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This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + + +Monsieur Laby de St-Aumont, +Mazous-Laguian. + + +ŒUVRES COMPLÈTES +DE +LORD BYRON. + +IMPRIMERIE DE DONDEY-DUPRÉ, +Rue St.-Louis, n° 46, au Marais. + + + +ŒUVRES COMPLÈTES +DE +LORD BYRON, +AVEC NOTES ET COMMENTAIRES, +COMPRENANT +SES MÉMOIRES PUBLIÉS PAR THOMAS MOORE, +ET ORNÉES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR. + +_Traduction Nouvelle_ + +PAR M. PAULIN PARIS, +DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI. + + + +TOME QUATRIÈME. + + + +_Paris_. +DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, IMPR.-LIBR., ÉDITEURS, +RUE SAINT-LOUIS, N° 46, +ET RUE RICHELIEU, N° 47 _bis._ + +1830. + + + + +HEURES DE LOISIR, +POÈMES COMPOSÉS OU TRADUITS +PAR LORD BYRON, MINEUR. + + Μήτ᾿ ἄρ µε µάλ᾿ αἴνεε, µήτε τι νείκει. + (HOM. _Il._ κ, 249.) + +_He whistled as he went for want of thought_. + + (DRYDEN) + +Il sifflait, en marchant, à défaut de pensées. + + + + +AU TRÈS-HONORABLE +FRÉDÉRIC, COMTE DE CARLISLE, +CHEVALIER DE LA JARRETIÈRE, ETC., ETC. +SON PUPILLE RECONNAISSANT ET PARENT AFFECTIONNÉ, + + L'AUTEUR. + + + + +HEURES DE LOISIR. + + + + +I. + +DÉPART DE NEWSTEAD-ABBEY (1803). + + + _Why dost thou build the hall? son of the winged days! Thou + lookest from thy tower to-day; yet a few years, and the + blast of the desert comes; it howls in thy empty court_. + + (OSSIAN.) + + Pourquoi bâtis-tu ce palais? fils du tems à l'aile rapide! + Aujourd'hui tu regardes du haut de ta tour: quelques années + encore, et le vent du désert arrive; il murmure dans ta cour + solitaire. + +1. A travers tes créneaux, Newstead, frémit le sourd murmure des vents: +ô demeure de mes pères, ton heure est venue; dans ton jardin jadis +riant, la ciguë et le chardon ont étouffé la rose qui en ornait les +allées. + +2. De ces barons couverts de maille, qui, fiers et belliqueux, +conduisaient leurs vassaux des confins de l'Europe aux plaines de la +Palestine, que reste-t-il aujourd'hui? un bouclier, un écusson, qui +retentissent à chaque souffle des airs: voilà l'unique et triste vestige +de leur grandeur! + +3. Le vieux Robert n'accompagne plus des sons de sa harpe ces vers qui +allument dans les cœurs l'amour de la guerre et des lauriers: près des +tours d'Ascalon, John de Horistan[1] sommeille, la mort a paralysé la +main de son ménestrel. + +[Note 1: Le château d'Horistan, dans le Derbyshire, est une ancienne +habitation de la famille Byron.] + +4. Paul et Hubert dorment dans la vallée de Crécy: ils succombèrent pour +la cause d'Édouard et de l'Angleterre. O mes pères! les larmes de votre +patrie vous récompensent. Quel fut votre courage! quelle mort fut la +vôtre! nos annales peuvent encore le dire. + +5. A Marston Moor[2], quatre frères, réunis à Rupert[3] pour combattre +les traîtres, enrichirent de leur sang le sombre champ de bataille: ils +défendaient les droits du monarque; c'était encore défendre la patrie: +la mort vint mettre le sceau à leur royalisme fidèle. + +[Note 2: Bataille de Marston Moor, où les partisans de Charles Ier +furent défaits.] + +[Note 3: Fils de l'électeur Palatin et parent de Charles Ier. Il +commanda ensuite l'armée navale sous le règne de Charles II.] + +6. Ombres des héros, salut! Votre descendant vous dit adieu, en quittant +le séjour de ses ancêtres. Sous un ciel étranger ou dans sa patrie, +votre souvenir lui inspirera une nouvelle ardeur; il ne songera qu'à la +gloire et à vous. + +7. Une larme obscurcit ses yeux à l'heure de cette triste séparation; +mais c'est la nature, non la crainte, qui excite ses regrets: il va bien +loin, animé de la même émulation; jamais il n'oubliera la renommée de +ses pères. + +8. Cette renommée, ce souvenir, voilà ce qu'il chérira toujours; il fait +vœu de ne jamais ternir l'éclat de votre nom; il vivra comme vous, ou +comme vous il périra; après sa mort, puisse-t-il mêler sa cendre à la +vôtre! + + + + +II. + +ÉPITAPHE D'UN AMI (1803). + + + Ἀστὴρ πρὶν µὲν ἔλκµπες ἐνὶ ζώοισιν ἑῷος. + + (LAERTIUS.) + +Oh! mon ami, toi que toujours j'aimerai, que je regretterai toujours, +combien d'inutiles larmes ont baigné ton cercueil honoré! Combien de +sanglots ont répondu à ton dernier soupir, quand tu te débattais dans +les angoisses de l'agonie! Si les larmes pouvaient arrêter la mort dans +sa course, les soupirs s'opposer à l'invincible force de son dard +tyrannique, la jeunesse et la vertu réclamer quelques instans de délai, +la beauté charmer le spectre et le distraire de sa proie, ah! tu vivrais +encore pour réjouir mes yeux désolés, pour faire la gloire de ton +camarade et les délices de ton ami. Si pourtant l'esprit aimable qui +t'animait plane autour du lieu où ton corps maintenant se résout en +poussière, ici tu liras le deuil imprimé dans mon cœur, deuil trop +profond pour être confié à l'art du sculpteur. Nul marbre n'indique la +couche de ton humble sommeil, mais on y voit des statues vivantes fondre +en pleurs; le simulacre de l'affliction ne s'incline pas sur ta tombe, +mais l'affliction elle-même déplore l'arrêt qui condamna ton jeune âge. +Hélas! quoique ton père pleure le coup qui frappe ainsi sa race, la +douleur paternelle ne peut égaler la mienne! Nul, aussi bien que toi, +n'adoucira sa dernière heure; toutefois, d'autres enfans calmeront alors +son angoisse. Mais auprès de moi, qui te remplacera? ton image que ne +saurait effacer une amitié nouvelle? non jamais! Les larmes d'un père +cesseront de couler, le tems apaisera les regrets d'un frère enfant: à +tous, hormis un seul, la consolation est connue, tandis que l'amitié +gémit dans la solitude. + + + + +III. + +FRAGMENT (1803) + + +Quand la voix de mes pères appellera dans leur aérien séjour mon ame +joyeuse de leur choix, quand mon ombre voltigera au gré de la brise; ou +que, visible à peine au milieu du brouillard, elle descendra le flanc de +la montagne, oh! puisse cette ombre ne voir aucune urne sculptée qui +marque la place où la terre retourne à la terre, aucune pierre funéraire +qui soit encombrée de louanges! Que mon nom seul soit mon épitaphe! Si +ce nom n'entoure point mon argile d'une auréole de gloire, oh! nul autre +honneur n'est dû à ma vie. Ce nom, ce nom seul, distinguera ma place, +immortalisée par lui, ou avec lui à jamais oubliée. + + + + +IV. + +LES LARMES (1806). + + + _O lacrymarum fons, tenero sacros Ducentium ortus ex animo; + quater Félix! in imo qui scatentem Pectore te, pia Nympha, + sensit_. + + (GRAY.) + +1. Lorsque l'amitié ou l'amour éveille notre sympathie, lorsque la +vérité devrait paraître dans le regard, ces lèvres qui s'entr'ouvent ou +sourient, peuvent être trompeuses; mais la preuve, fidèle de notre +émotion est une larme. + +2. Trop souvent un sourire n'est qu'un piége de l'hypocrite pour masquer +la haine ou la crainte: donnez-moi le doux soupir, tandis que l'œil, +miroir de l'ame, est terni un instant par une larme. + +3. La tendre charité, en embrasant l'ame de ses ardeurs, la purifie +ici-bas de toute souillure de barbarie: la compassion inondera le cœur +où cette vertu est sentie, et répandra sur les yeux une bien douce +rosée, une larme. + +4. L'homme condamné à mettre à la voile, au premier souffle d'un vent +favorable, pour traverser les flots de l'Atlantique, se penche sur +l'abîme qui, bientôt peut-être, deviendra son tombeau, et les flammes de +son regard ne brillent plus qu'à travers une larme. + +5. Le soldat brave la mort, pour une couronne imaginaire, dans la +romantique carrière de la gloire; mais il relève l'ennemi une fois +terrassé, et arrose chaque blessure d'une larme. + +6. Retourne-t-il, enflé d'orgueil, auprès de sa fiancée, après avoir +renoncé au glaive rougi de sang humain? toutes ses peines sont +récompensées, lorsque, embrassant la jeune fille, il baise sur sa +paupière une larme. + +7. Heureux théâtre de ma jeunesse, séjour de l'amitié et de la +franchise; où l'amour faisait fuir mes rapides années, je te quittai à +regret, l'ame en deuil; je me tournai pour te voir une dernière fois: +mais le clocher m'apparut à peine à travers une larme. + +8. Je ne puis plus adresser mes sermens à ma Marie, ma Marie jadis si +chère! mais je me rappelle l'heure où, sous l'ombrage de son berceau +favori, elle récompensait mes sermens avec une larme. + +9. Possédée par un autre, puisse-t-elle vivre toujours heureuse! Mon +cœur doit toujours révérer son nom: en soupirant, je me résigne à perdre +ce que je crus autrefois mon bien, et je pardonne son infidélité en +versant une larme. + +10. O vous, amis de mon cœur, je vais vous quitter; mais je n'ai pas +banni l'espoir du retour: peut-être nous nous reverrons dans cette +retraite champêtre; alors revoyons-nous comme nous nous séparons, avec +une larme. + +11. Quand mon ame aura pris son vol vers les régions de la nuit, et que +mon cadavre sera gisant dans une bière, si vous passez près de la tombe +où se consumeront mes cendres, ah! mouillez ma poussière d'une larme. + +12. Que le marbre pour moi ne se change point en un splendide monument, +élevé par les enfans de la vanité; que nul éloge mensonger ne célèbre +mon nom: je ne demande, je ne désire qu'une larme. + + + + +V. + +PROLOGUE DE CIRCONSTANCE + +PRONONCÉ AVANT LA REPRÉSENTATION DE: «THE WHEEL OF FORTUNE (LA ROUE DE +LA FORTUNE[4]),» SUR UN THÉÂTRE DE SOCIÉTÉ. + + +[Note 4: Pièce de Richard Cumberland. + +(_N. du Tr._)] + +Aujourd'hui que la politesse raffinée du siècle a chassé du théâtre la +raillerie immorale, et que le goût a stigmatisé cet esprit de licence +qui imprimait la honte sur les écrits de tout auteur, aujourd'hui que +nous cherchons à plaire par des scènes plus pures, et que nous n'osons +appeler la rougeur sur la joue de la beauté, ah! permettez à une muse +modeste de réclamer quelque pitié, et de rencontrer l'indulgence où elle +ne peut trouver la gloire; mais ce n'est pas pour elle seule que nous +désirons des égards: d'autres personnages paraîtront, plus convaincus +encore de leur peu de talent: vous n'aurez point ce soir des Roscius +vieillis dans les secrets de l'action scénique: nul Cooke, nul Kemble ne +peut ici vous saluer[5]; nulle Siddons[6] arracher une larme à votre +sympathie: vous êtes rassemblés pour voir, dans le drame nouveau, le +début d'acteurs encore en germe. Ici nous faisons l'essai de nos ailes à +peine garnies de plumes; ne rognez pas les ailerons avant que les +oiseaux puissent voler. Si nous succombons dans ce premier essor, hélas! +faibles que nous sommes, nous tombons pour ne plus nous relever. Il n'y +a pas qu'un seul malheureux qui, trahi par la peur, espère et presque +aussi redoute vos éloges: mais tous nos personnages attendent dans une +poignante incertitude la crise de leur destinée. Aucune pensée vénale ne +peut retarder nos progrès: vos généreux applaudissemens sont notre +unique récompense; pour les mériter, le héros déploie toutes ses forces, +l'héroïne baisse son œil timide devant votre regard: celle-ci au moins +doit avoir des protecteurs; on ne peut refuser sa bienveillance au sexe +le plus aimable; quand la jeunesse et la beauté forment l'égide d'une +femme, le plus grave censeur doit céder à tant d'attraits. Mais si nos +faibles tentatives n'ont aucun succès, si nos plus grands efforts, après +tout, sont stériles; que, du moins, la pitié inspire vos ames, et qu'à +défaut de bravos, elle nous accorde grâce et merci. + +[Note 5: Un acteur anglais en paraissant sur la scène, fait toujours un +salut au public. + +(_Note du Tr._)] + +[Note 6: Célèbre actrice, sœur des deux Kemble. + +(_N. du Tr._)] + + + + +VI. + +SUR LA MORT DE M. FOX. + + +Un journal avait publié l'impromptu anti-libéral suivant: + +«Les ennemis de notre nation pleurent la mort de Fox, mais ils bénissent +l'heure où Pitt rendit le dernier soupir: que le bon sens et la vérité +expliquent ces sentimens opposés, nous donnerons la palme à qui en est +vraiment digne.» + +L'auteur de ces poèmes envoya la réponse suivante: + +O factieuse vipère! dont la dent empoisonnée voudrait encore déchirer +les morts, en corrompant la vérité: Quoi! parce que _les ennemis de +notre nation_, animés d'un généreux sentiment, pleurent la mort de +l'homme de bien et du grand homme, faudra-t-il que des langues infâmes +essaient de ternir le nom de celui dont la digne récompense est une +renommée éternelle? Quand Pitt expira à l'apogée du pouvoir, ah! malgré +les revers qui obscurcirent sa dernière heure, la pitié étendit +au-devant de lui ses ailes humides de larmes: car les ames nobles _ne +font pas la guerre aux morts_; ses amis en pleurs lui donnèrent une +dernière prière, quand toutes ses erreurs s'endormirent dans le tombeau; +il plia comme Atlas sous le poids de tant de soins, de tant de luttes +qui fatiguaient notre patrie. Mais, en Fox, apparut aussitôt un Hercule +qui releva, pour un moment, la machine ébranlée: hélas! lui aussi, il +est tombé, lui qui réparait le malheur de la Bretagne: nos espérances, +si rapides à renaître, sont mortes avec lui; il n'y a pas qu'un grand +peuple qui élève une urne en son honneur: toutes les contrées de +l'immense Europe sont en deuil. «Que le bon sens et la vérité expliquent +ces sentimens opposés, pour qu'on donne la palme à celui qui en est +vraiment digne.» Mais ne laissons pas l'impure calomnie assaillir notre +homme d'état ou envelopper sa gloire d'un voile ténébreux. Fox, dont le +corps inanimé reçoit les pleurs du monde en deuil, dont les restes +chéris dorment sous un marbre honoré, sur qui les nations armées contre +nous gémissent elles-mêmes, dont tous, amis ou ennemis, reconnaissent le +génie: Fox brillera à jamais dans les annales de la Bretagne, et ne +cédera pas même à Pitt la palme du patriotisme, palme que l'envie, +cachée sous le masque sacré de la candeur, a osé réclamer pour Pitt, et +pour Pitt seul. + + + + +VII. + +STANCES A UNE LADY, +EN LUI DONNANT LES POÈMES DE CAMOENS. + + +1. Peut-être, ô vierge chérie! apprécieras-tu en ma faveur ce gage sacré +d'une tendre estime: ce livre dit les rêves enchanteurs de l'amour, +sujet que nous ne pouvons point mépriser. + +2. Qui blâme l'amour? c'est la sottise envieuse; c'est là vieille fille +désappointée, ou l'élève d'une école de prudes, condamnée à se faner +dans un ennui solitaire. + +3. Lis donc, vierge chérie; lis avec abandon: car tu ne seras jamais au +nombre de telles femmes: ce n'est point en vain que je réclamerai de toi +quelque pitié pour les maux du poète. + +4. C'était un barde vraiment inspiré; son feu ne fut ni faible ni +mensonger: puisse l'amour qui fut sa récompense être aussi la tienne! +Mais puisse ta destinée n'être point aussi cruelle[7]! + +[Note 7: Allusions aux malheureuses amours de Camoëns avec Alayde.] + + + + +VIII. + +A M*** (1806). + + +1. Oh! si ces yeux brillaient, non d'une flamme ardente, mais d'une +tendre émotion, peut-être exciteraient-ils de moins vifs désirs, mais tu +serais aimée plus qu'une mortelle. + +2. Malgré les rayons sauvages de ces astres, tes angéliques attraits +nous obligent à l'admiration, qui bientôt fait place au désespoir: car +ce coup d'œil fatal nous défend l'estime. + +3. Quand la nature t'introduisit si belle en cette vie, elle craignit +que la terre ne fût indigne de la divine perfection de tes charmes, et +que le ciel ne t'appelât parmi ses habitans: + +4. Aussi, pour garder son plus cher ouvrage, pour empêcher les anges de +lui en disputer la possession, elle cacha, dans ces yeux naguère +célestes, un éclair terrible toujours prêt à étinceler. + +5. Ces yeux pourraient faire pâlir le plus hardi des sylphes, quand ils +rayonnent comme le soleil en son midi; ta beauté doit nous enflammer +tous; mais qui peut affronter le feu de ton regard? + +6. On dit que la chevelure de Bérénice, métamorphosée en étoiles, orne +la voûte de l'Empyrée; mais toi, tu n'y seras jamais admise: tu +éclipserais trop les sept planètes. + +7. Car si tes yeux brillaient dans l'espace, à peine laisserais-tu +paraître la lumière des planètes, dont tu serais devenue la sœur: les +soleils eux-mêmes qui régissent les divers mondes, ne jetteraient qu'une +sombre lueur dans leur propre sphère. + + + + +IX. + +A LA FEMME. + + +O femme! l'expérience a pu me dire que tous ceux qui te regardent +doivent t'aimer: sans doute, l'expérience a pu m'apprendre que tes plus +solides promesses ne sont rien; quand tu es placée devant moi dans tout +l'éclat de tes charmes, je ne songe plus qu'à t'adorer. O souvenir! bien +délicieux, quand l'espoir l'accompagne, quand nous possédons encore +l'objet de notre amour! Mais comme il est maudit par les amans, quand +l'espoir s'est envolé, quand la passion est éteinte. O femme! belle et +tendre enchanteresse! comme les jeunes hommes sont prompts à te croire! +comme le cœur palpite, quand pour la première fois nous voyons cet œil +qui roule dans un éclatant azur, ou resplendit tout noir, ou lance ses +doux rayons de dessous un sourcil châtain! Comme nous nous hâtons de +croire à tes sermens, de t'entendre engager ta foi de plein gré; dans +notre ravissement, nous espérons que ta fidélité sera éternelle, et +voilà que tu changes en un jour! Donc il sera toujours vrai de dire: +«Femme, tes sermens sont écrits sur le sable[8].» + +[Note 8: Cette dernière pensée est la traduction presque littérale d'un +proverbe espagnol.] + + + + +X. + +A. M. S. G. + + +1. Quand je rêve que vous m'aimez, vous me le pardonnez sans doute, et +vous n'étendez pas votre colère jusque sur mon sommeil; car ce n'est que +dans mes songes qu'existe votre amour: je me lève, et il ne me reste +qu'à pleurer. + +2. O Morphée! empare-toi donc vite de mes facultés; répands sur moi ta +bienfaisante langueur; si je dois avoir un songe semblable à celui de la +nuit dernière, quelle divine extase m'est réservée! + +3. On nous dit que le Sommeil, frère de la Mort, est l'image de notre +sort futur: oh! comme je désire rendre à la Parque le frêle souffle qui +m'anime, si c'est là un avant-goût des célestes félicités! + +4. Ah! cessez, douce dame, de froncer votre aimable sourcil, et ne me +croyez point en cela trop heureux; si je pèche dans mon rêve, j'expie +mon péché maintenant, condamné que je suis à voir le bonheur sans +l'atteindre. + +5. Quoique dans mes songes, douce dame, vous puissiez quelquefois +sourire, ne croyez pas ma pénitence insuffisante: quand votre présence +imaginaire abuse mon esprit qui sommeille, le réveil seul sera un assez +grand supplice. + + + + +XI. + +CHANT DE REGRET. + + +1. Quand je rôdais, jeune highlander[9], sur la bruyère sombre, et que +je gravissais ton sommet escarpé, ô Morven, mont de neige[10]! afin de +contempler le torrent qui grondait au-dessous comme un tonnerre, ou le +brouillard de la tempête qui se grossissait sous mes pieds: alors +j'errais, libre de la tutelle de la science, étranger à la crainte, +aussi âpre que les rocs où grandissait mon enfance; un sentiment unique +était cher à mon cœur: ai-je besoin de vous dire, ô ma douce Marie! +qu'il était concentré en vous seule? + +[Note 9: Mot consacré à la désignation des montagnards écossais: nous +avons cru devoir le conserver, comme tous ceux qui donnent une couleur +locale à la poésie. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 10: Morven, haute montagne dans l'Aberdeenshire: «Gormal, mont de +neige (_Gormal of snow_),» est une expression qu'on rencontre souvent +chez Ossian.] + +2. Cependant, ce ne pouvait être l'amour, car je n'en savais pas le nom; +quelle passion peut habiter dans le sein d'un enfant? Mais j'éprouve +encore une vive émotion, la même que je ressentais dans mon jeune âge +sur les cimes des montagnes désertes: une seule image était gravée dans +mon cœur: j'aimais mon froid pays, je ne soupirais pas après de +nouvelles contrés: j'avais peu de besoins, car mes désirs étaient +comblés; mes pensées étaient pures, car mon ame était avec vous. + +3. Je me levais avec l'aurore; et je bondissais, avec mon chien pour +guide, de montagne en montagne; je luttais contre les ondes du Dee[11] +ballottées par la marée, et j'écoutais de loin le chant du highlander: +le soir, je me couchais sur un lit de bruyères; mes songes ne +présentaient que Marie à ma vue; avec quelle brûlante ardeur mes +dévotions s'élevaient au ciel, car ma première prière était de vous +bénir! + +[Note 11: Le Dee est une belle rivière qui prend sa source près de Mar +Lodge, et se jette dans la mer à New-Aberdeen.] + +4. Je quittai ma froide demeure, et mes rêves ont fui: les montagnes se +sont évanouies et ma jeunesse n'est plus: dernier rejeton de ma race, je +dois me flétrir dans la solitude, et ne trouver la joie que dans le +souvenir des jours passés: ah! la grandeur, en élevant ma destinée, l'a +rendue amère; plus douces furent les scènes que connut mon enfance; +quoique mes espérances aient été déçues, je ne les ai point oubliées; +quoique mon cœur soit froid, il languit encore près de vous. + +5. Quand je vois quelque noire montagne dresser sa crête vers le ciel, +je songe aux rochers qui couvrent Colbleen[12] de leur ombre; quand je +vois le doux azur d'un œil qui exprime l'amour, je songe à ces yeux qui +me faisaient chérir un sauvage séjour; quand, par hasard, je vois une +chevelure ondoyante, dont la teinte soit un peu semblable à celle de vos +blondes tresses, je songe à cette longue chevelure d'or, apanage sacré +de la beauté et de Marie. + +[Note 12: Colbleen est une montagne à l'extrémité des Highlands, non +loin des ruines de Dee-Castle.] + +6. Toutefois le jour peut venir, où les montagnes, encore une fois, +m'apparaîtront vêtues de leur manteau de neige: mais tandis qu'elles +seront ainsi suspendues au-dessus de moi, et telles qu'elles furent +toujours, Marie sera-t-elle là pour me recevoir? Hélas! non. Adieu donc, +ô collines où mon enfance fut nourrie! et toi aussi, Dee, dont les eaux +s'écoulent si paisibles, je te dis adieu! Nulle demeure n'abritera ma +tête dans la forêt: ah! Marie, quelle demeure pourrait être habitée sans +vous? + + + + +XII. + +A..... + + +1. Oh! oui, j'avouerai que nous étions chers l'un à l'autre; les amitiés +de l'enfance quoique légères sont vraies; l'amour que vous sentiez était +un amour de frère, et moi je nourrissais pour vous la même tendresse. + +2. Mais l'amitié peut renoncer à ses douces lois: une affection de +plusieurs années en un moment expire. Comme l'amour, l'amitié a aussi +des ailes rapides; mais elle ne brûle pas, comme l'amour, de flammes +inextinguibles. + +3. Bien souvent nous avons erré ensemble sur l'Ida[13]: heureuses furent +les scènes de notre jeunesse! Je l'avoue. Au printems de notre vie, +comme le ciel est serein! Mais aujourd'hui s'amoncellent les rudes +tempêtes de l'hiver. + +[Note 13: Nom poétique de Harrow-on-the-hill, où Lord Byron fut élevé. +Voir la Vie de Byron. + +(_N. du Tr._)] + +4. La mémoire, cessant de s'unir à l'affection, ne nous retracera plus +les plaisirs accoutumés de notre enfance: quand l'orgueil couvre le sein +d'acier, le cœur est inflexible, et ce qui serait justice ne semble plus +que honte. + +5. Cependant; cher S***, car je dois encore vous estimer, je ne puis +jamais adresser un reproche à ceux que j'aime, et ceux-là sont en petit +nombre; le hasard qui vous a perdu peut un jour racheter vos torts, le +repentir effacera le serment que vous avez fait. + +6. Je ne me plaindrai pas, et, quoique notre affection soit glacée, +aucun secret ressentiment ne vivra dans mon cœur: mes esprits sont +calmés par une réflexion simple; c'est que tous deux nous pouvons avoir +tort, et que tous deux nous devrions pardonner. + +7. Vous saviez que mon ame, mon cœur, mon existence vous appartenaient, +si le danger l'eût demandé; vous saviez que ni les ans, ni l'éloignement +ne pouvaient me changer, que j'étais dévoué tout entier à l'amour et à +l'amitié. + +8. Vous saviez..., mais arrière cette vaine image du passé! Les liens de +l'affection sont désormais brisés: trop tard peut-être vous retrouverez +ces tendres souvenirs qui vous accableront, et vous soupirerez sur la +perte de votre ancien ami. + +9. Pour le moment, nous nous séparons: j'espère que ce n'est point pour +toujours; car le tems et le regret vous rendront enfin à l'amitié. Nous +devons tous deux tâcher d'oublier nos dissentimens: je ne demande pas +d'autre expiation que des jours semblables aux jours passés. + + + + +XIII. + +A MARIE, + +EN RECEVANT SON PORTRAIT. + + +1. Cette image de tes charmes, imparfaite il est vrai, mais aussi +ressemblante que l'art des mortels pouvait la faire, délivre de la +crainte mon cœur fidèle, réveille mes espérances, et m'ordonne de vivre. + +2. Je puis retrouver ici ces boucles d'or qui flottent sur ton front de +neige, ces joues qui sortirent du moule de la beauté elle-même, ces +lèvres qui me firent esclave de la beauté. + +3. Ici, je puis retrouver..., mais non! cet œil dont l'azur nage dans un +feu liquide, doit défier le peintre et le forcer d'abandonner sa tâche. + +4. J'y vois bien ce beau bleu qui le colore: mais où donc le rayon si +pur qui s'en échappait, qui donnait un nouveau lustre à son azur, comme +fait à l'océan la tremblante lumière de la lune? + +5. Douce copie! tout inanimée, tout insensible que tu es, tu m'es cent +fois plus chère que ne le pourraient être toutes les beautés vivantes, +hors celle qui te plaça sur mon cœur. + +6. Elle l'y plaça, mais avec tristesse, avec la vaine crainte que le +tems pourrait ébranler mon ame inconstante, sans savoir que son image +retient et enchaîne à jamais tous mes sens. + +7. Cette image embellira pour moi les heures, les années, le cours +entier du tems; elle relèvera mon espoir dans les momens de sombre +inquiétude, m'apparaîtra dans la dernière lutte de la vie, et +rencontrera l'amour dans mon regard expirant. + + + + +XIV. + +DAMÈTE. + + +Enfant[14] par la loi, adolescent par son âge, et, par son ame, esclave +de toute joie vicieuse; sevré de tout sentiment de honte et de vertu, +adepte en fait de mensonge, démon en fait de ruse; versé dans +l'hypocrisie, lorsqu'il n'est encore qu'un enfant; capricieux comme le +vent, plein d'inclinations sauvages; faisant de la femme sa dupe, de son +imprudent ami un instrument; vieux dans le monde, quoique à peine +échappé des bancs, Damète a parcouru tout le labyrinthe du péché; et il +est arrivé au bout, à l'âge où les autres commencent; encore aujourd'hui +des passions tumultueuses ébranlent son ame, et lui commandent de vider +jusqu'à la lie la coupe du plaisir; mais, dégoûté du vice, il rompt sa +chaîne, et ce qui était jadis ambroisie céleste, ne lui semble plus +qu'infernal poison. + +[Note 14: C'est-à-dire, mineur. + +(_N. du Tr._)] + + + + +XV. + +A MARION. + + +Marion! pourquoi ce front pensif? quel dégoût as-tu pour la vie? Change +cette mine mécontente; ces traits froncés ne conviennent pas à une +personne si belle. Ce n'est pas l'amour qui trouble ton repos; l'amour +est étranger à ton ame; il paraît dans la bouche qui s'entr'ouvre au +sourire, il répand sa douleur en larmes douces et timides, ou abaisse +une paupière languissante; mais il évite cet air sombre et repoussant. +Reprends donc le feu qui animait ton regard: quelques-uns t'aimeront, +tous t'admireront; tant que ce froid aspect nous glace, nous ne pouvons +que rester dans la froideur de l'indifférence. Si tu veux surprendre les +cœurs errans, souris au moins, ou feins de sourire; des yeux comme les +tiens ne furent pas faits pour cacher leur éclat sous de sombres nuages; +en dépit de tout ce que tu voudrais dire, ils se jouent en regards +fripons. Tes lèvres,--mais ici ma modeste et chaste muse refuse d'obéir +à mon impulsion; elle rougit, fait la révérence et fronce le +sourcil,--bref, elle craint que le sujet ne me transporte; et, +s'enfuyant pour chercher la raison, elle ramène à tems la +prudence.--Tout ce que je dirai (car ce que je pense n'est exprimé ni +plus haut, ni plus bas), c'est que de telles lèvres, dont la vue nous +enchante, étaient formées pour quelque chose de mieux qu'un sourire +moqueur; cet avis, dépouillé de complimens qui l'adoucissent, est au +moins désintéressé; tels sont les vers que je t'adresse, naïfs et libres +de tout mélange de flatterie; un conseil comme le mien est le conseil +d'un frère; mon cœur est donné à d'autres, c'est-à-dire qu'inhabile à +tromper il se partage entre une douzaine de maîtresses. Marion! adieu! +oh! je t'en prie, ne méprise pas cet avertissement, quelque désagréable +qu'il puisse être; et afin que mes préceptes ne déplaisent point à ceux +qui regardent la remontrance comme chose importune, je te donnerai enfin +notre opinion concernant le doux empire de la femme; quoique nous +contemplions avec admiration des yeux d'azur, ou des lèvres brillantes +de vie, quoique les tresses ondoyantes nous attirent, quoique ces +beautés puissent nous distraire; papillons légers, nous sommes toujours +prêts à voltiger; tout cela ne peut encore fixer nos ames à l'amour. Ce +n'est point une censure trop sévère que de dire que cela forme un joli +portrait; mais si tu veux savoir la chaîne secrète qui nous attache +humbles esclaves à votre suite, et vous fait saluer reines de la +création, apprends-le en un mot, c'est l'animation. + + + + +XVI. + +OSCAR D'ALVA. + +BALLADE. + + +1. Comme, à travers la voûte azurée, le flambeau nocturne des cieux +brille d'un doux éclat sur le rivage de Lora, où s'élèvent les blanches +tourelles d'Alva qui n'entendent plus le fracas des armes! + +2. Et cependant la lune qui parcourt cet horizon fit souvent jouer ses +rayons sur les casques d'argent, et aperçut, au milieu de la nuit +silencieuse, les guerriers d'Alva revêtus de leurs étincelantes cottes +de mailles. + +3. Et sur les rocs ensanglantés que le château domine, et qui semblent +menacer les sombres flots de l'Océan, elle vit, jetant sa pâle lueur +parmi les rangs clair-semés de la mort, maint brave étendu par terre +dans le râle de l'agonie. + +4. Plus d'un regard, qui ne devait pas revoir le lever de l'astre des +jours, se détourna languissamment de la plaine sanglante, et se fixa, +mourant, sur la lumière mourante de l'astre des nuits. + +5. Pour ces yeux défaillans, c'était naguère un flambeau d'amour, dont +ils bénissaient la propice lueur; mais maintenant elle flamboyait d'en +haut, comme une torche sombre et funèbre. + +6. La noble race d'Alva s'est éteinte, et l'on voit encore au loin ses +tours grises; ses héros ne pressent plus la chasse, ne soulèvent plus +les rouges vagues de la guerre. + +7. Mais quel fut le dernier rejeton du clan d'Alva? pourquoi la mousse +croît-elle sur la pierre d'Alva? ces tours ne retentissent plus du pas +des hommes, l'écho n'y répond qu'au bruit du vent. + +8. Et lorsque ce vent est violent et fort, on entend dans ce château un +murmure qui surgit sourdement dans les airs, et vibre sur les murailles +vermoulues. + +9. Oui, lorsque gémit l'ouragan, il ébranle le bouclier du brave Oscar; +mais on ne voit plus s'élever ses bannières, ni flotter son panache +noir. + +10. Le soleil éclaira des feux brillans de son lever la naissance +d'Oscar; Angus bénit son premier-né; et les vassaux accoururent en foule +autour du foyer de leur chef, pour applaudir à cette heureuse matinée. + +11. Ils savourent, sur la montagne, la chair du daim sauvage; le pibroch +perce l'air de ses accens aigus; pour égayer davantage ce festin de +highlanders, les sons de l'instrument se succèdent en mélodie martiale. + +12. Et ceux qui entendirent cette musique âpre et guerrière espérèrent +qu'un jour les accords du pibroch précéderaient cet enfant du héros, +lorsqu'il guiderait les braves qui se revêtent du tartan. + +13. Une autre année a passé vite; déjà Angus bénit un autre fils; cette +naissance est célébrée comme la première, et cette fête joyeuse ne fut +pas courte. + +14. Instruits par leur père à bander l'arc sur les sombres et orageuses +montagnes d'Alva, les deux frères, dans leur enfance, chassaient le +chevreuil agile, et dépassaient leurs lévriers dans leur course. + +15. Puis, avant que les années de la jeunesse soient passées, ils se +mêlent aux rangs des guerriers; ils manient, avec légèreté la brillante +claymore, et envoient au loin la flèche sifflante. + +16. Les cheveux d'Oscar étaient noirs; c'était avec une majesté sauvage +qu'ils flottaient au gré de la brise. Mais la chevelure d'Allan était +brillante et blonde; sa joue était pensive et pâle. + +17. Oscar avait l'ame d'un héros; les rayons de la vérité étincelaient +dans son œil noir. Allan avait de bonne heure appris à se maîtriser, et +ses paroles avaient été douces dès sa jeunesse. + +18. Tous deux, oui, tous deux étaient vaillans: la lance du Saxon se +brisa plus d'une fois sous leur acier. Le cœur d'Oscar méprisait la +crainte, mais le cœur d'Oscar savait sentir. + +19. L'ame d'Allan, au contraire, ne répondait pas à ses traits, indigne +qu'elle était d'une aussi belle enveloppe: rapide comme l'éclair de la +tempête, sa vengeance mortelle frappait ses ennemis. + +20. De la tour lointaine du haut Southannon, vint une jeune et noble +dame; avec les terres de Kenneth pour dot, vint une vierge aux yeux +bleus, la fille de Glenalvon. + +21. Oscar réclama cette belle épouse, et Angus sourit à son Oscar: +l'orgueil féodal du père était flatté d'obtenir ainsi la fille de +Glenalvon. + +22. Écoutez! les accords du pibroch sont gais. Écoutez! l'hymne nuptial +s'élève: les voix se répandent en accens joyeux, et prolongent encore le +chœur bruyant. + +23. Voyez comme les plumes couleur de sang des héros assemblés flottent +dans le château d'Alva. Les jeunes montagnards prennent leurs plaids +bariolés, et attendent l'appel de leurs chefs. + +24. Ce n'est pas la guerre que leurs regards demandent; le pibroch joue +le chant de la paix; les clans se pressent aux noces d'Oscar, et les +sons du plaisir ne cessent pas. + +25. Mais où est Oscar? certes, il est tard; est-ce bien là l'ardente +flamme d'un fiancé? tandis que les hôtes en foule, que les dames +attendent, ni Oscar ni son frère n'arrivent. + +26. Enfin Allan joignit la fiancée. «Pourquoi Oscar ne vient-il pas? dit +Angus.--Est-ce qu'il n'est pas ici? répliqua le jeune homme. Il n'était +pas venu se promener avec moi dans la clairière. + +27. «Peut-être, dans l'oubli de ce jour solennel, il chasse le chevreuil +bondissant, ou les flots de l'Océan prolongent son absence; cependant la +barque d'Oscar est rarement retardée par les flots. + +28.--Oh! non, non! répliqua le père, alarmé, ni la chasse, ni les flots +ne retiennent mon enfant; voudrait-il faire un tel affront à Mora? quel +obstacle l'empêcherait d'accourir auprès d'elle? + +29. «Oh! cherchez, vous tous, amis! oh! cherchez tout à l'entour! Allan, +vole avec eux et parcours les domaines d'Alva! Trouvez Oscar, trouvez +mon fils; faites hâte, et n'osez pas répliquer.» + +30. Tout est confusion... Le nom d'Oscar résonne en cris sourds dans la +vallée; il s'élève sur la brise qui murmure, jusqu'à l'heure où la nuit +étend ses ailes noires. + +31. Ce nom interrompt le calme de la nuit; mais c'est en vain que les +échos le répètent à travers les ténèbres. Il retentit dans le brouillard +du matin; mais Oscar ne vient pas dans la plaine. + +32. Durant trois jours, durant trois nuits sans sommeil, le chef du clan +d'Alva parcourut, à la recherche d'Oscar, toutes les cavernes de la +montagne: donc l'espoir est perdu. Abîmé dans la douleur, ce malheureux +père déchire les boucles flottantes de ses cheveux gris. + +33. «Oscar! mon fils!... Toi, Dieu du ciel! rends-moi l'appui de mes +années chancelantes, ou, si cet espoir m'est désormais refusé, livre son +assassin à ma rage. + +34. «Oui, sur quelque rivage désert et hérissé de rocs, les os de mon +Oscar doivent blanchir. Accorde-moi donc, ô grand Dieu! une seule grâce; +qu'auprès de lui périsse son père égaré par la fureur. + +35. «Mais peut-être il vit encore..... Arrière, désespoir! Ah! sois +calme, mon ame, peut-être il vit encore... Cesse, ô ma voix, d'accuser +mon destin. Grand Dieu! pardonne-moi une prière impie. + +36. «Quoi! si je l'ai perdu, je tombe oublié dans la poussière de la +mort; l'espoir des vieux jours d'Alva n'est plus. Hélas! de pareils +coups sont-ils justes?» + +37. Ainsi pleura ce père infortuné, jusqu'à ce que le tems, qui adoucit +le plus cruel malheur, eût ramené le calme dans son esprit et tari la +source des larmes. + +38. Car toujours survivait en son cœur un secret espoir qu'Oscar pouvait +un jour reparaître. Son espoir tour-à-tour s'affaiblit ou se réveilla, +tandis que le tems compta les heures d'une année allongée par l'ennui. + +39. Les jours se suivirent; l'astre de lumière avait déjà terminé une +seconde fois sa course accoutumée; Oscar n'était point venu réjouir la +vue de son père, et le chagrin laissait une plus faible trace. + +40. Car il restait encore le jeune Allan, maintenant unique joie de son +père; et le cœur de Mora fut vite gagné, car la beauté couronnait le +front de ce jeune homme à la blonde chevelure. + +41. Mora songeait qu'Oscar était descendu dans la tombe, et que le +visage d'Allan était d'une merveilleuse beauté; que si Oscar vivait +encore, quelque autre femme avait subjugué son cœur infidèle. + +42. Et Angus leur disait que si une année encore s'écoulait dans une +vaine espérance, ses plus tendres scrupules cesseraient, et qu'il +fixerait le jour de leur hyménée. + +43. Les mois se succédèrent à pas lents; mais enfin, mille fois bénie, +arriva la matinée au bonheur consacrée; cette année d'anxiété et de +crainte une fois passée, quels sourires embellissent le visage des +amans! + +44. Écoutez! les accords du pibroch sont gais. Écoutez! l'hymne nuptial +s'élève: les voix se répandent en accens joyeux et prolongent encore le +chœur bruyant. + +45. De nouveau le clan, foule vive et gaie, se presse à la porte du +château d'Alva; des bruits de fête frappent au loin les échos et +rappellent la joie d'autrefois. + +46. Mais quel est celui dont le noir sourcil reste sombre au milieu de +la gaîté générale? Devant les farouches éclairs de ses yeux languissent +les flammes bleues du foyer. + +47. Noir est le manteau qui l'enveloppe; son haut panache est d'un rouge +de sang; sa voix est comme l'ouragan qui s'élève; mais sa marche est +légère et ne laisse aucune trace. + +48. Il est minuit: on porte les toasts à la ronde; on boit à grands +traits à la santé du fiancé; les voûtes retentissent de mille cris, et +tous les convives unissent leurs voix pour célébrer cette heureuse +journée. + +49. Tout-à-coup l'étranger se leva, et la foule bruyante fit silence, et +le front d'Angus exprima la surprise, et la joue délicate de Mora rougit +soudainement. + +50. «Vieillard, s'écria-t-il, ce toast est fini; tu m'as vu boire +moi-même et célébrer les noces de ton fils: maintenant je réclamerai de +toi un autre toast. + +51. «Tout ici n'est que fête et que joie pour bénir le destin fortuné de +ton Allan; mais, dis-moi, n'as-tu jamais eu d'autre enfant? Dis, +pourquoi donc Oscar serait-il oublié? + +52.--Hélas! répondit le malheureux père, laissant échapper de grosses +larmes à mesure qu'il parlait, quand Oscar quitta mon château ou mourut, +ce cœur vieilli fut presque brisé. + +53. «Trois fois la terre a renouvelé sa course, sans que l'aspect +d'Oscar vînt réjouir mes yeux: Allan est ma dernière espérance, depuis +la mort ou la fuite du vaillant Oscar. + +54.--C'est bien, répliqua le grave étranger, et son œil, roulant dans +son orbite, lançait de farouches éclairs; j'apprendrais volontiers le +destin de ton Oscar; peut-être le héros n'a pas péri. + +55. «Peut-être, si ceux qu'il a tant aimés l'appelaient, ton Oscar +reviendrait: peut-être le guerrier n'a fait qu'errer au loin; et pour +lui ton _beltane_[15] peut encore brûler. + +[Note 15: _Beltane tree_: arbre qu'on plante au premier mai (jour de +fête dans les _Highlands_), et autour duquel on allume des feux +brillans.] + +56. «Remplis le bowl tout entier, et qu'il fasse le tour de la table. +Nous ne réclamerons pas ce toast par surprise: que chacun ait sa coupe +pleine de vin. Bois avec moi à la santé d'Oscar absent. + +57.--De tout mon cœur, dit le vieil Angus, et il remplit son gobelet +jusqu'aux bords: je bois à la mémoire de mon enfant, mort ou en vie; je +ne retrouverai jamais un fils comme lui. + +58.--Tu as bravement porté ce toast, vieillard; mais pourquoi Allan +est-il là tout tremblant? Viens, bois à la mémoire du mort, et lève ta +coupe d'une main plus ferme.» + +59. La rougeur éclatante du visage d'Allan fit soudain place au teint +d'un fantôme; la sueur de la mort tombait en rosée glaciale. + +60. Trois fois il éleva son gobelet, et trois fois ses lèvres refusèrent +d'y goûter; car trois fois il surprit l'œil de l'étranger fixé sur le +sien avec une mortelle indignation. + +61. «Et c'est ainsi qu'un frère célèbre ici la mémoire chérie d'un +frère? Si la force de l'amitié a un tel effet, qu'attendrions-nous donc +de la crainte?» + +62. Excité par l'ironie, il éleva le gobelet: «Plût à Dieu qu'Oscar +partageât aujourd'hui notre joie!» Une terreur intime glaça son ame; il +dit, et jeta la coupe à terre. + +63. «C'est lui, j'entends la voix de mon meurtrier!» s'écrie un sombre +spectre de feu. «La voix d'un meurtrier!» répondent les voûtes du +château, et l'ouragan qui éclate grossit de plus en plus. + +64. Les flambeaux pâlissent, les guerriers frissonnent, l'étranger s'en +est allé.--Au milieu de la foule, on voit un spectre en tartan vert, +ombre terrible, qui grandit de moment en moment. + +65. Un large ceinturon attachait ses vêtemens, son panache noir ondoyait +sur sa tête; mais sa poitrine était nue, avec de rouges blessures, et +morne était l'éclat de son œil, comme s'il eût été de verre. + +66. Et trois fois, de son sinistre regard, il sourit à Angus, en pliant +le genou; et trois fois il lança un sombre coup-d'œil sur un guerrier +tombé à terre, que la foule ne regarde plus qu'en tremblant d'horreur. + +67. On entend crier les verroux d'un bout du château à l'autre; les +tonnerres mugissent dans les airs, et le fantôme, au milieu des nuages, +est emporté en haut sur l'aile de la tempête. + +68. La fête fut glacée, le repas interrompu.--Qui est là étendu sur la +dalle? L'ame oppressée du vieil Angus avait tout oublié; enfin son pouls +bat de nouveau et le rend à la vie. + +69. «Arrière, arrière! que l'art essaie de rouvrir les yeux d'Allan à la +lumière.» C'en est fait de son argile, sa course est achevée; ah! jamais +Allan ne se relèvera! + +70. La poitrine d'Oscar est froide comme la poussière; ses cheveux sont +soulevés par la brise; la flèche empennée d'Allan est restée dans son +sein: il gît dans la noire vallée de Glentanar. + +71. Et d'où vient le terrible étranger? Ou qui était-il? Aucun être +mortel ne peut le dire; mais on ne peut douter de la forme que revêtit +le spectre de feu, car les fils d'Alva connaissaient bien Oscar. + +72. L'ambition donna la force au bras d'Allan: son dard vola sur l'aile +d'un démon triomphant de joie, quand l'envie agita ses brûlans tisons et +répandit son venin dans le cœur du jeune homme. + +73. Rapide fut le trait qui, parti de l'arc d'Allan, se souilla d'un +sang abominable: le panache noir du brun Oscar est tombé; le dard fatal +a tari en lui les sources de la vie. + +74. C'est Mora dont le regard rendit Allan coupable; c'est elle qui fit +révolter son orgueil blessé. Hélas! ces yeux qui étincelaient des rayons +de l'amour devaient pousser une ame à un crime infernal. + +75. Regarde, ne vois-tu pas un tombeau solitaire qui s'élève sur la +cendre d'un guerrier? il brille d'un éclat sombre à travers le +crépuscule: c'est le lit de noces d'Allan. + +76. C'est loin, bien loin du noble sépulcre qui renferme les mânes +illustres de son clan. Nulle bannière ne flotte au-dessus de ses restes, +car elle serait souillée du sang fraternel. + +77. Quel ménestrel aux cheveux gris, quel barde aux blancs cheveux +célébrera, sur la harpe, les exploits d'Allan? Le chant du poète est la +plus belle récompense de la gloire; mais qui peut chanter les louanges +d'un meurtrier? + +78. La harpe doit rester immobile, insonore: nul ménestrel n'ose +réveiller cette histoire; sa main paralysée se glacerait en punition de +sa faute, et les cordes de sa harpe se briseraient. + +79. Aucune lyre illustre, aucun hymne solennel ne répandra sa gloire +dans le monde. Quel en serait l'écho? la malédiction amère d'un père +expirant, le gémissement d'un frère assassiné! + + + + +XVII. + +AU DUC DE DORSET. + +AVANT-PROPOS DE L'AUTEUR. + + +En faisant la revue de mes papiers, afin d'y choisir quelques nouveaux +poèmes pour cette seconde édition, je trouvai les vers suivans, que +j'avais totalement oublies. Je les avais composés dans l'été de 1805, +peu de tems avant mon départ de Harrow-on-the-Hill. C'est une pièce +adressée à un jeune condisciple de haut rang, qui m'avait souvent +accompagné dans les courses que je faisais dans le voisinage: il n'a +cependant jamais vu ces vers, et très-probablement ne les verra jamais. +Comme, en les relisant, je ne les ai pas trouvés pires que quelques +autres pièces de ce recueil, je les publie aujourd'hui pour la première +fois, après de fort légères corrections. + +D.r..t! dont le jeune âge unit ses pas aux miens pour explorer les +sentiers de la clairière de l'Ida[16]; toi, que l'affection m'apprit à +protéger toujours, et te fit de moi un ami plutôt qu'un tyran, quoique +les usages sévères de notre école t'eussent prescrit l'obéissance et +m'eussent donné le commandement[17]; toi, sur qui vont pleuvoir, dans +quelques années, les richesses et les honneurs, aujourd'hui même tu +possèdes un nom illustre, placé haut dans le monde et non loin du trône. +Cependant, D.r..t, ne laisse pas séduire ton ame, au point de fuir les +beautés de la science ou de secouer toute espèce de joug, bien que des +maîtres faibles[18], craignant de blâmer l'enfant titré qui, un jour, +distribuera des grâces, regardent les erreurs du duc avec trop +d'indulgence, et ferment les yeux sur des fautes qu'ils tremblent de +châtier. + +[Note 16: Le nom d'Ida est donné, par antonomase, à Harrow-on-the-Hill; +où Byron s'était trouvé dans la même école que le duc de Dorset. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 17: Dans les écoles publiques, les jeunes gens sont entièrement +subordonnés aux classes supérieures, jusqu'à ce qu'ils y aient pris +place eux-mêmes: nul rang social n'exempte de cette espèce de noviciat.] + +[Note 18: Je déclare n'avoir eu en vue aucune allusion personnelle, même +la plus éloignée. Je mentionne simplement, d'une manière générale, ce +qui n'est que trop souvent vrai, la faiblesse des précepteurs.] + +Quand de jeunes parasites qui fléchissent le genou devant la richesse, +leur idole dorée, et non pas devant toi, car un enfant même, à l'aurore +de sa grandeur, trouve des esclaves qui le flattent et le cajolent; +quand ils te diront «que la pompe devrait seule environner le jeune +homme prédestiné par sa naissance à être si grand; que les livres ne +sont faits que pour de pauvres diables; que les nobles esprits méprisent +les règles communes,» ne les crois point,--ils te marquent le chemin de +la honte, et cherchent à ternir l'honneur de ton nom; reviens vers ce +petit nombre d'écoliers de l'Ida, dont les ames ne dédaignent pas de +condamner ce qui est mal; ou si, parmi les camarades de ta jeunesse, +aucun n'ose élever la voix sévère de la vérité, interroge ton propre +cœur! il te dira: «Jeune homme, abstiens-toi,» car je sais bien que la +vertu y demeure. + +Oui, je t'ai observé dans plus d'une journée; mais, aujourd'hui, de +nouveaux objets m'appellent ailleurs. Oui, j'ai observé, dans cet esprit +généreux, des sentimens qui, mûris avec soin, feront le bonheur de tes +semblables. Ah! quoique la nature m'ait fait moi-même altier et sauvage, +que l'indiscrétion m'ait nommé son enfant favori; quoique toute erreur +me marque de son sceau et me condamne à tomber, cependant je voudrais +bien tomber seul: quoique nul précepte ne puisse aujourd'hui dompter mon +cœur hautain, j'aime encore les vertus dont je ne puis me faire honneur +à moi-même. + +Ce n'est point assez de briller avec les autres fils du pouvoir, comme +le folâtre météore d'une heure, de remplir, ô faible orgueil! une page +des annales de la pairie avec de longs titres, qui ne figurent plus loin +dans aucune autre page; partage donc la commune destinée de la foule +titrée, admiré durant ta vie, oublié dans le sépulcre, lorsque rien ne +te distinguera des morts vulgaires, sinon la lourde et froide pierre qui +couvrira ta tête, l'écusson tombant en poudre, ou le chef-d'œuvre de +l'art héraldique, ce blason bien armorié mais négligé, où les lords, que +rien n'a illustrés, trouvent, dans la tombe, tout juste assez de place +pour laisser après eux un nom sans gloire. Ils dorment là, ignorés comme +les sombres voûtes qui cachent leur poussière, leurs folies et leurs +fautes: race dont les vieilles armoiries, les vieux titres sont couchés +dans des registres destinés à n'être jamais lus. Oh! que je voudrais, +d'un regard prophétique, te voir prendre une place élevée parmi les bons +et les sages, poursuivre une glorieuse et longue carrière, le premier en +talent comme en rang, fouler aux pieds tous les vices, fuir toute basse +action; enfin, n'être plus le mignon de la fortune, mais son plus noble +fils. + +Parcours les annales des anciens jours, lis les faits éclatans de tes +premiers aïeux. Un d'eux[19], tout courtisan qu'il était, fut un homme +de rare mérite, et eut la gloire de donner le jour au drame anglais. Un +autre[20] non moins renommé pour son esprit, n'est déplacé ni à la cour, +ni dans les camps, ni dans le sénat; vaillant sur le champ de bataille, +favori des neuf sœurs, destiné à briller dans toute haute sphère; +distingué de la foule dorée, il fut l'orgueil des princes et l'honneur +de la poésie. Tels furent tes pères; porte donc ainsi leur nom, héritier +non-seulement de leurs titres, mais encore de leur gloire. L'heure +approche; quelques jours encore, et ce petit théâtre de joies et de +douleurs sera fermé pour moi. Chaque moment m'avertit de renoncer à ces +ombrages, où l'espérance, la paix et l'amitié faisaient tout mon bien; +l'espérance qui variait comme les couleurs de l'arc-en-ciel, et qui +dorait les ailes rapides du tems; la paix, que n'éloigna jamais la +sombre réflexion, en rêvant les orages des jours à venir; l'amitié, dont +l'enfance connaît seule le sincère langage. Hélas! ils n'aiment point +assez long-tems ceux qui aiment si bien. Adieu donc, séjour de mon jeune +âge! Et n'adressons pas à ce théâtre chéri un long et pénible adieu, +comme fait l'exilé à son rivage natal, dont il s'écarte lentement sur la +surface de l'abîme azuré, et qu'il regarde d'un œil attristé, mais +incapable de pleurer. + +[Note 19: «Thomas Sackville, lord Buckurst, créé comte de Dorset par +Jacques Ier, fut une des premières et des plus brillantes gloires de la +poésie nationale, et, le premier, il donna un drame régulier.» + +(Anderson's _British poets_.)] + +[Note 20: Charles Sackville, comte de Dorset, regardé comme l'homme le +plus accompli de son tems, se distingua également à la cour si +voluptueuse de Charles II, et à la cour si sombre de Guillaume III. Il +se comporta en brave au combat naval livré, en 1665, contre les +Hollandais, un jour avant qu'il composât son célèbre poème. Son +caractère a été peint avec les plus vives couleurs par Dryden, Pope, +Prior et Congrève. + +(Voy. Anderson, _British poets_.)] + +D.r..t! adieu! Je ne demanderai point d'un si jeune cœur un sentiment de +triste souvenance; la matinée de demain chassera mon nom de ta jeune +mémoire, et n'en laissera aucune trace. Et néanmoins, peut-être, dans un +âge plus mûr, puisque le hasard nous a jetés dans la même sphère, +puisque le même sénat, la même cause peut réclamer un jour notre +suffrage pour l'état, nous nous rencontrerons là, et passerons l'un à +coté de l'autre avec un œil indifférent, avec un regard froid et +lointain. Pour moi, à l'avenir, ni ennemi ni ami, étranger à toi, à ton +bonheur ou à ton infortune, je n'espère plus repasser en souvenir avec +toi le cours de nos premières années; je n'aurai plus, comme naguère, la +joie de passer mes heures dans ta compagnie; je n'entendrai plus, que +dans la foule; ta voix si familière à mon oreille. Cependant, si les +vœux d'un cœur inhabile à déguiser ses sentimens, que peut-être il +aurait dû renfermer, si ces vœux..... (mais il faut finir cette longue +épître). Ah! si ces vœux ne sont point exprimés en vain, le séraphin, +gardien et guide de ta destinée, te laissera aussi illustre qu'il te +trouva grand. + + + + +TRADUCTIONS ET IMITATIONS. + +Il est évident que nous n'avons pas dû traduire cette partie des _Heures +de loisirs_; voici seulement la liste des diverses pièces traduites par +Lord Byron: + + 1° Apostrophe d'Adrien à son ame, sur son lit de mort: + + _Animula! vagula, blandula_, etc. + + 2° Traduction d'une épître de Catulle: _Ad Lesbiam_. + + 3° Traduction de l'_Épitaphe de Virgile et de Tibulle_, par + Domitius Marsus. + + 4° Traduction de Catulle: _Luctus de morte passeris_. + + 5° Imitation de Catulle: _Les Baisers_. + + 6º Traduction d'Anacréon: _A sa lyre_; ϑέλω λἐγειν Ἀτρείδας. + + 7° Ode III du même: _L'Amour mouillé_. + + 8° Fragmens d'exercices classiques, traduits du _Prométhée + enchaîné_ d'Eschyle. (_Harrow-on-the-Hill_, Dec. I, 1804.) + + 9° Paraphrase de l'épisode de Nisus et Euryale, _Énéid_. + liv. IX. + + 10º Traduction d'un chœur de la _Médée_ d'Euripide. + + + + + +PIÈCES FUGITIVES. + + + + +I. + +PENSÉES + +SUGGÉRÉES PAR UN EXAMEN DE COLLÉGE (1806). + + +Au milieu de l'assemblée, entouré de sa cour des pairs, Magnus[21] élève +son front ample et sublime; placé sur le fauteuil de président, il +semble un dieu qui, d'un signe, fait trembler les vétérans et les +nouveaux[22]. Lorsque tous, autour de lui, observent sur leurs siéges le +plus sombre silence, sa voix de tonnerre ébranle le dôme retentissant, +en adressant de sévères reproches aux misérables peu habiles à +s'évertuer aux mystères mathématiques. Heureux le jeune homme versé dans +les axiomes d'Euclide, quoique faible d'ailleurs dans tout autre art! +Heureux celui qui, sachant à peine écrire un vers anglais, scande les +mètres attiques avec le coup-d'œil d'un critique! Comment donc? Il ne +sait pas comment périrent ses aïeux, lorsque nos discordes civiles +entassaient les morts dans les champs, lorsqu'Édouard guidait ses +troupes conquérantes, ou que Henri foulait aux pieds l'orgueil de la +France; il s'étonne au nom de la Grande Charte; mais il récapitule fort +bien les lois de Sparte; il peut dire quels édits fit le sage Lycurgue, +tandis qu'il a laissé sur la planche de sa bibliothèque le livre de +Blackstone; il vante la gloire immortelle des drames grecs, lorsqu'il se +rappelle à peine le nom du barde de l'Avon. + +[Note 21: Je n'entends donner lieu à aucune réflexion défavorable à +celui que je mentionne sous le nom de Magnus: il est simplement +représenté comme accomplissant une fonction indispensable de sa charge. +D'ailleurs le ridicule retomberait sur moi, puisque ce _gentleman_ est +aujourd'hui aussi distingué par son éloquence et par la dignité avec +laquelle il remplit sa place, qu'il l'était dans ses jeunes années par +son esprit et sa bonne humeur.] + +[Note 22: _Sophs and freshmen_: les _sages_ et les _nouveaux_, termes +consacrés, à Cambridge, pour désigner les étudians de première et de +seconde année. + +(_N. du Tr._)] + +Tel est le jeune homme, dont le cerveau scientifique obtiendra les +honneurs scholaires, les médailles, les bourses, ou peut-être même le +prix de déclamation, s'il élève ses regards jusques à ce faîte glorieux. +Mais ce n'est point un talent ordinaire qui peut espérer d'atteindre à +cette coupe d'argent si enviée: non pas que nos esprits exigent beaucoup +d'éloquence, le style brûlant de l'orateur athénien ou le feu de +Cicéron; une matière claire ou animée est inutile, puisque nous +n'essayons pas de convaincre par la parole. Que d'autres orateurs soient +fiers du talent de plaire, nous parlons pour nous plaire à nous-mêmes, +et non pour émouvoir la multitude: notre gravité préfère, le ton du +murmure, un mélange approprié du cri et du gémissement; aucune grâce ne +doit être empruntée de l'action; le geste le plus léger déplairait au +doyen, et tous les gradués ébahis clabauderaient contre ce qu'ils ne +pourraient jamais imiter. + +L'homme qui espère obtenir la coupe promise doit se tenir toujours dans +la même posture, et ne jamais lever les yeux, ni s'arrêter, mais manger +chaque mot, peu importe qu'on n'entende rien. Qu'il se presse donc sans +songer au repos; qui parle le plus vite est certain de parler le mieux; +qui prononce le plus de mots dans le plus court espace de tems, peut +espérer à coup sûr de gagner le prix à cette course de paroles. + +Voilà donc les enfans de la science, ceux qui, récompensés ainsi, +vieillissent à l'aise sous les tranquilles ombrages de Granta[23]! Là, +sur les bords marécageux du Cam[24], ils demeurent oisifs, vivent sans +réputation, sans honneur,--meurent sans être pleurés. Sourds comme les +portraits qui ornent leurs salles, ils croient que tout savoir est +renfermé dans leurs murs. Grossiers dans leurs mœurs, exacts à de sottes +formalités, ils affectent de dédaigner tous les arts modernes; mais ils +prisent les notes de Bentley, de Brunck[25] ou de Porson[26], beaucoup +plus que le vers commenté par le critique. Vains comme leurs honneurs, +lourds comme leur ale, tristes comme leur esprit, et ennuyeux comme +leurs récits; morts à l'amitié, quoiqu'ils sachent encore être +sensibles, alors que leur intérêt ou celui de l'église requiert un zèle +fanatique. Ils vont en grande hâte faire leur cour au maître du pouvoir, +soit que Pitt ou Petty règle l'heure des audiences[27]. Ils inclinent +leurs têtes devant lui, avec un sourire suppliant, lorsque les mitres +sont étalées en perspective à leurs yeux; mais s'il était renversé par +l'orage de la disgrâce, ces hommes voleraient à la rencontre de son +successeur. Tels sont ceux qui gardent les trésors du savoir; telle est +leur coutume, telle est leur récompense. Au moins pouvons-nous nous +hasarder à dire que la prime ne peut excéder leur déboursé. + +[Note 23: Nom poétique de Cambridge. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 24: Le Cam, rivière de Cambridge. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 25: Critiques célèbres.] + +[Note 26: Professeur actuel de langue grecque au collége de la Trinité, +à Cambridge; homme dont les hautes facultés et les écrits justifient +peut-être une pareille préférence.] + +[Note 27: Depuis que ces vers ont été écrits, lord H. Petty (aujourd'hui +marquis de Lansdown) a perdu sa place, et subséquemment, j'allais dire +conséquemment, l'honneur de représenter l'université: un fait si clair +n'a pas besoin de commentaire.] + + + + +II. + +AU COMTE DE ***. + + _Tu semper amoris + Sis memor, et cari comitis ne abscedat imago_. + + (VALÉRIUS FLACCUS.) + + +1. Ami de ma jeunesse! Quand nous errions ensemble, écoliers l'un de +l'autre aimés, embrasés de l'amitié la plus pure; le bonheur qui +emportait sur son aile ces heures de roses était une pluie de délices, +telle qu'il en tombe rarement sur les mortels d'ici-bas. + +2. Le souvenir seul m'est plus cher que toutes les joies que j'aie +jamais connues. Loin de vous, c'est une peine; mais c'est encore une +peine agréable que de repasser en mémoire ces jours et ces heures, et de +soupirer encore le mot d'adieu! + +3. Ma pensée mélancolique se nourrit de ces scènes dont je ne jouirai +plus, de ces scènes que je regretterai toujours; la mesure de notre +jeunesse est comblée, le rêve du soir de la vie est sombre et noir. Nous +rencontrerons-nous?... Ah! jamais! + +4. Comme deux fleuves, enfans d'une même fontaine, en vain sortent +ensemble d'une commune source, bientôt, divergeant de cette unique +origine, suivent chacun, en murmurant, une route diverse, jusqu'à ce +qu'ils se confondent dans l'Océan: + +5. Ainsi, nos vies désormais couleront séparées; leurs ondes, heureuses +ou funestes, quoique voisines, hélas! ne se mêleront plus comme naguère; +rapides ou lentes, noires ou limpides, elles arriveront au gouffre sans +fond de la mort, pour quitter à jamais le rivage. + +6. Nos ames, ô mon ami! qu'animait auparavant un seul désir, qui +vivaient de la même pensée, sont aujourd'hui entraînées dans des sphères +différentes. Dédaignant les humbles amusemens de la campagne, c'est +votre destin de vous mêler à une cour élégante, et de briller dans les +annales de la mode. + +7. Le mien est de perdre mon tems à l'amour, ou d'exhaler mes rêveries +en rimes, sans le secours de la raison; car le bon sens et la raison, au +su et au vu des critiques, ont abandonné tout poète amoureux, et ne se +sont laissés saisir par aucune de ses pensées. + +8. Pauvre Little[28]! barde à la voix douce et mélodieuse! On vient de +traiter tes sublimes chants comme œuvres monstrueuses: celui qui dévoila +les secrets de l'amour devait être stigmatisé par les terribles +_Reviewers_, comme un être sans esprit et sans mœurs[29]. + +[Note 28: _Little_ (petit, enfant), nom sous lequel Thomas Moore publia +ses poésies érotiques. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 29: Ces stances furent écrites peu de tems après qu'une _Revue_ du +nord eût inséré une critique sévère sur une nouvelle publication de +l'Anacréon anglais, Thomas Moore.] + +9. Et cependant, lorsque tu as en partage les éloges de la beauté, ne te +plains pas de ton lot, harmonieux favori des neuf sœurs: on lira encore +tes lays délicieux, quand le bras de la persécution sera mort et que les +critiques seront oubliés. + +10. Pourtant, je dois accorder quelque mérite à ces dignes personnages +qui châtient avec une implacable ardeur les mauvais vers et ceux qui les +composent; et quoique je puisse moi-même être le premier en proie aux +sarcasmes des critiques, certes je ne me battrai point avec eux[30]. + +[Note 30: Un poète (_horresco referens_) défia son _reviewer_ à un +combat à mort. Si cet exemple prévalait, nos censeurs périodiques +devraient se plonger dans le Styx; car comment se sauveraient-ils +autrement de la nombreuse armée de leurs assaillans furieux?] + +11. Peut-être feraient-ils tout aussi bien d'écraser la lyre d'un tel +commençant, cette lyre aux sons âpres et rudes: celui qui offense si +impertinemment à dix-neuf ans, avant trente deviendra, je gage, un +pécheur endurci. + +12. Maintenant, je reviens à vous, et certes, je vous dois des excuses. +Recevez donc mon apologie: en vérité, cher--, dans l'essor de mon +imagination, je vole à droite et à gauche; ma muse aime la digression. + +13. Je vous disais, ce me semble, que votre destin serait d'ajouter une +étoile au royal empyrée; puisse un royal sourire vous accueillir! Sous +le règne d'un noble monarque, vous ne chercheriez pas en vain ce +sourire, si le mérite vous sert de recommandation. + +14. Mais la cour abonde en périls; de perfides rivaux y étalent un éclat +trompeur. Puissent les saints vous garantir de leurs piéges! Puisse +votre amour ou votre amitié ne demander une tendre affection qu'à ceux +qui seront le plus dignes de vous. + +15. Puissiez-vous ne pas vous écarter un moment du sûr et droit chemin +de la vérité; n'être jamais leurré par l'appât des plaisirs! Puissent +vos pas imprimer leur trace sur les roses; vos sourires être toujours +des sourires d'amour; vos larmes, des larmes de joie! + +16. Oh! si vous souhaitez que le bonheur charme vos jours et vos années +à venir, et que les vertus couronnent votre front, soyez toujours ce que +vous étiez, aussi pur que je vous ai connu; soyez toujours ce que vous +êtes aujourd'hui. + +17. Une part légère de gloire, qui viendrait réjouir mes ans à leur +déclin, me serait alors doublement chère; mais lorsque je bénis votre +nom chéri, je renoncerais à la renommée du poète pour être au moins ici +un prophète. + + + + +III. + +GRANTA, MACÉDOINE (1806). + + Ἀργυρέαις λόγχαισι µάχου καὶ πάντα κρατήσαις. + + +1. Oh! si le miracle du démon de Lesage[31] pouvait se réaliser à mon +gré, Asmodée, cette nuit, soulèverait mon corps tremblant dans les airs, +et irait le placer sur le clocher de Sainte-Marie. + +[Note 31: _Le Diable Boiteux_ de Lesage; le démon Asmodée place Don +Cléophas sur un lieu élevé, et découvre à ses regards l'intérieur des +maisons.] + +2. Là, il me montrerait les salles de l'antique Granta, dont les toits +découverts n'arrêteraient plus mes regards, pleines d'habitans +pédantesques, gens rêvant le surplis de linon ou la stalle d'honneur qui +doivent être la proie de leur vote vénal. + +3. Là, je verrais les concurrens rivaux, Petty et Palmerston aux aguets, +cabaler de toute leur puissance pour le prochain jour d'élection. + +4. Quoi? candidats et votans; troupe sainte, tous sont dans les bras du +sommeil; c'est une race renommée pour sa piété, et dont les remords ne +troublent jamais le repos. + +5. Lord Henri[32] ne peut avoir un doute; les votans sont personnes +sages et réfléchies; ils savent bien que les promotions ne peuvent +arriver que rarement et de tems en tems. + +[Note 32: Henri Petty. + +(_N. du Tr._)] + +6. Ils savent que le chancelier a maintenant quelques jolis bénéfices à +sa disposition; chacun d'eux espère en avoir un en partage, et sourit +par conséquent à ses offres. + +7. Maintenant que la nuit s'avance, je détourne mes yeux de cette scène +soporifique pour voir, sans être le moins du monde aperçu, les studieux +enfans de l'_Alma mater_[33]. + +[Note 33: _Alma mater_ (mère bienfaisante), mot consacré pour designer +l'université. + +(_N. du Tr._)] + +8. Là, dans une chambre étroite et humide, le candidat pour les prix de +collége travaille, le nez sur ses cahiers, à la clarté d'une lampe +nocturne, se couche tard et se lève matin. + +9. Certes, il mérite bien de gagner ces prix avec tous les honneurs de +son collége, celui qui, faisant de si pénibles efforts pour les obtenir, +court ainsi après un stérile savoir; + +10. Celui qui sacrifie ses heures de repos pour scander avec précision +les mètres attiques, ou fatigue sa cervelle agitée à résoudre des +problèmes mathématiques; + +11. Celui qui lit des fautes de quantité dans Sele[34], ou qui se met la +tête à la torture sur un triangle énigmatique; qui, privé souvent d'un +repas salutaire, est condamné à disputer dans un latin barbare[35], + +[Note 34: L'ouvrage de Sele sur les mètres grecs fait preuve d'un talent +et d'une sagacité rares; mais, comme on doit s'y attendre dans un genre +de travail si difficile, n'est pas remarquable pour l'exactitude.] + +[Note 35: Le latin des écoles est de l'espèce canine (_canina species_), +et fort peu intelligible.] + +12. Qui renonce aux pages agréables et utiles des écrivains historiques, +et préfère à la littérature le carré de l'hypoténuse[36]. + +[Note 36: Théorème découvert par Pythagore: le carré de l'hypoténuse du +triangle rectangle est égal à la somme des carrés des deux autres +côtés.] + +13. Mais du moins ces occupations, sont innocentes, et ne font de mal +qu'au pauvre étudiant; elles sont louables en comparaison d'autres +récréations qui rassemblent la troupe imprudente. + +14. Comme la vue est choquée de leurs débauches désordonnées, lorsqu'ils +unissent le vice et l'infamie, lorsque l'ivresse et les dés les +entraînent, lorsque tous leurs sens sont noyés dans le vin! + +15. Telle n'est pas la bande des méthodistes, qui méditent des plans de +réforme: ceux-ci invoquent le Seigneur dans une humble attitude, et +prient pour les péchés d'autrui. + +16. Mais ils oublient que leur esprit d'orgueil, leur triomphante fierté +dans cette vie d'épreuves, diminue grandement le mérite de cette +abnégation dont ils se targuent si fort. + +17. C'est le matin.--Je détourne ma vue de ce spectacle.