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diff --git a/28412-h/28412-h.htm b/28412-h/28412-h.htm new file mode 100644 index 0000000..ac21bba --- /dev/null +++ b/28412-h/28412-h.htm @@ -0,0 +1,8345 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="en" lang="en"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> + <title> + The Project Gutenberg eBook of La race future, by Edward Bulwer, Lord Lytton. + </title> + <style type="text/css"> +body { + margin-left: 10%; + margin-right: 10%; +} + + h1,h2,h3,h4,h5,h6 { + text-align: center; /* all headings centered */ + clear: both; +} + +p { + margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; +} + +hr { + width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; +} + +.center {text-align: center;} + +.smcap {font-variant: small-caps;} + +/* Footnotes */ +.footnotes {border: dashed 1px;} + +.footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;} + +.footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;} + +.fnanchor { + vertical-align: super; + font-size: .8em; + text-decoration: + none; +} + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of La race future, by Edward Bulwer Lytton + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La race future + +Author: Edward Bulwer Lytton + +Commentator: Raoul Frary + +Release Date: March 25, 2009 [EBook #28412] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RACE FUTURE *** + + + + +Produced by Pierre Lacaze and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<h1>EDWARD BULWER, LORD LYTTON.</h1> + +<h1>LA RACE FUTURE.</h1> + +<h3>PRÉFACE PAR</h3> + +<h2>RAOUL FRARY.</h2> + +<h4>PARIS</h4> + +<h3>E. DENTU, ÉDITEUR</h3> + +<h3>LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES</h3> + +<h4>3, PLACE DE VALOIS, PALAIS-ROYAL</h4> + +<h4>1888</h4> + +<h4>DÉDIÉ À MAX MÜLLER EN TÉMOIGNAGE DE RESPECT ET D'ADMIRATION.</h4> + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h1><a name="PREFACE" id="PREFACE"></a>PRÉFACE.</h1> + + +<p>Le livre que nous avons sous les yeux est +bien un roman, mais ce n'est pas un roman +comme les autres, car l'auteur s'est proposé +de nous raconter non ce qui aurait pu arriver +hier, ou autrefois, mais ce qui pourrait +bien arriver dans quelques siècles. Les mœurs +qu'il dépeint ne sont pas les nôtres, ni celles +de nos ancêtres, mais celles de nos descendants. +Il imagine bien une petite fable à la +Jules Verne, et feint de supposer que la +«Race future» existe dès maintenant sous +terre et n'attend, pour paraître à la lumière +du soleil et pour nous exterminer, que l'heure +où elle trouvera son habitation actuelle trop +étroite. Mais cet artifice de narration ne +trompe personne, et il est évident que +Bulwer Lytton a voulu nous donner une idée +de la façon de vivre et de penser de nos +arrière-neveux.</p> + +<p>C'est là une ambition légitime, quoique +l'entreprise soit singulièrement hardie. Il est +permis de chercher à deviner ce que l'avenir +réserve à notre espèce. On connaît le chemin +qu'elle a parcouru; on peut dire où elle va. +Sans doute on risque fort de se tromper, +mais un romancier ne répond pas de l'exactitude +de ses tableaux et de ses récits; on ne +lui demande qu'un peu de vraisemblance. +Quelquefois même on est moins exigeant et +l'on se contente d'être amusé. <i>Les Voyages +de Gulliver</i> manquent absolument de vraisemblance, +ce qui ne les empêche pas d'être +un chef-d'œuvre souvent imité, jamais égalé. +Il est vrai que les fictions de Swift ne sont +que des vérités déguisées et grossies, et qu'il +a écrit sous une forme divertissante la plus +amère satire qu'on ait jamais faite d'un +peuple, d'un siècle, et même du genre +humain.</p> + +<p>L'auteur de la «Race future» a dû penser +à son illustre devancier, car son héros est, +chez les hommes du vingt-cinquième ou du +trentième siècle, ce que Gulliver lui-même +est chez les chevaux du pays des Houyhnms, +le représentant d'une civilisation inférieure, +un barbare ignorant et corrompu en excursion +chez les sages. Il y a seulement cette +différence que les chevaux de Swift ne sont +que vertueux et heureux, tandis que les +«Vril-ya» de Bulwer sont, en outre, fort +savants. La vertu et le bonheur ne nous +donneraient plus l'idée d'une supériorité +complète si l'on n'y joignait une grande +puissance industrielle fondée sur une connaissance +approfondie des secrets de la +nature. Le monde a marché, depuis le temps +de la reine Anne, et on ne se moque plus +des émules de Newton; c'est au contraire +sur eux que l'on compte pour changer la face +des choses.</p> + +<p>Mais il est bien malaisé d'imaginer des +hommes infiniment plus savants que nous: +les grandes découvertes ne se devinent qu'à +moitié. Il est, au contraire, facile d'imaginer +des hommes meilleurs que nous; les modèles +abondent sous nos yeux, et le peintre de +l'idéal trouve dans la réalité tous les éléments +du tableau qu'il veut tracer. Quand Bulwer +suppose que nos descendants seront maîtres +d'un agent infiniment plus subtil et plus fort +que l'électricité, et qu'ils auront perfectionné +l'art de construire des automates jusqu'à +peupler leurs habitations de domestiques en +métal, on est tenté de le trouver bien téméraire. +Mais quand il nous montre une société +où la guerre est inconnue, où personne n'est +pauvre, ni avide de richesses, ni ambitieux, +où l'on ne sait ce que c'est qu'un malfaiteur, +nous demeurons tous d'accord que c'est là +une société parfaite. Malheureusement l'auteur +ne prouve pas que les merveilleux +progrès scientifiques qu'il est permis d'espérer +doivent avoir pour conséquence un +progrès non moins admirable de la moralité +humaine, ni que les hommes soient assurés +de devenir plus raisonnables que nous quand +ils seront devenus bien plus savants.</p> + +<p>Comme un roman n'est pas une démonstration, +l'auteur n'était pas obligé de nous +persuader que les choses se passeront exactement +comme il l'admet. Il aurait d'ailleurs +pu répondre que l'humanité est libre et +qu'elle fera peut-être de sa liberté un excellent +usage. Il n'affirme pas qu'elle sera un +jour aussi raisonnable qu'il dépeint les +Vril-ya: mais cela dépend d'elle, et il +appartient aux philosophes de bien tracer le +tableau d'une idéale félicité pour l'encourager +à marcher d'un pas plus rapide dans la +voie qui y conduit.</p> + +<p>Assurément Bulwer a voulu nous représenter +un état de civilisation où les hommes +jouiraient de la plus grande somme de bonheur +que comporte leur condition mortelle; +il a voulu aussi nous apprendre quelles sont +les conditions de cet état supérieur, sur +quelles institutions et sur quelles croyances +doit être fondée la cité de ses rêves. Il a +écrit son Utopie, comme tant d'autres, +comme Platon, comme Thomas Morus, +comme Fénelon, comme Fourier. Il n'a pas +non plus échappé aux pièges où sont tombés +ses devanciers. Il n'accomplit que la moitié +de sa tâche, et nous donne bien l'idée d'une +humanité parfaitement sage, mais non d'une +humanité parfaitement heureuse.</p> + +<p>Les Vril-ya ont peu de besoins, et la +satisfaction de leurs besoins leur coûte peu +d'efforts; l'outillage de l'industrie est si perfectionné, +que le travail est réservé aux seuls +enfants. Les adultes n'ont rien à faire, pas +de luttes à soutenir, pas de dangers à éviter. +Ils se promènent; ils causent; ils se réunissent +dans des festins où règne la sobriété; ils +entendent de la musique et respirent des +parfums. Comme ils doivent s'ennuyer! Ils +n'ont ni les émotions de la guerre, ni les +plaisirs de la chasse, car ils sont trop doux +pour s'amuser à tuer des bêtes inoffensives. +Ceux d'entre eux qui ont l'esprit aventureux +peuvent fonder des colonies, mais ils ne +courent aucun risque, et, d'ailleurs, la place +finira par leur manquer. Ou bien ils s'appliquent +à inventer des machines nouvelles +et à faire avancer la science, ce qui ne doit +pas être à la portée de tout le monde, dans +une civilisation déjà si savante et si bien +outillée. Ils n'ont même pas une littérature +très florissante et sont obligés de relire les +anciens auteurs pour y trouver la peinture +des passions dont ils sont exempts, des +conflits qui ne sont plus de leur siècle. Cette +tranquillité d'âme se reflète sur leur visage +qui a quelque chose d'auguste et de surhumain, +comme le visage des dieux antiques; +ce sont des hommes de marbre. Ils ne +vivent pas.</p> + +<p>Des hommes médiocres ont pu décrire +l'enfer d'une manière saisissante; le génie +même est impuissant à donner une idée du +paradis, qu'on le place sur cette terre ou +dans une autre vie. C'est que le bonheur +suppose l'effort et la lutte: or il n'y a pas +d'effort sans obstacle, de lutte sans adversaire. +Nous ne pouvons pas, tels que nous +sommes, imaginer la félicité dans le repos +perpétuel, sans combat et sans risque, c'est-à-dire +sans le mal. Une société pourvue +d'institutions et de mœurs idéales, supprimant +ou réduisant à l'extrême le risque et le +mal, assurerait à ses membres un bonheur +que notre raison peut à la rigueur concevoir, +mais qui échappe complètement à notre imagination. +Supprimez par la pensée le chien, +le loup et le boucher; supposez un printemps +perpétuel et des prés toujours verts sous un +soleil toujours modéré: les moutons ne +nous ferons pas encore envie. Or on a beau +faire: il y a toujours dans le paradis un peu +de moutonnerie, même quand on y met +beaucoup de musique, beaucoup de parfums, +et toutes les merveilles de la mécanique.</p> + +<p>Parfois, quand nous sommes fatigués, +quand nous sommes indignés, quand nous +sommes découragés, nous rêvons un monde +meilleur, où le travail soit facile, où l'on +n'éprouve point de désir qui ne soit satisfait, +et d'où l'injustice soit rigoureusement bannie. +C'est ainsi que le matelot, las d'être ballotté +par les vagues, rêve les loisirs et la sécurité +de la terre ferme; mais dès qu'il se sera +refait, il voudra de nouveau s'embarquer: +le danger et la peine l'attirent bien vite; s'il +se résigne à ne plus quitter le sol, c'est +qu'il est vieux et usé. Quand les années +l'attacheront au rivage, il enviera le sort de +ses enfants; il enviera leurs souffrances et +leurs périls, leurs courtes joies et leurs longs +labeurs. Il rêvera encore, mais avec tristesse, +avec de poignants regrets: il rêvera au temps +où il hasardait sa vie pour conquérir ce +repos maintenant odieux.</p> + +<p>Un jour, peut-être, l'humanité, assagie et +pacifiée, se souviendra de nos siècles de lutte +et d'agitation. Alors les jeunes gens se plaindront +de n'être pas nés dans un siècle plus +troublé, de ne pouvoir dépenser leur force, +de ne point trouver d'adversaires à combattre, +d'obstacles à vaincre, d'aventures à +courir. Les hommes perfectionnés de Bulwer +porteront envie aux barbares que nous +sommes. Ils se plaindront plus justement +que Musset, d'être venus trop tard dans un +monde trop vieux.</p> + +<p>Si l'auteur de «la Race future» n'a pas +mieux réussi que ses illustres devanciers à +exciter notre enthousiasme en faveur de cet +idéal qui ne reste séduisant que quand il +reste vague, qui pâlit et s'efface dès qu'on +veut l'enfermer en des contours précis, il a +pourtant écrit un livre singulièrement intéressant, +qui amuse l'imagination et qui fait +penser. Il soulève, en passant, bien des +questions; il pose bien des problèmes: s'il +ne les résout pas toujours à notre gré, il +nous donne du moins le plaisir de voyager +rapidement à travers les idées, les systèmes, +les théories de la morale. Ajoutons que, dans +un temps où les Anglais paraissent enclins à +admirer presque exclusivement les triomphes +de la force et les exploits de la conquête, on +est heureux de voir passer dans notre langue +un livre écrit par un illustre écrivain anglais, +pour tracer et faire aimer l'image d'une +civilisation fondée sur la justice, la paix et la +fraternité.</p> + +<p>RAOUL FRARY.</p> + +<h1>LA RACE FUTURE.</h1> + +<h2><a name="I" id="I"></a>I.</h2> + + +<p>Je suis né à ***, dans les États-Unis d'Amérique. +Mes aïeux avaient émigré d'Angleterre +sous le règne de Charles II et mon grand-père +se distingua dans la Guerre de l'Indépendance. +Ma famille jouissait donc, par droit de naissance, +d'une assez haute position sociale; comme elle +était riche, ses membres étaient regardés comme +indignes de toute fonction publique. Mon père +se présenta une fois aux élections pour le Congrès: +il fut battu d'une façon éclatante par son +tailleur. Dès lors il se mêla peu de politique et +vécut surtout dans sa bibliothèque. J'étais l'aîné +de trois fils et je fus envoyé à l'âge de seize ans +dans la mère patrie, pour compléter mon éducation +littéraire et aussi pour commencer mon +éducation commerciale dans une maison de +Liverpool. Mon père mourut quelque temps après +mon vingt et unième anniversaire; j'avais de la +fortune et du goût pour les voyages et les aventures; +je renonçai donc pendant quelques années +à la poursuite du tout-puissant dollar, et je devins +un voyageur errant sur la surface de la terre.</p> + +<p>Dans l'année 18.., me trouvant à ***, je fus +invité par un ingénieur, dont j'avais fait la connaissance, +à visiter les profondeurs de la mine +de ***, dans laquelle il était employé.</p> + +<p>Le lecteur comprendra, avant la fin de ce +récit, les raisons qui m'empêchent de désigner +plus clairement ce district, et me remerciera +sans nul doute de m'être abstenu de toute description +qui pourrait le faire reconnaître.</p> + +<p>Permettez-moi donc de dire, le plus brièvement +possible, que j'accompagnais l'ingénieur +dans l'intérieur de la mine; je fus si étrangement +fasciné par ses sombres merveilles, je pris +tant d'intérêt aux explorations de mon ami, que +je prolongeai mon séjour dans le voisinage, et +descendis chaque jour dans la mine, pendant +plusieurs semaine, sous les voûtes et les galeries +creusées par l'art et par la nature dans +les entrailles de la terre. L'ingénieur était +persuadé qu'on trouverait de nouveaux filons +bien plus riches dans un nouveau puits qu'il +faisait creuser. En forant ce puits, nous arrivâmes +un jour à un gouffre dont les parois +étaient dentelées et calcinées comme si cet +abîme eût été ouvert à quelque période éloignée +par une éruption volcanique. Mon ami +s'y fit descendre dans une cage, après avoir +éprouvé l'atmosphère au moyen d'une lampe +de sûreté. Il y demeura près d'une heure. +Quand il remonta, il était excessivement pâle +et son visage présentait une expression d'anxiété +pensive, bien différente de sa physionomie ordinaire, +qui était ouverte, joyeuse et hardie.</p> + +<p>Il me dit en deux mots que la descente +lui paraissait dangereuse et ne devait conduire +à aucun résultat; puis, suspendant les travaux de +ce puits, il m'emmena dans les autres parties de +la mine.</p> + +<p>Tout le reste du jour mon ami me parut préoccupé +par une idée qui l'absorbait. Il se montrait +taciturne, contre son habitude, et il y avait +dans ses regards je ne sais quelle épouvante, +comme s'il avait vu un fantôme. Le soir, nous +étions assis seuls dans l'appartement que nous +occupions près de l'entrée de la mine, et je lui +dis:—</p> + +<p>—Dites-moi franchement ce que vous avez +vu dans le gouffre. Je suis sûr que c'est quelque +chose d'étrange et de terrible. Quoi que ce soit, +vous en êtes troublé. En pareil cas, deux têtes +valent mieux qu'une. Confiez-vous à moi.</p> + +<p>L'ingénieur essaya longtemps de se dérober à +mes questions; mais, tout en causant, il avait +recours au flacon d'eau-de-vie avec une fréquence +tout à fait inaccoutumée, car c'était un homme +très sobre, et peu à peu sa réserve cessa. Qui +veut garder son secret devrait imiter les animaux +et ne boire que de l'eau.</p> + +<p>—Je vais tout vous dire,—s'écria-t-il enfin.—Quand +la cage s'est arrêtée, je me suis trouvé +sur une corniche de rocher; au-dessous de moi, +le gouffre, prenant une direction oblique, s'enfonçait +à une profondeur considérable, dont ma +lampe ne pouvait pénétrer l'obscurité. Mais, à +ma grande surprise, une lumière immobile et +éclatante s'élevait du fond de l'abîme. Était-ce +un volcan? J'en aurais certainement senti la chaleur. +Pourtant il importait absolument à notre +commune sécurité d'éclaircir ce doute. J'examinai +les pentes du gouffre et me convainquis +que je pouvais m'y hasarder, en me servant des +anfractuosités et des crevasses du roc, du moins +pendant un certain temps. Je quittai la cage et +me mis à descendre. À mesure que je me rapprochais +de la lumière, le gouffre s'élargissait, +et je vis enfin, avec un étonnement que je ne +puis vous décrire, une grande route unie au +fond du précipice, illuminée, aussi loin que l'œil +pouvait s'étendre, par des lampes à gaz placées +à des intervalles réguliers, comme dans les rues +de nos grandes villes, et j'entendais au loin +comme un murmure de voix humaines. Je sais +parfaitement qu'il n'y a pas d'autres mineurs +que nous dans ce district. Quelles étaient donc +ces voix? Quelles mains humaines avaient pu +niveler cette route et allumer ces lampes? La +croyance superstitieuse, commune à presque +tous les mineurs, que les entrailles de la terre +sont habitées par des gnomes ou des démons +commençait à s'emparer de moi. Je frissonnais +à la pensée de descendre plus bas et de braver +les habitants de cette vallée intérieure. Je n'aurais +d'ailleurs pu le faire, sans cordes, car, de +l'endroit où je me trouvais jusqu'au fond du +gouffre, les parois du rocher étaient droites et +lisses. Je revins sur mes pas avec quelque difficulté. +C'est tout.</p> + +<p>—Vous redescendrez?</p> + +<p>—Je le devrais, et cependant je ne sais si +j'oserai.</p> + +<p>—Un compagnon fidèle abrège le voyage +et double le courage. J'irai avec vous. Nous +prendrons des cordes assez longues et assez +fortes.... et.... excusez-moi.... mais vous avez +assez bu ce soir. Il faut que nos pieds et nos +mains soient fermes demain matin.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="II" id="II"></a>II.</h2> + + +<p>Le lendemain matin les nerfs de mon ami +avaient repris leur équilibre et sa curiosité +n'était pas moins excitée que la mienne. Peut-être +l'était-elle plus: car il croyait évidemment +ce qu'il m'avait raconté, et j'en doutais beaucoup; +non pas qu'il fût capable de mentir de +propos délibéré, mais je pensais qu'il s'était +trouvé en proie à une de ces hallucinations, qui +saisissent notre imagination ou notre système +nerveux, dans les endroits solitaires et inaccoutumés, +et pendant lesquelles nous donnons des +formes au vide et des voix au silence.</p> + +<p>Nous choisîmes six vieux mineurs pour surveiller +notre descente; et, comme la cage ne +contenait qu'une personne à la fois, l'ingénieur +descendit le premier; quand il eut atteint la corniche +sur laquelle il s'était arrêté la première +fois, la cage remonta pour moi. Je l'eus bientôt +rejoint. Nous nous étions pourvus d'un bon rouleau +de corde.</p> + +<p>La lumière frappa mes yeux comme elle avait, +la veille, frappé ceux de mon ami. L'ouverture par +laquelle elle nous arrivait s'inclinait diagonalement: +cette clarté me paraissait une lumière +atmosphérique, non pas comme celle que donne +le feu, mais douce et argentée comme celle +d'une étoile du nord. Quittant la cage, nous +descendîmes, l'un après l'autre, assez facilement, +grâce aux fentes des parois, jusqu'à l'endroit +où mon ami s'était arrêté la veille; ce +n'était qu'une saillie de roc juste assez spacieuse +pour nous permettre de nous y tenir de +front. À partir de cet endroit le gouffre s'élargissait +rapidement, comme un immense entonnoir, +et je voyais distinctement, de là, la vallée, +la route, les lampes que mon compagnon m'avait +décrites. Il n'avait rien exagéré. J'entendais le +bruit qu'il avait entendu: un murmure confus et +indescriptible de voix, un sourd bruit de pas. +En m'efforçant de voir plus loin, j'aperçus dans +le lointain les contours d'un grand bâtiment. Ce +ne pouvait être un roc naturel, il était trop +symétrique, avec de grosses colonnes à la +façon des Égyptiens, et le tout brillait comme +éclairé à l'intérieur. J'avais sur moi une petite +lorgnette de poche, et je pus, à l'aide de cet instrument, +distinguer, près du bâtiment dont je +viens de parler, deux formes qui me semblaient +des formes humaines, mais je n'en étais pas sûr. +Dans tous les cas, c'étaient des êtres vivants, +car ils remuaient, et tous les deux disparurent +à l'intérieur du bâtiment. Nous nous occupâmes +alors d'attacher la corde que nous avions apportée +au rocher sur lequel nous nous trouvions, +à l'aide de crampons et de grappins, car nous +nous étions munis de tous les instruments qui +pouvaient nous être nécessaires.</p> + +<p>Nous étions presque muets pendant ce temps. +On eût dit à nous voir à l'œuvre que nous +avions peur d'entendre nos voix. Ayant assujetti +un bout de la corde de façon à le croire +solidement fixé au roc, nous attachâmes une +pierre à l'autre extrémité, et nous la fîmes +glisser jusqu'au sol, qui se trouvait à environ +cinquante pieds au-dessous. J'étais plus jeune +et plus agile que mon compagnon, et comme +dans mon enfance j'avais servi sur un navire, +cette façon de manœuvrer m'était plus familière. +Je réclamai à demi-voix le droit de descendre +le premier afin de pouvoir, une fois en bas, +maintenir le câble et faciliter la descente de mon +ami. J'arrivai sain et sauf au fond du gouffre, +et l'ingénieur commença à descendre à son tour. +Mais il n'avait pas parcouru dix pieds, que les +nœuds, que nous avions crus si solides, cédèrent; +ou plutôt le roc lui-même nous trahit et +s'écroula sous le poids; mon malheureux ami +fut précipité sur le sol et tomba à mes pieds, +entraînant dans sa chute des fragments de +rocher, dont l'un, heureusement assez petit, +me frappa et me fît perdre connaissances. Quand +je repris mes sens, je vis que mon compagnon +n'était plus qu'une masse inerte et entièrement +privée de vie. Au moment où je me +penchais sur son cadavre, plein d'affliction et +d'horreur j'entendis tout près de moi un son +étrange tenant à la fois du hennissement et du +sifflement; en me tournant d'instinct vers l'endroit +d'où partait le bruit, je vis sortir d'une +sombre fissure du rocher une tête énorme et +terrible, les mâchoires ouvertes, et me regardant +avec des yeux farouches, des yeux de +spectre affamé: c'était la tête d'un monstrueux +reptile, ressemblant au crocodile ou à l'alligator, +mais beaucoup plus grand que toutes les +créatures de ce genre que j'avais vues dans +mes nombreux voyages. D'un bond je fus debout +et me mis à fuir de toutes mes forces en descendant +la vallée. Je m'arrêtai enfin, honteux +de ma frayeur et de ma fuite et revins vers +l'endroit où j'avais laissé le corps de mon ami. +Il avait disparu; sans doute le monstre l'avait +déjà entraîné dans son antre et dévoré. La +corde et les grappins étaient encore à l'endroit +où ils étaient tombés, mais ils ne me donnaient +aucune chance de retour: comment les rattacher +en haut du rocher? Les parois étaient trop +lisses et trop abruptes pour qu'un homme y pût +grimper. J'étais seul dans ce monde étrange, +dans les entrailles de la terre.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="III" id="III"></a>III.</h2> + + +<p>Lentement et avec précaution je m'en allai +solitaire le long de la route éclairée par les +lampes, vers le bâtiment que j'ai décrit. La +route elle-même ressemblait aux grands passages +des Alpes, traversant des montagnes rocheuses +dont celle par laquelle j'étais descendu +formait un chaînon. À ma gauche et bien au-dessous +de moi, s'étendait une grande vallée, +qui offrait à mes yeux étonnés des indices évidents +de travail et de culture. Il y avait des +champs couverts d'une végétation étrange, qui +ne ressemblait en rien à ce que j'avais vu sur +la terre; la couleur n'en était pas verte, mais +plutôt d'un gris de plomb terne, ou d'un rouge +doré.</p> + +<p>Il y avait des lacs et des ruisseaux qui semblaient +enfermés dans des rives artificielles; les +uns étaient pleins d'eau claire, les autres brillaient +comme des étangs de naphte. À ma +droite, des ravins et des défilés s'ouvraient +dans les rochers; ils étaient coupés de passages, +évidemment dus au travail et bordés +d'arbres ressemblant pour la plupart à des fougères +gigantesques, au feuillage d'une délicatesse +exquise et pareil à des plumes; leur tronc +ressemblait à celui du palmier. D'autres avaient +l'air de cannes à sucre, mais plus grands et +portant de longues grappes de fleurs. D'autres +encore avaient l'aspect d'énormes champignons, +avec des troncs gros et courts, soutenant un +large dôme, d'où pendaient ou s'élançaient de +longues branches minces. Par devant, par derrière, +à côté de moi, aussi loin que l'œil pouvait +atteindre, tout étincelait de lampes innombrables. +Ce monde sans soleil était aussi brillant +et aussi chaud qu'un paysage italien à midi, +mais l'air était moins lourd et la chaleur plus +douce. Les habitations n'y manquaient pas. Je +pouvais distinguer à une certaine distance, soit +sur le bord d'un lac ou d'un ruisseau, soit sur la +pente des collines, nichés au milieu des arbres, +des bâtiments qui devaient assurément être la +demeure d'êtres humains. Je pouvais même +apercevoir, quoique très loin, des formes qui +paraissaient être des formes humaines s'agitant +dans ce paysage. Au moment où je m'arrêtais +pour regarder tout cela, je vis à ma +droite, glissant rapidement dans l'air, une sorte +de petit bateau, poussé par des voiles ayant la +forme d'ailes. Il passa et bientôt disparut derrière +les ombres d'une forêt. Au-dessus de moi +il n'y avait pas de ciel, mais la voûte d'une +grotte. Cette voûte s'élevait de plus en plus à +mesure que le passage s'élargissait, elle finissait +par devenir invisible au-dessus d'une atmosphère +de nuages qui la séparait du sol.</p> + +<p>En continuant ma route, je tressaillis tout à +coup: d'un buisson qui ressemblait à un énorme +amas d'herbes marines, mêlé d'espèces de fougères +et de plantes à larges feuilles, comme +l'aloès ou le cactus, s'élança un bizarre animal +de la taille et à peu près de la forme d'un +daim. Mais, comme après avoir bondi à quelques +pas il se retourna pour me regarder attentivement, +je m'aperçus qu'il ne ressemblait à +aucune espèce de daim connue maintenant sur +la terre, mais il me rappela aussitôt un modèle +en plâtre, que j'avais vu dans un muséum, d'une +variété de l'élan qu'on dit avoir existé avant le +déluge. L'animal ne paraissait nullement farouche, +car après m'avoir examiné un moment, il +commença à paître sans trouble et sans crainte +ce singulier herbage.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IV" id="IV"></a>IV.</h2> + + +<p>Je me trouvais alors tout à fait en vue du +bâtiment. Oui, il avait bien été élevé par des +mains humaines et creusé en partie dans un +grand rocher. J'aurais supposé au premier +coup d'œil qu'il appartenait à la première période +de l'architecture égyptienne. La façade +était ornée de grosses colonnes, s'élevant sur +des plinthes massives et surmontées de chapiteaux +que je trouvai, en les examinant de plus +près, plus ornés et plus gracieux que ne le comporte +l'architecture égyptienne. De même que +le chapiteau corinthien imite dans ses ornements +la feuille d'acanthe, le chapiteau de ces +colonnes imitait le feuillage de la végétation +qui les entourait, comme des feuilles d'aloès ou +des feuilles de fougères. À ce moment sortit du +bâtiment un être.... humain; était-ce bien un +être humain? Debout sur la grande route, il +regarda autour de lui, me vit et s'approcha. Il +vint à quelques mètres de moi; sa vue, sa présence, +me remplirent d'une terreur et d'un +respect indescriptibles, et me clouèrent au sol. +Il me rappelait les génies symboliques ou démons +qu'on trouve sur les vases étrusques, ou +que les peuples orientaux peignent sur leurs +sépulcres: images qui ont les traits de la race +humaine et qui appartiennent cependant à une +autre race. Il était grand, non pas gigantesque, +mais aussi grand qu'un homme peut l'être sans +atteindre la taille des géants.</p> + +<p>Son principal vêtement me parut consister en +deux grandes ailes, croisées sur la poitrine et tombant +jusqu'aux genoux; le reste de son costume se +composait d'une tunique et d'un pantalon d'une +étoffe fibreuse et mince. Il portait sur la tête +une sorte de tiare, parée de pierres précieuses, +et tenait à la main droite une mince baguette +d'un métal brillant, comme de l'acier poli. Mais +c'était son visage qui me remplissait d'une terreur +respectueuse. C'était bien le visage d'un +homme, mais d'un type distinct de celui des races +qui existent aujourd'hui sur la terre. Ce dont il se +rapprochait le plus par les contours et l'expression, +ce sont les sphinx sculptés, dont le visage +est si régulier dans sa beauté calme, intelligente, +mystérieuse. Son teint était d'une couleur particulière, +plus rapproché de celui de la race +rouge que d'aucune autre variété de notre espèce; +il y avait cependant quelques différences: +le ton en était plus doux et plus riche, les yeux +étaient noirs, grands, profonds, brillants, et les +sourcils dessinés presque en demi-cercle. Il n'avait +point de barbe, mais je ne sais quoi dans +tout son aspect, malgré le calme de l'expression +et la beauté des traits, éveillait en moi cet instinct +de péril que fait naître la vue d'un tigre ou d'un +serpent. Je sentais que cette image humaine +était douée de forces hostiles à l'homme. À mesure +qu'il s'approchait, un frisson glacial me saisit, +je tombai à genoux et couvris mon visage +de mes deux mains.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="V" id="V"></a>V.</h2> + + +<p>Une voix s'adressa à moi, d'un ton doux et +musical, dans une langue dont je ne compris pas +un mot; cela servit pourtant à dissiper mes +craintes. Je découvris mon visage et je regardai. +L'étranger (j'ai de la peine à me décider à l'appeler +un homme) m'examinait d'un regard qui +semblait pénétrer jusqu'au fond de mon cœur. +Il plaça alors sa main gauche sur mon front, et +me toucha légèrement l'épaule avec la baguette +qu'il tenait dans la main droite. L'effet de ce +double contact fut magique. Ma terreur première +fit place à une sensation de plaisir, de joie, de confiance +en moi-même et en celui qui se trouvait +devant moi. Je me levai et parlai dans ma propre +langue. Il m'écouta avec une visible attention, +mais ses regards dénotaient une légère surprise; +il secoua la tête, comme pour me dire qu'il ne +comprenait pas. Il me prit alors par la main et +me conduisit en silence vers l'édifice. La porte +était ouverte ou plutôt il n'y avait même pas de +porte. Nous entrâmes dans une salle immense, +des lampes y brillaient pareilles à celles de l'extérieur, +mais elles répandaient ici une odeur balsamique. +Le sol était pavé d'une mosaïque de +grands blocs de métaux précieux et couvert en +partie d'une espèce de natte. Une musique douce +ondulait autour et au-dessus de nous; on eût dit +qu'elle venait d'instruments invisibles et qu'elle +appartenait naturellement à ce lieu, comme le +murmure des eaux à un paysage montagneux, +ou le chant des oiseaux aux bosquets que pare +le printemps.</p> + +<p>Une figure, plus simplement habillée que celle +de mon guide, mais dans le même genre, était +debout, immobile près du seuil. Mon guide la +toucha deux fois avec sa baguette, et elle se mit +aussitôt en mouvement glissant rapidement et +sans bruit et effleurant le sol. En la regardant +avec attention je vis que ce n'était pas une +forme vivante, mais un automate. Deux minutes +environ après qu'il eut disparu à l'autre bout de +la salle, par une ouverture sans porte, à demi +cachée par des rideaux, s'avança par le même +chemin un jeune garçon d'environ douze ans, +dont les traits ressemblaient tant à ceux de mon +guide, que je jugeai sans hésiter que c'était le +père et le fils. À ma vue, l'enfant poussa un cri +et leva une baguette pareille à celle de mon +guide, comme pour me menacer; mais, sur un +mot de son père, il la laissa retomber. Ils s'entretinrent +alors un instant et, tout en parlant, +m'examinaient. L'enfant toucha mes vêtements +et me caressa le visage avec une curiosité évidente, +en faisant entendre un son analogue au +rire, mais avec une hilarité plus contenue que +celle qu'exprime notre rire. Tout à coup la voûte +de la chambre s'ouvrit et il en descendit une +plate-forme qui me sembla construite sur le +même principe que les ascenseurs dont on se +sert dans les hôtels et dans les entrepôts pour +monter d'un étage à l'autre.</p> + +<p>L'étranger plaça l'enfant et lui-même sur la +plate-forme et me fit signe de l'imiter; ce que je +fis. Nous montâmes rapidement et sûrement, et +nous nous arrêtâmes au milieu d'un corridor +garni de portes à droite et à gauche.</p> + +<p>Par une de ces portes, je fus conduit dans une +chambre meublée avec une splendeur orientale; +les murs étaient couverts d'une mosaïque de +métaux et de pierres précieuses non taillées, les +coussins et les divans abondaient; des ouvertures +pareilles à des fenêtres, mais sans vitres, s'ouvraient +jusqu'au plancher; en passant devant ces +ouvertures, je vis qu'elles conduisaient à de larges +balcons, qui dominaient le paysage illuminé. +Dans des cages suspendues au plafond il y avait +des oiseaux d'une forme étrange et au brillant +plumage, qui se mirent à chanter en chœur; leur +voix rappelait celle de nos bouvreuils. Des cassolettes +d'or richement sculptées remplissaient +l'air d'un parfum délicieux. Plusieurs automates, +semblables à celui que j'avais vu, se tenaient +immobiles et muets contre les murs. L'étranger +me fit placer avec lui sur un divan et m'adressa +de nouveau la parole; je lui répondis encore, +mais sans arriver à le comprendre ou à me faire +comprendre.</p> + +<p>Je commençais alors à ressentir plus vivement +que je ne l'avais fait d'abord l'effet du coup que +m'avait porté l'éclat du rocher tombé sur moi.</p> + +<p>Une sensation de faiblesse, accompagnée de +douleurs aiguës et lancinantes dans la tête et +dans le cou, s'empara de moi. Je tombai à la +renverse sur mon siège, essayant en vain d'étouffer +un gémissement. À ce moment, l'enfant, +qui avait semblé me regarder avec déplaisir ou +avec défiance, s'agenouilla à côté de moi pour +me soutenir; il prit une de mes mains entre les +siennes, approcha ses lèvres de mon front, en +soufflant doucement. En un instant, la douleur +cessa; un calme languissant et délicieux s'empara +de moi; je m'endormis.</p> + +<p>Je ne sais pas combien de temps je restai ainsi, +mais quand je m'éveillai, j'étais parfaitement rétabli. +En ouvrant les yeux j'aperçus un groupe de +formes silencieuses, assises autour de moi avec la +gravité et la quiétude des Orientaux; toutes ressemblaient +plus ou moins à mon guide; les mêmes +ailes ployées, les mêmes vêtements, les mêmes +visages de sphinx, avec les mêmes yeux noirs +et le teint rouge; par-dessus tout le même type, +race presque semblable à l'homme, mais plus +grande, plus forte, d'un aspect plus imposant, +et inspirant le même sentiment indéfinissable de +terreur. Cependant leurs physionomies étaient +douces et calmes, et même affectueuses dans leur +expression. Chose étrange! il me semblait que +c'était dans ce calme même et dans ce même air +de bonté que résidait le secret de la terreur qu'ils +inspiraient. Leurs visages ne présentaient pas +plus ces rides et ces ombres que le souci, le chagrin, +les passions et le péché impriment sur la +face des hommes, que le visage des dieux de +marbre de l'antiquité, ou qu'aux yeux du chrétien +en deuil n'en montre le front paisible des +morts.</p> + +<p>Je sentis sur mon épaule la chaleur d'une +main; c'était celle de l'enfant. Il y avait dans +ses yeux une sorte de pitié, de tendresse, comme +celle qu'on peut ressentir à la vue d'un oiseau ou +d'un papillon blessés. Je me détournai à ce contact.... +j'évitai ces yeux. Je sentais vaguement +que, s'il l'avait voulu, l'enfant aurait pu me tuer +aussi aisément qu'un homme tue une mouche ou +un papillon. L'enfant parut peiné de ma répugnance; +il me quitta et alla se placer près d'une +fenêtre. Les autres continuèrent à parler à voix +basse et, à leurs regards, je pus m'apercevoir que +j'étais l'objet de leur conversation. L'un d'eux, +entre autres, semblait proposer avec insistance +quelque chose sur mon compte à celui que +j'avais d'abord rencontré et, par ses gestes, celui-ci +semblait près d'acquiescer, quand l'enfant +quitta tout à coup son poste près de la fenêtre, +se plaça entre moi et les autres, comme pour +me protéger, et parla rapidement et avec animation. +Par une sorte d'intuition et d'instinct, +je sentis que l'enfant que j'avais d'abord craint +plaidait en ma faveur. Avant qu'il eût fini, un +autre étranger entra dans la chambre. Il me +parut plus âgé que les autres, mais non pas +vieux; sa physionomie, moins calme et moins sereine +que celle des autres, quoique les traits fussent +aussi réguliers, me semblait plus rapprochée +de celle de ma propre race. Il écouta tranquillement +ce qui lui fut dit, d'abord par mon +guide, ensuite par deux autres, et enfin par l'enfant; +puis il se tourna et s'adressa à moi, non +par des paroles, mais par des signes et des +gestes. Je crus le comprendre, et je ne me +trompai pas. Il me demandait d'où je venais. +J'étendis le bras et montrai la route que j'avais +suivie; tout à coup une idée me vint. Je tirai +mon portefeuille et esquissai sur une des pages +blanches un dessin grossier de la corniche de +rocher, de la corde et de ma propre descente; +puis je dessinai au-dessous le fond du gouffre, la +tête du reptile, et la forme inanimée de mon ami. +Je donnai cet hiéroglyphe primitif à celui qui +m'interrogeait; après l'avoir examiné gravement, +il le donna à son plus proche voisin, et mon esquisse +fit ainsi le tour du groupe. L'être que +j'avais d'abord rencontré dit alors quelques +mots, l'enfant s'approcha et regarda mon dessin, +fit un signe de tête, comme pour dire qu'il en +comprenait le sens et, retournant à la fenêtre, +il étendit ses ailes, les secoua une ou deux fois, +et se lança dans l'espace. Je bondis dans un mouvement +de surprise et courus à la fenêtre. L'enfant +était déjà dans l'air, supporté par ses ailes +qu'il n'agitait pas, comme font les oiseaux; elles +étaient élevées au-dessus de sa tête et semblaient +le soutenir sans aucun effort de sa part. Son vol +me paraissait aussi rapide que celui d'un aigle; +je remarquai qu'il se dirigeait vers le roc d'où +j'étais descendu et dont les contours se distinguaient +dans la brillante atmosphère. Au bout +de peu de minutes, il était de retour, entrant par +l'ouverture d'où il était parti et jetant sur le +sol la corde et les grappins que j'avais abandonnés +dans ma descente. Quelques mois furent +échangés à voix basse; un des êtres présents toucha +un automate qui se mit aussitôt en mouvement +et glissa hors de la chambre; alors le dernier +venu, qui s'était adressé à moi par gestes, +se leva, me prit par la main, et me conduisit dans +le couloir. La plate-forme sur laquelle j'étais +monté nous attendait; nous nous y plaçâmes et +nous descendîmes dans la première salle où +j'étais entré. Mon nouveau compagnon, me tenant +toujours par la main, me conduisit dans une +rue (si je puis l'appeler ainsi) qui s'étendait au +delà de l'édifice, avec des bâtiments des deux +côtés, séparés les uns des autres par des jardins +tout brillants d'une végétation richement colorée +et de fleurs étranges. Au milieu de ces jardins, +que divisaient des murs peu élevés, ou sur la +route, un grand nombre d'autres êtres, semblables +à ceux que j'avais déjà vus, se promenaient +gravement. Quelques-uns des passants, dès +qu'ils me virent, s'approchèrent de mon guide; +et leurs voix, leurs gestes, leurs regards prouvaient +qu'ils lui adressaient des questions sur +mon compte. En peu d'instants une véritable +foule nous entourait, m'examinant avec un vif +intérêt comme si j'étais quelque rare animal sauvage. +Même en satisfaisant leur curiosité, ils +conservaient un maintien grave et courtois; et +sur quelques mots de mon guide, qui semblait +prier qu'on nous laissât libres, ils se retirèrent +avec une majestueuse inclination de tête et reprirent +leur route avec une tranquille indifférence. +Au milieu de cette rue nous nous arrêtâmes +devant un bâtiment qui différait de ceux +que nous avions rencontrés jusque-là, en ce qu'il +formait trois côtés d'une cour, aux angles de +laquelle s'élevaient de hautes tours pyramidales; +dans l'espace ouvert se trouvait une fontaine +circulaire de dimensions colossales, lançant +une gerbe éblouissante d'un liquide qui me +parut être du feu. Nous entrâmes dans ce bâtiment +par une ouverture sans porte, et nous +nous trouvâmes dans une salle immense où il y +avait plusieurs groupes d'enfants, tous employés, +me sembla-t-il, à divers travaux, comme dans une +grande manufacture. Dans le mur, une énorme +machine était en mouvement avec ses roues et +ses cylindres; elle ressemblait à nos machines +à vapeur, si ce n'est qu'elle était ornée de +pierres précieuses et de métaux et qu'elle paraissait +émettre une pâle atmosphère phosphorescente +de lumière changeante. Beaucoup de +ces enfants travaillaient à quelque besogne mystérieuse +près de cette machine, les autres étaient +assis devant des tables. Je ne pus rester assez +longtemps pour examiner la nature de leurs +travaux. On n'entendait pas une voix; pas un +des jeunes visages ne se tourna vers nous. Ils +étaient tous aussi tranquilles et aussi indifférents +que pourraient l'être des spectres au milieu +desquels passeraient inaperçues des formes +vivantes.</p> + +<p>En quittant cette salle, mon compagnon me +conduisit dans une galerie garnie de panneaux +richement peints; les couleurs étaient mélangées +d'or d'une façon barbare, comme les peintures +de Louis Cranach. Les sujets de ces tableaux +me parurent rappeler les événements +historiques de la race au milieu de laquelle je +me trouvais. Dans tous il y avait des personnages, +dont la plupart étaient semblables à +ceux que j'avais déjà vus, mais non pas tous +habillés de la même façon, ni tous pourvus +d'ailes. Il y avait aussi des effigies de divers +animaux et d'oiseaux qui m'étaient complètement +inconnus; l'arrière-plan de ces tableaux +représentait des paysages ou des édifices. Autant +que me permettait d'en juger ma connaissance +imparfaite de l'art de la peinture, ces +tableaux me paraissaient d'un dessin très exact +et d'un très riche coloris; mais les détails n'en +étaient pas distribués d'après les règles de composition +adoptées par nos artistes: on peut dire +qu'ils manquaient d'unité; de sorte que l'effet +était vague, confus, embarrassant; on eût dit +les fragments hétérogènes d'un rêve d'artiste.