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+The Project Gutenberg EBook of La race future, by Edward Bulwer Lytton
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: La race future
+
+Author: Edward Bulwer Lytton
+
+Commentator: Raoul Frary
+
+Release Date: March 25, 2009 [EBook #28412]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RACE FUTURE ***
+
+
+
+
+Produced by Pierre Lacaze and the Online Distributed
+Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+EDWARD BULWER, LORD LYTTON.
+
+LA
+
+RACE FUTURE.
+
+PRÉFACE
+
+PAR
+
+RAOUL FRARY.
+
+PARIS
+
+E. DENTU, ÉDITEUR
+
+LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
+
+3, PLACE DE VALOIS, PALAIS-ROYAL
+
+1888
+
+DÉDIÉ À MAX MÜLLER
+
+EN TÉMOIGNAGE DE RESPECT ET D'ADMIRATION.
+
+
+
+
+
+PRÉFACE.
+
+
+Le livre que nous avons sous les yeux est bien un roman, mais ce n'est
+pas un roman comme les autres, car l'auteur s'est proposé de nous
+raconter non ce qui aurait pu arriver hier, ou autrefois, mais ce qui
+pourrait bien arriver dans quelques siècles. Les moeurs qu'il dépeint
+ne sont pas les nôtres, ni celles de nos ancêtres, mais celles de nos
+descendants. Il imagine bien une petite fable à la Jules Verne, et
+feint de supposer que la «Race future» existe dès maintenant sous
+terre et n'attend, pour paraître à la lumière du soleil et pour nous
+exterminer, que l'heure où elle trouvera son habitation actuelle trop
+étroite. Mais cet artifice de narration ne trompe personne, et il est
+évident que Bulwer Lytton a voulu nous donner une idée de la façon de
+vivre et de penser de nos arrière-neveux.
+
+C'est là une ambition légitime, quoique l'entreprise soit
+singulièrement hardie. Il est permis de chercher à deviner ce que
+l'avenir réserve à notre espèce. On connaît le chemin qu'elle a
+parcouru; on peut dire où elle va. Sans doute on risque fort de se
+tromper, mais un romancier ne répond pas de l'exactitude de ses
+tableaux et de ses récits; on ne lui demande qu'un peu de
+vraisemblance. Quelquefois même on est moins exigeant et l'on se
+contente d'être amusé. _Les Voyages de Gulliver_ manquent absolument
+de vraisemblance, ce qui ne les empêche pas d'être un chef-d'oeuvre
+souvent imité, jamais égalé. Il est vrai que les fictions de Swift ne
+sont que des vérités déguisées et grossies, et qu'il a écrit sous une
+forme divertissante la plus amère satire qu'on ait jamais faite d'un
+peuple, d'un siècle, et même du genre humain.
+
+L'auteur de la «Race future» a dû penser à son illustre devancier, car
+son héros est, chez les hommes du vingt-cinquième ou du trentième
+siècle, ce que Gulliver lui-même est chez les chevaux du pays des
+Houyhnms, le représentant d'une civilisation inférieure, un barbare
+ignorant et corrompu en excursion chez les sages. Il y a seulement
+cette différence que les chevaux de Swift ne sont que vertueux et
+heureux, tandis que les «Vril-ya» de Bulwer sont, en outre, fort
+savants. La vertu et le bonheur ne nous donneraient plus l'idée d'une
+supériorité complète si l'on n'y joignait une grande puissance
+industrielle fondée sur une connaissance approfondie des secrets de la
+nature. Le monde a marché, depuis le temps de la reine Anne, et on ne
+se moque plus des émules de Newton; c'est au contraire sur eux que
+l'on compte pour changer la face des choses.
+
+Mais il est bien malaisé d'imaginer des hommes infiniment plus savants
+que nous: les grandes découvertes ne se devinent qu'à moitié. Il est,
+au contraire, facile d'imaginer des hommes meilleurs que nous; les
+modèles abondent sous nos yeux, et le peintre de l'idéal trouve dans
+la réalité tous les éléments du tableau qu'il veut tracer. Quand
+Bulwer suppose que nos descendants seront maîtres d'un agent
+infiniment plus subtil et plus fort que l'électricité, et qu'ils
+auront perfectionné l'art de construire des automates jusqu'à peupler
+leurs habitations de domestiques en métal, on est tenté de le trouver
+bien téméraire. Mais quand il nous montre une société où la guerre est
+inconnue, où personne n'est pauvre, ni avide de richesses, ni
+ambitieux, où l'on ne sait ce que c'est qu'un malfaiteur, nous
+demeurons tous d'accord que c'est là une société parfaite.
+Malheureusement l'auteur ne prouve pas que les merveilleux progrès
+scientifiques qu'il est permis d'espérer doivent avoir pour
+conséquence un progrès non moins admirable de la moralité humaine, ni
+que les hommes soient assurés de devenir plus raisonnables que nous
+quand ils seront devenus bien plus savants.
+
+Comme un roman n'est pas une démonstration, l'auteur n'était pas
+obligé de nous persuader que les choses se passeront exactement comme
+il l'admet. Il aurait d'ailleurs pu répondre que l'humanité est libre
+et qu'elle fera peut-être de sa liberté un excellent usage. Il
+n'affirme pas qu'elle sera un jour aussi raisonnable qu'il dépeint les
+Vril-ya: mais cela dépend d'elle, et il appartient aux philosophes de
+bien tracer le tableau d'une idéale félicité pour l'encourager à
+marcher d'un pas plus rapide dans la voie qui y conduit.
+
+Assurément Bulwer a voulu nous représenter un état de civilisation où
+les hommes jouiraient de la plus grande somme de bonheur que comporte
+leur condition mortelle; il a voulu aussi nous apprendre quelles sont
+les conditions de cet état supérieur, sur quelles institutions et sur
+quelles croyances doit être fondée la cité de ses rêves. Il a écrit
+son Utopie, comme tant d'autres, comme Platon, comme Thomas Morus,
+comme Fénelon, comme Fourier. Il n'a pas non plus échappé aux pièges
+où sont tombés ses devanciers. Il n'accomplit que la moitié de sa
+tâche, et nous donne bien l'idée d'une humanité parfaitement sage,
+mais non d'une humanité parfaitement heureuse.
+
+Les Vril-ya ont peu de besoins, et la satisfaction de leurs besoins
+leur coûte peu d'efforts; l'outillage de l'industrie est si
+perfectionné, que le travail est réservé aux seuls enfants. Les
+adultes n'ont rien à faire, pas de luttes à soutenir, pas de dangers à
+éviter. Ils se promènent; ils causent; ils se réunissent dans des
+festins où règne la sobriété; ils entendent de la musique et respirent
+des parfums. Comme ils doivent s'ennuyer! Ils n'ont ni les émotions de
+la guerre, ni les plaisirs de la chasse, car ils sont trop doux pour
+s'amuser à tuer des bêtes inoffensives. Ceux d'entre eux qui ont
+l'esprit aventureux peuvent fonder des colonies, mais ils ne courent
+aucun risque, et, d'ailleurs, la place finira par leur manquer. Ou
+bien ils s'appliquent à inventer des machines nouvelles et à faire
+avancer la science, ce qui ne doit pas être à la portée de tout le
+monde, dans une civilisation déjà si savante et si bien outillée. Ils
+n'ont même pas une littérature très florissante et sont obligés de
+relire les anciens auteurs pour y trouver la peinture des passions
+dont ils sont exempts, des conflits qui ne sont plus de leur siècle.
+Cette tranquillité d'âme se reflète sur leur visage qui a quelque
+chose d'auguste et de surhumain, comme le visage des dieux antiques;
+ce sont des hommes de marbre. Ils ne vivent pas.
+
+Des hommes médiocres ont pu décrire l'enfer d'une manière saisissante;
+le génie même est impuissant à donner une idée du paradis, qu'on le
+place sur cette terre ou dans une autre vie. C'est que le bonheur
+suppose l'effort et la lutte: or il n'y a pas d'effort sans obstacle,
+de lutte sans adversaire. Nous ne pouvons pas, tels que nous sommes,
+imaginer la félicité dans le repos perpétuel, sans combat et sans
+risque, c'est-à-dire sans le mal. Une société pourvue d'institutions
+et de moeurs idéales, supprimant ou réduisant à l'extrême le risque et
+le mal, assurerait à ses membres un bonheur que notre raison peut à la
+rigueur concevoir, mais qui échappe complètement à notre imagination.
+Supprimez par la pensée le chien, le loup et le boucher; supposez un
+printemps perpétuel et des prés toujours verts sous un soleil toujours
+modéré: les moutons ne nous ferons pas encore envie. Or on a beau
+faire: il y a toujours dans le paradis un peu de moutonnerie, même
+quand on y met beaucoup de musique, beaucoup de parfums, et toutes les
+merveilles de la mécanique.
+
+Parfois, quand nous sommes fatigués, quand nous sommes indignés, quand
+nous sommes découragés, nous rêvons un monde meilleur, où le travail
+soit facile, où l'on n'éprouve point de désir qui ne soit satisfait,
+et d'où l'injustice soit rigoureusement bannie. C'est ainsi que le
+matelot, las d'être ballotté par les vagues, rêve les loisirs et la
+sécurité de la terre ferme; mais dès qu'il se sera refait, il voudra
+de nouveau s'embarquer: le danger et la peine l'attirent bien vite;
+s'il se résigne à ne plus quitter le sol, c'est qu'il est vieux et
+usé. Quand les années l'attacheront au rivage, il enviera le sort de
+ses enfants; il enviera leurs souffrances et leurs périls, leurs
+courtes joies et leurs longs labeurs. Il rêvera encore, mais avec
+tristesse, avec de poignants regrets: il rêvera au temps où il
+hasardait sa vie pour conquérir ce repos maintenant odieux.
+
+Un jour, peut-être, l'humanité, assagie et pacifiée, se souviendra de
+nos siècles de lutte et d'agitation. Alors les jeunes gens se
+plaindront de n'être pas nés dans un siècle plus troublé, de ne
+pouvoir dépenser leur force, de ne point trouver d'adversaires à
+combattre, d'obstacles à vaincre, d'aventures à courir. Les hommes
+perfectionnés de Bulwer porteront envie aux barbares que nous sommes.
+Ils se plaindront plus justement que Musset, d'être venus trop tard
+dans un monde trop vieux.
+
+Si l'auteur de «la Race future» n'a pas mieux réussi que ses illustres
+devanciers à exciter notre enthousiasme en faveur de cet idéal qui ne
+reste séduisant que quand il reste vague, qui pâlit et s'efface dès
+qu'on veut l'enfermer en des contours précis, il a pourtant écrit un
+livre singulièrement intéressant, qui amuse l'imagination et qui fait
+penser. Il soulève, en passant, bien des questions; il pose bien des
+problèmes: s'il ne les résout pas toujours à notre gré, il nous donne
+du moins le plaisir de voyager rapidement à travers les idées, les
+systèmes, les théories de la morale. Ajoutons que, dans un temps où
+les Anglais paraissent enclins à admirer presque exclusivement les
+triomphes de la force et les exploits de la conquête, on est heureux
+de voir passer dans notre langue un livre écrit par un illustre
+écrivain anglais, pour tracer et faire aimer l'image d'une
+civilisation fondée sur la justice, la paix et la fraternité.
+
+RAOUL FRARY.
+
+LA RACE FUTURE.
+
+
+
+
+I.
+
+
+Je suis né à ***, dans les États-Unis d'Amérique. Mes aïeux avaient
+émigré d'Angleterre sous le règne de Charles II et mon grand-père se
+distingua dans la Guerre de l'Indépendance. Ma famille jouissait donc,
+par droit de naissance, d'une assez haute position sociale; comme elle
+était riche, ses membres étaient regardés comme indignes de toute
+fonction publique. Mon père se présenta une fois aux élections pour le
+Congrès: il fut battu d'une façon éclatante par son tailleur. Dès lors
+il se mêla peu de politique et vécut surtout dans sa bibliothèque.
+J'étais l'aîné de trois fils et je fus envoyé à l'âge de seize ans
+dans la mère patrie, pour compléter mon éducation littéraire et aussi
+pour commencer mon éducation commerciale dans une maison de Liverpool.
+Mon père mourut quelque temps après mon vingt et unième anniversaire;
+j'avais de la fortune et du goût pour les voyages et les aventures; je
+renonçai donc pendant quelques années à la poursuite du tout-puissant
+dollar, et je devins un voyageur errant sur la surface de la terre.
+
+Dans l'année 18.., me trouvant à ***, je fus invité par un ingénieur,
+dont j'avais fait la connaissance, à visiter les profondeurs de la
+mine de ***, dans laquelle il était employé.
+
+Le lecteur comprendra, avant la fin de ce récit, les raisons qui
+m'empêchent de désigner plus clairement ce district, et me remerciera
+sans nul doute de m'être abstenu de toute description qui pourrait le
+faire reconnaître.
+
+Permettez-moi donc de dire, le plus brièvement possible, que
+j'accompagnais l'ingénieur dans l'intérieur de la mine; je fus si
+étrangement fasciné par ses sombres merveilles, je pris tant d'intérêt
+aux explorations de mon ami, que je prolongeai mon séjour dans le
+voisinage, et descendis chaque jour dans la mine, pendant plusieurs
+semaine, sous les voûtes et les galeries creusées par l'art et par la
+nature dans les entrailles de la terre. L'ingénieur était persuadé
+qu'on trouverait de nouveaux filons bien plus riches dans un nouveau
+puits qu'il faisait creuser. En forant ce puits, nous arrivâmes un
+jour à un gouffre dont les parois étaient dentelées et calcinées comme
+si cet abîme eût été ouvert à quelque période éloignée par une
+éruption volcanique. Mon ami s'y fit descendre dans une cage, après
+avoir éprouvé l'atmosphère au moyen d'une lampe de sûreté. Il y
+demeura près d'une heure. Quand il remonta, il était excessivement
+pâle et son visage présentait une expression d'anxiété pensive, bien
+différente de sa physionomie ordinaire, qui était ouverte, joyeuse et
+hardie.
+
+Il me dit en deux mots que la descente lui paraissait dangereuse et ne
+devait conduire à aucun résultat; puis, suspendant les travaux de ce
+puits, il m'emmena dans les autres parties de la mine.
+
+Tout le reste du jour mon ami me parut préoccupé par une idée qui
+l'absorbait. Il se montrait taciturne, contre son habitude, et il y
+avait dans ses regards je ne sais quelle épouvante, comme s'il avait
+vu un fantôme. Le soir, nous étions assis seuls dans l'appartement que
+nous occupions près de l'entrée de la mine, et je lui dis:--
+
+--Dites-moi franchement ce que vous avez vu dans le gouffre. Je suis
+sûr que c'est quelque chose d'étrange et de terrible. Quoi que ce
+soit, vous en êtes troublé. En pareil cas, deux têtes valent mieux
+qu'une. Confiez-vous à moi.
+
+L'ingénieur essaya longtemps de se dérober à mes questions; mais, tout
+en causant, il avait recours au flacon d'eau-de-vie avec une fréquence
+tout à fait inaccoutumée, car c'était un homme très sobre, et peu à
+peu sa réserve cessa. Qui veut garder son secret devrait imiter les
+animaux et ne boire que de l'eau.
+
+--Je vais tout vous dire,--s'écria-t-il enfin.--Quand la cage s'est
+arrêtée, je me suis trouvé sur une corniche de rocher; au-dessous de
+moi, le gouffre, prenant une direction oblique, s'enfonçait à une
+profondeur considérable, dont ma lampe ne pouvait pénétrer
+l'obscurité. Mais, à ma grande surprise, une lumière immobile et
+éclatante s'élevait du fond de l'abîme. Était-ce un volcan? J'en
+aurais certainement senti la chaleur. Pourtant il importait absolument
+à notre commune sécurité d'éclaircir ce doute. J'examinai les pentes
+du gouffre et me convainquis que je pouvais m'y hasarder, en me
+servant des anfractuosités et des crevasses du roc, du moins pendant
+un certain temps. Je quittai la cage et me mis à descendre. À mesure
+que je me rapprochais de la lumière, le gouffre s'élargissait, et je
+vis enfin, avec un étonnement que je ne puis vous décrire, une grande
+route unie au fond du précipice, illuminée, aussi loin que l'oeil
+pouvait s'étendre, par des lampes à gaz placées à des intervalles
+réguliers, comme dans les rues de nos grandes villes, et j'entendais
+au loin comme un murmure de voix humaines. Je sais parfaitement qu'il
+n'y a pas d'autres mineurs que nous dans ce district. Quelles étaient
+donc ces voix? Quelles mains humaines avaient pu niveler cette route
+et allumer ces lampes? La croyance superstitieuse, commune à presque
+tous les mineurs, que les entrailles de la terre sont habitées par des
+gnomes ou des démons commençait à s'emparer de moi. Je frissonnais à
+la pensée de descendre plus bas et de braver les habitants de cette
+vallée intérieure. Je n'aurais d'ailleurs pu le faire, sans cordes,
+car, de l'endroit où je me trouvais jusqu'au fond du gouffre, les
+parois du rocher étaient droites et lisses. Je revins sur mes pas avec
+quelque difficulté. C'est tout.
+
+--Vous redescendrez?
+
+--Je le devrais, et cependant je ne sais si j'oserai.
+
+--Un compagnon fidèle abrège le voyage et double le courage. J'irai
+avec vous. Nous prendrons des cordes assez longues et assez fortes....
+et.... excusez-moi.... mais vous avez assez bu ce soir. Il faut que
+nos pieds et nos mains soient fermes demain matin.
+
+
+
+
+II.
+
+
+Le lendemain matin les nerfs de mon ami avaient repris leur équilibre
+et sa curiosité n'était pas moins excitée que la mienne. Peut-être
+l'était-elle plus: car il croyait évidemment ce qu'il m'avait raconté,
+et j'en doutais beaucoup; non pas qu'il fût capable de mentir de
+propos délibéré, mais je pensais qu'il s'était trouvé en proie à une
+de ces hallucinations, qui saisissent notre imagination ou notre
+système nerveux, dans les endroits solitaires et inaccoutumés, et
+pendant lesquelles nous donnons des formes au vide et des voix au
+silence.
+
+Nous choisîmes six vieux mineurs pour surveiller notre descente; et,
+comme la cage ne contenait qu'une personne à la fois, l'ingénieur
+descendit le premier; quand il eut atteint la corniche sur laquelle il
+s'était arrêté la première fois, la cage remonta pour moi. Je l'eus
+bientôt rejoint. Nous nous étions pourvus d'un bon rouleau de corde.
+
+La lumière frappa mes yeux comme elle avait, la veille, frappé ceux de
+mon ami. L'ouverture par laquelle elle nous arrivait s'inclinait
+diagonalement: cette clarté me paraissait une lumière atmosphérique,
+non pas comme celle que donne le feu, mais douce et argentée comme
+celle d'une étoile du nord. Quittant la cage, nous descendîmes, l'un
+après l'autre, assez facilement, grâce aux fentes des parois, jusqu'à
+l'endroit où mon ami s'était arrêté la veille; ce n'était qu'une
+saillie de roc juste assez spacieuse pour nous permettre de nous y
+tenir de front. À partir de cet endroit le gouffre s'élargissait
+rapidement, comme un immense entonnoir, et je voyais distinctement, de
+là, la vallée, la route, les lampes que mon compagnon m'avait
+décrites. Il n'avait rien exagéré. J'entendais le bruit qu'il avait
+entendu: un murmure confus et indescriptible de voix, un sourd bruit
+de pas. En m'efforçant de voir plus loin, j'aperçus dans le lointain
+les contours d'un grand bâtiment. Ce ne pouvait être un roc naturel,
+il était trop symétrique, avec de grosses colonnes à la façon des
+Égyptiens, et le tout brillait comme éclairé à l'intérieur. J'avais
+sur moi une petite lorgnette de poche, et je pus, à l'aide de cet
+instrument, distinguer, près du bâtiment dont je viens de parler, deux
+formes qui me semblaient des formes humaines, mais je n'en étais pas
+sûr. Dans tous les cas, c'étaient des êtres vivants, car ils
+remuaient, et tous les deux disparurent à l'intérieur du bâtiment.
+Nous nous occupâmes alors d'attacher la corde que nous avions apportée
+au rocher sur lequel nous nous trouvions, à l'aide de crampons et de
+grappins, car nous nous étions munis de tous les instruments qui
+pouvaient nous être nécessaires.
+
+Nous étions presque muets pendant ce temps. On eût dit à nous voir à
+l'oeuvre que nous avions peur d'entendre nos voix. Ayant assujetti un
+bout de la corde de façon à le croire solidement fixé au roc, nous
+attachâmes une pierre à l'autre extrémité, et nous la fîmes glisser
+jusqu'au sol, qui se trouvait à environ cinquante pieds au-dessous.
+J'étais plus jeune et plus agile que mon compagnon, et comme dans mon
+enfance j'avais servi sur un navire, cette façon de manoeuvrer m'était
+plus familière. Je réclamai à demi-voix le droit de descendre le
+premier afin de pouvoir, une fois en bas, maintenir le câble et
+faciliter la descente de mon ami. J'arrivai sain et sauf au fond du
+gouffre, et l'ingénieur commença à descendre à son tour. Mais il
+n'avait pas parcouru dix pieds, que les noeuds, que nous avions crus
+si solides, cédèrent; ou plutôt le roc lui-même nous trahit et
+s'écroula sous le poids; mon malheureux ami fut précipité sur le sol
+et tomba à mes pieds, entraînant dans sa chute des fragments de
+rocher, dont l'un, heureusement assez petit, me frappa et me fît
+perdre connaissances. Quand je repris mes sens, je vis que mon
+compagnon n'était plus qu'une masse inerte et entièrement privée de
+vie. Au moment où je me penchais sur son cadavre, plein d'affliction
+et d'horreur j'entendis tout près de moi un son étrange tenant à la
+fois du hennissement et du sifflement; en me tournant d'instinct vers
+l'endroit d'où partait le bruit, je vis sortir d'une sombre fissure du
+rocher une tête énorme et terrible, les mâchoires ouvertes, et me
+regardant avec des yeux farouches, des yeux de spectre affamé: c'était
+la tête d'un monstrueux reptile, ressemblant au crocodile ou à
+l'alligator, mais beaucoup plus grand que toutes les créatures de ce
+genre que j'avais vues dans mes nombreux voyages. D'un bond je fus
+debout et me mis à fuir de toutes mes forces en descendant la vallée.
+Je m'arrêtai enfin, honteux de ma frayeur et de ma fuite et revins
+vers l'endroit où j'avais laissé le corps de mon ami. Il avait
+disparu; sans doute le monstre l'avait déjà entraîné dans son antre et
+dévoré. La corde et les grappins étaient encore à l'endroit où ils
+étaient tombés, mais ils ne me donnaient aucune chance de retour:
+comment les rattacher en haut du rocher? Les parois étaient trop
+lisses et trop abruptes pour qu'un homme y pût grimper. J'étais seul
+dans ce monde étrange, dans les entrailles de la terre.
+
+
+
+
+III.
+
+
+Lentement et avec précaution je m'en allai solitaire le long de la
+route éclairée par les lampes, vers le bâtiment que j'ai décrit. La
+route elle-même ressemblait aux grands passages des Alpes, traversant
+des montagnes rocheuses dont celle par laquelle j'étais descendu
+formait un chaînon. À ma gauche et bien au-dessous de moi, s'étendait
+une grande vallée, qui offrait à mes yeux étonnés des indices évidents
+de travail et de culture. Il y avait des champs couverts d'une
+végétation étrange, qui ne ressemblait en rien à ce que j'avais vu sur
+la terre; la couleur n'en était pas verte, mais plutôt d'un gris de
+plomb terne, ou d'un rouge doré.
+
+Il y avait des lacs et des ruisseaux qui semblaient enfermés dans des
+rives artificielles; les uns étaient pleins d'eau claire, les autres
+brillaient comme des étangs de naphte. À ma droite, des ravins et des
+défilés s'ouvraient dans les rochers; ils étaient coupés de passages,
+évidemment dus au travail et bordés d'arbres ressemblant pour la
+plupart à des fougères gigantesques, au feuillage d'une délicatesse
+exquise et pareil à des plumes; leur tronc ressemblait à celui du
+palmier. D'autres avaient l'air de cannes à sucre, mais plus grands et
+portant de longues grappes de fleurs. D'autres encore avaient l'aspect
+d'énormes champignons, avec des troncs gros et courts, soutenant un
+large dôme, d'où pendaient ou s'élançaient de longues branches minces.
+Par devant, par derrière, à côté de moi, aussi loin que l'oeil pouvait
+atteindre, tout étincelait de lampes innombrables. Ce monde sans
+soleil était aussi brillant et aussi chaud qu'un paysage italien à
+midi, mais l'air était moins lourd et la chaleur plus douce. Les
+habitations n'y manquaient pas. Je pouvais distinguer à une certaine
+distance, soit sur le bord d'un lac ou d'un ruisseau, soit sur la
+pente des collines, nichés au milieu des arbres, des bâtiments qui
+devaient assurément être la demeure d'êtres humains. Je pouvais même
+apercevoir, quoique très loin, des formes qui paraissaient être des
+formes humaines s'agitant dans ce paysage. Au moment où je m'arrêtais
+pour regarder tout cela, je vis à ma droite, glissant rapidement dans
+l'air, une sorte de petit bateau, poussé par des voiles ayant la forme
+d'ailes. Il passa et bientôt disparut derrière les ombres d'une forêt.
+Au-dessus de moi il n'y avait pas de ciel, mais la voûte d'une grotte.
+Cette voûte s'élevait de plus en plus à mesure que le passage
+s'élargissait, elle finissait par devenir invisible au-dessus d'une
+atmosphère de nuages qui la séparait du sol.
+
+En continuant ma route, je tressaillis tout à coup: d'un buisson qui
+ressemblait à un énorme amas d'herbes marines, mêlé d'espèces de
+fougères et de plantes à larges feuilles, comme l'aloès ou le cactus,
+s'élança un bizarre animal de la taille et à peu près de la forme d'un
+daim. Mais, comme après avoir bondi à quelques pas il se retourna pour
+me regarder attentivement, je m'aperçus qu'il ne ressemblait à aucune
+espèce de daim connue maintenant sur la terre, mais il me rappela
+aussitôt un modèle en plâtre, que j'avais vu dans un muséum, d'une
+variété de l'élan qu'on dit avoir existé avant le déluge. L'animal ne
+paraissait nullement farouche, car après m'avoir examiné un moment, il
+commença à paître sans trouble et sans crainte ce singulier herbage.
+
+
+
+
+IV.
+
+
+Je me trouvais alors tout à fait en vue du bâtiment. Oui, il avait
+bien été élevé par des mains humaines et creusé en partie dans un
+grand rocher. J'aurais supposé au premier coup d'oeil qu'il
+appartenait à la première période de l'architecture égyptienne. La
+façade était ornée de grosses colonnes, s'élevant sur des plinthes
+massives et surmontées de chapiteaux que je trouvai, en les examinant
+de plus près, plus ornés et plus gracieux que ne le comporte
+l'architecture égyptienne. De même que le chapiteau corinthien imite
+dans ses ornements la feuille d'acanthe, le chapiteau de ces colonnes
+imitait le feuillage de la végétation qui les entourait, comme des
+feuilles d'aloès ou des feuilles de fougères. À ce moment sortit du
+bâtiment un être.... humain; était-ce bien un être humain? Debout sur
+la grande route, il regarda autour de lui, me vit et s'approcha. Il
+vint à quelques mètres de moi; sa vue, sa présence, me remplirent
+d'une terreur et d'un respect indescriptibles, et me clouèrent au sol.
+Il me rappelait les génies symboliques ou démons qu'on trouve sur les
+vases étrusques, ou que les peuples orientaux peignent sur leurs
+sépulcres: images qui ont les traits de la race humaine et qui
+appartiennent cependant à une autre race. Il était grand, non pas
+gigantesque, mais aussi grand qu'un homme peut l'être sans atteindre
+la taille des géants.
+
+Son principal vêtement me parut consister en deux grandes ailes,
+croisées sur la poitrine et tombant jusqu'aux genoux; le reste de son
+costume se composait d'une tunique et d'un pantalon d'une étoffe
+fibreuse et mince. Il portait sur la tête une sorte de tiare, parée de
+pierres précieuses, et tenait à la main droite une mince baguette d'un
+métal brillant, comme de l'acier poli. Mais c'était son visage qui me
+remplissait d'une terreur respectueuse. C'était bien le visage d'un
+homme, mais d'un type distinct de celui des races qui existent
+aujourd'hui sur la terre. Ce dont il se rapprochait le plus par les
+contours et l'expression, ce sont les sphinx sculptés, dont le visage
+est si régulier dans sa beauté calme, intelligente, mystérieuse. Son
+teint était d'une couleur particulière, plus rapproché de celui de la
+race rouge que d'aucune autre variété de notre espèce; il y avait
+cependant quelques différences: le ton en était plus doux et plus
+riche, les yeux étaient noirs, grands, profonds, brillants, et les
+sourcils dessinés presque en demi-cercle. Il n'avait point de barbe,
+mais je ne sais quoi dans tout son aspect, malgré le calme de
+l'expression et la beauté des traits, éveillait en moi cet instinct de
+péril que fait naître la vue d'un tigre ou d'un serpent. Je sentais
+que cette image humaine était douée de forces hostiles à l'homme. À
+mesure qu'il s'approchait, un frisson glacial me saisit, je tombai à
+genoux et couvris mon visage de mes deux mains.
+
+
+
+
+V.
+
+
+Une voix s'adressa à moi, d'un ton doux et musical, dans une langue
+dont je ne compris pas un mot; cela servit pourtant à dissiper mes
+craintes. Je découvris mon visage et je regardai. L'étranger (j'ai de
+la peine à me décider à l'appeler un homme) m'examinait d'un regard
+qui semblait pénétrer jusqu'au fond de mon coeur. Il plaça alors sa
+main gauche sur mon front, et me toucha légèrement l'épaule avec la
+baguette qu'il tenait dans la main droite. L'effet de ce double
+contact fut magique. Ma terreur première fit place à une sensation de
+plaisir, de joie, de confiance en moi-même et en celui qui se trouvait
+devant moi. Je me levai et parlai dans ma propre langue. Il m'écouta
+avec une visible attention, mais ses regards dénotaient une légère
+surprise; il secoua la tête, comme pour me dire qu'il ne comprenait
+pas. Il me prit alors par la main et me conduisit en silence vers
+l'édifice. La porte était ouverte ou plutôt il n'y avait même pas de
+porte. Nous entrâmes dans une salle immense, des lampes y brillaient
+pareilles à celles de l'extérieur, mais elles répandaient ici une
+odeur balsamique. Le sol était pavé d'une mosaïque de grands blocs de
+métaux précieux et couvert en partie d'une espèce de natte. Une
+musique douce ondulait autour et au-dessus de nous; on eût dit qu'elle
+venait d'instruments invisibles et qu'elle appartenait naturellement à
+ce lieu, comme le murmure des eaux à un paysage montagneux, ou le
+chant des oiseaux aux bosquets que pare le printemps.
+
+Une figure, plus simplement habillée que celle de mon guide, mais dans
+le même genre, était debout, immobile près du seuil. Mon guide la
+toucha deux fois avec sa baguette, et elle se mit aussitôt en
+mouvement glissant rapidement et sans bruit et effleurant le sol. En
+la regardant avec attention je vis que ce n'était pas une forme
+vivante, mais un automate. Deux minutes environ après qu'il eut
+disparu à l'autre bout de la salle, par une ouverture sans porte, à
+demi cachée par des rideaux, s'avança par le même chemin un jeune
+garçon d'environ douze ans, dont les traits ressemblaient tant à ceux
+de mon guide, que je jugeai sans hésiter que c'était le père et le
+fils. À ma vue, l'enfant poussa un cri et leva une baguette pareille à
+celle de mon guide, comme pour me menacer; mais, sur un mot de son
+père, il la laissa retomber. Ils s'entretinrent alors un instant et,
+tout en parlant, m'examinaient. L'enfant toucha mes vêtements et me
+caressa le visage avec une curiosité évidente, en faisant entendre un
+son analogue au rire, mais avec une hilarité plus contenue que celle
+qu'exprime notre rire. Tout à coup la voûte de la chambre s'ouvrit et
+il en descendit une plate-forme qui me sembla construite sur le même
+principe que les ascenseurs dont on se sert dans les hôtels et dans
+les entrepôts pour monter d'un étage à l'autre.
+
+L'étranger plaça l'enfant et lui-même sur la plate-forme et me fit
+signe de l'imiter; ce que je fis. Nous montâmes rapidement et
+sûrement, et nous nous arrêtâmes au milieu d'un corridor garni de
+portes à droite et à gauche.
+
+Par une de ces portes, je fus conduit dans une chambre meublée avec
+une splendeur orientale; les murs étaient couverts d'une mosaïque de
+métaux et de pierres précieuses non taillées, les coussins et les
+divans abondaient; des ouvertures pareilles à des fenêtres, mais sans
+vitres, s'ouvraient jusqu'au plancher; en passant devant ces
+ouvertures, je vis qu'elles conduisaient à de larges balcons, qui
+dominaient le paysage illuminé. Dans des cages suspendues au plafond
+il y avait des oiseaux d'une forme étrange et au brillant plumage, qui
+se mirent à chanter en choeur; leur voix rappelait celle de nos
+bouvreuils. Des cassolettes d'or richement sculptées remplissaient
+l'air d'un parfum délicieux. Plusieurs automates, semblables à celui
+que j'avais vu, se tenaient immobiles et muets contre les murs.
+L'étranger me fit placer avec lui sur un divan et m'adressa de nouveau
+la parole; je lui répondis encore, mais sans arriver à le comprendre
+ou à me faire comprendre.
+
+Je commençais alors à ressentir plus vivement que je ne l'avais fait
+d'abord l'effet du coup que m'avait porté l'éclat du rocher tombé sur
+moi.
+
+Une sensation de faiblesse, accompagnée de douleurs aiguës et
+lancinantes dans la tête et dans le cou, s'empara de moi. Je tombai à
+la renverse sur mon siège, essayant en vain d'étouffer un gémissement.
+À ce moment, l'enfant, qui avait semblé me regarder avec déplaisir ou
+avec défiance, s'agenouilla à côté de moi pour me soutenir; il prit
+une de mes mains entre les siennes, approcha ses lèvres de mon front,
+en soufflant doucement. En un instant, la douleur cessa; un calme
+languissant et délicieux s'empara de moi; je m'endormis.
+
+Je ne sais pas combien de temps je restai ainsi, mais quand je
+m'éveillai, j'étais parfaitement rétabli. En ouvrant les yeux
+j'aperçus un groupe de formes silencieuses, assises autour de moi avec
+la gravité et la quiétude des Orientaux; toutes ressemblaient plus ou
+moins à mon guide; les mêmes ailes ployées, les mêmes vêtements, les
+mêmes visages de sphinx, avec les mêmes yeux noirs et le teint rouge;
+par-dessus tout le même type, race presque semblable à l'homme, mais
+plus grande, plus forte, d'un aspect plus imposant, et inspirant le
+même sentiment indéfinissable de terreur. Cependant leurs physionomies
+étaient douces et calmes, et même affectueuses dans leur expression.
+Chose étrange! il me semblait que c'était dans ce calme même et dans
+ce même air de bonté que résidait le secret de la terreur qu'ils
+inspiraient. Leurs visages ne présentaient pas plus ces rides et ces
+ombres que le souci, le chagrin, les passions et le péché impriment
+sur la face des hommes, que le visage des dieux de marbre de
+l'antiquité, ou qu'aux yeux du chrétien en deuil n'en montre le front
+paisible des morts.
+
+Je sentis sur mon épaule la chaleur d'une main; c'était celle de
+l'enfant. Il y avait dans ses yeux une sorte de pitié, de tendresse,
+comme celle qu'on peut ressentir à la vue d'un oiseau ou d'un papillon
+blessés. Je me détournai à ce contact.... j'évitai ces yeux. Je
+sentais vaguement que, s'il l'avait voulu, l'enfant aurait pu me tuer
+aussi aisément qu'un homme tue une mouche ou un papillon. L'enfant
+parut peiné de ma répugnance; il me quitta et alla se placer près
+d'une fenêtre. Les autres continuèrent à parler à voix basse et, à
+leurs regards, je pus m'apercevoir que j'étais l'objet de leur
+conversation. L'un d'eux, entre autres, semblait proposer avec
+insistance quelque chose sur mon compte à celui que j'avais d'abord
+rencontré et, par ses gestes, celui-ci semblait près d'acquiescer,
+quand l'enfant quitta tout à coup son poste près de la fenêtre, se
+plaça entre moi et les autres, comme pour me protéger, et parla
+rapidement et avec animation. Par une sorte d'intuition et d'instinct,
+je sentis que l'enfant que j'avais d'abord craint plaidait en ma
+faveur. Avant qu'il eût fini, un autre étranger entra dans la chambre.
+Il me parut plus âgé que les autres, mais non pas vieux; sa
+physionomie, moins calme et moins sereine que celle des autres,
+quoique les traits fussent aussi réguliers, me semblait plus
+rapprochée de celle de ma propre race. Il écouta tranquillement ce qui
+lui fut dit, d'abord par mon guide, ensuite par deux autres, et enfin
+par l'enfant; puis il se tourna et s'adressa à moi, non par des
+paroles, mais par des signes et des gestes. Je crus le comprendre, et
+je ne me trompai pas. Il me demandait d'où je venais. J'étendis le
+bras et montrai la route que j'avais suivie; tout à coup une idée me
+vint. Je tirai mon portefeuille et esquissai sur une des pages
+blanches un dessin grossier de la corniche de rocher, de la corde et
+de ma propre descente; puis je dessinai au-dessous le fond du gouffre,
+la tête du reptile, et la forme inanimée de mon ami. Je donnai cet
+hiéroglyphe primitif à celui qui m'interrogeait; après l'avoir examiné
+gravement, il le donna à son plus proche voisin, et mon esquisse fit
+ainsi le tour du groupe. L'être que j'avais d'abord rencontré dit
+alors quelques mots, l'enfant s'approcha et regarda mon dessin, fit un
+signe de tête, comme pour dire qu'il en comprenait le sens et,
+retournant à la fenêtre, il étendit ses ailes, les secoua une ou deux
+fois, et se lança dans l'espace. Je bondis dans un mouvement de
+surprise et courus à la fenêtre. L'enfant était déjà dans l'air,
+supporté par ses ailes qu'il n'agitait pas, comme font les oiseaux;
+elles étaient élevées au-dessus de sa tête et semblaient le soutenir
+sans aucun effort de sa part. Son vol me paraissait aussi rapide que
+celui d'un aigle; je remarquai qu'il se dirigeait vers le roc d'où
+j'étais descendu et dont les contours se distinguaient dans la
+brillante atmosphère. Au bout de peu de minutes, il était de retour,
+entrant par l'ouverture d'où il était parti et jetant sur le sol la
+corde et les grappins que j'avais abandonnés dans ma descente.
+Quelques mois furent échangés à voix basse; un des êtres présents
+toucha un automate qui se mit aussitôt en mouvement et glissa hors de
+la chambre; alors le dernier venu, qui s'était adressé à moi par
+gestes, se leva, me prit par la main, et me conduisit dans le couloir.
+La plate-forme sur laquelle j'étais monté nous attendait; nous nous y
+plaçâmes et nous descendîmes dans la première salle où j'étais entré.
+Mon nouveau compagnon, me tenant toujours par la main, me conduisit
+dans une rue (si je puis l'appeler ainsi) qui s'étendait au delà de
+l'édifice, avec des bâtiments des deux côtés, séparés les uns des
+autres par des jardins tout brillants d'une végétation richement
+colorée et de fleurs étranges. Au milieu de ces jardins, que
+divisaient des murs peu élevés, ou sur la route, un grand nombre
+d'autres êtres, semblables à ceux que j'avais déjà vus, se promenaient
+gravement. Quelques-uns des passants, dès qu'ils me virent,
+s'approchèrent de mon guide; et leurs voix, leurs gestes, leurs
+regards prouvaient qu'ils lui adressaient des questions sur mon
+compte. En peu d'instants une véritable foule nous entourait,
+m'examinant avec un vif intérêt comme si j'étais quelque rare animal
+sauvage. Même en satisfaisant leur curiosité, ils conservaient un
+maintien grave et courtois; et sur quelques mots de mon guide, qui
+semblait prier qu'on nous laissât libres, ils se retirèrent avec une
+majestueuse inclination de tête et reprirent leur route avec une
+tranquille indifférence. Au milieu de cette rue nous nous arrêtâmes
+devant un bâtiment qui différait de ceux que nous avions rencontrés
+jusque-là, en ce qu'il formait trois côtés d'une cour, aux angles de
+laquelle s'élevaient de hautes tours pyramidales; dans l'espace ouvert
+se trouvait une fontaine circulaire de dimensions colossales, lançant
+une gerbe éblouissante d'un liquide qui me parut être du feu. Nous
+entrâmes dans ce bâtiment par une ouverture sans porte, et nous nous
+trouvâmes dans une salle immense où il y avait plusieurs groupes
+d'enfants, tous employés, me sembla-t-il, à divers travaux, comme dans
+une grande manufacture. Dans le mur, une énorme machine était en
+mouvement avec ses roues et ses cylindres; elle ressemblait à nos
+machines à vapeur, si ce n'est qu'elle était ornée de pierres
+précieuses et de métaux et qu'elle paraissait émettre une pâle
+atmosphère phosphorescente de lumière changeante. Beaucoup de ces
+enfants travaillaient à quelque besogne mystérieuse près de cette
+machine, les autres étaient assis devant des tables. Je ne pus rester
+assez longtemps pour examiner la nature de leurs travaux. On
+n'entendait pas une voix; pas un des jeunes visages ne se tourna vers
+nous. Ils étaient tous aussi tranquilles et aussi indifférents que
+pourraient l'être des spectres au milieu desquels passeraient
+inaperçues des formes vivantes.
+
+En quittant cette salle, mon compagnon me conduisit dans une galerie
+garnie de panneaux richement peints; les couleurs étaient mélangées
+d'or d'une façon barbare, comme les peintures de Louis Cranach. Les
+sujets de ces tableaux me parurent rappeler les événements historiques
+de la race au milieu de laquelle je me trouvais. Dans tous il y avait
+des personnages, dont la plupart étaient semblables à ceux que j'avais
+déjà vus, mais non pas tous habillés de la même façon, ni tous pourvus
+d'ailes. Il y avait aussi des effigies de divers animaux et d'oiseaux
+qui m'étaient complètement inconnus; l'arrière-plan de ces tableaux
+représentait des paysages ou des édifices. Autant que me permettait
+d'en juger ma connaissance imparfaite de l'art de la peinture, ces
+tableaux me paraissaient d'un dessin très exact et d'un très riche
+coloris; mais les détails n'en étaient pas distribués d'après les
+règles de composition adoptées par nos artistes: on peut dire qu'ils
+manquaient d'unité; de sorte que l'effet était vague, confus,
+embarrassant; on eût dit les fragments hétérogènes d'un rêve
+d'artiste.
+
+Nous entrâmes alors dans une chambre de dimension moyenne, dans
+laquelle était assemblée, comme je l'appris plus tard, la famille de
+mon guide; tous étaient assis autour d'une table garnie comme pour le
+repas. Les formes qui y étaient groupées étaient la femme de mon
+guide, sa fille et ses deux fils. Je reconnus aussitôt la différence
+entre les deux sexes, bien que les deux femmes fussent plus grandes et
+plus fortes que les hommes, et leurs physionomies, peut-être encore
+plus symétriques de lignes et de contours, n'avaient ni la douceur, ni
+la timidité d'expression qui donne tant de charmes à la physionomie
+des femmes qu'on voit là-haut sur la terre. La femme n'avait pas
+d'ailes, la fille avait des ailes plus longues que celle des hommes.
