summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
-rw-r--r--.gitattributes3
-rw-r--r--28081-0.txt11751
-rw-r--r--28081-0.zipbin0 -> 237379 bytes
-rw-r--r--28081-8.txt11750
-rw-r--r--28081-8.zipbin0 -> 234502 bytes
-rw-r--r--28081-h.zipbin0 -> 255893 bytes
-rw-r--r--28081-h/28081-h.htm14855
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
9 files changed, 38372 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..6833f05
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,3 @@
+* text=auto
+*.txt text
+*.md text
diff --git a/28081-0.txt b/28081-0.txt
new file mode 100644
index 0000000..1e8e7ec
--- /dev/null
+++ b/28081-0.txt
@@ -0,0 +1,11751 @@
+The Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de lord Byron. Volume 4., by
+George Gordon Byron
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Oeuvres complètes de lord Byron. Volume 4.
+ comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore
+
+Author: George Gordon Byron
+
+Annotator: Thomas Moore
+
+Translator: Paulin
+
+Release Date: February 14, 2009 [EBook #28081]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE LORD BYRON ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+Monsieur Laby de St-Aumont,
+Mazous-Laguian.
+
+
+ŒUVRES COMPLÈTES
+DE
+LORD BYRON.
+
+IMPRIMERIE DE DONDEY-DUPRÉ,
+Rue St.-Louis, n° 46, au Marais.
+
+
+
+ŒUVRES COMPLÈTES
+DE
+LORD BYRON,
+AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,
+COMPRENANT
+SES MÉMOIRES PUBLIÉS PAR THOMAS MOORE,
+ET ORNÉES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR.
+
+_Traduction Nouvelle_
+
+PAR M. PAULIN PARIS,
+DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI.
+
+
+
+TOME QUATRIÈME.
+
+
+
+_Paris_.
+DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, IMPR.-LIBR., ÉDITEURS,
+RUE SAINT-LOUIS, N° 46,
+ET RUE RICHELIEU, N° 47 _bis._
+
+1830.
+
+
+
+
+HEURES DE LOISIR,
+POÈMES COMPOSÉS OU TRADUITS
+PAR LORD BYRON, MINEUR.
+
+ Μήτ᾿ ἄρ µε µάλ᾿ αἴνεε, µήτε τι νείκει.
+ (HOM. _Il._ κ, 249.)
+
+_He whistled as he went for want of thought_.
+
+ (DRYDEN)
+
+Il sifflait, en marchant, à défaut de pensées.
+
+
+
+
+AU TRÈS-HONORABLE
+FRÉDÉRIC, COMTE DE CARLISLE,
+CHEVALIER DE LA JARRETIÈRE, ETC., ETC.
+SON PUPILLE RECONNAISSANT ET PARENT AFFECTIONNÉ,
+
+ L'AUTEUR.
+
+
+
+
+HEURES DE LOISIR.
+
+
+
+
+I.
+
+DÉPART DE NEWSTEAD-ABBEY (1803).
+
+
+ _Why dost thou build the hall? son of the winged days! Thou
+ lookest from thy tower to-day; yet a few years, and the
+ blast of the desert comes; it howls in thy empty court_.
+
+ (OSSIAN.)
+
+ Pourquoi bâtis-tu ce palais? fils du tems à l'aile rapide!
+ Aujourd'hui tu regardes du haut de ta tour: quelques années
+ encore, et le vent du désert arrive; il murmure dans ta cour
+ solitaire.
+
+1. A travers tes créneaux, Newstead, frémit le sourd murmure des vents:
+ô demeure de mes pères, ton heure est venue; dans ton jardin jadis
+riant, la ciguë et le chardon ont étouffé la rose qui en ornait les
+allées.
+
+2. De ces barons couverts de maille, qui, fiers et belliqueux,
+conduisaient leurs vassaux des confins de l'Europe aux plaines de la
+Palestine, que reste-t-il aujourd'hui? un bouclier, un écusson, qui
+retentissent à chaque souffle des airs: voilà l'unique et triste vestige
+de leur grandeur!
+
+3. Le vieux Robert n'accompagne plus des sons de sa harpe ces vers qui
+allument dans les cœurs l'amour de la guerre et des lauriers: près des
+tours d'Ascalon, John de Horistan[1] sommeille, la mort a paralysé la
+main de son ménestrel.
+
+[Note 1: Le château d'Horistan, dans le Derbyshire, est une ancienne
+habitation de la famille Byron.]
+
+4. Paul et Hubert dorment dans la vallée de Crécy: ils succombèrent pour
+la cause d'Édouard et de l'Angleterre. O mes pères! les larmes de votre
+patrie vous récompensent. Quel fut votre courage! quelle mort fut la
+vôtre! nos annales peuvent encore le dire.
+
+5. A Marston Moor[2], quatre frères, réunis à Rupert[3] pour combattre
+les traîtres, enrichirent de leur sang le sombre champ de bataille: ils
+défendaient les droits du monarque; c'était encore défendre la patrie:
+la mort vint mettre le sceau à leur royalisme fidèle.
+
+[Note 2: Bataille de Marston Moor, où les partisans de Charles Ier
+furent défaits.]
+
+[Note 3: Fils de l'électeur Palatin et parent de Charles Ier. Il
+commanda ensuite l'armée navale sous le règne de Charles II.]
+
+6. Ombres des héros, salut! Votre descendant vous dit adieu, en quittant
+le séjour de ses ancêtres. Sous un ciel étranger ou dans sa patrie,
+votre souvenir lui inspirera une nouvelle ardeur; il ne songera qu'à la
+gloire et à vous.
+
+7. Une larme obscurcit ses yeux à l'heure de cette triste séparation;
+mais c'est la nature, non la crainte, qui excite ses regrets: il va bien
+loin, animé de la même émulation; jamais il n'oubliera la renommée de
+ses pères.
+
+8. Cette renommée, ce souvenir, voilà ce qu'il chérira toujours; il fait
+vœu de ne jamais ternir l'éclat de votre nom; il vivra comme vous, ou
+comme vous il périra; après sa mort, puisse-t-il mêler sa cendre à la
+vôtre!
+
+
+
+
+II.
+
+ÉPITAPHE D'UN AMI (1803).
+
+
+ Ἀστὴρ πρὶν µὲν ἔλκµπες ἐνὶ ζώοισιν ἑῷος.
+
+ (LAERTIUS.)
+
+Oh! mon ami, toi que toujours j'aimerai, que je regretterai toujours,
+combien d'inutiles larmes ont baigné ton cercueil honoré! Combien de
+sanglots ont répondu à ton dernier soupir, quand tu te débattais dans
+les angoisses de l'agonie! Si les larmes pouvaient arrêter la mort dans
+sa course, les soupirs s'opposer à l'invincible force de son dard
+tyrannique, la jeunesse et la vertu réclamer quelques instans de délai,
+la beauté charmer le spectre et le distraire de sa proie, ah! tu vivrais
+encore pour réjouir mes yeux désolés, pour faire la gloire de ton
+camarade et les délices de ton ami. Si pourtant l'esprit aimable qui
+t'animait plane autour du lieu où ton corps maintenant se résout en
+poussière, ici tu liras le deuil imprimé dans mon cœur, deuil trop
+profond pour être confié à l'art du sculpteur. Nul marbre n'indique la
+couche de ton humble sommeil, mais on y voit des statues vivantes fondre
+en pleurs; le simulacre de l'affliction ne s'incline pas sur ta tombe,
+mais l'affliction elle-même déplore l'arrêt qui condamna ton jeune âge.
+Hélas! quoique ton père pleure le coup qui frappe ainsi sa race, la
+douleur paternelle ne peut égaler la mienne! Nul, aussi bien que toi,
+n'adoucira sa dernière heure; toutefois, d'autres enfans calmeront alors
+son angoisse. Mais auprès de moi, qui te remplacera? ton image que ne
+saurait effacer une amitié nouvelle? non jamais! Les larmes d'un père
+cesseront de couler, le tems apaisera les regrets d'un frère enfant: à
+tous, hormis un seul, la consolation est connue, tandis que l'amitié
+gémit dans la solitude.
+
+
+
+
+III.
+
+FRAGMENT (1803)
+
+
+Quand la voix de mes pères appellera dans leur aérien séjour mon ame
+joyeuse de leur choix, quand mon ombre voltigera au gré de la brise; ou
+que, visible à peine au milieu du brouillard, elle descendra le flanc de
+la montagne, oh! puisse cette ombre ne voir aucune urne sculptée qui
+marque la place où la terre retourne à la terre, aucune pierre funéraire
+qui soit encombrée de louanges! Que mon nom seul soit mon épitaphe! Si
+ce nom n'entoure point mon argile d'une auréole de gloire, oh! nul autre
+honneur n'est dû à ma vie. Ce nom, ce nom seul, distinguera ma place,
+immortalisée par lui, ou avec lui à jamais oubliée.
+
+
+
+
+IV.
+
+LES LARMES (1806).
+
+
+ _O lacrymarum fons, tenero sacros Ducentium ortus ex animo;
+ quater Félix! in imo qui scatentem Pectore te, pia Nympha,
+ sensit_.
+
+ (GRAY.)
+
+1. Lorsque l'amitié ou l'amour éveille notre sympathie, lorsque la
+vérité devrait paraître dans le regard, ces lèvres qui s'entr'ouvent ou
+sourient, peuvent être trompeuses; mais la preuve, fidèle de notre
+émotion est une larme.
+
+2. Trop souvent un sourire n'est qu'un piége de l'hypocrite pour masquer
+la haine ou la crainte: donnez-moi le doux soupir, tandis que l'œil,
+miroir de l'ame, est terni un instant par une larme.
+
+3. La tendre charité, en embrasant l'ame de ses ardeurs, la purifie
+ici-bas de toute souillure de barbarie: la compassion inondera le cœur
+où cette vertu est sentie, et répandra sur les yeux une bien douce
+rosée, une larme.
+
+4. L'homme condamné à mettre à la voile, au premier souffle d'un vent
+favorable, pour traverser les flots de l'Atlantique, se penche sur
+l'abîme qui, bientôt peut-être, deviendra son tombeau, et les flammes de
+son regard ne brillent plus qu'à travers une larme.
+
+5. Le soldat brave la mort, pour une couronne imaginaire, dans la
+romantique carrière de la gloire; mais il relève l'ennemi une fois
+terrassé, et arrose chaque blessure d'une larme.
+
+6. Retourne-t-il, enflé d'orgueil, auprès de sa fiancée, après avoir
+renoncé au glaive rougi de sang humain? toutes ses peines sont
+récompensées, lorsque, embrassant la jeune fille, il baise sur sa
+paupière une larme.
+
+7. Heureux théâtre de ma jeunesse, séjour de l'amitié et de la
+franchise; où l'amour faisait fuir mes rapides années, je te quittai à
+regret, l'ame en deuil; je me tournai pour te voir une dernière fois:
+mais le clocher m'apparut à peine à travers une larme.
+
+8. Je ne puis plus adresser mes sermens à ma Marie, ma Marie jadis si
+chère! mais je me rappelle l'heure où, sous l'ombrage de son berceau
+favori, elle récompensait mes sermens avec une larme.
+
+9. Possédée par un autre, puisse-t-elle vivre toujours heureuse! Mon
+cœur doit toujours révérer son nom: en soupirant, je me résigne à perdre
+ce que je crus autrefois mon bien, et je pardonne son infidélité en
+versant une larme.
+
+10. O vous, amis de mon cœur, je vais vous quitter; mais je n'ai pas
+banni l'espoir du retour: peut-être nous nous reverrons dans cette
+retraite champêtre; alors revoyons-nous comme nous nous séparons, avec
+une larme.
+
+11. Quand mon ame aura pris son vol vers les régions de la nuit, et que
+mon cadavre sera gisant dans une bière, si vous passez près de la tombe
+où se consumeront mes cendres, ah! mouillez ma poussière d'une larme.
+
+12. Que le marbre pour moi ne se change point en un splendide monument,
+élevé par les enfans de la vanité; que nul éloge mensonger ne célèbre
+mon nom: je ne demande, je ne désire qu'une larme.
+
+
+
+
+V.
+
+PROLOGUE DE CIRCONSTANCE
+
+PRONONCÉ AVANT LA REPRÉSENTATION DE: «THE WHEEL OF FORTUNE (LA ROUE DE
+LA FORTUNE[4]),» SUR UN THÉÂTRE DE SOCIÉTÉ.
+
+
+[Note 4: Pièce de Richard Cumberland.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+Aujourd'hui que la politesse raffinée du siècle a chassé du théâtre la
+raillerie immorale, et que le goût a stigmatisé cet esprit de licence
+qui imprimait la honte sur les écrits de tout auteur, aujourd'hui que
+nous cherchons à plaire par des scènes plus pures, et que nous n'osons
+appeler la rougeur sur la joue de la beauté, ah! permettez à une muse
+modeste de réclamer quelque pitié, et de rencontrer l'indulgence où elle
+ne peut trouver la gloire; mais ce n'est pas pour elle seule que nous
+désirons des égards: d'autres personnages paraîtront, plus convaincus
+encore de leur peu de talent: vous n'aurez point ce soir des Roscius
+vieillis dans les secrets de l'action scénique: nul Cooke, nul Kemble ne
+peut ici vous saluer[5]; nulle Siddons[6] arracher une larme à votre
+sympathie: vous êtes rassemblés pour voir, dans le drame nouveau, le
+début d'acteurs encore en germe. Ici nous faisons l'essai de nos ailes à
+peine garnies de plumes; ne rognez pas les ailerons avant que les
+oiseaux puissent voler. Si nous succombons dans ce premier essor, hélas!
+faibles que nous sommes, nous tombons pour ne plus nous relever. Il n'y
+a pas qu'un seul malheureux qui, trahi par la peur, espère et presque
+aussi redoute vos éloges: mais tous nos personnages attendent dans une
+poignante incertitude la crise de leur destinée. Aucune pensée vénale ne
+peut retarder nos progrès: vos généreux applaudissemens sont notre
+unique récompense; pour les mériter, le héros déploie toutes ses forces,
+l'héroïne baisse son œil timide devant votre regard: celle-ci au moins
+doit avoir des protecteurs; on ne peut refuser sa bienveillance au sexe
+le plus aimable; quand la jeunesse et la beauté forment l'égide d'une
+femme, le plus grave censeur doit céder à tant d'attraits. Mais si nos
+faibles tentatives n'ont aucun succès, si nos plus grands efforts, après
+tout, sont stériles; que, du moins, la pitié inspire vos ames, et qu'à
+défaut de bravos, elle nous accorde grâce et merci.
+
+[Note 5: Un acteur anglais en paraissant sur la scène, fait toujours un
+salut au public.
+
+(_Note du Tr._)]
+
+[Note 6: Célèbre actrice, sœur des deux Kemble.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+
+
+VI.
+
+SUR LA MORT DE M. FOX.
+
+
+Un journal avait publié l'impromptu anti-libéral suivant:
+
+«Les ennemis de notre nation pleurent la mort de Fox, mais ils bénissent
+l'heure où Pitt rendit le dernier soupir: que le bon sens et la vérité
+expliquent ces sentimens opposés, nous donnerons la palme à qui en est
+vraiment digne.»
+
+L'auteur de ces poèmes envoya la réponse suivante:
+
+O factieuse vipère! dont la dent empoisonnée voudrait encore déchirer
+les morts, en corrompant la vérité: Quoi! parce que _les ennemis de
+notre nation_, animés d'un généreux sentiment, pleurent la mort de
+l'homme de bien et du grand homme, faudra-t-il que des langues infâmes
+essaient de ternir le nom de celui dont la digne récompense est une
+renommée éternelle? Quand Pitt expira à l'apogée du pouvoir, ah! malgré
+les revers qui obscurcirent sa dernière heure, la pitié étendit
+au-devant de lui ses ailes humides de larmes: car les ames nobles _ne
+font pas la guerre aux morts_; ses amis en pleurs lui donnèrent une
+dernière prière, quand toutes ses erreurs s'endormirent dans le tombeau;
+il plia comme Atlas sous le poids de tant de soins, de tant de luttes
+qui fatiguaient notre patrie. Mais, en Fox, apparut aussitôt un Hercule
+qui releva, pour un moment, la machine ébranlée: hélas! lui aussi, il
+est tombé, lui qui réparait le malheur de la Bretagne: nos espérances,
+si rapides à renaître, sont mortes avec lui; il n'y a pas qu'un grand
+peuple qui élève une urne en son honneur: toutes les contrées de
+l'immense Europe sont en deuil. «Que le bon sens et la vérité expliquent
+ces sentimens opposés, pour qu'on donne la palme à celui qui en est
+vraiment digne.» Mais ne laissons pas l'impure calomnie assaillir notre
+homme d'état ou envelopper sa gloire d'un voile ténébreux. Fox, dont le
+corps inanimé reçoit les pleurs du monde en deuil, dont les restes
+chéris dorment sous un marbre honoré, sur qui les nations armées contre
+nous gémissent elles-mêmes, dont tous, amis ou ennemis, reconnaissent le
+génie: Fox brillera à jamais dans les annales de la Bretagne, et ne
+cédera pas même à Pitt la palme du patriotisme, palme que l'envie,
+cachée sous le masque sacré de la candeur, a osé réclamer pour Pitt, et
+pour Pitt seul.
+
+
+
+
+VII.
+
+STANCES A UNE LADY,
+EN LUI DONNANT LES POÈMES DE CAMOENS.
+
+
+1. Peut-être, ô vierge chérie! apprécieras-tu en ma faveur ce gage sacré
+d'une tendre estime: ce livre dit les rêves enchanteurs de l'amour,
+sujet que nous ne pouvons point mépriser.
+
+2. Qui blâme l'amour? c'est la sottise envieuse; c'est là vieille fille
+désappointée, ou l'élève d'une école de prudes, condamnée à se faner
+dans un ennui solitaire.
+
+3. Lis donc, vierge chérie; lis avec abandon: car tu ne seras jamais au
+nombre de telles femmes: ce n'est point en vain que je réclamerai de toi
+quelque pitié pour les maux du poète.
+
+4. C'était un barde vraiment inspiré; son feu ne fut ni faible ni
+mensonger: puisse l'amour qui fut sa récompense être aussi la tienne!
+Mais puisse ta destinée n'être point aussi cruelle[7]!
+
+[Note 7: Allusions aux malheureuses amours de Camoëns avec Alayde.]
+
+
+
+
+VIII.
+
+A M*** (1806).
+
+
+1. Oh! si ces yeux brillaient, non d'une flamme ardente, mais d'une
+tendre émotion, peut-être exciteraient-ils de moins vifs désirs, mais tu
+serais aimée plus qu'une mortelle.
+
+2. Malgré les rayons sauvages de ces astres, tes angéliques attraits
+nous obligent à l'admiration, qui bientôt fait place au désespoir: car
+ce coup d'œil fatal nous défend l'estime.
+
+3. Quand la nature t'introduisit si belle en cette vie, elle craignit
+que la terre ne fût indigne de la divine perfection de tes charmes, et
+que le ciel ne t'appelât parmi ses habitans:
+
+4. Aussi, pour garder son plus cher ouvrage, pour empêcher les anges de
+lui en disputer la possession, elle cacha, dans ces yeux naguère
+célestes, un éclair terrible toujours prêt à étinceler.
+
+5. Ces yeux pourraient faire pâlir le plus hardi des sylphes, quand ils
+rayonnent comme le soleil en son midi; ta beauté doit nous enflammer
+tous; mais qui peut affronter le feu de ton regard?
+
+6. On dit que la chevelure de Bérénice, métamorphosée en étoiles, orne
+la voûte de l'Empyrée; mais toi, tu n'y seras jamais admise: tu
+éclipserais trop les sept planètes.
+
+7. Car si tes yeux brillaient dans l'espace, à peine laisserais-tu
+paraître la lumière des planètes, dont tu serais devenue la sœur: les
+soleils eux-mêmes qui régissent les divers mondes, ne jetteraient qu'une
+sombre lueur dans leur propre sphère.
+
+
+
+
+IX.
+
+A LA FEMME.
+
+
+O femme! l'expérience a pu me dire que tous ceux qui te regardent
+doivent t'aimer: sans doute, l'expérience a pu m'apprendre que tes plus
+solides promesses ne sont rien; quand tu es placée devant moi dans tout
+l'éclat de tes charmes, je ne songe plus qu'à t'adorer. O souvenir! bien
+délicieux, quand l'espoir l'accompagne, quand nous possédons encore
+l'objet de notre amour! Mais comme il est maudit par les amans, quand
+l'espoir s'est envolé, quand la passion est éteinte. O femme! belle et
+tendre enchanteresse! comme les jeunes hommes sont prompts à te croire!
+comme le cœur palpite, quand pour la première fois nous voyons cet œil
+qui roule dans un éclatant azur, ou resplendit tout noir, ou lance ses
+doux rayons de dessous un sourcil châtain! Comme nous nous hâtons de
+croire à tes sermens, de t'entendre engager ta foi de plein gré; dans
+notre ravissement, nous espérons que ta fidélité sera éternelle, et
+voilà que tu changes en un jour! Donc il sera toujours vrai de dire:
+«Femme, tes sermens sont écrits sur le sable[8].»
+
+[Note 8: Cette dernière pensée est la traduction presque littérale d'un
+proverbe espagnol.]
+
+
+
+
+X.
+
+A. M. S. G.
+
+
+1. Quand je rêve que vous m'aimez, vous me le pardonnez sans doute, et
+vous n'étendez pas votre colère jusque sur mon sommeil; car ce n'est que
+dans mes songes qu'existe votre amour: je me lève, et il ne me reste
+qu'à pleurer.
+
+2. O Morphée! empare-toi donc vite de mes facultés; répands sur moi ta
+bienfaisante langueur; si je dois avoir un songe semblable à celui de la
+nuit dernière, quelle divine extase m'est réservée!
+
+3. On nous dit que le Sommeil, frère de la Mort, est l'image de notre
+sort futur: oh! comme je désire rendre à la Parque le frêle souffle qui
+m'anime, si c'est là un avant-goût des célestes félicités!
+
+4. Ah! cessez, douce dame, de froncer votre aimable sourcil, et ne me
+croyez point en cela trop heureux; si je pèche dans mon rêve, j'expie
+mon péché maintenant, condamné que je suis à voir le bonheur sans
+l'atteindre.
+
+5. Quoique dans mes songes, douce dame, vous puissiez quelquefois
+sourire, ne croyez pas ma pénitence insuffisante: quand votre présence
+imaginaire abuse mon esprit qui sommeille, le réveil seul sera un assez
+grand supplice.
+
+
+
+
+XI.
+
+CHANT DE REGRET.
+
+
+1. Quand je rôdais, jeune highlander[9], sur la bruyère sombre, et que
+je gravissais ton sommet escarpé, ô Morven, mont de neige[10]! afin de
+contempler le torrent qui grondait au-dessous comme un tonnerre, ou le
+brouillard de la tempête qui se grossissait sous mes pieds: alors
+j'errais, libre de la tutelle de la science, étranger à la crainte,
+aussi âpre que les rocs où grandissait mon enfance; un sentiment unique
+était cher à mon cœur: ai-je besoin de vous dire, ô ma douce Marie!
+qu'il était concentré en vous seule?
+
+[Note 9: Mot consacré à la désignation des montagnards écossais: nous
+avons cru devoir le conserver, comme tous ceux qui donnent une couleur
+locale à la poésie.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 10: Morven, haute montagne dans l'Aberdeenshire: «Gormal, mont de
+neige (_Gormal of snow_),» est une expression qu'on rencontre souvent
+chez Ossian.]
+
+2. Cependant, ce ne pouvait être l'amour, car je n'en savais pas le nom;
+quelle passion peut habiter dans le sein d'un enfant? Mais j'éprouve
+encore une vive émotion, la même que je ressentais dans mon jeune âge
+sur les cimes des montagnes désertes: une seule image était gravée dans
+mon cœur: j'aimais mon froid pays, je ne soupirais pas après de
+nouvelles contrés: j'avais peu de besoins, car mes désirs étaient
+comblés; mes pensées étaient pures, car mon ame était avec vous.
+
+3. Je me levais avec l'aurore; et je bondissais, avec mon chien pour
+guide, de montagne en montagne; je luttais contre les ondes du Dee[11]
+ballottées par la marée, et j'écoutais de loin le chant du highlander:
+le soir, je me couchais sur un lit de bruyères; mes songes ne
+présentaient que Marie à ma vue; avec quelle brûlante ardeur mes
+dévotions s'élevaient au ciel, car ma première prière était de vous
+bénir!
+
+[Note 11: Le Dee est une belle rivière qui prend sa source près de Mar
+Lodge, et se jette dans la mer à New-Aberdeen.]
+
+4. Je quittai ma froide demeure, et mes rêves ont fui: les montagnes se
+sont évanouies et ma jeunesse n'est plus: dernier rejeton de ma race, je
+dois me flétrir dans la solitude, et ne trouver la joie que dans le
+souvenir des jours passés: ah! la grandeur, en élevant ma destinée, l'a
+rendue amère; plus douces furent les scènes que connut mon enfance;
+quoique mes espérances aient été déçues, je ne les ai point oubliées;
+quoique mon cœur soit froid, il languit encore près de vous.
+
+5. Quand je vois quelque noire montagne dresser sa crête vers le ciel,
+je songe aux rochers qui couvrent Colbleen[12] de leur ombre; quand je
+vois le doux azur d'un œil qui exprime l'amour, je songe à ces yeux qui
+me faisaient chérir un sauvage séjour; quand, par hasard, je vois une
+chevelure ondoyante, dont la teinte soit un peu semblable à celle de vos
+blondes tresses, je songe à cette longue chevelure d'or, apanage sacré
+de la beauté et de Marie.
+
+[Note 12: Colbleen est une montagne à l'extrémité des Highlands, non
+loin des ruines de Dee-Castle.]
+
+6. Toutefois le jour peut venir, où les montagnes, encore une fois,
+m'apparaîtront vêtues de leur manteau de neige: mais tandis qu'elles
+seront ainsi suspendues au-dessus de moi, et telles qu'elles furent
+toujours, Marie sera-t-elle là pour me recevoir? Hélas! non. Adieu donc,
+ô collines où mon enfance fut nourrie! et toi aussi, Dee, dont les eaux
+s'écoulent si paisibles, je te dis adieu! Nulle demeure n'abritera ma
+tête dans la forêt: ah! Marie, quelle demeure pourrait être habitée sans
+vous?
+
+
+
+
+XII.
+
+A.....
+
+
+1. Oh! oui, j'avouerai que nous étions chers l'un à l'autre; les amitiés
+de l'enfance quoique légères sont vraies; l'amour que vous sentiez était
+un amour de frère, et moi je nourrissais pour vous la même tendresse.
+
+2. Mais l'amitié peut renoncer à ses douces lois: une affection de
+plusieurs années en un moment expire. Comme l'amour, l'amitié a aussi
+des ailes rapides; mais elle ne brûle pas, comme l'amour, de flammes
+inextinguibles.
+
+3. Bien souvent nous avons erré ensemble sur l'Ida[13]: heureuses furent
+les scènes de notre jeunesse! Je l'avoue. Au printems de notre vie,
+comme le ciel est serein! Mais aujourd'hui s'amoncellent les rudes
+tempêtes de l'hiver.
+
+[Note 13: Nom poétique de Harrow-on-the-hill, où Lord Byron fut élevé.
+Voir la Vie de Byron.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+4. La mémoire, cessant de s'unir à l'affection, ne nous retracera plus
+les plaisirs accoutumés de notre enfance: quand l'orgueil couvre le sein
+d'acier, le cœur est inflexible, et ce qui serait justice ne semble plus
+que honte.
+
+5. Cependant; cher S***, car je dois encore vous estimer, je ne puis
+jamais adresser un reproche à ceux que j'aime, et ceux-là sont en petit
+nombre; le hasard qui vous a perdu peut un jour racheter vos torts, le
+repentir effacera le serment que vous avez fait.
+
+6. Je ne me plaindrai pas, et, quoique notre affection soit glacée,
+aucun secret ressentiment ne vivra dans mon cœur: mes esprits sont
+calmés par une réflexion simple; c'est que tous deux nous pouvons avoir
+tort, et que tous deux nous devrions pardonner.
+
+7. Vous saviez que mon ame, mon cœur, mon existence vous appartenaient,
+si le danger l'eût demandé; vous saviez que ni les ans, ni l'éloignement
+ne pouvaient me changer, que j'étais dévoué tout entier à l'amour et à
+l'amitié.
+
+8. Vous saviez..., mais arrière cette vaine image du passé! Les liens de
+l'affection sont désormais brisés: trop tard peut-être vous retrouverez
+ces tendres souvenirs qui vous accableront, et vous soupirerez sur la
+perte de votre ancien ami.
+
+9. Pour le moment, nous nous séparons: j'espère que ce n'est point pour
+toujours; car le tems et le regret vous rendront enfin à l'amitié. Nous
+devons tous deux tâcher d'oublier nos dissentimens: je ne demande pas
+d'autre expiation que des jours semblables aux jours passés.
+
+
+
+
+XIII.
+
+A MARIE,
+
+EN RECEVANT SON PORTRAIT.
+
+
+1. Cette image de tes charmes, imparfaite il est vrai, mais aussi
+ressemblante que l'art des mortels pouvait la faire, délivre de la
+crainte mon cœur fidèle, réveille mes espérances, et m'ordonne de vivre.
+
+2. Je puis retrouver ici ces boucles d'or qui flottent sur ton front de
+neige, ces joues qui sortirent du moule de la beauté elle-même, ces
+lèvres qui me firent esclave de la beauté.
+
+3. Ici, je puis retrouver..., mais non! cet œil dont l'azur nage dans un
+feu liquide, doit défier le peintre et le forcer d'abandonner sa tâche.
+
+4. J'y vois bien ce beau bleu qui le colore: mais où donc le rayon si
+pur qui s'en échappait, qui donnait un nouveau lustre à son azur, comme
+fait à l'océan la tremblante lumière de la lune?
+
+5. Douce copie! tout inanimée, tout insensible que tu es, tu m'es cent
+fois plus chère que ne le pourraient être toutes les beautés vivantes,
+hors celle qui te plaça sur mon cœur.
+
+6. Elle l'y plaça, mais avec tristesse, avec la vaine crainte que le
+tems pourrait ébranler mon ame inconstante, sans savoir que son image
+retient et enchaîne à jamais tous mes sens.
+
+7. Cette image embellira pour moi les heures, les années, le cours
+entier du tems; elle relèvera mon espoir dans les momens de sombre
+inquiétude, m'apparaîtra dans la dernière lutte de la vie, et
+rencontrera l'amour dans mon regard expirant.
+
+
+
+
+XIV.
+
+DAMÈTE.
+
+
+Enfant[14] par la loi, adolescent par son âge, et, par son ame, esclave
+de toute joie vicieuse; sevré de tout sentiment de honte et de vertu,
+adepte en fait de mensonge, démon en fait de ruse; versé dans
+l'hypocrisie, lorsqu'il n'est encore qu'un enfant; capricieux comme le
+vent, plein d'inclinations sauvages; faisant de la femme sa dupe, de son
+imprudent ami un instrument; vieux dans le monde, quoique à peine
+échappé des bancs, Damète a parcouru tout le labyrinthe du péché; et il
+est arrivé au bout, à l'âge où les autres commencent; encore aujourd'hui
+des passions tumultueuses ébranlent son ame, et lui commandent de vider
+jusqu'à la lie la coupe du plaisir; mais, dégoûté du vice, il rompt sa
+chaîne, et ce qui était jadis ambroisie céleste, ne lui semble plus
+qu'infernal poison.
+
+[Note 14: C'est-à-dire, mineur.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+
+
+XV.
+
+A MARION.
+
+
+Marion! pourquoi ce front pensif? quel dégoût as-tu pour la vie? Change
+cette mine mécontente; ces traits froncés ne conviennent pas à une
+personne si belle. Ce n'est pas l'amour qui trouble ton repos; l'amour
+est étranger à ton ame; il paraît dans la bouche qui s'entr'ouvre au
+sourire, il répand sa douleur en larmes douces et timides, ou abaisse
+une paupière languissante; mais il évite cet air sombre et repoussant.
+Reprends donc le feu qui animait ton regard: quelques-uns t'aimeront,
+tous t'admireront; tant que ce froid aspect nous glace, nous ne pouvons
+que rester dans la froideur de l'indifférence. Si tu veux surprendre les
+cœurs errans, souris au moins, ou feins de sourire; des yeux comme les
+tiens ne furent pas faits pour cacher leur éclat sous de sombres nuages;
+en dépit de tout ce que tu voudrais dire, ils se jouent en regards
+fripons. Tes lèvres,--mais ici ma modeste et chaste muse refuse d'obéir
+à mon impulsion; elle rougit, fait la révérence et fronce le
+sourcil,--bref, elle craint que le sujet ne me transporte; et,
+s'enfuyant pour chercher la raison, elle ramène à tems la
+prudence.--Tout ce que je dirai (car ce que je pense n'est exprimé ni
+plus haut, ni plus bas), c'est que de telles lèvres, dont la vue nous
+enchante, étaient formées pour quelque chose de mieux qu'un sourire
+moqueur; cet avis, dépouillé de complimens qui l'adoucissent, est au
+moins désintéressé; tels sont les vers que je t'adresse, naïfs et libres
+de tout mélange de flatterie; un conseil comme le mien est le conseil
+d'un frère; mon cœur est donné à d'autres, c'est-à-dire qu'inhabile à
+tromper il se partage entre une douzaine de maîtresses. Marion! adieu!
+oh! je t'en prie, ne méprise pas cet avertissement, quelque désagréable
+qu'il puisse être; et afin que mes préceptes ne déplaisent point à ceux
+qui regardent la remontrance comme chose importune, je te donnerai enfin
+notre opinion concernant le doux empire de la femme; quoique nous
+contemplions avec admiration des yeux d'azur, ou des lèvres brillantes
+de vie, quoique les tresses ondoyantes nous attirent, quoique ces
+beautés puissent nous distraire; papillons légers, nous sommes toujours
+prêts à voltiger; tout cela ne peut encore fixer nos ames à l'amour. Ce
+n'est point une censure trop sévère que de dire que cela forme un joli
+portrait; mais si tu veux savoir la chaîne secrète qui nous attache
+humbles esclaves à votre suite, et vous fait saluer reines de la
+création, apprends-le en un mot, c'est l'animation.
+
+
+
+
+XVI.
+
+OSCAR D'ALVA.
+
+BALLADE.
+
+
+1. Comme, à travers la voûte azurée, le flambeau nocturne des cieux
+brille d'un doux éclat sur le rivage de Lora, où s'élèvent les blanches
+tourelles d'Alva qui n'entendent plus le fracas des armes!
+
+2. Et cependant la lune qui parcourt cet horizon fit souvent jouer ses
+rayons sur les casques d'argent, et aperçut, au milieu de la nuit
+silencieuse, les guerriers d'Alva revêtus de leurs étincelantes cottes
+de mailles.
+
+3. Et sur les rocs ensanglantés que le château domine, et qui semblent
+menacer les sombres flots de l'Océan, elle vit, jetant sa pâle lueur
+parmi les rangs clair-semés de la mort, maint brave étendu par terre
+dans le râle de l'agonie.
+
+4. Plus d'un regard, qui ne devait pas revoir le lever de l'astre des
+jours, se détourna languissamment de la plaine sanglante, et se fixa,
+mourant, sur la lumière mourante de l'astre des nuits.
+
+5. Pour ces yeux défaillans, c'était naguère un flambeau d'amour, dont
+ils bénissaient la propice lueur; mais maintenant elle flamboyait d'en
+haut, comme une torche sombre et funèbre.
+
+6. La noble race d'Alva s'est éteinte, et l'on voit encore au loin ses
+tours grises; ses héros ne pressent plus la chasse, ne soulèvent plus
+les rouges vagues de la guerre.
+
+7. Mais quel fut le dernier rejeton du clan d'Alva? pourquoi la mousse
+croît-elle sur la pierre d'Alva? ces tours ne retentissent plus du pas
+des hommes, l'écho n'y répond qu'au bruit du vent.
+
+8. Et lorsque ce vent est violent et fort, on entend dans ce château un
+murmure qui surgit sourdement dans les airs, et vibre sur les murailles
+vermoulues.
+
+9. Oui, lorsque gémit l'ouragan, il ébranle le bouclier du brave Oscar;
+mais on ne voit plus s'élever ses bannières, ni flotter son panache
+noir.
+
+10. Le soleil éclaira des feux brillans de son lever la naissance
+d'Oscar; Angus bénit son premier-né; et les vassaux accoururent en foule
+autour du foyer de leur chef, pour applaudir à cette heureuse matinée.
+
+11. Ils savourent, sur la montagne, la chair du daim sauvage; le pibroch
+perce l'air de ses accens aigus; pour égayer davantage ce festin de
+highlanders, les sons de l'instrument se succèdent en mélodie martiale.
+
+12. Et ceux qui entendirent cette musique âpre et guerrière espérèrent
+qu'un jour les accords du pibroch précéderaient cet enfant du héros,
+lorsqu'il guiderait les braves qui se revêtent du tartan.
+
+13. Une autre année a passé vite; déjà Angus bénit un autre fils; cette
+naissance est célébrée comme la première, et cette fête joyeuse ne fut
+pas courte.
+
+14. Instruits par leur père à bander l'arc sur les sombres et orageuses
+montagnes d'Alva, les deux frères, dans leur enfance, chassaient le
+chevreuil agile, et dépassaient leurs lévriers dans leur course.
+
+15. Puis, avant que les années de la jeunesse soient passées, ils se
+mêlent aux rangs des guerriers; ils manient, avec légèreté la brillante
+claymore, et envoient au loin la flèche sifflante.
+
+16. Les cheveux d'Oscar étaient noirs; c'était avec une majesté sauvage
+qu'ils flottaient au gré de la brise. Mais la chevelure d'Allan était
+brillante et blonde; sa joue était pensive et pâle.
+
+17. Oscar avait l'ame d'un héros; les rayons de la vérité étincelaient
+dans son œil noir. Allan avait de bonne heure appris à se maîtriser, et
+ses paroles avaient été douces dès sa jeunesse.
+
+18. Tous deux, oui, tous deux étaient vaillans: la lance du Saxon se
+brisa plus d'une fois sous leur acier. Le cœur d'Oscar méprisait la
+crainte, mais le cœur d'Oscar savait sentir.
+
+19. L'ame d'Allan, au contraire, ne répondait pas à ses traits, indigne
+qu'elle était d'une aussi belle enveloppe: rapide comme l'éclair de la
+tempête, sa vengeance mortelle frappait ses ennemis.
+
+20. De la tour lointaine du haut Southannon, vint une jeune et noble
+dame; avec les terres de Kenneth pour dot, vint une vierge aux yeux
+bleus, la fille de Glenalvon.
+
+21. Oscar réclama cette belle épouse, et Angus sourit à son Oscar:
+l'orgueil féodal du père était flatté d'obtenir ainsi la fille de
+Glenalvon.
+
+22. Écoutez! les accords du pibroch sont gais. Écoutez! l'hymne nuptial
+s'élève: les voix se répandent en accens joyeux, et prolongent encore le
+chœur bruyant.
+
+23. Voyez comme les plumes couleur de sang des héros assemblés flottent
+dans le château d'Alva. Les jeunes montagnards prennent leurs plaids
+bariolés, et attendent l'appel de leurs chefs.
+
+24. Ce n'est pas la guerre que leurs regards demandent; le pibroch joue
+le chant de la paix; les clans se pressent aux noces d'Oscar, et les
+sons du plaisir ne cessent pas.
+
+25. Mais où est Oscar? certes, il est tard; est-ce bien là l'ardente
+flamme d'un fiancé? tandis que les hôtes en foule, que les dames
+attendent, ni Oscar ni son frère n'arrivent.
+
+26. Enfin Allan joignit la fiancée. «Pourquoi Oscar ne vient-il pas? dit
+Angus.--Est-ce qu'il n'est pas ici? répliqua le jeune homme. Il n'était
+pas venu se promener avec moi dans la clairière.
+
+27. «Peut-être, dans l'oubli de ce jour solennel, il chasse le chevreuil
+bondissant, ou les flots de l'Océan prolongent son absence; cependant la
+barque d'Oscar est rarement retardée par les flots.
+
+28.--Oh! non, non! répliqua le père, alarmé, ni la chasse, ni les flots
+ne retiennent mon enfant; voudrait-il faire un tel affront à Mora? quel
+obstacle l'empêcherait d'accourir auprès d'elle?
+
+29. «Oh! cherchez, vous tous, amis! oh! cherchez tout à l'entour! Allan,
+vole avec eux et parcours les domaines d'Alva! Trouvez Oscar, trouvez
+mon fils; faites hâte, et n'osez pas répliquer.»
+
+30. Tout est confusion... Le nom d'Oscar résonne en cris sourds dans la
+vallée; il s'élève sur la brise qui murmure, jusqu'à l'heure où la nuit
+étend ses ailes noires.
+
+31. Ce nom interrompt le calme de la nuit; mais c'est en vain que les
+échos le répètent à travers les ténèbres. Il retentit dans le brouillard
+du matin; mais Oscar ne vient pas dans la plaine.
+
+32. Durant trois jours, durant trois nuits sans sommeil, le chef du clan
+d'Alva parcourut, à la recherche d'Oscar, toutes les cavernes de la
+montagne: donc l'espoir est perdu. Abîmé dans la douleur, ce malheureux
+père déchire les boucles flottantes de ses cheveux gris.
+
+33. «Oscar! mon fils!... Toi, Dieu du ciel! rends-moi l'appui de mes
+années chancelantes, ou, si cet espoir m'est désormais refusé, livre son
+assassin à ma rage.
+
+34. «Oui, sur quelque rivage désert et hérissé de rocs, les os de mon
+Oscar doivent blanchir. Accorde-moi donc, ô grand Dieu! une seule grâce;
+qu'auprès de lui périsse son père égaré par la fureur.
+
+35. «Mais peut-être il vit encore..... Arrière, désespoir! Ah! sois
+calme, mon ame, peut-être il vit encore... Cesse, ô ma voix, d'accuser
+mon destin. Grand Dieu! pardonne-moi une prière impie.
+
+36. «Quoi! si je l'ai perdu, je tombe oublié dans la poussière de la
+mort; l'espoir des vieux jours d'Alva n'est plus. Hélas! de pareils
+coups sont-ils justes?»
+
+37. Ainsi pleura ce père infortuné, jusqu'à ce que le tems, qui adoucit
+le plus cruel malheur, eût ramené le calme dans son esprit et tari la
+source des larmes.
+
+38. Car toujours survivait en son cœur un secret espoir qu'Oscar pouvait
+un jour reparaître. Son espoir tour-à-tour s'affaiblit ou se réveilla,
+tandis que le tems compta les heures d'une année allongée par l'ennui.
+
+39. Les jours se suivirent; l'astre de lumière avait déjà terminé une
+seconde fois sa course accoutumée; Oscar n'était point venu réjouir la
+vue de son père, et le chagrin laissait une plus faible trace.
+
+40. Car il restait encore le jeune Allan, maintenant unique joie de son
+père; et le cœur de Mora fut vite gagné, car la beauté couronnait le
+front de ce jeune homme à la blonde chevelure.
+
+41. Mora songeait qu'Oscar était descendu dans la tombe, et que le
+visage d'Allan était d'une merveilleuse beauté; que si Oscar vivait
+encore, quelque autre femme avait subjugué son cœur infidèle.
+
+42. Et Angus leur disait que si une année encore s'écoulait dans une
+vaine espérance, ses plus tendres scrupules cesseraient, et qu'il
+fixerait le jour de leur hyménée.
+
+43. Les mois se succédèrent à pas lents; mais enfin, mille fois bénie,
+arriva la matinée au bonheur consacrée; cette année d'anxiété et de
+crainte une fois passée, quels sourires embellissent le visage des
+amans!
+
+44. Écoutez! les accords du pibroch sont gais. Écoutez! l'hymne nuptial
+s'élève: les voix se répandent en accens joyeux et prolongent encore le
+chœur bruyant.
+
+45. De nouveau le clan, foule vive et gaie, se presse à la porte du
+château d'Alva; des bruits de fête frappent au loin les échos et
+rappellent la joie d'autrefois.
+
+46. Mais quel est celui dont le noir sourcil reste sombre au milieu de
+la gaîté générale? Devant les farouches éclairs de ses yeux languissent
+les flammes bleues du foyer.
+
+47. Noir est le manteau qui l'enveloppe; son haut panache est d'un rouge
+de sang; sa voix est comme l'ouragan qui s'élève; mais sa marche est
+légère et ne laisse aucune trace.
+
+48. Il est minuit: on porte les toasts à la ronde; on boit à grands
+traits à la santé du fiancé; les voûtes retentissent de mille cris, et
+tous les convives unissent leurs voix pour célébrer cette heureuse
+journée.
+
+49. Tout-à-coup l'étranger se leva, et la foule bruyante fit silence, et
+le front d'Angus exprima la surprise, et la joue délicate de Mora rougit
+soudainement.
+
+50. «Vieillard, s'écria-t-il, ce toast est fini; tu m'as vu boire
+moi-même et célébrer les noces de ton fils: maintenant je réclamerai de
+toi un autre toast.
+
+51. «Tout ici n'est que fête et que joie pour bénir le destin fortuné de
+ton Allan; mais, dis-moi, n'as-tu jamais eu d'autre enfant? Dis,
+pourquoi donc Oscar serait-il oublié?
+
+52.--Hélas! répondit le malheureux père, laissant échapper de grosses
+larmes à mesure qu'il parlait, quand Oscar quitta mon château ou mourut,
+ce cœur vieilli fut presque brisé.
+
+53. «Trois fois la terre a renouvelé sa course, sans que l'aspect
+d'Oscar vînt réjouir mes yeux: Allan est ma dernière espérance, depuis
+la mort ou la fuite du vaillant Oscar.
+
+54.--C'est bien, répliqua le grave étranger, et son œil, roulant dans
+son orbite, lançait de farouches éclairs; j'apprendrais volontiers le
+destin de ton Oscar; peut-être le héros n'a pas péri.
+
+55. «Peut-être, si ceux qu'il a tant aimés l'appelaient, ton Oscar
+reviendrait: peut-être le guerrier n'a fait qu'errer au loin; et pour
+lui ton _beltane_[15] peut encore brûler.
+
+[Note 15: _Beltane tree_: arbre qu'on plante au premier mai (jour de
+fête dans les _Highlands_), et autour duquel on allume des feux
+brillans.]
+
+56. «Remplis le bowl tout entier, et qu'il fasse le tour de la table.
+Nous ne réclamerons pas ce toast par surprise: que chacun ait sa coupe
+pleine de vin. Bois avec moi à la santé d'Oscar absent.
+
+57.--De tout mon cœur, dit le vieil Angus, et il remplit son gobelet
+jusqu'aux bords: je bois à la mémoire de mon enfant, mort ou en vie; je
+ne retrouverai jamais un fils comme lui.
+
+58.--Tu as bravement porté ce toast, vieillard; mais pourquoi Allan
+est-il là tout tremblant? Viens, bois à la mémoire du mort, et lève ta
+coupe d'une main plus ferme.»
+
+59. La rougeur éclatante du visage d'Allan fit soudain place au teint
+d'un fantôme; la sueur de la mort tombait en rosée glaciale.
+
+60. Trois fois il éleva son gobelet, et trois fois ses lèvres refusèrent
+d'y goûter; car trois fois il surprit l'œil de l'étranger fixé sur le
+sien avec une mortelle indignation.
+
+61. «Et c'est ainsi qu'un frère célèbre ici la mémoire chérie d'un
+frère? Si la force de l'amitié a un tel effet, qu'attendrions-nous donc
+de la crainte?»
+
+62. Excité par l'ironie, il éleva le gobelet: «Plût à Dieu qu'Oscar
+partageât aujourd'hui notre joie!» Une terreur intime glaça son ame; il
+dit, et jeta la coupe à terre.
+
+63. «C'est lui, j'entends la voix de mon meurtrier!» s'écrie un sombre
+spectre de feu. «La voix d'un meurtrier!» répondent les voûtes du
+château, et l'ouragan qui éclate grossit de plus en plus.
+
+64. Les flambeaux pâlissent, les guerriers frissonnent, l'étranger s'en
+est allé.--Au milieu de la foule, on voit un spectre en tartan vert,
+ombre terrible, qui grandit de moment en moment.
+
+65. Un large ceinturon attachait ses vêtemens, son panache noir ondoyait
+sur sa tête; mais sa poitrine était nue, avec de rouges blessures, et
+morne était l'éclat de son œil, comme s'il eût été de verre.
+
+66. Et trois fois, de son sinistre regard, il sourit à Angus, en pliant
+le genou; et trois fois il lança un sombre coup-d'œil sur un guerrier
+tombé à terre, que la foule ne regarde plus qu'en tremblant d'horreur.
+
+67. On entend crier les verroux d'un bout du château à l'autre; les
+tonnerres mugissent dans les airs, et le fantôme, au milieu des nuages,
+est emporté en haut sur l'aile de la tempête.
+
+68. La fête fut glacée, le repas interrompu.--Qui est là étendu sur la
+dalle? L'ame oppressée du vieil Angus avait tout oublié; enfin son pouls
+bat de nouveau et le rend à la vie.
+
+69. «Arrière, arrière! que l'art essaie de rouvrir les yeux d'Allan à la
+lumière.» C'en est fait de son argile, sa course est achevée; ah! jamais
+Allan ne se relèvera!
+
+70. La poitrine d'Oscar est froide comme la poussière; ses cheveux sont
+soulevés par la brise; la flèche empennée d'Allan est restée dans son
+sein: il gît dans la noire vallée de Glentanar.
+
+71. Et d'où vient le terrible étranger? Ou qui était-il? Aucun être
+mortel ne peut le dire; mais on ne peut douter de la forme que revêtit
+le spectre de feu, car les fils d'Alva connaissaient bien Oscar.
+
+72. L'ambition donna la force au bras d'Allan: son dard vola sur l'aile
+d'un démon triomphant de joie, quand l'envie agita ses brûlans tisons et
+répandit son venin dans le cœur du jeune homme.
+
+73. Rapide fut le trait qui, parti de l'arc d'Allan, se souilla d'un
+sang abominable: le panache noir du brun Oscar est tombé; le dard fatal
+a tari en lui les sources de la vie.
+
+74. C'est Mora dont le regard rendit Allan coupable; c'est elle qui fit
+révolter son orgueil blessé. Hélas! ces yeux qui étincelaient des rayons
+de l'amour devaient pousser une ame à un crime infernal.
+
+75. Regarde, ne vois-tu pas un tombeau solitaire qui s'élève sur la
+cendre d'un guerrier? il brille d'un éclat sombre à travers le
+crépuscule: c'est le lit de noces d'Allan.
+
+76. C'est loin, bien loin du noble sépulcre qui renferme les mânes
+illustres de son clan. Nulle bannière ne flotte au-dessus de ses restes,
+car elle serait souillée du sang fraternel.
+
+77. Quel ménestrel aux cheveux gris, quel barde aux blancs cheveux
+célébrera, sur la harpe, les exploits d'Allan? Le chant du poète est la
+plus belle récompense de la gloire; mais qui peut chanter les louanges
+d'un meurtrier?
+
+78. La harpe doit rester immobile, insonore: nul ménestrel n'ose
+réveiller cette histoire; sa main paralysée se glacerait en punition de
+sa faute, et les cordes de sa harpe se briseraient.
+
+79. Aucune lyre illustre, aucun hymne solennel ne répandra sa gloire
+dans le monde. Quel en serait l'écho? la malédiction amère d'un père
+expirant, le gémissement d'un frère assassiné!
+
+
+
+
+XVII.
+
+AU DUC DE DORSET.
+
+AVANT-PROPOS DE L'AUTEUR.
+
+
+En faisant la revue de mes papiers, afin d'y choisir quelques nouveaux
+poèmes pour cette seconde édition, je trouvai les vers suivans, que
+j'avais totalement oublies. Je les avais composés dans l'été de 1805,
+peu de tems avant mon départ de Harrow-on-the-Hill. C'est une pièce
+adressée à un jeune condisciple de haut rang, qui m'avait souvent
+accompagné dans les courses que je faisais dans le voisinage: il n'a
+cependant jamais vu ces vers, et très-probablement ne les verra jamais.
+Comme, en les relisant, je ne les ai pas trouvés pires que quelques
+autres pièces de ce recueil, je les publie aujourd'hui pour la première
+fois, après de fort légères corrections.
+
+D.r..t! dont le jeune âge unit ses pas aux miens pour explorer les
+sentiers de la clairière de l'Ida[16]; toi, que l'affection m'apprit à
+protéger toujours, et te fit de moi un ami plutôt qu'un tyran, quoique
+les usages sévères de notre école t'eussent prescrit l'obéissance et
+m'eussent donné le commandement[17]; toi, sur qui vont pleuvoir, dans
+quelques années, les richesses et les honneurs, aujourd'hui même tu
+possèdes un nom illustre, placé haut dans le monde et non loin du trône.
+Cependant, D.r..t, ne laisse pas séduire ton ame, au point de fuir les
+beautés de la science ou de secouer toute espèce de joug, bien que des
+maîtres faibles[18], craignant de blâmer l'enfant titré qui, un jour,
+distribuera des grâces, regardent les erreurs du duc avec trop
+d'indulgence, et ferment les yeux sur des fautes qu'ils tremblent de
+châtier.
+
+[Note 16: Le nom d'Ida est donné, par antonomase, à Harrow-on-the-Hill;
+où Byron s'était trouvé dans la même école que le duc de Dorset.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 17: Dans les écoles publiques, les jeunes gens sont entièrement
+subordonnés aux classes supérieures, jusqu'à ce qu'ils y aient pris
+place eux-mêmes: nul rang social n'exempte de cette espèce de noviciat.]
+
+[Note 18: Je déclare n'avoir eu en vue aucune allusion personnelle, même
+la plus éloignée. Je mentionne simplement, d'une manière générale, ce
+qui n'est que trop souvent vrai, la faiblesse des précepteurs.]
+
+Quand de jeunes parasites qui fléchissent le genou devant la richesse,
+leur idole dorée, et non pas devant toi, car un enfant même, à l'aurore
+de sa grandeur, trouve des esclaves qui le flattent et le cajolent;
+quand ils te diront «que la pompe devrait seule environner le jeune
+homme prédestiné par sa naissance à être si grand; que les livres ne
+sont faits que pour de pauvres diables; que les nobles esprits méprisent
+les règles communes,» ne les crois point,--ils te marquent le chemin de
+la honte, et cherchent à ternir l'honneur de ton nom; reviens vers ce
+petit nombre d'écoliers de l'Ida, dont les ames ne dédaignent pas de
+condamner ce qui est mal; ou si, parmi les camarades de ta jeunesse,
+aucun n'ose élever la voix sévère de la vérité, interroge ton propre
+cœur! il te dira: «Jeune homme, abstiens-toi,» car je sais bien que la
+vertu y demeure.
+
+Oui, je t'ai observé dans plus d'une journée; mais, aujourd'hui, de
+nouveaux objets m'appellent ailleurs. Oui, j'ai observé, dans cet esprit
+généreux, des sentimens qui, mûris avec soin, feront le bonheur de tes
+semblables. Ah! quoique la nature m'ait fait moi-même altier et sauvage,
+que l'indiscrétion m'ait nommé son enfant favori; quoique toute erreur
+me marque de son sceau et me condamne à tomber, cependant je voudrais
+bien tomber seul: quoique nul précepte ne puisse aujourd'hui dompter mon
+cœur hautain, j'aime encore les vertus dont je ne puis me faire honneur
+à moi-même.
+
+Ce n'est point assez de briller avec les autres fils du pouvoir, comme
+le folâtre météore d'une heure, de remplir, ô faible orgueil! une page
+des annales de la pairie avec de longs titres, qui ne figurent plus loin
+dans aucune autre page; partage donc la commune destinée de la foule
+titrée, admiré durant ta vie, oublié dans le sépulcre, lorsque rien ne
+te distinguera des morts vulgaires, sinon la lourde et froide pierre qui
+couvrira ta tête, l'écusson tombant en poudre, ou le chef-d'œuvre de
+l'art héraldique, ce blason bien armorié mais négligé, où les lords, que
+rien n'a illustrés, trouvent, dans la tombe, tout juste assez de place
+pour laisser après eux un nom sans gloire. Ils dorment là, ignorés comme
+les sombres voûtes qui cachent leur poussière, leurs folies et leurs
+fautes: race dont les vieilles armoiries, les vieux titres sont couchés
+dans des registres destinés à n'être jamais lus. Oh! que je voudrais,
+d'un regard prophétique, te voir prendre une place élevée parmi les bons
+et les sages, poursuivre une glorieuse et longue carrière, le premier en
+talent comme en rang, fouler aux pieds tous les vices, fuir toute basse
+action; enfin, n'être plus le mignon de la fortune, mais son plus noble
+fils.
+
+Parcours les annales des anciens jours, lis les faits éclatans de tes
+premiers aïeux. Un d'eux[19], tout courtisan qu'il était, fut un homme
+de rare mérite, et eut la gloire de donner le jour au drame anglais. Un
+autre[20] non moins renommé pour son esprit, n'est déplacé ni à la cour,
+ni dans les camps, ni dans le sénat; vaillant sur le champ de bataille,
+favori des neuf sœurs, destiné à briller dans toute haute sphère;
+distingué de la foule dorée, il fut l'orgueil des princes et l'honneur
+de la poésie. Tels furent tes pères; porte donc ainsi leur nom, héritier
+non-seulement de leurs titres, mais encore de leur gloire. L'heure
+approche; quelques jours encore, et ce petit théâtre de joies et de
+douleurs sera fermé pour moi. Chaque moment m'avertit de renoncer à ces
+ombrages, où l'espérance, la paix et l'amitié faisaient tout mon bien;
+l'espérance qui variait comme les couleurs de l'arc-en-ciel, et qui
+dorait les ailes rapides du tems; la paix, que n'éloigna jamais la
+sombre réflexion, en rêvant les orages des jours à venir; l'amitié, dont
+l'enfance connaît seule le sincère langage. Hélas! ils n'aiment point
+assez long-tems ceux qui aiment si bien. Adieu donc, séjour de mon jeune
+âge! Et n'adressons pas à ce théâtre chéri un long et pénible adieu,
+comme fait l'exilé à son rivage natal, dont il s'écarte lentement sur la
+surface de l'abîme azuré, et qu'il regarde d'un œil attristé, mais
+incapable de pleurer.
+
+[Note 19: «Thomas Sackville, lord Buckurst, créé comte de Dorset par
+Jacques Ier, fut une des premières et des plus brillantes gloires de la
+poésie nationale, et, le premier, il donna un drame régulier.»
+
+(Anderson's _British poets_.)]
+
+[Note 20: Charles Sackville, comte de Dorset, regardé comme l'homme le
+plus accompli de son tems, se distingua également à la cour si
+voluptueuse de Charles II, et à la cour si sombre de Guillaume III. Il
+se comporta en brave au combat naval livré, en 1665, contre les
+Hollandais, un jour avant qu'il composât son célèbre poème. Son
+caractère a été peint avec les plus vives couleurs par Dryden, Pope,
+Prior et Congrève.
+
+(Voy. Anderson, _British poets_.)]
+
+D.r..t! adieu! Je ne demanderai point d'un si jeune cœur un sentiment de
+triste souvenance; la matinée de demain chassera mon nom de ta jeune
+mémoire, et n'en laissera aucune trace. Et néanmoins, peut-être, dans un
+âge plus mûr, puisque le hasard nous a jetés dans la même sphère,
+puisque le même sénat, la même cause peut réclamer un jour notre
+suffrage pour l'état, nous nous rencontrerons là, et passerons l'un à
+coté de l'autre avec un œil indifférent, avec un regard froid et
+lointain. Pour moi, à l'avenir, ni ennemi ni ami, étranger à toi, à ton
+bonheur ou à ton infortune, je n'espère plus repasser en souvenir avec
+toi le cours de nos premières années; je n'aurai plus, comme naguère, la
+joie de passer mes heures dans ta compagnie; je n'entendrai plus, que
+dans la foule; ta voix si familière à mon oreille. Cependant, si les
+vœux d'un cœur inhabile à déguiser ses sentimens, que peut-être il
+aurait dû renfermer, si ces vœux..... (mais il faut finir cette longue
+épître). Ah! si ces vœux ne sont point exprimés en vain, le séraphin,
+gardien et guide de ta destinée, te laissera aussi illustre qu'il te
+trouva grand.
+
+
+
+
+TRADUCTIONS ET IMITATIONS.
+
+Il est évident que nous n'avons pas dû traduire cette partie des _Heures
+de loisirs_; voici seulement la liste des diverses pièces traduites par
+Lord Byron:
+
+ 1° Apostrophe d'Adrien à son ame, sur son lit de mort:
+
+ _Animula! vagula, blandula_, etc.
+
+ 2° Traduction d'une épître de Catulle: _Ad Lesbiam_.
+
+ 3° Traduction de l'_Épitaphe de Virgile et de Tibulle_, par
+ Domitius Marsus.
+
+ 4° Traduction de Catulle: _Luctus de morte passeris_.
+
+ 5° Imitation de Catulle: _Les Baisers_.
+
+ 6º Traduction d'Anacréon: _A sa lyre_; ϑέλω λἐγειν Ἀτρείδας.
+
+ 7° Ode III du même: _L'Amour mouillé_.
+
+ 8° Fragmens d'exercices classiques, traduits du _Prométhée
+ enchaîné_ d'Eschyle. (_Harrow-on-the-Hill_, Dec. I, 1804.)
+
+ 9° Paraphrase de l'épisode de Nisus et Euryale, _Énéid_.
+ liv. IX.
+
+ 10º Traduction d'un chœur de la _Médée_ d'Euripide.
+
+
+
+
+
+PIÈCES FUGITIVES.
+
+
+
+
+I.
+
+PENSÉES
+
+SUGGÉRÉES PAR UN EXAMEN DE COLLÉGE (1806).
+
+
+Au milieu de l'assemblée, entouré de sa cour des pairs, Magnus[21] élève
+son front ample et sublime; placé sur le fauteuil de président, il
+semble un dieu qui, d'un signe, fait trembler les vétérans et les
+nouveaux[22]. Lorsque tous, autour de lui, observent sur leurs siéges le
+plus sombre silence, sa voix de tonnerre ébranle le dôme retentissant,
+en adressant de sévères reproches aux misérables peu habiles à
+s'évertuer aux mystères mathématiques. Heureux le jeune homme versé dans
+les axiomes d'Euclide, quoique faible d'ailleurs dans tout autre art!
+Heureux celui qui, sachant à peine écrire un vers anglais, scande les
+mètres attiques avec le coup-d'œil d'un critique! Comment donc? Il ne
+sait pas comment périrent ses aïeux, lorsque nos discordes civiles
+entassaient les morts dans les champs, lorsqu'Édouard guidait ses
+troupes conquérantes, ou que Henri foulait aux pieds l'orgueil de la
+France; il s'étonne au nom de la Grande Charte; mais il récapitule fort
+bien les lois de Sparte; il peut dire quels édits fit le sage Lycurgue,
+tandis qu'il a laissé sur la planche de sa bibliothèque le livre de
+Blackstone; il vante la gloire immortelle des drames grecs, lorsqu'il se
+rappelle à peine le nom du barde de l'Avon.
+
+[Note 21: Je n'entends donner lieu à aucune réflexion défavorable à
+celui que je mentionne sous le nom de Magnus: il est simplement
+représenté comme accomplissant une fonction indispensable de sa charge.
+D'ailleurs le ridicule retomberait sur moi, puisque ce _gentleman_ est
+aujourd'hui aussi distingué par son éloquence et par la dignité avec
+laquelle il remplit sa place, qu'il l'était dans ses jeunes années par
+son esprit et sa bonne humeur.]
+
+[Note 22: _Sophs and freshmen_: les _sages_ et les _nouveaux_, termes
+consacrés, à Cambridge, pour désigner les étudians de première et de
+seconde année.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+Tel est le jeune homme, dont le cerveau scientifique obtiendra les
+honneurs scholaires, les médailles, les bourses, ou peut-être même le
+prix de déclamation, s'il élève ses regards jusques à ce faîte glorieux.
+Mais ce n'est point un talent ordinaire qui peut espérer d'atteindre à
+cette coupe d'argent si enviée: non pas que nos esprits exigent beaucoup
+d'éloquence, le style brûlant de l'orateur athénien ou le feu de
+Cicéron; une matière claire ou animée est inutile, puisque nous
+n'essayons pas de convaincre par la parole. Que d'autres orateurs soient
+fiers du talent de plaire, nous parlons pour nous plaire à nous-mêmes,
+et non pour émouvoir la multitude: notre gravité préfère, le ton du
+murmure, un mélange approprié du cri et du gémissement; aucune grâce ne
+doit être empruntée de l'action; le geste le plus léger déplairait au
+doyen, et tous les gradués ébahis clabauderaient contre ce qu'ils ne
+pourraient jamais imiter.
+
+L'homme qui espère obtenir la coupe promise doit se tenir toujours dans
+la même posture, et ne jamais lever les yeux, ni s'arrêter, mais manger
+chaque mot, peu importe qu'on n'entende rien. Qu'il se presse donc sans
+songer au repos; qui parle le plus vite est certain de parler le mieux;
+qui prononce le plus de mots dans le plus court espace de tems, peut
+espérer à coup sûr de gagner le prix à cette course de paroles.
+
+Voilà donc les enfans de la science, ceux qui, récompensés ainsi,
+vieillissent à l'aise sous les tranquilles ombrages de Granta[23]! Là,
+sur les bords marécageux du Cam[24], ils demeurent oisifs, vivent sans
+réputation, sans honneur,--meurent sans être pleurés. Sourds comme les
+portraits qui ornent leurs salles, ils croient que tout savoir est
+renfermé dans leurs murs. Grossiers dans leurs mœurs, exacts à de sottes
+formalités, ils affectent de dédaigner tous les arts modernes; mais ils
+prisent les notes de Bentley, de Brunck[25] ou de Porson[26], beaucoup
+plus que le vers commenté par le critique. Vains comme leurs honneurs,
+lourds comme leur ale, tristes comme leur esprit, et ennuyeux comme
+leurs récits; morts à l'amitié, quoiqu'ils sachent encore être
+sensibles, alors que leur intérêt ou celui de l'église requiert un zèle
+fanatique. Ils vont en grande hâte faire leur cour au maître du pouvoir,
+soit que Pitt ou Petty règle l'heure des audiences[27]. Ils inclinent
+leurs têtes devant lui, avec un sourire suppliant, lorsque les mitres
+sont étalées en perspective à leurs yeux; mais s'il était renversé par
+l'orage de la disgrâce, ces hommes voleraient à la rencontre de son
+successeur. Tels sont ceux qui gardent les trésors du savoir; telle est
+leur coutume, telle est leur récompense. Au moins pouvons-nous nous
+hasarder à dire que la prime ne peut excéder leur déboursé.
+
+[Note 23: Nom poétique de Cambridge.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 24: Le Cam, rivière de Cambridge.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 25: Critiques célèbres.]
+
+[Note 26: Professeur actuel de langue grecque au collége de la Trinité,
+à Cambridge; homme dont les hautes facultés et les écrits justifient
+peut-être une pareille préférence.]
+
+[Note 27: Depuis que ces vers ont été écrits, lord H. Petty (aujourd'hui
+marquis de Lansdown) a perdu sa place, et subséquemment, j'allais dire
+conséquemment, l'honneur de représenter l'université: un fait si clair
+n'a pas besoin de commentaire.]
+
+
+
+
+II.
