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+ The Project Gutenberg eBook of La race future, by Edward Bulwer, Lord Lytton.
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+The Project Gutenberg EBook of La race future, by Edward Bulwer Lytton
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La race future
+
+Author: Edward Bulwer Lytton
+
+Commentator: Raoul Frary
+
+Release Date: March 25, 2009 [EBook #28412]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RACE FUTURE ***
+
+
+
+
+Produced by Pierre Lacaze and the Online Distributed
+Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<h1>EDWARD BULWER, LORD LYTTON.</h1>
+
+<h1>LA RACE FUTURE.</h1>
+
+<h3>PRÉFACE PAR</h3>
+
+<h2>RAOUL FRARY.</h2>
+
+<h4>PARIS</h4>
+
+<h3>E. DENTU, ÉDITEUR</h3>
+
+<h3>LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES</h3>
+
+<h4>3, PLACE DE VALOIS, PALAIS-ROYAL</h4>
+
+<h4>1888</h4>
+
+<h4>DÉDIÉ À MAX MÜLLER EN TÉMOIGNAGE DE RESPECT ET D'ADMIRATION.</h4>
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h1><a name="PREFACE" id="PREFACE"></a>PRÉFACE.</h1>
+
+
+<p>Le livre que nous avons sous les yeux est
+bien un roman, mais ce n'est pas un roman
+comme les autres, car l'auteur s'est proposé
+de nous raconter non ce qui aurait pu arriver
+hier, ou autrefois, mais ce qui pourrait
+bien arriver dans quelques siècles. Les m&oelig;urs
+qu'il dépeint ne sont pas les nôtres, ni celles
+de nos ancêtres, mais celles de nos descendants.
+Il imagine bien une petite fable à la
+Jules Verne, et feint de supposer que la
+«Race future» existe dès maintenant sous
+terre et n'attend, pour paraître à la lumière
+du soleil et pour nous exterminer, que l'heure
+où elle trouvera son habitation actuelle trop
+étroite. Mais cet artifice de narration ne
+trompe personne, et il est évident que
+Bulwer Lytton a voulu nous donner une idée
+de la façon de vivre et de penser de nos
+arrière-neveux.</p>
+
+<p>C'est là une ambition légitime, quoique
+l'entreprise soit singulièrement hardie. Il est
+permis de chercher à deviner ce que l'avenir
+réserve à notre espèce. On connaît le chemin
+qu'elle a parcouru; on peut dire où elle va.
+Sans doute on risque fort de se tromper,
+mais un romancier ne répond pas de l'exactitude
+de ses tableaux et de ses récits; on ne
+lui demande qu'un peu de vraisemblance.
+Quelquefois même on est moins exigeant et
+l'on se contente d'être amusé. <i>Les Voyages
+de Gulliver</i> manquent absolument de vraisemblance,
+ce qui ne les empêche pas d'être
+un chef-d'&oelig;uvre souvent imité, jamais égalé.
+Il est vrai que les fictions de Swift ne sont
+que des vérités déguisées et grossies, et qu'il
+a écrit sous une forme divertissante la plus
+amère satire qu'on ait jamais faite d'un
+peuple, d'un siècle, et même du genre
+humain.</p>
+
+<p>L'auteur de la «Race future» a dû penser
+à son illustre devancier, car son héros est,
+chez les hommes du vingt-cinquième ou du
+trentième siècle, ce que Gulliver lui-même
+est chez les chevaux du pays des Houyhnms,
+le représentant d'une civilisation inférieure,
+un barbare ignorant et corrompu en excursion
+chez les sages. Il y a seulement cette
+différence que les chevaux de Swift ne sont
+que vertueux et heureux, tandis que les
+«Vril-ya» de Bulwer sont, en outre, fort
+savants. La vertu et le bonheur ne nous
+donneraient plus l'idée d'une supériorité
+complète si l'on n'y joignait une grande
+puissance industrielle fondée sur une connaissance
+approfondie des secrets de la
+nature. Le monde a marché, depuis le temps
+de la reine Anne, et on ne se moque plus
+des émules de Newton; c'est au contraire
+sur eux que l'on compte pour changer la face
+des choses.</p>
+
+<p>Mais il est bien malaisé d'imaginer des
+hommes infiniment plus savants que nous:
+les grandes découvertes ne se devinent qu'à
+moitié. Il est, au contraire, facile d'imaginer
+des hommes meilleurs que nous; les modèles
+abondent sous nos yeux, et le peintre de
+l'idéal trouve dans la réalité tous les éléments
+du tableau qu'il veut tracer. Quand Bulwer
+suppose que nos descendants seront maîtres
+d'un agent infiniment plus subtil et plus fort
+que l'électricité, et qu'ils auront perfectionné
+l'art de construire des automates jusqu'à
+peupler leurs habitations de domestiques en
+métal, on est tenté de le trouver bien téméraire.
+Mais quand il nous montre une société
+où la guerre est inconnue, où personne n'est
+pauvre, ni avide de richesses, ni ambitieux,
+où l'on ne sait ce que c'est qu'un malfaiteur,
+nous demeurons tous d'accord que c'est là
+une société parfaite. Malheureusement l'auteur
+ne prouve pas que les merveilleux
+progrès scientifiques qu'il est permis d'espérer
+doivent avoir pour conséquence un
+progrès non moins admirable de la moralité
+humaine, ni que les hommes soient assurés
+de devenir plus raisonnables que nous quand
+ils seront devenus bien plus savants.</p>
+
+<p>Comme un roman n'est pas une démonstration,
+l'auteur n'était pas obligé de nous
+persuader que les choses se passeront exactement
+comme il l'admet. Il aurait d'ailleurs
+pu répondre que l'humanité est libre et
+qu'elle fera peut-être de sa liberté un excellent
+usage. Il n'affirme pas qu'elle sera un
+jour aussi raisonnable qu'il dépeint les
+Vril-ya: mais cela dépend d'elle, et il
+appartient aux philosophes de bien tracer le
+tableau d'une idéale félicité pour l'encourager
+à marcher d'un pas plus rapide dans la
+voie qui y conduit.</p>
+
+<p>Assurément Bulwer a voulu nous représenter
+un état de civilisation où les hommes
+jouiraient de la plus grande somme de bonheur
+que comporte leur condition mortelle;
+il a voulu aussi nous apprendre quelles sont
+les conditions de cet état supérieur, sur
+quelles institutions et sur quelles croyances
+doit être fondée la cité de ses rêves. Il a
+écrit son Utopie, comme tant d'autres,
+comme Platon, comme Thomas Morus,
+comme Fénelon, comme Fourier. Il n'a pas
+non plus échappé aux pièges où sont tombés
+ses devanciers. Il n'accomplit que la moitié
+de sa tâche, et nous donne bien l'idée d'une
+humanité parfaitement sage, mais non d'une
+humanité parfaitement heureuse.</p>
+
+<p>Les Vril-ya ont peu de besoins, et la
+satisfaction de leurs besoins leur coûte peu
+d'efforts; l'outillage de l'industrie est si perfectionné,
+que le travail est réservé aux seuls
+enfants. Les adultes n'ont rien à faire, pas
+de luttes à soutenir, pas de dangers à éviter.
+Ils se promènent; ils causent; ils se réunissent
+dans des festins où règne la sobriété; ils
+entendent de la musique et respirent des
+parfums. Comme ils doivent s'ennuyer! Ils
+n'ont ni les émotions de la guerre, ni les
+plaisirs de la chasse, car ils sont trop doux
+pour s'amuser à tuer des bêtes inoffensives.
+Ceux d'entre eux qui ont l'esprit aventureux
+peuvent fonder des colonies, mais ils ne
+courent aucun risque, et, d'ailleurs, la place
+finira par leur manquer. Ou bien ils s'appliquent
+à inventer des machines nouvelles
+et à faire avancer la science, ce qui ne doit
+pas être à la portée de tout le monde, dans
+une civilisation déjà si savante et si bien
+outillée. Ils n'ont même pas une littérature
+très florissante et sont obligés de relire les
+anciens auteurs pour y trouver la peinture
+des passions dont ils sont exempts, des
+conflits qui ne sont plus de leur siècle. Cette
+tranquillité d'âme se reflète sur leur visage
+qui a quelque chose d'auguste et de surhumain,
+comme le visage des dieux antiques;
+ce sont des hommes de marbre. Ils ne
+vivent pas.</p>
+
+<p>Des hommes médiocres ont pu décrire
+l'enfer d'une manière saisissante; le génie
+même est impuissant à donner une idée du
+paradis, qu'on le place sur cette terre ou
+dans une autre vie. C'est que le bonheur
+suppose l'effort et la lutte: or il n'y a pas
+d'effort sans obstacle, de lutte sans adversaire.
+Nous ne pouvons pas, tels que nous
+sommes, imaginer la félicité dans le repos
+perpétuel, sans combat et sans risque, c'est-à-dire
+sans le mal. Une société pourvue
+d'institutions et de m&oelig;urs idéales, supprimant
+ou réduisant à l'extrême le risque et le
+mal, assurerait à ses membres un bonheur
+que notre raison peut à la rigueur concevoir,
+mais qui échappe complètement à notre imagination.
+Supprimez par la pensée le chien,
+le loup et le boucher; supposez un printemps
+perpétuel et des prés toujours verts sous un
+soleil toujours modéré: les moutons ne
+nous ferons pas encore envie. Or on a beau
+faire: il y a toujours dans le paradis un peu
+de moutonnerie, même quand on y met
+beaucoup de musique, beaucoup de parfums,
+et toutes les merveilles de la mécanique.</p>
+
+<p>Parfois, quand nous sommes fatigués,
+quand nous sommes indignés, quand nous
+sommes découragés, nous rêvons un monde
+meilleur, où le travail soit facile, où l'on
+n'éprouve point de désir qui ne soit satisfait,
+et d'où l'injustice soit rigoureusement bannie.
+C'est ainsi que le matelot, las d'être ballotté
+par les vagues, rêve les loisirs et la sécurité
+de la terre ferme; mais dès qu'il se sera
+refait, il voudra de nouveau s'embarquer:
+le danger et la peine l'attirent bien vite; s'il
+se résigne à ne plus quitter le sol, c'est
+qu'il est vieux et usé. Quand les années
+l'attacheront au rivage, il enviera le sort de
+ses enfants; il enviera leurs souffrances et
+leurs périls, leurs courtes joies et leurs longs
+labeurs. Il rêvera encore, mais avec tristesse,
+avec de poignants regrets: il rêvera au temps
+où il hasardait sa vie pour conquérir ce
+repos maintenant odieux.</p>
+
+<p>Un jour, peut-être, l'humanité, assagie et
+pacifiée, se souviendra de nos siècles de lutte
+et d'agitation. Alors les jeunes gens se plaindront
+de n'être pas nés dans un siècle plus
+troublé, de ne pouvoir dépenser leur force,
+de ne point trouver d'adversaires à combattre,
+d'obstacles à vaincre, d'aventures à
+courir. Les hommes perfectionnés de Bulwer
+porteront envie aux barbares que nous
+sommes. Ils se plaindront plus justement
+que Musset, d'être venus trop tard dans un
+monde trop vieux.</p>
+
+<p>Si l'auteur de «la Race future» n'a pas
+mieux réussi que ses illustres devanciers à
+exciter notre enthousiasme en faveur de cet
+idéal qui ne reste séduisant que quand il
+reste vague, qui pâlit et s'efface dès qu'on
+veut l'enfermer en des contours précis, il a
+pourtant écrit un livre singulièrement intéressant,
+qui amuse l'imagination et qui fait
+penser. Il soulève, en passant, bien des
+questions; il pose bien des problèmes: s'il
+ne les résout pas toujours à notre gré, il
+nous donne du moins le plaisir de voyager
+rapidement à travers les idées, les systèmes,
+les théories de la morale. Ajoutons que, dans
+un temps où les Anglais paraissent enclins à
+admirer presque exclusivement les triomphes
+de la force et les exploits de la conquête, on
+est heureux de voir passer dans notre langue
+un livre écrit par un illustre écrivain anglais,
+pour tracer et faire aimer l'image d'une
+civilisation fondée sur la justice, la paix et la
+fraternité.</p>
+
+<p>RAOUL FRARY.</p>
+
+<h1>LA RACE FUTURE.</h1>
+
+<h2><a name="I" id="I"></a>I.</h2>
+
+
+<p>Je suis né à ***, dans les États-Unis d'Amérique.
+Mes aïeux avaient émigré d'Angleterre
+sous le règne de Charles II et mon grand-père
+se distingua dans la Guerre de l'Indépendance.
+Ma famille jouissait donc, par droit de naissance,
+d'une assez haute position sociale; comme elle
+était riche, ses membres étaient regardés comme
+indignes de toute fonction publique. Mon père
+se présenta une fois aux élections pour le Congrès:
+il fut battu d'une façon éclatante par son
+tailleur. Dès lors il se mêla peu de politique et
+vécut surtout dans sa bibliothèque. J'étais l'aîné
+de trois fils et je fus envoyé à l'âge de seize ans
+dans la mère patrie, pour compléter mon éducation
+littéraire et aussi pour commencer mon
+éducation commerciale dans une maison de
+Liverpool. Mon père mourut quelque temps après
+mon vingt et unième anniversaire; j'avais de la
+fortune et du goût pour les voyages et les aventures;
+je renonçai donc pendant quelques années
+à la poursuite du tout-puissant dollar, et je devins
+un voyageur errant sur la surface de la terre.</p>
+
+<p>Dans l'année 18.., me trouvant à ***, je fus
+invité par un ingénieur, dont j'avais fait la connaissance,
+à visiter les profondeurs de la mine
+de ***, dans laquelle il était employé.</p>
+
+<p>Le lecteur comprendra, avant la fin de ce
+récit, les raisons qui m'empêchent de désigner
+plus clairement ce district, et me remerciera
+sans nul doute de m'être abstenu de toute description
+qui pourrait le faire reconnaître.</p>
+
+<p>Permettez-moi donc de dire, le plus brièvement
+possible, que j'accompagnais l'ingénieur
+dans l'intérieur de la mine; je fus si étrangement
+fasciné par ses sombres merveilles, je pris
+tant d'intérêt aux explorations de mon ami, que
+je prolongeai mon séjour dans le voisinage, et
+descendis chaque jour dans la mine, pendant
+plusieurs semaine, sous les voûtes et les galeries
+creusées par l'art et par la nature dans
+les entrailles de la terre. L'ingénieur était
+persuadé qu'on trouverait de nouveaux filons
+bien plus riches dans un nouveau puits qu'il
+faisait creuser. En forant ce puits, nous arrivâmes
+un jour à un gouffre dont les parois
+étaient dentelées et calcinées comme si cet
+abîme eût été ouvert à quelque période éloignée
+par une éruption volcanique. Mon ami
+s'y fit descendre dans une cage, après avoir
+éprouvé l'atmosphère au moyen d'une lampe
+de sûreté. Il y demeura près d'une heure.
+Quand il remonta, il était excessivement pâle
+et son visage présentait une expression d'anxiété
+pensive, bien différente de sa physionomie ordinaire,
+qui était ouverte, joyeuse et hardie.</p>
+
+<p>Il me dit en deux mots que la descente
+lui paraissait dangereuse et ne devait conduire
+à aucun résultat; puis, suspendant les travaux de
+ce puits, il m'emmena dans les autres parties de
+la mine.</p>
+
+<p>Tout le reste du jour mon ami me parut préoccupé
+par une idée qui l'absorbait. Il se montrait
+taciturne, contre son habitude, et il y avait
+dans ses regards je ne sais quelle épouvante,
+comme s'il avait vu un fantôme. Le soir, nous
+étions assis seuls dans l'appartement que nous
+occupions près de l'entrée de la mine, et je lui
+dis:&mdash;</p>
+
+<p>&mdash;Dites-moi franchement ce que vous avez
+vu dans le gouffre. Je suis sûr que c'est quelque
+chose d'étrange et de terrible. Quoi que ce soit,
+vous en êtes troublé. En pareil cas, deux têtes
+valent mieux qu'une. Confiez-vous à moi.</p>
+
+<p>L'ingénieur essaya longtemps de se dérober à
+mes questions; mais, tout en causant, il avait
+recours au flacon d'eau-de-vie avec une fréquence
+tout à fait inaccoutumée, car c'était un homme
+très sobre, et peu à peu sa réserve cessa. Qui
+veut garder son secret devrait imiter les animaux
+et ne boire que de l'eau.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais tout vous dire,&mdash;s'écria-t-il enfin.&mdash;Quand
+la cage s'est arrêtée, je me suis trouvé
+sur une corniche de rocher; au-dessous de moi,
+le gouffre, prenant une direction oblique, s'enfonçait
+à une profondeur considérable, dont ma
+lampe ne pouvait pénétrer l'obscurité. Mais, à
+ma grande surprise, une lumière immobile et
+éclatante s'élevait du fond de l'abîme. Était-ce
+un volcan? J'en aurais certainement senti la chaleur.
+Pourtant il importait absolument à notre
+commune sécurité d'éclaircir ce doute. J'examinai
+les pentes du gouffre et me convainquis
+que je pouvais m'y hasarder, en me servant des
+anfractuosités et des crevasses du roc, du moins
+pendant un certain temps. Je quittai la cage et
+me mis à descendre. À mesure que je me rapprochais
+de la lumière, le gouffre s'élargissait,
+et je vis enfin, avec un étonnement que je ne
+puis vous décrire, une grande route unie au
+fond du précipice, illuminée, aussi loin que l'&oelig;il
+pouvait s'étendre, par des lampes à gaz placées
+à des intervalles réguliers, comme dans les rues
+de nos grandes villes, et j'entendais au loin
+comme un murmure de voix humaines. Je sais
+parfaitement qu'il n'y a pas d'autres mineurs
+que nous dans ce district. Quelles étaient donc
+ces voix? Quelles mains humaines avaient pu
+niveler cette route et allumer ces lampes? La
+croyance superstitieuse, commune à presque
+tous les mineurs, que les entrailles de la terre
+sont habitées par des gnomes ou des démons
+commençait à s'emparer de moi. Je frissonnais
+à la pensée de descendre plus bas et de braver
+les habitants de cette vallée intérieure. Je n'aurais
+d'ailleurs pu le faire, sans cordes, car, de
+l'endroit où je me trouvais jusqu'au fond du
+gouffre, les parois du rocher étaient droites et
+lisses. Je revins sur mes pas avec quelque difficulté.
+C'est tout.</p>
+
+<p>&mdash;Vous redescendrez?</p>
+
+<p>&mdash;Je le devrais, et cependant je ne sais si
+j'oserai.</p>
+
+<p>&mdash;Un compagnon fidèle abrège le voyage
+et double le courage. J'irai avec vous. Nous
+prendrons des cordes assez longues et assez
+fortes.... et.... excusez-moi.... mais vous avez
+assez bu ce soir. Il faut que nos pieds et nos
+mains soient fermes demain matin.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="II" id="II"></a>II.</h2>
+
+
+<p>Le lendemain matin les nerfs de mon ami
+avaient repris leur équilibre et sa curiosité
+n'était pas moins excitée que la mienne. Peut-être
+l'était-elle plus: car il croyait évidemment
+ce qu'il m'avait raconté, et j'en doutais beaucoup;
+non pas qu'il fût capable de mentir de
+propos délibéré, mais je pensais qu'il s'était
+trouvé en proie à une de ces hallucinations, qui
+saisissent notre imagination ou notre système
+nerveux, dans les endroits solitaires et inaccoutumés,
+et pendant lesquelles nous donnons des
+formes au vide et des voix au silence.</p>
+
+<p>Nous choisîmes six vieux mineurs pour surveiller
+notre descente; et, comme la cage ne
+contenait qu'une personne à la fois, l'ingénieur
+descendit le premier; quand il eut atteint la corniche
+sur laquelle il s'était arrêté la première
+fois, la cage remonta pour moi. Je l'eus bientôt
+rejoint. Nous nous étions pourvus d'un bon rouleau
+de corde.</p>
+
+<p>La lumière frappa mes yeux comme elle avait,
+la veille, frappé ceux de mon ami. L'ouverture par
+laquelle elle nous arrivait s'inclinait diagonalement:
+cette clarté me paraissait une lumière
+atmosphérique, non pas comme celle que donne
+le feu, mais douce et argentée comme celle
+d'une étoile du nord. Quittant la cage, nous
+descendîmes, l'un après l'autre, assez facilement,
+grâce aux fentes des parois, jusqu'à l'endroit
+où mon ami s'était arrêté la veille; ce
+n'était qu'une saillie de roc juste assez spacieuse
+pour nous permettre de nous y tenir de
+front. À partir de cet endroit le gouffre s'élargissait
+rapidement, comme un immense entonnoir,
+et je voyais distinctement, de là, la vallée,
+la route, les lampes que mon compagnon m'avait
+décrites. Il n'avait rien exagéré. J'entendais le
+bruit qu'il avait entendu: un murmure confus et
+indescriptible de voix, un sourd bruit de pas.
+En m'efforçant de voir plus loin, j'aperçus dans
+le lointain les contours d'un grand bâtiment. Ce
+ne pouvait être un roc naturel, il était trop
+symétrique, avec de grosses colonnes à la
+façon des Égyptiens, et le tout brillait comme
+éclairé à l'intérieur. J'avais sur moi une petite
+lorgnette de poche, et je pus, à l'aide de cet instrument,
+distinguer, près du bâtiment dont je
+viens de parler, deux formes qui me semblaient
+des formes humaines, mais je n'en étais pas sûr.
+Dans tous les cas, c'étaient des êtres vivants,
+car ils remuaient, et tous les deux disparurent
+à l'intérieur du bâtiment. Nous nous occupâmes
+alors d'attacher la corde que nous avions apportée
+au rocher sur lequel nous nous trouvions,
+à l'aide de crampons et de grappins, car nous
+nous étions munis de tous les instruments qui
+pouvaient nous être nécessaires.</p>
+
+<p>Nous étions presque muets pendant ce temps.
+On eût dit à nous voir à l'&oelig;uvre que nous
+avions peur d'entendre nos voix. Ayant assujetti
+un bout de la corde de façon à le croire
+solidement fixé au roc, nous attachâmes une
+pierre à l'autre extrémité, et nous la fîmes
+glisser jusqu'au sol, qui se trouvait à environ
+cinquante pieds au-dessous. J'étais plus jeune
+et plus agile que mon compagnon, et comme
+dans mon enfance j'avais servi sur un navire,
+cette façon de man&oelig;uvrer m'était plus familière.
+Je réclamai à demi-voix le droit de descendre
+le premier afin de pouvoir, une fois en bas,
+maintenir le câble et faciliter la descente de mon
+ami. J'arrivai sain et sauf au fond du gouffre,
+et l'ingénieur commença à descendre à son tour.
+Mais il n'avait pas parcouru dix pieds, que les
+n&oelig;uds, que nous avions crus si solides, cédèrent;
+ou plutôt le roc lui-même nous trahit et
+s'écroula sous le poids; mon malheureux ami
+fut précipité sur le sol et tomba à mes pieds,
+entraînant dans sa chute des fragments de
+rocher, dont l'un, heureusement assez petit,
+me frappa et me fît perdre connaissances. Quand
+je repris mes sens, je vis que mon compagnon
+n'était plus qu'une masse inerte et entièrement
+privée de vie. Au moment où je me
+penchais sur son cadavre, plein d'affliction et
+d'horreur j'entendis tout près de moi un son
+étrange tenant à la fois du hennissement et du
+sifflement; en me tournant d'instinct vers l'endroit
+d'où partait le bruit, je vis sortir d'une
+sombre fissure du rocher une tête énorme et
+terrible, les mâchoires ouvertes, et me regardant
+avec des yeux farouches, des yeux de
+spectre affamé: c'était la tête d'un monstrueux
+reptile, ressemblant au crocodile ou à l'alligator,
+mais beaucoup plus grand que toutes les
+créatures de ce genre que j'avais vues dans
+mes nombreux voyages. D'un bond je fus debout
+et me mis à fuir de toutes mes forces en descendant
+la vallée. Je m'arrêtai enfin, honteux
+de ma frayeur et de ma fuite et revins vers
+l'endroit où j'avais laissé le corps de mon ami.
+Il avait disparu; sans doute le monstre l'avait
+déjà entraîné dans son antre et dévoré. La
+corde et les grappins étaient encore à l'endroit
+où ils étaient tombés, mais ils ne me donnaient
+aucune chance de retour: comment les rattacher
+en haut du rocher? Les parois étaient trop
+lisses et trop abruptes pour qu'un homme y pût
+grimper. J'étais seul dans ce monde étrange,
+dans les entrailles de la terre.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="III" id="III"></a>III.</h2>
+
+
+<p>Lentement et avec précaution je m'en allai
+solitaire le long de la route éclairée par les
+lampes, vers le bâtiment que j'ai décrit. La
+route elle-même ressemblait aux grands passages
+des Alpes, traversant des montagnes rocheuses
+dont celle par laquelle j'étais descendu
+formait un chaînon. À ma gauche et bien au-dessous
+de moi, s'étendait une grande vallée,
+qui offrait à mes yeux étonnés des indices évidents
+de travail et de culture. Il y avait des
+champs couverts d'une végétation étrange, qui
+ne ressemblait en rien à ce que j'avais vu sur
+la terre; la couleur n'en était pas verte, mais
+plutôt d'un gris de plomb terne, ou d'un rouge
+doré.</p>
+
+<p>Il y avait des lacs et des ruisseaux qui semblaient
+enfermés dans des rives artificielles; les
+uns étaient pleins d'eau claire, les autres brillaient
+comme des étangs de naphte. À ma
+droite, des ravins et des défilés s'ouvraient
+dans les rochers; ils étaient coupés de passages,
+évidemment dus au travail et bordés
+d'arbres ressemblant pour la plupart à des fougères
+gigantesques, au feuillage d'une délicatesse
+exquise et pareil à des plumes; leur tronc
+ressemblait à celui du palmier. D'autres avaient
+l'air de cannes à sucre, mais plus grands et
+portant de longues grappes de fleurs. D'autres
+encore avaient l'aspect d'énormes champignons,
+avec des troncs gros et courts, soutenant un
+large dôme, d'où pendaient ou s'élançaient de
+longues branches minces. Par devant, par derrière,
+à côté de moi, aussi loin que l'&oelig;il pouvait
+atteindre, tout étincelait de lampes innombrables.
+Ce monde sans soleil était aussi brillant
+et aussi chaud qu'un paysage italien à midi,
+mais l'air était moins lourd et la chaleur plus
+douce. Les habitations n'y manquaient pas. Je
+pouvais distinguer à une certaine distance, soit
+sur le bord d'un lac ou d'un ruisseau, soit sur la
+pente des collines, nichés au milieu des arbres,
+des bâtiments qui devaient assurément être la
+demeure d'êtres humains. Je pouvais même
+apercevoir, quoique très loin, des formes qui
+paraissaient être des formes humaines s'agitant
+dans ce paysage. Au moment où je m'arrêtais
+pour regarder tout cela, je vis à ma
+droite, glissant rapidement dans l'air, une sorte
+de petit bateau, poussé par des voiles ayant la
+forme d'ailes. Il passa et bientôt disparut derrière
+les ombres d'une forêt. Au-dessus de moi
+il n'y avait pas de ciel, mais la voûte d'une
+grotte. Cette voûte s'élevait de plus en plus à
+mesure que le passage s'élargissait, elle finissait
+par devenir invisible au-dessus d'une atmosphère
+de nuages qui la séparait du sol.</p>
+
+<p>En continuant ma route, je tressaillis tout à
+coup: d'un buisson qui ressemblait à un énorme
+amas d'herbes marines, mêlé d'espèces de fougères
+et de plantes à larges feuilles, comme
+l'aloès ou le cactus, s'élança un bizarre animal
+de la taille et à peu près de la forme d'un
+daim. Mais, comme après avoir bondi à quelques
+pas il se retourna pour me regarder attentivement,
+je m'aperçus qu'il ne ressemblait à
+aucune espèce de daim connue maintenant sur
+la terre, mais il me rappela aussitôt un modèle
+en plâtre, que j'avais vu dans un muséum, d'une
+variété de l'élan qu'on dit avoir existé avant le
+déluge. L'animal ne paraissait nullement farouche,
+car après m'avoir examiné un moment, il
+commença à paître sans trouble et sans crainte
+ce singulier herbage.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IV" id="IV"></a>IV.</h2>
+
+
+<p>Je me trouvais alors tout à fait en vue du
+bâtiment. Oui, il avait bien été élevé par des
+mains humaines et creusé en partie dans un
+grand rocher. J'aurais supposé au premier
+coup d'&oelig;il qu'il appartenait à la première période
+de l'architecture égyptienne. La façade
+était ornée de grosses colonnes, s'élevant sur
+des plinthes massives et surmontées de chapiteaux
+que je trouvai, en les examinant de plus
+près, plus ornés et plus gracieux que ne le comporte
+l'architecture égyptienne. De même que
+le chapiteau corinthien imite dans ses ornements
+la feuille d'acanthe, le chapiteau de ces
+colonnes imitait le feuillage de la végétation
+qui les entourait, comme des feuilles d'aloès ou
+des feuilles de fougères. À ce moment sortit du
+bâtiment un être.... humain; était-ce bien un
+être humain? Debout sur la grande route, il
+regarda autour de lui, me vit et s'approcha. Il
+vint à quelques mètres de moi; sa vue, sa présence,
+me remplirent d'une terreur et d'un
+respect indescriptibles, et me clouèrent au sol.
+Il me rappelait les génies symboliques ou démons
+qu'on trouve sur les vases étrusques, ou
+que les peuples orientaux peignent sur leurs
+sépulcres: images qui ont les traits de la race
+humaine et qui appartiennent cependant à une
+autre race. Il était grand, non pas gigantesque,
+mais aussi grand qu'un homme peut l'être sans
+atteindre la taille des géants.</p>
+
+<p>Son principal vêtement me parut consister en
+deux grandes ailes, croisées sur la poitrine et tombant
+jusqu'aux genoux; le reste de son costume se
+composait d'une tunique et d'un pantalon d'une
+étoffe fibreuse et mince. Il portait sur la tête
+une sorte de tiare, parée de pierres précieuses,
+et tenait à la main droite une mince baguette
+d'un métal brillant, comme de l'acier poli. Mais
+c'était son visage qui me remplissait d'une terreur
+respectueuse. C'était bien le visage d'un
+homme, mais d'un type distinct de celui des races
+qui existent aujourd'hui sur la terre. Ce dont il se
+rapprochait le plus par les contours et l'expression,
+ce sont les sphinx sculptés, dont le visage
+est si régulier dans sa beauté calme, intelligente,
+mystérieuse. Son teint était d'une couleur particulière,
+plus rapproché de celui de la race
+rouge que d'aucune autre variété de notre espèce;
+il y avait cependant quelques différences:
+le ton en était plus doux et plus riche, les yeux
+étaient noirs, grands, profonds, brillants, et les
+sourcils dessinés presque en demi-cercle. Il n'avait
+point de barbe, mais je ne sais quoi dans
+tout son aspect, malgré le calme de l'expression
+et la beauté des traits, éveillait en moi cet instinct
+de péril que fait naître la vue d'un tigre ou d'un
+serpent. Je sentais que cette image humaine
+était douée de forces hostiles à l'homme. À mesure
+qu'il s'approchait, un frisson glacial me saisit,
+je tombai à genoux et couvris mon visage
+de mes deux mains.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="V" id="V"></a>V.</h2>
+
+
+<p>Une voix s'adressa à moi, d'un ton doux et
+musical, dans une langue dont je ne compris pas
+un mot; cela servit pourtant à dissiper mes
+craintes. Je découvris mon visage et je regardai.
+L'étranger (j'ai de la peine à me décider à l'appeler
+un homme) m'examinait d'un regard qui
+semblait pénétrer jusqu'au fond de mon c&oelig;ur.
+Il plaça alors sa main gauche sur mon front, et
+me toucha légèrement l'épaule avec la baguette
+qu'il tenait dans la main droite. L'effet de ce
+double contact fut magique. Ma terreur première
+fit place à une sensation de plaisir, de joie, de confiance
+en moi-même et en celui qui se trouvait
+devant moi. Je me levai et parlai dans ma propre
+langue. Il m'écouta avec une visible attention,
+mais ses regards dénotaient une légère surprise;
+il secoua la tête, comme pour me dire qu'il ne
+comprenait pas. Il me prit alors par la main et
+me conduisit en silence vers l'édifice. La porte
+était ouverte ou plutôt il n'y avait même pas de
+porte. Nous entrâmes dans une salle immense,
+des lampes y brillaient pareilles à celles de l'extérieur,
+mais elles répandaient ici une odeur balsamique.
+Le sol était pavé d'une mosaïque de
+grands blocs de métaux précieux et couvert en
+partie d'une espèce de natte. Une musique douce
+ondulait autour et au-dessus de nous; on eût dit
+qu'elle venait d'instruments invisibles et qu'elle
+appartenait naturellement à ce lieu, comme le
+murmure des eaux à un paysage montagneux,
+ou le chant des oiseaux aux bosquets que pare
+le printemps.</p>
+
+<p>Une figure, plus simplement habillée que celle
+de mon guide, mais dans le même genre, était
+debout, immobile près du seuil. Mon guide la
+toucha deux fois avec sa baguette, et elle se mit
+aussitôt en mouvement glissant rapidement et
+sans bruit et effleurant le sol. En la regardant
+avec attention je vis que ce n'était pas une
+forme vivante, mais un automate. Deux minutes
+environ après qu'il eut disparu à l'autre bout de
+la salle, par une ouverture sans porte, à demi
+cachée par des rideaux, s'avança par le même
+chemin un jeune garçon d'environ douze ans,
+dont les traits ressemblaient tant à ceux de mon
+guide, que je jugeai sans hésiter que c'était le
+père et le fils. À ma vue, l'enfant poussa un cri
+et leva une baguette pareille à celle de mon
+guide, comme pour me menacer; mais, sur un
+mot de son père, il la laissa retomber. Ils s'entretinrent
+alors un instant et, tout en parlant,
+m'examinaient. L'enfant toucha mes vêtements
+et me caressa le visage avec une curiosité évidente,
+en faisant entendre un son analogue au
+rire, mais avec une hilarité plus contenue que
+celle qu'exprime notre rire. Tout à coup la voûte
+de la chambre s'ouvrit et il en descendit une
+plate-forme qui me sembla construite sur le
+même principe que les ascenseurs dont on se
+sert dans les hôtels et dans les entrepôts pour
+monter d'un étage à l'autre.</p>
+
+<p>L'étranger plaça l'enfant et lui-même sur la
+plate-forme et me fit signe de l'imiter; ce que je
+fis. Nous montâmes rapidement et sûrement, et
+nous nous arrêtâmes au milieu d'un corridor
+garni de portes à droite et à gauche.</p>
+
+<p>Par une de ces portes, je fus conduit dans une
+chambre meublée avec une splendeur orientale;
+les murs étaient couverts d'une mosaïque de
+métaux et de pierres précieuses non taillées, les
+coussins et les divans abondaient; des ouvertures
+pareilles à des fenêtres, mais sans vitres, s'ouvraient
+jusqu'au plancher; en passant devant ces
+ouvertures, je vis qu'elles conduisaient à de larges
+balcons, qui dominaient le paysage illuminé.
+Dans des cages suspendues au plafond il y avait
+des oiseaux d'une forme étrange et au brillant
+plumage, qui se mirent à chanter en ch&oelig;ur; leur
+voix rappelait celle de nos bouvreuils. Des cassolettes
+d'or richement sculptées remplissaient
+l'air d'un parfum délicieux. Plusieurs automates,
+semblables à celui que j'avais vu, se tenaient
+immobiles et muets contre les murs. L'étranger
+me fit placer avec lui sur un divan et m'adressa
+de nouveau la parole; je lui répondis encore,
+mais sans arriver à le comprendre ou à me faire
+comprendre.</p>
+
+<p>Je commençais alors à ressentir plus vivement
+que je ne l'avais fait d'abord l'effet du coup que
+m'avait porté l'éclat du rocher tombé sur moi.</p>
+
+<p>Une sensation de faiblesse, accompagnée de
+douleurs aiguës et lancinantes dans la tête et
+dans le cou, s'empara de moi. Je tombai à la
+renverse sur mon siège, essayant en vain d'étouffer
+un gémissement. À ce moment, l'enfant,
+qui avait semblé me regarder avec déplaisir ou
+avec défiance, s'agenouilla à côté de moi pour
+me soutenir; il prit une de mes mains entre les
+siennes, approcha ses lèvres de mon front, en
+soufflant doucement. En un instant, la douleur
+cessa; un calme languissant et délicieux s'empara
+de moi; je m'endormis.</p>
+
+<p>Je ne sais pas combien de temps je restai ainsi,
+mais quand je m'éveillai, j'étais parfaitement rétabli.
+En ouvrant les yeux j'aperçus un groupe de
+formes silencieuses, assises autour de moi avec la
+gravité et la quiétude des Orientaux; toutes ressemblaient
+plus ou moins à mon guide; les mêmes
+ailes ployées, les mêmes vêtements, les mêmes
+visages de sphinx, avec les mêmes yeux noirs
+et le teint rouge; par-dessus tout le même type,
+race presque semblable à l'homme, mais plus
+grande, plus forte, d'un aspect plus imposant,
+et inspirant le même sentiment indéfinissable de
+terreur. Cependant leurs physionomies étaient
+douces et calmes, et même affectueuses dans leur
+expression. Chose étrange! il me semblait que
+c'était dans ce calme même et dans ce même air
+de bonté que résidait le secret de la terreur qu'ils
+inspiraient. Leurs visages ne présentaient pas
+plus ces rides et ces ombres que le souci, le chagrin,
+les passions et le péché impriment sur la
+face des hommes, que le visage des dieux de
+marbre de l'antiquité, ou qu'aux yeux du chrétien
+en deuil n'en montre le front paisible des
+morts.</p>
+
+<p>Je sentis sur mon épaule la chaleur d'une
+main; c'était celle de l'enfant. Il y avait dans
+ses yeux une sorte de pitié, de tendresse, comme
+celle qu'on peut ressentir à la vue d'un oiseau ou
+d'un papillon blessés. Je me détournai à ce contact....
+j'évitai ces yeux. Je sentais vaguement
+que, s'il l'avait voulu, l'enfant aurait pu me tuer
+aussi aisément qu'un homme tue une mouche ou
+un papillon. L'enfant parut peiné de ma répugnance;
+il me quitta et alla se placer près d'une
+fenêtre. Les autres continuèrent à parler à voix
+basse et, à leurs regards, je pus m'apercevoir que
+j'étais l'objet de leur conversation. L'un d'eux,
+entre autres, semblait proposer avec insistance
+quelque chose sur mon compte à celui que
+j'avais d'abord rencontré et, par ses gestes, celui-ci
+semblait près d'acquiescer, quand l'enfant
+quitta tout à coup son poste près de la fenêtre,
+se plaça entre moi et les autres, comme pour
+me protéger, et parla rapidement et avec animation.
+Par une sorte d'intuition et d'instinct,
+je sentis que l'enfant que j'avais d'abord craint
+plaidait en ma faveur. Avant qu'il eût fini, un
+autre étranger entra dans la chambre. Il me
+parut plus âgé que les autres, mais non pas
+vieux; sa physionomie, moins calme et moins sereine
+que celle des autres, quoique les traits fussent
+aussi réguliers, me semblait plus rapprochée
+de celle de ma propre race. Il écouta tranquillement
+ce qui lui fut dit, d'abord par mon
+guide, ensuite par deux autres, et enfin par l'enfant;
+puis il se tourna et s'adressa à moi, non
+par des paroles, mais par des signes et des
+gestes. Je crus le comprendre, et je ne me
+trompai pas. Il me demandait d'où je venais.
+J'étendis le bras et montrai la route que j'avais
+suivie; tout à coup une idée me vint. Je tirai
+mon portefeuille et esquissai sur une des pages
+blanches un dessin grossier de la corniche de
+rocher, de la corde et de ma propre descente;
+puis je dessinai au-dessous le fond du gouffre, la
+tête du reptile, et la forme inanimée de mon ami.
+Je donnai cet hiéroglyphe primitif à celui qui
+m'interrogeait; après l'avoir examiné gravement,
+il le donna à son plus proche voisin, et mon esquisse
+fit ainsi le tour du groupe. L'être que
+j'avais d'abord rencontré dit alors quelques
+mots, l'enfant s'approcha et regarda mon dessin,
+fit un signe de tête, comme pour dire qu'il en
+comprenait le sens et, retournant à la fenêtre,
+il étendit ses ailes, les secoua une ou deux fois,
+et se lança dans l'espace. Je bondis dans un mouvement
+de surprise et courus à la fenêtre. L'enfant
+était déjà dans l'air, supporté par ses ailes
+qu'il n'agitait pas, comme font les oiseaux; elles
+étaient élevées au-dessus de sa tête et semblaient
+le soutenir sans aucun effort de sa part. Son vol
+me paraissait aussi rapide que celui d'un aigle;
+je remarquai qu'il se dirigeait vers le roc d'où
+j'étais descendu et dont les contours se distinguaient
+dans la brillante atmosphère. Au bout
+de peu de minutes, il était de retour, entrant par
+l'ouverture d'où il était parti et jetant sur le
+sol la corde et les grappins que j'avais abandonnés
+dans ma descente. Quelques mois furent
+échangés à voix basse; un des êtres présents toucha
+un automate qui se mit aussitôt en mouvement
+et glissa hors de la chambre; alors le dernier
+venu, qui s'était adressé à moi par gestes,
+se leva, me prit par la main, et me conduisit dans
+le couloir. La plate-forme sur laquelle j'étais
+monté nous attendait; nous nous y plaçâmes et
+nous descendîmes dans la première salle où
+j'étais entré. Mon nouveau compagnon, me tenant
+toujours par la main, me conduisit dans une
+rue (si je puis l'appeler ainsi) qui s'étendait au
+delà de l'édifice, avec des bâtiments des deux
+côtés, séparés les uns des autres par des jardins
+tout brillants d'une végétation richement colorée
+et de fleurs étranges. Au milieu de ces jardins,
+que divisaient des murs peu élevés, ou sur la
+route, un grand nombre d'autres êtres, semblables
+à ceux que j'avais déjà vus, se promenaient
+gravement. Quelques-uns des passants, dès
+qu'ils me virent, s'approchèrent de mon guide;
+et leurs voix, leurs gestes, leurs regards prouvaient
+qu'ils lui adressaient des questions sur
+mon compte. En peu d'instants une véritable
+foule nous entourait, m'examinant avec un vif
+intérêt comme si j'étais quelque rare animal sauvage.
+Même en satisfaisant leur curiosité, ils
+conservaient un maintien grave et courtois; et
+sur quelques mots de mon guide, qui semblait
+prier qu'on nous laissât libres, ils se retirèrent
+avec une majestueuse inclination de tête et reprirent
+leur route avec une tranquille indifférence.
+Au milieu de cette rue nous nous arrêtâmes
+devant un bâtiment qui différait de ceux
+que nous avions rencontrés jusque-là, en ce qu'il
+formait trois côtés d'une cour, aux angles de
+laquelle s'élevaient de hautes tours pyramidales;
+dans l'espace ouvert se trouvait une fontaine
+circulaire de dimensions colossales, lançant
+une gerbe éblouissante d'un liquide qui me
+parut être du feu. Nous entrâmes dans ce bâtiment
+par une ouverture sans porte, et nous
+nous trouvâmes dans une salle immense où il y
+avait plusieurs groupes d'enfants, tous employés,
+me sembla-t-il, à divers travaux, comme dans une
+grande manufacture. Dans le mur, une énorme
+machine était en mouvement avec ses roues et
+ses cylindres; elle ressemblait à nos machines
+à vapeur, si ce n'est qu'elle était ornée de
+pierres précieuses et de métaux et qu'elle paraissait
+émettre une pâle atmosphère phosphorescente
+de lumière changeante. Beaucoup de
+ces enfants travaillaient à quelque besogne mystérieuse
+près de cette machine, les autres étaient
+assis devant des tables. Je ne pus rester assez
+longtemps pour examiner la nature de leurs
+travaux. On n'entendait pas une voix; pas un
+des jeunes visages ne se tourna vers nous. Ils
+étaient tous aussi tranquilles et aussi indifférents
+que pourraient l'être des spectres au milieu
+desquels passeraient inaperçues des formes
+vivantes.</p>
+
+<p>En quittant cette salle, mon compagnon me
+conduisit dans une galerie garnie de panneaux
+richement peints; les couleurs étaient mélangées
+d'or d'une façon barbare, comme les peintures
+de Louis Cranach. Les sujets de ces tableaux
+me parurent rappeler les événements
+historiques de la race au milieu de laquelle je
+me trouvais. Dans tous il y avait des personnages,
+dont la plupart étaient semblables à
+ceux que j'avais déjà vus, mais non pas tous
+habillés de la même façon, ni tous pourvus
+d'ailes. Il y avait aussi des effigies de divers
+animaux et d'oiseaux qui m'étaient complètement
+inconnus; l'arrière-plan de ces tableaux
+représentait des paysages ou des édifices. Autant
+que me permettait d'en juger ma connaissance
+imparfaite de l'art de la peinture, ces
+tableaux me paraissaient d'un dessin très exact
+et d'un très riche coloris; mais les détails n'en
+étaient pas distribués d'après les règles de composition
+adoptées par nos artistes: on peut dire
+qu'ils manquaient d'unité; de sorte que l'effet
+était vague, confus, embarrassant; on eût dit
+les fragments hétérogènes d'un rêve d'artiste.</p>
+
+<p>Nous entrâmes alors dans une chambre de
+dimension moyenne, dans laquelle était assemblée,
+comme je l'appris plus tard, la famille de
+mon guide; tous étaient assis autour d'une table
+garnie comme pour le repas. Les formes qui y
+étaient groupées étaient la femme de mon guide,
+sa fille et ses deux fils. Je reconnus aussitôt
+la différence entre les deux sexes, bien que
+les deux femmes fussent plus grandes et plus
+fortes que les hommes, et leurs physionomies,
+peut-être encore plus symétriques de lignes et
+de contours, n'avaient ni la douceur, ni la timidité
+d'expression qui donne tant de charmes à
+la physionomie des femmes qu'on voit là-haut
+sur la terre. La femme n'avait pas d'ailes, la
+fille avait des ailes plus longues que celle des
+hommes.</p>
+
+<p>Mon guide prononça quelques mots, et toutes
+les personnes assises se levèrent et, avec cette
+douceur particulière de regards et de manières
+que j'avais déjà remarquée et qui est vraiment
+l'attribut commun de cette race formidable,
+elles me saluèrent à leur façon, c'est-à-dire en
+posant légèrement la main droite sur la tête et
+en prononçant un monosyllabe sifflant et doux:&mdash;Si....