--Que rencontre +alors mon regard? Une foule nombreuse, vêtue de blanc[37], traverse la +pelouse à pas mesurés. + +[Note 37: Le jour de la fête d'un saint, les étudians portent des +surplis dans la chapelle.] + +18. La cloche de la chapelle retentit à grand bruit dans les airs; elle +se tait:--quels sons entends-je alors? Les accords doux et célestes de +l'orgue pénètrent mon oreille attentive. + +19. A cela se joint l'hymne sacré, le chant solennel du roi poète; et +toutefois, lorsqu'on entend long-tems cette musique, on ne désire pas +l'entendre une seconde fois. + +20. Nos chœurs seraient à peine excusables, même comme troupe de +commençans novices: tout pardon, maintenant, doit être refusé à un tel +synode de pécheurs croassans. + +21. Si David, après avoir achevé sa tâche sublime, eût entendu ces +lourdauds chanter en sa présence, jamais ses psaumes ne seraient +descendus jusqu'à nous: il les eût déchirés tout en fureur. + +22. Les malheureux Israélites, dans leur captivité, étaient, par l'ordre +d'un tyran inhumain, obligés de chanter, le cœur plein d'amertume, sur +les bords du fleuve de Babylone. + +23. Oh! s'ils eussent chanté sur un ton semblable, soit par ruse, soit +par crainte, ils auraient pu rassurer leurs esprits; du diable si une +ame eût voulu les entendre! + +24. Mais si je griffonne le papier encore davantage, au diable si une +ame voudra me lire: ma plume est émoussée, mon encre à sec; il est en +vérité tems de m'arrêter. + +25. Adieu donc, Granta aux vieux clochers! Je ne voltige plus comme +Cléophas; tes scènes n'inspirent plus ma muse; le lecteur est fatigué, +et moi aussi. + + + + +IV. + +LACHIN Y GAIR. + +AVANT-PROPOS DE L'AUTEUR. + +Lachin y Gair, ou, comme on le prononce en langue erse, Loch na Garr, +s'élève comme une orgueilleuse tour dans les Highlands du nord, près +d'Invercauld. Un de nos modernes _tourists_ en parle comme de la plus +haute montagne de la Grande-Bretagne; quoi qu'il en soit, c'est à coup +sûr une des plus aériennes et des plus pittoresques de nos _Alpes +calédoniennes_. L'aspect en est d'une teinte sombre, mais le sommet est +le siége de neiges éternelles. Je passai près de Lachin y Gair une +partie de mes premières années, et c'est le souvenir de ce tems qui a +donné naissance aux stances suivantes. + + +1. Arrière, gais paysages, et vous, jardins de roses! Que les mignons du +luxe se promènent au milieu de vous. Qu'on me rende ces rocs où +l'avalanche repose, séjour sacré de la liberté et de l'amour. Oui, +Calédonie, tes montagnes me sont chères, quoique les élémens se livrent +la guerre autour de leurs blanches cimes; oui, quoique au lieu de +sources paisibles mugissent les cataractes écumantes, je soupire après +la vallée du sombre Loch na Garr. + +2. Ah! c'est là que mes pas errèrent dans mon enfance; j'avais la toque +pour coiffure, et pour manteau le plaid[38]. Pendant que je faisais ma +course quotidienne sous l'ombrage des pins, ma pensée contemplait ces +chefs de clans, morts autrefois sur le champ de bataille; je ne +regagnais le foyer domestique qu'après que l'éclat mourant du jour eut +fait place aux rayons de la brillante étoile polaire: car mon +imagination se complaisait dans les traditions que me racontaient les +habitans indigènes du sombre Loch na Garr. + +[Note 38: Ce mot est vicieusement prononcé _plad_: la vraie +prononciation, conforme à celle d'Écosse, est connue par l'orthographe. + +(_Note de Lord Byron_.) + +--Byron fait cette remarque, juste d'ailleurs, parce qu'il fait rimer +_plaid_ avec _glade_ (ombraqe). + +(_N. du Tr._)] + +3. Ombres des morts! n'ai-je pas entendu vos voix s'élever avec le +souffle de la brise murmurante du soir? Certes, l'ame heureuse du héros +parcourt, sur l'aile du vent, la vallée qui fut son domaine; autour de +Loch na Garr, tandis que les vapeurs de l'ouragan s'amoncellent, l'hiver +préside dans son char de glaces; les nuages y environnent les ombres de +mes pères, qui séjournent dans les tempêtes du sombre Loch na Garr. + +4. Hommes vaillans, nés sous une étoile funeste[39], des visions +prophétiques ne vous annoncèrent-elles pas que le destin avait abandonné +votre cause? Hélas! destinés à mourir à Culloden[40], la victoire +n'entoura point votre mort d'applaudissemens! mais vous êtes heureux, +tout ensevelis que vous êtes dans le sommeil de la mort. Vous reposez +avec votre clan dans les cavernes de Braemar[41]. Vos hauts faits, +célébrés au son du pibroch[42], par la voix grave du chanteur +montagnard, frappent les échos du sombre Loch na Garr. + +[Note 39: Je fais ici allusion à mes ancêtres maternels, les Gordon, +dont plusieurs combattirent pour l'infortuné prince Charles, plus connu +sous le nom de Prétendant. Cette branche était presque alliée aux +Stuarts par le sang comme par l'affection. Georges, second comte de +Huntley, épousa la princesse Annabella Stuart, fille de Jacques Ier +d'Écosse; il laissa d'elle quatre fils, dont j'ai l'honneur de compter +le troisième, sir William Gordon, au nombre de mes ancêtres.] + +[Note 40: Je ne suis pas certain si quelqu'un d'eux périt à la bataille +de Culloden; mais comme plusieurs succombèrent dans l'insurrection, j'ai +usé du nom de la principale action, _pars pro toto_.] + +[Note 41: Région des Highlands ainsi appelée: il y a aussi un château de +Braemar.] + +[Note 42: Nom de la cornemuse écossaise. (_Note de Lord Byron_.) + +--Erreur de Byron, amèrement relevée par la _Revue d'Édimbourg_. Le +pibroch est proprement un air de cornemuse. + +(_N. du Tr._)] + +5. Que d'années ont fui, Loch na Garr, depuis que je t'ai quitté! Que +d'années s'écouleront encore avant que tu reçoives la trace de mes pas! +La nature t'a déshérité de verdure et de fleurs: mais qu'importe? tu +m'es encore plus cher que les plaines d'Albion. Angleterre! tes beautés +sont fades et bourgeoises aux yeux de celui qui erra au loin sur les +montagnes. Oh! gloire aux cimes sauvages et majestueuses! Gloire aux +rocs escarpés et sourcilleux du sombre Loch na Garr. + + + + +V. + +AU ROMAN. + + +1. Mère des rêves dorés, ô muse du roman! reine sacrée des joies +enfantines! toi qui guides au milieu de danses aériennes ton fidèle +cortége de jouvencelles et de jeunes garçons; enfin, tes charmes ne me +retiennent plus, je brise les fers de mon premier àge, je ne prends plus +part à ta ronde mystérieuse; mais j'abandonne tes royaumes pour ceux de +la vérité. + +2. Et pourtant il est pénible de laisser les rêves qui habitent l'ame +libre de toute défiance, qui nous font voir chaque nymphe comme une +déesse dont les yeux rayonnent d'immortelles flammes, lorsque +l'imagination tient son sceptre tout-puissant, et qu'elle embellit tout +de mille couleurs variées, lorsque les vierges ne semblent plus une +chimère, que tout est vrai, jusques aux sourires de la femme. + +3. Mais devons-nous avouer que tu n'es qu'un nom; et descendus de ton +palais de nuées, ne plus trouver une Sylphide dans chaque dame, un +Pylade[43] dans chaque ami? laisser tes royaumes aériens à la troupe des +fées; avouer enfin que la femme est aussi fausse que belle, et que les +amis ont de la sensibilité--pour eux seuls? + +[Note 43: Il est à peine nécessaire d'annoter que Pylade fut le +compagnon d'Oreste et un héros de ces amitiés célèbres qui, avec celles +d'Achille et Patrocle, Nisus et Euryale, Damon et Pythias, ont été +transmises à la postérité, comme des exemples remarquables d'un +attachement qui, suivant toute probabilité, n'a jamais existé hors de +l'imagination du poète et de la page d'un historien ou d'un romancier +moderne.] + +4. Je l'avoue avec honte, j'ai senti ta puissance: je me repens +aujourd'hui, ton règne est passé, je n'obéirai plus à tes préceptes, je +ne m'élancerai plus sur les ailes de l'imagination. Pauvre sot! aimer un +œil étincelant, et croire cet œil cher à la vérité; se confier à la +première coquette qui soupire, et mollir devant la coquette qui pleure. + +5. O muse trompeuse! Dégoûté de tes illusions, je fuis loin de ta cour +bigarrée, où siégent l'affectation et la languissante sensibilité, dont +les sottes larmes ne peuvent jamais couler pour d'autres douleurs que +pour les tiennes; qui se détourne des maux réels pour baigner de pleurs +tes pompeuses idoles. + +6. Unis-toi maintenant à la sympathie, vêtue de noir, couronnée de +cyprès, qui niaisement soupire avec toi, dont le cœur saigne pour toutes +les ames: appelle ta cour féminine et champêtre pour pleurer un +adorateur perdu à jamais, qui jadis put brûler d'une ardeur égale, mais +ne s'incline plus aujourd'hui devant ton trône. + +7. Et vous, tendres nymphes, dont les larmes sont prêtes à couler à +grands flots en toute occasion, dont les cœurs gémissent sous le poids +de craintes imaginaires, et brûlent d'imaginaires délires: dites, +pleurerez-vous mon nom absent, pleurerez-vous un apostat de votre +aimable cortége? Un barde enfant peut du moins réclamer de vous quelques +accens de sympathie. + +8. Adieu, troupe folâtre; adieu pour toujours! L'heure du destin +approche; déjà paraît le gouffre où vous devez être englouties sans +causer de regrets: je vois le lac noir de l'oubli, agité par des vents +que vous ne sauriez apaiser, abîme où vous et votre gracieuse souveraine +devez, hélas! périr ensemble. + + + + +VI. + +ÉLÉGIE SUR L'ABBAYE DE NEWSTEAD[44]. + +[Note 44: Comme un poème sur ce sujet est imprimé au commencement du +recueil, l'auteur n'eut pas primitivement l'intention d'y insérer +celui-ci: en l'y ajoutant aujourd'hui, il cède au désir de quelques +amis.] + + _It is the voice of years that are gone! They roll before me + with all their deeds_. + + (OSSIAN.) + + C'est la voix des ans qui sont passés! Ils roulent devant + moi avec tous leurs événemens. + + +1. Newstead! que le tems dévore si vite! séjour autrefois si brillant! +asile de la religion, gloire de Henri repentant[45]! Cloître, qui +renfermes les tombes de tant de guerriers, de moines et de nobles dames, +dont les ombres mélancoliques rôdent autour de tes ruines! + +[Note 45: Henri II fonda Newstead peu après l'assassinat de Thomas +Becket.] + +2. Salut! édifice plus honoré dans ta décadence que nos modernes +demeures encore debout sur leurs colonnes! L'orgueil majestueux de tes +voûtes porte un sombre défi aux orages de la destinée. + +3. Je ne chante pas les serfs[46] qui, revêtus de leurs cottes de +mailles, pour obéir à leur suzerain, demandent, dans un sombre appareil, +la croix d'écarlate[47], ou s'assemblent pleins d'allégresse autour de +la table du festin, fidèles soldats de leur chef, bande vaillante et +immortelle. + +[Note 46: Ce mot est employé par Walter-Scott dans son poème: _The wild +Huntsman_ (_le Chasseur sauvage_), comme synonyme de vassal. + +(_Note de Lord Byron_.) + +--Les mots anglais sont comme en français: _serf_, _vassal_! Tous nos +lecteurs en connaissent la différence. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 47: La croix de drap rouge était le signe des croisés.] + +4. Autrement, le magique regard de l'imagination pourrait suivre leur +marche à travers le cours du tems, et contempler toute cette ardente +jeunesse, destinée à mourir sous le ciel de la Judée, pour accomplir le +pélerinage dont elle fit vœu. + +5. Mais ce n'est pas de tes noires murailles, ô Newstead! que le baron +part pour la guerre; son domaine féodal est dans d'autres contrées. Dans +ton enceinte, la conscience déchirée cherche le repos et fuit l'éclat +importun du jour. + +6. Oui, dans tes obscures cellules et sous tes ombrages profonds, le +moine abjura un monde qu'il ne pouvait plus revoir;--le crime, taché de +sang, vint, en son repentir, chercher la consolation, et l'innocence +échappa à la tyrannie de ses oppresseurs. + +7. Un monarque ordonna que tu t'élevasses près de ces bois déserts, où +jadis les bannis de Sherwood avaient coutume de rôder; et les crimes de +la superstition, à couleurs si diverses, trouvèrent un abri sous le froc +protecteur du prêtre. + +8. Où maintenant croît l'herbe mouillée de rosée, humide vêtement de +l'argile dont la vie s'est éteinte, là jadis les révérends pères +vivaient en odeur de sainteté, et n'élevaient leurs voix pieuses que +pour prier. + +9. Où maintenant la chauve-souris agite ses larges ailes, aussitôt que +le crépuscule[48] étend son ombre sur le jour qui s'évanouit; là jadis +le chœur unit ses chants pour les vêpres, ou paya le tribut des matines +à la Sainte-Vierge Marie[49]. + +[Note 48: Byron, pour dire _crépuscule_, s'est servi du mot écossais +_gloaming_; il fait à ce sujet la remarque suivante:--Comme _gloaming_, +mot écossais pour _twilight_, est plus poétique, et a été recommandé par +plusieurs littérateurs éminens, particulièrement par le docteur Moore, +dans ses _Lettres à Burns_, je me suis hasardé à l'employer en raison de +son harmonie.] + +[Note 49: Le prieuré était dédié à la Vierge.] + +10. Les ans suivent les ans: les siècles chassent les siècles; les abbés +se succèdent l'un à l'autre sans interruption: la charte de la religion +est leur égide, jusqu'à ce qu'un royal sacrilége ait décrété leur +condamnation. + +11. Un Henri[50], de pieuse mémoire, éleva ces gothiques murailles, et +donna à leurs saints habitans le repos et la paix; un autre Henri +révoque ce généreux bienfait, et fait taire les sacrés accens de la +dévotion. + +[Note 50: A l'époque de la suppression des monastères, Henri VIII +conféra l'abbaye de Newstead à sir John Byron.] + +12. Vaine est la menace ou la suppliante prière! Il les chasse de leur +fortuné séjour; les condamne à errer dans un monde odieux, proscrits, +désespérés, sans ami, sans asile, sans refuge, hormis leur Dieu. + +13. Écoutez! Les échos répondent aux nouveaux bruits de cette musique +martiale qui les ébranle! Les hérauts d'un seigneur belliqueux et +hautain agitent les hautes bannières dans l'enceinte de ces murs. + +14. Les cris lointains échangés par les sentinelles, le bruit des fêtes, +le cliquetis des armes éclatantes, les hennissemens de la trompette et +les sons graves du tambour s'unissent de concert et accroissent +l'alarme. + +15. Antique abbaye, te voilà devenue une forteresse royale[51]! entourée +d'une armée rebelle qui t'insulte! La guerre dirige ses redoutables +machines contre ton front menaçant, et lance sur toi la destruction en +pluie de soufre. + +[Note 51: Newstead soutint un siége considérable durant la guerre de +Charles Ier contre son parlement.] + +16. Vaine défense! Un traître ennemi, quoique vingt fois repoussé dans +ses assauts, triomphe enfin de la bravoure par la ruse. Les assaillans à +flots pressés écrasent le vassal fidèle; les étendards fumans de la +rébellion flottent au-dessus de sa tête. + +17. Le baron furieux ne cède pas la place sans vengeance; il engraisse +du sang des traîtres la plaine couleur de pourpre. Toujours invaincu, il +demeure armé de son sabre, et les jours de la gloire luisent encore pour +lui. + +18. En ce moment le guerrier souhaitait de s'ouvrir à lui-même une tombe +au milieu des lauriers qu'il cueillait; mais sans doute une fée, +protectrice de Charles, vint sauver l'ami et l'espoir du monarque. + +19. Tremblante, elle le retira de cette lutte inégale, pour l'opposer au +torrent sur d'autres champs de bataille; elle réservait sa vie pour de +plus nobles combats[52]: il devait conduire les rangs où tomba le divin +Falkland[53]. + +[Note 52: Lord Byron et son frère sir William occupèrent des postes +éminens dans l'armée royale; le premier fut général en chef en Irlande, +lieutenant de la Tour et gouverneur de Jacques, duc d'Yorck, depuis +Jacques II; le second prit une part active à plusieurs batailles. Voir +Clarendon, Hume, etc.] + +[Note 53: Lucius Cary, lord vicomte Falkland, l'homme le plus accompli +de son tems, fut tué au combat de Newberry, en chargeant dans les rangs +du régiment de cavalerie de lord Byron.] + +20. Et toi, pauvre abbaye, livrée au plus effréné pillage, tandis que +les mourans soupirent leur dernière prière, combien est changé l'encens +que tu fais monter vers le ciel! Que de victimes se débattent sur ton +sol ensanglanté! + +21. Plus d'un brigand farouche souille ton gazon sacré de son cadavre +horrible et pâle: sur les hommes et les chevaux entassés, amas d'impure +corruption, court une bande sauvage de pillards. + +22. Les sépulcres rangés en longues allées, et couverts des tristes +insignes du deuil, sont eux-mêmes saccagés, et rendent par force à la +lumière la poussière mortelle. Les morts n'échappent pas aux griffes de +ces bandits, qui troublent le repos de la tombe pour chercher l'or +enseveli. + +23. La harpe se tait; la lyre guerrière est silencieuse; la mort a glacé +la main du ménestrel, qui attaquait avec tant de feu les cordes +frémissantes, et chantait la gloire de la palme martiale. + +24. Enfin, les meurtriers, rassasiés de sang et gorgés de butin, se +retirent.--On n'entend plus le bruit des combats. Le silence rentre dans +son auguste empire, et l'horreur, noir fantôme, garde la porte massive. + +25. C'est là que la désolation établit sa redoutable cour. Quels +satellites annoncent son funeste avènement? Des oiseaux de sinistre +augure accourent avec des cris funèbres pour veiller dans le temple +sacré. + +26. Bientôt les rayons réparateurs d'une nouvelle aurore chassent du +ciel de la Bretagne les nuages de l'anarchie; le fier usurpateur +redescend dans l'enfer, sa patrie: la nature triomphe de joie à la mort +du tyran. + +27. La tempête salue les gémissemens de son agonie: la voix des orages +répond à ses derniers soupirs: la terre tremble en recevant ses +ossemens; elle accueille à regret l'offrande d'une si sombre mort[54]. + +[Note 54: C'est un fait historique. Une tempête violente arriva +immédiatement après la mort ou l'enterrement de Cromwell: ce qui +occasiona mainte dispute entre ses partisans et les cavaliers. Les deux +partis s'accordèrent à y voir une manifestation de la pensée divine; +mais était-ce approbation ou improbation? c'est ce que nous laissons à +décider aux casuistes de ce siècle. J'ai tiré parti de cette +circonstance comme il convenait au sujet de mon poème.] + +28. Le pilote légitime[55] reprend le gouvernail; il guide le navire de +l'état à travers de paisibles mers. L'espérance, comme jadis, réjouit de +son sourire le tranquille royaume, et guérit les blessures saignantes de +la haine lassée. + +[Note 55: Charles II.] + +29. Alors, Newstead! les mornes habitans de tes cellules abandonnent en +hurlant leurs nids violés; le suzerain reprend possession de son fief, +dont, après tant d'absence, il jouit avec enthousiasme. + +30. Les vassaux, dans ton enceinte hospitalière, bénissent à grands +cris, et le verre en main, le retour de leur seigneur; la culture +embellit de nouveau la joyeuse vallée, et les femmes, naguère en deuil, +cessent de se lamenter. + +31. Mille chants frappent les échos mélodieux; les arbres se vêtissent +d'un feuillage inaccoutumé. Écoutez! le cor résonne sur un ton suave; le +cri du chasseur se prolonge dans le souffle de la brise. + +32. Les vallées s'ébranlent sous les pas des coursiers. Que de craintes, +que d'inquiètes espérances accompagnent la chasse! Le cerf expirant +cherche un refuge dans le lac; de cris de triomphe annoncent que tout +est fini. + +33. Jours heureux! trop heureux pour durer! Voilà les plaisirs simples +que connaissaient nos vertueux ancêtres. Aucun vice brillant ne les +leurrait de son éclat trompeur: leurs joies étaient nombreuses, et rares +étaient leurs soucis. + +34. Durant un long espace, les fils succèdent aux pères; le tems emporte +les années, et la mort lance son dard. Un autre baron presse le cheval +écumant: une autre bande poursuit le cerf haletant. + +35. Newstead! quel triste changement de spectacle! Ta nef qui +s'entr'ouvre présage les progrès d'une lente décadence. Le dernier et le +plus jeune d'une noble race tient aujourd'hui sous son empire tes +tourelles tombant en poudre. + +36. Il escalade tes vieilles tours grises, maintenant si désertes; il +regarde tes voûtes, à l'abri desquelles dorment les morts des âges +féodaux, tes dortoirs ouverts aux pluies de la froide saison: il +regarde, il regarde et pleure. + +37. Pourtant ses larmes ne sont point l'emblème du regret; c'est une +affection bien chère qui leur commande de couler: la fierté, l'espérance +et l'amour lui défendent de t'oublier, et allument dans son sein une +flamme brûlante. + +38. Oui, il te préfère aux dômes brillans d'or, ou aux mesquines grottes +que la vanité des grands décore d'ornemens bizarres: oui, il soupire au +milieu de tes tombes humides et moussues, sans exhaler un murmure contre +la volonté du sort. + +39. Peut-être ton soleil encore se lèvera, et t'éclairera des +éblouissans rayons de son midi; peut-être les heures redeviendront pour +toi aussi brillantes que jadis, et tes jours à venir n'envieront rien à +tes jours passés. + + + + +VII. + +A. E. N. L. Esq. + + _Nil ego contulerim jucundo sanus amico_. + + (HOR. _Epist._) + + +Cher L***, dans cette retraite isolée, quand tout autour de moi est +plongé dans le sommeil, les jours heureux de notre vie passée renaissent +et se déroulent au regard de l'imagination. Ainsi, lorsque au milieu de +l'orage, et malgré les nuages amoncelés qui obscurcissent le jour, je +vois une bande étincelante de couleurs variées se dessiner sur +l'horizon, alors je salue l'arc céleste qui répand le signal de la paix +future, et qui commande aux élémens de cesser leur guerre. Ah! quoique +le présent n'apporte que des peines, je songe que ces jours d'autrefois +peuvent revenir; ou si, dans un moment de noire mélancolie, une crainte, +envieuse de mon bonheur, se glisse par surprise en mon sein, combat ma +plus chère pensée et interrompt mon songe doré,--j'exorcise le malin +esprit, et je m'abandonne encore à ma rêverie accoutumée. Quoique nous +ne devions plus désormais répéter dans la vallée de Granta la leçon du +pédant, ni poursuivre à travers les bocages de l'Ida nos délicieuses +visions; quoique la jeunesse ait fui sur ses ailes de rose, et que l'âge +mûr fasse valoir ses droits sévères, le tems ne détruira pas toute +espérance, et nous accordera quelques heures d'une joie modérée. + +Oui, j'espère que l'aile vaste du tems versera autour de nous quelques +rosées printanières; mais si la fatale faux doit moissonner toutes les +fleurs de ces bosquets magiques, où la riante jeunesse se plaît à +demeurer, où les cœurs palpitent d'un naïf enthousiasme; si l'âge mûr, +au front sombre, aux froides contraintes, arrête l'entraînement de +l'ame, glace dans l'œil les larmes de la pitié, ou comprime le soupir de +la sympathie, s'il entend sans émotion le gémissement de l'infortune, et +qu'il m'ordonne de n'avoir plus de sensibilité que pour moi seul, oh! +puisse mon cœur n'apprendre jamais à étouffer ses naïfs et généreux +instincts! puisse-t-il toujours mépriser un sévère censeur, et n'oublier +jamais le malheur d'autrui! Oui, tel que vous m'avez connu dans ces +jours sur lesquels mon souvenir s'arrête encore, puisse-je errer +toujours sans guide, sans sociales entraves, et jusques au déclin de +l'âge, rester enfant par le cœur! Quoique emportée aujourd'hui par +d'aériennes visions, mon ame est toujours la même pour vous; ç'a été +souvent mon destin de pleurer, et toutes mes anciennes joies sont +refroidies. Mais; loin de moi, heures aux couleurs noires! votre sombre +empire est passé, mon chagrin n'est déjà plus; j'en jure par toutes les +félicités que connut mon enfance; ma pensée ne se fixera plus sur votre +ombre. Ainsi, quand la colère de l'ouragan est tombée, et que les +cavernes de la montagne ne laissent plus échapper leurs tristes +mugissemens, nous ne songeons plus à la bise d'hiver, invités au repos +par la douce haleine du zéphir. Trop souvent ma muse enfantine mit au +ton de l'amour sa lyre languissante; mais aujourd'hui, sans objet aucun +que je puisse choisir, mes chants expirent en soupirs à demi formés. +Hélas! mes jeunes nymphes ont fui; E--est épouse, C--est mère, Caroline +soupire solitaire, Marie s'est donnée à un autre, et Cora, dont le +regard se promenait naguère sur moi, ne saurait plus aujourd'hui ranimer +mon amour. En vérité, cher L***, il est tems de fuir, car le regard de +Cora brille pour tous. Et quoique le soleil dispense également à tous la +lumière de ses rayons bienfaisans, et que l'œil d'une femme soit un +_soleil_, ce dernier ne devrait luire que pour un seul. Le méridien de +l'ame ne convient pas à celles dont le soleil dispense un universel +_été_. Ainsi, toutes mes anciennes flammes sont éteintes; et l'amour, +pour moi, n'est plus qu'un nom. Quand les flammes de l'incendie +s'affaissent, ce qui naguères en accroissait la lumière et la dévorante +ardeur, en disperse maintenant dans l'ombre toutes les étincelles: ainsi +fait le feu des passions, lorsque le jeune garçon ou la jeune fille se +souviennent encore, mais que toute la force de l'amour expire et +s'éteint sur une braise mourante. Mais aujourd'hui, cher L***, il est +minuit, et les nuages obscurcissent la lune vaporeuse, dont je ne +redirai pas les beautés, décrites dans les vers de tous les écoliers; +car pourquoi marcherai-je dans le sentier que tout barde a foulé avant +moi? Toutefois, avant que ce flambeau argenté des nuits ait trois fois +parcouru son cercle accoutumé, trois fois renouvelé sa course de lumière +et chassé les ténèbres profondes, je compte, ô mon aimable ami, que nous +verrons son disque errant au-dessus du séjour paisible et chèrement aimé +qui servit naguère d'asile à notre premier âge. Là, nous nous mêlerons à +la bande joyeuse de ceux que connut notre enfance; maint récit des jours +passés emportera les heures riantes, et nos ames s'inonderont de la +rosée sacrée des plaisirs intellectuels, jusqu'à ce que le croissant de +Diane pâlisse et luise à peine à travers le brouillard du matin. + + + + +VIII. + +A ***[56]. + +[Note 56: Il est aisé de voir que ces vers sont adressés à Marie +Chaworth. Voir la Vie de Byron. + +(_N. du Tr._)] + + +1. Oh! si ma destinée eût été jointe à la tienne comme jadis ce don en +semblait le gage, jamais tant de folies ne m'eussent entraîné: car alors +ma paix n'eût point été troublée. + +2. A toi, je dois ces fautes de mon jeune âge; à toi, la censure des +sages et des vieillards: car ils savent mes péchés, et ils ne savent pas +que le tien fut de rompre les liens de l'amour. + +3. Naguère mon ame était pure comme la tienne, et pouvait étouffer +toutes ses flammes naissantes. Mais où sont aujourd'hui tes sermens? +c'est un autre qui les a reçus. + +4. Peut-être je pourrais détruire la paix de mon rival, lui ravir le +bonheur qui l'attend: mais que la joie lui sourie toujours: en mémoire +de toi, je ne puis le haïr. + +5. Ah! depuis que je t'ai perdue, ange de beauté! mon cœur ne peut +rester fidèle à aucune femme. Ce qu'il cherchait en toi seule, il tente, +hélas! de le trouver en plusieurs maîtresses. + +6. Adieu donc, õ fille perfide! Te regretter serait vain et stérile. Ni +l'espérance ni le souvenir ne me prêtent leur aide, mais l'orgueil seul +peut m'apprendre à t'oublier. + +7. Et pourtant toute cette folle dépense d'années, cercle fatigant de +plaisirs éventés, ces mille et mille amours, ces craintes d'une matrone, +ces chants de délire inspirés par la passion, + +8. Si tu avais été à moi, tout cela ne serait pas:--ces joues, que les +désordres de mon jeune âge ont pâlies, n'auraient jamais été colorées +par la fièvre des passions, mais auraient fleuri dans le calme du +bonheur domestique. + +9. Oui, naguère les scènes champêtres m'étaient douces, car la nature +semblait sourire devant toi: naguère mon cœur abhorrait l'illusion, car +il ne battait que pour t'adorer. + +10. Mais aujourd'hui je cours après d'autres joies: la réflexion +jetterait mon ame dans la démence; au milieu d'une foule irréfléchie et +d'un bruit vide de pensées, je triomphe à demi de ma profonde tristesse. + +11. Cependant une idée funeste se glisse encore dans mon sein, en dépit +de mes vains efforts; et des démons eux-mêmes plaindraient ce que je +sens à penser que tu es perdue pour jamais. + + + + +IX. + +STANCES. + + +1. Plût à Dieu que je fusse encore un enfant étourdi, séjournant encore +dans ma caverne des _Highlands_, errant dans la sombre forêt ou jouant +sur la vague bleuâtre! La pompe incommode de l'orgueil saxon[57] ne va +pas à une ame libre qui aime les flancs escarpés de la montagne et +cherche les rocs où se brisent les ondes. + +[Note 57: Sassenagh ou Saxon, mot de la langue erse, signifiant ou +Lowlander (habitant de la partie basse de l'Écosse), ou Anglais.] + +2. Fortune! reprends ces plaines cultivées, reprends ce nom éclatant! Je +hais l'attouchement des mains serviles; je hais les esclaves qui rampent +autour de moi: place-moi sur les rochers que j'aime, qui répondent aux +rugissemens sauvages de l'océan. Je ne te demande qu'une faveur,--celle +d'errer encore au milieu des scènes que ma jeunesse a connues. + +3. J'ai vécu peu d'années, et je sens déjà que le monde n'est pas fait +pour moi.--Ah! pourquoi d'épaisses ténèbres cachent-elles l'heure où +l'homme doit cesser d'être? Autrefois j'avais devant les yeux un rêve +éblouissant, une scène imaginaire de bonheur. O vérité!--pourquoi tes +odieux rayons éclairèrent-ils à mon réveil un monde tel que celui-ci? + +4. J'aimais;--mais ceux que j'aimais ne sont plus; j'avais des +amis,--mes jeunes amis ont disparu. Ah! quelle tristesse pèse sur un +cœur solitaire, quand toutes ses espérances sont mortes! Quoique de gais +compagnons, le verre en main, chassent un instant le sentiment du +malheur; quoique le plaisir agite l'ame délirante, ah! le cœur--le cœur +est toujours vide. + +5. Quel ennui! Entendre la voix de ceux que le rang ou le hasard, que la +richesse ou le pouvoir associent sans amitié ou inimitié à nos heures de +fête. Rendez-moi quelques amis fidèles, dont l'âge et les sentimens +soient les miens, et je fuirai la réunion nocturne et bruyante où la +joie n'est pourtant qu'un nom. + +6. Et toi, femme! être adorable! mon espoir, ma consolation, mon tout! +Combien mon sang doit être refroidi, puisque je commence à me blâser de +tes sourires! J'abandonnerais sans soupirer cette scène agitée de maux +brillans, pour posséder ce contentement calme que la vertu connaît ou +semble connaître. + +7. Je fuirais volontiers les demeures des hommes. Je veux fuir, et non +haïr le genre humain; mon cœur soupire après la sombre vallée dont +l'obscurité convient aux sombres pensers. Oh! que n'ai-je les ailes qui +portent la tourterelle à son nid! je m'élancerais vers la voûte des +cieux, pour m'enfuir et m'aller reposer[58]. + +[Note 58: Psaume LV, vers. 6.--«Et je dis, Oh! que n'ai-je des ailes +comme la colombe, alors je m'enfuirais et m'irais reposer.» Ce verset +fait partie de la plus belle antienne de notre langue.] + + + + +X. + +VERS ÉCRITS SOUS UN ORME + +DANS LE CIMETIÈRE DE HARROW-ON-THE-HILL. + +Septembre 2, 1807. + + +Asile de ma jeunesse! toi dont les vieux arbres soupirent agités par la +brise qui rafraîchit ton ciel serein, tu me vois rêver solitaire, moi +qui souvent ai foulé ton doux et verdoyant gazon avec ceux que j'aimais, +avec ceux qui, dispersés au loin, déplorent peut-être comme moi les +heureuses scènes de leurs jours passés. En suivant de nouveau les +contours de la colline, mes yeux t'admirent, mon cœur t'adore encore, +toi, vieil ormeau, dont l'ombrage m'abrita tant de fois pendant ces +rêveries qui emportaient rapidement les heures du crépuscule. Je viens +encore reposer mes membres au même lieu; mais, hélas! mes pensées ne +sont plus les mêmes. Oh! comme tes branches, gémissant sous l'effort du +vent, invitent mon cœur à rappeler le passé, et semblent dire dans leur +aimable murmure: «Jouis, quand tu le peux encore, d'un long et dernier +adieu.» + +Quand le sort, enfin, glacera ce sein brûlant de fièvre, et en calmera +pour jamais les soucis et les passions... Souvent j'ai pensé qu'il +serait doux à ma dernière heure (si quelque chose peut être doux à +l'instant où la vie résigne sa puissance) de savoir qu'une humble tombe, +une cellule étroite, renfermerait mon cœur là où il aima demeurer. Oui, +je le crois, il y aurait un charme à mourir dans ce rêve: ici battit mon +cœur; ici puisse-t-il reposer! Puissé-je dormir où naquirent toutes mes +espérances! dans ce lieu, théâtre de mon jeune âge, et asile de mon +éternel sommeil; puissé-je rester à jamais étendu sous ce dais de +feuillage, caché par le gazon sur lequel joua mon enfance, couvert par +le sol qui revêt un lieu bien aimé, confondu avec la terre que foulèrent +mes pas; béni par les voix qui charmèrent ma jeune oreille, pleuré du +petit nombre d'amis que mon ame reconnaissait ici, regretté par ceux qui +furent mes compagnons à l'aurore de mes jours, et oublié de tout le +reste du monde. + + + + +LA MORT DE CALMAR +ET D'ORLA, + +IMITATION D'OSSIAN MACPHERSON[59]. + + + + +[Note 59: Il est peut-être nécessaire de remarquer que cette histoire, +quoique la catastrophe soit fort différente, est tirée de l'épisode de +Nisus et Euryale, dont nous avons déjà donne une traduction dans ce +volume. + +(_Note de Lord Byron_.) + +Voir la liste des pièces classiques traduites ou imitées par Byron. Il +est à peine besoin d'avertir que cette histoire est écrite en prose dans +l'original. + +(_N. du Tr._)] + + + + + + +LA MORT DE CALMAR +ET D'ORLA. + + +Chers sont les jours de la jeunesse! La vieillesse arrête son regard sur +leurs souvenirs à travers le brouillard du tems. Elle rappelle, au +crépuscule de la vie, les heures éclairées par le soleil du matin. Elle +lève sa lance d'une main tremblante. «C'est avec un bras moins faible, +s'écrie-t-elle, que je maniai le fer devant mes pères!» La race des +héros n'est plus! mais leur renommée retentit sur la harpe; leurs ames +volent sur les ailes du vent! Ils entendent le chant de gloire à travers +les soupirs de la tempête, et se réjouissent dans leurs palais de +nuages! Tel est Calmar: la pierre grise marque l'étroite demeure de sa +cendre; il regarde la terre du haut des orages; il roule son ombre dans +le tourbillon de l'ouragan, et plane sur la brise de la montagne. + +Morven[60] était la patrie de ce chef, foudre de guerre en l'armée de +Fingal[61]. Ses pas, sur le champ de bataille, laissaient leurs traces +dans le sang; les enfans de Lochlin[62] avaient fui devant sa lance +irritée. Mais doux était l'œil de Calmar: douces étaient les ondes de sa +jaune chevelure, qui brillait comme le météore de la nuit. Aucune vierge +ne fit soupirer son cœur; ses pensées étaient toutes données à l'amitié, +à Orla, dont les cheveux sont noirs, à Orla, destructeur des héros! +Leurs épées étaient égales dans le combat: Orla avait un orgueil +farouche qui ne s'adoucissait que pour Calmar. Tous deux ils demeuraient +dans la caverne d'Oïthona. + +[Note 60: Montagne élevée de l'Aberdeenshire. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 61: Fingal, chef suprême du clan de Morven. + +(_Note du Tr._)] + +[Note 62: Lochlin, clan rival de celui de Morven: Swaran en était le +roi. + +(_N. du Tr._)] + +De Lochlin, le roi Swaran s'élança sur les flots bleus. Les enfans +d'Erin[63] tombèrent sous sa puissance. Fingal excita ses chefs au +combat: leurs vaisseaux couvrent l'océan. Leurs troupes se pressent sur +les vertes collines. Ils accourent au secours d'Érin. + +[Note 63: Les enfans d'Érin, c'est-à-dire les Irlandais: Érin est le nom +erse de l'Irlande. (_Ireland_ vient lui-même d'_Erin_ et _land_, terre, +pays.) + +(_N. du Tr._)] + +La nuit s'éleva dans les nues. Les ténèbres couvrent les armées; mais +les chênes qui flambent brillent dans la vallée. Les enfans de Lochlin +dormaient; leurs rêves étaient de sang. Ils brandissent en pensée leurs +lances, et Fingal s'enfuit... Autre est l'armée de Morven. Veiller fut +le poste d'Orla. Calmar se tenait à son côté. Leurs lances étaient dans +leurs mains. Fingal appela ses chefs: ils s'assemblèrent autour de lui. +Le roi était dans le milieu; ses cheveux étaient gris; mais redoutable +encore était le bras du roi. Les ans n'avaient point flétri ses forces. +«Enfans de Morven, dit le héros, demain nous attaquons l'ennemi; mais où +donc est Cuthullin, ce bouclier d'Érin? Il se repose dans les palais de +Tura; il ne sait pas notre venue. Qui volera vers le héros à travers le +camp de Lochlin, et appellera aux armes le chef vaillant? La route est +au milieu des épées ennemies; mais nombreux sont mes héros: ce sont tous +des foudres de guerre. Parlez, chefs! qui se lèvera? + +--Fils de Trenmor! que cet exploit me soit accordé, dit le noir Orla, et +accordé à moi seul. Qu'est-ce que la mort pour moi? J'aime le sommeil +des forts, mais le danger est petit. Les enfans de Lochlin rêvent à +cette heure. J'irai chercher Cuthullin dont le char est si rapide. Si je +tombe, commandez le chant des bardes, et placez-moi sur les bords des +ondes du Lubar.--Et tomberas-tu seul? dit le blond Calmar. Laisseras-tu +ton ami loin de toi? chef d'Oïthona! Mon bras n'est pas faible dans la +bataille. Te verrais-je mourir sans lever ma lance? Non, Orla! nous +avons ensemble chassé le chevreuil et pris place au festin, ensemble +parcouru le chemin du péril, ensemble habité la caverne d'Oïthona: +ensemble donc dormons dans une place étroite sur les bords du +Lubar.--Calmar, dit le chef d'Oïthona, pourquoi ta jaune chevelure se +ternirait-elle dans la poussière d'Érin? Laisse-moi tomber seul. Mon +père habite son palais aérien; il se réjouira d'accueillir son fils: +mais Mora, aux yeux bleus, prépare le festin pour son fils sur le +Morven. Elle prête l'oreille aux pas du chasseur sur la bruyère, et +croit reconnaître la marche de Calmar. Je ne veux pas que l'on dise: +_Calmar est tombé sous le fer de Lochlin; il est mort avec le sombre +Orla, le chef au noir sourcil_. Pourquoi les larmes obscurciraient-elles +l'œil azuré de Mora? Pourquoi la forcer à maudire Orla, qui guida Calmar +à la mort? Vis donc, Calmar! vis, pour élever sur ma cendre une pierre +que couvrira la mousse: vis pour me venger dans le sang de Lochlin. +Joins-toi au chant des bardes sur ma tombe. La voix de Calmar rendra le +chant de mort bien doux à Orla. Mon ombre sourira au bruit des +éloges.--Orla, dit le fils de Mora, pourrais-je unir ma voix au chant de +mort de mon ami? pourrais-je livrer aux vents sa renommée? Non, mon cœur +ne parlerait qu'en soupirs: faibles et brisés sont les accens du +chagrin. Orla! nos ames entendront ensemble le chant funèbre. Une seule +urne nous enfermera tous deux là-haut: les bardes mêleront les noms +d'Orla et de Calmar. + +Ils quittent le cercle des chefs. Leurs pas se dirigent vers le camp de +Lochlin. La mourante flamme du chêne ne répand plus qu'une sombre lueur +dans les ténèbres. L'étoile du nord dirige leur course vers Tura. Swaran +repose sur sa colline solitaire. Là, les troupes sont confondues; le +sommeil fronce leurs paupières. Les soldats ont mis leurs boucliers sous +leurs têtes. Leurs épées brillent au loin, réunies en faisceaux. Les +feux sont expirans; les tisons s'en vont en fumée. Tout se tait; mais la +brise gémit sur les rochers au-dessus du camp. D'un pas léger, nos héros +se coulent à travers l'armée endormie. Déjà la moitié du voyage est +faite, quand Mathon, reposant sur son bouclier, frappe le regard d'Orla. +Soudain l'œil du guerrier darde, au milieu des ténèbres, d'étincelans +éclairs: la lance est en arrêt: «Pourquoi froncer ce sourcil furieux, +chef d'Oïthona? dit le blond Calmar, nous sommes au milieu des ennemis. +Est-il tems de s'arrêter!--Il est tems de me venger, dit Orla, chef aux +noirs sourcils, Mathon de Lochlin dort: vois-tu sa lance? c'est le sang +de mon père qui en rouille la pointe. Le sang de Mathon fumera sur le +mien; mais le tuerai-je endormi, fils de Mora? Non, il sentira sa +blessure; ma renommée ne s'élevera pas sur le sang du sommeil. Debout, +Mathon! debout! le fils de Connal t'appelle, ta vie lui appartient; +debout! au combat!» Mathon se réveille en sursaut, mais se leva-t-il +seul? non: les chefs se lèvent en foule dans la plaine: «Fuis! Calmar! +fuis! dit le noir Orla, Mathon est à moi, je mourrai avec joie; mais +Lochlin s'amasse à l'entour; fuis à travers l'ombre de la nuit.» Orla se +retourne, le heaume de Mathon est fendu, son bouclier tombe de son bras, +Mathon frissonne baigné dans son sang; il roule à terre près du chêne +enflamme: Strumon le voit tomber: sa colère s'allume; son arme flamboie +sur la tête d'Orla; mais une lance a percé son œil, sa cervelle +s'échappe à travers la blessure; elle écume sur la lance de Calmar. +Comme roulent les vagues de l'océan contre deux puissans navires du +nord, ainsi se jettent les hommes de Lochlin sur les deux chefs. Comme, +en brisant la houle écumante, naviguent fièrement les navires du nord, +ainsi s'élèvent les chefs de Morven sur les casques dispersés de +Lochlin. Le cliquetis des armes est venu à l'oreille de Fingal. Il +frappe son bouclier; ses enfans se pressent à l'entour; les soldats +foulent aux pieds la bruyère; Ryno bondit de joie. Ossian accourt en +armes. Oscar brandit sa lance. Les plumes d'aigle de Fillan flottent au +gré des vents. Terrible est le bruit de la mort! Nombreuses sont les +veuves de Lochlin. La force de Morven a prévalu. + +L'aurore éclaire les collines; on ne voit aucun ennemi vivant; mais ceux +qui dorment sont en grand nombre; ils sont gisans, l'air farouche, sur +le sol d'Erin. La brise de l'océan soulève leurs cheveux; cependant ils +ne s'éveillent point. Les éperviers poussent des cris aigus au-dessus de +leur proie. + +Quelle est cette jaune chevelure qui ondoie sur la poitrine d'un chef? +Brillante comme l'or de l'étranger, elle se mêle à la noire chevelure de +son ami. C'est Calmar; il gît sur le sein d'Orla. Il n'y a qu'un seul +ruisseau de sang. Farouche est le regard du noir Orla. Ce héros ne +respire plus; mais son œil est encore une flamme; il brille dans la mort +à travers sa paupière ouverte. La main d'Orla est fortement serrée dans +celle de Calmar; mais Calmar vit encore! Il vit, quoique d'un souffle +bien faible: «Lève-toi, dit le roi; lève-toi, fils de Mora; c'est à moi +de panser les blessures des héros. Calmar peut encore courir sur les +collines de Morven. + +--Calmar ne chassera plus le daim de Morven avec Orla, dit le héros: +qu'est pour moi la chasse sans mon ami? Qui partagerait les dépouilles +du combat avec Calmar? Orla repose pour toujours. Ton ame était âpre, +Orla! mais elle m'était douce comme la rosée du matin. C'était pour les +autres l'éclair de la foudre: pour moi, le rayon argenté du jour. Portez +mon épée à Mora aux yeux bleus: qu'on la suspende en ma salle déserte; +elle n'est pas pure de sang, mais elle n'a pu sauver Orla. Placez-moi +avec mon ami: commandez le chant des bardes, quand je ne serai plus.» + +Ils sont ensevelis près des ondes du Lubar. Quatre pierres grises +marquent la demeure d'Orla et de Calmar. + +Quand Swaran eût été soumis, nos voiles s'élevèrent sur les flots bleus. +Les vents rendirent nos navires à Morven. Les bardes commencèrent leur +chant. + +«Quelle ombre s'élève sur le rugissement des mers? quel sombre fantôme +paraît sur le torrent rouge de feu des tempêtes? sa voix roule dans le +tonnerre: c'est Orla, le chef d'Oïthona, dont les cheveux étaient noirs. +Il était sans pareil dans la guerre. Paix à ton ame, Orla! ta renommée +ne périra pas. Ni la tienne, ô Calmar! Qu'aimable était ta grâce, fils +de Mora aux yeux bleus: mais ton épée n'était pas inactive. Elle pend +aujourd'hui dans ta caverne. Les fantômes de Lochlin gémissent autour de +ce fer. Entends ta louange, Calmar! Elle habite dans la voix des forts. +Ton nom ébranle les échos de Morven. Lève donc ta blonde chevelure, fils +de Mora: étends-la sur l'arc-en-ciel, et souris à travers les pleurs de +la tempête[64].» + +[Note 64: Je crains que la dernière édition de _Laing_ n'ait tout-à-fait +renversé l'espérance que l'_Ossian_ de Macpherson fût une traduction +d'un recueil de poèmes complets en eux-mêmes; mais, l'imposture une fois +découverte, le mérite de l'ouvrage demeure incontesté, quoiqu'il y ait +des fautes, et particulièrement, en quelques passages, des formes de +style fort ampoulées.--L'humble imitation qu'on vient de lire trouvera +grâce devant les admirateurs de l'ouvrage original; c'est un essai, bien +inférieur, il est vrai; mais qui fait preuve d'attachement pour leur +auteur favori.] + +FIN DES HEURES DE LOISIR. + + + + +LA PROPHÉTIE +DU DANTE. + + 'Tis the sunset of life gives me mystical lore. + And coming events cast their shadows before. + + (CAMPBELL.) + + C'est le soir de la vie qui me donne une mystérieuse + leçon; et l'avenir projette son ombre devant + moi. + + + + +DÉDICACE. + +Femme adorée[65]! Si pour le froid et nuageux climat où je suis né, mais +où je ne voudrais pas mourir, j'ose imiter le patriarche de la poésie +italienne, et bâtir en rimes dures une copie runique[66] des sublimes +chants du sud, c'est toi seule qui en es la cause; et quoique je demeure +au-dessous de son immortelle harmonie, ton cœur aimant me pardonnera mon +crime. Oui, fière de beauté et de jeunesse, tu parlas: et pour toi, +parler, être obéie, c'est même chose; mais ce n'est que sous le soleil +du sud que de tels sons se prononcent, que de tels charmes se déploient, +qu'un si doux langage sort d'une si jolie bouche.--Ah! quels efforts ta +parole ne pourrait-elle inspirer? + +Ravenne, juin 21, 1819[67]. + +[Note 65: M.A.P. traduit _lady_ par _belle Ausonienne_. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 66: Nom donné à la langue, aux caractères alphabétiques, aux +poésies, aux monumens des anciens Scandinaves ou peuples du nord. + +(_N. du. Tr._)] + +[Note 67: La date seule nous apprendrait que cette dédicace est adressée +à la comtesse Guiccioli, alors maîtresse de Byron. + +(_N. du Tr._)] + + + + +PRÉFACE. + + +Pendant le cours d'une visite à la cité de Ravenne, on fit entendre à +l'auteur qu'ayant composé quelque chose sur l'emprisonnement du Tasse, +il devrait en faire autant sur l'exil du Dante:--le tombeau du poète +étant un des objets les plus intéressans de cette ville, tant pour les +habitans eux-mêmes que pour les étrangers. + +«Sur cet avis, je parlai;» et il en est résulté les quatre chants _in +terza rima_[68] que j'offre aujourd'hui au lecteur. S'ils sont compris +et approuvés, c'est mon dessein de continuer le poème en divers autres +chants jusques à sa conclusion naturelle, c'est-à-dire jusqu'au siècle +présent. Le lecteur est prié de supposer que le Dante s'adresse à lui, +durant l'intervalle qui sépare l'achèvement de la _Divine Comédie_ et +l'époque de sa mort, et que c'est même peu de tems avant ce dernier +événement qu'il prophétise d'une manière générale les destinées de +l'Italie dans les siècles suivans. En adoptant ce plan, j'ai eu dans +l'esprit la _Cassandre_ de Lycophron et la _Prophétie de Nérée_ +d'Horace, aussi bien que les prophéties de l'Écriture-Sainte. Le rhythme +adopté est le tercet du Dante, rhythme que je ne sais pas avoir été, +jusqu'à ce jour, employé dans notre langue, si ce n'est peut-être par M. +Hayley, de la traduction duquel je n'ai jamais vu qu'un extrait, cité +dans les notes de _Caliph Vathek_. Ainsi donc,--si je ne me trompe,--ce +poème peut être considéré comme une expérience de métrique. Les chants +sont courts, et à peu près de la même longueur que ceux du poète dont +j'ai emprunté le nom, et très-probablement emprunté en vain. + +[Note 68: _Terza rima_. On nomme ainsi, dans la métrique italienne, un +mode de versification dans lequel trois vers de même rime se croisent +toujours avec trois autres vers également de même rime, de telle sorte +que le poème entier est disposé en tercets, dont le dernier vers +reproduit la rime pour la troisième et dernière fois. Citons, pour +exemple, les six premiers vers de la _Prophétie_: + + _Once more in man's frail world! which I had left + So long that 't was forgotten; and I feel + The weight of clay again,--too soon bereft + Of the immortal vision which could heal + My earthly sorrows, and to God's own skies + Lift me from that deep gulf without repeal_, etc. + + (_N. du Tr._)] + +Entre autres inconvéniens qu'éprouvent les auteurs dans ce siècle-ci; il +est difficile à quelqu'un qui s'est fait une réputation, bonne ou +mauvaise, d'échapper à la traduction. J'ai eu l'occasion de voir le +quatrième chant de _Childe-Harold_ traduit en ce que les Italiens +nomment _versi sciolti_,--c'est-à-dire, un poème écrit en _vers blancs_, +suivant le mode de la _stance spensérienne_, sans aucun égard aux +divisions naturelles de la stance ou du sens. Si le présent poème, +roulant sur un sujet national, éprouve le même sort, je prierai le +lecteur italien de se rappeler qu'en échouant dans l'imitation de son +grand _Padre Alighieri_, j'ai échoué à imiter ce que tous étudient et ce +que peu comprennent, puisque, jusqu'à ce jour, on n'a pas encore +déterminé le sens de l'allégorie du premier chant de l'_Enfer_, à moins +que l'ingénieuse et probable conjecture du comte Marchetti ne soit +considérée comme ayant décidé la question. + +Mais j'obtiendrai d'autant mieux le pardon de mon insuccès, que je ne +suis pas du tout sûr que mon succès fasse plaisir, puisque les Italiens, +par un sentiment excusable de nationalité, sont particulièrement jaloux +de tout ce qui leur reste de national--de leur littérature, et puisque, +dans l'amertume de la guerre actuelle entre le classicisme et le +romantisme, ils sont fort peu disposés à permettre à un étranger de les +approuver ou de les imiter, et à ne pas trouver quelque blâme dans sa +présomption ultramontaine[69]. Je le conçois aisément, sachant ce qu'on +penserait en Angleterre d'un Italien qui imiterait Milton, ou bien +encore si une traduction de Monti, de Pindemonte ou d'Arici était +présentée, à la génération qui s'élève, comme un modèle pour leurs +essais poétiques à venir. Mais je m'aperçois que ma préface dégénère en +adresse aux lecteurs italiens, lorsque réellement je n'ai affaire qu'aux +lecteurs anglais: et d'ailleurs, que le nombre en soit petit ou grand, +je dois prendre congé des uns et des autres. + +[Note 69: En français, _ultramontain_ signifie le plus ordinairement _ce +qui existe en Italie_. Cela est simple; le mot, dans son étymologie, +veut dire: _qui est au-delà des monts_. Pour un Français, un Italien est +un ultramontain; mais pour un Italien, c'est l'Anglais, le Français, +l'Allemand, etc., qui sont ultramontains. Ici, Lord Byron a employé le +mot dans le dernier sens. + +(_N. du Tr._)] + + + + +Chant Premier. + + +Me voici encore une fois dans le frêle monde de l'homme! j'en avais été +si long-tems absent, que je l'avais oublié: mais je sens de nouveau le +poids de mon argile,--trop tôt privé de l'immortelle vision, qui, +guérissant mes terrestres chagrins, m'enleva jusqu'au céleste séjour de +Dieu, du fond même de cet immense gouffre où il n'y a plus d'espérance, +où naguère mes oreilles avaient retenti des hurlemens des esprits à +jamais damnés:--m'enleva de ce lieu de moindres tourmens, d'où les +hommes peuvent s'élever, purifiés par le feu, pour se joindre à la race +angélique, parmi laquelle la brillante lumière de ma Béatrix[70] éclaira +mon ame ravie;--m'enleva jusqu'aux pieds de l'éternelle Trinité; du Dieu +grand, origine et fin de toutes choses, très-bon, mystérieux, triple, +unique, infini, ame universelle:--enfin, conduisit d'étoile en étoile le +voyageur mortel, que tant de gloire ne foudroyait pas, jusqu'au trône de +la toute-puissance. O Béatrix! dont le beau corps est si long-tems +demeuré sous le gazon et sous la froide pierre de marbre! toi qui fus +seule à mes jeunes années un pur ange d'amour!--amour ineffable, qui +s'empara de mon cœur tout entier; car rien autre que toi sur la terre ne +fit dès-lors palpiter mon sein; car te rencontrer dans le ciel, c'était +rencontrer ce que cherchait mon ame errante, semblable à la colombe de +l'arche, qui ne reposa son aile qu'après avoir trouvé le rameau +d'heureux présage;--oui, Béatrix, sans ta lumière, mon paradis eût +toujours été incomplet[71]. Dès que le soleil eut réjoui ma vue de mon +dixième été, tu fus ma vie, tu fus l'essence de ma pensée; je t'aimai +avant de connaître le nom d'amour; tu brilles encore dans les yeux +ternes du vieillard, tout affaiblis qu'ils sont par la persécution, par +les ans, par le bannissement, par les larmes pour toi versées, et que +d'autres douleurs n'auraient pu m'arracher: car ce n'est point ma nature +de fléchir sous la tyrannie d'une faction, ou devant les criailleries de +la multitude. Après une lutte longue et vaine, je fus chassé: jamais, si +ce n'est quand le regard de mon esprit perce les nuages suspendus sur +l'Apennin, et s'étend jusqu'à Florence, jadis si fière de moi; non, +jamais je ne puis retourner sur mon sol natal, même pour y mourir: +n'importe, ils n'ont pas encore dompté l'ame sévère et haute du vieil +exilé. Mais le soleil, quoique brillant encore sur l'horizon, doit enfin +se coucher; la nuit vient; je suis vieux en jours, en actions et en +méditations; j'ai rencontré la destruction face à face dans toutes les +voies. Le monde m'a laissé aussi pur qu'il m'a trouvé; et si je n'en ai +pas encore obtenu les louanges, je ne les ai point recherchées à l'aide +de vils artifices. L'homme outrage, le tems venge; mon nom formera +peut-être un monument entouré de quelque clarté: et certes, ce n'eût +point été le but, la fin suprême de mon ambition, que de grossir la +vaine liste de ceux qui naviguent dans la basse mer de la renommée, et +font enfler leurs voiles par l'inconstante haleine des hommes; que +d'obtenir la fausse gloire d'être classé, avec les conquérans et les +autres ennemis de la vertu, dans les sanglantes chroniques des âges +passés. J'aurais voulu voir ma Florence grande et libre[72]: ô Florence! +Florence! Tu fus pour moi comme cette Jérusalem sur laquelle le +Tout-Puissant a pleuré; _mais tu ne voulus pas_: comme l'oiseau cache sa +tendre couvée, je t'aurais cachée sous une aile paternelle si tu avais +écouté ma voix: mais sourde et farouche, comme la couleuvre, tu dirigeas +ton venin contre le sein qui te chérissait; tu confisquas mes biens, et +condamnas au feu ma personne maudite. Hélas! combien sont amères les +imprécations de la patrie, à celui qui _pour_ elle aurait expiré, mais +ne méritait pas d'expirer _par_ elle; à celui qui l'aime, oui, l'aime +encore malgré son injuste colère. Le jour viendra peut-être, où elle +cessera de fermer les yeux à la vérité; le jour viendra peut-être, où +elle serait fière de posséder la poussière qu'elle condamne à être le +jouet des vents[73], et de transférer dans son enceinte le tombeau de +celui à qui elle a refusé une demeure. Mais cela ne lui sera point +accordé; il faut que ma poussière dorme où je serai tombé; non, le pays +où je respirai pour la première fois, mais qui, dans un accès de furie, +m'envoya respirer l'air d'un ciel étranger, ne reprendra pas mes +ossemens indignés, parce qu'en son caprice il oublie son courroux et +révoque sa sentence; non,--il m'a refusé ce qui était à moi,--mon toit; +il n'aura pas ce qui n'est pas à lui,--ma tombe! Trop long-tems ses +armes irritées ont maintenu loin de lui le sein qui pour lui aurait +saigné, le cœur qui pour lui a battu, l'ame qui fut à l'épreuve de la +tentation, l'homme qui combattit, fatigua, voyagea, remplit enfin tous +les devoirs d'un fidèle citoyen, et vit, pour récompense, les artifices +triomphans des Guelfes[74] faire passer sa proscription en loi. Ces +choses ne sont point faites pour l'oubli; Florence sera plutôt oubliée. +Trop profonde est la blessure, l'injure trop cruelle, la durée d'une +telle misère trop prolongée, pour que j'accorde un pardon plus complet, +pour que l'injustice soit moindre après un tardif repentir: et +pourtant,--je sens pour ma patrie une tendre sympathie, et pour toi +aussi, ma Béatrix: c'est avec peine que tomberait ma vengeance sur la +terre, qui jadis fut la mienne, et m'est encore sacrée comme asile de +tes cendres; oui, ces cendres, comme un saint reliquaire, protégeraient +la ville meurtrière, et l'urne seule qui les renferme sauverait dix +mille de mes ennemis. Quelquefois, il est vrai, mon cœur solitaire, +comme celui du vieux Marius, dans le marais de Minturnes;[75] ou sur les +ruines de Carthage, peut se gonfler de mauvais sentimens, de passions +brûlantes et terribles: quelquefois, un rêve m'offre un vieil ennemi se +débattant dans les angoisses de l'agonie, et mon sourcil s'épanouit dans +l'espoir du triomphe:--arrière, telles pensées! Voilà les dernières +faiblesses de ceux qui long-tems ont souffert une misère plus +qu'humaine, et qui néanmoins étant hommes, n'ont de repos que sur la +couche de la vengeance,--la vengeance, qui, dans le sommeil, ne rêve que +de sang, et, durant la veille, brûle du désir inextinguible, et souvent +déçu, d'un changement qui nous remonte sur le faîte, qui mette sous nos +pieds ceux dont les pas nous foulaient, après que la Mort et Até[76] +auront couru sur les fronts humiliés et sur les têtes tranchées.--Grand +Dieu! éloigne de moi ces idées;--je remets dans tes mains mes injures +nombreuses, et ta verge toute-puissante tombera sur ceux qui me +frappèrent:--sois mon égide! comme tu l'as été dans les périls, dans les +peines, dans les cités turbulentes, et au milieu des tentes +guerrières,--dans les fatigues, dans les travaux sans nombre que j'ai +supportés en vain pour Florence.--J'en appelle d'elle à toi! à toi, que +j'ai vu dans ton sublime empire! vision glorieuse! jusqu'à ce jour il +n'avait point été donné d'en jouir et de vivre, et cependant, tu me l'as +permis. Hélas! avec quelle lourdeur je tombe sur ma tête le sentiment de +la terre et des choses terrestres: passions dévorantes, affections +tristes et basses, rapides palpitations du cœur répondant aux tortures +de l'esprit, longues journées, nuits cruelles, souvenirs d'un +demi-siècle sanglant et sombre, et le peu d'années que je peux encore +attendre, brisées par la vieillesse, abandonnées de l'espérance,--mais +moins pénibles à supporter; car trop long-tems a duré mon horrible +naufrage sur le roc solitaire du morne désespoir, pour que je porte +dorénavant mes yeux vers le navire qui passe, et qui fuit cet écueil si +affreux et si nu, pour que j'élève la voix;--qui donc ferait attention à +ma plainte? Je ne suis pas de ce peuple, ni de cet âge: et cependant, +mes chants dérouleront un tableau qui éternisera la mémoire de ces tems, +lorsque pas une page de leurs annales semées de troubles n'attirerait un +regard sur la rage des discordes civiles, si mes vers, comme un parfum +préservateur, n'eussent pas conservé maintes actions aussi indignes que +ceux qui les firent. C'est le destin des esprits de ma trempe, que +d'être tourmentés dans la vie, d'user leurs cœurs, de consumer leurs +jours dans une lutte sans fin, et de mourir dans l'abandon; puis les +générations futures se pressent autour de leur tombe: mille et mille +pélerins arrivent des climats divers, où ils ont appris le nom de cet +homme,--qui n'est plus qu'un nom; et, prodiguant leurs hommages sur la +pierre funèbre, ils répandent au loin la renommée de qui n'entend plus +ce bruit, de qui n'en est plus touché. La mienne au moins m'a coûté +cher: mourir n'est rien, mais languir ainsi,--étouffer l'ardeur immense +de mon esprit,--vivre à l'étroit avec de petits hommes, en vulgaire +spectacle à tout regard vulgaire; errer à l'aventure, lorsque les loups +eux-mêmes trouvent une tanière; sans famille, sans foyers, sans rien de +ce qui rend la société douce et allège la peine;--me sentir dans la même +solitude que les rois, avec le pouvoir et la couronne de moins;--envier +au ramier son nid, et les ailes qui le transportent jusqu'aux lieux où +l'Apennin voit l'Arno couler à ses pieds, jusqu'à son perchoir qu'il +choisit peut-être dans l'enceinte de mon inexorable patrie, où sont +encore mes enfans, et cette femme funeste[77], leur mère, froide +compagne, qui m'apporta la ruine en douaire;--à voir et sentir tous ces +maux, à les savoir irréparables, j'ai reçu une amère leçon; mais je suis +resté libre: j'ai subi mon sort sans déshonneur, comme je me l'étais +attiré sans bassesse: ils ont fait de moi un exilé,--non un esclave. + +[Note 70: Le lecteur est prié d'adopter pour le mot de _Beatrice_ +(Béatrix) la prononciation italienne, où aucune syllabe ne reste muette. + +(_Note de Lord Byron_.) + +--Byron fit cette remarque afin que les Anglais ne prononçassent pas +_Beatrice_ en trois syllabes, mais en quatre, sans quoi son vers se fût +trouvé faux. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 71: + + _Che sol per le belle opre + Che fanno in cielo il sole e l' altre stelle + Dentro di lui_ si crede il paradiso, + _Così se guardi fiso + Pensar ben dei ch' agni terren' piacere_. + +_Canzone_, où Dante décrit la personne de Béatrix, strophe 3.] + +[Note 72: + + _L'Esilio che m' è dato onor mi tegno_. + ........................................... + _Cader tra' buoni è pur di lode degno_. + +_Sonnet_ de DANTE, dans lequel il représente la justice, la générosité +et la tempérance comme bannies de chez les hommes, et cherchant un +refuge dans l'amour qui habite en son cœur.] + +[Note 73: «_Ut si quis prædictorum ullo tempore in fortiam dicti +communis pervenerit_, talis perveniens igne comburatur, sic quod +moriatur.» Deuxième sentence de Florence contre le Dante et les quatorze +co-accusés.--Le latin est digne de la sentence.] + +[Note 74: Dante appartenait au parti des Gibelins ou des Blancs, +toujours opposé en Italie à celui des Guelfes ou des Noirs. Voir +Sismondi, _Hist. des républiques ital._ + +(_N. du Tr._)] + +[Note 75: Marius, fuyant de Rome pour échapper à Sylla, s'enfonça +jusqu'au cou dans un marais près Minturnes: il en fut retiré, et conduit +dans cette prison où il effraya par son regard le soldat cimbre envoyé +pour le tuer. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 76: Déesse du mal. Ἄτη, misère: souvent personnifiée dans Homère. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 77: Cette femme, dont le nom était _Gemma_, appartenait à une des +plus puissantes familles du parti guelfe, à la famille _Donati_. Corso +Donati fut le principal adversaire des Gibelins. Gemma est représentée +comme étant _admodum morosa, ut de Xantippe Socratis philosophi conjuge +scriptum esse legimus_, suivant Giannozzo Manetti. Mais Lionardo +Aretino, dans sa Vie du Dante, s'irrite contre Boccace, qui a dit que +les hommes de lettres ne devraient pas se marier: _Qui il Boccacio non +ha pazienza, e dice, le mogli esser contrarie agli studi; e non si +ricorda che Socrate il più nobile filosofo che mai fusse ebbe moglie, e +figliuoli e uffici della republica nella sua città; e Aristotele che_, +etc., _ebbe due mogli in vari tempi, ed ebbe figliuoli, e ricchezze +assai.--E Marco Tullio--e Catone--e Varrone, e Seneca--ebbero moglie_, +etc. Il est bizarre que les exemples de l'honnête Lionardo, à +l'exception de Sénèque et peut-être d'Aristote, ne soient pas les plus +heureux. La Terentia de Cicéron, et la Xantippe de Socrate ne +contribuèrent nullement au bonheur de leurs époux; si toutefois elles +contribuèrent à leur philosophie.--Caton répudia sa femme:--nous ne +savons rien de celle de Varron;--quant à celle de Sénèque, nous savons +seulement qu'elle était disposée à mourir avec lui, mais qu'elle se +ravisa, et vécut encore plusieurs années. Mais, dit Lionardo: _L'uomo_ è +animale civile, _secondo piace a tutti i filosofi_; et il conclut de là +que la plus grande preuve du _civisme de l'animal_ est _la prima +congiunzione dalla quale multiplicata nasce la città_.] + + + + +Chant Deuxième. + + +L'esprit des anciens jours de ferveur, alors que la parole était chose +révérée, et que, l'avenir se dévoilant à la pensée, elle commandait aux +hommes de lire le destin des enfans de leurs enfans dans l'abîme ouvert +du tems qui doit être, et de contempler le chaos des événemens, où +gisent, à demi formés, les êtres qui subiront un jour l'humaine +condition;--cet esprit, que les illustres voyans d'Israël portaient dans +leur sein, est aujourd'hui en moi comme jadis en eux: et, si j'ai le +sort de Cassandre, si, au milieu du bruit des factions, personne +n'entend ou n'écoute cette voix qui crie du désert, la faute en soit à +eux! et que ma conscience me donne la seule récompense que j'aie jamais +connue! N'as-tu pas versé ton sang? et dois-tu le verser encore, Italie? +Ah! un tel avenir, que me dévoile une lumière sombre et sépulcrale, +m'ordonne d'oublier, dans les maux irréparables qui te frappent, ceux +qui m'ont frappé moi-même. Nous ne pouvons avoir qu'une patrie, et tu es +encore la mienne;--mes ossemens seront dans ton sein, mon ame dans ton +langage, qui régna jadis avec notre vieil empire romain dans toute +l'étendue de l'Occident; mais je ferai surgir une autre langue, aussi +sublime et plus douce, dans laquelle l'ardeur du héros, où les soupirs +de l'amant, tout sujet enfin trouvera pour son expression de tels +accens, que chaque mot, aussi brillant que ton ciel, réalisera le plus +beau rêve d'un poète, et te fera proclamer reine du chant par l'Europe +entière; ainsi, toute parole, comparée à la tienne, semblera ce qu'est à +la voix du rossignol celle des autres oiseaux, et toute langue, devant +la tienne, confessera sa barbarie; et cet honneur, tu le devras à celui +que tu as tant outragé, à ton barde toscan, au Gibelin banni. Malheur! +malheur! le voile des siècles futurs est déchiré;--mille années, qui +restent encore immobiles, comme les vagues de l'Océan, tant que les +vents ne se lèvent pas, s'avancent, balancées d'une sombre et morne +ondulation, du fond de l'éternité jusques à mon regard; les orages +dorment encore, les nuages se maintiennent toujours en leur place, le +volcan souterrain qui ébranlera le sol n'est pas encore allumé, le +sanglant chaos attend encore la création; mais tout est disposé pour +l'exécution de ta sentence, les élémens n'ont besoin que d'un mot: «Que +les ténèbres soient[78]!» et soudain, tu deviens un tombeau! Oui, toi, +contrée si belle, tu sentiras le glaive! toi, Italie, lieu charmant, +paradis ressuscité, où l'homme retrouve sa félicité primitive! Ah! les +fils d'Adam doivent-ils donc perdre deux fois leur heureuse demeure? +Italie! dont les plaines fécondes pourraient, sans la charrue, et par le +seul bienfait du soleil, suffire à nourrir le monde; toi, où le ciel se +dore d'étoiles plus brillantes, se revêt d'un bleu plus foncé; toi, où +l'été bâtit son palais en maint endroit délicieux; berceau de cet +empire, qui orna la ville éternelle de la dépouille des rois, vaincus +par les hommes libres: patrie des héros, asile des saints, où d'abord la +gloire terrestre, puis la gloire céleste a fixé son séjour; toi, qui +nous reproduis tout ce qu'a rêvé l'imagination la plus vive, et dont +l'aspect efface les faibles couleurs du portrait que nous nous en étions +figuré, aussitôt que notre regard,--du haut des Alpes, au milieu des +neiges affreuses, des rochers, et de l'ombrage sombre du pin, ami des +déserts, dont la cime d'émeraude obéit à l'orage,--s'étend avec +complaisance sur toi, et, pour ainsi dire, appelle avec ardeur à son +aide la vue de tes campagnes dorées par le soleil, de tes campagnes qui, +devenant de plus en plus proches, deviennent de plus en plus chères, et +le deviendraient encore davantage si elles étaient libres; c'est donc +toi, mon Italie,--c'est toi qui dois te flétrir au gré de tous les +tyrans! Le Goth à été,--le Germain, le Franc et le Hun sont encore à +venir,--et du haut de l'impériale colline, la destruction, déjà fière +des œuvres accomplies par les anciens barbares, attend ceux des âges +nouveaux; assise, au mont Palatin, sur un trône, elle voit, à ses pieds, +Rome, vaincue et prisonnière, nager dans le sang de ses enfans; tant de +victimes humaines, tant de Romains massacrés, répandent une teinte +sanglante dans l'air naguère si bleu, et colorent en rouge les eaux +safranées du Tibre comblé de cadavres; le faible prêtre, et la vierge, +encore plus faible et non moins sainte, qui avaient voué leur vie à +Dieu, se sont enfuis en criant, et ont cessé leur ministère; les nations +saisissent leur proie; voici venir Ibériens, Allemands, Lombards; voici +venir aussi bêtes féroces et oiseaux dévorans, loups, vautours, plus +humains que ces hommes: car la brute mange la chair et boit le sang des +morts, puis passe son chemin; mais ces sauvages à face humaine épuisent +tous les genres de tourmens, et cherchent toujours un nouvel aliment à +leur rage aussi insatiable que la faim d'Ugolin. La lune neuf fois se +lèvera, neuf fois se couchera durant ces horribles scènes[79]; l'armée; +qui se rassembla sous la bannière d'un prince félon; a perdu son chef, +et en a laissé les restes inanimés aux portes de la ville; si le royal +rebelle eût vécu, tu aurais peut-être été épargnée; mais sa destinée a +entraîné la tienne, ô Rome, qui tour à tour pillas la France, ou fus +pillée par elle, depuis Brennus jusqu'à Bourbon[80]; jamais, non jamais +l'étendard étranger ne s'avancera contre tes murs, sans que le Tibre ne +devienne une rivière de deuil. Oh! quand les étrangers franchissent les +Alpes et le Pô, écrasez-les, ô rochers! et vous, flots, abîmez-les, et +pour toujours. Pourquoi sommeillent ainsi les avalanches oisives, qui +fondront ensuite sur la tête du pélerin solitaire? Pourquoi l'Éridan[81] +ne sort-il de son lit turbulent que pour engloutir la moisson du +laboureur? Les hordes barbares ne seraient-elles pas une plus noble +proie? Le désert répandit son océan de sable sur l'armée de Cambyse; +l'empire des ondes amères ensevelit Pharaon et ses mille et mille +soldats,--pourquoi donc, montagnes et rivières, ne faites-vous point +ainsi! Et vous, Romains, qui n'osez mourir, vous, fils des conquérans +qui vainquirent ceux qui avaient vaincu le fier Xerxès aux lieux où +gisent encore les guerriers dont la tombe ne connut jamais l'oubli, les +Alpes sont-elles donc plus faibles que les Thermopyles? leurs passages +plus propices à l'invasion? N'est-ce pas vous plutôt qui ouvrez la porte +à toute armée, qui laissez les envahisseurs marcher librement et en paix +à travers vos montagnes? Quoi donc! la nature elle-même arrête le char +du vainqueur, et rend votre pays imprenable, autant du moins que cela +est possible: car la terre, toute seule, ne se défendra pas[82], mais +elle aide le guerrier digne d'être né sur un sol où les mères donnent le +jour à des hommes. Il n'en est pas de même pour ceux dont les ames n'ont +que peu de valeur; nulle forteresse ne peut leur servir;--la retraite du +pauvre reptile qui conserve son dard est plus sûre que des murailles de +diamant, quand il n'y a dans leur enceinte que des cœurs tremblans. +N'êtes-vous pas braves? Oui, le sol de l'Ausonie a encore des cœurs, des +bras, des armes, des soldats à opposer à l'oppression; mais tout effort +sera vain, tant que la dissension sèmera les germes du malheur et de la +faiblesse; et toujours l'étranger viendra remporter nos dépouilles. O ma +belle patrie! si long-tems humiliée, si long-tems le tombeau des +espérances de tes propres enfans, quand il n'est besoin que d'un seul +coup pour briser la chaîne; mais--le vengeur hésite; le doute et la +discorde se placent entre toi et les tiens; et joignent leur force (à) +qui vient t'assaillir. Que faut-il pour t'assurer la liberté, et pour +montrer ta beauté dans son plus grand éclat? Il faut rendre les Alpes +impénétrables; et nous, tes fils, nous pouvons le faire en accomplissant +_un seul_ devoir:--celui de nous unir. + +[Note 78: Allusion au mot fameux de la _Genèse_: «Que la lumière soit.» +M.A.P. traduit: «Que tout soit dans les ténèbres.» + +(_N. du Tr._)] + +[Note 79: Voir _Sacco di Roma_, généralement attribué à Guichardin. Il y +a un autre récit composé par un Jacopo _Buonaparte, gentiluomo +samminiatese che vi si trovò presente_.] + +[Note 80: Charles de Bourbon, connétable, qui mourut en 1537, en donnant +l'assaut à Rome: c'est le grand-père de Henri IV. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 81: Nom poétique du Pô. + + _Fluviorum rex Eridanus_. + +VIRG. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 82: M.A.P. traduit: «Le _sol_ ne combattra pas _seul_.» + +(_N. du Tr._)] + + + + +Chant Troisième. + + +Que vois-je sortir de l'inépuisable océan du mal? pestes, princes, +étrangers et glaives, vases de colère ne se vidant que pour se remplir +et déborder de nouveau; je ne puis dire tout ce qui s'offre en foule à +mon œil prophétique: la terre et la mer ne fourniraient pas assez +d'espace pour écrire cette histoire, et pourtant elle s'accomplira; oui, +tout a été gravé, mais non par le burin de l'homme, là où prennent +naissance les soleils et les astres les plus lointains. Déployée comme +une bannière, à la porte des cieux, flotte la sanglante page de nos +mille années de misère; et l'écho de nos gémissemens se prolonge à +travers les sons du chant des archanges. Italie, nation martyre, la +vapeur de ton sang ne montera pas en vain jusqu'au trône éternel de la +toute-puissance et de la miséricorde: comme le vent frappe les cordes de +la harpe, ainsi le bruit de tes lamentations s'élèvera sur les voix des +séraphins, et ira toucher le Très-Haut. Pour moi, le plus humble de tes +enfans, limon terrestre éveillé par l'immortalité au sentiment et à la +souffrance; oui, quelles que puissent être les railleries des superbes, +et les menaces des tyrans, quoique de plus faibles victimes puissent se +courber devant l'orage dont le souffle est si rude; c'est à toi, ma +patrie, terre jadis aimée, encore aimée aujourd'hui, c'est à toi que je +dévoue ma lyre en deuil, et le triste privilége que j'ai de lire dans +l'avenir! Si ma verve n'est pas ce que tu la vis autrefois, pardonne! Je +ne peux que prédire tes destins--puis expirer! Ne crois pas que, après +un tel spectacle, je puisse vivre encore. L'esprit me force de voir et +de parler, et m'accorde pour récompense de ne pas y survivre: mon cœur +sera brisé et se fondra en larmes sur toi. Mais avant que je déroule de +nouveau le noir tissu de tes infortunes, je veux, parmi les éclairs qui +étincellent dans tes ténèbres, saisir un rayon de douce lumière; dans ta +nuit même brillent quelques astres et plusieurs météores; sur ta tombe +se penche une statue dont la beauté défie la mort; de tes cendres +s'élèvent maints esprits puissans qui feront ta gloire; et le charme du +monde; ton sol sera toujours fertile en hommes sages, gais, savans, +généreux ou braves: tu es leur patrie naturelle, comme tes cieux le sont +de l'été. Tes fils font des conquêtes sur les rivages étrangers et sur +les mers lointaines[83]; découvrent des mondes nouveaux qui prennent +leur nom[84]; c'est pour _toi_ seule que leur bras est impuissant; et +toute ta récompense est dans leur renommée, noble il est vrai pour eux, +mais non pour toi.--Ils seront donc illustres, et toi tu resteras la +même? Oh! bien plus grande que la leur sera la gloire du grand +homme--qui peut-être est déjà né;--du sauveur mortel qui te rendra +libre, qui replacera sur ton front ce diadème tant usé et déformé par +les modernes barbares; qui verra le soleil bienfaisant éclairer tout ton +horizon, ton horizon moral, trop long-tems obscurci par les nuages et +par ces infectes vapeurs de l'Averne, faites pour n'être respirées que +par ceux qui sont avilis par la servitude et qui ont leur ame en prison. +Cependant, au milieu de cette éclipse millénaire de ta prospérité, +quelques voix se feront entendre, et la terre prêtera l'oreille; maints +poètes me suivront dans la route que j'ouvre, et la rendront plus large; +ce même ciel dont l'éclat anime le chant des oiseaux, enflammera leur +verve, et leur inspirera des accens aussi naturels et aussi beaux; +harmonieux seront leurs vers: beaucoup chanteront l'amour; quelques-uns +la liberté; mais peu prendront l'essor de l'aigle, et jetteront un +regard d'aigle sur le soleil avec l'aisance et l'intrépidité du roi des +airs: leur vol sera plus près de la terre. Combien de phrases sublimes +seront prodiguées à quelque petit prince avec une profusion adulatrice! +Le langage, éloquemment faux, trahira l'avilissement du génie, qui, +comme la beauté, oublie trop souvent le respect qu'il se doit à +lui-même, et regarde la prostitution comme un devoir. _Celui qui entre +comme hôte dans le palais d'un tyran_[85], devient aussitôt un esclave; +ses pensées sont la proie d'autrui; _et le jour qui voit le captif +attaché à la chaîne_[86], _le voit soudain moitié moins homme_;--la +castration de l'ame éteint toute son ardeur: ainsi le barde, trop voisin +du trône, perd sa verve, obligée à _plaire_.--Quelle tâche servile, que +de ne travailler qu'à plaire! Polir ses vers pour les rendre agréables +aux heures d'aise et de loisir de son souverain; ne s'étendre trop +long-tems sur rien, sauf l'éloge du prince; trouver et saisir, par force +ou ruse[87], quelque sujet heureux! Ainsi entravé, ainsi condamné aux +accens de la flatterie, le poète fatigue, tremblant toujours de faillir: +comme il craint qu'une noble pensée, par une rébellion céleste, ne +s'élève dans son cerveau coupable de haute trahison, il chante, comme +parlait l'orateur athénien, avec des cailloux dans la bouche, afin que +la vérité ne puisse bégayer dans son style. Mais dans la longue file des +faiseurs de sonnets, il y en aura qui ne chanteront pas en vain: et l'un +d'eux[88], prince de la troupe, prendra rang parmi mes pairs; l'amour +sera son tourment, mais sa douleur produira une immortalité de larmes; +l'Italie le saluera comme le chef des poètes-amans, et le chant de +liberté, qu'un plus sublime enthousiasme lui aura inspiré, lui vaudra +encore une couronne de lauriers non moins verts. Mais plus tard +naîtront, sur les bords du Pô, deux hommes encore plus grands que lui: +le monde lui avait souri; mais eux, ils seront persécutés jusqu'à ce +qu'ils ne soient plus que poussière, et qu'ils soient venus reposer avec +moi. Le premier[89] créera une époque avec sa lyre, et remplira +l'univers des exploits de la chevalerie: son imagination ressemble à +l'arc-en-ciel; le feu de son génie est immortel comme celui du ciel; sa +pensée est emportée d'un vol infatigable; le plaisir, comme le papillon +qu'un enfant vient de saisir, agitera sur le poème ses charmantes ailes; +et l'art lui-même semblera devenir nature, tant le rêve brillant du +poète aura de transparence!--Le second[90], sur un ton plus tendre et +plus triste, épanchera son ame sur Jérusalem; lui aussi, il chantera les +armes, et le sang chrétien versé aux lieux où le Christ versa le sien +pour l'homme; sa harpe sublime renouvellera le chant de Sion près des +saules du Jourdain: combats opiniâtres, triomphe complet des guerriers +braves et pieux, efforts variés de l'enfer pour détourner ces héros de +leur grand dessein, bannières à croix rouge flottant enfin où la +première croix fut rouge du sang des veines de notre _sauveur_, voilà +l'argument sacré du poète. La perte de ses années, de sa faveur, de sa +liberté, même de sa gloire qu'on lui conteste quelque tems, lorsque le +langage poli des cours glisse sur son nom oublié, et nomme sa captivité +un bienfait qui le protège contre la folie ou la honte; voilà quel sera +son salaire, à lui qui fut envoyé pour être le poète-lauréat du +Christ!--Les hommes le récompensent bien! Florence ne me condamne qu'à +la mort ou au bannissement; Ferrare le condamne à la ration et au cachot +du criminel, sort plus dur et moins mérité; car, moi, j'ai attaqué les +factions que je m'efforçai de dompter: mais cet homme doux, qui +regardera la terre et le ciel avec l'œil d'un amant, qui daignera +immortaliser de sa céleste flatterie le plus pauvre être qui ait jamais +été mis au monde pour régner,--que fera-t-il pour mériter un tel sort? +Peut-être il aimera.--Quoi donc! aimer en vain, n'est-ce pas là une +torture suffisante? Faut-il donc encore être enseveli vivant dans une +tombe? Cependant telle est la loi du destin.--Lui, et son émule le barde +de la chevalerie, consumeront tous deux de nombreuses années dans la +pénurie et dans la peine; mourant dans le désespoir, ils légueront au +monde entier, qui leur accordera à peine une larme, un héritage fait +pour enrichir tous ceux qui vivent des trésors de l'ame d'un vrai +poète,--et à leur patrie une double couronne, sans égale dans le cours +des âges: non, la Grèce même ne peut, dans les annales de ses +olympiades, montrer deux noms tels que les leurs, quoiqu'un de ses +enfans soit puissant;--et c'est là toute la destinée de tels hommes +ici-bas! Les plus belles pensées, l'esprit le plus vif, le sang +électrique qui coule dans leurs artères, leur corps devenu lui-même une +ame par le sentiment profond de ce qui est, et par la conception de ce +qui devrait être, tout cela doit-il donc conduire à une telle +récompense? Leur brillant plumage sera-t-il jeté ça et là par l'orage +cruel? Oui, et il en doit être ainsi; formés d'une trop subtile matière, +ces oiseaux du paradis ne songent qu'à retourner à leur séjour natal; +ils trouvent bientôt que les brouillards de la terre ne conviennent pas +à leurs ailes si pures: ils meurent ou se dégradent, car l'esprit +succombe à une longue infection et au désespoir; mille passions ennemies +suivent de près leurs pas, comme des vautours qui attendent le moment +d'assaillir et de déchirer leurs victimes; et, lorsqu'enfin leur aile +fatiguée les laisse choir, c'est alors le triomphe de l'oiseau de proie; +c'est alors que les ravisseurs partagent la dépouille des malheureux +écrasés au premier choc de cette horrible attaque. Toutefois, quelques +esprits ont été hors d'atteinte; ce sont ceux qui apprirent à supporter +la vie, qu'aucune puissance ne put jamais abattre, qui purent résister à +eux-mêmes, tâche pénible et désespérée par-dessus toutes! Mais enfin, +quelques esprits ont eu ce privilége; et si mon nom était inscrit parmi +eux, il serait plus fier de cette destinée austère et néanmoins sereine +que d'une gloire plus éclatante, mais si funeste. Les Alpes ont leurs +cimes de neige plus voisines du ciel, que ne l'est le cratère du +redoutable volcan, dont la splendeur émane du noir abîme; la montagne +brûlée, dont le sein bouillant vomit avec effort une flamme éphémère, ne +luit que pour une nuit de terreur, puis renvoie ses torrens de feu à +l'enfer d'où ils sortirent, à l'enfer qui siége toujours dans ses +entrailles. + +[Note 83: Alexandre de Parme, Spinola, Pescaire, Eugène de Savoie, +Montecuculli.] + +[Note 84: Christophe Colomb, Améric Vespuce, Sébastien Cabot.] + +[Note 85: Vers d'une tragédie grecque, que Pompée prononça en prenant +congé de Cornélie, lorsqu'il entrait dans la barque où il fut tué.] + +[Note 86: Le vers et la pensée se trouvent dans Homère.] + +[Note 87: Il y a dans le texte un jeu de mots, une _paronomase_ +intraduisible: _or force, or forge_. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 88: Pétrarque.] + +[Note 89: L'Arioste. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 90: Le Tasse. + +(_N. du Tr._)] + + + + +Chant Quatrième. + + +Il est plusieurs poètes qui n'ont jamais tracé sur le papier leurs +inspirations, et peut-être sont-ce les meilleurs: ils sentirent, ils +aimèrent, ils moururent; mais ne voulurent pas communiquer leurs pensées +à des êtres inférieurs. Ils renfermèrent le dieu dans leur sein, et +rejoignirent l'empyrée sans avoir ceint leur front du terrestre laurier; +mais cent fois plus heureux que ceux qui, dégradés par le trouble des +passions et par les faiblesses attachées à la gloire, ne conquièrent une +haute renommée qu'au prix de mille cicatrices. Il est plusieurs poètes +qui n'en portent pas le nom; mais, où réside la poésie, sinon dans ce +génie créateur qui sent le bien et le mal plus vivement que le vulgaire; +qui tend à vivre par delà sa mort; qui, nouveau Prométhée d'une race +nouvelle, apporte le feu du ciel, et voit trop tard qu'un horrible +supplice est le salaire des plaisirs donnés aux hommes? Les vautours +dévorent les entrailles de celui qui a vainement rendu à la terre un +sublime bienfait, et qui gît enchaîné sur un roc solitaire sans cesse +battu par les flots. Ainsi soit le destin: nous saurons le +souffrir.--Donc, tous ceux dont l'intelligence est un pouvoir dominateur +qui se dégage des entraves de l'argile corporelle ou la transforme +presque en esprit, ceux-là, quelle que soit la forme que revêtent leurs +créations, sont tous de véritables bardes. Le buste de marbre que le +ciseau anima peut, sur son front éloquent, dévoiler autant de poésie que +toutes les pages d'Homère. Un noble coup de pinceau peut douer de la +vie, ou déifier cette toile qui brille d'une beauté tellement surhumaine +que ceux qui fléchissent le genou devant une idole si divine ne violent +pas le sacré commandement; car le ciel même est là transporté, +transfiguré. Les accens de poésie qui ne peuplent que l'air de notre +pensée et des êtres réfléchis par elle, ne peuvent rien faire de plus. +Laissons donc l'artiste partager la palme, il partage le péril, et, +consterné, se meurt sur son travail dédaigné.--Hélas! le désespoir et le +génie sont trop souvent liés ensemble. Durant les âges qui passent +devant moi, l'art ressaisira son sceptre, tout aussi glorieux que le lui +firent Apelle et le vieux Phidias dans les jours immortels de la Grèce. +Vous serez instruits par les ruines à ressusciter du moins les formes +grecques du sein de leur décadence; enfin, les ames des Romains +revivront dans des statues romaines taillées par les mains italiennes. +Des temples, plus élevés que les temples antiques, donneront de +nouvelles merveilles au monde, et tandis que l'austère Panthéon est +encore debout, un dôme[91], son image, s'élancera jusqu'aux cieux[92]; +dôme dont la base est une église immense qui surpasse tout ce qui fut +auparavant, et où les vivans viendront en foule s'agenouiller. Jamais +pareil spectacle ne fut offert par un portique tel que celui-ci, où +toutes les nations viennent déposer et racheter leurs péchés comme à la +vaste entrée du ciel; et cet architecte hardi à qui sera confié le soin +téméraire d'élever ce monument, cet homme, que tous les arts +reconnaîtront comme leur maître, soit que du chaos de marbre où il +plongera son ciseau, renaisse cet Hébreu[93] dont la voix entraîne +Israël hors d'Égypte, et tient suspendus les flots de pierre, soit que +son pinceau étende sur les damnés les couleurs de l'enfer devant le +trône du suprême juge[94], et qu'il rende ce spectacle tel que je l'ai +vu, tel que tous le verront, soit enfin qu'il bâtisse des temples de +grandeur jusqu'alors inconnue, eh bien, cet homme aura pris de moi le +germe de ses grandes pensées, oui, de moi, le Gibelin[95], qui ai +traversé les trois royaumes de l'empire de l'éternité. Au milieu du +cliquetis des épées et du choc retentissant des heaumes, l'âge que je +prévois n'en sera pas moins l'âge des beaux arts; et, tandis que les +nations gémissent sous le faix du malheur, le génie de ma patrie +s'élèvera, tel qu'un cèdre sublime, au sein du désert, charme les yeux +par l'aspect de ses rameaux, et, reconnu de loin, répand dans les airs +son parfum non moins suave que son apparence est belle. Les souverains +s'arrêteront au milieu de leurs joutes guerrières, se sévreront de sang +une heure ou deux, pour tourner et fixer leur regard sur la toile ou sur +la pierre; et ceux qui gâtent tout ce que la terre a de beau, forcés à +l'éloge, sentiront le pouvoir de ce qu'ils détruisent. L'art, abusé dans +sa reconnaissance, élèvera des emblèmes et des monumens en l'honneur des +tyrans qui ne font de lui qu'un hochet, et prostituera ses charmes aux +pontifes orgueilleux[96] qui n'emploient l'homme de génie que comme la +plus vile brute condamnée à porter les fardeaux, et à servir nos +besoins: vendre ses travaux, c'est vendre aussi son ame. Celui qui +travaille pour les nations sera pauvre, peut-être, mais libre; celui qui +fatigue pour les monarques n'est rien de plus que le laquais doré qui, +habillé et nourri aux frais de son maître, garde, à sa porte, une +posture humble et servile. Oh! puissance suprême qui règles toute chose +et inspires tout esprit! comment se fait-il que ceux dont le pouvoir sur +la terre se manifeste de la manière la plus semblable au tien dans le +ciel, soient eux-mêmes si loin de tes divers attributs, foulent aux +pieds les têtes humiliées devant eux, et nous assurent ensuite que leurs +droits sont les tiens? Comment se fait-il que les enfans de la renommée, +ceux à qui l'inspiration semble luire d'en haut, ceux dont les peuples +répètent le nom, doivent passer leurs jours dans la pénurie ou dans la +peine, ou bien marcher à la grandeur par les chemins de la honte, porter +un stigmate plus profond, une chaîne plus fastueuse; ou bien, si leur +destinée les a fait naître loin de la classe pauvre, ou, en les y +laissant, leur a fait éprouver de vaines tentations, soutenir au fond de +leurs ames une plus rude épreuve, le combat intérieur de passions +profondes et intraitables? O Florence, quand ta sentence cruelle rasa ma +maison, je t'aimais! cependant la vengeresse colère de mes vers, et la +haine de tes injustices, grossie, d'année en année, par de nouvelles +malédictions, survivront à tout ce qui t'est le plus cher, à ton +orgueil, à tes richesses, à ta liberté, et même, au plus infernal de +tous les maux d'ici-bas, au despotisme des petits tyrans de l'état; car +le despotisme n'est pas exclusif aux rois: les démagogues ne le cèdent à +ceux-ci qu'en date; ils disparaissent plus tôt; d'ailleurs, dans tout ce +qui force les hommes à se haïr eux-mêmes ou les uns les autres, en +discorde, en couardise, en cruauté, dans toutes les horreurs nées de +l'incestueux commerce de la mort et du péché[97], dans l'art de +l'oppression sous sa plus rude forme, un chef de faction n'est que le +frère du sultan, et le singe, cent fois moins humain, du pire des +despotes. Florence! long-tems mon esprit solitaire a vainement soupiré, +comme le captif qui travaille à son évasion, pour te revoir en dépit de +tes outrages; je restai dans l'exil, la plus triste de toutes les +prisons; errer dans le monde entier comme dans un donjon sans issue! les +mers, les montagnes, ou plutôt, l'horizon pour barrière qui ferme à +l'homme le seul petit coin de terre dans lequel--quel que fût son +destin--il serait encore l'enfant de son pays, et pourrait mourir où il +naquit!--Florence, quand mon esprit solitaire retournera dans le monde +des esprits, tu sentiras alors ce que je valais, tu chercheras à +honorer, avec une urne vide, les cendres que tu n'obtiendras +jamais!--Hélas! «Que t'ai-je fait; mon peuple[98]?» Tous tes châtimens +sont sévères; mais ceci passe les limites communes de la malice humaine; +car tout ce qu'un citoyen peut être, je le fus: élevé par ta volonté, +tout à toi dans la paix comme dans la guerre, et c'est pour cela que tu +as dirigé tes armes contre moi.--C'en est fait, je ne puis franchir +l'éternelle barrière élevée entre nous; je mourrai seul, regardant, avec +l'œil sombre d'un prophète, ces jours de malheur révélés aux ames +privilégiées, et prédisant ces jours à des hommes qui n'entendront pas +plus que dans les anciens âges, jusqu'à ce que l'heure soit venue où la +vérité frappera leurs yeux couverts de larmes, et forcera leur bouche à +reconnaître le prophète dans sa tombe. + +[Note 91: La coupole de Saint-Pierre.] + +[Note 92: M.A.P. traduit: «Posé sur l'austère Panthéon, un dôme, son +image, s'élancera jusqu'au ciel.» C'est un contre-sens qui prête à Byron +une lourde erreur, celle de croire que l'église Saint-Pierre ait été +bâtie sur les restes du Panthéon. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 93: La statue de Moïse sur le monument de Jules II. + +SONNETTO +_di Giovanni Battista Zappi_. + + _Chi è costui, che in dura pietra scolto, + Siede gigante; e le più illustre, e conte + Prove dell' arte avvanza, e ha vive, e pronte + Le labbia sì, che le parole ascolto? + + Quest' è Mosè; ben me'l diceva il folto + Onor del mento, e' l doppio raggio in fronte, + Quest' è Mosè, quando scendea del monte, + E gran parte del Nume avea nel volto. + + Tal era allor, che le sonanti, e vaste + Acque ei sospese a sè d'intorno, e tale + Quando il mar chiuse, e ne fè tomba altrui. + + E voi, sue turbe, un rio vitello alzate? + Alzata aveste imago a questa eguale! + Ch' era men fallo l' adorar costui_.] + +[Note 94: Le tableau du Jugement dernier, dans la chapelle Sixtine.] + +[Note 95: J'ai lu quelque part (si je ne me trompe, car je ne puis me +rappeler où) que le Dante était l'auteur favori de Michel-Ange, à tel +point que celui-ci avait dessiné tous les sujets de la _Divine Comédie_; +mais que le volume contenant ces études se perdit dans la mer.] + +[Note 96: On sait comment Michel-Ange fut traité par Jules II, et +combien il fut négligé par Léon X.] + +[Note 97: Voir Milton, _Paradis perdu_, ch. II. Le péché, démon féminin, +sorti de la tête de Satan, comme Minerve de celle de Jupiter, fut +soudain aimé par Satan lui-même et en eut un fils, la Mort, qui, +aussitôt après sa naissance, viola sa mère. + +(_Note de Lord Byron_.) + +Les Anglais donnent à la mort (_death_) le sexe masculin, et au péché +(_sin_) le sexe féminin. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 98: «_E scrisse più volte non solamente a particulari cittadin del +reggimento, ma ancora al popolo, e intra l' altre un epistola assai +lunga che conuncia_:--«_Popule mi, quid feci tibi_?» + +(_Vita di Dante, scritta da Lionardo Aretino_.)] + +FIN DE LA PROPHÉTIE DU DANTE. + + + + +MISCELLANÉES. + + + +I. + +LE RÊVE. + + +1. Notre vie est double: le sommeil a son empire, c'est un intermédiaire +à ces deux choses qu'on désigne si mal sous les noms de Mort et +d'Existence: le sommeil à son empire, monde immense de triste réalité. +Les rêves, dans leur entier développement, ont de la vie, des larmes; +des tourmens et des joies: ils laissent, après le réveil, un poids sur +nos pensées, ils allègent les fatigues de la veille, ils divisent notre +être: ils deviennent une portion de nous-mêmes, tout aussi bien que de +notre tems, et semblent être les hérauts de l'éternité: ils passent +comme les esprits du passé,--ils parlent, comme des sybilles, de +l'avenir: ils ont un pouvoir tyrannique,--imposent le plaisir et la +peine; ils nous font ce que nous n'étions pas,--ce qu'ils veulent nous +faire; ils nous frappent de la vision qui a disparu; de la crainte +d'ombres évanouies.--Est-il vrai? Le passé tout entier n'est-il pas une +ombre? Que sont les rêves? sinon des créations de l'esprit.--L'esprit a +le pouvoir de créer,--de peupler sa sphère d'êtres plus brillans que +ceux du monde réel, et de donner la vie à des formes qui peuvent +survivre à toute matière. Je voudrais rappeler une vision que j'ai +rêvée, par hasard, durant mon sommeil;--car une pensée, oui, une pensée +de l'homme endormi, peut en soi embrasser des années, et condenser une +longue vie en une seule heure. + +2. Je vis deux êtres parés des couleurs de la jeunesse, debout sur une +colline,--une colline charmante, verte, de pente douce, semblable à un +cap qui termine une longue chaîne de coteaux, hormis qu'à ses pieds il +n'y avait pas de mer qui la baignât, mais un paysage vivant, des forêts +et des moissons ondoyantes, les demeures des hommes éparses çà et là, et +une auréole de fumée s'élevant de ces toits rustiques;--la colline était +couronnée d'un diadême d'arbres disposés en cercle, non par le jeu de la +nature, mais par l'homme. Oui, tous deux étaient là;--la jeune fille +regardait ce paysage aussi aimable qu'elle-même,--mais le jeune homme ne +regardait qu'elle; tous deux étaient jeunes, et cette fille était belle; +tous deux étaient jeunes,--mais non de la même jeunesse[99]. Elle, comme +la douce lune au bord de l'horizon, elle était à la veille d'être +tout-à-fait femme: lui, il avait vu moins de printems, mais son cœur +avait devancé de beaucoup ses années: à ses yeux, il n'y avait sur terre +qu'un visage digne d'amour, et ce visage alors brillait sur lui; il +avait contemplé cet astre tant que cet astre ne s'éclipsa point; il ne +respirait, n'existait qu'en _elle_; la voix de cette vierge était sa +voix; il ne lui parlait pas, mais il tremblait aux paroles qu'_elle_ +prononçait: la vue de cette vierge était sa vue, car il ne voyait plus +que par ces beaux yeux, qui prêtaient leur éclat à tous les objets:--il +avait cessé de vivre en lui-même; la vie de cette vierge était sa vie: +l'océan où venait aboutir le fleuve de ses pensées, c'était _elle_: lui +disait-elle un mot, le touchait-elle du doigt? soudain le sang du jeune +homme hâtait ou retardait son cours, ses joues changeaient de +couleur,--et pourtant son cœur ignorait la cause de cette orageuse +agonie. Elle, au contraire, ne prenait aucune part en ces tendres +sentimens: elle ne poussa jamais aucun soupir pour lui; elle le traitait +comme un frère,--mais pas davantage; c'était beaucoup, car elle n'avait +point de frère, hors celui à qui la naïveté enfantine de son amitié en +avait donné le nom; elle était l'unique rejeton d'une race antique et +honorée.--Quant à lui, le nom de frère lui plaisait, et pourtant lui +déplaisait aussi,--et pourquoi? le tems lui fit une réponse +profonde--quand elle en aima un autre; même alors elle en aimait un +autre, et, du sommet de la colline, elle regardait au loin si le +courrier de son amant égalait en ardeur sa propre impatience, et volait +auprès d'elle. + +3. L'esprit de mon rêve changea. Je vis un vieux château, et; au devant +de ses murs, un cheval tout harnaché: dans un oratoire antique était le +jeune garçon dont je parlais tout-à-l'heure;--il était seul, et pâle; et +se promenait à grands pas; il s'assit; saisit une plume, traça des mots +que je ne pus deviner; puis il pencha sa tête entre ses mains, et la +secoua comme par un mouvement convulsif,--puis il se releva, et avec ses +dents et ses mains frémissantes il déchira ce qu'il avait écrit, mais +sans verser une larme. Enfin il se remit, et donna à son front une sorte +de calme: là-dessus, la dame de ses pensées rentra; elle avait un air +serein et riant, et pourtant elle savait qu'elle était aimée de +lui,--elle savait (car un tel savoir vient vite) que ce cœur était plein +de son image; elle voyait que ce jeune homme était malheureux, mais elle +ne voyait pas tout. Il se leva, et, d'une étreinte froide et polie, il +serra la main de cette fille: un moment sur son visage se peignit une +page de pensées indicibles, puis tout cela s'évanouit encore plus vite; +il laissa tomber la main qu'il tenait, et se retira à pas lents, mais +non comme s'il lui eût dit adieu; car tous deux se quittèrent avec de +mutuels sourires: il franchit la porte massive du vieux château, monta à +cheval, se mit en chemin, et désormais ne repassa plus ce seuil antique. + +4. L'esprit de mon rêve changea. Le jeune garçon était un homme. Dans +les déserts d'un climat de feu, il s'était fait une demeure, et son ame +savourait à longs traits les rayons du soleil; il était environné de +spectacles étrangers et sombres; il n'était plus lui-même ce qu'il avait +été jadis; c'était un voyageur errant sur la mer et sur ses rivages. Je +voyais devant moi mille et mille images s'accumuler en masse comme des +ondes; et lui, faire partie de toutes. Enfin, je l'aperçus se reposant +de l'accablante chaleur du milieu du jour, couché parmi les colonnes +tombées, à l'ombre de murailles ruinées, qui survivent aux noms de ceux +qui les ont élevées: pendant son sommeil, les chameaux broutaient +l'herbe à son coté, quelques chevaux, de belle apparence, étaient +attachés près d'une fontaine: un homme vêtu d'une robe flottante faisait +la garde, tandis que plusieurs gens de sa tribu dormaient à l'entour: +ils n'avaient, pour pavillon[100], au-dessus de leurs têtes, que le ciel +bleu, si serein, si clair, si pur, que Dieu seul eût pu être aperçu dans +l'empyrée. + +5. L'esprit de mon rêve changea. La jeune dame, naguère aimée en vain, +était unie à un époux dont, à son tour; elle n'était point aimée:--en sa +demeure, à mille lieues de celle de son malheureux amant,--en sa demeure +natale, elle regardait grandir autour d'elle ses enfans; filles et fils +de la beauté:--mais voyez! elle avait la douleur peinte sur son visage, +qu'obscurcissait l'ombre d'une lutte intérieure; l'inquiète langueur de +son œil semblait dire que sa paupière était chargée de larmes long-tems +retenues. Quelle pouvait être sa douleur?--Elle avait ce qu'elle aima, +et celui qui l'avait tant aimée n'était point là pour troubler d'une +espérance impure, ou de criminels désirs ou d'une affliction mal +réprimée, la paix d'une ame innocente. Quelle pouvait être sa +douleur?--Elle ne l'avait point aimé, ni ne lui avait donné motif de se +croire aimé: ce n'était pas lui qui pouvait être ce qui la +tourmentait,--un spectre du passé. + +6. L'esprit de mon rêve changea.--Le voyageur errant était de +retour.--Je le vis debout devant un autel--avec une aimable fiancée; +oui, l'épouse était belle, mais pas comme l'astre qui avait lui à +l'enfance de l'époux;--même au pied de l'autel, le front de cet homme +prit le même aspect, son sein palpita du même frisson, que jadis dans la +solitude de l'oratoire antique; et puis,--comme autrefois,--un moment +sur son visage se peignit une page de pensées indicibles,--puis tout +cela s'évanouit encore plus vite. Il resta calme et paisible; il +prononça les vœux d'usage, mais n'entendit pas ses propres paroles: +autour de lui tout chancelait; il ne put voir ni ce qui se faisait ni ce +qui avait dû être fait:--mais le vieux manoir, le château, la chambre, +le lieu, le jour, l'heure, le même soleil, les mêmes ombres, enfin, +toutes les circonstances de ce lieu et de cette heure, et cette femme de +qui dépendit sa destinée, tout cela revint et se glissa entre lui et la +lumière: qu'avaient à faire tous ces souvenirs en un pareil instant? + +7. L'esprit de mon rêve changea. Je vis la jeune dame naguère aimée en +vain;--oh! elle était bien changée; et par quoi? par la maladie de +l'ame. Son esprit l'avait abandonnée; ses yeux n'avaient plus leur éclat +ordinaire, mais un regard qui n'est pas de ce monde; elle était devenue +la souveraine d'un royaume fantastique; ses pensées étaient des +combinaisons de choses discordantes; des formes impalpables et +inaperçues à la vue des autres étaient familières à la sienne; et le +monde nomme cela démence; mais les sages ont une folie encore plus +profonde. Le coup d'œil de la mélancolie est un don funeste: qu'est-ce, +sinon le télescope de la vérité, qui détruit les illusions de la +distance, qui nous montre la vie de près dans toute sa nudité, et rend +la froide réalité trop réelle? + +8. L'esprit de mon rêve changea.--Le voyageur errant était seul comme +auparavant; les êtres qui l'avaient entouré n'étaient plus là, ou +étaient en guerre avec lui; il était marqué d'un signe de ruine et de +désolation, environné de haines et de discordes; la peine était mêlée à +tout ce qu'on lui offrait; jusqu'à ce qu'enfin, devenu semblable à +l'ancien monarque du Pont[101], il savourât impunément les poisons, qui +n'avaient plus de force, mais qui étaient pour lui une sorte d'aliment: +il vivait de ce qui aurait donné la mort à la plupart des hommes. Il +devint ainsi l'ami des esprits des montagnes; il conversait avec les +étoiles et avec l'ame subtile de l'univers; il apprit dans ces +conférences les magiques mystères de la création: le livre de la nuit +parut tout ouvert à ses yeux, et des voix du noir abîme lui révélèrent +une merveille et un secret.--Ainsi soit. + +9. Mon rêve s'évanouit: il ne m'offrit plus d'autre tableau. C'était +vraiment fort étrange que le sort de ces deux êtres eût été tracé +presque comme une réalité,--eût abouti pour l'un à la folie,--pour tous +les deux à l'infortune. + +[Note 99: Ce prétendu rêve de Lord Byron n'est, comme on le voit, que le +souvenir de son premier amour. Ce jeune homme et cette jeune fille, +c'est lui-même et Marie Chaworth. Tous les autres tableaux de ce rêve +représenteront pareillement les principales circonstances de la vie de +l'auteur. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 100: _They were canopied by the blue sky_. + +Gilbert a dit: + +Ciel, pavillon de l'homme, etc. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 101: Mithridate, roi de Pont.] + + + + +II. + +LES TÉNÈBRES. + + +J'eus un rêve qui n'était pas tout-à-fait un rêve. L'astre brillant du +jour était éteint; les étoiles, désormais sans lumière, erraient à +l'aventure dans les ténèbres de l'espace éternel; et la terre refroidie +roulait, obscure et noire, dans une atmosphère sans lune. Le matin +venait et s'en allait,--venait sans ramener le jour: les hommes +oublièrent leurs passions dans la terreur d'un pareil désastre; et tous +les cœurs, glacés par l'égoïsme, n'avaient d'ardeur que pour implorer le +retour de la lumière. On vivait près du feu:--les trônes, les palais des +rois couronnés,--les huttes, les habitations de tous les êtres animés, +tout était brûlé pour devenir fanal. Les villes étaient consumées, et +les hommes se rassemblaient autour de leurs demeures enflammées pour +s'entre-regarder encore une fois. Heureux ceux qui habitaient sous l'œil +des volcans, et qu'éclairait la torche du cratère! Il n'y avait plus +dans le monde entier qu'une attente terrible. Les forêts étaient +incendiées;--mais, d'heure en heure, elles tombaient et +s'évanouissaient;--les troncs qui craquaient s'éteignaient avec +fracas[102];--et tout était noir. Les figures des hommes, près de ces +feux désespérés, n'avaient plus une apparence humaine, quand par hasard +un éclair de lumière y tombait. Les uns, étendus par terre, cachaient +leurs yeux et pleuraient; les autres reposaient leurs mentons sur leurs +mains entrelacées, et souriaient; d'autres, enfin, couraient çà et là, +alimentaient leurs funèbres bûchers, et levaient les yeux avec une +inquiétude délirante vers le ciel, sombre dais d'un monde anéanti; puis, +avec d'horribles blasphêmes, ils se laissaient rouler par terre, +grinçaient des dents et hurlaient. Les oiseaux de proie criaient aussi, +et, frappés d'épouvante, agitaient dans la poussière leurs ailes +inutiles. Les bêtes les plus farouches étaient devenues douces et +craintives. Les vipères rampaient, et se glissaient parmi la foule; +elles sifflaient encore, mais leur dard ne blessait plus:--on tuait ces +animaux pour s'en nourrir, et la guerre qui, pour un moment, avait +cessé, dévorait de nouveau maintes victimes.--Un repas ne s'achetait +qu'au prix du sang, et chacun, assis à l'écart, se rassasiait dans les +ténèbres avec une morne gloutonnerie. Il n'y avait plus d'amour: la +terre entière n'avait plus qu'une pensée,--et c'était la pensée de la +mort, de la mort sans délai et sans gloire. Les angoisses de la famine +dévoraient toutes les entrailles;--les hommes mouraient et leurs +ossemens n'avaient pas de tombeau; ceux qui restaient encore, faibles et +amaigris, se mangeaient les uns les autres; les chiens eux-mêmes +attaquaient leurs maîtres, hormis pourtant un seul qui veillait près +d'un cadavre, et tenait à distance les animaux et les hommes affamés, +jusqu'à ce qu'ils tombassent d'inanition, ou qu'au bruit de la chute +d'un nouveau mort, ils courussent déchirer de leurs mâchoires décharnées +les chairs encore palpitantes: quant à ce chien fidèle, il ne cherchait +point de nourriture; mais, avec un gémissement pitoyable et non +interrompu, avec un cri aigu de désespoir, léchant la main qui ne +répondait pas à sa caresse,--il mourut. La famine réduisit par degrés le +nombre des vivans: enfin deux habitans d'une cité immense survivaient +seuls, et ils étaient ennemis: ils se rencontrèrent près des tisons +expirans d'un autel consumé où l'on avait entassé, pour un objet +profane, un monceau d'objets sacrés: de leurs mains froides et sèches, +comme celles d'un squelette, ils remuèrent et grattèrent, tout en +frissonnant, les faibles cendres du foyer; leur faible poitrine exhala +un léger souffle de vie, et produisit une flamme qui était une vraie +dérision: puis la clarté devenant plus grande, ils levèrent les yeux, et +s'entre-regardèrent,--se virent, poussèrent un cri, et moururent;--ils +moururent du hideux aspect qu'ils s'offrirent l'un à l'autre, ignorant +chacun qui était celui sur le front duquel la famine avait écrit +_démon_. Le monde était vide: là où furent des villes populeuses et +puissantes, plus de saison, plus d'herbe, plus d'arbres, plus d'hommes, +plus de vie; rien qu'un monceau de morts,--un chaos de misérable argile. +Les rivières, les lacs, l'océan, étaient calmes, et rien ne remuait dans +leurs silencieuses profondeurs; les navires, sans matelots, +pourrissaient sur la mer; leurs mâts tombaient pièce à pièce; chaque +fragment, après sa chute, dormait sur la surface de l'abîme +immobile:--les vagues étaient mortes, le flux et reflux anéanti, car la +lune qui le règle avait péri; les vents avaient expiré dans l'atmosphère +stagnante, et les nuages n'étaient plus; les ténèbres n'avaient pas +besoin de leur aide,--elles étaient l'univers lui-même. + +[Note 102: Nous avons essayé de rendre l'harmonie imitative du texte: + + _The crackling trunks + Exstinguished with a crash_. + +(_N. du Tr._)] + + + + +III. + +TOMBEAU DE CHURCHILL[103], + +FAIT EXACT A LA LETTRE. + + +J'étais près du tombeau de celui qui brilla comme une comète dans son +âge, et je vis le plus humble de tous les sépulcres: je contemplai, non +sans un vif chagrin et un profond respect, ce gazon négligé; et cette +pierre paisible, marquée d'un nom aussi effacé que les noms inconnus +d'alentour dont personne ne tente la lecture: puis je demandai au +gardien du jardin pourquoi les étrangers interrogeaient sa mémoire sur +ce monument, à travers les morts amoncelés d'un demi-siècle; et il me +répondit:--«Ma foi! je ne sais pas du tout pourquoi tant de voyageurs +viennent en pélerinage à cette tombe: ce mort est ici arrivé avant que +je fusse concierge, et ce n'est pas moi qui fis creuser cette +fosse.».--Est-ce là tout? me dis-je en moi-même;--déchirons-nous le +voile de l'immortalité; voulons-nous je ne sais quel honneur et quelle +gloire dans les âges encore à naître, pour endurer un tel outrage, si +tôt et si malheureusement?--Comme je me parlais ainsi, l'architecte de +tous ceux que nous foulons aux pieds (car la terre n'est qu'un vaste +tombeau) essaya de débrouiller les souvenirs de cette argile dont la +combinaison confondrait la pensée d'un Newton, s'il n'était pas vrai que +la vie terrestre dût aboutir à une autre dont elle n'est que le +rêve;--enfin le gardien, saisissant, pour ainsi dire, le crépuscule d'un +soleil couché, me dit ces mots:--«Je crois que l'homme dont vous vous +informez, et qui gît dans cette tombe choisie, fut un très-fameux +écrivain de son tems: et les voyageurs s'écartent de leur route pour lui +payer un tribut d'hommages,--et payer ma peine de ce qu'il plaira à +votre honneur.»--Alors, tout content, je tirai du coin avare de ma poche +quelques pièces d'argent, que je donnai, presque par force, à cet homme, +quoiqu'il eût été fort inconvenant d'épargner cette dépense:--vous +souriez, je le vois, hommes profanes! pendant tout mon récit, parce que +ma plume grossière vous peint la vérité toute nue. C'est de vous qu'il +faut rire, et non de moi;--car je restai, avec une pensée profonde et +avec un œil attendri, sur la phrase du vieux concierge, sur cette +homélie naturelle où contrastaient l'obscurité et la gloire, l'éclat et +le néant d'un nom. + +[Note 103: Charles Churchill, poète satirique, né en 1731, mort en 1764. +Il publia plusieurs poèmes, remarquables par une raillerie fine et +mordante: entr'autres, _la Rosciade_, _la Nuit_, _l'Esprit_, etc. + +(_N. du. Tr._)] + + + + +IV. + +PROMÉTHÉE. + + +1. Titan! dont les immortels regards ne virent pas les souffrances de la +race mortelle dans leur affreuse réalité avec le froid mépris des dieux: +quelle fut la récompense de ta pitié? un horrible supplice, en silence +souffert; un rocher, un vautour, une chaîne, tout ce que les ames fières +sentent de peine; l'agonie qu'elles ne veulent pas montrer; cet +accablant sentiment de misère qui renferme sa voix en lui-même, qui +craint de rencontrer dans les airs quelque oreille attentive à sa +plainte, qui retient ses soupirs tant qu'un écho pourrait y répondre. + +2. Titan! à toi fut donné de soutenir un combat cruel entre la +souffrance et la volonté; véritable torture de l'être qu'il ne peut +tuer! Le ciel inexorable, la sourde tyrannie du destin, ce souverain +principe de haine, qui crée pour son plaisir ce qu'il pourrait anéantir, +te refusa jusqu'à la faveur de mourir. Le don fatal d'éternité fut ton +lot,--et tu l'as bien supporté. Tout ce que le maître du tonnerre +t'arracha, ce fut la menace qui rejeta sur lui les tourmens de ton +supplice; tu prévoyais la destinée, mais tu ne voulus pas dire un mot +pour apaiser ton persécuteur; dans ton silence fut son arrêt; dans son +ame un vain repentir et une crainte funeste qu'il sut si mal dissimuler, +que les foudres en sa main tremblèrent. + +3. Ton divin crime fut d'être bon, de diminuer par tes enseignemens la +somme de l'humaine misère, de faire puiser à l'homme sa force dans son +esprit. Mais, puni d'en haut comme tu le fus, c'est encore toi qui, par +ton énergie patiente, par ta constance, par les refus de ton ame +inflexible que la terre et le ciel ne purent ébranler, nous as légué une +leçon puissante. Tu es aux mortels un symbole et un signe de leur destin +et de leur force: comme toi, l'homme est en partie divin, une onde +troublée, descendue d'une source pure; l'homme peut en partie prévoir sa +funèbre destinée, sa misère, sa résistance, son existence triste et +isolée;--mais son ame peut opposer sa force à tous les maux;--peut +opposer une volonté ferme et une intelligence profonde qui, même au sein +des tortures, découvrent leur propre récompense en elles-mêmes: son ame +triomphe dès qu'elle ose porter le défi, et soudain elle fait de la mort +une victoire. + + + + +V. + +MONODIE + +SUR LA MORT DU TRES-HONORABLE R. BRINSLEY SHÉRIDAN, PRONONCÉE AU THÉÂTRE +DE DRURY-LANE. + + +Quand les derniers rayons du soleil couchant se perdent dans les ombres +d'un crépuscule d'été, quel homme n'a pas senti le doux charme de cette +heure se répandre dans le cœur, comme la rosée sur les fleurs? Qui n'a +été absorbé d'un sentiment pur et auguste, tandis que la nature fait +cette pause mélancolique, et qu'elle exhale son dernier soupir sur cette +arche sublime que le tems a jetée entre la lumière et les ténèbres? Qui +n'a partagé ce calme si paisible et si profond, la muette pensée qui ne +peut s'exprimer qu'en pleurs, une sainte harmonie,--un vif regret, une +sympathie glorieuse avec l'astre qui s'évanouit? Ce n'est pas un deuil +cruel,--mais une peine douce, sans nom, chère aux cœurs bien nés d'ici +bas, sentie sans amertume,--un attendrissement complet et candide, une +heureuse tristesse,--une larme transparente, pure des chagrins du monde +ou des souillures de l'égoïsme, larme versée sans honte, larme secrète +sans douleur cuisante. + +Semblable à l'attendrissement que nous inspire un jour d'été +s'évanouissant derrière les collines, une douce mélancolie remplit notre +cœur et fait couler nos larmes, lorsque la mort frappe le génie et +anéantit tout ce qui en lui était mortel. Un esprit puissant s'est +éclipsé,--un astre a passé du jour dans les ténèbres,--astre qui, à son +heure de lumière, fut sans égal,--sans nom digne de lui,--foyer +universel de tous les rayons de la gloire! éclairs d'esprit, splendeur +d'intelligence, flammes de poésie, feux d'éloquence, tout a disparu avec +le soleil qui en était la source;--mais il nous reste encore les +durables productions d'un génie immortel, les fruits d'une joyeuse +aurore et d'un midi glorieux, impérissable portion de celui qui périt +trop tôt. Mais ce n'est qu'une petite partie d'un tout merveilleux, ce +ne sont que des segmens du disque étincelant de cette ame qui embrâsait +tout,--éclairait tout pour égayer,--toucher,--plaire--ou épouvanter. Du +conseil que sa raison charmait, à la table qu'animait sa gaîté, c'était +le souverain maître des cœurs: les voix les plus illustres +l'applaudissaient à l'envi; les hommes comblés de louanges,--les hommes +remplis d'orgueil--s'enorgueillissaient à le louer. Lorsque l'Hindostan +opprimé poussa un cri aigu pour en appeler de l'homme au ciel[104], +c'est lui qui fut le tonnerre,--la verge vengeresse,--la colère,--la +voix de Dieu lui-même, qui ébranla les nations par la bouche de ce +mandataire choisi,--et tonna jusqu'à ce que les sénats tremblans eussent +obéi en admirant; et ici même, ici, dans cette salle, les riantes +créations de son génie vous charmeront, encore tout échauffées du feu de +la jeunesse: ce dialogue incomparable,--ces saillies immortelles qui ne +savaient pas tarir; ces étincelans portraits, frais de vie, qui portent +dans notre cœur la vérité où ils ont pris leur source; ces êtres +merveilleux, enfans de son imagination, éclos du néant à une soudaine +perfection par la volonté créatrice de sa pensée[105]; c'est ici qu'est +leur première patrie; c'est ici que vous pouvez les revoir animés encore +de la chaleur vitale que leur donna ce nouveau Prométhée. Lumineuse +auréole qui trahit la splendeur du disque éclipsé! + +[Note 104: Voir Fox, Burke, Pitt, unanimes à louer le discours de +Shéridan sur les chefs d'accusation articulés contre M. Hastings dans la +Chambre des Communes. M. Pitt pria la Chambre d'ajourner l'affaire, afin +de considérer la question avec plus de calme que ne le permettait +l'effet immédiat de ce discours.] + +[Note 105: Il y a dans le texte: «_By the_ fiat _of his thought_,» mot à +mot, par le _fiat_ de sa pensée. C'est une allusion au _fiat lux_ de la +_Genèse_. Avons-nous eu tort de reculer devant la version littérale? + +(_N. du Tr._)] + +Mais, s'il est des hommes à qui l'échec fatal de la sagesse entraînée +par l'erreur doive procurer une basse jouissance; s'il est des hommes +qui triomphent de joie lorsqu'une voix céleste détonne au milieu du +chœur pour lequel elle est née, je leur commande le silence.--Ah! +combien ils savent peu que ce qui leur semblait vice m'était peut-être +que malheur! Dure est la destinée de celui sur qui les regards publics +sont à jamais fixés pour le blâme ou pour la louange! Le repos se refuse +à son nom, et le vulgaire se plaît au spectacle du martyre d'une grande +renommée. L'ennemi secret, dont l'œil ne s'endort jamais, et qui se fait +sentinelle,--accusateur,--juge,--espion; le rival,--le sot,--le +jaloux--et le vaniteux; l'envieux enfin, qui ne respire librement que +dans la peine d'autrui: voilà une armée de détracteurs, qui poursuit la +gloire jusques au tombeau; qui guette les fautes dont un génie hardi +doit la moitié à son ardeur native; qui défigure la vérité, amasse le +mensonge, et bâtit la pyramide de la calomnie! Tel est le partage de +l'homme public;--mais si, par surcroît d'infortune, la maigre pauvreté +se ligue à la maladie dévorante, si le génie doit oublier son vol élevé, +et descendre à terre pour combattre la misère qui assiége sa porte, pour +adoucir d'indignes fureurs,--rencontrer face à face une rage sordide, et +lutter contre la disgrâce, pour ne trouver dans l'espérance que les +caresses, les embrassemens nouveaux d'un serpent qui lui réserve de +nouvelles perfidies; si tels peuvent être les maux qui assaillent les +hommes, est-ce donc chose merveilleuse qu'enfin les plus puissans +succombent? Les êtres à qui fut départie toute la force du sentiment, +portent un cœur électrique,--surchargé du feu céleste, noir de rudes +froissemens, intérieurement déchiré, environné de nuages, entraîné par +l'ouragan, porté sur la nébuleuse atmosphère, source de ces pensées qui +tonnent,--éclairent--et foudroient. Mais, loin de nous et de notre scène +comique doivent être de telles images,--si toutefois elles ont eu +quelque réalité. Accomplissons ici un plus tendre désir, une tâche plus +douce; payons à la gloire le tribut qu'elle n'a pas besoin de réclamer; +pleurons l'astre évanoui,--et apportons notre grain d'encens pour prix +d'un long plaisir. Vous, orateurs! que nos conseils possèdent encore, +pleurez le héros vétéran de vos champs de bataille! le digne rival de +l'admirable Trinité[106]! l'homme, dont les paroles étaient des +étincelles d'immortalité! Vous, poètes! à qui la muse du drame est +chère, il était votre maître,--rivalisez _ici_ avec lui! Vous, hommes +d'esprit et de conversation éloquente! il était votre frère;--emportez +ses cendres d'ici! Tant que nous admirerons ces talens d'immense portée, +aussi parfaits que variés; tant que nous sentirons +l'éloquence,--l'esprit,--la poésie--et la bonne humeur, dont l'harmonie +plus humble charme les ennuis d'ici-bas; tant que nous serons fiers de +la noble prééminence du mérite, nous chercherons long-tems un génie +pareil,--et chercherons en vain; nous nous tournerons vers tout ce qui +nous reste de lui, en regrettant que la nature n'ait formé qu'un seul +homme de cette trempe, et qu'elle ait brisé son moule.--en y jetant +Shéridan! + +[Note 106: Fox--Pitt--Burke.] + + + + +VI. + +ADRESSE + +PRONONCÉE A L'OUVERTURE DU THÉATRE DE DRURY-LANE, samedi, 10 octobre +1812. + + +Dans une nuit horrible, notre cité vit et pleura le palais de la muse du +drame, réduit de fond en comble en cendres; en moins d'une heure, les +flammes dévorèrent le temple, Apollon tomba, et Shakspeare cessa de +régner. + +Vous qui contemplâtes ce spectacle admirable et triste, dont l'éclat +insultait à la ruine qui en fut illuminée; vous qui vîtes les fragmens +massifs du monument, au milieu des nuages de feu, chasser du ciel la +nuit, comme autrefois la colonne d'Israël[107]; qui vîtes la longue +pyramide des flammes tournoyantes agiter son ombre rougeâtre sur la +Tamise, épouvantée, la foule pressée autour de l'incendie, frissonner +d'effroi et trembler pour ses propres demeures, à mesure que le désastre +s'accroissait et répandait dans les airs la lumière funèbre d'éclairs +aussi terribles que ceux de la foudre; qui vîtes enfin les cendres +noires et un mur solitaire occuper le royaume des muses et en signaler +la chute: dites,--cet édifice nouveau, et non moins ambitieux, construit +où fut naguère l'édifice le plus puissant de notre île, jouira-t-il de +la même faveur que le premier? ce temple voué à Shakspeare--sera-t-il +digne de lui et de _vous_? + +[Note 107: La colonne de feu qui guidait, pendant la nuit, le peuple +israélite à sa sortie d'Égypte. + +(_N. du Tr_.)] + +Oui,--il le sera:--la magie d'un pareil nom défie la faux du tems, la +torche de l'incendie; dédie encore le même lieu aux jeux de la scène, et +commande au drame, d'_être_ là où il a déjà _été_. La naissance de ce +monument atteste la puissance du charme:--favorisez notre honorable +orgueil? et dites: _c'est très-bien_[108]! + +[Note 108: _How well_! combien bien! c'est le cri d'acclamation +correspondant à notre _bravo_. + +(_N. du Tr._)] + +Ainsi que ce temple s'élève pour égaler l'ancien, ainsi puissions-nous +du passé tirer nos présages! puisse une heure propice à nos prières +s'enorgueillir de noms tels que ceux qui consacrent à jamais le souvenir +du théâtre détruit! C'est à l'ancien Drury que l'art touchant de votre +Siddons[109] foudroya les cœurs sensibles, agita les cœurs les plus +sévères; c'est à Drury que grandirent les derniers lauriers de Garrick; +c'est ici que le moderne Roscius fit couler vos larmes pour la dernière +fois, soupira ses derniers remerciemens, et vous adressa, l'œil en +pleurs, ses derniers adieux. Mais pour les talens vivans peuvent encore +fleurir ces couronnes, dont les parfums s'exhalent en pure perte sur une +tombe. Ce que Drury réclama jadis; il le réclame encore;--ne refusez pas +le tribut nécessaire à la résurrection de sa muse qui sommeille. Ornez +de guirlandes la tête de votre Ménandre! et n'allez pas inutilement +réserver tous vos honneurs pour les morts! + +[Note 109: Célèbre actrice, sœur des Kemble. + +(_N. du Tr._)] + +Bien chers nous sont les jours qui donnèrent tant de lustre à nos +annales, avant que Garrick disparût, ou que Brinsley[110] cessât +d'écrire! Héritiers de leurs travaux; nous sommes aussi vains de _nos_ +ancêtres, que le sont des _leurs_ les héritiers d'un noble sang. Tandis +qu'ainsi le souvenir emprunte le miroir de Banquo[111], pour réclamer +ces ombres couronnées à mesure qu'elles passent; tandis que nous tenons +cette glace magique, qui représente les noms immortels, gravés sur notre +arbre généalogique; hésitez,--avant de condamner leurs faibles +descendans; songez combien il est difficile d'égaler de tels rivaux. + +[Note 110: Shéridan. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 111: Voir le _Macbeth_ de Shakspeare. + +(_N. du Tr._)] + +Amis du théâtre! vous, de qui comédiens et comédies doivent solliciter +un pardon ou un éloge; juges suprêmes, dont la voix et le regard usent +du pouvoir illimité d'applaudir ou de rejeter: si jamais la licence +conduisit à la renommée, et nous mit dans le cas de rougir de ce que +vous aviez cessé de blâmer; si jamais le théâtre dégradé put s'abaisser +à flatter un goût dépravé qu'il n'osait corriger: puissent les scènes +présentes répondre à tous les reproches passés, et réduire à un juste +silence les clameurs d'une sage censure! Oh! puisque vous mettez le +dernier sceau aux lois du drame, ne vous jouez plus de nous, en +applaudissant mal à propos: alors une noble fierté doublera les forces +de l'acteur, et la voix de la raison aura un écho dans la nôtre. + +Après cette adresse solennelle, après l'accomplissement de l'antique +règle, après ce tribut d'usage que la muse du drame a payé par la bouche +de son héraut, recevez aussi _nos_ complimens de bienvenue, complimens +qui partent de nos cœurs, et voudraient bien gagner les vôtres. Le +rideau se lève;--puisse notre théâtre vous offrir des scènes dignes des +anciens jours de Drury-Lane! Puissions-nous toujours être agréés, et des +Bretons, nos juges, et de la nature, notre guide!--et vous, +puissiez-vous long-tems présider à nos fêtes! + + + + +VII + +ODE A VENISE[112]. + +[Note 112: On entend ordinairement par ode un poème divisé en strophes +ou stances de même nombre de vers et de même rythme. Cette apostrophe à +Venise n'est donc pas une ode, sous le rapport de la versification; mais +elle en mérite bien le nom, si l'on a égard à la magnificence de poésie +qui s'y déploie. + +(_N. du Tr._)] + + +O Venise! Venise! lorsque tes murs de marbre seront de niveau avec les +ondes, alors les nations pousseront un cri sur tes palais submergés, et +une lamentation bruyante se prolongera sur les flots qui t'engloutiront! +Si moi, voyageur du nord, je pleure pour toi, que devraient faire tes +enfans?--Ne devraient-ils que pleurer?--et pourtant ils ne murmurent que +dans leur sommeil. Qu'ils ressemblent peu à leurs pères!--Ce que la +vase, le sable verdâtre laissé à nu par la retraite de la mer, est aux +vagues écumantes de la haute marée qui jette le matelot naufragé +jusqu'au bord de sa demeure, voilà ce que les hommes d'aujourd'hui sont +aux hommes d'autrefois: ils se traînent, en rampant comme le crabe, à +travers les ruines de leurs antiques rues. Oh désespoir!--tant de +siècles ne pas recueillir de meilleurs fruits! Treize cents ans de +richesse et de gloire ont abouti à la poussière et aux larmes: tous les +monumens que l'étranger rencontre, églises, palais, colonnes, +l'accueillent avec un air de deuil le lion lui-même paraît tout abattu; +et le tambour barbare, aux sons âpres et discords, répète chaque jour, +comme un sombre écho la voix de ton tyran, le long de ces ondes +paisibles, charmées jadis du chant harmonieux qui s'élevait, au clair de +la lune, de mille et mille gondoles,--charmées de l'actif bourdonnement +d'êtres joyeux, dont les plus coupables actions n'étaient que la fièvre +du cœur et le débordement d'un bonheur trop grand, qui a besoin du +secours de l'âge pour isoler son cours de ce voluptueux torrent de +douces sensations, luttant sans cesse avec le sang. Mais cela vaut mieux +que les mornes orgies, le deuil des nations à leur déclin: alors le vice +promène partout ses irrémédiables terreurs; la gaîté n'est que rage, et +ne sourit que pour tuer; l'espoir n'est rien qu'un délai trompeur, +éclair de l'homme malade, une demi-heure avant le trépas. Ainsi la +défaillance, dernière source des peines mortelles et la torpeur des +membres, sombre début de la mort dans sa froide et vacillante carrière, +se glissent de veine en veine et s'avancent à chaque battement du pouls; +néanmoins c'est un tel soulagement pour l'argile épuisée de souffrances, +que le moribond y voit le renouvellement de ses esprits, et se croit +libre lorsqu'il n'est qu'engourdi par le poids de sa chaîne;--lors il se +met à parler de vie,--de ses forces qu'il sent revenir--peu à peu, et de +l'air plus frais dont il voudrait jouie; mais, comme il murmure ces +mots, il ne sait pas qu'il respire à peine, que son doigt effilé ne sent +plus ce qu'il touche; cependant, un voile tombe sur ses yeux,--la +chambre chancelante tourne, tourne, autour de lui;--des ombres rapides, +que sa main veut en vain arrêter, paraissent et disparaissent;--enfin, +le dernier râle étouffe sa voix suffoquée; tout est glace et +ténèbres,--et la terre, ce qu'elle fut avant l'heure de notre naissance. + +Nul espoir pour les nations!--Interrogez les chroniques de mille et +mille années.--Que nous ont appris ces scènes journalières, ce flux et +reflux d'événemens ramenés par chaque siècle, cet éternel retour de ce +qui _a été_? rien ou peu. Toujours nous nous appuyons sur choses qui +pourrissent sous notre pied, et nous usons notre force en luttant contre +l'air; car c'est notre propre nature qui nous fait choir; les brutes, à +toute heure immolées pour nos fêtes, sont d'un ordre aussi élevé,--elles +vont partout où les pousse l'aiguillon de leur guide, même à la +sanglante hécatombe: et vous, hommes, qui pour les rois versez votre +sang comme l'eau, qu'est-ce que vos enfans ont reçu en revanche? un +héritage de servitude et de misères, un esclavage aveugle dont les coups +sont l'unique paiement. Quoi donc, ne vois je pas les socs de vos +charrues rougir d'une chaleur brûlante? N'y chancelez-vous pas dans une +épreuve perfide, vous qui croyez cela une preuve _réelle_ de la loyauté, +baisez la main qui vous guide aux tortures, vous faites gloire de +marcher sur les barres en feu? Tout ce que vos pères vous ont laissé, +tout ce que le tems vous lègue de liberté, et l'histoire de sublime, +sort d'une source différente!--Vous regardez et lisez, vous admirez et +gémissez, puis vous succombez et perdez votre sang! Sauf ces esprits, en +petit nombre, qui, en dépit de tous les obstacles réels et imaginables +engendrèrent soudain les crimes; en foudroyant les murs de la prison; +qui voulurent boire à longs traits les douces ondes offertes par la +liberté,--alors que la multitude, dont les siècles ont changé la soif en +rage, se soulève en criant, alors que les hommes s'écrasent les uns les +autres pour obtenir la coupe où ils puissent trouver l'oubli de la +chaîne lourde et douloureuse--qui long-tems les attacha au joug de la +charrue, sur un sol dont les jaunes épis n'étaient pas pour eux; (car +leurs têtes étaient trop courbées, et leurs palais inanimés ne +ruminaient que la douleur):--oui, sauf ces esprits, en petit nombre, +qui, en dépit des forfaits qu'ils abhorrent, ne confondent pas la +sainteté de leur cause avec ces bouleversemens momentanés des lois de la +nature, bouleversemens qui, comme la peste et les volcans, ne frappent +que pour un tems, puis s'éteignent, et laissent le cours ordinaire des +saisons réparer, en quelques étés, les dommages de la terre, la +repeupler de villes et de générations,--belles quand elles sont +libres:--car sous toi, ô tyrannie, rien ne peut jamais fleurir! + +Gloire, empire, liberté!--ô trinité divine!--ces tours furent jadis +votre siége! A l'heure où Venise fut un objet d'envie, la ligue des plus +puissantes nations put abaisser son noble orgueil, mais non +l'anéantir:--tout fut entraîné dans sa ruine: les monarques invités à +ses fêtes connaissaient et aimaient leur magnifique hôtesse; ils ne +pouvaient s'apprendre à la haïr, quelque humiliés qu'ils fussent:--la +foule des humains pensait comme les rois; Venise recevait les hommages +du voyageur de tous les jours et de tous les climats;--ses crimes +eux-mêmes naissaient de la source la plus douce,--de l'amour; elle ne +buvait point le sang, ne s'engraissait point de cadavres, mais portait +la joie partout où s'étendaient ses innocentes conquêtes; car elle +relevait la croix, gui d'en haut sanctifiait les bannières protectrices, +incessamment flottantes entre la Terre et le Croissant profane: si ce +croissant a pâli et décliné, le monde peut en rendre grâces à la cité +qu'il a chargée de chaînes dont maintenant le bruit retentit aux +oreilles des peuples qui doivent le nom de liberté à tant de glorieux +efforts: cependant Venise partage avec eux une misère commune: elle se +nomme «le royaume» d'un conquérant ennemi; elle sait ce que tous,--ce +que _nous_, plus que tous les autres; ne savons que trop bien; avec +quels termes dorés un tyran amuse ses esclaves. + +Le nom de république a disparu sur les trois parties du globe gémissant. +Venise est abattue: la Hollande daigne reconnaître un sceptre, et +souffre le manteau de pourpre. Si la Suisse seule est libre encore, et +jouit sans entraves de ses montagnes, ce n'est que pour un tems: car, de +nos jours, la tyrannie est devenue fine; et, dans ses heures de +triomphe, étouffe sous ses pieds les étincelles de nos cendres. Une +grande contrée, séparée de nous par l'Océan, nourrit une race vigoureuse +dans l'amour de la liberté; pour laquelle leurs pères ont combattu, et +qu'ils leur ont léguée;--héritage d'orgueil et de bravoure! noble +distinction d'avec toute autre terre, dont les enfans doivent fléchir le +genou au gré d'un monarque, comme si son sceptre insensible fût une +baguette douée du magique pouvoir de la science occulte!--Oui, une +grande contrée, bravant le despotisme, lève encore ses drapeaux +invaincus et sublimes par delà l'Atlantique!--Elle a montré à une +nation, trop fière de son droit d'aînesse, que le pavillon hautain +d'Albion peut baisser devant ceux dont les épées ont conquis des +franchises que le sang ne paie pas trop cher. Oui, certes, mieux +vaudrait le sang de tout homme, fût-il une rivière, mieux vaudrait qu'il +coulât à pleins bords et même débordât, que de languir dans nos veines +oisives, de stagner comme dans un canal fermé de verroux et de chaînes, +d'avancer, comme un malade endormi, trois pas, puis s'arrêter:--mieux +vaut être là où les Spartiates massacrés sont encore libres, dans le +noble charnier des Thermopyles, que de croupir dans nos marais,--ou bien +il faut fuir sur l'abîme azuré, et ajouter un courant à l'Océan, une ame +aux ames de nos pères; et à toi, Amérique, un homme libre de plus! + + + + +VIII. + +ODE A NAPOLÉON BUONAPARTE[113]. + +[Note 113: L'empereur Népos fut reconnu par le _sénat_, par les +_Italiens_ et par les provinces de la _Gaule_: ses qualités morales et +ses talens militaires furent hautement célébrés: et ceux qui tiraient de +son gouvernement quelque avantage particulier annoncèrent, en chants +prophétiques, la restauration de la félicité +publique.............................. + +Par cette honteuse abdication, il prolongea sa vie de quelques années, +dans une position équivoque, tout à la fois empereur et exilé, jusqu'à +ce que--» + +(GIBBON, _Décadence et chute_, etc.)] + +«_Expende Annibalem_:--_quot libras in duce summo Invenies_?--» + +(JUVÉN. _Sat. X._) + + +1. C'en est fait:--mais hier encore tu étais roi, et, les armes en main, +tu combattais contre les rois:--maintenant, il n'y a pas de nom qui te +convienne; te voilà si bas,--et tu vis encore! Est-ce là l'homme aux +mille trônes, qui jonchait notre terre d'ossemens ennemis? et peut-il +ainsi se survivre à lui-même? Depuis celui que nous appelons, sans +raison, du nom de l'étoile du matin[114], nul mortel, nul démon n'est +tombé de si haut. + +[Note 114: Lucifer, nom du chef des démons, est dans la mythologie +païenne et d'après son etymologie (_Lucem fero_) l'étoile de Venus, +quand elle précède et annonce le lever du soleil. + +(_N. du. Tr._)] + +2. Homme mal inspiré! pourquoi te fis-tu le fléau de tes semblables, qui +s'agenouillaient devant toi? Devenu aveugle à force de te contempler +toi-même, tu appris à voir au reste du monde. Maître souverain du +pouvoir,--tu n'as laissé pour don unique que le tombeau à ceux qui +t'adoraient; et, jusqu'à l'heure de ta chute, les humains ne purent +deviner combien l'ambition a de bassesse. + +3. Rendons grâces au ciel pour une telle leçon;--elle instruira les +guerriers à venir plus que tous les discours de la haute philosophie, +discours si vains jusqu'à ce jour. Le charme qui fascinait l'esprit des +hommes est désormais rompu pour ne plus renaître; charme qui forçait +d'adorer ces idoles de l'empire du sabre, ces colosses au front d'airain +et aux pieds d'argile. + +4. Le triomphe et la vanité, l'enivrement du combat[115], la victoire +dont la voix ébranle la terre, et qui pour toi était le souffle de vie: +l'épée, le sceptre, et ce pouvoir, sous le joug duquel l'homme ne +semblait fait que pour obéir, et avec lequel la renommée fut +liguée;--tout est anéanti!