+
+AU COMTE DE ***.
+
+ _Tu semper amoris
+ Sis memor, et cari comitis ne abscedat imago_.
+
+ (VALÉRIUS FLACCUS.)
+
+
+1. Ami de ma jeunesse! Quand nous errions ensemble, écoliers l'un de
+l'autre aimés, embrasés de l'amitié la plus pure; le bonheur qui
+emportait sur son aile ces heures de roses était une pluie de délices,
+telle qu'il en tombe rarement sur les mortels d'ici-bas.
+
+2. Le souvenir seul m'est plus cher que toutes les joies que j'aie
+jamais connues. Loin de vous, c'est une peine; mais c'est encore une
+peine agréable que de repasser en mémoire ces jours et ces heures, et de
+soupirer encore le mot d'adieu!
+
+3. Ma pensée mélancolique se nourrit de ces scènes dont je ne jouirai
+plus, de ces scènes que je regretterai toujours; la mesure de notre
+jeunesse est comblée, le rêve du soir de la vie est sombre et noir. Nous
+rencontrerons-nous?... Ah! jamais!
+
+4. Comme deux fleuves, enfans d'une même fontaine, en vain sortent
+ensemble d'une commune source, bientôt, divergeant de cette unique
+origine, suivent chacun, en murmurant, une route diverse, jusqu'à ce
+qu'ils se confondent dans l'Océan:
+
+5. Ainsi, nos vies désormais couleront séparées; leurs ondes, heureuses
+ou funestes, quoique voisines, hélas! ne se mêleront plus comme naguère;
+rapides ou lentes, noires ou limpides, elles arriveront au gouffre sans
+fond de la mort, pour quitter à jamais le rivage.
+
+6. Nos ames, ô mon ami! qu'animait auparavant un seul désir, qui
+vivaient de la même pensée, sont aujourd'hui entraînées dans des sphères
+différentes. Dédaignant les humbles amusemens de la campagne, c'est
+votre destin de vous mêler à une cour élégante, et de briller dans les
+annales de la mode.
+
+7. Le mien est de perdre mon tems à l'amour, ou d'exhaler mes rêveries
+en rimes, sans le secours de la raison; car le bon sens et la raison, au
+su et au vu des critiques, ont abandonné tout poète amoureux, et ne se
+sont laissés saisir par aucune de ses pensées.
+
+8. Pauvre Little[28]! barde à la voix douce et mélodieuse! On vient de
+traiter tes sublimes chants comme œuvres monstrueuses: celui qui dévoila
+les secrets de l'amour devait être stigmatisé par les terribles
+_Reviewers_, comme un être sans esprit et sans mœurs[29].
+
+[Note 28: _Little_ (petit, enfant), nom sous lequel Thomas Moore publia
+ses poésies érotiques.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 29: Ces stances furent écrites peu de tems après qu'une _Revue_ du
+nord eût inséré une critique sévère sur une nouvelle publication de
+l'Anacréon anglais, Thomas Moore.]
+
+9. Et cependant, lorsque tu as en partage les éloges de la beauté, ne te
+plains pas de ton lot, harmonieux favori des neuf sœurs: on lira encore
+tes lays délicieux, quand le bras de la persécution sera mort et que les
+critiques seront oubliés.
+
+10. Pourtant, je dois accorder quelque mérite à ces dignes personnages
+qui châtient avec une implacable ardeur les mauvais vers et ceux qui les
+composent; et quoique je puisse moi-même être le premier en proie aux
+sarcasmes des critiques, certes je ne me battrai point avec eux[30].
+
+[Note 30: Un poète (_horresco referens_) défia son _reviewer_ à un
+combat à mort. Si cet exemple prévalait, nos censeurs périodiques
+devraient se plonger dans le Styx; car comment se sauveraient-ils
+autrement de la nombreuse armée de leurs assaillans furieux?]
+
+11. Peut-être feraient-ils tout aussi bien d'écraser la lyre d'un tel
+commençant, cette lyre aux sons âpres et rudes: celui qui offense si
+impertinemment à dix-neuf ans, avant trente deviendra, je gage, un
+pécheur endurci.
+
+12. Maintenant, je reviens à vous, et certes, je vous dois des excuses.
+Recevez donc mon apologie: en vérité, cher--, dans l'essor de mon
+imagination, je vole à droite et à gauche; ma muse aime la digression.
+
+13. Je vous disais, ce me semble, que votre destin serait d'ajouter une
+étoile au royal empyrée; puisse un royal sourire vous accueillir! Sous
+le règne d'un noble monarque, vous ne chercheriez pas en vain ce
+sourire, si le mérite vous sert de recommandation.
+
+14. Mais la cour abonde en périls; de perfides rivaux y étalent un éclat
+trompeur. Puissent les saints vous garantir de leurs piéges! Puisse
+votre amour ou votre amitié ne demander une tendre affection qu'à ceux
+qui seront le plus dignes de vous.
+
+15. Puissiez-vous ne pas vous écarter un moment du sûr et droit chemin
+de la vérité; n'être jamais leurré par l'appât des plaisirs! Puissent
+vos pas imprimer leur trace sur les roses; vos sourires être toujours
+des sourires d'amour; vos larmes, des larmes de joie!
+
+16. Oh! si vous souhaitez que le bonheur charme vos jours et vos années
+à venir, et que les vertus couronnent votre front, soyez toujours ce que
+vous étiez, aussi pur que je vous ai connu; soyez toujours ce que vous
+êtes aujourd'hui.
+
+17. Une part légère de gloire, qui viendrait réjouir mes ans à leur
+déclin, me serait alors doublement chère; mais lorsque je bénis votre
+nom chéri, je renoncerais à la renommée du poète pour être au moins ici
+un prophète.
+
+
+
+
+III.
+
+GRANTA, MACÉDOINE (1806).
+
+ Ἀργυρέαις λόγχαισι µάχου καὶ πάντα κρατήσαις.
+
+
+1. Oh! si le miracle du démon de Lesage[31] pouvait se réaliser à mon
+gré, Asmodée, cette nuit, soulèverait mon corps tremblant dans les airs,
+et irait le placer sur le clocher de Sainte-Marie.
+
+[Note 31: _Le Diable Boiteux_ de Lesage; le démon Asmodée place Don
+Cléophas sur un lieu élevé, et découvre à ses regards l'intérieur des
+maisons.]
+
+2. Là, il me montrerait les salles de l'antique Granta, dont les toits
+découverts n'arrêteraient plus mes regards, pleines d'habitans
+pédantesques, gens rêvant le surplis de linon ou la stalle d'honneur qui
+doivent être la proie de leur vote vénal.
+
+3. Là, je verrais les concurrens rivaux, Petty et Palmerston aux aguets,
+cabaler de toute leur puissance pour le prochain jour d'élection.
+
+4. Quoi? candidats et votans; troupe sainte, tous sont dans les bras du
+sommeil; c'est une race renommée pour sa piété, et dont les remords ne
+troublent jamais le repos.
+
+5. Lord Henri[32] ne peut avoir un doute; les votans sont personnes
+sages et réfléchies; ils savent bien que les promotions ne peuvent
+arriver que rarement et de tems en tems.
+
+[Note 32: Henri Petty.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+6. Ils savent que le chancelier a maintenant quelques jolis bénéfices à
+sa disposition; chacun d'eux espère en avoir un en partage, et sourit
+par conséquent à ses offres.
+
+7. Maintenant que la nuit s'avance, je détourne mes yeux de cette scène
+soporifique pour voir, sans être le moins du monde aperçu, les studieux
+enfans de l'_Alma mater_[33].
+
+[Note 33: _Alma mater_ (mère bienfaisante), mot consacré pour designer
+l'université.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+8. Là, dans une chambre étroite et humide, le candidat pour les prix de
+collége travaille, le nez sur ses cahiers, à la clarté d'une lampe
+nocturne, se couche tard et se lève matin.
+
+9. Certes, il mérite bien de gagner ces prix avec tous les honneurs de
+son collége, celui qui, faisant de si pénibles efforts pour les obtenir,
+court ainsi après un stérile savoir;
+
+10. Celui qui sacrifie ses heures de repos pour scander avec précision
+les mètres attiques, ou fatigue sa cervelle agitée à résoudre des
+problèmes mathématiques;
+
+11. Celui qui lit des fautes de quantité dans Sele[34], ou qui se met la
+tête à la torture sur un triangle énigmatique; qui, privé souvent d'un
+repas salutaire, est condamné à disputer dans un latin barbare[35],
+
+[Note 34: L'ouvrage de Sele sur les mètres grecs fait preuve d'un talent
+et d'une sagacité rares; mais, comme on doit s'y attendre dans un genre
+de travail si difficile, n'est pas remarquable pour l'exactitude.]
+
+[Note 35: Le latin des écoles est de l'espèce canine (_canina species_),
+et fort peu intelligible.]
+
+12. Qui renonce aux pages agréables et utiles des écrivains historiques,
+et préfère à la littérature le carré de l'hypoténuse[36].
+
+[Note 36: Théorème découvert par Pythagore: le carré de l'hypoténuse du
+triangle rectangle est égal à la somme des carrés des deux autres
+côtés.]
+
+13. Mais du moins ces occupations, sont innocentes, et ne font de mal
+qu'au pauvre étudiant; elles sont louables en comparaison d'autres
+récréations qui rassemblent la troupe imprudente.
+
+14. Comme la vue est choquée de leurs débauches désordonnées, lorsqu'ils
+unissent le vice et l'infamie, lorsque l'ivresse et les dés les
+entraînent, lorsque tous leurs sens sont noyés dans le vin!
+
+15. Telle n'est pas la bande des méthodistes, qui méditent des plans de
+réforme: ceux-ci invoquent le Seigneur dans une humble attitude, et
+prient pour les péchés d'autrui.
+
+16. Mais ils oublient que leur esprit d'orgueil, leur triomphante fierté
+dans cette vie d'épreuves, diminue grandement le mérite de cette
+abnégation dont ils se targuent si fort.
+
+17. C'est le matin.--Je détourne ma vue de ce spectacle.--Que rencontre
+alors mon regard? Une foule nombreuse, vêtue de blanc[37], traverse la
+pelouse à pas mesurés.
+
+[Note 37: Le jour de la fête d'un saint, les étudians portent des
+surplis dans la chapelle.]
+
+18. La cloche de la chapelle retentit à grand bruit dans les airs; elle
+se tait:--quels sons entends-je alors? Les accords doux et célestes de
+l'orgue pénètrent mon oreille attentive.
+
+19. A cela se joint l'hymne sacré, le chant solennel du roi poète; et
+toutefois, lorsqu'on entend long-tems cette musique, on ne désire pas
+l'entendre une seconde fois.
+
+20. Nos chœurs seraient à peine excusables, même comme troupe de
+commençans novices: tout pardon, maintenant, doit être refusé à un tel
+synode de pécheurs croassans.
+
+21. Si David, après avoir achevé sa tâche sublime, eût entendu ces
+lourdauds chanter en sa présence, jamais ses psaumes ne seraient
+descendus jusqu'à nous: il les eût déchirés tout en fureur.
+
+22. Les malheureux Israélites, dans leur captivité, étaient, par l'ordre
+d'un tyran inhumain, obligés de chanter, le cœur plein d'amertume, sur
+les bords du fleuve de Babylone.
+
+23. Oh! s'ils eussent chanté sur un ton semblable, soit par ruse, soit
+par crainte, ils auraient pu rassurer leurs esprits; du diable si une
+ame eût voulu les entendre!
+
+24. Mais si je griffonne le papier encore davantage, au diable si une
+ame voudra me lire: ma plume est émoussée, mon encre à sec; il est en
+vérité tems de m'arrêter.
+
+25. Adieu donc, Granta aux vieux clochers! Je ne voltige plus comme
+Cléophas; tes scènes n'inspirent plus ma muse; le lecteur est fatigué,
+et moi aussi.
+
+
+
+
+IV.
+
+LACHIN Y GAIR.
+
+AVANT-PROPOS DE L'AUTEUR.
+
+Lachin y Gair, ou, comme on le prononce en langue erse, Loch na Garr,
+s'élève comme une orgueilleuse tour dans les Highlands du nord, près
+d'Invercauld. Un de nos modernes _tourists_ en parle comme de la plus
+haute montagne de la Grande-Bretagne; quoi qu'il en soit, c'est à coup
+sûr une des plus aériennes et des plus pittoresques de nos _Alpes
+calédoniennes_. L'aspect en est d'une teinte sombre, mais le sommet est
+le siége de neiges éternelles. Je passai près de Lachin y Gair une
+partie de mes premières années, et c'est le souvenir de ce tems qui a
+donné naissance aux stances suivantes.
+
+
+1. Arrière, gais paysages, et vous, jardins de roses! Que les mignons du
+luxe se promènent au milieu de vous. Qu'on me rende ces rocs où
+l'avalanche repose, séjour sacré de la liberté et de l'amour. Oui,
+Calédonie, tes montagnes me sont chères, quoique les élémens se livrent
+la guerre autour de leurs blanches cimes; oui, quoique au lieu de
+sources paisibles mugissent les cataractes écumantes, je soupire après
+la vallée du sombre Loch na Garr.
+
+2. Ah! c'est là que mes pas errèrent dans mon enfance; j'avais la toque
+pour coiffure, et pour manteau le plaid[38]. Pendant que je faisais ma
+course quotidienne sous l'ombrage des pins, ma pensée contemplait ces
+chefs de clans, morts autrefois sur le champ de bataille; je ne
+regagnais le foyer domestique qu'après que l'éclat mourant du jour eut
+fait place aux rayons de la brillante étoile polaire: car mon
+imagination se complaisait dans les traditions que me racontaient les
+habitans indigènes du sombre Loch na Garr.
+
+[Note 38: Ce mot est vicieusement prononcé _plad_: la vraie
+prononciation, conforme à celle d'Écosse, est connue par l'orthographe.
+
+(_Note de Lord Byron_.)
+
+--Byron fait cette remarque, juste d'ailleurs, parce qu'il fait rimer
+_plaid_ avec _glade_ (ombraqe).
+
+(_N. du Tr._)]
+
+3. Ombres des morts! n'ai-je pas entendu vos voix s'élever avec le
+souffle de la brise murmurante du soir? Certes, l'ame heureuse du héros
+parcourt, sur l'aile du vent, la vallée qui fut son domaine; autour de
+Loch na Garr, tandis que les vapeurs de l'ouragan s'amoncellent, l'hiver
+préside dans son char de glaces; les nuages y environnent les ombres de
+mes pères, qui séjournent dans les tempêtes du sombre Loch na Garr.
+
+4. Hommes vaillans, nés sous une étoile funeste[39], des visions
+prophétiques ne vous annoncèrent-elles pas que le destin avait abandonné
+votre cause? Hélas! destinés à mourir à Culloden[40], la victoire
+n'entoura point votre mort d'applaudissemens! mais vous êtes heureux,
+tout ensevelis que vous êtes dans le sommeil de la mort. Vous reposez
+avec votre clan dans les cavernes de Braemar[41]. Vos hauts faits,
+célébrés au son du pibroch[42], par la voix grave du chanteur
+montagnard, frappent les échos du sombre Loch na Garr.
+
+[Note 39: Je fais ici allusion à mes ancêtres maternels, les Gordon,
+dont plusieurs combattirent pour l'infortuné prince Charles, plus connu
+sous le nom de Prétendant. Cette branche était presque alliée aux
+Stuarts par le sang comme par l'affection. Georges, second comte de
+Huntley, épousa la princesse Annabella Stuart, fille de Jacques Ier
+d'Écosse; il laissa d'elle quatre fils, dont j'ai l'honneur de compter
+le troisième, sir William Gordon, au nombre de mes ancêtres.]
+
+[Note 40: Je ne suis pas certain si quelqu'un d'eux périt à la bataille
+de Culloden; mais comme plusieurs succombèrent dans l'insurrection, j'ai
+usé du nom de la principale action, _pars pro toto_.]
+
+[Note 41: Région des Highlands ainsi appelée: il y a aussi un château de
+Braemar.]
+
+[Note 42: Nom de la cornemuse écossaise. (_Note de Lord Byron_.)
+
+--Erreur de Byron, amèrement relevée par la _Revue d'Édimbourg_. Le
+pibroch est proprement un air de cornemuse.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+5. Que d'années ont fui, Loch na Garr, depuis que je t'ai quitté! Que
+d'années s'écouleront encore avant que tu reçoives la trace de mes pas!
+La nature t'a déshérité de verdure et de fleurs: mais qu'importe? tu
+m'es encore plus cher que les plaines d'Albion. Angleterre! tes beautés
+sont fades et bourgeoises aux yeux de celui qui erra au loin sur les
+montagnes. Oh! gloire aux cimes sauvages et majestueuses! Gloire aux
+rocs escarpés et sourcilleux du sombre Loch na Garr.
+
+
+
+
+V.
+
+AU ROMAN.
+
+
+1. Mère des rêves dorés, ô muse du roman! reine sacrée des joies
+enfantines! toi qui guides au milieu de danses aériennes ton fidèle
+cortége de jouvencelles et de jeunes garçons; enfin, tes charmes ne me
+retiennent plus, je brise les fers de mon premier àge, je ne prends plus
+part à ta ronde mystérieuse; mais j'abandonne tes royaumes pour ceux de
+la vérité.
+
+2. Et pourtant il est pénible de laisser les rêves qui habitent l'ame
+libre de toute défiance, qui nous font voir chaque nymphe comme une
+déesse dont les yeux rayonnent d'immortelles flammes, lorsque
+l'imagination tient son sceptre tout-puissant, et qu'elle embellit tout
+de mille couleurs variées, lorsque les vierges ne semblent plus une
+chimère, que tout est vrai, jusques aux sourires de la femme.
+
+3. Mais devons-nous avouer que tu n'es qu'un nom; et descendus de ton
+palais de nuées, ne plus trouver une Sylphide dans chaque dame, un
+Pylade[43] dans chaque ami? laisser tes royaumes aériens à la troupe des
+fées; avouer enfin que la femme est aussi fausse que belle, et que les
+amis ont de la sensibilité--pour eux seuls?
+
+[Note 43: Il est à peine nécessaire d'annoter que Pylade fut le
+compagnon d'Oreste et un héros de ces amitiés célèbres qui, avec celles
+d'Achille et Patrocle, Nisus et Euryale, Damon et Pythias, ont été
+transmises à la postérité, comme des exemples remarquables d'un
+attachement qui, suivant toute probabilité, n'a jamais existé hors de
+l'imagination du poète et de la page d'un historien ou d'un romancier
+moderne.]
+
+4. Je l'avoue avec honte, j'ai senti ta puissance: je me repens
+aujourd'hui, ton règne est passé, je n'obéirai plus à tes préceptes, je
+ne m'élancerai plus sur les ailes de l'imagination. Pauvre sot! aimer un
+œil étincelant, et croire cet œil cher à la vérité; se confier à la
+première coquette qui soupire, et mollir devant la coquette qui pleure.
+
+5. O muse trompeuse! Dégoûté de tes illusions, je fuis loin de ta cour
+bigarrée, où siégent l'affectation et la languissante sensibilité, dont
+les sottes larmes ne peuvent jamais couler pour d'autres douleurs que
+pour les tiennes; qui se détourne des maux réels pour baigner de pleurs
+tes pompeuses idoles.
+
+6. Unis-toi maintenant à la sympathie, vêtue de noir, couronnée de
+cyprès, qui niaisement soupire avec toi, dont le cœur saigne pour toutes
+les ames: appelle ta cour féminine et champêtre pour pleurer un
+adorateur perdu à jamais, qui jadis put brûler d'une ardeur égale, mais
+ne s'incline plus aujourd'hui devant ton trône.
+
+7. Et vous, tendres nymphes, dont les larmes sont prêtes à couler à
+grands flots en toute occasion, dont les cœurs gémissent sous le poids
+de craintes imaginaires, et brûlent d'imaginaires délires: dites,
+pleurerez-vous mon nom absent, pleurerez-vous un apostat de votre
+aimable cortége? Un barde enfant peut du moins réclamer de vous quelques
+accens de sympathie.
+
+8. Adieu, troupe folâtre; adieu pour toujours! L'heure du destin
+approche; déjà paraît le gouffre où vous devez être englouties sans
+causer de regrets: je vois le lac noir de l'oubli, agité par des vents
+que vous ne sauriez apaiser, abîme où vous et votre gracieuse souveraine
+devez, hélas! périr ensemble.
+
+
+
+
+VI.
+
+ÉLÉGIE SUR L'ABBAYE DE NEWSTEAD[44].
+
+[Note 44: Comme un poème sur ce sujet est imprimé au commencement du
+recueil, l'auteur n'eut pas primitivement l'intention d'y insérer
+celui-ci: en l'y ajoutant aujourd'hui, il cède au désir de quelques
+amis.]
+
+ _It is the voice of years that are gone! They roll before me
+ with all their deeds_.
+
+ (OSSIAN.)
+
+ C'est la voix des ans qui sont passés! Ils roulent devant
+ moi avec tous leurs événemens.
+
+
+1. Newstead! que le tems dévore si vite! séjour autrefois si brillant!
+asile de la religion, gloire de Henri repentant[45]! Cloître, qui
+renfermes les tombes de tant de guerriers, de moines et de nobles dames,
+dont les ombres mélancoliques rôdent autour de tes ruines!
+
+[Note 45: Henri II fonda Newstead peu après l'assassinat de Thomas
+Becket.]
+
+2. Salut! édifice plus honoré dans ta décadence que nos modernes
+demeures encore debout sur leurs colonnes! L'orgueil majestueux de tes
+voûtes porte un sombre défi aux orages de la destinée.
+
+3. Je ne chante pas les serfs[46] qui, revêtus de leurs cottes de
+mailles, pour obéir à leur suzerain, demandent, dans un sombre appareil,
+la croix d'écarlate[47], ou s'assemblent pleins d'allégresse autour de
+la table du festin, fidèles soldats de leur chef, bande vaillante et
+immortelle.
+
+[Note 46: Ce mot est employé par Walter-Scott dans son poème: _The wild
+Huntsman_ (_le Chasseur sauvage_), comme synonyme de vassal.
+
+(_Note de Lord Byron_.)
+
+--Les mots anglais sont comme en français: _serf_, _vassal_! Tous nos
+lecteurs en connaissent la différence.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 47: La croix de drap rouge était le signe des croisés.]
+
+4. Autrement, le magique regard de l'imagination pourrait suivre leur
+marche à travers le cours du tems, et contempler toute cette ardente
+jeunesse, destinée à mourir sous le ciel de la Judée, pour accomplir le
+pélerinage dont elle fit vœu.
+
+5. Mais ce n'est pas de tes noires murailles, ô Newstead! que le baron
+part pour la guerre; son domaine féodal est dans d'autres contrées. Dans
+ton enceinte, la conscience déchirée cherche le repos et fuit l'éclat
+importun du jour.
+
+6. Oui, dans tes obscures cellules et sous tes ombrages profonds, le
+moine abjura un monde qu'il ne pouvait plus revoir;--le crime, taché de
+sang, vint, en son repentir, chercher la consolation, et l'innocence
+échappa à la tyrannie de ses oppresseurs.
+
+7. Un monarque ordonna que tu t'élevasses près de ces bois déserts, où
+jadis les bannis de Sherwood avaient coutume de rôder; et les crimes de
+la superstition, à couleurs si diverses, trouvèrent un abri sous le froc
+protecteur du prêtre.
+
+8. Où maintenant croît l'herbe mouillée de rosée, humide vêtement de
+l'argile dont la vie s'est éteinte, là jadis les révérends pères
+vivaient en odeur de sainteté, et n'élevaient leurs voix pieuses que
+pour prier.
+
+9. Où maintenant la chauve-souris agite ses larges ailes, aussitôt que
+le crépuscule[48] étend son ombre sur le jour qui s'évanouit; là jadis
+le chœur unit ses chants pour les vêpres, ou paya le tribut des matines
+à la Sainte-Vierge Marie[49].
+
+[Note 48: Byron, pour dire _crépuscule_, s'est servi du mot écossais
+_gloaming_; il fait à ce sujet la remarque suivante:--Comme _gloaming_,
+mot écossais pour _twilight_, est plus poétique, et a été recommandé par
+plusieurs littérateurs éminens, particulièrement par le docteur Moore,
+dans ses _Lettres à Burns_, je me suis hasardé à l'employer en raison de
+son harmonie.]
+
+[Note 49: Le prieuré était dédié à la Vierge.]
+
+10. Les ans suivent les ans: les siècles chassent les siècles; les abbés
+se succèdent l'un à l'autre sans interruption: la charte de la religion
+est leur égide, jusqu'à ce qu'un royal sacrilége ait décrété leur
+condamnation.
+
+11. Un Henri[50], de pieuse mémoire, éleva ces gothiques murailles, et
+donna à leurs saints habitans le repos et la paix; un autre Henri
+révoque ce généreux bienfait, et fait taire les sacrés accens de la
+dévotion.
+
+[Note 50: A l'époque de la suppression des monastères, Henri VIII
+conféra l'abbaye de Newstead à sir John Byron.]
+
+12. Vaine est la menace ou la suppliante prière! Il les chasse de leur
+fortuné séjour; les condamne à errer dans un monde odieux, proscrits,
+désespérés, sans ami, sans asile, sans refuge, hormis leur Dieu.
+
+13. Écoutez! Les échos répondent aux nouveaux bruits de cette musique
+martiale qui les ébranle! Les hérauts d'un seigneur belliqueux et
+hautain agitent les hautes bannières dans l'enceinte de ces murs.
+
+14. Les cris lointains échangés par les sentinelles, le bruit des fêtes,
+le cliquetis des armes éclatantes, les hennissemens de la trompette et
+les sons graves du tambour s'unissent de concert et accroissent
+l'alarme.
+
+15. Antique abbaye, te voilà devenue une forteresse royale[51]! entourée
+d'une armée rebelle qui t'insulte! La guerre dirige ses redoutables
+machines contre ton front menaçant, et lance sur toi la destruction en
+pluie de soufre.
+
+[Note 51: Newstead soutint un siége considérable durant la guerre de
+Charles Ier contre son parlement.]
+
+16. Vaine défense! Un traître ennemi, quoique vingt fois repoussé dans
+ses assauts, triomphe enfin de la bravoure par la ruse. Les assaillans à
+flots pressés écrasent le vassal fidèle; les étendards fumans de la
+rébellion flottent au-dessus de sa tête.
+
+17. Le baron furieux ne cède pas la place sans vengeance; il engraisse
+du sang des traîtres la plaine couleur de pourpre. Toujours invaincu, il
+demeure armé de son sabre, et les jours de la gloire luisent encore pour
+lui.
+
+18. En ce moment le guerrier souhaitait de s'ouvrir à lui-même une tombe
+au milieu des lauriers qu'il cueillait; mais sans doute une fée,
+protectrice de Charles, vint sauver l'ami et l'espoir du monarque.
+
+19. Tremblante, elle le retira de cette lutte inégale, pour l'opposer au
+torrent sur d'autres champs de bataille; elle réservait sa vie pour de
+plus nobles combats[52]: il devait conduire les rangs où tomba le divin
+Falkland[53].
+
+[Note 52: Lord Byron et son frère sir William occupèrent des postes
+éminens dans l'armée royale; le premier fut général en chef en Irlande,
+lieutenant de la Tour et gouverneur de Jacques, duc d'Yorck, depuis
+Jacques II; le second prit une part active à plusieurs batailles. Voir
+Clarendon, Hume, etc.]
+
+[Note 53: Lucius Cary, lord vicomte Falkland, l'homme le plus accompli
+de son tems, fut tué au combat de Newberry, en chargeant dans les rangs
+du régiment de cavalerie de lord Byron.]
+
+20. Et toi, pauvre abbaye, livrée au plus effréné pillage, tandis que
+les mourans soupirent leur dernière prière, combien est changé l'encens
+que tu fais monter vers le ciel! Que de victimes se débattent sur ton
+sol ensanglanté!
+
+21. Plus d'un brigand farouche souille ton gazon sacré de son cadavre
+horrible et pâle: sur les hommes et les chevaux entassés, amas d'impure
+corruption, court une bande sauvage de pillards.
+
+22. Les sépulcres rangés en longues allées, et couverts des tristes
+insignes du deuil, sont eux-mêmes saccagés, et rendent par force à la
+lumière la poussière mortelle. Les morts n'échappent pas aux griffes de
+ces bandits, qui troublent le repos de la tombe pour chercher l'or
+enseveli.
+
+23. La harpe se tait; la lyre guerrière est silencieuse; la mort a glacé
+la main du ménestrel, qui attaquait avec tant de feu les cordes
+frémissantes, et chantait la gloire de la palme martiale.
+
+24. Enfin, les meurtriers, rassasiés de sang et gorgés de butin, se
+retirent.--On n'entend plus le bruit des combats. Le silence rentre dans
+son auguste empire, et l'horreur, noir fantôme, garde la porte massive.
+
+25. C'est là que la désolation établit sa redoutable cour. Quels
+satellites annoncent son funeste avènement? Des oiseaux de sinistre
+augure accourent avec des cris funèbres pour veiller dans le temple
+sacré.
+
+26. Bientôt les rayons réparateurs d'une nouvelle aurore chassent du
+ciel de la Bretagne les nuages de l'anarchie; le fier usurpateur
+redescend dans l'enfer, sa patrie: la nature triomphe de joie à la mort
+du tyran.
+
+27. La tempête salue les gémissemens de son agonie: la voix des orages
+répond à ses derniers soupirs: la terre tremble en recevant ses
+ossemens; elle accueille à regret l'offrande d'une si sombre mort[54].
+
+[Note 54: C'est un fait historique. Une tempête violente arriva
+immédiatement après la mort ou l'enterrement de Cromwell: ce qui
+occasiona mainte dispute entre ses partisans et les cavaliers. Les deux
+partis s'accordèrent à y voir une manifestation de la pensée divine;
+mais était-ce approbation ou improbation? c'est ce que nous laissons à
+décider aux casuistes de ce siècle. J'ai tiré parti de cette
+circonstance comme il convenait au sujet de mon poème.]
+
+28. Le pilote légitime[55] reprend le gouvernail; il guide le navire de
+l'état à travers de paisibles mers. L'espérance, comme jadis, réjouit de
+son sourire le tranquille royaume, et guérit les blessures saignantes de
+la haine lassée.
+
+[Note 55: Charles II.]
+
+29. Alors, Newstead! les mornes habitans de tes cellules abandonnent en
+hurlant leurs nids violés; le suzerain reprend possession de son fief,
+dont, après tant d'absence, il jouit avec enthousiasme.
+
+30. Les vassaux, dans ton enceinte hospitalière, bénissent à grands
+cris, et le verre en main, le retour de leur seigneur; la culture
+embellit de nouveau la joyeuse vallée, et les femmes, naguère en deuil,
+cessent de se lamenter.
+
+31. Mille chants frappent les échos mélodieux; les arbres se vêtissent
+d'un feuillage inaccoutumé. Écoutez! le cor résonne sur un ton suave; le
+cri du chasseur se prolonge dans le souffle de la brise.
+
+32. Les vallées s'ébranlent sous les pas des coursiers. Que de craintes,
+que d'inquiètes espérances accompagnent la chasse! Le cerf expirant
+cherche un refuge dans le lac; de cris de triomphe annoncent que tout
+est fini.
+
+33. Jours heureux! trop heureux pour durer! Voilà les plaisirs simples
+que connaissaient nos vertueux ancêtres. Aucun vice brillant ne les
+leurrait de son éclat trompeur: leurs joies étaient nombreuses, et rares
+étaient leurs soucis.
+
+34. Durant un long espace, les fils succèdent aux pères; le tems emporte
+les années, et la mort lance son dard. Un autre baron presse le cheval
+écumant: une autre bande poursuit le cerf haletant.
+
+35. Newstead! quel triste changement de spectacle! Ta nef qui
+s'entr'ouvre présage les progrès d'une lente décadence. Le dernier et le
+plus jeune d'une noble race tient aujourd'hui sous son empire tes
+tourelles tombant en poudre.
+
+36. Il escalade tes vieilles tours grises, maintenant si désertes; il
+regarde tes voûtes, à l'abri desquelles dorment les morts des âges
+féodaux, tes dortoirs ouverts aux pluies de la froide saison: il
+regarde, il regarde et pleure.
+
+37. Pourtant ses larmes ne sont point l'emblème du regret; c'est une
+affection bien chère qui leur commande de couler: la fierté, l'espérance
+et l'amour lui défendent de t'oublier, et allument dans son sein une
+flamme brûlante.
+
+38. Oui, il te préfère aux dômes brillans d'or, ou aux mesquines grottes
+que la vanité des grands décore d'ornemens bizarres: oui, il soupire au
+milieu de tes tombes humides et moussues, sans exhaler un murmure contre
+la volonté du sort.
+
+39. Peut-être ton soleil encore se lèvera, et t'éclairera des
+éblouissans rayons de son midi; peut-être les heures redeviendront pour
+toi aussi brillantes que jadis, et tes jours à venir n'envieront rien à
+tes jours passés.
+
+
+
+
+VII.
+
+A. E. N. L. Esq.
+
+ _Nil ego contulerim jucundo sanus amico_.
+
+ (HOR. _Epist._)
+
+
+Cher L***, dans cette retraite isolée, quand tout autour de moi est
+plongé dans le sommeil, les jours heureux de notre vie passée renaissent
+et se déroulent au regard de l'imagination. Ainsi, lorsque au milieu de
+l'orage, et malgré les nuages amoncelés qui obscurcissent le jour, je
+vois une bande étincelante de couleurs variées se dessiner sur
+l'horizon, alors je salue l'arc céleste qui répand le signal de la paix
+future, et qui commande aux élémens de cesser leur guerre. Ah! quoique
+le présent n'apporte que des peines, je songe que ces jours d'autrefois
+peuvent revenir; ou si, dans un moment de noire mélancolie, une crainte,
+envieuse de mon bonheur, se glisse par surprise en mon sein, combat ma
+plus chère pensée et interrompt mon songe doré,--j'exorcise le malin
+esprit, et je m'abandonne encore à ma rêverie accoutumée. Quoique nous
+ne devions plus désormais répéter dans la vallée de Granta la leçon du
+pédant, ni poursuivre à travers les bocages de l'Ida nos délicieuses
+visions; quoique la jeunesse ait fui sur ses ailes de rose, et que l'âge
+mûr fasse valoir ses droits sévères, le tems ne détruira pas toute
+espérance, et nous accordera quelques heures d'une joie modérée.
+
+Oui, j'espère que l'aile vaste du tems versera autour de nous quelques
+rosées printanières; mais si la fatale faux doit moissonner toutes les
+fleurs de ces bosquets magiques, où la riante jeunesse se plaît à
+demeurer, où les cœurs palpitent d'un naïf enthousiasme; si l'âge mûr,
+au front sombre, aux froides contraintes, arrête l'entraînement de
+l'ame, glace dans l'œil les larmes de la pitié, ou comprime le soupir de
+la sympathie, s'il entend sans émotion le gémissement de l'infortune, et
+qu'il m'ordonne de n'avoir plus de sensibilité que pour moi seul, oh!
+puisse mon cœur n'apprendre jamais à étouffer ses naïfs et généreux
+instincts! puisse-t-il toujours mépriser un sévère censeur, et n'oublier
+jamais le malheur d'autrui! Oui, tel que vous m'avez connu dans ces
+jours sur lesquels mon souvenir s'arrête encore, puisse-je errer
+toujours sans guide, sans sociales entraves, et jusques au déclin de
+l'âge, rester enfant par le cœur! Quoique emportée aujourd'hui par
+d'aériennes visions, mon ame est toujours la même pour vous; ç'a été
+souvent mon destin de pleurer, et toutes mes anciennes joies sont
+refroidies. Mais; loin de moi, heures aux couleurs noires! votre sombre
+empire est passé, mon chagrin n'est déjà plus; j'en jure par toutes les
+félicités que connut mon enfance; ma pensée ne se fixera plus sur votre
+ombre. Ainsi, quand la colère de l'ouragan est tombée, et que les
+cavernes de la montagne ne laissent plus échapper leurs tristes
+mugissemens, nous ne songeons plus à la bise d'hiver, invités au repos
+par la douce haleine du zéphir. Trop souvent ma muse enfantine mit au
+ton de l'amour sa lyre languissante; mais aujourd'hui, sans objet aucun
+que je puisse choisir, mes chants expirent en soupirs à demi formés.
+Hélas! mes jeunes nymphes ont fui; E--est épouse, C--est mère, Caroline
+soupire solitaire, Marie s'est donnée à un autre, et Cora, dont le
+regard se promenait naguère sur moi, ne saurait plus aujourd'hui ranimer
+mon amour. En vérité, cher L***, il est tems de fuir, car le regard de
+Cora brille pour tous. Et quoique le soleil dispense également à tous la
+lumière de ses rayons bienfaisans, et que l'œil d'une femme soit un
+_soleil_, ce dernier ne devrait luire que pour un seul. Le méridien de
+l'ame ne convient pas à celles dont le soleil dispense un universel
+_été_. Ainsi, toutes mes anciennes flammes sont éteintes; et l'amour,
+pour moi, n'est plus qu'un nom. Quand les flammes de l'incendie
+s'affaissent, ce qui naguères en accroissait la lumière et la dévorante
+ardeur, en disperse maintenant dans l'ombre toutes les étincelles: ainsi
+fait le feu des passions, lorsque le jeune garçon ou la jeune fille se
+souviennent encore, mais que toute la force de l'amour expire et
+s'éteint sur une braise mourante. Mais aujourd'hui, cher L***, il est
+minuit, et les nuages obscurcissent la lune vaporeuse, dont je ne
+redirai pas les beautés, décrites dans les vers de tous les écoliers;
+car pourquoi marcherai-je dans le sentier que tout barde a foulé avant
+moi? Toutefois, avant que ce flambeau argenté des nuits ait trois fois
+parcouru son cercle accoutumé, trois fois renouvelé sa course de lumière
+et chassé les ténèbres profondes, je compte, ô mon aimable ami, que nous
+verrons son disque errant au-dessus du séjour paisible et chèrement aimé
+qui servit naguère d'asile à notre premier âge. Là, nous nous mêlerons à
+la bande joyeuse de ceux que connut notre enfance; maint récit des jours
+passés emportera les heures riantes, et nos ames s'inonderont de la
+rosée sacrée des plaisirs intellectuels, jusqu'à ce que le croissant de
+Diane pâlisse et luise à peine à travers le brouillard du matin.
+
+
+
+
+VIII.
+
+A ***[56].
+
+[Note 56: Il est aisé de voir que ces vers sont adressés à Marie
+Chaworth. Voir la Vie de Byron.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+1. Oh! si ma destinée eût été jointe à la tienne comme jadis ce don en
+semblait le gage, jamais tant de folies ne m'eussent entraîné: car alors
+ma paix n'eût point été troublée.
+
+2. A toi, je dois ces fautes de mon jeune âge; à toi, la censure des
+sages et des vieillards: car ils savent mes péchés, et ils ne savent pas
+que le tien fut de rompre les liens de l'amour.
+
+3. Naguère mon ame était pure comme la tienne, et pouvait étouffer
+toutes ses flammes naissantes. Mais où sont aujourd'hui tes sermens?
+c'est un autre qui les a reçus.
+
+4. Peut-être je pourrais détruire la paix de mon rival, lui ravir le
+bonheur qui l'attend: mais que la joie lui sourie toujours: en mémoire
+de toi, je ne puis le haïr.
+
+5. Ah! depuis que je t'ai perdue, ange de beauté! mon cœur ne peut
+rester fidèle à aucune femme. Ce qu'il cherchait en toi seule, il tente,
+hélas! de le trouver en plusieurs maîtresses.
+
+6. Adieu donc, õ fille perfide! Te regretter serait vain et stérile. Ni
+l'espérance ni le souvenir ne me prêtent leur aide, mais l'orgueil seul
+peut m'apprendre à t'oublier.
+
+7. Et pourtant toute cette folle dépense d'années, cercle fatigant de
+plaisirs éventés, ces mille et mille amours, ces craintes d'une matrone,
+ces chants de délire inspirés par la passion,
+
+8. Si tu avais été à moi, tout cela ne serait pas:--ces joues, que les
+désordres de mon jeune âge ont pâlies, n'auraient jamais été colorées
+par la fièvre des passions, mais auraient fleuri dans le calme du
+bonheur domestique.
+
+9. Oui, naguère les scènes champêtres m'étaient douces, car la nature
+semblait sourire devant toi: naguère mon cœur abhorrait l'illusion, car
+il ne battait que pour t'adorer.
+
+10. Mais aujourd'hui je cours après d'autres joies: la réflexion
+jetterait mon ame dans la démence; au milieu d'une foule irréfléchie et
+d'un bruit vide de pensées, je triomphe à demi de ma profonde tristesse.
+
+11. Cependant une idée funeste se glisse encore dans mon sein, en dépit
+de mes vains efforts; et des démons eux-mêmes plaindraient ce que je
+sens à penser que tu es perdue pour jamais.
+
+
+
+
+IX.
+
+STANCES.
+
+
+1. Plût à Dieu que je fusse encore un enfant étourdi, séjournant encore
+dans ma caverne des _Highlands_, errant dans la sombre forêt ou jouant
+sur la vague bleuâtre! La pompe incommode de l'orgueil saxon[57] ne va
+pas à une ame libre qui aime les flancs escarpés de la montagne et
+cherche les rocs où se brisent les ondes.
+
+[Note 57: Sassenagh ou Saxon, mot de la langue erse, signifiant ou
+Lowlander (habitant de la partie basse de l'Écosse), ou Anglais.]
+
+2. Fortune! reprends ces plaines cultivées, reprends ce nom éclatant! Je
+hais l'attouchement des mains serviles; je hais les esclaves qui rampent
+autour de moi: place-moi sur les rochers que j'aime, qui répondent aux
+rugissemens sauvages de l'océan. Je ne te demande qu'une faveur,--celle
+d'errer encore au milieu des scènes que ma jeunesse a connues.
+
+3. J'ai vécu peu d'années, et je sens déjà que le monde n'est pas fait
+pour moi.--Ah! pourquoi d'épaisses ténèbres cachent-elles l'heure où
+l'homme doit cesser d'être? Autrefois j'avais devant les yeux un rêve
+éblouissant, une scène imaginaire de bonheur. O vérité!--pourquoi tes
+odieux rayons éclairèrent-ils à mon réveil un monde tel que celui-ci?
+
+4. J'aimais;--mais ceux que j'aimais ne sont plus; j'avais des
+amis,--mes jeunes amis ont disparu. Ah! quelle tristesse pèse sur un
+cœur solitaire, quand toutes ses espérances sont mortes! Quoique de gais
+compagnons, le verre en main, chassent un instant le sentiment du
+malheur; quoique le plaisir agite l'ame délirante, ah! le cœur--le cœur
+est toujours vide.
+
+5. Quel ennui! Entendre la voix de ceux que le rang ou le hasard, que la
+richesse ou le pouvoir associent sans amitié ou inimitié à nos heures de
+fête. Rendez-moi quelques amis fidèles, dont l'âge et les sentimens
+soient les miens, et je fuirai la réunion nocturne et bruyante où la
+joie n'est pourtant qu'un nom.
+
+6. Et toi, femme! être adorable! mon espoir, ma consolation, mon tout!
+Combien mon sang doit être refroidi, puisque je commence à me blâser de
+tes sourires! J'abandonnerais sans soupirer cette scène agitée de maux
+brillans, pour posséder ce contentement calme que la vertu connaît ou
+semble connaître.
+
+7. Je fuirais volontiers les demeures des hommes. Je veux fuir, et non
+haïr le genre humain; mon cœur soupire après la sombre vallée dont
+l'obscurité convient aux sombres pensers. Oh! que n'ai-je les ailes qui
+portent la tourterelle à son nid! je m'élancerais vers la voûte des
+cieux, pour m'enfuir et m'aller reposer[58].
+
+[Note 58: Psaume LV, vers. 6.--«Et je dis, Oh! que n'ai-je des ailes
+comme la colombe, alors je m'enfuirais et m'irais reposer.» Ce verset
+fait partie de la plus belle antienne de notre langue.]
+
+
+
+
+X.
+
+VERS ÉCRITS SOUS UN ORME
+
+DANS LE CIMETIÈRE DE HARROW-ON-THE-HILL.
+
+Septembre 2, 1807.
+
+
+Asile de ma jeunesse! toi dont les vieux arbres soupirent agités par la
+brise qui rafraîchit ton ciel serein, tu me vois rêver solitaire, moi
+qui souvent ai foulé ton doux et verdoyant gazon avec ceux que j'aimais,
+avec ceux qui, dispersés au loin, déplorent peut-être comme moi les
+heureuses scènes de leurs jours passés. En suivant de nouveau les
+contours de la colline, mes yeux t'admirent, mon cœur t'adore encore,
+toi, vieil ormeau, dont l'ombrage m'abrita tant de fois pendant ces
+rêveries qui emportaient rapidement les heures du crépuscule. Je viens
+encore reposer mes membres au même lieu; mais, hélas! mes pensées ne
+sont plus les mêmes. Oh! comme tes branches, gémissant sous l'effort du
+vent, invitent mon cœur à rappeler le passé, et semblent dire dans leur
+aimable murmure: «Jouis, quand tu le peux encore, d'un long et dernier
+adieu.»
+
+Quand le sort, enfin, glacera ce sein brûlant de fièvre, et en calmera
+pour jamais les soucis et les passions... Souvent j'ai pensé qu'il
+serait doux à ma dernière heure (si quelque chose peut être doux à
+l'instant où la vie résigne sa puissance) de savoir qu'une humble tombe,
+une cellule étroite, renfermerait mon cœur là où il aima demeurer. Oui,
+je le crois, il y aurait un charme à mourir dans ce rêve: ici battit mon
+cœur; ici puisse-t-il reposer! Puissé-je dormir où naquirent toutes mes
+espérances! dans ce lieu, théâtre de mon jeune âge, et asile de mon
+éternel sommeil; puissé-je rester à jamais étendu sous ce dais de
+feuillage, caché par le gazon sur lequel joua mon enfance, couvert par
+le sol qui revêt un lieu bien aimé, confondu avec la terre que foulèrent
+mes pas; béni par les voix qui charmèrent ma jeune oreille, pleuré du
+petit nombre d'amis que mon ame reconnaissait ici, regretté par ceux qui
+furent mes compagnons à l'aurore de mes jours, et oublié de tout le
+reste du monde.
+
+
+
+
+LA MORT DE CALMAR
+ET D'ORLA,
+
+IMITATION D'OSSIAN MACPHERSON[59].
+
+
+
+
+[Note 59: Il est peut-être nécessaire de remarquer que cette histoire,
+quoique la catastrophe soit fort différente, est tirée de l'épisode de
+Nisus et Euryale, dont nous avons déjà donne une traduction dans ce
+volume.
+
+(_Note de Lord Byron_.)
+
+Voir la liste des pièces classiques traduites ou imitées par Byron. Il
+est à peine besoin d'avertir que cette histoire est écrite en prose dans
+l'original.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+
+
+
+
+LA MORT DE CALMAR
+ET D'ORLA.
+
+
+Chers sont les jours de la jeunesse! La vieillesse arrête son regard sur
+leurs souvenirs à travers le brouillard du tems. Elle rappelle, au
+crépuscule de la vie, les heures éclairées par le soleil du matin. Elle
+lève sa lance d'une main tremblante. «C'est avec un bras moins faible,
+s'écrie-t-elle, que je maniai le fer devant mes pères!» La race des
+héros n'est plus! mais leur renommée retentit sur la harpe; leurs ames
+volent sur les ailes du vent! Ils entendent le chant de gloire à travers
+les soupirs de la tempête, et se réjouissent dans leurs palais de
+nuages! Tel est Calmar: la pierre grise marque l'étroite demeure de sa
+cendre; il regarde la terre du haut des orages; il roule son ombre dans
+le tourbillon de l'ouragan, et plane sur la brise de la montagne.
+
+Morven[60] était la patrie de ce chef, foudre de guerre en l'armée de
+Fingal[61]. Ses pas, sur le champ de bataille, laissaient leurs traces
+dans le sang; les enfans de Lochlin[62] avaient fui devant sa lance
+irritée. Mais doux était l'œil de Calmar: douces étaient les ondes de sa
+jaune chevelure, qui brillait comme le météore de la nuit. Aucune vierge
+ne fit soupirer son cœur; ses pensées étaient toutes données à l'amitié,
+à Orla, dont les cheveux sont noirs, à Orla, destructeur des héros!
+Leurs épées étaient égales dans le combat: Orla avait un orgueil
+farouche qui ne s'adoucissait que pour Calmar. Tous deux ils demeuraient
+dans la caverne d'Oïthona.
+
+[Note 60: Montagne élevée de l'Aberdeenshire.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 61: Fingal, chef suprême du clan de Morven.
+
+(_Note du Tr._)]
+
+[Note 62: Lochlin, clan rival de celui de Morven: Swaran en était le
+roi.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+De Lochlin, le roi Swaran s'élança sur les flots bleus. Les enfans
+d'Erin[63] tombèrent sous sa puissance. Fingal excita ses chefs au
+combat: leurs vaisseaux couvrent l'océan. Leurs troupes se pressent sur
+les vertes collines. Ils accourent au secours d'Érin.
+
+[Note 63: Les enfans d'Érin, c'est-à-dire les Irlandais: Érin est le nom
+erse de l'Irlande. (_Ireland_ vient lui-même d'_Erin_ et _land_, terre,
+pays.)
+
+(_N. du Tr._)]
+
+La nuit s'éleva dans les nues. Les ténèbres couvrent les armées; mais
+les chênes qui flambent brillent dans la vallée. Les enfans de Lochlin
+dormaient; leurs rêves étaient de sang. Ils brandissent en pensée leurs
+lances, et Fingal s'enfuit... Autre est l'armée de Morven. Veiller fut
+le poste d'Orla. Calmar se tenait à son côté. Leurs lances étaient dans
+leurs mains. Fingal appela ses chefs: ils s'assemblèrent autour de lui.
+Le roi était dans le milieu; ses cheveux étaient gris; mais redoutable
+encore était le bras du roi. Les ans n'avaient point flétri ses forces.
+«Enfans de Morven, dit le héros, demain nous attaquons l'ennemi; mais où
+donc est Cuthullin, ce bouclier d'Érin? Il se repose dans les palais de
+Tura; il ne sait pas notre venue. Qui volera vers le héros à travers le
+camp de Lochlin, et appellera aux armes le chef vaillant? La route est
+au milieu des épées ennemies; mais nombreux sont mes héros: ce sont tous
+des foudres de guerre. Parlez, chefs! qui se lèvera?
+
+--Fils de Trenmor! que cet exploit me soit accordé, dit le noir Orla, et
+accordé à moi seul. Qu'est-ce que la mort pour moi? J'aime le sommeil
+des forts, mais le danger est petit. Les enfans de Lochlin rêvent à
+cette heure. J'irai chercher Cuthullin dont le char est si rapide. Si je
+tombe, commandez le chant des bardes, et placez-moi sur les bords des
+ondes du Lubar.--Et tomberas-tu seul? dit le blond Calmar. Laisseras-tu
+ton ami loin de toi? chef d'Oïthona! Mon bras n'est pas faible dans la
+bataille. Te verrais-je mourir sans lever ma lance? Non, Orla! nous
+avons ensemble chassé le chevreuil et pris place au festin, ensemble
+parcouru le chemin du péril, ensemble habité la caverne d'Oïthona:
+ensemble donc dormons dans une place étroite sur les bords du
+Lubar.--Calmar, dit le chef d'Oïthona, pourquoi ta jaune chevelure se
+ternirait-elle dans la poussière d'Érin? Laisse-moi tomber seul. Mon
+père habite son palais aérien; il se réjouira d'accueillir son fils:
+mais Mora, aux yeux bleus, prépare le festin pour son fils sur le
+Morven. Elle prête l'oreille aux pas du chasseur sur la bruyère, et
+croit reconnaître la marche de Calmar. Je ne veux pas que l'on dise:
+_Calmar est tombé sous le fer de Lochlin; il est mort avec le sombre
+Orla, le chef au noir sourcil_. Pourquoi les larmes obscurciraient-elles
+l'œil azuré de Mora? Pourquoi la forcer à maudire Orla, qui guida Calmar
+à la mort? Vis donc, Calmar! vis, pour élever sur ma cendre une pierre
+que couvrira la mousse: vis pour me venger dans le sang de Lochlin.
+Joins-toi au chant des bardes sur ma tombe. La voix de Calmar rendra le
+chant de mort bien doux à Orla. Mon ombre sourira au bruit des
+éloges.--Orla, dit le fils de Mora, pourrais-je unir ma voix au chant de
+mort de mon ami? pourrais-je livrer aux vents sa renommée? Non, mon cœur
+ne parlerait qu'en soupirs: faibles et brisés sont les accens du
+chagrin. Orla! nos ames entendront ensemble le chant funèbre. Une seule
+urne nous enfermera tous deux là-haut: les bardes mêleront les noms
+d'Orla et de Calmar.
+
+Ils quittent le cercle des chefs. Leurs pas se dirigent vers le camp de
+Lochlin. La mourante flamme du chêne ne répand plus qu'une sombre lueur
+dans les ténèbres. L'étoile du nord dirige leur course vers Tura. Swaran
+repose sur sa colline solitaire. Là, les troupes sont confondues; le
+sommeil fronce leurs paupières. Les soldats ont mis leurs boucliers sous
+leurs têtes. Leurs épées brillent au loin, réunies en faisceaux. Les
+feux sont expirans; les tisons s'en vont en fumée. Tout se tait; mais la
+brise gémit sur les rochers au-dessus du camp. D'un pas léger, nos héros
+se coulent à travers l'armée endormie. Déjà la moitié du voyage est
+faite, quand Mathon, reposant sur son bouclier, frappe le regard d'Orla.
+Soudain l'œil du guerrier darde, au milieu des ténèbres, d'étincelans
+éclairs: la lance est en arrêt: «Pourquoi froncer ce sourcil furieux,
+chef d'Oïthona? dit le blond Calmar, nous sommes au milieu des ennemis.
+Est-il tems de s'arrêter!--Il est tems de me venger, dit Orla, chef aux
+noirs sourcils, Mathon de Lochlin dort: vois-tu sa lance? c'est le sang
+de mon père qui en rouille la pointe. Le sang de Mathon fumera sur le
+mien; mais le tuerai-je endormi, fils de Mora? Non, il sentira sa
+blessure; ma renommée ne s'élevera pas sur le sang du sommeil. Debout,
+Mathon! debout! le fils de Connal t'appelle, ta vie lui appartient;
+debout! au combat!» Mathon se réveille en sursaut, mais se leva-t-il
+seul? non: les chefs se lèvent en foule dans la plaine: «Fuis! Calmar!
+fuis! dit le noir Orla, Mathon est à moi, je mourrai avec joie; mais
+Lochlin s'amasse à l'entour; fuis à travers l'ombre de la nuit.» Orla se
+retourne, le heaume de Mathon est fendu, son bouclier tombe de son bras,
+Mathon frissonne baigné dans son sang; il roule à terre près du chêne
+enflamme: Strumon le voit tomber: sa colère s'allume; son arme flamboie
+sur la tête d'Orla; mais une lance a percé son œil, sa cervelle
+s'échappe à travers la blessure; elle écume sur la lance de Calmar.
+Comme roulent les vagues de l'océan contre deux puissans navires du
+nord, ainsi se jettent les hommes de Lochlin sur les deux chefs. Comme,
+en brisant la houle écumante, naviguent fièrement les navires du nord,
+ainsi s'élèvent les chefs de Morven sur les casques dispersés de
+Lochlin. Le cliquetis des armes est venu à l'oreille de Fingal. Il
+frappe son bouclier; ses enfans se pressent à l'entour; les soldats
+foulent aux pieds la bruyère; Ryno bondit de joie. Ossian accourt en
+armes. Oscar brandit sa lance. Les plumes d'aigle de Fillan flottent au
+gré des vents. Terrible est le bruit de la mort! Nombreuses sont les
+veuves de Lochlin. La force de Morven a prévalu.
+
+L'aurore éclaire les collines; on ne voit aucun ennemi vivant; mais ceux
+qui dorment sont en grand nombre; ils sont gisans, l'air farouche, sur
+le sol d'Erin. La brise de l'océan soulève leurs cheveux; cependant ils
+ne s'éveillent point. Les éperviers poussent des cris aigus au-dessus de
+leur proie.
+
+Quelle est cette jaune chevelure qui ondoie sur la poitrine d'un chef?
+Brillante comme l'or de l'étranger, elle se mêle à la noire chevelure de
+son ami. C'est Calmar; il gît sur le sein d'Orla. Il n'y a qu'un seul
+ruisseau de sang. Farouche est le regard du noir Orla. Ce héros ne
+respire plus; mais son œil est encore une flamme; il brille dans la mort
+à travers sa paupière ouverte. La main d'Orla est fortement serrée dans
+celle de Calmar; mais Calmar vit encore! Il vit, quoique d'un souffle
+bien faible: «Lève-toi, dit le roi; lève-toi, fils de Mora; c'est à moi
+de panser les blessures des héros. Calmar peut encore courir sur les
+collines de Morven.
+
+--Calmar ne chassera plus le daim de Morven avec Orla, dit le héros:
+qu'est pour moi la chasse sans mon ami? Qui partagerait les dépouilles
+du combat avec Calmar? Orla repose pour toujours. Ton ame était âpre,
+Orla! mais elle m'était douce comme la rosée du matin. C'était pour les
+autres l'éclair de la foudre: pour moi, le rayon argenté du jour. Portez
+mon épée à Mora aux yeux bleus: qu'on la suspende en ma salle déserte;
+elle n'est pas pure de sang, mais elle n'a pu sauver Orla. Placez-moi
+avec mon ami: commandez le chant des bardes, quand je ne serai plus.»
+
+Ils sont ensevelis près des ondes du Lubar. Quatre pierres grises
+marquent la demeure d'Orla et de Calmar.
+
+Quand Swaran eût été soumis, nos voiles s'élevèrent sur les flots bleus.
+Les vents rendirent nos navires à Morven. Les bardes commencèrent leur
+chant.
+
+«Quelle ombre s'élève sur le rugissement des mers? quel sombre fantôme
+paraît sur le torrent rouge de feu des tempêtes? sa voix roule dans le
+tonnerre: c'est Orla, le chef d'Oïthona, dont les cheveux étaient noirs.
+Il était sans pareil dans la guerre. Paix à ton ame, Orla! ta renommée
+ne périra pas. Ni la tienne, ô Calmar! Qu'aimable était ta grâce, fils
+de Mora aux yeux bleus: mais ton épée n'était pas inactive. Elle pend
+aujourd'hui dans ta caverne. Les fantômes de Lochlin gémissent autour de
+ce fer. Entends ta louange, Calmar! Elle habite dans la voix des forts.
+Ton nom ébranle les échos de Morven. Lève donc ta blonde chevelure, fils
+de Mora: étends-la sur l'arc-en-ciel, et souris à travers les pleurs de
+la tempête[64].»
+
+[Note 64: Je crains que la dernière édition de _Laing_ n'ait tout-à-fait
+renversé l'espérance que l'_Ossian_ de Macpherson fût une traduction
+d'un recueil de poèmes complets en eux-mêmes; mais, l'imposture une fois
+découverte, le mérite de l'ouvrage demeure incontesté, quoiqu'il y ait
+des fautes, et particulièrement, en quelques passages, des formes de
+style fort ampoulées.--L'humble imitation qu'on vient de lire trouvera
+grâce devant les admirateurs de l'ouvrage original; c'est un essai, bien
+inférieur, il est vrai; mais qui fait preuve d'attachement pour leur
+auteur favori.]
+
+FIN DES HEURES DE LOISIR.
+
+
+
+
+LA PROPHÉTIE
+DU DANTE.
+
+ 'Tis the sunset of life gives me mystical lore.
+ And coming events cast their shadows before.
+
+ (CAMPBELL.)
+
+ C'est le soir de la vie qui me donne une mystérieuse
+ leçon; et l'avenir projette son ombre devant
+ moi.
+
+
+
+
+DÉDICACE.
+
+Femme adorée[65]! Si pour le froid et nuageux climat où je suis né, mais
+où je ne voudrais pas mourir, j'ose imiter le patriarche de la poésie
+italienne, et bâtir en rimes dures une copie runique[66] des sublimes
+chants du sud, c'est toi seule qui en es la cause; et quoique je demeure
+au-dessous de son immortelle harmonie, ton cœur aimant me pardonnera mon
+crime. Oui, fière de beauté et de jeunesse, tu parlas: et pour toi,
+parler, être obéie, c'est même chose; mais ce n'est que sous le soleil
+du sud que de tels sons se prononcent, que de tels charmes se déploient,
+qu'un si doux langage sort d'une si jolie bouche.--Ah! quels efforts ta
+parole ne pourrait-elle inspirer?
+
+Ravenne, juin 21, 1819[67].
+
+[Note 65: M.A.P. traduit _lady_ par _belle Ausonienne_.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 66: Nom donné à la langue, aux caractères alphabétiques, aux
+poésies, aux monumens des anciens Scandinaves ou peuples du nord.
+
+(_N. du. Tr._)]
+
+[Note 67: La date seule nous apprendrait que cette dédicace est adressée
+à la comtesse Guiccioli, alors maîtresse de Byron.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+
+
+PRÉFACE.
+
+
+Pendant le cours d'une visite à la cité de Ravenne, on fit entendre à
+l'auteur qu'ayant composé quelque chose sur l'emprisonnement du Tasse,
+il devrait en faire autant sur l'exil du Dante:--le tombeau du poète
+étant un des objets les plus intéressans de cette ville, tant pour les
+habitans eux-mêmes que pour les étrangers.
+
+«Sur cet avis, je parlai;» et il en est résulté les quatre chants _in
+terza rima_[68] que j'offre aujourd'hui au lecteur. S'ils sont compris
+et approuvés, c'est mon dessein de continuer le poème en divers autres
+chants jusques à sa conclusion naturelle, c'est-à-dire jusqu'au siècle
+présent. Le lecteur est prié de supposer que le Dante s'adresse à lui,
+durant l'intervalle qui sépare l'achèvement de la _Divine Comédie_ et
+l'époque de sa mort, et que c'est même peu de tems avant ce dernier
+événement qu'il prophétise d'une manière générale les destinées de
+l'Italie dans les siècles suivans. En adoptant ce plan, j'ai eu dans
+l'esprit la _Cassandre_ de Lycophron et la _Prophétie de Nérée_
+d'Horace, aussi bien que les prophéties de l'Écriture-Sainte. Le rhythme
+adopté est le tercet du Dante, rhythme que je ne sais pas avoir été,
+jusqu'à ce jour, employé dans notre langue, si ce n'est peut-être par M.
+Hayley, de la traduction duquel je n'ai jamais vu qu'un extrait, cité
+dans les notes de _Caliph Vathek_. Ainsi donc,--si je ne me trompe,--ce
+poème peut être considéré comme une expérience de métrique. Les chants
+sont courts, et à peu près de la même longueur que ceux du poète dont
+j'ai emprunté le nom, et très-probablement emprunté en vain.
+
+[Note 68: _Terza rima_. On nomme ainsi, dans la métrique italienne, un
+mode de versification dans lequel trois vers de même rime se croisent
+toujours avec trois autres vers également de même rime, de telle sorte
+que le poème entier est disposé en tercets, dont le dernier vers
+reproduit la rime pour la troisième et dernière fois. Citons, pour
+exemple, les six premiers vers de la _Prophétie_:
+
+ _Once more in man's frail world! which I had left
+ So long that 't was forgotten; and I feel
+ The weight of clay again,--too soon bereft
+ Of the immortal vision which could heal
+ My earthly sorrows, and to God's own skies
+ Lift me from that deep gulf without repeal_, etc.
+
+ (_N. du Tr._)]
+
+Entre autres inconvéniens qu'éprouvent les auteurs dans ce siècle-ci; il
+est difficile à quelqu'un qui s'est fait une réputation, bonne ou
+mauvaise, d'échapper à la traduction. J'ai eu l'occasion de voir le
+quatrième chant de _Childe-Harold_ traduit en ce que les Italiens
+nomment _versi sciolti_,--c'est-à-dire, un poème écrit en _vers blancs_,
+suivant le mode de la _stance spensérienne_, sans aucun égard aux
+divisions naturelles de la stance ou du sens. Si le présent poème,
+roulant sur un sujet national, éprouve le même sort, je prierai le
+lecteur italien de se rappeler qu'en échouant dans l'imitation de son
+grand _Padre Alighieri_, j'ai échoué à imiter ce que tous étudient et ce
+que peu comprennent, puisque, jusqu'à ce jour, on n'a pas encore
+déterminé le sens de l'allégorie du premier chant de l'_Enfer_, à moins
+que l'ingénieuse et probable conjecture du comte Marchetti ne soit
+considérée comme ayant décidé la question.
+
+Mais j'obtiendrai d'autant mieux le pardon de mon insuccès, que je ne
+suis pas du tout sûr que mon succès fasse plaisir, puisque les Italiens,
+par un sentiment excusable de nationalité, sont particulièrement jaloux
+de tout ce qui leur reste de national--de leur littérature, et puisque,
+dans l'amertume de la guerre actuelle entre le classicisme et le
+romantisme, ils sont fort peu disposés à permettre à un étranger de les
+approuver ou de les imiter, et à ne pas trouver quelque blâme dans sa
+présomption ultramontaine[69]. Je le conçois aisément, sachant ce qu'on
+penserait en Angleterre d'un Italien qui imiterait Milton, ou bien
+encore si une traduction de Monti, de Pindemonte ou d'Arici était
+présentée, à la génération qui s'élève, comme un modèle pour leurs
+essais poétiques à venir. Mais je m'aperçois que ma préface dégénère en
+adresse aux lecteurs italiens, lorsque réellement je n'ai affaire qu'aux
+lecteurs anglais: et d'ailleurs, que le nombre en soit petit ou grand,
+je dois prendre congé des uns et des autres.
+
+[Note 69: En français, _ultramontain_ signifie le plus ordinairement _ce
+qui existe en Italie_. Cela est simple; le mot, dans son étymologie,
+veut dire: _qui est au-delà des monts_. Pour un Français, un Italien est
+un ultramontain; mais pour un Italien, c'est l'Anglais, le Français,
+l'Allemand, etc., qui sont ultramontains. Ici, Lord Byron a employé le
+mot dans le dernier sens.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+
+
+Chant Premier.