+Si, qui équivaut à:&mdash;Soyez le bienvenu.</p>
+
+<p>La maîtresse de la maison me fit asseoir alors
+auprès d'elle et remplit une assiette d'or placée
+devant moi des mets contenus dans un plat.</p>
+
+<p>Pendant que je mangeais (et quoique les mets
+me fussent étrangers, je m'étonnais encore plus
+de leur délicatesse que de leur saveur nouvelle
+pour moi), mes compagnons causaient
+tranquillement et, autant que je pouvais le deviner,
+en évitant par politesse toute allusion directe
+à ma personne, ainsi que tout examen importun
+de mon extérieur. Cependant j'étais
+la première créature qu'ils eussent encore
+vue qui appartînt à notre variété terrestre de
+l'espèce humaine, et ils me regardaient, par
+conséquent, comme un phénomène curieux et
+anormal. Mais toute grossièreté est inconnue à
+ce peuple, et l'on enseigne aux plus jeunes enfants
+à mépriser toute démonstration véhémente
+d'émotion. Quand le repas fut terminé, mon
+guide me prit de nouveau par la main et, rentrant
+dans la galerie, il toucha une plaque métallique
+couverte de caractères bizarres et que je
+pensai avec raison devoir être du genre de nos
+télégraphes électriques. Une plate-forme descendit,
+mais cette fois elle remonta beaucoup plus
+haut que dans le premier édifice où j'étais entré,
+et nous nous trouvâmes dans une chambre de
+dimension médiocre et dont le caractère général
+se rapprochait de celui qui est familier aux habitants
+du monde supérieur. Contre le mur
+étaient placés des rayons qui me parurent contenir
+des livres, et je ne me trompais pas: beaucoup
+d'entre eux étaient petits comme nos in-12
+diamant, ils étaient faits comme nos livres et
+reliés dans de jolies plaques de métal. Çà et là
+étaient dispersées des pièces curieuses de mécanique;
+des modèles sans doute, comme on peut
+en voir dans le cabinet de quelque mécanicien
+de profession. Quatre automates (ces pièces de
+mécanique remplacent chez ce peuple nos domestiques)
+étaient immobiles comme des fantômes
+aux quatre angles de la chambre. Dans
+un enfoncement se trouvait une couche basse,
+un lit garni de coussins. Une fenêtre, dont les rideaux,
+faits d'une sorte de tissu, étaient tirés de
+côté, ouvrait sur un grand balcon. Mon hôte
+s'avança sur ce balcon; je l'y suivis. Nous étions
+à l'étage le plus élevé d'une des pyramides angulaires;
+le coup d'&oelig;il était d'une beauté solennelle
+et sauvage impossible à décrire. Les vastes
+chaînes de rochers abrupts qui formaient l'arrière-plan,
+les vallées intermédiaires avec leurs
+mystérieux herbages multicolores, l'éclat des
+eaux, dont beaucoup ressemblaient à des ruisseaux
+de flammes rosées, la clarté sereine répandue
+sur cet ensemble par des myriades de
+lampes, tout cela formait un spectacle dont
+aucune parole ne peut rendre l'effet; il était
+splendide dans sa sombre majesté, terrible et
+pourtant délicieux.</p>
+
+<p>Mais mon attention fut bientôt distraite de ce
+paysage souterrain. Tout à coup s'éleva, comme
+venant de la rue au-dessous de nous, le fracas
+d'une joyeuse musique; puis une forme ailée s'élança
+dans les airs; une autre se mit à sa poursuite,
+puis une autre, puis une autre, jusqu'à ce
+qu'elles formassent une foule épaisse et innombrable.
+Mais comment décrire la grâce fantastique
+de ces formes dans leurs mouvements onduleux?
+Elles paraissaient se livrer à une sorte
+de jeu ou d'amusement, tantôt se formant en escadrons
+opposés, tantôt se dispersant; puis
+chaque groupe se mettait à la suite de l'autre,
+montant, descendant, se croisant, se séparant;
+et tout cela en suivant la mesure de la musique
+qu'on entendait en bas: on eût dit la danse des
+Péris de la fable.</p>
+
+<p>Je regardai mon hôte d'un air de fiévreux
+étonnement. Je m'aventurai à poser ma main
+sur les grandes ailes croisées sur sa poitrine et,
+en le faisant, je sentis passer en moi un léger choc
+électrique. Je me reculai avec terreur; mon hôte
+sourit, et, comme pour satisfaire poliment ma
+curiosité, il étendit lentement ses ailes. Je remarquai
+que ses vêtements se gonflaient à proportion,
+comme une vessie qu'on remplit d'air.
+Les bras parurent se glisser dans les ailes et,
+au bout d'un instant, il se lança dans l'atmosphère
+lumineuse et se mit à planer, immobile,
+les ailes étendues comme un aigle qui se baigne
+dans les rayons du soleil. Puis il plongea, avec
+la même rapidité qu'un aigle, dans un des
+groupes inférieurs, volant au milieu des autres
+et remontant avec la même rapidité. Là-dessus
+trois formes, dans l'une desquelles je crus reconnaître
+celle de la fille de mon hôte, se détachèrent
+du groupe et le suivirent, comme les oiseaux
+se poursuivent en jouant dans les airs. Mes
+yeux, éblouis par la lumière et par les mouvements
+de la foule, cessèrent de distinguer les
+évolutions de ces joueurs ailés, jusqu'au moment
+où mon hôte se sépara de la multitude et
+vint se poser à côté de moi.</p>
+
+<p>L'étrangeté de tout ce que j'avais vu commençait
+à agir sur mes sens; mon esprit même
+commençait à s'égarer. Quoique peu porté à la
+superstition, quoique je n'eusse pas cru jusqu'alors
+que l'homme pût entrer en communication
+matérielle avec les démons, je fus saisi de
+cette terreur et de cette agitation violente qui
+persuadaient dans le moyen âge au voyageur
+solitaire qu'il assistait à un sabbat de diables et
+de sorcières. Je me souviens vaguement que
+j'essayai, par des gestes véhéments, des formules
+d'exorcisme et des mots incohérents, prononcés
+à haute voix, de repousser mon hôte complaisant
+et poli; je me souviens de ses doux efforts
+pour me calmer et m'apaiser, de la sagacité avec
+laquelle il devina que ma terreur et ma surprise
+venaient de la différence de forme et de mouvement
+entre nous; différence que le déploiement
+de ses ailes avait rendue plus visible; de l'aimable
+sourire avec lequel il chercha à dissiper mes
+alarmes en laissant tomber ses ailes sur le sol,
+pour me montrer que ce n'était qu'une invention
+mécanique. Cette soudaine transformation ne fit
+qu'augmenter mon effroi, et comme l'extrême
+terreur se fait souvent jour par l'extrême témérité,
+je lui sautai à la gorge comme une bête
+sauvage. En un instant je fus jeté à terre comme
+par une commotion électrique, et les dernières
+images qui flottent devant mon souvenir, avant
+que je ne perdisse tout à fait connaissance,
+furent la forme de mon hôte agenouillé près de
+moi, une main appuyée sur mon front, et la belle
+figure calme de sa fille, avec ses grands yeux
+profonds, insondables, fixés attentivement sur
+les miens.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VI" id="VI"></a>VI.</h2>
+
+
+<p>Je demeurai dans cet état inconscient pendant
+plusieurs jours, et même pendant plusieurs
+semaines, selon notre manière de mesurer le
+temps. Quand je revins à moi, j'étais dans une
+chambre étrange, mon hôte et toute sa famille
+étaient réunis autour de moi et, à mon extrême
+étonnement, la fille de mon hôte m'adressa la
+parole dans ma langue maternelle, avec un léger
+accent étranger.</p>
+
+<p>&mdash;Comment vous trouvez-vous?&mdash;me
+demanda-t-elle.</p>
+
+<p>Je fus quelques minutes avant de pouvoir surmonter
+ma surprise et dire:&mdash;</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez ma langue?.... Comment?....
+Qui êtes-vous?....</p>
+
+<p>Mon hôte sourit et fit signe à l'un de ses fils
+qui prit alors sur la table un certain nombre de
+feuilles minces de métal sur lesquelles étaient
+tracés différents dessins: une maison, un arbre,
+un oiseau, un homme, etc.</p>
+
+<p>Dans ces dessins, je reconnus ma manière.
+Sous chaque figure était écrit son nom dans ma
+langue et de ma main; et au-dessous, dans une
+autre écriture, un mot que je ne pouvais pas
+lire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ainsi que nous avons commencé,&mdash;me
+dit mon hôte,&mdash;et ma fille Zee, qui appartient
+au Collège des Sages, a été votre professeur
+et le nôtre.</p>
+
+<p>Zee plaça alors devant moi d'autres feuilles sur
+lesquelles étaient écrits de ma main, d'abord des
+mots, puis des phrases. Sous chaque mot et
+chaque phrase se trouvaient des caractères
+étranges tracés par une autre main. Je compris
+peu à peu, en rassemblant mes idées, qu'on
+avait ainsi créé un grossier dictionnaire. L'avait-on
+fait pendant que je dormais?</p>
+
+<p>&mdash;En voilà assez,&mdash;dit Zee d'un ton d'autorité.&mdash;Reposez-vous
+et mangez.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VII" id="VII"></a>VII.</h2>
+
+
+<p>On m'assigna une chambre dans ce vaste édifice.
+Elle était meublée d'une façon charmante
+et fantastique, mais sans cette magnificence de
+pierres et de métaux précieux, qui ornait les appartements
+plus publics. Les murs étaient tendus
+de nattes diverses, faites avec les tiges et les
+fibres des plantes, et le parquet était couvert
+de la même façon.</p>
+
+<p>Le lit n'avait pas de rideaux. Ses supports en
+fer reposaient sur des boules de cristal. Les couvertures
+étaient d'une matière fine et blanche,
+qui ressemblait au coton. Plusieurs tablettes
+portaient des livres. Un enfoncement, fermé par
+des rideaux, communiquait avec une volière remplie
+d'oiseaux chanteurs, dans lesquels je ne reconnus
+pas une seule des espèces que j'avais
+vues sur la terre, si ce n'est une jolie espèce de
+tourterelles, différant cependant des nôtres en
+ce qu'elle avait sur la tête une huppe de plumes
+bleuâtres. On avait appris à tous ces oiseaux à
+chanter des airs réguliers, et ils dépassaient de
+beaucoup nos bouvreuils savants, qui ne peuvent
+guère aller au delà de deux morceaux et ne
+peuvent pas, je crois, chanter en partie. On aurait
+pu se croire à l'Opéra quand on écoutait les
+concerts de cette volière. C'étaient des duos, des
+trios, des quatuors et des ch&oelig;urs, tous notés et
+arrangés comme dans nos morceaux de musique.
+Si je voulais faire taire les oiseaux, je n'avais qu'à
+tirer un rideau sur la volière, et leur chant cessait
+dès qu'ils se trouvaient dans l'obscurité. Une
+autre ouverture servait de fenêtre, sans vitre,
+mais si l'on touchait un ressort, un volet s'élevait
+du plancher; il était formé d'une substance
+moins transparente que le verre, assez cependant
+pour laisser passer le regard. À cette
+fenêtre était attaché un balcon, ou plutôt un
+jardin suspendu, où se trouvaient des plantes gracieuses
+et des fleurs brillantes. L'appartement
+et ses dépendances avaient donc un caractère
+étrange dans ses détails, et pourtant dans son ensemble
+il rappelait les habitudes de notre luxe
+moderne; il eût excité l'admiration si on l'avait
+trouvé attaché à la demeure d'une duchesse anglaise
+ou au cabinet de travail d'un auteur français
+à la mode. Avant mon arrivée, c'était la chambre
+de Zee; elle me l'avait gracieusement cédée.</p>
+
+<p>Quelques heures après le réveil dont j'ai parlé
+dans le chapitre précédent, j'étais étendu seul
+sur ma couche, essayant de fixer mes pensées et
+mes conjectures sur la nature du peuple au milieu
+duquel je me trouvais, lorsque mon hôte et
+sa fille Zee entrèrent dans ma chambre. Mon
+hôte, parlant toujours ma langue, me demanda,
+avec beaucoup de politesse, s'il me serait agréable
+de causer ou si je préférais rester seul. Je répondis
+que je serais très honoré et très charmé
+de cette occasion d'exprimer ma gratitude pour
+l'hospitalité et les politesses dont on me comblait
+dans un pays où j'étais étranger, et d'en
+apprendre assez sur les m&oelig;urs et les coutumes
+pour ne pas risquer d'offenser mes hôtes par
+mon ignorance.</p>
+
+<p>En parlant, je m'étais naturellement levé;
+mais Zee, à ma grande confusion, m'ordonna
+gracieusement de me recoucher, et il y avait
+dans sa voix et dans ses yeux, quelque doux qu'ils
+fussent d'ailleurs, quelque chose qui me força
+d'obéir. Elle s'assit alors sans façon au pied de
+mon lit, tandis que son père prenait place sur un
+divan à quelques pas de nous.</p>
+
+<p>&mdash;Mais de quelle partie du monde venez-vous
+donc?&mdash;me demanda mon hôte,&mdash;que nous
+nous semblons réciproquement si étranges? J'ai
+vu des spécimens de presque toutes les races qui
+diffèrent de la nôtre, à l'exception des sauvages
+primitifs qui habitent les portions les plus désolées
+et les plus éloignées de notre monde, ne
+connaissant d'autre lumière que celle des feux
+volcaniques et se contentant d'errer à tâtons
+dans l'obscurité, comme font beaucoup d'êtres
+qui rampent, qui se traînent, ou même qui
+volent. Mais, à coup sûr, vous ne pouvez faire
+partie d'une de ces tribus barbares, et, d'un
+autre côté, vous ne paraissez appartenir à aucun
+peuple civilisé.</p>
+
+<p>Je me sentis quelque peu piqué de cette dernière
+observation et je répondis que j'avais l'honneur
+d'appartenir à une des nations les plus civilisées
+de la terre; et que, quant à la lumière,
+tout en admirant le génie et la magnificence avec
+lesquels mon hôte et ses concitoyens avaient
+réussi à illuminer leurs régions impénétrables
+au soleil, je ne pouvais cependant comprendre
+qu'après avoir vu les globes célestes, on pût
+comparer à leur éclat les lumières artificielles
+inventées pour les besoins des hommes. Mais
+mon hôte disait qu'il avait vu des spécimens de
+la plupart des races différentes de la sienne, à
+l'exception des malheureux barbares dont il m'avait
+parlé. Était-il donc possible qu'il ne fût jamais
+venu à la surface de la terre, ou ne parlait-il
+que de races enfouies dans les entrailles du
+globe?</p>
+
+<p>Mon hôte garda quelque temps le silence; sa
+physionomie montrait un degré de surprise que
+les gens de cette race manifestent rarement
+dans les circonstances même les plus extraordinaires.
+Mais Zee montra plus de sagacité.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois bien, mon père,&mdash;s'écria-t-elle,&mdash;qu'il
+y a de la vérité dans les vieilles traditions;
+il y a toujours de la vérité dans toutes
+les traditions qui ont cours en tout temps et
+chez toutes les tribus.</p>
+
+<p>&mdash;Zee,&mdash;dit mon hôte avec douceur,&mdash;tu
+appartiens au Collège des Sages et tu dois être
+plus savante que je ne le suis; mais comme
+Directeur du Conseil de la Conservation des Lumières,
+il est de mon devoir de ne rien croire
+que sur le témoignage de mes propres sens.</p>
+
+<p>Alors, se tournant vers moi, il m'adressa plusieurs
+questions sur la surface de la terre et sur
+les corps célestes; quelque soin que je prisse de
+lui répondre de mon mieux, je ne parus ni le
+satisfaire ni le convaincre. Il secoua tranquillement
+la tête et, changeant un peu brusquement
+de sujet, il me demanda comment, de ce qu'il
+se plaisait à appeler un monde, j'étais descendu
+dans un autre monde. Je répondis que sous la
+surface de la terre il y avait des mines contenant
+des minéraux ou métaux nécessaires à nos
+besoins et à nos progrès dans les arts et l'industrie;
+je lui expliquai alors brièvement comment,
+en explorant une de ces mines, mon malheureux
+ami et moi avions aperçu de loin les régions
+dans lesquelles nous étions descendus et comment
+notre tentative lui avait coûté la vie. Je
+donnai comme témoins de ma véracité la corde
+et les grappins que l'enfant avait rapportés dans
+l'édifice où j'avais d'abord été reçu.</p>
+
+<p>Mon hôte se mit alors à me questionner sur
+les habitudes et les m&oelig;urs des races de la surface
+de la terre, surtout de celles que je regardais
+comme les plus avancées dans cette civilisation
+qu'il définissait volontiers: «l'art de
+répandre dans une communauté le tranquille
+bonheur qui est l'apanage d'une famille vertueuse
+et bien réglée.» Naturellement désireux
+de représenter sous les couleurs les plus favorables
+le monde d'où je venais, je passai légèrement,
+quoique avec indulgence, sur les institutions
+antiques et déjà en décadence de l'Europe,
+afin de m'étendre sur la grandeur présente
+et la prééminence future de cette glorieuse
+République Américaine, dans laquelle l'Europe
+cherche, non sans jalousie, un modèle et devant
+laquelle elle tremble en prévoyant son destin.
+Choisissant comme exemple de la vie sociale aux
+États-Unis la ville où le progrès marche avec le
+plus de rapidité, je me lançai dans une description
+animée des m&oelig;urs de New-York. Mortifié de
+voir, à la physionomie de mes auditeurs, que je
+ne produisais pas l'impression favorable à laquelle
+je m'attendais, je m'élevai plus haut; j'insistai
+sur l'excellence des institutions démocratiques,
+sur la manière dont elles faisaient régner un
+tranquille bonheur par le gouvernement d'un
+parti, et sur la façon dont elles répandaient ce
+bonheur dans les masses en préférant, pour l'exercice
+du pouvoir et l'acquisition des honneurs, les
+citoyens les plus infimes sous le rapport de la
+fortune, de l'éducation et du caractère. Je me
+souvins heureusement de la péroraison d'un
+discours sur l'influence purifiante de la démocratie
+américaine et sur sa propagation future
+dans le monde entier; discours prononcé par
+un certain sénateur éloquent (pour le vote sénatorial
+duquel une compagnie de chemin de fer,
+à laquelle appartenaient mes deux frères, venait
+de payer 20,000 dollars), et je terminai en répétant
+ses brillantes prédictions sur l'avenir magnifique
+qui souriait à l'humanité, quand le drapeau
+de la liberté flotterait sur tout un continent,
+alors que deux cents millions de citoyens
+intelligents, habitués dès l'enfance à l'usage quotidien
+du revolver, appliqueraient à l'Univers
+épouvanté les doctrines du patriote Monroë.</p>
+
+<p>Quand j'eus fini, mon hôte secoua doucement
+la tête et tomba dans une rêverie profonde, en
+faisant signe à sa fille et à moi de rester silencieux
+pendant qu'il réfléchissait. Au bout d'un
+certain temps, il dit d'un ton sérieux et solennel:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous pensez, comme vous le dites, que,
+quoique étranger, vous avez été bien traité par
+moi et les miens, je vous adjure de ne rien révéler
+de votre monde à aucun de mes concitoyens,
+à moins que, après réflexion, je ne vous permette
+de le faire. Consentez-vous à cette demande?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous donne ma parole de me conformer
+à vos désirs,&mdash;dis-je un peu surpris.</p>
+
+<p>Et j'étendis ma main droite pour saisir la
+sienne. Mais il plaça doucement ma main sur son
+front et sa main droite sur ma poitrine, ce qui
+est, pour cette race, une manière de s'engager
+pour toute espèce de promesse ou d'obligation
+verbale. Puis, se tournant vers sa fille, il dit:&mdash;</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, Zee, tu ne répéteras à personne ce
+que l'étranger a dit, ou pourra dire, soit à toi,
+soit à moi, d'un monde autre que celui où nous
+vivons.</p>
+
+<p>Zee se leva et baisa son père sur les tempes,
+en disant avec un sourire:&mdash;</p>
+
+<p>&mdash;La langue d'une Gy est légère, mais l'amour
+peut la lier. Et, mon père, si tu crains
+qu'un mot de toi ou de moi puisse exposer
+l'État au danger, par le désir d'explorer un
+monde inconnu, une vague du <i>vril</i>, convenablement
+arrangée, n'effacera-t-elle pas de notre
+mémoire ce que l'étranger nous a dit?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que le vril?&mdash;demandai-je.</p>
+
+<p>Là-dessus Zee commença une explication dont
+je compris fort peu de chose, car il n'y a dans
+aucune langue que je connaisse aucun mot qui
+soit synonyme de vril. Je l'appellerais électricité,
+si ce n'est qu'il embrasse dans ses branches nombreuses
+d'autres forces de la nature, auxquelles,
+dans nos nomenclatures scientifiques, on assigne
+différents noms, tels que magnétisme, galvanisme,
+etc. Ces peuples croient avoir trouvé
+dans le vril l'unité des agents naturels, unité que
+beaucoup de philosophes terrestres ont soupçonnée
+et dont Faraday parle sous le nom plus
+réservé de corrélation.</p>
+
+<p>«Je suis depuis longtemps d'avis,» dit cet
+illustre expérimentateur, «et mon opinion est
+devenue presque une conviction commune, je
+crois, à beaucoup d'autres amis des sciences
+naturelles, que les formes variées sous lesquelles
+les forces de la matière nous sont manifestées
+ont une commune origine; ou, en
+d'autres termes, qu'elles sont en corrélation
+directe et dans une dépendance mutuelle, de
+sorte qu'elles sont pour ainsi dire convertibles
+les unes dans les autres, et que leur action
+peut être ramenée à une commune mesure, à
+un équivalent commun.»</p>
+
+<p>Les philosophes souterrains affirment que par
+l'effet du vril, que Faraday appellerait peut-être
+le magnétisme atmosphérique, ils ont une influence
+sur les variations de la température, ou,
+en langage vulgaire, sur le temps; que par
+d'autres effets, voisins de ceux qu'on attribue au
+mesmérisme, à l'électro-biologie, à la force
+odique, etc., mais appliqués scientifiquement
+par des conducteurs de vril, ils peuvent exercer
+sur les esprits et les corps animaux ou végétaux
+un pouvoir qui dépasse tous les contes fantastiques
+de nos rêveurs. Ils donnent à tous ces effets
+le nom commun de vril. Zee me demanda si,
+dans mon monde, on ne savait pas que toutes les
+facultés de l'esprit peuvent être surexcitées à un
+point dont on n'a pas l'idée pendant la veille, au
+moyen de l'extase ou vision, pendant laquelle
+les pensées d'un cerveau peuvent être transmises
+à un autre et les connaissances s'échanger ainsi
+rapidement. Je répondis qu'on racontait parmi
+nous des histoires relatives à ces extases ou
+visions, que j'en avais beaucoup entendu parler
+et que j'avais vu quelque chose de la façon dont
+on les produisait artificiellement, par exemple,
+dans la clairvoyance magnétique; mais que ces
+expériences étaient tombées dans l'oubli ou dans
+le mépris, en partie à cause des impostures
+grossières auxquelles elles donnaient lieu, en
+partie, parce que, même quand les effets sur
+certaines constitutions anormales se produisaient
+sans charlatanisme, cependant lorsqu'on les
+examinait de près et qu'on les analysait, les
+résultats en étaient peu satisfaisants; qu'on ne
+pouvait s'y appuyer pour établir un système de
+connaissances vraies, ou s'en servir dans un but
+pratique; de plus, que ces expériences étaient
+dangereuses pour les personnes crédules par les
+superstitions qu'elles tendaient à faire naître.
+Zee écouta ma réponse avec une attention
+pleine de bonté et me dit que des exemples
+semblables de tromperie et de crédulité avaient
+été fréquents dans leurs expériences scientifiques,
+quand la science était encore dans l'enfance,
+alors qu'on redoutait les propriétés du vril,
+mais qu'elle réservait une discussion plus approfondie
+de ce sujet pour le moment où je serais
+plus en état d'y prendre part. Elle se contenta
+d'ajouter que c'était par le moyen du vril, tandis
+que j'avais été mis en extase, qu'on m'avait
+enseigné les rudiments de leur langue; et que
+son père et elle, qui, seuls de la famille, s'étaient
+donné la peine de surveiller l'expérience, avaient
+acquis ainsi une connaissance plus grande de
+ma langue, que moi de la leur; d'abord parce
+que ma langue était beaucoup plus simple que
+la leur et comprenait bien moins d'idées complexes;
+et ensuite parce que leur organisation
+était, grâce à une culture héréditaire, beaucoup
+plus souple que la mienne et plus capable d'acquérir
+promptement des connaissances. Dans
+mon for intérieur, je doutai de cette dernière
+assertion; car ayant eu au cours d'une vie très
+active l'occasion d'aiguiser mon esprit, soit chez
+moi, soit dans mes voyages, je ne pouvais admettre
+que mon système cérébral fût plus lent
+que celui de gens qui avaient passé toute leur
+vie à la clarté des lampes. Pendant que je faisais
+cette réflexion, Zee dirigea tranquillement son
+index vers mon front et m'endormit.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VIII" id="VIII"></a>VIII.</h2>
+
+
+<p>En m'éveillant, je vis à côté de mon lit l'enfant
+qui avait apporté la corde et les grappins dans
+l'édifice où l'on m'avait fait entrer d'abord, et
+qui, comme je l'appris plus tard, était la résidence
+du magistrat principal de la tribu. L'enfant,
+dont le nom était Taë, prononcez Tar-&#275;&#275;,
+était le fils aîné du magistrat. Je m'aperçus que
+pendant mon dernier sommeil, ou plutôt ma
+dernière extase, j'avais fait plus de progrès dans
+la langue du pays et que je pouvais causer avec
+une facilité relative.</p>
+
+<p>Cet enfant était singulièrement beau, même
+pour la belle race à laquelle il appartenait; il
+avait l'air très viril pour son âge, et l'expression
+de sa physionomie était plus vive et plus énergique
+que celle que j'avais remarquée sur les
+figures sereines et calmes des hommes. Il m'apportait
+les tablettes sur lesquelles j'avais dessiné
+ma descente et où j'avais aussi esquissé la tête
+du monstre qui m'avait fait quitter le cadavre
+de mon ami. En me montrant cette portion du
+dessin, Taë m'adressa quelques questions sur
+la taille et la forme du monstre, et sur la
+caverne ou gouffre dont il était sorti. L'intérêt
+qu'il prenait à mes réponses semblait assez
+sérieux pour le détourner quelque temps de
+toute curiosité sur ma personne et mes antécédents.
+Mais à mon grand embarras, car je
+me souvenais de la parole donnée à mon hôte,
+il me demanda d'où je venais. À cet instant
+même, Zee entra heureusement et entendit sa
+question.</p>
+
+<p>&mdash;Taë,&mdash;lui dit-elle,&mdash;donne à notre hôte
+tous les renseignements qu'il te demandera,
+mais ne lui en demande aucun en retour. Lui
+demander qui il est, d'où il vient, ou pourquoi
+il est ici, serait manquer à la loi que mon père
+a établie pour cette maison.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien,&mdash;dit Taë, posant sa main sur
+son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>À partir de ce moment, cet enfant, avec lequel
+je me liai très intimement, ne m'adressa
+jamais une seule des questions ainsi interdites.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IX" id="IX"></a>IX.</h2>
+
+
+<p>Plus tard seulement, après des extases répétées,
+mon esprit devint plus capable d'échanger
+des idées avec mes hôtes et de comprendre plus
+complètement des différences de m&oelig;urs ou de
+coutumes qui m'avaient d'abord trop étonné
+pour que ma raison pût les saisir; alors seulement
+je pus recueillir les détails suivants sur
+l'origine et l'histoire de cette population souterraine,
+qui forme une partie d'une grande famille
+de nations appelée les Ana.</p>
+
+<p>Suivant les traditions les plus anciennes, les
+ancêtres de cette race avaient habité un monde
+situé au-dessus de celui qu'habitaient leurs descendants.
+Ceux-ci conservaient encore dans leurs
+archives des légendes relatives à ce monde supérieur
+et où l'on parlait d'une voûte où les lampes
+n'étaient allumées par aucune main humaine.
+Mais ces légendes étaient regardées par la plupart
+des commentateurs comme des fables allégoriques.
+Suivant ces traditions, la terre elle-même,
+à la date où elles remontaient, n'était pas
+dans son enfance mais dans les douleurs et le
+travail d'une période de transition et sujette à
+de violentes révolutions de la nature. Par une
+de ces révolutions, la portion du monde supérieur
+habitée par les ancêtres de cette race avait
+été soumise à de grandes inondations, non pas
+subites, mais graduelles et irrésistibles; quelques
+individus seulement échappèrent à la destruction.
+Est-ce là un soutenir de notre Déluge
+historique et sacré ou d'aucun autre des cataclysmes
+antérieurs au Déluge et sur lesquels les
+géologues discutent de nos jours? Je ne sais,
+mais si l'on rapproche la chronologie de ce
+peuple de celle de Newton, on voit que la catastrophe
+dont il parle aurait dû arriver plusieurs
+milliers d'années avant Noé. D'autre part, l'opinion
+de ces écrivains souterrains ne s'accorde
+pas avec celle qui est la plus répandue parmi les
+géologues sérieux, en ce qu'elle suppose l'existence
+d'une race humaine sur la terre à une
+date bien antérieure à l'époque où les géologues
+placent la formation des mammifères. Quelques
+membres de la race infortunée, ainsi envahie par
+le Déluge, avaient, pendant la marche progressive
+des eaux, cherché un refuge dans des
+cavernes situées sur les plus hautes montagnes
+et, en errant dans ces profondeurs, ils perdirent
+pour toujours le ciel de vue. Toute la face de la
+terre avait été changée par cette grande révolution;
+la terre était devenue mer et la mer
+était devenue terre. On m'apprit comme un fait
+incontestable que, même maintenant, dans les
+entrailles de la terre on pouvait trouver des
+restes d'habitations humaines; non pas des huttes
+ou des antres, mais de vastes cités dont les ruines
+attestent la civilisation des races qui florissaient
+avant le temps de Noé; ces races ne doivent
+donc pas être mises au rang de celles que l'histoire
+naturelle caractérise par l'usage du silex
+et l'ignorance du fer.</p>
+
+<p>Les fugitifs avaient emporté avec eux la connaissance
+des arts qu'ils exerçaient sur la terre,
+la tradition de leur culture et de leur civilisation.
+Leur premier besoin dut être de remplacer la
+lumière qu'ils avaient perdue; et à aucune époque,
+même dans la période préhistorique, les
+races souterraines, dont faisait partie la tribu
+où je vivais, ne paraissent avoir été étrangères
+à l'art de se procurer de la lumière au moyen
+des gaz, du manganèse, ou du pétrole. Ils s'étaient
+habitués dans le monde supérieur à lutter
+contre les forces de la nature, et la longue
+bataille qu'ils avaient soutenue contre leur vainqueur,
+l'Océan, dont l'invasion avait mis des
+siècles à s'accomplir, les avait rendus habiles
+à dompter les eaux par des digues et des canaux.
+C'est à cette habileté qu'ils durent leur salut dans
+leur nouveau séjour.</p>
+
+<p>&mdash;Pendant plusieurs générations,&mdash;me dit
+mon hôte avec une sorte de mépris et d'horreur,&mdash;nos
+ancêtres dégradèrent leur nature et abrégèrent
+leur vie en mangeant la chair des animaux,
+dont plusieurs espèces avaient, à leur
+exemple, échappé au Déluge, en cherchant un
+refuge dans les profondeurs de la terre; d'autres
+animaux, qu'on suppose inconnus au monde
+supérieur, étaient une production de ces régions
+souterraines.</p>
+
+<p>À l'époque où ce que nous appellerons l'âge
+historique se dégageait du crépuscule de la tradition,
+les Ana étaient déjà établis en différents
+États et avaient atteint un degré de civilisation
+analogue à celui dont jouissent en ce moment sur
+la terre les peuples les plus avancés. Ils connaissaient
+presque toutes nos inventions modernes,
+y compris l'emploi de la vapeur et du gaz. Les
+différents peuples étaient séparés par des rivalités
+violentes. Ils avaient des riches et des pauvres;
+ils avaient des orateurs et des conquérants;
+ils se faisaient la guerre pour une province ou
+pour une idée. Quoique les divers États reconnussent
+diverses formes de gouvernement, les institutions
+libres commençaient à avoir la prépondérance;
+les assemblées populaires avaient plus
+de puissance; la république exista bientôt partout;
+la démocratie, que les politiques européens
+les plus éclairés regardent devant eux comme
+le terme extrême du progrès politique et qui
+domine encore parmi les autres tribus du monde
+souterrain, considérées comme barbares, n'a
+laissé aux Ana supérieurs, comme ceux chez lesquels
+je me trouvais, que le souvenir d'un des
+tâtonnements les plus grossiers et les plus ignorants
+de l'enfance de la politique. C'était l'âge de
+l'envie et de la haine, des perpétuelles révolutions
+sociales plus ou moins violentes, des luttes
+entre les classes, et des guerres d'État à État.
+Cette phase dura cependant quelques siècles,
+et fut terminée, au moins chez les populations les
+plus nobles et les plus intelligentes, par la découverte
+graduelle des pouvoirs latents enfermés
+dans ce fluide qui pénètre partout et qu'ils désignaient
+sous le nom de vril.</p>
+
+<p>D'après ce que me dit Zee qui, en qualité de
+savant professeur du Collège des Sages, avait
+étudié ces matières avec plus de soin qu'aucun
+autre membre de la famille de mon hôte, on
+peut produire et discipliner ce fluide de façon à
+s'en servir comme d'un agent tout-puissant sur
+toutes les formes de la matière animée et inanimée.
+Il détruit comme la foudre; appliqué
+d'autre façon, il donne à la vie plus de plénitude
+et de vigueur; il guérit et préserve; c'est surtout
+de ce fluide que l'on se sert pour guérir les maladies,
+ou plutôt pour aider l'organisation physique
+à recouvrer l'équilibre des forces naturelles,
+et par conséquent à se guérir elle-même.
+Par ce fluide on se fraye des chemins en fendant
+les substances les plus dures, on ouvre des vallées
+à la culture au milieu des rocs de ces déserts
+souterrains. C'est de ce fluide que ces peuples
+extraient la lumière de leurs lampes; ils la
+trouvent plus régulière, plus douce et plus saine
+que la lumière produite par les autres matières
+inflammables dont ils se servaient jusque-là.</p>
+
+<p>Mais la politique surtout fut transformée par
+la découverte de la terrible puissance du vril et
+des moyens de l'employer. Dès que les effets en
+furent mieux connus et plus habilement mis en
+&oelig;uvre, toute guerre cessa entre les peuples qui
+avaient découvert le vril, car ils avaient porté
+l'art de la destruction à un degré de perfection
+qui annulait toute supériorité de nombre, de
+discipline et de talent militaire. Le feu renfermé
+dans le creux d'une baguette maniée par un
+enfant pouvait abattre la forteresse la plus redoutable,
+ou sillonner d'un trait de flamme, du front
+à l'arrière-garde, une armée rangée en bataille.
+Si deux armées en venaient aux mains possédant
+le secret de ce fluide terrible, elles devaient
+s'anéantir réciproquement. L'âge de la guerre
+était donc fini, et quand la guerre eut disparu,
+une révolution non moins profonde ne tarda pas
+à se produire dans les relations sociales. L'homme
+se trouva si complètement à la merci de
+l'homme, chacun d'eux pouvant en un instant
+tuer son adversaire, que toute idée de gouvernement
+par la force disparut peu à peu du système
+politique et de la loi. Ce n'est que par la
+force que de grandes communautés, dispersées
+sur de vastes espaces, peuvent être maintenues
+dans l'unité; mais ni la nécessité de la défense,
+ni l'orgueil des conquêtes ne firent plus désirer
+à un État de l'emporter sur un autre par sa population.</p>
+
+<p>Ceux qui avaient découvert le vril arrivèrent
+ainsi, au bout de quelques générations, à se partager
+en communautés moins considérables. La
+tribu au milieu de laquelle je me trouvais était
+limitée à douze mille familles. Chaque tribu occupait
+un territoire suffisant à tous ses besoins,
+et à des périodes déterminées le surplus de la
+population émigrait pour aller chercher un domaine
+nouveau. Il ne paraissait pas nécessaire
+de faire choisir arbitrairement ces émigrants; il
+y avait toujours un assez grand nombre d'émigrants
+volontaires.</p>
+
+<p>Ces États subdivisés, peu importants à ne
+considérer que leur territoire ou leur population,
+appartenaient tous à une seule et grande famille.
+Ils parlaient la même langue, sauf quelques
+légères différences de dialecte. Le mariage était
+permis de tribu à tribu; les lois et les coutumes
+les plus importantes étaient les mêmes; la connaissance
+du vril et l'emploi des forces qu'il
+renfermait formait entre tous ces peuples un
+lien si important que le mot A-vril était pour
+eux synonyme de civilisation; et Vril-ya, c'est-à-dire
+<i>les Nations Civilisées</i>, était le terme commun
+par lequel les tribus qui se servaient du
+vril se distinguaient des familles d'Ana encore
+plongées dans la barbarie.</p>
+
+<p>Le gouvernement de la tribu des Vril-ya,
+dont je m'occupe ici, était en apparence très
+compliqué, en réalité très simple. Il était fondé
+sur un principe reconnu en théorie, quoique peu
+appliqué dans la pratique sur notre terre, c'est
+que l'objet de tout système philosophique est
+d'atteindre l'unité et de s'élever à travers le
+dédale des faits à la simplicité d'une cause première
+ou principe premier. Ainsi, en politique,
+les écrivains républicains eux-mêmes conviennent
+qu'une autocratie bienfaisante assurerait la
+meilleure des administrations, si on pouvait en
+garantir la durée, ou prendre des précautions
+contre l'abus graduel des pouvoirs qu'on lui
+accorde. Cette singulière communauté élisait
+donc un seul magistrat suprême appelé Tur; il
+était nominalement investi du pouvoir pour la
+vie; mais on pouvait rarement le détourner de
+s'en démettre aux approches de la vieillesse. Il
+n'y avait rien du reste dans cette société qui pût
+porter un de ses membres à convoiter les soucis
+de cette charge. Aucun honneur, aucun insigne
+d'un rang plus élevé n'étaient accordés au magistrat
+suprême que ne distinguait point la supériorité
+de son revenu ou de sa résidence. En
+revanche, les devoirs qu'il avait à remplir étaient
+singulièrement légers et faciles, et n'exigeaient
+pas un degré extraordinaire d'énergie ou d'intelligence.
+Point de guerre à craindre, pas d'armée
+à entretenir: le gouvernement ne pouvant
+s'appuyer sur la force, il n'y avait pas de police
+à payer et à diriger. Ce que nous appelons crime
+était absolument inconnu aux Vril-ya, et il n'existait
+pas de cour de justice criminelle. Les rares
+exemples de différends civils étaient confiés à
+l'arbitrage d'amis choisis par les deux parties,
+ou jugés par le Conseil des Sages que je décrirai
+plus loin. Il n'y avait pas d'hommes de loi de
+profession; et l'on peut dire que leurs lois
+n'étaient que des conventions à l'amiable, car il
+n'existait pas de pouvoir en état de contraindre
+un délinquant qui portait dans une baguette le
+moyen d'anéantir ses juges. Il y avait des règles
+et des coutumes auxquelles le peuple, depuis
+plusieurs siècles, s'était tacitement habitué à
+obéir; ou si, par hasard, un individu trouvait
+trop dur de s'y soumettre, il quittait la communauté
+et allait s'établir ailleurs. Enfin on s'était
+insensiblement soumis à une sorte de convention
+analogue à celle qui régit nos familles privées,
+où nous disons en quelque sorte à tout membre
+parvenu à l'indépendance que donne la virilité:
+«Reste ou va-t-en, suivant que nos habitudes
+ou les règles que nous avons établies te conviennent
+ou te déplaisent.» Mais quoiqu'il n'y eût
+pas de lois dans le sens précis que nous donnons
+à ce mot, il n'y a pas dans le monde supérieur
+une race plus observatrice de la loi que les
+Vril-ya. L'obéissance à la règle adoptée par la
+communauté est devenue un instinct aussi puissant
+que ceux de la nature. Le chef de chaque
+famille établit pour la conduite de sa famille
+une règle qu'aucun de ses membres ne songe à
+violer ou à éluder. Ils ont un proverbe dont
+l'énergie perd beaucoup dans cette paraphrase:
+«Pas de bonheur sans ordre, pas d'ordre sans
+autorité, pas d'autorité sans unité.» La douceur
+de tout gouvernement civil ou domestique
+chez eux se reconnaît bien à l'expression habituelle
+dont ils usent pour désigner ce qui est
+illégal ou défendu: «On est prié de ne pas
+faire telle ou telle chose.» La pauvreté chez les
+Ana est aussi inconnue que le crime; non pas
+que la propriété soit en commun, ou qu'ils soient
+tous égaux par l'étendue de leurs possessions,
+ou par la grandeur et le luxe de leurs habitations;
+mais comme il n'y a aucune différence de
+rang ou de position entre les divers degrés de
+richesse ou les diverses professions, chacun
+fait ce qui lui convient sans inspirer ni ressentir
+d'envie. Les uns préfèrent un genre
+de vie plus modeste, les autres un genre de
+vie plus brillant; chacun se rend heureux
+à sa manière. Grâce à cette absence de toute
+compétition et aux limites fixées pour la population,
+il est difficile qu'une famille tombe
+dans la misère; il n'y a pas de spéculations
+hasardeuses, pas de rivalités et de luttes pour
+la conquête de la fortune ou d'un rang plus
+élevé. Sans doute, chaque fois qu'un établissement
+a été fondé, une portion égale a été
+attribuée à tous les colons; mais les uns, plus
+entreprenants que les autres, avaient étendu
+leurs possessions aux dépens du désert qui
+les entourait, ou avaient augmenté la fertilité
+de leurs champs, ou s'étaient engagés
+dans le commerce. Ainsi, les uns étaient
+nécessairement devenus plus riches que les
+autres, mais nul n'était absolument pauvre,
+nul n'avait de privations à subir. À la rigueur,
+ils avaient toujours la ressource d'émigrer, ou
+de s'adresser sans honte et avec la certitude
+d'être écoutés à de plus riches qu'eux; car
+tous les membres de la communauté se regardaient
+comme des frères ne formant qu'une
+famille unie par l'affection. J'aurai, dans la
+suite de mon récit, l'occasion de revenir sur
+ce sujet.</p>
+
+<p>Le soin principal du magistrat suprême
+était de communiquer avec certains départements
+actifs, chargés de l'administration de
+détails spéciaux. Le plus important et le plus
+essentiel de ces détails consistait dans les
+approvisionnements de lumière. Mon hôte,
+Aph-Lin, était le directeur de ce département.
+Un autre département, qu'on pourrait
+appeler celui des affaires étrangères, se maintenait
+en relation avec les États voisins, surtout
+pour s'assurer de toutes les inventions nouvelles;
+toutes ces inventions et tous les perfectionnements
+des machines étaient soumis à un
+troisième département chargé d'en faire l'essai.
+C'est à ce département que se rattachait le
+Collège des Sages, collège particulièrement
+recherché des Ana veufs et sans enfants, et
+des jeunes filles. Parmi ces dernières, Zee
+était la plus active, et si nous admettons que
+ce peuple reconnut ce que nous appelons distinction
+ou renommée (et je démontrerai plus
+tard qu'il n'en est rien), elle était placée
+parmi les membres les plus renommés ou les
+plus distingués. Les membres féminins de ce
+Collège s'adonnaient surtout aux études qu'on
+regarde comme moins utiles à la vie pratique,
+telles que la philosophie purement spéculative,
+l'histoire des siècles primitifs, et les sciences
+telles que l'entomologie, la conchyliologie, etc.
+Zee, dont l'esprit, aussi actif que celui d'Aristote,
+embrassait également les domaines les plus
+vastes et les plus minces détails de la pensée,
+avait écrit deux volumes sur l'insecte parasite
+qui habite dans les poils de la patte du tigre<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>,
+ouvrage qui faisait autorité sur ce sujet intéressant.
+Mais les recherches des Sages ne sont pas
+confinées à ces études subtiles ou élégantes.
+Elles comprennent d'autres études plus importantes,
+entre autres sur les propriétés du vril, à
+la perception desquelles le système nerveux plus
+délicat des Professeurs féminins les rend bien
+plus aptes. C'est dans ce collège que le Tur, ou
+magistrat principal, choisit ses conseillers,
+dont le nombre ne s'élève jamais au-dessus de
+trois; il ne les consulte que dans les cas fort
+rares où un événement ou une circonstance
+extraordinaire embarrasse son propre jugement.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> L'animal dont il est ici question diffère en plusieurs points
+du tigre du monde supérieur. Il est plus grand, sa patte est plus
+large, son front plus fuyant. Il fréquente les bords des lacs et des
+marais et se nourrit de poissons, bien qu'il n'ait pas de répugnance
+pour tous les animaux terrestres de force inférieure qui
+se trouvent sur son chemin. Il devient rare, même dans les districts
+les plus sauvages, où il est dévoré par des reptiles gigantesques.