--Esprit de ténèbres, quelle doit être la rage +de ton souvenir! + +[Note 115: _Certaminis gaudia_, expression d'Attila dans sa harangue à +son armée, avant la bataille de Châlons, harangue donnée par +Cassiodore.] + +5. Le désolateur est enfin désolé! le vainqueur, renversé! l'arbitre de +la destinée d'autrui supplie pour la sienne propre! Y a-t-il encore +quelque espérance impériale qui puisse lutter avec calme contre un tel +changement? ou bien, est-ce la seule crainte de la mort? Mourir +prince,--ou vivre esclave,--ton choix est lâchement courageux. + +6. Cet athlète[116], qui jadis voulut rompre un chêne, ne songea pas au +redressement élastique des fragmens: saisi par l'arbre qu'il avait en +vain brisé,--solitaire,--quels regards jetait-il alentour? Toi, dans +l'orgueil de ta force, tu as fait enfin une imprudence égale, et tu as +rencontré un destin plus sombre: lui, il fut la proie des hôtes +farouches des forêts; mais toi, tu devras dévorer ton cœur! + +[Note 116: Milon.] + +7. Un Romain[117], dont le cœur brûlant s'était désaltéré dans le sang +de Rome, jeta loin de lui le poignard,--osa, par une grandeur sauvage, +quitter l'empire pour ses foyers domestiques. Il osa quitter l'empire +avec un suprême dédain des hommes qui avaient supporté un tel joug, et +qui le laissèrent toutefois jouir en paix de son sort. Sa seule gloire +fut cette heure où il abandonna de plein gré le pouvoir dont il s'était +emparé. + +[Note 117: Sylla.] + +8. Le monarque espagnol[118], quand le plaisir de la puissance eut perdu +la vivacité de son charme, rejeta ses couronnes pour des rosaires, son +empire pour une cellule: calculateur exact des grains de son chapelet, +subtil argumentateur sur des articles de foi, il amusa bien sa folie; +pourtant, il eût mieux fait de ne jamais connaître, ni le reliquaire du +bigot, ni le trône du despote. + +[Note 118: Charles-Quint.] + +9. Mais toi,--c'est malgré tes efforts que la foudre a été arrachée de +tes mains;--trop tard tu quittes la haute puissance à laquelle s'accola +ta faiblesse. Quoique tu sois un ange de malheur, c'est assez pour +nâvrer notre cœur que de voir le tien sans nerf; que de songer que le +monde, chef-d'œuvre de Dieu, a servi de marchepied à un être si vil. + +10. Et la terre a prodigué son sang pour celui qui peut ainsi ménager le +sien! Et les monarques, devant lui, ont fléchi leurs genoux tremblans, +lui ont rendu grâces pour un trône! Céleste liberté! combien nous devons +te chérir, lorsque tes plus puissans ennemis ont ainsi témoigné leur +crainte dans la plus humble attitude! Oh! puisse aucun tyran ne laisser +jamais un nom plus brillant, qui éblouisse le genre humain! + +11. Tes forfaits sont écrits dans le sang, et non écrits en vain;--tes +triomphes ne parlent plus de gloire, ou plutôt ils grossissent la tache +de ton honneur.--Si tu étais mort comme meurt le courage, peut-être un +nouveau Napoléon viendrait-il encore une fois déshonorer le monde;--mais +qui voudrait s'élancer jusqu'à la hauteur du soleil pour tomber ensuite +dans une nuit si noire? + +12. Mise dans la balance, la poussière du héros n'a pas plus de valeur +que l'argile vulgaire. L'équilibre, ô humanité! est le même pour tous +les trépassés. Mais pourtant je croyais que le grand homme vivant était +animé de quelques étincelles plus nobles pour éblouir et pour +épouvanter, et je n'imaginais pas que le mépris pût ainsi se jouer de +ces conquérans de la terre. + +13. Et ta fiancée, triste fleur de l'orgueilleuse Autriche, princesse +encore impériale, comment son cœur supporte-t-il l'heure de tourment? +Attache-t-elle ses pas à ton coté? Doit-elle aussi courber la tête, +partager le repentir tardif et le long désespoir de l'homicide détrôné? +Ah! si elle t'aime toujours, conserve avec soin ce diamant, qui vaut +bien ta couronne évanouie! + +14. Hâte maintenant ta course vers ton île maudite, et fixe ton regard +sur la mer: cet élément peut rencontrer ton sourire, il ne fut jamais +gouverné par toi! Ou bien, de ta main oisive, trace nonchalamment sur le +sable que la terre est à présent aussi libre que l'océan, et que le +pédagogue de Corinthe[119] t'a désormais transféré son proverbe. + +[Note 119: Denis le jeune, après avoir été chassé de Syracuse par +Timoléon, passe pour s'être fait maître d'école à Corinthe. Il fut +toujours cité comme un exemple mémorable de l'instabilité des choses +humaines. «_Tantâ mutatione majores natu, ne quis nimis fortunæ +crederet, magister ludi factus ex tyranno docuit_.» (Valer. Max. VI, 9.) +Philippe ayant écrit d'un ton menaçant aux Lacédémoniens, ceux-ci ne lui +firent d'autre réponse que cette phrase passée en proverbe: _Denis à +Corinthe_. + +(_N. du Tr._)] + +15. Timour! te voilà donc à ton tour dans la cage de ton +prisonnier[120]! Quels pensers seront les tiens? Dans ta rage captive, +tu ne nourriras qu'une idée, une seule:--«Le monde _fut_ à moi!» A moins +pourtant que tu n'aies le sort du souverain de Babylone[121], que tu ne +perdes tout sentiment avec le sceptre, que les liens de la vie ne +retiennent pas plus long-tems cet esprit si ambitieux,--si long-tems +obéi,--de si peu de valeur! + +[Note 120: Cage où Bajazet fut enfermé par l'ordre de Tamerlan--ou +Timour.] + +[Note 121: Nabuchodonosor changé en bœuf.....] + +16. Ou comme celui[122] qui déroba le feu du ciel, feras-tu tête au +choc? partageras-tu avec ce misérable, qui n'obtint jamais de pardon, +son vautour et son rocher? Damné déjà par Dieu,--maudit par l'homme, la +dernière scène de ton drame, sans être la plus coupable, a été +_l'archi-risée_[123] du démon: Satan, dans sa chute, garda sa fierté, et +s'il eût été mortel, c'est avec la même fierté qu'il serait mort! + +[Note 122: Prométhée.] + +[Note 123: _Arch mock_..... Allusion aux vers de Shakspeare: + + «_The fiend's arch mock_-- + _To tip a wanton, and suppose her chaste_.--»] + + + + +IX. + +ODE TRADUITE DU FRANÇAIS[124]. + +[Note 124: Voir la première note de l'Ode à Venise. + +Nous ne connaissons pas le texte original de cette prétendue traduction. + +(_N. du Tr._)] + + +Nous ne te maudissons pas, Waterloo! quoique le sang de la liberté ait +arrosé tes plaines; ce sang fut versé sur un sol où il ne s'abîma pas: +il jaillit de chaque blessure, comme la trombe s'élève de l'océan; et, +d'un mouvement vigoureux et de plus en plus rapide, il s'élance, et se +mêle dans l'air avec celui de l'infortuné Labédoyère:--avec celui du +guerrier dont la tombe honorée renferme le plus brave entre les +braves[125]. Il s'amoncelle en nuages rouges de feu; mais il retombera +sur la terre dont il s'est élevé: quand la mesure sera comble, l'orage +éclatera:--jamais n'aura été entendu tonnerre pareil au tonnerre qui +alors frappera le monde de surprise;--jamais n'aura été vu éclair pareil +à l'éclair qui alors brillera sur la voûte céleste! Telle, l'étoile +d'absinthe, prédite par le saint prophète des anciens jours, fera +pleuvoir sur la terre un déluge de feu, et changera les rivières en +sang[126]! + +[Note 125: Le maréchal Ney, prince de la Moskowa. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 126: Voir l'_Apocalypse_, ch. VII, verset 7, etc. «Le premier ange +sonna de la trompette, et il s'ensuivit de la grêle et des flammes +mêlées à du sang, etc.» + +Verset 8. «Et le second ange sonna de la trompette, et il sembla qu'une +grande montagne de feu fût jetée dans la mer; et le tiers de la mer +devint sang, etc.» + +Verset 10. «Et le troisième ange sonna de la trompette, et il tomba du +ciel une grande étoile, brûlant comme une torche, et elle tomba sur le +tiers des rivières et sur les sources des eaux.» + +Verset 11. «Et le nom de l'étoile est _Absinthe_; et le tiers des eaux +devint _absinthe_; et plusieurs hommes moururent des eaux qui étaient +devenues amères.»] + +Le héros est tombé; mais non par vous, vainqueurs de Waterloo! Tant que +le soldat citoyen ne commanda à ses concitoyens--que pour les guider sur +les champs de bataille, où la gloire souriait au fils de la +liberté,--qui donc, parmi tous les despotes ligués, lutta contre le +jeune héros? qui put se vanter d'avoir vaincu la France, avant que la +tyrannie n'eût usurpé tous les droits? avant que le grand homme, leurré +par les attraits de l'ambition, ne fût plus devenu qu'un roi? Alors il +tomba:--ainsi périssent tous ceux qui voudraient asservir les hommes à +l'homme! + +Et toi aussi, guerrier au panache de neige, toi, à qui ton royaume a +refusé même un tombeau[127], mieux aurait valu pour toi continuer à +conduire la France contre des armées mercenaires, que te vendre toi-même +à l'infamie et à la mort pour un vil nom de roi, tel que celui du +monarque de Naples, qui porte aujourd'hui le titre que tu achetas au +prix de ton sang. Tu songeais peu, lorsque, sur ton cheval de bataille, +tu te précipitais, comme un fleuve qui déborde, à travers les rangs +armés, lorsque les casques fendus et les sabres entrechoqués +étincelaient et tombaient en éclats autour de toi:--tu songeais peu à la +destinée que tu trouvas au bout de la carrière! Ton panache hautain fut +mis à bas par le coup déshonorant qu'y porta un esclave! +Jadis,--semblable à la lune qui commande au flux et reflux de la mer, il +parcourait les airs et guidait le guerrier; au milieu de la nuit créée +par la noire et sulfureuse fumée du combat, le soldat cherchait des yeux +ce superbe cimier, et, comme il le voyait toujours marcher en avant, +ainsi marchait-il lui-même contre nos ennemis. Là où les traits rapides +de la mort immolaient le plus de victimes, où la guerre entassait le +plus de débris sous la bannière triomphante de l'aigle à l'aigrette +flamboyante,--de l'aigle qui volait au sein des orages et des tonnerres, +dont rien ne pouvait arrêter l'aile impétueuse, et qui lançait les +foudres de la victoire:--oui, lorsque la ligne des ennemis se brisait, +que la mort éclaircissait les rangs, ou que la fuite les dispersait dans +la plaine, là, soyez-en sûrs, Murat chargeait! Hélas! il ne chargera +plus désormais! + +[Note 127: Les restes de Murat ont été, dit-on, exhumés et livrés aux +flammes.] + +Les envahisseurs foulent nos gloires passées: la victoire pleure sur les +ruines de ses arcs de triomphe.--Mais que la liberté se réjouisse, que +sa voix révèle son cœur! Sa main appuyée sur son épée, elle recevra un +double hommage. La France a reçu deux fois une leçon morale chèrement +achetée:--son salut ne gît point dans un trône, sur lequel siége Capet +ou Napoléon[128]; mais dans l'égalité des droits et des lois; mais dans +l'union des cœurs et des bras pour une grande cause,--la liberté, telle +que Dieu l'a donnée à tous ceux qui vivent sous le soleil, avec le +souffle vital, et dès l'heure de la naissance;--la liberté, que le crime +veut en vain chasser du monde, en dispersant, d'une main farouche et +prodigue, les richesses des nations comme les grains du sable, en +versant, comme l'eau, le sang des nations dans un impérial océan de +carnage! + +[Note 128: Il paraîtrait que M.A.P. n'a pas osé traduire cela; il dit: +«Son bonheur ne dépend point du trône, il dépend de l'égalité, etc.» Sa +traduction serait donc aussi timide sous le rapport politique que sous +le rapport poétique. + +(_N. du Tr._)] + +Mais les mortels uniront leurs cœurs, leurs esprits et leurs voix: qui +donc fera tête à cette noble ligue? Le tems n'est plus où le glaive +soumettait les peuples. L'homme peut mourir;--les idées renaissent. Même +ici bas, dans ce monde de misères, la liberté ne peut manquer d'avoir un +héritier. Des millions d'hommes ne respirent que pour recueillir ce +précieux héritage. La liberté a pris un essor que rien ne peut dompter: +si elle assemble encore une fois ses armées, les tyrans seront forcés de +croire et de trembler:--sourient-ils de cette simple menace? Des larmes +de sang couleront encore. + + + + +X. + +ODE A L'ILE DE SAINTE-HÉLÈNE. + + +1. Paix à toi, île de l'Océan! Salut à tes brises et à tes vagues! Salut +à tes rochers contre lesquels le perpétuel retour des marées fait écumer +le flot blanchâtre! Riche sera la guirlande que l'histoire tressera pour +toi! Immortelle en sera la verdure! Quand les nations, qui te laissent +aujourd'hui dans l'obscurité, fléchiront tour à tour le genou devant la +baguette de l'oubli, ta gloire ne sera pas changée,--ta renommée ne sera +pas ternie:--l'hommage des siècles rendra ton nom sacré. + +2. Salut au guerrier qui repose sur ton sol le riche fardeau de sa +gloire[129]! Quand la mesure de ses jours sera comble, et que la +chronique de sa vie sera close, ses exploits seront consacrés dans les +annales de Clio! Sa valeur le rangera parmi les plus illustres preux de +tous les âges, et les monarques futurs s'inclineront devant son +génie:--les chants des poètes,--les leçons des sages--le diront la +merveille et l'ornement du monde. Devant toi, ô météore de la Gaule, les +autres météores de l'histoire s'évanouiront éclipsés par ta splendeur. + +[Note 129: Cette strophe seule devra réconcilier le lecteur avec Lord +Byron, qui l'aura sans doute indisposé comme nous par l'amertume plus +que sévère avec laquelle il reprochait à Napoléon (Ode VIII) de ne +s'être pas tué après Waterloo. + +(_N. du Tr._)] + +3. De salutaires zéphirs rafraîchiront ton atmosphère, île éblouissante +de gloire! Des contrées les plus éloignées, il te viendra un peuple de +pélerins, tribu aussi indépendante que tes vagues! Ta grève, au loin +resplendissante, arrêtera le voyageur qui voudra jeter un rapide +coup-d'œil sur un lieu si renommé:--chaque touffe de gazon, chaque +pierre, chaque roc, retardera son séjour sur ce sol qu'auront sanctifié +les pas de l'exilé! car c'est de lui que tu recevras un lustre divin: le +déclin de son soleil a été le lever du tien. + +4. Et quels bras l'ont enchaîné? les bras qui avaient lutté faiblement +contre le sien:--les nations qui l'avaient souvent bravé, mais n'avaient +pu le dompter jusqu'à ce jour! les monarques qui maintes fois courbèrent +la tête devant sa clémence, et reçurent de sa main les couronnes que +leur avait ravies la guerre!--Le vainqueur, aujourd'hui vaincu, l'aigle +aujourd'hui frappé à mort, laisserait-il leur vengeance sévère éteindre +les rayons de son étoile! Non: la gloire apparaît, vêtue d'une splendeur +nouvelle, et l'astre des siècles revient à l'ascendant. + +5. Pure à jamais soit la bruyère de tes montagnes! riche la verdure de +tes pâturages! limpides et intarissables les eaux de tes fontaines! +Puissent tes annales n'être souillées d'aucuns désastres! Élève-toi sur +la surface de l'Océan, comme un magnifique autel, comme un saint +reliquaire cher aux prières du genre humain!--Vienne se briser contre +les rochers de ton rivage la rage de la tempête,--la lutte dévastatrice +des vagues et des vents!--Qu'au haut de tes créneaux déploie long-tems +ses ailes l'aigle, ton ornement; l'aigle, orgueil de l'univers. + +6. Il se flétrira, le lis qui fleurit à cette heure! Où est la main qui +peut le nourrir? Les nations qui le relevèrent le regarderont dépérir: +les rosées froides jetteront sur lui une malédiction précoce. Alors la +violette qui fleurit dans les vallées chargera la brise de son vivifiant +parfum: alors, aussitôt que l'esprit de liberté ralliera les peuples +pour chanter une antienne funèbre sur la tombe de la tyrannie, la vaste +Europe craindra que ton étoile ne paraisse soudain sur l'horizon, et +n'éclipse les astres pestifères du septentrion. + + + + +XI. + +A NAPOLÉON. + +(Traduit du français.) + + «Tout le monde pleurait, mais surtout Savary, et un officier + polonais qui devait son élévation à Bonaparte. Il + s'attachait aux genoux de son maître; il écrivit à lord + Keith, pour demander la permission d'accompagner Napoléon, + même en qualité de domestique: demande qui ne put être + accordée.» + + +1. Dois-tu partir, ô mon illustre chef, séparé du petit nombre des +braves qui te sont restés fidèles? Qui peut dire la douleur de ton +soldat, dont la raison s'égare à ce long adieu? J'ai connu les feux de +l'amour, les ardeurs de l'amitié; mais qu'est-ce que tout cela auprès de +ce que je sens pour toi, auprès du zèle d'un guerrier fidèle? + +2. Idole du soldat! Grand dans les combats; mais plus grand encore +aujourd'hui: plusieurs purent gouverner un monde, toi seul ne courbas +pas la tête sous l'arrêt du destin. Que d'années j'ai bravé la mort à +tes côtés! et j'enviais ceux qui succombaient, lorsque leur cri de mort +était encore une bénédiction pour le maître qu'ils servaient si +bien[130]. + +[Note 130: «A Waterloo, on vit un homme, dont le bras gauche avait été +cassé par un boulet de canon, s'arracher ce bras avec la main droite, le +lancer en l'air, et crier à ses camarades: «Vive l'Empereur, jusqu'à la +mort!» Il y a plusieurs autres exemples de la sorte: celui que je vous +rapporte, vous pouvez le regarder comme authentique.» + +(_Lettre particulière de Bruxelles_.)] + +3. Que ne suis-je, comme eux, une froide poussière, puisque je vis pour +voir cette heure fatale, où tes timides ennemis hésitent de laisser un +homme en tes mains, de peur que tes compagnons d'exil ne deviennent, +pour toi, autant d'instrumens de liberté! Oh! dans le fond des cachots, +toutes leurs chaînes me seraient légères; tant que je pourrais +contempler ton ame invaincue. + +4. Les flatteurs de cet homme, aujourd'hui si sourd à la prière d'un +serviteur fidèle, voudraient-ils, si sa gloire empruntée venait à pâlir, +partager avec lui obscurité dans laquelle il naquit? Si ce monde, que tu +résignes avec tant de calme, devenait, à cette heure; son domaine, +pourrait-il acheter, au prix de ce trône, des cœurs comme ceux qui te +sont encore tout dévoués? + +5. Mon chef, mon roi, mon ami, adieu! Jamais je ne m'étais encore +agenouillé; jamais je ne suppliai mon souverain, comme j'implore +aujourd'hui ses ennemis; et tout ce que je demande, c'est de participer +à tous les périls qu'il va braver, c'est de partager à côté du héros sa +chute, son exil et sa tombe. + + + + +XII. + +SUR L'ÉTOILE DE LA LÉGION D'HONNEUR. + +(Traduit du français.) + + +1. Étoile des braves!--toi, dont les rayons ont répandu tant de gloire +sur les morts et sur les vivans,--enchanteresse brillante et adorée! +pour te rendre hommage, des millions de soldats couraient aux +armes;--redoutable météore d'immortelle origine! pourquoi naître dans le +ciel pour t'éteindre sur la terre? + +2. Les ames des héros moissonnés par la guerre formaient tes rayons; +l'immortalité étincelait dans tes éclairs; l'harmonie de ta sphère +martiale était: «Gloire là-haut, et honneur ici-bas;» et ta lumière +éblouissait les yeux des hommes, comme un volcan de la voûte azurée. + +3. Ton fleuve de sang roulait comme la brûlante lave, et entraînait les +empires dans ses ondes. La terre tremblait sous toi jusqu'en ses +fondemens, alors que tu éclairais tout l'espace; en ta présence, le +soleil cessait de rayonner, devenait sombre, et quittait l'horizon. + +4. Avant toi s'éleva, et avec toi s'agrandit un arc-en-ciel du plus doux +éclat, de trois brillantes couleurs[131], toutes divines, et faites pour +ce signe céleste; car la main de la liberté les avait alliées, comme les +nuances d'une gemme immortelle. + +[Note 131: Le drapeau tricolore.] + +5. Une de ces couleurs était un rayon d'écarlate dérobé au soleil; une +autre, le bleu foncé de l'œil d'un séraphin; une autre, le voile blanc +de radieuse lumière, dont s'enveloppe un pur esprit; les trois couleurs, +ainsi assorties, semblaient le tissu d'un rêve céleste. + +6. Étoile des braves! tes rayons pâlissent, et les ténèbres vont de +nouveau prévaloir! Toutefois, noble arc-en-ciel de liberté, nos larmes +et notre sang doivent couler pour toi. Quand ta brillante promesse +s'évanouit, notre vie n'est qu'un fardeau d'argile. + +7. Les pas de la liberté sanctifient les silencieuses cités des morts; +les guerriers qui succombent sous ses drapeaux sont beaux et fiers dans +la mort. Ainsi, puissions-nous bientôt, ô déesse, être pour toujours +avec eux ou avec toi! + + + + +XIII. + +ODE. + + +1. Oh! honte à toi, terre de la Gaule! honte à tes enfans et à toi! +Imprudente dans ta gloire, et vile dans ta chute, combien ton partage +est misérable! Dans ton abandon, tu seras en butte aux coups de +l'ironie, d'une ironie qui ne mourra jamais: les malédictions de la +haine et les sifflemens du mépris chargeront ton atmosphère; et, sur tes +ruines, retentiront à jamais les rires du triomphe, les insultantes +railleries du monde! + +2. Oh! où donc est l'esprit de tes anciens jours, l'esprit qui animait +tes fils, alors que l'étoile de la bravoure était leur fanal, et que la +passion de l'honneur les guidait à la mort? Tes orages ont troublé leur +sommeil. Entends-tu les gémissemens qui s'élèvent du fond des tombeaux. +Ces dignes preux murmurent de colère, pleurent de désespoir, à voir la +tache impure imprimée sur ton sein; car, où est la gloire qu'ils te +remirent en dépôt? elle est perdue dans les ténèbres, foulée dans la +poussière. + +3. Va, parcours de ton regard tous les royaumes de la terre, depuis +l'Indus jusques au pôle; quelque peu de bonté, d'honneur et de vertu +mêlera son éclat aux ténèbres du péché. Mais toi, tu n'as rien que ta +honte; le monde ne peut offrir rien de pareil à toi; l'horreur et le +vice ont défiguré ton nom au-delà de toute comparaison; étonnante de +forfaits, tu nous fourniras, à l'avenir, un modèle, un proverbe, pour la +perfidie et le crime. + +4. Tant que le triomphe couvrit de gloire le glaive de ton maître; tant +que le héros fut debout, tes éloges suivirent partout ses pas, et +applaudirent à l'effusion du fleuve de sang. Et cependant la tyrannie +siégeait sur l'impériale couronne, et flétrissait au loin les nations; +mais, à tes yeux, le despote mérita un renom brillant, jusqu'à l'heure +où la fortune abandonna son char; _alors_ tu te dérobas à ton chef,--tu +t'empressas de l'outrager, tu fus la première à le trahir. + +5. Tu oublias ses exploits, les travaux qu'il avait supportés pour ta +cause; tu tournas tes hommages vers le nouveau soleil qui se levait, et +entonnas d'autres hymnes de gloire. Mais l'orage se mit à gronder, +l'adversité obscurcit l'astre de lumière; l'honneur et la foi furent la +fanfaronnade d'une heure, et la loyauté elle-même, rien qu'un +rêve.--Celui que tu avais banni reçut de nouveau tes sermens; et qui +avait été le premier à l'insulter, fut aussi le premier à l'adorer. + +6. Quel tumulte ébranle ainsi les airs? quelle foule environne son +trône? C'est un cri d'enthousiasme, ce sont des millions de sujets qui +jurent de n'obéir qu'à son sceptre. Les revers feront éclater leur zèle; +l'infortune rendra sacré le nom de l'empereur. Le monde, qui le +persécute, va sentir avec douleur quel esprit, quelle ardeur +inextinguible anime les Français, dès que leurs cœurs sont embrasés; car +ils ont le héros qu'ils aiment, ils ont le chef qu'ils admirent. + +7. Leur héros s'est précipité au combat: une ombre couvre ses +lauriers.--Où est le zèle qui ne devait jamais céder, la loyauté qui ne +devait jamais s'évanouir? En un moment, la désertion et la perfidie +abandonnèrent le vaincu à ses ennemis: les lâches, à qui son sourire +avait donné les honneurs et la puissance, le délaissèrent et le +renièrent dans son adversité; et les millions de Français qui avaient +juré de périr pour le sauver, le virent fugitif, captif, esclave! + +8. O terre de la Gaule! les contrées les plus sauvages, les plus +désertes, sont plus nobles et meilleures que toi! Tu es pour les hommes +un objet de surprise et d'horreur, tant la perfidie te défigure! Si tu +étais le lieu où je fusse né, je m'arracherais soudain de tes bras, je +fuirais aux extrémités du monde, et te quitterais pour toujours; oui, +pour toujours. Si jamais je pensais à toi après longues années, cette +pensée appellerait encore la rougeur sur mon front, et les larmes sur ma +paupière. + +9. Oh! honte à toi, terre de la Gaule! honte à tes enfans et à toi! +Imprudente dans ta gloire, et vile dans ta chute, combien ton partage +est misérable! Dans ton abandon, tu seras en butte aux coups de +l'ironie, d'une ironie qui ne mourra jamais: les malédictions de la +haine et les sifflemens du mépris chargeront ton atmosphère, et sur tes +ruines retentiront à jamais les rires du triomphe, les insultantes +railleries du monde[132]! + +[Note 132: La révolution de juillet vient de donner un glorieux démenti +aux anathèmes que semblait mériter, en 1815, la France humiliée par le +second retour des Bourbons. Nous voilà redevenus _la grande nation_! + +(_N. du Tr._)] + + + + +XIV. + +ADIEUX DE NAPOLÉON. + +(Traduit du français.) + + +1. Adieu, terre où le nuage de ma gloire s'éleva pour couvrir de son +ombre l'univers entier!--Tu m'abandonnes aujourd'hui;--mais mon nom +remplit les pages les plus brillantes ou les plus sombres de ton +histoire. J'ai combattu contre un monde qui ne m'a vaincu qu'après que +le météore trompeur de la conquête m'eut entraîné trop loin: j'ai tenu +tête aux nations qui me craignent encore dans mon abandon solitaire, +moi, dernier captif de plus d'un million de guerriers! + +2. Adieu, France!--Quand ton diadême ceignait mon front, j'en fis la +perle et la merveille du monde;--mais ta faiblesse ordonne que je te +laisse comme je t'ai trouvée, dans la décadence de ta gloire et le +déclin de ta vertu. Oh! que n'ai-je encore ces vétérans de la bravoure, +qui gagnèrent toutes leurs batailles et ne furent moissonnés qu'en +luttant contre les tempêtes:--avec eux, l'aigle, dont le regard perdit +en ce moment sa force, avait toujours, dans son essor, fixé ses yeux sur +le soleil de la victoire! + +3. Adieu, France!--Mais quand la liberté ralliera encore une fois ses +bannières dans tes provinces, aie souvenir de moi:--la violette croît +toujours dans le fond de tes vallées; elle est flétrie, mais tes larmes +épanouiront encore sa fleur.--Oui, je puis encore confondre les armées +qui nous environnent: ton cœur peut encore tressaillir et se réveiller à +ma voix.--Il est des anneaux qui doivent rompre, dans la chaîne qui nous +a liés: _alors_, tourne-toi vers Napoléon, appelle à ton aide le chef de +ton choix. + + + + +XV. + +MADAME LAVALETTE. + + +1. Laissons les critiques d'Édimbourg écraser de leurs éloges leur Mme +de Staël, et leur célèbre Mlle l'Épinasse; l'orgueilleuse philosophie +luit, tout au plus, comme un météore, et la gloire d'un bel esprit est +aussi frêle que le verre. Mais pleins de vie sont les rayons, éternelle +est la splendeur de ton flambeau, noble amour conjugal! et jamais tu +n'as répandu un éclat plus saint, plus pur ou plus tendre que sur le nom +de la belle Lavalette. + +2. Allons, remplissez la coupe jusques aux bords: la vertu même la +bénira, et consacrera la liqueur qui mousse en l'honneur de ce nom: les +lèvres ardentes de la beauté presseront pieusement le verre, et l'hymen +portera un honorable toast. Nous acquitterons une dette légitime envers +cette femme, qui a risqué, pour son mari, sa liberté et sa vie, et nous +saluerons de nos applaudissemens l'épouse héroïne, la fidèle, la noble, +la belle Lavalette! + +3. De cruels ennemis, dans leur impuissante malice, ont prononcé, contre +le captif sauvé, un arrêt que l'Europe entière abhorre: oui, l'Europe +entière se détourne des esclaves de ce palais peuplé de prêtres, et ceux +qui les ont replacés rougissent aujourd'hui pour eux. Mais, dans les +âges à venir, quand la gloire ensanglantée des ducs et des maréchaux se +sera évanouie dans les ténèbres, tous les cœurs palpiteront encore, tous +les yeux étincelleront, au récit du sublime dévouement de la belle +Lavalette. + + + + +XVI. + +ADIEU[133]. + +[Note 133: Ce sont les adieux de Lord Byron à sa femme. + +(_N. du Tr._)] + + +Adieu! et si c'est pour toujours, encore une fois, adieu! Quoique tu +sois inexorable, mon cœur ne se révoltera pas contre toi. Plût au Ciel +qu'à tes regards s'ouvrît ce sein où ta tête a si souvent reposé, +lorsque tes sens cédaient à ce paisible sommeil que tu ne connaîtras +plus! Que ne peux-tu lire en ce sein les pensées les plus secrètes? tu +connaîtrais enfin que ce ne fut pas bien de le blesser ainsi. Il est +vrai que le monde t'en loue,--qu'il sourit au coup que tu me portas; +mais ces éloges doivent te choquer, ils sont fondés sur le malheur +d'autrui. Certes, plus d'une faute me souilla: mais n'y avait-il, pour +m'infliger une incurable blessure, d'autres bras que ceux qui venaient +de m'embrasser? Oh! ne t'abuse pas toi-même: l'amour peut s'évanouir par +un lent dépérissement; mais ne crois pas qu'une violence soudaine puisse +séparer ainsi les cœurs. Le tien conserve encore sa vie: le mien, +quoique saignant, palpite encore, et l'éternelle pensée qui le +tourmente, c'est--que nous ne devons peut-être plus nous revoir. Ce sont +paroles de douleur plus profonde que les lamentations sur la tombe des +morts. Nous vivrons tous les deux; mais chaque matin nous éveillera dans +une couche veuve; et, lorsque tu pourrais goûter quelque consolation, +lorsque notre fille balbutiera ses premiers mots, lui apprendras-tu à +dire «mon père!» quoique les caresses de son père doivent lui être +inconnues? Quand ses petites mains te caresseront, quand sa lèvre se +pressera contre la tienne, souviens-toi de l'homme dont la prière te +bénira; souviens-toi de l'homme que ton amour a béni! Si les traits de +l'enfant ressemblent à ceux que tu ne verras peut-être plus, alors un +doux tremblement agitera ton cœur, encore fidèle à ton époux. Tu connais +peut-être toutes mes fautes: personne ne connaît tout mon délire; toutes +mes espérances, partout où tu vas, s'en vont se flétrir, et pourtant +elles s'en vont toujours avec toi. Pas un de mes sentimens qui n'ait été +ébranlé: mon orgueil, qu'un monde n'aurait pu plier, plie devant +toi;--par toi délaissée, mon ame me délaisse moi-même. Mais c'en est +fait;--toutes paroles sont vaines, les miennes surtout sont stériles: +mais nous ne pouvons retenir nos pensées, qui se font jour malgré +nous:--Adieu!--Ainsi séparé de toi, arraché à tout lien de tendresse, le +cœur consumé, solitaire, malade,--pour comble de maux, je puis à peine +mourir. + + + + +XVII. + +ESQUISSE[134]. + +[Note 134: Cette pièce fut faite par Lord Byron contre une ancienne +domestique de la mère de sa femme. + +(_N. du Tr._)] + + «_Honest--honest Iago! + If that thou be'st a devil, I cannot kill thee_.» + +(SHAKSPEARE.) + + Honnête--honnête Iago! + Si tu es un diable, je ne puis te tuer. + + +Née dans le grenier, élevée dans la cuisine, promue de là au maniement +de la chevelure de sa maîtresse, enfin,--pour quelque gracieux service +dont on n'a jamais parlé, et que le salaire seul fait deviner,--elle +parvint du cabinet de toilette à la salle à manger,--où les laquais qui +valent mieux qu'elle s'étonnent d'attendre ses ordres derrière sa +chaise. D'un oeil ferme et d'un front éhonté, elle prend son dîner dans +le plat qu'elle lavait naguère. Alerte pour la médisance, prête au +mensonge, _confidente_ favorite, espionne de la maison,--qui pourrait, +grands dieux! deviner ses dernières fonctions? Elle fut la gouvernante +d'une fille unique, dès l'âge le plus tendre. Elle enseigna la lecture à +l'enfant, et l'enseigna si bien, qu'elle-même, en enseignant apprit à +épeler. Puis elle devient adepte dans l'art de l'écriture, comme le +prouve mainte calomnie anonyme. Personne ne sait ce que fût devenue sa +pupille,--sans cet esprit élevé qui conserva la pureté du cœur, qui +soupira toujours après la vérité qu'on lui cachait, et qui ferma +l'oreille à l'erreur. La perversité échoua devant cette ame jeune, qui +ne fut ni dupée par la flatterie,--ni aveuglée par la bassesse,--ni +infectée par la fraude,--ni corrompue par un voisinage contagieux,--ni +amollie par l'indulgence,--ni gâtée par l'exemple,--ni tentée de +regarder en pitié les talens inférieurs à son haut savoir,--ni +enorgueillie par le génie,--ni rendue vaine par la beauté,--ni poussée +par l'envie à rendre le mal pour le mal,--ni changée par la fortune,--ni +haussée par la fierté ou courbée par la passion:--ame à qui la vertu +n'inspira une inflexible sévérité,--que dans ces jours derniers! Oh! +c'était la plus pure, la plus parfaite des créatures vivantes de son +sexe; mais il lui manquait une douce faiblesse,--il lui manquait de +savoir pardonner. Trop choquée des fautes que son ame ne peut connaître, +elle croit que tout ici-bas pourrait être comme elle. Ennemie du vice, +est-elle vraiment l'amie de la vertu? car la vertu pardonne ceux qu'elle +veut amender. Mais je reviens à mon sujet,--que j'ai laissé trop +long-tems de côté,--à l'héroïne infâme qui fatigue mon honnête plume. +Or, quoiqu'elle n'ait plus ses anciennes fonctions, elle régit le cercle +qu'elle servait auparavant. Si les mères,--on ne sait +pourquoi,--tremblent devant elle; si les filles la craignent à cause de +leurs mères; si l'habitude,--chaîne perfide, qui finit par enlacer les +plus forts esprits comme les plus faibles,--lui a donné le pouvoir +d'instiller au fond des ames l'essence empoisonnée de ses désirs cruels; +si, comme une couleuvre, elle se glisse inaperçue dans votre maison, +jusqu'à ce qu'elle soit trahie par la ligne noire et glaireuse qu'elle +trace en rampant; si, comme une vipère, elle enlace le cœur et y laisse +le venin qu'elle n'y trouva pas, pourquoi s'étonner que cette méchante +sorcière guette sans cesse l'occasion d'accomplir ses œuvres de haine, +afin de faire du lieu qu'elle habite un vrai Pandemonium[135], et de +devenir elle-même la souveraine, l'Hécate[136] de l'enfer domestique? +Qu'elle est habile à charger, d'un seul coup de pinceau, les teintes du +scandale, avec toute l'honnête perfidie des demi-mots! Comme elle sait +alors mêler le vrai au faux,--le ris moqueur au franc sourire,--un fil +de candeur à un tissu de fraudes! Combien elle affecte de réticences +apparentes, afin de cacher les inhumains projets de son ame endurcie! +Lèvres de mensonges!--visage né pour dissimuler, pour être insensible et +se railler de quiconque sait sentir! Masque vil que la Gorgone[137] même +désavouerait!--Joue de parchemin et œil de pierre! Voyez quel sang +jaunâtre coule dans les veines de sa peau, et y demeure stagnant comme +une eau bourbeuse! Tel s'offre à nos regards le cloporte, dans sa +cuirasse couleur de safran: tel le vert encore plus sombre des écailles +du scorpion;--(car ce n'est qu'aux teintes des reptiles que nous pouvons +comparer cette ame ou ce visage.)--Regardez la physionomie de cette +femme, et voyez ses sentimens s'y peindre comme dans un miroir. Regardez +le portrait; ne pensez pas qu'il soit chargé; il n'y a aucun trait qui +ne pût encore être grossi. En vérité, ce sont «les journaliers de la +nature», qui, durant le repos de leur maîtresse, firent ce monstre, +cette étoile caniculaire d'un petit ciel, où, sous son influence, tout +se flétrit ou meurt. + +[Note 135: Le _Pandemonium_ est l'édifice construit par les démons pour +y tenir conseil. Voir _Paradis perdu_, chant Ier. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 136: Nom de Proserpine, suivant quelques mythologues. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 137: Les Gorgones, filles de Phoreus, dieu marin, étaient au +nombre de trois: elles étaient si hideuses qu'elles changeaient en +pierre ceux qui les regardaient. + +(_N. du Tr._)] + +Oh! créature misérable!--sans larmes,--sans autre pensée que la joie du +triomphe sur la ruine, qui est ton œuvre:--un jour viendra, et viendra +bientôt, où tu souffriras beaucoup plus que tu ne fais souffrir +aujourd'hui; où tu souffriras pour ce vil égoïsme, qui dès-lors te sera +chose vaine; où tu te débattras en hurlant au milieu d'angoisses qui +n'exciteront point de pitié. Puissent les malédictions échappées à +l'affection blessée, redescendre sur ton sein, avec la force de la +pierre qui retombe, et rendre la lèpre de ton ame aussi horrible à +toi-même qu'au genre humain! jusqu'à ce que toutes tes pensées se +condensent en haine de toi-même,--en haine aussi noire que ton désir +voudrait la créer pour les autres; jusqu'à ce que ton cœur si dur ait +été calciné et réduit en cendres, et que ton ame ait quitté son +enveloppe hideuse! Oh! puisse ta tombe n'avoir pas plus de sommeil que +ton lit!--puisse-t-elle être une couche de feu, comme la couche veuve +que tu nous as préparée! Alors, s'il te vient à l'esprit de fatiguer le +ciel de tes prières, tourne ton regard sur les victimes que tu fis +ici-bas,--et désespère! Mort à toi!--et quand tu pourriras, les vers +eux-mêmes expireront sur ton argile empoisonnée. Ah! sans l'amour que je +sentis, et que je dois encore sentir pour celle que ta malice arracha +aux liens les plus sacrés,--ton nom,--ton nom humain--serait exposé à +tous les yeux comme type de tout vice;--exalté au-dessus de tes pareils +moins odieux que toi,--et donné en proie à l'ulcère d'une immortelle +infamie. + + + +XVIII. + +ADIEUX A L'ANGLETERRE. + + +1. Angleterre! patrie de mes aïeux et la mienne! ô la plus noble des +contrées, la meilleure, la plus féconde en bravoure! Je pars le cœur +brisé; je pars délaissé: je résigne toutes les joies et toutes les +espérances que tu me donnas. + +2. Terre chérie, mère de la liberté, adieu! La liberté elle-même me +fatigue. Calme tes battemens, ô mon cœur, et ne te révolte pas contre un +arrêt que la raison approuve. + +3. Avais-je de l'amour?--Je te prends à témoin, Ciel puissant, qui vis +toutes mes faiblesses et mes craintes; j'adorais,--mais le charme est +rompu: puissent mes larmes en effacer la mémoire! + +4. Combien il est brillant, le moment d'enthousiasme! qu'il est +éblouissant; mais que son éclat est passager! c'est une comète +flamboyante, et prompte à s'enfuir: c'est le héraut précurseur des +ténèbres et des ennuis. + +5. Souvenirs des tendresses passées, des plaisirs perdus sans retour, +laissez-moi,--moi, proscrit, errant et solitaire,--laissez-moi dans le +deuil, sans me torturer l'ame. + +6. Où donc--où mon cœur trouvera-t-il le repos? un refuge contre la +mémoire et la douleur? La gangrène qui le dévore; en quelque lieu que +j'aille, dédaigne un remède trompeur. + +7. Si je pouvais découvrir ce fleuve fabuleux qui noie le souvenir dans +ses ondes, peut-être de nouveau luirait l'œil de l'espérance, l'aurore +d'un jour plus heureux. + +8. Le vin a-t-il la vertu de l'oubli? peut-il ôter de la cervelle le +trait qui l'a blessée? La bouteille nous abuse peut-être une heure, mais +elle laisse toujours après elle régner le chagrin. + +9. L'éloignement ou le tems guérissent-ils le cœur qui saigne d'une +blessure si profonde? L'intempérance en diminue-t-elle les douleurs? +Peut-on appliquer quelque baume à ce mal? + +10. Si je cours aux confins du pôle, j'y verrai l'ombre que j'adore, le +fantôme qui tourmente mon ame, et se joue de mon stérile désespoir! + +11. Le zephir du soir m'apportera le murmure de _sa_ voix, me semblera +humide de _ses_ pleurs et de _ses_ soupirs, et me demandera une larme +pour l'autel dé l'amour. + +12. Dans les rêves de la journée, dans les visions de la nuit, mon +imagination étalera tous les attraits de cette femme à ma vue abusée, +égarée! + +13. Arrière, vaines et passagères images! Arrière, sombres fantômes qui +troublez mon cerveau, pures illusions de l'esprit et des sens, +engendrées par la douleur et le délire! + +14. N'ai-je pas, sur l'autel de la divinité, juré fidélité à celle que +j'adorais? Ne prononça-t-elle pas les sermens que j'avais prononcés, et +n'échangea-t-elle pas avec son époux un gage solennel? + +15. Si mon amour faillit un instant, je m'empressai de réparer ma faute, +de baiser le cœur que j'avais blessé, de tout faire pour l'adoucir avant +qu'il ne se prît à soupirer. + +16. N'ai-je pas courbé cette tête qui ne s'était jamais courbée? N'ai-je +pas prié, moi, qui avais coutume de commander? L'amour me força de +pleurer et de supplier, et l'orgueil fut trop faible pour résister. + +17. Puis, une faiblesse comme la mienne, lavée dans les larmes de mon +repentir, devait-elle donc effacer les impressions divines, la foi et +l'affection de plusieurs années? + +18. A-t-il été bien que l'orgueil, arbitre sévère, se soit interposé +entre la colère et l'amour, et qu'un cœur, jusqu'alors si clément, n'ait +commencé à prouver son inflexibilité que sur _moi_? + +19. Hélas! a-t-il été bien, quand je m'agenouillai, de céler ta +tendresse à tel point, qu'en présence de tout ce que je sentais, ta +sévérité t'interdît toute expression de sensibilité? + +20. Et, lorsque la fille chérie, gage de notre amour, regardait sa mère +et souriait, dis, n'y eut-il rien qui te sollicitât à répondre à cet +appel de l'enfance? + +21. Ce cœur, si dur et si glacé, si traître à l'amour et à moi, ne +s'est-il pas senti percer d'un trait déchirant, en repoussant la +supplique de cette innocente créature? + +22. Cette oreille, qui était ouverte à tout le monde, fut +impitoyablement fermée à l'époux, ton seigneur; cette voix, qui +asservirait les démons, refusa une douce parole de paix. + +23. Et penses-tu, ô ma bien aimée,--car toi seule es toujours la vie de +mon cœur, et, en dépit de mon orgueil et de ma volonté, je te bénis, +oui, je t'aime, ô mon épouse! + +24. Penses-tu que l'absence te verse le baume qui portera remède à tes +maux, ou que le tems, en entraînant la vie sur son aile rapide, accorde +jamais un antidote à ta douleur. + +25. Tes espérances sont frêles comme le rêve qui trompe les longues +heures de la nuit, mais se dissipe à la lueur du premier rayon échappé +des portes de l'orient. + +26. Car lorsque, sur le visage heureux de ta petite fille, l'imagination +suivra du doigt mes traits entrelacés aux tiens, un charme irrésistible +t'enchaînera. + +27. La fossette riante qui siége sur sa joue, les éclairs qui rayonnent +de ses yeux, les paroles qu'elle essaiera de bégayer, tout enfin mêlera +un soupir à tes sourires. + +28. Alors, quoique les mers aient pu mettre entre nous leurs barrières +orageuses, c'est moi qui triompherai; loin de toi, hors de ton regard, à +mon insu, et sans être appelé, c'est moi, pourtant, qui sera là. + +29. Ce n'est pas toi qui lanças contre moi le trait cruel (la cruauté +était étrangère et odieuse à ton cœur); ce n'est pas toi qui m'infligeas +une incurable blessure. + +30. Hélas! oui, ce fut une autre main que la tienne qui troubla mon +repos; cette main frappa,--et, par un sort trop funeste, c'est moi qui +souffris le coup et toutes les misères qu'il engendra. + +31. Ceux-là nous haïssaient tous deux, qui détruisirent les fleurs et +les promesses du printems. Qui donc, pour combler notre vide, nous +donnera de nouveaux liens, de nouvelles affections? + +32. Ah! quels moyens peuvent rendre au cœur déchiré sa force première, +ou à l'arc une fois trop tendu le ressort qu'il possédait auparavant? + +33. Le cœur déchiré saignera, s'ulcèrera, et se fanera comme la feuille +au souffle de la bise; l'if éclaté ne reviendra pas sur lui-même, +quoique vigoureux et dur jusqu'à la fin. + +34. Je vais errer,--n'importe où; nul climat ne me rendra la paix, ni ne +déridera mon front, chargé de désespoir, par quelque lueur de joie +passagère. + +35. Oh! avec quelle lenteur les heures s'écouleront! de quel ennui sera +la marche des années, alors que la vallée, la montagne et le bocage ne +feront que changer le théâtre de mes larmes! + +36. Les monumens classiques qui sommeillent, le lieu cher à la science +et aux arts, le sarcophage, le temple, le gazon sacré, rien enfin ne +m'excite ni ne me ravit plus. + +37. La cigogne, sur sa muraille en ruines, est cent fois plus heureuse +que moi; contente d'habiter au milieu des lierres, elle suspend sa +demeure dans les airs. + +38. Moi, j'erre sans asile, le sein nu et en proie aux orages; victime +de l'orgueil et de l'amour, je cherche,--hélas! ce que je ne puis +trouver. + +39. Je cherche ce qu'aucune peuplade ne me donnera; je demande ce que +nul climat ne m'accordera, un charme qui neutralise ma misère et sèche +les larmes de mon cœur. + +40. Je le demande,--je le cherche,--mais en vain,--depuis l'Indus +jusques au pôle du nord; nulle attention,--nulle pitié--pour les +plaintes où s'exhale la douleur de mon ame. + +41. Quel sein soupirera quand je sangloterai? quels pleurs répondront à +mes pleurs? quelles lamentations feront écho à mes lamentations? quel +œil remarquera les veilles de mes yeux? + +42. Toi-même, ô chère enfant, en apprenant à babiller,--tandis que +j'erre au loin,--tu compteras au nombre de tes devoirs, de _haïr_ celui +que la nature te commande d'_aimer_. + +43. La langue impure de la malice va carillonner à ton oreille mes vices +et mes fautes, et t'enseigner, avec un zèle diabolique, à craindre +l'affection d'un père. + +44. Hélas! si, quelque jour; ton oreille est jamais frappée des sons de +ma lyre, si la voix sincère de la nature s'écrie jamais: «Ce peut être, +ce doit être mon père.» + +45. Peut-être, qu'à ton œil prévenu, mes traits paraîtront odieux; la +nature, elle-même, sera sourde à mes soupirs, et le devoir me refusera +une larme. + +46. Mais certes, dans cette île où mes chants ont retenti de la montagne +à la vallée, toutes les bouches ne rediront pas le triste récit de mes +torts, sans aucune émotion de reconnaissance. + +47. Quelques jeunes ames, qui auront apprécié mes vers et se seront +enflammées à mes récits, se hasarderont peut-être à dire: «Ses +faiblesses furent celles d'un homme.» + +48. Oui, ces _faiblesses_ étaient humaines; mais l'envie, la malice et +le mépris les grossirent; alors tous les sentimens naturels se +soulevèrent et repoussèrent avec haine le masque sous lequel on les +cachait. + +49. La faute fut d'un homme:--et pourtant, combien fut sévère, combien +fut cruelle la condamnation prononcée! L'orgueil lui-même laissa tomber +quelques gouttes de pleurs, en maudissant mon amour. + +50. C'est fini: la grande lutte est passée; le combat s'est apaisé dans +mon sein; le terrible flux et reflux de la passion n'y précipite plus +ses impétueux courans. + +51. C'est fini: mes affections s'en vont, les liens de la nature sont +brisés pour moi, je n'obéis plus qu'aux inspirations de l'orgueil, et je +romps le joug humiliant de l'amour. + +52. Je m'envole, comme un oiseau des airs, à la recherche d'une demeure +et d'un lieu de repos, d'un baume contre les souffrances de +l'inquiétude, d'une consolation pour un cœur désolé. + +53. Rapide comme l'hirondelle qui plane, hardi comme l'aigle qui +s'élance, et pourtant, sombre comme la chouette, dont les accens font +peine au noir démon de la nuit: + +54. Je vais où brillent les splendeurs joyeuses de l'Orient, les danses +et les riches festins: je m'emmène aux fêtes du luxe pour exiler de mon +esprit la beauté que j'adorais. + +55. Dans le verre empli jusqu'aux bords, je boirai les douces ondes du +Léthé: je m'unirai au rire des bacchanales, et sauterai dans la ronde +des fées. + +56. Partout où le plaisir m'invitera, je courrai pour étouffer le sombre +souvenir de mes ennuis, moi, exilé, sans espérance et sans patrie, moi, +fugitif chassé par le désespoir. + +57. Adieu donc, terre des braves! Adieu, terre de ma naissance! Quand +les tempêtes séviront autour de toi,--puissent-elles toujours respecter +tes vertus! + +58. Femme, enfant, patrie, amis, vous n'amuserez plus mon imagination: +je fuis loin de vos prestiges et je cours pleurer sur quelque rivage +meilleur. + +59. Le hideux démon de l'orage qui gronde dans ce cœur agonisant, +élèvera toujours, devant mon regard, son ombre pestifère, jusqu'à ce que +la mort calme ce tumulte à jamais. + + + + +XIX. + +A MA FILLE, + +LE MATIN DE SA NAISSANCE. + + +1. Salut à cette scène féconde en luttes qui s'ouvre à tes pas! Salut, +aimable miniature vivante! pélerine vouée à mille ennuis inconnus! +agneau du vaste bercail du monde! source d'espérances, de doutes, et de +craintes! douce promesse d'années ravissantes! Comme je fléchirais le +genou de plein gré, et deviendrais idolâtre devant toi! + +2. C'est le culte naturel,--culte senti,--avoué, partout où le feu de la +vie anime les êtres. Dans ces forêts sans routes, dans ces plaines sans +bornes, où règne une éternelle férocité, le stupide sauvage, image brute +de l'humanité, confesse l'émotion paisible,--le secret +tressaillement,--le battement caché de son cœur. + +3. Chère enfant! avant que les impuretés des vices humains n'envahissent +tes années, avant que les passions ne troublent ton visage et ne +t'inspirent ce que tu n'oseras dire, avant que ces lèvres ne soient +pâlies par les ennuis, ou que ces yeux ne rayonnent d'un désespoir +farouche: puissé-je le premier donner l'éveil à ton oreille, et la +charmer des accens de la prière paternelle! + +4. Mais tu songes peu, ô ma fille! aux travaux, aux dangers, aux misères +qui attendent ta marche chancelante à travers les ronces du désert de la +vie! Ah! tu songes peu à ce théâtre d'œuvres si sombres, étendu entre +toutes les petites choses que nous pouvons trouver ici-bas, et la noire +et mystérieuse sphère, qui se cache derrière. + +5. Tu songes peu, ô toi que la première j'aurai nommée mon enfant, aux +nuages qui s'amoncellent autour de ton aurore, aux illusions qui +pourront égarer ton ame, aux piéges qui entrecoupent ta route, aux +secrets ennemis, aux amis faux, aux démons qui poignardent les cœurs en +leur souriant:--tu songes peu à ce triste cortége:--puisses-tu n'y +jamais songer davantage! + +6. Mais tu sortiras de ce passager sommeil, et tu t'éveilleras, mon +enfant, pour pleurer. Habitante d'un frêle séjour, tes larmes couleront +comme les miennes ont coulé. Abusée, chaque jour, par mille folies, le +chagrin seul lavera tes fautes; et peut-être ne t'éveilleras-tu que pour +éprouver les angoisses d'un amour non partagé. + +7. Enfant, aujourd'hui à toi-même ignorée! quoique la misère ne repose +point encore sur ton front ses ailes à demi déplumées, cependant tes +lèvres paisibles charmeront à peine d'un sourire la tendresse de ta +mère, avant qu'une rosée de larmes n'y ait imprimé ses traces humides; +et n'ait prématurément frayé la voie aux chagrins d'un âge plus mûr. + +8. Oh! Plût à Dieu que la prière d'un père repoussât de tes yeux la +douleur, de ton sein les soupirs! Plût à Dieu qu'un père eût l'espérance +de supporter le lot d'ennuis destiné à un enfant chéri! Alors, ô ma +fille, tu dormirais tranquille, exempte de tous les maux de l'humanité: +le père qui t'aime assurerait ta paix, et demanderait à souffrir pour +toi les blessures qu'il a déjà souffertes. + +9. Dors, ma fille! ce court sommeil s'évanouira trop tôt pour céder la +place au chagrin: trop tôt l'aurore du malheur se lèvera, et la rosée +salée[138] ruissellera sur ta joue; trop tôt la tristesse éteindra ces +yeux; ce sein se gonflera de soupirs, et le désespoir éclipsera les +rayons de ton midi sous le nuage des douleurs,--hélas! beaucoup trop +tôt. + +[Note 138: «_Briny rills bedew that cheek_.» Rien de plus fréquent chez +les poètes latins que, _lacrymæ salsæ, ros salsus_. Pourquoi donc ne pas +ajouter en français cette épithète aux larmes? + +(_N. du Tr._)] + +10. Bientôt tu éprouveras mille soucis ignorés, mille besoins et +chagrins, notre partage commun; maintes angoisses, maintes infortunes +qui ne sont connues que du sexe que j'adore;--maintes misères qui ne +trouveront,--ne peuvent trouver une bouche pour les chanter ou pour les +dire; mais qui demeurent cachées au fond de l'ame, hors de tout +contrôle, et la rongent comme ferait un horrible cancer. + +11. Toutefois, puisse ton destin, mon enfant, être plus heureux! puisse +la joie animer toujours ton sein, et, dans tes plus sombres jours, +verser sur toi sa riche et inspiratrice lumière! Un père mêlera chaque +jour ton nom à sa secrète prière, et, lorsqu'il descendra dans l'éternel +repos, ton image adoucira pour lui les tortures de l'agonie. + +12. Aussi, je te salue, douce miniature vivante! Salut à cette scène +féconde en luttes qui s'ouvre à tes pas[139]! Salut, pélerine vouée à +mille ennemis inconnus! agneau de la vaste bergerie du monde! source +d'espérance, de doutes et de craintes! douce promesse d'années +ravissantes! Comme je fléchirais le genou de plein gré, et deviendrais +idolâtre devant toi! + +[Note 139: Les deux premiers vers de cette strophe sont seuls un peu +différens de ceux de la première. Nous avons cru devoir conserver cette +différence dans la traduction. + +(_N. du Tr._)] + + + + +XX + +VERS ADRESSÉS PAR LORD BYRON A SA FEMME, +QUELQUES MOIS AVANT LEUR SÉPARATION. + + +1. Il y a une mystérieuse destinée qui entrelace si tendrement avec le +fil de ma vie le fil d'une autre vue, que l'inflexible ciseau de la +Parque doit les couper _tous deux_ à la fois, ou n'en couper _aucun_. + +2. Il y a une _forme_ sur laquelle mes yeux ont souvent fixé leur regard +avec une délicieuse extase: le jour, l'aspect de cette forme fait leur +joie; la nuit, les songes leur en reproduisent l'image. + +3. Il y a une _voix_ dont les accens excitent dans mon sein une telle +fièvre de ravissement, que je refuserais d'entendre un chœur de +séraphins si cette voix ne devait point s'y joindre. + +4. Il y a un _visage_ dont la joue en rougissant parle d'amour: mais +quand il pâlit lors d'un tendre adieu, il révèle plus de passion que les +mots n'en peuvent exprimer. + +5. Il y a une _bouche_ qui a pressé la mienne, et que nulle autre +n'avait pressée auparavant: elle a juré de me combler de douces +félicités, et la mienne,--la mienne seule a juré de la presser encore +davantage. + +6. Il y a un _sein_,--qui tout entier m'appartient,--où je reposai +souvent ma tête souffrante, une _lèvre_ qui ne sourit qu'à moi seul, un +_œil_ dont les larmes coulent avec les miennes. + +7. Il y a deux _cœurs_ dont les battemens frappent de mesure avec un si +parfait accord; dont les pulsations se répondent si bien l'une à +l'autre, qu'ils doivent continuer ensemble leurs mouvemens,--ou cesser +tous deux de vivre. + +8. Il y a deux _ames_, si semblables à deux fleuves dont les ondes +aimables et paisibles se confondent en un cours égal que, lorsqu'elles +se quitteront,--_se quitter_!--oh! non! c'est impossible:--ces _deux_ +ames n'en font qu'une. + + + + +XXI. + +A *****. + + +Lorsque tout, autour de moi, devint sombre et noir, que la raison +éteignit à demi son flambeau,--et que l'espérance ne lança plus qu'une +mourante étincelle qui égara davantage mes pas solitaires; au milieu de +cette profonde nuit de l'ame, et de ces luttes intérieures du cœur, +alors que, dans la crainte de paraître trop bons,--les faibles se +désespèrent et les hommes froids s'enfuient; à l'heure où la fortune +changea,--où l'amour s'envola, où les traits de la haine tombèrent en +pluie serrée et rapide: tu fus l'étoile solitaire qui se leva sur mon +horizon pour ne l'abandonner jamais. Oh! bénie soit ta lumière +invaincue, qui veilla sur moi comme l'œil d'un séraphin, et maintint +sans cesse entre la nuit et moi sa gracieuse et voisine lueur! Et quand +sur nous fondirent les nuages qui tentèrent d'obscurcir tes +rayons,--alors tes douces flammes s'épandirent avec un éclat plus pur +encore, et chassèrent au loin les ténèbres. Puisse toujours ton esprit +inspirer le mien, et m'apprendre ce qu'il faut braver ou souffrir!--Une +seule de tes tendres paroles est plus pour moi que les vaines censures +du monde. Tu m'apparus comme un arbre aimable, dont la branche non +rompue, mais heureusement courbée, balance, avec un zèle fidèle, ses +rameaux au-dessus d'une tombe: dussent les vents te briser,--dût le ciel +se fondre tout en eau sur toi, tu fus--et tu serais encore, aux heures +de la tempête, prêt à étendre sur moi ton feuillage humide de pleurs. +Mais tu ne connaîtras aucun revers, quelle que soit ma destinée: car la +divinité récompensera, en plein jour, les gens de bien,--et toi +par-dessus tous. Laisse donc rompre le lien d'un amour abusé:--le lien +ne se rompra jamais. Ton cœur est sensible,--mais non pas irritable: ton +ame, toute tendre qu'elle est, ne sera jamais ébranlée. Voilà, quand +tout le reste fut perdu, ce que je trouvai en toi, ce que j'y trouverais +toujours;--et, tant que battra un cœur si éprouvé, la terre ne sera +point déserte,--même pour moi. + + + + +XXII. + +STANCES A ***** + + +1. Quoique les jours de mon bonheur ne soient plus, et que l'étoile de +ma destinée ait marché vers son déclin, cependant ton tendre cœur a +refusé de découvrir en moi les fautes que tant d'autres hommes pouvaient +trouver. Quoique ton ame n'ignorât point ma douleur, elle n'a pas frémi +de la partager avec moi. Ah! l'amour que mon esprit s'était peint, je ne +l'ai jamais trouvé qu'en toi. + +2. Si la nature autour de moi sourit, ce seul sourire, qui désormais +réponde au mien, je ne le crois pas trompeur, parce qu'il me rappelle le +tien. Si les vents sont en guerre avec l'Océan, comme le sont, avec moi, +les cœurs en qui je m'étais confié, les vagues soulevées n'excitent en +moi quelque émotion, que parce qu'elles m'emportent loin de toi. + +3. Quoique le roc où se réfugia ma dernière espérance soit aujourd'hui +brisé, et que les débris s'en soient abîmés dans les flots; quoique je +sente que mon ame soit livrée à la douleur:--pourtant, mon ame ne sera +pas l'esclave de la douleur. Je suis en butte à maintes angoisses: on +peut m'accabler, mais non me mépriser,--me torturer, mais non me +soumettre:--c'est à toi que je songe,--non pas à mes ennemis. + +4. Humaine créature, tu ne me trompas point; femme, tu ne me fus pas +infidèle: aimée, tu ne te plus pas à m'attrister; calomniée, tu ne fus +jamais abattue;--je t'offris ma confiance, et tu ne la désavouas point; +tu me quittas, mais non pour t'enfuir: tu veillas sur moi, mais non pour +me diffamer; quand tu gardas le silence, ce ne fut pas devant les +mensonges du monde. + +5. Toutefois, je ne blâme ni ne méprise le monde, ni la guerre de tant +d'ennemis ligués contre un seul:--si mon ame n'était pas faite pour le +priser, ce monde,--c'était folie de ne pas le fuir plus tôt; et, si +cette erreur m'a coûté cher, et plus que je ne pus jamais le prévoir, +j'ai trouvé que, quelle que fût ma perte, il a été impossible de me +priver de toi. + +6. De ce naufrage de mes biens passés, il me reste encore beaucoup: j'ai +appris par là que ce que je chérissais le plus méritait, en effet, +d'être l'objet le plus cher à mon cœur. Dans le désert, jaillit encore +une fontaine; dans cette immense désolation, un arbre est encore debout; +et, dans la solitude, chante encore un oiseau qui me parle de toi. + + + + +XXIII. + +A UN JEUNE AMI[140]. + + +[Note 140: Ce poème et le suivant ont été composés avant le mariage de +Lord Byron.] + +1. Il y a peu d'années, toi et moi étions intimes amis, au moins de nom: +et la joyeuse sincérité de l'enfance fit long-tems durer nos tendres +sentimens. + +2. Mais aujourd'hui tu sais trop bien, comme moi, quels riens le cœur +nous rappelle souvent; et que ceux qui ont le plus aimé autrefois +oublient trop tôt qu'ils aient aimé le moins du monde. + +3. Et tels sont les changemens qu'offre le cœur, si frêle est le règne +de l'amitié du premier âge, que le court espace d'un mois, d'un jour, +peut-être, verra ton ame me redevenir étrangère. + +4. S'il en est ainsi, ce n'est, certes, pas moi qui déplorerai jamais la +perte d'un tel ami: la faute n'en serait pas à toi, mais à la nature qui +te fit volage. + +5. Comme on voit osciller les ondes inconstantes de l'Océan, ainsi va le +flux et reflux des sentimens humains. Qui donc se fierait à ce cœur +toujours embrâsé de passions orageuses? + +6. Peu importe qu'élevés ensemble, nous ayons, aux jours de notre +enfance, goûté des joies communes; le printems de ma vie a fui +rapidement, et toi aussi, tu as cessé d'être un enfant. + +7. Et quand nous disons adieu au jeune âge, devenus esclaves d'un monde +trompeur, nous soupirons un long adieu à la vérité: ce monde corrompt +l'ame la plus noble. + +8. Oh! joyeuse saison, où l'esprit ose tout hardiment, sauf le mensonge; +où la pensée s'échappe avant la parole, et brille dans un œil paisible! + +9. Il n'en est plus ainsi, dans un âge plus mûr, où l'homme n'est qu'un +instrument; où l'intérêt gouverne nos espérances et nos craintes; où +tous doivent aimer et haïr suivant la règle. + +10. Nous apprenons enfin à cacher nos fautes avec les fous que la +parenté du vice nous unit; et ceux-là, oui, ceux-là seuls peuvent +réclamer le nom d'ami, nom désormais prostitué. + +11. Tel est le lot commun de la condition humaine. Pouvons-nous donc +échapper au joug de la folie? pouvons-nous renverser l'ordre général, et +n'être pas ce que tous nous devons être tour à tour? + +12. Quant à moi, chaque période de la vie m'a porté une destinée si +noire, j'ai tant de haine pour l'homme et pour le monde, que je me +soucie peu de l'heure où je quitterai ce théâtre. + +13. Mais toi, esprit frêle et léger, tu brilleras un instant, et puis tu +passeras: ainsi le ver-luisant[141] étincelle dans la nuit, mais n'ose +soutenir l'épreuve du jour. + +[Note 141: M.A.P., au lieu de _ver-luisant_, dit: _le lampyris_. C'est +très savant: c'est comme qui dirait, au lieu d'écrevisse, un _astacus_. + +(_N. du Tr._)] + +14. Hélas! tu te rends toujours à l'appel de la folie, toutes les fois +qu'elle t'invite aux cercles de parasites et de princes, (car, choyés +d'abord dans les palais des rois, les vices nous y attirent par un +accueil gracieux.) + +15. Chaque soir, tu viens ajouter un insecte à la foule bourdonnante, et +toujours ton cœur frivole est heureux de se joindre aux ames vaines, de +courtiser les ames orgueilleuses. + +16. Là, tu voles de belle en belle, et promènes partout tes rapides +sourires, comme le long d'un riant parterre le papillon gâte les fleurs +qu'il goûte à peine. + +17. Mais, dis-moi, quelle nymphe prisera cette flamme, qui semble, comme +fait une vapeur marécageuse, s'enfuir de dame en dame? cette flamme, +véritable feu follet d'amour? + +18. Quel ami daignera, pour toi, malgré le plus tendre penchant, avouer +une fraternelle tendresse? Qui abaissera son cœur d'homme à une amitié +que le premier sot peut partager? + +19. Arrête, il en est tems encore: cesse de paraître si basse créature +au milieu de la foule; cesse de passer tes jours dans une vie si +oiseuse: sois quelque chose, autre chose du moins--qu'un être vil. + + + + +XXIV. + +A MARIE[142]. + + +[Note 142: Miss Chaworth, la Marie des _Heures de loisir_, qui épousa un +gentilhomme d'ancienne famille, mais dont le mariage fut loin d'être +heureux. + +(_N. du Tr._)] + +1. C'est bien! tu es heureuse, et moi je sens que je devrais être +heureux aussi; car mon cœur prend encore un intérêt ardent à ton +bonheur, comme il eut toujours coutume de faire. + +2. Que ton époux est fortuné!--Ah! j'éprouverai bien quelques peines à +la vue de la félicité que le destin lui accorde à mon préjudice; mais je +les bannirai.--Oh! combien mon cœur le haïrait, cet homme-là, s'il +allait ne pas t'aimer! + +3. Naguère, quand je vis ton enfant chéri, je crus que mon cœur jaloux +se briserait; mais quand cette innocente créature m'eut souri, je +l'embrassai par amour de sa mère. + +4. Je l'embrassai, et j'étouffai mes soupirs, à voir sur son visage les +traits de son père; mais ses yeux étaient ceux de sa mère, ils +appartiennent donc à l'amour et à moi. + +5. Marie, adieu! Je dois m'éloigner. Tant que tu seras heureuse, je ne +m'affligerai pas; mais je ne puis demeurer près de toi. Mon cœur bientôt +retomberait dans tes fers. + +6. Je pensais que le tems,--je pensais que l'orgueil avait enfin éteint +les flammes de l'enfance, et je ne sus qu'après m'être assis à ton côté +que mon cœur nourrissait encore les mêmes sentimens, hors l'espoir. + +7. Cependant, j'étais calme: j'ai connu le tems où mon sein se serait +déchiré devant ton regard, mais aujourd'hui, trembler serait un +crime:--nous nous sommes rencontrés, et pas un nerf n'a tressailli. + +8. Je t'ai vu arrêter tes regards sur mon visage sans y surprendre aucun +trouble: tu n'y pus découvrir qu'un seul sentiment, le sombre calme du +désespoir. + +9. Arrière! arrière! rêve de mes premiers ans! Le souvenir ne doit plus +se réveiller. Oh! où trouver l'onde fabuleuse du Léthé? Cœur insensé, +sois paisible, ou brise-toi. + + + + +XXV. + +A THYRZA. + + +1. Sans pierre qui marque la place de ta cendre, et dise ce que la +vérité elle-même aurait dit, ce que tout le monde, hors un seul homme, a +déjà peut-être oublié; hélas! pourquoi gis-tu dans la tombe? Séparé par +tant de rivages, par tant de mers, je t'ai toujours aimée,--mais en +vain! Le passé,--l'avenir a fui pour toi, en nous condamnant à ne nous +revoir jamais,--non!--jamais! Si du moins--un mot, un regard m'eût dit +tendrement: «Je te quitte en t'aimant,» mon cœur eût appris à pleurer, +avec de plus faibles sanglots, le coup qui enleva l'ame de ton corps; et +puisque la mort préparait un dard léger pour te frapper soudain et sans +douleurs, ne soupiras-tu pas après celui que tu ne verras plus, qui +garde et garda encore ton image dans son sein? Oh! qui aurait veillé, +comme lui, sur toi? ou, comme lui, observé avec désespoir ton œil se +glacer à cette heure redoutée qui précède la mort, alors que la douleur +muette craint de pousser un soupir, jusqu'à ce que tout soit fini? Mais +dès que tu aurais cessé d'avoir affaire aux misères humaines, mon cœur +déchiré n'aurait plus retenu les torrens qui auraient ruisselé de mes +yeux avec autant d'abondance qu'aujourd'hui. Ah! comment ne fondrais-je +pas en pleurs à la vue de ces tours, maintenant désertes pour moi, ou, +avant de te quitter pour quelque tems, nous avons souvent confondu nos +douces larmes! Dirai-je tout notre bonheur? Ces regards que personne ne +voyait, les sourires que personne ne pouvait comprendre, la pensée à +voix basse exhalée de deux cœurs étroitement unis, l'étreinte électrique +des mains, les baisers si innocens, si purs, que l'amour se défendait +tout désir plus ardent? Tes beaux yeux révélaient une ame si chaste, que +la passion elle-même eût rougi de réclamer davantage. Tes accens +m'instruisaient à me réjouir, lorsqu'oubliant ton exemple j'étais prêt à +m'affliger: dans ta voix, le chant me semblait une harmonie céleste; +mais il ne m'était doux que dans ta voix. Dirai-je les gages sacrés que +nous échangeâmes?--je porte encore le mien; mais où est le tien?--hélas! +où es-tu toi-même? J'ai souvent soutenu le fardeau du malheur; mais je +n'avais pas encore plié sous lui jusqu'à ce jour! Tu m'as laissé, à la +fleur de la vie, la coupe de misère à épuiser. La tombe ne fût-elle +qu'un lieu de repos, je ne souhaiterais pas de te revoir ici-bas. Mais +si, dans des mondes plus heureux que le nôtre, tes vertus cherchent une +sphère digne d'elles-mêmes, répands sur moi une portion de ton bonheur +pour me délivrer de mes angoisses d'ici-bas. Instruis-moi; devais-je +l'être sitôt par toi à porter la vie, à donner et recevoir un pardon! +Sur la terre, ton amour fut d'un tel prix pour moi que je ne voudrais +avoir rien de plus à espérer dans le ciel. + +2. Arrière, arrière, accens de douleur! silence, chants autrefois doux à +mon cœur! ou je fuis d'ici; car, hélas! je n'ose de nouveau abandonner +mon oreille à ces sons, qui me parlent de jours plus brillans; +sommeillez, cordes de la lyre: ah! je ne dois plus songer, je ne puis +plus arrêter mon regard à ce que je suis,--à ce que je fus. La voix qui +donnait à ces sons tant de douceur est aujourd'hui muette, et tous leurs +charmes s'en sont envolés; leur plus tendre mélodie n'est plus qu'un +psaume funèbre, une antienne de mort! Oui, Thyrza! oui, ces chants ne +respirent que toi, poussière bien aimée, puisque tu es poussière: ce qui +fut naguère harmonie, est pour moi pis que bruit discord! Tout est +silencieux!--mais un écho trop connu retentit en mon oreille; j'entends +une voix que je voudrais n'entendre pas, une voix qui maintenant, +pourrait bien se taire: cependant, maintes fois elle ébranle mon ame +déçue par l'illusion. Ces gracieux accens enchantent mon sommeil jusqu'à +l'instant où mes sens s'éveillent, où vainement j'écoute encore, après +la fuite du rêve. Douce Thyrza! dans le sommeil ou dans la veille, tu +n'es plus pour moi qu'un songe aimable; une étoile qui jeta un moment +sur les flots sa tremblante lumière, puis détourna de la terre ses +délicats rayons. Cependant, celui qui doit achever l'odieux voyage de la +vie sous les nuages de colère dont le ciel s'est voilé,--celui-là +déplorera long-tems l'éclipse de l'astre qui répandait l'allégresse sur +la route. + +3. Encore un effort, et je suis délivré des angoisses qui déchirent mon +cœur: encore un long soupir, pour la dernière fois, à l'amour et à toi; +puis rentrons dans le tourbillon de la vie. Il me convient fort de me +mêler maintenant aux choses qui m'avaient toujours déplu auparavant: +quoique toute joie ait été ensevelie avec toi, quel chagrin désormais +peut me toucher? Allons, servez-moi du vin, servez le banquet, l'homme +n'est pas fait pour vivre seul: je serai cette légère et +incompréhensible créature qui sourit avec tous, et ne pleure avec +personne. Il n'en fut point ainsi dans des jours plus chers à mon cœur, +il n'en aurait jamais été ainsi; mais tu m'as quitté, et m'as laissé +seul ici-bas: tu n'es plus rien, tout n'est rien désormais pour moi. En +vain mon luth voudrait produire un léger murmure! Le sourire que la +douleur essaiera de feindre ne fait qu'insulter à la misère qui gémit à +côté, comme ferait une guirlande de roses sur un sépulcre. Quoique de +gais compagnons, le verre en main, chassent un instant le sentiment du +malheur; quoique le plaisir embrase l'ame délirante, ah! le cœur--le +cœur est toujours vide[143]! Maintes fois, dans la solitude d'une belle +nuit, il me fut doux de fixer mon regard sur la voûte étoilée; car alors +je songeais que la lumière céleste brillait d'un gracieux éclat à ton +œil mélancolique. Souvent, lorsqu'à la clarté des rayons de Diane[144] +je naviguais sur les ondes de la mer Égée, je pensais en moi-même: «A +présent Thyrza contemple cette lune.»