+
+
+Me voici encore une fois dans le frêle monde de l'homme! j'en avais été
+si long-tems absent, que je l'avais oublié: mais je sens de nouveau le
+poids de mon argile,--trop tôt privé de l'immortelle vision, qui,
+guérissant mes terrestres chagrins, m'enleva jusqu'au céleste séjour de
+Dieu, du fond même de cet immense gouffre où il n'y a plus d'espérance,
+où naguère mes oreilles avaient retenti des hurlemens des esprits à
+jamais damnés:--m'enleva de ce lieu de moindres tourmens, d'où les
+hommes peuvent s'élever, purifiés par le feu, pour se joindre à la race
+angélique, parmi laquelle la brillante lumière de ma Béatrix[70] éclaira
+mon ame ravie;--m'enleva jusqu'aux pieds de l'éternelle Trinité; du Dieu
+grand, origine et fin de toutes choses, très-bon, mystérieux, triple,
+unique, infini, ame universelle:--enfin, conduisit d'étoile en étoile le
+voyageur mortel, que tant de gloire ne foudroyait pas, jusqu'au trône de
+la toute-puissance. O Béatrix! dont le beau corps est si long-tems
+demeuré sous le gazon et sous la froide pierre de marbre! toi qui fus
+seule à mes jeunes années un pur ange d'amour!--amour ineffable, qui
+s'empara de mon cœur tout entier; car rien autre que toi sur la terre ne
+fit dès-lors palpiter mon sein; car te rencontrer dans le ciel, c'était
+rencontrer ce que cherchait mon ame errante, semblable à la colombe de
+l'arche, qui ne reposa son aile qu'après avoir trouvé le rameau
+d'heureux présage;--oui, Béatrix, sans ta lumière, mon paradis eût
+toujours été incomplet[71]. Dès que le soleil eut réjoui ma vue de mon
+dixième été, tu fus ma vie, tu fus l'essence de ma pensée; je t'aimai
+avant de connaître le nom d'amour; tu brilles encore dans les yeux
+ternes du vieillard, tout affaiblis qu'ils sont par la persécution, par
+les ans, par le bannissement, par les larmes pour toi versées, et que
+d'autres douleurs n'auraient pu m'arracher: car ce n'est point ma nature
+de fléchir sous la tyrannie d'une faction, ou devant les criailleries de
+la multitude. Après une lutte longue et vaine, je fus chassé: jamais, si
+ce n'est quand le regard de mon esprit perce les nuages suspendus sur
+l'Apennin, et s'étend jusqu'à Florence, jadis si fière de moi; non,
+jamais je ne puis retourner sur mon sol natal, même pour y mourir:
+n'importe, ils n'ont pas encore dompté l'ame sévère et haute du vieil
+exilé. Mais le soleil, quoique brillant encore sur l'horizon, doit enfin
+se coucher; la nuit vient; je suis vieux en jours, en actions et en
+méditations; j'ai rencontré la destruction face à face dans toutes les
+voies. Le monde m'a laissé aussi pur qu'il m'a trouvé; et si je n'en ai
+pas encore obtenu les louanges, je ne les ai point recherchées à l'aide
+de vils artifices. L'homme outrage, le tems venge; mon nom formera
+peut-être un monument entouré de quelque clarté: et certes, ce n'eût
+point été le but, la fin suprême de mon ambition, que de grossir la
+vaine liste de ceux qui naviguent dans la basse mer de la renommée, et
+font enfler leurs voiles par l'inconstante haleine des hommes; que
+d'obtenir la fausse gloire d'être classé, avec les conquérans et les
+autres ennemis de la vertu, dans les sanglantes chroniques des âges
+passés. J'aurais voulu voir ma Florence grande et libre[72]: ô Florence!
+Florence! Tu fus pour moi comme cette Jérusalem sur laquelle le
+Tout-Puissant a pleuré; _mais tu ne voulus pas_: comme l'oiseau cache sa
+tendre couvée, je t'aurais cachée sous une aile paternelle si tu avais
+écouté ma voix: mais sourde et farouche, comme la couleuvre, tu dirigeas
+ton venin contre le sein qui te chérissait; tu confisquas mes biens, et
+condamnas au feu ma personne maudite. Hélas! combien sont amères les
+imprécations de la patrie, à celui qui _pour_ elle aurait expiré, mais
+ne méritait pas d'expirer _par_ elle; à celui qui l'aime, oui, l'aime
+encore malgré son injuste colère. Le jour viendra peut-être, où elle
+cessera de fermer les yeux à la vérité; le jour viendra peut-être, où
+elle serait fière de posséder la poussière qu'elle condamne à être le
+jouet des vents[73], et de transférer dans son enceinte le tombeau de
+celui à qui elle a refusé une demeure. Mais cela ne lui sera point
+accordé; il faut que ma poussière dorme où je serai tombé; non, le pays
+où je respirai pour la première fois, mais qui, dans un accès de furie,
+m'envoya respirer l'air d'un ciel étranger, ne reprendra pas mes
+ossemens indignés, parce qu'en son caprice il oublie son courroux et
+révoque sa sentence; non,--il m'a refusé ce qui était à moi,--mon toit;
+il n'aura pas ce qui n'est pas à lui,--ma tombe! Trop long-tems ses
+armes irritées ont maintenu loin de lui le sein qui pour lui aurait
+saigné, le cœur qui pour lui a battu, l'ame qui fut à l'épreuve de la
+tentation, l'homme qui combattit, fatigua, voyagea, remplit enfin tous
+les devoirs d'un fidèle citoyen, et vit, pour récompense, les artifices
+triomphans des Guelfes[74] faire passer sa proscription en loi. Ces
+choses ne sont point faites pour l'oubli; Florence sera plutôt oubliée.
+Trop profonde est la blessure, l'injure trop cruelle, la durée d'une
+telle misère trop prolongée, pour que j'accorde un pardon plus complet,
+pour que l'injustice soit moindre après un tardif repentir: et
+pourtant,--je sens pour ma patrie une tendre sympathie, et pour toi
+aussi, ma Béatrix: c'est avec peine que tomberait ma vengeance sur la
+terre, qui jadis fut la mienne, et m'est encore sacrée comme asile de
+tes cendres; oui, ces cendres, comme un saint reliquaire, protégeraient
+la ville meurtrière, et l'urne seule qui les renferme sauverait dix
+mille de mes ennemis. Quelquefois, il est vrai, mon cœur solitaire,
+comme celui du vieux Marius, dans le marais de Minturnes;[75] ou sur les
+ruines de Carthage, peut se gonfler de mauvais sentimens, de passions
+brûlantes et terribles: quelquefois, un rêve m'offre un vieil ennemi se
+débattant dans les angoisses de l'agonie, et mon sourcil s'épanouit dans
+l'espoir du triomphe:--arrière, telles pensées! Voilà les dernières
+faiblesses de ceux qui long-tems ont souffert une misère plus
+qu'humaine, et qui néanmoins étant hommes, n'ont de repos que sur la
+couche de la vengeance,--la vengeance, qui, dans le sommeil, ne rêve que
+de sang, et, durant la veille, brûle du désir inextinguible, et souvent
+déçu, d'un changement qui nous remonte sur le faîte, qui mette sous nos
+pieds ceux dont les pas nous foulaient, après que la Mort et Até[76]
+auront couru sur les fronts humiliés et sur les têtes tranchées.--Grand
+Dieu! éloigne de moi ces idées;--je remets dans tes mains mes injures
+nombreuses, et ta verge toute-puissante tombera sur ceux qui me
+frappèrent:--sois mon égide! comme tu l'as été dans les périls, dans les
+peines, dans les cités turbulentes, et au milieu des tentes
+guerrières,--dans les fatigues, dans les travaux sans nombre que j'ai
+supportés en vain pour Florence.--J'en appelle d'elle à toi! à toi, que
+j'ai vu dans ton sublime empire! vision glorieuse! jusqu'à ce jour il
+n'avait point été donné d'en jouir et de vivre, et cependant, tu me l'as
+permis. Hélas! avec quelle lourdeur je tombe sur ma tête le sentiment de
+la terre et des choses terrestres: passions dévorantes, affections
+tristes et basses, rapides palpitations du cœur répondant aux tortures
+de l'esprit, longues journées, nuits cruelles, souvenirs d'un
+demi-siècle sanglant et sombre, et le peu d'années que je peux encore
+attendre, brisées par la vieillesse, abandonnées de l'espérance,--mais
+moins pénibles à supporter; car trop long-tems a duré mon horrible
+naufrage sur le roc solitaire du morne désespoir, pour que je porte
+dorénavant mes yeux vers le navire qui passe, et qui fuit cet écueil si
+affreux et si nu, pour que j'élève la voix;--qui donc ferait attention à
+ma plainte? Je ne suis pas de ce peuple, ni de cet âge: et cependant,
+mes chants dérouleront un tableau qui éternisera la mémoire de ces tems,
+lorsque pas une page de leurs annales semées de troubles n'attirerait un
+regard sur la rage des discordes civiles, si mes vers, comme un parfum
+préservateur, n'eussent pas conservé maintes actions aussi indignes que
+ceux qui les firent. C'est le destin des esprits de ma trempe, que
+d'être tourmentés dans la vie, d'user leurs cœurs, de consumer leurs
+jours dans une lutte sans fin, et de mourir dans l'abandon; puis les
+générations futures se pressent autour de leur tombe: mille et mille
+pélerins arrivent des climats divers, où ils ont appris le nom de cet
+homme,--qui n'est plus qu'un nom; et, prodiguant leurs hommages sur la
+pierre funèbre, ils répandent au loin la renommée de qui n'entend plus
+ce bruit, de qui n'en est plus touché. La mienne au moins m'a coûté
+cher: mourir n'est rien, mais languir ainsi,--étouffer l'ardeur immense
+de mon esprit,--vivre à l'étroit avec de petits hommes, en vulgaire
+spectacle à tout regard vulgaire; errer à l'aventure, lorsque les loups
+eux-mêmes trouvent une tanière; sans famille, sans foyers, sans rien de
+ce qui rend la société douce et allège la peine;--me sentir dans la même
+solitude que les rois, avec le pouvoir et la couronne de moins;--envier
+au ramier son nid, et les ailes qui le transportent jusqu'aux lieux où
+l'Apennin voit l'Arno couler à ses pieds, jusqu'à son perchoir qu'il
+choisit peut-être dans l'enceinte de mon inexorable patrie, où sont
+encore mes enfans, et cette femme funeste[77], leur mère, froide
+compagne, qui m'apporta la ruine en douaire;--à voir et sentir tous ces
+maux, à les savoir irréparables, j'ai reçu une amère leçon; mais je suis
+resté libre: j'ai subi mon sort sans déshonneur, comme je me l'étais
+attiré sans bassesse: ils ont fait de moi un exilé,--non un esclave.
+
+[Note 70: Le lecteur est prié d'adopter pour le mot de _Beatrice_
+(Béatrix) la prononciation italienne, où aucune syllabe ne reste muette.
+
+(_Note de Lord Byron_.)
+
+--Byron fit cette remarque afin que les Anglais ne prononçassent pas
+_Beatrice_ en trois syllabes, mais en quatre, sans quoi son vers se fût
+trouvé faux.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 71:
+
+ _Che sol per le belle opre
+ Che fanno in cielo il sole e l' altre stelle
+ Dentro di lui_ si crede il paradiso,
+ _Così se guardi fiso
+ Pensar ben dei ch' agni terren' piacere_.
+
+_Canzone_, où Dante décrit la personne de Béatrix, strophe 3.]
+
+[Note 72:
+
+ _L'Esilio che m' è dato onor mi tegno_.
+ ...........................................
+ _Cader tra' buoni è pur di lode degno_.
+
+_Sonnet_ de DANTE, dans lequel il représente la justice, la générosité
+et la tempérance comme bannies de chez les hommes, et cherchant un
+refuge dans l'amour qui habite en son cœur.]
+
+[Note 73: «_Ut si quis prædictorum ullo tempore in fortiam dicti
+communis pervenerit_, talis perveniens igne comburatur, sic quod
+moriatur.» Deuxième sentence de Florence contre le Dante et les quatorze
+co-accusés.--Le latin est digne de la sentence.]
+
+[Note 74: Dante appartenait au parti des Gibelins ou des Blancs,
+toujours opposé en Italie à celui des Guelfes ou des Noirs. Voir
+Sismondi, _Hist. des républiques ital._
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 75: Marius, fuyant de Rome pour échapper à Sylla, s'enfonça
+jusqu'au cou dans un marais près Minturnes: il en fut retiré, et conduit
+dans cette prison où il effraya par son regard le soldat cimbre envoyé
+pour le tuer.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 76: Déesse du mal. Ἄτη, misère: souvent personnifiée dans Homère.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 77: Cette femme, dont le nom était _Gemma_, appartenait à une des
+plus puissantes familles du parti guelfe, à la famille _Donati_. Corso
+Donati fut le principal adversaire des Gibelins. Gemma est représentée
+comme étant _admodum morosa, ut de Xantippe Socratis philosophi conjuge
+scriptum esse legimus_, suivant Giannozzo Manetti. Mais Lionardo
+Aretino, dans sa Vie du Dante, s'irrite contre Boccace, qui a dit que
+les hommes de lettres ne devraient pas se marier: _Qui il Boccacio non
+ha pazienza, e dice, le mogli esser contrarie agli studi; e non si
+ricorda che Socrate il più nobile filosofo che mai fusse ebbe moglie, e
+figliuoli e uffici della republica nella sua città; e Aristotele che_,
+etc., _ebbe due mogli in vari tempi, ed ebbe figliuoli, e ricchezze
+assai.--E Marco Tullio--e Catone--e Varrone, e Seneca--ebbero moglie_,
+etc. Il est bizarre que les exemples de l'honnête Lionardo, à
+l'exception de Sénèque et peut-être d'Aristote, ne soient pas les plus
+heureux. La Terentia de Cicéron, et la Xantippe de Socrate ne
+contribuèrent nullement au bonheur de leurs époux; si toutefois elles
+contribuèrent à leur philosophie.--Caton répudia sa femme:--nous ne
+savons rien de celle de Varron;--quant à celle de Sénèque, nous savons
+seulement qu'elle était disposée à mourir avec lui, mais qu'elle se
+ravisa, et vécut encore plusieurs années. Mais, dit Lionardo: _L'uomo_ è
+animale civile, _secondo piace a tutti i filosofi_; et il conclut de là
+que la plus grande preuve du _civisme de l'animal_ est _la prima
+congiunzione dalla quale multiplicata nasce la città_.]
+
+
+
+
+Chant Deuxième.
+
+
+L'esprit des anciens jours de ferveur, alors que la parole était chose
+révérée, et que, l'avenir se dévoilant à la pensée, elle commandait aux
+hommes de lire le destin des enfans de leurs enfans dans l'abîme ouvert
+du tems qui doit être, et de contempler le chaos des événemens, où
+gisent, à demi formés, les êtres qui subiront un jour l'humaine
+condition;--cet esprit, que les illustres voyans d'Israël portaient dans
+leur sein, est aujourd'hui en moi comme jadis en eux: et, si j'ai le
+sort de Cassandre, si, au milieu du bruit des factions, personne
+n'entend ou n'écoute cette voix qui crie du désert, la faute en soit à
+eux! et que ma conscience me donne la seule récompense que j'aie jamais
+connue! N'as-tu pas versé ton sang? et dois-tu le verser encore, Italie?
+Ah! un tel avenir, que me dévoile une lumière sombre et sépulcrale,
+m'ordonne d'oublier, dans les maux irréparables qui te frappent, ceux
+qui m'ont frappé moi-même. Nous ne pouvons avoir qu'une patrie, et tu es
+encore la mienne;--mes ossemens seront dans ton sein, mon ame dans ton
+langage, qui régna jadis avec notre vieil empire romain dans toute
+l'étendue de l'Occident; mais je ferai surgir une autre langue, aussi
+sublime et plus douce, dans laquelle l'ardeur du héros, où les soupirs
+de l'amant, tout sujet enfin trouvera pour son expression de tels
+accens, que chaque mot, aussi brillant que ton ciel, réalisera le plus
+beau rêve d'un poète, et te fera proclamer reine du chant par l'Europe
+entière; ainsi, toute parole, comparée à la tienne, semblera ce qu'est à
+la voix du rossignol celle des autres oiseaux, et toute langue, devant
+la tienne, confessera sa barbarie; et cet honneur, tu le devras à celui
+que tu as tant outragé, à ton barde toscan, au Gibelin banni. Malheur!
+malheur! le voile des siècles futurs est déchiré;--mille années, qui
+restent encore immobiles, comme les vagues de l'Océan, tant que les
+vents ne se lèvent pas, s'avancent, balancées d'une sombre et morne
+ondulation, du fond de l'éternité jusques à mon regard; les orages
+dorment encore, les nuages se maintiennent toujours en leur place, le
+volcan souterrain qui ébranlera le sol n'est pas encore allumé, le
+sanglant chaos attend encore la création; mais tout est disposé pour
+l'exécution de ta sentence, les élémens n'ont besoin que d'un mot: «Que
+les ténèbres soient[78]!» et soudain, tu deviens un tombeau! Oui, toi,
+contrée si belle, tu sentiras le glaive! toi, Italie, lieu charmant,
+paradis ressuscité, où l'homme retrouve sa félicité primitive! Ah! les
+fils d'Adam doivent-ils donc perdre deux fois leur heureuse demeure?
+Italie! dont les plaines fécondes pourraient, sans la charrue, et par le
+seul bienfait du soleil, suffire à nourrir le monde; toi, où le ciel se
+dore d'étoiles plus brillantes, se revêt d'un bleu plus foncé; toi, où
+l'été bâtit son palais en maint endroit délicieux; berceau de cet
+empire, qui orna la ville éternelle de la dépouille des rois, vaincus
+par les hommes libres: patrie des héros, asile des saints, où d'abord la
+gloire terrestre, puis la gloire céleste a fixé son séjour; toi, qui
+nous reproduis tout ce qu'a rêvé l'imagination la plus vive, et dont
+l'aspect efface les faibles couleurs du portrait que nous nous en étions
+figuré, aussitôt que notre regard,--du haut des Alpes, au milieu des
+neiges affreuses, des rochers, et de l'ombrage sombre du pin, ami des
+déserts, dont la cime d'émeraude obéit à l'orage,--s'étend avec
+complaisance sur toi, et, pour ainsi dire, appelle avec ardeur à son
+aide la vue de tes campagnes dorées par le soleil, de tes campagnes qui,
+devenant de plus en plus proches, deviennent de plus en plus chères, et
+le deviendraient encore davantage si elles étaient libres; c'est donc
+toi, mon Italie,--c'est toi qui dois te flétrir au gré de tous les
+tyrans! Le Goth à été,--le Germain, le Franc et le Hun sont encore à
+venir,--et du haut de l'impériale colline, la destruction, déjà fière
+des œuvres accomplies par les anciens barbares, attend ceux des âges
+nouveaux; assise, au mont Palatin, sur un trône, elle voit, à ses pieds,
+Rome, vaincue et prisonnière, nager dans le sang de ses enfans; tant de
+victimes humaines, tant de Romains massacrés, répandent une teinte
+sanglante dans l'air naguère si bleu, et colorent en rouge les eaux
+safranées du Tibre comblé de cadavres; le faible prêtre, et la vierge,
+encore plus faible et non moins sainte, qui avaient voué leur vie à
+Dieu, se sont enfuis en criant, et ont cessé leur ministère; les nations
+saisissent leur proie; voici venir Ibériens, Allemands, Lombards; voici
+venir aussi bêtes féroces et oiseaux dévorans, loups, vautours, plus
+humains que ces hommes: car la brute mange la chair et boit le sang des
+morts, puis passe son chemin; mais ces sauvages à face humaine épuisent
+tous les genres de tourmens, et cherchent toujours un nouvel aliment à
+leur rage aussi insatiable que la faim d'Ugolin. La lune neuf fois se
+lèvera, neuf fois se couchera durant ces horribles scènes[79]; l'armée;
+qui se rassembla sous la bannière d'un prince félon; a perdu son chef,
+et en a laissé les restes inanimés aux portes de la ville; si le royal
+rebelle eût vécu, tu aurais peut-être été épargnée; mais sa destinée a
+entraîné la tienne, ô Rome, qui tour à tour pillas la France, ou fus
+pillée par elle, depuis Brennus jusqu'à Bourbon[80]; jamais, non jamais
+l'étendard étranger ne s'avancera contre tes murs, sans que le Tibre ne
+devienne une rivière de deuil. Oh! quand les étrangers franchissent les
+Alpes et le Pô, écrasez-les, ô rochers! et vous, flots, abîmez-les, et
+pour toujours. Pourquoi sommeillent ainsi les avalanches oisives, qui
+fondront ensuite sur la tête du pélerin solitaire? Pourquoi l'Éridan[81]
+ne sort-il de son lit turbulent que pour engloutir la moisson du
+laboureur? Les hordes barbares ne seraient-elles pas une plus noble
+proie? Le désert répandit son océan de sable sur l'armée de Cambyse;
+l'empire des ondes amères ensevelit Pharaon et ses mille et mille
+soldats,--pourquoi donc, montagnes et rivières, ne faites-vous point
+ainsi! Et vous, Romains, qui n'osez mourir, vous, fils des conquérans
+qui vainquirent ceux qui avaient vaincu le fier Xerxès aux lieux où
+gisent encore les guerriers dont la tombe ne connut jamais l'oubli, les
+Alpes sont-elles donc plus faibles que les Thermopyles? leurs passages
+plus propices à l'invasion? N'est-ce pas vous plutôt qui ouvrez la porte
+à toute armée, qui laissez les envahisseurs marcher librement et en paix
+à travers vos montagnes? Quoi donc! la nature elle-même arrête le char
+du vainqueur, et rend votre pays imprenable, autant du moins que cela
+est possible: car la terre, toute seule, ne se défendra pas[82], mais
+elle aide le guerrier digne d'être né sur un sol où les mères donnent le
+jour à des hommes. Il n'en est pas de même pour ceux dont les ames n'ont
+que peu de valeur; nulle forteresse ne peut leur servir;--la retraite du
+pauvre reptile qui conserve son dard est plus sûre que des murailles de
+diamant, quand il n'y a dans leur enceinte que des cœurs tremblans.
+N'êtes-vous pas braves? Oui, le sol de l'Ausonie a encore des cœurs, des
+bras, des armes, des soldats à opposer à l'oppression; mais tout effort
+sera vain, tant que la dissension sèmera les germes du malheur et de la
+faiblesse; et toujours l'étranger viendra remporter nos dépouilles. O ma
+belle patrie! si long-tems humiliée, si long-tems le tombeau des
+espérances de tes propres enfans, quand il n'est besoin que d'un seul
+coup pour briser la chaîne; mais--le vengeur hésite; le doute et la
+discorde se placent entre toi et les tiens; et joignent leur force (à)
+qui vient t'assaillir. Que faut-il pour t'assurer la liberté, et pour
+montrer ta beauté dans son plus grand éclat? Il faut rendre les Alpes
+impénétrables; et nous, tes fils, nous pouvons le faire en accomplissant
+_un seul_ devoir:--celui de nous unir.
+
+[Note 78: Allusion au mot fameux de la _Genèse_: «Que la lumière soit.»
+M.A.P. traduit: «Que tout soit dans les ténèbres.»
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 79: Voir _Sacco di Roma_, généralement attribué à Guichardin. Il y
+a un autre récit composé par un Jacopo _Buonaparte, gentiluomo
+samminiatese che vi si trovò presente_.]
+
+[Note 80: Charles de Bourbon, connétable, qui mourut en 1537, en donnant
+l'assaut à Rome: c'est le grand-père de Henri IV.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 81: Nom poétique du Pô.
+
+ _Fluviorum rex Eridanus_.
+
+VIRG.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 82: M.A.P. traduit: «Le _sol_ ne combattra pas _seul_.»
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+
+
+Chant Troisième.
+
+
+Que vois-je sortir de l'inépuisable océan du mal? pestes, princes,
+étrangers et glaives, vases de colère ne se vidant que pour se remplir
+et déborder de nouveau; je ne puis dire tout ce qui s'offre en foule à
+mon œil prophétique: la terre et la mer ne fourniraient pas assez
+d'espace pour écrire cette histoire, et pourtant elle s'accomplira; oui,
+tout a été gravé, mais non par le burin de l'homme, là où prennent
+naissance les soleils et les astres les plus lointains. Déployée comme
+une bannière, à la porte des cieux, flotte la sanglante page de nos
+mille années de misère; et l'écho de nos gémissemens se prolonge à
+travers les sons du chant des archanges. Italie, nation martyre, la
+vapeur de ton sang ne montera pas en vain jusqu'au trône éternel de la
+toute-puissance et de la miséricorde: comme le vent frappe les cordes de
+la harpe, ainsi le bruit de tes lamentations s'élèvera sur les voix des
+séraphins, et ira toucher le Très-Haut. Pour moi, le plus humble de tes
+enfans, limon terrestre éveillé par l'immortalité au sentiment et à la
+souffrance; oui, quelles que puissent être les railleries des superbes,
+et les menaces des tyrans, quoique de plus faibles victimes puissent se
+courber devant l'orage dont le souffle est si rude; c'est à toi, ma
+patrie, terre jadis aimée, encore aimée aujourd'hui, c'est à toi que je
+dévoue ma lyre en deuil, et le triste privilége que j'ai de lire dans
+l'avenir! Si ma verve n'est pas ce que tu la vis autrefois, pardonne! Je
+ne peux que prédire tes destins--puis expirer! Ne crois pas que, après
+un tel spectacle, je puisse vivre encore. L'esprit me force de voir et
+de parler, et m'accorde pour récompense de ne pas y survivre: mon cœur
+sera brisé et se fondra en larmes sur toi. Mais avant que je déroule de
+nouveau le noir tissu de tes infortunes, je veux, parmi les éclairs qui
+étincellent dans tes ténèbres, saisir un rayon de douce lumière; dans ta
+nuit même brillent quelques astres et plusieurs météores; sur ta tombe
+se penche une statue dont la beauté défie la mort; de tes cendres
+s'élèvent maints esprits puissans qui feront ta gloire; et le charme du
+monde; ton sol sera toujours fertile en hommes sages, gais, savans,
+généreux ou braves: tu es leur patrie naturelle, comme tes cieux le sont
+de l'été. Tes fils font des conquêtes sur les rivages étrangers et sur
+les mers lointaines[83]; découvrent des mondes nouveaux qui prennent
+leur nom[84]; c'est pour _toi_ seule que leur bras est impuissant; et
+toute ta récompense est dans leur renommée, noble il est vrai pour eux,
+mais non pour toi.--Ils seront donc illustres, et toi tu resteras la
+même? Oh! bien plus grande que la leur sera la gloire du grand
+homme--qui peut-être est déjà né;--du sauveur mortel qui te rendra
+libre, qui replacera sur ton front ce diadème tant usé et déformé par
+les modernes barbares; qui verra le soleil bienfaisant éclairer tout ton
+horizon, ton horizon moral, trop long-tems obscurci par les nuages et
+par ces infectes vapeurs de l'Averne, faites pour n'être respirées que
+par ceux qui sont avilis par la servitude et qui ont leur ame en prison.
+Cependant, au milieu de cette éclipse millénaire de ta prospérité,
+quelques voix se feront entendre, et la terre prêtera l'oreille; maints
+poètes me suivront dans la route que j'ouvre, et la rendront plus large;
+ce même ciel dont l'éclat anime le chant des oiseaux, enflammera leur
+verve, et leur inspirera des accens aussi naturels et aussi beaux;
+harmonieux seront leurs vers: beaucoup chanteront l'amour; quelques-uns
+la liberté; mais peu prendront l'essor de l'aigle, et jetteront un
+regard d'aigle sur le soleil avec l'aisance et l'intrépidité du roi des
+airs: leur vol sera plus près de la terre. Combien de phrases sublimes
+seront prodiguées à quelque petit prince avec une profusion adulatrice!
+Le langage, éloquemment faux, trahira l'avilissement du génie, qui,
+comme la beauté, oublie trop souvent le respect qu'il se doit à
+lui-même, et regarde la prostitution comme un devoir. _Celui qui entre
+comme hôte dans le palais d'un tyran_[85], devient aussitôt un esclave;
+ses pensées sont la proie d'autrui; _et le jour qui voit le captif
+attaché à la chaîne_[86], _le voit soudain moitié moins homme_;--la
+castration de l'ame éteint toute son ardeur: ainsi le barde, trop voisin
+du trône, perd sa verve, obligée à _plaire_.--Quelle tâche servile, que
+de ne travailler qu'à plaire! Polir ses vers pour les rendre agréables
+aux heures d'aise et de loisir de son souverain; ne s'étendre trop
+long-tems sur rien, sauf l'éloge du prince; trouver et saisir, par force
+ou ruse[87], quelque sujet heureux! Ainsi entravé, ainsi condamné aux
+accens de la flatterie, le poète fatigue, tremblant toujours de faillir:
+comme il craint qu'une noble pensée, par une rébellion céleste, ne
+s'élève dans son cerveau coupable de haute trahison, il chante, comme
+parlait l'orateur athénien, avec des cailloux dans la bouche, afin que
+la vérité ne puisse bégayer dans son style. Mais dans la longue file des
+faiseurs de sonnets, il y en aura qui ne chanteront pas en vain: et l'un
+d'eux[88], prince de la troupe, prendra rang parmi mes pairs; l'amour
+sera son tourment, mais sa douleur produira une immortalité de larmes;
+l'Italie le saluera comme le chef des poètes-amans, et le chant de
+liberté, qu'un plus sublime enthousiasme lui aura inspiré, lui vaudra
+encore une couronne de lauriers non moins verts. Mais plus tard
+naîtront, sur les bords du Pô, deux hommes encore plus grands que lui:
+le monde lui avait souri; mais eux, ils seront persécutés jusqu'à ce
+qu'ils ne soient plus que poussière, et qu'ils soient venus reposer avec
+moi. Le premier[89] créera une époque avec sa lyre, et remplira
+l'univers des exploits de la chevalerie: son imagination ressemble à
+l'arc-en-ciel; le feu de son génie est immortel comme celui du ciel; sa
+pensée est emportée d'un vol infatigable; le plaisir, comme le papillon
+qu'un enfant vient de saisir, agitera sur le poème ses charmantes ailes;
+et l'art lui-même semblera devenir nature, tant le rêve brillant du
+poète aura de transparence!--Le second[90], sur un ton plus tendre et
+plus triste, épanchera son ame sur Jérusalem; lui aussi, il chantera les
+armes, et le sang chrétien versé aux lieux où le Christ versa le sien
+pour l'homme; sa harpe sublime renouvellera le chant de Sion près des
+saules du Jourdain: combats opiniâtres, triomphe complet des guerriers
+braves et pieux, efforts variés de l'enfer pour détourner ces héros de
+leur grand dessein, bannières à croix rouge flottant enfin où la
+première croix fut rouge du sang des veines de notre _sauveur_, voilà
+l'argument sacré du poète. La perte de ses années, de sa faveur, de sa
+liberté, même de sa gloire qu'on lui conteste quelque tems, lorsque le
+langage poli des cours glisse sur son nom oublié, et nomme sa captivité
+un bienfait qui le protège contre la folie ou la honte; voilà quel sera
+son salaire, à lui qui fut envoyé pour être le poète-lauréat du
+Christ!--Les hommes le récompensent bien! Florence ne me condamne qu'à
+la mort ou au bannissement; Ferrare le condamne à la ration et au cachot
+du criminel, sort plus dur et moins mérité; car, moi, j'ai attaqué les
+factions que je m'efforçai de dompter: mais cet homme doux, qui
+regardera la terre et le ciel avec l'œil d'un amant, qui daignera
+immortaliser de sa céleste flatterie le plus pauvre être qui ait jamais
+été mis au monde pour régner,--que fera-t-il pour mériter un tel sort?
+Peut-être il aimera.--Quoi donc! aimer en vain, n'est-ce pas là une
+torture suffisante? Faut-il donc encore être enseveli vivant dans une
+tombe? Cependant telle est la loi du destin.--Lui, et son émule le barde
+de la chevalerie, consumeront tous deux de nombreuses années dans la
+pénurie et dans la peine; mourant dans le désespoir, ils légueront au
+monde entier, qui leur accordera à peine une larme, un héritage fait
+pour enrichir tous ceux qui vivent des trésors de l'ame d'un vrai
+poète,--et à leur patrie une double couronne, sans égale dans le cours
+des âges: non, la Grèce même ne peut, dans les annales de ses
+olympiades, montrer deux noms tels que les leurs, quoiqu'un de ses
+enfans soit puissant;--et c'est là toute la destinée de tels hommes
+ici-bas! Les plus belles pensées, l'esprit le plus vif, le sang
+électrique qui coule dans leurs artères, leur corps devenu lui-même une
+ame par le sentiment profond de ce qui est, et par la conception de ce
+qui devrait être, tout cela doit-il donc conduire à une telle
+récompense? Leur brillant plumage sera-t-il jeté ça et là par l'orage
+cruel? Oui, et il en doit être ainsi; formés d'une trop subtile matière,
+ces oiseaux du paradis ne songent qu'à retourner à leur séjour natal;
+ils trouvent bientôt que les brouillards de la terre ne conviennent pas
+à leurs ailes si pures: ils meurent ou se dégradent, car l'esprit
+succombe à une longue infection et au désespoir; mille passions ennemies
+suivent de près leurs pas, comme des vautours qui attendent le moment
+d'assaillir et de déchirer leurs victimes; et, lorsqu'enfin leur aile
+fatiguée les laisse choir, c'est alors le triomphe de l'oiseau de proie;
+c'est alors que les ravisseurs partagent la dépouille des malheureux
+écrasés au premier choc de cette horrible attaque. Toutefois, quelques
+esprits ont été hors d'atteinte; ce sont ceux qui apprirent à supporter
+la vie, qu'aucune puissance ne put jamais abattre, qui purent résister à
+eux-mêmes, tâche pénible et désespérée par-dessus toutes! Mais enfin,
+quelques esprits ont eu ce privilége; et si mon nom était inscrit parmi
+eux, il serait plus fier de cette destinée austère et néanmoins sereine
+que d'une gloire plus éclatante, mais si funeste. Les Alpes ont leurs
+cimes de neige plus voisines du ciel, que ne l'est le cratère du
+redoutable volcan, dont la splendeur émane du noir abîme; la montagne
+brûlée, dont le sein bouillant vomit avec effort une flamme éphémère, ne
+luit que pour une nuit de terreur, puis renvoie ses torrens de feu à
+l'enfer d'où ils sortirent, à l'enfer qui siége toujours dans ses
+entrailles.
+
+[Note 83: Alexandre de Parme, Spinola, Pescaire, Eugène de Savoie,
+Montecuculli.]
+
+[Note 84: Christophe Colomb, Améric Vespuce, Sébastien Cabot.]
+
+[Note 85: Vers d'une tragédie grecque, que Pompée prononça en prenant
+congé de Cornélie, lorsqu'il entrait dans la barque où il fut tué.]
+
+[Note 86: Le vers et la pensée se trouvent dans Homère.]
+
+[Note 87: Il y a dans le texte un jeu de mots, une _paronomase_
+intraduisible: _or force, or forge_.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 88: Pétrarque.]
+
+[Note 89: L'Arioste.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 90: Le Tasse.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+
+
+Chant Quatrième.
+
+
+Il est plusieurs poètes qui n'ont jamais tracé sur le papier leurs
+inspirations, et peut-être sont-ce les meilleurs: ils sentirent, ils
+aimèrent, ils moururent; mais ne voulurent pas communiquer leurs pensées
+à des êtres inférieurs. Ils renfermèrent le dieu dans leur sein, et
+rejoignirent l'empyrée sans avoir ceint leur front du terrestre laurier;
+mais cent fois plus heureux que ceux qui, dégradés par le trouble des
+passions et par les faiblesses attachées à la gloire, ne conquièrent une
+haute renommée qu'au prix de mille cicatrices. Il est plusieurs poètes
+qui n'en portent pas le nom; mais, où réside la poésie, sinon dans ce
+génie créateur qui sent le bien et le mal plus vivement que le vulgaire;
+qui tend à vivre par delà sa mort; qui, nouveau Prométhée d'une race
+nouvelle, apporte le feu du ciel, et voit trop tard qu'un horrible
+supplice est le salaire des plaisirs donnés aux hommes? Les vautours
+dévorent les entrailles de celui qui a vainement rendu à la terre un
+sublime bienfait, et qui gît enchaîné sur un roc solitaire sans cesse
+battu par les flots. Ainsi soit le destin: nous saurons le
+souffrir.--Donc, tous ceux dont l'intelligence est un pouvoir dominateur
+qui se dégage des entraves de l'argile corporelle ou la transforme
+presque en esprit, ceux-là, quelle que soit la forme que revêtent leurs
+créations, sont tous de véritables bardes. Le buste de marbre que le
+ciseau anima peut, sur son front éloquent, dévoiler autant de poésie que
+toutes les pages d'Homère. Un noble coup de pinceau peut douer de la
+vie, ou déifier cette toile qui brille d'une beauté tellement surhumaine
+que ceux qui fléchissent le genou devant une idole si divine ne violent
+pas le sacré commandement; car le ciel même est là transporté,
+transfiguré. Les accens de poésie qui ne peuplent que l'air de notre
+pensée et des êtres réfléchis par elle, ne peuvent rien faire de plus.
+Laissons donc l'artiste partager la palme, il partage le péril, et,
+consterné, se meurt sur son travail dédaigné.--Hélas! le désespoir et le
+génie sont trop souvent liés ensemble. Durant les âges qui passent
+devant moi, l'art ressaisira son sceptre, tout aussi glorieux que le lui
+firent Apelle et le vieux Phidias dans les jours immortels de la Grèce.
+Vous serez instruits par les ruines à ressusciter du moins les formes
+grecques du sein de leur décadence; enfin, les ames des Romains
+revivront dans des statues romaines taillées par les mains italiennes.
+Des temples, plus élevés que les temples antiques, donneront de
+nouvelles merveilles au monde, et tandis que l'austère Panthéon est
+encore debout, un dôme[91], son image, s'élancera jusqu'aux cieux[92];
+dôme dont la base est une église immense qui surpasse tout ce qui fut
+auparavant, et où les vivans viendront en foule s'agenouiller. Jamais
+pareil spectacle ne fut offert par un portique tel que celui-ci, où
+toutes les nations viennent déposer et racheter leurs péchés comme à la
+vaste entrée du ciel; et cet architecte hardi à qui sera confié le soin
+téméraire d'élever ce monument, cet homme, que tous les arts
+reconnaîtront comme leur maître, soit que du chaos de marbre où il
+plongera son ciseau, renaisse cet Hébreu[93] dont la voix entraîne
+Israël hors d'Égypte, et tient suspendus les flots de pierre, soit que
+son pinceau étende sur les damnés les couleurs de l'enfer devant le
+trône du suprême juge[94], et qu'il rende ce spectacle tel que je l'ai
+vu, tel que tous le verront, soit enfin qu'il bâtisse des temples de
+grandeur jusqu'alors inconnue, eh bien, cet homme aura pris de moi le
+germe de ses grandes pensées, oui, de moi, le Gibelin[95], qui ai
+traversé les trois royaumes de l'empire de l'éternité. Au milieu du
+cliquetis des épées et du choc retentissant des heaumes, l'âge que je
+prévois n'en sera pas moins l'âge des beaux arts; et, tandis que les
+nations gémissent sous le faix du malheur, le génie de ma patrie
+s'élèvera, tel qu'un cèdre sublime, au sein du désert, charme les yeux
+par l'aspect de ses rameaux, et, reconnu de loin, répand dans les airs
+son parfum non moins suave que son apparence est belle. Les souverains
+s'arrêteront au milieu de leurs joutes guerrières, se sévreront de sang
+une heure ou deux, pour tourner et fixer leur regard sur la toile ou sur
+la pierre; et ceux qui gâtent tout ce que la terre a de beau, forcés à
+l'éloge, sentiront le pouvoir de ce qu'ils détruisent. L'art, abusé dans
+sa reconnaissance, élèvera des emblèmes et des monumens en l'honneur des
+tyrans qui ne font de lui qu'un hochet, et prostituera ses charmes aux
+pontifes orgueilleux[96] qui n'emploient l'homme de génie que comme la
+plus vile brute condamnée à porter les fardeaux, et à servir nos
+besoins: vendre ses travaux, c'est vendre aussi son ame. Celui qui
+travaille pour les nations sera pauvre, peut-être, mais libre; celui qui
+fatigue pour les monarques n'est rien de plus que le laquais doré qui,
+habillé et nourri aux frais de son maître, garde, à sa porte, une
+posture humble et servile. Oh! puissance suprême qui règles toute chose
+et inspires tout esprit! comment se fait-il que ceux dont le pouvoir sur
+la terre se manifeste de la manière la plus semblable au tien dans le
+ciel, soient eux-mêmes si loin de tes divers attributs, foulent aux
+pieds les têtes humiliées devant eux, et nous assurent ensuite que leurs
+droits sont les tiens? Comment se fait-il que les enfans de la renommée,
+ceux à qui l'inspiration semble luire d'en haut, ceux dont les peuples
+répètent le nom, doivent passer leurs jours dans la pénurie ou dans la
+peine, ou bien marcher à la grandeur par les chemins de la honte, porter
+un stigmate plus profond, une chaîne plus fastueuse; ou bien, si leur
+destinée les a fait naître loin de la classe pauvre, ou, en les y
+laissant, leur a fait éprouver de vaines tentations, soutenir au fond de
+leurs ames une plus rude épreuve, le combat intérieur de passions
+profondes et intraitables? O Florence, quand ta sentence cruelle rasa ma
+maison, je t'aimais! cependant la vengeresse colère de mes vers, et la
+haine de tes injustices, grossie, d'année en année, par de nouvelles
+malédictions, survivront à tout ce qui t'est le plus cher, à ton
+orgueil, à tes richesses, à ta liberté, et même, au plus infernal de
+tous les maux d'ici-bas, au despotisme des petits tyrans de l'état; car
+le despotisme n'est pas exclusif aux rois: les démagogues ne le cèdent à
+ceux-ci qu'en date; ils disparaissent plus tôt; d'ailleurs, dans tout ce
+qui force les hommes à se haïr eux-mêmes ou les uns les autres, en
+discorde, en couardise, en cruauté, dans toutes les horreurs nées de
+l'incestueux commerce de la mort et du péché[97], dans l'art de
+l'oppression sous sa plus rude forme, un chef de faction n'est que le
+frère du sultan, et le singe, cent fois moins humain, du pire des
+despotes. Florence! long-tems mon esprit solitaire a vainement soupiré,
+comme le captif qui travaille à son évasion, pour te revoir en dépit de
+tes outrages; je restai dans l'exil, la plus triste de toutes les
+prisons; errer dans le monde entier comme dans un donjon sans issue! les
+mers, les montagnes, ou plutôt, l'horizon pour barrière qui ferme à
+l'homme le seul petit coin de terre dans lequel--quel que fût son
+destin--il serait encore l'enfant de son pays, et pourrait mourir où il
+naquit!--Florence, quand mon esprit solitaire retournera dans le monde
+des esprits, tu sentiras alors ce que je valais, tu chercheras à
+honorer, avec une urne vide, les cendres que tu n'obtiendras
+jamais!--Hélas! «Que t'ai-je fait; mon peuple[98]?» Tous tes châtimens
+sont sévères; mais ceci passe les limites communes de la malice humaine;
+car tout ce qu'un citoyen peut être, je le fus: élevé par ta volonté,
+tout à toi dans la paix comme dans la guerre, et c'est pour cela que tu
+as dirigé tes armes contre moi.--C'en est fait, je ne puis franchir
+l'éternelle barrière élevée entre nous; je mourrai seul, regardant, avec
+l'œil sombre d'un prophète, ces jours de malheur révélés aux ames
+privilégiées, et prédisant ces jours à des hommes qui n'entendront pas
+plus que dans les anciens âges, jusqu'à ce que l'heure soit venue où la
+vérité frappera leurs yeux couverts de larmes, et forcera leur bouche à
+reconnaître le prophète dans sa tombe.
+
+[Note 91: La coupole de Saint-Pierre.]
+
+[Note 92: M.A.P. traduit: «Posé sur l'austère Panthéon, un dôme, son
+image, s'élancera jusqu'au ciel.» C'est un contre-sens qui prête à Byron
+une lourde erreur, celle de croire que l'église Saint-Pierre ait été
+bâtie sur les restes du Panthéon.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 93: La statue de Moïse sur le monument de Jules II.
+
+SONNETTO
+_di Giovanni Battista Zappi_.
+
+ _Chi è costui, che in dura pietra scolto,
+ Siede gigante; e le più illustre, e conte
+ Prove dell' arte avvanza, e ha vive, e pronte
+ Le labbia sì, che le parole ascolto?
+
+ Quest' è Mosè; ben me'l diceva il folto
+ Onor del mento, e' l doppio raggio in fronte,
+ Quest' è Mosè, quando scendea del monte,
+ E gran parte del Nume avea nel volto.
+
+ Tal era allor, che le sonanti, e vaste
+ Acque ei sospese a sè d'intorno, e tale
+ Quando il mar chiuse, e ne fè tomba altrui.
+
+ E voi, sue turbe, un rio vitello alzate?
+ Alzata aveste imago a questa eguale!
+ Ch' era men fallo l' adorar costui_.]
+
+[Note 94: Le tableau du Jugement dernier, dans la chapelle Sixtine.]
+
+[Note 95: J'ai lu quelque part (si je ne me trompe, car je ne puis me
+rappeler où) que le Dante était l'auteur favori de Michel-Ange, à tel
+point que celui-ci avait dessiné tous les sujets de la _Divine Comédie_;
+mais que le volume contenant ces études se perdit dans la mer.]
+
+[Note 96: On sait comment Michel-Ange fut traité par Jules II, et
+combien il fut négligé par Léon X.]
+
+[Note 97: Voir Milton, _Paradis perdu_, ch. II. Le péché, démon féminin,
+sorti de la tête de Satan, comme Minerve de celle de Jupiter, fut
+soudain aimé par Satan lui-même et en eut un fils, la Mort, qui,
+aussitôt après sa naissance, viola sa mère.
+
+(_Note de Lord Byron_.)
+
+Les Anglais donnent à la mort (_death_) le sexe masculin, et au péché
+(_sin_) le sexe féminin.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 98: «_E scrisse più volte non solamente a particulari cittadin del
+reggimento, ma ancora al popolo, e intra l' altre un epistola assai
+lunga che conuncia_:--«_Popule mi, quid feci tibi_?»
+
+(_Vita di Dante, scritta da Lionardo Aretino_.)]
+
+FIN DE LA PROPHÉTIE DU DANTE.
+
+
+
+
+MISCELLANÉES.
+
+
+
+I.
+
+LE RÊVE.
+
+
+1. Notre vie est double: le sommeil a son empire, c'est un intermédiaire
+à ces deux choses qu'on désigne si mal sous les noms de Mort et
+d'Existence: le sommeil à son empire, monde immense de triste réalité.
+Les rêves, dans leur entier développement, ont de la vie, des larmes;
+des tourmens et des joies: ils laissent, après le réveil, un poids sur
+nos pensées, ils allègent les fatigues de la veille, ils divisent notre
+être: ils deviennent une portion de nous-mêmes, tout aussi bien que de
+notre tems, et semblent être les hérauts de l'éternité: ils passent
+comme les esprits du passé,--ils parlent, comme des sybilles, de
+l'avenir: ils ont un pouvoir tyrannique,--imposent le plaisir et la
+peine; ils nous font ce que nous n'étions pas,--ce qu'ils veulent nous
+faire; ils nous frappent de la vision qui a disparu; de la crainte
+d'ombres évanouies.--Est-il vrai? Le passé tout entier n'est-il pas une
+ombre? Que sont les rêves? sinon des créations de l'esprit.--L'esprit a
+le pouvoir de créer,--de peupler sa sphère d'êtres plus brillans que
+ceux du monde réel, et de donner la vie à des formes qui peuvent
+survivre à toute matière. Je voudrais rappeler une vision que j'ai
+rêvée, par hasard, durant mon sommeil;--car une pensée, oui, une pensée
+de l'homme endormi, peut en soi embrasser des années, et condenser une
+longue vie en une seule heure.
+
+2. Je vis deux êtres parés des couleurs de la jeunesse, debout sur une
+colline,--une colline charmante, verte, de pente douce, semblable à un
+cap qui termine une longue chaîne de coteaux, hormis qu'à ses pieds il
+n'y avait pas de mer qui la baignât, mais un paysage vivant, des forêts
+et des moissons ondoyantes, les demeures des hommes éparses çà et là, et
+une auréole de fumée s'élevant de ces toits rustiques;--la colline était
+couronnée d'un diadême d'arbres disposés en cercle, non par le jeu de la
+nature, mais par l'homme. Oui, tous deux étaient là;--la jeune fille
+regardait ce paysage aussi aimable qu'elle-même,--mais le jeune homme ne
+regardait qu'elle; tous deux étaient jeunes, et cette fille était belle;
+tous deux étaient jeunes,--mais non de la même jeunesse[99]. Elle, comme
+la douce lune au bord de l'horizon, elle était à la veille d'être
+tout-à-fait femme: lui, il avait vu moins de printems, mais son cœur
+avait devancé de beaucoup ses années: à ses yeux, il n'y avait sur terre
+qu'un visage digne d'amour, et ce visage alors brillait sur lui; il
+avait contemplé cet astre tant que cet astre ne s'éclipsa point; il ne
+respirait, n'existait qu'en _elle_; la voix de cette vierge était sa
+voix; il ne lui parlait pas, mais il tremblait aux paroles qu'_elle_
+prononçait: la vue de cette vierge était sa vue, car il ne voyait plus
+que par ces beaux yeux, qui prêtaient leur éclat à tous les objets:--il
+avait cessé de vivre en lui-même; la vie de cette vierge était sa vie:
+l'océan où venait aboutir le fleuve de ses pensées, c'était _elle_: lui
+disait-elle un mot, le touchait-elle du doigt? soudain le sang du jeune
+homme hâtait ou retardait son cours, ses joues changeaient de
+couleur,--et pourtant son cœur ignorait la cause de cette orageuse
+agonie. Elle, au contraire, ne prenait aucune part en ces tendres
+sentimens: elle ne poussa jamais aucun soupir pour lui; elle le traitait
+comme un frère,--mais pas davantage; c'était beaucoup, car elle n'avait
+point de frère, hors celui à qui la naïveté enfantine de son amitié en
+avait donné le nom; elle était l'unique rejeton d'une race antique et
+honorée.--Quant à lui, le nom de frère lui plaisait, et pourtant lui
+déplaisait aussi,--et pourquoi? le tems lui fit une réponse
+profonde--quand elle en aima un autre; même alors elle en aimait un
+autre, et, du sommet de la colline, elle regardait au loin si le
+courrier de son amant égalait en ardeur sa propre impatience, et volait
+auprès d'elle.
+
+3. L'esprit de mon rêve changea. Je vis un vieux château, et; au devant
+de ses murs, un cheval tout harnaché: dans un oratoire antique était le
+jeune garçon dont je parlais tout-à-l'heure;--il était seul, et pâle; et
+se promenait à grands pas; il s'assit; saisit une plume, traça des mots
+que je ne pus deviner; puis il pencha sa tête entre ses mains, et la
+secoua comme par un mouvement convulsif,--puis il se releva, et avec ses
+dents et ses mains frémissantes il déchira ce qu'il avait écrit, mais
+sans verser une larme. Enfin il se remit, et donna à son front une sorte
+de calme: là-dessus, la dame de ses pensées rentra; elle avait un air
+serein et riant, et pourtant elle savait qu'elle était aimée de
+lui,--elle savait (car un tel savoir vient vite) que ce cœur était plein
+de son image; elle voyait que ce jeune homme était malheureux, mais elle
+ne voyait pas tout. Il se leva, et, d'une étreinte froide et polie, il
+serra la main de cette fille: un moment sur son visage se peignit une
+page de pensées indicibles, puis tout cela s'évanouit encore plus vite;
+il laissa tomber la main qu'il tenait, et se retira à pas lents, mais
+non comme s'il lui eût dit adieu; car tous deux se quittèrent avec de
+mutuels sourires: il franchit la porte massive du vieux château, monta à
+cheval, se mit en chemin, et désormais ne repassa plus ce seuil antique.
+
+4. L'esprit de mon rêve changea. Le jeune garçon était un homme. Dans
+les déserts d'un climat de feu, il s'était fait une demeure, et son ame
+savourait à longs traits les rayons du soleil; il était environné de
+spectacles étrangers et sombres; il n'était plus lui-même ce qu'il avait
+été jadis; c'était un voyageur errant sur la mer et sur ses rivages. Je
+voyais devant moi mille et mille images s'accumuler en masse comme des
+ondes; et lui, faire partie de toutes. Enfin, je l'aperçus se reposant
+de l'accablante chaleur du milieu du jour, couché parmi les colonnes
+tombées, à l'ombre de murailles ruinées, qui survivent aux noms de ceux
+qui les ont élevées: pendant son sommeil, les chameaux broutaient
+l'herbe à son coté, quelques chevaux, de belle apparence, étaient
+attachés près d'une fontaine: un homme vêtu d'une robe flottante faisait
+la garde, tandis que plusieurs gens de sa tribu dormaient à l'entour:
+ils n'avaient, pour pavillon[100], au-dessus de leurs têtes, que le ciel
+bleu, si serein, si clair, si pur, que Dieu seul eût pu être aperçu dans
+l'empyrée.
+
+5. L'esprit de mon rêve changea. La jeune dame, naguère aimée en vain,
+était unie à un époux dont, à son tour; elle n'était point aimée:--en sa
+demeure, à mille lieues de celle de son malheureux amant,--en sa demeure
+natale, elle regardait grandir autour d'elle ses enfans; filles et fils
+de la beauté:--mais voyez! elle avait la douleur peinte sur son visage,
+qu'obscurcissait l'ombre d'une lutte intérieure; l'inquiète langueur de
+son œil semblait dire que sa paupière était chargée de larmes long-tems
+retenues. Quelle pouvait être sa douleur?--Elle avait ce qu'elle aima,
+et celui qui l'avait tant aimée n'était point là pour troubler d'une
+espérance impure, ou de criminels désirs ou d'une affliction mal
+réprimée, la paix d'une ame innocente. Quelle pouvait être sa
+douleur?--Elle ne l'avait point aimé, ni ne lui avait donné motif de se
+croire aimé: ce n'était pas lui qui pouvait être ce qui la
+tourmentait,--un spectre du passé.
+
+6. L'esprit de mon rêve changea.--Le voyageur errant était de
+retour.--Je le vis debout devant un autel--avec une aimable fiancée;
+oui, l'épouse était belle, mais pas comme l'astre qui avait lui à
+l'enfance de l'époux;--même au pied de l'autel, le front de cet homme
+prit le même aspect, son sein palpita du même frisson, que jadis dans la
+solitude de l'oratoire antique; et puis,--comme autrefois,--un moment
+sur son visage se peignit une page de pensées indicibles,--puis tout
+cela s'évanouit encore plus vite. Il resta calme et paisible; il
+prononça les vœux d'usage, mais n'entendit pas ses propres paroles:
+autour de lui tout chancelait; il ne put voir ni ce qui se faisait ni ce
+qui avait dû être fait:--mais le vieux manoir, le château, la chambre,
+le lieu, le jour, l'heure, le même soleil, les mêmes ombres, enfin,
+toutes les circonstances de ce lieu et de cette heure, et cette femme de
+qui dépendit sa destinée, tout cela revint et se glissa entre lui et la
+lumière: qu'avaient à faire tous ces souvenirs en un pareil instant?
+
+7. L'esprit de mon rêve changea. Je vis la jeune dame naguère aimée en
+vain;--oh! elle était bien changée; et par quoi? par la maladie de
+l'ame. Son esprit l'avait abandonnée; ses yeux n'avaient plus leur éclat
+ordinaire, mais un regard qui n'est pas de ce monde; elle était devenue
+la souveraine d'un royaume fantastique; ses pensées étaient des
+combinaisons de choses discordantes; des formes impalpables et
+inaperçues à la vue des autres étaient familières à la sienne; et le
+monde nomme cela démence; mais les sages ont une folie encore plus
+profonde. Le coup d'œil de la mélancolie est un don funeste: qu'est-ce,
+sinon le télescope de la vérité, qui détruit les illusions de la
+distance, qui nous montre la vie de près dans toute sa nudité, et rend
+la froide réalité trop réelle?
+
+8. L'esprit de mon rêve changea.--Le voyageur errant était seul comme
+auparavant; les êtres qui l'avaient entouré n'étaient plus là, ou
+étaient en guerre avec lui; il était marqué d'un signe de ruine et de
+désolation, environné de haines et de discordes; la peine était mêlée à
+tout ce qu'on lui offrait; jusqu'à ce qu'enfin, devenu semblable à
+l'ancien monarque du Pont[101], il savourât impunément les poisons, qui
+n'avaient plus de force, mais qui étaient pour lui une sorte d'aliment:
+il vivait de ce qui aurait donné la mort à la plupart des hommes. Il
+devint ainsi l'ami des esprits des montagnes; il conversait avec les
+étoiles et avec l'ame subtile de l'univers; il apprit dans ces
+conférences les magiques mystères de la création: le livre de la nuit
+parut tout ouvert à ses yeux, et des voix du noir abîme lui révélèrent
+une merveille et un secret.--Ainsi soit.
+
+9. Mon rêve s'évanouit: il ne m'offrit plus d'autre tableau. C'était
+vraiment fort étrange que le sort de ces deux êtres eût été tracé
+presque comme une réalité,--eût abouti pour l'un à la folie,--pour tous
+les deux à l'infortune.
+
+[Note 99: Ce prétendu rêve de Lord Byron n'est, comme on le voit, que le
+souvenir de son premier amour. Ce jeune homme et cette jeune fille,
+c'est lui-même et Marie Chaworth. Tous les autres tableaux de ce rêve
+représenteront pareillement les principales circonstances de la vie de
+l'auteur.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 100: _They were canopied by the blue sky_.
+
+Gilbert a dit:
+
+Ciel, pavillon de l'homme, etc.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 101: Mithridate, roi de Pont.]
+
+
+
+
+II.
+
+LES TÉNÈBRES.
+
+
+J'eus un rêve qui n'était pas tout-à-fait un rêve. L'astre brillant du
+jour était éteint; les étoiles, désormais sans lumière, erraient à
+l'aventure dans les ténèbres de l'espace éternel; et la terre refroidie
+roulait, obscure et noire, dans une atmosphère sans lune. Le matin
+venait et s'en allait,--venait sans ramener le jour: les hommes
+oublièrent leurs passions dans la terreur d'un pareil désastre; et tous
+les cœurs, glacés par l'égoïsme, n'avaient d'ardeur que pour implorer le
+retour de la lumière. On vivait près du feu:--les trônes, les palais des
+rois couronnés,--les huttes, les habitations de tous les êtres animés,
+tout était brûlé pour devenir fanal. Les villes étaient consumées, et
+les hommes se rassemblaient autour de leurs demeures enflammées pour
+s'entre-regarder encore une fois. Heureux ceux qui habitaient sous l'œil
+des volcans, et qu'éclairait la torche du cratère! Il n'y avait plus
+dans le monde entier qu'une attente terrible. Les forêts étaient
+incendiées;--mais, d'heure en heure, elles tombaient et
+s'évanouissaient;--les troncs qui craquaient s'éteignaient avec
+fracas[102];--et tout était noir. Les figures des hommes, près de ces
+feux désespérés, n'avaient plus une apparence humaine, quand par hasard
+un éclair de lumière y tombait. Les uns, étendus par terre, cachaient
+leurs yeux et pleuraient; les autres reposaient leurs mentons sur leurs
+mains entrelacées, et souriaient; d'autres, enfin, couraient çà et là,
+alimentaient leurs funèbres bûchers, et levaient les yeux avec une
+inquiétude délirante vers le ciel, sombre dais d'un monde anéanti; puis,
+avec d'horribles blasphêmes, ils se laissaient rouler par terre,
+grinçaient des dents et hurlaient. Les oiseaux de proie criaient aussi,
+et, frappés d'épouvante, agitaient dans la poussière leurs ailes
+inutiles. Les bêtes les plus farouches étaient devenues douces et
+craintives. Les vipères rampaient, et se glissaient parmi la foule;
+elles sifflaient encore, mais leur dard ne blessait plus:--on tuait ces
+animaux pour s'en nourrir, et la guerre qui, pour un moment, avait
+cessé, dévorait de nouveau maintes victimes.--Un repas ne s'achetait
+qu'au prix du sang, et chacun, assis à l'écart, se rassasiait dans les
+ténèbres avec une morne gloutonnerie. Il n'y avait plus d'amour: la
+terre entière n'avait plus qu'une pensée,--et c'était la pensée de la
+mort, de la mort sans délai et sans gloire. Les angoisses de la famine
+dévoraient toutes les entrailles;--les hommes mouraient et leurs
+ossemens n'avaient pas de tombeau; ceux qui restaient encore, faibles et
+amaigris, se mangeaient les uns les autres; les chiens eux-mêmes
+attaquaient leurs maîtres, hormis pourtant un seul qui veillait près
+d'un cadavre, et tenait à distance les animaux et les hommes affamés,
+jusqu'à ce qu'ils tombassent d'inanition, ou qu'au bruit de la chute
+d'un nouveau mort, ils courussent déchirer de leurs mâchoires décharnées
+les chairs encore palpitantes: quant à ce chien fidèle, il ne cherchait
+point de nourriture; mais, avec un gémissement pitoyable et non
+interrompu, avec un cri aigu de désespoir, léchant la main qui ne
+répondait pas à sa caresse,--il mourut. La famine réduisit par degrés le
+nombre des vivans: enfin deux habitans d'une cité immense survivaient
+seuls, et ils étaient ennemis: ils se rencontrèrent près des tisons
+expirans d'un autel consumé où l'on avait entassé, pour un objet
+profane, un monceau d'objets sacrés: de leurs mains froides et sèches,
+comme celles d'un squelette, ils remuèrent et grattèrent, tout en
+frissonnant, les faibles cendres du foyer; leur faible poitrine exhala
+un léger souffle de vie, et produisit une flamme qui était une vraie
+dérision: puis la clarté devenant plus grande, ils levèrent les yeux, et
+s'entre-regardèrent,--se virent, poussèrent un cri, et moururent;--ils
+moururent du hideux aspect qu'ils s'offrirent l'un à l'autre, ignorant
+chacun qui était celui sur le front duquel la famine avait écrit
+_démon_. Le monde était vide: là où furent des villes populeuses et
+puissantes, plus de saison, plus d'herbe, plus d'arbres, plus d'hommes,
+plus de vie; rien qu'un monceau de morts,--un chaos de misérable argile.
+Les rivières, les lacs, l'océan, étaient calmes, et rien ne remuait dans
+leurs silencieuses profondeurs; les navires, sans matelots,
+pourrissaient sur la mer; leurs mâts tombaient pièce à pièce; chaque
+fragment, après sa chute, dormait sur la surface de l'abîme
+immobile:--les vagues étaient mortes, le flux et reflux anéanti, car la
+lune qui le règle avait péri; les vents avaient expiré dans l'atmosphère
+stagnante, et les nuages n'étaient plus; les ténèbres n'avaient pas
+besoin de leur aide,--elles étaient l'univers lui-même.
+
+[Note 102: Nous avons essayé de rendre l'harmonie imitative du texte:
+
+ _The crackling trunks
+ Exstinguished with a crash_.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+
+
+III.
+
+TOMBEAU DE CHURCHILL[103],
+
+FAIT EXACT A LA LETTRE.
+
+
+J'étais près du tombeau de celui qui brilla comme une comète dans son
+âge, et je vis le plus humble de tous les sépulcres: je contemplai, non
+sans un vif chagrin et un profond respect, ce gazon négligé; et cette
+pierre paisible, marquée d'un nom aussi effacé que les noms inconnus
+d'alentour dont personne ne tente la lecture: puis je demandai au
+gardien du jardin pourquoi les étrangers interrogeaient sa mémoire sur
+ce monument, à travers les morts amoncelés d'un demi-siècle; et il me
+répondit:--«Ma foi! je ne sais pas du tout pourquoi tant de voyageurs
+viennent en pélerinage à cette tombe: ce mort est ici arrivé avant que
+je fusse concierge, et ce n'est pas moi qui fis creuser cette
+fosse.».--Est-ce là tout? me dis-je en moi-même;--déchirons-nous le
+voile de l'immortalité; voulons-nous je ne sais quel honneur et quelle
+gloire dans les âges encore à naître, pour endurer un tel outrage, si
+tôt et si malheureusement?--Comme je me parlais ainsi, l'architecte de
+tous ceux que nous foulons aux pieds (car la terre n'est qu'un vaste
+tombeau) essaya de débrouiller les souvenirs de cette argile dont la
+combinaison confondrait la pensée d'un Newton, s'il n'était pas vrai que
+la vie terrestre dût aboutir à une autre dont elle n'est que le
+rêve;--enfin le gardien, saisissant, pour ainsi dire, le crépuscule d'un
+soleil couché, me dit ces mots:--«Je crois que l'homme dont vous vous
+informez, et qui gît dans cette tombe choisie, fut un très-fameux
+écrivain de son tems: et les voyageurs s'écartent de leur route pour lui
+payer un tribut d'hommages,--et payer ma peine de ce qu'il plaira à
+votre honneur.»--Alors, tout content, je tirai du coin avare de ma poche
+quelques pièces d'argent, que je donnai, presque par force, à cet homme,
+quoiqu'il eût été fort inconvenant d'épargner cette dépense:--vous
+souriez, je le vois, hommes profanes! pendant tout mon récit, parce que
+ma plume grossière vous peint la vérité toute nue. C'est de vous qu'il
+faut rire, et non de moi;--car je restai, avec une pensée profonde et
+avec un œil attendri, sur la phrase du vieux concierge, sur cette
+homélie naturelle où contrastaient l'obscurité et la gloire, l'éclat et
+le néant d'un nom.
+
+[Note 103: Charles Churchill, poète satirique, né en 1731, mort en 1764.
+Il publia plusieurs poèmes, remarquables par une raillerie fine et
+mordante: entr'autres, _la Rosciade_, _la Nuit_, _l'Esprit_, etc.
+
+(_N. du. Tr._)]
+
+
+
+
+IV.
+
+PROMÉTHÉE.
+
+
+1. Titan! dont les immortels regards ne virent pas les souffrances de la
+race mortelle dans leur affreuse réalité avec le froid mépris des dieux:
+quelle fut la récompense de ta pitié? un horrible supplice, en silence
+souffert; un rocher, un vautour, une chaîne, tout ce que les ames fières
+sentent de peine; l'agonie qu'elles ne veulent pas montrer; cet
+accablant sentiment de misère qui renferme sa voix en lui-même, qui
+craint de rencontrer dans les airs quelque oreille attentive à sa
+plainte, qui retient ses soupirs tant qu'un écho pourrait y répondre.
+
+2. Titan! à toi fut donné de soutenir un combat cruel entre la
+souffrance et la volonté; véritable torture de l'être qu'il ne peut
+tuer! Le ciel inexorable, la sourde tyrannie du destin, ce souverain
+principe de haine, qui crée pour son plaisir ce qu'il pourrait anéantir,
+te refusa jusqu'à la faveur de mourir. Le don fatal d'éternité fut ton
+lot,--et tu l'as bien supporté. Tout ce que le maître du tonnerre
+t'arracha, ce fut la menace qui rejeta sur lui les tourmens de ton
+supplice; tu prévoyais la destinée, mais tu ne voulus pas dire un mot
+pour apaiser ton persécuteur; dans ton silence fut son arrêt; dans son
+ame un vain repentir et une crainte funeste qu'il sut si mal dissimuler,
+que les foudres en sa main tremblèrent.
+
+3. Ton divin crime fut d'être bon, de diminuer par tes enseignemens la
+somme de l'humaine misère, de faire puiser à l'homme sa force dans son
+esprit. Mais, puni d'en haut comme tu le fus, c'est encore toi qui, par
+ton énergie patiente, par ta constance, par les refus de ton ame
+inflexible que la terre et le ciel ne purent ébranler, nous as légué une
+leçon puissante. Tu es aux mortels un symbole et un signe de leur destin
+et de leur force: comme toi, l'homme est en partie divin, une onde
+troublée, descendue d'une source pure; l'homme peut en partie prévoir sa
+funèbre destinée, sa misère, sa résistance, son existence triste et
+isolée;--mais son ame peut opposer sa force à tous les maux;--peut
+opposer une volonté ferme et une intelligence profonde qui, même au sein
+des tortures, découvrent leur propre récompense en elles-mêmes: son ame
+triomphe dès qu'elle ose porter le défi, et soudain elle fait de la mort
+une victoire.
+
+
+
+
+V.