+Je suppose qu'il appartient à l'espèce du tigre, puisque l'animalcule
+parasite qu'on trouve dans sa patte est, comme celui qu'on
+trouve dans la patte du tigre asiatique, une miniature de l'animal
+lui-même.</p></div>
+
+<p>Il y a quelques autres départements d'une
+moindre importance, qui tous fonctionnent avec
+si peu de bruit et si tranquillement, qu'on ne
+se sent pas du tout gouverné: l'ordre social est
+aussi régulier et aussi peu gênant que si c'était
+une loi de la nature. On emploie la mécanique
+à presque toutes sortes de travaux intérieurs ou
+extérieurs, et le soin incessant du département
+chargé de cet objet est d'en perfectionner l'application.
+Il n'y a ni ouvriers ni domestiques;
+on prend parmi les enfants tous ceux qui sont
+nécessaires pour surveiller ou seconder les machines;
+et cela depuis l'âge où les enfants cessent
+d'être confiés au sein de leur mère jusqu'à
+l'époque de la nubilité, c'est-à-dire à seize ans
+pour les Gy-ei (les femmes) et vingt ans pour les
+Ana (les hommes). Ces enfants sont classés par
+bandes et sections sous la surveillance de leurs
+propres chefs et chacun s'adonne à l'occupation
+qui lui plaît le plus ou pour laquelle il se sent le
+plus de disposition. Les uns choisissent les arts
+manuels, l'agriculture, les travaux domestiques;
+d'autres se consacrent à écarter les rares dangers
+qui menacent la population. Voici les seuls
+périls auxquels sont exposés ces tribus: d'abord
+ceux qu'occasionnent les convulsions accidentelles
+de la terre; c'est à les prévoir et à s'en
+garder qu'on apporte le plus de soin; tels sont
+les irruptions du feu et de l'eau, les ouragans
+souterrains et les gaz qui se dégagent avec violence.
+Des inspecteurs vigilants sont placés aux
+frontières de l'État et dans tous les endroits où
+de semblables périls sont à craindre; ils ont à
+leur disposition des moyens de communications
+télégraphiques avec la salle où quelques Sages
+d'élite se relaient perpétuellement. Ces inspecteurs
+sont toujours choisis parmi les garçons
+qui approchent de l'âge de puberté, d'après ce
+principe qu'à cet âge les facultés d'observation
+sont plus vives et les forces physiques plus en
+éveil qu'à aucune autre époque de la vie. Le
+second service de sûreté, d'ailleurs moins important,
+consiste dans la destruction de toutes
+les créatures hostiles à la vie, à la culture, ou
+même au bien-être des Ana. Les plus formidables
+sont les énormes reptiles, dont on conserve
+dans nos musées quelques restes antédiluviens et
+certains animaux ailés gigantesques, moitié oiseaux,
+moitié serpents. Le soin de chasser et de
+détruire ces derniers, ainsi que d'autres animaux
+sauvages plus petits et analogues à nos tigres et à
+nos serpents venimeux, est laissé à de jeunes enfants;
+parce que, suivant les Ana, il faut pour cela
+être sans pitié, et que plus l'enfant est jeune moins
+il est accessible à la pitié. Il y a une autre classe
+d'animaux dans la destruction desquels il faut
+faire de certaines distinctions; on y emploie des
+enfants de l'âge intermédiaire; ce sont les animaux
+qui ne menacent pas la vie de l'homme,
+mais qui ravagent les produits de son travail,
+tels que l'élan et certaines variétés de l'espèce
+du daim; de petits animaux qui ressemblent
+assez à nos lapins, mais qui sont bien plus nuisibles
+aux moissons et plus habiles dans leurs
+déprédations. Le premier soin de ces enfants
+doit être d'apprivoiser les plus intelligents de
+ces animaux et de les habituer à respecter les
+clôtures, rendues pour cela très visibles, comme
+on habitue les chiens à respecter les garde-manger
+et même à veiller sur le bien de leurs maîtres.
+Ce n'est que quand ces animaux se montrent
+incorrigibles qu'on les détruit. On ne les tue
+jamais pour en manger la chair, ni pour le plaisir
+de la chasse; mais on ne les épargne jamais
+quand on n'a pas d'autre moyen de les empêcher
+de nuire. Tout en rendant ces divers services et
+en s'acquittant des tâches qui leur sont confiées,
+les enfants reçoivent sans interruption l'éducation
+dont ils ont besoin. Les jeunes gens suivent
+généralement au sortir de l'enfance un cours
+d'instruction au Collège des Sages, dans lequel,
+outre les études générales, les élèves reçoivent
+des leçons spéciales selon leur vocation et selon
+le genre d'études qu'ils choisissent eux-mêmes.
+Quelques-uns cependant préfèrent passer cette
+période d'épreuves en voyage, ou émigrer, ou
+s'appliquer aussitôt aux affaires commerciales
+ou agricoles. Nulle contrainte ne vient gêner
+leurs inclinations.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="X" id="X"></a>X.</h2>
+
+
+<p>Le mot Ana (prononcez: <i>Arna</i>) correspond à
+notre pluriel: <i>hommes</i>; An (prononcez: <i>Arn</i>),
+le singulier, à: homme. Le mot qui signifie
+femme est Gy (le <i>G</i> est dur comme dans Guy); il
+fait au pluriel Gy-ei, mais le <i>G</i> devient doux au
+pluriel, on prononce: Jy-ei. Les Ana ont un proverbe
+qui donne à cette différence de prononciation
+un sens symbolique; c'est que le sexe féminin
+est doux pris collectivement, mais que chaque
+femme est dure quand on a affaire individuellement
+à elle. Les Gy-ei jouissent d'une parfaite
+égalité de droits avec les Ana; égalité que certains
+philosophes en sont encore à réclamer sur
+la terre.</p>
+
+<p>Dans leur enfance, elles accomplissent exactement
+les mêmes travaux que les garçons; et dans
+la classe la plus jeune, appliquée à la destruction
+des animaux hostiles, on préfère souvent les filles,
+parce qu'elles sont par leur constitution plus
+inaccessibles à la pitié sous l'influence de la terreur
+ou de la haine. Pendant l'intervalle qui
+s'écoule entre l'enfance et l'âge où l'on se marie,
+les rapports familiers entre les deux sexes sont
+suspendus. À l'époque du mariage, ils recommencent,
+sans autres conséquences plus graves
+que le mariage. Toutes les professions ouvertes
+à un sexe le sont à l'autre, et les Gy-ei s'attribuent
+la supériorité dans toutes les branches
+abstraites et profondes du raisonnement; elles
+disent que les Ana sont peu propres à ce genre
+d'études, parce qu'ils ont l'intelligence plus
+lourde et plus calme, et à cause de la routine de
+leurs occupations matérielles; c'est ainsi que les
+jeunes filles de notre monde s'érigent en autorité
+pour juger les questions les plus délicates
+de la doctrine théologique, pour lesquelles peu
+d'hommes, activement engagés dans les affaires
+de ce monde, ont assez de connaissances ou de
+finesse d'intelligence. Soit grâce aux exercices
+gymnastiques auxquels elles s'appliquent de
+bonne heure, soit par leur organisation, les Gy-ei
+sont supérieures aux Ana en force physique
+(détail important au point de vue du maintien
+des droits de la femme). Elles atteignent une stature
+plus élevée et leurs formes plus arrondies
+renferment des muscles et des nerfs aussi fermes
+que ceux des hommes. Elles prétendent que,
+suivant les lois primitives de la nature, les femelles
+devaient être plus grandes que les mâles;
+elles appuient cette opinion en recherchant,
+parmi les premières créatures vivantes, l'exemple
+des insectes et de la plus ancienne famille des vertébrés,
+les poissons, chez lesquels les femelles
+sont généralement assez grandes pour ne faire
+qu'un repas de leur mâle si cela leur fait plaisir.
+Par-dessus tout, les Gy-ei ont un pouvoir plus
+prompt et plus énergique sur ce fluide ou agent
+mystérieux qui contient un si puissant élément
+de destruction; elles ont aussi une plus large
+part de cette finesse qui comprend la dissimulation.
+Ainsi elles peuvent, non seulement se défendre
+contre toutes les agressions des hommes,
+mais elles pourraient à tout moment, et sans
+qu'il soupçonnât le moindre danger, mettre fin
+à l'existence de l'époux qui les offenserait. Disons
+à l'honneur des Gy-ei qu'on ne trouve pendant
+plusieurs siècles aucun exemple de l'abus
+de ce terrible pouvoir. Le dernier fait de ce
+genre, qui ait eu lieu dans la tribu dont je m'occupe,
+paraît remonter, suivant leur chronologie,
+à environ deux mille ans. Une Gy, dans un accès
+de jalousie, tua son mari, et cet acte abominable
+inspira une telle terreur aux hommes qu'ils émigrèrent
+en corps et laissèrent les Gy-ei toutes
+seules. L'histoire rapporte que les Gy-ei, devenues
+ainsi veuves et plongées dans le désespoir,
+tombèrent sur la coupable pendant son sommeil,
+et, par conséquent, alors qu'elle était désarmée,
+la tuèrent et s'engagèrent solennellement entre
+elles à supprimer pour toujours l'exercice de ce
+pouvoir conjugal si excessif et à élever leurs
+filles dans cette résolution. Après une démarche
+si conciliante, la députation envoyée aux Ana
+réussit à persuader à un grand nombre de revenir,
+mais ceux qui revinrent étaient généralement
+les plus âgés. Les plus jeunes, soit par défiance,
+soit par une trop haute opinion de leur
+propre mérite, rejetèrent toutes les propositions
+et restèrent dans d'autres communautés, où ils
+furent acceptés par d'autres femmes, avec lesquelles
+probablement ils ne se trouvèrent pas
+mieux. Mais la perte d'une si grande quantité de
+jeunes gens opéra comme un avertissement salutaire
+sur les Gy-ei et les confirma dans leur
+pieuse résolution. Il est admis aujourd'hui que,
+par le manque d'exercice, les Gy-ei ont perdu
+leur supériorité offensive et défensive sur les Ana,
+de même que sur la terre certains animaux inférieurs
+ont laissé certaines armes, que la nature
+leur avait données pour leur défense, s'émousser
+graduellement et devenir impuissantes, parce que
+les circonstances ne les obligeaient plus à s'en
+servir. Je serais cependant fort inquiet pour un
+An qui mesurerait ses forces avec une Gy.</p>
+
+<p>Les Ana font remonter à l'incident que je viens
+de raconter certains changements dans les coutumes
+du mariage, qui donnent peut-être quelques
+avantages aux hommes. Ils ne se lient plus
+que pour trois ans; à la fin de la troisième année,
+l'homme et la femme sont également libres
+de divorcer et de se remarier. Au bout de dix
+ans, l'An a le privilège de prendre une seconde
+femme et la première peut à son gré se retirer
+ou rester. Ces règles sont pour la plupart passées
+à l'état de lettre morte; le divorce et la polygamie
+sont extrêmement rares, et les ménages
+paraissent très heureux et unis chez ce peuple
+étonnant; les Gy-ei, malgré leur supériorité
+physique et intellectuelle, sont fort adoucies
+par la crainte de la séparation ou d'une seconde
+femme, et comme les An sont très attachés
+à leurs habitudes, ils n'aiment pas, à
+moins de considérations très graves, à changer
+pour des nouveautés hasardeuses, les figures
+et les manières auxquelles ils sont habitués.
+Les Gy-ei cependant conservent soigneusement
+un de leurs privilèges; c'est peut-être le
+désir secret d'obtenir ce privilège qui porte
+beaucoup de dames sur la terre à se faire les
+champions des droits de la femme. Les Gy-ei
+ont donc le droit, usurpé sur la terre par les
+hommes, de proclamer leur amour et de faire
+elles-mêmes leur cour; en un mot, ce sont elles
+qui demandent et non pas qui sont demandées.
+Les vieilles filles sont un phénomène inconnu
+parmi elles. Il est très rare qu'une Gy n'obtienne
+pas l'An auquel elle a donné son c&oelig;ur, à moins
+que les affections de celui-ci ne soient fortement
+engagées ailleurs. Quelque froid, ou prude, ou
+de mauvaise volonté que se montre l'homme
+qu'elle courtise, sa persévérance, son ardeur,
+sa puissance persuasive, son pouvoir sur les
+mystérieux effets du vril, décident presque sûrement
+l'homme à tendre le cou à ce que nous
+appelons le n&oelig;ud fatal. La raison qui porte les
+Gy-ei à renverser les rapports des sexes, que
+l'aveugle tyrannie des hommes a établis sur la
+terre, paraît concluante, et elles la donnent
+avec une franchise qui mérite un jugement impartial.
+Elles disent que, des deux époux, c'est
+la femme qui est d'une nature plus aimante,
+que l'amour occupe plus de place dans ses pensées,
+est plus essentiel à son bonheur, et que,
+par conséquent, c'est elle qui doit faire sa cour;
+qu'en outre, l'homme est un être timide et vacillant,
+qu'il a souvent une prédilection égoïste
+pour le célibat, qu'il prétend souvent ne pas
+comprendre les regards tendres et les insinuations
+délicates, bref, qu'il doit être résolument
+poursuivi et capturé. Elles ajoutent que si la Gy
+ne peut s'assurer l'An de son choix et en épouse
+un qu'elle n'aurait pas préféré au reste du
+monde, elle est non seulement moins heureuse,
+mais moins bonne, parce que les qualités de son
+c&oelig;ur ne se développent pas assez; tandis que
+l'An est une créature qui concentre d'une manière
+moins durable ses affections sur un seul
+objet; que, s'il ne peut obtenir la Gy qu'il préfère,
+il se console aisément avec une autre, et
+enfin, qu'en mettant les choses au pire, s'il est
+aimé et bien soigné, il n'est pas indispensable au
+bonheur de sa vie qu'il aime de son côté; il se
+contente du bien-être matériel et des nombreuses
+occupations d'esprit qu'il se crée.</p>
+
+<p>Quoi qu'on puisse dire de ce raisonnement,
+le système est favorable à l'homme; il est aimé
+avec ardeur; il sait que plus il montrera de
+froideur et de résistance, plus la détermination
+de se l'attacher deviendra forte chez la Gy qui
+le courtise; il s'arrange généralement pour n'accorder
+son consentement qu'aux conditions qu'il
+croit les meilleures pour s'assurer une vie, sinon
+très heureuse, du moins très tranquille. Tous les
+Ana ont leur dada, leurs habitudes, leurs goûts,
+et quels qu'ils soient ils exigent la promesse de
+les respecter absolument. Pour arriver à son
+but, la Gy promet sans hésiter, et, comme un
+des caractères distinctifs de ce peuple extraordinaire
+est un respect absolu de la vérité et la
+religion de la parole donnée, la Gy, même la
+plus étourdie, observe toujours les conditions
+stipulées avant le mariage. Dans le fait, et en
+dépit de leurs droits abstraits et de leur puissance,
+les Gy-ei sont les plus aimables et les plus
+soumises des femmes que j'aie jamais rencontrées,
+même dans les ménages les plus heureux
+qui soient sur la terre. C'est une maxime reçue
+parmi elles que quand une Gy aime, son bonheur
+est d'obéir. On remarquera que dans les
+rapports des sexes je n'ai parlé que du mariage,
+car telle est la perfection morale que cette
+communauté a atteinte, que tout rapport illicite
+est aussi impossible parmi ce peuple, qu'il
+serait impossible à un couple de linottes de se
+séparer au temps des amours.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XI" id="XI"></a>XI.</h2>
+
+
+<p>Quand je cherchais à revenir de la surprise que
+me causait l'existence de régions souterraines
+habitées par une race à la fois différente et distincte
+de la nôtre, rien ne m'embarrassait plus
+que le démenti infligé par ce fait à la plupart des
+géologues et des physiciens. Ceux-ci affirment
+généralement que, bien que le soleil soit pour
+nous la principale source de chaleur, cependant
+plus on pénètre sous la surface de la terre, plus
+la chaleur augmente; le taux de cette progression
+étant fixé, je crois, à un degré de plus par
+pied, en commençant à cinquante pieds de profondeur.
+Bien que les domaines de la tribu dont
+je parle fussent situés à des hauteurs assez rapprochées
+de la surface de la terre pour jouir
+d'une température convenable à la vie organique,
+cependant les ravins et les vallées de cet empire
+étaient beaucoup moins chauds que les savants
+ne le supposeraient, eu égard à leur profondeur;
+ils n'étaient certainement pas d'une température
+plus élevée que le midi de la France ou que
+l'Italie. Et suivant tous les renseignements que
+je pus recueillir, de vastes districts, s'enfonçant
+à des profondeurs où j'aurais cru que les salamandres
+seules pouvaient vivre, étaient habités
+par des races innombrables organisées comme
+nous le sommes. Je ne puis prétendre à donner
+la raison d'un fait si en contradiction avec les
+lois reconnues de la science et Zee ne pouvait
+m'aider beaucoup à trouver la solution de cette
+difficulté. Elle supposait seulement que nos
+savants n'avaient pas assez tenu compte de
+l'extrême porosité de l'intérieur de la terre,
+de l'immensité des cavités qu'elle renferme et
+qui créent des courants d'air et des vents fréquents,
+des différentes façons dont la chaleur
+s'évapore, ou est rejetée à l'extérieur. Elle
+convenait cependant qu'il existait des profondeurs
+où la chaleur était regardée comme intolérable
+pour les êtres organisés comme ceux
+que connaissaient les Vril-ya; mais leurs savants
+croyaient que, même là, la vie existait sous une
+forme quelconque; que si l'on y pouvait pénétrer,
+on y trouverait des êtres doués de sensibilité
+et d'intelligence.</p>
+
+<p>&mdash;Là où le Tout-Puissant bâtit,&mdash;disait-elle,&mdash;soyez
+sûr qu'il place des habitants. Il
+n'aime pas les maisons vides.</p>
+
+<p>Elle ajoutait cependant que beaucoup de
+changements dans la température et le climat
+avaient été produits par la science des Vril-ya,
+et que les forces du vril avaient été employées
+avec succès dans ce sens. Elle me décrivit un
+milieu subtil et vital qu'elle appelait Lai, que
+je soupçonne devoir être identique avec l'oxygène
+éthéré du docteur Lewins, et dans lequel agissent
+les forces réunies sous le nom de vril; elle
+affirmait que, partout où ce milieu pouvait
+s'étendre de façon à donner aux différentes propriétés
+du vril toute leur énergie, on pourrait
+s'assurer d'une température favorable aux formes
+les plus élevées de la vie. Zee me dit aussi
+que, d'après les naturalistes de son pays, les
+fleurs et les végétaux, produits par les semences
+que la terre avait jetées à cette profondeur
+dans les premières convulsions de la
+nature, ou importés par les premiers hommes
+qui avaient cherché un refuge dans les cavernes,
+devaient leur existence à la lumière qui les éclairait
+constamment et aux progrès de la culture.
+Elle me dit encore que depuis que la lumière
+du vril avait remplacé tous les autres modes
+d'éclairage, le coloris des fleurs et du feuillage
+était devenu plus brillant, et que la végétation
+avait pris plus de vigueur.</p>
+
+<p>Mais je laisse ce sujet aux réflexions des gens
+compétents et je vais consacrer quelques pages
+à l'intéressante question de la langue des Vril-ya.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XII" id="XII"></a>XII.</h2>
+
+
+<p>La langue des Vril-ya est particulièrement
+intéressante, parce qu'elle me paraît montrer
+avec une grande clarté les traces des trois transitions
+principales par lesquelles passe une langue
+avant d'arriver à sa perfection.</p>
+
+<p>Un des plus illustres philologues modernes,
+Max Müller, cherchant à établir une analogie
+entre les couches du langage et les stratifications
+géologiques, énonce ce principe absolu:&mdash;</p>
+
+<p>«Aucun langage ne peut, dans aucun cas,
+être inflexionnel sans avoir passé par le stratum
+agglutinatif et le stratum isolant. Aucune
+langue ne peut être agglutinative sans
+être attachée par ses racines au stratum inférieur
+d'isolement<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>.»</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Max Müller. <i>Stratification des langues</i>, p. 20.</p></div>
+
+<p>Prenant la langue chinoise comme le meilleur
+type existant du stratum isolant originel,
+«comme la photographie fidèle de l'homme à
+la lisière essayant les muscles de son esprit,
+cherchant sa route à tâtons, et si ravi de son
+premier succès qu'il le répète sans cesse<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>,»
+nous trouvons dans la langue des Vril-ya, «encore
+attachée par ses racines au stratum inférieur
+d'isolement,» la preuve de l'isolement
+originel. Elle abonde en monosyllabes,
+car les monosyllabes sont le fond des langues.
+La transition à la forme agglutinative marque
+une période qui a dû s'étendre graduellement
+à travers les siècles, et dont la littérature
+écrite a survécu seulement dans quelques fragments
+de mythologie symbolique et dans certaines
+phrases énergiques qui sont devenues
+des dictons populaires. Avec la littérature des
+Vril-ya commence le stratum inflexionnel.
+Sans doute, à cette époque, différentes causes
+doivent avoir concouru à ce résultat, comme
+la fusion des races par la domination d'un
+peuple et l'apparition de quelques grands génies
+littéraires qui ont arrêté et fixé la forme
+du langage. À mesure que l'âge inflexionnel prévaut
+sur l'âge agglutinatif, il est surprenant de
+voir avec quelle hardiesse croissante les racines
+originelles de la langue sortent de la surface qui
+les cache. Dans les fragments et les proverbes
+de l'âge précédent les monosyllabes qui forment
+ces racines disparaissent dans des mots d'une
+longueur énorme, comprenant des phrases entières
+dont aucune portion ne peut être séparée
+du reste pour être employée séparément. Mais
+quand la forme inflexionnelle de la langue prit
+assez le dessus pour être étudiée et avoir une
+grammaire, les savants et les grammairiens semblent
+s'être unis pour extirper tous les monstres
+polysynthétiques ou polysyllabiques, comme
+des envahisseurs qui dévoraient les formes
+aborigènes. Les mots de plus de trois syllabes
+furent proscrits comme barbares, et, à mesure
+que la langue se simplifiait ainsi, elle acquérait
+plus de force, de dignité et de douceur. Quoiqu'elle
+soit très concise, cette concision même
+lui donne plus de clarté. Une seule lettre, suivant
+sa position, exprimait ce que nous autres,
+dans notre monde supérieur, nous exprimons
+quelquefois par des syllabes, d'autres fois par
+des phrases entières. En voici un ou deux exemples:
+An (que je traduirai homme), Ana (les
+hommes); la lettre S signifie chez eux multitude,
+suivant l'endroit où elle est placée; Sana signifie
+l'humanité; Ansa, une multitude d'hommes.
+Certaines lettres de leur alphabet placées devant
+les mots dénotent une signification composée.
+Par exemple, Gl (qui pour eux n'est
+qu'une seule lettre, comme le <i>th</i> des Grecs,
+placée au commencement d'un mot, marque un
+assemblage ou une union de choses, soit semblables,
+soit différentes, comme Oon, une maison;
+Gloon, une ville (c'est-à-dire un assemblage
+de maisons). Ata, douleur; Glata, calamité publique.
+Aur-an, la santé ou le bien-être d'un
+homme; Glaur-an, le bien de l'État, la prospérité
+de la communauté; un mot qu'ils ont sans
+cesse à la bouche est A-glauran, qui indique le
+principe de leur politique, c'est-à-dire que
+le bien-être de chacun est le premier principe
+d'une communauté. Aub, invention; Sila, un
+ton en musique. Glaubsila, réunissant l'idée de
+l'invention et des intonations musicales, est le
+mot classique pour poésie; on l'abrège ordinairement,
+dans la conversation, en Glaubs. Na, qui,
+pour eux, n'est, comme Gl, qu'une lettre simple,
+quand il est placé au commencement d'un mot,
+signifie quelque chose de contraire à la vie, à
+la joie, ou au bien-être, ressemblant en cela à la
+racine aryenne Nak, qui exprime la mort ou
+la destruction. Nax, obscurité; Narl, la mort;
+Naria, le péché ou le mal. Nas, le comble du
+péché et de la mort, la corruption. Quand ils
+écrivent, ils regardent comme irrespectueux de
+désigner l'Être Suprême par un nom spécial.
+Il est représenté par un symbole hiéroglyphique
+qui a la forme d'une pyramide: &Lambda; Dans la
+prière, ils s'adressent à Lui sous un nom qu'ils
+regardent comme trop sacré pour le confier à
+un étranger et que je ne connais pas. Dans la
+conversation, ils se servent généralement d'une
+périphrase, telle que la Bonté-Suprême. La
+lettre V, symbole de la pyramide renversée, au
+commencement d'un mot, signifie presque toujours
+l'excellence ou la puissance; comme Vril,
+dont j'ai déjà tant parlé; Veed, un esprit immortel;
+Veed-ya, l'immortalité; Koom, prononcé
+comme le Cwm des Gallois, signifie quelque chose
+de creux, de vide. Le mot Koom lui-même signifie
+un trou profond, une caverne. Koom-in, un
+trou; Zi-koom une vallée; Koom-zi, le vide, le
+néant; Bodh-koom, l'ignorance (littéralement,
+vide des connaissances). Koom-Posh est le nom
+qu'ils donnent au gouvernement de tous, ou à
+la domination des plus ignorants, des plus vides.
+Posh est un mot presque intraduisible, signifiant,
+comme le lecteur le verra plus tard, le mépris.
+La traduction la plus rapprochée que j'en puisse
+donner est le mot vulgaire: gâchis; on peut donc
+traduire librement Koom-Posh par atroce gâchis.
+Mais quand la Démocratie ou Koom-Posh dégénère
+et qu'à l'ignorance succèdent les passions
+et les fureurs populaires qui précèdent la fin de
+la démocratie, comme (pour prendre des exemples
+dans le monde supérieur) pendant le règne
+de la Terreur en France, ou pendant les cinquante
+années de République Romaine qui précédèrent
+l'avènement d'Auguste, ils ont un autre
+mot pour désigner cet état de choses: ce mot
+est Glek-Nas. Ek veut dire discorde; Glek, discorde
+universelle. Nas, comme je l'ai déjà dit,
+signifie corruption, pourriture; ainsi Glek-Nas
+peut être traduit: la discorde universelle
+dans la corruption. Leurs termes composés
+sont très expressifs; ainsi Bodh, signifiant connaissances,
+et Too étant un participe qui implique
+l'idée d'approcher avec prudence, Too-bodh
+est le mot qu'ils emploient pour Philosophie;
+Pah est une exclamation de mépris
+analogue à notre expression: Absurde! ou quelle
+bêtise! Pah-bodh (littéralement, connaissance
+absurde) s'emploie pour désigner une philosophie
+fausse ou futile et s'applique à une espèce de
+raisonnement métaphysique ou spéculatif autrefois
+en vogue, qui consistait à faire des questions
+auxquelles on ne pouvait pas répondre et
+qui, du reste, étaient oiseuses, ne valaient pas la
+peine d'être faites; telles que, par exemple: Pourquoi
+un An a-t-il cinq orteils au lieu de quatre
+ou de six? Le premier An créé par la Bonté
+Suprême avait-il le même nombre d'orteils que
+ses descendants? Dans la forme sous laquelle
+un An pourra être reconnu de ses amis dans
+l'autre monde conservera-t-il des orteils, et
+s'il en est ainsi seront-ils matériels ou immatériels?
+Je choisis ces exemples de Pah-bodh
+non par ironie ou par plaisanterie, mais
+parce que les questions que je cite ont fourni
+le sujet d'une controverse aux derniers amateurs
+de cette «science».... il y a quatre
+mille ans.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Max Müller. <i>Stratification des langues</i>, p. 13.</p></div>
+
+<p>On m'apprit que, dans la déclinaison des
+noms, il y avait autrefois huit cas (un de plus
+que dans la grammaire sanscrite); mais l'effet
+du temps a réduit ces cas et a multiplié, à la
+place des terminaisons différentes, les prépositions
+explicatives. Dans la grammaire soumise à
+mes études, il y avait pour les noms quatre cas,
+trois marqués par leur terminaison et le quatrième
+par un préfixe.</p>
+
+<p>
+<span class="smcap">SINGULIER.</span><br />
+<br />
+<i>Nom.</i> An: l'homme.<br />
+<i>Dat.</i> Ano: à l'homme.<br />
+<i>Ac.</i> Anan: l'homme.<br />
+<i>Voc.</i> Hil-An: ô homme.<br />
+<br />
+<span class="smcap">PLURIEL.</span><br />
+<br />
+Ana: les hommes.<br />
+Anoi: aux hommes.<br />
+Ananda: les hommes.<br />
+Hil-Ananda: ô hommes.<br />
+</p>
+
+<p>Dans la première période de la littérature
+inflexionnelle, le duel existait: mais on a depuis
+longtemps abandonné cette forme.</p>
+
+<p>Le génitif est aussi hors d'usage; le datif prend
+sa place: ils disent la Maison <i>à</i> un Homme, au
+lieu de la Maison <i>d</i>'un Homme. Quand ils se
+servent du génitif (il est quelquefois usité en
+poésie), la terminaison est la même que celle du
+nominatif; il en est de même de l'ablatif; la préposition
+qui le désigne peut être un préfixe ou un
+affixe au goût de chacun; le choix est déterminé
+par l'euphonie. On remarquera que le préfixe
+Hil désigne le vocatif. On s'en sert toujours en
+s'adressant à quelqu'un, excepté dans les relations
+domestiques les plus intimes; l'omettre
+serait regardé comme une grossièreté; de même
+que, dans notre vieille langue, il eût été peu respectueux
+de dire Roi, au lieu de ô Roi. Bref,
+comme ils n'ont aucun titre d'honneur, la forme
+du vocatif en tient lieu et se donne impartialement
+à tout le monde. Le préfixe Hil entre
+dans la composition des mots qui impliquent
+l'éloignement, comme Hil-ya, voyager.</p>
+
+<p>Dans la conjugaison de leurs verbes, sujet
+trop long pour que je m'y étende ici, le verbe
+auxiliaire Ya, aller, qui joue un rôle si considérable
+dans le Sanscrit, est employé d'une
+façon analogue, comme si c'était un radical
+emprunté à une langue dont fussent descendues
+à la fois la langue sanscrite et celle des Vril-ya.
+D'autres auxiliaires, ayant des significations
+opposées, l'accompagnent et partagent son utilité,
+par exemple: Zi, s'arrêter ou se reposer.
+Ainsi Ya entre dans les temps futurs, et Zi dans
+les prétérits de tous les verbes qui demandent
+des auxiliaires. Yam, je vais; Yiam, je puis aller;
+Yani-ya, j'irai (littéralement, je vais aller); Zampoo-yan,
+je suis allé (littéralement, je me repose
+d'être allé). Ya, comme terminaison, implique,
+par analogie, la progression, le mouvement,
+la floraison. Zi, comme terminaison, dénote la
+fixité, quelquefois en bonne part, d'autres fois en
+mauvaise part, suivant le mot auquel il est
+accouplé. Iva-zi, bonté éternelle; Nan-zi, malheur
+éternel. Poo (de) entre comme préfixe dans
+les mots qui dénotent la répugnance ou le nom
+des choses que nous devons craindre. Poo-pra,
+dégoût; Poo-naria, mensonge, la plus vile espèce
+de mal. J'ai déjà confessé que Poosh ou Posh
+était intraduisible littéralement. C'est l'expression
+d'un mépris joint à une certaine dose de
+pitié. Ce radical semble avoir pris son origine
+dans l'analogie qui existe entre l'effort labial et
+le sentiment qu'il exprime, Poo étant un son
+dans lequel la respiration est poussée au dehors
+avec une certaine violence. D'un autre côté, Z,
+placé en initiale, est chez les Ana, un son aspiré;
+ainsi Zu, prononcé Zoo (pour eux c'est une seule
+lettre), est le préfixe ordinaire des mots qui
+signifient quelque chose qui attire, qui plaît, qui
+touche le c&oelig;ur, comme Zummer, amoureux;
+Zutze, l'amour; Zuzulia, délices. Ce son adouci
+du Z semble approprié à la tendresse. C'est
+ainsi que, dans notre langue, les mères disent à
+leurs babies, en dépit de la grammaire, «mon
+céri»; et j'ai entendu un savant professeur de
+Boston appeler sa femme (il n'était marié que
+depuis un mois) «mon cer amour».</p>
+
+<p>Je ne puis quitter ce sujet, cependant, sans
+faire observer par quels légers changements
+dans les dialectes adoptés par les différentes tribus
+la signification originelle et la beauté des
+sons peuvent disparaître. Zee me dit avec une
+grande indignation que Z&#363;mmer (amoureux)
+qui, de la façon dont elle le prononçait, semblait
+sortir lentement des profondeurs de son c&oelig;ur,
+était, dans quelques districts peu éloignés des
+Vril-ya, vicié par une prononciation moitié nasale,
+moitié sifflante, et tout à fait désagréable,
+qui en faisait S&#363;bber. Je pensai en moi-même
+qu'il ne manquait que d'y introduire une n devant
+l'u pour en faire un mot anglais désignant la
+dernière des qualités qu'une Gy amoureuse peut
+désirer de rencontrer dans son Zummer<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Du verbe <i>To snub</i>, brusquer, gourmander, réprimander.</p></div>
+
+<p>Je me bornerai maintenant à mentionner une
+particularité de cette langue qui donne de la
+force et de la brièveté à ses expressions.</p>
+
+<p>La lettre A est pour eux, comme pour nous, la
+première lettre de l'alphabet, et ils s'en servent
+souvent comme d'un mot destiné à marquer une
+idée complexe de souveraineté, de puissance,
+de principe dirigeant. Par exemple: Iva, signifie
+bonté; Diva, la bonté et le bonheur réunis;
+A-Diva, c'est la vérité absolue et infaillible. J'ai
+déjà fait remarquer la valeur de l'A dans A-glauran,
+de même dans Vril (aux vertus duquel ils attribuent
+leur degré actuel de civilisation); A-vril,
+signifie, comme je l'ai déjà dit, la civilisation
+même.</p>
+
+<p>Les philologues ont pu voir par les exemples
+ci-dessus combien le langage Vril-ya se rapproche
+du langage Aryen ou Indo-Germanique; mais
+comme toutes les langues, il contient des mots
+et des formes empruntés à des sources toutes
+différentes. Le titre même de Tur, qu'ils donnent
+à leur magistrat suprême, indique un larcin
+fait à une langue s&oelig;ur du Turanien. Ils disent
+eux-mêmes que c'est un nom étranger emprunté
+à un titre que leurs annales historiques
+disent avoir appartenu au chef d'une nation avec
+laquelle les ancêtres des Vril-ya étaient, à une période
+très éloignée, en commerce d'amitié, mais
+qu'elle était depuis longtemps éteinte; ils ajoutent
+que, lorsque, après la découverte du vril, ils
+remanièrent leurs institutions politiques, ils
+adoptèrent exprès un titre appartenant à une race
+éteinte et à une langue morte, et le donnèrent à
+leur premier magistrat, afin d'éviter de donner
+à cet office un nom qui leur fût déjà familier.</p>
+
+<p>Si Dieu me prête vie, je pourrai peut-être
+réunir sous une forme systématique les connaissances
+que j'ai acquises sur cette langue pendant
+mon séjour chez les Vril-ya. Mais ce que j'en ai
+dit suffira peut-être pour démontrer aux étudiants
+philologues qu'une langue qui, en conservant tant
+de racines de sa forme originaire, s'est déchargée
+des grossières surcharges de la période synthétique
+plus ancienne mais transitoire, et qui est arrivée
+à réunir ainsi tant de simplicité et de force
+dans sa forme inflexionnelle, doit être l'&oelig;uvre
+graduelle de siècles innombrables et de plusieurs
+révolutions intellectuelles; qu'elle contient la
+preuve d'une fusion entre des races de même origine
+et qu'elle n'a pu parvenir au degré de perfection,
+dont j'ai donné quelques exemples, qu'après
+avoir été cultivée sans relâche par un peuple
+profondément réfléchi. J'aurai plus tard l'occasion
+de montrer que, néanmoins, la littérature
+qui appartient à cette langue est une littérature
+morte, et que l'état actuel de félicité sociale auquel
+sont parvenus les Ana interdit toute culture
+progressive de la littérature, surtout dans les
+deux branches principales: la fiction et l'histoire.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIII" id="XIII"></a>XIII.</h2>
+
+
+<p>Ce peuple a une religion et, quoi qu'on puisse
+dire contre lui, il présente du moins ces deux
+particularités étranges: les individus croient
+tout ce qu'ils font profession de croire et ils
+pratiquent tous les préceptes de leur croyance.
+Ils s'unissent dans l'adoration d'un Créateur
+divin, soutien de l'univers. Ils croient qu'une des
+propriétés du tout-puissant vril est de transmettre
+à la source de la vie et de l'intelligence
+toutes les pensées qu'une créature humaine peut
+concevoir; et quoiqu'ils ne prétendent pas que
+l'idée de Dieu est innée, cependant ils disent
+que l'An (l'homme) est la seule créature, autant
+que leurs observations sur la nature leur permettent
+d'en juger, à qui ait été donnée <i>la faculté
+de concevoir cette idée</i>, avec toutes les pensées
+qui en découlent. Ils affirment que cette faculté
+est un privilège qui n'a pu être donné en vain
+et que, par conséquent, la prière et la reconnaissance
+sont acceptées par le Créateur et nécessaires
+au complet développement de la créature
+humaine. Ils offrent leurs prières en public
+et en particulier. N'étant pas considéré comme
+appartenant à leur race, je ne fus pas admis
+dans le temple où l'on célèbre le culte en public;
+mais on m'a dit que les offices étaient très
+courts et sans aucune pompe ni cérémonie.
+C'est une doctrine admise par les Vril-ya que la
+dévotion profonde ou l'abstraction complète du
+monde actuel n'est pas un état où l'esprit humain
+se puisse maintenir longtemps, surtout en
+public, et que toute tentative faite dans ce but
+conduit au fanatisme ou à l'hypocrisie. Ils ne
+prient dans leur intérieur que seuls ou avec leurs
+enfants.</p>
+
+<p>Ils disent que dans les temps anciens il y avait
+un grand nombre de livres consacrés à des spéculations
+sur la nature de la Divinité et sur les
+croyances et le culte qu'on supposait lui être les
+plus agréables. Mais il se trouva que ces spéculations
+conduisaient à des discussions si chaudes
+et si violentes que non seulement elles troublaient
+la paix de la communauté et divisaient
+les familles les plus unies, mais encore que, dans
+le cours de la discussion sur les attributs de la
+Divinité, on en venait à discuter l'existence même
+de la Divinité; ou, ce qui était encore pire, on
+lui attribuait les passions et les infirmités des
+humains qui se livraient à ces disputes.</p>
+
+<p>&mdash;Car,&mdash;disait mon hôte,&mdash;puisqu'un être
+fini comme l'An ne peut en aucune façon définir
+l'Infini, quand il essaie de se faire une idée de
+la Divinité, il réduit la Divinité à n'être qu'un
+An comme lui.</p>
+
+<p>Aussi, dans ces derniers siècles, les spéculations
+théologiques, sans être interdites, avaient
+été si peu encouragées qu'elles étaient tombées
+dans l'oubli.</p>
+
+<p>Les Vril-ya s'accordent à croire à une existence
+future, plus heureuse et plus parfaite que
+la vie présente. S'ils ont des notions très vagues
+sur la doctrine des récompenses et des punitions,
+c'est peut-être parce qu'ils n'ont parmi eux aucun
+système de punitions, ni de récompenses;
+car ils n'ont pas de crimes à punir, et leur moralité
+est si égale qu'il n'y a pas un An qui soit
+regardé en somme comme plus vertueux qu'un
+autre. Si l'un excelle dans une vertu, l'autre arrivera
+à la perfection d'une autre vertu; si l'un
+a ses faiblesses ou ses défauts dominants, son
+voisin a aussi les siens. Bref, dans leur vie si
+extraordinaire, il y a si peu de tentations qu'ils
+sont bons, selon l'idée qu'ils se font de la bonté,
+uniquement parce qu'ils vivent. Ils ont quelques
+notions confuses sur la perpétuité de la vie, une
+fois accordée, même dans le monde végétal,
+comme le lecteur pourra en juger dans le chapitre
+suivant.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIV" id="XIV"></a>XIV.</h2>
+
+
+<p>Les Vril-ya, comme je l'ai déjà dit, évitent
+toute discussion sur la nature de l'Être Suprême;
+cependant ils paraissent se réunir dans une
+croyance par laquelle ils pensent résoudre ce
+grand problème de l'existence du mal, qui a tant
+troublé la philosophie du monde supérieur. Ils
+disent que lorsqu'Il a donné la vie, avec le sentiment
+de cette vie, si faible qu'il soit, comme
+dans la plante, la vie n'est jamais détruite; elle
+passe à une forme nouvelle et meilleure, non
+pas sur cette planète (ils s'écartent en cela de la
+méthode vulgaire de la métempsycose), et que
+l'être vivant garde le sentiment de son identité,
+de sorte qu'il lie sa vie passée à sa vie future et
+qu'il a conscience de ses progrès dans l'échelle
+du bonheur. Car ils disent que, sans cette supposition,
+ils ne peuvent, suivant les lumières de
+la raison qui leur ont été accordées, découvrir
+la parfaite justice qui doit être une des qualités
+principales de la Sagesse et de la Bonté Suprêmes.
+L'injustice, disent-ils, ne peut venir que de
+trois causes: le manque d'intelligence pour
+discerner ce qui est juste, le manque de bonté
+pour le désirer, le manque de puissance pour
+l'accomplir; et que chacun de ces défauts est
+incompatible avec la Sagesse, la Bonté et la
+Toute-Puissance Suprêmes. Mais, même pendant
+cette vie, la sagesse, la bonté et la puissance
+de l'Être Suprême étant suffisamment
+apparentes pour nous forcer à les reconnaître,
+la justice, résultant nécessairement de ces
+trois attributs, demande d'une façon absolue
+une autre vie, non seulement pour l'homme,
+mais pour tous les êtres vivants d'un ordre inférieur.
+Même dans le monde végétal et animal,
+nous voyons certains individus devenir,
+par suite de circonstances tout à fait indépendantes
+d'eux-mêmes, extrêmement malheureux
+par rapport à leurs voisins, puisqu'ils
+n'existent que pour être la proie les uns des
+autres; des plantes même sont sujettes à la
+maladie et périssent d'une façon prématurée,
+tandis que les plantes qui se trouvent à côté se
+réjouissent de leur vitalité et passent toute leur
+existence à l'abri de toute douleur. Selon les
+Vril-ya, on attribue à tort nos propres faiblesses
+à l'Être Suprême, quand on prétend qu'il agit
+par des lois générales, donnant ainsi aux causes
+secondaires assez de puissance pour tenir en
+échec la bonté essentielle de la Cause Première;
+et c'est concevoir la Bonté Suprême d'une façon
+plus basse et plus ignorante encore, que d'écarter
+avec dédain toute considération de justice
+à l'égard des myriades de formes en qui le Tout-Puissant
+a infusé la vie, pour dire que la justice
+est due seulement à l'An. Il n'y a ni grand ni
+petit aux yeux du divin Créateur. Mais si l'on
+reconnaît qu'aucun être, si humble qu'il soit,
+qui a conscience de sa vie et de sa souffrance,
+ne peut périr à travers la suite des siècles; que
+toutes les souffrances d'ici-bas, même si elles
+durent du moment de la naissance à celui du
+passage à un meilleur monde, durent moins,
+comparées à l'éternité, que le cri du nouveau-né
+comparé à la vie de l'homme; si l'on admet que
+l'être vivant garde à l'époque de sa transmigration
+le sentiment de son identité, sans lequel il
+n'aurait pas connaissance de sa vie nouvelle, et
+bien que les voies de la justice divine soient au-dessus
+de la portée de notre intelligence, cependant
+nous avons le droit de croire qu'elles sont
+uniformes et universelles, et non pas variables et
+partiales, comme elles le seraient si elles n'agissaient
+que par les lois de la nature; car cette
+justice est nécessairement parfaite, puisque la
+Suprême Sagesse doit la concevoir, la Suprême
+Bonté la vouloir, et la Suprême Puissance l'accomplir.</p>
+
+<p>Quelque fantastique que puisse paraître cette
+croyance des Vril-ya, elle tend peut-être à fortifier
+le système politique qui, admettant divers
+degrés de richesse, établit cependant une parfaite
+égalité de rangs, une douceur extrême dans
+toutes les relations, et une grande tendresse pour
+toutes les créatures que le bien de la communauté
+n'oblige pas à détruire. Cette idée d'une
+réparation due à un insecte torturé, à une fleur
+piquée par un ver, peut nous sembler une bizarrerie
+puérile, du moins elle ne peut faire aucun
+mal. Il est doux de penser que dans les profondeurs
+de la terre, que n'ont jamais éclairées un
+rayon de lumière de notre ciel matériel, a pénétré
+une conviction si lumineuse de l'ineffable
+bonté du Créateur, qu'on y croit si fermement
+que les lois générales par lesquelles Il agit ne
+peuvent admettre aucune injuste partialité,
+aucun mal, et ne peuvent être comprises que si
+l'on embrasse leur action dans l'infini de l'espace
+et du temps. Et puisque, comme j'aurai occasion
+de le faire observer plus tard, le système politique
+et social de cette race souterraine réunit
+et réconcilie les grandes doctrines en apparence
+opposées, qui de temps en temps sur cette terre
+apparaissent, sont discutées, puis oubliées, et
+reparaissent encore parmi les philosophes ou les
+rêveurs, je puis me permettre de placer ici
+quelques lignes d'un savant terrestre. En regard
+de cette croyance des Vril-ya à la perpétuité de
+la vie et de la conscience chez les créatures
+inférieures aussi bien que chez l'homme, je veux
+mettre un passage éloquent de l'ouvrage d'un
+éminent zoologiste, Louis Agassiz. Je viens de le
+retrouver, bien des années après que j'avais
+confié au papier ces souvenirs de la vie des
+Vril-ya, dans lesquels j'essaye aujourd'hui de
+mettre un peu d'ordre.</p>
+
+<p>«Les relations de chaque individu animal
+avec son semblable sont telles qu'elles devraient
+depuis longtemps être regardées
+comme une preuve suffisante qu'aucun être
+organisé n'a pu être appelé à l'existence que
+par l'intervention directe d'une volonté réfléchie.