</p> + +<p>Nous entrâmes alors dans une chambre de +dimension moyenne, dans laquelle était assemblée, +comme je l'appris plus tard, la famille de +mon guide; tous étaient assis autour d'une table +garnie comme pour le repas. Les formes qui y +étaient groupées étaient la femme de mon guide, +sa fille et ses deux fils. Je reconnus aussitôt +la différence entre les deux sexes, bien que +les deux femmes fussent plus grandes et plus +fortes que les hommes, et leurs physionomies, +peut-être encore plus symétriques de lignes et +de contours, n'avaient ni la douceur, ni la timidité +d'expression qui donne tant de charmes à +la physionomie des femmes qu'on voit là-haut +sur la terre. La femme n'avait pas d'ailes, la +fille avait des ailes plus longues que celle des +hommes.</p> + +<p>Mon guide prononça quelques mots, et toutes +les personnes assises se levèrent et, avec cette +douceur particulière de regards et de manières +que j'avais déjà remarquée et qui est vraiment +l'attribut commun de cette race formidable, +elles me saluèrent à leur façon, c'est-à-dire en +posant légèrement la main droite sur la tête et +en prononçant un monosyllabe sifflant et doux:—Si.... +Si, qui équivaut à:—Soyez le bienvenu.</p> + +<p>La maîtresse de la maison me fit asseoir alors +auprès d'elle et remplit une assiette d'or placée +devant moi des mets contenus dans un plat.</p> + +<p>Pendant que je mangeais (et quoique les mets +me fussent étrangers, je m'étonnais encore plus +de leur délicatesse que de leur saveur nouvelle +pour moi), mes compagnons causaient +tranquillement et, autant que je pouvais le deviner, +en évitant par politesse toute allusion directe +à ma personne, ainsi que tout examen importun +de mon extérieur. Cependant j'étais +la première créature qu'ils eussent encore +vue qui appartînt à notre variété terrestre de +l'espèce humaine, et ils me regardaient, par +conséquent, comme un phénomène curieux et +anormal. Mais toute grossièreté est inconnue à +ce peuple, et l'on enseigne aux plus jeunes enfants +à mépriser toute démonstration véhémente +d'émotion. Quand le repas fut terminé, mon +guide me prit de nouveau par la main et, rentrant +dans la galerie, il toucha une plaque métallique +couverte de caractères bizarres et que je +pensai avec raison devoir être du genre de nos +télégraphes électriques. Une plate-forme descendit, +mais cette fois elle remonta beaucoup plus +haut que dans le premier édifice où j'étais entré, +et nous nous trouvâmes dans une chambre de +dimension médiocre et dont le caractère général +se rapprochait de celui qui est familier aux habitants +du monde supérieur. Contre le mur +étaient placés des rayons qui me parurent contenir +des livres, et je ne me trompais pas: beaucoup +d'entre eux étaient petits comme nos in-12 +diamant, ils étaient faits comme nos livres et +reliés dans de jolies plaques de métal. Çà et là +étaient dispersées des pièces curieuses de mécanique; +des modèles sans doute, comme on peut +en voir dans le cabinet de quelque mécanicien +de profession. Quatre automates (ces pièces de +mécanique remplacent chez ce peuple nos domestiques) +étaient immobiles comme des fantômes +aux quatre angles de la chambre. Dans +un enfoncement se trouvait une couche basse, +un lit garni de coussins. Une fenêtre, dont les rideaux, +faits d'une sorte de tissu, étaient tirés de +côté, ouvrait sur un grand balcon. Mon hôte +s'avança sur ce balcon; je l'y suivis. Nous étions +à l'étage le plus élevé d'une des pyramides angulaires; +le coup d'œil était d'une beauté solennelle +et sauvage impossible à décrire. Les vastes +chaînes de rochers abrupts qui formaient l'arrière-plan, +les vallées intermédiaires avec leurs +mystérieux herbages multicolores, l'éclat des +eaux, dont beaucoup ressemblaient à des ruisseaux +de flammes rosées, la clarté sereine répandue +sur cet ensemble par des myriades de +lampes, tout cela formait un spectacle dont +aucune parole ne peut rendre l'effet; il était +splendide dans sa sombre majesté, terrible et +pourtant délicieux.</p> + +<p>Mais mon attention fut bientôt distraite de ce +paysage souterrain. Tout à coup s'éleva, comme +venant de la rue au-dessous de nous, le fracas +d'une joyeuse musique; puis une forme ailée s'élança +dans les airs; une autre se mit à sa poursuite, +puis une autre, puis une autre, jusqu'à ce +qu'elles formassent une foule épaisse et innombrable. +Mais comment décrire la grâce fantastique +de ces formes dans leurs mouvements onduleux? +Elles paraissaient se livrer à une sorte +de jeu ou d'amusement, tantôt se formant en escadrons +opposés, tantôt se dispersant; puis +chaque groupe se mettait à la suite de l'autre, +montant, descendant, se croisant, se séparant; +et tout cela en suivant la mesure de la musique +qu'on entendait en bas: on eût dit la danse des +Péris de la fable.</p> + +<p>Je regardai mon hôte d'un air de fiévreux +étonnement. Je m'aventurai à poser ma main +sur les grandes ailes croisées sur sa poitrine et, +en le faisant, je sentis passer en moi un léger choc +électrique. Je me reculai avec terreur; mon hôte +sourit, et, comme pour satisfaire poliment ma +curiosité, il étendit lentement ses ailes. Je remarquai +que ses vêtements se gonflaient à proportion, +comme une vessie qu'on remplit d'air. +Les bras parurent se glisser dans les ailes et, +au bout d'un instant, il se lança dans l'atmosphère +lumineuse et se mit à planer, immobile, +les ailes étendues comme un aigle qui se baigne +dans les rayons du soleil. Puis il plongea, avec +la même rapidité qu'un aigle, dans un des +groupes inférieurs, volant au milieu des autres +et remontant avec la même rapidité. Là-dessus +trois formes, dans l'une desquelles je crus reconnaître +celle de la fille de mon hôte, se détachèrent +du groupe et le suivirent, comme les oiseaux +se poursuivent en jouant dans les airs. Mes +yeux, éblouis par la lumière et par les mouvements +de la foule, cessèrent de distinguer les +évolutions de ces joueurs ailés, jusqu'au moment +où mon hôte se sépara de la multitude et +vint se poser à côté de moi.</p> + +<p>L'étrangeté de tout ce que j'avais vu commençait +à agir sur mes sens; mon esprit même +commençait à s'égarer. Quoique peu porté à la +superstition, quoique je n'eusse pas cru jusqu'alors +que l'homme pût entrer en communication +matérielle avec les démons, je fus saisi de +cette terreur et de cette agitation violente qui +persuadaient dans le moyen âge au voyageur +solitaire qu'il assistait à un sabbat de diables et +de sorcières. Je me souviens vaguement que +j'essayai, par des gestes véhéments, des formules +d'exorcisme et des mots incohérents, prononcés +à haute voix, de repousser mon hôte complaisant +et poli; je me souviens de ses doux efforts +pour me calmer et m'apaiser, de la sagacité avec +laquelle il devina que ma terreur et ma surprise +venaient de la différence de forme et de mouvement +entre nous; différence que le déploiement +de ses ailes avait rendue plus visible; de l'aimable +sourire avec lequel il chercha à dissiper mes +alarmes en laissant tomber ses ailes sur le sol, +pour me montrer que ce n'était qu'une invention +mécanique. Cette soudaine transformation ne fit +qu'augmenter mon effroi, et comme l'extrême +terreur se fait souvent jour par l'extrême témérité, +je lui sautai à la gorge comme une bête +sauvage. En un instant je fus jeté à terre comme +par une commotion électrique, et les dernières +images qui flottent devant mon souvenir, avant +que je ne perdisse tout à fait connaissance, +furent la forme de mon hôte agenouillé près de +moi, une main appuyée sur mon front, et la belle +figure calme de sa fille, avec ses grands yeux +profonds, insondables, fixés attentivement sur +les miens.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VI" id="VI"></a>VI.</h2> + + +<p>Je demeurai dans cet état inconscient pendant +plusieurs jours, et même pendant plusieurs +semaines, selon notre manière de mesurer le +temps. Quand je revins à moi, j'étais dans une +chambre étrange, mon hôte et toute sa famille +étaient réunis autour de moi et, à mon extrême +étonnement, la fille de mon hôte m'adressa la +parole dans ma langue maternelle, avec un léger +accent étranger.</p> + +<p>—Comment vous trouvez-vous?—me +demanda-t-elle.</p> + +<p>Je fus quelques minutes avant de pouvoir surmonter +ma surprise et dire:—</p> + +<p>—Vous savez ma langue?.... Comment?.... +Qui êtes-vous?....</p> + +<p>Mon hôte sourit et fit signe à l'un de ses fils +qui prit alors sur la table un certain nombre de +feuilles minces de métal sur lesquelles étaient +tracés différents dessins: une maison, un arbre, +un oiseau, un homme, etc.</p> + +<p>Dans ces dessins, je reconnus ma manière. +Sous chaque figure était écrit son nom dans ma +langue et de ma main; et au-dessous, dans une +autre écriture, un mot que je ne pouvais pas +lire.</p> + +<p>—C'est ainsi que nous avons commencé,—me +dit mon hôte,—et ma fille Zee, qui appartient +au Collège des Sages, a été votre professeur +et le nôtre.</p> + +<p>Zee plaça alors devant moi d'autres feuilles sur +lesquelles étaient écrits de ma main, d'abord des +mots, puis des phrases. Sous chaque mot et +chaque phrase se trouvaient des caractères +étranges tracés par une autre main. Je compris +peu à peu, en rassemblant mes idées, qu'on +avait ainsi créé un grossier dictionnaire. L'avait-on +fait pendant que je dormais?</p> + +<p>—En voilà assez,—dit Zee d'un ton d'autorité.—Reposez-vous +et mangez.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VII" id="VII"></a>VII.</h2> + + +<p>On m'assigna une chambre dans ce vaste édifice. +Elle était meublée d'une façon charmante +et fantastique, mais sans cette magnificence de +pierres et de métaux précieux, qui ornait les appartements +plus publics. Les murs étaient tendus +de nattes diverses, faites avec les tiges et les +fibres des plantes, et le parquet était couvert +de la même façon.</p> + +<p>Le lit n'avait pas de rideaux. Ses supports en +fer reposaient sur des boules de cristal. Les couvertures +étaient d'une matière fine et blanche, +qui ressemblait au coton. Plusieurs tablettes +portaient des livres. Un enfoncement, fermé par +des rideaux, communiquait avec une volière remplie +d'oiseaux chanteurs, dans lesquels je ne reconnus +pas une seule des espèces que j'avais +vues sur la terre, si ce n'est une jolie espèce de +tourterelles, différant cependant des nôtres en +ce qu'elle avait sur la tête une huppe de plumes +bleuâtres. On avait appris à tous ces oiseaux à +chanter des airs réguliers, et ils dépassaient de +beaucoup nos bouvreuils savants, qui ne peuvent +guère aller au delà de deux morceaux et ne +peuvent pas, je crois, chanter en partie. On aurait +pu se croire à l'Opéra quand on écoutait les +concerts de cette volière. C'étaient des duos, des +trios, des quatuors et des chœurs, tous notés et +arrangés comme dans nos morceaux de musique. +Si je voulais faire taire les oiseaux, je n'avais qu'à +tirer un rideau sur la volière, et leur chant cessait +dès qu'ils se trouvaient dans l'obscurité. Une +autre ouverture servait de fenêtre, sans vitre, +mais si l'on touchait un ressort, un volet s'élevait +du plancher; il était formé d'une substance +moins transparente que le verre, assez cependant +pour laisser passer le regard. À cette +fenêtre était attaché un balcon, ou plutôt un +jardin suspendu, où se trouvaient des plantes gracieuses +et des fleurs brillantes. L'appartement +et ses dépendances avaient donc un caractère +étrange dans ses détails, et pourtant dans son ensemble +il rappelait les habitudes de notre luxe +moderne; il eût excité l'admiration si on l'avait +trouvé attaché à la demeure d'une duchesse anglaise +ou au cabinet de travail d'un auteur français +à la mode. Avant mon arrivée, c'était la chambre +de Zee; elle me l'avait gracieusement cédée.</p> + +<p>Quelques heures après le réveil dont j'ai parlé +dans le chapitre précédent, j'étais étendu seul +sur ma couche, essayant de fixer mes pensées et +mes conjectures sur la nature du peuple au milieu +duquel je me trouvais, lorsque mon hôte et +sa fille Zee entrèrent dans ma chambre. Mon +hôte, parlant toujours ma langue, me demanda, +avec beaucoup de politesse, s'il me serait agréable +de causer ou si je préférais rester seul. Je répondis +que je serais très honoré et très charmé +de cette occasion d'exprimer ma gratitude pour +l'hospitalité et les politesses dont on me comblait +dans un pays où j'étais étranger, et d'en +apprendre assez sur les mœurs et les coutumes +pour ne pas risquer d'offenser mes hôtes par +mon ignorance.</p> + +<p>En parlant, je m'étais naturellement levé; +mais Zee, à ma grande confusion, m'ordonna +gracieusement de me recoucher, et il y avait +dans sa voix et dans ses yeux, quelque doux qu'ils +fussent d'ailleurs, quelque chose qui me força +d'obéir. Elle s'assit alors sans façon au pied de +mon lit, tandis que son père prenait place sur un +divan à quelques pas de nous.</p> + +<p>—Mais de quelle partie du monde venez-vous +donc?—me demanda mon hôte,—que nous +nous semblons réciproquement si étranges? J'ai +vu des spécimens de presque toutes les races qui +diffèrent de la nôtre, à l'exception des sauvages +primitifs qui habitent les portions les plus désolées +et les plus éloignées de notre monde, ne +connaissant d'autre lumière que celle des feux +volcaniques et se contentant d'errer à tâtons +dans l'obscurité, comme font beaucoup d'êtres +qui rampent, qui se traînent, ou même qui +volent. Mais, à coup sûr, vous ne pouvez faire +partie d'une de ces tribus barbares, et, d'un +autre côté, vous ne paraissez appartenir à aucun +peuple civilisé.</p> + +<p>Je me sentis quelque peu piqué de cette dernière +observation et je répondis que j'avais l'honneur +d'appartenir à une des nations les plus civilisées +de la terre; et que, quant à la lumière, +tout en admirant le génie et la magnificence avec +lesquels mon hôte et ses concitoyens avaient +réussi à illuminer leurs régions impénétrables +au soleil, je ne pouvais cependant comprendre +qu'après avoir vu les globes célestes, on pût +comparer à leur éclat les lumières artificielles +inventées pour les besoins des hommes. Mais +mon hôte disait qu'il avait vu des spécimens de +la plupart des races différentes de la sienne, à +l'exception des malheureux barbares dont il m'avait +parlé. Était-il donc possible qu'il ne fût jamais +venu à la surface de la terre, ou ne parlait-il +que de races enfouies dans les entrailles du +globe?</p> + +<p>Mon hôte garda quelque temps le silence; sa +physionomie montrait un degré de surprise que +les gens de cette race manifestent rarement +dans les circonstances même les plus extraordinaires. +Mais Zee montra plus de sagacité.</p> + +<p>—Tu vois bien, mon père,—s'écria-t-elle,—qu'il +y a de la vérité dans les vieilles traditions; +il y a toujours de la vérité dans toutes +les traditions qui ont cours en tout temps et +chez toutes les tribus.</p> + +<p>—Zee,—dit mon hôte avec douceur,—tu +appartiens au Collège des Sages et tu dois être +plus savante que je ne le suis; mais comme +Directeur du Conseil de la Conservation des Lumières, +il est de mon devoir de ne rien croire +que sur le témoignage de mes propres sens.</p> + +<p>Alors, se tournant vers moi, il m'adressa plusieurs +questions sur la surface de la terre et sur +les corps célestes; quelque soin que je prisse de +lui répondre de mon mieux, je ne parus ni le +satisfaire ni le convaincre. Il secoua tranquillement +la tête et, changeant un peu brusquement +de sujet, il me demanda comment, de ce qu'il +se plaisait à appeler un monde, j'étais descendu +dans un autre monde. Je répondis que sous la +surface de la terre il y avait des mines contenant +des minéraux ou métaux nécessaires à nos +besoins et à nos progrès dans les arts et l'industrie; +je lui expliquai alors brièvement comment, +en explorant une de ces mines, mon malheureux +ami et moi avions aperçu de loin les régions +dans lesquelles nous étions descendus et comment +notre tentative lui avait coûté la vie. Je +donnai comme témoins de ma véracité la corde +et les grappins que l'enfant avait rapportés dans +l'édifice où j'avais d'abord été reçu.</p> + +<p>Mon hôte se mit alors à me questionner sur +les habitudes et les mœurs des races de la surface +de la terre, surtout de celles que je regardais +comme les plus avancées dans cette civilisation +qu'il définissait volontiers: «l'art de +répandre dans une communauté le tranquille +bonheur qui est l'apanage d'une famille vertueuse +et bien réglée.» Naturellement désireux +de représenter sous les couleurs les plus favorables +le monde d'où je venais, je passai légèrement, +quoique avec indulgence, sur les institutions +antiques et déjà en décadence de l'Europe, +afin de m'étendre sur la grandeur présente +et la prééminence future de cette glorieuse +République Américaine, dans laquelle l'Europe +cherche, non sans jalousie, un modèle et devant +laquelle elle tremble en prévoyant son destin. +Choisissant comme exemple de la vie sociale aux +États-Unis la ville où le progrès marche avec le +plus de rapidité, je me lançai dans une description +animée des mœurs de New-York. Mortifié de +voir, à la physionomie de mes auditeurs, que je +ne produisais pas l'impression favorable à laquelle +je m'attendais, je m'élevai plus haut; j'insistai +sur l'excellence des institutions démocratiques, +sur la manière dont elles faisaient régner un +tranquille bonheur par le gouvernement d'un +parti, et sur la façon dont elles répandaient ce +bonheur dans les masses en préférant, pour l'exercice +du pouvoir et l'acquisition des honneurs, les +citoyens les plus infimes sous le rapport de la +fortune, de l'éducation et du caractère. Je me +souvins heureusement de la péroraison d'un +discours sur l'influence purifiante de la démocratie +américaine et sur sa propagation future +dans le monde entier; discours prononcé par +un certain sénateur éloquent (pour le vote sénatorial +duquel une compagnie de chemin de fer, +à laquelle appartenaient mes deux frères, venait +de payer 20,000 dollars), et je terminai en répétant +ses brillantes prédictions sur l'avenir magnifique +qui souriait à l'humanité, quand le drapeau +de la liberté flotterait sur tout un continent, +alors que deux cents millions de citoyens +intelligents, habitués dès l'enfance à l'usage quotidien +du revolver, appliqueraient à l'Univers +épouvanté les doctrines du patriote Monroë.</p> + +<p>Quand j'eus fini, mon hôte secoua doucement +la tête et tomba dans une rêverie profonde, en +faisant signe à sa fille et à moi de rester silencieux +pendant qu'il réfléchissait. Au bout d'un +certain temps, il dit d'un ton sérieux et solennel:</p> + +<p>—Si vous pensez, comme vous le dites, que, +quoique étranger, vous avez été bien traité par +moi et les miens, je vous adjure de ne rien révéler +de votre monde à aucun de mes concitoyens, +à moins que, après réflexion, je ne vous permette +de le faire. Consentez-vous à cette demande?</p> + +<p>—Je vous donne ma parole de me conformer +à vos désirs,—dis-je un peu surpris.</p> + +<p>Et j'étendis ma main droite pour saisir la +sienne. Mais il plaça doucement ma main sur son +front et sa main droite sur ma poitrine, ce qui +est, pour cette race, une manière de s'engager +pour toute espèce de promesse ou d'obligation +verbale. Puis, se tournant vers sa fille, il dit:—</p> + +<p>—Et toi, Zee, tu ne répéteras à personne ce +que l'étranger a dit, ou pourra dire, soit à toi, +soit à moi, d'un monde autre que celui où nous +vivons.</p> + +<p>Zee se leva et baisa son père sur les tempes, +en disant avec un sourire:—</p> + +<p>—La langue d'une Gy est légère, mais l'amour +peut la lier. Et, mon père, si tu crains +qu'un mot de toi ou de moi puisse exposer +l'État au danger, par le désir d'explorer un +monde inconnu, une vague du <i>vril</i>, convenablement +arrangée, n'effacera-t-elle pas de notre +mémoire ce que l'étranger nous a dit?</p> + +<p>—Qu'est-ce que le vril?—demandai-je.</p> + +<p>Là-dessus Zee commença une explication dont +je compris fort peu de chose, car il n'y a dans +aucune langue que je connaisse aucun mot qui +soit synonyme de vril. Je l'appellerais électricité, +si ce n'est qu'il embrasse dans ses branches nombreuses +d'autres forces de la nature, auxquelles, +dans nos nomenclatures scientifiques, on assigne +différents noms, tels que magnétisme, galvanisme, +etc. Ces peuples croient avoir trouvé +dans le vril l'unité des agents naturels, unité que +beaucoup de philosophes terrestres ont soupçonnée +et dont Faraday parle sous le nom plus +réservé de corrélation.</p> + +<p>«Je suis depuis longtemps d'avis,» dit cet +illustre expérimentateur, «et mon opinion est +devenue presque une conviction commune, je +crois, à beaucoup d'autres amis des sciences +naturelles, que les formes variées sous lesquelles +les forces de la matière nous sont manifestées +ont une commune origine; ou, en +d'autres termes, qu'elles sont en corrélation +directe et dans une dépendance mutuelle, de +sorte qu'elles sont pour ainsi dire convertibles +les unes dans les autres, et que leur action +peut être ramenée à une commune mesure, à +un équivalent commun.»</p> + +<p>Les philosophes souterrains affirment que par +l'effet du vril, que Faraday appellerait peut-être +le magnétisme atmosphérique, ils ont une influence +sur les variations de la température, ou, +en langage vulgaire, sur le temps; que par +d'autres effets, voisins de ceux qu'on attribue au +mesmérisme, à l'électro-biologie, à la force +odique, etc., mais appliqués scientifiquement +par des conducteurs de vril, ils peuvent exercer +sur les esprits et les corps animaux ou végétaux +un pouvoir qui dépasse tous les contes fantastiques +de nos rêveurs. Ils donnent à tous ces effets +le nom commun de vril. Zee me demanda si, +dans mon monde, on ne savait pas que toutes les +facultés de l'esprit peuvent être surexcitées à un +point dont on n'a pas l'idée pendant la veille, au +moyen de l'extase ou vision, pendant laquelle +les pensées d'un cerveau peuvent être transmises +à un autre et les connaissances s'échanger ainsi +rapidement. Je répondis qu'on racontait parmi +nous des histoires relatives à ces extases ou +visions, que j'en avais beaucoup entendu parler +et que j'avais vu quelque chose de la façon dont +on les produisait artificiellement, par exemple, +dans la clairvoyance magnétique; mais que ces +expériences étaient tombées dans l'oubli ou dans +le mépris, en partie à cause des impostures +grossières auxquelles elles donnaient lieu, en +partie, parce que, même quand les effets sur +certaines constitutions anormales se produisaient +sans charlatanisme, cependant lorsqu'on les +examinait de près et qu'on les analysait, les +résultats en étaient peu satisfaisants; qu'on ne +pouvait s'y appuyer pour établir un système de +connaissances vraies, ou s'en servir dans un but +pratique; de plus, que ces expériences étaient +dangereuses pour les personnes crédules par les +superstitions qu'elles tendaient à faire naître. +Zee écouta ma réponse avec une attention +pleine de bonté et me dit que des exemples +semblables de tromperie et de crédulité avaient +été fréquents dans leurs expériences scientifiques, +quand la science était encore dans l'enfance, +alors qu'on redoutait les propriétés du vril, +mais qu'elle réservait une discussion plus approfondie +de ce sujet pour le moment où je serais +plus en état d'y prendre part. Elle se contenta +d'ajouter que c'était par le moyen du vril, tandis +que j'avais été mis en extase, qu'on m'avait +enseigné les rudiments de leur langue; et que +son père et elle, qui, seuls de la famille, s'étaient +donné la peine de surveiller l'expérience, avaient +acquis ainsi une connaissance plus grande de +ma langue, que moi de la leur; d'abord parce +que ma langue était beaucoup plus simple que +la leur et comprenait bien moins d'idées complexes; +et ensuite parce que leur organisation +était, grâce à une culture héréditaire, beaucoup +plus souple que la mienne et plus capable d'acquérir +promptement des connaissances. Dans +mon for intérieur, je doutai de cette dernière +assertion; car ayant eu au cours d'une vie très +active l'occasion d'aiguiser mon esprit, soit chez +moi, soit dans mes voyages, je ne pouvais admettre +que mon système cérébral fût plus lent +que celui de gens qui avaient passé toute leur +vie à la clarté des lampes. Pendant que je faisais +cette réflexion, Zee dirigea tranquillement son +index vers mon front et m'endormit.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VIII" id="VIII"></a>VIII.</h2> + + +<p>En m'éveillant, je vis à côté de mon lit l'enfant +qui avait apporté la corde et les grappins dans +l'édifice où l'on m'avait fait entrer d'abord, et +qui, comme je l'appris plus tard, était la résidence +du magistrat principal de la tribu. L'enfant, +dont le nom était Taë, prononcez Tar-ēē, +était le fils aîné du magistrat. Je m'aperçus que +pendant mon dernier sommeil, ou plutôt ma +dernière extase, j'avais fait plus de progrès dans +la langue du pays et que je pouvais causer avec +une facilité relative.</p> + +<p>Cet enfant était singulièrement beau, même +pour la belle race à laquelle il appartenait; il +avait l'air très viril pour son âge, et l'expression +de sa physionomie était plus vive et plus énergique +que celle que j'avais remarquée sur les +figures sereines et calmes des hommes. Il m'apportait +les tablettes sur lesquelles j'avais dessiné +ma descente et où j'avais aussi esquissé la tête +du monstre qui m'avait fait quitter le cadavre +de mon ami. En me montrant cette portion du +dessin, Taë m'adressa quelques questions sur +la taille et la forme du monstre, et sur la +caverne ou gouffre dont il était sorti. L'intérêt +qu'il prenait à mes réponses semblait assez +sérieux pour le détourner quelque temps de +toute curiosité sur ma personne et mes antécédents. +Mais à mon grand embarras, car je +me souvenais de la parole donnée à mon hôte, +il me demanda d'où je venais. À cet instant +même, Zee entra heureusement et entendit sa +question.</p> + +<p>—Taë,—lui dit-elle,—donne à notre hôte +tous les renseignements qu'il te demandera, +mais ne lui en demande aucun en retour. Lui +demander qui il est, d'où il vient, ou pourquoi +il est ici, serait manquer à la loi que mon père +a établie pour cette maison.</p> + +<p>—C'est bien,—dit Taë, posant sa main sur +son cœur.</p> + +<p>À partir de ce moment, cet enfant, avec lequel +je me liai très intimement, ne m'adressa +jamais une seule des questions ainsi interdites.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IX" id="IX"></a>IX.</h2> + + +<p>Plus tard seulement, après des extases répétées, +mon esprit devint plus capable d'échanger +des idées avec mes hôtes et de comprendre plus +complètement des différences de mœurs ou de +coutumes qui m'avaient d'abord trop étonné +pour que ma raison pût les saisir; alors seulement +je pus recueillir les détails suivants sur +l'origine et l'histoire de cette population souterraine, +qui forme une partie d'une grande famille +de nations appelée les Ana.</p> + +<p>Suivant les traditions les plus anciennes, les +ancêtres de cette race avaient habité un monde +situé au-dessus de celui qu'habitaient leurs descendants. +Ceux-ci conservaient encore dans leurs +archives des légendes relatives à ce monde supérieur +et où l'on parlait d'une voûte où les lampes +n'étaient allumées par aucune main humaine. +Mais ces légendes étaient regardées par la plupart +des commentateurs comme des fables allégoriques. +Suivant ces traditions, la terre elle-même, +à la date où elles remontaient, n'était pas +dans son enfance mais dans les douleurs et le +travail d'une période de transition et sujette à +de violentes révolutions de la nature. Par une +de ces révolutions, la portion du monde supérieur +habitée par les ancêtres de cette race avait +été soumise à de grandes inondations, non pas +subites, mais graduelles et irrésistibles; quelques +individus seulement échappèrent à la destruction. +Est-ce là un soutenir de notre Déluge +historique et sacré ou d'aucun autre des cataclysmes +antérieurs au Déluge et sur lesquels les +géologues discutent de nos jours? Je ne sais, +mais si l'on rapproche la chronologie de ce +peuple de celle de Newton, on voit que la catastrophe +dont il parle aurait dû arriver plusieurs +milliers d'années avant Noé. D'autre part, l'opinion +de ces écrivains souterrains ne s'accorde +pas avec celle qui est la plus répandue parmi les +géologues sérieux, en ce qu'elle suppose l'existence +d'une race humaine sur la terre à une +date bien antérieure à l'époque où les géologues +placent la formation des mammifères. Quelques +membres de la race infortunée, ainsi envahie par +le Déluge, avaient, pendant la marche progressive +des eaux, cherché un refuge dans des +cavernes situées sur les plus hautes montagnes +et, en errant dans ces profondeurs, ils perdirent +pour toujours le ciel de vue. Toute la face de la +terre avait été changée par cette grande révolution; +la terre était devenue mer et la mer +était devenue terre. On m'apprit comme un fait +incontestable que, même maintenant, dans les +entrailles de la terre on pouvait trouver des +restes d'habitations humaines; non pas des huttes +ou des antres, mais de vastes cités dont les ruines +attestent la civilisation des races qui florissaient +avant le temps de Noé; ces races ne doivent +donc pas être mises au rang de celles que l'histoire +naturelle caractérise par l'usage du silex +et l'ignorance du fer.</p> + +<p>Les fugitifs avaient emporté avec eux la connaissance +des arts qu'ils exerçaient sur la terre, +la tradition de leur culture et de leur civilisation. +Leur premier besoin dut être de remplacer la +lumière qu'ils avaient perdue; et à aucune époque, +même dans la période préhistorique, les +races souterraines, dont faisait partie la tribu +où je vivais, ne paraissent avoir été étrangères +à l'art de se procurer de la lumière au moyen +des gaz, du manganèse, ou du pétrole. Ils s'étaient +habitués dans le monde supérieur à lutter +contre les forces de la nature, et la longue +bataille qu'ils avaient soutenue contre leur vainqueur, +l'Océan, dont l'invasion avait mis des +siècles à s'accomplir, les avait rendus habiles +à dompter les eaux par des digues et des canaux. +C'est à cette habileté qu'ils durent leur salut dans +leur nouveau séjour.</p> + +<p>—Pendant plusieurs générations,—me dit +mon hôte avec une sorte de mépris et d'horreur,—nos +ancêtres dégradèrent leur nature et abrégèrent +leur vie en mangeant la chair des animaux, +dont plusieurs espèces avaient, à leur +exemple, échappé au Déluge, en cherchant un +refuge dans les profondeurs de la terre; d'autres +animaux, qu'on suppose inconnus au monde +supérieur, étaient une production de ces régions +souterraines.</p> + +<p>À l'époque où ce que nous appellerons l'âge +historique se dégageait du crépuscule de la tradition, +les Ana étaient déjà établis en différents +États et avaient atteint un degré de civilisation +analogue à celui dont jouissent en ce moment sur +la terre les peuples les plus avancés. Ils connaissaient +presque toutes nos inventions modernes, +y compris l'emploi de la vapeur et du gaz. Les +différents peuples étaient séparés par des rivalités +violentes. Ils avaient des riches et des pauvres; +ils avaient des orateurs et des conquérants; +ils se faisaient la guerre pour une province ou +pour une idée. Quoique les divers États reconnussent +diverses formes de gouvernement, les institutions +libres commençaient à avoir la prépondérance; +les assemblées populaires avaient plus +de puissance; la république exista bientôt partout; +la démocratie, que les politiques européens +les plus éclairés regardent devant eux comme +le terme extrême du progrès politique et qui +domine encore parmi les autres tribus du monde +souterrain, considérées comme barbares, n'a +laissé aux Ana supérieurs, comme ceux chez lesquels +je me trouvais, que le souvenir d'un des +tâtonnements les plus grossiers et les plus ignorants +de l'enfance de la politique. C'était l'âge de +l'envie et de la haine, des perpétuelles révolutions +sociales plus ou moins violentes, des luttes +entre les classes, et des guerres d'État à État. +Cette phase dura cependant quelques siècles, +et fut terminée, au moins chez les populations les +plus nobles et les plus intelligentes, par la découverte +graduelle des pouvoirs latents enfermés +dans ce fluide qui pénètre partout et qu'ils désignaient +sous le nom de vril.</p> + +<p>D'après ce que me dit Zee qui, en qualité de +savant professeur du Collège des Sages, avait +étudié ces matières avec plus de soin qu'aucun +autre membre de la famille de mon hôte, on +peut produire et discipliner ce fluide de façon à +s'en servir comme d'un agent tout-puissant sur +toutes les formes de la matière animée et inanimée. +Il détruit comme la foudre; appliqué +d'autre façon, il donne à la vie plus de plénitude +et de vigueur; il guérit et préserve; c'est surtout +de ce fluide que l'on se sert pour guérir les maladies, +ou plutôt pour aider l'organisation physique +à recouvrer l'équilibre des forces naturelles, +et par conséquent à se guérir elle-même. +Par ce fluide on se fraye des chemins en fendant +les substances les plus dures, on ouvre des vallées +à la culture au milieu des rocs de ces déserts +souterrains. C'est de ce fluide que ces peuples +extraient la lumière de leurs lampes; ils la +trouvent plus régulière, plus douce et plus saine +que la lumière produite par les autres matières +inflammables dont ils se servaient jusque-là.</p> + +<p>Mais la politique surtout fut transformée par +la découverte de la terrible puissance du vril et +des moyens de l'employer. Dès que les effets en +furent mieux connus et plus habilement mis en +œuvre, toute guerre cessa entre les peuples qui +avaient découvert le vril, car ils avaient porté +l'art de la destruction à un degré de perfection +qui annulait toute supériorité de nombre, de +discipline et de talent militaire. Le feu renfermé +dans le creux d'une baguette maniée par un +enfant pouvait abattre la forteresse la plus redoutable, +ou sillonner d'un trait de flamme, du front +à l'arrière-garde, une armée rangée en bataille. +Si deux armées en venaient aux mains possédant +le secret de ce fluide terrible, elles devaient +s'anéantir réciproquement. L'âge de la guerre +était donc fini, et quand la guerre eut disparu, +une révolution non moins profonde ne tarda pas +à se produire dans les relations sociales. L'homme +se trouva si complètement à la merci de +l'homme, chacun d'eux pouvant en un instant +tuer son adversaire, que toute idée de gouvernement +par la force disparut peu à peu du système +politique et de la loi. Ce n'est que par la +force que de grandes communautés, dispersées +sur de vastes espaces, peuvent être maintenues +dans l'unité; mais ni la nécessité de la défense, +ni l'orgueil des conquêtes ne firent plus désirer +à un État de l'emporter sur un autre par sa population.</p> + +<p>Ceux qui avaient découvert le vril arrivèrent +ainsi, au bout de quelques générations, à se partager +en communautés moins considérables. La +tribu au milieu de laquelle je me trouvais était +limitée à douze mille familles. Chaque tribu occupait +un territoire suffisant à tous ses besoins, +et à des périodes déterminées le surplus de la +population émigrait pour aller chercher un domaine +nouveau. Il ne paraissait pas nécessaire +de faire choisir arbitrairement ces émigrants; il +y avait toujours un assez grand nombre d'émigrants +volontaires.</p> + +<p>Ces États subdivisés, peu importants à ne +considérer que leur territoire ou leur population, +appartenaient tous à une seule et grande famille. +Ils parlaient la même langue, sauf quelques +légères différences de dialecte. Le mariage était +permis de tribu à tribu; les lois et les coutumes +les plus importantes étaient les mêmes; la connaissance +du vril et l'emploi des forces qu'il +renfermait formait entre tous ces peuples un +lien si important que le mot A-vril était pour +eux synonyme de civilisation; et Vril-ya, c'est-à-dire +<i>les Nations Civilisées</i>, était le terme commun +par lequel les tribus qui se servaient du +vril se distinguaient des familles d'Ana encore +plongées dans la barbarie.</p> + +<p>Le gouvernement de la tribu des Vril-ya, +dont je m'occupe ici, était en apparence très +compliqué, en réalité très simple. Il était fondé +sur un principe reconnu en théorie, quoique peu +appliqué dans la pratique sur notre terre, c'est +que l'objet de tout système philosophique est +d'atteindre l'unité et de s'élever à travers le +dédale des faits à la simplicité d'une cause première +ou principe premier. Ainsi, en politique, +les écrivains républicains eux-mêmes conviennent +qu'une autocratie bienfaisante assurerait la +meilleure des administrations, si on pouvait en +garantir la durée, ou prendre des précautions +contre l'abus graduel des pouvoirs qu'on lui +accorde. Cette singulière communauté élisait +donc un seul magistrat suprême appelé Tur; il +était nominalement investi du pouvoir pour la +vie; mais on pouvait rarement le détourner de +s'en démettre aux approches de la vieillesse. Il +n'y avait rien du reste dans cette société qui pût +porter un de ses membres à convoiter les soucis +de cette charge. Aucun honneur, aucun insigne +d'un rang plus élevé n'étaient accordés au magistrat +suprême que ne distinguait point la supériorité +de son revenu ou de sa résidence. En +revanche, les devoirs qu'il avait à remplir étaient +singulièrement légers et faciles, et n'exigeaient +pas un degré extraordinaire d'énergie ou d'intelligence. +Point de guerre à craindre, pas d'armée +à entretenir: le gouvernement ne pouvant +s'appuyer sur la force, il n'y avait pas de police +à payer et à diriger. Ce que nous appelons crime +était absolument inconnu aux Vril-ya, et il n'existait +pas de cour de justice criminelle. Les rares +exemples de différends civils étaient confiés à +l'arbitrage d'amis choisis par les deux parties, +ou jugés par le Conseil des Sages que je décrirai +plus loin. Il n'y avait pas d'hommes de loi de +profession; et l'on peut dire que leurs lois +n'étaient que des conventions à l'amiable, car il +n'existait pas de pouvoir en état de contraindre +un délinquant qui portait dans une baguette le +moyen d'anéantir ses juges. Il y avait des règles +et des coutumes auxquelles le peuple, depuis +plusieurs siècles, s'était tacitement habitué à +obéir; ou si, par hasard, un individu trouvait +trop dur de s'y soumettre, il quittait la communauté +et allait s'établir ailleurs. Enfin on s'était +insensiblement soumis à une sorte de convention +analogue à celle qui régit nos familles privées, +où nous disons en quelque sorte à tout membre +parvenu à l'indépendance que donne la virilité: +«Reste ou va-t-en, suivant que nos habitudes +ou les règles que nous avons établies te conviennent +ou te déplaisent.» Mais quoiqu'il n'y eût +pas de lois dans le sens précis que nous donnons +à ce mot, il n'y a pas dans le monde supérieur +une race plus observatrice de la loi que les +Vril-ya. L'obéissance à la règle adoptée par la +communauté est devenue un instinct aussi puissant +que ceux de la nature. Le chef de chaque +famille établit pour la conduite de sa famille +une règle qu'aucun de ses membres ne songe à +violer ou à éluder. Ils ont un proverbe dont +l'énergie perd beaucoup dans cette paraphrase: +«Pas de bonheur sans ordre, pas d'ordre sans +autorité, pas d'autorité sans unité.» La douceur +de tout gouvernement civil ou domestique +chez eux se reconnaît bien à l'expression habituelle +dont ils usent pour désigner ce qui est +illégal ou défendu: «On est prié de ne pas +faire telle ou telle chose.» La pauvreté chez les +Ana est aussi inconnue que le crime; non pas +que la propriété soit en commun, ou qu'ils soient +tous égaux par l'étendue de leurs possessions, +ou par la grandeur et le luxe de leurs habitations; +mais comme il n'y a aucune différence de +rang ou de position entre les divers degrés de +richesse ou les diverses professions, chacun +fait ce qui lui convient sans inspirer ni ressentir +d'envie. Les uns préfèrent un genre +de vie plus modeste, les autres un genre de +vie plus brillant; chacun se rend heureux +à sa manière. Grâce à cette absence de toute +compétition et aux limites fixées pour la population, +il est difficile qu'une famille tombe +dans la misère; il n'y a pas de spéculations +hasardeuses, pas de rivalités et de luttes pour +la conquête de la fortune ou d'un rang plus +élevé. Sans doute, chaque fois qu'un établissement +a été fondé, une portion égale a été +attribuée à tous les colons; mais les uns, plus +entreprenants que les autres, avaient étendu +leurs possessions aux dépens du désert qui +les entourait, ou avaient augmenté la fertilité +de leurs champs, ou s'étaient engagés +dans le commerce. Ainsi, les uns étaient +nécessairement devenus plus riches que les +autres, mais nul n'était absolument pauvre, +nul n'avait de privations à subir. À la rigueur, +ils avaient toujours la ressource d'émigrer, ou +de s'adresser sans honte et avec la certitude +d'être écoutés à de plus riches qu'eux; car +tous les membres de la communauté se regardaient +comme des frères ne formant qu'une +famille unie par l'affection. J'aurai, dans la +suite de mon récit, l'occasion de revenir sur +ce sujet.</p> + +<p>Le soin principal du magistrat suprême +était de communiquer avec certains départements +actifs, chargés de l'administration de +détails spéciaux. Le plus important et le plus +essentiel de ces détails consistait dans les +approvisionnements de lumière. Mon hôte, +Aph-Lin, était le directeur de ce département. +Un autre département, qu'on pourrait +appeler celui des affaires étrangères, se maintenait +en relation avec les États voisins, surtout +pour s'assurer de toutes les inventions nouvelles; +toutes ces inventions et tous les perfectionnements +des machines étaient soumis à un +troisième département chargé d'en faire l'essai. +C'est à ce département que se rattachait le +Collège des Sages, collège particulièrement +recherché des Ana veufs et sans enfants, et +des jeunes filles. Parmi ces dernières, Zee +était la plus active, et si nous admettons que +ce peuple reconnut ce que nous appelons distinction +ou renommée (et je démontrerai plus +tard qu'il n'en est rien), elle était placée +parmi les membres les plus renommés ou les +plus distingués. Les membres féminins de ce +Collège s'adonnaient surtout aux études qu'on +regarde comme moins utiles à la vie pratique, +telles que la philosophie purement spéculative, +l'histoire des siècles primitifs, et les sciences +telles que l'entomologie, la conchyliologie, etc. +Zee, dont l'esprit, aussi actif que celui d'Aristote, +embrassait également les domaines les plus +vastes et les plus minces détails de la pensée, +avait écrit deux volumes sur l'insecte parasite +qui habite dans les poils de la patte du tigre<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>, +ouvrage qui faisait autorité sur ce sujet intéressant. +Mais les recherches des Sages ne sont pas +confinées à ces études subtiles ou élégantes. +Elles comprennent d'autres études plus importantes, +entre autres sur les propriétés du vril, à +la perception desquelles le système nerveux plus +délicat des Professeurs féminins les rend bien +plus aptes. C'est dans ce collège que le Tur, ou +magistrat principal, choisit ses conseillers, +dont le nombre ne s'élève jamais au-dessus de +trois; il ne les consulte que dans les cas fort +rares où un événement ou une circonstance +extraordinaire embarrasse son propre jugement.