+
+MONODIE
+
+SUR LA MORT DU TRES-HONORABLE R. BRINSLEY SHÉRIDAN, PRONONCÉE AU THÉÂTRE
+DE DRURY-LANE.
+
+
+Quand les derniers rayons du soleil couchant se perdent dans les ombres
+d'un crépuscule d'été, quel homme n'a pas senti le doux charme de cette
+heure se répandre dans le cœur, comme la rosée sur les fleurs? Qui n'a
+été absorbé d'un sentiment pur et auguste, tandis que la nature fait
+cette pause mélancolique, et qu'elle exhale son dernier soupir sur cette
+arche sublime que le tems a jetée entre la lumière et les ténèbres? Qui
+n'a partagé ce calme si paisible et si profond, la muette pensée qui ne
+peut s'exprimer qu'en pleurs, une sainte harmonie,--un vif regret, une
+sympathie glorieuse avec l'astre qui s'évanouit? Ce n'est pas un deuil
+cruel,--mais une peine douce, sans nom, chère aux cœurs bien nés d'ici
+bas, sentie sans amertume,--un attendrissement complet et candide, une
+heureuse tristesse,--une larme transparente, pure des chagrins du monde
+ou des souillures de l'égoïsme, larme versée sans honte, larme secrète
+sans douleur cuisante.
+
+Semblable à l'attendrissement que nous inspire un jour d'été
+s'évanouissant derrière les collines, une douce mélancolie remplit notre
+cœur et fait couler nos larmes, lorsque la mort frappe le génie et
+anéantit tout ce qui en lui était mortel. Un esprit puissant s'est
+éclipsé,--un astre a passé du jour dans les ténèbres,--astre qui, à son
+heure de lumière, fut sans égal,--sans nom digne de lui,--foyer
+universel de tous les rayons de la gloire! éclairs d'esprit, splendeur
+d'intelligence, flammes de poésie, feux d'éloquence, tout a disparu avec
+le soleil qui en était la source;--mais il nous reste encore les
+durables productions d'un génie immortel, les fruits d'une joyeuse
+aurore et d'un midi glorieux, impérissable portion de celui qui périt
+trop tôt. Mais ce n'est qu'une petite partie d'un tout merveilleux, ce
+ne sont que des segmens du disque étincelant de cette ame qui embrâsait
+tout,--éclairait tout pour égayer,--toucher,--plaire--ou épouvanter. Du
+conseil que sa raison charmait, à la table qu'animait sa gaîté, c'était
+le souverain maître des cœurs: les voix les plus illustres
+l'applaudissaient à l'envi; les hommes comblés de louanges,--les hommes
+remplis d'orgueil--s'enorgueillissaient à le louer. Lorsque l'Hindostan
+opprimé poussa un cri aigu pour en appeler de l'homme au ciel[104],
+c'est lui qui fut le tonnerre,--la verge vengeresse,--la colère,--la
+voix de Dieu lui-même, qui ébranla les nations par la bouche de ce
+mandataire choisi,--et tonna jusqu'à ce que les sénats tremblans eussent
+obéi en admirant; et ici même, ici, dans cette salle, les riantes
+créations de son génie vous charmeront, encore tout échauffées du feu de
+la jeunesse: ce dialogue incomparable,--ces saillies immortelles qui ne
+savaient pas tarir; ces étincelans portraits, frais de vie, qui portent
+dans notre cœur la vérité où ils ont pris leur source; ces êtres
+merveilleux, enfans de son imagination, éclos du néant à une soudaine
+perfection par la volonté créatrice de sa pensée[105]; c'est ici qu'est
+leur première patrie; c'est ici que vous pouvez les revoir animés encore
+de la chaleur vitale que leur donna ce nouveau Prométhée. Lumineuse
+auréole qui trahit la splendeur du disque éclipsé!
+
+[Note 104: Voir Fox, Burke, Pitt, unanimes à louer le discours de
+Shéridan sur les chefs d'accusation articulés contre M. Hastings dans la
+Chambre des Communes. M. Pitt pria la Chambre d'ajourner l'affaire, afin
+de considérer la question avec plus de calme que ne le permettait
+l'effet immédiat de ce discours.]
+
+[Note 105: Il y a dans le texte: «_By the_ fiat _of his thought_,» mot à
+mot, par le _fiat_ de sa pensée. C'est une allusion au _fiat lux_ de la
+_Genèse_. Avons-nous eu tort de reculer devant la version littérale?
+
+(_N. du Tr._)]
+
+Mais, s'il est des hommes à qui l'échec fatal de la sagesse entraînée
+par l'erreur doive procurer une basse jouissance; s'il est des hommes
+qui triomphent de joie lorsqu'une voix céleste détonne au milieu du
+chœur pour lequel elle est née, je leur commande le silence.--Ah!
+combien ils savent peu que ce qui leur semblait vice m'était peut-être
+que malheur! Dure est la destinée de celui sur qui les regards publics
+sont à jamais fixés pour le blâme ou pour la louange! Le repos se refuse
+à son nom, et le vulgaire se plaît au spectacle du martyre d'une grande
+renommée. L'ennemi secret, dont l'œil ne s'endort jamais, et qui se fait
+sentinelle,--accusateur,--juge,--espion; le rival,--le sot,--le
+jaloux--et le vaniteux; l'envieux enfin, qui ne respire librement que
+dans la peine d'autrui: voilà une armée de détracteurs, qui poursuit la
+gloire jusques au tombeau; qui guette les fautes dont un génie hardi
+doit la moitié à son ardeur native; qui défigure la vérité, amasse le
+mensonge, et bâtit la pyramide de la calomnie! Tel est le partage de
+l'homme public;--mais si, par surcroît d'infortune, la maigre pauvreté
+se ligue à la maladie dévorante, si le génie doit oublier son vol élevé,
+et descendre à terre pour combattre la misère qui assiége sa porte, pour
+adoucir d'indignes fureurs,--rencontrer face à face une rage sordide, et
+lutter contre la disgrâce, pour ne trouver dans l'espérance que les
+caresses, les embrassemens nouveaux d'un serpent qui lui réserve de
+nouvelles perfidies; si tels peuvent être les maux qui assaillent les
+hommes, est-ce donc chose merveilleuse qu'enfin les plus puissans
+succombent? Les êtres à qui fut départie toute la force du sentiment,
+portent un cœur électrique,--surchargé du feu céleste, noir de rudes
+froissemens, intérieurement déchiré, environné de nuages, entraîné par
+l'ouragan, porté sur la nébuleuse atmosphère, source de ces pensées qui
+tonnent,--éclairent--et foudroient. Mais, loin de nous et de notre scène
+comique doivent être de telles images,--si toutefois elles ont eu
+quelque réalité. Accomplissons ici un plus tendre désir, une tâche plus
+douce; payons à la gloire le tribut qu'elle n'a pas besoin de réclamer;
+pleurons l'astre évanoui,--et apportons notre grain d'encens pour prix
+d'un long plaisir. Vous, orateurs! que nos conseils possèdent encore,
+pleurez le héros vétéran de vos champs de bataille! le digne rival de
+l'admirable Trinité[106]! l'homme, dont les paroles étaient des
+étincelles d'immortalité! Vous, poètes! à qui la muse du drame est
+chère, il était votre maître,--rivalisez _ici_ avec lui! Vous, hommes
+d'esprit et de conversation éloquente! il était votre frère;--emportez
+ses cendres d'ici! Tant que nous admirerons ces talens d'immense portée,
+aussi parfaits que variés; tant que nous sentirons
+l'éloquence,--l'esprit,--la poésie--et la bonne humeur, dont l'harmonie
+plus humble charme les ennuis d'ici-bas; tant que nous serons fiers de
+la noble prééminence du mérite, nous chercherons long-tems un génie
+pareil,--et chercherons en vain; nous nous tournerons vers tout ce qui
+nous reste de lui, en regrettant que la nature n'ait formé qu'un seul
+homme de cette trempe, et qu'elle ait brisé son moule.--en y jetant
+Shéridan!
+
+[Note 106: Fox--Pitt--Burke.]
+
+
+
+
+VI.
+
+ADRESSE
+
+PRONONCÉE A L'OUVERTURE DU THÉATRE DE DRURY-LANE, samedi, 10 octobre
+1812.
+
+
+Dans une nuit horrible, notre cité vit et pleura le palais de la muse du
+drame, réduit de fond en comble en cendres; en moins d'une heure, les
+flammes dévorèrent le temple, Apollon tomba, et Shakspeare cessa de
+régner.
+
+Vous qui contemplâtes ce spectacle admirable et triste, dont l'éclat
+insultait à la ruine qui en fut illuminée; vous qui vîtes les fragmens
+massifs du monument, au milieu des nuages de feu, chasser du ciel la
+nuit, comme autrefois la colonne d'Israël[107]; qui vîtes la longue
+pyramide des flammes tournoyantes agiter son ombre rougeâtre sur la
+Tamise, épouvantée, la foule pressée autour de l'incendie, frissonner
+d'effroi et trembler pour ses propres demeures, à mesure que le désastre
+s'accroissait et répandait dans les airs la lumière funèbre d'éclairs
+aussi terribles que ceux de la foudre; qui vîtes enfin les cendres
+noires et un mur solitaire occuper le royaume des muses et en signaler
+la chute: dites,--cet édifice nouveau, et non moins ambitieux, construit
+où fut naguère l'édifice le plus puissant de notre île, jouira-t-il de
+la même faveur que le premier? ce temple voué à Shakspeare--sera-t-il
+digne de lui et de _vous_?
+
+[Note 107: La colonne de feu qui guidait, pendant la nuit, le peuple
+israélite à sa sortie d'Égypte.
+
+(_N. du Tr_.)]
+
+Oui,--il le sera:--la magie d'un pareil nom défie la faux du tems, la
+torche de l'incendie; dédie encore le même lieu aux jeux de la scène, et
+commande au drame, d'_être_ là où il a déjà _été_. La naissance de ce
+monument atteste la puissance du charme:--favorisez notre honorable
+orgueil? et dites: _c'est très-bien_[108]!
+
+[Note 108: _How well_! combien bien! c'est le cri d'acclamation
+correspondant à notre _bravo_.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+Ainsi que ce temple s'élève pour égaler l'ancien, ainsi puissions-nous
+du passé tirer nos présages! puisse une heure propice à nos prières
+s'enorgueillir de noms tels que ceux qui consacrent à jamais le souvenir
+du théâtre détruit! C'est à l'ancien Drury que l'art touchant de votre
+Siddons[109] foudroya les cœurs sensibles, agita les cœurs les plus
+sévères; c'est à Drury que grandirent les derniers lauriers de Garrick;
+c'est ici que le moderne Roscius fit couler vos larmes pour la dernière
+fois, soupira ses derniers remerciemens, et vous adressa, l'œil en
+pleurs, ses derniers adieux. Mais pour les talens vivans peuvent encore
+fleurir ces couronnes, dont les parfums s'exhalent en pure perte sur une
+tombe. Ce que Drury réclama jadis; il le réclame encore;--ne refusez pas
+le tribut nécessaire à la résurrection de sa muse qui sommeille. Ornez
+de guirlandes la tête de votre Ménandre! et n'allez pas inutilement
+réserver tous vos honneurs pour les morts!
+
+[Note 109: Célèbre actrice, sœur des Kemble.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+Bien chers nous sont les jours qui donnèrent tant de lustre à nos
+annales, avant que Garrick disparût, ou que Brinsley[110] cessât
+d'écrire! Héritiers de leurs travaux; nous sommes aussi vains de _nos_
+ancêtres, que le sont des _leurs_ les héritiers d'un noble sang. Tandis
+qu'ainsi le souvenir emprunte le miroir de Banquo[111], pour réclamer
+ces ombres couronnées à mesure qu'elles passent; tandis que nous tenons
+cette glace magique, qui représente les noms immortels, gravés sur notre
+arbre généalogique; hésitez,--avant de condamner leurs faibles
+descendans; songez combien il est difficile d'égaler de tels rivaux.
+
+[Note 110: Shéridan.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 111: Voir le _Macbeth_ de Shakspeare.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+Amis du théâtre! vous, de qui comédiens et comédies doivent solliciter
+un pardon ou un éloge; juges suprêmes, dont la voix et le regard usent
+du pouvoir illimité d'applaudir ou de rejeter: si jamais la licence
+conduisit à la renommée, et nous mit dans le cas de rougir de ce que
+vous aviez cessé de blâmer; si jamais le théâtre dégradé put s'abaisser
+à flatter un goût dépravé qu'il n'osait corriger: puissent les scènes
+présentes répondre à tous les reproches passés, et réduire à un juste
+silence les clameurs d'une sage censure! Oh! puisque vous mettez le
+dernier sceau aux lois du drame, ne vous jouez plus de nous, en
+applaudissant mal à propos: alors une noble fierté doublera les forces
+de l'acteur, et la voix de la raison aura un écho dans la nôtre.
+
+Après cette adresse solennelle, après l'accomplissement de l'antique
+règle, après ce tribut d'usage que la muse du drame a payé par la bouche
+de son héraut, recevez aussi _nos_ complimens de bienvenue, complimens
+qui partent de nos cœurs, et voudraient bien gagner les vôtres. Le
+rideau se lève;--puisse notre théâtre vous offrir des scènes dignes des
+anciens jours de Drury-Lane! Puissions-nous toujours être agréés, et des
+Bretons, nos juges, et de la nature, notre guide!--et vous,
+puissiez-vous long-tems présider à nos fêtes!
+
+
+
+
+VII
+
+ODE A VENISE[112].
+
+[Note 112: On entend ordinairement par ode un poème divisé en strophes
+ou stances de même nombre de vers et de même rythme. Cette apostrophe à
+Venise n'est donc pas une ode, sous le rapport de la versification; mais
+elle en mérite bien le nom, si l'on a égard à la magnificence de poésie
+qui s'y déploie.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+O Venise! Venise! lorsque tes murs de marbre seront de niveau avec les
+ondes, alors les nations pousseront un cri sur tes palais submergés, et
+une lamentation bruyante se prolongera sur les flots qui t'engloutiront!
+Si moi, voyageur du nord, je pleure pour toi, que devraient faire tes
+enfans?--Ne devraient-ils que pleurer?--et pourtant ils ne murmurent que
+dans leur sommeil. Qu'ils ressemblent peu à leurs pères!--Ce que la
+vase, le sable verdâtre laissé à nu par la retraite de la mer, est aux
+vagues écumantes de la haute marée qui jette le matelot naufragé
+jusqu'au bord de sa demeure, voilà ce que les hommes d'aujourd'hui sont
+aux hommes d'autrefois: ils se traînent, en rampant comme le crabe, à
+travers les ruines de leurs antiques rues. Oh désespoir!--tant de
+siècles ne pas recueillir de meilleurs fruits! Treize cents ans de
+richesse et de gloire ont abouti à la poussière et aux larmes: tous les
+monumens que l'étranger rencontre, églises, palais, colonnes,
+l'accueillent avec un air de deuil le lion lui-même paraît tout abattu;
+et le tambour barbare, aux sons âpres et discords, répète chaque jour,
+comme un sombre écho la voix de ton tyran, le long de ces ondes
+paisibles, charmées jadis du chant harmonieux qui s'élevait, au clair de
+la lune, de mille et mille gondoles,--charmées de l'actif bourdonnement
+d'êtres joyeux, dont les plus coupables actions n'étaient que la fièvre
+du cœur et le débordement d'un bonheur trop grand, qui a besoin du
+secours de l'âge pour isoler son cours de ce voluptueux torrent de
+douces sensations, luttant sans cesse avec le sang. Mais cela vaut mieux
+que les mornes orgies, le deuil des nations à leur déclin: alors le vice
+promène partout ses irrémédiables terreurs; la gaîté n'est que rage, et
+ne sourit que pour tuer; l'espoir n'est rien qu'un délai trompeur,
+éclair de l'homme malade, une demi-heure avant le trépas. Ainsi la
+défaillance, dernière source des peines mortelles et la torpeur des
+membres, sombre début de la mort dans sa froide et vacillante carrière,
+se glissent de veine en veine et s'avancent à chaque battement du pouls;
+néanmoins c'est un tel soulagement pour l'argile épuisée de souffrances,
+que le moribond y voit le renouvellement de ses esprits, et se croit
+libre lorsqu'il n'est qu'engourdi par le poids de sa chaîne;--lors il se
+met à parler de vie,--de ses forces qu'il sent revenir--peu à peu, et de
+l'air plus frais dont il voudrait jouie; mais, comme il murmure ces
+mots, il ne sait pas qu'il respire à peine, que son doigt effilé ne sent
+plus ce qu'il touche; cependant, un voile tombe sur ses yeux,--la
+chambre chancelante tourne, tourne, autour de lui;--des ombres rapides,
+que sa main veut en vain arrêter, paraissent et disparaissent;--enfin,
+le dernier râle étouffe sa voix suffoquée; tout est glace et
+ténèbres,--et la terre, ce qu'elle fut avant l'heure de notre naissance.
+
+Nul espoir pour les nations!--Interrogez les chroniques de mille et
+mille années.--Que nous ont appris ces scènes journalières, ce flux et
+reflux d'événemens ramenés par chaque siècle, cet éternel retour de ce
+qui _a été_? rien ou peu. Toujours nous nous appuyons sur choses qui
+pourrissent sous notre pied, et nous usons notre force en luttant contre
+l'air; car c'est notre propre nature qui nous fait choir; les brutes, à
+toute heure immolées pour nos fêtes, sont d'un ordre aussi élevé,--elles
+vont partout où les pousse l'aiguillon de leur guide, même à la
+sanglante hécatombe: et vous, hommes, qui pour les rois versez votre
+sang comme l'eau, qu'est-ce que vos enfans ont reçu en revanche? un
+héritage de servitude et de misères, un esclavage aveugle dont les coups
+sont l'unique paiement. Quoi donc, ne vois je pas les socs de vos
+charrues rougir d'une chaleur brûlante? N'y chancelez-vous pas dans une
+épreuve perfide, vous qui croyez cela une preuve _réelle_ de la loyauté,
+baisez la main qui vous guide aux tortures, vous faites gloire de
+marcher sur les barres en feu? Tout ce que vos pères vous ont laissé,
+tout ce que le tems vous lègue de liberté, et l'histoire de sublime,
+sort d'une source différente!--Vous regardez et lisez, vous admirez et
+gémissez, puis vous succombez et perdez votre sang! Sauf ces esprits, en
+petit nombre, qui, en dépit de tous les obstacles réels et imaginables
+engendrèrent soudain les crimes; en foudroyant les murs de la prison;
+qui voulurent boire à longs traits les douces ondes offertes par la
+liberté,--alors que la multitude, dont les siècles ont changé la soif en
+rage, se soulève en criant, alors que les hommes s'écrasent les uns les
+autres pour obtenir la coupe où ils puissent trouver l'oubli de la
+chaîne lourde et douloureuse--qui long-tems les attacha au joug de la
+charrue, sur un sol dont les jaunes épis n'étaient pas pour eux; (car
+leurs têtes étaient trop courbées, et leurs palais inanimés ne
+ruminaient que la douleur):--oui, sauf ces esprits, en petit nombre,
+qui, en dépit des forfaits qu'ils abhorrent, ne confondent pas la
+sainteté de leur cause avec ces bouleversemens momentanés des lois de la
+nature, bouleversemens qui, comme la peste et les volcans, ne frappent
+que pour un tems, puis s'éteignent, et laissent le cours ordinaire des
+saisons réparer, en quelques étés, les dommages de la terre, la
+repeupler de villes et de générations,--belles quand elles sont
+libres:--car sous toi, ô tyrannie, rien ne peut jamais fleurir!
+
+Gloire, empire, liberté!--ô trinité divine!--ces tours furent jadis
+votre siége! A l'heure où Venise fut un objet d'envie, la ligue des plus
+puissantes nations put abaisser son noble orgueil, mais non
+l'anéantir:--tout fut entraîné dans sa ruine: les monarques invités à
+ses fêtes connaissaient et aimaient leur magnifique hôtesse; ils ne
+pouvaient s'apprendre à la haïr, quelque humiliés qu'ils fussent:--la
+foule des humains pensait comme les rois; Venise recevait les hommages
+du voyageur de tous les jours et de tous les climats;--ses crimes
+eux-mêmes naissaient de la source la plus douce,--de l'amour; elle ne
+buvait point le sang, ne s'engraissait point de cadavres, mais portait
+la joie partout où s'étendaient ses innocentes conquêtes; car elle
+relevait la croix, gui d'en haut sanctifiait les bannières protectrices,
+incessamment flottantes entre la Terre et le Croissant profane: si ce
+croissant a pâli et décliné, le monde peut en rendre grâces à la cité
+qu'il a chargée de chaînes dont maintenant le bruit retentit aux
+oreilles des peuples qui doivent le nom de liberté à tant de glorieux
+efforts: cependant Venise partage avec eux une misère commune: elle se
+nomme «le royaume» d'un conquérant ennemi; elle sait ce que tous,--ce
+que _nous_, plus que tous les autres; ne savons que trop bien; avec
+quels termes dorés un tyran amuse ses esclaves.
+
+Le nom de république a disparu sur les trois parties du globe gémissant.
+Venise est abattue: la Hollande daigne reconnaître un sceptre, et
+souffre le manteau de pourpre. Si la Suisse seule est libre encore, et
+jouit sans entraves de ses montagnes, ce n'est que pour un tems: car, de
+nos jours, la tyrannie est devenue fine; et, dans ses heures de
+triomphe, étouffe sous ses pieds les étincelles de nos cendres. Une
+grande contrée, séparée de nous par l'Océan, nourrit une race vigoureuse
+dans l'amour de la liberté; pour laquelle leurs pères ont combattu, et
+qu'ils leur ont léguée;--héritage d'orgueil et de bravoure! noble
+distinction d'avec toute autre terre, dont les enfans doivent fléchir le
+genou au gré d'un monarque, comme si son sceptre insensible fût une
+baguette douée du magique pouvoir de la science occulte!--Oui, une
+grande contrée, bravant le despotisme, lève encore ses drapeaux
+invaincus et sublimes par delà l'Atlantique!--Elle a montré à une
+nation, trop fière de son droit d'aînesse, que le pavillon hautain
+d'Albion peut baisser devant ceux dont les épées ont conquis des
+franchises que le sang ne paie pas trop cher. Oui, certes, mieux
+vaudrait le sang de tout homme, fût-il une rivière, mieux vaudrait qu'il
+coulât à pleins bords et même débordât, que de languir dans nos veines
+oisives, de stagner comme dans un canal fermé de verroux et de chaînes,
+d'avancer, comme un malade endormi, trois pas, puis s'arrêter:--mieux
+vaut être là où les Spartiates massacrés sont encore libres, dans le
+noble charnier des Thermopyles, que de croupir dans nos marais,--ou bien
+il faut fuir sur l'abîme azuré, et ajouter un courant à l'Océan, une ame
+aux ames de nos pères; et à toi, Amérique, un homme libre de plus!
+
+
+
+
+VIII.
+
+ODE A NAPOLÉON BUONAPARTE[113].
+
+[Note 113: L'empereur Népos fut reconnu par le _sénat_, par les
+_Italiens_ et par les provinces de la _Gaule_: ses qualités morales et
+ses talens militaires furent hautement célébrés: et ceux qui tiraient de
+son gouvernement quelque avantage particulier annoncèrent, en chants
+prophétiques, la restauration de la félicité
+publique..............................
+
+Par cette honteuse abdication, il prolongea sa vie de quelques années,
+dans une position équivoque, tout à la fois empereur et exilé, jusqu'à
+ce que--»
+
+(GIBBON, _Décadence et chute_, etc.)]
+
+«_Expende Annibalem_:--_quot libras in duce summo Invenies_?--»
+
+(JUVÉN. _Sat. X._)
+
+
+1. C'en est fait:--mais hier encore tu étais roi, et, les armes en main,
+tu combattais contre les rois:--maintenant, il n'y a pas de nom qui te
+convienne; te voilà si bas,--et tu vis encore! Est-ce là l'homme aux
+mille trônes, qui jonchait notre terre d'ossemens ennemis? et peut-il
+ainsi se survivre à lui-même? Depuis celui que nous appelons, sans
+raison, du nom de l'étoile du matin[114], nul mortel, nul démon n'est
+tombé de si haut.
+
+[Note 114: Lucifer, nom du chef des démons, est dans la mythologie
+païenne et d'après son etymologie (_Lucem fero_) l'étoile de Venus,
+quand elle précède et annonce le lever du soleil.
+
+(_N. du. Tr._)]
+
+2. Homme mal inspiré! pourquoi te fis-tu le fléau de tes semblables, qui
+s'agenouillaient devant toi? Devenu aveugle à force de te contempler
+toi-même, tu appris à voir au reste du monde. Maître souverain du
+pouvoir,--tu n'as laissé pour don unique que le tombeau à ceux qui
+t'adoraient; et, jusqu'à l'heure de ta chute, les humains ne purent
+deviner combien l'ambition a de bassesse.
+
+3. Rendons grâces au ciel pour une telle leçon;--elle instruira les
+guerriers à venir plus que tous les discours de la haute philosophie,
+discours si vains jusqu'à ce jour. Le charme qui fascinait l'esprit des
+hommes est désormais rompu pour ne plus renaître; charme qui forçait
+d'adorer ces idoles de l'empire du sabre, ces colosses au front d'airain
+et aux pieds d'argile.
+
+4. Le triomphe et la vanité, l'enivrement du combat[115], la victoire
+dont la voix ébranle la terre, et qui pour toi était le souffle de vie:
+l'épée, le sceptre, et ce pouvoir, sous le joug duquel l'homme ne
+semblait fait que pour obéir, et avec lequel la renommée fut
+liguée;--tout est anéanti!--Esprit de ténèbres, quelle doit être la rage
+de ton souvenir!
+
+[Note 115: _Certaminis gaudia_, expression d'Attila dans sa harangue à
+son armée, avant la bataille de Châlons, harangue donnée par
+Cassiodore.]
+
+5. Le désolateur est enfin désolé! le vainqueur, renversé! l'arbitre de
+la destinée d'autrui supplie pour la sienne propre! Y a-t-il encore
+quelque espérance impériale qui puisse lutter avec calme contre un tel
+changement? ou bien, est-ce la seule crainte de la mort? Mourir
+prince,--ou vivre esclave,--ton choix est lâchement courageux.
+
+6. Cet athlète[116], qui jadis voulut rompre un chêne, ne songea pas au
+redressement élastique des fragmens: saisi par l'arbre qu'il avait en
+vain brisé,--solitaire,--quels regards jetait-il alentour? Toi, dans
+l'orgueil de ta force, tu as fait enfin une imprudence égale, et tu as
+rencontré un destin plus sombre: lui, il fut la proie des hôtes
+farouches des forêts; mais toi, tu devras dévorer ton cœur!
+
+[Note 116: Milon.]
+
+7. Un Romain[117], dont le cœur brûlant s'était désaltéré dans le sang
+de Rome, jeta loin de lui le poignard,--osa, par une grandeur sauvage,
+quitter l'empire pour ses foyers domestiques. Il osa quitter l'empire
+avec un suprême dédain des hommes qui avaient supporté un tel joug, et
+qui le laissèrent toutefois jouir en paix de son sort. Sa seule gloire
+fut cette heure où il abandonna de plein gré le pouvoir dont il s'était
+emparé.
+
+[Note 117: Sylla.]
+
+8. Le monarque espagnol[118], quand le plaisir de la puissance eut perdu
+la vivacité de son charme, rejeta ses couronnes pour des rosaires, son
+empire pour une cellule: calculateur exact des grains de son chapelet,
+subtil argumentateur sur des articles de foi, il amusa bien sa folie;
+pourtant, il eût mieux fait de ne jamais connaître, ni le reliquaire du
+bigot, ni le trône du despote.
+
+[Note 118: Charles-Quint.]
+
+9. Mais toi,--c'est malgré tes efforts que la foudre a été arrachée de
+tes mains;--trop tard tu quittes la haute puissance à laquelle s'accola
+ta faiblesse. Quoique tu sois un ange de malheur, c'est assez pour
+nâvrer notre cœur que de voir le tien sans nerf; que de songer que le
+monde, chef-d'œuvre de Dieu, a servi de marchepied à un être si vil.
+
+10. Et la terre a prodigué son sang pour celui qui peut ainsi ménager le
+sien! Et les monarques, devant lui, ont fléchi leurs genoux tremblans,
+lui ont rendu grâces pour un trône! Céleste liberté! combien nous devons
+te chérir, lorsque tes plus puissans ennemis ont ainsi témoigné leur
+crainte dans la plus humble attitude! Oh! puisse aucun tyran ne laisser
+jamais un nom plus brillant, qui éblouisse le genre humain!
+
+11. Tes forfaits sont écrits dans le sang, et non écrits en vain;--tes
+triomphes ne parlent plus de gloire, ou plutôt ils grossissent la tache
+de ton honneur.--Si tu étais mort comme meurt le courage, peut-être un
+nouveau Napoléon viendrait-il encore une fois déshonorer le monde;--mais
+qui voudrait s'élancer jusqu'à la hauteur du soleil pour tomber ensuite
+dans une nuit si noire?
+
+12. Mise dans la balance, la poussière du héros n'a pas plus de valeur
+que l'argile vulgaire. L'équilibre, ô humanité! est le même pour tous
+les trépassés. Mais pourtant je croyais que le grand homme vivant était
+animé de quelques étincelles plus nobles pour éblouir et pour
+épouvanter, et je n'imaginais pas que le mépris pût ainsi se jouer de
+ces conquérans de la terre.
+
+13. Et ta fiancée, triste fleur de l'orgueilleuse Autriche, princesse
+encore impériale, comment son cœur supporte-t-il l'heure de tourment?
+Attache-t-elle ses pas à ton coté? Doit-elle aussi courber la tête,
+partager le repentir tardif et le long désespoir de l'homicide détrôné?
+Ah! si elle t'aime toujours, conserve avec soin ce diamant, qui vaut
+bien ta couronne évanouie!
+
+14. Hâte maintenant ta course vers ton île maudite, et fixe ton regard
+sur la mer: cet élément peut rencontrer ton sourire, il ne fut jamais
+gouverné par toi! Ou bien, de ta main oisive, trace nonchalamment sur le
+sable que la terre est à présent aussi libre que l'océan, et que le
+pédagogue de Corinthe[119] t'a désormais transféré son proverbe.
+
+[Note 119: Denis le jeune, après avoir été chassé de Syracuse par
+Timoléon, passe pour s'être fait maître d'école à Corinthe. Il fut
+toujours cité comme un exemple mémorable de l'instabilité des choses
+humaines. «_Tantâ mutatione majores natu, ne quis nimis fortunæ
+crederet, magister ludi factus ex tyranno docuit_.» (Valer. Max. VI, 9.)
+Philippe ayant écrit d'un ton menaçant aux Lacédémoniens, ceux-ci ne lui
+firent d'autre réponse que cette phrase passée en proverbe: _Denis à
+Corinthe_.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+15. Timour! te voilà donc à ton tour dans la cage de ton
+prisonnier[120]! Quels pensers seront les tiens? Dans ta rage captive,
+tu ne nourriras qu'une idée, une seule:--«Le monde _fut_ à moi!» A moins
+pourtant que tu n'aies le sort du souverain de Babylone[121], que tu ne
+perdes tout sentiment avec le sceptre, que les liens de la vie ne
+retiennent pas plus long-tems cet esprit si ambitieux,--si long-tems
+obéi,--de si peu de valeur!
+
+[Note 120: Cage où Bajazet fut enfermé par l'ordre de Tamerlan--ou
+Timour.]
+
+[Note 121: Nabuchodonosor changé en bœuf.....]
+
+16. Ou comme celui[122] qui déroba le feu du ciel, feras-tu tête au
+choc? partageras-tu avec ce misérable, qui n'obtint jamais de pardon,
+son vautour et son rocher? Damné déjà par Dieu,--maudit par l'homme, la
+dernière scène de ton drame, sans être la plus coupable, a été
+_l'archi-risée_[123] du démon: Satan, dans sa chute, garda sa fierté, et
+s'il eût été mortel, c'est avec la même fierté qu'il serait mort!
+
+[Note 122: Prométhée.]
+
+[Note 123: _Arch mock_..... Allusion aux vers de Shakspeare:
+
+ «_The fiend's arch mock_--
+ _To tip a wanton, and suppose her chaste_.--»]
+
+
+
+
+IX.
+
+ODE TRADUITE DU FRANÇAIS[124].
+
+[Note 124: Voir la première note de l'Ode à Venise.
+
+Nous ne connaissons pas le texte original de cette prétendue traduction.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+Nous ne te maudissons pas, Waterloo! quoique le sang de la liberté ait
+arrosé tes plaines; ce sang fut versé sur un sol où il ne s'abîma pas:
+il jaillit de chaque blessure, comme la trombe s'élève de l'océan; et,
+d'un mouvement vigoureux et de plus en plus rapide, il s'élance, et se
+mêle dans l'air avec celui de l'infortuné Labédoyère:--avec celui du
+guerrier dont la tombe honorée renferme le plus brave entre les
+braves[125]. Il s'amoncelle en nuages rouges de feu; mais il retombera
+sur la terre dont il s'est élevé: quand la mesure sera comble, l'orage
+éclatera:--jamais n'aura été entendu tonnerre pareil au tonnerre qui
+alors frappera le monde de surprise;--jamais n'aura été vu éclair pareil
+à l'éclair qui alors brillera sur la voûte céleste! Telle, l'étoile
+d'absinthe, prédite par le saint prophète des anciens jours, fera
+pleuvoir sur la terre un déluge de feu, et changera les rivières en
+sang[126]!
+
+[Note 125: Le maréchal Ney, prince de la Moskowa.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 126: Voir l'_Apocalypse_, ch. VII, verset 7, etc. «Le premier ange
+sonna de la trompette, et il s'ensuivit de la grêle et des flammes
+mêlées à du sang, etc.»
+
+Verset 8. «Et le second ange sonna de la trompette, et il sembla qu'une
+grande montagne de feu fût jetée dans la mer; et le tiers de la mer
+devint sang, etc.»
+
+Verset 10. «Et le troisième ange sonna de la trompette, et il tomba du
+ciel une grande étoile, brûlant comme une torche, et elle tomba sur le
+tiers des rivières et sur les sources des eaux.»
+
+Verset 11. «Et le nom de l'étoile est _Absinthe_; et le tiers des eaux
+devint _absinthe_; et plusieurs hommes moururent des eaux qui étaient
+devenues amères.»]
+
+Le héros est tombé; mais non par vous, vainqueurs de Waterloo! Tant que
+le soldat citoyen ne commanda à ses concitoyens--que pour les guider sur
+les champs de bataille, où la gloire souriait au fils de la
+liberté,--qui donc, parmi tous les despotes ligués, lutta contre le
+jeune héros? qui put se vanter d'avoir vaincu la France, avant que la
+tyrannie n'eût usurpé tous les droits? avant que le grand homme, leurré
+par les attraits de l'ambition, ne fût plus devenu qu'un roi? Alors il
+tomba:--ainsi périssent tous ceux qui voudraient asservir les hommes à
+l'homme!
+
+Et toi aussi, guerrier au panache de neige, toi, à qui ton royaume a
+refusé même un tombeau[127], mieux aurait valu pour toi continuer à
+conduire la France contre des armées mercenaires, que te vendre toi-même
+à l'infamie et à la mort pour un vil nom de roi, tel que celui du
+monarque de Naples, qui porte aujourd'hui le titre que tu achetas au
+prix de ton sang. Tu songeais peu, lorsque, sur ton cheval de bataille,
+tu te précipitais, comme un fleuve qui déborde, à travers les rangs
+armés, lorsque les casques fendus et les sabres entrechoqués
+étincelaient et tombaient en éclats autour de toi:--tu songeais peu à la
+destinée que tu trouvas au bout de la carrière! Ton panache hautain fut
+mis à bas par le coup déshonorant qu'y porta un esclave!
+Jadis,--semblable à la lune qui commande au flux et reflux de la mer, il
+parcourait les airs et guidait le guerrier; au milieu de la nuit créée
+par la noire et sulfureuse fumée du combat, le soldat cherchait des yeux
+ce superbe cimier, et, comme il le voyait toujours marcher en avant,
+ainsi marchait-il lui-même contre nos ennemis. Là où les traits rapides
+de la mort immolaient le plus de victimes, où la guerre entassait le
+plus de débris sous la bannière triomphante de l'aigle à l'aigrette
+flamboyante,--de l'aigle qui volait au sein des orages et des tonnerres,
+dont rien ne pouvait arrêter l'aile impétueuse, et qui lançait les
+foudres de la victoire:--oui, lorsque la ligne des ennemis se brisait,
+que la mort éclaircissait les rangs, ou que la fuite les dispersait dans
+la plaine, là, soyez-en sûrs, Murat chargeait! Hélas! il ne chargera
+plus désormais!
+
+[Note 127: Les restes de Murat ont été, dit-on, exhumés et livrés aux
+flammes.]
+
+Les envahisseurs foulent nos gloires passées: la victoire pleure sur les
+ruines de ses arcs de triomphe.--Mais que la liberté se réjouisse, que
+sa voix révèle son cœur! Sa main appuyée sur son épée, elle recevra un
+double hommage. La France a reçu deux fois une leçon morale chèrement
+achetée:--son salut ne gît point dans un trône, sur lequel siége Capet
+ou Napoléon[128]; mais dans l'égalité des droits et des lois; mais dans
+l'union des cœurs et des bras pour une grande cause,--la liberté, telle
+que Dieu l'a donnée à tous ceux qui vivent sous le soleil, avec le
+souffle vital, et dès l'heure de la naissance;--la liberté, que le crime
+veut en vain chasser du monde, en dispersant, d'une main farouche et
+prodigue, les richesses des nations comme les grains du sable, en
+versant, comme l'eau, le sang des nations dans un impérial océan de
+carnage!
+
+[Note 128: Il paraîtrait que M.A.P. n'a pas osé traduire cela; il dit:
+«Son bonheur ne dépend point du trône, il dépend de l'égalité, etc.» Sa
+traduction serait donc aussi timide sous le rapport politique que sous
+le rapport poétique.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+Mais les mortels uniront leurs cœurs, leurs esprits et leurs voix: qui
+donc fera tête à cette noble ligue? Le tems n'est plus où le glaive
+soumettait les peuples. L'homme peut mourir;--les idées renaissent. Même
+ici bas, dans ce monde de misères, la liberté ne peut manquer d'avoir un
+héritier. Des millions d'hommes ne respirent que pour recueillir ce
+précieux héritage. La liberté a pris un essor que rien ne peut dompter:
+si elle assemble encore une fois ses armées, les tyrans seront forcés de
+croire et de trembler:--sourient-ils de cette simple menace? Des larmes
+de sang couleront encore.
+
+
+
+
+X.
+
+ODE A L'ILE DE SAINTE-HÉLÈNE.
+
+
+1. Paix à toi, île de l'Océan! Salut à tes brises et à tes vagues! Salut
+à tes rochers contre lesquels le perpétuel retour des marées fait écumer
+le flot blanchâtre! Riche sera la guirlande que l'histoire tressera pour
+toi! Immortelle en sera la verdure! Quand les nations, qui te laissent
+aujourd'hui dans l'obscurité, fléchiront tour à tour le genou devant la
+baguette de l'oubli, ta gloire ne sera pas changée,--ta renommée ne sera
+pas ternie:--l'hommage des siècles rendra ton nom sacré.
+
+2. Salut au guerrier qui repose sur ton sol le riche fardeau de sa
+gloire[129]! Quand la mesure de ses jours sera comble, et que la
+chronique de sa vie sera close, ses exploits seront consacrés dans les
+annales de Clio! Sa valeur le rangera parmi les plus illustres preux de
+tous les âges, et les monarques futurs s'inclineront devant son
+génie:--les chants des poètes,--les leçons des sages--le diront la
+merveille et l'ornement du monde. Devant toi, ô météore de la Gaule, les
+autres météores de l'histoire s'évanouiront éclipsés par ta splendeur.
+
+[Note 129: Cette strophe seule devra réconcilier le lecteur avec Lord
+Byron, qui l'aura sans doute indisposé comme nous par l'amertume plus
+que sévère avec laquelle il reprochait à Napoléon (Ode VIII) de ne
+s'être pas tué après Waterloo.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+3. De salutaires zéphirs rafraîchiront ton atmosphère, île éblouissante
+de gloire! Des contrées les plus éloignées, il te viendra un peuple de
+pélerins, tribu aussi indépendante que tes vagues! Ta grève, au loin
+resplendissante, arrêtera le voyageur qui voudra jeter un rapide
+coup-d'œil sur un lieu si renommé:--chaque touffe de gazon, chaque
+pierre, chaque roc, retardera son séjour sur ce sol qu'auront sanctifié
+les pas de l'exilé! car c'est de lui que tu recevras un lustre divin: le
+déclin de son soleil a été le lever du tien.
+
+4. Et quels bras l'ont enchaîné? les bras qui avaient lutté faiblement
+contre le sien:--les nations qui l'avaient souvent bravé, mais n'avaient
+pu le dompter jusqu'à ce jour! les monarques qui maintes fois courbèrent
+la tête devant sa clémence, et reçurent de sa main les couronnes que
+leur avait ravies la guerre!--Le vainqueur, aujourd'hui vaincu, l'aigle
+aujourd'hui frappé à mort, laisserait-il leur vengeance sévère éteindre
+les rayons de son étoile! Non: la gloire apparaît, vêtue d'une splendeur
+nouvelle, et l'astre des siècles revient à l'ascendant.
+
+5. Pure à jamais soit la bruyère de tes montagnes! riche la verdure de
+tes pâturages! limpides et intarissables les eaux de tes fontaines!
+Puissent tes annales n'être souillées d'aucuns désastres! Élève-toi sur
+la surface de l'Océan, comme un magnifique autel, comme un saint
+reliquaire cher aux prières du genre humain!--Vienne se briser contre
+les rochers de ton rivage la rage de la tempête,--la lutte dévastatrice
+des vagues et des vents!--Qu'au haut de tes créneaux déploie long-tems
+ses ailes l'aigle, ton ornement; l'aigle, orgueil de l'univers.
+
+6. Il se flétrira, le lis qui fleurit à cette heure! Où est la main qui
+peut le nourrir? Les nations qui le relevèrent le regarderont dépérir:
+les rosées froides jetteront sur lui une malédiction précoce. Alors la
+violette qui fleurit dans les vallées chargera la brise de son vivifiant
+parfum: alors, aussitôt que l'esprit de liberté ralliera les peuples
+pour chanter une antienne funèbre sur la tombe de la tyrannie, la vaste
+Europe craindra que ton étoile ne paraisse soudain sur l'horizon, et
+n'éclipse les astres pestifères du septentrion.
+
+
+
+
+XI.
+
+A NAPOLÉON.
+
+(Traduit du français.)
+
+ «Tout le monde pleurait, mais surtout Savary, et un officier
+ polonais qui devait son élévation à Bonaparte. Il
+ s'attachait aux genoux de son maître; il écrivit à lord
+ Keith, pour demander la permission d'accompagner Napoléon,
+ même en qualité de domestique: demande qui ne put être
+ accordée.»
+
+
+1. Dois-tu partir, ô mon illustre chef, séparé du petit nombre des
+braves qui te sont restés fidèles? Qui peut dire la douleur de ton
+soldat, dont la raison s'égare à ce long adieu? J'ai connu les feux de
+l'amour, les ardeurs de l'amitié; mais qu'est-ce que tout cela auprès de
+ce que je sens pour toi, auprès du zèle d'un guerrier fidèle?
+
+2. Idole du soldat! Grand dans les combats; mais plus grand encore
+aujourd'hui: plusieurs purent gouverner un monde, toi seul ne courbas
+pas la tête sous l'arrêt du destin. Que d'années j'ai bravé la mort à
+tes côtés! et j'enviais ceux qui succombaient, lorsque leur cri de mort
+était encore une bénédiction pour le maître qu'ils servaient si
+bien[130].
+
+[Note 130: «A Waterloo, on vit un homme, dont le bras gauche avait été
+cassé par un boulet de canon, s'arracher ce bras avec la main droite, le
+lancer en l'air, et crier à ses camarades: «Vive l'Empereur, jusqu'à la
+mort!» Il y a plusieurs autres exemples de la sorte: celui que je vous
+rapporte, vous pouvez le regarder comme authentique.»
+
+(_Lettre particulière de Bruxelles_.)]
+
+3. Que ne suis-je, comme eux, une froide poussière, puisque je vis pour
+voir cette heure fatale, où tes timides ennemis hésitent de laisser un
+homme en tes mains, de peur que tes compagnons d'exil ne deviennent,
+pour toi, autant d'instrumens de liberté! Oh! dans le fond des cachots,
+toutes leurs chaînes me seraient légères; tant que je pourrais
+contempler ton ame invaincue.
+
+4. Les flatteurs de cet homme, aujourd'hui si sourd à la prière d'un
+serviteur fidèle, voudraient-ils, si sa gloire empruntée venait à pâlir,
+partager avec lui obscurité dans laquelle il naquit? Si ce monde, que tu
+résignes avec tant de calme, devenait, à cette heure; son domaine,
+pourrait-il acheter, au prix de ce trône, des cœurs comme ceux qui te
+sont encore tout dévoués?
+
+5. Mon chef, mon roi, mon ami, adieu! Jamais je ne m'étais encore
+agenouillé; jamais je ne suppliai mon souverain, comme j'implore
+aujourd'hui ses ennemis; et tout ce que je demande, c'est de participer
+à tous les périls qu'il va braver, c'est de partager à côté du héros sa
+chute, son exil et sa tombe.
+
+
+
+
+XII.
+
+SUR L'ÉTOILE DE LA LÉGION D'HONNEUR.
+
+(Traduit du français.)
+
+
+1. Étoile des braves!--toi, dont les rayons ont répandu tant de gloire
+sur les morts et sur les vivans,--enchanteresse brillante et adorée!
+pour te rendre hommage, des millions de soldats couraient aux
+armes;--redoutable météore d'immortelle origine! pourquoi naître dans le
+ciel pour t'éteindre sur la terre?
+
+2. Les ames des héros moissonnés par la guerre formaient tes rayons;
+l'immortalité étincelait dans tes éclairs; l'harmonie de ta sphère
+martiale était: «Gloire là-haut, et honneur ici-bas;» et ta lumière
+éblouissait les yeux des hommes, comme un volcan de la voûte azurée.
+
+3. Ton fleuve de sang roulait comme la brûlante lave, et entraînait les
+empires dans ses ondes. La terre tremblait sous toi jusqu'en ses
+fondemens, alors que tu éclairais tout l'espace; en ta présence, le
+soleil cessait de rayonner, devenait sombre, et quittait l'horizon.
+
+4. Avant toi s'éleva, et avec toi s'agrandit un arc-en-ciel du plus doux
+éclat, de trois brillantes couleurs[131], toutes divines, et faites pour
+ce signe céleste; car la main de la liberté les avait alliées, comme les
+nuances d'une gemme immortelle.
+
+[Note 131: Le drapeau tricolore.]
+
+5. Une de ces couleurs était un rayon d'écarlate dérobé au soleil; une
+autre, le bleu foncé de l'œil d'un séraphin; une autre, le voile blanc
+de radieuse lumière, dont s'enveloppe un pur esprit; les trois couleurs,
+ainsi assorties, semblaient le tissu d'un rêve céleste.
+
+6. Étoile des braves! tes rayons pâlissent, et les ténèbres vont de
+nouveau prévaloir! Toutefois, noble arc-en-ciel de liberté, nos larmes
+et notre sang doivent couler pour toi. Quand ta brillante promesse
+s'évanouit, notre vie n'est qu'un fardeau d'argile.
+
+7. Les pas de la liberté sanctifient les silencieuses cités des morts;
+les guerriers qui succombent sous ses drapeaux sont beaux et fiers dans
+la mort. Ainsi, puissions-nous bientôt, ô déesse, être pour toujours
+avec eux ou avec toi!
+
+
+
+
+XIII.
+
+ODE.
+
+
+1. Oh! honte à toi, terre de la Gaule! honte à tes enfans et à toi!
+Imprudente dans ta gloire, et vile dans ta chute, combien ton partage
+est misérable! Dans ton abandon, tu seras en butte aux coups de
+l'ironie, d'une ironie qui ne mourra jamais: les malédictions de la
+haine et les sifflemens du mépris chargeront ton atmosphère; et, sur tes
+ruines, retentiront à jamais les rires du triomphe, les insultantes
+railleries du monde!
+
+2. Oh! où donc est l'esprit de tes anciens jours, l'esprit qui animait
+tes fils, alors que l'étoile de la bravoure était leur fanal, et que la
+passion de l'honneur les guidait à la mort? Tes orages ont troublé leur
+sommeil. Entends-tu les gémissemens qui s'élèvent du fond des tombeaux.
+Ces dignes preux murmurent de colère, pleurent de désespoir, à voir la
+tache impure imprimée sur ton sein; car, où est la gloire qu'ils te
+remirent en dépôt? elle est perdue dans les ténèbres, foulée dans la
+poussière.
+
+3. Va, parcours de ton regard tous les royaumes de la terre, depuis
+l'Indus jusques au pôle; quelque peu de bonté, d'honneur et de vertu
+mêlera son éclat aux ténèbres du péché. Mais toi, tu n'as rien que ta
+honte; le monde ne peut offrir rien de pareil à toi; l'horreur et le
+vice ont défiguré ton nom au-delà de toute comparaison; étonnante de
+forfaits, tu nous fourniras, à l'avenir, un modèle, un proverbe, pour la
+perfidie et le crime.
+
+4. Tant que le triomphe couvrit de gloire le glaive de ton maître; tant
+que le héros fut debout, tes éloges suivirent partout ses pas, et
+applaudirent à l'effusion du fleuve de sang. Et cependant la tyrannie
+siégeait sur l'impériale couronne, et flétrissait au loin les nations;
+mais, à tes yeux, le despote mérita un renom brillant, jusqu'à l'heure
+où la fortune abandonna son char; _alors_ tu te dérobas à ton chef,--tu
+t'empressas de l'outrager, tu fus la première à le trahir.
+
+5. Tu oublias ses exploits, les travaux qu'il avait supportés pour ta
+cause; tu tournas tes hommages vers le nouveau soleil qui se levait, et
+entonnas d'autres hymnes de gloire. Mais l'orage se mit à gronder,
+l'adversité obscurcit l'astre de lumière; l'honneur et la foi furent la
+fanfaronnade d'une heure, et la loyauté elle-même, rien qu'un
+rêve.--Celui que tu avais banni reçut de nouveau tes sermens; et qui
+avait été le premier à l'insulter, fut aussi le premier à l'adorer.
+
+6. Quel tumulte ébranle ainsi les airs? quelle foule environne son
+trône? C'est un cri d'enthousiasme, ce sont des millions de sujets qui
+jurent de n'obéir qu'à son sceptre. Les revers feront éclater leur zèle;
+l'infortune rendra sacré le nom de l'empereur. Le monde, qui le
+persécute, va sentir avec douleur quel esprit, quelle ardeur
+inextinguible anime les Français, dès que leurs cœurs sont embrasés; car
+ils ont le héros qu'ils aiment, ils ont le chef qu'ils admirent.
+
+7. Leur héros s'est précipité au combat: une ombre couvre ses
+lauriers.--Où est le zèle qui ne devait jamais céder, la loyauté qui ne
+devait jamais s'évanouir? En un moment, la désertion et la perfidie
+abandonnèrent le vaincu à ses ennemis: les lâches, à qui son sourire
+avait donné les honneurs et la puissance, le délaissèrent et le
+renièrent dans son adversité; et les millions de Français qui avaient
+juré de périr pour le sauver, le virent fugitif, captif, esclave!
+
+8. O terre de la Gaule! les contrées les plus sauvages, les plus
+désertes, sont plus nobles et meilleures que toi! Tu es pour les hommes
+un objet de surprise et d'horreur, tant la perfidie te défigure! Si tu
+étais le lieu où je fusse né, je m'arracherais soudain de tes bras, je
+fuirais aux extrémités du monde, et te quitterais pour toujours; oui,
+pour toujours. Si jamais je pensais à toi après longues années, cette
+pensée appellerait encore la rougeur sur mon front, et les larmes sur ma
+paupière.
+
+9. Oh! honte à toi, terre de la Gaule! honte à tes enfans et à toi!
+Imprudente dans ta gloire, et vile dans ta chute, combien ton partage
+est misérable! Dans ton abandon, tu seras en butte aux coups de
+l'ironie, d'une ironie qui ne mourra jamais: les malédictions de la
+haine et les sifflemens du mépris chargeront ton atmosphère, et sur tes
+ruines retentiront à jamais les rires du triomphe, les insultantes
+railleries du monde[132]!
+
+[Note 132: La révolution de juillet vient de donner un glorieux démenti
+aux anathèmes que semblait mériter, en 1815, la France humiliée par le
+second retour des Bourbons. Nous voilà redevenus _la grande nation_!
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+
+
+XIV.
+
+ADIEUX DE NAPOLÉON.
+
+(Traduit du français.)
+
+
+1. Adieu, terre où le nuage de ma gloire s'éleva pour couvrir de son
+ombre l'univers entier!--Tu m'abandonnes aujourd'hui;--mais mon nom
+remplit les pages les plus brillantes ou les plus sombres de ton
+histoire. J'ai combattu contre un monde qui ne m'a vaincu qu'après que
+le météore trompeur de la conquête m'eut entraîné trop loin: j'ai tenu
+tête aux nations qui me craignent encore dans mon abandon solitaire,
+moi, dernier captif de plus d'un million de guerriers!
+
+2. Adieu, France!--Quand ton diadême ceignait mon front, j'en fis la
+perle et la merveille du monde;--mais ta faiblesse ordonne que je te
+laisse comme je t'ai trouvée, dans la décadence de ta gloire et le
+déclin de ta vertu. Oh! que n'ai-je encore ces vétérans de la bravoure,
+qui gagnèrent toutes leurs batailles et ne furent moissonnés qu'en
+luttant contre les tempêtes:--avec eux, l'aigle, dont le regard perdit
+en ce moment sa force, avait toujours, dans son essor, fixé ses yeux sur
+le soleil de la victoire!
+
+3. Adieu, France!--Mais quand la liberté ralliera encore une fois ses
+bannières dans tes provinces, aie souvenir de moi:--la violette croît
+toujours dans le fond de tes vallées; elle est flétrie, mais tes larmes
+épanouiront encore sa fleur.--Oui, je puis encore confondre les armées
+qui nous environnent: ton cœur peut encore tressaillir et se réveiller à
+ma voix.--Il est des anneaux qui doivent rompre, dans la chaîne qui nous
+a liés: _alors_, tourne-toi vers Napoléon, appelle à ton aide le chef de
+ton choix.
+
+
+
+
+XV.
+
+MADAME LAVALETTE.
+
+
+1. Laissons les critiques d'Édimbourg écraser de leurs éloges leur Mme
+de Staël, et leur célèbre Mlle l'Épinasse; l'orgueilleuse philosophie
+luit, tout au plus, comme un météore, et la gloire d'un bel esprit est
+aussi frêle que le verre. Mais pleins de vie sont les rayons, éternelle
+est la splendeur de ton flambeau, noble amour conjugal! et jamais tu
+n'as répandu un éclat plus saint, plus pur ou plus tendre que sur le nom
+de la belle Lavalette.
+
+2. Allons, remplissez la coupe jusques aux bords: la vertu même la
+bénira, et consacrera la liqueur qui mousse en l'honneur de ce nom: les
+lèvres ardentes de la beauté presseront pieusement le verre, et l'hymen
+portera un honorable toast. Nous acquitterons une dette légitime envers
+cette femme, qui a risqué, pour son mari, sa liberté et sa vie, et nous
+saluerons de nos applaudissemens l'épouse héroïne, la fidèle, la noble,
+la belle Lavalette!
+
+3. De cruels ennemis, dans leur impuissante malice, ont prononcé, contre
+le captif sauvé, un arrêt que l'Europe entière abhorre: oui, l'Europe
+entière se détourne des esclaves de ce palais peuplé de prêtres, et ceux
+qui les ont replacés rougissent aujourd'hui pour eux. Mais, dans les
+âges à venir, quand la gloire ensanglantée des ducs et des maréchaux se
+sera évanouie dans les ténèbres, tous les cœurs palpiteront encore, tous
+les yeux étincelleront, au récit du sublime dévouement de la belle
+Lavalette.
+
+
+
+
+XVI.
+
+ADIEU[133].
+
+[Note 133: Ce sont les adieux de Lord Byron à sa femme.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+Adieu! et si c'est pour toujours, encore une fois, adieu! Quoique tu
+sois inexorable, mon cœur ne se révoltera pas contre toi. Plût au Ciel
+qu'à tes regards s'ouvrît ce sein où ta tête a si souvent reposé,
+lorsque tes sens cédaient à ce paisible sommeil que tu ne connaîtras
+plus! Que ne peux-tu lire en ce sein les pensées les plus secrètes? tu
+connaîtrais enfin que ce ne fut pas bien de le blesser ainsi. Il est
+vrai que le monde t'en loue,--qu'il sourit au coup que tu me portas;
+mais ces éloges doivent te choquer, ils sont fondés sur le malheur
+d'autrui. Certes, plus d'une faute me souilla: mais n'y avait-il, pour
+m'infliger une incurable blessure, d'autres bras que ceux qui venaient
+de m'embrasser? Oh! ne t'abuse pas toi-même: l'amour peut s'évanouir par
+un lent dépérissement; mais ne crois pas qu'une violence soudaine puisse
+séparer ainsi les cœurs. Le tien conserve encore sa vie: le mien,
+quoique saignant, palpite encore, et l'éternelle pensée qui le
+tourmente, c'est--que nous ne devons peut-être plus nous revoir. Ce sont
+paroles de douleur plus profonde que les lamentations sur la tombe des
+morts. Nous vivrons tous les deux; mais chaque matin nous éveillera dans
+une couche veuve; et, lorsque tu pourrais goûter quelque consolation,
+lorsque notre fille balbutiera ses premiers mots, lui apprendras-tu à
+dire «mon père!» quoique les caresses de son père doivent lui être
+inconnues? Quand ses petites mains te caresseront, quand sa lèvre se
+pressera contre la tienne, souviens-toi de l'homme dont la prière te
+bénira; souviens-toi de l'homme que ton amour a béni! Si les traits de
+l'enfant ressemblent à ceux que tu ne verras peut-être plus, alors un
+doux tremblement agitera ton cœur, encore fidèle à ton époux. Tu connais
+peut-être toutes mes fautes: personne ne connaît tout mon délire; toutes
+mes espérances, partout où tu vas, s'en vont se flétrir, et pourtant
+elles s'en vont toujours avec toi. Pas un de mes sentimens qui n'ait été
+ébranlé: mon orgueil, qu'un monde n'aurait pu plier, plie devant
+toi;--par toi délaissée, mon ame me délaisse moi-même. Mais c'en est
+fait;--toutes paroles sont vaines, les miennes surtout sont stériles:
+mais nous ne pouvons retenir nos pensées, qui se font jour malgré
+nous:--Adieu!--Ainsi séparé de toi, arraché à tout lien de tendresse, le
+cœur consumé, solitaire, malade,--pour comble de maux, je puis à peine
+mourir.
+
+
+
+
+XVII.
+
+ESQUISSE[134].
+
+[Note 134: Cette pièce fut faite par Lord Byron contre une ancienne
+domestique de la mère de sa femme.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+ «_Honest--honest Iago!
+ If that thou be'st a devil, I cannot kill thee_.»
+
+(SHAKSPEARE.)
+
+ Honnête--honnête Iago!
+ Si tu es un diable, je ne puis te tuer.
+
+
+Née dans le grenier, élevée dans la cuisine, promue de là au maniement
+de la chevelure de sa maîtresse, enfin,--pour quelque gracieux service
+dont on n'a jamais parlé, et que le salaire seul fait deviner,--elle
+parvint du cabinet de toilette à la salle à manger,--où les laquais qui
+valent mieux qu'elle s'étonnent d'attendre ses ordres derrière sa
+chaise. D'un oeil ferme et d'un front éhonté, elle prend son dîner dans
+le plat qu'elle lavait naguère. Alerte pour la médisance, prête au
+mensonge, _confidente_ favorite, espionne de la maison,--qui pourrait,
+grands dieux! deviner ses dernières fonctions? Elle fut la gouvernante
+d'une fille unique, dès l'âge le plus tendre. Elle enseigna la lecture à
+l'enfant, et l'enseigna si bien, qu'elle-même, en enseignant apprit à
+épeler. Puis elle devient adepte dans l'art de l'écriture, comme le
+prouve mainte calomnie anonyme. Personne ne sait ce que fût devenue sa
+pupille,--sans cet esprit élevé qui conserva la pureté du cœur, qui
+soupira toujours après la vérité qu'on lui cachait, et qui ferma
+l'oreille à l'erreur. La perversité échoua devant cette ame jeune, qui
+ne fut ni dupée par la flatterie,--ni aveuglée par la bassesse,--ni
+infectée par la fraude,--ni corrompue par un voisinage contagieux,--ni
+amollie par l'indulgence,--ni gâtée par l'exemple,--ni tentée de
+regarder en pitié les talens inférieurs à son haut savoir,--ni
+enorgueillie par le génie,--ni rendue vaine par la beauté,--ni poussée
+par l'envie à rendre le mal pour le mal,--ni changée par la fortune,--ni
+haussée par la fierté ou courbée par la passion:--ame à qui la vertu
+n'inspira une inflexible sévérité,--que dans ces jours derniers! Oh!
+c'était la plus pure, la plus parfaite des créatures vivantes de son
+sexe; mais il lui manquait une douce faiblesse,--il lui manquait de
+savoir pardonner. Trop choquée des fautes que son ame ne peut connaître,
+elle croit que tout ici-bas pourrait être comme elle. Ennemie du vice,
+est-elle vraiment l'amie de la vertu? car la vertu pardonne ceux qu'elle
+veut amender. Mais je reviens à mon sujet,--que j'ai laissé trop
+long-tems de côté,--à l'héroïne infâme qui fatigue mon honnête plume.
+Or, quoiqu'elle n'ait plus ses anciennes fonctions, elle régit le cercle
+qu'elle servait auparavant. Si les mères,--on ne sait
+pourquoi,--tremblent devant elle; si les filles la craignent à cause de
+leurs mères; si l'habitude,--chaîne perfide, qui finit par enlacer les
+plus forts esprits comme les plus faibles,--lui a donné le pouvoir
+d'instiller au fond des ames l'essence empoisonnée de ses désirs cruels;
+si, comme une couleuvre, elle se glisse inaperçue dans votre maison,
+jusqu'à ce qu'elle soit trahie par la ligne noire et glaireuse qu'elle
+trace en rampant; si, comme une vipère, elle enlace le cœur et y laisse
+le venin qu'elle n'y trouva pas, pourquoi s'étonner que cette méchante
+sorcière guette sans cesse l'occasion d'accomplir ses œuvres de haine,
+afin de faire du lieu qu'elle habite un vrai Pandemonium[135], et de
+devenir elle-même la souveraine, l'Hécate[136] de l'enfer domestique?
+Qu'elle est habile à charger, d'un seul coup de pinceau, les teintes du
+scandale, avec toute l'honnête perfidie des demi-mots! Comme elle sait
+alors mêler le vrai au faux,--le ris moqueur au franc sourire,--un fil
+de candeur à un tissu de fraudes! Combien elle affecte de réticences
+apparentes, afin de cacher les inhumains projets de son ame endurcie!
+Lèvres de mensonges!--visage né pour dissimuler, pour être insensible et
+se railler de quiconque sait sentir! Masque vil que la Gorgone[137] même
+désavouerait!--Joue de parchemin et œil de pierre! Voyez quel sang
+jaunâtre coule dans les veines de sa peau, et y demeure stagnant comme
+une eau bourbeuse! Tel s'offre à nos regards le cloporte, dans sa
+cuirasse couleur de safran: tel le vert encore plus sombre des écailles
+du scorpion;--(car ce n'est qu'aux teintes des reptiles que nous pouvons
+comparer cette ame ou ce visage.)--Regardez la physionomie de cette
+femme, et voyez ses sentimens s'y peindre comme dans un miroir. Regardez
+le portrait; ne pensez pas qu'il soit chargé; il n'y a aucun trait qui
+ne pût encore être grossi. En vérité, ce sont «les journaliers de la
+nature», qui, durant le repos de leur maîtresse, firent ce monstre,
+cette étoile caniculaire d'un petit ciel, où, sous son influence, tout
+se flétrit ou meurt.
+
+[Note 135: Le _Pandemonium_ est l'édifice construit par les démons pour
+y tenir conseil. Voir _Paradis perdu_, chant Ier.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 136: Nom de Proserpine, suivant quelques mythologues.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 137: Les Gorgones, filles de Phoreus, dieu marin, étaient au
+nombre de trois: elles étaient si hideuses qu'elles changeaient en
+pierre ceux qui les regardaient.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+Oh! créature misérable!--sans larmes,--sans autre pensée que la joie du
+triomphe sur la ruine, qui est ton œuvre:--un jour viendra, et viendra
+bientôt, où tu souffriras beaucoup plus que tu ne fais souffrir
+aujourd'hui; où tu souffriras pour ce vil égoïsme, qui dès-lors te sera
+chose vaine; où tu te débattras en hurlant au milieu d'angoisses qui
+n'exciteront point de pitié. Puissent les malédictions échappées à
+l'affection blessée, redescendre sur ton sein, avec la force de la
+pierre qui retombe, et rendre la lèpre de ton ame aussi horrible à
+toi-même qu'au genre humain! jusqu'à ce que toutes tes pensées se
+condensent en haine de toi-même,--en haine aussi noire que ton désir
+voudrait la créer pour les autres; jusqu'à ce que ton cœur si dur ait
+été calciné et réduit en cendres, et que ton ame ait quitté son
+enveloppe hideuse! Oh! puisse ta tombe n'avoir pas plus de sommeil que
+ton lit!--puisse-t-elle être une couche de feu, comme la couche veuve
+que tu nous as préparée! Alors, s'il te vient à l'esprit de fatiguer le
+ciel de tes prières, tourne ton regard sur les victimes que tu fis
+ici-bas,--et désespère! Mort à toi!--et quand tu pourriras, les vers
+eux-mêmes expireront sur ton argile empoisonnée. Ah! sans l'amour que je
+sentis, et que je dois encore sentir pour celle que ta malice arracha
+aux liens les plus sacrés,--ton nom,--ton nom humain--serait exposé à
+tous les yeux comme type de tout vice;--exalté au-dessus de tes pareils
+moins odieux que toi,--et donné en proie à l'ulcère d'une immortelle
+infamie.
+
+
+
+XVIII.
+
+ADIEUX A L'ANGLETERRE.
+
+
+1. Angleterre! patrie de mes aïeux et la mienne! ô la plus noble des
+contrées, la meilleure, la plus féconde en bravoure! Je pars le cœur
+brisé; je pars délaissé: je résigne toutes les joies et toutes les
+espérances que tu me donnas.
+
+2. Terre chérie, mère de la liberté, adieu! La liberté elle-même me
+fatigue. Calme tes battemens, ô mon cœur, et ne te révolte pas contre un
+arrêt que la raison approuve.
+
+3. Avais-je de l'amour?--Je te prends à témoin, Ciel puissant, qui vis
+toutes mes faiblesses et mes craintes; j'adorais,--mais le charme est
+rompu: puissent mes larmes en effacer la mémoire!
+
+4. Combien il est brillant, le moment d'enthousiasme! qu'il est
+éblouissant; mais que son éclat est passager! c'est une comète
+flamboyante, et prompte à s'enfuir: c'est le héraut précurseur des
+ténèbres et des ennuis.