+C'est là un puissant argument en
+faveur de l'existence, dans chaque animal,
+d'un principe immatériel semblable à celui
+qui, par son excellence et ses dons supérieurs,
+place l'homme à un rang si élevé au-dessus
+de l'animal; cependant le principe existe certainement,
+et, qu'on l'appelle sens, raison,
+ou instinct, il présente dans toute la chaîne
+des êtres organisés une série de phénomènes
+étroitement enchaînés les uns aux autres.
+C'est de ce principe que dérivent, non seulement
+les manifestations les plus élevées de
+l'esprit, mais la permanence même des différences
+spécifiques qui caractérisent chaque
+organisme. La plupart des arguments en faveur
+de l'immortalité de l'homme s'appliquent
+également à la permanence de ce principe
+chez les autres êtres vivants. Ne puis-je
+pas ajouter que si, dans la vie future, l'homme
+était privé de cette grande source de jouissance
+et de progrès moral et intellectuel,
+qui consiste dans la contemplation des harmonies
+d'un monde organisé, ce serait là
+une perte immense? Et ne pouvons-nous considérer
+le concert spirituel des mondes et de
+tous leurs habitants réunis en présence de
+leur Créateur comme la plus haute conception
+du Paradis?» (<i>Essai sur la Classification</i>,
+Sect. XVII, p. 97-99.)</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XV" id="XV"></a>XV.</h2>
+
+
+<p>Malgré la bonté de tous mes hôtes, la fille
+d'Aph-Lin se montrait encore plus délicate et
+plus prévoyante que les autres dans ses attentions
+pour moi. Sur son conseil, je quittai les
+vêtements sous lesquels j'étais descendu du
+monde supérieur et j'adoptai le costume des
+Vril-ya, à l'exception des ailes mécaniques, qui
+leur servaient comme d'un gracieux manteau
+quand ils marchaient. Mais comme à la ville
+beaucoup de Vril-ya ne portaient pas ces ailes,
+cette exception ne créait pas une différence
+marquée entre moi et la race au milieu de laquelle
+je séjournais, et je pus ainsi visiter la cité
+sans exciter une curiosité désagréable. Hors de
+la famille, personne ne savait que je venais du
+monde supérieur, et je n'étais regardé que
+comme un membre de quelque tribu inférieure
+et barbare, auquel Aph-Lin donnait l'hospitalité.</p>
+
+<p>La ville était grande, eu égard au territoire
+qui l'entourait et qui n'était pas beaucoup plus
+vaste que les propriétés de certains nobles anglais
+ou hongrois; mais toute cette étendue,
+jusqu'à la chaîne de rochers qui en formait la
+frontière, était cultivée avec le plus grand soin,
+excepté dans certaines portions des montagnes
+ou des pâturages abandonnées aux animaux que
+les Vril-ya apprivoisaient, mais dont ils ne se
+servaient pour aucun usage domestique. Leur
+bonté envers ces créatures plus humbles est si
+grande, qu'une somme est consacrée par le
+trésor public à les transporter dans d'autres
+tribus de Vril-ya disposées à les recevoir (surtout
+dans les nouvelles colonies), quand ils deviennent
+trop nombreux pour les pâturages qu'on
+leur a abandonnés. Ils ne se multiplient cependant
+pas aussi vite que le font chez nous les
+animaux destinés à être mangés. Il semble que
+ce soit une loi de la nature que les animaux
+inutiles à l'homme s'éloignent des pays qu'il
+occupe et même disparaissent complètement. Il
+existe dans les divers États, entre lesquels se
+partagent les Vril-ya, une vieille coutume qui
+est de laisser entre les frontières de deux États
+un terrain neutre et non cultivé. Pour la tribu
+dont je m'occupe, cette frontière, composée
+d'une chaîne de rochers sauvages, ne pouvait
+pas être franchie à pied, mais on la passait aisément
+à l'aide des ailes ou des bateaux aériens
+dont je parlerai plus loin. On y avait aussi
+ouvert des routes pour des véhicules mus par le
+vril. Ces chemins de communication étaient
+toujours éclairés et la dépense en était couverte
+par une taxe spéciale, à laquelle toute la
+communauté participait sous la dénomination
+de contribution Vril-ya dans une proportion
+convenue. Par le moyen de ces routes, un commerce
+considérable se faisait avec les États voisins
+ou même éloignés. La richesse de ce peuple
+venait surtout de l'agriculture. Il est aussi remarquable
+pour son adresse à fabriquer les
+outils qui servent au labourage. En échange de
+ces marchandises, il recevait des articles de
+luxe plutôt que de nécessité. Il ne payait presque
+aucune marchandise d'importation aussi cher
+que les oiseaux élevés à chanter des airs compliqués.
+Ces oiseaux venaient de fort loin; leur
+chant et leur plumage étaient également admirables.
+On me dit que ceux qui les élevaient et
+leur apprenaient à chanter mettaient un grand
+soin à les choisir, et que les espèces s'étaient
+beaucoup améliorées depuis quelques années. Je
+ne vis chez ce peuple aucun autre animal destiné
+à l'amusement, à l'exception de quelques êtres
+très curieux de la famille des Batraciens, semblables
+à nos grenouilles, mais avec une physionomie
+très intelligente; les enfants les aimaient
+beaucoup et les gardaient dans leurs jardins
+particuliers. Ils ne paraissent pas avoir d'animaux
+analogues à nos chiens et à nos chevaux,
+bien que Zee, ce savant naturaliste, me dit que
+des créatures pareilles avaient existé autrefois
+dans ces parages et qu'on en trouvait encore
+dans certaines régions habitées par d'autres
+races que celle des Vril-ya. Elle me dit qu'ils
+avaient disparu peu à peu du monde plus civilisé
+depuis la découverte du vril, qui les avait
+rendus inutiles. La mécanique et l'emploi des
+ailes avaient détrôné le cheval comme bête de
+somme, et l'on n'avait plus besoin du chien, soit
+pour se protéger, soit pour aller à la chasse,
+comme cela arrivait aux ancêtres des Vril-ya,
+quand ils craignaient les agressions de leurs
+semblables ou chassaient pour se procurer leur
+nourriture. Cependant, en ce qui concernait le
+cheval, cette région était si montagneuse qu'un
+cheval n'y aurait pas été d'une grande utilité,
+comme animal de luxe ou comme bête de somme.
+Le seul animal qu'ils emploient à ce dernier
+usage est une espèce de grande chèvre dont ils
+se servent dans leurs fermes. On peut dire que
+la nature du sol dans ces districts a donné la
+première idée des ailes et des bateaux aériens.
+L'étendue de la ville est due à l'habitude d'entourer
+chaque maison d'un jardin séparé. La
+rue principale, dans laquelle habitait Aph-Lin,
+s'élargissait en une vaste place carrée sur laquelle
+se trouvaient le Collège des Sages et toutes
+les administrations publiques; une magnifique
+fontaine du fluide lumineux, que j'appellerai
+naphte (j'en ignore la véritable nature), occupait
+le centre de cette place. Tous ces édifices publics
+ont un caractère uniforme de solidité
+massive. Ils me rappelaient l'architecture des
+tableaux de Martin. Tout le long de l'étage
+supérieur courait un vaste balcon, ou jardin
+suspendu, soutenu par des colonnes; ce jardin
+était rempli de plantes en fleurs et habité par
+différentes espèces d'oiseaux apprivoisés. Diverses
+rues partaient de cette place, toutes
+larges et brillamment illuminées; elles remontaient
+de chaque côté vers les hauteurs. Dans
+mes excursions à travers la ville, j'étais toujours
+accompagné par Aph-Lin ou par sa fille. Dans
+cette tribu, la Gy adulte peut se promener aussi
+familièrement avec un jeune An qu'avec une
+femme.</p>
+
+<p>Les magasins de détail ne sont pas nombreux;
+les chalands sont servis par des enfants de divers
+âges, extrêmement intelligents et polis,
+mais sans la plus légère nuance d'importunité
+ou de servilité. Le marchand n'est pas toujours
+présent; quand il est là, il ne paraît pas fort
+occupé de ses affaires; cependant il n'a choisi
+cette profession que parce qu'elle lui plaisait et
+nullement pour accroître sa fortune.</p>
+
+<p>Quelques-uns des plus riches citoyens du pays
+tiennent de ces magasins. Comme je l'ai déjà
+dit, on ne reconnaît dans ce pays aucune supériorité
+de rang, et par conséquent toutes les
+occupations sont regardées comme égales au
+point de vue social. L'An, chez lequel j'achetai
+mes sandales, était le frère du Tur, ou magistrat
+principal; et quoique son magasin ne fût pas
+plus grand que celui d'un relieur de Bond Street
+ou de Broadway, on me dit qu'il était deux fois
+plus riche que le Tur, qui habitait un véritable
+palais. Sans doute il possédait aussi une maison
+de campagne.</p>
+
+<p>Les Ana de cette tribu sont, en somme, fort
+indolents après l'âge actif de l'enfance. Soit par
+tempérament, soit par philosophie, ils mettent
+le repos au rang des plus grandes bénédictions
+de la vie. Il est vrai que quand on enlève à un
+être humain les motifs d'activité qu'il puise
+dans la cupidité ou l'ambition, il ne paraît pas
+étrange qu'il se repose tranquillement.</p>
+
+<p>Dans leurs mouvements ordinaires, ils aiment
+mieux marcher que voler. Mais dans leurs
+jeux, et pour me servir d'une figure un peu
+hardie, dans leurs promenades, ils se servent
+de leurs ailes, comme aussi dans les danses
+aériennes que j'ai décrites et dans les visites
+à leurs maisons de campagne, qui sont presque
+toutes situées sur des hauteurs; quand ils sont
+jeunes, ils préfèrent aussi leurs ailes à tout
+autre moyen de locomotion, pour accomplir
+leurs voyages dans les autres régions des Ana.</p>
+
+<p>Ceux qui s'exercent au vol peuvent voler, sinon
+aussi vite que certains oiseaux voyageurs,
+du moins de façon à faire quarante à cinquante
+kilomètres à l'heure et conservent cette vitesse
+pendant cinq ou six heures. Mais la plupart
+des Ana parvenus à l'âge adulte n'aiment
+plus les mouvements rapides qui exigent un
+effort vigoureux. C'est peut-être pour cette raison,
+comme ils pensent, d'accord sans doute avec
+la plupart de nos médecins, que la transpiration
+régulière par les pores de la peau est essentielle
+à la santé, qu'ils font usage des bains de vapeur
+que nous nommons bains turcs ou bains russes,
+suivis de douches d'eau parfumée. Ils ont une
+grande foi dans l'influence salutaire de certains
+parfums.</p>
+
+<p>Ils ont aussi l'habitude, à des périodes déterminées
+mais rares, peut-être quatre fois par an,
+quand ils sont en bonne santé, de faire usage d'un
+bain chargé de vril<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>. Ils disent que ce fluide,
+employé avec ménagement, fortifie la santé;
+mais que si l'en en fait un trop grand usage,
+lorsqu'on se porte bien, il produit une réaction
+qui épuise la vitalité. Toutefois, dans presque
+toutes leurs maladies, ils recourent au vril
+comme au plus actif des remèdes qui puissent
+aider la nature à repousser le mal.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> J'ai fait usage une fois du bain de vril. Il ressemblait beaucoup
+par ses propriétés fortifiantes aux bains de Gastein, dont
+beaucoup de médecins attribuent la puissance à l'électricité; mais
+les effets du bain de vril sont plus durables.</p></div>
+
+<p>Ils sont, à leur façon, le plus luxueux des
+peuples, mais toutes les délicatesses de leur
+luxe sont innocentes. On peut dire qu'ils vivent
+dans une atmosphère de musique et de parfums.
+Toutes les chambres ont des appareils
+mécaniques destinés à produire des sons mélodieux,
+dans des tons si doux qu'on dirait des
+murmures d'esprits invisibles. Ils sont trop accoutumés
+à ces sons légers pour en être gênés
+dans leurs conversations, ou même, quand ils sont
+seuls, dans leurs réflexions. Mais ils pensent que
+respirer un air constamment chargé de mélodies
+et de parfums a pour effet d'adoucir et d'élever
+le caractère et les pensées. Quoiqu'ils soient
+très sobres, ils ne mangent d'autre nourriture
+animale que le lait et s'abstiennent absolument
+de toute boisson enivrante; ils sont extrêmement
+délicats et difficiles à l'endroit de la nourriture
+et de la boisson. Dans tous leurs amusements,
+les vieillards montrent une gaieté
+enfantine. Le but auquel ils tendent est le
+bonheur, qu'ils ne cherchent pas dans l'excitation
+d'un plaisir passager, mais dans les
+conditions habituelles de leur existence tout
+entière, et l'exquise aménité de leurs manières
+montre quel respect ils ont pour le bonheur
+des autres.</p>
+
+<p>La conformation de leur crâne présente des
+différences marquées à l'égard de toutes les
+races connues du monde supérieur, et je ne
+puis m'empêcher de penser que la forme du
+leur est un développement, produit par des
+siècles sans nombre, du type Brachycéphalique
+de l'Age de pierre dont parle Lyell dans ses
+<i>Éléments de Géologie</i>, ch. <span class="smcap">X</span>, p. 113, en le comparant
+avec le type Dolichocéphalique du commencement
+de l'Age de fer, correspondant à
+celui qui est aujourd'hui si commun parmi
+nous, et qu'on appelle type Celtique. Le crâne
+des Vril-ya a le même front massif et non
+pas fuyant comme dans le type Celtique, la
+même rondeur égale dans les organes frontaux,
+mais il est plus élevé au sommet, et moins
+prononcé dans l'hémisphère postérieur où les
+phrénologues placent les organes animaux.
+Pour parler la langue des phrénologues, le
+crâne commun aux Vril-ya a les organes du
+poids, du nombre, de la musique, de la forme,
+de l'ordre, de la causalité, très largement
+développés; ceux de la constructivité beaucoup
+plus prononcés que ceux de l'idéalité. Ceux
+qu'on appelle les organes moraux, comme ceux
+de la conscience ou de la bienfaisance, sont
+extraordinairement pleins; ceux de l'amativité
+et de la combativité sont très petits; celui de
+la ténacité très grand; l'organe de la destructivité
+(c'est-à-dire de la disposition à supprimer
+tous les obstacles) est immense, moins pourtant
+que celui de la bienfaisance, et celui de
+la philogéniture prend plutôt le caractère
+de la compassion et de la tendresse pour les
+êtres qui ont besoin de protection et de secours,
+que celui de l'amour animal de la progéniture.</p>
+
+<p>Je n'ai pas rencontré une seule personne difforme
+ou boiteuse. La beauté de leur physionomie
+ne consiste pas seulement dans la symétrie
+des traits, mais dans l'égalité de la peau,
+qui se maintient sans rides jusqu'à la vieillesse
+la plus avancée, et dans une douce sérénité
+d'expression jointe à cette majesté que donne
+le sentiment de la force et d'une complète
+sécurité physique et morale. C'est cette douceur
+même, jointe à cette majesté, qui inspirait
+à un spectateur comme moi, accoutumé à
+lutter avec les passions de l'humanité, un sentiment
+d'humilité et de crainte respectueuse.
+C'est une expression qu'un peintre pourrait
+donner à un demi-dieu, à un génie, à un ange.
+Les hommes, chez les Vril-ya, sont entièrement
+imberbes, les Gy-ei en vieillissant ont quelquefois
+une petite moustache.</p>
+
+<p>Je remarquai avec surprise que la couleur de
+leur peau n'était pas uniformément celle que
+j'avais remarquée chez les premiers individus
+que j'avais rencontrés; quelques-uns l'avaient
+beaucoup plus blanche, avec des yeux bleus et
+des cheveux d'un brun doré; cependant leur
+teint était d'un ton plus chaud et plus riche que
+celui des peuples du nord de l'Europe.</p>
+
+<p>On me dit que ce mélange de couleurs venait
+de mariages contractés avec les membres d'autres
+tribus lointaines des Vril-ya qui, soit par
+suite de la différence des climats, soit à cause
+de la diversité d'origine, étaient plus blanches
+que la tribu chez laquelle j'habitais. On regardait
+comme une preuve d'antiquité la couleur
+rouge la plus foncée; mais les Ana n'attachaient
+aucune idée d'orgueil à cette antiquité; ils
+étaient au contraire persuadés que leur supériorité
+venait de croisements fréquents avec
+d'autres familles différentes et cependant parentes,
+ils encourageaient ces mariages pourvu
+que les conjoints fussent toujours des membres
+de la famille des Vril-ya. Quant aux nations qui
+n'adoptaient pas les m&oelig;urs et les institutions
+des Vril-ya et qui passaient pour incapables d'acquérir
+sur les forces du vril cet empire que tant
+de générations s'étaient employées à acquérir et
+à conserver, on les regardait avec plus de dédain
+que les citoyens de New-York ne regardent
+les nègres.</p>
+
+<p>J'appris de Zee, plus instruite en toutes choses
+qu'aucun des hommes avec lesquels j'eus l'occasion
+de m'entretenir familièrement, que la supériorité
+des Vril-ya était attribuée à l'intensité
+de leurs anciennes luttes contre les obstacles de
+la nature dans les premiers lieux où ils s'étaient
+fixés.</p>
+
+<p>&mdash;Partout,&mdash;disait Zee, avec profondeur,&mdash;partout
+où nous rencontrons dans l'histoire
+de la civilisation cet état où la vie devient une
+lutte, où l'individu est obligé d'appeler à lui
+toute son énergie pour rivaliser avec ses compagnons,
+nous trouvons invariablement le même
+résultat; c'est-à-dire que, puisqu'un grand
+nombre doit périr dans cette lutte, la nature
+choisit pour les conserver les spécimens les
+plus vigoureux. Par conséquent, dans notre
+race, même avant la découverte du vril, les organisations
+supérieures furent seules conservées,
+et nos anciens livres contiennent une légende
+autrefois populaire selon laquelle nous fûmes
+chassés d'une région qui semblerait être votre
+monde supérieur, afin de nous perfectionner et
+d'arriver à l'épuration complète de notre race
+par l'âpreté des luttes que nos pères eurent à
+soutenir; et lorsque notre éducation sera achevée,
+nous sommes destinés à retourner dans le
+monde supérieur pour y supplanter toutes les
+races inférieures qui l'occupent aujourd'hui.</p>
+
+<p>Aph-Lin et Zee causaient souvent avec moi de
+la condition politique et sociale de ce monde
+supérieur, dont Zee supposait si philosophiquement
+que les habitants seraient détruits un jour
+ou l'autre par l'avènement des Vril-ya. Dans
+mes récits, je continuais à faire tout ce que je
+pouvais (sans me lancer dans des mensonges
+assez positifs pour être aisément aperçus par
+la sagacité de mes auditeurs) pour représenter
+notre puissance et nous-mêmes sous les couleurs
+les plus flatteuses. Ils y trouvaient pourtant de
+perpétuels sujets de comparaison entre les populations
+les plus civilisées de notre monde et les
+races souterraines les plus inférieures qu'ils regardaient
+comme plongées dans une barbarie
+sans espoir et condamnées à une destruction
+graduelle, mais certaine. Mais tous deux désiraient
+dérober à leurs concitoyens toute connaissance
+prématurée des régions éclairées par
+le soleil; tous deux étaient humains et frémissaient
+à la pensée de détruire tant de millions
+de créatures, et les peintures que je faisais
+de notre vie, si fortement colorées qu'elles
+fussent, les attristaient. En vain, je vantais nos
+grands hommes: poètes, philosophes, orateurs,
+généraux, et défiais les Vril-ya de nous en présenter
+autant.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas!&mdash;disait Zee, dont la figure majestueuse
+prenait une expression d'angélique compassion,&mdash;cette
+domination du petit nombre
+sur la foule est le signe le plus sûr et le plus fatal
+d'une sauvagerie incorrigible. Ne voyez-vous pas
+que la première condition du bonheur mortel
+consiste à supprimer cette lutte et cette compétition
+entre les individus, car cette lutte, quelle
+que soit la forme du gouvernement, subordonne
+le grand nombre au petit nombre, détruit la
+liberté réelle des individus en dépit de la liberté
+nominale de l'État, et ôte à l'existence
+ce calme sans lequel on ne peut atteindre la
+félicité spirituelle ou corporelle? Nous pensons,
+nous, que plus nous pouvons rapprocher
+notre existence de celle que nos idées
+les plus nobles nous représentent comme le
+partage des âmes au delà du tombeau, plus
+nous nous rapprochons sur terre d'un bonheur
+divin, et plus la transition devient facile de cette
+vie à la vie future. Car, assurément, tout ce que
+nous pouvons imaginer de la vie des dieux ou des
+élus suppose l'absence de soucis personnels et de
+passions rivales, telles que l'avarice et l'ambition.
+Il nous semble que ce doit être une vie de sereine
+tranquillité. Sans doute, les facultés intellectuelles
+ou spirituelles n'y manquent point d'activité,
+mais cette activité, conforme au tempérament
+de chacun, n'a rien de forcé ni de répugnant;
+dans cette vie charmée par l'échange le
+plus libre des plus douces affections, l'atmosphère
+morale doit tuer la haine, la vengeance,
+l'esprit de contention et de rivalité. Tel est l'état
+politique auquel toutes les familles et toutes les
+tribus des Vril-ya cherchent à atteindre, et c'est
+vers ce but que tendent toutes nos théories gouvernementales.
+Vous voyez combien une pareille
+marche est opposée à celle des nations non civilisées
+d'où vous venez, et qui tendent systématiquement
+à perpétuer les troubles, les soucis, les
+passions belliqueuses, de plus en plus funestes à
+mesure que le progrès de ces peuples devient
+plus rapide dans la voie où ils marchent. La
+plus puissante de toutes les races de notre
+monde, en dehors de la famille des Vril-ya, se
+regarde comme la mieux gouvernée des sociétés
+politiques et croit avoir atteint à cet égard le
+plus haut degré de la sagesse politique, de sorte
+que les autres nations devraient essayer plus ou
+moins de l'imiter. Elle a établi, sur ses bases
+les plus larges, le Koom-Posh, c'est-à-dire le
+gouvernement des ignorants, d'après ce principe
+qu'ils sont les plus nombreux. Elle a fait
+consister le suprême bonheur en une rivalité
+universelle de sorte que les passions mauvaises
+ne sont jamais en repos; les citoyens sont en
+lutte pour le pouvoir, pour la richesse, pour
+tous les genres de supériorité, et dans cette rivalité,
+c'est quelque chose d'horrible que d'entendre
+les reproches, les médisances et les calomnies
+que les meilleurs mêmes et les plus doux
+d'entre eux accumulent les uns sur les autres
+sans honte et sans remords.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a quelques années,&mdash;dit Aph-Lin,&mdash;j'ai
+visité ce peuple. Leur misère et leur
+dégradation étaient d'autant plus effroyables
+qu'ils se vantaient sans cesse de leur félicité,
+de leur grandeur comparées à celles du reste
+des autres peuples de leur race. Il n'y a aucun
+espoir que ce peuple, qui évidemment
+ressemble au vôtre, puisse s'améliorer, parce
+que toutes ses idées tendent à une décadence
+plus complète. Il désire augmenter de plus
+en plus son empire en dépit de cette vérité
+qu'au delà de limites assez restreintes il devient
+impossible d'assurer à un État le bonheur
+qui appartient à une famille bien réglée; et plus
+ils perfectionnent un système par lequel certains
+individus sont chauffés et gonflés à une
+taille qui dépasse la petitesse de millions de
+créatures, plus ils se frottent les mains, et s'écrient
+fièrement:&mdash;«Voyez par quelles grandes
+exceptions à la petitesse commune de notre race,
+nous prouvons l'excellence de notre système!</p>
+
+<p>&mdash;Bref,&mdash;conclut Zee,&mdash;si la sagesse de la
+vie humaine consiste à se rapprocher de la tranquillité
+sereine des immortels, il ne peut y avoir
+de système plus opposé à celui-là que celui qui
+tend à pousser à leur plus haut point les inégalités
+et les turbulences des mortels. Et je ne
+vois pas par quelle croyance religieuse des
+mortels agissant ainsi peuvent arriver à se
+faire même une idée des joies des immortels
+auxquels ils espèrent atteindre directement par
+la mort. Au contraire, des esprits habitués à
+placer le bonheur dans des choses si antipathiques
+à la nature divine trouveraient le bonheur
+des dieux très ennuyeux et désireraient revenir
+dans un monde où ils pourraient du moins se
+quereller.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XVI" id="XVI"></a>XVI.</h2>
+
+
+<p>J'ai tant parlé de la baguette de vril que mes
+lecteurs s'attendent peut-être à ce que je la
+décrive. Je ne puis le faire avec exactitude, car
+on ne me permit jamais d'en toucher une, de
+peur que mon ignorance n'occasionnât quelque
+terrible accident. Elle est creuse; la poignée
+est garnie de plusieurs arrêts, clefs ou ressorts,
+par lesquels on peut en changer la force, la
+modifier et la diriger. Selon la manière dont
+on s'en sert elle tue ou elle guérit; elle perce
+un roc, ou chasse les vapeurs; elle affecte les
+corps, ou exerce une certaine influence sur les
+esprits. On la porte souvent sous la forme commode
+d'une canne de promeneur, mais elle est
+garnie de coulisses qui permettent de l'allonger ou
+de le raccourcir à volonté. Quand on s'en sert
+dans un but spécial, on en tient la poignée dans
+la paume de la main, l'index et le médius en
+avant. On m'assura, cependant, que la puissance
+de la baguette n'était pas la même dans toutes
+les mains, mais proportionnée à ce que l'organisme
+de chacun contient de vril, ou plutôt
+de celle des propriétés du vril qui a le plus
+d'affinité ou de rapport avec l'&oelig;uvre à accomplir.
+Quelques-uns ont plus de puissance pour
+détruire, d'autres pour guérir, etc., et le résultat
+dépend beaucoup aussi du calme et de la
+sûreté de mouvement de l'opérateur. Ils affirment
+que le plein exercice de la puissance du
+vril ne peut être atteint que par un tempérament
+constitutionnel, c'est-à-dire par une organisation
+héréditairement transmise, et qu'une
+fille de quatre ans appartenant aux races Vril-ya
+peut accomplir, avec la baguette mise pour la
+première fois dans sa main, des effets que le
+mécanicien le plus fort et le plus habile ne
+parviendrait pas à exécuter, même quand il se
+serait exercé toute sa vie, s'il n'appartenait à la
+race des Vril-ya. Toutes ces baguettes ne sont
+pas également compliquées; celles qu'on donne
+aux enfants sont beaucoup plus simples que
+celles des adultes des deux sexes; elles sont
+construites pour l'occupation spéciale à laquelle
+les enfants sont attachés; et, comme
+je l'ai déjà dit, les plus jeunes enfants sont
+surtout occupés à détruire. Dans la baguette
+des femmes et des mères, la force de destruction
+est généralement supprimée, le pouvoir
+de guérir atteint son plus haut degré. Je voudrais
+pouvoir parler plus en détail de ce singulier
+conducteur du fluide vril, mais le mécanisme
+en est aussi délicat que les effets en sont
+merveilleux.</p>
+
+<p>Je dirai cependant que ces peuples ont inventé
+certains tubes par lesquels le fluide vril peut être
+conduit vers l'objet qu'il doit détruire, à travers
+des distances presque indéfinies; du moins je
+n'exagère rien en parlant de cinq cents ou six
+cents kilomètres. Leur science mathématique
+appliquée à cet objet est si parfaitement exacte,
+que sur le rapport d'un observateur placé dans
+un bateau aérien, un membre quelconque du
+vril peut apprécier sans se tromper la nature des
+obstacles, la hauteur à laquelle on doit élever
+l'instrument, le point auquel on doit le charger,
+de façon à réduire en cendres une ville deux
+fois grande comme Londres ou New-York, dans
+un espace de temps trop court pour que j'ose
+l'indiquer.</p>
+
+<p>Assurément ces Ana sont des mécaniciens
+d'une adresse merveilleuse, merveilleuse dans
+l'application de leurs facultés inventives aux
+usages pratiques.</p>
+
+<p>J'allai avec mon hôte et sa fille Zee visiter le
+grand musée public, qui occupe une aile du Collège
+des Sages, et dans lequel sont conservées,
+comme spécimens curieux de l'ignorance et des
+tâtonnements des anciens temps, beaucoup de
+machines que nous regardons avec orgueil comme
+des chefs-d'&oelig;uvre de notre génie. Dans une des
+salles, jetés de côte, comme des choses oubliées,
+se trouvent des tubes destinés à ôter la vie au
+moyen de boules métalliques et d'une poudre inflammable,
+dans le genre de nos canons et de
+nos catapultes, et plus meurtriers que nos inventions
+les plus modernes.</p>
+
+<p>Mon hôte en parlait avec un sourire de mépris,
+comme pourrait le faire un officier d'artillerie
+en voyant les arcs et les flèches des Chinois.
+Dans une autre salle se trouvaient des modèles
+de voitures et de vaisseaux mus par la vapeur,
+et un ballon digne de Montgolfier. Zee prit la
+parole d'un air pensif.</p>
+
+<p>&mdash;Tels étaient&mdash;dit-elle,&mdash;les faibles essais
+de nos sauvages ancêtres, avant qu'ils eussent
+la plus légère idée des propriétés du vril!</p>
+
+<p>Cette jeune Gy était un magnifique exemple
+de la force musculaire à laquelle peuvent parvenir
+les femmes de son pays. Ses traits étaient
+beaux comme ceux de toute sa race; je n'ai
+jamais vu dans le monde supérieur un visage
+plus majestueux et plus parfait, mais son amour
+pour les études austères avait donné à sa physionomie
+une expression pensive qui la rendait
+un peu sévère quand elle ne parlait pas; et cette
+sévérité avait quelque chose de formidable quand
+on faisait attention à ses amples épaules et à sa
+grande taille. Elle était grande même pour une
+Gy et je l'ai vue soulever un canon avec autant
+d'aisance que j'en pourrais mettre à manier un
+pistolet de poche. Zee m'inspirait une terreur
+profonde, qui ne fit que s'accroître quand nous
+arrivâmes dans la salle du musée où l'on conservait
+les modèles des machines mues par le
+vril; par un certain mouvement de sa baguette,
+et en se tenant à distance elle mit en mouvement
+des corps pesants et énormes. Elle semblait
+les douer d'intelligence, elle s'en faisait
+comprendre et les contraignait d'obéir. Elle mit
+en mouvement des machines fort compliquées,
+arrêta ou continua le mouvement, jusqu'à ce
+que, dans un espace de temps prodigieusement
+court, elle eût changé des matériaux grossiers
+de diverses sortes en &oelig;uvres d'art, régulières,
+complètes et parfaites. Tous les effets que produisent
+le mesmérisme ou l'électro-biologie sur
+les nerfs et les muscles des êtres vivants, Zee
+les produisit par un simple mouvement de sa
+baguette sur les roues et les ressorts de machines
+inanimées.</p>
+
+<p>Comme je faisais part à mes compagnons de
+la surprise que me causait cette influence sur les
+objets inanimés, avouant que dans notre monde
+j'avais vu que certaines organisations vivantes
+exercent sur d'autres organisations vivantes
+une influence réelle, mais souvent exagérée par
+la crédulité ou le mensonge, Zee, qui s'intéressait
+plus que son père à ces questions, me pria d'étendre
+la main et, plaçant la sienne à côté, elle
+appela mon attention sur certaines différences
+de type et de caractère. D'abord, le pouce de la
+Gy (et dans toute cette race, comme je l'observai
+plus tard, il en est de même pour les deux
+sexes) est beaucoup plus large, plus long et plus
+massif que le nôtre. Il y a presque autant de différence
+qu'entre le pouce d'un homme et celui
+d'un gorille. Secondement, la paume est proportionnellement
+plus épaisse que la nôtre, la
+texture de la peau est infiniment plus fine et
+plus douce, la chaleur moyenne plus intense.
+Ce que je remarquai surtout, c'est un nerf visible
+et facile à sentir sous la peau, qui part du
+poignet, contourne le gras du pouce, et se partage
+comme une fourche à la racine de l'index
+et du médius.</p>
+
+<p>&mdash;Avec votre faible pouce,&mdash;me dit la jeune
+savante,&mdash;et sans ce nerf, que vous trouvez plus
+ou moins développé dans notre race, vous ne
+pouvez obtenir qu'une influence faible et imparfaite
+sur le vril; mais en ce qui regarde le nerf,
+on ne le trouve pas chez nos premiers ancêtres
+ni chez les tribus les plus grossières qui n'appartiennent
+pas aux Vril-ya. Il s'est lentement développé
+dans le cours des générations, commençant
+avec les premiers progrès et s'accroissant
+par un exercice continuel de la puissance du
+vril; par conséquent, dans le cours de mille ou
+deux mille ans un nerf semblable pourrait se former
+chez les êtres supérieurs de votre race qui se
+consacreraient à cette science par excellence, qui
+soumet au vril les forces les plus subtiles de la
+nature. Mais vous parlez de la matière comme
+d'une chose en elle-même inerte et immobile;
+assurément vos parents ou vos institutions n'ont
+pu vous laisser ignorer qu'il n'y a pas de matière
+inerte: chaque particule est constamment
+en mouvement et constamment soumise aux
+agents parmi lesquels la chaleur est la plus apparente
+et la plus rapide, mais le vril est le plus
+subtil et le plus puissant quand on sait s'en servir.
+En fait, le courant, lancé par ma main et guidé
+par ma volonté, ne fait que rendre plus prompte
+et plus forte l'action qui agit éternellement sur
+toutes les particules de la matière, quelque inerte
+et immobile qu'elle paraisse. Si une masse de
+métal n'est pas capable de produire une pensée
+par elle-même, son mouvement intérieur la
+rend pénétrable à la pensée de l'agent intellectuel
+qui le travaille; et lorsque cette pensée est
+accompagnée d'une force suffisante de vril, le
+métal est aussi contraint d'obéir que s'il était
+transporté par une force matérielle visible. Il
+est animé pendant ce temps par l'âme qui le
+pénètre, de sorte qu'on peut presque dire qu'il
+vit et qu'il raisonne. Sans cela nous ne pourrions
+pas remplacer les domestiques par nos automates.</p>
+
+<p>Je respectais trop les muscles et la science de
+la jeune Gy pour me hasarder à discuter avec
+elle. J'avais lu quelque part, quand j'étais écolier,
+qu'un sage, discutant avec un empereur romain,
+s'était brusquement arrêté, et comme l'empereur
+lui demandait s'il n'avait plus rien à dire en
+faveur de son opinion, il répondit:&mdash;</p>
+
+<p>&mdash;Non, César, il est inutile de discuter
+contre un homme qui commande à vingt-cinq
+légions.</p>
+
+<p>J'étais secrètement persuadé que quels que
+fussent les effets réels du vril sur la matière,
+M. Faraday aurait pu prouver à la jeune Gy
+qu'elle en comprenait mal la nature et les causes;
+mais je n'en restais pas moins convaincu que Zee
+aurait pu assommer tous les Membres de la Société
+Royale des Sciences, les uns après les autres,
+d'un coup de poing. Tout homme raisonnable
+sait qu'il est inutile de discuter avec une femme
+ordinaire sur des choses qu'on comprend; mais
+discuter avec une Gy de sept pieds sur les mystères
+du vril, autant eût valu discuter dans le
+désert avec le simoun!</p>
+
+<p>Parmi les salles du musée du Collège des
+Sages, celle qui m'intéressa le plus était la salle
+consacrée à l'archéologie des Vril-ya et renfermant
+une très ancienne collection de portraits.
+Les couleurs et les corps sur lesquels
+elles étaient appliquées étaient si indestructibles,
+que les tableaux, qu'on faisait remonter à une
+date presque aussi ancienne que celles que mentionnent
+les plus vieilles annales des Chinois,
+conservaient une grande fraîcheur de coloris.
+Comme j'examinais cette collection, deux choses
+me frappèrent surtout: la première, c'est que
+les peintures qu'on disait vieilles de six ou sept
+mille ans étaient bien supérieures, sous le rapport
+de l'art, à celles qui avaient été exécutées
+depuis trois ou quatre mille ans; la seconde,
+c'est que les portraits de la première période se
+rapprochaient beaucoup du type de la race
+européenne du monde supérieur. Quelques-uns
+me rappelèrent vraiment les têtes italiennes des
+peintures du Titien, qui expriment si bien l'ambition
+ou la ruse, les soucis ou le chagrin, avec
+des rides qui sont comme des sillons creusés par
+les passions sur le visage qu'elles labourent.
+C'étaient bien là des portraits d'hommes qui
+avaient vécu dans la lutte et la guerre avant que
+la découverte des forces latentes du vril eût
+changé le caractère de la société, d'hommes
+qui avaient combattu pour la gloire ou pour le
+pouvoir, comme nous le faisons maintenant dans
+notre monde.</p>
+
+<p>Le type commence visiblement à se modifier
+environ mille ans après la découverte du vril. Il
+devient dès lors de plus en plus calme à chaque
+génération nouvelle, et ce calme marque une
+différence de plus en plus profonde entre les
+Vril-ya et les hommes livrés au travail et au
+péché; mais à mesure que la beauté et la grandeur
+de la physionomie s'accentuaient davantage,
+l'art du peintre devenait plus froid et plus
+monotone.</p>
+
+<p>Mais la plus grande curiosité de la collection
+c'étaient trois portraits appartenant aux âges
+anté-historiques et, suivant la tradition mythologique,
+faits par les ordres d'un philosophe, dont
+l'origine et les attributs étaient autant mêlés de
+fables symboliques, que ceux d'un Bouddha indien
+ou d'un Prométhée grec.</p>
+
+<p>C'est à ce personnage mystérieux, à la fois un
+sage et un héros, que toutes les principales races
+des Vril-ya font remonter leur origine.</p>
+
+<p>Les portraits dont je parle sont ceux du philosophe
+lui-même, de son grand-père et de son
+arrière-grand-père. Ils sont tous de grandeur
+naturelle. Le philosophe est vêtu d'une longue
+tunique qui semble former un vêtement lâche et
+comme une armure écailleuse, empruntée peut-être
+à quelque poisson ou à quelque reptile, mais
+les pieds et les mains sont nus; les doigts des
+uns et des autres sont très longs et palmés. La
+gorge est à peine visible, le front bas et fuyant;
+ce n'est pas du tout l'idée qu'on se fait d'un
+sage. Les yeux sont proéminents, noirs, brillants,
+la bouche très grande, les pommettes saillantes,
+et le teint couleur de boue. Suivant la
+tradition, ce philosophe avait vécu jusqu'à un
+âge patriarcal, dépassant plusieurs siècles, et il
+se souvenait d'avoir vu son grand-père, quand
+lui-même n'était qu'un homme d'un âge moyen,
+et son bisaïeul quand il était enfant; il avait fait
+ou fait faire le portrait du premier pendant sa
+vie; celui du second avait été pris sur sa momie.
+Le portrait du grand-père avait les traits et l'aspect
+de celui du philosophe, mais encore exagérés;
+il était nu et la couleur de son corps était
+singulière: la poitrine et le ventre étaient jaunes,
+les épaules et les bras d'une couleur bronzée;
+le bisaïeul était un magnifique spécimen du
+genre Batracien, une Grenouille Géante purement
+et simplement.</p>
+
+<p>Parmi les pensées profondes que ce philosophe,
+suivant la tradition, avait léguées à la postérité
+sous une forme rythmée, dans une sentencieuse
+concision, on cite celle-ci: «Humiliez-vous,
+mes descendants; le père de votre race était
+un Têtard: enorgueillissez-vous, mes descendants,
+car c'est la même Pensée Divine qui créa
+votre père, qui se développe en vous exaltant.»</p>
+
+<p>Aph-Lin me conta cette fable pendant que je
+regardais les trois portraits de ces Batraciens.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous riez de mon ignorance supposée
+et de ma crédulité de Tish sans éducation,&mdash;lui
+répondis-je,&mdash;mais quoique ces horribles
+croûtes puissent être fort anciennes et qu'elles
+aient voulu être, dans le temps, quelques grossières
+caricatures, je suppose que personne,
+parmi les gens de votre race, même dans les âges
+les moins éclairés, n'a jamais cru que l'arrière-petit-fils
+d'une Grenouille ait pu devenir un
+philosophe sentencieux; ou qu'aucune famille,
+je ne dirai pas de Vril-ya, mais de la variété
+la plus vile de la race humaine, descende d'un
+Têtard.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi,&mdash;répondit Aph-Lin,&mdash;pendant
+l'époque que nous nommons la Période
+Batailleuse ou Philosophique de l'Histoire, qui
+remonte à environ sept mille ans, un naturaliste
+très distingué prouva, à la satisfaction de ses
+nombreux disciples, qu'il y avait tant d'analogie
+entre le système anatomique de la Grenouille et
+celui de l'An, qu'on en conclut que l'un avait dû
+descendre de l'autre. Ils avaient en commun
+quelques maladie; ils étaient sujets à avoir dans
+les intestins les mêmes vers parasites; et, ce qu'il
+y a d'étrange à dire, c'est que l'An a dans son
+organisme la même vessie natatoire, devenue
+parfaitement inutile, mais qui, subsistant à l'état
+de rudiment, prouve jusqu'à l'évidence que l'An
+descend directement de la Grenouille. On ne
+peut alléguer contre cette théorie la différence
+de taille, car il existe encore dans notre monde
+des Grenouilles d'une taille peu inférieure à la
+nôtre et qui paraissent avoir été encore plus
+grandes il y a quelques milliers d'années.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends cela,&mdash;dis-je,&mdash;car d'après
+nos plus éminents géologues, qui les ont peut-être
+vues en rêve, d'énormes Grenouilles ont dû
+habiter le monde supérieur avant le Déluge et de
+telles Grenouilles sont bien les êtres qui devaient
+vivre dans les lacs et les marais de votre monde
+souterrain. Mais, je vous en prie, continuez.</p>
+
+<p>&mdash;Pendant la Période Batailleuse de l'Histoire,
+on était sûr que ce qu'un sage affirmait
+était contredit par un autre. C'était en effet,
+une maxime reçue que la raison humaine ne
+pouvait se soutenir sans être ballottée par le
+mouvement perpétuel de la contradiction; aussi
+une autre école de philosophie soutint-elle
+que l'An n'était pas descendu de la Grenouille,
+mais que la Grenouille était, au contraire, le perfectionnement
+de l'An. La structure de la Grenouille,
+dans son ensemble, est plus symétrique
+que celle de l'An; à côté de l'admirable structure
+de ses membres inférieurs, de ses flancs et de
+ses épaules, la plupart des Ana de ce temps paraissaient
+difformes et étaient certainement mal
+faits. De plus, la Grenouille pouvait vivre également
+sur terre et dans l'eau: privilège précieux,
+marque d'une nature spirituelle refusée à l'An,
+puisque celui-ci ne se servait plus de sa vessie
+natatoire, ce qui prouve qu'il était dégénéré
+d'une forme plus élevée. De plus, les races les
+plus anciennes des Ana semblent avoir été couvertes
+de poils, et, même à une date comparativement
+rapprochée, des touffes hérissées défiguraient
+le visage de nos ancêtres, s'étendant d'une
+façon sauvage sur leurs joues et leur menton,
+comme chez vous, mon pauvre Tish. Mais depuis
+des générations sans nombre, les Ana ont toujours
+essayé d'effacer tout vestige de ressemblance
+entre eux et les vertébrés couverts de
+poils, et ils ont graduellement fait disparaître
+cette sécrétion pileuse, qui les avilissait, par la
+loi de la sélection sexuelle; les Gy-ei préférant
+naturellement la jeunesse ou la beauté des figures
+unies. Mais le degré qu'occupe la Grenouille
+dans l'échelle des vertébrés est démontré
+par ceci qu'elle n'a pas du tout de poils, pas
+même sur la tête. Elle naît avec ce degré de perfection
+auquel les Ana, malgré les efforts de
+siècles incalculables, n'ont pu atteindre encore.
+La complication merveilleuse et la délicatesse
+du système nerveux et de la circulation artérielle
+d'une Grenouille servaient, à cette école,
+d'argument pour démontrer que la Grenouille
+était plus susceptible d'éprouver des jouissances
+que notre organisation inférieure ou du moins
+plus simple. L'examen de la main d'une Grenouille,
+si je puis parler ainsi, servait à expliquer
+sa disposition plus vive à l'amour et à la
+vie sociale en général. Bref, quelque aimants
+et sociables que soient les Ana, les Grenouilles
+le sont encore plus. Enfin, ces deux écoles firent
+rage l'une contre l'autre; l'une affirmant que
+l'An était la Grenouille perfectionnée; l'autre,
+que la Grenouille était le plus haut développement
+de l'An. Les moralistes se partagèrent
+aussi bien que les naturalistes; cependant, le
+plus grand nombre se rangea du côté de ceux
+qui préféraient la Grenouille. Ils disaient avec
+beaucoup de justesse que, dans la conduite morale
+(c'est-à-dire dans l'observation des règles
+les plus utiles à la santé et au bien commun de
+l'individu et de la société), la Grenouille avait
+une supériorité immense et incontestable. Toute
+l'histoire démontrait l'immoralité absolue de la
+race humaine, le mépris complet, même des
+humains les plus renommés, pour les lois qu'ils
+avaient reconnues être essentielles à leur bonheur
+ou à leur bien-être particulier et général.
