplissent exactement les mêmes travaux +que les garçons; et dans la classe la plus jeune, appliquée à la +destruction des animaux hostiles, on préfère souvent les filles, parce +qu'elles sont par leur constitution plus inaccessibles à la pitié sous +l'influence de la terreur ou de la haine. Pendant l'intervalle qui +s'écoule entre l'enfance et l'âge où l'on se marie, les rapports +familiers entre les deux sexes sont suspendus. À l'époque du mariage, +ils recommencent, sans autres conséquences plus graves que le mariage. +Toutes les professions ouvertes à un sexe le sont à l'autre, et les +Gy-ei s'attribuent la supériorité dans toutes les branches abstraites +et profondes du raisonnement; elles disent que les Ana sont peu +propres à ce genre d'études, parce qu'ils ont l'intelligence plus +lourde et plus calme, et à cause de la routine de leurs occupations +matérielles; c'est ainsi que les jeunes filles de notre monde +s'érigent en autorité pour juger les questions les plus délicates de +la doctrine théologique, pour lesquelles peu d'hommes, activement +engagés dans les affaires de ce monde, ont assez de connaissances ou +de finesse d'intelligence. Soit grâce aux exercices gymnastiques +auxquels elles s'appliquent de bonne heure, soit par leur +organisation, les Gy-ei sont supérieures aux Ana en force physique +(détail important au point de vue du maintien des droits de la femme). +Elles atteignent une stature plus élevée et leurs formes plus +arrondies renferment des muscles et des nerfs aussi fermes que ceux +des hommes. Elles prétendent que, suivant les lois primitives de la +nature, les femelles devaient être plus grandes que les mâles; elles +appuient cette opinion en recherchant, parmi les premières créatures +vivantes, l'exemple des insectes et de la plus ancienne famille des +vertébrés, les poissons, chez lesquels les femelles sont généralement +assez grandes pour ne faire qu'un repas de leur mâle si cela leur fait +plaisir. Par-dessus tout, les Gy-ei ont un pouvoir plus prompt et plus +énergique sur ce fluide ou agent mystérieux qui contient un si +puissant élément de destruction; elles ont aussi une plus large part +de cette finesse qui comprend la dissimulation. Ainsi elles peuvent, +non seulement se défendre contre toutes les agressions des hommes, +mais elles pourraient à tout moment, et sans qu'il soupçonnât le +moindre danger, mettre fin à l'existence de l'époux qui les +offenserait. Disons à l'honneur des Gy-ei qu'on ne trouve pendant +plusieurs siècles aucun exemple de l'abus de ce terrible pouvoir. Le +dernier fait de ce genre, qui ait eu lieu dans la tribu dont je +m'occupe, paraît remonter, suivant leur chronologie, à environ deux +mille ans. Une Gy, dans un accès de jalousie, tua son mari, et cet +acte abominable inspira une telle terreur aux hommes qu'ils émigrèrent +en corps et laissèrent les Gy-ei toutes seules. L'histoire rapporte +que les Gy-ei, devenues ainsi veuves et plongées dans le désespoir, +tombèrent sur la coupable pendant son sommeil, et, par conséquent, +alors qu'elle était désarmée, la tuèrent et s'engagèrent +solennellement entre elles à supprimer pour toujours l'exercice de ce +pouvoir conjugal si excessif et à élever leurs filles dans cette +résolution. Après une démarche si conciliante, la députation envoyée +aux Ana réussit à persuader à un grand nombre de revenir, mais ceux +qui revinrent étaient généralement les plus âgés. Les plus jeunes, +soit par défiance, soit par une trop haute opinion de leur propre +mérite, rejetèrent toutes les propositions et restèrent dans d'autres +communautés, où ils furent acceptés par d'autres femmes, avec +lesquelles probablement ils ne se trouvèrent pas mieux. Mais la perte +d'une si grande quantité de jeunes gens opéra comme un avertissement +salutaire sur les Gy-ei et les confirma dans leur pieuse résolution. +Il est admis aujourd'hui que, par le manque d'exercice, les Gy-ei ont +perdu leur supériorité offensive et défensive sur les Ana, de même que +sur la terre certains animaux inférieurs ont laissé certaines armes, +que la nature leur avait données pour leur défense, s'émousser +graduellement et devenir impuissantes, parce que les circonstances ne +les obligeaient plus à s'en servir. Je serais cependant fort inquiet +pour un An qui mesurerait ses forces avec une Gy. + +Les Ana font remonter à l'incident que je viens de raconter certains +changements dans les coutumes du mariage, qui donnent peut-être +quelques avantages aux hommes. Ils ne se lient plus que pour trois +ans; à la fin de la troisième année, l'homme et la femme sont +également libres de divorcer et de se remarier. Au bout de dix ans, +l'An a le privilège de prendre une seconde femme et la première peut à +son gré se retirer ou rester. Ces règles sont pour la plupart passées +à l'état de lettre morte; le divorce et la polygamie sont extrêmement +rares, et les ménages paraissent très heureux et unis chez ce peuple +étonnant; les Gy-ei, malgré leur supériorité physique et +intellectuelle, sont fort adoucies par la crainte de la séparation ou +d'une seconde femme, et comme les An sont très attachés à leurs +habitudes, ils n'aiment pas, à moins de considérations très graves, à +changer pour des nouveautés hasardeuses, les figures et les manières +auxquelles ils sont habitués. Les Gy-ei cependant conservent +soigneusement un de leurs privilèges; c'est peut-être le désir secret +d'obtenir ce privilège qui porte beaucoup de dames sur la terre à se +faire les champions des droits de la femme. Les Gy-ei ont donc le +droit, usurpé sur la terre par les hommes, de proclamer leur amour et +de faire elles-mêmes leur cour; en un mot, ce sont elles qui demandent +et non pas qui sont demandées. Les vieilles filles sont un phénomène +inconnu parmi elles. Il est très rare qu'une Gy n'obtienne pas l'An +auquel elle a donné son coeur, à moins que les affections de celui-ci +ne soient fortement engagées ailleurs. Quelque froid, ou prude, ou de +mauvaise volonté que se montre l'homme qu'elle courtise, sa +persévérance, son ardeur, sa puissance persuasive, son pouvoir sur les +mystérieux effets du vril, décident presque sûrement l'homme à tendre +le cou à ce que nous appelons le noeud fatal. La raison qui porte les +Gy-ei à renverser les rapports des sexes, que l'aveugle tyrannie des +hommes a établis sur la terre, paraît concluante, et elles la donnent +avec une franchise qui mérite un jugement impartial. Elles disent que, +des deux époux, c'est la femme qui est d'une nature plus aimante, que +l'amour occupe plus de place dans ses pensées, est plus essentiel à +son bonheur, et que, par conséquent, c'est elle qui doit faire sa +cour; qu'en outre, l'homme est un être timide et vacillant, qu'il a +souvent une prédilection égoïste pour le célibat, qu'il prétend +souvent ne pas comprendre les regards tendres et les insinuations +délicates, bref, qu'il doit être résolument poursuivi et capturé. +Elles ajoutent que si la Gy ne peut s'assurer l'An de son choix et en +épouse un qu'elle n'aurait pas préféré au reste du monde, elle est non +seulement moins heureuse, mais moins bonne, parce que les qualités de +son coeur ne se développent pas assez; tandis que l'An est une +créature qui concentre d'une manière moins durable ses affections sur +un seul objet; que, s'il ne peut obtenir la Gy qu'il préfère, il se +console aisément avec une autre, et enfin, qu'en mettant les choses au +pire, s'il est aimé et bien soigné, il n'est pas indispensable au +bonheur de sa vie qu'il aime de son côté; il se contente du bien-être +matériel et des nombreuses occupations d'esprit qu'il se crée. + +Quoi qu'on puisse dire de ce raisonnement, le système est favorable à +l'homme; il est aimé avec ardeur; il sait que plus il montrera de +froideur et de résistance, plus la détermination de se l'attacher +deviendra forte chez la Gy qui le courtise; il s'arrange généralement +pour n'accorder son consentement qu'aux conditions qu'il croit les +meilleures pour s'assurer une vie, sinon très heureuse, du moins très +tranquille. Tous les Ana ont leur dada, leurs habitudes, leurs goûts, +et quels qu'ils soient ils exigent la promesse de les respecter +absolument. Pour arriver à son but, la Gy promet sans hésiter, et, +comme un des caractères distinctifs de ce peuple extraordinaire est un +respect absolu de la vérité et la religion de la parole donnée, la Gy, +même la plus étourdie, observe toujours les conditions stipulées avant +le mariage. Dans le fait, et en dépit de leurs droits abstraits et de +leur puissance, les Gy-ei sont les plus aimables et les plus soumises +des femmes que j'aie jamais rencontrées, même dans les ménages les +plus heureux qui soient sur la terre. C'est une maxime reçue parmi +elles que quand une Gy aime, son bonheur est d'obéir. On remarquera +que dans les rapports des sexes je n'ai parlé que du mariage, car +telle est la perfection morale que cette communauté a atteinte, que +tout rapport illicite est aussi impossible parmi ce peuple, qu'il +serait impossible à un couple de linottes de se séparer au temps des +amours. + + + + +XI. + + +Quand je cherchais à revenir de la surprise que me causait l'existence +de régions souterraines habitées par une race à la fois différente et +distincte de la nôtre, rien ne m'embarrassait plus que le démenti +infligé par ce fait à la plupart des géologues et des physiciens. +Ceux-ci affirment généralement que, bien que le soleil soit pour nous +la principale source de chaleur, cependant plus on pénètre sous la +surface de la terre, plus la chaleur augmente; le taux de cette +progression étant fixé, je crois, à un degré de plus par pied, en +commençant à cinquante pieds de profondeur. Bien que les domaines de +la tribu dont je parle fussent situés à des hauteurs assez rapprochées +de la surface de la terre pour jouir d'une température convenable à la +vie organique, cependant les ravins et les vallées de cet empire +étaient beaucoup moins chauds que les savants ne le supposeraient, eu +égard à leur profondeur; ils n'étaient certainement pas d'une +température plus élevée que le midi de la France ou que l'Italie. Et +suivant tous les renseignements que je pus recueillir, de vastes +districts, s'enfonçant à des profondeurs où j'aurais cru que les +salamandres seules pouvaient vivre, étaient habités par des races +innombrables organisées comme nous le sommes. Je ne puis prétendre à +donner la raison d'un fait si en contradiction avec les lois reconnues +de la science et Zee ne pouvait m'aider beaucoup à trouver la solution +de cette difficulté. Elle supposait seulement que nos savants +n'avaient pas assez tenu compte de l'extrême porosité de l'intérieur +de la terre, de l'immensité des cavités qu'elle renferme et qui créent +des courants d'air et des vents fréquents, des différentes façons dont +la chaleur s'évapore, ou est rejetée à l'extérieur. Elle convenait +cependant qu'il existait des profondeurs où la chaleur était regardée +comme intolérable pour les êtres organisés comme ceux que +connaissaient les Vril-ya; mais leurs savants croyaient que, même là, +la vie existait sous une forme quelconque; que si l'on y pouvait +pénétrer, on y trouverait des êtres doués de sensibilité et +d'intelligence. + +--Là où le Tout-Puissant bâtit,--disait-elle,--soyez sûr qu'il place +des habitants. Il n'aime pas les maisons vides. + +Elle ajoutait cependant que beaucoup de changements dans la +température et le climat avaient été produits par la science des +Vril-ya, et que les forces du vril avaient été employées avec succès +dans ce sens. Elle me décrivit un milieu subtil et vital qu'elle +appelait Lai, que je soupçonne devoir être identique avec l'oxygène +éthéré du docteur Lewins, et dans lequel agissent les forces réunies +sous le nom de vril; elle affirmait que, partout où ce milieu pouvait +s'étendre de façon à donner aux différentes propriétés du vril toute +leur énergie, on pourrait s'assurer d'une température favorable aux +formes les plus élevées de la vie. Zee me dit aussi que, d'après les +naturalistes de son pays, les fleurs et les végétaux, produits par les +semences que la terre avait jetées à cette profondeur dans les +premières convulsions de la nature, ou importés par les premiers +hommes qui avaient cherché un refuge dans les cavernes, devaient leur +existence à la lumière qui les éclairait constamment et aux progrès de +la culture. Elle me dit encore que depuis que la lumière du vril avait +remplacé tous les autres modes d'éclairage, le coloris des fleurs et +du feuillage était devenu plus brillant, et que la végétation avait +pris plus de vigueur. + +Mais je laisse ce sujet aux réflexions des gens compétents et je vais +consacrer quelques pages à l'intéressante question de la langue des +Vril-ya. + + + + +XII. + + +La langue des Vril-ya est particulièrement intéressante, parce qu'elle +me paraît montrer avec une grande clarté les traces des trois +transitions principales par lesquelles passe une langue avant +d'arriver à sa perfection. + +Un des plus illustres philologues modernes, Max Müller, cherchant à +établir une analogie entre les couches du langage et les +stratifications géologiques, énonce ce principe absolu:-- + +«Aucun langage ne peut, dans aucun cas, être inflexionnel sans avoir +passé par le stratum agglutinatif et le stratum isolant. Aucune langue +ne peut être agglutinative sans être attachée par ses racines au +stratum inférieur d'isolement[2].» + +[Note 2: Max Müller. _Stratification des langues_, p. 20.] + +Prenant la langue chinoise comme le meilleur type existant du stratum +isolant originel, «comme la photographie fidèle de l'homme à la +lisière essayant les muscles de son esprit, cherchant sa route à +tâtons, et si ravi de son premier succès qu'il le répète sans +cesse[3],» nous trouvons dans la langue des Vril-ya, «encore attachée +par ses racines au stratum inférieur d'isolement,» la preuve de +l'isolement originel. Elle abonde en monosyllabes, car les +monosyllabes sont le fond des langues. La transition à la forme +agglutinative marque une période qui a dû s'étendre graduellement à +travers les siècles, et dont la littérature écrite a survécu seulement +dans quelques fragments de mythologie symbolique et dans certaines +phrases énergiques qui sont devenues des dictons populaires. Avec la +littérature des Vril-ya commence le stratum inflexionnel. Sans doute, +à cette époque, différentes causes doivent avoir concouru à ce +résultat, comme la fusion des races par la domination d'un peuple et +l'apparition de quelques grands génies littéraires qui ont arrêté et +fixé la forme du langage. À mesure que l'âge inflexionnel prévaut sur +l'âge agglutinatif, il est surprenant de voir avec quelle hardiesse +croissante les racines originelles de la langue sortent de la surface +qui les cache. Dans les fragments et les proverbes de l'âge précédent +les monosyllabes qui forment ces racines disparaissent dans des mots +d'une longueur énorme, comprenant des phrases entières dont aucune +portion ne peut être séparée du reste pour être employée séparément. +Mais quand la forme inflexionnelle de la langue prit assez le dessus +pour être étudiée et avoir une grammaire, les savants et les +grammairiens semblent s'être unis pour extirper tous les monstres +polysynthétiques ou polysyllabiques, comme des envahisseurs qui +dévoraient les formes aborigènes. Les mots de plus de trois syllabes +furent proscrits comme barbares, et, à mesure que la langue se +simplifiait ainsi, elle acquérait plus de force, de dignité et de +douceur. Quoiqu'elle soit très concise, cette concision même lui donne +plus de clarté. Une seule lettre, suivant sa position, exprimait ce +que nous autres, dans notre monde supérieur, nous exprimons +quelquefois par des syllabes, d'autres fois par des phrases entières. +En voici un ou deux exemples: An (que je traduirai homme), Ana (les +hommes); la lettre S signifie chez eux multitude, suivant l'endroit où +elle est placée; Sana signifie l'humanité; Ansa, une multitude +d'hommes. Certaines lettres de leur alphabet placées devant les mots +dénotent une signification composée. Par exemple, Gl (qui pour eux +n'est qu'une seule lettre, comme le _th_ des Grecs, placée au +commencement d'un mot, marque un assemblage ou une union de choses, +soit semblables, soit différentes, comme Oon, une maison; Gloon, une +ville (c'est-à-dire un assemblage de maisons). Ata, douleur; Glata, +calamité publique. Aur-an, la santé ou le bien-être d'un homme; +Glaur-an, le bien de l'État, la prospérité de la communauté; un mot +qu'ils ont sans cesse à la bouche est A-glauran, qui indique le +principe de leur politique, c'est-à-dire que le bien-être de chacun +est le premier principe d'une communauté. Aub, invention; Sila, un ton +en musique. Glaubsila, réunissant l'idée de l'invention et des +intonations musicales, est le mot classique pour poésie; on l'abrège +ordinairement, dans la conversation, en Glaubs. Na, qui, pour eux, +n'est, comme Gl, qu'une lettre simple, quand il est placé au +commencement d'un mot, signifie quelque chose de contraire à la vie, à +la joie, ou au bien-être, ressemblant en cela à la racine aryenne Nak, +qui exprime la mort ou la destruction. Nax, obscurité; Narl, la mort; +Naria, le péché ou le mal. Nas, le comble du péché et de la mort, la +corruption. Quand ils écrivent, ils regardent comme irrespectueux de +désigner l'Être Suprême par un nom spécial. Il est représenté par un +symbole hiéroglyphique qui a la forme d'une pyramide: A. +Dans la prière, ils s'adressent à Lui sous un nom qu'ils regardent +comme trop sacré pour le confier à un étranger et que je ne connais +pas. Dans la conversation, ils se servent généralement d'une +périphrase, telle que la Bonté-Suprême. La lettre V, symbole de la +pyramide renversée, au commencement d'un mot, signifie presque +toujours l'excellence ou la puissance; comme Vril, dont j'ai déjà tant +parlé; Veed, un esprit immortel; Veed-ya, l'immortalité; Koom, +prononcé comme le Cwm des Gallois, signifie quelque chose de creux, de +vide. Le mot Koom lui-même signifie un trou profond, une caverne. +Koom-in, un trou; Zi-koom une vallée; Koom-zi, le vide, le néant; +Bodh-koom, l'ignorance (littéralement, vide des connaissances). +Koom-Posh est le nom qu'ils donnent au gouvernement de tous, ou à la +domination des plus ignorants, des plus vides. Posh est un mot presque +intraduisible, signifiant, comme le lecteur le verra plus tard, le +mépris. La traduction la plus rapprochée que j'en puisse donner est le +mot vulgaire: gâchis; on peut donc traduire librement Koom-Posh par +atroce gâchis. Mais quand la Démocratie ou Koom-Posh dégénère et qu'à +l'ignorance succèdent les passions et les fureurs populaires qui +précèdent la fin de la démocratie, comme (pour prendre des exemples +dans le monde supérieur) pendant le règne de la Terreur en France, ou +pendant les cinquante années de République Romaine qui précédèrent +l'avènement d'Auguste, ils ont un autre mot pour désigner cet état de +choses: ce mot est Glek-Nas. Ek veut dire discorde; Glek, discorde +universelle. Nas, comme je l'ai déjà dit, signifie corruption, +pourriture; ainsi Glek-Nas peut être traduit: la discorde universelle +dans la corruption. Leurs termes composés sont très expressifs; ainsi +Bodh, signifiant connaissances, et Too étant un participe qui implique +l'idée d'approcher avec prudence, Too-bodh est le mot qu'ils emploient +pour Philosophie; Pah est une exclamation de mépris analogue à notre +expression: Absurde! ou quelle bêtise! Pah-bodh (littéralement, +connaissance absurde) s'emploie pour désigner une philosophie fausse +ou futile et s'applique à une espèce de raisonnement métaphysique ou +spéculatif autrefois en vogue, qui consistait à faire des questions +auxquelles on ne pouvait pas répondre et qui, du reste, étaient +oiseuses, ne valaient pas la peine d'être faites; telles que, par +exemple: Pourquoi un An a-t-il cinq orteils au lieu de quatre ou de +six? Le premier An créé par la Bonté Suprême avait-il le même nombre +d'orteils que ses descendants? Dans la forme sous laquelle un An +pourra être reconnu de ses amis dans l'autre monde conservera-t-il des +orteils, et s'il en est ainsi seront-ils matériels ou immatériels? Je +choisis ces exemples de Pah-bodh non par ironie ou par plaisanterie, +mais parce que les questions que je cite ont fourni le sujet d'une +controverse aux derniers amateurs de cette «science».... il y a quatre +mille ans. + +[Note 3: Max Müller. _Stratification des langues_, p. 13.] + +On m'apprit que, dans la déclinaison des noms, il y avait autrefois +huit cas (un de plus que dans la grammaire sanscrite); mais l'effet du +temps a réduit ces cas et a multiplié, à la place des terminaisons +différentes, les prépositions explicatives. Dans la grammaire soumise +à mes études, il y avait pour les noms quatre cas, trois marqués par +leur terminaison et le quatrième par un préfixe. + +SINGULIER. + +_Nom._ An: l'homme. +_Dat._ Ano: à l'homme. +_Ac._ Anan: l'homme. +_Voc._ Hil-An: ô homme. + +PLURIEL. + +Ana: les hommes. +Anoi: aux hommes. +Ananda: les hommes. +Hil-Ananda: ô hommes. + +Dans la première période de la littérature inflexionnelle, le duel +existait: mais on a depuis longtemps abandonné cette forme. + +Le génitif est aussi hors d'usage; le datif prend sa place: ils disent +la Maison _à_ un Homme, au lieu de la Maison _d_'un Homme. Quand ils +se servent du génitif (il est quelquefois usité en poésie), la +terminaison est la même que celle du nominatif; il en est de même de +l'ablatif; la préposition qui le désigne peut être un préfixe ou un +affixe au goût de chacun; le choix est déterminé par l'euphonie. On +remarquera que le préfixe Hil désigne le vocatif. On s'en sert +toujours en s'adressant à quelqu'un, excepté dans les relations +domestiques les plus intimes; l'omettre serait regardé comme une +grossièreté; de même que, dans notre vieille langue, il eût été peu +respectueux de dire Roi, au lieu de ô Roi. Bref, comme ils n'ont aucun +titre d'honneur, la forme du vocatif en tient lieu et se donne +impartialement à tout le monde. Le préfixe Hil entre dans la +composition des mots qui impliquent l'éloignement, comme Hil-ya, +voyager. + +Dans la conjugaison de leurs verbes, sujet trop long pour que je m'y +étende ici, le verbe auxiliaire Ya, aller, qui joue un rôle si +considérable dans le Sanscrit, est employé d'une façon analogue, comme +si c'était un radical emprunté à une langue dont fussent descendues à +la fois la langue sanscrite et celle des Vril-ya. D'autres +auxiliaires, ayant des significations opposées, l'accompagnent et +partagent son utilité, par exemple: Zi, s'arrêter ou se reposer. Ainsi +Ya entre dans les temps futurs, et Zi dans les prétérits de tous les +verbes qui demandent des auxiliaires. Yam, je vais; Yiam, je puis +aller; Yani-ya, j'irai (littéralement, je vais aller); Zampoo-yan, je +suis allé (littéralement, je me repose d'être allé). Ya, comme +terminaison, implique, par analogie, la progression, le mouvement, la +floraison. Zi, comme terminaison, dénote la fixité, quelquefois en +bonne part, d'autres fois en mauvaise part, suivant le mot auquel il +est accouplé. Iva-zi, bonté éternelle; Nan-zi, malheur éternel. Poo +(de) entre comme préfixe dans les mots qui dénotent la répugnance ou +le nom des choses que nous devons craindre. Poo-pra, dégoût; +Poo-naria, mensonge, la plus vile espèce de mal. J'ai déjà confessé +que Poosh ou Posh était intraduisible littéralement. C'est +l'expression d'un mépris joint à une certaine dose de pitié. Ce +radical semble avoir pris son origine dans l'analogie qui existe entre +l'effort labial et le sentiment qu'il exprime, Poo étant un son dans +lequel la respiration est poussée au dehors avec une certaine +violence. D'un autre côté, Z, placé en initiale, est chez les Ana, un +son aspiré; ainsi Zu, prononcé Zoo (pour eux c'est une seule lettre), +est le préfixe ordinaire des mots qui signifient quelque chose qui +attire, qui plaît, qui touche le coeur, comme Zummer, amoureux; Zutze, +l'amour; Zuzulia, délices. Ce son adouci du Z semble approprié à la +tendresse. C'est ainsi que, dans notre langue, les mères disent à +leurs babies, en dépit de la grammaire, «mon céri»; et j'ai entendu un +savant professeur de Boston appeler sa femme (il n'était marié que +depuis un mois) «mon cer amour». + +Je ne puis quitter ce sujet, cependant, sans faire observer par quels +légers changements dans les dialectes adoptés par les différentes +tribus la signification originelle et la beauté des sons peuvent +disparaître. Zee me dit avec une grande indignation que Zummer +(amoureux) qui, de la façon dont elle le prononçait, semblait sortir +lentement des profondeurs de son coeur, était, dans quelques districts +peu éloignés des Vril-ya, vicié par une prononciation moitié nasale, +moitié sifflante, et tout à fait désagréable, qui en faisait Subber. +Je pensai en moi-même qu'il ne manquait que d'y introduire une n +devant l'u pour en faire un mot anglais désignant la dernière des +qualités qu'une Gy amoureuse peut désirer de rencontrer dans son +Zummer[4]. + +[Note 4: Du verbe _To snub_, brusquer, gourmander, réprimander.] + +Je me bornerai maintenant à mentionner une particularité de cette +langue qui donne de la force et de la brièveté à ses expressions. + +La lettre A est pour eux, comme pour nous, la première lettre de +l'alphabet, et ils s'en servent souvent comme d'un mot destiné à +marquer une idée complexe de souveraineté, de puissance, de principe +dirigeant. Par exemple: Iva, signifie bonté; Diva, la bonté et le +bonheur réunis; A-Diva, c'est la vérité absolue et infaillible. J'ai +déjà fait remarquer la valeur de l'A dans A-glauran, de même dans Vril +(aux vertus duquel ils attribuent leur degré actuel de civilisation); +A-vril, signifie, comme je l'ai déjà dit, la civilisation même. + +Les philologues ont pu voir par les exemples ci-dessus combien le +langage Vril-ya se rapproche du langage Aryen ou Indo-Germanique; mais +comme toutes les langues, il contient des mots et des formes empruntés +à des sources toutes différentes. Le titre même de Tur, qu'ils donnent +à leur magistrat suprême, indique un larcin fait à une langue soeur du +Turanien. Ils disent eux-mêmes que c'est un nom étranger emprunté à un +titre que leurs annales historiques disent avoir appartenu au chef +d'une nation avec laquelle les ancêtres des Vril-ya étaient, à une +période très éloignée, en commerce d'amitié, mais qu'elle était depuis +longtemps éteinte; ils ajoutent que, lorsque, après la découverte du +vril, ils remanièrent leurs institutions politiques, ils adoptèrent +exprès un titre appartenant à une race éteinte et à une langue morte, +et le donnèrent à leur premier magistrat, afin d'éviter de donner à +cet office un nom qui leur fût déjà familier. + +Si Dieu me prête vie, je pourrai peut-être réunir sous une forme +systématique les connaissances que j'ai acquises sur cette langue +pendant mon séjour chez les Vril-ya. Mais ce que j'en ai dit suffira +peut-être pour démontrer aux étudiants philologues qu'une langue qui, +en conservant tant de racines de sa forme originaire, s'est déchargée +des grossières surcharges de la période synthétique plus ancienne mais +transitoire, et qui est arrivée à réunir ainsi tant de simplicité et +de force dans sa forme inflexionnelle, doit être l'oeuvre graduelle de +siècles innombrables et de plusieurs révolutions intellectuelles; +qu'elle contient la preuve d'une fusion entre des races de même +origine et qu'elle n'a pu parvenir au degré de perfection, dont j'ai +donné quelques exemples, qu'après avoir été cultivée sans relâche par +un peuple profondément réfléchi. J'aurai plus tard l'occasion de +montrer que, néanmoins, la littérature qui appartient à cette langue +est une littérature morte, et que l'état actuel de félicité sociale +auquel sont parvenus les Ana interdit toute culture progressive de la +littérature, surtout dans les deux branches principales: la fiction et +l'histoire. + + + + +XIII. + + +Ce peuple a une religion et, quoi qu'on puisse dire contre lui, il +présente du moins ces deux particularités étranges: les individus +croient tout ce qu'ils font profession de croire et ils pratiquent +tous les préceptes de leur croyance. Ils s'unissent dans l'adoration +d'un Créateur divin, soutien de l'univers. Ils croient qu'une des +propriétés du tout-puissant vril est de transmettre à la source de la +vie et de l'intelligence toutes les pensées qu'une créature humaine +peut concevoir; et quoiqu'ils ne prétendent pas que l'idée de Dieu est +innée, cependant ils disent que l'An (l'homme) est la seule créature, +autant que leurs observations sur la nature leur permettent d'en +juger, à qui ait été donnée _la faculté de concevoir cette idée_, avec +toutes les pensées qui en découlent. Ils affirment que cette faculté +est un privilège qui n'a pu être donné en vain et que, par conséquent, +la prière et la reconnaissance sont acceptées par le Créateur et +nécessaires au complet développement de la créature humaine. Ils +offrent leurs prières en public et en particulier. N'étant pas +considéré comme appartenant à leur race, je ne fus pas admis dans le +temple où l'on célèbre le culte en public; mais on m'a dit que les +offices étaient très courts et sans aucune pompe ni cérémonie. C'est +une doctrine admise par les Vril-ya que la dévotion profonde ou +l'abstraction complète du monde actuel n'est pas un état où l'esprit +humain se puisse maintenir longtemps, surtout en public, et que toute +tentative faite dans ce but conduit au fanatisme ou à l'hypocrisie. +Ils ne prient dans leur intérieur que seuls ou avec leurs enfants. + +Ils disent que dans les temps anciens il y avait un grand nombre de +livres consacrés à des spéculations sur la nature de la Divinité et +sur les croyances et le culte qu'on supposait lui être les plus +agréables. Mais il se trouva que ces spéculations conduisaient à des +discussions si chaudes et si violentes que non seulement elles +troublaient la paix de la communauté et divisaient les familles les +plus unies, mais encore que, dans le cours de la discussion sur les +attributs de la Divinité, on en venait à discuter l'existence même de +la Divinité; ou, ce qui était encore pire, on lui attribuait les +passions et les infirmités des humains qui se livraient à ces +disputes. + +--Car,--disait mon hôte,--puisqu'un être fini comme l'An ne peut en +aucune façon définir l'Infini, quand il essaie de se faire une idée de +la Divinité, il réduit la Divinité à n'être qu'un An comme lui. + +Aussi, dans ces derniers siècles, les spéculations théologiques, sans +être interdites, avaient été si peu encouragées qu'elles étaient +tombées dans l'oubli. + +Les Vril-ya s'accordent à croire à une existence future, plus heureuse +et plus parfaite que la vie présente. S'ils ont des notions très +vagues sur la doctrine des récompenses et des punitions, c'est +peut-être parce qu'ils n'ont parmi eux aucun système de punitions, ni +de récompenses; car ils n'ont pas de crimes à punir, et leur moralité +est si égale qu'il n'y a pas un An qui soit regardé en somme comme +plus vertueux qu'un autre. Si l'un excelle dans une vertu, l'autre +arrivera à la perfection d'une autre vertu; si l'un a ses faiblesses +ou ses défauts dominants, son voisin a aussi les siens. Bref, dans +leur vie si extraordinaire, il y a si peu de tentations qu'ils sont +bons, selon l'idée qu'ils se font de la bonté, uniquement parce qu'ils +vivent. Ils ont quelques notions confuses sur la perpétuité de la vie, +une fois accordée, même dans le monde végétal, comme le lecteur pourra +en juger dans le chapitre suivant. + + + + +XIV. + + +Les Vril-ya, comme je l'ai déjà dit, évitent toute discussion sur la +nature de l'Être Suprême; cependant ils paraissent se réunir dans une +croyance par laquelle ils pensent résoudre ce grand problème de +l'existence du mal, qui a tant troublé la philosophie du monde +supérieur. Ils disent que lorsqu'Il a donné la vie, avec le sentiment +de cette vie, si faible qu'il soit, comme dans la plante, la vie n'est +jamais détruite; elle passe à une forme nouvelle et meilleure, non pas +sur cette planète (ils s'écartent en cela de la méthode vulgaire de la +métempsycose), et que l'être vivant garde le sentiment de son +identité, de sorte qu'il lie sa vie passée à sa vie future et qu'il a +conscience de ses progrès dans l'échelle du bonheur. Car ils disent +que, sans cette supposition, ils ne peuvent, suivant les lumières de +la raison qui leur ont été accordées, découvrir la parfaite justice +qui doit être une des qualités principales de la Sagesse et de la +Bonté Suprêmes. L'injustice, disent-ils, ne peut venir que de trois +causes: le manque d'intelligence pour discerner ce qui est juste, le +manque de bonté pour le désirer, le manque de puissance pour +l'accomplir; et que chacun de ces défauts est incompatible avec la +Sagesse, la Bonté et la Toute-Puissance Suprêmes. Mais, même pendant +cette vie, la sagesse, la bonté et la puissance de l'Être Suprême +étant suffisamment apparentes pour nous forcer à les reconnaître, la +justice, résultant nécessairement de ces trois attributs, demande +d'une façon absolue une autre vie, non seulement pour l'homme, mais +pour tous les êtres vivants d'un ordre inférieur. Même dans le monde +végétal et animal, nous voyons certains individus devenir, par suite +de circonstances tout à fait indépendantes d'eux-mêmes, extrêmement +malheureux par rapport à leurs voisins, puisqu'ils n'existent que pour +être la proie les uns des autres; des plantes même sont sujettes à la +maladie et périssent d'une façon prématurée, tandis que les plantes +qui se trouvent à côté se réjouissent de leur vitalité et passent +toute leur existence à l'abri de toute douleur. Selon les Vril-ya, on +attribue à tort nos propres faiblesses à l'Être Suprême, quand on +prétend qu'il agit par des lois générales, donnant ainsi aux causes +secondaires assez de puissance pour tenir en échec la bonté +essentielle de la Cause Première; et c'est concevoir la Bonté Suprême +d'une façon plus basse et plus ignorante encore, que d'écarter avec +dédain toute considération de justice à l'égard des myriades de formes +en qui le Tout-Puissant a infusé la vie, pour dire que la justice est +due seulement à l'An. Il n'y a ni grand ni petit aux yeux du divin +Créateur. Mais si l'on reconnaît qu'aucun être, si humble qu'il soit, +qui a conscience de sa vie et de sa souffrance, ne peut périr à +travers la suite des siècles; que toutes les souffrances d'ici-bas, +même si elles durent du moment de la naissance à celui du passage à un +meilleur monde, durent moins, comparées à l'éternité, que le cri du +nouveau-né comparé à la vie de l'homme; si l'on admet que l'être +vivant garde à l'époque de sa transmigration le sentiment de son +identité, sans lequel il n'aurait pas connaissance de sa vie nouvelle, +et bien que les voies de la justice divine soient au-dessus de la +portée de notre intelligence, cependant nous avons le droit de croire +qu'elles sont uniformes et universelles, et non pas variables et +partiales, comme elles le seraient si elles n'agissaient que par les +lois de la nature; car cette justice est nécessairement parfaite, +puisque la Suprême Sagesse doit la concevoir, la Suprême Bonté la +vouloir, et la Suprême Puissance l'accomplir. + +Quelque fantastique que puisse paraître cette croyance des Vril-ya, +elle tend peut-être à fortifier le système politique qui, admettant +divers degrés de richesse, établit cependant une parfaite égalité de +rangs, une douceur extrême dans toutes les relations, et une grande +tendresse pour toutes les créatures que le bien de la communauté +n'oblige pas à détruire. Cette idée d'une réparation due à un insecte +torturé, à une fleur piquée par un ver, peut nous sembler une +bizarrerie puérile, du moins elle ne peut faire aucun mal. Il est doux +de penser que dans les profondeurs de la terre, que n'ont jamais +éclairées un rayon de lumière de notre ciel matériel, a pénétré une +conviction si lumineuse de l'ineffable bonté du Créateur, qu'on y +croit si fermement que les lois générales par lesquelles Il agit ne +peuvent admettre aucune injuste partialité, aucun mal, et ne peuvent +être comprises que si l'on embrasse leur action dans l'infini de +l'espace et du temps. Et puisque, comme j'aurai occasion de le faire +observer plus tard, le système politique et social de cette race +souterraine réunit et réconcilie les grandes doctrines en apparence +opposées, qui de temps en temps sur cette terre apparaissent, sont +discutées, puis oubliées, et reparaissent encore parmi les philosophes +ou les rêveurs, je puis me permettre de placer ici quelques lignes +d'un savant terrestre. En regard de cette croyance des Vril-ya à la +perpétuité de la vie et de la conscience chez les créatures +inférieures aussi bien que chez l'homme, je veux mettre un passage +éloquent de l'ouvrage d'un éminent zoologiste, Louis Agassiz. Je viens +de le retrouver, bien des années après que j'avais confié au papier +ces souvenirs de la vie des Vril-ya, dans lesquels j'essaye +aujourd'hui de mettre un peu d'ordre. + +«Les relations de chaque individu animal avec son semblable sont +telles qu'elles devraient depuis longtemps être regardées comme une +preuve suffisante qu'aucun être organisé n'a pu être appelé à +l'existence que par l'intervention directe d'une volonté réfléchie. +C'est là un puissant argument en faveur de l'existence, dans chaque +animal, d'un principe immatériel semblable à celui qui, par son +excellence et ses dons supérieurs, place l'homme à un rang si élevé +au-dessus de l'animal; cependant le principe existe certainement, et, +qu'on l'appelle sens, raison, ou instinct, il présente dans toute la +chaîne des êtres organisés une série de phénomènes étroitement +enchaînés les uns aux autres. C'est de ce principe que dérivent, non +seulement les manifestations les plus élevées de l'esprit, mais la +permanence même des différences spécifiques qui caractérisent chaque +organisme. La plupart des arguments en faveur de l'immortalité de +l'homme s'appliquent également à la permanence de ce principe chez les +autres êtres vivants. Ne puis-je pas ajouter que si, dans la vie +future, l'homme était privé de cette grande source de jouissance et de +progrès moral et intellectuel, qui consiste dans la contemplation des +harmonies d'un monde organisé, ce serait là une perte immense? Et ne +pouvons-nous considérer le concert spirituel des mondes et de tous +leurs habitants réunis en présence de leur Créateur comme la plus +haute conception du Paradis?» (_Essai sur la Classification_, Sect. +XVII, p. 97-99.) + + + + +XV. + + +Malgré la bonté de tous mes hôtes, la fille d'Aph-Lin se montrait +encore plus délicate et plus prévoyante que les autres dans ses +attentions pour moi. Sur son conseil, je quittai les vêtements sous +lesquels j'étais descendu du monde supérieur et j'adoptai le costume +des Vril-ya, à l'exception des ailes mécaniques, qui leur servaient +comme d'un gracieux manteau quand ils marchaient. Mais comme à la +ville beaucoup de Vril-ya ne portaient pas ces ailes, cette exception +ne créait pas une différence marquée entre moi et la race au milieu de +laquelle je séjournais, et je pus ainsi visiter la cité sans exciter +une curiosité désagréable. Hors de la famille, personne ne savait que +je venais du monde supérieur, et je n'étais regardé que comme un +membre de quelque tribu inférieure et barbare, auquel Aph-Lin donnait +l'hospitalité. + +La ville était grande, eu égard au territoire qui l'entourait et qui +n'était pas beaucoup plus vaste que les propriétés de certains nobles +anglais ou hongrois; mais toute cette étendue, jusqu'à la chaîne de +rochers qui en formait la frontière, était cultivée avec le plus grand +soin, excepté dans certaines portions des montagnes ou des pâturages +abandonnées aux animaux que les Vril-ya apprivoisaient, mais dont ils +ne se servaient pour aucun usage domestique. Leur bonté envers ces +créatures plus humbles est si grande, qu'une somme est consacrée par +le trésor public à les transporter dans d'autres tribus de Vril-ya +disposées à les recevoir (surtout dans les nouvelles colonies), quand +ils deviennent trop nombreux pour les pâturages qu'on leur a +abandonnés. Ils ne se multiplient cependant pas aussi vite que le font +chez nous les animaux destinés à être mangés. Il semble que ce soit +une loi de la nature que les animaux inutiles à l'homme s'éloignent +des pays qu'il occupe et même disparaissent complètement. Il existe +dans les divers États, entre lesquels se partagent les Vril-ya, une +vieille coutume qui est de laisser entre les frontières de deux États +un terrain neutre et non cultivé. Pour la tribu dont je m'occupe, +cette frontière, composée d'une chaîne de rochers sauvages, ne pouvait +pas être franchie à pied, mais on la passait aisément à l'aide des +ailes ou des bateaux aériens dont je parlerai plus loin. On y avait +aussi ouvert des routes pour des véhicules mus par le vril. Ces +chemins de communication étaient toujours éclairés et la dépense en +était couverte par une taxe spéciale, à laquelle toute la communauté +participait sous la dénomination de contribution Vril-ya dans une +proportion convenue. Par le moyen de ces routes, un commerce +considérable se faisait avec les États voisins ou même éloignés. La +richesse de ce peuple venait surtout de l'agriculture. Il est aussi +remarquable pour son adresse à fabriquer les outils qui servent au +labourage. En échange de ces marchandises, il recevait des articles de +luxe plutôt que de nécessité. Il ne payait presque aucune marchandise +d'importation aussi cher que les oiseaux élevés à chanter des airs +compliqués. Ces oiseaux venaient de fort loin; leur chant et leur +plumage étaient également admirables. On me dit que ceux qui les +élevaient et leur apprenaient à chanter mettaient un grand soin à les +choisir, et que les espèces s'étaient beaucoup améliorées depuis +quelques années. Je ne vis chez ce peuple aucun autre animal destiné à +l'amusement, à l'exception de quelques êtres très curieux de la +famille des Batraciens, semblables à nos grenouilles, mais avec une +physionomie très intelligente; les enfants les aimaient beaucoup et +les gardaient dans leurs jardins particuliers. Ils ne paraissent pas +avoir d'animaux analogues à nos chiens et à nos chevaux, bien que Zee, +ce savant naturaliste, me dit que des créatures pareilles avaient +existé autrefois dans ces parages et qu'on en trouvait encore dans +certaines régions habitées par d'autres races que celle des Vril-ya. +Elle me dit qu'ils avaient disparu peu à peu du monde plus civilisé +depuis la découverte du vril, qui les avait rendus inutiles. La +mécanique et l'emploi des ailes avaient détrôné le cheval comme bête +de somme, et l'on n'avait plus besoin du chien, soit pour se protéger, +soit pour aller à la chasse, comme cela arrivait aux ancêtres des +Vril-ya, quand ils craignaient les agressions de leurs semblables ou +chassaient pour se procurer leur nourriture. Cependant, en ce qui +concernait le cheval, cette région était si montagneuse qu'un cheval +n'y aurait pas été d'une grande utilité, comme animal de luxe ou comme +bête de somme. Le seul animal qu'ils emploient à ce dernier usage est +une espèce de grande chèvre dont ils se servent dans leurs fermes. On +peut dire que la nature du sol dans ces districts a donné la première +idée des ailes et des bateaux aériens. L'étendue de la ville est due à +l'habitude d'entourer chaque maison d'un jardin séparé. La rue +principale, dans laquelle habitait Aph-Lin, s'élargissait en une vaste +place carrée sur laquelle se trouvaient le Collège des Sages et toutes +les administrations publiques; une magnifique fontaine du fluide +lumineux, que j'appellerai naphte (j'en ignore la véritable nature), +occupait le centre de cette place. Tous ces édifices publics ont un +caractère uniforme de solidité massive. Ils me rappelaient +l'architecture des tableaux de Martin. Tout le long de l'étage +supérieur courait un vaste balcon, ou jardin suspendu, soutenu par des +colonnes; ce jardin était rempli de plantes en fleurs et habité par +différentes espèces d'oiseaux apprivoisés. Diverses rues partaient de +cette place, toutes larges et brillamment illuminées; elles +remontaient de chaque côté vers les hauteurs. Dans mes excursions à +travers la ville, j'étais toujours accompagné par Aph-Lin ou par sa +fille. Dans cette tribu, la Gy adulte peut se promener aussi +familièrement avec un jeune An qu'avec une femme. + +Les magasins de détail ne sont pas nombreux; les chalands sont servis +par des enfants de divers âges, extrêmement intelligents et polis, +mais sans la plus légère nuance d'importunité ou de servilité. Le +marchand n'est pas toujours présent; quand il est là, il ne paraît pas +fort occupé de ses affaires; cependant il n'a choisi cette profession +que parce qu'elle lui plaisait et nullement pour accroître sa fortune. + +Quelques-uns des plus riches citoyens du pays tiennent de ces +magasins. Comme je l'ai déjà dit, on ne reconnaît dans ce pays aucune +supériorité de rang, et par conséquent toutes les occupations sont +regardées comme égales au point de vue social. L'An, chez lequel +j'achetai mes sandales, était le frère du Tur, ou magistrat principal; +et quoique son magasin ne fût pas plus grand que celui d'un relieur de +Bond Street ou de Broadway, on me dit qu'il était deux fois plus riche +que le Tur, qui habitait un véritable palais. Sans doute il possédait +aussi une maison de campagne. + +Les Ana de cette tribu sont, en somme, fort indolents après l'âge +actif de l'enfance. Soit par tempérament, soit par philosophie, ils +mettent le repos au rang des plus grandes bénédictions de la vie. Il +est vrai que quand on enlève à un être humain les motifs d'activité +qu'il puise dans la cupidité ou l'ambition, il ne paraît pas étrange +qu'il se repose tranquillement. + +Dans leurs mouvements ordinaires, ils aiment mieux marcher que voler. +Mais dans leurs jeux, et pour me servir d'une figure un peu hardie, +dans leurs promenades, ils se servent de leurs ailes, comme aussi dans +les danses aériennes que j'ai décrites et dans les visites à leurs +maisons de campagne, qui sont presque toutes situées sur des hauteurs; +quand ils sont jeunes, ils préfèrent aussi leurs ailes à tout autre +moyen de locomotion, pour accomplir leurs voyages dans les autres +régions des Ana. + +Ceux qui s'exercent au vol peuvent voler, sinon aussi vite que +certains oiseaux voyageurs, du moins de façon à faire quarante à +cinquante kilomètres à l'heure et conservent cette vitesse pendant +cinq ou six heures. Mais la plupart des Ana parvenus à l'âge adulte +n'aiment plus les mouvements rapides qui exigent un effort vigoureux. +C'est peut-être pour cette raison, comme ils pensent, d'accord sans +doute avec la plupart de nos médecins, que la transpiration régulière +par les pores de la peau est essentielle à la santé, qu'ils font usage +des bains de vapeur que nous nommons bains turcs ou bains russes, +suivis de douches d'eau parfumée. Ils ont une grande foi dans +l'influence salutaire de certains parfums. + +Ils ont aussi l'habitude, à des périodes déterminées mais rares, +peut-être quatre fois par an, quand ils sont en bonne santé, de faire +usage d'un bain chargé de vril[5]. Ils disent que ce fluide, employé +avec ménagement, fortifie la santé; mais que si l'en en fait un trop +grand usage, lorsqu'on se porte bien, il produit une réaction qui +épuise la vitalité. Toutefois, dans presque toutes leurs maladies, ils +recourent au vril comme au plus actif des remèdes qui puissent aider +la nature à repousser le mal. + +[Note 5: J'ai fait usage une fois du bain de vril. Il ressemblait +beaucoup par ses propriétés fortifiantes aux bains de Gastein, dont +beaucoup de médecins attribuent la puissance à l'électricité; mais les +effets du bain de vril sont plus durables.] + +Ils sont, à leur façon, le plus luxueux des peuples, mais toutes les +délicatesses de leur luxe sont innocentes. On peut dire qu'ils vivent +dans une atmosphère de musique et de parfums. Toutes les chambres ont +des appareils mécaniques destinés à produire des sons mélodieux, dans +des tons si doux qu'on dirait des murmures d'esprits invisibles. Ils +sont trop accoutumés à ces sons légers pour en être gênés dans leurs +conversations, ou même, quand ils sont seuls, dans leurs réflexions. +Mais ils pensent que respirer un air constamment chargé de mélodies et +de parfums a pour effet d'adoucir et d'élever le caractère et les +pensées. Quoiqu'ils soient très sobres, ils ne mangent d'autre +nourriture animale que le lait et s'abstiennent absolument de toute +boisson enivrante; ils sont extrêmement délicats et difficiles à +l'endroit de la nourriture et de la boisson. Dans tous leurs +amusements, les vieillards montrent une gaieté enfantine. Le but +auquel ils tendent est le bonheur, qu'ils ne cherchent pas dans +l'excitation d'un plaisir passager, mais dans les conditions +habituelles de leur existence tout entière, et l'exquise aménité de +leurs manières montre quel respect ils ont pour le bonheur des autres. + +La conformation de leur crâne présente des différences marquées à +l'égard de toutes les races connues du monde supérieur, et je ne puis +m'empêcher de penser que la forme du leur est un développement, +produit par des siècles sans nombre, du type Brachycéphalique de l'Age +de pierre dont parle Lyell dans ses _Éléments de Géologie_, ch. X, p. +113, en le comparant avec le type Dolichocéphalique du commencement de +l'Age de fer, correspondant à celui qui est aujourd'hui si commun +parmi nous, et qu'on appelle type Celtique. Le crâne des Vril-ya a le +même front massif et non pas fuyant comme dans le type Celtique, la +même rondeur égale dans les organes frontaux, mais il est plus élevé +au sommet, et moins prononcé dans l'hémisphère postérieur où les +phrénologues placent les organes animaux. Pour parler la langue des +phrénologues, le crâne commun aux Vril-ya a les organes du poids, du +nombre, de la musique, de la forme, de l'ordre, de la causalité, très +largement développés; ceux de la constructivité beaucoup plus +prononcés que ceux de l'idéalité. Ceux qu'on appelle les organes +moraux, comme ceux de la conscience ou de la bienfaisance, sont +extraordinairement pleins; ceux de l'amativité et de la combativité +sont très petits; celui de la ténacité très grand; l'organe de la +destructivité (c'est-à-dire de la disposition à supprimer tous les +obstacles) est immense, moins pourtant que celui de la bienfaisance, +et celui de la philogéniture prend plutôt le caractère de la +compassion et de la tendresse pour les êtres qui ont besoin de +protection et de secours, que celui de l'amour animal de la +progéniture. + +Je n'ai pas rencontré une seule personne difforme ou boiteuse. La +beauté de leur physionomie ne consiste pas seulement dans la symétrie +des traits, mais dans l'égalité de la peau, qui se maintient sans +rides jusqu'à la vieillesse la plus avancée, et dans une douce +sérénité d'expression jointe à cette majesté que donne le sentiment de +la force et d'une complète sécurité physique et morale. C'est cette +douceur même, jointe à cette majesté, qui inspirait à un spectateur +comme moi, accoutumé à lutter avec les passions de l'humanité, un +sentiment d'humilité et de crainte respectueuse. C'est une expression +qu'un peintre pourrait donner à un demi-dieu, à un génie, à un ange. +Les hommes, chez les Vril-ya, sont entièrement imberbes, les Gy-ei en +vieillissant ont quelquefois une petite moustache. + +Je remarquai avec surprise que la couleur de leur peau n'était pas +uniformément celle que j'avais remarquée chez les premiers individus +que j'avais rencontrés; quelques-uns l'avaient beaucoup plus blanche, +avec des yeux bleus et des cheveux d'un brun doré; cependant leur +teint était d'un ton plus chaud et plus riche que celui des peuples du +nord de l'Europe. + +On me dit que ce mélange de couleurs venait de mariages contractés +avec les membres d'autres tribus lointaines des Vril-ya qui, soit par +suite de la différence des climats, soit à cause de la diversité +d'origine, étaient plus blanches que la tribu chez laquelle +j'habitais. On regardait comme une preuve d'antiquité la couleur rouge +la plus foncée; mais les Ana n'attachaient aucune idée d'orgueil à +cette antiquité; ils étaient au contraire persuadés que leur +supériorité venait de croisements fréquents avec d'autres familles +différentes et cependant parentes, ils encourageaient ces mariages +pourvu que les conjoints fussent toujours des membres de la famille +des Vril-ya. Quant aux nations qui n'adoptaient pas les moeurs et les +institutions des Vril-ya et qui passaient pour incapables d'acquérir +sur les forces du vril cet empire que tant de générations s'étaient +employées à acquérir et à conserver, on les regardait avec plus de +dédain que les citoyens de New-York ne regardent les nègres. + +J'appris de Zee, plus instruite en toutes choses qu'aucun des hommes +avec lesquels j'eus l'occasion de m'entretenir familièrement, que la +supériorité des Vril-ya était attribuée à l'intensité de leurs +anciennes luttes contre les obstacles de la nature dans les premiers +lieux où ils s'étaient fixés. + +--Partout,--disait Zee, avec profondeur,--partout où nous rencontrons +dans l'histoire de la civilisation cet état où la vie devient une +lutte, où l'individu est obligé d'appeler à lui toute son énergie pour +rivaliser avec ses compagnons, nous trouvons invariablement le même +résultat; c'est-à-dire que, puisqu'un grand nombre doit périr dans +cette lutte, la nature choisit pour les conserver les spécimens les +plus vigoureux. Par conséquent, dans notre race, même avant la +découverte du vril, les organisations supérieures furent seules +conservées, et nos anciens livres contiennent une légende autrefois +populaire selon laquelle nous fûmes chassés d'une région qui +semblerait être votre monde supérieur, afin de nous perfectionner et +d'arriver à l'épuration complète de notre race par l'âpreté des luttes +que nos pères eurent à soutenir; et lorsque notre éducation sera +achevée, nous sommes destinés à retourner dans le monde supérieur pour +y supplanter toutes les races inférieures qui l'occupent aujourd'hui. + +Aph-Lin et Zee causaient souvent avec moi de la condition politique et +sociale de ce monde supérieur, dont Zee supposait si philosophiquement +que les habitants seraient détruits un jour ou l'autre par l'avènement +des Vril-ya. Dans mes récits, je continuais à faire tout ce que je +pouvais (sans me lancer dans des mensonges assez positifs pour être +aisément aperçus par la sagacité de mes auditeurs) pour représenter +notre puissance et nous-mêmes sous les couleurs les plus flatteuses. +Ils y trouvaient pourtant de perpétuels sujets de comparaison entre +les populations les plus civilisées de notre monde et les races +souterraines les plus inférieures qu'ils regardaient comme plongées +dans une barbarie sans espoir et condamnées à une destruction +graduelle, mais certaine. Mais tous deux désiraient dérober à leurs +concitoyens toute connaissance prématurée des régions éclairées par le +soleil; tous deux étaient humains et frémissaient à la pensée de +détruire tant de millions de créatures, et les peintures que je +faisais de notre vie, si fortement colorées qu'elles fussent, les +attristaient. En vain, je vantais nos grands hommes: poètes, +philosophes, orateurs, généraux, et défiais les Vril-ya de nous en +présenter autant. + +--Hélas!--disait Zee, dont la figure majestueuse prenait une +expression d'angélique compassion,--cette domination du petit nombre +sur la foule est le signe le plus sûr et le plus fatal d'une +sauvagerie incorrigible. Ne voyez-vous pas que la première condition +du bonheur mortel consiste à supprimer cette lutte et cette +compétition entre les individus, car cette lutte, quelle que soit la +forme du gouvernement, subordonne le grand nombre au petit nombre, +détruit la liberté réelle des individus en dépit de la liberté +nominale de l'État, et ôte à l'existence ce calme sans lequel on ne +peut atteindre la félicité spirituelle ou corporelle? Nous pensons, +nous, que plus nous pouvons rapprocher notre existence de celle que +nos idées les plus nobles nous représentent comme le partage des âmes +au delà du tombeau, plus nous nous rapprochons sur terre d'un bonheur +divin, et plus la transition devient facile de cette vie à la vie +future. Car, assurément, tout ce que nous pouvons imaginer de la vie +des dieux ou des élus suppose l'absence de soucis personnels et de +passions rivales, telles que l'avarice et l'ambition. Il nous semble +que ce doit être une vie de sereine tranquillité. Sans doute, les +facultés intellectuelles ou spirituelles n'y manquent point +d'activité, mais cette activité, conforme au tempérament de chacun, +n'a rien de forcé ni de répugnant; dans cette vie charmée par +l'échange le plus libre des plus douces affections, l'atmosphère +morale doit tuer la haine, la vengeance, l'esprit de contention et de +rivalité. Tel est l'état politique auquel toutes les familles et +toutes les tribus des Vril-ya cherchent à atteindre, et c'est vers ce +but que tendent toutes nos théories gouvernementales. Vous voyez +combien une pareille marche est opposée à celle des nations non +civilisées d'où vous venez, et qui tendent systématiquement à +perpétuer les troubles, les soucis, les passions belliqueuses, de plus +en plus funestes à mesure que le progrès de ces peuples devient plus +rapide dans la voie où ils marchent. La plus puissante de toutes les +races de notre monde, en dehors de la famille des Vril-ya, se regarde +comme la mieux gouvernée des sociétés politiques et croit avoir +atteint à cet égard le plus haut degré de la sagesse politique, de +sorte que les autres nations devraient essayer plus ou moins de +l'imiter. Elle a établi, sur ses bases les plus larges, le Koom-Posh, +c'est-à-dire le gouvernement des ignorants, d'après ce principe qu'ils +sont les plus nombreux. Elle a fait consister le suprême bonheur en +une rivalité universelle de sorte que les passions mauvaises ne sont +jamais en repos; les citoyens sont en lutte pour le pouvoir, pour la +richesse, pour tous les genres de supériorité, et dans cette rivalité, +c'est quelque chose d'horrible que d'entendre les reproches, les +médisances et les calomnies que les meilleurs mêmes et les plus doux +d'entre eux accumulent les uns sur les autres sans honte et sans +remords. + +--Il y a quelques années,--dit Aph-Lin,--j'ai visité ce peuple. Leur +misère et leur dégradation étaient d'autant plus effroyables qu'ils se +vantaient sans cesse de leur félicité, de leur grandeur comparées à +celles du reste des autres peuples de leur race. Il n'y a aucun espoir +que ce peuple, qui évidemment ressemble au vôtre, puisse s'améliorer, +parce que toutes ses idées tendent à une décadence plus complète. Il +désire augmenter de plus en plus son empire en dépit de cette vérité +qu'au delà de limites assez restreintes il devient impossible +d'assurer à un État le bonheur qui appartient à une famille bien +réglée; et plus ils perfectionnent un système par lequel certains +individus sont chauffés et gonflés à une taille qui dépasse la +petitesse de millions de créatures, plus ils se frottent les mains, et +s'écrient fièrement:--«Voyez par quelles grandes exceptions à la +petitesse commune de notre race, nous prouvons l'excellence de notre +système! + +--Bref,--conclut Zee,--si la sagesse de la vie humaine consiste à se +rapprocher de la tranquillité sereine des immortels, il ne peut y +avoir de système plus opposé à celui-là que celui qui tend à pousser à +leur plus haut point les inégalités et les turbulences des mortels. Et +je ne vois pas par quelle croyance religieuse des mortels agissant +ainsi peuvent arriver à se faire même une idée des joies des immortels +auxquels ils espèrent atteindre directement par la mort. Au contraire, +des esprits habitués à placer le bonheur dans des choses si +antipathiques à la nature divine trouveraient le bonheur des dieux +très ennuyeux et désireraient revenir dans un monde où ils pourraient +du moins se quereller. + + + + +XVI. + + +J'ai tant parlé de la baguette de vril que mes lecteurs s'attendent +peut-être à ce que je la décrive. Je ne puis le faire avec exactitude, +car on ne me permit jamais d'en toucher une, de peur que mon ignorance +n'occasionnât quelque terrible accident. Elle est creuse; la poignée +est garnie de plusieurs arrêts, clefs ou ressorts, par lesquels on +peut en changer la force, la modifier et la diriger. Selon la manière +dont on s'en sert elle tue ou elle guérit; elle perce un roc, ou +chasse les vapeurs; elle affecte les corps, ou exerce une certaine +influence sur les esprits. On la porte souvent sous la forme commode +d'une canne de promeneur, mais elle est garnie de coulisses qui +permettent de l'allonger ou de le raccourcir à volonté. Quand on s'en +sert dans un but spécial, on en tient la poignée dans la paume de la +main, l'index et le médius en avant. On m'assura, cependant, que la +puissance de la baguette n'était pas la même dans toutes les mains, +mais proportionnée à ce que l'organisme de chacun contient de vril, ou +plutôt de celle des propriétés du vril qui a le plus d'affinité ou de +rapport avec l'oeuvre à accomplir. Quelques-uns ont plus de puissance +pour détruire, d'autres pour guérir, etc., et le résultat dépend +beaucoup aussi du calme et de la sûreté de mouvement de l'opérateur. +Ils affirment que le plein exercice de la puissance du vril ne peut +être atteint que par un tempérament constitutionnel, c'est-à-dire par +une organisation héréditairement transmise, et qu'une fille de quatre +ans appartenant aux races Vril-ya peut accomplir, avec la baguette +mise pour la première fois dans sa main, des effets que le mécanicien +le plus fort et le plus habile ne parviendrait pas à exécuter, même +quand il se serait exercé toute sa vie, s'il n'appartenait à la race +des Vril-ya. Toutes ces baguettes ne sont pas également compliquées; +celles qu'on donne aux enfants sont beaucoup plus simples que celles +des adultes des deux sexes; elles sont construites pour l'occupation +spéciale à laquelle les enfants sont attachés; et, comme je l'ai déjà +dit, les plus jeunes enfants sont surtout occupés à détruire. Dans la +baguette des femmes et des mères, la force de destruction est +généralement supprimée, le pouvoir de guérir atteint son plus haut +degré. Je voudrais pouvoir parler plus en détail de ce singulier +conducteur du fluide vril, mais le mécanisme en est aussi délicat que +les effets en sont merveilleux. + +Je dirai cependant que ces peuples ont inventé certains tubes par +lesquels le fluide vril peut être conduit vers l'objet qu'il doit +détruire, à travers des distances presque indéfinies; du moins je +n'exagère rien en parlant de cinq cents ou six cents kilomètres. Leur +science mathématique appliquée à cet objet est si parfaitement exacte, +que sur le rapport d'un observateur placé dans un bateau aérien, un +membre quelconque du vril peut apprécier sans se tromper la nature des +obstacles, la hauteur à laquelle on doit élever l'instrument, le point +auquel on doit le charger, de façon à réduire en cendres une ville +deux fois grande comme Londres ou New-York, dans un espace de temps +trop court pour que j'ose l'indiquer. + +Assurément ces Ana sont des mécaniciens d'une adresse merveilleuse, +merveilleuse dans l'application de leurs facultés inventives aux +usages pratiques. + +J'allai avec mon hôte et sa fille Zee visiter le grand musée public, +qui occupe une aile du Collège des Sages, et dans lequel sont +conservées, comme spécimens curieux de l'ignorance et des tâtonnements +des anciens temps, beaucoup de machines que nous regardons avec +orgueil comme des chefs-d'oeuvre de notre génie. Dans une des salles, +jetés de côte, comme des choses oubliées, se trouvent des tubes +destinés à ôter la vie au moyen de boules métalliques et d'une poudre +inflammable, dans le genre de nos canons et de nos catapultes, et plus +meurtriers que nos inventions les plus modernes. + +Mon hôte en parlait avec un sourire de mépris, comme pourrait le faire +un officier d'artillerie en voyant les arcs et les flèches des +Chinois. Dans une autre salle se trouvaient des modèles de voitures et +de vaisseaux mus par la vapeur, et un ballon digne de Montgolfier. Zee +prit la parole d'un air pensif. + +--Tels étaient--dit-elle,--les faibles essais de nos sauvages +ancêtres, avant qu'ils eussent la plus légère idée des propriétés du +vril! + +Cette jeune Gy était un magnifique exemple de la force musculaire à +laquelle peuvent parvenir les femmes de son pays. Ses traits étaient +beaux comme ceux de toute sa race; je n'ai jamais vu dans le monde +supérieur un visage plus majestueux et plus parfait, mais son amour +pour les études austères avait donné à sa physionomie une expression +pensive qui la rendait un peu sévère quand elle ne parlait pas; et +cette sévérité avait quelque chose de formidable quand on faisait +attention à ses amples épaules et à sa grande taille. Elle était +grande même pour une Gy et je l'ai vue soulever un canon avec autant +d'aisance que j'en pourrais mettre à manier un pistolet de poche. Zee +m'inspirait une terreur profonde, qui ne fit que s'accroître quand +nous arrivâmes dans la salle du musée où l'on conservait les modèles +des machines mues par le vril; par un certain mouvement de sa +baguette, et en se tenant à distance elle mit en mouvement des corps +pesants et énormes. Elle semblait les douer d'intelligence, elle s'en +faisait comprendre et les contraignait d'obéir. Elle mit en mouvement +des machines fort compliquées, arrêta ou continua le mouvement, +jusqu'à ce que, dans un espace de temps prodigieusement court, elle +eût changé des matériaux grossiers de diverses sortes en oeuvres +d'art, régulières, complètes et parfaites. Tous les effets que +produisent le mesmérisme ou l'électro-biologie sur les nerfs et les +muscles des êtres vivants, Zee les produisit par un simple mouvement +de sa baguette sur les roues et les ressorts de machines inanimées. + +Comme je faisais part à mes compagnons de la surprise que me causait +cette influence sur les objets inanimés, avouant que dans notre monde +j'avais vu que certaines organisations vivantes exercent sur d'autres +organisations vivantes une influence réelle, mais souvent exagérée par +la crédulité ou le mensonge, Zee, qui s'intéressait plus que son père +à ces questions, me pria d'étendre la main et, plaçant la sienne à +côté, elle appela mon attention sur certaines différences de type et +de caractère. D'abord, le pouce de la Gy (et dans toute cette race, +comme je l'observai plus tard, il en est de même pour les deux sexes) +est beaucoup plus large, plus long et plus massif que le nôtre. Il y a +presque autant de différence qu'entre le pouce d'un homme et celui +d'un gorille. Secondement, la paume est proportionnellement plus +épaisse que la nôtre, la texture de la peau est infiniment plus fine +et plus douce, la chaleur moyenne plus intense. Ce que je remarquai +surtout, c'est un nerf visible et facile à sentir sous la peau, qui +part du poignet, contourne le gras du pouce, et se partage comme une +fourche à la racine de l'index et du médius. + +--Avec votre faible pouce,--me dit la jeune savante,--et sans ce nerf, +que vous trouvez plus ou moins développé dans notre race, vous ne +pouvez obtenir qu'une influence faible et imparfaite sur le vril; mais +en ce qui regarde le nerf, on ne le trouve pas chez nos premiers +ancêtres ni chez les tribus les plus grossières qui n'appartiennent +pas aux Vril-ya. Il s'est lentement développé dans le cours des +générations, commençant avec les premiers progrès et s'accroissant par +un exercice continuel de la puissance du vril; par conséquent, dans le +cours de mille ou deux mille ans un nerf semblable pourrait se former +chez les êtres supérieurs de votre race qui se consacreraient à cette +science par excellence, qui soumet au vril les forces les plus +subtiles de la nature. Mais vous parlez de la matière comme d'une +chose en elle-même inerte et immobile; assurément vos parents ou vos +institutions n'ont pu vous laisser ignorer qu'il n'y a pas de matière +inerte: chaque particule est constamment en mouvement et constamment +soumise aux agents parmi lesquels la chaleur est la plus apparente et +la plus rapide, mais le vril est le plus subtil et le plus puissant +quand on sait s'en servir. En fait, le courant, lancé par ma main et +guidé par ma volonté, ne fait que rendre plus prompte et plus forte +l'action qui agit éternellement sur toutes les particules de la +matière, quelque inerte et immobile qu'elle paraisse. Si une masse de +métal n'est pas capable de produire une pensée par elle-même, son +mouvement intérieur la rend pénétrable à la pensée de l'agent +intellectuel qui le travaille; et lorsque cette pensée est accompagnée +d'une force suffisante de vril, le métal est aussi contraint d'obéir +que s'il était transporté par une force matérielle visible. Il est +animé pendant ce temps par l'âme qui le pénètre, de sorte qu'on peut +presque dire qu'il vit et qu'il raisonne. Sans cela nous ne pourrions +pas remplacer les domestiques par nos automates. + +Je respectais trop les muscles et la science de la jeune Gy pour me +hasarder à discuter avec elle. J'avais lu quelque part, quand j'étais +écolier, qu'un sage, discutant avec un empereur romain, s'était +brusquement arrêté, et comme l'empereur lui demandait s'il n'avait +plus rien à dire en faveur de son opinion, il répondit:-- + +--Non, César, il est inutile de discuter contre un homme qui commande +à vingt-cinq légions. + +J'étais secrètement persuadé que quels que fussent les effets réels du +vril sur la matière, M. Faraday aurait pu prouver à la jeune Gy +qu'elle en comprenait mal la nature et les causes; mais je n'en +restais pas moins convaincu que Zee aurait pu assommer tous les +Membres de la Société Royale des Sciences, les uns après les autres, +d'un coup de poing. Tout homme raisonnable sait qu'il est inutile de +discuter avec une femme ordinaire sur des choses qu'on comprend; mais +discuter avec une Gy de sept pieds sur les mystères du vril, autant +eût valu discuter dans le désert avec le simoun! + +Parmi les salles du musée du Collège des Sages, celle qui m'intéressa +le plus était la salle consacrée à l'archéologie des Vril-ya et +renfermant une très ancienne collection de portraits. Les couleurs et +les corps sur lesquels elles étaient appliquées étaient si +indestructibles, que les tableaux, qu'on faisait remonter à une date +presque aussi ancienne que celles que mentionnent les plus vieilles +annales des Chinois, conservaient une grande fraîcheur de coloris. +Comme j'examinais cette collection, deux choses me frappèrent surtout: +la première, c'est que les peintures qu'on disait vieilles de six ou +sept mille ans étaient bien supérieures, sous le rapport de l'art, à +celles qui avaient été exécutées depuis trois ou quatre mille ans; la +seconde, c'est que les portraits de la première période se +rapprochaient beaucoup du type de la race européenne du monde +supérieur. Quelques-uns me rappelèrent vraiment les têtes italiennes +des peintures du Titien, qui expriment si bien l'ambition ou la ruse, +les soucis ou le chagrin, avec des rides qui sont comme des sillons +creusés par les passions sur le visage qu'elles labourent. C'étaient +bien là des portraits d'hommes qui avaient vécu dans la lutte et la +guerre avant que la découverte des forces latentes du vril eût changé +le caractère de la société, d'hommes qui avaient combattu pour la +gloire ou pour le pouvoir, comme nous le faisons maintenant dans notre +monde. + +Le type commence visiblement à se modifier environ mille ans après la +découverte du vril. Il devient dès lors de plus en plus calme à chaque +génération nouvelle, et ce calme marque une différence de plus en plus +profonde entre les Vril-ya et les hommes livrés au travail et au +péché; mais à mesure que la beauté et la grandeur de la physionomie +s'accentuaient davantage, l'art du peintre devenait plus froid et plus +monotone. + +Mais la plus grande curiosité de la collection c'étaient trois +portraits appartenant aux âges anté-historiques et, suivant la +tradition mythologique, faits par les ordres d'un philosophe, dont +l'origine et les attributs étaient autant mêlés de fables symboliques, +que ceux d'un Bouddha indien ou d'un Prométhée grec. + +C'est à ce personnage mystérieux, à la fois un sage et un héros, que +toutes les principales races des Vril-ya font remonter leur origine. + +Les portraits dont je parle sont ceux du philosophe lui-même, de son +grand-père et de son arrière-grand-père. Ils sont tous de grandeur +naturelle. Le philosophe est vêtu d'une longue tunique qui semble +former un vêtement lâche et comme une armure écailleuse, empruntée +peut-être à quelque poisson ou à quelque reptile, mais les pieds et +les mains sont nus; les doigts des uns et des autres sont très longs +et palmés. La gorge est à peine visible, le front bas et fuyant; ce +n'est pas du tout l'idée qu'on se fait d'un sage. Les yeux sont +proéminents, noirs, brillants, la bouche très grande, les pommettes +saillantes, et le teint couleur de boue. Suivant la tradition, ce +philosophe avait vécu jusqu'à un âge patriarcal, dépassant plusieurs +siècles, et il se souvenait d'avoir vu son grand-père, quand lui-même +n'était qu'un homme d'un âge moyen, et son bisaïeul quand il était +enfant; il avait fait ou fait faire le portrait du premier pendant sa +vie; celui du second avait été pris sur sa momie. Le portrait du +grand-père avait les traits et l'aspect de celui du philosophe, mais +encore exagérés; il était nu et la couleur de son corps était +singulière: la poitrine et le ventre étaient jaunes, les épaules et +les bras d'une couleur bronzée; le bisaïeul était un magnifique +spécimen du genre Batracien, une Grenouille Géante purement et +simplement. + +Parmi les pensées profondes que ce philosophe, suivant la tradition, +avait léguées à la postérité sous une forme rythmée, dans une +sentencieuse concision, on cite celle-ci: «Humiliez-vous, mes +descendants; le père de votre race était un Têtard: +enorgueillissez-vous, mes descendants, car c'est la même Pensée Divine +qui créa votre père, qui se développe en vous exaltant.» + +Aph-Lin me conta cette fable pendant que je regardais les trois +portraits de ces Batraciens. + +--Vous vous riez de mon ignorance supposée et de ma crédulité de Tish +sans éducation,--lui répondis-je,--mais quoique ces horribles croûtes +puissent être fort anciennes et qu'elles aient voulu être, dans le +temps, quelques grossières caricatures, je suppose que personne, parmi +les gens de votre race, même dans les âges les moins éclairés, n'a +jamais cru que l'arrière-petit-fils d'une Grenouille ait pu devenir un +philosophe sentencieux; ou qu'aucune famille, je ne dirai pas de +Vril-ya, mais de la variété la plus vile de la race humaine, descende +d'un Têtard. + +--Pardonnez-moi,--répondit Aph-Lin,--pendant l'époque que nous nommons +la Période Batailleuse ou Philosophique de l'Histoire, qui remonte à +environ sept mille ans, un naturaliste très distingué prouva, à la +satisfaction de ses nombreux disciples, qu'il y avait tant d'analogie +entre le système anatomique de la Grenouille et celui de l'An, qu'on +en conclut que l'un avait dû descendre de l'autre. Ils avaient en +commun quelques maladie; ils étaient sujets à avoir dans les intestins +les mêmes vers parasites; et, ce qu'il y a d'étrange à dire, c'est que +l'An a dans son organisme la même vessie natatoire, devenue +parfaitement inutile, mais qui, subsistant à l'état de rudiment, +prouve jusqu'à l'évidence que l'An descend directement de la +Grenouille. On ne peut alléguer contre cette théorie la différence de +taille, car il existe encore dans notre monde des Grenouilles d'une +taille peu inférieure à la nôtre et qui paraissent avoir été encore +plus grandes il y a quelques milliers d'années. + +--Je comprends cela,--dis-je,--car d'après nos plus éminents +géologues, qui les ont peut-être vues en rêve, d'énormes Grenouilles +ont dû habiter le monde supérieur avant le Déluge et de telles +Grenouilles sont bien les êtres qui devaient vivre dans les lacs et +les marais de votre monde souterrain. Mais, je vous en prie, +continuez. + +--Pendant la Période Batailleuse de l'Histoire, on était sûr que ce +qu'un sage affirmait était contredit par un autre. C'était en effet, +une maxime reçue que la raison humaine ne pouvait se soutenir sans +être ballottée par le mouvement perpétuel de la contradiction; aussi +une autre école de philosophie soutint-elle que l'An n'était pas +descendu de la Grenouille, mais que la Grenouille était, au contraire, +le perfectionnement de l'An. La structure de la Grenouille, dans son +ensemble, est plus symétrique que celle de l'An; à côté de l'admirable +structure de ses membres inférieurs, de ses flancs et de ses épaules, +la plupart des Ana de ce temps paraissaient difformes et étaient +certainement mal faits. De plus, la Grenouille pouvait vivre également +sur terre et dans l'eau: privilège précieux, marque d'une nature +spirituelle refusée à l'An, puisque celui-ci ne se servait plus de sa +vessie natatoire, ce qui prouve qu'il était dégénéré d'une forme plus +élevée. De plus, les races les plus anciennes des Ana semblent avoir +été couvertes de poils, et, même à une date comparativement +rapprochée, des touffes hérissées défiguraient le visage de nos +ancêtres, s'étendant d'une façon sauvage sur leurs joues et leur +menton, comme chez vous, mon pauvre Tish. Mais depuis des générations +sans nombre, les Ana ont toujours essayé d'effacer tout vestige de +ressemblance entre eux et les vertébrés couverts de poils, et ils ont +graduellement fait disparaître cette sécrétion pileuse, qui les +avilissait, par la loi de la sélection sexuelle; les Gy-ei préférant +naturellement la jeunesse ou la beauté des figures unies. Mais le +degré qu'occupe la Grenouille dans l'échelle des vertébrés est +démontré par ceci qu'elle n'a pas du tout de poils, pas même sur la +tête. Elle naît avec ce degré de perfection auquel les Ana, malgré les +efforts de siècles incalculables, n'ont pu atteindre encore. La +complication merveilleuse et la délicatesse du système nerveux et de +la circulation artérielle d'une Grenouille servaient, à cette école, +d'argument pour démontrer que la Grenouille était plus susceptible +d'éprouver des jouissances que notre organisation inférieure ou du +moins plus simple. L'examen de la main d'une Grenouille, si je puis +parler ainsi, servait à expliquer sa disposition plus vive à l'amour +et à la vie sociale en général. Bref, quelque aimants et sociables que +soient les Ana, les Grenouilles le sont encore plus. Enfin, ces deux +écoles firent rage l'une contre l'autre; l'une affirmant que l'An +était la Grenouille perfectionnée; l'autre, que la Grenouille était le +plus haut développement de l'An. Les moralistes se partagèrent aussi +bien que les naturalistes; cependant, le plus grand nombre se rangea +du côté de ceux qui préféraient la Grenouille. Ils disaient avec +beaucoup de justesse que, dans la conduite morale (c'est-à-dire dans +l'observation des règles les plus utiles à la santé et au bien commun +de l'individu et de la société), la Grenouille avait une supériorité +immense et incontestable. Toute l'histoire démontrait l'immoralité +absolue de la race humaine, le mépris complet, même des humains les +plus renommés, pour les lois qu'ils avaient reconnues être +essentielles à leur bonheur ou à leur bien-être particulier et +général. Mais le critique le plus sévère des Grenouilles ne pourrait +trouver dans leurs moeurs un seul moment d'oubli des lois morales +qu'elles ont tacitement reconnues. Et après tout, à quoi sert la +civilisation si la supériorité de la conduite morale n'est pas le but +auquel elle tend et la pierre de touche de ses progrès? Enfin, les +partisans de cette théorie supposaient qu'à une époque reculée, la +Grenouille avait été le développement perfectionné de la race humaine; +mais que, par des causes qui défiaient les conjectures de notre +raison, elle n'avait pu maintenir son rang dans l'échelle de la +nature, tandis que l'An, quoique inférieur par son organisation, +avait, en se servant moins de ses vertus que de ses vices, comme la +férocité et la ruse, acquis un certain ascendant; de même que dans la +race humaine, des tribus complètement barbares ont, par leur +supériorité dans de tels vices, détruit ou réduit à presque rien les +tribus qui leur étaient supérieures par l'intelligence et la culture. +Malheureusement ces disputes se mêlèrent aux notions religieuses de +cette époque, et comme la société était alors administrée par le +gouvernement du Koom-Posh, qui, étant composé d'ignorants, était par +conséquent très excitable, la multitude prit la question des mains des +philosophes; les chefs politiques virent que la question Grenouille +pouvait, la populace s'y intéressant, devenir un instrument utile à +leur ambition, et pendant au moins mille ans les guerres et les +massacres furent à l'ordre du jour: pendant ce temps, les philosophes +des deux partis furent mis en pièces et le gouvernement du Koom-Posh +lui-même fut heureusement renversé par l'ascendant d'une famille qui +prouva clairement qu'elle descendait du premier Têtard et qui donna +des souverains despotiques à toutes les nations des Vril-ya. Ces +despotes disparurent finalement, du moins de nos communautés, lorsque +la découverte du vril amena les paisibles institutions sous lesquelles +prospèrent toutes les races des Vril-ya. + +--Est-ce qu'il n'y a plus maintenant de disputeurs ni de philosophes +disposés à renouveler la querelle; ou reconnaissent-ils tous la +descendance du Têtard? + +--Non,--dit Zee, avec un superbe sourire,--ces querelles appartiennent +au Pah-Bodh des âges d'ignorance et ne servent maintenant qu'à +l'amusement des enfants. Quand on sait de quels éléments se composent +nos corps, éléments qui nous sont communs avec la plus humble plante, +est-il besoin de savoir si le Tout-Puissant a tiré ces éléments d'une +substance plutôt que de l'autre, afin de créer l'être auquel Il a +donné la faculté de Le comprendre et qu'Il a doué de toutes les +grandeurs intellectuelles qui découlent de cette connaissance? L'An a +commencé à exister comme An au moment où il a été doué de cette +faculté, et, avec cette faculté, de la persuasion que de quelque façon +que sa race se perfectionne à travers une suite de siècles, elle +n'aura jamais le pouvoir d'animer et de combiner les éléments, de +façon à former même un Têtard. + +--Tu parles sagement, Zee,--dit Aph-Lin,--et c'en est assez pour nous, +mortels à courte existence, d'avoir une assurance raisonnable que, +soit que l'An descende ou non du Têtard, il ne peut pas plus revenir à +cette forme que les institutions des Vril-ya ne peuvent retomber dans +les fondrières et la corruption désordonnée d'un Koom-Posh. + + + + +XVII. + + +Les Vril-ya, privés de la vue des corps célestes et ne connaissant +d'autre différence entre la nuit et le jour que celle qu'ils jugent à +propos d'établir eux-mêmes, ne divisent naturellement pas le temps +comme nous; mais je trouvai facile à l'aide de ma montre, que j'avais +heureusement conservée, d'arriver à calculer les heures avec une +grande exactitude. Je réserve pour un ouvrage futur sur les sciences +et la littérature des Vril-ya, si le ciel me prête vie, tous les +détails sur la façon dont ils arrivent à diviser le temps. Je me +contenterai de dire ici que leur année diffère peu de la nôtre pour la +durée, mais leurs divisions ne sont pas du tout les mêmes. Leur jour, +en y comprenant ce que nous appelons la nuit, se compose de vingt +heures, au lieu de vingt-quatre, et naturellement leur année comprend +un nombre proportionné de jours de plus. Ils subdivisent ainsi les +vingt heures de leur jour: huit heures[6], appelées Heures +Silencieuses, pour le repos; huit heures, appelées Heures Sérieuses, +pour leurs affaires et leurs occupations, et quatre heures, appelées +Heures Oisives, par lesquelles se termine ce que j'appelle leur jour; +elles sont consacrées aux amusements, aux jeux, aux récréations, aux +conversations familières suivant le goût ou le désir de chacun. Mais, +hors des maisons, il n'y a pas de véritable nuit. Ils entretiennent +dans les rues et dans la campagne environnante jusqu'aux limites du +territoire la même quantité de lumière. Seulement, dans les maisons, +ils la diminuent de façon à en faire un doux crépuscule pendant les +Heures Silencieuses. Les Vril-ya ont une horreur profonde de +l'obscurité absolue et leurs lumières ne sont jamais complètement +éteintes. Dans les occasions de réjouissance, ils laissent à leurs +lampes tout leur éclat, mais ils continuent à compter les heures du +jour et de la nuit par des mécanismes ingénieux qui répondent à nos +horloges et à nos montres. Ils aiment beaucoup la musique, et c'est en +musique que ces chronomètres frappent les principales divisions du +temps. À chaque heure du jour, les sons de leurs horloges publiques, +répétés par celles des maisons et des hameaux dispersés dans la +campagne, produisent un effet singulièrement doux et pourtant +solennel. Mais pendant les Heures Silencieuses, le bruit en est +tellement adouci qu'on l'entend à peine. Ils n'ont pas de changement +de saison, et, du moins dans le territoire de cette tribu, la +température me parut très égale, aussi chaude que celle d'un hiver +italien, et plutôt humide que sèche. Dans la matinée, le temps était +ordinairement tranquille, mais par moments il soufflait un vent +violent venant des rochers qui formaient la frontière du territoire. +Toutes les saisons sont bonnes pour semer les récoltes, comme dans les +Îles Fortunées des anciens poètes. On voit en même temps les plantes +en feuille ou en bouton, en épi ou couvertes de fruits. Tous les +arbres fruitiers, cependant, après la récolte, perdent ou changent +leur feuillage. Mais ce qui me frappa le plus quand je calculai leurs +divisions du temps, ce fut de constater la durée moyenne de la vie +parmi eux. Je trouvai, après des recherches minutieuses, que leur +existence était beaucoup plus longue que la nôtre. Ils sont à cent ans +ce que nous sommes à soixante-dix. Ce n'est pas le seul avantage +qu'ils aient sur nous; car parmi nous peu d'hommes atteignent leur +soixante-dixième année, tandis que parmi eux, au contraire, peu +meurent avant cent ans, et ils jouissent généralement d'une santé et +d'une vigueur qui font de la vie une bénédiction jusqu'au dernier +jour. Des causes diverses contribuent à ce résultat; l'absence de tout +stimulant alcoolique, la tempérance dans la nourriture, surtout +peut-être une sérénité d'esprit que ne troublent ni occupations +pleines de sollicitude, ni passions vives. Ils ne sont tourmentés ni +par notre avarice, ni par notre ambition; ils se montrent parfaitement +indifférents, même au désir de la gloire; ils sont susceptibles de +grandes affections, mais leur amour se manifeste par une complaisance +tendre et aimable, qui, en faisant leur bonheur, fait rarement et ne +fait peut-être jamais leur malheur. Comme la Gy est sûre de n'épouser +que celui qu'elle aura choisi, et, ici comme chez nous, le bonheur +intérieur dépendant surtout de la femme, la Gy, ayant choisi l'époux +qu'elle préfère, est indulgente pour ses fautes, complaisante pour ses +goûts, et fait tout ce qui dépend d'elle pour se l'attacher. La mort +d'un être aimé est pour eux comme pour nous la source d'une vive +douleur; non seulement la mort les frappe rarement avant l'époque où +elle est un soulagement plutôt qu'une peine, mais quand cela arrive le +survivant puise beaucoup plus de consolations que nous ne le faisons +pour la plupart, je le crains bien, dans la certitude d'une réunion +dans un monde meilleur et plus heureux. + +[Note 6: Pour ma commodité, j'adopte les mots: heures, jours, années, +etc., en tout ce qui se rapporte aux subdivisions générales du temps +chez les Vril-Ya. Ces termes ne correspondent pas, d'une façon +absolue, avec ces subdivisions.] + +Toutes ces causes concourent donc à leur procurer une santé +perpétuelle et une agréable longévité; leur organisation héréditaire y +entre aussi pour sa part. Suivant leurs annales, à l'époque où ils +vivaient en communautés semblables aux nôtres, agitées par des luttes, +leur vie était beaucoup plus courte et leurs maladies plus nombreuses +et plus graves. Ils disent eux-mêmes que la durée de la vie a augmenté +et augmente encore depuis la découverte du vril et de ses propriétés +médicales. Ils ont peu de médecins de profession, et ce sont +principalement des Gy-ei, surtout celles qui sont veuves et sans +enfants; elles éprouvent un grand plaisir à exercer l'art de guérir et +entreprennent même les opérations chirurgicales qu'exigent certains +accidents ou plus rarement certaines maladies. + +Ils ont leurs plaisirs et leurs fêtes, et pendant les Heures Oisives, +ils ont l'habitude de se réunir en grand nombre pour se livrer à ces +jeux aériens que j'ai déjà décrits. Ils ont aussi des salles publiques +pour la musique et même des théâtres, dans lesquels ils jouent des +pièces qui me parurent assez semblables à celles des Chinois. Ce sont +des drames dont les personnages et les événements sont pris dans un +passé reculé, toutes les unités classiques y sont outrageusement +violées, et le héros, enfant au premier tableau, est déjà un vieillard +au second et ainsi de suite. Ces pièces sont très ancienne. Je les +trouvai parfaitement ennuyeuses dans leur ensemble, quoique relevées +par des machines merveilleuses, par une sorte de bonne humeur d'un +comique très vif et des passages détachés d'une grande vigueur dans un +langage poétique, mais un peu surchargé de métaphores et de tropes. +Bref, elles me faisaient le même effet que les pièces de Shakespeare +pouvaient faire à un Parisien au temps de Louis XIV ou peut-être à un +Anglais sous le règne de Charles II. + +L'auditoire, composé surtout de Gy-ei, paraissait jouir vivement de la +représentation, ce qui me surprit de la part de femmes si majestueuses +et si sérieuses; mais je m'aperçus bientôt que tous les acteurs +étaient au-dessous de l'adolescence et je supposai que les mères et +les soeurs assistaient à ce spectacle pour faire plaisir à leurs +enfants et à leurs frères. + +J'ai dit que ces drames remontent à une haute antiquité. Aucune pièce +nouvelle, aucune oeuvre d'imagination digne d'être conservée, ne +paraît avoir été composée depuis plusieurs générations. Quoiqu'il ne +manque pas de publications nouvelles, qu'il y ait même ce qu'on peut +appeler des journaux, ceux-ci sont surtout consacrés aux sciences +mécaniques, aux rapports sur les inventions nouvelles, aux annonces +relatives à différents détails d'affaires, bref, à des choses +pratiques. Quelquefois un enfant écrit un petit conte romanesque, ou +une Gy donne carrière à ses craintes ou à ses espérances amoureuses +dans un poème; mais ces effusions ont un très mince mérite et ne sont +lues que par les enfants et les jeunes filles. Les oeuvres les plus +intéressantes, et d'un caractère purement littéraire, sont les récits +d'exploration et de voyage dans les autres régions de ce monde +souterrain. Ces relations sont généralement écrites par de jeunes +émigrants et lues avec avidité par les parents et les amis qu'ils ont +laissés derrière eux. + +Je ne puis m'empêcher d'exprimer à Aph-Lin mon étonnement de ce qu'un +peuple, chez qui les sciences mécaniques avaient fait tant de progrès +et chez qui la civilisation intellectuelle était parvenue à réaliser +pour le bonheur du peuple les conceptions que nos philosophes +terrestres, après des siècles de disputes, se sont généralement +accordés à regarder comme des rêves, fût si dépourvu de toute +littérature contemporaine, malgré le haut degré de perfection où la +culture avait amené la langue à la fois riche et simple, énergique et +harmonieuse. + +--Ne voyez-vous pas qu'une littérature telle que vous la rêvez serait +tout à fait incompatible avec l'état parfait de félicité politique et +sociale, auquel vous nous faites l'honneur de nous croire +arrivés?--répondit mon hôte.--Nous avons enfin, après des siècles de +lutte, établi une forme de gouvernement dont nous sommes contents; +comme nous ne faisons aucune distinction de rang et que nous +n'accordons à nos magistrats aucun honneur distinctif, nul stimulant +n'excite l'ambition personnelle. Personne ne lirait des ouvrages où +seraient soutenues des théories qui impliqueraient quelques +changements sociaux ou politiques, et par conséquent personne n'en +écrit de tels. Si de loin en loin un An n'est pas satisfait de notre +tranquille manière de vivre, il ne l'attaque pas: il s'en va. Ainsi, +toute cette portion de la littérature (et à en juger par les anciens +ouvrages de nos bibliothèques publiques, c'en était autrefois une +portion considérable) qui est consacrée aux théories spéculatives sur +la société est tombée dans l'oubli. Autrefois on écrivait beaucoup +aussi sur les attributs et l'essence de la Bonté Suprême et sur les +arguments pour et contre la vie future. Maintenant nous reconnaissons +deux faits: il y _a_ un Être Divin, et il y _a_ une vie future; et +nous convenons que quand nous écririons à nous user les doigts +jusqu'aux os, nous n'arriverions pas à jeter la moindre lumière sur la +nature et les conditions de cette vie future, ni à rendre plus claire +notre connaissance des attributs et de l'essence de cet Être Divin. +C'est ainsi qu'une autre branche de notre littérature s'est éteinte +heureusement pour notre race, car à l'époque où l'on écrivait tant sur +des choses que personne ne pouvait éclaircir, les gens semblent avoir +vécu dans un état perpétuel de contestations et de luttes. Une autre +portion considérable de notre ancienne littérature consiste dans +l'histoire des guerres et des révolutions de l'époque où les Ana +vivaient en sociétés nombreuses et turbulentes, chacune cherchant à +s'agrandir aux dépens de l'autre. Vous voyez combien notre vie est +calme aujourd'hui; il y a des siècles que nous vivons ainsi. Nous +n'avons aucun événement à raconter. Que peut-on dire de nous, sinon: +ils naquirent, vécurent heureux, et moururent? Quant à cette partie de +la littérature qui naît de l'imagination et que nous appelons +Glaubsila, ou familièrement Glaubs, les raisons de son déclin parmi +nous sont faciles à découvrir. Nous voyons, en nous reportant à ces +chefs-d'oeuvre de la littérature que nous lisons tous encore avec +plaisir, mais dont personne ne tolèrerait l'imitation, qu'ils sont +consacrés à la peinture de passions que nous n'éprouvons plus, telles +que l'ambition, la vengeance, l'amour illégitime, la soif de la gloire +militaire, et ainsi de suite. Les vieux poètes vivaient dans une +atmosphère imprégnée de ces passions et sentaient vivement ce qu'ils +exprimaient avec tant d'éclat. Personne ne pourrait maintenant +exprimer ces passions, car personne ne les ressent, et celui qui les +exprimerait ne trouverait aucune sympathie chez ses lecteurs. D'autre +part, l'ancienne poésie se complaisait à étudier les mystérieuses +bizarreries du coeur humain, qui mènent à l'extraordinaire dans le +crime et le vice comme dans la vertu. Mais notre société s'est +débarrassée de toutes les tentations qui pourraient entraîner à +quelque crime ou à quelque vice saillant, et le niveau moral est si +égal, qu'il n'y a même pas de vertus saillantes. Dès qu'elle ne peut +plus se nourrir de passions fortes, de crimes terribles, de +supériorités héroïques, la poésie est sinon condamnée à mourir de +faim, du moins réduite à un maigre ordinaire. Il reste la poésie +descriptive: la description des rochers, des arbres, des eaux, de la +vie domestique, et nos jeunes Gy-ei mêlent beaucoup de ces fadeurs à +leurs vers amoureux. + +--Une telle poésie,--m'écriai-je,--pourrait assurément être charmante, +et nous avons parmi nous des critiques qui la considèrent comme plus +élevée que celle qui dépeint les crimes ou analyse les passions de +l'homme. Quoi qu'il en soit, le genre poétique insipide dont vous +parlez est celui qui trouve aujourd'hui le plus de lecteurs parmi le +peuple auquel j'appartiens. + +--Cela se peut; mais je suppose que les écrivains travaillent beaucoup +leur langue et s'appliquent avec un soin religieux au choix des mots +et à la perfection du rythme? + +--Certainement, tous les grands poètes le doivent. Quoique le don de +la poésie soit inné, ce don exige, pour qu'on en puisse profiter, +autant de travail qu'un bloc de métal dont vous voulez faire une de +vos machines. + +--Et sans doute vos poètes ont quelque motif pour se donner tant de +peine afin d'arriver à ces gentillesses de langage? + +--Oui! je suppose que leur instinct les porterait à chanter comme +chantent les oiseaux; mais s'ils donnent à leurs chants ces beautés +artificielles d'expression, je pense qu'ils y sont poussés par le +désir de la gloire, et peut-être parfois par le besoin d'argent. + +--Précisément. Mais dans notre monde nous n'attachons la gloire à rien +de ce que l'homme peut accomplir dans ce temps que nous appelons la +vie. Nous perdrions bientôt cette quiétude, qui constitue +essentiellement notre félicité, si nous accordions à tel ou tel +individu des louanges exceptionnelles qui entraîneraient un pouvoir +exceptionnel et qui réveilleraient les passions mauvaises aujourd'hui +endormies; d'autres hommes convoiteraient immédiatement ces louanges, +l'envie s'élèverait, et avec l'envie, la haine, la calomnie, et la +persécution. Notre histoire raconte que la plupart des poètes et des +écrivains qui, autrefois, obtenaient le plus de gloire, étaient aussi +assaillis des plus grandes injures et se trouvaient après tout très +malheureux, soit à cause de leurs rivaux, soit par les faiblesses de +caractère que tend à faire naître une sensibilité excessive à l'égard +de la louange et du blâme. Quant au stimulant du besoin, nul dans +notre société ne connaît l'aiguillon de la pauvreté, et si même il en +était ainsi aucune profession ne serait moins lucrative que la +profession d'écrivain. Nos bibliothèques publiques contiennent tous +les livres anciens que le temps a respectés; ces livres, pour les +raisons que je viens de vous dire, sont infiniment meilleurs que tous +ceux qu'on pourrait écrire aujourd'hui, et chacun peut les lire sans +qu'il en coûte rien. Nous ne sommes pas assez fous pour payer le +plaisir de lire des livres moins bons, quand nous pouvons en lire +d'excellents pour rien. + +--Pour nous, la nouveauté est une séduction; on lit un livre nouveau, +même mauvais, tandis qu'on néglige un livre ancien qui est excellent. + +--La nouveauté, pour les peuples barbares qui luttent avec désespoir +pour arriver à un état meilleur, est sans doute plus attrayante que +pour nous qui ne voyons rien à gagner aux nouveautés; mais, après +tout, un de nos grands auteurs, d'il y a quatre mille ans, a observé +que «celui qui lit les livres anciens trouvera toujours en eux quelque +chose de nouveau, et que celui qui lit les livres nouveaux y trouvera +toujours quelque chose d'ancien». Mais pour en revenir à la question +que vous avez soulevée, comme il n'y a point parmi nous un stimulant +suffisant pour nous porter à prendre de la peine, comme nous ne +connaissons ni l'amour de la gloire, ni le besoin, s'il est des +tempéraments poétiques, cette faculté s'exhale dans des chants, à la +façon des oiseaux dont vous parliez tout à l'heure, mais faute de +culture, ces chants ne trouvent point d'auditoire, et, faute +d'auditoire, cette faculté s'éteint d'elle-même dans les occupations +ordinaires de la vie. + +--Mais comment se fait-il que les mêmes motifs qui empêchent de +cultiver la littérature ne soient pas également funestes à la science? + +--Votre question me surprend. Ce qui inspire le goût de la science, +c'est l'amour de la vérité, en dehors de toute considération de +gloire; et d'ailleurs la science, chez nous, est consacrée presque +uniquement à des usages pratiques, essentiels à notre conservation +sociale et au bien-être de notre vie quotidienne. L'inventeur ne +demande pas la gloire et on ne lui en accorde aucune; il jouit d'une +occupation qui lui plaît et ne recherche point la fatigue des +passions. L'esprit de l'homme a besoin d'exercice aussi bien que son +corps, et d'un exercice continuel plutôt que violent. Nos savants les +plus ingénieux sont, en général, ceux qui vivent le plus longtemps et +qui sont les plus exempts de toute maladie. La peinture est pour +beaucoup un amusement, mais cet art n'est pas ce qu'il était +autrefois, quand les grands peintres de nos différents peuples +luttaient pour obtenir la couronne d'or, qui leur donnait un rang égal +à celui des rois sous lesquels ils vivaient. Vous aurez sans doute +observé dans notre musée combien les peintures étaient supérieures il +y a plusieurs milliers d'années. C'est peut-être parce que la musique +est en réalité plus voisine de la science que la poésie, qu'elle est +encore le plus florissant de tous les arts parmi nous. Cependant, même +à l'égard de la musique, l'absence du stimulant des louanges et de la +gloire a empêché parmi nous toute grande supériorité de se manifester. +Nous brillons plutôt par la musique d'ensemble, grâce à nos grands +instruments mécaniques, dans lesquels nous nous servons beaucoup de +l'eau[7], que par le talent des artistes qui jouent seuls. Nous +n'avons guère eu de compositeurs originaux depuis plusieurs siècles. +Nos airs favoris sont très anciens, mais on les a enrichis de +variations compliquées, composées par des musiciens inférieurs, +quoique ingénieux. + +[Note 7: Ceci peut rappeler aux savants l'invention par Néron d'une +machine musicale, dans laquelle l'eau remplissait les fonctions d'un +orchestre et dont il s'occupait quand la conspiration éclata contre +lui.] + +--N'y a-t-il donc chez les Ana aucune société politique animée de ces +passions, sujette à ces crimes, et admettant ces disparités de +condition, intellectuelles et morales, que votre tribu et même les +Vril-ya en général, ont depuis longtemps laissées derrière eux dans +leur marche vers la perfection? S'il en est ainsi, peut-être que dans +ces sociétés l'Art et sa soeur la Poésie sont encore cultivés et +honorés? + +--Il y a quelques sociétés de ce genre dans les régions les plus +éloignées, mais nous ne les mettons pas au rang des nations +civilisées; nous ne leur donnons pas même le nom d'Ana, et encore +moins celui de Vril-ya. Ce sont des barbares, vivant surtout dans cet +état inférieur, le Koom-Posh, qui tend nécessairement à la hideuse +dissolution du Glek-Nas. Leur existence misérable se passe en luttes +et en changements perpétuels. Quand ils ne se battent pas avec leurs +voisins, ils se battent entre eux. Ils sont divisés en partis qui +s'insultent, se pillent mutuellement quand ils ne s'assassinent pas, +et cela pour des différences frivoles d'opinions que nous ne +comprendrions même pas, si nous n'avions pas lu l'histoire et si nous +n'avions passé par les mêmes épreuves dans les siècles d'ignorance et +de barbarie. La moindre bagatelle suffit pour les faire partir en +guerre. Ils prétendent tous être égaux, et, plus ils ont lutté dans ce +but, détruisant les anciennes distinctions pour en créer de nouvelles, +plus l'inégalité devient visible et intolérable, parce qu'il ne reste +plus d'associations et d'affections héréditaires pour adoucir cette +unique différence qui subsiste entre la majorité qui n'a rien et la +minorité qui possède tout. Naturellement la majorité hait la minorité, +mais ne peut s'en passer. Le grand nombre attaque sans cesse le petit +nombre, et l'extermine quelquefois; mais aussitôt, une nouvelle +minorité s'élève du sein de la majorité et se montre plus rude que la +précédente. Car, là où les sociétés sont nombreuses et où le désir +d'acquérir quelque chose est la fièvre prédominante, il y a peu de +gagnants et beaucoup de perdants. Bref, le peuple dont je parle est +composé de sauvages cherchant leur route à tâtons vers un rayon de +lumière; leur misère mériterait notre pitié, si, comme des sauvages, +ils ne provoquaient leur destruction par leur arrogance et leur +cruauté. Pouvez-vous imaginer que des créatures de cette espèce, +pourvues seulement de ces armes misérables que vous avez pu voir dans +notre musée d'antiquités, de ces tubes de fer grossiers chargés de +salpêtre, ont menacé plus d'une fois l'existence d'une tribu de +Vril-ya, qui habite près d'eux, parce qu'ils disent qu'ils ont trente +millions d'habitants, et la tribu dont je parle peut en avoir +cinquante mille, si ces derniers n'acceptent pas leurs habitudes de +Soc-Sec (l'art de gagner de l'argent), d'après certains principes +commerciaux qu'ils ont l'impudence d'appeler une des lois de la +civilisation? + +--Mais,--dis-je,--trente millions d'habitants sont une force +formidable contre cinquante mille! + +Mon hôte me regarda avec étonnement. + +--Étranger--dit-il--vous n'avez pas entendu sans doute que je vous +disais que cette tribu appartient aux Vril-ya et qu'elle n'attend +qu'une déclaration de guerre de la part de ces sauvages, afin de +former une commission d'une demi-douzaine de petits enfants pour +balayer toute leur population. + +À ces mots je sentis un frisson d'horreur, me reconnaissant plus +d'affinités avec ces sauvages qu'avec les Vril-ya et me souvenant de +tout ce que j'avais dit à la louange des institutions de la glorieuse +Amérique, qu'Aph-Lin stigmatisait sous le nom de Koom-Posh. Je repris +cependant mon sang-froid et demandai s'il existait quelque mode de +locomotion grâce auquel je pusse voyager avec sécurité parmi ces +peuples éloignés et téméraires. + +--Vous pouvez voyager avec sécurité, par le moyen du vril sur terre ou +dans l'air, dans tous les États de notre alliance et de notre race; +mais je ne puis répondre de votre sécurité au milieu de nations +barbares gouvernées par des lois différentes des nôtres; des nations +si peu éclairées qu'un grand nombre d'entre elles vivent de vol +réciproque et que l'on ne pourrait pas chez elles laisser ses portes +ouvertes même pendant les Heures Silencieuses. + +Ici notre conversation fut interrompue par l'arrivée de Taë, qui +venait nous dire que, ayant été chargé de découvrir et de détruire +l'énorme reptile que j'avais vu à mon arrivée, il s'était constamment +tenu en vedette et commençait à croire que mes yeux m'avaient trompé, +ou que l'animal s'était enfui, par la caverne où je l'avais vu, vers +les régions qu'habitaient ses semblables, quand le monstre avait donné +signe de sa présence par les dévastations commises autour d'un des +lacs. + +--Et,--ajouta Taë,--je suis sûr qu'il est caché maintenant dans le +lac. Aussi,--dit-il en se tournant vers moi,--j'ai pensé que cela +pourrait vous amuser de m'accompagner pour voir de quelle façon nous +détruisons ces désagréables visiteurs. + +En regardant l'enfant et en me souvenant de la taille énorme de +l'animal qu'il se proposait de détruire, je me sentis frissonner de +terreur pour lui, et peut-être pour moi, si je l'accompagnais dans une +pareille chasse. Mais le désir que j'éprouvais de constater par +moi-même les effets destructifs de ce vril tant vanté, et la peur de +m'abaisser aux yeux d'un enfant en trahissant quelque crainte, +l'emportèrent sur mon premier mouvement. Je remerciai donc Taë de +l'aimable intérêt qu'il portait à mes plaisirs et me déclarai tout +disposé à l'accompagner dans une entreprise aussi amusante. + + + + +XVIII. + + +Comme Taë et moi, en quittant la ville et laissant à gauche la grande +route qui y conduit, nous entrions dans les champs, la beauté étrange +et solennelle du paysage, illuminé par d'innombrables lampes jusqu'aux +limites de l'horizon, fascina mes yeux et me rendit pendant quelque +temps inattentif à la conversation de mon compagnon. + +Tout le long de la route des machines faisaient divers travaux +d'agriculture; leurs formes étaient nouvelles pour moi et, pour la +plupart, fort gracieuses; car parmi ce peuple, l'art n'étant cultivé +que pour l'utilité, le goût se montre dans la manière d'orner et +d'embellir les objets utiles. Les métaux précieux et les pierres fines +sont si abondants chez eux, qu'on en couvre les objets les plus +ordinaires; leur amour de ce qui est utile les conduit à parer leurs +outils et stimule leur imagination à un point dont ils ne se rendent +pas compte eux-mêmes. + +Dans tous les services, soit à l'intérieur, soit à l'extérieur des +maisons, ils se servent beaucoup d'automates si ingénieux, si dociles +au pouvoir du vril, qu'ils semblent doués de raison. Il n'était guère +possible de reconnaître si les formes humaines, que je voyais +surveiller ou guider en apparence les rapides mouvements des vastes +machines, étaient douées ou non de raison. + +Peu à peu, à mesure que nous marchions, mon intérêt fut éveillé par +les remarques de mon compagnon, remarques pleines de vivacité et de +pénétration. L'intelligence des enfants parmi ce peuple est +merveilleusement précoce, peut-être à cause de l'habitude qu'on a de +leur confier de très bonne heure les soins et les responsabilités de +l'âge mûr. En causant avec Taë, je croyais m'entretenir avec un homme +doué d'une haute intelligence et d'un esprit observateur et au moins +de mon âge. Je lui demandai s'il avait quelque notion sur le nombre +des communautés entre lesquelles se partageaient les Vril-ya. + +--Pas avec exactitude,--me répondit-il,--parce que le nombre augmente +chaque année quand le surplus de la population émigre. Mais j'ai +entendu dire à mon père que, suivant les derniers rapports, il y avait +un million et demi de communautés parlant notre langue, adoptant nos +institutions, nos moeurs et notre forme de gouvernement, sauf, je +pense, avec quelques variations sur lesquelles vous pouvez consulter +Zee avec plus de fruit. Elle en sait plus que la plupart des Ana. Un +An s'occupe moins de ce qui ne le regarde pas qu'une Gy; les Gy-ei +sont des créatures curieuse. + +--Toutes les communautés se restreignent-elles au même nombre de +familles ou d'habitants que la vôtre? + +--Non, quelque-unes ont une population moindre, d'autres une +population plus considérable. Cela varie suivant le pays où elles +s'établissent, ou le degré de perfection où elles ont amené leurs +moyens mécaniques. Chaque communauté établit ses limites suivant les +circonstances, en prenant toujours soin qu'il ne puisse se produire +une classe pauvre, ce qui arriverait si la population dépassait les +ressources du territoire; et aussi qu'aucun État ne soit trop vaste +pour supporter un gouvernement semblable à celui d'une famille bien +réglée. Je ne crois pas qu'aucune communauté Vril dépasse trente mille +familles. Mais, ceci est une règle générale, moins la communauté est +nombreuse, pourvu qu'il y ait assez de mains pour cultiver le +territoire qu'elle occupe, plus les habitants sont riches et plus la +somme versée au trésor général est forte, et surtout plus le corps +politique est heureux et tranquille, et plus sont parfaits les +produits de l'industrie. La tribu que tous les Vril-ya reconnaissent +comme la plus avancée en civilisation et qui a amené la force du vril +à son plus grand développement est peut-être la moins nombreuse. Elle +se restreint à quatre mille familles; mais chaque pouce de son terrain +est cultivé avec autant de soin qu'on en peut donner à un jardin; ses +machines sont meilleures que celles des autres tribus et il n'y a pas +de produit de son industrie, dans aucune branche, qui ne soit vendu à +des prix extraordinaires aux autres communautés. Toutes nos tribus +prennent modèle sur celle-là, considérant que nous atteindrions le +plus haut point de civilisation accordé aux mortels, si nous pouvions +unir le plus haut degré de bonheur au plus haut degré de culture +intellectuelle, et il est clair que plus la population d'un État est +petite, plus ce but devient facile à atteindre. Notre population est +trop considérable pour y arriver. + +Cette réponse me fit réfléchir. Je me rappelai le petit État +d'Athènes, composé seulement de vingt mille citoyens libres, et que +jusqu'à ce jour nos plus puissants États regardent comme un guide +suprême, un modèle en tout ce qui concerne l'intelligence. Mais +Athènes, qui se permettait d'ardentes rivalités et des changements +perpétuels, n'était certainement pas heureuse. Je sortis de la rêverie +dans laquelle ces réflexions m'avaient plongé, et je ramenai la +conversation sur le sujet des émigrations. + +--Mais,--dis-je,--quand certains d'entre vous quittent, tous les ans, +je suppose, leur foyer, pour aller fonder une colonie, ils sont +nécessairement très peu nombreux et à peine suffisants, même avec le +secours des machines qu'ils emportent, pour défricher le sol, bâtir +des villes, et former un État civilisé possédant le bien-être et le +luxe dans lequel ils ont été élevés. + +--Vous vous trompez. Toutes les tribus des Vril-ya sont en +communication constante et déterminent chaque année, entre elles, le +nombre d'émigrants d'une communauté qui se joindront à ceux d'une +autre communauté pour former un État suffisant. Le lieu de +l'émigration est choisi au moins une année à l'avance, on y envoie des +pionniers de tous les États pour niveler les rocs, canaliser les eaux +et construire des maisons; de sorte que, quand les émigrants arrivent, +ils trouvent une ville déjà bâtie et un pays en grande partie +défriché. La vie active que nous menons dans notre enfance nous fait +accepter gaiement les voyages et les aventures. J'ai l'intention +d'émigrer moi-même quand je serai majeur. + +--Les émigrants choisissent-ils toujours des pays jusque-là stériles +et inhabités? + +--Oui, en général, jusqu'à présent, parce que nous avons pour règle de +ne rien détruire que quand cela est nécessaire à notre bien-être. +Naturellement nous ne pouvons nous établir dans des pays déjà occupés +par des Vril-ya, et, si nous prenons les terres cultivées d'autres +Ana, il faut que nous détruisions complètement les premiers habitants. +Quelquefois nous prenons des terrains vagues, et il arrive que quelque +race ennuyeuse et querelleuse d'Ana, surtout si elle est soumise au +Koom-Posh ou au Glek-Nas, se plaint de notre voisinage et nous cherche +querelle. Alors, naturellement, comme ils menacent notre sécurité, +nous les détruisons. Il n'y a pas moyen de s'entendre avec une race +assez idiote pour changer toujours de forme de gouvernement. Le +Koom-Posh,--dit l'enfant se servant de métaphores frappantes,--est +bien mauvais, mais il a de la cervelle, quoiqu'elle soit derrière sa +tête, et il ne manque pas de coeur. Mais dans le Glek-Nas, le coeur et +la tête de la créature disparaissent, et elle n'est plus que dents, +griffes et ventre. + +--Vous vous servez d'expressions bien fortes. Permettez-moi de vous +dire que je me fais gloire d'appartenir à un pays gouverné par le +Koom-Posh. + +--Je ne m'étonne plus de vous voir ici, si loin de chez vous,--dit +Taë.--Quel était l'état de votre pays avant d'en venir au Koom-Posh? + +--C'était une colonie d'émigrants.... comme ceux que vous envoyez +vous-mêmes hors de vos communautés.... mais elle différait de vos +colonies en ce qu'elle dépendait de l'État d'où venaient les +émigrants. Elle secoua ce joug, et, couronnée d'une gloire éternelle, +elle devint un Koom-Posh. + +--Une gloire éternelle! Et depuis combien de temps dure le Koom-Posh? + +--Depuis cent ans environ. + +--Le temps de la vie d'un An, c'est une très jeune communauté. En +beaucoup moins de cent ans, votre Koom-Posh sera arrivé au Glek-Nas. + +--Mais, les plus vieux États du monde dont je viens ont tant de +confiance en sa durée, que peu à peu ils arrivent à modeler leurs +institutions sur les nôtres, et leurs politiques les plus profonds +disent que les tendances irrésistibles de ces vieux États sont vers le +Koom-Posh, que cela leur plaise ou non. + +--Les vieux États? + +--Oui, les vieux États. + +--Avec des populations très peu nombreuses relativement à l'étendue +qu'ils occupent? + +--Au contraire, avec des populations très nombreuses +proportionnellement au territoire. + +--Je vois! de vieux États sans doute!.... si vieux qu'ils vont tomber +en décomposition s'ils ne se débarrassent de ce surplus de population +comme nous le faisons. De très vieux États!.... très... très vieux! +Dites-moi, Tish, trouveriez-vous sage qu'un vieillard essayât de faire +la roue sur les pieds et les mains comme le font les enfants? Et si +vous lui demandiez pourquoi il se livre à ces enfantillages et qu'il +vous répondît qu'en imitant les très jeunes enfants il redeviendra +enfant lui-même, cela ne vous ferait-il pas rire? L'histoire ancienne +abonde en événements de ce genre, qui ont eu lieu il y a plusieurs +milliers d'années, et chaque exemple prouve qu'un vieil État qui joue +au Koom-Posh tombe bientôt dans le Glek-Nas. Alors par horreur de +lui-même, il demande à grands cris un maître, comme un vieillard qui +radote demande un garde-malade, et après une succession plus ou moins +longue de maîtres ou de gardes-malades, ce vieil État meurt et +disparaît de l'histoire. Un très vieil État jouant au Koom-Posh est +comme un vieillard qui démolit la maison à laquelle il est habitué et +qui s'est tellement épuisé à la renverser que, tout ce qu'il peut +faire pour la rebâtir, c'est d'édifier une hutte branlante dans +laquelle lui et ses successeurs crient d'une voix lamentable: Comme le +vent souffle!.... Comme les murs tremblent!.... + +--Mon cher Taë, je tiens compte de vos préjugés peu éclairés que tout +écolier instruit dans un Koom-Posh pourrait aisément contredire, +quoiqu'il pût ne pas être doué de cette connaissance si précoce que +vous me montrez de l'histoire ancienne. + +--Moi savant!.... pas le moins du monde. Mais un écolier, élevé dans +votre Koom-Posh, demanderait-il à son bisaïeul ou à sa bisaïeule de se +tenir la tête en bas et les pieds en l'air? Et si les pauvres +vieillards hésitaient, leur dirait-il: Que craignez-vous? Voyez comme +je le fais! + +--Taë, je dédaigne de discuter avec un enfant de votre âge. Je vous +répète que je tiens compte en cela du manque de cette culture que le +Koom-Posh peut seul donner. + +--Et moi, à mon tour,--dit Taë, avec cet air de bon ton gracieux mais +hautain qui caractérise sa race,--je tiens compte de ce que vous +n'avez pas été élevé parmi les Vril-ya, et je vous supplie de me +pardonner si j'ai manqué de respect pour les opinions et les habitudes +d'un si aimable.... Tish! + +J'aurais dû faire remarquer plus tôt que mon hôte et sa famille +m'appelaient familièrement Tish; c'est un nom poli et usuel, +signifiant par métaphore un petit barbare, et littéralement une petite +Grenouille; ses enfants l'emploient sous forme de caresse pour les +Grenouilles apprivoisées qu'ils élèvent dans leurs jardins. + +Nous avions atteint les bords d'un lac et Taë s'arrêta pour me montrer +les ravages faits dans les champs environnants. + +--L'ennemi est certainement sous les eaux de ce lac,--dit +Taë.--Remarquez les bandes de poissons réunies près des bords. Les +grands et les petits, qui sont habituellement leur proie, tous +oublient leurs instincts en présence de l'ennemi commun. Ce reptile +doit certainement appartenir à la classe des Krek-a, classe plus +féroce qu'aucune autre et qu'on dit appartenir aux rares espèces +encore vivantes parmi celles qui habitaient le monde avant la création +des Ana. L'appétit du Krek est insatiable, il se nourrit également de +végétaux et d'animaux, mais ses mouvements sont trop lents pour que +les élans au pied léger aient rien à craindre de lui. Son met favori +est l'An s'il peut le surprendre; c'est pour cela que les Ana le +détruisent sans pitié dès qu'il pénètre sur leur domaine. J'ai entendu +dire que quand nos ancêtres défrichèrent cette contrée, ces monstres +et d'autres semblables abondaient, et comme le vril n'était pas encore +découvert beaucoup des nôtres furent dévorés. Il fut impossible de +détruire tout à fait ces bêtes avant cette découverte, qui fait la +puissance et la civilisation de notre race; mais quand nous fûmes +familiarisés avec l'usage du vril, toutes les créatures hostiles à +notre race furent promptement détruites. Cependant une fois par an ou +à peu près, un de ces énormes reptiles quitte les districts sauvages +et inhabités, et je me souviens qu'une jeune Gy qui se baignait dans +ce lac fut dévorée par l'un d'eux. Si elle avait été à terre et armée +de sa baguette il n'aurait pas même osé se montrer; car ce reptile, +comme tous les animaux sauvages, a un instinct merveilleux qui le met +en garde contre tout être porteur d'une baguette à vril. Comment ils +enseignent à leurs petits à l'éviter sans l'avoir jamais vue, c'est un +de ces mystères dont vous pouvez demander l'explication à Zee, car je +ne le connais pas[8]. Tant que je resterai là, le monstre ne sortira +pas de sa cachette; mais nous l'en ferons sortir en lui offrant un +leurre. + +[Note 8: Par cet instinct, le reptile ressemble à nos oiseaux et à nos +animaux sauvages, qui ne se risquent pas à portée d'un homme armé d'un +fusil. Quand les premiers fils électriques furent installés, les +perdrix les heurtaient dans leur vol et tombaient blessées. +Maintenant, les plus jeunes générations de perdrix ne s'exposent +jamais à pareil accident.] + +--Ne sera-ce pas bien difficile? + +--Pas du tout. Asseyez-vous là-bas sur ce rocher à environ cent pas du +lac, je vais me retirer à quelque distance. Bientôt le reptile vous +verra ou vous sentira, et, s'apercevant que vous n'êtes pas armé de +vril, il s'avancera pour vous dévorer. Aussitôt qu'il sera hors de +l'eau, il est à moi. + +--Voulez-vous dire que je dois servir d'appât à ce terrible monstre +qui pourrait m'engloutir en une seconde! Je vous prie de m'excuser. + +L'enfant se mit à rire. + +--Ne craignez rien,--dit-il,--asseyez-vous seulement et restez +tranquille. + +Au lieu d'obéir, je fis un bond et j'allais m'enfuir à toutes jambes, +quand Taë me toucha légèrement l'épaule et fixa ses yeux sur les +miens: je fus cloué au sol. Toute volonté m'abandonna. Soumis aux +gestes de l'enfant, je le suivis vers le rocher qu'il m'avait indiqué +et m'y assis en silence. Quelques-uns de mes lecteurs ont vu quelque +chose des effets vrais ou faux de l'électro-biologie. Aucun professeur +de cette science incertaine n'était parvenu à dominer un seul de mes +mouvements ou une seule de mes pensées, mais je n'étais plus qu'une +machine dans les mains de ce terrible enfant. Il étendit ses ailes, +prit son essor, et s'abattit dans un bouquet de bois qui couronnait +une colline peu éloignée. + +J'étais seul; je tournai les yeux avec une sensation d'horreur +indescriptible vers le lac, et, comme enchaîné par un charme, je les +tins fixés sur l'eau. Au bout de dix à quinze minutes, qui me parurent +des siècles, la surface calme de l'eau, étincelant sous la lumière des +lampes, commença à s'agiter vers le centre. Au même moment, les bandes +de poissons réunis près des bords commencèrent à manifester leur +terreur à l'approche de l'ennemi en sautant hors de l'eau; leur course +produisait une sorte de bouillonnement circulaire. Je les voyais fuir +précipitamment çà et là, quelques-uns même se lancèrent sur le rivage. +Un sillon long, sombre, onduleux, s'avançait sur l'eau de plus en plus +près du bord, jusqu'à ce que l'énorme tête du reptile sortît, ses +mâchoires armées de crocs formidables, et ses yeux ternes fixés d'un +air affamé sur l'endroit où je me trouvais. Il posa ses pieds de +devant sur le rivage, puis sa large poitrine, couverte d'écailles, +comme d'une armure, des deux côtés, et, au milieu, laissant voir une +peau ridée d'un jaune terne et venimeux; bientôt il fut tout entier +hors de l'eau; il était long de cent pieds au moins de la tête à la +queue. Encore un pas de ces pieds effroyables et il était sur moi. Je +n'étais séparé de cette horrible mort que par quelques secondes quand, +tout à coup, une sorte d'éclair traversa l'air, la foudre éclata, et, +en moins de temps qu'il n'en faut à un homme pour respirer, enveloppa +le monstre; puis, au moment où l'éclair s'éteignait, je vis devant moi +une masse noire, carbonisée, déformée, quelque chose de gigantesque, +mais dont les contours avaient été détruits par la flamme, et qui s'en +allait rapidement en cendres et en poussière. Je demeurai assis sans +voix et glacé de terreur: ce qui avait été de l'horreur était +maintenant une sorte de crainte respectueuse. + +Je sentis la main de l'enfant se poser sur ma tête, la peur me +quitta.... le charme était rompu, je me levai. + +--Vous voyez avec quelle facilité les Vril-ya détruisent leurs +ennemis,--me dit Taë. + +Puis, s'approchant du rivage, il contempla les restes défigurés du +monstre et dit tranquillement:-- + +--J'ai détruit des animaux plus grands, mais aucun avec tant de +plaisir que celui-ci. Oui, c'est un Krek; quelles souffrances n'a-t-il +pas dû infliger pendant sa vie! + +Il prit alors les pauvres poissons qui s'étaient jetés à terre et les +remit avec bonté dans leur élément. + + + + +XIX. + + +Pour retourner à la ville, Taë me fit prendre un chemin plus long que +celui que nous avions pris en venant; il voulait me montrer ce que +j'appellerai familièrement la Station d'où partent les émigrants et +les voyageurs qui se rendent chez une autre tribu. J'avais déjà +exprimé le désir de voir les véhicules des Vril-ya. Je vis qu'ils +étaient de deux sortes, les uns pour les voyages par terre, les autres +pour les voyages aériens: les premiers étaient de toutes tailles et de +toutes formes, quelques-uns n'étaient pas plus grands qu'une de nos +voitures ordinaires, d'autres étaient de véritables maisons mobiles à +un étage et contenant plusieurs chambres meublées suivant les idées de +confort et de luxe des Vril-ya. Les véhicules aériens étaient faits de +matières légères, ne ressemblant pas du tout à nos ballons, mais +plutôt à nos bateaux de plaisance, avec une barre et un gouvernail, de +larges ailes ou palettes, et une machine mue par le vril. Tous les +véhicules, soit pour terre, soit pour air, étaient également mus par +ce puissant et mystérieux agent. + +Je vis un convoi prêt à partir, mais il contenait peu de voyageurs; il +transportait surtout des marchandises et se dirigeait vers un État +voisin; car il se fait beaucoup de commerce entre les différentes +tribus de Vril-ya. Je puis faire observer ici que leur monnaie +courante ne consiste pas en métaux précieux, trop communs chez eux +pour cet usage. La petite monnaie, dont on se sert ordinairement, est +faite avec un coquillage fossile particulier, reste peu abondant de +quelque déluge primitif ou de quelque autre convulsion de la nature, +dans laquelle l'espèce s'est perdue. Ce coquillage est petit, plat +comme l'huître, et il se polit comme une pierre précieuse. Cette +monnaie circule parmi toutes les tribus Vril-ya. Leurs affaires les +plus considérables se font à peu près comme les nôtres, au moyen de +lettres de change et de plaques minces de métal qui remplacent nos +billets de banque. Permettez-moi de profiter de cette occasion pour +dire que les impôts, dans la tribu que je voyais, étaient très +considérables, comparés à la population. Mais je n'ai jamais entendu +dire que personne en murmurât, car ils étaient consacrés à des objets +d'utilité universelle et nécessaires même à la civilisation de la +tribu. La dépense à faire pour éclairer un si grand territoire, pour +pourvoir aux besoins des émigrants, maintenir en état les édifices +publics où l'on satisfaisait aux divers besoins intellectuels de la +nation, depuis la première éducation des enfants, jusqu'au Collège des +Sages, toujours occupés à essayer de nouvelles expériences; tout cela +demandait des fonds considérables. Je dois ajouter encore une dépense +qui me parut singulière. J'ai déjà dit que tout le travail manuel +était fait par les enfants jusqu'à ce qu'ils atteignissent l'âge du +mariage. L'État paie ce travail et à un prix beaucoup plus élevé que +celui même que nous payons aux États-Unis. Suivant leurs théories, +chaque enfant, mâle ou femelle, quand il atteint l'époque du mariage +et sort, par conséquent, de l'âge du travail, doit avoir acquis assez +de fortune pour vivre dans l'indépendance le reste de ses jours. Comme +tous les enfants, quelle que soit la fortune des parents, doivent +servir également, tous sont payés suivant leur âge ou la nature de +leurs services. Quand les parents gardent un enfant à leur service, +ils doivent payer au trésor public le même prix que l'État paye aux +enfants qu'il emploie, et cette somme est remise à l'enfant quand son +travail expire. Cette habitude sert sans doute à rendre la notion de +l'égalité familière et agréable, et on peut dire que les enfants +forment une démocratie, avec autant de vérité qu'on peut ajouter que +les adultes forment une aristocratie. La politesse exquise et la +délicatesse des manières des Vril-ya, la générosité de leurs +sentiments, la liberté absolue qu'ils ont de suivre leurs goûts, la +douceur de leurs relations domestiques, où ils font preuve d'une +générosité qui ne se défie jamais des actes ni des paroles du +prochain; tout cela fait des Vril-ya la noblesse la plus parfaite, +qu'un disciple politique de Platon ou de Sidney ait jamais pu rêver +pour une république aristocratique. + + + + +XX. + + +À partir de l'expédition que je viens de raconter, Taë me fit de +fréquentes visites. Il s'était pris d'affection pour moi et je le lui +rendais cordialement. Comme il n'avait pas encore douze ans et qu'il +n'avait pas commencé le cours d'études scientifiques par lequel +l'enfance se termine chez ce peuple, mon intelligence était moins +inférieure à la sienne qu'à celle des membres plus âgés de sa race, +surtout des Gy-ei, et, par-dessus tout, à celle de l'admirable Zee. +Chez les Vril-ya, les enfants, sur l'esprit desquels pèsent tant de +devoirs actifs et de graves responsabilités, ne sont pas très gais; +mais Taë, avec toute sa sagesse, avait beaucoup de cette bonne humeur +et de cette gaieté qui distinguent souvent des hommes de génie dans un +âge assez avancé. Il trouvait dans ma société le même plaisir qu'un +enfant du même âge, dans notre monde, éprouve dans la compagnie d'un +chien favori ou d'un singe. Il s'amusait à m'apprendre les habitudes +de son pays, comme certain neveu que j'ai s'amuse à faire marcher son +caniche sur ses pattes de derrière ou à le faire sauter dans un +cerceau. Je me prêtais avec complaisance à ces expériences, mais je ne +réussis jamais aussi bien que le caniche. J'avais grande envie +d'apprendre à me servir des ailes dont les plus jeunes Vril-ya se +servent avec autant d'adresse et de facilité que nous de nos bras ou +de nos jambes, mais mes essais furent suivis de contusions assez +graves pour me faire renoncer à ce projet. + +Ces ailes, comme je l'ai déjà dit, sont très grandes, tombent +jusqu'aux genoux et, au repos, elles sont rejetées en arrière de façon +à former un manteau fort gracieux. Elles sont faites des plumes d'un +oiseau gigantesque qui est commun dans les rochers de ce pays; ces +plumes sont blanches, quelquefois rayées de rouge. Les ailes sont +attachées aux épaules par des ressorts d'acier légers mais solides; +quand elles sont étendues, les bras glissent dans des coulisses +pratiquées à cet effet et formant comme une forte membrane centrale. +Quand les bras se lèvent, une doublure tubulaire de la veste ou de la +tunique s'enfle par des moyens mécaniques, se remplit d'air, qu'on +peut augmenter ou diminuer par le mouvement des bras, et sert à +soutenir tout le corps comme sur des vessies. Les ailes et l'appareil, +assez semblable à un ballon, sont fortement chargés de vril, et quand +le corps flotte, il semble avoir beaucoup perdu de son poids. Je +trouvai toujours facile de m'élancer du sol; même quand les ailes +étaient étendues, il était difficile de ne pas s'élever; mais c'était +là que commençaient la difficulté et le danger. J'étais tout à fait +impuissant à me servir de mes ailes, quoique sur terre on me regarde +comme un homme singulièrement alerte et adroit aux exercices du corps +et que je sois excellent nageur. Je ne pouvais faire que des efforts +confus et maladroits. J'obéissais à mes ailes au lieu de leur +commander, et quand, par un violent effort musculaire, et, je dois le +dire franchement, avec cette force que donne une excessive frayeur, +j'arrêtais leur mouvement et les ramenais contre mon corps, il me +semblait que ni les ailes ni les vessies n'avaient plus la force de me +soutenir, comme quand on laisse échapper l'air d'un ballon, et je +tombais précipité à terre. Quelques mouvements spasmodiques me +préservaient d'être mis en pièces, mais ne me sauvaient pas des +contusions ni de l'étourdissement d'une lourde chute. J'aurais +cependant persévéré dans mes tentatives, sans les avis et les ordres +de la savante Zee, qui avait eu l'obligeance d'assister à mes essais +et qui, la dernière fois, en volant au-dessous de moi, me reçut dans +ma chute sur ses grandes ailes étendues et m'empêcha de me briser la +tête sur le toit de la pyramide d'où j'avais pris mon vol. + +--Je vois,--dit-elle,--que vos tentatives sont vaines, non par la +faute des ailes et du reste de l'appareil, ni par suite d'aucune +imperfection ou d'aucune mauvaise conformation de votre corps, mais à +cause de la faiblesse naturelle et par suite irrémédiable de votre +volonté. Sachez que l'empire de la volonté sur les effets de ce fluide +que les Vril-ya ont maîtrisé ne fut jamais atteint par ceux qui le +découvrirent, ni par une seule génération; il s'est accru peu à peu +comme les autres facultés de notre race, en se transmettant des pères +aux enfants, de sorte qu'il est devenu comme un instinct. Un petit +enfant, chez nous, vole aussi naturellement et aussi spontanément +qu'il marche. Il se sert de ses ailes artificielles avec autant de +sécurité qu'un oiseau se sert de ses ailes naturelles. Je n'avais pas +assez pensé à cela quand je vous ai permis de tenter une expérience +qui me séduisait, car je désirais vous avoir comme compagnon. +J'abandonne maintenant ces essais. Votre vie me devient chère. + +Ici la voix et le visage de la jeune Gy s'adoucirent et je me sentis +plus alarmé que je ne l'avais été dans mes tentatives aériennes. + +Pendant que je parle des ailes, je ne dois pas omettre de rapporter +une coutume des Gy-ei, qui me paraît charmante et qui indique bien la +tendresse de leurs sentiments. Tant qu'elle est jeune fille, la Gy +porte des ailes, elle se joint aux Ana dans leurs jeux aériens, elle +s'aventure seule dans les régions éloignées du monde souterrain: par +la hardiesse et la hauteur de son vol elle l'emporte sur les Ana, +aussi bien que par la grâce de ses mouvements. Mais à partir du jour +du mariage, elle ne porte plus d'ailes, elle les suspend de ses +propres mains au-dessus de la couche nuptiale, pour ne les reprendre +que si les liens du mariage sont rompus par la mort ou le divorce. + +Quand les yeux et la voix de Zee s'adoucirent ainsi, et à cette vue +j'éprouvai je ne sais quel pressentiment qui me fit frissonner, Taë, +qui nous accompagnait dans notre vol et qui, comme un enfant, s'était +amusé de ma maladresse, plus qu'il n'avait été touché de mes frayeurs +et du danger que je courais, se balançait au-dessus de nous sur ses +ailes étendues et planait immobile et calme dans l'atmosphère toujours +lumineuse; il entendit les tendres paroles de Zee, se mit à rire tout +haut, et s'écria:-- + +--Si le Tish ne peut apprendre à se servir de ses ailes, tu pourras +encore être sa compagne, Zee; tu suspendras les tiennes. + + + + +XXI. + +J'avais depuis longtemps remarqué chez la savante et forte fille de +mon hôte ce sentiment de tendre protection que, sur terre comme sous +terre, le Tout-Puissant a mis au coeur de la femme. Mais jusqu'à ce +moment je l'avais attribué à cette affection pour les jouets favoris +que les femmes de tout âge partagent avec les enfants. Je m'aperçus +alors avec peine que le sentiment avec lequel Zee daignait me regarder +était bien différent de celui que j'inspirais à Taë. Mais cette +découverte ne me donna aucune des sensations de plaisir qui +chatouillent la vanité de l'homme quand il s'aperçoit de l'opinion +flatteuse que le beau sexe a de lui; elle ne me fit éprouver au +contraire que la peur. Cependant de toutes les Gy-ei de la tribu, si +Zee était la plus savante et la plus forte, c'était aussi, sans +contredit, la plus douce et la plus aimée. Le désir d'aider, de +secourir, de protéger, de soulager, de rendre heureux semblait remplir +tout son être. Quoique les misères diverses qui naissent de la +pauvreté et du crime soient inconnues dans le système social des +Vril-ya, toutefois aucun savant n'a encore découvert dans le vril une +puissance qui pût bannir le chagrin de la vie. Or, partout où le +chagrin se montrait, on était sûr de trouver Zee dans son rôle de +consolatrice. Une Gy ne pouvait-elle s'assurer l'amour de l'An pour +lequel elle soupirait? Zee allait la trouver et employait toutes les +ressources de sa science, tous les charmes de sa sympathie, à soulager +cette douleur qui a tant besoin de s'épancher en confidences. Dans les +rares occasions où une maladie grave attaquait l'enfance ou la +jeunesse, et dans les cas, moins rares, où les rudes et aventureuses +occupations des enfants causaient quelque accident douloureux ou +quelque blessure, Zee abandonnait ses études ou ses jeux pour se faire +médecin et garde-malade. Elle prenait pour but habituel de ses +promenades aériennes les frontières où des enfants montaient la garde +pour surveiller les explosions des forces hostiles de la nature et +repousser l'invasion des animaux féroces, de façon à pouvoir les +prévenir des dangers que sa science devinait ou prévoyait, ou les +secourir si quelque mal les atteignait. Ses études mêmes étaient +dirigées par le désir et la volonté de faire le bien. Était-elle +informée de quelque nouvelle invention dont la connaissance pût être +utile à ceux qui exerçaient un art ou un métier? Elle s'empressait de +la leur communiquer et de la leur expliquer. Quelque vieillard du +Collège des Sages était-il embarrassé et fatigué d'une recherche +pénible? Elle se consacrait patiemment à l'aider, s'occupait pour lui +des détails, l'encourageait par un sourire plein d'espérance, +l'excitait par ses idées lumineuses; elle devenait en un mot pour lui +un bon génie visible qui donnait la force et l'inspiration. Elle +montrait la même tendresse pour les créatures inférieures. Je l'ai +souvent vue rapporter chez elle des animaux malades ou blessés et les +soigner comme un père pourrait soigner un enfant. Plus d'une fois +assis sur le balcon, ou jardin suspendu, sur lequel s'ouvrait ma +fenêtre, je l'ai vue s'élever dans l'air sur ses ailes brillantes. +Tout à coup des groupes d'enfants qui l'apercevaient au-dessus d'eux +s'élançaient vers elle en la saluant de cris joyeux, se groupaient et +jouaient autour d'elle, l'entourant comme d'un cercle de joie +innocente. Quand je me promenais avec elle dans les rochers et les +vallées de la campagne, les élans la sentaient ou la voyaient de loin, +ils venaient la rejoindre en bondissant et en demandant une caresse de +sa main, et ils la suivaient jusqu'à ce qu'elle les renvoyât par un +léger murmure musical qu'elle les avait habitués à comprendre. Il est +de mode parmi les jeunes Gy-ei de porter sur la tête un cercle ou +diadème, garni de pierres semblables à des opales qui forment quatre +pointes ou rayons en formes d'étoiles. Les pierres sont ordinairement +sans éclat, mais si on les touche avec la baguette du vril elles +jettent une flamme brillante qui voltige et qui éclaire sans brûler. +Cette couronne leur sert d'ornement dans les fêtes, et de lampe quand +elles voyagent au delà des régions artificiellement éclairées et se +trouvent dans l'obscurité. Parfois, quand je voyais la figure pensive +et majestueuse de Zee illuminée par l'auréole de ce diadème, je ne +pouvais croire qu'elle fût une créature mortelle et je courbais mon +front, comme devant une apparition céleste. Mais jamais mon coeur +n'éprouva pour ce type superbe de la plus noble beauté féminine le +moindre sentiment d'amour humain. Peut-être cela vient-il de ce que +dans notre race l'orgueil de l'homme domine assez ses passions pour +que la femme perde à ses yeux tous ses charmes de femme dès qu'il la +sent de tous points supérieure à lui-même. Mais par quelle étrange +fascination cette fille incomparable d'une race qui, dans sa puissance +et sa félicité, mettait toutes les autres races au rang des barbares, +avait-elle daigné m'honorer de sa préférence? Je passais parmi les +miens pour avoir bonne mine, mais les plus beaux hommes de ma race +auraient paru insignifiants à côté du type de beauté sereine et +grandiose qui caractérise les Vril-ya. + +Il est probable que la nouveauté, la différence même qui existait +entre moi et les hommes qu'elle était habituée à voir avaient tourné +vers moi les pensées de Zee. Le lecteur verra plus loin que cette +cause pouvait suffire à expliquer la prédilection que me témoigna une +autre Gy, à peine sortie de l'enfance et à tous égards inférieure à +Zee. Mais tous ceux qui réfléchiront à la tendresse de caractère de la +fille d'Aph-Lin comprendront que la principale source de l'attrait +qu'elle ressentait pour moi était son désir instinctif de secourir, de +soulager, de protéger les faibles et, par sa protection, de les +soutenir et de les élever. Aussi, quand je regarde en arrière, est-ce +ainsi que je m'explique cette unique faiblesse, indigne de son grand +coeur et qui abaissa la fille des Vril-ya jusqu'à ressentir une +affection de femme pour un être aussi inférieur à elle-même que +l'était l'hôte de son père. Quoi qu'il en soit, la pensée que j'avais +inspiré une pareille affection me remplissait de terreur. J'étais +effrayé de ses perfections mêmes, de son pouvoir mystérieux et des +ineffaçables différences qui séparaient sa race de la mienne. À cette +terreur se mêlait, je dois le confesser, la crainte, plus matérielle +et plus vile des périls auxquels devait m'exposer la préférence +qu'elle m'accordait. + +Pouvait-on supposer un instant que les parents et la famille de cet +être supérieur vissent sans indignation et sans dégoût la possibilité +d'une union entre elle et un Tish? Ils ne pouvaient ni la punir, elle, +ni l'enfermer, ni l'empêcher d'agir. Dans la vie domestique, pas plus +que dans la vie politique, ils n'admettent l'emploi de la force. Mais +ils pouvaient guérir sa folie par un éclair de vril à mon adresse. + +Dans ce péril, heureusement, ma conscience et mon honneur ne me +reprochaient rien. Mon devoir, si la préférence de Zee continuait à se +manifester, devenait bien clair. Il me fallait avertir mon hôte, avec +toute la délicatesse qu'un homme bien élevé doit montrer quand il +confie à un autre la moindre faveur dont une femme a daigné l'honorer. +Je serais ainsi délivré de toute responsabilité; l'on ne pourrait me +soupçonner d'avoir volontairement contribué à faire naître les +sentiments de Zee: la sagesse de mon hôte lui suggérerait sans doute +un moyen de me tirer de ce pas difficile. En prenant cette résolution +j'obéissais à l'instinct ordinaire des hommes honnêtes et civilisés, +qui, tout capables d'erreur qu'ils soient, préfèrent le droit chemin +toutes les fois qu'il est évidemment contre leur goût, leur intérêt et +leur sécurité de prendre le mauvais. + + + + +XXII. + + +Comme on a pu le voir, Aph-Lin n'avait pas essayé de me mettre en +rapports fréquents et libres avec ses compatriotes. Tout en comptant +sur ma promesse de ne rien révéler du monde que j'avais quitté, et +encore plus sur celle des gens auxquels il avait recommandé de ne pas +me questionner, comme Zee l'avait fait pour Taë, cependant il n'était +pas assuré, que si l'on me laissait communiquer avec des personnes que +mon aspect surprendrait, j'eusse la force de résister à leurs +questions. Quand je sortais, je n'étais donc jamais seul; j'étais +accompagné par un des membres de la famille de mon hôte ou par mon +jeune ami Taë. Bra, la femme d'Aph-Lin, sortait rarement au delà des +jardins qui entouraient la maison; elle aimait à lire les oeuvres de +la littérature ancienne, où étaient racontées quelques aventures +romanesques qu'on ne trouvait pas dans les livres modernes, ainsi que +la peinture d'existences extraordinaires à ses yeux et intéressantes +pour son imagination. Cette peinture, qui ressemblait assez à notre +vie sur la terre avec nos douleurs, nos fautes, nos passions, lui +faisait le même effet qu'à nous les Contes de Fées ou les _Mille et +une Nuits_. Mais son amour de la lecture n'empêchait pas Bra de +s'acquitter de ses devoirs de maîtresse de maison dans l'intérieur le +plus riche de toute la ville. Elle faisait chaque jour la ronde dans +toutes les chambres, afin de voir si les automates et les autres +machines étaient en bon ordre; si les nombreux enfants qu'Aph-Lin +employait, soit à son service particulier, soit à un service public, +recevaient les soins qui leur étaient dus. Bra s'occupait aussi des +comptes de toute la propriété, et son grand plaisir était d'aider son +mari dans les affaires qui se rapportaient à son office de grand +administrateur du Département des Lumières. Toutes ces occupations la +retenaient beaucoup chez elle. Les deux fils achevaient leur éducation +au Collège des Sages. L'aîné, qui avait une vive passion pour la +mécanique, surtout en ce qui touchait les horloges et les automates, +s'était décidé en faveur de cette profession et travaillait, en ce +moment, à construire une boutique ou un magasin où il pût exposer et +vendre ses inventions. Le plus jeune préférait l'agriculture et les +travaux de la campagne, et, quand il ne suivait pas les cours du +Collège, où il étudiait surtout les théories agricoles, il se +consacrait aux applications pratiques qu'il en faisait sur le domaine +paternel. On voit par là combien l'égalité des rangs est complètement +établie chez ce peuple. Un boutiquier jouit exactement de la même +considération qu'un grand propriétaire foncier. Aph-Lin était le +membre le plus riche de la communauté; son fils aîné préférait le +commerce à toute autre profession, et ce choix ne passait nullement +pour dénoter un manque d'élévation dans les idées. Il avait examiné ma +montre avec un grand intérêt; le travail en était nouveau pour lui; et +il fut enchanté quand je lui en fis cadeau. Peu de temps après, il me +rendit mon présent avec intérêts en m'offrant une montre qui était son +oeuvre et qui marquait à la fois les heures qu'indiquait la mienne et +les divisions du temps en usage chez les Vril-ya. J'ai encore cette +montre qui a été fort admirée des meilleurs horlogers de Londres et de +Paris. Elle est en or, les chiffres et les aiguilles en diamants, et +elle joue en sonnant les heures un air favori des Vril-ya. Elle n'a +besoin d'être remontée que tous les dix mois et elle ne s'est jamais +dérangée depuis que je l'ai. Ces deux frères étant ainsi occupés, mes +compagnons ordinaires, quand je sortais, étaient mon hôte ou sa fille. +Pour exécuter l'honorable dessein que j'avais formé, je commençai à +m'excuser quand Zee m'invita à sortir seul avec elle, et je saisis une +occasion où la savante jeune fille faisait une conférence au Collège +des Sages pour demander à Aph-Lin de me conduire à sa maison de +campagne. Cette maison était à quelque distance de la ville et, comme +Aph-Lin n'aimait pas à marcher et que j'avais renoncé à voler, nous +nous dirigeâmes vers notre destination dans un bateau aérien +appartenant à mon hôte. Un enfant de huit ans à son service nous +conduisit. Nous étions couchés, mon hôte et moi, sur des coussins et +je trouvai ce mode de locomotion très doux et très confortable. + +--Aph-Lin,--dis-je,--j'espère ne pas vous déplaire, si je vous demande +la permission de voyager pendant quelque temps et de visiter d'autres +tribus de votre illustre race. J'ai aussi un vif désir de voir ces +nations qui n'adoptent pas vos coutumes et que vous considérez comme +sauvages. Je serais très content de voir en quoi elles peuvent +différer des races que nous regardons comme civilisées dans notre +monde. + +--Il est tout à fait impossible que vous fassiez seul un pareil +voyage,--me dit Aph-Lin.