+
+5. Souvenirs des tendresses passées, des plaisirs perdus sans retour,
+laissez-moi,--moi, proscrit, errant et solitaire,--laissez-moi dans le
+deuil, sans me torturer l'ame.
+
+6. Où donc--où mon cœur trouvera-t-il le repos? un refuge contre la
+mémoire et la douleur? La gangrène qui le dévore; en quelque lieu que
+j'aille, dédaigne un remède trompeur.
+
+7. Si je pouvais découvrir ce fleuve fabuleux qui noie le souvenir dans
+ses ondes, peut-être de nouveau luirait l'œil de l'espérance, l'aurore
+d'un jour plus heureux.
+
+8. Le vin a-t-il la vertu de l'oubli? peut-il ôter de la cervelle le
+trait qui l'a blessée? La bouteille nous abuse peut-être une heure, mais
+elle laisse toujours après elle régner le chagrin.
+
+9. L'éloignement ou le tems guérissent-ils le cœur qui saigne d'une
+blessure si profonde? L'intempérance en diminue-t-elle les douleurs?
+Peut-on appliquer quelque baume à ce mal?
+
+10. Si je cours aux confins du pôle, j'y verrai l'ombre que j'adore, le
+fantôme qui tourmente mon ame, et se joue de mon stérile désespoir!
+
+11. Le zephir du soir m'apportera le murmure de _sa_ voix, me semblera
+humide de _ses_ pleurs et de _ses_ soupirs, et me demandera une larme
+pour l'autel dé l'amour.
+
+12. Dans les rêves de la journée, dans les visions de la nuit, mon
+imagination étalera tous les attraits de cette femme à ma vue abusée,
+égarée!
+
+13. Arrière, vaines et passagères images! Arrière, sombres fantômes qui
+troublez mon cerveau, pures illusions de l'esprit et des sens,
+engendrées par la douleur et le délire!
+
+14. N'ai-je pas, sur l'autel de la divinité, juré fidélité à celle que
+j'adorais? Ne prononça-t-elle pas les sermens que j'avais prononcés, et
+n'échangea-t-elle pas avec son époux un gage solennel?
+
+15. Si mon amour faillit un instant, je m'empressai de réparer ma faute,
+de baiser le cœur que j'avais blessé, de tout faire pour l'adoucir avant
+qu'il ne se prît à soupirer.
+
+16. N'ai-je pas courbé cette tête qui ne s'était jamais courbée? N'ai-je
+pas prié, moi, qui avais coutume de commander? L'amour me força de
+pleurer et de supplier, et l'orgueil fut trop faible pour résister.
+
+17. Puis, une faiblesse comme la mienne, lavée dans les larmes de mon
+repentir, devait-elle donc effacer les impressions divines, la foi et
+l'affection de plusieurs années?
+
+18. A-t-il été bien que l'orgueil, arbitre sévère, se soit interposé
+entre la colère et l'amour, et qu'un cœur, jusqu'alors si clément, n'ait
+commencé à prouver son inflexibilité que sur _moi_?
+
+19. Hélas! a-t-il été bien, quand je m'agenouillai, de céler ta
+tendresse à tel point, qu'en présence de tout ce que je sentais, ta
+sévérité t'interdît toute expression de sensibilité?
+
+20. Et, lorsque la fille chérie, gage de notre amour, regardait sa mère
+et souriait, dis, n'y eut-il rien qui te sollicitât à répondre à cet
+appel de l'enfance?
+
+21. Ce cœur, si dur et si glacé, si traître à l'amour et à moi, ne
+s'est-il pas senti percer d'un trait déchirant, en repoussant la
+supplique de cette innocente créature?
+
+22. Cette oreille, qui était ouverte à tout le monde, fut
+impitoyablement fermée à l'époux, ton seigneur; cette voix, qui
+asservirait les démons, refusa une douce parole de paix.
+
+23. Et penses-tu, ô ma bien aimée,--car toi seule es toujours la vie de
+mon cœur, et, en dépit de mon orgueil et de ma volonté, je te bénis,
+oui, je t'aime, ô mon épouse!
+
+24. Penses-tu que l'absence te verse le baume qui portera remède à tes
+maux, ou que le tems, en entraînant la vie sur son aile rapide, accorde
+jamais un antidote à ta douleur.
+
+25. Tes espérances sont frêles comme le rêve qui trompe les longues
+heures de la nuit, mais se dissipe à la lueur du premier rayon échappé
+des portes de l'orient.
+
+26. Car lorsque, sur le visage heureux de ta petite fille, l'imagination
+suivra du doigt mes traits entrelacés aux tiens, un charme irrésistible
+t'enchaînera.
+
+27. La fossette riante qui siége sur sa joue, les éclairs qui rayonnent
+de ses yeux, les paroles qu'elle essaiera de bégayer, tout enfin mêlera
+un soupir à tes sourires.
+
+28. Alors, quoique les mers aient pu mettre entre nous leurs barrières
+orageuses, c'est moi qui triompherai; loin de toi, hors de ton regard, à
+mon insu, et sans être appelé, c'est moi, pourtant, qui sera là.
+
+29. Ce n'est pas toi qui lanças contre moi le trait cruel (la cruauté
+était étrangère et odieuse à ton cœur); ce n'est pas toi qui m'infligeas
+une incurable blessure.
+
+30. Hélas! oui, ce fut une autre main que la tienne qui troubla mon
+repos; cette main frappa,--et, par un sort trop funeste, c'est moi qui
+souffris le coup et toutes les misères qu'il engendra.
+
+31. Ceux-là nous haïssaient tous deux, qui détruisirent les fleurs et
+les promesses du printems. Qui donc, pour combler notre vide, nous
+donnera de nouveaux liens, de nouvelles affections?
+
+32. Ah! quels moyens peuvent rendre au cœur déchiré sa force première,
+ou à l'arc une fois trop tendu le ressort qu'il possédait auparavant?
+
+33. Le cœur déchiré saignera, s'ulcèrera, et se fanera comme la feuille
+au souffle de la bise; l'if éclaté ne reviendra pas sur lui-même,
+quoique vigoureux et dur jusqu'à la fin.
+
+34. Je vais errer,--n'importe où; nul climat ne me rendra la paix, ni ne
+déridera mon front, chargé de désespoir, par quelque lueur de joie
+passagère.
+
+35. Oh! avec quelle lenteur les heures s'écouleront! de quel ennui sera
+la marche des années, alors que la vallée, la montagne et le bocage ne
+feront que changer le théâtre de mes larmes!
+
+36. Les monumens classiques qui sommeillent, le lieu cher à la science
+et aux arts, le sarcophage, le temple, le gazon sacré, rien enfin ne
+m'excite ni ne me ravit plus.
+
+37. La cigogne, sur sa muraille en ruines, est cent fois plus heureuse
+que moi; contente d'habiter au milieu des lierres, elle suspend sa
+demeure dans les airs.
+
+38. Moi, j'erre sans asile, le sein nu et en proie aux orages; victime
+de l'orgueil et de l'amour, je cherche,--hélas! ce que je ne puis
+trouver.
+
+39. Je cherche ce qu'aucune peuplade ne me donnera; je demande ce que
+nul climat ne m'accordera, un charme qui neutralise ma misère et sèche
+les larmes de mon cœur.
+
+40. Je le demande,--je le cherche,--mais en vain,--depuis l'Indus
+jusques au pôle du nord; nulle attention,--nulle pitié--pour les
+plaintes où s'exhale la douleur de mon ame.
+
+41. Quel sein soupirera quand je sangloterai? quels pleurs répondront à
+mes pleurs? quelles lamentations feront écho à mes lamentations? quel
+œil remarquera les veilles de mes yeux?
+
+42. Toi-même, ô chère enfant, en apprenant à babiller,--tandis que
+j'erre au loin,--tu compteras au nombre de tes devoirs, de _haïr_ celui
+que la nature te commande d'_aimer_.
+
+43. La langue impure de la malice va carillonner à ton oreille mes vices
+et mes fautes, et t'enseigner, avec un zèle diabolique, à craindre
+l'affection d'un père.
+
+44. Hélas! si, quelque jour; ton oreille est jamais frappée des sons de
+ma lyre, si la voix sincère de la nature s'écrie jamais: «Ce peut être,
+ce doit être mon père.»
+
+45. Peut-être, qu'à ton œil prévenu, mes traits paraîtront odieux; la
+nature, elle-même, sera sourde à mes soupirs, et le devoir me refusera
+une larme.
+
+46. Mais certes, dans cette île où mes chants ont retenti de la montagne
+à la vallée, toutes les bouches ne rediront pas le triste récit de mes
+torts, sans aucune émotion de reconnaissance.
+
+47. Quelques jeunes ames, qui auront apprécié mes vers et se seront
+enflammées à mes récits, se hasarderont peut-être à dire: «Ses
+faiblesses furent celles d'un homme.»
+
+48. Oui, ces _faiblesses_ étaient humaines; mais l'envie, la malice et
+le mépris les grossirent; alors tous les sentimens naturels se
+soulevèrent et repoussèrent avec haine le masque sous lequel on les
+cachait.
+
+49. La faute fut d'un homme:--et pourtant, combien fut sévère, combien
+fut cruelle la condamnation prononcée! L'orgueil lui-même laissa tomber
+quelques gouttes de pleurs, en maudissant mon amour.
+
+50. C'est fini: la grande lutte est passée; le combat s'est apaisé dans
+mon sein; le terrible flux et reflux de la passion n'y précipite plus
+ses impétueux courans.
+
+51. C'est fini: mes affections s'en vont, les liens de la nature sont
+brisés pour moi, je n'obéis plus qu'aux inspirations de l'orgueil, et je
+romps le joug humiliant de l'amour.
+
+52. Je m'envole, comme un oiseau des airs, à la recherche d'une demeure
+et d'un lieu de repos, d'un baume contre les souffrances de
+l'inquiétude, d'une consolation pour un cœur désolé.
+
+53. Rapide comme l'hirondelle qui plane, hardi comme l'aigle qui
+s'élance, et pourtant, sombre comme la chouette, dont les accens font
+peine au noir démon de la nuit:
+
+54. Je vais où brillent les splendeurs joyeuses de l'Orient, les danses
+et les riches festins: je m'emmène aux fêtes du luxe pour exiler de mon
+esprit la beauté que j'adorais.
+
+55. Dans le verre empli jusqu'aux bords, je boirai les douces ondes du
+Léthé: je m'unirai au rire des bacchanales, et sauterai dans la ronde
+des fées.
+
+56. Partout où le plaisir m'invitera, je courrai pour étouffer le sombre
+souvenir de mes ennuis, moi, exilé, sans espérance et sans patrie, moi,
+fugitif chassé par le désespoir.
+
+57. Adieu donc, terre des braves! Adieu, terre de ma naissance! Quand
+les tempêtes séviront autour de toi,--puissent-elles toujours respecter
+tes vertus!
+
+58. Femme, enfant, patrie, amis, vous n'amuserez plus mon imagination:
+je fuis loin de vos prestiges et je cours pleurer sur quelque rivage
+meilleur.
+
+59. Le hideux démon de l'orage qui gronde dans ce cœur agonisant,
+élèvera toujours, devant mon regard, son ombre pestifère, jusqu'à ce que
+la mort calme ce tumulte à jamais.
+
+
+
+
+XIX.
+
+A MA FILLE,
+
+LE MATIN DE SA NAISSANCE.
+
+
+1. Salut à cette scène féconde en luttes qui s'ouvre à tes pas! Salut,
+aimable miniature vivante! pélerine vouée à mille ennuis inconnus!
+agneau du vaste bercail du monde! source d'espérances, de doutes, et de
+craintes! douce promesse d'années ravissantes! Comme je fléchirais le
+genou de plein gré, et deviendrais idolâtre devant toi!
+
+2. C'est le culte naturel,--culte senti,--avoué, partout où le feu de la
+vie anime les êtres. Dans ces forêts sans routes, dans ces plaines sans
+bornes, où règne une éternelle férocité, le stupide sauvage, image brute
+de l'humanité, confesse l'émotion paisible,--le secret
+tressaillement,--le battement caché de son cœur.
+
+3. Chère enfant! avant que les impuretés des vices humains n'envahissent
+tes années, avant que les passions ne troublent ton visage et ne
+t'inspirent ce que tu n'oseras dire, avant que ces lèvres ne soient
+pâlies par les ennuis, ou que ces yeux ne rayonnent d'un désespoir
+farouche: puissé-je le premier donner l'éveil à ton oreille, et la
+charmer des accens de la prière paternelle!
+
+4. Mais tu songes peu, ô ma fille! aux travaux, aux dangers, aux misères
+qui attendent ta marche chancelante à travers les ronces du désert de la
+vie! Ah! tu songes peu à ce théâtre d'œuvres si sombres, étendu entre
+toutes les petites choses que nous pouvons trouver ici-bas, et la noire
+et mystérieuse sphère, qui se cache derrière.
+
+5. Tu songes peu, ô toi que la première j'aurai nommée mon enfant, aux
+nuages qui s'amoncellent autour de ton aurore, aux illusions qui
+pourront égarer ton ame, aux piéges qui entrecoupent ta route, aux
+secrets ennemis, aux amis faux, aux démons qui poignardent les cœurs en
+leur souriant:--tu songes peu à ce triste cortége:--puisses-tu n'y
+jamais songer davantage!
+
+6. Mais tu sortiras de ce passager sommeil, et tu t'éveilleras, mon
+enfant, pour pleurer. Habitante d'un frêle séjour, tes larmes couleront
+comme les miennes ont coulé. Abusée, chaque jour, par mille folies, le
+chagrin seul lavera tes fautes; et peut-être ne t'éveilleras-tu que pour
+éprouver les angoisses d'un amour non partagé.
+
+7. Enfant, aujourd'hui à toi-même ignorée! quoique la misère ne repose
+point encore sur ton front ses ailes à demi déplumées, cependant tes
+lèvres paisibles charmeront à peine d'un sourire la tendresse de ta
+mère, avant qu'une rosée de larmes n'y ait imprimé ses traces humides;
+et n'ait prématurément frayé la voie aux chagrins d'un âge plus mûr.
+
+8. Oh! Plût à Dieu que la prière d'un père repoussât de tes yeux la
+douleur, de ton sein les soupirs! Plût à Dieu qu'un père eût l'espérance
+de supporter le lot d'ennuis destiné à un enfant chéri! Alors, ô ma
+fille, tu dormirais tranquille, exempte de tous les maux de l'humanité:
+le père qui t'aime assurerait ta paix, et demanderait à souffrir pour
+toi les blessures qu'il a déjà souffertes.
+
+9. Dors, ma fille! ce court sommeil s'évanouira trop tôt pour céder la
+place au chagrin: trop tôt l'aurore du malheur se lèvera, et la rosée
+salée[138] ruissellera sur ta joue; trop tôt la tristesse éteindra ces
+yeux; ce sein se gonflera de soupirs, et le désespoir éclipsera les
+rayons de ton midi sous le nuage des douleurs,--hélas! beaucoup trop
+tôt.
+
+[Note 138: «_Briny rills bedew that cheek_.» Rien de plus fréquent chez
+les poètes latins que, _lacrymæ salsæ, ros salsus_. Pourquoi donc ne pas
+ajouter en français cette épithète aux larmes?
+
+(_N. du Tr._)]
+
+10. Bientôt tu éprouveras mille soucis ignorés, mille besoins et
+chagrins, notre partage commun; maintes angoisses, maintes infortunes
+qui ne sont connues que du sexe que j'adore;--maintes misères qui ne
+trouveront,--ne peuvent trouver une bouche pour les chanter ou pour les
+dire; mais qui demeurent cachées au fond de l'ame, hors de tout
+contrôle, et la rongent comme ferait un horrible cancer.
+
+11. Toutefois, puisse ton destin, mon enfant, être plus heureux! puisse
+la joie animer toujours ton sein, et, dans tes plus sombres jours,
+verser sur toi sa riche et inspiratrice lumière! Un père mêlera chaque
+jour ton nom à sa secrète prière, et, lorsqu'il descendra dans l'éternel
+repos, ton image adoucira pour lui les tortures de l'agonie.
+
+12. Aussi, je te salue, douce miniature vivante! Salut à cette scène
+féconde en luttes qui s'ouvre à tes pas[139]! Salut, pélerine vouée à
+mille ennemis inconnus! agneau de la vaste bergerie du monde! source
+d'espérance, de doutes et de craintes! douce promesse d'années
+ravissantes! Comme je fléchirais le genou de plein gré, et deviendrais
+idolâtre devant toi!
+
+[Note 139: Les deux premiers vers de cette strophe sont seuls un peu
+différens de ceux de la première. Nous avons cru devoir conserver cette
+différence dans la traduction.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+
+
+XX
+
+VERS ADRESSÉS PAR LORD BYRON A SA FEMME,
+QUELQUES MOIS AVANT LEUR SÉPARATION.
+
+
+1. Il y a une mystérieuse destinée qui entrelace si tendrement avec le
+fil de ma vie le fil d'une autre vue, que l'inflexible ciseau de la
+Parque doit les couper _tous deux_ à la fois, ou n'en couper _aucun_.
+
+2. Il y a une _forme_ sur laquelle mes yeux ont souvent fixé leur regard
+avec une délicieuse extase: le jour, l'aspect de cette forme fait leur
+joie; la nuit, les songes leur en reproduisent l'image.
+
+3. Il y a une _voix_ dont les accens excitent dans mon sein une telle
+fièvre de ravissement, que je refuserais d'entendre un chœur de
+séraphins si cette voix ne devait point s'y joindre.
+
+4. Il y a un _visage_ dont la joue en rougissant parle d'amour: mais
+quand il pâlit lors d'un tendre adieu, il révèle plus de passion que les
+mots n'en peuvent exprimer.
+
+5. Il y a une _bouche_ qui a pressé la mienne, et que nulle autre
+n'avait pressée auparavant: elle a juré de me combler de douces
+félicités, et la mienne,--la mienne seule a juré de la presser encore
+davantage.
+
+6. Il y a un _sein_,--qui tout entier m'appartient,--où je reposai
+souvent ma tête souffrante, une _lèvre_ qui ne sourit qu'à moi seul, un
+_œil_ dont les larmes coulent avec les miennes.
+
+7. Il y a deux _cœurs_ dont les battemens frappent de mesure avec un si
+parfait accord; dont les pulsations se répondent si bien l'une à
+l'autre, qu'ils doivent continuer ensemble leurs mouvemens,--ou cesser
+tous deux de vivre.
+
+8. Il y a deux _ames_, si semblables à deux fleuves dont les ondes
+aimables et paisibles se confondent en un cours égal que, lorsqu'elles
+se quitteront,--_se quitter_!--oh! non! c'est impossible:--ces _deux_
+ames n'en font qu'une.
+
+
+
+
+XXI.
+
+A *****.
+
+
+Lorsque tout, autour de moi, devint sombre et noir, que la raison
+éteignit à demi son flambeau,--et que l'espérance ne lança plus qu'une
+mourante étincelle qui égara davantage mes pas solitaires; au milieu de
+cette profonde nuit de l'ame, et de ces luttes intérieures du cœur,
+alors que, dans la crainte de paraître trop bons,--les faibles se
+désespèrent et les hommes froids s'enfuient; à l'heure où la fortune
+changea,--où l'amour s'envola, où les traits de la haine tombèrent en
+pluie serrée et rapide: tu fus l'étoile solitaire qui se leva sur mon
+horizon pour ne l'abandonner jamais. Oh! bénie soit ta lumière
+invaincue, qui veilla sur moi comme l'œil d'un séraphin, et maintint
+sans cesse entre la nuit et moi sa gracieuse et voisine lueur! Et quand
+sur nous fondirent les nuages qui tentèrent d'obscurcir tes
+rayons,--alors tes douces flammes s'épandirent avec un éclat plus pur
+encore, et chassèrent au loin les ténèbres. Puisse toujours ton esprit
+inspirer le mien, et m'apprendre ce qu'il faut braver ou souffrir!--Une
+seule de tes tendres paroles est plus pour moi que les vaines censures
+du monde. Tu m'apparus comme un arbre aimable, dont la branche non
+rompue, mais heureusement courbée, balance, avec un zèle fidèle, ses
+rameaux au-dessus d'une tombe: dussent les vents te briser,--dût le ciel
+se fondre tout en eau sur toi, tu fus--et tu serais encore, aux heures
+de la tempête, prêt à étendre sur moi ton feuillage humide de pleurs.
+Mais tu ne connaîtras aucun revers, quelle que soit ma destinée: car la
+divinité récompensera, en plein jour, les gens de bien,--et toi
+par-dessus tous. Laisse donc rompre le lien d'un amour abusé:--le lien
+ne se rompra jamais. Ton cœur est sensible,--mais non pas irritable: ton
+ame, toute tendre qu'elle est, ne sera jamais ébranlée. Voilà, quand
+tout le reste fut perdu, ce que je trouvai en toi, ce que j'y trouverais
+toujours;--et, tant que battra un cœur si éprouvé, la terre ne sera
+point déserte,--même pour moi.
+
+
+
+
+XXII.
+
+STANCES A *****
+
+
+1. Quoique les jours de mon bonheur ne soient plus, et que l'étoile de
+ma destinée ait marché vers son déclin, cependant ton tendre cœur a
+refusé de découvrir en moi les fautes que tant d'autres hommes pouvaient
+trouver. Quoique ton ame n'ignorât point ma douleur, elle n'a pas frémi
+de la partager avec moi. Ah! l'amour que mon esprit s'était peint, je ne
+l'ai jamais trouvé qu'en toi.
+
+2. Si la nature autour de moi sourit, ce seul sourire, qui désormais
+réponde au mien, je ne le crois pas trompeur, parce qu'il me rappelle le
+tien. Si les vents sont en guerre avec l'Océan, comme le sont, avec moi,
+les cœurs en qui je m'étais confié, les vagues soulevées n'excitent en
+moi quelque émotion, que parce qu'elles m'emportent loin de toi.
+
+3. Quoique le roc où se réfugia ma dernière espérance soit aujourd'hui
+brisé, et que les débris s'en soient abîmés dans les flots; quoique je
+sente que mon ame soit livrée à la douleur:--pourtant, mon ame ne sera
+pas l'esclave de la douleur. Je suis en butte à maintes angoisses: on
+peut m'accabler, mais non me mépriser,--me torturer, mais non me
+soumettre:--c'est à toi que je songe,--non pas à mes ennemis.
+
+4. Humaine créature, tu ne me trompas point; femme, tu ne me fus pas
+infidèle: aimée, tu ne te plus pas à m'attrister; calomniée, tu ne fus
+jamais abattue;--je t'offris ma confiance, et tu ne la désavouas point;
+tu me quittas, mais non pour t'enfuir: tu veillas sur moi, mais non pour
+me diffamer; quand tu gardas le silence, ce ne fut pas devant les
+mensonges du monde.
+
+5. Toutefois, je ne blâme ni ne méprise le monde, ni la guerre de tant
+d'ennemis ligués contre un seul:--si mon ame n'était pas faite pour le
+priser, ce monde,--c'était folie de ne pas le fuir plus tôt; et, si
+cette erreur m'a coûté cher, et plus que je ne pus jamais le prévoir,
+j'ai trouvé que, quelle que fût ma perte, il a été impossible de me
+priver de toi.
+
+6. De ce naufrage de mes biens passés, il me reste encore beaucoup: j'ai
+appris par là que ce que je chérissais le plus méritait, en effet,
+d'être l'objet le plus cher à mon cœur. Dans le désert, jaillit encore
+une fontaine; dans cette immense désolation, un arbre est encore debout;
+et, dans la solitude, chante encore un oiseau qui me parle de toi.
+
+
+
+
+XXIII.
+
+A UN JEUNE AMI[140].
+
+
+[Note 140: Ce poème et le suivant ont été composés avant le mariage de
+Lord Byron.]
+
+1. Il y a peu d'années, toi et moi étions intimes amis, au moins de nom:
+et la joyeuse sincérité de l'enfance fit long-tems durer nos tendres
+sentimens.
+
+2. Mais aujourd'hui tu sais trop bien, comme moi, quels riens le cœur
+nous rappelle souvent; et que ceux qui ont le plus aimé autrefois
+oublient trop tôt qu'ils aient aimé le moins du monde.
+
+3. Et tels sont les changemens qu'offre le cœur, si frêle est le règne
+de l'amitié du premier âge, que le court espace d'un mois, d'un jour,
+peut-être, verra ton ame me redevenir étrangère.
+
+4. S'il en est ainsi, ce n'est, certes, pas moi qui déplorerai jamais la
+perte d'un tel ami: la faute n'en serait pas à toi, mais à la nature qui
+te fit volage.
+
+5. Comme on voit osciller les ondes inconstantes de l'Océan, ainsi va le
+flux et reflux des sentimens humains. Qui donc se fierait à ce cœur
+toujours embrâsé de passions orageuses?
+
+6. Peu importe qu'élevés ensemble, nous ayons, aux jours de notre
+enfance, goûté des joies communes; le printems de ma vie a fui
+rapidement, et toi aussi, tu as cessé d'être un enfant.
+
+7. Et quand nous disons adieu au jeune âge, devenus esclaves d'un monde
+trompeur, nous soupirons un long adieu à la vérité: ce monde corrompt
+l'ame la plus noble.
+
+8. Oh! joyeuse saison, où l'esprit ose tout hardiment, sauf le mensonge;
+où la pensée s'échappe avant la parole, et brille dans un œil paisible!
+
+9. Il n'en est plus ainsi, dans un âge plus mûr, où l'homme n'est qu'un
+instrument; où l'intérêt gouverne nos espérances et nos craintes; où
+tous doivent aimer et haïr suivant la règle.
+
+10. Nous apprenons enfin à cacher nos fautes avec les fous que la
+parenté du vice nous unit; et ceux-là, oui, ceux-là seuls peuvent
+réclamer le nom d'ami, nom désormais prostitué.
+
+11. Tel est le lot commun de la condition humaine. Pouvons-nous donc
+échapper au joug de la folie? pouvons-nous renverser l'ordre général, et
+n'être pas ce que tous nous devons être tour à tour?
+
+12. Quant à moi, chaque période de la vie m'a porté une destinée si
+noire, j'ai tant de haine pour l'homme et pour le monde, que je me
+soucie peu de l'heure où je quitterai ce théâtre.
+
+13. Mais toi, esprit frêle et léger, tu brilleras un instant, et puis tu
+passeras: ainsi le ver-luisant[141] étincelle dans la nuit, mais n'ose
+soutenir l'épreuve du jour.
+
+[Note 141: M.A.P., au lieu de _ver-luisant_, dit: _le lampyris_. C'est
+très savant: c'est comme qui dirait, au lieu d'écrevisse, un _astacus_.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+14. Hélas! tu te rends toujours à l'appel de la folie, toutes les fois
+qu'elle t'invite aux cercles de parasites et de princes, (car, choyés
+d'abord dans les palais des rois, les vices nous y attirent par un
+accueil gracieux.)
+
+15. Chaque soir, tu viens ajouter un insecte à la foule bourdonnante, et
+toujours ton cœur frivole est heureux de se joindre aux ames vaines, de
+courtiser les ames orgueilleuses.
+
+16. Là, tu voles de belle en belle, et promènes partout tes rapides
+sourires, comme le long d'un riant parterre le papillon gâte les fleurs
+qu'il goûte à peine.
+
+17. Mais, dis-moi, quelle nymphe prisera cette flamme, qui semble, comme
+fait une vapeur marécageuse, s'enfuir de dame en dame? cette flamme,
+véritable feu follet d'amour?
+
+18. Quel ami daignera, pour toi, malgré le plus tendre penchant, avouer
+une fraternelle tendresse? Qui abaissera son cœur d'homme à une amitié
+que le premier sot peut partager?
+
+19. Arrête, il en est tems encore: cesse de paraître si basse créature
+au milieu de la foule; cesse de passer tes jours dans une vie si
+oiseuse: sois quelque chose, autre chose du moins--qu'un être vil.
+
+
+
+
+XXIV.
+
+A MARIE[142].
+
+
+[Note 142: Miss Chaworth, la Marie des _Heures de loisir_, qui épousa un
+gentilhomme d'ancienne famille, mais dont le mariage fut loin d'être
+heureux.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+1. C'est bien! tu es heureuse, et moi je sens que je devrais être
+heureux aussi; car mon cœur prend encore un intérêt ardent à ton
+bonheur, comme il eut toujours coutume de faire.
+
+2. Que ton époux est fortuné!--Ah! j'éprouverai bien quelques peines à
+la vue de la félicité que le destin lui accorde à mon préjudice; mais je
+les bannirai.--Oh! combien mon cœur le haïrait, cet homme-là, s'il
+allait ne pas t'aimer!
+
+3. Naguère, quand je vis ton enfant chéri, je crus que mon cœur jaloux
+se briserait; mais quand cette innocente créature m'eut souri, je
+l'embrassai par amour de sa mère.
+
+4. Je l'embrassai, et j'étouffai mes soupirs, à voir sur son visage les
+traits de son père; mais ses yeux étaient ceux de sa mère, ils
+appartiennent donc à l'amour et à moi.
+
+5. Marie, adieu! Je dois m'éloigner. Tant que tu seras heureuse, je ne
+m'affligerai pas; mais je ne puis demeurer près de toi. Mon cœur bientôt
+retomberait dans tes fers.
+
+6. Je pensais que le tems,--je pensais que l'orgueil avait enfin éteint
+les flammes de l'enfance, et je ne sus qu'après m'être assis à ton côté
+que mon cœur nourrissait encore les mêmes sentimens, hors l'espoir.
+
+7. Cependant, j'étais calme: j'ai connu le tems où mon sein se serait
+déchiré devant ton regard, mais aujourd'hui, trembler serait un
+crime:--nous nous sommes rencontrés, et pas un nerf n'a tressailli.
+
+8. Je t'ai vu arrêter tes regards sur mon visage sans y surprendre aucun
+trouble: tu n'y pus découvrir qu'un seul sentiment, le sombre calme du
+désespoir.
+
+9. Arrière! arrière! rêve de mes premiers ans! Le souvenir ne doit plus
+se réveiller. Oh! où trouver l'onde fabuleuse du Léthé? Cœur insensé,
+sois paisible, ou brise-toi.
+
+
+
+
+XXV.
+
+A THYRZA.
+
+
+1. Sans pierre qui marque la place de ta cendre, et dise ce que la
+vérité elle-même aurait dit, ce que tout le monde, hors un seul homme, a
+déjà peut-être oublié; hélas! pourquoi gis-tu dans la tombe? Séparé par
+tant de rivages, par tant de mers, je t'ai toujours aimée,--mais en
+vain! Le passé,--l'avenir a fui pour toi, en nous condamnant à ne nous
+revoir jamais,--non!--jamais! Si du moins--un mot, un regard m'eût dit
+tendrement: «Je te quitte en t'aimant,» mon cœur eût appris à pleurer,
+avec de plus faibles sanglots, le coup qui enleva l'ame de ton corps; et
+puisque la mort préparait un dard léger pour te frapper soudain et sans
+douleurs, ne soupiras-tu pas après celui que tu ne verras plus, qui
+garde et garda encore ton image dans son sein? Oh! qui aurait veillé,
+comme lui, sur toi? ou, comme lui, observé avec désespoir ton œil se
+glacer à cette heure redoutée qui précède la mort, alors que la douleur
+muette craint de pousser un soupir, jusqu'à ce que tout soit fini? Mais
+dès que tu aurais cessé d'avoir affaire aux misères humaines, mon cœur
+déchiré n'aurait plus retenu les torrens qui auraient ruisselé de mes
+yeux avec autant d'abondance qu'aujourd'hui. Ah! comment ne fondrais-je
+pas en pleurs à la vue de ces tours, maintenant désertes pour moi, ou,
+avant de te quitter pour quelque tems, nous avons souvent confondu nos
+douces larmes! Dirai-je tout notre bonheur? Ces regards que personne ne
+voyait, les sourires que personne ne pouvait comprendre, la pensée à
+voix basse exhalée de deux cœurs étroitement unis, l'étreinte électrique
+des mains, les baisers si innocens, si purs, que l'amour se défendait
+tout désir plus ardent? Tes beaux yeux révélaient une ame si chaste, que
+la passion elle-même eût rougi de réclamer davantage. Tes accens
+m'instruisaient à me réjouir, lorsqu'oubliant ton exemple j'étais prêt à
+m'affliger: dans ta voix, le chant me semblait une harmonie céleste;
+mais il ne m'était doux que dans ta voix. Dirai-je les gages sacrés que
+nous échangeâmes?--je porte encore le mien; mais où est le tien?--hélas!
+où es-tu toi-même? J'ai souvent soutenu le fardeau du malheur; mais je
+n'avais pas encore plié sous lui jusqu'à ce jour! Tu m'as laissé, à la
+fleur de la vie, la coupe de misère à épuiser. La tombe ne fût-elle
+qu'un lieu de repos, je ne souhaiterais pas de te revoir ici-bas. Mais
+si, dans des mondes plus heureux que le nôtre, tes vertus cherchent une
+sphère digne d'elles-mêmes, répands sur moi une portion de ton bonheur
+pour me délivrer de mes angoisses d'ici-bas. Instruis-moi; devais-je
+l'être sitôt par toi à porter la vie, à donner et recevoir un pardon!
+Sur la terre, ton amour fut d'un tel prix pour moi que je ne voudrais
+avoir rien de plus à espérer dans le ciel.
+
+2. Arrière, arrière, accens de douleur! silence, chants autrefois doux à
+mon cœur! ou je fuis d'ici; car, hélas! je n'ose de nouveau abandonner
+mon oreille à ces sons, qui me parlent de jours plus brillans;
+sommeillez, cordes de la lyre: ah! je ne dois plus songer, je ne puis
+plus arrêter mon regard à ce que je suis,--à ce que je fus. La voix qui
+donnait à ces sons tant de douceur est aujourd'hui muette, et tous leurs
+charmes s'en sont envolés; leur plus tendre mélodie n'est plus qu'un
+psaume funèbre, une antienne de mort! Oui, Thyrza! oui, ces chants ne
+respirent que toi, poussière bien aimée, puisque tu es poussière: ce qui
+fut naguère harmonie, est pour moi pis que bruit discord! Tout est
+silencieux!--mais un écho trop connu retentit en mon oreille; j'entends
+une voix que je voudrais n'entendre pas, une voix qui maintenant,
+pourrait bien se taire: cependant, maintes fois elle ébranle mon ame
+déçue par l'illusion. Ces gracieux accens enchantent mon sommeil jusqu'à
+l'instant où mes sens s'éveillent, où vainement j'écoute encore, après
+la fuite du rêve. Douce Thyrza! dans le sommeil ou dans la veille, tu
+n'es plus pour moi qu'un songe aimable; une étoile qui jeta un moment
+sur les flots sa tremblante lumière, puis détourna de la terre ses
+délicats rayons. Cependant, celui qui doit achever l'odieux voyage de la
+vie sous les nuages de colère dont le ciel s'est voilé,--celui-là
+déplorera long-tems l'éclipse de l'astre qui répandait l'allégresse sur
+la route.
+
+3. Encore un effort, et je suis délivré des angoisses qui déchirent mon
+cœur: encore un long soupir, pour la dernière fois, à l'amour et à toi;
+puis rentrons dans le tourbillon de la vie. Il me convient fort de me
+mêler maintenant aux choses qui m'avaient toujours déplu auparavant:
+quoique toute joie ait été ensevelie avec toi, quel chagrin désormais
+peut me toucher? Allons, servez-moi du vin, servez le banquet, l'homme
+n'est pas fait pour vivre seul: je serai cette légère et
+incompréhensible créature qui sourit avec tous, et ne pleure avec
+personne. Il n'en fut point ainsi dans des jours plus chers à mon cœur,
+il n'en aurait jamais été ainsi; mais tu m'as quitté, et m'as laissé
+seul ici-bas: tu n'es plus rien, tout n'est rien désormais pour moi. En
+vain mon luth voudrait produire un léger murmure! Le sourire que la
+douleur essaiera de feindre ne fait qu'insulter à la misère qui gémit à
+côté, comme ferait une guirlande de roses sur un sépulcre. Quoique de
+gais compagnons, le verre en main, chassent un instant le sentiment du
+malheur; quoique le plaisir embrase l'ame délirante, ah! le cœur--le
+cœur est toujours vide[143]! Maintes fois, dans la solitude d'une belle
+nuit, il me fut doux de fixer mon regard sur la voûte étoilée; car alors
+je songeais que la lumière céleste brillait d'un gracieux éclat à ton
+œil mélancolique. Souvent, lorsqu'à la clarté des rayons de Diane[144]
+je naviguais sur les ondes de la mer Égée, je pensais en moi-même: «A
+présent Thyrza contemple cette lune.»--Hélas! cette lune éclairait la
+tombe de Thyrza! Étendu sur le lit sans sommeil de la fièvre, tandis que
+le frisson parcourait mes veines palpitantes: «C'est du moins une
+consolation, disais-je d'une voix faible, que Thyrza ne sache pas mes
+souffrances.» Comme la liberté à l'esclave usé par les ans n'est plus
+qu'un présent stérile, ainsi la nature me rendit en vain à la vie quand
+Thyrza eut cessé de vivre. Gage d'amour, que je reçus de ma Thyrza dans
+des jours meilleurs, alors que j'étais également neuf dans l'amour et
+dans la vie, comme mon regard te trouve aujourd'hui changé! comme le
+tems a jeté sur toi une teinte de douleur! Le cœur qui se donna avec toi
+est muet.--Ah! pourquoi le mien ne jouit-il pas du même repos? aussi
+glacé qu'un cœur mort le peut être, il sent encore, il souffre de ce
+froid. Et toi, gage amer! emblême de deuil! je te bénis malgré tes
+pénibles souvenirs! reste à jamais sur mon sein! veille, veille à jamais
+sur mon amour, ou brise le cœur que tu presses! L'amour est apaisé par
+le tems, mais non détruit: il devient plus sacré quand toutes ses
+espérances sont envolées. Oh! que sont les amours de mille beautés
+vivantes à l'amour qui ne peut délaisser une cendre!
+
+[Note 143: Ces quatre vers:
+
+ _Though gay companions o' er the bowl
+ Dispel awhile the sense of ill;
+ Though plesure fires the maddening soul,
+ The heart--the heart is lonely still_.
+
+sont un plagiat de Byron sur lui-même, à l'exception d'un seul mot. Voir
+_Heures de loisir_, pièces fugit. IX, st. 4. Le seul mot différent est
+ici _fires_ (embrase), au lieu de _stirs_ (agite).
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 144: Le texte anglais désigne la lune sous un nom encore plus
+classique, celui de Cynthia (Diane est née sur le mont Cynthus à Délos).
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+
+
+XXVI.
+
+EUTHANASIA[145].
+
+[Note 145: _Euthanasia_ est un mot tout grec: Εὐθανασία, composé de εὐ,
+_bien_, et de ϑάνατος, _mort_. Il signifie donc: _le bien mourir, la
+bonne ou belle mort_, etc.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+Lorsque le tems, tôt ou tard, amènera le sommeil sans rêves où
+s'endorment les morts, Oubli! puisse ton aile languissante se balancer
+gracieusement sur mon lit de mort! Loin de moi, cette troupe d'amis ou
+d'héritiers qui pleure ou souhaite le coup suspendu sur ma tête! Loin de
+moi, femme échevelée qui ressente ou feigne un désespoir bienséant! Mais
+je voudrais descendre en silence dans la terre, sans officieux pleureurs
+à mon côté; je voudrais ne pas corrompre une heure de plaisir,
+n'inspirer pas une crainte à l'amitié. Toutefois l'amour, s'il avait, à
+une heure pareille, la noble force de dompter ses inutiles
+soupirs,--l'amour pourrait alors manifester, pour la dernière fois, sa
+puissance, et sur l'amante en vie, et sur l'amant expirant. Il me serait
+doux, ma Psyché! de voir, jusqu'au dernier instant, tes traits toujours
+sereins; dans l'oubli des transes passées, la douleur elle-même
+sourirait. Vain désir!--la beauté frissonnera toujours à la vue du
+frisson de l'agonie; et les larmes que la femme verse à son gré nous
+trompent durant la vie, nous efféminent à l'instant de la mort. Donc,
+puissé-je être seul à ma dernière heure, sans cortége de regrets et de
+gémissemens! Pour des milliers d'hommes, la mort a cessé d'être un
+sombre fantôme; et la douleur a été passagère ou tout-à-fait inconnue.
+«Oui, ce n'est que mourir et s'en aller,» hélas! où tous s'en sont allés
+déjà, où tous doivent aller encore! être dans le néant où j'étais, avant
+de naître à la vie et à ses misères! Compte les joies que tes heures ont
+vues; compte les jours où tu fus sans souffrance, et sache, quel qu'ait
+été ton sort, que le néant est quelque chose de mieux!
+
+
+
+
+XXVII.
+
+STANCES.
+
+ «Heu! quantò minus est cum reliquis versari quam tuí
+ meminisse.»
+
+
+1. Donc[146] tu es morte, à la fleur de la jeunesse, aussi belle que le
+fut jamais une beauté mortelle! Un corps si charmant et des attraits si
+rares sont retournés trop tôt dans la terre! Ah! quoique la terre t'ait
+reçue dans son sein; quoique tu reposes en un lieu que pressent les pas
+d'une foule indifférente ou joyeuse, il y a un œil qui ne pourrait avoir
+la force de regarder un instant ce tombeau.
+
+[Note 146: Malherbe a commencé une ode par cette strophe:
+
+ Donc un nouveau labeur à tes armes s'apprête, etc.
+
+Cette forme de style, encore très-employée par Corneille, paraît avoir
+répugné à Racine et à tous ceux qui l'ont adoré comme type unique de la
+_belle élocution_. La nouvelle école a eu raison de remettre en vigueur
+ce tour, à notre sens fort énergique. M.V. Hugo a fait dire à
+Charles-Quint, dans _Hernani_:
+
+ Donc je suis, c'est un titre à n'en pas vouloir d'autres,
+ Fils de pères qui font choir la tête des vôtres.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+2. Je ne demanderai pas où gît ta cendre, et n'irai pas contempler ta
+place funéraire; l'herbe et les fleurs y croîtront à leur gré; certes,
+je ne viendrai pas les voir: c'est assez pour moi de connaître que ce
+que j'aimai, et dus encore long-tems aimer, se pourrit comme l'argile
+commune; pas n'ai besoin qu'aucune pierre me dise que ce que j'aimai
+tant n'est plus rien.
+
+3. Je t'aimai jusqu'au dernier moment avec autant d'ardeur que tu
+m'aimas toi-même, d'une ardeur qui ne s'est jamais affaiblie, et qui ne
+peut plus s'altérer. L'amour où la mort a mis son sceau, ni les ans ne
+peuvent le glacer, ni un rival le dérober, ni la perfidie l'abjurer: et,
+ce qui serait le pire des maux, tu ne peux plus voir en moi ni faute, ni
+inconstance, ni torts.
+
+4. Les meilleurs jours de la vie, nous en avons joui tous deux; les
+mauvais jours me sont restés à moi seul! Ni le soleil riant, ni la
+sombre tempête, ne sont plus rien pour toi. Le silence de ce sommeil
+sans rêves, je l'envie trop maintenant pour pleurer; et je n'ai pas à
+m'affliger d'avoir vu tous ces attraits, qui ont disparu soudain, se
+consumer peu à peu dans un long dépérissement.
+
+5. La fleur, dans l'éclat non pareil de sa maturité, doit tomber victime
+précoce: sa corolle, sans être avant le tems arrachée par la main de
+l'homme, doit se séparer de la tige; et pourtant, ce serait douleur plus
+grande de la regarder se flétrir feuille à feuille, que de la voir
+dépouillée en un jour: car l'œil mortel souffre à suivre le passage de
+la beauté à la laideur.
+
+6. Je ne sais si j'aurais supporté la lente éclipse de tes charmes; la
+nuit qui aurait suivi une si belle aurore eût jeté une ombre trop
+profonde. Ta journée s'est passée sans nuage, et tu fus digne d'amour
+jusqu'au dernier instant: tu disparus, tu ne dépéris pas; ainsi; les
+étoiles qui traversent les cieux brillent d'autant plus qu'elles tombent
+de plus haut.
+
+7. Si je pouvais pleurer comme je pleurais jadis, certes mes larmes se
+répandraient à penser que je ne fus pas là pour veiller au moins une
+nuit près de ton lit, pour contempler ton visage avec tendresse; pour te
+serrer dans mes bras languissans, relever ta tête expirante, et montrer
+cet amour, hélas! trop vain dans ses efforts, que ni toi ni moi ne
+ressentirons plus.
+
+8. Ah! tu me laisses libre!--Mais comme il me serait moins doux de
+posséder toutes les beautés qui restent encore sur la terre, que de me
+repaître ainsi de ton souvenir. Tout ce qui de toi ne peut périr,
+revient à moi du sein de la sombre et terrible éternité: et notre amour
+enserré dans la tombe est encore ce que j'ai de plus cher, hormis ses
+années de vie.
+
+
+
+
+XXVIII.
+
+STANCES.
+
+ 14 mars 1812.
+
+
+1. Si quelquefois dans les demeures des hommes ton image peut s'évanouir
+en mon sein, l'heure de la solitude m'offre de nouveau les traits
+enchanteurs de ton ombre: cette heure triste et silencieuse peut ainsi
+me rendre encore beaucoup de ce que je trouvais en toi, et la douleur
+sans témoin peut alors exhaler la plainte qu'elle n'osait exprimer aux
+yeux du monde.
+
+2. Oh! pardonne si dans la foule je dissipe parfois une pensée qui t'est
+due, et si, tout en me condamnant moi-même, je souris et parais infidèle
+à ta mémoire! Ne crois pas que cette mémoire me soit moins chère, parce
+qu'alors je ne semble pas affligé; ah! je ne voudrais pas que les cœurs
+frivoles entendissent un soupir que j'adresse tout entier à _toi_.
+
+3. Si je ne laisse point passer le verre sans le vider, ce n'est pas que
+je boive pour bannir le chagrin; il faut qu'elle contienne un breuvage
+de mort, la coupe qui sera le Léthé du désespoir! Si l'oubli pouvait
+délivrer mon ame des visions qui la troublent, je briserais contre
+terre, quelque douce que fût la liqueur, le vase où se noierait une
+seule des pensées que je garde de toi.
+
+4. Si tu disparaissais de ma mémoire, où mon cœur vide se tournerait-il?
+Qui donc resterait après moi pour honorer ton urne abandonnée? Non,
+non,--ma douleur s'enorgueillit de remplir ce dernier et si doux devoir;
+tout le monde peut t'oublier, mais moi, je dois me souvenir toujours.
+
+5. Car, je le sais, tels auraient été les regrets de ton sensible cœur
+pour le mortel qui maintenant quittera sans être pleuré ce théâtre
+d'ici-bas, où il n'intéressait que toi. Oh! je sens trop que c'était
+_là_ une félicité qui n'était pas faite pour moi; tu ressemblais trop à
+un rêve du ciel pour que tout amour terrestre ne fût pas indigne de toi.
+
+
+
+
+XXIX.
+
+A UNE DAME.
+
+ Septembre, 1809.
+
+
+Oh! madame! quand je quittai le lointain rivage où je reçus la
+naissance, à peine pensais-je qu'il me serait encore douloureux
+d'abandonner une autre contrée du globe: et pourtant, ici, dans cette
+île stérile, où la nature languit à demi expirante, où vous seule
+souriez, je vois avec crainte l'heure de mon départ. Quoique aujourd'hui
+je sois loin des bords escarpés d'Albion, dont me sépare l'abîme azuré
+des flots; peut-être après le court période de quelques saisons je
+reverrai les rochers de la patrie: mais, en quelque lieu que j'erre,
+sous un ciel brûlant et sur des mers diverses, quoique le tems puisse
+enfin me rendre à mes foyers domestiques, jamais je ne reposerai mes
+yeux sur vous,--sur vous, en qui brillent à la fois tous les charmes où
+se prennent, les cœurs imprudens, vous qu'on ne peut voir sans
+admiration, et, même; ah! pardonnez-moi le mot,--sans amour. Pardonnez
+ce mot à celui qui n'en offensera plus votre oreille; et puisque je ne
+peux avoir une place dans votre cœur, croyez-moi ce que je suis en
+effet, votre ami. Qui donc serait assez froid pour te voir, aimable
+voyageuse, et sentir pour toi moins de zèle, et n'être pas; ce que
+l'homme devrait toujours être, l'ami de la beauté dans l'infortune?
+Hélas! qui croirait qu'une femme telle que toi à parcouru la route des
+périls destructeurs, a bravé les coups de l'ouragan, ministre ailé de la
+mort, a échappé à la rage encore plus terrible d'un tyran? Oui, madame!
+quand je verrai les murs où jadis s'éleva la libre Byzance, quand je
+verrai Stamboul et ses palais orientaux où maintenant les tyrans turcs
+se renferment; quoique cette puissante cité occupe toujours un rang
+glorieux dans les annales de la renommée, elle aura sur mon esprit un
+droit encore plus cher, comme lieu de votre naissance. Aujourd'hui je
+vous dis adieu: mais lorsque je serai sur ce merveilleux théâtre, il
+sera doux pour moi qui ne puis demeurer où vous êtes,--il sera doux
+d'être où vous avez été.
+
+
+
+
+XXX.
+
+STANCES
+
+ Composées le 11 octobre 1809, la nuit, durant un orage, au
+ milieu du tonnerre et des éclairs, lorsque les guides eurent
+ perdu la route qui mène à Zitza, près la chaîne de montagnes
+ connues autrefois sous le nom de Pinde, dans l'Albanie.
+
+
+1. Au pied des montagnes du Pinde, l'ouragan nocturne nous glace de
+froid, et les nuages irrités versent à grands flots la vengeance des
+cieux.
+
+2. Nos guides sont partis, notre espoir est perdu, et les éclairs, qui
+jouent sur l'horizon, ne servent qu'à nous montrer les rocs qui ont
+entravé notre route, et à dorer l'écume du torrent.
+
+3. N'ai-je pas aperçu là-bas une cabane, fort petite il est vrai?
+Lorsque l'éclair dissipera pour un instant les ténèbres,--combien je
+bénirai l'ombre de la petite cabane!--Mais hélas! ce n'est qu'un tombeau
+turc.
+
+4. Au milieu du bruit des ondes qui tombent en cascades écumantes,
+j'entends le cri d'une voix humaine;--c'est mon compatriote, épuisé de
+fatigue, qui invoque de cette contrée lointaine le nom de l'Angleterre.
+
+5. Un coup de fusil vient de partir:--est-ce un ennemi ou un ami qui l'a
+tiré? Encore un autre;--c'est pour avertir les paysans de la montagne de
+descendre et de nous conduire à leurs demeures.
+
+6. Oh! qui, dans une nuit pareille, osera se hasarder dans le désert?
+Qui, durant les roulemens du tonnerre, peut entendre notre signal de
+détresse?
+
+7. Qui, après avoir même entendu nos cris, se lèvera pour s'engager dans
+un chemin si périlleux? Qui ne nous prendra, à nos vociférations
+nocturnes, pour des brigands qui battent le pays?
+
+8. Les nuages crèvent, les airs étincellent: oh! quelle heure terrible!
+L'orage tombe avec plus de fureur! Pourtant une pensée a encore la force
+de maintenir la chaleur en mon sein.
+
+9. Tandis que j'erre dans ces sentiers sans issue, sur cette cime
+hérissée de rocs et de ronces; tandis que les élémens épuisent leur
+rage, douce Florence[147], où es-tu?
+
+[Note 147: Ce n'est pas le nom de la capitale de la Toscane, mais celui
+d'une femme espagnole que Byron paraît avoir eue pour maîtresse dans
+l'île de Malte.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+10. Ah! sans doute tu n'es plus sur la mer,--sur la mer que ta barque a
+si long-tems parcourue. Oh! puisse l'orage qui fond sur moi, ne frapper
+que ma tête!
+
+11. Le rapide siroc[148] enflait ta voile de toute la puissance de son
+souffle, quand je pressai tes lèvres pour la dernière fois: il aura,
+depuis long-tems, à travers l'onde écumante, poussé ton brave navire
+jusqu'au rivage.
+
+[Note 148: Vent de sud-est, dans la Méditerranée.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+12. Maintenant tu es hors de péril: oui, depuis long-tems tu as foulé la
+grève espagnole. Ce serait chose cruelle qu'une femme aussi belle que
+toi fût retenue sur les flots.
+
+13. Et puisque je songe maintenant à toi au milieu des ténèbres et des
+terreurs, comme dans ces heures de réjouissances où régnaient le plaisir
+et la musique;
+
+14. Toi, au milieu des belles et blanches murailles de Cadix, si
+pourtant Cadix est encore libre[149], jette parfois un regard au travers
+de tes jalousies, sur l'abîme azuré de la mer.
+
+[Note 149: A cette époque, comme on sait, les Français étaient en
+Espagne.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+15. Puis souviens-toi des îles de Calypso[150], devenues chères à nos
+cœurs depuis les jours que nous y avons passés ensemble: donne aux
+autres tes sourires par milliers, à moi un seul soupir.
+
+[Note 150: Malte et Gozzo: les géographes signalent ces deux îles comme
+pouvant être l'île Ogygie, demeure de Calypso.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+16. Et quand le cercle de tes admirateurs remarquera la pâleur de ta
+face, une larme à demi formée, un nuage passager de gracieuse
+mélancolie,
+
+17. De nouveau tu souriras; tu éviteras, en rougissant, la raillerie de
+quelque fat, et n'avoueras pas que tu penses une fois à un amant qui
+pense toujours à toi.
+
+18. Quoique les sourires et les soupirs soient également vains, alors
+que deux cœurs gémissent l'un de l'autre séparés, mon ame en deuil
+franchit mers et montagnes à la poursuite de la tienne.
+
+
+
+
+XXXI.
+
+STANCES
+ÉCRITES EN PASSANT LE GOLFE D'AMERACIE[151].
+
+[Note 151: Aujourd'hui golfe d'Arta, dans la Basse-Albanie (ancienne
+Épire): ce fut le théâtre de la bataille d'Actium.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+14 novembre 1809.
+
+
+1. A travers un ciel sans nuages, le disque argenté de la lune lance à
+plein ses rayons sur la côte d'Actium: c'est sur ces ondes que jadis la
+reine d'Égypte gagna et perdit l'ancien monde.
+
+2. Sur la scène que je contemple aujourd'hui, l'abîme azuré fut le
+tombeau de plus d'un Romain: c'est là que l'ambition farouche abandonna
+sa chancelante couronne pour suivre une femme.
+
+3. Florence! toi que j'aimerai autant que fut jamais aimée mortelle
+célébrée en prose ou en vers, depuis l'épouse qu'Orphée ramena des
+enfers; toi que j'aimerai tant que tu seras belle et que je serai jeune;
+
+4. Douce Florence! c'étaient d'heureux tems que ceux où le monde était
+mis en jeu pour les yeux des belles! Oh! si les poètes avaient sous leur
+empire autant de royaumes que de rimes, tes charmes feraient de nouveaux
+Antoines.
+
+5. Le destin ne permet pas qu'il en soit ainsi; mais j'en jure par tes
+yeux, par les boucles de ta chevelure, si je ne puis perdre un monde
+pour toi, point ne voudrais te perdre pour un monde!
+
+
+
+
+XXXII.
+
+VERS
+COMPOSÉS APRÈS AVOIR FRANCHI A LA NAGE LE DÉTROIT DES DARDANELLES, DE
+SESTOS A ABYDOS[152].
+
+[Note 152: Le 3 mai 1810, tandis que la frégate _la Salsette_ (capitaine
+Bathurst) était en panne dans le détroit des Dardanelles, le lieutenant
+Ekenhead et l'auteur de ces vers passèrent à la nage d'Europe en
+Asie--ou, plus exactement, d'Abydos à Sestos. La distance parcourue,
+depuis l'endroit dont nous partîmes jusqu'à celui où nous prîmes terre
+sur la côte opposée, y compris le trajet oblique que nous fûmes obligés
+de faire en raison du courant, fut évaluée, par l'équipage de la
+frégate, à plus de quatre milles anglais, quoique la largeur réelle du
+détroit soit à peine d'un mille entier. La rapidité du courant est telle
+qu'aucune barque ne peut le traverser directement à force de rames, et
+elle peut, jusqu'à un certain point, être appréciée d'après le tems
+employé à franchir la distance entière (une heure cinq minutes par l'un
+des nageurs, une heure dix minutes par l'autre). L'eau avait été
+excessivement refroidie par la fonte des neiges. Environ trois semaines
+auparavant, au mois d'avril, nous avions fait un premier essai; mais
+comme nous étions, le matin du même jour, venus à cheval de la Troade,
+et que l'eau était d'un froid glacial, nous jugeâmes à propos de
+différer la partie complète jusqu'à ce que la frégate eût mis à l'ancre
+sous les châteaux des Dardanelles: c'est seulement alors que nous
+franchîmes le détroit, comme je viens de le dire; nous étant mis en mer
+beaucoup au-dessus du fort de la côte d'Eurupe, nous n'abordâmes qu'en
+dessous du fort de la côte d'Asie. Chevalier dit qu'un jeune juif
+traversa à la nage la même distance pour sa maîtresse, et Olivier parle
+d'un Napolitain qui aurait fait le même trajet; mais notre consul,
+Tarragora, qui ne se rappelait ni l'une ni l'autre de ces histoires,
+essaya de nous dissuader de notre entreprise. Plusieurs hommes de
+l'équipage de _la Salsette_ étaient connus pour avoir franchi à la nage
+de plus grandes distances; et la seule chose qui m'étonna, c'est que les
+doutes élevés sur la vérité de l'histoire de Léandre n'eussent engagé
+aucun voyageur à tâcher de s'assurer par expérience de la possibilité du
+fait.]
+
+9 mai 1810.
+
+
+1. Si, dans le sombre mois de décembre, Léandre, selon l'histoire connue
+de toute jeune fille, avait coutume, ô large Hellespont, de traverser
+ton onde rapide:
+
+2. Si, malgré les orages d'hiver qui rugissaient sur sa tête, il se
+rendait en hâte près d'Héro; et si jadis ton courant était aussi fort
+qu'aujourd'hui, ô Vénus! je plains bien les deux amans!
+
+3. Car moi, homme dégénéré des tems modernes, même dans le doux mois de
+mai, je meus avec peine mes membres languissans où la sueur ruisselle,
+et je crois avoir fait une prouesse aujourd'hui.
+
+4. Quand Léandre traversait l'impétueux torrent, c'était, si l'on en
+croit toujours une histoire douteuse, pour courtiser sa belle,--et
+faire--Dieu sait quoi encore; il nagea pour l'amour, comme moi pour la
+gloire.
+
+5. Mais il serait difficile de dire qui de nous deux a été le mieux
+traité. Pauvres humains! ainsi les dieux vous frappent-ils toujours! Mal
+lui réussirent ses périls, et à moi ma partie de plaisir: lui se noya,
+et moi j'ai la fièvre.
+
+
+
+
+XXXIII.
+
+SUR LA MORT DE SIR PETER PARKER, BARONET.
+
+
+1. Il y a des larmes pour tous ceux qui meurent, un cri de deuil sur la
+plus humble tombe: mais, au trépas des héros, les nations entières
+chantent l'hymne funèbre, et la victoire elle-même verse des larmes.
+
+2. C'est pour eux que la douleur envoie le plus pur de ses soupirs sur
+le sein ondoyant de l'océan: en vain leurs ossemens gisent sans
+sépulture, toute la terre devient leur monument!
+
+3. Leur sépulture est dans les pages de l'histoire; leur épitaphe, dans
+toutes les bouches. L'âge présent, les siècles futurs, gémissent sur
+eux, et leur appartiennent...
+
+4. C'est pour eux que se taisent les joyeux devis du festin, _leur nom_
+est le seul son qui règne, tandis qu'à la ronde le souvenir
+reconnaissant paie à leur vertu le tribut des toasts.
+
+5. Ils font parler d'eux à la foule qui ne les connut pas; ils sont
+pleurés des ennemis qui les admirèrent. Qui donc ne voudrait partager
+leur lot glorieux? Qui ne voudrait mourir de la mort qu'ils ont choisie?
+
+6. Ainsi, brave Parker! à jamais sera sacrée ta vie, ta chute, ta
+renommée! et les jeunes guerriers, enflammés de courage, trouveront un
+modèle dans ta mémoire.
+
+7. Mais il est des cœurs qui, en te perdant, ont reçu une blessure que
+la gloire ne saurait cicatriser, et ce n'est qu'en frémissant qu'ils
+entendent célébrer une victoire où succomba un ami si cher, si
+intrépide.
+
+8. Que feront-ils pour adoucir leur chagrin? Quand n'entendront-ils plus
+retentir ton nom? Le tems ne peut nous instruire à l'oubli, quand le
+regret qui remplit l'ame est nourri par la voix de la renommée.
+
+9. Hélas! ils ne peuvent que pleurer davantage sur leur sort, sinon sur
+le tien. Ah! combien doit être profond le deuil que nous inspire la mort
+de celui qui jamais auparavant ne nous donna sujet d'affliction!
+
+
+
+
+XXXIV.
+
+PÉNIBLE SOUVENANCE (1808).
+
+
+1. Quand nous nous séparâmes l'un de l'autre, dans le silence et dans
+les larmes, le cœur déchiré et mourant à demi, pour une absence de
+longues années; pâle et froide devint ta joue; et plus froid ton baiser.
+En vérité, cette heure du passé prédit les chagrins à l'heure
+d'aujourd'hui.
+
+2. La rosée du matin tomba glacée sur mon front;--elle me donna comme un
+pressentiment de ce que je sens aujourd'hui. Tes sermens sont tous
+rompus, et ta renommée sans honneur. J'entends prononcer ton nom, et
+j'ai part à la honte qui s'y attache.
+
+3. On te nomme devant moi,--oh! supplice pour mon oreille! Un frisson me
+parcourt:--pourquoi me fus-tu si chère? On ne sait pas que je t'ai
+connue; moi qui, hélas, t'ai connue trop bien:--long-tems, ah!
+long-tems, je te maudirai,--trop profondément pour parler.
+
+4. En secret, nous nous sommes vus:--en silence, je m'afflige que ton
+cœur ait pu oublier, et ton esprit s'abaisser à la perfidie. Si je te
+revoyais jamais après longues années, comment t'accueillerais-je?--Avec
+le silence et les larmes.
+
+
+
+
+XXXV.
+
+INSCRIPTION
+
+SUR LE MONUMENT D'UN CHIEN DE TERRE-NEUVE.
+
+ Newstead-Abbey, 30 octobre 1808.
+
+
+La terre reçoit-elle en son sein la dépouille mortelle de quelque
+orgueilleux fils des hommes, inconnu à la gloire, mais placé haut par sa
+naissance? l'art du sculpteur épuise les pompes du deuil, et des urnes,
+chargées d'inscriptions, disent qui gît sous cette tombe. Quand tout est
+fini, on lit sur la tombe, non ce que l'homme fut, mais ce qu'il aurait
+dû être. Mais le pauvre chien qui, tant qu'il vit, est le plus sûr ami
+de son maître, le premier à l'accueillir, le plus prompt à le défendre,
+qui lui dévoue, sans réserve, son cœur fidèle, qui travaille, combat,
+vit, respire pour son maître seul,--le chien succombe sans honneurs
+funéraires, frustré des éloges qu'ont mérités ses vertus, et par nous
+déshérité là-haut de l'ame qu'il a eue sur la terre. Et cependant
+l'homme, vain insecte, espère le pardon, et réclame pour lui seul un
+ciel tout entier. O homme! faible et éphémère habitant de ce globe, être
+dégradé par l'esclavage ou corrompu par le pouvoir! quiconque te connaît
+bien doit te quitter avec dégoût, masse méprisable de poussière animée!
+Ton amour n'est que luxure; ton amitié, imposture; tes sourires,
+hypocrisie; tes paroles, mensonges! Vil par nature, tu n'es noble que de
+nom: chacune de ces brutes, qui forment avec toi la grande famille des
+animaux, pourrait te faire rougir de honte.--Passans qui, par hasard,
+verrez cette urne modeste, poursuivez votre chemin:--ce monument
+n'honore personne que vous désiriez pleurer. Ces pierres marquent la
+place où gisent les restes d'un ami: je n'en connus jamais qu'un seul,
+et il est ici.
+
+
+
+
+XXXVI.
+
+VERS
+ÉCRITS SUR UNE COUPE FAITE AVEC UN CRANE D'HOMME.
+
+ Newstead-Abbey, 1808.
+
+
+1. Point d'effroi:--ne crois pas mon esprit envolé: en moi, vois
+seulement un crâne qui, par un privilége refusé aux têtes vivantes, ne
+répand jamais au dehors rien que d'excellent.
+
+2. Comme toi, je vécus, j'aimai, je m'enivrai,--je mourus;--la terre t'a
+cédé mes os pour en faire un vase à boire; va, emplis-le jusqu'aux
+bords,--tu ne peux m'outrager: les vers ont une lèvre plus hideuse que
+la tienne.
+
+3. Mieux vaut enserrer le jus pétillant de la grappe, que de nourrir la
+gent glaireuse des vers de terre[153]; mieux vaut, en forme de coupe,
+porter à la ronde la boisson des dieux, que de pourrir en proie aux
+reptiles.
+
+[Note 153: _Nurse the earth-worm's slimy brood_. M.A.P. traduit:
+«Nourrir les vers dévorans de la tombe.» A-t-il eu raison de substituer
+un lieu commun à une image forte et neuve? Avons-nous eu tort d'être
+moins délicats et plus fidèles? Le lecteur en jugera. Cela d'ailleurs
+soit dit pour maint autre passage où nous avons eu, où nous aurons le
+même tort, si toutefois c'en est un.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+4. Là, où jadis mon esprit a peut-être brillé, brillons encore en
+inspirant les autres. Lorsque, hélas! nos cerveaux ne sont plus, peut-on
+mettre en leur place chose plus noble que le vin?
+
+5. Bois toujours, tant que tu le peux faire;--lorsque toi et les tiens
+vous aurez passé comme moi, une autre race t'enlèvera, peut-être, aux
+embrassemens de la terre, et festinera, rimera avec des ossemens.
+
+6. Pourquoi non? Puisque, durant les jours de notre courte vie, nos
+têtes produisent de si tristes effets; arrachées aux vers et aux débris
+de notre argile, elles courent la chance d'être de quelque usage.
+
+
+
+
+XXXVII.
+
+SOUVIENS-TOI DE CELUI, ETC.
+
+
+Souviens-toi de celui sur qui l'amour fit de sa puissance une épreuve
+cruelle, profonde, et pourtant vaine; souviens-toi de cette heure
+dangereuse où ni l'un ni l'autre nous ne succombâmes, malgré une passion
+mutuelle. L'abandon de ton sein, la langueur de tes yeux humides,
+m'invitaient trop bien au suprême bonheur; mais ta douce prière, tes
+soupirs supplians, réprouvaient un farouche désir que je sus réprimer.
+Oh! laisse-moi penser que tout ce que je perdis te sauva, du moins, ce
+qui fait la terreur de la conscience; laisse-moi rougir des regrets
+qu'il m'en coûta pour nous épargner les vains remords de l'avenir.
+Cependant, songe à mon sacrifice, toutes les fois qu'une langue
+méchante, empressée à répandre des paroles de blâme, outragera le cœur
+qui t'aima; et diffamera mon nom, hélas! presque maudit; songe, quoi que
+disent les autres, que tu m'as vu étouffer toute pensée d'égoïsme.