+Mais le critique le plus sévère des Grenouilles
+ne pourrait trouver dans leurs m&oelig;urs un seul
+moment d'oubli des lois morales qu'elles ont
+tacitement reconnues. Et après tout, à quoi sert
+la civilisation si la supériorité de la conduite
+morale n'est pas le but auquel elle tend et la
+pierre de touche de ses progrès? Enfin, les partisans
+de cette théorie supposaient qu'à une
+époque reculée, la Grenouille avait été le développement
+perfectionné de la race humaine;
+mais que, par des causes qui défiaient les conjectures
+de notre raison, elle n'avait pu maintenir
+son rang dans l'échelle de la nature, tandis
+que l'An, quoique inférieur par son organisation,
+avait, en se servant moins de ses vertus que de
+ses vices, comme la férocité et la ruse, acquis
+un certain ascendant; de même que dans la race
+humaine, des tribus complètement barbares
+ont, par leur supériorité dans de tels vices,
+détruit ou réduit à presque rien les tribus qui
+leur étaient supérieures par l'intelligence et la
+culture. Malheureusement ces disputes se mêlèrent
+aux notions religieuses de cette époque,
+et comme la société était alors administrée par
+le gouvernement du Koom-Posh, qui, étant composé
+d'ignorants, était par conséquent très excitable,
+la multitude prit la question des mains
+des philosophes; les chefs politiques virent que
+la question Grenouille pouvait, la populace s'y
+intéressant, devenir un instrument utile à leur
+ambition, et pendant au moins mille ans les
+guerres et les massacres furent à l'ordre du jour:
+pendant ce temps, les philosophes des deux
+partis furent mis en pièces et le gouvernement
+du Koom-Posh lui-même fut heureusement renversé
+par l'ascendant d'une famille qui prouva
+clairement qu'elle descendait du premier Têtard
+et qui donna des souverains despotiques à toutes
+les nations des Vril-ya. Ces despotes disparurent
+finalement, du moins de nos communautés, lorsque
+la découverte du vril amena les paisibles
+institutions sous lesquelles prospèrent toutes les
+races des Vril-ya.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il n'y a plus maintenant de disputeurs
+ni de philosophes disposés à renouveler
+la querelle; ou reconnaissent-ils tous la descendance
+du Têtard?</p>
+
+<p>&mdash;Non,&mdash;dit Zee, avec un superbe sourire,&mdash;ces
+querelles appartiennent au Pah-Bodh des
+âges d'ignorance et ne servent maintenant qu'à
+l'amusement des enfants. Quand on sait de quels
+éléments se composent nos corps, éléments qui
+nous sont communs avec la plus humble plante,
+est-il besoin de savoir si le Tout-Puissant a tiré
+ces éléments d'une substance plutôt que de
+l'autre, afin de créer l'être auquel Il a donné la
+faculté de Le comprendre et qu'Il a doué de
+toutes les grandeurs intellectuelles qui découlent
+de cette connaissance? L'An a commencé
+à exister comme An au moment où il a été doué
+de cette faculté, et, avec cette faculté, de la
+persuasion que de quelque façon que sa race se
+perfectionne à travers une suite de siècles, elle
+n'aura jamais le pouvoir d'animer et de combiner
+les éléments, de façon à former même un Têtard.</p>
+
+<p>&mdash;Tu parles sagement, Zee,&mdash;dit Aph-Lin,&mdash;et
+c'en est assez pour nous, mortels à courte
+existence, d'avoir une assurance raisonnable que,
+soit que l'An descende ou non du Têtard, il ne
+peut pas plus revenir à cette forme que les institutions
+des Vril-ya ne peuvent retomber dans
+les fondrières et la corruption désordonnée d'un
+Koom-Posh.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XVII" id="XVII"></a>XVII.</h2>
+
+
+<p>Les Vril-ya, privés de la vue des corps célestes
+et ne connaissant d'autre différence entre la nuit
+et le jour que celle qu'ils jugent à propos d'établir
+eux-mêmes, ne divisent naturellement pas le
+temps comme nous; mais je trouvai facile à
+l'aide de ma montre, que j'avais heureusement
+conservée, d'arriver à calculer les heures avec
+une grande exactitude. Je réserve pour un ouvrage
+futur sur les sciences et la littérature des
+Vril-ya, si le ciel me prête vie, tous les détails
+sur la façon dont ils arrivent à diviser le temps.
+Je me contenterai de dire ici que leur année diffère
+peu de la nôtre pour la durée, mais leurs
+divisions ne sont pas du tout les mêmes. Leur
+jour, en y comprenant ce que nous appelons la
+nuit, se compose de vingt heures, au lieu de
+vingt-quatre, et naturellement leur année comprend
+un nombre proportionné de jours de plus.
+Ils subdivisent ainsi les vingt heures de leur jour:
+huit heures<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>, appelées Heures Silencieuses,
+pour le repos; huit heures, appelées Heures
+Sérieuses, pour leurs affaires et leurs occupations,
+et quatre heures, appelées Heures Oisives,
+par lesquelles se termine ce que j'appelle leur
+jour; elles sont consacrées aux amusements, aux
+jeux, aux récréations, aux conversations familières
+suivant le goût ou le désir de chacun.
+Mais, hors des maisons, il n'y a pas de véritable
+nuit. Ils entretiennent dans les rues et dans la
+campagne environnante jusqu'aux limites du
+territoire la même quantité de lumière. Seulement,
+dans les maisons, ils la diminuent de façon
+à en faire un doux crépuscule pendant les Heures
+Silencieuses. Les Vril-ya ont une horreur profonde
+de l'obscurité absolue et leurs lumières
+ne sont jamais complètement éteintes. Dans les
+occasions de réjouissance, ils laissent à leurs
+lampes tout leur éclat, mais ils continuent à
+compter les heures du jour et de la nuit par des
+mécanismes ingénieux qui répondent à nos horloges
+et à nos montres. Ils aiment beaucoup la
+musique, et c'est en musique que ces chronomètres
+frappent les principales divisions du
+temps. À chaque heure du jour, les sons de
+leurs horloges publiques, répétés par celles des
+maisons et des hameaux dispersés dans la campagne,
+produisent un effet singulièrement doux
+et pourtant solennel. Mais pendant les Heures
+Silencieuses, le bruit en est tellement adouci
+qu'on l'entend à peine. Ils n'ont pas de changement
+de saison, et, du moins dans le territoire
+de cette tribu, la température me parut très
+égale, aussi chaude que celle d'un hiver italien,
+et plutôt humide que sèche. Dans la matinée,
+le temps était ordinairement tranquille, mais
+par moments il soufflait un vent violent venant
+des rochers qui formaient la frontière du territoire.
+Toutes les saisons sont bonnes pour semer
+les récoltes, comme dans les Îles Fortunées des
+anciens poètes. On voit en même temps les
+plantes en feuille ou en bouton, en épi ou couvertes
+de fruits. Tous les arbres fruitiers, cependant,
+après la récolte, perdent ou changent leur
+feuillage. Mais ce qui me frappa le plus quand
+je calculai leurs divisions du temps, ce fut de
+constater la durée moyenne de la vie parmi eux.
+Je trouvai, après des recherches minutieuses,
+que leur existence était beaucoup plus longue
+que la nôtre. Ils sont à cent ans ce que nous
+sommes à soixante-dix. Ce n'est pas le seul avantage
+qu'ils aient sur nous; car parmi nous peu
+d'hommes atteignent leur soixante-dixième année,
+tandis que parmi eux, au contraire, peu
+meurent avant cent ans, et ils jouissent généralement
+d'une santé et d'une vigueur qui font
+de la vie une bénédiction jusqu'au dernier jour.
+Des causes diverses contribuent à ce résultat;
+l'absence de tout stimulant alcoolique, la tempérance
+dans la nourriture, surtout peut-être
+une sérénité d'esprit que ne troublent ni occupations
+pleines de sollicitude, ni passions vives.
+Ils ne sont tourmentés ni par notre avarice, ni
+par notre ambition; ils se montrent parfaitement
+indifférents, même au désir de la gloire; ils
+sont susceptibles de grandes affections, mais leur
+amour se manifeste par une complaisance tendre
+et aimable, qui, en faisant leur bonheur, fait
+rarement et ne fait peut-être jamais leur malheur.
+Comme la Gy est sûre de n'épouser que celui
+qu'elle aura choisi, et, ici comme chez nous, le
+bonheur intérieur dépendant surtout de la
+femme, la Gy, ayant choisi l'époux qu'elle préfère,
+est indulgente pour ses fautes, complaisante
+pour ses goûts, et fait tout ce qui dépend
+d'elle pour se l'attacher. La mort d'un être aimé
+est pour eux comme pour nous la source d'une
+vive douleur; non seulement la mort les frappe
+rarement avant l'époque où elle est un soulagement
+plutôt qu'une peine, mais quand cela arrive
+le survivant puise beaucoup plus de consolations
+que nous ne le faisons pour la plupart, je le crains
+bien, dans la certitude d'une réunion dans un
+monde meilleur et plus heureux.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Pour ma commodité, j'adopte les mots: heures, jours, années,
+etc., en tout ce qui se rapporte aux subdivisions générales
+du temps chez les Vril-Ya. Ces termes ne correspondent pas,
+d'une façon absolue, avec ces subdivisions.</p></div>
+
+<p>Toutes ces causes concourent donc à leur procurer
+une santé perpétuelle et une agréable
+longévité; leur organisation héréditaire y entre
+aussi pour sa part. Suivant leurs annales, à
+l'époque où ils vivaient en communautés semblables
+aux nôtres, agitées par des luttes, leur
+vie était beaucoup plus courte et leurs maladies
+plus nombreuses et plus graves. Ils disent eux-mêmes
+que la durée de la vie a augmenté et
+augmente encore depuis la découverte du vril
+et de ses propriétés médicales. Ils ont peu de
+médecins de profession, et ce sont principalement
+des Gy-ei, surtout celles qui sont veuves et
+sans enfants; elles éprouvent un grand plaisir à
+exercer l'art de guérir et entreprennent même
+les opérations chirurgicales qu'exigent certains
+accidents ou plus rarement certaines maladies.</p>
+
+<p>Ils ont leurs plaisirs et leurs fêtes, et pendant
+les Heures Oisives, ils ont l'habitude de se
+réunir en grand nombre pour se livrer à ces
+jeux aériens que j'ai déjà décrits. Ils ont aussi
+des salles publiques pour la musique et même
+des théâtres, dans lesquels ils jouent des pièces
+qui me parurent assez semblables à celles des
+Chinois. Ce sont des drames dont les personnages
+et les événements sont pris dans un passé
+reculé, toutes les unités classiques y sont outrageusement
+violées, et le héros, enfant au premier
+tableau, est déjà un vieillard au second et ainsi
+de suite. Ces pièces sont très ancienne. Je les
+trouvai parfaitement ennuyeuses dans leur ensemble,
+quoique relevées par des machines merveilleuses,
+par une sorte de bonne humeur d'un
+comique très vif et des passages détachés d'une
+grande vigueur dans un langage poétique, mais
+un peu surchargé de métaphores et de tropes.
+Bref, elles me faisaient le même effet que les
+pièces de Shakespeare pouvaient faire à un
+Parisien au temps de Louis XIV ou peut-être à
+un Anglais sous le règne de Charles II.</p>
+
+<p>L'auditoire, composé surtout de Gy-ei, paraissait
+jouir vivement de la représentation, ce qui
+me surprit de la part de femmes si majestueuses
+et si sérieuses; mais je m'aperçus bientôt que
+tous les acteurs étaient au-dessous de l'adolescence
+et je supposai que les mères et les s&oelig;urs
+assistaient à ce spectacle pour faire plaisir à
+leurs enfants et à leurs frères.</p>
+
+<p>J'ai dit que ces drames remontent à une haute
+antiquité. Aucune pièce nouvelle, aucune &oelig;uvre
+d'imagination digne d'être conservée, ne paraît
+avoir été composée depuis plusieurs générations.
+Quoiqu'il ne manque pas de publications nouvelles,
+qu'il y ait même ce qu'on peut appeler
+des journaux, ceux-ci sont surtout consacrés
+aux sciences mécaniques, aux rapports sur les
+inventions nouvelles, aux annonces relatives à
+différents détails d'affaires, bref, à des choses
+pratiques. Quelquefois un enfant écrit un petit
+conte romanesque, ou une Gy donne carrière
+à ses craintes ou à ses espérances amoureuses
+dans un poème; mais ces effusions ont un très
+mince mérite et ne sont lues que par les enfants
+et les jeunes filles. Les &oelig;uvres les plus intéressantes,
+et d'un caractère purement littéraire,
+sont les récits d'exploration et de voyage dans
+les autres régions de ce monde souterrain. Ces
+relations sont généralement écrites par de
+jeunes émigrants et lues avec avidité par les
+parents et les amis qu'ils ont laissés derrière eux.</p>
+
+<p>Je ne puis m'empêcher d'exprimer à Aph-Lin
+mon étonnement de ce qu'un peuple, chez
+qui les sciences mécaniques avaient fait tant
+de progrès et chez qui la civilisation intellectuelle
+était parvenue à réaliser pour le bonheur
+du peuple les conceptions que nos philosophes
+terrestres, après des siècles de disputes, se sont
+généralement accordés à regarder comme des
+rêves, fût si dépourvu de toute littérature contemporaine,
+malgré le haut degré de perfection
+où la culture avait amené la langue à la fois
+riche et simple, énergique et harmonieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Ne voyez-vous pas qu'une littérature telle
+que vous la rêvez serait tout à fait incompatible
+avec l'état parfait de félicité politique et sociale,
+auquel vous nous faites l'honneur de nous
+croire arrivés?&mdash;répondit mon hôte.&mdash;Nous
+avons enfin, après des siècles de lutte, établi
+une forme de gouvernement dont nous sommes
+contents; comme nous ne faisons aucune distinction
+de rang et que nous n'accordons à nos
+magistrats aucun honneur distinctif, nul stimulant
+n'excite l'ambition personnelle. Personne
+ne lirait des ouvrages où seraient soutenues des
+théories qui impliqueraient quelques changements
+sociaux ou politiques, et par conséquent
+personne n'en écrit de tels. Si de loin en loin
+un An n'est pas satisfait de notre tranquille manière
+de vivre, il ne l'attaque pas: il s'en va.
+Ainsi, toute cette portion de la littérature (et à
+en juger par les anciens ouvrages de nos bibliothèques
+publiques, c'en était autrefois une portion
+considérable) qui est consacrée aux théories
+spéculatives sur la société est tombée dans l'oubli.
+Autrefois on écrivait beaucoup aussi sur les
+attributs et l'essence de la Bonté Suprême et
+sur les arguments pour et contre la vie future.
+Maintenant nous reconnaissons deux faits: il
+y <i>a</i> un Être Divin, et il y <i>a</i> une vie future; et
+nous convenons que quand nous écririons à
+nous user les doigts jusqu'aux os, nous n'arriverions
+pas à jeter la moindre lumière sur
+la nature et les conditions de cette vie future,
+ni à rendre plus claire notre connaissance des
+attributs et de l'essence de cet Être Divin. C'est
+ainsi qu'une autre branche de notre littérature
+s'est éteinte heureusement pour notre race, car
+à l'époque où l'on écrivait tant sur des choses
+que personne ne pouvait éclaircir, les gens
+semblent avoir vécu dans un état perpétuel de
+contestations et de luttes. Une autre portion
+considérable de notre ancienne littérature consiste
+dans l'histoire des guerres et des révolutions
+de l'époque où les Ana vivaient en sociétés
+nombreuses et turbulentes, chacune cherchant
+à s'agrandir aux dépens de l'autre. Vous voyez
+combien notre vie est calme aujourd'hui; il y a
+des siècles que nous vivons ainsi. Nous n'avons
+aucun événement à raconter. Que peut-on dire
+de nous, sinon: ils naquirent, vécurent heureux,
+et moururent? Quant à cette partie de la littérature
+qui naît de l'imagination et que nous appelons
+Glaubsila, ou familièrement Glaubs, les
+raisons de son déclin parmi nous sont faciles à
+découvrir. Nous voyons, en nous reportant à ces
+chefs-d'&oelig;uvre de la littérature que nous lisons
+tous encore avec plaisir, mais dont personne ne
+tolèrerait l'imitation, qu'ils sont consacrés à
+la peinture de passions que nous n'éprouvons
+plus, telles que l'ambition, la vengeance, l'amour
+illégitime, la soif de la gloire militaire,
+et ainsi de suite. Les vieux poètes vivaient dans
+une atmosphère imprégnée de ces passions et
+sentaient vivement ce qu'ils exprimaient avec
+tant d'éclat. Personne ne pourrait maintenant
+exprimer ces passions, car personne ne les
+ressent, et celui qui les exprimerait ne trouverait
+aucune sympathie chez ses lecteurs.
+D'autre part, l'ancienne poésie se complaisait
+à étudier les mystérieuses bizarreries du c&oelig;ur
+humain, qui mènent à l'extraordinaire dans le
+crime et le vice comme dans la vertu. Mais
+notre société s'est débarrassée de toutes les
+tentations qui pourraient entraîner à quelque
+crime ou à quelque vice saillant, et le niveau
+moral est si égal, qu'il n'y a même pas de
+vertus saillantes. Dès qu'elle ne peut plus se
+nourrir de passions fortes, de crimes terribles,
+de supériorités héroïques, la poésie est sinon
+condamnée à mourir de faim, du moins réduite
+à un maigre ordinaire. Il reste la poésie descriptive:
+la description des rochers, des arbres,
+des eaux, de la vie domestique, et nos jeunes
+Gy-ei mêlent beaucoup de ces fadeurs à leurs
+vers amoureux.</p>
+
+<p>&mdash;Une telle poésie,&mdash;m'écriai-je,&mdash;pourrait
+assurément être charmante, et nous avons parmi
+nous des critiques qui la considèrent comme
+plus élevée que celle qui dépeint les crimes ou
+analyse les passions de l'homme. Quoi qu'il en
+soit, le genre poétique insipide dont vous parlez
+est celui qui trouve aujourd'hui le plus de lecteurs
+parmi le peuple auquel j'appartiens.</p>
+
+<p>&mdash;Cela se peut; mais je suppose que les écrivains
+travaillent beaucoup leur langue et s'appliquent
+avec un soin religieux au choix des
+mots et à la perfection du rythme?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, tous les grands poètes le
+doivent. Quoique le don de la poésie soit inné,
+ce don exige, pour qu'on en puisse profiter, autant
+de travail qu'un bloc de métal dont vous
+voulez faire une de vos machines.</p>
+
+<p>&mdash;Et sans doute vos poètes ont quelque motif
+pour se donner tant de peine afin d'arriver à
+ces gentillesses de langage?</p>
+
+<p>&mdash;Oui! je suppose que leur instinct les porterait
+à chanter comme chantent les oiseaux;
+mais s'ils donnent à leurs chants ces beautés artificielles
+d'expression, je pense qu'ils y sont
+poussés par le désir de la gloire, et peut-être
+parfois par le besoin d'argent.</p>
+
+<p>&mdash;Précisément. Mais dans notre monde nous
+n'attachons la gloire à rien de ce que l'homme
+peut accomplir dans ce temps que nous appelons
+la vie. Nous perdrions bientôt cette quiétude,
+qui constitue essentiellement notre félicité, si
+nous accordions à tel ou tel individu des louanges
+exceptionnelles qui entraîneraient un pouvoir
+exceptionnel et qui réveilleraient les passions
+mauvaises aujourd'hui endormies; d'autres hommes
+convoiteraient immédiatement ces louanges,
+l'envie s'élèverait, et avec l'envie, la haine, la calomnie,
+et la persécution. Notre histoire raconte
+que la plupart des poètes et des écrivains qui, autrefois,
+obtenaient le plus de gloire, étaient aussi
+assaillis des plus grandes injures et se trouvaient
+après tout très malheureux, soit à cause
+de leurs rivaux, soit par les faiblesses de caractère
+que tend à faire naître une sensibilité
+excessive à l'égard de la louange et du blâme.
+Quant au stimulant du besoin, nul dans notre
+société ne connaît l'aiguillon de la pauvreté, et
+si même il en était ainsi aucune profession ne
+serait moins lucrative que la profession d'écrivain.
+Nos bibliothèques publiques contiennent
+tous les livres anciens que le temps a respectés;
+ces livres, pour les raisons que je viens de vous
+dire, sont infiniment meilleurs que tous ceux
+qu'on pourrait écrire aujourd'hui, et chacun
+peut les lire sans qu'il en coûte rien. Nous ne
+sommes pas assez fous pour payer le plaisir de
+lire des livres moins bons, quand nous pouvons
+en lire d'excellents pour rien.</p>
+
+<p>&mdash;Pour nous, la nouveauté est une séduction;
+on lit un livre nouveau, même mauvais, tandis
+qu'on néglige un livre ancien qui est excellent.</p>
+
+<p>&mdash;La nouveauté, pour les peuples barbares
+qui luttent avec désespoir pour arriver à un état
+meilleur, est sans doute plus attrayante que pour
+nous qui ne voyons rien à gagner aux nouveautés;
+mais, après tout, un de nos grands auteurs, d'il
+y a quatre mille ans, a observé que «celui qui
+lit les livres anciens trouvera toujours en eux
+quelque chose de nouveau, et que celui qui lit
+les livres nouveaux y trouvera toujours quelque
+chose d'ancien». Mais pour en revenir à la
+question que vous avez soulevée, comme il n'y
+a point parmi nous un stimulant suffisant pour
+nous porter à prendre de la peine, comme nous
+ne connaissons ni l'amour de la gloire, ni le besoin,
+s'il est des tempéraments poétiques, cette
+faculté s'exhale dans des chants, à la façon des
+oiseaux dont vous parliez tout à l'heure, mais
+faute de culture, ces chants ne trouvent point
+d'auditoire, et, faute d'auditoire, cette faculté
+s'éteint d'elle-même dans les occupations ordinaires
+de la vie.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment se fait-il que les mêmes
+motifs qui empêchent de cultiver la littérature
+ne soient pas également funestes à la science?</p>
+
+<p>&mdash;Votre question me surprend. Ce qui inspire
+le goût de la science, c'est l'amour de la
+vérité, en dehors de toute considération de
+gloire; et d'ailleurs la science, chez nous, est
+consacrée presque uniquement à des usages pratiques,
+essentiels à notre conservation sociale
+et au bien-être de notre vie quotidienne. L'inventeur
+ne demande pas la gloire et on ne lui
+en accorde aucune; il jouit d'une occupation
+qui lui plaît et ne recherche point la fatigue des
+passions. L'esprit de l'homme a besoin d'exercice
+aussi bien que son corps, et d'un exercice
+continuel plutôt que violent. Nos savants les plus
+ingénieux sont, en général, ceux qui vivent le plus
+longtemps et qui sont les plus exempts de toute
+maladie. La peinture est pour beaucoup un amusement,
+mais cet art n'est pas ce qu'il était autrefois,
+quand les grands peintres de nos différents
+peuples luttaient pour obtenir la couronne
+d'or, qui leur donnait un rang égal à celui des
+rois sous lesquels ils vivaient. Vous aurez sans
+doute observé dans notre musée combien les
+peintures étaient supérieures il y a plusieurs
+milliers d'années. C'est peut-être parce que la
+musique est en réalité plus voisine de la science
+que la poésie, qu'elle est encore le plus florissant
+de tous les arts parmi nous. Cependant,
+même à l'égard de la musique, l'absence du stimulant
+des louanges et de la gloire a empêché
+parmi nous toute grande supériorité de se manifester.
+Nous brillons plutôt par la musique
+d'ensemble, grâce à nos grands instruments mécaniques,
+dans lesquels nous nous servons beaucoup
+de l'eau<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>, que par le talent des artistes
+qui jouent seuls. Nous n'avons guère eu de compositeurs
+originaux depuis plusieurs siècles. Nos
+airs favoris sont très anciens, mais on les a enrichis
+de variations compliquées, composées par
+des musiciens inférieurs, quoique ingénieux.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Ceci peut rappeler aux savants l'invention par Néron d'une
+machine musicale, dans laquelle l'eau remplissait les fonctions
+d'un orchestre et dont il s'occupait quand la conspiration éclata
+contre lui.</p></div>
+
+<p>&mdash;N'y a-t-il donc chez les Ana aucune société
+politique animée de ces passions, sujette à ces
+crimes, et admettant ces disparités de condition,
+intellectuelles et morales, que votre tribu
+et même les Vril-ya en général, ont depuis longtemps
+laissées derrière eux dans leur marche
+vers la perfection? S'il en est ainsi, peut-être
+que dans ces sociétés l'Art et sa s&oelig;ur la Poésie
+sont encore cultivés et honorés?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a quelques sociétés de ce genre dans
+les régions les plus éloignées, mais nous ne les
+mettons pas au rang des nations civilisées; nous
+ne leur donnons pas même le nom d'Ana, et
+encore moins celui de Vril-ya. Ce sont des
+barbares, vivant surtout dans cet état inférieur,
+le Koom-Posh, qui tend nécessairement à la hideuse
+dissolution du Glek-Nas. Leur existence
+misérable se passe en luttes et en changements
+perpétuels. Quand ils ne se battent pas avec
+leurs voisins, ils se battent entre eux. Ils sont
+divisés en partis qui s'insultent, se pillent mutuellement
+quand ils ne s'assassinent pas, et cela
+pour des différences frivoles d'opinions que nous
+ne comprendrions même pas, si nous n'avions
+pas lu l'histoire et si nous n'avions passé par les
+mêmes épreuves dans les siècles d'ignorance et
+de barbarie. La moindre bagatelle suffit pour
+les faire partir en guerre. Ils prétendent tous
+être égaux, et, plus ils ont lutté dans ce but,
+détruisant les anciennes distinctions pour en
+créer de nouvelles, plus l'inégalité devient visible
+et intolérable, parce qu'il ne reste plus
+d'associations et d'affections héréditaires pour
+adoucir cette unique différence qui subsiste
+entre la majorité qui n'a rien et la minorité qui
+possède tout. Naturellement la majorité hait la
+minorité, mais ne peut s'en passer. Le grand
+nombre attaque sans cesse le petit nombre, et
+l'extermine quelquefois; mais aussitôt, une nouvelle
+minorité s'élève du sein de la majorité et
+se montre plus rude que la précédente. Car, là
+où les sociétés sont nombreuses et où le désir
+d'acquérir quelque chose est la fièvre prédominante,
+il y a peu de gagnants et beaucoup de
+perdants. Bref, le peuple dont je parle est composé
+de sauvages cherchant leur route à tâtons
+vers un rayon de lumière; leur misère mériterait
+notre pitié, si, comme des sauvages, ils ne
+provoquaient leur destruction par leur arrogance
+et leur cruauté. Pouvez-vous imaginer
+que des créatures de cette espèce, pourvues seulement
+de ces armes misérables que vous avez
+pu voir dans notre musée d'antiquités, de ces
+tubes de fer grossiers chargés de salpêtre, ont
+menacé plus d'une fois l'existence d'une tribu de
+Vril-ya, qui habite près d'eux, parce qu'ils
+disent qu'ils ont trente millions d'habitants, et
+la tribu dont je parle peut en avoir cinquante
+mille, si ces derniers n'acceptent pas leurs habitudes
+de Soc-Sec (l'art de gagner de l'argent),
+d'après certains principes commerciaux qu'ils
+ont l'impudence d'appeler une des lois de la civilisation?</p>
+
+<p>&mdash;Mais,&mdash;dis-je,&mdash;trente millions d'habitants
+sont une force formidable contre cinquante
+mille!</p>
+
+<p>Mon hôte me regarda avec étonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Étranger&mdash;dit-il&mdash;vous n'avez pas
+entendu sans doute que je vous disais que cette
+tribu appartient aux Vril-ya et qu'elle n'attend
+qu'une déclaration de guerre de la part de ces
+sauvages, afin de former une commission d'une
+demi-douzaine de petits enfants pour balayer
+toute leur population.</p>
+
+<p>À ces mots je sentis un frisson d'horreur, me
+reconnaissant plus d'affinités avec ces sauvages
+qu'avec les Vril-ya et me souvenant de tout ce
+que j'avais dit à la louange des institutions de
+la glorieuse Amérique, qu'Aph-Lin stigmatisait
+sous le nom de Koom-Posh. Je repris cependant
+mon sang-froid et demandai s'il existait
+quelque mode de locomotion grâce auquel je
+pusse voyager avec sécurité parmi ces peuples
+éloignés et téméraires.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez voyager avec sécurité, par le
+moyen du vril sur terre ou dans l'air, dans tous
+les États de notre alliance et de notre race; mais
+je ne puis répondre de votre sécurité au milieu
+de nations barbares gouvernées par des lois
+différentes des nôtres; des nations si peu éclairées
+qu'un grand nombre d'entre elles vivent
+de vol réciproque et que l'on ne pourrait pas
+chez elles laisser ses portes ouvertes même
+pendant les Heures Silencieuses.</p>
+
+<p>Ici notre conversation fut interrompue par
+l'arrivée de Taë, qui venait nous dire que, ayant
+été chargé de découvrir et de détruire l'énorme
+reptile que j'avais vu à mon arrivée, il s'était
+constamment tenu en vedette et commençait
+à croire que mes yeux m'avaient trompé, ou
+que l'animal s'était enfui, par la caverne où je
+l'avais vu, vers les régions qu'habitaient ses semblables,
+quand le monstre avait donné signe de
+sa présence par les dévastations commises autour
+d'un des lacs.</p>
+
+<p>&mdash;Et,&mdash;ajouta Taë,&mdash;je suis sûr qu'il est
+caché maintenant dans le lac. Aussi,&mdash;dit-il
+en se tournant vers moi,&mdash;j'ai pensé que cela
+pourrait vous amuser de m'accompagner pour
+voir de quelle façon nous détruisons ces désagréables
+visiteurs.</p>
+
+<p>En regardant l'enfant et en me souvenant de
+la taille énorme de l'animal qu'il se proposait de
+détruire, je me sentis frissonner de terreur pour
+lui, et peut-être pour moi, si je l'accompagnais
+dans une pareille chasse. Mais le désir que
+j'éprouvais de constater par moi-même les effets
+destructifs de ce vril tant vanté, et la peur de
+m'abaisser aux yeux d'un enfant en trahissant
+quelque crainte, l'emportèrent sur mon premier
+mouvement. Je remerciai donc Taë de l'aimable
+intérêt qu'il portait à mes plaisirs et
+me déclarai tout disposé à l'accompagner dans
+une entreprise aussi amusante.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XVIII" id="XVIII"></a>XVIII.</h2>
+
+
+<p>Comme Taë et moi, en quittant la ville et
+laissant à gauche la grande route qui y conduit,
+nous entrions dans les champs, la beauté étrange
+et solennelle du paysage, illuminé par d'innombrables
+lampes jusqu'aux limites de l'horizon,
+fascina mes yeux et me rendit pendant quelque
+temps inattentif à la conversation de mon compagnon.</p>
+
+<p>Tout le long de la route des machines faisaient
+divers travaux d'agriculture; leurs formes
+étaient nouvelles pour moi et, pour la plupart,
+fort gracieuses; car parmi ce peuple, l'art n'étant
+cultivé que pour l'utilité, le goût se montre
+dans la manière d'orner et d'embellir les objets
+utiles. Les métaux précieux et les pierres fines
+sont si abondants chez eux, qu'on en couvre les
+objets les plus ordinaires; leur amour de ce qui
+est utile les conduit à parer leurs outils et stimule
+leur imagination à un point dont ils ne se
+rendent pas compte eux-mêmes.</p>
+
+<p>Dans tous les services, soit à l'intérieur, soit
+à l'extérieur des maisons, ils se servent
+beaucoup d'automates si ingénieux, si dociles au
+pouvoir du vril, qu'ils semblent doués de raison.
+Il n'était guère possible de reconnaître si les
+formes humaines, que je voyais surveiller ou
+guider en apparence les rapides mouvements
+des vastes machines, étaient douées ou non de
+raison.</p>
+
+<p>Peu à peu, à mesure que nous marchions,
+mon intérêt fut éveillé par les remarques de mon
+compagnon, remarques pleines de vivacité et de
+pénétration. L'intelligence des enfants parmi ce
+peuple est merveilleusement précoce, peut-être
+à cause de l'habitude qu'on a de leur confier de
+très bonne heure les soins et les responsabilités
+de l'âge mûr. En causant avec Taë, je croyais
+m'entretenir avec un homme doué d'une haute
+intelligence et d'un esprit observateur et au moins
+de mon âge. Je lui demandai s'il avait quelque
+notion sur le nombre des communautés entre
+lesquelles se partageaient les Vril-ya.</p>
+
+<p>&mdash;Pas avec exactitude,&mdash;me répondit-il,&mdash;parce
+que le nombre augmente chaque année
+quand le surplus de la population émigre. Mais
+j'ai entendu dire à mon père que, suivant les derniers
+rapports, il y avait un million et demi de
+communautés parlant notre langue, adoptant nos
+institutions, nos m&oelig;urs et notre forme de gouvernement,
+sauf, je pense, avec quelques variations
+sur lesquelles vous pouvez consulter Zee avec
+plus de fruit. Elle en sait plus que la plupart des
+Ana. Un An s'occupe moins de ce qui ne le
+regarde pas qu'une Gy; les Gy-ei sont des créatures
+curieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Toutes les communautés se restreignent-elles
+au même nombre de familles ou d'habitants
+que la vôtre?</p>
+
+<p>&mdash;Non, quelque-unes ont une population
+moindre, d'autres une population plus considérable.
+Cela varie suivant le pays où elles s'établissent,
+ou le degré de perfection où elles ont
+amené leurs moyens mécaniques. Chaque communauté
+établit ses limites suivant les circonstances,
+en prenant toujours soin qu'il ne puisse
+se produire une classe pauvre, ce qui arriverait
+si la population dépassait les ressources du territoire;
+et aussi qu'aucun État ne soit trop vaste
+pour supporter un gouvernement semblable à
+celui d'une famille bien réglée. Je ne crois pas
+qu'aucune communauté Vril dépasse trente mille
+familles. Mais, ceci est une règle générale, moins
+la communauté est nombreuse, pourvu qu'il y ait
+assez de mains pour cultiver le territoire qu'elle
+occupe, plus les habitants sont riches et plus la
+somme versée au trésor général est forte, et
+surtout plus le corps politique est heureux et
+tranquille, et plus sont parfaits les produits de
+l'industrie. La tribu que tous les Vril-ya reconnaissent
+comme la plus avancée en civilisation
+et qui a amené la force du vril à son plus grand
+développement est peut-être la moins nombreuse.
+Elle se restreint à quatre mille familles;
+mais chaque pouce de son terrain est cultivé
+avec autant de soin qu'on en peut donner à un
+jardin; ses machines sont meilleures que celles
+des autres tribus et il n'y a pas de produit de
+son industrie, dans aucune branche, qui ne soit
+vendu à des prix extraordinaires aux autres
+communautés. Toutes nos tribus prennent modèle
+sur celle-là, considérant que nous atteindrions
+le plus haut point de civilisation accordé
+aux mortels, si nous pouvions unir le plus haut
+degré de bonheur au plus haut degré de culture
+intellectuelle, et il est clair que plus la
+population d'un État est petite, plus ce but devient
+facile à atteindre. Notre population est
+trop considérable pour y arriver.</p>
+
+<p>Cette réponse me fit réfléchir. Je me rappelai
+le petit État d'Athènes, composé seulement de
+vingt mille citoyens libres, et que jusqu'à ce
+jour nos plus puissants États regardent comme
+un guide suprême, un modèle en tout ce qui
+concerne l'intelligence. Mais Athènes, qui se
+permettait d'ardentes rivalités et des changements
+perpétuels, n'était certainement pas
+heureuse. Je sortis de la rêverie dans laquelle
+ces réflexions m'avaient plongé, et je ramenai
+la conversation sur le sujet des émigrations.</p>
+
+<p>&mdash;Mais,&mdash;dis-je,&mdash;quand certains d'entre
+vous quittent, tous les ans, je suppose, leur
+foyer, pour aller fonder une colonie, ils sont
+nécessairement très peu nombreux et à peine
+suffisants, même avec le secours des machines
+qu'ils emportent, pour défricher le sol, bâtir des
+villes, et former un État civilisé possédant le bien-être
+et le luxe dans lequel ils ont été élevés.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez. Toutes les tribus des
+Vril-ya sont en communication constante et déterminent
+chaque année, entre elles, le nombre
+d'émigrants d'une communauté qui se joindront
+à ceux d'une autre communauté pour former un
+État suffisant. Le lieu de l'émigration est choisi
+au moins une année à l'avance, on y envoie des
+pionniers de tous les États pour niveler les rocs,
+canaliser les eaux et construire des maisons; de
+sorte que, quand les émigrants arrivent, ils
+trouvent une ville déjà bâtie et un pays en grande
+partie défriché. La vie active que nous menons
+dans notre enfance nous fait accepter gaiement
+les voyages et les aventures. J'ai l'intention
+d'émigrer moi-même quand je serai majeur.</p>
+
+<p>&mdash;Les émigrants choisissent-ils toujours des
+pays jusque-là stériles et inhabités?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, en général, jusqu'à présent, parce
+que nous avons pour règle de ne rien détruire
+que quand cela est nécessaire à notre bien-être.
+Naturellement nous ne pouvons nous établir
+dans des pays déjà occupés par des Vril-ya, et,
+si nous prenons les terres cultivées d'autres Ana,
+il faut que nous détruisions complètement les
+premiers habitants. Quelquefois nous prenons
+des terrains vagues, et il arrive que quelque
+race ennuyeuse et querelleuse d'Ana, surtout si
+elle est soumise au Koom-Posh ou au Glek-Nas,
+se plaint de notre voisinage et nous cherche
+querelle. Alors, naturellement, comme ils menacent
+notre sécurité, nous les détruisons. Il
+n'y a pas moyen de s'entendre avec une race
+assez idiote pour changer toujours de forme de
+gouvernement. Le Koom-Posh,&mdash;dit l'enfant se
+servant de métaphores frappantes,&mdash;est bien
+mauvais, mais il a de la cervelle, quoiqu'elle soit
+derrière sa tête, et il ne manque pas de c&oelig;ur.
+Mais dans le Glek-Nas, le c&oelig;ur et la tête de la
+créature disparaissent, et elle n'est plus que
+dents, griffes et ventre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous servez d'expressions bien fortes.
+Permettez-moi de vous dire que je me fais gloire
+d'appartenir à un pays gouverné par le Koom-Posh.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'étonne plus de vous voir ici, si
+loin de chez vous,&mdash;dit Taë.&mdash;Quel était l'état
+de votre pays avant d'en venir au Koom-Posh?</p>
+
+<p>&mdash;C'était une colonie d'émigrants.... comme
+ceux que vous envoyez vous-mêmes hors de vos
+communautés.... mais elle différait de vos colonies
+en ce qu'elle dépendait de l'État d'où
+venaient les émigrants. Elle secoua ce joug,
+et, couronnée d'une gloire éternelle, elle devint
+un Koom-Posh.</p>
+
+<p>&mdash;Une gloire éternelle! Et depuis combien
+de temps dure le Koom-Posh?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis cent ans environ.</p>
+
+<p>&mdash;Le temps de la vie d'un An, c'est une très
+jeune communauté. En beaucoup moins de cent
+ans, votre Koom-Posh sera arrivé au Glek-Nas.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, les plus vieux États du monde dont je
+viens ont tant de confiance en sa durée, que peu
+à peu ils arrivent à modeler leurs institutions sur
+les nôtres, et leurs politiques les plus profonds
+disent que les tendances irrésistibles de ces vieux
+États sont vers le Koom-Posh, que cela leur
+plaise ou non.</p>
+
+<p>&mdash;Les vieux États?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, les vieux États.</p>
+
+<p>&mdash;Avec des populations très peu nombreuses
+relativement à l'étendue qu'ils occupent?</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, avec des populations très
+nombreuses proportionnellement au territoire.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois! de vieux États sans doute!.... si
+vieux qu'ils vont tomber en décomposition s'ils
+ne se débarrassent de ce surplus de population
+comme nous le faisons. De très vieux États!....
+très... très vieux! Dites-moi, Tish, trouveriez-vous
+sage qu'un vieillard essayât de faire la roue sur
+les pieds et les mains comme le font les enfants?
+Et si vous lui demandiez pourquoi il se livre à
+ces enfantillages et qu'il vous répondît qu'en
+imitant les très jeunes enfants il redeviendra enfant
+lui-même, cela ne vous ferait-il pas rire?
+L'histoire ancienne abonde en événements de ce
+genre, qui ont eu lieu il y a plusieurs milliers
+d'années, et chaque exemple prouve qu'un vieil
+État qui joue au Koom-Posh tombe bientôt
+dans le Glek-Nas. Alors par horreur de lui-même,
+il demande à grands cris un maître,
+comme un vieillard qui radote demande un
+garde-malade, et après une succession plus ou
+moins longue de maîtres ou de gardes-malades,
+ce vieil État meurt et disparaît de l'histoire. Un
+très vieil État jouant au Koom-Posh est comme
+un vieillard qui démolit la maison à laquelle il
+est habitué et qui s'est tellement épuisé à la
+renverser que, tout ce qu'il peut faire pour la
+rebâtir, c'est d'édifier une hutte branlante dans
+laquelle lui et ses successeurs crient d'une voix
+lamentable: Comme le vent souffle!.... Comme
+les murs tremblent!....</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Taë, je tiens compte de vos préjugés
+peu éclairés que tout écolier instruit dans
+un Koom-Posh pourrait aisément contredire,
+quoiqu'il pût ne pas être doué de cette connaissance
+si précoce que vous me montrez de l'histoire
+ancienne.</p>
+
+<p>&mdash;Moi savant!.... pas le moins du monde.
+Mais un écolier, élevé dans votre Koom-Posh,
+demanderait-il à son bisaïeul ou à sa bisaïeule
+de se tenir la tête en bas et les pieds en l'air? Et
+si les pauvres vieillards hésitaient, leur dirait-il:
+Que craignez-vous? Voyez comme je le fais!</p>
+
+<p>&mdash;Taë, je dédaigne de discuter avec un enfant
+de votre âge. Je vous répète que je tiens
+compte en cela du manque de cette culture que
+le Koom-Posh peut seul donner.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, à mon tour,&mdash;dit Taë, avec cet air
+de bon ton gracieux mais hautain qui caractérise
+sa race,&mdash;je tiens compte de ce que vous
+n'avez pas été élevé parmi les Vril-ya, et je vous
+supplie de me pardonner si j'ai manqué de respect
+pour les opinions et les habitudes d'un si
+aimable.... Tish!</p>
+
+<p>J'aurais dû faire remarquer plus tôt que mon
+hôte et sa famille m'appelaient familièrement
+Tish; c'est un nom poli et usuel, signifiant par
+métaphore un petit barbare, et littéralement
+une petite Grenouille; ses enfants l'emploient
+sous forme de caresse pour les Grenouilles apprivoisées
+qu'ils élèvent dans leurs jardins.</p>
+
+<p>Nous avions atteint les bords d'un lac et Taë
+s'arrêta pour me montrer les ravages faits dans
+les champs environnants.</p>
+
+<p>&mdash;L'ennemi est certainement sous les eaux de
+ce lac,&mdash;dit Taë.&mdash;Remarquez les bandes de
+poissons réunies près des bords. Les grands et les
+petits, qui sont habituellement leur proie, tous
+oublient leurs instincts en présence de l'ennemi
+commun. Ce reptile doit certainement appartenir
+à la classe des Krek-a, classe plus féroce
+qu'aucune autre et qu'on dit appartenir aux rares
+espèces encore vivantes parmi celles qui habitaient
+le monde avant la création des Ana.
+L'appétit du Krek est insatiable, il se nourrit
+également de végétaux et d'animaux, mais ses
+mouvements sont trop lents pour que les élans
+au pied léger aient rien à craindre de lui. Son
+met favori est l'An s'il peut le surprendre; c'est
+pour cela que les Ana le détruisent sans pitié
+dès qu'il pénètre sur leur domaine. J'ai entendu
+dire que quand nos ancêtres défrichèrent cette
+contrée, ces monstres et d'autres semblables
+abondaient, et comme le vril n'était pas encore
+découvert beaucoup des nôtres furent dévorés.
+Il fut impossible de détruire tout à fait ces
+bêtes avant cette découverte, qui fait la puissance
+et la civilisation de notre race; mais quand
+nous fûmes familiarisés avec l'usage du vril,
+toutes les créatures hostiles à notre race furent
+promptement détruites. Cependant une fois par
+an ou à peu près, un de ces énormes reptiles
+quitte les districts sauvages et inhabités, et je
+me souviens qu'une jeune Gy qui se baignait
+dans ce lac fut dévorée par l'un d'eux. Si elle
+avait été à terre et armée de sa baguette il n'aurait
+pas même osé se montrer; car ce reptile,
+comme tous les animaux sauvages, a un instinct
+merveilleux qui le met en garde contre
+tout être porteur d'une baguette à vril. Comment
+ils enseignent à leurs petits à l'éviter sans l'avoir
+jamais vue, c'est un de ces mystères dont vous
+pouvez demander l'explication à Zee, car je ne le
+connais pas<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>. Tant que je resterai là, le monstre
+ne sortira pas de sa cachette; mais nous l'en
+ferons sortir en lui offrant un leurre.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Par cet instinct, le reptile ressemble à nos oiseaux et à nos
+animaux sauvages, qui ne se risquent pas à portée d'un homme
+armé d'un fusil. Quand les premiers fils électriques furent installés,
+les perdrix les heurtaient dans leur vol et tombaient blessées.
+Maintenant, les plus jeunes générations de perdrix ne
+s'exposent jamais à pareil accident.</p></div>
+
+<p>&mdash;Ne sera-ce pas bien difficile?</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout. Asseyez-vous là-bas sur ce
+rocher à environ cent pas du lac, je vais me
+retirer à quelque distance. Bientôt le reptile
+vous verra ou vous sentira, et, s'apercevant que
+vous n'êtes pas armé de vril, il s'avancera
+pour vous dévorer. Aussitôt qu'il sera hors de
+l'eau, il est à moi.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous dire que je dois servir d'appât
+à ce terrible monstre qui pourrait m'engloutir
+en une seconde! Je vous prie de m'excuser.</p>
+
+<p>L'enfant se mit à rire.</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez rien,&mdash;dit-il,&mdash;asseyez-vous
+seulement et restez tranquille.</p>
+
+<p>Au lieu d'obéir, je fis un bond et j'allais m'enfuir
+à toutes jambes, quand Taë me toucha
+légèrement l'épaule et fixa ses yeux sur les
+miens: je fus cloué au sol. Toute volonté m'abandonna.