--Hélas! cette lune éclairait la +tombe de Thyrza! Étendu sur le lit sans sommeil de la fièvre, tandis que +le frisson parcourait mes veines palpitantes: «C'est du moins une +consolation, disais-je d'une voix faible, que Thyrza ne sache pas mes +souffrances.» Comme la liberté à l'esclave usé par les ans n'est plus +qu'un présent stérile, ainsi la nature me rendit en vain à la vie quand +Thyrza eut cessé de vivre. Gage d'amour, que je reçus de ma Thyrza dans +des jours meilleurs, alors que j'étais également neuf dans l'amour et +dans la vie, comme mon regard te trouve aujourd'hui changé! comme le +tems a jeté sur toi une teinte de douleur! Le cœur qui se donna avec toi +est muet.--Ah! pourquoi le mien ne jouit-il pas du même repos? aussi +glacé qu'un cœur mort le peut être, il sent encore, il souffre de ce +froid. Et toi, gage amer! emblême de deuil! je te bénis malgré tes +pénibles souvenirs! reste à jamais sur mon sein! veille, veille à jamais +sur mon amour, ou brise le cœur que tu presses! L'amour est apaisé par +le tems, mais non détruit: il devient plus sacré quand toutes ses +espérances sont envolées. Oh! que sont les amours de mille beautés +vivantes à l'amour qui ne peut délaisser une cendre! + +[Note 143: Ces quatre vers: + + _Though gay companions o' er the bowl + Dispel awhile the sense of ill; + Though plesure fires the maddening soul, + The heart--the heart is lonely still_. + +sont un plagiat de Byron sur lui-même, à l'exception d'un seul mot. Voir +_Heures de loisir_, pièces fugit. IX, st. 4. Le seul mot différent est +ici _fires_ (embrase), au lieu de _stirs_ (agite). + +(_N. du Tr._)] + +[Note 144: Le texte anglais désigne la lune sous un nom encore plus +classique, celui de Cynthia (Diane est née sur le mont Cynthus à Délos). + +(_N. du Tr._)] + + + + +XXVI. + +EUTHANASIA[145]. + +[Note 145: _Euthanasia_ est un mot tout grec: Εὐθανασία, composé de εὐ, +_bien_, et de ϑάνατος, _mort_. Il signifie donc: _le bien mourir, la +bonne ou belle mort_, etc. + +(_N. du Tr._)] + + +Lorsque le tems, tôt ou tard, amènera le sommeil sans rêves où +s'endorment les morts, Oubli! puisse ton aile languissante se balancer +gracieusement sur mon lit de mort! Loin de moi, cette troupe d'amis ou +d'héritiers qui pleure ou souhaite le coup suspendu sur ma tête! Loin de +moi, femme échevelée qui ressente ou feigne un désespoir bienséant! Mais +je voudrais descendre en silence dans la terre, sans officieux pleureurs +à mon côté; je voudrais ne pas corrompre une heure de plaisir, +n'inspirer pas une crainte à l'amitié. Toutefois l'amour, s'il avait, à +une heure pareille, la noble force de dompter ses inutiles +soupirs,--l'amour pourrait alors manifester, pour la dernière fois, sa +puissance, et sur l'amante en vie, et sur l'amant expirant. Il me serait +doux, ma Psyché! de voir, jusqu'au dernier instant, tes traits toujours +sereins; dans l'oubli des transes passées, la douleur elle-même +sourirait. Vain désir!--la beauté frissonnera toujours à la vue du +frisson de l'agonie; et les larmes que la femme verse à son gré nous +trompent durant la vie, nous efféminent à l'instant de la mort. Donc, +puissé-je être seul à ma dernière heure, sans cortége de regrets et de +gémissemens! Pour des milliers d'hommes, la mort a cessé d'être un +sombre fantôme; et la douleur a été passagère ou tout-à-fait inconnue. +«Oui, ce n'est que mourir et s'en aller,» hélas! où tous s'en sont allés +déjà, où tous doivent aller encore! être dans le néant où j'étais, avant +de naître à la vie et à ses misères! Compte les joies que tes heures ont +vues; compte les jours où tu fus sans souffrance, et sache, quel qu'ait +été ton sort, que le néant est quelque chose de mieux! + + + + +XXVII. + +STANCES. + + «Heu! quantò minus est cum reliquis versari quam tuí + meminisse.» + + +1. Donc[146] tu es morte, à la fleur de la jeunesse, aussi belle que le +fut jamais une beauté mortelle! Un corps si charmant et des attraits si +rares sont retournés trop tôt dans la terre! Ah! quoique la terre t'ait +reçue dans son sein; quoique tu reposes en un lieu que pressent les pas +d'une foule indifférente ou joyeuse, il y a un œil qui ne pourrait avoir +la force de regarder un instant ce tombeau. + +[Note 146: Malherbe a commencé une ode par cette strophe: + + Donc un nouveau labeur à tes armes s'apprête, etc. + +Cette forme de style, encore très-employée par Corneille, paraît avoir +répugné à Racine et à tous ceux qui l'ont adoré comme type unique de la +_belle élocution_. La nouvelle école a eu raison de remettre en vigueur +ce tour, à notre sens fort énergique. M.V. Hugo a fait dire à +Charles-Quint, dans _Hernani_: + + Donc je suis, c'est un titre à n'en pas vouloir d'autres, + Fils de pères qui font choir la tête des vôtres. + +(_N. du Tr._)] + +2. Je ne demanderai pas où gît ta cendre, et n'irai pas contempler ta +place funéraire; l'herbe et les fleurs y croîtront à leur gré; certes, +je ne viendrai pas les voir: c'est assez pour moi de connaître que ce +que j'aimai, et dus encore long-tems aimer, se pourrit comme l'argile +commune; pas n'ai besoin qu'aucune pierre me dise que ce que j'aimai +tant n'est plus rien. + +3. Je t'aimai jusqu'au dernier moment avec autant d'ardeur que tu +m'aimas toi-même, d'une ardeur qui ne s'est jamais affaiblie, et qui ne +peut plus s'altérer. L'amour où la mort a mis son sceau, ni les ans ne +peuvent le glacer, ni un rival le dérober, ni la perfidie l'abjurer: et, +ce qui serait le pire des maux, tu ne peux plus voir en moi ni faute, ni +inconstance, ni torts. + +4. Les meilleurs jours de la vie, nous en avons joui tous deux; les +mauvais jours me sont restés à moi seul! Ni le soleil riant, ni la +sombre tempête, ne sont plus rien pour toi. Le silence de ce sommeil +sans rêves, je l'envie trop maintenant pour pleurer; et je n'ai pas à +m'affliger d'avoir vu tous ces attraits, qui ont disparu soudain, se +consumer peu à peu dans un long dépérissement. + +5. La fleur, dans l'éclat non pareil de sa maturité, doit tomber victime +précoce: sa corolle, sans être avant le tems arrachée par la main de +l'homme, doit se séparer de la tige; et pourtant, ce serait douleur plus +grande de la regarder se flétrir feuille à feuille, que de la voir +dépouillée en un jour: car l'œil mortel souffre à suivre le passage de +la beauté à la laideur. + +6. Je ne sais si j'aurais supporté la lente éclipse de tes charmes; la +nuit qui aurait suivi une si belle aurore eût jeté une ombre trop +profonde. Ta journée s'est passée sans nuage, et tu fus digne d'amour +jusqu'au dernier instant: tu disparus, tu ne dépéris pas; ainsi; les +étoiles qui traversent les cieux brillent d'autant plus qu'elles tombent +de plus haut. + +7. Si je pouvais pleurer comme je pleurais jadis, certes mes larmes se +répandraient à penser que je ne fus pas là pour veiller au moins une +nuit près de ton lit, pour contempler ton visage avec tendresse; pour te +serrer dans mes bras languissans, relever ta tête expirante, et montrer +cet amour, hélas! trop vain dans ses efforts, que ni toi ni moi ne +ressentirons plus. + +8. Ah! tu me laisses libre!--Mais comme il me serait moins doux de +posséder toutes les beautés qui restent encore sur la terre, que de me +repaître ainsi de ton souvenir. Tout ce qui de toi ne peut périr, +revient à moi du sein de la sombre et terrible éternité: et notre amour +enserré dans la tombe est encore ce que j'ai de plus cher, hormis ses +années de vie. + + + + +XXVIII. + +STANCES. + + 14 mars 1812. + + +1. Si quelquefois dans les demeures des hommes ton image peut s'évanouir +en mon sein, l'heure de la solitude m'offre de nouveau les traits +enchanteurs de ton ombre: cette heure triste et silencieuse peut ainsi +me rendre encore beaucoup de ce que je trouvais en toi, et la douleur +sans témoin peut alors exhaler la plainte qu'elle n'osait exprimer aux +yeux du monde. + +2. Oh! pardonne si dans la foule je dissipe parfois une pensée qui t'est +due, et si, tout en me condamnant moi-même, je souris et parais infidèle +à ta mémoire! Ne crois pas que cette mémoire me soit moins chère, parce +qu'alors je ne semble pas affligé; ah! je ne voudrais pas que les cœurs +frivoles entendissent un soupir que j'adresse tout entier à _toi_. + +3. Si je ne laisse point passer le verre sans le vider, ce n'est pas que +je boive pour bannir le chagrin; il faut qu'elle contienne un breuvage +de mort, la coupe qui sera le Léthé du désespoir! Si l'oubli pouvait +délivrer mon ame des visions qui la troublent, je briserais contre +terre, quelque douce que fût la liqueur, le vase où se noierait une +seule des pensées que je garde de toi. + +4. Si tu disparaissais de ma mémoire, où mon cœur vide se tournerait-il? +Qui donc resterait après moi pour honorer ton urne abandonnée? Non, +non,--ma douleur s'enorgueillit de remplir ce dernier et si doux devoir; +tout le monde peut t'oublier, mais moi, je dois me souvenir toujours. + +5. Car, je le sais, tels auraient été les regrets de ton sensible cœur +pour le mortel qui maintenant quittera sans être pleuré ce théâtre +d'ici-bas, où il n'intéressait que toi. Oh! je sens trop que c'était +_là_ une félicité qui n'était pas faite pour moi; tu ressemblais trop à +un rêve du ciel pour que tout amour terrestre ne fût pas indigne de toi. + + + + +XXIX. + +A UNE DAME. + + Septembre, 1809. + + +Oh! madame! quand je quittai le lointain rivage où je reçus la +naissance, à peine pensais-je qu'il me serait encore douloureux +d'abandonner une autre contrée du globe: et pourtant, ici, dans cette +île stérile, où la nature languit à demi expirante, où vous seule +souriez, je vois avec crainte l'heure de mon départ. Quoique aujourd'hui +je sois loin des bords escarpés d'Albion, dont me sépare l'abîme azuré +des flots; peut-être après le court période de quelques saisons je +reverrai les rochers de la patrie: mais, en quelque lieu que j'erre, +sous un ciel brûlant et sur des mers diverses, quoique le tems puisse +enfin me rendre à mes foyers domestiques, jamais je ne reposerai mes +yeux sur vous,--sur vous, en qui brillent à la fois tous les charmes où +se prennent, les cœurs imprudens, vous qu'on ne peut voir sans +admiration, et, même; ah! pardonnez-moi le mot,--sans amour. Pardonnez +ce mot à celui qui n'en offensera plus votre oreille; et puisque je ne +peux avoir une place dans votre cœur, croyez-moi ce que je suis en +effet, votre ami. Qui donc serait assez froid pour te voir, aimable +voyageuse, et sentir pour toi moins de zèle, et n'être pas; ce que +l'homme devrait toujours être, l'ami de la beauté dans l'infortune? +Hélas! qui croirait qu'une femme telle que toi à parcouru la route des +périls destructeurs, a bravé les coups de l'ouragan, ministre ailé de la +mort, a échappé à la rage encore plus terrible d'un tyran? Oui, madame! +quand je verrai les murs où jadis s'éleva la libre Byzance, quand je +verrai Stamboul et ses palais orientaux où maintenant les tyrans turcs +se renferment; quoique cette puissante cité occupe toujours un rang +glorieux dans les annales de la renommée, elle aura sur mon esprit un +droit encore plus cher, comme lieu de votre naissance. Aujourd'hui je +vous dis adieu: mais lorsque je serai sur ce merveilleux théâtre, il +sera doux pour moi qui ne puis demeurer où vous êtes,--il sera doux +d'être où vous avez été. + + + + +XXX. + +STANCES + + Composées le 11 octobre 1809, la nuit, durant un orage, au + milieu du tonnerre et des éclairs, lorsque les guides eurent + perdu la route qui mène à Zitza, près la chaîne de montagnes + connues autrefois sous le nom de Pinde, dans l'Albanie. + + +1. Au pied des montagnes du Pinde, l'ouragan nocturne nous glace de +froid, et les nuages irrités versent à grands flots la vengeance des +cieux. + +2. Nos guides sont partis, notre espoir est perdu, et les éclairs, qui +jouent sur l'horizon, ne servent qu'à nous montrer les rocs qui ont +entravé notre route, et à dorer l'écume du torrent. + +3. N'ai-je pas aperçu là-bas une cabane, fort petite il est vrai? +Lorsque l'éclair dissipera pour un instant les ténèbres,--combien je +bénirai l'ombre de la petite cabane!--Mais hélas! ce n'est qu'un tombeau +turc. + +4. Au milieu du bruit des ondes qui tombent en cascades écumantes, +j'entends le cri d'une voix humaine;--c'est mon compatriote, épuisé de +fatigue, qui invoque de cette contrée lointaine le nom de l'Angleterre. + +5. Un coup de fusil vient de partir:--est-ce un ennemi ou un ami qui l'a +tiré? Encore un autre;--c'est pour avertir les paysans de la montagne de +descendre et de nous conduire à leurs demeures. + +6. Oh! qui, dans une nuit pareille, osera se hasarder dans le désert? +Qui, durant les roulemens du tonnerre, peut entendre notre signal de +détresse? + +7. Qui, après avoir même entendu nos cris, se lèvera pour s'engager dans +un chemin si périlleux? Qui ne nous prendra, à nos vociférations +nocturnes, pour des brigands qui battent le pays? + +8. Les nuages crèvent, les airs étincellent: oh! quelle heure terrible! +L'orage tombe avec plus de fureur! Pourtant une pensée a encore la force +de maintenir la chaleur en mon sein. + +9. Tandis que j'erre dans ces sentiers sans issue, sur cette cime +hérissée de rocs et de ronces; tandis que les élémens épuisent leur +rage, douce Florence[147], où es-tu? + +[Note 147: Ce n'est pas le nom de la capitale de la Toscane, mais celui +d'une femme espagnole que Byron paraît avoir eue pour maîtresse dans +l'île de Malte. + +(_N. du Tr._)] + +10. Ah! sans doute tu n'es plus sur la mer,--sur la mer que ta barque a +si long-tems parcourue. Oh! puisse l'orage qui fond sur moi, ne frapper +que ma tête! + +11. Le rapide siroc[148] enflait ta voile de toute la puissance de son +souffle, quand je pressai tes lèvres pour la dernière fois: il aura, +depuis long-tems, à travers l'onde écumante, poussé ton brave navire +jusqu'au rivage. + +[Note 148: Vent de sud-est, dans la Méditerranée. + +(_N. du Tr._)] + +12. Maintenant tu es hors de péril: oui, depuis long-tems tu as foulé la +grève espagnole. Ce serait chose cruelle qu'une femme aussi belle que +toi fût retenue sur les flots. + +13. Et puisque je songe maintenant à toi au milieu des ténèbres et des +terreurs, comme dans ces heures de réjouissances où régnaient le plaisir +et la musique; + +14. Toi, au milieu des belles et blanches murailles de Cadix, si +pourtant Cadix est encore libre[149], jette parfois un regard au travers +de tes jalousies, sur l'abîme azuré de la mer. + +[Note 149: A cette époque, comme on sait, les Français étaient en +Espagne. + +(_N. du Tr._)] + +15. Puis souviens-toi des îles de Calypso[150], devenues chères à nos +cœurs depuis les jours que nous y avons passés ensemble: donne aux +autres tes sourires par milliers, à moi un seul soupir. + +[Note 150: Malte et Gozzo: les géographes signalent ces deux îles comme +pouvant être l'île Ogygie, demeure de Calypso. + +(_N. du Tr._)] + +16. Et quand le cercle de tes admirateurs remarquera la pâleur de ta +face, une larme à demi formée, un nuage passager de gracieuse +mélancolie, + +17. De nouveau tu souriras; tu éviteras, en rougissant, la raillerie de +quelque fat, et n'avoueras pas que tu penses une fois à un amant qui +pense toujours à toi. + +18. Quoique les sourires et les soupirs soient également vains, alors +que deux cœurs gémissent l'un de l'autre séparés, mon ame en deuil +franchit mers et montagnes à la poursuite de la tienne. + + + + +XXXI. + +STANCES +ÉCRITES EN PASSANT LE GOLFE D'AMERACIE[151]. + +[Note 151: Aujourd'hui golfe d'Arta, dans la Basse-Albanie (ancienne +Épire): ce fut le théâtre de la bataille d'Actium. + +(_N. du Tr._)] + +14 novembre 1809. + + +1. A travers un ciel sans nuages, le disque argenté de la lune lance à +plein ses rayons sur la côte d'Actium: c'est sur ces ondes que jadis la +reine d'Égypte gagna et perdit l'ancien monde. + +2. Sur la scène que je contemple aujourd'hui, l'abîme azuré fut le +tombeau de plus d'un Romain: c'est là que l'ambition farouche abandonna +sa chancelante couronne pour suivre une femme. + +3. Florence! toi que j'aimerai autant que fut jamais aimée mortelle +célébrée en prose ou en vers, depuis l'épouse qu'Orphée ramena des +enfers; toi que j'aimerai tant que tu seras belle et que je serai jeune; + +4. Douce Florence! c'étaient d'heureux tems que ceux où le monde était +mis en jeu pour les yeux des belles! Oh! si les poètes avaient sous leur +empire autant de royaumes que de rimes, tes charmes feraient de nouveaux +Antoines. + +5. Le destin ne permet pas qu'il en soit ainsi; mais j'en jure par tes +yeux, par les boucles de ta chevelure, si je ne puis perdre un monde +pour toi, point ne voudrais te perdre pour un monde! + + + + +XXXII. + +VERS +COMPOSÉS APRÈS AVOIR FRANCHI A LA NAGE LE DÉTROIT DES DARDANELLES, DE +SESTOS A ABYDOS[152]. + +[Note 152: Le 3 mai 1810, tandis que la frégate _la Salsette_ (capitaine +Bathurst) était en panne dans le détroit des Dardanelles, le lieutenant +Ekenhead et l'auteur de ces vers passèrent à la nage d'Europe en +Asie--ou, plus exactement, d'Abydos à Sestos. La distance parcourue, +depuis l'endroit dont nous partîmes jusqu'à celui où nous prîmes terre +sur la côte opposée, y compris le trajet oblique que nous fûmes obligés +de faire en raison du courant, fut évaluée, par l'équipage de la +frégate, à plus de quatre milles anglais, quoique la largeur réelle du +détroit soit à peine d'un mille entier. La rapidité du courant est telle +qu'aucune barque ne peut le traverser directement à force de rames, et +elle peut, jusqu'à un certain point, être appréciée d'après le tems +employé à franchir la distance entière (une heure cinq minutes par l'un +des nageurs, une heure dix minutes par l'autre). L'eau avait été +excessivement refroidie par la fonte des neiges. Environ trois semaines +auparavant, au mois d'avril, nous avions fait un premier essai; mais +comme nous étions, le matin du même jour, venus à cheval de la Troade, +et que l'eau était d'un froid glacial, nous jugeâmes à propos de +différer la partie complète jusqu'à ce que la frégate eût mis à l'ancre +sous les châteaux des Dardanelles: c'est seulement alors que nous +franchîmes le détroit, comme je viens de le dire; nous étant mis en mer +beaucoup au-dessus du fort de la côte d'Eurupe, nous n'abordâmes qu'en +dessous du fort de la côte d'Asie. Chevalier dit qu'un jeune juif +traversa à la nage la même distance pour sa maîtresse, et Olivier parle +d'un Napolitain qui aurait fait le même trajet; mais notre consul, +Tarragora, qui ne se rappelait ni l'une ni l'autre de ces histoires, +essaya de nous dissuader de notre entreprise. Plusieurs hommes de +l'équipage de _la Salsette_ étaient connus pour avoir franchi à la nage +de plus grandes distances; et la seule chose qui m'étonna, c'est que les +doutes élevés sur la vérité de l'histoire de Léandre n'eussent engagé +aucun voyageur à tâcher de s'assurer par expérience de la possibilité du +fait.] + +9 mai 1810. + + +1. Si, dans le sombre mois de décembre, Léandre, selon l'histoire connue +de toute jeune fille, avait coutume, ô large Hellespont, de traverser +ton onde rapide: + +2. Si, malgré les orages d'hiver qui rugissaient sur sa tête, il se +rendait en hâte près d'Héro; et si jadis ton courant était aussi fort +qu'aujourd'hui, ô Vénus! je plains bien les deux amans! + +3. Car moi, homme dégénéré des tems modernes, même dans le doux mois de +mai, je meus avec peine mes membres languissans où la sueur ruisselle, +et je crois avoir fait une prouesse aujourd'hui. + +4. Quand Léandre traversait l'impétueux torrent, c'était, si l'on en +croit toujours une histoire douteuse, pour courtiser sa belle,--et +faire--Dieu sait quoi encore; il nagea pour l'amour, comme moi pour la +gloire. + +5. Mais il serait difficile de dire qui de nous deux a été le mieux +traité. Pauvres humains! ainsi les dieux vous frappent-ils toujours! Mal +lui réussirent ses périls, et à moi ma partie de plaisir: lui se noya, +et moi j'ai la fièvre. + + + + +XXXIII. + +SUR LA MORT DE SIR PETER PARKER, BARONET. + + +1. Il y a des larmes pour tous ceux qui meurent, un cri de deuil sur la +plus humble tombe: mais, au trépas des héros, les nations entières +chantent l'hymne funèbre, et la victoire elle-même verse des larmes. + +2. C'est pour eux que la douleur envoie le plus pur de ses soupirs sur +le sein ondoyant de l'océan: en vain leurs ossemens gisent sans +sépulture, toute la terre devient leur monument! + +3. Leur sépulture est dans les pages de l'histoire; leur épitaphe, dans +toutes les bouches. L'âge présent, les siècles futurs, gémissent sur +eux, et leur appartiennent... + +4. C'est pour eux que se taisent les joyeux devis du festin, _leur nom_ +est le seul son qui règne, tandis qu'à la ronde le souvenir +reconnaissant paie à leur vertu le tribut des toasts. + +5. Ils font parler d'eux à la foule qui ne les connut pas; ils sont +pleurés des ennemis qui les admirèrent. Qui donc ne voudrait partager +leur lot glorieux? Qui ne voudrait mourir de la mort qu'ils ont choisie? + +6. Ainsi, brave Parker! à jamais sera sacrée ta vie, ta chute, ta +renommée! et les jeunes guerriers, enflammés de courage, trouveront un +modèle dans ta mémoire. + +7. Mais il est des cœurs qui, en te perdant, ont reçu une blessure que +la gloire ne saurait cicatriser, et ce n'est qu'en frémissant qu'ils +entendent célébrer une victoire où succomba un ami si cher, si +intrépide. + +8. Que feront-ils pour adoucir leur chagrin? Quand n'entendront-ils plus +retentir ton nom? Le tems ne peut nous instruire à l'oubli, quand le +regret qui remplit l'ame est nourri par la voix de la renommée. + +9. Hélas! ils ne peuvent que pleurer davantage sur leur sort, sinon sur +le tien. Ah! combien doit être profond le deuil que nous inspire la mort +de celui qui jamais auparavant ne nous donna sujet d'affliction! + + + + +XXXIV. + +PÉNIBLE SOUVENANCE (1808). + + +1. Quand nous nous séparâmes l'un de l'autre, dans le silence et dans +les larmes, le cœur déchiré et mourant à demi, pour une absence de +longues années; pâle et froide devint ta joue; et plus froid ton baiser. +En vérité, cette heure du passé prédit les chagrins à l'heure +d'aujourd'hui. + +2. La rosée du matin tomba glacée sur mon front;--elle me donna comme un +pressentiment de ce que je sens aujourd'hui. Tes sermens sont tous +rompus, et ta renommée sans honneur. J'entends prononcer ton nom, et +j'ai part à la honte qui s'y attache. + +3. On te nomme devant moi,--oh! supplice pour mon oreille! Un frisson me +parcourt:--pourquoi me fus-tu si chère? On ne sait pas que je t'ai +connue; moi qui, hélas, t'ai connue trop bien:--long-tems, ah! +long-tems, je te maudirai,--trop profondément pour parler. + +4. En secret, nous nous sommes vus:--en silence, je m'afflige que ton +cœur ait pu oublier, et ton esprit s'abaisser à la perfidie. Si je te +revoyais jamais après longues années, comment t'accueillerais-je?--Avec +le silence et les larmes. + + + + +XXXV. + +INSCRIPTION + +SUR LE MONUMENT D'UN CHIEN DE TERRE-NEUVE. + + Newstead-Abbey, 30 octobre 1808. + + +La terre reçoit-elle en son sein la dépouille mortelle de quelque +orgueilleux fils des hommes, inconnu à la gloire, mais placé haut par sa +naissance? l'art du sculpteur épuise les pompes du deuil, et des urnes, +chargées d'inscriptions, disent qui gît sous cette tombe. Quand tout est +fini, on lit sur la tombe, non ce que l'homme fut, mais ce qu'il aurait +dû être. Mais le pauvre chien qui, tant qu'il vit, est le plus sûr ami +de son maître, le premier à l'accueillir, le plus prompt à le défendre, +qui lui dévoue, sans réserve, son cœur fidèle, qui travaille, combat, +vit, respire pour son maître seul,--le chien succombe sans honneurs +funéraires, frustré des éloges qu'ont mérités ses vertus, et par nous +déshérité là-haut de l'ame qu'il a eue sur la terre. Et cependant +l'homme, vain insecte, espère le pardon, et réclame pour lui seul un +ciel tout entier. O homme! faible et éphémère habitant de ce globe, être +dégradé par l'esclavage ou corrompu par le pouvoir! quiconque te connaît +bien doit te quitter avec dégoût, masse méprisable de poussière animée! +Ton amour n'est que luxure; ton amitié, imposture; tes sourires, +hypocrisie; tes paroles, mensonges! Vil par nature, tu n'es noble que de +nom: chacune de ces brutes, qui forment avec toi la grande famille des +animaux, pourrait te faire rougir de honte.--Passans qui, par hasard, +verrez cette urne modeste, poursuivez votre chemin:--ce monument +n'honore personne que vous désiriez pleurer. Ces pierres marquent la +place où gisent les restes d'un ami: je n'en connus jamais qu'un seul, +et il est ici. + + + + +XXXVI. + +VERS +ÉCRITS SUR UNE COUPE FAITE AVEC UN CRANE D'HOMME. + + Newstead-Abbey, 1808. + + +1. Point d'effroi:--ne crois pas mon esprit envolé: en moi, vois +seulement un crâne qui, par un privilége refusé aux têtes vivantes, ne +répand jamais au dehors rien que d'excellent. + +2. Comme toi, je vécus, j'aimai, je m'enivrai,--je mourus;--la terre t'a +cédé mes os pour en faire un vase à boire; va, emplis-le jusqu'aux +bords,--tu ne peux m'outrager: les vers ont une lèvre plus hideuse que +la tienne. + +3. Mieux vaut enserrer le jus pétillant de la grappe, que de nourrir la +gent glaireuse des vers de terre[153]; mieux vaut, en forme de coupe, +porter à la ronde la boisson des dieux, que de pourrir en proie aux +reptiles. + +[Note 153: _Nurse the earth-worm's slimy brood_. M.A.P. traduit: +«Nourrir les vers dévorans de la tombe.» A-t-il eu raison de substituer +un lieu commun à une image forte et neuve? Avons-nous eu tort d'être +moins délicats et plus fidèles? Le lecteur en jugera. Cela d'ailleurs +soit dit pour maint autre passage où nous avons eu, où nous aurons le +même tort, si toutefois c'en est un. + +(_N. du Tr._)] + +4. Là, où jadis mon esprit a peut-être brillé, brillons encore en +inspirant les autres. Lorsque, hélas! nos cerveaux ne sont plus, peut-on +mettre en leur place chose plus noble que le vin? + +5. Bois toujours, tant que tu le peux faire;--lorsque toi et les tiens +vous aurez passé comme moi, une autre race t'enlèvera, peut-être, aux +embrassemens de la terre, et festinera, rimera avec des ossemens. + +6. Pourquoi non? Puisque, durant les jours de notre courte vie, nos +têtes produisent de si tristes effets; arrachées aux vers et aux débris +de notre argile, elles courent la chance d'être de quelque usage. + + + + +XXXVII. + +SOUVIENS-TOI DE CELUI, ETC. + + +Souviens-toi de celui sur qui l'amour fit de sa puissance une épreuve +cruelle, profonde, et pourtant vaine; souviens-toi de cette heure +dangereuse où ni l'un ni l'autre nous ne succombâmes, malgré une passion +mutuelle. L'abandon de ton sein, la langueur de tes yeux humides, +m'invitaient trop bien au suprême bonheur; mais ta douce prière, tes +soupirs supplians, réprouvaient un farouche désir que je sus réprimer. +Oh! laisse-moi penser que tout ce que je perdis te sauva, du moins, ce +qui fait la terreur de la conscience; laisse-moi rougir des regrets +qu'il m'en coûta pour nous épargner les vains remords de l'avenir. +Cependant, songe à mon sacrifice, toutes les fois qu'une langue +méchante, empressée à répandre des paroles de blâme, outragera le cœur +qui t'aima; et diffamera mon nom, hélas! presque maudit; songe, quoi que +disent les autres, que tu m'as vu étouffer toute pensée d'égoïsme. +Maintenant encore, je bénis ton ame pure; oui, maintenant, dans la +solitude de la nuit. Oh Dieu! pourquoi ne nous sommes-nous pas +rencontrés plus tôt? nos cœurs eussent été aussi passionnés, et ta main, +plus libre; tu m'aurais aimé sans crime, et j'aurais, moi-même, été +moins indigne de toi. Puissent tes jours, comme jadis, s'écouler loin +des pompes de ce monde! et, après ce moment de trop vive amertume, +puisses-tu n'avoir plus à subir une pareille épreuve! Mon cœur, depuis +long-tems perverti, mon cœur, damné lui-même, damnerait peut-être le +tien; te rencontrer dans la foule brillante, éveillerait en moi un +présomptueux transport d'espérance. Laisse donc ce monde à ces +créatures, dont le destin, heureux ou malheureux, n'est, comme le mien, +qu'une sorte de vie sauvage et indigne;--abandonne ce théâtre où les +êtres sensibles doivent sûrement succomber. Vois ta jeunesse, tes +charmes, ta tendresse, ton ame, dont une longue solitude a conservé la +pureté; et, d'après ce qui s'est passé au sein de ta retraite, juge ce +que devrait endurer ton cœur parmi ce monde. Oh! pardonne-moi tes larmes +suppliantes, puisque la vertu ne les a pas répandues en vain, et que mon +délire avait pris sa source dans ces yeux adorés, que désormais je ne +ferai plus pleurer. Certes, c'est un deuil long et cruel que de penser +que nous ne nous reverrons peut-être plus; mais je mérite cet arrêt +sévère, et peu s'en faut que je ne regarde cette sentence comme douce. +Toutefois, si je t'avais moins aimée, mon cœur n'eût pas fait au tien un +si grand sacrifice; il n'eût pas senti, à te quitter, moitié moins de +douleur que si son crime t'eût mise en mes bras. + + + + +XXXVIII. + +STANCES TRADUITES DU TURC. + + +1. La chaîne que je donnai était belle à voir; le luth que j'y ajoutai, +riche en douce mélodie: le cœur qui offrit ces deux gages d'amour était +sincère, et méritait mal la destinée qu'il rencontra. + +2. Ces dons avaient reçu d'un charme secret la vertu de révéler ta +fidélité durant l'absence: ils ont fait leur devoir; hélas! ils n'ont pu +t'apprendre le tien. + +3. Cette chaîne fut inébranlable dans chacun de ses anneaux, tant +qu'elle ne dut pas subir le contact d'une main étrangère; ce luth fut +doux,--tant que tu ne pensas pas qu'il pût, sous les doigts d'un autre, +rendre les mêmes sons. + +4. Que celui qui vit se rompre en sa main la chaîne qu'il ôtait de ton +cou, qui vit ce luth lui refuser les plus faibles accords, essaie +désormais de remonter l'instrument et de rattacher le collier. + +5. Quand tu changeas, le collier et le luth changèrent aussi; l'un se +brisa, l'autre devint muet: c'est fini,--je leur dis adieu, ainsi qu'à +toi:--adieu, cœur perfide, chaîne fragile, luth silencieux! + + + + +XXXIX. + +AU TEMS. + + +Tems! dont l'aile capricieuse entraîne, d'un vol lent ou rapide, les +heures inconstantes, dont le tardif crépuscule ou l'aurore passagère ne +fait que nous mener plus ou moins vîte à la mort,--salut! toi qui +répandis sur mon berceau ces dons connus, hélas! de tous les êtres qui +te connaissent! Toutefois, je soutiens mieux ton fardeau; car +aujourd'hui je suis seul à en supporter le poids. Je ne voudrais pas +qu'un cœur trop tendre partageât les momens amers que tu m'as départis: +je te pardonne; depuis que tu laissas tout ce que j'aimai jouir de la +paix ou du ciel. Joie ou repos à ces êtres chéris! les maux que tu +m'apporteras pèseront en vain sur moi. Je n'ai reçu de toi que des +années; c'est là tout ce que je te dois, dette déjà payée en douleur. +Mais la douleur elle-même nous porte secours contre toi; elle s'empare +du cœur, mais lui fait oublier ta puissance: la vive agonie du désespoir +retarde, mais ne compte jamais les heures. Dans la joie, j'ai souvent +gémi de penser que ta fuite rapide allait bientôt se changer en une +lente marche. Tes nuages purent éclipser la lumière, mais non pas +ajouter une nuit de plus à ma misère: quelque odieux et sombre que fût +ton horizon, il convenait à mon ame: d'une seule étoile partait une +étincelle qui prouvait que tu n'étais point--l'éternité. Ce rayon s'est +éteint, et tu n'es plus qu'un vide pour moi,--un mouvement monotone dont +l'on compte et l'on maudit la mesure dans ce vain et stupide rôle que +tout mortel gémit de jouer ici-bas. Enfin, il y a une scène que tu ne +peux altérer, terme de ta course paresseuse ou diligente, alors que +l'homme, parvenu au bout de la carrière, dort d'un sommeil trop profond +pour entendre l'orage qui gronde sur sa tête. Oui, je puis sourire de +songer quelle sera bientôt la faiblesse de tes efforts, quand toute la +vengeance que tu peux déployer tombera sur une pierre sans nom. + + + + +XL. + +LE DÉPART. + + +Vierge chérie! le baiser que ta lèvre a imprimé sur la mienne y laissera +une trace fidèle, jusqu'à ce qu'en des jours plus heureux je puisse te +le rendre aussi pur que tu me le donnas. Ton œil, en répandant sur moi +si doux regards d'adieu, peut lire dans le mien une tendresse égale: les +larmes qui coulent de ta paupière ne peuvent pleurer mon +inconstance[154]. Je ne demande aucun gage d'amour dont la vue seule me +rende heureux dans l'absence, aucun souvenir pour ce sein dont toutes +les pensées sont à toi. Ai-je besoin d'écrire?--Non:--pour conter mon +ardeur, ma plume serait deux fois trop faible. Oh! à quoi bon de vains +mots, si le cœur ne peut parler? Jour et nuit, dans la bonne ou mauvaise +fortune, ce cœur, qui n'est plus libre, nourrira l'amour qu'il ne peut +montrer, et souffrira en silence pour toi. + +[Note 154: M.A.P. traduit: «La larme qui mouille ta paupière ne saurait +rien effacer de mon cœur,» ce qui est à coup sûr un contre-sens, et me +semble même un non-sens.] + + + + +XLI. + +VERS COMPOSÉS A ATHÈNES, + + le 16 janvier 1810. + + +Le charme est brisé, l'enchantement n'est plus! Telle est la vie avec +ses accès de fièvre: nous sourions en délire alors que nous devrions +soupirer; la folie est la meilleure de nos illusions. Chaque intervalle +lucide, laissé à la pensée, rappelle les misères à nous imposées par la +charte de la nature; et celui qui agit en homme sage, vit comme sont +morts les saints,--en martyr. + + + + +XLII. + +VERS +ÉCRITS SUR UN FEUILLET BLANC DES «PLAISIRS DE LA MÉMOIRE[155].» + +[Note 155: Recueil de poésies de _Samuel Rogers_.] + +19 avril 1812. + + +Absent ou présent, ô mon ami, de quel pouvoir magique es-tu doué! +Ceux-là peuvent le proclamer, qui, comme moi, jouissent tour à tour de +tes entretiens et de tes chants. Mais lorsque viendra l'heure terrible +que toujours l'amitié juge trop hâtive; lorsque «la Mémoire»; pleurant +sur la tombe de son druide, se plaindra qu'il y ait eu en lui quelque +chose de périssable, avec quelle reconnaissance elle paiera les hommages +que tu offris à ses autels, et mêlera _son_ nom au _tien_ durant le +cours éternel des âges! + + + + +XLIII. + +SUR UN COEUR DE CORNALINE +QUI S'ÉTAIT BRISÉ PAR ACCIDENT. + + +Malheureux cœur! faut-il donc que tu te sois ainsi rompu en deux +moitiés? Tant d'années de soucis pour toi comme pour ton maître ont donc +été pareillement employées en vain? Néanmoins, chacune de tes parties me +semble précieuse, chaque morceau m'est devenu plus cher; car celui qui +te porte sent que tu es aujourd'hui un plus fidèle emblême de _son +propre cœur_. + + + + +XLIV. + +VERS ÉCRITS SOUS UN PORTRAIT. + + +Cher objet d'une ardeur malheureuse! Quoique je sois aujourd'hui privé +d'amour et de toi, il me reste, pour me réconcilier avec le désespoir, +ton image et mes larmes. On dit que le chagrin cède au tems: mais cela, +je le sens, n'est point vrai; car le coup de mort qui frappa mon +espérance a rendu mon souvenir impérissable. + + + + +XLV. + +RÉPONSE A CETTE QUESTION: +«QUELLE EST l'ORIGINE DE L'AMOUR?» + + +«L'origine de l'amour!»--Ah! pourquoi m'adresser cette question cruelle, +quand tu peux lire dans tant de regards que l'amour naît à ton +aspect?--Veux-tu savoir aussi quelle est _sa fin_?--Hélas! voici ce que +présage mon cœur, ce que mes craintes prévoient: il languira long-tems +dans une misère muette; mais vivra--jusqu'à ce que je cesse de vivre. + + + + +XLVI. + +A UNE PRINCESSE QUI PLEURAIT. + + Mars, 1812. + + +1. Pleure, fille d'une race royale, la disgrâce d'un père et la ruine +d'un trône. Heureuse! si tes larmes pouvaient laver la faute de ce +prince à qui tu dois le jour. + +2. Pleure:--car tes larmes sont celles de la vertu,--propices à ces îles +en souffrance; puissent-elles dans les ans à venir être récompensées par +les sourires de ton peuple. + + + + +XLVII. + +VERS ÉCRITS DANS UN ALBUM. + + 14 septembre 1809. + + +1. Comme un nom arrête le regard du passant sur la froide pierre d'un +sépulcre; ainsi puisse le mien, quand tu verras cette page isolée, +attirer ton œil mélancolique! + +2. Peut-être, dans quelques années, liras-tu ce nom: alors songe à moi +comme l'on songe aux morts, et pense que mon cœur ici gît enseveli. + + + + +XLVIII. + +VERS TRADUITS DU PORTUGAIS. + + +Dans les momens consacrés au plaisir, d'un ton plein de tendresse, vous +vous écriez: «ô ma vie!» Douces paroles, dont mon cœur serait fou, si la +jeunesse ne devait jamais décliner ou périr! Mais ces heures de délices +marchent aussi vers la mort. Ne répète donc jamais ces accens, ou +change-les: dis non pas «ma vie», mais «mon ame»! Comme mon amour, mon +ame existe pour l'éternité. + + + + +XLIX. + +IMPROMPTU, +EN RÉPONSE A UN AMI. + + +Lorsque le chagrin, du fond du cœur où il siège, projette trop haut son +ombre noire, et vient occuper mon visage altéré, obscurcir mon front ou +mouiller mes yeux, ne prends point garde à ce nuage qui bientôt +s'évanouira: nos pensées connaissent trop bien leur prison; elles +retombent dans mon sein, d'où elles s'échappèrent quelque tems, et +languissent, en silence, dans leur étroite demeure. + + + + +L. + +SONNETS A GENÉVRA. + + +1. Le tendre azur de tes yeux, ta longue chevelure blonde, et le pâle +éclat de tes traits,--qu'a formés la méditation,--et où semble siéger +une douce et paisible douleur dont le tems a désarmé le +désespoir,--tout, enfin, dans ton air, respire la mélancolie: et--si je +ne savais que ton ame heureuse est un fertile trésor de pensées chastes +et pures,--je croirais que tu gémis condamnée aux terrestres soucis. +Telle naquit sous le pinceau dont la touche créatrice donnait la beauté +et la vie aux couleurs; telle (hormis le repentir qui n'est pas ton +partage) la Madeleine du Guide vit le jour:--telle tu nous +apparais;--mais, ô précieux avantage! en toi le remords n'a rien à +saisir;--ni la vertu à mépriser. + +2. Ta joue est pâle de méditation, mais non d'infortune, et toutefois +possède un tel charme, que, si le vermillon de la joie cachait cette +blanche rose sous ses teintes les plus éblouissantes, je soupirerais +après l'instant où dut s'évanouir un trop vif éclat:--le sombre azur de +tes yeux ne lance pas d'étincelantes flammes;--mais, hélas! en le +contemplant, les yeux les plus sévères fondent en pleurs, et les miens, +aussi faibles que le cœur de ma mère, laissent échapper une rosée douce +comme les dernières gouttes qui entourent l'arc aérien d'Iris; car, à +travers tes cils noirs et longs qui se penchent à terre, ton ame +mélancolique et tendre brille comme un séraphin descendu d'en haut: elle +plane au-dessus de la douleur, et pourtant accorde sa pitié à toute +misère; elle unit à la fois tant de majesté et de douceur, que je t'en +vénère davantage, sans pouvoir te moins aimer. + + + + +LI. + +SUR UNE JEUNE RELIGIEUSE. +SONNET TRADUIT DE VITTORELLI. + + +Ce sonnet fut composé au nom d'un père qui venait de perdre sa fille, +peu de tems après l'avoir mariée, et adressé au père d'une jeune +personne qui avait tout récemment pris le voile. + + +Deux filles, don du ciel,--deux filles, aussi modestes que belles au +milieu des hommages, faisaient notre bonheur: et maintenant, misérables +pères que nous sommes! le ciel appelle leur vertu à de plus nobles +destinées, et en les voyant _l'une et l'autre_, il les a réclamées +_toutes deux ensemble_. La mienne, parmi les flambeaux de l'hymen, qui à +peine allumés s'éteignent, expire--hélas!--trop tôt. La tienne, enfermée +dans les grilles du cloître, éternelle captive, n'aspire qu'à son Dieu. +Mais _toi_, du moins, à travers la porte jalouse qui interdit à jamais à +vos yeux de se rencontrer, tu peux entendre encore la voix douce et +pieuse de cette vierge. _Moi_, je me jette sur le marbre où repose _ma +fille_,--je verse un torrent de larmes amères; je frappe, frappe, +frappe--et n'obtiens point de réponse. + + + + +LII. + +VERS COMPOSÉS A WINDSOR[156] (1813). + +[Note 156: M.A.P. n'a pas traduit cette épigramme amère et peut-être +injuste contre le feu roi Georges. + +(_Note du Tr._)] + +Je composai ces vers pour avoir vu par hasard H.R.H. Pr--ce R--nt, entre +les tombeaux de Henri VIII et de Charles Ier, sous les royales voûtes de +Windsor. + + +Voyez! ici reposent, célèbres contempteurs des droits les plus sacrés, +l'un près de l'autre, Charles sans tête et Henri sans cœur[157]. Entre +eux, voilà un autre possesseur du sceptre: il gouverne, il commande, en +tout hors le nom--il est roi; nouveau Charles pour son peuple, nouveau +Henri pour son épouse,--en lui les deux tyrans renaissent à la vie; +c'est en vain que le glaive de la justice et le dard de la mort ont mêlé +ces deux cendres; ces vampires couronnés ressuscitent. Ah! à quoi bon +les tombes,--puisqu'elles vomissent le sang et la poussière de deux +monstres--pour former un George. + +[Note 157: «_By headless Charles, see, heartless Henry lies_. + +(_N. du Tr._)] + + + + +LIII. + +SONNET. + + +Rousseau,--Voltaire,--notre Gibbon,--et madame de Staël:--ô lac +Léman[158]! ces noms sont dignes de tes bords; tes bords dignes de noms +tels que ceux-ci. Si tu n'étais plus, la mémoire de ces mortels +illustres rappellerait ton souvenir. Ton rivage leur fut cher, comme à +tous ceux qui en ont joui; mais, par eux, il est encore devenu plus cher +au genre humain, car les œuvres des esprits puissans impriment au fond +des cœurs un religieux respect pour les ruines des mûrs, ancien séjour +de la sagesse et du génie. Mais près de _toi_, ô lac de beauté! combien +plus encore, en glissant doucement sur le cristal de tes flots, +sentons-nous ces feux indomptés d'un noble zèle qui s'enorgueillit +devant cet héritage d'immortalité, et donne la réalité au souffle de la +gloire! + +[Note 158: Genève, Ferney, Lausanne, Coppet.] + + + + +LIV. + +CHANSON + +Ζώη µοῦ, σὰς ἀγαπῶ + + Athènes, 1810. + + +1. Vierge d'Athènes, avant mon départ, rends-moi, oh! rends-moi mon +cœur; ou bien, puisque ce cœur a quitté mon sein, garde-le maintenant et +prends le reste! Entends mon vœu avant que je parte, ζώη µοῦ, σὰς +ἀγαπῶ.[159] + +[Note 159: _Zoë mou, sas agapo_, ou Ζώη µοῦ, σὰς ἀγαπῶ, est une +expression de tendresse en langue romaïque (grec moderne). Si je la +traduis, j'offenserai mes lecteurs, en paraissant supposer qu'ils sont +incapables de le faire; mais si je ne la traduis pas, j'offense +peut-être mes lectrices. De crainte que ces dernières ne donnent quelque +mauvais sens à la phrase, je la traduirai, en demandant pardon aux +savans. Cela signifie donc: «Ma vie, je vous aime!» paroles fort douces +dans tous les idiomes, et aujourd'hui aussi souvent prononcées en Grèce +que l'étaient autrefois, au dire de Juvénal, les deux premiers mots +parmi les dames romaines, dont toutes les expressions d'amour étaient +tirées du grec.] + +2. J'en jure par ces tresses flottantes que caressent les brises de la +mer Égée; par ces paupières dont les franges de jais baisent les roses +de ta joue; par ces yeux aussi vifs que les yeux du chevreuil sauvage, +ζώη µοῦ, σὰς ἀγαπῶ. + +3. Par cette lèvre que je brûle de savourer; par la ceinture qui entoure +ta jolie taille; par tous ces emblêmes de fleurs[160] qui expriment ce +que les paroles ne diraient jamais si bien; par les joies et les misères +que l'amour tour à tour amène, ζώη µοῦ, σὰς ἀγαπῶ. + +[Note 160: Dans l'Orient (où l'on n'apprend pas aux dames à écrire, de +peur qu'elles ne fassent des billets-doux), les fleurs, la braise, les +cailloux, etc., servent aux amans à se communiquer leurs sentimens, et +cela par l'intermède du député cosmopolite de Mercure,--c'est-à-dire +d'une vieille femme. Un morceau de braise veut dire: «Je brûle pour +toi;» un bouquet de fleurs attaché avec des cheveux: «Enlève-moi et +fuis;» mais un caillou exprime ce qu'aucun autre emblème, ne peut dire.] + +4. Vierge d'Athènes! je suis parti: pense à moi, douce amie! quand tu +seras seule. Quoique je fuie à Istamboul[161], Athènes renferme mon +cœur, et mon ame. Puis-je donc cesser de t'aimer? Non! ζώη µοῦ, σὰς +ἀγαπῶ. + +[Note 161: Constantinople.] + + + + +LV. + +TRADUCTION +DU FAMEUX CHANT DE GUERRE. + +Δεύτε, παἰδες τῶν Ελλήνων. + + +Ce chant fut composé par Riga, qui périt au milieu des premières +tentatives faites pour révolutionner la Grèce. La traduction suivante +est aussi littérale que l'auteur a pu le faire en vers: elle offre le +même rhythme que l'original. + + +Allons, enfans des Grecs! le jour de gloire est arrivé. Dignes de votre +noble origine, montrez qui vous donna le jour. + +CHOEUR. + +1. Enfans des Grecs! marchons en armes contre l'ennemi, et que son sang +odieux coule par torrens sous nos pas. Montrons-nous hommes: secouons le +joug du tyran ottoman. Levons-nous, et les fers de la patrie sont tous +rompus. Ombres généreuses des guerriers et des sages, contemplez le +combat qui va s'engager! Hellènes des âges passés, renaissez à la vie! +Au son de ma trompette, rompez votre sommeil, et joignez-vous à moi; et +marchant contre la ville aux sept collines[162], combattez, poursuivez +vos conquêtes jusqu'à ce que nous soyons libres. + +[Note 162: Constantinople--Ἑπτάλοφος.] + +Allons, enfans des Grecs! etc. + +2. Sparte! ô Sparte! pourquoi demeures-tu plongée dans une léthargie +profonde? Eveille-toi, et réunis tes armées aux Athéniens, tes anciens +alliés! Rappelle Léonidas, ce héros des chants antiques, guerrier +terrible! guerrier fort! qui jadis vous sauva de la ruine; qui fit cette +diversion hardie dans les gorges des vieilles Thermopyles; qui, pour la +liberté de sa patrie, soutint avec ses trois cents soldats une longue +bataille contre le Perse; et, comme un lion furieux, expira dans une mer +de sang. + +Allons, enfans des Grecs! etc. + + + + +LVI. + +TRADUCTION +DE LA CHANSON ROMAIQUE. + + Μπενω µες᾿ τὸ περιζολι, + Ὠραιοτάτη Χαηδή, κ.τ.λ. + +La chanson que je traduis est en grande faveur parmi les jeunes +Athéniennes de toutes les classes. Elles la chantent en rond, chacune +entonnant tour à tour un vers, qui est répété en chœur par la troupe +entière. J'ai souvent entendu cela dans nos «χὀροι» durant l'hiver de +1810-11. L'air est plaintif et assez joli. + + +1. J'entre dans ton jardin de roses, Haïdée[163], belle adorée! Tous les +matins Flore y repose: c'est bien elle que je vois en toi. Oh! vierge +aimable! je t'implore à genoux: reçois mon hommage sincère, reçois-le +d'une bouche qui ne chante que pour t'adorer, et qui tremble pourtant de +ce qu'elle a chanté. Comme la branche, au gré de la nature, donne à +l'arbre, le parfum des fleurs et la richesse des fruits, ainsi brille +dans ses yeux, dans tous ses traits, l'ame de la jeune Haïdée. + +[Note 163: La vraie prononciation de ce mot (Χαηδή) c'est _Ha-i-di_. + +(_N. du Tr._)] + +2. Mais le plus aimable jardin devient odieux, quand l'amour en +abandonne les bosquets; donnez-moi de la ciguë,--puisque ma flamme ne +peut plaire, cette herbe a plus de parfum que les fleurs. La liqueur +exprimée de ce calice empoisonné[164] rendra la coupe bien amère: mais +quand je boirai le breuvage mortel pour échapper à ta barbarie, mon ame +y trouvera saveur douce. O cruelle, en vain je t'implore pour sauver à +mon cœur ces horribles angoisses. Rien ne te rendra donc à mon sein? Hé +bien! ouvre-moi les portes du tombeau. + +[Note 164: Cela n'est pas exact, scientifiquement parlant: c'est moins +de la fleur de la ciguë que de la plante tout entière que l'on retire un +suc vénéneux. + +(_N. du Tr._)] + +3. Comme le guerrier qui s'avance au combat avec le sûr espoir du +triomphe, ainsi toi, sans autres dards que tes yeux, as-tu percé mon +cœur d'une blessure profonde. Ah! dis-le moi, chère ame, dois-je +succomber aux souffrances qu'un sourire dissiperait? L'espérance que +jadis tu m'ordonnas de nourrir serait-elle une trop forte récompense de +mes tourmens? Sombre aujourd'hui est le jardin de roses, belle, mais +perfide Haïdée[165]! Flore y languit flétrie, et pleure avec moi sur ton +absence. + +[Note 165: _Beloved but false Haïdee_! M.A.P. traduit: «_Tendre_, mais +trompeuse Haïdée.» Contre-sens,--et même _contre bon sens_: car un amant +ne dit pas que sa maîtresse est tendre, au moment même où elle est +inexorable. + +(_N. du Tr._)] + + + + +LVII. + +CHANSON D'AMOUR. + +(Traduite du grec moderne.) + + +1. Hélas! l'amour n'exista jamais sans ce cortége de peines, d'angoisses +et de doutes qui déchire mon cœur, et le condamne à d'éternels soupirs +durant la nuit et durant le jour aussi sombre que la nuit même. + +2. Sans qu'une oreille amie écoute ma plainte, je languis, je meurs sous +le coup qui m'a blessé. Je savais bien que l'amour avait des flèches: +mais, hélas! je sens que ces flèches sont empoisonnées. + +3. Oiseaux encore en liberté, fuyez les rets que l'amour a tendus autour +de vos demeures: sinon, environnés par des flammes fatales, vos cœurs +s'embraseront, et vous perdrez toute espérance! + +4. Moi aussi, je voltigeais insouciant et libre: ainsi ai-je passé plus +d'un heureux printems. Mais enfin je tombai dans le piége trompeur: j'y +brûle, maintenant, et trémousse de l'aile sans force et sans essor. + +5. Qui n'a jamais aimé,--jamais aimé en vain, ne peut ni comprendre ni +plaindre la douleur: il ne connaît ni les froids refus, ni les regards +dédaigneux, ni les éclairs dont l'amour arme un œil irrité. + +6. Dans maint rêve flatteur je te croyais à moi: aujourd'hui se meurt +l'espérance, se meurt celui qui espérait. Je ressemble à la cire qui se +fond, ou à la fleur qui se flétrit; tel est l'effet de ma passion et de +ton pouvoir[166]! + +[Note 166: + + _Like melting wax, or withering flower, + I fell my passion, and thy power_. + +M.A.P. traduit: «Ma passion et tes charmes me semblent une cire qui se +fond ou une fleur qui se flétrit.» + +(_N. du Tr._)] + +7. Flambeau de ma vie! ah! réponds-moi, pourquoi cette lèvre boudeuse et +cet œil altéré? O ma colombe! ô ma belle compagne! as-tu donc changé, et +peux-tu désormais haïr? + +8. Mes yeux ruissellent comme deux torrens d'hiver. Quel malheureux +voudrait échanger sa misère contre la mienne? Ma colombe! apaise-toi: un +seul de tes accens aurait un charme magique pour faire vivre ton amant. + +9. Mon sang se fige, mon cerveau se perd dans le délire: voilà le +supplice que je souffre en silence. Et cependant ton cœur; insensible à +toutes mes angoisses, triomphe,--tandis que le mien se brise. + +10. Verse-moi le poison: n'aie point peur! Tu ne peux m'assassiner plus +que tu ne fais maintenant. J'ai vécu pour maudire le jour de ma +naissance, et l'amour qui fait mourir d'une mort si lente. + +11. Mon ame est blessée à mort, mon cœur saigne: la patience peut-elle +me donner quelque repos? Hélas! je l'apprends trop tard (et je paie cher +la leçon): le plaisir est l'avant-coureur de la misère. + + + + +LVIII. + +CHANSON. + + +1. Tu n'es pas fausse, mais volage; tu abandonnes les amans que tu +recherchas toi-même avec tant de passion. C'est même cette pensée qui +double l'amertume des larmes que tu fais répandre. Voilà ce qui brise le +cœur que ta légèreté désole. Tu aimes trop bien,--tu délaisses trop +tôt[167]. + +[Note 167: Il y a dans le vers qui finit la stance une paronomase que je +crois intraduisible: + + _Too well thou_ lovest--_too soon thou_ leavest. + +(_N. du Tr._)] + +2. L'on méprise les cœurs faux: l'on dédaigne la femme perfide et sa +perfidie. Mais quand celle qui ne déguise aucune pensée, celle dont +l'amour est aussi vrai que doux,--quand celle qui aimait si naïvement +vient à changer, alors on éprouve la peine que j'ai tout à l'heure +éprouvée. + +3. Rêves de joie, veilles de chagrin, c'est le destin de tout amant et +de toute ame[168]. Et si le matin, au réveil de nos sens, nous +pardonnons à peine à notre imagination de nous avoir abusés en songe +pour laisser notre ame après le sommeil dans un plus morne isolement: + +[Note 168: Il y a aussi un jeu de mots dans le texte... _all who_ love +_or_ live. + +(_N. du Tr._)] + +4. Que doivent donc ressentir ceux qu'embrasa non pas une vision +trompeuse, mais la passion la plus vraie, la plus tendre? passion +sincère, mais, hélas! aussi passagère que si elle fût née d'un rêve? Ah! +sans doute, une telle douleur est un jeu de l'imagination, et ton +changement n'est qu'un rêvé lui-même! + + + + +LIX. + +ADIEU. + + +1. Adieu! Si jamais tendre prière pour la félicité d'autrui fut écoutée +d'en haut, mes vœux ne se perdront pas tous dans les airs, mais +porteront ton nom par-delà les cieux. Il serait vain de parler, de +pleurer, de gémir. Oh! les larmes de sang, que le remords arrache des +yeux du crime mourant, n'en disent pas tant que ce seul +mot:--Adieu!--adieu! + +2. Ces lèvres sont muettes, ces yeux arides: mais dans mon sein, dans +mon cerveau s'éveillent les angoisses qui ne cesseront pas, une pensée +qui ne sommeillera plus. Mon ame ni ne daigne se plaindre ni ne l'ose, +malgré la révolte secrète de la douleur et de la passion. Je n'ai qu'une +idée: c'est que nous nous sommes aimés en vain. Je n'ai qu'un +sentiment:--adieu! adieu! + + + + +LX. + +STANCES A METTRE EN MUSIQUE. + + +1. Digne de toi soit la demeure de ton ame! Jamais esprit plus aimable +que le tien ne s'échappa de son enveloppe mortelle pour briller dans le +monde des bienheureux. Ici-bas il ne te manqua que l'immortalité divine +dont ton ame va jouir: notre douleur peut cesser de gémir, lorsque nous +savons que ton Dieu est avec toi. + +2. Que la terre de la tombe te soit légère! puisse-t-elle se parer de +gazons verts comme l'émeraude! Rien de ce qui te rappelle à nous ne +devrait offrir une ombre de ténèbres[169]. De jeunes fleurs, un arbre +d'éternelle verdure, voilà ce qui convient au sol où ta cendre repose. +Mais point d'ifs, point de cyprès! car pourquoi serions-nous en deuil +des bienheureux? + +[Note 169: «_The shadow of gloom_.» + +(_N. du Tr._)] + + + + +LXI. + +STANCES A METTRE EN MUSIQUE (1815). + + _O lacrymarum fons, tenero sacras + Ducentium ortus ex animo; quater + Félix! in imo qui scatentem + Pectore te, pia Nympha, sensit_. + + (GRAY.) + + +1. Il n'est aucune joie que le monde puisse nous donner en récompense de +celle qu'il nous ôte, alors que les feux de la pensée du premier âge +s'éteignent peu à peu avec la sensibilité. Ce ne sont pas seulement les +douces roses du teint qui se flétrissent si vite; mais le cœur lui-même +perd sa délicate fraîcheur avant que la jeunesse soit passée. + +2. Alors les esprits qui surnagent en petit nombre sur les débris de +leur bonheur naufragé sont entraînés sur les récifs du crime ou dans +l'océan du libertinage: l'aiguille de leur boussole est perdue, ou c'est +en vain qu'elle leur marque le rivage auquel leur navire brisé +n'abordera plus. + +3. Alors l'ame est accablée d'un froid égal à celui de la mort: elle n'a +plus de sympathie pour les misères d'autrui, à peine rêve-t-elle de sa +propre misère. Le souffle de la bise enchaîne la source de nos pleurs: +les étincelles que l'œil peut encore lancer partent d'une larme glacée. + +4. Mille saillies peuvent encore jaillir de notre bouche, une folle +gaîté distraire notre sein de ses soupirs, au milieu de ces nuits qui ne +nous ramènent plus l'espérance du repos: mais c'est ainsi qu'autour +d'une tour ruinée s'entrelacent les feuilles du lierre; tout est vert et +frais en dehors, mais au dedans il n'y a rien que ruine et poussière +grisâtre. + +5. Oh! que ne puis-je sentir comme j'ai senti jadis,--être ce que +j'étais, ou pleurer comme je pleurais naguère sur mainte scène évanouie! +Comme une fontaine trouvée dans le désert nous semble douce, quelque +saumâtre qu'elle soit; ainsi au milieu des ruines arides de la vie, +c'est avec délices que je répandrais ces larmes. + + + + +LXII. + +STANCES A METTRE EN MUSIQUE. + + +1. Parmi les filles de la beauté il n'en est aucune dont les attraits +aient autant de magie que les tiens: et comme une sérénade sur les eaux, +ainsi ta voix m'est douce, alors que tes accens paraissent maintenir le +calme de l'océan charmé que les flots demeurent immobiles et brillent +d'un paisible azur, et que les vents semblent endormis dans un doux +rêve. + +2. Cependant la lune en plein minuit entrelace ses brillans reflets sur +l'abîme des ondes, qui se soulèvent avec grâce comme le sein d'un enfant +qui sommeille. L'ame s'abaisse devant toi pour t'écouter et t'adorer, +toute émue, mais d'une douce émotion, comme les vagues d'une mer d'été. + + + + +LXIII. + +VERS IMPROVISÉS PAR LORD BYRON, +POUR SON AMI T. MOORE, ESQ., AUTEUR DE LALLA ROOKH. + + +1. Ma chaloupe m'attend près du rivage, et mon navire en pleine mer. +Mais avant le départ voici, Tom Moore, une double santé pour toi. + +2. Voici un soupir pour ceux qui m'aiment, un sourire pour ceux qui me +haïssent, et, sous quelque ciel que je navigue, voici un cœur prêt à +toutes les destinées. + +3. Quoique l'océan rugisse autour de moi, il me portera encore sur ses +flots. Dût un désert m'environner, il y aurait peut-être des sources à +découvrir. + +4. Fût-ce la dernière goutte de la fontaine, avant que ma poitrine +haletante rendît le dernier souffle de ma vie, là je boirais encore à ta +mémoire. + +5. Cette onde, ainsi que le vin d'aujourd'hui, ne servirait à mes +libations que pour souhaiter--paix et bonheur à tes amis et aux miens! à +toi paix et bonheur, Tom Moore! + +FIN DES MISCELLANÉES. + + + + +MÉLODIES +HÉBRAIQUES. + +Ces petits poèmes furent composés par Lord Byron à la demande de son ami +le docteur Kinnaird, pour faire partie d'un recueil de mélodies +hébraïques, analogues aux _Mélodies Irlandaises_ de Tom Moore. Ils +furent mis en musique par MM: Braham et Natham. + +MÉLODIES HÉBRAIQUES. + + + + +I. + +ELLE MARCHE PAREILLE EN BEAUTÉ. + + +1. Elle marche pareille en beauté à la nuit d'un horizon sans nuage, et +d'un ciel étoilé. Tout ce que l'ombre et la lumière ont de plus +ravissant, se trouve dans sa personne et dans ses yeux. Tendre et +moëlleuse splendeur que le ciel refuse aux feux orgueilleux du jour! + +2. Un trait brillant de moins, un trait obscur de plus: et moitié +moindre eût été la grâce ineffable de cette ondoyante chevelure, noire +comme le plumage du noir corbeau; moitié moindre la grâce de ce visage, +miroir limpide des pensées douces et paisibles qui occupent une ame +pure, une ame digne du plus chaste hommage. + +3. Ces joues et ce front d'apparence si douce, si calme, et néanmoins si +éloquente; ces sourires dont le triomphe est sûr; ces couleurs dont +l'éclat éblouit, tout enfin ne révèle que des jours passés dans la +vertu, un esprit en paix avec la terre, un cœur dont l'amour est +innocent. + + + + +II. + +HÉLAS! QU'EST DEVENUE LA HARPE DU ROYAL MÉNESTREL. + + +1. Hélas! qu'est devenue la harpe du royal ménestrel, la harpe du +souverain des hommes, du bien-aimé du ciel, la harpe que la mélodie +sacrée sanctifia par de plaintifs accens, nés du cœur--et du cœur le +plus tendre! O Mélodie, redouble tes larmes: ces cordes magiques sont +brisées. Naguères cette harpe adoucit les hommes aux entrailles de fer, +elle leur donna les vertus qu'ils n'avaient pas. Quelle oreille fut +assez sourde, quelle ame assez froide pour ne pas se réveiller, pour ne +pas s'embraser au son de cette lyre, qui, bien plus que le trône, fit la +puissance de David? + +2. Cette harpe chanta les triomphes de notre roi; elle glorifia notre +Dieu; elle éveilla les joyeux échos des vallées, força les cèdres à se +courber de respect, les montagnes à tressaillir d'allégresse; elle +aspira au ciel et y laissa, enfin, ses accords que depuis lors on +n'entend plus ici-bas. Mais toujours la piété, mère d'un saint +enthousiasme, élève l'essor de notre ame jusques à ces chants qui nous +semblent venir de la voûte céleste dans des songes ravissans, que la +resplendissante lumière du jour ne saurait interrompre. + + + + +III. + +SI DANS CE MONDE CÉLESTE. + + +1. Si dans ce monde céleste, qui nous reçoit au delà des limites du +nôtre, l'amour survit avec nous, si l'être chéri nous garde son cœur, si +son œil est le même, hormis les larmes,--bénies soient ces sphères +inconnues aux pas des mortels! Combien il serait doux de mourir à cette +heure même! oui, de prendre l'essor loin de la terre, et d'anéantir +toutes nos craintes dans ta lumière,--ô éternité! + +2. Ainsi doit-il en être de nous. Ce n'est pas pour nous-mêmes que nous +tremblons au bord de l'abîme, qu'au moment de le franchir nous nous +attachons encore avec force au dernier anneau de la vie. Oh! dans cet +avenir où nous allons, espérons posséder le cœur qui nous comprend, +boire avec un être aimé les ondes immortelles, et lier à jamais notre +ame à la sienne! + + + + +IV. + +LA SAUVAGE GAZELLE. + + +1. La sauvage gazelle peut encore jouer et bondir sur les collines de +Juda, encore boire aux sources vives qui arrosent la terre sacrée: ses +pas aériens, ses regards fiers peuvent promener partout leur essor +indompté[170]. + +[Note 170: + + _Its airy step and glorious eye + May glance in tameless transport by_:-- + +M.A.P. traduit: «Ses pas aériens _s'arrêtent_, et son œil brillant +_n'aperçoit autour d'elle rien qui l'effarouche_.»] + +2. Là Juda vit naguère des pas aussi légers, et des regards plus +brillans. Sur cette scène de délices évanouies habitait une race plus +belle. Les cèdres balancent encore leurs rameaux sur le Liban; mais les +vierges de Juda, plus majestueuses que les cèdres,--où sont-elles +maintenant? + +3. Plus heureux le palmier qui ombrage ces plaines, que les enfans +dispersés d'Israël! Une fois qu'il a poussé ses racines, il reste là +dans sa grâce solitaire: il ne peut abandonner le lieu de sa naissance; +il ne vivra pas sur un sol étranger. + +4. Mais nous, nous devons nous flétrir dans une vie errante, mourir en +des contrées lointaines. Là où gît la cendre de nos pères, la nôtre ne +reposera jamais. Notre temple n'a pas conservé une seule pierre, et +l'insulte siége sur le trône de Sion. + + + + +V. + +OH! PLEUREZ SUR CEUX... + + +1. Oh! pleurez sur ceux qui pleurèrent auprès des ondes de Babel, sur +ceux dont le sanctuaire est ruiné, dont la patrie n'est plus qu'un rêvé. +Pleurez sur le luth brisé de Juda. Deuil cruel!--L'antique séjour de +leur Dieu est aujourd'hui le séjour des impies! + +2. Où donc Israël lavera-t-il ses pieds, qui saignent? Quand les chants +de Sion redeviendront-ils doux? Quand les mélodies de Juda +réjouiront-elles encore les cœurs qui tressaillaient à cette voix +céleste? + +3. Tribus aux pas vagabonds et au sein haletant, comment fuirez-vous +votre sort et trouverez-vous le repos? La tourterelle a son nid, le +renard sa tanière, les hommes leur pays:--Israël n'a que le tombeau! + + + + +VI. + +SUR LES BORDS DU JOURDAIN. + + +1. Sur les bords du Jourdain paissent les chameaux des Arabes; sur la +colline de Sion les hommes aveuglés adressent leurs prières à une fausse +divinité; l'adorateur de Baal s'agenouille sur les rochers du Sinaï:--et +c'est là--grand Dieu! c'est là que tes foudres sommeillent; + +2. Là--où ton doigt de feu grava les tables de pierre! là--où ton ombre +éblouissante apparut à ton peuple, où toi-même tu montras ta gloire +enveloppée de son manteau de flammes, toi--que nul être vivant ne peut +voir sans expirer. + +3. Oh! fais briller ton regard au sein des éclairs! brise la main de +l'oppresseur, et arrache-lui son glaive! Combien de tems les tyrans +fouleront-ils encore la terre sainte! Combien de tems encore ton temple +restera-t-il sans honneur, ô mon Dieu! + + + + +VII. + +LA FILLE DE JEPHTÉ. + + +1. Puisque notre patrie et notre Dieu.--ô mon père--demandent que ta +fille expire; puisque tu achetas ton triomphe au prix de ce vœu,--frappe +le sein que maintenant je te découvre moi-même. + +2. La voix de mon deuil est désormais muette, les montagnes ne me +reverront plus: si la main que j'aime me précipite dans la tombe, ah! je +reçois le coup sans douleur. + +3. Et sois bien sûr, oh! mon père,--que le sang de ta fille est aussi +pur que la bénédiction que j'implore avant qu'il ne soit versé; aussi +pur que la dernière pensée qui adoucit mon trépas. + +4. Malgré les lamentations des vierges de Jérusalem, sois un juge, un +héros inflexible! j'ai gagné pour toi une grande victoire; par moi, mon +père et mon pays sont libres. + +5. Quand ce sang que tu as dévoué aura arrosé la terre, quand la voix +que tu aimes sera muette, puisse mon souvenir faire toujours ton +orgueil! N'oublie pas que j'ai souri en mourant! + + + + +VIII. + +O TOI, QUI NOUS ES RAVIE DANS LA FLEUR DE LA BEAUTÉ. + + +1. O toi, qui nous es ravie dans la fleur de la beauté, une tombe +pesante ne chargera pas ta cendre. Mais sur le gazon qui te couvre, la +rose épanouira ses corolles et devancera les autres fleurs de l'année, +et le sauvage cyprès balancera son ombre mélancolique. + +2. Souvent, auprès de l'onde bleue de ce ruisseau, la douleur penchera +sa tête languissante, se repaîtra de profonds rêves de deuil, restera +immobile et pensive, ou s'éloignera d'un pas léger,--hélas! comme si les +pas des vivans pouvaient troubler les morts. + +3. Nous savons que les larmes sont vaines, que la mort n'écoute ni +n'entend nos plaintes. Cette pensée nous apprendra-t-elle à ne pas +gémir? L'œil qui pleure un objet chéri en pleurera-t-il moins? +Non.--Arrière donc, toi qui me dis d'oublier:--toi-même as les joues +pâles et les paupières humides. + + + + +IX. + +MON AME EST SOMBRE. + + +1. Mon ame est sombre.--Oh! hâte-toi de saisir cette harpe que je puis +encore entendre sans déplaisir; fais-en jaillir sous tes doigts rapides +ces sons délicieux auxquels je prête une oreille attendrie. S'il y a +encore dans mon cœur quelque douce espérance, ces accords la ranimeront: +si dans mes yeux roule encore une larme, elle s'échappera et cessera de +brûler mon cerveau[171]. + +[Note 171: Les poètes anglais parlent souvent du cerveau (_brain_) comme +organe des facultés intellectuelles et morales: ce qui est conforme à la +vérité. Nous autres Français, nous préférons _mon cœur souffre_, +_gémit_, etc., _mon sein_, etc; expressions dues aux fausses théories +des anciens, et même de quelques modernes, qui placèrent le siége de +l'intelligence et des passions dans le cœur ou autres viscères. +Cependant, à y bien réfléchir, il est aussi faux et ridicule de dire: +«_Mon cœur vous aime_,» que de dire avec Homère: «_Mon diaphragme vous +aime_ (φρὴν ou φρένες).» Nous avons donc toujours traduit _brain_ par +_cerveau_, et non point par _tête_, _cœur_, _front_ ou _sein_, comme +fait M.A.P. Nous désirons, autant qu'il est en notre minime pouvoir, +naturaliser en France une locution juste. + +(_N. du Tr._)] + +2. Mais choisis une mélodie sévère et grave, et ne débute point sur le +ton de la joie. Je te le dis, ménestrel, il faut que je pleure: sinon, +mon cœur succombera au fardeau qui l'accable, car il s'est nourri de +chagrins, et a long-tems souffert dans un silence sans sommeil: +aujourd'hui il est condamné à connaître un pire destin,--à se briser--ou +à céder au charme de l'harmonie. + + + + +X. + +JE TE VIS PLEURER. + + +1. Je te vis pleurer,--une épaisse et brillante larme vint couvrir cet +œil bleu, et je crus voir une goutte de rosée sur la violette. Je te vis +sourire,--devant toi les feux du saphir cessèrent de briller: ils ne +purent rivaliser avec les étincelles vivantes qui à flots pressés +rayonnaient de ta prunelle. + +2. Comme le soleil donne aux nuages une aimable teinte de clair obscur, +que les ombres de la nuit qui s'approche peuvent à peine bannir de +l'horizon; ainsi tes sourires communiquent une joie pure au plus sombre +esprit, et laissent après eux une douce lumière qui réjouit le cœur. + + + + +XI. + +TES JOURS SONT ACHEVÉS. + + +1. Tes jours sont achevés, et ta renommée commence: enfant choisi de ta +patrie, la patrie chante tes triomphes, les meurtres de ton glaive, les +exploits de ton bras, les scènes de tes victoires, la liberté que tu +nous as rendue. + +2. Quoique tu sois tombé sur le champ de bataille, tu ne connaîtras pas +la mort tant que nous serons libres. Le sang généreux qui coula de ta +blessure n'a pas voulu s'abîmer sous la terre. Puisse-t-il circuler dans +nos veines! puisse ton esprit animer notre sein! + +3. Ton nom, quand nous chargerons l'ennemi, sera notre mot d'ordre! ton +trépas, le sujet des hymnes chantés en chœur par les voix de nos +vierges! Les larmes feraient injure à ta gloire: tu ne seras pas pleuré. + + + + +XII. + +CHANT DE SAUL, +AVANT SA DERNIÈRE BATAILLE[172]. + + +[Note 172: Bataille donnée sur le mont Gelboé contre les Philistins. +L'armée de Saül fut mise en déroute: le roi israélite pria son écuyer de +le tuer, et, sur le refus de celui-ci, se plongea lui-même son épée dans +le cœur. + +(_N. du. Tr._)] + +1. Chefs et soldats! si la flèche ou l'épée me perce le sein au milieu +de l'armée du Seigneur,--de l'armée que je vais guider au combat,--ne +prenez nul souci du corps de votre roi, poursuivez votre course, et +plongez votre acier dans le sang des Philistins. + +2. Écoute, toi qui portes mon bouclier et mon arc; si les guerriers de +Saül tournent le dos à l'ennemi, étends-moi sur l'heure à tes pieds! +tombe sur moi la mort, qu'ils n'auront osé voir face à face! + +3. Adieu à tous mes soldats, hormis à toi[173], héritier de mon trône, +fils de mon cœur! nous ne nous séparerons jamais. Brillant diadême, +empire immense,--ou bien trépas digne d'un royal courage, voilà le sort +qui nous attend aujourd'hui. + +[Note 173: Jonathas, fils de Saül: il périt avec son père et ses frères +dans cette bataille. + +(_N. du Tr._)] + + + + +XIII. + +SAUL. + + +O toi dont le magique pouvoir ressuscite les morts, ordonne à l'ombre du +prophète de paraître devant moi.