+Maintenant encore, je bénis ton ame pure; oui, maintenant, dans la
+solitude de la nuit. Oh Dieu! pourquoi ne nous sommes-nous pas
+rencontrés plus tôt? nos cœurs eussent été aussi passionnés, et ta main,
+plus libre; tu m'aurais aimé sans crime, et j'aurais, moi-même, été
+moins indigne de toi. Puissent tes jours, comme jadis, s'écouler loin
+des pompes de ce monde! et, après ce moment de trop vive amertume,
+puisses-tu n'avoir plus à subir une pareille épreuve! Mon cœur, depuis
+long-tems perverti, mon cœur, damné lui-même, damnerait peut-être le
+tien; te rencontrer dans la foule brillante, éveillerait en moi un
+présomptueux transport d'espérance. Laisse donc ce monde à ces
+créatures, dont le destin, heureux ou malheureux, n'est, comme le mien,
+qu'une sorte de vie sauvage et indigne;--abandonne ce théâtre où les
+êtres sensibles doivent sûrement succomber. Vois ta jeunesse, tes
+charmes, ta tendresse, ton ame, dont une longue solitude a conservé la
+pureté; et, d'après ce qui s'est passé au sein de ta retraite, juge ce
+que devrait endurer ton cœur parmi ce monde. Oh! pardonne-moi tes larmes
+suppliantes, puisque la vertu ne les a pas répandues en vain, et que mon
+délire avait pris sa source dans ces yeux adorés, que désormais je ne
+ferai plus pleurer. Certes, c'est un deuil long et cruel que de penser
+que nous ne nous reverrons peut-être plus; mais je mérite cet arrêt
+sévère, et peu s'en faut que je ne regarde cette sentence comme douce.
+Toutefois, si je t'avais moins aimée, mon cœur n'eût pas fait au tien un
+si grand sacrifice; il n'eût pas senti, à te quitter, moitié moins de
+douleur que si son crime t'eût mise en mes bras.
+
+
+
+
+XXXVIII.
+
+STANCES TRADUITES DU TURC.
+
+
+1. La chaîne que je donnai était belle à voir; le luth que j'y ajoutai,
+riche en douce mélodie: le cœur qui offrit ces deux gages d'amour était
+sincère, et méritait mal la destinée qu'il rencontra.
+
+2. Ces dons avaient reçu d'un charme secret la vertu de révéler ta
+fidélité durant l'absence: ils ont fait leur devoir; hélas! ils n'ont pu
+t'apprendre le tien.
+
+3. Cette chaîne fut inébranlable dans chacun de ses anneaux, tant
+qu'elle ne dut pas subir le contact d'une main étrangère; ce luth fut
+doux,--tant que tu ne pensas pas qu'il pût, sous les doigts d'un autre,
+rendre les mêmes sons.
+
+4. Que celui qui vit se rompre en sa main la chaîne qu'il ôtait de ton
+cou, qui vit ce luth lui refuser les plus faibles accords, essaie
+désormais de remonter l'instrument et de rattacher le collier.
+
+5. Quand tu changeas, le collier et le luth changèrent aussi; l'un se
+brisa, l'autre devint muet: c'est fini,--je leur dis adieu, ainsi qu'à
+toi:--adieu, cœur perfide, chaîne fragile, luth silencieux!
+
+
+
+
+XXXIX.
+
+AU TEMS.
+
+
+Tems! dont l'aile capricieuse entraîne, d'un vol lent ou rapide, les
+heures inconstantes, dont le tardif crépuscule ou l'aurore passagère ne
+fait que nous mener plus ou moins vîte à la mort,--salut! toi qui
+répandis sur mon berceau ces dons connus, hélas! de tous les êtres qui
+te connaissent! Toutefois, je soutiens mieux ton fardeau; car
+aujourd'hui je suis seul à en supporter le poids. Je ne voudrais pas
+qu'un cœur trop tendre partageât les momens amers que tu m'as départis:
+je te pardonne; depuis que tu laissas tout ce que j'aimai jouir de la
+paix ou du ciel. Joie ou repos à ces êtres chéris! les maux que tu
+m'apporteras pèseront en vain sur moi. Je n'ai reçu de toi que des
+années; c'est là tout ce que je te dois, dette déjà payée en douleur.
+Mais la douleur elle-même nous porte secours contre toi; elle s'empare
+du cœur, mais lui fait oublier ta puissance: la vive agonie du désespoir
+retarde, mais ne compte jamais les heures. Dans la joie, j'ai souvent
+gémi de penser que ta fuite rapide allait bientôt se changer en une
+lente marche. Tes nuages purent éclipser la lumière, mais non pas
+ajouter une nuit de plus à ma misère: quelque odieux et sombre que fût
+ton horizon, il convenait à mon ame: d'une seule étoile partait une
+étincelle qui prouvait que tu n'étais point--l'éternité. Ce rayon s'est
+éteint, et tu n'es plus qu'un vide pour moi,--un mouvement monotone dont
+l'on compte et l'on maudit la mesure dans ce vain et stupide rôle que
+tout mortel gémit de jouer ici-bas. Enfin, il y a une scène que tu ne
+peux altérer, terme de ta course paresseuse ou diligente, alors que
+l'homme, parvenu au bout de la carrière, dort d'un sommeil trop profond
+pour entendre l'orage qui gronde sur sa tête. Oui, je puis sourire de
+songer quelle sera bientôt la faiblesse de tes efforts, quand toute la
+vengeance que tu peux déployer tombera sur une pierre sans nom.
+
+
+
+
+XL.
+
+LE DÉPART.
+
+
+Vierge chérie! le baiser que ta lèvre a imprimé sur la mienne y laissera
+une trace fidèle, jusqu'à ce qu'en des jours plus heureux je puisse te
+le rendre aussi pur que tu me le donnas. Ton œil, en répandant sur moi
+si doux regards d'adieu, peut lire dans le mien une tendresse égale: les
+larmes qui coulent de ta paupière ne peuvent pleurer mon
+inconstance[154]. Je ne demande aucun gage d'amour dont la vue seule me
+rende heureux dans l'absence, aucun souvenir pour ce sein dont toutes
+les pensées sont à toi. Ai-je besoin d'écrire?--Non:--pour conter mon
+ardeur, ma plume serait deux fois trop faible. Oh! à quoi bon de vains
+mots, si le cœur ne peut parler? Jour et nuit, dans la bonne ou mauvaise
+fortune, ce cœur, qui n'est plus libre, nourrira l'amour qu'il ne peut
+montrer, et souffrira en silence pour toi.
+
+[Note 154: M.A.P. traduit: «La larme qui mouille ta paupière ne saurait
+rien effacer de mon cœur,» ce qui est à coup sûr un contre-sens, et me
+semble même un non-sens.]
+
+
+
+
+XLI.
+
+VERS COMPOSÉS A ATHÈNES,
+
+ le 16 janvier 1810.
+
+
+Le charme est brisé, l'enchantement n'est plus! Telle est la vie avec
+ses accès de fièvre: nous sourions en délire alors que nous devrions
+soupirer; la folie est la meilleure de nos illusions. Chaque intervalle
+lucide, laissé à la pensée, rappelle les misères à nous imposées par la
+charte de la nature; et celui qui agit en homme sage, vit comme sont
+morts les saints,--en martyr.
+
+
+
+
+XLII.
+
+VERS
+ÉCRITS SUR UN FEUILLET BLANC DES «PLAISIRS DE LA MÉMOIRE[155].»
+
+[Note 155: Recueil de poésies de _Samuel Rogers_.]
+
+19 avril 1812.
+
+
+Absent ou présent, ô mon ami, de quel pouvoir magique es-tu doué!
+Ceux-là peuvent le proclamer, qui, comme moi, jouissent tour à tour de
+tes entretiens et de tes chants. Mais lorsque viendra l'heure terrible
+que toujours l'amitié juge trop hâtive; lorsque «la Mémoire»; pleurant
+sur la tombe de son druide, se plaindra qu'il y ait eu en lui quelque
+chose de périssable, avec quelle reconnaissance elle paiera les hommages
+que tu offris à ses autels, et mêlera _son_ nom au _tien_ durant le
+cours éternel des âges!
+
+
+
+
+XLIII.
+
+SUR UN COEUR DE CORNALINE
+QUI S'ÉTAIT BRISÉ PAR ACCIDENT.
+
+
+Malheureux cœur! faut-il donc que tu te sois ainsi rompu en deux
+moitiés? Tant d'années de soucis pour toi comme pour ton maître ont donc
+été pareillement employées en vain? Néanmoins, chacune de tes parties me
+semble précieuse, chaque morceau m'est devenu plus cher; car celui qui
+te porte sent que tu es aujourd'hui un plus fidèle emblême de _son
+propre cœur_.
+
+
+
+
+XLIV.
+
+VERS ÉCRITS SOUS UN PORTRAIT.
+
+
+Cher objet d'une ardeur malheureuse! Quoique je sois aujourd'hui privé
+d'amour et de toi, il me reste, pour me réconcilier avec le désespoir,
+ton image et mes larmes. On dit que le chagrin cède au tems: mais cela,
+je le sens, n'est point vrai; car le coup de mort qui frappa mon
+espérance a rendu mon souvenir impérissable.
+
+
+
+
+XLV.
+
+RÉPONSE A CETTE QUESTION:
+«QUELLE EST l'ORIGINE DE L'AMOUR?»
+
+
+«L'origine de l'amour!»--Ah! pourquoi m'adresser cette question cruelle,
+quand tu peux lire dans tant de regards que l'amour naît à ton
+aspect?--Veux-tu savoir aussi quelle est _sa fin_?--Hélas! voici ce que
+présage mon cœur, ce que mes craintes prévoient: il languira long-tems
+dans une misère muette; mais vivra--jusqu'à ce que je cesse de vivre.
+
+
+
+
+XLVI.
+
+A UNE PRINCESSE QUI PLEURAIT.
+
+ Mars, 1812.
+
+
+1. Pleure, fille d'une race royale, la disgrâce d'un père et la ruine
+d'un trône. Heureuse! si tes larmes pouvaient laver la faute de ce
+prince à qui tu dois le jour.
+
+2. Pleure:--car tes larmes sont celles de la vertu,--propices à ces îles
+en souffrance; puissent-elles dans les ans à venir être récompensées par
+les sourires de ton peuple.
+
+
+
+
+XLVII.
+
+VERS ÉCRITS DANS UN ALBUM.
+
+ 14 septembre 1809.
+
+
+1. Comme un nom arrête le regard du passant sur la froide pierre d'un
+sépulcre; ainsi puisse le mien, quand tu verras cette page isolée,
+attirer ton œil mélancolique!
+
+2. Peut-être, dans quelques années, liras-tu ce nom: alors songe à moi
+comme l'on songe aux morts, et pense que mon cœur ici gît enseveli.
+
+
+
+
+XLVIII.
+
+VERS TRADUITS DU PORTUGAIS.
+
+
+Dans les momens consacrés au plaisir, d'un ton plein de tendresse, vous
+vous écriez: «ô ma vie!» Douces paroles, dont mon cœur serait fou, si la
+jeunesse ne devait jamais décliner ou périr! Mais ces heures de délices
+marchent aussi vers la mort. Ne répète donc jamais ces accens, ou
+change-les: dis non pas «ma vie», mais «mon ame»! Comme mon amour, mon
+ame existe pour l'éternité.
+
+
+
+
+XLIX.
+
+IMPROMPTU,
+EN RÉPONSE A UN AMI.
+
+
+Lorsque le chagrin, du fond du cœur où il siège, projette trop haut son
+ombre noire, et vient occuper mon visage altéré, obscurcir mon front ou
+mouiller mes yeux, ne prends point garde à ce nuage qui bientôt
+s'évanouira: nos pensées connaissent trop bien leur prison; elles
+retombent dans mon sein, d'où elles s'échappèrent quelque tems, et
+languissent, en silence, dans leur étroite demeure.
+
+
+
+
+L.
+
+SONNETS A GENÉVRA.
+
+
+1. Le tendre azur de tes yeux, ta longue chevelure blonde, et le pâle
+éclat de tes traits,--qu'a formés la méditation,--et où semble siéger
+une douce et paisible douleur dont le tems a désarmé le
+désespoir,--tout, enfin, dans ton air, respire la mélancolie: et--si je
+ne savais que ton ame heureuse est un fertile trésor de pensées chastes
+et pures,--je croirais que tu gémis condamnée aux terrestres soucis.
+Telle naquit sous le pinceau dont la touche créatrice donnait la beauté
+et la vie aux couleurs; telle (hormis le repentir qui n'est pas ton
+partage) la Madeleine du Guide vit le jour:--telle tu nous
+apparais;--mais, ô précieux avantage! en toi le remords n'a rien à
+saisir;--ni la vertu à mépriser.
+
+2. Ta joue est pâle de méditation, mais non d'infortune, et toutefois
+possède un tel charme, que, si le vermillon de la joie cachait cette
+blanche rose sous ses teintes les plus éblouissantes, je soupirerais
+après l'instant où dut s'évanouir un trop vif éclat:--le sombre azur de
+tes yeux ne lance pas d'étincelantes flammes;--mais, hélas! en le
+contemplant, les yeux les plus sévères fondent en pleurs, et les miens,
+aussi faibles que le cœur de ma mère, laissent échapper une rosée douce
+comme les dernières gouttes qui entourent l'arc aérien d'Iris; car, à
+travers tes cils noirs et longs qui se penchent à terre, ton ame
+mélancolique et tendre brille comme un séraphin descendu d'en haut: elle
+plane au-dessus de la douleur, et pourtant accorde sa pitié à toute
+misère; elle unit à la fois tant de majesté et de douceur, que je t'en
+vénère davantage, sans pouvoir te moins aimer.
+
+
+
+
+LI.
+
+SUR UNE JEUNE RELIGIEUSE.
+SONNET TRADUIT DE VITTORELLI.
+
+
+Ce sonnet fut composé au nom d'un père qui venait de perdre sa fille,
+peu de tems après l'avoir mariée, et adressé au père d'une jeune
+personne qui avait tout récemment pris le voile.
+
+
+Deux filles, don du ciel,--deux filles, aussi modestes que belles au
+milieu des hommages, faisaient notre bonheur: et maintenant, misérables
+pères que nous sommes! le ciel appelle leur vertu à de plus nobles
+destinées, et en les voyant _l'une et l'autre_, il les a réclamées
+_toutes deux ensemble_. La mienne, parmi les flambeaux de l'hymen, qui à
+peine allumés s'éteignent, expire--hélas!--trop tôt. La tienne, enfermée
+dans les grilles du cloître, éternelle captive, n'aspire qu'à son Dieu.
+Mais _toi_, du moins, à travers la porte jalouse qui interdit à jamais à
+vos yeux de se rencontrer, tu peux entendre encore la voix douce et
+pieuse de cette vierge. _Moi_, je me jette sur le marbre où repose _ma
+fille_,--je verse un torrent de larmes amères; je frappe, frappe,
+frappe--et n'obtiens point de réponse.
+
+
+
+
+LII.
+
+VERS COMPOSÉS A WINDSOR[156] (1813).
+
+[Note 156: M.A.P. n'a pas traduit cette épigramme amère et peut-être
+injuste contre le feu roi Georges.
+
+(_Note du Tr._)]
+
+Je composai ces vers pour avoir vu par hasard H.R.H. Pr--ce R--nt, entre
+les tombeaux de Henri VIII et de Charles Ier, sous les royales voûtes de
+Windsor.
+
+
+Voyez! ici reposent, célèbres contempteurs des droits les plus sacrés,
+l'un près de l'autre, Charles sans tête et Henri sans cœur[157]. Entre
+eux, voilà un autre possesseur du sceptre: il gouverne, il commande, en
+tout hors le nom--il est roi; nouveau Charles pour son peuple, nouveau
+Henri pour son épouse,--en lui les deux tyrans renaissent à la vie;
+c'est en vain que le glaive de la justice et le dard de la mort ont mêlé
+ces deux cendres; ces vampires couronnés ressuscitent. Ah! à quoi bon
+les tombes,--puisqu'elles vomissent le sang et la poussière de deux
+monstres--pour former un George.
+
+[Note 157: «_By headless Charles, see, heartless Henry lies_.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+
+
+LIII.
+
+SONNET.
+
+
+Rousseau,--Voltaire,--notre Gibbon,--et madame de Staël:--ô lac
+Léman[158]! ces noms sont dignes de tes bords; tes bords dignes de noms
+tels que ceux-ci. Si tu n'étais plus, la mémoire de ces mortels
+illustres rappellerait ton souvenir. Ton rivage leur fut cher, comme à
+tous ceux qui en ont joui; mais, par eux, il est encore devenu plus cher
+au genre humain, car les œuvres des esprits puissans impriment au fond
+des cœurs un religieux respect pour les ruines des mûrs, ancien séjour
+de la sagesse et du génie. Mais près de _toi_, ô lac de beauté! combien
+plus encore, en glissant doucement sur le cristal de tes flots,
+sentons-nous ces feux indomptés d'un noble zèle qui s'enorgueillit
+devant cet héritage d'immortalité, et donne la réalité au souffle de la
+gloire!
+
+[Note 158: Genève, Ferney, Lausanne, Coppet.]
+
+
+
+
+LIV.
+
+CHANSON
+
+Ζώη µοῦ, σὰς ἀγαπῶ
+
+ Athènes, 1810.
+
+
+1. Vierge d'Athènes, avant mon départ, rends-moi, oh! rends-moi mon
+cœur; ou bien, puisque ce cœur a quitté mon sein, garde-le maintenant et
+prends le reste! Entends mon vœu avant que je parte, ζώη µοῦ, σὰς
+ἀγαπῶ.[159]
+
+[Note 159: _Zoë mou, sas agapo_, ou Ζώη µοῦ, σὰς ἀγαπῶ, est une
+expression de tendresse en langue romaïque (grec moderne). Si je la
+traduis, j'offenserai mes lecteurs, en paraissant supposer qu'ils sont
+incapables de le faire; mais si je ne la traduis pas, j'offense
+peut-être mes lectrices. De crainte que ces dernières ne donnent quelque
+mauvais sens à la phrase, je la traduirai, en demandant pardon aux
+savans. Cela signifie donc: «Ma vie, je vous aime!» paroles fort douces
+dans tous les idiomes, et aujourd'hui aussi souvent prononcées en Grèce
+que l'étaient autrefois, au dire de Juvénal, les deux premiers mots
+parmi les dames romaines, dont toutes les expressions d'amour étaient
+tirées du grec.]
+
+2. J'en jure par ces tresses flottantes que caressent les brises de la
+mer Égée; par ces paupières dont les franges de jais baisent les roses
+de ta joue; par ces yeux aussi vifs que les yeux du chevreuil sauvage,
+ζώη µοῦ, σὰς ἀγαπῶ.
+
+3. Par cette lèvre que je brûle de savourer; par la ceinture qui entoure
+ta jolie taille; par tous ces emblêmes de fleurs[160] qui expriment ce
+que les paroles ne diraient jamais si bien; par les joies et les misères
+que l'amour tour à tour amène, ζώη µοῦ, σὰς ἀγαπῶ.
+
+[Note 160: Dans l'Orient (où l'on n'apprend pas aux dames à écrire, de
+peur qu'elles ne fassent des billets-doux), les fleurs, la braise, les
+cailloux, etc., servent aux amans à se communiquer leurs sentimens, et
+cela par l'intermède du député cosmopolite de Mercure,--c'est-à-dire
+d'une vieille femme. Un morceau de braise veut dire: «Je brûle pour
+toi;» un bouquet de fleurs attaché avec des cheveux: «Enlève-moi et
+fuis;» mais un caillou exprime ce qu'aucun autre emblème, ne peut dire.]
+
+4. Vierge d'Athènes! je suis parti: pense à moi, douce amie! quand tu
+seras seule. Quoique je fuie à Istamboul[161], Athènes renferme mon
+cœur, et mon ame. Puis-je donc cesser de t'aimer? Non! ζώη µοῦ, σὰς
+ἀγαπῶ.
+
+[Note 161: Constantinople.]
+
+
+
+
+LV.
+
+TRADUCTION
+DU FAMEUX CHANT DE GUERRE.
+
+Δεύτε, παἰδες τῶν Ελλήνων.
+
+
+Ce chant fut composé par Riga, qui périt au milieu des premières
+tentatives faites pour révolutionner la Grèce. La traduction suivante
+est aussi littérale que l'auteur a pu le faire en vers: elle offre le
+même rhythme que l'original.
+
+
+Allons, enfans des Grecs! le jour de gloire est arrivé. Dignes de votre
+noble origine, montrez qui vous donna le jour.
+
+CHOEUR.
+
+1. Enfans des Grecs! marchons en armes contre l'ennemi, et que son sang
+odieux coule par torrens sous nos pas. Montrons-nous hommes: secouons le
+joug du tyran ottoman. Levons-nous, et les fers de la patrie sont tous
+rompus. Ombres généreuses des guerriers et des sages, contemplez le
+combat qui va s'engager! Hellènes des âges passés, renaissez à la vie!
+Au son de ma trompette, rompez votre sommeil, et joignez-vous à moi; et
+marchant contre la ville aux sept collines[162], combattez, poursuivez
+vos conquêtes jusqu'à ce que nous soyons libres.
+
+[Note 162: Constantinople--Ἑπτάλοφος.]
+
+Allons, enfans des Grecs! etc.
+
+2. Sparte! ô Sparte! pourquoi demeures-tu plongée dans une léthargie
+profonde? Eveille-toi, et réunis tes armées aux Athéniens, tes anciens
+alliés! Rappelle Léonidas, ce héros des chants antiques, guerrier
+terrible! guerrier fort! qui jadis vous sauva de la ruine; qui fit cette
+diversion hardie dans les gorges des vieilles Thermopyles; qui, pour la
+liberté de sa patrie, soutint avec ses trois cents soldats une longue
+bataille contre le Perse; et, comme un lion furieux, expira dans une mer
+de sang.
+
+Allons, enfans des Grecs! etc.
+
+
+
+
+LVI.
+
+TRADUCTION
+DE LA CHANSON ROMAIQUE.
+
+ Μπενω µες᾿ τὸ περιζολι,
+ Ὠραιοτάτη Χαηδή, κ.τ.λ.
+
+La chanson que je traduis est en grande faveur parmi les jeunes
+Athéniennes de toutes les classes. Elles la chantent en rond, chacune
+entonnant tour à tour un vers, qui est répété en chœur par la troupe
+entière. J'ai souvent entendu cela dans nos «χὀροι» durant l'hiver de
+1810-11. L'air est plaintif et assez joli.
+
+
+1. J'entre dans ton jardin de roses, Haïdée[163], belle adorée! Tous les
+matins Flore y repose: c'est bien elle que je vois en toi. Oh! vierge
+aimable! je t'implore à genoux: reçois mon hommage sincère, reçois-le
+d'une bouche qui ne chante que pour t'adorer, et qui tremble pourtant de
+ce qu'elle a chanté. Comme la branche, au gré de la nature, donne à
+l'arbre, le parfum des fleurs et la richesse des fruits, ainsi brille
+dans ses yeux, dans tous ses traits, l'ame de la jeune Haïdée.
+
+[Note 163: La vraie prononciation de ce mot (Χαηδή) c'est _Ha-i-di_.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+2. Mais le plus aimable jardin devient odieux, quand l'amour en
+abandonne les bosquets; donnez-moi de la ciguë,--puisque ma flamme ne
+peut plaire, cette herbe a plus de parfum que les fleurs. La liqueur
+exprimée de ce calice empoisonné[164] rendra la coupe bien amère: mais
+quand je boirai le breuvage mortel pour échapper à ta barbarie, mon ame
+y trouvera saveur douce. O cruelle, en vain je t'implore pour sauver à
+mon cœur ces horribles angoisses. Rien ne te rendra donc à mon sein? Hé
+bien! ouvre-moi les portes du tombeau.
+
+[Note 164: Cela n'est pas exact, scientifiquement parlant: c'est moins
+de la fleur de la ciguë que de la plante tout entière que l'on retire un
+suc vénéneux.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+3. Comme le guerrier qui s'avance au combat avec le sûr espoir du
+triomphe, ainsi toi, sans autres dards que tes yeux, as-tu percé mon
+cœur d'une blessure profonde. Ah! dis-le moi, chère ame, dois-je
+succomber aux souffrances qu'un sourire dissiperait? L'espérance que
+jadis tu m'ordonnas de nourrir serait-elle une trop forte récompense de
+mes tourmens? Sombre aujourd'hui est le jardin de roses, belle, mais
+perfide Haïdée[165]! Flore y languit flétrie, et pleure avec moi sur ton
+absence.
+
+[Note 165: _Beloved but false Haïdee_! M.A.P. traduit: «_Tendre_, mais
+trompeuse Haïdée.» Contre-sens,--et même _contre bon sens_: car un amant
+ne dit pas que sa maîtresse est tendre, au moment même où elle est
+inexorable.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+
+
+LVII.
+
+CHANSON D'AMOUR.
+
+(Traduite du grec moderne.)
+
+
+1. Hélas! l'amour n'exista jamais sans ce cortége de peines, d'angoisses
+et de doutes qui déchire mon cœur, et le condamne à d'éternels soupirs
+durant la nuit et durant le jour aussi sombre que la nuit même.
+
+2. Sans qu'une oreille amie écoute ma plainte, je languis, je meurs sous
+le coup qui m'a blessé. Je savais bien que l'amour avait des flèches:
+mais, hélas! je sens que ces flèches sont empoisonnées.
+
+3. Oiseaux encore en liberté, fuyez les rets que l'amour a tendus autour
+de vos demeures: sinon, environnés par des flammes fatales, vos cœurs
+s'embraseront, et vous perdrez toute espérance!
+
+4. Moi aussi, je voltigeais insouciant et libre: ainsi ai-je passé plus
+d'un heureux printems. Mais enfin je tombai dans le piége trompeur: j'y
+brûle, maintenant, et trémousse de l'aile sans force et sans essor.
+
+5. Qui n'a jamais aimé,--jamais aimé en vain, ne peut ni comprendre ni
+plaindre la douleur: il ne connaît ni les froids refus, ni les regards
+dédaigneux, ni les éclairs dont l'amour arme un œil irrité.
+
+6. Dans maint rêve flatteur je te croyais à moi: aujourd'hui se meurt
+l'espérance, se meurt celui qui espérait. Je ressemble à la cire qui se
+fond, ou à la fleur qui se flétrit; tel est l'effet de ma passion et de
+ton pouvoir[166]!
+
+[Note 166:
+
+ _Like melting wax, or withering flower,
+ I fell my passion, and thy power_.
+
+M.A.P. traduit: «Ma passion et tes charmes me semblent une cire qui se
+fond ou une fleur qui se flétrit.»
+
+(_N. du Tr._)]
+
+7. Flambeau de ma vie! ah! réponds-moi, pourquoi cette lèvre boudeuse et
+cet œil altéré? O ma colombe! ô ma belle compagne! as-tu donc changé, et
+peux-tu désormais haïr?
+
+8. Mes yeux ruissellent comme deux torrens d'hiver. Quel malheureux
+voudrait échanger sa misère contre la mienne? Ma colombe! apaise-toi: un
+seul de tes accens aurait un charme magique pour faire vivre ton amant.
+
+9. Mon sang se fige, mon cerveau se perd dans le délire: voilà le
+supplice que je souffre en silence. Et cependant ton cœur; insensible à
+toutes mes angoisses, triomphe,--tandis que le mien se brise.
+
+10. Verse-moi le poison: n'aie point peur! Tu ne peux m'assassiner plus
+que tu ne fais maintenant. J'ai vécu pour maudire le jour de ma
+naissance, et l'amour qui fait mourir d'une mort si lente.
+
+11. Mon ame est blessée à mort, mon cœur saigne: la patience peut-elle
+me donner quelque repos? Hélas! je l'apprends trop tard (et je paie cher
+la leçon): le plaisir est l'avant-coureur de la misère.
+
+
+
+
+LVIII.
+
+CHANSON.
+
+
+1. Tu n'es pas fausse, mais volage; tu abandonnes les amans que tu
+recherchas toi-même avec tant de passion. C'est même cette pensée qui
+double l'amertume des larmes que tu fais répandre. Voilà ce qui brise le
+cœur que ta légèreté désole. Tu aimes trop bien,--tu délaisses trop
+tôt[167].
+
+[Note 167: Il y a dans le vers qui finit la stance une paronomase que je
+crois intraduisible:
+
+ _Too well thou_ lovest--_too soon thou_ leavest.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+2. L'on méprise les cœurs faux: l'on dédaigne la femme perfide et sa
+perfidie. Mais quand celle qui ne déguise aucune pensée, celle dont
+l'amour est aussi vrai que doux,--quand celle qui aimait si naïvement
+vient à changer, alors on éprouve la peine que j'ai tout à l'heure
+éprouvée.
+
+3. Rêves de joie, veilles de chagrin, c'est le destin de tout amant et
+de toute ame[168]. Et si le matin, au réveil de nos sens, nous
+pardonnons à peine à notre imagination de nous avoir abusés en songe
+pour laisser notre ame après le sommeil dans un plus morne isolement:
+
+[Note 168: Il y a aussi un jeu de mots dans le texte... _all who_ love
+_or_ live.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+4. Que doivent donc ressentir ceux qu'embrasa non pas une vision
+trompeuse, mais la passion la plus vraie, la plus tendre? passion
+sincère, mais, hélas! aussi passagère que si elle fût née d'un rêve? Ah!
+sans doute, une telle douleur est un jeu de l'imagination, et ton
+changement n'est qu'un rêvé lui-même!
+
+
+
+
+LIX.
+
+ADIEU.
+
+
+1. Adieu! Si jamais tendre prière pour la félicité d'autrui fut écoutée
+d'en haut, mes vœux ne se perdront pas tous dans les airs, mais
+porteront ton nom par-delà les cieux. Il serait vain de parler, de
+pleurer, de gémir. Oh! les larmes de sang, que le remords arrache des
+yeux du crime mourant, n'en disent pas tant que ce seul
+mot:--Adieu!--adieu!
+
+2. Ces lèvres sont muettes, ces yeux arides: mais dans mon sein, dans
+mon cerveau s'éveillent les angoisses qui ne cesseront pas, une pensée
+qui ne sommeillera plus. Mon ame ni ne daigne se plaindre ni ne l'ose,
+malgré la révolte secrète de la douleur et de la passion. Je n'ai qu'une
+idée: c'est que nous nous sommes aimés en vain. Je n'ai qu'un
+sentiment:--adieu! adieu!
+
+
+
+
+LX.
+
+STANCES A METTRE EN MUSIQUE.
+
+
+1. Digne de toi soit la demeure de ton ame! Jamais esprit plus aimable
+que le tien ne s'échappa de son enveloppe mortelle pour briller dans le
+monde des bienheureux. Ici-bas il ne te manqua que l'immortalité divine
+dont ton ame va jouir: notre douleur peut cesser de gémir, lorsque nous
+savons que ton Dieu est avec toi.
+
+2. Que la terre de la tombe te soit légère! puisse-t-elle se parer de
+gazons verts comme l'émeraude! Rien de ce qui te rappelle à nous ne
+devrait offrir une ombre de ténèbres[169]. De jeunes fleurs, un arbre
+d'éternelle verdure, voilà ce qui convient au sol où ta cendre repose.
+Mais point d'ifs, point de cyprès! car pourquoi serions-nous en deuil
+des bienheureux?
+
+[Note 169: «_The shadow of gloom_.»
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+
+
+LXI.
+
+STANCES A METTRE EN MUSIQUE (1815).
+
+ _O lacrymarum fons, tenero sacras
+ Ducentium ortus ex animo; quater
+ Félix! in imo qui scatentem
+ Pectore te, pia Nympha, sensit_.
+
+ (GRAY.)
+
+
+1. Il n'est aucune joie que le monde puisse nous donner en récompense de
+celle qu'il nous ôte, alors que les feux de la pensée du premier âge
+s'éteignent peu à peu avec la sensibilité. Ce ne sont pas seulement les
+douces roses du teint qui se flétrissent si vite; mais le cœur lui-même
+perd sa délicate fraîcheur avant que la jeunesse soit passée.
+
+2. Alors les esprits qui surnagent en petit nombre sur les débris de
+leur bonheur naufragé sont entraînés sur les récifs du crime ou dans
+l'océan du libertinage: l'aiguille de leur boussole est perdue, ou c'est
+en vain qu'elle leur marque le rivage auquel leur navire brisé
+n'abordera plus.
+
+3. Alors l'ame est accablée d'un froid égal à celui de la mort: elle n'a
+plus de sympathie pour les misères d'autrui, à peine rêve-t-elle de sa
+propre misère. Le souffle de la bise enchaîne la source de nos pleurs:
+les étincelles que l'œil peut encore lancer partent d'une larme glacée.
+
+4. Mille saillies peuvent encore jaillir de notre bouche, une folle
+gaîté distraire notre sein de ses soupirs, au milieu de ces nuits qui ne
+nous ramènent plus l'espérance du repos: mais c'est ainsi qu'autour
+d'une tour ruinée s'entrelacent les feuilles du lierre; tout est vert et
+frais en dehors, mais au dedans il n'y a rien que ruine et poussière
+grisâtre.
+
+5. Oh! que ne puis-je sentir comme j'ai senti jadis,--être ce que
+j'étais, ou pleurer comme je pleurais naguère sur mainte scène évanouie!
+Comme une fontaine trouvée dans le désert nous semble douce, quelque
+saumâtre qu'elle soit; ainsi au milieu des ruines arides de la vie,
+c'est avec délices que je répandrais ces larmes.
+
+
+
+
+LXII.
+
+STANCES A METTRE EN MUSIQUE.
+
+
+1. Parmi les filles de la beauté il n'en est aucune dont les attraits
+aient autant de magie que les tiens: et comme une sérénade sur les eaux,
+ainsi ta voix m'est douce, alors que tes accens paraissent maintenir le
+calme de l'océan charmé que les flots demeurent immobiles et brillent
+d'un paisible azur, et que les vents semblent endormis dans un doux
+rêve.
+
+2. Cependant la lune en plein minuit entrelace ses brillans reflets sur
+l'abîme des ondes, qui se soulèvent avec grâce comme le sein d'un enfant
+qui sommeille. L'ame s'abaisse devant toi pour t'écouter et t'adorer,
+toute émue, mais d'une douce émotion, comme les vagues d'une mer d'été.
+
+
+
+
+LXIII.
+
+VERS IMPROVISÉS PAR LORD BYRON,
+POUR SON AMI T. MOORE, ESQ., AUTEUR DE LALLA ROOKH.
+
+
+1. Ma chaloupe m'attend près du rivage, et mon navire en pleine mer.
+Mais avant le départ voici, Tom Moore, une double santé pour toi.
+
+2. Voici un soupir pour ceux qui m'aiment, un sourire pour ceux qui me
+haïssent, et, sous quelque ciel que je navigue, voici un cœur prêt à
+toutes les destinées.
+
+3. Quoique l'océan rugisse autour de moi, il me portera encore sur ses
+flots. Dût un désert m'environner, il y aurait peut-être des sources à
+découvrir.
+
+4. Fût-ce la dernière goutte de la fontaine, avant que ma poitrine
+haletante rendît le dernier souffle de ma vie, là je boirais encore à ta
+mémoire.
+
+5. Cette onde, ainsi que le vin d'aujourd'hui, ne servirait à mes
+libations que pour souhaiter--paix et bonheur à tes amis et aux miens! à
+toi paix et bonheur, Tom Moore!
+
+FIN DES MISCELLANÉES.
+
+
+
+
+MÉLODIES
+HÉBRAIQUES.
+
+Ces petits poèmes furent composés par Lord Byron à la demande de son ami
+le docteur Kinnaird, pour faire partie d'un recueil de mélodies
+hébraïques, analogues aux _Mélodies Irlandaises_ de Tom Moore. Ils
+furent mis en musique par MM: Braham et Natham.
+
+MÉLODIES HÉBRAIQUES.
+
+
+
+
+I.
+
+ELLE MARCHE PAREILLE EN BEAUTÉ.
+
+
+1. Elle marche pareille en beauté à la nuit d'un horizon sans nuage, et
+d'un ciel étoilé. Tout ce que l'ombre et la lumière ont de plus
+ravissant, se trouve dans sa personne et dans ses yeux. Tendre et
+moëlleuse splendeur que le ciel refuse aux feux orgueilleux du jour!
+
+2. Un trait brillant de moins, un trait obscur de plus: et moitié
+moindre eût été la grâce ineffable de cette ondoyante chevelure, noire
+comme le plumage du noir corbeau; moitié moindre la grâce de ce visage,
+miroir limpide des pensées douces et paisibles qui occupent une ame
+pure, une ame digne du plus chaste hommage.
+
+3. Ces joues et ce front d'apparence si douce, si calme, et néanmoins si
+éloquente; ces sourires dont le triomphe est sûr; ces couleurs dont
+l'éclat éblouit, tout enfin ne révèle que des jours passés dans la
+vertu, un esprit en paix avec la terre, un cœur dont l'amour est
+innocent.
+
+
+
+
+II.
+
+HÉLAS! QU'EST DEVENUE LA HARPE DU ROYAL MÉNESTREL.
+
+
+1. Hélas! qu'est devenue la harpe du royal ménestrel, la harpe du
+souverain des hommes, du bien-aimé du ciel, la harpe que la mélodie
+sacrée sanctifia par de plaintifs accens, nés du cœur--et du cœur le
+plus tendre! O Mélodie, redouble tes larmes: ces cordes magiques sont
+brisées. Naguères cette harpe adoucit les hommes aux entrailles de fer,
+elle leur donna les vertus qu'ils n'avaient pas. Quelle oreille fut
+assez sourde, quelle ame assez froide pour ne pas se réveiller, pour ne
+pas s'embraser au son de cette lyre, qui, bien plus que le trône, fit la
+puissance de David?
+
+2. Cette harpe chanta les triomphes de notre roi; elle glorifia notre
+Dieu; elle éveilla les joyeux échos des vallées, força les cèdres à se
+courber de respect, les montagnes à tressaillir d'allégresse; elle
+aspira au ciel et y laissa, enfin, ses accords que depuis lors on
+n'entend plus ici-bas. Mais toujours la piété, mère d'un saint
+enthousiasme, élève l'essor de notre ame jusques à ces chants qui nous
+semblent venir de la voûte céleste dans des songes ravissans, que la
+resplendissante lumière du jour ne saurait interrompre.
+
+
+
+
+III.
+
+SI DANS CE MONDE CÉLESTE.
+
+
+1. Si dans ce monde céleste, qui nous reçoit au delà des limites du
+nôtre, l'amour survit avec nous, si l'être chéri nous garde son cœur, si
+son œil est le même, hormis les larmes,--bénies soient ces sphères
+inconnues aux pas des mortels! Combien il serait doux de mourir à cette
+heure même! oui, de prendre l'essor loin de la terre, et d'anéantir
+toutes nos craintes dans ta lumière,--ô éternité!
+
+2. Ainsi doit-il en être de nous. Ce n'est pas pour nous-mêmes que nous
+tremblons au bord de l'abîme, qu'au moment de le franchir nous nous
+attachons encore avec force au dernier anneau de la vie. Oh! dans cet
+avenir où nous allons, espérons posséder le cœur qui nous comprend,
+boire avec un être aimé les ondes immortelles, et lier à jamais notre
+ame à la sienne!
+
+
+
+
+IV.
+
+LA SAUVAGE GAZELLE.
+
+
+1. La sauvage gazelle peut encore jouer et bondir sur les collines de
+Juda, encore boire aux sources vives qui arrosent la terre sacrée: ses
+pas aériens, ses regards fiers peuvent promener partout leur essor
+indompté[170].
+
+[Note 170:
+
+ _Its airy step and glorious eye
+ May glance in tameless transport by_:--
+
+M.A.P. traduit: «Ses pas aériens _s'arrêtent_, et son œil brillant
+_n'aperçoit autour d'elle rien qui l'effarouche_.»]
+
+2. Là Juda vit naguère des pas aussi légers, et des regards plus
+brillans. Sur cette scène de délices évanouies habitait une race plus
+belle. Les cèdres balancent encore leurs rameaux sur le Liban; mais les
+vierges de Juda, plus majestueuses que les cèdres,--où sont-elles
+maintenant?
+
+3. Plus heureux le palmier qui ombrage ces plaines, que les enfans
+dispersés d'Israël! Une fois qu'il a poussé ses racines, il reste là
+dans sa grâce solitaire: il ne peut abandonner le lieu de sa naissance;
+il ne vivra pas sur un sol étranger.
+
+4. Mais nous, nous devons nous flétrir dans une vie errante, mourir en
+des contrées lointaines. Là où gît la cendre de nos pères, la nôtre ne
+reposera jamais. Notre temple n'a pas conservé une seule pierre, et
+l'insulte siége sur le trône de Sion.
+
+
+
+
+V.
+
+OH! PLEUREZ SUR CEUX...
+
+
+1. Oh! pleurez sur ceux qui pleurèrent auprès des ondes de Babel, sur
+ceux dont le sanctuaire est ruiné, dont la patrie n'est plus qu'un rêvé.
+Pleurez sur le luth brisé de Juda. Deuil cruel!--L'antique séjour de
+leur Dieu est aujourd'hui le séjour des impies!
+
+2. Où donc Israël lavera-t-il ses pieds, qui saignent? Quand les chants
+de Sion redeviendront-ils doux? Quand les mélodies de Juda
+réjouiront-elles encore les cœurs qui tressaillaient à cette voix
+céleste?
+
+3. Tribus aux pas vagabonds et au sein haletant, comment fuirez-vous
+votre sort et trouverez-vous le repos? La tourterelle a son nid, le
+renard sa tanière, les hommes leur pays:--Israël n'a que le tombeau!
+
+
+
+
+VI.
+
+SUR LES BORDS DU JOURDAIN.
+
+
+1. Sur les bords du Jourdain paissent les chameaux des Arabes; sur la
+colline de Sion les hommes aveuglés adressent leurs prières à une fausse
+divinité; l'adorateur de Baal s'agenouille sur les rochers du Sinaï:--et
+c'est là--grand Dieu! c'est là que tes foudres sommeillent;
+
+2. Là--où ton doigt de feu grava les tables de pierre! là--où ton ombre
+éblouissante apparut à ton peuple, où toi-même tu montras ta gloire
+enveloppée de son manteau de flammes, toi--que nul être vivant ne peut
+voir sans expirer.
+
+3. Oh! fais briller ton regard au sein des éclairs! brise la main de
+l'oppresseur, et arrache-lui son glaive! Combien de tems les tyrans
+fouleront-ils encore la terre sainte! Combien de tems encore ton temple
+restera-t-il sans honneur, ô mon Dieu!
+
+
+
+
+VII.
+
+LA FILLE DE JEPHTÉ.
+
+
+1. Puisque notre patrie et notre Dieu.--ô mon père--demandent que ta
+fille expire; puisque tu achetas ton triomphe au prix de ce vœu,--frappe
+le sein que maintenant je te découvre moi-même.
+
+2. La voix de mon deuil est désormais muette, les montagnes ne me
+reverront plus: si la main que j'aime me précipite dans la tombe, ah! je
+reçois le coup sans douleur.
+
+3. Et sois bien sûr, oh! mon père,--que le sang de ta fille est aussi
+pur que la bénédiction que j'implore avant qu'il ne soit versé; aussi
+pur que la dernière pensée qui adoucit mon trépas.
+
+4. Malgré les lamentations des vierges de Jérusalem, sois un juge, un
+héros inflexible! j'ai gagné pour toi une grande victoire; par moi, mon
+père et mon pays sont libres.
+
+5. Quand ce sang que tu as dévoué aura arrosé la terre, quand la voix
+que tu aimes sera muette, puisse mon souvenir faire toujours ton
+orgueil! N'oublie pas que j'ai souri en mourant!
+
+
+
+
+VIII.
+
+O TOI, QUI NOUS ES RAVIE DANS LA FLEUR DE LA BEAUTÉ.
+
+
+1. O toi, qui nous es ravie dans la fleur de la beauté, une tombe
+pesante ne chargera pas ta cendre. Mais sur le gazon qui te couvre, la
+rose épanouira ses corolles et devancera les autres fleurs de l'année,
+et le sauvage cyprès balancera son ombre mélancolique.
+
+2. Souvent, auprès de l'onde bleue de ce ruisseau, la douleur penchera
+sa tête languissante, se repaîtra de profonds rêves de deuil, restera
+immobile et pensive, ou s'éloignera d'un pas léger,--hélas! comme si les
+pas des vivans pouvaient troubler les morts.
+
+3. Nous savons que les larmes sont vaines, que la mort n'écoute ni
+n'entend nos plaintes. Cette pensée nous apprendra-t-elle à ne pas
+gémir? L'œil qui pleure un objet chéri en pleurera-t-il moins?
+Non.--Arrière donc, toi qui me dis d'oublier:--toi-même as les joues
+pâles et les paupières humides.
+
+
+
+
+IX.
+
+MON AME EST SOMBRE.
+
+
+1. Mon ame est sombre.--Oh! hâte-toi de saisir cette harpe que je puis
+encore entendre sans déplaisir; fais-en jaillir sous tes doigts rapides
+ces sons délicieux auxquels je prête une oreille attendrie. S'il y a
+encore dans mon cœur quelque douce espérance, ces accords la ranimeront:
+si dans mes yeux roule encore une larme, elle s'échappera et cessera de
+brûler mon cerveau[171].
+
+[Note 171: Les poètes anglais parlent souvent du cerveau (_brain_) comme
+organe des facultés intellectuelles et morales: ce qui est conforme à la
+vérité. Nous autres Français, nous préférons _mon cœur souffre_,
+_gémit_, etc., _mon sein_, etc; expressions dues aux fausses théories
+des anciens, et même de quelques modernes, qui placèrent le siége de
+l'intelligence et des passions dans le cœur ou autres viscères.
+Cependant, à y bien réfléchir, il est aussi faux et ridicule de dire:
+«_Mon cœur vous aime_,» que de dire avec Homère: «_Mon diaphragme vous
+aime_ (φρὴν ou φρένες).» Nous avons donc toujours traduit _brain_ par
+_cerveau_, et non point par _tête_, _cœur_, _front_ ou _sein_, comme
+fait M.A.P. Nous désirons, autant qu'il est en notre minime pouvoir,
+naturaliser en France une locution juste.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+2. Mais choisis une mélodie sévère et grave, et ne débute point sur le
+ton de la joie. Je te le dis, ménestrel, il faut que je pleure: sinon,
+mon cœur succombera au fardeau qui l'accable, car il s'est nourri de
+chagrins, et a long-tems souffert dans un silence sans sommeil:
+aujourd'hui il est condamné à connaître un pire destin,--à se briser--ou
+à céder au charme de l'harmonie.
+
+
+
+
+X.
+
+JE TE VIS PLEURER.
+
+
+1. Je te vis pleurer,--une épaisse et brillante larme vint couvrir cet
+œil bleu, et je crus voir une goutte de rosée sur la violette. Je te vis
+sourire,--devant toi les feux du saphir cessèrent de briller: ils ne
+purent rivaliser avec les étincelles vivantes qui à flots pressés
+rayonnaient de ta prunelle.
+
+2. Comme le soleil donne aux nuages une aimable teinte de clair obscur,
+que les ombres de la nuit qui s'approche peuvent à peine bannir de
+l'horizon; ainsi tes sourires communiquent une joie pure au plus sombre
+esprit, et laissent après eux une douce lumière qui réjouit le cœur.
+
+
+
+
+XI.
+
+TES JOURS SONT ACHEVÉS.
+
+
+1. Tes jours sont achevés, et ta renommée commence: enfant choisi de ta
+patrie, la patrie chante tes triomphes, les meurtres de ton glaive, les
+exploits de ton bras, les scènes de tes victoires, la liberté que tu
+nous as rendue.
+
+2. Quoique tu sois tombé sur le champ de bataille, tu ne connaîtras pas
+la mort tant que nous serons libres. Le sang généreux qui coula de ta
+blessure n'a pas voulu s'abîmer sous la terre. Puisse-t-il circuler dans
+nos veines! puisse ton esprit animer notre sein!
+
+3. Ton nom, quand nous chargerons l'ennemi, sera notre mot d'ordre! ton
+trépas, le sujet des hymnes chantés en chœur par les voix de nos
+vierges! Les larmes feraient injure à ta gloire: tu ne seras pas pleuré.
+
+
+
+
+XII.
+
+CHANT DE SAUL,
+AVANT SA DERNIÈRE BATAILLE[172].
+
+
+[Note 172: Bataille donnée sur le mont Gelboé contre les Philistins.
+L'armée de Saül fut mise en déroute: le roi israélite pria son écuyer de
+le tuer, et, sur le refus de celui-ci, se plongea lui-même son épée dans
+le cœur.
+
+(_N. du. Tr._)]
+
+1. Chefs et soldats! si la flèche ou l'épée me perce le sein au milieu
+de l'armée du Seigneur,--de l'armée que je vais guider au combat,--ne
+prenez nul souci du corps de votre roi, poursuivez votre course, et
+plongez votre acier dans le sang des Philistins.
+
+2. Écoute, toi qui portes mon bouclier et mon arc; si les guerriers de
+Saül tournent le dos à l'ennemi, étends-moi sur l'heure à tes pieds!
+tombe sur moi la mort, qu'ils n'auront osé voir face à face!
+
+3. Adieu à tous mes soldats, hormis à toi[173], héritier de mon trône,
+fils de mon cœur! nous ne nous séparerons jamais. Brillant diadême,
+empire immense,--ou bien trépas digne d'un royal courage, voilà le sort
+qui nous attend aujourd'hui.
+
+[Note 173: Jonathas, fils de Saül: il périt avec son père et ses frères
+dans cette bataille.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+
+
+XIII.
+
+SAUL.
+
+
+O toi dont le magique pouvoir ressuscite les morts, ordonne à l'ombre du
+prophète de paraître devant moi.--«Samuel, lève ta tête ensevelie. Roi,
+regarde le fantôme du Voyant!»--La terre s'entr'ouvrit: le spectre
+apparut au centre d'un nuage, mortuaire enveloppe qui fit pâlir la
+lumière du jour; son œil glacé par la mort n'avait plus qu'un regard
+terne et fixe, ses mains étaient flétries, et ses veines arides; son
+pied, dépouillé de sang et de nerfs, offrait à nu l'horrible blancheur
+de ses os; de ses lèvres immobiles et de sa poitrine qui ne respirait
+plus, sortit une voix sourde comme les vents renfermés dans un antre.
+Saül le vit, et tomba par terre, comme tombe le chêne frappé par un coup
+de tonnerre.
+
+«Pourquoi trouble-t-on mon sommeil? Quel-est celui qui appelle les
+morts? Est-ce toi, roi d'Israël? regarde ces membres pâles et froids; ce
+sont les miens: tels seront les tiens demain, quand tu seras venu me
+rejoindre; avant la fin du jour qui se lève, tel tu seras, tel sera ton
+fils. Adieu, mais pour un jour! puis nous mêlerons notre poussière. Toi
+et ta race, tombez à terre, pâles et mourans, sous les flèches parties
+de tant d'arcs ennemis! à ton côté pend le glaive que ta main guidera
+vers ton cœur! Sans couronne, sans haleine, sans vie, tombent le fils et
+le père, tombe la maison de Saül!»
+
+
+
+
+XIV.
+
+TOUT EST VANITÉ,
+DIT L'ECCLÉSIASTE.
+
+
+1. La gloire, la sagesse, l'amour et la puissance furent à moi; j'avais
+jeunesse et santé: les vins les plus exquis rougissaient ma coupe, et
+les plus aimables attraits se prodiguaient à mes caresses. Mon cœur
+s'embrasait des flammes qui rayonnaient des yeux de la beauté, et je
+sentais mon ame s'attendrir. Tout ce que la terre peut donner, tout ce
+que les humains tiennent à haut prix, m'appartenait dans ma splendeur
+royale.
+
+2. Parmi les jours passés que m'offre le souvenir, je cherche à compter
+combien de ces jours je serais tenté de passer encore au sein de tous
+les biens que la vie ou la terre déploie. Aucun jour ne se leva pour
+moi, aucune heure ne s'écoula sans mêler l'amertume au plaisir: aucun
+insigne du pouvoir ne me para sans me gêner.
+
+3. Le serpent des forêts se laisse désarmer par des sortiléges et des
+conjurations; mais le serpent qui s'entrelace autour du cœur, oh!
+comment peut-on le charmer? Il n'écoutera pas la voix de la sagesse, ni
+ne cédera aux accens de la mélodie; mais son dard importune à jamais
+l'ame livrée à ce cruel ennemi.
+
+
+
+
+XV.
+
+QUAND LA MORT GLACE CETTE ARGILE SOUFFRANTE.
+
+
+1. Quand la mort glace cette argile souffrante, hélas! où notre ame
+immortelle va-t-elle s'égarer? Elle ne peut périr, elle ne peut
+demeurer; mais elle fuit loin de la sombre poussière de notre corps.
+Alors, sans matérielle enveloppe, suit-elle pas à pas la céleste route
+de chaque planète? ou bien remplit-elle soudain les royaumes de
+l'espace, pour étendresa vue immense sur la création tout entière?
+
+2. Éternelle, infinie, immuable, pensée invisible qui voit néanmoins
+toutes choses, elle contemplera et rappellera devant elle tous les
+phénomènes présens ou passés de la terre et des cieux. Ces traces
+obscures qui conservent si vaguement dans notre esprit le souvenir des
+années écoulées, l'ame les embrasse d'un vaste coup d'œil, et tout ce
+qui fut lui apparaît à la fois.
+
+3. Elle remontera le cours des âges jusques à la création qui peupla
+notre globe, et plongera son regard jusque dans le chaos. Elle élèvera
+son vol jusques aux plus lointaines frontières du ciel: et là où
+l'avenir se prépare à créer ou détruire, elle étendra sa vue sur tout ce
+qui doit être. Tandis que le soleil s'éteindra, ou que notre système
+planétaire se brisera, elle restera immobile dans son éternité.
+
+4. Au-dessus de l'amour, de l'espoir, de la haine ou de la crainte, elle
+vivra pure et libre de passions: pour elle, un siècle passera comme une
+année de la terre, les années ne dureront qu'un instant. Loin, bien loin
+d'ici-bas, au-dessus et au travers de toutes choses, sa pensée planera
+sans ailes: substance sans nom, substance éternelle, elle oubliera ce
+que c'est que de mourir.
+
+
+
+
+XVI.
+
+VISION DE BALTHAZAR.
+
+
+1. Le roi était sur son trône, les satrapes encombraient la salle: mille
+flambeaux étincelans éclairaient cette magnifique fête. Mille coupes
+d'or, vouées naguère au culte divin chez le peuple de Juda;--oui, les
+vases sacrés de Jéhovah s'emplissaient de vin pour les Gentils,
+contempteurs de Dieu.
+
+2. Soudain, dans cette même salle, une main appliqua ses doigts sur le
+mur, et se mit à écrire comme sur le sable; c'étaient les doigts d'un
+homme;--une main solitaire parcourait les lettres, et, comme une
+baguette, en suivait tous les traits.
+
+3. A cette vue, le monarque frémit, et imposa fin à la joie. Le sang se
+retira de ses joues, et sa voix devint tremblante.--«Viennent les hommes
+de la science, les sages de la terre; qu'ils expliquent ces mots de
+terreur qui troublent nos royaux plaisirs.»
+
+4. Les prophètes de la Chaldée sont habiles; mais ici leur talent est
+nul: inconnues leur étaient ces lettres, qui restaient toujours là,
+inexplicables et terribles. Les vieillards de Babylone sont sages et
+profonds en savoir; mais alors échoua leur sagesse: ils virent ces
+lettres,--et n'en surent pas davantage.
+
+5. Un captif, jeune homme transplanté sur ce sol étranger;--entendit
+l'ordre du roi, et vit le vrai sens des caractères écrits sur le mur.
+Les lumières brillaient tout alentour; la prophétie frappait tous les
+regards: il la lut,--et le jour qui suivit cette nuit en prouva la
+vérité.
+
+6. «Balthazar a sa tombe prête: son royaume n'est plus. Balthazar, pesé
+dans la balance, n'est qu'argile indigne et légère. Il aura le linceul
+pour manteau royal, et pour dais la pierre du sépulcre. Le Mède est à la
+porte du palais! le Perse, sur le trône!»
+
+
+
+
+XVII.
+
+SOLEIL DES HOMMES QUI NE PEUVENT DORMIR.
+
+
+Soleil des hommes qui ne peuvent dormir! astre de mélancolie! toi, dont
+les rayons plaintifs répandent au loin une tremblante lumière; toi, qui
+éclaires les ténèbres que tu ne peux dissiper, oh! combien tu ressembles
+au souvenir du bonheur! Ainsi nous apparaît le passé; ainsi le reflet
+des jours qui ne sont plus brille-t-il encore, mais sans produire aucune
+chaleur; nocturne lumière que la douleur qui veille s'empresse de
+contempler! lumière distincte, mais lointaine;--claire, mais hélas! bien
+froide!
+
+
+
+
+XVIII.
+
+SI MON COEUR ÉTAIT AUSSI PERFIDE QUE TU LE PENSES.
+
+
+1. Si mon cœur était aussi perfide que tu le penses, je n'aurais pas eu
+besoin d'errer loin de la Galilée; il ne fallait qu'abjurer ma croyance
+pour effacer la malédiction qui est, dis-tu, le crime de ma race.
+
+2. Si les méchans ne triomphent jamais, alors Dieu est avec toi! si les
+esclaves seuls tombent dans le péché, tu es aussi pur que libre! si les
+proscrits d'ici-bas sont traités en bannis là-haut, vis toujours dans ta
+foi! mais moi, je mourrai dans la mienne.
+
+3. Pour ma foi, j'ai perdu beaucoup plus que tu ne peux me donner; Dieu
+le sait, ce Dieu qui te permet de prospérer; dans sa main est mon cœur
+et mon espérance,--dans la tienne, mon pays et ma vie que pour lui je
+résigne.
+
+
+
+
+XIX.
+
+LAMENTATIONS D'HÉRODE,
+APRÈS LA MORT DE MARIAMNE.
+
+
+1. Oh! Mariamne! pour toi, maintenant, saigne le cœur pour lequel on a
+versé ton sang. La vengeance se perd dans les angoisses et les remords
+cruels qui succèdent à la fureur. Oh! Mariamne, où es-tu? Tu ne peux
+entendre ma plainte amère; ah! si tu le pouvais,--tu me pardonnerais
+maintenant, quoique le ciel dût être sourd à ma prière.
+
+2. Est-elle donc morte?--ont-ils osé obéir à la frénétique colère de ma
+jalousie? Ma rage a commandé ma propre désolation; le glaive qui la
+frappa est sur moi suspendu.--Mais tu es froide déjà, toi que j'aimai,
+toi que j'ai assassinée! Mon sombre cœur redemande en vain celle qui,
+sans moi, prend son essor vers le ciel, et qui laisse, ici bas, mon ame
+indigne de salut.
+
+3. Elle n'est plus, celle qui partagea mon diadême! Elle est tombée, et
+avec elle toutes mes joies se sont abîmées. J'ai arraché de la tige de
+Juda cette fleur, dont les feuilles ne revêtaient leur éclat que pour
+moi seul. A moi le crime, à moi l'enfer: ce sein est la proie du
+désespoir. J'ai bien mérité ces tortures; ces flammes qui, sans se
+consumer elles-mêmes, consument à jamais le coupable.
+
+
+
+
+XX.
+
+SUR LE JOUR DE LA DESTRUCTION DE JÉRUSALEM PAR TITUS.
+
+
+1. De la dernière colline qui regarde ton dôme naguère sacré, je t'ai
+contemplée, ô Sion! quand tu fus livrée à Rome. Ton dernier jour était
+venu, et les flammes de ta ruine ont éclairé le dernier coup-d'œil que
+je donnai à tes murs.
+
+2. Je regardai ton temple, je regardai ma maison, et j'oubliai un moment
+mon esclavage à venir. Je ne vis que l'incendie qui dévorait tes autels,
+et les mains trop bien enchaînées qui auraient en vain tenté la
+vengeance.
+
+3. Maintes fois sur le soir, ce lieu élevé, d'où j'observais ta chute,
+avait réfléchi les derniers feux du jour, lorsque, monté sur le sommet,
+je contemplais le déclin du soleil du haut de la montagne qui brillait
+sur ton sanctuaire.
+
+4. Mais en ce jour fatal j'étais sur la montagne, et ne remarquais pas
+les rayons du crépuscule se fondre peu à peu dans les ténèbres. Oh! plût
+à Dieu que les éclairs eussent flamboyé en leur place, et que la foudre
+eût éclaté sur la tête du conquérant!
+
+5. Mais les dieux du Gentil ne profaneront jamais le sanctuaire où
+Jéhovah n'a pas dédaigné de régner: quelque dispersé, quelque outragé
+que puisse être ton peuple, ô père céleste! nos adorations ne sont que
+pour toi!
+
+
+
+
+XXI.
+
+SUR LES RIVES DE BABYLONE
+NOUS NOUS ASSIMES ET PLEURAMES.
+
+
+1. Nous nous sommes assis auprès des ondes de Babylone, et, nous avons
+pleuré en songeant à ce jour où notre ennemi, teint du sang qu'il
+répandit à flots, fit des hauts lieux de Jérusalem sa misérable proie,
+où vous-mêmes, hélas! filles désolées de Sion, fûtes dispersées et
+fondîtes en larmes.
+
+2. Tandis que nous contemplions tristement la rivière qui roulait ses
+libres flots sous nos regards; les tyrans nous demandèrent un cantique:
+mais l'étranger n'obtiendra jamais ce triomphe. Oh! puisse ma main
+droite se flétrir pour toujours, avant qu'elle n'ébranle pour l'ennemi
+les cordes de notre noble harpe.
+
+3. Cette harpe est suspendue aux rameaux du saule: pour résonner, elle a
+besoin de liberté, ô Jérusalem! L'heure où périt ta gloire ne m'a laissé
+de toi que ce gage unique: jamais je n'en mêlerai la douce mélodie à la
+voix de ton désolateur.
+
+
+
+
+XXII.
+
+LA DESTRUCTION DE SENNACHÉRIB.
+
+
+1. L'Assyrien fondit sur nous comme le loup sur la bergerie: ses
+cohortes étaient resplendissantes de pourpre et d'or; leurs lances
+brillaient, comme les étoiles de la nuit brillent sur la mer qui frappe
+de ses vagues bleues les rivages de la Galilée.
+
+2. Comme les feuilles de la forêt, lorsque règne la verdure d'été, ainsi
+parut un soir cette armée avec ses bannières déployées: comme les
+feuilles de la forêt lorsque la bise d'automne a soufflé, ainsi le
+lendemain cette armée joncha-t-elle le sol, toute flétrie et dispersée.
+
+3. Car l'ange de la mort étendit ses ailes sur le vent, et dans son
+rapide passage frappa de son haleine la face de l'ennemi. Les yeux des
+guerriers endormis s'éteignirent et se glacèrent: leurs cœurs ne
+battirent qu'une fois, et se reposèrent pour toujours.
+
+4. Là gisait le coursier dont les naseaux, largement ouverts, avaient
+cessé d'aspirer l'air avec orgueil: l'écume de sa bouche agonisante
+blanchissait le gazon, froide comme les bouillons de la vague qui se
+brise contre le roc.
+
+5. Là gisait le cavalier roide et pâle, le front humide de rosée, la
+cuirasse rongée de rouille. Les tentes étaient muettes, les étendards
+abandonnés, les lances immobiles, la trompette silencieuse.
+
+6. Les veuves d'Assur poussent mille cris de douleur; les idoles sont
+brisées dans le temple de Baal: la puissance des Gentils, sans être
+atteinte par le glaive, s'est fondue comme la neige devant le regard du
+Seigneur.
+
+
+
+
+XXIII.
+
+EXTRAIT DE JOB.
+
+
+1. Un esprit a passé devant moi: j'ai vu face à face l'immortalité
+dévoilée;--un profond sommeil ferma tous les yeux, hormis les miens:--il
+m'apparut--l'esprit immatériel,--mais divin: la chair qui entoure mes os
+frissonna d'une sainte terreur; mes cheveux inondés de sueur se
+dressèrent sur ma tête, et voici ce que j'entendis:
+
+2. «L'homme est-il plus juste que Dieu? L'homme est-il plus pur que
+celui qui ne croit pas les séraphins eux-mêmes exempts de péril?
+Créatures d'argile!--êtres vains qui habitez dans la poussière! les vers
+vous survivent;--êtes-vous donc plus justes! Choses d'un jour, vous vous
+flétrissez avant la nuit! Race insouciante et aveugle, à laquelle la
+sagesse prodigue en vain sa lumière!»
+
+FIN DES MÉLODIES HÉBRAIQUES.
+
+
+
+
+LA MALÉDICTION
+DE MINERVE.
+
+ .........._Pallas te hoc vulnere, Pallas Immolat, et pænam
+ scelerato ex sanguine sumit_.
+
+ Londres, 1812.
+
+
+ Ce petit poème est une satire contre lord Elgin, qui avait
+ dépouillé la Grèce d'un grand nombre de monumens antiques
+ pour en enrichir le muséum de Londres. Voir la vie de Lord
+ Byron.
+
+(_N. du Tr._)
+
+
+
+
+LA MALÉDICTION DE MINERVE[174].
+
+[Note 174: Le début de ce poème a été transporté au 3e chant du
+_Corsaire_.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+Brillant d'une plus aimable splendeur sur la fin de sa carrière, le
+soleil couchant s'abaisse avec lenteur le long des collines de la Morée;
+il n'offre point, comme dans les climats du Nord; un disque de lumière
+obscure, mais un foyer de vives flammes que ne voile aucun nuage. Il
+épand ses rayons jaunes sur la mer silencieuse, et dore la vague
+verdâtre, étincelante de tremblans reflets. Sur le vieux rocher d'Égine,
+et sur l'île d'Hydra, le dieu qui guide l'astre de joie jette en partant
+un dernier sourire; il aime à prolonger l'éclat de ses feux sur cette
+contrée de prédilection, quoique ses autels n'y reçoivent plus un culte
+divin. Cependant les montagnes étendent leur ombre rapide, et la
+projettent sur ton golfe glorieux, ô Salamine invaincue! Leurs cimes
+bleues, qui se dessinent à travers l'azur plus sombre de l'espace,
+revêtent sous le doux regard du dieu les teintes délicates et vraiment
+célestes qui marquent sa riante course, jusqu'à ce qu'enfin, dérobé par
+une ombre profonde à la terre et à l'Océan, il aille sommeiller derrière
+sa colline sacrée; la colline de Delphes. Ainsi, en un soir pareil, il
+jetait sur toi sa pâle lumière, ô Athènes!--lorsque le plus sage de tes
+sages le vit pour la dernière fois. Avec quelle sollicitude les
+meilleurs de tes enfans épiaient ce rayon d'adieu qui devait clore le
+dernier jour de leur maître assassiné[175]! Pas encore!--pas
+encore!--l'astre s'arrête sur la colline:--l'heure précieuse des adieux
+dure encore. Mais triste est la lumière aux yeux de l'agonisant; sombres
+sont les couleurs de la montagne, naguère contemplées avec délices.