+Soumis aux gestes de l'enfant, je le
+suivis vers le rocher qu'il m'avait indiqué et
+m'y assis en silence. Quelques-uns de mes lecteurs
+ont vu quelque chose des effets vrais ou
+faux de l'électro-biologie. Aucun professeur de
+cette science incertaine n'était parvenu à dominer
+un seul de mes mouvements ou une seule de
+mes pensées, mais je n'étais plus qu'une machine
+dans les mains de ce terrible enfant. Il étendit
+ses ailes, prit son essor, et s'abattit dans un bouquet
+de bois qui couronnait une colline peu éloignée.</p>
+
+<p>J'étais seul; je tournai les yeux avec une sensation
+d'horreur indescriptible vers le lac, et,
+comme enchaîné par un charme, je les tins fixés
+sur l'eau. Au bout de dix à quinze minutes, qui
+me parurent des siècles, la surface calme de l'eau,
+étincelant sous la lumière des lampes, commença
+à s'agiter vers le centre. Au même moment,
+les bandes de poissons réunis près des
+bords commencèrent à manifester leur terreur à
+l'approche de l'ennemi en sautant hors de l'eau;
+leur course produisait une sorte de bouillonnement
+circulaire. Je les voyais fuir précipitamment
+çà et là, quelques-uns même se lancèrent sur le
+rivage. Un sillon long, sombre, onduleux, s'avançait
+sur l'eau de plus en plus près du bord, jusqu'à
+ce que l'énorme tête du reptile sortît, ses
+mâchoires armées de crocs formidables, et ses
+yeux ternes fixés d'un air affamé sur l'endroit
+où je me trouvais. Il posa ses pieds de devant
+sur le rivage, puis sa large poitrine, couverte
+d'écailles, comme d'une armure, des deux côtés,
+et, au milieu, laissant voir une peau ridée d'un
+jaune terne et venimeux; bientôt il fut tout entier
+hors de l'eau; il était long de cent pieds
+au moins de la tête à la queue. Encore un pas
+de ces pieds effroyables et il était sur moi. Je
+n'étais séparé de cette horrible mort que par
+quelques secondes quand, tout à coup, une sorte
+d'éclair traversa l'air, la foudre éclata, et, en
+moins de temps qu'il n'en faut à un homme
+pour respirer, enveloppa le monstre; puis, au
+moment où l'éclair s'éteignait, je vis devant moi
+une masse noire, carbonisée, déformée, quelque
+chose de gigantesque, mais dont les contours
+avaient été détruits par la flamme, et qui s'en
+allait rapidement en cendres et en poussière. Je
+demeurai assis sans voix et glacé de terreur:
+ce qui avait été de l'horreur était maintenant
+une sorte de crainte respectueuse.</p>
+
+<p>Je sentis la main de l'enfant se poser sur ma
+tête, la peur me quitta.... le charme était rompu,
+je me levai.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez avec quelle facilité les Vril-ya
+détruisent leurs ennemis,&mdash;me dit Taë.</p>
+
+<p>Puis, s'approchant du rivage, il contempla
+les restes défigurés du monstre et dit tranquillement:&mdash;</p>
+
+<p>&mdash;J'ai détruit des animaux plus grands,
+mais aucun avec tant de plaisir que celui-ci.
+Oui, c'est un Krek; quelles souffrances n'a-t-il
+pas dû infliger pendant sa vie!</p>
+
+<p>Il prit alors les pauvres poissons qui s'étaient
+jetés à terre et les remit avec bonté dans leur
+élément.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIX" id="XIX"></a>XIX.</h2>
+
+
+<p>Pour retourner à la ville, Taë me fit prendre
+un chemin plus long que celui que nous avions
+pris en venant; il voulait me montrer ce que
+j'appellerai familièrement la Station d'où partent
+les émigrants et les voyageurs qui se rendent
+chez une autre tribu. J'avais déjà exprimé
+le désir de voir les véhicules des Vril-ya. Je vis
+qu'ils étaient de deux sortes, les uns pour les
+voyages par terre, les autres pour les voyages
+aériens: les premiers étaient de toutes tailles
+et de toutes formes, quelques-uns n'étaient pas
+plus grands qu'une de nos voitures ordinaires,
+d'autres étaient de véritables maisons mobiles
+à un étage et contenant plusieurs chambres
+meublées suivant les idées de confort et de luxe
+des Vril-ya. Les véhicules aériens étaient faits
+de matières légères, ne ressemblant pas du tout
+à nos ballons, mais plutôt à nos bateaux de
+plaisance, avec une barre et un gouvernail, de
+larges ailes ou palettes, et une machine mue
+par le vril. Tous les véhicules, soit pour terre,
+soit pour air, étaient également mus par ce
+puissant et mystérieux agent.</p>
+
+<p>Je vis un convoi prêt à partir, mais il contenait
+peu de voyageurs; il transportait surtout des
+marchandises et se dirigeait vers un État voisin;
+car il se fait beaucoup de commerce entre les
+différentes tribus de Vril-ya. Je puis faire observer
+ici que leur monnaie courante ne consiste
+pas en métaux précieux, trop communs chez
+eux pour cet usage. La petite monnaie, dont
+on se sert ordinairement, est faite avec un coquillage
+fossile particulier, reste peu abondant
+de quelque déluge primitif ou de quelque autre
+convulsion de la nature, dans laquelle l'espèce
+s'est perdue. Ce coquillage est petit, plat comme
+l'huître, et il se polit comme une pierre précieuse.
+Cette monnaie circule parmi toutes les
+tribus Vril-ya. Leurs affaires les plus considérables
+se font à peu près comme les nôtres, au
+moyen de lettres de change et de plaques minces
+de métal qui remplacent nos billets de banque.
+Permettez-moi de profiter de cette occasion
+pour dire que les impôts, dans la tribu que je
+voyais, étaient très considérables, comparés à
+la population. Mais je n'ai jamais entendu dire
+que personne en murmurât, car ils étaient consacrés
+à des objets d'utilité universelle et nécessaires
+même à la civilisation de la tribu. La
+dépense à faire pour éclairer un si grand territoire,
+pour pourvoir aux besoins des émigrants,
+maintenir en état les édifices publics où
+l'on satisfaisait aux divers besoins intellectuels de
+la nation, depuis la première éducation des enfants,
+jusqu'au Collège des Sages, toujours occupés
+à essayer de nouvelles expériences; tout cela
+demandait des fonds considérables. Je dois ajouter
+encore une dépense qui me parut singulière.
+J'ai déjà dit que tout le travail manuel était
+fait par les enfants jusqu'à ce qu'ils atteignissent
+l'âge du mariage. L'État paie ce travail et à un
+prix beaucoup plus élevé que celui même que
+nous payons aux États-Unis. Suivant leurs théories,
+chaque enfant, mâle ou femelle, quand il
+atteint l'époque du mariage et sort, par conséquent,
+de l'âge du travail, doit avoir acquis assez
+de fortune pour vivre dans l'indépendance le
+reste de ses jours. Comme tous les enfants,
+quelle que soit la fortune des parents, doivent
+servir également, tous sont payés suivant leur
+âge ou la nature de leurs services. Quand les
+parents gardent un enfant à leur service, ils doivent
+payer au trésor public le même prix que l'État
+paye aux enfants qu'il emploie, et cette somme
+est remise à l'enfant quand son travail expire.
+Cette habitude sert sans doute à rendre la notion
+de l'égalité familière et agréable, et on peut
+dire que les enfants forment une démocratie,
+avec autant de vérité qu'on peut ajouter que les
+adultes forment une aristocratie. La politesse
+exquise et la délicatesse des manières des Vril-ya,
+la générosité de leurs sentiments, la liberté
+absolue qu'ils ont de suivre leurs goûts, la douceur
+de leurs relations domestiques, où ils font
+preuve d'une générosité qui ne se défie jamais
+des actes ni des paroles du prochain; tout cela
+fait des Vril-ya la noblesse la plus parfaite,
+qu'un disciple politique de Platon ou de Sidney
+ait jamais pu rêver pour une république aristocratique.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XX" id="XX"></a>XX.</h2>
+
+
+<p>À partir de l'expédition que je viens de raconter,
+Taë me fit de fréquentes visites. Il s'était
+pris d'affection pour moi et je le lui rendais cordialement.
+Comme il n'avait pas encore douze ans
+et qu'il n'avait pas commencé le cours d'études
+scientifiques par lequel l'enfance se termine chez
+ce peuple, mon intelligence était moins inférieure
+à la sienne qu'à celle des membres plus âgés de
+sa race, surtout des Gy-ei, et, par-dessus tout, à
+celle de l'admirable Zee. Chez les Vril-ya, les enfants,
+sur l'esprit desquels pèsent tant de devoirs
+actifs et de graves responsabilités, ne sont pas
+très gais; mais Taë, avec toute sa sagesse, avait
+beaucoup de cette bonne humeur et de cette gaieté
+qui distinguent souvent des hommes de génie
+dans un âge assez avancé. Il trouvait dans ma société
+le même plaisir qu'un enfant du même âge,
+dans notre monde, éprouve dans la compagnie
+d'un chien favori ou d'un singe. Il s'amusait à
+m'apprendre les habitudes de son pays, comme
+certain neveu que j'ai s'amuse à faire marcher
+son caniche sur ses pattes de derrière ou à le
+faire sauter dans un cerceau. Je me prêtais avec
+complaisance à ces expériences, mais je ne
+réussis jamais aussi bien que le caniche. J'avais
+grande envie d'apprendre à me servir des ailes
+dont les plus jeunes Vril-ya se servent avec autant
+d'adresse et de facilité que nous de nos bras
+ou de nos jambes, mais mes essais furent suivis
+de contusions assez graves pour me faire renoncer
+à ce projet.</p>
+
+<p>Ces ailes, comme je l'ai déjà dit, sont très
+grandes, tombent jusqu'aux genoux et, au repos,
+elles sont rejetées en arrière de façon à former
+un manteau fort gracieux. Elles sont faites des
+plumes d'un oiseau gigantesque qui est commun
+dans les rochers de ce pays; ces plumes sont
+blanches, quelquefois rayées de rouge. Les ailes
+sont attachées aux épaules par des ressorts
+d'acier légers mais solides; quand elles sont
+étendues, les bras glissent dans des coulisses
+pratiquées à cet effet et formant comme une
+forte membrane centrale. Quand les bras se
+lèvent, une doublure tubulaire de la veste ou
+de la tunique s'enfle par des moyens mécaniques,
+se remplit d'air, qu'on peut augmenter ou
+diminuer par le mouvement des bras, et sert à
+soutenir tout le corps comme sur des vessies. Les
+ailes et l'appareil, assez semblable à un ballon,
+sont fortement chargés de vril, et quand le
+corps flotte, il semble avoir beaucoup perdu de
+son poids. Je trouvai toujours facile de m'élancer
+du sol; même quand les ailes étaient étendues,
+il était difficile de ne pas s'élever; mais
+c'était là que commençaient la difficulté et le
+danger. J'étais tout à fait impuissant à me servir
+de mes ailes, quoique sur terre on me regarde
+comme un homme singulièrement alerte et
+adroit aux exercices du corps et que je sois
+excellent nageur. Je ne pouvais faire que des
+efforts confus et maladroits. J'obéissais à mes
+ailes au lieu de leur commander, et quand, par
+un violent effort musculaire, et, je dois le dire
+franchement, avec cette force que donne une
+excessive frayeur, j'arrêtais leur mouvement et
+les ramenais contre mon corps, il me semblait
+que ni les ailes ni les vessies n'avaient plus la
+force de me soutenir, comme quand on laisse
+échapper l'air d'un ballon, et je tombais précipité
+à terre. Quelques mouvements spasmodiques
+me préservaient d'être mis en pièces, mais ne
+me sauvaient pas des contusions ni de l'étourdissement
+d'une lourde chute. J'aurais cependant
+persévéré dans mes tentatives, sans les avis
+et les ordres de la savante Zee, qui avait eu
+l'obligeance d'assister à mes essais et qui, la
+dernière fois, en volant au-dessous de moi, me
+reçut dans ma chute sur ses grandes ailes étendues
+et m'empêcha de me briser la tête sur le
+toit de la pyramide d'où j'avais pris mon vol.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois,&mdash;dit-elle,&mdash;que vos tentatives
+sont vaines, non par la faute des ailes et du reste
+de l'appareil, ni par suite d'aucune imperfection
+ou d'aucune mauvaise conformation de votre
+corps, mais à cause de la faiblesse naturelle et
+par suite irrémédiable de votre volonté. Sachez
+que l'empire de la volonté sur les effets de ce
+fluide que les Vril-ya ont maîtrisé ne fut jamais
+atteint par ceux qui le découvrirent, ni par une
+seule génération; il s'est accru peu à peu comme
+les autres facultés de notre race, en se transmettant
+des pères aux enfants, de sorte qu'il est devenu
+comme un instinct. Un petit enfant, chez
+nous, vole aussi naturellement et aussi spontanément
+qu'il marche. Il se sert de ses ailes artificielles
+avec autant de sécurité qu'un oiseau se
+sert de ses ailes naturelles. Je n'avais pas assez
+pensé à cela quand je vous ai permis de tenter
+une expérience qui me séduisait, car je désirais
+vous avoir comme compagnon. J'abandonne
+maintenant ces essais. Votre vie me devient
+chère.</p>
+
+<p>Ici la voix et le visage de la jeune Gy s'adoucirent
+et je me sentis plus alarmé que je ne
+l'avais été dans mes tentatives aériennes.</p>
+
+<p>Pendant que je parle des ailes, je ne dois pas
+omettre de rapporter une coutume des Gy-ei,
+qui me paraît charmante et qui indique bien
+la tendresse de leurs sentiments. Tant qu'elle
+est jeune fille, la Gy porte des ailes, elle se
+joint aux Ana dans leurs jeux aériens, elle s'aventure
+seule dans les régions éloignées du
+monde souterrain: par la hardiesse et la hauteur
+de son vol elle l'emporte sur les Ana,
+aussi bien que par la grâce de ses mouvements.
+Mais à partir du jour du mariage, elle ne porte
+plus d'ailes, elle les suspend de ses propres mains
+au-dessus de la couche nuptiale, pour ne les reprendre
+que si les liens du mariage sont rompus
+par la mort ou le divorce.</p>
+
+<p>Quand les yeux et la voix de Zee s'adoucirent
+ainsi, et à cette vue j'éprouvai je ne sais quel
+pressentiment qui me fit frissonner, Taë, qui
+nous accompagnait dans notre vol et qui,
+comme un enfant, s'était amusé de ma maladresse,
+plus qu'il n'avait été touché de mes
+frayeurs et du danger que je courais, se balançait
+au-dessus de nous sur ses ailes étendues et
+planait immobile et calme dans l'atmosphère toujours
+lumineuse; il entendit les tendres paroles
+de Zee, se mit à rire tout haut, et s'écria:&mdash;</p>
+
+<p>&mdash;Si le Tish ne peut apprendre à se servir
+de ses ailes, tu pourras encore être sa compagne,
+Zee; tu suspendras les tiennes.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXI" id="XXI"></a>XXI.</h2>
+
+<p>J'avais depuis longtemps remarqué chez la
+savante et forte fille de mon hôte ce sentiment
+de tendre protection que, sur terre comme sous
+terre, le Tout-Puissant a mis au c&oelig;ur de la
+femme. Mais jusqu'à ce moment je l'avais attribué
+à cette affection pour les jouets favoris que
+les femmes de tout âge partagent avec les enfants.
+Je m'aperçus alors avec peine que le
+sentiment avec lequel Zee daignait me regarder
+était bien différent de celui que j'inspirais à
+Taë. Mais cette découverte ne me donna aucune
+des sensations de plaisir qui chatouillent la vanité
+de l'homme quand il s'aperçoit de l'opinion
+flatteuse que le beau sexe a de lui; elle ne me
+fit éprouver au contraire que la peur. Cependant
+de toutes les Gy-ei de la tribu, si Zee était
+la plus savante et la plus forte, c'était aussi,
+sans contredit, la plus douce et la plus aimée.
+Le désir d'aider, de secourir, de protéger, de
+soulager, de rendre heureux semblait remplir
+tout son être. Quoique les misères diverses qui
+naissent de la pauvreté et du crime soient inconnues
+dans le système social des Vril-ya, toutefois
+aucun savant n'a encore découvert dans
+le vril une puissance qui pût bannir le chagrin
+de la vie. Or, partout où le chagrin se montrait,
+on était sûr de trouver Zee dans son rôle de consolatrice.
+Une Gy ne pouvait-elle s'assurer
+l'amour de l'An pour lequel elle soupirait? Zee
+allait la trouver et employait toutes les ressources
+de sa science, tous les charmes de sa sympathie,
+à soulager cette douleur qui a tant besoin
+de s'épancher en confidences. Dans les rares
+occasions où une maladie grave attaquait l'enfance
+ou la jeunesse, et dans les cas, moins
+rares, où les rudes et aventureuses occupations
+des enfants causaient quelque accident douloureux
+ou quelque blessure, Zee abandonnait ses
+études ou ses jeux pour se faire médecin et
+garde-malade. Elle prenait pour but habituel de
+ses promenades aériennes les frontières où des
+enfants montaient la garde pour surveiller les
+explosions des forces hostiles de la nature et
+repousser l'invasion des animaux féroces, de
+façon à pouvoir les prévenir des dangers que sa
+science devinait ou prévoyait, ou les secourir
+si quelque mal les atteignait. Ses études mêmes
+étaient dirigées par le désir et la volonté de faire
+le bien. Était-elle informée de quelque nouvelle
+invention dont la connaissance pût être utile à
+ceux qui exerçaient un art ou un métier? Elle
+s'empressait de la leur communiquer et de la
+leur expliquer. Quelque vieillard du Collège des
+Sages était-il embarrassé et fatigué d'une recherche
+pénible? Elle se consacrait patiemment
+à l'aider, s'occupait pour lui des détails, l'encourageait
+par un sourire plein d'espérance,
+l'excitait par ses idées lumineuses; elle devenait
+en un mot pour lui un bon génie visible qui
+donnait la force et l'inspiration. Elle montrait
+la même tendresse pour les créatures inférieures.
+Je l'ai souvent vue rapporter chez elle des
+animaux malades ou blessés et les soigner
+comme un père pourrait soigner un enfant. Plus
+d'une fois assis sur le balcon, ou jardin suspendu,
+sur lequel s'ouvrait ma fenêtre, je l'ai vue s'élever
+dans l'air sur ses ailes brillantes. Tout à
+coup des groupes d'enfants qui l'apercevaient
+au-dessus d'eux s'élançaient vers elle en la saluant
+de cris joyeux, se groupaient et jouaient
+autour d'elle, l'entourant comme d'un cercle de
+joie innocente. Quand je me promenais avec elle
+dans les rochers et les vallées de la campagne,
+les élans la sentaient ou la voyaient de loin, ils
+venaient la rejoindre en bondissant et en demandant
+une caresse de sa main, et ils la suivaient
+jusqu'à ce qu'elle les renvoyât par un léger murmure
+musical qu'elle les avait habitués à comprendre.
+Il est de mode parmi les jeunes Gy-ei
+de porter sur la tête un cercle ou diadème, garni
+de pierres semblables à des opales qui forment
+quatre pointes ou rayons en formes d'étoiles.
+Les pierres sont ordinairement sans éclat, mais
+si on les touche avec la baguette du vril elles
+jettent une flamme brillante qui voltige et qui
+éclaire sans brûler. Cette couronne leur sert
+d'ornement dans les fêtes, et de lampe quand
+elles voyagent au delà des régions artificiellement
+éclairées et se trouvent dans l'obscurité.
+Parfois, quand je voyais la figure pensive et
+majestueuse de Zee illuminée par l'auréole de ce
+diadème, je ne pouvais croire qu'elle fût une
+créature mortelle et je courbais mon front,
+comme devant une apparition céleste. Mais
+jamais mon c&oelig;ur n'éprouva pour ce type superbe
+de la plus noble beauté féminine le
+moindre sentiment d'amour humain. Peut-être
+cela vient-il de ce que dans notre race
+l'orgueil de l'homme domine assez ses passions
+pour que la femme perde à ses yeux tous ses
+charmes de femme dès qu'il la sent de tous
+points supérieure à lui-même. Mais par quelle
+étrange fascination cette fille incomparable d'une
+race qui, dans sa puissance et sa félicité, mettait
+toutes les autres races au rang des barbares,
+avait-elle daigné m'honorer de sa préférence? Je
+passais parmi les miens pour avoir bonne mine,
+mais les plus beaux hommes de ma race auraient
+paru insignifiants à côté du type de beauté
+sereine et grandiose qui caractérise les Vril-ya.</p>
+
+<p>Il est probable que la nouveauté, la différence
+même qui existait entre moi et les hommes qu'elle
+était habituée à voir avaient tourné vers moi les
+pensées de Zee. Le lecteur verra plus loin que
+cette cause pouvait suffire à expliquer la prédilection
+que me témoigna une autre Gy, à peine
+sortie de l'enfance et à tous égards inférieure à
+Zee. Mais tous ceux qui réfléchiront à la tendresse
+de caractère de la fille d'Aph-Lin comprendront
+que la principale source de l'attrait qu'elle ressentait
+pour moi était son désir instinctif de secourir,
+de soulager, de protéger les faibles et, par
+sa protection, de les soutenir et de les élever.
+Aussi, quand je regarde en arrière, est-ce ainsi
+que je m'explique cette unique faiblesse, indigne
+de son grand c&oelig;ur et qui abaissa la fille des
+Vril-ya jusqu'à ressentir une affection de femme
+pour un être aussi inférieur à elle-même que
+l'était l'hôte de son père. Quoi qu'il en soit, la
+pensée que j'avais inspiré une pareille affection
+me remplissait de terreur. J'étais effrayé de ses
+perfections mêmes, de son pouvoir mystérieux
+et des ineffaçables différences qui séparaient sa
+race de la mienne. À cette terreur se mêlait, je
+dois le confesser, la crainte, plus matérielle et
+plus vile des périls auxquels devait m'exposer la
+préférence qu'elle m'accordait.</p>
+
+<p>Pouvait-on supposer un instant que les parents
+et la famille de cet être supérieur vissent sans
+indignation et sans dégoût la possibilité d'une
+union entre elle et un Tish? Ils ne pouvaient ni
+la punir, elle, ni l'enfermer, ni l'empêcher d'agir.
+Dans la vie domestique, pas plus que dans la vie
+politique, ils n'admettent l'emploi de la force.
+Mais ils pouvaient guérir sa folie par un éclair
+de vril à mon adresse.</p>
+
+<p>Dans ce péril, heureusement, ma conscience
+et mon honneur ne me reprochaient rien. Mon
+devoir, si la préférence de Zee continuait à se
+manifester, devenait bien clair. Il me fallait
+avertir mon hôte, avec toute la délicatesse qu'un
+homme bien élevé doit montrer quand il confie à
+un autre la moindre faveur dont une femme a
+daigné l'honorer. Je serais ainsi délivré de toute
+responsabilité; l'on ne pourrait me soupçonner
+d'avoir volontairement contribué à faire naître
+les sentiments de Zee: la sagesse de mon hôte
+lui suggérerait sans doute un moyen de me tirer
+de ce pas difficile. En prenant cette résolution
+j'obéissais à l'instinct ordinaire des hommes
+honnêtes et civilisés, qui, tout capables d'erreur
+qu'ils soient, préfèrent le droit chemin toutes
+les fois qu'il est évidemment contre leur goût,
+leur intérêt et leur sécurité de prendre le mauvais.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXII" id="XXII"></a>XXII.</h2>
+
+
+<p>Comme on a pu le voir, Aph-Lin n'avait pas
+essayé de me mettre en rapports fréquents et
+libres avec ses compatriotes. Tout en comptant
+sur ma promesse de ne rien révéler du monde
+que j'avais quitté, et encore plus sur celle des
+gens auxquels il avait recommandé de ne pas me
+questionner, comme Zee l'avait fait pour Taë, cependant
+il n'était pas assuré, que si l'on me laissait
+communiquer avec des personnes que mon
+aspect surprendrait, j'eusse la force de résister
+à leurs questions. Quand je sortais, je n'étais
+donc jamais seul; j'étais accompagné par un
+des membres de la famille de mon hôte ou par
+mon jeune ami Taë. Bra, la femme d'Aph-Lin,
+sortait rarement au delà des jardins qui entouraient
+la maison; elle aimait à lire les &oelig;uvres de
+la littérature ancienne, où étaient racontées quelques
+aventures romanesques qu'on ne trouvait
+pas dans les livres modernes, ainsi que la peinture
+d'existences extraordinaires à ses yeux et intéressantes
+pour son imagination. Cette peinture,
+qui ressemblait assez à notre vie sur la terre
+avec nos douleurs, nos fautes, nos passions, lui
+faisait le même effet qu'à nous les Contes de Fées
+ou les <i>Mille et une Nuits</i>. Mais son amour de la
+lecture n'empêchait pas Bra de s'acquitter de ses
+devoirs de maîtresse de maison dans l'intérieur
+le plus riche de toute la ville. Elle faisait chaque
+jour la ronde dans toutes les chambres, afin de
+voir si les automates et les autres machines
+étaient en bon ordre; si les nombreux enfants
+qu'Aph-Lin employait, soit à son service particulier,
+soit à un service public, recevaient les
+soins qui leur étaient dus. Bra s'occupait aussi
+des comptes de toute la propriété, et son grand
+plaisir était d'aider son mari dans les affaires
+qui se rapportaient à son office de grand administrateur
+du Département des Lumières. Toutes
+ces occupations la retenaient beaucoup chez
+elle. Les deux fils achevaient leur éducation au
+Collège des Sages. L'aîné, qui avait une vive
+passion pour la mécanique, surtout en ce qui
+touchait les horloges et les automates, s'était
+décidé en faveur de cette profession et travaillait,
+en ce moment, à construire une boutique ou un
+magasin où il pût exposer et vendre ses inventions.
+Le plus jeune préférait l'agriculture et les
+travaux de la campagne, et, quand il ne suivait
+pas les cours du Collège, où il étudiait surtout
+les théories agricoles, il se consacrait aux
+applications pratiques qu'il en faisait sur le
+domaine paternel. On voit par là combien l'égalité
+des rangs est complètement établie chez ce peuple.
+Un boutiquier jouit exactement de la même
+considération qu'un grand propriétaire foncier.
+Aph-Lin était le membre le plus riche de la communauté;
+son fils aîné préférait le commerce
+à toute autre profession, et ce choix ne passait
+nullement pour dénoter un manque d'élévation
+dans les idées. Il avait examiné ma montre avec
+un grand intérêt; le travail en était nouveau
+pour lui; et il fut enchanté quand je lui en fis
+cadeau. Peu de temps après, il me rendit mon
+présent avec intérêts en m'offrant une montre
+qui était son &oelig;uvre et qui marquait à la fois les
+heures qu'indiquait la mienne et les divisions
+du temps en usage chez les Vril-ya. J'ai encore
+cette montre qui a été fort admirée des meilleurs
+horlogers de Londres et de Paris. Elle est
+en or, les chiffres et les aiguilles en diamants,
+et elle joue en sonnant les heures un air favori
+des Vril-ya. Elle n'a besoin d'être remontée que
+tous les dix mois et elle ne s'est jamais dérangée
+depuis que je l'ai. Ces deux frères étant ainsi
+occupés, mes compagnons ordinaires, quand je
+sortais, étaient mon hôte ou sa fille. Pour exécuter
+l'honorable dessein que j'avais formé, je
+commençai à m'excuser quand Zee m'invita à
+sortir seul avec elle, et je saisis une occasion où
+la savante jeune fille faisait une conférence au
+Collège des Sages pour demander à Aph-Lin de
+me conduire à sa maison de campagne. Cette
+maison était à quelque distance de la ville et,
+comme Aph-Lin n'aimait pas à marcher et que
+j'avais renoncé à voler, nous nous dirigeâmes
+vers notre destination dans un bateau aérien
+appartenant à mon hôte. Un enfant de huit ans
+à son service nous conduisit. Nous étions couchés,
+mon hôte et moi, sur des coussins et je
+trouvai ce mode de locomotion très doux et très
+confortable.</p>
+
+<p>&mdash;Aph-Lin,&mdash;dis-je,&mdash;j'espère ne pas vous
+déplaire, si je vous demande la permission de
+voyager pendant quelque temps et de visiter
+d'autres tribus de votre illustre race. J'ai aussi
+un vif désir de voir ces nations qui n'adoptent
+pas vos coutumes et que vous considérez comme
+sauvages. Je serais très content de voir en quoi
+elles peuvent différer des races que nous regardons
+comme civilisées dans notre monde.</p>
+
+<p>&mdash;Il est tout à fait impossible que vous fassiez
+seul un pareil voyage,&mdash;me dit Aph-Lin.&mdash;Même
+parmi les Vril-ya vous seriez exposé à de
+grands dangers. Certaines particularités de
+forme et de couleur et le phénomène extraordinaire
+des touffes de poils hérissés qui vous couvrent
+les joues, vous faisant reconnaître comme
+étranger à notre race et à toutes les races barbares
+connues jusqu'ici, attireraient l'attention
+du Collège des Sages dans toutes les tribus de
+Vril-ya et il dépendrait du caractère personnel
+de l'un des sages que vous fussiez reçu d'une
+façon aussi hospitalière que parmi nous ou disséqué
+séance tenante dans l'intérêt de la science.
+Sachez que quand le Tur vous a amené chez lui
+et pendant que Taë vous faisait dormir pour vous
+guérir de vos douleurs et de vos fatigues, les
+Sages appelés par le Tur étaient partagés sur
+la question de savoir si vous étiez un animal
+inoffensif ou malfaisant. Pendant votre sommeil,
+on a examiné vos dents, et elles ont montré clairement
+que vous n'étiez pas seulement herbivore,
+mais carnassier. Les animaux carnassiers de
+votre taille sont toujours détruits comme naturellement
+dangereux et sauvages. Nos dents,
+comme vous l'avez sans doute observé<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>, ne sont
+pas celles des animaux qui déchirent la chair.
+Certains philosophes et Zee avec eux soutiennent,
+il est vrai, que, dans les siècles passés, les
+Ana faisaient leur proie des animaux et qu'alors
+leurs dents étaient faites pour cet usage.
+Mais s'il en est ainsi elles se sont transformées
+par l'hérédité et se sont adaptées au genre de
+nourriture dont nous nous contentons aujourd'hui.
+Les barbares même, qui adoptent les institutions
+turbulentes et féroces du Glek-Nas, ne
+dévorent pas la chair comme des bêtes sauvages.
+Dans le cours de cette discussion, on proposa de
+vous disséquer; mais Taë vous réclama et le
+Tur, étant par ses fonctions l'ennemi de toute
+nouvelle expérience, qui déroge à notre habitude
+de ne tuer que quand cela est indispensable au
+bonheur de la communauté, m'envoya chercher,
+car mon rôle, comme l'homme le plus riche du
+pays, est d'offrir l'hospitalité aux étrangers venus
+d'un pays éloigné. On me laissa le soin de décider
+si vous étiez un étranger que je pusse admettre
+ou non avec sécurité dans ma maison. Si
+j'avais refusé de vous recevoir, on vous aurait
+remis au Collège des Sages, et je n'aime pas à
+penser à ce qui aurait pu vous arriver en pareil
+cas. Outre ce danger, vous pourriez rencontrer
+un enfant de quatre ans, entré récemment en
+possession de sa baguette de vril et qui, dans la
+frayeur que lui causerait l'étrangeté de votre
+aspect, pourrait vous réduire en une pincée de
+cendres. Taë lui-même fut sur le point d'en faire
+autant quand il vous vit pour la première fois;
+mais son père arrêta sa main. Je dis en conséquence
+que vous ne pouvez voyager seul; mais
+avec Zee vous seriez en sûreté, et je ne doute pas
+qu'elle veuille bien vous accompagner dans un
+voyage chez les tribus voisines des Vril-ya....
+pour les sauvages, non! Je le lui demanderai.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Je ne l'avais jamais observé; et, l'eussé-je fait, je ne suis
+pas assez physiologiste pour avoir remarqué la différence.</p></div>
+
+<p>Comme mon but principal était d'échapper à
+Zee, je m'écriai aussitôt:&mdash;</p>
+
+<p>&mdash;Non, je vous en prie, n'en faites rien! Je
+renonce à mon projet. Vous en avez dit assez sur
+les dangers que je pouvais courir pour m'arrêter;
+et je ne puis m'empêcher de penser qu'il n'est
+pas convenable pour une jeune Gy douée d'autant
+d'attraits que votre fille de voyager en un
+pays étranger avec un aussi faible protecteur
+qu'un Tish de ma force et de ma taille.</p>
+
+<p>Avant de me répondre, Aph-Lin laissa entendre
+le son doux et sifflant qui est le seul rire que se
+permette un An d'âge mûr.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi la gaieté peu polie, mais
+momentanée, que m'inspire une observation
+faite sérieusement par mon hôte. Je n'ai pu
+m'empêcher de rire à l'idée de Zee, qui aime
+tant à protéger que les enfants la surnomment
+la Gardienne, ayant besoin d'un protecteur contre
+les dangers résultant de l'admiration audacieuse
+des hommes. Sachez que nos Gy-ei, tant qu'elles
+ne sont pas mariées, voyagent seules au milieu
+des autres tribus, pour voir si elles trouveront
+un An qui leur plaise mieux que ceux de leur
+propre tribu. Zee a déjà fait trois voyages semblables,
+mais jusqu'ici son c&oelig;ur est resté libre.</p>
+
+<p>L'occasion que je cherchais s'offrait à moi,
+et je dis en baissant les yeux et d'une voix tremblante:&mdash;</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous, mon cher hôte, me promettre
+de me pardonner, si je dis quelque chose
+qui puisse vous offenser?</p>
+
+<p>&mdash;Dites la vérité, et je ne pourrai être offensé;
+ou, si je le suis, ce sera à vous et non à moi de
+pardonner.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! alors, aidez-moi à vous quitter.
+Malgré le plaisir que j'aurais eu à voir toutes vos
+merveilles, à jouir du bonheur qui appartient à
+votre pays, laissez-moi retourner dans le mien.</p>
+
+<p>&mdash;Je crains qu'il n'y ait de graves raisons
+qui m'en empêchent; dans tous les cas, je ne puis
+rien faire sans la permission du Tur et il ne me
+l'accordera probablement pas. Vous ne manquez
+pas d'intelligence; vous pouvez, bien que je ne le
+pense pas, nous avoir caché la puissance destructive
+à laquelle est arrivé votre peuple; bref,
+vous pouvez nous causer quelque danger; et, si
+le Tur est de cet avis, son devoir serait de vous
+supprimer, ou de vous enfermer dans une cage
+pour le reste de vos jours. Mais pourquoi désirer
+quitter un peuple que vous avez la politesse de
+déclarer plus heureux que le vôtre?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Aph-Lin, ma réponse est simple. De
+peur que, sans le vouloir, je trahisse votre hospitalité;
+de peur que, par un de ces caprices que
+dans notre monde on attribue proverbialement
+à l'autre sexe et dont une Gy elle-même n'est pas
+exempte, votre adorable fille daigne me regarder
+quoique Tish, comme si j'étais un An civilisé,
+et.... et.... et....</p>
+
+<p>&mdash;Vous faire la cour pour vous épouser,&mdash;ajouta
+Aph-Lin gravement et sans le moindre
+signe de déplaisir ou de surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez dit.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait un malheur,&mdash;répondit mon hôte
+après un instant de silence,&mdash;et je sens que vous
+avez bien agi en m'avertissant. Comme vous le
+dites, il n'est pas rare qu'une jeune Gy montre un
+goût que les autres trouvent étrange; mais il
+n'existe pas de moyen de forcer une Gy à changer
+ses résolutions. Tout ce que nous pouvons
+faire, c'est d'employer le raisonnement, et l'expérience
+nous prouve que le Collège entier des
+Sages essaierait en vain de raisonner avec une Gy
+en matière d'amour. Je suis désolé pour vous,
+parce qu'un tel mariage serait contre l'A-glauran,
+ou bien de la communauté, car les enfants
+qui en naîtraient altéreraient la race; ils pourraient
+même venir au monde avec des dents de
+carnassiers; on ne peut permettre une chose
+pareille: on ne peut rien contre Zee; mais
+vous, comme Tish, on peut vous détruire. Je vous
+conseille donc de résister à ses sollicitations; de
+lui dire clairement que vous ne pouvez répondre
+à son amour. Cela arrive très souvent. Plus d'un
+An, ardemment aimé d'une Gy, la repousse et
+met fin à ses persécutions en en épousant une
+autre. Vous pouvez en faire autant.</p>
+
+<p>&mdash;Non, puisque je ne puis épouser une autre
+Gy, sans mettre en danger le bien de la communauté
+et l'exposer au péril d'élever des enfants
+carnivores.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai. Tout ce que je puis dire, et je le
+dis avec tout l'intérêt dû à un Tish et le respect
+dû à un hôte, mais je le dis franchement, c'est
+que si vous cédez, vous serez réduit en cendres.
+Je vous laisse le soin de trouver le meilleur
+moyen de vous défendre. Vous feriez peut-être
+bien de dire à Zee qu'elle est laide. Cette assurance,
+venant de la bouche de l'An qu'elle aime,
+suffit d'ordinaire à refroidir la Gy la plus ardente.
+Nous voici arrivés à ma maison de campagne.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXIII" id="XXIII"></a>XXIII.</h2>
+
+
+<p>Je conviens que ma conversation avec Aph-Lin
+et l'extrême froideur avec laquelle il avouait son
+impuissance à contrôler les dangereux caprices
+de sa fille et parlait du péril d'être réduit en cendres,
+où l'amoureuse flamme de Zee exposait ma
+trop séduisante personne, m'enleva tout le plaisir
+que j'aurais éprouvé en d'autres circonstances à
+visiter la propriété de mon hôte, à admirer la perfection
+merveilleuse des machines au moyen desquelles
+étaient accomplis tous les travaux. La
+maison avait un aspect tout différent du bâtiment
+sombre et massif qu'habitait Aph-Lin dans
+la ville et qui ressemblait aux rochers dans lesquels
+la cité avait été taillée. Les murs de la
+maison de campagne étaient composés d'arbres
+plantés à une petite distance les uns des autres,
+et les interstices remplis par cette substance
+métallique et transparente qui tient lieu de verre
+aux Ana. Ces arbres étaient couverts de fleurs,
+et l'effet en était charmant sinon de très bon
+goût. Nous fûmes reçus sur le seuil par des automates
+qui avaient l'air vivant. Ils nous conduisirent
+dans une chambre; je n'en avais jamais
+vu de semblable, mais dans les jours d'été j'en
+avais souvent rêvé une pareille. C'était un bosquet,
+moitié chambre, moitié jardin. Les murs
+n'étaient qu'une masse de plantes grimpantes en
+fleurs. Les espaces ouverts, que nous appelons
+fenêtres et dont les panneaux métalliques étaient
+baissés, commandaient divers points de vue;
+quelques-uns donnaient sur un vaste paysage
+avec ses lacs et ses rochers, les autres sur des
+espaces plus resserrés ressemblant à nos serres
+et remplis de gerbes de fleurs. Tout autour de
+la chambre se trouvaient des plates-bandes de
+fleurs, mêlées de coussins pour le repos. Au
+milieu étaient un bassin et une fontaine de ce
+liquide brillant que j'ai comparé au naphte. Il
+était lumineux et d'une couleur vermeille; son
+éclat suffisait pour éclairer la chambre d'une
+lumière douce sans le secours des lampes. Tout
+le tour de la fontaine était tapissé d'un lichen
+doux et épais, non pas vert (je n'ai jamais vu
+cette couleur dans la végétation de ce pays),
+mais d'un brun doux sur lequel les yeux se reposent
+avec le même plaisir que nos yeux sur le
+gazon vert du monde supérieur. À l'extérieur et
+sur les fleurs (dans la partie que j'ai comparée à
+nos serres) se trouvaient des oiseaux innombrables,
+qui chantaient, pendant que nous étions
+dans la chambre, les airs qu'on leur enseigne
+d'une façon si merveilleuse. Il n'y avait point de
+toit. Le chant des oiseaux, le parfum des fleurs
+et la variété du spectacle offert aux yeux, tout
+charmait les sens, tout respirait un repos voluptueux.
+Quelle maison, pensais-je, pour une lune
+de miel, si une jeune épouse Gy n'était pas
+armée d'une façon si formidable non seulement
+des droits de la femme, mais de la force de
+l'homme! Mais quand on pense à une Gy si
+grande, si savante, si majestueuse, si au-dessus
+du niveau des créatures auxquelles nous
+donnons le nom de femmes, telle enfin que l'est
+Zee, non! même quand je n'aurais pas eu peur
+d'être réduit en cendres, ce n'est pas à elle que
+j'aurais rêvé dans ce bosquet si bien fait pour les
+songes d'un poétique amour.</p>
+
+<p>Les automates reparurent et nous servirent
+un de ces délicieux breuvages qui sont les vins
+innocents des Vril-ya.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité,&mdash;dis-je,&mdash;vous avez une
+charmante résidence, et je ne comprends guère
+comment vous ne vous fixez pas ici au lieu d'habiter
+une des sombres maisons de la cité.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis forcé d'habiter la ville, comme responsable
+envers la communauté de l'administration
+de la Lumière, et je ne puis venir ici que
+de temps en temps.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si je vous ai bien compris, cette
+charge ne vous rapporte aucun honneur et vous
+donne au contraire quelque peine, pourquoi
+donc l'avez-vous acceptée?</p>
+
+<p>&mdash;Chacun de nous obéit sans observation
+aux ordres du Tur. Il a dit: Aph-Lin est chargé
+des fonctions de Commissaire de la Lumière.
+Je n'avais plus le choix. Mais comme j'occupe
+cette charge depuis longtemps, les soins qu'elle
+exige et qui, d'abord, me furent pénibles, sont
+devenus sinon agréables, du moins supportables.
+Nous sommes tous formés par l'habitude; les
+différences mêmes entre nous et les sauvages ne
+sont que le résultat d'habitudes transmises, qui
+par l'hérédité deviennent une partie de nous-mêmes.
+Vous voyez qu'il y a des Ana qui se résignent
+même au fardeau de la suprême magistrature;
+personne ne le ferait si les devoirs n'en
+devenaient légers, ou si l'on n'était obéi sans
+murmure.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si les ordres du Tur vous paraissaient
+contraires à la justice ou à la raison?</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne nous permettons pas de supposer
+de telles choses, et tout va comme si tous et
+chacun se gouvernaient d'après des coutumes
+remontant à un temps immémorial.</p>
+
+<p>&mdash;Quand le premier magistrat meurt ou se
+retire, comment lui donnez-vous un successeur?</p>
+
+<p>&mdash;L'An qui a rempli les fonctions de premier
+magistrat pendant longtemps est regardé comme
+la personne la plus capable de comprendre les
+devoirs de sa charge, et c'est lui qui nomme
+ordinairement son successeur.</p>
+
+<p>&mdash;Son fils, peut-être?</p>
+
+<p>&mdash;Rarement; car ce n'est pas une charge que
+personne ambitionne et un père hésite naturellement
+à l'imposer à son fils. Mais si le Tur lui-même
+refuse de faire un choix de peur qu'on
+ne lui attribue quelque sentiment de malveillance
+envers la personne choisie, trois des
+membres du Collège des Sages tirent au sort
+lequel d'entre eux aura le droit d'élire le nouveau
+Tur. Nous regardons le jugement d'un An
+d'intelligence ordinaire comme meilleur que
+celui de trois ou davantage, quelque sages qu'ils
+soient; car entre trois il y aurait probablement
+des discussions; et, là où on discute, la
+passion obscurcit le jugement. Le plus mauvais
+choix fait par un homme qui n'a aucun motif de
+choisir mal est meilleur que le meilleur choix
+fait par un grand nombre de gens qui ont beaucoup
+de motifs de ne pas choisir bien.</p>
+
+<p>&mdash;Vous renversez dans votre politique les
+maximes adoptées dans mon pays.</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous, dans votre pays, tous satisfaits
+de vos gouvernants?</p>
+
+<p>&mdash;Tous! certainement non; les gouvernants
+qui plaisent le mieux aux uns sont sûrement ceux
+qui déplaisent le plus aux autres.</p>
+
+<p>&mdash;Alors notre système est meilleur que le
+vôtre.</p>
+
+<p>&mdash;Pour vous, peut-être; mais suivant notre
+système on ne pourrait pas réduire un Tish en
+cendres parce qu'une femme l'aurait forcé à
+l'épouser, et comme Tish, je soupire après le
+monde où je suis né.</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous, mon cher petit hôte; Zee
+ne peut pas vous forcer à l'épouser. Elle ne peut
+que vous séduire. Ne vous laissez pas séduire.