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> L'animal dont il est ici question diffère en plusieurs points +du tigre du monde supérieur. Il est plus grand, sa patte est plus +large, son front plus fuyant. Il fréquente les bords des lacs et des +marais et se nourrit de poissons, bien qu'il n'ait pas de répugnance +pour tous les animaux terrestres de force inférieure qui +se trouvent sur son chemin. Il devient rare, même dans les districts +les plus sauvages, où il est dévoré par des reptiles gigantesques. +Je suppose qu'il appartient à l'espèce du tigre, puisque l'animalcule +parasite qu'on trouve dans sa patte est, comme celui qu'on +trouve dans la patte du tigre asiatique, une miniature de l'animal +lui-même.</p></div> + +<p>Il y a quelques autres départements d'une +moindre importance, qui tous fonctionnent avec +si peu de bruit et si tranquillement, qu'on ne +se sent pas du tout gouverné: l'ordre social est +aussi régulier et aussi peu gênant que si c'était +une loi de la nature. On emploie la mécanique +à presque toutes sortes de travaux intérieurs ou +extérieurs, et le soin incessant du département +chargé de cet objet est d'en perfectionner l'application. +Il n'y a ni ouvriers ni domestiques; +on prend parmi les enfants tous ceux qui sont +nécessaires pour surveiller ou seconder les machines; +et cela depuis l'âge où les enfants cessent +d'être confiés au sein de leur mère jusqu'à +l'époque de la nubilité, c'est-à-dire à seize ans +pour les Gy-ei (les femmes) et vingt ans pour les +Ana (les hommes). Ces enfants sont classés par +bandes et sections sous la surveillance de leurs +propres chefs et chacun s'adonne à l'occupation +qui lui plaît le plus ou pour laquelle il se sent le +plus de disposition. Les uns choisissent les arts +manuels, l'agriculture, les travaux domestiques; +d'autres se consacrent à écarter les rares dangers +qui menacent la population. Voici les seuls +périls auxquels sont exposés ces tribus: d'abord +ceux qu'occasionnent les convulsions accidentelles +de la terre; c'est à les prévoir et à s'en +garder qu'on apporte le plus de soin; tels sont +les irruptions du feu et de l'eau, les ouragans +souterrains et les gaz qui se dégagent avec violence. +Des inspecteurs vigilants sont placés aux +frontières de l'État et dans tous les endroits où +de semblables périls sont à craindre; ils ont à +leur disposition des moyens de communications +télégraphiques avec la salle où quelques Sages +d'élite se relaient perpétuellement. Ces inspecteurs +sont toujours choisis parmi les garçons +qui approchent de l'âge de puberté, d'après ce +principe qu'à cet âge les facultés d'observation +sont plus vives et les forces physiques plus en +éveil qu'à aucune autre époque de la vie. Le +second service de sûreté, d'ailleurs moins important, +consiste dans la destruction de toutes +les créatures hostiles à la vie, à la culture, ou +même au bien-être des Ana. Les plus formidables +sont les énormes reptiles, dont on conserve +dans nos musées quelques restes antédiluviens et +certains animaux ailés gigantesques, moitié oiseaux, +moitié serpents. Le soin de chasser et de +détruire ces derniers, ainsi que d'autres animaux +sauvages plus petits et analogues à nos tigres et à +nos serpents venimeux, est laissé à de jeunes enfants; +parce que, suivant les Ana, il faut pour cela +être sans pitié, et que plus l'enfant est jeune moins +il est accessible à la pitié. Il y a une autre classe +d'animaux dans la destruction desquels il faut +faire de certaines distinctions; on y emploie des +enfants de l'âge intermédiaire; ce sont les animaux +qui ne menacent pas la vie de l'homme, +mais qui ravagent les produits de son travail, +tels que l'élan et certaines variétés de l'espèce +du daim; de petits animaux qui ressemblent +assez à nos lapins, mais qui sont bien plus nuisibles +aux moissons et plus habiles dans leurs +déprédations. Le premier soin de ces enfants +doit être d'apprivoiser les plus intelligents de +ces animaux et de les habituer à respecter les +clôtures, rendues pour cela très visibles, comme +on habitue les chiens à respecter les garde-manger +et même à veiller sur le bien de leurs maîtres. +Ce n'est que quand ces animaux se montrent +incorrigibles qu'on les détruit. On ne les tue +jamais pour en manger la chair, ni pour le plaisir +de la chasse; mais on ne les épargne jamais +quand on n'a pas d'autre moyen de les empêcher +de nuire. Tout en rendant ces divers services et +en s'acquittant des tâches qui leur sont confiées, +les enfants reçoivent sans interruption l'éducation +dont ils ont besoin. Les jeunes gens suivent +généralement au sortir de l'enfance un cours +d'instruction au Collège des Sages, dans lequel, +outre les études générales, les élèves reçoivent +des leçons spéciales selon leur vocation et selon +le genre d'études qu'ils choisissent eux-mêmes. +Quelques-uns cependant préfèrent passer cette +période d'épreuves en voyage, ou émigrer, ou +s'appliquer aussitôt aux affaires commerciales +ou agricoles. Nulle contrainte ne vient gêner +leurs inclinations.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="X" id="X"></a>X.</h2> + + +<p>Le mot Ana (prononcez: <i>Arna</i>) correspond à +notre pluriel: <i>hommes</i>; An (prononcez: <i>Arn</i>), +le singulier, à: homme. Le mot qui signifie +femme est Gy (le <i>G</i> est dur comme dans Guy); il +fait au pluriel Gy-ei, mais le <i>G</i> devient doux au +pluriel, on prononce: Jy-ei. Les Ana ont un proverbe +qui donne à cette différence de prononciation +un sens symbolique; c'est que le sexe féminin +est doux pris collectivement, mais que chaque +femme est dure quand on a affaire individuellement +à elle. Les Gy-ei jouissent d'une parfaite +égalité de droits avec les Ana; égalité que certains +philosophes en sont encore à réclamer sur +la terre.</p> + +<p>Dans leur enfance, elles accomplissent exactement +les mêmes travaux que les garçons; et dans +la classe la plus jeune, appliquée à la destruction +des animaux hostiles, on préfère souvent les filles, +parce qu'elles sont par leur constitution plus +inaccessibles à la pitié sous l'influence de la terreur +ou de la haine. Pendant l'intervalle qui +s'écoule entre l'enfance et l'âge où l'on se marie, +les rapports familiers entre les deux sexes sont +suspendus. À l'époque du mariage, ils recommencent, +sans autres conséquences plus graves +que le mariage. Toutes les professions ouvertes +à un sexe le sont à l'autre, et les Gy-ei s'attribuent +la supériorité dans toutes les branches +abstraites et profondes du raisonnement; elles +disent que les Ana sont peu propres à ce genre +d'études, parce qu'ils ont l'intelligence plus +lourde et plus calme, et à cause de la routine de +leurs occupations matérielles; c'est ainsi que les +jeunes filles de notre monde s'érigent en autorité +pour juger les questions les plus délicates +de la doctrine théologique, pour lesquelles peu +d'hommes, activement engagés dans les affaires +de ce monde, ont assez de connaissances ou de +finesse d'intelligence. Soit grâce aux exercices +gymnastiques auxquels elles s'appliquent de +bonne heure, soit par leur organisation, les Gy-ei +sont supérieures aux Ana en force physique +(détail important au point de vue du maintien +des droits de la femme). Elles atteignent une stature +plus élevée et leurs formes plus arrondies +renferment des muscles et des nerfs aussi fermes +que ceux des hommes. Elles prétendent que, +suivant les lois primitives de la nature, les femelles +devaient être plus grandes que les mâles; +elles appuient cette opinion en recherchant, +parmi les premières créatures vivantes, l'exemple +des insectes et de la plus ancienne famille des vertébrés, +les poissons, chez lesquels les femelles +sont généralement assez grandes pour ne faire +qu'un repas de leur mâle si cela leur fait plaisir. +Par-dessus tout, les Gy-ei ont un pouvoir plus +prompt et plus énergique sur ce fluide ou agent +mystérieux qui contient un si puissant élément +de destruction; elles ont aussi une plus large +part de cette finesse qui comprend la dissimulation. +Ainsi elles peuvent, non seulement se défendre +contre toutes les agressions des hommes, +mais elles pourraient à tout moment, et sans +qu'il soupçonnât le moindre danger, mettre fin +à l'existence de l'époux qui les offenserait. Disons +à l'honneur des Gy-ei qu'on ne trouve pendant +plusieurs siècles aucun exemple de l'abus +de ce terrible pouvoir. Le dernier fait de ce +genre, qui ait eu lieu dans la tribu dont je m'occupe, +paraît remonter, suivant leur chronologie, +à environ deux mille ans. Une Gy, dans un accès +de jalousie, tua son mari, et cet acte abominable +inspira une telle terreur aux hommes qu'ils émigrèrent +en corps et laissèrent les Gy-ei toutes +seules. L'histoire rapporte que les Gy-ei, devenues +ainsi veuves et plongées dans le désespoir, +tombèrent sur la coupable pendant son sommeil, +et, par conséquent, alors qu'elle était désarmée, +la tuèrent et s'engagèrent solennellement entre +elles à supprimer pour toujours l'exercice de ce +pouvoir conjugal si excessif et à élever leurs +filles dans cette résolution. Après une démarche +si conciliante, la députation envoyée aux Ana +réussit à persuader à un grand nombre de revenir, +mais ceux qui revinrent étaient généralement +les plus âgés. Les plus jeunes, soit par défiance, +soit par une trop haute opinion de leur +propre mérite, rejetèrent toutes les propositions +et restèrent dans d'autres communautés, où ils +furent acceptés par d'autres femmes, avec lesquelles +probablement ils ne se trouvèrent pas +mieux. Mais la perte d'une si grande quantité de +jeunes gens opéra comme un avertissement salutaire +sur les Gy-ei et les confirma dans leur +pieuse résolution. Il est admis aujourd'hui que, +par le manque d'exercice, les Gy-ei ont perdu +leur supériorité offensive et défensive sur les Ana, +de même que sur la terre certains animaux inférieurs +ont laissé certaines armes, que la nature +leur avait données pour leur défense, s'émousser +graduellement et devenir impuissantes, parce que +les circonstances ne les obligeaient plus à s'en +servir. Je serais cependant fort inquiet pour un +An qui mesurerait ses forces avec une Gy.</p> + +<p>Les Ana font remonter à l'incident que je viens +de raconter certains changements dans les coutumes +du mariage, qui donnent peut-être quelques +avantages aux hommes. Ils ne se lient plus +que pour trois ans; à la fin de la troisième année, +l'homme et la femme sont également libres +de divorcer et de se remarier. Au bout de dix +ans, l'An a le privilège de prendre une seconde +femme et la première peut à son gré se retirer +ou rester. Ces règles sont pour la plupart passées +à l'état de lettre morte; le divorce et la polygamie +sont extrêmement rares, et les ménages +paraissent très heureux et unis chez ce peuple +étonnant; les Gy-ei, malgré leur supériorité +physique et intellectuelle, sont fort adoucies +par la crainte de la séparation ou d'une seconde +femme, et comme les An sont très attachés +à leurs habitudes, ils n'aiment pas, à +moins de considérations très graves, à changer +pour des nouveautés hasardeuses, les figures +et les manières auxquelles ils sont habitués. +Les Gy-ei cependant conservent soigneusement +un de leurs privilèges; c'est peut-être le +désir secret d'obtenir ce privilège qui porte +beaucoup de dames sur la terre à se faire les +champions des droits de la femme. Les Gy-ei +ont donc le droit, usurpé sur la terre par les +hommes, de proclamer leur amour et de faire +elles-mêmes leur cour; en un mot, ce sont elles +qui demandent et non pas qui sont demandées. +Les vieilles filles sont un phénomène inconnu +parmi elles. Il est très rare qu'une Gy n'obtienne +pas l'An auquel elle a donné son cœur, à moins +que les affections de celui-ci ne soient fortement +engagées ailleurs. Quelque froid, ou prude, ou +de mauvaise volonté que se montre l'homme +qu'elle courtise, sa persévérance, son ardeur, +sa puissance persuasive, son pouvoir sur les +mystérieux effets du vril, décident presque sûrement +l'homme à tendre le cou à ce que nous +appelons le nœud fatal. La raison qui porte les +Gy-ei à renverser les rapports des sexes, que +l'aveugle tyrannie des hommes a établis sur la +terre, paraît concluante, et elles la donnent +avec une franchise qui mérite un jugement impartial. +Elles disent que, des deux époux, c'est +la femme qui est d'une nature plus aimante, +que l'amour occupe plus de place dans ses pensées, +est plus essentiel à son bonheur, et que, +par conséquent, c'est elle qui doit faire sa cour; +qu'en outre, l'homme est un être timide et vacillant, +qu'il a souvent une prédilection égoïste +pour le célibat, qu'il prétend souvent ne pas +comprendre les regards tendres et les insinuations +délicates, bref, qu'il doit être résolument +poursuivi et capturé. Elles ajoutent que si la Gy +ne peut s'assurer l'An de son choix et en épouse +un qu'elle n'aurait pas préféré au reste du +monde, elle est non seulement moins heureuse, +mais moins bonne, parce que les qualités de son +cœur ne se développent pas assez; tandis que +l'An est une créature qui concentre d'une manière +moins durable ses affections sur un seul +objet; que, s'il ne peut obtenir la Gy qu'il préfère, +il se console aisément avec une autre, et +enfin, qu'en mettant les choses au pire, s'il est +aimé et bien soigné, il n'est pas indispensable au +bonheur de sa vie qu'il aime de son côté; il se +contente du bien-être matériel et des nombreuses +occupations d'esprit qu'il se crée.</p> + +<p>Quoi qu'on puisse dire de ce raisonnement, +le système est favorable à l'homme; il est aimé +avec ardeur; il sait que plus il montrera de +froideur et de résistance, plus la détermination +de se l'attacher deviendra forte chez la Gy qui +le courtise; il s'arrange généralement pour n'accorder +son consentement qu'aux conditions qu'il +croit les meilleures pour s'assurer une vie, sinon +très heureuse, du moins très tranquille. Tous les +Ana ont leur dada, leurs habitudes, leurs goûts, +et quels qu'ils soient ils exigent la promesse de +les respecter absolument. Pour arriver à son +but, la Gy promet sans hésiter, et, comme un +des caractères distinctifs de ce peuple extraordinaire +est un respect absolu de la vérité et la +religion de la parole donnée, la Gy, même la +plus étourdie, observe toujours les conditions +stipulées avant le mariage. Dans le fait, et en +dépit de leurs droits abstraits et de leur puissance, +les Gy-ei sont les plus aimables et les plus +soumises des femmes que j'aie jamais rencontrées, +même dans les ménages les plus heureux +qui soient sur la terre. C'est une maxime reçue +parmi elles que quand une Gy aime, son bonheur +est d'obéir. On remarquera que dans les +rapports des sexes je n'ai parlé que du mariage, +car telle est la perfection morale que cette +communauté a atteinte, que tout rapport illicite +est aussi impossible parmi ce peuple, qu'il +serait impossible à un couple de linottes de se +séparer au temps des amours.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XI" id="XI"></a>XI.</h2> + + +<p>Quand je cherchais à revenir de la surprise que +me causait l'existence de régions souterraines +habitées par une race à la fois différente et distincte +de la nôtre, rien ne m'embarrassait plus +que le démenti infligé par ce fait à la plupart des +géologues et des physiciens. Ceux-ci affirment +généralement que, bien que le soleil soit pour +nous la principale source de chaleur, cependant +plus on pénètre sous la surface de la terre, plus +la chaleur augmente; le taux de cette progression +étant fixé, je crois, à un degré de plus par +pied, en commençant à cinquante pieds de profondeur. +Bien que les domaines de la tribu dont +je parle fussent situés à des hauteurs assez rapprochées +de la surface de la terre pour jouir +d'une température convenable à la vie organique, +cependant les ravins et les vallées de cet empire +étaient beaucoup moins chauds que les savants +ne le supposeraient, eu égard à leur profondeur; +ils n'étaient certainement pas d'une température +plus élevée que le midi de la France ou que +l'Italie. Et suivant tous les renseignements que +je pus recueillir, de vastes districts, s'enfonçant +à des profondeurs où j'aurais cru que les salamandres +seules pouvaient vivre, étaient habités +par des races innombrables organisées comme +nous le sommes. Je ne puis prétendre à donner +la raison d'un fait si en contradiction avec les +lois reconnues de la science et Zee ne pouvait +m'aider beaucoup à trouver la solution de cette +difficulté. Elle supposait seulement que nos +savants n'avaient pas assez tenu compte de +l'extrême porosité de l'intérieur de la terre, +de l'immensité des cavités qu'elle renferme et +qui créent des courants d'air et des vents fréquents, +des différentes façons dont la chaleur +s'évapore, ou est rejetée à l'extérieur. Elle +convenait cependant qu'il existait des profondeurs +où la chaleur était regardée comme intolérable +pour les êtres organisés comme ceux +que connaissaient les Vril-ya; mais leurs savants +croyaient que, même là, la vie existait sous une +forme quelconque; que si l'on y pouvait pénétrer, +on y trouverait des êtres doués de sensibilité +et d'intelligence.</p> + +<p>—Là où le Tout-Puissant bâtit,—disait-elle,—soyez +sûr qu'il place des habitants. Il +n'aime pas les maisons vides.</p> + +<p>Elle ajoutait cependant que beaucoup de +changements dans la température et le climat +avaient été produits par la science des Vril-ya, +et que les forces du vril avaient été employées +avec succès dans ce sens. Elle me décrivit un +milieu subtil et vital qu'elle appelait Lai, que +je soupçonne devoir être identique avec l'oxygène +éthéré du docteur Lewins, et dans lequel agissent +les forces réunies sous le nom de vril; elle +affirmait que, partout où ce milieu pouvait +s'étendre de façon à donner aux différentes propriétés +du vril toute leur énergie, on pourrait +s'assurer d'une température favorable aux formes +les plus élevées de la vie. Zee me dit aussi +que, d'après les naturalistes de son pays, les +fleurs et les végétaux, produits par les semences +que la terre avait jetées à cette profondeur +dans les premières convulsions de la +nature, ou importés par les premiers hommes +qui avaient cherché un refuge dans les cavernes, +devaient leur existence à la lumière qui les éclairait +constamment et aux progrès de la culture. +Elle me dit encore que depuis que la lumière +du vril avait remplacé tous les autres modes +d'éclairage, le coloris des fleurs et du feuillage +était devenu plus brillant, et que la végétation +avait pris plus de vigueur.</p> + +<p>Mais je laisse ce sujet aux réflexions des gens +compétents et je vais consacrer quelques pages +à l'intéressante question de la langue des Vril-ya.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XII" id="XII"></a>XII.</h2> + + +<p>La langue des Vril-ya est particulièrement +intéressante, parce qu'elle me paraît montrer +avec une grande clarté les traces des trois transitions +principales par lesquelles passe une langue +avant d'arriver à sa perfection.</p> + +<p>Un des plus illustres philologues modernes, +Max Müller, cherchant à établir une analogie +entre les couches du langage et les stratifications +géologiques, énonce ce principe absolu:—</p> + +<p>«Aucun langage ne peut, dans aucun cas, +être inflexionnel sans avoir passé par le stratum +agglutinatif et le stratum isolant. Aucune +langue ne peut être agglutinative sans +être attachée par ses racines au stratum inférieur +d'isolement<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>.»</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Max Müller. <i>Stratification des langues</i>, p. 20.</p></div> + +<p>Prenant la langue chinoise comme le meilleur +type existant du stratum isolant originel, +«comme la photographie fidèle de l'homme à +la lisière essayant les muscles de son esprit, +cherchant sa route à tâtons, et si ravi de son +premier succès qu'il le répète sans cesse<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>,» +nous trouvons dans la langue des Vril-ya, «encore +attachée par ses racines au stratum inférieur +d'isolement,» la preuve de l'isolement +originel. Elle abonde en monosyllabes, +car les monosyllabes sont le fond des langues. +La transition à la forme agglutinative marque +une période qui a dû s'étendre graduellement +à travers les siècles, et dont la littérature +écrite a survécu seulement dans quelques fragments +de mythologie symbolique et dans certaines +phrases énergiques qui sont devenues +des dictons populaires. Avec la littérature des +Vril-ya commence le stratum inflexionnel. +Sans doute, à cette époque, différentes causes +doivent avoir concouru à ce résultat, comme +la fusion des races par la domination d'un +peuple et l'apparition de quelques grands génies +littéraires qui ont arrêté et fixé la forme +du langage. À mesure que l'âge inflexionnel prévaut +sur l'âge agglutinatif, il est surprenant de +voir avec quelle hardiesse croissante les racines +originelles de la langue sortent de la surface qui +les cache. Dans les fragments et les proverbes +de l'âge précédent les monosyllabes qui forment +ces racines disparaissent dans des mots d'une +longueur énorme, comprenant des phrases entières +dont aucune portion ne peut être séparée +du reste pour être employée séparément. Mais +quand la forme inflexionnelle de la langue prit +assez le dessus pour être étudiée et avoir une +grammaire, les savants et les grammairiens semblent +s'être unis pour extirper tous les monstres +polysynthétiques ou polysyllabiques, comme +des envahisseurs qui dévoraient les formes +aborigènes. Les mots de plus de trois syllabes +furent proscrits comme barbares, et, à mesure +que la langue se simplifiait ainsi, elle acquérait +plus de force, de dignité et de douceur. Quoiqu'elle +soit très concise, cette concision même +lui donne plus de clarté. Une seule lettre, suivant +sa position, exprimait ce que nous autres, +dans notre monde supérieur, nous exprimons +quelquefois par des syllabes, d'autres fois par +des phrases entières. En voici un ou deux exemples: +An (que je traduirai homme), Ana (les +hommes); la lettre S signifie chez eux multitude, +suivant l'endroit où elle est placée; Sana signifie +l'humanité; Ansa, une multitude d'hommes. +Certaines lettres de leur alphabet placées devant +les mots dénotent une signification composée. +Par exemple, Gl (qui pour eux n'est +qu'une seule lettre, comme le <i>th</i> des Grecs, +placée au commencement d'un mot, marque un +assemblage ou une union de choses, soit semblables, +soit différentes, comme Oon, une maison; +Gloon, une ville (c'est-à-dire un assemblage +de maisons). Ata, douleur; Glata, calamité publique. +Aur-an, la santé ou le bien-être d'un +homme; Glaur-an, le bien de l'État, la prospérité +de la communauté; un mot qu'ils ont sans +cesse à la bouche est A-glauran, qui indique le +principe de leur politique, c'est-à-dire que +le bien-être de chacun est le premier principe +d'une communauté. Aub, invention; Sila, un +ton en musique. Glaubsila, réunissant l'idée de +l'invention et des intonations musicales, est le +mot classique pour poésie; on l'abrège ordinairement, +dans la conversation, en Glaubs. Na, qui, +pour eux, n'est, comme Gl, qu'une lettre simple, +quand il est placé au commencement d'un mot, +signifie quelque chose de contraire à la vie, à +la joie, ou au bien-être, ressemblant en cela à la +racine aryenne Nak, qui exprime la mort ou +la destruction. Nax, obscurité; Narl, la mort; +Naria, le péché ou le mal. Nas, le comble du +péché et de la mort, la corruption. Quand ils +écrivent, ils regardent comme irrespectueux de +désigner l'Être Suprême par un nom spécial. +Il est représenté par un symbole hiéroglyphique +qui a la forme d'une pyramide: Λ Dans la +prière, ils s'adressent à Lui sous un nom qu'ils +regardent comme trop sacré pour le confier à +un étranger et que je ne connais pas. Dans la +conversation, ils se servent généralement d'une +périphrase, telle que la Bonté-Suprême. La +lettre V, symbole de la pyramide renversée, au +commencement d'un mot, signifie presque toujours +l'excellence ou la puissance; comme Vril, +dont j'ai déjà tant parlé; Veed, un esprit immortel; +Veed-ya, l'immortalité; Koom, prononcé +comme le Cwm des Gallois, signifie quelque chose +de creux, de vide. Le mot Koom lui-même signifie +un trou profond, une caverne. Koom-in, un +trou; Zi-koom une vallée; Koom-zi, le vide, le +néant; Bodh-koom, l'ignorance (littéralement, +vide des connaissances). Koom-Posh est le nom +qu'ils donnent au gouvernement de tous, ou à +la domination des plus ignorants, des plus vides. +Posh est un mot presque intraduisible, signifiant, +comme le lecteur le verra plus tard, le mépris. +La traduction la plus rapprochée que j'en puisse +donner est le mot vulgaire: gâchis; on peut donc +traduire librement Koom-Posh par atroce gâchis. +Mais quand la Démocratie ou Koom-Posh dégénère +et qu'à l'ignorance succèdent les passions +et les fureurs populaires qui précèdent la fin de +la démocratie, comme (pour prendre des exemples +dans le monde supérieur) pendant le règne +de la Terreur en France, ou pendant les cinquante +années de République Romaine qui précédèrent +l'avènement d'Auguste, ils ont un autre +mot pour désigner cet état de choses: ce mot +est Glek-Nas. Ek veut dire discorde; Glek, discorde +universelle. Nas, comme je l'ai déjà dit, +signifie corruption, pourriture; ainsi Glek-Nas +peut être traduit: la discorde universelle +dans la corruption. Leurs termes composés +sont très expressifs; ainsi Bodh, signifiant connaissances, +et Too étant un participe qui implique +l'idée d'approcher avec prudence, Too-bodh +est le mot qu'ils emploient pour Philosophie; +Pah est une exclamation de mépris +analogue à notre expression: Absurde! ou quelle +bêtise! Pah-bodh (littéralement, connaissance +absurde) s'emploie pour désigner une philosophie +fausse ou futile et s'applique à une espèce de +raisonnement métaphysique ou spéculatif autrefois +en vogue, qui consistait à faire des questions +auxquelles on ne pouvait pas répondre et +qui, du reste, étaient oiseuses, ne valaient pas la +peine d'être faites; telles que, par exemple: Pourquoi +un An a-t-il cinq orteils au lieu de quatre +ou de six? Le premier An créé par la Bonté +Suprême avait-il le même nombre d'orteils que +ses descendants? Dans la forme sous laquelle +un An pourra être reconnu de ses amis dans +l'autre monde conservera-t-il des orteils, et +s'il en est ainsi seront-ils matériels ou immatériels? +Je choisis ces exemples de Pah-bodh +non par ironie ou par plaisanterie, mais +parce que les questions que je cite ont fourni +le sujet d'une controverse aux derniers amateurs +de cette «science».... il y a quatre +mille ans.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Max Müller. <i>Stratification des langues</i>, p. 13.</p></div> + +<p>On m'apprit que, dans la déclinaison des +noms, il y avait autrefois huit cas (un de plus +que dans la grammaire sanscrite); mais l'effet +du temps a réduit ces cas et a multiplié, à la +place des terminaisons différentes, les prépositions +explicatives. Dans la grammaire soumise à +mes études, il y avait pour les noms quatre cas, +trois marqués par leur terminaison et le quatrième +par un préfixe.</p> + +<p> +<span class="smcap">SINGULIER.</span><br /> +<br /> +<i>Nom.</i> An: l'homme.<br /> +<i>Dat.</i> Ano: à l'homme.<br /> +<i>Ac.</i> Anan: l'homme.<br /> +<i>Voc.</i> Hil-An: ô homme.<br /> +<br /> +<span class="smcap">PLURIEL.</span><br /> +<br /> +Ana: les hommes.<br /> +Anoi: aux hommes.<br /> +Ananda: les hommes.<br /> +Hil-Ananda: ô hommes.<br /> +</p> + +<p>Dans la première période de la littérature +inflexionnelle, le duel existait: mais on a depuis +longtemps abandonné cette forme.</p> + +<p>Le génitif est aussi hors d'usage; le datif prend +sa place: ils disent la Maison <i>à</i> un Homme, au +lieu de la Maison <i>d</i>'un Homme. Quand ils se +servent du génitif (il est quelquefois usité en +poésie), la terminaison est la même que celle du +nominatif; il en est de même de l'ablatif; la préposition +qui le désigne peut être un préfixe ou un +affixe au goût de chacun; le choix est déterminé +par l'euphonie. On remarquera que le préfixe +Hil désigne le vocatif. On s'en sert toujours en +s'adressant à quelqu'un, excepté dans les relations +domestiques les plus intimes; l'omettre +serait regardé comme une grossièreté; de même +que, dans notre vieille langue, il eût été peu respectueux +de dire Roi, au lieu de ô Roi. Bref, +comme ils n'ont aucun titre d'honneur, la forme +du vocatif en tient lieu et se donne impartialement +à tout le monde. Le préfixe Hil entre +dans la composition des mots qui impliquent +l'éloignement, comme Hil-ya, voyager.</p> + +<p>Dans la conjugaison de leurs verbes, sujet +trop long pour que je m'y étende ici, le verbe +auxiliaire Ya, aller, qui joue un rôle si considérable +dans le Sanscrit, est employé d'une +façon analogue, comme si c'était un radical +emprunté à une langue dont fussent descendues +à la fois la langue sanscrite et celle des Vril-ya. +D'autres auxiliaires, ayant des significations +opposées, l'accompagnent et partagent son utilité, +par exemple: Zi, s'arrêter ou se reposer. +Ainsi Ya entre dans les temps futurs, et Zi dans +les prétérits de tous les verbes qui demandent +des auxiliaires. Yam, je vais; Yiam, je puis aller; +Yani-ya, j'irai (littéralement, je vais aller); Zampoo-yan, +je suis allé (littéralement, je me repose +d'être allé). Ya, comme terminaison, implique, +par analogie, la progression, le mouvement, +la floraison. Zi, comme terminaison, dénote la +fixité, quelquefois en bonne part, d'autres fois en +mauvaise part, suivant le mot auquel il est +accouplé. Iva-zi, bonté éternelle; Nan-zi, malheur +éternel. Poo (de) entre comme préfixe dans +les mots qui dénotent la répugnance ou le nom +des choses que nous devons craindre. Poo-pra, +dégoût; Poo-naria, mensonge, la plus vile espèce +de mal. J'ai déjà confessé que Poosh ou Posh +était intraduisible littéralement. C'est l'expression +d'un mépris joint à une certaine dose de +pitié. Ce radical semble avoir pris son origine +dans l'analogie qui existe entre l'effort labial et +le sentiment qu'il exprime, Poo étant un son +dans lequel la respiration est poussée au dehors +avec une certaine violence. D'un autre côté, Z, +placé en initiale, est chez les Ana, un son aspiré; +ainsi Zu, prononcé Zoo (pour eux c'est une seule +lettre), est le préfixe ordinaire des mots qui +signifient quelque chose qui attire, qui plaît, qui +touche le cœur, comme Zummer, amoureux; +Zutze, l'amour; Zuzulia, délices. Ce son adouci +du Z semble approprié à la tendresse. C'est +ainsi que, dans notre langue, les mères disent à +leurs babies, en dépit de la grammaire, «mon +céri»; et j'ai entendu un savant professeur de +Boston appeler sa femme (il n'était marié que +depuis un mois) «mon cer amour».</p> + +<p>Je ne puis quitter ce sujet, cependant, sans +faire observer par quels légers changements +dans les dialectes adoptés par les différentes tribus +la signification originelle et la beauté des +sons peuvent disparaître. Zee me dit avec une +grande indignation que Zūmmer (amoureux) +qui, de la façon dont elle le prononçait, semblait +sortir lentement des profondeurs de son cœur, +était, dans quelques districts peu éloignés des +Vril-ya, vicié par une prononciation moitié nasale, +moitié sifflante, et tout à fait désagréable, +qui en faisait Sūbber. Je pensai en moi-même +qu'il ne manquait que d'y introduire une n devant +l'u pour en faire un mot anglais désignant la +dernière des qualités qu'une Gy amoureuse peut +désirer de rencontrer dans son Zummer<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Du verbe <i>To snub</i>, brusquer, gourmander, réprimander.</p></div> + +<p>Je me bornerai maintenant à mentionner une +particularité de cette langue qui donne de la +force et de la brièveté à ses expressions.</p> + +<p>La lettre A est pour eux, comme pour nous, la +première lettre de l'alphabet, et ils s'en servent +souvent comme d'un mot destiné à marquer une +idée complexe de souveraineté, de puissance, +de principe dirigeant. Par exemple: Iva, signifie +bonté; Diva, la bonté et le bonheur réunis; +A-Diva, c'est la vérité absolue et infaillible. J'ai +déjà fait remarquer la valeur de l'A dans A-glauran, +de même dans Vril (aux vertus duquel ils attribuent +leur degré actuel de civilisation); A-vril, +signifie, comme je l'ai déjà dit, la civilisation +même.</p> + +<p>Les philologues ont pu voir par les exemples +ci-dessus combien le langage Vril-ya se rapproche +du langage Aryen ou Indo-Germanique; mais +comme toutes les langues, il contient des mots +et des formes empruntés à des sources toutes +différentes. Le titre même de Tur, qu'ils donnent +à leur magistrat suprême, indique un larcin +fait à une langue sœur du Turanien. Ils disent +eux-mêmes que c'est un nom étranger emprunté +à un titre que leurs annales historiques +disent avoir appartenu au chef d'une nation avec +laquelle les ancêtres des Vril-ya étaient, à une période +très éloignée, en commerce d'amitié, mais +qu'elle était depuis longtemps éteinte; ils ajoutent +que, lorsque, après la découverte du vril, ils +remanièrent leurs institutions politiques, ils +adoptèrent exprès un titre appartenant à une race +éteinte et à une langue morte, et le donnèrent à +leur premier magistrat, afin d'éviter de donner +à cet office un nom qui leur fût déjà familier.</p> + +<p>Si Dieu me prête vie, je pourrai peut-être +réunir sous une forme systématique les connaissances +que j'ai acquises sur cette langue pendant +mon séjour chez les Vril-ya. Mais ce que j'en ai +dit suffira peut-être pour démontrer aux étudiants +philologues qu'une langue qui, en conservant tant +de racines de sa forme originaire, s'est déchargée +des grossières surcharges de la période synthétique +plus ancienne mais transitoire, et qui est arrivée +à réunir ainsi tant de simplicité et de force +dans sa forme inflexionnelle, doit être l'œuvre +graduelle de siècles innombrables et de plusieurs +révolutions intellectuelles; qu'elle contient la +preuve d'une fusion entre des races de même origine +et qu'elle n'a pu parvenir au degré de perfection, +dont j'ai donné quelques exemples, qu'après +avoir été cultivée sans relâche par un peuple +profondément réfléchi. J'aurai plus tard l'occasion +de montrer que, néanmoins, la littérature +qui appartient à cette langue est une littérature +morte, et que l'état actuel de félicité sociale auquel +sont parvenus les Ana interdit toute culture +progressive de la littérature, surtout dans les +deux branches principales: la fiction et l'histoire.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIII" id="XIII"></a>XIII.</h2> + + +<p>Ce peuple a une religion et, quoi qu'on puisse +dire contre lui, il présente du moins ces deux +particularités étranges: les individus croient +tout ce qu'ils font profession de croire et ils +pratiquent tous les préceptes de leur croyance. +Ils s'unissent dans l'adoration d'un Créateur +divin, soutien de l'univers. Ils croient qu'une des +propriétés du tout-puissant vril est de transmettre +à la source de la vie et de l'intelligence +toutes les pensées qu'une créature humaine peut +concevoir; et quoiqu'ils ne prétendent pas que +l'idée de Dieu est innée, cependant ils disent +que l'An (l'homme) est la seule créature, autant +que leurs observations sur la nature leur permettent +d'en juger, à qui ait été donnée <i>la faculté +de concevoir cette idée</i>, avec toutes les pensées +qui en découlent. Ils affirment que cette faculté +est un privilège qui n'a pu être donné en vain +et que, par conséquent, la prière et la reconnaissance +sont acceptées par le Créateur et nécessaires +au complet développement de la créature +humaine. Ils offrent leurs prières en public +et en particulier. N'étant pas considéré comme +appartenant à leur race, je ne fus pas admis +dans le temple où l'on célèbre le culte en public; +mais on m'a dit que les offices étaient très +courts et sans aucune pompe ni cérémonie. +C'est une doctrine admise par les Vril-ya que la +dévotion profonde ou l'abstraction complète du +monde actuel n'est pas un état où l'esprit humain +se puisse maintenir longtemps, surtout en +public, et que toute tentative faite dans ce but +conduit au fanatisme ou à l'hypocrisie. Ils ne +prient dans leur intérieur que seuls ou avec leurs +enfants.</p> + +<p>Ils disent que dans les temps anciens il y avait +un grand nombre de livres consacrés à des spéculations +sur la nature de la Divinité et sur les +croyances et le culte qu'on supposait lui être les +plus agréables. Mais il se trouva que ces spéculations +conduisaient à des discussions si chaudes +et si violentes que non seulement elles troublaient +la paix de la communauté et divisaient +les familles les plus unies, mais encore que, dans +le cours de la discussion sur les attributs de la +Divinité, on en venait à discuter l'existence même +de la Divinité; ou, ce qui était encore pire, on +lui attribuait les passions et les infirmités des +humains qui se livraient à ces disputes.</p> + +<p>—Car,—disait mon hôte,—puisqu'un être +fini comme l'An ne peut en aucune façon définir +l'Infini, quand il essaie de se faire une idée de +la Divinité, il réduit la Divinité à n'être qu'un +An comme lui.</p> + +<p>Aussi, dans ces derniers siècles, les spéculations +théologiques, sans être interdites, avaient +été si peu encouragées qu'elles étaient tombées +dans l'oubli.</p> + +<p>Les Vril-ya s'accordent à croire à une existence +future, plus heureuse et plus parfaite que +la vie présente. S'ils ont des notions très vagues +sur la doctrine des récompenses et des punitions, +c'est peut-être parce qu'ils n'ont parmi eux aucun +système de punitions, ni de récompenses; +car ils n'ont pas de crimes à punir, et leur moralité +est si égale qu'il n'y a pas un An qui soit +regardé en somme comme plus vertueux qu'un +autre. Si l'un excelle dans une vertu, l'autre arrivera +à la perfection d'une autre vertu; si l'un +a ses faiblesses ou ses défauts dominants, son +voisin a aussi les siens. Bref, dans leur vie si +extraordinaire, il y a si peu de tentations qu'ils +sont bons, selon l'idée qu'ils se font de la bonté, +uniquement parce qu'ils vivent. Ils ont quelques +notions confuses sur la perpétuité de la vie, une +fois accordée, même dans le monde végétal, +comme le lecteur pourra en juger dans le chapitre +suivant.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIV" id="XIV"></a>XIV.</h2> + + +<p>Les Vril-ya, comme je l'ai déjà dit, évitent +toute discussion sur la nature de l'Être Suprême; +cependant ils paraissent se réunir dans une +croyance par laquelle ils pensent résoudre ce +grand problème de l'existence du mal, qui a tant +troublé la philosophie du monde supérieur. Ils +disent que lorsqu'Il a donné la vie, avec le sentiment +de cette vie, si faible qu'il soit, comme +dans la plante, la vie n'est jamais détruite; elle +passe à une forme nouvelle et meilleure, non +pas sur cette planète (ils s'écartent en cela de la +méthode vulgaire de la métempsycose), et que +l'être vivant garde le sentiment de son identité, +de sorte qu'il lie sa vie passée à sa vie future et +qu'il a conscience de ses progrès dans l'échelle +du bonheur. Car ils disent que, sans cette supposition, +ils ne peuvent, suivant les lumières de +la raison qui leur ont été accordées, découvrir +la parfaite justice qui doit être une des qualités +principales de la Sagesse et de la Bonté Suprêmes. +L'injustice, disent-ils, ne peut venir que de +trois causes: le manque d'intelligence pour +discerner ce qui est juste, le manque de bonté +pour le désirer, le manque de puissance pour +l'accomplir; et que chacun de ces défauts est +incompatible avec la Sagesse, la Bonté et la +Toute-Puissance Suprêmes. Mais, même pendant +cette vie, la sagesse, la bonté et la puissance +de l'Être Suprême étant suffisamment +apparentes pour nous forcer à les reconnaître, +la justice, résultant nécessairement de ces +trois attributs, demande d'une façon absolue +une autre vie, non seulement pour l'homme, +mais pour tous les êtres vivants d'un ordre inférieur. +Même dans le monde végétal et animal, +nous voyons certains individus devenir, +par suite de circonstances tout à fait indépendantes +d'eux-mêmes, extrêmement malheureux +par rapport à leurs voisins, puisqu'ils +n'existent que pour être la proie les uns des +autres; des plantes même sont sujettes à la +maladie et périssent d'une façon prématurée, +tandis que les plantes qui se trouvent à côté se +réjouissent de leur vitalité et passent toute leur +existence à l'abri de toute douleur. Selon les +Vril-ya, on attribue à tort nos propres faiblesses +à l'Être Suprême, quand on prétend qu'il agit +par des lois générales, donnant ainsi aux causes +secondaires assez de puissance pour tenir en +échec la bonté essentielle de la Cause Première; +et c'est concevoir la Bonté Suprême d'une façon +plus basse et plus ignorante encore, que d'écarter +avec dédain toute considération de justice +à l'égard des myriades de formes en qui le Tout-Puissant +a infusé la vie, pour dire que la justice +est due seulement à l'An. Il n'y a ni grand ni +petit aux yeux du divin Créateur. Mais si l'on +reconnaît qu'aucun être, si humble qu'il soit, +qui a conscience de sa vie et de sa souffrance, +ne peut périr à travers la suite des siècles; que +toutes les souffrances d'ici-bas, même si elles +durent du moment de la naissance à celui du +passage à un meilleur monde, durent moins, +comparées à l'éternité, que le cri du nouveau-né +comparé à la vie de l'homme; si l'on admet que +l'être vivant garde à l'époque de sa transmigration +le sentiment de son identité, sans lequel il +n'aurait pas connaissance de sa vie nouvelle, et +bien que les voies de la justice divine soient au-dessus +de la portée de notre intelligence, cependant +nous avons le droit de croire qu'elles sont +uniformes et universelles, et non pas variables et +partiales, comme elles le seraient si elles n'agissaient +que par les lois de la nature; car cette +justice est nécessairement parfaite, puisque la +Suprême Sagesse doit la concevoir, la Suprême +Bonté la vouloir, et la Suprême Puissance l'accomplir.