--«Samuel, lève ta tête ensevelie. Roi, +regarde le fantôme du Voyant!»--La terre s'entr'ouvrit: le spectre +apparut au centre d'un nuage, mortuaire enveloppe qui fit pâlir la +lumière du jour; son œil glacé par la mort n'avait plus qu'un regard +terne et fixe, ses mains étaient flétries, et ses veines arides; son +pied, dépouillé de sang et de nerfs, offrait à nu l'horrible blancheur +de ses os; de ses lèvres immobiles et de sa poitrine qui ne respirait +plus, sortit une voix sourde comme les vents renfermés dans un antre. +Saül le vit, et tomba par terre, comme tombe le chêne frappé par un coup +de tonnerre. + +«Pourquoi trouble-t-on mon sommeil? Quel-est celui qui appelle les +morts? Est-ce toi, roi d'Israël? regarde ces membres pâles et froids; ce +sont les miens: tels seront les tiens demain, quand tu seras venu me +rejoindre; avant la fin du jour qui se lève, tel tu seras, tel sera ton +fils. Adieu, mais pour un jour! puis nous mêlerons notre poussière. Toi +et ta race, tombez à terre, pâles et mourans, sous les flèches parties +de tant d'arcs ennemis! à ton côté pend le glaive que ta main guidera +vers ton cœur! Sans couronne, sans haleine, sans vie, tombent le fils et +le père, tombe la maison de Saül!» + + + + +XIV. + +TOUT EST VANITÉ, +DIT L'ECCLÉSIASTE. + + +1. La gloire, la sagesse, l'amour et la puissance furent à moi; j'avais +jeunesse et santé: les vins les plus exquis rougissaient ma coupe, et +les plus aimables attraits se prodiguaient à mes caresses. Mon cœur +s'embrasait des flammes qui rayonnaient des yeux de la beauté, et je +sentais mon ame s'attendrir. Tout ce que la terre peut donner, tout ce +que les humains tiennent à haut prix, m'appartenait dans ma splendeur +royale. + +2. Parmi les jours passés que m'offre le souvenir, je cherche à compter +combien de ces jours je serais tenté de passer encore au sein de tous +les biens que la vie ou la terre déploie. Aucun jour ne se leva pour +moi, aucune heure ne s'écoula sans mêler l'amertume au plaisir: aucun +insigne du pouvoir ne me para sans me gêner. + +3. Le serpent des forêts se laisse désarmer par des sortiléges et des +conjurations; mais le serpent qui s'entrelace autour du cœur, oh! +comment peut-on le charmer? Il n'écoutera pas la voix de la sagesse, ni +ne cédera aux accens de la mélodie; mais son dard importune à jamais +l'ame livrée à ce cruel ennemi. + + + + +XV. + +QUAND LA MORT GLACE CETTE ARGILE SOUFFRANTE. + + +1. Quand la mort glace cette argile souffrante, hélas! où notre ame +immortelle va-t-elle s'égarer? Elle ne peut périr, elle ne peut +demeurer; mais elle fuit loin de la sombre poussière de notre corps. +Alors, sans matérielle enveloppe, suit-elle pas à pas la céleste route +de chaque planète? ou bien remplit-elle soudain les royaumes de +l'espace, pour étendresa vue immense sur la création tout entière? + +2. Éternelle, infinie, immuable, pensée invisible qui voit néanmoins +toutes choses, elle contemplera et rappellera devant elle tous les +phénomènes présens ou passés de la terre et des cieux. Ces traces +obscures qui conservent si vaguement dans notre esprit le souvenir des +années écoulées, l'ame les embrasse d'un vaste coup d'œil, et tout ce +qui fut lui apparaît à la fois. + +3. Elle remontera le cours des âges jusques à la création qui peupla +notre globe, et plongera son regard jusque dans le chaos. Elle élèvera +son vol jusques aux plus lointaines frontières du ciel: et là où +l'avenir se prépare à créer ou détruire, elle étendra sa vue sur tout ce +qui doit être. Tandis que le soleil s'éteindra, ou que notre système +planétaire se brisera, elle restera immobile dans son éternité. + +4. Au-dessus de l'amour, de l'espoir, de la haine ou de la crainte, elle +vivra pure et libre de passions: pour elle, un siècle passera comme une +année de la terre, les années ne dureront qu'un instant. Loin, bien loin +d'ici-bas, au-dessus et au travers de toutes choses, sa pensée planera +sans ailes: substance sans nom, substance éternelle, elle oubliera ce +que c'est que de mourir. + + + + +XVI. + +VISION DE BALTHAZAR. + + +1. Le roi était sur son trône, les satrapes encombraient la salle: mille +flambeaux étincelans éclairaient cette magnifique fête. Mille coupes +d'or, vouées naguère au culte divin chez le peuple de Juda;--oui, les +vases sacrés de Jéhovah s'emplissaient de vin pour les Gentils, +contempteurs de Dieu. + +2. Soudain, dans cette même salle, une main appliqua ses doigts sur le +mur, et se mit à écrire comme sur le sable; c'étaient les doigts d'un +homme;--une main solitaire parcourait les lettres, et, comme une +baguette, en suivait tous les traits. + +3. A cette vue, le monarque frémit, et imposa fin à la joie. Le sang se +retira de ses joues, et sa voix devint tremblante.--«Viennent les hommes +de la science, les sages de la terre; qu'ils expliquent ces mots de +terreur qui troublent nos royaux plaisirs.» + +4. Les prophètes de la Chaldée sont habiles; mais ici leur talent est +nul: inconnues leur étaient ces lettres, qui restaient toujours là, +inexplicables et terribles. Les vieillards de Babylone sont sages et +profonds en savoir; mais alors échoua leur sagesse: ils virent ces +lettres,--et n'en surent pas davantage. + +5. Un captif, jeune homme transplanté sur ce sol étranger;--entendit +l'ordre du roi, et vit le vrai sens des caractères écrits sur le mur. +Les lumières brillaient tout alentour; la prophétie frappait tous les +regards: il la lut,--et le jour qui suivit cette nuit en prouva la +vérité. + +6. «Balthazar a sa tombe prête: son royaume n'est plus. Balthazar, pesé +dans la balance, n'est qu'argile indigne et légère. Il aura le linceul +pour manteau royal, et pour dais la pierre du sépulcre. Le Mède est à la +porte du palais! le Perse, sur le trône!» + + + + +XVII. + +SOLEIL DES HOMMES QUI NE PEUVENT DORMIR. + + +Soleil des hommes qui ne peuvent dormir! astre de mélancolie! toi, dont +les rayons plaintifs répandent au loin une tremblante lumière; toi, qui +éclaires les ténèbres que tu ne peux dissiper, oh! combien tu ressembles +au souvenir du bonheur! Ainsi nous apparaît le passé; ainsi le reflet +des jours qui ne sont plus brille-t-il encore, mais sans produire aucune +chaleur; nocturne lumière que la douleur qui veille s'empresse de +contempler! lumière distincte, mais lointaine;--claire, mais hélas! bien +froide! + + + + +XVIII. + +SI MON COEUR ÉTAIT AUSSI PERFIDE QUE TU LE PENSES. + + +1. Si mon cœur était aussi perfide que tu le penses, je n'aurais pas eu +besoin d'errer loin de la Galilée; il ne fallait qu'abjurer ma croyance +pour effacer la malédiction qui est, dis-tu, le crime de ma race. + +2. Si les méchans ne triomphent jamais, alors Dieu est avec toi! si les +esclaves seuls tombent dans le péché, tu es aussi pur que libre! si les +proscrits d'ici-bas sont traités en bannis là-haut, vis toujours dans ta +foi! mais moi, je mourrai dans la mienne. + +3. Pour ma foi, j'ai perdu beaucoup plus que tu ne peux me donner; Dieu +le sait, ce Dieu qui te permet de prospérer; dans sa main est mon cœur +et mon espérance,--dans la tienne, mon pays et ma vie que pour lui je +résigne. + + + + +XIX. + +LAMENTATIONS D'HÉRODE, +APRÈS LA MORT DE MARIAMNE. + + +1. Oh! Mariamne! pour toi, maintenant, saigne le cœur pour lequel on a +versé ton sang. La vengeance se perd dans les angoisses et les remords +cruels qui succèdent à la fureur. Oh! Mariamne, où es-tu? Tu ne peux +entendre ma plainte amère; ah! si tu le pouvais,--tu me pardonnerais +maintenant, quoique le ciel dût être sourd à ma prière. + +2. Est-elle donc morte?--ont-ils osé obéir à la frénétique colère de ma +jalousie? Ma rage a commandé ma propre désolation; le glaive qui la +frappa est sur moi suspendu.--Mais tu es froide déjà, toi que j'aimai, +toi que j'ai assassinée! Mon sombre cœur redemande en vain celle qui, +sans moi, prend son essor vers le ciel, et qui laisse, ici bas, mon ame +indigne de salut. + +3. Elle n'est plus, celle qui partagea mon diadême! Elle est tombée, et +avec elle toutes mes joies se sont abîmées. J'ai arraché de la tige de +Juda cette fleur, dont les feuilles ne revêtaient leur éclat que pour +moi seul. A moi le crime, à moi l'enfer: ce sein est la proie du +désespoir. J'ai bien mérité ces tortures; ces flammes qui, sans se +consumer elles-mêmes, consument à jamais le coupable. + + + + +XX. + +SUR LE JOUR DE LA DESTRUCTION DE JÉRUSALEM PAR TITUS. + + +1. De la dernière colline qui regarde ton dôme naguère sacré, je t'ai +contemplée, ô Sion! quand tu fus livrée à Rome. Ton dernier jour était +venu, et les flammes de ta ruine ont éclairé le dernier coup-d'œil que +je donnai à tes murs. + +2. Je regardai ton temple, je regardai ma maison, et j'oubliai un moment +mon esclavage à venir. Je ne vis que l'incendie qui dévorait tes autels, +et les mains trop bien enchaînées qui auraient en vain tenté la +vengeance. + +3. Maintes fois sur le soir, ce lieu élevé, d'où j'observais ta chute, +avait réfléchi les derniers feux du jour, lorsque, monté sur le sommet, +je contemplais le déclin du soleil du haut de la montagne qui brillait +sur ton sanctuaire. + +4. Mais en ce jour fatal j'étais sur la montagne, et ne remarquais pas +les rayons du crépuscule se fondre peu à peu dans les ténèbres. Oh! plût +à Dieu que les éclairs eussent flamboyé en leur place, et que la foudre +eût éclaté sur la tête du conquérant! + +5. Mais les dieux du Gentil ne profaneront jamais le sanctuaire où +Jéhovah n'a pas dédaigné de régner: quelque dispersé, quelque outragé +que puisse être ton peuple, ô père céleste! nos adorations ne sont que +pour toi! + + + + +XXI. + +SUR LES RIVES DE BABYLONE +NOUS NOUS ASSIMES ET PLEURAMES. + + +1. Nous nous sommes assis auprès des ondes de Babylone, et, nous avons +pleuré en songeant à ce jour où notre ennemi, teint du sang qu'il +répandit à flots, fit des hauts lieux de Jérusalem sa misérable proie, +où vous-mêmes, hélas! filles désolées de Sion, fûtes dispersées et +fondîtes en larmes. + +2. Tandis que nous contemplions tristement la rivière qui roulait ses +libres flots sous nos regards; les tyrans nous demandèrent un cantique: +mais l'étranger n'obtiendra jamais ce triomphe. Oh! puisse ma main +droite se flétrir pour toujours, avant qu'elle n'ébranle pour l'ennemi +les cordes de notre noble harpe. + +3. Cette harpe est suspendue aux rameaux du saule: pour résonner, elle a +besoin de liberté, ô Jérusalem! L'heure où périt ta gloire ne m'a laissé +de toi que ce gage unique: jamais je n'en mêlerai la douce mélodie à la +voix de ton désolateur. + + + + +XXII. + +LA DESTRUCTION DE SENNACHÉRIB. + + +1. L'Assyrien fondit sur nous comme le loup sur la bergerie: ses +cohortes étaient resplendissantes de pourpre et d'or; leurs lances +brillaient, comme les étoiles de la nuit brillent sur la mer qui frappe +de ses vagues bleues les rivages de la Galilée. + +2. Comme les feuilles de la forêt, lorsque règne la verdure d'été, ainsi +parut un soir cette armée avec ses bannières déployées: comme les +feuilles de la forêt lorsque la bise d'automne a soufflé, ainsi le +lendemain cette armée joncha-t-elle le sol, toute flétrie et dispersée. + +3. Car l'ange de la mort étendit ses ailes sur le vent, et dans son +rapide passage frappa de son haleine la face de l'ennemi. Les yeux des +guerriers endormis s'éteignirent et se glacèrent: leurs cœurs ne +battirent qu'une fois, et se reposèrent pour toujours. + +4. Là gisait le coursier dont les naseaux, largement ouverts, avaient +cessé d'aspirer l'air avec orgueil: l'écume de sa bouche agonisante +blanchissait le gazon, froide comme les bouillons de la vague qui se +brise contre le roc. + +5. Là gisait le cavalier roide et pâle, le front humide de rosée, la +cuirasse rongée de rouille. Les tentes étaient muettes, les étendards +abandonnés, les lances immobiles, la trompette silencieuse. + +6. Les veuves d'Assur poussent mille cris de douleur; les idoles sont +brisées dans le temple de Baal: la puissance des Gentils, sans être +atteinte par le glaive, s'est fondue comme la neige devant le regard du +Seigneur. + + + + +XXIII. + +EXTRAIT DE JOB. + + +1. Un esprit a passé devant moi: j'ai vu face à face l'immortalité +dévoilée;--un profond sommeil ferma tous les yeux, hormis les miens:--il +m'apparut--l'esprit immatériel,--mais divin: la chair qui entoure mes os +frissonna d'une sainte terreur; mes cheveux inondés de sueur se +dressèrent sur ma tête, et voici ce que j'entendis: + +2. «L'homme est-il plus juste que Dieu? L'homme est-il plus pur que +celui qui ne croit pas les séraphins eux-mêmes exempts de péril? +Créatures d'argile!--êtres vains qui habitez dans la poussière! les vers +vous survivent;--êtes-vous donc plus justes! Choses d'un jour, vous vous +flétrissez avant la nuit! Race insouciante et aveugle, à laquelle la +sagesse prodigue en vain sa lumière!» + +FIN DES MÉLODIES HÉBRAIQUES. + + + + +LA MALÉDICTION +DE MINERVE. + + .........._Pallas te hoc vulnere, Pallas Immolat, et pænam + scelerato ex sanguine sumit_. + + Londres, 1812. + + + Ce petit poème est une satire contre lord Elgin, qui avait + dépouillé la Grèce d'un grand nombre de monumens antiques + pour en enrichir le muséum de Londres. Voir la vie de Lord + Byron. + +(_N. du Tr._) + + + + +LA MALÉDICTION DE MINERVE[174]. + +[Note 174: Le début de ce poème a été transporté au 3e chant du +_Corsaire_. + +(_N. du Tr._)] + + +Brillant d'une plus aimable splendeur sur la fin de sa carrière, le +soleil couchant s'abaisse avec lenteur le long des collines de la Morée; +il n'offre point, comme dans les climats du Nord; un disque de lumière +obscure, mais un foyer de vives flammes que ne voile aucun nuage. Il +épand ses rayons jaunes sur la mer silencieuse, et dore la vague +verdâtre, étincelante de tremblans reflets. Sur le vieux rocher d'Égine, +et sur l'île d'Hydra, le dieu qui guide l'astre de joie jette en partant +un dernier sourire; il aime à prolonger l'éclat de ses feux sur cette +contrée de prédilection, quoique ses autels n'y reçoivent plus un culte +divin. Cependant les montagnes étendent leur ombre rapide, et la +projettent sur ton golfe glorieux, ô Salamine invaincue! Leurs cimes +bleues, qui se dessinent à travers l'azur plus sombre de l'espace, +revêtent sous le doux regard du dieu les teintes délicates et vraiment +célestes qui marquent sa riante course, jusqu'à ce qu'enfin, dérobé par +une ombre profonde à la terre et à l'Océan, il aille sommeiller derrière +sa colline sacrée; la colline de Delphes. Ainsi, en un soir pareil, il +jetait sur toi sa pâle lumière, ô Athènes!--lorsque le plus sage de tes +sages le vit pour la dernière fois. Avec quelle sollicitude les +meilleurs de tes enfans épiaient ce rayon d'adieu qui devait clore le +dernier jour de leur maître assassiné[175]! Pas encore!--pas +encore!--l'astre s'arrête sur la colline:--l'heure précieuse des adieux +dure encore. Mais triste est la lumière aux yeux de l'agonisant; sombres +sont les couleurs de la montagne, naguère contemplées avec délices. +Phébus semblait répandre les ténèbres sur ce beau pays, ce pays où il +n'avait jamais encore assombri son front: avant qu'il ne disparût +au-dessous du sommet du Cithéron, la coupe fatale fut vidée,--et l'ame +s'envola; l'ame de celui qui dédaigna de craindre ou de fuir, qui vécut +et mourut comme nul mortel ne peut vivre ou mourir. Mais voici la reine +de la nuit! elle étend son silencieux empire depuis la cime du mont +Hymette jusque dans la plaine[176]. Nulles sombres vapeurs, messagères +de la tempête, ne cachent son riant visage ni n'entourent sa forme +brillante. Sous le jeu de ses rayons resplendit le chapiteau de la +blanche colonne, qui salue l'astre d'aimable lumière; et le croissant, +son emblême, environné d'une vacillante auréole, étincelle sur le faîte +du minaret. Les bosquets d'oliviers, épars de loin en loin dans la +vallée où le modeste Céphise répand ses humbles flots, le cyprès +attristant qui s'élève près de la sainte mosquée, la rayonnante tourelle +du joyeux kiosque[177], et là-bas, triste et sombre au milieu de ce +calme solennel, auprès du temple de Thésée, un palmier solitaire: voilà +les objets divers qui, peints de nuances variées, appellent et fixent +les regards,--et insensible serait le mortel qui passerait sans y jeter +un coup d'œil. La mer Égée, dont le bruit ne se fait plus entendre au +loin, repose son sein fatigué de la guerre des élémens: ses vagues, qui +ont repris leurs douces teintes, déploient une immense surface de saphir +et d'or, entremêlée des ombres des maintes îles lointaines, dont +l'aspect semble menaçant,--là, où l'Océan aime à sourire avec grâce. +Ainsi, dans l'enceinte du temple de Pallas, je contemplais les +admirables scènes que m'offraient, alentour, la terre et l'onde,--à moi, +seul et sans ami sur cette contrée magique, dont les arts et les +exploits[178] ne vivent que dans les chants du poète; toutes les fois +que je me retournais pour admirer cet incomparable monument, sacré pour +les dieux, mais non pour la fureur impie des hommes, soudain le passé +renaissait, le présent semblait s'anéantir, et la gloire ne connaissait +pas d'autre séjour que la Grèce.--Les heures s'écoulaient; l'astre de +Diane avait atteint le centre de sa route à travers la voûte azurée, et +je promenais encore mes pas infatigables dans les vains sanctuaires de +maintes divinités évanouies[179], mais surtout dans le tien, ô Pallas! +tandis que la lumière d'Hécate, interrompue par tes colonnes, tombait +avec un éclat plus mélancolique sur les froids pavés de marbre, où le +bruit de la marche saisit l'ame solitaire comme feraient les échos d'une +tombe. Je m'étais abandonné à une longue rêverie; j'avais mesuré toutes +les traces que la Grèce, dans son naufrage, a laissées après elle; +tout-à-coup un fantôme géant s'avance vers moi, et Pallas me salua dans +sa propre demeure. Oui, c'était Minerve elle-même; mais hélas! combien +elle était changée[180]! combien elle différait de la déesse qui, jadis, +errait en armes dans la plaine de Troie! Elle ne m'apparaissait point +telle qu'autrefois, à son ordre, son image apparut sous le ciseau de +Phidias; elle avait perdu la majesté terrible de son front; sa vaine +égide ne portait plus la tête de la Gorgone; son heaume était sillonné +de brèches profondes, et sa lance semblait faible et émoussée, même aux +regards d'un mortel; la branche d'olivier, qu'elle daignait tenir +encore, s'était flétrie en sa main comme sous un contact odieux; son +grand œil bleu, encore le plus beau de l'empire céleste, s'obscurcissait +de larmes divines; autour du casque brisé, la chouette se promenait +lentement, et poussait des cris de deuil comme pour plaindre sa +maîtresse. + +[Note 175: Socrate but la ciguë un peu avant le coucher du soleil (heure +fixée pour l'exécution), malgré ses disciples, qui le supplièrent +instamment d'attendre jusqu'à l'entière disparition de l'astre.] + +[Note 176: Le crépuscule en Grèce est beaucoup plus court que dans notre +pays; les jours, en hiver, sont plus longs, mais de moindre durée en +été.] + +[Note 177: Le kiosque est une espèce de pavillon qui se trouve dans les +jardins turcs. Le palmier est situé hors des murs actuels d'Athènes, non +loin du temple de Thésée: c'est entre ce temple et l'arbre que passe le +mur. Le Céphise est réellement un fort petit ruisseau, et l'Ilissus est +tout-à-fait à sec.] + +[Note 178: Il y a dans le texte une paronomase intraduisible: + + _Whose_ arts _and_ arms _but live in poet's lore_. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 179: Encore une paronomase: + + _O'er the_ vain _shrine of many a_ vanished _god_. + +Au reste, on peut douter que les paronomases, et surtout cette dernière, +aient été faites à dessein. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 180: + + ........ _Quantum mutatus ab illo + Hectore, qui redit exuvias indutus Achillei_. + +(Virg. _Æn._ II.) + +(_N. du Tr._)] + +«Mortel (c'était Minerve qui parlait ainsi)! cette rougeur de honte te +déclare Breton;--ce fut naguère un noble nom,--le premier parmi les +peuples forts, le plus glorieux parmi les peuples libres; mais +aujourd'hui il est méprisé par tout le monde, et surtout par moi[181]. +On trouvera toujours Pallas à la tête de tes ennemis;--en cherches-tu la +cause? O mortel! regarde autour de toi! Ici même, en dépit de la guerre +et des flammes dévastatrices, je vis expirer toutes les tyrannies qui se +sont succédé durant le cours des âges. J'échappai aux ravages du Turc et +du Goth[182]; mais ta patrie m'envoie un désolateur pire que ces +barbares. Examine ce temple désert et profané; compte les débris sacrés +qui subsistent encore. Ces monumens-_ci_, Cécrops les a +fondés;--_celui-ci_ dut sa beauté à Périclès[183]; _celui-là_, Adrien +l'éleva quand la science s'abandonnait au deuil. Ma reconnaissance aime +à proclamer ce que je dois. Alaric et Elgin firent le reste. Afin qu'on +pût toujours savoir d'où le pillage fondit sur la Grèce, le mur outragé +porte son nom odieux[184]. Voici comment Pallas, reconnaissante, plaide +pour la gloire d'Elgin: sur ce mur est son nom;--mais, avant tout, +contemple ses exploits! + +[Note 181: _Now honoured_ less _by all_--_and_ least _by me_. + +Littéralement:--maintenant honoré _moins_ par tous, et _le moins +possible_ par moi. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 182: M.A.P. traduit: «_Du Musulman et du Vandale_.» Ce changement +fait peu d'honneur à son savoir historique: les Vandales ne sont jamais +venus en Attique. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 183: Il est ici question de la ville en général, et non de +l'Acropolis en particulier. Le temple de Jupiter Olympien, que quelques +antiquaires supposent être le Panthéon, fut achevé par Adrien: il en +reste encore seize colonnes debout, du plus beau marbre et du plus beau +style.] + +[Note 184: On lit dans la relation d'un récent voyage en Orient, que +lorsque l'entrepreneur en chef de ce commerce de spoliations vint +visiter Athènes, il fit inscrire son nom et celui de sa femme sur une +colonne d'un des principaux temples. Cette inscription fut exécutée +d'une façon très-remarquable, et profondément gravée dans le marbre, à +une élévation fort considérable. Malgré ces précautions, il s'est trouvé +un individu qui, sans doute inspiré par la déesse protectrice d'Athènes, +s'est mis à même de parvenir à la hauteur nécessaire, et a effacé le nom +du noble laird, mais sans toucher à celui de lady Elgin. Le voyageur qui +rapporte cette anecdote l'accompagne de la remarque suivante: c'est à +savoir qu'il a fallu du travail et de l'adresse pour atteindre le but, +et que cela n'a pu être exécuté sans un grand zèle et une forte +résolution.] + +Ici, soit à jamais accueillie, d'un hommage égal, la mémoire du monarque +Goth[185], et du pair Écossais, digne descendant des Pictes[186]. Les +armes firent le droit de l'un; l'autre n'eut aucun droit, mais il vola +bassement ce que des guerriers moins barbares avaient conquis. Ainsi, +lorsque le lion quitte son sanglant repas, près de là rôde le +loup,--puis, enfin, vient l'ignoble chacal; la chair, les membres, le +sang, voilà ce dont les deux premiers font leur proie; le dernier, vil +animal, ronge les os sans péril. Toutefois, les dieux sont encore +justes, et les crimes sont châtiés; vois ici ce qu'Elgin a gagné et ce +qu'il a perdu! Un autre nom souille avec le sien mon sanctuaire; regarde +cette place que les rayons de Diane dédaignent d'éclairer! C'est déjà +une sorte de réparation qui me fut accordée, quand Vénus eut vengé à +demi l'outrage de Minerve[187].» + +[Note 185: M.A.P. met ici _le monarque des Huns_. Alaric était Visigoth, +et non pas Hun ou Vandale. Pourquoi, d'ailleurs, s'écarter du texte +anglais, quand cet écart ne doit amener que bévues? + +(_N. du Tr._)] + +[Note 186: Les _Pictes_ et les _Scots_ étaient les habitans de +l'ancienne Calédonie, aujourd'hui l'Écosse. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 187: Le nom de sa seigneurie et celui d'_une personne qui ne le +porte plus_ sont gravés en grandes lettres en haut du Parthénon. Non +loin de cette inscription sont les restes mutilés des bas-reliefs qu'on +a brisés dans les vaines tentatives faites pour les enlever.] + +Elle se tut un instant, et j'osai répondre en ces termes, pour apaiser +la vengeance qui enflammait son regard:--«Fille de Jupiter! au nom de la +Bretagne outragée, un légitime et vrai Breton peut désavouer le crime! +Ne te courrouce pas contre l'Angleterre;--l'Angleterre ne reconnaît pas +cet homme,--non, protectrice d'Athènes[188]! Le spoliateur fut un +Écossais[189]! Veux-tu savoir la différence? du haut des tours de Phylé, +regarde la Béotie: nous avons aussi la nôtre, c'est la Calédonie. Je +sais trop que dans cette contrée bâtarde la déesse de la sagesse n'a +jamais établi son empire[190]: c'est un sol infertile, où les germes de +la nature sont condamnés à une triste stérilité, où l'esprit languit +dans d'étroites bornes. Ce pays trahit bien sa pauvreté par ses +chardons, emblèmes de tous ceux auxquels il donne la naissance. C'est +une terre de bassesses, de sophismes et de brouillards. Chaque brise de +la nébuleuse montagne et de la plaine marécageuse imprègne de ses +froides pluies la cervelle des habitans, jusqu'à ce qu'enfin, de leurs +têtes humides, s'échappe un torrent hideux comme leur sol et froid comme +leurs neiges. Mille rêves d'avarice et d'orgueil envoient au loin çà et +là tous ces hommes à projets, les uns à l'est, les autres à +l'ouest,--partout, hormis au nord! Ils courent à la recherche de gains +illégitimes. Ainsi maudits soient l'an et le jour où vint ici un Picte +pour déployer sa félonie. Toutefois, la Calédonie s'honore de quelques +enfans de mérite, comme l'épaisse Béotie donna le jour à un Pindare; +puisse le petit nombre de ses lettrés et de ses braves, supérieurs à +l'influence des climats, et vainqueurs de l'oubli des tombeaux, secouer +la sordide poussière d'un pareil sol, et rivaliser d'éclat avec les fils +d'une terre plus heureuse. Ainsi jadis, dans un pays coupable, dix noms +(si on les eût trouvés) auraient sauvé une race perverse[191]! + +[Note 188: Il y a dans le texte--_no, Athena_!--c'est le nom grec de +Minerve (Αθήνα). On ne l'a pas transporté en français. M.A.P. a pris ce +nom pour celui de la ville même. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 189: Le mur de plâtre bâti à la façade occidentale du temple de +_Minerva Polias_, porte l'inscription suivante, en caractères taillés à +une assez grande profondeur: + + Quod non fecerunt Gothi, + Hoc fecerunt Scoti. + +(_Hobhouse's Travels in Greece_, etc., page 345.)] + +[Note 190: Les Écossais sont des Irlandais bâtards; suivant sir +Callaghan O'Brallaghan.] + +[Note 191: Dieu dit à Abraham que s'il y avait eu dix justes à Sodôme, +il n'aurait pas résolu la ruine de cette ville. (_Genèse_, XVIII.) + +(_N. du Tr._)] + +--Mortel (répliqua la vierge aux yeux bleus[192]), je te le dis encore +une fois, porte mes décrets à ta contrée natale. Mes autels sont tombés, +hélas! mais je puis encore me venger en retirant mes conseils aux +nations comme la tienne. Écoute donc en silence la prophétie sévère de +Pallas: écoute et crois, car le tems t'apprendra le reste. D'abord sur +la tête de l'homme qui accomplit l'œuvre coupable, tombera ma +malédiction,--oui, sur lui et sur toute sa race. Que sans la moindre +étincelle d'intelligence les fils soient à jamais aussi sots que le +père! S'il s'en rencontre un seul dont l'esprit dépare la famille, +tiens-le pour un bâtard né d'un meilleur sang. Que toujours Elgin +babille avec ses artistes à gages, et reçoive les louanges des sots pour +prix de la haine des sages[193]! Que les flatteurs célèbrent longuement +le goût de leur patron, dont le goût le plus noble et le plus +_naturel_--est de vendre;--de vendre, et--le dirai-je? puisse la honte +enregistrer ce jour fatal!--de faire de l'état le receleur de ses +larcins! Cependant West, imbécile adulateur, tournera chaque modèle dans +ses mains paralytiques, et s'avouera lui-même un écolier de +quatre-vingts années[194]. Que tous les athlètes de Saint-Gilles soient +convoqués, afin que l'art et la nature puissent comparer leurs styles. +Tandis que mainte brute bien muselée contemplera dans un ébahissement +stupide _le magasin de pierres_ de sa seigneurie[195], ces fats qui +battent le pavé de Londres se glisseront autour de la porte qu'encombre +la foule, et cela pour tuer le tems et muser, pour babiller et lancer +des œillades. Mainte beauté langoureuse, avec un soupir de convoitise, +jettera un regard curieux sur les statues gigantesques, semblera d'un +œil errant effleurer la salle entière[196], et pourtant remarquera ces +larges derrières et ces membres de longue dimension[197], réfléchira +tristement sur la différence d'_aujourd'hui_ à _autrefois_, s'écriera: +«En vérité, ces Grecs étaient de belle taille!» établira de tristes +comparaisons entre les _hommes du présent_ et les _hommes du passé_, et +enviera à Laïs tous les petits-maîtres de l'Attique. Une belle des tems +modernes eut-elle jamais des amans comme ceux-ci? Hélas! sir Harry n'est +pas un Hercule! Enfin, au milieu de ces badauds, quelque paisible +spectateur, promenant sa vue avec une indignation muette et mêlée de +douleur, admirera le butin, mais détestera le voleur. Abhorré durant sa +vie,--et à peine pardonné dans la tombe, puisse l'infâme ne rencontrer +jamais que la haine pour prix de son avidité sacrilége! Maudit avec le +fou qui livra aux flammes le monument d'Éphèse, la vengeance le suivra +au-delà du sépulcre. Les noms d'Erostrate et d'Elgin seront à jamais +flétris et stigmatisés dans mainte page accusatrice. Condamnés tous deux +à une malédiction éternelle, peut-être le second est-il encore plus +abject que le premier: ainsi, durant les âges encore à naître, +puisse-t-il poser comme une statue fixée sur le piédestal du +mépris[198]! Mais la vengeance ne veille pas que pour lui seul; elle +prépare les futures destinées de ta patrie. C'est la Bretagne qui apprit +à son coupable fils à faire ce que souvent elle a fait elle-même. +Regarde la Baltique en flammes: votre ancien allié gémit encore d'une +guerre perfide[199]. Pallas ne prêta point son aide à de tels exploits, +ne déchira point le contrat qu'elle-même avait dressé; loin de tels +conseils, loin de cette scène de trahison, elle s'enfuit--mais laissa en +arrière son bouclier à tête de Méduse, don fatal qui changea vos amis en +pierre, et laissa la misérable Albion seule et chargée de haine. Regarde +l'Orient, où la race basanée du Gange ébranlera les fondemens de votre +pouvoir usurpateur: voici venir la rebellion qui lève son horrible tête; +voici venir Némésis, vengeresse des victimes que vous avez immolées: +l'Indus roule une onde de pourpre, et réclame un long arriéré de sang +européen. Puissiez-vous tous périr! Pallas, en vous faisant citoyens +d'un état libre, vous défendit de faire des esclaves. + +[Note 192: «_The blue-eyed maid_.» Expression homérique, Γλαυκῶπις κόρη. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 193: Un sot trouve toujours un plus sot qui l'admire. + +(BOILEAU.)] + +[Note 194: M. West, en voyant _la collection Elgin_ (je suppose que nous +entendrons bientôt parler de la collection d'Abershaw et de Jack +Shephard[194a]), déclara qu'il n'était dans l'art qu'un vrai novice.] + +[Note 194a: Abershaw, célèbre voleur de grands chemins: Jack Shephard, +non moins célèbre enfonceur de portes. Tous deux furent pendus, non pour +avoir _volé_ les _statues_ étrangères, mais pour avoir _violé_ les +_statuts_ nationaux. + +(_Edit. anglais_.)] + +[Note 195: Le pauvre Crib[195a] fut horriblement embarrassé quand on lui +montra la maison Elgin: il demanda si ce n'était pas _un magasin de +pierres_. Il avait raison, c'était un magasin.] + +[Note 195a: Célèbre boxeur.] + +[Note 196: _The room with transient glance appears to skim_. + +M.A.P. traduit: «_Elles feindront de parler d'un air d'insouciance_...» +Qu'en dire..... + +(_N. du Tr._)] + +[Note 197: Nous n'avons été ni plus ni moins hardis que le texte: + +_Yet marks the mighty back and the length of limb_: + +La pudeur de M.A.P. l'a sans doute empêché de traduire ce passage. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 198: Hélas! tous les monumens de la magnificence romaine, tous les +restes du génie grec, si chers à l'artiste, à l'historien, à +l'antiquaire, ne dépendent que de la volonté d'un souverain absolu; et +cette volonté est trop souvent influencée par l'intérêt ou la vanité, +par un neveu ou un sycophante. Faut-il un nouveau palais (à Rome) pour +une famille parvenue?--on dépouille le Colisée pour avoir des matériaux. +Un ministre étranger veut-il orner d'antiques les laides[198a] murailles +d'un château du Nord?--les temples de Thésée ou de Minerve seront +démantelés, et les ouvrages de Phidias ou de Praxitèle arrachés à la +frise brisée. Qu'un oncle caduc, absorbé dans les devoirs religieux de +son âge et de sa place, prête l'oreille aux suggestions d'un neveu +intéressé, cela est naturel: qu'un despote oriental mette à bas prix les +chefs-d'œuvre des artistes grecs, on doit s'y attendre, quoique +néanmoins on ait à déplorer vivement, dans l'un et l'autre cas, les +conséquences d'un tel aveuglement;--mais que le ministre d'une nation +renommée pour connaître la langue et pour respecter les monumens de +l'ancienne Grèce, ait été le promoteur et l'instrument de ces +destructions, cela est presque incroyable. Une telle rapacité est un +crime contre tous les siècles et toutes les générations: elle enlève aux +générations passées les trophées de leur génie et les titres de leur +gloire; aux générations présentes, les plus puissans motifs d'activité, +les plus nobles spectacles que la curiosité puisse contempler; aux +générations futures, les chefs-d'œuvre de l'art, les plus beaux modèles +à imiter. Empêcher le renouvellement de pareilles déprédations est le +souhait de tout homme de génie, le devoir de tout homme puissant, et +l'intérêt commun de toute nation civilisée. + +(_Eustace's Classical tour through Italy_, page 269.) + +Ces tentatives faites pour transplanter le temple de Vesta d'Italie en +Angleterre, honorent peut-être le patriotisme ou la magnificence de feu +lord Bristol; mais elles ne peuvent être considérées comme une preuve de +goût ou de jugement. + +(_Ibid_, page 419.)] + +[Note 198a: _Bleak walls_, et non pas _Black walls_, comme M.A.P. l'a +entendu. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 199: Bombardement de Copenhague. + +(_N. du Tr._)] + +«Regarde votre Espagne: elle presse la main qu'elle hait, mais la presse +avec froideur et vous pousse hors de ses foyers. Portes-en témoignage, +noble Barossa, tu peux dire quels guerriers bravement combattirent et +bravement moururent, tandis que la Lusitanie, bonne et chère alliée, ne +peut envoyer qu'un petit nombre de soldats qui fuient presque aussi +souvent qu'ils combattent: ô glorieuse prouesse! vaincu par la famine +cruelle, le Gaulois se retire une fois, et tout est fini! Quand donc +Pallas vous enseigna-t-elle qu'une seule retraite de l'ennemi réparait +trois longues olympiades[200] de défaites? + +[Note 200: Une olympiade est un intervalle de quatre ans. + +(_N. du Tr._)] + +«Enfin regarde ta patrie elle-même: vous n'aimez pas arrêter vos regards +sur le hideux sourire de l'extrême désespoir. Votre cité est dans le +deuil, malgré le bruit étourdissant de vos fêtes: ici expire la misère +affamée, et plus loin rôde le vol. Vois, tous les citoyens ont perdu +_plus_ ou _moins_, aucun avare ne tremble quand il n'y a plus rien. Qui +osera jamais dire: _Heureux papier, symbole du crédit_[201]! Ce papier +surcharge, comme le plomb; l'aile fatiguée de la corruption. Pourtant +Pallas tira par l'oreille tous les premiers négociateurs des emprunts: +mais ces messieurs dédaignaient alors d'écouter les dieux et les hommes. +Un seul, tout repentant qu'un état fasse banqueroute, invoque Pallas, +mais l'invoque trop tard: puis il se prend de belle passion pour +****[202]; il s'incline devant ce mentor, qui cependant n'a jamais été +ami de Pallas. Les sénats écoutent celui qu'ils n'avaient jamais encore +écouté, sénats jadis trop dédaigneux, et maintenant non moins absurdes. +Telles autrefois les grenouilles raisonnables jurèrent foi et hommage au +soliveau souverain; ainsi vos législateurs saluèrent leur idole +patricienne, comme l'Égypte choisit un oignon pour Dieu. Maintenant, +bonne chance,--jouissez de l'heure qui vous reste; allez,--saisissez +l'ombre de votre puissance évanouie; déclamez sur le mauvais succès de +vos plans les plus chers, votre force est un nom, votre orgueilleuse +richesse un rêve. Il n'est plus cet or, dont le genre humain +s'émerveillait, et des pirates font trafic de tout ce qui en est +resté[203]. Désormais, plus de soldats gagés qui de contrées voisines et +lointaines se précipitent en foule à une guerre mercenaire; le +commerçant oisif languit sur un quai inutile au milieu des ballots +qu'aucun navire ne peut emporter, ou retourne voir ses marchandises se +pourrir pièce à pièce dans ses magasins encombrés: l'ouvrier mourant de +faim brise son métier qui se rouille, et dans son désespoir se révolte +contre la commune misère. Puis, dans le sénat de votre état en +décadence, montre-moi l'homme dont les conseils aient quelque poids. +Vaine est aujourd'hui la voix dont les accens commandaient naguère +l'obéissance. Les factions elles-mêmes cessent de charmer une terre +factieuse, tandis que les sectes rivales ébranlent une île, sœur de +l'Angleterre, et allument d'une main furieuse le bûcher qui couronnera +leur mutuelle destruction. + +[Note 201: + + _Blest paper credit, last and best supply, + That lends corruption lighter wings to fly_. + +(POPE cité par Lord Byron.) + +«Heureux papier, symbole du crédit, la dernière et la meilleure des +ressources, qui prête au vol de la corruption une aile plus légère.» + +(_N. du Tr._)] + +[Note 202: _The deal and dover trafiqueurs_ in specie.] + +[Note 203: Voir la dernière note de la page précédente.] + +«C'en est fait, c'est fini, puisque Pallas a vainement averti, elle +abdique le sceptre; les furies règnent en sa place, elles agitent dans +tout le royaume leurs torches flamboyantes, et de leurs mains +redoutables déchirent ses entrailles. Mais un effort convulsif reste +encore à faire, et la Gaule doit pleurer avant que de charger Albion de +ses chaînes. Les pompeux étendards de la guerre, les bataillons brillans +et gaîment équipés que suit le sourire de la farouche Bellone; la +trompette d'airain et le tambour d'électrique influence; qui portent +défi à l'ennemi avant l'action; le héros tressaillant à l'appel de sa +patrie; la gloire qu'il s'assure en tombant sur le champ d'honneur: +voilà ce qui remplit un jeune cœur de visions enivrantes, et le porte à +anticiper avant l'âge les joies des combats. Mais écoute une leçon que +tu peux recevoir encore; la mort seule n'est qu'un faible prix des +lauriers militaires. Ce n'est pas au fort de la mêlée que le génie du +mal se complaît; pour lui, un jour de bataille est un jour de merci: +mais après l'affaire, après la victoire, quoiqu'il soit abreuvé de sang, +il n'a fait que commencer ses ravages:--ses plus grands exploits, vous +ne les connaissez encore que de nom;--le paysan massacré, la pudeur +outragée, les maisons saccagées et les moissons pillées, tout cela +convient mal à des hommes qui ont vécu dans un état libre. Dis, de quel +œil les bourgeois fuyant dans la plaine apercevront-ils l'incendie de la +ville? Comment verront-ils la longue colonne de flammes agiter son ombre +rouge sur la Tamise épouvantée[204]? Hé bien!--n'en murmure pas, ô +Albion! car c'est ton flambeau qui alluma ces feux de ruine et de mort +depuis le Tage jusqu'au Rhin: si ces feux éclataient sur ton rivage +maudit, réponds, interroge ton cœur, ne les as-tu pas mérités? _Mort +pour mort_, telle est la loi du ciel et de la terre. Qui déclara la +guerre, en regrettera vainement les horreurs.» + +[Note 204: _Shake_ his _red shadow o'er the startled Thames_. + +Vers que Lord Byron a textuellement répété dans la 6e pièce des +_Miscellanées_, excepté le pronom _his_, qui est remplacé par _its_. +Nous avons déjà eu occasion de signaler quelques emprunts que Byron +s'était faits à lui-même. + +(_N. du Tr._)] + +FIN DE LA MALÉDICTION DE MINERVE. + + + + +L'AGE DE BRONZE, +OU +CARMEN SECULARE ET ANNUS HAUD MIRABILIS. + + _Impar_ congressus _Achilli_. + +Ce poème fut composé à l'époque et à l'occasion du congrès de Vérone, en +1822-23. + +(_N. du Tr._) + + + + +L'AGE DE BRONZE. + + +1. Le _bon vieux tems_--(car le vieux tems est toujours bon),--le _bon +vieux tems_ n'est plus; le présent pourrait le valoir, si l'on voulait: +de grandes choses ont été et sont encore, et de plus grandes ne +demandent pour naître que la volonté des simples mortels; un plus vaste +espace, un champ plus neuf est ouvert à ceux qui jouent leur jeu _sous +la voûte du ciel_. Je ne sais si les anges pleurent, mais les hommes ont +assez pleuré,--et pourquoi?--pour pleurer encore. + +2. Toute chose est frondée,--bonne ou mauvaise, n'importe. Lecteur! +souviens-toi que, lorsque tu n'étais qu'un jouvenceau, Pitt était tout +pour l'Angleterre; ou s'il n'était pas tout, peu s'en fallait, et son +rival lui-même n'était pas bien loin de le regarder comme tel. +Nous-mêmes, oui, nous-mêmes avons vu les géans, enfans du génie, +paraître, comme les Titans, face à face;--Athos et Ida, avec un océan +d'éloquence dont les libres flots bouillonnaient entre les deux +colosses, comme les vagues rugissantes de la mer Égée entre la Grèce et +la Phrygie. Mais où sont-ils,--ces rivaux?--quelques pieds de terre +séparent l'un et l'autre linceul. De quelle paix, de quel pouvoir est +douée la tombe qui réduit tout au silence! abîme dont les ondes, sans +bruit et sans orages, engloutissent le monde. _La poussière retourne en +poussière_, voilà un thème bien vieux; mais tout n'est pas encore dit. +Le tems n'adoucit pas cette loi terrible;--toujours le ver déroule ses +froids replis; le sépulcre garde sa forme,--qui, variée au dehors, pour +tous au-dedans est la même; quel que soit l'éclat de l'urne funéraire, +la cendre demeurera toujours glacée. Quoique la momie de Cléopâtre +traverse la mer où Marc-Antoine abandonna l'empire pour suivre cette +reine; quoique l'urne d'Alexandre soit offerte en spectacle dans ces +contrées à lui-même inconnues dont il souhaitait la conquête en +pleurant:--combien enfin nous semblent vains et pis que vains les désirs +de l'insensé guerrier, les pleurs du monarque macédonien! Il pleurait +faute de mondes à conquérir!--La moitié des peuples de la terre ne sait +pas son nom; ou sait tout au plus sa naissance, sa mort et quels pays il +désola; tandis que la Grèce, sa patrie, désolée à son tour, a tout perdu +sans même gagner la paix de la désolation. _Il pleurait faute de mondes +à conquérir_! Lui qui ne conçut jamais le globe terrestre, il tremblait +de n'en pas avoir assez! et pourtant il ignorait même l'existence de ce +pays bruyant d'affaires, de cette île septentrionale qui possède +aujourd'hui l'urne du conquérant sans avoir jamais connu son sceptre. + +3. Mais où est-il, le moderne conquérant, homme encore plus puissant, +qui, sans être né roi, attela les monarques à son char; le nouveau +Sésostris, traîné naguère par ces esclaves couronnés, qui, délivrés +maintenant du harnois et du mors, pensent avoir des ailes, et dédaignent +la poussière où tout-à-l'heure ils rampaient enchaînés aux roues de +l'empire du chef suprême? Oui!--où est-il, le _champion et +l'enfant_[205] de tout ce qui est grand ou petit, sage ou insensé? ce +joueur de royaumes, avec les trônes pour enjeu, la terre pour tapis,--et +pour dés, les ossemens humains? Contemple le grand résultat: vois cette +île lointaine et solitaire, et, suivant l'impulsion de ta nature, pleure +ou souris. Gémis d'apercevoir l'aigle altier réduit dans son courroux à +ronger les barreaux de son étroite cage; souris de surprendre le +vainqueur des nations s'abaissant chaque jour à chicaner pour le manger +et le boire; pleure en le voyant durant son repas se chagriner pour +quelques plats trop peu garnis, pour le vin fourni trop chichement, pour +de misérables querelles sur de misérables objets. Est-ce là l'homme qui +châtiait ou festoyait les rois? Vois les balances où son destin se +pèse,--le certificat d'un chirurgien et les harangues d'un noble comte! +Le retard d'un buste, le refus d'un livre, voilà ce qui peut troubler le +sommeil de celui qui tint en éveil le monde entier. Est-ce bien là, en +vérité, le dompteur des grands de la terre, lui qui maintenant est +l'esclave de tout ce qui peut tracasser et irriter,--du vil geôlier, de +l'espion qui partout se glisse, de l'étranger qui, ses notes en main, +porte sur tout un regard curieux? Plongé dans un cachot, il aurait +encore été grand. Mais combien fut bas, combien petit ce moyen terme +entre une prison et un palais, cet état d'humiliation où peu d'ames +purent comprendre ce qu'il avait à souffrir! Vaines furent ses +plaintes:--mylord[206] présente le bill; ce qu'il faut d'alimens et de +vin est dûment réglé. Vaine fut sa maladie:--jamais climat ne fut si pur +d'homicide,--en douter c'est un crime; et le chirurgien qui soutint la +cause de l'illustre captif a perdu sa place, mais en obtenant les +applaudissemens du monde. Mais souris maintenant:--quoique les angoisses +du cerveau et du cœur dédaignent et défient les tardifs secours de +l'art; quoiqu'il n'y ait autour du lit de mort que ces rares amis, +compagnons de l'exil, et le portrait de ce bel enfant que son père +n'embrassera jamais;--quoique à cette heure même s'éteigne le génie que +le genre humain vénéra long-tems et vénère encore:--souris,--car l'aigle +enchaîné brise ses fers, et regagne des sphères plus élevées que ce +monde-ci. + +[Note 205: _The champion and the child_. + +Lord Byron a eu sans doute en vue la qualification expressive que M. +Pitt appliqua à Bonaparte: «_The child and champion of jacobinism_; +l'enfant et le champion du jacobinisme.» + +(_Note d'un éditeur anglais_.)] + +[Note 206: Lord Castlereagh, marquis de Londonderry. + +(_N. du Tr._)] + +4. Oh! si cet esprit, qui prend l'essor vers le ciel, conserve encore un +obscur souvenir de son règne brillant, combien il doit sourire, en +abaissant son regard sur la terre, à voir le peu qu'il fut, le peu qu'il +voulut être! Oui, quoiqu'il ait imposé son nom à un empire plus vaste +que son ambition presque sans bornes; quoique tour à tour, placé au +faîte de la gloire, plongé dans le plus profond abîme de revers, il ait +goûté les douceurs et l'amertume de la puissance; quoique les rois, à +peine échappés d'esclavage, aient voulu dans l'accès de leur joie se +faire les singes de _leur_ tyran: combien il doit sourire en se tournant +vers ce tombeau solitaire, le plus noble monument qui s'élève au-dessus +des flots[207]! Oui, quoique son geôlier, rigoureux jusqu'au dernier +moment, ait pu à peine se persuader que le plomb du cercueil fût une +prison sûre, et qu'il n'ait pas permis de tracer une misérable ligne qui +datât la naissance et la mort de l'homme caché sous le sépulcre,--ce nom +consacrera le rivage jusqu'alors ignoré, c'est un talisman dont jamais +la vertu n'a échoué, excepté pour celui qui le porta. Les flottes qui +fendent les vagues devant la brise d'orient entendront leurs matelots +saluer Sainte-Hélène du haut des mâts. Quand la colonne triomphale de la +Gaule ne s'élèvera plus qu'au milieu du désert comme aujourd'hui la +colonne de Pompée, le rocher qui possédera ou du moins aura possédé +l'illustre cendre, couronnera l'Atlantique comme ferait le buste du +grand homme, et la nature toute-puissante environnera ses augustes +funérailles de plus d'honneur que l'avare envie n'en refuse. Mais que +lui importe, à lui, tout cela? Le désir de la gloire touche-t-il un pur +esprit ou une argile ensevelie?--Le héros mort prend-il quelque souci de +son tombeau? aucun, s'il sommeille,--et pas davantage s'il existe. Son +ombre plus clairvoyante sourira à la grossière caverne de cette île +hérissée de rochers, comme si ses restes eussent trouvé pour demeure +dernière l'antique Panthéon ou la copie gauloise du temple romain. Lui, +il n'en a pas besoin. Mais la France sentira la nécessité de cette +faible mais dernière consolation[208]; honneur, gloire, loyauté, tout +l'oblige à réclamer les ossemens de son empereur pour élever au-dessus +une pyramide de trônes, ou, quand elle engagera le combat, en former, +comme de la cendre de Dugueselin[209], un victorieux talisman. Mais +quoiqu'il en soit aujourd'hui,--le tems viendra peut-être où son nom +battra l'alarme comme le tambour de Ziska[210]. + +[Note 207: _The proudest sea-mark that o'ertops the wave_! + +Mot à mot, l. p. n. _balise_ q. s'é., etc. Nous avons craint d'employer +cette expression technique de la langue des marins, parce qu'elle est +fort peu connue.--Quand nous sommes inexacts, nous en avertissons +toujours le lecteur. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 208: La prophétie de Lord Byron se réalise aujourd'hui. (_N. du +Tr._)] + +[Note 209: Dugueselin mourut durant le siége d'une ville[209a]. Elle se +rendit, et les clefs en furent apportées et placées sur la bière du +capitaine breton, en sorte que la place parut se rendre à ses mânes.] + +[Note 209a: Châteauneuf de Randon, dans le Gévaudan (Lozère). + +(_N. du Tr._)] + +[Note 210: Jean Ziska, gentilhomme bohémien, chef des Hussites. A sa +mort, il ordonna que son corps fût laissé sans sépulture, et que l'on +fît de sa peau un tambour: il assurait que les ennemis prendraient la +fuite aussitôt qu'ils en entendraient le bruit. On dit que les Hussites +accomplirent sa volonté, et qu'en effet les catholiques s'enfuirent en +plusieurs batailles au bruit de ce tambour. + +(_N. du Tr._)] + +5. O ciel, dont il fut en puissance une image! O terre, dont il fut une +noble créature! Et toi, île pour long-tems illustre, qui vis l'aiglon +sans plumes sortir de sa coquille[211]! Alpes, qui le contemplâtes, à +l'aurore de son vol, planer vainqueur en cent combats! Rome, qui le vis +surpasser les exploits de ton César!--(Hélas! pourquoi, lui aussi, +franchit-il le Rubicon,--le Rubicon des droits de l'homme réveillé à la +liberté,--et cela pour se mêler au troupeau vulgaire des rois et de +leurs parasites?) Égypte, où les Pharaons, oubliés dans ces tombeaux +dont la date est perdue, se levèrent de leur long sommeil, et frémirent, +au fond de leurs pyramides, d'entendre retentir à leur oreille les +foudres d'un nouveau Cambyse, tandis que les ombres de quarante +siècles[212] bordaient, comme des géans étonnés, les ondes fameuses du +Nil, ou, du haut de l'immense pyramide, regardaient le désert peuplé de +combattans, qui, comme sortis de l'enfer, jonchaient de leurs cadavres +les sables stériles pour engraisser cette terre jusqu'alors privée de +culture! Espagne, qui, oubliant un moment le Cid, vis la bannière +tricolore insulter Madrid! Autriche, dont la capitale fût deux fois +prise et deux fois épargnée, et qui récompensas la clémence par la +trahison! Vous, race de Frédéric!--vous, Frédérics de nom et en +perfidie,--qui avez tout hérité de votre père, sauf sa gloire;--qui, +tombés par terre à Iéna, tombés à genoux à Berlin[213], ne vous +relevâtes que pour suivre le vainqueur! Et vous qui demeurez où demeura +Kosciusko, qui vous souvenez encore de n'avoir pas acquitté la sanglante +dette de Catherine Pologne! où l'ange de la vengeance passa, mais qu'il +laissa comme il l'avait trouvée, toujours déserte, oublieuse de tes +imprescriptibles droits, de ton peuple distribué en lots et de ton nom +éteint, de tes soupirs pour la liberté, de tes longues et abondantes +larmes, de ce son qui froisse l'oreille du tyran--Kosciusko! aux +armes!--aux armes!--aux armes!--la guerre a soif du sang des serfs et de +leur czar: le soleil brille sur les minarets de Moscou, cité à demi +barbare, mais c'est un soleil couchant.--Moscou! limite de la longue +carrière du héros,--en vain le désir de te voir arracha jadis à +l'indomptable Charles[214] une larme glacée;--_lui_, il te vit;--mais +comment? avec tes clochers et tes palais en proie à un commun incendie. +Oui, le soldat y prêta sa mèche enflammée, le paysan donna le chaume de +sa cabane, le marchand livra ses magasins, le prince son château,--et +Moscou ne fut plus! O le plus sublime des volcans! les feux de l'Etna +pâlissent devant les tiens, et les perpétuelles flammes de l'Hécla sont +peu de chose: le cratère du Vésuve n'offre plus qu'un spectacle usé, bon +pour des _touristes_[215] ébahis: toi seul restes sans rival jusques à +l'embrasement futur où doivent expirer tous les empires. Et toi; autre +élément, non moins fort et non moins sévère pour donner aux conquérans +une leçon dont ils ne profiteront pas, toi, dont l'aile glacée frappa de +défaillance l'armée ennemie, et fis tomber un héros à chaque flocon de +neige; combien tes victimes souffrirent sous les coups de ton bec +engourdissant et les étreintes de ta serre muette, jusqu'à ce que les +bataillons succombassent à une dernière et unique angoisse! Vainement la +Seine cherchera sur ses rives les rangs serrés de ses joyeux soldats: +vainement la France rappellera sous l'ombre de ses vignes ses jeunes +enfans; leur sang coule à flots plus pressés que ses vins, ou, durci en +glace humaine, reste immobile dans ces momies congelées qui gisent dans +les plaines polaires. Vainement l'Italie voudrait réchauffer, sous le +large disque de son soleil, ses guerriers, qui, vaincus par l'hiver, +disent adieu pour jamais aux rayons de l'astre de vie. De tous les +trophées amassés par la guerre, que restera-t-il au retour? Le char +brisé du conquérant! son courage encore tout entier! De nouveau le cor +de Roland a sonné, et non pas en vain. Lutzen, où le monarque suédois +périt jadis au milieu de la victoire[216], voit Napoléon triompher, mais +hélas! ne le voit pas mourir. Dresde, regarde trois despotes fuir devant +leur souverain,--souverain comme auparavant; mais la fortune épuisée +abandonne son favori, et la trahison de Leipsick oblige à la fuite le +mortel jusqu'alors invaincu; le chacal saxon délaisse le lion pour se +faire le guide de l'ours, du loup et du renard; le roi des forêts +rétrograde jusques à son antre, ressource dernière de son désespoir, +mais il n'y trouve point asile! Oui, contrées qu'il a parcourues, je +vous atteste une à une, et toutes ensemble[217]! O France, dont les +vastes et belles campagnes furent foulées comme une terre ennemie, et +disputées pied à pied jusqu'à ce que la trahison, qui seule triompha de +lui, eût de la colline de Montmartre promené ses regards sur Paris +abattu! Et toi, île qui aperçois de tes remparts la riante Étrurie, toi, +refuge momentané de l'orgueilleux héros, toi dans les bras de qui le +jeta le danger, fiancée qui le pleures encore! O France, reconquise par +une simple marche à travers un immense arc de triomphe! ô sanglant et +trois fois inutile Waterloo, qui prouves comme les sots peuvent aussi +avoir leur heureuse fortune, gagnée moitié par bévue, moitié par +perfidie! O sombre Sainte-Hélène, avec ton geôlier cruel,--écoute, +écoute Prométhée[218], du haut de son rocher, en appeler à la terre, à +l'air, à l'océan, à tout ce qui sentit ou sent encore sa puissance et sa +gloire, à tous ceux qui entendront un nom éternel comme le cours des +ans: il leur enseigne une maxime si long-tems, si souvent, si vainement +enseignée,--il leur apprend à ne jamais forfaire au devoir. Un seul pas +dans la vertu eût fait de cet homme le Washington de mondes asservis: un +seul pas dans la route contraire a livré son nom aux caprices des vents; +roseau de la fortune et fléau des trônes, il fut de la renommée le +Moloch ou le demi-dieu, le César de sa patrie, l'Annibal de l'Europe, +mais sans une chute aussi honorable que la leur. Pourtant la vanité même +aurait pu lui enseigner un chemin plus sûr vers la gloire où il +aspirait, en lui montrant sur la stérile page de l'histoire dix mille +conquérans pour un seul sage. Tandis que vers les cieux monte la +paisible mémoire de Franklin,--de Franklin, calmant la foudre qu'il fit +descendre d'en haut, ou tirant du sein d'une terre non moins embrasée la +liberté et la paix pour une nation fière d'un tel enfant; tandis que +Washington est un cri de ralliement qui ne périra qu'avec les échos des +airs; tandis que l'Espagnol lui-même, si avide d'or et de guerre, oublie +Pizarre pour proclamer le nom de Bolivar:--hélas! pourquoi faut-il que +cette même Atlantique, qui donna le signal de la liberté, ceigne le +tombeau d'un tyran,--roi des rois, et pourtant esclave des esclaves; de +celui qui rompit les fers de tant de millions d'hommes pour reconstruire +la chaîne que son bras avait mise en pièces, et qui méconnut les droits +de l'Europe et les siens propres pour tomber entre un cachot et un +trône. + +[Note 211: _That saw'st the unfledged eaglet chip his shell_. + +Mot à mot, _amenuiser_, amincir sa coquille. Nous trouvons une métaphore +pareille dans ce beau vers d'_Hernani_, que des _gens d'un goût +difficile_ ont dit avoir _odeur de cuisine_..... Pauvres gens! + + J'écraserais dans l'œuf ton aigle impériale. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 212: Imité de Napoléon. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 213: _Who_ crushed _at Iena_, crouched _at Berlin_, etc. Nous +avons essayé de rendre ce jeu de mots par un équivalent. Ce n'est pas la +première fois que nous signalons les calembours, ou, pour parler plus +noblement, les paronomases de Byron, même dans un sujet sérieux. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 214: Charles XII, roi de Suède. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 215: En Angleterre, on regarde les voyages comme le complément +d'une éducation libérale. Un jeune homme doit faire son _tour_, et l'on +nomme _tourist_ celui qui parcourt ou a parcouru la France, la Suisse, +l'Italie, etc. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 216: Gustave-Adolphe, père de Christine, périt en 1632, à la +bataille de Lutzen, qu'il gagna sur les Impériaux. Tout le monde sait +que Bonaparte gagna aussi à Lutzen, en 1813, une grande bataille. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 217: Le texte anglais s'exprime avec une concision merveilleuse, +que j'ai crue intraduisible, et qui m'a presque obligé à une paraphrase. + +_Oh ye! and each, and all_! + +(_N. du Tr._)] + +[Note 218: Je renvoie le lecteur au premier monologue de Prométhée dans +Eschyle, lorsque sa suite l'a laissé seul, et avant l'arrivée du chœur +des nymphes de la mer.] + +6. Mais il n'en sera pas toujours de même:--l'étincelle a brillé:--voici +que l'Espagnol basané ressent ses anciennes ardeurs; ce même courage qui +repoussa les Maures durant huit cents longues années de mutuels +massacres, le voilà qui renaît,--et où donc? sous ce climat de vengeance +où jadis l'Espagne fut un synonyme du crime, où Cortès et Pizarre +portèrent leurs bannières; le jeune continent renie enfin son nom de +_Nouveau-Monde_: c'est le _vieil_ esprit d'indépendance qui ranime de +son souffle brûlant les ames de ces corps dégradés, tel qu'autrefois il +chassa le Perse loin du rivage où la Grèce _a été_:--mais, que dis-je? +la Grèce revit à cette heure. Une cause commune rassemble en myriades +unanimes les esclaves de l'est ou les îlotes de l'ouest: déployé sur les +cimes des Andes et de l'Athos, le même étendard brille sur l'un et +l'autre monde; l'Athénien ressaisit l'épée d'Harmodius, le guerrier du +Chili abjure son maître étranger; le Spartiate se reconnaît encore pour +Grec; la liberté naissante orne le cimier des Caciques. Vainement les +despotes, qui débattent leurs intérêts sur l'autre bord, ferment +l'oreille aux rugissemens de l'Atlantique réveillée: le flux impétueux +s'avance par le détroit de Calpé[219], chemine légèrement à travers la +France, terre à demi domptée, fond sur le berceau de l'antique Espagnol, +et tente d'unir l'Ausonie à l'immense Océan: mais, éloigné de là pour un +moment, et non pour toujours, il envahit la mer Egée, qui se rappelle le +jour de Salamine.--C'est là, oui, c'est là que les vagues se +soulevèrent, et non point pour être endormies par les victoires d'un +tyran. Les peuplades isolées, perdues, abandonnées dans leurs pressans +dangers par les chrétiens à qui elles donnèrent leur foi, les campagnes +désolées, les îles ravagées, les discordes nourries, la fraude +encouragée, les promesses de secours adroitement éludées, et tous ces +froids délais de plus en plus prolongés dans l'unique espérance de +s'assurer une proie,--voilà ce qui parlera assez haut, voilà comment la +Grèce fera voir qu'un ami perfide est pire que l'ennemi le plus furieux. +Mais c'est très-bien: la Grèce seule doit délivrer la Grèce, et non pas +le barbare avec son masque de paix. Comment l'autocrate pourrait-il tout +à la fois régner sur un parc de serfs, et rendre aux nations la liberté? +Mieux vaut encore servir le hautain Musulman, que de grossir la caravane +pillarde des Cosaques; mieux vaut travailler pour des maîtres, que de +veiller, esclave des esclaves; devant la porte d'un château +russe;--d'être dénombrés par troupeaux, traités comme un capital +d'hommes, comme un immeuble vivant qui n'existe que pour l'esclavage, et +donnés par milliers au premier courtisan qui sut capter la faveur du +czar, tandis que le propriétaire immédiat ne goûte jamais le sommeil +_sans_[220], songer aux déserts de la Sibérie. Ah! mieux vaut cent fois +succomber à son désespoir; plutôt conduire le chameau que devenir le +pourvoyeur de l'ours! + +[Note 219: Détroit de Gibraltar. Calpé est l'une des colonnes d'Hercule. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 220: Le mot est en français dans le texte, au lieu de _without_, +sans aucune autre raison que celle du mètre. + +(_N. du Tr._)] + +7. Mais ce n'est pas seulement sous cet antique climat où la liberté +date sa naissance avec la naissance du tems, ni seulement aux lieux où, +plongée dans la nuit, la foule des Incas apparaît comme un nuage +obscur;--non, ce n'est pas là seulement que l'aurore vient de renaître. +La célèbre, la romantique Espagne repousse de nouveau les usurpateurs +loin de son sol. Les légions romaines ou les hordes puniques ne +demandent plus ses campagnes pour lice aux exploits de leurs glaives. Ni +le Vandale, ni le Visigoth ne souillent plus les plaines qui abhorrent +l'un et l'autre de la même haine. Le vieux Pélayo[221] ne rassemble plus +sur sa montagne les braves guerriers qui léguèrent à leurs fils mille +ans de combats: cette race a été semée et moissonnée; comme s'en +souvient encore maintes fois le Maure qui soupire sur son triste rivage. +Long-tems, dans la chanson du paysan et dans la page du poète, a vécu la +mémoire d'Abencérage: les _Zégri_ et les anciens vainqueurs, à leur tour +vaincus et captifs, sont rentrés dans le barbare pays d'où ils +sortirent. Ils ont disparu,--eux, leur foi, leurs épées, leur empire. +Mais ils ont laissé des ennemis plus antichrétiens[222] qu'eux-mêmes; le +monarque bigot ou le prêtre bourreau[223], l'inquisition avec ses +solennels bûchers, le sanglant _auto da fe_[224], dont la flamme se +nourrit de chairs humaines, et que préside le Moloch catholique, +froidement cruel, fixant avec joie son œil inexorable sur cette +flamboyante fête de mort. Le souverain, tour à tour trop sévère ou trop +faible; l'orgueil se targuant de la paresse; les nobles abâtardis par +une longue décadence; l'hidalgo avili; le paysan, moins dégénéré, mais +encore plus dégradé; le royaume dépeuplé; une marine, jadis si fière, +devenue oublieuse de la mer; les phalanges, jadis impénétrables, +complètement désorganisées; la forge où se formaient les lames de +Tolède, depuis long-tems oisive; les trésors étrangers affluant chez +toutes les nations étrangères, hormis chez celle qui les acheta de son +propre sang; cette langue elle-même, digne rivale de la langue de Rome, +et naguères aussi commune aux peuples que leur idiôme maternel, +désormais négligée ou même oubliée:--telle fut l'Espagne; telle, +dorénavant, elle n'est, ni ne sera plus. Les plus terribles de ses +ennemis, les usurpateurs de son sol, ont senti ce qu'a pu faire l'esprit +de l'antique Numance ressuscité dans la Castille. Sus! sus! debout! +indompté torréador! Le taureau de Phalaris renouvelle ses mugissemens. A +cheval, noble hidalgo! ce n'est pas en vain que renaît le cri des +anciens jours:--«Iago! et fermons l'Espagne[225]!» Oui, fermez-la dans +l'enceinte de vos bataillons, élevez la barrière armée que rencontra +Napoléon.--Une guerre d'extermination; les plaines désertes, les rues +sans autres habitans que des cadavres; la sauvage Sierra, retraite de la +troupe plus sauvage des guérillas aux panaches de vautour, de ces +guerriers toujours prêts à fondre comme des éperviers sur leur proie; +Saragosse désespérée, puissante encore dans sa chute; l'homme égal en +force à un pur esprit, et la jeune fille brandissant son glaive mieux +que l'amazone elle-même; le couteau d'Aragon[226], l'acier de Tolède, la +fameuse lance de la chevaleresque Castille; la carabine catalane, +toujours fidèle au but: les coursiers d'Andalousie en avant-garde; les +torches allumées pour faire de Madrid une autre Moscou: enfin, l'esprit +du Cid passé dans tous les cœurs:--voilà quelle a été, quelle est, +quelle sera l'Espagne. Avance donc, ô France, pour conquérir--non pas +l'Espagne, mais ta propre liberté. + +[Note 221: Plus connu sous le nom de Pélage. Nous avons, d'après Lord +Byron, donné le nom espagnol, avec sa véritable orthographe. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 222: Le texte dit _Yet left more_ antichristian _foes than they_. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 233: Le texte dit _boucher. The butcher priest_. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 224: Acte de foi. Le texte anglais n'a conservé de l'espagnol que +le mot _auto_ (_faith's red auto_): nous ne pouvions dire _auto_ de foi. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 225: Ancien cri de guerre espagnol.] + +[Note 226: Les Aragonais ont une adresse particulière à se servir de +cette arme, et ils l'ont surtout déployée dans les dernières guerres +contre les Français.] + +8. Mais que vois-je? Un congrès! C'est le nom solennel qui rendit libre +l'Atlantique! Pouvons-nous espérer même chose pour l'Europe vieillie et +usée? A ce nom s'élèvent, comme autrefois l'ombre de Samuel devant les +monarchiques regards de Saül, les prophètes de la jeune liberté, +convoqués des lointains climats de Washington et de Bolivar; Henri[227], +ce Démosthène des forêts, qui lança les foudres de sa voix contre le +Philippe des mers; le stoïque Franklin, ombre énergique, enveloppée des +feux célestes que sa main apaisa; et Washington, dompteur des tyrans. +Les voilà tous qui s'éveillent, et qui nous commandent de rougir de nos +vieilles chaînes ou de les briser. Mais, hélas! _qui_ sont-ils, ceux qui +composent ce sénat d'élus destinés à racheter la foule? _Qui_ sont-ils, +ceux qui renouvellent ce nom sacré, jusqu'alors départi aux conseils +assemblés pour le bonheur du genre humain? Quels hommes se réunissent +aujourd'hui à ce vénérable appel? C'est la sainte-alliance, qui dit que +trois font tout. Terrestre trinité, qui revêt une apparence céleste, +comme le singe contrefait l'homme! Unité pieuse, formée dans le dessein +unique--de fondre trois sots en un Napoléon. Ah! l'Égypte eut des dieux +raisonnables en comparaison des nôtres: ses chiens et ses bœufs +connaissaient leur véritable place, et, demeurant en repos dans leur +chenil ou leur étable, ils ne se souciaient que d'être bien et dûment +nourris; mais aux nôtres, plus affamés, il faut encore quelque chose de +plus, le pouvoir d'aboyer et de mordre, de répandre le sang et dévorer +les chairs vivantes. Oh! combien étaient plus heureuses que nous les +grenouilles du bon Ésope! car nous avons pour maîtres des soliveaux +animés, qui étendent çà et là leur masse méchante, et accablent les +nations sous leurs stupides coups, dans la crainte insensée de laisser +quelque ouvrage à la cigogne révolutionnaire. + +[Note 227: Ce Henri, célèbre patriote, est un des hommes les plus +extraordinaires, et peut-être un des moins connus en Europe; il se +distingua, dans la révolution de l'Amérique, par un talent merveilleux. +Ce fut un _phénomène_, même pour un tems de révolution. + +(_Note d'un édit. anglais_.)] + +9. O trois fois heureuse Vérone, depuis que brille sur toi l'impériale +présence de la nouvelle trinité! Fière d'un tel honneur, ton sol perfide +oublie la tombe tant vantée de _tous les Capulets_, tes +Scaliger,--(qu'était en effet _le grand chien_, «_can grande_», que je +me hasarde de traduire, auprès de ces singes bien plus sublimes?)