+Venez, nous allons faire le tour du domaine.</p>
+
+<p>Nous visitâmes d'abord une cour entourée de
+hangars, car quoique les Ana n'élèvent pas d'animaux
+pour la nourriture, ils en ont un certain
+nombre qu'ils élèvent pour leur lait, et d'autres
+pour leur laine. Les premiers ne ressemblent en
+rien à nos vaches, ni les seconds à nos moutons,
+ni, à ce qu'il me semble, à aucune des espèces
+de notre monde. Ils se servent du lait de trois
+espèces: l'une qui ressemble à l'antilope, mais
+beaucoup plus grande et presque de la taille
+du chameau; les deux autres espèces sont plus
+petites, elles diffèrent l'une de l'autre, mais ne
+ressemblent à aucun animal que j'aie vu sur
+terre. Ce sont des animaux à poil luisant et
+aux formes arrondies; leur couleur est celle du
+daim tacheté, et ils paraissent fort doux avec
+leurs grands yeux noirs. Le lait de ces trois espèces
+diffère de goût et de valeur. On le coupe
+ordinairement avec de l'eau et on le parfume
+avec le jus d'un fruit savoureux; de lui-même,
+d'ailleurs, il est délicat et nourrissant. L'animal,
+dont la laine leur sert pour leurs vêtements et
+d'autres usages, ressemble plus à la chèvre italienne
+qu'à toute autre créature, mais il est plus
+grand et n'a pas de cornes; il n'exhale pas non
+plus l'odeur désagréable de nos chèvres. Sa laine
+n'est pas épaisse, mais très longue et très fine;
+elle est de couleurs variées, jamais blanche, mais
+plutôt couleur d'ardoise ou de lavande. Pour les
+vêtements on l'emploie teinte suivant le goût de
+chacun. Ces animaux sont parfaitement apprivoisés,
+et les enfants qui les soignaient (des filles
+pour la plupart) les traitaient avec un soin et
+une affection extraordinaires.</p>
+
+<p>Nous allâmes ensuite dans de grands magasins
+remplis de grains et de fruits. Je puis remarquer
+ici que la principale nourriture de ces
+peuples se compose, d'abord, d'une espèce de
+grain dont l'épi est plus gros que celui de notre
+blé et dont la culture produit sans cesse des variétés
+d'un goût nouveau; et, ensuite, d'un fruit
+assez semblable à une petite orange, qui est dur
+et amer quand on le récolte. On le serre dans les
+magasins et on l'y laisse plusieurs mois, il devient
+alors tendre et succulent. Son jus, d'une
+couleur rouge foncé, entre dans la plupart de
+leurs sauces. Ils ont beaucoup de fruits de la
+nature de l'olive et ils en extraient de l'huile
+délicieuse. Ils ont une plante qui ressemble un
+peu à la canne à sucre, mais le jus en est moins
+doux et il possède un parfum délicat. Ils n'ont
+point d'abeilles ni aucun insecte qui amasse du
+miel, mais ils se servent beaucoup d'une gomme
+douce, qui suinte d'un conifère assez semblable
+à l'araucaria. Leur sol est très riche en racines
+et en légumes succulents, que leur culture tend
+à perfectionner et à varier à l'infini. Je ne me
+souviens pas d'avoir pris un seul repas parmi ce
+peuple, même tout à fait en famille, dans lequel
+on ne servit pas quelqu'une de ces délicates nouveautés.
+Enfin, comme je l'ai déjà remarqué,
+leur cuisine est si exquise, si variée, si fortifiante,
+qu'on ne regrette pas d'être privé de
+viande. Du reste, la force physique des Vril-ya
+prouve que, pour eux du moins, la viande n'est
+pas nécessaire à la production des fibres musculaires.
+Ils n'ont pas de raisins; les boissons qu'ils
+tirent de leurs fruits sont inoffensives et rafraîchissantes.
+Leur principale boisson est l'eau,
+dans le choix de laquelle ils sont très délicats,
+et ils distinguent tout de suite la plus légère
+impureté.</p>
+
+<p>&mdash;Mon second fils prend grand plaisir à augmenter
+nos produits,&mdash;me dit Aph-Lin, comme
+nous quittions les magasins,&mdash;et par conséquent
+il héritera de ces terres qui constituent la plus
+grande partie de ma fortune. Un semblable héritage
+serait un grand souci et une véritable affliction
+pour mon fils aîné.</p>
+
+<p>&mdash;Y a-t-il parmi vous beaucoup de fils qui
+regardent l'héritage d'une fortune considérable
+comme un souci et une affliction?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute; il y a peu de Vril-ya qui ne
+regardent une fortune très au-dessus de la
+moyenne comme un pesant fardeau. Nous devenons
+un peu indolents quand notre enfance
+est terminée, et nous n'aimons pas à avoir trop
+de souci; or, une grande fortune cause beaucoup
+de souci. Par exemple, elle nous désigne pour
+les fonctions publiques que nul parmi nous
+ne désire, et que nul ne peut refuser. Elle
+nous force à nous occuper de nos concitoyens
+plus pauvres, afin de prévenir leurs besoins et
+de les empêcher de tomber dans la misère.
+Il y a parmi nous un vieux proverbe qui dit:
+«Les besoins du pauvre sont la honte du
+riche....»</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi si je vous interromps un
+instant. Vous avouez donc que, même parmi les
+Vril-ya, quelques-uns des citoyens connaissent
+l'indigence et ont besoin de secours?</p>
+
+<p>&mdash;Si par besoin vous entendez le dénuement
+qui domine dans un Koom-Posh, je vous répondrai
+que <i>cela</i> n'existe pas chez nous, à moins
+qu'un An, par quelque accident extraordinaire,
+ait perdu toute sa fortune, ne puisse pas ou ne
+veuille pas émigrer, qu'il ait épuisé les secours
+empressés de ses parents et de ses amis, ou bien
+qu'il les refuse.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dans ce cas ne l'emploie-t-on pas
+pour remplacer un enfant ou un automate, n'en
+fait-on pas un ouvrier ou un domestique?</p>
+
+<p>&mdash;Non, nous le regardons alors comme un
+malheureux qui a perdu la raison et nous le
+plaçons, aux frais de l'État, dans un bâtiment
+public où on lui prodigue tous les soins et tout
+le luxe nécessaires pour adoucir son état. Mais
+un An n'aime pas à passer pour fou, et des cas
+semblables se présentent si rarement que le bâtiment
+dont je parle n'est plus aujourd'hui qu'une
+ruine, et le dernier habitant qu'il y ait eu est un
+An que je me souviens d'avoir vu dans mon enfance.
+Il ne semblait pas s'apercevoir de son
+manque de raison et il écrivait des glaubs
+(poésies). Quand j'ai parlé de besoins, j'ai voulu
+dire ces désirs que la fortune d'un An peut ne pas
+lui permettre de satisfaire, comme les oiseaux
+chantants d'un prix élevé, ou une plus grande
+maison, ou un jardin à la campagne; et le moyen
+de satisfaire ces désirs c'est d'acheter à l'An qui
+les forme les choses qu'il vend. C'est pourquoi
+les Ana riches comme moi sont obligés d'acheter
+beaucoup de choses dont ils n'ont pas
+besoin et de mener un grand train de maison,
+quand ils préféreraient une vie plus simple.
+Par exempte, la grandeur de ma maison de
+ville est une source de soucis pour ma femme
+et même pour moi; mais je suis forcé de l'avoir
+si grande qu'elle en est incommode pour nous,
+parce que, comme l'An le plus riche de la tribu,
+je suis désigné pour recevoir les étrangers venus
+des autres tribus pour nous visiter, ce qu'ils font
+en foule deux fois par an, à l'époque de certaines
+fêtes périodiques et quand nos parents dispersés
+dans les divers États viennent se réunir à
+nous quelque temps. Cette hospitalité sur une si
+vaste échelle n'est pas de mon goût et je serais
+plus heureux si j'étais moins riche. Mais nous devons
+tous accepter le lot qui nous est assigné
+dans ce court voyage que nous appelons la vie.
+Après tout, qu'est-ce que cent ans, environ, comparés
+aux siècles que nous devons traverser?
+Heureusement j'ai un fils qui aime la richesse.
+C'est une rare exception à la règle générale et
+je confesse que je ne puis le comprendre.</p>
+
+<p>Après cette conversation je cherchai à revenir
+au sujet qui continuait à peser sur mon c&oelig;ur....
+je veux dire aux chances que j'avais d'échapper
+à Zee. Mais mon hôte refusa poliment de renouveler
+la discussion et demanda son bateau
+aérien. En revenant, nous rencontrâmes Zee, qui
+s'apercevant de notre départ, à son retour du
+Collège des Sages, avait déployé ses ailes et
+s'était mise à notre recherche.</p>
+
+<p>Sa belle, mais pour moi peu attrayante physionomie
+s'illumina en nous voyant, et, s'approchant
+du bateau les ailes étendues, elle dit
+à Aph-Lin d'un ton de reproche:&mdash;</p>
+
+<p>&mdash;Oh! père, n'as-tu pas eu tort d'exposer la
+vie de ton hôte dans un véhicule auquel il est si
+peu accoutumé? Il aurait pu, par un mouvement
+imprudent, tomber par-dessus le bord,
+et hélas! il n'est pas comme nous, il n'a pas
+d'ailes. Ce serait la mort pour lui. Cher!&mdash;ajouta-t-elle
+en m'abordant et parlant d'une
+voix douce, ce qui ne m'empêchait pas de trembler,&mdash;ne
+pensais-tu donc pas à moi quand
+tu exposais ainsi une vie qui est devenue pour
+ainsi dire une partie de la mienne? Ne sois plus
+aussi téméraire à moins que tu ne sois avec moi.
+Quelle frayeur tu m'as causée!</p>
+
+<p>Je regardai Aph-Lin, espérant du moins qu'il
+réprimanderait sa fille, pour avoir exprimé son
+inquiétude et son affection en des termes qui,
+dans notre monde, seraient toujours regardés
+comme inconvenants dans la bouche de toute
+jeune fille parlant à un autre qu'à son fiancé,
+fût-il du même rang qu'elle.</p>
+
+<p>Mais les droits des femmes sont si bien établis
+en ce pays et, parmi ces droits, les femmes revendiquent
+si absolument le privilège de faire
+leur cour aux hommes, qu'Aph-Lin n'aurait pas
+plus pensé à réprimander sa fille qu'à désobéir
+au Tur. Chez ce peuple, comme il me l'avait dit,
+la coutume est tout.</p>
+
+<p>&mdash;Zee&mdash;répondit-il doucement,&mdash;le Tish
+ne courait aucun danger, et mon opinion est
+qu'il peut très bien prendre soin de lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;J'aimerais mieux qu'il me laissât me charger
+de ce soin. Oh! ma chère âme, c'est à la
+pensée du danger que tu courais que j'ai senti
+pour la première fois combien je t'aimais!</p>
+
+<p>Jamais homme ne se trouva dans une plus
+fausse position. Ces paroles étaient prononcées
+assez haut pour que le père de Zee les entendît,
+ainsi que l'enfant qui nous conduisait. Je rougis
+de honte pour eux et pour elle et ne pus
+m'empêcher de répondre avec dépit:&mdash;</p>
+
+<p>&mdash;Zee, ou vous vous moquez de moi, ce qui
+est inconvenant vis-à-vis l'hôte de votre père,
+ou les paroles que vous venez de m'adresser sont
+malséantes dans la bouche d'une jeune Gy,
+même en s'adressant à un An, si ce dernier ne
+lui a pas fait la cour avec l'autorisation de ses
+parents. Mais combien elles sont plus inconvenantes
+encore, adressées à un Tish qui n'a
+jamais essayé de gagner vos affections et qui ne
+pourra jamais vous regarder avec d'autres sentiments
+que ceux du respect et de la crainte.</p>
+
+<p>Aph-Lin me fit à la dérobée un signe d'approbation,
+mais ne dit rien.</p>
+
+<p>&mdash;Ne soyez pas si cruel!&mdash;s'écria Zee, sans
+baisser la voix.&mdash;L'amour véritable est-il maître
+de lui-même? Supposez-vous qu'une jeune Gy
+puisse cacher un sentiment qui l'élève? De quel
+pays venez-vous donc?</p>
+
+<p>Ici Aph-Lin s'interposa doucement.</p>
+
+<p>&mdash;Parmi les Tish-a,&mdash;dit-il,&mdash;les droits
+de ton sexe ne paraissent pas être établis, et
+dans tous les cas mon hôte pourra causer plus
+librement avec toi, quand il ne sera pas gêné
+par la présence d'autrui.</p>
+
+<p>Zee ne répondit rien à cette observation, mais
+me lançant un regard de tendre reproche, elle
+agita ses ailes et s'envola vers la maison.</p>
+
+<p>&mdash;J'avais compté, du moins, sur quelque
+assistance de mon hôte,&mdash;dis-je avec amertume,&mdash;dans
+les dangers auxquels sa fille m'expose.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai fait tout ce que je pouvais faire. Contrarier
+une Gy dans ses amours, c'est affermir sa
+résolution. Elle ne permet à aucun conseiller de
+se mettre entre elle et l'objet de son affection.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXIV" id="XXIV"></a>XXIV.</h2>
+
+
+<p>En descendant du bateau aérien, Aph-Lin fut
+abordé dans le vestibule par un enfant qui
+venait le prier d'assister aux obsèques d'un ami
+qui avait depuis peu quitté ce bas monde.</p>
+
+<p>Je n'avais jamais vu aucun cimetière dans le
+pays et, heureux de saisir même cette triste occasion
+d'éviter un entretien avec Zee, je demandai
+à Aph-Lin s'il me serait permis d'assister à
+l'enterrement de son parent, à moins que cette
+cérémonie ne fût regardée comme trop sacrée
+pour qu'on y admît un être d'une race différente.</p>
+
+<p>&mdash;Le départ d'un An pour un monde meilleur,&mdash;me
+répondit mon hôte,&mdash;alors que,
+comme mon parent, il a vécu assez longtemps
+dans celui-ci pour n'y plus goûter de plaisir, est
+plutôt une fête animée d'une joie tranquille
+qu'une cérémonie sacrée, et vous pouvez m'accompagner
+si vous voulez.</p>
+
+<p>Précédés par le jeune messager, nous nous
+rendîmes à une des maisons de la grande rue
+et, entrant dans l'antichambre, nous fûmes conduits
+à une salle du rez-de-chaussée, où nous
+trouvâmes plusieurs personnes réunies autour
+d'une couche sur laquelle était étendu le défunt.
+C'était un vieillard qui, me dit-on, avait dépassé
+sa cent trentième année. À en juger par
+le calme sourire de son visage, il était mort sans
+souffrances. Un des fils, qui se trouvait maintenant
+le chef de la famille et qui semblait encore
+dans toute la vigueur de l'âge, bien qu'il
+eût beaucoup plus de soixante-dix ans, s'avança
+vers Aph-Lin avec un visage joyeux et lui dit
+que la veille de sa mort son père avait vu en
+songe sa Gy déjà morte, qu'il était pressé d'aller
+la rejoindre et de redevenir jeune sous le sourire
+plus proche de la Bonté Suprême.</p>
+
+<p>Pendant qu'ils s'entretenaient ainsi, mon attention
+fut attirée par un objet noir et métallique
+placé à l'autre bout de la chambre. Cet objet
+avait vingt pieds de long environ et était étroit
+proportionnellement à sa largeur: il était fermé
+de tous côtés, sauf le dessus, où l'on voyait de
+petits trous ronds au travers desquels scintillait
+une lueur rouge. De l'intérieur s'exhalait un parfum
+doux et pénétrant. Pendant que je me demandais
+à quoi pouvait servir cette machine,
+toutes les horloges de la ville se mirent à sonner
+l'heure avec leur solennel carillon. Quand ce
+bruit cessa, une musique d'un caractère plus
+joyeux, mais cependant calme et douce, emplit
+la chambre et les pièces voisines. Tous les assistants
+se mirent à chanter en ch&oelig;ur sur cet accompagnement.
+Les paroles de cet hymne étaient
+fort simples. Elles n'exprimaient ni adieux, ni
+regrets, mais semblaient plutôt souhaiter la
+bienvenue dans ce monde meilleur au défunt
+qui y précédait les chanteurs. Dans leur langue,
+ils appellent l'hymne des funérailles le Chant
+de la Naissance. Alors le corps couvert de longues
+draperies fut soulevé avec tendresse par six
+parents et porté vers l'objet noir que j'ai décrit.
+Je m'avançai pour voir ce qui allait arriver. On
+souleva une trappe ou coulisse à l'un des bouts
+de la machine, le corps fut déposé à l'intérieur
+sur une planche, la porte refermée, on toucha
+un ressort sur le côté, un certain sifflement se
+fit entendre; aussitôt l'autre bout de la machine
+s'ouvrit et une petite poignée de cendres tomba
+dans une coupe préparée à l'avance pour les recevoir.
+Le fils du défunt prit cette coupe et dit
+(j'appris plus tard que ces paroles étaient une
+formule consacrée):&mdash;</p>
+
+<p>&mdash;Voyez combien le Créateur est grand! Il
+a donné à ce peu de cendres une forme, une vie,
+une âme. Il n'a pas besoin de ces cendres pour
+rendre l'âme, la forme et la vie au bien-aimé
+que nous rejoindrons bientôt.</p>
+
+<p>Tous les assistants s'inclinèrent en mettant la
+main sur leur c&oelig;ur. Alors une petite fille ouvrit
+une porte dans le mur et j'aperçus dans un enfoncement,
+sur des étagères, plusieurs coupes
+semblables à celle que j'avais vue sauf qu'elles
+avaient toutes des couvercles. Une Gy s'approcha
+alors du fils, en tenant à la main un couvercle
+qu'elle plaça sur la coupe et qui s'y adapta au
+moyen d'un ressort. Sur le côté se trouvaient
+gravés le nom du défunt et ces mots: «Il nous
+fut prêté» (ici la date de la naissance). «Il nous
+fut retiré» (ici la date de la mort).</p>
+
+<p>La porte se ferma avec un bruit musical, et
+tout fut terminé.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXV" id="XXV"></a>XXV.</h2>
+
+
+<p>&mdash;Et c'est là,&mdash;dis-je, l'esprit tout plein du
+spectacle auquel je venais d'assister,&mdash;c'est là
+votre manière habituelle d'enterrer vos morts?</p>
+
+<p>&mdash;C'est notre coutume invariable,&mdash;me répondit
+Aph-Lin.&mdash;Comment faites-vous dans
+votre monde?</p>
+
+<p>&mdash;Nous enterrons le corps entier dans
+le sol?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! dégrader ainsi le corps que vous
+avez aimé et respecté, la femme sur le sein de
+laquelle vous avez dormi! vous l'abandonnez aux
+horreurs de la corruption!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, si l'âme est immortelle, qu'importe
+que le corps se décompose dans la terre ou soit
+réduit par cette effroyable machine, mue, je n'en
+doute pas, par la puissance du vril, en une petite
+pincée de cendres?</p>
+
+<p>&mdash;Votre réponse est judicieuse,&mdash;dit mon
+hôte,&mdash;et il n'y a pas à discuter une question
+de sentiment. Mais pour moi, votre coutume est
+horrible et répugnante, elle doit servir, ce me
+semble, à entourer la mort d'idées sombres et
+hideuses. C'est quelque chose aussi, selon moi,
+de pouvoir conserver un souvenir de celui qui a
+été notre ami ou notre parent, dans la maison
+que nous habitons. Nous sentons ainsi qu'il vit
+encore, quoique invisible à nos yeux. Mais nos
+sentiments en ceci, comme en toutes choses,
+sont créés par l'habitude. Un An sage ne peut
+pas plus qu'un État sage changer une coutume
+sans les délibérations les plus graves, suivies de
+la conviction la plus sincère. C'est ainsi que le
+changement cesse d'être un caprice, et qu'une
+fois accompli, il l'est pour tout de bon.</p>
+
+<p>Quand nous rentrâmes chez lui, Aph-Lin appela
+quelques enfants et les envoya chez ses
+amis pour les prier de venir ce jour-là, aux
+Heures Oisives, afin de fêter le départ de leur
+parent rappelé par la Bonté Suprême. Cette
+réunion fut la plus nombreuse et la plus gaie que
+j'ai jamais vue pendant mon séjour chez les Ana,
+et elle se prolongea fort tard pendant les Heures
+Silencieuses.</p>
+
+<p>Le banquet fut servi dans une salle réservée
+pour les grandes occasions. Ce repas différait
+des nôtres et ressemblait assez à ceux dont nous
+lisons la description dans les écrits qui nous retracent
+l'époque la plus luxueuse de l'empire romain.
+Il n'y avait pas une seule grande table,
+mais un grand nombre de petites tables, destinées
+chacune à huit convives. On prétend que, au delà
+de ce nombre, la conversation languit et l'amitié
+se refroidit. Les Ana ne rient jamais tout haut,
+comme je l'ai déjà dit; mais le son joyeux de
+leurs voix aux différentes tables prouvait la gaieté
+de leur conversation. Comme ils n'ont aucune
+boisson excitante et mangent très sobrement,
+quoique délicats dans le choix de leurs mets, le
+banquet ne dura pas longtemps. Les tables disparurent
+à travers le plancher et la musique
+commença pour ceux qui l'aimaient. Beaucoup,
+cependant, se mirent à se promener: les plus
+jeunes s'envolèrent, car la salle était à ciel ouvert,
+et formèrent des danses aériennes; d'autres erraient
+dans les appartements, examinant les curiosités
+dont ils étaient remplis, ou se formaient
+en groupes pour jouer à divers jeux; le plus en
+vogue est une sorte de jeu d'échecs compliqué
+qui se joue à huit. Je me mêlai à la foule, sans
+pouvoir prendre part aux conversations, grâce
+à la présence de l'un ou de l'autre des fils de
+mon hôte, toujours placé à côté de moi, pour
+empêcher qu'on ne m'adressât des questions
+embarrassantes. Les gens me remarquaient peu:
+ils s'étaient habitués à mon aspect, en me
+voyant souvent dans les rues, et j'avais cessé
+d'exciter une vive curiosité.</p>
+
+<p>À mon grand contentement, Zee m'évitait et
+cherchait évidemment à exciter ma jalousie par
+ses attentions marquées envers un jeune An,
+très beau garçon et qui (tout en baissant les yeux
+et en rougissant suivant la coutume modeste des
+Ana quand une femme leur parle, et en paraissant
+aussi timide et aussi embarrassé que la plupart
+des jeunes filles du monde civilisé, excepté
+en Angleterre et en Amérique) était évidemment
+séduit par la belle Gy et prêt à balbutier un
+modeste oui si elle l'en avait prié. Espérant de
+tout mon c&oelig;ur qu'elle y viendrait, et de plus en
+plus rebelle à l'idée d'être réduit en cendres,
+depuis que j'avais vu avec quelle rapidité un
+corps humain peut être transformé en une pincée
+de poussière, je m'amusai à examiner les manières
+des autres jeunes gens. J'eus la satisfaction
+de remarquer que Zee n'était pas seule à revendiquer
+les plus précieux droits de la femme. Partout
+ou je portai les yeux, partout où j'écoutai
+une conversation, il me semblait que c'était la Gy
+qui témoignait de l'empressement et l'An qui se
+montrait timide et qui résistait. Les jolis airs
+d'innocence que se donne un An quand on le
+courtise ainsi, la dextérité avec laquelle il évite
+de répondre directement aux déclarations, ou
+tourne en plaisanterie les compliments flatteurs
+qu'on lui adresse, feraient honneur à la coquette
+la plus accomplie. Mes deux chaperons furent
+soumis à ces influences séductrices, et tous deux
+s'en tirèrent de façon à faire honneur à leur tact
+et à leur sang-froid.</p>
+
+<p>Je dis au fils aîné, qui préférait la mécanique à
+l'administration d'une grande propriété et qui
+était d'un tempérament éminemment philosophique:&mdash;</p>
+
+<p>&mdash;Je suis surpris qu'à votre âge, entouré de
+tous les objets qui peuvent enivrer les sens, de
+musique, de lumière, de parfums, vous vous
+montriez assez froid pour que cette jeune Gy si
+passionnée vous quitte les larmes aux yeux à
+cause de votre cruauté.</p>
+
+<p>&mdash;Aimable Tish,&mdash;répondit le jeune An
+avec un soupir,&mdash;le plus grand malheur de
+la vie, c'est d'épouser une Gy quand on en aime
+une autre?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous êtes amoureux d'une autre?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! oui!</p>
+
+<p>&mdash;Et elle ne répond pas à votre amour?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais. Quelquefois un regard, un mot,
+me le fait espérer; mais elle ne m'a jamais dit
+qu'elle m'aimait.</p>
+
+<p>&mdash;Ne lui avez-vous jamais murmuré à l'oreille
+que vous l'aimiez?</p>
+
+<p>&mdash;Fi!... À quoi pensez-vous? D'où venez-vous
+donc? Puis-je trahir ainsi l'honneur de mon
+sexe? Pourrais-je être assez peu viril, assez dépourvu
+de pudeur pour avouer mon amour à une
+Gy qui n'a point devancé mon aveu par le sien?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande pardon; je ne croyais pas
+que la modestie de votre sexe fût poussée si loin
+chez vous. Mais un An ne dit-il jamais à une Gy:
+Je vous aime, si elle ne le lui a dit la première?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis dire qu'aucun An ne l'ait jamais
+fait, mais celui qui se conduit ainsi est déshonoré
+aux yeux des Ana, et les Gy-ei le méprisent en
+secret. Aucune Gy bien élevée ne l'écouterait;
+elle regarderait cet aveu comme une usurpation
+audacieuse des droits de son sexe et un outrage
+à la modestie du nôtre. C'est bien fâcheux,&mdash;continua
+le jeune An,&mdash;car celle que j'aime n'a
+certainement fait la cour à aucun autre, et je
+ne puis m'empêcher de penser que je lui plais.
+Quelquefois je soupçonne qu'elle ne me fait pas la
+cour parce qu'elle craint que je n'exige quelque
+convention déraisonnable au sujet de l'abandon
+de ses droits. S'il en est ainsi, elle ne m'aime pas
+réellement, car lorsqu'une Gy aime, elle abandonne
+tous ses droits.</p>
+
+<p>&mdash;Cette jeune Gy est-elle ici?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui. La voilà là-bas assise près de ma
+mère.</p>
+
+<p>Je regardai dans la direction indiquée et j'aperçus
+une Gy habillée de vêtements d'un rouge
+brillant, ce qui chez ce peuple indique qu'une
+Gy préfère encore le célibat. Elle porte du gris,
+teinte neutre, pour indiquer qu'elle cherche un
+époux; du pourpre foncé, si elle veut faire entendre
+qu'elle a fait un choix; du pourpre et
+orange, si elle est fiancée ou mariée; du bleu
+clair, quand elle est divorcée ou veuve et désire
+se remarier. Le bleu clair est naturellement
+très rare.</p>
+
+<p>Au milieu d'un peuple chez qui la beauté est si
+universellement répandue, il est difficile de distinguer
+une femme plus belle que les autres.
+La Gy choisie par mon ami me parut posséder
+la moyenne des charmes mais son visage avait
+une expression qui me plaisait beaucoup plus
+que celui de la plupart des Gy-ei; elle paraissait
+moins hardie, moins pénétrée des droits de la
+femme. Je remarquai qu'en causant avec Bra elle
+jetait de temps en temps un regard de côté vers
+mon jeune ami.</p>
+
+<p>&mdash;Courage,&mdash;lui dis-je,&mdash;la jeune Gy vous
+aime.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais si elle ne veut pas me le dire, en
+suis-je plus heureux?</p>
+
+<p>&mdash;Votre mère connaît votre amour?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être bien. Je ne le lui ai jamais avoué.
+Il serait peu viril de confier une pareille faiblesse
+à sa mère. Je l'ai dit à mon père; il se
+peut qu'il l'ait répété à sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous me permettre de vous quitter
+un moment et de me glisser derrière votre mère
+et votre bien-aimée? Je suis sûr qu'elles parlent
+de vous. N'hésitez pas. Je vous promets de ne
+pas me laisser questionner jusqu'au moment où
+je vous rejoindrai.</p>
+
+<p>Le jeune An mit sa main sur son c&oelig;ur, me
+toucha légèrement la tête, et me permit de le
+quitter. Je me glissai sans être remarqué derrière
+sa mère et sa bien-aimée et j'entendis leur
+conversation.</p>
+
+<p>C'était Bra qui parlait.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a aucun doute à cet égard,&mdash;disait-elle,&mdash;ou
+bien mon fils, qui est d'âge à se marier,
+sera entraîné par une de ses nombreuses prétendantes,
+ou il se joindra aux émigrants qui
+s'en vont au loin, et nous ne le verrons plus. Si
+vous l'aimez réellement, ma chère Lo, vous
+devriez vous déclarer.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'aime beaucoup, Bra; mais je ne sais si
+je pourrai jamais gagner son affection; il a tant
+de passion pour ses inventions et ses horloges;
+et je ne suis pas comme Zee, je suis si sotte que
+je crains de ne pouvoir entrer dans ses goûts favoris,
+et alors il se fatiguera de moi, et au bout
+des trois ans il divorcera et je ne pourrais
+jamais en épouser un autre.... non, jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas nécessaire de connaître le mécanisme
+d'une horloge pour savoir devenir si
+nécessaire au bonheur d'un An, qu'il abandonnerait
+plutôt toutes ses mécaniques que de renvoyer
+sa Gy. Vous voyez, ma chère Lo,&mdash;continua
+Bra,&mdash;que précisément parce que nous
+sommes le sexe le plus fort, nous gouvernons
+l'autre à condition de ne jamais laisser voir
+notre force. Si vous étiez supérieure à mon fils
+dans la construction des horloges et des automates,
+comme sa femme vous devriez toujours
+lui laisser croire que la supériorité est de son
+côté; l'An accepte tacitement la supériorité de
+la Gy en tout, excepté dans les choses de sa vocation.
+Mais si elle le dépasse dans ces choses-là
+ou si elle affecte de ne pas admirer son talent,
+il ne l'aimera pas longtemps; peut-être même
+divorcera-t-il. Mais quand une Gy aime réellement,
+elle apprend bien vite à aimer tout ce qui
+est agréable à l'An.</p>
+
+<p>La jeune Gy ne répondit rien à ce discours,
+Elle baissa les yeux d'un air rêveur, puis un sourire
+se glissa sur ses lèvres, elle se leva sans rien
+dire, et, traversant la foule, elle s'approcha de
+l'An qui l'aimait. Je la suivis, mais je me tins à
+quelque distance en l'observant. Je fus surpris,
+jusqu'au moment où je me souvins de la tactique
+modeste des Ana, de voir l'indifférence
+avec laquelle le jeune homme paraissait recevoir
+les avances de Lo. Il fit mine de s'éloigner, mais
+elle le suivit, et peu de temps après, je les vis
+étendre leurs ailes et s'élancer dans l'espace
+lumineux.</p>
+
+<p>Au même instant, je fus accosté par le magistrat
+suprême, qui se mêlait à la foule sans aucune
+marque particulière de déférence ou
+d'honneur. Je n'avais pas revu ce haut dignitaire
+depuis le jour où j'étais entré dans son domaine,
+et me rappelant les paroles d'Aph-Lin à propos
+du terrible doute qu'il avait exprimé sur la
+question de savoir si je devais ou non être disséqué,
+je me sentis frissonner en regardant son
+visage tranquille.</p>
+
+<p>&mdash;J'entends beaucoup parler de vous, étranger,
+par mon fils Taë,&mdash;dit le Tur, en posant
+poliment la main sur ma tête inclinée.&mdash;Il aime
+beaucoup votre société, et j'espère que les
+m&oelig;urs de notre peuple ne vous déplaisent pas.</p>
+
+<p>Je murmurai une réponse inintelligible, qui
+devait exprimer ma reconnaissance pour toutes
+les bontés dont m'avait comblé le Tur et mon
+admiration pour ses compatriotes; mais le scalpel
+à disséquer brillait devant mes yeux et
+arrêtait les mots dans ma gorge. Une voix plus
+douce dit tout à coup:&mdash;</p>
+
+<p>&mdash;L'ami de mon frère doit m'être cher.</p>
+
+<p>En levant les yeux, j'aperçus une jeune Gy
+qui pouvait avoir seize ans, debout à côté du
+magistrat et me regardant avec bonté. Elle n'avait
+pas atteint toute sa taille, et n'était pas
+beaucoup plus grande que moi (cinq pieds dix
+pouces environ), et grâce à cette petitesse relative,
+je trouvai que c'était la plus jolie Gy que
+j'eusse encore vue. Je suppose que quelque
+chose dans mon regard trahit ma pensée, car
+sa physionomie devint encore plus douce.</p>
+
+<p>&mdash;Taë me dit,&mdash;reprit-elle,&mdash;que vous n'avez
+pas appris à vous servir de nos ailes. Cela
+me fait de la peine, car j'aurais aimé à voler
+avec vous.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas!&mdash;répondis-je,&mdash;je ne puis espérer
+de jouir jamais de ce bonheur. Zee m'a assuré
+que le don de se servir des ailes avec sécurité était
+héréditaire et qu'il faudrait des siècles avant
+qu'un être de ma race pût planer dans les airs
+comme un oiseau.</p>
+
+<p>&mdash;Que cette pensée ne vous désole pas trop,&mdash;me
+répondit l'aimable Princesse,&mdash;car,
+après tout, un jour viendra où, Zee et moi, nous
+déposerons nos ailes pour toujours. Peut-être
+quand ce jour arrivera, serions-nous toutes heureuses
+que l'An que nous choisirons ne possédât
+pas d'ailes.</p>
+
+<p>Le Tur nous avait quittés et se perdait dans la
+foule. Je commençais à me sentir à l'aise avec
+la charmante s&oelig;ur de Taë et je l'étonnai un peu
+par la hardiesse de mon compliment en répondant
+que l'An qu'elle choisirait ne se servirait
+jamais de ses ailes pour fuir loin d'elle. Il est
+tellement contre l'usage qu'un An adresse un
+tel compliment à une Gy jusqu'à ce qu'elle lui
+ait déclaré son amour, que la jeune fille resta
+un instant muette d'étonnement. Mais elle n'avait
+pas l'air mécontent. Enfin, reprenant son
+sang-froid, elle m'invita à l'accompagner dans
+un salon moins encombré pour écouter le chant
+des oiseaux. Je suivis ses pas pendant qu'elle
+glissait devant moi et elle me mena dans une
+salle où il n'y avait presque personne. Une
+fontaine de naphte jaillissait au milieu; des divans
+moelleux étaient rangés tout autour, et
+tout un côté de la pièce, dépourvu de murs,
+donnait accès dans une volière remplie d'oiseaux,
+qui chantaient en ch&oelig;ur. La Gy s'assit
+sur l'un des divans et je me plaçai près d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Taë m'a dit qu'Aph-Lin avait fait une loi<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>
+pour sa maison afin d'éviter qu'on vous questionnât
+sur le pays d'où vous venez ou sur la raison
+qui vous a porté à nous visiter. Est-ce vrai?</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Littéralement: a dit: <i>On est prié dans cette maison</i>. Les
+mots synonymes de lois sont évités par ce peuple singulier,
+comme impliquant une idée de contrainte. Si le Tur avait décidé
+que son Collège des Sages devait disséquer, le décret aurait porté
+ceci: <i>On prie, pour le bien de la communauté, que le Tish carnivore
+soit prié de se soumettre à la dissection.</i></p></div>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Puis-je, du moins, sans manquer à cette
+loi, vous demander si les Gy-ei de votre pays sont
+d'une couleur pâle comme la vôtre et si elles ne
+sont pas plus grandes?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne pense pas, ô belle Gy, enfreindre la
+loi d'Aph-Lin, à laquelle je suis plus obligé que
+tout autre de me soumettre, en répondant à des
+questions aussi inoffensives. Les Gy-ei de mon
+pays sont beaucoup plus blanches et elles sont
+ordinairement plus petites que moi d'au moins
+une tête.</p>
+
+<p>&mdash;Elles ne peuvent être aussi fortes que les
+Ana parmi nous. Mais je pense que leur force en
+vril, supérieure à la vôtre, compense une si
+grande différence de taille.</p>
+
+<p>&mdash;Elles ne se servent pas de la force du vril
+comme vous l'entendez. Mais cependant elles sont
+très puissantes dans mon pays et un An n'a pas
+grande chance de mener une heureuse vie s'il
+n'est pas plus ou moins gouverné par sa Gy.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà un mot plein de sentiment,&mdash;dit la
+s&oelig;ur de Taë d'un ton à demi triste, à demi pétulant.&mdash;Vous
+n'êtes pas marié sans doute?</p>
+
+<p>&mdash;Non.... certainement non.</p>
+
+<p>&mdash;Ni fiancé?</p>
+
+<p>&mdash;Ni fiancé.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il possible qu'aucune Gy ne vous ait
+demandé en mariage?</p>
+
+<p>&mdash;Dans mon pays, ce n'est pas la Gy qui fait
+cette demande: c'est l'An qui parle le premier.</p>
+
+<p>&mdash;Quel étrange renversement des lois de la
+nature,&mdash;dit la jeune fille,&mdash;et quel manque de
+modestie dans votre sexe! Mais vous n'avez jamais
+demandé une Gy.... vous n'en avez jamais
+aimé une plus que l'autre?</p>
+
+<p>Je me sentais embarrassé par ces questions
+ingénues.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi,&mdash;répondis-je,&mdash;mais
+je crois que nous commençons à dépasser les
+limites fixées par Aph-Lin. Je vais répondre à
+votre dernière question, mais, je vous en prie,
+ne m'en faites pas d'autres. J'ai ressenti une
+fois la préférence dont vous parlez. Je fis ma
+demande et la jeune Gy m'aurait accepté de
+grand c&oelig;ur, mais ses parents refusèrent leur
+consentement.</p>
+
+<p>&mdash;Ses parents!.... Voulez-vous dire sérieusement
+que les parents peuvent intervenir dans
+le choix fait par leurs filles?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vraiment, ils le peuvent et ils le
+font assez souvent.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'aimerais pas à vivre dans ce pays,&mdash;dit
+simplement la Gy;&mdash;mais j'espère que vous
+n'y retournerez jamais.</p>
+
+<p>Je baissai la tête en silence. La Gy la releva
+doucement avec sa main droite et me regarda
+avec tendresse.</p>
+
+<p>&mdash;Restez avec nous,&mdash;dit-elle,&mdash;restez
+avec nous et soyez aimé.</p>
+
+<p>Je tremble encore en pensant à ce que j'aurais
+pu répondre, au danger que je courais d'être
+réduit en cendres, quand la clarté de la fontaine
+de naphte fut obscurcie par l'ombre de deux
+ailes, et Zee, descendant par le plafond ouvert, se
+posa près de nous. Elle ne dit pas un mot, mais
+prenant mon bras dans sa puissante main, elle
+m'emmena, comme une mère emmène un enfant
+méchant, et me conduisit à travers les
+appartements vers l'un des corridors; de là,
+par une de ces machines qu'ils préfèrent aux
+escaliers, nous montâmes à ma chambre. Arrivés
+là, Zee souffla sur mon front, toucha ma
+poitrine de sa baguette, et je tombai dans un
+profond sommeil.</p>
+
+<p>Quand je m'éveillai, quelques heures plus tard,
+et que j'entendis la voix des oiseaux dans la
+chambre voisine, le souvenir de la s&oelig;ur de Taë,
+de ses doux regards, et de ses paroles caressantes
+me revint à l'esprit; et il est si impossible à un
+homme né et élevé dans notre monde de se débarrasser
+des idées inspirées par la vanité et
+l'ambition, que je me mis d'instinct à bâtir de
+hardis châteaux en l'air.</p>
+
+<p>&mdash;Tout Tish que je suis,&mdash;me disais-je,&mdash;tout Tish
+que je suis, il est clair que Zee n'est
+pas la seule Gy que je puisse captiver. Évidemment
+je suis aimé d'une Princesse, la première
+jeune fille de ce pays, la fille du Monarque absolu
+dont ils cherchent si inutilement à déguiser
+l'autocratie par le titre républicain de premier
+magistrat. Sans la soudaine arrivée de cette
+horrible Zee, cette Altesse Royale m'aurait certainement
+demandé ma main, et quoiqu'il puisse
+très bien convenir à Aph-Lin, qui n'est qu'un
+ministre subordonné, un Commissaire des Lumières,
+de me menacer de la destruction si j'accepte
+la main de sa fille, cependant un Souverain,
+dont la parole fait loi, pourrait forcer la
+communauté à abroger la coutume qui défend
+les mariages avec les races étrangères et qui,
+après tout, est contraire à leur égalité tant vantée.
+Il n'est pas à supposer que sa fille, qui parle
+avec tant de dédain de l'intervention des parents,
+n'ait pas assez d'influence sur son royal père
+pour me sauver de la combustion à laquelle Aph-Lin
+prétend me condamner. Et si j'étais honoré
+d'une si haute alliance, qui sait.... peut-être le
+Monarque me désignerait-il pour son successeur?
+Pourquoi non? Peu de gens parmi cette
+race d'indolents philosophes se soucient du fardeau
+d'une telle grandeur. Tous seraient peut-être
+heureux de voir le pouvoir suprême remis
+entre les mains d'un étranger accompli, qui a
+l'expérience d'une vie plus remuante; et une fois
+au pouvoir quelles réformes j'introduirais! Que
+de choses j'ajouterais avec mes souvenirs d'une
+autre civilisation à cette vie réellement agréable
+mais trop monotone. J'aime la chasse. Après la
+guerre, la chasse n'est-elle pas le plaisir des
+rois? Quelles étranges sortes de gibier abondent
+dans ce monde inférieur! Quel plaisir on doit
+éprouver à voir tomber sous ses coups des animaux
+que depuis le Déluge on ne connaît plus
+sur la terre! Comment m'y prendrais-je? Au
+moyen de ce terrible vril, dans le maniement
+duquel je ne ferai jamais, dit-on, de grands
+progrès. Non, mais à l'aide d'un bon fusil à culasse,
+que ces ingénieux mécaniciens non seulement
+sauront faire, mais perfectionneront; je
+suis sûr d'en avoir vu un au Musée. Je crois
+d'ailleurs que comme roi absolu je serai peu
+favorable au vril, excepté en cas de guerre. À
+propos de guerre, il est parfaitement ridicule de
+resserrer un peuple si intelligent, si riche, si
+bien armé, dans un territoire insignifiant, suffisant
+pour dix ou douze mille familles. Cette restriction
+n'est-elle pas une pure lubie philosophique,
+en opposition avec les aspirations de la
+nature humaine, comme l'utopie qui, dans le
+monde supérieur, a été essayée en partie par feu
+M. Robert Owen, et qui a si complètement
+échoué. Naturellement nous n'irions pas faire la
+guerre aux nations voisines aussi bien armées
+que nos sujets; mais dans ces régions habitées
+par des races qui ne connaissent pas le vril et
+qui ressemblent, par leurs institutions démocratiques,
+à mes concitoyens d'Amérique. On pourrait
+les envahir sans offenser les nations Vril-ya,
+nos alliées, s'approprier leur territoire, s'étendant
+peut-être jusqu'aux régions les plus éloignées
+du monde intérieur, et régner ainsi sur
+un empire où le soleil ne se couche jamais. J'oubliais
+dans mon enthousiasme qu'il n'y a pas de
+soleil dans ces régions. Quant à leurs préjugés
+bizarres contre l'habitude d'accorder de la gloire
+et de la renommée à un individu remarquable,
+parce que la poursuite des honneurs excite des
+contestations, stimule les passions mauvaises,
+et trouble la félicité de la paix, cette doctrine
+est opposée aux instincts mêmes de la
+créature, non seulement humaine, mais de la
+brute, qui, si elle peut s'apprivoiser, devient
+sensible aux louanges et à l'émulation. Quel
+renom entourerait un roi qui agrandirait ainsi
+son empire! On ferait de moi un demi-dieu.</p>
+
+<p>Je pensai aussi que c'était un autre préjugé
+fanatique que de vouloir régler cette vie sur la
+vie future, à laquelle nous croyons fermement,
+nous autres Chrétiens, mais dont nous ne tenons
+jamais compte. Je décidai donc qu'une philosophie
+éclairée me forçait à détruire une religion
+païenne, si superstitieusement contraire aux
+idées modernes et à la vie pratique. En rêvant à
+ces divers projets, je sentais que j'aurais très
+volontiers usé, pour réveiller mes esprits, d'un
+bon grog au whisky. Non pas que je sois un
+buveur de spiritueux, mais pourtant il y a des moments
+où un léger excitant alcoolique, accompagné
+d'un cigare, donne plus de vivacité à l'imagination.
+Oui, certainement, parmi ces herbes et
+ces fruits il doit en exister un dont on puisse
+extraire une agréable boisson alcoolique, et
+avec une côtelette d'élan (ah! quelle insulte à
+la science de rejeter la nourriture animale que
+nos plus grands médecins s'accordent à recommander
+au suc gastrique de l'humanité!) on passerait
+une heure agréable. Puis, au lieu de ces
+drames antiques joués par des enfants, certainement,
+quand je serai roi, j'organiserai un opéra
+moderne avec un corps de ballet pour lequel on
+pourra trouver, parmi les nations dont je ferai
+la conquête, des jeunes femmes moins formidables
+que ces Gy-ei, par la taille et par leur
+force, qui ne seront pas armées du vril, et ne
+voudront pas vous forcer à les épouser.</p>
+
+<p>J'étais si complètement absorbé par ces idées
+de réforme sociale, politique, morale, et par le
+désir de répandre sur les races du monde inférieur
+les bienfaits de la civilisation du monde supérieur,
+que je ne m'aperçus de la présence de
+Zee qu'en l'entendant pousser un profond soupir
+et, levant les yeux, je la vis près de mon lit.</p>
+
+<p>Je n'ai pas besoin de dire que, suivant les coutumes
+de ce peuple, une Gy peut sans manquer
+au décorum visiter un An dans sa chambre,
+mais qu'on regarderait un An comme effronté
+et immodeste au suprême degré, s'il entrait dans
+la chambre d'une Gy avant d'en avoir obtenu la
+permission formelle. Heureusement j'avais encore
+sur moi les vêtements que je portais quand
+Zee m'avait déposé sur mon lit. Cependant je
+me sentis très irrité aussi bien que choqué de sa
+visite et je lui demandai rudement ce qu'elle
+voulait.</p>
+
+<p>&mdash;Parle doucement, mon bien-aimé, je t'en
+supplie,&mdash;dit-elle,&mdash;car je suis bien malheureuse.
+Je n'ai pas dormi depuis que je t'ai
+quitté.</p>
+
+<p>&mdash;La conscience de votre honteuse conduite
+envers moi, l'hôte de votre père, était bien faite
+pour bannir le sommeil de vos paupières. Où
+était l'affection que vous prétendez avoir pour
+moi; où était cette politesse dont se vantent les
+Vril-ya, quand prenant avantage de la force
+physique, qui distingue votre sexe dans cet
+étrange pays, et de ce pouvoir détestable et
+impie que le vril donne à vos yeux et à vos doigts,
+vous m'avez exposé à l'humiliation, vos visiteurs
+réunis, devant Son Altesse Royale.... je veux dire,
+devant la fille de votre premier magistrat.... en
+m'emmenant au lit, comme un enfant méchant,
+et en me plongeant dans le sommeil, sans me
+demander mon consentement?</p>
+
+<p>&mdash;Ingrat! Me reprocher ce témoignage de
+mon amour! Penses-tu que sans parler de
+la jalousie, qui accompagne l'amour jusqu'au
+moment béni où nous sommes sûres d'avoir gagné
+le c&oelig;ur que nous poursuivons, je pouvais
+demeurer indifférente aux périls que te faisaient
+courir les audacieuses avances de cette sotte
+petite fille?</p>
+
+<p>&mdash;Permettez! Puisque vous parlez de périls,
+il convient peut-être de vous dire que vous
+m'exposez au plus grand des dangers ou que
+vous m'y exposeriez si je me laissais aller à
+croire à votre amour et à accepter vos avances.