</p> + +<p>Quelque fantastique que puisse paraître cette +croyance des Vril-ya, elle tend peut-être à fortifier +le système politique qui, admettant divers +degrés de richesse, établit cependant une parfaite +égalité de rangs, une douceur extrême dans +toutes les relations, et une grande tendresse pour +toutes les créatures que le bien de la communauté +n'oblige pas à détruire. Cette idée d'une +réparation due à un insecte torturé, à une fleur +piquée par un ver, peut nous sembler une bizarrerie +puérile, du moins elle ne peut faire aucun +mal. Il est doux de penser que dans les profondeurs +de la terre, que n'ont jamais éclairées un +rayon de lumière de notre ciel matériel, a pénétré +une conviction si lumineuse de l'ineffable +bonté du Créateur, qu'on y croit si fermement +que les lois générales par lesquelles Il agit ne +peuvent admettre aucune injuste partialité, +aucun mal, et ne peuvent être comprises que si +l'on embrasse leur action dans l'infini de l'espace +et du temps. Et puisque, comme j'aurai occasion +de le faire observer plus tard, le système politique +et social de cette race souterraine réunit +et réconcilie les grandes doctrines en apparence +opposées, qui de temps en temps sur cette terre +apparaissent, sont discutées, puis oubliées, et +reparaissent encore parmi les philosophes ou les +rêveurs, je puis me permettre de placer ici +quelques lignes d'un savant terrestre. En regard +de cette croyance des Vril-ya à la perpétuité de +la vie et de la conscience chez les créatures +inférieures aussi bien que chez l'homme, je veux +mettre un passage éloquent de l'ouvrage d'un +éminent zoologiste, Louis Agassiz. Je viens de le +retrouver, bien des années après que j'avais +confié au papier ces souvenirs de la vie des +Vril-ya, dans lesquels j'essaye aujourd'hui de +mettre un peu d'ordre.</p> + +<p>«Les relations de chaque individu animal +avec son semblable sont telles qu'elles devraient +depuis longtemps être regardées +comme une preuve suffisante qu'aucun être +organisé n'a pu être appelé à l'existence que +par l'intervention directe d'une volonté réfléchie. +C'est là un puissant argument en +faveur de l'existence, dans chaque animal, +d'un principe immatériel semblable à celui +qui, par son excellence et ses dons supérieurs, +place l'homme à un rang si élevé au-dessus +de l'animal; cependant le principe existe certainement, +et, qu'on l'appelle sens, raison, +ou instinct, il présente dans toute la chaîne +des êtres organisés une série de phénomènes +étroitement enchaînés les uns aux autres. +C'est de ce principe que dérivent, non seulement +les manifestations les plus élevées de +l'esprit, mais la permanence même des différences +spécifiques qui caractérisent chaque +organisme. La plupart des arguments en faveur +de l'immortalité de l'homme s'appliquent +également à la permanence de ce principe +chez les autres êtres vivants. Ne puis-je +pas ajouter que si, dans la vie future, l'homme +était privé de cette grande source de jouissance +et de progrès moral et intellectuel, +qui consiste dans la contemplation des harmonies +d'un monde organisé, ce serait là +une perte immense? Et ne pouvons-nous considérer +le concert spirituel des mondes et de +tous leurs habitants réunis en présence de +leur Créateur comme la plus haute conception +du Paradis?» (<i>Essai sur la Classification</i>, +Sect. XVII, p. 97-99.)</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XV" id="XV"></a>XV.</h2> + + +<p>Malgré la bonté de tous mes hôtes, la fille +d'Aph-Lin se montrait encore plus délicate et +plus prévoyante que les autres dans ses attentions +pour moi. Sur son conseil, je quittai les +vêtements sous lesquels j'étais descendu du +monde supérieur et j'adoptai le costume des +Vril-ya, à l'exception des ailes mécaniques, qui +leur servaient comme d'un gracieux manteau +quand ils marchaient. Mais comme à la ville +beaucoup de Vril-ya ne portaient pas ces ailes, +cette exception ne créait pas une différence +marquée entre moi et la race au milieu de laquelle +je séjournais, et je pus ainsi visiter la cité +sans exciter une curiosité désagréable. Hors de +la famille, personne ne savait que je venais du +monde supérieur, et je n'étais regardé que +comme un membre de quelque tribu inférieure +et barbare, auquel Aph-Lin donnait l'hospitalité.</p> + +<p>La ville était grande, eu égard au territoire +qui l'entourait et qui n'était pas beaucoup plus +vaste que les propriétés de certains nobles anglais +ou hongrois; mais toute cette étendue, +jusqu'à la chaîne de rochers qui en formait la +frontière, était cultivée avec le plus grand soin, +excepté dans certaines portions des montagnes +ou des pâturages abandonnées aux animaux que +les Vril-ya apprivoisaient, mais dont ils ne se +servaient pour aucun usage domestique. Leur +bonté envers ces créatures plus humbles est si +grande, qu'une somme est consacrée par le +trésor public à les transporter dans d'autres +tribus de Vril-ya disposées à les recevoir (surtout +dans les nouvelles colonies), quand ils deviennent +trop nombreux pour les pâturages qu'on +leur a abandonnés. Ils ne se multiplient cependant +pas aussi vite que le font chez nous les +animaux destinés à être mangés. Il semble que +ce soit une loi de la nature que les animaux +inutiles à l'homme s'éloignent des pays qu'il +occupe et même disparaissent complètement. Il +existe dans les divers États, entre lesquels se +partagent les Vril-ya, une vieille coutume qui +est de laisser entre les frontières de deux États +un terrain neutre et non cultivé. Pour la tribu +dont je m'occupe, cette frontière, composée +d'une chaîne de rochers sauvages, ne pouvait +pas être franchie à pied, mais on la passait aisément +à l'aide des ailes ou des bateaux aériens +dont je parlerai plus loin. On y avait aussi +ouvert des routes pour des véhicules mus par le +vril. Ces chemins de communication étaient +toujours éclairés et la dépense en était couverte +par une taxe spéciale, à laquelle toute la +communauté participait sous la dénomination +de contribution Vril-ya dans une proportion +convenue. Par le moyen de ces routes, un commerce +considérable se faisait avec les États voisins +ou même éloignés. La richesse de ce peuple +venait surtout de l'agriculture. Il est aussi remarquable +pour son adresse à fabriquer les +outils qui servent au labourage. En échange de +ces marchandises, il recevait des articles de +luxe plutôt que de nécessité. Il ne payait presque +aucune marchandise d'importation aussi cher +que les oiseaux élevés à chanter des airs compliqués. +Ces oiseaux venaient de fort loin; leur +chant et leur plumage étaient également admirables. +On me dit que ceux qui les élevaient et +leur apprenaient à chanter mettaient un grand +soin à les choisir, et que les espèces s'étaient +beaucoup améliorées depuis quelques années. Je +ne vis chez ce peuple aucun autre animal destiné +à l'amusement, à l'exception de quelques êtres +très curieux de la famille des Batraciens, semblables +à nos grenouilles, mais avec une physionomie +très intelligente; les enfants les aimaient +beaucoup et les gardaient dans leurs jardins +particuliers. Ils ne paraissent pas avoir d'animaux +analogues à nos chiens et à nos chevaux, +bien que Zee, ce savant naturaliste, me dit que +des créatures pareilles avaient existé autrefois +dans ces parages et qu'on en trouvait encore +dans certaines régions habitées par d'autres +races que celle des Vril-ya. Elle me dit qu'ils +avaient disparu peu à peu du monde plus civilisé +depuis la découverte du vril, qui les avait +rendus inutiles. La mécanique et l'emploi des +ailes avaient détrôné le cheval comme bête de +somme, et l'on n'avait plus besoin du chien, soit +pour se protéger, soit pour aller à la chasse, +comme cela arrivait aux ancêtres des Vril-ya, +quand ils craignaient les agressions de leurs +semblables ou chassaient pour se procurer leur +nourriture. Cependant, en ce qui concernait le +cheval, cette région était si montagneuse qu'un +cheval n'y aurait pas été d'une grande utilité, +comme animal de luxe ou comme bête de somme. +Le seul animal qu'ils emploient à ce dernier +usage est une espèce de grande chèvre dont ils +se servent dans leurs fermes. On peut dire que +la nature du sol dans ces districts a donné la +première idée des ailes et des bateaux aériens. +L'étendue de la ville est due à l'habitude d'entourer +chaque maison d'un jardin séparé. La +rue principale, dans laquelle habitait Aph-Lin, +s'élargissait en une vaste place carrée sur laquelle +se trouvaient le Collège des Sages et toutes +les administrations publiques; une magnifique +fontaine du fluide lumineux, que j'appellerai +naphte (j'en ignore la véritable nature), occupait +le centre de cette place. Tous ces édifices publics +ont un caractère uniforme de solidité +massive. Ils me rappelaient l'architecture des +tableaux de Martin. Tout le long de l'étage +supérieur courait un vaste balcon, ou jardin +suspendu, soutenu par des colonnes; ce jardin +était rempli de plantes en fleurs et habité par +différentes espèces d'oiseaux apprivoisés. Diverses +rues partaient de cette place, toutes +larges et brillamment illuminées; elles remontaient +de chaque côté vers les hauteurs. Dans +mes excursions à travers la ville, j'étais toujours +accompagné par Aph-Lin ou par sa fille. Dans +cette tribu, la Gy adulte peut se promener aussi +familièrement avec un jeune An qu'avec une +femme.</p> + +<p>Les magasins de détail ne sont pas nombreux; +les chalands sont servis par des enfants de divers +âges, extrêmement intelligents et polis, +mais sans la plus légère nuance d'importunité +ou de servilité. Le marchand n'est pas toujours +présent; quand il est là, il ne paraît pas fort +occupé de ses affaires; cependant il n'a choisi +cette profession que parce qu'elle lui plaisait et +nullement pour accroître sa fortune.</p> + +<p>Quelques-uns des plus riches citoyens du pays +tiennent de ces magasins. Comme je l'ai déjà +dit, on ne reconnaît dans ce pays aucune supériorité +de rang, et par conséquent toutes les +occupations sont regardées comme égales au +point de vue social. L'An, chez lequel j'achetai +mes sandales, était le frère du Tur, ou magistrat +principal; et quoique son magasin ne fût pas +plus grand que celui d'un relieur de Bond Street +ou de Broadway, on me dit qu'il était deux fois +plus riche que le Tur, qui habitait un véritable +palais. Sans doute il possédait aussi une maison +de campagne.</p> + +<p>Les Ana de cette tribu sont, en somme, fort +indolents après l'âge actif de l'enfance. Soit par +tempérament, soit par philosophie, ils mettent +le repos au rang des plus grandes bénédictions +de la vie. Il est vrai que quand on enlève à un +être humain les motifs d'activité qu'il puise +dans la cupidité ou l'ambition, il ne paraît pas +étrange qu'il se repose tranquillement.</p> + +<p>Dans leurs mouvements ordinaires, ils aiment +mieux marcher que voler. Mais dans leurs +jeux, et pour me servir d'une figure un peu +hardie, dans leurs promenades, ils se servent +de leurs ailes, comme aussi dans les danses +aériennes que j'ai décrites et dans les visites +à leurs maisons de campagne, qui sont presque +toutes situées sur des hauteurs; quand ils sont +jeunes, ils préfèrent aussi leurs ailes à tout +autre moyen de locomotion, pour accomplir +leurs voyages dans les autres régions des Ana.</p> + +<p>Ceux qui s'exercent au vol peuvent voler, sinon +aussi vite que certains oiseaux voyageurs, +du moins de façon à faire quarante à cinquante +kilomètres à l'heure et conservent cette vitesse +pendant cinq ou six heures. Mais la plupart +des Ana parvenus à l'âge adulte n'aiment +plus les mouvements rapides qui exigent un +effort vigoureux. C'est peut-être pour cette raison, +comme ils pensent, d'accord sans doute avec +la plupart de nos médecins, que la transpiration +régulière par les pores de la peau est essentielle +à la santé, qu'ils font usage des bains de vapeur +que nous nommons bains turcs ou bains russes, +suivis de douches d'eau parfumée. Ils ont une +grande foi dans l'influence salutaire de certains +parfums.</p> + +<p>Ils ont aussi l'habitude, à des périodes déterminées +mais rares, peut-être quatre fois par an, +quand ils sont en bonne santé, de faire usage d'un +bain chargé de vril<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>. Ils disent que ce fluide, +employé avec ménagement, fortifie la santé; +mais que si l'en en fait un trop grand usage, +lorsqu'on se porte bien, il produit une réaction +qui épuise la vitalité. Toutefois, dans presque +toutes leurs maladies, ils recourent au vril +comme au plus actif des remèdes qui puissent +aider la nature à repousser le mal.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> J'ai fait usage une fois du bain de vril. Il ressemblait beaucoup +par ses propriétés fortifiantes aux bains de Gastein, dont +beaucoup de médecins attribuent la puissance à l'électricité; mais +les effets du bain de vril sont plus durables.</p></div> + +<p>Ils sont, à leur façon, le plus luxueux des +peuples, mais toutes les délicatesses de leur +luxe sont innocentes. On peut dire qu'ils vivent +dans une atmosphère de musique et de parfums. +Toutes les chambres ont des appareils +mécaniques destinés à produire des sons mélodieux, +dans des tons si doux qu'on dirait des +murmures d'esprits invisibles. Ils sont trop accoutumés +à ces sons légers pour en être gênés +dans leurs conversations, ou même, quand ils sont +seuls, dans leurs réflexions. Mais ils pensent que +respirer un air constamment chargé de mélodies +et de parfums a pour effet d'adoucir et d'élever +le caractère et les pensées. Quoiqu'ils soient +très sobres, ils ne mangent d'autre nourriture +animale que le lait et s'abstiennent absolument +de toute boisson enivrante; ils sont extrêmement +délicats et difficiles à l'endroit de la nourriture +et de la boisson. Dans tous leurs amusements, +les vieillards montrent une gaieté +enfantine. Le but auquel ils tendent est le +bonheur, qu'ils ne cherchent pas dans l'excitation +d'un plaisir passager, mais dans les +conditions habituelles de leur existence tout +entière, et l'exquise aménité de leurs manières +montre quel respect ils ont pour le bonheur +des autres.</p> + +<p>La conformation de leur crâne présente des +différences marquées à l'égard de toutes les +races connues du monde supérieur, et je ne +puis m'empêcher de penser que la forme du +leur est un développement, produit par des +siècles sans nombre, du type Brachycéphalique +de l'Age de pierre dont parle Lyell dans ses +<i>Éléments de Géologie</i>, ch. <span class="smcap">X</span>, p. 113, en le comparant +avec le type Dolichocéphalique du commencement +de l'Age de fer, correspondant à +celui qui est aujourd'hui si commun parmi +nous, et qu'on appelle type Celtique. Le crâne +des Vril-ya a le même front massif et non +pas fuyant comme dans le type Celtique, la +même rondeur égale dans les organes frontaux, +mais il est plus élevé au sommet, et moins +prononcé dans l'hémisphère postérieur où les +phrénologues placent les organes animaux. +Pour parler la langue des phrénologues, le +crâne commun aux Vril-ya a les organes du +poids, du nombre, de la musique, de la forme, +de l'ordre, de la causalité, très largement +développés; ceux de la constructivité beaucoup +plus prononcés que ceux de l'idéalité. Ceux +qu'on appelle les organes moraux, comme ceux +de la conscience ou de la bienfaisance, sont +extraordinairement pleins; ceux de l'amativité +et de la combativité sont très petits; celui de +la ténacité très grand; l'organe de la destructivité +(c'est-à-dire de la disposition à supprimer +tous les obstacles) est immense, moins pourtant +que celui de la bienfaisance, et celui de +la philogéniture prend plutôt le caractère +de la compassion et de la tendresse pour les +êtres qui ont besoin de protection et de secours, +que celui de l'amour animal de la progéniture.</p> + +<p>Je n'ai pas rencontré une seule personne difforme +ou boiteuse. La beauté de leur physionomie +ne consiste pas seulement dans la symétrie +des traits, mais dans l'égalité de la peau, +qui se maintient sans rides jusqu'à la vieillesse +la plus avancée, et dans une douce sérénité +d'expression jointe à cette majesté que donne +le sentiment de la force et d'une complète +sécurité physique et morale. C'est cette douceur +même, jointe à cette majesté, qui inspirait +à un spectateur comme moi, accoutumé à +lutter avec les passions de l'humanité, un sentiment +d'humilité et de crainte respectueuse. +C'est une expression qu'un peintre pourrait +donner à un demi-dieu, à un génie, à un ange. +Les hommes, chez les Vril-ya, sont entièrement +imberbes, les Gy-ei en vieillissant ont quelquefois +une petite moustache.</p> + +<p>Je remarquai avec surprise que la couleur de +leur peau n'était pas uniformément celle que +j'avais remarquée chez les premiers individus +que j'avais rencontrés; quelques-uns l'avaient +beaucoup plus blanche, avec des yeux bleus et +des cheveux d'un brun doré; cependant leur +teint était d'un ton plus chaud et plus riche que +celui des peuples du nord de l'Europe.</p> + +<p>On me dit que ce mélange de couleurs venait +de mariages contractés avec les membres d'autres +tribus lointaines des Vril-ya qui, soit par +suite de la différence des climats, soit à cause +de la diversité d'origine, étaient plus blanches +que la tribu chez laquelle j'habitais. On regardait +comme une preuve d'antiquité la couleur +rouge la plus foncée; mais les Ana n'attachaient +aucune idée d'orgueil à cette antiquité; ils +étaient au contraire persuadés que leur supériorité +venait de croisements fréquents avec +d'autres familles différentes et cependant parentes, +ils encourageaient ces mariages pourvu +que les conjoints fussent toujours des membres +de la famille des Vril-ya. Quant aux nations qui +n'adoptaient pas les mœurs et les institutions +des Vril-ya et qui passaient pour incapables d'acquérir +sur les forces du vril cet empire que tant +de générations s'étaient employées à acquérir et +à conserver, on les regardait avec plus de dédain +que les citoyens de New-York ne regardent +les nègres.</p> + +<p>J'appris de Zee, plus instruite en toutes choses +qu'aucun des hommes avec lesquels j'eus l'occasion +de m'entretenir familièrement, que la supériorité +des Vril-ya était attribuée à l'intensité +de leurs anciennes luttes contre les obstacles de +la nature dans les premiers lieux où ils s'étaient +fixés.</p> + +<p>—Partout,—disait Zee, avec profondeur,—partout +où nous rencontrons dans l'histoire +de la civilisation cet état où la vie devient une +lutte, où l'individu est obligé d'appeler à lui +toute son énergie pour rivaliser avec ses compagnons, +nous trouvons invariablement le même +résultat; c'est-à-dire que, puisqu'un grand +nombre doit périr dans cette lutte, la nature +choisit pour les conserver les spécimens les +plus vigoureux. Par conséquent, dans notre +race, même avant la découverte du vril, les organisations +supérieures furent seules conservées, +et nos anciens livres contiennent une légende +autrefois populaire selon laquelle nous fûmes +chassés d'une région qui semblerait être votre +monde supérieur, afin de nous perfectionner et +d'arriver à l'épuration complète de notre race +par l'âpreté des luttes que nos pères eurent à +soutenir; et lorsque notre éducation sera achevée, +nous sommes destinés à retourner dans le +monde supérieur pour y supplanter toutes les +races inférieures qui l'occupent aujourd'hui.</p> + +<p>Aph-Lin et Zee causaient souvent avec moi de +la condition politique et sociale de ce monde +supérieur, dont Zee supposait si philosophiquement +que les habitants seraient détruits un jour +ou l'autre par l'avènement des Vril-ya. Dans +mes récits, je continuais à faire tout ce que je +pouvais (sans me lancer dans des mensonges +assez positifs pour être aisément aperçus par +la sagacité de mes auditeurs) pour représenter +notre puissance et nous-mêmes sous les couleurs +les plus flatteuses. Ils y trouvaient pourtant de +perpétuels sujets de comparaison entre les populations +les plus civilisées de notre monde et les +races souterraines les plus inférieures qu'ils regardaient +comme plongées dans une barbarie +sans espoir et condamnées à une destruction +graduelle, mais certaine. Mais tous deux désiraient +dérober à leurs concitoyens toute connaissance +prématurée des régions éclairées par +le soleil; tous deux étaient humains et frémissaient +à la pensée de détruire tant de millions +de créatures, et les peintures que je faisais +de notre vie, si fortement colorées qu'elles +fussent, les attristaient. En vain, je vantais nos +grands hommes: poètes, philosophes, orateurs, +généraux, et défiais les Vril-ya de nous en présenter +autant.</p> + +<p>—Hélas!—disait Zee, dont la figure majestueuse +prenait une expression d'angélique compassion,—cette +domination du petit nombre +sur la foule est le signe le plus sûr et le plus fatal +d'une sauvagerie incorrigible. Ne voyez-vous pas +que la première condition du bonheur mortel +consiste à supprimer cette lutte et cette compétition +entre les individus, car cette lutte, quelle +que soit la forme du gouvernement, subordonne +le grand nombre au petit nombre, détruit la +liberté réelle des individus en dépit de la liberté +nominale de l'État, et ôte à l'existence +ce calme sans lequel on ne peut atteindre la +félicité spirituelle ou corporelle? Nous pensons, +nous, que plus nous pouvons rapprocher +notre existence de celle que nos idées +les plus nobles nous représentent comme le +partage des âmes au delà du tombeau, plus +nous nous rapprochons sur terre d'un bonheur +divin, et plus la transition devient facile de cette +vie à la vie future. Car, assurément, tout ce que +nous pouvons imaginer de la vie des dieux ou des +élus suppose l'absence de soucis personnels et de +passions rivales, telles que l'avarice et l'ambition. +Il nous semble que ce doit être une vie de sereine +tranquillité. Sans doute, les facultés intellectuelles +ou spirituelles n'y manquent point d'activité, +mais cette activité, conforme au tempérament +de chacun, n'a rien de forcé ni de répugnant; +dans cette vie charmée par l'échange le +plus libre des plus douces affections, l'atmosphère +morale doit tuer la haine, la vengeance, +l'esprit de contention et de rivalité. Tel est l'état +politique auquel toutes les familles et toutes les +tribus des Vril-ya cherchent à atteindre, et c'est +vers ce but que tendent toutes nos théories gouvernementales. +Vous voyez combien une pareille +marche est opposée à celle des nations non civilisées +d'où vous venez, et qui tendent systématiquement +à perpétuer les troubles, les soucis, les +passions belliqueuses, de plus en plus funestes à +mesure que le progrès de ces peuples devient +plus rapide dans la voie où ils marchent. La +plus puissante de toutes les races de notre +monde, en dehors de la famille des Vril-ya, se +regarde comme la mieux gouvernée des sociétés +politiques et croit avoir atteint à cet égard le +plus haut degré de la sagesse politique, de sorte +que les autres nations devraient essayer plus ou +moins de l'imiter. Elle a établi, sur ses bases +les plus larges, le Koom-Posh, c'est-à-dire le +gouvernement des ignorants, d'après ce principe +qu'ils sont les plus nombreux. Elle a fait +consister le suprême bonheur en une rivalité +universelle de sorte que les passions mauvaises +ne sont jamais en repos; les citoyens sont en +lutte pour le pouvoir, pour la richesse, pour +tous les genres de supériorité, et dans cette rivalité, +c'est quelque chose d'horrible que d'entendre +les reproches, les médisances et les calomnies +que les meilleurs mêmes et les plus doux +d'entre eux accumulent les uns sur les autres +sans honte et sans remords.</p> + +<p>—Il y a quelques années,—dit Aph-Lin,—j'ai +visité ce peuple. Leur misère et leur +dégradation étaient d'autant plus effroyables +qu'ils se vantaient sans cesse de leur félicité, +de leur grandeur comparées à celles du reste +des autres peuples de leur race. Il n'y a aucun +espoir que ce peuple, qui évidemment +ressemble au vôtre, puisse s'améliorer, parce +que toutes ses idées tendent à une décadence +plus complète. Il désire augmenter de plus +en plus son empire en dépit de cette vérité +qu'au delà de limites assez restreintes il devient +impossible d'assurer à un État le bonheur +qui appartient à une famille bien réglée; et plus +ils perfectionnent un système par lequel certains +individus sont chauffés et gonflés à une +taille qui dépasse la petitesse de millions de +créatures, plus ils se frottent les mains, et s'écrient +fièrement:—«Voyez par quelles grandes +exceptions à la petitesse commune de notre race, +nous prouvons l'excellence de notre système!</p> + +<p>—Bref,—conclut Zee,—si la sagesse de la +vie humaine consiste à se rapprocher de la tranquillité +sereine des immortels, il ne peut y avoir +de système plus opposé à celui-là que celui qui +tend à pousser à leur plus haut point les inégalités +et les turbulences des mortels. Et je ne +vois pas par quelle croyance religieuse des +mortels agissant ainsi peuvent arriver à se +faire même une idée des joies des immortels +auxquels ils espèrent atteindre directement par +la mort. Au contraire, des esprits habitués à +placer le bonheur dans des choses si antipathiques +à la nature divine trouveraient le bonheur +des dieux très ennuyeux et désireraient revenir +dans un monde où ils pourraient du moins se +quereller.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XVI" id="XVI"></a>XVI.</h2> + + +<p>J'ai tant parlé de la baguette de vril que mes +lecteurs s'attendent peut-être à ce que je la +décrive. Je ne puis le faire avec exactitude, car +on ne me permit jamais d'en toucher une, de +peur que mon ignorance n'occasionnât quelque +terrible accident. Elle est creuse; la poignée +est garnie de plusieurs arrêts, clefs ou ressorts, +par lesquels on peut en changer la force, la +modifier et la diriger. Selon la manière dont +on s'en sert elle tue ou elle guérit; elle perce +un roc, ou chasse les vapeurs; elle affecte les +corps, ou exerce une certaine influence sur les +esprits. On la porte souvent sous la forme commode +d'une canne de promeneur, mais elle est +garnie de coulisses qui permettent de l'allonger ou +de le raccourcir à volonté. Quand on s'en sert +dans un but spécial, on en tient la poignée dans +la paume de la main, l'index et le médius en +avant. On m'assura, cependant, que la puissance +de la baguette n'était pas la même dans toutes +les mains, mais proportionnée à ce que l'organisme +de chacun contient de vril, ou plutôt +de celle des propriétés du vril qui a le plus +d'affinité ou de rapport avec l'œuvre à accomplir. +Quelques-uns ont plus de puissance pour +détruire, d'autres pour guérir, etc., et le résultat +dépend beaucoup aussi du calme et de la +sûreté de mouvement de l'opérateur. Ils affirment +que le plein exercice de la puissance du +vril ne peut être atteint que par un tempérament +constitutionnel, c'est-à-dire par une organisation +héréditairement transmise, et qu'une +fille de quatre ans appartenant aux races Vril-ya +peut accomplir, avec la baguette mise pour la +première fois dans sa main, des effets que le +mécanicien le plus fort et le plus habile ne +parviendrait pas à exécuter, même quand il se +serait exercé toute sa vie, s'il n'appartenait à la +race des Vril-ya. Toutes ces baguettes ne sont +pas également compliquées; celles qu'on donne +aux enfants sont beaucoup plus simples que +celles des adultes des deux sexes; elles sont +construites pour l'occupation spéciale à laquelle +les enfants sont attachés; et, comme +je l'ai déjà dit, les plus jeunes enfants sont +surtout occupés à détruire. Dans la baguette +des femmes et des mères, la force de destruction +est généralement supprimée, le pouvoir +de guérir atteint son plus haut degré. Je voudrais +pouvoir parler plus en détail de ce singulier +conducteur du fluide vril, mais le mécanisme +en est aussi délicat que les effets en sont +merveilleux.</p> + +<p>Je dirai cependant que ces peuples ont inventé +certains tubes par lesquels le fluide vril peut être +conduit vers l'objet qu'il doit détruire, à travers +des distances presque indéfinies; du moins je +n'exagère rien en parlant de cinq cents ou six +cents kilomètres. Leur science mathématique +appliquée à cet objet est si parfaitement exacte, +que sur le rapport d'un observateur placé dans +un bateau aérien, un membre quelconque du +vril peut apprécier sans se tromper la nature des +obstacles, la hauteur à laquelle on doit élever +l'instrument, le point auquel on doit le charger, +de façon à réduire en cendres une ville deux +fois grande comme Londres ou New-York, dans +un espace de temps trop court pour que j'ose +l'indiquer.</p> + +<p>Assurément ces Ana sont des mécaniciens +d'une adresse merveilleuse, merveilleuse dans +l'application de leurs facultés inventives aux +usages pratiques.</p> + +<p>J'allai avec mon hôte et sa fille Zee visiter le +grand musée public, qui occupe une aile du Collège +des Sages, et dans lequel sont conservées, +comme spécimens curieux de l'ignorance et des +tâtonnements des anciens temps, beaucoup de +machines que nous regardons avec orgueil comme +des chefs-d'œuvre de notre génie. Dans une des +salles, jetés de côte, comme des choses oubliées, +se trouvent des tubes destinés à ôter la vie au +moyen de boules métalliques et d'une poudre inflammable, +dans le genre de nos canons et de +nos catapultes, et plus meurtriers que nos inventions +les plus modernes.</p> + +<p>Mon hôte en parlait avec un sourire de mépris, +comme pourrait le faire un officier d'artillerie +en voyant les arcs et les flèches des Chinois. +Dans une autre salle se trouvaient des modèles +de voitures et de vaisseaux mus par la vapeur, +et un ballon digne de Montgolfier. Zee prit la +parole d'un air pensif.</p> + +<p>—Tels étaient—dit-elle,—les faibles essais +de nos sauvages ancêtres, avant qu'ils eussent +la plus légère idée des propriétés du vril!</p> + +<p>Cette jeune Gy était un magnifique exemple +de la force musculaire à laquelle peuvent parvenir +les femmes de son pays. Ses traits étaient +beaux comme ceux de toute sa race; je n'ai +jamais vu dans le monde supérieur un visage +plus majestueux et plus parfait, mais son amour +pour les études austères avait donné à sa physionomie +une expression pensive qui la rendait +un peu sévère quand elle ne parlait pas; et cette +sévérité avait quelque chose de formidable quand +on faisait attention à ses amples épaules et à sa +grande taille. Elle était grande même pour une +Gy et je l'ai vue soulever un canon avec autant +d'aisance que j'en pourrais mettre à manier un +pistolet de poche. Zee m'inspirait une terreur +profonde, qui ne fit que s'accroître quand nous +arrivâmes dans la salle du musée où l'on conservait +les modèles des machines mues par le +vril; par un certain mouvement de sa baguette, +et en se tenant à distance elle mit en mouvement +des corps pesants et énormes. Elle semblait +les douer d'intelligence, elle s'en faisait +comprendre et les contraignait d'obéir. Elle mit +en mouvement des machines fort compliquées, +arrêta ou continua le mouvement, jusqu'à ce +que, dans un espace de temps prodigieusement +court, elle eût changé des matériaux grossiers +de diverses sortes en œuvres d'art, régulières, +complètes et parfaites. Tous les effets que produisent +le mesmérisme ou l'électro-biologie sur +les nerfs et les muscles des êtres vivants, Zee +les produisit par un simple mouvement de sa +baguette sur les roues et les ressorts de machines +inanimées.</p> + +<p>Comme je faisais part à mes compagnons de +la surprise que me causait cette influence sur les +objets inanimés, avouant que dans notre monde +j'avais vu que certaines organisations vivantes +exercent sur d'autres organisations vivantes +une influence réelle, mais souvent exagérée par +la crédulité ou le mensonge, Zee, qui s'intéressait +plus que son père à ces questions, me pria d'étendre +la main et, plaçant la sienne à côté, elle +appela mon attention sur certaines différences +de type et de caractère. D'abord, le pouce de la +Gy (et dans toute cette race, comme je l'observai +plus tard, il en est de même pour les deux +sexes) est beaucoup plus large, plus long et plus +massif que le nôtre. Il y a presque autant de différence +qu'entre le pouce d'un homme et celui +d'un gorille. Secondement, la paume est proportionnellement +plus épaisse que la nôtre, la +texture de la peau est infiniment plus fine et +plus douce, la chaleur moyenne plus intense. +Ce que je remarquai surtout, c'est un nerf visible +et facile à sentir sous la peau, qui part du +poignet, contourne le gras du pouce, et se partage +comme une fourche à la racine de l'index +et du médius.</p> + +<p>—Avec votre faible pouce,—me dit la jeune +savante,—et sans ce nerf, que vous trouvez plus +ou moins développé dans notre race, vous ne +pouvez obtenir qu'une influence faible et imparfaite +sur le vril; mais en ce qui regarde le nerf, +on ne le trouve pas chez nos premiers ancêtres +ni chez les tribus les plus grossières qui n'appartiennent +pas aux Vril-ya. Il s'est lentement développé +dans le cours des générations, commençant +avec les premiers progrès et s'accroissant +par un exercice continuel de la puissance du +vril; par conséquent, dans le cours de mille ou +deux mille ans un nerf semblable pourrait se former +chez les êtres supérieurs de votre race qui se +consacreraient à cette science par excellence, qui +soumet au vril les forces les plus subtiles de la +nature. Mais vous parlez de la matière comme +d'une chose en elle-même inerte et immobile; +assurément vos parents ou vos institutions n'ont +pu vous laisser ignorer qu'il n'y a pas de matière +inerte: chaque particule est constamment +en mouvement et constamment soumise aux +agents parmi lesquels la chaleur est la plus apparente +et la plus rapide, mais le vril est le plus +subtil et le plus puissant quand on sait s'en servir. +En fait, le courant, lancé par ma main et guidé +par ma volonté, ne fait que rendre plus prompte +et plus forte l'action qui agit éternellement sur +toutes les particules de la matière, quelque inerte +et immobile qu'elle paraisse. Si une masse de +métal n'est pas capable de produire une pensée +par elle-même, son mouvement intérieur la +rend pénétrable à la pensée de l'agent intellectuel +qui le travaille; et lorsque cette pensée est +accompagnée d'une force suffisante de vril, le +métal est aussi contraint d'obéir que s'il était +transporté par une force matérielle visible. Il +est animé pendant ce temps par l'âme qui le +pénètre, de sorte qu'on peut presque dire qu'il +vit et qu'il raisonne. Sans cela nous ne pourrions +pas remplacer les domestiques par nos automates.</p> + +<p>Je respectais trop les muscles et la science de +la jeune Gy pour me hasarder à discuter avec +elle. J'avais lu quelque part, quand j'étais écolier, +qu'un sage, discutant avec un empereur romain, +s'était brusquement arrêté, et comme l'empereur +lui demandait s'il n'avait plus rien à dire en +faveur de son opinion, il répondit:—</p> + +<p>—Non, César, il est inutile de discuter +contre un homme qui commande à vingt-cinq +légions.</p> + +<p>J'étais secrètement persuadé que quels que +fussent les effets réels du vril sur la matière, +M. Faraday aurait pu prouver à la jeune Gy +qu'elle en comprenait mal la nature et les causes; +mais je n'en restais pas moins convaincu que Zee +aurait pu assommer tous les Membres de la Société +Royale des Sciences, les uns après les autres, +d'un coup de poing. Tout homme raisonnable +sait qu'il est inutile de discuter avec une femme +ordinaire sur des choses qu'on comprend; mais +discuter avec une Gy de sept pieds sur les mystères +du vril, autant eût valu discuter dans le +désert avec le simoun!</p> + +<p>Parmi les salles du musée du Collège des +Sages, celle qui m'intéressa le plus était la salle +consacrée à l'archéologie des Vril-ya et renfermant +une très ancienne collection de portraits. +Les couleurs et les corps sur lesquels +elles étaient appliquées étaient si indestructibles, +que les tableaux, qu'on faisait remonter à une +date presque aussi ancienne que celles que mentionnent +les plus vieilles annales des Chinois, +conservaient une grande fraîcheur de coloris. +Comme j'examinais cette collection, deux choses +me frappèrent surtout: la première, c'est que +les peintures qu'on disait vieilles de six ou sept +mille ans étaient bien supérieures, sous le rapport +de l'art, à celles qui avaient été exécutées +depuis trois ou quatre mille ans; la seconde, +c'est que les portraits de la première période se +rapprochaient beaucoup du type de la race +européenne du monde supérieur. Quelques-uns +me rappelèrent vraiment les têtes italiennes des +peintures du Titien, qui expriment si bien l'ambition +ou la ruse, les soucis ou le chagrin, avec +des rides qui sont comme des sillons creusés par +les passions sur le visage qu'elles labourent. +C'étaient bien là des portraits d'hommes qui +avaient vécu dans la lutte et la guerre avant que +la découverte des forces latentes du vril eût +changé le caractère de la société, d'hommes +qui avaient combattu pour la gloire ou pour le +pouvoir, comme nous le faisons maintenant dans +notre monde.</p> + +<p>Le type commence visiblement à se modifier +environ mille ans après la découverte du vril. Il +devient dès lors de plus en plus calme à chaque +génération nouvelle, et ce calme marque une +différence de plus en plus profonde entre les +Vril-ya et les hommes livrés au travail et au +péché; mais à mesure que la beauté et la grandeur +de la physionomie s'accentuaient davantage, +l'art du peintre devenait plus froid et plus +monotone.</p> + +<p>Mais la plus grande curiosité de la collection +c'étaient trois portraits appartenant aux âges +anté-historiques et, suivant la tradition mythologique, +faits par les ordres d'un philosophe, dont +l'origine et les attributs étaient autant mêlés de +fables symboliques, que ceux d'un Bouddha indien +ou d'un Prométhée grec.</p> + +<p>C'est à ce personnage mystérieux, à la fois un +sage et un héros, que toutes les principales races +des Vril-ya font remonter leur origine.</p> + +<p>Les portraits dont je parle sont ceux du philosophe +lui-même, de son grand-père et de son +arrière-grand-père. Ils sont tous de grandeur +naturelle. Le philosophe est vêtu d'une longue +tunique qui semble former un vêtement lâche et +comme une armure écailleuse, empruntée peut-être +à quelque poisson ou à quelque reptile, mais +les pieds et les mains sont nus; les doigts des +uns et des autres sont très longs et palmés. La +gorge est à peine visible, le front bas et fuyant; +ce n'est pas du tout l'idée qu'on se fait d'un +sage. Les yeux sont proéminents, noirs, brillants, +la bouche très grande, les pommettes saillantes, +et le teint couleur de boue. Suivant la +tradition, ce philosophe avait vécu jusqu'à un +âge patriarcal, dépassant plusieurs siècles, et il +se souvenait d'avoir vu son grand-père, quand +lui-même n'était qu'un homme d'un âge moyen, +et son bisaïeul quand il était enfant; il avait fait +ou fait faire le portrait du premier pendant sa +vie; celui du second avait été pris sur sa momie. +Le portrait du grand-père avait les traits et l'aspect +de celui du philosophe, mais encore exagérés; +il était nu et la couleur de son corps était +singulière: la poitrine et le ventre étaient jaunes, +les épaules et les bras d'une couleur bronzée; +le bisaïeul était un magnifique spécimen du +genre Batracien, une Grenouille Géante purement +et simplement.</p> + +<p>Parmi les pensées profondes que ce philosophe, +suivant la tradition, avait léguées à la postérité +sous une forme rythmée, dans une sentencieuse +concision, on cite celle-ci: «Humiliez-vous, +mes descendants; le père de votre race était +un Têtard: enorgueillissez-vous, mes descendants, +car c'est la même Pensée Divine qui créa +votre père, qui se développe en vous exaltant.»</p> + +<p>Aph-Lin me conta cette fable pendant que je +regardais les trois portraits de ces Batraciens.</p> + +<p>—Vous vous riez de mon ignorance supposée +et de ma crédulité de Tish sans éducation,—lui +répondis-je,—mais quoique ces horribles +croûtes puissent être fort anciennes et qu'elles +aient voulu être, dans le temps, quelques grossières +caricatures, je suppose que personne, +parmi les gens de votre race, même dans les âges +les moins éclairés, n'a jamais cru que l'arrière-petit-fils +d'une Grenouille ait pu devenir un +philosophe sentencieux; ou qu'aucune famille, +je ne dirai pas de Vril-ya, mais de la variété +la plus vile de la race humaine, descende d'un +Têtard.</p> + +<p>—Pardonnez-moi,—répondit Aph-Lin,—pendant +l'époque que nous nommons la Période +Batailleuse ou Philosophique de l'Histoire, qui +remonte à environ sept mille ans, un naturaliste +très distingué prouva, à la satisfaction de ses +nombreux disciples, qu'il y avait tant d'analogie +entre le système anatomique de la Grenouille et +celui de l'An, qu'on en conclut que l'un avait dû +descendre de l'autre. Ils avaient en commun +quelques maladie; ils étaient sujets à avoir dans +les intestins les mêmes vers parasites; et, ce qu'il +y a d'étrange à dire, c'est que l'An a dans son +organisme la même vessie natatoire, devenue +parfaitement inutile, mais qui, subsistant à l'état +de rudiment, prouve jusqu'à l'évidence que l'An +descend directement de la Grenouille. On ne +peut alléguer contre cette théorie la différence +de taille, car il existe encore dans notre monde +des Grenouilles d'une taille peu inférieure à la +nôtre et qui paraissent avoir été encore plus +grandes il y a quelques milliers d'années.</p> + +<p>—Je comprends cela,—dis-je,—car d'après +nos plus éminents géologues, qui les ont peut-être +vues en rêve, d'énormes Grenouilles ont dû +habiter le monde supérieur avant le Déluge et de +telles Grenouilles sont bien les êtres qui devaient +vivre dans les lacs et les marais de votre monde +souterrain. Mais, je vous en prie, continuez.