+
+Mon guide prononça quelques mots, et toutes les personnes assises se
+levèrent et, avec cette douceur particulière de regards et de manières
+que j'avais déjà remarquée et qui est vraiment l'attribut commun de
+cette race formidable, elles me saluèrent à leur façon, c'est-à-dire
+en posant légèrement la main droite sur la tête et en prononçant un
+monosyllabe sifflant et doux:--Si.... Si, qui équivaut à:--Soyez le
+bienvenu.
+
+La maîtresse de la maison me fit asseoir alors auprès d'elle et
+remplit une assiette d'or placée devant moi des mets contenus dans un
+plat.
+
+Pendant que je mangeais (et quoique les mets me fussent étrangers, je
+m'étonnais encore plus de leur délicatesse que de leur saveur nouvelle
+pour moi), mes compagnons causaient tranquillement et, autant que je
+pouvais le deviner, en évitant par politesse toute allusion directe à
+ma personne, ainsi que tout examen importun de mon extérieur.
+Cependant j'étais la première créature qu'ils eussent encore vue qui
+appartînt à notre variété terrestre de l'espèce humaine, et ils me
+regardaient, par conséquent, comme un phénomène curieux et anormal.
+Mais toute grossièreté est inconnue à ce peuple, et l'on enseigne aux
+plus jeunes enfants à mépriser toute démonstration véhémente
+d'émotion. Quand le repas fut terminé, mon guide me prit de nouveau
+par la main et, rentrant dans la galerie, il toucha une plaque
+métallique couverte de caractères bizarres et que je pensai avec
+raison devoir être du genre de nos télégraphes électriques. Une
+plate-forme descendit, mais cette fois elle remonta beaucoup plus haut
+que dans le premier édifice où j'étais entré, et nous nous trouvâmes
+dans une chambre de dimension médiocre et dont le caractère général se
+rapprochait de celui qui est familier aux habitants du monde
+supérieur. Contre le mur étaient placés des rayons qui me parurent
+contenir des livres, et je ne me trompais pas: beaucoup d'entre eux
+étaient petits comme nos in-12 diamant, ils étaient faits comme nos
+livres et reliés dans de jolies plaques de métal. Çà et là étaient
+dispersées des pièces curieuses de mécanique; des modèles sans doute,
+comme on peut en voir dans le cabinet de quelque mécanicien de
+profession. Quatre automates (ces pièces de mécanique remplacent chez
+ce peuple nos domestiques) étaient immobiles comme des fantômes aux
+quatre angles de la chambre. Dans un enfoncement se trouvait une
+couche basse, un lit garni de coussins. Une fenêtre, dont les rideaux,
+faits d'une sorte de tissu, étaient tirés de côté, ouvrait sur un
+grand balcon. Mon hôte s'avança sur ce balcon; je l'y suivis. Nous
+étions à l'étage le plus élevé d'une des pyramides angulaires; le coup
+d'oeil était d'une beauté solennelle et sauvage impossible à décrire.
+Les vastes chaînes de rochers abrupts qui formaient l'arrière-plan,
+les vallées intermédiaires avec leurs mystérieux herbages
+multicolores, l'éclat des eaux, dont beaucoup ressemblaient à des
+ruisseaux de flammes rosées, la clarté sereine répandue sur cet
+ensemble par des myriades de lampes, tout cela formait un spectacle
+dont aucune parole ne peut rendre l'effet; il était splendide dans sa
+sombre majesté, terrible et pourtant délicieux.
+
+Mais mon attention fut bientôt distraite de ce paysage souterrain.
+Tout à coup s'éleva, comme venant de la rue au-dessous de nous, le
+fracas d'une joyeuse musique; puis une forme ailée s'élança dans les
+airs; une autre se mit à sa poursuite, puis une autre, puis une autre,
+jusqu'à ce qu'elles formassent une foule épaisse et innombrable. Mais
+comment décrire la grâce fantastique de ces formes dans leurs
+mouvements onduleux? Elles paraissaient se livrer à une sorte de jeu
+ou d'amusement, tantôt se formant en escadrons opposés, tantôt se
+dispersant; puis chaque groupe se mettait à la suite de l'autre,
+montant, descendant, se croisant, se séparant; et tout cela en suivant
+la mesure de la musique qu'on entendait en bas: on eût dit la danse
+des Péris de la fable.
+
+Je regardai mon hôte d'un air de fiévreux étonnement. Je m'aventurai à
+poser ma main sur les grandes ailes croisées sur sa poitrine et, en le
+faisant, je sentis passer en moi un léger choc électrique. Je me
+reculai avec terreur; mon hôte sourit, et, comme pour satisfaire
+poliment ma curiosité, il étendit lentement ses ailes. Je remarquai
+que ses vêtements se gonflaient à proportion, comme une vessie qu'on
+remplit d'air. Les bras parurent se glisser dans les ailes et, au bout
+d'un instant, il se lança dans l'atmosphère lumineuse et se mit à
+planer, immobile, les ailes étendues comme un aigle qui se baigne dans
+les rayons du soleil. Puis il plongea, avec la même rapidité qu'un
+aigle, dans un des groupes inférieurs, volant au milieu des autres et
+remontant avec la même rapidité. Là-dessus trois formes, dans l'une
+desquelles je crus reconnaître celle de la fille de mon hôte, se
+détachèrent du groupe et le suivirent, comme les oiseaux se
+poursuivent en jouant dans les airs. Mes yeux, éblouis par la lumière
+et par les mouvements de la foule, cessèrent de distinguer les
+évolutions de ces joueurs ailés, jusqu'au moment où mon hôte se sépara
+de la multitude et vint se poser à côté de moi.
+
+L'étrangeté de tout ce que j'avais vu commençait à agir sur mes sens;
+mon esprit même commençait à s'égarer. Quoique peu porté à la
+superstition, quoique je n'eusse pas cru jusqu'alors que l'homme pût
+entrer en communication matérielle avec les démons, je fus saisi de
+cette terreur et de cette agitation violente qui persuadaient dans le
+moyen âge au voyageur solitaire qu'il assistait à un sabbat de diables
+et de sorcières. Je me souviens vaguement que j'essayai, par des
+gestes véhéments, des formules d'exorcisme et des mots incohérents,
+prononcés à haute voix, de repousser mon hôte complaisant et poli; je
+me souviens de ses doux efforts pour me calmer et m'apaiser, de la
+sagacité avec laquelle il devina que ma terreur et ma surprise
+venaient de la différence de forme et de mouvement entre nous;
+différence que le déploiement de ses ailes avait rendue plus visible;
+de l'aimable sourire avec lequel il chercha à dissiper mes alarmes en
+laissant tomber ses ailes sur le sol, pour me montrer que ce n'était
+qu'une invention mécanique. Cette soudaine transformation ne fit
+qu'augmenter mon effroi, et comme l'extrême terreur se fait souvent
+jour par l'extrême témérité, je lui sautai à la gorge comme une bête
+sauvage. En un instant je fus jeté à terre comme par une commotion
+électrique, et les dernières images qui flottent devant mon souvenir,
+avant que je ne perdisse tout à fait connaissance, furent la forme de
+mon hôte agenouillé près de moi, une main appuyée sur mon front, et la
+belle figure calme de sa fille, avec ses grands yeux profonds,
+insondables, fixés attentivement sur les miens.
+
+
+
+
+VI.
+
+
+Je demeurai dans cet état inconscient pendant plusieurs jours, et même
+pendant plusieurs semaines, selon notre manière de mesurer le temps.
+Quand je revins à moi, j'étais dans une chambre étrange, mon hôte et
+toute sa famille étaient réunis autour de moi et, à mon extrême
+étonnement, la fille de mon hôte m'adressa la parole dans ma langue
+maternelle, avec un léger accent étranger.
+
+--Comment vous trouvez-vous?--me demanda-t-elle.
+
+Je fus quelques minutes avant de pouvoir surmonter ma surprise et
+dire:--
+
+--Vous savez ma langue?.... Comment?.... Qui êtes-vous?....
+
+Mon hôte sourit et fit signe à l'un de ses fils qui prit alors sur la
+table un certain nombre de feuilles minces de métal sur lesquelles
+étaient tracés différents dessins: une maison, un arbre, un oiseau, un
+homme, etc.
+
+Dans ces dessins, je reconnus ma manière. Sous chaque figure était
+écrit son nom dans ma langue et de ma main; et au-dessous, dans une
+autre écriture, un mot que je ne pouvais pas lire.
+
+--C'est ainsi que nous avons commencé,--me dit mon hôte,--et ma fille
+Zee, qui appartient au Collège des Sages, a été votre professeur et le
+nôtre.
+
+Zee plaça alors devant moi d'autres feuilles sur lesquelles étaient
+écrits de ma main, d'abord des mots, puis des phrases. Sous chaque mot
+et chaque phrase se trouvaient des caractères étranges tracés par une
+autre main. Je compris peu à peu, en rassemblant mes idées, qu'on
+avait ainsi créé un grossier dictionnaire. L'avait-on fait pendant que
+je dormais?
+
+--En voilà assez,--dit Zee d'un ton d'autorité.--Reposez-vous et
+mangez.
+
+
+
+
+VII.
+
+
+On m'assigna une chambre dans ce vaste édifice. Elle était meublée
+d'une façon charmante et fantastique, mais sans cette magnificence de
+pierres et de métaux précieux, qui ornait les appartements plus
+publics. Les murs étaient tendus de nattes diverses, faites avec les
+tiges et les fibres des plantes, et le parquet était couvert de la
+même façon.
+
+Le lit n'avait pas de rideaux. Ses supports en fer reposaient sur des
+boules de cristal. Les couvertures étaient d'une matière fine et
+blanche, qui ressemblait au coton. Plusieurs tablettes portaient des
+livres. Un enfoncement, fermé par des rideaux, communiquait avec une
+volière remplie d'oiseaux chanteurs, dans lesquels je ne reconnus pas
+une seule des espèces que j'avais vues sur la terre, si ce n'est une
+jolie espèce de tourterelles, différant cependant des nôtres en ce
+qu'elle avait sur la tête une huppe de plumes bleuâtres. On avait
+appris à tous ces oiseaux à chanter des airs réguliers, et ils
+dépassaient de beaucoup nos bouvreuils savants, qui ne peuvent guère
+aller au delà de deux morceaux et ne peuvent pas, je crois, chanter en
+partie. On aurait pu se croire à l'Opéra quand on écoutait les
+concerts de cette volière. C'étaient des duos, des trios, des quatuors
+et des choeurs, tous notés et arrangés comme dans nos morceaux de
+musique. Si je voulais faire taire les oiseaux, je n'avais qu'à tirer
+un rideau sur la volière, et leur chant cessait dès qu'ils se
+trouvaient dans l'obscurité. Une autre ouverture servait de fenêtre,
+sans vitre, mais si l'on touchait un ressort, un volet s'élevait du
+plancher; il était formé d'une substance moins transparente que le
+verre, assez cependant pour laisser passer le regard. À cette fenêtre
+était attaché un balcon, ou plutôt un jardin suspendu, où se
+trouvaient des plantes gracieuses et des fleurs brillantes.
+L'appartement et ses dépendances avaient donc un caractère étrange
+dans ses détails, et pourtant dans son ensemble il rappelait les
+habitudes de notre luxe moderne; il eût excité l'admiration si on
+l'avait trouvé attaché à la demeure d'une duchesse anglaise ou au
+cabinet de travail d'un auteur français à la mode. Avant mon arrivée,
+c'était la chambre de Zee; elle me l'avait gracieusement cédée.
+
+Quelques heures après le réveil dont j'ai parlé dans le chapitre
+précédent, j'étais étendu seul sur ma couche, essayant de fixer mes
+pensées et mes conjectures sur la nature du peuple au milieu duquel je
+me trouvais, lorsque mon hôte et sa fille Zee entrèrent dans ma
+chambre. Mon hôte, parlant toujours ma langue, me demanda, avec
+beaucoup de politesse, s'il me serait agréable de causer ou si je
+préférais rester seul. Je répondis que je serais très honoré et très
+charmé de cette occasion d'exprimer ma gratitude pour l'hospitalité et
+les politesses dont on me comblait dans un pays où j'étais étranger,
+et d'en apprendre assez sur les moeurs et les coutumes pour ne pas
+risquer d'offenser mes hôtes par mon ignorance.
+
+En parlant, je m'étais naturellement levé; mais Zee, à ma grande
+confusion, m'ordonna gracieusement de me recoucher, et il y avait dans
+sa voix et dans ses yeux, quelque doux qu'ils fussent d'ailleurs,
+quelque chose qui me força d'obéir. Elle s'assit alors sans façon au
+pied de mon lit, tandis que son père prenait place sur un divan à
+quelques pas de nous.
+
+--Mais de quelle partie du monde venez-vous donc?--me demanda mon
+hôte,--que nous nous semblons réciproquement si étranges? J'ai vu des
+spécimens de presque toutes les races qui diffèrent de la nôtre, à
+l'exception des sauvages primitifs qui habitent les portions les plus
+désolées et les plus éloignées de notre monde, ne connaissant d'autre
+lumière que celle des feux volcaniques et se contentant d'errer à
+tâtons dans l'obscurité, comme font beaucoup d'êtres qui rampent, qui
+se traînent, ou même qui volent. Mais, à coup sûr, vous ne pouvez
+faire partie d'une de ces tribus barbares, et, d'un autre côté, vous
+ne paraissez appartenir à aucun peuple civilisé.
+
+Je me sentis quelque peu piqué de cette dernière observation et je
+répondis que j'avais l'honneur d'appartenir à une des nations les plus
+civilisées de la terre; et que, quant à la lumière, tout en admirant
+le génie et la magnificence avec lesquels mon hôte et ses concitoyens
+avaient réussi à illuminer leurs régions impénétrables au soleil, je
+ne pouvais cependant comprendre qu'après avoir vu les globes célestes,
+on pût comparer à leur éclat les lumières artificielles inventées pour
+les besoins des hommes. Mais mon hôte disait qu'il avait vu des
+spécimens de la plupart des races différentes de la sienne, à
+l'exception des malheureux barbares dont il m'avait parlé. Était-il
+donc possible qu'il ne fût jamais venu à la surface de la terre, ou ne
+parlait-il que de races enfouies dans les entrailles du globe?
+
+Mon hôte garda quelque temps le silence; sa physionomie montrait un
+degré de surprise que les gens de cette race manifestent rarement dans
+les circonstances même les plus extraordinaires. Mais Zee montra plus
+de sagacité.
+
+--Tu vois bien, mon père,--s'écria-t-elle,--qu'il y a de la vérité
+dans les vieilles traditions; il y a toujours de la vérité dans toutes
+les traditions qui ont cours en tout temps et chez toutes les tribus.
+
+--Zee,--dit mon hôte avec douceur,--tu appartiens au Collège des Sages
+et tu dois être plus savante que je ne le suis; mais comme Directeur
+du Conseil de la Conservation des Lumières, il est de mon devoir de ne
+rien croire que sur le témoignage de mes propres sens.
+
+Alors, se tournant vers moi, il m'adressa plusieurs questions sur la
+surface de la terre et sur les corps célestes; quelque soin que je
+prisse de lui répondre de mon mieux, je ne parus ni le satisfaire ni
+le convaincre. Il secoua tranquillement la tête et, changeant un peu
+brusquement de sujet, il me demanda comment, de ce qu'il se plaisait à
+appeler un monde, j'étais descendu dans un autre monde. Je répondis
+que sous la surface de la terre il y avait des mines contenant des
+minéraux ou métaux nécessaires à nos besoins et à nos progrès dans les
+arts et l'industrie; je lui expliquai alors brièvement comment, en
+explorant une de ces mines, mon malheureux ami et moi avions aperçu de
+loin les régions dans lesquelles nous étions descendus et comment
+notre tentative lui avait coûté la vie. Je donnai comme témoins de ma
+véracité la corde et les grappins que l'enfant avait rapportés dans
+l'édifice où j'avais d'abord été reçu.
+
+Mon hôte se mit alors à me questionner sur les habitudes et les moeurs
+des races de la surface de la terre, surtout de celles que je
+regardais comme les plus avancées dans cette civilisation qu'il
+définissait volontiers: «l'art de répandre dans une communauté le
+tranquille bonheur qui est l'apanage d'une famille vertueuse et bien
+réglée.» Naturellement désireux de représenter sous les couleurs les
+plus favorables le monde d'où je venais, je passai légèrement, quoique
+avec indulgence, sur les institutions antiques et déjà en décadence de
+l'Europe, afin de m'étendre sur la grandeur présente et la prééminence
+future de cette glorieuse République Américaine, dans laquelle
+l'Europe cherche, non sans jalousie, un modèle et devant laquelle elle
+tremble en prévoyant son destin. Choisissant comme exemple de la vie
+sociale aux États-Unis la ville où le progrès marche avec le plus de
+rapidité, je me lançai dans une description animée des moeurs de
+New-York. Mortifié de voir, à la physionomie de mes auditeurs, que je
+ne produisais pas l'impression favorable à laquelle je m'attendais, je
+m'élevai plus haut; j'insistai sur l'excellence des institutions
+démocratiques, sur la manière dont elles faisaient régner un
+tranquille bonheur par le gouvernement d'un parti, et sur la façon
+dont elles répandaient ce bonheur dans les masses en préférant, pour
+l'exercice du pouvoir et l'acquisition des honneurs, les citoyens les
+plus infimes sous le rapport de la fortune, de l'éducation et du
+caractère. Je me souvins heureusement de la péroraison d'un discours
+sur l'influence purifiante de la démocratie américaine et sur sa
+propagation future dans le monde entier; discours prononcé par un
+certain sénateur éloquent (pour le vote sénatorial duquel une
+compagnie de chemin de fer, à laquelle appartenaient mes deux frères,
+venait de payer 20,000 dollars), et je terminai en répétant ses
+brillantes prédictions sur l'avenir magnifique qui souriait à
+l'humanité, quand le drapeau de la liberté flotterait sur tout un
+continent, alors que deux cents millions de citoyens intelligents,
+habitués dès l'enfance à l'usage quotidien du revolver, appliqueraient
+à l'Univers épouvanté les doctrines du patriote Monroë.
+
+Quand j'eus fini, mon hôte secoua doucement la tête et tomba dans une
+rêverie profonde, en faisant signe à sa fille et à moi de rester
+silencieux pendant qu'il réfléchissait. Au bout d'un certain temps, il
+dit d'un ton sérieux et solennel:
+
+--Si vous pensez, comme vous le dites, que, quoique étranger, vous
+avez été bien traité par moi et les miens, je vous adjure de ne rien
+révéler de votre monde à aucun de mes concitoyens, à moins que, après
+réflexion, je ne vous permette de le faire. Consentez-vous à cette
+demande?
+
+--Je vous donne ma parole de me conformer à vos désirs,--dis-je un peu
+surpris.
+
+Et j'étendis ma main droite pour saisir la sienne. Mais il plaça
+doucement ma main sur son front et sa main droite sur ma poitrine, ce
+qui est, pour cette race, une manière de s'engager pour toute espèce
+de promesse ou d'obligation verbale. Puis, se tournant vers sa fille,
+il dit:--
+
+--Et toi, Zee, tu ne répéteras à personne ce que l'étranger a dit, ou
+pourra dire, soit à toi, soit à moi, d'un monde autre que celui où
+nous vivons.
+
+Zee se leva et baisa son père sur les tempes, en disant avec un
+sourire:--
+
+--La langue d'une Gy est légère, mais l'amour peut la lier. Et, mon
+père, si tu crains qu'un mot de toi ou de moi puisse exposer l'État au
+danger, par le désir d'explorer un monde inconnu, une vague du _vril_,
+convenablement arrangée, n'effacera-t-elle pas de notre mémoire ce que
+l'étranger nous a dit?
+
+--Qu'est-ce que le vril?--demandai-je.
+
+Là-dessus Zee commença une explication dont je compris fort peu de
+chose, car il n'y a dans aucune langue que je connaisse aucun mot qui
+soit synonyme de vril. Je l'appellerais électricité, si ce n'est qu'il
+embrasse dans ses branches nombreuses d'autres forces de la nature,
+auxquelles, dans nos nomenclatures scientifiques, on assigne
+différents noms, tels que magnétisme, galvanisme, etc. Ces peuples
+croient avoir trouvé dans le vril l'unité des agents naturels, unité
+que beaucoup de philosophes terrestres ont soupçonnée et dont Faraday
+parle sous le nom plus réservé de corrélation.
+
+«Je suis depuis longtemps d'avis,» dit cet illustre expérimentateur,
+«et mon opinion est devenue presque une conviction commune, je crois,
+à beaucoup d'autres amis des sciences naturelles, que les formes
+variées sous lesquelles les forces de la matière nous sont manifestées
+ont une commune origine; ou, en d'autres termes, qu'elles sont en
+corrélation directe et dans une dépendance mutuelle, de sorte qu'elles
+sont pour ainsi dire convertibles les unes dans les autres, et que
+leur action peut être ramenée à une commune mesure, à un équivalent
+commun.»
+
+Les philosophes souterrains affirment que par l'effet du vril, que
+Faraday appellerait peut-être le magnétisme atmosphérique, ils ont une
+influence sur les variations de la température, ou, en langage
+vulgaire, sur le temps; que par d'autres effets, voisins de ceux qu'on
+attribue au mesmérisme, à l'électro-biologie, à la force odique, etc.,
+mais appliqués scientifiquement par des conducteurs de vril, ils
+peuvent exercer sur les esprits et les corps animaux ou végétaux un
+pouvoir qui dépasse tous les contes fantastiques de nos rêveurs. Ils
+donnent à tous ces effets le nom commun de vril. Zee me demanda si,
+dans mon monde, on ne savait pas que toutes les facultés de l'esprit
+peuvent être surexcitées à un point dont on n'a pas l'idée pendant la
+veille, au moyen de l'extase ou vision, pendant laquelle les pensées
+d'un cerveau peuvent être transmises à un autre et les connaissances
+s'échanger ainsi rapidement. Je répondis qu'on racontait parmi nous
+des histoires relatives à ces extases ou visions, que j'en avais
+beaucoup entendu parler et que j'avais vu quelque chose de la façon
+dont on les produisait artificiellement, par exemple, dans la
+clairvoyance magnétique; mais que ces expériences étaient tombées dans
+l'oubli ou dans le mépris, en partie à cause des impostures grossières
+auxquelles elles donnaient lieu, en partie, parce que, même quand les
+effets sur certaines constitutions anormales se produisaient sans
+charlatanisme, cependant lorsqu'on les examinait de près et qu'on les
+analysait, les résultats en étaient peu satisfaisants; qu'on ne
+pouvait s'y appuyer pour établir un système de connaissances vraies,
+ou s'en servir dans un but pratique; de plus, que ces expériences
+étaient dangereuses pour les personnes crédules par les superstitions
+qu'elles tendaient à faire naître. Zee écouta ma réponse avec une
+attention pleine de bonté et me dit que des exemples semblables de
+tromperie et de crédulité avaient été fréquents dans leurs expériences
+scientifiques, quand la science était encore dans l'enfance, alors
+qu'on redoutait les propriétés du vril, mais qu'elle réservait une
+discussion plus approfondie de ce sujet pour le moment où je serais
+plus en état d'y prendre part. Elle se contenta d'ajouter que c'était
+par le moyen du vril, tandis que j'avais été mis en extase, qu'on
+m'avait enseigné les rudiments de leur langue; et que son père et
+elle, qui, seuls de la famille, s'étaient donné la peine de surveiller
+l'expérience, avaient acquis ainsi une connaissance plus grande de ma
+langue, que moi de la leur; d'abord parce que ma langue était beaucoup
+plus simple que la leur et comprenait bien moins d'idées complexes; et
+ensuite parce que leur organisation était, grâce à une culture
+héréditaire, beaucoup plus souple que la mienne et plus capable
+d'acquérir promptement des connaissances. Dans mon for intérieur, je
+doutai de cette dernière assertion; car ayant eu au cours d'une vie
+très active l'occasion d'aiguiser mon esprit, soit chez moi, soit dans
+mes voyages, je ne pouvais admettre que mon système cérébral fût plus
+lent que celui de gens qui avaient passé toute leur vie à la clarté
+des lampes. Pendant que je faisais cette réflexion, Zee dirigea
+tranquillement son index vers mon front et m'endormit.
+
+
+
+
+VIII.
+
+
+En m'éveillant, je vis à côté de mon lit l'enfant qui avait apporté la
+corde et les grappins dans l'édifice où l'on m'avait fait entrer
+d'abord, et qui, comme je l'appris plus tard, était la résidence du
+magistrat principal de la tribu. L'enfant, dont le nom était Taë,
+prononcez Tar-ee, était le fils aîné du magistrat. Je m'aperçus que
+pendant mon dernier sommeil, ou plutôt ma dernière extase, j'avais
+fait plus de progrès dans la langue du pays et que je pouvais causer
+avec une facilité relative.
+
+Cet enfant était singulièrement beau, même pour la belle race à
+laquelle il appartenait; il avait l'air très viril pour son âge, et
+l'expression de sa physionomie était plus vive et plus énergique que
+celle que j'avais remarquée sur les figures sereines et calmes des
+hommes. Il m'apportait les tablettes sur lesquelles j'avais dessiné ma
+descente et où j'avais aussi esquissé la tête du monstre qui m'avait
+fait quitter le cadavre de mon ami. En me montrant cette portion du
+dessin, Taë m'adressa quelques questions sur la taille et la forme du
+monstre, et sur la caverne ou gouffre dont il était sorti. L'intérêt
+qu'il prenait à mes réponses semblait assez sérieux pour le détourner
+quelque temps de toute curiosité sur ma personne et mes antécédents.
+Mais à mon grand embarras, car je me souvenais de la parole donnée à
+mon hôte, il me demanda d'où je venais. À cet instant même, Zee entra
+heureusement et entendit sa question.
+
+--Taë,--lui dit-elle,--donne à notre hôte tous les renseignements
+qu'il te demandera, mais ne lui en demande aucun en retour. Lui
+demander qui il est, d'où il vient, ou pourquoi il est ici, serait
+manquer à la loi que mon père a établie pour cette maison.
+
+--C'est bien,--dit Taë, posant sa main sur son coeur.
+
+À partir de ce moment, cet enfant, avec lequel je me liai très
+intimement, ne m'adressa jamais une seule des questions ainsi
+interdites.
+
+
+
+
+IX.
+
+
+Plus tard seulement, après des extases répétées, mon esprit devint
+plus capable d'échanger des idées avec mes hôtes et de comprendre plus
+complètement des différences de moeurs ou de coutumes qui m'avaient
+d'abord trop étonné pour que ma raison pût les saisir; alors seulement
+je pus recueillir les détails suivants sur l'origine et l'histoire de
+cette population souterraine, qui forme une partie d'une grande
+famille de nations appelée les Ana.
+
+Suivant les traditions les plus anciennes, les ancêtres de cette race
+avaient habité un monde situé au-dessus de celui qu'habitaient leurs
+descendants. Ceux-ci conservaient encore dans leurs archives des
+légendes relatives à ce monde supérieur et où l'on parlait d'une voûte
+où les lampes n'étaient allumées par aucune main humaine. Mais ces
+légendes étaient regardées par la plupart des commentateurs comme des
+fables allégoriques. Suivant ces traditions, la terre elle-même, à la
+date où elles remontaient, n'était pas dans son enfance mais dans les
+douleurs et le travail d'une période de transition et sujette à de
+violentes révolutions de la nature. Par une de ces révolutions, la
+portion du monde supérieur habitée par les ancêtres de cette race
+avait été soumise à de grandes inondations, non pas subites, mais
+graduelles et irrésistibles; quelques individus seulement échappèrent
+à la destruction. Est-ce là un soutenir de notre Déluge historique et
+sacré ou d'aucun autre des cataclysmes antérieurs au Déluge et sur
+lesquels les géologues discutent de nos jours? Je ne sais, mais si
+l'on rapproche la chronologie de ce peuple de celle de Newton, on voit
+que la catastrophe dont il parle aurait dû arriver plusieurs milliers
+d'années avant Noé. D'autre part, l'opinion de ces écrivains
+souterrains ne s'accorde pas avec celle qui est la plus répandue parmi
+les géologues sérieux, en ce qu'elle suppose l'existence d'une race
+humaine sur la terre à une date bien antérieure à l'époque où les
+géologues placent la formation des mammifères. Quelques membres de la
+race infortunée, ainsi envahie par le Déluge, avaient, pendant la
+marche progressive des eaux, cherché un refuge dans des cavernes
+situées sur les plus hautes montagnes et, en errant dans ces
+profondeurs, ils perdirent pour toujours le ciel de vue. Toute la face
+de la terre avait été changée par cette grande révolution; la terre
+était devenue mer et la mer était devenue terre. On m'apprit comme un
+fait incontestable que, même maintenant, dans les entrailles de la
+terre on pouvait trouver des restes d'habitations humaines; non pas
+des huttes ou des antres, mais de vastes cités dont les ruines
+attestent la civilisation des races qui florissaient avant le temps de
+Noé; ces races ne doivent donc pas être mises au rang de celles que
+l'histoire naturelle caractérise par l'usage du silex et l'ignorance
+du fer.
+
+Les fugitifs avaient emporté avec eux la connaissance des arts qu'ils
+exerçaient sur la terre, la tradition de leur culture et de leur
+civilisation. Leur premier besoin dut être de remplacer la lumière
+qu'ils avaient perdue; et à aucune époque, même dans la période
+préhistorique, les races souterraines, dont faisait partie la tribu où
+je vivais, ne paraissent avoir été étrangères à l'art de se procurer
+de la lumière au moyen des gaz, du manganèse, ou du pétrole. Ils
+s'étaient habitués dans le monde supérieur à lutter contre les forces
+de la nature, et la longue bataille qu'ils avaient soutenue contre
+leur vainqueur, l'Océan, dont l'invasion avait mis des siècles à
+s'accomplir, les avait rendus habiles à dompter les eaux par des
+digues et des canaux. C'est à cette habileté qu'ils durent leur salut
+dans leur nouveau séjour.
+
+--Pendant plusieurs générations,--me dit mon hôte avec une sorte de
+mépris et d'horreur,--nos ancêtres dégradèrent leur nature et
+abrégèrent leur vie en mangeant la chair des animaux, dont plusieurs
+espèces avaient, à leur exemple, échappé au Déluge, en cherchant un
+refuge dans les profondeurs de la terre; d'autres animaux, qu'on
+suppose inconnus au monde supérieur, étaient une production de ces
+régions souterraines.
+
+À l'époque où ce que nous appellerons l'âge historique se dégageait du
+crépuscule de la tradition, les Ana étaient déjà établis en différents
+États et avaient atteint un degré de civilisation analogue à celui
+dont jouissent en ce moment sur la terre les peuples les plus avancés.
+Ils connaissaient presque toutes nos inventions modernes, y compris
+l'emploi de la vapeur et du gaz. Les différents peuples étaient
+séparés par des rivalités violentes. Ils avaient des riches et des
+pauvres; ils avaient des orateurs et des conquérants; ils se faisaient
+la guerre pour une province ou pour une idée. Quoique les divers États
+reconnussent diverses formes de gouvernement, les institutions libres
+commençaient à avoir la prépondérance; les assemblées populaires
+avaient plus de puissance; la république exista bientôt partout; la
+démocratie, que les politiques européens les plus éclairés regardent
+devant eux comme le terme extrême du progrès politique et qui domine
+encore parmi les autres tribus du monde souterrain, considérées comme
+barbares, n'a laissé aux Ana supérieurs, comme ceux chez lesquels je
+me trouvais, que le souvenir d'un des tâtonnements les plus grossiers
+et les plus ignorants de l'enfance de la politique. C'était l'âge de
+l'envie et de la haine, des perpétuelles révolutions sociales plus ou
+moins violentes, des luttes entre les classes, et des guerres d'État à
+État. Cette phase dura cependant quelques siècles, et fut terminée, au
+moins chez les populations les plus nobles et les plus intelligentes,
+par la découverte graduelle des pouvoirs latents enfermés dans ce
+fluide qui pénètre partout et qu'ils désignaient sous le nom de vril.
+
+D'après ce que me dit Zee qui, en qualité de savant professeur du
+Collège des Sages, avait étudié ces matières avec plus de soin
+qu'aucun autre membre de la famille de mon hôte, on peut produire et
+discipliner ce fluide de façon à s'en servir comme d'un agent
+tout-puissant sur toutes les formes de la matière animée et inanimée.
+Il détruit comme la foudre; appliqué d'autre façon, il donne à la vie
+plus de plénitude et de vigueur; il guérit et préserve; c'est surtout
+de ce fluide que l'on se sert pour guérir les maladies, ou plutôt pour
+aider l'organisation physique à recouvrer l'équilibre des forces
+naturelles, et par conséquent à se guérir elle-même. Par ce fluide on
+se fraye des chemins en fendant les substances les plus dures, on
+ouvre des vallées à la culture au milieu des rocs de ces déserts
+souterrains. C'est de ce fluide que ces peuples extraient la lumière
+de leurs lampes; ils la trouvent plus régulière, plus douce et plus
+saine que la lumière produite par les autres matières inflammables
+dont ils se servaient jusque-là.
+
+Mais la politique surtout fut transformée par la découverte de la
+terrible puissance du vril et des moyens de l'employer. Dès que les
+effets en furent mieux connus et plus habilement mis en oeuvre, toute
+guerre cessa entre les peuples qui avaient découvert le vril, car ils
+avaient porté l'art de la destruction à un degré de perfection qui
+annulait toute supériorité de nombre, de discipline et de talent
+militaire. Le feu renfermé dans le creux d'une baguette maniée par un
+enfant pouvait abattre la forteresse la plus redoutable, ou sillonner
+d'un trait de flamme, du front à l'arrière-garde, une armée rangée en
+bataille. Si deux armées en venaient aux mains possédant le secret de
+ce fluide terrible, elles devaient s'anéantir réciproquement. L'âge de
+la guerre était donc fini, et quand la guerre eut disparu, une
+révolution non moins profonde ne tarda pas à se produire dans les
+relations sociales. L'homme se trouva si complètement à la merci de
+l'homme, chacun d'eux pouvant en un instant tuer son adversaire, que
+toute idée de gouvernement par la force disparut peu à peu du système
+politique et de la loi. Ce n'est que par la force que de grandes
+communautés, dispersées sur de vastes espaces, peuvent être maintenues
+dans l'unité; mais ni la nécessité de la défense, ni l'orgueil des
+conquêtes ne firent plus désirer à un État de l'emporter sur un autre
+par sa population.
+
+Ceux qui avaient découvert le vril arrivèrent ainsi, au bout de
+quelques générations, à se partager en communautés moins
+considérables. La tribu au milieu de laquelle je me trouvais était
+limitée à douze mille familles. Chaque tribu occupait un territoire
+suffisant à tous ses besoins, et à des périodes déterminées le surplus
+de la population émigrait pour aller chercher un domaine nouveau. Il
+ne paraissait pas nécessaire de faire choisir arbitrairement ces
+émigrants; il y avait toujours un assez grand nombre d'émigrants
+volontaires.
+
+Ces États subdivisés, peu importants à ne considérer que leur
+territoire ou leur population, appartenaient tous à une seule et
+grande famille. Ils parlaient la même langue, sauf quelques légères
+différences de dialecte. Le mariage était permis de tribu à tribu; les
+lois et les coutumes les plus importantes étaient les mêmes; la
+connaissance du vril et l'emploi des forces qu'il renfermait formait
+entre tous ces peuples un lien si important que le mot A-vril était
+pour eux synonyme de civilisation; et Vril-ya, c'est-à-dire _les
+Nations Civilisées_, était le terme commun par lequel les tribus qui
+se servaient du vril se distinguaient des familles d'Ana encore
+plongées dans la barbarie.
+
+Le gouvernement de la tribu des Vril-ya, dont je m'occupe ici, était
+en apparence très compliqué, en réalité très simple. Il était fondé
+sur un principe reconnu en théorie, quoique peu appliqué dans la
+pratique sur notre terre, c'est que l'objet de tout système
+philosophique est d'atteindre l'unité et de s'élever à travers le
+dédale des faits à la simplicité d'une cause première ou principe
+premier. Ainsi, en politique, les écrivains républicains eux-mêmes
+conviennent qu'une autocratie bienfaisante assurerait la meilleure des
+administrations, si on pouvait en garantir la durée, ou prendre des
+précautions contre l'abus graduel des pouvoirs qu'on lui accorde.
+Cette singulière communauté élisait donc un seul magistrat suprême
+appelé Tur; il était nominalement investi du pouvoir pour la vie; mais
+on pouvait rarement le détourner de s'en démettre aux approches de la
+vieillesse. Il n'y avait rien du reste dans cette société qui pût
+porter un de ses membres à convoiter les soucis de cette charge. Aucun
+honneur, aucun insigne d'un rang plus élevé n'étaient accordés au
+magistrat suprême que ne distinguait point la supériorité de son
+revenu ou de sa résidence. En revanche, les devoirs qu'il avait à
+remplir étaient singulièrement légers et faciles, et n'exigeaient pas
+un degré extraordinaire d'énergie ou d'intelligence. Point de guerre à
+craindre, pas d'armée à entretenir: le gouvernement ne pouvant
+s'appuyer sur la force, il n'y avait pas de police à payer et à
+diriger. Ce que nous appelons crime était absolument inconnu aux
+Vril-ya, et il n'existait pas de cour de justice criminelle. Les rares
+exemples de différends civils étaient confiés à l'arbitrage d'amis
+choisis par les deux parties, ou jugés par le Conseil des Sages que je
+décrirai plus loin. Il n'y avait pas d'hommes de loi de profession; et
+l'on peut dire que leurs lois n'étaient que des conventions à
+l'amiable, car il n'existait pas de pouvoir en état de contraindre un
+délinquant qui portait dans une baguette le moyen d'anéantir ses
+juges. Il y avait des règles et des coutumes auxquelles le peuple,
+depuis plusieurs siècles, s'était tacitement habitué à obéir; ou si,
+par hasard, un individu trouvait trop dur de s'y soumettre, il
+quittait la communauté et allait s'établir ailleurs. Enfin on s'était
+insensiblement soumis à une sorte de convention analogue à celle qui
+régit nos familles privées, où nous disons en quelque sorte à tout
+membre parvenu à l'indépendance que donne la virilité: «Reste ou
+va-t-en, suivant que nos habitudes ou les règles que nous avons
+établies te conviennent ou te déplaisent.» Mais quoiqu'il n'y eût pas
+de lois dans le sens précis que nous donnons à ce mot, il n'y a pas
+dans le monde supérieur une race plus observatrice de la loi que les
+Vril-ya. L'obéissance à la règle adoptée par la communauté est devenue
+un instinct aussi puissant que ceux de la nature. Le chef de chaque
+famille établit pour la conduite de sa famille une règle qu'aucun de
+ses membres ne songe à violer ou à éluder. Ils ont un proverbe dont
+l'énergie perd beaucoup dans cette paraphrase: «Pas de bonheur sans
+ordre, pas d'ordre sans autorité, pas d'autorité sans unité.» La
+douceur de tout gouvernement civil ou domestique chez eux se reconnaît
+bien à l'expression habituelle dont ils usent pour désigner ce qui est
+illégal ou défendu: «On est prié de ne pas faire telle ou telle
+chose.» La pauvreté chez les Ana est aussi inconnue que le crime; non
+pas que la propriété soit en commun, ou qu'ils soient tous égaux par
+l'étendue de leurs possessions, ou par la grandeur et le luxe de leurs
+habitations; mais comme il n'y a aucune différence de rang ou de
+position entre les divers degrés de richesse ou les diverses
+professions, chacun fait ce qui lui convient sans inspirer ni
+ressentir d'envie. Les uns préfèrent un genre de vie plus modeste, les
+autres un genre de vie plus brillant; chacun se rend heureux à sa
+manière. Grâce à cette absence de toute compétition et aux limites
+fixées pour la population, il est difficile qu'une famille tombe dans
+la misère; il n'y a pas de spéculations hasardeuses, pas de rivalités
+et de luttes pour la conquête de la fortune ou d'un rang plus élevé.
+Sans doute, chaque fois qu'un établissement a été fondé, une portion
+égale a été attribuée à tous les colons; mais les uns, plus
+entreprenants que les autres, avaient étendu leurs possessions aux
+dépens du désert qui les entourait, ou avaient augmenté la fertilité
+de leurs champs, ou s'étaient engagés dans le commerce. Ainsi, les uns
+étaient nécessairement devenus plus riches que les autres, mais nul
+n'était absolument pauvre, nul n'avait de privations à subir. À la
+rigueur, ils avaient toujours la ressource d'émigrer, ou de s'adresser
+sans honte et avec la certitude d'être écoutés à de plus riches
+qu'eux; car tous les membres de la communauté se regardaient comme des
+frères ne formant qu'une famille unie par l'affection. J'aurai, dans
+la suite de mon récit, l'occasion de revenir sur ce sujet.
+
+Le soin principal du magistrat suprême était de communiquer avec
+certains départements actifs, chargés de l'administration de détails
+spéciaux. Le plus important et le plus essentiel de ces détails
+consistait dans les approvisionnements de lumière. Mon hôte, Aph-Lin,
+était le directeur de ce département. Un autre département, qu'on
+pourrait appeler celui des affaires étrangères, se maintenait en
+relation avec les États voisins, surtout pour s'assurer de toutes les
+inventions nouvelles; toutes ces inventions et tous les
+perfectionnements des machines étaient soumis à un troisième
+département chargé d'en faire l'essai. C'est à ce département que se
+rattachait le Collège des Sages, collège particulièrement recherché
+des Ana veufs et sans enfants, et des jeunes filles. Parmi ces
+dernières, Zee était la plus active, et si nous admettons que ce
+peuple reconnut ce que nous appelons distinction ou renommée (et je
+démontrerai plus tard qu'il n'en est rien), elle était placée parmi
+les membres les plus renommés ou les plus distingués. Les membres
+féminins de ce Collège s'adonnaient surtout aux études qu'on regarde
+comme moins utiles à la vie pratique, telles que la philosophie
+purement spéculative, l'histoire des siècles primitifs, et les
+sciences telles que l'entomologie, la conchyliologie, etc. Zee, dont
+l'esprit, aussi actif que celui d'Aristote, embrassait également les
+domaines les plus vastes et les plus minces détails de la pensée,
+avait écrit deux volumes sur l'insecte parasite qui habite dans les
+poils de la patte du tigre[1], ouvrage qui faisait autorité sur ce
+sujet intéressant. Mais les recherches des Sages ne sont pas confinées
+à ces études subtiles ou élégantes. Elles comprennent d'autres études
+plus importantes, entre autres sur les propriétés du vril, à la
+perception desquelles le système nerveux plus délicat des Professeurs
+féminins les rend bien plus aptes. C'est dans ce collège que le Tur,
+ou magistrat principal, choisit ses conseillers, dont le nombre ne
+s'élève jamais au-dessus de trois; il ne les consulte que dans les cas
+fort rares où un événement ou une circonstance extraordinaire
+embarrasse son propre jugement.
+
+[Note 1: L'animal dont il est ici question diffère en plusieurs points
+du tigre du monde supérieur. Il est plus grand, sa patte est plus
+large, son front plus fuyant. Il fréquente les bords des lacs et des
+marais et se nourrit de poissons, bien qu'il n'ait pas de répugnance
+pour tous les animaux terrestres de force inférieure qui se trouvent
+sur son chemin. Il devient rare, même dans les districts les plus
+sauvages, où il est dévoré par des reptiles gigantesques. Je suppose
+qu'il appartient à l'espèce du tigre, puisque l'animalcule parasite
+qu'on trouve dans sa patte est, comme celui qu'on trouve dans la patte
+du tigre asiatique, une miniature de l'animal lui-même.]