+Votre père m'a dit clairement que dans ce cas
+on me réduirait en cendres, avec aussi peu de
+remords que Taë a détruit l'autre jour le grand
+reptile, par un seul éclair de sa baguette.</p>
+
+<p>&mdash;Que cette crainte ne t'arrête pas,&mdash;s'écria
+Zee en se jetant à genoux et en saisissant
+ma main dans la sienne.&mdash;Il est bien vrai que
+nous ne pouvons pas nous marier comme se marient
+des êtres de la même race; il est vrai que
+notre amour doit être aussi pur que celui qui,
+selon notre croyance, existe entre les amants
+qui se réunissent au delà des limites de cette
+vie. Mais n'est-ce pas un assez grand bonheur
+que de vivre ensemble, unis de c&oelig;ur et d'esprit?
+Écoute.... je viens de parler à mon père, il consent
+à notre union à ces conditions. J'ai assez
+d'influence sur le Collège des Sages pour être
+certaine qu'ils prieront le Tur de ne pas intervenir
+dans le libre choix d'une Gy, pourvu que son
+mariage avec un étranger ne soit que l'union de
+leurs âmes. Oh! crois-tu donc que le véritable
+amour ait besoin d'une grossière union? Je ne
+désire pas seulement vivre près de toi, dans
+cette vie, pour y prendre part à tes douleurs et
+à tes joies; je demande un lien qui m'unisse à toi
+pour toujours dans le monde des immortels.
+Me refuseras-tu?</p>
+
+<p>Tandis qu'elle disait ces mots, elle s'était
+agenouillée et toute l'expression de sa physionomie
+s'était transformée, et, si elle était encore
+majestueuse, elle n'avait plus rien de sévère:
+une lumière divine, comme l'auréole d'un être
+immortel, illuminait sa beauté mortelle. Mais
+j'étais plus disposé à la vénérer avec crainte
+comme un ange qu'à l'aimer comme une
+femme. Après une pause embarrassée, je balbutiai
+une réponse évasive qui exprimait ma
+gratitude et cherchai, aussi délicatement que
+je le pus, à lui faire comprendre combien ma
+position serait humiliante au milieu de son
+peuple dans le rôle d'un mari à qui ne serait
+jamais accordé le nom de père.</p>
+
+<p>&mdash;Mais,&mdash;dit Zee,&mdash;cette communauté ne
+constitue pas le monde entier. Non, et d'ailleurs
+toutes les populations de ce monde ne font
+pas partie de la ligue des Vril-ya. Pour l'amour
+de toi, je renoncerai à mon pays et à mon peuple.
+Nous fuirons ensemble vers quelque région
+où tu sois en sûreté. Je suis assez forte pour te
+porter sur mes ailes à travers les déserts qui nous
+en séparent. Je suis assez habile pour ouvrir un
+chemin parmi les rochers et y creuser des vallées
+où nous établirons notre habitation. La
+solitude et une cabane avec toi seront ma société
+et mon univers. Ou préférerais-tu rentrer dans
+ton monde, au-dessus de celui-ci, exposé à des
+saisons incertaines et éclairé par ces globes
+changeants qui, d'après le tableau que tu nous
+en as tracé, président à l'inconstance de ces
+régions sauvages? S'il en est ainsi, dis un mot,
+et je t'ouvrirai un chemin pour y retourner,
+pourvu que je sois avec toi, quand même je devrais
+là comme ici n'être l'associée que de ton
+âme, ton compagnon de voyage jusqu'au pays
+où il n'y a plus ni mort ni séparation.</p>
+
+<p>Je ne pouvais m'empêcher d'être profondément
+ému par cette tendresse à la fois si pure
+et si passionnée; Zee prononçait ces mots d'une
+voix qui aurait adouci les plus rudes sons de la
+plus rude langue. Et, pendant un instant, il me
+vint à l'esprit que je pourrais profiter du secours
+de Zee pour m'ouvrir une route prompte et sûre
+vers le monde supérieur. Mais un moment de
+réflexion suffit pour me montrer combien il serait
+bas et honteux de profiter de tant de dévouement
+pour l'entraîner hors d'un pays et
+d'une famille où j'avais été reçu avec tant d'hospitalité,
+vers un autre monde qui lui serait si
+antipathique. Je prévoyais bien aussi que, malgré
+son amour platonique et spirituel, je ne pourrais
+renoncer à l'affection plus humaine d'une
+compagne moins élevée au-dessus de moi. À ce
+sentiment de mes devoirs envers la Gy s'unissait
+le sentiment de mes devoirs envers mon
+pays. Pouvais-je me hasarder à introduire dans
+le monde supérieur un être doué d'un pouvoir
+si terrible, qui pouvait d'un seul mouvement
+de sa baguette réduire en moins d'une heure la
+ville de New-York et son glorieux Koom-Posh
+en une pincée de cendres? Si je lui enlevais sa
+baguette, sa science lui permettrait facilement
+d'en construire une autre; et tout son corps
+était chargé des éclairs mortels qui armaient
+la légère machine. Si redoutable aux cités et
+aux populations du monde supérieur, pourrait-elle
+être pour moi une compagne convenable,
+au cas où son affection serait sujette au changement
+ou empoisonnée par la jalousie? Ces
+pensées, qu'il me faut tant de mots pour exprimer,
+passèrent rapidement dans mon esprit et
+décidèrent ma réponse.</p>
+
+<p>&mdash;Zee,&mdash;dis-je de la voix la plus douce que
+je pus trouver, et pressant avec respect mes
+lèvres sur cette main dans l'étreinte de laquelle
+disparaissait ma main captive,&mdash;Zee, je ne puis
+trouver de mots pour vous dire combien je suis
+touché et honoré par un amour si désintéressé
+et si prêt à tous les sacrifices. Ma meilleure réponse
+sera une entière franchise. Chaque pays
+a ses habitudes. Les habitudes du vôtre ne me
+permettent pas de vous épouser; celles de mon
+pays sont également opposées à une union entre
+des races si différentes. D'autre part, bien que
+je ne manque pas de courage parmi les miens,
+ou au milieu des dangers qui me sont familiers,
+je ne puis, sans un frisson d'horreur, penser à
+construire notre demeure nuptiale dans un si
+horrible chaos, où tous les éléments, le feu,
+l'eau, et les gaz méphitiques sont en guerre les
+uns contre les autres; où, tandis que vous seriez
+occupée à fendre des rochers ou à verser
+du vril dans les lampes, je serais dévoré par un
+krek, que vos opérations auraient fait sortir de
+son repaire. Moi, simple Tish, je ne mérite pas
+l'amour d'une Gy si brillante, si docte, si puissante
+que vous. Non, je ne mérite pas cet amour,
+car je ne puis y répondre.</p>
+
+<p>Zee laissa tomber ma main, se redressa, et se
+détourna pour cacher son émotion; puis elle
+glissa sans bruit vers la porte et se retourna
+sur le seuil. Tout à coup et comme saisie d'une
+nouvelle pensée, elle revint vers moi et me dit
+tout bas:&mdash;</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'as dit que tu me parlerais avec une
+entière franchise. Réponds donc avec une entière
+franchise à cette question: Si tu ne peux
+m'aimer, en aimes-tu une autre?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement non.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'aimes pas la s&oelig;ur de Taë?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'avais jamais vue avant hier au soir.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas une réponse. L'amour est plus
+prompt que le vril. Tu hésites. Ne crois pas
+que la jalousie seule me pousse à t'avertir.
+Si la fille du Tur te déclare son amour.... si
+dans son ignorance elle confie à son père une
+préférence qui puisse lui faire supposer qu'elle
+te courtisera, il n'aura pas d'autre choix que
+de demander ta destruction immédiate, puisqu'il
+est chargé de veiller au bien de la communauté,
+qui ne peut permettre à une fille des
+Vril-ya de s'unir à un fils des Tish-a, par un
+mariage qui ne se borne pas à l'union des âmes.
+Hélas! il n'y aurait plus alors d'espoir pour
+toi. Elle n'a pas des ailes assez fortes pour t'emporter
+dans les airs; elle n'est pas assez savante
+pour te créer une demeure dans les déserts.
+Crois-moi, mon amitié seule parle et non ma
+jalousie.</p>
+
+<p>Sur ces mots, Zee me quitta. En me rappelant
+ses paroles je perdis toute idée de succéder au
+trône des Vril-ya, j'oubliai toutes les réformes
+politiques, sociales et morales que je voulais introduire
+comme Monarque Absolu.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXVI" id="XXVI"></a>XXVI.</h2>
+
+
+<p>Après ma conversation avec Zee, je tombai
+dans une profonde mélancolie. La curiosité avec
+laquelle j'avais étudié jusque-là la vie et les
+habitudes de ce peuple merveilleux cessa tout
+à coup. Je ne pouvais chasser de mon esprit
+l'idée que j'étais au milieu d'une race qui, tout
+aimable et toute polie qu'elle fût, pouvait me détruire
+d'un instant à l'autre sans scrupule et
+sans remords. La vie pacifique et vertueuse d'un
+peuple qui m'avait d'abord paru auguste, par
+son contraste avec les passions, les luttes et les
+vices du monde supérieur, commençait à m'oppresser,
+à me paraître ennuyeuse et monotone.
+La sereine tranquillité de l'atmosphère
+même me fatiguait. J'avais envie de voir un
+changement, fût-ce l'hiver, un orage, ou l'obscurité.
+Je commençais à sentir que quels que
+soient nos rêves de perfectibilité, nos aspirations
+impatientes vers une sphère meilleure,
+plus haute, plus calme, nous, mortels du monde
+supérieur, nous ne sommes pas faits pour jouir
+longtemps de ce bonheur même que nous rêvons
+et auquel nous aspirons.</p>
+
+<p>Dans cette société des Vril-ya, c'était chose
+merveilleuse de voir comment ils avaient réussi
+à unir et à mettre en harmonie, dans un seul système,
+presque tous les objets que les divers philosophes
+du monde supérieur ont placés devant
+les espérances humaines, comme l'idéal d'un
+avenir chimérique. C'était un état dans lequel la
+guerre, avec toutes ses calamités, était impossible,
+un état dans lequel la liberté de tous et de
+chacun était assurée au suprême degré, sans une
+seule de ces animosités qui, dans notre monde,
+font dépendre la liberté des luttes continuelles
+des partis hostiles. Ici, la corruption qui avilit
+nos démocraties était aussi inconnue que les
+mécontentements qui minent les trônes de nos
+monarchies. L'égalité n'était pas un nom, mais
+une réalité. Les riches n'étaient pas persécutés,
+parce qu'ils n'étaient pas enviés. Ici, ces problèmes
+sur les labeurs de la classe ouvrière, encore
+insolubles dans notre monde et qui créent
+tant d'amertume entre les différentes classes,
+étaient résolus par le procédé le plus simple: ils
+n'avaient pas de classe ouvrière distincte et séparée.
+Les inventions mécaniques, construites sur
+des principes qui déjouaient toutes nos recherches,
+mues par un moteur infiniment plus puissant
+et plus gouvernable que tout ce que nous
+avons pu obtenir de la vapeur ou de l'électricité,
+aidées par des enfants dont les forces n'étaient
+jamais excédées, mais qui aimaient leur travail
+comme un jeu et une distraction, suffisaient à
+créer une richesse publique si bien employée au
+bien commun que jamais un murmure ne se
+faisait entendre. Les vices qui corrompent
+nos grandes villes n'avaient ici aucune prise. Les
+amusements abondaient, mais ils étaient tous
+innocents. Aucune fête ne poussait à l'ivresse,
+aux querelles, aux maladies. L'amour existait
+avec toutes ses ardeurs, mais il était fidèle dès
+qu'il était satisfait. L'adultère, le libertinage, la
+débauche étaient des phénomènes si inconnus
+dans cet État, que pour trouver même les noms qui
+les désignaient on eût été obligé de remonter à
+une littérature hors d'usage, écrite il y a plusieurs
+milliers d'années. Ceux qui ont étudié sur
+notre terre les théories philosophiques savent
+que tous ces écarts étranges de la vie civilisée ne
+font que donner un corps à des idées qui ont été
+étudiées, mises aux voix, ridiculisées, contestées,
+essayées quelquefois d'une façon partielle, et
+consignées dans des &oelig;uvres d'imagination, mais
+qui ne sont jamais arrivées à un résultat pratique.
+Le peuple que je décris ici avait fait bien
+d'autres progrès vers la perfection idéale. Descartes
+a cru sérieusement que la vie de l'homme
+sur cette terre pouvait être prolongée, non jusqu'à
+atteindre ici-bas une durée éternelle, mais
+jusqu'à ce qu'il appelle l'âge des patriarches,
+qu'il fixait modestement entre cent et cent cinquante
+ans. Eh bien! ce rêve des sages s'accomplissait
+ici, était même dépassé; car la vigueur
+de l'âge mûr se prolongeait même au delà de la
+centième année. Cette longévité était accompagnée
+d'un bienfait plus grand que la longévité
+même, celui d'une bonne santé inaltérable.
+Les maladies qui frappent notre race étaient
+facilement guéries par le savant emploi de cette
+force naturelle, capable de donner la vie et de
+l'ôter, qui est inhérente au vril. Cette idée
+n'est pas inconnue sur la terre, bien qu'elle n'ait
+guère été professée que par des enthousiastes ou
+des charlatans et qu'elle ne repose que sur les
+notions confuses du mesmérisme, de la force
+odique, etc. Laissant de côté l'invention presque
+insignifiante des ailes, qu'on a essayées sans
+jamais réussir depuis l'époque mythologique, je
+passe à cette question délicate posée depuis peu
+comme essentielle au bonheur de l'humanité,
+par les deux influences les plus turbulentes et
+les plus puissantes de ce monde, la Femme et la
+Philosophie. Je veux dire, les Droits de la
+Femme.</p>
+
+<p>Les jurisconsultes s'accordent à prétendre
+qu'il est inutile de discuter des droits là où il
+n'existe pas une force suffisante pour les faire
+valoir; et sur terre, pour une raison ou pour
+l'autre, l'homme, par sa force physique, par
+l'emploi des armes offensives ou défensives, peut
+généralement, quand les choses en viennent à
+une lutte personnelle, maîtriser la femme. Mais
+parmi ce peuple il ne peut exister aucun doute
+sur les droits de la femme, parce que, comme
+je l'ai déjà dit, la Gy est plus grande et plus
+forte que l'An; sa volonté est plus résolue, et la
+volonté étant indispensable pour la direction du
+vril, elle peut employer sur l'An, plus fortement
+que l'An sur elle, les mystérieuses forces que
+l'art emprunte aux facultés occultes de la nature.
+Ainsi tous les droits que nos philosophes
+féminins sur la terre cherchent à obtenir sont
+accordés comme une chose toute naturelle dans
+cet heureux pays. Outre cette force physique,
+les Gy-ei ont, du moins dans leur jeunesse, un
+vif désir d'acquérir les talents et la science et,
+en cela, elles sont supérieures aux Ana; c'est
+donc à elles qu'appartiennent les étudiants, les
+professeurs, en un mot la portion instruite de la
+population.</p>
+
+<p>Naturellement, comme je l'ai fait voir, les
+femmes établissent dans ce pays leur droit de
+choisir et de courtiser leur époux. Sans ce privilège,
+elles mépriseraient tous les autres. Sur
+terre nous craindrions, non sans raison, qu'une
+femme, après nous avoir ainsi poursuivi et
+épousé, ne se montrât impérieuse et tyrannique.
+Il n'en est pas de même des Gy-ei: une fois
+mariées elles suspendent leurs ailes, et aucun
+poète ne pourrait arriver à dépeindre une compagne
+plus aimable, plus complaisante, plus
+docile, plus sympathique, plus oublieuse de sa
+supériorité, plus attachée à étudier les goûts
+et les caprices relativement frivoles de son
+mari. Enfin parmi les traits caractéristiques
+qui distinguent le plus les Vril-ya de notre
+humanité, celui qui contribue le plus à la
+paix de leur vie et au bien-être de la communauté,
+c'est la croyance universelle à une
+Divinité bienfaisante et miséricordieuse, et à
+l'existence d'une vie future auprès de laquelle
+un siècle ou deux sont des moments trop courts
+pour qu'on les perde à des pensées de gloire,
+de puissance, ou d'avarice; une autre croyance
+ajoute à leur bonheur: persuadés qu'ils ne peuvent
+connaître de la Divinité que Sa bonté suprême,
+du monde futur que son heureuse existence,
+leur raison leur interdit toute discussion
+irritante sur des questions insolubles. Ils assurent
+ainsi à cet État situé dans les entrailles
+de la terre, ce qu'aucun État ne possède à la
+clarté des astres, toutes les bénédictions et les
+consolations d'une religion, sans aucun des
+maux, sans aucune des calamités qu'engendrent
+les guerres de religion.</p>
+
+<p>Il est donc incontestable que l'existence des
+Vril-ya est, dans son ensemble, infiniment plus
+heureuse que celle des races terrestres, et que,
+réalisant les rêves de nos philanthropes les plus
+hardis, elle répond presque à l'idée qu'un poète
+pourrait se faire de la vie des anges. Et cependant
+si on prenait un millier d'êtres humains,
+les meilleurs et les plus philosophes qu'on puisse
+trouver à Londres, à Paris, à Berlin, à New-York,
+et même à Boston, et qu'on les plaçât
+au milieu de cette heureuse population, je suis
+persuadé qu'en moins d'une année ils y mourraient
+d'ennui, ou essayeraient une révolution
+par laquelle ils troubleraient la paix de la communauté
+et se feraient réduire en cendres à la
+requête du Tur.</p>
+
+<p>Assurément je ne veux pas glisser dans ce
+récit quelque sotte satire contre la race à laquelle
+j'appartiens. J'ai au contraire tâché de
+faire comprendre que les principes qui régissent
+le système social des Vril-ya l'empêchent de
+produire ces exemples de grandeur humaine
+qui remplissent les annales du monde supérieur.
+Dans un pays où on ne fait pas la guerre,
+il ne peut y avoir d'Annibal, de Washington, de
+Jackson, de Sheridan. Dans un État où tout le
+monde est si heureux qu'on ne craint aucun
+danger et qu'on ne désire aucun changement,
+on ne peut voir ni Démosthène, ni Webster, ni
+Sumner, ni Wendel Holmes, ni Butler. Dans
+une société où l'on arrive à un degré de moralité
+qui exclut les crimes et les douleurs, d'où
+la tragédie tire les éléments de la crainte et de
+la pitié, où il n'y a ni vices, ni folies, auxquels
+la comédie puisse prodiguer les traits de sa
+satire comique, un tel pays perd toute chance
+de produire un Shakespeare, un Molière, une
+Mrs. Beecher Stowe. Mais si je ne veux pas critiquer
+mes semblables en montrant combien les
+motifs, qui stimulent l'activité et l'ambition des
+individus dans une société de luttes et de discussions,
+disparaissent ou s'annulent dans une
+société qui tend à assurer à ses citoyens une félicité
+calme et innocente qu'elle présume être l'état
+des puissances immortelles; je n'ai pas non
+plus l'intention de représenter la république des
+Vril-ya comme la forme idéale de la société politique,
+vers laquelle doivent tendre tous nos
+efforts. Au contraire, c'est parce que nous avons
+si bien combiné, à travers les siècles, les éléments
+qui composent un être humain, qu'il nous
+serait tout à fait impossible d'adopter la manière
+de vivre des Vril-ya, ou de régler nos passions
+d'après leur façon de penser; c'est pour cela que
+je suis arrivé à cette conviction: Ce peuple, qui
+non seulement a appartenu à notre race, mais
+qui, d'après les racines de sa langue, me paraît
+descendre de quelqu'un des ancêtres de la
+grande famille Aryenne, source commune de
+toutes les civilisations de notre monde; ce peuple
+qui, d'après ses traditions historiques et mythologiques,
+a passé par des transformations qui
+nous sont familières, forme maintenant une espèce
+distincte avec laquelle il serait impossible
+à toute race du monde supérieur de se mêler.
+Je crois de plus que, s'ils sortaient jamais des entrailles
+de la terre, suivant l'idée traditionnelle
+qu'ils se font de leur destinée future, ils détruiraient
+pour la remplacer la race actuelle des
+hommes.</p>
+
+<p>Mais, dira-t-on, puisque plus d'une Gy avait
+pu concevoir un caprice pour un représentant
+aussi médiocre que moi de la race humaine, dans
+le cas où les Vril-ya apparaîtraient sur la terre,
+nous pourrions être sauvés de la destruction
+par le mélange des races. Tel espoir serait téméraire.
+De semblables mésalliances seraient aussi
+rares que les mariages entre les émigrants Anglo-Saxons
+et les Indiens Peaux-Rouges. D'ailleurs,
+nous n'aurions pas le temps de nouer des relations
+familières. Les Vril-ya, en sortant de dessous
+terre, charmés par l'aspect d'une terre
+éclairée par le soleil, commenceraient par la
+destruction, s'empareraient des territoires déjà
+cultivés, et détruiraient sans scrupules tous les
+habitants qui essayeraient de résister à leur invasion.
+Quand je considère leur mépris pour les
+institutions du Koom-Posh, ou gouvernement
+populaire, et la valeur de mes bien-aimés compatriotes,
+je crois que si les Vril-ya apparaissaient
+d'abord en Amérique, et ils n'y manqueraient
+pas, puisque c'est la plus belle partie du
+monde habitable, et disaient: «Nous nous emparons
+de cette portion du globe; citoyens du
+Koom-Posh, allez-vous-en et faites place pour le
+développement de la race des Vril-ya,» mes
+braves compatriotes se battraient, et au bout
+d'une semaine il ne resterait plus un seul
+homme qui pût se rallier au drapeau étoilé et
+rayé des États-Unis.</p>
+
+<p>Je voyais fort peu Zee, excepté aux repas,
+quand la famille se réunissait, et elle était alors
+silencieuse et réservée. Mes craintes au sujet
+d'une affection que j'avais si peu cherchée et
+que je méritais si peu se calmaient, mais mon
+abattement augmentait de jour en jour. Je mourais
+d'envie de revenir au monde supérieur; mais
+je me mettais en vain l'esprit à la torture pour
+trouver un moyen. On ne me permettait jamais
+de sortir seul, de sorte que je ne pouvais même
+visiter l'endroit par lequel j'étais descendu, pour
+voir s'il ne me serait pas possible de remonter
+dans la mine. Je ne pouvais pas même descendre
+de l'étage où se trouvait ma chambre, pendant
+les Heures Silencieuses, quand tout le monde
+dormait. Je ne savais pas commander à l'automate
+qui, cruelle ironie, se tenait à mes ordres,
+debout contre le mur; je ne connaissais
+pas les ressorts par lesquels on mettait en mouvement
+la plate-forme qui servait d'escalier. On
+m'avait volontairement caché tous ces secrets.
+Oh! si j'avais pu apprendre à me servir des
+ailes, dont les enfants se servaient si bien, j'aurais
+pu m'enfuir par la fenêtre, arriver aux
+rochers, et m'enlever par le gouffre dont les
+parois verticales refusaient de supporter un pas
+humain.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXVII" id="XXVII"></a>XXVII.</h2>
+
+
+<p>Un jour, pendant que j'étais seul à rêver tristement
+dans ma chambre, Taë entra par la
+fenêtre et vint s'asseoir près de moi. J'étais toujours
+heureux des visites de cet enfant, dans
+la société duquel je me sentais moins humilié
+que dans celle des Ana, dont les études étaient
+plus complètes et l'intelligence plus mûre.
+Comme on me permettait de sortir avec lui et
+que je désirais revoir l'endroit par lequel j'étais
+descendu dans le monde souterrain, je me hâtai
+de lui demander s'il avait le temps de m'accompagner
+dans une promenade à la campagne. Sa
+physionomie me parut plus sérieuse que de coutume,
+quand il me répondit:&mdash;</p>
+
+<p>&mdash;Je suis venu vous chercher.</p>
+
+<p>Nous fûmes bientôt dans la rue et nous n'étions
+pas loin de la maison, quand nous rencontrâmes
+cinq ou six jeunes Gy-ei, qui revenaient
+des champs, avec des corbeilles pleines
+de fleurs, et chantaient en ch&oelig;ur en marchant.
+Une jeune Gy chante plus qu'elle ne parle.
+Elles s'arrêtèrent en nous voyant, s'approchèrent
+de Taë avec une gaieté familière, et de
+moi avec cette galanterie polie qui distingue les
+Gy-ei dans leurs rapports avec le sexe faible.</p>
+
+<p>Et je puis dire ici que, malgré la franchise
+de la Gy quand elle courtise un An, rien dans
+ses manières ne peut être comparé aux manières
+libres et bruyantes de ces jeunes Anglo-Saxonnes,
+auxquelles on accorde l'épithète distinguée
+de <i>fast</i> (à la mode), vis-à-vis des jeunes gens pour
+lesquels elles ne professent pas le moindre
+amour. Non: la conduite des Gy-ei envers les
+Ana en général ressemble beaucoup à celle des
+hommes très bien élevés, dans les salons de notre
+monde supérieur, envers une femme qu'ils respectent,
+mais à laquelle ils ne font pas la cour;
+respectueux, complimenteurs, d'une politesse exquise,
+ce que l'on peut appeler chevaleresques.</p>
+
+<p>Sans doute je fus un peu embarrassé par les
+nombreuses politesses par lesquelles ces jeunes
+et courtoises Gy-ei s'adressaient à mon amour-propre.
+Dans le monde d'où je venais, un
+homme se serait trouvé offensé, traité avec
+ironie, et <i>blagué</i> (si un mot d'argot aussi vulgaire
+peut être employé sur l'autorité des romanciers
+populaires qui s'en servent aussi librement),
+quand une jeune Gy fort jolie me fit
+compliment sur la fraîcheur de mon teint, une
+autre sur le choix des couleurs de mes vêtements,
+une troisième, avec un timide sourire,
+sur les conquêtes que j'avais faites à la soirée
+d'Aph-Lin. Mais je savais déjà que de tels propos
+étaient ce que les Français appellent des
+banalités, et ne signifiaient, dans la bouche
+des jeunes filles, que le désir de déployer cette
+aimable galanterie que sur la terre la tradition
+et une coutume arbitraire ont réservée au sexe
+mâle. Et, de même que, chez nous, une jeune
+fille bien élevée et habituée à de pareils compliments,
+sent qu'elle ne peut sans inconvenance
+y répondre ou en paraître trop charmée, de
+même moi, qui avais appris les bonnes manières
+chez un des Ministres de ce peuple, je ne pus
+que sourire et prendre un air gracieux en repoussant
+avec timidité les compliments dont on
+m'accablait. Pendant que nous causions ainsi,
+la s&oelig;ur de Taë nous avait aperçus, paraît-il,
+d'une des chambres supérieures du Palais Royal,
+car elle arriva bientôt près de nous de toute la
+vitesse de ses ailes.</p>
+
+<p>Elle s'approcha de moi et me dit, avec cette
+inimitable déférence, que j'ai appelée chevaleresque,
+et pourtant avec une certaine brusquerie
+de ton que Sir Philip Sidney aurait traitée de
+rustique dans la bouche d'une personne qui
+s'adressait au sexe faible:&mdash;</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne venez-vous jamais nous voir?</p>
+
+<p>Pendant que je délibérais sur la réponse à faire
+à cette question inattendue, Taë dit promptement
+et d'un ton sévère:&mdash;</p>
+
+<p>&mdash;Ma s&oelig;ur, tu oublies que l'étranger est
+du même sexe que moi. Il n'est pas convenable
+pour nous, si nous voulons conserver notre réputation
+et notre modestie, de nous abaisser à
+courir après ta société.</p>
+
+<p>Ce discours fut reçu avec des marques d'approbation
+par toutes les Gy-ei présentes; mais
+la s&oelig;ur de Taë parut déconcertée. Pauvre
+enfant!.... et une Princesse encore!</p>
+
+<p>En ce moment une ombre passa entre le groupe
+et moi; en me retournant, je vis le magistrat
+principal s'avancer vers moi de ce pas tranquille
+et majestueux particulier aux Vril-ya. En le
+regardant, je fus saisi de la même terreur que
+lors de ma première rencontre avec lui. Sur son
+front, dans ses yeux, il y avait ce même je ne
+sais quoi indéfinissable qui me faisait reconnaître
+en lui une race qui devait être fatale à la nôtre;
+cette même expression étrange de sérénité
+exempte de tous les soucis et de toutes les passions
+ordinaires; on y lisait la conscience d'un
+pouvoir suprême et ce mélange de pitié et d'inflexibilité
+qu'on trouve chez un juge qui prononce
+un arrêt. Je frissonnai et, m'inclinant, je serrai le
+bras de Taë et m'éloignai sans rien dire. Le Tur
+se plaça sur notre chemin, me regarda un instant
+sans parler, puis tourna tranquillement ses
+regards vers sa fille, et, avec un salut grave adressé
+à elle et aux autres Gy-ei, passa au milieu du
+groupe et s'éloigna sans avoir prononcé un mot.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXVIII" id="XXVIII"></a>XXVIII.</h2>
+
+
+<p>Quand Taë et moi nous fûmes seuls sur la
+grande route qui s'étend entre la cité et le gouffre
+par lequel j'étais descendu dans ce monde privé
+de la clarté du soleil et des étoiles, je dis à demi-voix:&mdash;</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher enfant, mon ami, il y a dans la
+physionomie de votre père quelque chose qui
+m'effraye. Il me semble voir la mort en contemplant
+sa sereine tranquillité.</p>
+
+<p>Taë ne répondit pas tout de suite. Il semblait
+agité et paraissait se demander par quels mots
+il pourrait m'adoucir une mauvaise nouvelle.</p>
+
+<p>&mdash;Personne ne craint la mort parmi les
+Vril-ya,&mdash;dit-il enfin.&mdash;La craignez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;La crainte de la mort est innée dans l'âme
+des hommes de ma race. Nous pouvons en
+triompher à la voix du devoir, de l'honneur, ou
+de l'amour. Nous pouvons mourir pour une
+vérité, pour notre patrie, pour ceux qui nous
+sont plus chers que nous-mêmes. Mais, si la mort
+me menace ici, maintenant, où sont les motifs
+qui peuvent contrebalancer la terreur qui accompagne
+l'idée de la séparation du corps et de
+l'âme?</p>
+
+<p>Taë parut surpris, et sa voix était pleine de
+tendresse quand il me répondit:&mdash;</p>
+
+<p>&mdash;Je rapporterai à mon père ce que vous
+venez de me dire. Je le supplierai d'épargner
+votre vie.</p>
+
+<p>&mdash;Il a donc décrété ma mort?</p>
+
+<p>&mdash;C'est la faute ou la folie de ma s&oelig;ur,&mdash;dit
+Taë, avec quelque pétulance.&mdash;Elle a parlé
+ce matin à mon père, et après leur conversation,
+il m'a fait appeler, comme chef des enfants
+chargés de détruire les êtres qui menacent la
+communauté, et il m'a dit: «Prends ta baguette
+de vril, et va chercher l'étranger qui t'est devenu
+cher. Que sa fin soit prompte et exempte de
+douleur.»</p>
+
+<p>&mdash;Et,&mdash;dis-je en tremblant et en m'éloignant
+de l'enfant,&mdash;c'est donc pour m'assassiner que
+vous m'avez emmené à la campagne? Non, je ne
+puis le croire. Je ne puis vous croire capable
+d'un tel crime!</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas un crime de tuer ceux qui
+menacent les intérêts de l'État; ce serait un
+crime de détruire le moindre petit insecte qui
+ne nous ferait aucun mal.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous voulez dire que je menace les intérêts
+de l'État parce que votre s&oelig;ur m'honore de
+cette sorte de préférence qu'un enfant peut montrer
+pour un jouet singulier, il n'est pas nécessaire
+pour cela de me tuer. Laissez-moi retourner
+vers le peuple que j'ai quitté, par le gouffre
+qui m'a permis d'entrer dans votre monde. Avec
+un peu d'aide de votre part, j'en puis venir à
+bout. Grâce à vos ailes vous pourrez attacher
+la corde, que vous avez sans doute gardée, au
+rocher qui m'a servi pour descendre. Faites
+cela, je vous en prie; aidez-moi à remonter à
+l'endroit d'où je suis venu, et je disparaîtrai
+de votre monde pour toujours et aussi sûrement
+que si j'étais mort.</p>
+
+<p>&mdash;Le gouffre par lequel vous êtes descendu?....
+Regardez; nous sommes juste à l'endroit
+où il s'ouvrait. Que voyez-vous?.... Le roc
+solide et compact. Le gouffre a été fermé par les
+ordres d'Aph-Lin, aussitôt que des rapports
+furent établis entre vous et lui, pendant votre
+sommeil, et qu'il apprit de votre propre bouche
+ce qu'est le monde d'où vous veniez. Ne vous
+souvenez-vous pas du jour où Zee me pria de ne
+pas vous questionner sur vous-même ou sur
+votre pays? En vous quittant, ce jour-là, Aph-Lin
+m'aborda et me dit: «Il ne faut laisser aucun
+chemin ouvert entre le monde de l'étranger et
+le nôtre, ou les malheurs et les chagrins du
+sien pourraient descendre parmi nous. Prends
+avec toi les enfants de ta bande, frappez les
+parois de la caverne de vos baguettes de vril
+jusqu'à ce que la chute des rochers ferme toute
+issue par laquelle la clarté de nos lampes puisse
+être aperçue.»</p>
+
+<p>Pendant que l'enfant parlait, je regardais
+avec effroi les rocs noirs qui se dressaient devant
+mes yeux.</p>
+
+<p>D'énormes masses irrégulières de granit,
+montrant par des taches de feu où elles avaient
+été frappées, s'élevaient du sol à la voûte de la
+caverne, pas une crevasse!</p>
+
+<p>&mdash;Tout espoir est donc perdu,&mdash;murmurai-je
+en m'asseyant sur le bord de la route,&mdash;et
+je ne reverrai plus le soleil.</p>
+
+<p>Je me couvris la figure de mes deux mains
+et je priai Celui dont j'avais si souvent oublié la
+présence sous ce ciel qui manifeste sa puissance.
+Je sentis qu'il était présent dans les profondeurs
+de la terre et au milieu du monde des tombeaux.
+Je relevai les yeux, calmé et fortifié par
+ma prière, et, regardant l'enfant avec un tranquille
+sourire, je lui dis:&mdash;</p>
+
+<p>&mdash;Si tu dois me tuer, frappe maintenant.</p>
+
+<p>Taë secoua doucement la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Non,&mdash;dit-il,&mdash;l'ordre de mon père n'est
+pas si absolu qu'il ne me laisse aucun choix. Je
+lui parlerai et peut-être pourrai-je te sauver.
+Quelle étrange chose que tu aies cette crainte
+de la mort que nous pensions être le partage des
+êtres inférieurs, auxquels la connaissance d'une
+autre vie n'est pas accordée. Chez nous les
+enfants même n'ont pas cette peur. Dis-moi,
+mon cher Tish,&mdash;continua-t-il après un moment
+de silence,&mdash;redouterais-tu moins de passer
+de cette forme de vie à la forme qu'on trouve
+de l'autre côté de cet instant qu'on appelle
+la mort, si je t'accompagnais dans ce voyage?
+Si tu le désires, je demanderai à mon père
+qu'il me soit permis de te suivre. Je suis de
+ceux qui doivent émigrer un jour, quand ils
+seront en âge de le faire, dans un pays inconnu.
+Je partirais aussi volontiers pour les régions
+inconnues de l'autre monde. La Bonté Suprême
+est aussi présente dans celui-là que dans celui-ci.
+Où ne la trouve-t-on pas?</p>
+
+<p>&mdash;Enfant,&mdash;dis-je en voyant à la figure de
+Taë qu'il parlait sérieusement,&mdash;tu commettrais
+un crime en me tuant; mais celui que je commettrais
+ne serait pas moindre si je te disais:
+Donne-toi la mort. La Bonté Suprême choisit
+son moment pour nous donner la vie et pour
+nous la reprendre. Partons. Si après que tu
+auras parlé à ton père, il décide ma mort, fais-le-moi
+savoir aussitôt que tu le pourras, afin que
+je puisse m'y préparer.</p>
+
+<p>Nous retournâmes à la ville, ne conversant
+que par intervalles et à bâtons rompus. Nous
+ne pouvions nous comprendre l'un l'autre et
+j'éprouvais pour le bel enfant à la douce voix,
+qui marchait à mes côtés, le même sentiment
+qu'éprouve un condamné à mort en marchant
+à côté du bourreau qui le conduit à l'échafaud.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXIX" id="XXIX"></a>XXIX.</h2>
+
+
+<p>Vers le milieu des Heures Silencieuses, qui
+forment les nuits des Vril-ya, je fus réveillé
+du sommeil agité auquel je venais seulement
+de m'abandonner, par une main posée sur mon
+épaule. Je tressaillis; Zee était debout à mes
+côtés.</p>
+
+<p>&mdash;Chut!&mdash;dit-elle à voix basse,&mdash;que personne
+ne nous entende. Penses-tu que j'aie cessé
+de veiller sur toi parce que je n'ai pu obtenir
+ton amour? J'ai vu Taë. Il n'a rien obtenu de
+son père qui avait déjà conféré avec les trois
+sages qu'il appelle en conseil lorsque quelque
+question l'embarrasse, et par leur conseil il a
+ordonné que tu sois mis à mort à l'heure où le
+monde se réveille. Je veux te sauver. Lève-toi
+et habille-toi.</p>
+
+<p>En disant ces mots, Zee me montra, sur une
+table près de mon lit, les vêtements que je portais
+à mon arrivée et que j'avais échangés contre le
+costume plus pittoresque des Vril-ya. La jeune
+Gy se dirigea alors vers la fenêtre et sortit sur
+le balcon, pendant que tout étonné je passais
+rapidement mes vêtements. Je la rejoignis sur le
+balcon; son visage était pâle et rigide. Elle me
+prit par la main et me dit doucement:&mdash;</p>
+
+<p>&mdash;Vois comme l'art des Vril-ya a brillamment
+illuminé ce monde. Demain, il sera obscur
+pour moi.</p>
+
+<p>Sans attendre ma réponse, elle me ramena
+dans la chambre, puis dans le corridor, et nous
+descendîmes dans le vestibule. Nous passâmes
+le long des rues désertes et de la route qui conduisait
+aux rochers. Dans ce monde où il n'y a
+ni jour, ni nuit, les Heures Silencieuses sont
+d'une solennité inexprimable, tant la vaste étendue
+illuminée par l'art des mortels est dénuée de
+tout bruit, de tout signe de vie. Malgré la légèreté
+de nos pas, le bruit qu'ils faisaient semblait
+choquer l'oreille et troubler l'harmonie de l'universel
+repos. Je devinais que Zee, sans me le
+dire, s'était décidée à m'aider à retourner vers
+le monde supérieur et que nous nous dirigions
+vers le lieu où j'étais descendu. Son silence me
+gagnait et m'empêchait de parler. Nous approchions
+du gouffre. Il avait été rouvert; il ne présentait
+pas, il est vrai, le même aspect qu'au
+moment de ma descente, mais, au milieu du mur
+massif que m'avait montré Taë, on avait frayé
+un nouveau passage, et le long de ses flancs carbonisés
+brillaient encore quelques étincelles; de
+petits tas de cendres se refroidissaient en tombant.
+Je ne pouvais cependant en levant les yeux
+pénétrer l'obscurité que jusqu'à une faible hauteur;
+je demeurais épouvanté, me demandant
+comment je pourrais accomplir cette difficile
+ascension.</p>
+
+<p>Zee devina ma pensée.</p>
+
+<p>&mdash;Ne crains rien,&mdash;dit-elle, avec un faible
+sourire,&mdash;ton retour est assuré. J'ai commencé
+ce travail avec les Heures Silencieuses et quand
+tout le monde dormait. Sois sûr que je ne me
+suis pas arrêtée jusqu'à ce que la route te fût
+ouverte. Je t'accompagnerai encore un peu de
+temps. Nous ne nous séparerons que lorsque tu
+me diras:&mdash;Va, je n'ai plus besoin de toi.</p>
+
+<p>Mon c&oelig;ur tressaillit de remords à ces mots.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!&mdash;m'écriai-je,&mdash;que je voudrais que
+tu fusses de ma race ou que je fusse de la tienne,
+je ne dirais jamais: Je n'ai plus besoin de toi!</p>
+
+<p>&mdash;Sois béni pour ces paroles, je m'en souviendrai
+quand tu seras parti,&mdash;me répondit
+tendrement la Gy.</p>
+
+<p>Pendant ce court dialogue, Zee s'était détournée,
+le corps incliné et la tête penchée sur sa
+poitrine. Elle se releva alors de toute sa hauteur
+et se plaça devant moi. Elle avait allumé le
+cercle qui entourait sa tête et il étincelait comme
+une couronne d'étoiles. Son visage, tout son
+corps, et l'atmosphère environnante étaient
+éclaires par la lumière de ce diadème.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant,&mdash;dit-elle,&mdash;passe tes bras autour
+de moi, pour la première et la dernière fois.
+Allons, courage, et attache-toi fermement à moi.</p>
+
+<p>Tandis qu'elle parlait, ses vêtements se gonflèrent,
+ses ailes s'étendirent. Je me serrai contre
+elle et elle m'emporta au travers du terrible
+gouffre. La lumière étoilée de sa couronne éclairait
+les ténèbres autour de nous. Le vol de la
+Gy s'élevait, doux et puissant, comme celui d'un
+ange qui s'envole vers le ciel emportant une âme
+qu'il vient d'arracher à la mort.</p>
+
+<p>Enfin j'entendis à distance le murmure des
+voix humaines, le bruit du travail humain. Nous
+fîmes halte sur le sol d'une des galeries de la
+mine, et au delà je voyais briller de loin en loin
+la lumière faible et pâle des lampes de mineurs.
+Je relâchai mon étreinte. La Gy m'embrassa
+sur le front, avec passion, mais comme une mère
+pourrait le faire, et me dit, pendant que les
+larmes coulaient de ses yeux:&mdash;</p>
+
+<p>&mdash;Adieu pour toujours. Tu ne veux pas me
+laisser entrer dans ton monde, tu ne pourras
+jamais revenir dans le nôtre. Avant que les
+miens aient secoué le sommeil, les rochers se seront
+refermés et ne seront rouverts ni par moi,
+ni par personne, avant des siècles dont on ne
+peut encore prévoir le nombre. Pense à moi
+quelquefois avec tendresse. Quand j'atteindrai
+la vie qui s'étend au delà de cette courte portion
+de la durée, je te chercherai. Là aussi, peut-être,
+la place assignée à ton peuple sera séparée de
+moi par des rochers et des gouffres, et peut-être
+n'aurai-je plus le pouvoir de m'ouvrir un chemin
+pour te retrouver comme j'en ai ouvert un
+pour te perdre.</p>
+
+<p>Elle se tut. J'entendis le bruit de ses ailes,
+semblable à celui que font les ailes du cygne, et
+je vis les rayons de feu de son diadème disparaître
+dans l'obscurité.</p>
+
+<p>Je m'assis un moment, rêvant avec tristesse;
+puis je me levai et me dirigeai lentement vers
+l'endroit où j'entendais des voix. Les mineurs que
+je rencontrai m'étaient étrangers et d'une autre
+nation que la mienne. Ils se retournèrent pour
+me regarder avec quelque surprise, mais voyant
+que je ne pouvais leur répondre dans leur langue,
+ils se remirent à l'ouvrage et me laissèrent
+passer sans plus m'inquiéter. Enfin j'arrivai à
+l'ouverture de la mine, sans être troublé par
+d'autres questions, si ce n'est par un surveillant
+qui me connaissait et qui heureusement était
+trop occupé pour causer avec moi. J'eus soin de
+ne pas retourner à mon premier logement, où
+je n'aurais pu échapper aux questions, et où
+mes réponses auraient paru peu satisfaisantes.
+Je regagnai sain et sauf mon pays, où je suis
+depuis longtemps paisiblement établi; je me
+lançai dans les affaires, d'où je me suis retiré, il
+y a trois ans, avec une fortune raisonnable. Je
+n'ai guère eu l'occasion ou la tentation de raconter
+les voyages et les aventures de ma jeunesse.
+J'ai été, comme tant d'autres, déçu dans
+mes espérances d'amour et de bonheur domestique;
+souvent, dans la solitude de mes
+nuits je pense à la jeune Gy et je me demande
+comment j'ai pu repousser un tel amour, de
+quelques périls qu'il me menaçât, de quelques
+difficultés qu'il fût entouré. Seulement, plus
+je pense à un peuple qui se développe lentement
+dans des régions qui s'étendent hors de
+notre vue et sont regardées comme inhabitables
+par les sages de notre terre, à cette
+puissance qui dépasse toutes nos forces combinées,
+et à ces vertus qui deviennent de plus en
+plus contraires à notre vie politique et sociale, à
+mesure que notre civilisation fait des progrès,
+plus je prie Dieu que des siècles s'écoulent avant
+l'apparition de nos inévitables destructeurs.
+Cependant mon médecin m'ayant dit franchement
+que j'étais atteint d'une maladie qui, sans
+me faire beaucoup souffrir, sans me faire sentir
+ses progrès, peut à tout moment m'être fatale,
+j'ai cru que mon devoir envers mes semblables
+m'obligeait à écrire ce récit pour les avertir de
+la venue de la Race Future.</p>
+
+<h1>FIN.</h1>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La race future, by Edward Bulwer Lytton
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RACE FUTURE ***
+
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+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
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