</p> + +<p>—Pendant la Période Batailleuse de l'Histoire, +on était sûr que ce qu'un sage affirmait +était contredit par un autre. C'était en effet, +une maxime reçue que la raison humaine ne +pouvait se soutenir sans être ballottée par le +mouvement perpétuel de la contradiction; aussi +une autre école de philosophie soutint-elle +que l'An n'était pas descendu de la Grenouille, +mais que la Grenouille était, au contraire, le perfectionnement +de l'An. La structure de la Grenouille, +dans son ensemble, est plus symétrique +que celle de l'An; à côté de l'admirable structure +de ses membres inférieurs, de ses flancs et de +ses épaules, la plupart des Ana de ce temps paraissaient +difformes et étaient certainement mal +faits. De plus, la Grenouille pouvait vivre également +sur terre et dans l'eau: privilège précieux, +marque d'une nature spirituelle refusée à l'An, +puisque celui-ci ne se servait plus de sa vessie +natatoire, ce qui prouve qu'il était dégénéré +d'une forme plus élevée. De plus, les races les +plus anciennes des Ana semblent avoir été couvertes +de poils, et, même à une date comparativement +rapprochée, des touffes hérissées défiguraient +le visage de nos ancêtres, s'étendant d'une +façon sauvage sur leurs joues et leur menton, +comme chez vous, mon pauvre Tish. Mais depuis +des générations sans nombre, les Ana ont toujours +essayé d'effacer tout vestige de ressemblance +entre eux et les vertébrés couverts de +poils, et ils ont graduellement fait disparaître +cette sécrétion pileuse, qui les avilissait, par la +loi de la sélection sexuelle; les Gy-ei préférant +naturellement la jeunesse ou la beauté des figures +unies. Mais le degré qu'occupe la Grenouille +dans l'échelle des vertébrés est démontré +par ceci qu'elle n'a pas du tout de poils, pas +même sur la tête. Elle naît avec ce degré de perfection +auquel les Ana, malgré les efforts de +siècles incalculables, n'ont pu atteindre encore. +La complication merveilleuse et la délicatesse +du système nerveux et de la circulation artérielle +d'une Grenouille servaient, à cette école, +d'argument pour démontrer que la Grenouille +était plus susceptible d'éprouver des jouissances +que notre organisation inférieure ou du moins +plus simple. L'examen de la main d'une Grenouille, +si je puis parler ainsi, servait à expliquer +sa disposition plus vive à l'amour et à la +vie sociale en général. Bref, quelque aimants +et sociables que soient les Ana, les Grenouilles +le sont encore plus. Enfin, ces deux écoles firent +rage l'une contre l'autre; l'une affirmant que +l'An était la Grenouille perfectionnée; l'autre, +que la Grenouille était le plus haut développement +de l'An. Les moralistes se partagèrent +aussi bien que les naturalistes; cependant, le +plus grand nombre se rangea du côté de ceux +qui préféraient la Grenouille. Ils disaient avec +beaucoup de justesse que, dans la conduite morale +(c'est-à-dire dans l'observation des règles +les plus utiles à la santé et au bien commun de +l'individu et de la société), la Grenouille avait +une supériorité immense et incontestable. Toute +l'histoire démontrait l'immoralité absolue de la +race humaine, le mépris complet, même des +humains les plus renommés, pour les lois qu'ils +avaient reconnues être essentielles à leur bonheur +ou à leur bien-être particulier et général. +Mais le critique le plus sévère des Grenouilles +ne pourrait trouver dans leurs mœurs un seul +moment d'oubli des lois morales qu'elles ont +tacitement reconnues. Et après tout, à quoi sert +la civilisation si la supériorité de la conduite +morale n'est pas le but auquel elle tend et la +pierre de touche de ses progrès? Enfin, les partisans +de cette théorie supposaient qu'à une +époque reculée, la Grenouille avait été le développement +perfectionné de la race humaine; +mais que, par des causes qui défiaient les conjectures +de notre raison, elle n'avait pu maintenir +son rang dans l'échelle de la nature, tandis +que l'An, quoique inférieur par son organisation, +avait, en se servant moins de ses vertus que de +ses vices, comme la férocité et la ruse, acquis +un certain ascendant; de même que dans la race +humaine, des tribus complètement barbares +ont, par leur supériorité dans de tels vices, +détruit ou réduit à presque rien les tribus qui +leur étaient supérieures par l'intelligence et la +culture. Malheureusement ces disputes se mêlèrent +aux notions religieuses de cette époque, +et comme la société était alors administrée par +le gouvernement du Koom-Posh, qui, étant composé +d'ignorants, était par conséquent très excitable, +la multitude prit la question des mains +des philosophes; les chefs politiques virent que +la question Grenouille pouvait, la populace s'y +intéressant, devenir un instrument utile à leur +ambition, et pendant au moins mille ans les +guerres et les massacres furent à l'ordre du jour: +pendant ce temps, les philosophes des deux +partis furent mis en pièces et le gouvernement +du Koom-Posh lui-même fut heureusement renversé +par l'ascendant d'une famille qui prouva +clairement qu'elle descendait du premier Têtard +et qui donna des souverains despotiques à toutes +les nations des Vril-ya. Ces despotes disparurent +finalement, du moins de nos communautés, lorsque +la découverte du vril amena les paisibles +institutions sous lesquelles prospèrent toutes les +races des Vril-ya.</p> + +<p>—Est-ce qu'il n'y a plus maintenant de disputeurs +ni de philosophes disposés à renouveler +la querelle; ou reconnaissent-ils tous la descendance +du Têtard?</p> + +<p>—Non,—dit Zee, avec un superbe sourire,—ces +querelles appartiennent au Pah-Bodh des +âges d'ignorance et ne servent maintenant qu'à +l'amusement des enfants. Quand on sait de quels +éléments se composent nos corps, éléments qui +nous sont communs avec la plus humble plante, +est-il besoin de savoir si le Tout-Puissant a tiré +ces éléments d'une substance plutôt que de +l'autre, afin de créer l'être auquel Il a donné la +faculté de Le comprendre et qu'Il a doué de +toutes les grandeurs intellectuelles qui découlent +de cette connaissance? L'An a commencé +à exister comme An au moment où il a été doué +de cette faculté, et, avec cette faculté, de la +persuasion que de quelque façon que sa race se +perfectionne à travers une suite de siècles, elle +n'aura jamais le pouvoir d'animer et de combiner +les éléments, de façon à former même un Têtard.</p> + +<p>—Tu parles sagement, Zee,—dit Aph-Lin,—et +c'en est assez pour nous, mortels à courte +existence, d'avoir une assurance raisonnable que, +soit que l'An descende ou non du Têtard, il ne +peut pas plus revenir à cette forme que les institutions +des Vril-ya ne peuvent retomber dans +les fondrières et la corruption désordonnée d'un +Koom-Posh.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XVII" id="XVII"></a>XVII.</h2> + + +<p>Les Vril-ya, privés de la vue des corps célestes +et ne connaissant d'autre différence entre la nuit +et le jour que celle qu'ils jugent à propos d'établir +eux-mêmes, ne divisent naturellement pas le +temps comme nous; mais je trouvai facile à +l'aide de ma montre, que j'avais heureusement +conservée, d'arriver à calculer les heures avec +une grande exactitude. Je réserve pour un ouvrage +futur sur les sciences et la littérature des +Vril-ya, si le ciel me prête vie, tous les détails +sur la façon dont ils arrivent à diviser le temps. +Je me contenterai de dire ici que leur année diffère +peu de la nôtre pour la durée, mais leurs +divisions ne sont pas du tout les mêmes. Leur +jour, en y comprenant ce que nous appelons la +nuit, se compose de vingt heures, au lieu de +vingt-quatre, et naturellement leur année comprend +un nombre proportionné de jours de plus. +Ils subdivisent ainsi les vingt heures de leur jour: +huit heures<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>, appelées Heures Silencieuses, +pour le repos; huit heures, appelées Heures +Sérieuses, pour leurs affaires et leurs occupations, +et quatre heures, appelées Heures Oisives, +par lesquelles se termine ce que j'appelle leur +jour; elles sont consacrées aux amusements, aux +jeux, aux récréations, aux conversations familières +suivant le goût ou le désir de chacun. +Mais, hors des maisons, il n'y a pas de véritable +nuit. Ils entretiennent dans les rues et dans la +campagne environnante jusqu'aux limites du +territoire la même quantité de lumière. Seulement, +dans les maisons, ils la diminuent de façon +à en faire un doux crépuscule pendant les Heures +Silencieuses. Les Vril-ya ont une horreur profonde +de l'obscurité absolue et leurs lumières +ne sont jamais complètement éteintes. Dans les +occasions de réjouissance, ils laissent à leurs +lampes tout leur éclat, mais ils continuent à +compter les heures du jour et de la nuit par des +mécanismes ingénieux qui répondent à nos horloges +et à nos montres. Ils aiment beaucoup la +musique, et c'est en musique que ces chronomètres +frappent les principales divisions du +temps. À chaque heure du jour, les sons de +leurs horloges publiques, répétés par celles des +maisons et des hameaux dispersés dans la campagne, +produisent un effet singulièrement doux +et pourtant solennel. Mais pendant les Heures +Silencieuses, le bruit en est tellement adouci +qu'on l'entend à peine. Ils n'ont pas de changement +de saison, et, du moins dans le territoire +de cette tribu, la température me parut très +égale, aussi chaude que celle d'un hiver italien, +et plutôt humide que sèche. Dans la matinée, +le temps était ordinairement tranquille, mais +par moments il soufflait un vent violent venant +des rochers qui formaient la frontière du territoire. +Toutes les saisons sont bonnes pour semer +les récoltes, comme dans les Îles Fortunées des +anciens poètes. On voit en même temps les +plantes en feuille ou en bouton, en épi ou couvertes +de fruits. Tous les arbres fruitiers, cependant, +après la récolte, perdent ou changent leur +feuillage. Mais ce qui me frappa le plus quand +je calculai leurs divisions du temps, ce fut de +constater la durée moyenne de la vie parmi eux. +Je trouvai, après des recherches minutieuses, +que leur existence était beaucoup plus longue +que la nôtre. Ils sont à cent ans ce que nous +sommes à soixante-dix. Ce n'est pas le seul avantage +qu'ils aient sur nous; car parmi nous peu +d'hommes atteignent leur soixante-dixième année, +tandis que parmi eux, au contraire, peu +meurent avant cent ans, et ils jouissent généralement +d'une santé et d'une vigueur qui font +de la vie une bénédiction jusqu'au dernier jour. +Des causes diverses contribuent à ce résultat; +l'absence de tout stimulant alcoolique, la tempérance +dans la nourriture, surtout peut-être +une sérénité d'esprit que ne troublent ni occupations +pleines de sollicitude, ni passions vives. +Ils ne sont tourmentés ni par notre avarice, ni +par notre ambition; ils se montrent parfaitement +indifférents, même au désir de la gloire; ils +sont susceptibles de grandes affections, mais leur +amour se manifeste par une complaisance tendre +et aimable, qui, en faisant leur bonheur, fait +rarement et ne fait peut-être jamais leur malheur. +Comme la Gy est sûre de n'épouser que celui +qu'elle aura choisi, et, ici comme chez nous, le +bonheur intérieur dépendant surtout de la +femme, la Gy, ayant choisi l'époux qu'elle préfère, +est indulgente pour ses fautes, complaisante +pour ses goûts, et fait tout ce qui dépend +d'elle pour se l'attacher. La mort d'un être aimé +est pour eux comme pour nous la source d'une +vive douleur; non seulement la mort les frappe +rarement avant l'époque où elle est un soulagement +plutôt qu'une peine, mais quand cela arrive +le survivant puise beaucoup plus de consolations +que nous ne le faisons pour la plupart, je le crains +bien, dans la certitude d'une réunion dans un +monde meilleur et plus heureux.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Pour ma commodité, j'adopte les mots: heures, jours, années, +etc., en tout ce qui se rapporte aux subdivisions générales +du temps chez les Vril-Ya. Ces termes ne correspondent pas, +d'une façon absolue, avec ces subdivisions.</p></div> + +<p>Toutes ces causes concourent donc à leur procurer +une santé perpétuelle et une agréable +longévité; leur organisation héréditaire y entre +aussi pour sa part. Suivant leurs annales, à +l'époque où ils vivaient en communautés semblables +aux nôtres, agitées par des luttes, leur +vie était beaucoup plus courte et leurs maladies +plus nombreuses et plus graves. Ils disent eux-mêmes +que la durée de la vie a augmenté et +augmente encore depuis la découverte du vril +et de ses propriétés médicales. Ils ont peu de +médecins de profession, et ce sont principalement +des Gy-ei, surtout celles qui sont veuves et +sans enfants; elles éprouvent un grand plaisir à +exercer l'art de guérir et entreprennent même +les opérations chirurgicales qu'exigent certains +accidents ou plus rarement certaines maladies.</p> + +<p>Ils ont leurs plaisirs et leurs fêtes, et pendant +les Heures Oisives, ils ont l'habitude de se +réunir en grand nombre pour se livrer à ces +jeux aériens que j'ai déjà décrits. Ils ont aussi +des salles publiques pour la musique et même +des théâtres, dans lesquels ils jouent des pièces +qui me parurent assez semblables à celles des +Chinois. Ce sont des drames dont les personnages +et les événements sont pris dans un passé +reculé, toutes les unités classiques y sont outrageusement +violées, et le héros, enfant au premier +tableau, est déjà un vieillard au second et ainsi +de suite. Ces pièces sont très ancienne. Je les +trouvai parfaitement ennuyeuses dans leur ensemble, +quoique relevées par des machines merveilleuses, +par une sorte de bonne humeur d'un +comique très vif et des passages détachés d'une +grande vigueur dans un langage poétique, mais +un peu surchargé de métaphores et de tropes. +Bref, elles me faisaient le même effet que les +pièces de Shakespeare pouvaient faire à un +Parisien au temps de Louis XIV ou peut-être à +un Anglais sous le règne de Charles II.</p> + +<p>L'auditoire, composé surtout de Gy-ei, paraissait +jouir vivement de la représentation, ce qui +me surprit de la part de femmes si majestueuses +et si sérieuses; mais je m'aperçus bientôt que +tous les acteurs étaient au-dessous de l'adolescence +et je supposai que les mères et les sœurs +assistaient à ce spectacle pour faire plaisir à +leurs enfants et à leurs frères.</p> + +<p>J'ai dit que ces drames remontent à une haute +antiquité. Aucune pièce nouvelle, aucune œuvre +d'imagination digne d'être conservée, ne paraît +avoir été composée depuis plusieurs générations. +Quoiqu'il ne manque pas de publications nouvelles, +qu'il y ait même ce qu'on peut appeler +des journaux, ceux-ci sont surtout consacrés +aux sciences mécaniques, aux rapports sur les +inventions nouvelles, aux annonces relatives à +différents détails d'affaires, bref, à des choses +pratiques. Quelquefois un enfant écrit un petit +conte romanesque, ou une Gy donne carrière +à ses craintes ou à ses espérances amoureuses +dans un poème; mais ces effusions ont un très +mince mérite et ne sont lues que par les enfants +et les jeunes filles. Les œuvres les plus intéressantes, +et d'un caractère purement littéraire, +sont les récits d'exploration et de voyage dans +les autres régions de ce monde souterrain. Ces +relations sont généralement écrites par de +jeunes émigrants et lues avec avidité par les +parents et les amis qu'ils ont laissés derrière eux.</p> + +<p>Je ne puis m'empêcher d'exprimer à Aph-Lin +mon étonnement de ce qu'un peuple, chez +qui les sciences mécaniques avaient fait tant +de progrès et chez qui la civilisation intellectuelle +était parvenue à réaliser pour le bonheur +du peuple les conceptions que nos philosophes +terrestres, après des siècles de disputes, se sont +généralement accordés à regarder comme des +rêves, fût si dépourvu de toute littérature contemporaine, +malgré le haut degré de perfection +où la culture avait amené la langue à la fois +riche et simple, énergique et harmonieuse.</p> + +<p>—Ne voyez-vous pas qu'une littérature telle +que vous la rêvez serait tout à fait incompatible +avec l'état parfait de félicité politique et sociale, +auquel vous nous faites l'honneur de nous +croire arrivés?—répondit mon hôte.—Nous +avons enfin, après des siècles de lutte, établi +une forme de gouvernement dont nous sommes +contents; comme nous ne faisons aucune distinction +de rang et que nous n'accordons à nos +magistrats aucun honneur distinctif, nul stimulant +n'excite l'ambition personnelle. Personne +ne lirait des ouvrages où seraient soutenues des +théories qui impliqueraient quelques changements +sociaux ou politiques, et par conséquent +personne n'en écrit de tels. Si de loin en loin +un An n'est pas satisfait de notre tranquille manière +de vivre, il ne l'attaque pas: il s'en va. +Ainsi, toute cette portion de la littérature (et à +en juger par les anciens ouvrages de nos bibliothèques +publiques, c'en était autrefois une portion +considérable) qui est consacrée aux théories +spéculatives sur la société est tombée dans l'oubli. +Autrefois on écrivait beaucoup aussi sur les +attributs et l'essence de la Bonté Suprême et +sur les arguments pour et contre la vie future. +Maintenant nous reconnaissons deux faits: il +y <i>a</i> un Être Divin, et il y <i>a</i> une vie future; et +nous convenons que quand nous écririons à +nous user les doigts jusqu'aux os, nous n'arriverions +pas à jeter la moindre lumière sur +la nature et les conditions de cette vie future, +ni à rendre plus claire notre connaissance des +attributs et de l'essence de cet Être Divin. C'est +ainsi qu'une autre branche de notre littérature +s'est éteinte heureusement pour notre race, car +à l'époque où l'on écrivait tant sur des choses +que personne ne pouvait éclaircir, les gens +semblent avoir vécu dans un état perpétuel de +contestations et de luttes. Une autre portion +considérable de notre ancienne littérature consiste +dans l'histoire des guerres et des révolutions +de l'époque où les Ana vivaient en sociétés +nombreuses et turbulentes, chacune cherchant +à s'agrandir aux dépens de l'autre. Vous voyez +combien notre vie est calme aujourd'hui; il y a +des siècles que nous vivons ainsi. Nous n'avons +aucun événement à raconter. Que peut-on dire +de nous, sinon: ils naquirent, vécurent heureux, +et moururent? Quant à cette partie de la littérature +qui naît de l'imagination et que nous appelons +Glaubsila, ou familièrement Glaubs, les +raisons de son déclin parmi nous sont faciles à +découvrir. Nous voyons, en nous reportant à ces +chefs-d'œuvre de la littérature que nous lisons +tous encore avec plaisir, mais dont personne ne +tolèrerait l'imitation, qu'ils sont consacrés à +la peinture de passions que nous n'éprouvons +plus, telles que l'ambition, la vengeance, l'amour +illégitime, la soif de la gloire militaire, +et ainsi de suite. Les vieux poètes vivaient dans +une atmosphère imprégnée de ces passions et +sentaient vivement ce qu'ils exprimaient avec +tant d'éclat. Personne ne pourrait maintenant +exprimer ces passions, car personne ne les +ressent, et celui qui les exprimerait ne trouverait +aucune sympathie chez ses lecteurs. +D'autre part, l'ancienne poésie se complaisait +à étudier les mystérieuses bizarreries du cœur +humain, qui mènent à l'extraordinaire dans le +crime et le vice comme dans la vertu. Mais +notre société s'est débarrassée de toutes les +tentations qui pourraient entraîner à quelque +crime ou à quelque vice saillant, et le niveau +moral est si égal, qu'il n'y a même pas de +vertus saillantes. Dès qu'elle ne peut plus se +nourrir de passions fortes, de crimes terribles, +de supériorités héroïques, la poésie est sinon +condamnée à mourir de faim, du moins réduite +à un maigre ordinaire. Il reste la poésie descriptive: +la description des rochers, des arbres, +des eaux, de la vie domestique, et nos jeunes +Gy-ei mêlent beaucoup de ces fadeurs à leurs +vers amoureux.</p> + +<p>—Une telle poésie,—m'écriai-je,—pourrait +assurément être charmante, et nous avons parmi +nous des critiques qui la considèrent comme +plus élevée que celle qui dépeint les crimes ou +analyse les passions de l'homme. Quoi qu'il en +soit, le genre poétique insipide dont vous parlez +est celui qui trouve aujourd'hui le plus de lecteurs +parmi le peuple auquel j'appartiens.</p> + +<p>—Cela se peut; mais je suppose que les écrivains +travaillent beaucoup leur langue et s'appliquent +avec un soin religieux au choix des +mots et à la perfection du rythme?</p> + +<p>—Certainement, tous les grands poètes le +doivent. Quoique le don de la poésie soit inné, +ce don exige, pour qu'on en puisse profiter, autant +de travail qu'un bloc de métal dont vous +voulez faire une de vos machines.</p> + +<p>—Et sans doute vos poètes ont quelque motif +pour se donner tant de peine afin d'arriver à +ces gentillesses de langage?</p> + +<p>—Oui! je suppose que leur instinct les porterait +à chanter comme chantent les oiseaux; +mais s'ils donnent à leurs chants ces beautés artificielles +d'expression, je pense qu'ils y sont +poussés par le désir de la gloire, et peut-être +parfois par le besoin d'argent.</p> + +<p>—Précisément. Mais dans notre monde nous +n'attachons la gloire à rien de ce que l'homme +peut accomplir dans ce temps que nous appelons +la vie. Nous perdrions bientôt cette quiétude, +qui constitue essentiellement notre félicité, si +nous accordions à tel ou tel individu des louanges +exceptionnelles qui entraîneraient un pouvoir +exceptionnel et qui réveilleraient les passions +mauvaises aujourd'hui endormies; d'autres hommes +convoiteraient immédiatement ces louanges, +l'envie s'élèverait, et avec l'envie, la haine, la calomnie, +et la persécution. Notre histoire raconte +que la plupart des poètes et des écrivains qui, autrefois, +obtenaient le plus de gloire, étaient aussi +assaillis des plus grandes injures et se trouvaient +après tout très malheureux, soit à cause +de leurs rivaux, soit par les faiblesses de caractère +que tend à faire naître une sensibilité +excessive à l'égard de la louange et du blâme. +Quant au stimulant du besoin, nul dans notre +société ne connaît l'aiguillon de la pauvreté, et +si même il en était ainsi aucune profession ne +serait moins lucrative que la profession d'écrivain. +Nos bibliothèques publiques contiennent +tous les livres anciens que le temps a respectés; +ces livres, pour les raisons que je viens de vous +dire, sont infiniment meilleurs que tous ceux +qu'on pourrait écrire aujourd'hui, et chacun +peut les lire sans qu'il en coûte rien. Nous ne +sommes pas assez fous pour payer le plaisir de +lire des livres moins bons, quand nous pouvons +en lire d'excellents pour rien.</p> + +<p>—Pour nous, la nouveauté est une séduction; +on lit un livre nouveau, même mauvais, tandis +qu'on néglige un livre ancien qui est excellent.</p> + +<p>—La nouveauté, pour les peuples barbares +qui luttent avec désespoir pour arriver à un état +meilleur, est sans doute plus attrayante que pour +nous qui ne voyons rien à gagner aux nouveautés; +mais, après tout, un de nos grands auteurs, d'il +y a quatre mille ans, a observé que «celui qui +lit les livres anciens trouvera toujours en eux +quelque chose de nouveau, et que celui qui lit +les livres nouveaux y trouvera toujours quelque +chose d'ancien». Mais pour en revenir à la +question que vous avez soulevée, comme il n'y +a point parmi nous un stimulant suffisant pour +nous porter à prendre de la peine, comme nous +ne connaissons ni l'amour de la gloire, ni le besoin, +s'il est des tempéraments poétiques, cette +faculté s'exhale dans des chants, à la façon des +oiseaux dont vous parliez tout à l'heure, mais +faute de culture, ces chants ne trouvent point +d'auditoire, et, faute d'auditoire, cette faculté +s'éteint d'elle-même dans les occupations ordinaires +de la vie.</p> + +<p>—Mais comment se fait-il que les mêmes +motifs qui empêchent de cultiver la littérature +ne soient pas également funestes à la science?</p> + +<p>—Votre question me surprend. Ce qui inspire +le goût de la science, c'est l'amour de la +vérité, en dehors de toute considération de +gloire; et d'ailleurs la science, chez nous, est +consacrée presque uniquement à des usages pratiques, +essentiels à notre conservation sociale +et au bien-être de notre vie quotidienne. L'inventeur +ne demande pas la gloire et on ne lui +en accorde aucune; il jouit d'une occupation +qui lui plaît et ne recherche point la fatigue des +passions. L'esprit de l'homme a besoin d'exercice +aussi bien que son corps, et d'un exercice +continuel plutôt que violent. Nos savants les plus +ingénieux sont, en général, ceux qui vivent le plus +longtemps et qui sont les plus exempts de toute +maladie. La peinture est pour beaucoup un amusement, +mais cet art n'est pas ce qu'il était autrefois, +quand les grands peintres de nos différents +peuples luttaient pour obtenir la couronne +d'or, qui leur donnait un rang égal à celui des +rois sous lesquels ils vivaient. Vous aurez sans +doute observé dans notre musée combien les +peintures étaient supérieures il y a plusieurs +milliers d'années. C'est peut-être parce que la +musique est en réalité plus voisine de la science +que la poésie, qu'elle est encore le plus florissant +de tous les arts parmi nous. Cependant, +même à l'égard de la musique, l'absence du stimulant +des louanges et de la gloire a empêché +parmi nous toute grande supériorité de se manifester. +Nous brillons plutôt par la musique +d'ensemble, grâce à nos grands instruments mécaniques, +dans lesquels nous nous servons beaucoup +de l'eau<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>, que par le talent des artistes +qui jouent seuls. Nous n'avons guère eu de compositeurs +originaux depuis plusieurs siècles. Nos +airs favoris sont très anciens, mais on les a enrichis +de variations compliquées, composées par +des musiciens inférieurs, quoique ingénieux.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Ceci peut rappeler aux savants l'invention par Néron d'une +machine musicale, dans laquelle l'eau remplissait les fonctions +d'un orchestre et dont il s'occupait quand la conspiration éclata +contre lui.</p></div> + +<p>—N'y a-t-il donc chez les Ana aucune société +politique animée de ces passions, sujette à ces +crimes, et admettant ces disparités de condition, +intellectuelles et morales, que votre tribu +et même les Vril-ya en général, ont depuis longtemps +laissées derrière eux dans leur marche +vers la perfection? S'il en est ainsi, peut-être +que dans ces sociétés l'Art et sa sœur la Poésie +sont encore cultivés et honorés?</p> + +<p>—Il y a quelques sociétés de ce genre dans +les régions les plus éloignées, mais nous ne les +mettons pas au rang des nations civilisées; nous +ne leur donnons pas même le nom d'Ana, et +encore moins celui de Vril-ya. Ce sont des +barbares, vivant surtout dans cet état inférieur, +le Koom-Posh, qui tend nécessairement à la hideuse +dissolution du Glek-Nas. Leur existence +misérable se passe en luttes et en changements +perpétuels. Quand ils ne se battent pas avec +leurs voisins, ils se battent entre eux. Ils sont +divisés en partis qui s'insultent, se pillent mutuellement +quand ils ne s'assassinent pas, et cela +pour des différences frivoles d'opinions que nous +ne comprendrions même pas, si nous n'avions +pas lu l'histoire et si nous n'avions passé par les +mêmes épreuves dans les siècles d'ignorance et +de barbarie. La moindre bagatelle suffit pour +les faire partir en guerre. Ils prétendent tous +être égaux, et, plus ils ont lutté dans ce but, +détruisant les anciennes distinctions pour en +créer de nouvelles, plus l'inégalité devient visible +et intolérable, parce qu'il ne reste plus +d'associations et d'affections héréditaires pour +adoucir cette unique différence qui subsiste +entre la majorité qui n'a rien et la minorité qui +possède tout. Naturellement la majorité hait la +minorité, mais ne peut s'en passer. Le grand +nombre attaque sans cesse le petit nombre, et +l'extermine quelquefois; mais aussitôt, une nouvelle +minorité s'élève du sein de la majorité et +se montre plus rude que la précédente. Car, là +où les sociétés sont nombreuses et où le désir +d'acquérir quelque chose est la fièvre prédominante, +il y a peu de gagnants et beaucoup de +perdants. Bref, le peuple dont je parle est composé +de sauvages cherchant leur route à tâtons +vers un rayon de lumière; leur misère mériterait +notre pitié, si, comme des sauvages, ils ne +provoquaient leur destruction par leur arrogance +et leur cruauté. Pouvez-vous imaginer +que des créatures de cette espèce, pourvues seulement +de ces armes misérables que vous avez +pu voir dans notre musée d'antiquités, de ces +tubes de fer grossiers chargés de salpêtre, ont +menacé plus d'une fois l'existence d'une tribu de +Vril-ya, qui habite près d'eux, parce qu'ils +disent qu'ils ont trente millions d'habitants, et +la tribu dont je parle peut en avoir cinquante +mille, si ces derniers n'acceptent pas leurs habitudes +de Soc-Sec (l'art de gagner de l'argent), +d'après certains principes commerciaux qu'ils +ont l'impudence d'appeler une des lois de la civilisation?</p> + +<p>—Mais,—dis-je,—trente millions d'habitants +sont une force formidable contre cinquante +mille!</p> + +<p>Mon hôte me regarda avec étonnement.</p> + +<p>—Étranger—dit-il—vous n'avez pas +entendu sans doute que je vous disais que cette +tribu appartient aux Vril-ya et qu'elle n'attend +qu'une déclaration de guerre de la part de ces +sauvages, afin de former une commission d'une +demi-douzaine de petits enfants pour balayer +toute leur population.</p> + +<p>À ces mots je sentis un frisson d'horreur, me +reconnaissant plus d'affinités avec ces sauvages +qu'avec les Vril-ya et me souvenant de tout ce +que j'avais dit à la louange des institutions de +la glorieuse Amérique, qu'Aph-Lin stigmatisait +sous le nom de Koom-Posh. Je repris cependant +mon sang-froid et demandai s'il existait +quelque mode de locomotion grâce auquel je +pusse voyager avec sécurité parmi ces peuples +éloignés et téméraires.</p> + +<p>—Vous pouvez voyager avec sécurité, par le +moyen du vril sur terre ou dans l'air, dans tous +les États de notre alliance et de notre race; mais +je ne puis répondre de votre sécurité au milieu +de nations barbares gouvernées par des lois +différentes des nôtres; des nations si peu éclairées +qu'un grand nombre d'entre elles vivent +de vol réciproque et que l'on ne pourrait pas +chez elles laisser ses portes ouvertes même +pendant les Heures Silencieuses.</p> + +<p>Ici notre conversation fut interrompue par +l'arrivée de Taë, qui venait nous dire que, ayant +été chargé de découvrir et de détruire l'énorme +reptile que j'avais vu à mon arrivée, il s'était +constamment tenu en vedette et commençait +à croire que mes yeux m'avaient trompé, ou +que l'animal s'était enfui, par la caverne où je +l'avais vu, vers les régions qu'habitaient ses semblables, +quand le monstre avait donné signe de +sa présence par les dévastations commises autour +d'un des lacs.</p> + +<p>—Et,—ajouta Taë,—je suis sûr qu'il est +caché maintenant dans le lac. Aussi,—dit-il +en se tournant vers moi,—j'ai pensé que cela +pourrait vous amuser de m'accompagner pour +voir de quelle façon nous détruisons ces désagréables +visiteurs.</p> + +<p>En regardant l'enfant et en me souvenant de +la taille énorme de l'animal qu'il se proposait de +détruire, je me sentis frissonner de terreur pour +lui, et peut-être pour moi, si je l'accompagnais +dans une pareille chasse. Mais le désir que +j'éprouvais de constater par moi-même les effets +destructifs de ce vril tant vanté, et la peur de +m'abaisser aux yeux d'un enfant en trahissant +quelque crainte, l'emportèrent sur mon premier +mouvement. Je remerciai donc Taë de l'aimable +intérêt qu'il portait à mes plaisirs et +me déclarai tout disposé à l'accompagner dans +une entreprise aussi amusante.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XVIII" id="XVIII"></a>XVIII.</h2> + + +<p>Comme Taë et moi, en quittant la ville et +laissant à gauche la grande route qui y conduit, +nous entrions dans les champs, la beauté étrange +et solennelle du paysage, illuminé par d'innombrables +lampes jusqu'aux limites de l'horizon, +fascina mes yeux et me rendit pendant quelque +temps inattentif à la conversation de mon compagnon.</p> + +<p>Tout le long de la route des machines faisaient +divers travaux d'agriculture; leurs formes +étaient nouvelles pour moi et, pour la plupart, +fort gracieuses; car parmi ce peuple, l'art n'étant +cultivé que pour l'utilité, le goût se montre +dans la manière d'orner et d'embellir les objets +utiles. Les métaux précieux et les pierres fines +sont si abondants chez eux, qu'on en couvre les +objets les plus ordinaires; leur amour de ce qui +est utile les conduit à parer leurs outils et stimule +leur imagination à un point dont ils ne se +rendent pas compte eux-mêmes.</p> + +<p>Dans tous les services, soit à l'intérieur, soit +à l'extérieur des maisons, ils se servent +beaucoup d'automates si ingénieux, si dociles au +pouvoir du vril, qu'ils semblent doués de raison. +Il n'était guère possible de reconnaître si les +formes humaines, que je voyais surveiller ou +guider en apparence les rapides mouvements +des vastes machines, étaient douées ou non de +raison.</p> + +<p>Peu à peu, à mesure que nous marchions, +mon intérêt fut éveillé par les remarques de mon +compagnon, remarques pleines de vivacité et de +pénétration. L'intelligence des enfants parmi ce +peuple est merveilleusement précoce, peut-être +à cause de l'habitude qu'on a de leur confier de +très bonne heure les soins et les responsabilités +de l'âge mûr. En causant avec Taë, je croyais +m'entretenir avec un homme doué d'une haute +intelligence et d'un esprit observateur et au moins +de mon âge. Je lui demandai s'il avait quelque +notion sur le nombre des communautés entre +lesquelles se partageaient les Vril-ya.</p> + +<p>—Pas avec exactitude,—me répondit-il,—parce +que le nombre augmente chaque année +quand le surplus de la population émigre. Mais +j'ai entendu dire à mon père que, suivant les derniers +rapports, il y avait un million et demi de +communautés parlant notre langue, adoptant nos +institutions, nos mœurs et notre forme de gouvernement, +sauf, je pense, avec quelques variations +sur lesquelles vous pouvez consulter Zee avec +plus de fruit. Elle en sait plus que la plupart des +Ana. Un An s'occupe moins de ce qui ne le +regarde pas qu'une Gy; les Gy-ei sont des créatures +curieuse.</p> + +<p>—Toutes les communautés se restreignent-elles +au même nombre de familles ou d'habitants +que la vôtre?</p> + +<p>—Non, quelque-unes ont une population +moindre, d'autres une population plus considérable. +Cela varie suivant le pays où elles s'établissent, +ou le degré de perfection où elles ont +amené leurs moyens mécaniques. Chaque communauté +établit ses limites suivant les circonstances, +en prenant toujours soin qu'il ne puisse +se produire une classe pauvre, ce qui arriverait +si la population dépassait les ressources du territoire; +et aussi qu'aucun État ne soit trop vaste +pour supporter un gouvernement semblable à +celui d'une famille bien réglée. Je ne crois pas +qu'aucune communauté Vril dépasse trente mille +familles. Mais, ceci est une règle générale, moins +la communauté est nombreuse, pourvu qu'il y ait +assez de mains pour cultiver le territoire qu'elle +occupe, plus les habitants sont riches et plus la +somme versée au trésor général est forte, et +surtout plus le corps politique est heureux et +tranquille, et plus sont parfaits les produits de +l'industrie. La tribu que tous les Vril-ya reconnaissent +comme la plus avancée en civilisation +et qui a amené la force du vril à son plus grand +développement est peut-être la moins nombreuse. +Elle se restreint à quatre mille familles; +mais chaque pouce de son terrain est cultivé +avec autant de soin qu'on en peut donner à un +jardin; ses machines sont meilleures que celles +des autres tribus et il n'y a pas de produit de +son industrie, dans aucune branche, qui ne soit +vendu à des prix extraordinaires aux autres +communautés. Toutes nos tribus prennent modèle +sur celle-là, considérant que nous atteindrions +le plus haut point de civilisation accordé +aux mortels, si nous pouvions unir le plus haut +degré de bonheur au plus haut degré de culture +intellectuelle, et il est clair que plus la +population d'un État est petite, plus ce but devient +facile à atteindre. Notre population est +trop considérable pour y arriver.</p> + +<p>Cette réponse me fit réfléchir. Je me rappelai +le petit État d'Athènes, composé seulement de +vingt mille citoyens libres, et que jusqu'à ce +jour nos plus puissants États regardent comme +un guide suprême, un modèle en tout ce qui +concerne l'intelligence. Mais Athènes, qui se +permettait d'ardentes rivalités et des changements +perpétuels, n'était certainement pas +heureuse. Je sortis de la rêverie dans laquelle +ces réflexions m'avaient plongé, et je ramenai +la conversation sur le sujet des émigrations.</p> + +<p>—Mais,—dis-je,—quand certains d'entre +vous quittent, tous les ans, je suppose, leur +foyer, pour aller fonder une colonie, ils sont +nécessairement très peu nombreux et à peine +suffisants, même avec le secours des machines +qu'ils emportent, pour défricher le sol, bâtir des +villes, et former un État civilisé possédant le bien-être +et le luxe dans lequel ils ont été élevés.</p> + +<p>—Vous vous trompez. Toutes les tribus des +Vril-ya sont en communication constante et déterminent +chaque année, entre elles, le nombre +d'émigrants d'une communauté qui se joindront +à ceux d'une autre communauté pour former un +État suffisant. Le lieu de l'émigration est choisi +au moins une année à l'avance, on y envoie des +pionniers de tous les États pour niveler les rocs, +canaliser les eaux et construire des maisons; de +sorte que, quand les émigrants arrivent, ils +trouvent une ville déjà bâtie et un pays en grande +partie défriché. La vie active que nous menons +dans notre enfance nous fait accepter gaiement +les voyages et les aventures. J'ai l'intention +d'émigrer moi-même quand je serai majeur.</p> + +<p>—Les émigrants choisissent-ils toujours des +pays jusque-là stériles et inhabités?</p> + +<p>—Oui, en général, jusqu'à présent, parce +que nous avons pour règle de ne rien détruire +que quand cela est nécessaire à notre bien-être. +Naturellement nous ne pouvons nous établir +dans des pays déjà occupés par des Vril-ya, et, +si nous prenons les terres cultivées d'autres Ana, +il faut que nous détruisions complètement les +premiers habitants. Quelquefois nous prenons +des terrains vagues, et il arrive que quelque +race ennuyeuse et querelleuse d'Ana, surtout si +elle est soumise au Koom-Posh ou au Glek-Nas, +se plaint de notre voisinage et nous cherche +querelle. Alors, naturellement, comme ils menacent +notre sécurité, nous les détruisons. Il +n'y a pas moyen de s'entendre avec une race +assez idiote pour changer toujours de forme de +gouvernement. Le Koom-Posh,—dit l'enfant se +servant de métaphores frappantes,—est bien +mauvais, mais il a de la cervelle, quoiqu'elle soit +derrière sa tête, et il ne manque pas de cœur. +Mais dans le Glek-Nas, le cœur et la tête de la +créature disparaissent, et elle n'est plus que +dents, griffes et ventre.</p> + +<p>—Vous vous servez d'expressions bien fortes. +Permettez-moi de vous dire que je me fais gloire +d'appartenir à un pays gouverné par le Koom-Posh.</p> + +<p>—Je ne m'étonne plus de vous voir ici, si +loin de chez vous,—dit Taë.—Quel était l'état +de votre pays avant d'en venir au Koom-Posh?</p> + +<p>—C'était une colonie d'émigrants.... comme +ceux que vous envoyez vous-mêmes hors de vos +communautés.... mais elle différait de vos colonies +en ce qu'elle dépendait de l'État d'où +venaient les émigrants. Elle secoua ce joug, +et, couronnée d'une gloire éternelle, elle devint +un Koom-Posh.</p> + +<p>—Une gloire éternelle! Et depuis combien +de temps dure le Koom-Posh?</p> + +<p>—Depuis cent ans environ.</p> + +<p>—Le temps de la vie d'un An, c'est une très +jeune communauté. En beaucoup moins de cent +ans, votre Koom-Posh sera arrivé au Glek-Nas.</p> + +<p>—Mais, les plus vieux États du monde dont je +viens ont tant de confiance en sa durée, que peu +à peu ils arrivent à modeler leurs institutions sur +les nôtres, et leurs politiques les plus profonds +disent que les tendances irrésistibles de ces vieux +États sont vers le Koom-Posh, que cela leur +plaise ou non.</p> + +<p>—Les vieux États?</p> + +<p>—Oui, les vieux États.</p> + +<p>—Avec des populations très peu nombreuses +relativement à l'étendue qu'ils occupent?</p> + +<p>—Au contraire, avec des populations très +nombreuses proportionnellement au territoire.</p> + +<p>—Je vois! de vieux États sans doute!.... si +vieux qu'ils vont tomber en décomposition s'ils +ne se débarrassent de ce surplus de population +comme nous le faisons. De très vieux États!.... +très... très vieux! Dites-moi, Tish, trouveriez-vous +sage qu'un vieillard essayât de faire la roue sur +les pieds et les mains comme le font les enfants? +Et si vous lui demandiez pourquoi il se livre à +ces enfantillages et qu'il vous répondît qu'en +imitant les très jeunes enfants il redeviendra enfant +lui-même, cela ne vous ferait-il pas rire? +L'histoire ancienne abonde en événements de ce +genre, qui ont eu lieu il y a plusieurs milliers +d'années, et chaque exemple prouve qu'un vieil +État qui joue au Koom-Posh tombe bientôt +dans le Glek-Nas. Alors par horreur de lui-même, +il demande à grands cris un maître, +comme un vieillard qui radote demande un +garde-malade, et après une succession plus ou +moins longue de maîtres ou de gardes-malades, +ce vieil État meurt et disparaît de l'histoire. Un +très vieil État jouant au Koom-Posh est comme +un vieillard qui démolit la maison à laquelle il +est habitué et qui s'est tellement épuisé à la +renverser que, tout ce qu'il peut faire pour la +rebâtir, c'est d'édifier une hutte branlante dans +laquelle lui et ses successeurs crient d'une voix +lamentable: Comme le vent souffle!.... Comme +les murs tremblent!....</p> + +<p>—Mon cher Taë, je tiens compte de vos préjugés +peu éclairés que tout écolier instruit dans +un Koom-Posh pourrait aisément contredire, +quoiqu'il pût ne pas être doué de cette connaissance +si précoce que vous me montrez de l'histoire +ancienne.</p> + +<p>—Moi savant!.... pas le moins du monde. +Mais un écolier, élevé dans votre Koom-Posh, +demanderait-il à son bisaïeul ou à sa bisaïeule +de se tenir la tête en bas et les pieds en l'air? Et +si les pauvres vieillards hésitaient, leur dirait-il: +Que craignez-vous? Voyez comme je le fais!</p> + +<p>—Taë, je dédaigne de discuter avec un enfant +de votre âge. Je vous répète que je tiens +compte en cela du manque de cette culture que +le Koom-Posh peut seul donner.</p> + +<p>—Et moi, à mon tour,—dit Taë, avec cet air +de bon ton gracieux mais hautain qui caractérise +sa race,—je tiens compte de ce que vous +n'avez pas été élevé parmi les Vril-ya, et je vous +supplie de me pardonner si j'ai manqué de respect +pour les opinions et les habitudes d'un si +aimable.... Tish!</p> + +<p>J'aurais dû faire remarquer plus tôt que mon +hôte et sa famille m'appelaient familièrement +Tish; c'est un nom poli et usuel, signifiant par +métaphore un petit barbare, et littéralement +une petite Grenouille; ses enfants l'emploient +sous forme de caresse pour les Grenouilles apprivoisées +qu'ils élèvent dans leurs jardins.</p> + +<p>Nous avions atteint les bords d'un lac et Taë +s'arrêta pour me montrer les ravages faits dans +les champs environnants.</p> + +<p>—L'ennemi est certainement sous les eaux de +ce lac,—dit Taë.