+
+Il y a quelques autres départements d'une moindre importance, qui tous
+fonctionnent avec si peu de bruit et si tranquillement, qu'on ne se
+sent pas du tout gouverné: l'ordre social est aussi régulier et aussi
+peu gênant que si c'était une loi de la nature. On emploie la
+mécanique à presque toutes sortes de travaux intérieurs ou extérieurs,
+et le soin incessant du département chargé de cet objet est d'en
+perfectionner l'application. Il n'y a ni ouvriers ni domestiques; on
+prend parmi les enfants tous ceux qui sont nécessaires pour surveiller
+ou seconder les machines; et cela depuis l'âge où les enfants cessent
+d'être confiés au sein de leur mère jusqu'à l'époque de la nubilité,
+c'est-à-dire à seize ans pour les Gy-ei (les femmes) et vingt ans pour
+les Ana (les hommes). Ces enfants sont classés par bandes et sections
+sous la surveillance de leurs propres chefs et chacun s'adonne à
+l'occupation qui lui plaît le plus ou pour laquelle il se sent le plus
+de disposition. Les uns choisissent les arts manuels, l'agriculture,
+les travaux domestiques; d'autres se consacrent à écarter les rares
+dangers qui menacent la population. Voici les seuls périls auxquels
+sont exposés ces tribus: d'abord ceux qu'occasionnent les convulsions
+accidentelles de la terre; c'est à les prévoir et à s'en garder qu'on
+apporte le plus de soin; tels sont les irruptions du feu et de l'eau,
+les ouragans souterrains et les gaz qui se dégagent avec violence. Des
+inspecteurs vigilants sont placés aux frontières de l'État et dans
+tous les endroits où de semblables périls sont à craindre; ils ont à
+leur disposition des moyens de communications télégraphiques avec la
+salle où quelques Sages d'élite se relaient perpétuellement. Ces
+inspecteurs sont toujours choisis parmi les garçons qui approchent de
+l'âge de puberté, d'après ce principe qu'à cet âge les facultés
+d'observation sont plus vives et les forces physiques plus en éveil
+qu'à aucune autre époque de la vie. Le second service de sûreté,
+d'ailleurs moins important, consiste dans la destruction de toutes les
+créatures hostiles à la vie, à la culture, ou même au bien-être des
+Ana. Les plus formidables sont les énormes reptiles, dont on conserve
+dans nos musées quelques restes antédiluviens et certains animaux
+ailés gigantesques, moitié oiseaux, moitié serpents. Le soin de
+chasser et de détruire ces derniers, ainsi que d'autres animaux
+sauvages plus petits et analogues à nos tigres et à nos serpents
+venimeux, est laissé à de jeunes enfants; parce que, suivant les Ana,
+il faut pour cela être sans pitié, et que plus l'enfant est jeune
+moins il est accessible à la pitié. Il y a une autre classe d'animaux
+dans la destruction desquels il faut faire de certaines distinctions;
+on y emploie des enfants de l'âge intermédiaire; ce sont les animaux
+qui ne menacent pas la vie de l'homme, mais qui ravagent les produits
+de son travail, tels que l'élan et certaines variétés de l'espèce du
+daim; de petits animaux qui ressemblent assez à nos lapins, mais qui
+sont bien plus nuisibles aux moissons et plus habiles dans leurs
+déprédations. Le premier soin de ces enfants doit être d'apprivoiser
+les plus intelligents de ces animaux et de les habituer à respecter
+les clôtures, rendues pour cela très visibles, comme on habitue les
+chiens à respecter les garde-manger et même à veiller sur le bien de
+leurs maîtres. Ce n'est que quand ces animaux se montrent
+incorrigibles qu'on les détruit. On ne les tue jamais pour en manger
+la chair, ni pour le plaisir de la chasse; mais on ne les épargne
+jamais quand on n'a pas d'autre moyen de les empêcher de nuire. Tout
+en rendant ces divers services et en s'acquittant des tâches qui leur
+sont confiées, les enfants reçoivent sans interruption l'éducation
+dont ils ont besoin. Les jeunes gens suivent généralement au sortir de
+l'enfance un cours d'instruction au Collège des Sages, dans lequel,
+outre les études générales, les élèves reçoivent des leçons spéciales
+selon leur vocation et selon le genre d'études qu'ils choisissent
+eux-mêmes. Quelques-uns cependant préfèrent passer cette période
+d'épreuves en voyage, ou émigrer, ou s'appliquer aussitôt aux affaires
+commerciales ou agricoles. Nulle contrainte ne vient gêner leurs
+inclinations.
+
+
+
+
+X.
+
+
+Le mot Ana (prononcez: _Arna_) correspond à notre pluriel: _hommes_;
+An (prononcez: _Arn_), le singulier, à: homme. Le mot qui signifie
+femme est Gy (le _G_ est dur comme dans Guy); il fait au pluriel
+Gy-ei, mais le _G_ devient doux au pluriel, on prononce: Jy-ei. Les
+Ana ont un proverbe qui donne à cette différence de prononciation un
+sens symbolique; c'est que le sexe féminin est doux pris
+collectivement, mais que chaque femme est dure quand on a affaire
+individuellement à elle. Les Gy-ei jouissent d'une parfaite égalité de
+droits avec les Ana; égalité que certains philosophes en sont encore à
+réclamer sur la terre.
+
+Dans leur enfance, elles accomplissent exactement les mêmes travaux
+que les garçons; et dans la classe la plus jeune, appliquée à la
+destruction des animaux hostiles, on préfère souvent les filles, parce
+qu'elles sont par leur constitution plus inaccessibles à la pitié sous
+l'influence de la terreur ou de la haine. Pendant l'intervalle qui
+s'écoule entre l'enfance et l'âge où l'on se marie, les rapports
+familiers entre les deux sexes sont suspendus. À l'époque du mariage,
+ils recommencent, sans autres conséquences plus graves que le mariage.
+Toutes les professions ouvertes à un sexe le sont à l'autre, et les
+Gy-ei s'attribuent la supériorité dans toutes les branches abstraites
+et profondes du raisonnement; elles disent que les Ana sont peu
+propres à ce genre d'études, parce qu'ils ont l'intelligence plus
+lourde et plus calme, et à cause de la routine de leurs occupations
+matérielles; c'est ainsi que les jeunes filles de notre monde
+s'érigent en autorité pour juger les questions les plus délicates de
+la doctrine théologique, pour lesquelles peu d'hommes, activement
+engagés dans les affaires de ce monde, ont assez de connaissances ou
+de finesse d'intelligence. Soit grâce aux exercices gymnastiques
+auxquels elles s'appliquent de bonne heure, soit par leur
+organisation, les Gy-ei sont supérieures aux Ana en force physique
+(détail important au point de vue du maintien des droits de la femme).
+Elles atteignent une stature plus élevée et leurs formes plus
+arrondies renferment des muscles et des nerfs aussi fermes que ceux
+des hommes. Elles prétendent que, suivant les lois primitives de la
+nature, les femelles devaient être plus grandes que les mâles; elles
+appuient cette opinion en recherchant, parmi les premières créatures
+vivantes, l'exemple des insectes et de la plus ancienne famille des
+vertébrés, les poissons, chez lesquels les femelles sont généralement
+assez grandes pour ne faire qu'un repas de leur mâle si cela leur fait
+plaisir. Par-dessus tout, les Gy-ei ont un pouvoir plus prompt et plus
+énergique sur ce fluide ou agent mystérieux qui contient un si
+puissant élément de destruction; elles ont aussi une plus large part
+de cette finesse qui comprend la dissimulation. Ainsi elles peuvent,
+non seulement se défendre contre toutes les agressions des hommes,
+mais elles pourraient à tout moment, et sans qu'il soupçonnât le
+moindre danger, mettre fin à l'existence de l'époux qui les
+offenserait. Disons à l'honneur des Gy-ei qu'on ne trouve pendant
+plusieurs siècles aucun exemple de l'abus de ce terrible pouvoir. Le
+dernier fait de ce genre, qui ait eu lieu dans la tribu dont je
+m'occupe, paraît remonter, suivant leur chronologie, à environ deux
+mille ans. Une Gy, dans un accès de jalousie, tua son mari, et cet
+acte abominable inspira une telle terreur aux hommes qu'ils émigrèrent
+en corps et laissèrent les Gy-ei toutes seules. L'histoire rapporte
+que les Gy-ei, devenues ainsi veuves et plongées dans le désespoir,
+tombèrent sur la coupable pendant son sommeil, et, par conséquent,
+alors qu'elle était désarmée, la tuèrent et s'engagèrent
+solennellement entre elles à supprimer pour toujours l'exercice de ce
+pouvoir conjugal si excessif et à élever leurs filles dans cette
+résolution. Après une démarche si conciliante, la députation envoyée
+aux Ana réussit à persuader à un grand nombre de revenir, mais ceux
+qui revinrent étaient généralement les plus âgés. Les plus jeunes,
+soit par défiance, soit par une trop haute opinion de leur propre
+mérite, rejetèrent toutes les propositions et restèrent dans d'autres
+communautés, où ils furent acceptés par d'autres femmes, avec
+lesquelles probablement ils ne se trouvèrent pas mieux. Mais la perte
+d'une si grande quantité de jeunes gens opéra comme un avertissement
+salutaire sur les Gy-ei et les confirma dans leur pieuse résolution.
+Il est admis aujourd'hui que, par le manque d'exercice, les Gy-ei ont
+perdu leur supériorité offensive et défensive sur les Ana, de même que
+sur la terre certains animaux inférieurs ont laissé certaines armes,
+que la nature leur avait données pour leur défense, s'émousser
+graduellement et devenir impuissantes, parce que les circonstances ne
+les obligeaient plus à s'en servir. Je serais cependant fort inquiet
+pour un An qui mesurerait ses forces avec une Gy.
+
+Les Ana font remonter à l'incident que je viens de raconter certains
+changements dans les coutumes du mariage, qui donnent peut-être
+quelques avantages aux hommes. Ils ne se lient plus que pour trois
+ans; à la fin de la troisième année, l'homme et la femme sont
+également libres de divorcer et de se remarier. Au bout de dix ans,
+l'An a le privilège de prendre une seconde femme et la première peut à
+son gré se retirer ou rester. Ces règles sont pour la plupart passées
+à l'état de lettre morte; le divorce et la polygamie sont extrêmement
+rares, et les ménages paraissent très heureux et unis chez ce peuple
+étonnant; les Gy-ei, malgré leur supériorité physique et
+intellectuelle, sont fort adoucies par la crainte de la séparation ou
+d'une seconde femme, et comme les An sont très attachés à leurs
+habitudes, ils n'aiment pas, à moins de considérations très graves, à
+changer pour des nouveautés hasardeuses, les figures et les manières
+auxquelles ils sont habitués. Les Gy-ei cependant conservent
+soigneusement un de leurs privilèges; c'est peut-être le désir secret
+d'obtenir ce privilège qui porte beaucoup de dames sur la terre à se
+faire les champions des droits de la femme. Les Gy-ei ont donc le
+droit, usurpé sur la terre par les hommes, de proclamer leur amour et
+de faire elles-mêmes leur cour; en un mot, ce sont elles qui demandent
+et non pas qui sont demandées. Les vieilles filles sont un phénomène
+inconnu parmi elles. Il est très rare qu'une Gy n'obtienne pas l'An
+auquel elle a donné son coeur, à moins que les affections de celui-ci
+ne soient fortement engagées ailleurs. Quelque froid, ou prude, ou de
+mauvaise volonté que se montre l'homme qu'elle courtise, sa
+persévérance, son ardeur, sa puissance persuasive, son pouvoir sur les
+mystérieux effets du vril, décident presque sûrement l'homme à tendre
+le cou à ce que nous appelons le noeud fatal. La raison qui porte les
+Gy-ei à renverser les rapports des sexes, que l'aveugle tyrannie des
+hommes a établis sur la terre, paraît concluante, et elles la donnent
+avec une franchise qui mérite un jugement impartial. Elles disent que,
+des deux époux, c'est la femme qui est d'une nature plus aimante, que
+l'amour occupe plus de place dans ses pensées, est plus essentiel à
+son bonheur, et que, par conséquent, c'est elle qui doit faire sa
+cour; qu'en outre, l'homme est un être timide et vacillant, qu'il a
+souvent une prédilection égoïste pour le célibat, qu'il prétend
+souvent ne pas comprendre les regards tendres et les insinuations
+délicates, bref, qu'il doit être résolument poursuivi et capturé.
+Elles ajoutent que si la Gy ne peut s'assurer l'An de son choix et en
+épouse un qu'elle n'aurait pas préféré au reste du monde, elle est non
+seulement moins heureuse, mais moins bonne, parce que les qualités de
+son coeur ne se développent pas assez; tandis que l'An est une
+créature qui concentre d'une manière moins durable ses affections sur
+un seul objet; que, s'il ne peut obtenir la Gy qu'il préfère, il se
+console aisément avec une autre, et enfin, qu'en mettant les choses au
+pire, s'il est aimé et bien soigné, il n'est pas indispensable au
+bonheur de sa vie qu'il aime de son côté; il se contente du bien-être
+matériel et des nombreuses occupations d'esprit qu'il se crée.
+
+Quoi qu'on puisse dire de ce raisonnement, le système est favorable à
+l'homme; il est aimé avec ardeur; il sait que plus il montrera de
+froideur et de résistance, plus la détermination de se l'attacher
+deviendra forte chez la Gy qui le courtise; il s'arrange généralement
+pour n'accorder son consentement qu'aux conditions qu'il croit les
+meilleures pour s'assurer une vie, sinon très heureuse, du moins très
+tranquille. Tous les Ana ont leur dada, leurs habitudes, leurs goûts,
+et quels qu'ils soient ils exigent la promesse de les respecter
+absolument. Pour arriver à son but, la Gy promet sans hésiter, et,
+comme un des caractères distinctifs de ce peuple extraordinaire est un
+respect absolu de la vérité et la religion de la parole donnée, la Gy,
+même la plus étourdie, observe toujours les conditions stipulées avant
+le mariage. Dans le fait, et en dépit de leurs droits abstraits et de
+leur puissance, les Gy-ei sont les plus aimables et les plus soumises
+des femmes que j'aie jamais rencontrées, même dans les ménages les
+plus heureux qui soient sur la terre. C'est une maxime reçue parmi
+elles que quand une Gy aime, son bonheur est d'obéir. On remarquera
+que dans les rapports des sexes je n'ai parlé que du mariage, car
+telle est la perfection morale que cette communauté a atteinte, que
+tout rapport illicite est aussi impossible parmi ce peuple, qu'il
+serait impossible à un couple de linottes de se séparer au temps des
+amours.
+
+
+
+
+XI.
+
+
+Quand je cherchais à revenir de la surprise que me causait l'existence
+de régions souterraines habitées par une race à la fois différente et
+distincte de la nôtre, rien ne m'embarrassait plus que le démenti
+infligé par ce fait à la plupart des géologues et des physiciens.
+Ceux-ci affirment généralement que, bien que le soleil soit pour nous
+la principale source de chaleur, cependant plus on pénètre sous la
+surface de la terre, plus la chaleur augmente; le taux de cette
+progression étant fixé, je crois, à un degré de plus par pied, en
+commençant à cinquante pieds de profondeur. Bien que les domaines de
+la tribu dont je parle fussent situés à des hauteurs assez rapprochées
+de la surface de la terre pour jouir d'une température convenable à la
+vie organique, cependant les ravins et les vallées de cet empire
+étaient beaucoup moins chauds que les savants ne le supposeraient, eu
+égard à leur profondeur; ils n'étaient certainement pas d'une
+température plus élevée que le midi de la France ou que l'Italie. Et
+suivant tous les renseignements que je pus recueillir, de vastes
+districts, s'enfonçant à des profondeurs où j'aurais cru que les
+salamandres seules pouvaient vivre, étaient habités par des races
+innombrables organisées comme nous le sommes. Je ne puis prétendre à
+donner la raison d'un fait si en contradiction avec les lois reconnues
+de la science et Zee ne pouvait m'aider beaucoup à trouver la solution
+de cette difficulté. Elle supposait seulement que nos savants
+n'avaient pas assez tenu compte de l'extrême porosité de l'intérieur
+de la terre, de l'immensité des cavités qu'elle renferme et qui créent
+des courants d'air et des vents fréquents, des différentes façons dont
+la chaleur s'évapore, ou est rejetée à l'extérieur. Elle convenait
+cependant qu'il existait des profondeurs où la chaleur était regardée
+comme intolérable pour les êtres organisés comme ceux que
+connaissaient les Vril-ya; mais leurs savants croyaient que, même là,
+la vie existait sous une forme quelconque; que si l'on y pouvait
+pénétrer, on y trouverait des êtres doués de sensibilité et
+d'intelligence.
+
+--Là où le Tout-Puissant bâtit,--disait-elle,--soyez sûr qu'il place
+des habitants. Il n'aime pas les maisons vides.
+
+Elle ajoutait cependant que beaucoup de changements dans la
+température et le climat avaient été produits par la science des
+Vril-ya, et que les forces du vril avaient été employées avec succès
+dans ce sens. Elle me décrivit un milieu subtil et vital qu'elle
+appelait Lai, que je soupçonne devoir être identique avec l'oxygène
+éthéré du docteur Lewins, et dans lequel agissent les forces réunies
+sous le nom de vril; elle affirmait que, partout où ce milieu pouvait
+s'étendre de façon à donner aux différentes propriétés du vril toute
+leur énergie, on pourrait s'assurer d'une température favorable aux
+formes les plus élevées de la vie. Zee me dit aussi que, d'après les
+naturalistes de son pays, les fleurs et les végétaux, produits par les
+semences que la terre avait jetées à cette profondeur dans les
+premières convulsions de la nature, ou importés par les premiers
+hommes qui avaient cherché un refuge dans les cavernes, devaient leur
+existence à la lumière qui les éclairait constamment et aux progrès de
+la culture. Elle me dit encore que depuis que la lumière du vril avait
+remplacé tous les autres modes d'éclairage, le coloris des fleurs et
+du feuillage était devenu plus brillant, et que la végétation avait
+pris plus de vigueur.
+
+Mais je laisse ce sujet aux réflexions des gens compétents et je vais
+consacrer quelques pages à l'intéressante question de la langue des
+Vril-ya.
+
+
+
+
+XII.
+
+
+La langue des Vril-ya est particulièrement intéressante, parce qu'elle
+me paraît montrer avec une grande clarté les traces des trois
+transitions principales par lesquelles passe une langue avant
+d'arriver à sa perfection.
+
+Un des plus illustres philologues modernes, Max Müller, cherchant à
+établir une analogie entre les couches du langage et les
+stratifications géologiques, énonce ce principe absolu:--
+
+«Aucun langage ne peut, dans aucun cas, être inflexionnel sans avoir
+passé par le stratum agglutinatif et le stratum isolant. Aucune langue
+ne peut être agglutinative sans être attachée par ses racines au
+stratum inférieur d'isolement[2].»
+
+[Note 2: Max Müller. _Stratification des langues_, p. 20.]
+
+Prenant la langue chinoise comme le meilleur type existant du stratum
+isolant originel, «comme la photographie fidèle de l'homme à la
+lisière essayant les muscles de son esprit, cherchant sa route à
+tâtons, et si ravi de son premier succès qu'il le répète sans
+cesse[3],» nous trouvons dans la langue des Vril-ya, «encore attachée
+par ses racines au stratum inférieur d'isolement,» la preuve de
+l'isolement originel. Elle abonde en monosyllabes, car les
+monosyllabes sont le fond des langues. La transition à la forme
+agglutinative marque une période qui a dû s'étendre graduellement à
+travers les siècles, et dont la littérature écrite a survécu seulement
+dans quelques fragments de mythologie symbolique et dans certaines
+phrases énergiques qui sont devenues des dictons populaires. Avec la
+littérature des Vril-ya commence le stratum inflexionnel. Sans doute,
+à cette époque, différentes causes doivent avoir concouru à ce
+résultat, comme la fusion des races par la domination d'un peuple et
+l'apparition de quelques grands génies littéraires qui ont arrêté et
+fixé la forme du langage. À mesure que l'âge inflexionnel prévaut sur
+l'âge agglutinatif, il est surprenant de voir avec quelle hardiesse
+croissante les racines originelles de la langue sortent de la surface
+qui les cache. Dans les fragments et les proverbes de l'âge précédent
+les monosyllabes qui forment ces racines disparaissent dans des mots
+d'une longueur énorme, comprenant des phrases entières dont aucune
+portion ne peut être séparée du reste pour être employée séparément.
+Mais quand la forme inflexionnelle de la langue prit assez le dessus
+pour être étudiée et avoir une grammaire, les savants et les
+grammairiens semblent s'être unis pour extirper tous les monstres
+polysynthétiques ou polysyllabiques, comme des envahisseurs qui
+dévoraient les formes aborigènes. Les mots de plus de trois syllabes
+furent proscrits comme barbares, et, à mesure que la langue se
+simplifiait ainsi, elle acquérait plus de force, de dignité et de
+douceur. Quoiqu'elle soit très concise, cette concision même lui donne
+plus de clarté. Une seule lettre, suivant sa position, exprimait ce
+que nous autres, dans notre monde supérieur, nous exprimons
+quelquefois par des syllabes, d'autres fois par des phrases entières.
+En voici un ou deux exemples: An (que je traduirai homme), Ana (les
+hommes); la lettre S signifie chez eux multitude, suivant l'endroit où
+elle est placée; Sana signifie l'humanité; Ansa, une multitude
+d'hommes. Certaines lettres de leur alphabet placées devant les mots
+dénotent une signification composée. Par exemple, Gl (qui pour eux
+n'est qu'une seule lettre, comme le _th_ des Grecs, placée au
+commencement d'un mot, marque un assemblage ou une union de choses,
+soit semblables, soit différentes, comme Oon, une maison; Gloon, une
+ville (c'est-à-dire un assemblage de maisons). Ata, douleur; Glata,
+calamité publique. Aur-an, la santé ou le bien-être d'un homme;
+Glaur-an, le bien de l'État, la prospérité de la communauté; un mot
+qu'ils ont sans cesse à la bouche est A-glauran, qui indique le
+principe de leur politique, c'est-à-dire que le bien-être de chacun
+est le premier principe d'une communauté. Aub, invention; Sila, un ton
+en musique. Glaubsila, réunissant l'idée de l'invention et des
+intonations musicales, est le mot classique pour poésie; on l'abrège
+ordinairement, dans la conversation, en Glaubs. Na, qui, pour eux,
+n'est, comme Gl, qu'une lettre simple, quand il est placé au
+commencement d'un mot, signifie quelque chose de contraire à la vie, à
+la joie, ou au bien-être, ressemblant en cela à la racine aryenne Nak,
+qui exprime la mort ou la destruction. Nax, obscurité; Narl, la mort;
+Naria, le péché ou le mal. Nas, le comble du péché et de la mort, la
+corruption. Quand ils écrivent, ils regardent comme irrespectueux de
+désigner l'Être Suprême par un nom spécial. Il est représenté par un
+symbole hiéroglyphique qui a la forme d'une pyramide: A.
+Dans la prière, ils s'adressent à Lui sous un nom qu'ils regardent
+comme trop sacré pour le confier à un étranger et que je ne connais
+pas. Dans la conversation, ils se servent généralement d'une
+périphrase, telle que la Bonté-Suprême. La lettre V, symbole de la
+pyramide renversée, au commencement d'un mot, signifie presque
+toujours l'excellence ou la puissance; comme Vril, dont j'ai déjà tant
+parlé; Veed, un esprit immortel; Veed-ya, l'immortalité; Koom,
+prononcé comme le Cwm des Gallois, signifie quelque chose de creux, de
+vide. Le mot Koom lui-même signifie un trou profond, une caverne.
+Koom-in, un trou; Zi-koom une vallée; Koom-zi, le vide, le néant;
+Bodh-koom, l'ignorance (littéralement, vide des connaissances).
+Koom-Posh est le nom qu'ils donnent au gouvernement de tous, ou à la
+domination des plus ignorants, des plus vides. Posh est un mot presque
+intraduisible, signifiant, comme le lecteur le verra plus tard, le
+mépris. La traduction la plus rapprochée que j'en puisse donner est le
+mot vulgaire: gâchis; on peut donc traduire librement Koom-Posh par
+atroce gâchis. Mais quand la Démocratie ou Koom-Posh dégénère et qu'à
+l'ignorance succèdent les passions et les fureurs populaires qui
+précèdent la fin de la démocratie, comme (pour prendre des exemples
+dans le monde supérieur) pendant le règne de la Terreur en France, ou
+pendant les cinquante années de République Romaine qui précédèrent
+l'avènement d'Auguste, ils ont un autre mot pour désigner cet état de
+choses: ce mot est Glek-Nas. Ek veut dire discorde; Glek, discorde
+universelle. Nas, comme je l'ai déjà dit, signifie corruption,
+pourriture; ainsi Glek-Nas peut être traduit: la discorde universelle
+dans la corruption. Leurs termes composés sont très expressifs; ainsi
+Bodh, signifiant connaissances, et Too étant un participe qui implique
+l'idée d'approcher avec prudence, Too-bodh est le mot qu'ils emploient
+pour Philosophie; Pah est une exclamation de mépris analogue à notre
+expression: Absurde! ou quelle bêtise! Pah-bodh (littéralement,
+connaissance absurde) s'emploie pour désigner une philosophie fausse
+ou futile et s'applique à une espèce de raisonnement métaphysique ou
+spéculatif autrefois en vogue, qui consistait à faire des questions
+auxquelles on ne pouvait pas répondre et qui, du reste, étaient
+oiseuses, ne valaient pas la peine d'être faites; telles que, par
+exemple: Pourquoi un An a-t-il cinq orteils au lieu de quatre ou de
+six? Le premier An créé par la Bonté Suprême avait-il le même nombre
+d'orteils que ses descendants? Dans la forme sous laquelle un An
+pourra être reconnu de ses amis dans l'autre monde conservera-t-il des
+orteils, et s'il en est ainsi seront-ils matériels ou immatériels? Je
+choisis ces exemples de Pah-bodh non par ironie ou par plaisanterie,
+mais parce que les questions que je cite ont fourni le sujet d'une
+controverse aux derniers amateurs de cette «science».... il y a quatre
+mille ans.
+
+[Note 3: Max Müller. _Stratification des langues_, p. 13.]
+
+On m'apprit que, dans la déclinaison des noms, il y avait autrefois
+huit cas (un de plus que dans la grammaire sanscrite); mais l'effet du
+temps a réduit ces cas et a multiplié, à la place des terminaisons
+différentes, les prépositions explicatives. Dans la grammaire soumise
+à mes études, il y avait pour les noms quatre cas, trois marqués par
+leur terminaison et le quatrième par un préfixe.
+
+SINGULIER.
+
+_Nom._ An: l'homme.
+_Dat._ Ano: à l'homme.
+_Ac._ Anan: l'homme.
+_Voc._ Hil-An: ô homme.
+
+PLURIEL.
+
+Ana: les hommes.
+Anoi: aux hommes.
+Ananda: les hommes.
+Hil-Ananda: ô hommes.
+
+Dans la première période de la littérature inflexionnelle, le duel
+existait: mais on a depuis longtemps abandonné cette forme.
+
+Le génitif est aussi hors d'usage; le datif prend sa place: ils disent
+la Maison _à_ un Homme, au lieu de la Maison _d_'un Homme. Quand ils
+se servent du génitif (il est quelquefois usité en poésie), la
+terminaison est la même que celle du nominatif; il en est de même de
+l'ablatif; la préposition qui le désigne peut être un préfixe ou un
+affixe au goût de chacun; le choix est déterminé par l'euphonie. On
+remarquera que le préfixe Hil désigne le vocatif. On s'en sert
+toujours en s'adressant à quelqu'un, excepté dans les relations
+domestiques les plus intimes; l'omettre serait regardé comme une
+grossièreté; de même que, dans notre vieille langue, il eût été peu
+respectueux de dire Roi, au lieu de ô Roi. Bref, comme ils n'ont aucun
+titre d'honneur, la forme du vocatif en tient lieu et se donne
+impartialement à tout le monde. Le préfixe Hil entre dans la
+composition des mots qui impliquent l'éloignement, comme Hil-ya,
+voyager.
+
+Dans la conjugaison de leurs verbes, sujet trop long pour que je m'y
+étende ici, le verbe auxiliaire Ya, aller, qui joue un rôle si
+considérable dans le Sanscrit, est employé d'une façon analogue, comme
+si c'était un radical emprunté à une langue dont fussent descendues à
+la fois la langue sanscrite et celle des Vril-ya. D'autres
+auxiliaires, ayant des significations opposées, l'accompagnent et
+partagent son utilité, par exemple: Zi, s'arrêter ou se reposer. Ainsi
+Ya entre dans les temps futurs, et Zi dans les prétérits de tous les
+verbes qui demandent des auxiliaires. Yam, je vais; Yiam, je puis
+aller; Yani-ya, j'irai (littéralement, je vais aller); Zampoo-yan, je
+suis allé (littéralement, je me repose d'être allé). Ya, comme
+terminaison, implique, par analogie, la progression, le mouvement, la
+floraison. Zi, comme terminaison, dénote la fixité, quelquefois en
+bonne part, d'autres fois en mauvaise part, suivant le mot auquel il
+est accouplé. Iva-zi, bonté éternelle; Nan-zi, malheur éternel. Poo
+(de) entre comme préfixe dans les mots qui dénotent la répugnance ou
+le nom des choses que nous devons craindre. Poo-pra, dégoût;
+Poo-naria, mensonge, la plus vile espèce de mal. J'ai déjà confessé
+que Poosh ou Posh était intraduisible littéralement. C'est
+l'expression d'un mépris joint à une certaine dose de pitié. Ce
+radical semble avoir pris son origine dans l'analogie qui existe entre
+l'effort labial et le sentiment qu'il exprime, Poo étant un son dans
+lequel la respiration est poussée au dehors avec une certaine
+violence. D'un autre côté, Z, placé en initiale, est chez les Ana, un
+son aspiré; ainsi Zu, prononcé Zoo (pour eux c'est une seule lettre),
+est le préfixe ordinaire des mots qui signifient quelque chose qui
+attire, qui plaît, qui touche le coeur, comme Zummer, amoureux; Zutze,
+l'amour; Zuzulia, délices. Ce son adouci du Z semble approprié à la
+tendresse. C'est ainsi que, dans notre langue, les mères disent à
+leurs babies, en dépit de la grammaire, «mon céri»; et j'ai entendu un
+savant professeur de Boston appeler sa femme (il n'était marié que
+depuis un mois) «mon cer amour».
+
+Je ne puis quitter ce sujet, cependant, sans faire observer par quels
+légers changements dans les dialectes adoptés par les différentes
+tribus la signification originelle et la beauté des sons peuvent
+disparaître. Zee me dit avec une grande indignation que Zummer
+(amoureux) qui, de la façon dont elle le prononçait, semblait sortir
+lentement des profondeurs de son coeur, était, dans quelques districts
+peu éloignés des Vril-ya, vicié par une prononciation moitié nasale,
+moitié sifflante, et tout à fait désagréable, qui en faisait Subber.
+Je pensai en moi-même qu'il ne manquait que d'y introduire une n
+devant l'u pour en faire un mot anglais désignant la dernière des
+qualités qu'une Gy amoureuse peut désirer de rencontrer dans son
+Zummer[4].
+
+[Note 4: Du verbe _To snub_, brusquer, gourmander, réprimander.]
+
+Je me bornerai maintenant à mentionner une particularité de cette
+langue qui donne de la force et de la brièveté à ses expressions.
+
+La lettre A est pour eux, comme pour nous, la première lettre de
+l'alphabet, et ils s'en servent souvent comme d'un mot destiné à
+marquer une idée complexe de souveraineté, de puissance, de principe
+dirigeant. Par exemple: Iva, signifie bonté; Diva, la bonté et le
+bonheur réunis; A-Diva, c'est la vérité absolue et infaillible. J'ai
+déjà fait remarquer la valeur de l'A dans A-glauran, de même dans Vril
+(aux vertus duquel ils attribuent leur degré actuel de civilisation);
+A-vril, signifie, comme je l'ai déjà dit, la civilisation même.
+
+Les philologues ont pu voir par les exemples ci-dessus combien le
+langage Vril-ya se rapproche du langage Aryen ou Indo-Germanique; mais
+comme toutes les langues, il contient des mots et des formes empruntés
+à des sources toutes différentes. Le titre même de Tur, qu'ils donnent
+à leur magistrat suprême, indique un larcin fait à une langue soeur du
+Turanien. Ils disent eux-mêmes que c'est un nom étranger emprunté à un
+titre que leurs annales historiques disent avoir appartenu au chef
+d'une nation avec laquelle les ancêtres des Vril-ya étaient, à une
+période très éloignée, en commerce d'amitié, mais qu'elle était depuis
+longtemps éteinte; ils ajoutent que, lorsque, après la découverte du
+vril, ils remanièrent leurs institutions politiques, ils adoptèrent
+exprès un titre appartenant à une race éteinte et à une langue morte,
+et le donnèrent à leur premier magistrat, afin d'éviter de donner à
+cet office un nom qui leur fût déjà familier.
+
+Si Dieu me prête vie, je pourrai peut-être réunir sous une forme
+systématique les connaissances que j'ai acquises sur cette langue
+pendant mon séjour chez les Vril-ya. Mais ce que j'en ai dit suffira
+peut-être pour démontrer aux étudiants philologues qu'une langue qui,
+en conservant tant de racines de sa forme originaire, s'est déchargée
+des grossières surcharges de la période synthétique plus ancienne mais
+transitoire, et qui est arrivée à réunir ainsi tant de simplicité et
+de force dans sa forme inflexionnelle, doit être l'oeuvre graduelle de
+siècles innombrables et de plusieurs révolutions intellectuelles;
+qu'elle contient la preuve d'une fusion entre des races de même
+origine et qu'elle n'a pu parvenir au degré de perfection, dont j'ai
+donné quelques exemples, qu'après avoir été cultivée sans relâche par
+un peuple profondément réfléchi. J'aurai plus tard l'occasion de
+montrer que, néanmoins, la littérature qui appartient à cette langue
+est une littérature morte, et que l'état actuel de félicité sociale
+auquel sont parvenus les Ana interdit toute culture progressive de la
+littérature, surtout dans les deux branches principales: la fiction et
+l'histoire.
+
+
+
+
+XIII.
+
+
+Ce peuple a une religion et, quoi qu'on puisse dire contre lui, il
+présente du moins ces deux particularités étranges: les individus
+croient tout ce qu'ils font profession de croire et ils pratiquent
+tous les préceptes de leur croyance. Ils s'unissent dans l'adoration
+d'un Créateur divin, soutien de l'univers. Ils croient qu'une des
+propriétés du tout-puissant vril est de transmettre à la source de la
+vie et de l'intelligence toutes les pensées qu'une créature humaine
+peut concevoir; et quoiqu'ils ne prétendent pas que l'idée de Dieu est
+innée, cependant ils disent que l'An (l'homme) est la seule créature,
+autant que leurs observations sur la nature leur permettent d'en
+juger, à qui ait été donnée _la faculté de concevoir cette idée_, avec
+toutes les pensées qui en découlent. Ils affirment que cette faculté
+est un privilège qui n'a pu être donné en vain et que, par conséquent,
+la prière et la reconnaissance sont acceptées par le Créateur et
+nécessaires au complet développement de la créature humaine. Ils
+offrent leurs prières en public et en particulier. N'étant pas
+considéré comme appartenant à leur race, je ne fus pas admis dans le
+temple où l'on célèbre le culte en public; mais on m'a dit que les
+offices étaient très courts et sans aucune pompe ni cérémonie. C'est
+une doctrine admise par les Vril-ya que la dévotion profonde ou
+l'abstraction complète du monde actuel n'est pas un état où l'esprit
+humain se puisse maintenir longtemps, surtout en public, et que toute
+tentative faite dans ce but conduit au fanatisme ou à l'hypocrisie.
+Ils ne prient dans leur intérieur que seuls ou avec leurs enfants.
+
+Ils disent que dans les temps anciens il y avait un grand nombre de
+livres consacrés à des spéculations sur la nature de la Divinité et
+sur les croyances et le culte qu'on supposait lui être les plus
+agréables. Mais il se trouva que ces spéculations conduisaient à des
+discussions si chaudes et si violentes que non seulement elles
+troublaient la paix de la communauté et divisaient les familles les
+plus unies, mais encore que, dans le cours de la discussion sur les
+attributs de la Divinité, on en venait à discuter l'existence même de
+la Divinité; ou, ce qui était encore pire, on lui attribuait les
+passions et les infirmités des humains qui se livraient à ces
+disputes.
+
+--Car,--disait mon hôte,--puisqu'un être fini comme l'An ne peut en
+aucune façon définir l'Infini, quand il essaie de se faire une idée de
+la Divinité, il réduit la Divinité à n'être qu'un An comme lui.
+
+Aussi, dans ces derniers siècles, les spéculations théologiques, sans
+être interdites, avaient été si peu encouragées qu'elles étaient
+tombées dans l'oubli.
+
+Les Vril-ya s'accordent à croire à une existence future, plus heureuse
+et plus parfaite que la vie présente. S'ils ont des notions très
+vagues sur la doctrine des récompenses et des punitions, c'est
+peut-être parce qu'ils n'ont parmi eux aucun système de punitions, ni
+de récompenses; car ils n'ont pas de crimes à punir, et leur moralité
+est si égale qu'il n'y a pas un An qui soit regardé en somme comme
+plus vertueux qu'un autre. Si l'un excelle dans une vertu, l'autre
+arrivera à la perfection d'une autre vertu; si l'un a ses faiblesses
+ou ses défauts dominants, son voisin a aussi les siens. Bref, dans
+leur vie si extraordinaire, il y a si peu de tentations qu'ils sont
+bons, selon l'idée qu'ils se font de la bonté, uniquement parce qu'ils
+vivent. Ils ont quelques notions confuses sur la perpétuité de la vie,
+une fois accordée, même dans le monde végétal, comme le lecteur pourra
+en juger dans le chapitre suivant.
+
+
+
+
+XIV.
+
+
+Les Vril-ya, comme je l'ai déjà dit, évitent toute discussion sur la
+nature de l'Être Suprême; cependant ils paraissent se réunir dans une
+croyance par laquelle ils pensent résoudre ce grand problème de
+l'existence du mal, qui a tant troublé la philosophie du monde
+supérieur. Ils disent que lorsqu'Il a donné la vie, avec le sentiment
+de cette vie, si faible qu'il soit, comme dans la plante, la vie n'est
+jamais détruite; elle passe à une forme nouvelle et meilleure, non pas
+sur cette planète (ils s'écartent en cela de la méthode vulgaire de la
+métempsycose), et que l'être vivant garde le sentiment de son
+identité, de sorte qu'il lie sa vie passée à sa vie future et qu'il a
+conscience de ses progrès dans l'échelle du bonheur. Car ils disent
+que, sans cette supposition, ils ne peuvent, suivant les lumières de
+la raison qui leur ont été accordées, découvrir la parfaite justice
+qui doit être une des qualités principales de la Sagesse et de la
+Bonté Suprêmes. L'injustice, disent-ils, ne peut venir que de trois
+causes: le manque d'intelligence pour discerner ce qui est juste, le
+manque de bonté pour le désirer, le manque de puissance pour
+l'accomplir; et que chacun de ces défauts est incompatible avec la
+Sagesse, la Bonté et la Toute-Puissance Suprêmes. Mais, même pendant
+cette vie, la sagesse, la bonté et la puissance de l'Être Suprême
+étant suffisamment apparentes pour nous forcer à les reconnaître, la
+justice, résultant nécessairement de ces trois attributs, demande
+d'une façon absolue une autre vie, non seulement pour l'homme, mais
+pour tous les êtres vivants d'un ordre inférieur. Même dans le monde
+végétal et animal, nous voyons certains individus devenir, par suite
+de circonstances tout à fait indépendantes d'eux-mêmes, extrêmement
+malheureux par rapport à leurs voisins, puisqu'ils n'existent que pour
+être la proie les uns des autres; des plantes même sont sujettes à la
+maladie et périssent d'une façon prématurée, tandis que les plantes
+qui se trouvent à côté se réjouissent de leur vitalité et passent
+toute leur existence à l'abri de toute douleur. Selon les Vril-ya, on
+attribue à tort nos propres faiblesses à l'Être Suprême, quand on
+prétend qu'il agit par des lois générales, donnant ainsi aux causes
+secondaires assez de puissance pour tenir en échec la bonté
+essentielle de la Cause Première; et c'est concevoir la Bonté Suprême
+d'une façon plus basse et plus ignorante encore, que d'écarter avec
+dédain toute considération de justice à l'égard des myriades de formes
+en qui le Tout-Puissant a infusé la vie, pour dire que la justice est
+due seulement à l'An. Il n'y a ni grand ni petit aux yeux du divin
+Créateur. Mais si l'on reconnaît qu'aucun être, si humble qu'il soit,
+qui a conscience de sa vie et de sa souffrance, ne peut périr à
+travers la suite des siècles; que toutes les souffrances d'ici-bas,
+même si elles durent du moment de la naissance à celui du passage à un
+meilleur monde, durent moins, comparées à l'éternité, que le cri du
+nouveau-né comparé à la vie de l'homme; si l'on admet que l'être
+vivant garde à l'époque de sa transmigration le sentiment de son
+identité, sans lequel il n'aurait pas connaissance de sa vie nouvelle,
+et bien que les voies de la justice divine soient au-dessus de la
+portée de notre intelligence, cependant nous avons le droit de croire
+qu'elles sont uniformes et universelles, et non pas variables et
+partiales, comme elles le seraient si elles n'agissaient que par les
+lois de la nature; car cette justice est nécessairement parfaite,
+puisque la Suprême Sagesse doit la concevoir, la Suprême Bonté la
+vouloir, et la Suprême Puissance l'accomplir.
+
+Quelque fantastique que puisse paraître cette croyance des Vril-ya,
+elle tend peut-être à fortifier le système politique qui, admettant
+divers degrés de richesse, établit cependant une parfaite égalité de
+rangs, une douceur extrême dans toutes les relations, et une grande
+tendresse pour toutes les créatures que le bien de la communauté
+n'oblige pas à détruire. Cette idée d'une réparation due à un insecte
+torturé, à une fleur piquée par un ver, peut nous sembler une
+bizarrerie puérile, du moins elle ne peut faire aucun mal. Il est doux
+de penser que dans les profondeurs de la terre, que n'ont jamais
+éclairées un rayon de lumière de notre ciel matériel, a pénétré une
+conviction si lumineuse de l'ineffable bonté du Créateur, qu'on y
+croit si fermement que les lois générales par lesquelles Il agit ne
+peuvent admettre aucune injuste partialité, aucun mal, et ne peuvent
+être comprises que si l'on embrasse leur action dans l'infini de
+l'espace et du temps. Et puisque, comme j'aurai occasion de le faire
+observer plus tard, le système politique et social de cette race
+souterraine réunit et réconcilie les grandes doctrines en apparence
+opposées, qui de temps en temps sur cette terre apparaissent, sont
+discutées, puis oubliées, et reparaissent encore parmi les philosophes
+ou les rêveurs, je puis me permettre de placer ici quelques lignes
+d'un savant terrestre. En regard de cette croyance des Vril-ya à la
+perpétuité de la vie et de la conscience chez les créatures
+inférieures aussi bien que chez l'homme, je veux mettre un passage
+éloquent de l'ouvrage d'un éminent zoologiste, Louis Agassiz. Je viens
+de le retrouver, bien des années après que j'avais confié au papier
+ces souvenirs de la vie des Vril-ya, dans lesquels j'essaye
+aujourd'hui de mettre un peu d'ordre.
+
+«Les relations de chaque individu animal avec son semblable sont
+telles qu'elles devraient depuis longtemps être regardées comme une
+preuve suffisante qu'aucun être organisé n'a pu être appelé à
+l'existence que par l'intervention directe d'une volonté réfléchie.