--ton +poète Catulle, dont les vieux lauriers cèdent à ces lauriers nouveaux; +ton amphithéâtre où les Romains siégèrent; le Dante dont tu accueillis +l'exil; ton bon vieillard[228] pour qui le monde entier était dans ton +enceinte, et qui ne savait point qu'il y eût quelque chose au-delà; ah! +plût à Dieu que les hôtes royaux que tu renfermes lui ressemblassent au +point de ne jamais sortir de tes murs! Courage! poussez mille cris de +joie, gravez des inscriptions, élevez des monumens de honte pour dire à +la tyrannie que le monde est dompté! Courez en foule au théâtre avec une +rage de loyauté: la comédie n'est pas sur la scène, le spectacle est +riche en rubans et en croix. + +[Note 228: Le fameux vieillard de Vérone.] + +Allons, bonne Italie, regarde à travers les barreaux de ta prison; +applaudis, on te le permet: pour cela, tes mains chargées de fers sont +libres. + +10. Brillant spectacle! voyez le czar fat, l'autocrate des valses et des +combats, aussi désireux d'un _bravo_ que d'un royaume, et tout aussi +propre à manier un éventail qu'à porter un casque; beau comme un +Calmouk, spirituel comme un Cosaque; ame généreuse tant qu'elle n'est +pas atteinte par les frimas; se laissant à demi amollir par un dégel +libéral, mais reprenant sa dureté première toutes les fois que le soleil +levant est environné de nuages; sans autre objection à la vraie liberté, +sinon que les nations deviendraient libres. Comme l'impérial dandy jase +bien sur la paix! comme il est prêt à délivrer la Grèce, si les Grecs +voulaient être ses esclaves! Avec quelle noblesse il a rendu aux +Polonais leur diète, puis commandé à la belliqueuse Pologne de demeurer +en repos! Avec quelle bonté il enverrait les aimables pulks[229] de la +douce Ukraine faire la leçon à l'Espagne! Avec quelle majesté royale +montrerait-il à la fière Madrid sa gracieuse personne, long-tems +inconnue aux peuples du Sud! Bonheur acheté à bon marché, le monde +entier le sait,--en ayant les Moscovites pour amis ou pour ennemis. +Continue, monarque homonyme de l'illustre fils de Philippe! + +[Note 229: Mot russe, par lequel on désigne particulièrement les bandes +de Cosaques. + +(_N. du Tr._)] + +La Harpe, ton Aristote, te fait signe. Ce que fut la Scythie à l'ancien +Alexandre, l'Ibérie le sera à toi et à tes Scythes. Jeune homme déjà un +peu mûr, songe à ton prédécesseur sur les bords du Pruth: si sa destinée +doit être aussi la tienne, tu as pour t'aider plus d'une vieille femme, +mais point de Catherine[230]: l'Espagne aussi a des rochers, des +rivières et des défilés;--l'ours peut tomber dans les piéges du lion. +Les plaines ardentes de Xérès sont fatales aux Goths: crois-tu que le +vainqueur de Napoléon doive céder à tes armes? Mieux vaut améliorer tes +déserts, changer tes épées en socs de charrue, raser et laver tes hordes +de Baskirs, arracher tes états à l'esclavage et au knout; que de +t'engager tête baissée dans une route funeste, pour infester de tes +hideuses légions la contrée où les lois sont aussi pures que le ciel. +L'Espagne n'a pas besoin d'engrais: son sol est fertile, mais elle ne +nourrit pas ses ennemis: ses vautours se sont rassasiés depuis peu; +voudrais-tu leur fournir une nouvelle proie? Hélas! tu ne seras pas +conquérant, mais pourvoyeur. Je suis Diogène, quoique Russes et Huns se +tiennent devant mon soleil et celui de plusieurs millions d'hommes: mais +si je n'étais pas Diogène, j'aimerais mieux me traîner comme un ver que +d'être un _tel_ Alexandre! Soit esclave qui voudra: le cynique sera +libre; son tonneau a des murailles plus dures que Sinope[231]; toujours +il aura en main sa lanterne, pour découvrir sur le visage des monarques +_un honnête homme_. + +[Note 230: L'adresse de Catherine tira d'embarras Pierre, surnommé le +Grand (sans doute, par pure courtoisie), lorsqu'il était entouré par les +Musulmans sur les bords du Pruth.] + +[Note 231: Patrie de Diogène le Cynique. + +(_N. du Tr._)] + +11. Et cependant, que fait la Gaule, terre prolifique des ultras _nec +plus ultra_, et de leur bande de mercenaires? Que font ses chambres +bruyantes, et sa tribune, où chaque orateur grimpe avant de trouver une +parole, et quand elle est trouvée, entend pour réponse _le mensonge_, +qui fait écho tout alentour? Les représentans de notre Grande-Bretagne +daignent quelquefois écouter: un sénat gaulois a plus de langues que +d'oreilles: _Constant_ lui-même, leur unique maître en débats +politiques[232], doit se battre prochainement pour justifier en +champ-clos son discours. Mais ceci coûte peu aux vrais Français, qui +toujours aimèrent mieux combattre qu'écouter, fût-ce leur propre père. +Qu'est-ce, en effet, que se tenir ferme devant les boulets, au prix de +l'obligation d'être long-tems attentifs, et de ne jamais interrompre? +Telle n'était point en vérité la méthode de la vieille Rome, lorsque +Cicéron frappait de son tonnerre les échos du Forum: mais Démosthène a +sanctionné le fait, en définissant l'éloquence _de l'action, toujours de +l'action_. + +[Note 232: Byron oublie le général Foy, Manuel, M. Royer-Collard, et +tant d'autres orateurs dont le nom ne s'offre pas tout de suite à notre +plume. + +(_N. du Tr._)] + +12. Mais où est le monarque? a-t-il dîné? ou bien gémit-il encore sous +la pesante dette de l'indigestion? Les _pâtés_[233] révolutionnaires se +sont-ils soulevés, et les royales entrailles se sont-elles changées en +prison? Le mécontentement a-t-il mis les troupes en fermentation; ou +bien _nulle_ fermentation n'a-t-elle suivi les perfides potages[234]? +Les cuisiniers carbonari n'auraient-ils pas assez prodigué la +carbonnade[235] à chaque service? ou les docteurs impitoyables +auraient-ils conseillé la diète? Ah! dans tes regards abattus je lis que +la France entière n'a pas d'autres instrumens de trahison que ses +cuisiniers, ô bon et classique L--! Est-il, peux-tu dire, désirable +d'être le _Désiré_? Pourquoi abandonnas-tu le calme le verdoyant séjour +d'Hartwell, la table d'Apicius et les odes d'Horace, pour régir un +peuple qui ne veut pas être régi, et qui aime beaucoup mieux un fesseur +qu'un professeur[236]? Ah! les trônes ne cadraient ni à ton tempérament +ni à ton goût, la table te voit bien mieux placé: doux épicurien, fait +pour être un hôte aimable et un non moins bon convive, pour parler de +littérature et connaître par cœur, _à moitié_ l'art du poète, et _à +fond_ l'art du gourmand[237]; toujours érudit, de tems en tems +spirituel, et gracieux quand la digestion le permet;--mais non pas né +pour gouverner une terre asservie ou libre, la goutte était déjà pour +toi un suffisant martyre! + +[Note 233: Le mot est en français dans le texte. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 234: + + _Have discontented movements stirr'd the troops; + Or have_ no _movements follow'd trait'rous soups_? + +(_N. du Tr._)] + +[Note 235: + + _Have_ carbonaro _cooks not_ carbonadoed + _Each course enough_? + +(_N. du Tr._)] + +[Note 236: C'est un jeu de mots analogue à celui du texte: + +_And love much rather to be_ scourged _than_ schooled. + +Le peuple français a enfin regimbé sous le fouet, et reconquis pour +jamais sa liberté. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 237: _A moitié, à fond_, sont en français dans le texte. + +(_N. du Tr._)] + +13. Et la noble Albion passera-t-elle sans recevoir d'un hardi Breton +l'ordinaire phrase d'éloges? Ses arts,--ses armes,--et George,--et la +gloire et les îles,--et l'heureuse Bretagne,--les sourires de la +richesse et de la liberté,--les côtes blanchâtres et escarpées qui +forcèrent l'invasion à se tenir au large,--le contentement des sujets à +l'épreuve des taxes,--l'orgueilleux Wellington, avec son bec d'aigle si +recourbé que son nez est le croc où il suspend le monde[238]!--et +Waterloo,--et le commerce,--et--(chut! ne lâchons pas encore une syllabe +sur les impôts, ni sur la dette)--et cet homme qu'on ne pleure jamais +(assez), Castlereagh, dont le canif fendit l'autre jour une plume +d'oie[239]--et _les pilotes qui ont triomphé de tous les +orages_,--(mais, n'altérez pas un nom, même pour la rime.)[240]» Voilà +les lieux communs, jusqu'ici chantés si souvent, qu'à mon sens, nous +n'avons plus désormais besoin de les chanter; on les trouve partout dans +tant de volumes qu'il n'y a aucune nécessité que vous les trouviez ici. +Toutefois, il nous reste encore l'espérance d'un _régime_, conforme à la +raison, et, ce qui est plus étrange, à la _rime_[241]; ton génie nous +permet de l'espérer, ô Canning! toi qui, homme d'état par éducation, +mais, né homme d'esprit, ne pus jamais, même dans cette stupide chambre, +abaisser ton poétique enthousiasme à une prose froide et plate: notre +dernier, notre meilleur, notre unique orateur, moi, je puis te +louer,--ce que les torys ne font plus, ou du moins pas autant;--ils te +haïssent, grand homme, parce que tu les soutiens encore moins que tu ne +leur en imposes. La meute se rassemblera dès que le chasseur aura crié: +holà! elle le suivra, bande docile, partout où il la conduira. Mais ne +t'y méprends pas; leurs hurlemens ne sont pas des cris d'amour, leur +aboiement après le gibier n'est pas un éloge. Encore moins fidèles que +la troupe quadrupède, les bipèdes, au moindre soupçon d'odeur, +reviendraient sur leurs pas. Les liens qui attachent ta selle ne s'ont +pas encore tout-à-fait sûrs, et l'on ne peut pas se fier beaucoup aux +jarrets du royal étalon. Le lourd et vieux cheval blanc est enclin à +broncher, à ruer, à se laisser parfois, lui et son cavalier, dans la +boue. Mais que vois-je? l'animal est saignant. + +[Note 238: _That nose, the hook where he suspends the world_. + +_Naso suspendit adunco_. + +(HORACE.) + +Le poète romain applique cette expression à un homme qui était +simplement impérieux envers son ami.] + +[Note 239: _Whose pen-knife slit a goose-quill t'other day_: il y a un +jeu de mots intraduisible, _quill_ ayant un double sens, celui de +_plume_ et celui de tuyau, et indiquant par là l'artère carotide que +Castlereagh se coupa. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 240: Toutes ces phrases sont des lambeaux de Southey et autres +poètes courtisans; la dernière parenthèse indique qu'un de ces poètes +avait altéré, pour la justesse de la rime, le nom de son héros. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 241: + + _Yet something may remain perchance to_ chime + _With reason, and, what's stranger still, with_ rhyme.] + +14. Hélas! pauvre contrée[242]! comment la langue ou la plume +déplorera-t-elle tes _country-gentlemen_, aujourd'hui pris au dépourvu, +les derniers à imposer silence au cri de guerre, les premiers à faire de +la paix une maladie? Pourquoi sont nés tous ces patriotes de +campagne[243]? pour chasser, voter, et hausser le prix du grain? Mais le +grain, comme toute chose mortelle, doit tomber: oui, tout tombe, rois, +conquérans, et principalement le cours des marchés. Devez-vous donc +tomber avec chaque épi de blé? Pourquoi troubliez-vous Bonaparte dans +son empire? Il était votre grand Triptolème: ses vices ne détruisaient +que des royaumes, mais maintenaient vos prix: il agrandissait, au profit +et au contentement de tous les lords, le grand œuvre d'alchimie agraire +que l'on appelle _rente_[244]. Pourquoi le tyran trébucha-t-il chez les +Tartares, et fit-il baisser le froment à un taux si désespérant? cet +homme valait beaucoup plus sur son trône. A dire vrai, le sang et +l'argent étaient répandus sans mesure; mais qu'est-ce que cela? le crime +peut en retomber sur la Gaule. Mais le pain était cher, le fermier +payait exactement, et les arpens de terre acquittaient leur dette au +jour fixé. Maintenant, qu'est devenu le compte clair et net de l'ale? le +métayer, fier de sa bourse bien arrondie, et connu pour n'avoir jamais +manqué à un paiement? la ferme qui jusqu'ici ne resta jamais sur les +bras du propriétaire? le marais converti en champ fertile? l'espoir +impatient de l'expiration du bail? les fermages portés au double? Ah! +que la paix est un grand mal! En vain l'on propose des prix pour exciter +le génie du cultivateur, en vain la chambre des communes vote son bill +patriotique, l'_intérêt foncier_,--(peut-être comprendrez-vous mieux la +phrase en supprimant l'épithète)[245]--l'intérêt frappe tous les échos +de ses gémissemens, dans la crainte que l'aisance ne descende jusqu'au +pauvre. Vite! vite! rentes foncières[246], hâtez-vous de hausser: sinon +le ministère perdra ses votes; le patriotisme, si délicat et si pur, +baissera ses pains au prix courant, car, hélas! _les pains et les +poissons_, naguère cotés si haut, aujourd'hui ne sont plus;--les fours +sont fermés, les pêcheries à sec, et après tant de millions dépensés, il +ne reste plus qu'à devenir modérés et contens. Ceux qui ne le sont pas +_ont eu_ leur tour,--et toujours tour à tour l'urne de la fortune verse +le bien et le mal. Qu'ils trouvent aujourd'hui leur récompense dans leur +vertu, et qu'ils partagent les heureuses destinées qu'eux-mêmes ont +préparées. Voyez donc cet essaim de Cincinnatus sans gloire, fermiers de +la guerre et dictateurs des fermes! _Leur_ soc fut le glaive remis entre +des mains mercenaires, _leurs_ champs s'engraissèrent du sang des autres +contrées. Sains et saufs dans leurs granges, ces laboureurs sabins +envoyèrent leurs frères aux combats,--et pourquoi? pour la rente[247]! +Chaque année ils votèrent par immenses budgets le sang, les sueurs, les +millions de la nation en larmes,--et pourquoi? pour la rente! Ils +beuglaient, dînaient, buvaient, et juraient qu'ils étaient prêts à +mourir pour l'Angleterre; pourquoi donc vivre? pour la rente! La paix a +produit le mécontentement général de ces patriotes à grand marché[248]; +la guerre était pour eux la rente! Comment rétablir leur amour de la +patrie, rétablir les millions follement dépensés?--en rétablissant la +rente. Ne rendront-ils donc pas les trésors prêtés? non sans doute: il +faut tout sacrifier à la hausse de la rente. Leur bien, leur mal, leur +santé, leur richesse[249], leur joie ou leur chagrin, leur être, leur +fin, leur but, leur religion, c'est la rente! la rente! rien que la +rente! O Ésaü, tu vendis ton droit d'aînesse pour un plat de lentilles: +tu aurais dû gagner plus, ou manger moins; maintenant tu as avalé +goulument ton potage, tes réclamations sont vaines; Jacob dit que le +marché tient. Tel fut, seigneurs terriens[250], votre appétit pour la +guerre; et, gorgés de sang, vous grognez pour une blessure! Quoi donc? +voudrait-on étendre ce tremblement du sol jusqu'à la caisse publique, +et, quand la terre s'écroule, ébranler le papier consolidé? pourvu que +la rente foncière se relève, faire tomber la banque et la nation, et +fonder sur la bourse un _fundling_ hôpital? puis, tandis que la religion +se débat dans les convulsions de l'agonie, notre sainte mère l'église ne +pleure que sur ses dîmes, comme Niobé sur ses enfans: les prélats sont +condamnés au sort des saints, et l'orgueilleux _pluralist_[251] se voit +réduit à un seul bénéfice. L'église, l'état et la faction luttent au +milieu des ténèbres, dans l'arche commune où le déluge les ballotte. +Sans évêques, sans banques, sans dividendes, une autre Babel +s'élève,--mais la Bretagne finit. Et pourquoi? pour choyer les besoins +de l'égoïsme, et étayer le tertre de ces fourmis, maîtresses des champs. +_Regarde ces fourmis, paresseux, et sois sage_[252]: admire leur +patience dans chaque sacrifice, jusqu'à ce que tu aies appris à sentir +la leçon de leur orgueil, la valeur des taxes et de l'homicide; admire +leur justice qui renierait volontiers la dette des nations:--et pourtant +cette dette, répondez, je vous prie, _qui l'a faite si haute_? + +[Note 242: Il reste dans la traduction une inévitable obscurité, parce +que Byron joue sur le double sens de _country_, patrie et campagne. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 243: _Country patriots_.] + +[Note 244: En anglais, _rent_ est une expression technique, spéciale +pour designer exclusivement le revenu d'une propriété terrienne. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 245: + + _The_ landed interest--(_you may understand + The phrase much better leaving out the land_).] + +[Note 246: C'est ainsi que nous traduisons et devons traduire _rents_, +qui, dans le texte, n'est accompagné d'aucun adjectif. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 247: Comme en français le mot _rente_ employé seul indique +spécialement le revenu de l'argent, et non pas le revenu des terres, +nous prévenons nos lecteurs qu'ici il faut l'entendre dans le sens +anglais (rente foncière): ce mot se répétant neuf fois, on sent pourquoi +nous avons préféré à un anglicisme une périphrase lourde. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 248: _These high market patriots_.--Pour rendre cette expression +énergique et concise, nous avons employé une locution ancienne. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 249: Il y a un jeu de mots: _Health, wealth_. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 250: _Landlords_. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 251: _And proud pluralities subside to one_. + +Nous avons hasardé de franciser le mot _pluralist_, qui désigne +spécialement l'individu cumulant plusieurs bénéfices ecclésiastiques. Si +cela déplaît, qu'on mette à la place le mot _cumulard_, moins étrange, +mais plus général et plus vague. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 252: Citation.] + +15. [253]Ou bien guide tes voiles entre ces roches trompeuses, nouvelles +symplégades[254],--écueils féconds en naufrages, où Midas pourrait voir +de nouveau ses souhaits accomplis en papier réel ou en or imaginaire: ce +magique palais d'Alcine montre plus de richesses que la Bretagne n'en +eut jamais à perdre, fût-elle tout entière une mine pure d'atomes +étrangers, fussent tous ses cailloux sortis du Pactole. + +[Note 253: La Bourse.] + +[Note 254: Ce sont deux rochers, situés à l'embouchure du Bosphore, dans +le Pont-Euxin. Les poètes anciens en ont parlé comme de deux masses +mobiles qui s'entrechoquaient pour abîmer les navires engagés dans ce +passage. + +(_N. du Tr._)] + +Là s'ouvre le tripot de la fortune, tandis qu'une vaine rumeur tient +l'enjeu, et que le monde tremble de forcer les banquiers à la +banqueroute[255]. Combien la Bretagne est riche, non pas, il est vrai, +en mines, en paix, en aisance, en blé, en huile ni en vins. Ce n'est pas +une terre de Chanaan, pleine de lait et de miel, ni d'autre monnaie +courante que ses siclés de papier[256]. Mais ne refusons pas d'avouer la +vérité: jamais terre chrétienne fut-elle si riche en juifs? Le bon roi +Jean[257] ne leur laissa que les dents: mais aujourd'hui, ô rois, tous +tant que vous êtes, ce sont les juifs qui vous tirent poliment les +vôtres, ce sont eux qui régissent tous les états, tous les événemens, +tous les souverains, et qui font voyager un emprunt _de l'Indus jusqu'au +pôle_. Les trois frères[258],--le banquier, le _broker_[259],--et le +baron--se hâtent de porter secours à nos tyrans banqueroutiers,--et non +pas aux nôtres seulement; la Colombie voit aussi les heureuses +spéculations se succéder les unes aux autres, et les philanthropiques +enfans d'Israël daignent soutirer goutte à goutte leur gentil droit de +courtage aux veines épuisées de l'Espagne[260]. Sans l'aide d'Abraham, +la Russie ne peut marcher: c'est l'or, non pas l'acier, qui élève les +arcs de triomphe. Deux juifs, race choisie, peuvent trouver en tout +royaume leur _terre promise_: deux juifs humilient les Romains, et +haussent le Hun maudit, plus brutal que dans les anciens jours: deux +juifs,--vrais juifs, et non pas samaritains,--gouvernent le monde avec +tout l'esprit de leur secte. Que leur importe le bonheur de la terre? Un +congrès forme leur _nouvelle Jérusalem_, où les appellent les baronies +et les cordons.--O saint Abraham! vois-tu ce spectacle? tes sectateurs +se mêlent à ces royaux pourceaux[261], qui ne crachent pas sur leur +juive souquenille[262], mais qui les honorent comme personnages de +conséquence.--(Qu'est devenu, ô Pope, ton vigoureux jarret? ne +pourrait-il accorder à Juda la faveur de quelques coups de pied? ou bien +a-t-il donc cessé de _ruer contre l'aiguillon_[263]?) Vois dans le pays +de Shylock[264] les juifs prêts de nouveau à retrancher du cœur des +nations une livre de chair[265]. + +[Note 255: _And the world trembles to bid_ brokers break. + +--_Broker_ indique plus particulièrement ce que nous entendons par +_agent de change_. Nous y avons substitué le mot _banquier_, pour +conserver la paronomase par dérivation. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 256: _Paper shekels_.--Le sicle est une monnaie dont il est +question dans la Bible. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 257: Jean-sans-Terre, sous le règne duquel les Juifs souffrirent +les plus cruelles exactions. + +(N. du Tr.)] + +[Note 258: Byron désigne les trois Rothschild, celui de Paris, celui de +Londres et celui de Vienne. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 259: _Courtier, agent-de-change_ ne rendent qu'à peu près, et +d'une manière fausse, ce que les Anglais nomment _broker_. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 260: + + _And philanthropic Israel deign us to drain + Her mild_ per centage (littéralement: son _tant pour cent_) + _from exhausted Spain_. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 261: _These royal_ swine.] + +[Note 262: Citation: _On their jewish gabardine_. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 263: Citation: _Kick against the pricks_. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 264: Le Juif du _Marchand de Venise_. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 265: Citation: _Pound of flesh_. + +(N. du Tr.)] + +16. Étrange spectacle! ce congrès fut destiné à unir ce qui ne peut être +uni, ce qui est incompatible. Je ne parle pas des souverains;--ils sont +tous semblables, monnaie commune, telle qu'elle fut toujours frappée. +Mais ceux qui régissent les marionnettes, qui en remuent les fils, +offrent plus de bigarrure que leurs lourds monarques: ce sont juifs, +auteurs, généraux, charlatans, qui s'assemblent, tandis que l'Europe +s'émerveille d'un si vaste dessein. Là, Metternich, premier parasite du +pouvoir, prodigue ses cajoleries: là, Wellington oublie de combattre; +là, Châteaubriand compose de nouveaux livres des _Martyrs_[266]; les +rusés Grecs intriguent pour les stupides Tartares; Montmorency, ennemi +juré des chartes, devient un diplomate de grand _éclat_[267] pour +fournir des articles aux _Débats_; pour lui, la guerre est chose +sûre,--et cependant pas aussi certaine que son congé signifié par le +_Moniteur_. Hélas! comment son cabinet put-il errer ainsi? la paix +vaut-elle un ministre-ultra? Il tombe, en vérité, mais peut-être pour se +relever _presque aussi vite qu'il a conquis l'Espagne_. + +[Note 266: M. Châteaubriand, qui n'a pas oublié l'auteur dans le +ministre, reçut à Vérone un joli compliment d'un souverain lettré: «Ah! +monsieur C--; êtes-vous parent de ce Châteaubriand qui--qui--qui a +_écrit quelque chose_?» On dit que l'auteur d'_Atala_ se repentit pour +un instant d'être un _légitime lui-même_.] + +[Note 267: En français dans le texte, pour rimer avec _Débats_, qui est +également en français. + +(_N. du Tr._)] + +17. Assez de cela!--un spectacle plus triste détourne et fixe les +regards de ma muse, qui s'en défend en vain. L'impériale archiduchesse, +l'impériale fiancée, l'impériale victime--sacrifiée à l'orgueil! cette +mère de l'enfant, espoir du héros, du jeune Astyanax de la moderne +Troie: cette femme, maintenant ombre pâle de la plus grande reine que la +terre ait encore à voir, ou ait jamais vue; elle s'éclipse parmi les +fantômes du moment! Objet de pitié, débris de puissance! oh! raillerie +cruelle! L'Autriche ne peut-elle donc épargner une fille? Qu'est-ce que +la veuve de la France a fait là? Sa véritable place était sur les +rivages de Sainte-Hélène; son seul trône, sur le tombeau de Napoléon. +Mais non:--elle doit encore conserver un petit royaume sous la garde +assidue de son formidable chambellan; martial argus qui, sans avoir +cinquante paires d'yeux, doit veiller sur elle au milieu de ces pompes +chétives. Elle ne partage plus l'empire qu'elle partagea en vain, +l'empire qui, surpassant celui de Charlemagne, s'étendit depuis Moscou +jusques aux mers du sud; mais elle gouverne encore le pastoral duché du +fromage[268], où Parme voit le voyageur accourir pour noter les +affiquets de cette cour de contrefaçon. Mais la voilà qui paraît, cette +femme! Elle se montre en spectacle à Vérone, mais privée de toute +splendeur: elle se montre,--tandis que les nations regardent et +demeurent en deuil,--avant même que les cendres de son époux aient eu le +tems de se glacer sous le ciel inhospitalier de l'exil: (si toutefois +ces cendres augustes peuvent jamais devenir froides;--mais non,--elles +cachent encore des feux qui s'échapperont de la terre.) La voilà qui +s'avance, la nouvelle Andromaque!--(non l'Andromaque de Racine ou +d'Homère.) Voyez, elle marche, appuyée sur le bras de Pyrrhus. Oui, +cette main, rouge encore du sang de Waterloo, cette main, qui trancha le +sceptre à demi brisé d'un premier époux, est offerte et acceptée! +L'impudeur d'une esclave serait-elle montée plus haut ou descendue plus +bas?--_Lui_, cependant, il gît dans sa tombe encore fraîche! Quant à +elle, ni ses yeux, ni ses joues ne trahissent aucune lutte intérieure, +et l'_ex_-impératrice devient aussi bien _ex_-épouse. Tant les ames +royales ont d'égard pour les nœuds humains! Pourquoi donc +respecteraient-elles les sentimens des hommes, quand les leurs ne sont +pour elles-mêmes qu'un jeu? + +[Note 268: Tout le monde sait ce que c'est que le Parmesan. + +(_N. du Tr._)] + +18. Mais, fatigué des folies étrangères, je retourne dans ma patrie, et +j'esquisse le groupe,--le tableau encore à venir. Ma muse allait +pleurer, mais, avant de laisser couler ses larmes, elle surprit sir +William Curtis en jupon retroussé. Tandis que les chefs de tous les +clans highlandais accouraient en foule pour saluer leur frère, Vich Ian +Alderman!--tandis que l'hôtel-de-ville devient tout-à-fait gaélique, et +répète les rugissemens erses, tandis que le conseil s'écrie d'une +commune voix: «Claymore!»--à voir les tartans de la fière Calédonie +environner comme une ceinture le gros _sirloin_[269] d'une cité +celtique, ma muse éclata en rires si bruyans, que je m'éveillai, et ce +n'était plus un rêve! + +Ici, lecteur, nous nous arrêterons:--s'il n'y a pas de mal dans ce +premier essai,--vous aurez peut-être un second _carmen_[270]. + +[Note 269: _Sirloin_, vieux mot qui signifie littéralement _seigneur +longe de veau_, et se dit des rois anglais faits chevaliers dans un +accès de bonne humeur. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 270: Le mot est en latin dans le texte anglais. + +(_N. du Tr._)] + +FIN DE L'AGE DE BRONZE. + + + + +ROMANCE +MUY DOLOROSO +DEL SITIO Y TOMA DE ALHAMA. + +La ballade originale, soit en espagnol, soit en arabe (car elle existait +dans l'une et l'autre langue), produisait une telle impression, qu'il +était défendu aux Maures de la chanter dans Grenade, sous peine de la +vie. + +Nous avons cru devoir, à l'exemple des meilleures éditions anglaises, +donner le texte espagnol, que les amateurs ne pourraient se procurer +qu'avec grande peine. Au reste, c'est le texte anglais que nous +traduisons avec la fidélité la plus rigoureuse. Ainsi, l'on pourra juger +de l'exactitude de Lord Byron comme traducteur. + +(_N. du Tr._) + + + + +TRÈS-PLAINTIVE BALLADE +SUR +LE SIÉGE ET LA CONQUÊTE D'ALHAMA[271]; +LAQUELIE, EN LANGUE ARABE, A LE SENS SUIVANT. + +[Note 271: Jolie et assez grande ville d'Espagne, dans le royaume de +Grenade. + +(_N. du. Tr._)] + +1. Le roi Maure traverse à la hâte la royale ville de Grenade; il va des +portes d'Elvira à celles de Bivarambla. + +Malheur à moi, Alhama! + +2. Une dépêche annonce au monarque, que la cité d'Alhama a succombé. Il +jeta le papier dans le feu, et tua le messager. + +Malheur à moi, Alhama! + +_TEXTE_. + + ROMANCE MUY DOLOROSO + DEL SITIO Y TOMA DE ALHAMA, + EL QUAL DEZIA EN ABAVIGO ASSI. + + 1. Passeavase el rey Moro + Por la ciudad de Granada, + Desde las puertas de Elvira + Hasta las de Bivarambla. + + Ay de mi, Alhama! + + 2. Cartas le fueron venidas + Que Alhama era ganada. + Las cartas echò en el fuego, + Y al mensagero matava. + + Ay de mi, Alhama! + +3. Il quitte sa mule et monte son cheval: puis il presse son coursier à +travers la rue de Zacatin, jusques à l'Alhambra. + +Malheur à moi, Alhama! + +4. Quand il eut atteint les murs de l'Alhambra, soudain il ordonna que +la trompette se hâtât de sonner en même tems que le clairon d'argent. + +Malheur à moi, Alhama! + +5. Et que le bruit sourd des tambours de guerre, battant au loin +l'alarme, fit répondre à l'appel de la musique martiale les Maures de la +ville et de la plaine. + +Malheur à moi, Alhama! + +6. Soudain les Maures, avertis par un tel signal que le sanguinaire Mars +les rappelait, vinrent, un à un et deux à deux, former un puissant +escadron. + +Malheur à moi, Alhama! + + _TEXTE_. + + 3. Descavalga de una mula, + Y en un cavallo cavalga. + Por el Zacatin arriba + Subido se avia al Alhambra. + Ay de mi, Alhama! + + 4. Como en el Alhambra estuvo, + Al mismo punto mandava + Que se toquen las trompetas + Con anafiles de plata. + Ay de mi, Alhama! + + 5. Y que atambores de guerra + Apriessa toquen alarma; + Por que lo oygan sus Moros + Los de la vega y Granada. + Ay de mi, Alhama! + +7. Puis un vieillard maure parla en ces termes au roi: «Pourquoi, nous +appeler, ô roi! Que veut dire cette convocation?» + +Malheur à moi, Alhama! + +8. «Hélas! amis, vous avez à connaître un désastre bien cruel: les +chrétiens, par un coup de haute hardiesse, se sont emparés d'Alhama. + +Malheur à moi, Alhama! + +9. Puis un vieil alfaqui[272], à barbe longue et blanche, s'écria: «Bon +roi, tu es justement traité; bon roi, tu l'as bien mérité.» + +[Note 272: Nom des prêtres chez les Maures. + +(_N. du Tr._)] + +Malheur à moi, Alhama! + +_TEXTE_. + + 6. Los Moros que el son oyeron, + Que al sangriento Marte llama, + Uno a uno, y dos a dos, + Un gran esquadron formavan. + Ay de mi, Alhama! + + 7. Alli hablò un Moro viejo; + Desta manera hablava: + Para que nos llamas, Rey? + Para que es este llamada? + Ay de mi, Alhama! + + 8. Aveys de saber, amigos, + Una nueva desdichada: + Que Cristianos, con braveza, + Ya nos han tomado Alhama! + Ay de mi, Alhama! + +10. «Par toi, en un jour fatal, furent mis à mort les Abencerrages, +fleur de Grenade: par toi, les étrangers furent admis dans la chevalerie +de Cordoue.» + +Malheur à moi, Alhama! + +11. «Et pour cela, ô roi! un double châtiment tombe sur ta tête: toi et +les tiens, ta couronne et ton royaume, tout périra dans l'abîme d'un +dernier naufrage.» + +Malheur à moi, Alhama! + +12. «Quiconque ne respecte point les lois, la loi veut qu'il périsse. +Ainsi, Grenade doit être prise, et toi-même succomber avec elle.» + +Malheur à moi, Alhama! + + _TEXTE_. + + 9. Alli hablò un viejo Alfaqui, + De barba crecida y cana:-- + Bien se te emplea, buen rey, + Buen rey; bien se te empleava. + Ay de mi, Alhama! + + 10. Mataste los Abencerrages, + Que era la flor de Granada; + Cogiste los tornadizos + De Cordova la nombrada. + Ay de mi, Alhama! + + 11. Por esso mereces, Rey, + Una pena bien doblada; + Que te pierdas tu y el regno, + Y que se pierda Granada. + Ay de mi, Alhama! + + +13. La flamme étincelait dans les yeux du vieux Maure; le courroux du +monarque s'allumait à ce discours d'un sujet rebelle, qui parlait trop +bien des lois[273]. + +Malheur à moi, Alhama! + +[Note 273: On remarquera que ces trois dernières strophes (11, 12, 13) +sont loin de rendre fidèlement la noble simplicité de l'original. (_N. +du Tr._)] + +14. «Aucune loi ne permet de dire ce qui blesse l'oreille des +rois»:--ainsi répond le roi moresque, frémissant de colère. Il dit, et +condamne à mort le vieillard. + +Malheur à moi, Alhama! + + _TEXTE_. + + 12. Si no se respetan leyes, + Es ley que todo se pierda, + Y que se pierda Granada, + Y que te pierdas en ella. + Ay de mi, Alhama! + + 13. Fuego per los oyos vierte, + El rey que esto oyera: + Y como el otro de leyes + De leyes tambien hablaya. + Ay de mi, Alhama! + + 14. Sabe un rey que no ay leyes + De darle a reyes disgusto.-- + Esso dize el rey Moro + Relinchando de colera. + Ay de mi, Alhama! + +15. Maure alfaqui! Maure alfaqui! sans égard pour ta blanche barbe, le +roi ordonne à ses bourreaux de te saisir: car la perte d'Alhama +l'irritait. + +Malheur à moi, Alhama! + +16. Il leur ordonne d'attacher ta tête à la plus haute pierre de +l'Alhambra, afin que ton supplice satisfasse à la loi, et que les autres +tremblent en le voyant. + +Malheur à moi, Alhama! + +17. «Cavaliers, hommes de bien, écoutez mes paroles; écoutez-moi dire au +monarque maure que je ne lui dois rien.» + +Malheur à moi, Alhama! + +18. «Mais la chute d'Alhama pèse sur mon cœur et déchire mon ame. Si le +roi a perdu son domaine, d'autres peuvent avoir perdu davantage.» + +Malheur à moi, Alhama! + + _TEXTE_. + + 15. Moro Alfaqui, Moro Alfaqui, + El de la vellida barba, + El rey te manda prender, + Por la perdida de Alhama! + Ay de mi, Alhama! + + 16. Y cortarte la cabeça, + Y ponerla en el Alhambra, + Por que a ti castigo sea, + Y otros tiemblen en miralla. + Ay de mi, Alhama! + + 17. Cavalleros, hombres buenos, + Dezid de mi parte al rey, + Al rey Moro de Granada, + Como no le devo nada. + Ay de mi, Alhama! + +19. «Les pères ont perdu leurs enfans, les femmes leurs époux, et maints +vaillans hommes leurs vies: l'un a perdu ce qui fut l'objet de son plus +vif amour, l'autre sa richesse ou son honneur.» + +Malheur à moi, Alhama! + +20. «Moi-même j'ai perdu, en cette fatale journée, une fille, la plus +aimable fleur de toute la contrée: je donnerais sur l'heure cent +doublons pour la racheter, et je ne croirais pas payer trop cher sa +rançon.» + +Malheur à moi, Alhama! + +21. Comme le vieux Maure tenait ces discours, on lui trancha la tête, et +on la porta sans délai sur les murs de l'Alhambra, suivant l'ordre du +roi. + +Malheur à moi, Alhama! + + _TEXTE_. + + 18. De averse Alhama perdido + A mi me pesa en alma. + Que si el rey perdiò su tierra, + Otro mucho mas perdiera. + Ay de mi, Alhama! + + 19. Perdieran hijos padres, + Y casados las casadas; + Las cosas que mas amara + Perdiò l'un y el otro fama. + Ay de mi, Alhama! + + 20. Perdì una hija donzella + Que era la flor d' esta tierra, + Cien doblas dava per ella, + No me las estimo en nada. + Ay de mi, Alhama! + +22. Hommes et enfans pleurent une perte si dure et si cruelle: toutes +les dames que Grenade renferme dans son enceinte, fondent en larmes +amères. + +Malheur à moi, Alhama! + +23. De toutes les fenêtres s'épandent sur les murs les noires tentures +de deuil. Le roi pleure comme une femme sur sa perte: car c'était un +grand mal, une grande plaie. + +Malheur à moi, Alhama! + + _TEXTE_. + + 21. Diziendo assi al hacen Alfaqui, + Le cortaron la cabeça, + Y la elevan al Alhambra, + Assi come el rey lo manda. + Ay de mi, Alhama! + + 22. Hombres, ninos y mugeres, + Lloran tan grande perdida, + Lloravan todas las damas + Quantas en Granada avia. + Ay de mi, Alhama! + + 23. Por las calles y ventanas + Mucho luto parecia; + Llora el rey como fembra, + Qu' es mucho lo que perdia. + Ay de mi, Alhama. + +FIN DE LA TRÈS-PLAINTIVE BALLADE. + + + + +PREMIER CHANT +DU +MORGANTE MAGGIORE, + +TRADUIT DE L'ITALIEN DE PULCI. + + + + +AVERTISSEMENT +DU TRADUCTEUR. + +Le lecteur peut-être s'étonnera que nous ayons _traduit_ une +_traduction_, d'autant plus que nous-même, dans les _Heures de loisir_, +avons omis toutes les traductions, paraphrases ou imitations; mais il y +a une grande différence entre les faibles essais de la jeunesse de notre +poète, et une traduction que fit Lord Byron dans toute la force de son +talent. Lord Byron a, en général, rendu Pulci avec une fidélité dont on +aurait été tenté de croire incapable un génie aussi vif et aussi +indépendant que le sien. On ne peut dire de lui _traduttore, traditore_: +quand il n'est pas fidèle (et cela est rare), il embellit. + + + + +AVERTISSEMENT +DE LORD BYRON. + +Le _Morgante Maggiore_, dont je publie le premier chant traduit en +anglais, partage, avec l'_Orlando innamorato_, l'honneur d'avoir formé +et inspiré le style et la fable de l'Arioste. Les grands défauts du +Boïardo furent sa manière trop sérieuse de traiter les récits de +chevalerie, et son âpre style. L'Arioste, en continuant l'histoire de +l'_Orlando_, a évité le premier défaut par un judicieux emploi de +l'esprit de saillie du Pulci; et Berni a fait disparaître le second, en +retouchant le poème du Boïardo. Pulci peut être considéré comme +précurseur et modèle unique de Berni, comme il l'a été en partie à +l'égard de l'Arioste, quelque inférieur qu'il soit, néanmoins, à ses +deux imitateurs. Il n'en est pas moins le fondateur d'un nouveau genre +de poésie récemment éclos en Angleterre: je veux parler de la poésie de +l'ingénieux Whistlecraft. Les poèmes sérieux sur Roncevaux en même +style, et plus particulièrement celui de M. Mérivale; vrai chef-d'œuvre +du genre, doivent être rapportés à la même source. Il n'a pas encore été +entièrement décidé si Pulci eut ou n'eut pas l'intention de ridiculiser +la religion, qui est un de ses thèmes favoris. Il me semble qu'une telle +intention eût été non moins périlleuse pour le poète que pour le prêtre, +en égard surtout au siècle et au pays. D'ailleurs, la publication du +poème a toujours été permise; il a été admis au nombre des classiques +italiens: ce qui prouve qu'il n'a jamais été et qu'il n'est pas non plus +maintenant interprété en mauvaise part. Que l'auteur ait eu l'intention +de tourner en dérision la vie monastique, et qu'il ait laissé son +imagination se jouer de la niaise simplicité de son géant converti, cela +paraît assez évident. Mais, certes, il serait aussi injuste de l'accuser +d'irréligion là-dessus, que de dénoncer Fielding pour son ministre +_Adams, Barnabas, Thwackun, Supple_, et _the Ordinary_ dans _Jonathan +Wild_,--ou Walter-Scott, pour l'heureux parti qu'il a tiré de ses +covenantaires, dans les _Tales of my Landlord_. + +Dans la traduction suivante, j'ai usé de la liberté de l'original envers +les noms propres: de même que Pulci dit _Gan_, _Ganellon_ ou +_Ganellone_; _Carlo_, _Carlomagno_ ou _Carlomano_; _Rondel_ ou +_Rondello_, etc., selon que telle ou telle forme se trouve à sa +convenance: ainsi en use le traducteur. Sous d'autres rapports, la +version est fidèle, ou du moins le traducteur a fait de son mieux pour +combiner l'interprétation d'une langue étrangère avec la difficile tâche +de la réduire au même mode de versification dans sa langue. Le lecteur +est prié de se souvenir que le style vieilli de Pulci, malgré sa pureté, +n'est pas d'une intelligence aisée, pour la plupart des Italiens +eux-mêmes, en raison de l'emploi fréquent des proverbes toscans; et il +en sera peut-être plus indulgent à l'égard de l'essai que je lui offre. +Jusqu'à quel point le traducteur a-t-il réussi? Continuera-t-il ou non +son ouvrage? Ce sont questions que le public décidera. Ce qui m'a engagé +en partie à faire cette expérience, c'est mon amour, mon étude partiale +de la langue italienne, dont il est si aisé d'acquérir une légère +teinture, et si difficile, pour ne pas dire impossible, à un étranger +d'obtenir une connaissance complète et approfondie. La langue italienne +est comme une beauté capricieuse, qui accorde ses sourires à tous les +cavaliers, ses faveurs à un petit nombre d'élus, et quelquefois +récompense le moins ceux qui l'ont courtisée le plus long-tems. Le +traducteur désirait aussi présenter sous un vêtement anglais une partie +au moins d'un poème qui n'a jamais encore été transporté dans une langue +du Nord, d'autant plus que ce poème a été le modèle original des plus +célèbres ouvrages produits en deçà des Alpes, ainsi que de ces poétiques +essais récemment tentés en Angleterre, desquels j'ai déjà fait mention. + + + + +Chant Premier. + + +1. Au commencement était le verbe immédiatement après Dieu; Dieu était +le verbe, le verbe n'était rien moins que Dieu. Il était au commencement +des choses, selon ma manière de voir, et rien ne put se faire sans lui. +Ainsi; ô Seigneur plein de justice! du haut de ton céleste séjour, +envoie-moi, dans ta bienveillante sagesse, un ange, un ange seul, qui +soit mon compagnon et mon appui durant le cours de la fameuse, noble et +ancienne histoire que je m'en vais chanter. + +2. Et toi, ô vierge, fille, mère, épouse de ce même Seigneur, qui te +donna les clefs du ciel, de l'enfer et de l'univers entier, dès ce jour +où ton ange Gabriel te dit: «Salut, Marie!» Ah! puisque tu ne refusas +jamais ta pitié à tes serviteurs, daigne, dans ta bonté, prodiguer à mes +vers les rimes coulantes, les fleurs d'un style aisé, et jusques à la +fin illumine mon esprit. + +3. C'était dans la saison où la triste Philomèle pleure avec sa sœur, +qui se rappelle et déplore les antiques malheurs que toutes deux ont +soufferts, et où ses chants inspirent l'amour aux nymphes: à la main de +Phaéton, fils trop aimé, Phébus avait livré les rênes de son char, sans +cesser néanmoins cette fois d'en modérer le cours par ses ordres: +l'astre venait de poindre à l'horizon, et d'obliger Tithon à se gratter +le front; + +4. Lorsque je préparai ma barque à obéir incontinent, comme elle le doit +toujours faire, à mon esprit, son vrai gouvernail, à porter prose ou +vers, et ce mien poème sur l'empereur Charles, que mainte plume, comme +bien pouvez le voir, a déjà célébré; mais ceux qui désirèrent répandre +sa gloire, à en juger par tout ce que j'ai lu de rimes ou de prose, ont +mal compris l'histoire de Charles--et l'ont écrite encore plus mal. + +5. Léonard Arétin a déjà dit que si, comme Pepin, Charles avait eu un +historien d'une imagination vive et d'un zèle scrupuleux, aucun héros +n'aurait une place plus brillante dans les annales des siècles. +Politique infatigable dans le cabinet, et sur le champ d'honneur +invincible guerrier, ce prince a, pour l'église et pour la foi +chrétienne, fait certainement beaucoup plus qu'on ne dit ou qu'on ne +pense. + +6. Vous pouvez encore voir, à San-Liberatore, l'abbaye élevée à sa +gloire, dans les Abruzzes, non loin de Manopello, à cause de la grande +bataille où, si l'on en croit la renommée, tombèrent--un roi payen et +son peuple félon, que Charles envoya aux enfers: et là gisent tant +d'ossemens, tant d'ossemens, qu'auprès d'eux la vallée de Josaphat +semblerait peu de chose, sinon rien. + +7. Mais le monde, aveugle et ignorant, ne prise pas les vertus du héros +autant que je voudrais le voir. Toi, Florence, c'est par sa grande bonté +que tu t'élèves, que tu as et peux avoir, si tu veux bien l'avouer, les +coutumes les plus louables, et les grâces les plus vraies: tout ce que +tu as acquis depuis lors jusqu'à ce jour par ton chevaleresque courage, +par tes trésors ou par tes lances, tu en dois la source première au +noble sang de France. + +8. Charles avait à sa cour douze paladins, dont le plus sage et le plus +fameux était Roland, que le traître Ganellon précipita dans la tombe à +Roncevaux. Ainsi le scélérat accomplit-il son noir dessein, pendant que +le cor retentissait si haut, et sonnait l'heure de cette douloureuse +rencontre, où le noble preux fit tout ce qu'un chevalier peut faire. +Dante, dans sa _Divine Comédie_, a donné à Roland et à Charles une place +dans le ciel parmi les bienheureux. + +9. C'était le jour de Noël; Charles avait assemblé à Paris toute sa +cour; Roland, comme je viens de le dire, en était le chef; le preux +Danois[274], Astolphe y accoururent, ainsi qu'Ansuigi, pour passer le +tems en joyeuses fêtes, et en gais triomphes, et cela en l'honneur du +très-renommé saint Denis: vinrent aussi Angiolin de Bayonne, Olivier, et +le gracieux Berlinghieri. + +[Note 274: Ogier le Danois. + +(_N. du Tr._)] + +10. Avolio, Arino, Othon de Normandie, le paladin Richard, le sage +Hamon, le vieux Salomon, Gaultier de Montlion, et Baudoin, fils du +farouche Ganellon, étaient là réunis, ce qui transportait d'une trop +vive allégresse le fils de Pépin:--quand ses chevaliers s'avancèrent, il +soupira de joie de les voir tous ensemble. + +11. Mais la fortune, qui se tient aux aguets, prend toujours grand soin +d'élever une barrière contre nos desseins. Tandis que Charles se +reposait, Roland, de nom et de fait, gouvernait la cour, Charles, et +toutes choses. Le maudit Ganellon, crevant d'envie, eut un tel besoin +d'évaporer son dépit, qu'un jour il se mit à dire ouvertement au roi +Charlemagne: «Devons-nous donc toujours obéir à Roland? + +12. «Mille fois j'ai été sur le point de le dire, Roland se conduit avec +trop de présomption: tous tant que nous sommes ici, comtes, rois, +marquis, nous reconnaissons ton autorité; Hamon, Othon, Ogier, Salomon, +nous tous, enfin, nous ne songeons qu'à t'honorer, et à t'obéir: mais +Roland a trop de crédit auprès du trône, c'est ce que nous ne pouvons +souffrir, et nous sommes entièrement résolus à ne plus nous laisser +régir par un tel jouvenceau. + +13. «C'est à Aspremont même que tu commenças à lui faire entendre qu'il +était un brave chevalier, et qu'il avait, près de la fontaine, contribué +de beaucoup au gain de la journée. Mais je sais _qui_ aurait remporté ce +jour-là la victoire, si ce n'eût pas été le vaillant Gérard; oui, Aumont +eût été le vainqueur; c'est lui qui eut toujours l'œil sur l'étendard; +en vérité, et de bonne foi, c'est lui qui a mérité les lauriers, roi +Charlemagne. + +14. «Et en Gascogne, s'il t'en souvient encore, lorsque les hordes +d'Espagne s'y précipitèrent, la cause de la chrétienté eût souffert un +honteux échec, si la vaillance d'Aumont n'eût repoussé les ennemis. Ce +qu'il y a de mieux à faire, c'est de dire la vérité, quand il y a motif +pour cela: connais-la donc, ô empereur; sache que tout le monde se +plaint. Quant à moi, je repasserai les monts que j'ai franchis avec ma +suite de soixante-deux comtes. + +15. «Il convient que ta grandeur dispense les grâces, de manière à +donner à chacun la part qui lui est due. Tous tes courtisans +s'affligent, les uns plus, les autres moins. Crois-tu peut-être que ce +damoiseau soit un Mars en fait de bravoure?» Roland entendit en partie +ces discours, un jour qu'il se trouvait par hasard assis à l'écart près +du lieu de l'entretien. Il lui déplut que Ganellon tînt un pareil +langage, mais plus encore que Charles y ajoutât foi. + +16. Il voulut percer de son épée Ganellon, mais Olivier se jeta entre +eux deux, et lui arracha des mains sa Durandal[275]; enfin l'on parvint +à séparer les deux ennemis. Roland n'était pas moins irrité contre +Charlemagne, et même peu s'en fallut qu'il ne le tuât sur-le-champ. Le +noble preux s'enfuit de Paris, sans aucun compagnon de voyage, le cœur +gros de soupirs, et la raison égarée par la colère et par la douleur. + +[Note 275: Nom de l'épée de Roland. + +(_N. du Tr._)] + +17. A Ermelline, compagne du preux Danois, il prit Cortane[276], et puis +il prit Rondel[277], et pressa le coursier à travers la plaine jusques à +Brara. Dès qu'Aldabelle le vit arriver, elle étendit les bras pour +embrasser l'époux qu'elle revoit. Mais Roland, dont la cervelle était +troublée, pour réponse à l'épouse qui s'écriait: «Mon Roland, sois le +bienvenu!» leva son glaive pour la frapper à la tête. + +[Note 276: Épée d'Ogier le Danois. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 277: Coursier du même paladin. + +(_N. du Tr._)] + +18. Comme un homme qu'un délire furieux conseille, il s'imaginait dans +son impétueuse colère exercer sa vengeance sur Ganellon, ce qui parut +fort étrange à Aldabelle. Mais bientôt Roland se réveilla de son +illusion, et, à ce retour de sa raison, sa compagne ayant saisi la bride +de son cheval, il mit pied à terre, s'empressa de parler de tout ce qui +s'était passé, et puis se reposa quelques jours dans la maison +conjugale. + +19. Puis, le cœur toujours plein de rage, il abandonna ses foyers; +errant à l'aventure, il s'en fut jusque dans les contrées payennes, et, +tandis qu'il se laissait emporter par son cheval le long de la route, il +ne pouvait bannir l'image du traître Ganellon, sans cesse attachée à ses +pas. Enfin, de courses en courses et d'erreurs en erreurs, après avoir +franchi un long espace, il trouva dans un désert solitaire une abbaye, +qui, parmi d'obscures vallées et de lointains pays, formait une limite +entre la terre des chrétiens et celle des payens. + +20. L'abbé s'appelait Clermont, et était issu de la race d'Angrant. Une +énorme montagne étendait sa cime sombre au-dessus de l'abbaye, et +c'était de ce poste élevé, que certains géans sauvages, savoir, en +premier rang un nommé Passamont, puis deux autres, Alabastre et Morgant, +assaillaient la place à coups de fronde, et la mettaient chaque jour en +péril. + +21. Les moines ne pouvaient plus franchir le seuil du couvent, ni +quitter leurs cellules pour aller chercher de l'eau ou du bois. Roland +frappa, mais nul ne voulut ouvrir, avant que le prieur ne l'eût enfin +trouvé bon. Une fois entré, le paladin dit qu'il avait été instruit à +adorer l'homme-Dieu qui naquit du sang sacré de Marie, et qu'il avait +reçu le baptême chrétien, puis il raconta comment il était arrivé +jusqu'à l'abbaye. + +22. L'abbé lui dit alors: «Vous êtes le bienvenu; tout ce qui appartient +à mon couvent, nous vous l'offrons de grand cœur, puisque vous avez foi +comme nous au divin fils de la Vierge Marie; et, afin que vous n'alliez +pas attribuer à grossièreté le retard que nous avons mis à vous +recevoir, vous saurez, noble chevalier: pourquoi notre porte vous fut +quelque tems fermée, ainsi doit agir quiconque vit dans le soupçon du +danger. + +23. «Quand nous vînmes pour la première fois habiter ces montagnes, +quelque sombres qu'elles soient comme bien le voyez, néanmoins elles +semblaient nous promettre un asile aussi sûr contre la crainte que +contre le blâme. Il suffisait de garantir notre paisible demeure contre +les brutes sauvages, trop farouches pour être apprivoisées: mais +maintenant, si nous voulons rester ici; il faut que nous nous gardions +des bêtes domestiques qui veillent et se tiennent aux aguets autour de +nous. + +24. «En vérité, nous sommes forcés d'être toujours sur le qui vive: +dernièrement sont ici survenus trois géans cruels. Quel peuple ou quel +royaume nous a envoyé cette troupe ennemie? je ne le sais, mais elle est +d'une sauvage étoffe. Quand la force et la malice se joignent à un peu +de génie, vous savez que rien n'y résiste;--_nous_ ne sommes pas en +nombre suffisant. Nos oraisons sont tellement troublées, que je ne sais +plus quoi faire, à moins que la face des choses ne change. + +25. «Nos antiques aïeux, qui vivaient dans le désert, étaient bien et +dûment traités pour leurs œuvres saintes et justes; ne croyez pas qu'ils +ne vécussent que de sauterelles, il est certain qu'une pluie de manne +leur tombait du ciel pour nourriture. Mais il nous faut ici monter la +garde dans nos murs, ou goûter les pierres qui pleuvent sur nous en +guise de pain; grêle rapide qui chaque jour nous vient du haut de cette +montagne, et que nous lance Passamont et Alabastre. + +26. «Morgant, le troisième, est le plus farouche des trois; il déracine +pins, hêtres, peupliers et chênes, et les lance sur notre communauté +pour l'ensevelir sous la masse: tout ce que je puis faire ne sert qu'à +exciter davantage sa colère.» Tandis qu'ils parlaient devant le +cimetière, une pierre, partie de la fronde d'un des géans, faillit +écraser Rondel, et vint tomber à terre avec une telle force qu'elle +rebondit presque jusques au toit. + +27. «Au nom de Dieu, chevalier, s'écria l'abbé, hâtez-vous d'entrer: +voici venir la pluie de manne.--Cher abbé, répliqua Roland, ce +gaillard-là ne veut pas que mon cheval paisse plus long-tems, il le +guérirait d'humeur rétive, si besoin en était; cette pierre me semble +avoir été lancée de bon cœur, et cela n'est pas mal visé.» Le révérend +père repartit. «Je ne vous trompe point; un jour, je crois, ils +lanceront la montagne.» + +28. Roland recommanda qu'on prît soin de Rondel, et se mit aussi à +déjeuner. «Abbé, dit-il, j'ai besoin d'aller trouver le camarade qui a +lancé ce pavé contre mon bon cheval.» L'abbé reprit alors: «Ne +méprisez-pas mon avis, je vous parle comme à un frère chéri; baron, je +voudrais vous dissuader d'engager un pareil combat, car je suis sûr que +vous y perdrez la vie. + +29. «Ce Passamont a en main trois dards,--plus frondes, massues, et +roches, devant lesquelles il faut céder; vous savez que les géans ont +des cœurs plus hardis que les nôtres, et cela par une trop juste raison. +Si vous êtes résolu de marcher au combat, méfiez-vous bien d'eux, car +ils sont barbares et robustes.» Roland reprit: «Je verrai cela, soyez-en +certain, et je vais, pour plus de sûreté, traverser à pied le désert.» + +30. L'abbé traça sur le front de Roland un grand signe de croix. «Allez +donc, dit-il, avec la bénédiction de Dieu et la mienne.» Roland, après +qu'il eut gravi la montagne, se dirigea en droite ligne, suivant les +instructions de l'abbé, vers le séjour ordinaire de Passamont, qui, le +voyant ainsi tout seul, le regarda par devant et par derrière avec un +œil observateur, puis lui demanda s'il désirait devenir son serviteur. + +31. Il lui promit un office propre à lui donner du bon tems. Mais Roland +repartit: «Sarrazin insensé! je viens te tuer, s'il plaît à Dieu, et non +pas me faire page, et, comme tel, grossir le cortége de tes serviteurs. +Vous avez trop souvent ravi la paix aux moines du Très-Haut: oui, vil +chien; la patience divine est poussée à bout». Le géant courut saisir +ses armes, furieux qu'il était de recevoir une réponse si injurieuse. + +32. Revenu au lieu où Roland était resté sans s'écarter d'un seul pas, +il fit pirouetter sa corde, et lança une pierre avec une si terrible +force, qu'il donna un bel exemple de son adresse dans le maniement de la +fronde. La pierre tomba sur le casque de bonne trempe qui couvrait la +tête du comte Roland, et elle fit retentir à la fois la tête et le +casque, au point que le noble preux s'évanouit de douleur comme s'il fût +mort: il semblait même plus que mort, tant le coup l'avait étourdi. + +33. Lors Passamont, qui le crut tué sans retour, se dit: «Je m'en vais, +maintenant qu'il est par terre, le dépouiller de ses armes; pourquoi me +suis-je battu contre un tel poltron?» Mais jamais le Christ n'abandonne +pour un long tems ses serviteurs, et surtout Roland; délaisser un tel +chevalier, ce serait presque un tort. Tandis que le géant s'apprête à le +désarmer, Roland a recouvré sa force et ses sens. + +34. Il s'écria d'une voix forte: «Géant, où vas-tu? Tu as sans doute +pensé m'avoir mis au linceul, fuis d'un autre côté;--si tu n'as point +d'ailes, tu n'es pas assez preste pour échapper à ma vengeance,--chien +de renégat! Ce n'est que par un coup de trahison que tu m'as jeté sur le +carreau.» Le géant ne put retenir sa surprise, se détourna soudain, +arrêta ses pas, puis se baissa pour prendre une grosse pierre. + +35. Roland avait en main la tranchante Cortane, fendre en deux la tête +du géant, voilà quel fut son dessein, et Cortane coupa ce crâne païen +comme doit faire un pur acier. Passamont tomba pour ne plus se relever; +mais, hautain et farouche jusque dans sa chute, il adressa dévotement à +Mahom ses prières impies. En entendant ces horribles et durs blasphêmes, +Roland remercia le Père céleste et le Verbe,-- + +36. Disant: «Oh quelle grâce tu m'as accordée! et je te dois, Seigneur, +une éternelle reconnaissance. Je sais que toi seul, du haut des cieux, +as pu me sauver la vie, lorsque le géant m'eut si bien étendu par terre. +Toutes choses sont, par toi, réglées dans une juste mesure; notre +pouvoir n'est rien sans ton secours. Je te prie de veiller sur moi, +jusqu'à ce que je revoie encore Charlemagne.» + +37. Ayant ainsi parlé, il s'en fut, et trouva plus bas Alabastre +employant tout ce qu'il avait de forces à enlever d'une rive escarpée un +rocher ou deux. Lorsqu'il se fut approché de lui, il dit d'une voix +haute: «Comment penses-tu, glouton, lancer une telle pierre?» Dès +qu'Alabastre eut entendu retentir ces menaçantes paroles, il se saisit +soudain de sa fronde, + +38. Et jeta un roc de si large dimension, que si l'énorme masse eût en +effet rempli sa mission, si Roland n'eût point paré le choc avec son +bouclier, certes il n'y aurait pas eu besoin de médecin. Le paladin +prit, à son tour, l'offensive, et fit à l'immense poitrine du géant une +blessure où il plongea son épée jusqu'à la garde. Le rustre tomba; mais, +quoique expirant, il ne renia pas Mahomet. + +39. Morgant avait un palais à sa guise, un palais composé de branches, +de poutres et de terre; il s'étendait à son aise dans cette demeure, et +s'y renfermait dès le soir. Roland frappa,--puis refrappa encore pour +réveiller le géant. Celui-ci vint ouvrir la porte, comme un être en +démence, car un songe funeste avait troublé son sommeil. + +40. Il s'était vu attaquer par un serpent terrible; il invoquait Mahom, +mais Mahom ne lui servait à rien, et ne lui donnait pas un instant de +secours; alors, adressant sa prière au divin Jésus, il était délivré de +toutes les craintes qui le torturaient. Il vînt donc à la porte avec +grand regret:--«Qui frappe ici? dit-il tout en grommelant,--Vous le +verrez bientôt, dit Roland. + +41. «Je viens, envoyé par les malheureux moines, vous prêcher, ainsi +qu'à vos frères,--la pénitence; car la divine Providence condamne en +vous, comme dans les autres, les outrages faits à vos voisins. Ceci est +écrit là-haut;--votre propre malheur doit venger le malheur d'autrui; le +ciel même a porté cette sentence. Sachez donc qu'à cette heure j'ai +laissé plus froids que des pilastres votre Passamont et votre +Alabastre.» + +42. Morgant lui dit: «O noble chevalier! au nom de votre Dieu, ne me +dites pas d'injures. Faites-moi le plaisir de m'apprendre votre nom; et +si vous êtes chrétien, dites-le moi, de grâce.» Roland répondit: «Par ma +foi, votre oreille entendra ce que vous désirez savoir: j'adore le +Christ, qui est le Dieu véritable; et, si vous le voulez, vous pourrez +l'adorer.» + +43. Le Sarrazin répliqua d'une voix humble: «J'ai eu une étrange vision: +un serpent féroce m'assaillit; j'étais seul, et Mahom n'avait aucune +pitié de mon sort. Soudain, j'offris mes vœux à ton Dieu, au Dieu qui +expia vos péchés sur la croix; il me secourut à tems, et je fus sauf et +libre; aussi suis-je tout disposé à devenir chrétien.» + +44. Roland repartit: «Baron juste et pieux, si cette bonne résolution +dévoue réellement votre cœur au vrai Dieu qui, seul, nous dispense un +immortel honneur, vous irez au céleste séjour; et, si vous voulez, nous +vivrons ensemble en amis, et je vous aimerai d'une amitié parfaite. Vos +idoles sont les œuvres du mensonge et de la fraude; le seul vrai Dieu +est le Dieu des chrétiens. + +45. «Ce Dieu descendit dans le sein de sa mère Marie, vierge pure et +immaculée. Si vous reconnaissez le divin Rédempteur, sans qui ni le +soleil ni les étoiles ne peuvent briller, abjurez la foi fausse et +félone du maudit Mahom; reniez votre Dieu, et adorez le mien;--recevez, +avec zèle, le baptême, puisque vous vous repentez.» A quoi Morgant +répondit: «J'y consens avec plaisir.» + +46. Roland courut l'embrasser, prodigua ses carresses à son nouveau +converti, et lui dit: «Ce me sera grande joie de vous mener à +l'abbaye.--Allons-y, reprit Morgant, j'ai à faire ma paix avec les +religieux.» Roland écoutait ces paroles avec un secret orgueil, et +disait: «Mon frère, vous êtes si dévot et si bon que vous demanderez +pardon à l'abbé, comme je désire que vous le fassiez. + +47. «Puisque Dieu à daigné vous éclairer de sa lumière, et vous +admettre, dans sa miséricorde, au nombre de ses enfans, l'humilité doit +être votre première offrande.» Morgant lui dit alors: «De grâce, puisque +votre Dieu va devenir le mien, faites-moi connaître votre rang, et +apprenez-moi votre véritable nom; puis je suivrai vos ordres de point en +point.» Sur quoi l'autre lui dit qu'il était Roland. + +48. «Oh! s'écria le géant, divin Jésus! reçois de ma reconnaissance +mille et mille bénédictions! J'ai entendu souvent parler de vous, +incomparable baron, durant le cours de mes diverses années; et, comme je +vous l'ai dit, je veux être à jamais votre vassal, tant votre bravoure +m'inspire d'admiration!» Ainsi causant, tous deux continuèrent à deviser +de mainte et mainte chose, et se mirent en route pour l'abbaye. + +49. Et, chemin faisant, Roland parlait avec Morgant sur les deux géans +tués: «Consolez-vous de leur mort, je vous prie; et, puisque tel est le +bon plaisir de Dieu, pardonnez-moi. Ils avaient fait mille outrages aux +moines, et nos saintes écritures déclarent nettement--que le bien est +récompensé, et le mal puni, et le Seigneur n'a jamais manqué à cette +loi, + +50. «Tant il aime à rendre justice à chacun. Il veut que ses jugemens +accablent quiconque a commis un péché, grand ou petit; mais il n'oublie +pas de rendre le bien pour le bien. S'il n'était pas juste, +pourrions-nous l'appeler saint, ce Dieu que je veux maintenant vous +faire adorer? Tous les hommes doivent prendre sa volonté pour règle +suprême de leurs désirs, et lui obéir, soudainement et de plein gré. + +51. «Nos docteurs s'accordent tous en ce point, et parviennent tous à +cette même conclusion;--c'est que si les bienheureux esprits qui louent +le Seigneur dans le ciel, se laissaient entraîner à une compassion +coupable pour leurs parens précipités en enfer et voués à la +damnation,--soudain leur félicité serait réduite à néant: et en ceci le +Tout-Puissant pourrait paraître injuste. + +52. «Ils ont mis dans le Christ leur plus ferme espérance, et tout ce +qu'il a trouvé bon de faire, leur semble légitime; et cela ne pouvait +pas être autrement, car Jésus ne peut faillir en aucun point. Si leurs +pères ou leurs mères subissent d'éternelles tortures, ils ne prennent +nul souci de leurs pères ni de leurs mères: ce qui plaît à Dieu ne peut +que les satisfaire.--Tels sont les devoirs observés par le chœur des +élus. + +53.--Un mot suffit aux sages, dit Morgant, et vous verrez quel chagrin +je ressens du trépas de mes frères; et si j'approuve la volonté de Dieu, +suivant la stricte obéissance que vous me dites être pratiquée dans le +ciel.--Les morts sont morts,--ne songeons qu'à nous réjouir. Je vais +couper les mains aux deux cadavres, et les porter aux saints moines. + +54. «Ainsi, chacun pourra s'assurer qu'ils sont bien morts, et qu'on ne +doit plus craindre de se promener seul dans ce désert; et l'on verra que +mon esprit a été illuminé par la grâce du Seigneur, qui a déchiré le +voile des ténèbres, et a fait paraître à mes yeux son brillant royaume.» +A ces mots, il coupa les mains de ses frères, et abandonna leurs troncs +mutilés aux bêtes féroces et aux oiseaux de proie. + +55. Puis ils s'en furent tous deux à l'abbaye, où l'abbé attendait dans +la plus grande anxiété. Les moines, qui ne savaient pas encore le fait, +coururent en désordre et hors d'haleine vers leur supérieur, et lui +dirent en tremblant: «Veuillez nous dire si vous voulez voir ce géant +dehors ou dedans.» L'abbé, regardant Morgant à travers la porte, fut +trop effrayé au premier aspect pour consentir à ouvrir. + +56. Roland, le voyant ainsi troublé, lui dit aussitôt: «Abbé, +réjouis-toi; ce géant croit en Jésus-Christ, et doit être compté au +nombre des chrétiens; il a renié son faux prophète Mahom.» Morgant +corrobora ce discours en exhibant les mains, preuve tout-à-fait claire +du sort des deux géans: sur quoi, l'abbé adressa au Seigneur un juste +remercîment, disant: «Tu m'as comblé de joie, ô mon Dieu!» + +57. Il regarda Morgant, calcula les dimensions de ce nouveau-venu, après +les avoir mesurées de l'œil plutôt deux fois qu'une; puis il dit: «O +géant très-illustre! sachez que je ne m'étonnerai plus désormais que +vous déraciniez et lanciez les arbres comme vous l'avez fait naguère: +mes propres yeux m'instruisent de vos forces. Dorénavant vous vous +montrerez l'ami aussi sincère et aussi parfait du Christ, que vous en +fûtes autrefois l'ennemi. + +58. «Un de nos apôtres jadis, nommé Saül, persécuta la foi du Christ. Un +jour enfin, enflammé par le souffle du Saint-Esprit: «Pourquoi me +persécutes-tu ainsi?» dit le Christ. Lors, il ouvrit les yeux sur son +péché, et s'en fut prêchant en tout lieu et à toute heure le Christ: +trompette de la foi, ses accens résonnent et retentissent par toute la +terre. + +59. «Ainsi ferez-vous, mon cher Morgant: un seul pécheur qui se +repent,--telle est la parole de l'évangéliste,--occasionne plus de joie +dans les cieux qu'une liste de quatre-vingt-dix-neuf bienheureux. Vous +pouvez être sûr que, si tous vos vœux aspirent à Dieu avec un juste +zèle, vous goûterez dans l'éternité le bonheur des saints,--vous qui +naguères étiez condamné à la perdition et à l'enfer.» + +60. Ainsi l'abbé rendit de grands honneurs à Morgant, et durant +plusieurs jours on ne songea qu'au repos. Un jour qu'ils se promenaient +tous trois, et couraient çà et là au gré de leur caprice, l'abbé ouvrit +une chambre où se trouvaient plusieurs armures, et entr'autres certains +arcs: Morgant eut la fantaisie d'en prendre un, quoiqu'il pensât n'en +faire jamais aucun usage. + +61. Ce lieu, étant tout-à-fait dépourvu d'eau, Roland dit en bon et +digne frère: «Morgant, vous me feriez plaisir en ce moment, si vous +alliez quérir de l'eau.--Vous serez toujours obéi, reprit Morgant; et +dès que vous aurez commandé.» Là-dessus, il plaça sur son épaule une +grande cuve, et se mit en chemin vers une fontaine, où il avait coutume +de boire, et qui était située au pied de la montagne. + +62. Arrivé à la fontaine, il entend un prodigieux fracas, qui soudain +s'étend dans la forêt: aussitôt il tire de son carquois une flèche, +bande son arc, et lève la tête. Voici venir une immense troupe de +pourceaux, qui marche avec un bruit pareil à celui de la tempête, et se +dirige précisément aux bords de la source: ainsi notre géant se trouve +environné de ces immondes animaux. + +63. Morgant décocha à tout hasard une flèche qui frappa un porc à +l'oreille, et lui perça la tête d'outre en outre; l'animal, blessé à +mort, tomba en gambillant. Un autre enfant de la race cochonne, brûlant +de venger son frère, courut contre le géant avec une ardeur farouche, et +franchit la distance d'un pas si rapide, que Morgant n'eut pas le tems +de tirer l'arc. + +64. Voyant le verrat près de lui, Morgant lui donna sur la tête un tel +coup de poing[278], qu'il lui fracassa le crâne, et l'étendit roide mort +à côté de l'autre. Témoins d'un pareil coup, les autres pourceaux +s'enfuirent par la vallée. Morgante se mit sur la nuque le baquet rempli +d'eau, sans en répandre une seule goutte, sans y imprimer la moindre +secousse. + +[Note 278: + + _He gave him such a_ punch _upon the head. + Gli dette in sulla testa un gran punzone_. + +Il est étrange que Pulci ait mot à mot employé par avance la phrase +technique de mon vieux maître et ami, Jackson, qui a porté l'art à son +plus haut degré de perfection. _A punch on the head_ ou _a punch in the +head_, «un punzone in sulla testa.» Voilà l'exacte et fréquente locution +de nos meilleurs pugilistes, qui se doutent peu de parler le pur +toscan.] + +65. Le tonneau sur une épaule, et les deux porcs sur l'autre, il marcha +à grands pas vers l'abbaye qui se trouvait encore assez loin, et dans sa +course il ne perdit pas une gouttelette d'eau. Roland, l'apercevant +sitôt reparaître avec les porcs tués et ce vase plein jusqu'au bord, +s'étonna de voir un mortel doué d'une si grande force;--ainsi fit +l'abbé; et pour recevoir le géant, la porte fut toute grande ouverte. + +66. Les moines se réjouirent à la vue de cette eau bonne et fraîche, +mais encore davantage en apercevant le porc: tout animal est joyeux à +l'aspect de la pâture. Ils laissent dormir leurs bréviaires, et se +mettent à l'œuvre avec une telle gloutonnerie, manient la fourchette +avec un tel plaisir, que la chair du cochon n'a pas besoin d'être salée; +il n'y a pas de danger qu'elle devienne rance et se pourrisse; car on +laisse en arrière tous les jeûnes. + +67. Ils mangèrent comme s'ils eussent voulu se crever, et jouèrent si +bien de la mâchoire, que les os qu'ils laissèrent semblaient avoir +trempé dans l'eau: vive douleur pour le chien et le chat, qui trouvaient +à peine de quoi ronger! L'abbé fit grand honneur à tout le monde: puis, +quelques jours après cette scène de bombance, il donna à Morgant un beau +cheval bien harnaché, qu'il avait long-tems gardé pour son propre usage: + +68. Morgant mena le cheval dans une prairie, afin de le faire galopper, +et de le mettre à l'épreuve; il croyait peut-être que l'animal avait une +échine de fer, ou se croyait lui-même assez léger pour ne point casser +les œufs. Mais la bête, accablée de fatigue, tomba par terre et creva. +Tandis qu'elle gisait immobile et froide, Morgant s'écriait: «Allons, +lève-toi, rosse rétive!» et il continuait à la piquer de l'éperon. + +69. Mais, enfin, il jugea convenable d'abandonner la selle, et dit: «Je +suis pourtant léger comme une plume, et il est crevé;--qu'en dites-vous, +comte Roland?» Celui-ci repartit: «Vous me semblez plutôt un grand mât +avec sa hune en guise de front:--laissez cet animal; la fortune veut que +nous cheminions ensemble, moi à cheval, mais vous, Morgant, à pied.» A +quoi le géant répondit: «Je le veux bien. + +70. «Quand l'occasion s'offrira, vous verrez comme je déploierai mon +courage dans le combat.» Roland dit alors: «Je crois, en vérité, que +vous serez, s'il plaît à Dieu, un brave chevalier, et vous ne me verrez +pas non plus m'endormir. Ne vous inquiétez plus de votre +cheval;--toutefois, il vaudrait mieux le porter en quelque bois caché, +mais je ne sais ni le moyen ni la route.» + +71. Le géant dit: «Eh bien, je le porterai moi-même, puisque le lâche +n'a pu me porter;--je rendrai, comme Dieu, le bien pour le mal; mais +donnez-moi un coup de main pour le mettre sur mon dos.» Roland répliqua: +«Si mon conseil a quelque poids, Morgant, n'entreprenez pas de soulever +ou d'emporter ce cheval mort; qui vous fera ce que vous lui avez fait. + +72. «Prenez garde qu'il ne se venge, quoique mort, et d'une vengeance +irréparable, comme fit jadis le centaure Nessus; je ne sais si vous avez +lu ou entendu cette histoire, mais il vous fera crever, soyez-en +sûr.