—Remarquez les bandes de +poissons réunies près des bords. Les grands et les +petits, qui sont habituellement leur proie, tous +oublient leurs instincts en présence de l'ennemi +commun. Ce reptile doit certainement appartenir +à la classe des Krek-a, classe plus féroce +qu'aucune autre et qu'on dit appartenir aux rares +espèces encore vivantes parmi celles qui habitaient +le monde avant la création des Ana. +L'appétit du Krek est insatiable, il se nourrit +également de végétaux et d'animaux, mais ses +mouvements sont trop lents pour que les élans +au pied léger aient rien à craindre de lui. Son +met favori est l'An s'il peut le surprendre; c'est +pour cela que les Ana le détruisent sans pitié +dès qu'il pénètre sur leur domaine. J'ai entendu +dire que quand nos ancêtres défrichèrent cette +contrée, ces monstres et d'autres semblables +abondaient, et comme le vril n'était pas encore +découvert beaucoup des nôtres furent dévorés. +Il fut impossible de détruire tout à fait ces +bêtes avant cette découverte, qui fait la puissance +et la civilisation de notre race; mais quand +nous fûmes familiarisés avec l'usage du vril, +toutes les créatures hostiles à notre race furent +promptement détruites. Cependant une fois par +an ou à peu près, un de ces énormes reptiles +quitte les districts sauvages et inhabités, et je +me souviens qu'une jeune Gy qui se baignait +dans ce lac fut dévorée par l'un d'eux. Si elle +avait été à terre et armée de sa baguette il n'aurait +pas même osé se montrer; car ce reptile, +comme tous les animaux sauvages, a un instinct +merveilleux qui le met en garde contre +tout être porteur d'une baguette à vril. Comment +ils enseignent à leurs petits à l'éviter sans l'avoir +jamais vue, c'est un de ces mystères dont vous +pouvez demander l'explication à Zee, car je ne le +connais pas<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>. Tant que je resterai là, le monstre +ne sortira pas de sa cachette; mais nous l'en +ferons sortir en lui offrant un leurre.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Par cet instinct, le reptile ressemble à nos oiseaux et à nos +animaux sauvages, qui ne se risquent pas à portée d'un homme +armé d'un fusil. Quand les premiers fils électriques furent installés, +les perdrix les heurtaient dans leur vol et tombaient blessées. +Maintenant, les plus jeunes générations de perdrix ne +s'exposent jamais à pareil accident.</p></div> + +<p>—Ne sera-ce pas bien difficile?</p> + +<p>—Pas du tout. Asseyez-vous là-bas sur ce +rocher à environ cent pas du lac, je vais me +retirer à quelque distance. Bientôt le reptile +vous verra ou vous sentira, et, s'apercevant que +vous n'êtes pas armé de vril, il s'avancera +pour vous dévorer. Aussitôt qu'il sera hors de +l'eau, il est à moi.</p> + +<p>—Voulez-vous dire que je dois servir d'appât +à ce terrible monstre qui pourrait m'engloutir +en une seconde! Je vous prie de m'excuser.</p> + +<p>L'enfant se mit à rire.</p> + +<p>—Ne craignez rien,—dit-il,—asseyez-vous +seulement et restez tranquille.</p> + +<p>Au lieu d'obéir, je fis un bond et j'allais m'enfuir +à toutes jambes, quand Taë me toucha +légèrement l'épaule et fixa ses yeux sur les +miens: je fus cloué au sol. Toute volonté m'abandonna. +Soumis aux gestes de l'enfant, je le +suivis vers le rocher qu'il m'avait indiqué et +m'y assis en silence. Quelques-uns de mes lecteurs +ont vu quelque chose des effets vrais ou +faux de l'électro-biologie. Aucun professeur de +cette science incertaine n'était parvenu à dominer +un seul de mes mouvements ou une seule de +mes pensées, mais je n'étais plus qu'une machine +dans les mains de ce terrible enfant. Il étendit +ses ailes, prit son essor, et s'abattit dans un bouquet +de bois qui couronnait une colline peu éloignée.</p> + +<p>J'étais seul; je tournai les yeux avec une sensation +d'horreur indescriptible vers le lac, et, +comme enchaîné par un charme, je les tins fixés +sur l'eau. Au bout de dix à quinze minutes, qui +me parurent des siècles, la surface calme de l'eau, +étincelant sous la lumière des lampes, commença +à s'agiter vers le centre. Au même moment, +les bandes de poissons réunis près des +bords commencèrent à manifester leur terreur à +l'approche de l'ennemi en sautant hors de l'eau; +leur course produisait une sorte de bouillonnement +circulaire. Je les voyais fuir précipitamment +çà et là, quelques-uns même se lancèrent sur le +rivage. Un sillon long, sombre, onduleux, s'avançait +sur l'eau de plus en plus près du bord, jusqu'à +ce que l'énorme tête du reptile sortît, ses +mâchoires armées de crocs formidables, et ses +yeux ternes fixés d'un air affamé sur l'endroit +où je me trouvais. Il posa ses pieds de devant +sur le rivage, puis sa large poitrine, couverte +d'écailles, comme d'une armure, des deux côtés, +et, au milieu, laissant voir une peau ridée d'un +jaune terne et venimeux; bientôt il fut tout entier +hors de l'eau; il était long de cent pieds +au moins de la tête à la queue. Encore un pas +de ces pieds effroyables et il était sur moi. Je +n'étais séparé de cette horrible mort que par +quelques secondes quand, tout à coup, une sorte +d'éclair traversa l'air, la foudre éclata, et, en +moins de temps qu'il n'en faut à un homme +pour respirer, enveloppa le monstre; puis, au +moment où l'éclair s'éteignait, je vis devant moi +une masse noire, carbonisée, déformée, quelque +chose de gigantesque, mais dont les contours +avaient été détruits par la flamme, et qui s'en +allait rapidement en cendres et en poussière. Je +demeurai assis sans voix et glacé de terreur: +ce qui avait été de l'horreur était maintenant +une sorte de crainte respectueuse.</p> + +<p>Je sentis la main de l'enfant se poser sur ma +tête, la peur me quitta.... le charme était rompu, +je me levai.</p> + +<p>—Vous voyez avec quelle facilité les Vril-ya +détruisent leurs ennemis,—me dit Taë.</p> + +<p>Puis, s'approchant du rivage, il contempla +les restes défigurés du monstre et dit tranquillement:—</p> + +<p>—J'ai détruit des animaux plus grands, +mais aucun avec tant de plaisir que celui-ci. +Oui, c'est un Krek; quelles souffrances n'a-t-il +pas dû infliger pendant sa vie!</p> + +<p>Il prit alors les pauvres poissons qui s'étaient +jetés à terre et les remit avec bonté dans leur +élément.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIX" id="XIX"></a>XIX.</h2> + + +<p>Pour retourner à la ville, Taë me fit prendre +un chemin plus long que celui que nous avions +pris en venant; il voulait me montrer ce que +j'appellerai familièrement la Station d'où partent +les émigrants et les voyageurs qui se rendent +chez une autre tribu. J'avais déjà exprimé +le désir de voir les véhicules des Vril-ya. Je vis +qu'ils étaient de deux sortes, les uns pour les +voyages par terre, les autres pour les voyages +aériens: les premiers étaient de toutes tailles +et de toutes formes, quelques-uns n'étaient pas +plus grands qu'une de nos voitures ordinaires, +d'autres étaient de véritables maisons mobiles +à un étage et contenant plusieurs chambres +meublées suivant les idées de confort et de luxe +des Vril-ya. Les véhicules aériens étaient faits +de matières légères, ne ressemblant pas du tout +à nos ballons, mais plutôt à nos bateaux de +plaisance, avec une barre et un gouvernail, de +larges ailes ou palettes, et une machine mue +par le vril. Tous les véhicules, soit pour terre, +soit pour air, étaient également mus par ce +puissant et mystérieux agent.</p> + +<p>Je vis un convoi prêt à partir, mais il contenait +peu de voyageurs; il transportait surtout des +marchandises et se dirigeait vers un État voisin; +car il se fait beaucoup de commerce entre les +différentes tribus de Vril-ya. Je puis faire observer +ici que leur monnaie courante ne consiste +pas en métaux précieux, trop communs chez +eux pour cet usage. La petite monnaie, dont +on se sert ordinairement, est faite avec un coquillage +fossile particulier, reste peu abondant +de quelque déluge primitif ou de quelque autre +convulsion de la nature, dans laquelle l'espèce +s'est perdue. Ce coquillage est petit, plat comme +l'huître, et il se polit comme une pierre précieuse. +Cette monnaie circule parmi toutes les +tribus Vril-ya. Leurs affaires les plus considérables +se font à peu près comme les nôtres, au +moyen de lettres de change et de plaques minces +de métal qui remplacent nos billets de banque. +Permettez-moi de profiter de cette occasion +pour dire que les impôts, dans la tribu que je +voyais, étaient très considérables, comparés à +la population. Mais je n'ai jamais entendu dire +que personne en murmurât, car ils étaient consacrés +à des objets d'utilité universelle et nécessaires +même à la civilisation de la tribu. La +dépense à faire pour éclairer un si grand territoire, +pour pourvoir aux besoins des émigrants, +maintenir en état les édifices publics où +l'on satisfaisait aux divers besoins intellectuels de +la nation, depuis la première éducation des enfants, +jusqu'au Collège des Sages, toujours occupés +à essayer de nouvelles expériences; tout cela +demandait des fonds considérables. Je dois ajouter +encore une dépense qui me parut singulière. +J'ai déjà dit que tout le travail manuel était +fait par les enfants jusqu'à ce qu'ils atteignissent +l'âge du mariage. L'État paie ce travail et à un +prix beaucoup plus élevé que celui même que +nous payons aux États-Unis. Suivant leurs théories, +chaque enfant, mâle ou femelle, quand il +atteint l'époque du mariage et sort, par conséquent, +de l'âge du travail, doit avoir acquis assez +de fortune pour vivre dans l'indépendance le +reste de ses jours. Comme tous les enfants, +quelle que soit la fortune des parents, doivent +servir également, tous sont payés suivant leur +âge ou la nature de leurs services. Quand les +parents gardent un enfant à leur service, ils doivent +payer au trésor public le même prix que l'État +paye aux enfants qu'il emploie, et cette somme +est remise à l'enfant quand son travail expire. +Cette habitude sert sans doute à rendre la notion +de l'égalité familière et agréable, et on peut +dire que les enfants forment une démocratie, +avec autant de vérité qu'on peut ajouter que les +adultes forment une aristocratie. La politesse +exquise et la délicatesse des manières des Vril-ya, +la générosité de leurs sentiments, la liberté +absolue qu'ils ont de suivre leurs goûts, la douceur +de leurs relations domestiques, où ils font +preuve d'une générosité qui ne se défie jamais +des actes ni des paroles du prochain; tout cela +fait des Vril-ya la noblesse la plus parfaite, +qu'un disciple politique de Platon ou de Sidney +ait jamais pu rêver pour une république aristocratique.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XX" id="XX"></a>XX.</h2> + + +<p>À partir de l'expédition que je viens de raconter, +Taë me fit de fréquentes visites. Il s'était +pris d'affection pour moi et je le lui rendais cordialement. +Comme il n'avait pas encore douze ans +et qu'il n'avait pas commencé le cours d'études +scientifiques par lequel l'enfance se termine chez +ce peuple, mon intelligence était moins inférieure +à la sienne qu'à celle des membres plus âgés de +sa race, surtout des Gy-ei, et, par-dessus tout, à +celle de l'admirable Zee. Chez les Vril-ya, les enfants, +sur l'esprit desquels pèsent tant de devoirs +actifs et de graves responsabilités, ne sont pas +très gais; mais Taë, avec toute sa sagesse, avait +beaucoup de cette bonne humeur et de cette gaieté +qui distinguent souvent des hommes de génie +dans un âge assez avancé. Il trouvait dans ma société +le même plaisir qu'un enfant du même âge, +dans notre monde, éprouve dans la compagnie +d'un chien favori ou d'un singe. Il s'amusait à +m'apprendre les habitudes de son pays, comme +certain neveu que j'ai s'amuse à faire marcher +son caniche sur ses pattes de derrière ou à le +faire sauter dans un cerceau. Je me prêtais avec +complaisance à ces expériences, mais je ne +réussis jamais aussi bien que le caniche. J'avais +grande envie d'apprendre à me servir des ailes +dont les plus jeunes Vril-ya se servent avec autant +d'adresse et de facilité que nous de nos bras +ou de nos jambes, mais mes essais furent suivis +de contusions assez graves pour me faire renoncer +à ce projet.</p> + +<p>Ces ailes, comme je l'ai déjà dit, sont très +grandes, tombent jusqu'aux genoux et, au repos, +elles sont rejetées en arrière de façon à former +un manteau fort gracieux. Elles sont faites des +plumes d'un oiseau gigantesque qui est commun +dans les rochers de ce pays; ces plumes sont +blanches, quelquefois rayées de rouge. Les ailes +sont attachées aux épaules par des ressorts +d'acier légers mais solides; quand elles sont +étendues, les bras glissent dans des coulisses +pratiquées à cet effet et formant comme une +forte membrane centrale. Quand les bras se +lèvent, une doublure tubulaire de la veste ou +de la tunique s'enfle par des moyens mécaniques, +se remplit d'air, qu'on peut augmenter ou +diminuer par le mouvement des bras, et sert à +soutenir tout le corps comme sur des vessies. Les +ailes et l'appareil, assez semblable à un ballon, +sont fortement chargés de vril, et quand le +corps flotte, il semble avoir beaucoup perdu de +son poids. Je trouvai toujours facile de m'élancer +du sol; même quand les ailes étaient étendues, +il était difficile de ne pas s'élever; mais +c'était là que commençaient la difficulté et le +danger. J'étais tout à fait impuissant à me servir +de mes ailes, quoique sur terre on me regarde +comme un homme singulièrement alerte et +adroit aux exercices du corps et que je sois +excellent nageur. Je ne pouvais faire que des +efforts confus et maladroits. J'obéissais à mes +ailes au lieu de leur commander, et quand, par +un violent effort musculaire, et, je dois le dire +franchement, avec cette force que donne une +excessive frayeur, j'arrêtais leur mouvement et +les ramenais contre mon corps, il me semblait +que ni les ailes ni les vessies n'avaient plus la +force de me soutenir, comme quand on laisse +échapper l'air d'un ballon, et je tombais précipité +à terre. Quelques mouvements spasmodiques +me préservaient d'être mis en pièces, mais ne +me sauvaient pas des contusions ni de l'étourdissement +d'une lourde chute. J'aurais cependant +persévéré dans mes tentatives, sans les avis +et les ordres de la savante Zee, qui avait eu +l'obligeance d'assister à mes essais et qui, la +dernière fois, en volant au-dessous de moi, me +reçut dans ma chute sur ses grandes ailes étendues +et m'empêcha de me briser la tête sur le +toit de la pyramide d'où j'avais pris mon vol.</p> + +<p>—Je vois,—dit-elle,—que vos tentatives +sont vaines, non par la faute des ailes et du reste +de l'appareil, ni par suite d'aucune imperfection +ou d'aucune mauvaise conformation de votre +corps, mais à cause de la faiblesse naturelle et +par suite irrémédiable de votre volonté. Sachez +que l'empire de la volonté sur les effets de ce +fluide que les Vril-ya ont maîtrisé ne fut jamais +atteint par ceux qui le découvrirent, ni par une +seule génération; il s'est accru peu à peu comme +les autres facultés de notre race, en se transmettant +des pères aux enfants, de sorte qu'il est devenu +comme un instinct. Un petit enfant, chez +nous, vole aussi naturellement et aussi spontanément +qu'il marche. Il se sert de ses ailes artificielles +avec autant de sécurité qu'un oiseau se +sert de ses ailes naturelles. Je n'avais pas assez +pensé à cela quand je vous ai permis de tenter +une expérience qui me séduisait, car je désirais +vous avoir comme compagnon. J'abandonne +maintenant ces essais. Votre vie me devient +chère.</p> + +<p>Ici la voix et le visage de la jeune Gy s'adoucirent +et je me sentis plus alarmé que je ne +l'avais été dans mes tentatives aériennes.</p> + +<p>Pendant que je parle des ailes, je ne dois pas +omettre de rapporter une coutume des Gy-ei, +qui me paraît charmante et qui indique bien +la tendresse de leurs sentiments. Tant qu'elle +est jeune fille, la Gy porte des ailes, elle se +joint aux Ana dans leurs jeux aériens, elle s'aventure +seule dans les régions éloignées du +monde souterrain: par la hardiesse et la hauteur +de son vol elle l'emporte sur les Ana, +aussi bien que par la grâce de ses mouvements. +Mais à partir du jour du mariage, elle ne porte +plus d'ailes, elle les suspend de ses propres mains +au-dessus de la couche nuptiale, pour ne les reprendre +que si les liens du mariage sont rompus +par la mort ou le divorce.</p> + +<p>Quand les yeux et la voix de Zee s'adoucirent +ainsi, et à cette vue j'éprouvai je ne sais quel +pressentiment qui me fit frissonner, Taë, qui +nous accompagnait dans notre vol et qui, +comme un enfant, s'était amusé de ma maladresse, +plus qu'il n'avait été touché de mes +frayeurs et du danger que je courais, se balançait +au-dessus de nous sur ses ailes étendues et +planait immobile et calme dans l'atmosphère toujours +lumineuse; il entendit les tendres paroles +de Zee, se mit à rire tout haut, et s'écria:—</p> + +<p>—Si le Tish ne peut apprendre à se servir +de ses ailes, tu pourras encore être sa compagne, +Zee; tu suspendras les tiennes.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXI" id="XXI"></a>XXI.</h2> + +<p>J'avais depuis longtemps remarqué chez la +savante et forte fille de mon hôte ce sentiment +de tendre protection que, sur terre comme sous +terre, le Tout-Puissant a mis au cœur de la +femme. Mais jusqu'à ce moment je l'avais attribué +à cette affection pour les jouets favoris que +les femmes de tout âge partagent avec les enfants. +Je m'aperçus alors avec peine que le +sentiment avec lequel Zee daignait me regarder +était bien différent de celui que j'inspirais à +Taë. Mais cette découverte ne me donna aucune +des sensations de plaisir qui chatouillent la vanité +de l'homme quand il s'aperçoit de l'opinion +flatteuse que le beau sexe a de lui; elle ne me +fit éprouver au contraire que la peur. Cependant +de toutes les Gy-ei de la tribu, si Zee était +la plus savante et la plus forte, c'était aussi, +sans contredit, la plus douce et la plus aimée. +Le désir d'aider, de secourir, de protéger, de +soulager, de rendre heureux semblait remplir +tout son être. Quoique les misères diverses qui +naissent de la pauvreté et du crime soient inconnues +dans le système social des Vril-ya, toutefois +aucun savant n'a encore découvert dans +le vril une puissance qui pût bannir le chagrin +de la vie. Or, partout où le chagrin se montrait, +on était sûr de trouver Zee dans son rôle de consolatrice. +Une Gy ne pouvait-elle s'assurer +l'amour de l'An pour lequel elle soupirait? Zee +allait la trouver et employait toutes les ressources +de sa science, tous les charmes de sa sympathie, +à soulager cette douleur qui a tant besoin +de s'épancher en confidences. Dans les rares +occasions où une maladie grave attaquait l'enfance +ou la jeunesse, et dans les cas, moins +rares, où les rudes et aventureuses occupations +des enfants causaient quelque accident douloureux +ou quelque blessure, Zee abandonnait ses +études ou ses jeux pour se faire médecin et +garde-malade. Elle prenait pour but habituel de +ses promenades aériennes les frontières où des +enfants montaient la garde pour surveiller les +explosions des forces hostiles de la nature et +repousser l'invasion des animaux féroces, de +façon à pouvoir les prévenir des dangers que sa +science devinait ou prévoyait, ou les secourir +si quelque mal les atteignait. Ses études mêmes +étaient dirigées par le désir et la volonté de faire +le bien. Était-elle informée de quelque nouvelle +invention dont la connaissance pût être utile à +ceux qui exerçaient un art ou un métier? Elle +s'empressait de la leur communiquer et de la +leur expliquer. Quelque vieillard du Collège des +Sages était-il embarrassé et fatigué d'une recherche +pénible? Elle se consacrait patiemment +à l'aider, s'occupait pour lui des détails, l'encourageait +par un sourire plein d'espérance, +l'excitait par ses idées lumineuses; elle devenait +en un mot pour lui un bon génie visible qui +donnait la force et l'inspiration. Elle montrait +la même tendresse pour les créatures inférieures. +Je l'ai souvent vue rapporter chez elle des +animaux malades ou blessés et les soigner +comme un père pourrait soigner un enfant. Plus +d'une fois assis sur le balcon, ou jardin suspendu, +sur lequel s'ouvrait ma fenêtre, je l'ai vue s'élever +dans l'air sur ses ailes brillantes. Tout à +coup des groupes d'enfants qui l'apercevaient +au-dessus d'eux s'élançaient vers elle en la saluant +de cris joyeux, se groupaient et jouaient +autour d'elle, l'entourant comme d'un cercle de +joie innocente. Quand je me promenais avec elle +dans les rochers et les vallées de la campagne, +les élans la sentaient ou la voyaient de loin, ils +venaient la rejoindre en bondissant et en demandant +une caresse de sa main, et ils la suivaient +jusqu'à ce qu'elle les renvoyât par un léger murmure +musical qu'elle les avait habitués à comprendre. +Il est de mode parmi les jeunes Gy-ei +de porter sur la tête un cercle ou diadème, garni +de pierres semblables à des opales qui forment +quatre pointes ou rayons en formes d'étoiles. +Les pierres sont ordinairement sans éclat, mais +si on les touche avec la baguette du vril elles +jettent une flamme brillante qui voltige et qui +éclaire sans brûler. Cette couronne leur sert +d'ornement dans les fêtes, et de lampe quand +elles voyagent au delà des régions artificiellement +éclairées et se trouvent dans l'obscurité. +Parfois, quand je voyais la figure pensive et +majestueuse de Zee illuminée par l'auréole de ce +diadème, je ne pouvais croire qu'elle fût une +créature mortelle et je courbais mon front, +comme devant une apparition céleste. Mais +jamais mon cœur n'éprouva pour ce type superbe +de la plus noble beauté féminine le +moindre sentiment d'amour humain. Peut-être +cela vient-il de ce que dans notre race +l'orgueil de l'homme domine assez ses passions +pour que la femme perde à ses yeux tous ses +charmes de femme dès qu'il la sent de tous +points supérieure à lui-même. Mais par quelle +étrange fascination cette fille incomparable d'une +race qui, dans sa puissance et sa félicité, mettait +toutes les autres races au rang des barbares, +avait-elle daigné m'honorer de sa préférence? Je +passais parmi les miens pour avoir bonne mine, +mais les plus beaux hommes de ma race auraient +paru insignifiants à côté du type de beauté +sereine et grandiose qui caractérise les Vril-ya.</p> + +<p>Il est probable que la nouveauté, la différence +même qui existait entre moi et les hommes qu'elle +était habituée à voir avaient tourné vers moi les +pensées de Zee. Le lecteur verra plus loin que +cette cause pouvait suffire à expliquer la prédilection +que me témoigna une autre Gy, à peine +sortie de l'enfance et à tous égards inférieure à +Zee. Mais tous ceux qui réfléchiront à la tendresse +de caractère de la fille d'Aph-Lin comprendront +que la principale source de l'attrait qu'elle ressentait +pour moi était son désir instinctif de secourir, +de soulager, de protéger les faibles et, par +sa protection, de les soutenir et de les élever. +Aussi, quand je regarde en arrière, est-ce ainsi +que je m'explique cette unique faiblesse, indigne +de son grand cœur et qui abaissa la fille des +Vril-ya jusqu'à ressentir une affection de femme +pour un être aussi inférieur à elle-même que +l'était l'hôte de son père. Quoi qu'il en soit, la +pensée que j'avais inspiré une pareille affection +me remplissait de terreur. J'étais effrayé de ses +perfections mêmes, de son pouvoir mystérieux +et des ineffaçables différences qui séparaient sa +race de la mienne. À cette terreur se mêlait, je +dois le confesser, la crainte, plus matérielle et +plus vile des périls auxquels devait m'exposer la +préférence qu'elle m'accordait.</p> + +<p>Pouvait-on supposer un instant que les parents +et la famille de cet être supérieur vissent sans +indignation et sans dégoût la possibilité d'une +union entre elle et un Tish? Ils ne pouvaient ni +la punir, elle, ni l'enfermer, ni l'empêcher d'agir. +Dans la vie domestique, pas plus que dans la vie +politique, ils n'admettent l'emploi de la force. +Mais ils pouvaient guérir sa folie par un éclair +de vril à mon adresse.</p> + +<p>Dans ce péril, heureusement, ma conscience +et mon honneur ne me reprochaient rien. Mon +devoir, si la préférence de Zee continuait à se +manifester, devenait bien clair. Il me fallait +avertir mon hôte, avec toute la délicatesse qu'un +homme bien élevé doit montrer quand il confie à +un autre la moindre faveur dont une femme a +daigné l'honorer. Je serais ainsi délivré de toute +responsabilité; l'on ne pourrait me soupçonner +d'avoir volontairement contribué à faire naître +les sentiments de Zee: la sagesse de mon hôte +lui suggérerait sans doute un moyen de me tirer +de ce pas difficile. En prenant cette résolution +j'obéissais à l'instinct ordinaire des hommes +honnêtes et civilisés, qui, tout capables d'erreur +qu'ils soient, préfèrent le droit chemin toutes +les fois qu'il est évidemment contre leur goût, +leur intérêt et leur sécurité de prendre le mauvais.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXII" id="XXII"></a>XXII.</h2> + + +<p>Comme on a pu le voir, Aph-Lin n'avait pas +essayé de me mettre en rapports fréquents et +libres avec ses compatriotes. Tout en comptant +sur ma promesse de ne rien révéler du monde +que j'avais quitté, et encore plus sur celle des +gens auxquels il avait recommandé de ne pas me +questionner, comme Zee l'avait fait pour Taë, cependant +il n'était pas assuré, que si l'on me laissait +communiquer avec des personnes que mon +aspect surprendrait, j'eusse la force de résister +à leurs questions. Quand je sortais, je n'étais +donc jamais seul; j'étais accompagné par un +des membres de la famille de mon hôte ou par +mon jeune ami Taë. Bra, la femme d'Aph-Lin, +sortait rarement au delà des jardins qui entouraient +la maison; elle aimait à lire les œuvres de +la littérature ancienne, où étaient racontées quelques +aventures romanesques qu'on ne trouvait +pas dans les livres modernes, ainsi que la peinture +d'existences extraordinaires à ses yeux et intéressantes +pour son imagination. Cette peinture, +qui ressemblait assez à notre vie sur la terre +avec nos douleurs, nos fautes, nos passions, lui +faisait le même effet qu'à nous les Contes de Fées +ou les <i>Mille et une Nuits</i>. Mais son amour de la +lecture n'empêchait pas Bra de s'acquitter de ses +devoirs de maîtresse de maison dans l'intérieur +le plus riche de toute la ville. Elle faisait chaque +jour la ronde dans toutes les chambres, afin de +voir si les automates et les autres machines +étaient en bon ordre; si les nombreux enfants +qu'Aph-Lin employait, soit à son service particulier, +soit à un service public, recevaient les +soins qui leur étaient dus. Bra s'occupait aussi +des comptes de toute la propriété, et son grand +plaisir était d'aider son mari dans les affaires +qui se rapportaient à son office de grand administrateur +du Département des Lumières. Toutes +ces occupations la retenaient beaucoup chez +elle. Les deux fils achevaient leur éducation au +Collège des Sages. L'aîné, qui avait une vive +passion pour la mécanique, surtout en ce qui +touchait les horloges et les automates, s'était +décidé en faveur de cette profession et travaillait, +en ce moment, à construire une boutique ou un +magasin où il pût exposer et vendre ses inventions. +Le plus jeune préférait l'agriculture et les +travaux de la campagne, et, quand il ne suivait +pas les cours du Collège, où il étudiait surtout +les théories agricoles, il se consacrait aux +applications pratiques qu'il en faisait sur le +domaine paternel. On voit par là combien l'égalité +des rangs est complètement établie chez ce peuple. +Un boutiquier jouit exactement de la même +considération qu'un grand propriétaire foncier. +Aph-Lin était le membre le plus riche de la communauté; +son fils aîné préférait le commerce +à toute autre profession, et ce choix ne passait +nullement pour dénoter un manque d'élévation +dans les idées. Il avait examiné ma montre avec +un grand intérêt; le travail en était nouveau +pour lui; et il fut enchanté quand je lui en fis +cadeau. Peu de temps après, il me rendit mon +présent avec intérêts en m'offrant une montre +qui était son œuvre et qui marquait à la fois les +heures qu'indiquait la mienne et les divisions +du temps en usage chez les Vril-ya. J'ai encore +cette montre qui a été fort admirée des meilleurs +horlogers de Londres et de Paris. Elle est +en or, les chiffres et les aiguilles en diamants, +et elle joue en sonnant les heures un air favori +des Vril-ya. Elle n'a besoin d'être remontée que +tous les dix mois et elle ne s'est jamais dérangée +depuis que je l'ai. Ces deux frères étant ainsi +occupés, mes compagnons ordinaires, quand je +sortais, étaient mon hôte ou sa fille. Pour exécuter +l'honorable dessein que j'avais formé, je +commençai à m'excuser quand Zee m'invita à +sortir seul avec elle, et je saisis une occasion où +la savante jeune fille faisait une conférence au +Collège des Sages pour demander à Aph-Lin de +me conduire à sa maison de campagne. Cette +maison était à quelque distance de la ville et, +comme Aph-Lin n'aimait pas à marcher et que +j'avais renoncé à voler, nous nous dirigeâmes +vers notre destination dans un bateau aérien +appartenant à mon hôte. Un enfant de huit ans +à son service nous conduisit. Nous étions couchés, +mon hôte et moi, sur des coussins et je +trouvai ce mode de locomotion très doux et très +confortable.</p> + +<p>—Aph-Lin,—dis-je,—j'espère ne pas vous +déplaire, si je vous demande la permission de +voyager pendant quelque temps et de visiter +d'autres tribus de votre illustre race. J'ai aussi +un vif désir de voir ces nations qui n'adoptent +pas vos coutumes et que vous considérez comme +sauvages. Je serais très content de voir en quoi +elles peuvent différer des races que nous regardons +comme civilisées dans notre monde.</p> + +<p>—Il est tout à fait impossible que vous fassiez +seul un pareil voyage,—me dit Aph-Lin.—Même +parmi les Vril-ya vous seriez exposé à de +grands dangers. Certaines particularités de +forme et de couleur et le phénomène extraordinaire +des touffes de poils hérissés qui vous couvrent +les joues, vous faisant reconnaître comme +étranger à notre race et à toutes les races barbares +connues jusqu'ici, attireraient l'attention +du Collège des Sages dans toutes les tribus de +Vril-ya et il dépendrait du caractère personnel +de l'un des sages que vous fussiez reçu d'une +façon aussi hospitalière que parmi nous ou disséqué +séance tenante dans l'intérêt de la science. +Sachez que quand le Tur vous a amené chez lui +et pendant que Taë vous faisait dormir pour vous +guérir de vos douleurs et de vos fatigues, les +Sages appelés par le Tur étaient partagés sur +la question de savoir si vous étiez un animal +inoffensif ou malfaisant. Pendant votre sommeil, +on a examiné vos dents, et elles ont montré clairement +que vous n'étiez pas seulement herbivore, +mais carnassier. Les animaux carnassiers de +votre taille sont toujours détruits comme naturellement +dangereux et sauvages. Nos dents, +comme vous l'avez sans doute observé<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>, ne sont +pas celles des animaux qui déchirent la chair. +Certains philosophes et Zee avec eux soutiennent, +il est vrai, que, dans les siècles passés, les +Ana faisaient leur proie des animaux et qu'alors +leurs dents étaient faites pour cet usage. +Mais s'il en est ainsi elles se sont transformées +par l'hérédité et se sont adaptées au genre de +nourriture dont nous nous contentons aujourd'hui. +Les barbares même, qui adoptent les institutions +turbulentes et féroces du Glek-Nas, ne +dévorent pas la chair comme des bêtes sauvages. +Dans le cours de cette discussion, on proposa de +vous disséquer; mais Taë vous réclama et le +Tur, étant par ses fonctions l'ennemi de toute +nouvelle expérience, qui déroge à notre habitude +de ne tuer que quand cela est indispensable au +bonheur de la communauté, m'envoya chercher, +car mon rôle, comme l'homme le plus riche du +pays, est d'offrir l'hospitalité aux étrangers venus +d'un pays éloigné. On me laissa le soin de décider +si vous étiez un étranger que je pusse admettre +ou non avec sécurité dans ma maison. Si +j'avais refusé de vous recevoir, on vous aurait +remis au Collège des Sages, et je n'aime pas à +penser à ce qui aurait pu vous arriver en pareil +cas. Outre ce danger, vous pourriez rencontrer +un enfant de quatre ans, entré récemment en +possession de sa baguette de vril et qui, dans la +frayeur que lui causerait l'étrangeté de votre +aspect, pourrait vous réduire en une pincée de +cendres. Taë lui-même fut sur le point d'en faire +autant quand il vous vit pour la première fois; +mais son père arrêta sa main. Je dis en conséquence +que vous ne pouvez voyager seul; mais +avec Zee vous seriez en sûreté, et je ne doute pas +qu'elle veuille bien vous accompagner dans un +voyage chez les tribus voisines des Vril-ya.... +pour les sauvages, non! Je le lui demanderai.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Je ne l'avais jamais observé; et, l'eussé-je fait, je ne suis +pas assez physiologiste pour avoir remarqué la différence.</p></div> + +<p>Comme mon but principal était d'échapper à +Zee, je m'écriai aussitôt:—</p> + +<p>—Non, je vous en prie, n'en faites rien! Je +renonce à mon projet. Vous en avez dit assez sur +les dangers que je pouvais courir pour m'arrêter; +et je ne puis m'empêcher de penser qu'il n'est +pas convenable pour une jeune Gy douée d'autant +d'attraits que votre fille de voyager en un +pays étranger avec un aussi faible protecteur +qu'un Tish de ma force et de ma taille.</p> + +<p>Avant de me répondre, Aph-Lin laissa entendre +le son doux et sifflant qui est le seul rire que se +permette un An d'âge mûr.</p> + +<p>—Pardonnez-moi la gaieté peu polie, mais +momentanée, que m'inspire une observation +faite sérieusement par mon hôte. Je n'ai pu +m'empêcher de rire à l'idée de Zee, qui aime +tant à protéger que les enfants la surnomment +la Gardienne, ayant besoin d'un protecteur contre +les dangers résultant de l'admiration audacieuse +des hommes. Sachez que nos Gy-ei, tant qu'elles +ne sont pas mariées, voyagent seules au milieu +des autres tribus, pour voir si elles trouveront +un An qui leur plaise mieux que ceux de leur +propre tribu. Zee a déjà fait trois voyages semblables, +mais jusqu'ici son cœur est resté libre.</p> + +<p>L'occasion que je cherchais s'offrait à moi, +et je dis en baissant les yeux et d'une voix tremblante:—</p> + +<p>—Voulez-vous, mon cher hôte, me promettre +de me pardonner, si je dis quelque chose +qui puisse vous offenser?</p> + +<p>—Dites la vérité, et je ne pourrai être offensé; +ou, si je le suis, ce sera à vous et non à moi de +pardonner.</p> + +<p>—Eh bien! alors, aidez-moi à vous quitter. +Malgré le plaisir que j'aurais eu à voir toutes vos +merveilles, à jouir du bonheur qui appartient à +votre pays, laissez-moi retourner dans le mien.</p> + +<p>—Je crains qu'il n'y ait de graves raisons +qui m'en empêchent; dans tous les cas, je ne puis +rien faire sans la permission du Tur et il ne me +l'accordera probablement pas. Vous ne manquez +pas d'intelligence; vous pouvez, bien que je ne le +pense pas, nous avoir caché la puissance destructive +à laquelle est arrivé votre peuple; bref, +vous pouvez nous causer quelque danger; et, si +le Tur est de cet avis, son devoir serait de vous +supprimer, ou de vous enfermer dans une cage +pour le reste de vos jours. Mais pourquoi désirer +quitter un peuple que vous avez la politesse de +déclarer plus heureux que le vôtre?</p> + +<p>—Oh! Aph-Lin, ma réponse est simple. De +peur que, sans le vouloir, je trahisse votre hospitalité; +de peur que, par un de ces caprices que +dans notre monde on attribue proverbialement +à l'autre sexe et dont une Gy elle-même n'est pas +exempte, votre adorable fille daigne me regarder +quoique Tish, comme si j'étais un An civilisé, +et.... et.... et....</p> + +<p>—Vous faire la cour pour vous épouser,—ajouta +Aph-Lin gravement et sans le moindre +signe de déplaisir ou de surprise.</p> + +<p>—Vous l'avez dit.</p> + +<p>—Ce serait un malheur,—répondit mon hôte +après un instant de silence,—et je sens que vous +avez bien agi en m'avertissant. Comme vous le +dites, il n'est pas rare qu'une jeune Gy montre un +goût que les autres trouvent étrange; mais il +n'existe pas de moyen de forcer une Gy à changer +ses résolutions. Tout ce que nous pouvons +faire, c'est d'employer le raisonnement, et l'expérience +nous prouve que le Collège entier des +Sages essaierait en vain de raisonner avec une Gy +en matière d'amour. Je suis désolé pour vous, +parce qu'un tel mariage serait contre l'A-glauran, +ou bien de la communauté, car les enfants +qui en naîtraient altéreraient la race; ils pourraient +même venir au monde avec des dents de +carnassiers; on ne peut permettre une chose +pareille: on ne peut rien contre Zee; mais +vous, comme Tish, on peut vous détruire. Je vous +conseille donc de résister à ses sollicitations; de +lui dire clairement que vous ne pouvez répondre +à son amour. Cela arrive très souvent. Plus d'un +An, ardemment aimé d'une Gy, la repousse et +met fin à ses persécutions en en épousant une +autre. Vous pouvez en faire autant.</p> + +<p>—Non, puisque je ne puis épouser une autre +Gy, sans mettre en danger le bien de la communauté +et l'exposer au péril d'élever des enfants +carnivores.</p> + +<p>—C'est vrai. Tout ce que je puis dire, et je le +dis avec tout l'intérêt dû à un Tish et le respect +dû à un hôte, mais je le dis franchement, c'est +que si vous cédez, vous serez réduit en cendres. +Je vous laisse le soin de trouver le meilleur +moyen de vous défendre. Vous feriez peut-être +bien de dire à Zee qu'elle est laide. Cette assurance, +venant de la bouche de l'An qu'elle aime, +suffit d'ordinaire à refroidir la Gy la plus ardente. +Nous voici arrivés à ma maison de campagne.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXIII" id="XXIII"></a>XXIII.</h2> + + +<p>Je conviens que ma conversation avec Aph-Lin +et l'extrême froideur avec laquelle il avouait son +impuissance à contrôler les dangereux caprices +de sa fille et parlait du péril d'être réduit en cendres, +où l'amoureuse flamme de Zee exposait ma +trop séduisante personne, m'enleva tout le plaisir +que j'aurais éprouvé en d'autres circonstances à +visiter la propriété de mon hôte, à admirer la perfection +merveilleuse des machines au moyen desquelles +étaient accomplis tous les travaux. La +maison avait un aspect tout différent du bâtiment +sombre et massif qu'habitait Aph-Lin dans +la ville et qui ressemblait aux rochers dans lesquels +la cité avait été taillée. Les murs de la +maison de campagne étaient composés d'arbres +plantés à une petite distance les uns des autres, +et les interstices remplis par cette substance +métallique et transparente qui tient lieu de verre +aux Ana. Ces arbres étaient couverts de fleurs, +et l'effet en était charmant sinon de très bon +goût. Nous fûmes reçus sur le seuil par des automates +qui avaient l'air vivant. Ils nous conduisirent +dans une chambre; je n'en avais jamais +vu de semblable, mais dans les jours d'été j'en +avais souvent rêvé une pareille. C'était un bosquet, +moitié chambre, moitié jardin. Les murs +n'étaient qu'une masse de plantes grimpantes en +fleurs. Les espaces ouverts, que nous appelons +fenêtres et dont les panneaux métalliques étaient +baissés, commandaient divers points de vue; +quelques-uns donnaient sur un vaste paysage +avec ses lacs et ses rochers, les autres sur des +espaces plus resserrés ressemblant à nos serres +et remplis de gerbes de fleurs. Tout autour de +la chambre se trouvaient des plates-bandes de +fleurs, mêlées de coussins pour le repos. Au +milieu étaient un bassin et une fontaine de ce +liquide brillant que j'ai comparé au naphte. Il +était lumineux et d'une couleur vermeille; son +éclat suffisait pour éclairer la chambre d'une +lumière douce sans le secours des lampes. Tout +le tour de la fontaine était tapissé d'un lichen +doux et épais, non pas vert (je n'ai jamais vu +cette couleur dans la végétation de ce pays), +mais d'un brun doux sur lequel les yeux se reposent +avec le même plaisir que nos yeux sur le +gazon vert du monde supérieur. À l'extérieur et +sur les fleurs (dans la partie que j'ai comparée à +nos serres) se trouvaient des oiseaux innombrables, +qui chantaient, pendant que nous étions +dans la chambre, les airs qu'on leur enseigne +d'une façon si merveilleuse. Il n'y avait point de +toit. Le chant des oiseaux, le parfum des fleurs +et la variété du spectacle offert aux yeux, tout +charmait les sens, tout respirait un repos voluptueux. +Quelle maison, pensais-je, pour une lune +de miel, si une jeune épouse Gy n'était pas +armée d'une façon si formidable non seulement +des droits de la femme, mais de la force de +l'homme! Mais quand on pense à une Gy si +grande, si savante, si majestueuse, si au-dessus +du niveau des créatures auxquelles nous +donnons le nom de femmes, telle enfin que l'est +Zee, non! même quand je n'aurais pas eu peur +d'être réduit en cendres, ce n'est pas à elle que +j'aurais rêvé dans ce bosquet si bien fait pour les +songes d'un poétique amour.</p> + +<p>Les automates reparurent et nous servirent +un de ces délicieux breuvages qui sont les vins +innocents des Vril-ya.</p> + +<p>—En vérité,—dis-je,—vous avez une +charmante résidence, et je ne comprends guère +comment vous ne vous fixez pas ici au lieu d'habiter +une des sombres maisons de la cité.</p> + +<p>—Je suis forcé d'habiter la ville, comme responsable +envers la communauté de l'administration +de la Lumière, et je ne puis venir ici que +de temps en temps.</p> + +<p>—Mais si je vous ai bien compris, cette +charge ne vous rapporte aucun honneur et vous +donne au contraire quelque peine, pourquoi +donc l'avez-vous acceptée?</p> + +<p>—Chacun de nous obéit sans observation +aux ordres du Tur. Il a dit: Aph-Lin est chargé +des fonctions de Commissaire de la Lumière. +Je n'avais plus le choix. Mais comme j'occupe +cette charge depuis longtemps, les soins qu'elle +exige et qui, d'abord, me furent pénibles, sont +devenus sinon agréables, du moins supportables. +Nous sommes tous formés par l'habitude; les +différences mêmes entre nous et les sauvages ne +sont que le résultat d'habitudes transmises, qui +par l'hérédité deviennent une partie de nous-mêmes. +Vous voyez qu'il y a des Ana qui se résignent +même au fardeau de la suprême magistrature; +personne ne le ferait si les devoirs n'en +devenaient légers, ou si l'on n'était obéi sans +murmure.</p> + +<p>—Mais si les ordres du Tur vous paraissaient +contraires à la justice ou à la raison?</p> + +<p>—Nous ne nous permettons pas de supposer +de telles choses, et tout va comme si tous et +chacun se gouvernaient d'après des coutumes +remontant à un temps immémorial.</p> + +<p>—Quand le premier magistrat meurt ou se +retire, comment lui donnez-vous un successeur?