+C'est là un puissant argument en faveur de l'existence, dans chaque
+animal, d'un principe immatériel semblable à celui qui, par son
+excellence et ses dons supérieurs, place l'homme à un rang si élevé
+au-dessus de l'animal; cependant le principe existe certainement, et,
+qu'on l'appelle sens, raison, ou instinct, il présente dans toute la
+chaîne des êtres organisés une série de phénomènes étroitement
+enchaînés les uns aux autres. C'est de ce principe que dérivent, non
+seulement les manifestations les plus élevées de l'esprit, mais la
+permanence même des différences spécifiques qui caractérisent chaque
+organisme. La plupart des arguments en faveur de l'immortalité de
+l'homme s'appliquent également à la permanence de ce principe chez les
+autres êtres vivants. Ne puis-je pas ajouter que si, dans la vie
+future, l'homme était privé de cette grande source de jouissance et de
+progrès moral et intellectuel, qui consiste dans la contemplation des
+harmonies d'un monde organisé, ce serait là une perte immense? Et ne
+pouvons-nous considérer le concert spirituel des mondes et de tous
+leurs habitants réunis en présence de leur Créateur comme la plus
+haute conception du Paradis?» (_Essai sur la Classification_, Sect.
+XVII, p. 97-99.)
+
+
+
+
+XV.
+
+
+Malgré la bonté de tous mes hôtes, la fille d'Aph-Lin se montrait
+encore plus délicate et plus prévoyante que les autres dans ses
+attentions pour moi. Sur son conseil, je quittai les vêtements sous
+lesquels j'étais descendu du monde supérieur et j'adoptai le costume
+des Vril-ya, à l'exception des ailes mécaniques, qui leur servaient
+comme d'un gracieux manteau quand ils marchaient. Mais comme à la
+ville beaucoup de Vril-ya ne portaient pas ces ailes, cette exception
+ne créait pas une différence marquée entre moi et la race au milieu de
+laquelle je séjournais, et je pus ainsi visiter la cité sans exciter
+une curiosité désagréable. Hors de la famille, personne ne savait que
+je venais du monde supérieur, et je n'étais regardé que comme un
+membre de quelque tribu inférieure et barbare, auquel Aph-Lin donnait
+l'hospitalité.
+
+La ville était grande, eu égard au territoire qui l'entourait et qui
+n'était pas beaucoup plus vaste que les propriétés de certains nobles
+anglais ou hongrois; mais toute cette étendue, jusqu'à la chaîne de
+rochers qui en formait la frontière, était cultivée avec le plus grand
+soin, excepté dans certaines portions des montagnes ou des pâturages
+abandonnées aux animaux que les Vril-ya apprivoisaient, mais dont ils
+ne se servaient pour aucun usage domestique. Leur bonté envers ces
+créatures plus humbles est si grande, qu'une somme est consacrée par
+le trésor public à les transporter dans d'autres tribus de Vril-ya
+disposées à les recevoir (surtout dans les nouvelles colonies), quand
+ils deviennent trop nombreux pour les pâturages qu'on leur a
+abandonnés. Ils ne se multiplient cependant pas aussi vite que le font
+chez nous les animaux destinés à être mangés. Il semble que ce soit
+une loi de la nature que les animaux inutiles à l'homme s'éloignent
+des pays qu'il occupe et même disparaissent complètement. Il existe
+dans les divers États, entre lesquels se partagent les Vril-ya, une
+vieille coutume qui est de laisser entre les frontières de deux États
+un terrain neutre et non cultivé. Pour la tribu dont je m'occupe,
+cette frontière, composée d'une chaîne de rochers sauvages, ne pouvait
+pas être franchie à pied, mais on la passait aisément à l'aide des
+ailes ou des bateaux aériens dont je parlerai plus loin. On y avait
+aussi ouvert des routes pour des véhicules mus par le vril. Ces
+chemins de communication étaient toujours éclairés et la dépense en
+était couverte par une taxe spéciale, à laquelle toute la communauté
+participait sous la dénomination de contribution Vril-ya dans une
+proportion convenue. Par le moyen de ces routes, un commerce
+considérable se faisait avec les États voisins ou même éloignés. La
+richesse de ce peuple venait surtout de l'agriculture. Il est aussi
+remarquable pour son adresse à fabriquer les outils qui servent au
+labourage. En échange de ces marchandises, il recevait des articles de
+luxe plutôt que de nécessité. Il ne payait presque aucune marchandise
+d'importation aussi cher que les oiseaux élevés à chanter des airs
+compliqués. Ces oiseaux venaient de fort loin; leur chant et leur
+plumage étaient également admirables. On me dit que ceux qui les
+élevaient et leur apprenaient à chanter mettaient un grand soin à les
+choisir, et que les espèces s'étaient beaucoup améliorées depuis
+quelques années. Je ne vis chez ce peuple aucun autre animal destiné à
+l'amusement, à l'exception de quelques êtres très curieux de la
+famille des Batraciens, semblables à nos grenouilles, mais avec une
+physionomie très intelligente; les enfants les aimaient beaucoup et
+les gardaient dans leurs jardins particuliers. Ils ne paraissent pas
+avoir d'animaux analogues à nos chiens et à nos chevaux, bien que Zee,
+ce savant naturaliste, me dit que des créatures pareilles avaient
+existé autrefois dans ces parages et qu'on en trouvait encore dans
+certaines régions habitées par d'autres races que celle des Vril-ya.
+Elle me dit qu'ils avaient disparu peu à peu du monde plus civilisé
+depuis la découverte du vril, qui les avait rendus inutiles. La
+mécanique et l'emploi des ailes avaient détrôné le cheval comme bête
+de somme, et l'on n'avait plus besoin du chien, soit pour se protéger,
+soit pour aller à la chasse, comme cela arrivait aux ancêtres des
+Vril-ya, quand ils craignaient les agressions de leurs semblables ou
+chassaient pour se procurer leur nourriture. Cependant, en ce qui
+concernait le cheval, cette région était si montagneuse qu'un cheval
+n'y aurait pas été d'une grande utilité, comme animal de luxe ou comme
+bête de somme. Le seul animal qu'ils emploient à ce dernier usage est
+une espèce de grande chèvre dont ils se servent dans leurs fermes. On
+peut dire que la nature du sol dans ces districts a donné la première
+idée des ailes et des bateaux aériens. L'étendue de la ville est due à
+l'habitude d'entourer chaque maison d'un jardin séparé. La rue
+principale, dans laquelle habitait Aph-Lin, s'élargissait en une vaste
+place carrée sur laquelle se trouvaient le Collège des Sages et toutes
+les administrations publiques; une magnifique fontaine du fluide
+lumineux, que j'appellerai naphte (j'en ignore la véritable nature),
+occupait le centre de cette place. Tous ces édifices publics ont un
+caractère uniforme de solidité massive. Ils me rappelaient
+l'architecture des tableaux de Martin. Tout le long de l'étage
+supérieur courait un vaste balcon, ou jardin suspendu, soutenu par des
+colonnes; ce jardin était rempli de plantes en fleurs et habité par
+différentes espèces d'oiseaux apprivoisés. Diverses rues partaient de
+cette place, toutes larges et brillamment illuminées; elles
+remontaient de chaque côté vers les hauteurs. Dans mes excursions à
+travers la ville, j'étais toujours accompagné par Aph-Lin ou par sa
+fille. Dans cette tribu, la Gy adulte peut se promener aussi
+familièrement avec un jeune An qu'avec une femme.
+
+Les magasins de détail ne sont pas nombreux; les chalands sont servis
+par des enfants de divers âges, extrêmement intelligents et polis,
+mais sans la plus légère nuance d'importunité ou de servilité. Le
+marchand n'est pas toujours présent; quand il est là, il ne paraît pas
+fort occupé de ses affaires; cependant il n'a choisi cette profession
+que parce qu'elle lui plaisait et nullement pour accroître sa fortune.
+
+Quelques-uns des plus riches citoyens du pays tiennent de ces
+magasins. Comme je l'ai déjà dit, on ne reconnaît dans ce pays aucune
+supériorité de rang, et par conséquent toutes les occupations sont
+regardées comme égales au point de vue social. L'An, chez lequel
+j'achetai mes sandales, était le frère du Tur, ou magistrat principal;
+et quoique son magasin ne fût pas plus grand que celui d'un relieur de
+Bond Street ou de Broadway, on me dit qu'il était deux fois plus riche
+que le Tur, qui habitait un véritable palais. Sans doute il possédait
+aussi une maison de campagne.
+
+Les Ana de cette tribu sont, en somme, fort indolents après l'âge
+actif de l'enfance. Soit par tempérament, soit par philosophie, ils
+mettent le repos au rang des plus grandes bénédictions de la vie. Il
+est vrai que quand on enlève à un être humain les motifs d'activité
+qu'il puise dans la cupidité ou l'ambition, il ne paraît pas étrange
+qu'il se repose tranquillement.
+
+Dans leurs mouvements ordinaires, ils aiment mieux marcher que voler.
+Mais dans leurs jeux, et pour me servir d'une figure un peu hardie,
+dans leurs promenades, ils se servent de leurs ailes, comme aussi dans
+les danses aériennes que j'ai décrites et dans les visites à leurs
+maisons de campagne, qui sont presque toutes situées sur des hauteurs;
+quand ils sont jeunes, ils préfèrent aussi leurs ailes à tout autre
+moyen de locomotion, pour accomplir leurs voyages dans les autres
+régions des Ana.
+
+Ceux qui s'exercent au vol peuvent voler, sinon aussi vite que
+certains oiseaux voyageurs, du moins de façon à faire quarante à
+cinquante kilomètres à l'heure et conservent cette vitesse pendant
+cinq ou six heures. Mais la plupart des Ana parvenus à l'âge adulte
+n'aiment plus les mouvements rapides qui exigent un effort vigoureux.
+C'est peut-être pour cette raison, comme ils pensent, d'accord sans
+doute avec la plupart de nos médecins, que la transpiration régulière
+par les pores de la peau est essentielle à la santé, qu'ils font usage
+des bains de vapeur que nous nommons bains turcs ou bains russes,
+suivis de douches d'eau parfumée. Ils ont une grande foi dans
+l'influence salutaire de certains parfums.
+
+Ils ont aussi l'habitude, à des périodes déterminées mais rares,
+peut-être quatre fois par an, quand ils sont en bonne santé, de faire
+usage d'un bain chargé de vril[5]. Ils disent que ce fluide, employé
+avec ménagement, fortifie la santé; mais que si l'en en fait un trop
+grand usage, lorsqu'on se porte bien, il produit une réaction qui
+épuise la vitalité. Toutefois, dans presque toutes leurs maladies, ils
+recourent au vril comme au plus actif des remèdes qui puissent aider
+la nature à repousser le mal.
+
+[Note 5: J'ai fait usage une fois du bain de vril. Il ressemblait
+beaucoup par ses propriétés fortifiantes aux bains de Gastein, dont
+beaucoup de médecins attribuent la puissance à l'électricité; mais les
+effets du bain de vril sont plus durables.]
+
+Ils sont, à leur façon, le plus luxueux des peuples, mais toutes les
+délicatesses de leur luxe sont innocentes. On peut dire qu'ils vivent
+dans une atmosphère de musique et de parfums. Toutes les chambres ont
+des appareils mécaniques destinés à produire des sons mélodieux, dans
+des tons si doux qu'on dirait des murmures d'esprits invisibles. Ils
+sont trop accoutumés à ces sons légers pour en être gênés dans leurs
+conversations, ou même, quand ils sont seuls, dans leurs réflexions.
+Mais ils pensent que respirer un air constamment chargé de mélodies et
+de parfums a pour effet d'adoucir et d'élever le caractère et les
+pensées. Quoiqu'ils soient très sobres, ils ne mangent d'autre
+nourriture animale que le lait et s'abstiennent absolument de toute
+boisson enivrante; ils sont extrêmement délicats et difficiles à
+l'endroit de la nourriture et de la boisson. Dans tous leurs
+amusements, les vieillards montrent une gaieté enfantine. Le but
+auquel ils tendent est le bonheur, qu'ils ne cherchent pas dans
+l'excitation d'un plaisir passager, mais dans les conditions
+habituelles de leur existence tout entière, et l'exquise aménité de
+leurs manières montre quel respect ils ont pour le bonheur des autres.
+
+La conformation de leur crâne présente des différences marquées à
+l'égard de toutes les races connues du monde supérieur, et je ne puis
+m'empêcher de penser que la forme du leur est un développement,
+produit par des siècles sans nombre, du type Brachycéphalique de l'Age
+de pierre dont parle Lyell dans ses _Éléments de Géologie_, ch. X, p.
+113, en le comparant avec le type Dolichocéphalique du commencement de
+l'Age de fer, correspondant à celui qui est aujourd'hui si commun
+parmi nous, et qu'on appelle type Celtique. Le crâne des Vril-ya a le
+même front massif et non pas fuyant comme dans le type Celtique, la
+même rondeur égale dans les organes frontaux, mais il est plus élevé
+au sommet, et moins prononcé dans l'hémisphère postérieur où les
+phrénologues placent les organes animaux. Pour parler la langue des
+phrénologues, le crâne commun aux Vril-ya a les organes du poids, du
+nombre, de la musique, de la forme, de l'ordre, de la causalité, très
+largement développés; ceux de la constructivité beaucoup plus
+prononcés que ceux de l'idéalité. Ceux qu'on appelle les organes
+moraux, comme ceux de la conscience ou de la bienfaisance, sont
+extraordinairement pleins; ceux de l'amativité et de la combativité
+sont très petits; celui de la ténacité très grand; l'organe de la
+destructivité (c'est-à-dire de la disposition à supprimer tous les
+obstacles) est immense, moins pourtant que celui de la bienfaisance,
+et celui de la philogéniture prend plutôt le caractère de la
+compassion et de la tendresse pour les êtres qui ont besoin de
+protection et de secours, que celui de l'amour animal de la
+progéniture.
+
+Je n'ai pas rencontré une seule personne difforme ou boiteuse. La
+beauté de leur physionomie ne consiste pas seulement dans la symétrie
+des traits, mais dans l'égalité de la peau, qui se maintient sans
+rides jusqu'à la vieillesse la plus avancée, et dans une douce
+sérénité d'expression jointe à cette majesté que donne le sentiment de
+la force et d'une complète sécurité physique et morale. C'est cette
+douceur même, jointe à cette majesté, qui inspirait à un spectateur
+comme moi, accoutumé à lutter avec les passions de l'humanité, un
+sentiment d'humilité et de crainte respectueuse. C'est une expression
+qu'un peintre pourrait donner à un demi-dieu, à un génie, à un ange.
+Les hommes, chez les Vril-ya, sont entièrement imberbes, les Gy-ei en
+vieillissant ont quelquefois une petite moustache.
+
+Je remarquai avec surprise que la couleur de leur peau n'était pas
+uniformément celle que j'avais remarquée chez les premiers individus
+que j'avais rencontrés; quelques-uns l'avaient beaucoup plus blanche,
+avec des yeux bleus et des cheveux d'un brun doré; cependant leur
+teint était d'un ton plus chaud et plus riche que celui des peuples du
+nord de l'Europe.
+
+On me dit que ce mélange de couleurs venait de mariages contractés
+avec les membres d'autres tribus lointaines des Vril-ya qui, soit par
+suite de la différence des climats, soit à cause de la diversité
+d'origine, étaient plus blanches que la tribu chez laquelle
+j'habitais. On regardait comme une preuve d'antiquité la couleur rouge
+la plus foncée; mais les Ana n'attachaient aucune idée d'orgueil à
+cette antiquité; ils étaient au contraire persuadés que leur
+supériorité venait de croisements fréquents avec d'autres familles
+différentes et cependant parentes, ils encourageaient ces mariages
+pourvu que les conjoints fussent toujours des membres de la famille
+des Vril-ya. Quant aux nations qui n'adoptaient pas les moeurs et les
+institutions des Vril-ya et qui passaient pour incapables d'acquérir
+sur les forces du vril cet empire que tant de générations s'étaient
+employées à acquérir et à conserver, on les regardait avec plus de
+dédain que les citoyens de New-York ne regardent les nègres.
+
+J'appris de Zee, plus instruite en toutes choses qu'aucun des hommes
+avec lesquels j'eus l'occasion de m'entretenir familièrement, que la
+supériorité des Vril-ya était attribuée à l'intensité de leurs
+anciennes luttes contre les obstacles de la nature dans les premiers
+lieux où ils s'étaient fixés.
+
+--Partout,--disait Zee, avec profondeur,--partout où nous rencontrons
+dans l'histoire de la civilisation cet état où la vie devient une
+lutte, où l'individu est obligé d'appeler à lui toute son énergie pour
+rivaliser avec ses compagnons, nous trouvons invariablement le même
+résultat; c'est-à-dire que, puisqu'un grand nombre doit périr dans
+cette lutte, la nature choisit pour les conserver les spécimens les
+plus vigoureux. Par conséquent, dans notre race, même avant la
+découverte du vril, les organisations supérieures furent seules
+conservées, et nos anciens livres contiennent une légende autrefois
+populaire selon laquelle nous fûmes chassés d'une région qui
+semblerait être votre monde supérieur, afin de nous perfectionner et
+d'arriver à l'épuration complète de notre race par l'âpreté des luttes
+que nos pères eurent à soutenir; et lorsque notre éducation sera
+achevée, nous sommes destinés à retourner dans le monde supérieur pour
+y supplanter toutes les races inférieures qui l'occupent aujourd'hui.
+
+Aph-Lin et Zee causaient souvent avec moi de la condition politique et
+sociale de ce monde supérieur, dont Zee supposait si philosophiquement
+que les habitants seraient détruits un jour ou l'autre par l'avènement
+des Vril-ya. Dans mes récits, je continuais à faire tout ce que je
+pouvais (sans me lancer dans des mensonges assez positifs pour être
+aisément aperçus par la sagacité de mes auditeurs) pour représenter
+notre puissance et nous-mêmes sous les couleurs les plus flatteuses.
+Ils y trouvaient pourtant de perpétuels sujets de comparaison entre
+les populations les plus civilisées de notre monde et les races
+souterraines les plus inférieures qu'ils regardaient comme plongées
+dans une barbarie sans espoir et condamnées à une destruction
+graduelle, mais certaine. Mais tous deux désiraient dérober à leurs
+concitoyens toute connaissance prématurée des régions éclairées par le
+soleil; tous deux étaient humains et frémissaient à la pensée de
+détruire tant de millions de créatures, et les peintures que je
+faisais de notre vie, si fortement colorées qu'elles fussent, les
+attristaient. En vain, je vantais nos grands hommes: poètes,
+philosophes, orateurs, généraux, et défiais les Vril-ya de nous en
+présenter autant.
+
+--Hélas!--disait Zee, dont la figure majestueuse prenait une
+expression d'angélique compassion,--cette domination du petit nombre
+sur la foule est le signe le plus sûr et le plus fatal d'une
+sauvagerie incorrigible. Ne voyez-vous pas que la première condition
+du bonheur mortel consiste à supprimer cette lutte et cette
+compétition entre les individus, car cette lutte, quelle que soit la
+forme du gouvernement, subordonne le grand nombre au petit nombre,
+détruit la liberté réelle des individus en dépit de la liberté
+nominale de l'État, et ôte à l'existence ce calme sans lequel on ne
+peut atteindre la félicité spirituelle ou corporelle? Nous pensons,
+nous, que plus nous pouvons rapprocher notre existence de celle que
+nos idées les plus nobles nous représentent comme le partage des âmes
+au delà du tombeau, plus nous nous rapprochons sur terre d'un bonheur
+divin, et plus la transition devient facile de cette vie à la vie
+future. Car, assurément, tout ce que nous pouvons imaginer de la vie
+des dieux ou des élus suppose l'absence de soucis personnels et de
+passions rivales, telles que l'avarice et l'ambition. Il nous semble
+que ce doit être une vie de sereine tranquillité. Sans doute, les
+facultés intellectuelles ou spirituelles n'y manquent point
+d'activité, mais cette activité, conforme au tempérament de chacun,
+n'a rien de forcé ni de répugnant; dans cette vie charmée par
+l'échange le plus libre des plus douces affections, l'atmosphère
+morale doit tuer la haine, la vengeance, l'esprit de contention et de
+rivalité. Tel est l'état politique auquel toutes les familles et
+toutes les tribus des Vril-ya cherchent à atteindre, et c'est vers ce
+but que tendent toutes nos théories gouvernementales. Vous voyez
+combien une pareille marche est opposée à celle des nations non
+civilisées d'où vous venez, et qui tendent systématiquement à
+perpétuer les troubles, les soucis, les passions belliqueuses, de plus
+en plus funestes à mesure que le progrès de ces peuples devient plus
+rapide dans la voie où ils marchent. La plus puissante de toutes les
+races de notre monde, en dehors de la famille des Vril-ya, se regarde
+comme la mieux gouvernée des sociétés politiques et croit avoir
+atteint à cet égard le plus haut degré de la sagesse politique, de
+sorte que les autres nations devraient essayer plus ou moins de
+l'imiter. Elle a établi, sur ses bases les plus larges, le Koom-Posh,
+c'est-à-dire le gouvernement des ignorants, d'après ce principe qu'ils
+sont les plus nombreux. Elle a fait consister le suprême bonheur en
+une rivalité universelle de sorte que les passions mauvaises ne sont
+jamais en repos; les citoyens sont en lutte pour le pouvoir, pour la
+richesse, pour tous les genres de supériorité, et dans cette rivalité,
+c'est quelque chose d'horrible que d'entendre les reproches, les
+médisances et les calomnies que les meilleurs mêmes et les plus doux
+d'entre eux accumulent les uns sur les autres sans honte et sans
+remords.
+
+--Il y a quelques années,--dit Aph-Lin,--j'ai visité ce peuple. Leur
+misère et leur dégradation étaient d'autant plus effroyables qu'ils se
+vantaient sans cesse de leur félicité, de leur grandeur comparées à
+celles du reste des autres peuples de leur race. Il n'y a aucun espoir
+que ce peuple, qui évidemment ressemble au vôtre, puisse s'améliorer,
+parce que toutes ses idées tendent à une décadence plus complète. Il
+désire augmenter de plus en plus son empire en dépit de cette vérité
+qu'au delà de limites assez restreintes il devient impossible
+d'assurer à un État le bonheur qui appartient à une famille bien
+réglée; et plus ils perfectionnent un système par lequel certains
+individus sont chauffés et gonflés à une taille qui dépasse la
+petitesse de millions de créatures, plus ils se frottent les mains, et
+s'écrient fièrement:--«Voyez par quelles grandes exceptions à la
+petitesse commune de notre race, nous prouvons l'excellence de notre
+système!
+
+--Bref,--conclut Zee,--si la sagesse de la vie humaine consiste à se
+rapprocher de la tranquillité sereine des immortels, il ne peut y
+avoir de système plus opposé à celui-là que celui qui tend à pousser à
+leur plus haut point les inégalités et les turbulences des mortels. Et
+je ne vois pas par quelle croyance religieuse des mortels agissant
+ainsi peuvent arriver à se faire même une idée des joies des immortels
+auxquels ils espèrent atteindre directement par la mort. Au contraire,
+des esprits habitués à placer le bonheur dans des choses si
+antipathiques à la nature divine trouveraient le bonheur des dieux
+très ennuyeux et désireraient revenir dans un monde où ils pourraient
+du moins se quereller.
+
+
+
+
+XVI.
+
+
+J'ai tant parlé de la baguette de vril que mes lecteurs s'attendent
+peut-être à ce que je la décrive. Je ne puis le faire avec exactitude,
+car on ne me permit jamais d'en toucher une, de peur que mon ignorance
+n'occasionnât quelque terrible accident. Elle est creuse; la poignée
+est garnie de plusieurs arrêts, clefs ou ressorts, par lesquels on
+peut en changer la force, la modifier et la diriger. Selon la manière
+dont on s'en sert elle tue ou elle guérit; elle perce un roc, ou
+chasse les vapeurs; elle affecte les corps, ou exerce une certaine
+influence sur les esprits. On la porte souvent sous la forme commode
+d'une canne de promeneur, mais elle est garnie de coulisses qui
+permettent de l'allonger ou de le raccourcir à volonté. Quand on s'en
+sert dans un but spécial, on en tient la poignée dans la paume de la
+main, l'index et le médius en avant. On m'assura, cependant, que la
+puissance de la baguette n'était pas la même dans toutes les mains,
+mais proportionnée à ce que l'organisme de chacun contient de vril, ou
+plutôt de celle des propriétés du vril qui a le plus d'affinité ou de
+rapport avec l'oeuvre à accomplir. Quelques-uns ont plus de puissance
+pour détruire, d'autres pour guérir, etc., et le résultat dépend
+beaucoup aussi du calme et de la sûreté de mouvement de l'opérateur.
+Ils affirment que le plein exercice de la puissance du vril ne peut
+être atteint que par un tempérament constitutionnel, c'est-à-dire par
+une organisation héréditairement transmise, et qu'une fille de quatre
+ans appartenant aux races Vril-ya peut accomplir, avec la baguette
+mise pour la première fois dans sa main, des effets que le mécanicien
+le plus fort et le plus habile ne parviendrait pas à exécuter, même
+quand il se serait exercé toute sa vie, s'il n'appartenait à la race
+des Vril-ya. Toutes ces baguettes ne sont pas également compliquées;
+celles qu'on donne aux enfants sont beaucoup plus simples que celles
+des adultes des deux sexes; elles sont construites pour l'occupation
+spéciale à laquelle les enfants sont attachés; et, comme je l'ai déjà
+dit, les plus jeunes enfants sont surtout occupés à détruire. Dans la
+baguette des femmes et des mères, la force de destruction est
+généralement supprimée, le pouvoir de guérir atteint son plus haut
+degré. Je voudrais pouvoir parler plus en détail de ce singulier
+conducteur du fluide vril, mais le mécanisme en est aussi délicat que
+les effets en sont merveilleux.
+
+Je dirai cependant que ces peuples ont inventé certains tubes par
+lesquels le fluide vril peut être conduit vers l'objet qu'il doit
+détruire, à travers des distances presque indéfinies; du moins je
+n'exagère rien en parlant de cinq cents ou six cents kilomètres. Leur
+science mathématique appliquée à cet objet est si parfaitement exacte,
+que sur le rapport d'un observateur placé dans un bateau aérien, un
+membre quelconque du vril peut apprécier sans se tromper la nature des
+obstacles, la hauteur à laquelle on doit élever l'instrument, le point
+auquel on doit le charger, de façon à réduire en cendres une ville
+deux fois grande comme Londres ou New-York, dans un espace de temps
+trop court pour que j'ose l'indiquer.
+
+Assurément ces Ana sont des mécaniciens d'une adresse merveilleuse,
+merveilleuse dans l'application de leurs facultés inventives aux
+usages pratiques.
+
+J'allai avec mon hôte et sa fille Zee visiter le grand musée public,
+qui occupe une aile du Collège des Sages, et dans lequel sont
+conservées, comme spécimens curieux de l'ignorance et des tâtonnements
+des anciens temps, beaucoup de machines que nous regardons avec
+orgueil comme des chefs-d'oeuvre de notre génie. Dans une des salles,
+jetés de côte, comme des choses oubliées, se trouvent des tubes
+destinés à ôter la vie au moyen de boules métalliques et d'une poudre
+inflammable, dans le genre de nos canons et de nos catapultes, et plus
+meurtriers que nos inventions les plus modernes.
+
+Mon hôte en parlait avec un sourire de mépris, comme pourrait le faire
+un officier d'artillerie en voyant les arcs et les flèches des
+Chinois. Dans une autre salle se trouvaient des modèles de voitures et
+de vaisseaux mus par la vapeur, et un ballon digne de Montgolfier. Zee
+prit la parole d'un air pensif.
+
+--Tels étaient--dit-elle,--les faibles essais de nos sauvages
+ancêtres, avant qu'ils eussent la plus légère idée des propriétés du
+vril!
+
+Cette jeune Gy était un magnifique exemple de la force musculaire à
+laquelle peuvent parvenir les femmes de son pays. Ses traits étaient
+beaux comme ceux de toute sa race; je n'ai jamais vu dans le monde
+supérieur un visage plus majestueux et plus parfait, mais son amour
+pour les études austères avait donné à sa physionomie une expression
+pensive qui la rendait un peu sévère quand elle ne parlait pas; et
+cette sévérité avait quelque chose de formidable quand on faisait
+attention à ses amples épaules et à sa grande taille. Elle était
+grande même pour une Gy et je l'ai vue soulever un canon avec autant
+d'aisance que j'en pourrais mettre à manier un pistolet de poche. Zee
+m'inspirait une terreur profonde, qui ne fit que s'accroître quand
+nous arrivâmes dans la salle du musée où l'on conservait les modèles
+des machines mues par le vril; par un certain mouvement de sa
+baguette, et en se tenant à distance elle mit en mouvement des corps
+pesants et énormes. Elle semblait les douer d'intelligence, elle s'en
+faisait comprendre et les contraignait d'obéir. Elle mit en mouvement
+des machines fort compliquées, arrêta ou continua le mouvement,
+jusqu'à ce que, dans un espace de temps prodigieusement court, elle
+eût changé des matériaux grossiers de diverses sortes en oeuvres
+d'art, régulières, complètes et parfaites. Tous les effets que
+produisent le mesmérisme ou l'électro-biologie sur les nerfs et les
+muscles des êtres vivants, Zee les produisit par un simple mouvement
+de sa baguette sur les roues et les ressorts de machines inanimées.
+
+Comme je faisais part à mes compagnons de la surprise que me causait
+cette influence sur les objets inanimés, avouant que dans notre monde
+j'avais vu que certaines organisations vivantes exercent sur d'autres
+organisations vivantes une influence réelle, mais souvent exagérée par
+la crédulité ou le mensonge, Zee, qui s'intéressait plus que son père
+à ces questions, me pria d'étendre la main et, plaçant la sienne à
+côté, elle appela mon attention sur certaines différences de type et
+de caractère. D'abord, le pouce de la Gy (et dans toute cette race,
+comme je l'observai plus tard, il en est de même pour les deux sexes)
+est beaucoup plus large, plus long et plus massif que le nôtre. Il y a
+presque autant de différence qu'entre le pouce d'un homme et celui
+d'un gorille. Secondement, la paume est proportionnellement plus
+épaisse que la nôtre, la texture de la peau est infiniment plus fine
+et plus douce, la chaleur moyenne plus intense. Ce que je remarquai
+surtout, c'est un nerf visible et facile à sentir sous la peau, qui
+part du poignet, contourne le gras du pouce, et se partage comme une
+fourche à la racine de l'index et du médius.
+
+--Avec votre faible pouce,--me dit la jeune savante,--et sans ce nerf,
+que vous trouvez plus ou moins développé dans notre race, vous ne
+pouvez obtenir qu'une influence faible et imparfaite sur le vril; mais
+en ce qui regarde le nerf, on ne le trouve pas chez nos premiers
+ancêtres ni chez les tribus les plus grossières qui n'appartiennent
+pas aux Vril-ya. Il s'est lentement développé dans le cours des
+générations, commençant avec les premiers progrès et s'accroissant par
+un exercice continuel de la puissance du vril; par conséquent, dans le
+cours de mille ou deux mille ans un nerf semblable pourrait se former
+chez les êtres supérieurs de votre race qui se consacreraient à cette
+science par excellence, qui soumet au vril les forces les plus
+subtiles de la nature. Mais vous parlez de la matière comme d'une
+chose en elle-même inerte et immobile; assurément vos parents ou vos
+institutions n'ont pu vous laisser ignorer qu'il n'y a pas de matière
+inerte: chaque particule est constamment en mouvement et constamment
+soumise aux agents parmi lesquels la chaleur est la plus apparente et
+la plus rapide, mais le vril est le plus subtil et le plus puissant
+quand on sait s'en servir. En fait, le courant, lancé par ma main et
+guidé par ma volonté, ne fait que rendre plus prompte et plus forte
+l'action qui agit éternellement sur toutes les particules de la
+matière, quelque inerte et immobile qu'elle paraisse. Si une masse de
+métal n'est pas capable de produire une pensée par elle-même, son
+mouvement intérieur la rend pénétrable à la pensée de l'agent
+intellectuel qui le travaille; et lorsque cette pensée est accompagnée
+d'une force suffisante de vril, le métal est aussi contraint d'obéir
+que s'il était transporté par une force matérielle visible. Il est
+animé pendant ce temps par l'âme qui le pénètre, de sorte qu'on peut
+presque dire qu'il vit et qu'il raisonne. Sans cela nous ne pourrions
+pas remplacer les domestiques par nos automates.
+
+Je respectais trop les muscles et la science de la jeune Gy pour me
+hasarder à discuter avec elle. J'avais lu quelque part, quand j'étais
+écolier, qu'un sage, discutant avec un empereur romain, s'était
+brusquement arrêté, et comme l'empereur lui demandait s'il n'avait
+plus rien à dire en faveur de son opinion, il répondit:--
+
+--Non, César, il est inutile de discuter contre un homme qui commande
+à vingt-cinq légions.
+
+J'étais secrètement persuadé que quels que fussent les effets réels du
+vril sur la matière, M. Faraday aurait pu prouver à la jeune Gy
+qu'elle en comprenait mal la nature et les causes; mais je n'en
+restais pas moins convaincu que Zee aurait pu assommer tous les
+Membres de la Société Royale des Sciences, les uns après les autres,
+d'un coup de poing. Tout homme raisonnable sait qu'il est inutile de
+discuter avec une femme ordinaire sur des choses qu'on comprend; mais
+discuter avec une Gy de sept pieds sur les mystères du vril, autant
+eût valu discuter dans le désert avec le simoun!
+
+Parmi les salles du musée du Collège des Sages, celle qui m'intéressa
+le plus était la salle consacrée à l'archéologie des Vril-ya et
+renfermant une très ancienne collection de portraits. Les couleurs et
+les corps sur lesquels elles étaient appliquées étaient si
+indestructibles, que les tableaux, qu'on faisait remonter à une date
+presque aussi ancienne que celles que mentionnent les plus vieilles
+annales des Chinois, conservaient une grande fraîcheur de coloris.
+Comme j'examinais cette collection, deux choses me frappèrent surtout:
+la première, c'est que les peintures qu'on disait vieilles de six ou
+sept mille ans étaient bien supérieures, sous le rapport de l'art, à
+celles qui avaient été exécutées depuis trois ou quatre mille ans; la
+seconde, c'est que les portraits de la première période se
+rapprochaient beaucoup du type de la race européenne du monde
+supérieur. Quelques-uns me rappelèrent vraiment les têtes italiennes
+des peintures du Titien, qui expriment si bien l'ambition ou la ruse,
+les soucis ou le chagrin, avec des rides qui sont comme des sillons
+creusés par les passions sur le visage qu'elles labourent. C'étaient
+bien là des portraits d'hommes qui avaient vécu dans la lutte et la
+guerre avant que la découverte des forces latentes du vril eût changé
+le caractère de la société, d'hommes qui avaient combattu pour la
+gloire ou pour le pouvoir, comme nous le faisons maintenant dans notre
+monde.
+
+Le type commence visiblement à se modifier environ mille ans après la
+découverte du vril. Il devient dès lors de plus en plus calme à chaque
+génération nouvelle, et ce calme marque une différence de plus en plus
+profonde entre les Vril-ya et les hommes livrés au travail et au
+péché; mais à mesure que la beauté et la grandeur de la physionomie
+s'accentuaient davantage, l'art du peintre devenait plus froid et plus
+monotone.
+
+Mais la plus grande curiosité de la collection c'étaient trois
+portraits appartenant aux âges anté-historiques et, suivant la
+tradition mythologique, faits par les ordres d'un philosophe, dont
+l'origine et les attributs étaient autant mêlés de fables symboliques,
+que ceux d'un Bouddha indien ou d'un Prométhée grec.
+
+C'est à ce personnage mystérieux, à la fois un sage et un héros, que
+toutes les principales races des Vril-ya font remonter leur origine.
+
+Les portraits dont je parle sont ceux du philosophe lui-même, de son
+grand-père et de son arrière-grand-père. Ils sont tous de grandeur
+naturelle. Le philosophe est vêtu d'une longue tunique qui semble
+former un vêtement lâche et comme une armure écailleuse, empruntée
+peut-être à quelque poisson ou à quelque reptile, mais les pieds et
+les mains sont nus; les doigts des uns et des autres sont très longs
+et palmés. La gorge est à peine visible, le front bas et fuyant; ce
+n'est pas du tout l'idée qu'on se fait d'un sage. Les yeux sont
+proéminents, noirs, brillants, la bouche très grande, les pommettes
+saillantes, et le teint couleur de boue. Suivant la tradition, ce
+philosophe avait vécu jusqu'à un âge patriarcal, dépassant plusieurs
+siècles, et il se souvenait d'avoir vu son grand-père, quand lui-même
+n'était qu'un homme d'un âge moyen, et son bisaïeul quand il était
+enfant; il avait fait ou fait faire le portrait du premier pendant sa
+vie; celui du second avait été pris sur sa momie. Le portrait du
+grand-père avait les traits et l'aspect de celui du philosophe, mais
+encore exagérés; il était nu et la couleur de son corps était
+singulière: la poitrine et le ventre étaient jaunes, les épaules et
+les bras d'une couleur bronzée; le bisaïeul était un magnifique
+spécimen du genre Batracien, une Grenouille Géante purement et
+simplement.
+
+Parmi les pensées profondes que ce philosophe, suivant la tradition,
+avait léguées à la postérité sous une forme rythmée, dans une
+sentencieuse concision, on cite celle-ci: «Humiliez-vous, mes
+descendants; le père de votre race était un Têtard:
+enorgueillissez-vous, mes descendants, car c'est la même Pensée Divine
+qui créa votre père, qui se développe en vous exaltant.»
+
+Aph-Lin me conta cette fable pendant que je regardais les trois
+portraits de ces Batraciens.
+
+--Vous vous riez de mon ignorance supposée et de ma crédulité de Tish
+sans éducation,--lui répondis-je,--mais quoique ces horribles croûtes
+puissent être fort anciennes et qu'elles aient voulu être, dans le
+temps, quelques grossières caricatures, je suppose que personne, parmi
+les gens de votre race, même dans les âges les moins éclairés, n'a
+jamais cru que l'arrière-petit-fils d'une Grenouille ait pu devenir un
+philosophe sentencieux; ou qu'aucune famille, je ne dirai pas de
+Vril-ya, mais de la variété la plus vile de la race humaine, descende
+d'un Têtard.
+
+--Pardonnez-moi,--répondit Aph-Lin,--pendant l'époque que nous nommons
+la Période Batailleuse ou Philosophique de l'Histoire, qui remonte à
+environ sept mille ans, un naturaliste très distingué prouva, à la
+satisfaction de ses nombreux disciples, qu'il y avait tant d'analogie
+entre le système anatomique de la Grenouille et celui de l'An, qu'on
+en conclut que l'un avait dû descendre de l'autre. Ils avaient en
+commun quelques maladie; ils étaient sujets à avoir dans les intestins
+les mêmes vers parasites; et, ce qu'il y a d'étrange à dire, c'est que
+l'An a dans son organisme la même vessie natatoire, devenue
+parfaitement inutile, mais qui, subsistant à l'état de rudiment,
+prouve jusqu'à l'évidence que l'An descend directement de la
+Grenouille. On ne peut alléguer contre cette théorie la différence de
+taille, car il existe encore dans notre monde des Grenouilles d'une
+taille peu inférieure à la nôtre et qui paraissent avoir été encore
+plus grandes il y a quelques milliers d'années.
+
+--Je comprends cela,--dis-je,--car d'après nos plus éminents
+géologues, qui les ont peut-être vues en rêve, d'énormes Grenouilles
+ont dû habiter le monde supérieur avant le Déluge et de telles
+Grenouilles sont bien les êtres qui devaient vivre dans les lacs et
+les marais de votre monde souterrain. Mais, je vous en prie,
+continuez.
+
+--Pendant la Période Batailleuse de l'Histoire, on était sûr que ce
+qu'un sage affirmait était contredit par un autre. C'était en effet,
+une maxime reçue que la raison humaine ne pouvait se soutenir sans
+être ballottée par le mouvement perpétuel de la contradiction; aussi
+une autre école de philosophie soutint-elle que l'An n'était pas
+descendu de la Grenouille, mais que la Grenouille était, au contraire,
+le perfectionnement de l'An. La structure de la Grenouille, dans son
+ensemble, est plus symétrique que celle de l'An; à côté de l'admirable
+structure de ses membres inférieurs, de ses flancs et de ses épaules,
+la plupart des Ana de ce temps paraissaient difformes et étaient
+certainement mal faits. De plus, la Grenouille pouvait vivre également
+sur terre et dans l'eau: privilège précieux, marque d'une nature
+spirituelle refusée à l'An, puisque celui-ci ne se servait plus de sa
+vessie natatoire, ce qui prouve qu'il était dégénéré d'une forme plus
+élevée. De plus, les races les plus anciennes des Ana semblent avoir
+été couvertes de poils, et, même à une date comparativement
+rapprochée, des touffes hérissées défiguraient le visage de nos
+ancêtres, s'étendant d'une façon sauvage sur leurs joues et leur
+menton, comme chez vous, mon pauvre Tish. Mais depuis des générations
+sans nombre, les Ana ont toujours essayé d'effacer tout vestige de
+ressemblance entre eux et les vertébrés couverts de poils, et ils ont
+graduellement fait disparaître cette sécrétion pileuse, qui les
+avilissait, par la loi de la sélection sexuelle; les Gy-ei préférant
+naturellement la jeunesse ou la beauté des figures unies. Mais le
+degré qu'occupe la Grenouille dans l'échelle des vertébrés est
+démontré par ceci qu'elle n'a pas du tout de poils, pas même sur la
+tête. Elle naît avec ce degré de perfection auquel les Ana, malgré les
+efforts de siècles incalculables, n'ont pu atteindre encore. La
+complication merveilleuse et la délicatesse du système nerveux et de
+la circulation artérielle d'une Grenouille servaient, à cette école,
+d'argument pour démontrer que la Grenouille était plus susceptible
+d'éprouver des jouissances que notre organisation inférieure ou du
+moins plus simple. L'examen de la main d'une Grenouille, si je puis
+parler ainsi, servait à expliquer sa disposition plus vive à l'amour
+et à la vie sociale en général. Bref, quelque aimants et sociables que
+soient les Ana, les Grenouilles le sont encore plus. Enfin, ces deux
+écoles firent rage l'une contre l'autre; l'une affirmant que l'An
+était la Grenouille perfectionnée; l'autre, que la Grenouille était le
+plus haut développement de l'An. Les moralistes se partagèrent aussi
+bien que les naturalistes; cependant, le plus grand nombre se rangea
+du côté de ceux qui préféraient la Grenouille. Ils disaient avec
+beaucoup de justesse que, dans la conduite morale (c'est-à-dire dans
+l'observation des règles les plus utiles à la santé et au bien commun
+de l'individu et de la société), la Grenouille avait une supériorité
+immense et incontestable. Toute l'histoire démontrait l'immoralité
+absolue de la race humaine, le mépris complet, même des humains les
+plus renommés, pour les lois qu'ils avaient reconnues être
+essentielles à leur bonheur ou à leur bien-être particulier et
+général. Mais le critique le plus sévère des Grenouilles ne pourrait
+trouver dans leurs moeurs un seul moment d'oubli des lois morales
+qu'elles ont tacitement reconnues. Et après tout, à quoi sert la
+civilisation si la supériorité de la conduite morale n'est pas le but
+auquel elle tend et la pierre de touche de ses progrès? Enfin, les
+partisans de cette théorie supposaient qu'à une époque reculée, la
+Grenouille avait été le développement perfectionné de la race humaine;
+mais que, par des causes qui défiaient les conjectures de notre
+raison, elle n'avait pu maintenir son rang dans l'échelle de la
+nature, tandis que l'An, quoique inférieur par son organisation,
+avait, en se servant moins de ses vertus que de ses vices, comme la
+férocité et la ruse, acquis un certain ascendant; de même que dans la
+race humaine, des tribus complètement barbares ont, par leur
+supériorité dans de tels vices, détruit ou réduit à presque rien les
+tribus qui leur étaient supérieures par l'intelligence et la culture.