--Aidez-moi à me le mettre sur le dos, dit Morgant, et vous verrez +quel fardeau je peux supporter, mon bon Roland; je porterais, à la place +de ce palefroi, ce clocher avec toutes ses cloches.» + +73. L'abbé reprit: «Le clocher est bien là, mais, quant aux cloches, +vous les avez brisées.» Morgant répondit: «Ils en portent la peine dans +les enfers, ceux qui gisent roides morts dans cette grotte;» et hissant +sur ses épaules le cheval qui l'avait fait tomber: «Eh bien, dit-il, +regardez, Roland, si la goutte m'est descendue dans les jambes,--et si +j'ai la force nécessaire.» Et, à ces mots, il fit deux gambades avec le +cheval sur le dos. + +74. Morgant étant constitué comme une montagne, il n'y avait aucun +prodige à le voir faire cela. Mais Roland le blâmait dans le fond de son +ame; il craignait que ce géant, qui était maintenant de sa famille, ne +se fît quelque mal ou ne s'estropiât; il l'engagea encore une fois à +déposer son fardeau: «Mettez-le à bas, ne le portez pas dans le désert.» +Morgant répondit: «Oh! certes, je l'y porterai.» + +75. Il le porta, en effet, et le jeta dans quelque recoin; puis il se +hâta de retourner à l'abbaye. Roland lui dit: «Pourquoi demeurer ici +plus long-tems? Morgant! ici, il n'y a rien à faire, en vérité.» Il prit +un jour l'abbé par la main, et lui dit, avec une extrême politesse, +qu'il avait résolu de quitter sa Révérence; mais que, pour accomplir +cette résolution, il lui demandait pardon et congé: + +76. Que les honneurs dont on les comblait sans cesse excédaient +peut-être la mesure de leurs mérites. Puis il ajouta: «J'ai intention de +réparer, et le plus tôt possible, les jours perdus du tems passé: mon +inaction est susceptible de blâme. Je vous aurais, il y a déjà plusieurs +jours, demandé permission de partir, mon bon père, mais j'éprouvais une +confusion réelle; et je ne sais même encore comment vous dévoiler ma +pensée, tant je vous vois content de notre long séjour. + +77. «Mais, dans mon cœur, j'emporte, partout où j'irai, le souvenir de +l'abbé, de l'abbaye et de ce lieu désert,--tant j'ai conçu d'amour pour +vous en si peu de tems! Puisse, du haut des cieux, vous rendre tout le +bien que vous m'avez fait, ce vrai Dieu, ce maître éternel et puissant, +dont le royaume est ouvert pour vous à la fin du monde! Pour le moment, +nous attendons votre bénédiction, et nous nous recommandons vivement à +vos prières.» + +78. Quand l'abbé entendit le comte Roland, il fut tout attendri jusqu'au +fond de son cœur, tant chaque parole allumait en son sein une douce +ferveur. «Chevalier, dit-il, si j'ai paru ne pas accorder à votre mérite +autant de bienveillance et de courtoisie qu'il convient d'en montrer à +un si noble sang (car je sais que j'ai trop peu fait en cette +occurrence), n'accusez que notre ignorance et la pauvreté du lieu. + +79. «Nous ne pouvons, en vérité, que vous prodiguer les messes; les +sermons, les bénédictions et les _Pater noster_; soupers chauds, bons +dîners, se trouvent mieux ailleurs que dans les cloîtres. Mais mon cœur +est épris d'un tel amour pour vous, à cause des mille et mille vertus +que vous nourrissez en votre ame, que je serai partout où vous irez, et +que d'autre part, néanmoins, vous resterez avec moi. + +80. «Ceci renferme une apparente contradiction; mais je sais que vous +êtes sage, que vous entendez et goûtez mes paroles, que vous me +comprenez avec une entière conviction. Pour vos justes et pieux +exploits, puissiez-vous recevoir les hautes récompenses et la +bénédiction du Seigneur, qui vous a envoyé dans ce désert! C'est à sa +grande miséricorde que nous devons notre liberté; nous en rendons grâces +à lui et à vous. + +81. Vous avez sauvé tout à la fois notre vie et notre ame; ces géans +nous inspiraient une telle épouvante, que nous avions perdu les voies +qui pouvaient guider heureusement nos pas jusques à Jésus et à l'armée +céleste. Votre départ fait naître ici une telle douleur, que nous +restons tous inconsolables. Mais vous ne pouvez perdre les mois et les +années dans l'oisiveté, et vous n'êtes pas né pour revêtir notre modeste +costume, + +82. «Mais pour porter les armes et manier la lance; et en vérité, on +peut, sous les armes, faire œuvres aussi méritoires que sous ce +capuchon; en preuve de quoi je vous invite à lire l'Écriture. Quant à ce +géant, son ame peut gagner le ciel, grâce à votre miséricorde: qu'-il +aille donc en paix! Je ne cherche pas à découvrir votre état et votre +nom; mais, si l'on m'interroge, je dirai, pour réponse, qu'un ange est +descendu, ici, du haut des cieux. + +83. «Si vous avez besoin d'armures ou de quelque autre chose, venez, +examinez notre garde-robe, et prenez-y ce que vous voudrez; choisissez +de quoi couvrir la nudité de ce géant.» Roland répondit: «Si il y avait +quelque armure qui pût servir à l'usage de mon compagnon, avant de nous +mettre en voyage, j'accepterais le présent avec plaisir.» L'abbé reprit +alors: «Venez voir.» + +84. Ils entrèrent dans une chambre dont la muraille était couverte de +vieilles armures comme d'un vernis, et l'abbé leur dit: «Je vous donne +tout cela.» Morgant secoua, une à une, ces armures poudreuses qui se +trouvèrent toutes trop petites, hormis une seule cuirasse, dont les +mailles n'avaient pas non plus échappé à la rouille. Il l'essaya, et ce +fut merveille de voir avec quelle exactitude elle s'ajustait à sa +taille, comme aucune peut-être n'avait jamais fait. + +85. C'avait été la cuirasse d'un géant démesuré, qui, plusieurs années +auparavant, était tombé devant l'abbaye, sous les coups du grand Milon +d'Angrant. L'histoire était parfaitement figurée sur le mur; on avait +peint les derniers momens du cruel ennemi qui, long-tems avait fait à +l'abbaye, une guerre implacable; le combat était dessiné, et Milon était +là qui renversait son adversaire. + +86. Voyant cette histoire, le comte Roland dit en son cœur: «O Dieu! qui +sais tout! comment Milon vint-il ici pour donner la mort au géant?» Puis +il lut, en pleurant, certaines lettres; il ne pouvait s'empêcher de +mouiller de larmes son visage,--comme je vous l'expliquerai dans la +suivante histoire.--De mal toujours vous garde le glorieux roi du ciel! + +FIN DU MORGANTE MAGGIORE. + + + + +DISCOURS +PARLEMENTAIRES +DE LORD BYRON. + +I. Discours sur le bill relatif aux mécaniques (_frame-work bill_), +prononcé dans la Chambre des Lords, le 27 février 1812. + +II. Sur la motion du comte de Donoughmore, qui réclamait la formation +d'un comité pour l'examen des droits des catholiques, le 21 avril 1812. + +III. Sur la pétition du major Cartwright, ler juin 1813. + + + + +AVERTISSEMENT +DU TRADUCTEUR. + + +Ces trois discours sont certainement dignes d'attirer l'attention. On +verra avec plaisir Lord Byron plaider en faveur de la classe ouvrière, +réclamer l'émancipation des catholiques, la réforme parlementaire, etc., +etc. C'est ainsi que, dès son entrée dans la carrière politique, Byron +se sépara de l'orgueilleuse et égoïste aristocratie, à laquelle il +appartenait par sa naissance. Que l'on songe que l'émancipation +catholique n'a été obtenue qu'en 1828, que la réforme parlementaire +trouve encore mille préjugés et mille intérêts à combattre, et l'on ne +s'étonnera pas que la _haute société_ anglaise ait prononcé l'anathème +contre un _noble_ si infecté d'opinions démocratiques, et l'ait abreuvé +de dégoûts, au point de l'obliger à maudire et fuir son pays. + + + + +DISCOURS +SUR LE BILL RELATIF AUX MÉCANIQUES +(Frame-work bill), +PRONONCÉ, DANS LA CHAMBRE DES LORDS, LE 27 FÉVRIER 1812. + +L'ordre du jour étant la seconde lecture de ce bill, Lord Byron se leva, +et (pour la première fois) s'adressa à leurs Seigneuries dans les termes +suivans: + + +MILORDS, + +Le sujet actuellement soumis à vos Seigneuries pour la première fois, +quoique nouveau à la Chambre, n'est en aucune façon nouveau pour le +pays. Je crois qu'il a occupé les sérieuses méditations de toutes sortes +de personnes, long-tems avant d'être amené à la connaissance de la +législature, qui seule pouvait rendre de réels services. Comme homme +attaché en quelque degré au comté souffrant, quoique je sois étranger, +non seulement à la Chambre en général, mais presque à chacune des +personnes dont j'ose solliciter l'attention, je dois réclamer de vos +Seigneuries quelque peu d'indulgence, lorsque j'offre un petit nombre +d'observations sur une question dans laquelle je m'avoue moi-même +gravement intéressé. + +Il serait superflu d'entrer dans le détail des excès commis. La Chambre +sait déjà que les mutins se sont tout permis, sauf l'effusion du sang; +que les propriétaires des métiers, et toutes les personnes qu'on +supposait avoir quelque relation avec eux, ont été exposés à toute +espèce d'insultes et de violences. Durant le court espace de tems que je +passai récemment dans le Nottinghamshire[279], douze heures ne +s'écoulèrent pas sans quelque nouvel acte de violence; et le jour où je +quittai le comté, j'appris que quarante métiers avaient été brisés le +soir précédent, comme d'ordinaire, sans résistance, et sans qu'on connût +l'auteur du délit. Tel était alors l'état de ce comté, et tel il est +encore en ce moment, comme j'ai quelque raison de le croire. Mais, tout +en admettant que ces excès prennent en ce moment une extension +alarmante, on ne peut nier qu'ils n'aient pris naissance du sein d'une +détresse inouïe. La persévérance de ces misérables dans leur conduite +tend à prouver qu'il n'y a que l'extrême indigence qui ait pu porter une +nombreuse, honnête et industrieuse classe du peuple à commettre des +violences si périlleuses pour eux-mêmes, pour leurs familles et pour la +société. + +[Note 279: Le comte de Nottingham, dans le diocèse d'Yorck: pays +manufacturier, riche en fabriques de bas faits au métier, de soieries et +cotonnades. + +(_N. du. Tr._)] + +A l'époque dont je parle, la ville et le comté étaient chargés de +considérables détachemens militaires; la police était en mouvement, les +magistrats assemblés, cependant tous les mouvemens de la justice civile +et de la force militaire n'ont abouti à rien. Il ne s'est pas présenté +un seul exemple d'arrestation, d'un malfaiteur pris réellement en +flagrant délit; il n'y a donc pas eu un seul individu contre lequel il +existât des preuves légales, suffisantes pour le faire déclarer +coupable. Mais la police, quoique inutile, n'était point demeurée +oisive: plusieurs individus notoirement coupables, avaient été +découverts; hommes atteints et convaincus, avec la plus grande évidence, +du crime capital de pauvreté; hommes qui avaient le tort affreux d'avoir +légitimement engendré un grand nombre d'enfans, que, grâces à la dureté +des tems, ils étaient incapables d'entretenir. Un dommage considérable +avait été fait aux propriétaires des métiers perfectionnés; ces machines +leur étaient avantageuses, en ce qu'elles leur permettaient de renvoyer +un assez grand nombre d'ouvriers, qui, par conséquent, se trouvaient +réduits à mourir de faim. Par exemple, par l'adoption d'une certaine +espèce de métier, un homme faisait la besogne de plusieurs, et les +travailleurs superflus étaient dépourvus d'emploi. Cependant il est +digne de remarque, que l'ouvrage ainsi exécuté était de qualité +inférieure, qu'il ne pouvait se vendre dans l'intérieur du royaume, et +n'était fabriqué que pour l'exportation. Il était désigné, dans l'argot +commercial, par le nom d'_œuvre d'araignée_[280]. Les ouvriers renvoyés, +dans leur aveugle ignorance, au lieu de se réjouir de ces progrès dans +les arts si utiles à l'humanité, pensèrent qu'ils allaient être +sacrifiés aux progrès des mécaniques. Dans la simplicité de leurs cœurs, +ils imaginèrent que l'existence et le bien-être des pauvres industrieux +étaient des objets d'importance plus grande que l'accroissement de la +fortune d'un petit nombre d'individus par le moyen de machines +perfectionnées, qui ôtaient aux ouvriers leur emploi, et mettaient le +travailleur hors d'état de gagner son salaire. Et l'on doit l'avouer, +quoique l'adoption des mécaniques, dans l'état de prospérité commerciale +dont notre patrie s'enorgueillissait naguère, ait pu être avantageuse au +maître sans causer aucun détriment au serviteur, néanmoins, dans la +situation actuelle de nos manufactures, dont les produits pourrissent +dans les magasins sans espoir d'exportation, les métiers de cette espèce +tendent matériellement à aggraver la détresse et le mécontentement de +ceux qui souffrent. Mais la cause réelle de la détresse et des troubles +qu'elle engendre est située plus haut. Quand on nous dit que ces hommes +sont ligués non seulement pour la destruction de tout ce qui fait leur +propre aisance[281], mais encore de leurs moyens de subsistance, +pouvons-nous oublier que c'est la désastreuse politique, le funeste état +de guerre des huit dernières années, qui à détruit leur aisance, la +vôtre, et celle de tout le monde? Politique, qui, née avec de _grands +hommes d'état qui ne sont plus_, a survécu à la mort de ces hommes, pour +devenir une source de malédictions pour les vivans, jusqu'à la troisième +et la quatrième génération! Les ouvriers ne détruisirent jamais leurs +métiers avant que ces métiers ne fussent devenus inutiles, et pis +qu'inutiles, avant qu'ils ne fussent devenus un obstacle immédiat au +travail nécessaire pour gagner leur pain quotidien. Pouvez-vous donc +vous étonner, que dans des tems comme ceux où nous vivons, lorsque des +banqueroutiers, des hommes convaincus de fraude, accusés de félonie, se +rencontrent dans une position sociale fort peu inférieure à celle de vos +Seigneuries; pouvez-vous, dis-je, vous étonner que la plus basse classe +du peuple, qui n'en est pas moins une classe fort utile, oublie son +devoir, et devienne coupable à un moindre degré que tel ou tel de ses +représentans? Mais, tandis que le coupable de haut rang peut trouver le +moyen de mépriser la loi, de nouvelles peines capitales doivent être +imaginées, de nouveaux piéges de mort doivent être tendus contre le +malheureux ouvrier que la faim a poussé au mal. + +[Note 280: _Spider work_.] + +[Note 281: Tout ce qui fait l'aisance. Cela est exprimé en anglais par +le mot _comfort_; il serait à désirer que ce mot fût transporté dans +notre langue, comme son dérivé _comfortable_. + +(_N. du Tr._)] + +Ces hommes étaient disposés à bêcher la terre, mais la bêche était en +d'autres mains; ils ne rougissaient pas de demander l'aumône, mais il +n'y avait personne pour la leur faire; leurs moyens de subsister étaient +supprimés, tous les autres emplois déjà occupés: leurs excès, tout +déplorables et condamnables qu'ils sont, peuvent à peine être un sujet +de surprise. + +Il a été dit que les personnes qui possèdent temporairement les +mécaniques sont de connivence avec les ouvriers qui les brisent; si la +preuve de ce fait est résultée de l'enquête, il était nécessaire que +cette circonstance accessoire du crime fût une des principales +considérations dans l'application de la peine. Mais j'espérais que la +mesure proposée par le gouvernement de Sa Majesté, et soumise à la +décision de vos Seigneuries, aurait eu pour base les moyens de +conciliation, ou du moins, si cette espérance était vaine, que quelque +enquête préalable, quelque délibération eût été jugée nécessaire, afin +que nous ne fussions pas appelés, sans examen et sans motif, à prononcer +des condamnations en masse, et à signer, les yeux fermés, des arrêts de +mort. Mais admettons que ces hommes n'aient eu aucun motif de se +plaindre; que leurs doléances et celles de leurs maîtres soient sans +fondement; qu'ils méritent le dernier supplice: quelle insuffisance, +quelle ineptie évidente dans la méthode adoptée pour réduire ces +rebelles! Pourquoi, si la force militaire devait être appelée, +l'a-t-elle été pour devenir un objet de risée? Autant que la différence +des saisons l'a permis, ç'a été une pure parodie de la campagne d'été du +major Sturgeon; et, en vérité; tous les actes de l'autorité civile et +militaire semblent avoir été calqués sur ceux du maire et de la +municipalité de Garratt.--Que de marches et de contremarches! de +Nottingham à Bullwell, de Bullwell à Bandford, de Bandford à Mansfield! +Et quand enfin les détachemens arrivaient à leur destination, dans tout +_l'orgueil, la pompe et l'apparence d'une guerre glorieuse_, ils +venaient juste à tems pour être témoins des désastres qui avaient été +commis, pour s'assurer que les auteurs du crime avaient fui, pour +recueillir comme _dépouilles opimes_[282] les débris des métiers mis en +pièces, et retourner dans leurs quartiers à travers les railleries des +vieilles femmes et les huées des enfans. Certes, quoique, dans un pays +libre, il soit à désirer que notre force militaire ne devienne jamais +trop formidable à nous mêmes, cependant je ne comprends pas la politique +qui place nos soldats dans une situation où ils ne peuvent être que +ridicules. Comme le glaive est le pire argument que l'on puisse +employer, il doit être le dernier. Dans cette circonstance, il a été le +premier; mais, par un heureux hasard, il n'est pas encore sorti de son +fourreau. La mesure actuelle va, il est vrai, le mettre hors de sa +gaîne. Cependant, si des conférences[283] convenables eussent été tenues +lors des premières scènes de ce désordre, si les souffrances de ces +hommes et de leurs maîtres (car les maîtres ont aussi leurs +souffrances), eussent été bien pesées et justement examinées, je pense +qu'on aurait pu trouver le moyen de rendre les ouvriers à leur besogne, +et la tranquillité au comté. À présent le comté souffre le double fléau +d'une garnison militaire oisive, et d'une population mourante de faim. +Dans quel état d'apathie avons-nous été si long-tems plongés, pour que +la Chambre n'ait eu jusqu'à ce moment aucune connaissance officielle de +ces troubles? Tout cela s'est passé à cent-trente milles[284] de +Londres, et cependant nous, _braves gens dans l'aisance, nous avons cru +que notre grandeur s'accroissait_, et nous avons, au milieu des +calamités domestiques, paisiblement joui des triomphes que nous +remportons au dehors. Mais toutes les villes que vous avez prises, +toutes les armées qui ont battu en retraite devant vos généraux, ne sont +que de misérables sujets de nous féliciter, si votre pays se divise, si +vos dragons et vos exécuteurs doivent être lâchés contre vos +concitoyens.--Vous appelez ces hommes une populace désespérée, +dangereuse et ignorante; et vous semblez penser que le seul moyen +d'apaiser la _bellua multorum capitum_[285] est d'abattre quelques-unes +de ces têtes superflues. Mais la populace même est susceptible d'être +ramenée à la raison par un mélange de mesures fermes et de voies +conciliatrices, beaucoup mieux que par de nouveaux sujets d'irritation, +que par des supplices multipliés. Connaissons-nous ce dont nous sommes +redevables à la populace? C'est la populace qui laboure dans vos champs, +et qui sert dans vos maisons,--qui arme vos vaisseaux et recrute votre +armée,--qui vous à mis en état de défier le monde entier, et qui pourra +aussi vous défier vous-mêmes, alors que l'abandon et la misère l'auront +poussée au désespoir. Libre à vous d'appeler le peuple _populace_; mais +n'oubliez pas que la populace exprime trop souvent les sentimens du +peuple. Et ici je dois remarquer avec quel empressement vous êtes +accoutumés à voler au secours de vos alliés malheureux, tandis que vous +abandonnez les malheureux de votre propre patrie au soin de la +providence ou de la paroisse. Quand les Portugais eurent été ruinés par +les Français forcés à la retraite, chacun étendit son bras, ouvrit sa +main; depuis les immenses largesses du riche jusques au denier de la +veuve, tout leur fut fourni pour les mettre à même de rebâtir leurs +villages et de regarnir leurs greniers. Et, dans ce moment, quand des +milliers de vos concitoyens, hommes égarés mais malheureux, luttent +contre la misère et la faim, votre charité devrait faire dans +l'intérieur du pays l'œuvre qu'elle a commencée au dehors. Avec une +somme beaucoup moindre, avec la dîme des libéralités faites au Portugal, +lors même que ces hommes n'auraient pu être rendus à leurs occupations +(ce que je ne puis admettre sans enquête ultérieure), vous auriez rendu +inutiles les tendresses miséricordieuses de la baïonnette et du gibet. +Mais sans doute nos amis ont trop de misères étrangères à soulager pour +tourner leurs regards sur les calamités domestiques, quoique jamais la +pitié n'ait pu avoir un plus touchant spectacle. J'ai traversé le +théâtre de la guerre dans la péninsule, j'ai été dans quelques-unes des +provinces turques les plus opprimées; mais jamais sous le plus +despotique des gouvernemens infidèles, je ne vis une détresse aussi +affreuse que celle que j'ai vue depuis mon retour dans le cœur même d'un +pays chrétien. Et quels sont vos remèdes? Après des mois entiers +d'inaction, et des mois d'action pires que l'inactivité, enfin paraît le +grand spécifique, l'infaillible recette de tous les médecins du corps +politique, depuis le siècle de Dracon jusqu'à l'époque actuelle. Après +avoir tâté le pouls du patient et hoché la tête, après avoir prescrit +les ressources usuelles de l'eau chaude et de la saignée, l'eau chaude +de votre nauséeuse police et les lancettes de vos militaires, ces +convulsions doivent se terminer par la mort, sûre terminaison des +prescriptions de tous nos Sangrados politiques. Je mets de côté +l'injustice palpable, et l'inefficacité non-douteuse du bill; n'y a-t-il +donc pas assez de peines capitales dans vos statuts? N'y a-t-il pas +assez de sang qui souille votre code pénal? voulez-vous en verser +encore, qui monte vers le ciel et porte témoignage contre vous? Comment, +d'ailleurs, mettrez-vous le bill à exécution? Pouvez-vous renfermer un +comté tout entier dans ses prisons? Élèverez-vous un gibet dans chaque +champ, et pendrez-vous les hommes comme autant d'épouvantails? ou bien +(puisque vous devez mettre à exécution cette mesure), procéderez-vous +par décimation? placerez-vous le pays sous le régime de la loi martiale? +dépeuplerez-vous, ravagerez-vous tout autour de vous? et rétablirez-vous +la forêt de Sherwood comme apanage de la couronne, dans son ancien état +de chasse royale, et d'asile pour les malfaiteurs? Le malheureux affamé +qui a bravé vos baïonnettes, pâlira-t-il à l'aspect de vos gibets? Quand +la mort est un bien, et le seul bien que vous paraissiez vouloir lui +faire, vos dragonnades le réduiront-elles à la tranquillité? Ce que vos +grenadiers n'ont pu faire, vos bourreaux pourront-ils l'accomplir? Si +vous procédez par les formes légales, où est votre évidence? Ceux qui +ont refusé de dénoncer leurs complices, lorsque la déportation était la +seule punition à craindre, ne seront pas tentés de porter témoignage +contre eux, maintenant que la peine capitale les attend. Avec toute la +déférence due aux nobles lords d'opinion contraire, je soutiens qu'une +petite investigation, une enquête préalable les engagerait à changer de +conduite. Cette mesure favorite de nos hommes d'état, suivie de succès +si merveilleux dans plusieurs circonstances, et dans des circonstances +récentes, la temporisation ne perdrait point ses avantages dans le cas +actuel. Quand une proposition vous est faite dans le but d'émanciper et +de soulager, vous hésitez, vous délibérez pendant des années entières, +vous temporisez et vous préparez les esprits; mais un bill de mort doit +passer tout de suite, sans que l'on songe le moins du monde aux +conséquences. Je suis sûr d'après ce que j'ai entendu dire, et d'après +ce que j'ai vu, que l'adoption du bill, sans enquête, sans délibération, +ne ferait qu'ajouter une injustice à l'irritation actuelle, et la +barbarie à l'abandon. Les auteurs d'un tel bill doivent être contens +d'hériter des honneurs de ce législateur athénien, dont on a dit que les +décrets avaient été écrits non pas avec de l'encre, mais en lettres de +sang. Mais supposons le bill adopté; supposons un de ces hommes, comme +je les ai vus,--amaigri par la famine, plongé dans un sombre désespoir, +peu soucieux de conserver une vie que vos Seigneuries sont peut-être sur +le point d'évaluer un peu au-dessous d'un métier à bas,--supposez cet +homme environné par ses enfans à qui il ne peut procurer du pain aux +dépens même de son existence, près d'être arraché pour toujours à une +famille que naguère il entretenait par sa paisible industrie, et qu'il +est devenu, sans faute de sa part, incapable d'entretenir;--supposez cet +homme (et il y en a dix mille tels que lui, parmi lesquels vous pouvez +choisir vos victimes), supposez-le traîné devant la cour pour être jugé +pour ce nouveau délit, par cette nouvelle loi; hé bien! il manque encore +deux conditions pour qu'il soit reconnu coupable, et condamné comme tel; +il manquera, c'est mon opinion,--douze bouchers pour jury, et un +Jefferies[286] pour juge. + +[Note 282: En latin dans le texte: _spolia opima_.] + +[Note 283: _Meetings_.] + +[Note 284: Environ quarante-trois lieues. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 285: La bête à plusieurs têtes. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 286: Lord George Jefferies, chancelier d'Angleterre sous Jacques +II, célèbre par ses cruautés. + +(_N. du Tr._)] + + + + +DISCOURS +SUR LA MOTION DU COMTE DE DONOUGHMORE, +QUI RÉCLAMAIT LA FORMATION D'UN COMITÉ POUR L'EXAMEN DES DROITS DES +CATHOLIQUES, AVRIL 21, 1813. + + +MILORDS, + +La question qui occupe la Chambre a été l'objet de discussions si +fréquentes, si complètes, si habiles (et peut-être aujourd'hui encore +plus habiles qu'en aucune autre circonstance), qu'il serait difficile +d'apporter de nouveaux argumens pour ou contre. Mais, à chaque +discussion, des difficultés ont été éloignées, des objections ont été +épluchées et réfutées; et quelques-uns des anciens adversaires de +l'émancipation catholique ont enfin concédé qu'il était convenable de +faire droit aux réclamations des pétitionnaires. Après cette importante +concession, néanmoins, une nouvelle objection s'est élevée: _il n'en est +pas tems_, dit-on, ou _le tems est mal choisi_, ou _il y a encore assez +de tems_. En quelque sorte, je suis d'accord avec ceux qui disent qu'il +n'en est pas tems précisément: le tems en est passé; mieux vaudrait, +pour le pays, que les catholiques possédassent en ce moment leur +quote-part de nos priviléges, et que leurs nobles eussent dans nos +conseils une juste portion d'influence, que de nous trouver ici +assemblés pour discuter leurs droits. Oui, cela vaudrait mieux. + + _Non tempore tali + Cogere consilium, quum muros obsidet hostis_. + +L'ennemi est au dehors et la misère est au dedans. Il est trop tard pour +chicaner sur des points de doctrine, quand nous devons nous unir pour la +défense de choses plus importantes que le pur cérémonial de la religion. +Il est, en vérité, singulier que nous soyons convoqués pour délibérer, +non pas sur le Dieu que nous devons adorer, car là-dessus nous sommes +d'accord; non pas sur le roi à qui nous devons obéir, car nous lui +sommes très-fidèles; mais sur la question de savoir jusqu'à quel point +une différence dans les cérémonies du culte, jusqu'à quel point une foi, +non pas trop restreinte, mais trop étendue (ce qui est le pire des +griefs que l'on puisse imputer aux catholiques),--jusqu'à quel point un +excès de dévotion à leur Dieu peut rendre nos concitoyens incapables de +servir efficacement leur roi. + +On a, dans cette Chambre et hors de cette Chambre, beaucoup parlé de +l'église et de la constitution; et, quoique ces mots respectables aient +été trop souvent prostitués aux plus misérables desseins de l'esprit de +parti, nous ne pouvons les entendre répéter trop souvent. Tous les +orateurs sont, je présume, les défenseurs de l'église et de la +constitution; de l'église du Christ et de la constitution de la +Grande-Bretagne, mais non d'une constitution d'exclusion et de +despotisme; non d'une église intolérante, non d'une église militante, +qui s'expose elle-même à l'objection dirigée contre la communion +romaine, et s'y expose à un plus haut degré; car la religion catholique +ne refuse que ses bénédictions spirituelles (et ce point même est +douteux); mais notre église, ou plutôt nos hommes d'église, +non-seulement dénient aux catholiques les grâces spirituelles, mais +encore toute espèce de biens temporels. Le grand lord Peterborough +observa dans cette enceinte, ou dans celle où les lords s'assemblaient à +cette époque, qu'il était _pour un roi parlementaire, pour une +constitution parlementaire, mais non pour un Dieu parlementaire, non +pour une religion parlementaire_. L'intervalle d'un siècle n'a pas +affaibli la force de cette remarque. Il est tems, en vérité, que nous +laissions ces misérables chicanes sur des points si frivoles, ces +subtilités lilliputiennes, dignes de qui veut décider _s'il est mieux de +casser les œufs par le gros ou le petit bout_. + +Les adversaires des catholiques peuvent être divisés en deux classes: +ceux qui affirment que les catholiques ont déjà trop, et ceux qui +allèguent que la classe inférieure, du moins, n'a rien de plus à +demander. Les uns nous disent que les catholiques ne seront jamais +contens; les autres, qu'ils sont déjà trop heureux. Le dernier paradoxe +est suffisamment réfuté par la pétition présente comme par toutes les +pétitions passées; on aurait pu tout aussi bien prétendre que les nègres +ne désiraient pas être émancipés; mais c'est une comparaison +malheureuse; car vous avez déjà délivré ceux-ci du régime de la +servitude, sans pétition de leur part, et malgré plusieurs pétitions de +leurs maîtres dans un but tout opposé. Pour moi, quand j'y réfléchis, je +plains les paysans catholiques de n'avoir pas eu le bonheur de naître +avec une peau noire. Mais, nous dit-on, les catholiques sont contens, +ou, du moins, doivent l'être. Je m'en vais donc rappeler quelques-unes +des circonstances qui contribuent si merveilleusement à leur excessif +contentement. Ils ne jouissent pas du libre exercice de leur religion +dans l'armée régulière; le soldat catholique ne peut manquer au service +du ministre protestant; et à moins qu'il ne soit cantonné en Irlande ou +en Espagne, où peut-il trouver, s'il en a le désir, l'occasion +d'assister aux cérémonies de son culte? La permission d'avoir des +chapelains catholiques fut accordée comme une faveur spéciale aux +régimens de la milice irlandaise, et encore ne fut-elle accordée +qu'après plusieurs années de réclamations, quoique un acte passé en 1793 +l'eût établie comme un droit. Mais, en Irlande, les catholiques sont-ils +convenablement protégés? leur église peut-elle acheter un morceau de +terre pour y élever une chapelle? Non. Tous les édifices consacrés au +culte sont bâtis en vertu de baux de concession, ou de tolérance, donnés +par un laïque, baux aisément résiliables et fort souvent violés. À +l'instant où un désir bizarre, un caprice fortuit, du bienveillant +propriétaire rencontre quelque opposition, les portes sont fermées à la +pieuse assemblée. C'est ce qui est arrivé sans cesse, mais jamais avec +autant d'éclat que dans la ville de Newton-Barry, dans le comté de +Wexford. Les catholiques, n'ayant point de chapelle régulière, louèrent, +pour ressource temporaire, deux granges qui, réunies ensemble, servirent +au culte public. À cette époque, demeurait, vis-à-vis de ce lieu, un +officier qui paraît avoir été profondément imbu de ces préjugés, dont +les pétitions protestantes; actuellement sur le bureau, prouvent +l'heureuse destruction chez la portion la plus raisonnable de la nation; +et, quand les catholiques vinrent, au jour accoutumé, s'assembler, en +paix et bonne volonté avec les hommes, pour le culte de leur Dieu, qui +est aussi le vôtre, ils trouvèrent la chapelle fermée, et furent avertis +que s'ils ne se retiraient pas sur-le-champ (et cet avertissement leur +était signifié par un officier des _yeomen_[287] et par un magistrat), +le _riot act_[288] allait être lu, et l'assemblée dispersée à la pointe +de la baïonnette! Une plainte contre cette violence fut adressée à un +haut fonctionnaire, au secrétaire du Château, en 1806, et celui-ci +répondit (au lieu d'ordonner une réparation), qu'il ferait écrire une +lettre au colonel, afin de prévenir, s'il était possible, le retour de +semblables scènes de désordre. Ce fait ne demande pas le développement +d'un grand appareil oratoire; mais il tend à prouver que, tandis que +l'église catholique n'a pas la faculté d'acheter des terrains pour +élever ses chapelles, elle ne trouve dans les lois aucune protection. En +même tems, les catholiques sont à la merci du plus mince officier, qui +peut impunément _faire ses bons tours à la face du ciel_, insulter son +Dieu et outrager ses semblables. + +[Note 287: Espèce de garde municipale. + +(_N. du Tr._)] + +[Note 288: Ordonnance contre les rassemblemens. + +(_N. du Tr._)] + +Tout écolier, tout petit laquais (car de tels individus ont obtenu des +brevets dans notre service militaire), tout petit laquais qui a pu +changer ses rubans de livrée pour une épaulette, peut faire tout cela, +et même plus encore contre les catholiques, en vertu de l'autorité même, +à lui déléguée par son souverain sous l'obligation expresse de défendre +ses concitoyens jusqu'à la dernière goutte de son sang, sans différence +ou distinction aucune entre les catholiques et les protestans. + +Les catholiques irlandais ont-ils le bénéfice plein et entier du +jugement par jury? Non, ils ne l'ont pas; ils ne peuvent l'avoir +qu'après avoir obtenu le droit de partager avec les protestans le +privilége de servir l'état en qualité de shériffs et de sous-shériffs. +Il y a eu un exemple frappant de cet abus, aux assises d'Enniskillen. Un +_yeoman_ fut traduit en justice pour le meurtre d'un catholique nommé +Macvournagh; trois témoins respectables, et non contredits, déposèrent +qu'ils avaient vu le prévenu charger son arme, viser, faire feu, et tuer +ledit Macvournagh. Cette circonstance fut convenablement développée par +le juge; mais, à l'étonnement du barreau, et à la grande indignation de +la cour, le jury protestant acquitta l'accusé. La partialité était si +évidente, que le juge, M. Osborn, regarda comme son devoir, d'arrêter +l'assassin acquitté, mais non pas absous, pour de larges indemnités, et +de lui ôter ainsi pour quelque tems la liberté de tuer impunément les +catholiques. + +Les lois faites en leur faveur sont-elles observées? Elles sont rendues +illusoires dans les cas les plus frivoles comme dans les plus sérieux. +Par un règlement récent, on permet dans les prisons les chapelains +catholiques: mais dans le comté de Fermanagh le grand jury persista +dernièrement à présenter pour cet office un ministre suspendu, et viola +par là le statut, malgré les plus pressantes remontrances d'un +respectable magistrat, nommé M. Fletcher. Telles sont les lois, telle +est la justice pour les libres, heureux, et joyeux catholiques. + +On a demandé pourquoi les riches catholiques ne créent pas des dotations +pour l'éducation de leurs prêtres.--Mais pourquoi ne leur permettez-vous +pas de le faire? Pourquoi tous les legs de cette nature sont-ils soumis +à une intervention vexatoire, arbitraire et concussionnaire, à +l'intervention de la commission orangiste[289] des donations +charitables? Quant au collége de Maynooth, en aucune circonstance, +hormis à l'époque de sa fondation, alors qu'un noble pair (lord Camden), +à la tête de l'administration de l'Irlande, parut s'intéresser aux +progrès de cet établissement; et sous le gouvernement d'un noble duc +(Bedford) qui, comme ses ancêtres, a toujours été l'ami de la liberté et +de l'humanité, et qui n'a pas assez bien adopté la politique égoïste du +jour, pour exclure les catholiques du nombre de ses semblables: sauf ces +exceptions, le collége de Maynooth n'a pas été convenablement encouragé. +Il y a eu à la vérité un tems où l'on chercha à se concilier le clergé +catholique, lorsque l'_union_ était incertaine, union qui ne pouvait +avoir lieu sans l'intermède de ce clergé, lorsque son assistance était +indispensable pour obtenir des adresses favorables de la part des comtés +catholiques: alors les prêtres catholiques étaient cajolés et caressés, +craints et flattés, on leur fit entendre que _l'union mettrait une +heureuse fin à toute chose_; mais, le moment de la crise une fois passé, +ils furent repoussés avec mépris dans leur première obscurité. + +[Note 289: _The orange commissioners for charitable donations_.] + +Dans la conduite qu'on n'a pas cessé de tenir à l'égard du collége +Maynooth, tout semble fait pour irriter et inquiéter,--tout semble fait +pour effacer de la mémoire des catholiques la plus légère impression de +gratitude. Le foin même, coupé dans la plaine, la graisse et le suif du +bœuf et du mouton alloués, doivent être payés, et les comptes doivent en +être rendus et réglés par serment. Il est vrai que cette économie en +miniature ne peut être suffisamment louée, particulièrement à une époque +où il n'y a que ces insectes dévorateurs du trésor, vos Hunt et vos +Chinnery, où il n'y a que ces _punaises dorées_[290] qui puissent +échapper à l'œil microscopique des ministres. Mais quand de session en +session, après n'avoir laissé qu'avec effort et répugnance échapper de +vos mains votre chétive aumône, vous venez vous vanter de votre +libéralité; alors le catholique pourrait bien s'écrier, dans les termes +mêmes de Prior: + + J'ai quelque obligation à Jean; mais, par malheur, Jean juge + à propos de le communiquer à toute la nation: ainsi, Jean et + moi nous sommes quittes[291]. + +[Note 290: _Gilded bugs_. Citation.] + +[Note 291: + + _To John I owe some obligation, + But John unluckily thinks fit + To publish it to all the nation: + So John and I are more than quit_.] + +Quelques personnes ont comparé les catholiques au mendiant de Gil Blas. +Qui les a faits mendians? de qui la dépouille de leurs ancêtres a-t-elle +grossi les richesses? Et ne pouvez-vous soulager le mendiant que vos +pères ont réduit à un tel état? Si vous êtes disposés à le soulager +tout-à-fait, ne pouvez-vous accomplir cette œuvre sans lui jeter vos +deniers[292] au visage? Toutefois, pour faire contraste à cette +misérable bienfaisance, considérons les écoles protestantes de +charité[293]; vous leur avez récemment alloué 41,000 liv.[294]. C'est +ainsi qu'elles sont entretenues; et comment sont-elles recrutées? +Montesquieu fait observer à l'égard de la constitution anglaise, qu'on +en peut trouver le modèle dans Tacite, là où l'historien décrit les +institutions politiques des Germains; et ce publiciste ajoute: «Ce beau +système fut tiré des forêts.» Pareillement, en parlant des écoles +protestantes de charité, on peut faire observer que ce beau système fut +tiré des Bohémiennes. Comme se recrutaient les Janissaires au tems de +leur enrôlement sous Amurat, comme les Bohémiennes de l'époque actuelle +se recrutent encore avec des enfans volés; ainsi ces écoles se recrutent +avec des enfans séduits, et dérobés à leurs familles catholiques, par +leurs riches et puissans voisins protestans. Cela est notoire, et un +seul exemple peut suffire pour montrer de quelle manière cela se +pratique. La sœur de M. Carthy (_gentleman_ catholique fort riche en +biens fonds) laissa en mourant deux filles qui furent immédiatement +désignées comme prosélytes, et conduites à l'école de charité de +Coolgreny: leur oncle, à la nouvelle de ce fait, qui avait eu lieu +pendant son absence, réclama la restitution de ses nièces, et offrit de +transférer une partie de ses biens sur la tête de ses deux parentes. Sa +demande fut rejetée, et ce n'est qu'après une lutte de cinq années, et +grâce à l'intervention d'une haute autorité, que ce gentleman catholique +obtint que deux jeunes filles, qui lui étaient si étroitement liées par +les droits du sang, sortissent de l'école de charité, et lui fussent +rendues. Voilà de quelle façon l'on se procure des prosélytes que l'on +mêle aux enfans de tous les protestans qui peuvent avoir recours au +bénéfice de cette institution. Et quelle instruction leur est donnée? On +leur met entre les mains un catéchisme, qui est composé, je crois, de +quarante-cinq pages, et dans lequel il y a trois questions relatives à +la religion protestante. L'une de ces demandes est celle-ci: «Où était +la religion protestante avant Luther?» Réponse: «Dans l'Évangile.» Il +reste quarante-quatre pages et demie qui concernent la damnable +idolâtrie des papistes. + +[Note 292: _Farthings_: liards, deniers.] + +[Note 293: _Protestant charter schools_.] + +[Note 294: 1,025,000 fr.] + +Permettez-moi de le demander à nos pasteurs et maîtres spirituels: +est-ce là la manière d'instruire un enfant dans la voie qu'il doit +suivre? Est-ce là la religion de l'Évangile avant le tems de Luther? +cette religion qui proclame tout haut: _paix sur la terre, et gloire à +Dieu_! Est-ce là élever des enfans, pour les rendre hommes ou démons? +Mieux vaudrait les envoyer n'importe où,--que de leur enseigner de +telles doctrines: mieux vaudrait les envoyer dans ces îles des mers +australes, où, par une éducation plus humaine, ils apprendraient à +devenir cannibales: il serait moins odieux qu'ils fussent instruits à +dévorer les morts qu'à persécuter les vivans. Donnez-vous le nom +d'écoles à de tels établissemens? Nommez-les plutôt des fumiers où la +vipère de l'intolérance dépose ses petits, afin que plus tard leurs +dents étant devenues tranchantes, et leur venin s'étant mûri, ils en +sortent, chargés d'ordure et de poison, pour blesser les catholiques. +Mais sont-ce là les doctrines de l'église d'Angleterre, ou celles des +gens d'église? Non, les ecclésiastiques les plus éclairés sont d'une +opinion différente. Que dit Paley: «Je n'aperçois aucune raison pour +laquelle des hommes de diverses croyances religieuses ne doivent pas +siéger sur le même banc, délibérer dans le même conseil, ou combattre +dans les mêmes rangs, tout aussi bien que des hommes d'opinions +religieuses différentes discutent ensemble sur une controverse +d'histoire naturelle, de philosophie ou de morale.» On peut répondre que +Paley n'était pas rigoureusement orthodoxe; je ne saurais rien décider +sur son orthodoxie, mais qui niera qu'il n'ait été un des ornemens de +l'église, de la nature humaine, et de la chrétienté? Je n'appuierai +point sur le fardeau des dîmes, fardeau si durement senti par les +paysans, mais il est peut-être à propos de remarquer qu'il y a encore +une charge additionnelle, un droit de _tant pour cent_ pour le +collecteur, qui, par conséquent, est intéressé à porter les dîmes au +plus haut taux possible, et nous savons que dans plusieurs bénéfices +considérables d'Irlande, les protestans résidens sont les seuls qui +soient procureurs de la dîme. + +Parmi tant de causes d'irritation, trop nombreuses pour être +récapitulées, il y en a une dans la milice, qu'on ne doit point passer +sous silence: je veux parler de l'existence des loges orangistes parmi +les particuliers. Les officiers peuvent-ils dénier ce fait? Et si ces +loges existent, tendent-elles, peuvent-elles tendre à établir l'harmonie +parmi les hommes, qui sont ainsi individuellement séparés de la société, +quoique confondus dans les rangs de l'ordre social? Et doit-on permettre +ce système général de persécution, ou est-il à croire qu'avec un tel +système les catholiques puissent ou doivent être contens? S'ils le sont, +ils manquent à l'humaine nature; alors, en vérité, ils sont indignes +d'être autre chose que ce que vous les avez faits,--autre chose que des +esclaves. Les faits que j'ai cités ont pour appui les plus respectables +autorités: sans quoi, je n'aurais point osé en ce lieu, ni en quelque +lieu que ce soit, me hasarder à les avancer. Si l'on m'objecte que je +n'ai jamais été en Irlande, je vous prierai de remarquer qu'il est aisé +de connaître un peu l'Irlande, sans jamais y avoir été, comme il paraît +possible que quelques personnes y soient nées, y aient été nourries et +élevées, et pourtant demeurent dans l'ignorance des véritables intérêts +de cette contrée. + +Mais il y en a qui affirment que les catholiques ont été déjà trop bien +traités. Voyez, disent-ils, ce qui a été fait; nous leur avons donné un +collége entier, nous leur allouons la nourriture et l'habillement, la +pleine et complète jouissance des élémens, et nous les laissons +combattre pour nous aussi long-tems qu'ils ont leurs membres et leurs +vies à nous offrir, et néanmoins ils ne sont jamais contens! O généreux +et justes déclamateurs! C'est à cela, et à cela seul qu'aboutissent tous +vos argumens, dépouillés de tout sophisme. Ces personnes me remettent en +mémoire l'histoire d'un certain tambour qui, appelé au rigoureux devoir +d'administrer la punition ordonnée contre un ami attaché au poteau, fut +sommé de fouetter haut; il fouetta bas, il fouetta un peu moins bas, il +fouetta haut, puis bas, puis entre deux, et ainsi de suite à plusieurs +reprises, mais le tout en vain: le patient continua ses plaintes avec la +plus choquante opiniâtreté, jusqu'à ce que le tambour, épuisé de fatigue +et bouillant de colère, eût jeté à bas les verges, en s'écriant: «Le +diable vous rôtisse; il n'y a aucune manière de fouetter qui vous +plaise.» Ainsi vous comportez-vous vous-mêmes: vous avez fouetté le +catholique haut et bas, ici et là, et partout, et vous vous étonnez +qu'il ne soit pas content! Il est vrai que le tems, l'expérience, et la +fatigue qui suit l'exercice même de la barbarie, vous ont appris à +fouetter un peu plus doucement; mais vous continuez toujours à sangler +votre victime, et continuerez ainsi jusqu'à ce que peut-être le fouet +soit arraché de vos mains, et tourné contre vous-mêmes et contre votre +postérité. + +Il a été dit par un des orateurs précédens (j'ai oublié qui c'était, et +ne me soucie guère de m'en souvenir): «_Si les catholiques sont +émancipés, pourquoi pas les juifs?_» Si ce propos a été dicté par une +sincère compassion pour les juifs, il mérite attention; mais si ce n'est +qu'un trait d'ironie contre les catholiques, est-ce autre chose que le +langage de Shylock transporté du mariage de sa fille à l'émancipation +catholique?-- + + Je voudrais que quelqu'un de la tribu de Barrabas l'obtint + plutôt qu'un chrétien[295]. + +[Note 295: + + _Would any of the tribe of Barrabbas + Should have it rather than a christian_. + +(SHAKSP., _The Merch. of Ven._)] + +Je présume, qu'un catholique est un chrétien, même dans l'opinion de +celui dont le goût seul peut être supposé pencher en faveur des juifs. + +C'est une remarque, souvent citée, du docteur Johnson (que je prends +pour une autorité presque aussi bonne que le doux apôtre de +l'intolérance, le docteur Duigenan), que celui qui entretiendrait +quelque appréhension sérieuse de danger pour l'église dans les tems +actuels, aurait _crié au feu durant le Déluge_. Ceci est plus qu'une +métaphore, car un restant de ces personnages antédiluviens semble +aujourd'hui s'être retiré chez nous, avec le feu dans la bouche et l'eau +dans la cervelle, pour troubler et inquiéter le genre humain de leurs +cris bizarres et fantasques. Et comme c'est un symptôme infaillible de +la désolante maladie dont je les crois atteints (maladie sur laquelle le +premier docteur venu donnera des renseignemens à vos Seigneuries), comme +c'est, dis-je, un symptôme infaillible pour ces infortunés malades +d'apercevoir sans cesse des éclairs devant leurs yeux; surtout quand +leurs yeux sont fermés, il est impossible de convaincre ces pauvres +créatures que le feu contre lequel ils nous avertissent nous et +eux-mêmes de nous prémunir, n'est rien autre chose qu'un feu follet; +produit de leurs imaginations idiotes. Quelle rhubarbe, quel séné; ou +quelle autre drogue purgative peut expulser de leur esprit ce vain +fantôme?--Cela est impossible; ils sont perdus. C'est à eux que +s'applique véritablement ce mot. + + _Caput insanabite tribus Anticyris_[296]. + +[Note 296: Citation d'Horace. «Tête incurable, même par l'ellébore qu'on +recueillerait dans trois Anticyres.» Anticyre, île de l'Archipel, +célèbre dans l'antiquité, parce qu'elle fournissait l'ellébore, qui +passait, bien à tort, pour un spécifique contre la folie. + +(_N. du Tr._)] + +Tels sont vos vrais protestans. Comme Bayle, qui protestait contre +toutes les sectes, ainsi protestent-ils contre les pétitions +catholiques, contre les pétitions protestantes, contre toute réparation, +et tout ce que la raison, l'humanité, la politique, la justice et le bon +sens peuvent opposer aux illusions de leur absurde délire. Ces gens-là +présentent le cas inverse de la montagne qui enfanta une souris: ce sont +des souris qui s'imaginent être dans le travail d'enfantement d'une ou +plusieurs montagnes. + +Pour revenir aux catholiques, supposez que les Irlandais fussent +actuellement contens, malgré toutes les incapacités dont la loi les +frappe,--supposez-les capables d'une stupidité telle qu'ils ne désirent +aucunement être délivrés,--ne devons-nous pas désirer leur délivrance, +dans notre propre intérêt? N'avons-nous rien à gagner par leur +émancipation? Quelles ressources nous ont été fermées? quels talens ont +été perdus à cause de cet égoïste système d'exclusion? Vous connaissez +déjà la valeur des secours irlandais: en ce moment, la défense de +l'Angleterre est confiée à la milice irlandaise; en ce moment, tandis +que le peuple mourant de faim se soulève dans la fureur du désespoir, +les Irlandais sont fidèles au devoir confié en leurs mains. Mais tant +qu'une égale énergie n'aura pas été communiquée partout, par l'extension +de la liberté, vous ne pourrez avoir la pleine et entière jouissance de +la force que vous êtes heureux d'interposer entre vous et la +destruction. L'Irlande a beaucoup fait, mais fera plus encore. En ce +moment, le seul triomphe que nous ayons obtenu durant les longues années +d'une guerre continentale, a été remporté par un général irlandais[297]. +Il est vrai qu'il n'est pas catholique; s'il l'eût été, nous eussions +été privés de ses talens. Toutefois, je ne présume pas que personne +veuille prétendre que sa religion eût affaibli son génie militaire ou +diminué son patriotisme; quoique, dans le cas supposé, il eût été obligé +de combattre dans les rangs; car, à coup sûr, il n'eût jamais commandé +une armée. + +[Note 297: Arthur Wellesley, depuis lord Wellington. + +(_N. du Tr._)] + +Mais tandis qu'il gagne au dehors des batailles en faveur des +catholiques, son noble frère s'est fait dans cette séance le défenseur +de leurs intérêts avec une éloquence que je ne déprécierai point par +l'humble tribut de mon panégyrique, pendant le tems même qu'un de leurs +parens, qui leur est aussi peu semblable qu'il leur est inférieur en +talent, a combattu à Dublin contre ses frères catholiques avec des +circulaires, des édits, des proclamations, des arrestations et des +dispersions de rassemblemens,--avec tous les moyens vexatoires de la +chétive guerre qui pouvait être entretenue par les guérillas mercenaires +du gouvernement, vêtues de l'armure rouillée de leurs statuts surannés. +Il est, en vérité, singulier d'observer la différence de notre politique +étrangère et de notre politique intérieure. Si la catholique Espagne, le +fidèle[298] Portugal, ou le non moins fidèle et non moins catholique +ex-roi des Deux-Siciles (à qui, soit dit en passant, il ne restait plus +que la Sicile, dont vous l'avez récemment dépouillé), si, dis-je, ces +peuples et ces rois catholiques ont besoin de secours, vite nous faisons +partir une flotte et une armée, un ambassadeur et un subside, +quelquefois pour soutenir de rudes combats, généralement pour faire de +mauvaises négociations, et toujours pour payer beaucoup d'argent pour +nos alliés papistes. Mais si quatre millions de nos concitoyens, qui +combattent, paient, et travaillent pour nous, s'avisent de nous adresser +des prières pour obtenir quelque soulagement, nous les traitons comme +des étrangers, et, quoique _la maison de leur père offre plusieurs +logemens_, il n'y a pour eux aucune place de repos. Permettez-moi de +vous le demander, ne vous battez-vous pas pour l'émancipation de +Ferdinand VII, qui certainement est un sot, et par conséquent, suivant +toute probabilité, un bigot? + +[Note 298: Allusion aux dénominations des rois d'Espagne et de Portugal: +le premier se nommant Sa Majesté Catholique (S. M. C.), le second, Sa +Majesté Très-Fidèle (S. M. T. F.). + +(_N. du Tr._)] + +Et avez-vous donc plus de considération pour un souverain étranger que +pour vos concitoyens qui ne sont point des sots (car ils connaissent +votre intérêt mieux que vous ne connaissez le vôtre); qui ne sont point +des bigots, car ils vous rendent le bien pour le mal; mais qui endurent +un sort pire que d'être tenus en prison par un usurpateur, car les +chaînes qui asservissent l'ame sont plus pesantes que celles qui +entravent le corps. + +Je ne m'étendrai point sur les conséquences qui doivent résulter de +votre refus d'accéder aux réclamations des pétitionnaires; vous les +connaissez, vous les éprouverez, ainsi que les enfans de vos enfans +quand vous ne serez plus. Adieu pour jamais à cette union, ainsi nommée +par la même raison que _lucus à non lucendo_[299], union qui n'a jamais +rien uni, dont le premier effet fut de donner un coup mortel à +l'indépendance de l'Irlande, et dont le dernier résultat sera peut-être +de séparer à jamais l'Irlande de notre pays. Si l'on peut appeler cela +une union, c'est celle du requin avec sa proie; le ravisseur dévore sa +victime, et c'est ainsi qu'il ne forme plus avec elle qu'un tout +indivisible. Ainsi la Grande-Bretagne a dévoré le parlement, la +constitution, l'indépendance de l'Irlande, et elle refuse maintenant de +rendre un seul privilège, quoiqu'elle ait par là le moyen de guérir la +surcharge indigeste de son corps politique. + +[Note 299: _Lucus_ (nom des bois sacrés, impénétrables à la lumière) +vient, selon les étymologistes, de _lucere_ (luire), par antiphrase. + +(_N. du Tr._)] + +Et maintenant, milords, avant de me rasseoir, je demanderai aux +ministres de Sa Majesté la permission de dire quelques mots, non pas sur +leurs mérites, car cela serait superflu; mais sur le degré d'estime que +leur accorde le peuple des trois royaumes. L'estime qu'on leur accorde a +été en une récente occasion célébrée d'un ton de triomphe dans cette +enceinte, et l'on a établi une comparaison entre leur conduite, et celle +des nobles lords qui siégent de ce côté de la Chambre. + +Quelle portion de popularité peut-elle être échue en partage à mes +nobles amis (si toutefois je ne suis pas indigne de les regarder comme +tels); c'est ce que je ne prétends pas déterminer: mais, quant à celle +des ministres de Sa Majesté, il serait inutile de la nier. La +popularité, c'est un fait sûr, est un peu comme le vent: «_On ne sait +pas d'où elle vient ni où elle va_,» mais ils la sentent, ils en +jouissent, ils s'en vantent. En vérité, simples et modestes comme ils le +sont, à quelle extrémité du royaume peuvent-ils fuir pour éviter le +triomphe qui les poursuit? S'ils s'enfoncent dans les provinces +méditerranées, ils y seront accueillis par les ouvriers des +manufactures, qui tenant à la main leurs pétitions méprisées, et portant +autour du cou la corde récemment votée en leur faveur, appelleront les +bénédictions du ciel sur les têtes de ceux qui ont imaginé le moyen si +simple, mais si ingénieux, de les délivrer de leurs misères, ici-bas, en +les envoyant dans un monde meilleur. S'ils voyagent en Écosse, de +Glasgow à Johnny Groat, partout ils recevront de pareilles marques +d'approbation. S'ils font une tournée de Portpatrick à Donaghadee, ils +rencontreront les embrassemens empressés de quatre millions de +catholiques, à qui leur vote d'aujourd'hui les a rendus chers pour +jamais. Quand ils reviendront dans la capitale,--ils ne peuvent échapper +aux acclamations des bourgeois, et aux applaudissemens plus timides mais +non moins sincères des marchands en faillite et des capitalistes en +péril de banqueroute. S'ils tournent leurs regards sur l'armée, quelles +guirlandes, non de lauriers, mais de morelle[300] ne prépare-t-on pas +pour les héros de Walcheren! Il est vrai qu'il est resté peu d'hommes en +vie pour certifier leurs mérites en cette occasion: mais un _nuage de +témoins_ est venu de cette brave armée qu'ils ont si généreusement et si +pieusement mise en campagne pour recruter la _noble armée des martyrs_. + +[Note 300: La _morelle_, en anglais _night-shade_, mot à mot, ombre de +la nuit, est une plante assez commune dans les champs: la couleur sombre +de ses feuilles en font un emblème assez naturel de la tristesse. + +(_N. du Tr._)] + +Si dans le cours de cette carrière triomphale, où ils recueilleront +autant de cailloux qu'en recueillit l'armée de Caligula dans un triomphe +semblable, prototype du leur;--si, dis-je, ils n'aperçoivent aucun de +ces monumens qu'un peuple reconnaissant élève pour honorer ses +bienfaiteurs, oui, quoiqu'il n'y ait pas même une enseigne qui veuille +condescendre à déposer la tête du Sarrasin[301] pour la remplacer par +l'image des conquérans de Walcheren, ils n'ont pas besoin de portrait, +eux qui peuvent toujours avoir les honneurs de la caricature; ils n'ont +point à regretter le manque de statue, eux qui se verront si souvent +pendus en effigie. Mais leur popularité n'est pas bornée dans les +étroites limites d'une île; il y a d'autres contrées où leurs mesures, +et surtout leur conduite envers les catholiques les rendra éminemment +populaires. S'ils sont aimés ici, en France ils doivent être adorés. Il +n'y a pas de mesure plus contraire aux desseins et aux sentimens de +Buonaparte que l'émancipation des catholiques; pas de plan de conduite +plus favorable à ses projets que celui qui a été, est encore, et sera +toujours, je le crains, suivi à l'égard de l'Irlande. Qu'est +l'Angleterre sans l'Irlande, et qu'est l'Irlande sans les catholiques? +C'est sur la base de votre tyrannie que Napoléon espère bâtir la sienne. +L'oppression des catholiques doit inspirer tant de reconnaissance à son +cœur, que sans aucun doute (comme il a dernièrement permis un +renouvellement de communication) le prochain cartel amènera dans ce pays +des cargaisons de porcelaines de Sèvres et de rubans (denrée, grandement +recherchée, et de valeur égale en ce moment), de rubans de la +Légion-d'Honneur pour le docteur Duigenan et ses disciples ministériels. +Telle est cette popularité si bien gagnée, qui résulte de ces +expéditions extraordinaires, si ruineuses pour nos finances et si +inutiles à nos alliés; de ces singulières enquêtes, si favorables aux +accusés, et si peu satisfaisantes pour le peuple, de ces victoires +paradoxales, si honorables, nous dit-on, pour le nom anglais, mais si +contraires aux vrais intérêts de la nation anglaise: surtout, telle est +la récompense, de la conduite tenue par les ministres envers les +catholiques. + +[Note 301: Une _tête de Sarrasin_ est une enseigne aussi fréquente en +Angleterre que l'est chez nous _le lion d'or_, le _soleil d'or_, le _bon +coing_, etc. + +(_N. du Tr._)] + +J'ai à m'excuser auprès de la Chambre, qui, je l'espère, pardonnera à un +jeune homme qui n'a pas l'habitude de réclamer souvent votre patience, +d'avoir aujourd'hui si longuement tâché d'attirer votre attention. Mon +opinion irrévocable est, comme mon vote le sera, en faveur de la motion. + + + + +DISCOURS +SUR LA PÉTITION DU MAJOR CARTWRIGHT, +LE Ier JUIN 1813. + +Lord Byron se leva et dit: + + +MILORDS, + +La pétition que je tiens, dans l'intention de la présenter à la Chambre, +doit, si je ne me trompe, obtenir une attention particulière de la part +de vos Seigneuries; en effet, quoiqu'elle ne soit signée que par un seul +individu, elle contient des faits qui, s'ils ne sont pas contredits, +demandent de fort sérieuses investigations. Le grief dont le +pétitionnaire se plaint, n'est ni personnel, ni imaginaire. Ce grief ne +lui est point particulier; il a été, il est encore ressenti par une +foule d'autres personnes. Il n'y a aucun citoyen hors de ces murs, ni +même, en vérité, dans cette enceinte, qui ne puisse demain être exposé à +la même insulte et aux mêmes obstacles, dans l'accomplissement d'un +devoir impérieux pour la restauration de la véritable constitution des +trois royaumes, en pétitionnant pour la réforme du parlement[302]. Le +pétitionnaire, milords, est un homme dont la longue vie a été consacrée +à une lutte perpétuelle pour la liberté des citoyens, contre cette +influence illégitime qui s'est sans cesse accrue, qui s'accroît encore, +et qu'il est nécessaire de diminuer; et, quelque contraires que puissent +être plusieurs esprits à ses dogmes politiques, peu de gens mettront en +doute la pureté de ses intentions. Maintenant même, accablé d'années, et +sujet aux infirmités qui accompagnent son âge, mais sans avoir rien +perdu de son talent, ni de son inébranlable énergie,--_frangas, non +flectes_[303],--il a reçu plus d'une blessure en combattant contre la +corruption; et le nouvel outrage, la récente insulte dont il se plaint, +peut lui laisser une cicatrice de plus, mais non le déshonorer. La +pétition est signée par John Cartwright; et c'est pour la cause du +peuple et du parlement, dans la légitime poursuite de cette réforme dans +la représentation du pays, réforme qui est le meilleur service qui +puisse être rendu tant au parlement qu'au peuple, que le major +Cartwright a souffert l'indigne outrage qui fait le sujet principal de +sa pétition à vos Seigneuries. Sa plainte est écrite dans un langage +ferme, mais respectueux;--dans le langage d'un homme qui n'oublie pas sa +propre dignité, mais en même tems a, je crois, un sentiment égal de la +déférence due à la chambre. Le pétitionnaire avance, entre autres faits +d'importance, sinon plus grande, au moins égale, pour tous ceux qui sont +Bretons par les sentimens, comme par le sang et par la naissance, que le +21 janvier 1813, à Huddersfield, lui et six autres personnes qui, à la +nouvelle de son arrivée, s'étaient rendues auprès de lui, dans +l'intention pure et simple de lui donner un témoignage de respect, +furent saisies par les autorités civile et militaire, et tenues au +secret pendant plusieurs heures, sous le poids d'une grossière et +injurieuse prévention insinuée par l'officier commandant, relativement +au caractère du pétitionnaire; que lui (le pétitionnaire), il fut enfin +conduit devant un magistrat, et ne fut remis en liberté qu'après qu'un +examen minutieux de ses papiers eut prouvé qu'il était non-seulement +injuste mais matériellement impossible d'articuler contre lui une charge +quelconque; et que, malgré la promesse et l'ordre exprès du président du +tribunal, la copie du mandat d'arrêt lancé contre le pétitionnaire a été +refusée sous divers prétextes, et n'a pu, jusqu'à cette heure, être +obtenue. Les noms et la condition des parties intéressées se trouvent +dans la pétition. Quant aux autres points dont il est question dans la +pétition, je ne m'en occuperai pas maintenant, désireux que je suis de +ne pas abuser du tems de la Chambre; mais j'appelle sincèrement +l'attention de vos Seigneuries sur ces divers points.--C'est dans la +cause du parlement et du peuple que la liberté individuelle de ce +vénérable citoyen a été violée; et c'est, dans mon opinion, la plus +haute marque de respect qu'il ait pu donner à la Chambre, que de +recourir à votre justice, plutôt qu'à un appel à une cour inférieure. +Quel que puisse être le sort de sa plainte, c'est pour moi une +satisfaction, à la vérité, mêlée de regret en cette circonstance, que +d'avoir eu l'occasion de dénoncer publiquement les obstacles auxquels le +citoyen est exposé dans la poursuite du devoir le plus légitime et le +plus impérieux,--celui d'obtenir, par voie de pétition, la réforme +parlementaire. J'ai brièvement exposé le grief dont le pétitionnaire se +plaint plus longuement. Vos Seigneuries adopteront, je l'espère, une +mesure propre à donner pleine protection, pleine réparation au +pétitionnaire, et non pas au pétitionnaire seul, mais au corps entier de +la nation, insulté et blessé dans un de ses membres par l'interposition +d'une autorité civile abusée et d'une force militaire illégale entre les +citoyens et leur droit d'adresser des pétitions à leurs représentans. + +[Note 302: Le _jeu d'esprit_ suivant, adressé à M. Hobhouse sur son +élection à Westminster, a été attribué à Lord Byron. On le rappelle ici +à cause de son rapport au sujet en question: + + «_Mors janua vitæ_.» + + _Would you get to the house through the true gate, + Much quicker than even whig Charley went? + Let Parliament send you to Newgate-- + And Newgate will send you to--Parliament_. + +«Voulez-vous gagner la Chambre par la véritable porte, beaucoup plus +vite même que le whig Charley n'y parvint? Faites-vous envoyer par le +Parlement à Newgate, et Newgate vous enverra au Parlement. + +(_N. d'un édit. anglais_.)] + +[Note 303: On peut le briser, non le fléchir. + +(_N. du Tr._)] + + +Sa Seigneurie présenta alors la pétition du major Cartwright: on en fit +lecture. Plainte y était faite de ce qui était arrivé à Huddersfield, et +des entraves opposées au droit de pétition dans plusieurs endroits de la +partie septentrionale du royaume. + + +Sa Seigneurie fit la motion que la pétition fût prise en +considération[304]. + +[Note 304: _Should be laid on table_, mot à mot, «fût mise sur la +table.» + +(N. du Tr.)] + + +Plusieurs pairs ayant parlé sur la question, Lord Byron répliqua qu'il +avait, par des motifs de devoir, présenté cette pétition à l'examen de +leurs Seigneuries. Un noble comte avait prétendu que ce n'était pas une +pétition, mais un discours; et que, comme elle ne contenait aucune +prière, elle ne devait pas être accueillie.--Quelle était la nécessité +d'une prière? Si ce mot devait être employé dans son sens propre, leurs +Seigneuries ne pouvaient attendre qu'aucun homme adressât une prière à +d'autres hommes.--Il n'avait rien autre chose à dire, sinon que la +pétition, quoique conçue dans certains passages en termes peut-être trop +forts, ne contenait aucune phrase inconvenante, mais était écrite dans +un style fort respectueux envers leurs Seigneuries, il espérait donc que +leurs Seigneuries prendraient la pétition en considération. + +FIN DES DISCOURS PARLEMENTAIRES. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de lord Byron. + Volume 4., by George Gordon Byron + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE LORD BYRON *** + +***** This file should be named 28081-0.txt or 28081-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/8/0/8/28081/ + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. 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