</p> + +<p>—L'An qui a rempli les fonctions de premier +magistrat pendant longtemps est regardé comme +la personne la plus capable de comprendre les +devoirs de sa charge, et c'est lui qui nomme +ordinairement son successeur.</p> + +<p>—Son fils, peut-être?</p> + +<p>—Rarement; car ce n'est pas une charge que +personne ambitionne et un père hésite naturellement +à l'imposer à son fils. Mais si le Tur lui-même +refuse de faire un choix de peur qu'on +ne lui attribue quelque sentiment de malveillance +envers la personne choisie, trois des +membres du Collège des Sages tirent au sort +lequel d'entre eux aura le droit d'élire le nouveau +Tur. Nous regardons le jugement d'un An +d'intelligence ordinaire comme meilleur que +celui de trois ou davantage, quelque sages qu'ils +soient; car entre trois il y aurait probablement +des discussions; et, là où on discute, la +passion obscurcit le jugement. Le plus mauvais +choix fait par un homme qui n'a aucun motif de +choisir mal est meilleur que le meilleur choix +fait par un grand nombre de gens qui ont beaucoup +de motifs de ne pas choisir bien.</p> + +<p>—Vous renversez dans votre politique les +maximes adoptées dans mon pays.</p> + +<p>—Êtes-vous, dans votre pays, tous satisfaits +de vos gouvernants?</p> + +<p>—Tous! certainement non; les gouvernants +qui plaisent le mieux aux uns sont sûrement ceux +qui déplaisent le plus aux autres.</p> + +<p>—Alors notre système est meilleur que le +vôtre.</p> + +<p>—Pour vous, peut-être; mais suivant notre +système on ne pourrait pas réduire un Tish en +cendres parce qu'une femme l'aurait forcé à +l'épouser, et comme Tish, je soupire après le +monde où je suis né.</p> + +<p>—Rassurez-vous, mon cher petit hôte; Zee +ne peut pas vous forcer à l'épouser. Elle ne peut +que vous séduire. Ne vous laissez pas séduire. +Venez, nous allons faire le tour du domaine.</p> + +<p>Nous visitâmes d'abord une cour entourée de +hangars, car quoique les Ana n'élèvent pas d'animaux +pour la nourriture, ils en ont un certain +nombre qu'ils élèvent pour leur lait, et d'autres +pour leur laine. Les premiers ne ressemblent en +rien à nos vaches, ni les seconds à nos moutons, +ni, à ce qu'il me semble, à aucune des espèces +de notre monde. Ils se servent du lait de trois +espèces: l'une qui ressemble à l'antilope, mais +beaucoup plus grande et presque de la taille +du chameau; les deux autres espèces sont plus +petites, elles diffèrent l'une de l'autre, mais ne +ressemblent à aucun animal que j'aie vu sur +terre. Ce sont des animaux à poil luisant et +aux formes arrondies; leur couleur est celle du +daim tacheté, et ils paraissent fort doux avec +leurs grands yeux noirs. Le lait de ces trois espèces +diffère de goût et de valeur. On le coupe +ordinairement avec de l'eau et on le parfume +avec le jus d'un fruit savoureux; de lui-même, +d'ailleurs, il est délicat et nourrissant. L'animal, +dont la laine leur sert pour leurs vêtements et +d'autres usages, ressemble plus à la chèvre italienne +qu'à toute autre créature, mais il est plus +grand et n'a pas de cornes; il n'exhale pas non +plus l'odeur désagréable de nos chèvres. Sa laine +n'est pas épaisse, mais très longue et très fine; +elle est de couleurs variées, jamais blanche, mais +plutôt couleur d'ardoise ou de lavande. Pour les +vêtements on l'emploie teinte suivant le goût de +chacun. Ces animaux sont parfaitement apprivoisés, +et les enfants qui les soignaient (des filles +pour la plupart) les traitaient avec un soin et +une affection extraordinaires.</p> + +<p>Nous allâmes ensuite dans de grands magasins +remplis de grains et de fruits. Je puis remarquer +ici que la principale nourriture de ces +peuples se compose, d'abord, d'une espèce de +grain dont l'épi est plus gros que celui de notre +blé et dont la culture produit sans cesse des variétés +d'un goût nouveau; et, ensuite, d'un fruit +assez semblable à une petite orange, qui est dur +et amer quand on le récolte. On le serre dans les +magasins et on l'y laisse plusieurs mois, il devient +alors tendre et succulent. Son jus, d'une +couleur rouge foncé, entre dans la plupart de +leurs sauces. Ils ont beaucoup de fruits de la +nature de l'olive et ils en extraient de l'huile +délicieuse. Ils ont une plante qui ressemble un +peu à la canne à sucre, mais le jus en est moins +doux et il possède un parfum délicat. Ils n'ont +point d'abeilles ni aucun insecte qui amasse du +miel, mais ils se servent beaucoup d'une gomme +douce, qui suinte d'un conifère assez semblable +à l'araucaria. Leur sol est très riche en racines +et en légumes succulents, que leur culture tend +à perfectionner et à varier à l'infini. Je ne me +souviens pas d'avoir pris un seul repas parmi ce +peuple, même tout à fait en famille, dans lequel +on ne servit pas quelqu'une de ces délicates nouveautés. +Enfin, comme je l'ai déjà remarqué, +leur cuisine est si exquise, si variée, si fortifiante, +qu'on ne regrette pas d'être privé de +viande. Du reste, la force physique des Vril-ya +prouve que, pour eux du moins, la viande n'est +pas nécessaire à la production des fibres musculaires. +Ils n'ont pas de raisins; les boissons qu'ils +tirent de leurs fruits sont inoffensives et rafraîchissantes. +Leur principale boisson est l'eau, +dans le choix de laquelle ils sont très délicats, +et ils distinguent tout de suite la plus légère +impureté.</p> + +<p>—Mon second fils prend grand plaisir à augmenter +nos produits,—me dit Aph-Lin, comme +nous quittions les magasins,—et par conséquent +il héritera de ces terres qui constituent la plus +grande partie de ma fortune. Un semblable héritage +serait un grand souci et une véritable affliction +pour mon fils aîné.</p> + +<p>—Y a-t-il parmi vous beaucoup de fils qui +regardent l'héritage d'une fortune considérable +comme un souci et une affliction?</p> + +<p>—Sans doute; il y a peu de Vril-ya qui ne +regardent une fortune très au-dessus de la +moyenne comme un pesant fardeau. Nous devenons +un peu indolents quand notre enfance +est terminée, et nous n'aimons pas à avoir trop +de souci; or, une grande fortune cause beaucoup +de souci. Par exemple, elle nous désigne pour +les fonctions publiques que nul parmi nous +ne désire, et que nul ne peut refuser. Elle +nous force à nous occuper de nos concitoyens +plus pauvres, afin de prévenir leurs besoins et +de les empêcher de tomber dans la misère. +Il y a parmi nous un vieux proverbe qui dit: +«Les besoins du pauvre sont la honte du +riche....»</p> + +<p>—Pardonnez-moi si je vous interromps un +instant. Vous avouez donc que, même parmi les +Vril-ya, quelques-uns des citoyens connaissent +l'indigence et ont besoin de secours?</p> + +<p>—Si par besoin vous entendez le dénuement +qui domine dans un Koom-Posh, je vous répondrai +que <i>cela</i> n'existe pas chez nous, à moins +qu'un An, par quelque accident extraordinaire, +ait perdu toute sa fortune, ne puisse pas ou ne +veuille pas émigrer, qu'il ait épuisé les secours +empressés de ses parents et de ses amis, ou bien +qu'il les refuse.</p> + +<p>—Eh bien, dans ce cas ne l'emploie-t-on pas +pour remplacer un enfant ou un automate, n'en +fait-on pas un ouvrier ou un domestique?</p> + +<p>—Non, nous le regardons alors comme un +malheureux qui a perdu la raison et nous le +plaçons, aux frais de l'État, dans un bâtiment +public où on lui prodigue tous les soins et tout +le luxe nécessaires pour adoucir son état. Mais +un An n'aime pas à passer pour fou, et des cas +semblables se présentent si rarement que le bâtiment +dont je parle n'est plus aujourd'hui qu'une +ruine, et le dernier habitant qu'il y ait eu est un +An que je me souviens d'avoir vu dans mon enfance. +Il ne semblait pas s'apercevoir de son +manque de raison et il écrivait des glaubs +(poésies). Quand j'ai parlé de besoins, j'ai voulu +dire ces désirs que la fortune d'un An peut ne pas +lui permettre de satisfaire, comme les oiseaux +chantants d'un prix élevé, ou une plus grande +maison, ou un jardin à la campagne; et le moyen +de satisfaire ces désirs c'est d'acheter à l'An qui +les forme les choses qu'il vend. C'est pourquoi +les Ana riches comme moi sont obligés d'acheter +beaucoup de choses dont ils n'ont pas +besoin et de mener un grand train de maison, +quand ils préféreraient une vie plus simple. +Par exempte, la grandeur de ma maison de +ville est une source de soucis pour ma femme +et même pour moi; mais je suis forcé de l'avoir +si grande qu'elle en est incommode pour nous, +parce que, comme l'An le plus riche de la tribu, +je suis désigné pour recevoir les étrangers venus +des autres tribus pour nous visiter, ce qu'ils font +en foule deux fois par an, à l'époque de certaines +fêtes périodiques et quand nos parents dispersés +dans les divers États viennent se réunir à +nous quelque temps. Cette hospitalité sur une si +vaste échelle n'est pas de mon goût et je serais +plus heureux si j'étais moins riche. Mais nous devons +tous accepter le lot qui nous est assigné +dans ce court voyage que nous appelons la vie. +Après tout, qu'est-ce que cent ans, environ, comparés +aux siècles que nous devons traverser? +Heureusement j'ai un fils qui aime la richesse. +C'est une rare exception à la règle générale et +je confesse que je ne puis le comprendre.</p> + +<p>Après cette conversation je cherchai à revenir +au sujet qui continuait à peser sur mon cœur.... +je veux dire aux chances que j'avais d'échapper +à Zee. Mais mon hôte refusa poliment de renouveler +la discussion et demanda son bateau +aérien. En revenant, nous rencontrâmes Zee, qui +s'apercevant de notre départ, à son retour du +Collège des Sages, avait déployé ses ailes et +s'était mise à notre recherche.</p> + +<p>Sa belle, mais pour moi peu attrayante physionomie +s'illumina en nous voyant, et, s'approchant +du bateau les ailes étendues, elle dit +à Aph-Lin d'un ton de reproche:—</p> + +<p>—Oh! père, n'as-tu pas eu tort d'exposer la +vie de ton hôte dans un véhicule auquel il est si +peu accoutumé? Il aurait pu, par un mouvement +imprudent, tomber par-dessus le bord, +et hélas! il n'est pas comme nous, il n'a pas +d'ailes. Ce serait la mort pour lui. Cher!—ajouta-t-elle +en m'abordant et parlant d'une +voix douce, ce qui ne m'empêchait pas de trembler,—ne +pensais-tu donc pas à moi quand +tu exposais ainsi une vie qui est devenue pour +ainsi dire une partie de la mienne? Ne sois plus +aussi téméraire à moins que tu ne sois avec moi. +Quelle frayeur tu m'as causée!</p> + +<p>Je regardai Aph-Lin, espérant du moins qu'il +réprimanderait sa fille, pour avoir exprimé son +inquiétude et son affection en des termes qui, +dans notre monde, seraient toujours regardés +comme inconvenants dans la bouche de toute +jeune fille parlant à un autre qu'à son fiancé, +fût-il du même rang qu'elle.</p> + +<p>Mais les droits des femmes sont si bien établis +en ce pays et, parmi ces droits, les femmes revendiquent +si absolument le privilège de faire +leur cour aux hommes, qu'Aph-Lin n'aurait pas +plus pensé à réprimander sa fille qu'à désobéir +au Tur. Chez ce peuple, comme il me l'avait dit, +la coutume est tout.</p> + +<p>—Zee—répondit-il doucement,—le Tish +ne courait aucun danger, et mon opinion est +qu'il peut très bien prendre soin de lui-même.</p> + +<p>—J'aimerais mieux qu'il me laissât me charger +de ce soin. Oh! ma chère âme, c'est à la +pensée du danger que tu courais que j'ai senti +pour la première fois combien je t'aimais!</p> + +<p>Jamais homme ne se trouva dans une plus +fausse position. Ces paroles étaient prononcées +assez haut pour que le père de Zee les entendît, +ainsi que l'enfant qui nous conduisait. Je rougis +de honte pour eux et pour elle et ne pus +m'empêcher de répondre avec dépit:—</p> + +<p>—Zee, ou vous vous moquez de moi, ce qui +est inconvenant vis-à-vis l'hôte de votre père, +ou les paroles que vous venez de m'adresser sont +malséantes dans la bouche d'une jeune Gy, +même en s'adressant à un An, si ce dernier ne +lui a pas fait la cour avec l'autorisation de ses +parents. Mais combien elles sont plus inconvenantes +encore, adressées à un Tish qui n'a +jamais essayé de gagner vos affections et qui ne +pourra jamais vous regarder avec d'autres sentiments +que ceux du respect et de la crainte.</p> + +<p>Aph-Lin me fit à la dérobée un signe d'approbation, +mais ne dit rien.</p> + +<p>—Ne soyez pas si cruel!—s'écria Zee, sans +baisser la voix.—L'amour véritable est-il maître +de lui-même? Supposez-vous qu'une jeune Gy +puisse cacher un sentiment qui l'élève? De quel +pays venez-vous donc?</p> + +<p>Ici Aph-Lin s'interposa doucement.</p> + +<p>—Parmi les Tish-a,—dit-il,—les droits +de ton sexe ne paraissent pas être établis, et +dans tous les cas mon hôte pourra causer plus +librement avec toi, quand il ne sera pas gêné +par la présence d'autrui.</p> + +<p>Zee ne répondit rien à cette observation, mais +me lançant un regard de tendre reproche, elle +agita ses ailes et s'envola vers la maison.</p> + +<p>—J'avais compté, du moins, sur quelque +assistance de mon hôte,—dis-je avec amertume,—dans +les dangers auxquels sa fille m'expose.</p> + +<p>—J'ai fait tout ce que je pouvais faire. Contrarier +une Gy dans ses amours, c'est affermir sa +résolution. Elle ne permet à aucun conseiller de +se mettre entre elle et l'objet de son affection.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXIV" id="XXIV"></a>XXIV.</h2> + + +<p>En descendant du bateau aérien, Aph-Lin fut +abordé dans le vestibule par un enfant qui +venait le prier d'assister aux obsèques d'un ami +qui avait depuis peu quitté ce bas monde.</p> + +<p>Je n'avais jamais vu aucun cimetière dans le +pays et, heureux de saisir même cette triste occasion +d'éviter un entretien avec Zee, je demandai +à Aph-Lin s'il me serait permis d'assister à +l'enterrement de son parent, à moins que cette +cérémonie ne fût regardée comme trop sacrée +pour qu'on y admît un être d'une race différente.</p> + +<p>—Le départ d'un An pour un monde meilleur,—me +répondit mon hôte,—alors que, +comme mon parent, il a vécu assez longtemps +dans celui-ci pour n'y plus goûter de plaisir, est +plutôt une fête animée d'une joie tranquille +qu'une cérémonie sacrée, et vous pouvez m'accompagner +si vous voulez.</p> + +<p>Précédés par le jeune messager, nous nous +rendîmes à une des maisons de la grande rue +et, entrant dans l'antichambre, nous fûmes conduits +à une salle du rez-de-chaussée, où nous +trouvâmes plusieurs personnes réunies autour +d'une couche sur laquelle était étendu le défunt. +C'était un vieillard qui, me dit-on, avait dépassé +sa cent trentième année. À en juger par +le calme sourire de son visage, il était mort sans +souffrances. Un des fils, qui se trouvait maintenant +le chef de la famille et qui semblait encore +dans toute la vigueur de l'âge, bien qu'il +eût beaucoup plus de soixante-dix ans, s'avança +vers Aph-Lin avec un visage joyeux et lui dit +que la veille de sa mort son père avait vu en +songe sa Gy déjà morte, qu'il était pressé d'aller +la rejoindre et de redevenir jeune sous le sourire +plus proche de la Bonté Suprême.</p> + +<p>Pendant qu'ils s'entretenaient ainsi, mon attention +fut attirée par un objet noir et métallique +placé à l'autre bout de la chambre. Cet objet +avait vingt pieds de long environ et était étroit +proportionnellement à sa largeur: il était fermé +de tous côtés, sauf le dessus, où l'on voyait de +petits trous ronds au travers desquels scintillait +une lueur rouge. De l'intérieur s'exhalait un parfum +doux et pénétrant. Pendant que je me demandais +à quoi pouvait servir cette machine, +toutes les horloges de la ville se mirent à sonner +l'heure avec leur solennel carillon. Quand ce +bruit cessa, une musique d'un caractère plus +joyeux, mais cependant calme et douce, emplit +la chambre et les pièces voisines. Tous les assistants +se mirent à chanter en chœur sur cet accompagnement. +Les paroles de cet hymne étaient +fort simples. Elles n'exprimaient ni adieux, ni +regrets, mais semblaient plutôt souhaiter la +bienvenue dans ce monde meilleur au défunt +qui y précédait les chanteurs. Dans leur langue, +ils appellent l'hymne des funérailles le Chant +de la Naissance. Alors le corps couvert de longues +draperies fut soulevé avec tendresse par six +parents et porté vers l'objet noir que j'ai décrit. +Je m'avançai pour voir ce qui allait arriver. On +souleva une trappe ou coulisse à l'un des bouts +de la machine, le corps fut déposé à l'intérieur +sur une planche, la porte refermée, on toucha +un ressort sur le côté, un certain sifflement se +fit entendre; aussitôt l'autre bout de la machine +s'ouvrit et une petite poignée de cendres tomba +dans une coupe préparée à l'avance pour les recevoir. +Le fils du défunt prit cette coupe et dit +(j'appris plus tard que ces paroles étaient une +formule consacrée):—</p> + +<p>—Voyez combien le Créateur est grand! Il +a donné à ce peu de cendres une forme, une vie, +une âme. Il n'a pas besoin de ces cendres pour +rendre l'âme, la forme et la vie au bien-aimé +que nous rejoindrons bientôt.</p> + +<p>Tous les assistants s'inclinèrent en mettant la +main sur leur cœur. Alors une petite fille ouvrit +une porte dans le mur et j'aperçus dans un enfoncement, +sur des étagères, plusieurs coupes +semblables à celle que j'avais vue sauf qu'elles +avaient toutes des couvercles. Une Gy s'approcha +alors du fils, en tenant à la main un couvercle +qu'elle plaça sur la coupe et qui s'y adapta au +moyen d'un ressort. Sur le côté se trouvaient +gravés le nom du défunt et ces mots: «Il nous +fut prêté» (ici la date de la naissance). «Il nous +fut retiré» (ici la date de la mort).</p> + +<p>La porte se ferma avec un bruit musical, et +tout fut terminé.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXV" id="XXV"></a>XXV.</h2> + + +<p>—Et c'est là,—dis-je, l'esprit tout plein du +spectacle auquel je venais d'assister,—c'est là +votre manière habituelle d'enterrer vos morts?</p> + +<p>—C'est notre coutume invariable,—me répondit +Aph-Lin.—Comment faites-vous dans +votre monde?</p> + +<p>—Nous enterrons le corps entier dans +le sol?</p> + +<p>—Quoi! dégrader ainsi le corps que vous +avez aimé et respecté, la femme sur le sein de +laquelle vous avez dormi! vous l'abandonnez aux +horreurs de la corruption!</p> + +<p>—Mais, si l'âme est immortelle, qu'importe +que le corps se décompose dans la terre ou soit +réduit par cette effroyable machine, mue, je n'en +doute pas, par la puissance du vril, en une petite +pincée de cendres?</p> + +<p>—Votre réponse est judicieuse,—dit mon +hôte,—et il n'y a pas à discuter une question +de sentiment. Mais pour moi, votre coutume est +horrible et répugnante, elle doit servir, ce me +semble, à entourer la mort d'idées sombres et +hideuses. C'est quelque chose aussi, selon moi, +de pouvoir conserver un souvenir de celui qui a +été notre ami ou notre parent, dans la maison +que nous habitons. Nous sentons ainsi qu'il vit +encore, quoique invisible à nos yeux. Mais nos +sentiments en ceci, comme en toutes choses, +sont créés par l'habitude. Un An sage ne peut +pas plus qu'un État sage changer une coutume +sans les délibérations les plus graves, suivies de +la conviction la plus sincère. C'est ainsi que le +changement cesse d'être un caprice, et qu'une +fois accompli, il l'est pour tout de bon.</p> + +<p>Quand nous rentrâmes chez lui, Aph-Lin appela +quelques enfants et les envoya chez ses +amis pour les prier de venir ce jour-là, aux +Heures Oisives, afin de fêter le départ de leur +parent rappelé par la Bonté Suprême. Cette +réunion fut la plus nombreuse et la plus gaie que +j'ai jamais vue pendant mon séjour chez les Ana, +et elle se prolongea fort tard pendant les Heures +Silencieuses.</p> + +<p>Le banquet fut servi dans une salle réservée +pour les grandes occasions. Ce repas différait +des nôtres et ressemblait assez à ceux dont nous +lisons la description dans les écrits qui nous retracent +l'époque la plus luxueuse de l'empire romain. +Il n'y avait pas une seule grande table, +mais un grand nombre de petites tables, destinées +chacune à huit convives. On prétend que, au delà +de ce nombre, la conversation languit et l'amitié +se refroidit. Les Ana ne rient jamais tout haut, +comme je l'ai déjà dit; mais le son joyeux de +leurs voix aux différentes tables prouvait la gaieté +de leur conversation. Comme ils n'ont aucune +boisson excitante et mangent très sobrement, +quoique délicats dans le choix de leurs mets, le +banquet ne dura pas longtemps. Les tables disparurent +à travers le plancher et la musique +commença pour ceux qui l'aimaient. Beaucoup, +cependant, se mirent à se promener: les plus +jeunes s'envolèrent, car la salle était à ciel ouvert, +et formèrent des danses aériennes; d'autres erraient +dans les appartements, examinant les curiosités +dont ils étaient remplis, ou se formaient +en groupes pour jouer à divers jeux; le plus en +vogue est une sorte de jeu d'échecs compliqué +qui se joue à huit. Je me mêlai à la foule, sans +pouvoir prendre part aux conversations, grâce +à la présence de l'un ou de l'autre des fils de +mon hôte, toujours placé à côté de moi, pour +empêcher qu'on ne m'adressât des questions +embarrassantes. Les gens me remarquaient peu: +ils s'étaient habitués à mon aspect, en me +voyant souvent dans les rues, et j'avais cessé +d'exciter une vive curiosité.</p> + +<p>À mon grand contentement, Zee m'évitait et +cherchait évidemment à exciter ma jalousie par +ses attentions marquées envers un jeune An, +très beau garçon et qui (tout en baissant les yeux +et en rougissant suivant la coutume modeste des +Ana quand une femme leur parle, et en paraissant +aussi timide et aussi embarrassé que la plupart +des jeunes filles du monde civilisé, excepté +en Angleterre et en Amérique) était évidemment +séduit par la belle Gy et prêt à balbutier un +modeste oui si elle l'en avait prié. Espérant de +tout mon cœur qu'elle y viendrait, et de plus en +plus rebelle à l'idée d'être réduit en cendres, +depuis que j'avais vu avec quelle rapidité un +corps humain peut être transformé en une pincée +de poussière, je m'amusai à examiner les manières +des autres jeunes gens. J'eus la satisfaction +de remarquer que Zee n'était pas seule à revendiquer +les plus précieux droits de la femme. Partout +ou je portai les yeux, partout où j'écoutai +une conversation, il me semblait que c'était la Gy +qui témoignait de l'empressement et l'An qui se +montrait timide et qui résistait. Les jolis airs +d'innocence que se donne un An quand on le +courtise ainsi, la dextérité avec laquelle il évite +de répondre directement aux déclarations, ou +tourne en plaisanterie les compliments flatteurs +qu'on lui adresse, feraient honneur à la coquette +la plus accomplie. Mes deux chaperons furent +soumis à ces influences séductrices, et tous deux +s'en tirèrent de façon à faire honneur à leur tact +et à leur sang-froid.</p> + +<p>Je dis au fils aîné, qui préférait la mécanique à +l'administration d'une grande propriété et qui +était d'un tempérament éminemment philosophique:—</p> + +<p>—Je suis surpris qu'à votre âge, entouré de +tous les objets qui peuvent enivrer les sens, de +musique, de lumière, de parfums, vous vous +montriez assez froid pour que cette jeune Gy si +passionnée vous quitte les larmes aux yeux à +cause de votre cruauté.</p> + +<p>—Aimable Tish,—répondit le jeune An +avec un soupir,—le plus grand malheur de +la vie, c'est d'épouser une Gy quand on en aime +une autre?</p> + +<p>—Oh! vous êtes amoureux d'une autre?</p> + +<p>—Hélas! oui!</p> + +<p>—Et elle ne répond pas à votre amour?</p> + +<p>—Je ne sais. Quelquefois un regard, un mot, +me le fait espérer; mais elle ne m'a jamais dit +qu'elle m'aimait.</p> + +<p>—Ne lui avez-vous jamais murmuré à l'oreille +que vous l'aimiez?</p> + +<p>—Fi!... À quoi pensez-vous? D'où venez-vous +donc? Puis-je trahir ainsi l'honneur de mon +sexe? Pourrais-je être assez peu viril, assez dépourvu +de pudeur pour avouer mon amour à une +Gy qui n'a point devancé mon aveu par le sien?</p> + +<p>—Je vous demande pardon; je ne croyais pas +que la modestie de votre sexe fût poussée si loin +chez vous. Mais un An ne dit-il jamais à une Gy: +Je vous aime, si elle ne le lui a dit la première?</p> + +<p>—Je ne puis dire qu'aucun An ne l'ait jamais +fait, mais celui qui se conduit ainsi est déshonoré +aux yeux des Ana, et les Gy-ei le méprisent en +secret. Aucune Gy bien élevée ne l'écouterait; +elle regarderait cet aveu comme une usurpation +audacieuse des droits de son sexe et un outrage +à la modestie du nôtre. C'est bien fâcheux,—continua +le jeune An,—car celle que j'aime n'a +certainement fait la cour à aucun autre, et je +ne puis m'empêcher de penser que je lui plais. +Quelquefois je soupçonne qu'elle ne me fait pas la +cour parce qu'elle craint que je n'exige quelque +convention déraisonnable au sujet de l'abandon +de ses droits. S'il en est ainsi, elle ne m'aime pas +réellement, car lorsqu'une Gy aime, elle abandonne +tous ses droits.</p> + +<p>—Cette jeune Gy est-elle ici?</p> + +<p>—Oh! oui. La voilà là-bas assise près de ma +mère.</p> + +<p>Je regardai dans la direction indiquée et j'aperçus +une Gy habillée de vêtements d'un rouge +brillant, ce qui chez ce peuple indique qu'une +Gy préfère encore le célibat. Elle porte du gris, +teinte neutre, pour indiquer qu'elle cherche un +époux; du pourpre foncé, si elle veut faire entendre +qu'elle a fait un choix; du pourpre et +orange, si elle est fiancée ou mariée; du bleu +clair, quand elle est divorcée ou veuve et désire +se remarier. Le bleu clair est naturellement +très rare.</p> + +<p>Au milieu d'un peuple chez qui la beauté est si +universellement répandue, il est difficile de distinguer +une femme plus belle que les autres. +La Gy choisie par mon ami me parut posséder +la moyenne des charmes mais son visage avait +une expression qui me plaisait beaucoup plus +que celui de la plupart des Gy-ei; elle paraissait +moins hardie, moins pénétrée des droits de la +femme. Je remarquai qu'en causant avec Bra elle +jetait de temps en temps un regard de côté vers +mon jeune ami.</p> + +<p>—Courage,—lui dis-je,—la jeune Gy vous +aime.</p> + +<p>—Oui, mais si elle ne veut pas me le dire, en +suis-je plus heureux?</p> + +<p>—Votre mère connaît votre amour?</p> + +<p>—Peut-être bien. Je ne le lui ai jamais avoué. +Il serait peu viril de confier une pareille faiblesse +à sa mère. Je l'ai dit à mon père; il se +peut qu'il l'ait répété à sa femme.</p> + +<p>—Voulez-vous me permettre de vous quitter +un moment et de me glisser derrière votre mère +et votre bien-aimée? Je suis sûr qu'elles parlent +de vous. N'hésitez pas. Je vous promets de ne +pas me laisser questionner jusqu'au moment où +je vous rejoindrai.</p> + +<p>Le jeune An mit sa main sur son cœur, me +toucha légèrement la tête, et me permit de le +quitter. Je me glissai sans être remarqué derrière +sa mère et sa bien-aimée et j'entendis leur +conversation.</p> + +<p>C'était Bra qui parlait.</p> + +<p>—Il n'y a aucun doute à cet égard,—disait-elle,—ou +bien mon fils, qui est d'âge à se marier, +sera entraîné par une de ses nombreuses prétendantes, +ou il se joindra aux émigrants qui +s'en vont au loin, et nous ne le verrons plus. Si +vous l'aimez réellement, ma chère Lo, vous +devriez vous déclarer.</p> + +<p>—Je l'aime beaucoup, Bra; mais je ne sais si +je pourrai jamais gagner son affection; il a tant +de passion pour ses inventions et ses horloges; +et je ne suis pas comme Zee, je suis si sotte que +je crains de ne pouvoir entrer dans ses goûts favoris, +et alors il se fatiguera de moi, et au bout +des trois ans il divorcera et je ne pourrais +jamais en épouser un autre.... non, jamais.</p> + +<p>—Il n'est pas nécessaire de connaître le mécanisme +d'une horloge pour savoir devenir si +nécessaire au bonheur d'un An, qu'il abandonnerait +plutôt toutes ses mécaniques que de renvoyer +sa Gy. Vous voyez, ma chère Lo,—continua +Bra,—que précisément parce que nous +sommes le sexe le plus fort, nous gouvernons +l'autre à condition de ne jamais laisser voir +notre force. Si vous étiez supérieure à mon fils +dans la construction des horloges et des automates, +comme sa femme vous devriez toujours +lui laisser croire que la supériorité est de son +côté; l'An accepte tacitement la supériorité de +la Gy en tout, excepté dans les choses de sa vocation. +Mais si elle le dépasse dans ces choses-là +ou si elle affecte de ne pas admirer son talent, +il ne l'aimera pas longtemps; peut-être même +divorcera-t-il. Mais quand une Gy aime réellement, +elle apprend bien vite à aimer tout ce qui +est agréable à l'An.</p> + +<p>La jeune Gy ne répondit rien à ce discours, +Elle baissa les yeux d'un air rêveur, puis un sourire +se glissa sur ses lèvres, elle se leva sans rien +dire, et, traversant la foule, elle s'approcha de +l'An qui l'aimait. Je la suivis, mais je me tins à +quelque distance en l'observant. Je fus surpris, +jusqu'au moment où je me souvins de la tactique +modeste des Ana, de voir l'indifférence +avec laquelle le jeune homme paraissait recevoir +les avances de Lo. Il fit mine de s'éloigner, mais +elle le suivit, et peu de temps après, je les vis +étendre leurs ailes et s'élancer dans l'espace +lumineux.</p> + +<p>Au même instant, je fus accosté par le magistrat +suprême, qui se mêlait à la foule sans aucune +marque particulière de déférence ou +d'honneur. Je n'avais pas revu ce haut dignitaire +depuis le jour où j'étais entré dans son domaine, +et me rappelant les paroles d'Aph-Lin à propos +du terrible doute qu'il avait exprimé sur la +question de savoir si je devais ou non être disséqué, +je me sentis frissonner en regardant son +visage tranquille.</p> + +<p>—J'entends beaucoup parler de vous, étranger, +par mon fils Taë,—dit le Tur, en posant +poliment la main sur ma tête inclinée.—Il aime +beaucoup votre société, et j'espère que les +mœurs de notre peuple ne vous déplaisent pas.</p> + +<p>Je murmurai une réponse inintelligible, qui +devait exprimer ma reconnaissance pour toutes +les bontés dont m'avait comblé le Tur et mon +admiration pour ses compatriotes; mais le scalpel +à disséquer brillait devant mes yeux et +arrêtait les mots dans ma gorge. Une voix plus +douce dit tout à coup:—</p> + +<p>—L'ami de mon frère doit m'être cher.</p> + +<p>En levant les yeux, j'aperçus une jeune Gy +qui pouvait avoir seize ans, debout à côté du +magistrat et me regardant avec bonté. Elle n'avait +pas atteint toute sa taille, et n'était pas +beaucoup plus grande que moi (cinq pieds dix +pouces environ), et grâce à cette petitesse relative, +je trouvai que c'était la plus jolie Gy que +j'eusse encore vue. Je suppose que quelque +chose dans mon regard trahit ma pensée, car +sa physionomie devint encore plus douce.</p> + +<p>—Taë me dit,—reprit-elle,—que vous n'avez +pas appris à vous servir de nos ailes. Cela +me fait de la peine, car j'aurais aimé à voler +avec vous.</p> + +<p>—Hélas!—répondis-je,—je ne puis espérer +de jouir jamais de ce bonheur. Zee m'a assuré +que le don de se servir des ailes avec sécurité était +héréditaire et qu'il faudrait des siècles avant +qu'un être de ma race pût planer dans les airs +comme un oiseau.</p> + +<p>—Que cette pensée ne vous désole pas trop,—me +répondit l'aimable Princesse,—car, +après tout, un jour viendra où, Zee et moi, nous +déposerons nos ailes pour toujours. Peut-être +quand ce jour arrivera, serions-nous toutes heureuses +que l'An que nous choisirons ne possédât +pas d'ailes.</p> + +<p>Le Tur nous avait quittés et se perdait dans la +foule. Je commençais à me sentir à l'aise avec +la charmante sœur de Taë et je l'étonnai un peu +par la hardiesse de mon compliment en répondant +que l'An qu'elle choisirait ne se servirait +jamais de ses ailes pour fuir loin d'elle. Il est +tellement contre l'usage qu'un An adresse un +tel compliment à une Gy jusqu'à ce qu'elle lui +ait déclaré son amour, que la jeune fille resta +un instant muette d'étonnement. Mais elle n'avait +pas l'air mécontent. Enfin, reprenant son +sang-froid, elle m'invita à l'accompagner dans +un salon moins encombré pour écouter le chant +des oiseaux. Je suivis ses pas pendant qu'elle +glissait devant moi et elle me mena dans une +salle où il n'y avait presque personne. Une +fontaine de naphte jaillissait au milieu; des divans +moelleux étaient rangés tout autour, et +tout un côté de la pièce, dépourvu de murs, +donnait accès dans une volière remplie d'oiseaux, +qui chantaient en chœur. La Gy s'assit +sur l'un des divans et je me plaçai près d'elle.</p> + +<p>—Taë m'a dit qu'Aph-Lin avait fait une loi<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a> +pour sa maison afin d'éviter qu'on vous questionnât +sur le pays d'où vous venez ou sur la raison +qui vous a porté à nous visiter. Est-ce vrai?</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Littéralement: a dit: <i>On est prié dans cette maison</i>. Les +mots synonymes de lois sont évités par ce peuple singulier, +comme impliquant une idée de contrainte. Si le Tur avait décidé +que son Collège des Sages devait disséquer, le décret aurait porté +ceci: <i>On prie, pour le bien de la communauté, que le Tish carnivore +soit prié de se soumettre à la dissection.</i></p></div> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Puis-je, du moins, sans manquer à cette +loi, vous demander si les Gy-ei de votre pays sont +d'une couleur pâle comme la vôtre et si elles ne +sont pas plus grandes?</p> + +<p>—Je ne pense pas, ô belle Gy, enfreindre la +loi d'Aph-Lin, à laquelle je suis plus obligé que +tout autre de me soumettre, en répondant à des +questions aussi inoffensives. Les Gy-ei de mon +pays sont beaucoup plus blanches et elles sont +ordinairement plus petites que moi d'au moins +une tête.</p> + +<p>—Elles ne peuvent être aussi fortes que les +Ana parmi nous. Mais je pense que leur force en +vril, supérieure à la vôtre, compense une si +grande différence de taille.</p> + +<p>—Elles ne se servent pas de la force du vril +comme vous l'entendez. Mais cependant elles sont +très puissantes dans mon pays et un An n'a pas +grande chance de mener une heureuse vie s'il +n'est pas plus ou moins gouverné par sa Gy.</p> + +<p>—Voilà un mot plein de sentiment,—dit la +sœur de Taë d'un ton à demi triste, à demi pétulant.—Vous +n'êtes pas marié sans doute?</p> + +<p>—Non.... certainement non.</p> + +<p>—Ni fiancé?</p> + +<p>—Ni fiancé.</p> + +<p>—Est-il possible qu'aucune Gy ne vous ait +demandé en mariage?</p> + +<p>—Dans mon pays, ce n'est pas la Gy qui fait +cette demande: c'est l'An qui parle le premier.</p> + +<p>—Quel étrange renversement des lois de la +nature,—dit la jeune fille,—et quel manque de +modestie dans votre sexe! Mais vous n'avez jamais +demandé une Gy.... vous n'en avez jamais +aimé une plus que l'autre?</p> + +<p>Je me sentais embarrassé par ces questions +ingénues.</p> + +<p>—Pardonnez-moi,—répondis-je,—mais +je crois que nous commençons à dépasser les +limites fixées par Aph-Lin. Je vais répondre à +votre dernière question, mais, je vous en prie, +ne m'en faites pas d'autres. J'ai ressenti une +fois la préférence dont vous parlez. Je fis ma +demande et la jeune Gy m'aurait accepté de +grand cœur, mais ses parents refusèrent leur +consentement.</p> + +<p>—Ses parents!.... Voulez-vous dire sérieusement +que les parents peuvent intervenir dans +le choix fait par leurs filles?</p> + +<p>—Oui, vraiment, ils le peuvent et ils le +font assez souvent.</p> + +<p>—Je n'aimerais pas à vivre dans ce pays,—dit +simplement la Gy;—mais j'espère que vous +n'y retournerez jamais.</p> + +<p>Je baissai la tête en silence. La Gy la releva +doucement avec sa main droite et me regarda +avec tendresse.</p> + +<p>—Restez avec nous,—dit-elle,—restez +avec nous et soyez aimé.</p> + +<p>Je tremble encore en pensant à ce que j'aurais +pu répondre, au danger que je courais d'être +réduit en cendres, quand la clarté de la fontaine +de naphte fut obscurcie par l'ombre de deux +ailes, et Zee, descendant par le plafond ouvert, se +posa près de nous. Elle ne dit pas un mot, mais +prenant mon bras dans sa puissante main, elle +m'emmena, comme une mère emmène un enfant +méchant, et me conduisit à travers les +appartements vers l'un des corridors; de là, +par une de ces machines qu'ils préfèrent aux +escaliers, nous montâmes à ma chambre. Arrivés +là, Zee souffla sur mon front, toucha ma +poitrine de sa baguette, et je tombai dans un +profond sommeil.</p> + +<p>Quand je m'éveillai, quelques heures plus tard, +et que j'entendis la voix des oiseaux dans la +chambre voisine, le souvenir de la sœur de Taë, +de ses doux regards, et de ses paroles caressantes +me revint à l'esprit; et il est si impossible à un +homme né et élevé dans notre monde de se débarrasser +des idées inspirées par la vanité et +l'ambition, que je me mis d'instinct à bâtir de +hardis châteaux en l'air.</p> + +<p>—Tout Tish que je suis,—me disais-je,—tout Tish +que je suis, il est clair que Zee n'est +pas la seule Gy que je puisse captiver. Évidemment +je suis aimé d'une Princesse, la première +jeune fille de ce pays, la fille du Monarque absolu +dont ils cherchent si inutilement à déguiser +l'autocratie par le titre républicain de premier +magistrat. Sans la soudaine arrivée de cette +horrible Zee, cette Altesse Royale m'aurait certainement +demandé ma main, et quoiqu'il puisse +très bien convenir à Aph-Lin, qui n'est qu'un +ministre subordonné, un Commissaire des Lumières, +de me menacer de la destruction si j'accepte +la main de sa fille, cependant un Souverain, +dont la parole fait loi, pourrait forcer la +communauté à abroger la coutume qui défend +les mariages avec les races étrangères et qui, +après tout, est contraire à leur égalité tant vantée. +Il n'est pas à supposer que sa fille, qui parle +avec tant de dédain de l'intervention des parents, +n'ait pas assez d'influence sur son royal père +pour me sauver de la combustion à laquelle Aph-Lin +prétend me condamner. Et si j'étais honoré +d'une si haute alliance, qui sait.... peut-être le +Monarque me désignerait-il pour son successeur? +Pourquoi non? Peu de gens parmi cette +race d'indolents philosophes se soucient du fardeau +d'une telle grandeur. Tous seraient peut-être +heureux de voir le pouvoir suprême remis +entre les mains d'un étranger accompli, qui a +l'expérience d'une vie plus remuante; et une fois +au pouvoir quelles réformes j'introduirais! Que +de choses j'ajouterais avec mes souvenirs d'une +autre civilisation à cette vie réellement agréable +mais trop monotone. J'aime la chasse. Après la +guerre, la chasse n'est-elle pas le plaisir des +rois? Quelles étranges sortes de gibier abondent +dans ce monde inférieur! Quel plaisir on doit +éprouver à voir tomber sous ses coups des animaux +que depuis le Déluge on ne connaît plus +sur la terre! Comment m'y prendrais-je? Au +moyen de ce terrible vril, dans le maniement +duquel je ne ferai jamais, dit-on, de grands +progrès. Non, mais à l'aide d'un bon fusil à culasse, +que ces ingénieux mécaniciens non seulement +sauront faire, mais perfectionneront; je +suis sûr d'en avoir vu un au Musée. Je crois +d'ailleurs que comme roi absolu je serai peu +favorable au vril, excepté en cas de guerre. À +propos de guerre, il est parfaitement ridicule de +resserrer un peuple si intelligent, si riche, si +bien armé, dans un territoire insignifiant, suffisant +pour dix ou douze mille familles. Cette restriction +n'est-elle pas une pure lubie philosophique, +en opposition avec les aspirations de la +nature humaine, comme l'utopie qui, dans le +monde supérieur, a été essayée en partie par feu +M. Robert Owen, et qui a si complètement +échoué. Naturellement nous n'irions pas faire la +guerre aux nations voisines aussi bien armées +que nos sujets; mais dans ces régions habitées +par des races qui ne connaissent pas le vril et +qui ressemblent, par leurs institutions démocratiques, +à mes concitoyens d'Amérique. On pourrait +les envahir sans offenser les nations Vril-ya, +nos alliées, s'approprier leur territoire, s'étendant +peut-être jusqu'aux régions les plus éloignées +du monde intérieur, et régner ainsi sur +un empire où le soleil ne se couche jamais. J'oubliais +dans mon enthousiasme qu'il n'y a pas de +soleil dans ces régions. Quant à leurs préjugés +bizarres contre l'habitude d'accorder de la gloire +et de la renommée à un individu remarquable, +parce que la poursuite des honneurs excite des +contestations, stimule les passions mauvaises, +et trouble la félicité de la paix, cette doctrine +est opposée aux instincts mêmes de la +créature, non seulement humaine, mais de la +brute, qui, si elle peut s'apprivoiser, devient +sensible aux louanges et à l'émulation. Quel +renom entourerait un roi qui agrandirait ainsi +son empire! On ferait de moi un demi-dieu.</p> + +<p>Je pensai aussi que c'était un autre préjugé +fanatique que de vouloir régler cette vie sur la +vie future, à laquelle nous croyons fermement, +nous autres Chrétiens, mais dont nous ne tenons +jamais compte. Je décidai donc qu'une philosophie +éclairée me forçait à détruire une religion +païenne, si superstitieusement contraire aux +idées modernes et à la vie pratique. En rêvant à +ces divers projets, je sentais que j'aurais très +volontiers usé, pour réveiller mes esprits, d'un +bon grog au whisky. Non pas que je sois un +buveur de spiritueux, mais pourtant il y a des moments +où un léger excitant alcoolique, accompagné +d'un cigare, donne plus de vivacité à l'imagination. +Oui, certainement, parmi ces herbes et +ces fruits il doit en exister un dont on puisse +extraire une agréable boisson alcoolique, et +avec une côtelette d'élan (ah! quelle insulte à +la science de rejeter la nourriture animale que +nos plus grands médecins s'accordent à recommander +au suc gastrique de l'humanité!) on passerait +une heure agréable. Puis, au lieu de ces +drames antiques joués par des enfants, certainement, +quand je serai roi, j'organiserai un opéra +moderne avec un corps de ballet pour lequel on +pourra trouver, parmi les nations dont je ferai +la conquête, des jeunes femmes moins formidables +que ces Gy-ei, par la taille et par leur +force, qui ne seront pas armées du vril, et ne +voudront pas vous forcer à les épouser.</p> + +<p>J'étais si complètement absorbé par ces idées +de réforme sociale, politique, morale, et par le +désir de répandre sur les races du monde inférieur +les bienfaits de la civilisation du monde supérieur, +que je ne m'aperçus de la présence de +Zee qu'en l'entendant pousser un profond soupir +et, levant les yeux, je la vis près de mon lit.</p> + +<p>Je n'ai pas besoin de dire que, suivant les coutumes +de ce peuple, une Gy peut sans manquer +au décorum visiter un An dans sa chambre, +mais qu'on regarderait un An comme effronté +et immodeste au suprême degré, s'il entrait dans +la chambre d'une Gy avant d'en avoir obtenu la +permission formelle. Heureusement j'avais encore +sur moi les vêtements que je portais quand +Zee m'avait déposé sur mon lit. Cependant je +me sentis très irrité aussi bien que choqué de sa +visite et je lui demandai rudement ce qu'elle +voulait.