+Malheureusement ces disputes se mêlèrent aux notions religieuses de
+cette époque, et comme la société était alors administrée par le
+gouvernement du Koom-Posh, qui, étant composé d'ignorants, était par
+conséquent très excitable, la multitude prit la question des mains des
+philosophes; les chefs politiques virent que la question Grenouille
+pouvait, la populace s'y intéressant, devenir un instrument utile à
+leur ambition, et pendant au moins mille ans les guerres et les
+massacres furent à l'ordre du jour: pendant ce temps, les philosophes
+des deux partis furent mis en pièces et le gouvernement du Koom-Posh
+lui-même fut heureusement renversé par l'ascendant d'une famille qui
+prouva clairement qu'elle descendait du premier Têtard et qui donna
+des souverains despotiques à toutes les nations des Vril-ya. Ces
+despotes disparurent finalement, du moins de nos communautés, lorsque
+la découverte du vril amena les paisibles institutions sous lesquelles
+prospèrent toutes les races des Vril-ya.
+
+--Est-ce qu'il n'y a plus maintenant de disputeurs ni de philosophes
+disposés à renouveler la querelle; ou reconnaissent-ils tous la
+descendance du Têtard?
+
+--Non,--dit Zee, avec un superbe sourire,--ces querelles appartiennent
+au Pah-Bodh des âges d'ignorance et ne servent maintenant qu'à
+l'amusement des enfants. Quand on sait de quels éléments se composent
+nos corps, éléments qui nous sont communs avec la plus humble plante,
+est-il besoin de savoir si le Tout-Puissant a tiré ces éléments d'une
+substance plutôt que de l'autre, afin de créer l'être auquel Il a
+donné la faculté de Le comprendre et qu'Il a doué de toutes les
+grandeurs intellectuelles qui découlent de cette connaissance? L'An a
+commencé à exister comme An au moment où il a été doué de cette
+faculté, et, avec cette faculté, de la persuasion que de quelque façon
+que sa race se perfectionne à travers une suite de siècles, elle
+n'aura jamais le pouvoir d'animer et de combiner les éléments, de
+façon à former même un Têtard.
+
+--Tu parles sagement, Zee,--dit Aph-Lin,--et c'en est assez pour nous,
+mortels à courte existence, d'avoir une assurance raisonnable que,
+soit que l'An descende ou non du Têtard, il ne peut pas plus revenir à
+cette forme que les institutions des Vril-ya ne peuvent retomber dans
+les fondrières et la corruption désordonnée d'un Koom-Posh.
+
+
+
+
+XVII.
+
+
+Les Vril-ya, privés de la vue des corps célestes et ne connaissant
+d'autre différence entre la nuit et le jour que celle qu'ils jugent à
+propos d'établir eux-mêmes, ne divisent naturellement pas le temps
+comme nous; mais je trouvai facile à l'aide de ma montre, que j'avais
+heureusement conservée, d'arriver à calculer les heures avec une
+grande exactitude. Je réserve pour un ouvrage futur sur les sciences
+et la littérature des Vril-ya, si le ciel me prête vie, tous les
+détails sur la façon dont ils arrivent à diviser le temps. Je me
+contenterai de dire ici que leur année diffère peu de la nôtre pour la
+durée, mais leurs divisions ne sont pas du tout les mêmes. Leur jour,
+en y comprenant ce que nous appelons la nuit, se compose de vingt
+heures, au lieu de vingt-quatre, et naturellement leur année comprend
+un nombre proportionné de jours de plus. Ils subdivisent ainsi les
+vingt heures de leur jour: huit heures[6], appelées Heures
+Silencieuses, pour le repos; huit heures, appelées Heures Sérieuses,
+pour leurs affaires et leurs occupations, et quatre heures, appelées
+Heures Oisives, par lesquelles se termine ce que j'appelle leur jour;
+elles sont consacrées aux amusements, aux jeux, aux récréations, aux
+conversations familières suivant le goût ou le désir de chacun. Mais,
+hors des maisons, il n'y a pas de véritable nuit. Ils entretiennent
+dans les rues et dans la campagne environnante jusqu'aux limites du
+territoire la même quantité de lumière. Seulement, dans les maisons,
+ils la diminuent de façon à en faire un doux crépuscule pendant les
+Heures Silencieuses. Les Vril-ya ont une horreur profonde de
+l'obscurité absolue et leurs lumières ne sont jamais complètement
+éteintes. Dans les occasions de réjouissance, ils laissent à leurs
+lampes tout leur éclat, mais ils continuent à compter les heures du
+jour et de la nuit par des mécanismes ingénieux qui répondent à nos
+horloges et à nos montres. Ils aiment beaucoup la musique, et c'est en
+musique que ces chronomètres frappent les principales divisions du
+temps. À chaque heure du jour, les sons de leurs horloges publiques,
+répétés par celles des maisons et des hameaux dispersés dans la
+campagne, produisent un effet singulièrement doux et pourtant
+solennel. Mais pendant les Heures Silencieuses, le bruit en est
+tellement adouci qu'on l'entend à peine. Ils n'ont pas de changement
+de saison, et, du moins dans le territoire de cette tribu, la
+température me parut très égale, aussi chaude que celle d'un hiver
+italien, et plutôt humide que sèche. Dans la matinée, le temps était
+ordinairement tranquille, mais par moments il soufflait un vent
+violent venant des rochers qui formaient la frontière du territoire.
+Toutes les saisons sont bonnes pour semer les récoltes, comme dans les
+Îles Fortunées des anciens poètes. On voit en même temps les plantes
+en feuille ou en bouton, en épi ou couvertes de fruits. Tous les
+arbres fruitiers, cependant, après la récolte, perdent ou changent
+leur feuillage. Mais ce qui me frappa le plus quand je calculai leurs
+divisions du temps, ce fut de constater la durée moyenne de la vie
+parmi eux. Je trouvai, après des recherches minutieuses, que leur
+existence était beaucoup plus longue que la nôtre. Ils sont à cent ans
+ce que nous sommes à soixante-dix. Ce n'est pas le seul avantage
+qu'ils aient sur nous; car parmi nous peu d'hommes atteignent leur
+soixante-dixième année, tandis que parmi eux, au contraire, peu
+meurent avant cent ans, et ils jouissent généralement d'une santé et
+d'une vigueur qui font de la vie une bénédiction jusqu'au dernier
+jour. Des causes diverses contribuent à ce résultat; l'absence de tout
+stimulant alcoolique, la tempérance dans la nourriture, surtout
+peut-être une sérénité d'esprit que ne troublent ni occupations
+pleines de sollicitude, ni passions vives. Ils ne sont tourmentés ni
+par notre avarice, ni par notre ambition; ils se montrent parfaitement
+indifférents, même au désir de la gloire; ils sont susceptibles de
+grandes affections, mais leur amour se manifeste par une complaisance
+tendre et aimable, qui, en faisant leur bonheur, fait rarement et ne
+fait peut-être jamais leur malheur. Comme la Gy est sûre de n'épouser
+que celui qu'elle aura choisi, et, ici comme chez nous, le bonheur
+intérieur dépendant surtout de la femme, la Gy, ayant choisi l'époux
+qu'elle préfère, est indulgente pour ses fautes, complaisante pour ses
+goûts, et fait tout ce qui dépend d'elle pour se l'attacher. La mort
+d'un être aimé est pour eux comme pour nous la source d'une vive
+douleur; non seulement la mort les frappe rarement avant l'époque où
+elle est un soulagement plutôt qu'une peine, mais quand cela arrive le
+survivant puise beaucoup plus de consolations que nous ne le faisons
+pour la plupart, je le crains bien, dans la certitude d'une réunion
+dans un monde meilleur et plus heureux.
+
+[Note 6: Pour ma commodité, j'adopte les mots: heures, jours, années,
+etc., en tout ce qui se rapporte aux subdivisions générales du temps
+chez les Vril-Ya. Ces termes ne correspondent pas, d'une façon
+absolue, avec ces subdivisions.]
+
+Toutes ces causes concourent donc à leur procurer une santé
+perpétuelle et une agréable longévité; leur organisation héréditaire y
+entre aussi pour sa part. Suivant leurs annales, à l'époque où ils
+vivaient en communautés semblables aux nôtres, agitées par des luttes,
+leur vie était beaucoup plus courte et leurs maladies plus nombreuses
+et plus graves. Ils disent eux-mêmes que la durée de la vie a augmenté
+et augmente encore depuis la découverte du vril et de ses propriétés
+médicales. Ils ont peu de médecins de profession, et ce sont
+principalement des Gy-ei, surtout celles qui sont veuves et sans
+enfants; elles éprouvent un grand plaisir à exercer l'art de guérir et
+entreprennent même les opérations chirurgicales qu'exigent certains
+accidents ou plus rarement certaines maladies.
+
+Ils ont leurs plaisirs et leurs fêtes, et pendant les Heures Oisives,
+ils ont l'habitude de se réunir en grand nombre pour se livrer à ces
+jeux aériens que j'ai déjà décrits. Ils ont aussi des salles publiques
+pour la musique et même des théâtres, dans lesquels ils jouent des
+pièces qui me parurent assez semblables à celles des Chinois. Ce sont
+des drames dont les personnages et les événements sont pris dans un
+passé reculé, toutes les unités classiques y sont outrageusement
+violées, et le héros, enfant au premier tableau, est déjà un vieillard
+au second et ainsi de suite. Ces pièces sont très ancienne. Je les
+trouvai parfaitement ennuyeuses dans leur ensemble, quoique relevées
+par des machines merveilleuses, par une sorte de bonne humeur d'un
+comique très vif et des passages détachés d'une grande vigueur dans un
+langage poétique, mais un peu surchargé de métaphores et de tropes.
+Bref, elles me faisaient le même effet que les pièces de Shakespeare
+pouvaient faire à un Parisien au temps de Louis XIV ou peut-être à un
+Anglais sous le règne de Charles II.
+
+L'auditoire, composé surtout de Gy-ei, paraissait jouir vivement de la
+représentation, ce qui me surprit de la part de femmes si majestueuses
+et si sérieuses; mais je m'aperçus bientôt que tous les acteurs
+étaient au-dessous de l'adolescence et je supposai que les mères et
+les soeurs assistaient à ce spectacle pour faire plaisir à leurs
+enfants et à leurs frères.
+
+J'ai dit que ces drames remontent à une haute antiquité. Aucune pièce
+nouvelle, aucune oeuvre d'imagination digne d'être conservée, ne
+paraît avoir été composée depuis plusieurs générations. Quoiqu'il ne
+manque pas de publications nouvelles, qu'il y ait même ce qu'on peut
+appeler des journaux, ceux-ci sont surtout consacrés aux sciences
+mécaniques, aux rapports sur les inventions nouvelles, aux annonces
+relatives à différents détails d'affaires, bref, à des choses
+pratiques. Quelquefois un enfant écrit un petit conte romanesque, ou
+une Gy donne carrière à ses craintes ou à ses espérances amoureuses
+dans un poème; mais ces effusions ont un très mince mérite et ne sont
+lues que par les enfants et les jeunes filles. Les oeuvres les plus
+intéressantes, et d'un caractère purement littéraire, sont les récits
+d'exploration et de voyage dans les autres régions de ce monde
+souterrain. Ces relations sont généralement écrites par de jeunes
+émigrants et lues avec avidité par les parents et les amis qu'ils ont
+laissés derrière eux.
+
+Je ne puis m'empêcher d'exprimer à Aph-Lin mon étonnement de ce qu'un
+peuple, chez qui les sciences mécaniques avaient fait tant de progrès
+et chez qui la civilisation intellectuelle était parvenue à réaliser
+pour le bonheur du peuple les conceptions que nos philosophes
+terrestres, après des siècles de disputes, se sont généralement
+accordés à regarder comme des rêves, fût si dépourvu de toute
+littérature contemporaine, malgré le haut degré de perfection où la
+culture avait amené la langue à la fois riche et simple, énergique et
+harmonieuse.
+
+--Ne voyez-vous pas qu'une littérature telle que vous la rêvez serait
+tout à fait incompatible avec l'état parfait de félicité politique et
+sociale, auquel vous nous faites l'honneur de nous croire
+arrivés?--répondit mon hôte.--Nous avons enfin, après des siècles de
+lutte, établi une forme de gouvernement dont nous sommes contents;
+comme nous ne faisons aucune distinction de rang et que nous
+n'accordons à nos magistrats aucun honneur distinctif, nul stimulant
+n'excite l'ambition personnelle. Personne ne lirait des ouvrages où
+seraient soutenues des théories qui impliqueraient quelques
+changements sociaux ou politiques, et par conséquent personne n'en
+écrit de tels. Si de loin en loin un An n'est pas satisfait de notre
+tranquille manière de vivre, il ne l'attaque pas: il s'en va. Ainsi,
+toute cette portion de la littérature (et à en juger par les anciens
+ouvrages de nos bibliothèques publiques, c'en était autrefois une
+portion considérable) qui est consacrée aux théories spéculatives sur
+la société est tombée dans l'oubli. Autrefois on écrivait beaucoup
+aussi sur les attributs et l'essence de la Bonté Suprême et sur les
+arguments pour et contre la vie future. Maintenant nous reconnaissons
+deux faits: il y _a_ un Être Divin, et il y _a_ une vie future; et
+nous convenons que quand nous écririons à nous user les doigts
+jusqu'aux os, nous n'arriverions pas à jeter la moindre lumière sur la
+nature et les conditions de cette vie future, ni à rendre plus claire
+notre connaissance des attributs et de l'essence de cet Être Divin.
+C'est ainsi qu'une autre branche de notre littérature s'est éteinte
+heureusement pour notre race, car à l'époque où l'on écrivait tant sur
+des choses que personne ne pouvait éclaircir, les gens semblent avoir
+vécu dans un état perpétuel de contestations et de luttes. Une autre
+portion considérable de notre ancienne littérature consiste dans
+l'histoire des guerres et des révolutions de l'époque où les Ana
+vivaient en sociétés nombreuses et turbulentes, chacune cherchant à
+s'agrandir aux dépens de l'autre. Vous voyez combien notre vie est
+calme aujourd'hui; il y a des siècles que nous vivons ainsi. Nous
+n'avons aucun événement à raconter. Que peut-on dire de nous, sinon:
+ils naquirent, vécurent heureux, et moururent? Quant à cette partie de
+la littérature qui naît de l'imagination et que nous appelons
+Glaubsila, ou familièrement Glaubs, les raisons de son déclin parmi
+nous sont faciles à découvrir. Nous voyons, en nous reportant à ces
+chefs-d'oeuvre de la littérature que nous lisons tous encore avec
+plaisir, mais dont personne ne tolèrerait l'imitation, qu'ils sont
+consacrés à la peinture de passions que nous n'éprouvons plus, telles
+que l'ambition, la vengeance, l'amour illégitime, la soif de la gloire
+militaire, et ainsi de suite. Les vieux poètes vivaient dans une
+atmosphère imprégnée de ces passions et sentaient vivement ce qu'ils
+exprimaient avec tant d'éclat. Personne ne pourrait maintenant
+exprimer ces passions, car personne ne les ressent, et celui qui les
+exprimerait ne trouverait aucune sympathie chez ses lecteurs. D'autre
+part, l'ancienne poésie se complaisait à étudier les mystérieuses
+bizarreries du coeur humain, qui mènent à l'extraordinaire dans le
+crime et le vice comme dans la vertu. Mais notre société s'est
+débarrassée de toutes les tentations qui pourraient entraîner à
+quelque crime ou à quelque vice saillant, et le niveau moral est si
+égal, qu'il n'y a même pas de vertus saillantes. Dès qu'elle ne peut
+plus se nourrir de passions fortes, de crimes terribles, de
+supériorités héroïques, la poésie est sinon condamnée à mourir de
+faim, du moins réduite à un maigre ordinaire. Il reste la poésie
+descriptive: la description des rochers, des arbres, des eaux, de la
+vie domestique, et nos jeunes Gy-ei mêlent beaucoup de ces fadeurs à
+leurs vers amoureux.
+
+--Une telle poésie,--m'écriai-je,--pourrait assurément être charmante,
+et nous avons parmi nous des critiques qui la considèrent comme plus
+élevée que celle qui dépeint les crimes ou analyse les passions de
+l'homme. Quoi qu'il en soit, le genre poétique insipide dont vous
+parlez est celui qui trouve aujourd'hui le plus de lecteurs parmi le
+peuple auquel j'appartiens.
+
+--Cela se peut; mais je suppose que les écrivains travaillent beaucoup
+leur langue et s'appliquent avec un soin religieux au choix des mots
+et à la perfection du rythme?
+
+--Certainement, tous les grands poètes le doivent. Quoique le don de
+la poésie soit inné, ce don exige, pour qu'on en puisse profiter,
+autant de travail qu'un bloc de métal dont vous voulez faire une de
+vos machines.
+
+--Et sans doute vos poètes ont quelque motif pour se donner tant de
+peine afin d'arriver à ces gentillesses de langage?
+
+--Oui! je suppose que leur instinct les porterait à chanter comme
+chantent les oiseaux; mais s'ils donnent à leurs chants ces beautés
+artificielles d'expression, je pense qu'ils y sont poussés par le
+désir de la gloire, et peut-être parfois par le besoin d'argent.
+
+--Précisément. Mais dans notre monde nous n'attachons la gloire à rien
+de ce que l'homme peut accomplir dans ce temps que nous appelons la
+vie. Nous perdrions bientôt cette quiétude, qui constitue
+essentiellement notre félicité, si nous accordions à tel ou tel
+individu des louanges exceptionnelles qui entraîneraient un pouvoir
+exceptionnel et qui réveilleraient les passions mauvaises aujourd'hui
+endormies; d'autres hommes convoiteraient immédiatement ces louanges,
+l'envie s'élèverait, et avec l'envie, la haine, la calomnie, et la
+persécution. Notre histoire raconte que la plupart des poètes et des
+écrivains qui, autrefois, obtenaient le plus de gloire, étaient aussi
+assaillis des plus grandes injures et se trouvaient après tout très
+malheureux, soit à cause de leurs rivaux, soit par les faiblesses de
+caractère que tend à faire naître une sensibilité excessive à l'égard
+de la louange et du blâme. Quant au stimulant du besoin, nul dans
+notre société ne connaît l'aiguillon de la pauvreté, et si même il en
+était ainsi aucune profession ne serait moins lucrative que la
+profession d'écrivain. Nos bibliothèques publiques contiennent tous
+les livres anciens que le temps a respectés; ces livres, pour les
+raisons que je viens de vous dire, sont infiniment meilleurs que tous
+ceux qu'on pourrait écrire aujourd'hui, et chacun peut les lire sans
+qu'il en coûte rien. Nous ne sommes pas assez fous pour payer le
+plaisir de lire des livres moins bons, quand nous pouvons en lire
+d'excellents pour rien.
+
+--Pour nous, la nouveauté est une séduction; on lit un livre nouveau,
+même mauvais, tandis qu'on néglige un livre ancien qui est excellent.
+
+--La nouveauté, pour les peuples barbares qui luttent avec désespoir
+pour arriver à un état meilleur, est sans doute plus attrayante que
+pour nous qui ne voyons rien à gagner aux nouveautés; mais, après
+tout, un de nos grands auteurs, d'il y a quatre mille ans, a observé
+que «celui qui lit les livres anciens trouvera toujours en eux quelque
+chose de nouveau, et que celui qui lit les livres nouveaux y trouvera
+toujours quelque chose d'ancien». Mais pour en revenir à la question
+que vous avez soulevée, comme il n'y a point parmi nous un stimulant
+suffisant pour nous porter à prendre de la peine, comme nous ne
+connaissons ni l'amour de la gloire, ni le besoin, s'il est des
+tempéraments poétiques, cette faculté s'exhale dans des chants, à la
+façon des oiseaux dont vous parliez tout à l'heure, mais faute de
+culture, ces chants ne trouvent point d'auditoire, et, faute
+d'auditoire, cette faculté s'éteint d'elle-même dans les occupations
+ordinaires de la vie.
+
+--Mais comment se fait-il que les mêmes motifs qui empêchent de
+cultiver la littérature ne soient pas également funestes à la science?
+
+--Votre question me surprend. Ce qui inspire le goût de la science,
+c'est l'amour de la vérité, en dehors de toute considération de
+gloire; et d'ailleurs la science, chez nous, est consacrée presque
+uniquement à des usages pratiques, essentiels à notre conservation
+sociale et au bien-être de notre vie quotidienne. L'inventeur ne
+demande pas la gloire et on ne lui en accorde aucune; il jouit d'une
+occupation qui lui plaît et ne recherche point la fatigue des
+passions. L'esprit de l'homme a besoin d'exercice aussi bien que son
+corps, et d'un exercice continuel plutôt que violent. Nos savants les
+plus ingénieux sont, en général, ceux qui vivent le plus longtemps et
+qui sont les plus exempts de toute maladie. La peinture est pour
+beaucoup un amusement, mais cet art n'est pas ce qu'il était
+autrefois, quand les grands peintres de nos différents peuples
+luttaient pour obtenir la couronne d'or, qui leur donnait un rang égal
+à celui des rois sous lesquels ils vivaient. Vous aurez sans doute
+observé dans notre musée combien les peintures étaient supérieures il
+y a plusieurs milliers d'années. C'est peut-être parce que la musique
+est en réalité plus voisine de la science que la poésie, qu'elle est
+encore le plus florissant de tous les arts parmi nous. Cependant, même
+à l'égard de la musique, l'absence du stimulant des louanges et de la
+gloire a empêché parmi nous toute grande supériorité de se manifester.
+Nous brillons plutôt par la musique d'ensemble, grâce à nos grands
+instruments mécaniques, dans lesquels nous nous servons beaucoup de
+l'eau[7], que par le talent des artistes qui jouent seuls. Nous
+n'avons guère eu de compositeurs originaux depuis plusieurs siècles.
+Nos airs favoris sont très anciens, mais on les a enrichis de
+variations compliquées, composées par des musiciens inférieurs,
+quoique ingénieux.
+
+[Note 7: Ceci peut rappeler aux savants l'invention par Néron d'une
+machine musicale, dans laquelle l'eau remplissait les fonctions d'un
+orchestre et dont il s'occupait quand la conspiration éclata contre
+lui.]
+
+--N'y a-t-il donc chez les Ana aucune société politique animée de ces
+passions, sujette à ces crimes, et admettant ces disparités de
+condition, intellectuelles et morales, que votre tribu et même les
+Vril-ya en général, ont depuis longtemps laissées derrière eux dans
+leur marche vers la perfection? S'il en est ainsi, peut-être que dans
+ces sociétés l'Art et sa soeur la Poésie sont encore cultivés et
+honorés?
+
+--Il y a quelques sociétés de ce genre dans les régions les plus
+éloignées, mais nous ne les mettons pas au rang des nations
+civilisées; nous ne leur donnons pas même le nom d'Ana, et encore
+moins celui de Vril-ya. Ce sont des barbares, vivant surtout dans cet
+état inférieur, le Koom-Posh, qui tend nécessairement à la hideuse
+dissolution du Glek-Nas. Leur existence misérable se passe en luttes
+et en changements perpétuels. Quand ils ne se battent pas avec leurs
+voisins, ils se battent entre eux. Ils sont divisés en partis qui
+s'insultent, se pillent mutuellement quand ils ne s'assassinent pas,
+et cela pour des différences frivoles d'opinions que nous ne
+comprendrions même pas, si nous n'avions pas lu l'histoire et si nous
+n'avions passé par les mêmes épreuves dans les siècles d'ignorance et
+de barbarie. La moindre bagatelle suffit pour les faire partir en
+guerre. Ils prétendent tous être égaux, et, plus ils ont lutté dans ce
+but, détruisant les anciennes distinctions pour en créer de nouvelles,
+plus l'inégalité devient visible et intolérable, parce qu'il ne reste
+plus d'associations et d'affections héréditaires pour adoucir cette
+unique différence qui subsiste entre la majorité qui n'a rien et la
+minorité qui possède tout. Naturellement la majorité hait la minorité,
+mais ne peut s'en passer. Le grand nombre attaque sans cesse le petit
+nombre, et l'extermine quelquefois; mais aussitôt, une nouvelle
+minorité s'élève du sein de la majorité et se montre plus rude que la
+précédente. Car, là où les sociétés sont nombreuses et où le désir
+d'acquérir quelque chose est la fièvre prédominante, il y a peu de
+gagnants et beaucoup de perdants. Bref, le peuple dont je parle est
+composé de sauvages cherchant leur route à tâtons vers un rayon de
+lumière; leur misère mériterait notre pitié, si, comme des sauvages,
+ils ne provoquaient leur destruction par leur arrogance et leur
+cruauté. Pouvez-vous imaginer que des créatures de cette espèce,
+pourvues seulement de ces armes misérables que vous avez pu voir dans
+notre musée d'antiquités, de ces tubes de fer grossiers chargés de
+salpêtre, ont menacé plus d'une fois l'existence d'une tribu de
+Vril-ya, qui habite près d'eux, parce qu'ils disent qu'ils ont trente
+millions d'habitants, et la tribu dont je parle peut en avoir
+cinquante mille, si ces derniers n'acceptent pas leurs habitudes de
+Soc-Sec (l'art de gagner de l'argent), d'après certains principes
+commerciaux qu'ils ont l'impudence d'appeler une des lois de la
+civilisation?
+
+--Mais,--dis-je,--trente millions d'habitants sont une force
+formidable contre cinquante mille!
+
+Mon hôte me regarda avec étonnement.
+
+--Étranger--dit-il--vous n'avez pas entendu sans doute que je vous
+disais que cette tribu appartient aux Vril-ya et qu'elle n'attend
+qu'une déclaration de guerre de la part de ces sauvages, afin de
+former une commission d'une demi-douzaine de petits enfants pour
+balayer toute leur population.
+
+À ces mots je sentis un frisson d'horreur, me reconnaissant plus
+d'affinités avec ces sauvages qu'avec les Vril-ya et me souvenant de
+tout ce que j'avais dit à la louange des institutions de la glorieuse
+Amérique, qu'Aph-Lin stigmatisait sous le nom de Koom-Posh. Je repris
+cependant mon sang-froid et demandai s'il existait quelque mode de
+locomotion grâce auquel je pusse voyager avec sécurité parmi ces
+peuples éloignés et téméraires.
+
+--Vous pouvez voyager avec sécurité, par le moyen du vril sur terre ou
+dans l'air, dans tous les États de notre alliance et de notre race;
+mais je ne puis répondre de votre sécurité au milieu de nations
+barbares gouvernées par des lois différentes des nôtres; des nations
+si peu éclairées qu'un grand nombre d'entre elles vivent de vol
+réciproque et que l'on ne pourrait pas chez elles laisser ses portes
+ouvertes même pendant les Heures Silencieuses.
+
+Ici notre conversation fut interrompue par l'arrivée de Taë, qui
+venait nous dire que, ayant été chargé de découvrir et de détruire
+l'énorme reptile que j'avais vu à mon arrivée, il s'était constamment
+tenu en vedette et commençait à croire que mes yeux m'avaient trompé,
+ou que l'animal s'était enfui, par la caverne où je l'avais vu, vers
+les régions qu'habitaient ses semblables, quand le monstre avait donné
+signe de sa présence par les dévastations commises autour d'un des
+lacs.
+
+--Et,--ajouta Taë,--je suis sûr qu'il est caché maintenant dans le
+lac. Aussi,--dit-il en se tournant vers moi,--j'ai pensé que cela
+pourrait vous amuser de m'accompagner pour voir de quelle façon nous
+détruisons ces désagréables visiteurs.
+
+En regardant l'enfant et en me souvenant de la taille énorme de
+l'animal qu'il se proposait de détruire, je me sentis frissonner de
+terreur pour lui, et peut-être pour moi, si je l'accompagnais dans une
+pareille chasse. Mais le désir que j'éprouvais de constater par
+moi-même les effets destructifs de ce vril tant vanté, et la peur de
+m'abaisser aux yeux d'un enfant en trahissant quelque crainte,
+l'emportèrent sur mon premier mouvement. Je remerciai donc Taë de
+l'aimable intérêt qu'il portait à mes plaisirs et me déclarai tout
+disposé à l'accompagner dans une entreprise aussi amusante.
+
+
+
+
+XVIII.
+
+
+Comme Taë et moi, en quittant la ville et laissant à gauche la grande
+route qui y conduit, nous entrions dans les champs, la beauté étrange
+et solennelle du paysage, illuminé par d'innombrables lampes jusqu'aux
+limites de l'horizon, fascina mes yeux et me rendit pendant quelque
+temps inattentif à la conversation de mon compagnon.
+
+Tout le long de la route des machines faisaient divers travaux
+d'agriculture; leurs formes étaient nouvelles pour moi et, pour la
+plupart, fort gracieuses; car parmi ce peuple, l'art n'étant cultivé
+que pour l'utilité, le goût se montre dans la manière d'orner et
+d'embellir les objets utiles. Les métaux précieux et les pierres fines
+sont si abondants chez eux, qu'on en couvre les objets les plus
+ordinaires; leur amour de ce qui est utile les conduit à parer leurs
+outils et stimule leur imagination à un point dont ils ne se rendent
+pas compte eux-mêmes.
+
+Dans tous les services, soit à l'intérieur, soit à l'extérieur des
+maisons, ils se servent beaucoup d'automates si ingénieux, si dociles
+au pouvoir du vril, qu'ils semblent doués de raison. Il n'était guère
+possible de reconnaître si les formes humaines, que je voyais
+surveiller ou guider en apparence les rapides mouvements des vastes
+machines, étaient douées ou non de raison.
+
+Peu à peu, à mesure que nous marchions, mon intérêt fut éveillé par
+les remarques de mon compagnon, remarques pleines de vivacité et de
+pénétration. L'intelligence des enfants parmi ce peuple est
+merveilleusement précoce, peut-être à cause de l'habitude qu'on a de
+leur confier de très bonne heure les soins et les responsabilités de
+l'âge mûr. En causant avec Taë, je croyais m'entretenir avec un homme
+doué d'une haute intelligence et d'un esprit observateur et au moins
+de mon âge. Je lui demandai s'il avait quelque notion sur le nombre
+des communautés entre lesquelles se partageaient les Vril-ya.
+
+--Pas avec exactitude,--me répondit-il,--parce que le nombre augmente
+chaque année quand le surplus de la population émigre. Mais j'ai
+entendu dire à mon père que, suivant les derniers rapports, il y avait
+un million et demi de communautés parlant notre langue, adoptant nos
+institutions, nos moeurs et notre forme de gouvernement, sauf, je
+pense, avec quelques variations sur lesquelles vous pouvez consulter
+Zee avec plus de fruit. Elle en sait plus que la plupart des Ana. Un
+An s'occupe moins de ce qui ne le regarde pas qu'une Gy; les Gy-ei
+sont des créatures curieuse.
+
+--Toutes les communautés se restreignent-elles au même nombre de
+familles ou d'habitants que la vôtre?
+
+--Non, quelque-unes ont une population moindre, d'autres une
+population plus considérable. Cela varie suivant le pays où elles
+s'établissent, ou le degré de perfection où elles ont amené leurs
+moyens mécaniques. Chaque communauté établit ses limites suivant les
+circonstances, en prenant toujours soin qu'il ne puisse se produire
+une classe pauvre, ce qui arriverait si la population dépassait les
+ressources du territoire; et aussi qu'aucun État ne soit trop vaste
+pour supporter un gouvernement semblable à celui d'une famille bien
+réglée. Je ne crois pas qu'aucune communauté Vril dépasse trente mille
+familles. Mais, ceci est une règle générale, moins la communauté est
+nombreuse, pourvu qu'il y ait assez de mains pour cultiver le
+territoire qu'elle occupe, plus les habitants sont riches et plus la
+somme versée au trésor général est forte, et surtout plus le corps
+politique est heureux et tranquille, et plus sont parfaits les
+produits de l'industrie. La tribu que tous les Vril-ya reconnaissent
+comme la plus avancée en civilisation et qui a amené la force du vril
+à son plus grand développement est peut-être la moins nombreuse. Elle
+se restreint à quatre mille familles; mais chaque pouce de son terrain
+est cultivé avec autant de soin qu'on en peut donner à un jardin; ses
+machines sont meilleures que celles des autres tribus et il n'y a pas
+de produit de son industrie, dans aucune branche, qui ne soit vendu à
+des prix extraordinaires aux autres communautés. Toutes nos tribus
+prennent modèle sur celle-là, considérant que nous atteindrions le
+plus haut point de civilisation accordé aux mortels, si nous pouvions
+unir le plus haut degré de bonheur au plus haut degré de culture
+intellectuelle, et il est clair que plus la population d'un État est
+petite, plus ce but devient facile à atteindre. Notre population est
+trop considérable pour y arriver.
+
+Cette réponse me fit réfléchir. Je me rappelai le petit État
+d'Athènes, composé seulement de vingt mille citoyens libres, et que
+jusqu'à ce jour nos plus puissants États regardent comme un guide
+suprême, un modèle en tout ce qui concerne l'intelligence. Mais
+Athènes, qui se permettait d'ardentes rivalités et des changements
+perpétuels, n'était certainement pas heureuse. Je sortis de la rêverie
+dans laquelle ces réflexions m'avaient plongé, et je ramenai la
+conversation sur le sujet des émigrations.
+
+--Mais,--dis-je,--quand certains d'entre vous quittent, tous les ans,
+je suppose, leur foyer, pour aller fonder une colonie, ils sont
+nécessairement très peu nombreux et à peine suffisants, même avec le
+secours des machines qu'ils emportent, pour défricher le sol, bâtir
+des villes, et former un État civilisé possédant le bien-être et le
+luxe dans lequel ils ont été élevés.
+
+--Vous vous trompez. Toutes les tribus des Vril-ya sont en
+communication constante et déterminent chaque année, entre elles, le
+nombre d'émigrants d'une communauté qui se joindront à ceux d'une
+autre communauté pour former un État suffisant. Le lieu de
+l'émigration est choisi au moins une année à l'avance, on y envoie des
+pionniers de tous les États pour niveler les rocs, canaliser les eaux
+et construire des maisons; de sorte que, quand les émigrants arrivent,
+ils trouvent une ville déjà bâtie et un pays en grande partie
+défriché. La vie active que nous menons dans notre enfance nous fait
+accepter gaiement les voyages et les aventures. J'ai l'intention
+d'émigrer moi-même quand je serai majeur.
+
+--Les émigrants choisissent-ils toujours des pays jusque-là stériles
+et inhabités?
+
+--Oui, en général, jusqu'à présent, parce que nous avons pour règle de
+ne rien détruire que quand cela est nécessaire à notre bien-être.
+Naturellement nous ne pouvons nous établir dans des pays déjà occupés
+par des Vril-ya, et, si nous prenons les terres cultivées d'autres
+Ana, il faut que nous détruisions complètement les premiers habitants.
+Quelquefois nous prenons des terrains vagues, et il arrive que quelque
+race ennuyeuse et querelleuse d'Ana, surtout si elle est soumise au
+Koom-Posh ou au Glek-Nas, se plaint de notre voisinage et nous cherche
+querelle. Alors, naturellement, comme ils menacent notre sécurité,
+nous les détruisons. Il n'y a pas moyen de s'entendre avec une race
+assez idiote pour changer toujours de forme de gouvernement. Le
+Koom-Posh,--dit l'enfant se servant de métaphores frappantes,--est
+bien mauvais, mais il a de la cervelle, quoiqu'elle soit derrière sa
+tête, et il ne manque pas de coeur. Mais dans le Glek-Nas, le coeur et
+la tête de la créature disparaissent, et elle n'est plus que dents,
+griffes et ventre.
+
+--Vous vous servez d'expressions bien fortes. Permettez-moi de vous
+dire que je me fais gloire d'appartenir à un pays gouverné par le
+Koom-Posh.
+
+--Je ne m'étonne plus de vous voir ici, si loin de chez vous,--dit
+Taë.--Quel était l'état de votre pays avant d'en venir au Koom-Posh?
+
+--C'était une colonie d'émigrants.... comme ceux que vous envoyez
+vous-mêmes hors de vos communautés.... mais elle différait de vos
+colonies en ce qu'elle dépendait de l'État d'où venaient les
+émigrants. Elle secoua ce joug, et, couronnée d'une gloire éternelle,
+elle devint un Koom-Posh.
+
+--Une gloire éternelle! Et depuis combien de temps dure le Koom-Posh?
+
+--Depuis cent ans environ.
+
+--Le temps de la vie d'un An, c'est une très jeune communauté. En
+beaucoup moins de cent ans, votre Koom-Posh sera arrivé au Glek-Nas.
+
+--Mais, les plus vieux États du monde dont je viens ont tant de
+confiance en sa durée, que peu à peu ils arrivent à modeler leurs
+institutions sur les nôtres, et leurs politiques les plus profonds
+disent que les tendances irrésistibles de ces vieux États sont vers le
+Koom-Posh, que cela leur plaise ou non.
+
+--Les vieux États?
+
+--Oui, les vieux États.
+
+--Avec des populations très peu nombreuses relativement à l'étendue
+qu'ils occupent?
+
+--Au contraire, avec des populations très nombreuses
+proportionnellement au territoire.
+
+--Je vois! de vieux États sans doute!.... si vieux qu'ils vont tomber
+en décomposition s'ils ne se débarrassent de ce surplus de population
+comme nous le faisons. De très vieux États!.... très... très vieux!
+Dites-moi, Tish, trouveriez-vous sage qu'un vieillard essayât de faire
+la roue sur les pieds et les mains comme le font les enfants? Et si
+vous lui demandiez pourquoi il se livre à ces enfantillages et qu'il
+vous répondît qu'en imitant les très jeunes enfants il redeviendra
+enfant lui-même, cela ne vous ferait-il pas rire? L'histoire ancienne
+abonde en événements de ce genre, qui ont eu lieu il y a plusieurs
+milliers d'années, et chaque exemple prouve qu'un vieil État qui joue
+au Koom-Posh tombe bientôt dans le Glek-Nas. Alors par horreur de
+lui-même, il demande à grands cris un maître, comme un vieillard qui
+radote demande un garde-malade, et après une succession plus ou moins
+longue de maîtres ou de gardes-malades, ce vieil État meurt et
+disparaît de l'histoire. Un très vieil État jouant au Koom-Posh est
+comme un vieillard qui démolit la maison à laquelle il est habitué et
+qui s'est tellement épuisé à la renverser que, tout ce qu'il peut
+faire pour la rebâtir, c'est d'édifier une hutte branlante dans
+laquelle lui et ses successeurs crient d'une voix lamentable: Comme le
+vent souffle!.... Comme les murs tremblent!....
+
+--Mon cher Taë, je tiens compte de vos préjugés peu éclairés que tout
+écolier instruit dans un Koom-Posh pourrait aisément contredire,
+quoiqu'il pût ne pas être doué de cette connaissance si précoce que
+vous me montrez de l'histoire ancienne.
+
+--Moi savant!.... pas le moins du monde. Mais un écolier, élevé dans
+votre Koom-Posh, demanderait-il à son bisaïeul ou à sa bisaïeule de se
+tenir la tête en bas et les pieds en l'air? Et si les pauvres
+vieillards hésitaient, leur dirait-il: Que craignez-vous? Voyez comme
+je le fais!
+
+--Taë, je dédaigne de discuter avec un enfant de votre âge. Je vous
+répète que je tiens compte en cela du manque de cette culture que le
+Koom-Posh peut seul donner.
+
+--Et moi, à mon tour,--dit Taë, avec cet air de bon ton gracieux mais
+hautain qui caractérise sa race,--je tiens compte de ce que vous
+n'avez pas été élevé parmi les Vril-ya, et je vous supplie de me
+pardonner si j'ai manqué de respect pour les opinions et les habitudes
+d'un si aimable.... Tish!
+
+J'aurais dû faire remarquer plus tôt que mon hôte et sa famille
+m'appelaient familièrement Tish; c'est un nom poli et usuel,
+signifiant par métaphore un petit barbare, et littéralement une petite
+Grenouille; ses enfants l'emploient sous forme de caresse pour les
+Grenouilles apprivoisées qu'ils élèvent dans leurs jardins.
+
+Nous avions atteint les bords d'un lac et Taë s'arrêta pour me montrer
+les ravages faits dans les champs environnants.
+
+--L'ennemi est certainement sous les eaux de ce lac,--dit
+Taë.--Remarquez les bandes de poissons réunies près des bords. Les
+grands et les petits, qui sont habituellement leur proie, tous
+oublient leurs instincts en présence de l'ennemi commun. Ce reptile
+doit certainement appartenir à la classe des Krek-a, classe plus
+féroce qu'aucune autre et qu'on dit appartenir aux rares espèces
+encore vivantes parmi celles qui habitaient le monde avant la création
+des Ana. L'appétit du Krek est insatiable, il se nourrit également de
+végétaux et d'animaux, mais ses mouvements sont trop lents pour que
+les élans au pied léger aient rien à craindre de lui. Son met favori
+est l'An s'il peut le surprendre; c'est pour cela que les Ana le
+détruisent sans pitié dès qu'il pénètre sur leur domaine. J'ai entendu
+dire que quand nos ancêtres défrichèrent cette contrée, ces monstres
+et d'autres semblables abondaient, et comme le vril n'était pas encore
+découvert beaucoup des nôtres furent dévorés. Il fut impossible de
+détruire tout à fait ces bêtes avant cette découverte, qui fait la
+puissance et la civilisation de notre race; mais quand nous fûmes
+familiarisés avec l'usage du vril, toutes les créatures hostiles à
+notre race furent promptement détruites. Cependant une fois par an ou
+à peu près, un de ces énormes reptiles quitte les districts sauvages
+et inhabités, et je me souviens qu'une jeune Gy qui se baignait dans
+ce lac fut dévorée par l'un d'eux. Si elle avait été à terre et armée
+de sa baguette il n'aurait pas même osé se montrer; car ce reptile,
+comme tous les animaux sauvages, a un instinct merveilleux qui le met
+en garde contre tout être porteur d'une baguette à vril. Comment ils
+enseignent à leurs petits à l'éviter sans l'avoir jamais vue, c'est un
+de ces mystères dont vous pouvez demander l'explication à Zee, car je
+ne le connais pas[8]. Tant que je resterai là, le monstre ne sortira
+pas de sa cachette; mais nous l'en ferons sortir en lui offrant un
+leurre.
+
+[Note 8: Par cet instinct, le reptile ressemble à nos oiseaux et à nos
+animaux sauvages, qui ne se risquent pas à portée d'un homme armé d'un
+fusil. Quand les premiers fils électriques furent installés, les
+perdrix les heurtaient dans leur vol et tombaient blessées.
+Maintenant, les plus jeunes générations de perdrix ne s'exposent
+jamais à pareil accident.]
+
+--Ne sera-ce pas bien difficile?
+
+--Pas du tout. Asseyez-vous là-bas sur ce rocher à environ cent pas du
+lac, je vais me retirer à quelque distance. Bientôt le reptile vous
+verra ou vous sentira, et, s'apercevant que vous n'êtes pas armé de
+vril, il s'avancera pour vous dévorer. Aussitôt qu'il sera hors de
+l'eau, il est à moi.
+
+--Voulez-vous dire que je dois servir d'appât à ce terrible monstre
+qui pourrait m'engloutir en une seconde! Je vous prie de m'excuser.
+
+L'enfant se mit à rire.