--Même parmi les Vril-ya vous seriez exposé à +de grands dangers. Certaines particularités de forme et de couleur et +le phénomène extraordinaire des touffes de poils hérissés qui vous +couvrent les joues, vous faisant reconnaître comme étranger à notre +race et à toutes les races barbares connues jusqu'ici, attireraient +l'attention du Collège des Sages dans toutes les tribus de Vril-ya et +il dépendrait du caractère personnel de l'un des sages que vous +fussiez reçu d'une façon aussi hospitalière que parmi nous ou disséqué +séance tenante dans l'intérêt de la science. Sachez que quand le Tur +vous a amené chez lui et pendant que Taë vous faisait dormir pour vous +guérir de vos douleurs et de vos fatigues, les Sages appelés par le +Tur étaient partagés sur la question de savoir si vous étiez un animal +inoffensif ou malfaisant. Pendant votre sommeil, on a examiné vos +dents, et elles ont montré clairement que vous n'étiez pas seulement +herbivore, mais carnassier. Les animaux carnassiers de votre taille +sont toujours détruits comme naturellement dangereux et sauvages. Nos +dents, comme vous l'avez sans doute observé[9], ne sont pas celles des +animaux qui déchirent la chair. Certains philosophes et Zee avec eux +soutiennent, il est vrai, que, dans les siècles passés, les Ana +faisaient leur proie des animaux et qu'alors leurs dents étaient +faites pour cet usage. Mais s'il en est ainsi elles se sont +transformées par l'hérédité et se sont adaptées au genre de nourriture +dont nous nous contentons aujourd'hui. Les barbares même, qui adoptent +les institutions turbulentes et féroces du Glek-Nas, ne dévorent pas +la chair comme des bêtes sauvages. Dans le cours de cette discussion, +on proposa de vous disséquer; mais Taë vous réclama et le Tur, étant +par ses fonctions l'ennemi de toute nouvelle expérience, qui déroge à +notre habitude de ne tuer que quand cela est indispensable au bonheur +de la communauté, m'envoya chercher, car mon rôle, comme l'homme le +plus riche du pays, est d'offrir l'hospitalité aux étrangers venus +d'un pays éloigné. On me laissa le soin de décider si vous étiez un +étranger que je pusse admettre ou non avec sécurité dans ma maison. Si +j'avais refusé de vous recevoir, on vous aurait remis au Collège des +Sages, et je n'aime pas à penser à ce qui aurait pu vous arriver en +pareil cas. Outre ce danger, vous pourriez rencontrer un enfant de +quatre ans, entré récemment en possession de sa baguette de vril et +qui, dans la frayeur que lui causerait l'étrangeté de votre aspect, +pourrait vous réduire en une pincée de cendres. Taë lui-même fut sur +le point d'en faire autant quand il vous vit pour la première fois; +mais son père arrêta sa main. Je dis en conséquence que vous ne pouvez +voyager seul; mais avec Zee vous seriez en sûreté, et je ne doute pas +qu'elle veuille bien vous accompagner dans un voyage chez les tribus +voisines des Vril-ya.... pour les sauvages, non! Je le lui demanderai. + +[Note 9: Je ne l'avais jamais observé; et, l'eussé-je fait, je ne suis +pas assez physiologiste pour avoir remarqué la différence.] + +Comme mon but principal était d'échapper à Zee, je m'écriai +aussitôt:-- + +--Non, je vous en prie, n'en faites rien! Je renonce à mon projet. +Vous en avez dit assez sur les dangers que je pouvais courir pour +m'arrêter; et je ne puis m'empêcher de penser qu'il n'est pas +convenable pour une jeune Gy douée d'autant d'attraits que votre fille +de voyager en un pays étranger avec un aussi faible protecteur qu'un +Tish de ma force et de ma taille. + +Avant de me répondre, Aph-Lin laissa entendre le son doux et sifflant +qui est le seul rire que se permette un An d'âge mûr. + +--Pardonnez-moi la gaieté peu polie, mais momentanée, que m'inspire +une observation faite sérieusement par mon hôte. Je n'ai pu m'empêcher +de rire à l'idée de Zee, qui aime tant à protéger que les enfants la +surnomment la Gardienne, ayant besoin d'un protecteur contre les +dangers résultant de l'admiration audacieuse des hommes. Sachez que +nos Gy-ei, tant qu'elles ne sont pas mariées, voyagent seules au +milieu des autres tribus, pour voir si elles trouveront un An qui leur +plaise mieux que ceux de leur propre tribu. Zee a déjà fait trois +voyages semblables, mais jusqu'ici son coeur est resté libre. + +L'occasion que je cherchais s'offrait à moi, et je dis en baissant les +yeux et d'une voix tremblante:-- + +--Voulez-vous, mon cher hôte, me promettre de me pardonner, si je dis +quelque chose qui puisse vous offenser? + +--Dites la vérité, et je ne pourrai être offensé; ou, si je le suis, +ce sera à vous et non à moi de pardonner. + +--Eh bien! alors, aidez-moi à vous quitter. Malgré le plaisir que +j'aurais eu à voir toutes vos merveilles, à jouir du bonheur qui +appartient à votre pays, laissez-moi retourner dans le mien. + +--Je crains qu'il n'y ait de graves raisons qui m'en empêchent; dans +tous les cas, je ne puis rien faire sans la permission du Tur et il ne +me l'accordera probablement pas. Vous ne manquez pas d'intelligence; +vous pouvez, bien que je ne le pense pas, nous avoir caché la +puissance destructive à laquelle est arrivé votre peuple; bref, vous +pouvez nous causer quelque danger; et, si le Tur est de cet avis, son +devoir serait de vous supprimer, ou de vous enfermer dans une cage +pour le reste de vos jours. Mais pourquoi désirer quitter un peuple +que vous avez la politesse de déclarer plus heureux que le vôtre? + +--Oh! Aph-Lin, ma réponse est simple. De peur que, sans le vouloir, je +trahisse votre hospitalité; de peur que, par un de ces caprices que +dans notre monde on attribue proverbialement à l'autre sexe et dont +une Gy elle-même n'est pas exempte, votre adorable fille daigne me +regarder quoique Tish, comme si j'étais un An civilisé, et.... et.... +et.... + +--Vous faire la cour pour vous épouser,--ajouta Aph-Lin gravement et +sans le moindre signe de déplaisir ou de surprise. + +--Vous l'avez dit. + +--Ce serait un malheur,--répondit mon hôte après un instant de +silence,--et je sens que vous avez bien agi en m'avertissant. Comme +vous le dites, il n'est pas rare qu'une jeune Gy montre un goût que +les autres trouvent étrange; mais il n'existe pas de moyen de forcer +une Gy à changer ses résolutions. Tout ce que nous pouvons faire, +c'est d'employer le raisonnement, et l'expérience nous prouve que le +Collège entier des Sages essaierait en vain de raisonner avec une Gy +en matière d'amour. Je suis désolé pour vous, parce qu'un tel mariage +serait contre l'A-glauran, ou bien de la communauté, car les enfants +qui en naîtraient altéreraient la race; ils pourraient même venir au +monde avec des dents de carnassiers; on ne peut permettre une chose +pareille: on ne peut rien contre Zee; mais vous, comme Tish, on peut +vous détruire. Je vous conseille donc de résister à ses +sollicitations; de lui dire clairement que vous ne pouvez répondre à +son amour. Cela arrive très souvent. Plus d'un An, ardemment aimé +d'une Gy, la repousse et met fin à ses persécutions en en épousant une +autre. Vous pouvez en faire autant. + +--Non, puisque je ne puis épouser une autre Gy, sans mettre en danger +le bien de la communauté et l'exposer au péril d'élever des enfants +carnivores. + +--C'est vrai. Tout ce que je puis dire, et je le dis avec tout +l'intérêt dû à un Tish et le respect dû à un hôte, mais je le dis +franchement, c'est que si vous cédez, vous serez réduit en cendres. Je +vous laisse le soin de trouver le meilleur moyen de vous défendre. +Vous feriez peut-être bien de dire à Zee qu'elle est laide. Cette +assurance, venant de la bouche de l'An qu'elle aime, suffit +d'ordinaire à refroidir la Gy la plus ardente. Nous voici arrivés à ma +maison de campagne. + + + + +XXIII. + + +Je conviens que ma conversation avec Aph-Lin et l'extrême froideur +avec laquelle il avouait son impuissance à contrôler les dangereux +caprices de sa fille et parlait du péril d'être réduit en cendres, où +l'amoureuse flamme de Zee exposait ma trop séduisante personne, +m'enleva tout le plaisir que j'aurais éprouvé en d'autres +circonstances à visiter la propriété de mon hôte, à admirer la +perfection merveilleuse des machines au moyen desquelles étaient +accomplis tous les travaux. La maison avait un aspect tout différent +du bâtiment sombre et massif qu'habitait Aph-Lin dans la ville et qui +ressemblait aux rochers dans lesquels la cité avait été taillée. Les +murs de la maison de campagne étaient composés d'arbres plantés à une +petite distance les uns des autres, et les interstices remplis par +cette substance métallique et transparente qui tient lieu de verre aux +Ana. Ces arbres étaient couverts de fleurs, et l'effet en était +charmant sinon de très bon goût. Nous fûmes reçus sur le seuil par des +automates qui avaient l'air vivant. Ils nous conduisirent dans une +chambre; je n'en avais jamais vu de semblable, mais dans les jours +d'été j'en avais souvent rêvé une pareille. C'était un bosquet, moitié +chambre, moitié jardin. Les murs n'étaient qu'une masse de plantes +grimpantes en fleurs. Les espaces ouverts, que nous appelons fenêtres +et dont les panneaux métalliques étaient baissés, commandaient divers +points de vue; quelques-uns donnaient sur un vaste paysage avec ses +lacs et ses rochers, les autres sur des espaces plus resserrés +ressemblant à nos serres et remplis de gerbes de fleurs. Tout autour +de la chambre se trouvaient des plates-bandes de fleurs, mêlées de +coussins pour le repos. Au milieu étaient un bassin et une fontaine de +ce liquide brillant que j'ai comparé au naphte. Il était lumineux et +d'une couleur vermeille; son éclat suffisait pour éclairer la chambre +d'une lumière douce sans le secours des lampes. Tout le tour de la +fontaine était tapissé d'un lichen doux et épais, non pas vert (je +n'ai jamais vu cette couleur dans la végétation de ce pays), mais d'un +brun doux sur lequel les yeux se reposent avec le même plaisir que nos +yeux sur le gazon vert du monde supérieur. À l'extérieur et sur les +fleurs (dans la partie que j'ai comparée à nos serres) se trouvaient +des oiseaux innombrables, qui chantaient, pendant que nous étions dans +la chambre, les airs qu'on leur enseigne d'une façon si merveilleuse. +Il n'y avait point de toit. Le chant des oiseaux, le parfum des fleurs +et la variété du spectacle offert aux yeux, tout charmait les sens, +tout respirait un repos voluptueux. Quelle maison, pensais-je, pour +une lune de miel, si une jeune épouse Gy n'était pas armée d'une façon +si formidable non seulement des droits de la femme, mais de la force +de l'homme! Mais quand on pense à une Gy si grande, si savante, si +majestueuse, si au-dessus du niveau des créatures auxquelles nous +donnons le nom de femmes, telle enfin que l'est Zee, non! même quand +je n'aurais pas eu peur d'être réduit en cendres, ce n'est pas à elle +que j'aurais rêvé dans ce bosquet si bien fait pour les songes d'un +poétique amour. + +Les automates reparurent et nous servirent un de ces délicieux +breuvages qui sont les vins innocents des Vril-ya. + +--En vérité,--dis-je,--vous avez une charmante résidence, et je ne +comprends guère comment vous ne vous fixez pas ici au lieu d'habiter +une des sombres maisons de la cité. + +--Je suis forcé d'habiter la ville, comme responsable envers la +communauté de l'administration de la Lumière, et je ne puis venir ici +que de temps en temps. + +--Mais si je vous ai bien compris, cette charge ne vous rapporte aucun +honneur et vous donne au contraire quelque peine, pourquoi donc +l'avez-vous acceptée? + +--Chacun de nous obéit sans observation aux ordres du Tur. Il a dit: +Aph-Lin est chargé des fonctions de Commissaire de la Lumière. Je +n'avais plus le choix. Mais comme j'occupe cette charge depuis +longtemps, les soins qu'elle exige et qui, d'abord, me furent +pénibles, sont devenus sinon agréables, du moins supportables. Nous +sommes tous formés par l'habitude; les différences mêmes entre nous et +les sauvages ne sont que le résultat d'habitudes transmises, qui par +l'hérédité deviennent une partie de nous-mêmes. Vous voyez qu'il y a +des Ana qui se résignent même au fardeau de la suprême magistrature; +personne ne le ferait si les devoirs n'en devenaient légers, ou si +l'on n'était obéi sans murmure. + +--Mais si les ordres du Tur vous paraissaient contraires à la justice +ou à la raison? + +--Nous ne nous permettons pas de supposer de telles choses, et tout va +comme si tous et chacun se gouvernaient d'après des coutumes remontant +à un temps immémorial. + +--Quand le premier magistrat meurt ou se retire, comment lui +donnez-vous un successeur? + +--L'An qui a rempli les fonctions de premier magistrat pendant +longtemps est regardé comme la personne la plus capable de comprendre +les devoirs de sa charge, et c'est lui qui nomme ordinairement son +successeur. + +--Son fils, peut-être? + +--Rarement; car ce n'est pas une charge que personne ambitionne et un +père hésite naturellement à l'imposer à son fils. Mais si le Tur +lui-même refuse de faire un choix de peur qu'on ne lui attribue +quelque sentiment de malveillance envers la personne choisie, trois +des membres du Collège des Sages tirent au sort lequel d'entre eux +aura le droit d'élire le nouveau Tur. Nous regardons le jugement d'un +An d'intelligence ordinaire comme meilleur que celui de trois ou +davantage, quelque sages qu'ils soient; car entre trois il y aurait +probablement des discussions; et, là où on discute, la passion +obscurcit le jugement. Le plus mauvais choix fait par un homme qui n'a +aucun motif de choisir mal est meilleur que le meilleur choix fait par +un grand nombre de gens qui ont beaucoup de motifs de ne pas choisir +bien. + +--Vous renversez dans votre politique les maximes adoptées dans mon +pays. + +--Êtes-vous, dans votre pays, tous satisfaits de vos gouvernants? + +--Tous! certainement non; les gouvernants qui plaisent le mieux aux +uns sont sûrement ceux qui déplaisent le plus aux autres. + +--Alors notre système est meilleur que le vôtre. + +--Pour vous, peut-être; mais suivant notre système on ne pourrait pas +réduire un Tish en cendres parce qu'une femme l'aurait forcé à +l'épouser, et comme Tish, je soupire après le monde où je suis né. + +--Rassurez-vous, mon cher petit hôte; Zee ne peut pas vous forcer à +l'épouser. Elle ne peut que vous séduire. Ne vous laissez pas séduire. +Venez, nous allons faire le tour du domaine. + +Nous visitâmes d'abord une cour entourée de hangars, car quoique les +Ana n'élèvent pas d'animaux pour la nourriture, ils en ont un certain +nombre qu'ils élèvent pour leur lait, et d'autres pour leur laine. Les +premiers ne ressemblent en rien à nos vaches, ni les seconds à nos +moutons, ni, à ce qu'il me semble, à aucune des espèces de notre +monde. Ils se servent du lait de trois espèces: l'une qui ressemble à +l'antilope, mais beaucoup plus grande et presque de la taille du +chameau; les deux autres espèces sont plus petites, elles diffèrent +l'une de l'autre, mais ne ressemblent à aucun animal que j'aie vu sur +terre. Ce sont des animaux à poil luisant et aux formes arrondies; +leur couleur est celle du daim tacheté, et ils paraissent fort doux +avec leurs grands yeux noirs. Le lait de ces trois espèces diffère de +goût et de valeur. On le coupe ordinairement avec de l'eau et on le +parfume avec le jus d'un fruit savoureux; de lui-même, d'ailleurs, il +est délicat et nourrissant. L'animal, dont la laine leur sert pour +leurs vêtements et d'autres usages, ressemble plus à la chèvre +italienne qu'à toute autre créature, mais il est plus grand et n'a pas +de cornes; il n'exhale pas non plus l'odeur désagréable de nos +chèvres. Sa laine n'est pas épaisse, mais très longue et très fine; +elle est de couleurs variées, jamais blanche, mais plutôt couleur +d'ardoise ou de lavande. Pour les vêtements on l'emploie teinte +suivant le goût de chacun. Ces animaux sont parfaitement apprivoisés, +et les enfants qui les soignaient (des filles pour la plupart) les +traitaient avec un soin et une affection extraordinaires. + +Nous allâmes ensuite dans de grands magasins remplis de grains et de +fruits. Je puis remarquer ici que la principale nourriture de ces +peuples se compose, d'abord, d'une espèce de grain dont l'épi est plus +gros que celui de notre blé et dont la culture produit sans cesse des +variétés d'un goût nouveau; et, ensuite, d'un fruit assez semblable à +une petite orange, qui est dur et amer quand on le récolte. On le +serre dans les magasins et on l'y laisse plusieurs mois, il devient +alors tendre et succulent. Son jus, d'une couleur rouge foncé, entre +dans la plupart de leurs sauces. Ils ont beaucoup de fruits de la +nature de l'olive et ils en extraient de l'huile délicieuse. Ils ont +une plante qui ressemble un peu à la canne à sucre, mais le jus en est +moins doux et il possède un parfum délicat. Ils n'ont point d'abeilles +ni aucun insecte qui amasse du miel, mais ils se servent beaucoup +d'une gomme douce, qui suinte d'un conifère assez semblable à +l'araucaria. Leur sol est très riche en racines et en légumes +succulents, que leur culture tend à perfectionner et à varier à +l'infini. Je ne me souviens pas d'avoir pris un seul repas parmi ce +peuple, même tout à fait en famille, dans lequel on ne servit pas +quelqu'une de ces délicates nouveautés. Enfin, comme je l'ai déjà +remarqué, leur cuisine est si exquise, si variée, si fortifiante, +qu'on ne regrette pas d'être privé de viande. Du reste, la force +physique des Vril-ya prouve que, pour eux du moins, la viande n'est +pas nécessaire à la production des fibres musculaires. Ils n'ont pas +de raisins; les boissons qu'ils tirent de leurs fruits sont +inoffensives et rafraîchissantes. Leur principale boisson est l'eau, +dans le choix de laquelle ils sont très délicats, et ils distinguent +tout de suite la plus légère impureté. + +--Mon second fils prend grand plaisir à augmenter nos produits,--me +dit Aph-Lin, comme nous quittions les magasins,--et par conséquent il +héritera de ces terres qui constituent la plus grande partie de ma +fortune. Un semblable héritage serait un grand souci et une véritable +affliction pour mon fils aîné. + +--Y a-t-il parmi vous beaucoup de fils qui regardent l'héritage d'une +fortune considérable comme un souci et une affliction? + +--Sans doute; il y a peu de Vril-ya qui ne regardent une fortune très +au-dessus de la moyenne comme un pesant fardeau. Nous devenons un peu +indolents quand notre enfance est terminée, et nous n'aimons pas à +avoir trop de souci; or, une grande fortune cause beaucoup de souci. +Par exemple, elle nous désigne pour les fonctions publiques que nul +parmi nous ne désire, et que nul ne peut refuser. Elle nous force à +nous occuper de nos concitoyens plus pauvres, afin de prévenir leurs +besoins et de les empêcher de tomber dans la misère. Il y a parmi nous +un vieux proverbe qui dit: «Les besoins du pauvre sont la honte du +riche....» + +--Pardonnez-moi si je vous interromps un instant. Vous avouez donc +que, même parmi les Vril-ya, quelques-uns des citoyens connaissent +l'indigence et ont besoin de secours? + +--Si par besoin vous entendez le dénuement qui domine dans un +Koom-Posh, je vous répondrai que _cela_ n'existe pas chez nous, à +moins qu'un An, par quelque accident extraordinaire, ait perdu toute +sa fortune, ne puisse pas ou ne veuille pas émigrer, qu'il ait épuisé +les secours empressés de ses parents et de ses amis, ou bien qu'il les +refuse. + +--Eh bien, dans ce cas ne l'emploie-t-on pas pour remplacer un enfant +ou un automate, n'en fait-on pas un ouvrier ou un domestique? + +--Non, nous le regardons alors comme un malheureux qui a perdu la +raison et nous le plaçons, aux frais de l'État, dans un bâtiment +public où on lui prodigue tous les soins et tout le luxe nécessaires +pour adoucir son état. Mais un An n'aime pas à passer pour fou, et des +cas semblables se présentent si rarement que le bâtiment dont je parle +n'est plus aujourd'hui qu'une ruine, et le dernier habitant qu'il y +ait eu est un An que je me souviens d'avoir vu dans mon enfance. Il ne +semblait pas s'apercevoir de son manque de raison et il écrivait des +glaubs (poésies). Quand j'ai parlé de besoins, j'ai voulu dire ces +désirs que la fortune d'un An peut ne pas lui permettre de satisfaire, +comme les oiseaux chantants d'un prix élevé, ou une plus grande +maison, ou un jardin à la campagne; et le moyen de satisfaire ces +désirs c'est d'acheter à l'An qui les forme les choses qu'il vend. +C'est pourquoi les Ana riches comme moi sont obligés d'acheter +beaucoup de choses dont ils n'ont pas besoin et de mener un grand +train de maison, quand ils préféreraient une vie plus simple. Par +exempte, la grandeur de ma maison de ville est une source de soucis +pour ma femme et même pour moi; mais je suis forcé de l'avoir si +grande qu'elle en est incommode pour nous, parce que, comme l'An le +plus riche de la tribu, je suis désigné pour recevoir les étrangers +venus des autres tribus pour nous visiter, ce qu'ils font en foule +deux fois par an, à l'époque de certaines fêtes périodiques et quand +nos parents dispersés dans les divers États viennent se réunir à nous +quelque temps. Cette hospitalité sur une si vaste échelle n'est pas de +mon goût et je serais plus heureux si j'étais moins riche. Mais nous +devons tous accepter le lot qui nous est assigné dans ce court voyage +que nous appelons la vie. Après tout, qu'est-ce que cent ans, environ, +comparés aux siècles que nous devons traverser? Heureusement j'ai un +fils qui aime la richesse. C'est une rare exception à la règle +générale et je confesse que je ne puis le comprendre. + +Après cette conversation je cherchai à revenir au sujet qui continuait +à peser sur mon coeur.... je veux dire aux chances que j'avais +d'échapper à Zee. Mais mon hôte refusa poliment de renouveler la +discussion et demanda son bateau aérien. En revenant, nous +rencontrâmes Zee, qui s'apercevant de notre départ, à son retour du +Collège des Sages, avait déployé ses ailes et s'était mise à notre +recherche. + +Sa belle, mais pour moi peu attrayante physionomie s'illumina en nous +voyant, et, s'approchant du bateau les ailes étendues, elle dit à +Aph-Lin d'un ton de reproche:-- + +--Oh! père, n'as-tu pas eu tort d'exposer la vie de ton hôte dans un +véhicule auquel il est si peu accoutumé? Il aurait pu, par un +mouvement imprudent, tomber par-dessus le bord, et hélas! il n'est pas +comme nous, il n'a pas d'ailes. Ce serait la mort pour lui. +Cher!--ajouta-t-elle en m'abordant et parlant d'une voix douce, ce qui +ne m'empêchait pas de trembler,--ne pensais-tu donc pas à moi quand tu +exposais ainsi une vie qui est devenue pour ainsi dire une partie de +la mienne? Ne sois plus aussi téméraire à moins que tu ne sois avec +moi. Quelle frayeur tu m'as causée! + +Je regardai Aph-Lin, espérant du moins qu'il réprimanderait sa fille, +pour avoir exprimé son inquiétude et son affection en des termes qui, +dans notre monde, seraient toujours regardés comme inconvenants dans +la bouche de toute jeune fille parlant à un autre qu'à son fiancé, +fût-il du même rang qu'elle. + +Mais les droits des femmes sont si bien établis en ce pays et, parmi +ces droits, les femmes revendiquent si absolument le privilège de +faire leur cour aux hommes, qu'Aph-Lin n'aurait pas plus pensé à +réprimander sa fille qu'à désobéir au Tur. Chez ce peuple, comme il me +l'avait dit, la coutume est tout. + +--Zee--répondit-il doucement,--le Tish ne courait aucun danger, et mon +opinion est qu'il peut très bien prendre soin de lui-même. + +--J'aimerais mieux qu'il me laissât me charger de ce soin. Oh! ma +chère âme, c'est à la pensée du danger que tu courais que j'ai senti +pour la première fois combien je t'aimais! + +Jamais homme ne se trouva dans une plus fausse position. Ces paroles +étaient prononcées assez haut pour que le père de Zee les entendît, +ainsi que l'enfant qui nous conduisait. Je rougis de honte pour eux et +pour elle et ne pus m'empêcher de répondre avec dépit:-- + +--Zee, ou vous vous moquez de moi, ce qui est inconvenant vis-à-vis +l'hôte de votre père, ou les paroles que vous venez de m'adresser sont +malséantes dans la bouche d'une jeune Gy, même en s'adressant à un An, +si ce dernier ne lui a pas fait la cour avec l'autorisation de ses +parents. Mais combien elles sont plus inconvenantes encore, adressées +à un Tish qui n'a jamais essayé de gagner vos affections et qui ne +pourra jamais vous regarder avec d'autres sentiments que ceux du +respect et de la crainte. + +Aph-Lin me fit à la dérobée un signe d'approbation, mais ne dit rien. + +--Ne soyez pas si cruel!--s'écria Zee, sans baisser la voix.--L'amour +véritable est-il maître de lui-même? Supposez-vous qu'une jeune Gy +puisse cacher un sentiment qui l'élève? De quel pays venez-vous donc? + +Ici Aph-Lin s'interposa doucement. + +--Parmi les Tish-a,--dit-il,--les droits de ton sexe ne paraissent pas +être établis, et dans tous les cas mon hôte pourra causer plus +librement avec toi, quand il ne sera pas gêné par la présence +d'autrui. + +Zee ne répondit rien à cette observation, mais me lançant un regard de +tendre reproche, elle agita ses ailes et s'envola vers la maison. + +--J'avais compté, du moins, sur quelque assistance de mon +hôte,--dis-je avec amertume,--dans les dangers auxquels sa fille +m'expose. + +--J'ai fait tout ce que je pouvais faire. Contrarier une Gy dans ses +amours, c'est affermir sa résolution. Elle ne permet à aucun +conseiller de se mettre entre elle et l'objet de son affection. + + + + +XXIV. + + +En descendant du bateau aérien, Aph-Lin fut abordé dans le vestibule +par un enfant qui venait le prier d'assister aux obsèques d'un ami qui +avait depuis peu quitté ce bas monde. + +Je n'avais jamais vu aucun cimetière dans le pays et, heureux de +saisir même cette triste occasion d'éviter un entretien avec Zee, je +demandai à Aph-Lin s'il me serait permis d'assister à l'enterrement de +son parent, à moins que cette cérémonie ne fût regardée comme trop +sacrée pour qu'on y admît un être d'une race différente. + +--Le départ d'un An pour un monde meilleur,--me répondit mon +hôte,--alors que, comme mon parent, il a vécu assez longtemps dans +celui-ci pour n'y plus goûter de plaisir, est plutôt une fête animée +d'une joie tranquille qu'une cérémonie sacrée, et vous pouvez +m'accompagner si vous voulez. + +Précédés par le jeune messager, nous nous rendîmes à une des maisons +de la grande rue et, entrant dans l'antichambre, nous fûmes conduits à +une salle du rez-de-chaussée, où nous trouvâmes plusieurs personnes +réunies autour d'une couche sur laquelle était étendu le défunt. +C'était un vieillard qui, me dit-on, avait dépassé sa cent trentième +année. À en juger par le calme sourire de son visage, il était mort +sans souffrances. Un des fils, qui se trouvait maintenant le chef de +la famille et qui semblait encore dans toute la vigueur de l'âge, bien +qu'il eût beaucoup plus de soixante-dix ans, s'avança vers Aph-Lin +avec un visage joyeux et lui dit que la veille de sa mort son père +avait vu en songe sa Gy déjà morte, qu'il était pressé d'aller la +rejoindre et de redevenir jeune sous le sourire plus proche de la +Bonté Suprême. + +Pendant qu'ils s'entretenaient ainsi, mon attention fut attirée par un +objet noir et métallique placé à l'autre bout de la chambre. Cet objet +avait vingt pieds de long environ et était étroit proportionnellement +à sa largeur: il était fermé de tous côtés, sauf le dessus, où l'on +voyait de petits trous ronds au travers desquels scintillait une lueur +rouge. De l'intérieur s'exhalait un parfum doux et pénétrant. Pendant +que je me demandais à quoi pouvait servir cette machine, toutes les +horloges de la ville se mirent à sonner l'heure avec leur solennel +carillon. Quand ce bruit cessa, une musique d'un caractère plus +joyeux, mais cependant calme et douce, emplit la chambre et les pièces +voisines. Tous les assistants se mirent à chanter en choeur sur cet +accompagnement. Les paroles de cet hymne étaient fort simples. Elles +n'exprimaient ni adieux, ni regrets, mais semblaient plutôt souhaiter +la bienvenue dans ce monde meilleur au défunt qui y précédait les +chanteurs. Dans leur langue, ils appellent l'hymne des funérailles le +Chant de la Naissance. Alors le corps couvert de longues draperies fut +soulevé avec tendresse par six parents et porté vers l'objet noir que +j'ai décrit. Je m'avançai pour voir ce qui allait arriver. On souleva +une trappe ou coulisse à l'un des bouts de la machine, le corps fut +déposé à l'intérieur sur une planche, la porte refermée, on toucha un +ressort sur le côté, un certain sifflement se fit entendre; aussitôt +l'autre bout de la machine s'ouvrit et une petite poignée de cendres +tomba dans une coupe préparée à l'avance pour les recevoir. Le fils du +défunt prit cette coupe et dit (j'appris plus tard que ces paroles +étaient une formule consacrée):-- + +--Voyez combien le Créateur est grand! Il a donné à ce peu de cendres +une forme, une vie, une âme. Il n'a pas besoin de ces cendres pour +rendre l'âme, la forme et la vie au bien-aimé que nous rejoindrons +bientôt. + +Tous les assistants s'inclinèrent en mettant la main sur leur coeur. +Alors une petite fille ouvrit une porte dans le mur et j'aperçus dans +un enfoncement, sur des étagères, plusieurs coupes semblables à celle +que j'avais vue sauf qu'elles avaient toutes des couvercles. Une Gy +s'approcha alors du fils, en tenant à la main un couvercle qu'elle +plaça sur la coupe et qui s'y adapta au moyen d'un ressort. Sur le +côté se trouvaient gravés le nom du défunt et ces mots: «Il nous fut +prêté» (ici la date de la naissance). «Il nous fut retiré» (ici la +date de la mort). + +La porte se ferma avec un bruit musical, et tout fut terminé. + + + + +XXV. + + +--Et c'est là,--dis-je, l'esprit tout plein du spectacle auquel je +venais d'assister,--c'est là votre manière habituelle d'enterrer vos +morts? + +--C'est notre coutume invariable,--me répondit Aph-Lin.--Comment +faites-vous dans votre monde? + +--Nous enterrons le corps entier dans le sol? + +--Quoi! dégrader ainsi le corps que vous avez aimé et respecté, la +femme sur le sein de laquelle vous avez dormi! vous l'abandonnez aux +horreurs de la corruption! + +--Mais, si l'âme est immortelle, qu'importe que le corps se décompose +dans la terre ou soit réduit par cette effroyable machine, mue, je +n'en doute pas, par la puissance du vril, en une petite pincée de +cendres? + +--Votre réponse est judicieuse,--dit mon hôte,--et il n'y a pas à +discuter une question de sentiment. Mais pour moi, votre coutume est +horrible et répugnante, elle doit servir, ce me semble, à entourer la +mort d'idées sombres et hideuses. C'est quelque chose aussi, selon +moi, de pouvoir conserver un souvenir de celui qui a été notre ami ou +notre parent, dans la maison que nous habitons. Nous sentons ainsi +qu'il vit encore, quoique invisible à nos yeux. Mais nos sentiments en +ceci, comme en toutes choses, sont créés par l'habitude. Un An sage ne +peut pas plus qu'un État sage changer une coutume sans les +délibérations les plus graves, suivies de la conviction la plus +sincère. C'est ainsi que le changement cesse d'être un caprice, et +qu'une fois accompli, il l'est pour tout de bon. + +Quand nous rentrâmes chez lui, Aph-Lin appela quelques enfants et les +envoya chez ses amis pour les prier de venir ce jour-là, aux Heures +Oisives, afin de fêter le départ de leur parent rappelé par la Bonté +Suprême. Cette réunion fut la plus nombreuse et la plus gaie que j'ai +jamais vue pendant mon séjour chez les Ana, et elle se prolongea fort +tard pendant les Heures Silencieuses. + +Le banquet fut servi dans une salle réservée pour les grandes +occasions. Ce repas différait des nôtres et ressemblait assez à ceux +dont nous lisons la description dans les écrits qui nous retracent +l'époque la plus luxueuse de l'empire romain. Il n'y avait pas une +seule grande table, mais un grand nombre de petites tables, destinées +chacune à huit convives. On prétend que, au delà de ce nombre, la +conversation languit et l'amitié se refroidit. Les Ana ne rient jamais +tout haut, comme je l'ai déjà dit; mais le son joyeux de leurs voix +aux différentes tables prouvait la gaieté de leur conversation. Comme +ils n'ont aucune boisson excitante et mangent très sobrement, quoique +délicats dans le choix de leurs mets, le banquet ne dura pas +longtemps. Les tables disparurent à travers le plancher et la musique +commença pour ceux qui l'aimaient. Beaucoup, cependant, se mirent à se +promener: les plus jeunes s'envolèrent, car la salle était à ciel +ouvert, et formèrent des danses aériennes; d'autres erraient dans les +appartements, examinant les curiosités dont ils étaient remplis, ou se +formaient en groupes pour jouer à divers jeux; le plus en vogue est +une sorte de jeu d'échecs compliqué qui se joue à huit. Je me mêlai à +la foule, sans pouvoir prendre part aux conversations, grâce à la +présence de l'un ou de l'autre des fils de mon hôte, toujours placé à +côté de moi, pour empêcher qu'on ne m'adressât des questions +embarrassantes. Les gens me remarquaient peu: ils s'étaient habitués à +mon aspect, en me voyant souvent dans les rues, et j'avais cessé +d'exciter une vive curiosité. + +À mon grand contentement, Zee m'évitait et cherchait évidemment à +exciter ma jalousie par ses attentions marquées envers un jeune An, +très beau garçon et qui (tout en baissant les yeux et en rougissant +suivant la coutume modeste des Ana quand une femme leur parle, et en +paraissant aussi timide et aussi embarrassé que la plupart des jeunes +filles du monde civilisé, excepté en Angleterre et en Amérique) était +évidemment séduit par la belle Gy et prêt à balbutier un modeste oui +si elle l'en avait prié. Espérant de tout mon coeur qu'elle y +viendrait, et de plus en plus rebelle à l'idée d'être réduit en +cendres, depuis que j'avais vu avec quelle rapidité un corps humain +peut être transformé en une pincée de poussière, je m'amusai à +examiner les manières des autres jeunes gens. J'eus la satisfaction de +remarquer que Zee n'était pas seule à revendiquer les plus précieux +droits de la femme. Partout ou je portai les yeux, partout où +j'écoutai une conversation, il me semblait que c'était la Gy qui +témoignait de l'empressement et l'An qui se montrait timide et qui +résistait. Les jolis airs d'innocence que se donne un An quand on le +courtise ainsi, la dextérité avec laquelle il évite de répondre +directement aux déclarations, ou tourne en plaisanterie les +compliments flatteurs qu'on lui adresse, feraient honneur à la +coquette la plus accomplie. Mes deux chaperons furent soumis à ces +influences séductrices, et tous deux s'en tirèrent de façon à faire +honneur à leur tact et à leur sang-froid. + +Je dis au fils aîné, qui préférait la mécanique à l'administration +d'une grande propriété et qui était d'un tempérament éminemment +philosophique:-- + +--Je suis surpris qu'à votre âge, entouré de tous les objets qui +peuvent enivrer les sens, de musique, de lumière, de parfums, vous +vous montriez assez froid pour que cette jeune Gy si passionnée vous +quitte les larmes aux yeux à cause de votre cruauté. + +--Aimable Tish,--répondit le jeune An avec un soupir,--le plus grand +malheur de la vie, c'est d'épouser une Gy quand on en aime une autre? + +--Oh! vous êtes amoureux d'une autre? + +--Hélas! oui! + +--Et elle ne répond pas à votre amour? + +--Je ne sais. Quelquefois un regard, un mot, me le fait espérer; mais +elle ne m'a jamais dit qu'elle m'aimait. + +--Ne lui avez-vous jamais murmuré à l'oreille que vous l'aimiez? + +--Fi!... À quoi pensez-vous? D'où venez-vous donc? Puis-je trahir +ainsi l'honneur de mon sexe? Pourrais-je être assez peu viril, assez +dépourvu de pudeur pour avouer mon amour à une Gy qui n'a point +devancé mon aveu par le sien? + +--Je vous demande pardon; je ne croyais pas que la modestie de votre +sexe fût poussée si loin chez vous. Mais un An ne dit-il jamais à une +Gy: Je vous aime, si elle ne le lui a dit la première? + +--Je ne puis dire qu'aucun An ne l'ait jamais fait, mais celui qui se +conduit ainsi est déshonoré aux yeux des Ana, et les Gy-ei le +méprisent en secret. Aucune Gy bien élevée ne l'écouterait; elle +regarderait cet aveu comme une usurpation audacieuse des droits de son +sexe et un outrage à la modestie du nôtre. C'est bien +fâcheux,--continua le jeune An,--car celle que j'aime n'a certainement +fait la cour à aucun autre, et je ne puis m'empêcher de penser que je +lui plais. Quelquefois je soupçonne qu'elle ne me fait pas la cour +parce qu'elle craint que je n'exige quelque convention déraisonnable +au sujet de l'abandon de ses droits. S'il en est ainsi, elle ne m'aime +pas réellement, car lorsqu'une Gy aime, elle abandonne tous ses +droits. + +--Cette jeune Gy est-elle ici? + +--Oh! oui. La voilà là-bas assise près de ma mère. + +Je regardai dans la direction indiquée et j'aperçus une Gy habillée de +vêtements d'un rouge brillant, ce qui chez ce peuple indique qu'une Gy +préfère encore le célibat. Elle porte du gris, teinte neutre, pour +indiquer qu'elle cherche un époux; du pourpre foncé, si elle veut +faire entendre qu'elle a fait un choix; du pourpre et orange, si elle +est fiancée ou mariée; du bleu clair, quand elle est divorcée ou veuve +et désire se remarier. Le bleu clair est naturellement très rare. + +Au milieu d'un peuple chez qui la beauté est si universellement +répandue, il est difficile de distinguer une femme plus belle que les +autres. La Gy choisie par mon ami me parut posséder la moyenne des +charmes mais son visage avait une expression qui me plaisait beaucoup +plus que celui de la plupart des Gy-ei; elle paraissait moins hardie, +moins pénétrée des droits de la femme. Je remarquai qu'en causant avec +Bra elle jetait de temps en temps un regard de côté vers mon jeune +ami. + +--Courage,--lui dis-je,--la jeune Gy vous aime. + +--Oui, mais si elle ne veut pas me le dire, en suis-je plus heureux? + +--Votre mère connaît votre amour? + +--Peut-être bien. Je ne le lui ai jamais avoué. Il serait peu viril de +confier une pareille faiblesse à sa mère. Je l'ai dit à mon père; il +se peut qu'il l'ait répété à sa femme. + +--Voulez-vous me permettre de vous quitter un moment et de me glisser +derrière votre mère et votre bien-aimée? Je suis sûr qu'elles parlent +de vous. N'hésitez pas. Je vous promets de ne pas me laisser +questionner jusqu'au moment où je vous rejoindrai. + +Le jeune An mit sa main sur son coeur, me toucha légèrement la tête, +et me permit de le quitter. Je me glissai sans être remarqué derrière +sa mère et sa bien-aimée et j'entendis leur conversation. + +C'était Bra qui parlait. + +--Il n'y a aucun doute à cet égard,--disait-elle,--ou bien mon fils, +qui est d'âge à se marier, sera entraîné par une de ses nombreuses +prétendantes, ou il se joindra aux émigrants qui s'en vont au loin, et +nous ne le verrons plus. Si vous l'aimez réellement, ma chère Lo, vous +devriez vous déclarer. + +--Je l'aime beaucoup, Bra; mais je ne sais si je pourrai jamais gagner +son affection; il a tant de passion pour ses inventions et ses +horloges; et je ne suis pas comme Zee, je suis si sotte que je crains +de ne pouvoir entrer dans ses goûts favoris, et alors il se fatiguera +de moi, et au bout des trois ans il divorcera et je ne pourrais jamais +en épouser un autre.... non, jamais. + +--Il n'est pas nécessaire de connaître le mécanisme d'une horloge pour +savoir devenir si nécessaire au bonheur d'un An, qu'il abandonnerait +plutôt toutes ses mécaniques que de renvoyer sa Gy. Vous voyez, ma +chère Lo,--continua Bra,--que précisément parce que nous sommes le +sexe le plus fort, nous gouvernons l'autre à condition de ne jamais +laisser voir notre force. Si vous étiez supérieure à mon fils dans la +construction des horloges et des automates, comme sa femme vous +devriez toujours lui laisser croire que la supériorité est de son +côté; l'An accepte tacitement la supériorité de la Gy en tout, excepté +dans les choses de sa vocation. Mais si elle le dépasse dans ces +choses-là ou si elle affecte de ne pas admirer son talent, il ne +l'aimera pas longtemps; peut-être même divorcera-t-il. Mais quand une +Gy aime réellement, elle apprend bien vite à aimer tout ce qui est +agréable à l'An. + +La jeune Gy ne répondit rien à ce discours, Elle baissa les yeux d'un +air rêveur, puis un sourire se glissa sur ses lèvres, elle se leva +sans rien dire, et, traversant la foule, elle s'approcha de l'An qui +l'aimait. Je la suivis, mais je me tins à quelque distance en +l'observant. Je fus surpris, jusqu'au moment où je me souvins de la +tactique modeste des Ana, de voir l'indifférence avec laquelle le +jeune homme paraissait recevoir les avances de Lo. Il fit mine de +s'éloigner, mais elle le suivit, et peu de temps après, je les vis +étendre leurs ailes et s'élancer dans l'espace lumineux. + +Au même instant, je fus accosté par le magistrat suprême, qui se +mêlait à la foule sans aucune marque particulière de déférence ou +d'honneur. Je n'avais pas revu ce haut dignitaire depuis le jour où +j'étais entré dans son domaine, et me rappelant les paroles d'Aph-Lin +à propos du terrible doute qu'il avait exprimé sur la question de +savoir si je devais ou non être disséqué, je me sentis frissonner en +regardant son visage tranquille. + +--J'entends beaucoup parler de vous, étranger, par mon fils Taë,--dit +le Tur, en posant poliment la main sur ma tête inclinée.--Il aime +beaucoup votre société, et j'espère que les moeurs de notre peuple ne +vous déplaisent pas. + +Je murmurai une réponse inintelligible, qui devait exprimer ma +reconnaissance pour toutes les bontés dont m'avait comblé le Tur et +mon admiration pour ses compatriotes; mais le scalpel à disséquer +brillait devant mes yeux et arrêtait les mots dans ma gorge. Une voix +plus douce dit tout à coup:-- + +--L'ami de mon frère doit m'être cher. + +En levant les yeux, j'aperçus une jeune Gy qui pouvait avoir seize +ans, debout à côté du magistrat et me regardant avec bonté. Elle +n'avait pas atteint toute sa taille, et n'était pas beaucoup plus +grande que moi (cinq pieds dix pouces environ), et grâce à cette +petitesse relative, je trouvai que c'était la plus jolie Gy que +j'eusse encore vue. Je suppose que quelque chose dans mon regard +trahit ma pensée, car sa physionomie devint encore plus douce. + +--Taë me dit,--reprit-elle,--que vous n'avez pas appris à vous servir +de nos ailes. Cela me fait de la peine, car j'aurais aimé à voler avec +vous. + +--Hélas!--répondis-je,--je ne puis espérer de jouir jamais de ce +bonheur. Zee m'a assuré que le don de se servir des ailes avec +sécurité était héréditaire et qu'il faudrait des siècles avant qu'un +être de ma race pût planer dans les airs comme un oiseau. + +--Que cette pensée ne vous désole pas trop,--me répondit l'aimable +Princesse,--car, après tout, un jour viendra où, Zee et moi, nous +déposerons nos ailes pour toujours. Peut-être quand ce jour arrivera, +serions-nous toutes heureuses que l'An que nous choisirons ne possédât +pas d'ailes. + +Le Tur nous avait quittés et se perdait dans la foule. Je commençais à +me sentir à l'aise avec la charmante soeur de Taë et je l'étonnai un +peu par la hardiesse de mon compliment en répondant que l'An qu'elle +choisirait ne se servirait jamais de ses ailes pour fuir loin d'elle. +Il est tellement contre l'usage qu'un An adresse un tel compliment à +une Gy jusqu'à ce qu'elle lui ait déclaré son amour, que la jeune +fille resta un instant muette d'étonnement. Mais elle n'avait pas +l'air mécontent. Enfin, reprenant son sang-froid, elle m'invita à +l'accompagner dans un salon moins encombré pour écouter le chant des +oiseaux. Je suivis ses pas pendant qu'elle glissait devant moi et elle +me mena dans une salle où il n'y avait presque personne. Une fontaine +de naphte jaillissait au milieu; des divans moelleux étaient rangés +tout autour, et tout un côté de la pièce, dépourvu de murs, donnait +accès dans une volière remplie d'oiseaux, qui chantaient en choeur. La +Gy s'assit sur l'un des divans et je me plaçai près d'elle. + +--Taë m'a dit qu'Aph-Lin avait fait une loi[10] pour sa maison afin +d'éviter qu'on vous questionnât sur le pays d'où vous venez ou sur la +raison qui vous a porté à nous visiter. Est-ce vrai? + +[Note 10: Littéralement: a dit: _On est prié dans cette maison_. Les +mots synonymes de lois sont évités par ce peuple singulier, comme +impliquant une idée de contrainte. Si le Tur avait décidé que son +Collège des Sages devait disséquer, le décret aurait porté ceci: _On +prie, pour le bien de la communauté, que le Tish carnivore soit prié +de se soumettre à la dissection._] + +--Oui. + +--Puis-je, du moins, sans manquer à cette loi, vous demander si les +Gy-ei de votre pays sont d'une couleur pâle comme la vôtre et si elles +ne sont pas plus grandes? + +--Je ne pense pas, ô belle Gy, enfreindre la loi d'Aph-Lin, à laquelle +je suis plus obligé que tout autre de me soumettre, en répondant à des +questions aussi inoffensives. Les Gy-ei de mon pays sont beaucoup plus +blanches et elles sont ordinairement plus petites que moi d'au moins +une tête. + +--Elles ne peuvent être aussi fortes que les Ana parmi nous. Mais je +pense que leur force en vril, supérieure à la vôtre, compense une si +grande différence de taille. + +--Elles ne se servent pas de la force du vril comme vous l'entendez. +Mais cependant elles sont très puissantes dans mon pays et un An n'a +pas grande chance de mener une heureuse vie s'il n'est pas plus ou +moins gouverné par sa Gy. + +--Voilà un mot plein de sentiment,--dit la soeur de Taë d'un ton à +demi triste, à demi pétulant.--Vous n'êtes pas marié sans doute? + +--Non.... certainement non. + +--Ni fiancé? + +--Ni fiancé. + +--Est-il possible qu'aucune Gy ne vous ait demandé en mariage? + +--Dans mon pays, ce n'est pas la Gy qui fait cette demande: c'est l'An +qui parle le premier. + +--Quel étrange renversement des lois de la nature,--dit la jeune +fille,--et quel manque de modestie dans votre sexe! Mais vous n'avez +jamais demandé une Gy.... vous n'en avez jamais aimé une plus que +l'autre? + +Je me sentais embarrassé par ces questions ingénues. + +--Pardonnez-moi,--répondis-je,--mais je crois que nous commençons à +dépasser les limites fixées par Aph-Lin. Je vais répondre à votre +dernière question, mais, je vous en prie, ne m'en faites pas d'autres. +J'ai ressenti une fois la préférence dont vous parlez. Je fis ma +demande et la jeune Gy m'aurait accepté de grand coeur, mais ses +parents refusèrent leur consentement. + +--Ses parents!.... Voulez-vous dire sérieusement que les parents +peuvent intervenir dans le choix fait par leurs filles? + +--Oui, vraiment, ils le peuvent et ils le font assez souvent. + +--Je n'aimerais pas à vivre dans ce pays,--dit simplement la Gy;--mais +j'espère que vous n'y retournerez jamais. + +Je baissai la tête en silence. La Gy la releva doucement avec sa main +droite et me regarda avec tendresse. + +--Restez avec nous,--dit-elle,--restez avec nous et soyez aimé. + +Je tremble encore en pensant à ce que j'aurais pu répondre, au danger +que je courais d'être réduit en cendres, quand la clarté de la +fontaine de naphte fut obscurcie par l'ombre de deux ailes, et Zee, +descendant par le plafond ouvert, se posa près de nous. Elle ne dit +pas un mot, mais prenant mon bras dans sa puissante main, elle +m'emmena, comme une mère emmène un enfant méchant, et me conduisit à +travers les appartements vers l'un des corridors; de là, par une de +ces machines qu'ils préfèrent aux escaliers, nous montâmes à ma +chambre. Arrivés là, Zee souffla sur mon front, toucha ma poitrine de +sa baguette, et je tombai dans un profond sommeil. + +Quand je m'éveillai, quelques heures plus tard, et que j'entendis la +voix des oiseaux dans la chambre voisine, le souvenir de la soeur de +Taë, de ses doux regards, et de ses paroles caressantes me revint à +l'esprit; et il est si impossible à un homme né et élevé dans notre +monde de se débarrasser des idées inspirées par la vanité et +l'ambition, que je me mis d'instinct à bâtir de hardis châteaux en +l'air. + +--Tout Tish que je suis,--me disais-je,--tout Tish que je suis, il est +clair que Zee n'est pas la seule Gy que je puisse captiver. Évidemment +je suis aimé d'une Princesse, la première jeune fille de ce pays, la +fille du Monarque absolu dont ils cherchent si inutilement à déguiser +l'autocratie par le titre républicain de premier magistrat. Sans la +soudaine arrivée de cette horrible Zee, cette Altesse Royale m'aurait +certainement demandé ma main, et quoiqu'il puisse très bien convenir à +Aph-Lin, qui n'est qu'un ministre subordonné, un Commissaire des +Lumières, de me menacer de la destruction si j'accepte la main de sa +fille, cependant un Souverain, dont la parole fait loi, pourrait +forcer la communauté à abroger la coutume qui défend les mariages avec +les races étrangères et qui, après tout, est contraire à leur égalité +tant vantée. Il n'est pas à supposer que sa fille, qui parle avec tant +de dédain de l'intervention des parents, n'ait pas assez d'influence +sur son royal père pour me sauver de la combustion à laquelle Aph-Lin +prétend me condamner. Et si j'étais honoré d'une si haute alliance, +qui sait.... peut-être le Monarque me désignerait-il pour son +successeur? Pourquoi non? Peu de gens parmi cette race d'indolents +philosophes se soucient du fardeau d'une telle grandeur. Tous seraient +peut-être heureux de voir le pouvoir suprême remis entre les mains +d'un étranger accompli, qui a l'expérience d'une vie plus remuante; et +une fois au pouvoir quelles réformes j'introduirais! Que de choses +j'ajouterais avec mes souvenirs d'une autre civilisation à cette vie +réellement agréable mais trop monotone. J'aime la chasse. Après la +guerre, la chasse n'est-elle pas le plaisir des rois? Quelles étranges +sortes de gibier abondent dans ce monde inférieur! Quel plaisir on +doit éprouver à voir tomber sous ses coups des animaux que depuis le +Déluge on ne connaît plus sur la terre! Comment m'y prendrais-je? Au +moyen de ce terrible vril, dans le maniement duquel je ne ferai +jamais, dit-on, de grands progrès. Non, mais à l'aide d'un bon fusil à +culasse, que ces ingénieux mécaniciens non seulement sauront faire, +mais perfectionneront; je suis sûr d'en avoir vu un au Musée. Je crois +d'ailleurs que comme roi absolu je serai peu favorable au vril, +excepté en cas de guerre. À propos de guerre, il est parfaitement +ridicule de resserrer un peuple si intelligent, si riche, si bien +armé, dans un territoire insignifiant, suffisant pour dix ou douze +mille familles. Cette restriction n'est-elle pas une pure lubie +philosophique, en opposition avec les aspirations de la nature +humaine, comme l'utopie qui, dans le monde supérieur, a été essayée en +partie par feu M. Robert Owen, et qui a si complètement échoué. +Naturellement nous n'irions pas faire la guerre aux nations voisines +aussi bien armées que nos sujets; mais dans ces régions habitées par +des races qui ne connaissent pas le vril et qui ressemblent, par leurs +institutions démocratiques, à mes concitoyens d'Amérique. On pourrait +les envahir sans offenser les nations Vril-ya, nos alliées, +s'approprier leur territoire, s'étendant peut-être jusqu'aux régions +les plus éloignées du monde intérieur, et régner ainsi sur un empire +où le soleil ne se couche jamais. J'oubliais dans mon enthousiasme +qu'il n'y a pas de soleil dans ces régions. Quant à leurs préjugés +bizarres contre l'habitude d'accorder de la gloire et de la renommée à +un individu remarquable, parce que la poursuite des honneurs excite +des contestations, stimule les passions mauvaises, et trouble la +félicité de la paix, cette doctrine est opposée aux instincts mêmes de +la créature, non seulement humaine, mais de la brute, qui, si elle +peut s'apprivoiser, devient sensible aux louanges et à l'émulation. +Quel renom entourerait un roi qui agrandirait ainsi son empire! On +ferait de moi un demi-dieu. + +Je pensai aussi que c'était un autre préjugé fanatique que de vouloir +régler cette vie sur la vie future, à laquelle nous croyons fermement, +nous autres Chrétiens, mais dont nous ne tenons jamais compte. Je +décidai donc qu'une philosophie éclairée me forçait à détruire une +religion païenne, si superstitieusement contraire aux idées modernes +et à la vie pratique. En rêvant à ces divers projets, je sentais que +j'aurais très volontiers usé, pour réveiller mes esprits, d'un bon +grog au whisky. Non pas que je sois un buveur de spiritueux, mais +pourtant il y a des moments où un léger excitant alcoolique, +accompagné d'un cigare, donne plus de vivacité à l'imagination. Oui, +certainement, parmi ces herbes et ces fruits il doit en exister un +dont on puisse extraire une agréable boisson alcoolique, et avec une +côtelette d'élan (ah! quelle insulte à la science de rejeter la +nourriture animale que nos plus grands médecins s'accordent à +recommander au suc gastrique de l'humanité!) on passerait une heure +agréable. Puis, au lieu de ces drames antiques joués par des enfants, +certainement, quand je serai roi, j'organiserai un opéra moderne avec +un corps de ballet pour lequel on pourra trouver, parmi les nations +dont je ferai la conquête, des jeunes femmes moins formidables que ces +Gy-ei, par la taille et par leur force, qui ne seront pas armées du +vril, et ne voudront pas vous forcer à les épouser. + +J'étais si complètement absorbé par ces idées de réforme sociale, +politique, morale, et par le désir de répandre sur les races du monde +inférieur les bienfaits de la civilisation du monde supérieur, que je +ne m'aperçus de la présence de Zee qu'en l'entendant pousser un +profond soupir et, levant les yeux, je la vis près de mon lit. + +Je n'ai pas besoin de dire que, suivant les coutumes de ce peuple, une +Gy peut sans manquer au décorum visiter un An dans sa chambre, mais +qu'on regarderait un An comme effronté et immodeste au suprême degré, +s'il entrait dans la chambre d'une Gy avant d'en avoir obtenu la +permission formelle. Heureusement j'avais encore sur moi les vêtements +que je portais quand Zee m'avait déposé sur mon lit. Cependant je me +sentis très irrité aussi bien que choqué de sa visite et je lui +demandai rudement ce qu'elle voulait. + +--Parle doucement, mon bien-aimé, je t'en supplie,--dit-elle,--car je +suis bien malheureuse. Je n'ai pas dormi depuis que je t'ai quitté. + +--La conscience de votre honteuse conduite envers moi, l'hôte de votre +père, était bien faite pour bannir le sommeil de vos paupières. Où +était l'affection que vous prétendez avoir pour moi; où était cette +politesse dont se vantent les Vril-ya, quand prenant avantage de la +force physique, qui distingue votre sexe dans cet étrange pays, et de +ce pouvoir détestable et impie que le vril donne à vos yeux et à vos +doigts, vous m'avez exposé à l'humiliation, vos visiteurs réunis, +devant Son Altesse Royale.... je veux dire, devant la fille de votre +premier magistrat.... en m'emmenant au lit, comme un enfant méchant, +et en me plongeant dans le sommeil, sans me demander mon consentement? + +--Ingrat! Me reprocher ce témoignage de mon amour! Penses-tu que sans +parler de la jalousie, qui accompagne l'amour jusqu'au moment béni où +nous sommes sûres d'avoir gagné le coeur que nous poursuivons, je +pouvais demeurer indifférente aux périls que te faisaient courir les +audacieuses avances de cette sotte petite fille? + +--Permettez! Puisque vous parlez de périls, il convient peut-être de +vous dire que vous m'exposez au plus grand des dangers ou que vous m'y +exposeriez si je me laissais aller à croire à votre amour et à +accepter vos avances. Votre père m'a dit clairement que dans ce cas on +me réduirait en cendres, avec aussi peu de remords que Taë a détruit +l'autre jour le grand reptile, par un seul éclair de sa baguette. + +--Que cette crainte ne t'arrête pas,--s'écria Zee en se jetant à +genoux et en saisissant ma main dans la sienne.--Il est bien vrai que +nous ne pouvons pas nous marier comme se marient des êtres de la même +race; il est vrai que notre amour doit être aussi pur que celui qui, +selon notre croyance, existe entre les amants qui se réunissent au +delà des limites de cette vie. Mais n'est-ce pas un assez grand +bonheur que de vivre ensemble, unis de coeur et d'esprit? Écoute.... +je viens de parler à mon père, il consent à notre union à ces +conditions. J'ai assez d'influence sur le Collège des Sages pour être +certaine qu'ils prieront le Tur de ne pas intervenir dans le libre +choix d'une Gy, pourvu que son mariage avec un étranger ne soit que +l'union de leurs âmes. Oh! crois-tu donc que le véritable amour ait +besoin d'une grossière union? Je ne désire pas seulement vivre près de +toi, dans cette vie, pour y prendre part à tes douleurs et à tes +joies; je demande un lien qui m'unisse à toi pour toujours dans le +monde des immortels. Me refuseras-tu? + +Tandis qu'elle disait ces mots, elle s'était agenouillée et toute +l'expression de sa physionomie s'était transformée, et, si elle était +encore majestueuse, elle n'avait plus rien de sévère: une lumière +divine, comme l'auréole d'un être immortel, illuminait sa beauté +mortelle. Mais j'étais plus disposé à la vénérer avec crainte comme un +ange qu'à l'aimer comme une femme. Après une pause embarrassée, je +balbutiai une réponse évasive qui exprimait ma gratitude et cherchai, +aussi délicatement que je le pus, à lui faire comprendre combien ma +position serait humiliante au milieu de son peuple dans le rôle d'un +mari à qui ne serait jamais accordé le nom de père. + +--Mais,--dit Zee,--cette communauté ne constitue pas le monde entier. +Non, et d'ailleurs toutes les populations de ce monde ne font pas +partie de la ligue des Vril-ya. Pour l'amour de toi, je renoncerai à +mon pays et à mon peuple. Nous fuirons ensemble vers quelque région où +tu sois en sûreté. Je suis assez forte pour te porter sur mes ailes à +travers les déserts qui nous en séparent. Je suis assez habile pour +ouvrir un chemin parmi les rochers et y creuser des vallées où nous +établirons notre habitation. La solitude et une cabane avec toi seront +ma société et mon univers. Ou préférerais-tu rentrer dans ton monde, +au-dessus de celui-ci, exposé à des saisons incertaines et éclairé par +ces globes changeants qui, d'après le tableau que tu nous en as tracé, +président à l'inconstance de ces régions sauvages? S'il en est ainsi, +dis un mot, et je t'ouvrirai un chemin pour y retourner, pourvu que je +sois avec toi, quand même je devrais là comme ici n'être l'associée +que de ton âme, ton compagnon de voyage jusqu'au pays où il n'y a plus +ni mort ni séparation. + +Je ne pouvais m'empêcher d'être profondément ému par cette tendresse à +la fois si pure et si passionnée; Zee prononçait ces mots d'une voix +qui aurait adouci les plus rudes sons de la plus rude langue. Et, +pendant un instant, il me vint à l'esprit que je pourrais profiter du +secours de Zee pour m'ouvrir une route prompte et sûre vers le monde +supérieur. Mais un moment de réflexion suffit pour me montrer combien +il serait bas et honteux de profiter de tant de dévouement pour +l'entraîner hors d'un pays et d'une famille où j'avais été reçu avec +tant d'hospitalité, vers un autre monde qui lui serait si +antipathique. Je prévoyais bien aussi que, malgré son amour platonique +et spirituel, je ne pourrais renoncer à l'affection plus humaine d'une +compagne moins élevée au-dessus de moi. À ce sentiment de mes devoirs +envers la Gy s'unissait le sentiment de mes devoirs envers mon pays. +Pouvais-je me hasarder à introduire dans le monde supérieur un être +doué d'un pouvoir si terrible, qui pouvait d'un seul mouvement de sa +baguette réduire en moins d'une heure la ville de New-York et son +glorieux Koom-Posh en une pincée de cendres? Si je lui enlevais sa +baguette, sa science lui permettrait facilement d'en construire une +autre; et tout son corps était chargé des éclairs mortels qui armaient +la légère machine. Si redoutable aux cités et aux populations du monde +supérieur, pourrait-elle être pour moi une compagne convenable, au cas +où son affection serait sujette au changement ou empoisonnée par la +jalousie? Ces pensées, qu'il me faut tant de mots pour exprimer, +passèrent rapidement dans mon esprit et décidèrent ma réponse. + +--Zee,--dis-je de la voix la plus douce que je pus trouver, et +pressant avec respect mes lèvres sur cette main dans l'étreinte de +laquelle disparaissait ma main captive,--Zee, je ne puis trouver de +mots pour vous dire combien je suis touché et honoré par un amour si +désintéressé et si prêt à tous les sacrifices. Ma meilleure réponse +sera une entière franchise. Chaque pays a ses habitudes. Les habitudes +du vôtre ne me permettent pas de vous épouser; celles de mon pays sont +également opposées à une union entre des races si différentes. D'autre +part, bien que je ne manque pas de courage parmi les miens, ou au +milieu des dangers qui me sont familiers, je ne puis, sans un frisson +d'horreur, penser à construire notre demeure nuptiale dans un si +horrible chaos, où tous les éléments, le feu, l'eau, et les gaz +méphitiques sont en guerre les uns contre les autres; où, tandis que +vous seriez occupée à fendre des rochers ou à verser du vril dans les +lampes, je serais dévoré par un krek, que vos opérations auraient fait +sortir de son repaire. Moi, simple Tish, je ne mérite pas l'amour +d'une Gy si brillante, si docte, si puissante que vous. Non, je ne +mérite pas cet amour, car je ne puis y répondre. + +Zee laissa tomber ma main, se redressa, et se détourna pour cacher son +émotion; puis elle glissa sans bruit vers la porte et se retourna sur +le seuil. Tout à coup et comme saisie d'une nouvelle pensée, elle +revint vers moi et me dit tout bas:-- + +--Tu m'as dit que tu me parlerais avec une entière franchise. Réponds +donc avec une entière franchise à cette question: Si tu ne peux +m'aimer, en aimes-tu une autre? + +--Certainement non. + +--Tu n'aimes pas la soeur de Taë? + +--Je ne l'avais jamais vue avant hier au soir. + +--Ce n'est pas une réponse. L'amour est plus prompt que le vril. Tu +hésites. Ne crois pas que la jalousie seule me pousse à t'avertir. Si +la fille du Tur te déclare son amour.... si dans son ignorance elle +confie à son père une préférence qui puisse lui faire supposer qu'elle +te courtisera, il n'aura pas d'autre choix que de demander ta +destruction immédiate, puisqu'il est chargé de veiller au bien de la +communauté, qui ne peut permettre à une fille des Vril-ya de s'unir à +un fils des Tish-a, par un mariage qui ne se borne pas à l'union des +âmes. Hélas! il n'y aurait plus alors d'espoir pour toi. Elle n'a pas +des ailes assez fortes pour t'emporter dans les airs; elle n'est pas +assez savante pour te créer une demeure dans les déserts. Crois-moi, +mon amitié seule parle et non ma jalousie. + +Sur ces mots, Zee me quitta. En me rappelant ses paroles je perdis +toute idée de succéder au trône des Vril-ya, j'oubliai toutes les +réformes politiques, sociales et morales que je voulais introduire +comme Monarque Absolu. + + + + +XXVI. + + +Après ma conversation avec Zee, je tombai dans une profonde +mélancolie. La curiosité avec laquelle j'avais étudié jusque-là la vie +et les habitudes de ce peuple merveilleux cessa tout à coup. Je ne +pouvais chasser de mon esprit l'idée que j'étais au milieu d'une race +qui, tout aimable et toute polie qu'elle fût, pouvait me détruire d'un +instant à l'autre sans scrupule et sans remords. La vie pacifique et +vertueuse d'un peuple qui m'avait d'abord paru auguste, par son +contraste avec les passions, les luttes et les vices du monde +supérieur, commençait à m'oppresser, à me paraître ennuyeuse et +monotone. La sereine tranquillité de l'atmosphère même me fatiguait. +J'avais envie de voir un changement, fût-ce l'hiver, un orage, ou +l'obscurité. Je commençais à sentir que quels que soient nos rêves de +perfectibilité, nos aspirations impatientes vers une sphère meilleure, +plus haute, plus calme, nous, mortels du monde supérieur, nous ne +sommes pas faits pour jouir longtemps de ce bonheur même que nous +rêvons et auquel nous aspirons. + +Dans cette société des Vril-ya, c'était chose merveilleuse de voir +comment ils avaient réussi à unir et à mettre en harmonie, dans un +seul système, presque tous les objets que les divers philosophes du +monde supérieur ont placés devant les espérances humaines, comme +l'idéal d'un avenir chimérique. C'était un état dans lequel la guerre, +avec toutes ses calamités, était impossible, un état dans lequel la +liberté de tous et de chacun était assurée au suprême degré, sans une +seule de ces animosités qui, dans notre monde, font dépendre la +liberté des luttes continuelles des partis hostiles. Ici, la +corruption qui avilit nos démocraties était aussi inconnue que les +mécontentements qui minent les trônes de nos monarchies. L'égalité +n'était pas un nom, mais une réalité. Les riches n'étaient pas +persécutés, parce qu'ils n'étaient pas enviés. Ici, ces problèmes sur +les labeurs de la classe ouvrière, encore insolubles dans notre monde +et qui créent tant d'amertume entre les différentes classes, étaient +résolus par le procédé le plus simple: ils n'avaient pas de classe +ouvrière distincte et séparée. Les inventions mécaniques, construites +sur des principes qui déjouaient toutes nos recherches, mues par un +moteur infiniment plus puissant et plus gouvernable que tout ce que +nous avons pu obtenir de la vapeur ou de l'électricité, aidées par des +enfants dont les forces n'étaient jamais excédées, mais qui aimaient +leur travail comme un jeu et une distraction, suffisaient à créer une +richesse publique si bien employée au bien commun que jamais un +murmure ne se faisait entendre. Les vices qui corrompent nos grandes +villes n'avaient ici aucune prise. Les amusements abondaient, mais ils +étaient tous innocents. Aucune fête ne poussait à l'ivresse, aux +querelles, aux maladies. L'amour existait avec toutes ses ardeurs, +mais il était fidèle dès qu'il était satisfait. L'adultère, le +libertinage, la débauche étaient des phénomènes si inconnus dans cet +État, que pour trouver même les noms qui les désignaient on eût été +obligé de remonter à une littérature hors d'usage, écrite il y a +plusieurs milliers d'années. Ceux qui ont étudié sur notre terre les +théories philosophiques savent que tous ces écarts étranges de la vie +civilisée ne font que donner un corps à des idées qui ont été +étudiées, mises aux voix, ridiculisées, contestées, essayées +quelquefois d'une façon partielle, et consignées dans des oeuvres +d'imagination, mais qui ne sont jamais arrivées à un résultat +pratique. Le peuple que je décris ici avait fait bien d'autres progrès +vers la perfection idéale. Descartes a cru sérieusement que la vie de +l'homme sur cette terre pouvait être prolongée, non jusqu'à atteindre +ici-bas une durée éternelle, mais jusqu'à ce qu'il appelle l'âge des +patriarches, qu'il fixait modestement entre cent et cent cinquante +ans. Eh bien! ce rêve des sages s'accomplissait ici, était même +dépassé; car la vigueur de l'âge mûr se prolongeait même au delà de la +centième année. Cette longévité était accompagnée d'un bienfait plus +grand que la longévité même, celui d'une bonne santé inaltérable. Les +maladies qui frappent notre race étaient facilement guéries par le +savant emploi de cette force naturelle, capable de donner la vie et de +l'ôter, qui est inhérente au vril. Cette idée n'est pas inconnue sur +la terre, bien qu'elle n'ait guère été professée que par des +enthousiastes ou des charlatans et qu'elle ne repose que sur les +notions confuses du mesmérisme, de la force odique, etc. Laissant de +côté l'invention presque insignifiante des ailes, qu'on a essayées +sans jamais réussir depuis l'époque mythologique, je passe à cette +question délicate posée depuis peu comme essentielle au bonheur de +l'humanité, par les deux influences les plus turbulentes et les plus +puissantes de ce monde, la Femme et la Philosophie. Je veux dire, les +Droits de la Femme. + +Les jurisconsultes s'accordent à prétendre qu'il est inutile de +discuter des droits là où il n'existe pas une force suffisante pour +les faire valoir; et sur terre, pour une raison ou pour l'autre, +l'homme, par sa force physique, par l'emploi des armes offensives ou +défensives, peut généralement, quand les choses en viennent à une +lutte personnelle, maîtriser la femme. Mais parmi ce peuple il ne peut +exister aucun doute sur les droits de la femme, parce que, comme je +l'ai déjà dit, la Gy est plus grande et plus forte que l'An; sa +volonté est plus résolue, et la volonté étant indispensable pour la +direction du vril, elle peut employer sur l'An, plus fortement que +l'An sur elle, les mystérieuses forces que l'art emprunte aux facultés +occultes de la nature. Ainsi tous les droits que nos philosophes +féminins sur la terre cherchent à obtenir sont accordés comme une +chose toute naturelle dans cet heureux pays. Outre cette force +physique, les Gy-ei ont, du moins dans leur jeunesse, un vif désir +d'acquérir les talents et la science et, en cela, elles sont +supérieures aux Ana; c'est donc à elles qu'appartiennent les +étudiants, les professeurs, en un mot la portion instruite de la +population. + +Naturellement, comme je l'ai fait voir, les femmes établissent dans ce +pays leur droit de choisir et de courtiser leur époux. Sans ce +privilège, elles mépriseraient tous les autres. Sur terre nous +craindrions, non sans raison, qu'une femme, après nous avoir ainsi +poursuivi et épousé, ne se montrât impérieuse et tyrannique. Il n'en +est pas de même des Gy-ei: une fois mariées elles suspendent leurs +ailes, et aucun poète ne pourrait arriver à dépeindre une compagne +plus aimable, plus complaisante, plus docile, plus sympathique, plus +oublieuse de sa supériorité, plus attachée à étudier les goûts et les +caprices relativement frivoles de son mari. Enfin parmi les traits +caractéristiques qui distinguent le plus les Vril-ya de notre +humanité, celui qui contribue le plus à la paix de leur vie et au +bien-être de la communauté, c'est la croyance universelle à une +Divinité bienfaisante et miséricordieuse, et à l'existence d'une vie +future auprès de laquelle un siècle ou deux sont des moments trop +courts pour qu'on les perde à des pensées de gloire, de puissance, ou +d'avarice; une autre croyance ajoute à leur bonheur: persuadés qu'ils +ne peuvent connaître de la Divinité que Sa bonté suprême, du monde +futur que son heureuse existence, leur raison leur interdit toute +discussion irritante sur des questions insolubles. Ils assurent ainsi +à cet État situé dans les entrailles de la terre, ce qu'aucun État ne +possède à la clarté des astres, toutes les bénédictions et les +consolations d'une religion, sans aucun des maux, sans aucune des +calamités qu'engendrent les guerres de religion. + +Il est donc incontestable que l'existence des Vril-ya est, dans son +ensemble, infiniment plus heureuse que celle des races terrestres, et +que, réalisant les rêves de nos philanthropes les plus hardis, elle +répond presque à l'idée qu'un poète pourrait se faire de la vie des +anges. Et cependant