</p> + +<p>—Parle doucement, mon bien-aimé, je t'en +supplie,—dit-elle,—car je suis bien malheureuse. +Je n'ai pas dormi depuis que je t'ai +quitté.</p> + +<p>—La conscience de votre honteuse conduite +envers moi, l'hôte de votre père, était bien faite +pour bannir le sommeil de vos paupières. Où +était l'affection que vous prétendez avoir pour +moi; où était cette politesse dont se vantent les +Vril-ya, quand prenant avantage de la force +physique, qui distingue votre sexe dans cet +étrange pays, et de ce pouvoir détestable et +impie que le vril donne à vos yeux et à vos doigts, +vous m'avez exposé à l'humiliation, vos visiteurs +réunis, devant Son Altesse Royale.... je veux dire, +devant la fille de votre premier magistrat.... en +m'emmenant au lit, comme un enfant méchant, +et en me plongeant dans le sommeil, sans me +demander mon consentement?</p> + +<p>—Ingrat! Me reprocher ce témoignage de +mon amour! Penses-tu que sans parler de +la jalousie, qui accompagne l'amour jusqu'au +moment béni où nous sommes sûres d'avoir gagné +le cœur que nous poursuivons, je pouvais +demeurer indifférente aux périls que te faisaient +courir les audacieuses avances de cette sotte +petite fille?</p> + +<p>—Permettez! Puisque vous parlez de périls, +il convient peut-être de vous dire que vous +m'exposez au plus grand des dangers ou que +vous m'y exposeriez si je me laissais aller à +croire à votre amour et à accepter vos avances. +Votre père m'a dit clairement que dans ce cas +on me réduirait en cendres, avec aussi peu de +remords que Taë a détruit l'autre jour le grand +reptile, par un seul éclair de sa baguette.</p> + +<p>—Que cette crainte ne t'arrête pas,—s'écria +Zee en se jetant à genoux et en saisissant +ma main dans la sienne.—Il est bien vrai que +nous ne pouvons pas nous marier comme se marient +des êtres de la même race; il est vrai que +notre amour doit être aussi pur que celui qui, +selon notre croyance, existe entre les amants +qui se réunissent au delà des limites de cette +vie. Mais n'est-ce pas un assez grand bonheur +que de vivre ensemble, unis de cœur et d'esprit? +Écoute.... je viens de parler à mon père, il consent +à notre union à ces conditions. J'ai assez +d'influence sur le Collège des Sages pour être +certaine qu'ils prieront le Tur de ne pas intervenir +dans le libre choix d'une Gy, pourvu que son +mariage avec un étranger ne soit que l'union de +leurs âmes. Oh! crois-tu donc que le véritable +amour ait besoin d'une grossière union? Je ne +désire pas seulement vivre près de toi, dans +cette vie, pour y prendre part à tes douleurs et +à tes joies; je demande un lien qui m'unisse à toi +pour toujours dans le monde des immortels. +Me refuseras-tu?</p> + +<p>Tandis qu'elle disait ces mots, elle s'était +agenouillée et toute l'expression de sa physionomie +s'était transformée, et, si elle était encore +majestueuse, elle n'avait plus rien de sévère: +une lumière divine, comme l'auréole d'un être +immortel, illuminait sa beauté mortelle. Mais +j'étais plus disposé à la vénérer avec crainte +comme un ange qu'à l'aimer comme une +femme. Après une pause embarrassée, je balbutiai +une réponse évasive qui exprimait ma +gratitude et cherchai, aussi délicatement que +je le pus, à lui faire comprendre combien ma +position serait humiliante au milieu de son +peuple dans le rôle d'un mari à qui ne serait +jamais accordé le nom de père.</p> + +<p>—Mais,—dit Zee,—cette communauté ne +constitue pas le monde entier. Non, et d'ailleurs +toutes les populations de ce monde ne font +pas partie de la ligue des Vril-ya. Pour l'amour +de toi, je renoncerai à mon pays et à mon peuple. +Nous fuirons ensemble vers quelque région +où tu sois en sûreté. Je suis assez forte pour te +porter sur mes ailes à travers les déserts qui nous +en séparent. Je suis assez habile pour ouvrir un +chemin parmi les rochers et y creuser des vallées +où nous établirons notre habitation. La +solitude et une cabane avec toi seront ma société +et mon univers. Ou préférerais-tu rentrer dans +ton monde, au-dessus de celui-ci, exposé à des +saisons incertaines et éclairé par ces globes +changeants qui, d'après le tableau que tu nous +en as tracé, président à l'inconstance de ces +régions sauvages? S'il en est ainsi, dis un mot, +et je t'ouvrirai un chemin pour y retourner, +pourvu que je sois avec toi, quand même je devrais +là comme ici n'être l'associée que de ton +âme, ton compagnon de voyage jusqu'au pays +où il n'y a plus ni mort ni séparation.</p> + +<p>Je ne pouvais m'empêcher d'être profondément +ému par cette tendresse à la fois si pure +et si passionnée; Zee prononçait ces mots d'une +voix qui aurait adouci les plus rudes sons de la +plus rude langue. Et, pendant un instant, il me +vint à l'esprit que je pourrais profiter du secours +de Zee pour m'ouvrir une route prompte et sûre +vers le monde supérieur. Mais un moment de +réflexion suffit pour me montrer combien il serait +bas et honteux de profiter de tant de dévouement +pour l'entraîner hors d'un pays et +d'une famille où j'avais été reçu avec tant d'hospitalité, +vers un autre monde qui lui serait si +antipathique. Je prévoyais bien aussi que, malgré +son amour platonique et spirituel, je ne pourrais +renoncer à l'affection plus humaine d'une +compagne moins élevée au-dessus de moi. À ce +sentiment de mes devoirs envers la Gy s'unissait +le sentiment de mes devoirs envers mon +pays. Pouvais-je me hasarder à introduire dans +le monde supérieur un être doué d'un pouvoir +si terrible, qui pouvait d'un seul mouvement +de sa baguette réduire en moins d'une heure la +ville de New-York et son glorieux Koom-Posh +en une pincée de cendres? Si je lui enlevais sa +baguette, sa science lui permettrait facilement +d'en construire une autre; et tout son corps +était chargé des éclairs mortels qui armaient +la légère machine. Si redoutable aux cités et +aux populations du monde supérieur, pourrait-elle +être pour moi une compagne convenable, +au cas où son affection serait sujette au changement +ou empoisonnée par la jalousie? Ces +pensées, qu'il me faut tant de mots pour exprimer, +passèrent rapidement dans mon esprit et +décidèrent ma réponse.</p> + +<p>—Zee,—dis-je de la voix la plus douce que +je pus trouver, et pressant avec respect mes +lèvres sur cette main dans l'étreinte de laquelle +disparaissait ma main captive,—Zee, je ne puis +trouver de mots pour vous dire combien je suis +touché et honoré par un amour si désintéressé +et si prêt à tous les sacrifices. Ma meilleure réponse +sera une entière franchise. Chaque pays +a ses habitudes. Les habitudes du vôtre ne me +permettent pas de vous épouser; celles de mon +pays sont également opposées à une union entre +des races si différentes. D'autre part, bien que +je ne manque pas de courage parmi les miens, +ou au milieu des dangers qui me sont familiers, +je ne puis, sans un frisson d'horreur, penser à +construire notre demeure nuptiale dans un si +horrible chaos, où tous les éléments, le feu, +l'eau, et les gaz méphitiques sont en guerre les +uns contre les autres; où, tandis que vous seriez +occupée à fendre des rochers ou à verser +du vril dans les lampes, je serais dévoré par un +krek, que vos opérations auraient fait sortir de +son repaire. Moi, simple Tish, je ne mérite pas +l'amour d'une Gy si brillante, si docte, si puissante +que vous. Non, je ne mérite pas cet amour, +car je ne puis y répondre.</p> + +<p>Zee laissa tomber ma main, se redressa, et se +détourna pour cacher son émotion; puis elle +glissa sans bruit vers la porte et se retourna +sur le seuil. Tout à coup et comme saisie d'une +nouvelle pensée, elle revint vers moi et me dit +tout bas:—</p> + +<p>—Tu m'as dit que tu me parlerais avec une +entière franchise. Réponds donc avec une entière +franchise à cette question: Si tu ne peux +m'aimer, en aimes-tu une autre?</p> + +<p>—Certainement non.</p> + +<p>—Tu n'aimes pas la sœur de Taë?</p> + +<p>—Je ne l'avais jamais vue avant hier au soir.</p> + +<p>—Ce n'est pas une réponse. L'amour est plus +prompt que le vril. Tu hésites. Ne crois pas +que la jalousie seule me pousse à t'avertir. +Si la fille du Tur te déclare son amour.... si +dans son ignorance elle confie à son père une +préférence qui puisse lui faire supposer qu'elle +te courtisera, il n'aura pas d'autre choix que +de demander ta destruction immédiate, puisqu'il +est chargé de veiller au bien de la communauté, +qui ne peut permettre à une fille des +Vril-ya de s'unir à un fils des Tish-a, par un +mariage qui ne se borne pas à l'union des âmes. +Hélas! il n'y aurait plus alors d'espoir pour +toi. Elle n'a pas des ailes assez fortes pour t'emporter +dans les airs; elle n'est pas assez savante +pour te créer une demeure dans les déserts. +Crois-moi, mon amitié seule parle et non ma +jalousie.</p> + +<p>Sur ces mots, Zee me quitta. En me rappelant +ses paroles je perdis toute idée de succéder au +trône des Vril-ya, j'oubliai toutes les réformes +politiques, sociales et morales que je voulais introduire +comme Monarque Absolu.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXVI" id="XXVI"></a>XXVI.</h2> + + +<p>Après ma conversation avec Zee, je tombai +dans une profonde mélancolie. La curiosité avec +laquelle j'avais étudié jusque-là la vie et les +habitudes de ce peuple merveilleux cessa tout +à coup. Je ne pouvais chasser de mon esprit +l'idée que j'étais au milieu d'une race qui, tout +aimable et toute polie qu'elle fût, pouvait me détruire +d'un instant à l'autre sans scrupule et +sans remords. La vie pacifique et vertueuse d'un +peuple qui m'avait d'abord paru auguste, par +son contraste avec les passions, les luttes et les +vices du monde supérieur, commençait à m'oppresser, +à me paraître ennuyeuse et monotone. +La sereine tranquillité de l'atmosphère +même me fatiguait. J'avais envie de voir un +changement, fût-ce l'hiver, un orage, ou l'obscurité. +Je commençais à sentir que quels que +soient nos rêves de perfectibilité, nos aspirations +impatientes vers une sphère meilleure, +plus haute, plus calme, nous, mortels du monde +supérieur, nous ne sommes pas faits pour jouir +longtemps de ce bonheur même que nous rêvons +et auquel nous aspirons.</p> + +<p>Dans cette société des Vril-ya, c'était chose +merveilleuse de voir comment ils avaient réussi +à unir et à mettre en harmonie, dans un seul système, +presque tous les objets que les divers philosophes +du monde supérieur ont placés devant +les espérances humaines, comme l'idéal d'un +avenir chimérique. C'était un état dans lequel la +guerre, avec toutes ses calamités, était impossible, +un état dans lequel la liberté de tous et de +chacun était assurée au suprême degré, sans une +seule de ces animosités qui, dans notre monde, +font dépendre la liberté des luttes continuelles +des partis hostiles. Ici, la corruption qui avilit +nos démocraties était aussi inconnue que les +mécontentements qui minent les trônes de nos +monarchies. L'égalité n'était pas un nom, mais +une réalité. Les riches n'étaient pas persécutés, +parce qu'ils n'étaient pas enviés. Ici, ces problèmes +sur les labeurs de la classe ouvrière, encore +insolubles dans notre monde et qui créent +tant d'amertume entre les différentes classes, +étaient résolus par le procédé le plus simple: ils +n'avaient pas de classe ouvrière distincte et séparée. +Les inventions mécaniques, construites sur +des principes qui déjouaient toutes nos recherches, +mues par un moteur infiniment plus puissant +et plus gouvernable que tout ce que nous +avons pu obtenir de la vapeur ou de l'électricité, +aidées par des enfants dont les forces n'étaient +jamais excédées, mais qui aimaient leur travail +comme un jeu et une distraction, suffisaient à +créer une richesse publique si bien employée au +bien commun que jamais un murmure ne se +faisait entendre. Les vices qui corrompent +nos grandes villes n'avaient ici aucune prise. Les +amusements abondaient, mais ils étaient tous +innocents. Aucune fête ne poussait à l'ivresse, +aux querelles, aux maladies. L'amour existait +avec toutes ses ardeurs, mais il était fidèle dès +qu'il était satisfait. L'adultère, le libertinage, la +débauche étaient des phénomènes si inconnus +dans cet État, que pour trouver même les noms qui +les désignaient on eût été obligé de remonter à +une littérature hors d'usage, écrite il y a plusieurs +milliers d'années. Ceux qui ont étudié sur +notre terre les théories philosophiques savent +que tous ces écarts étranges de la vie civilisée ne +font que donner un corps à des idées qui ont été +étudiées, mises aux voix, ridiculisées, contestées, +essayées quelquefois d'une façon partielle, et +consignées dans des œuvres d'imagination, mais +qui ne sont jamais arrivées à un résultat pratique. +Le peuple que je décris ici avait fait bien +d'autres progrès vers la perfection idéale. Descartes +a cru sérieusement que la vie de l'homme +sur cette terre pouvait être prolongée, non jusqu'à +atteindre ici-bas une durée éternelle, mais +jusqu'à ce qu'il appelle l'âge des patriarches, +qu'il fixait modestement entre cent et cent cinquante +ans. Eh bien! ce rêve des sages s'accomplissait +ici, était même dépassé; car la vigueur +de l'âge mûr se prolongeait même au delà de la +centième année. Cette longévité était accompagnée +d'un bienfait plus grand que la longévité +même, celui d'une bonne santé inaltérable. +Les maladies qui frappent notre race étaient +facilement guéries par le savant emploi de cette +force naturelle, capable de donner la vie et de +l'ôter, qui est inhérente au vril. Cette idée +n'est pas inconnue sur la terre, bien qu'elle n'ait +guère été professée que par des enthousiastes ou +des charlatans et qu'elle ne repose que sur les +notions confuses du mesmérisme, de la force +odique, etc. Laissant de côté l'invention presque +insignifiante des ailes, qu'on a essayées sans +jamais réussir depuis l'époque mythologique, je +passe à cette question délicate posée depuis peu +comme essentielle au bonheur de l'humanité, +par les deux influences les plus turbulentes et +les plus puissantes de ce monde, la Femme et la +Philosophie. Je veux dire, les Droits de la +Femme.</p> + +<p>Les jurisconsultes s'accordent à prétendre +qu'il est inutile de discuter des droits là où il +n'existe pas une force suffisante pour les faire +valoir; et sur terre, pour une raison ou pour +l'autre, l'homme, par sa force physique, par +l'emploi des armes offensives ou défensives, peut +généralement, quand les choses en viennent à +une lutte personnelle, maîtriser la femme. Mais +parmi ce peuple il ne peut exister aucun doute +sur les droits de la femme, parce que, comme +je l'ai déjà dit, la Gy est plus grande et plus +forte que l'An; sa volonté est plus résolue, et la +volonté étant indispensable pour la direction du +vril, elle peut employer sur l'An, plus fortement +que l'An sur elle, les mystérieuses forces que +l'art emprunte aux facultés occultes de la nature. +Ainsi tous les droits que nos philosophes +féminins sur la terre cherchent à obtenir sont +accordés comme une chose toute naturelle dans +cet heureux pays. Outre cette force physique, +les Gy-ei ont, du moins dans leur jeunesse, un +vif désir d'acquérir les talents et la science et, +en cela, elles sont supérieures aux Ana; c'est +donc à elles qu'appartiennent les étudiants, les +professeurs, en un mot la portion instruite de la +population.</p> + +<p>Naturellement, comme je l'ai fait voir, les +femmes établissent dans ce pays leur droit de +choisir et de courtiser leur époux. Sans ce privilège, +elles mépriseraient tous les autres. Sur +terre nous craindrions, non sans raison, qu'une +femme, après nous avoir ainsi poursuivi et +épousé, ne se montrât impérieuse et tyrannique. +Il n'en est pas de même des Gy-ei: une fois +mariées elles suspendent leurs ailes, et aucun +poète ne pourrait arriver à dépeindre une compagne +plus aimable, plus complaisante, plus +docile, plus sympathique, plus oublieuse de sa +supériorité, plus attachée à étudier les goûts +et les caprices relativement frivoles de son +mari. Enfin parmi les traits caractéristiques +qui distinguent le plus les Vril-ya de notre +humanité, celui qui contribue le plus à la +paix de leur vie et au bien-être de la communauté, +c'est la croyance universelle à une +Divinité bienfaisante et miséricordieuse, et à +l'existence d'une vie future auprès de laquelle +un siècle ou deux sont des moments trop courts +pour qu'on les perde à des pensées de gloire, +de puissance, ou d'avarice; une autre croyance +ajoute à leur bonheur: persuadés qu'ils ne peuvent +connaître de la Divinité que Sa bonté suprême, +du monde futur que son heureuse existence, +leur raison leur interdit toute discussion +irritante sur des questions insolubles. Ils assurent +ainsi à cet État situé dans les entrailles +de la terre, ce qu'aucun État ne possède à la +clarté des astres, toutes les bénédictions et les +consolations d'une religion, sans aucun des +maux, sans aucune des calamités qu'engendrent +les guerres de religion.</p> + +<p>Il est donc incontestable que l'existence des +Vril-ya est, dans son ensemble, infiniment plus +heureuse que celle des races terrestres, et que, +réalisant les rêves de nos philanthropes les plus +hardis, elle répond presque à l'idée qu'un poète +pourrait se faire de la vie des anges. Et cependant +si on prenait un millier d'êtres humains, +les meilleurs et les plus philosophes qu'on puisse +trouver à Londres, à Paris, à Berlin, à New-York, +et même à Boston, et qu'on les plaçât +au milieu de cette heureuse population, je suis +persuadé qu'en moins d'une année ils y mourraient +d'ennui, ou essayeraient une révolution +par laquelle ils troubleraient la paix de la communauté +et se feraient réduire en cendres à la +requête du Tur.</p> + +<p>Assurément je ne veux pas glisser dans ce +récit quelque sotte satire contre la race à laquelle +j'appartiens. J'ai au contraire tâché de +faire comprendre que les principes qui régissent +le système social des Vril-ya l'empêchent de +produire ces exemples de grandeur humaine +qui remplissent les annales du monde supérieur. +Dans un pays où on ne fait pas la guerre, +il ne peut y avoir d'Annibal, de Washington, de +Jackson, de Sheridan. Dans un État où tout le +monde est si heureux qu'on ne craint aucun +danger et qu'on ne désire aucun changement, +on ne peut voir ni Démosthène, ni Webster, ni +Sumner, ni Wendel Holmes, ni Butler. Dans +une société où l'on arrive à un degré de moralité +qui exclut les crimes et les douleurs, d'où +la tragédie tire les éléments de la crainte et de +la pitié, où il n'y a ni vices, ni folies, auxquels +la comédie puisse prodiguer les traits de sa +satire comique, un tel pays perd toute chance +de produire un Shakespeare, un Molière, une +Mrs. Beecher Stowe. Mais si je ne veux pas critiquer +mes semblables en montrant combien les +motifs, qui stimulent l'activité et l'ambition des +individus dans une société de luttes et de discussions, +disparaissent ou s'annulent dans une +société qui tend à assurer à ses citoyens une félicité +calme et innocente qu'elle présume être l'état +des puissances immortelles; je n'ai pas non +plus l'intention de représenter la république des +Vril-ya comme la forme idéale de la société politique, +vers laquelle doivent tendre tous nos +efforts. Au contraire, c'est parce que nous avons +si bien combiné, à travers les siècles, les éléments +qui composent un être humain, qu'il nous +serait tout à fait impossible d'adopter la manière +de vivre des Vril-ya, ou de régler nos passions +d'après leur façon de penser; c'est pour cela que +je suis arrivé à cette conviction: Ce peuple, qui +non seulement a appartenu à notre race, mais +qui, d'après les racines de sa langue, me paraît +descendre de quelqu'un des ancêtres de la +grande famille Aryenne, source commune de +toutes les civilisations de notre monde; ce peuple +qui, d'après ses traditions historiques et mythologiques, +a passé par des transformations qui +nous sont familières, forme maintenant une espèce +distincte avec laquelle il serait impossible +à toute race du monde supérieur de se mêler. +Je crois de plus que, s'ils sortaient jamais des entrailles +de la terre, suivant l'idée traditionnelle +qu'ils se font de leur destinée future, ils détruiraient +pour la remplacer la race actuelle des +hommes.</p> + +<p>Mais, dira-t-on, puisque plus d'une Gy avait +pu concevoir un caprice pour un représentant +aussi médiocre que moi de la race humaine, dans +le cas où les Vril-ya apparaîtraient sur la terre, +nous pourrions être sauvés de la destruction +par le mélange des races. Tel espoir serait téméraire. +De semblables mésalliances seraient aussi +rares que les mariages entre les émigrants Anglo-Saxons +et les Indiens Peaux-Rouges. D'ailleurs, +nous n'aurions pas le temps de nouer des relations +familières. Les Vril-ya, en sortant de dessous +terre, charmés par l'aspect d'une terre +éclairée par le soleil, commenceraient par la +destruction, s'empareraient des territoires déjà +cultivés, et détruiraient sans scrupules tous les +habitants qui essayeraient de résister à leur invasion. +Quand je considère leur mépris pour les +institutions du Koom-Posh, ou gouvernement +populaire, et la valeur de mes bien-aimés compatriotes, +je crois que si les Vril-ya apparaissaient +d'abord en Amérique, et ils n'y manqueraient +pas, puisque c'est la plus belle partie du +monde habitable, et disaient: «Nous nous emparons +de cette portion du globe; citoyens du +Koom-Posh, allez-vous-en et faites place pour le +développement de la race des Vril-ya,» mes +braves compatriotes se battraient, et au bout +d'une semaine il ne resterait plus un seul +homme qui pût se rallier au drapeau étoilé et +rayé des États-Unis.</p> + +<p>Je voyais fort peu Zee, excepté aux repas, +quand la famille se réunissait, et elle était alors +silencieuse et réservée. Mes craintes au sujet +d'une affection que j'avais si peu cherchée et +que je méritais si peu se calmaient, mais mon +abattement augmentait de jour en jour. Je mourais +d'envie de revenir au monde supérieur; mais +je me mettais en vain l'esprit à la torture pour +trouver un moyen. On ne me permettait jamais +de sortir seul, de sorte que je ne pouvais même +visiter l'endroit par lequel j'étais descendu, pour +voir s'il ne me serait pas possible de remonter +dans la mine. Je ne pouvais pas même descendre +de l'étage où se trouvait ma chambre, pendant +les Heures Silencieuses, quand tout le monde +dormait. Je ne savais pas commander à l'automate +qui, cruelle ironie, se tenait à mes ordres, +debout contre le mur; je ne connaissais +pas les ressorts par lesquels on mettait en mouvement +la plate-forme qui servait d'escalier. On +m'avait volontairement caché tous ces secrets. +Oh! si j'avais pu apprendre à me servir des +ailes, dont les enfants se servaient si bien, j'aurais +pu m'enfuir par la fenêtre, arriver aux +rochers, et m'enlever par le gouffre dont les +parois verticales refusaient de supporter un pas +humain.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXVII" id="XXVII"></a>XXVII.</h2> + + +<p>Un jour, pendant que j'étais seul à rêver tristement +dans ma chambre, Taë entra par la +fenêtre et vint s'asseoir près de moi. J'étais toujours +heureux des visites de cet enfant, dans +la société duquel je me sentais moins humilié +que dans celle des Ana, dont les études étaient +plus complètes et l'intelligence plus mûre. +Comme on me permettait de sortir avec lui et +que je désirais revoir l'endroit par lequel j'étais +descendu dans le monde souterrain, je me hâtai +de lui demander s'il avait le temps de m'accompagner +dans une promenade à la campagne. Sa +physionomie me parut plus sérieuse que de coutume, +quand il me répondit:—</p> + +<p>—Je suis venu vous chercher.</p> + +<p>Nous fûmes bientôt dans la rue et nous n'étions +pas loin de la maison, quand nous rencontrâmes +cinq ou six jeunes Gy-ei, qui revenaient +des champs, avec des corbeilles pleines +de fleurs, et chantaient en chœur en marchant. +Une jeune Gy chante plus qu'elle ne parle. +Elles s'arrêtèrent en nous voyant, s'approchèrent +de Taë avec une gaieté familière, et de +moi avec cette galanterie polie qui distingue les +Gy-ei dans leurs rapports avec le sexe faible.</p> + +<p>Et je puis dire ici que, malgré la franchise +de la Gy quand elle courtise un An, rien dans +ses manières ne peut être comparé aux manières +libres et bruyantes de ces jeunes Anglo-Saxonnes, +auxquelles on accorde l'épithète distinguée +de <i>fast</i> (à la mode), vis-à-vis des jeunes gens pour +lesquels elles ne professent pas le moindre +amour. Non: la conduite des Gy-ei envers les +Ana en général ressemble beaucoup à celle des +hommes très bien élevés, dans les salons de notre +monde supérieur, envers une femme qu'ils respectent, +mais à laquelle ils ne font pas la cour; +respectueux, complimenteurs, d'une politesse exquise, +ce que l'on peut appeler chevaleresques.</p> + +<p>Sans doute je fus un peu embarrassé par les +nombreuses politesses par lesquelles ces jeunes +et courtoises Gy-ei s'adressaient à mon amour-propre. +Dans le monde d'où je venais, un +homme se serait trouvé offensé, traité avec +ironie, et <i>blagué</i> (si un mot d'argot aussi vulgaire +peut être employé sur l'autorité des romanciers +populaires qui s'en servent aussi librement), +quand une jeune Gy fort jolie me fit +compliment sur la fraîcheur de mon teint, une +autre sur le choix des couleurs de mes vêtements, +une troisième, avec un timide sourire, +sur les conquêtes que j'avais faites à la soirée +d'Aph-Lin. Mais je savais déjà que de tels propos +étaient ce que les Français appellent des +banalités, et ne signifiaient, dans la bouche +des jeunes filles, que le désir de déployer cette +aimable galanterie que sur la terre la tradition +et une coutume arbitraire ont réservée au sexe +mâle. Et, de même que, chez nous, une jeune +fille bien élevée et habituée à de pareils compliments, +sent qu'elle ne peut sans inconvenance +y répondre ou en paraître trop charmée, de +même moi, qui avais appris les bonnes manières +chez un des Ministres de ce peuple, je ne pus +que sourire et prendre un air gracieux en repoussant +avec timidité les compliments dont on +m'accablait. Pendant que nous causions ainsi, +la sœur de Taë nous avait aperçus, paraît-il, +d'une des chambres supérieures du Palais Royal, +car elle arriva bientôt près de nous de toute la +vitesse de ses ailes.</p> + +<p>Elle s'approcha de moi et me dit, avec cette +inimitable déférence, que j'ai appelée chevaleresque, +et pourtant avec une certaine brusquerie +de ton que Sir Philip Sidney aurait traitée de +rustique dans la bouche d'une personne qui +s'adressait au sexe faible:—</p> + +<p>—Pourquoi ne venez-vous jamais nous voir?</p> + +<p>Pendant que je délibérais sur la réponse à faire +à cette question inattendue, Taë dit promptement +et d'un ton sévère:—</p> + +<p>—Ma sœur, tu oublies que l'étranger est +du même sexe que moi. Il n'est pas convenable +pour nous, si nous voulons conserver notre réputation +et notre modestie, de nous abaisser à +courir après ta société.</p> + +<p>Ce discours fut reçu avec des marques d'approbation +par toutes les Gy-ei présentes; mais +la sœur de Taë parut déconcertée. Pauvre +enfant!.... et une Princesse encore!</p> + +<p>En ce moment une ombre passa entre le groupe +et moi; en me retournant, je vis le magistrat +principal s'avancer vers moi de ce pas tranquille +et majestueux particulier aux Vril-ya. En le +regardant, je fus saisi de la même terreur que +lors de ma première rencontre avec lui. Sur son +front, dans ses yeux, il y avait ce même je ne +sais quoi indéfinissable qui me faisait reconnaître +en lui une race qui devait être fatale à la nôtre; +cette même expression étrange de sérénité +exempte de tous les soucis et de toutes les passions +ordinaires; on y lisait la conscience d'un +pouvoir suprême et ce mélange de pitié et d'inflexibilité +qu'on trouve chez un juge qui prononce +un arrêt. Je frissonnai et, m'inclinant, je serrai le +bras de Taë et m'éloignai sans rien dire. Le Tur +se plaça sur notre chemin, me regarda un instant +sans parler, puis tourna tranquillement ses +regards vers sa fille, et, avec un salut grave adressé +à elle et aux autres Gy-ei, passa au milieu du +groupe et s'éloigna sans avoir prononcé un mot.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXVIII" id="XXVIII"></a>XXVIII.</h2> + + +<p>Quand Taë et moi nous fûmes seuls sur la +grande route qui s'étend entre la cité et le gouffre +par lequel j'étais descendu dans ce monde privé +de la clarté du soleil et des étoiles, je dis à demi-voix:—</p> + +<p>—Mon cher enfant, mon ami, il y a dans la +physionomie de votre père quelque chose qui +m'effraye. Il me semble voir la mort en contemplant +sa sereine tranquillité.</p> + +<p>Taë ne répondit pas tout de suite. Il semblait +agité et paraissait se demander par quels mots +il pourrait m'adoucir une mauvaise nouvelle.</p> + +<p>—Personne ne craint la mort parmi les +Vril-ya,—dit-il enfin.—La craignez-vous?</p> + +<p>—La crainte de la mort est innée dans l'âme +des hommes de ma race. Nous pouvons en +triompher à la voix du devoir, de l'honneur, ou +de l'amour. Nous pouvons mourir pour une +vérité, pour notre patrie, pour ceux qui nous +sont plus chers que nous-mêmes. Mais, si la mort +me menace ici, maintenant, où sont les motifs +qui peuvent contrebalancer la terreur qui accompagne +l'idée de la séparation du corps et de +l'âme?</p> + +<p>Taë parut surpris, et sa voix était pleine de +tendresse quand il me répondit:—</p> + +<p>—Je rapporterai à mon père ce que vous +venez de me dire. Je le supplierai d'épargner +votre vie.</p> + +<p>—Il a donc décrété ma mort?</p> + +<p>—C'est la faute ou la folie de ma sœur,—dit +Taë, avec quelque pétulance.—Elle a parlé +ce matin à mon père, et après leur conversation, +il m'a fait appeler, comme chef des enfants +chargés de détruire les êtres qui menacent la +communauté, et il m'a dit: «Prends ta baguette +de vril, et va chercher l'étranger qui t'est devenu +cher. Que sa fin soit prompte et exempte de +douleur.»</p> + +<p>—Et,—dis-je en tremblant et en m'éloignant +de l'enfant,—c'est donc pour m'assassiner que +vous m'avez emmené à la campagne? Non, je ne +puis le croire. Je ne puis vous croire capable +d'un tel crime!</p> + +<p>—Ce n'est pas un crime de tuer ceux qui +menacent les intérêts de l'État; ce serait un +crime de détruire le moindre petit insecte qui +ne nous ferait aucun mal.</p> + +<p>—Si vous voulez dire que je menace les intérêts +de l'État parce que votre sœur m'honore de +cette sorte de préférence qu'un enfant peut montrer +pour un jouet singulier, il n'est pas nécessaire +pour cela de me tuer. Laissez-moi retourner +vers le peuple que j'ai quitté, par le gouffre +qui m'a permis d'entrer dans votre monde. Avec +un peu d'aide de votre part, j'en puis venir à +bout. Grâce à vos ailes vous pourrez attacher +la corde, que vous avez sans doute gardée, au +rocher qui m'a servi pour descendre. Faites +cela, je vous en prie; aidez-moi à remonter à +l'endroit d'où je suis venu, et je disparaîtrai +de votre monde pour toujours et aussi sûrement +que si j'étais mort.</p> + +<p>—Le gouffre par lequel vous êtes descendu?.... +Regardez; nous sommes juste à l'endroit +où il s'ouvrait. Que voyez-vous?.... Le roc +solide et compact. Le gouffre a été fermé par les +ordres d'Aph-Lin, aussitôt que des rapports +furent établis entre vous et lui, pendant votre +sommeil, et qu'il apprit de votre propre bouche +ce qu'est le monde d'où vous veniez. Ne vous +souvenez-vous pas du jour où Zee me pria de ne +pas vous questionner sur vous-même ou sur +votre pays? En vous quittant, ce jour-là, Aph-Lin +m'aborda et me dit: «Il ne faut laisser aucun +chemin ouvert entre le monde de l'étranger et +le nôtre, ou les malheurs et les chagrins du +sien pourraient descendre parmi nous. Prends +avec toi les enfants de ta bande, frappez les +parois de la caverne de vos baguettes de vril +jusqu'à ce que la chute des rochers ferme toute +issue par laquelle la clarté de nos lampes puisse +être aperçue.»</p> + +<p>Pendant que l'enfant parlait, je regardais +avec effroi les rocs noirs qui se dressaient devant +mes yeux.</p> + +<p>D'énormes masses irrégulières de granit, +montrant par des taches de feu où elles avaient +été frappées, s'élevaient du sol à la voûte de la +caverne, pas une crevasse!</p> + +<p>—Tout espoir est donc perdu,—murmurai-je +en m'asseyant sur le bord de la route,—et +je ne reverrai plus le soleil.</p> + +<p>Je me couvris la figure de mes deux mains +et je priai Celui dont j'avais si souvent oublié la +présence sous ce ciel qui manifeste sa puissance. +Je sentis qu'il était présent dans les profondeurs +de la terre et au milieu du monde des tombeaux. +Je relevai les yeux, calmé et fortifié par +ma prière, et, regardant l'enfant avec un tranquille +sourire, je lui dis:—</p> + +<p>—Si tu dois me tuer, frappe maintenant.</p> + +<p>Taë secoua doucement la tête.</p> + +<p>—Non,—dit-il,—l'ordre de mon père n'est +pas si absolu qu'il ne me laisse aucun choix. Je +lui parlerai et peut-être pourrai-je te sauver. +Quelle étrange chose que tu aies cette crainte +de la mort que nous pensions être le partage des +êtres inférieurs, auxquels la connaissance d'une +autre vie n'est pas accordée. Chez nous les +enfants même n'ont pas cette peur. Dis-moi, +mon cher Tish,—continua-t-il après un moment +de silence,—redouterais-tu moins de passer +de cette forme de vie à la forme qu'on trouve +de l'autre côté de cet instant qu'on appelle +la mort, si je t'accompagnais dans ce voyage? +Si tu le désires, je demanderai à mon père +qu'il me soit permis de te suivre. Je suis de +ceux qui doivent émigrer un jour, quand ils +seront en âge de le faire, dans un pays inconnu. +Je partirais aussi volontiers pour les régions +inconnues de l'autre monde. La Bonté Suprême +est aussi présente dans celui-là que dans celui-ci. +Où ne la trouve-t-on pas?</p> + +<p>—Enfant,—dis-je en voyant à la figure de +Taë qu'il parlait sérieusement,—tu commettrais +un crime en me tuant; mais celui que je commettrais +ne serait pas moindre si je te disais: +Donne-toi la mort. La Bonté Suprême choisit +son moment pour nous donner la vie et pour +nous la reprendre. Partons. Si après que tu +auras parlé à ton père, il décide ma mort, fais-le-moi +savoir aussitôt que tu le pourras, afin que +je puisse m'y préparer.</p> + +<p>Nous retournâmes à la ville, ne conversant +que par intervalles et à bâtons rompus. Nous +ne pouvions nous comprendre l'un l'autre et +j'éprouvais pour le bel enfant à la douce voix, +qui marchait à mes côtés, le même sentiment +qu'éprouve un condamné à mort en marchant +à côté du bourreau qui le conduit à l'échafaud.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXIX" id="XXIX"></a>XXIX.</h2> + + +<p>Vers le milieu des Heures Silencieuses, qui +forment les nuits des Vril-ya, je fus réveillé +du sommeil agité auquel je venais seulement +de m'abandonner, par une main posée sur mon +épaule. Je tressaillis; Zee était debout à mes +côtés.</p> + +<p>—Chut!—dit-elle à voix basse,—que personne +ne nous entende. Penses-tu que j'aie cessé +de veiller sur toi parce que je n'ai pu obtenir +ton amour? J'ai vu Taë. Il n'a rien obtenu de +son père qui avait déjà conféré avec les trois +sages qu'il appelle en conseil lorsque quelque +question l'embarrasse, et par leur conseil il a +ordonné que tu sois mis à mort à l'heure où le +monde se réveille. Je veux te sauver. Lève-toi +et habille-toi.</p> + +<p>En disant ces mots, Zee me montra, sur une +table près de mon lit, les vêtements que je portais +à mon arrivée et que j'avais échangés contre le +costume plus pittoresque des Vril-ya. La jeune +Gy se dirigea alors vers la fenêtre et sortit sur +le balcon, pendant que tout étonné je passais +rapidement mes vêtements. Je la rejoignis sur le +balcon; son visage était pâle et rigide. Elle me +prit par la main et me dit doucement:—</p> + +<p>—Vois comme l'art des Vril-ya a brillamment +illuminé ce monde. Demain, il sera obscur +pour moi.</p> + +<p>Sans attendre ma réponse, elle me ramena +dans la chambre, puis dans le corridor, et nous +descendîmes dans le vestibule. Nous passâmes +le long des rues désertes et de la route qui conduisait +aux rochers. Dans ce monde où il n'y a +ni jour, ni nuit, les Heures Silencieuses sont +d'une solennité inexprimable, tant la vaste étendue +illuminée par l'art des mortels est dénuée de +tout bruit, de tout signe de vie. Malgré la légèreté +de nos pas, le bruit qu'ils faisaient semblait +choquer l'oreille et troubler l'harmonie de l'universel +repos. Je devinais que Zee, sans me le +dire, s'était décidée à m'aider à retourner vers +le monde supérieur et que nous nous dirigions +vers le lieu où j'étais descendu. Son silence me +gagnait et m'empêchait de parler. Nous approchions +du gouffre. Il avait été rouvert; il ne présentait +pas, il est vrai, le même aspect qu'au +moment de ma descente, mais, au milieu du mur +massif que m'avait montré Taë, on avait frayé +un nouveau passage, et le long de ses flancs carbonisés +brillaient encore quelques étincelles; de +petits tas de cendres se refroidissaient en tombant. +Je ne pouvais cependant en levant les yeux +pénétrer l'obscurité que jusqu'à une faible hauteur; +je demeurais épouvanté, me demandant +comment je pourrais accomplir cette difficile +ascension.</p> + +<p>Zee devina ma pensée.</p> + +<p>—Ne crains rien,—dit-elle, avec un faible +sourire,—ton retour est assuré. J'ai commencé +ce travail avec les Heures Silencieuses et quand +tout le monde dormait. Sois sûr que je ne me +suis pas arrêtée jusqu'à ce que la route te fût +ouverte. Je t'accompagnerai encore un peu de +temps. Nous ne nous séparerons que lorsque tu +me diras:—Va, je n'ai plus besoin de toi.</p> + +<p>Mon cœur tressaillit de remords à ces mots.</p> + +<p>—Ah!—m'écriai-je,—que je voudrais que +tu fusses de ma race ou que je fusse de la tienne, +je ne dirais jamais: Je n'ai plus besoin de toi!</p> + +<p>—Sois béni pour ces paroles, je m'en souviendrai +quand tu seras parti,—me répondit +tendrement la Gy.</p> + +<p>Pendant ce court dialogue, Zee s'était détournée, +le corps incliné et la tête penchée sur sa +poitrine. Elle se releva alors de toute sa hauteur +et se plaça devant moi. Elle avait allumé le +cercle qui entourait sa tête et il étincelait comme +une couronne d'étoiles. Son visage, tout son +corps, et l'atmosphère environnante étaient +éclaires par la lumière de ce diadème.</p> + +<p>—Maintenant,—dit-elle,—passe tes bras autour +de moi, pour la première et la dernière fois. +Allons, courage, et attache-toi fermement à moi.</p> + +<p>Tandis qu'elle parlait, ses vêtements se gonflèrent, +ses ailes s'étendirent. Je me serrai contre +elle et elle m'emporta au travers du terrible +gouffre. La lumière étoilée de sa couronne éclairait +les ténèbres autour de nous. Le vol de la +Gy s'élevait, doux et puissant, comme celui d'un +ange qui s'envole vers le ciel emportant une âme +qu'il vient d'arracher à la mort.</p> + +<p>Enfin j'entendis à distance le murmure des +voix humaines, le bruit du travail humain. Nous +fîmes halte sur le sol d'une des galeries de la +mine, et au delà je voyais briller de loin en loin +la lumière faible et pâle des lampes de mineurs. +Je relâchai mon étreinte. La Gy m'embrassa +sur le front, avec passion, mais comme une mère +pourrait le faire, et me dit, pendant que les +larmes coulaient de ses yeux:—</p> + +<p>—Adieu pour toujours. Tu ne veux pas me +laisser entrer dans ton monde, tu ne pourras +jamais revenir dans le nôtre. Avant que les +miens aient secoué le sommeil, les rochers se seront +refermés et ne seront rouverts ni par moi, +ni par personne, avant des siècles dont on ne +peut encore prévoir le nombre. Pense à moi +quelquefois avec tendresse. Quand j'atteindrai +la vie qui s'étend au delà de cette courte portion +de la durée, je te chercherai. Là aussi, peut-être, +la place assignée à ton peuple sera séparée de +moi par des rochers et des gouffres, et peut-être +n'aurai-je plus le pouvoir de m'ouvrir un chemin +pour te retrouver comme j'en ai ouvert un +pour te perdre.</p> + +<p>Elle se tut. J'entendis le bruit de ses ailes, +semblable à celui que font les ailes du cygne, et +je vis les rayons de feu de son diadème disparaître +dans l'obscurité.</p> + +<p>Je m'assis un moment, rêvant avec tristesse; +puis je me levai et me dirigeai lentement vers +l'endroit où j'entendais des voix. Les mineurs que +je rencontrai m'étaient étrangers et d'une autre +nation que la mienne. Ils se retournèrent pour +me regarder avec quelque surprise, mais voyant +que je ne pouvais leur répondre dans leur langue, +ils se remirent à l'ouvrage et me laissèrent +passer sans plus m'inquiéter. Enfin j'arrivai à +l'ouverture de la mine, sans être troublé par +d'autres questions, si ce n'est par un surveillant +qui me connaissait et qui heureusement était +trop occupé pour causer avec moi. J'eus soin de +ne pas retourner à mon premier logement, où +je n'aurais pu échapper aux questions, et où +mes réponses auraient paru peu satisfaisantes. +Je regagnai sain et sauf mon pays, où je suis +depuis longtemps paisiblement établi; je me +lançai dans les affaires, d'où je me suis retiré, il +y a trois ans, avec une fortune raisonnable. Je +n'ai guère eu l'occasion ou la tentation de raconter +les voyages et les aventures de ma jeunesse. +J'ai été, comme tant d'autres, déçu dans +mes espérances d'amour et de bonheur domestique; +souvent, dans la solitude de mes +nuits je pense à la jeune Gy et je me demande +comment j'ai pu repousser un tel amour, de +quelques périls qu'il me menaçât, de quelques +difficultés qu'il fût entouré. Seulement, plus +je pense à un peuple qui se développe lentement +dans des régions qui s'étendent hors de +notre vue et sont regardées comme inhabitables +par les sages de notre terre, à cette +puissance qui dépasse toutes nos forces combinées, +et à ces vertus qui deviennent de plus en +plus contraires à notre vie politique et sociale, à +mesure que notre civilisation fait des progrès, +plus je prie Dieu que des siècles s'écoulent avant +l'apparition de nos inévitables destructeurs. +Cependant mon médecin m'ayant dit franchement +que j'étais atteint d'une maladie qui, sans +me faire beaucoup souffrir, sans me faire sentir +ses progrès, peut à tout moment m'être fatale, +j'ai cru que mon devoir envers mes semblables +m'obligeait à écrire ce récit pour les avertir de +la venue de la Race Future.</p> + +<h1>FIN.</h1> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La race future, by Edward Bulwer Lytton + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RACE FUTURE *** + +***** This file should be named 28412-h.htm or 28412-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/8/4/1/28412/ + +Produced by Pierre Lacaze and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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