+
+--Ne craignez rien,--dit-il,--asseyez-vous seulement et restez
+tranquille.
+
+Au lieu d'obéir, je fis un bond et j'allais m'enfuir à toutes jambes,
+quand Taë me toucha légèrement l'épaule et fixa ses yeux sur les
+miens: je fus cloué au sol. Toute volonté m'abandonna. Soumis aux
+gestes de l'enfant, je le suivis vers le rocher qu'il m'avait indiqué
+et m'y assis en silence. Quelques-uns de mes lecteurs ont vu quelque
+chose des effets vrais ou faux de l'électro-biologie. Aucun professeur
+de cette science incertaine n'était parvenu à dominer un seul de mes
+mouvements ou une seule de mes pensées, mais je n'étais plus qu'une
+machine dans les mains de ce terrible enfant. Il étendit ses ailes,
+prit son essor, et s'abattit dans un bouquet de bois qui couronnait
+une colline peu éloignée.
+
+J'étais seul; je tournai les yeux avec une sensation d'horreur
+indescriptible vers le lac, et, comme enchaîné par un charme, je les
+tins fixés sur l'eau. Au bout de dix à quinze minutes, qui me parurent
+des siècles, la surface calme de l'eau, étincelant sous la lumière des
+lampes, commença à s'agiter vers le centre. Au même moment, les bandes
+de poissons réunis près des bords commencèrent à manifester leur
+terreur à l'approche de l'ennemi en sautant hors de l'eau; leur course
+produisait une sorte de bouillonnement circulaire. Je les voyais fuir
+précipitamment çà et là, quelques-uns même se lancèrent sur le rivage.
+Un sillon long, sombre, onduleux, s'avançait sur l'eau de plus en plus
+près du bord, jusqu'à ce que l'énorme tête du reptile sortît, ses
+mâchoires armées de crocs formidables, et ses yeux ternes fixés d'un
+air affamé sur l'endroit où je me trouvais. Il posa ses pieds de
+devant sur le rivage, puis sa large poitrine, couverte d'écailles,
+comme d'une armure, des deux côtés, et, au milieu, laissant voir une
+peau ridée d'un jaune terne et venimeux; bientôt il fut tout entier
+hors de l'eau; il était long de cent pieds au moins de la tête à la
+queue. Encore un pas de ces pieds effroyables et il était sur moi. Je
+n'étais séparé de cette horrible mort que par quelques secondes quand,
+tout à coup, une sorte d'éclair traversa l'air, la foudre éclata, et,
+en moins de temps qu'il n'en faut à un homme pour respirer, enveloppa
+le monstre; puis, au moment où l'éclair s'éteignait, je vis devant moi
+une masse noire, carbonisée, déformée, quelque chose de gigantesque,
+mais dont les contours avaient été détruits par la flamme, et qui s'en
+allait rapidement en cendres et en poussière. Je demeurai assis sans
+voix et glacé de terreur: ce qui avait été de l'horreur était
+maintenant une sorte de crainte respectueuse.
+
+Je sentis la main de l'enfant se poser sur ma tête, la peur me
+quitta.... le charme était rompu, je me levai.
+
+--Vous voyez avec quelle facilité les Vril-ya détruisent leurs
+ennemis,--me dit Taë.
+
+Puis, s'approchant du rivage, il contempla les restes défigurés du
+monstre et dit tranquillement:--
+
+--J'ai détruit des animaux plus grands, mais aucun avec tant de
+plaisir que celui-ci. Oui, c'est un Krek; quelles souffrances n'a-t-il
+pas dû infliger pendant sa vie!
+
+Il prit alors les pauvres poissons qui s'étaient jetés à terre et les
+remit avec bonté dans leur élément.
+
+
+
+
+XIX.
+
+
+Pour retourner à la ville, Taë me fit prendre un chemin plus long que
+celui que nous avions pris en venant; il voulait me montrer ce que
+j'appellerai familièrement la Station d'où partent les émigrants et
+les voyageurs qui se rendent chez une autre tribu. J'avais déjà
+exprimé le désir de voir les véhicules des Vril-ya. Je vis qu'ils
+étaient de deux sortes, les uns pour les voyages par terre, les autres
+pour les voyages aériens: les premiers étaient de toutes tailles et de
+toutes formes, quelques-uns n'étaient pas plus grands qu'une de nos
+voitures ordinaires, d'autres étaient de véritables maisons mobiles à
+un étage et contenant plusieurs chambres meublées suivant les idées de
+confort et de luxe des Vril-ya. Les véhicules aériens étaient faits de
+matières légères, ne ressemblant pas du tout à nos ballons, mais
+plutôt à nos bateaux de plaisance, avec une barre et un gouvernail, de
+larges ailes ou palettes, et une machine mue par le vril. Tous les
+véhicules, soit pour terre, soit pour air, étaient également mus par
+ce puissant et mystérieux agent.
+
+Je vis un convoi prêt à partir, mais il contenait peu de voyageurs; il
+transportait surtout des marchandises et se dirigeait vers un État
+voisin; car il se fait beaucoup de commerce entre les différentes
+tribus de Vril-ya. Je puis faire observer ici que leur monnaie
+courante ne consiste pas en métaux précieux, trop communs chez eux
+pour cet usage. La petite monnaie, dont on se sert ordinairement, est
+faite avec un coquillage fossile particulier, reste peu abondant de
+quelque déluge primitif ou de quelque autre convulsion de la nature,
+dans laquelle l'espèce s'est perdue. Ce coquillage est petit, plat
+comme l'huître, et il se polit comme une pierre précieuse. Cette
+monnaie circule parmi toutes les tribus Vril-ya. Leurs affaires les
+plus considérables se font à peu près comme les nôtres, au moyen de
+lettres de change et de plaques minces de métal qui remplacent nos
+billets de banque. Permettez-moi de profiter de cette occasion pour
+dire que les impôts, dans la tribu que je voyais, étaient très
+considérables, comparés à la population. Mais je n'ai jamais entendu
+dire que personne en murmurât, car ils étaient consacrés à des objets
+d'utilité universelle et nécessaires même à la civilisation de la
+tribu. La dépense à faire pour éclairer un si grand territoire, pour
+pourvoir aux besoins des émigrants, maintenir en état les édifices
+publics où l'on satisfaisait aux divers besoins intellectuels de la
+nation, depuis la première éducation des enfants, jusqu'au Collège des
+Sages, toujours occupés à essayer de nouvelles expériences; tout cela
+demandait des fonds considérables. Je dois ajouter encore une dépense
+qui me parut singulière. J'ai déjà dit que tout le travail manuel
+était fait par les enfants jusqu'à ce qu'ils atteignissent l'âge du
+mariage. L'État paie ce travail et à un prix beaucoup plus élevé que
+celui même que nous payons aux États-Unis. Suivant leurs théories,
+chaque enfant, mâle ou femelle, quand il atteint l'époque du mariage
+et sort, par conséquent, de l'âge du travail, doit avoir acquis assez
+de fortune pour vivre dans l'indépendance le reste de ses jours. Comme
+tous les enfants, quelle que soit la fortune des parents, doivent
+servir également, tous sont payés suivant leur âge ou la nature de
+leurs services. Quand les parents gardent un enfant à leur service,
+ils doivent payer au trésor public le même prix que l'État paye aux
+enfants qu'il emploie, et cette somme est remise à l'enfant quand son
+travail expire. Cette habitude sert sans doute à rendre la notion de
+l'égalité familière et agréable, et on peut dire que les enfants
+forment une démocratie, avec autant de vérité qu'on peut ajouter que
+les adultes forment une aristocratie. La politesse exquise et la
+délicatesse des manières des Vril-ya, la générosité de leurs
+sentiments, la liberté absolue qu'ils ont de suivre leurs goûts, la
+douceur de leurs relations domestiques, où ils font preuve d'une
+générosité qui ne se défie jamais des actes ni des paroles du
+prochain; tout cela fait des Vril-ya la noblesse la plus parfaite,
+qu'un disciple politique de Platon ou de Sidney ait jamais pu rêver
+pour une république aristocratique.
+
+
+
+
+XX.
+
+
+À partir de l'expédition que je viens de raconter, Taë me fit de
+fréquentes visites. Il s'était pris d'affection pour moi et je le lui
+rendais cordialement. Comme il n'avait pas encore douze ans et qu'il
+n'avait pas commencé le cours d'études scientifiques par lequel
+l'enfance se termine chez ce peuple, mon intelligence était moins
+inférieure à la sienne qu'à celle des membres plus âgés de sa race,
+surtout des Gy-ei, et, par-dessus tout, à celle de l'admirable Zee.
+Chez les Vril-ya, les enfants, sur l'esprit desquels pèsent tant de
+devoirs actifs et de graves responsabilités, ne sont pas très gais;
+mais Taë, avec toute sa sagesse, avait beaucoup de cette bonne humeur
+et de cette gaieté qui distinguent souvent des hommes de génie dans un
+âge assez avancé. Il trouvait dans ma société le même plaisir qu'un
+enfant du même âge, dans notre monde, éprouve dans la compagnie d'un
+chien favori ou d'un singe. Il s'amusait à m'apprendre les habitudes
+de son pays, comme certain neveu que j'ai s'amuse à faire marcher son
+caniche sur ses pattes de derrière ou à le faire sauter dans un
+cerceau. Je me prêtais avec complaisance à ces expériences, mais je ne
+réussis jamais aussi bien que le caniche. J'avais grande envie
+d'apprendre à me servir des ailes dont les plus jeunes Vril-ya se
+servent avec autant d'adresse et de facilité que nous de nos bras ou
+de nos jambes, mais mes essais furent suivis de contusions assez
+graves pour me faire renoncer à ce projet.
+
+Ces ailes, comme je l'ai déjà dit, sont très grandes, tombent
+jusqu'aux genoux et, au repos, elles sont rejetées en arrière de façon
+à former un manteau fort gracieux. Elles sont faites des plumes d'un
+oiseau gigantesque qui est commun dans les rochers de ce pays; ces
+plumes sont blanches, quelquefois rayées de rouge. Les ailes sont
+attachées aux épaules par des ressorts d'acier légers mais solides;
+quand elles sont étendues, les bras glissent dans des coulisses
+pratiquées à cet effet et formant comme une forte membrane centrale.
+Quand les bras se lèvent, une doublure tubulaire de la veste ou de la
+tunique s'enfle par des moyens mécaniques, se remplit d'air, qu'on
+peut augmenter ou diminuer par le mouvement des bras, et sert à
+soutenir tout le corps comme sur des vessies. Les ailes et l'appareil,
+assez semblable à un ballon, sont fortement chargés de vril, et quand
+le corps flotte, il semble avoir beaucoup perdu de son poids. Je
+trouvai toujours facile de m'élancer du sol; même quand les ailes
+étaient étendues, il était difficile de ne pas s'élever; mais c'était
+là que commençaient la difficulté et le danger. J'étais tout à fait
+impuissant à me servir de mes ailes, quoique sur terre on me regarde
+comme un homme singulièrement alerte et adroit aux exercices du corps
+et que je sois excellent nageur. Je ne pouvais faire que des efforts
+confus et maladroits. J'obéissais à mes ailes au lieu de leur
+commander, et quand, par un violent effort musculaire, et, je dois le
+dire franchement, avec cette force que donne une excessive frayeur,
+j'arrêtais leur mouvement et les ramenais contre mon corps, il me
+semblait que ni les ailes ni les vessies n'avaient plus la force de me
+soutenir, comme quand on laisse échapper l'air d'un ballon, et je
+tombais précipité à terre. Quelques mouvements spasmodiques me
+préservaient d'être mis en pièces, mais ne me sauvaient pas des
+contusions ni de l'étourdissement d'une lourde chute. J'aurais
+cependant persévéré dans mes tentatives, sans les avis et les ordres
+de la savante Zee, qui avait eu l'obligeance d'assister à mes essais
+et qui, la dernière fois, en volant au-dessous de moi, me reçut dans
+ma chute sur ses grandes ailes étendues et m'empêcha de me briser la
+tête sur le toit de la pyramide d'où j'avais pris mon vol.
+
+--Je vois,--dit-elle,--que vos tentatives sont vaines, non par la
+faute des ailes et du reste de l'appareil, ni par suite d'aucune
+imperfection ou d'aucune mauvaise conformation de votre corps, mais à
+cause de la faiblesse naturelle et par suite irrémédiable de votre
+volonté. Sachez que l'empire de la volonté sur les effets de ce fluide
+que les Vril-ya ont maîtrisé ne fut jamais atteint par ceux qui le
+découvrirent, ni par une seule génération; il s'est accru peu à peu
+comme les autres facultés de notre race, en se transmettant des pères
+aux enfants, de sorte qu'il est devenu comme un instinct. Un petit
+enfant, chez nous, vole aussi naturellement et aussi spontanément
+qu'il marche. Il se sert de ses ailes artificielles avec autant de
+sécurité qu'un oiseau se sert de ses ailes naturelles. Je n'avais pas
+assez pensé à cela quand je vous ai permis de tenter une expérience
+qui me séduisait, car je désirais vous avoir comme compagnon.
+J'abandonne maintenant ces essais. Votre vie me devient chère.
+
+Ici la voix et le visage de la jeune Gy s'adoucirent et je me sentis
+plus alarmé que je ne l'avais été dans mes tentatives aériennes.
+
+Pendant que je parle des ailes, je ne dois pas omettre de rapporter
+une coutume des Gy-ei, qui me paraît charmante et qui indique bien la
+tendresse de leurs sentiments. Tant qu'elle est jeune fille, la Gy
+porte des ailes, elle se joint aux Ana dans leurs jeux aériens, elle
+s'aventure seule dans les régions éloignées du monde souterrain: par
+la hardiesse et la hauteur de son vol elle l'emporte sur les Ana,
+aussi bien que par la grâce de ses mouvements. Mais à partir du jour
+du mariage, elle ne porte plus d'ailes, elle les suspend de ses
+propres mains au-dessus de la couche nuptiale, pour ne les reprendre
+que si les liens du mariage sont rompus par la mort ou le divorce.
+
+Quand les yeux et la voix de Zee s'adoucirent ainsi, et à cette vue
+j'éprouvai je ne sais quel pressentiment qui me fit frissonner, Taë,
+qui nous accompagnait dans notre vol et qui, comme un enfant, s'était
+amusé de ma maladresse, plus qu'il n'avait été touché de mes frayeurs
+et du danger que je courais, se balançait au-dessus de nous sur ses
+ailes étendues et planait immobile et calme dans l'atmosphère toujours
+lumineuse; il entendit les tendres paroles de Zee, se mit à rire tout
+haut, et s'écria:--
+
+--Si le Tish ne peut apprendre à se servir de ses ailes, tu pourras
+encore être sa compagne, Zee; tu suspendras les tiennes.
+
+
+
+
+XXI.
+
+J'avais depuis longtemps remarqué chez la savante et forte fille de
+mon hôte ce sentiment de tendre protection que, sur terre comme sous
+terre, le Tout-Puissant a mis au coeur de la femme. Mais jusqu'à ce
+moment je l'avais attribué à cette affection pour les jouets favoris
+que les femmes de tout âge partagent avec les enfants. Je m'aperçus
+alors avec peine que le sentiment avec lequel Zee daignait me regarder
+était bien différent de celui que j'inspirais à Taë. Mais cette
+découverte ne me donna aucune des sensations de plaisir qui
+chatouillent la vanité de l'homme quand il s'aperçoit de l'opinion
+flatteuse que le beau sexe a de lui; elle ne me fit éprouver au
+contraire que la peur. Cependant de toutes les Gy-ei de la tribu, si
+Zee était la plus savante et la plus forte, c'était aussi, sans
+contredit, la plus douce et la plus aimée. Le désir d'aider, de
+secourir, de protéger, de soulager, de rendre heureux semblait remplir
+tout son être. Quoique les misères diverses qui naissent de la
+pauvreté et du crime soient inconnues dans le système social des
+Vril-ya, toutefois aucun savant n'a encore découvert dans le vril une
+puissance qui pût bannir le chagrin de la vie. Or, partout où le
+chagrin se montrait, on était sûr de trouver Zee dans son rôle de
+consolatrice. Une Gy ne pouvait-elle s'assurer l'amour de l'An pour
+lequel elle soupirait? Zee allait la trouver et employait toutes les
+ressources de sa science, tous les charmes de sa sympathie, à soulager
+cette douleur qui a tant besoin de s'épancher en confidences. Dans les
+rares occasions où une maladie grave attaquait l'enfance ou la
+jeunesse, et dans les cas, moins rares, où les rudes et aventureuses
+occupations des enfants causaient quelque accident douloureux ou
+quelque blessure, Zee abandonnait ses études ou ses jeux pour se faire
+médecin et garde-malade. Elle prenait pour but habituel de ses
+promenades aériennes les frontières où des enfants montaient la garde
+pour surveiller les explosions des forces hostiles de la nature et
+repousser l'invasion des animaux féroces, de façon à pouvoir les
+prévenir des dangers que sa science devinait ou prévoyait, ou les
+secourir si quelque mal les atteignait. Ses études mêmes étaient
+dirigées par le désir et la volonté de faire le bien. Était-elle
+informée de quelque nouvelle invention dont la connaissance pût être
+utile à ceux qui exerçaient un art ou un métier? Elle s'empressait de
+la leur communiquer et de la leur expliquer. Quelque vieillard du
+Collège des Sages était-il embarrassé et fatigué d'une recherche
+pénible? Elle se consacrait patiemment à l'aider, s'occupait pour lui
+des détails, l'encourageait par un sourire plein d'espérance,
+l'excitait par ses idées lumineuses; elle devenait en un mot pour lui
+un bon génie visible qui donnait la force et l'inspiration. Elle
+montrait la même tendresse pour les créatures inférieures. Je l'ai
+souvent vue rapporter chez elle des animaux malades ou blessés et les
+soigner comme un père pourrait soigner un enfant. Plus d'une fois
+assis sur le balcon, ou jardin suspendu, sur lequel s'ouvrait ma
+fenêtre, je l'ai vue s'élever dans l'air sur ses ailes brillantes.
+Tout à coup des groupes d'enfants qui l'apercevaient au-dessus d'eux
+s'élançaient vers elle en la saluant de cris joyeux, se groupaient et
+jouaient autour d'elle, l'entourant comme d'un cercle de joie
+innocente. Quand je me promenais avec elle dans les rochers et les
+vallées de la campagne, les élans la sentaient ou la voyaient de loin,
+ils venaient la rejoindre en bondissant et en demandant une caresse de
+sa main, et ils la suivaient jusqu'à ce qu'elle les renvoyât par un
+léger murmure musical qu'elle les avait habitués à comprendre. Il est
+de mode parmi les jeunes Gy-ei de porter sur la tête un cercle ou
+diadème, garni de pierres semblables à des opales qui forment quatre
+pointes ou rayons en formes d'étoiles. Les pierres sont ordinairement
+sans éclat, mais si on les touche avec la baguette du vril elles
+jettent une flamme brillante qui voltige et qui éclaire sans brûler.
+Cette couronne leur sert d'ornement dans les fêtes, et de lampe quand
+elles voyagent au delà des régions artificiellement éclairées et se
+trouvent dans l'obscurité. Parfois, quand je voyais la figure pensive
+et majestueuse de Zee illuminée par l'auréole de ce diadème, je ne
+pouvais croire qu'elle fût une créature mortelle et je courbais mon
+front, comme devant une apparition céleste. Mais jamais mon coeur
+n'éprouva pour ce type superbe de la plus noble beauté féminine le
+moindre sentiment d'amour humain. Peut-être cela vient-il de ce que
+dans notre race l'orgueil de l'homme domine assez ses passions pour
+que la femme perde à ses yeux tous ses charmes de femme dès qu'il la
+sent de tous points supérieure à lui-même. Mais par quelle étrange
+fascination cette fille incomparable d'une race qui, dans sa puissance
+et sa félicité, mettait toutes les autres races au rang des barbares,
+avait-elle daigné m'honorer de sa préférence? Je passais parmi les
+miens pour avoir bonne mine, mais les plus beaux hommes de ma race
+auraient paru insignifiants à côté du type de beauté sereine et
+grandiose qui caractérise les Vril-ya.
+
+Il est probable que la nouveauté, la différence même qui existait
+entre moi et les hommes qu'elle était habituée à voir avaient tourné
+vers moi les pensées de Zee. Le lecteur verra plus loin que cette
+cause pouvait suffire à expliquer la prédilection que me témoigna une
+autre Gy, à peine sortie de l'enfance et à tous égards inférieure à
+Zee. Mais tous ceux qui réfléchiront à la tendresse de caractère de la
+fille d'Aph-Lin comprendront que la principale source de l'attrait
+qu'elle ressentait pour moi était son désir instinctif de secourir, de
+soulager, de protéger les faibles et, par sa protection, de les
+soutenir et de les élever. Aussi, quand je regarde en arrière, est-ce
+ainsi que je m'explique cette unique faiblesse, indigne de son grand
+coeur et qui abaissa la fille des Vril-ya jusqu'à ressentir une
+affection de femme pour un être aussi inférieur à elle-même que
+l'était l'hôte de son père. Quoi qu'il en soit, la pensée que j'avais
+inspiré une pareille affection me remplissait de terreur. J'étais
+effrayé de ses perfections mêmes, de son pouvoir mystérieux et des
+ineffaçables différences qui séparaient sa race de la mienne. À cette
+terreur se mêlait, je dois le confesser, la crainte, plus matérielle
+et plus vile des périls auxquels devait m'exposer la préférence
+qu'elle m'accordait.
+
+Pouvait-on supposer un instant que les parents et la famille de cet
+être supérieur vissent sans indignation et sans dégoût la possibilité
+d'une union entre elle et un Tish? Ils ne pouvaient ni la punir, elle,
+ni l'enfermer, ni l'empêcher d'agir. Dans la vie domestique, pas plus
+que dans la vie politique, ils n'admettent l'emploi de la force. Mais
+ils pouvaient guérir sa folie par un éclair de vril à mon adresse.
+
+Dans ce péril, heureusement, ma conscience et mon honneur ne me
+reprochaient rien. Mon devoir, si la préférence de Zee continuait à se
+manifester, devenait bien clair. Il me fallait avertir mon hôte, avec
+toute la délicatesse qu'un homme bien élevé doit montrer quand il
+confie à un autre la moindre faveur dont une femme a daigné l'honorer.
+Je serais ainsi délivré de toute responsabilité; l'on ne pourrait me
+soupçonner d'avoir volontairement contribué à faire naître les
+sentiments de Zee: la sagesse de mon hôte lui suggérerait sans doute
+un moyen de me tirer de ce pas difficile. En prenant cette résolution
+j'obéissais à l'instinct ordinaire des hommes honnêtes et civilisés,
+qui, tout capables d'erreur qu'ils soient, préfèrent le droit chemin
+toutes les fois qu'il est évidemment contre leur goût, leur intérêt et
+leur sécurité de prendre le mauvais.
+
+
+
+
+XXII.
+
+
+Comme on a pu le voir, Aph-Lin n'avait pas essayé de me mettre en
+rapports fréquents et libres avec ses compatriotes. Tout en comptant
+sur ma promesse de ne rien révéler du monde que j'avais quitté, et
+encore plus sur celle des gens auxquels il avait recommandé de ne pas
+me questionner, comme Zee l'avait fait pour Taë, cependant il n'était
+pas assuré, que si l'on me laissait communiquer avec des personnes que
+mon aspect surprendrait, j'eusse la force de résister à leurs
+questions. Quand je sortais, je n'étais donc jamais seul; j'étais
+accompagné par un des membres de la famille de mon hôte ou par mon
+jeune ami Taë. Bra, la femme d'Aph-Lin, sortait rarement au delà des
+jardins qui entouraient la maison; elle aimait à lire les oeuvres de
+la littérature ancienne, où étaient racontées quelques aventures
+romanesques qu'on ne trouvait pas dans les livres modernes, ainsi que
+la peinture d'existences extraordinaires à ses yeux et intéressantes
+pour son imagination. Cette peinture, qui ressemblait assez à notre
+vie sur la terre avec nos douleurs, nos fautes, nos passions, lui
+faisait le même effet qu'à nous les Contes de Fées ou les _Mille et
+une Nuits_. Mais son amour de la lecture n'empêchait pas Bra de
+s'acquitter de ses devoirs de maîtresse de maison dans l'intérieur le
+plus riche de toute la ville. Elle faisait chaque jour la ronde dans
+toutes les chambres, afin de voir si les automates et les autres
+machines étaient en bon ordre; si les nombreux enfants qu'Aph-Lin
+employait, soit à son service particulier, soit à un service public,
+recevaient les soins qui leur étaient dus. Bra s'occupait aussi des
+comptes de toute la propriété, et son grand plaisir était d'aider son
+mari dans les affaires qui se rapportaient à son office de grand
+administrateur du Département des Lumières. Toutes ces occupations la
+retenaient beaucoup chez elle. Les deux fils achevaient leur éducation
+au Collège des Sages. L'aîné, qui avait une vive passion pour la
+mécanique, surtout en ce qui touchait les horloges et les automates,
+s'était décidé en faveur de cette profession et travaillait, en ce
+moment, à construire une boutique ou un magasin où il pût exposer et
+vendre ses inventions. Le plus jeune préférait l'agriculture et les
+travaux de la campagne, et, quand il ne suivait pas les cours du
+Collège, où il étudiait surtout les théories agricoles, il se
+consacrait aux applications pratiques qu'il en faisait sur le domaine
+paternel. On voit par là combien l'égalité des rangs est complètement
+établie chez ce peuple. Un boutiquier jouit exactement de la même
+considération qu'un grand propriétaire foncier. Aph-Lin était le
+membre le plus riche de la communauté; son fils aîné préférait le
+commerce à toute autre profession, et ce choix ne passait nullement
+pour dénoter un manque d'élévation dans les idées. Il avait examiné ma
+montre avec un grand intérêt; le travail en était nouveau pour lui; et
+il fut enchanté quand je lui en fis cadeau. Peu de temps après, il me
+rendit mon présent avec intérêts en m'offrant une montre qui était son
+oeuvre et qui marquait à la fois les heures qu'indiquait la mienne et
+les divisions du temps en usage chez les Vril-ya. J'ai encore cette
+montre qui a été fort admirée des meilleurs horlogers de Londres et de
+Paris. Elle est en or, les chiffres et les aiguilles en diamants, et
+elle joue en sonnant les heures un air favori des Vril-ya. Elle n'a
+besoin d'être remontée que tous les dix mois et elle ne s'est jamais
+dérangée depuis que je l'ai. Ces deux frères étant ainsi occupés, mes
+compagnons ordinaires, quand je sortais, étaient mon hôte ou sa fille.
+Pour exécuter l'honorable dessein que j'avais formé, je commençai à
+m'excuser quand Zee m'invita à sortir seul avec elle, et je saisis une
+occasion où la savante jeune fille faisait une conférence au Collège
+des Sages pour demander à Aph-Lin de me conduire à sa maison de
+campagne. Cette maison était à quelque distance de la ville et, comme
+Aph-Lin n'aimait pas à marcher et que j'avais renoncé à voler, nous
+nous dirigeâmes vers notre destination dans un bateau aérien
+appartenant à mon hôte. Un enfant de huit ans à son service nous
+conduisit. Nous étions couchés, mon hôte et moi, sur des coussins et
+je trouvai ce mode de locomotion très doux et très confortable.
+
+--Aph-Lin,--dis-je,--j'espère ne pas vous déplaire, si je vous demande
+la permission de voyager pendant quelque temps et de visiter d'autres
+tribus de votre illustre race. J'ai aussi un vif désir de voir ces
+nations qui n'adoptent pas vos coutumes et que vous considérez comme
+sauvages. Je serais très content de voir en quoi elles peuvent
+différer des races que nous regardons comme civilisées dans notre
+monde.
+
+--Il est tout à fait impossible que vous fassiez seul un pareil
+voyage,--me dit Aph-Lin.--Même parmi les Vril-ya vous seriez exposé à
+de grands dangers. Certaines particularités de forme et de couleur et
+le phénomène extraordinaire des touffes de poils hérissés qui vous
+couvrent les joues, vous faisant reconnaître comme étranger à notre
+race et à toutes les races barbares connues jusqu'ici, attireraient
+l'attention du Collège des Sages dans toutes les tribus de Vril-ya et
+il dépendrait du caractère personnel de l'un des sages que vous
+fussiez reçu d'une façon aussi hospitalière que parmi nous ou disséqué
+séance tenante dans l'intérêt de la science. Sachez que quand le Tur
+vous a amené chez lui et pendant que Taë vous faisait dormir pour vous
+guérir de vos douleurs et de vos fatigues, les Sages appelés par le
+Tur étaient partagés sur la question de savoir si vous étiez un animal
+inoffensif ou malfaisant. Pendant votre sommeil, on a examiné vos
+dents, et elles ont montré clairement que vous n'étiez pas seulement
+herbivore, mais carnassier. Les animaux carnassiers de votre taille
+sont toujours détruits comme naturellement dangereux et sauvages. Nos
+dents, comme vous l'avez sans doute observé[9], ne sont pas celles des
+animaux qui déchirent la chair. Certains philosophes et Zee avec eux
+soutiennent, il est vrai, que, dans les siècles passés, les Ana
+faisaient leur proie des animaux et qu'alors leurs dents étaient
+faites pour cet usage. Mais s'il en est ainsi elles se sont
+transformées par l'hérédité et se sont adaptées au genre de nourriture
+dont nous nous contentons aujourd'hui. Les barbares même, qui adoptent
+les institutions turbulentes et féroces du Glek-Nas, ne dévorent pas
+la chair comme des bêtes sauvages. Dans le cours de cette discussion,
+on proposa de vous disséquer; mais Taë vous réclama et le Tur, étant
+par ses fonctions l'ennemi de toute nouvelle expérience, qui déroge à
+notre habitude de ne tuer que quand cela est indispensable au bonheur
+de la communauté, m'envoya chercher, car mon rôle, comme l'homme le
+plus riche du pays, est d'offrir l'hospitalité aux étrangers venus
+d'un pays éloigné. On me laissa le soin de décider si vous étiez un
+étranger que je pusse admettre ou non avec sécurité dans ma maison. Si
+j'avais refusé de vous recevoir, on vous aurait remis au Collège des
+Sages, et je n'aime pas à penser à ce qui aurait pu vous arriver en
+pareil cas. Outre ce danger, vous pourriez rencontrer un enfant de
+quatre ans, entré récemment en possession de sa baguette de vril et
+qui, dans la frayeur que lui causerait l'étrangeté de votre aspect,
+pourrait vous réduire en une pincée de cendres. Taë lui-même fut sur
+le point d'en faire autant quand il vous vit pour la première fois;
+mais son père arrêta sa main. Je dis en conséquence que vous ne pouvez
+voyager seul; mais avec Zee vous seriez en sûreté, et je ne doute pas
+qu'elle veuille bien vous accompagner dans un voyage chez les tribus
+voisines des Vril-ya.... pour les sauvages, non! Je le lui demanderai.
+
+[Note 9: Je ne l'avais jamais observé; et, l'eussé-je fait, je ne suis
+pas assez physiologiste pour avoir remarqué la différence.]
+
+Comme mon but principal était d'échapper à Zee, je m'écriai
+aussitôt:--
+
+--Non, je vous en prie, n'en faites rien! Je renonce à mon projet.
+Vous en avez dit assez sur les dangers que je pouvais courir pour
+m'arrêter; et je ne puis m'empêcher de penser qu'il n'est pas
+convenable pour une jeune Gy douée d'autant d'attraits que votre fille
+de voyager en un pays étranger avec un aussi faible protecteur qu'un
+Tish de ma force et de ma taille.
+
+Avant de me répondre, Aph-Lin laissa entendre le son doux et sifflant
+qui est le seul rire que se permette un An d'âge mûr.
+
+--Pardonnez-moi la gaieté peu polie, mais momentanée, que m'inspire
+une observation faite sérieusement par mon hôte. Je n'ai pu m'empêcher
+de rire à l'idée de Zee, qui aime tant à protéger que les enfants la
+surnomment la Gardienne, ayant besoin d'un protecteur contre les
+dangers résultant de l'admiration audacieuse des hommes. Sachez que
+nos Gy-ei, tant qu'elles ne sont pas mariées, voyagent seules au
+milieu des autres tribus, pour voir si elles trouveront un An qui leur
+plaise mieux que ceux de leur propre tribu. Zee a déjà fait trois
+voyages semblables, mais jusqu'ici son coeur est resté libre.
+
+L'occasion que je cherchais s'offrait à moi, et je dis en baissant les
+yeux et d'une voix tremblante:--
+
+--Voulez-vous, mon cher hôte, me promettre de me pardonner, si je dis
+quelque chose qui puisse vous offenser?
+
+--Dites la vérité, et je ne pourrai être offensé; ou, si je le suis,
+ce sera à vous et non à moi de pardonner.
+
+--Eh bien! alors, aidez-moi à vous quitter. Malgré le plaisir que
+j'aurais eu à voir toutes vos merveilles, à jouir du bonheur qui
+appartient à votre pays, laissez-moi retourner dans le mien.
+
+--Je crains qu'il n'y ait de graves raisons qui m'en empêchent; dans
+tous les cas, je ne puis rien faire sans la permission du Tur et il ne
+me l'accordera probablement pas. Vous ne manquez pas d'intelligence;
+vous pouvez, bien que je ne le pense pas, nous avoir caché la
+puissance destructive à laquelle est arrivé votre peuple; bref, vous
+pouvez nous causer quelque danger; et, si le Tur est de cet avis, son
+devoir serait de vous supprimer, ou de vous enfermer dans une cage
+pour le reste de vos jours. Mais pourquoi désirer quitter un peuple
+que vous avez la politesse de déclarer plus heureux que le vôtre?
+
+--Oh! Aph-Lin, ma réponse est simple. De peur que, sans le vouloir, je
+trahisse votre hospitalité; de peur que, par un de ces caprices que
+dans notre monde on attribue proverbialement à l'autre sexe et dont
+une Gy elle-même n'est pas exempte, votre adorable fille daigne me
+regarder quoique Tish, comme si j'étais un An civilisé, et.... et....
+et....
+
+--Vous faire la cour pour vous épouser,--ajouta Aph-Lin gravement et
+sans le moindre signe de déplaisir ou de surprise.
+
+--Vous l'avez dit.
+
+--Ce serait un malheur,--répondit mon hôte après un instant de
+silence,--et je sens que vous avez bien agi en m'avertissant. Comme
+vous le dites, il n'est pas rare qu'une jeune Gy montre un goût que
+les autres trouvent étrange; mais il n'existe pas de moyen de forcer
+une Gy à changer ses résolutions. Tout ce que nous pouvons faire,
+c'est d'employer le raisonnement, et l'expérience nous prouve que le
+Collège entier des Sages essaierait en vain de raisonner avec une Gy
+en matière d'amour. Je suis désolé pour vous, parce qu'un tel mariage
+serait contre l'A-glauran, ou bien de la communauté, car les enfants
+qui en naîtraient altéreraient la race; ils pourraient même venir au
+monde avec des dents de carnassiers; on ne peut permettre une chose
+pareille: on ne peut rien contre Zee; mais vous, comme Tish, on peut
+vous détruire. Je vous conseille donc de résister à ses
+sollicitations; de lui dire clairement que vous ne pouvez répondre à
+son amour. Cela arrive très souvent. Plus d'un An, ardemment aimé
+d'une Gy, la repousse et met fin à ses persécutions en en épousant une
+autre. Vous pouvez en faire autant.
+
+--Non, puisque je ne puis épouser une autre Gy, sans mettre en danger
+le bien de la communauté et l'exposer au péril d'élever des enfants
+carnivores.
+
+--C'est vrai. Tout ce que je puis dire, et je le dis avec tout
+l'intérêt dû à un Tish et le respect dû à un hôte, mais je le dis
+franchement, c'est que si vous cédez, vous serez réduit en cendres. Je
+vous laisse le soin de trouver le meilleur moyen de vous défendre.
+Vous feriez peut-être bien de dire à Zee qu'elle est laide. Cette
+assurance, venant de la bouche de l'An qu'elle aime, suffit
+d'ordinaire à refroidir la Gy la plus ardente. Nous voici arrivés à ma
+maison de campagne.
+
+
+
+
+XXIII.
+
+
+Je conviens que ma conversation avec Aph-Lin et l'extrême froideur
+avec laquelle il avouait son impuissance à contrôler les dangereux
+caprices de sa fille et parlait du péril d'être réduit en cendres, où
+l'amoureuse flamme de Zee exposait ma trop séduisante personne,
+m'enleva tout le plaisir que j'aurais éprouvé en d'autres
+circonstances à visiter la propriété de mon hôte, à admirer la
+perfection merveilleuse des machines au moyen desquelles étaient
+accomplis tous les travaux. La maison avait un aspect tout différent
+du bâtiment sombre et massif qu'habitait Aph-Lin dans la ville et qui
+ressemblait aux rochers dans lesquels la cité avait été taillée. Les
+murs de la maison de campagne étaient composés d'arbres plantés à une
+petite distance les uns des autres, et les interstices remplis par
+cette substance métallique et transparente qui tient lieu de verre aux
+Ana. Ces arbres étaient couverts de fleurs, et l'effet en était
+charmant sinon de très bon goût. Nous fûmes reçus sur le seuil par des
+automates qui avaient l'air vivant. Ils nous conduisirent dans une
+chambre; je n'en avais jamais vu de semblable, mais dans les jours
+d'été j'en avais souvent rêvé une pareille. C'était un bosquet, moitié
+chambre, moitié jardin. Les murs n'étaient qu'une masse de plantes
+grimpantes en fleurs. Les espaces ouverts, que nous appelons fenêtres
+et dont les panneaux métalliques étaient baissés, commandaient divers
+points de vue; quelques-uns donnaient sur un vaste paysage avec ses
+lacs et ses rochers, les autres sur des espaces plus resserrés
+ressemblant à nos serres et remplis de gerbes de fleurs. Tout autour
+de la chambre se trouvaient des plates-bandes de fleurs, mêlées de
+coussins pour le repos. Au milieu étaient un bassin et une fontaine de
+ce liquide brillant que j'ai comparé au naphte. Il était lumineux et
+d'une couleur vermeille; son éclat suffisait pour éclairer la chambre
+d'une lumière douce sans le secours des lampes. Tout le tour de la
+fontaine était tapissé d'un lichen doux et épais, non pas vert (je
+n'ai jamais vu cette couleur dans la végétation de ce pays), mais d'un
+brun doux sur lequel les yeux se reposent avec le même plaisir que nos
+yeux sur le gazon vert du monde supérieur. À l'extérieur et sur les
+fleurs (dans la partie que j'ai comparée à nos serres) se trouvaient
+des oiseaux innombrables, qui chantaient, pendant que nous étions dans
+la chambre, les airs qu'on leur enseigne d'une façon si merveilleuse.
+Il n'y avait point de toit. Le chant des oiseaux, le parfum des fleurs
+et la variété du spectacle offert aux yeux, tout charmait les sens,
+tout respirait un repos voluptueux. Quelle maison, pensais-je, pour
+une lune de miel, si une jeune épouse Gy n'était pas armée d'une façon
+si formidable non seulement des droits de la femme, mais de la force
+de l'homme! Mais quand on pense à une Gy si grande, si savante, si
+majestueuse, si au-dessus du niveau des créatures auxquelles nous
+donnons le nom de femmes, telle enfin que l'est Zee, non! même quand
+je n'aurais pas eu peur d'être réduit en cendres, ce n'est pas à elle
+que j'aurais rêvé dans ce bosquet si bien fait pour les songes d'un
+poétique amour.
+
+Les automates reparurent et nous servirent un de ces délicieux
+breuvages qui sont les vins innocents des Vril-ya.
+
+--En vérité,--dis-je,--vous avez une charmante résidence, et je ne
+comprends guère comment vous ne vous fixez pas ici au lieu d'habiter
+une des sombres maisons de la cité.
+
+--Je suis forcé d'habiter la ville, comme responsable envers la
+communauté de l'administration de la Lumière, et je ne puis venir ici
+que de temps en temps.
+
+--Mais si je vous ai bien compris, cette charge ne vous rapporte aucun
+honneur et vous donne au contraire quelque peine, pourquoi donc
+l'avez-vous acceptée?
+
+--Chacun de nous obéit sans observation aux ordres du Tur. Il a dit:
+Aph-Lin est chargé des fonctions de Commissaire de la Lumière. Je
+n'avais plus le choix. Mais comme j'occupe cette charge depuis
+longtemps, les soins qu'elle exige et qui, d'abord, me furent
+pénibles, sont devenus sinon agréables, du moins supportables. Nous
+sommes tous formés par l'habitude; les différences mêmes entre nous et
+les sauvages ne sont que le résultat d'habitudes transmises, qui par
+l'hérédité deviennent une partie de nous-mêmes. Vous voyez qu'il y a
+des Ana qui se résignent même au fardeau de la suprême magistrature;
+personne ne le ferait si les devoirs n'en devenaient légers, ou si
+l'on n'était obéi sans murmure.
+
+--Mais si les ordres du Tur vous paraissaient contraires à la justice
+ou à la raison?
+
+--Nous ne nous permettons pas de supposer de telles choses, et tout va
+comme si tous et chacun se gouvernaient d'après des coutumes remontant
+à un temps immémorial.
+
+--Quand le premier magistrat meurt ou se retire, comment lui
+donnez-vous un successeur?
+
+--L'An qui a rempli les fonctions de premier magistrat pendant
+longtemps est regardé comme la personne la plus capable de comprendre
+les devoirs de sa charge, et c'est lui qui nomme ordinairement son
+successeur.
+
+--Son fils, peut-être?
+
+--Rarement; car ce n'est pas une charge que personne ambitionne et un
+père hésite naturellement à l'imposer à son fils. Mais si le Tur
+lui-même refuse de faire un choix de peur qu'on ne lui attribue
+quelque sentiment de malveillance envers la personne choisie, trois
+des membres du Collège des Sages tirent au sort lequel d'entre eux
+aura le droit d'élire le nouveau Tur. Nous regardons le jugement d'un
+An d'intelligence ordinaire comme meilleur que celui de trois ou
+davantage, quelque sages qu'ils soient; car entre trois il y aurait
+probablement des discussions; et, là où on discute, la passion
+obscurcit le jugement. Le plus mauvais choix fait par un homme qui n'a
+aucun motif de choisir mal est meilleur que le meilleur choix fait par
+un grand nombre de gens qui ont beaucoup de motifs de ne pas choisir
+bien.
+
+--Vous renversez dans votre politique les maximes adoptées dans mon
+pays.
+
+--Êtes-vous, dans votre pays, tous satisfaits de vos gouvernants?
+
+--Tous! certainement non; les gouvernants qui plaisent le mieux aux
+uns sont sûrement ceux qui déplaisent le plus aux autres.
+
+--Alors notre système est meilleur que le vôtre.
+
+--Pour vous, peut-être; mais suivant notre système on ne pourrait pas
+réduire un Tish en cendres parce qu'une femme l'aurait forcé à
+l'épouser, et comme Tish, je soupire après le monde où je suis né.
+
+--Rassurez-vous, mon cher petit hôte; Zee ne peut pas vous forcer à
+l'épouser. Elle ne peut que vous séduire. Ne vous laissez pas séduire.
+Venez, nous allons faire le tour du domaine.