si on prenait un millier d'êtres humains, les +meilleurs et les plus philosophes qu'on puisse trouver à Londres, à +Paris, à Berlin, à New-York, et même à Boston, et qu'on les plaçât au +milieu de cette heureuse population, je suis persuadé qu'en moins +d'une année ils y mourraient d'ennui, ou essayeraient une révolution +par laquelle ils troubleraient la paix de la communauté et se feraient +réduire en cendres à la requête du Tur. + +Assurément je ne veux pas glisser dans ce récit quelque sotte satire +contre la race à laquelle j'appartiens. J'ai au contraire tâché de +faire comprendre que les principes qui régissent le système social des +Vril-ya l'empêchent de produire ces exemples de grandeur humaine qui +remplissent les annales du monde supérieur. Dans un pays où on ne fait +pas la guerre, il ne peut y avoir d'Annibal, de Washington, de +Jackson, de Sheridan. Dans un État où tout le monde est si heureux +qu'on ne craint aucun danger et qu'on ne désire aucun changement, on +ne peut voir ni Démosthène, ni Webster, ni Sumner, ni Wendel Holmes, +ni Butler. Dans une société où l'on arrive à un degré de moralité qui +exclut les crimes et les douleurs, d'où la tragédie tire les éléments +de la crainte et de la pitié, où il n'y a ni vices, ni folies, +auxquels la comédie puisse prodiguer les traits de sa satire comique, +un tel pays perd toute chance de produire un Shakespeare, un Molière, +une Mrs. Beecher Stowe. Mais si je ne veux pas critiquer mes +semblables en montrant combien les motifs, qui stimulent l'activité et +l'ambition des individus dans une société de luttes et de discussions, +disparaissent ou s'annulent dans une société qui tend à assurer à ses +citoyens une félicité calme et innocente qu'elle présume être l'état +des puissances immortelles; je n'ai pas non plus l'intention de +représenter la république des Vril-ya comme la forme idéale de la +société politique, vers laquelle doivent tendre tous nos efforts. Au +contraire, c'est parce que nous avons si bien combiné, à travers les +siècles, les éléments qui composent un être humain, qu'il nous serait +tout à fait impossible d'adopter la manière de vivre des Vril-ya, ou +de régler nos passions d'après leur façon de penser; c'est pour cela +que je suis arrivé à cette conviction: Ce peuple, qui non seulement a +appartenu à notre race, mais qui, d'après les racines de sa langue, me +paraît descendre de quelqu'un des ancêtres de la grande famille +Aryenne, source commune de toutes les civilisations de notre monde; ce +peuple qui, d'après ses traditions historiques et mythologiques, a +passé par des transformations qui nous sont familières, forme +maintenant une espèce distincte avec laquelle il serait impossible à +toute race du monde supérieur de se mêler. Je crois de plus que, s'ils +sortaient jamais des entrailles de la terre, suivant l'idée +traditionnelle qu'ils se font de leur destinée future, ils +détruiraient pour la remplacer la race actuelle des hommes. + +Mais, dira-t-on, puisque plus d'une Gy avait pu concevoir un caprice +pour un représentant aussi médiocre que moi de la race humaine, dans +le cas où les Vril-ya apparaîtraient sur la terre, nous pourrions être +sauvés de la destruction par le mélange des races. Tel espoir serait +téméraire. De semblables mésalliances seraient aussi rares que les +mariages entre les émigrants Anglo-Saxons et les Indiens Peaux-Rouges. +D'ailleurs, nous n'aurions pas le temps de nouer des relations +familières. Les Vril-ya, en sortant de dessous terre, charmés par +l'aspect d'une terre éclairée par le soleil, commenceraient par la +destruction, s'empareraient des territoires déjà cultivés, et +détruiraient sans scrupules tous les habitants qui essayeraient de +résister à leur invasion. Quand je considère leur mépris pour les +institutions du Koom-Posh, ou gouvernement populaire, et la valeur de +mes bien-aimés compatriotes, je crois que si les Vril-ya +apparaissaient d'abord en Amérique, et ils n'y manqueraient pas, +puisque c'est la plus belle partie du monde habitable, et disaient: +«Nous nous emparons de cette portion du globe; citoyens du Koom-Posh, +allez-vous-en et faites place pour le développement de la race des +Vril-ya,» mes braves compatriotes se battraient, et au bout d'une +semaine il ne resterait plus un seul homme qui pût se rallier au +drapeau étoilé et rayé des États-Unis. + +Je voyais fort peu Zee, excepté aux repas, quand la famille se +réunissait, et elle était alors silencieuse et réservée. Mes craintes +au sujet d'une affection que j'avais si peu cherchée et que je +méritais si peu se calmaient, mais mon abattement augmentait de jour +en jour. Je mourais d'envie de revenir au monde supérieur; mais je me +mettais en vain l'esprit à la torture pour trouver un moyen. On ne me +permettait jamais de sortir seul, de sorte que je ne pouvais même +visiter l'endroit par lequel j'étais descendu, pour voir s'il ne me +serait pas possible de remonter dans la mine. Je ne pouvais pas même +descendre de l'étage où se trouvait ma chambre, pendant les Heures +Silencieuses, quand tout le monde dormait. Je ne savais pas commander +à l'automate qui, cruelle ironie, se tenait à mes ordres, debout +contre le mur; je ne connaissais pas les ressorts par lesquels on +mettait en mouvement la plate-forme qui servait d'escalier. On m'avait +volontairement caché tous ces secrets. Oh! si j'avais pu apprendre à +me servir des ailes, dont les enfants se servaient si bien, j'aurais +pu m'enfuir par la fenêtre, arriver aux rochers, et m'enlever par le +gouffre dont les parois verticales refusaient de supporter un pas +humain. + + + + +XXVII. + + +Un jour, pendant que j'étais seul à rêver tristement dans ma chambre, +Taë entra par la fenêtre et vint s'asseoir près de moi. J'étais +toujours heureux des visites de cet enfant, dans la société duquel je +me sentais moins humilié que dans celle des Ana, dont les études +étaient plus complètes et l'intelligence plus mûre. Comme on me +permettait de sortir avec lui et que je désirais revoir l'endroit par +lequel j'étais descendu dans le monde souterrain, je me hâtai de lui +demander s'il avait le temps de m'accompagner dans une promenade à la +campagne. Sa physionomie me parut plus sérieuse que de coutume, quand +il me répondit:-- + +--Je suis venu vous chercher. + +Nous fûmes bientôt dans la rue et nous n'étions pas loin de la maison, +quand nous rencontrâmes cinq ou six jeunes Gy-ei, qui revenaient des +champs, avec des corbeilles pleines de fleurs, et chantaient en choeur +en marchant. Une jeune Gy chante plus qu'elle ne parle. Elles +s'arrêtèrent en nous voyant, s'approchèrent de Taë avec une gaieté +familière, et de moi avec cette galanterie polie qui distingue les +Gy-ei dans leurs rapports avec le sexe faible. + +Et je puis dire ici que, malgré la franchise de la Gy quand elle +courtise un An, rien dans ses manières ne peut être comparé aux +manières libres et bruyantes de ces jeunes Anglo-Saxonnes, auxquelles +on accorde l'épithète distinguée de _fast_ (à la mode), vis-à-vis des +jeunes gens pour lesquels elles ne professent pas le moindre amour. +Non: la conduite des Gy-ei envers les Ana en général ressemble +beaucoup à celle des hommes très bien élevés, dans les salons de notre +monde supérieur, envers une femme qu'ils respectent, mais à laquelle +ils ne font pas la cour; respectueux, complimenteurs, d'une politesse +exquise, ce que l'on peut appeler chevaleresques. + +Sans doute je fus un peu embarrassé par les nombreuses politesses par +lesquelles ces jeunes et courtoises Gy-ei s'adressaient à mon +amour-propre. Dans le monde d'où je venais, un homme se serait trouvé +offensé, traité avec ironie, et _blagué_ (si un mot d'argot aussi +vulgaire peut être employé sur l'autorité des romanciers populaires +qui s'en servent aussi librement), quand une jeune Gy fort jolie me +fit compliment sur la fraîcheur de mon teint, une autre sur le choix +des couleurs de mes vêtements, une troisième, avec un timide sourire, +sur les conquêtes que j'avais faites à la soirée d'Aph-Lin. Mais je +savais déjà que de tels propos étaient ce que les Français appellent +des banalités, et ne signifiaient, dans la bouche des jeunes filles, +que le désir de déployer cette aimable galanterie que sur la terre la +tradition et une coutume arbitraire ont réservée au sexe mâle. Et, de +même que, chez nous, une jeune fille bien élevée et habituée à de +pareils compliments, sent qu'elle ne peut sans inconvenance y répondre +ou en paraître trop charmée, de même moi, qui avais appris les bonnes +manières chez un des Ministres de ce peuple, je ne pus que sourire et +prendre un air gracieux en repoussant avec timidité les compliments +dont on m'accablait. Pendant que nous causions ainsi, la soeur de Taë +nous avait aperçus, paraît-il, d'une des chambres supérieures du +Palais Royal, car elle arriva bientôt près de nous de toute la vitesse +de ses ailes. + +Elle s'approcha de moi et me dit, avec cette inimitable déférence, que +j'ai appelée chevaleresque, et pourtant avec une certaine brusquerie +de ton que Sir Philip Sidney aurait traitée de rustique dans la bouche +d'une personne qui s'adressait au sexe faible:-- + +--Pourquoi ne venez-vous jamais nous voir? + +Pendant que je délibérais sur la réponse à faire à cette question +inattendue, Taë dit promptement et d'un ton sévère:-- + +--Ma soeur, tu oublies que l'étranger est du même sexe que moi. Il +n'est pas convenable pour nous, si nous voulons conserver notre +réputation et notre modestie, de nous abaisser à courir après ta +société. + +Ce discours fut reçu avec des marques d'approbation par toutes les +Gy-ei présentes; mais la soeur de Taë parut déconcertée. Pauvre +enfant!.... et une Princesse encore! + +En ce moment une ombre passa entre le groupe et moi; en me retournant, +je vis le magistrat principal s'avancer vers moi de ce pas tranquille +et majestueux particulier aux Vril-ya. En le regardant, je fus saisi +de la même terreur que lors de ma première rencontre avec lui. Sur son +front, dans ses yeux, il y avait ce même je ne sais quoi +indéfinissable qui me faisait reconnaître en lui une race qui devait +être fatale à la nôtre; cette même expression étrange de sérénité +exempte de tous les soucis et de toutes les passions ordinaires; on y +lisait la conscience d'un pouvoir suprême et ce mélange de pitié et +d'inflexibilité qu'on trouve chez un juge qui prononce un arrêt. Je +frissonnai et, m'inclinant, je serrai le bras de Taë et m'éloignai +sans rien dire. Le Tur se plaça sur notre chemin, me regarda un +instant sans parler, puis tourna tranquillement ses regards vers sa +fille, et, avec un salut grave adressé à elle et aux autres Gy-ei, +passa au milieu du groupe et s'éloigna sans avoir prononcé un mot. + + + + +XXVIII. + + +Quand Taë et moi nous fûmes seuls sur la grande route qui s'étend +entre la cité et le gouffre par lequel j'étais descendu dans ce monde +privé de la clarté du soleil et des étoiles, je dis à demi-voix:-- + +--Mon cher enfant, mon ami, il y a dans la physionomie de votre père +quelque chose qui m'effraye. Il me semble voir la mort en contemplant +sa sereine tranquillité. + +Taë ne répondit pas tout de suite. Il semblait agité et paraissait se +demander par quels mots il pourrait m'adoucir une mauvaise nouvelle. + +--Personne ne craint la mort parmi les Vril-ya,--dit-il enfin.--La +craignez-vous? + +--La crainte de la mort est innée dans l'âme des hommes de ma race. +Nous pouvons en triompher à la voix du devoir, de l'honneur, ou de +l'amour. Nous pouvons mourir pour une vérité, pour notre patrie, pour +ceux qui nous sont plus chers que nous-mêmes. Mais, si la mort me +menace ici, maintenant, où sont les motifs qui peuvent contrebalancer +la terreur qui accompagne l'idée de la séparation du corps et de +l'âme? + +Taë parut surpris, et sa voix était pleine de tendresse quand il me +répondit:-- + +--Je rapporterai à mon père ce que vous venez de me dire. Je le +supplierai d'épargner votre vie. + +--Il a donc décrété ma mort? + +--C'est la faute ou la folie de ma soeur,--dit Taë, avec quelque +pétulance.--Elle a parlé ce matin à mon père, et après leur +conversation, il m'a fait appeler, comme chef des enfants chargés de +détruire les êtres qui menacent la communauté, et il m'a dit: «Prends +ta baguette de vril, et va chercher l'étranger qui t'est devenu cher. +Que sa fin soit prompte et exempte de douleur.» + +--Et,--dis-je en tremblant et en m'éloignant de l'enfant,--c'est donc +pour m'assassiner que vous m'avez emmené à la campagne? Non, je ne +puis le croire. Je ne puis vous croire capable d'un tel crime! + +--Ce n'est pas un crime de tuer ceux qui menacent les intérêts de +l'État; ce serait un crime de détruire le moindre petit insecte qui ne +nous ferait aucun mal. + +--Si vous voulez dire que je menace les intérêts de l'État parce que +votre soeur m'honore de cette sorte de préférence qu'un enfant peut +montrer pour un jouet singulier, il n'est pas nécessaire pour cela de +me tuer. Laissez-moi retourner vers le peuple que j'ai quitté, par le +gouffre qui m'a permis d'entrer dans votre monde. Avec un peu d'aide +de votre part, j'en puis venir à bout. Grâce à vos ailes vous pourrez +attacher la corde, que vous avez sans doute gardée, au rocher qui m'a +servi pour descendre. Faites cela, je vous en prie; aidez-moi à +remonter à l'endroit d'où je suis venu, et je disparaîtrai de votre +monde pour toujours et aussi sûrement que si j'étais mort. + +--Le gouffre par lequel vous êtes descendu?.... Regardez; nous sommes +juste à l'endroit où il s'ouvrait. Que voyez-vous?.... Le roc solide +et compact. Le gouffre a été fermé par les ordres d'Aph-Lin, aussitôt +que des rapports furent établis entre vous et lui, pendant votre +sommeil, et qu'il apprit de votre propre bouche ce qu'est le monde +d'où vous veniez. Ne vous souvenez-vous pas du jour où Zee me pria de +ne pas vous questionner sur vous-même ou sur votre pays? En vous +quittant, ce jour-là, Aph-Lin m'aborda et me dit: «Il ne faut laisser +aucun chemin ouvert entre le monde de l'étranger et le nôtre, ou les +malheurs et les chagrins du sien pourraient descendre parmi nous. +Prends avec toi les enfants de ta bande, frappez les parois de la +caverne de vos baguettes de vril jusqu'à ce que la chute des rochers +ferme toute issue par laquelle la clarté de nos lampes puisse être +aperçue.» + +Pendant que l'enfant parlait, je regardais avec effroi les rocs noirs +qui se dressaient devant mes yeux. + +D'énormes masses irrégulières de granit, montrant par des taches de +feu où elles avaient été frappées, s'élevaient du sol à la voûte de la +caverne, pas une crevasse! + +--Tout espoir est donc perdu,--murmurai-je en m'asseyant sur le bord +de la route,--et je ne reverrai plus le soleil. + +Je me couvris la figure de mes deux mains et je priai Celui dont +j'avais si souvent oublié la présence sous ce ciel qui manifeste sa +puissance. Je sentis qu'il était présent dans les profondeurs de la +terre et au milieu du monde des tombeaux. Je relevai les yeux, calmé +et fortifié par ma prière, et, regardant l'enfant avec un tranquille +sourire, je lui dis:-- + +--Si tu dois me tuer, frappe maintenant. + +Taë secoua doucement la tête. + +--Non,--dit-il,--l'ordre de mon père n'est pas si absolu qu'il ne me +laisse aucun choix. Je lui parlerai et peut-être pourrai-je te sauver. +Quelle étrange chose que tu aies cette crainte de la mort que nous +pensions être le partage des êtres inférieurs, auxquels la +connaissance d'une autre vie n'est pas accordée. Chez nous les enfants +même n'ont pas cette peur. Dis-moi, mon cher Tish,--continua-t-il +après un moment de silence,--redouterais-tu moins de passer de cette +forme de vie à la forme qu'on trouve de l'autre côté de cet instant +qu'on appelle la mort, si je t'accompagnais dans ce voyage? Si tu le +désires, je demanderai à mon père qu'il me soit permis de te suivre. +Je suis de ceux qui doivent émigrer un jour, quand ils seront en âge +de le faire, dans un pays inconnu. Je partirais aussi volontiers pour +les régions inconnues de l'autre monde. La Bonté Suprême est aussi +présente dans celui-là que dans celui-ci. Où ne la trouve-t-on pas? + +--Enfant,--dis-je en voyant à la figure de Taë qu'il parlait +sérieusement,--tu commettrais un crime en me tuant; mais celui que je +commettrais ne serait pas moindre si je te disais: Donne-toi la mort. +La Bonté Suprême choisit son moment pour nous donner la vie et pour +nous la reprendre. Partons. Si après que tu auras parlé à ton père, il +décide ma mort, fais-le-moi savoir aussitôt que tu le pourras, afin +que je puisse m'y préparer. + +Nous retournâmes à la ville, ne conversant que par intervalles et à +bâtons rompus. Nous ne pouvions nous comprendre l'un l'autre et +j'éprouvais pour le bel enfant à la douce voix, qui marchait à mes +côtés, le même sentiment qu'éprouve un condamné à mort en marchant à +côté du bourreau qui le conduit à l'échafaud. + + + + +XXIX. + + +Vers le milieu des Heures Silencieuses, qui forment les nuits des +Vril-ya, je fus réveillé du sommeil agité auquel je venais seulement +de m'abandonner, par une main posée sur mon épaule. Je tressaillis; +Zee était debout à mes côtés. + +--Chut!--dit-elle à voix basse,--que personne ne nous entende. +Penses-tu que j'aie cessé de veiller sur toi parce que je n'ai pu +obtenir ton amour? J'ai vu Taë. Il n'a rien obtenu de son père qui +avait déjà conféré avec les trois sages qu'il appelle en conseil +lorsque quelque question l'embarrasse, et par leur conseil il a +ordonné que tu sois mis à mort à l'heure où le monde se réveille. Je +veux te sauver. Lève-toi et habille-toi. + +En disant ces mots, Zee me montra, sur une table près de mon lit, les +vêtements que je portais à mon arrivée et que j'avais échangés contre +le costume plus pittoresque des Vril-ya. La jeune Gy se dirigea alors +vers la fenêtre et sortit sur le balcon, pendant que tout étonné je +passais rapidement mes vêtements. Je la rejoignis sur le balcon; son +visage était pâle et rigide. Elle me prit par la main et me dit +doucement:-- + +--Vois comme l'art des Vril-ya a brillamment illuminé ce monde. +Demain, il sera obscur pour moi. + +Sans attendre ma réponse, elle me ramena dans la chambre, puis dans le +corridor, et nous descendîmes dans le vestibule. Nous passâmes le long +des rues désertes et de la route qui conduisait aux rochers. Dans ce +monde où il n'y a ni jour, ni nuit, les Heures Silencieuses sont d'une +solennité inexprimable, tant la vaste étendue illuminée par l'art des +mortels est dénuée de tout bruit, de tout signe de vie. Malgré la +légèreté de nos pas, le bruit qu'ils faisaient semblait choquer +l'oreille et troubler l'harmonie de l'universel repos. Je devinais que +Zee, sans me le dire, s'était décidée à m'aider à retourner vers le +monde supérieur et que nous nous dirigions vers le lieu où j'étais +descendu. Son silence me gagnait et m'empêchait de parler. Nous +approchions du gouffre. Il avait été rouvert; il ne présentait pas, il +est vrai, le même aspect qu'au moment de ma descente, mais, au milieu +du mur massif que m'avait montré Taë, on avait frayé un nouveau +passage, et le long de ses flancs carbonisés brillaient encore +quelques étincelles; de petits tas de cendres se refroidissaient en +tombant. Je ne pouvais cependant en levant les yeux pénétrer +l'obscurité que jusqu'à une faible hauteur; je demeurais épouvanté, me +demandant comment je pourrais accomplir cette difficile ascension. + +Zee devina ma pensée. + +--Ne crains rien,--dit-elle, avec un faible sourire,--ton retour est +assuré. J'ai commencé ce travail avec les Heures Silencieuses et quand +tout le monde dormait. Sois sûr que je ne me suis pas arrêtée jusqu'à +ce que la route te fût ouverte. Je t'accompagnerai encore un peu de +temps. Nous ne nous séparerons que lorsque tu me diras:--Va, je n'ai +plus besoin de toi. + +Mon coeur tressaillit de remords à ces mots. + +--Ah!--m'écriai-je,--que je voudrais que tu fusses de ma race ou que +je fusse de la tienne, je ne dirais jamais: Je n'ai plus besoin de +toi! + +--Sois béni pour ces paroles, je m'en souviendrai quand tu seras +parti,--me répondit tendrement la Gy. + +Pendant ce court dialogue, Zee s'était détournée, le corps incliné et +la tête penchée sur sa poitrine. Elle se releva alors de toute sa +hauteur et se plaça devant moi. Elle avait allumé le cercle qui +entourait sa tête et il étincelait comme une couronne d'étoiles. Son +visage, tout son corps, et l'atmosphère environnante étaient éclaires +par la lumière de ce diadème. + +--Maintenant,--dit-elle,--passe tes bras autour de moi, pour la +première et la dernière fois. Allons, courage, et attache-toi +fermement à moi. + +Tandis qu'elle parlait, ses vêtements se gonflèrent, ses ailes +s'étendirent. Je me serrai contre elle et elle m'emporta au travers du +terrible gouffre. La lumière étoilée de sa couronne éclairait les +ténèbres autour de nous. Le vol de la Gy s'élevait, doux et puissant, +comme celui d'un ange qui s'envole vers le ciel emportant une âme +qu'il vient d'arracher à la mort. + +Enfin j'entendis à distance le murmure des voix humaines, le bruit du +travail humain. Nous fîmes halte sur le sol d'une des galeries de la +mine, et au delà je voyais briller de loin en loin la lumière faible +et pâle des lampes de mineurs. Je relâchai mon étreinte. La Gy +m'embrassa sur le front, avec passion, mais comme une mère pourrait le +faire, et me dit, pendant que les larmes coulaient de ses yeux:-- + +--Adieu pour toujours. Tu ne veux pas me laisser entrer dans ton +monde, tu ne pourras jamais revenir dans le nôtre. Avant que les miens +aient secoué le sommeil, les rochers se seront refermés et ne seront +rouverts ni par moi, ni par personne, avant des siècles dont on ne +peut encore prévoir le nombre. Pense à moi quelquefois avec tendresse. +Quand j'atteindrai la vie qui s'étend au delà de cette courte portion +de la durée, je te chercherai. Là aussi, peut-être, la place assignée +à ton peuple sera séparée de moi par des rochers et des gouffres, et +peut-être n'aurai-je plus le pouvoir de m'ouvrir un chemin pour te +retrouver comme j'en ai ouvert un pour te perdre. + +Elle se tut. J'entendis le bruit de ses ailes, semblable à celui que +font les ailes du cygne, et je vis les rayons de feu de son diadème +disparaître dans l'obscurité. + +Je m'assis un moment, rêvant avec tristesse; puis je me levai et me +dirigeai lentement vers l'endroit où j'entendais des voix. Les mineurs +que je rencontrai m'étaient étrangers et d'une autre nation que la +mienne. Ils se retournèrent pour me regarder avec quelque surprise, +mais voyant que je ne pouvais leur répondre dans leur langue, ils se +remirent à l'ouvrage et me laissèrent passer sans plus m'inquiéter. +Enfin j'arrivai à l'ouverture de la mine, sans être troublé par +d'autres questions, si ce n'est par un surveillant qui me connaissait +et qui heureusement était trop occupé pour causer avec moi. J'eus soin +de ne pas retourner à mon premier logement, où je n'aurais pu échapper +aux questions, et où mes réponses auraient paru peu satisfaisantes. Je +regagnai sain et sauf mon pays, où je suis depuis longtemps +paisiblement établi; je me lançai dans les affaires, d'où je me suis +retiré, il y a trois ans, avec une fortune raisonnable. Je n'ai guère +eu l'occasion ou la tentation de raconter les voyages et les aventures +de ma jeunesse. J'ai été, comme tant d'autres, déçu dans mes +espérances d'amour et de bonheur domestique; souvent, dans la solitude +de mes nuits je pense à la jeune Gy et je me demande comment j'ai pu +repousser un tel amour, de quelques périls qu'il me menaçât, de +quelques difficultés qu'il fût entouré. Seulement, plus je pense à un +peuple qui se développe lentement dans des régions qui s'étendent hors +de notre vue et sont regardées comme inhabitables par les sages de +notre terre, à cette puissance qui dépasse toutes nos forces +combinées, et à ces vertus qui deviennent de plus en plus contraires à +notre vie politique et sociale, à mesure que notre civilisation fait +des progrès, plus je prie Dieu que des siècles s'écoulent avant +l'apparition de nos inévitables destructeurs. Cependant mon médecin +m'ayant dit franchement que j'étais atteint d'une maladie qui, sans me +faire beaucoup souffrir, sans me faire sentir ses progrès, peut à tout +moment m'être fatale, j'ai cru que mon devoir envers mes semblables +m'obligeait à écrire ce récit pour les avertir de la venue de la Race +Future. + +FIN. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La race future, by Edward Bulwer Lytton + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RACE FUTURE *** + +***** This file should be named 28412-8.txt or 28412-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/8/4/1/28412/ + +Produced by Pierre Lacaze and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La race future + +Author: Edward Bulwer Lytton + +Commentator: Raoul Frary + +Release Date: March 25, 2009 [EBook #28412] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RACE FUTURE *** + + + + +Produced by Pierre Lacaze and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<h1>EDWARD BULWER, LORD LYTTON.</h1> + +<h1>LA RACE FUTURE.</h1> + +<h3>PRÉFACE PAR</h3> + +<h2>RAOUL FRARY.</h2> + +<h4>PARIS</h4> + +<h3>E. DENTU, ÉDITEUR</h3> + +<h3>LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES</h3> + +<h4>3, PLACE DE VALOIS, PALAIS-ROYAL</h4> + +<h4>1888</h4> + +<h4>DÉDIÉ À MAX MÜLLER EN TÉMOIGNAGE DE RESPECT ET D'ADMIRATION.</h4> + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h1><a name="PREFACE" id="PREFACE"></a>PRÉFACE.</h1> + + +<p>Le livre que nous avons sous les yeux est +bien un roman, mais ce n'est pas un roman +comme les autres, car l'auteur s'est proposé +de nous raconter non ce qui aurait pu arriver +hier, ou autrefois, mais ce qui pourrait +bien arriver dans quelques siècles. Les mœurs +qu'il dépeint ne sont pas les nôtres, ni celles +de nos ancêtres, mais celles de nos descendants. +Il imagine bien une petite fable à la +Jules Verne, et feint de supposer que la +«Race future» existe dès maintenant sous +terre et n'attend, pour paraître à la lumière +du soleil et pour nous exterminer, que l'heure +où elle trouvera son habitation actuelle trop +étroite. Mais cet artifice de narration ne +trompe personne, et il est évident que +Bulwer Lytton a voulu nous donner une idée +de la façon de vivre et de penser de nos +arrière-neveux.</p> + +<p>C'est là une ambition légitime, quoique +l'entreprise soit singulièrement hardie. Il est +permis de chercher à deviner ce que l'avenir +réserve à notre espèce. On connaît le chemin +qu'elle a parcouru; on peut dire où elle va. +Sans doute on risque fort de se tromper, +mais un romancier ne répond pas de l'exactitude +de ses tableaux et de ses récits; on ne +lui demande qu'un peu de vraisemblance. +Quelquefois même on est moins exigeant et +l'on se contente d'être amusé. <i>Les Voyages +de Gulliver</i> manquent absolument de vraisemblance, +ce qui ne les empêche pas d'être +un chef-d'œuvre souvent imité, jamais égalé. +Il est vrai que les fictions de Swift ne sont +que des vérités déguisées et grossies, et qu'il +a écrit sous une forme divertissante la plus +amère satire qu'on ait jamais faite d'un +peuple, d'un siècle, et même du genre +humain.</p> + +<p>L'auteur de la «Race future» a dû penser +à son illustre devancier, car son héros est, +chez les hommes du vingt-cinquième ou du +trentième siècle, ce que Gulliver lui-même +est chez les chevaux du pays des Houyhnms, +le représentant d'une civilisation inférieure, +un barbare ignorant et corrompu en excursion +chez les sages. Il y a seulement cette +différence que les chevaux de Swift ne sont +que vertueux et heureux, tandis que les +«Vril-ya» de Bulwer sont, en outre, fort +savants. La vertu et le bonheur ne nous +donneraient plus l'idée d'une supériorité +complète si l'on n'y joignait une grande +puissance industrielle fondée sur une connaissance +approfondie des secrets de la +nature. Le monde a marché, depuis le temps +de la reine Anne, et on ne se moque plus +des émules de Newton; c'est au contraire +sur eux que l'on compte pour changer la face +des choses.</p> + +<p>Mais il est bien malaisé d'imaginer des +hommes infiniment plus savants que nous: +les grandes découvertes ne se devinent qu'à +moitié. Il est, au contraire, facile d'imaginer +des hommes meilleurs que nous; les modèles +abondent sous nos yeux, et le peintre de +l'idéal trouve dans la réalité tous les éléments +du tableau qu'il veut tracer. Quand Bulwer +suppose que nos descendants seront maîtres +d'un agent infiniment plus subtil et plus fort +que l'électricité, et qu'ils auront perfectionné +l'art de construire des automates jusqu'à +peupler leurs habitations de domestiques en +métal, on est tenté de le trouver bien téméraire. +Mais quand il nous montre une société +où la guerre est inconnue, où personne n'est +pauvre, ni avide de richesses, ni ambitieux, +où l'on ne sait ce que c'est qu'un malfaiteur, +nous demeurons tous d'accord que c'est là +une société parfaite. Malheureusement l'auteur +ne prouve pas que les merveilleux +progrès scientifiques qu'il est permis d'espérer +doivent avoir pour conséquence un +progrès non moins admirable de la moralité +humaine, ni que les hommes soient assurés +de devenir plus raisonnables que nous quand +ils seront devenus bien plus savants.</p> + +<p>Comme un roman n'est pas une démonstration, +l'auteur n'était pas obligé de nous +persuader que les choses se passeront exactement +comme il l'admet. Il aurait d'ailleurs +pu répondre que l'humanité est libre et +qu'elle fera peut-être de sa liberté un excellent +usage. Il n'affirme pas qu'elle sera un +jour aussi raisonnable qu'il dépeint les +Vril-ya: mais cela dépend d'elle, et il +appartient aux philosophes de bien tracer le +tableau d'une idéale félicité pour l'encourager +à marcher d'un pas plus rapide dans la +voie qui y conduit.</p> + +<p>Assurément Bulwer a voulu nous représenter +un état de civilisation où les hommes +jouiraient de la plus grande somme de bonheur +que comporte leur condition mortelle; +il a voulu aussi nous apprendre quelles sont +les conditions de cet état supérieur, sur +quelles institutions et sur quelles croyances +doit être fondée la cité de ses rêves. Il a +écrit son Utopie, comme tant d'autres, +comme Platon, comme Thomas Morus, +comme Fénelon, comme Fourier. Il n'a pas +non plus échappé aux pièges où sont tombés +ses devanciers. Il n'accomplit que la moitié +de sa tâche, et nous donne bien l'idée d'une +humanité parfaitement sage, mais non d'une +humanité parfaitement heureuse.</p> + +<p>Les Vril-ya ont peu de besoins, et la +satisfaction de leurs besoins leur coûte peu +d'efforts; l'outillage de l'industrie est si perfectionné, +que le travail est réservé aux seuls +enfants. Les adultes n'ont rien à faire, pas +de luttes à soutenir, pas de dangers à éviter. +Ils se promènent; ils causent; ils se réunissent +dans des festins où règne la sobriété; ils +entendent de la musique et respirent des +parfums. Comme ils doivent s'ennuyer! Ils +n'ont ni les émotions de la guerre, ni les +plaisirs de la chasse, car ils sont trop doux +pour s'amuser à tuer des bêtes inoffensives. +Ceux d'entre eux qui ont l'esprit aventureux +peuvent fonder des colonies, mais ils ne +courent aucun risque, et, d'ailleurs, la place +finira par leur manquer. Ou bien ils s'appliquent +à inventer des machines nouvelles +et à faire avancer la science, ce qui ne doit +pas être à la portée de tout le monde, dans +une civilisation déjà si savante et si bien +outillée. Ils n'ont même pas une littérature +très florissante et sont obligés de relire les +anciens auteurs pour y trouver la peinture +des passions dont ils sont exempts, des +conflits qui ne sont plus de leur siècle. Cette +tranquillité d'âme se reflète sur leur visage +qui a quelque chose d'auguste et de surhumain, +comme le visage des dieux antiques; +ce sont des hommes de marbre. Ils ne +vivent pas.</p> + +<p>Des hommes médiocres ont pu décrire +l'enfer d'une manière saisissante; le génie +même est impuissant à donner une idée du +paradis, qu'on le place sur cette terre ou +dans une autre vie. C'est que le bonheur +suppose l'effort et la lutte: or il n'y a pas +d'effort sans obstacle, de lutte sans adversaire. +Nous ne pouvons pas, tels que nous +sommes, imaginer la félicité dans le repos +perpétuel, sans combat et sans risque, c'est-à-dire +sans le mal. Une société pourvue +d'institutions et de mœurs idéales, supprimant +ou réduisant à l'extrême le risque et le +mal, assurerait à ses membres un bonheur +que notre raison peut à la rigueur concevoir, +mais qui échappe complètement à notre imagination. +Supprimez par la pensée le chien, +le loup et le boucher; supposez un printemps +perpétuel et des prés toujours verts sous un +soleil toujours modéré: les moutons ne +nous ferons pas encore envie. Or on a beau +faire: il y a toujours dans le paradis un peu +de moutonnerie, même quand on y met +beaucoup de musique, beaucoup de parfums, +et toutes les merveilles de la mécanique.</p> + +<p>Parfois, quand nous sommes fatigués, +quand nous sommes indignés, quand nous +sommes découragés, nous rêvons un monde +meilleur, où le travail soit facile, où l'on +n'éprouve point de désir qui ne soit satisfait, +et d'où l'injustice soit rigoureusement bannie. +C'est ainsi que le matelot, las d'être ballotté +par les vagues, rêve les loisirs et la sécurité +de la terre ferme; mais dès qu'il se sera +refait, il voudra de nouveau s'embarquer: +le danger et la peine l'attirent bien vite; s'il +se résigne à ne plus quitter le sol, c'est +qu'il est vieux et usé. Quand les années +l'attacheront au rivage, il enviera le sort de +ses enfants; il enviera leurs souffrances et +leurs périls, leurs courtes joies et leurs longs +labeurs. Il rêvera encore, mais avec tristesse, +avec de poignants regrets: il rêvera au temps +où il hasardait sa vie pour conquérir ce +repos maintenant odieux.</p> + +<p>Un jour, peut-être, l'humanité, assagie et +pacifiée, se souviendra de nos siècles de lutte +et d'agitation. Alors les jeunes gens se plaindront +de n'être pas nés dans un siècle plus +troublé, de ne pouvoir dépenser leur force, +de ne point trouver d'adversaires à combattre, +d'obstacles à vaincre, d'aventures à +courir. Les hommes perfectionnés de Bulwer +porteront envie aux barbares que nous +sommes. Ils se plaindront plus justement +que Musset, d'être venus trop tard dans un +monde trop vieux.</p> + +<p>Si l'auteur de «la Race future» n'a pas +mieux réussi que ses illustres devanciers à +exciter notre enthousiasme en faveur de cet +idéal qui ne reste séduisant que quand il +reste vague, qui pâlit et s'efface dès qu'on +veut l'enfermer en des contours précis, il a +pourtant écrit un livre singulièrement intéressant, +qui amuse l'imagination et qui fait +penser. Il soulève, en passant, bien des +questions; il pose bien des problèmes: s'il +ne les résout pas toujours à notre gré, il +nous donne du moins le plaisir de voyager +rapidement à travers les idées, les systèmes, +les théories de la morale. Ajoutons que, dans +un temps où les Anglais paraissent enclins à +admirer presque exclusivement les triomphes +de la force et les exploits de la conquête, on +est heureux de voir passer dans notre langue +un livre écrit par un illustre écrivain anglais, +pour tracer et faire aimer l'image d'une +civilisation fondée sur la justice, la paix et la +fraternité.</p> + +<p>RAOUL FRARY.</p> + +<h1>LA RACE FUTURE.</h1> + +<h2><a name="I" id="I"></a>I.</h2> + + +<p>Je suis né à ***, dans les États-Unis d'Amérique. +Mes aïeux avaient émigré d'Angleterre +sous le règne de Charles II et mon grand-père +se distingua dans la Guerre de l'Indépendance. +Ma famille jouissait donc, par droit de naissance, +d'une assez haute position sociale; comme elle +était riche, ses membres étaient regardés comme +indignes de toute fonction publique. Mon père +se présenta une fois aux élections pour le Congrès: +il fut battu d'une façon éclatante par son +tailleur. Dès lors il se mêla peu de politique et +vécut surtout dans sa bibliothèque. J'étais l'aîné +de trois fils et je fus envoyé à l'âge de seize ans +dans la mère patrie, pour compléter mon éducation +littéraire et aussi pour commencer mon +éducation commerciale dans une maison de +Liverpool. Mon père mourut quelque temps après +mon vingt et unième anniversaire; j'avais de la +fortune et du goût pour les voyages et les aventures; +je renonçai donc pendant quelques années +à la poursuite du tout-puissant dollar, et je devins +un voyageur errant sur la surface de la terre.</p> + +<p>Dans l'année 18.., me trouvant à ***, je fus +invité par un ingénieur, dont j'avais fait la connaissance, +à visiter les profondeurs de la mine +de ***, dans laquelle il était employé.</p> + +<p>Le lecteur comprendra, avant la fin de ce +récit, les raisons qui m'empêchent de désigner +plus clairement ce district, et me remerciera +sans nul doute de m'être abstenu de toute description +qui pourrait le faire reconnaître.</p> + +<p>Permettez-moi donc de dire, le plus brièvement +possible, que j'accompagnais l'ingénieur +dans l'intérieur de la mine; je fus si étrangement +fasciné par ses sombres merveilles, je pris +tant d'intérêt aux explorations de mon ami, que +je prolongeai mon séjour dans le voisinage, et +descendis chaque jour dans la mine, pendant +plusieurs semaine, sous les voûtes et les galeries +creusées par l'art et par la nature dans +les entrailles de la terre. L'ingénieur était +persuadé qu'on trouverait de nouveaux filons +bien plus riches dans un nouveau puits qu'il +faisait creuser. En forant ce puits, nous arrivâmes +un jour à un gouffre dont les parois +étaient dentelées et calcinées comme si cet +abîme eût été ouvert à quelque période éloignée +par une éruption volcanique. Mon ami +s'y fit descendre dans une cage, après avoir +éprouvé l'atmosphère au moyen d'une lampe +de sûreté. Il y demeura près d'une heure. +Quand il remonta, il était excessivement pâle +et son visage présentait une expression d'anxiété +pensive, bien différente de sa physionomie ordinaire, +qui était ouverte, joyeuse et hardie.</p> + +<p>Il me dit en deux mots que la descente +lui paraissait dangereuse et ne devait conduire +à aucun résultat; puis, suspendant les travaux de +ce puits, il m'emmena dans les autres parties de +la mine.</p> + +<p>Tout le reste du jour mon ami me parut préoccupé +par une idée qui l'absorbait. Il se montrait +taciturne, contre son habitude, et il y avait +dans ses regards je ne sais quelle épouvante, +comme s'il avait vu un fantôme. Le soir, nous +étions assis seuls dans l'appartement que nous +occupions près de l'entrée de la mine, et je lui +dis:—</p> + +<p>—Dites-moi franchement ce que vous avez +vu dans le gouffre. Je suis sûr que c'est quelque +chose d'étrange et de terrible. Quoi que ce soit, +vous en êtes troublé. En pareil cas, deux têtes +valent mieux qu'une. Confiez-vous à moi.</p> + +<p>L'ingénieur essaya longtemps de se dérober à +mes questions; mais, tout en causant, il avait +recours au flacon d'eau-de-vie avec une fréquence +tout à fait inaccoutumée, car c'était un homme +très sobre, et peu à peu sa réserve cessa. Qui +veut garder son secret devrait imiter les animaux +et ne boire que de l'eau.</p> + +<p>—Je vais tout vous dire,—s'écria-t-il enfin.—Quand +la cage s'est arrêtée, je me suis trouvé +sur une corniche de rocher; au-dessous de moi, +le gouffre, prenant une direction oblique, s'enfonçait +à une profondeur considérable, dont ma +lampe ne pouvait pénétrer l'obscurité. Mais, à +ma grande surprise, une lumière immobile et +éclatante s'élevait du fond de l'abîme. Était-ce +un volcan? J'en aurais certainement senti la chaleur. +Pourtant il importait absolument à notre +commune sécurité d'éclaircir ce doute. J'examinai +les pentes du gouffre et me convainquis +que je pouvais m'y hasarder, en me servant des +anfractuosités et des crevasses du roc, du moins +pendant un certain temps. Je quittai la cage et +me mis à descendre. À mesure que je me rapprochais +de la lumière, le gouffre s'élargissait, +et je vis enfin, avec un étonnement que je ne +puis vous décrire, une grande route unie au +fond du précipice, illuminée, aussi loin que l'œil +pouvait s'étendre, par des lampes à gaz placées +à des intervalles réguliers, comme dans les rues +de nos grandes villes, et j'entendais au loin +comme un murmure de voix humaines. Je sais +parfaitement qu'il n'y a pas d'autres mineurs +que nous dans ce district. Quelles étaient donc +ces voix? Quelles mains humaines avaient pu +niveler cette route et allumer ces lampes? La +croyance superstitieuse, commune à presque +tous les mineurs, que les entrailles de la terre +sont habitées par des gnomes ou des démons +commençait à s'emparer de moi. Je frissonnais +à la pensée de descendre plus bas et de braver +les habitants de cette vallée intérieure. Je n'aurais +d'ailleurs pu le faire, sans cordes, car, de +l'endroit où je me trouvais jusqu'au fond du +gouffre, les parois du rocher étaient droites et +lisses. Je revins sur mes pas avec quelque difficulté. +C'est tout.</p> + +<p>—Vous redescendrez?</p> + +<p>—Je le devrais, et cependant je ne sais si +j'oserai.</p> + +<p>—Un compagnon fidèle abrège le voyage +et double le courage. J'irai avec vous. Nous +prendrons des cordes assez longues et assez +fortes.... et.... excusez-moi.... mais vous avez +assez bu ce soir. Il faut que nos pieds et nos +mains soient fermes demain matin.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="II" id="II"></a>II.</h2> + + +<p>Le lendemain matin les nerfs de mon ami +avaient repris leur équilibre et sa curiosité +n'était pas moins excitée que la mienne. Peut-être +l'était-elle plus: car il croyait évidemment +ce qu'il m'avait raconté, et j'en doutais beaucoup; +non pas qu'il fût capable de mentir de +propos délibéré, mais je pensais qu'il s'était +trouvé en proie à une de ces hallucinations, qui +saisissent notre imagination ou notre système +nerveux, dans les endroits solitaires et inaccoutumés, +et pendant lesquelles nous donnons des +formes au vide et des voix au silence.</p> + +<p>Nous choisîmes six vieux mineurs pour surveiller +notre descente; et, comme la cage ne +contenait qu'une personne à la fois, l'ingénieur +descendit le premier; quand il eut atteint la corniche +sur laquelle il s'était arrêté la première +fois, la cage remonta pour moi. Je l'eus bientôt +rejoint. Nous nous étions pourvus d'un bon rouleau +de corde.</p> + +<p>La lumière frappa mes yeux comme elle avait, +la veille, frappé ceux de mon ami. L'ouverture par +laquelle elle nous arrivait s'inclinait diagonalement: +cette clarté me paraissait une lumière +atmosphérique, non pas comme celle que donne +le feu, mais douce et argentée comme celle +d'une étoile du nord. Quittant la cage, nous +descendîmes, l'un après l'autre, assez facilement, +grâce aux fentes des parois, jusqu'à l'endroit +où mon ami s'était arrêté la veille; ce +n'était qu'une saillie de roc juste assez spacieuse +pour nous permettre de nous y tenir de +front. À partir de cet endroit le gouffre s'élargissait +rapidement, comme un immense entonnoir, +et je voyais distinctement, de là, la vallée, +la route, les lampes que mon compagnon m'avait +décrites. Il n'avait rien exagéré. J'entendais le +bruit qu'il avait entendu: un murmure confus et +indescriptible de voix, un sourd bruit de pas. +En m'efforçant de voir plus loin, j'aperçus dans +le lointain les contours d'un grand bâtiment. Ce +ne pouvait être un roc naturel, il était trop +symétrique, avec de grosses colonnes à la +façon des Égyptiens, et le tout brillait comme +éclairé à l'intérieur. J'avais sur moi une petite +lorgnette de poche, et je pus, à l'aide de cet instrument, +distinguer, près du bâtiment dont je +viens de parler, deux formes qui me semblaient +des formes humaines, mais je n'en étais pas sûr. +Dans tous les cas, c'étaient des êtres vivants, +car ils remuaient, et tous les deux disparurent +à l'intérieur du bâtiment. Nous nous occupâmes +alors d'attacher la corde que nous avions apportée +au rocher sur lequel nous nous trouvions, +à l'aide de crampons et de grappins, car nous +nous étions munis de tous les instruments qui +pouvaient nous être nécessaires.</p> + +<p>Nous étions presque muets pendant ce temps. +On eût dit à nous voir à l'œuvre que nous +avions peur d'entendre nos voix. Ayant assujetti +un bout de la corde de façon à le croire +solidement fixé au roc, nous attachâmes une +pierre à l'autre extrémité, et nous la fîmes +glisser jusqu'au sol, qui se trouvait à environ +cinquante pieds au-dessous. J'étais plus jeune +et plus agile que mon compagnon, et comme +dans mon enfance j'avais servi sur un navire, +cette façon de manœuvrer m'était plus familière. +Je réclamai à demi-voix le droit de descendre +le premier afin de pouvoir, une fois en bas, +maintenir le câble et faciliter la descente de mon +ami. J'arrivai sain et sauf au fond du gouffre, +et l'ingénieur commença à descendre à son tour. +Mais il n'avait pas parcouru dix pieds, que les +nœuds, que nous avions crus si solides, cédèrent; +ou plutôt le roc lui-même nous trahit et +s'écroula sous le poids; mon malheureux ami +fut précipité sur le sol et tomba à mes pieds, +entraînant dans sa chute des fragments de +rocher, dont l'un, heureusement assez petit, +me frappa et me fît perdre connaissances. Quand +je repris mes sens, je vis que mon compagnon +n'était plus qu'une masse inerte et entièrement +privée de vie. Au moment où je me +penchais sur son cadavre, plein d'affliction et +d'horreur j'entendis tout près de moi un son +étrange tenant à la fois du hennissement et du +sifflement; en me tournant d'instinct vers l'endroit +d'où partait le bruit, je vis sortir d'une +sombre fissure du rocher une tête énorme et +terrible, les mâchoires ouvertes, et me regardant +avec des yeux farouches, des yeux de +spectre affamé: c'était la tête d'un monstrueux +reptile, ressemblant au crocodile ou à l'alligator, +mais beaucoup plus grand que toutes les +créatures de ce genre que j'avais vues dans +mes nombreux voyages. D'un bond je fus debout +et me mis à fuir de toutes mes forces en descendant +la vallée. Je m'arrêtai enfin, honteux +de ma frayeur et de ma fuite et revins vers +l'endroit où j'avais laissé le corps de mon ami. +Il avait disparu; sans doute le monstre l'avait +déjà entraîné dans son antre et dévoré. La +corde et les grappins étaient encore à l'endroit +où ils étaient tombés, mais ils ne me donnaient +aucune chance de retour: comment les rattacher +en haut du rocher? Les parois étaient trop +lisses et trop abruptes pour qu'un homme y pût +grimper. J'étais seul dans ce monde étrange, +dans les entrailles de la terre.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="III" id="III"></a>III.</h2> + + +<p>Lentement et avec précaution je m'en allai +solitaire le long de la route éclairée par les +lampes, vers le bâtiment que j'ai décrit. La +route elle-même ressemblait aux grands passages +des Alpes, traversant des montagnes rocheuses +dont celle par laquelle j'étais descendu +formait un chaînon. À ma gauche et bien au-dessous +de moi, s'étendait une grande vallée, +qui offrait à mes yeux étonnés des indices évidents +de travail et de culture. Il y avait des +champs couverts d'une végétation étrange, qui +ne ressemblait en rien à ce que j'avais vu sur +la terre; la couleur n'en était pas verte, mais +plutôt d'un gris de plomb terne, ou d'un rouge +doré.</p> + +<p>Il y avait des lacs et des ruisseaux qui semblaient +enfermés dans des rives artificielles; les +uns étaient pleins d'eau claire, les autres brillaient +comme des étangs de naphte. À ma +droite, des ravins et des défilés s'ouvraient +dans les rochers; ils étaient coupés de passages, +évidemment dus au travail et bordés +d'arbres ressemblant pour la plupart à des fougères +gigantesques, au feuillage d'une délicatesse +exquise et pareil à des plumes; leur tronc +ressemblait à celui du palmier. D'autres avaient +l'air de cannes à sucre, mais plus grands et +portant de longues grappes de fleurs. D'autres +encore avaient l'aspect d'énormes champignons, +avec des troncs gros et courts, soutenant un +large dôme, d'où pendaient ou s'élançaient de +longues branches minces. Par devant, par derrière, +à côté de moi, aussi loin que l'œil pouvait +atteindre, tout étincelait de lampes innombrables. +Ce monde sans soleil était aussi brillant +et aussi chaud qu'un paysage italien à midi, +mais l'air était moins lourd et la chaleur plus +douce. Les habitations n'y manquaient pas. Je +pouvais distinguer à une certaine distance, soit +sur le bord d'un lac ou d'un ruisseau, soit sur la +pente des collines, nichés au milieu des arbres, +des bâtiments qui devaient assurément être la +demeure d'êtres humains. Je pouvais même +apercevoir, quoique très loin, des formes qui +paraissaient être des formes humaines s'agitant +dans ce paysage. Au moment où je m'arrêtais +pour regarder tout cela, je vis à ma +droite, glissant rapidement dans l'air, une sorte +de petit bateau, poussé par des voiles ayant la +forme d'ailes. Il passa et bientôt disparut derrière +les ombres d'une forêt. Au-dessus de moi +il n'y avait pas de ciel, mais la voûte d'une +grotte. Cette voûte s'élevait de plus en plus à +mesure que le passage s'élargissait, elle finissait +par devenir invisible au-dessus d'une atmosphère +de nuages qui la séparait du sol.</p> + +<p>En continuant ma route, je tressaillis tout à +coup: d'un buisson qui ressemblait à un énorme +amas d'herbes marines, mêlé d'espèces de fougères +et de plantes à larges feuilles, comme +l'aloès ou le cactus, s'élança un bizarre animal +de la taille et à peu près de la forme d'un +daim. Mais, comme après avoir bondi à quelques +pas il se retourna pour me regarder attentivement, +je m'aperçus qu'il ne ressemblait à +aucune espèce de daim connue maintenant sur +la terre, mais il me rappela aussitôt un modèle +en plâtre, que j'avais vu dans un muséum, d'une +variété de l'élan qu'on dit avoir existé avant le +déluge. L'animal ne paraissait nullement farouche, +car après m'avoir examiné un moment, il +commença à paître sans trouble et sans crainte +ce singulier herbage.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IV" id="IV"></a>IV.</h2> + + +<p>Je me trouvais alors tout à fait en vue du +bâtiment. Oui, il avait bien été élevé par des +mains humaines et creusé en partie dans un +grand rocher. J'aurais supposé au premier +coup d'œil qu'il appartenait à la première période +de l'architecture égyptienne. La façade +était ornée de grosses colonnes, s'élevant sur +des plinthes massives et surmontées de chapiteaux +que je trouvai, en les examinant de plus +près, plus ornés et plus gracieux que ne le comporte +l'architecture égyptienne. De même que +le chapiteau corinthien imite dans ses ornements +la feuille d'acanthe, le chapiteau de ces +colonnes imitait le feuillage de la végétation +qui les entourait, comme des feuilles d'aloès ou +des feuilles de fougères. À ce moment sortit du +bâtiment un être.... humain; était-ce bien un +être humain? Debout sur la grande route, il +regarda autour de lui, me vit et s'approcha. Il +vint à quelques mètres de moi; sa vue, sa présence, +me remplirent d'une terreur et d'un +respect indescriptibles, et me clouèrent au sol. +Il me rappelait les génies symboliques ou démons +qu'on trouve sur les vases étrusques, ou +que les peuples orientaux peignent sur leurs +sépulcres: images qui ont les traits de la race +humaine et qui appartiennent cependant à une +autre race. Il était grand, non pas gigantesque, +mais aussi grand qu'un homme peut l'être sans +atteindre la taille des géants.</p> + +<p>Son principal vêtement me parut consister en +deux grandes ailes, croisées sur la poitrine et tombant +jusqu'aux genoux; le reste de son costume se +composait d'une tunique et d'un pantalon d'une +étoffe fibreuse et mince. Il portait sur la tête +une sorte de tiare, parée de pierres précieuses, +et tenait à la main droite une mince baguette +d'un métal brillant, comme de l'acier poli. Mais +c'était son visage qui me remplissait d'une terreur +respectueuse. C'était bien le visage d'un +homme, mais d'un type distinct de celui des races +qui existent aujourd'hui sur la terre. Ce dont il se +rapprochait le plus par les contours et l'expression, +ce sont les sphinx sculptés, dont le visage +est si régulier dans sa beauté calme, intelligente, +mystérieuse. Son teint était d'une couleur particulière, +plus rapproché de celui de la race +rouge que d'aucune autre variété de notre espèce; +il y avait cependant quelques différences: +le ton en était plus doux et plus riche, les yeux +étaient noirs, grands, profonds, brillants, et les +sourcils dessinés presque en demi-cercle. Il n'avait +point de barbe, mais je ne sais quoi dans +tout son aspect, malgré le calme de l'expression +et la beauté des traits, éveillait en moi cet instinct +de péril que fait naître la vue d'un tigre ou d'un +serpent. Je sentais que cette image humaine +était douée de forces hostiles à l'homme. À mesure +qu'il s'approchait, un frisson glacial me saisit, +je tombai à genoux et couvris mon visage +de mes deux mains.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="V" id="V"></a>V.</h2> + + +<p>Une voix s'adressa à moi, d'un ton doux et +musical, dans une langue dont je ne compris pas +un mot; cela servit pourtant à dissiper mes +craintes. Je découvris mon visage et je regardai. +L'étranger (j'ai de la peine à me décider à l'appeler +un homme) m'examinait d'un regard qui +semblait pénétrer jusqu'au fond de mon cœur. +Il plaça alors sa main gauche sur mon front, et +me toucha légèrement l'épaule avec la baguette +qu'il tenait dans la main droite. L'effet de ce +double contact fut magique. Ma terreur première +fit place à une sensation de plaisir, de joie, de confiance +en moi-même et en celui qui se trouvait +devant moi. Je me levai et parlai dans ma propre +langue. Il m'écouta avec une visible attention, +mais ses regards dénotaient une légère surprise; +il secoua la tête, comme pour me dire qu'il ne +comprenait pas. Il me prit alors par la main et +me conduisit en silence vers l'édifice. La porte +était ouverte ou plutôt il n'y avait même pas de +porte. Nous entrâmes dans une salle immense, +des lampes y brillaient pareilles à celles de l'extérieur, +mais elles répandaient ici une odeur balsamique. +Le sol était pavé d'une mosaïque de +grands blocs de métaux précieux et couvert en +partie d'une espèce de natte. Une musique douce +ondulait autour et au-dessus de nous; on eût dit +qu'elle venait d'instruments invisibles et qu'elle +appartenait naturellement à ce lieu, comme le +murmure des eaux à un paysage montagneux, +ou le chant des oiseaux aux bosquets que pare +le printemps.</p> + +<p>Une figure, plus simplement habillée que celle +de mon guide, mais dans le même genre, était +debout, immobile près du seuil. Mon guide la +toucha deux fois avec sa baguette, et elle se mit +aussitôt en mouvement glissant rapidement et +sans bruit et effleurant le sol. En la regardant +avec attention je vis que ce n'était pas une +forme vivante, mais un automate. Deux minutes +environ après qu'il eut disparu à l'autre bout de +la salle, par une ouverture sans porte, à demi +cachée par des rideaux, s'avança par le même +chemin un jeune garçon d'environ douze ans, +dont les traits ressemblaient tant à ceux de mon +guide, que je jugeai sans hésiter que c'était le +père et le fils. À ma vue, l'enfant poussa un cri +et leva une baguette pareille à celle de mon +guide, comme pour me menacer; mais, sur un +mot de son père, il la laissa retomber. Ils s'entretinrent +alors un instant et, tout en parlant, +m'examinaient. L'enfant toucha mes vêtements +et me caressa le visage avec une curiosité évidente, +en faisant entendre un son analogue au +rire, mais avec une hilarité plus contenue que +celle qu'exprime notre rire. Tout à coup la voûte +de la chambre s'ouvrit et il en descendit une +plate-forme qui me sembla construite sur le +même principe que les ascenseurs dont on se +sert dans les hôtels et dans les entrepôts pour +monter d'un étage à l'autre.</p> + +<p>L'étranger plaça l'enfant et lui-même sur la +plate-forme et me fit signe de l'imiter; ce que je +fis. Nous montâmes rapidement et sûrement, et +nous nous arrêtâmes au milieu d'un corridor +garni de portes à droite et à gauche.</p> + +<p>Par une de ces portes, je fus conduit dans une +chambre meublée avec une splendeur orientale; +les murs étaient couverts d'une mosaïque de +métaux et de pierres précieuses non taillées, les +coussins et les divans abondaient; des ouvertures +pareilles à des fenêtres, mais sans vitres, s'ouvraient +jusqu'au plancher; en passant devant ces +ouvertures, je vis qu'elles conduisaient à de larges +balcons, qui dominaient le paysage illuminé. +Dans des cages suspendues au plafond il y avait +des oiseaux d'une forme étrange et au brillant +plumage, qui se mirent à chanter en chœur; leur +voix rappelait celle de nos bouvreuils. Des cassolettes +d'or richement sculptées remplissaient +l'air d'un parfum délicieux. Plusieurs automates, +semblables à celui que j'avais vu, se tenaient +immobiles et muets contre les murs. L'étranger +me fit placer avec lui sur un divan et m'adressa +de nouveau la parole; je lui répondis encore, +mais sans arriver à le comprendre ou à me faire +comprendre.</p> + +<p>Je commençais alors à ressentir plus vivement +que je ne l'avais fait d'abord l'effet du coup que +m'avait porté l'éclat du rocher tombé sur moi.</p> + +<p>Une sensation de faiblesse, accompagnée de +douleurs aiguës et lancinantes dans la tête et +dans le cou, s'empara de moi. Je tombai à la +renverse sur mon siège, essayant en vain d'étouffer +un gémissement. À ce moment, l'enfant, +qui avait semblé me regarder avec déplaisir ou +avec défiance, s'agenouilla à côté de moi pour +me soutenir; il prit une de mes mains entre les +siennes, approcha ses lèvres de mon front, en +soufflant doucement. En un instant, la douleur +cessa; un calme languissant et délicieux s'empara +de moi; je m'endormis.</p> + +<p>Je ne sais pas combien de temps je restai ainsi, +mais quand je m'éveillai, j'étais parfaitement rétabli. +En ouvrant les yeux j'aperçus un groupe de +formes silencieuses, assises autour de moi avec la +gravité et la quiétude des Orientaux; toutes ressemblaient +plus ou moins à mon guide; les mêmes +ailes ployées, les mêmes vêtements, les mêmes +visages de sphinx, avec les mêmes yeux noirs +et le teint rouge; par-dessus tout le même type, +race presque semblable à l'homme, mais plus +grande, plus forte, d'un aspect plus imposant, +et inspirant le même sentiment indéfinissable de +terreur. Cependant leurs physionomies étaient +douces et calmes, et même affectueuses dans leur +expression. Chose étrange! il me semblait que +c'était dans ce calme même et dans ce même air +de bonté que résidait le secret de la terreur qu'ils +inspiraient. Leurs visages ne présentaient pas +plus ces rides et ces ombres que le souci, le chagrin, +les passions et le péché impriment sur la +face des hommes, que le visage des dieux de +marbre de l'antiquité, ou qu'aux yeux du chrétien +en deuil n'en montre le front paisible des +morts.</p> + +<p>Je sentis sur mon épaule la chaleur d'une +main; c'était celle de l'enfant. Il y avait dans +ses yeux une sorte de pitié, de tendresse, comme +celle qu'on peut ressentir à la vue d'un oiseau ou +d'un papillon blessés. Je me détournai à ce contact.... +j'évitai ces yeux. Je sentais vaguement +que, s'il l'avait voulu, l'enfant aurait pu me tuer +aussi aisément qu'un homme tue une mouche ou +un papillon. L'enfant parut peiné de ma répugnance; +il me quitta et alla se placer près d'une +fenêtre. Les autres continuèrent à parler à voix +basse et, à leurs regards, je pus m'apercevoir que +j'étais l'objet de leur conversation. L'un d'eux, +entre autres, semblait proposer avec insistance +quelque chose sur mon compte à celui que +j'avais d'abord rencontré et, par ses gestes, celui-ci +semblait près d'acquiescer, quand l'enfant +quitta tout à coup son poste près de la fenêtre, +se plaça entre moi et les autres, comme pour +me protéger, et parla rapidement et avec animation. +Par une sorte d'intuition et d'instinct, +je sentis que l'enfant que j'avais d'abord craint +plaidait en ma faveur. Avant qu'il eût fini, un +autre étranger entra dans la chambre. Il me +parut plus âgé que les autres, mais non pas +vieux; sa physionomie, moins calme et moins sereine +que celle des autres, quoique les traits fussent +aussi réguliers, me semblait plus rapprochée +de celle de ma propre race. Il écouta tranquillement +ce qui lui fut dit, d'abord par mon +guide, ensuite par deux autres, et enfin par l'enfant; +puis il se tourna et s'adressa à moi, non +par des paroles, mais par des signes et des +gestes. Je crus le comprendre, et je ne me +trompai pas. Il me demandait d'où je venais. +J'étendis le bras et montrai la route que j'avais +suivie; tout à coup une idée me vint. Je tirai +mon portefeuille et esquissai sur une des pages +blanches un dessin grossier de la corniche de +rocher, de la corde et de ma propre descente; +puis je dessinai au-dessous le fond du gouffre, la +tête du reptile, et la forme inanimée de mon ami. +Je donnai cet hiéroglyphe primitif à celui qui +m'interrogeait; après l'avoir examiné gravement, +il le donna à son plus proche voisin, et mon esquisse +fit ainsi le tour du groupe. L'être que +j'avais d'abord rencontré dit alors quelques +mots, l'enfant s'approcha et regarda mon dessin, +fit un signe de tête, comme pour dire qu'il en +comprenait le sens et, retournant à la fenêtre, +il étendit ses ailes, les secoua une ou deux fois, +et se lança dans l'espace. Je bondis dans un mouvement +de surprise et courus à la fenêtre. L'enfant +était déjà dans l'air, supporté par ses ailes +qu'il n'agitait pas, comme font les oiseaux; elles +étaient élevées au-dessus de sa tête et semblaient +le soutenir sans aucun effort de sa part. Son vol +me paraissait aussi rapide que celui d'un aigle; +je remarquai qu'il se dirigeait vers le roc d'où +j'étais descendu et dont les contours se distinguaient +dans la brillante atmosphère. Au bout +de peu de minutes, il était de retour, entrant par +l'ouverture d'où il était parti et jetant sur le +sol la corde et les grappins que j'avais abandonnés +dans ma descente. Quelques mois furent +échangés à voix basse; un des êtres présents toucha +un automate qui se mit aussitôt en mouvement +et glissa hors de la chambre; alors le dernier +venu, qui s'était adressé à moi par gestes, +se leva, me prit par la main, et me conduisit dans +le couloir. La plate-forme sur laquelle j'étais +monté nous attendait; nous nous y plaçâmes et +nous descendîmes dans la première salle où +j'étais entré. Mon nouveau compagnon, me tenant +toujours par la main, me conduisit dans une +rue (si je puis l'appeler ainsi) qui s'étendait au +delà de l'édifice, avec des bâtiments des deux +côtés, séparés les uns des autres par des jardins +tout brillants d'une végétation richement colorée +et de fleurs étranges. Au milieu de ces jardins, +que divisaient des murs peu élevés, ou sur la +route, un grand nombre d'autres êtres, semblables +à ceux que j'avais déjà vus, se promenaient +gravement. Quelques-uns des passants, dès +qu'ils me virent, s'approchèrent de mon guide; +et leurs voix, leurs gestes, leurs regards prouvaient +qu'ils lui adressaient des questions sur +mon compte. En peu d'instants une véritable +foule nous entourait, m'examinant avec un vif +intérêt comme si j'étais quelque rare animal sauvage. +Même en satisfaisant leur curiosité, ils +conservaient un maintien grave et courtois; et +sur quelques mots de mon guide, qui semblait +prier qu'on nous laissât libres, ils se retirèrent +avec une majestueuse inclination de tête et reprirent +leur route avec une tranquille indifférence. +Au milieu de cette rue nous nous arrêtâmes +devant un bâtiment qui différait de ceux +que nous avions rencontrés jusque-là, en ce qu'il +formait trois côtés d'une cour, aux angles de +laquelle s'élevaient de hautes tours pyramidales; +dans l'espace ouvert se trouvait une fontaine +circulaire de dimensions colossales, lançant +une gerbe éblouissante d'un liquide qui me +parut être du feu. Nous entrâmes dans ce bâtiment +par une ouverture sans porte, et nous +nous trouvâmes dans une salle immense où il y +avait plusieurs groupes d'enfants, tous employés, +me sembla-t-il, à divers travaux, comme dans une +grande manufacture. Dans le mur, une énorme +machine était en mouvement avec ses roues et +ses cylindres; elle ressemblait à nos machines +à vapeur, si ce n'est qu'elle était ornée de +pierres précieuses et de métaux et qu'elle paraissait +émettre une pâle atmosphère phosphorescente +de lumière changeante. Beaucoup de +ces enfants travaillaient à quelque besogne mystérieuse +près de cette machine, les autres étaient +assis devant des tables. Je ne pus rester assez +longtemps pour examiner la nature de leurs +travaux. On n'entendait pas une voix; pas un +des jeunes visages ne se tourna vers nous. Ils +étaient tous aussi tranquilles et aussi indifférents +que pourraient l'être des spectres au milieu +desquels passeraient inaperçues des formes +vivantes.</p> + +<p>En quittant cette salle, mon compagnon me +conduisit dans une galerie garnie de panneaux +richement peints; les couleurs étaient mélangées +d'or d'une façon barbare, comme les peintures +de Louis Cranach. Les sujets de ces tableaux +me parurent rappeler les événements +historiques de la race au milieu de laquelle je +me trouvais. Dans tous il y avait des personnages, +dont la plupart étaient semblables à +ceux que j'avais déjà vus, mais non pas tous +habillés de la même façon, ni tous pourvus +d'ailes. Il y avait aussi des effigies de divers +animaux et d'oiseaux qui m'étaient complètement +inconnus; l'arrière-plan de ces tableaux +représentait des paysages ou des édifices. Autant +que me permettait d'en juger ma connaissance +imparfaite de l'art de la peinture, ces +tableaux me paraissaient d'un dessin très exact +et d'un très riche coloris; mais les détails n'en +étaient pas distribués d'après les règles de composition +adoptées par nos artistes: on peut dire +qu'ils manquaient d'unité; de sorte que l'effet +était vague, confus, embarrassant; on eût dit +les fragments hétérogènes d'un rêve d'artiste.</p> + +<p>Nous entrâmes alors dans une chambre de +dimension moyenne, dans laquelle était assemblée, +comme je l'appris plus tard, la famille de +mon guide; tous étaient assis autour d'une table +garnie comme pour le repas. Les formes qui y +étaient groupées étaient la femme de mon guide, +sa fille et ses deux fils. Je reconnus aussitôt +la différence entre les deux sexes, bien que +les deux femmes fussent plus grandes et plus +fortes que les hommes, et leurs physionomies, +peut-être encore plus symétriques de lignes et +de contours, n'avaient ni la douceur, ni la timidité +d'expression qui donne tant de charmes à +la physionomie des femmes qu'on voit là-haut +sur la terre. La femme n'avait pas d'ailes, la +fille avait des ailes plus longues que celle des +hommes.</p> + +<p>Mon guide prononça quelques mots, et toutes +les personnes assises se levèrent et, avec cette +douceur particulière de regards et de manières +que j'avais déjà remarquée et qui est vraiment +l'attribut commun de cette race formidable, +elles me saluèrent à leur façon, c'est-à-dire en +posant légèrement la main droite sur la tête et +en prononçant un monosyllabe sifflant et doux:—Si.... +Si, qui équivaut à:—Soyez le bienvenu.</p> + +<p>La maîtresse de la maison me fit asseoir alors +auprès d'elle et remplit une assiette d'or placée +devant moi des mets contenus dans un plat.</p> + +<p>Pendant que je mangeais (et quoique les mets +me fussent étrangers, je m'étonnais encore plus +de leur délicatesse que de leur saveur nouvelle +pour moi), mes compagnons causaient +tranquillement et, autant que je pouvais le deviner, +en évitant par politesse toute allusion directe +à ma personne, ainsi que tout examen importun +de mon extérieur. Cependant j'étais +la première créature qu'ils eussent encore +vue qui appartînt à notre variété terrestre de +l'espèce humaine, et ils me regardaient, par +conséquent, comme un phénomène curieux et +anormal. Mais toute grossièreté est inconnue à +ce peuple, et l'on enseigne aux plus jeunes enfants +à mépriser toute démonstration véhémente +d'émotion. Quand le repas fut terminé, mon +guide me prit de nouveau par la main et, rentrant +dans la galerie, il toucha une plaque métallique +couverte de caractères bizarres et que je +pensai avec raison devoir être du genre de nos +télégraphes électriques. Une plate-forme descendit, +mais cette fois elle remonta beaucoup plus +haut que dans le premier édifice où j'étais entré, +et nous nous trouvâmes dans une chambre de +dimension médiocre et dont le caractère général +se rapprochait de celui qui est familier aux habitants +du monde supérieur. Contre le mur +étaient placés des rayons qui me parurent contenir +des livres, et je ne me trompais pas: beaucoup +d'entre eux étaient petits comme nos in-12 +diamant, ils étaient faits comme nos livres et +reliés dans de jolies plaques de métal. Çà et là +étaient dispersées des pièces curieuses de mécanique; +des modèles sans doute, comme on peut +en voir dans le cabinet de quelque mécanicien +de profession. Quatre automates (ces pièces de +mécanique remplacent chez ce peuple nos domestiques) +étaient immobiles comme des fantômes +aux quatre angles de la chambre. Dans +un enfoncement se trouvait une couche basse, +un lit garni de coussins. Une fenêtre, dont les rideaux, +faits d'une sorte de tissu, étaient tirés de +côté, ouvrait sur un grand balcon. Mon hôte +s'avança sur ce balcon; je l'y suivis. Nous étions +à l'étage le plus élevé d'une des pyramides angulaires; +le coup d'œil était d'une beauté solennelle +et sauvage impossible à décrire. Les vastes +chaînes de rochers abrupts qui formaient l'arrière-plan, +les vallées intermédiaires avec leurs +mystérieux herbages multicolores, l'éclat des +eaux, dont beaucoup ressemblaient à des ruisseaux +de flammes rosées, la clarté sereine répandue +sur cet ensemble par des myriades de +lampes, tout cela formait un spectacle dont +aucune parole ne peut rendre l'effet; il était +splendide dans sa sombre majesté, terrible et +pourtant délicieux.</p> + +<p>Mais mon attention fut bientôt distraite de ce +paysage souterrain. Tout à coup s'éleva, comme +venant de la rue au-dessous de nous, le fracas +d'une joyeuse musique; puis une forme ailée s'élança +dans les airs; une autre se mit à sa poursuite, +puis une autre, puis une autre, jusqu'à ce +qu'elles formassent une foule épaisse et innombrable. +Mais comment décrire la grâce fantastique +de ces formes dans leurs mouvements onduleux? +Elles paraissaient se livrer à une sorte +de jeu ou d'amusement, tantôt se formant en escadrons +opposés, tantôt se dispersant; puis +chaque groupe se mettait à la suite de l'autre, +montant, descendant, se croisant, se séparant; +et tout cela en suivant la mesure de la musique +qu'on entendait en bas: on eût dit la danse des +Péris de la fable.</p> + +<p>Je regardai mon hôte d'un air de fiévreux +étonnement. Je m'aventurai à poser ma main +sur les grandes ailes croisées sur sa poitrine et, +en le faisant, je sentis passer en moi un léger choc +électrique. Je me reculai avec terreur; mon hôte +sourit, et, comme pour satisfaire poliment ma +curiosité, il étendit lentement ses ailes. Je remarquai +que ses vêtements se gonflaient à proportion, +comme une vessie qu'on remplit d'air. +Les bras parurent se glisser dans les ailes et, +au bout d'un instant, il se lança dans l'atmosphère +lumineuse et se mit à planer, immobile, +les ailes étendues comme un aigle qui se baigne +dans les rayons du soleil. Puis il plongea, avec +la même rapidité qu'un aigle, dans un des +groupes inférieurs, volant au milieu des autres +et remontant avec la même rapidité. Là-dessus +trois formes, dans l'une desquelles je crus reconnaître +celle de la fille de mon hôte, se détachèrent +du groupe et le suivirent, comme les oiseaux +se poursuivent en jouant dans les airs. Mes +yeux, éblouis par la lumière et par les mouvements +de la foule, cessèrent de distinguer les +évolutions de ces joueurs ailés, jusqu'au moment +où mon hôte se sépara de la multitude et +vint se poser à côté de moi.</p> + +<p>L'étrangeté de tout ce que j'avais vu commençait +à agir sur mes sens; mon esprit même +commençait à s'égarer. Quoique peu porté à la +superstition, quoique je n'eusse pas cru jusqu'alors +que l'homme pût entrer en communication +matérielle avec les démons, je fus saisi de +cette terreur et de cette agitation violente qui +persuadaient dans le moyen âge au voyageur +solitaire qu'il assistait à un sabbat de diables et +de sorcières. Je me souviens vaguement que +j'essayai, par des gestes véhéments, des formules +d'exorcisme et des mots incohérents, prononcés +à haute voix, de repousser mon hôte complaisant +et poli; je me souviens de ses doux efforts +pour me calmer et m'apaiser, de la sagacité avec +laquelle il devina que ma terreur et ma surprise +venaient de la différence de forme et de mouvement +entre nous; différence que le déploiement +de ses ailes avait rendue plus visible; de l'aimable +sourire avec lequel il chercha à dissiper mes +alarmes en laissant tomber ses ailes sur le sol, +pour me montrer que ce n'était qu'une invention +mécanique. Cette soudaine transformation ne fit +qu'augmenter mon effroi, et comme l'extrême +terreur se fait souvent jour par l'extrême témérité, +je lui sautai à la gorge comme une bête +sauvage. En un instant je fus jeté à terre comme +par une commotion électrique, et les dernières +images qui flottent devant mon souvenir, avant +que je ne perdisse tout à fait connaissance, +furent la forme de mon hôte agenouillé près de +moi, une main appuyée sur mon front, et la belle +figure calme de sa fille, avec ses grands yeux +profonds, insondables, fixés attentivement sur +les miens.