+Phébus semblait répandre les ténèbres sur ce beau pays, ce pays où il
+n'avait jamais encore assombri son front: avant qu'il ne disparût
+au-dessous du sommet du Cithéron, la coupe fatale fut vidée,--et l'ame
+s'envola; l'ame de celui qui dédaigna de craindre ou de fuir, qui vécut
+et mourut comme nul mortel ne peut vivre ou mourir. Mais voici la reine
+de la nuit! elle étend son silencieux empire depuis la cime du mont
+Hymette jusque dans la plaine[176]. Nulles sombres vapeurs, messagères
+de la tempête, ne cachent son riant visage ni n'entourent sa forme
+brillante. Sous le jeu de ses rayons resplendit le chapiteau de la
+blanche colonne, qui salue l'astre d'aimable lumière; et le croissant,
+son emblême, environné d'une vacillante auréole, étincelle sur le faîte
+du minaret. Les bosquets d'oliviers, épars de loin en loin dans la
+vallée où le modeste Céphise répand ses humbles flots, le cyprès
+attristant qui s'élève près de la sainte mosquée, la rayonnante tourelle
+du joyeux kiosque[177], et là-bas, triste et sombre au milieu de ce
+calme solennel, auprès du temple de Thésée, un palmier solitaire: voilà
+les objets divers qui, peints de nuances variées, appellent et fixent
+les regards,--et insensible serait le mortel qui passerait sans y jeter
+un coup d'œil. La mer Égée, dont le bruit ne se fait plus entendre au
+loin, repose son sein fatigué de la guerre des élémens: ses vagues, qui
+ont repris leurs douces teintes, déploient une immense surface de saphir
+et d'or, entremêlée des ombres des maintes îles lointaines, dont
+l'aspect semble menaçant,--là, où l'Océan aime à sourire avec grâce.
+Ainsi, dans l'enceinte du temple de Pallas, je contemplais les
+admirables scènes que m'offraient, alentour, la terre et l'onde,--à moi,
+seul et sans ami sur cette contrée magique, dont les arts et les
+exploits[178] ne vivent que dans les chants du poète; toutes les fois
+que je me retournais pour admirer cet incomparable monument, sacré pour
+les dieux, mais non pour la fureur impie des hommes, soudain le passé
+renaissait, le présent semblait s'anéantir, et la gloire ne connaissait
+pas d'autre séjour que la Grèce.--Les heures s'écoulaient; l'astre de
+Diane avait atteint le centre de sa route à travers la voûte azurée, et
+je promenais encore mes pas infatigables dans les vains sanctuaires de
+maintes divinités évanouies[179], mais surtout dans le tien, ô Pallas!
+tandis que la lumière d'Hécate, interrompue par tes colonnes, tombait
+avec un éclat plus mélancolique sur les froids pavés de marbre, où le
+bruit de la marche saisit l'ame solitaire comme feraient les échos d'une
+tombe. Je m'étais abandonné à une longue rêverie; j'avais mesuré toutes
+les traces que la Grèce, dans son naufrage, a laissées après elle;
+tout-à-coup un fantôme géant s'avance vers moi, et Pallas me salua dans
+sa propre demeure. Oui, c'était Minerve elle-même; mais hélas! combien
+elle était changée[180]! combien elle différait de la déesse qui, jadis,
+errait en armes dans la plaine de Troie! Elle ne m'apparaissait point
+telle qu'autrefois, à son ordre, son image apparut sous le ciseau de
+Phidias; elle avait perdu la majesté terrible de son front; sa vaine
+égide ne portait plus la tête de la Gorgone; son heaume était sillonné
+de brèches profondes, et sa lance semblait faible et émoussée, même aux
+regards d'un mortel; la branche d'olivier, qu'elle daignait tenir
+encore, s'était flétrie en sa main comme sous un contact odieux; son
+grand œil bleu, encore le plus beau de l'empire céleste, s'obscurcissait
+de larmes divines; autour du casque brisé, la chouette se promenait
+lentement, et poussait des cris de deuil comme pour plaindre sa
+maîtresse.
+
+[Note 175: Socrate but la ciguë un peu avant le coucher du soleil (heure
+fixée pour l'exécution), malgré ses disciples, qui le supplièrent
+instamment d'attendre jusqu'à l'entière disparition de l'astre.]
+
+[Note 176: Le crépuscule en Grèce est beaucoup plus court que dans notre
+pays; les jours, en hiver, sont plus longs, mais de moindre durée en
+été.]
+
+[Note 177: Le kiosque est une espèce de pavillon qui se trouve dans les
+jardins turcs. Le palmier est situé hors des murs actuels d'Athènes, non
+loin du temple de Thésée: c'est entre ce temple et l'arbre que passe le
+mur. Le Céphise est réellement un fort petit ruisseau, et l'Ilissus est
+tout-à-fait à sec.]
+
+[Note 178: Il y a dans le texte une paronomase intraduisible:
+
+ _Whose_ arts _and_ arms _but live in poet's lore_.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 179: Encore une paronomase:
+
+ _O'er the_ vain _shrine of many a_ vanished _god_.
+
+Au reste, on peut douter que les paronomases, et surtout cette dernière,
+aient été faites à dessein.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 180:
+
+ ........ _Quantum mutatus ab illo
+ Hectore, qui redit exuvias indutus Achillei_.
+
+(Virg. _Æn._ II.)
+
+(_N. du Tr._)]
+
+«Mortel (c'était Minerve qui parlait ainsi)! cette rougeur de honte te
+déclare Breton;--ce fut naguère un noble nom,--le premier parmi les
+peuples forts, le plus glorieux parmi les peuples libres; mais
+aujourd'hui il est méprisé par tout le monde, et surtout par moi[181].
+On trouvera toujours Pallas à la tête de tes ennemis;--en cherches-tu la
+cause? O mortel! regarde autour de toi! Ici même, en dépit de la guerre
+et des flammes dévastatrices, je vis expirer toutes les tyrannies qui se
+sont succédé durant le cours des âges. J'échappai aux ravages du Turc et
+du Goth[182]; mais ta patrie m'envoie un désolateur pire que ces
+barbares. Examine ce temple désert et profané; compte les débris sacrés
+qui subsistent encore. Ces monumens-_ci_, Cécrops les a
+fondés;--_celui-ci_ dut sa beauté à Périclès[183]; _celui-là_, Adrien
+l'éleva quand la science s'abandonnait au deuil. Ma reconnaissance aime
+à proclamer ce que je dois. Alaric et Elgin firent le reste. Afin qu'on
+pût toujours savoir d'où le pillage fondit sur la Grèce, le mur outragé
+porte son nom odieux[184]. Voici comment Pallas, reconnaissante, plaide
+pour la gloire d'Elgin: sur ce mur est son nom;--mais, avant tout,
+contemple ses exploits!
+
+[Note 181: _Now honoured_ less _by all_--_and_ least _by me_.
+
+Littéralement:--maintenant honoré _moins_ par tous, et _le moins
+possible_ par moi.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 182: M.A.P. traduit: «_Du Musulman et du Vandale_.» Ce changement
+fait peu d'honneur à son savoir historique: les Vandales ne sont jamais
+venus en Attique.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 183: Il est ici question de la ville en général, et non de
+l'Acropolis en particulier. Le temple de Jupiter Olympien, que quelques
+antiquaires supposent être le Panthéon, fut achevé par Adrien: il en
+reste encore seize colonnes debout, du plus beau marbre et du plus beau
+style.]
+
+[Note 184: On lit dans la relation d'un récent voyage en Orient, que
+lorsque l'entrepreneur en chef de ce commerce de spoliations vint
+visiter Athènes, il fit inscrire son nom et celui de sa femme sur une
+colonne d'un des principaux temples. Cette inscription fut exécutée
+d'une façon très-remarquable, et profondément gravée dans le marbre, à
+une élévation fort considérable. Malgré ces précautions, il s'est trouvé
+un individu qui, sans doute inspiré par la déesse protectrice d'Athènes,
+s'est mis à même de parvenir à la hauteur nécessaire, et a effacé le nom
+du noble laird, mais sans toucher à celui de lady Elgin. Le voyageur qui
+rapporte cette anecdote l'accompagne de la remarque suivante: c'est à
+savoir qu'il a fallu du travail et de l'adresse pour atteindre le but,
+et que cela n'a pu être exécuté sans un grand zèle et une forte
+résolution.]
+
+Ici, soit à jamais accueillie, d'un hommage égal, la mémoire du monarque
+Goth[185], et du pair Écossais, digne descendant des Pictes[186]. Les
+armes firent le droit de l'un; l'autre n'eut aucun droit, mais il vola
+bassement ce que des guerriers moins barbares avaient conquis. Ainsi,
+lorsque le lion quitte son sanglant repas, près de là rôde le
+loup,--puis, enfin, vient l'ignoble chacal; la chair, les membres, le
+sang, voilà ce dont les deux premiers font leur proie; le dernier, vil
+animal, ronge les os sans péril. Toutefois, les dieux sont encore
+justes, et les crimes sont châtiés; vois ici ce qu'Elgin a gagné et ce
+qu'il a perdu! Un autre nom souille avec le sien mon sanctuaire; regarde
+cette place que les rayons de Diane dédaignent d'éclairer! C'est déjà
+une sorte de réparation qui me fut accordée, quand Vénus eut vengé à
+demi l'outrage de Minerve[187].»
+
+[Note 185: M.A.P. met ici _le monarque des Huns_. Alaric était Visigoth,
+et non pas Hun ou Vandale. Pourquoi, d'ailleurs, s'écarter du texte
+anglais, quand cet écart ne doit amener que bévues?
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 186: Les _Pictes_ et les _Scots_ étaient les habitans de
+l'ancienne Calédonie, aujourd'hui l'Écosse.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 187: Le nom de sa seigneurie et celui d'_une personne qui ne le
+porte plus_ sont gravés en grandes lettres en haut du Parthénon. Non
+loin de cette inscription sont les restes mutilés des bas-reliefs qu'on
+a brisés dans les vaines tentatives faites pour les enlever.]
+
+Elle se tut un instant, et j'osai répondre en ces termes, pour apaiser
+la vengeance qui enflammait son regard:--«Fille de Jupiter! au nom de la
+Bretagne outragée, un légitime et vrai Breton peut désavouer le crime!
+Ne te courrouce pas contre l'Angleterre;--l'Angleterre ne reconnaît pas
+cet homme,--non, protectrice d'Athènes[188]! Le spoliateur fut un
+Écossais[189]! Veux-tu savoir la différence? du haut des tours de Phylé,
+regarde la Béotie: nous avons aussi la nôtre, c'est la Calédonie. Je
+sais trop que dans cette contrée bâtarde la déesse de la sagesse n'a
+jamais établi son empire[190]: c'est un sol infertile, où les germes de
+la nature sont condamnés à une triste stérilité, où l'esprit languit
+dans d'étroites bornes. Ce pays trahit bien sa pauvreté par ses
+chardons, emblèmes de tous ceux auxquels il donne la naissance. C'est
+une terre de bassesses, de sophismes et de brouillards. Chaque brise de
+la nébuleuse montagne et de la plaine marécageuse imprègne de ses
+froides pluies la cervelle des habitans, jusqu'à ce qu'enfin, de leurs
+têtes humides, s'échappe un torrent hideux comme leur sol et froid comme
+leurs neiges. Mille rêves d'avarice et d'orgueil envoient au loin çà et
+là tous ces hommes à projets, les uns à l'est, les autres à
+l'ouest,--partout, hormis au nord! Ils courent à la recherche de gains
+illégitimes. Ainsi maudits soient l'an et le jour où vint ici un Picte
+pour déployer sa félonie. Toutefois, la Calédonie s'honore de quelques
+enfans de mérite, comme l'épaisse Béotie donna le jour à un Pindare;
+puisse le petit nombre de ses lettrés et de ses braves, supérieurs à
+l'influence des climats, et vainqueurs de l'oubli des tombeaux, secouer
+la sordide poussière d'un pareil sol, et rivaliser d'éclat avec les fils
+d'une terre plus heureuse. Ainsi jadis, dans un pays coupable, dix noms
+(si on les eût trouvés) auraient sauvé une race perverse[191]!
+
+[Note 188: Il y a dans le texte--_no, Athena_!--c'est le nom grec de
+Minerve (Αθήνα). On ne l'a pas transporté en français. M.A.P. a pris ce
+nom pour celui de la ville même.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 189: Le mur de plâtre bâti à la façade occidentale du temple de
+_Minerva Polias_, porte l'inscription suivante, en caractères taillés à
+une assez grande profondeur:
+
+ Quod non fecerunt Gothi,
+ Hoc fecerunt Scoti.
+
+(_Hobhouse's Travels in Greece_, etc., page 345.)]
+
+[Note 190: Les Écossais sont des Irlandais bâtards; suivant sir
+Callaghan O'Brallaghan.]
+
+[Note 191: Dieu dit à Abraham que s'il y avait eu dix justes à Sodôme,
+il n'aurait pas résolu la ruine de cette ville. (_Genèse_, XVIII.)
+
+(_N. du Tr._)]
+
+--Mortel (répliqua la vierge aux yeux bleus[192]), je te le dis encore
+une fois, porte mes décrets à ta contrée natale. Mes autels sont tombés,
+hélas! mais je puis encore me venger en retirant mes conseils aux
+nations comme la tienne. Écoute donc en silence la prophétie sévère de
+Pallas: écoute et crois, car le tems t'apprendra le reste. D'abord sur
+la tête de l'homme qui accomplit l'œuvre coupable, tombera ma
+malédiction,--oui, sur lui et sur toute sa race. Que sans la moindre
+étincelle d'intelligence les fils soient à jamais aussi sots que le
+père! S'il s'en rencontre un seul dont l'esprit dépare la famille,
+tiens-le pour un bâtard né d'un meilleur sang. Que toujours Elgin
+babille avec ses artistes à gages, et reçoive les louanges des sots pour
+prix de la haine des sages[193]! Que les flatteurs célèbrent longuement
+le goût de leur patron, dont le goût le plus noble et le plus
+_naturel_--est de vendre;--de vendre, et--le dirai-je? puisse la honte
+enregistrer ce jour fatal!--de faire de l'état le receleur de ses
+larcins! Cependant West, imbécile adulateur, tournera chaque modèle dans
+ses mains paralytiques, et s'avouera lui-même un écolier de
+quatre-vingts années[194]. Que tous les athlètes de Saint-Gilles soient
+convoqués, afin que l'art et la nature puissent comparer leurs styles.
+Tandis que mainte brute bien muselée contemplera dans un ébahissement
+stupide _le magasin de pierres_ de sa seigneurie[195], ces fats qui
+battent le pavé de Londres se glisseront autour de la porte qu'encombre
+la foule, et cela pour tuer le tems et muser, pour babiller et lancer
+des œillades. Mainte beauté langoureuse, avec un soupir de convoitise,
+jettera un regard curieux sur les statues gigantesques, semblera d'un
+œil errant effleurer la salle entière[196], et pourtant remarquera ces
+larges derrières et ces membres de longue dimension[197], réfléchira
+tristement sur la différence d'_aujourd'hui_ à _autrefois_, s'écriera:
+«En vérité, ces Grecs étaient de belle taille!» établira de tristes
+comparaisons entre les _hommes du présent_ et les _hommes du passé_, et
+enviera à Laïs tous les petits-maîtres de l'Attique. Une belle des tems
+modernes eut-elle jamais des amans comme ceux-ci? Hélas! sir Harry n'est
+pas un Hercule! Enfin, au milieu de ces badauds, quelque paisible
+spectateur, promenant sa vue avec une indignation muette et mêlée de
+douleur, admirera le butin, mais détestera le voleur. Abhorré durant sa
+vie,--et à peine pardonné dans la tombe, puisse l'infâme ne rencontrer
+jamais que la haine pour prix de son avidité sacrilége! Maudit avec le
+fou qui livra aux flammes le monument d'Éphèse, la vengeance le suivra
+au-delà du sépulcre. Les noms d'Erostrate et d'Elgin seront à jamais
+flétris et stigmatisés dans mainte page accusatrice. Condamnés tous deux
+à une malédiction éternelle, peut-être le second est-il encore plus
+abject que le premier: ainsi, durant les âges encore à naître,
+puisse-t-il poser comme une statue fixée sur le piédestal du
+mépris[198]! Mais la vengeance ne veille pas que pour lui seul; elle
+prépare les futures destinées de ta patrie. C'est la Bretagne qui apprit
+à son coupable fils à faire ce que souvent elle a fait elle-même.
+Regarde la Baltique en flammes: votre ancien allié gémit encore d'une
+guerre perfide[199]. Pallas ne prêta point son aide à de tels exploits,
+ne déchira point le contrat qu'elle-même avait dressé; loin de tels
+conseils, loin de cette scène de trahison, elle s'enfuit--mais laissa en
+arrière son bouclier à tête de Méduse, don fatal qui changea vos amis en
+pierre, et laissa la misérable Albion seule et chargée de haine. Regarde
+l'Orient, où la race basanée du Gange ébranlera les fondemens de votre
+pouvoir usurpateur: voici venir la rebellion qui lève son horrible tête;
+voici venir Némésis, vengeresse des victimes que vous avez immolées:
+l'Indus roule une onde de pourpre, et réclame un long arriéré de sang
+européen. Puissiez-vous tous périr! Pallas, en vous faisant citoyens
+d'un état libre, vous défendit de faire des esclaves.
+
+[Note 192: «_The blue-eyed maid_.» Expression homérique, Γλαυκῶπις κόρη.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 193: Un sot trouve toujours un plus sot qui l'admire.
+
+(BOILEAU.)]
+
+[Note 194: M. West, en voyant _la collection Elgin_ (je suppose que nous
+entendrons bientôt parler de la collection d'Abershaw et de Jack
+Shephard[194a]), déclara qu'il n'était dans l'art qu'un vrai novice.]
+
+[Note 194a: Abershaw, célèbre voleur de grands chemins: Jack Shephard,
+non moins célèbre enfonceur de portes. Tous deux furent pendus, non pour
+avoir _volé_ les _statues_ étrangères, mais pour avoir _violé_ les
+_statuts_ nationaux.
+
+(_Edit. anglais_.)]
+
+[Note 195: Le pauvre Crib[195a] fut horriblement embarrassé quand on lui
+montra la maison Elgin: il demanda si ce n'était pas _un magasin de
+pierres_. Il avait raison, c'était un magasin.]
+
+[Note 195a: Célèbre boxeur.]
+
+[Note 196: _The room with transient glance appears to skim_.
+
+M.A.P. traduit: «_Elles feindront de parler d'un air d'insouciance_...»
+Qu'en dire.....
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 197: Nous n'avons été ni plus ni moins hardis que le texte:
+
+_Yet marks the mighty back and the length of limb_:
+
+La pudeur de M.A.P. l'a sans doute empêché de traduire ce passage.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 198: Hélas! tous les monumens de la magnificence romaine, tous les
+restes du génie grec, si chers à l'artiste, à l'historien, à
+l'antiquaire, ne dépendent que de la volonté d'un souverain absolu; et
+cette volonté est trop souvent influencée par l'intérêt ou la vanité,
+par un neveu ou un sycophante. Faut-il un nouveau palais (à Rome) pour
+une famille parvenue?--on dépouille le Colisée pour avoir des matériaux.
+Un ministre étranger veut-il orner d'antiques les laides[198a] murailles
+d'un château du Nord?--les temples de Thésée ou de Minerve seront
+démantelés, et les ouvrages de Phidias ou de Praxitèle arrachés à la
+frise brisée. Qu'un oncle caduc, absorbé dans les devoirs religieux de
+son âge et de sa place, prête l'oreille aux suggestions d'un neveu
+intéressé, cela est naturel: qu'un despote oriental mette à bas prix les
+chefs-d'œuvre des artistes grecs, on doit s'y attendre, quoique
+néanmoins on ait à déplorer vivement, dans l'un et l'autre cas, les
+conséquences d'un tel aveuglement;--mais que le ministre d'une nation
+renommée pour connaître la langue et pour respecter les monumens de
+l'ancienne Grèce, ait été le promoteur et l'instrument de ces
+destructions, cela est presque incroyable. Une telle rapacité est un
+crime contre tous les siècles et toutes les générations: elle enlève aux
+générations passées les trophées de leur génie et les titres de leur
+gloire; aux générations présentes, les plus puissans motifs d'activité,
+les plus nobles spectacles que la curiosité puisse contempler; aux
+générations futures, les chefs-d'œuvre de l'art, les plus beaux modèles
+à imiter. Empêcher le renouvellement de pareilles déprédations est le
+souhait de tout homme de génie, le devoir de tout homme puissant, et
+l'intérêt commun de toute nation civilisée.
+
+(_Eustace's Classical tour through Italy_, page 269.)
+
+Ces tentatives faites pour transplanter le temple de Vesta d'Italie en
+Angleterre, honorent peut-être le patriotisme ou la magnificence de feu
+lord Bristol; mais elles ne peuvent être considérées comme une preuve de
+goût ou de jugement.
+
+(_Ibid_, page 419.)]
+
+[Note 198a: _Bleak walls_, et non pas _Black walls_, comme M.A.P. l'a
+entendu.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 199: Bombardement de Copenhague.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+«Regarde votre Espagne: elle presse la main qu'elle hait, mais la presse
+avec froideur et vous pousse hors de ses foyers. Portes-en témoignage,
+noble Barossa, tu peux dire quels guerriers bravement combattirent et
+bravement moururent, tandis que la Lusitanie, bonne et chère alliée, ne
+peut envoyer qu'un petit nombre de soldats qui fuient presque aussi
+souvent qu'ils combattent: ô glorieuse prouesse! vaincu par la famine
+cruelle, le Gaulois se retire une fois, et tout est fini! Quand donc
+Pallas vous enseigna-t-elle qu'une seule retraite de l'ennemi réparait
+trois longues olympiades[200] de défaites?
+
+[Note 200: Une olympiade est un intervalle de quatre ans.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+«Enfin regarde ta patrie elle-même: vous n'aimez pas arrêter vos regards
+sur le hideux sourire de l'extrême désespoir. Votre cité est dans le
+deuil, malgré le bruit étourdissant de vos fêtes: ici expire la misère
+affamée, et plus loin rôde le vol. Vois, tous les citoyens ont perdu
+_plus_ ou _moins_, aucun avare ne tremble quand il n'y a plus rien. Qui
+osera jamais dire: _Heureux papier, symbole du crédit_[201]! Ce papier
+surcharge, comme le plomb; l'aile fatiguée de la corruption. Pourtant
+Pallas tira par l'oreille tous les premiers négociateurs des emprunts:
+mais ces messieurs dédaignaient alors d'écouter les dieux et les hommes.
+Un seul, tout repentant qu'un état fasse banqueroute, invoque Pallas,
+mais l'invoque trop tard: puis il se prend de belle passion pour
+****[202]; il s'incline devant ce mentor, qui cependant n'a jamais été
+ami de Pallas. Les sénats écoutent celui qu'ils n'avaient jamais encore
+écouté, sénats jadis trop dédaigneux, et maintenant non moins absurdes.
+Telles autrefois les grenouilles raisonnables jurèrent foi et hommage au
+soliveau souverain; ainsi vos législateurs saluèrent leur idole
+patricienne, comme l'Égypte choisit un oignon pour Dieu. Maintenant,
+bonne chance,--jouissez de l'heure qui vous reste; allez,--saisissez
+l'ombre de votre puissance évanouie; déclamez sur le mauvais succès de
+vos plans les plus chers, votre force est un nom, votre orgueilleuse
+richesse un rêve. Il n'est plus cet or, dont le genre humain
+s'émerveillait, et des pirates font trafic de tout ce qui en est
+resté[203]. Désormais, plus de soldats gagés qui de contrées voisines et
+lointaines se précipitent en foule à une guerre mercenaire; le
+commerçant oisif languit sur un quai inutile au milieu des ballots
+qu'aucun navire ne peut emporter, ou retourne voir ses marchandises se
+pourrir pièce à pièce dans ses magasins encombrés: l'ouvrier mourant de
+faim brise son métier qui se rouille, et dans son désespoir se révolte
+contre la commune misère. Puis, dans le sénat de votre état en
+décadence, montre-moi l'homme dont les conseils aient quelque poids.
+Vaine est aujourd'hui la voix dont les accens commandaient naguère
+l'obéissance. Les factions elles-mêmes cessent de charmer une terre
+factieuse, tandis que les sectes rivales ébranlent une île, sœur de
+l'Angleterre, et allument d'une main furieuse le bûcher qui couronnera
+leur mutuelle destruction.
+
+[Note 201:
+
+ _Blest paper credit, last and best supply,
+ That lends corruption lighter wings to fly_.
+
+(POPE cité par Lord Byron.)
+
+«Heureux papier, symbole du crédit, la dernière et la meilleure des
+ressources, qui prête au vol de la corruption une aile plus légère.»
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 202: _The deal and dover trafiqueurs_ in specie.]
+
+[Note 203: Voir la dernière note de la page précédente.]
+
+«C'en est fait, c'est fini, puisque Pallas a vainement averti, elle
+abdique le sceptre; les furies règnent en sa place, elles agitent dans
+tout le royaume leurs torches flamboyantes, et de leurs mains
+redoutables déchirent ses entrailles. Mais un effort convulsif reste
+encore à faire, et la Gaule doit pleurer avant que de charger Albion de
+ses chaînes. Les pompeux étendards de la guerre, les bataillons brillans
+et gaîment équipés que suit le sourire de la farouche Bellone; la
+trompette d'airain et le tambour d'électrique influence; qui portent
+défi à l'ennemi avant l'action; le héros tressaillant à l'appel de sa
+patrie; la gloire qu'il s'assure en tombant sur le champ d'honneur:
+voilà ce qui remplit un jeune cœur de visions enivrantes, et le porte à
+anticiper avant l'âge les joies des combats. Mais écoute une leçon que
+tu peux recevoir encore; la mort seule n'est qu'un faible prix des
+lauriers militaires. Ce n'est pas au fort de la mêlée que le génie du
+mal se complaît; pour lui, un jour de bataille est un jour de merci:
+mais après l'affaire, après la victoire, quoiqu'il soit abreuvé de sang,
+il n'a fait que commencer ses ravages:--ses plus grands exploits, vous
+ne les connaissez encore que de nom;--le paysan massacré, la pudeur
+outragée, les maisons saccagées et les moissons pillées, tout cela
+convient mal à des hommes qui ont vécu dans un état libre. Dis, de quel
+œil les bourgeois fuyant dans la plaine apercevront-ils l'incendie de la
+ville? Comment verront-ils la longue colonne de flammes agiter son ombre
+rouge sur la Tamise épouvantée[204]? Hé bien!--n'en murmure pas, ô
+Albion! car c'est ton flambeau qui alluma ces feux de ruine et de mort
+depuis le Tage jusqu'au Rhin: si ces feux éclataient sur ton rivage
+maudit, réponds, interroge ton cœur, ne les as-tu pas mérités? _Mort
+pour mort_, telle est la loi du ciel et de la terre. Qui déclara la
+guerre, en regrettera vainement les horreurs.»
+
+[Note 204: _Shake_ his _red shadow o'er the startled Thames_.
+
+Vers que Lord Byron a textuellement répété dans la 6e pièce des
+_Miscellanées_, excepté le pronom _his_, qui est remplacé par _its_.
+Nous avons déjà eu occasion de signaler quelques emprunts que Byron
+s'était faits à lui-même.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+FIN DE LA MALÉDICTION DE MINERVE.
+
+
+
+
+L'AGE DE BRONZE,
+OU
+CARMEN SECULARE ET ANNUS HAUD MIRABILIS.
+
+ _Impar_ congressus _Achilli_.
+
+Ce poème fut composé à l'époque et à l'occasion du congrès de Vérone, en
+1822-23.
+
+(_N. du Tr._)
+
+
+
+
+L'AGE DE BRONZE.
+
+
+1. Le _bon vieux tems_--(car le vieux tems est toujours bon),--le _bon
+vieux tems_ n'est plus; le présent pourrait le valoir, si l'on voulait:
+de grandes choses ont été et sont encore, et de plus grandes ne
+demandent pour naître que la volonté des simples mortels; un plus vaste
+espace, un champ plus neuf est ouvert à ceux qui jouent leur jeu _sous
+la voûte du ciel_. Je ne sais si les anges pleurent, mais les hommes ont
+assez pleuré,--et pourquoi?--pour pleurer encore.
+
+2. Toute chose est frondée,--bonne ou mauvaise, n'importe. Lecteur!
+souviens-toi que, lorsque tu n'étais qu'un jouvenceau, Pitt était tout
+pour l'Angleterre; ou s'il n'était pas tout, peu s'en fallait, et son
+rival lui-même n'était pas bien loin de le regarder comme tel.
+Nous-mêmes, oui, nous-mêmes avons vu les géans, enfans du génie,
+paraître, comme les Titans, face à face;--Athos et Ida, avec un océan
+d'éloquence dont les libres flots bouillonnaient entre les deux
+colosses, comme les vagues rugissantes de la mer Égée entre la Grèce et
+la Phrygie. Mais où sont-ils,--ces rivaux?--quelques pieds de terre
+séparent l'un et l'autre linceul. De quelle paix, de quel pouvoir est
+douée la tombe qui réduit tout au silence! abîme dont les ondes, sans
+bruit et sans orages, engloutissent le monde. _La poussière retourne en
+poussière_, voilà un thème bien vieux; mais tout n'est pas encore dit.
+Le tems n'adoucit pas cette loi terrible;--toujours le ver déroule ses
+froids replis; le sépulcre garde sa forme,--qui, variée au dehors, pour
+tous au-dedans est la même; quel que soit l'éclat de l'urne funéraire,
+la cendre demeurera toujours glacée. Quoique la momie de Cléopâtre
+traverse la mer où Marc-Antoine abandonna l'empire pour suivre cette
+reine; quoique l'urne d'Alexandre soit offerte en spectacle dans ces
+contrées à lui-même inconnues dont il souhaitait la conquête en
+pleurant:--combien enfin nous semblent vains et pis que vains les désirs
+de l'insensé guerrier, les pleurs du monarque macédonien! Il pleurait
+faute de mondes à conquérir!--La moitié des peuples de la terre ne sait
+pas son nom; ou sait tout au plus sa naissance, sa mort et quels pays il
+désola; tandis que la Grèce, sa patrie, désolée à son tour, a tout perdu
+sans même gagner la paix de la désolation. _Il pleurait faute de mondes
+à conquérir_! Lui qui ne conçut jamais le globe terrestre, il tremblait
+de n'en pas avoir assez! et pourtant il ignorait même l'existence de ce
+pays bruyant d'affaires, de cette île septentrionale qui possède
+aujourd'hui l'urne du conquérant sans avoir jamais connu son sceptre.
+
+3. Mais où est-il, le moderne conquérant, homme encore plus puissant,
+qui, sans être né roi, attela les monarques à son char; le nouveau
+Sésostris, traîné naguère par ces esclaves couronnés, qui, délivrés
+maintenant du harnois et du mors, pensent avoir des ailes, et dédaignent
+la poussière où tout-à-l'heure ils rampaient enchaînés aux roues de
+l'empire du chef suprême? Oui!--où est-il, le _champion et
+l'enfant_[205] de tout ce qui est grand ou petit, sage ou insensé? ce
+joueur de royaumes, avec les trônes pour enjeu, la terre pour tapis,--et
+pour dés, les ossemens humains? Contemple le grand résultat: vois cette
+île lointaine et solitaire, et, suivant l'impulsion de ta nature, pleure
+ou souris. Gémis d'apercevoir l'aigle altier réduit dans son courroux à
+ronger les barreaux de son étroite cage; souris de surprendre le
+vainqueur des nations s'abaissant chaque jour à chicaner pour le manger
+et le boire; pleure en le voyant durant son repas se chagriner pour
+quelques plats trop peu garnis, pour le vin fourni trop chichement, pour
+de misérables querelles sur de misérables objets. Est-ce là l'homme qui
+châtiait ou festoyait les rois? Vois les balances où son destin se
+pèse,--le certificat d'un chirurgien et les harangues d'un noble comte!
+Le retard d'un buste, le refus d'un livre, voilà ce qui peut troubler le
+sommeil de celui qui tint en éveil le monde entier. Est-ce bien là, en
+vérité, le dompteur des grands de la terre, lui qui maintenant est
+l'esclave de tout ce qui peut tracasser et irriter,--du vil geôlier, de
+l'espion qui partout se glisse, de l'étranger qui, ses notes en main,
+porte sur tout un regard curieux? Plongé dans un cachot, il aurait
+encore été grand. Mais combien fut bas, combien petit ce moyen terme
+entre une prison et un palais, cet état d'humiliation où peu d'ames
+purent comprendre ce qu'il avait à souffrir! Vaines furent ses
+plaintes:--mylord[206] présente le bill; ce qu'il faut d'alimens et de
+vin est dûment réglé. Vaine fut sa maladie:--jamais climat ne fut si pur
+d'homicide,--en douter c'est un crime; et le chirurgien qui soutint la
+cause de l'illustre captif a perdu sa place, mais en obtenant les
+applaudissemens du monde. Mais souris maintenant:--quoique les angoisses
+du cerveau et du cœur dédaignent et défient les tardifs secours de
+l'art; quoiqu'il n'y ait autour du lit de mort que ces rares amis,
+compagnons de l'exil, et le portrait de ce bel enfant que son père
+n'embrassera jamais;--quoique à cette heure même s'éteigne le génie que
+le genre humain vénéra long-tems et vénère encore:--souris,--car l'aigle
+enchaîné brise ses fers, et regagne des sphères plus élevées que ce
+monde-ci.
+
+[Note 205: _The champion and the child_.
+
+Lord Byron a eu sans doute en vue la qualification expressive que M.
+Pitt appliqua à Bonaparte: «_The child and champion of jacobinism_;
+l'enfant et le champion du jacobinisme.»
+
+(_Note d'un éditeur anglais_.)]
+
+[Note 206: Lord Castlereagh, marquis de Londonderry.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+4. Oh! si cet esprit, qui prend l'essor vers le ciel, conserve encore un
+obscur souvenir de son règne brillant, combien il doit sourire, en
+abaissant son regard sur la terre, à voir le peu qu'il fut, le peu qu'il
+voulut être! Oui, quoiqu'il ait imposé son nom à un empire plus vaste
+que son ambition presque sans bornes; quoique tour à tour, placé au
+faîte de la gloire, plongé dans le plus profond abîme de revers, il ait
+goûté les douceurs et l'amertume de la puissance; quoique les rois, à
+peine échappés d'esclavage, aient voulu dans l'accès de leur joie se
+faire les singes de _leur_ tyran: combien il doit sourire en se tournant
+vers ce tombeau solitaire, le plus noble monument qui s'élève au-dessus
+des flots[207]! Oui, quoique son geôlier, rigoureux jusqu'au dernier
+moment, ait pu à peine se persuader que le plomb du cercueil fût une
+prison sûre, et qu'il n'ait pas permis de tracer une misérable ligne qui
+datât la naissance et la mort de l'homme caché sous le sépulcre,--ce nom
+consacrera le rivage jusqu'alors ignoré, c'est un talisman dont jamais
+la vertu n'a échoué, excepté pour celui qui le porta. Les flottes qui
+fendent les vagues devant la brise d'orient entendront leurs matelots
+saluer Sainte-Hélène du haut des mâts. Quand la colonne triomphale de la
+Gaule ne s'élèvera plus qu'au milieu du désert comme aujourd'hui la
+colonne de Pompée, le rocher qui possédera ou du moins aura possédé
+l'illustre cendre, couronnera l'Atlantique comme ferait le buste du
+grand homme, et la nature toute-puissante environnera ses augustes
+funérailles de plus d'honneur que l'avare envie n'en refuse. Mais que
+lui importe, à lui, tout cela? Le désir de la gloire touche-t-il un pur
+esprit ou une argile ensevelie?--Le héros mort prend-il quelque souci de
+son tombeau? aucun, s'il sommeille,--et pas davantage s'il existe. Son
+ombre plus clairvoyante sourira à la grossière caverne de cette île
+hérissée de rochers, comme si ses restes eussent trouvé pour demeure
+dernière l'antique Panthéon ou la copie gauloise du temple romain. Lui,
+il n'en a pas besoin. Mais la France sentira la nécessité de cette
+faible mais dernière consolation[208]; honneur, gloire, loyauté, tout
+l'oblige à réclamer les ossemens de son empereur pour élever au-dessus
+une pyramide de trônes, ou, quand elle engagera le combat, en former,
+comme de la cendre de Dugueselin[209], un victorieux talisman. Mais
+quoiqu'il en soit aujourd'hui,--le tems viendra peut-être où son nom
+battra l'alarme comme le tambour de Ziska[210].
+
+[Note 207: _The proudest sea-mark that o'ertops the wave_!
+
+Mot à mot, l. p. n. _balise_ q. s'é., etc. Nous avons craint d'employer
+cette expression technique de la langue des marins, parce qu'elle est
+fort peu connue.--Quand nous sommes inexacts, nous en avertissons
+toujours le lecteur.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 208: La prophétie de Lord Byron se réalise aujourd'hui. (_N. du
+Tr._)]
+
+[Note 209: Dugueselin mourut durant le siége d'une ville[209a]. Elle se
+rendit, et les clefs en furent apportées et placées sur la bière du
+capitaine breton, en sorte que la place parut se rendre à ses mânes.]
+
+[Note 209a: Châteauneuf de Randon, dans le Gévaudan (Lozère).
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 210: Jean Ziska, gentilhomme bohémien, chef des Hussites. A sa
+mort, il ordonna que son corps fût laissé sans sépulture, et que l'on
+fît de sa peau un tambour: il assurait que les ennemis prendraient la
+fuite aussitôt qu'ils en entendraient le bruit. On dit que les Hussites
+accomplirent sa volonté, et qu'en effet les catholiques s'enfuirent en
+plusieurs batailles au bruit de ce tambour.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+5. O ciel, dont il fut en puissance une image! O terre, dont il fut une
+noble créature! Et toi, île pour long-tems illustre, qui vis l'aiglon
+sans plumes sortir de sa coquille[211]! Alpes, qui le contemplâtes, à
+l'aurore de son vol, planer vainqueur en cent combats! Rome, qui le vis
+surpasser les exploits de ton César!--(Hélas! pourquoi, lui aussi,
+franchit-il le Rubicon,--le Rubicon des droits de l'homme réveillé à la
+liberté,--et cela pour se mêler au troupeau vulgaire des rois et de
+leurs parasites?) Égypte, où les Pharaons, oubliés dans ces tombeaux
+dont la date est perdue, se levèrent de leur long sommeil, et frémirent,
+au fond de leurs pyramides, d'entendre retentir à leur oreille les
+foudres d'un nouveau Cambyse, tandis que les ombres de quarante
+siècles[212] bordaient, comme des géans étonnés, les ondes fameuses du
+Nil, ou, du haut de l'immense pyramide, regardaient le désert peuplé de
+combattans, qui, comme sortis de l'enfer, jonchaient de leurs cadavres
+les sables stériles pour engraisser cette terre jusqu'alors privée de
+culture! Espagne, qui, oubliant un moment le Cid, vis la bannière
+tricolore insulter Madrid! Autriche, dont la capitale fût deux fois
+prise et deux fois épargnée, et qui récompensas la clémence par la
+trahison! Vous, race de Frédéric!--vous, Frédérics de nom et en
+perfidie,--qui avez tout hérité de votre père, sauf sa gloire;--qui,
+tombés par terre à Iéna, tombés à genoux à Berlin[213], ne vous
+relevâtes que pour suivre le vainqueur! Et vous qui demeurez où demeura
+Kosciusko, qui vous souvenez encore de n'avoir pas acquitté la sanglante
+dette de Catherine Pologne! où l'ange de la vengeance passa, mais qu'il
+laissa comme il l'avait trouvée, toujours déserte, oublieuse de tes
+imprescriptibles droits, de ton peuple distribué en lots et de ton nom
+éteint, de tes soupirs pour la liberté, de tes longues et abondantes
+larmes, de ce son qui froisse l'oreille du tyran--Kosciusko! aux
+armes!--aux armes!--aux armes!--la guerre a soif du sang des serfs et de
+leur czar: le soleil brille sur les minarets de Moscou, cité à demi
+barbare, mais c'est un soleil couchant.--Moscou! limite de la longue
+carrière du héros,--en vain le désir de te voir arracha jadis à
+l'indomptable Charles[214] une larme glacée;--_lui_, il te vit;--mais
+comment? avec tes clochers et tes palais en proie à un commun incendie.
+Oui, le soldat y prêta sa mèche enflammée, le paysan donna le chaume de
+sa cabane, le marchand livra ses magasins, le prince son château,--et
+Moscou ne fut plus! O le plus sublime des volcans! les feux de l'Etna
+pâlissent devant les tiens, et les perpétuelles flammes de l'Hécla sont
+peu de chose: le cratère du Vésuve n'offre plus qu'un spectacle usé, bon
+pour des _touristes_[215] ébahis: toi seul restes sans rival jusques à
+l'embrasement futur où doivent expirer tous les empires. Et toi; autre
+élément, non moins fort et non moins sévère pour donner aux conquérans
+une leçon dont ils ne profiteront pas, toi, dont l'aile glacée frappa de
+défaillance l'armée ennemie, et fis tomber un héros à chaque flocon de
+neige; combien tes victimes souffrirent sous les coups de ton bec
+engourdissant et les étreintes de ta serre muette, jusqu'à ce que les
+bataillons succombassent à une dernière et unique angoisse! Vainement la
+Seine cherchera sur ses rives les rangs serrés de ses joyeux soldats:
+vainement la France rappellera sous l'ombre de ses vignes ses jeunes
+enfans; leur sang coule à flots plus pressés que ses vins, ou, durci en
+glace humaine, reste immobile dans ces momies congelées qui gisent dans
+les plaines polaires. Vainement l'Italie voudrait réchauffer, sous le
+large disque de son soleil, ses guerriers, qui, vaincus par l'hiver,
+disent adieu pour jamais aux rayons de l'astre de vie. De tous les
+trophées amassés par la guerre, que restera-t-il au retour? Le char
+brisé du conquérant! son courage encore tout entier! De nouveau le cor
+de Roland a sonné, et non pas en vain. Lutzen, où le monarque suédois
+périt jadis au milieu de la victoire[216], voit Napoléon triompher, mais
+hélas! ne le voit pas mourir. Dresde, regarde trois despotes fuir devant
+leur souverain,--souverain comme auparavant; mais la fortune épuisée
+abandonne son favori, et la trahison de Leipsick oblige à la fuite le
+mortel jusqu'alors invaincu; le chacal saxon délaisse le lion pour se
+faire le guide de l'ours, du loup et du renard; le roi des forêts
+rétrograde jusques à son antre, ressource dernière de son désespoir,
+mais il n'y trouve point asile! Oui, contrées qu'il a parcourues, je
+vous atteste une à une, et toutes ensemble[217]! O France, dont les
+vastes et belles campagnes furent foulées comme une terre ennemie, et
+disputées pied à pied jusqu'à ce que la trahison, qui seule triompha de
+lui, eût de la colline de Montmartre promené ses regards sur Paris
+abattu! Et toi, île qui aperçois de tes remparts la riante Étrurie, toi,
+refuge momentané de l'orgueilleux héros, toi dans les bras de qui le
+jeta le danger, fiancée qui le pleures encore! O France, reconquise par
+une simple marche à travers un immense arc de triomphe! ô sanglant et
+trois fois inutile Waterloo, qui prouves comme les sots peuvent aussi
+avoir leur heureuse fortune, gagnée moitié par bévue, moitié par
+perfidie! O sombre Sainte-Hélène, avec ton geôlier cruel,--écoute,
+écoute Prométhée[218], du haut de son rocher, en appeler à la terre, à
+l'air, à l'océan, à tout ce qui sentit ou sent encore sa puissance et sa
+gloire, à tous ceux qui entendront un nom éternel comme le cours des
+ans: il leur enseigne une maxime si long-tems, si souvent, si vainement
+enseignée,--il leur apprend à ne jamais forfaire au devoir. Un seul pas
+dans la vertu eût fait de cet homme le Washington de mondes asservis: un
+seul pas dans la route contraire a livré son nom aux caprices des vents;
+roseau de la fortune et fléau des trônes, il fut de la renommée le
+Moloch ou le demi-dieu, le César de sa patrie, l'Annibal de l'Europe,
+mais sans une chute aussi honorable que la leur. Pourtant la vanité même
+aurait pu lui enseigner un chemin plus sûr vers la gloire où il
+aspirait, en lui montrant sur la stérile page de l'histoire dix mille
+conquérans pour un seul sage. Tandis que vers les cieux monte la
+paisible mémoire de Franklin,--de Franklin, calmant la foudre qu'il fit
+descendre d'en haut, ou tirant du sein d'une terre non moins embrasée la
+liberté et la paix pour une nation fière d'un tel enfant; tandis que
+Washington est un cri de ralliement qui ne périra qu'avec les échos des
+airs; tandis que l'Espagnol lui-même, si avide d'or et de guerre, oublie
+Pizarre pour proclamer le nom de Bolivar:--hélas! pourquoi faut-il que
+cette même Atlantique, qui donna le signal de la liberté, ceigne le
+tombeau d'un tyran,--roi des rois, et pourtant esclave des esclaves; de
+celui qui rompit les fers de tant de millions d'hommes pour reconstruire
+la chaîne que son bras avait mise en pièces, et qui méconnut les droits
+de l'Europe et les siens propres pour tomber entre un cachot et un
+trône.
+
+[Note 211: _That saw'st the unfledged eaglet chip his shell_.
+
+Mot à mot, _amenuiser_, amincir sa coquille. Nous trouvons une métaphore
+pareille dans ce beau vers d'_Hernani_, que des _gens d'un goût
+difficile_ ont dit avoir _odeur de cuisine_..... Pauvres gens!
+
+ J'écraserais dans l'œuf ton aigle impériale.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 212: Imité de Napoléon.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 213: _Who_ crushed _at Iena_, crouched _at Berlin_, etc. Nous
+avons essayé de rendre ce jeu de mots par un équivalent. Ce n'est pas la
+première fois que nous signalons les calembours, ou, pour parler plus
+noblement, les paronomases de Byron, même dans un sujet sérieux.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 214: Charles XII, roi de Suède.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 215: En Angleterre, on regarde les voyages comme le complément
+d'une éducation libérale. Un jeune homme doit faire son _tour_, et l'on
+nomme _tourist_ celui qui parcourt ou a parcouru la France, la Suisse,
+l'Italie, etc.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 216: Gustave-Adolphe, père de Christine, périt en 1632, à la
+bataille de Lutzen, qu'il gagna sur les Impériaux. Tout le monde sait
+que Bonaparte gagna aussi à Lutzen, en 1813, une grande bataille.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 217: Le texte anglais s'exprime avec une concision merveilleuse,
+que j'ai crue intraduisible, et qui m'a presque obligé à une paraphrase.
+
+_Oh ye! and each, and all_!
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 218: Je renvoie le lecteur au premier monologue de Prométhée dans
+Eschyle, lorsque sa suite l'a laissé seul, et avant l'arrivée du chœur
+des nymphes de la mer.]
+
+6. Mais il n'en sera pas toujours de même:--l'étincelle a brillé:--voici
+que l'Espagnol basané ressent ses anciennes ardeurs; ce même courage qui
+repoussa les Maures durant huit cents longues années de mutuels
+massacres, le voilà qui renaît,--et où donc? sous ce climat de vengeance
+où jadis l'Espagne fut un synonyme du crime, où Cortès et Pizarre
+portèrent leurs bannières; le jeune continent renie enfin son nom de
+_Nouveau-Monde_: c'est le _vieil_ esprit d'indépendance qui ranime de
+son souffle brûlant les ames de ces corps dégradés, tel qu'autrefois il
+chassa le Perse loin du rivage où la Grèce _a été_:--mais, que dis-je?
+la Grèce revit à cette heure. Une cause commune rassemble en myriades
+unanimes les esclaves de l'est ou les îlotes de l'ouest: déployé sur les
+cimes des Andes et de l'Athos, le même étendard brille sur l'un et
+l'autre monde; l'Athénien ressaisit l'épée d'Harmodius, le guerrier du
+Chili abjure son maître étranger; le Spartiate se reconnaît encore pour
+Grec; la liberté naissante orne le cimier des Caciques. Vainement les
+despotes, qui débattent leurs intérêts sur l'autre bord, ferment
+l'oreille aux rugissemens de l'Atlantique réveillée: le flux impétueux
+s'avance par le détroit de Calpé[219], chemine légèrement à travers la
+France, terre à demi domptée, fond sur le berceau de l'antique Espagnol,
+et tente d'unir l'Ausonie à l'immense Océan: mais, éloigné de là pour un
+moment, et non pour toujours, il envahit la mer Egée, qui se rappelle le
+jour de Salamine.--C'est là, oui, c'est là que les vagues se
+soulevèrent, et non point pour être endormies par les victoires d'un
+tyran. Les peuplades isolées, perdues, abandonnées dans leurs pressans
+dangers par les chrétiens à qui elles donnèrent leur foi, les campagnes
+désolées, les îles ravagées, les discordes nourries, la fraude
+encouragée, les promesses de secours adroitement éludées, et tous ces
+froids délais de plus en plus prolongés dans l'unique espérance de
+s'assurer une proie,--voilà ce qui parlera assez haut, voilà comment la
+Grèce fera voir qu'un ami perfide est pire que l'ennemi le plus furieux.
+Mais c'est très-bien: la Grèce seule doit délivrer la Grèce, et non pas
+le barbare avec son masque de paix. Comment l'autocrate pourrait-il tout
+à la fois régner sur un parc de serfs, et rendre aux nations la liberté?
+Mieux vaut encore servir le hautain Musulman, que de grossir la caravane
+pillarde des Cosaques; mieux vaut travailler pour des maîtres, que de
+veiller, esclave des esclaves; devant la porte d'un château
+russe;--d'être dénombrés par troupeaux, traités comme un capital
+d'hommes, comme un immeuble vivant qui n'existe que pour l'esclavage, et
+donnés par milliers au premier courtisan qui sut capter la faveur du
+czar, tandis que le propriétaire immédiat ne goûte jamais le sommeil
+_sans_[220], songer aux déserts de la Sibérie. Ah! mieux vaut cent fois
+succomber à son désespoir; plutôt conduire le chameau que devenir le
+pourvoyeur de l'ours!
+
+[Note 219: Détroit de Gibraltar. Calpé est l'une des colonnes d'Hercule.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 220: Le mot est en français dans le texte, au lieu de _without_,
+sans aucune autre raison que celle du mètre.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+7. Mais ce n'est pas seulement sous cet antique climat où la liberté
+date sa naissance avec la naissance du tems, ni seulement aux lieux où,
+plongée dans la nuit, la foule des Incas apparaît comme un nuage
+obscur;--non, ce n'est pas là seulement que l'aurore vient de renaître.
+La célèbre, la romantique Espagne repousse de nouveau les usurpateurs
+loin de son sol. Les légions romaines ou les hordes puniques ne
+demandent plus ses campagnes pour lice aux exploits de leurs glaives. Ni
+le Vandale, ni le Visigoth ne souillent plus les plaines qui abhorrent
+l'un et l'autre de la même haine. Le vieux Pélayo[221] ne rassemble plus
+sur sa montagne les braves guerriers qui léguèrent à leurs fils mille
+ans de combats: cette race a été semée et moissonnée; comme s'en
+souvient encore maintes fois le Maure qui soupire sur son triste rivage.
+Long-tems, dans la chanson du paysan et dans la page du poète, a vécu la
+mémoire d'Abencérage: les _Zégri_ et les anciens vainqueurs, à leur tour
+vaincus et captifs, sont rentrés dans le barbare pays d'où ils
+sortirent. Ils ont disparu,--eux, leur foi, leurs épées, leur empire.
+Mais ils ont laissé des ennemis plus antichrétiens[222] qu'eux-mêmes; le
+monarque bigot ou le prêtre bourreau[223], l'inquisition avec ses
+solennels bûchers, le sanglant _auto da fe_[224], dont la flamme se
+nourrit de chairs humaines, et que préside le Moloch catholique,
+froidement cruel, fixant avec joie son œil inexorable sur cette
+flamboyante fête de mort. Le souverain, tour à tour trop sévère ou trop
+faible; l'orgueil se targuant de la paresse; les nobles abâtardis par
+une longue décadence; l'hidalgo avili; le paysan, moins dégénéré, mais
+encore plus dégradé; le royaume dépeuplé; une marine, jadis si fière,
+devenue oublieuse de la mer; les phalanges, jadis impénétrables,
+complètement désorganisées; la forge où se formaient les lames de
+Tolède, depuis long-tems oisive; les trésors étrangers affluant chez
+toutes les nations étrangères, hormis chez celle qui les acheta de son
+propre sang; cette langue elle-même, digne rivale de la langue de Rome,
+et naguères aussi commune aux peuples que leur idiôme maternel,
+désormais négligée ou même oubliée:--telle fut l'Espagne; telle,
+dorénavant, elle n'est, ni ne sera plus. Les plus terribles de ses
+ennemis, les usurpateurs de son sol, ont senti ce qu'a pu faire l'esprit
+de l'antique Numance ressuscité dans la Castille. Sus! sus! debout!
+indompté torréador! Le taureau de Phalaris renouvelle ses mugissemens. A
+cheval, noble hidalgo! ce n'est pas en vain que renaît le cri des
+anciens jours:--«Iago! et fermons l'Espagne[225]!» Oui, fermez-la dans
+l'enceinte de vos bataillons, élevez la barrière armée que rencontra
+Napoléon.--Une guerre d'extermination; les plaines désertes, les rues
+sans autres habitans que des cadavres; la sauvage Sierra, retraite de la
+troupe plus sauvage des guérillas aux panaches de vautour, de ces
+guerriers toujours prêts à fondre comme des éperviers sur leur proie;
+Saragosse désespérée, puissante encore dans sa chute; l'homme égal en
+force à un pur esprit, et la jeune fille brandissant son glaive mieux
+que l'amazone elle-même; le couteau d'Aragon[226], l'acier de Tolède, la
+fameuse lance de la chevaleresque Castille; la carabine catalane,
+toujours fidèle au but: les coursiers d'Andalousie en avant-garde; les
+torches allumées pour faire de Madrid une autre Moscou: enfin, l'esprit
+du Cid passé dans tous les cœurs:--voilà quelle a été, quelle est,
+quelle sera l'Espagne. Avance donc, ô France, pour conquérir--non pas
+l'Espagne, mais ta propre liberté.
+
+[Note 221: Plus connu sous le nom de Pélage. Nous avons, d'après Lord
+Byron, donné le nom espagnol, avec sa véritable orthographe.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 222: Le texte dit _Yet left more_ antichristian _foes than they_.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 233: Le texte dit _boucher. The butcher priest_.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 224: Acte de foi. Le texte anglais n'a conservé de l'espagnol que
+le mot _auto_ (_faith's red auto_): nous ne pouvions dire _auto_ de foi.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 225: Ancien cri de guerre espagnol.]
+
+[Note 226: Les Aragonais ont une adresse particulière à se servir de
+cette arme, et ils l'ont surtout déployée dans les dernières guerres
+contre les Français.]
+
+8. Mais que vois-je? Un congrès! C'est le nom solennel qui rendit libre
+l'Atlantique! Pouvons-nous espérer même chose pour l'Europe vieillie et
+usée? A ce nom s'élèvent, comme autrefois l'ombre de Samuel devant les
+monarchiques regards de Saül, les prophètes de la jeune liberté,
+convoqués des lointains climats de Washington et de Bolivar; Henri[227],
+ce Démosthène des forêts, qui lança les foudres de sa voix contre le
+Philippe des mers; le stoïque Franklin, ombre énergique, enveloppée des
+feux célestes que sa main apaisa; et Washington, dompteur des tyrans.
+Les voilà tous qui s'éveillent, et qui nous commandent de rougir de nos
+vieilles chaînes ou de les briser. Mais, hélas! _qui_ sont-ils, ceux qui
+composent ce sénat d'élus destinés à racheter la foule? _Qui_ sont-ils,
+ceux qui renouvellent ce nom sacré, jusqu'alors départi aux conseils
+assemblés pour le bonheur du genre humain? Quels hommes se réunissent
+aujourd'hui à ce vénérable appel? C'est la sainte-alliance, qui dit que
+trois font tout. Terrestre trinité, qui revêt une apparence céleste,
+comme le singe contrefait l'homme! Unité pieuse, formée dans le dessein
+unique--de fondre trois sots en un Napoléon. Ah! l'Égypte eut des dieux
+raisonnables en comparaison des nôtres: ses chiens et ses bœufs
+connaissaient leur véritable place, et, demeurant en repos dans leur
+chenil ou leur étable, ils ne se souciaient que d'être bien et dûment
+nourris; mais aux nôtres, plus affamés, il faut encore quelque chose de
+plus, le pouvoir d'aboyer et de mordre, de répandre le sang et dévorer
+les chairs vivantes. Oh! combien étaient plus heureuses que nous les
+grenouilles du bon Ésope! car nous avons pour maîtres des soliveaux
+animés, qui étendent çà et là leur masse méchante, et accablent les
+nations sous leurs stupides coups, dans la crainte insensée de laisser
+quelque ouvrage à la cigogne révolutionnaire.
+
+[Note 227: Ce Henri, célèbre patriote, est un des hommes les plus
+extraordinaires, et peut-être un des moins connus en Europe; il se
+distingua, dans la révolution de l'Amérique, par un talent merveilleux.
+Ce fut un _phénomène_, même pour un tems de révolution.
+
+(_Note d'un édit. anglais_.)]
+
+9. O trois fois heureuse Vérone, depuis que brille sur toi l'impériale
+présence de la nouvelle trinité! Fière d'un tel honneur, ton sol perfide
+oublie la tombe tant vantée de _tous les Capulets_, tes
+Scaliger,--(qu'était en effet _le grand chien_, «_can grande_», que je
+me hasarde de traduire, auprès de ces singes bien plus sublimes?)--ton
+poète Catulle, dont les vieux lauriers cèdent à ces lauriers nouveaux;
+ton amphithéâtre où les Romains siégèrent; le Dante dont tu accueillis
+l'exil; ton bon vieillard[228] pour qui le monde entier était dans ton
+enceinte, et qui ne savait point qu'il y eût quelque chose au-delà; ah!
+plût à Dieu que les hôtes royaux que tu renfermes lui ressemblassent au
+point de ne jamais sortir de tes murs! Courage! poussez mille cris de
+joie, gravez des inscriptions, élevez des monumens de honte pour dire à
+la tyrannie que le monde est dompté! Courez en foule au théâtre avec une
+rage de loyauté: la comédie n'est pas sur la scène, le spectacle est
+riche en rubans et en croix.
+
+[Note 228: Le fameux vieillard de Vérone.]
+
+Allons, bonne Italie, regarde à travers les barreaux de ta prison;
+applaudis, on te le permet: pour cela, tes mains chargées de fers sont
+libres.
+
+10. Brillant spectacle! voyez le czar fat, l'autocrate des valses et des
+combats, aussi désireux d'un _bravo_ que d'un royaume, et tout aussi
+propre à manier un éventail qu'à porter un casque; beau comme un
+Calmouk, spirituel comme un Cosaque; ame généreuse tant qu'elle n'est
+pas atteinte par les frimas; se laissant à demi amollir par un dégel
+libéral, mais reprenant sa dureté première toutes les fois que le soleil
+levant est environné de nuages; sans autre objection à la vraie liberté,
+sinon que les nations deviendraient libres. Comme l'impérial dandy jase
+bien sur la paix! comme il est prêt à délivrer la Grèce, si les Grecs
+voulaient être ses esclaves! Avec quelle noblesse il a rendu aux
+Polonais leur diète, puis commandé à la belliqueuse Pologne de demeurer
+en repos! Avec quelle bonté il enverrait les aimables pulks[229] de la
+douce Ukraine faire la leçon à l'Espagne! Avec quelle majesté royale
+montrerait-il à la fière Madrid sa gracieuse personne, long-tems
+inconnue aux peuples du Sud! Bonheur acheté à bon marché, le monde
+entier le sait,--en ayant les Moscovites pour amis ou pour ennemis.
+Continue, monarque homonyme de l'illustre fils de Philippe!
+
+[Note 229: Mot russe, par lequel on désigne particulièrement les bandes
+de Cosaques.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+La Harpe, ton Aristote, te fait signe. Ce que fut la Scythie à l'ancien
+Alexandre, l'Ibérie le sera à toi et à tes Scythes. Jeune homme déjà un
+peu mûr, songe à ton prédécesseur sur les bords du Pruth: si sa destinée
+doit être aussi la tienne, tu as pour t'aider plus d'une vieille femme,
+mais point de Catherine[230]: l'Espagne aussi a des rochers, des
+rivières et des défilés;--l'ours peut tomber dans les piéges du lion.
+Les plaines ardentes de Xérès sont fatales aux Goths: crois-tu que le
+vainqueur de Napoléon doive céder à tes armes? Mieux vaut améliorer tes
+déserts, changer tes épées en socs de charrue, raser et laver tes hordes
+de Baskirs, arracher tes états à l'esclavage et au knout; que de
+t'engager tête baissée dans une route funeste, pour infester de tes
+hideuses légions la contrée où les lois sont aussi pures que le ciel.
+L'Espagne n'a pas besoin d'engrais: son sol est fertile, mais elle ne
+nourrit pas ses ennemis: ses vautours se sont rassasiés depuis peu;
+voudrais-tu leur fournir une nouvelle proie? Hélas! tu ne seras pas
+conquérant, mais pourvoyeur. Je suis Diogène, quoique Russes et Huns se
+tiennent devant mon soleil et celui de plusieurs millions d'hommes: mais
+si je n'étais pas Diogène, j'aimerais mieux me traîner comme un ver que
+d'être un _tel_ Alexandre! Soit esclave qui voudra: le cynique sera
+libre; son tonneau a des murailles plus dures que Sinope[231]; toujours
+il aura en main sa lanterne, pour découvrir sur le visage des monarques
+_un honnête homme_.
+
+[Note 230: L'adresse de Catherine tira d'embarras Pierre, surnommé le
+Grand (sans doute, par pure courtoisie), lorsqu'il était entouré par les
+Musulmans sur les bords du Pruth.]
+
+[Note 231: Patrie de Diogène le Cynique.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+11. Et cependant, que fait la Gaule, terre prolifique des ultras _nec
+plus ultra_, et de leur bande de mercenaires? Que font ses chambres
+bruyantes, et sa tribune, où chaque orateur grimpe avant de trouver une
+parole, et quand elle est trouvée, entend pour réponse _le mensonge_,
+qui fait écho tout alentour? Les représentans de notre Grande-Bretagne
+daignent quelquefois écouter: un sénat gaulois a plus de langues que
+d'oreilles: _Constant_ lui-même, leur unique maître en débats
+politiques[232], doit se battre prochainement pour justifier en
+champ-clos son discours. Mais ceci coûte peu aux vrais Français, qui
+toujours aimèrent mieux combattre qu'écouter, fût-ce leur propre père.
+Qu'est-ce, en effet, que se tenir ferme devant les boulets, au prix de
+l'obligation d'être long-tems attentifs, et de ne jamais interrompre?
+Telle n'était point en vérité la méthode de la vieille Rome, lorsque
+Cicéron frappait de son tonnerre les échos du Forum: mais Démosthène a
+sanctionné le fait, en définissant l'éloquence _de l'action, toujours de
+l'action_.
+
+[Note 232: Byron oublie le général Foy, Manuel, M. Royer-Collard, et
+tant d'autres orateurs dont le nom ne s'offre pas tout de suite à notre
+plume.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+12. Mais où est le monarque? a-t-il dîné? ou bien gémit-il encore sous
+la pesante dette de l'indigestion? Les _pâtés_[233] révolutionnaires se
+sont-ils soulevés, et les royales entrailles se sont-elles changées en
+prison? Le mécontentement a-t-il mis les troupes en fermentation; ou
+bien _nulle_ fermentation n'a-t-elle suivi les perfides potages[234]?
+Les cuisiniers carbonari n'auraient-ils pas assez prodigué la
+carbonnade[235] à chaque service? ou les docteurs impitoyables
+auraient-ils conseillé la diète? Ah! dans tes regards abattus je lis que
+la France entière n'a pas d'autres instrumens de trahison que ses
+cuisiniers, ô bon et classique L--! Est-il, peux-tu dire, désirable
+d'être le _Désiré_? Pourquoi abandonnas-tu le calme le verdoyant séjour
+d'Hartwell, la table d'Apicius et les odes d'Horace, pour régir un
+peuple qui ne veut pas être régi, et qui aime beaucoup mieux un fesseur
+qu'un professeur[236]? Ah! les trônes ne cadraient ni à ton tempérament
+ni à ton goût, la table te voit bien mieux placé: doux épicurien, fait
+pour être un hôte aimable et un non moins bon convive, pour parler de
+littérature et connaître par cœur, _à moitié_ l'art du poète, et _à
+fond_ l'art du gourmand[237]; toujours érudit, de tems en tems
+spirituel, et gracieux quand la digestion le permet;--mais non pas né
+pour gouverner une terre asservie ou libre, la goutte était déjà pour
+toi un suffisant martyre!
+
+[Note 233: Le mot est en français dans le texte.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 234:
+
+ _Have discontented movements stirr'd the troops;
+ Or have_ no _movements follow'd trait'rous soups_?
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 235:
+
+ _Have_ carbonaro _cooks not_ carbonadoed
+ _Each course enough_?
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 236: C'est un jeu de mots analogue à celui du texte:
+
+_And love much rather to be_ scourged _than_ schooled.
+
+Le peuple français a enfin regimbé sous le fouet, et reconquis pour
+jamais sa liberté.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 237: _A moitié, à fond_, sont en français dans le texte.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+13. Et la noble Albion passera-t-elle sans recevoir d'un hardi Breton
+l'ordinaire phrase d'éloges? Ses arts,--ses armes,--et George,--et la
+gloire et les îles,--et l'heureuse Bretagne,--les sourires de la
+richesse et de la liberté,--les côtes blanchâtres et escarpées qui
+forcèrent l'invasion à se tenir au large,--le contentement des sujets à
+l'épreuve des taxes,--l'orgueilleux Wellington, avec son bec d'aigle si
+recourbé que son nez est le croc où il suspend le monde[238]!--et
+Waterloo,--et le commerce,--et--(chut! ne lâchons pas encore une syllabe
+sur les impôts, ni sur la dette)--et cet homme qu'on ne pleure jamais
+(assez), Castlereagh, dont le canif fendit l'autre jour une plume
+d'oie[239]--et _les pilotes qui ont triomphé de tous les
+orages_,--(mais, n'altérez pas un nom, même pour la rime.)[240]» Voilà
+les lieux communs, jusqu'ici chantés si souvent, qu'à mon sens, nous
+n'avons plus désormais besoin de les chanter; on les trouve partout dans
+tant de volumes qu'il n'y a aucune nécessité que vous les trouviez ici.
+Toutefois, il nous reste encore l'espérance d'un _régime_, conforme à la
+raison, et, ce qui est plus étrange, à la _rime_[241]; ton génie nous
+permet de l'espérer, ô Canning! toi qui, homme d'état par éducation,
+mais, né homme d'esprit, ne pus jamais, même dans cette stupide chambre,
+abaisser ton poétique enthousiasme à une prose froide et plate: notre
+dernier, notre meilleur, notre unique orateur, moi, je puis te
+louer,--ce que les torys ne font plus, ou du moins pas autant;--ils te
+haïssent, grand homme, parce que tu les soutiens encore moins que tu ne
+leur en imposes. La meute se rassemblera dès que le chasseur aura crié:
+holà! elle le suivra, bande docile, partout où il la conduira. Mais ne
+t'y méprends pas; leurs hurlemens ne sont pas des cris d'amour, leur
+aboiement après le gibier n'est pas un éloge. Encore moins fidèles que
+la troupe quadrupède, les bipèdes, au moindre soupçon d'odeur,
+reviendraient sur leurs pas. Les liens qui attachent ta selle ne s'ont
+pas encore tout-à-fait sûrs, et l'on ne peut pas se fier beaucoup aux
+jarrets du royal étalon. Le lourd et vieux cheval blanc est enclin à
+broncher, à ruer, à se laisser parfois, lui et son cavalier, dans la
+boue. Mais que vois-je? l'animal est saignant.