+
+Nous visitâmes d'abord une cour entourée de hangars, car quoique les
+Ana n'élèvent pas d'animaux pour la nourriture, ils en ont un certain
+nombre qu'ils élèvent pour leur lait, et d'autres pour leur laine. Les
+premiers ne ressemblent en rien à nos vaches, ni les seconds à nos
+moutons, ni, à ce qu'il me semble, à aucune des espèces de notre
+monde. Ils se servent du lait de trois espèces: l'une qui ressemble à
+l'antilope, mais beaucoup plus grande et presque de la taille du
+chameau; les deux autres espèces sont plus petites, elles diffèrent
+l'une de l'autre, mais ne ressemblent à aucun animal que j'aie vu sur
+terre. Ce sont des animaux à poil luisant et aux formes arrondies;
+leur couleur est celle du daim tacheté, et ils paraissent fort doux
+avec leurs grands yeux noirs. Le lait de ces trois espèces diffère de
+goût et de valeur. On le coupe ordinairement avec de l'eau et on le
+parfume avec le jus d'un fruit savoureux; de lui-même, d'ailleurs, il
+est délicat et nourrissant. L'animal, dont la laine leur sert pour
+leurs vêtements et d'autres usages, ressemble plus à la chèvre
+italienne qu'à toute autre créature, mais il est plus grand et n'a pas
+de cornes; il n'exhale pas non plus l'odeur désagréable de nos
+chèvres. Sa laine n'est pas épaisse, mais très longue et très fine;
+elle est de couleurs variées, jamais blanche, mais plutôt couleur
+d'ardoise ou de lavande. Pour les vêtements on l'emploie teinte
+suivant le goût de chacun. Ces animaux sont parfaitement apprivoisés,
+et les enfants qui les soignaient (des filles pour la plupart) les
+traitaient avec un soin et une affection extraordinaires.
+
+Nous allâmes ensuite dans de grands magasins remplis de grains et de
+fruits. Je puis remarquer ici que la principale nourriture de ces
+peuples se compose, d'abord, d'une espèce de grain dont l'épi est plus
+gros que celui de notre blé et dont la culture produit sans cesse des
+variétés d'un goût nouveau; et, ensuite, d'un fruit assez semblable à
+une petite orange, qui est dur et amer quand on le récolte. On le
+serre dans les magasins et on l'y laisse plusieurs mois, il devient
+alors tendre et succulent. Son jus, d'une couleur rouge foncé, entre
+dans la plupart de leurs sauces. Ils ont beaucoup de fruits de la
+nature de l'olive et ils en extraient de l'huile délicieuse. Ils ont
+une plante qui ressemble un peu à la canne à sucre, mais le jus en est
+moins doux et il possède un parfum délicat. Ils n'ont point d'abeilles
+ni aucun insecte qui amasse du miel, mais ils se servent beaucoup
+d'une gomme douce, qui suinte d'un conifère assez semblable à
+l'araucaria. Leur sol est très riche en racines et en légumes
+succulents, que leur culture tend à perfectionner et à varier à
+l'infini. Je ne me souviens pas d'avoir pris un seul repas parmi ce
+peuple, même tout à fait en famille, dans lequel on ne servit pas
+quelqu'une de ces délicates nouveautés. Enfin, comme je l'ai déjà
+remarqué, leur cuisine est si exquise, si variée, si fortifiante,
+qu'on ne regrette pas d'être privé de viande. Du reste, la force
+physique des Vril-ya prouve que, pour eux du moins, la viande n'est
+pas nécessaire à la production des fibres musculaires. Ils n'ont pas
+de raisins; les boissons qu'ils tirent de leurs fruits sont
+inoffensives et rafraîchissantes. Leur principale boisson est l'eau,
+dans le choix de laquelle ils sont très délicats, et ils distinguent
+tout de suite la plus légère impureté.
+
+--Mon second fils prend grand plaisir à augmenter nos produits,--me
+dit Aph-Lin, comme nous quittions les magasins,--et par conséquent il
+héritera de ces terres qui constituent la plus grande partie de ma
+fortune. Un semblable héritage serait un grand souci et une véritable
+affliction pour mon fils aîné.
+
+--Y a-t-il parmi vous beaucoup de fils qui regardent l'héritage d'une
+fortune considérable comme un souci et une affliction?
+
+--Sans doute; il y a peu de Vril-ya qui ne regardent une fortune très
+au-dessus de la moyenne comme un pesant fardeau. Nous devenons un peu
+indolents quand notre enfance est terminée, et nous n'aimons pas à
+avoir trop de souci; or, une grande fortune cause beaucoup de souci.
+Par exemple, elle nous désigne pour les fonctions publiques que nul
+parmi nous ne désire, et que nul ne peut refuser. Elle nous force à
+nous occuper de nos concitoyens plus pauvres, afin de prévenir leurs
+besoins et de les empêcher de tomber dans la misère. Il y a parmi nous
+un vieux proverbe qui dit: «Les besoins du pauvre sont la honte du
+riche....»
+
+--Pardonnez-moi si je vous interromps un instant. Vous avouez donc
+que, même parmi les Vril-ya, quelques-uns des citoyens connaissent
+l'indigence et ont besoin de secours?
+
+--Si par besoin vous entendez le dénuement qui domine dans un
+Koom-Posh, je vous répondrai que _cela_ n'existe pas chez nous, à
+moins qu'un An, par quelque accident extraordinaire, ait perdu toute
+sa fortune, ne puisse pas ou ne veuille pas émigrer, qu'il ait épuisé
+les secours empressés de ses parents et de ses amis, ou bien qu'il les
+refuse.
+
+--Eh bien, dans ce cas ne l'emploie-t-on pas pour remplacer un enfant
+ou un automate, n'en fait-on pas un ouvrier ou un domestique?
+
+--Non, nous le regardons alors comme un malheureux qui a perdu la
+raison et nous le plaçons, aux frais de l'État, dans un bâtiment
+public où on lui prodigue tous les soins et tout le luxe nécessaires
+pour adoucir son état. Mais un An n'aime pas à passer pour fou, et des
+cas semblables se présentent si rarement que le bâtiment dont je parle
+n'est plus aujourd'hui qu'une ruine, et le dernier habitant qu'il y
+ait eu est un An que je me souviens d'avoir vu dans mon enfance. Il ne
+semblait pas s'apercevoir de son manque de raison et il écrivait des
+glaubs (poésies). Quand j'ai parlé de besoins, j'ai voulu dire ces
+désirs que la fortune d'un An peut ne pas lui permettre de satisfaire,
+comme les oiseaux chantants d'un prix élevé, ou une plus grande
+maison, ou un jardin à la campagne; et le moyen de satisfaire ces
+désirs c'est d'acheter à l'An qui les forme les choses qu'il vend.
+C'est pourquoi les Ana riches comme moi sont obligés d'acheter
+beaucoup de choses dont ils n'ont pas besoin et de mener un grand
+train de maison, quand ils préféreraient une vie plus simple. Par
+exempte, la grandeur de ma maison de ville est une source de soucis
+pour ma femme et même pour moi; mais je suis forcé de l'avoir si
+grande qu'elle en est incommode pour nous, parce que, comme l'An le
+plus riche de la tribu, je suis désigné pour recevoir les étrangers
+venus des autres tribus pour nous visiter, ce qu'ils font en foule
+deux fois par an, à l'époque de certaines fêtes périodiques et quand
+nos parents dispersés dans les divers États viennent se réunir à nous
+quelque temps. Cette hospitalité sur une si vaste échelle n'est pas de
+mon goût et je serais plus heureux si j'étais moins riche. Mais nous
+devons tous accepter le lot qui nous est assigné dans ce court voyage
+que nous appelons la vie. Après tout, qu'est-ce que cent ans, environ,
+comparés aux siècles que nous devons traverser? Heureusement j'ai un
+fils qui aime la richesse. C'est une rare exception à la règle
+générale et je confesse que je ne puis le comprendre.
+
+Après cette conversation je cherchai à revenir au sujet qui continuait
+à peser sur mon coeur.... je veux dire aux chances que j'avais
+d'échapper à Zee. Mais mon hôte refusa poliment de renouveler la
+discussion et demanda son bateau aérien. En revenant, nous
+rencontrâmes Zee, qui s'apercevant de notre départ, à son retour du
+Collège des Sages, avait déployé ses ailes et s'était mise à notre
+recherche.
+
+Sa belle, mais pour moi peu attrayante physionomie s'illumina en nous
+voyant, et, s'approchant du bateau les ailes étendues, elle dit à
+Aph-Lin d'un ton de reproche:--
+
+--Oh! père, n'as-tu pas eu tort d'exposer la vie de ton hôte dans un
+véhicule auquel il est si peu accoutumé? Il aurait pu, par un
+mouvement imprudent, tomber par-dessus le bord, et hélas! il n'est pas
+comme nous, il n'a pas d'ailes. Ce serait la mort pour lui.
+Cher!--ajouta-t-elle en m'abordant et parlant d'une voix douce, ce qui
+ne m'empêchait pas de trembler,--ne pensais-tu donc pas à moi quand tu
+exposais ainsi une vie qui est devenue pour ainsi dire une partie de
+la mienne? Ne sois plus aussi téméraire à moins que tu ne sois avec
+moi. Quelle frayeur tu m'as causée!
+
+Je regardai Aph-Lin, espérant du moins qu'il réprimanderait sa fille,
+pour avoir exprimé son inquiétude et son affection en des termes qui,
+dans notre monde, seraient toujours regardés comme inconvenants dans
+la bouche de toute jeune fille parlant à un autre qu'à son fiancé,
+fût-il du même rang qu'elle.
+
+Mais les droits des femmes sont si bien établis en ce pays et, parmi
+ces droits, les femmes revendiquent si absolument le privilège de
+faire leur cour aux hommes, qu'Aph-Lin n'aurait pas plus pensé à
+réprimander sa fille qu'à désobéir au Tur. Chez ce peuple, comme il me
+l'avait dit, la coutume est tout.
+
+--Zee--répondit-il doucement,--le Tish ne courait aucun danger, et mon
+opinion est qu'il peut très bien prendre soin de lui-même.
+
+--J'aimerais mieux qu'il me laissât me charger de ce soin. Oh! ma
+chère âme, c'est à la pensée du danger que tu courais que j'ai senti
+pour la première fois combien je t'aimais!
+
+Jamais homme ne se trouva dans une plus fausse position. Ces paroles
+étaient prononcées assez haut pour que le père de Zee les entendît,
+ainsi que l'enfant qui nous conduisait. Je rougis de honte pour eux et
+pour elle et ne pus m'empêcher de répondre avec dépit:--
+
+--Zee, ou vous vous moquez de moi, ce qui est inconvenant vis-à-vis
+l'hôte de votre père, ou les paroles que vous venez de m'adresser sont
+malséantes dans la bouche d'une jeune Gy, même en s'adressant à un An,
+si ce dernier ne lui a pas fait la cour avec l'autorisation de ses
+parents. Mais combien elles sont plus inconvenantes encore, adressées
+à un Tish qui n'a jamais essayé de gagner vos affections et qui ne
+pourra jamais vous regarder avec d'autres sentiments que ceux du
+respect et de la crainte.
+
+Aph-Lin me fit à la dérobée un signe d'approbation, mais ne dit rien.
+
+--Ne soyez pas si cruel!--s'écria Zee, sans baisser la voix.--L'amour
+véritable est-il maître de lui-même? Supposez-vous qu'une jeune Gy
+puisse cacher un sentiment qui l'élève? De quel pays venez-vous donc?
+
+Ici Aph-Lin s'interposa doucement.
+
+--Parmi les Tish-a,--dit-il,--les droits de ton sexe ne paraissent pas
+être établis, et dans tous les cas mon hôte pourra causer plus
+librement avec toi, quand il ne sera pas gêné par la présence
+d'autrui.
+
+Zee ne répondit rien à cette observation, mais me lançant un regard de
+tendre reproche, elle agita ses ailes et s'envola vers la maison.
+
+--J'avais compté, du moins, sur quelque assistance de mon
+hôte,--dis-je avec amertume,--dans les dangers auxquels sa fille
+m'expose.
+
+--J'ai fait tout ce que je pouvais faire. Contrarier une Gy dans ses
+amours, c'est affermir sa résolution. Elle ne permet à aucun
+conseiller de se mettre entre elle et l'objet de son affection.
+
+
+
+
+XXIV.
+
+
+En descendant du bateau aérien, Aph-Lin fut abordé dans le vestibule
+par un enfant qui venait le prier d'assister aux obsèques d'un ami qui
+avait depuis peu quitté ce bas monde.
+
+Je n'avais jamais vu aucun cimetière dans le pays et, heureux de
+saisir même cette triste occasion d'éviter un entretien avec Zee, je
+demandai à Aph-Lin s'il me serait permis d'assister à l'enterrement de
+son parent, à moins que cette cérémonie ne fût regardée comme trop
+sacrée pour qu'on y admît un être d'une race différente.
+
+--Le départ d'un An pour un monde meilleur,--me répondit mon
+hôte,--alors que, comme mon parent, il a vécu assez longtemps dans
+celui-ci pour n'y plus goûter de plaisir, est plutôt une fête animée
+d'une joie tranquille qu'une cérémonie sacrée, et vous pouvez
+m'accompagner si vous voulez.
+
+Précédés par le jeune messager, nous nous rendîmes à une des maisons
+de la grande rue et, entrant dans l'antichambre, nous fûmes conduits à
+une salle du rez-de-chaussée, où nous trouvâmes plusieurs personnes
+réunies autour d'une couche sur laquelle était étendu le défunt.
+C'était un vieillard qui, me dit-on, avait dépassé sa cent trentième
+année. À en juger par le calme sourire de son visage, il était mort
+sans souffrances. Un des fils, qui se trouvait maintenant le chef de
+la famille et qui semblait encore dans toute la vigueur de l'âge, bien
+qu'il eût beaucoup plus de soixante-dix ans, s'avança vers Aph-Lin
+avec un visage joyeux et lui dit que la veille de sa mort son père
+avait vu en songe sa Gy déjà morte, qu'il était pressé d'aller la
+rejoindre et de redevenir jeune sous le sourire plus proche de la
+Bonté Suprême.
+
+Pendant qu'ils s'entretenaient ainsi, mon attention fut attirée par un
+objet noir et métallique placé à l'autre bout de la chambre. Cet objet
+avait vingt pieds de long environ et était étroit proportionnellement
+à sa largeur: il était fermé de tous côtés, sauf le dessus, où l'on
+voyait de petits trous ronds au travers desquels scintillait une lueur
+rouge. De l'intérieur s'exhalait un parfum doux et pénétrant. Pendant
+que je me demandais à quoi pouvait servir cette machine, toutes les
+horloges de la ville se mirent à sonner l'heure avec leur solennel
+carillon. Quand ce bruit cessa, une musique d'un caractère plus
+joyeux, mais cependant calme et douce, emplit la chambre et les pièces
+voisines. Tous les assistants se mirent à chanter en choeur sur cet
+accompagnement. Les paroles de cet hymne étaient fort simples. Elles
+n'exprimaient ni adieux, ni regrets, mais semblaient plutôt souhaiter
+la bienvenue dans ce monde meilleur au défunt qui y précédait les
+chanteurs. Dans leur langue, ils appellent l'hymne des funérailles le
+Chant de la Naissance. Alors le corps couvert de longues draperies fut
+soulevé avec tendresse par six parents et porté vers l'objet noir que
+j'ai décrit. Je m'avançai pour voir ce qui allait arriver. On souleva
+une trappe ou coulisse à l'un des bouts de la machine, le corps fut
+déposé à l'intérieur sur une planche, la porte refermée, on toucha un
+ressort sur le côté, un certain sifflement se fit entendre; aussitôt
+l'autre bout de la machine s'ouvrit et une petite poignée de cendres
+tomba dans une coupe préparée à l'avance pour les recevoir. Le fils du
+défunt prit cette coupe et dit (j'appris plus tard que ces paroles
+étaient une formule consacrée):--
+
+--Voyez combien le Créateur est grand! Il a donné à ce peu de cendres
+une forme, une vie, une âme. Il n'a pas besoin de ces cendres pour
+rendre l'âme, la forme et la vie au bien-aimé que nous rejoindrons
+bientôt.
+
+Tous les assistants s'inclinèrent en mettant la main sur leur coeur.
+Alors une petite fille ouvrit une porte dans le mur et j'aperçus dans
+un enfoncement, sur des étagères, plusieurs coupes semblables à celle
+que j'avais vue sauf qu'elles avaient toutes des couvercles. Une Gy
+s'approcha alors du fils, en tenant à la main un couvercle qu'elle
+plaça sur la coupe et qui s'y adapta au moyen d'un ressort. Sur le
+côté se trouvaient gravés le nom du défunt et ces mots: «Il nous fut
+prêté» (ici la date de la naissance). «Il nous fut retiré» (ici la
+date de la mort).
+
+La porte se ferma avec un bruit musical, et tout fut terminé.
+
+
+
+
+XXV.
+
+
+--Et c'est là,--dis-je, l'esprit tout plein du spectacle auquel je
+venais d'assister,--c'est là votre manière habituelle d'enterrer vos
+morts?
+
+--C'est notre coutume invariable,--me répondit Aph-Lin.--Comment
+faites-vous dans votre monde?
+
+--Nous enterrons le corps entier dans le sol?
+
+--Quoi! dégrader ainsi le corps que vous avez aimé et respecté, la
+femme sur le sein de laquelle vous avez dormi! vous l'abandonnez aux
+horreurs de la corruption!
+
+--Mais, si l'âme est immortelle, qu'importe que le corps se décompose
+dans la terre ou soit réduit par cette effroyable machine, mue, je
+n'en doute pas, par la puissance du vril, en une petite pincée de
+cendres?
+
+--Votre réponse est judicieuse,--dit mon hôte,--et il n'y a pas à
+discuter une question de sentiment. Mais pour moi, votre coutume est
+horrible et répugnante, elle doit servir, ce me semble, à entourer la
+mort d'idées sombres et hideuses. C'est quelque chose aussi, selon
+moi, de pouvoir conserver un souvenir de celui qui a été notre ami ou
+notre parent, dans la maison que nous habitons. Nous sentons ainsi
+qu'il vit encore, quoique invisible à nos yeux. Mais nos sentiments en
+ceci, comme en toutes choses, sont créés par l'habitude. Un An sage ne
+peut pas plus qu'un État sage changer une coutume sans les
+délibérations les plus graves, suivies de la conviction la plus
+sincère. C'est ainsi que le changement cesse d'être un caprice, et
+qu'une fois accompli, il l'est pour tout de bon.
+
+Quand nous rentrâmes chez lui, Aph-Lin appela quelques enfants et les
+envoya chez ses amis pour les prier de venir ce jour-là, aux Heures
+Oisives, afin de fêter le départ de leur parent rappelé par la Bonté
+Suprême. Cette réunion fut la plus nombreuse et la plus gaie que j'ai
+jamais vue pendant mon séjour chez les Ana, et elle se prolongea fort
+tard pendant les Heures Silencieuses.
+
+Le banquet fut servi dans une salle réservée pour les grandes
+occasions. Ce repas différait des nôtres et ressemblait assez à ceux
+dont nous lisons la description dans les écrits qui nous retracent
+l'époque la plus luxueuse de l'empire romain. Il n'y avait pas une
+seule grande table, mais un grand nombre de petites tables, destinées
+chacune à huit convives. On prétend que, au delà de ce nombre, la
+conversation languit et l'amitié se refroidit. Les Ana ne rient jamais
+tout haut, comme je l'ai déjà dit; mais le son joyeux de leurs voix
+aux différentes tables prouvait la gaieté de leur conversation. Comme
+ils n'ont aucune boisson excitante et mangent très sobrement, quoique
+délicats dans le choix de leurs mets, le banquet ne dura pas
+longtemps. Les tables disparurent à travers le plancher et la musique
+commença pour ceux qui l'aimaient. Beaucoup, cependant, se mirent à se
+promener: les plus jeunes s'envolèrent, car la salle était à ciel
+ouvert, et formèrent des danses aériennes; d'autres erraient dans les
+appartements, examinant les curiosités dont ils étaient remplis, ou se
+formaient en groupes pour jouer à divers jeux; le plus en vogue est
+une sorte de jeu d'échecs compliqué qui se joue à huit. Je me mêlai à
+la foule, sans pouvoir prendre part aux conversations, grâce à la
+présence de l'un ou de l'autre des fils de mon hôte, toujours placé à
+côté de moi, pour empêcher qu'on ne m'adressât des questions
+embarrassantes. Les gens me remarquaient peu: ils s'étaient habitués à
+mon aspect, en me voyant souvent dans les rues, et j'avais cessé
+d'exciter une vive curiosité.
+
+À mon grand contentement, Zee m'évitait et cherchait évidemment à
+exciter ma jalousie par ses attentions marquées envers un jeune An,
+très beau garçon et qui (tout en baissant les yeux et en rougissant
+suivant la coutume modeste des Ana quand une femme leur parle, et en
+paraissant aussi timide et aussi embarrassé que la plupart des jeunes
+filles du monde civilisé, excepté en Angleterre et en Amérique) était
+évidemment séduit par la belle Gy et prêt à balbutier un modeste oui
+si elle l'en avait prié. Espérant de tout mon coeur qu'elle y
+viendrait, et de plus en plus rebelle à l'idée d'être réduit en
+cendres, depuis que j'avais vu avec quelle rapidité un corps humain
+peut être transformé en une pincée de poussière, je m'amusai à
+examiner les manières des autres jeunes gens. J'eus la satisfaction de
+remarquer que Zee n'était pas seule à revendiquer les plus précieux
+droits de la femme. Partout ou je portai les yeux, partout où
+j'écoutai une conversation, il me semblait que c'était la Gy qui
+témoignait de l'empressement et l'An qui se montrait timide et qui
+résistait. Les jolis airs d'innocence que se donne un An quand on le
+courtise ainsi, la dextérité avec laquelle il évite de répondre
+directement aux déclarations, ou tourne en plaisanterie les
+compliments flatteurs qu'on lui adresse, feraient honneur à la
+coquette la plus accomplie. Mes deux chaperons furent soumis à ces
+influences séductrices, et tous deux s'en tirèrent de façon à faire
+honneur à leur tact et à leur sang-froid.
+
+Je dis au fils aîné, qui préférait la mécanique à l'administration
+d'une grande propriété et qui était d'un tempérament éminemment
+philosophique:--
+
+--Je suis surpris qu'à votre âge, entouré de tous les objets qui
+peuvent enivrer les sens, de musique, de lumière, de parfums, vous
+vous montriez assez froid pour que cette jeune Gy si passionnée vous
+quitte les larmes aux yeux à cause de votre cruauté.
+
+--Aimable Tish,--répondit le jeune An avec un soupir,--le plus grand
+malheur de la vie, c'est d'épouser une Gy quand on en aime une autre?
+
+--Oh! vous êtes amoureux d'une autre?
+
+--Hélas! oui!
+
+--Et elle ne répond pas à votre amour?
+
+--Je ne sais. Quelquefois un regard, un mot, me le fait espérer; mais
+elle ne m'a jamais dit qu'elle m'aimait.
+
+--Ne lui avez-vous jamais murmuré à l'oreille que vous l'aimiez?
+
+--Fi!... À quoi pensez-vous? D'où venez-vous donc? Puis-je trahir
+ainsi l'honneur de mon sexe? Pourrais-je être assez peu viril, assez
+dépourvu de pudeur pour avouer mon amour à une Gy qui n'a point
+devancé mon aveu par le sien?
+
+--Je vous demande pardon; je ne croyais pas que la modestie de votre
+sexe fût poussée si loin chez vous. Mais un An ne dit-il jamais à une
+Gy: Je vous aime, si elle ne le lui a dit la première?
+
+--Je ne puis dire qu'aucun An ne l'ait jamais fait, mais celui qui se
+conduit ainsi est déshonoré aux yeux des Ana, et les Gy-ei le
+méprisent en secret. Aucune Gy bien élevée ne l'écouterait; elle
+regarderait cet aveu comme une usurpation audacieuse des droits de son
+sexe et un outrage à la modestie du nôtre. C'est bien
+fâcheux,--continua le jeune An,--car celle que j'aime n'a certainement
+fait la cour à aucun autre, et je ne puis m'empêcher de penser que je
+lui plais. Quelquefois je soupçonne qu'elle ne me fait pas la cour
+parce qu'elle craint que je n'exige quelque convention déraisonnable
+au sujet de l'abandon de ses droits. S'il en est ainsi, elle ne m'aime
+pas réellement, car lorsqu'une Gy aime, elle abandonne tous ses
+droits.
+
+--Cette jeune Gy est-elle ici?
+
+--Oh! oui. La voilà là-bas assise près de ma mère.
+
+Je regardai dans la direction indiquée et j'aperçus une Gy habillée de
+vêtements d'un rouge brillant, ce qui chez ce peuple indique qu'une Gy
+préfère encore le célibat. Elle porte du gris, teinte neutre, pour
+indiquer qu'elle cherche un époux; du pourpre foncé, si elle veut
+faire entendre qu'elle a fait un choix; du pourpre et orange, si elle
+est fiancée ou mariée; du bleu clair, quand elle est divorcée ou veuve
+et désire se remarier. Le bleu clair est naturellement très rare.
+
+Au milieu d'un peuple chez qui la beauté est si universellement
+répandue, il est difficile de distinguer une femme plus belle que les
+autres. La Gy choisie par mon ami me parut posséder la moyenne des
+charmes mais son visage avait une expression qui me plaisait beaucoup
+plus que celui de la plupart des Gy-ei; elle paraissait moins hardie,
+moins pénétrée des droits de la femme. Je remarquai qu'en causant avec
+Bra elle jetait de temps en temps un regard de côté vers mon jeune
+ami.
+
+--Courage,--lui dis-je,--la jeune Gy vous aime.
+
+--Oui, mais si elle ne veut pas me le dire, en suis-je plus heureux?
+
+--Votre mère connaît votre amour?
+
+--Peut-être bien. Je ne le lui ai jamais avoué. Il serait peu viril de
+confier une pareille faiblesse à sa mère. Je l'ai dit à mon père; il
+se peut qu'il l'ait répété à sa femme.
+
+--Voulez-vous me permettre de vous quitter un moment et de me glisser
+derrière votre mère et votre bien-aimée? Je suis sûr qu'elles parlent
+de vous. N'hésitez pas. Je vous promets de ne pas me laisser
+questionner jusqu'au moment où je vous rejoindrai.
+
+Le jeune An mit sa main sur son coeur, me toucha légèrement la tête,
+et me permit de le quitter. Je me glissai sans être remarqué derrière
+sa mère et sa bien-aimée et j'entendis leur conversation.
+
+C'était Bra qui parlait.
+
+--Il n'y a aucun doute à cet égard,--disait-elle,--ou bien mon fils,
+qui est d'âge à se marier, sera entraîné par une de ses nombreuses
+prétendantes, ou il se joindra aux émigrants qui s'en vont au loin, et
+nous ne le verrons plus. Si vous l'aimez réellement, ma chère Lo, vous
+devriez vous déclarer.
+
+--Je l'aime beaucoup, Bra; mais je ne sais si je pourrai jamais gagner
+son affection; il a tant de passion pour ses inventions et ses
+horloges; et je ne suis pas comme Zee, je suis si sotte que je crains
+de ne pouvoir entrer dans ses goûts favoris, et alors il se fatiguera
+de moi, et au bout des trois ans il divorcera et je ne pourrais jamais
+en épouser un autre.... non, jamais.
+
+--Il n'est pas nécessaire de connaître le mécanisme d'une horloge pour
+savoir devenir si nécessaire au bonheur d'un An, qu'il abandonnerait
+plutôt toutes ses mécaniques que de renvoyer sa Gy. Vous voyez, ma
+chère Lo,--continua Bra,--que précisément parce que nous sommes le
+sexe le plus fort, nous gouvernons l'autre à condition de ne jamais
+laisser voir notre force. Si vous étiez supérieure à mon fils dans la
+construction des horloges et des automates, comme sa femme vous
+devriez toujours lui laisser croire que la supériorité est de son
+côté; l'An accepte tacitement la supériorité de la Gy en tout, excepté
+dans les choses de sa vocation. Mais si elle le dépasse dans ces
+choses-là ou si elle affecte de ne pas admirer son talent, il ne
+l'aimera pas longtemps; peut-être même divorcera-t-il. Mais quand une
+Gy aime réellement, elle apprend bien vite à aimer tout ce qui est
+agréable à l'An.
+
+La jeune Gy ne répondit rien à ce discours, Elle baissa les yeux d'un
+air rêveur, puis un sourire se glissa sur ses lèvres, elle se leva
+sans rien dire, et, traversant la foule, elle s'approcha de l'An qui
+l'aimait. Je la suivis, mais je me tins à quelque distance en
+l'observant. Je fus surpris, jusqu'au moment où je me souvins de la
+tactique modeste des Ana, de voir l'indifférence avec laquelle le
+jeune homme paraissait recevoir les avances de Lo. Il fit mine de
+s'éloigner, mais elle le suivit, et peu de temps après, je les vis
+étendre leurs ailes et s'élancer dans l'espace lumineux.
+
+Au même instant, je fus accosté par le magistrat suprême, qui se
+mêlait à la foule sans aucune marque particulière de déférence ou
+d'honneur. Je n'avais pas revu ce haut dignitaire depuis le jour où
+j'étais entré dans son domaine, et me rappelant les paroles d'Aph-Lin
+à propos du terrible doute qu'il avait exprimé sur la question de
+savoir si je devais ou non être disséqué, je me sentis frissonner en
+regardant son visage tranquille.
+
+--J'entends beaucoup parler de vous, étranger, par mon fils Taë,--dit
+le Tur, en posant poliment la main sur ma tête inclinée.--Il aime
+beaucoup votre société, et j'espère que les moeurs de notre peuple ne
+vous déplaisent pas.
+
+Je murmurai une réponse inintelligible, qui devait exprimer ma
+reconnaissance pour toutes les bontés dont m'avait comblé le Tur et
+mon admiration pour ses compatriotes; mais le scalpel à disséquer
+brillait devant mes yeux et arrêtait les mots dans ma gorge. Une voix
+plus douce dit tout à coup:--
+
+--L'ami de mon frère doit m'être cher.
+
+En levant les yeux, j'aperçus une jeune Gy qui pouvait avoir seize
+ans, debout à côté du magistrat et me regardant avec bonté. Elle
+n'avait pas atteint toute sa taille, et n'était pas beaucoup plus
+grande que moi (cinq pieds dix pouces environ), et grâce à cette
+petitesse relative, je trouvai que c'était la plus jolie Gy que
+j'eusse encore vue. Je suppose que quelque chose dans mon regard
+trahit ma pensée, car sa physionomie devint encore plus douce.
+
+--Taë me dit,--reprit-elle,--que vous n'avez pas appris à vous servir
+de nos ailes. Cela me fait de la peine, car j'aurais aimé à voler avec
+vous.
+
+--Hélas!--répondis-je,--je ne puis espérer de jouir jamais de ce
+bonheur. Zee m'a assuré que le don de se servir des ailes avec
+sécurité était héréditaire et qu'il faudrait des siècles avant qu'un
+être de ma race pût planer dans les airs comme un oiseau.
+
+--Que cette pensée ne vous désole pas trop,--me répondit l'aimable
+Princesse,--car, après tout, un jour viendra où, Zee et moi, nous
+déposerons nos ailes pour toujours. Peut-être quand ce jour arrivera,
+serions-nous toutes heureuses que l'An que nous choisirons ne possédât
+pas d'ailes.
+
+Le Tur nous avait quittés et se perdait dans la foule. Je commençais à
+me sentir à l'aise avec la charmante soeur de Taë et je l'étonnai un
+peu par la hardiesse de mon compliment en répondant que l'An qu'elle
+choisirait ne se servirait jamais de ses ailes pour fuir loin d'elle.
+Il est tellement contre l'usage qu'un An adresse un tel compliment à
+une Gy jusqu'à ce qu'elle lui ait déclaré son amour, que la jeune
+fille resta un instant muette d'étonnement. Mais elle n'avait pas
+l'air mécontent. Enfin, reprenant son sang-froid, elle m'invita à
+l'accompagner dans un salon moins encombré pour écouter le chant des
+oiseaux. Je suivis ses pas pendant qu'elle glissait devant moi et elle
+me mena dans une salle où il n'y avait presque personne. Une fontaine
+de naphte jaillissait au milieu; des divans moelleux étaient rangés
+tout autour, et tout un côté de la pièce, dépourvu de murs, donnait
+accès dans une volière remplie d'oiseaux, qui chantaient en choeur. La
+Gy s'assit sur l'un des divans et je me plaçai près d'elle.
+
+--Taë m'a dit qu'Aph-Lin avait fait une loi[10] pour sa maison afin
+d'éviter qu'on vous questionnât sur le pays d'où vous venez ou sur la
+raison qui vous a porté à nous visiter. Est-ce vrai?
+
+[Note 10: Littéralement: a dit: _On est prié dans cette maison_. Les
+mots synonymes de lois sont évités par ce peuple singulier, comme
+impliquant une idée de contrainte. Si le Tur avait décidé que son
+Collège des Sages devait disséquer, le décret aurait porté ceci: _On
+prie, pour le bien de la communauté, que le Tish carnivore soit prié
+de se soumettre à la dissection._]
+
+--Oui.
+
+--Puis-je, du moins, sans manquer à cette loi, vous demander si les
+Gy-ei de votre pays sont d'une couleur pâle comme la vôtre et si elles
+ne sont pas plus grandes?
+
+--Je ne pense pas, ô belle Gy, enfreindre la loi d'Aph-Lin, à laquelle
+je suis plus obligé que tout autre de me soumettre, en répondant à des
+questions aussi inoffensives. Les Gy-ei de mon pays sont beaucoup plus
+blanches et elles sont ordinairement plus petites que moi d'au moins
+une tête.
+
+--Elles ne peuvent être aussi fortes que les Ana parmi nous. Mais je
+pense que leur force en vril, supérieure à la vôtre, compense une si
+grande différence de taille.
+
+--Elles ne se servent pas de la force du vril comme vous l'entendez.
+Mais cependant elles sont très puissantes dans mon pays et un An n'a
+pas grande chance de mener une heureuse vie s'il n'est pas plus ou
+moins gouverné par sa Gy.
+
+--Voilà un mot plein de sentiment,--dit la soeur de Taë d'un ton à
+demi triste, à demi pétulant.--Vous n'êtes pas marié sans doute?
+
+--Non.... certainement non.
+
+--Ni fiancé?
+
+--Ni fiancé.
+
+--Est-il possible qu'aucune Gy ne vous ait demandé en mariage?
+
+--Dans mon pays, ce n'est pas la Gy qui fait cette demande: c'est l'An
+qui parle le premier.
+
+--Quel étrange renversement des lois de la nature,--dit la jeune
+fille,--et quel manque de modestie dans votre sexe! Mais vous n'avez
+jamais demandé une Gy.... vous n'en avez jamais aimé une plus que
+l'autre?
+
+Je me sentais embarrassé par ces questions ingénues.
+
+--Pardonnez-moi,--répondis-je,--mais je crois que nous commençons à
+dépasser les limites fixées par Aph-Lin. Je vais répondre à votre
+dernière question, mais, je vous en prie, ne m'en faites pas d'autres.
+J'ai ressenti une fois la préférence dont vous parlez. Je fis ma
+demande et la jeune Gy m'aurait accepté de grand coeur, mais ses
+parents refusèrent leur consentement.
+
+--Ses parents!.... Voulez-vous dire sérieusement que les parents
+peuvent intervenir dans le choix fait par leurs filles?
+
+--Oui, vraiment, ils le peuvent et ils le font assez souvent.
+
+--Je n'aimerais pas à vivre dans ce pays,--dit simplement la Gy;--mais
+j'espère que vous n'y retournerez jamais.
+
+Je baissai la tête en silence. La Gy la releva doucement avec sa main
+droite et me regarda avec tendresse.
+
+--Restez avec nous,--dit-elle,--restez avec nous et soyez aimé.
+
+Je tremble encore en pensant à ce que j'aurais pu répondre, au danger
+que je courais d'être réduit en cendres, quand la clarté de la
+fontaine de naphte fut obscurcie par l'ombre de deux ailes, et Zee,
+descendant par le plafond ouvert, se posa près de nous. Elle ne dit
+pas un mot, mais prenant mon bras dans sa puissante main, elle
+m'emmena, comme une mère emmène un enfant méchant, et me conduisit à
+travers les appartements vers l'un des corridors; de là, par une de
+ces machines qu'ils préfèrent aux escaliers, nous montâmes à ma
+chambre. Arrivés là, Zee souffla sur mon front, toucha ma poitrine de
+sa baguette, et je tombai dans un profond sommeil.
+
+Quand je m'éveillai, quelques heures plus tard, et que j'entendis la
+voix des oiseaux dans la chambre voisine, le souvenir de la soeur de
+Taë, de ses doux regards, et de ses paroles caressantes me revint à
+l'esprit; et il est si impossible à un homme né et élevé dans notre
+monde de se débarrasser des idées inspirées par la vanité et
+l'ambition, que je me mis d'instinct à bâtir de hardis châteaux en
+l'air.
+
+--Tout Tish que je suis,--me disais-je,--tout Tish que je suis, il est
+clair que Zee n'est pas la seule Gy que je puisse captiver. Évidemment
+je suis aimé d'une Princesse, la première jeune fille de ce pays, la
+fille du Monarque absolu dont ils cherchent si inutilement à déguiser
+l'autocratie par le titre républicain de premier magistrat. Sans la
+soudaine arrivée de cette horrible Zee, cette Altesse Royale m'aurait
+certainement demandé ma main, et quoiqu'il puisse très bien convenir à
+Aph-Lin, qui n'est qu'un ministre subordonné, un Commissaire des
+Lumières, de me menacer de la destruction si j'accepte la main de sa
+fille, cependant un Souverain, dont la parole fait loi, pourrait
+forcer la communauté à abroger la coutume qui défend les mariages avec
+les races étrangères et qui, après tout, est contraire à leur égalité
+tant vantée. Il n'est pas à supposer que sa fille, qui parle avec tant
+de dédain de l'intervention des parents, n'ait pas assez d'influence
+sur son royal père pour me sauver de la combustion à laquelle Aph-Lin
+prétend me condamner. Et si j'étais honoré d'une si haute alliance,
+qui sait.... peut-être le Monarque me désignerait-il pour son
+successeur? Pourquoi non? Peu de gens parmi cette race d'indolents
+philosophes se soucient du fardeau d'une telle grandeur. Tous seraient
+peut-être heureux de voir le pouvoir suprême remis entre les mains
+d'un étranger accompli, qui a l'expérience d'une vie plus remuante; et
+une fois au pouvoir quelles réformes j'introduirais! Que de choses
+j'ajouterais avec mes souvenirs d'une autre civilisation à cette vie
+réellement agréable mais trop monotone. J'aime la chasse. Après la
+guerre, la chasse n'est-elle pas le plaisir des rois? Quelles étranges
+sortes de gibier abondent dans ce monde inférieur! Quel plaisir on
+doit éprouver à voir tomber sous ses coups des animaux que depuis le
+Déluge on ne connaît plus sur la terre! Comment m'y prendrais-je? Au
+moyen de ce terrible vril, dans le maniement duquel je ne ferai
+jamais, dit-on, de grands progrès. Non, mais à l'aide d'un bon fusil à
+culasse, que ces ingénieux mécaniciens non seulement sauront faire,
+mais perfectionneront; je suis sûr d'en avoir vu un au Musée. Je crois
+d'ailleurs que comme roi absolu je serai peu favorable au vril,
+excepté en cas de guerre. À propos de guerre, il est parfaitement
+ridicule de resserrer un peuple si intelligent, si riche, si bien
+armé, dans un territoire insignifiant, suffisant pour dix ou douze
+mille familles. Cette restriction n'est-elle pas une pure lubie
+philosophique, en opposition avec les aspirations de la nature
+humaine, comme l'utopie qui, dans le monde supérieur, a été essayée en
+partie par feu M. Robert Owen, et qui a si complètement échoué.
+Naturellement nous n'irions pas faire la guerre aux nations voisines
+aussi bien armées que nos sujets; mais dans ces régions habitées par
+des races qui ne connaissent pas le vril et qui ressemblent, par leurs
+institutions démocratiques, à mes concitoyens d'Amérique. On pourrait
+les envahir sans offenser les nations Vril-ya, nos alliées,
+s'approprier leur territoire, s'étendant peut-être jusqu'aux régions
+les plus éloignées du monde intérieur, et régner ainsi sur un empire
+où le soleil ne se couche jamais. J'oubliais dans mon enthousiasme
+qu'il n'y a pas de soleil dans ces régions. Quant à leurs préjugés
+bizarres contre l'habitude d'accorder de la gloire et de la renommée à
+un individu remarquable, parce que la poursuite des honneurs excite
+des contestations, stimule les passions mauvaises, et trouble la
+félicité de la paix, cette doctrine est opposée aux instincts mêmes de
+la créature, non seulement humaine, mais de la brute, qui, si elle
+peut s'apprivoiser, devient sensible aux louanges et à l'émulation.
+Quel renom entourerait un roi qui agrandirait ainsi son empire! On
+ferait de moi un demi-dieu.
+
+Je pensai aussi que c'était un autre préjugé fanatique que de vouloir
+régler cette vie sur la vie future, à laquelle nous croyons fermement,
+nous autres Chrétiens, mais dont nous ne tenons jamais compte. Je
+décidai donc qu'une philosophie éclairée me forçait à détruire une
+religion païenne, si superstitieusement contraire aux idées modernes
+et à la vie pratique. En rêvant à ces divers projets, je sentais que
+j'aurais très volontiers usé, pour réveiller mes esprits, d'un bon
+grog au whisky. Non pas que je sois un buveur de spiritueux, mais
+pourtant il y a des moments où un léger excitant alcoolique,
+accompagné d'un cigare, donne plus de vivacité à l'imagination. Oui,
+certainement, parmi ces herbes et ces fruits il doit en exister un
+dont on puisse extraire une agréable boisson alcoolique, et avec une
+côtelette d'élan (ah! quelle insulte à la science de rejeter la
+nourriture animale que nos plus grands médecins s'accordent à
+recommander au suc gastrique de l'humanité!) on passerait une heure
+agréable. Puis, au lieu de ces drames antiques joués par des enfants,
+certainement, quand je serai roi, j'organiserai un opéra moderne avec
+un corps de ballet pour lequel on pourra trouver, parmi les nations
+dont je ferai la conquête, des jeunes femmes moins formidables que ces
+Gy-ei, par la taille et par leur force, qui ne seront pas armées du
+vril, et ne voudront pas vous forcer à les épouser.
+
+J'étais si complètement absorbé par ces idées de réforme sociale,
+politique, morale, et par le désir de répandre sur les races du monde
+inférieur les bienfaits de la civilisation du monde supérieur, que je
+ne m'aperçus de la présence de Zee qu'en l'entendant pousser un
+profond soupir et, levant les yeux, je la vis près de mon lit.
+
+Je n'ai pas besoin de dire que, suivant les coutumes de ce peuple, une
+Gy peut sans manquer au décorum visiter un An dans sa chambre, mais
+qu'on regarderait un An comme effronté et immodeste au suprême degré,
+s'il entrait dans la chambre d'une Gy avant d'en avoir obtenu la
+permission formelle. Heureusement j'avais encore sur moi les vêtements
+que je portais quand Zee m'avait déposé sur mon lit. Cependant je me
+sentis très irrité aussi bien que choqué de sa visite et je lui
+demandai rudement ce qu'elle voulait.
+
+--Parle doucement, mon bien-aimé, je t'en supplie,--dit-elle,--car je
+suis bien malheureuse. Je n'ai pas dormi depuis que je t'ai quitté.
+
+--La conscience de votre honteuse conduite envers moi, l'hôte de votre
+père, était bien faite pour bannir le sommeil de vos paupières. Où
+était l'affection que vous prétendez avoir pour moi; où était cette
+politesse dont se vantent les Vril-ya, quand prenant avantage de la
+force physique, qui distingue votre sexe dans cet étrange pays, et de
+ce pouvoir détestable et impie que le vril donne à vos yeux et à vos
+doigts, vous m'avez exposé à l'humiliation, vos visiteurs réunis,
+devant Son Altesse Royale.... je veux dire, devant la fille de votre
+premier magistrat.... en m'emmenant au lit, comme un enfant méchant,
+et en me plongeant dans le sommeil, sans me demander mon consentement?