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VI" id="VI"></a>VI.</h2> + + +<p>Je demeurai dans cet état inconscient pendant +plusieurs jours, et même pendant plusieurs +semaines, selon notre manière de mesurer le +temps. Quand je revins à moi, j'étais dans une +chambre étrange, mon hôte et toute sa famille +étaient réunis autour de moi et, à mon extrême +étonnement, la fille de mon hôte m'adressa la +parole dans ma langue maternelle, avec un léger +accent étranger.</p> + +<p>—Comment vous trouvez-vous?—me +demanda-t-elle.</p> + +<p>Je fus quelques minutes avant de pouvoir surmonter +ma surprise et dire:—</p> + +<p>—Vous savez ma langue?.... Comment?.... +Qui êtes-vous?....</p> + +<p>Mon hôte sourit et fit signe à l'un de ses fils +qui prit alors sur la table un certain nombre de +feuilles minces de métal sur lesquelles étaient +tracés différents dessins: une maison, un arbre, +un oiseau, un homme, etc.</p> + +<p>Dans ces dessins, je reconnus ma manière. +Sous chaque figure était écrit son nom dans ma +langue et de ma main; et au-dessous, dans une +autre écriture, un mot que je ne pouvais pas +lire.</p> + +<p>—C'est ainsi que nous avons commencé,—me +dit mon hôte,—et ma fille Zee, qui appartient +au Collège des Sages, a été votre professeur +et le nôtre.</p> + +<p>Zee plaça alors devant moi d'autres feuilles sur +lesquelles étaient écrits de ma main, d'abord des +mots, puis des phrases. Sous chaque mot et +chaque phrase se trouvaient des caractères +étranges tracés par une autre main. Je compris +peu à peu, en rassemblant mes idées, qu'on +avait ainsi créé un grossier dictionnaire. L'avait-on +fait pendant que je dormais?</p> + +<p>—En voilà assez,—dit Zee d'un ton d'autorité.—Reposez-vous +et mangez.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VII" id="VII"></a>VII.</h2> + + +<p>On m'assigna une chambre dans ce vaste édifice. +Elle était meublée d'une façon charmante +et fantastique, mais sans cette magnificence de +pierres et de métaux précieux, qui ornait les appartements +plus publics. Les murs étaient tendus +de nattes diverses, faites avec les tiges et les +fibres des plantes, et le parquet était couvert +de la même façon.</p> + +<p>Le lit n'avait pas de rideaux. Ses supports en +fer reposaient sur des boules de cristal. Les couvertures +étaient d'une matière fine et blanche, +qui ressemblait au coton. Plusieurs tablettes +portaient des livres. Un enfoncement, fermé par +des rideaux, communiquait avec une volière remplie +d'oiseaux chanteurs, dans lesquels je ne reconnus +pas une seule des espèces que j'avais +vues sur la terre, si ce n'est une jolie espèce de +tourterelles, différant cependant des nôtres en +ce qu'elle avait sur la tête une huppe de plumes +bleuâtres. On avait appris à tous ces oiseaux à +chanter des airs réguliers, et ils dépassaient de +beaucoup nos bouvreuils savants, qui ne peuvent +guère aller au delà de deux morceaux et ne +peuvent pas, je crois, chanter en partie. On aurait +pu se croire à l'Opéra quand on écoutait les +concerts de cette volière. C'étaient des duos, des +trios, des quatuors et des chœurs, tous notés et +arrangés comme dans nos morceaux de musique. +Si je voulais faire taire les oiseaux, je n'avais qu'à +tirer un rideau sur la volière, et leur chant cessait +dès qu'ils se trouvaient dans l'obscurité. Une +autre ouverture servait de fenêtre, sans vitre, +mais si l'on touchait un ressort, un volet s'élevait +du plancher; il était formé d'une substance +moins transparente que le verre, assez cependant +pour laisser passer le regard. À cette +fenêtre était attaché un balcon, ou plutôt un +jardin suspendu, où se trouvaient des plantes gracieuses +et des fleurs brillantes. L'appartement +et ses dépendances avaient donc un caractère +étrange dans ses détails, et pourtant dans son ensemble +il rappelait les habitudes de notre luxe +moderne; il eût excité l'admiration si on l'avait +trouvé attaché à la demeure d'une duchesse anglaise +ou au cabinet de travail d'un auteur français +à la mode. Avant mon arrivée, c'était la chambre +de Zee; elle me l'avait gracieusement cédée.</p> + +<p>Quelques heures après le réveil dont j'ai parlé +dans le chapitre précédent, j'étais étendu seul +sur ma couche, essayant de fixer mes pensées et +mes conjectures sur la nature du peuple au milieu +duquel je me trouvais, lorsque mon hôte et +sa fille Zee entrèrent dans ma chambre. Mon +hôte, parlant toujours ma langue, me demanda, +avec beaucoup de politesse, s'il me serait agréable +de causer ou si je préférais rester seul. Je répondis +que je serais très honoré et très charmé +de cette occasion d'exprimer ma gratitude pour +l'hospitalité et les politesses dont on me comblait +dans un pays où j'étais étranger, et d'en +apprendre assez sur les mœurs et les coutumes +pour ne pas risquer d'offenser mes hôtes par +mon ignorance.</p> + +<p>En parlant, je m'étais naturellement levé; +mais Zee, à ma grande confusion, m'ordonna +gracieusement de me recoucher, et il y avait +dans sa voix et dans ses yeux, quelque doux qu'ils +fussent d'ailleurs, quelque chose qui me força +d'obéir. Elle s'assit alors sans façon au pied de +mon lit, tandis que son père prenait place sur un +divan à quelques pas de nous.</p> + +<p>—Mais de quelle partie du monde venez-vous +donc?—me demanda mon hôte,—que nous +nous semblons réciproquement si étranges? J'ai +vu des spécimens de presque toutes les races qui +diffèrent de la nôtre, à l'exception des sauvages +primitifs qui habitent les portions les plus désolées +et les plus éloignées de notre monde, ne +connaissant d'autre lumière que celle des feux +volcaniques et se contentant d'errer à tâtons +dans l'obscurité, comme font beaucoup d'êtres +qui rampent, qui se traînent, ou même qui +volent. Mais, à coup sûr, vous ne pouvez faire +partie d'une de ces tribus barbares, et, d'un +autre côté, vous ne paraissez appartenir à aucun +peuple civilisé.</p> + +<p>Je me sentis quelque peu piqué de cette dernière +observation et je répondis que j'avais l'honneur +d'appartenir à une des nations les plus civilisées +de la terre; et que, quant à la lumière, +tout en admirant le génie et la magnificence avec +lesquels mon hôte et ses concitoyens avaient +réussi à illuminer leurs régions impénétrables +au soleil, je ne pouvais cependant comprendre +qu'après avoir vu les globes célestes, on pût +comparer à leur éclat les lumières artificielles +inventées pour les besoins des hommes. Mais +mon hôte disait qu'il avait vu des spécimens de +la plupart des races différentes de la sienne, à +l'exception des malheureux barbares dont il m'avait +parlé. Était-il donc possible qu'il ne fût jamais +venu à la surface de la terre, ou ne parlait-il +que de races enfouies dans les entrailles du +globe?</p> + +<p>Mon hôte garda quelque temps le silence; sa +physionomie montrait un degré de surprise que +les gens de cette race manifestent rarement +dans les circonstances même les plus extraordinaires. +Mais Zee montra plus de sagacité.</p> + +<p>—Tu vois bien, mon père,—s'écria-t-elle,—qu'il +y a de la vérité dans les vieilles traditions; +il y a toujours de la vérité dans toutes +les traditions qui ont cours en tout temps et +chez toutes les tribus.</p> + +<p>—Zee,—dit mon hôte avec douceur,—tu +appartiens au Collège des Sages et tu dois être +plus savante que je ne le suis; mais comme +Directeur du Conseil de la Conservation des Lumières, +il est de mon devoir de ne rien croire +que sur le témoignage de mes propres sens.</p> + +<p>Alors, se tournant vers moi, il m'adressa plusieurs +questions sur la surface de la terre et sur +les corps célestes; quelque soin que je prisse de +lui répondre de mon mieux, je ne parus ni le +satisfaire ni le convaincre. Il secoua tranquillement +la tête et, changeant un peu brusquement +de sujet, il me demanda comment, de ce qu'il +se plaisait à appeler un monde, j'étais descendu +dans un autre monde. Je répondis que sous la +surface de la terre il y avait des mines contenant +des minéraux ou métaux nécessaires à nos +besoins et à nos progrès dans les arts et l'industrie; +je lui expliquai alors brièvement comment, +en explorant une de ces mines, mon malheureux +ami et moi avions aperçu de loin les régions +dans lesquelles nous étions descendus et comment +notre tentative lui avait coûté la vie. Je +donnai comme témoins de ma véracité la corde +et les grappins que l'enfant avait rapportés dans +l'édifice où j'avais d'abord été reçu.</p> + +<p>Mon hôte se mit alors à me questionner sur +les habitudes et les mœurs des races de la surface +de la terre, surtout de celles que je regardais +comme les plus avancées dans cette civilisation +qu'il définissait volontiers: «l'art de +répandre dans une communauté le tranquille +bonheur qui est l'apanage d'une famille vertueuse +et bien réglée.» Naturellement désireux +de représenter sous les couleurs les plus favorables +le monde d'où je venais, je passai légèrement, +quoique avec indulgence, sur les institutions +antiques et déjà en décadence de l'Europe, +afin de m'étendre sur la grandeur présente +et la prééminence future de cette glorieuse +République Américaine, dans laquelle l'Europe +cherche, non sans jalousie, un modèle et devant +laquelle elle tremble en prévoyant son destin. +Choisissant comme exemple de la vie sociale aux +États-Unis la ville où le progrès marche avec le +plus de rapidité, je me lançai dans une description +animée des mœurs de New-York. Mortifié de +voir, à la physionomie de mes auditeurs, que je +ne produisais pas l'impression favorable à laquelle +je m'attendais, je m'élevai plus haut; j'insistai +sur l'excellence des institutions démocratiques, +sur la manière dont elles faisaient régner un +tranquille bonheur par le gouvernement d'un +parti, et sur la façon dont elles répandaient ce +bonheur dans les masses en préférant, pour l'exercice +du pouvoir et l'acquisition des honneurs, les +citoyens les plus infimes sous le rapport de la +fortune, de l'éducation et du caractère. Je me +souvins heureusement de la péroraison d'un +discours sur l'influence purifiante de la démocratie +américaine et sur sa propagation future +dans le monde entier; discours prononcé par +un certain sénateur éloquent (pour le vote sénatorial +duquel une compagnie de chemin de fer, +à laquelle appartenaient mes deux frères, venait +de payer 20,000 dollars), et je terminai en répétant +ses brillantes prédictions sur l'avenir magnifique +qui souriait à l'humanité, quand le drapeau +de la liberté flotterait sur tout un continent, +alors que deux cents millions de citoyens +intelligents, habitués dès l'enfance à l'usage quotidien +du revolver, appliqueraient à l'Univers +épouvanté les doctrines du patriote Monroë.</p> + +<p>Quand j'eus fini, mon hôte secoua doucement +la tête et tomba dans une rêverie profonde, en +faisant signe à sa fille et à moi de rester silencieux +pendant qu'il réfléchissait. Au bout d'un +certain temps, il dit d'un ton sérieux et solennel:</p> + +<p>—Si vous pensez, comme vous le dites, que, +quoique étranger, vous avez été bien traité par +moi et les miens, je vous adjure de ne rien révéler +de votre monde à aucun de mes concitoyens, +à moins que, après réflexion, je ne vous permette +de le faire. Consentez-vous à cette demande?</p> + +<p>—Je vous donne ma parole de me conformer +à vos désirs,—dis-je un peu surpris.</p> + +<p>Et j'étendis ma main droite pour saisir la +sienne. Mais il plaça doucement ma main sur son +front et sa main droite sur ma poitrine, ce qui +est, pour cette race, une manière de s'engager +pour toute espèce de promesse ou d'obligation +verbale. Puis, se tournant vers sa fille, il dit:—</p> + +<p>—Et toi, Zee, tu ne répéteras à personne ce +que l'étranger a dit, ou pourra dire, soit à toi, +soit à moi, d'un monde autre que celui où nous +vivons.</p> + +<p>Zee se leva et baisa son père sur les tempes, +en disant avec un sourire:—</p> + +<p>—La langue d'une Gy est légère, mais l'amour +peut la lier. Et, mon père, si tu crains +qu'un mot de toi ou de moi puisse exposer +l'État au danger, par le désir d'explorer un +monde inconnu, une vague du <i>vril</i>, convenablement +arrangée, n'effacera-t-elle pas de notre +mémoire ce que l'étranger nous a dit?</p> + +<p>—Qu'est-ce que le vril?—demandai-je.</p> + +<p>Là-dessus Zee commença une explication dont +je compris fort peu de chose, car il n'y a dans +aucune langue que je connaisse aucun mot qui +soit synonyme de vril. Je l'appellerais électricité, +si ce n'est qu'il embrasse dans ses branches nombreuses +d'autres forces de la nature, auxquelles, +dans nos nomenclatures scientifiques, on assigne +différents noms, tels que magnétisme, galvanisme, +etc. Ces peuples croient avoir trouvé +dans le vril l'unité des agents naturels, unité que +beaucoup de philosophes terrestres ont soupçonnée +et dont Faraday parle sous le nom plus +réservé de corrélation.</p> + +<p>«Je suis depuis longtemps d'avis,» dit cet +illustre expérimentateur, «et mon opinion est +devenue presque une conviction commune, je +crois, à beaucoup d'autres amis des sciences +naturelles, que les formes variées sous lesquelles +les forces de la matière nous sont manifestées +ont une commune origine; ou, en +d'autres termes, qu'elles sont en corrélation +directe et dans une dépendance mutuelle, de +sorte qu'elles sont pour ainsi dire convertibles +les unes dans les autres, et que leur action +peut être ramenée à une commune mesure, à +un équivalent commun.»</p> + +<p>Les philosophes souterrains affirment que par +l'effet du vril, que Faraday appellerait peut-être +le magnétisme atmosphérique, ils ont une influence +sur les variations de la température, ou, +en langage vulgaire, sur le temps; que par +d'autres effets, voisins de ceux qu'on attribue au +mesmérisme, à l'électro-biologie, à la force +odique, etc., mais appliqués scientifiquement +par des conducteurs de vril, ils peuvent exercer +sur les esprits et les corps animaux ou végétaux +un pouvoir qui dépasse tous les contes fantastiques +de nos rêveurs. Ils donnent à tous ces effets +le nom commun de vril. Zee me demanda si, +dans mon monde, on ne savait pas que toutes les +facultés de l'esprit peuvent être surexcitées à un +point dont on n'a pas l'idée pendant la veille, au +moyen de l'extase ou vision, pendant laquelle +les pensées d'un cerveau peuvent être transmises +à un autre et les connaissances s'échanger ainsi +rapidement. Je répondis qu'on racontait parmi +nous des histoires relatives à ces extases ou +visions, que j'en avais beaucoup entendu parler +et que j'avais vu quelque chose de la façon dont +on les produisait artificiellement, par exemple, +dans la clairvoyance magnétique; mais que ces +expériences étaient tombées dans l'oubli ou dans +le mépris, en partie à cause des impostures +grossières auxquelles elles donnaient lieu, en +partie, parce que, même quand les effets sur +certaines constitutions anormales se produisaient +sans charlatanisme, cependant lorsqu'on les +examinait de près et qu'on les analysait, les +résultats en étaient peu satisfaisants; qu'on ne +pouvait s'y appuyer pour établir un système de +connaissances vraies, ou s'en servir dans un but +pratique; de plus, que ces expériences étaient +dangereuses pour les personnes crédules par les +superstitions qu'elles tendaient à faire naître. +Zee écouta ma réponse avec une attention +pleine de bonté et me dit que des exemples +semblables de tromperie et de crédulité avaient +été fréquents dans leurs expériences scientifiques, +quand la science était encore dans l'enfance, +alors qu'on redoutait les propriétés du vril, +mais qu'elle réservait une discussion plus approfondie +de ce sujet pour le moment où je serais +plus en état d'y prendre part. Elle se contenta +d'ajouter que c'était par le moyen du vril, tandis +que j'avais été mis en extase, qu'on m'avait +enseigné les rudiments de leur langue; et que +son père et elle, qui, seuls de la famille, s'étaient +donné la peine de surveiller l'expérience, avaient +acquis ainsi une connaissance plus grande de +ma langue, que moi de la leur; d'abord parce +que ma langue était beaucoup plus simple que +la leur et comprenait bien moins d'idées complexes; +et ensuite parce que leur organisation +était, grâce à une culture héréditaire, beaucoup +plus souple que la mienne et plus capable d'acquérir +promptement des connaissances. Dans +mon for intérieur, je doutai de cette dernière +assertion; car ayant eu au cours d'une vie très +active l'occasion d'aiguiser mon esprit, soit chez +moi, soit dans mes voyages, je ne pouvais admettre +que mon système cérébral fût plus lent +que celui de gens qui avaient passé toute leur +vie à la clarté des lampes. Pendant que je faisais +cette réflexion, Zee dirigea tranquillement son +index vers mon front et m'endormit.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VIII" id="VIII"></a>VIII.</h2> + + +<p>En m'éveillant, je vis à côté de mon lit l'enfant +qui avait apporté la corde et les grappins dans +l'édifice où l'on m'avait fait entrer d'abord, et +qui, comme je l'appris plus tard, était la résidence +du magistrat principal de la tribu. L'enfant, +dont le nom était Taë, prononcez Tar-ēē, +était le fils aîné du magistrat. Je m'aperçus que +pendant mon dernier sommeil, ou plutôt ma +dernière extase, j'avais fait plus de progrès dans +la langue du pays et que je pouvais causer avec +une facilité relative.</p> + +<p>Cet enfant était singulièrement beau, même +pour la belle race à laquelle il appartenait; il +avait l'air très viril pour son âge, et l'expression +de sa physionomie était plus vive et plus énergique +que celle que j'avais remarquée sur les +figures sereines et calmes des hommes. Il m'apportait +les tablettes sur lesquelles j'avais dessiné +ma descente et où j'avais aussi esquissé la tête +du monstre qui m'avait fait quitter le cadavre +de mon ami. En me montrant cette portion du +dessin, Taë m'adressa quelques questions sur +la taille et la forme du monstre, et sur la +caverne ou gouffre dont il était sorti. L'intérêt +qu'il prenait à mes réponses semblait assez +sérieux pour le détourner quelque temps de +toute curiosité sur ma personne et mes antécédents. +Mais à mon grand embarras, car je +me souvenais de la parole donnée à mon hôte, +il me demanda d'où je venais. À cet instant +même, Zee entra heureusement et entendit sa +question.</p> + +<p>—Taë,—lui dit-elle,—donne à notre hôte +tous les renseignements qu'il te demandera, +mais ne lui en demande aucun en retour. Lui +demander qui il est, d'où il vient, ou pourquoi +il est ici, serait manquer à la loi que mon père +a établie pour cette maison.</p> + +<p>—C'est bien,—dit Taë, posant sa main sur +son cœur.</p> + +<p>À partir de ce moment, cet enfant, avec lequel +je me liai très intimement, ne m'adressa +jamais une seule des questions ainsi interdites.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IX" id="IX"></a>IX.</h2> + + +<p>Plus tard seulement, après des extases répétées, +mon esprit devint plus capable d'échanger +des idées avec mes hôtes et de comprendre plus +complètement des différences de mœurs ou de +coutumes qui m'avaient d'abord trop étonné +pour que ma raison pût les saisir; alors seulement +je pus recueillir les détails suivants sur +l'origine et l'histoire de cette population souterraine, +qui forme une partie d'une grande famille +de nations appelée les Ana.</p> + +<p>Suivant les traditions les plus anciennes, les +ancêtres de cette race avaient habité un monde +situé au-dessus de celui qu'habitaient leurs descendants. +Ceux-ci conservaient encore dans leurs +archives des légendes relatives à ce monde supérieur +et où l'on parlait d'une voûte où les lampes +n'étaient allumées par aucune main humaine. +Mais ces légendes étaient regardées par la plupart +des commentateurs comme des fables allégoriques. +Suivant ces traditions, la terre elle-même, +à la date où elles remontaient, n'était pas +dans son enfance mais dans les douleurs et le +travail d'une période de transition et sujette à +de violentes révolutions de la nature. Par une +de ces révolutions, la portion du monde supérieur +habitée par les ancêtres de cette race avait +été soumise à de grandes inondations, non pas +subites, mais graduelles et irrésistibles; quelques +individus seulement échappèrent à la destruction. +Est-ce là un soutenir de notre Déluge +historique et sacré ou d'aucun autre des cataclysmes +antérieurs au Déluge et sur lesquels les +géologues discutent de nos jours? Je ne sais, +mais si l'on rapproche la chronologie de ce +peuple de celle de Newton, on voit que la catastrophe +dont il parle aurait dû arriver plusieurs +milliers d'années avant Noé. D'autre part, l'opinion +de ces écrivains souterrains ne s'accorde +pas avec celle qui est la plus répandue parmi les +géologues sérieux, en ce qu'elle suppose l'existence +d'une race humaine sur la terre à une +date bien antérieure à l'époque où les géologues +placent la formation des mammifères. Quelques +membres de la race infortunée, ainsi envahie par +le Déluge, avaient, pendant la marche progressive +des eaux, cherché un refuge dans des +cavernes situées sur les plus hautes montagnes +et, en errant dans ces profondeurs, ils perdirent +pour toujours le ciel de vue. Toute la face de la +terre avait été changée par cette grande révolution; +la terre était devenue mer et la mer +était devenue terre. On m'apprit comme un fait +incontestable que, même maintenant, dans les +entrailles de la terre on pouvait trouver des +restes d'habitations humaines; non pas des huttes +ou des antres, mais de vastes cités dont les ruines +attestent la civilisation des races qui florissaient +avant le temps de Noé; ces races ne doivent +donc pas être mises au rang de celles que l'histoire +naturelle caractérise par l'usage du silex +et l'ignorance du fer.</p> + +<p>Les fugitifs avaient emporté avec eux la connaissance +des arts qu'ils exerçaient sur la terre, +la tradition de leur culture et de leur civilisation. +Leur premier besoin dut être de remplacer la +lumière qu'ils avaient perdue; et à aucune époque, +même dans la période préhistorique, les +races souterraines, dont faisait partie la tribu +où je vivais, ne paraissent avoir été étrangères +à l'art de se procurer de la lumière au moyen +des gaz, du manganèse, ou du pétrole. Ils s'étaient +habitués dans le monde supérieur à lutter +contre les forces de la nature, et la longue +bataille qu'ils avaient soutenue contre leur vainqueur, +l'Océan, dont l'invasion avait mis des +siècles à s'accomplir, les avait rendus habiles +à dompter les eaux par des digues et des canaux. +C'est à cette habileté qu'ils durent leur salut dans +leur nouveau séjour.</p> + +<p>—Pendant plusieurs générations,—me dit +mon hôte avec une sorte de mépris et d'horreur,—nos +ancêtres dégradèrent leur nature et abrégèrent +leur vie en mangeant la chair des animaux, +dont plusieurs espèces avaient, à leur +exemple, échappé au Déluge, en cherchant un +refuge dans les profondeurs de la terre; d'autres +animaux, qu'on suppose inconnus au monde +supérieur, étaient une production de ces régions +souterraines.</p> + +<p>À l'époque où ce que nous appellerons l'âge +historique se dégageait du crépuscule de la tradition, +les Ana étaient déjà établis en différents +États et avaient atteint un degré de civilisation +analogue à celui dont jouissent en ce moment sur +la terre les peuples les plus avancés. Ils connaissaient +presque toutes nos inventions modernes, +y compris l'emploi de la vapeur et du gaz. Les +différents peuples étaient séparés par des rivalités +violentes. Ils avaient des riches et des pauvres; +ils avaient des orateurs et des conquérants; +ils se faisaient la guerre pour une province ou +pour une idée. Quoique les divers États reconnussent +diverses formes de gouvernement, les institutions +libres commençaient à avoir la prépondérance; +les assemblées populaires avaient plus +de puissance; la république exista bientôt partout; +la démocratie, que les politiques européens +les plus éclairés regardent devant eux comme +le terme extrême du progrès politique et qui +domine encore parmi les autres tribus du monde +souterrain, considérées comme barbares, n'a +laissé aux Ana supérieurs, comme ceux chez lesquels +je me trouvais, que le souvenir d'un des +tâtonnements les plus grossiers et les plus ignorants +de l'enfance de la politique. C'était l'âge de +l'envie et de la haine, des perpétuelles révolutions +sociales plus ou moins violentes, des luttes +entre les classes, et des guerres d'État à État. +Cette phase dura cependant quelques siècles, +et fut terminée, au moins chez les populations les +plus nobles et les plus intelligentes, par la découverte +graduelle des pouvoirs latents enfermés +dans ce fluide qui pénètre partout et qu'ils désignaient +sous le nom de vril.</p> + +<p>D'après ce que me dit Zee qui, en qualité de +savant professeur du Collège des Sages, avait +étudié ces matières avec plus de soin qu'aucun +autre membre de la famille de mon hôte, on +peut produire et discipliner ce fluide de façon à +s'en servir comme d'un agent tout-puissant sur +toutes les formes de la matière animée et inanimée. +Il détruit comme la foudre; appliqué +d'autre façon, il donne à la vie plus de plénitude +et de vigueur; il guérit et préserve; c'est surtout +de ce fluide que l'on se sert pour guérir les maladies, +ou plutôt pour aider l'organisation physique +à recouvrer l'équilibre des forces naturelles, +et par conséquent à se guérir elle-même. +Par ce fluide on se fraye des chemins en fendant +les substances les plus dures, on ouvre des vallées +à la culture au milieu des rocs de ces déserts +souterrains. C'est de ce fluide que ces peuples +extraient la lumière de leurs lampes; ils la +trouvent plus régulière, plus douce et plus saine +que la lumière produite par les autres matières +inflammables dont ils se servaient jusque-là.</p> + +<p>Mais la politique surtout fut transformée par +la découverte de la terrible puissance du vril et +des moyens de l'employer. Dès que les effets en +furent mieux connus et plus habilement mis en +œuvre, toute guerre cessa entre les peuples qui +avaient découvert le vril, car ils avaient porté +l'art de la destruction à un degré de perfection +qui annulait toute supériorité de nombre, de +discipline et de talent militaire. Le feu renfermé +dans le creux d'une baguette maniée par un +enfant pouvait abattre la forteresse la plus redoutable, +ou sillonner d'un trait de flamme, du front +à l'arrière-garde, une armée rangée en bataille. +Si deux armées en venaient aux mains possédant +le secret de ce fluide terrible, elles devaient +s'anéantir réciproquement. L'âge de la guerre +était donc fini, et quand la guerre eut disparu, +une révolution non moins profonde ne tarda pas +à se produire dans les relations sociales. L'homme +se trouva si complètement à la merci de +l'homme, chacun d'eux pouvant en un instant +tuer son adversaire, que toute idée de gouvernement +par la force disparut peu à peu du système +politique et de la loi. Ce n'est que par la +force que de grandes communautés, dispersées +sur de vastes espaces, peuvent être maintenues +dans l'unité; mais ni la nécessité de la défense, +ni l'orgueil des conquêtes ne firent plus désirer +à un État de l'emporter sur un autre par sa population.</p> + +<p>Ceux qui avaient découvert le vril arrivèrent +ainsi, au bout de quelques générations, à se partager +en communautés moins considérables. La +tribu au milieu de laquelle je me trouvais était +limitée à douze mille familles. Chaque tribu occupait +un territoire suffisant à tous ses besoins, +et à des périodes déterminées le surplus de la +population émigrait pour aller chercher un domaine +nouveau. Il ne paraissait pas nécessaire +de faire choisir arbitrairement ces émigrants; il +y avait toujours un assez grand nombre d'émigrants +volontaires.</p> + +<p>Ces États subdivisés, peu importants à ne +considérer que leur territoire ou leur population, +appartenaient tous à une seule et grande famille. +Ils parlaient la même langue, sauf quelques +légères différences de dialecte. Le mariage était +permis de tribu à tribu; les lois et les coutumes +les plus importantes étaient les mêmes; la connaissance +du vril et l'emploi des forces qu'il +renfermait formait entre tous ces peuples un +lien si important que le mot A-vril était pour +eux synonyme de civilisation; et Vril-ya, c'est-à-dire +<i>les Nations Civilisées</i>, était le terme commun +par lequel les tribus qui se servaient du +vril se distinguaient des familles d'Ana encore +plongées dans la barbarie.</p> + +<p>Le gouvernement de la tribu des Vril-ya, +dont je m'occupe ici, était en apparence très +compliqué, en réalité très simple. Il était fondé +sur un principe reconnu en théorie, quoique peu +appliqué dans la pratique sur notre terre, c'est +que l'objet de tout système philosophique est +d'atteindre l'unité et de s'élever à travers le +dédale des faits à la simplicité d'une cause première +ou principe premier. Ainsi, en politique, +les écrivains républicains eux-mêmes conviennent +qu'une autocratie bienfaisante assurerait la +meilleure des administrations, si on pouvait en +garantir la durée, ou prendre des précautions +contre l'abus graduel des pouvoirs qu'on lui +accorde. Cette singulière communauté élisait +donc un seul magistrat suprême appelé Tur; il +était nominalement investi du pouvoir pour la +vie; mais on pouvait rarement le détourner de +s'en démettre aux approches de la vieillesse. Il +n'y avait rien du reste dans cette société qui pût +porter un de ses membres à convoiter les soucis +de cette charge. Aucun honneur, aucun insigne +d'un rang plus élevé n'étaient accordés au magistrat +suprême que ne distinguait point la supériorité +de son revenu ou de sa résidence. En +revanche, les devoirs qu'il avait à remplir étaient +singulièrement légers et faciles, et n'exigeaient +pas un degré extraordinaire d'énergie ou d'intelligence. +Point de guerre à craindre, pas d'armée +à entretenir: le gouvernement ne pouvant +s'appuyer sur la force, il n'y avait pas de police +à payer et à diriger. Ce que nous appelons crime +était absolument inconnu aux Vril-ya, et il n'existait +pas de cour de justice criminelle. Les rares +exemples de différends civils étaient confiés à +l'arbitrage d'amis choisis par les deux parties, +ou jugés par le Conseil des Sages que je décrirai +plus loin. Il n'y avait pas d'hommes de loi de +profession; et l'on peut dire que leurs lois +n'étaient que des conventions à l'amiable, car il +n'existait pas de pouvoir en état de contraindre +un délinquant qui portait dans une baguette le +moyen d'anéantir ses juges. Il y avait des règles +et des coutumes auxquelles le peuple, depuis +plusieurs siècles, s'était tacitement habitué à +obéir; ou si, par hasard, un individu trouvait +trop dur de s'y soumettre, il quittait la communauté +et allait s'établir ailleurs. Enfin on s'était +insensiblement soumis à une sorte de convention +analogue à celle qui régit nos familles privées, +où nous disons en quelque sorte à tout membre +parvenu à l'indépendance que donne la virilité: +«Reste ou va-t-en, suivant que nos habitudes +ou les règles que nous avons établies te conviennent +ou te déplaisent.» Mais quoiqu'il n'y eût +pas de lois dans le sens précis que nous donnons +à ce mot, il n'y a pas dans le monde supérieur +une race plus observatrice de la loi que les +Vril-ya. L'obéissance à la règle adoptée par la +communauté est devenue un instinct aussi puissant +que ceux de la nature. Le chef de chaque +famille établit pour la conduite de sa famille +une règle qu'aucun de ses membres ne songe à +violer ou à éluder. Ils ont un proverbe dont +l'énergie perd beaucoup dans cette paraphrase: +«Pas de bonheur sans ordre, pas d'ordre sans +autorité, pas d'autorité sans unité.» La douceur +de tout gouvernement civil ou domestique +chez eux se reconnaît bien à l'expression habituelle +dont ils usent pour désigner ce qui est +illégal ou défendu: «On est prié de ne pas +faire telle ou telle chose.» La pauvreté chez les +Ana est aussi inconnue que le crime; non pas +que la propriété soit en commun, ou qu'ils soient +tous égaux par l'étendue de leurs possessions, +ou par la grandeur et le luxe de leurs habitations; +mais comme il n'y a aucune différence de +rang ou de position entre les divers degrés de +richesse ou les diverses professions, chacun +fait ce qui lui convient sans inspirer ni ressentir +d'envie. Les uns préfèrent un genre +de vie plus modeste, les autres un genre de +vie plus brillant; chacun se rend heureux +à sa manière. Grâce à cette absence de toute +compétition et aux limites fixées pour la population, +il est difficile qu'une famille tombe +dans la misère; il n'y a pas de spéculations +hasardeuses, pas de rivalités et de luttes pour +la conquête de la fortune ou d'un rang plus +élevé. Sans doute, chaque fois qu'un établissement +a été fondé, une portion égale a été +attribuée à tous les colons; mais les uns, plus +entreprenants que les autres, avaient étendu +leurs possessions aux dépens du désert qui +les entourait, ou avaient augmenté la fertilité +de leurs champs, ou s'étaient engagés +dans le commerce. Ainsi, les uns étaient +nécessairement devenus plus riches que les +autres, mais nul n'était absolument pauvre, +nul n'avait de privations à subir. À la rigueur, +ils avaient toujours la ressource d'émigrer, ou +de s'adresser sans honte et avec la certitude +d'être écoutés à de plus riches qu'eux; car +tous les membres de la communauté se regardaient +comme des frères ne formant qu'une +famille unie par l'affection. J'aurai, dans la +suite de mon récit, l'occasion de revenir sur +ce sujet.</p> + +<p>Le soin principal du magistrat suprême +était de communiquer avec certains départements +actifs, chargés de l'administration de +détails spéciaux. Le plus important et le plus +essentiel de ces détails consistait dans les +approvisionnements de lumière. Mon hôte, +Aph-Lin, était le directeur de ce département. +Un autre département, qu'on pourrait +appeler celui des affaires étrangères, se maintenait +en relation avec les États voisins, surtout +pour s'assurer de toutes les inventions nouvelles; +toutes ces inventions et tous les perfectionnements +des machines étaient soumis à un +troisième département chargé d'en faire l'essai. +C'est à ce département que se rattachait le +Collège des Sages, collège particulièrement +recherché des Ana veufs et sans enfants, et +des jeunes filles. Parmi ces dernières, Zee +était la plus active, et si nous admettons que +ce peuple reconnut ce que nous appelons distinction +ou renommée (et je démontrerai plus +tard qu'il n'en est rien), elle était placée +parmi les membres les plus renommés ou les +plus distingués. Les membres féminins de ce +Collège s'adonnaient surtout aux études qu'on +regarde comme moins utiles à la vie pratique, +telles que la philosophie purement spéculative, +l'histoire des siècles primitifs, et les sciences +telles que l'entomologie, la conchyliologie, etc. +Zee, dont l'esprit, aussi actif que celui d'Aristote, +embrassait également les domaines les plus +vastes et les plus minces détails de la pensée, +avait écrit deux volumes sur l'insecte parasite +qui habite dans les poils de la patte du tigre<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>, +ouvrage qui faisait autorité sur ce sujet intéressant. +Mais les recherches des Sages ne sont pas +confinées à ces études subtiles ou élégantes. +Elles comprennent d'autres études plus importantes, +entre autres sur les propriétés du vril, à +la perception desquelles le système nerveux plus +délicat des Professeurs féminins les rend bien +plus aptes. C'est dans ce collège que le Tur, ou +magistrat principal, choisit ses conseillers, +dont le nombre ne s'élève jamais au-dessus de +trois; il ne les consulte que dans les cas fort +rares où un événement ou une circonstance +extraordinaire embarrasse son propre jugement.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> L'animal dont il est ici question diffère en plusieurs points +du tigre du monde supérieur. Il est plus grand, sa patte est plus +large, son front plus fuyant. Il fréquente les bords des lacs et des +marais et se nourrit de poissons, bien qu'il n'ait pas de répugnance +pour tous les animaux terrestres de force inférieure qui +se trouvent sur son chemin. Il devient rare, même dans les districts +les plus sauvages, où il est dévoré par des reptiles gigantesques. +Je suppose qu'il appartient à l'espèce du tigre, puisque l'animalcule +parasite qu'on trouve dans sa patte est, comme celui qu'on +trouve dans la patte du tigre asiatique, une miniature de l'animal +lui-même.</p></div> + +<p>Il y a quelques autres départements d'une +moindre importance, qui tous fonctionnent avec +si peu de bruit et si tranquillement, qu'on ne +se sent pas du tout gouverné: l'ordre social est +aussi régulier et aussi peu gênant que si c'était +une loi de la nature. On emploie la mécanique +à presque toutes sortes de travaux intérieurs ou +extérieurs, et le soin incessant du département +chargé de cet objet est d'en perfectionner l'application. +Il n'y a ni ouvriers ni domestiques; +on prend parmi les enfants tous ceux qui sont +nécessaires pour surveiller ou seconder les machines; +et cela depuis l'âge où les enfants cessent +d'être confiés au sein de leur mère jusqu'à +l'époque de la nubilité, c'est-à-dire à seize ans +pour les Gy-ei (les femmes) et vingt ans pour les +Ana (les hommes). Ces enfants sont classés par +bandes et sections sous la surveillance de leurs +propres chefs et chacun s'adonne à l'occupation +qui lui plaît le plus ou pour laquelle il se sent le +plus de disposition. Les uns choisissent les arts +manuels, l'agriculture, les travaux domestiques; +d'autres se consacrent à écarter les rares dangers +qui menacent la population. Voici les seuls +périls auxquels sont exposés ces tribus: d'abord +ceux qu'occasionnent les convulsions accidentelles +de la terre; c'est à les prévoir et à s'en +garder qu'on apporte le plus de soin; tels sont +les irruptions du feu et de l'eau, les ouragans +souterrains et les gaz qui se dégagent avec violence. +Des inspecteurs vigilants sont placés aux +frontières de l'État et dans tous les endroits où +de semblables périls sont à craindre; ils ont à +leur disposition des moyens de communications +télégraphiques avec la salle où quelques Sages +d'élite se relaient perpétuellement. Ces inspecteurs +sont toujours choisis parmi les garçons +qui approchent de l'âge de puberté, d'après ce +principe qu'à cet âge les facultés d'observation +sont plus vives et les forces physiques plus en +éveil qu'à aucune autre époque de la vie. Le +second service de sûreté, d'ailleurs moins important, +consiste dans la destruction de toutes +les créatures hostiles à la vie, à la culture, ou +même au bien-être des Ana. Les plus formidables +sont les énormes reptiles, dont on conserve +dans nos musées quelques restes antédiluviens et +certains animaux ailés gigantesques, moitié oiseaux, +moitié serpents. Le soin de chasser et de +détruire ces derniers, ainsi que d'autres animaux +sauvages plus petits et analogues à nos tigres et à +nos serpents venimeux, est laissé à de jeunes enfants; +parce que, suivant les Ana, il faut pour cela +être sans pitié, et que plus l'enfant est jeune moins +il est accessible à la pitié. Il y a une autre classe +d'animaux dans la destruction desquels il faut +faire de certaines distinctions; on y emploie des +enfants de l'âge intermédiaire; ce sont les animaux +qui ne menacent pas la vie de l'homme, +mais qui ravagent les produits de son travail, +tels que l'élan et certaines variétés de l'espèce +du daim; de petits animaux qui ressemblent +assez à nos lapins, mais qui sont bien plus nuisibles +aux moissons et plus habiles dans leurs +déprédations. Le premier soin de ces enfants +doit être d'apprivoiser les plus intelligents de +ces animaux et de les habituer à respecter les +clôtures, rendues pour cela très visibles, comme +on habitue les chiens à respecter les garde-manger +et même à veiller sur le bien de leurs maîtres. +Ce n'est que quand ces animaux se montrent +incorrigibles qu'on les détruit. On ne les tue +jamais pour en manger la chair, ni pour le plaisir +de la chasse; mais on ne les épargne jamais +quand on n'a pas d'autre moyen de les empêcher +de nuire. Tout en rendant ces divers services et +en s'acquittant des tâches qui leur sont confiées, +les enfants reçoivent sans interruption l'éducation +dont ils ont besoin. Les jeunes gens suivent +généralement au sortir de l'enfance un cours +d'instruction au Collège des Sages, dans lequel, +outre les études générales, les élèves reçoivent +des leçons spéciales selon leur vocation et selon +le genre d'études qu'ils choisissent eux-mêmes. +Quelques-uns cependant préfèrent passer cette +période d'épreuves en voyage, ou émigrer, ou +s'appliquer aussitôt aux affaires commerciales +ou agricoles. Nulle contrainte ne vient gêner +leurs inclinations.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="X" id="X"></a>X.</h2> + + +<p>Le mot Ana (prononcez: <i>Arna</i>) correspond à +notre pluriel: <i>hommes</i>; An (prononcez: <i>Arn</i>), +le singulier, à: homme. Le mot qui signifie +femme est Gy (le <i>G</i> est dur comme dans Guy); il +fait au pluriel Gy-ei, mais le <i>G</i> devient doux au +pluriel, on prononce: Jy-ei. Les Ana ont un proverbe +qui donne à cette différence de prononciation +un sens symbolique; c'est que le sexe féminin +est doux pris collectivement, mais que chaque +femme est dure quand on a affaire individuellement +à elle. Les Gy-ei jouissent d'une parfaite +égalité de droits avec les Ana; égalité que certains +philosophes en sont encore à réclamer sur +la terre.</p> + +<p>Dans leur enfance, elles accomplissent exactement +les mêmes travaux que les garçons; et dans +la classe la plus jeune, appliquée à la destruction +des animaux hostiles, on préfère souvent les filles, +parce qu'elles sont par leur constitution plus +inaccessibles à la pitié sous l'influence de la terreur +ou de la haine. Pendant l'intervalle qui +s'écoule entre l'enfance et l'âge où l'on se marie, +les rapports familiers entre les deux sexes sont +suspendus. À l'époque du mariage, ils recommencent, +sans autres conséquences plus graves +que le mariage. Toutes les professions ouvertes +à un sexe le sont à l'autre, et les Gy-ei s'attribuent +la supériorité dans toutes les branches +abstraites et profondes du raisonnement; elles +disent que les Ana sont peu propres à ce genre +d'études, parce qu'ils ont l'intelligence plus +lourde et plus calme, et à cause de la routine de +leurs occupations matérielles; c'est ainsi que les +jeunes filles de notre monde s'érigent en autorité +pour juger les questions les plus délicates +de la doctrine théologique, pour lesquelles peu +d'hommes, activement engagés dans les affaires +de ce monde, ont assez de connaissances ou de +finesse d'intelligence. Soit grâce aux exercices +gymnastiques auxquels elles s'appliquent de +bonne heure, soit par leur organisation, les Gy-ei +sont supérieures aux Ana en force physique +(détail important au point de vue du maintien +des droits de la femme). Elles atteignent une stature +plus élevée et leurs formes plus arrondies +renferment des muscles et des nerfs aussi fermes +que ceux des hommes. Elles prétendent que, +suivant les lois primitives de la nature, les femelles +devaient être plus grandes que les mâles; +elles appuient cette opinion en recherchant, +parmi les premières créatures vivantes, l'exemple +des insectes et de la plus ancienne famille des vertébrés, +les poissons, chez lesquels les femelles +sont généralement assez grandes pour ne faire +qu'un repas de leur mâle si cela leur fait plaisir. +Par-dessus tout, les Gy-ei ont un pouvoir plus +prompt et plus énergique sur ce fluide ou agent +mystérieux qui contient un si puissant élément +de destruction; elles ont aussi une plus large +part de cette finesse qui comprend la dissimulation. +Ainsi elles peuvent, non seulement se défendre +contre toutes les agressions des hommes, +mais elles pourraient à tout moment, et sans +qu'il soupçonnât le moindre danger, mettre fin +à l'existence de l'époux qui les offenserait. Disons +à l'honneur des Gy-ei qu'on ne trouve pendant +plusieurs siècles aucun exemple de l'abus +de ce terrible pouvoir. Le dernier fait de ce +genre, qui ait eu lieu dans la tribu dont je m'occupe, +paraît remonter, suivant leur chronologie, +à environ deux mille ans. Une Gy, dans un accès +de jalousie, tua son mari, et cet acte abominable +inspira une telle terreur aux hommes qu'ils émigrèrent +en corps et laissèrent les Gy-ei toutes +seules. L'histoire rapporte que les Gy-ei, devenues +ainsi veuves et plongées dans le désespoir, +tombèrent sur la coupable pendant son sommeil, +et, par conséquent, alors qu'elle était désarmée, +la tuèrent et s'engagèrent solennellement entre +elles à supprimer pour toujours l'exercice de ce +pouvoir conjugal si excessif et à élever leurs +filles dans cette résolution. Après une démarche +si conciliante, la députation envoyée aux Ana +réussit à persuader à un grand nombre de revenir, +mais ceux qui revinrent étaient généralement +les plus âgés. Les plus jeunes, soit par défiance, +soit par une trop haute opinion de leur +propre mérite, rejetèrent toutes les propositions +et restèrent dans d'autres communautés, où ils +furent acceptés par d'autres femmes, avec lesquelles +probablement ils ne se trouvèrent pas +mieux. Mais la perte d'une si grande quantité de +jeunes gens opéra comme un avertissement salutaire +sur les Gy-ei et les confirma dans leur +pieuse résolution. Il est admis aujourd'hui que, +par le manque d'exercice, les Gy-ei ont perdu +leur supériorité offensive et défensive sur les Ana, +de même que sur la terre certains animaux inférieurs +ont laissé certaines armes, que la nature +leur avait données pour leur défense, s'émousser +graduellement et devenir impuissantes, parce que +les circonstances ne les obligeaient plus à s'en +servir. Je serais cependant fort inquiet pour un +An qui mesurerait ses forces avec une Gy.</p> + +<p>Les Ana font remonter à l'incident que je viens +de raconter certains changements dans les coutumes +du mariage, qui donnent peut-être quelques +avantages aux hommes. Ils ne se lient plus +que pour trois ans; à la fin de la troisième année, +l'homme et la femme sont également libres +de divorcer et de se remarier. Au bout de dix +ans, l'An a le privilège de prendre une seconde +femme et la première peut à son gré se retirer +ou rester. Ces règles sont pour la plupart passées +à l'état de lettre morte; le divorce et la polygamie +sont extrêmement rares, et les ménages +paraissent très heureux et unis chez ce peuple +étonnant; les Gy-ei, malgré leur supériorité +physique et intellectuelle, sont fort adoucies +par la crainte de la séparation ou d'une seconde +femme, et comme les An sont très attachés +à leurs habitudes, ils n'aiment pas, à +moins de considérations très graves, à changer +pour des nouveautés hasardeuses, les figures +et les manières auxquelles ils sont habitués. +Les Gy-ei cependant conservent soigneusement +un de leurs privilèges; c'est peut-être le +désir secret d'obtenir ce privilège qui porte +beaucoup de dames sur la terre à se faire les +champions des droits de la femme. Les Gy-ei +ont donc le droit, usurpé sur la terre par les +hommes, de proclamer leur amour et de faire +elles-mêmes leur cour; en un mot, ce sont elles +qui demandent et non pas qui sont demandées. +Les vieilles filles sont un phénomène inconnu +parmi elles. Il est très rare qu'une Gy n'obtienne +pas l'An auquel elle a donné son cœur, à moins +que les affections de celui-ci ne soient fortement +engagées ailleurs. Quelque froid, ou prude, ou +de mauvaise volonté que se montre l'homme +qu'elle courtise, sa persévérance, son ardeur, +sa puissance persuasive, son pouvoir sur les +mystérieux effets du vril, décident presque sûrement +l'homme à tendre le cou à ce que nous +appelons le nœud fatal. La raison qui porte les +Gy-ei à renverser les rapports des sexes, que +l'aveugle tyrannie des hommes a établis sur la +terre, paraît concluante, et elles la donnent +avec une franchise qui mérite un jugement impartial. +Elles disent que, des deux époux, c'est +la femme qui est d'une nature plus aimante, +que l'amour occupe plus de place dans ses pensées, +est plus essentiel à son bonheur, et que, +par conséquent, c'est elle qui doit faire sa cour; +qu'en outre, l'homme est un être timide et vacillant, +qu'il a souvent une prédilection égoïste +pour le célibat, qu'il prétend souvent ne pas +comprendre les regards tendres et les insinuations +délicates, bref, qu'il doit être résolument +poursuivi et capturé. Elles ajoutent que si la Gy +ne peut s'assurer l'An de son choix et en épouse +un qu'elle n'aurait pas préféré au reste du +monde, elle est non seulement moins heureuse, +mais moins bonne, parce que les qualités de son +cœur ne se développent pas assez; tandis que +l'An est une créature qui concentre d'une manière +moins durable ses affections sur un seul +objet; que, s'il ne peut obtenir la Gy qu'il préfère, +il se console aisément avec une autre, et +enfin, qu'en mettant les choses au pire, s'il est +aimé et bien soigné, il n'est pas indispensable au +bonheur de sa vie qu'il aime de son côté; il se +contente du bien-être matériel et des nombreuses +occupations d'esprit qu'il se crée.</p> + +<p>Quoi qu'on puisse dire de ce raisonnement, +le système est favorable à l'homme; il est aimé +avec ardeur; il sait que plus il montrera de +froideur et de résistance, plus la détermination +de se l'attacher deviendra forte chez la Gy qui +le courtise; il s'arrange généralement pour n'accorder +son consentement qu'aux conditions qu'il +croit les meilleures pour s'assurer une vie, sinon +très heureuse, du moins très tranquille. Tous les +Ana ont leur dada, leurs habitudes, leurs goûts, +et quels qu'ils soient ils exigent la promesse de +les respecter absolument. Pour arriver à son +but, la Gy promet sans hésiter, et, comme un +des caractères distinctifs de ce peuple extraordinaire +est un respect absolu de la vérité et la +religion de la parole donnée, la Gy, même la +plus étourdie, observe toujours les conditions +stipulées avant le mariage. Dans le fait, et en +dépit de leurs droits abstraits et de leur puissance, +les Gy-ei sont les plus aimables et les plus +soumises des femmes que j'aie jamais rencontrées, +même dans les ménages les plus heureux +qui soient sur la terre. C'est une maxime reçue +parmi elles que quand une Gy aime, son bonheur +est d'obéir. On remarquera que dans les +rapports des sexes je n'ai parlé que du mariage, +car telle est la perfection morale que cette +communauté a atteinte, que tout rapport illicite +est aussi impossible parmi ce peuple, qu'il +serait impossible à un couple de linottes de se +séparer au temps des amours.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XI" id="XI"></a>XI.</h2> + + +<p>Quand je cherchais à revenir de la surprise que +me causait l'existence de régions souterraines +habitées par une race à la fois différente et distincte +de la nôtre, rien ne m'embarrassait plus +que le démenti infligé par ce fait à la plupart des +géologues et des physiciens. Ceux-ci affirment +généralement que, bien que le soleil soit pour +nous la principale source de chaleur, cependant +plus on pénètre sous la surface de la terre, plus +la chaleur augmente; le taux de cette progression +étant fixé, je crois, à un degré de plus par +pied, en commençant à cinquante pieds de profondeur. +Bien que les domaines de la tribu dont +je parle fussent situés à des hauteurs assez rapprochées +de la surface de la terre pour jouir +d'une température convenable à la vie organique, +cependant les ravins et les vallées de cet empire +étaient beaucoup moins chauds que les savants +ne le supposeraient, eu égard à leur profondeur; +ils n'étaient certainement pas d'une température +plus élevée que le midi de la France ou que +l'Italie. Et suivant tous les renseignements que +je pus recueillir, de vastes districts, s'enfonçant +à des profondeurs où j'aurais cru que les salamandres +seules pouvaient vivre, étaient habités +par des races innombrables organisées comme +nous le sommes. Je ne puis prétendre à donner +la raison d'un fait si en contradiction avec les +lois reconnues de la science et Zee ne pouvait +m'aider beaucoup à trouver la solution de cette +difficulté. Elle supposait seulement que nos +savants n'avaient pas assez tenu compte de +l'extrême porosité de l'intérieur de la terre, +de l'immensité des cavités qu'elle renferme et +qui créent des courants d'air et des vents fréquents, +des différentes façons dont la chaleur +s'évapore, ou est rejetée à l'extérieur. Elle +convenait cependant qu'il existait des profondeurs +où la chaleur était regardée comme intolérable +pour les êtres organisés comme ceux +que connaissaient les Vril-ya; mais leurs savants +croyaient que, même là, la vie existait sous une +forme quelconque; que si l'on y pouvait pénétrer, +on y trouverait des êtres doués de sensibilité +et d'intelligence.</p> + +<p>—Là où le Tout-Puissant bâtit,—disait-elle,—soyez +sûr qu'il place des habitants. Il +n'aime pas les maisons vides.</p> + +<p>Elle ajoutait cependant que beaucoup de +changements dans la température et le climat +avaient été produits par la science des Vril-ya, +et que les forces du vril avaient été employées +avec succès dans ce sens. Elle me décrivit un +milieu subtil et vital qu'elle appelait Lai, que +je soupçonne devoir être identique avec l'oxygène +éthéré du docteur Lewins, et dans lequel agissent +les forces réunies sous le nom de vril; elle +affirmait que, partout où ce milieu pouvait +s'étendre de façon à donner aux différentes propriétés +du vril toute leur énergie, on pourrait +s'assurer d'une température favorable aux formes +les plus élevées de la vie. Zee me dit aussi +que, d'après les naturalistes de son pays, les +fleurs et les végétaux, produits par les semences +que la terre avait jetées à cette profondeur +dans les premières convulsions de la +nature, ou importés par les premiers hommes +qui avaient cherché un refuge dans les cavernes, +devaient leur existence à la lumière qui les éclairait +constamment et aux progrès de la culture. +Elle me dit encore que depuis que la lumière +du vril avait remplacé tous les autres modes +d'éclairage, le coloris des fleurs et du feuillage +était devenu plus brillant, et que la végétation +avait pris plus de vigueur.</p> + +<p>Mais je laisse ce sujet aux réflexions des gens +compétents et je vais consacrer quelques pages +à l'intéressante question de la langue des Vril-ya.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XII" id="XII"></a>XII.</h2> + + +<p>La langue des Vril-ya est particulièrement +intéressante, parce qu'elle me paraît montrer +avec une grande clarté les traces des trois transitions +principales par lesquelles passe une langue +avant d'arriver à sa perfection.</p> + +<p>Un des plus illustres philologues modernes, +Max Müller, cherchant à établir une analogie +entre les couches du langage et les stratifications +géologiques, énonce ce principe absolu:—</p> + +<p>«Aucun langage ne peut, dans aucun cas, +être inflexionnel sans avoir passé par le stratum +agglutinatif et le stratum isolant. Aucune +langue ne peut être agglutinative sans +être attachée par ses racines au stratum inférieur +d'isolement<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>.»</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Max Müller. <i>Stratification des langues</i>, p. 20.</p></div> + +<p>Prenant la langue chinoise comme le meilleur +type existant du stratum isolant originel, +«comme la photographie fidèle de l'homme à +la lisière essayant les muscles de son esprit, +cherchant sa route à tâtons, et si ravi de son +premier succès qu'il le répète sans cesse<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>,» +nous trouvons dans la langue des Vril-ya, «encore +attachée par ses racines au stratum inférieur +d'isolement,» la preuve de l'isolement +originel. Elle abonde en monosyllabes, +car les monosyllabes sont le fond des langues. +La transition à la forme agglutinative marque +une période qui a dû s'étendre graduellement +à travers les siècles, et dont la littérature +écrite a survécu seulement dans quelques fragments +de mythologie symbolique et dans certaines +phrases énergiques qui sont devenues +des dictons populaires. Avec la littérature des +Vril-ya commence le stratum inflexionnel. +Sans doute, à cette époque, différentes causes +doivent avoir concouru à ce résultat, comme +la fusion des races par la domination d'un +peuple et l'apparition de quelques grands génies +littéraires qui ont arrêté et fixé la forme +du langage. À mesure que l'âge inflexionnel prévaut +sur l'âge agglutinatif, il est surprenant de +voir avec quelle hardiesse croissante les racines +originelles de la langue sortent de la surface qui +les cache. Dans les fragments et les proverbes +de l'âge précédent les monosyllabes qui forment +ces racines disparaissent dans des mots d'une +longueur énorme, comprenant des phrases entières +dont aucune portion ne peut être séparée +du reste pour être employée séparément. Mais +quand la forme inflexionnelle de la langue prit +assez le dessus pour être étudiée et avoir une +grammaire, les savants et les grammairiens semblent +s'être unis pour extirper tous les monstres +polysynthétiques ou polysyllabiques, comme +des envahisseurs qui dévoraient les formes +aborigènes. Les mots de plus de trois syllabes +furent proscrits comme barbares, et, à mesure +que la langue se simplifiait ainsi, elle acquérait +plus de force, de dignité et de douceur. Quoiqu'elle +soit très concise, cette concision même +lui donne plus de clarté. Une seule lettre, suivant +sa position, exprimait ce que nous autres, +dans notre monde supérieur, nous exprimons +quelquefois par des syllabes, d'autres fois par +des phrases entières. En voici un ou deux exemples: +An (que je traduirai homme), Ana (les +hommes); la lettre S signifie chez eux multitude, +suivant l'endroit où elle est placée; Sana signifie +l'humanité; Ansa, une multitude d'hommes. +Certaines lettres de leur alphabet placées devant +les mots dénotent une signification composée. +Par exemple, Gl (qui pour eux n'est +qu'une seule lettre, comme le <i>th</i> des Grecs, +placée au commencement d'un mot, marque un +assemblage ou une union de choses, soit semblables, +soit différentes, comme Oon, une maison; +Gloon, une ville (c'est-à-dire un assemblage +de maisons). Ata, douleur; Glata, calamité publique. +Aur-an, la santé ou le bien-être d'un +homme; Glaur-an, le bien de l'État, la prospérité +de la communauté; un mot qu'ils ont sans +cesse à la bouche est A-glauran, qui indique le +principe de leur politique, c'est-à-dire que +le bien-être de chacun est le premier principe +d'une communauté. Aub, invention; Sila, un +ton en musique. Glaubsila, réunissant l'idée de +l'invention et des intonations musicales, est le +mot classique pour poésie; on l'abrège ordinairement, +dans la conversation, en Glaubs. Na, qui, +pour eux, n'est, comme Gl, qu'une lettre simple, +quand il est placé au commencement d'un mot, +signifie quelque chose de contraire à la vie, à +la joie, ou au bien-être, ressemblant en cela à la +racine aryenne Nak, qui exprime la mort ou +la destruction. Nax, obscurité; Narl, la mort; +Naria, le péché ou le mal. Nas, le comble du +péché et de la mort, la corruption. Quand ils +écrivent, ils regardent comme irrespectueux de +désigner l'Être Suprême par un nom spécial. +Il est représenté par un symbole hiéroglyphique +qui a la forme d'une pyramide: Λ Dans la +prière, ils s'adressent à Lui sous un nom qu'ils +regardent comme trop sacré pour le confier à +un étranger et que je ne connais pas. Dans la +conversation, ils se servent généralement d'une +périphrase, telle que la Bonté-Suprême. La +lettre V, symbole de la pyramide renversée, au +commencement d'un mot, signifie presque toujours +l'excellence ou la puissance; comme Vril, +dont j'ai déjà tant parlé; Veed, un esprit immortel; +Veed-ya, l'immortalité; Koom, prononcé +comme le Cwm des Gallois, signifie quelque chose +de creux, de vide. Le mot Koom lui-même signifie +un trou profond, une caverne. Koom-in, un +trou; Zi-koom une vallée; Koom-zi, le vide, le +néant; Bodh-koom, l'ignorance (littéralement, +vide des connaissances). Koom-Posh est le nom +qu'ils donnent au gouvernement de tous, ou à +la domination des plus ignorants, des plus vides. +Posh est un mot presque intraduisible, signifiant, +comme le lecteur le verra plus tard, le mépris. +La traduction la plus rapprochée que j'en puisse +donner est le mot vulgaire: gâchis; on peut donc +traduire librement Koom-Posh par atroce gâchis. +Mais quand la Démocratie ou Koom-Posh dégénère +et qu'à l'ignorance succèdent les passions +et les fureurs populaires qui précèdent la fin de +la démocratie, comme (pour prendre des exemples +dans le monde supérieur) pendant le règne +de la Terreur en France, ou pendant les cinquante +années de République Romaine qui précédèrent +l'avènement d'Auguste, ils ont un autre +mot pour désigner cet état de choses: ce mot +est Glek-Nas. Ek veut dire discorde; Glek, discorde +universelle. Nas, comme je l'ai déjà dit, +signifie corruption, pourriture; ainsi Glek-Nas +peut être traduit: la discorde universelle +dans la corruption. Leurs termes composés +sont très expressifs; ainsi Bodh, signifiant connaissances, +et Too étant un participe qui implique +l'idée d'approcher avec prudence, Too-bodh +est le mot qu'ils emploient pour Philosophie; +Pah est une exclamation de mépris +analogue à notre expression: Absurde! ou quelle +bêtise! Pah-bodh (littéralement, connaissance +absurde) s'emploie pour désigner une philosophie +fausse ou futile et s'applique à une espèce de +raisonnement métaphysique ou spéculatif autrefois +en vogue, qui consistait à faire des questions +auxquelles on ne pouvait pas répondre et +qui, du reste, étaient oiseuses, ne valaient pas la +peine d'être faites; telles que, par exemple: Pourquoi +un An a-t-il cinq orteils au lieu de quatre +ou de six? Le premier An créé par la Bonté +Suprême avait-il le même nombre d'orteils que +ses descendants? Dans la forme sous laquelle +un An pourra être reconnu de ses amis dans +l'autre monde conservera-t-il des orteils, et +s'il en est ainsi seront-ils matériels ou immatériels? +Je choisis ces exemples de Pah-bodh +non par ironie ou par plaisanterie, mais +parce que les questions que je cite ont fourni +le sujet d'une controverse aux derniers amateurs +de cette «science».... il y a quatre +mille ans.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Max Müller. <i>Stratification des langues</i>, p. 13.</p></div> + +<p>On m'apprit que, dans la déclinaison des +noms, il y avait autrefois huit cas (un de plus +que dans la grammaire sanscrite); mais l'effet +du temps a réduit ces cas et a multiplié, à la +place des terminaisons différentes, les prépositions +explicatives. Dans la grammaire soumise à +mes études, il y avait pour les noms quatre cas, +trois marqués par leur terminaison et le quatrième +par un préfixe.</p> + +<p> +<span class="smcap">SINGULIER.</span><br /> +<br /> +<i>Nom.</i> An: l'homme.<br /> +<i>Dat.</i> Ano: à l'homme.<br /> +<i>Ac.</i> Anan: l'homme.<br /> +<i>Voc.</i> Hil-An: ô homme.<br /> +<br /> +<span class="smcap">PLURIEL.</span><br /> +<br /> +Ana: les hommes.<br /> +Anoi: aux hommes.<br /> +Ananda: les hommes.<br /> +Hil-Ananda: ô hommes.<br /> +</p> + +<p>Dans la première période de la littérature +inflexionnelle, le duel existait: mais on a depuis +longtemps abandonné cette forme.</p> + +<p>Le génitif est aussi hors d'usage; le datif prend +sa place: ils disent la Maison <i>à</i> un Homme, au +lieu de la Maison <i>d</i>'un Homme. Quand ils se +servent du génitif (il est quelquefois usité en +poésie), la terminaison est la même que celle du +nominatif; il en est de même de l'ablatif; la préposition +qui le désigne peut être un préfixe ou un +affixe au goût de chacun; le choix est déterminé +par l'euphonie. On remarquera que le préfixe +Hil désigne le vocatif. On s'en sert toujours en +s'adressant à quelqu'un, excepté dans les relations +domestiques les plus intimes; l'omettre +serait regardé comme une grossièreté; de même +que, dans notre vieille langue, il eût été peu respectueux +de dire Roi, au lieu de ô Roi. Bref, +comme ils n'ont aucun titre d'honneur, la forme +du vocatif en tient lieu et se donne impartialement +à tout le monde. Le préfixe Hil entre +dans la composition des mots qui impliquent +l'éloignement, comme Hil-ya, voyager.</p> + +<p>Dans la conjugaison de leurs verbes, sujet +trop long pour que je m'y étende ici, le verbe +auxiliaire Ya, aller, qui joue un rôle si considérable +dans le Sanscrit, est employé d'une +façon analogue, comme si c'était un radical +emprunté à une langue dont fussent descendues +à la fois la langue sanscrite et celle des Vril-ya. +D'autres auxiliaires, ayant des significations +opposées, l'accompagnent et partagent son utilité, +par exemple: Zi, s'arrêter ou se reposer. +Ainsi Ya entre dans les temps futurs, et Zi dans +les prétérits de tous les verbes qui demandent +des auxiliaires. Yam, je vais; Yiam, je puis aller; +Yani-ya, j'irai (littéralement, je vais aller); Zampoo-yan, +je suis allé (littéralement, je me repose +d'être allé). Ya, comme terminaison, implique, +par analogie, la progression, le mouvement, +la floraison. Zi, comme terminaison, dénote la +fixité, quelquefois en bonne part, d'autres fois en +mauvaise part, suivant le mot auquel il est +accouplé. Iva-zi, bonté éternelle; Nan-zi, malheur +éternel. Poo (de) entre comme préfixe dans +les mots qui dénotent la répugnance ou le nom +des choses que nous devons craindre. Poo-pra, +dégoût; Poo-naria, mensonge, la plus vile espèce +de mal. J'ai déjà confessé que Poosh ou Posh +était intraduisible littéralement. C'est l'expression +d'un mépris joint à une certaine dose de +pitié. Ce radical semble avoir pris son origine +dans l'analogie qui existe entre l'effort labial et +le sentiment qu'il exprime, Poo étant un son +dans lequel la respiration est poussée au dehors +avec une certaine violence. D'un autre côté, Z, +placé en initiale, est chez les Ana, un son aspiré; +ainsi Zu, prononcé Zoo (pour eux c'est une seule +lettre), est le préfixe ordinaire des mots qui +signifient quelque chose qui attire, qui plaît, qui +touche le cœur, comme Zummer, amoureux; +Zutze, l'amour; Zuzulia, délices. Ce son adouci +du Z semble approprié à la tendresse. C'est +ainsi que, dans notre langue, les mères disent à +leurs babies, en dépit de la grammaire, «mon +céri»; et j'ai entendu un savant professeur de +Boston appeler sa femme (il n'était marié que +depuis un mois) «mon cer amour».</p> + +<p>Je ne puis quitter ce sujet, cependant, sans +faire observer par quels légers changements +dans les dialectes adoptés par les différentes tribus +la signification originelle et la beauté des +sons peuvent disparaître. Zee me dit avec une +grande indignation que Zūmmer (amoureux) +qui, de la façon dont elle le prononçait, semblait +sortir lentement des profondeurs de son cœur, +était, dans quelques districts peu éloignés des +Vril-ya, vicié par une prononciation moitié nasale, +moitié sifflante, et tout à fait désagréable, +qui en faisait Sūbber. Je pensai en moi-même +qu'il ne manquait que d'y introduire une n devant +l'u pour en faire un mot anglais désignant la +dernière des qualités qu'une Gy amoureuse peut +désirer de rencontrer dans son Zummer<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Du verbe <i>To snub</i>, brusquer, gourmander, réprimander.</p></div> + +<p>Je me bornerai maintenant à mentionner une +particularité de cette langue qui donne de la +force et de la brièveté à ses expressions.</p> + +<p>La lettre A est pour eux, comme pour nous, la +première lettre de l'alphabet, et ils s'en servent +souvent comme d'un mot destiné à marquer une +idée complexe de souveraineté, de puissance, +de principe dirigeant. Par exemple: Iva, signifie +bonté; Diva, la bonté et le bonheur réunis; +A-Diva, c'est la vérité absolue et infaillible. J'ai +déjà fait remarquer la valeur de l'A dans A-glauran, +de même dans Vril (aux vertus duquel ils attribuent +leur degré actuel de civilisation); A-vril, +signifie, comme je l'ai déjà dit, la civilisation +même.</p> + +<p>Les philologues ont pu voir par les exemples +ci-dessus combien le langage Vril-ya se rapproche +du langage Aryen ou Indo-Germanique; mais +comme toutes les langues, il contient des mots +et des formes empruntés à des sources toutes +différentes. Le titre même de Tur, qu'ils donnent +à leur magistrat suprême, indique un larcin +fait à une langue sœur du Turanien. Ils disent +eux-mêmes que c'est un nom étranger emprunté +à un titre que leurs annales historiques +disent avoir appartenu au chef d'une nation avec +laquelle les ancêtres des Vril-ya étaient, à une période +très éloignée, en commerce d'amitié, mais +qu'elle était depuis longtemps éteinte; ils ajoutent +que, lorsque, après la découverte du vril, ils +remanièrent leurs institutions politiques, ils +adoptèrent exprès un titre appartenant à une race +éteinte et à une langue morte, et le donnèrent à +leur premier magistrat, afin d'éviter de donner +à cet office un nom qui leur fût déjà familier.</p> + +<p>Si Dieu me prête vie, je pourrai peut-être +réunir sous une forme systématique les connaissances +que j'ai acquises sur cette langue pendant +mon séjour chez les Vril-ya. Mais ce que j'en ai +dit suffira peut-être pour démontrer aux étudiants +philologues qu'une langue qui, en conservant tant +de racines de sa forme originaire, s'est déchargée +des grossières surcharges de la période synthétique +plus ancienne mais transitoire, et qui est arrivée +à réunir ainsi tant de simplicité et de force +dans sa forme inflexionnelle, doit être l'œuvre +graduelle de siècles innombrables et de plusieurs +révolutions intellectuelles; qu'elle contient la +preuve d'une fusion entre des races de même origine +et qu'elle n'a pu parvenir au degré de perfection, +dont j'ai donné quelques exemples, qu'après +avoir été cultivée sans relâche par un peuple +profondément réfléchi. J'aurai plus tard l'occasion +de montrer que, néanmoins, la littérature +qui appartient à cette langue est une littérature +morte, et que l'état actuel de félicité sociale auquel +sont parvenus les Ana interdit toute culture +progressive de la littérature, surtout dans les +deux branches principales: la fiction et l'histoire.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIII" id="XIII"></a>XIII.</h2> + + +<p>Ce peuple a une religion et, quoi qu'on puisse +dire contre lui, il présente du moins ces deux +particularités étranges: les individus croient +tout ce qu'ils font profession de croire et ils +pratiquent tous les préceptes de leur croyance. +Ils s'unissent dans l'adoration d'un Créateur +divin, soutien de l'univers. Ils croient qu'une des +propriétés du tout-puissant vril est de transmettre +à la source de la vie et de l'intelligence +toutes les pensées qu'une créature humaine peut +concevoir; et quoiqu'ils ne prétendent pas que +l'idée de Dieu est innée, cependant ils disent +que l'An (l'homme) est la seule créature, autant +que leurs observations sur la nature leur permettent +d'en juger, à qui ait été donnée <i>la faculté +de concevoir cette idée</i>, avec toutes les pensées +qui en découlent. Ils affirment que cette faculté +est un privilège qui n'a pu être donné en vain +et que, par conséquent, la prière et la reconnaissance +sont acceptées par le Créateur et nécessaires +au complet développement de la créature +humaine. Ils offrent leurs prières en public +et en particulier. N'étant pas considéré comme +appartenant à leur race, je ne fus pas admis +dans le temple où l'on célèbre le culte en public; +mais on m'a dit que les offices étaient très +courts et sans aucune pompe ni cérémonie. +C'est une doctrine admise par les Vril-ya que la +dévotion profonde ou l'abstraction complète du +monde actuel n'est pas un état où l'esprit humain +se puisse maintenir longtemps, surtout en +public, et que toute tentative faite dans ce but +conduit au fanatisme ou à l'hypocrisie. Ils ne +prient dans leur intérieur que seuls ou avec leurs +enfants.</p> + +<p>Ils disent que dans les temps anciens il y avait +un grand nombre de livres consacrés à des spéculations +sur la nature de la Divinité et sur les +croyances et le culte qu'on supposait lui être les +plus agréables. Mais il se trouva que ces spéculations +conduisaient à des discussions si chaudes +et si violentes que non seulement elles troublaient +la paix de la communauté et divisaient +les familles les plus unies, mais encore que, dans +le cours de la discussion sur les attributs de la +Divinité, on en venait à discuter l'existence même +de la Divinité; ou, ce qui était encore pire, on +lui attribuait les passions et les infirmités des +humains qui se livraient à ces disputes.</p> + +<p>—Car,—disait mon hôte,—puisqu'un être +fini comme l'An ne peut en aucune façon définir +l'Infini, quand il essaie de se faire une idée de +la Divinité, il réduit la Divinité à n'être qu'un +An comme lui.</p> + +<p>Aussi, dans ces derniers siècles, les spéculations +théologiques, sans être interdites, avaient +été si peu encouragées qu'elles étaient tombées +dans l'oubli.</p> + +<p>Les Vril-ya s'accordent à croire à une existence +future, plus heureuse et plus parfaite que +la vie présente. S'ils ont des notions très vagues +sur la doctrine des récompenses et des punitions, +c'est peut-être parce qu'ils n'ont parmi eux aucun +système de punitions, ni de récompenses; +car ils n'ont pas de crimes à punir, et leur moralité +est si égale qu'il n'y a pas un An qui soit +regardé en somme comme plus vertueux qu'un +autre. Si l'un excelle dans une vertu, l'autre arrivera +à la perfection d'une autre vertu; si l'un +a ses faiblesses ou ses défauts dominants, son +voisin a aussi les siens. Bref, dans leur vie si +extraordinaire, il y a si peu de tentations qu'ils +sont bons, selon l'idée qu'ils se font de la bonté, +uniquement parce qu'ils vivent. Ils ont quelques +notions confuses sur la perpétuité de la vie, une +fois accordée, même dans le monde végétal, +comme le lecteur pourra en juger dans le chapitre +suivant.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIV" id="XIV"></a>XIV.</h2> + + +<p>Les Vril-ya, comme je l'ai déjà dit, évitent +toute discussion sur la nature de l'Être Suprême; +cependant ils paraissent se réunir dans une +croyance par laquelle ils pensent résoudre ce +grand problème de l'existence du mal, qui a tant +troublé la philosophie du monde supérieur. Ils +disent que lorsqu'Il a donné la vie, avec le sentiment +de cette vie, si faible qu'il soit, comme +dans la plante, la vie n'est jamais détruite; elle +passe à une forme nouvelle et meilleure, non +pas sur cette planète (ils s'écartent en cela de la +méthode vulgaire de la métempsycose), et que +l'être vivant garde le sentiment de son identité, +de sorte qu'il lie sa vie passée à sa vie future et +qu'il a conscience de ses progrès dans l'échelle +du bonheur. Car ils disent que, sans cette supposition, +ils ne peuvent, suivant les lumières de +la raison qui leur ont été accordées, découvrir +la parfaite justice qui doit être une des qualités +principales de la Sagesse et de la Bonté Suprêmes. +L'injustice, disent-ils, ne peut venir que de +trois causes: le manque d'intelligence pour +discerner ce qui est juste, le manque de bonté +pour le désirer, le manque de puissance pour +l'accomplir; et que chacun de ces défauts est +incompatible avec la Sagesse, la Bonté et la +Toute-Puissance Suprêmes. Mais, même pendant +cette vie, la sagesse, la bonté et la puissance +de l'Être Suprême étant suffisamment +apparentes pour nous forcer à les reconnaître, +la justice, résultant nécessairement de ces +trois attributs, demande d'une façon absolue +une autre vie, non seulement pour l'homme, +mais pour tous les êtres vivants d'un ordre inférieur. +Même dans le monde végétal et animal, +nous voyons certains individus devenir, +par suite de circonstances tout à fait indépendantes +d'eux-mêmes, extrêmement malheureux +par rapport à leurs voisins, puisqu'ils +n'existent que pour être la proie les uns des +autres; des plantes même sont sujettes à la +maladie et périssent d'une façon prématurée, +tandis que les plantes qui se trouvent à côté se +réjouissent de leur vitalité et passent toute leur +existence à l'abri de toute douleur. Selon les +Vril-ya, on attribue à tort nos propres faiblesses +à l'Être Suprême, quand on prétend qu'il agit +par des lois générales, donnant ainsi aux causes +secondaires assez de puissance pour tenir en +échec la bonté essentielle de la Cause Première; +et c'est concevoir la Bonté Suprême d'une façon +plus basse et plus ignorante encore, que d'écarter +avec dédain toute considération de justice +à l'égard des myriades de formes en qui le Tout-Puissant +a infusé la vie, pour dire que la justice +est due seulement à l'An. Il n'y a ni grand ni +petit aux yeux du divin Créateur. Mais si l'on +reconnaît qu'aucun être, si humble qu'il soit, +qui a conscience de sa vie et de sa souffrance, +ne peut périr à travers la suite des siècles; que +toutes les souffrances d'ici-bas, même si elles +durent du moment de la naissance à celui du +passage à un meilleur monde, durent moins, +comparées à l'éternité, que le cri du nouveau-né +comparé à la vie de l'homme; si l'on admet que +l'être vivant garde à l'époque de sa transmigration +le sentiment de son identité, sans lequel il +n'aurait pas connaissance de sa vie nouvelle, et +bien que les voies de la justice divine soient au-dessus +de la portée de notre intelligence, cependant +nous avons le droit de croire qu'elles sont +uniformes et universelles, et non pas variables et +partiales, comme elles le seraient si elles n'agissaient +que par les lois de la nature; car cette +justice est nécessairement parfaite, puisque la +Suprême Sagesse doit la concevoir, la Suprême +Bonté la vouloir, et la Suprême Puissance l'accomplir.</p> + +<p>Quelque fantastique que puisse paraître cette +croyance des Vril-ya, elle tend peut-être à fortifier +le système politique qui, admettant divers +degrés de richesse, établit cependant une parfaite +égalité de rangs, une douceur extrême dans +toutes les relations, et une grande tendresse pour +toutes les créatures que le bien de la communauté +n'oblige pas à détruire. Cette idée d'une +réparation due à un insecte torturé, à une fleur +piquée par un ver, peut nous sembler une bizarrerie +puérile, du moins elle ne peut faire aucun +mal. Il est doux de penser que dans les profondeurs +de la terre, que n'ont jamais éclairées un +rayon de lumière de notre ciel matériel, a pénétré +une conviction si lumineuse de l'ineffable +bonté du Créateur, qu'on y croit si fermement +que les lois générales par lesquelles Il agit ne +peuvent admettre aucune injuste partialité, +aucun mal, et ne peuvent être comprises que si +l'on embrasse leur action dans l'infini de l'espace +et du temps. Et puisque, comme j'aurai occasion +de le faire observer plus tard, le système politique +et social de cette race souterraine réunit +et réconcilie les grandes doctrines en apparence +opposées, qui de temps en temps sur cette terre +apparaissent, sont discutées, puis oubliées, et +reparaissent encore parmi les philosophes ou les +rêveurs, je puis me permettre de placer ici +quelques lignes d'un savant terrestre. En regard +de cette croyance des Vril-ya à la perpétuité de +la vie et de la conscience chez les créatures +inférieures aussi bien que chez l'homme, je veux +mettre un passage éloquent de l'ouvrage d'un +éminent zoologiste, Louis Agassiz. Je viens de le +retrouver, bien des années après que j'avais +confié au papier ces souvenirs de la vie des +Vril-ya, dans lesquels j'essaye aujourd'hui de +mettre un peu d'ordre.</p> + +<p>«Les relations de chaque individu animal +avec son semblable sont telles qu'elles devraient +depuis longtemps être regardées +comme une preuve suffisante qu'aucun être +organisé n'a pu être appelé à l'existence que +par l'intervention directe d'une volonté réfléchie. +C'est là un puissant argument en +faveur de l'existence, dans chaque animal, +d'un principe immatériel semblable à celui +qui, par son excellence et ses dons supérieurs, +place l'homme à un rang si élevé au-dessus +de l'animal; cependant le principe existe certainement, +et, qu'on l'appelle sens, raison, +ou instinct, il présente dans toute la chaîne +des êtres organisés une série de phénomènes +étroitement enchaînés les uns aux autres. +C'est de ce principe que dérivent, non seulement +les manifestations les plus élevées de +l'esprit, mais la permanence même des différences +spécifiques qui caractérisent chaque +organisme. La plupart des arguments en faveur +de l'immortalité de l'homme s'appliquent +également à la permanence de ce principe +chez les autres êtres vivants. Ne puis-je +pas ajouter que si, dans la vie future, l'homme +était privé de cette grande source de jouissance +et de progrès moral et intellectuel, +qui consiste dans la contemplation des harmonies +d'un monde organisé, ce serait là +une perte immense? Et ne pouvons-nous considérer +le concert spirituel des mondes et de +tous leurs habitants réunis en présence de +leur Créateur comme la plus haute conception +du Paradis?» (<i>Essai sur la Classification</i>, +Sect. XVII, p. 97-99.)</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XV" id="XV"></a>XV.</h2> + + +<p>Malgré la bonté de tous mes hôtes, la fille +d'Aph-Lin se montrait encore plus délicate et +plus prévoyante que les autres dans ses attentions +pour moi. Sur son conseil, je quittai les +vêtements sous lesquels j'étais descendu du +monde supérieur et j'adoptai le costume des +Vril-ya, à l'exception des ailes mécaniques, qui +leur servaient comme d'un gracieux manteau +quand ils marchaient. Mais comme à la ville +beaucoup de Vril-ya ne portaient pas ces ailes, +cette exception ne créait pas une différence +marquée entre moi et la race au milieu de laquelle +je séjournais, et je pus ainsi visiter la cité +sans exciter une curiosité désagréable. Hors de +la famille, personne ne savait que je venais du +monde supérieur, et je n'étais regardé que +comme un membre de quelque tribu inférieure +et barbare, auquel Aph-Lin donnait l'hospitalité.</p> + +<p>La ville était grande, eu égard au territoire +qui l'entourait et qui n'était pas beaucoup plus +vaste que les propriétés de certains nobles anglais +ou hongrois; mais toute cette étendue, +jusqu'à la chaîne de rochers qui en formait la +frontière, était cultivée avec le plus grand soin, +excepté dans certaines portions des montagnes +ou des pâturages abandonnées aux animaux que +les Vril-ya apprivoisaient, mais dont ils ne se +servaient pour aucun usage domestique. Leur +bonté envers ces créatures plus humbles est si +grande, qu'une somme est consacrée par le +trésor public à les transporter dans d'autres +tribus de Vril-ya disposées à les recevoir (surtout +dans les nouvelles colonies), quand ils deviennent +trop nombreux pour les pâturages qu'on +leur a abandonnés. Ils ne se multiplient cependant +pas aussi vite que le font chez nous les +animaux destinés à être mangés. Il semble que +ce soit une loi de la nature que les animaux +inutiles à l'homme s'éloignent des pays qu'il +occupe et même disparaissent complètement. Il +existe dans les divers États, entre lesquels se +partagent les Vril-ya, une vieille coutume qui +est de laisser entre les frontières de deux États +un terrain neutre et non cultivé. Pour la tribu +dont je m'occupe, cette frontière, composée +d'une chaîne de rochers sauvages, ne pouvait +pas être franchie à pied, mais on la passait aisément +à l'aide des ailes ou des bateaux aériens +dont je parlerai plus loin. On y avait aussi +ouvert des routes pour des véhicules mus par le +vril. Ces chemins de communication étaient +toujours éclairés et la dépense en était couverte +par une taxe spéciale, à laquelle toute la +communauté participait sous la dénomination +de contribution Vril-ya dans une proportion +convenue. Par le moyen de ces routes, un commerce +considérable se faisait avec les États voisins +ou même éloignés. La richesse de ce peuple +venait surtout de l'agriculture. Il est aussi remarquable +pour son adresse à fabriquer les +outils qui servent au labourage. En échange de +ces marchandises, il recevait des articles de +luxe plutôt que de nécessité. Il ne payait presque +aucune marchandise d'importation aussi cher +que les oiseaux élevés à chanter des airs compliqués. +Ces oiseaux venaient de fort loin; leur +chant et leur plumage étaient également admirables. +On me dit que ceux qui les élevaient et +leur apprenaient à chanter mettaient un grand +soin à les choisir, et que les espèces s'étaient +beaucoup améliorées depuis quelques années. Je +ne vis chez ce peuple aucun autre animal destiné +à l'amusement, à l'exception de quelques êtres +très curieux de la famille des Batraciens, semblables +à nos grenouilles, mais avec une physionomie +très intelligente; les enfants les aimaient +beaucoup et les gardaient dans leurs jardins +particuliers. Ils ne paraissent pas avoir d'animaux +analogues à nos chiens et à nos chevaux, +bien que Zee, ce savant naturaliste, me dit que +des créatures pareilles avaient existé autrefois +dans ces parages et qu'on en trouvait encore +dans certaines régions habitées par d'autres +races que celle des Vril-ya. Elle me dit qu'ils +avaient disparu peu à peu du monde plus civilisé +depuis la découverte du vril, qui les avait +rendus inutiles. La mécanique et l'emploi des +ailes avaient détrôné le cheval comme bête de +somme, et l'on n'avait plus besoin du chien, soit +pour se protéger, soit pour aller à la chasse, +comme cela arrivait aux ancêtres des Vril-ya, +quand ils craignaient les agressions de leurs +semblables ou chassaient pour se procurer leur +nourriture. Cependant, en ce qui concernait le +cheval, cette région était si montagneuse qu'un +cheval n'y aurait pas été d'une grande utilité, +comme animal de luxe ou comme bête de somme. +Le seul animal qu'ils emploient à ce dernier +usage est une espèce de grande chèvre dont ils +se servent dans leurs fermes. On peut dire que +la nature du sol dans ces districts a donné la +première idée des ailes et des bateaux aériens. +L'étendue de la ville est due à l'habitude d'entourer +chaque maison d'un jardin séparé. La +rue principale, dans laquelle habitait Aph-Lin, +s'élargissait en une vaste place carrée sur laquelle +se trouvaient le Collège des Sages et toutes +les administrations publiques; une magnifique +fontaine du fluide lumineux, que j'appellerai +naphte (j'en ignore la véritable nature), occupait +le centre de cette place. Tous ces édifices publics +ont un caractère uniforme de solidité +massive. Ils me rappelaient l'architecture des +tableaux de Martin. Tout le long de l'étage +supérieur courait un vaste balcon, ou jardin +suspendu, soutenu par des colonnes; ce jardin +était rempli de plantes en fleurs et habité par +différentes espèces d'oiseaux apprivoisés. Diverses +rues partaient de cette place, toutes +larges et brillamment illuminées; elles remontaient +de chaque côté vers les hauteurs. Dans +mes excursions à travers la ville, j'étais toujours +accompagné par Aph-Lin ou par sa fille. Dans +cette tribu, la Gy adulte peut se promener aussi +familièrement avec un jeune An qu'avec une +femme.</p> + +<p>Les magasins de détail ne sont pas nombreux; +les chalands sont servis par des enfants de divers +âges, extrêmement intelligents et polis, +mais sans la plus légère nuance d'importunité +ou de servilité. Le marchand n'est pas toujours +présent; quand il est là, il ne paraît pas fort +occupé de ses affaires; cependant il n'a choisi +cette profession que parce qu'elle lui plaisait et +nullement pour accroître sa fortune.</p> + +<p>Quelques-uns des plus riches citoyens du pays +tiennent de ces magasins. Comme je l'ai déjà +dit, on ne reconnaît dans ce pays aucune supériorité +de rang, et par conséquent toutes les +occupations sont regardées comme égales au +point de vue social. L'An, chez lequel j'achetai +mes sandales, était le frère du Tur, ou magistrat +principal; et quoique son magasin ne fût pas +plus grand que celui d'un relieur de Bond Street +ou de Broadway, on me dit qu'il était deux fois +plus riche que le Tur, qui habitait un véritable +palais. Sans doute il possédait aussi une maison +de campagne.</p> + +<p>Les Ana de cette tribu sont, en somme, fort +indolents après l'âge actif de l'enfance. Soit par +tempérament, soit par philosophie, ils mettent +le repos au rang des plus grandes bénédictions +de la vie. Il est vrai que quand on enlève à un +être humain les motifs d'activité qu'il puise +dans la cupidité ou l'ambition, il ne paraît pas +étrange qu'il se repose tranquillement.</p> + +<p>Dans leurs mouvements ordinaires, ils aiment +mieux marcher que voler. Mais dans leurs +jeux, et pour me servir d'une figure un peu +hardie, dans leurs promenades, ils se servent +de leurs ailes, comme aussi dans les danses +aériennes que j'ai décrites et dans les visites +à leurs maisons de campagne, qui sont presque +toutes situées sur des hauteurs; quand ils sont +jeunes, ils préfèrent aussi leurs ailes à tout +autre moyen de locomotion, pour accomplir +leurs voyages dans les autres régions des Ana.</p> + +<p>Ceux qui s'exercent au vol peuvent voler, sinon +aussi vite que certains oiseaux voyageurs, +du moins de façon à faire quarante à cinquante +kilomètres à l'heure et conservent cette vitesse +pendant cinq ou six heures. Mais la plupart +des Ana parvenus à l'âge adulte n'aiment +plus les mouvements rapides qui exigent un +effort vigoureux. C'est peut-être pour cette raison, +comme ils pensent, d'accord sans doute avec +la plupart de nos médecins, que la transpiration +régulière par les pores de la peau est essentielle +à la santé, qu'ils font usage des bains de vapeur +que nous nommons bains turcs ou bains russes, +suivis de douches d'eau parfumée. Ils ont une +grande foi dans l'influence salutaire de certains +parfums.</p> + +<p>Ils ont aussi l'habitude, à des périodes déterminées +mais rares, peut-être quatre fois par an, +quand ils sont en bonne santé, de faire usage d'un +bain chargé de vril<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>. Ils disent que ce fluide, +employé avec ménagement, fortifie la santé; +mais que si l'en en fait un trop grand usage, +lorsqu'on se porte bien, il produit une réaction +qui épuise la vitalité. Toutefois, dans presque +toutes leurs maladies, ils recourent au vril +comme au plus actif des remèdes qui puissent +aider la nature à repousser le mal.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> J'ai fait usage une fois du bain de vril. Il ressemblait beaucoup +par ses propriétés fortifiantes aux bains de Gastein, dont +beaucoup de médecins attribuent la puissance à l'électricité; mais +les effets du bain de vril sont plus durables.</p></div> + +<p>Ils sont, à leur façon, le plus luxueux des +peuples, mais toutes les délicatesses de leur +luxe sont innocentes. On peut dire qu'ils vivent +dans une atmosphère de musique et de parfums. +Toutes les chambres ont des appareils +mécaniques destinés à produire des sons mélodieux, +dans des tons si doux qu'on dirait des +murmures d'esprits invisibles. Ils sont trop accoutumés +à ces sons légers pour en être gênés +dans leurs conversations, ou même, quand ils sont +seuls, dans leurs réflexions. Mais ils pensent que +respirer un air constamment chargé de mélodies +et de parfums a pour effet d'adoucir et d'élever +le caractère et les pensées. Quoiqu'ils soient +très sobres, ils ne mangent d'autre nourriture +animale que le lait et s'abstiennent absolument +de toute boisson enivrante; ils sont extrêmement +délicats et difficiles à l'endroit de la nourriture +et de la boisson. Dans tous leurs amusements, +les vieillards montrent une gaieté +enfantine. Le but auquel ils tendent est le +bonheur, qu'ils ne cherchent pas dans l'excitation +d'un plaisir passager, mais dans les +conditions habituelles de leur existence tout +entière, et l'exquise aménité de leurs manières +montre quel respect ils ont pour le bonheur +des autres.</p> + +<p>La conformation de leur crâne présente des +différences marquées à l'égard de toutes les +races connues du monde supérieur, et je ne +puis m'empêcher de penser que la forme du +leur est un développement, produit par des +siècles sans nombre, du type Brachycéphalique +de l'Age de pierre dont parle Lyell dans ses +<i>Éléments de Géologie</i>, ch. <span class="smcap">X</span>, p. 113, en le comparant +avec le type Dolichocéphalique du commencement +de l'Age de fer, correspondant à +celui qui est aujourd'hui si commun parmi +nous, et qu'on appelle type Celtique. Le crâne +des Vril-ya a le même front massif et non +pas fuyant comme dans le type Celtique, la +même rondeur égale dans les organes frontaux, +mais il est plus élevé au sommet, et moins +prononcé dans l'hémisphère postérieur où les +phrénologues placent les organes animaux. +Pour parler la langue des phrénologues, le +crâne commun aux Vril-ya a les organes du +poids, du nombre, de la musique, de la forme, +de l'ordre, de la causalité, très largement +développés; ceux de la constructivité beaucoup +plus prononcés que ceux de l'idéalité. Ceux +qu'on appelle les organes moraux, comme ceux +de la conscience ou de la bienfaisance, sont +extraordinairement pleins; ceux de l'amativité +et de la combativité sont très petits; celui de +la ténacité très grand; l'organe de la destructivité +(c'est-à-dire de la disposition à supprimer +tous les obstacles) est immense, moins pourtant +que celui de la bienfaisance, et celui de +la philogéniture prend plutôt le caractère +de la compassion et de la tendresse pour les +êtres qui ont besoin de protection et de secours, +que celui de l'amour animal de la progéniture.</p> + +<p>Je n'ai pas rencontré une seule personne difforme +ou boiteuse. La beauté de leur physionomie +ne consiste pas seulement dans la symétrie +des traits, mais dans l'égalité de la peau, +qui se maintient sans rides jusqu'à la vieillesse +la plus avancée, et dans une douce sérénité +d'expression jointe à cette majesté que donne +le sentiment de la force et d'une complète +sécurité physique et morale. C'est cette douceur +même, jointe à cette majesté, qui inspirait +à un spectateur comme moi, accoutumé à +lutter avec les passions de l'humanité, un sentiment +d'humilité et de crainte respectueuse. +C'est une expression qu'un peintre pourrait +donner à un demi-dieu, à un génie, à un ange. +Les hommes, chez les Vril-ya, sont entièrement +imberbes, les Gy-ei en vieillissant ont quelquefois +une petite moustache.</p> + +<p>Je remarquai avec surprise que la couleur de +leur peau n'était pas uniformément celle que +j'avais remarquée chez les premiers individus +que j'avais rencontrés; quelques-uns l'avaient +beaucoup plus blanche, avec des yeux bleus et +des cheveux d'un brun doré; cependant leur +teint était d'un ton plus chaud et plus riche que +celui des peuples du nord de l'Europe.</p> + +<p>On me dit que ce mélange de couleurs venait +de mariages contractés avec les membres d'autres +tribus lointaines des Vril-ya qui, soit par +suite de la différence des climats, soit à cause +de la diversité d'origine, étaient plus blanches +que la tribu chez laquelle j'habitais. On regardait +comme une preuve d'antiquité la couleur +rouge la plus foncée; mais les Ana n'attachaient +aucune idée d'orgueil à cette antiquité; ils +étaient au contraire persuadés que leur supériorité +venait de croisements fréquents avec +d'autres familles différentes et cependant parentes, +ils encourageaient ces mariages pourvu +que les conjoints fussent toujours des membres +de la famille des Vril-ya. Quant aux nations qui +n'adoptaient pas les mœurs et les institutions +des Vril-ya et qui passaient pour incapables d'acquérir +sur les forces du vril cet empire que tant +de générations s'étaient employées à acquérir et +à conserver, on les regardait avec plus de dédain +que les citoyens de New-York ne regardent +les nègres.</p> + +<p>J'appris de Zee, plus instruite en toutes choses +qu'aucun des hommes avec lesquels j'eus l'occasion +de m'entretenir familièrement, que la supériorité +des Vril-ya était attribuée à l'intensité +de leurs anciennes luttes contre les obstacles de +la nature dans les premiers lieux où ils s'étaient +fixés.</p> + +<p>—Partout,—disait Zee, avec profondeur,—partout +où nous rencontrons dans l'histoire +de la civilisation cet état où la vie devient une +lutte, où l'individu est obligé d'appeler à lui +toute son énergie pour rivaliser avec ses compagnons, +nous trouvons invariablement le même +résultat; c'est-à-dire que, puisqu'un grand +nombre doit périr dans cette lutte, la nature +choisit pour les conserver les spécimens les +plus vigoureux. Par conséquent, dans notre +race, même avant la découverte du vril, les organisations +supérieures furent seules conservées, +et nos anciens livres contiennent une légende +autrefois populaire selon laquelle nous fûmes +chassés d'une région qui semblerait être votre +monde supérieur, afin de nous perfectionner et +d'arriver à l'épuration complète de notre race +par l'âpreté des luttes que nos pères eurent à +soutenir; et lorsque notre éducation sera achevée, +nous sommes destinés à retourner dans le +monde supérieur pour y supplanter toutes les +races inférieures qui l'occupent aujourd'hui.</p> + +<p>Aph-Lin et Zee causaient souvent avec moi de +la condition politique et sociale de ce monde +supérieur, dont Zee supposait si philosophiquement +que les habitants seraient détruits un jour +ou l'autre par l'avènement des Vril-ya. Dans +mes récits, je continuais à faire tout ce que je +pouvais (sans me lancer dans des mensonges +assez positifs pour être aisément aperçus par +la sagacité de mes auditeurs) pour représenter +notre puissance et nous-mêmes sous les couleurs +les plus flatteuses. Ils y trouvaient pourtant de +perpétuels sujets de comparaison entre les populations +les plus civilisées de notre monde et les +races souterraines les plus inférieures qu'ils regardaient +comme plongées dans une barbarie +sans espoir et condamnées à une destruction +graduelle, mais certaine. Mais tous deux désiraient +dérober à leurs concitoyens toute connaissance +prématurée des régions éclairées par +le soleil; tous deux étaient humains et frémissaient +à la pensée de détruire tant de millions +de créatures, et les peintures que je faisais +de notre vie, si fortement colorées qu'elles +fussent, les attristaient. En vain, je vantais nos +grands hommes: poètes, philosophes, orateurs, +généraux, et défiais les Vril-ya de nous en présenter +autant.</p> + +<p>—Hélas!—disait Zee, dont la figure majestueuse +prenait une expression d'angélique compassion,—cette +domination du petit nombre +sur la foule est le signe le plus sûr et le plus fatal +d'une sauvagerie incorrigible. Ne voyez-vous pas +que la première condition du bonheur mortel +consiste à supprimer cette lutte et cette compétition +entre les individus, car cette lutte, quelle +que soit la forme du gouvernement, subordonne +le grand nombre au petit nombre, détruit la +liberté réelle des individus en dépit de la liberté +nominale de l'État, et ôte à l'existence +ce calme sans lequel on ne peut atteindre la +félicité spirituelle ou corporelle? Nous pensons, +nous, que plus nous pouvons rapprocher +notre existence de celle que nos idées +les plus nobles nous représentent comme le +partage des âmes au delà du tombeau, plus +nous nous rapprochons sur terre d'un bonheur +divin, et plus la transition devient facile de cette +vie à la vie future. Car, assurément, tout ce que +nous pouvons imaginer de la vie des dieux ou des +élus suppose l'absence de soucis personnels et de +passions rivales, telles que l'avarice et l'ambition. +Il nous semble que ce doit être une vie de sereine +tranquillité. Sans doute, les facultés intellectuelles +ou spirituelles n'y manquent point d'activité, +mais cette activité, conforme au tempérament +de chacun, n'a rien de forcé ni de répugnant; +dans cette vie charmée par l'échange le +plus libre des plus douces affections, l'atmosphère +morale doit tuer la haine, la vengeance, +l'esprit de contention et de rivalité. Tel est l'état +politique auquel toutes les familles et toutes les +tribus des Vril-ya cherchent à atteindre, et c'est +vers ce but que tendent toutes nos théories gouvernementales. +Vous voyez combien une pareille +marche est opposée à celle des nations non civilisées +d'où vous venez, et qui tendent systématiquement +à perpétuer les troubles, les soucis, les +passions belliqueuses, de plus en plus funestes à +mesure que le progrès de ces peuples devient +plus rapide dans la voie où ils marchent. La +plus puissante de toutes les races de notre +monde, en dehors de la famille des Vril-ya, se +regarde comme la mieux gouvernée des sociétés +politiques et croit avoir atteint à cet égard le +plus haut degré de la sagesse politique, de sorte +que les autres nations devraient essayer plus ou +moins de l'imiter. Elle a établi, sur ses bases +les plus larges, le Koom-Posh, c'est-à-dire le +gouvernement des ignorants, d'après ce principe +qu'ils sont les plus nombreux. Elle a fait +consister le suprême bonheur en une rivalité +universelle de sorte que les passions mauvaises +ne sont jamais en repos; les citoyens sont en +lutte pour le pouvoir, pour la richesse, pour +tous les genres de supériorité, et dans cette rivalité, +c'est quelque chose d'horrible que d'entendre +les reproches, les médisances et les calomnies +que les meilleurs mêmes et les plus doux +d'entre eux accumulent les uns sur les autres +sans honte et sans remords.</p> + +<p>—Il y a quelques années,—dit Aph-Lin,—j'ai +visité ce peuple. Leur misère et leur +dégradation étaient d'autant plus effroyables +qu'ils se vantaient sans cesse de leur félicité, +de leur grandeur comparées à celles du reste +des autres peuples de leur race. Il n'y a aucun +espoir que ce peuple, qui évidemment +ressemble au vôtre, puisse s'améliorer, parce +que toutes ses idées tendent à une décadence +plus complète. Il désire augmenter de plus +en plus son empire en dépit de cette vérité +qu'au delà de limites assez restreintes il devient +impossible d'assurer à un État le bonheur +qui appartient à une famille bien réglée; et plus +ils perfectionnent un système par lequel certains +individus sont chauffés et gonflés à une +taille qui dépasse la petitesse de millions de +créatures, plus ils se frottent les mains, et s'écrient +fièrement:—«Voyez par quelles grandes +exceptions à la petitesse commune de notre race, +nous prouvons l'excellence de notre système!</p> + +<p>—Bref,—conclut Zee,—si la sagesse de la +vie humaine consiste à se rapprocher de la tranquillité +sereine des immortels, il ne peut y avoir +de système plus opposé à celui-là que celui qui +tend à pousser à leur plus haut point les inégalités +et les turbulences des mortels. Et je ne +vois pas par quelle croyance religieuse des +mortels agissant ainsi peuvent arriver à se +faire même une idée des joies des immortels +auxquels ils espèrent atteindre directement par +la mort. Au contraire, des esprits habitués à +placer le bonheur dans des choses si antipathiques +à la nature divine trouveraient le bonheur +des dieux très ennuyeux et désireraient revenir +dans un monde où ils pourraient du moins se +quereller.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XVI" id="XVI"></a>XVI.</h2> + + +<p>J'ai tant parlé de la baguette de vril que mes +lecteurs s'attendent peut-être à ce que je la +décrive. Je ne puis le faire avec exactitude, car +on ne me permit jamais d'en toucher une, de +peur que mon ignorance n'occasionnât quelque +terrible accident. Elle est creuse; la poignée +est garnie de plusieurs arrêts, clefs ou ressorts, +par lesquels on peut en changer la force, la +modifier et la diriger. Selon la manière dont +on s'en sert elle tue ou elle guérit; elle perce +un roc, ou chasse les vapeurs; elle affecte les +corps, ou exerce une certaine influence sur les +esprits. On la porte souvent sous la forme commode +d'une canne de promeneur, mais elle est +garnie de coulisses qui permettent de l'allonger ou +de le raccourcir à volonté. Quand on s'en sert +dans un but spécial, on en tient la poignée dans +la paume de la main, l'index et le médius en +avant. On m'assura, cependant, que la puissance +de la baguette n'était pas la même dans toutes +les mains, mais proportionnée à ce que l'organisme +de chacun contient de vril, ou plutôt +de celle des propriétés du vril qui a le plus +d'affinité ou de rapport avec l'œuvre à accomplir. +Quelques-uns ont plus de puissance pour +détruire, d'autres pour guérir, etc., et le résultat +dépend beaucoup aussi du calme et de la +sûreté de mouvement de l'opérateur. Ils affirment +que le plein exercice de la puissance du +vril ne peut être atteint que par un tempérament +constitutionnel, c'est-à-dire par une organisation +héréditairement transmise, et qu'une +fille de quatre ans appartenant aux races Vril-ya +peut accomplir, avec la baguette mise pour la +première fois dans sa main, des effets que le +mécanicien le plus fort et le plus habile ne +parviendrait pas à exécuter, même quand il se +serait exercé toute sa vie, s'il n'appartenait à la +race des Vril-ya. Toutes ces baguettes ne sont +pas également compliquées; celles qu'on donne +aux enfants sont beaucoup plus simples que +celles des adultes des deux sexes; elles sont +construites pour l'occupation spéciale à laquelle +les enfants sont attachés; et, comme +je l'ai déjà dit, les plus jeunes enfants sont +surtout occupés à détruire. Dans la baguette +des femmes et des mères, la force de destruction +est généralement supprimée, le pouvoir +de guérir atteint son plus haut degré. Je voudrais +pouvoir parler plus en détail de ce singulier +conducteur du fluide vril, mais le mécanisme +en est aussi délicat que les effets en sont +merveilleux.</p> + +<p>Je dirai cependant que ces peuples ont inventé +certains tubes par lesquels le fluide vril peut être +conduit vers l'objet qu'il doit détruire, à travers +des distances presque indéfinies; du moins je +n'exagère rien en parlant de cinq cents ou six +cents kilomètres. Leur science mathématique +appliquée à cet objet est si parfaitement exacte, +que sur le rapport d'un observateur placé dans +un bateau aérien, un membre quelconque du +vril peut apprécier sans se tromper la nature des +obstacles, la hauteur à laquelle on doit élever +l'instrument, le point auquel on doit le charger, +de façon à réduire en cendres une ville deux +fois grande comme Londres ou New-York, dans +un espace de temps trop court pour que j'ose +l'indiquer.</p> + +<p>Assurément ces Ana sont des mécaniciens +d'une adresse merveilleuse, merveilleuse dans +l'application de leurs facultés inventives aux +usages pratiques.</p> + +<p>J'allai avec mon hôte et sa fille Zee visiter le +grand musée public, qui occupe une aile du Collège +des Sages, et dans lequel sont conservées, +comme spécimens curieux de l'ignorance et des +tâtonnements des anciens temps, beaucoup de +machines que nous regardons avec orgueil comme +des chefs-d'œuvre de notre génie. Dans une des +salles, jetés de côte, comme des choses oubliées, +se trouvent des tubes destinés à ôter la vie au +moyen de boules métalliques et d'une poudre inflammable, +dans le genre de nos canons et de +nos catapultes, et plus meurtriers que nos inventions +les plus modernes.</p> + +<p>Mon hôte en parlait avec un sourire de mépris, +comme pourrait le faire un officier d'artillerie +en voyant les arcs et les flèches des Chinois. +Dans une autre salle se trouvaient des modèles +de voitures et de vaisseaux mus par la vapeur, +et un ballon digne de Montgolfier. Zee prit la +parole d'un air pensif.</p> + +<p>—Tels étaient—dit-elle,—les faibles essais +de nos sauvages ancêtres, avant qu'ils eussent +la plus légère idée des propriétés du vril!</p> + +<p>Cette jeune Gy était un magnifique exemple +de la force musculaire à laquelle peuvent parvenir +les femmes de son pays. Ses traits étaient +beaux comme ceux de toute sa race; je n'ai +jamais vu dans le monde supérieur un visage +plus majestueux et plus parfait, mais son amour +pour les études austères avait donné à sa physionomie +une expression pensive qui la rendait +un peu sévère quand elle ne parlait pas; et cette +sévérité avait quelque chose de formidable quand +on faisait attention à ses amples épaules et à sa +grande taille. Elle était grande même pour une +Gy et je l'ai vue soulever un canon avec autant +d'aisance que j'en pourrais mettre à manier un +pistolet de poche. Zee m'inspirait une terreur +profonde, qui ne fit que s'accroître quand nous +arrivâmes dans la salle du musée où l'on conservait +les modèles des machines mues par le +vril; par un certain mouvement de sa baguette, +et en se tenant à distance elle mit en mouvement +des corps pesants et énormes. Elle semblait +les douer d'intelligence, elle s'en faisait +comprendre et les contraignait d'obéir. Elle mit +en mouvement des machines fort compliquées, +arrêta ou continua le mouvement, jusqu'à ce +que, dans un espace de temps prodigieusement +court, elle eût changé des matériaux grossiers +de diverses sortes en œuvres d'art, régulières, +complètes et parfaites. Tous les effets que produisent +le mesmérisme ou l'électro-biologie sur +les nerfs et les muscles des êtres vivants, Zee +les produisit par un simple mouvement de sa +baguette sur les roues et les ressorts de machines +inanimées.</p> + +<p>Comme je faisais part à mes compagnons de +la surprise que me causait cette influence sur les +objets inanimés, avouant que dans notre monde +j'avais vu que certaines organisations vivantes +exercent sur d'autres organisations vivantes +une influence réelle, mais souvent exagérée par +la crédulité ou le mensonge, Zee, qui s'intéressait +plus que son père à ces questions, me pria d'étendre +la main et, plaçant la sienne à côté, elle +appela mon attention sur certaines différences +de type et de caractère. D'abord, le pouce de la +Gy (et dans toute cette race, comme je l'observai +plus tard, il en est de même pour les deux +sexes) est beaucoup plus large, plus long et plus +massif que le nôtre. Il y a presque autant de différence +qu'entre le pouce d'un homme et celui +d'un gorille. Secondement, la paume est proportionnellement +plus épaisse que la nôtre, la +texture de la peau est infiniment plus fine et +plus douce, la chaleur moyenne plus intense. +Ce que je remarquai surtout, c'est un nerf visible +et facile à sentir sous la peau, qui part du +poignet, contourne le gras du pouce, et se partage +comme une fourche à la racine de l'index +et du médius.</p> + +<p>—Avec votre faible pouce,—me dit la jeune +savante,—et sans ce nerf, que vous trouvez plus +ou moins développé dans notre race, vous ne +pouvez obtenir qu'une influence faible et imparfaite +sur le vril; mais en ce qui regarde le nerf, +on ne le trouve pas chez nos premiers ancêtres +ni chez les tribus les plus grossières qui n'appartiennent +pas aux Vril-ya. Il s'est lentement développé +dans le cours des générations, commençant +avec les premiers progrès et s'accroissant +par un exercice continuel de la puissance du +vril; par conséquent, dans le cours de mille ou +deux mille ans un nerf semblable pourrait se former +chez les êtres supérieurs de votre race qui se +consacreraient à cette science par excellence, qui +soumet au vril les forces les plus subtiles de la +nature. Mais vous parlez de la matière comme +d'une chose en elle-même inerte et immobile; +assurément vos parents ou vos institutions n'ont +pu vous laisser ignorer qu'il n'y a pas de matière +inerte: chaque particule est constamment +en mouvement et constamment soumise aux +agents parmi lesquels la chaleur est la plus apparente +et la plus rapide, mais le vril est le plus +subtil et le plus puissant quand on sait s'en servir. +En fait, le courant, lancé par ma main et guidé +par ma volonté, ne fait que rendre plus prompte +et plus forte l'action qui agit éternellement sur +toutes les particules de la matière, quelque inerte +et immobile qu'elle paraisse. Si une masse de +métal n'est pas capable de produire une pensée +par elle-même, son mouvement intérieur la +rend pénétrable à la pensée de l'agent intellectuel +qui le travaille; et lorsque cette pensée est +accompagnée d'une force suffisante de vril, le +métal est aussi contraint d'obéir que s'il était +transporté par une force matérielle visible. Il +est animé pendant ce temps par l'âme qui le +pénètre, de sorte qu'on peut presque dire qu'il +vit et qu'il raisonne. Sans cela nous ne pourrions +pas remplacer les domestiques par nos automates.</p> + +<p>Je respectais trop les muscles et la science de +la jeune Gy pour me hasarder à discuter avec +elle. J'avais lu quelque part, quand j'étais écolier, +qu'un sage, discutant avec un empereur romain, +s'était brusquement arrêté, et comme l'empereur +lui demandait s'il n'avait plus rien à dire en +faveur de son opinion, il répondit:—</p> + +<p>—Non, César, il est inutile de discuter +contre un homme qui commande à vingt-cinq +légions.</p> + +<p>J'étais secrètement persuadé que quels que +fussent les effets réels du vril sur la matière, +M. Faraday aurait pu prouver à la jeune Gy +qu'elle en comprenait mal la nature et les causes; +mais je n'en restais pas moins convaincu que Zee +aurait pu assommer tous les Membres de la Société +Royale des Sciences, les uns après les autres, +d'un coup de poing. Tout homme raisonnable +sait qu'il est inutile de discuter avec une femme +ordinaire sur des choses qu'on comprend; mais +discuter avec une Gy de sept pieds sur les mystères +du vril, autant eût valu discuter dans le +désert avec le simoun!</p> + +<p>Parmi les salles du musée du Collège des +Sages, celle qui m'intéressa le plus était la salle +consacrée à l'archéologie des Vril-ya et renfermant +une très ancienne collection de portraits. +Les couleurs et les corps sur lesquels +elles étaient appliquées étaient si indestructibles, +que les tableaux, qu'on faisait remonter à une +date presque aussi ancienne que celles que mentionnent +les plus vieilles annales des Chinois, +conservaient une grande fraîcheur de coloris. +Comme j'examinais cette collection, deux choses +me frappèrent surtout: la première, c'est que +les peintures qu'on disait vieilles de six ou sept +mille ans étaient bien supérieures, sous le rapport +de l'art, à celles qui avaient été exécutées +depuis trois ou quatre mille ans; la seconde, +c'est que les portraits de la première période se +rapprochaient beaucoup du type de la race +européenne du monde supérieur. Quelques-uns +me rappelèrent vraiment les têtes italiennes des +peintures du Titien, qui expriment si bien l'ambition +ou la ruse, les soucis ou le chagrin, avec +des rides qui sont comme des sillons creusés par +les passions sur le visage qu'elles labourent. +C'étaient bien là des portraits d'hommes qui +avaient vécu dans la lutte et la guerre avant que +la découverte des forces latentes du vril eût +changé le caractère de la société, d'hommes +qui avaient combattu pour la gloire ou pour le +pouvoir, comme nous le faisons maintenant dans +notre monde.</p> + +<p>Le type commence visiblement à se modifier +environ mille ans après la découverte du vril. Il +devient dès lors de plus en plus calme à chaque +génération nouvelle, et ce calme marque une +différence de plus en plus profonde entre les +Vril-ya et les hommes livrés au travail et au +péché; mais à mesure que la beauté et la grandeur +de la physionomie s'accentuaient davantage, +l'art du peintre devenait plus froid et plus +monotone.</p> + +<p>Mais la plus grande curiosité de la collection +c'étaient trois portraits appartenant aux âges +anté-historiques et, suivant la tradition mythologique, +faits par les ordres d'un philosophe, dont +l'origine et les attributs étaient autant mêlés de +fables symboliques, que ceux d'un Bouddha indien +ou d'un Prométhée grec.</p> + +<p>C'est à ce personnage mystérieux, à la fois un +sage et un héros, que toutes les principales races +des Vril-ya font remonter leur origine.</p> + +<p>Les portraits dont je parle sont ceux du philosophe +lui-même, de son grand-père et de son +arrière-grand-père. Ils sont tous de grandeur +naturelle. Le philosophe est vêtu d'une longue +tunique qui semble former un vêtement lâche et +comme une armure écailleuse, empruntée peut-être +à quelque poisson ou à quelque reptile, mais +les pieds et les mains sont nus; les doigts des +uns et des autres sont très longs et palmés. La +gorge est à peine visible, le front bas et fuyant; +ce n'est pas du tout l'idée qu'on se fait d'un +sage. Les yeux sont proéminents, noirs, brillants, +la bouche très grande, les pommettes saillantes, +et le teint couleur de boue. Suivant la +tradition, ce philosophe avait vécu jusqu'à un +âge patriarcal, dépassant plusieurs siècles, et il +se souvenait d'avoir vu son grand-père, quand +lui-même n'était qu'un homme d'un âge moyen, +et son bisaïeul quand il était enfant; il avait fait +ou fait faire le portrait du premier pendant sa +vie; celui du second avait été pris sur sa momie. +Le portrait du grand-père avait les traits et l'aspect +de celui du philosophe, mais encore exagérés; +il était nu et la couleur de son corps était +singulière: la poitrine et le ventre étaient jaunes, +les épaules et les bras d'une couleur bronzée; +le bisaïeul était un magnifique spécimen du +genre Batracien, une Grenouille Géante purement +et simplement.</p> + +<p>Parmi les pensées profondes que ce philosophe, +suivant la tradition, avait léguées à la postérité +sous une forme rythmée, dans une sentencieuse +concision, on cite celle-ci: «Humiliez-vous, +mes descendants; le père de votre race était +un Têtard: enorgueillissez-vous, mes descendants, +car c'est la même Pensée Divine qui créa +votre père, qui se développe en vous exaltant.»</p> + +<p>Aph-Lin me conta cette fable pendant que je +regardais les trois portraits de ces Batraciens.</p> + +<p>—Vous vous riez de mon ignorance supposée +et de ma crédulité de Tish sans éducation,—lui +répondis-je,—mais quoique ces horribles +croûtes puissent être fort anciennes et qu'elles +aient voulu être, dans le temps, quelques grossières +caricatures, je suppose que personne, +parmi les gens de votre race, même dans les âges +les moins éclairés, n'a jamais cru que l'arrière-petit-fils +d'une Grenouille ait pu devenir un +philosophe sentencieux; ou qu'aucune famille, +je ne dirai pas de Vril-ya, mais de la variété +la plus vile de la race humaine, descende d'un +Têtard.</p> + +<p>—Pardonnez-moi,—répondit Aph-Lin,—pendant +l'époque que nous nommons la Période +Batailleuse ou Philosophique de l'Histoire, qui +remonte à environ sept mille ans, un naturaliste +très distingué prouva, à la satisfaction de ses +nombreux disciples, qu'il y avait tant d'analogie +entre le système anatomique de la Grenouille et +celui de l'An, qu'on en conclut que l'un avait dû +descendre de l'autre. Ils avaient en commun +quelques maladie; ils étaient sujets à avoir dans +les intestins les mêmes vers parasites; et, ce qu'il +y a d'étrange à dire, c'est que l'An a dans son +organisme la même vessie natatoire, devenue +parfaitement inutile, mais qui, subsistant à l'état +de rudiment, prouve jusqu'à l'évidence que l'An +descend directement de la Grenouille. On ne +peut alléguer contre cette théorie la différence +de taille, car il existe encore dans notre monde +des Grenouilles d'une taille peu inférieure à la +nôtre et qui paraissent avoir été encore plus +grandes il y a quelques milliers d'années.</p> + +<p>—Je comprends cela,—dis-je,—car d'après +nos plus éminents géologues, qui les ont peut-être +vues en rêve, d'énormes Grenouilles ont dû +habiter le monde supérieur avant le Déluge et de +telles Grenouilles sont bien les êtres qui devaient +vivre dans les lacs et les marais de votre monde +souterrain. Mais, je vous en prie, continuez.</p> + +<p>—Pendant la Période Batailleuse de l'Histoire, +on était sûr que ce qu'un sage affirmait +était contredit par un autre. C'était en effet, +une maxime reçue que la raison humaine ne +pouvait se soutenir sans être ballottée par le +mouvement perpétuel de la contradiction; aussi +une autre école de philosophie soutint-elle +que l'An n'était pas descendu de la Grenouille, +mais que la Grenouille était, au contraire, le perfectionnement +de l'An. La structure de la Grenouille, +dans son ensemble, est plus symétrique +que celle de l'An; à côté de l'admirable structure +de ses membres inférieurs, de ses flancs et de +ses épaules, la plupart des Ana de ce temps paraissaient +difformes et étaient certainement mal +faits. De plus, la Grenouille pouvait vivre également +sur terre et dans l'eau: privilège précieux, +marque d'une nature spirituelle refusée à l'An, +puisque celui-ci ne se servait plus de sa vessie +natatoire, ce qui prouve qu'il était dégénéré +d'une forme plus élevée. De plus, les races les +plus anciennes des Ana semblent avoir été couvertes +de poils, et, même à une date comparativement +rapprochée, des touffes hérissées défiguraient +le visage de nos ancêtres, s'étendant d'une +façon sauvage sur leurs joues et leur menton, +comme chez vous, mon pauvre Tish. Mais depuis +des générations sans nombre, les Ana ont toujours +essayé d'effacer tout vestige de ressemblance +entre eux et les vertébrés couverts de +poils, et ils ont graduellement fait disparaître +cette sécrétion pileuse, qui les avilissait, par la +loi de la sélection sexuelle; les Gy-ei préférant +naturellement la jeunesse ou la beauté des figures +unies. Mais le degré qu'occupe la Grenouille +dans l'échelle des vertébrés est démontré +par ceci qu'elle n'a pas du tout de poils, pas +même sur la tête. Elle naît avec ce degré de perfection +auquel les Ana, malgré les efforts de +siècles incalculables, n'ont pu atteindre encore. +La complication merveilleuse et la délicatesse +du système nerveux et de la circulation artérielle +d'une Grenouille servaient, à cette école, +d'argument pour démontrer que la Grenouille +était plus susceptible d'éprouver des jouissances +que notre organisation inférieure ou du moins +plus simple. L'examen de la main d'une Grenouille, +si je puis parler ainsi, servait à expliquer +sa disposition plus vive à l'amour et à la +vie sociale en général. Bref, quelque aimants +et sociables que soient les Ana, les Grenouilles +le sont encore plus. Enfin, ces deux écoles firent +rage l'une contre l'autre; l'une affirmant que +l'An était la Grenouille perfectionnée; l'autre, +que la Grenouille était le plus haut développement +de l'An. Les moralistes se partagèrent +aussi bien que les naturalistes; cependant, le +plus grand nombre se rangea du côté de ceux +qui préféraient la Grenouille. Ils disaient avec +beaucoup de justesse que, dans la conduite morale +(c'est-à-dire dans l'observation des règles +les plus utiles à la santé et au bien commun de +l'individu et de la société), la Grenouille avait +une supériorité immense et incontestable. Toute +l'histoire démontrait l'immoralité absolue de la +race humaine, le mépris complet, même des +humains les plus renommés, pour les lois qu'ils +avaient reconnues être essentielles à leur bonheur +ou à leur bien-être particulier et général. +Mais le critique le plus sévère des Grenouilles +ne pourrait trouver dans leurs mœurs un seul +moment d'oubli des lois morales qu'elles ont +tacitement reconnues. Et après tout, à quoi sert +la civilisation si la supériorité de la conduite +morale n'est pas le but auquel elle tend et la +pierre de touche de ses progrès? Enfin, les partisans +de cette théorie supposaient qu'à une +époque reculée, la Grenouille avait été le développement +perfectionné de la race humaine; +mais que, par des causes qui défiaient les conjectures +de notre raison, elle n'avait pu maintenir +son rang dans l'échelle de la nature, tandis +que l'An, quoique inférieur par son organisation, +avait, en se servant moins de ses vertus que de +ses vices, comme la férocité et la ruse, acquis +un certain ascendant; de même que dans la race +humaine, des tribus complètement barbares +ont, par leur supériorité dans de tels vices, +détruit ou réduit à presque rien les tribus qui +leur étaient supérieures par l'intelligence et la +culture. Malheureusement ces disputes se mêlèrent +aux notions religieuses de cette époque, +et comme la société était alors administrée par +le gouvernement du Koom-Posh, qui, étant composé +d'ignorants, était par conséquent très excitable, +la multitude prit la question des mains +des philosophes; les chefs politiques virent que +la question Grenouille pouvait, la populace s'y +intéressant, devenir un instrument utile à leur +ambition, et pendant au moins mille ans les +guerres et les massacres furent à l'ordre du jour: +pendant ce temps, les philosophes des deux +partis furent mis en pièces et le gouvernement +du Koom-Posh lui-même fut heureusement renversé +par l'ascendant d'une famille qui prouva +clairement qu'elle descendait du premier Têtard +et qui donna des souverains despotiques à toutes +les nations des Vril-ya. Ces despotes disparurent +finalement, du moins de nos communautés, lorsque +la découverte du vril amena les paisibles +institutions sous lesquelles prospèrent toutes les +races des Vril-ya.</p> + +<p>—Est-ce qu'il n'y a plus maintenant de disputeurs +ni de philosophes disposés à renouveler +la querelle; ou reconnaissent-ils tous la descendance +du Têtard?</p> + +<p>—Non,—dit Zee, avec un superbe sourire,—ces +querelles appartiennent au Pah-Bodh des +âges d'ignorance et ne servent maintenant qu'à +l'amusement des enfants. Quand on sait de quels +éléments se composent nos corps, éléments qui +nous sont communs avec la plus humble plante, +est-il besoin de savoir si le Tout-Puissant a tiré +ces éléments d'une substance plutôt que de +l'autre, afin de créer l'être auquel Il a donné la +faculté de Le comprendre et qu'Il a doué de +toutes les grandeurs intellectuelles qui découlent +de cette connaissance? L'An a commencé +à exister comme An au moment où il a été doué +de cette faculté, et, avec cette faculté, de la +persuasion que de quelque façon que sa race se +perfectionne à travers une suite de siècles, elle +n'aura jamais le pouvoir d'animer et de combiner +les éléments, de façon à former même un Têtard.</p> + +<p>—Tu parles sagement, Zee,—dit Aph-Lin,—et +c'en est assez pour nous, mortels à courte +existence, d'avoir une assurance raisonnable que, +soit que l'An descende ou non du Têtard, il ne +peut pas plus revenir à cette forme que les institutions +des Vril-ya ne peuvent retomber dans +les fondrières et la corruption désordonnée d'un +Koom-Posh.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XVII" id="XVII"></a>XVII.</h2> + + +<p>Les Vril-ya, privés de la vue des corps célestes +et ne connaissant d'autre différence entre la nuit +et le jour que celle qu'ils jugent à propos d'établir +eux-mêmes, ne divisent naturellement pas le +temps comme nous; mais je trouvai facile à +l'aide de ma montre, que j'avais heureusement +conservée, d'arriver à calculer les heures avec +une grande exactitude. Je réserve pour un ouvrage +futur sur les sciences et la littérature des +Vril-ya, si le ciel me prête vie, tous les détails +sur la façon dont ils arrivent à diviser le temps. +Je me contenterai de dire ici que leur année diffère +peu de la nôtre pour la durée, mais leurs +divisions ne sont pas du tout les mêmes. Leur +jour, en y comprenant ce que nous appelons la +nuit, se compose de vingt heures, au lieu de +vingt-quatre, et naturellement leur année comprend +un nombre proportionné de jours de plus. +Ils subdivisent ainsi les vingt heures de leur jour: +huit heures<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>, appelées Heures Silencieuses, +pour le repos; huit heures, appelées Heures +Sérieuses, pour leurs affaires et leurs occupations, +et quatre heures, appelées Heures Oisives, +par lesquelles se termine ce que j'appelle leur +jour; elles sont consacrées aux amusements, aux +jeux, aux récréations, aux conversations familières +suivant le goût ou le désir de chacun. +Mais, hors des maisons, il n'y a pas de véritable +nuit. Ils entretiennent dans les rues et dans la +campagne environnante jusqu'aux limites du +territoire la même quantité de lumière. Seulement, +dans les maisons, ils la diminuent de façon +à en faire un doux crépuscule pendant les Heures +Silencieuses. Les Vril-ya ont une horreur profonde +de l'obscurité absolue et leurs lumières +ne sont jamais complètement éteintes. Dans les +occasions de réjouissance, ils laissent à leurs +lampes tout leur éclat, mais ils continuent à +compter les heures du jour et de la nuit par des +mécanismes ingénieux qui répondent à nos horloges +et à nos montres. Ils aiment beaucoup la +musique, et c'est en musique que ces chronomètres +frappent les principales divisions du +temps. À chaque heure du jour, les sons de +leurs horloges publiques, répétés par celles des +maisons et des hameaux dispersés dans la campagne, +produisent un effet singulièrement doux +et pourtant solennel. Mais pendant les Heures +Silencieuses, le bruit en est tellement adouci +qu'on l'entend à peine. Ils n'ont pas de changement +de saison, et, du moins dans le territoire +de cette tribu, la température me parut très +égale, aussi chaude que celle d'un hiver italien, +et plutôt humide que sèche. Dans la matinée, +le temps était ordinairement tranquille, mais +par moments il soufflait un vent violent venant +des rochers qui formaient la frontière du territoire. +Toutes les saisons sont bonnes pour semer +les récoltes, comme dans les Îles Fortunées des +anciens poètes. On voit en même temps les +plantes en feuille ou en bouton, en épi ou couvertes +de fruits. Tous les arbres fruitiers, cependant, +après la récolte, perdent ou changent leur +feuillage. Mais ce qui me frappa le plus quand +je calculai leurs divisions du temps, ce fut de +constater la durée moyenne de la vie parmi eux. +Je trouvai, après des recherches minutieuses, +que leur existence était beaucoup plus longue +que la nôtre. Ils sont à cent ans ce que nous +sommes à soixante-dix. Ce n'est pas le seul avantage +qu'ils aient sur nous; car parmi nous peu +d'hommes atteignent leur soixante-dixième année, +tandis que parmi eux, au contraire, peu +meurent avant cent ans, et ils jouissent généralement +d'une santé et d'une vigueur qui font +de la vie une bénédiction jusqu'au dernier jour. +Des causes diverses contribuent à ce résultat; +l'absence de tout stimulant alcoolique, la tempérance +dans la nourriture, surtout peut-être +une sérénité d'esprit que ne troublent ni occupations +pleines de sollicitude, ni passions vives. +Ils ne sont tourmentés ni par notre avarice, ni +par notre ambition; ils se montrent parfaitement +indifférents, même au désir de la gloire; ils +sont susceptibles de grandes affections, mais leur +amour se manifeste par une complaisance tendre +et aimable, qui, en faisant leur bonheur, fait +rarement et ne fait peut-être jamais leur malheur. +Comme la Gy est sûre de n'épouser que celui +qu'elle aura choisi, et, ici comme chez nous, le +bonheur intérieur dépendant surtout de la +femme, la Gy, ayant choisi l'époux qu'elle préfère, +est indulgente pour ses fautes, complaisante +pour ses goûts, et fait tout ce qui dépend +d'elle pour se l'attacher. La mort d'un être aimé +est pour eux comme pour nous la source d'une +vive douleur; non seulement la mort les frappe +rarement avant l'époque où elle est un soulagement +plutôt qu'une peine, mais quand cela arrive +le survivant puise beaucoup plus de consolations +que nous ne le faisons pour la plupart, je le crains +bien, dans la certitude d'une réunion dans un +monde meilleur et plus heureux.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Pour ma commodité, j'adopte les mots: heures, jours, années, +etc., en tout ce qui se rapporte aux subdivisions générales +du temps chez les Vril-Ya. Ces termes ne correspondent pas, +d'une façon absolue, avec ces subdivisions.</p></div> + +<p>Toutes ces causes concourent donc à leur procurer +une santé perpétuelle et une agréable +longévité; leur organisation héréditaire y entre +aussi pour sa part. Suivant leurs annales, à +l'époque où ils vivaient en communautés semblables +aux nôtres, agitées par des luttes, leur +vie était beaucoup plus courte et leurs maladies +plus nombreuses et plus graves. Ils disent eux-mêmes +que la durée de la vie a augmenté et +augmente encore depuis la découverte du vril +et de ses propriétés médicales. Ils ont peu de +médecins de profession, et ce sont principalement +des Gy-ei, surtout celles qui sont veuves et +sans enfants; elles éprouvent un grand plaisir à +exercer l'art de guérir et entreprennent même +les opérations chirurgicales qu'exigent certains +accidents ou plus rarement certaines maladies.</p> + +<p>Ils ont leurs plaisirs et leurs fêtes, et pendant +les Heures Oisives, ils ont l'habitude de se +réunir en grand nombre pour se livrer à ces +jeux aériens que j'ai déjà décrits. Ils ont aussi +des salles publiques pour la musique et même +des théâtres, dans lesquels ils jouent des pièces +qui me parurent assez semblables à celles des +Chinois. Ce sont des drames dont les personnages +et les événements sont pris dans un passé +reculé, toutes les unités classiques y sont outrageusement +violées, et le héros, enfant au premier +tableau, est déjà un vieillard au second et ainsi +de suite. Ces pièces sont très ancienne. Je les +trouvai parfaitement ennuyeuses dans leur ensemble, +quoique relevées par des machines merveilleuses, +par une sorte de bonne humeur d'un +comique très vif et des passages détachés d'une +grande vigueur dans un langage poétique, mais +un peu surchargé de métaphores et de tropes. +Bref, elles me faisaient le même effet que les +pièces de Shakespeare pouvaient faire à un +Parisien au temps de Louis XIV ou peut-être à +un Anglais sous le règne de Charles II.</p> + +<p>L'auditoire, composé surtout de Gy-ei, paraissait +jouir vivement de la représentation, ce qui +me surprit de la part de femmes si majestueuses +et si sérieuses; mais je m'aperçus bientôt que +tous les acteurs étaient au-dessous de l'adolescence +et je supposai que les mères et les sœurs +assistaient à ce spectacle pour faire plaisir à +leurs enfants et à leurs frères.</p> + +<p>J'ai dit que ces drames remontent à une haute +antiquité. Aucune pièce nouvelle, aucune œuvre +d'imagination digne d'être conservée, ne paraît +avoir été composée depuis plusieurs générations. +Quoiqu'il ne manque pas de publications nouvelles, +qu'il y ait même ce qu'on peut appeler +des journaux, ceux-ci sont surtout consacrés +aux sciences mécaniques, aux rapports sur les +inventions nouvelles, aux annonces relatives à +différents détails d'affaires, bref, à des choses +pratiques. Quelquefois un enfant écrit un petit +conte romanesque, ou une Gy donne carrière +à ses craintes ou à ses espérances amoureuses +dans un poème; mais ces effusions ont un très +mince mérite et ne sont lues que par les enfants +et les jeunes filles. Les œuvres les plus intéressantes, +et d'un caractère purement littéraire, +sont les récits d'exploration et de voyage dans +les autres régions de ce monde souterrain. Ces +relations sont généralement écrites par de +jeunes émigrants et lues avec avidité par les +parents et les amis qu'ils ont laissés derrière eux.</p> + +<p>Je ne puis m'empêcher d'exprimer à Aph-Lin +mon étonnement de ce qu'un peuple, chez +qui les sciences mécaniques avaient fait tant +de progrès et chez qui la civilisation intellectuelle +était parvenue à réaliser pour le bonheur +du peuple les conceptions que nos philosophes +terrestres, après des siècles de disputes, se sont +généralement accordés à regarder comme des +rêves, fût si dépourvu de toute littérature contemporaine, +malgré le haut degré de perfection +où la culture avait amené la langue à la fois +riche et simple, énergique et harmonieuse.</p> + +<p>—Ne voyez-vous pas qu'une littérature telle +que vous la rêvez serait tout à fait incompatible +avec l'état parfait de félicité politique et sociale, +auquel vous nous faites l'honneur de nous +croire arrivés?—répondit mon hôte.—Nous +avons enfin, après des siècles de lutte, établi +une forme de gouvernement dont nous sommes +contents; comme nous ne faisons aucune distinction +de rang et que nous n'accordons à nos +magistrats aucun honneur distinctif, nul stimulant +n'excite l'ambition personnelle. Personne +ne lirait des ouvrages où seraient soutenues des +théories qui impliqueraient quelques changements +sociaux ou politiques, et par conséquent +personne n'en écrit de tels. Si de loin en loin +un An n'est pas satisfait de notre tranquille manière +de vivre, il ne l'attaque pas: il s'en va. +Ainsi, toute cette portion de la littérature (et à +en juger par les anciens ouvrages de nos bibliothèques +publiques, c'en était autrefois une portion +considérable) qui est consacrée aux théories +spéculatives sur la société est tombée dans l'oubli. +Autrefois on écrivait beaucoup aussi sur les +attributs et l'essence de la Bonté Suprême et +sur les arguments pour et contre la vie future. +Maintenant nous reconnaissons deux faits: il +y <i>a</i> un Être Divin, et il y <i>a</i> une vie future; et +nous convenons que quand nous écririons à +nous user les doigts jusqu'aux os, nous n'arriverions +pas à jeter la moindre lumière sur +la nature et les conditions de cette vie future, +ni à rendre plus claire notre connaissance des +attributs et de l'essence de cet Être Divin. C'est +ainsi qu'une autre branche de notre littérature +s'est éteinte heureusement pour notre race, car +à l'époque où l'on écrivait tant sur des choses +que personne ne pouvait éclaircir, les gens +semblent avoir vécu dans un état perpétuel de +contestations et de luttes. Une autre portion +considérable de notre ancienne littérature consiste +dans l'histoire des guerres et des révolutions +de l'époque où les Ana vivaient en sociétés +nombreuses et turbulentes, chacune cherchant +à s'agrandir aux dépens de l'autre. Vous voyez +combien notre vie est calme aujourd'hui; il y a +des siècles que nous vivons ainsi. Nous n'avons +aucun événement à raconter. Que peut-on dire +de nous, sinon: ils naquirent, vécurent heureux, +et moururent? Quant à cette partie de la littérature +qui naît de l'imagination et que nous appelons +Glaubsila, ou familièrement Glaubs, les +raisons de son déclin parmi nous sont faciles à +découvrir. Nous voyons, en nous reportant à ces +chefs-d'œuvre de la littérature que nous lisons +tous encore avec plaisir, mais dont personne ne +tolèrerait l'imitation, qu'ils sont consacrés à +la peinture de passions que nous n'éprouvons +plus, telles que l'ambition, la vengeance, l'amour +illégitime, la soif de la gloire militaire, +et ainsi de suite. Les vieux poètes vivaient dans +une atmosphère imprégnée de ces passions et +sentaient vivement ce qu'ils exprimaient avec +tant d'éclat. Personne ne pourrait maintenant +exprimer ces passions, car personne ne les +ressent, et celui qui les exprimerait ne trouverait +aucune sympathie chez ses lecteurs. +D'autre part, l'ancienne poésie se complaisait +à étudier les mystérieuses bizarreries du cœur +humain, qui mènent à l'extraordinaire dans le +crime et le vice comme dans la vertu. Mais +notre société s'est débarrassée de toutes les +tentations qui pourraient entraîner à quelque +crime ou à quelque vice saillant, et le niveau +moral est si égal, qu'il n'y a même pas de +vertus saillantes. Dès qu'elle ne peut plus se +nourrir de passions fortes, de crimes terribles, +de supériorités héroïques, la poésie est sinon +condamnée à mourir de faim, du moins réduite +à un maigre ordinaire. Il reste la poésie descriptive: +la description des rochers, des arbres, +des eaux, de la vie domestique, et nos jeunes +Gy-ei mêlent beaucoup de ces fadeurs à leurs +vers amoureux.</p> + +<p>—Une telle poésie,—m'écriai-je,—pourrait +assurément être charmante, et nous avons parmi +nous des critiques qui la considèrent comme +plus élevée que celle qui dépeint les crimes ou +analyse les passions de l'homme. Quoi qu'il en +soit, le genre poétique insipide dont vous parlez +est celui qui trouve aujourd'hui le plus de lecteurs +parmi le peuple auquel j'appartiens.</p> + +<p>—Cela se peut; mais je suppose que les écrivains +travaillent beaucoup leur langue et s'appliquent +avec un soin religieux au choix des +mots et à la perfection du rythme?</p> + +<p>—Certainement, tous les grands poètes le +doivent. Quoique le don de la poésie soit inné, +ce don exige, pour qu'on en puisse profiter, autant +de travail qu'un bloc de métal dont vous +voulez faire une de vos machines.</p> + +<p>—Et sans doute vos poètes ont quelque motif +pour se donner tant de peine afin d'arriver à +ces gentillesses de langage?</p> + +<p>—Oui! je suppose que leur instinct les porterait +à chanter comme chantent les oiseaux; +mais s'ils donnent à leurs chants ces beautés artificielles +d'expression, je pense qu'ils y sont +poussés par le désir de la gloire, et peut-être +parfois par le besoin d'argent.</p> + +<p>—Précisément. Mais dans notre monde nous +n'attachons la gloire à rien de ce que l'homme +peut accomplir dans ce temps que nous appelons +la vie. Nous perdrions bientôt cette quiétude, +qui constitue essentiellement notre félicité, si +nous accordions à tel ou tel individu des louanges +exceptionnelles qui entraîneraient un pouvoir +exceptionnel et qui réveilleraient les passions +mauvaises aujourd'hui endormies; d'autres hommes +convoiteraient immédiatement ces louanges, +l'envie s'élèverait, et avec l'envie, la haine, la calomnie, +et la persécution. Notre histoire raconte +que la plupart des poètes et des écrivains qui, autrefois, +obtenaient le plus de gloire, étaient aussi +assaillis des plus grandes injures et se trouvaient +après tout très malheureux, soit à cause +de leurs rivaux, soit par les faiblesses de caractère +que tend à faire naître une sensibilité +excessive à l'égard de la louange et du blâme. +Quant au stimulant du besoin, nul dans notre +société ne connaît l'aiguillon de la pauvreté, et +si même il en était ainsi aucune profession ne +serait moins lucrative que la profession d'écrivain. +Nos bibliothèques publiques contiennent +tous les livres anciens que le temps a respectés; +ces livres, pour les raisons que je viens de vous +dire, sont infiniment meilleurs que tous ceux +qu'on pourrait écrire aujourd'hui, et chacun +peut les lire sans qu'il en coûte rien. Nous ne +sommes pas assez fous pour payer le plaisir de +lire des livres moins bons, quand nous pouvons +en lire d'excellents pour rien.</p> + +<p>—Pour nous, la nouveauté est une séduction; +on lit un livre nouveau, même mauvais, tandis +qu'on néglige un livre ancien qui est excellent.</p> + +<p>—La nouveauté, pour les peuples barbares +qui luttent avec désespoir pour arriver à un état +meilleur, est sans doute plus attrayante que pour +nous qui ne voyons rien à gagner aux nouveautés; +mais, après tout, un de nos grands auteurs, d'il +y a quatre mille ans, a observé que «celui qui +lit les livres anciens trouvera toujours en eux +quelque chose de nouveau, et que celui qui lit +les livres nouveaux y trouvera toujours quelque +chose d'ancien». Mais pour en revenir à la +question que vous avez soulevée, comme il n'y +a point parmi nous un stimulant suffisant pour +nous porter à prendre de la peine, comme nous +ne connaissons ni l'amour de la gloire, ni le besoin, +s'il est des tempéraments poétiques, cette +faculté s'exhale dans des chants, à la façon des +oiseaux dont vous parliez tout à l'heure, mais +faute de culture, ces chants ne trouvent point +d'auditoire, et, faute d'auditoire, cette faculté +s'éteint d'elle-même dans les occupations ordinaires +de la vie.</p> + +<p>—Mais comment se fait-il que les mêmes +motifs qui empêchent de cultiver la littérature +ne soient pas également funestes à la science?</p> + +<p>—Votre question me surprend. Ce qui inspire +le goût de la science, c'est l'amour de la +vérité, en dehors de toute considération de +gloire; et d'ailleurs la science, chez nous, est +consacrée presque uniquement à des usages pratiques, +essentiels à notre conservation sociale +et au bien-être de notre vie quotidienne. L'inventeur +ne demande pas la gloire et on ne lui +en accorde aucune; il jouit d'une occupation +qui lui plaît et ne recherche point la fatigue des +passions. L'esprit de l'homme a besoin d'exercice +aussi bien que son corps, et d'un exercice +continuel plutôt que violent. Nos savants les plus +ingénieux sont, en général, ceux qui vivent le plus +longtemps et qui sont les plus exempts de toute +maladie. La peinture est pour beaucoup un amusement, +mais cet art n'est pas ce qu'il était autrefois, +quand les grands peintres de nos différents +peuples luttaient pour obtenir la couronne +d'or, qui leur donnait un rang égal à celui des +rois sous lesquels ils vivaient. Vous aurez sans +doute observé dans notre musée combien les +peintures étaient supérieures il y a plusieurs +milliers d'années. C'est peut-être parce que la +musique est en réalité plus voisine de la science +que la poésie, qu'elle est encore le plus florissant +de tous les arts parmi nous. Cependant, +même à l'égard de la musique, l'absence du stimulant +des louanges et de la gloire a empêché +parmi nous toute grande supériorité de se manifester. +Nous brillons plutôt par la musique +d'ensemble, grâce à nos grands instruments mécaniques, +dans lesquels nous nous servons beaucoup +de l'eau<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>, que par le talent des artistes +qui jouent seuls. Nous n'avons guère eu de compositeurs +originaux depuis plusieurs siècles. Nos +airs favoris sont très anciens, mais on les a enrichis +de variations compliquées, composées par +des musiciens inférieurs, quoique ingénieux.