+
+--Ingrat! Me reprocher ce témoignage de mon amour! Penses-tu que sans
+parler de la jalousie, qui accompagne l'amour jusqu'au moment béni où
+nous sommes sûres d'avoir gagné le coeur que nous poursuivons, je
+pouvais demeurer indifférente aux périls que te faisaient courir les
+audacieuses avances de cette sotte petite fille?
+
+--Permettez! Puisque vous parlez de périls, il convient peut-être de
+vous dire que vous m'exposez au plus grand des dangers ou que vous m'y
+exposeriez si je me laissais aller à croire à votre amour et à
+accepter vos avances. Votre père m'a dit clairement que dans ce cas on
+me réduirait en cendres, avec aussi peu de remords que Taë a détruit
+l'autre jour le grand reptile, par un seul éclair de sa baguette.
+
+--Que cette crainte ne t'arrête pas,--s'écria Zee en se jetant à
+genoux et en saisissant ma main dans la sienne.--Il est bien vrai que
+nous ne pouvons pas nous marier comme se marient des êtres de la même
+race; il est vrai que notre amour doit être aussi pur que celui qui,
+selon notre croyance, existe entre les amants qui se réunissent au
+delà des limites de cette vie. Mais n'est-ce pas un assez grand
+bonheur que de vivre ensemble, unis de coeur et d'esprit? Écoute....
+je viens de parler à mon père, il consent à notre union à ces
+conditions. J'ai assez d'influence sur le Collège des Sages pour être
+certaine qu'ils prieront le Tur de ne pas intervenir dans le libre
+choix d'une Gy, pourvu que son mariage avec un étranger ne soit que
+l'union de leurs âmes. Oh! crois-tu donc que le véritable amour ait
+besoin d'une grossière union? Je ne désire pas seulement vivre près de
+toi, dans cette vie, pour y prendre part à tes douleurs et à tes
+joies; je demande un lien qui m'unisse à toi pour toujours dans le
+monde des immortels. Me refuseras-tu?
+
+Tandis qu'elle disait ces mots, elle s'était agenouillée et toute
+l'expression de sa physionomie s'était transformée, et, si elle était
+encore majestueuse, elle n'avait plus rien de sévère: une lumière
+divine, comme l'auréole d'un être immortel, illuminait sa beauté
+mortelle. Mais j'étais plus disposé à la vénérer avec crainte comme un
+ange qu'à l'aimer comme une femme. Après une pause embarrassée, je
+balbutiai une réponse évasive qui exprimait ma gratitude et cherchai,
+aussi délicatement que je le pus, à lui faire comprendre combien ma
+position serait humiliante au milieu de son peuple dans le rôle d'un
+mari à qui ne serait jamais accordé le nom de père.
+
+--Mais,--dit Zee,--cette communauté ne constitue pas le monde entier.
+Non, et d'ailleurs toutes les populations de ce monde ne font pas
+partie de la ligue des Vril-ya. Pour l'amour de toi, je renoncerai à
+mon pays et à mon peuple. Nous fuirons ensemble vers quelque région où
+tu sois en sûreté. Je suis assez forte pour te porter sur mes ailes à
+travers les déserts qui nous en séparent. Je suis assez habile pour
+ouvrir un chemin parmi les rochers et y creuser des vallées où nous
+établirons notre habitation. La solitude et une cabane avec toi seront
+ma société et mon univers. Ou préférerais-tu rentrer dans ton monde,
+au-dessus de celui-ci, exposé à des saisons incertaines et éclairé par
+ces globes changeants qui, d'après le tableau que tu nous en as tracé,
+président à l'inconstance de ces régions sauvages? S'il en est ainsi,
+dis un mot, et je t'ouvrirai un chemin pour y retourner, pourvu que je
+sois avec toi, quand même je devrais là comme ici n'être l'associée
+que de ton âme, ton compagnon de voyage jusqu'au pays où il n'y a plus
+ni mort ni séparation.
+
+Je ne pouvais m'empêcher d'être profondément ému par cette tendresse à
+la fois si pure et si passionnée; Zee prononçait ces mots d'une voix
+qui aurait adouci les plus rudes sons de la plus rude langue. Et,
+pendant un instant, il me vint à l'esprit que je pourrais profiter du
+secours de Zee pour m'ouvrir une route prompte et sûre vers le monde
+supérieur. Mais un moment de réflexion suffit pour me montrer combien
+il serait bas et honteux de profiter de tant de dévouement pour
+l'entraîner hors d'un pays et d'une famille où j'avais été reçu avec
+tant d'hospitalité, vers un autre monde qui lui serait si
+antipathique. Je prévoyais bien aussi que, malgré son amour platonique
+et spirituel, je ne pourrais renoncer à l'affection plus humaine d'une
+compagne moins élevée au-dessus de moi. À ce sentiment de mes devoirs
+envers la Gy s'unissait le sentiment de mes devoirs envers mon pays.
+Pouvais-je me hasarder à introduire dans le monde supérieur un être
+doué d'un pouvoir si terrible, qui pouvait d'un seul mouvement de sa
+baguette réduire en moins d'une heure la ville de New-York et son
+glorieux Koom-Posh en une pincée de cendres? Si je lui enlevais sa
+baguette, sa science lui permettrait facilement d'en construire une
+autre; et tout son corps était chargé des éclairs mortels qui armaient
+la légère machine. Si redoutable aux cités et aux populations du monde
+supérieur, pourrait-elle être pour moi une compagne convenable, au cas
+où son affection serait sujette au changement ou empoisonnée par la
+jalousie? Ces pensées, qu'il me faut tant de mots pour exprimer,
+passèrent rapidement dans mon esprit et décidèrent ma réponse.
+
+--Zee,--dis-je de la voix la plus douce que je pus trouver, et
+pressant avec respect mes lèvres sur cette main dans l'étreinte de
+laquelle disparaissait ma main captive,--Zee, je ne puis trouver de
+mots pour vous dire combien je suis touché et honoré par un amour si
+désintéressé et si prêt à tous les sacrifices. Ma meilleure réponse
+sera une entière franchise. Chaque pays a ses habitudes. Les habitudes
+du vôtre ne me permettent pas de vous épouser; celles de mon pays sont
+également opposées à une union entre des races si différentes. D'autre
+part, bien que je ne manque pas de courage parmi les miens, ou au
+milieu des dangers qui me sont familiers, je ne puis, sans un frisson
+d'horreur, penser à construire notre demeure nuptiale dans un si
+horrible chaos, où tous les éléments, le feu, l'eau, et les gaz
+méphitiques sont en guerre les uns contre les autres; où, tandis que
+vous seriez occupée à fendre des rochers ou à verser du vril dans les
+lampes, je serais dévoré par un krek, que vos opérations auraient fait
+sortir de son repaire. Moi, simple Tish, je ne mérite pas l'amour
+d'une Gy si brillante, si docte, si puissante que vous. Non, je ne
+mérite pas cet amour, car je ne puis y répondre.
+
+Zee laissa tomber ma main, se redressa, et se détourna pour cacher son
+émotion; puis elle glissa sans bruit vers la porte et se retourna sur
+le seuil. Tout à coup et comme saisie d'une nouvelle pensée, elle
+revint vers moi et me dit tout bas:--
+
+--Tu m'as dit que tu me parlerais avec une entière franchise. Réponds
+donc avec une entière franchise à cette question: Si tu ne peux
+m'aimer, en aimes-tu une autre?
+
+--Certainement non.
+
+--Tu n'aimes pas la soeur de Taë?
+
+--Je ne l'avais jamais vue avant hier au soir.
+
+--Ce n'est pas une réponse. L'amour est plus prompt que le vril. Tu
+hésites. Ne crois pas que la jalousie seule me pousse à t'avertir. Si
+la fille du Tur te déclare son amour.... si dans son ignorance elle
+confie à son père une préférence qui puisse lui faire supposer qu'elle
+te courtisera, il n'aura pas d'autre choix que de demander ta
+destruction immédiate, puisqu'il est chargé de veiller au bien de la
+communauté, qui ne peut permettre à une fille des Vril-ya de s'unir à
+un fils des Tish-a, par un mariage qui ne se borne pas à l'union des
+âmes. Hélas! il n'y aurait plus alors d'espoir pour toi. Elle n'a pas
+des ailes assez fortes pour t'emporter dans les airs; elle n'est pas
+assez savante pour te créer une demeure dans les déserts. Crois-moi,
+mon amitié seule parle et non ma jalousie.
+
+Sur ces mots, Zee me quitta. En me rappelant ses paroles je perdis
+toute idée de succéder au trône des Vril-ya, j'oubliai toutes les
+réformes politiques, sociales et morales que je voulais introduire
+comme Monarque Absolu.
+
+
+
+
+XXVI.
+
+
+Après ma conversation avec Zee, je tombai dans une profonde
+mélancolie. La curiosité avec laquelle j'avais étudié jusque-là la vie
+et les habitudes de ce peuple merveilleux cessa tout à coup. Je ne
+pouvais chasser de mon esprit l'idée que j'étais au milieu d'une race
+qui, tout aimable et toute polie qu'elle fût, pouvait me détruire d'un
+instant à l'autre sans scrupule et sans remords. La vie pacifique et
+vertueuse d'un peuple qui m'avait d'abord paru auguste, par son
+contraste avec les passions, les luttes et les vices du monde
+supérieur, commençait à m'oppresser, à me paraître ennuyeuse et
+monotone. La sereine tranquillité de l'atmosphère même me fatiguait.
+J'avais envie de voir un changement, fût-ce l'hiver, un orage, ou
+l'obscurité. Je commençais à sentir que quels que soient nos rêves de
+perfectibilité, nos aspirations impatientes vers une sphère meilleure,
+plus haute, plus calme, nous, mortels du monde supérieur, nous ne
+sommes pas faits pour jouir longtemps de ce bonheur même que nous
+rêvons et auquel nous aspirons.
+
+Dans cette société des Vril-ya, c'était chose merveilleuse de voir
+comment ils avaient réussi à unir et à mettre en harmonie, dans un
+seul système, presque tous les objets que les divers philosophes du
+monde supérieur ont placés devant les espérances humaines, comme
+l'idéal d'un avenir chimérique. C'était un état dans lequel la guerre,
+avec toutes ses calamités, était impossible, un état dans lequel la
+liberté de tous et de chacun était assurée au suprême degré, sans une
+seule de ces animosités qui, dans notre monde, font dépendre la
+liberté des luttes continuelles des partis hostiles. Ici, la
+corruption qui avilit nos démocraties était aussi inconnue que les
+mécontentements qui minent les trônes de nos monarchies. L'égalité
+n'était pas un nom, mais une réalité. Les riches n'étaient pas
+persécutés, parce qu'ils n'étaient pas enviés. Ici, ces problèmes sur
+les labeurs de la classe ouvrière, encore insolubles dans notre monde
+et qui créent tant d'amertume entre les différentes classes, étaient
+résolus par le procédé le plus simple: ils n'avaient pas de classe
+ouvrière distincte et séparée. Les inventions mécaniques, construites
+sur des principes qui déjouaient toutes nos recherches, mues par un
+moteur infiniment plus puissant et plus gouvernable que tout ce que
+nous avons pu obtenir de la vapeur ou de l'électricité, aidées par des
+enfants dont les forces n'étaient jamais excédées, mais qui aimaient
+leur travail comme un jeu et une distraction, suffisaient à créer une
+richesse publique si bien employée au bien commun que jamais un
+murmure ne se faisait entendre. Les vices qui corrompent nos grandes
+villes n'avaient ici aucune prise. Les amusements abondaient, mais ils
+étaient tous innocents. Aucune fête ne poussait à l'ivresse, aux
+querelles, aux maladies. L'amour existait avec toutes ses ardeurs,
+mais il était fidèle dès qu'il était satisfait. L'adultère, le
+libertinage, la débauche étaient des phénomènes si inconnus dans cet
+État, que pour trouver même les noms qui les désignaient on eût été
+obligé de remonter à une littérature hors d'usage, écrite il y a
+plusieurs milliers d'années. Ceux qui ont étudié sur notre terre les
+théories philosophiques savent que tous ces écarts étranges de la vie
+civilisée ne font que donner un corps à des idées qui ont été
+étudiées, mises aux voix, ridiculisées, contestées, essayées
+quelquefois d'une façon partielle, et consignées dans des oeuvres
+d'imagination, mais qui ne sont jamais arrivées à un résultat
+pratique. Le peuple que je décris ici avait fait bien d'autres progrès
+vers la perfection idéale. Descartes a cru sérieusement que la vie de
+l'homme sur cette terre pouvait être prolongée, non jusqu'à atteindre
+ici-bas une durée éternelle, mais jusqu'à ce qu'il appelle l'âge des
+patriarches, qu'il fixait modestement entre cent et cent cinquante
+ans. Eh bien! ce rêve des sages s'accomplissait ici, était même
+dépassé; car la vigueur de l'âge mûr se prolongeait même au delà de la
+centième année. Cette longévité était accompagnée d'un bienfait plus
+grand que la longévité même, celui d'une bonne santé inaltérable. Les
+maladies qui frappent notre race étaient facilement guéries par le
+savant emploi de cette force naturelle, capable de donner la vie et de
+l'ôter, qui est inhérente au vril. Cette idée n'est pas inconnue sur
+la terre, bien qu'elle n'ait guère été professée que par des
+enthousiastes ou des charlatans et qu'elle ne repose que sur les
+notions confuses du mesmérisme, de la force odique, etc. Laissant de
+côté l'invention presque insignifiante des ailes, qu'on a essayées
+sans jamais réussir depuis l'époque mythologique, je passe à cette
+question délicate posée depuis peu comme essentielle au bonheur de
+l'humanité, par les deux influences les plus turbulentes et les plus
+puissantes de ce monde, la Femme et la Philosophie. Je veux dire, les
+Droits de la Femme.
+
+Les jurisconsultes s'accordent à prétendre qu'il est inutile de
+discuter des droits là où il n'existe pas une force suffisante pour
+les faire valoir; et sur terre, pour une raison ou pour l'autre,
+l'homme, par sa force physique, par l'emploi des armes offensives ou
+défensives, peut généralement, quand les choses en viennent à une
+lutte personnelle, maîtriser la femme. Mais parmi ce peuple il ne peut
+exister aucun doute sur les droits de la femme, parce que, comme je
+l'ai déjà dit, la Gy est plus grande et plus forte que l'An; sa
+volonté est plus résolue, et la volonté étant indispensable pour la
+direction du vril, elle peut employer sur l'An, plus fortement que
+l'An sur elle, les mystérieuses forces que l'art emprunte aux facultés
+occultes de la nature. Ainsi tous les droits que nos philosophes
+féminins sur la terre cherchent à obtenir sont accordés comme une
+chose toute naturelle dans cet heureux pays. Outre cette force
+physique, les Gy-ei ont, du moins dans leur jeunesse, un vif désir
+d'acquérir les talents et la science et, en cela, elles sont
+supérieures aux Ana; c'est donc à elles qu'appartiennent les
+étudiants, les professeurs, en un mot la portion instruite de la
+population.
+
+Naturellement, comme je l'ai fait voir, les femmes établissent dans ce
+pays leur droit de choisir et de courtiser leur époux. Sans ce
+privilège, elles mépriseraient tous les autres. Sur terre nous
+craindrions, non sans raison, qu'une femme, après nous avoir ainsi
+poursuivi et épousé, ne se montrât impérieuse et tyrannique. Il n'en
+est pas de même des Gy-ei: une fois mariées elles suspendent leurs
+ailes, et aucun poète ne pourrait arriver à dépeindre une compagne
+plus aimable, plus complaisante, plus docile, plus sympathique, plus
+oublieuse de sa supériorité, plus attachée à étudier les goûts et les
+caprices relativement frivoles de son mari. Enfin parmi les traits
+caractéristiques qui distinguent le plus les Vril-ya de notre
+humanité, celui qui contribue le plus à la paix de leur vie et au
+bien-être de la communauté, c'est la croyance universelle à une
+Divinité bienfaisante et miséricordieuse, et à l'existence d'une vie
+future auprès de laquelle un siècle ou deux sont des moments trop
+courts pour qu'on les perde à des pensées de gloire, de puissance, ou
+d'avarice; une autre croyance ajoute à leur bonheur: persuadés qu'ils
+ne peuvent connaître de la Divinité que Sa bonté suprême, du monde
+futur que son heureuse existence, leur raison leur interdit toute
+discussion irritante sur des questions insolubles. Ils assurent ainsi
+à cet État situé dans les entrailles de la terre, ce qu'aucun État ne
+possède à la clarté des astres, toutes les bénédictions et les
+consolations d'une religion, sans aucun des maux, sans aucune des
+calamités qu'engendrent les guerres de religion.
+
+Il est donc incontestable que l'existence des Vril-ya est, dans son
+ensemble, infiniment plus heureuse que celle des races terrestres, et
+que, réalisant les rêves de nos philanthropes les plus hardis, elle
+répond presque à l'idée qu'un poète pourrait se faire de la vie des
+anges. Et cependant si on prenait un millier d'êtres humains, les
+meilleurs et les plus philosophes qu'on puisse trouver à Londres, à
+Paris, à Berlin, à New-York, et même à Boston, et qu'on les plaçât au
+milieu de cette heureuse population, je suis persuadé qu'en moins
+d'une année ils y mourraient d'ennui, ou essayeraient une révolution
+par laquelle ils troubleraient la paix de la communauté et se feraient
+réduire en cendres à la requête du Tur.
+
+Assurément je ne veux pas glisser dans ce récit quelque sotte satire
+contre la race à laquelle j'appartiens. J'ai au contraire tâché de
+faire comprendre que les principes qui régissent le système social des
+Vril-ya l'empêchent de produire ces exemples de grandeur humaine qui
+remplissent les annales du monde supérieur. Dans un pays où on ne fait
+pas la guerre, il ne peut y avoir d'Annibal, de Washington, de
+Jackson, de Sheridan. Dans un État où tout le monde est si heureux
+qu'on ne craint aucun danger et qu'on ne désire aucun changement, on
+ne peut voir ni Démosthène, ni Webster, ni Sumner, ni Wendel Holmes,
+ni Butler. Dans une société où l'on arrive à un degré de moralité qui
+exclut les crimes et les douleurs, d'où la tragédie tire les éléments
+de la crainte et de la pitié, où il n'y a ni vices, ni folies,
+auxquels la comédie puisse prodiguer les traits de sa satire comique,
+un tel pays perd toute chance de produire un Shakespeare, un Molière,
+une Mrs. Beecher Stowe. Mais si je ne veux pas critiquer mes
+semblables en montrant combien les motifs, qui stimulent l'activité et
+l'ambition des individus dans une société de luttes et de discussions,
+disparaissent ou s'annulent dans une société qui tend à assurer à ses
+citoyens une félicité calme et innocente qu'elle présume être l'état
+des puissances immortelles; je n'ai pas non plus l'intention de
+représenter la république des Vril-ya comme la forme idéale de la
+société politique, vers laquelle doivent tendre tous nos efforts. Au
+contraire, c'est parce que nous avons si bien combiné, à travers les
+siècles, les éléments qui composent un être humain, qu'il nous serait
+tout à fait impossible d'adopter la manière de vivre des Vril-ya, ou
+de régler nos passions d'après leur façon de penser; c'est pour cela
+que je suis arrivé à cette conviction: Ce peuple, qui non seulement a
+appartenu à notre race, mais qui, d'après les racines de sa langue, me
+paraît descendre de quelqu'un des ancêtres de la grande famille
+Aryenne, source commune de toutes les civilisations de notre monde; ce
+peuple qui, d'après ses traditions historiques et mythologiques, a
+passé par des transformations qui nous sont familières, forme
+maintenant une espèce distincte avec laquelle il serait impossible à
+toute race du monde supérieur de se mêler. Je crois de plus que, s'ils
+sortaient jamais des entrailles de la terre, suivant l'idée
+traditionnelle qu'ils se font de leur destinée future, ils
+détruiraient pour la remplacer la race actuelle des hommes.
+
+Mais, dira-t-on, puisque plus d'une Gy avait pu concevoir un caprice
+pour un représentant aussi médiocre que moi de la race humaine, dans
+le cas où les Vril-ya apparaîtraient sur la terre, nous pourrions être
+sauvés de la destruction par le mélange des races. Tel espoir serait
+téméraire. De semblables mésalliances seraient aussi rares que les
+mariages entre les émigrants Anglo-Saxons et les Indiens Peaux-Rouges.
+D'ailleurs, nous n'aurions pas le temps de nouer des relations
+familières. Les Vril-ya, en sortant de dessous terre, charmés par
+l'aspect d'une terre éclairée par le soleil, commenceraient par la
+destruction, s'empareraient des territoires déjà cultivés, et
+détruiraient sans scrupules tous les habitants qui essayeraient de
+résister à leur invasion. Quand je considère leur mépris pour les
+institutions du Koom-Posh, ou gouvernement populaire, et la valeur de
+mes bien-aimés compatriotes, je crois que si les Vril-ya
+apparaissaient d'abord en Amérique, et ils n'y manqueraient pas,
+puisque c'est la plus belle partie du monde habitable, et disaient:
+«Nous nous emparons de cette portion du globe; citoyens du Koom-Posh,
+allez-vous-en et faites place pour le développement de la race des
+Vril-ya,» mes braves compatriotes se battraient, et au bout d'une
+semaine il ne resterait plus un seul homme qui pût se rallier au
+drapeau étoilé et rayé des États-Unis.
+
+Je voyais fort peu Zee, excepté aux repas, quand la famille se
+réunissait, et elle était alors silencieuse et réservée. Mes craintes
+au sujet d'une affection que j'avais si peu cherchée et que je
+méritais si peu se calmaient, mais mon abattement augmentait de jour
+en jour. Je mourais d'envie de revenir au monde supérieur; mais je me
+mettais en vain l'esprit à la torture pour trouver un moyen. On ne me
+permettait jamais de sortir seul, de sorte que je ne pouvais même
+visiter l'endroit par lequel j'étais descendu, pour voir s'il ne me
+serait pas possible de remonter dans la mine. Je ne pouvais pas même
+descendre de l'étage où se trouvait ma chambre, pendant les Heures
+Silencieuses, quand tout le monde dormait. Je ne savais pas commander
+à l'automate qui, cruelle ironie, se tenait à mes ordres, debout
+contre le mur; je ne connaissais pas les ressorts par lesquels on
+mettait en mouvement la plate-forme qui servait d'escalier. On m'avait
+volontairement caché tous ces secrets. Oh! si j'avais pu apprendre à
+me servir des ailes, dont les enfants se servaient si bien, j'aurais
+pu m'enfuir par la fenêtre, arriver aux rochers, et m'enlever par le
+gouffre dont les parois verticales refusaient de supporter un pas
+humain.
+
+
+
+
+XXVII.
+
+
+Un jour, pendant que j'étais seul à rêver tristement dans ma chambre,
+Taë entra par la fenêtre et vint s'asseoir près de moi. J'étais
+toujours heureux des visites de cet enfant, dans la société duquel je
+me sentais moins humilié que dans celle des Ana, dont les études
+étaient plus complètes et l'intelligence plus mûre. Comme on me
+permettait de sortir avec lui et que je désirais revoir l'endroit par
+lequel j'étais descendu dans le monde souterrain, je me hâtai de lui
+demander s'il avait le temps de m'accompagner dans une promenade à la
+campagne. Sa physionomie me parut plus sérieuse que de coutume, quand
+il me répondit:--
+
+--Je suis venu vous chercher.
+
+Nous fûmes bientôt dans la rue et nous n'étions pas loin de la maison,
+quand nous rencontrâmes cinq ou six jeunes Gy-ei, qui revenaient des
+champs, avec des corbeilles pleines de fleurs, et chantaient en choeur
+en marchant. Une jeune Gy chante plus qu'elle ne parle. Elles
+s'arrêtèrent en nous voyant, s'approchèrent de Taë avec une gaieté
+familière, et de moi avec cette galanterie polie qui distingue les
+Gy-ei dans leurs rapports avec le sexe faible.
+
+Et je puis dire ici que, malgré la franchise de la Gy quand elle
+courtise un An, rien dans ses manières ne peut être comparé aux
+manières libres et bruyantes de ces jeunes Anglo-Saxonnes, auxquelles
+on accorde l'épithète distinguée de _fast_ (à la mode), vis-à-vis des
+jeunes gens pour lesquels elles ne professent pas le moindre amour.
+Non: la conduite des Gy-ei envers les Ana en général ressemble
+beaucoup à celle des hommes très bien élevés, dans les salons de notre
+monde supérieur, envers une femme qu'ils respectent, mais à laquelle
+ils ne font pas la cour; respectueux, complimenteurs, d'une politesse
+exquise, ce que l'on peut appeler chevaleresques.
+
+Sans doute je fus un peu embarrassé par les nombreuses politesses par
+lesquelles ces jeunes et courtoises Gy-ei s'adressaient à mon
+amour-propre. Dans le monde d'où je venais, un homme se serait trouvé
+offensé, traité avec ironie, et _blagué_ (si un mot d'argot aussi
+vulgaire peut être employé sur l'autorité des romanciers populaires
+qui s'en servent aussi librement), quand une jeune Gy fort jolie me
+fit compliment sur la fraîcheur de mon teint, une autre sur le choix
+des couleurs de mes vêtements, une troisième, avec un timide sourire,
+sur les conquêtes que j'avais faites à la soirée d'Aph-Lin. Mais je
+savais déjà que de tels propos étaient ce que les Français appellent
+des banalités, et ne signifiaient, dans la bouche des jeunes filles,
+que le désir de déployer cette aimable galanterie que sur la terre la
+tradition et une coutume arbitraire ont réservée au sexe mâle. Et, de
+même que, chez nous, une jeune fille bien élevée et habituée à de
+pareils compliments, sent qu'elle ne peut sans inconvenance y répondre
+ou en paraître trop charmée, de même moi, qui avais appris les bonnes
+manières chez un des Ministres de ce peuple, je ne pus que sourire et
+prendre un air gracieux en repoussant avec timidité les compliments
+dont on m'accablait. Pendant que nous causions ainsi, la soeur de Taë
+nous avait aperçus, paraît-il, d'une des chambres supérieures du
+Palais Royal, car elle arriva bientôt près de nous de toute la vitesse
+de ses ailes.
+
+Elle s'approcha de moi et me dit, avec cette inimitable déférence, que
+j'ai appelée chevaleresque, et pourtant avec une certaine brusquerie
+de ton que Sir Philip Sidney aurait traitée de rustique dans la bouche
+d'une personne qui s'adressait au sexe faible:--
+
+--Pourquoi ne venez-vous jamais nous voir?
+
+Pendant que je délibérais sur la réponse à faire à cette question
+inattendue, Taë dit promptement et d'un ton sévère:--
+
+--Ma soeur, tu oublies que l'étranger est du même sexe que moi. Il
+n'est pas convenable pour nous, si nous voulons conserver notre
+réputation et notre modestie, de nous abaisser à courir après ta
+société.
+
+Ce discours fut reçu avec des marques d'approbation par toutes les
+Gy-ei présentes; mais la soeur de Taë parut déconcertée. Pauvre
+enfant!.... et une Princesse encore!
+
+En ce moment une ombre passa entre le groupe et moi; en me retournant,
+je vis le magistrat principal s'avancer vers moi de ce pas tranquille
+et majestueux particulier aux Vril-ya. En le regardant, je fus saisi
+de la même terreur que lors de ma première rencontre avec lui. Sur son
+front, dans ses yeux, il y avait ce même je ne sais quoi
+indéfinissable qui me faisait reconnaître en lui une race qui devait
+être fatale à la nôtre; cette même expression étrange de sérénité
+exempte de tous les soucis et de toutes les passions ordinaires; on y
+lisait la conscience d'un pouvoir suprême et ce mélange de pitié et
+d'inflexibilité qu'on trouve chez un juge qui prononce un arrêt. Je
+frissonnai et, m'inclinant, je serrai le bras de Taë et m'éloignai
+sans rien dire. Le Tur se plaça sur notre chemin, me regarda un
+instant sans parler, puis tourna tranquillement ses regards vers sa
+fille, et, avec un salut grave adressé à elle et aux autres Gy-ei,
+passa au milieu du groupe et s'éloigna sans avoir prononcé un mot.
+
+
+
+
+XXVIII.
+
+
+Quand Taë et moi nous fûmes seuls sur la grande route qui s'étend
+entre la cité et le gouffre par lequel j'étais descendu dans ce monde
+privé de la clarté du soleil et des étoiles, je dis à demi-voix:--
+
+--Mon cher enfant, mon ami, il y a dans la physionomie de votre père
+quelque chose qui m'effraye. Il me semble voir la mort en contemplant
+sa sereine tranquillité.
+
+Taë ne répondit pas tout de suite. Il semblait agité et paraissait se
+demander par quels mots il pourrait m'adoucir une mauvaise nouvelle.
+
+--Personne ne craint la mort parmi les Vril-ya,--dit-il enfin.--La
+craignez-vous?
+
+--La crainte de la mort est innée dans l'âme des hommes de ma race.
+Nous pouvons en triompher à la voix du devoir, de l'honneur, ou de
+l'amour. Nous pouvons mourir pour une vérité, pour notre patrie, pour
+ceux qui nous sont plus chers que nous-mêmes. Mais, si la mort me
+menace ici, maintenant, où sont les motifs qui peuvent contrebalancer
+la terreur qui accompagne l'idée de la séparation du corps et de
+l'âme?
+
+Taë parut surpris, et sa voix était pleine de tendresse quand il me
+répondit:--
+
+--Je rapporterai à mon père ce que vous venez de me dire. Je le
+supplierai d'épargner votre vie.
+
+--Il a donc décrété ma mort?
+
+--C'est la faute ou la folie de ma soeur,--dit Taë, avec quelque
+pétulance.--Elle a parlé ce matin à mon père, et après leur
+conversation, il m'a fait appeler, comme chef des enfants chargés de
+détruire les êtres qui menacent la communauté, et il m'a dit: «Prends
+ta baguette de vril, et va chercher l'étranger qui t'est devenu cher.
+Que sa fin soit prompte et exempte de douleur.»
+
+--Et,--dis-je en tremblant et en m'éloignant de l'enfant,--c'est donc
+pour m'assassiner que vous m'avez emmené à la campagne? Non, je ne
+puis le croire. Je ne puis vous croire capable d'un tel crime!
+
+--Ce n'est pas un crime de tuer ceux qui menacent les intérêts de
+l'État; ce serait un crime de détruire le moindre petit insecte qui ne
+nous ferait aucun mal.
+
+--Si vous voulez dire que je menace les intérêts de l'État parce que
+votre soeur m'honore de cette sorte de préférence qu'un enfant peut
+montrer pour un jouet singulier, il n'est pas nécessaire pour cela de
+me tuer. Laissez-moi retourner vers le peuple que j'ai quitté, par le
+gouffre qui m'a permis d'entrer dans votre monde. Avec un peu d'aide
+de votre part, j'en puis venir à bout. Grâce à vos ailes vous pourrez
+attacher la corde, que vous avez sans doute gardée, au rocher qui m'a
+servi pour descendre. Faites cela, je vous en prie; aidez-moi à
+remonter à l'endroit d'où je suis venu, et je disparaîtrai de votre
+monde pour toujours et aussi sûrement que si j'étais mort.
+
+--Le gouffre par lequel vous êtes descendu?.... Regardez; nous sommes
+juste à l'endroit où il s'ouvrait. Que voyez-vous?.... Le roc solide
+et compact. Le gouffre a été fermé par les ordres d'Aph-Lin, aussitôt
+que des rapports furent établis entre vous et lui, pendant votre
+sommeil, et qu'il apprit de votre propre bouche ce qu'est le monde
+d'où vous veniez. Ne vous souvenez-vous pas du jour où Zee me pria de
+ne pas vous questionner sur vous-même ou sur votre pays? En vous
+quittant, ce jour-là, Aph-Lin m'aborda et me dit: «Il ne faut laisser
+aucun chemin ouvert entre le monde de l'étranger et le nôtre, ou les
+malheurs et les chagrins du sien pourraient descendre parmi nous.
+Prends avec toi les enfants de ta bande, frappez les parois de la
+caverne de vos baguettes de vril jusqu'à ce que la chute des rochers
+ferme toute issue par laquelle la clarté de nos lampes puisse être
+aperçue.»
+
+Pendant que l'enfant parlait, je regardais avec effroi les rocs noirs
+qui se dressaient devant mes yeux.
+
+D'énormes masses irrégulières de granit, montrant par des taches de
+feu où elles avaient été frappées, s'élevaient du sol à la voûte de la
+caverne, pas une crevasse!
+
+--Tout espoir est donc perdu,--murmurai-je en m'asseyant sur le bord
+de la route,--et je ne reverrai plus le soleil.
+
+Je me couvris la figure de mes deux mains et je priai Celui dont
+j'avais si souvent oublié la présence sous ce ciel qui manifeste sa
+puissance. Je sentis qu'il était présent dans les profondeurs de la
+terre et au milieu du monde des tombeaux. Je relevai les yeux, calmé
+et fortifié par ma prière, et, regardant l'enfant avec un tranquille
+sourire, je lui dis:--
+
+--Si tu dois me tuer, frappe maintenant.
+
+Taë secoua doucement la tête.
+
+--Non,--dit-il,--l'ordre de mon père n'est pas si absolu qu'il ne me
+laisse aucun choix. Je lui parlerai et peut-être pourrai-je te sauver.
+Quelle étrange chose que tu aies cette crainte de la mort que nous
+pensions être le partage des êtres inférieurs, auxquels la
+connaissance d'une autre vie n'est pas accordée. Chez nous les enfants
+même n'ont pas cette peur. Dis-moi, mon cher Tish,--continua-t-il
+après un moment de silence,--redouterais-tu moins de passer de cette
+forme de vie à la forme qu'on trouve de l'autre côté de cet instant
+qu'on appelle la mort, si je t'accompagnais dans ce voyage? Si tu le
+désires, je demanderai à mon père qu'il me soit permis de te suivre.
+Je suis de ceux qui doivent émigrer un jour, quand ils seront en âge
+de le faire, dans un pays inconnu. Je partirais aussi volontiers pour
+les régions inconnues de l'autre monde. La Bonté Suprême est aussi
+présente dans celui-là que dans celui-ci. Où ne la trouve-t-on pas?
+
+--Enfant,--dis-je en voyant à la figure de Taë qu'il parlait
+sérieusement,--tu commettrais un crime en me tuant; mais celui que je
+commettrais ne serait pas moindre si je te disais: Donne-toi la mort.
+La Bonté Suprême choisit son moment pour nous donner la vie et pour
+nous la reprendre. Partons. Si après que tu auras parlé à ton père, il
+décide ma mort, fais-le-moi savoir aussitôt que tu le pourras, afin
+que je puisse m'y préparer.
+
+Nous retournâmes à la ville, ne conversant que par intervalles et à
+bâtons rompus. Nous ne pouvions nous comprendre l'un l'autre et
+j'éprouvais pour le bel enfant à la douce voix, qui marchait à mes
+côtés, le même sentiment qu'éprouve un condamné à mort en marchant à
+côté du bourreau qui le conduit à l'échafaud.
+
+
+
+
+XXIX.
+
+
+Vers le milieu des Heures Silencieuses, qui forment les nuits des
+Vril-ya, je fus réveillé du sommeil agité auquel je venais seulement
+de m'abandonner, par une main posée sur mon épaule. Je tressaillis;
+Zee était debout à mes côtés.
+
+--Chut!--dit-elle à voix basse,--que personne ne nous entende.
+Penses-tu que j'aie cessé de veiller sur toi parce que je n'ai pu
+obtenir ton amour? J'ai vu Taë. Il n'a rien obtenu de son père qui
+avait déjà conféré avec les trois sages qu'il appelle en conseil
+lorsque quelque question l'embarrasse, et par leur conseil il a
+ordonné que tu sois mis à mort à l'heure où le monde se réveille. Je
+veux te sauver. Lève-toi et habille-toi.
+
+En disant ces mots, Zee me montra, sur une table près de mon lit, les
+vêtements que je portais à mon arrivée et que j'avais échangés contre
+le costume plus pittoresque des Vril-ya. La jeune Gy se dirigea alors
+vers la fenêtre et sortit sur le balcon, pendant que tout étonné je
+passais rapidement mes vêtements. Je la rejoignis sur le balcon; son
+visage était pâle et rigide. Elle me prit par la main et me dit
+doucement:--
+
+--Vois comme l'art des Vril-ya a brillamment illuminé ce monde.
+Demain, il sera obscur pour moi.
+
+Sans attendre ma réponse, elle me ramena dans la chambre, puis dans le
+corridor, et nous descendîmes dans le vestibule. Nous passâmes le long
+des rues désertes et de la route qui conduisait aux rochers. Dans ce
+monde où il n'y a ni jour, ni nuit, les Heures Silencieuses sont d'une
+solennité inexprimable, tant la vaste étendue illuminée par l'art des
+mortels est dénuée de tout bruit, de tout signe de vie. Malgré la
+légèreté de nos pas, le bruit qu'ils faisaient semblait choquer
+l'oreille et troubler l'harmonie de l'universel repos. Je devinais que
+Zee, sans me le dire, s'était décidée à m'aider à retourner vers le
+monde supérieur et que nous nous dirigions vers le lieu où j'étais
+descendu. Son silence me gagnait et m'empêchait de parler. Nous
+approchions du gouffre. Il avait été rouvert; il ne présentait pas, il
+est vrai, le même aspect qu'au moment de ma descente, mais, au milieu
+du mur massif que m'avait montré Taë, on avait frayé un nouveau
+passage, et le long de ses flancs carbonisés brillaient encore
+quelques étincelles; de petits tas de cendres se refroidissaient en
+tombant. Je ne pouvais cependant en levant les yeux pénétrer
+l'obscurité que jusqu'à une faible hauteur; je demeurais épouvanté, me
+demandant comment je pourrais accomplir cette difficile ascension.
+
+Zee devina ma pensée.
+
+--Ne crains rien,--dit-elle, avec un faible sourire,--ton retour est
+assuré. J'ai commencé ce travail avec les Heures Silencieuses et quand
+tout le monde dormait. Sois sûr que je ne me suis pas arrêtée jusqu'à
+ce que la route te fût ouverte. Je t'accompagnerai encore un peu de
+temps. Nous ne nous séparerons que lorsque tu me diras:--Va, je n'ai
+plus besoin de toi.
+
+Mon coeur tressaillit de remords à ces mots.
+
+--Ah!--m'écriai-je,--que je voudrais que tu fusses de ma race ou que
+je fusse de la tienne, je ne dirais jamais: Je n'ai plus besoin de
+toi!
+
+--Sois béni pour ces paroles, je m'en souviendrai quand tu seras
+parti,--me répondit tendrement la Gy.
+
+Pendant ce court dialogue, Zee s'était détournée, le corps incliné et
+la tête penchée sur sa poitrine. Elle se releva alors de toute sa
+hauteur et se plaça devant moi. Elle avait allumé le cercle qui
+entourait sa tête et il étincelait comme une couronne d'étoiles. Son
+visage, tout son corps, et l'atmosphère environnante étaient éclaires
+par la lumière de ce diadème.
+
+--Maintenant,--dit-elle,--passe tes bras autour de moi, pour la
+première et la dernière fois. Allons, courage, et attache-toi
+fermement à moi.
+
+Tandis qu'elle parlait, ses vêtements se gonflèrent, ses ailes
+s'étendirent. Je me serrai contre elle et elle m'emporta au travers du
+terrible gouffre. La lumière étoilée de sa couronne éclairait les
+ténèbres autour de nous. Le vol de la Gy s'élevait, doux et puissant,
+comme celui d'un ange qui s'envole vers le ciel emportant une âme
+qu'il vient d'arracher à la mort.
+
+Enfin j'entendis à distance le murmure des voix humaines, le bruit du
+travail humain. Nous fîmes halte sur le sol d'une des galeries de la
+mine, et au delà je voyais briller de loin en loin la lumière faible
+et pâle des lampes de mineurs. Je relâchai mon étreinte. La Gy
+m'embrassa sur le front, avec passion, mais comme une mère pourrait le
+faire, et me dit, pendant que les larmes coulaient de ses yeux:--
+
+--Adieu pour toujours. Tu ne veux pas me laisser entrer dans ton
+monde, tu ne pourras jamais revenir dans le nôtre. Avant que les miens
+aient secoué le sommeil, les rochers se seront refermés et ne seront
+rouverts ni par moi, ni par personne, avant des siècles dont on ne
+peut encore prévoir le nombre. Pense à moi quelquefois avec tendresse.
+Quand j'atteindrai la vie qui s'étend au delà de cette courte portion
+de la durée, je te chercherai. Là aussi, peut-être, la place assignée
+à ton peuple sera séparée de moi par des rochers et des gouffres, et
+peut-être n'aurai-je plus le pouvoir de m'ouvrir un chemin pour te
+retrouver comme j'en ai ouvert un pour te perdre.
+
+Elle se tut. J'entendis le bruit de ses ailes, semblable à celui que
+font les ailes du cygne, et je vis les rayons de feu de son diadème
+disparaître dans l'obscurité.
+
+Je m'assis un moment, rêvant avec tristesse; puis je me levai et me
+dirigeai lentement vers l'endroit où j'entendais des voix. Les mineurs
+que je rencontrai m'étaient étrangers et d'une autre nation que la
+mienne. Ils se retournèrent pour me regarder avec quelque surprise,
+mais voyant que je ne pouvais leur répondre dans leur langue, ils se
+remirent à l'ouvrage et me laissèrent passer sans plus m'inquiéter.
+Enfin j'arrivai à l'ouverture de la mine, sans être troublé par
+d'autres questions, si ce n'est par un surveillant qui me connaissait
+et qui heureusement était trop occupé pour causer avec moi. J'eus soin
+de ne pas retourner à mon premier logement, où je n'aurais pu échapper
+aux questions, et où mes réponses auraient paru peu satisfaisantes. Je
+regagnai sain et sauf mon pays, où je suis depuis longtemps
+paisiblement établi; je me lançai dans les affaires, d'où je me suis
+retiré, il y a trois ans, avec une fortune raisonnable. Je n'ai guère
+eu l'occasion ou la tentation de raconter les voyages et les aventures
+de ma jeunesse. J'ai été, comme tant d'autres, déçu dans mes
+espérances d'amour et de bonheur domestique; souvent, dans la solitude
+de mes nuits je pense à la jeune Gy et je me demande comment j'ai pu
+repousser un tel amour, de quelques périls qu'il me menaçât, de
+quelques difficultés qu'il fût entouré. Seulement, plus je pense à un
+peuple qui se développe lentement dans des régions qui s'étendent hors
+de notre vue et sont regardées comme inhabitables par les sages de
+notre terre, à cette puissance qui dépasse toutes nos forces
+combinées, et à ces vertus qui deviennent de plus en plus contraires à
+notre vie politique et sociale, à mesure que notre civilisation fait
+des progrès, plus je prie Dieu que des siècles s'écoulent avant
+l'apparition de nos inévitables destructeurs. Cependant mon médecin
+m'ayant dit franchement que j'étais atteint d'une maladie qui, sans me
+faire beaucoup souffrir, sans me faire sentir ses progrès, peut à tout
+moment m'être fatale, j'ai cru que mon devoir envers mes semblables
+m'obligeait à écrire ce récit pour les avertir de la venue de la Race
+Future.
+
+FIN.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La race future, by Edward Bulwer Lytton
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RACE FUTURE ***
+
+***** This file should be named 28412-8.txt or 28412-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/2/8/4/1/28412/
+
+Produced by Pierre Lacaze and the Online Distributed
+Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
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+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
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+1.F.
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
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+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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