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Ceci peut rappeler aux savants l'invention par Néron d'une +machine musicale, dans laquelle l'eau remplissait les fonctions +d'un orchestre et dont il s'occupait quand la conspiration éclata +contre lui.</p></div> + +<p>—N'y a-t-il donc chez les Ana aucune société +politique animée de ces passions, sujette à ces +crimes, et admettant ces disparités de condition, +intellectuelles et morales, que votre tribu +et même les Vril-ya en général, ont depuis longtemps +laissées derrière eux dans leur marche +vers la perfection? S'il en est ainsi, peut-être +que dans ces sociétés l'Art et sa sœur la Poésie +sont encore cultivés et honorés?</p> + +<p>—Il y a quelques sociétés de ce genre dans +les régions les plus éloignées, mais nous ne les +mettons pas au rang des nations civilisées; nous +ne leur donnons pas même le nom d'Ana, et +encore moins celui de Vril-ya. Ce sont des +barbares, vivant surtout dans cet état inférieur, +le Koom-Posh, qui tend nécessairement à la hideuse +dissolution du Glek-Nas. Leur existence +misérable se passe en luttes et en changements +perpétuels. Quand ils ne se battent pas avec +leurs voisins, ils se battent entre eux. Ils sont +divisés en partis qui s'insultent, se pillent mutuellement +quand ils ne s'assassinent pas, et cela +pour des différences frivoles d'opinions que nous +ne comprendrions même pas, si nous n'avions +pas lu l'histoire et si nous n'avions passé par les +mêmes épreuves dans les siècles d'ignorance et +de barbarie. La moindre bagatelle suffit pour +les faire partir en guerre. Ils prétendent tous +être égaux, et, plus ils ont lutté dans ce but, +détruisant les anciennes distinctions pour en +créer de nouvelles, plus l'inégalité devient visible +et intolérable, parce qu'il ne reste plus +d'associations et d'affections héréditaires pour +adoucir cette unique différence qui subsiste +entre la majorité qui n'a rien et la minorité qui +possède tout. Naturellement la majorité hait la +minorité, mais ne peut s'en passer. Le grand +nombre attaque sans cesse le petit nombre, et +l'extermine quelquefois; mais aussitôt, une nouvelle +minorité s'élève du sein de la majorité et +se montre plus rude que la précédente. Car, là +où les sociétés sont nombreuses et où le désir +d'acquérir quelque chose est la fièvre prédominante, +il y a peu de gagnants et beaucoup de +perdants. Bref, le peuple dont je parle est composé +de sauvages cherchant leur route à tâtons +vers un rayon de lumière; leur misère mériterait +notre pitié, si, comme des sauvages, ils ne +provoquaient leur destruction par leur arrogance +et leur cruauté. Pouvez-vous imaginer +que des créatures de cette espèce, pourvues seulement +de ces armes misérables que vous avez +pu voir dans notre musée d'antiquités, de ces +tubes de fer grossiers chargés de salpêtre, ont +menacé plus d'une fois l'existence d'une tribu de +Vril-ya, qui habite près d'eux, parce qu'ils +disent qu'ils ont trente millions d'habitants, et +la tribu dont je parle peut en avoir cinquante +mille, si ces derniers n'acceptent pas leurs habitudes +de Soc-Sec (l'art de gagner de l'argent), +d'après certains principes commerciaux qu'ils +ont l'impudence d'appeler une des lois de la civilisation?</p> + +<p>—Mais,—dis-je,—trente millions d'habitants +sont une force formidable contre cinquante +mille!</p> + +<p>Mon hôte me regarda avec étonnement.</p> + +<p>—Étranger—dit-il—vous n'avez pas +entendu sans doute que je vous disais que cette +tribu appartient aux Vril-ya et qu'elle n'attend +qu'une déclaration de guerre de la part de ces +sauvages, afin de former une commission d'une +demi-douzaine de petits enfants pour balayer +toute leur population.</p> + +<p>À ces mots je sentis un frisson d'horreur, me +reconnaissant plus d'affinités avec ces sauvages +qu'avec les Vril-ya et me souvenant de tout ce +que j'avais dit à la louange des institutions de +la glorieuse Amérique, qu'Aph-Lin stigmatisait +sous le nom de Koom-Posh. Je repris cependant +mon sang-froid et demandai s'il existait +quelque mode de locomotion grâce auquel je +pusse voyager avec sécurité parmi ces peuples +éloignés et téméraires.</p> + +<p>—Vous pouvez voyager avec sécurité, par le +moyen du vril sur terre ou dans l'air, dans tous +les États de notre alliance et de notre race; mais +je ne puis répondre de votre sécurité au milieu +de nations barbares gouvernées par des lois +différentes des nôtres; des nations si peu éclairées +qu'un grand nombre d'entre elles vivent +de vol réciproque et que l'on ne pourrait pas +chez elles laisser ses portes ouvertes même +pendant les Heures Silencieuses.</p> + +<p>Ici notre conversation fut interrompue par +l'arrivée de Taë, qui venait nous dire que, ayant +été chargé de découvrir et de détruire l'énorme +reptile que j'avais vu à mon arrivée, il s'était +constamment tenu en vedette et commençait +à croire que mes yeux m'avaient trompé, ou +que l'animal s'était enfui, par la caverne où je +l'avais vu, vers les régions qu'habitaient ses semblables, +quand le monstre avait donné signe de +sa présence par les dévastations commises autour +d'un des lacs.</p> + +<p>—Et,—ajouta Taë,—je suis sûr qu'il est +caché maintenant dans le lac. Aussi,—dit-il +en se tournant vers moi,—j'ai pensé que cela +pourrait vous amuser de m'accompagner pour +voir de quelle façon nous détruisons ces désagréables +visiteurs.</p> + +<p>En regardant l'enfant et en me souvenant de +la taille énorme de l'animal qu'il se proposait de +détruire, je me sentis frissonner de terreur pour +lui, et peut-être pour moi, si je l'accompagnais +dans une pareille chasse. Mais le désir que +j'éprouvais de constater par moi-même les effets +destructifs de ce vril tant vanté, et la peur de +m'abaisser aux yeux d'un enfant en trahissant +quelque crainte, l'emportèrent sur mon premier +mouvement. Je remerciai donc Taë de l'aimable +intérêt qu'il portait à mes plaisirs et +me déclarai tout disposé à l'accompagner dans +une entreprise aussi amusante.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XVIII" id="XVIII"></a>XVIII.</h2> + + +<p>Comme Taë et moi, en quittant la ville et +laissant à gauche la grande route qui y conduit, +nous entrions dans les champs, la beauté étrange +et solennelle du paysage, illuminé par d'innombrables +lampes jusqu'aux limites de l'horizon, +fascina mes yeux et me rendit pendant quelque +temps inattentif à la conversation de mon compagnon.</p> + +<p>Tout le long de la route des machines faisaient +divers travaux d'agriculture; leurs formes +étaient nouvelles pour moi et, pour la plupart, +fort gracieuses; car parmi ce peuple, l'art n'étant +cultivé que pour l'utilité, le goût se montre +dans la manière d'orner et d'embellir les objets +utiles. Les métaux précieux et les pierres fines +sont si abondants chez eux, qu'on en couvre les +objets les plus ordinaires; leur amour de ce qui +est utile les conduit à parer leurs outils et stimule +leur imagination à un point dont ils ne se +rendent pas compte eux-mêmes.</p> + +<p>Dans tous les services, soit à l'intérieur, soit +à l'extérieur des maisons, ils se servent +beaucoup d'automates si ingénieux, si dociles au +pouvoir du vril, qu'ils semblent doués de raison. +Il n'était guère possible de reconnaître si les +formes humaines, que je voyais surveiller ou +guider en apparence les rapides mouvements +des vastes machines, étaient douées ou non de +raison.</p> + +<p>Peu à peu, à mesure que nous marchions, +mon intérêt fut éveillé par les remarques de mon +compagnon, remarques pleines de vivacité et de +pénétration. L'intelligence des enfants parmi ce +peuple est merveilleusement précoce, peut-être +à cause de l'habitude qu'on a de leur confier de +très bonne heure les soins et les responsabilités +de l'âge mûr. En causant avec Taë, je croyais +m'entretenir avec un homme doué d'une haute +intelligence et d'un esprit observateur et au moins +de mon âge. Je lui demandai s'il avait quelque +notion sur le nombre des communautés entre +lesquelles se partageaient les Vril-ya.</p> + +<p>—Pas avec exactitude,—me répondit-il,—parce +que le nombre augmente chaque année +quand le surplus de la population émigre. Mais +j'ai entendu dire à mon père que, suivant les derniers +rapports, il y avait un million et demi de +communautés parlant notre langue, adoptant nos +institutions, nos mœurs et notre forme de gouvernement, +sauf, je pense, avec quelques variations +sur lesquelles vous pouvez consulter Zee avec +plus de fruit. Elle en sait plus que la plupart des +Ana. Un An s'occupe moins de ce qui ne le +regarde pas qu'une Gy; les Gy-ei sont des créatures +curieuse.</p> + +<p>—Toutes les communautés se restreignent-elles +au même nombre de familles ou d'habitants +que la vôtre?</p> + +<p>—Non, quelque-unes ont une population +moindre, d'autres une population plus considérable. +Cela varie suivant le pays où elles s'établissent, +ou le degré de perfection où elles ont +amené leurs moyens mécaniques. Chaque communauté +établit ses limites suivant les circonstances, +en prenant toujours soin qu'il ne puisse +se produire une classe pauvre, ce qui arriverait +si la population dépassait les ressources du territoire; +et aussi qu'aucun État ne soit trop vaste +pour supporter un gouvernement semblable à +celui d'une famille bien réglée. Je ne crois pas +qu'aucune communauté Vril dépasse trente mille +familles. Mais, ceci est une règle générale, moins +la communauté est nombreuse, pourvu qu'il y ait +assez de mains pour cultiver le territoire qu'elle +occupe, plus les habitants sont riches et plus la +somme versée au trésor général est forte, et +surtout plus le corps politique est heureux et +tranquille, et plus sont parfaits les produits de +l'industrie. La tribu que tous les Vril-ya reconnaissent +comme la plus avancée en civilisation +et qui a amené la force du vril à son plus grand +développement est peut-être la moins nombreuse. +Elle se restreint à quatre mille familles; +mais chaque pouce de son terrain est cultivé +avec autant de soin qu'on en peut donner à un +jardin; ses machines sont meilleures que celles +des autres tribus et il n'y a pas de produit de +son industrie, dans aucune branche, qui ne soit +vendu à des prix extraordinaires aux autres +communautés. Toutes nos tribus prennent modèle +sur celle-là, considérant que nous atteindrions +le plus haut point de civilisation accordé +aux mortels, si nous pouvions unir le plus haut +degré de bonheur au plus haut degré de culture +intellectuelle, et il est clair que plus la +population d'un État est petite, plus ce but devient +facile à atteindre. Notre population est +trop considérable pour y arriver.</p> + +<p>Cette réponse me fit réfléchir. Je me rappelai +le petit État d'Athènes, composé seulement de +vingt mille citoyens libres, et que jusqu'à ce +jour nos plus puissants États regardent comme +un guide suprême, un modèle en tout ce qui +concerne l'intelligence. Mais Athènes, qui se +permettait d'ardentes rivalités et des changements +perpétuels, n'était certainement pas +heureuse. Je sortis de la rêverie dans laquelle +ces réflexions m'avaient plongé, et je ramenai +la conversation sur le sujet des émigrations.</p> + +<p>—Mais,—dis-je,—quand certains d'entre +vous quittent, tous les ans, je suppose, leur +foyer, pour aller fonder une colonie, ils sont +nécessairement très peu nombreux et à peine +suffisants, même avec le secours des machines +qu'ils emportent, pour défricher le sol, bâtir des +villes, et former un État civilisé possédant le bien-être +et le luxe dans lequel ils ont été élevés.</p> + +<p>—Vous vous trompez. Toutes les tribus des +Vril-ya sont en communication constante et déterminent +chaque année, entre elles, le nombre +d'émigrants d'une communauté qui se joindront +à ceux d'une autre communauté pour former un +État suffisant. Le lieu de l'émigration est choisi +au moins une année à l'avance, on y envoie des +pionniers de tous les États pour niveler les rocs, +canaliser les eaux et construire des maisons; de +sorte que, quand les émigrants arrivent, ils +trouvent une ville déjà bâtie et un pays en grande +partie défriché. La vie active que nous menons +dans notre enfance nous fait accepter gaiement +les voyages et les aventures. J'ai l'intention +d'émigrer moi-même quand je serai majeur.</p> + +<p>—Les émigrants choisissent-ils toujours des +pays jusque-là stériles et inhabités?</p> + +<p>—Oui, en général, jusqu'à présent, parce +que nous avons pour règle de ne rien détruire +que quand cela est nécessaire à notre bien-être. +Naturellement nous ne pouvons nous établir +dans des pays déjà occupés par des Vril-ya, et, +si nous prenons les terres cultivées d'autres Ana, +il faut que nous détruisions complètement les +premiers habitants. Quelquefois nous prenons +des terrains vagues, et il arrive que quelque +race ennuyeuse et querelleuse d'Ana, surtout si +elle est soumise au Koom-Posh ou au Glek-Nas, +se plaint de notre voisinage et nous cherche +querelle. Alors, naturellement, comme ils menacent +notre sécurité, nous les détruisons. Il +n'y a pas moyen de s'entendre avec une race +assez idiote pour changer toujours de forme de +gouvernement. Le Koom-Posh,—dit l'enfant se +servant de métaphores frappantes,—est bien +mauvais, mais il a de la cervelle, quoiqu'elle soit +derrière sa tête, et il ne manque pas de cœur. +Mais dans le Glek-Nas, le cœur et la tête de la +créature disparaissent, et elle n'est plus que +dents, griffes et ventre.</p> + +<p>—Vous vous servez d'expressions bien fortes. +Permettez-moi de vous dire que je me fais gloire +d'appartenir à un pays gouverné par le Koom-Posh.</p> + +<p>—Je ne m'étonne plus de vous voir ici, si +loin de chez vous,—dit Taë.—Quel était l'état +de votre pays avant d'en venir au Koom-Posh?</p> + +<p>—C'était une colonie d'émigrants.... comme +ceux que vous envoyez vous-mêmes hors de vos +communautés.... mais elle différait de vos colonies +en ce qu'elle dépendait de l'État d'où +venaient les émigrants. Elle secoua ce joug, +et, couronnée d'une gloire éternelle, elle devint +un Koom-Posh.</p> + +<p>—Une gloire éternelle! Et depuis combien +de temps dure le Koom-Posh?</p> + +<p>—Depuis cent ans environ.</p> + +<p>—Le temps de la vie d'un An, c'est une très +jeune communauté. En beaucoup moins de cent +ans, votre Koom-Posh sera arrivé au Glek-Nas.</p> + +<p>—Mais, les plus vieux États du monde dont je +viens ont tant de confiance en sa durée, que peu +à peu ils arrivent à modeler leurs institutions sur +les nôtres, et leurs politiques les plus profonds +disent que les tendances irrésistibles de ces vieux +États sont vers le Koom-Posh, que cela leur +plaise ou non.</p> + +<p>—Les vieux États?</p> + +<p>—Oui, les vieux États.</p> + +<p>—Avec des populations très peu nombreuses +relativement à l'étendue qu'ils occupent?</p> + +<p>—Au contraire, avec des populations très +nombreuses proportionnellement au territoire.</p> + +<p>—Je vois! de vieux États sans doute!.... si +vieux qu'ils vont tomber en décomposition s'ils +ne se débarrassent de ce surplus de population +comme nous le faisons. De très vieux États!.... +très... très vieux! Dites-moi, Tish, trouveriez-vous +sage qu'un vieillard essayât de faire la roue sur +les pieds et les mains comme le font les enfants? +Et si vous lui demandiez pourquoi il se livre à +ces enfantillages et qu'il vous répondît qu'en +imitant les très jeunes enfants il redeviendra enfant +lui-même, cela ne vous ferait-il pas rire? +L'histoire ancienne abonde en événements de ce +genre, qui ont eu lieu il y a plusieurs milliers +d'années, et chaque exemple prouve qu'un vieil +État qui joue au Koom-Posh tombe bientôt +dans le Glek-Nas. Alors par horreur de lui-même, +il demande à grands cris un maître, +comme un vieillard qui radote demande un +garde-malade, et après une succession plus ou +moins longue de maîtres ou de gardes-malades, +ce vieil État meurt et disparaît de l'histoire. Un +très vieil État jouant au Koom-Posh est comme +un vieillard qui démolit la maison à laquelle il +est habitué et qui s'est tellement épuisé à la +renverser que, tout ce qu'il peut faire pour la +rebâtir, c'est d'édifier une hutte branlante dans +laquelle lui et ses successeurs crient d'une voix +lamentable: Comme le vent souffle!.... Comme +les murs tremblent!....</p> + +<p>—Mon cher Taë, je tiens compte de vos préjugés +peu éclairés que tout écolier instruit dans +un Koom-Posh pourrait aisément contredire, +quoiqu'il pût ne pas être doué de cette connaissance +si précoce que vous me montrez de l'histoire +ancienne.</p> + +<p>—Moi savant!.... pas le moins du monde. +Mais un écolier, élevé dans votre Koom-Posh, +demanderait-il à son bisaïeul ou à sa bisaïeule +de se tenir la tête en bas et les pieds en l'air? Et +si les pauvres vieillards hésitaient, leur dirait-il: +Que craignez-vous? Voyez comme je le fais!</p> + +<p>—Taë, je dédaigne de discuter avec un enfant +de votre âge. Je vous répète que je tiens +compte en cela du manque de cette culture que +le Koom-Posh peut seul donner.</p> + +<p>—Et moi, à mon tour,—dit Taë, avec cet air +de bon ton gracieux mais hautain qui caractérise +sa race,—je tiens compte de ce que vous +n'avez pas été élevé parmi les Vril-ya, et je vous +supplie de me pardonner si j'ai manqué de respect +pour les opinions et les habitudes d'un si +aimable.... Tish!</p> + +<p>J'aurais dû faire remarquer plus tôt que mon +hôte et sa famille m'appelaient familièrement +Tish; c'est un nom poli et usuel, signifiant par +métaphore un petit barbare, et littéralement +une petite Grenouille; ses enfants l'emploient +sous forme de caresse pour les Grenouilles apprivoisées +qu'ils élèvent dans leurs jardins.</p> + +<p>Nous avions atteint les bords d'un lac et Taë +s'arrêta pour me montrer les ravages faits dans +les champs environnants.</p> + +<p>—L'ennemi est certainement sous les eaux de +ce lac,—dit Taë.—Remarquez les bandes de +poissons réunies près des bords. Les grands et les +petits, qui sont habituellement leur proie, tous +oublient leurs instincts en présence de l'ennemi +commun. Ce reptile doit certainement appartenir +à la classe des Krek-a, classe plus féroce +qu'aucune autre et qu'on dit appartenir aux rares +espèces encore vivantes parmi celles qui habitaient +le monde avant la création des Ana. +L'appétit du Krek est insatiable, il se nourrit +également de végétaux et d'animaux, mais ses +mouvements sont trop lents pour que les élans +au pied léger aient rien à craindre de lui. Son +met favori est l'An s'il peut le surprendre; c'est +pour cela que les Ana le détruisent sans pitié +dès qu'il pénètre sur leur domaine. J'ai entendu +dire que quand nos ancêtres défrichèrent cette +contrée, ces monstres et d'autres semblables +abondaient, et comme le vril n'était pas encore +découvert beaucoup des nôtres furent dévorés. +Il fut impossible de détruire tout à fait ces +bêtes avant cette découverte, qui fait la puissance +et la civilisation de notre race; mais quand +nous fûmes familiarisés avec l'usage du vril, +toutes les créatures hostiles à notre race furent +promptement détruites. Cependant une fois par +an ou à peu près, un de ces énormes reptiles +quitte les districts sauvages et inhabités, et je +me souviens qu'une jeune Gy qui se baignait +dans ce lac fut dévorée par l'un d'eux. Si elle +avait été à terre et armée de sa baguette il n'aurait +pas même osé se montrer; car ce reptile, +comme tous les animaux sauvages, a un instinct +merveilleux qui le met en garde contre +tout être porteur d'une baguette à vril. Comment +ils enseignent à leurs petits à l'éviter sans l'avoir +jamais vue, c'est un de ces mystères dont vous +pouvez demander l'explication à Zee, car je ne le +connais pas<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>. Tant que je resterai là, le monstre +ne sortira pas de sa cachette; mais nous l'en +ferons sortir en lui offrant un leurre.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Par cet instinct, le reptile ressemble à nos oiseaux et à nos +animaux sauvages, qui ne se risquent pas à portée d'un homme +armé d'un fusil. Quand les premiers fils électriques furent installés, +les perdrix les heurtaient dans leur vol et tombaient blessées. +Maintenant, les plus jeunes générations de perdrix ne +s'exposent jamais à pareil accident.</p></div> + +<p>—Ne sera-ce pas bien difficile?</p> + +<p>—Pas du tout. Asseyez-vous là-bas sur ce +rocher à environ cent pas du lac, je vais me +retirer à quelque distance. Bientôt le reptile +vous verra ou vous sentira, et, s'apercevant que +vous n'êtes pas armé de vril, il s'avancera +pour vous dévorer. Aussitôt qu'il sera hors de +l'eau, il est à moi.</p> + +<p>—Voulez-vous dire que je dois servir d'appât +à ce terrible monstre qui pourrait m'engloutir +en une seconde! Je vous prie de m'excuser.</p> + +<p>L'enfant se mit à rire.</p> + +<p>—Ne craignez rien,—dit-il,—asseyez-vous +seulement et restez tranquille.</p> + +<p>Au lieu d'obéir, je fis un bond et j'allais m'enfuir +à toutes jambes, quand Taë me toucha +légèrement l'épaule et fixa ses yeux sur les +miens: je fus cloué au sol. Toute volonté m'abandonna. +Soumis aux gestes de l'enfant, je le +suivis vers le rocher qu'il m'avait indiqué et +m'y assis en silence. Quelques-uns de mes lecteurs +ont vu quelque chose des effets vrais ou +faux de l'électro-biologie. Aucun professeur de +cette science incertaine n'était parvenu à dominer +un seul de mes mouvements ou une seule de +mes pensées, mais je n'étais plus qu'une machine +dans les mains de ce terrible enfant. Il étendit +ses ailes, prit son essor, et s'abattit dans un bouquet +de bois qui couronnait une colline peu éloignée.</p> + +<p>J'étais seul; je tournai les yeux avec une sensation +d'horreur indescriptible vers le lac, et, +comme enchaîné par un charme, je les tins fixés +sur l'eau. Au bout de dix à quinze minutes, qui +me parurent des siècles, la surface calme de l'eau, +étincelant sous la lumière des lampes, commença +à s'agiter vers le centre. Au même moment, +les bandes de poissons réunis près des +bords commencèrent à manifester leur terreur à +l'approche de l'ennemi en sautant hors de l'eau; +leur course produisait une sorte de bouillonnement +circulaire. Je les voyais fuir précipitamment +çà et là, quelques-uns même se lancèrent sur le +rivage. Un sillon long, sombre, onduleux, s'avançait +sur l'eau de plus en plus près du bord, jusqu'à +ce que l'énorme tête du reptile sortît, ses +mâchoires armées de crocs formidables, et ses +yeux ternes fixés d'un air affamé sur l'endroit +où je me trouvais. Il posa ses pieds de devant +sur le rivage, puis sa large poitrine, couverte +d'écailles, comme d'une armure, des deux côtés, +et, au milieu, laissant voir une peau ridée d'un +jaune terne et venimeux; bientôt il fut tout entier +hors de l'eau; il était long de cent pieds +au moins de la tête à la queue. Encore un pas +de ces pieds effroyables et il était sur moi. Je +n'étais séparé de cette horrible mort que par +quelques secondes quand, tout à coup, une sorte +d'éclair traversa l'air, la foudre éclata, et, en +moins de temps qu'il n'en faut à un homme +pour respirer, enveloppa le monstre; puis, au +moment où l'éclair s'éteignait, je vis devant moi +une masse noire, carbonisée, déformée, quelque +chose de gigantesque, mais dont les contours +avaient été détruits par la flamme, et qui s'en +allait rapidement en cendres et en poussière. Je +demeurai assis sans voix et glacé de terreur: +ce qui avait été de l'horreur était maintenant +une sorte de crainte respectueuse.</p> + +<p>Je sentis la main de l'enfant se poser sur ma +tête, la peur me quitta.... le charme était rompu, +je me levai.</p> + +<p>—Vous voyez avec quelle facilité les Vril-ya +détruisent leurs ennemis,—me dit Taë.</p> + +<p>Puis, s'approchant du rivage, il contempla +les restes défigurés du monstre et dit tranquillement:—</p> + +<p>—J'ai détruit des animaux plus grands, +mais aucun avec tant de plaisir que celui-ci. +Oui, c'est un Krek; quelles souffrances n'a-t-il +pas dû infliger pendant sa vie!</p> + +<p>Il prit alors les pauvres poissons qui s'étaient +jetés à terre et les remit avec bonté dans leur +élément.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIX" id="XIX"></a>XIX.</h2> + + +<p>Pour retourner à la ville, Taë me fit prendre +un chemin plus long que celui que nous avions +pris en venant; il voulait me montrer ce que +j'appellerai familièrement la Station d'où partent +les émigrants et les voyageurs qui se rendent +chez une autre tribu. J'avais déjà exprimé +le désir de voir les véhicules des Vril-ya. Je vis +qu'ils étaient de deux sortes, les uns pour les +voyages par terre, les autres pour les voyages +aériens: les premiers étaient de toutes tailles +et de toutes formes, quelques-uns n'étaient pas +plus grands qu'une de nos voitures ordinaires, +d'autres étaient de véritables maisons mobiles +à un étage et contenant plusieurs chambres +meublées suivant les idées de confort et de luxe +des Vril-ya. Les véhicules aériens étaient faits +de matières légères, ne ressemblant pas du tout +à nos ballons, mais plutôt à nos bateaux de +plaisance, avec une barre et un gouvernail, de +larges ailes ou palettes, et une machine mue +par le vril. Tous les véhicules, soit pour terre, +soit pour air, étaient également mus par ce +puissant et mystérieux agent.</p> + +<p>Je vis un convoi prêt à partir, mais il contenait +peu de voyageurs; il transportait surtout des +marchandises et se dirigeait vers un État voisin; +car il se fait beaucoup de commerce entre les +différentes tribus de Vril-ya. Je puis faire observer +ici que leur monnaie courante ne consiste +pas en métaux précieux, trop communs chez +eux pour cet usage. La petite monnaie, dont +on se sert ordinairement, est faite avec un coquillage +fossile particulier, reste peu abondant +de quelque déluge primitif ou de quelque autre +convulsion de la nature, dans laquelle l'espèce +s'est perdue. Ce coquillage est petit, plat comme +l'huître, et il se polit comme une pierre précieuse. +Cette monnaie circule parmi toutes les +tribus Vril-ya. Leurs affaires les plus considérables +se font à peu près comme les nôtres, au +moyen de lettres de change et de plaques minces +de métal qui remplacent nos billets de banque. +Permettez-moi de profiter de cette occasion +pour dire que les impôts, dans la tribu que je +voyais, étaient très considérables, comparés à +la population. Mais je n'ai jamais entendu dire +que personne en murmurât, car ils étaient consacrés +à des objets d'utilité universelle et nécessaires +même à la civilisation de la tribu. La +dépense à faire pour éclairer un si grand territoire, +pour pourvoir aux besoins des émigrants, +maintenir en état les édifices publics où +l'on satisfaisait aux divers besoins intellectuels de +la nation, depuis la première éducation des enfants, +jusqu'au Collège des Sages, toujours occupés +à essayer de nouvelles expériences; tout cela +demandait des fonds considérables. Je dois ajouter +encore une dépense qui me parut singulière. +J'ai déjà dit que tout le travail manuel était +fait par les enfants jusqu'à ce qu'ils atteignissent +l'âge du mariage. L'État paie ce travail et à un +prix beaucoup plus élevé que celui même que +nous payons aux États-Unis. Suivant leurs théories, +chaque enfant, mâle ou femelle, quand il +atteint l'époque du mariage et sort, par conséquent, +de l'âge du travail, doit avoir acquis assez +de fortune pour vivre dans l'indépendance le +reste de ses jours. Comme tous les enfants, +quelle que soit la fortune des parents, doivent +servir également, tous sont payés suivant leur +âge ou la nature de leurs services. Quand les +parents gardent un enfant à leur service, ils doivent +payer au trésor public le même prix que l'État +paye aux enfants qu'il emploie, et cette somme +est remise à l'enfant quand son travail expire. +Cette habitude sert sans doute à rendre la notion +de l'égalité familière et agréable, et on peut +dire que les enfants forment une démocratie, +avec autant de vérité qu'on peut ajouter que les +adultes forment une aristocratie. La politesse +exquise et la délicatesse des manières des Vril-ya, +la générosité de leurs sentiments, la liberté +absolue qu'ils ont de suivre leurs goûts, la douceur +de leurs relations domestiques, où ils font +preuve d'une générosité qui ne se défie jamais +des actes ni des paroles du prochain; tout cela +fait des Vril-ya la noblesse la plus parfaite, +qu'un disciple politique de Platon ou de Sidney +ait jamais pu rêver pour une république aristocratique.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XX" id="XX"></a>XX.</h2> + + +<p>À partir de l'expédition que je viens de raconter, +Taë me fit de fréquentes visites. Il s'était +pris d'affection pour moi et je le lui rendais cordialement. +Comme il n'avait pas encore douze ans +et qu'il n'avait pas commencé le cours d'études +scientifiques par lequel l'enfance se termine chez +ce peuple, mon intelligence était moins inférieure +à la sienne qu'à celle des membres plus âgés de +sa race, surtout des Gy-ei, et, par-dessus tout, à +celle de l'admirable Zee. Chez les Vril-ya, les enfants, +sur l'esprit desquels pèsent tant de devoirs +actifs et de graves responsabilités, ne sont pas +très gais; mais Taë, avec toute sa sagesse, avait +beaucoup de cette bonne humeur et de cette gaieté +qui distinguent souvent des hommes de génie +dans un âge assez avancé. Il trouvait dans ma société +le même plaisir qu'un enfant du même âge, +dans notre monde, éprouve dans la compagnie +d'un chien favori ou d'un singe. Il s'amusait à +m'apprendre les habitudes de son pays, comme +certain neveu que j'ai s'amuse à faire marcher +son caniche sur ses pattes de derrière ou à le +faire sauter dans un cerceau. Je me prêtais avec +complaisance à ces expériences, mais je ne +réussis jamais aussi bien que le caniche. J'avais +grande envie d'apprendre à me servir des ailes +dont les plus jeunes Vril-ya se servent avec autant +d'adresse et de facilité que nous de nos bras +ou de nos jambes, mais mes essais furent suivis +de contusions assez graves pour me faire renoncer +à ce projet.</p> + +<p>Ces ailes, comme je l'ai déjà dit, sont très +grandes, tombent jusqu'aux genoux et, au repos, +elles sont rejetées en arrière de façon à former +un manteau fort gracieux. Elles sont faites des +plumes d'un oiseau gigantesque qui est commun +dans les rochers de ce pays; ces plumes sont +blanches, quelquefois rayées de rouge. Les ailes +sont attachées aux épaules par des ressorts +d'acier légers mais solides; quand elles sont +étendues, les bras glissent dans des coulisses +pratiquées à cet effet et formant comme une +forte membrane centrale. Quand les bras se +lèvent, une doublure tubulaire de la veste ou +de la tunique s'enfle par des moyens mécaniques, +se remplit d'air, qu'on peut augmenter ou +diminuer par le mouvement des bras, et sert à +soutenir tout le corps comme sur des vessies. Les +ailes et l'appareil, assez semblable à un ballon, +sont fortement chargés de vril, et quand le +corps flotte, il semble avoir beaucoup perdu de +son poids. Je trouvai toujours facile de m'élancer +du sol; même quand les ailes étaient étendues, +il était difficile de ne pas s'élever; mais +c'était là que commençaient la difficulté et le +danger. J'étais tout à fait impuissant à me servir +de mes ailes, quoique sur terre on me regarde +comme un homme singulièrement alerte et +adroit aux exercices du corps et que je sois +excellent nageur. Je ne pouvais faire que des +efforts confus et maladroits. J'obéissais à mes +ailes au lieu de leur commander, et quand, par +un violent effort musculaire, et, je dois le dire +franchement, avec cette force que donne une +excessive frayeur, j'arrêtais leur mouvement et +les ramenais contre mon corps, il me semblait +que ni les ailes ni les vessies n'avaient plus la +force de me soutenir, comme quand on laisse +échapper l'air d'un ballon, et je tombais précipité +à terre. Quelques mouvements spasmodiques +me préservaient d'être mis en pièces, mais ne +me sauvaient pas des contusions ni de l'étourdissement +d'une lourde chute. J'aurais cependant +persévéré dans mes tentatives, sans les avis +et les ordres de la savante Zee, qui avait eu +l'obligeance d'assister à mes essais et qui, la +dernière fois, en volant au-dessous de moi, me +reçut dans ma chute sur ses grandes ailes étendues +et m'empêcha de me briser la tête sur le +toit de la pyramide d'où j'avais pris mon vol.</p> + +<p>—Je vois,—dit-elle,—que vos tentatives +sont vaines, non par la faute des ailes et du reste +de l'appareil, ni par suite d'aucune imperfection +ou d'aucune mauvaise conformation de votre +corps, mais à cause de la faiblesse naturelle et +par suite irrémédiable de votre volonté. Sachez +que l'empire de la volonté sur les effets de ce +fluide que les Vril-ya ont maîtrisé ne fut jamais +atteint par ceux qui le découvrirent, ni par une +seule génération; il s'est accru peu à peu comme +les autres facultés de notre race, en se transmettant +des pères aux enfants, de sorte qu'il est devenu +comme un instinct. Un petit enfant, chez +nous, vole aussi naturellement et aussi spontanément +qu'il marche. Il se sert de ses ailes artificielles +avec autant de sécurité qu'un oiseau se +sert de ses ailes naturelles. Je n'avais pas assez +pensé à cela quand je vous ai permis de tenter +une expérience qui me séduisait, car je désirais +vous avoir comme compagnon. J'abandonne +maintenant ces essais. Votre vie me devient +chère.</p> + +<p>Ici la voix et le visage de la jeune Gy s'adoucirent +et je me sentis plus alarmé que je ne +l'avais été dans mes tentatives aériennes.</p> + +<p>Pendant que je parle des ailes, je ne dois pas +omettre de rapporter une coutume des Gy-ei, +qui me paraît charmante et qui indique bien +la tendresse de leurs sentiments. Tant qu'elle +est jeune fille, la Gy porte des ailes, elle se +joint aux Ana dans leurs jeux aériens, elle s'aventure +seule dans les régions éloignées du +monde souterrain: par la hardiesse et la hauteur +de son vol elle l'emporte sur les Ana, +aussi bien que par la grâce de ses mouvements. +Mais à partir du jour du mariage, elle ne porte +plus d'ailes, elle les suspend de ses propres mains +au-dessus de la couche nuptiale, pour ne les reprendre +que si les liens du mariage sont rompus +par la mort ou le divorce.</p> + +<p>Quand les yeux et la voix de Zee s'adoucirent +ainsi, et à cette vue j'éprouvai je ne sais quel +pressentiment qui me fit frissonner, Taë, qui +nous accompagnait dans notre vol et qui, +comme un enfant, s'était amusé de ma maladresse, +plus qu'il n'avait été touché de mes +frayeurs et du danger que je courais, se balançait +au-dessus de nous sur ses ailes étendues et +planait immobile et calme dans l'atmosphère toujours +lumineuse; il entendit les tendres paroles +de Zee, se mit à rire tout haut, et s'écria:—</p> + +<p>—Si le Tish ne peut apprendre à se servir +de ses ailes, tu pourras encore être sa compagne, +Zee; tu suspendras les tiennes.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXI" id="XXI"></a>XXI.</h2> + +<p>J'avais depuis longtemps remarqué chez la +savante et forte fille de mon hôte ce sentiment +de tendre protection que, sur terre comme sous +terre, le Tout-Puissant a mis au cœur de la +femme. Mais jusqu'à ce moment je l'avais attribué +à cette affection pour les jouets favoris que +les femmes de tout âge partagent avec les enfants. +Je m'aperçus alors avec peine que le +sentiment avec lequel Zee daignait me regarder +était bien différent de celui que j'inspirais à +Taë. Mais cette découverte ne me donna aucune +des sensations de plaisir qui chatouillent la vanité +de l'homme quand il s'aperçoit de l'opinion +flatteuse que le beau sexe a de lui; elle ne me +fit éprouver au contraire que la peur. Cependant +de toutes les Gy-ei de la tribu, si Zee était +la plus savante et la plus forte, c'était aussi, +sans contredit, la plus douce et la plus aimée. +Le désir d'aider, de secourir, de protéger, de +soulager, de rendre heureux semblait remplir +tout son être. Quoique les misères diverses qui +naissent de la pauvreté et du crime soient inconnues +dans le système social des Vril-ya, toutefois +aucun savant n'a encore découvert dans +le vril une puissance qui pût bannir le chagrin +de la vie. Or, partout où le chagrin se montrait, +on était sûr de trouver Zee dans son rôle de consolatrice. +Une Gy ne pouvait-elle s'assurer +l'amour de l'An pour lequel elle soupirait? Zee +allait la trouver et employait toutes les ressources +de sa science, tous les charmes de sa sympathie, +à soulager cette douleur qui a tant besoin +de s'épancher en confidences. Dans les rares +occasions où une maladie grave attaquait l'enfance +ou la jeunesse, et dans les cas, moins +rares, où les rudes et aventureuses occupations +des enfants causaient quelque accident douloureux +ou quelque blessure, Zee abandonnait ses +études ou ses jeux pour se faire médecin et +garde-malade. Elle prenait pour but habituel de +ses promenades aériennes les frontières où des +enfants montaient la garde pour surveiller les +explosions des forces hostiles de la nature et +repousser l'invasion des animaux féroces, de +façon à pouvoir les prévenir des dangers que sa +science devinait ou prévoyait, ou les secourir +si quelque mal les atteignait. Ses études mêmes +étaient dirigées par le désir et la volonté de faire +le bien. Était-elle informée de quelque nouvelle +invention dont la connaissance pût être utile à +ceux qui exerçaient un art ou un métier? Elle +s'empressait de la leur communiquer et de la +leur expliquer. Quelque vieillard du Collège des +Sages était-il embarrassé et fatigué d'une recherche +pénible? Elle se consacrait patiemment +à l'aider, s'occupait pour lui des détails, l'encourageait +par un sourire plein d'espérance, +l'excitait par ses idées lumineuses; elle devenait +en un mot pour lui un bon génie visible qui +donnait la force et l'inspiration. Elle montrait +la même tendresse pour les créatures inférieures. +Je l'ai souvent vue rapporter chez elle des +animaux malades ou blessés et les soigner +comme un père pourrait soigner un enfant. Plus +d'une fois assis sur le balcon, ou jardin suspendu, +sur lequel s'ouvrait ma fenêtre, je l'ai vue s'élever +dans l'air sur ses ailes brillantes. Tout à +coup des groupes d'enfants qui l'apercevaient +au-dessus d'eux s'élançaient vers elle en la saluant +de cris joyeux, se groupaient et jouaient +autour d'elle, l'entourant comme d'un cercle de +joie innocente. Quand je me promenais avec elle +dans les rochers et les vallées de la campagne, +les élans la sentaient ou la voyaient de loin, ils +venaient la rejoindre en bondissant et en demandant +une caresse de sa main, et ils la suivaient +jusqu'à ce qu'elle les renvoyât par un léger murmure +musical qu'elle les avait habitués à comprendre. +Il est de mode parmi les jeunes Gy-ei +de porter sur la tête un cercle ou diadème, garni +de pierres semblables à des opales qui forment +quatre pointes ou rayons en formes d'étoiles. +Les pierres sont ordinairement sans éclat, mais +si on les touche avec la baguette du vril elles +jettent une flamme brillante qui voltige et qui +éclaire sans brûler. Cette couronne leur sert +d'ornement dans les fêtes, et de lampe quand +elles voyagent au delà des régions artificiellement +éclairées et se trouvent dans l'obscurité. +Parfois, quand je voyais la figure pensive et +majestueuse de Zee illuminée par l'auréole de ce +diadème, je ne pouvais croire qu'elle fût une +créature mortelle et je courbais mon front, +comme devant une apparition céleste. Mais +jamais mon cœur n'éprouva pour ce type superbe +de la plus noble beauté féminine le +moindre sentiment d'amour humain. Peut-être +cela vient-il de ce que dans notre race +l'orgueil de l'homme domine assez ses passions +pour que la femme perde à ses yeux tous ses +charmes de femme dès qu'il la sent de tous +points supérieure à lui-même. Mais par quelle +étrange fascination cette fille incomparable d'une +race qui, dans sa puissance et sa félicité, mettait +toutes les autres races au rang des barbares, +avait-elle daigné m'honorer de sa préférence? Je +passais parmi les miens pour avoir bonne mine, +mais les plus beaux hommes de ma race auraient +paru insignifiants à côté du type de beauté +sereine et grandiose qui caractérise les Vril-ya.</p> + +<p>Il est probable que la nouveauté, la différence +même qui existait entre moi et les hommes qu'elle +était habituée à voir avaient tourné vers moi les +pensées de Zee. Le lecteur verra plus loin que +cette cause pouvait suffire à expliquer la prédilection +que me témoigna une autre Gy, à peine +sortie de l'enfance et à tous égards inférieure à +Zee. Mais tous ceux qui réfléchiront à la tendresse +de caractère de la fille d'Aph-Lin comprendront +que la principale source de l'attrait qu'elle ressentait +pour moi était son désir instinctif de secourir, +de soulager, de protéger les faibles et, par +sa protection, de les soutenir et de les élever. +Aussi, quand je regarde en arrière, est-ce ainsi +que je m'explique cette unique faiblesse, indigne +de son grand cœur et qui abaissa la fille des +Vril-ya jusqu'à ressentir une affection de femme +pour un être aussi inférieur à elle-même que +l'était l'hôte de son père. Quoi qu'il en soit, la +pensée que j'avais inspiré une pareille affection +me remplissait de terreur. J'étais effrayé de ses +perfections mêmes, de son pouvoir mystérieux +et des ineffaçables différences qui séparaient sa +race de la mienne. À cette terreur se mêlait, je +dois le confesser, la crainte, plus matérielle et +plus vile des périls auxquels devait m'exposer la +préférence qu'elle m'accordait.</p> + +<p>Pouvait-on supposer un instant que les parents +et la famille de cet être supérieur vissent sans +indignation et sans dégoût la possibilité d'une +union entre elle et un Tish? Ils ne pouvaient ni +la punir, elle, ni l'enfermer, ni l'empêcher d'agir. +Dans la vie domestique, pas plus que dans la vie +politique, ils n'admettent l'emploi de la force. +Mais ils pouvaient guérir sa folie par un éclair +de vril à mon adresse.</p> + +<p>Dans ce péril, heureusement, ma conscience +et mon honneur ne me reprochaient rien. Mon +devoir, si la préférence de Zee continuait à se +manifester, devenait bien clair. Il me fallait +avertir mon hôte, avec toute la délicatesse qu'un +homme bien élevé doit montrer quand il confie à +un autre la moindre faveur dont une femme a +daigné l'honorer. Je serais ainsi délivré de toute +responsabilité; l'on ne pourrait me soupçonner +d'avoir volontairement contribué à faire naître +les sentiments de Zee: la sagesse de mon hôte +lui suggérerait sans doute un moyen de me tirer +de ce pas difficile. En prenant cette résolution +j'obéissais à l'instinct ordinaire des hommes +honnêtes et civilisés, qui, tout capables d'erreur +qu'ils soient, préfèrent le droit chemin toutes +les fois qu'il est évidemment contre leur goût, +leur intérêt et leur sécurité de prendre le mauvais.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXII" id="XXII"></a>XXII.</h2> + + +<p>Comme on a pu le voir, Aph-Lin n'avait pas +essayé de me mettre en rapports fréquents et +libres avec ses compatriotes. Tout en comptant +sur ma promesse de ne rien révéler du monde +que j'avais quitté, et encore plus sur celle des +gens auxquels il avait recommandé de ne pas me +questionner, comme Zee l'avait fait pour Taë, cependant +il n'était pas assuré, que si l'on me laissait +communiquer avec des personnes que mon +aspect surprendrait, j'eusse la force de résister +à leurs questions. Quand je sortais, je n'étais +donc jamais seul; j'étais accompagné par un +des membres de la famille de mon hôte ou par +mon jeune ami Taë. Bra, la femme d'Aph-Lin, +sortait rarement au delà des jardins qui entouraient +la maison; elle aimait à lire les œuvres de +la littérature ancienne, où étaient racontées quelques +aventures romanesques qu'on ne trouvait +pas dans les livres modernes, ainsi que la peinture +d'existences extraordinaires à ses yeux et intéressantes +pour son imagination. Cette peinture, +qui ressemblait assez à notre vie sur la terre +avec nos douleurs, nos fautes, nos passions, lui +faisait le même effet qu'à nous les Contes de Fées +ou les <i>Mille et une Nuits</i>. Mais son amour de la +lecture n'empêchait pas Bra de s'acquitter de ses +devoirs de maîtresse de maison dans l'intérieur +le plus riche de toute la ville. Elle faisait chaque +jour la ronde dans toutes les chambres, afin de +voir si les automates et les autres machines +étaient en bon ordre; si les nombreux enfants +qu'Aph-Lin employait, soit à son service particulier, +soit à un service public, recevaient les +soins qui leur étaient dus. Bra s'occupait aussi +des comptes de toute la propriété, et son grand +plaisir était d'aider son mari dans les affaires +qui se rapportaient à son office de grand administrateur +du Département des Lumières. Toutes +ces occupations la retenaient beaucoup chez +elle. Les deux fils achevaient leur éducation au +Collège des Sages. L'aîné, qui avait une vive +passion pour la mécanique, surtout en ce qui +touchait les horloges et les automates, s'était +décidé en faveur de cette profession et travaillait, +en ce moment, à construire une boutique ou un +magasin où il pût exposer et vendre ses inventions. +Le plus jeune préférait l'agriculture et les +travaux de la campagne, et, quand il ne suivait +pas les cours du Collège, où il étudiait surtout +les théories agricoles, il se consacrait aux +applications pratiques qu'il en faisait sur le +domaine paternel. On voit par là combien l'égalité +des rangs est complètement établie chez ce peuple. +Un boutiquier jouit exactement de la même +considération qu'un grand propriétaire foncier. +Aph-Lin était le membre le plus riche de la communauté; +son fils aîné préférait le commerce +à toute autre profession, et ce choix ne passait +nullement pour dénoter un manque d'élévation +dans les idées. Il avait examiné ma montre avec +un grand intérêt; le travail en était nouveau +pour lui; et il fut enchanté quand je lui en fis +cadeau. Peu de temps après, il me rendit mon +présent avec intérêts en m'offrant une montre +qui était son œuvre et qui marquait à la fois les +heures qu'indiquait la mienne et les divisions +du temps en usage chez les Vril-ya. J'ai encore +cette montre qui a été fort admirée des meilleurs +horlogers de Londres et de Paris. Elle est +en or, les chiffres et les aiguilles en diamants, +et elle joue en sonnant les heures un air favori +des Vril-ya. Elle n'a besoin d'être remontée que +tous les dix mois et elle ne s'est jamais dérangée +depuis que je l'ai. Ces deux frères étant ainsi +occupés, mes compagnons ordinaires, quand je +sortais, étaient mon hôte ou sa fille. Pour exécuter +l'honorable dessein que j'avais formé, je +commençai à m'excuser quand Zee m'invita à +sortir seul avec elle, et je saisis une occasion où +la savante jeune fille faisait une conférence au +Collège des Sages pour demander à Aph-Lin de +me conduire à sa maison de campagne. Cette +maison était à quelque distance de la ville et, +comme Aph-Lin n'aimait pas à marcher et que +j'avais renoncé à voler, nous nous dirigeâmes +vers notre destination dans un bateau aérien +appartenant à mon hôte. Un enfant de huit ans +à son service nous conduisit. Nous étions couchés, +mon hôte et moi, sur des coussins et je +trouvai ce mode de locomotion très doux et très +confortable.</p> + +<p>—Aph-Lin,—dis-je,—j'espère ne pas vous +déplaire, si je vous demande la permission de +voyager pendant quelque temps et de visiter +d'autres tribus de votre illustre race. J'ai aussi +un vif désir de voir ces nations qui n'adoptent +pas vos coutumes et que vous considérez comme +sauvages. Je serais très content de voir en quoi +elles peuvent différer des races que nous regardons +comme civilisées dans notre monde.</p> + +<p>—Il est tout à fait impossible que vous fassiez +seul un pareil voyage,—me dit Aph-Lin.—Même +parmi les Vril-ya vous seriez exposé à de +grands dangers. Certaines particularités de +forme et de couleur et le phénomène extraordinaire +des touffes de poils hérissés qui vous couvrent +les joues, vous faisant reconnaître comme +étranger à notre race et à toutes les races barbares +connues jusqu'ici, attireraient l'attention +du Collège des Sages dans toutes les tribus de +Vril-ya et il dépendrait du caractère personnel +de l'un des sages que vous fussiez reçu d'une +façon aussi hospitalière que parmi nous ou disséqué +séance tenante dans l'intérêt de la science. +Sachez que quand le Tur vous a amené chez lui +et pendant que Taë vous faisait dormir pour vous +guérir de vos douleurs et de vos fatigues, les +Sages appelés par le Tur étaient partagés sur +la question de savoir si vous étiez un animal +inoffensif ou malfaisant. Pendant votre sommeil, +on a examiné vos dents, et elles ont montré clairement +que vous n'étiez pas seulement herbivore, +mais carnassier. Les animaux carnassiers de +votre taille sont toujours détruits comme naturellement +dangereux et sauvages. Nos dents, +comme vous l'avez sans doute observé<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>, ne sont +pas celles des animaux qui déchirent la chair. +Certains philosophes et Zee avec eux soutiennent, +il est vrai, que, dans les siècles passés, les +Ana faisaient leur proie des animaux et qu'alors +leurs dents étaient faites pour cet usage. +Mais s'il en est ainsi elles se sont transformées +par l'hérédité et se sont adaptées au genre de +nourriture dont nous nous contentons aujourd'hui. +Les barbares même, qui adoptent les institutions +turbulentes et féroces du Glek-Nas, ne +dévorent pas la chair comme des bêtes sauvages. +Dans le cours de cette discussion, on proposa de +vous disséquer; mais Taë vous réclama et le +Tur, étant par ses fonctions l'ennemi de toute +nouvelle expérience, qui déroge à notre habitude +de ne tuer que quand cela est indispensable au +bonheur de la communauté, m'envoya chercher, +car mon rôle, comme l'homme le plus riche du +pays, est d'offrir l'hospitalité aux étrangers venus +d'un pays éloigné. On me laissa le soin de décider +si vous étiez un étranger que je pusse admettre +ou non avec sécurité dans ma maison. Si +j'avais refusé de vous recevoir, on vous aurait +remis au Collège des Sages, et je n'aime pas à +penser à ce qui aurait pu vous arriver en pareil +cas. Outre ce danger, vous pourriez rencontrer +un enfant de quatre ans, entré récemment en +possession de sa baguette de vril et qui, dans la +frayeur que lui causerait l'étrangeté de votre +aspect, pourrait vous réduire en une pincée de +cendres. Taë lui-même fut sur le point d'en faire +autant quand il vous vit pour la première fois; +mais son père arrêta sa main. Je dis en conséquence +que vous ne pouvez voyager seul; mais +avec Zee vous seriez en sûreté, et je ne doute pas +qu'elle veuille bien vous accompagner dans un +voyage chez les tribus voisines des Vril-ya.... +pour les sauvages, non! Je le lui demanderai.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Je ne l'avais jamais observé; et, l'eussé-je fait, je ne suis +pas assez physiologiste pour avoir remarqué la différence.</p></div> + +<p>Comme mon but principal était d'échapper à +Zee, je m'écriai aussitôt:—</p> + +<p>—Non, je vous en prie, n'en faites rien! Je +renonce à mon projet. Vous en avez dit assez sur +les dangers que je pouvais courir pour m'arrêter; +et je ne puis m'empêcher de penser qu'il n'est +pas convenable pour une jeune Gy douée d'autant +d'attraits que votre fille de voyager en un +pays étranger avec un aussi faible protecteur +qu'un Tish de ma force et de ma taille.</p> + +<p>Avant de me répondre, Aph-Lin laissa entendre +le son doux et sifflant qui est le seul rire que se +permette un An d'âge mûr.</p> + +<p>—Pardonnez-moi la gaieté peu polie, mais +momentanée, que m'inspire une observation +faite sérieusement par mon hôte. Je n'ai pu +m'empêcher de rire à l'idée de Zee, qui aime +tant à protéger que les enfants la surnomment +la Gardienne, ayant besoin d'un protecteur contre +les dangers résultant de l'admiration audacieuse +des hommes. Sachez que nos Gy-ei, tant qu'elles +ne sont pas mariées, voyagent seules au milieu +des autres tribus, pour voir si elles trouveront +un An qui leur plaise mieux que ceux de leur +propre tribu. Zee a déjà fait trois voyages semblables, +mais jusqu'ici son cœur est resté libre.</p> + +<p>L'occasion que je cherchais s'offrait à moi, +et je dis en baissant les yeux et d'une voix tremblante:—</p> + +<p>—Voulez-vous, mon cher hôte, me promettre +de me pardonner, si je dis quelque chose +qui puisse vous offenser?</p> + +<p>—Dites la vérité, et je ne pourrai être offensé; +ou, si je le suis, ce sera à vous et non à moi de +pardonner.</p> + +<p>—Eh bien! alors, aidez-moi à vous quitter. +Malgré le plaisir que j'aurais eu à voir toutes vos +merveilles, à jouir du bonheur qui appartient à +votre pays, laissez-moi retourner dans le mien.</p> + +<p>—Je crains qu'il n'y ait de graves raisons +qui m'en empêchent; dans tous les cas, je ne puis +rien faire sans la permission du Tur et il ne me +l'accordera probablement pas. Vous ne manquez +pas d'intelligence; vous pouvez, bien que je ne le +pense pas, nous avoir caché la puissance destructive +à laquelle est arrivé votre peuple; bref, +vous pouvez nous causer quelque danger; et, si +le Tur est de cet avis, son devoir serait de vous +supprimer, ou de vous enfermer dans une cage +pour le reste de vos jours. Mais pourquoi désirer +quitter un peuple que vous avez la politesse de +déclarer plus heureux que le vôtre?</p> + +<p>—Oh! Aph-Lin, ma réponse est simple. De +peur que, sans le vouloir, je trahisse votre hospitalité; +de peur que, par un de ces caprices que +dans notre monde on attribue proverbialement +à l'autre sexe et dont une Gy elle-même n'est pas +exempte, votre adorable fille daigne me regarder +quoique Tish, comme si j'étais un An civilisé, +et.... et.... et....</p> + +<p>—Vous faire la cour pour vous épouser,—ajouta +Aph-Lin gravement et sans le moindre +signe de déplaisir ou de surprise.</p> + +<p>—Vous l'avez dit.</p> + +<p>—Ce serait un malheur,—répondit mon hôte +après un instant de silence,—et je sens que vous +avez bien agi en m'avertissant. Comme vous le +dites, il n'est pas rare qu'une jeune Gy montre un +goût que les autres trouvent étrange; mais il +n'existe pas de moyen de forcer une Gy à changer +ses résolutions. Tout ce que nous pouvons +faire, c'est d'employer le raisonnement, et l'expérience +nous prouve que le Collège entier des +Sages essaierait en vain de raisonner avec une Gy +en matière d'amour. Je suis désolé pour vous, +parce qu'un tel mariage serait contre l'A-glauran, +ou bien de la communauté, car les enfants +qui en naîtraient altéreraient la race; ils pourraient +même venir au monde avec des dents de +carnassiers; on ne peut permettre une chose +pareille: on ne peut rien contre Zee; mais +vous, comme Tish, on peut vous détruire. Je vous +conseille donc de résister à ses sollicitations; de +lui dire clairement que vous ne pouvez répondre +à son amour. Cela arrive très souvent. Plus d'un +An, ardemment aimé d'une Gy, la repousse et +met fin à ses persécutions en en épousant une +autre. Vous pouvez en faire autant.</p> + +<p>—Non, puisque je ne puis épouser une autre +Gy, sans mettre en danger le bien de la communauté +et l'exposer au péril d'élever des enfants +carnivores.</p> + +<p>—C'est vrai. Tout ce que je puis dire, et je le +dis avec tout l'intérêt dû à un Tish et le respect +dû à un hôte, mais je le dis franchement, c'est +que si vous cédez, vous serez réduit en cendres. +Je vous laisse le soin de trouver le meilleur +moyen de vous défendre. Vous feriez peut-être +bien de dire à Zee qu'elle est laide. Cette assurance, +venant de la bouche de l'An qu'elle aime, +suffit d'ordinaire à refroidir la Gy la plus ardente. +Nous voici arrivés à ma maison de campagne.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXIII" id="XXIII"></a>XXIII.</h2> + + +<p>Je conviens que ma conversation avec Aph-Lin +et l'extrême froideur avec laquelle il avouait son +impuissance à contrôler les dangereux caprices +de sa fille et parlait du péril d'être réduit en cendres, +où l'amoureuse flamme de Zee exposait ma +trop séduisante personne, m'enleva tout le plaisir +que j'aurais éprouvé en d'autres circonstances à +visiter la propriété de mon hôte, à admirer la perfection +merveilleuse des machines au moyen desquelles +étaient accomplis tous les travaux. La +maison avait un aspect tout différent du bâtiment +sombre et massif qu'habitait Aph-Lin dans +la ville et qui ressemblait aux rochers dans lesquels +la cité avait été taillée. Les murs de la +maison de campagne étaient composés d'arbres +plantés à une petite distance les uns des autres, +et les interstices remplis par cette substance +métallique et transparente qui tient lieu de verre +aux Ana. Ces arbres étaient couverts de fleurs, +et l'effet en était charmant sinon de très bon +goût. Nous fûmes reçus sur le seuil par des automates +qui avaient l'air vivant. Ils nous conduisirent +dans une chambre; je n'en avais jamais +vu de semblable, mais dans les jours d'été j'en +avais souvent rêvé une pareille. C'était un bosquet, +moitié chambre, moitié jardin. Les murs +n'étaient qu'une masse de plantes grimpantes en +fleurs. Les espaces ouverts, que nous appelons +fenêtres et dont les panneaux métalliques étaient +baissés, commandaient divers points de vue; +quelques-uns donnaient sur un vaste paysage +avec ses lacs et ses rochers, les autres sur des +espaces plus resserrés ressemblant à nos serres +et remplis de gerbes de fleurs. Tout autour de +la chambre se trouvaient des plates-bandes de +fleurs, mêlées de coussins pour le repos. Au +milieu étaient un bassin et une fontaine de ce +liquide brillant que j'ai comparé au naphte. Il +était lumineux et d'une couleur vermeille; son +éclat suffisait pour éclairer la chambre d'une +lumière douce sans le secours des lampes. Tout +le tour de la fontaine était tapissé d'un lichen +doux et épais, non pas vert (je n'ai jamais vu +cette couleur dans la végétation de ce pays), +mais d'un brun doux sur lequel les yeux se reposent +avec le même plaisir que nos yeux sur le +gazon vert du monde supérieur. À l'extérieur et +sur les fleurs (dans la partie que j'ai comparée à +nos serres) se trouvaient des oiseaux innombrables, +qui chantaient, pendant que nous étions +dans la chambre, les airs qu'on leur enseigne +d'une façon si merveilleuse. Il n'y avait point de +toit. Le chant des oiseaux, le parfum des fleurs +et la variété du spectacle offert aux yeux, tout +charmait les sens, tout respirait un repos voluptueux. +Quelle maison, pensais-je, pour une lune +de miel, si une jeune épouse Gy n'était pas +armée d'une façon si formidable non seulement +des droits de la femme, mais de la force de +l'homme! Mais quand on pense à une Gy si +grande, si savante, si majestueuse, si au-dessus +du niveau des créatures auxquelles nous +donnons le nom de femmes, telle enfin que l'est +Zee, non! même quand je n'aurais pas eu peur +d'être réduit en cendres, ce n'est pas à elle que +j'aurais rêvé dans ce bosquet si bien fait pour les +songes d'un poétique amour.</p> + +<p>Les automates reparurent et nous servirent +un de ces délicieux breuvages qui sont les vins +innocents des Vril-ya.</p> + +<p>—En vérité,—dis-je,—vous avez une +charmante résidence, et je ne comprends guère +comment vous ne vous fixez pas ici au lieu d'habiter +une des sombres maisons de la cité.</p> + +<p>—Je suis forcé d'habiter la ville, comme responsable +envers la communauté de l'administration +de la Lumière, et je ne puis venir ici que +de temps en temps.</p> + +<p>—Mais si je vous ai bien compris, cette +charge ne vous rapporte aucun honneur et vous +donne au contraire quelque peine, pourquoi +donc l'avez-vous acceptée?</p> + +<p>—Chacun de nous obéit sans observation +aux ordres du Tur. Il a dit: Aph-Lin est chargé +des fonctions de Commissaire de la Lumière. +Je n'avais plus le choix. Mais comme j'occupe +cette charge depuis longtemps, les soins qu'elle +exige et qui, d'abord, me furent pénibles, sont +devenus sinon agréables, du moins supportables. +Nous sommes tous formés par l'habitude; les +différences mêmes entre nous et les sauvages ne +sont que le résultat d'habitudes transmises, qui +par l'hérédité deviennent une partie de nous-mêmes. +Vous voyez qu'il y a des Ana qui se résignent +même au fardeau de la suprême magistrature; +personne ne le ferait si les devoirs n'en +devenaient légers, ou si l'on n'était obéi sans +murmure.</p> + +<p>—Mais si les ordres du Tur vous paraissaient +contraires à la justice ou à la raison?</p> + +<p>—Nous ne nous permettons pas de supposer +de telles choses, et tout va comme si tous et +chacun se gouvernaient d'après des coutumes +remontant à un temps immémorial.</p> + +<p>—Quand le premier magistrat meurt ou se +retire, comment lui donnez-vous un successeur?</p> + +<p>—L'An qui a rempli les fonctions de premier +magistrat pendant longtemps est regardé comme +la personne la plus capable de comprendre les +devoirs de sa charge, et c'est lui qui nomme +ordinairement son successeur.</p> + +<p>—Son fils, peut-être?</p> + +<p>—Rarement; car ce n'est pas une charge que +personne ambitionne et un père hésite naturellement +à l'imposer à son fils. Mais si le Tur lui-même +refuse de faire un choix de peur qu'on +ne lui attribue quelque sentiment de malveillance +envers la personne choisie, trois des +membres du Collège des Sages tirent au sort +lequel d'entre eux aura le droit d'élire le nouveau +Tur. Nous regardons le jugement d'un An +d'intelligence ordinaire comme meilleur que +celui de trois ou davantage, quelque sages qu'ils +soient; car entre trois il y aurait probablement +des discussions; et, là où on discute, la +passion obscurcit le jugement. Le plus mauvais +choix fait par un homme qui n'a aucun motif de +choisir mal est meilleur que le meilleur choix +fait par un grand nombre de gens qui ont beaucoup +de motifs de ne pas choisir bien.</p> + +<p>—Vous renversez dans votre politique les +maximes adoptées dans mon pays.</p> + +<p>—Êtes-vous, dans votre pays, tous satisfaits +de vos gouvernants?</p> + +<p>—Tous! certainement non; les gouvernants +qui plaisent le mieux aux uns sont sûrement ceux +qui déplaisent le plus aux autres.</p> + +<p>—Alors notre système est meilleur que le +vôtre.</p> + +<p>—Pour vous, peut-être; mais suivant notre +système on ne pourrait pas réduire un Tish en +cendres parce qu'une femme l'aurait forcé à +l'épouser, et comme Tish, je soupire après le +monde où je suis né.</p> + +<p>—Rassurez-vous, mon cher petit hôte; Zee +ne peut pas vous forcer à l'épouser. Elle ne peut +que vous séduire. Ne vous laissez pas séduire. +Venez, nous allons faire le tour du domaine.</p> + +<p>Nous visitâmes d'abord une cour entourée de +hangars, car quoique les Ana n'élèvent pas d'animaux +pour la nourriture, ils en ont un certain +nombre qu'ils élèvent pour leur lait, et d'autres +pour leur laine. Les premiers ne ressemblent en +rien à nos vaches, ni les seconds à nos moutons, +ni, à ce qu'il me semble, à aucune des espèces +de notre monde. Ils se servent du lait de trois +espèces: l'une qui ressemble à l'antilope, mais +beaucoup plus grande et presque de la taille +du chameau; les deux autres espèces sont plus +petites, elles diffèrent l'une de l'autre, mais ne +ressemblent à aucun animal que j'aie vu sur +terre. Ce sont des animaux à poil luisant et +aux formes arrondies; leur couleur est celle du +daim tacheté, et ils paraissent fort doux avec +leurs grands yeux noirs. Le lait de ces trois espèces +diffère de goût et de valeur. On le coupe +ordinairement avec de l'eau et on le parfume +avec le jus d'un fruit savoureux; de lui-même, +d'ailleurs, il est délicat et nourrissant. L'animal, +dont la laine leur sert pour leurs vêtements et +d'autres usages, ressemble plus à la chèvre italienne +qu'à toute autre créature, mais il est plus +grand et n'a pas de cornes; il n'exhale pas non +plus l'odeur désagréable de nos chèvres. Sa laine +n'est pas épaisse, mais très longue et très fine; +elle est de couleurs variées, jamais blanche, mais +plutôt couleur d'ardoise ou de lavande. Pour les +vêtements on l'emploie teinte suivant le goût de +chacun. Ces animaux sont parfaitement apprivoisés, +et les enfants qui les soignaient (des filles +pour la plupart) les traitaient avec un soin et +une affection extraordinaires.</p> + +<p>Nous allâmes ensuite dans de grands magasins +remplis de grains et de fruits. Je puis remarquer +ici que la principale nourriture de ces +peuples se compose, d'abord, d'une espèce de +grain dont l'épi est plus gros que celui de notre +blé et dont la culture produit sans cesse des variétés +d'un goût nouveau; et, ensuite, d'un fruit +assez semblable à une petite orange, qui est dur +et amer quand on le récolte. On le serre dans les +magasins et on l'y laisse plusieurs mois, il devient +alors tendre et succulent. Son jus, d'une +couleur rouge foncé, entre dans la plupart de +leurs sauces. Ils ont beaucoup de fruits de la +nature de l'olive et ils en extraient de l'huile +délicieuse. Ils ont une plante qui ressemble un +peu à la canne à sucre, mais le jus en est moins +doux et il possède un parfum délicat. Ils n'ont +point d'abeilles ni aucun insecte qui amasse du +miel, mais ils se servent beaucoup d'une gomme +douce, qui suinte d'un conifère assez semblable +à l'araucaria. Leur sol est très riche en racines +et en légumes succulents, que leur culture tend +à perfectionner et à varier à l'infini. Je ne me +souviens pas d'avoir pris un seul repas parmi ce +peuple, même tout à fait en famille, dans lequel +on ne servit pas quelqu'une de ces délicates nouveautés. +Enfin, comme je l'ai déjà remarqué, +leur cuisine est si exquise, si variée, si fortifiante, +qu'on ne regrette pas d'être privé de +viande. Du reste, la force physique des Vril-ya +prouve que, pour eux du moins, la viande n'est +pas nécessaire à la production des fibres musculaires. +Ils n'ont pas de raisins; les boissons qu'ils +tirent de leurs fruits sont inoffensives et rafraîchissantes. +Leur principale boisson est l'eau, +dans le choix de laquelle ils sont très délicats, +et ils distinguent tout de suite la plus légère +impureté.</p> + +<p>—Mon second fils prend grand plaisir à augmenter +nos produits,—me dit Aph-Lin, comme +nous quittions les magasins,—et par conséquent +il héritera de ces terres qui constituent la plus +grande partie de ma fortune. Un semblable héritage +serait un grand souci et une véritable affliction +pour mon fils aîné.</p> + +<p>—Y a-t-il parmi vous beaucoup de fils qui +regardent l'héritage d'une fortune considérable +comme un souci et une affliction?</p> + +<p>—Sans doute; il y a peu de Vril-ya qui ne +regardent une fortune très au-dessus de la +moyenne comme un pesant fardeau. Nous devenons +un peu indolents quand notre enfance +est terminée, et nous n'aimons pas à avoir trop +de souci; or, une grande fortune cause beaucoup +de souci. Par exemple, elle nous désigne pour +les fonctions publiques que nul parmi nous +ne désire, et que nul ne peut refuser. Elle +nous force à nous occuper de nos concitoyens +plus pauvres, afin de prévenir leurs besoins et +de les empêcher de tomber dans la misère. +Il y a parmi nous un vieux proverbe qui dit: +«Les besoins du pauvre sont la honte du +riche....»</p> + +<p>—Pardonnez-moi si je vous interromps un +instant. Vous avouez donc que, même parmi les +Vril-ya, quelques-uns des citoyens connaissent +l'indigence et ont besoin de secours?</p> + +<p>—Si par besoin vous entendez le dénuement +qui domine dans un Koom-Posh, je vous répondrai +que <i>cela</i> n'existe pas chez nous, à moins +qu'un An, par quelque accident extraordinaire, +ait perdu toute sa fortune, ne puisse pas ou ne +veuille pas émigrer, qu'il ait épuisé les secours +empressés de ses parents et de ses amis, ou bien +qu'il les refuse.</p> + +<p>—Eh bien, dans ce cas ne l'emploie-t-on pas +pour remplacer un enfant ou un automate, n'en +fait-on pas un ouvrier ou un domestique?</p> + +<p>—Non, nous le regardons alors comme un +malheureux qui a perdu la raison et nous le +plaçons, aux frais de l'État, dans un bâtiment +public où on lui prodigue tous les soins et tout +le luxe nécessaires pour adoucir son état. Mais +un An n'aime pas à passer pour fou, et des cas +semblables se présentent si rarement que le bâtiment +dont je parle n'est plus aujourd'hui qu'une +ruine, et le dernier habitant qu'il y ait eu est un +An que je me souviens d'avoir vu dans mon enfance. +Il ne semblait pas s'apercevoir de son +manque de raison et il écrivait des glaubs +(poésies). Quand j'ai parlé de besoins, j'ai voulu +dire ces désirs que la fortune d'un An peut ne pas +lui permettre de satisfaire, comme les oiseaux +chantants d'un prix élevé, ou une plus grande +maison, ou un jardin à la campagne; et le moyen +de satisfaire ces désirs c'est d'acheter à l'An qui +les forme les choses qu'il vend. C'est pourquoi +les Ana riches comme moi sont obligés d'acheter +beaucoup de choses dont ils n'ont pas +besoin et de mener un grand train de maison, +quand ils préféreraient une vie plus simple. +Par exempte, la grandeur de ma maison de +ville est une source de soucis pour ma femme +et même pour moi; mais je suis forcé de l'avoir +si grande qu'elle en est incommode pour nous, +parce que, comme l'An le plus riche de la tribu, +je suis désigné pour recevoir les étrangers venus +des autres tribus pour nous visiter, ce qu'ils font +en foule deux fois par an, à l'époque de certaines +fêtes périodiques et quand nos parents dispersés +dans les divers États viennent se réunir à +nous quelque temps. Cette hospitalité sur une si +vaste échelle n'est pas de mon goût et je serais +plus heureux si j'étais moins riche. Mais nous devons +tous accepter le lot qui nous est assigné +dans ce court voyage que nous appelons la vie. +Après tout, qu'est-ce que cent ans, environ, comparés +aux siècles que nous devons traverser? +Heureusement j'ai un fils qui aime la richesse. +C'est une rare exception à la règle générale et +je confesse que je ne puis le comprendre.</p> + +<p>Après cette conversation je cherchai à revenir +au sujet qui continuait à peser sur mon cœur.... +je veux dire aux chances que j'avais d'échapper +à Zee. Mais mon hôte refusa poliment de renouveler +la discussion et demanda son bateau +aérien. En revenant, nous rencontrâmes Zee, qui +s'apercevant de notre départ, à son retour du +Collège des Sages, avait déployé ses ailes et +s'était mise à notre recherche.</p> + +<p>Sa belle, mais pour moi peu attrayante physionomie +s'illumina en nous voyant, et, s'approchant +du bateau les ailes étendues, elle dit +à Aph-Lin d'un ton de reproche:—</p> + +<p>—Oh! père, n'as-tu pas eu tort d'exposer la +vie de ton hôte dans un véhicule auquel il est si +peu accoutumé? Il aurait pu, par un mouvement +imprudent, tomber par-dessus le bord, +et hélas! il n'est pas comme nous, il n'a pas +d'ailes. Ce serait la mort pour lui. Cher!—ajouta-t-elle +en m'abordant et parlant d'une +voix douce, ce qui ne m'empêchait pas de trembler,—ne +pensais-tu donc pas à moi quand +tu exposais ainsi une vie qui est devenue pour +ainsi dire une partie de la mienne? Ne sois plus +aussi téméraire à moins que tu ne sois avec moi. +Quelle frayeur tu m'as causée!</p> + +<p>Je regardai Aph-Lin, espérant du moins qu'il +réprimanderait sa fille, pour avoir exprimé son +inquiétude et son affection en des termes qui, +dans notre monde, seraient toujours regardés +comme inconvenants dans la bouche de toute +jeune fille parlant à un autre qu'à son fiancé, +fût-il du même rang qu'elle.</p> + +<p>Mais les droits des femmes sont si bien établis +en ce pays et, parmi ces droits, les femmes revendiquent +si absolument le privilège de faire +leur cour aux hommes, qu'Aph-Lin n'aurait pas +plus pensé à réprimander sa fille qu'à désobéir +au Tur. Chez ce peuple, comme il me l'avait dit, +la coutume est tout.</p> + +<p>—Zee—répondit-il doucement,—le Tish +ne courait aucun danger, et mon opinion est +qu'il peut très bien prendre soin de lui-même.</p> + +<p>—J'aimerais mieux qu'il me laissât me charger +de ce soin. Oh! ma chère âme, c'est à la +pensée du danger que tu courais que j'ai senti +pour la première fois combien je t'aimais!</p> + +<p>Jamais homme ne se trouva dans une plus +fausse position. Ces paroles étaient prononcées +assez haut pour que le père de Zee les entendît, +ainsi que l'enfant qui nous conduisait. Je rougis +de honte pour eux et pour elle et ne pus +m'empêcher de répondre avec dépit:—</p> + +<p>—Zee, ou vous vous moquez de moi, ce qui +est inconvenant vis-à-vis l'hôte de votre père, +ou les paroles que vous venez de m'adresser sont +malséantes dans la bouche d'une jeune Gy, +même en s'adressant à un An, si ce dernier ne +lui a pas fait la cour avec l'autorisation de ses +parents. Mais combien elles sont plus inconvenantes +encore, adressées à un Tish qui n'a +jamais essayé de gagner vos affections et qui ne +pourra jamais vous regarder avec d'autres sentiments +que ceux du respect et de la crainte.</p> + +<p>Aph-Lin me fit à la dérobée un signe d'approbation, +mais ne dit rien.</p> + +<p>—Ne soyez pas si cruel!—s'écria Zee, sans +baisser la voix.—L'amour véritable est-il maître +de lui-même? Supposez-vous qu'une jeune Gy +puisse cacher un sentiment qui l'élève? De quel +pays venez-vous donc?</p> + +<p>Ici Aph-Lin s'interposa doucement.</p> + +<p>—Parmi les Tish-a,—dit-il,—les droits +de ton sexe ne paraissent pas être établis, et +dans tous les cas mon hôte pourra causer plus +librement avec toi, quand il ne sera pas gêné +par la présence d'autrui.</p> + +<p>Zee ne répondit rien à cette observation, mais +me lançant un regard de tendre reproche, elle +agita ses ailes et s'envola vers la maison.</p> + +<p>—J'avais compté, du moins, sur quelque +assistance de mon hôte,—dis-je avec amertume,—dans +les dangers auxquels sa fille m'expose.</p> + +<p>—J'ai fait tout ce que je pouvais faire. Contrarier +une Gy dans ses amours, c'est affermir sa +résolution. Elle ne permet à aucun conseiller de +se mettre entre elle et l'objet de son affection.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXIV" id="XXIV"></a>XXIV.</h2> + + +<p>En descendant du bateau aérien, Aph-Lin fut +abordé dans le vestibule par un enfant qui +venait le prier d'assister aux obsèques d'un ami +qui avait depuis peu quitté ce bas monde.</p> + +<p>Je n'avais jamais vu aucun cimetière dans le +pays et, heureux de saisir même cette triste occasion +d'éviter un entretien avec Zee, je demandai +à Aph-Lin s'il me serait permis d'assister à +l'enterrement de son parent, à moins que cette +cérémonie ne fût regardée comme trop sacrée +pour qu'on y admît un être d'une race différente.</p> + +<p>—Le départ d'un An pour un monde meilleur,—me +répondit mon hôte,—alors que, +comme mon parent, il a vécu assez longtemps +dans celui-ci pour n'y plus goûter de plaisir, est +plutôt une fête animée d'une joie tranquille +qu'une cérémonie sacrée, et vous pouvez m'accompagner +si vous voulez.</p> + +<p>Précédés par le jeune messager, nous nous +rendîmes à une des maisons de la grande rue +et, entrant dans l'antichambre, nous fûmes conduits +à une salle du rez-de-chaussée, où nous +trouvâmes plusieurs personnes réunies autour +d'une couche sur laquelle était étendu le défunt. +C'était un vieillard qui, me dit-on, avait dépassé +sa cent trentième année. À en juger par +le calme sourire de son visage, il était mort sans +souffrances. Un des fils, qui se trouvait maintenant +le chef de la famille et qui semblait encore +dans toute la vigueur de l'âge, bien qu'il +eût beaucoup plus de soixante-dix ans, s'avança +vers Aph-Lin avec un visage joyeux et lui dit +que la veille de sa mort son père avait vu en +songe sa Gy déjà morte, qu'il était pressé d'aller +la rejoindre et de redevenir jeune sous le sourire +plus proche de la Bonté Suprême.</p> + +<p>Pendant qu'ils s'entretenaient ainsi, mon attention +fut attirée par un objet noir et métallique +placé à l'autre bout de la chambre. Cet objet +avait vingt pieds de long environ et était étroit +proportionnellement à sa largeur: il était fermé +de tous côtés, sauf le dessus, où l'on voyait de +petits trous ronds au travers desquels scintillait +une lueur rouge. De l'intérieur s'exhalait un parfum +doux et pénétrant. Pendant que je me demandais +à quoi pouvait servir cette machine, +toutes les horloges de la ville se mirent à sonner +l'heure avec leur solennel carillon. Quand ce +bruit cessa, une musique d'un caractère plus +joyeux, mais cependant calme et douce, emplit +la chambre et les pièces voisines. Tous les assistants +se mirent à chanter en chœur sur cet accompagnement. +Les paroles de cet hymne étaient +fort simples. Elles n'exprimaient ni adieux, ni +regrets, mais semblaient plutôt souhaiter la +bienvenue dans ce monde meilleur au défunt +qui y précédait les chanteurs. Dans leur langue, +ils appellent l'hymne des funérailles le Chant +de la Naissance. Alors le corps couvert de longues +draperies fut soulevé avec tendresse par six +parents et porté vers l'objet noir que j'ai décrit. +Je m'avançai pour voir ce qui allait arriver. On +souleva une trappe ou coulisse à l'un des bouts +de la machine, le corps fut déposé à l'intérieur +sur une planche, la porte refermée, on toucha +un ressort sur le côté, un certain sifflement se +fit entendre; aussitôt l'autre bout de la machine +s'ouvrit et une petite poignée de cendres tomba +dans une coupe préparée à l'avance pour les recevoir. +Le fils du défunt prit cette coupe et dit +(j'appris plus tard que ces paroles étaient une +formule consacrée):—</p> + +<p>—Voyez combien le Créateur est grand! Il +a donné à ce peu de cendres une forme, une vie, +une âme. Il n'a pas besoin de ces cendres pour +rendre l'âme, la forme et la vie au bien-aimé +que nous rejoindrons bientôt.</p> + +<p>Tous les assistants s'inclinèrent en mettant la +main sur leur cœur. Alors une petite fille ouvrit +une porte dans le mur et j'aperçus dans un enfoncement, +sur des étagères, plusieurs coupes +semblables à celle que j'avais vue sauf qu'elles +avaient toutes des couvercles. Une Gy s'approcha +alors du fils, en tenant à la main un couvercle +qu'elle plaça sur la coupe et qui s'y adapta au +moyen d'un ressort. Sur le côté se trouvaient +gravés le nom du défunt et ces mots: «Il nous +fut prêté» (ici la date de la naissance). «Il nous +fut retiré» (ici la date de la mort).</p> + +<p>La porte se ferma avec un bruit musical, et +tout fut terminé.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXV" id="XXV"></a>XXV.</h2> + + +<p>—Et c'est là,—dis-je, l'esprit tout plein du +spectacle auquel je venais d'assister,—c'est là +votre manière habituelle d'enterrer vos morts?</p> + +<p>—C'est notre coutume invariable,—me répondit +Aph-Lin.—Comment faites-vous dans +votre monde?</p> + +<p>—Nous enterrons le corps entier dans +le sol?</p> + +<p>—Quoi! dégrader ainsi le corps que vous +avez aimé et respecté, la femme sur le sein de +laquelle vous avez dormi! vous l'abandonnez aux +horreurs de la corruption!</p> + +<p>—Mais, si l'âme est immortelle, qu'importe +que le corps se décompose dans la terre ou soit +réduit par cette effroyable machine, mue, je n'en +doute pas, par la puissance du vril, en une petite +pincée de cendres?</p> + +<p>—Votre réponse est judicieuse,—dit mon +hôte,—et il n'y a pas à discuter une question +de sentiment. Mais pour moi, votre coutume est +horrible et répugnante, elle doit servir, ce me +semble, à entourer la mort d'idées sombres et +hideuses. C'est quelque chose aussi, selon moi, +de pouvoir conserver un souvenir de celui qui a +été notre ami ou notre parent, dans la maison +que nous habitons. Nous sentons ainsi qu'il vit +encore, quoique invisible à nos yeux. Mais nos +sentiments en ceci, comme en toutes choses, +sont créés par l'habitude. Un An sage ne peut +pas plus qu'un État sage changer une coutume +sans les délibérations les plus graves, suivies de +la conviction la plus sincère. C'est ainsi que le +changement cesse d'être un caprice, et qu'une +fois accompli, il l'est pour tout de bon.</p> + +<p>Quand nous rentrâmes chez lui, Aph-Lin appela +quelques enfants et les envoya chez ses +amis pour les prier de venir ce jour-là, aux +Heures Oisives, afin de fêter le départ de leur +parent rappelé par la Bonté Suprême. Cette +réunion fut la plus nombreuse et la plus gaie que +j'ai jamais vue pendant mon séjour chez les Ana, +et elle se prolongea fort tard pendant les Heures +Silencieuses.</p> + +<p>Le banquet fut servi dans une salle réservée +pour les grandes occasions. Ce repas différait +des nôtres et ressemblait assez à ceux dont nous +lisons la description dans les écrits qui nous retracent +l'époque la plus luxueuse de l'empire romain. +Il n'y avait pas une seule grande table, +mais un grand nombre de petites tables, destinées +chacune à huit convives. On prétend que, au delà +de ce nombre, la conversation languit et l'amitié +se refroidit. Les Ana ne rient jamais tout haut, +comme je l'ai déjà dit; mais le son joyeux de +leurs voix aux différentes tables prouvait la gaieté +de leur conversation. Comme ils n'ont aucune +boisson excitante et mangent très sobrement, +quoique délicats dans le choix de leurs mets, le +banquet ne dura pas longtemps. Les tables disparurent +à travers le plancher et la musique +commença pour ceux qui l'aimaient. Beaucoup, +cependant, se mirent à se promener: les plus +jeunes s'envolèrent, car la salle était à ciel ouvert, +et formèrent des danses aériennes; d'autres erraient +dans les appartements, examinant les curiosités +dont ils étaient remplis, ou se formaient +en groupes pour jouer à divers jeux; le plus en +vogue est une sorte de jeu d'échecs compliqué +qui se joue à huit. Je me mêlai à la foule, sans +pouvoir prendre part aux conversations, grâce +à la présence de l'un ou de l'autre des fils de +mon hôte, toujours placé à côté de moi, pour +empêcher qu'on ne m'adressât des questions +embarrassantes. Les gens me remarquaient peu: +ils s'étaient habitués à mon aspect, en me +voyant souvent dans les rues, et j'avais cessé +d'exciter une vive curiosité.</p> + +<p>À mon grand contentement, Zee m'évitait et +cherchait évidemment à exciter ma jalousie par +ses attentions marquées envers un jeune An, +très beau garçon et qui (tout en baissant les yeux +et en rougissant suivant la coutume modeste des +Ana quand une femme leur parle, et en paraissant +aussi timide et aussi embarrassé que la plupart +des jeunes filles du monde civilisé, excepté +en Angleterre et en Amérique) était évidemment +séduit par la belle Gy et prêt à balbutier un +modeste oui si elle l'en avait prié. Espérant de +tout mon cœur qu'elle y viendrait, et de plus en +plus rebelle à l'idée d'être réduit en cendres, +depuis que j'avais vu avec quelle rapidité un +corps humain peut être transformé en une pincée +de poussière, je m'amusai à examiner les manières +des autres jeunes gens. J'eus la satisfaction +de remarquer que Zee n'était pas seule à revendiquer +les plus précieux droits de la femme. Partout +ou je portai les yeux, partout où j'écoutai +une conversation, il me semblait que c'était la Gy +qui témoignait de l'empressement et l'An qui se +montrait timide et qui résistait. Les jolis airs +d'innocence que se donne un An quand on le +courtise ainsi, la dextérité avec laquelle il évite +de répondre directement aux déclarations, ou +tourne en plaisanterie les compliments flatteurs +qu'on lui adresse, feraient honneur à la coquette +la plus accomplie. Mes deux chaperons furent +soumis à ces influences séductrices, et tous deux +s'en tirèrent de façon à faire honneur à leur tact +et à leur sang-froid.</p> + +<p>Je dis au fils aîné, qui préférait la mécanique à +l'administration d'une grande propriété et qui +était d'un tempérament éminemment philosophique:—</p> + +<p>—Je suis surpris qu'à votre âge, entouré de +tous les objets qui peuvent enivrer les sens, de +musique, de lumière, de parfums, vous vous +montriez assez froid pour que cette jeune Gy si +passionnée vous quitte les larmes aux yeux à +cause de votre cruauté.</p> + +<p>—Aimable Tish,—répondit le jeune An +avec un soupir,—le plus grand malheur de +la vie, c'est d'épouser une Gy quand on en aime +une autre?</p> + +<p>—Oh! vous êtes amoureux d'une autre?</p> + +<p>—Hélas! oui!</p> + +<p>—Et elle ne répond pas à votre amour?</p> + +<p>—Je ne sais. Quelquefois un regard, un mot, +me le fait espérer; mais elle ne m'a jamais dit +qu'elle m'aimait.</p> + +<p>—Ne lui avez-vous jamais murmuré à l'oreille +que vous l'aimiez?</p> + +<p>—Fi!... À quoi pensez-vous? D'où venez-vous +donc? Puis-je trahir ainsi l'honneur de mon +sexe? Pourrais-je être assez peu viril, assez dépourvu +de pudeur pour avouer mon amour à une +Gy qui n'a point devancé mon aveu par le sien?</p> + +<p>—Je vous demande pardon; je ne croyais pas +que la modestie de votre sexe fût poussée si loin +chez vous. Mais un An ne dit-il jamais à une Gy: +Je vous aime, si elle ne le lui a dit la première?</p> + +<p>—Je ne puis dire qu'aucun An ne l'ait jamais +fait, mais celui qui se conduit ainsi est déshonoré +aux yeux des Ana, et les Gy-ei le méprisent en +secret. Aucune Gy bien élevée ne l'écouterait; +elle regarderait cet aveu comme une usurpation +audacieuse des droits de son sexe et un outrage +à la modestie du nôtre. C'est bien fâcheux,—continua +le jeune An,—car celle que j'aime n'a +certainement fait la cour à aucun autre, et je +ne puis m'empêcher de penser que je lui plais. +Quelquefois je soupçonne qu'elle ne me fait pas la +cour parce qu'elle craint que je n'exige quelque +convention déraisonnable au sujet de l'abandon +de ses droits. S'il en est ainsi, elle ne m'aime pas +réellement, car lorsqu'une Gy aime, elle abandonne +tous ses droits.</p> + +<p>—Cette jeune Gy est-elle ici?</p> + +<p>—Oh! oui. La voilà là-bas assise près de ma +mère.</p> + +<p>Je regardai dans la direction indiquée et j'aperçus +une Gy habillée de vêtements d'un rouge +brillant, ce qui chez ce peuple indique qu'une +Gy préfère encore le célibat. Elle porte du gris, +teinte neutre, pour indiquer qu'elle cherche un +époux; du pourpre foncé, si elle veut faire entendre +qu'elle a fait un choix; du pourpre et +orange, si elle est fiancée ou mariée; du bleu +clair, quand elle est divorcée ou veuve et désire +se remarier. Le bleu clair est naturellement +très rare.</p> + +<p>Au milieu d'un peuple chez qui la beauté est si +universellement répandue, il est difficile de distinguer +une femme plus belle que les autres. +La Gy choisie par mon ami me parut posséder +la moyenne des charmes mais son visage avait +une expression qui me plaisait beaucoup plus +que celui de la plupart des Gy-ei; elle paraissait +moins hardie, moins pénétrée des droits de la +femme. Je remarquai qu'en causant avec Bra elle +jetait de temps en temps un regard de côté vers +mon jeune ami.</p> + +<p>—Courage,—lui dis-je,—la jeune Gy vous +aime.</p> + +<p>—Oui, mais si elle ne veut pas me le dire, en +suis-je plus heureux?</p> + +<p>—Votre mère connaît votre amour?</p> + +<p>—Peut-être bien. Je ne le lui ai jamais avoué. +Il serait peu viril de confier une pareille faiblesse +à sa mère. Je l'ai dit à mon père; il se +peut qu'il l'ait répété à sa femme.</p> + +<p>—Voulez-vous me permettre de vous quitter +un moment et de me glisser derrière votre mère +et votre bien-aimée? Je suis sûr qu'elles parlent +de vous. N'hésitez pas. Je vous promets de ne +pas me laisser questionner jusqu'au moment où +je vous rejoindrai.</p> + +<p>Le jeune An mit sa main sur son cœur, me +toucha légèrement la tête, et me permit de le +quitter. Je me glissai sans être remarqué derrière +sa mère et sa bien-aimée et j'entendis leur +conversation.</p> + +<p>C'était Bra qui parlait.</p> + +<p>—Il n'y a aucun doute à cet égard,—disait-elle,—ou +bien mon fils, qui est d'âge à se marier, +sera entraîné par une de ses nombreuses prétendantes, +ou il se joindra aux émigrants qui +s'en vont au loin, et nous ne le verrons plus. Si +vous l'aimez réellement, ma chère Lo, vous +devriez vous déclarer.</p> + +<p>—Je l'aime beaucoup, Bra; mais je ne sais si +je pourrai jamais gagner son affection; il a tant +de passion pour ses inventions et ses horloges; +et je ne suis pas comme Zee, je suis si sotte que +je crains de ne pouvoir entrer dans ses goûts favoris, +et alors il se fatiguera de moi, et au bout +des trois ans il divorcera et je ne pourrais +jamais en épouser un autre.... non, jamais.</p> + +<p>—Il n'est pas nécessaire de connaître le mécanisme +d'une horloge pour savoir devenir si +nécessaire au bonheur d'un An, qu'il abandonnerait +plutôt toutes ses mécaniques que de renvoyer +sa Gy. Vous voyez, ma chère Lo,—continua +Bra,—que précisément parce que nous +sommes le sexe le plus fort, nous gouvernons +l'autre à condition de ne jamais laisser voir +notre force. Si vous étiez supérieure à mon fils +dans la construction des horloges et des automates, +comme sa femme vous devriez toujours +lui laisser croire que la supériorité est de son +côté; l'An accepte tacitement la supériorité de +la Gy en tout, excepté dans les choses de sa vocation. +Mais si elle le dépasse dans ces choses-là +ou si elle affecte de ne pas admirer son talent, +il ne l'aimera pas longtemps; peut-être même +divorcera-t-il. Mais quand une Gy aime réellement, +elle apprend bien vite à aimer tout ce qui +est agréable à l'An.</p> + +<p>La jeune Gy ne répondit rien à ce discours, +Elle baissa les yeux d'un air rêveur, puis un sourire +se glissa sur ses lèvres, elle se leva sans rien +dire, et, traversant la foule, elle s'approcha de +l'An qui l'aimait. Je la suivis, mais je me tins à +quelque distance en l'observant. Je fus surpris, +jusqu'au moment où je me souvins de la tactique +modeste des Ana, de voir l'indifférence +avec laquelle le jeune homme paraissait recevoir +les avances de Lo. Il fit mine de s'éloigner, mais +elle le suivit, et peu de temps après, je les vis +étendre leurs ailes et s'élancer dans l'espace +lumineux.</p> + +<p>Au même instant, je fus accosté par le magistrat +suprême, qui se mêlait à la foule sans aucune +marque particulière de déférence ou +d'honneur. Je n'avais pas revu ce haut dignitaire +depuis le jour où j'étais entré dans son domaine, +et me rappelant les paroles d'Aph-Lin à propos +du terrible doute qu'il avait exprimé sur la +question de savoir si je devais ou non être disséqué, +je me sentis frissonner en regardant son +visage tranquille.</p> + +<p>—J'entends beaucoup parler de vous, étranger, +par mon fils Taë,—dit le Tur, en posant +poliment la main sur ma tête inclinée.—Il aime +beaucoup votre société, et j'espère que les +mœurs de notre peuple ne vous déplaisent pas.</p> + +<p>Je murmurai une réponse inintelligible, qui +devait exprimer ma reconnaissance pour toutes +les bontés dont m'avait comblé le Tur et mon +admiration pour ses compatriotes; mais le scalpel +à disséquer brillait devant mes yeux et +arrêtait les mots dans ma gorge. Une voix plus +douce dit tout à coup:—</p> + +<p>—L'ami de mon frère doit m'être cher.</p> + +<p>En levant les yeux, j'aperçus une jeune Gy +qui pouvait avoir seize ans, debout à côté du +magistrat et me regardant avec bonté. Elle n'avait +pas atteint toute sa taille, et n'était pas +beaucoup plus grande que moi (cinq pieds dix +pouces environ), et grâce à cette petitesse relative, +je trouvai que c'était la plus jolie Gy que +j'eusse encore vue. Je suppose que quelque +chose dans mon regard trahit ma pensée, car +sa physionomie devint encore plus douce.</p> + +<p>—Taë me dit,—reprit-elle,—que vous n'avez +pas appris à vous servir de nos ailes. Cela +me fait de la peine, car j'aurais aimé à voler +avec vous.</p> + +<p>—Hélas!—répondis-je,—je ne puis espérer +de jouir jamais de ce bonheur. Zee m'a assuré +que le don de se servir des ailes avec sécurité était +héréditaire et qu'il faudrait des siècles avant +qu'un être de ma race pût planer dans les airs +comme un oiseau.</p> + +<p>—Que cette pensée ne vous désole pas trop,—me +répondit l'aimable Princesse,—car, +après tout, un jour viendra où, Zee et moi, nous +déposerons nos ailes pour toujours. Peut-être +quand ce jour arrivera, serions-nous toutes heureuses +que l'An que nous choisirons ne possédât +pas d'ailes.</p> + +<p>Le Tur nous avait quittés et se perdait dans la +foule. Je commençais à me sentir à l'aise avec +la charmante sœur de Taë et je l'étonnai un peu +par la hardiesse de mon compliment en répondant +que l'An qu'elle choisirait ne se servirait +jamais de ses ailes pour fuir loin d'elle. Il est +tellement contre l'usage qu'un An adresse un +tel compliment à une Gy jusqu'à ce qu'elle lui +ait déclaré son amour, que la jeune fille resta +un instant muette d'étonnement. Mais elle n'avait +pas l'air mécontent. Enfin, reprenant son +sang-froid, elle m'invita à l'accompagner dans +un salon moins encombré pour écouter le chant +des oiseaux. Je suivis ses pas pendant qu'elle +glissait devant moi et elle me mena dans une +salle où il n'y avait presque personne. Une +fontaine de naphte jaillissait au milieu; des divans +moelleux étaient rangés tout autour, et +tout un côté de la pièce, dépourvu de murs, +donnait accès dans une volière remplie d'oiseaux, +qui chantaient en chœur. La Gy s'assit +sur l'un des divans et je me plaçai près d'elle.</p> + +<p>—Taë m'a dit qu'Aph-Lin avait fait une loi<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a> +pour sa maison afin d'éviter qu'on vous questionnât +sur le pays d'où vous venez ou sur la raison +qui vous a porté à nous visiter. Est-ce vrai?</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Littéralement: a dit: <i>On est prié dans cette maison</i>. Les +mots synonymes de lois sont évités par ce peuple singulier, +comme impliquant une idée de contrainte. Si le Tur avait décidé +que son Collège des Sages devait disséquer, le décret aurait porté +ceci: <i>On prie, pour le bien de la communauté, que le Tish carnivore +soit prié de se soumettre à la dissection.</i></p></div> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Puis-je, du moins, sans manquer à cette +loi, vous demander si les Gy-ei de votre pays sont +d'une couleur pâle comme la vôtre et si elles ne +sont pas plus grandes?</p> + +<p>—Je ne pense pas, ô belle Gy, enfreindre la +loi d'Aph-Lin, à laquelle je suis plus obligé que +tout autre de me soumettre, en répondant à des +questions aussi inoffensives. Les Gy-ei de mon +pays sont beaucoup plus blanches et elles sont +ordinairement plus petites que moi d'au moins +une tête.</p> + +<p>—Elles ne peuvent être aussi fortes que les +Ana parmi nous. Mais je pense que leur force en +vril, supérieure à la vôtre, compense une si +grande différence de taille.</p> + +<p>—Elles ne se servent pas de la force du vril +comme vous l'entendez. Mais cependant elles sont +très puissantes dans mon pays et un An n'a pas +grande chance de mener une heureuse vie s'il +n'est pas plus ou moins gouverné par sa Gy.</p> + +<p>—Voilà un mot plein de sentiment,—dit la +sœur de Taë d'un ton à demi triste, à demi pétulant.—Vous +n'êtes pas marié sans doute?</p> + +<p>—Non.... certainement non.</p> + +<p>—Ni fiancé?</p> + +<p>—Ni fiancé.</p> + +<p>—Est-il possible qu'aucune Gy ne vous ait +demandé en mariage?</p> + +<p>—Dans mon pays, ce n'est pas la Gy qui fait +cette demande: c'est l'An qui parle le premier.</p> + +<p>—Quel étrange renversement des lois de la +nature,—dit la jeune fille,—et quel manque de +modestie dans votre sexe! Mais vous n'avez jamais +demandé une Gy.... vous n'en avez jamais +aimé une plus que l'autre?</p> + +<p>Je me sentais embarrassé par ces questions +ingénues.</p> + +<p>—Pardonnez-moi,—répondis-je,—mais +je crois que nous commençons à dépasser les +limites fixées par Aph-Lin. Je vais répondre à +votre dernière question, mais, je vous en prie, +ne m'en faites pas d'autres. J'ai ressenti une +fois la préférence dont vous parlez. Je fis ma +demande et la jeune Gy m'aurait accepté de +grand cœur, mais ses parents refusèrent leur +consentement.</p> + +<p>—Ses parents!.... Voulez-vous dire sérieusement +que les parents peuvent intervenir dans +le choix fait par leurs filles?</p> + +<p>—Oui, vraiment, ils le peuvent et ils le +font assez souvent.</p> + +<p>—Je n'aimerais pas à vivre dans ce pays,—dit +simplement la Gy;—mais j'espère que vous +n'y retournerez jamais.</p> + +<p>Je baissai la tête en silence. La Gy la releva +doucement avec sa main droite et me regarda +avec tendresse.</p> + +<p>—Restez avec nous,—dit-elle,—restez +avec nous et soyez aimé.</p> + +<p>Je tremble encore en pensant à ce que j'aurais +pu répondre, au danger que je courais d'être +réduit en cendres, quand la clarté de la fontaine +de naphte fut obscurcie par l'ombre de deux +ailes, et Zee, descendant par le plafond ouvert, se +posa près de nous. Elle ne dit pas un mot, mais +prenant mon bras dans sa puissante main, elle +m'emmena, comme une mère emmène un enfant +méchant, et me conduisit à travers les +appartements vers l'un des corridors; de là, +par une de ces machines qu'ils préfèrent aux +escaliers, nous montâmes à ma chambre. Arrivés +là, Zee souffla sur mon front, toucha ma +poitrine de sa baguette, et je tombai dans un +profond sommeil.</p> + +<p>Quand je m'éveillai, quelques heures plus tard, +et que j'entendis la voix des oiseaux dans la +chambre voisine, le souvenir de la sœur de Taë, +de ses doux regards, et de ses paroles caressantes +me revint à l'esprit; et il est si impossible à un +homme né et élevé dans notre monde de se débarrasser +des idées inspirées par la vanité et +l'ambition, que je me mis d'instinct à bâtir de +hardis châteaux en l'air.</p> + +<p>—Tout Tish que je suis,—me disais-je,—tout Tish +que je suis, il est clair que Zee n'est +pas la seule Gy que je puisse captiver. Évidemment +je suis aimé d'une Princesse, la première +jeune fille de ce pays, la fille du Monarque absolu +dont ils cherchent si inutilement à déguiser +l'autocratie par le titre républicain de premier +magistrat. Sans la soudaine arrivée de cette +horrible Zee, cette Altesse Royale m'aurait certainement +demandé ma main, et quoiqu'il puisse +très bien convenir à Aph-Lin, qui n'est qu'un +ministre subordonné, un Commissaire des Lumières, +de me menacer de la destruction si j'accepte +la main de sa fille, cependant un Souverain, +dont la parole fait loi, pourrait forcer la +communauté à abroger la coutume qui défend +les mariages avec les races étrangères et qui, +après tout, est contraire à leur égalité tant vantée. +Il n'est pas à supposer que sa fille, qui parle +avec tant de dédain de l'intervention des parents, +n'ait pas assez d'influence sur son royal père +pour me sauver de la combustion à laquelle Aph-Lin +prétend me condamner. Et si j'étais honoré +d'une si haute alliance, qui sait.... peut-être le +Monarque me désignerait-il pour son successeur? +Pourquoi non? Peu de gens parmi cette +race d'indolents philosophes se soucient du fardeau +d'une telle grandeur. Tous seraient peut-être +heureux de voir le pouvoir suprême remis +entre les mains d'un étranger accompli, qui a +l'expérience d'une vie plus remuante; et une fois +au pouvoir quelles réformes j'introduirais! Que +de choses j'ajouterais avec mes souvenirs d'une +autre civilisation à cette vie réellement agréable +mais trop monotone. J'aime la chasse. Après la +guerre, la chasse n'est-elle pas le plaisir des +rois? Quelles étranges sortes de gibier abondent +dans ce monde inférieur! Quel plaisir on doit +éprouver à voir tomber sous ses coups des animaux +que depuis le Déluge on ne connaît plus +sur la terre! Comment m'y prendrais-je? Au +moyen de ce terrible vril, dans le maniement +duquel je ne ferai jamais, dit-on, de grands +progrès. Non, mais à l'aide d'un bon fusil à culasse, +que ces ingénieux mécaniciens non seulement +sauront faire, mais perfectionneront; je +suis sûr d'en avoir vu un au Musée. Je crois +d'ailleurs que comme roi absolu je serai peu +favorable au vril, excepté en cas de guerre. À +propos de guerre, il est parfaitement ridicule de +resserrer un peuple si intelligent, si riche, si +bien armé, dans un territoire insignifiant, suffisant +pour dix ou douze mille familles. Cette restriction +n'est-elle pas une pure lubie philosophique, +en opposition avec les aspirations de la +nature humaine, comme l'utopie qui, dans le +monde supérieur, a été essayée en partie par feu +M. Robert Owen, et qui a si complètement +échoué. Naturellement nous n'irions pas faire la +guerre aux nations voisines aussi bien armées +que nos sujets; mais dans ces régions habitées +par des races qui ne connaissent pas le vril et +qui ressemblent, par leurs institutions démocratiques, +à mes concitoyens d'Amérique. On pourrait +les envahir sans offenser les nations Vril-ya, +nos alliées, s'approprier leur territoire, s'étendant +peut-être jusqu'aux régions les plus éloignées +du monde intérieur, et régner ainsi sur +un empire où le soleil ne se couche jamais. J'oubliais +dans mon enthousiasme qu'il n'y a pas de +soleil dans ces régions. Quant à leurs préjugés +bizarres contre l'habitude d'accorder de la gloire +et de la renommée à un individu remarquable, +parce que la poursuite des honneurs excite des +contestations, stimule les passions mauvaises, +et trouble la félicité de la paix, cette doctrine +est opposée aux instincts mêmes de la +créature, non seulement humaine, mais de la +brute, qui, si elle peut s'apprivoiser, devient +sensible aux louanges et à l'émulation. Quel +renom entourerait un roi qui agrandirait ainsi +son empire! On ferait de moi un demi-dieu.</p> + +<p>Je pensai aussi que c'était un autre préjugé +fanatique que de vouloir régler cette vie sur la +vie future, à laquelle nous croyons fermement, +nous autres Chrétiens, mais dont nous ne tenons +jamais compte. Je décidai donc qu'une philosophie +éclairée me forçait à détruire une religion +païenne, si superstitieusement contraire aux +idées modernes et à la vie pratique. En rêvant à +ces divers projets, je sentais que j'aurais très +volontiers usé, pour réveiller mes esprits, d'un +bon grog au whisky. Non pas que je sois un +buveur de spiritueux, mais pourtant il y a des moments +où un léger excitant alcoolique, accompagné +d'un cigare, donne plus de vivacité à l'imagination. +Oui, certainement, parmi ces herbes et +ces fruits il doit en exister un dont on puisse +extraire une agréable boisson alcoolique, et +avec une côtelette d'élan (ah! quelle insulte à +la science de rejeter la nourriture animale que +nos plus grands médecins s'accordent à recommander +au suc gastrique de l'humanité!) on passerait +une heure agréable. Puis, au lieu de ces +drames antiques joués par des enfants, certainement, +quand je serai roi, j'organiserai un opéra +moderne avec un corps de ballet pour lequel on +pourra trouver, parmi les nations dont je ferai +la conquête, des jeunes femmes moins formidables +que ces Gy-ei, par la taille et par leur +force, qui ne seront pas armées du vril, et ne +voudront pas vous forcer à les épouser.</p> + +<p>J'étais si complètement absorbé par ces idées +de réforme sociale, politique, morale, et par le +désir de répandre sur les races du monde inférieur +les bienfaits de la civilisation du monde supérieur, +que je ne m'aperçus de la présence de +Zee qu'en l'entendant pousser un profond soupir +et, levant les yeux, je la vis près de mon lit.</p> + +<p>Je n'ai pas besoin de dire que, suivant les coutumes +de ce peuple, une Gy peut sans manquer +au décorum visiter un An dans sa chambre, +mais qu'on regarderait un An comme effronté +et immodeste au suprême degré, s'il entrait dans +la chambre d'une Gy avant d'en avoir obtenu la +permission formelle. Heureusement j'avais encore +sur moi les vêtements que je portais quand +Zee m'avait déposé sur mon lit. Cependant je +me sentis très irrité aussi bien que choqué de sa +visite et je lui demandai rudement ce qu'elle +voulait.</p> + +<p>—Parle doucement, mon bien-aimé, je t'en +supplie,—dit-elle,—car je suis bien malheureuse. +Je n'ai pas dormi depuis que je t'ai +quitté.</p> + +<p>—La conscience de votre honteuse conduite +envers moi, l'hôte de votre père, était bien faite +pour bannir le sommeil de vos paupières. Où +était l'affection que vous prétendez avoir pour +moi; où était cette politesse dont se vantent les +Vril-ya, quand prenant avantage de la force +physique, qui distingue votre sexe dans cet +étrange pays, et de ce pouvoir détestable et +impie que le vril donne à vos yeux et à vos doigts, +vous m'avez exposé à l'humiliation, vos visiteurs +réunis, devant Son Altesse Royale.... je veux dire, +devant la fille de votre premier magistrat.... en +m'emmenant au lit, comme un enfant méchant, +et en me plongeant dans le sommeil, sans me +demander mon consentement?</p> + +<p>—Ingrat! Me reprocher ce témoignage de +mon amour! Penses-tu que sans parler de +la jalousie, qui accompagne l'amour jusqu'au +moment béni où nous sommes sûres d'avoir gagné +le cœur que nous poursuivons, je pouvais +demeurer indifférente aux périls que te faisaient +courir les audacieuses avances de cette sotte +petite fille?</p> + +<p>—Permettez! Puisque vous parlez de périls, +il convient peut-être de vous dire que vous +m'exposez au plus grand des dangers ou que +vous m'y exposeriez si je me laissais aller à +croire à votre amour et à accepter vos avances. +Votre père m'a dit clairement que dans ce cas +on me réduirait en cendres, avec aussi peu de +remords que Taë a détruit l'autre jour le grand +reptile, par un seul éclair de sa baguette.</p> + +<p>—Que cette crainte ne t'arrête pas,—s'écria +Zee en se jetant à genoux et en saisissant +ma main dans la sienne.—Il est bien vrai que +nous ne pouvons pas nous marier comme se marient +des êtres de la même race; il est vrai que +notre amour doit être aussi pur que celui qui, +selon notre croyance, existe entre les amants +qui se réunissent au delà des limites de cette +vie. Mais n'est-ce pas un assez grand bonheur +que de vivre ensemble, unis de cœur et d'esprit? +Écoute.... je viens de parler à mon père, il consent +à notre union à ces conditions. J'ai assez +d'influence sur le Collège des Sages pour être +certaine qu'ils prieront le Tur de ne pas intervenir +dans le libre choix d'une Gy, pourvu que son +mariage avec un étranger ne soit que l'union de +leurs âmes. Oh! crois-tu donc que le véritable +amour ait besoin d'une grossière union? Je ne +désire pas seulement vivre près de toi, dans +cette vie, pour y prendre part à tes douleurs et +à tes joies; je demande un lien qui m'unisse à toi +pour toujours dans le monde des immortels. +Me refuseras-tu?</p> + +<p>Tandis qu'elle disait ces mots, elle s'était +agenouillée et toute l'expression de sa physionomie +s'était transformée, et, si elle était encore +majestueuse, elle n'avait plus rien de sévère: +une lumière divine, comme l'auréole d'un être +immortel, illuminait sa beauté mortelle. Mais +j'étais plus disposé à la vénérer avec crainte +comme un ange qu'à l'aimer comme une +femme. Après une pause embarrassée, je balbutiai +une réponse évasive qui exprimait ma +gratitude et cherchai, aussi délicatement que +je le pus, à lui faire comprendre combien ma +position serait humiliante au milieu de son +peuple dans le rôle d'un mari à qui ne serait +jamais accordé le nom de père.</p> + +<p>—Mais,—dit Zee,—cette communauté ne +constitue pas le monde entier. Non, et d'ailleurs +toutes les populations de ce monde ne font +pas partie de la ligue des Vril-ya. Pour l'amour +de toi, je renoncerai à mon pays et à mon peuple. +Nous fuirons ensemble vers quelque région +où tu sois en sûreté. Je suis assez forte pour te +porter sur mes ailes à travers les déserts qui nous +en séparent. Je suis assez habile pour ouvrir un +chemin parmi les rochers et y creuser des vallées +où nous établirons notre habitation. La +solitude et une cabane avec toi seront ma société +et mon univers. Ou préférerais-tu rentrer dans +ton monde, au-dessus de celui-ci, exposé à des +saisons incertaines et éclairé par ces globes +changeants qui, d'après le tableau que tu nous +en as tracé, président à l'inconstance de ces +régions sauvages? S'il en est ainsi, dis un mot, +et je t'ouvrirai un chemin pour y retourner, +pourvu que je sois avec toi, quand même je devrais +là comme ici n'être l'associée que de ton +âme, ton compagnon de voyage jusqu'au pays +où il n'y a plus ni mort ni séparation.</p> + +<p>Je ne pouvais m'empêcher d'être profondément +ému par cette tendresse à la fois si pure +et si passionnée; Zee prononçait ces mots d'une +voix qui aurait adouci les plus rudes sons de la +plus rude langue. Et, pendant un instant, il me +vint à l'esprit que je pourrais profiter du secours +de Zee pour m'ouvrir une route prompte et sûre +vers le monde supérieur. Mais un moment de +réflexion suffit pour me montrer combien il serait +bas et honteux de profiter de tant de dévouement +pour l'entraîner hors d'un pays et +d'une famille où j'avais été reçu avec tant d'hospitalité, +vers un autre monde qui lui serait si +antipathique. Je prévoyais bien aussi que, malgré +son amour platonique et spirituel, je ne pourrais +renoncer à l'affection plus humaine d'une +compagne moins élevée au-dessus de moi. À ce +sentiment de mes devoirs envers la Gy s'unissait +le sentiment de mes devoirs envers mon +pays. Pouvais-je me hasarder à introduire dans +le monde supérieur un être doué d'un pouvoir +si terrible, qui pouvait d'un seul mouvement +de sa baguette réduire en moins d'une heure la +ville de New-York et son glorieux Koom-Posh +en une pincée de cendres? Si je lui enlevais sa +baguette, sa science lui permettrait facilement +d'en construire une autre; et tout son corps +était chargé des éclairs mortels qui armaient +la légère machine. Si redoutable aux cités et +aux populations du monde supérieur, pourrait-elle +être pour moi une compagne convenable, +au cas où son affection serait sujette au changement +ou empoisonnée par la jalousie? Ces +pensées, qu'il me faut tant de mots pour exprimer, +passèrent rapidement dans mon esprit et +décidèrent ma réponse.</p> + +<p>—Zee,—dis-je de la voix la plus douce que +je pus trouver, et pressant avec respect mes +lèvres sur cette main dans l'étreinte de laquelle +disparaissait ma main captive,—Zee, je ne puis +trouver de mots pour vous dire combien je suis +touché et honoré par un amour si désintéressé +et si prêt à tous les sacrifices. Ma meilleure réponse +sera une entière franchise. Chaque pays +a ses habitudes. Les habitudes du vôtre ne me +permettent pas de vous épouser; celles de mon +pays sont également opposées à une union entre +des races si différentes. D'autre part, bien que +je ne manque pas de courage parmi les miens, +ou au milieu des dangers qui me sont familiers, +je ne puis, sans un frisson d'horreur, penser à +construire notre demeure nuptiale dans un si +horrible chaos, où tous les éléments, le feu, +l'eau, et les gaz méphitiques sont en guerre les +uns contre les autres; où, tandis que vous seriez +occupée à fendre des rochers ou à verser +du vril dans les lampes, je serais dévoré par un +krek, que vos opérations auraient fait sortir de +son repaire. Moi, simple Tish, je ne mérite pas +l'amour d'une Gy si brillante, si docte, si puissante +que vous. Non, je ne mérite pas cet amour, +car je ne puis y répondre.</p> + +<p>Zee laissa tomber ma main, se redressa, et se +détourna pour cacher son émotion; puis elle +glissa sans bruit vers la porte et se retourna +sur le seuil. Tout à coup et comme saisie d'une +nouvelle pensée, elle revint vers moi et me dit +tout bas:—</p> + +<p>—Tu m'as dit que tu me parlerais avec une +entière franchise. Réponds donc avec une entière +franchise à cette question: Si tu ne peux +m'aimer, en aimes-tu une autre?</p> + +<p>—Certainement non.</p> + +<p>—Tu n'aimes pas la sœur de Taë?</p> + +<p>—Je ne l'avais jamais vue avant hier au soir.</p> + +<p>—Ce n'est pas une réponse. L'amour est plus +prompt que le vril. Tu hésites. Ne crois pas +que la jalousie seule me pousse à t'avertir. +Si la fille du Tur te déclare son amour.... si +dans son ignorance elle confie à son père une +préférence qui puisse lui faire supposer qu'elle +te courtisera, il n'aura pas d'autre choix que +de demander ta destruction immédiate, puisqu'il +est chargé de veiller au bien de la communauté, +qui ne peut permettre à une fille des +Vril-ya de s'unir à un fils des Tish-a, par un +mariage qui ne se borne pas à l'union des âmes. +Hélas! il n'y aurait plus alors d'espoir pour +toi. Elle n'a pas des ailes assez fortes pour t'emporter +dans les airs; elle n'est pas assez savante +pour te créer une demeure dans les déserts. +Crois-moi, mon amitié seule parle et non ma +jalousie.</p> + +<p>Sur ces mots, Zee me quitta. En me rappelant +ses paroles je perdis toute idée de succéder au +trône des Vril-ya, j'oubliai toutes les réformes +politiques, sociales et morales que je voulais introduire +comme Monarque Absolu.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXVI" id="XXVI"></a>XXVI.</h2> + + +<p>Après ma conversation avec Zee, je tombai +dans une profonde mélancolie. La curiosité avec +laquelle j'avais étudié jusque-là la vie et les +habitudes de ce peuple merveilleux cessa tout +à coup. Je ne pouvais chasser de mon esprit +l'idée que j'étais au milieu d'une race qui, tout +aimable et toute polie qu'elle fût, pouvait me détruire +d'un instant à l'autre sans scrupule et +sans remords. La vie pacifique et vertueuse d'un +peuple qui m'avait d'abord paru auguste, par +son contraste avec les passions, les luttes et les +vices du monde supérieur, commençait à m'oppresser, +à me paraître ennuyeuse et monotone. +La sereine tranquillité de l'atmosphère +même me fatiguait. J'avais envie de voir un +changement, fût-ce l'hiver, un orage, ou l'obscurité. +Je commençais à sentir que quels que +soient nos rêves de perfectibilité, nos aspirations +impatientes vers une sphère meilleure, +plus haute, plus calme, nous, mortels du monde +supérieur, nous ne sommes pas faits pour jouir +longtemps de ce bonheur même que nous rêvons +et auquel nous aspirons.</p> + +<p>Dans cette société des Vril-ya, c'était chose +merveilleuse de voir comment ils avaient réussi +à unir et à mettre en harmonie, dans un seul système, +presque tous les objets que les divers philosophes +du monde supérieur ont placés devant +les espérances humaines, comme l'idéal d'un +avenir chimérique. C'était un état dans lequel la +guerre, avec toutes ses calamités, était impossible, +un état dans lequel la liberté de tous et de +chacun était assurée au suprême degré, sans une +seule de ces animosités qui, dans notre monde, +font dépendre la liberté des luttes continuelles +des partis hostiles. Ici, la corruption qui avilit +nos démocraties était aussi inconnue que les +mécontentements qui minent les trônes de nos +monarchies. L'égalité n'était pas un nom, mais +une réalité. Les riches n'étaient pas persécutés, +parce qu'ils n'étaient pas enviés. Ici, ces problèmes +sur les labeurs de la classe ouvrière, encore +insolubles dans notre monde et qui créent +tant d'amertume entre les différentes classes, +étaient résolus par le procédé le plus simple: ils +n'avaient pas de classe ouvrière distincte et séparée. +Les inventions mécaniques, construites sur +des principes qui déjouaient toutes nos recherches, +mues par un moteur infiniment plus puissant +et plus gouvernable que tout ce que nous +avons pu obtenir de la vapeur ou de l'électricité, +aidées par des enfants dont les forces n'étaient +jamais excédées, mais qui aimaient leur travail +comme un jeu et une distraction, suffisaient à +créer une richesse publique si bien employée au +bien commun que jamais un murmure ne se +faisait entendre. Les vices qui corrompent +nos grandes villes n'avaient ici aucune prise. Les +amusements abondaient, mais ils étaient tous +innocents. Aucune fête ne poussait à l'ivresse, +aux querelles, aux maladies. L'amour existait +avec toutes ses ardeurs, mais il était fidèle dès +qu'il était satisfait. L'adultère, le libertinage, la +débauche étaient des phénomènes si inconnus +dans cet État, que pour trouver même les noms qui +les désignaient on eût été obligé de remonter à +une littérature hors d'usage, écrite il y a plusieurs +milliers d'années. Ceux qui ont étudié sur +notre terre les théories philosophiques savent +que tous ces écarts étranges de la vie civilisée ne +font que donner un corps à des idées qui ont été +étudiées, mises aux voix, ridiculisées, contestées, +essayées quelquefois d'une façon partielle, et +consignées dans des œuvres d'imagination, mais +qui ne sont jamais arrivées à un résultat pratique. +Le peuple que je décris ici avait fait bien +d'autres progrès vers la perfection idéale. Descartes +a cru sérieusement que la vie de l'homme +sur cette terre pouvait être prolongée, non jusqu'à +atteindre ici-bas une durée éternelle, mais +jusqu'à ce qu'il appelle l'âge des patriarches, +qu'il fixait modestement entre cent et cent cinquante +ans. Eh bien! ce rêve des sages s'accomplissait +ici, était même dépassé; car la vigueur +de l'âge mûr se prolongeait même au delà de la +centième année. Cette longévité était accompagnée +d'un bienfait plus grand que la longévité +même, celui d'une bonne santé inaltérable. +Les maladies qui frappent notre race étaient +facilement guéries par le savant emploi de cette +force naturelle, capable de donner la vie et de +l'ôter, qui est inhérente au vril. Cette idée +n'est pas inconnue sur la terre, bien qu'elle n'ait +guère été professée que par des enthousiastes ou +des charlatans et qu'elle ne repose que sur les +notions confuses du mesmérisme, de la force +odique, etc. Laissant de côté l'invention presque +insignifiante des ailes, qu'on a essayées sans +jamais réussir depuis l'époque mythologique, je +passe à cette question délicate posée depuis peu +comme essentielle au bonheur de l'humanité, +par les deux influences les plus turbulentes et +les plus puissantes de ce monde, la Femme et la +Philosophie. Je veux dire, les Droits de la +Femme.</p> + +<p>Les jurisconsultes s'accordent à prétendre +qu'il est inutile de discuter des droits là où il +n'existe pas une force suffisante pour les faire +valoir; et sur terre, pour une raison ou pour +l'autre, l'homme, par sa force physique, par +l'emploi des armes offensives ou défensives, peut +généralement, quand les choses en viennent à +une lutte personnelle, maîtriser la femme. Mais +parmi ce peuple il ne peut exister aucun doute +sur les droits de la femme, parce que, comme +je l'ai déjà dit, la Gy est plus grande et plus +forte que l'An; sa volonté est plus résolue, et la +volonté étant indispensable pour la direction du +vril, elle peut employer sur l'An, plus fortement +que l'An sur elle, les mystérieuses forces que +l'art emprunte aux facultés occultes de la nature. +Ainsi tous les droits que nos philosophes +féminins sur la terre cherchent à obtenir sont +accordés comme une chose toute naturelle dans +cet heureux pays. Outre cette force physique, +les Gy-ei ont, du moins dans leur jeunesse, un +vif désir d'acquérir les talents et la science et, +en cela, elles sont supérieures aux Ana; c'est +donc à elles qu'appartiennent les étudiants, les +professeurs, en un mot la portion instruite de la +population.</p> + +<p>Naturellement, comme je l'ai fait voir, les +femmes établissent dans ce pays leur droit de +choisir et de courtiser leur époux. Sans ce privilège, +elles mépriseraient tous les autres. Sur +terre nous craindrions, non sans raison, qu'une +femme, après nous avoir ainsi poursuivi et +épousé, ne se montrât impérieuse et tyrannique. +Il n'en est pas de même des Gy-ei: une fois +mariées elles suspendent leurs ailes, et aucun +poète ne pourrait arriver à dépeindre une compagne +plus aimable, plus complaisante, plus +docile, plus sympathique, plus oublieuse de sa +supériorité, plus attachée à étudier les goûts +et les caprices relativement frivoles de son +mari. Enfin parmi les traits caractéristiques +qui distinguent le plus les Vril-ya de notre +humanité, celui qui contribue le plus à la +paix de leur vie et au bien-être de la communauté, +c'est la croyance universelle à une +Divinité bienfaisante et miséricordieuse, et à +l'existence d'une vie future auprès de laquelle +un siècle ou deux sont des moments trop courts +pour qu'on les perde à des pensées de gloire, +de puissance, ou d'avarice; une autre croyance +ajoute à leur bonheur: persuadés qu'ils ne peuvent +connaître de la Divinité que Sa bonté suprême, +du monde futur que son heureuse existence, +leur raison leur interdit toute discussion +irritante sur des questions insolubles. Ils assurent +ainsi à cet État situé dans les entrailles +de la terre, ce qu'aucun État ne possède à la +clarté des astres, toutes les bénédictions et les +consolations d'une religion, sans aucun des +maux, sans aucune des calamités qu'engendrent +les guerres de religion.</p> + +<p>Il est donc incontestable que l'existence des +Vril-ya est, dans son ensemble, infiniment plus +heureuse que celle des races terrestres, et que, +réalisant les rêves de nos philanthropes les plus +hardis, elle répond presque à l'idée qu'un poète +pourrait se faire de la vie des anges. Et cependant +si on prenait un millier d'êtres humains, +les meilleurs et les plus philosophes qu'on puisse +trouver à Londres, à Paris, à Berlin, à New-York, +et même à Boston, et qu'on les plaçât +au milieu de cette heureuse population, je suis +persuadé qu'en moins d'une année ils y mourraient +d'ennui, ou essayeraient une révolution +par laquelle ils troubleraient la paix de la communauté +et se feraient réduire en cendres à la +requête du Tur.</p> + +<p>Assurément je ne veux pas glisser dans ce +récit quelque sotte satire contre la race à laquelle +j'appartiens. J'ai au contraire tâché de +faire comprendre que les principes qui régissent +le système social des Vril-ya l'empêchent de +produire ces exemples de grandeur humaine +qui remplissent les annales du monde supérieur. +Dans un pays où on ne fait pas la guerre, +il ne peut y avoir d'Annibal, de Washington, de +Jackson, de Sheridan. Dans un État où tout le +monde est si heureux qu'on ne craint aucun +danger et qu'on ne désire aucun changement, +on ne peut voir ni Démosthène, ni Webster, ni +Sumner, ni Wendel Holmes, ni Butler. Dans +une société où l'on arrive à un degré de moralité +qui exclut les crimes et les douleurs, d'où +la tragédie tire les éléments de la crainte et de +la pitié, où il n'y a ni vices, ni folies, auxquels +la comédie puisse prodiguer les traits de sa +satire comique, un tel pays perd toute chance +de produire un Shakespeare, un Molière, une +Mrs. Beecher Stowe. Mais si je ne veux pas critiquer +mes semblables en montrant combien les +motifs, qui stimulent l'activité et l'ambition des +individus dans une société de luttes et de discussions, +disparaissent ou s'annulent dans une +société qui tend à assurer à ses citoyens une félicité +calme et innocente qu'elle présume être l'état +des puissances immortelles; je n'ai pas non +plus l'intention de représenter la république des +Vril-ya comme la forme idéale de la société politique, +vers laquelle doivent tendre tous nos +efforts. Au contraire, c'est parce que nous avons +si bien combiné, à travers les siècles, les éléments +qui composent un être humain, qu'il nous +serait tout à fait impossible d'adopter la manière +de vivre des Vril-ya, ou de régler nos passions +d'après leur façon de penser; c'est pour cela que +je suis arrivé à cette conviction: Ce peuple, qui +non seulement a appartenu à notre race, mais +qui, d'après les racines de sa langue, me paraît +descendre de quelqu'un des ancêtres de la +grande famille Aryenne, source commune de +toutes les civilisations de notre monde; ce peuple +qui, d'après ses traditions historiques et mythologiques, +a passé par des transformations qui +nous sont familières, forme maintenant une espèce +distincte avec laquelle il serait impossible +à toute race du monde supérieur de se mêler. +Je crois de plus que, s'ils sortaient jamais des entrailles +de la terre, suivant l'idée traditionnelle +qu'ils se font de leur destinée future, ils détruiraient +pour la remplacer la race actuelle des +hommes.</p> + +<p>Mais, dira-t-on, puisque plus d'une Gy avait +pu concevoir un caprice pour un représentant +aussi médiocre que moi de la race humaine, dans +le cas où les Vril-ya apparaîtraient sur la terre, +nous pourrions être sauvés de la destruction +par le mélange des races. Tel espoir serait téméraire. +De semblables mésalliances seraient aussi +rares que les mariages entre les émigrants Anglo-Saxons +et les Indiens Peaux-Rouges. D'ailleurs, +nous n'aurions pas le temps de nouer des relations +familières. Les Vril-ya, en sortant de dessous +terre, charmés par l'aspect d'une terre +éclairée par le soleil, commenceraient par la +destruction, s'empareraient des territoires déjà +cultivés, et détruiraient sans scrupules tous les +habitants qui essayeraient de résister à leur invasion. +Quand je considère leur mépris pour les +institutions du Koom-Posh, ou gouvernement +populaire, et la valeur de mes bien-aimés compatriotes, +je crois que si les Vril-ya apparaissaient +d'abord en Amérique, et ils n'y manqueraient +pas, puisque c'est la plus belle partie du +monde habitable, et disaient: «Nous nous emparons +de cette portion du globe; citoyens du +Koom-Posh, allez-vous-en et faites place pour le +développement de la race des Vril-ya,» mes +braves compatriotes se battraient, et au bout +d'une semaine il ne resterait plus un seul +homme qui pût se rallier au drapeau étoilé et +rayé des États-Unis.</p> + +<p>Je voyais fort peu Zee, excepté aux repas, +quand la famille se réunissait, et elle était alors +silencieuse et réservée. Mes craintes au sujet +d'une affection que j'avais si peu cherchée et +que je méritais si peu se calmaient, mais mon +abattement augmentait de jour en jour. Je mourais +d'envie de revenir au monde supérieur; mais +je me mettais en vain l'esprit à la torture pour +trouver un moyen. On ne me permettait jamais +de sortir seul, de sorte que je ne pouvais même +visiter l'endroit par lequel j'étais descendu, pour +voir s'il ne me serait pas possible de remonter +dans la mine. Je ne pouvais pas même descendre +de l'étage où se trouvait ma chambre, pendant +les Heures Silencieuses, quand tout le monde +dormait. Je ne savais pas commander à l'automate +qui, cruelle ironie, se tenait à mes ordres, +debout contre le mur; je ne connaissais +pas les ressorts par lesquels on mettait en mouvement +la plate-forme qui servait d'escalier. On +m'avait volontairement caché tous ces secrets. +Oh! si j'avais pu apprendre à me servir des +ailes, dont les enfants se servaient si bien, j'aurais +pu m'enfuir par la fenêtre, arriver aux +rochers, et m'enlever par le gouffre dont les +parois verticales refusaient de supporter un pas +humain.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXVII" id="XXVII"></a>XXVII.</h2> + + +<p>Un jour, pendant que j'étais seul à rêver tristement +dans ma chambre, Taë entra par la +fenêtre et vint s'asseoir près de moi. J'étais toujours +heureux des visites de cet enfant, dans +la société duquel je me sentais moins humilié +que dans celle des Ana, dont les études étaient +plus complètes et l'intelligence plus mûre. +Comme on me permettait de sortir avec lui et +que je désirais revoir l'endroit par lequel j'étais +descendu dans le monde souterrain, je me hâtai +de lui demander s'il avait le temps de m'accompagner +dans une promenade à la campagne. Sa +physionomie me parut plus sérieuse que de coutume, +quand il me répondit:—</p> + +<p>—Je suis venu vous chercher.</p> + +<p>Nous fûmes bientôt dans la rue et nous n'étions +pas loin de la maison, quand nous rencontrâmes +cinq ou six jeunes Gy-ei, qui revenaient +des champs, avec des corbeilles pleines +de fleurs, et chantaient en chœur en marchant. +Une jeune Gy chante plus qu'elle ne parle. +Elles s'arrêtèrent en nous voyant, s'approchèrent +de Taë avec une gaieté familière, et de +moi avec cette galanterie polie qui distingue les +Gy-ei dans leurs rapports avec le sexe faible.</p> + +<p>Et je puis dire ici que, malgré la franchise +de la Gy quand elle courtise un An, rien dans +ses manières ne peut être comparé aux manières +libres et bruyantes de ces jeunes Anglo-Saxonnes, +auxquelles on accorde l'épithète distinguée +de <i>fast</i> (à la mode), vis-à-vis des jeunes gens pour +lesquels elles ne professent pas le moindre +amour. Non: la conduite des Gy-ei envers les +Ana en général ressemble beaucoup à celle des +hommes très bien élevés, dans les salons de notre +monde supérieur, envers une femme qu'ils respectent, +mais à laquelle ils ne font pas la cour; +respectueux, complimenteurs, d'une politesse exquise, +ce que l'on peut appeler chevaleresques.</p> + +<p>Sans doute je fus un peu embarrassé par les +nombreuses politesses par lesquelles ces jeunes +et courtoises Gy-ei s'adressaient à mon amour-propre. +Dans le monde d'où je venais, un +homme se serait trouvé offensé, traité avec +ironie, et <i>blagué</i> (si un mot d'argot aussi vulgaire +peut être employé sur l'autorité des romanciers +populaires qui s'en servent aussi librement), +quand une jeune Gy fort jolie me fit +compliment sur la fraîcheur de mon teint, une +autre sur le choix des couleurs de mes vêtements, +une troisième, avec un timide sourire, +sur les conquêtes que j'avais faites à la soirée +d'Aph-Lin. Mais je savais déjà que de tels propos +étaient ce que les Français appellent des +banalités, et ne signifiaient, dans la bouche +des jeunes filles, que le désir de déployer cette +aimable galanterie que sur la terre la tradition +et une coutume arbitraire ont réservée au sexe +mâle. Et, de même que, chez nous, une jeune +fille bien élevée et habituée à de pareils compliments, +sent qu'elle ne peut sans inconvenance +y répondre ou en paraître trop charmée, de +même moi, qui avais appris les bonnes manières +chez un des Ministres de ce peuple, je ne pus +que sourire et prendre un air gracieux en repoussant +avec timidité les compliments dont on +m'accablait. Pendant que nous causions ainsi, +la sœur de Taë nous avait aperçus, paraît-il, +d'une des chambres supérieures du Palais Royal, +car elle arriva bientôt près de nous de toute la +vitesse de ses ailes.</p> + +<p>Elle s'approcha de moi et me dit, avec cette +inimitable déférence, que j'ai appelée chevaleresque, +et pourtant avec une certaine brusquerie +de ton que Sir Philip Sidney aurait traitée de +rustique dans la bouche d'une personne qui +s'adressait au sexe faible:—</p> + +<p>—Pourquoi ne venez-vous jamais nous voir?</p> + +<p>Pendant que je délibérais sur la réponse à faire +à cette question inattendue, Taë dit promptement +et d'un ton sévère:—</p> + +<p>—Ma sœur, tu oublies que l'étranger est +du même sexe que moi. Il n'est pas convenable +pour nous, si nous voulons conserver notre réputation +et notre modestie, de nous abaisser à +courir après ta société.</p> + +<p>Ce discours fut reçu avec des marques d'approbation +par toutes les Gy-ei présentes; mais +la sœur de Taë parut déconcertée. Pauvre +enfant!.... et une Princesse encore!</p> + +<p>En ce moment une ombre passa entre le groupe +et moi; en me retournant, je vis le magistrat +principal s'avancer vers moi de ce pas tranquille +et majestueux particulier aux Vril-ya. En le +regardant, je fus saisi de la même terreur que +lors de ma première rencontre avec lui. Sur son +front, dans ses yeux, il y avait ce même je ne +sais quoi indéfinissable qui me faisait reconnaître +en lui une race qui devait être fatale à la nôtre; +cette même expression étrange de sérénité +exempte de tous les soucis et de toutes les passions +ordinaires; on y lisait la conscience d'un +pouvoir suprême et ce mélange de pitié et d'inflexibilité +qu'on trouve chez un juge qui prononce +un arrêt. Je frissonnai et, m'inclinant, je serrai le +bras de Taë et m'éloignai sans rien dire. Le Tur +se plaça sur notre chemin, me regarda un instant +sans parler, puis tourna tranquillement ses +regards vers sa fille, et, avec un salut grave adressé +à elle et aux autres Gy-ei, passa au milieu du +groupe et s'éloigna sans avoir prononcé un mot.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXVIII" id="XXVIII"></a>XXVIII.</h2> + + +<p>Quand Taë et moi nous fûmes seuls sur la +grande route qui s'étend entre la cité et le gouffre +par lequel j'étais descendu dans ce monde privé +de la clarté du soleil et des étoiles, je dis à demi-voix:—</p> + +<p>—Mon cher enfant, mon ami, il y a dans la +physionomie de votre père quelque chose qui +m'effraye. Il me semble voir la mort en contemplant +sa sereine tranquillité.</p> + +<p>Taë ne répondit pas tout de suite. Il semblait +agité et paraissait se demander par quels mots +il pourrait m'adoucir une mauvaise nouvelle.</p> + +<p>—Personne ne craint la mort parmi les +Vril-ya,—dit-il enfin.—La craignez-vous?</p> + +<p>—La crainte de la mort est innée dans l'âme +des hommes de ma race. Nous pouvons en +triompher à la voix du devoir, de l'honneur, ou +de l'amour. Nous pouvons mourir pour une +vérité, pour notre patrie, pour ceux qui nous +sont plus chers que nous-mêmes. Mais, si la mort +me menace ici, maintenant, où sont les motifs +qui peuvent contrebalancer la terreur qui accompagne +l'idée de la séparation du corps et de +l'âme?</p> + +<p>Taë parut surpris, et sa voix était pleine de +tendresse quand il me répondit:—</p> + +<p>—Je rapporterai à mon père ce que vous +venez de me dire. Je le supplierai d'épargner +votre vie.</p> + +<p>—Il a donc décrété ma mort?</p> + +<p>—C'est la faute ou la folie de ma sœur,—dit +Taë, avec quelque pétulance.—Elle a parlé +ce matin à mon père, et après leur conversation, +il m'a fait appeler, comme chef des enfants +chargés de détruire les êtres qui menacent la +communauté, et il m'a dit: «Prends ta baguette +de vril, et va chercher l'étranger qui t'est devenu +cher. Que sa fin soit prompte et exempte de +douleur.»</p> + +<p>—Et,—dis-je en tremblant et en m'éloignant +de l'enfant,—c'est donc pour m'assassiner que +vous m'avez emmené à la campagne? Non, je ne +puis le croire. Je ne puis vous croire capable +d'un tel crime!</p> + +<p>—Ce n'est pas un crime de tuer ceux qui +menacent les intérêts de l'État; ce serait un +crime de détruire le moindre petit insecte qui +ne nous ferait aucun mal.</p> + +<p>—Si vous voulez dire que je menace les intérêts +de l'État parce que votre sœur m'honore de +cette sorte de préférence qu'un enfant peut montrer +pour un jouet singulier, il n'est pas nécessaire +pour cela de me tuer. Laissez-moi retourner +vers le peuple que j'ai quitté, par le gouffre +qui m'a permis d'entrer dans votre monde. Avec +un peu d'aide de votre part, j'en puis venir à +bout. Grâce à vos ailes vous pourrez attacher +la corde, que vous avez sans doute gardée, au +rocher qui m'a servi pour descendre. Faites +cela, je vous en prie; aidez-moi à remonter à +l'endroit d'où je suis venu, et je disparaîtrai +de votre monde pour toujours et aussi sûrement +que si j'étais mort.</p> + +<p>—Le gouffre par lequel vous êtes descendu?.... +Regardez; nous sommes juste à l'endroit +où il s'ouvrait. Que voyez-vous?.... Le roc +solide et compact. Le gouffre a été fermé par les +ordres d'Aph-Lin, aussitôt que des rapports +furent établis entre vous et lui, pendant votre +sommeil, et qu'il apprit de votre propre bouche +ce qu'est le monde d'où vous veniez. Ne vous +souvenez-vous pas du jour où Zee me pria de ne +pas vous questionner sur vous-même ou sur +votre pays? En vous quittant, ce jour-là, Aph-Lin +m'aborda et me dit: «Il ne faut laisser aucun +chemin ouvert entre le monde de l'étranger et +le nôtre, ou les malheurs et les chagrins du +sien pourraient descendre parmi nous. Prends +avec toi les enfants de ta bande, frappez les +parois de la caverne de vos baguettes de vril +jusqu'à ce que la chute des rochers ferme toute +issue par laquelle la clarté de nos lampes puisse +être aperçue.»</p> + +<p>Pendant que l'enfant parlait, je regardais +avec effroi les rocs noirs qui se dressaient devant +mes yeux.</p> + +<p>D'énormes masses irrégulières de granit, +montrant par des taches de feu où elles avaient +été frappées, s'élevaient du sol à la voûte de la +caverne, pas une crevasse!</p> + +<p>—Tout espoir est donc perdu,—murmurai-je +en m'asseyant sur le bord de la route,—et +je ne reverrai plus le soleil.</p> + +<p>Je me couvris la figure de mes deux mains +et je priai Celui dont j'avais si souvent oublié la +présence sous ce ciel qui manifeste sa puissance. +Je sentis qu'il était présent dans les profondeurs +de la terre et au milieu du monde des tombeaux. +Je relevai les yeux, calmé et fortifié par +ma prière, et, regardant l'enfant avec un tranquille +sourire, je lui dis:—</p> + +<p>—Si tu dois me tuer, frappe maintenant.</p> + +<p>Taë secoua doucement la tête.</p> + +<p>—Non,—dit-il,—l'ordre de mon père n'est +pas si absolu qu'il ne me laisse aucun choix. Je +lui parlerai et peut-être pourrai-je te sauver. +Quelle étrange chose que tu aies cette crainte +de la mort que nous pensions être le partage des +êtres inférieurs, auxquels la connaissance d'une +autre vie n'est pas accordée. Chez nous les +enfants même n'ont pas cette peur. Dis-moi, +mon cher Tish,—continua-t-il après un moment +de silence,—redouterais-tu moins de passer +de cette forme de vie à la forme qu'on trouve +de l'autre côté de cet instant qu'on appelle +la mort, si je t'accompagnais dans ce voyage? +Si tu le désires, je demanderai à mon père +qu'il me soit permis de te suivre. Je suis de +ceux qui doivent émigrer un jour, quand ils +seront en âge de le faire, dans un pays inconnu. +Je partirais aussi volontiers pour les régions +inconnues de l'autre monde. La Bonté Suprême +est aussi présente dans celui-là que dans celui-ci. +Où ne la trouve-t-on pas?</p> + +<p>—Enfant,—dis-je en voyant à la figure de +Taë qu'il parlait sérieusement,—tu commettrais +un crime en me tuant; mais celui que je commettrais +ne serait pas moindre si je te disais: +Donne-toi la mort. La Bonté Suprême choisit +son moment pour nous donner la vie et pour +nous la reprendre. Partons. Si après que tu +auras parlé à ton père, il décide ma mort, fais-le-moi +savoir aussitôt que tu le pourras, afin que +je puisse m'y préparer.</p> + +<p>Nous retournâmes à la ville, ne conversant +que par intervalles et à bâtons rompus. Nous +ne pouvions nous comprendre l'un l'autre et +j'éprouvais pour le bel enfant à la douce voix, +qui marchait à mes côtés, le même sentiment +qu'éprouve un condamné à mort en marchant +à côté du bourreau qui le conduit à l'échafaud.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXIX" id="XXIX"></a>XXIX.</h2> + + +<p>Vers le milieu des Heures Silencieuses, qui +forment les nuits des Vril-ya, je fus réveillé +du sommeil agité auquel je venais seulement +de m'abandonner, par une main posée sur mon +épaule. Je tressaillis; Zee était debout à mes +côtés.</p> + +<p>—Chut!—dit-elle à voix basse,—que personne +ne nous entende. Penses-tu que j'aie cessé +de veiller sur toi parce que je n'ai pu obtenir +ton amour? J'ai vu Taë. Il n'a rien obtenu de +son père qui avait déjà conféré avec les trois +sages qu'il appelle en conseil lorsque quelque +question l'embarrasse, et par leur conseil il a +ordonné que tu sois mis à mort à l'heure où le +monde se réveille. Je veux te sauver. Lève-toi +et habille-toi.</p> + +<p>En disant ces mots, Zee me montra, sur une +table près de mon lit, les vêtements que je portais +à mon arrivée et que j'avais échangés contre le +costume plus pittoresque des Vril-ya. La jeune +Gy se dirigea alors vers la fenêtre et sortit sur +le balcon, pendant que tout étonné je passais +rapidement mes vêtements. Je la rejoignis sur le +balcon; son visage était pâle et rigide. Elle me +prit par la main et me dit doucement:—</p> + +<p>—Vois comme l'art des Vril-ya a brillamment +illuminé ce monde. Demain, il sera obscur +pour moi.</p> + +<p>Sans attendre ma réponse, elle me ramena +dans la chambre, puis dans le corridor, et nous +descendîmes dans le vestibule. Nous passâmes +le long des rues désertes et de la route qui conduisait +aux rochers. Dans ce monde où il n'y a +ni jour, ni nuit, les Heures Silencieuses sont +d'une solennité inexprimable, tant la vaste étendue +illuminée par l'art des mortels est dénuée de +tout bruit, de tout signe de vie. Malgré la légèreté +de nos pas, le bruit qu'ils faisaient semblait +choquer l'oreille et troubler l'harmonie de l'universel +repos. Je devinais que Zee, sans me le +dire, s'était décidée à m'aider à retourner vers +le monde supérieur et que nous nous dirigions +vers le lieu où j'étais descendu. Son silence me +gagnait et m'empêchait de parler. Nous approchions +du gouffre. Il avait été rouvert; il ne présentait +pas, il est vrai, le même aspect qu'au +moment de ma descente, mais, au milieu du mur +massif que m'avait montré Taë, on avait frayé +un nouveau passage, et le long de ses flancs carbonisés +brillaient encore quelques étincelles; de +petits tas de cendres se refroidissaient en tombant. +Je ne pouvais cependant en levant les yeux +pénétrer l'obscurité que jusqu'à une faible hauteur; +je demeurais épouvanté, me demandant +comment je pourrais accomplir cette difficile +ascension.</p> + +<p>Zee devina ma pensée.</p> + +<p>—Ne crains rien,—dit-elle, avec un faible +sourire,—ton retour est assuré. J'ai commencé +ce travail avec les Heures Silencieuses et quand +tout le monde dormait. Sois sûr que je ne me +suis pas arrêtée jusqu'à ce que la route te fût +ouverte. Je t'accompagnerai encore un peu de +temps. Nous ne nous séparerons que lorsque tu +me diras:—Va, je n'ai plus besoin de toi.</p> + +<p>Mon cœur tressaillit de remords à ces mots.</p> + +<p>—Ah!—m'écriai-je,—que je voudrais que +tu fusses de ma race ou que je fusse de la tienne, +je ne dirais jamais: Je n'ai plus besoin de toi!</p> + +<p>—Sois béni pour ces paroles, je m'en souviendrai +quand tu seras parti,—me répondit +tendrement la Gy.</p> + +<p>Pendant ce court dialogue, Zee s'était détournée, +le corps incliné et la tête penchée sur sa +poitrine. Elle se releva alors de toute sa hauteur +et se plaça devant moi. Elle avait allumé le +cercle qui entourait sa tête et il étincelait comme +une couronne d'étoiles. Son visage, tout son +corps, et l'atmosphère environnante étaient +éclaires par la lumière de ce diadème.</p> + +<p>—Maintenant,—dit-elle,—passe tes bras autour +de moi, pour la première et la dernière fois. +Allons, courage, et attache-toi fermement à moi.</p> + +<p>Tandis qu'elle parlait, ses vêtements se gonflèrent, +ses ailes s'étendirent. Je me serrai contre +elle et elle m'emporta au travers du terrible +gouffre. La lumière étoilée de sa couronne éclairait +les ténèbres autour de nous. Le vol de la +Gy s'élevait, doux et puissant, comme celui d'un +ange qui s'envole vers le ciel emportant une âme +qu'il vient d'arracher à la mort.</p> + +<p>Enfin j'entendis à distance le murmure des +voix humaines, le bruit du travail humain. Nous +fîmes halte sur le sol d'une des galeries de la +mine, et au delà je voyais briller de loin en loin +la lumière faible et pâle des lampes de mineurs. +Je relâchai mon étreinte. La Gy m'embrassa +sur le front, avec passion, mais comme une mère +pourrait le faire, et me dit, pendant que les +larmes coulaient de ses yeux:—</p> + +<p>—Adieu pour toujours. Tu ne veux pas me +laisser entrer dans ton monde, tu ne pourras +jamais revenir dans le nôtre. Avant que les +miens aient secoué le sommeil, les rochers se seront +refermés et ne seront rouverts ni par moi, +ni par personne, avant des siècles dont on ne +peut encore prévoir le nombre. Pense à moi +quelquefois avec tendresse. Quand j'atteindrai +la vie qui s'étend au delà de cette courte portion +de la durée, je te chercherai. Là aussi, peut-être, +la place assignée à ton peuple sera séparée de +moi par des rochers et des gouffres, et peut-être +n'aurai-je plus le pouvoir de m'ouvrir un chemin +pour te retrouver comme j'en ai ouvert un +pour te perdre.</p> + +<p>Elle se tut. J'entendis le bruit de ses ailes, +semblable à celui que font les ailes du cygne, et +je vis les rayons de feu de son diadème disparaître +dans l'obscurité.</p> + +<p>Je m'assis un moment, rêvant avec tristesse; +puis je me levai et me dirigeai lentement vers +l'endroit où j'entendais des voix. Les mineurs que +je rencontrai m'étaient étrangers et d'une autre +nation que la mienne. Ils se retournèrent pour +me regarder avec quelque surprise, mais voyant +que je ne pouvais leur répondre dans leur langue, +ils se remirent à l'ouvrage et me laissèrent +passer sans plus m'inquiéter. Enfin j'arrivai à +l'ouverture de la mine, sans être troublé par +d'autres questions, si ce n'est par un surveillant +qui me connaissait et qui heureusement était +trop occupé pour causer avec moi. J'eus soin de +ne pas retourner à mon premier logement, où +je n'aurais pu échapper aux questions, et où +mes réponses auraient paru peu satisfaisantes. +Je regagnai sain et sauf mon pays, où je suis +depuis longtemps paisiblement établi; je me +lançai dans les affaires, d'où je me suis retiré, il +y a trois ans, avec une fortune raisonnable. Je +n'ai guère eu l'occasion ou la tentation de raconter +les voyages et les aventures de ma jeunesse. +J'ai été, comme tant d'autres, déçu dans +mes espérances d'amour et de bonheur domestique; +souvent, dans la solitude de mes +nuits je pense à la jeune Gy et je me demande +comment j'ai pu repousser un tel amour, de +quelques périls qu'il me menaçât, de quelques +difficultés qu'il fût entouré. Seulement, plus +je pense à un peuple qui se développe lentement +dans des régions qui s'étendent hors de +notre vue et sont regardées comme inhabitables +par les sages de notre terre, à cette +puissance qui dépasse toutes nos forces combinées, +et à ces vertus qui deviennent de plus en +plus contraires à notre vie politique et sociale, à +mesure que notre civilisation fait des progrès, +plus je prie Dieu que des siècles s'écoulent avant +l'apparition de nos inévitables destructeurs. +Cependant mon médecin m'ayant dit franchement +que j'étais atteint d'une maladie qui, sans +me faire beaucoup souffrir, sans me faire sentir +ses progrès, peut à tout moment m'être fatale, +j'ai cru que mon devoir envers mes semblables +m'obligeait à écrire ce récit pour les avertir de +la venue de la Race Future.</p> + +<h1>FIN.</h1> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La race future, by Edward Bulwer Lytton + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RACE FUTURE *** + +***** This file should be named 28412-h.htm or 28412-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/8/4/1/28412/ + +Produced by Pierre Lacaze and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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