+
+[Note 238: _That nose, the hook where he suspends the world_.
+
+_Naso suspendit adunco_.
+
+(HORACE.)
+
+Le poète romain applique cette expression à un homme qui était
+simplement impérieux envers son ami.]
+
+[Note 239: _Whose pen-knife slit a goose-quill t'other day_: il y a un
+jeu de mots intraduisible, _quill_ ayant un double sens, celui de
+_plume_ et celui de tuyau, et indiquant par là l'artère carotide que
+Castlereagh se coupa.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 240: Toutes ces phrases sont des lambeaux de Southey et autres
+poètes courtisans; la dernière parenthèse indique qu'un de ces poètes
+avait altéré, pour la justesse de la rime, le nom de son héros.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 241:
+
+ _Yet something may remain perchance to_ chime
+ _With reason, and, what's stranger still, with_ rhyme.]
+
+14. Hélas! pauvre contrée[242]! comment la langue ou la plume
+déplorera-t-elle tes _country-gentlemen_, aujourd'hui pris au dépourvu,
+les derniers à imposer silence au cri de guerre, les premiers à faire de
+la paix une maladie? Pourquoi sont nés tous ces patriotes de
+campagne[243]? pour chasser, voter, et hausser le prix du grain? Mais le
+grain, comme toute chose mortelle, doit tomber: oui, tout tombe, rois,
+conquérans, et principalement le cours des marchés. Devez-vous donc
+tomber avec chaque épi de blé? Pourquoi troubliez-vous Bonaparte dans
+son empire? Il était votre grand Triptolème: ses vices ne détruisaient
+que des royaumes, mais maintenaient vos prix: il agrandissait, au profit
+et au contentement de tous les lords, le grand œuvre d'alchimie agraire
+que l'on appelle _rente_[244]. Pourquoi le tyran trébucha-t-il chez les
+Tartares, et fit-il baisser le froment à un taux si désespérant? cet
+homme valait beaucoup plus sur son trône. A dire vrai, le sang et
+l'argent étaient répandus sans mesure; mais qu'est-ce que cela? le crime
+peut en retomber sur la Gaule. Mais le pain était cher, le fermier
+payait exactement, et les arpens de terre acquittaient leur dette au
+jour fixé. Maintenant, qu'est devenu le compte clair et net de l'ale? le
+métayer, fier de sa bourse bien arrondie, et connu pour n'avoir jamais
+manqué à un paiement? la ferme qui jusqu'ici ne resta jamais sur les
+bras du propriétaire? le marais converti en champ fertile? l'espoir
+impatient de l'expiration du bail? les fermages portés au double? Ah!
+que la paix est un grand mal! En vain l'on propose des prix pour exciter
+le génie du cultivateur, en vain la chambre des communes vote son bill
+patriotique, l'_intérêt foncier_,--(peut-être comprendrez-vous mieux la
+phrase en supprimant l'épithète)[245]--l'intérêt frappe tous les échos
+de ses gémissemens, dans la crainte que l'aisance ne descende jusqu'au
+pauvre. Vite! vite! rentes foncières[246], hâtez-vous de hausser: sinon
+le ministère perdra ses votes; le patriotisme, si délicat et si pur,
+baissera ses pains au prix courant, car, hélas! _les pains et les
+poissons_, naguère cotés si haut, aujourd'hui ne sont plus;--les fours
+sont fermés, les pêcheries à sec, et après tant de millions dépensés, il
+ne reste plus qu'à devenir modérés et contens. Ceux qui ne le sont pas
+_ont eu_ leur tour,--et toujours tour à tour l'urne de la fortune verse
+le bien et le mal. Qu'ils trouvent aujourd'hui leur récompense dans leur
+vertu, et qu'ils partagent les heureuses destinées qu'eux-mêmes ont
+préparées. Voyez donc cet essaim de Cincinnatus sans gloire, fermiers de
+la guerre et dictateurs des fermes! _Leur_ soc fut le glaive remis entre
+des mains mercenaires, _leurs_ champs s'engraissèrent du sang des autres
+contrées. Sains et saufs dans leurs granges, ces laboureurs sabins
+envoyèrent leurs frères aux combats,--et pourquoi? pour la rente[247]!
+Chaque année ils votèrent par immenses budgets le sang, les sueurs, les
+millions de la nation en larmes,--et pourquoi? pour la rente! Ils
+beuglaient, dînaient, buvaient, et juraient qu'ils étaient prêts à
+mourir pour l'Angleterre; pourquoi donc vivre? pour la rente! La paix a
+produit le mécontentement général de ces patriotes à grand marché[248];
+la guerre était pour eux la rente! Comment rétablir leur amour de la
+patrie, rétablir les millions follement dépensés?--en rétablissant la
+rente. Ne rendront-ils donc pas les trésors prêtés? non sans doute: il
+faut tout sacrifier à la hausse de la rente. Leur bien, leur mal, leur
+santé, leur richesse[249], leur joie ou leur chagrin, leur être, leur
+fin, leur but, leur religion, c'est la rente! la rente! rien que la
+rente! O Ésaü, tu vendis ton droit d'aînesse pour un plat de lentilles:
+tu aurais dû gagner plus, ou manger moins; maintenant tu as avalé
+goulument ton potage, tes réclamations sont vaines; Jacob dit que le
+marché tient. Tel fut, seigneurs terriens[250], votre appétit pour la
+guerre; et, gorgés de sang, vous grognez pour une blessure! Quoi donc?
+voudrait-on étendre ce tremblement du sol jusqu'à la caisse publique,
+et, quand la terre s'écroule, ébranler le papier consolidé? pourvu que
+la rente foncière se relève, faire tomber la banque et la nation, et
+fonder sur la bourse un _fundling_ hôpital? puis, tandis que la religion
+se débat dans les convulsions de l'agonie, notre sainte mère l'église ne
+pleure que sur ses dîmes, comme Niobé sur ses enfans: les prélats sont
+condamnés au sort des saints, et l'orgueilleux _pluralist_[251] se voit
+réduit à un seul bénéfice. L'église, l'état et la faction luttent au
+milieu des ténèbres, dans l'arche commune où le déluge les ballotte.
+Sans évêques, sans banques, sans dividendes, une autre Babel
+s'élève,--mais la Bretagne finit. Et pourquoi? pour choyer les besoins
+de l'égoïsme, et étayer le tertre de ces fourmis, maîtresses des champs.
+_Regarde ces fourmis, paresseux, et sois sage_[252]: admire leur
+patience dans chaque sacrifice, jusqu'à ce que tu aies appris à sentir
+la leçon de leur orgueil, la valeur des taxes et de l'homicide; admire
+leur justice qui renierait volontiers la dette des nations:--et pourtant
+cette dette, répondez, je vous prie, _qui l'a faite si haute_?
+
+[Note 242: Il reste dans la traduction une inévitable obscurité, parce
+que Byron joue sur le double sens de _country_, patrie et campagne.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 243: _Country patriots_.]
+
+[Note 244: En anglais, _rent_ est une expression technique, spéciale
+pour designer exclusivement le revenu d'une propriété terrienne.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 245:
+
+ _The_ landed interest--(_you may understand
+ The phrase much better leaving out the land_).]
+
+[Note 246: C'est ainsi que nous traduisons et devons traduire _rents_,
+qui, dans le texte, n'est accompagné d'aucun adjectif.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 247: Comme en français le mot _rente_ employé seul indique
+spécialement le revenu de l'argent, et non pas le revenu des terres,
+nous prévenons nos lecteurs qu'ici il faut l'entendre dans le sens
+anglais (rente foncière): ce mot se répétant neuf fois, on sent pourquoi
+nous avons préféré à un anglicisme une périphrase lourde.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 248: _These high market patriots_.--Pour rendre cette expression
+énergique et concise, nous avons employé une locution ancienne.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 249: Il y a un jeu de mots: _Health, wealth_.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 250: _Landlords_.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 251: _And proud pluralities subside to one_.
+
+Nous avons hasardé de franciser le mot _pluralist_, qui désigne
+spécialement l'individu cumulant plusieurs bénéfices ecclésiastiques. Si
+cela déplaît, qu'on mette à la place le mot _cumulard_, moins étrange,
+mais plus général et plus vague.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 252: Citation.]
+
+15. [253]Ou bien guide tes voiles entre ces roches trompeuses, nouvelles
+symplégades[254],--écueils féconds en naufrages, où Midas pourrait voir
+de nouveau ses souhaits accomplis en papier réel ou en or imaginaire: ce
+magique palais d'Alcine montre plus de richesses que la Bretagne n'en
+eut jamais à perdre, fût-elle tout entière une mine pure d'atomes
+étrangers, fussent tous ses cailloux sortis du Pactole.
+
+[Note 253: La Bourse.]
+
+[Note 254: Ce sont deux rochers, situés à l'embouchure du Bosphore, dans
+le Pont-Euxin. Les poètes anciens en ont parlé comme de deux masses
+mobiles qui s'entrechoquaient pour abîmer les navires engagés dans ce
+passage.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+Là s'ouvre le tripot de la fortune, tandis qu'une vaine rumeur tient
+l'enjeu, et que le monde tremble de forcer les banquiers à la
+banqueroute[255]. Combien la Bretagne est riche, non pas, il est vrai,
+en mines, en paix, en aisance, en blé, en huile ni en vins. Ce n'est pas
+une terre de Chanaan, pleine de lait et de miel, ni d'autre monnaie
+courante que ses siclés de papier[256]. Mais ne refusons pas d'avouer la
+vérité: jamais terre chrétienne fut-elle si riche en juifs? Le bon roi
+Jean[257] ne leur laissa que les dents: mais aujourd'hui, ô rois, tous
+tant que vous êtes, ce sont les juifs qui vous tirent poliment les
+vôtres, ce sont eux qui régissent tous les états, tous les événemens,
+tous les souverains, et qui font voyager un emprunt _de l'Indus jusqu'au
+pôle_. Les trois frères[258],--le banquier, le _broker_[259],--et le
+baron--se hâtent de porter secours à nos tyrans banqueroutiers,--et non
+pas aux nôtres seulement; la Colombie voit aussi les heureuses
+spéculations se succéder les unes aux autres, et les philanthropiques
+enfans d'Israël daignent soutirer goutte à goutte leur gentil droit de
+courtage aux veines épuisées de l'Espagne[260]. Sans l'aide d'Abraham,
+la Russie ne peut marcher: c'est l'or, non pas l'acier, qui élève les
+arcs de triomphe. Deux juifs, race choisie, peuvent trouver en tout
+royaume leur _terre promise_: deux juifs humilient les Romains, et
+haussent le Hun maudit, plus brutal que dans les anciens jours: deux
+juifs,--vrais juifs, et non pas samaritains,--gouvernent le monde avec
+tout l'esprit de leur secte. Que leur importe le bonheur de la terre? Un
+congrès forme leur _nouvelle Jérusalem_, où les appellent les baronies
+et les cordons.--O saint Abraham! vois-tu ce spectacle? tes sectateurs
+se mêlent à ces royaux pourceaux[261], qui ne crachent pas sur leur
+juive souquenille[262], mais qui les honorent comme personnages de
+conséquence.--(Qu'est devenu, ô Pope, ton vigoureux jarret? ne
+pourrait-il accorder à Juda la faveur de quelques coups de pied? ou bien
+a-t-il donc cessé de _ruer contre l'aiguillon_[263]?) Vois dans le pays
+de Shylock[264] les juifs prêts de nouveau à retrancher du cœur des
+nations une livre de chair[265].
+
+[Note 255: _And the world trembles to bid_ brokers break.
+
+--_Broker_ indique plus particulièrement ce que nous entendons par
+_agent de change_. Nous y avons substitué le mot _banquier_, pour
+conserver la paronomase par dérivation.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 256: _Paper shekels_.--Le sicle est une monnaie dont il est
+question dans la Bible.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 257: Jean-sans-Terre, sous le règne duquel les Juifs souffrirent
+les plus cruelles exactions.
+
+(N. du Tr.)]
+
+[Note 258: Byron désigne les trois Rothschild, celui de Paris, celui de
+Londres et celui de Vienne.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 259: _Courtier, agent-de-change_ ne rendent qu'à peu près, et
+d'une manière fausse, ce que les Anglais nomment _broker_.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 260:
+
+ _And philanthropic Israel deign us to drain
+ Her mild_ per centage (littéralement: son _tant pour cent_)
+ _from exhausted Spain_.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 261: _These royal_ swine.]
+
+[Note 262: Citation: _On their jewish gabardine_.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 263: Citation: _Kick against the pricks_.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 264: Le Juif du _Marchand de Venise_.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 265: Citation: _Pound of flesh_.
+
+(N. du Tr.)]
+
+16. Étrange spectacle! ce congrès fut destiné à unir ce qui ne peut être
+uni, ce qui est incompatible. Je ne parle pas des souverains;--ils sont
+tous semblables, monnaie commune, telle qu'elle fut toujours frappée.
+Mais ceux qui régissent les marionnettes, qui en remuent les fils,
+offrent plus de bigarrure que leurs lourds monarques: ce sont juifs,
+auteurs, généraux, charlatans, qui s'assemblent, tandis que l'Europe
+s'émerveille d'un si vaste dessein. Là, Metternich, premier parasite du
+pouvoir, prodigue ses cajoleries: là, Wellington oublie de combattre;
+là, Châteaubriand compose de nouveaux livres des _Martyrs_[266]; les
+rusés Grecs intriguent pour les stupides Tartares; Montmorency, ennemi
+juré des chartes, devient un diplomate de grand _éclat_[267] pour
+fournir des articles aux _Débats_; pour lui, la guerre est chose
+sûre,--et cependant pas aussi certaine que son congé signifié par le
+_Moniteur_. Hélas! comment son cabinet put-il errer ainsi? la paix
+vaut-elle un ministre-ultra? Il tombe, en vérité, mais peut-être pour se
+relever _presque aussi vite qu'il a conquis l'Espagne_.
+
+[Note 266: M. Châteaubriand, qui n'a pas oublié l'auteur dans le
+ministre, reçut à Vérone un joli compliment d'un souverain lettré: «Ah!
+monsieur C--; êtes-vous parent de ce Châteaubriand qui--qui--qui a
+_écrit quelque chose_?» On dit que l'auteur d'_Atala_ se repentit pour
+un instant d'être un _légitime lui-même_.]
+
+[Note 267: En français dans le texte, pour rimer avec _Débats_, qui est
+également en français.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+17. Assez de cela!--un spectacle plus triste détourne et fixe les
+regards de ma muse, qui s'en défend en vain. L'impériale archiduchesse,
+l'impériale fiancée, l'impériale victime--sacrifiée à l'orgueil! cette
+mère de l'enfant, espoir du héros, du jeune Astyanax de la moderne
+Troie: cette femme, maintenant ombre pâle de la plus grande reine que la
+terre ait encore à voir, ou ait jamais vue; elle s'éclipse parmi les
+fantômes du moment! Objet de pitié, débris de puissance! oh! raillerie
+cruelle! L'Autriche ne peut-elle donc épargner une fille? Qu'est-ce que
+la veuve de la France a fait là? Sa véritable place était sur les
+rivages de Sainte-Hélène; son seul trône, sur le tombeau de Napoléon.
+Mais non:--elle doit encore conserver un petit royaume sous la garde
+assidue de son formidable chambellan; martial argus qui, sans avoir
+cinquante paires d'yeux, doit veiller sur elle au milieu de ces pompes
+chétives. Elle ne partage plus l'empire qu'elle partagea en vain,
+l'empire qui, surpassant celui de Charlemagne, s'étendit depuis Moscou
+jusques aux mers du sud; mais elle gouverne encore le pastoral duché du
+fromage[268], où Parme voit le voyageur accourir pour noter les
+affiquets de cette cour de contrefaçon. Mais la voilà qui paraît, cette
+femme! Elle se montre en spectacle à Vérone, mais privée de toute
+splendeur: elle se montre,--tandis que les nations regardent et
+demeurent en deuil,--avant même que les cendres de son époux aient eu le
+tems de se glacer sous le ciel inhospitalier de l'exil: (si toutefois
+ces cendres augustes peuvent jamais devenir froides;--mais non,--elles
+cachent encore des feux qui s'échapperont de la terre.) La voilà qui
+s'avance, la nouvelle Andromaque!--(non l'Andromaque de Racine ou
+d'Homère.) Voyez, elle marche, appuyée sur le bras de Pyrrhus. Oui,
+cette main, rouge encore du sang de Waterloo, cette main, qui trancha le
+sceptre à demi brisé d'un premier époux, est offerte et acceptée!
+L'impudeur d'une esclave serait-elle montée plus haut ou descendue plus
+bas?--_Lui_, cependant, il gît dans sa tombe encore fraîche! Quant à
+elle, ni ses yeux, ni ses joues ne trahissent aucune lutte intérieure,
+et l'_ex_-impératrice devient aussi bien _ex_-épouse. Tant les ames
+royales ont d'égard pour les nœuds humains! Pourquoi donc
+respecteraient-elles les sentimens des hommes, quand les leurs ne sont
+pour elles-mêmes qu'un jeu?
+
+[Note 268: Tout le monde sait ce que c'est que le Parmesan.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+18. Mais, fatigué des folies étrangères, je retourne dans ma patrie, et
+j'esquisse le groupe,--le tableau encore à venir. Ma muse allait
+pleurer, mais, avant de laisser couler ses larmes, elle surprit sir
+William Curtis en jupon retroussé. Tandis que les chefs de tous les
+clans highlandais accouraient en foule pour saluer leur frère, Vich Ian
+Alderman!--tandis que l'hôtel-de-ville devient tout-à-fait gaélique, et
+répète les rugissemens erses, tandis que le conseil s'écrie d'une
+commune voix: «Claymore!»--à voir les tartans de la fière Calédonie
+environner comme une ceinture le gros _sirloin_[269] d'une cité
+celtique, ma muse éclata en rires si bruyans, que je m'éveillai, et ce
+n'était plus un rêve!
+
+Ici, lecteur, nous nous arrêterons:--s'il n'y a pas de mal dans ce
+premier essai,--vous aurez peut-être un second _carmen_[270].
+
+[Note 269: _Sirloin_, vieux mot qui signifie littéralement _seigneur
+longe de veau_, et se dit des rois anglais faits chevaliers dans un
+accès de bonne humeur.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 270: Le mot est en latin dans le texte anglais.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+FIN DE L'AGE DE BRONZE.
+
+
+
+
+ROMANCE
+MUY DOLOROSO
+DEL SITIO Y TOMA DE ALHAMA.
+
+La ballade originale, soit en espagnol, soit en arabe (car elle existait
+dans l'une et l'autre langue), produisait une telle impression, qu'il
+était défendu aux Maures de la chanter dans Grenade, sous peine de la
+vie.
+
+Nous avons cru devoir, à l'exemple des meilleures éditions anglaises,
+donner le texte espagnol, que les amateurs ne pourraient se procurer
+qu'avec grande peine. Au reste, c'est le texte anglais que nous
+traduisons avec la fidélité la plus rigoureuse. Ainsi, l'on pourra juger
+de l'exactitude de Lord Byron comme traducteur.
+
+(_N. du Tr._)
+
+
+
+
+TRÈS-PLAINTIVE BALLADE
+SUR
+LE SIÉGE ET LA CONQUÊTE D'ALHAMA[271];
+LAQUELIE, EN LANGUE ARABE, A LE SENS SUIVANT.
+
+[Note 271: Jolie et assez grande ville d'Espagne, dans le royaume de
+Grenade.
+
+(_N. du. Tr._)]
+
+1. Le roi Maure traverse à la hâte la royale ville de Grenade; il va des
+portes d'Elvira à celles de Bivarambla.
+
+Malheur à moi, Alhama!
+
+2. Une dépêche annonce au monarque, que la cité d'Alhama a succombé. Il
+jeta le papier dans le feu, et tua le messager.
+
+Malheur à moi, Alhama!
+
+_TEXTE_.
+
+ ROMANCE MUY DOLOROSO
+ DEL SITIO Y TOMA DE ALHAMA,
+ EL QUAL DEZIA EN ABAVIGO ASSI.
+
+ 1. Passeavase el rey Moro
+ Por la ciudad de Granada,
+ Desde las puertas de Elvira
+ Hasta las de Bivarambla.
+
+ Ay de mi, Alhama!
+
+ 2. Cartas le fueron venidas
+ Que Alhama era ganada.
+ Las cartas echò en el fuego,
+ Y al mensagero matava.
+
+ Ay de mi, Alhama!
+
+3. Il quitte sa mule et monte son cheval: puis il presse son coursier à
+travers la rue de Zacatin, jusques à l'Alhambra.
+
+Malheur à moi, Alhama!
+
+4. Quand il eut atteint les murs de l'Alhambra, soudain il ordonna que
+la trompette se hâtât de sonner en même tems que le clairon d'argent.
+
+Malheur à moi, Alhama!
+
+5. Et que le bruit sourd des tambours de guerre, battant au loin
+l'alarme, fit répondre à l'appel de la musique martiale les Maures de la
+ville et de la plaine.
+
+Malheur à moi, Alhama!
+
+6. Soudain les Maures, avertis par un tel signal que le sanguinaire Mars
+les rappelait, vinrent, un à un et deux à deux, former un puissant
+escadron.
+
+Malheur à moi, Alhama!
+
+ _TEXTE_.
+
+ 3. Descavalga de una mula,
+ Y en un cavallo cavalga.
+ Por el Zacatin arriba
+ Subido se avia al Alhambra.
+ Ay de mi, Alhama!
+
+ 4. Como en el Alhambra estuvo,
+ Al mismo punto mandava
+ Que se toquen las trompetas
+ Con anafiles de plata.
+ Ay de mi, Alhama!
+
+ 5. Y que atambores de guerra
+ Apriessa toquen alarma;
+ Por que lo oygan sus Moros
+ Los de la vega y Granada.
+ Ay de mi, Alhama!
+
+7. Puis un vieillard maure parla en ces termes au roi: «Pourquoi, nous
+appeler, ô roi! Que veut dire cette convocation?»
+
+Malheur à moi, Alhama!
+
+8. «Hélas! amis, vous avez à connaître un désastre bien cruel: les
+chrétiens, par un coup de haute hardiesse, se sont emparés d'Alhama.
+
+Malheur à moi, Alhama!
+
+9. Puis un vieil alfaqui[272], à barbe longue et blanche, s'écria: «Bon
+roi, tu es justement traité; bon roi, tu l'as bien mérité.»
+
+[Note 272: Nom des prêtres chez les Maures.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+Malheur à moi, Alhama!
+
+_TEXTE_.
+
+ 6. Los Moros que el son oyeron,
+ Que al sangriento Marte llama,
+ Uno a uno, y dos a dos,
+ Un gran esquadron formavan.
+ Ay de mi, Alhama!
+
+ 7. Alli hablò un Moro viejo;
+ Desta manera hablava:
+ Para que nos llamas, Rey?
+ Para que es este llamada?
+ Ay de mi, Alhama!
+
+ 8. Aveys de saber, amigos,
+ Una nueva desdichada:
+ Que Cristianos, con braveza,
+ Ya nos han tomado Alhama!
+ Ay de mi, Alhama!
+
+10. «Par toi, en un jour fatal, furent mis à mort les Abencerrages,
+fleur de Grenade: par toi, les étrangers furent admis dans la chevalerie
+de Cordoue.»
+
+Malheur à moi, Alhama!
+
+11. «Et pour cela, ô roi! un double châtiment tombe sur ta tête: toi et
+les tiens, ta couronne et ton royaume, tout périra dans l'abîme d'un
+dernier naufrage.»
+
+Malheur à moi, Alhama!
+
+12. «Quiconque ne respecte point les lois, la loi veut qu'il périsse.
+Ainsi, Grenade doit être prise, et toi-même succomber avec elle.»
+
+Malheur à moi, Alhama!
+
+ _TEXTE_.
+
+ 9. Alli hablò un viejo Alfaqui,
+ De barba crecida y cana:--
+ Bien se te emplea, buen rey,
+ Buen rey; bien se te empleava.
+ Ay de mi, Alhama!
+
+ 10. Mataste los Abencerrages,
+ Que era la flor de Granada;
+ Cogiste los tornadizos
+ De Cordova la nombrada.
+ Ay de mi, Alhama!
+
+ 11. Por esso mereces, Rey,
+ Una pena bien doblada;
+ Que te pierdas tu y el regno,
+ Y que se pierda Granada.
+ Ay de mi, Alhama!
+
+
+13. La flamme étincelait dans les yeux du vieux Maure; le courroux du
+monarque s'allumait à ce discours d'un sujet rebelle, qui parlait trop
+bien des lois[273].
+
+Malheur à moi, Alhama!
+
+[Note 273: On remarquera que ces trois dernières strophes (11, 12, 13)
+sont loin de rendre fidèlement la noble simplicité de l'original. (_N.
+du Tr._)]
+
+14. «Aucune loi ne permet de dire ce qui blesse l'oreille des
+rois»:--ainsi répond le roi moresque, frémissant de colère. Il dit, et
+condamne à mort le vieillard.
+
+Malheur à moi, Alhama!
+
+ _TEXTE_.
+
+ 12. Si no se respetan leyes,
+ Es ley que todo se pierda,
+ Y que se pierda Granada,
+ Y que te pierdas en ella.
+ Ay de mi, Alhama!
+
+ 13. Fuego per los oyos vierte,
+ El rey que esto oyera:
+ Y como el otro de leyes
+ De leyes tambien hablaya.
+ Ay de mi, Alhama!
+
+ 14. Sabe un rey que no ay leyes
+ De darle a reyes disgusto.--
+ Esso dize el rey Moro
+ Relinchando de colera.
+ Ay de mi, Alhama!
+
+15. Maure alfaqui! Maure alfaqui! sans égard pour ta blanche barbe, le
+roi ordonne à ses bourreaux de te saisir: car la perte d'Alhama
+l'irritait.
+
+Malheur à moi, Alhama!
+
+16. Il leur ordonne d'attacher ta tête à la plus haute pierre de
+l'Alhambra, afin que ton supplice satisfasse à la loi, et que les autres
+tremblent en le voyant.
+
+Malheur à moi, Alhama!
+
+17. «Cavaliers, hommes de bien, écoutez mes paroles; écoutez-moi dire au
+monarque maure que je ne lui dois rien.»
+
+Malheur à moi, Alhama!
+
+18. «Mais la chute d'Alhama pèse sur mon cœur et déchire mon ame. Si le
+roi a perdu son domaine, d'autres peuvent avoir perdu davantage.»
+
+Malheur à moi, Alhama!
+
+ _TEXTE_.
+
+ 15. Moro Alfaqui, Moro Alfaqui,
+ El de la vellida barba,
+ El rey te manda prender,
+ Por la perdida de Alhama!
+ Ay de mi, Alhama!
+
+ 16. Y cortarte la cabeça,
+ Y ponerla en el Alhambra,
+ Por que a ti castigo sea,
+ Y otros tiemblen en miralla.
+ Ay de mi, Alhama!
+
+ 17. Cavalleros, hombres buenos,
+ Dezid de mi parte al rey,
+ Al rey Moro de Granada,
+ Como no le devo nada.
+ Ay de mi, Alhama!
+
+19. «Les pères ont perdu leurs enfans, les femmes leurs époux, et maints
+vaillans hommes leurs vies: l'un a perdu ce qui fut l'objet de son plus
+vif amour, l'autre sa richesse ou son honneur.»
+
+Malheur à moi, Alhama!
+
+20. «Moi-même j'ai perdu, en cette fatale journée, une fille, la plus
+aimable fleur de toute la contrée: je donnerais sur l'heure cent
+doublons pour la racheter, et je ne croirais pas payer trop cher sa
+rançon.»
+
+Malheur à moi, Alhama!
+
+21. Comme le vieux Maure tenait ces discours, on lui trancha la tête, et
+on la porta sans délai sur les murs de l'Alhambra, suivant l'ordre du
+roi.
+
+Malheur à moi, Alhama!
+
+ _TEXTE_.
+
+ 18. De averse Alhama perdido
+ A mi me pesa en alma.
+ Que si el rey perdiò su tierra,
+ Otro mucho mas perdiera.
+ Ay de mi, Alhama!
+
+ 19. Perdieran hijos padres,
+ Y casados las casadas;
+ Las cosas que mas amara
+ Perdiò l'un y el otro fama.
+ Ay de mi, Alhama!
+
+ 20. Perdì una hija donzella
+ Que era la flor d' esta tierra,
+ Cien doblas dava per ella,
+ No me las estimo en nada.
+ Ay de mi, Alhama!
+
+22. Hommes et enfans pleurent une perte si dure et si cruelle: toutes
+les dames que Grenade renferme dans son enceinte, fondent en larmes
+amères.
+
+Malheur à moi, Alhama!
+
+23. De toutes les fenêtres s'épandent sur les murs les noires tentures
+de deuil. Le roi pleure comme une femme sur sa perte: car c'était un
+grand mal, une grande plaie.
+
+Malheur à moi, Alhama!
+
+ _TEXTE_.
+
+ 21. Diziendo assi al hacen Alfaqui,
+ Le cortaron la cabeça,
+ Y la elevan al Alhambra,
+ Assi come el rey lo manda.
+ Ay de mi, Alhama!
+
+ 22. Hombres, ninos y mugeres,
+ Lloran tan grande perdida,
+ Lloravan todas las damas
+ Quantas en Granada avia.
+ Ay de mi, Alhama!
+
+ 23. Por las calles y ventanas
+ Mucho luto parecia;
+ Llora el rey como fembra,
+ Qu' es mucho lo que perdia.
+ Ay de mi, Alhama.
+
+FIN DE LA TRÈS-PLAINTIVE BALLADE.
+
+
+
+
+PREMIER CHANT
+DU
+MORGANTE MAGGIORE,
+
+TRADUIT DE L'ITALIEN DE PULCI.
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT
+DU TRADUCTEUR.
+
+Le lecteur peut-être s'étonnera que nous ayons _traduit_ une
+_traduction_, d'autant plus que nous-même, dans les _Heures de loisir_,
+avons omis toutes les traductions, paraphrases ou imitations; mais il y
+a une grande différence entre les faibles essais de la jeunesse de notre
+poète, et une traduction que fit Lord Byron dans toute la force de son
+talent. Lord Byron a, en général, rendu Pulci avec une fidélité dont on
+aurait été tenté de croire incapable un génie aussi vif et aussi
+indépendant que le sien. On ne peut dire de lui _traduttore, traditore_:
+quand il n'est pas fidèle (et cela est rare), il embellit.
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT
+DE LORD BYRON.
+
+Le _Morgante Maggiore_, dont je publie le premier chant traduit en
+anglais, partage, avec l'_Orlando innamorato_, l'honneur d'avoir formé
+et inspiré le style et la fable de l'Arioste. Les grands défauts du
+Boïardo furent sa manière trop sérieuse de traiter les récits de
+chevalerie, et son âpre style. L'Arioste, en continuant l'histoire de
+l'_Orlando_, a évité le premier défaut par un judicieux emploi de
+l'esprit de saillie du Pulci; et Berni a fait disparaître le second, en
+retouchant le poème du Boïardo. Pulci peut être considéré comme
+précurseur et modèle unique de Berni, comme il l'a été en partie à
+l'égard de l'Arioste, quelque inférieur qu'il soit, néanmoins, à ses
+deux imitateurs. Il n'en est pas moins le fondateur d'un nouveau genre
+de poésie récemment éclos en Angleterre: je veux parler de la poésie de
+l'ingénieux Whistlecraft. Les poèmes sérieux sur Roncevaux en même
+style, et plus particulièrement celui de M. Mérivale; vrai chef-d'œuvre
+du genre, doivent être rapportés à la même source. Il n'a pas encore été
+entièrement décidé si Pulci eut ou n'eut pas l'intention de ridiculiser
+la religion, qui est un de ses thèmes favoris. Il me semble qu'une telle
+intention eût été non moins périlleuse pour le poète que pour le prêtre,
+en égard surtout au siècle et au pays. D'ailleurs, la publication du
+poème a toujours été permise; il a été admis au nombre des classiques
+italiens: ce qui prouve qu'il n'a jamais été et qu'il n'est pas non plus
+maintenant interprété en mauvaise part. Que l'auteur ait eu l'intention
+de tourner en dérision la vie monastique, et qu'il ait laissé son
+imagination se jouer de la niaise simplicité de son géant converti, cela
+paraît assez évident. Mais, certes, il serait aussi injuste de l'accuser
+d'irréligion là-dessus, que de dénoncer Fielding pour son ministre
+_Adams, Barnabas, Thwackun, Supple_, et _the Ordinary_ dans _Jonathan
+Wild_,--ou Walter-Scott, pour l'heureux parti qu'il a tiré de ses
+covenantaires, dans les _Tales of my Landlord_.
+
+Dans la traduction suivante, j'ai usé de la liberté de l'original envers
+les noms propres: de même que Pulci dit _Gan_, _Ganellon_ ou
+_Ganellone_; _Carlo_, _Carlomagno_ ou _Carlomano_; _Rondel_ ou
+_Rondello_, etc., selon que telle ou telle forme se trouve à sa
+convenance: ainsi en use le traducteur. Sous d'autres rapports, la
+version est fidèle, ou du moins le traducteur a fait de son mieux pour
+combiner l'interprétation d'une langue étrangère avec la difficile tâche
+de la réduire au même mode de versification dans sa langue. Le lecteur
+est prié de se souvenir que le style vieilli de Pulci, malgré sa pureté,
+n'est pas d'une intelligence aisée, pour la plupart des Italiens
+eux-mêmes, en raison de l'emploi fréquent des proverbes toscans; et il
+en sera peut-être plus indulgent à l'égard de l'essai que je lui offre.
+Jusqu'à quel point le traducteur a-t-il réussi? Continuera-t-il ou non
+son ouvrage? Ce sont questions que le public décidera. Ce qui m'a engagé
+en partie à faire cette expérience, c'est mon amour, mon étude partiale
+de la langue italienne, dont il est si aisé d'acquérir une légère
+teinture, et si difficile, pour ne pas dire impossible, à un étranger
+d'obtenir une connaissance complète et approfondie. La langue italienne
+est comme une beauté capricieuse, qui accorde ses sourires à tous les
+cavaliers, ses faveurs à un petit nombre d'élus, et quelquefois
+récompense le moins ceux qui l'ont courtisée le plus long-tems. Le
+traducteur désirait aussi présenter sous un vêtement anglais une partie
+au moins d'un poème qui n'a jamais encore été transporté dans une langue
+du Nord, d'autant plus que ce poème a été le modèle original des plus
+célèbres ouvrages produits en deçà des Alpes, ainsi que de ces poétiques
+essais récemment tentés en Angleterre, desquels j'ai déjà fait mention.
+
+
+
+
+Chant Premier.
+
+
+1. Au commencement était le verbe immédiatement après Dieu; Dieu était
+le verbe, le verbe n'était rien moins que Dieu. Il était au commencement
+des choses, selon ma manière de voir, et rien ne put se faire sans lui.
+Ainsi; ô Seigneur plein de justice! du haut de ton céleste séjour,
+envoie-moi, dans ta bienveillante sagesse, un ange, un ange seul, qui
+soit mon compagnon et mon appui durant le cours de la fameuse, noble et
+ancienne histoire que je m'en vais chanter.
+
+2. Et toi, ô vierge, fille, mère, épouse de ce même Seigneur, qui te
+donna les clefs du ciel, de l'enfer et de l'univers entier, dès ce jour
+où ton ange Gabriel te dit: «Salut, Marie!» Ah! puisque tu ne refusas
+jamais ta pitié à tes serviteurs, daigne, dans ta bonté, prodiguer à mes
+vers les rimes coulantes, les fleurs d'un style aisé, et jusques à la
+fin illumine mon esprit.
+
+3. C'était dans la saison où la triste Philomèle pleure avec sa sœur,
+qui se rappelle et déplore les antiques malheurs que toutes deux ont
+soufferts, et où ses chants inspirent l'amour aux nymphes: à la main de
+Phaéton, fils trop aimé, Phébus avait livré les rênes de son char, sans
+cesser néanmoins cette fois d'en modérer le cours par ses ordres:
+l'astre venait de poindre à l'horizon, et d'obliger Tithon à se gratter
+le front;
+
+4. Lorsque je préparai ma barque à obéir incontinent, comme elle le doit
+toujours faire, à mon esprit, son vrai gouvernail, à porter prose ou
+vers, et ce mien poème sur l'empereur Charles, que mainte plume, comme
+bien pouvez le voir, a déjà célébré; mais ceux qui désirèrent répandre
+sa gloire, à en juger par tout ce que j'ai lu de rimes ou de prose, ont
+mal compris l'histoire de Charles--et l'ont écrite encore plus mal.
+
+5. Léonard Arétin a déjà dit que si, comme Pepin, Charles avait eu un
+historien d'une imagination vive et d'un zèle scrupuleux, aucun héros
+n'aurait une place plus brillante dans les annales des siècles.
+Politique infatigable dans le cabinet, et sur le champ d'honneur
+invincible guerrier, ce prince a, pour l'église et pour la foi
+chrétienne, fait certainement beaucoup plus qu'on ne dit ou qu'on ne
+pense.
+
+6. Vous pouvez encore voir, à San-Liberatore, l'abbaye élevée à sa
+gloire, dans les Abruzzes, non loin de Manopello, à cause de la grande
+bataille où, si l'on en croit la renommée, tombèrent--un roi payen et
+son peuple félon, que Charles envoya aux enfers: et là gisent tant
+d'ossemens, tant d'ossemens, qu'auprès d'eux la vallée de Josaphat
+semblerait peu de chose, sinon rien.
+
+7. Mais le monde, aveugle et ignorant, ne prise pas les vertus du héros
+autant que je voudrais le voir. Toi, Florence, c'est par sa grande bonté
+que tu t'élèves, que tu as et peux avoir, si tu veux bien l'avouer, les
+coutumes les plus louables, et les grâces les plus vraies: tout ce que
+tu as acquis depuis lors jusqu'à ce jour par ton chevaleresque courage,
+par tes trésors ou par tes lances, tu en dois la source première au
+noble sang de France.
+
+8. Charles avait à sa cour douze paladins, dont le plus sage et le plus
+fameux était Roland, que le traître Ganellon précipita dans la tombe à
+Roncevaux. Ainsi le scélérat accomplit-il son noir dessein, pendant que
+le cor retentissait si haut, et sonnait l'heure de cette douloureuse
+rencontre, où le noble preux fit tout ce qu'un chevalier peut faire.
+Dante, dans sa _Divine Comédie_, a donné à Roland et à Charles une place
+dans le ciel parmi les bienheureux.
+
+9. C'était le jour de Noël; Charles avait assemblé à Paris toute sa
+cour; Roland, comme je viens de le dire, en était le chef; le preux
+Danois[274], Astolphe y accoururent, ainsi qu'Ansuigi, pour passer le
+tems en joyeuses fêtes, et en gais triomphes, et cela en l'honneur du
+très-renommé saint Denis: vinrent aussi Angiolin de Bayonne, Olivier, et
+le gracieux Berlinghieri.
+
+[Note 274: Ogier le Danois.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+10. Avolio, Arino, Othon de Normandie, le paladin Richard, le sage
+Hamon, le vieux Salomon, Gaultier de Montlion, et Baudoin, fils du
+farouche Ganellon, étaient là réunis, ce qui transportait d'une trop
+vive allégresse le fils de Pépin:--quand ses chevaliers s'avancèrent, il
+soupira de joie de les voir tous ensemble.
+
+11. Mais la fortune, qui se tient aux aguets, prend toujours grand soin
+d'élever une barrière contre nos desseins. Tandis que Charles se
+reposait, Roland, de nom et de fait, gouvernait la cour, Charles, et
+toutes choses. Le maudit Ganellon, crevant d'envie, eut un tel besoin
+d'évaporer son dépit, qu'un jour il se mit à dire ouvertement au roi
+Charlemagne: «Devons-nous donc toujours obéir à Roland?
+
+12. «Mille fois j'ai été sur le point de le dire, Roland se conduit avec
+trop de présomption: tous tant que nous sommes ici, comtes, rois,
+marquis, nous reconnaissons ton autorité; Hamon, Othon, Ogier, Salomon,
+nous tous, enfin, nous ne songeons qu'à t'honorer, et à t'obéir: mais
+Roland a trop de crédit auprès du trône, c'est ce que nous ne pouvons
+souffrir, et nous sommes entièrement résolus à ne plus nous laisser
+régir par un tel jouvenceau.
+
+13. «C'est à Aspremont même que tu commenças à lui faire entendre qu'il
+était un brave chevalier, et qu'il avait, près de la fontaine, contribué
+de beaucoup au gain de la journée. Mais je sais _qui_ aurait remporté ce
+jour-là la victoire, si ce n'eût pas été le vaillant Gérard; oui, Aumont
+eût été le vainqueur; c'est lui qui eut toujours l'œil sur l'étendard;
+en vérité, et de bonne foi, c'est lui qui a mérité les lauriers, roi
+Charlemagne.
+
+14. «Et en Gascogne, s'il t'en souvient encore, lorsque les hordes
+d'Espagne s'y précipitèrent, la cause de la chrétienté eût souffert un
+honteux échec, si la vaillance d'Aumont n'eût repoussé les ennemis. Ce
+qu'il y a de mieux à faire, c'est de dire la vérité, quand il y a motif
+pour cela: connais-la donc, ô empereur; sache que tout le monde se
+plaint. Quant à moi, je repasserai les monts que j'ai franchis avec ma
+suite de soixante-deux comtes.
+
+15. «Il convient que ta grandeur dispense les grâces, de manière à
+donner à chacun la part qui lui est due. Tous tes courtisans
+s'affligent, les uns plus, les autres moins. Crois-tu peut-être que ce
+damoiseau soit un Mars en fait de bravoure?» Roland entendit en partie
+ces discours, un jour qu'il se trouvait par hasard assis à l'écart près
+du lieu de l'entretien. Il lui déplut que Ganellon tînt un pareil
+langage, mais plus encore que Charles y ajoutât foi.
+
+16. Il voulut percer de son épée Ganellon, mais Olivier se jeta entre
+eux deux, et lui arracha des mains sa Durandal[275]; enfin l'on parvint
+à séparer les deux ennemis. Roland n'était pas moins irrité contre
+Charlemagne, et même peu s'en fallut qu'il ne le tuât sur-le-champ. Le
+noble preux s'enfuit de Paris, sans aucun compagnon de voyage, le cœur
+gros de soupirs, et la raison égarée par la colère et par la douleur.
+
+[Note 275: Nom de l'épée de Roland.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+17. A Ermelline, compagne du preux Danois, il prit Cortane[276], et puis
+il prit Rondel[277], et pressa le coursier à travers la plaine jusques à
+Brara. Dès qu'Aldabelle le vit arriver, elle étendit les bras pour
+embrasser l'époux qu'elle revoit. Mais Roland, dont la cervelle était
+troublée, pour réponse à l'épouse qui s'écriait: «Mon Roland, sois le
+bienvenu!» leva son glaive pour la frapper à la tête.
+
+[Note 276: Épée d'Ogier le Danois.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 277: Coursier du même paladin.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+18. Comme un homme qu'un délire furieux conseille, il s'imaginait dans
+son impétueuse colère exercer sa vengeance sur Ganellon, ce qui parut
+fort étrange à Aldabelle. Mais bientôt Roland se réveilla de son
+illusion, et, à ce retour de sa raison, sa compagne ayant saisi la bride
+de son cheval, il mit pied à terre, s'empressa de parler de tout ce qui
+s'était passé, et puis se reposa quelques jours dans la maison
+conjugale.
+
+19. Puis, le cœur toujours plein de rage, il abandonna ses foyers;
+errant à l'aventure, il s'en fut jusque dans les contrées payennes, et,
+tandis qu'il se laissait emporter par son cheval le long de la route, il
+ne pouvait bannir l'image du traître Ganellon, sans cesse attachée à ses
+pas. Enfin, de courses en courses et d'erreurs en erreurs, après avoir
+franchi un long espace, il trouva dans un désert solitaire une abbaye,
+qui, parmi d'obscures vallées et de lointains pays, formait une limite
+entre la terre des chrétiens et celle des payens.
+
+20. L'abbé s'appelait Clermont, et était issu de la race d'Angrant. Une
+énorme montagne étendait sa cime sombre au-dessus de l'abbaye, et
+c'était de ce poste élevé, que certains géans sauvages, savoir, en
+premier rang un nommé Passamont, puis deux autres, Alabastre et Morgant,
+assaillaient la place à coups de fronde, et la mettaient chaque jour en
+péril.
+
+21. Les moines ne pouvaient plus franchir le seuil du couvent, ni
+quitter leurs cellules pour aller chercher de l'eau ou du bois. Roland
+frappa, mais nul ne voulut ouvrir, avant que le prieur ne l'eût enfin
+trouvé bon. Une fois entré, le paladin dit qu'il avait été instruit à
+adorer l'homme-Dieu qui naquit du sang sacré de Marie, et qu'il avait
+reçu le baptême chrétien, puis il raconta comment il était arrivé
+jusqu'à l'abbaye.
+
+22. L'abbé lui dit alors: «Vous êtes le bienvenu; tout ce qui appartient
+à mon couvent, nous vous l'offrons de grand cœur, puisque vous avez foi
+comme nous au divin fils de la Vierge Marie; et, afin que vous n'alliez
+pas attribuer à grossièreté le retard que nous avons mis à vous
+recevoir, vous saurez, noble chevalier: pourquoi notre porte vous fut
+quelque tems fermée, ainsi doit agir quiconque vit dans le soupçon du
+danger.
+
+23. «Quand nous vînmes pour la première fois habiter ces montagnes,
+quelque sombres qu'elles soient comme bien le voyez, néanmoins elles
+semblaient nous promettre un asile aussi sûr contre la crainte que
+contre le blâme. Il suffisait de garantir notre paisible demeure contre
+les brutes sauvages, trop farouches pour être apprivoisées: mais
+maintenant, si nous voulons rester ici; il faut que nous nous gardions
+des bêtes domestiques qui veillent et se tiennent aux aguets autour de
+nous.
+
+24. «En vérité, nous sommes forcés d'être toujours sur le qui vive:
+dernièrement sont ici survenus trois géans cruels. Quel peuple ou quel
+royaume nous a envoyé cette troupe ennemie? je ne le sais, mais elle est
+d'une sauvage étoffe. Quand la force et la malice se joignent à un peu
+de génie, vous savez que rien n'y résiste;--_nous_ ne sommes pas en
+nombre suffisant. Nos oraisons sont tellement troublées, que je ne sais
+plus quoi faire, à moins que la face des choses ne change.
+
+25. «Nos antiques aïeux, qui vivaient dans le désert, étaient bien et
+dûment traités pour leurs œuvres saintes et justes; ne croyez pas qu'ils
+ne vécussent que de sauterelles, il est certain qu'une pluie de manne
+leur tombait du ciel pour nourriture. Mais il nous faut ici monter la
+garde dans nos murs, ou goûter les pierres qui pleuvent sur nous en
+guise de pain; grêle rapide qui chaque jour nous vient du haut de cette
+montagne, et que nous lance Passamont et Alabastre.
+
+26. «Morgant, le troisième, est le plus farouche des trois; il déracine
+pins, hêtres, peupliers et chênes, et les lance sur notre communauté
+pour l'ensevelir sous la masse: tout ce que je puis faire ne sert qu'à
+exciter davantage sa colère.» Tandis qu'ils parlaient devant le
+cimetière, une pierre, partie de la fronde d'un des géans, faillit
+écraser Rondel, et vint tomber à terre avec une telle force qu'elle
+rebondit presque jusques au toit.
+
+27. «Au nom de Dieu, chevalier, s'écria l'abbé, hâtez-vous d'entrer:
+voici venir la pluie de manne.--Cher abbé, répliqua Roland, ce
+gaillard-là ne veut pas que mon cheval paisse plus long-tems, il le
+guérirait d'humeur rétive, si besoin en était; cette pierre me semble
+avoir été lancée de bon cœur, et cela n'est pas mal visé.» Le révérend
+père repartit. «Je ne vous trompe point; un jour, je crois, ils
+lanceront la montagne.»
+
+28. Roland recommanda qu'on prît soin de Rondel, et se mit aussi à
+déjeuner. «Abbé, dit-il, j'ai besoin d'aller trouver le camarade qui a
+lancé ce pavé contre mon bon cheval.» L'abbé reprit alors: «Ne
+méprisez-pas mon avis, je vous parle comme à un frère chéri; baron, je
+voudrais vous dissuader d'engager un pareil combat, car je suis sûr que
+vous y perdrez la vie.
+
+29. «Ce Passamont a en main trois dards,--plus frondes, massues, et
+roches, devant lesquelles il faut céder; vous savez que les géans ont
+des cœurs plus hardis que les nôtres, et cela par une trop juste raison.
+Si vous êtes résolu de marcher au combat, méfiez-vous bien d'eux, car
+ils sont barbares et robustes.» Roland reprit: «Je verrai cela, soyez-en
+certain, et je vais, pour plus de sûreté, traverser à pied le désert.»
+
+30. L'abbé traça sur le front de Roland un grand signe de croix. «Allez
+donc, dit-il, avec la bénédiction de Dieu et la mienne.» Roland, après
+qu'il eut gravi la montagne, se dirigea en droite ligne, suivant les
+instructions de l'abbé, vers le séjour ordinaire de Passamont, qui, le
+voyant ainsi tout seul, le regarda par devant et par derrière avec un
+œil observateur, puis lui demanda s'il désirait devenir son serviteur.
+
+31. Il lui promit un office propre à lui donner du bon tems. Mais Roland
+repartit: «Sarrazin insensé! je viens te tuer, s'il plaît à Dieu, et non
+pas me faire page, et, comme tel, grossir le cortége de tes serviteurs.
+Vous avez trop souvent ravi la paix aux moines du Très-Haut: oui, vil
+chien; la patience divine est poussée à bout». Le géant courut saisir
+ses armes, furieux qu'il était de recevoir une réponse si injurieuse.
+
+32. Revenu au lieu où Roland était resté sans s'écarter d'un seul pas,
+il fit pirouetter sa corde, et lança une pierre avec une si terrible
+force, qu'il donna un bel exemple de son adresse dans le maniement de la
+fronde. La pierre tomba sur le casque de bonne trempe qui couvrait la
+tête du comte Roland, et elle fit retentir à la fois la tête et le
+casque, au point que le noble preux s'évanouit de douleur comme s'il fût
+mort: il semblait même plus que mort, tant le coup l'avait étourdi.
+
+33. Lors Passamont, qui le crut tué sans retour, se dit: «Je m'en vais,
+maintenant qu'il est par terre, le dépouiller de ses armes; pourquoi me
+suis-je battu contre un tel poltron?» Mais jamais le Christ n'abandonne
+pour un long tems ses serviteurs, et surtout Roland; délaisser un tel
+chevalier, ce serait presque un tort. Tandis que le géant s'apprête à le
+désarmer, Roland a recouvré sa force et ses sens.
+
+34. Il s'écria d'une voix forte: «Géant, où vas-tu? Tu as sans doute
+pensé m'avoir mis au linceul, fuis d'un autre côté;--si tu n'as point
+d'ailes, tu n'es pas assez preste pour échapper à ma vengeance,--chien
+de renégat! Ce n'est que par un coup de trahison que tu m'as jeté sur le
+carreau.» Le géant ne put retenir sa surprise, se détourna soudain,
+arrêta ses pas, puis se baissa pour prendre une grosse pierre.
+
+35. Roland avait en main la tranchante Cortane, fendre en deux la tête
+du géant, voilà quel fut son dessein, et Cortane coupa ce crâne païen
+comme doit faire un pur acier. Passamont tomba pour ne plus se relever;
+mais, hautain et farouche jusque dans sa chute, il adressa dévotement à
+Mahom ses prières impies. En entendant ces horribles et durs blasphêmes,
+Roland remercia le Père céleste et le Verbe,--
+
+36. Disant: «Oh quelle grâce tu m'as accordée! et je te dois, Seigneur,
+une éternelle reconnaissance. Je sais que toi seul, du haut des cieux,
+as pu me sauver la vie, lorsque le géant m'eut si bien étendu par terre.
+Toutes choses sont, par toi, réglées dans une juste mesure; notre
+pouvoir n'est rien sans ton secours. Je te prie de veiller sur moi,
+jusqu'à ce que je revoie encore Charlemagne.»
+
+37. Ayant ainsi parlé, il s'en fut, et trouva plus bas Alabastre
+employant tout ce qu'il avait de forces à enlever d'une rive escarpée un
+rocher ou deux. Lorsqu'il se fut approché de lui, il dit d'une voix
+haute: «Comment penses-tu, glouton, lancer une telle pierre?» Dès
+qu'Alabastre eut entendu retentir ces menaçantes paroles, il se saisit
+soudain de sa fronde,
+
+38. Et jeta un roc de si large dimension, que si l'énorme masse eût en
+effet rempli sa mission, si Roland n'eût point paré le choc avec son
+bouclier, certes il n'y aurait pas eu besoin de médecin. Le paladin
+prit, à son tour, l'offensive, et fit à l'immense poitrine du géant une
+blessure où il plongea son épée jusqu'à la garde. Le rustre tomba; mais,
+quoique expirant, il ne renia pas Mahomet.
+
+39. Morgant avait un palais à sa guise, un palais composé de branches,
+de poutres et de terre; il s'étendait à son aise dans cette demeure, et
+s'y renfermait dès le soir. Roland frappa,--puis refrappa encore pour
+réveiller le géant. Celui-ci vint ouvrir la porte, comme un être en
+démence, car un songe funeste avait troublé son sommeil.
+
+40. Il s'était vu attaquer par un serpent terrible; il invoquait Mahom,
+mais Mahom ne lui servait à rien, et ne lui donnait pas un instant de
+secours; alors, adressant sa prière au divin Jésus, il était délivré de
+toutes les craintes qui le torturaient. Il vînt donc à la porte avec
+grand regret:--«Qui frappe ici? dit-il tout en grommelant,--Vous le
+verrez bientôt, dit Roland.
+
+41. «Je viens, envoyé par les malheureux moines, vous prêcher, ainsi
+qu'à vos frères,--la pénitence; car la divine Providence condamne en
+vous, comme dans les autres, les outrages faits à vos voisins. Ceci est
+écrit là-haut;--votre propre malheur doit venger le malheur d'autrui; le
+ciel même a porté cette sentence. Sachez donc qu'à cette heure j'ai
+laissé plus froids que des pilastres votre Passamont et votre
+Alabastre.»
+
+42. Morgant lui dit: «O noble chevalier! au nom de votre Dieu, ne me
+dites pas d'injures. Faites-moi le plaisir de m'apprendre votre nom; et
+si vous êtes chrétien, dites-le moi, de grâce.» Roland répondit: «Par ma
+foi, votre oreille entendra ce que vous désirez savoir: j'adore le
+Christ, qui est le Dieu véritable; et, si vous le voulez, vous pourrez
+l'adorer.»
+
+43. Le Sarrazin répliqua d'une voix humble: «J'ai eu une étrange vision:
+un serpent féroce m'assaillit; j'étais seul, et Mahom n'avait aucune
+pitié de mon sort. Soudain, j'offris mes vœux à ton Dieu, au Dieu qui
+expia vos péchés sur la croix; il me secourut à tems, et je fus sauf et
+libre; aussi suis-je tout disposé à devenir chrétien.»
+
+44. Roland repartit: «Baron juste et pieux, si cette bonne résolution
+dévoue réellement votre cœur au vrai Dieu qui, seul, nous dispense un
+immortel honneur, vous irez au céleste séjour; et, si vous voulez, nous
+vivrons ensemble en amis, et je vous aimerai d'une amitié parfaite. Vos
+idoles sont les œuvres du mensonge et de la fraude; le seul vrai Dieu
+est le Dieu des chrétiens.
+
+45. «Ce Dieu descendit dans le sein de sa mère Marie, vierge pure et
+immaculée. Si vous reconnaissez le divin Rédempteur, sans qui ni le
+soleil ni les étoiles ne peuvent briller, abjurez la foi fausse et
+félone du maudit Mahom; reniez votre Dieu, et adorez le mien;--recevez,
+avec zèle, le baptême, puisque vous vous repentez.» A quoi Morgant
+répondit: «J'y consens avec plaisir.»
+
+46. Roland courut l'embrasser, prodigua ses carresses à son nouveau
+converti, et lui dit: «Ce me sera grande joie de vous mener à
+l'abbaye.--Allons-y, reprit Morgant, j'ai à faire ma paix avec les
+religieux.» Roland écoutait ces paroles avec un secret orgueil, et
+disait: «Mon frère, vous êtes si dévot et si bon que vous demanderez
+pardon à l'abbé, comme je désire que vous le fassiez.
+
+47. «Puisque Dieu à daigné vous éclairer de sa lumière, et vous
+admettre, dans sa miséricorde, au nombre de ses enfans, l'humilité doit
+être votre première offrande.» Morgant lui dit alors: «De grâce, puisque
+votre Dieu va devenir le mien, faites-moi connaître votre rang, et
+apprenez-moi votre véritable nom; puis je suivrai vos ordres de point en
+point.» Sur quoi l'autre lui dit qu'il était Roland.
+
+48. «Oh! s'écria le géant, divin Jésus! reçois de ma reconnaissance
+mille et mille bénédictions! J'ai entendu souvent parler de vous,
+incomparable baron, durant le cours de mes diverses années; et, comme je
+vous l'ai dit, je veux être à jamais votre vassal, tant votre bravoure
+m'inspire d'admiration!» Ainsi causant, tous deux continuèrent à deviser
+de mainte et mainte chose, et se mirent en route pour l'abbaye.
+
+49. Et, chemin faisant, Roland parlait avec Morgant sur les deux géans
+tués: «Consolez-vous de leur mort, je vous prie; et, puisque tel est le
+bon plaisir de Dieu, pardonnez-moi. Ils avaient fait mille outrages aux
+moines, et nos saintes écritures déclarent nettement--que le bien est
+récompensé, et le mal puni, et le Seigneur n'a jamais manqué à cette
+loi,
+
+50. «Tant il aime à rendre justice à chacun. Il veut que ses jugemens
+accablent quiconque a commis un péché, grand ou petit; mais il n'oublie
+pas de rendre le bien pour le bien. S'il n'était pas juste,
+pourrions-nous l'appeler saint, ce Dieu que je veux maintenant vous
+faire adorer? Tous les hommes doivent prendre sa volonté pour règle
+suprême de leurs désirs, et lui obéir, soudainement et de plein gré.
+
+51. «Nos docteurs s'accordent tous en ce point, et parviennent tous à
+cette même conclusion;--c'est que si les bienheureux esprits qui louent
+le Seigneur dans le ciel, se laissaient entraîner à une compassion
+coupable pour leurs parens précipités en enfer et voués à la
+damnation,--soudain leur félicité serait réduite à néant: et en ceci le
+Tout-Puissant pourrait paraître injuste.
+
+52. «Ils ont mis dans le Christ leur plus ferme espérance, et tout ce
+qu'il a trouvé bon de faire, leur semble légitime; et cela ne pouvait
+pas être autrement, car Jésus ne peut faillir en aucun point. Si leurs
+pères ou leurs mères subissent d'éternelles tortures, ils ne prennent
+nul souci de leurs pères ni de leurs mères: ce qui plaît à Dieu ne peut
+que les satisfaire.--Tels sont les devoirs observés par le chœur des
+élus.
+
+53.--Un mot suffit aux sages, dit Morgant, et vous verrez quel chagrin
+je ressens du trépas de mes frères; et si j'approuve la volonté de Dieu,
+suivant la stricte obéissance que vous me dites être pratiquée dans le
+ciel.--Les morts sont morts,--ne songeons qu'à nous réjouir. Je vais
+couper les mains aux deux cadavres, et les porter aux saints moines.
+
+54. «Ainsi, chacun pourra s'assurer qu'ils sont bien morts, et qu'on ne
+doit plus craindre de se promener seul dans ce désert; et l'on verra que
+mon esprit a été illuminé par la grâce du Seigneur, qui a déchiré le
+voile des ténèbres, et a fait paraître à mes yeux son brillant royaume.»
+A ces mots, il coupa les mains de ses frères, et abandonna leurs troncs
+mutilés aux bêtes féroces et aux oiseaux de proie.
+
+55. Puis ils s'en furent tous deux à l'abbaye, où l'abbé attendait dans
+la plus grande anxiété. Les moines, qui ne savaient pas encore le fait,
+coururent en désordre et hors d'haleine vers leur supérieur, et lui
+dirent en tremblant: «Veuillez nous dire si vous voulez voir ce géant
+dehors ou dedans.» L'abbé, regardant Morgant à travers la porte, fut
+trop effrayé au premier aspect pour consentir à ouvrir.
+
+56. Roland, le voyant ainsi troublé, lui dit aussitôt: «Abbé,
+réjouis-toi; ce géant croit en Jésus-Christ, et doit être compté au
+nombre des chrétiens; il a renié son faux prophète Mahom.» Morgant
+corrobora ce discours en exhibant les mains, preuve tout-à-fait claire
+du sort des deux géans: sur quoi, l'abbé adressa au Seigneur un juste
+remercîment, disant: «Tu m'as comblé de joie, ô mon Dieu!»
+
+57. Il regarda Morgant, calcula les dimensions de ce nouveau-venu, après
+les avoir mesurées de l'œil plutôt deux fois qu'une; puis il dit: «O
+géant très-illustre! sachez que je ne m'étonnerai plus désormais que
+vous déraciniez et lanciez les arbres comme vous l'avez fait naguère:
+mes propres yeux m'instruisent de vos forces. Dorénavant vous vous
+montrerez l'ami aussi sincère et aussi parfait du Christ, que vous en
+fûtes autrefois l'ennemi.
+
+58. «Un de nos apôtres jadis, nommé Saül, persécuta la foi du Christ. Un
+jour enfin, enflammé par le souffle du Saint-Esprit: «Pourquoi me
+persécutes-tu ainsi?» dit le Christ. Lors, il ouvrit les yeux sur son
+péché, et s'en fut prêchant en tout lieu et à toute heure le Christ:
+trompette de la foi, ses accens résonnent et retentissent par toute la
+terre.
+
+59. «Ainsi ferez-vous, mon cher Morgant: un seul pécheur qui se
+repent,--telle est la parole de l'évangéliste,--occasionne plus de joie
+dans les cieux qu'une liste de quatre-vingt-dix-neuf bienheureux. Vous
+pouvez être sûr que, si tous vos vœux aspirent à Dieu avec un juste
+zèle, vous goûterez dans l'éternité le bonheur des saints,--vous qui
+naguères étiez condamné à la perdition et à l'enfer.»
+
+60. Ainsi l'abbé rendit de grands honneurs à Morgant, et durant
+plusieurs jours on ne songea qu'au repos. Un jour qu'ils se promenaient
+tous trois, et couraient çà et là au gré de leur caprice, l'abbé ouvrit
+une chambre où se trouvaient plusieurs armures, et entr'autres certains
+arcs: Morgant eut la fantaisie d'en prendre un, quoiqu'il pensât n'en
+faire jamais aucun usage.
+
+61. Ce lieu, étant tout-à-fait dépourvu d'eau, Roland dit en bon et
+digne frère: «Morgant, vous me feriez plaisir en ce moment, si vous
+alliez quérir de l'eau.--Vous serez toujours obéi, reprit Morgant; et
+dès que vous aurez commandé.» Là-dessus, il plaça sur son épaule une
+grande cuve, et se mit en chemin vers une fontaine, où il avait coutume
+de boire, et qui était située au pied de la montagne.
+
+62. Arrivé à la fontaine, il entend un prodigieux fracas, qui soudain
+s'étend dans la forêt: aussitôt il tire de son carquois une flèche,
+bande son arc, et lève la tête. Voici venir une immense troupe de
+pourceaux, qui marche avec un bruit pareil à celui de la tempête, et se
+dirige précisément aux bords de la source: ainsi notre géant se trouve
+environné de ces immondes animaux.
+
+63. Morgant décocha à tout hasard une flèche qui frappa un porc à
+l'oreille, et lui perça la tête d'outre en outre; l'animal, blessé à
+mort, tomba en gambillant. Un autre enfant de la race cochonne, brûlant
+de venger son frère, courut contre le géant avec une ardeur farouche, et
+franchit la distance d'un pas si rapide, que Morgant n'eut pas le tems
+de tirer l'arc.
+
+64. Voyant le verrat près de lui, Morgant lui donna sur la tête un tel
+coup de poing[278], qu'il lui fracassa le crâne, et l'étendit roide mort
+à côté de l'autre. Témoins d'un pareil coup, les autres pourceaux
+s'enfuirent par la vallée. Morgante se mit sur la nuque le baquet rempli
+d'eau, sans en répandre une seule goutte, sans y imprimer la moindre
+secousse.
+
+[Note 278:
+
+ _He gave him such a_ punch _upon the head.
+ Gli dette in sulla testa un gran punzone_.
+
+Il est étrange que Pulci ait mot à mot employé par avance la phrase
+technique de mon vieux maître et ami, Jackson, qui a porté l'art à son
+plus haut degré de perfection. _A punch on the head_ ou _a punch in the
+head_, «un punzone in sulla testa.» Voilà l'exacte et fréquente locution
+de nos meilleurs pugilistes, qui se doutent peu de parler le pur
+toscan.]
+
+65. Le tonneau sur une épaule, et les deux porcs sur l'autre, il marcha
+à grands pas vers l'abbaye qui se trouvait encore assez loin, et dans sa
+course il ne perdit pas une gouttelette d'eau. Roland, l'apercevant
+sitôt reparaître avec les porcs tués et ce vase plein jusqu'au bord,
+s'étonna de voir un mortel doué d'une si grande force;--ainsi fit
+l'abbé; et pour recevoir le géant, la porte fut toute grande ouverte.
+
+66. Les moines se réjouirent à la vue de cette eau bonne et fraîche,
+mais encore davantage en apercevant le porc: tout animal est joyeux à
+l'aspect de la pâture. Ils laissent dormir leurs bréviaires, et se
+mettent à l'œuvre avec une telle gloutonnerie, manient la fourchette
+avec un tel plaisir, que la chair du cochon n'a pas besoin d'être salée;
+il n'y a pas de danger qu'elle devienne rance et se pourrisse; car on
+laisse en arrière tous les jeûnes.
+
+67. Ils mangèrent comme s'ils eussent voulu se crever, et jouèrent si
+bien de la mâchoire, que les os qu'ils laissèrent semblaient avoir
+trempé dans l'eau: vive douleur pour le chien et le chat, qui trouvaient
+à peine de quoi ronger! L'abbé fit grand honneur à tout le monde: puis,
+quelques jours après cette scène de bombance, il donna à Morgant un beau
+cheval bien harnaché, qu'il avait long-tems gardé pour son propre usage:
+
+68. Morgant mena le cheval dans une prairie, afin de le faire galopper,
+et de le mettre à l'épreuve; il croyait peut-être que l'animal avait une
+échine de fer, ou se croyait lui-même assez léger pour ne point casser
+les œufs. Mais la bête, accablée de fatigue, tomba par terre et creva.
+Tandis qu'elle gisait immobile et froide, Morgant s'écriait: «Allons,
+lève-toi, rosse rétive!» et il continuait à la piquer de l'éperon.
+
+69. Mais, enfin, il jugea convenable d'abandonner la selle, et dit: «Je
+suis pourtant léger comme une plume, et il est crevé;--qu'en dites-vous,
+comte Roland?» Celui-ci repartit: «Vous me semblez plutôt un grand mât
+avec sa hune en guise de front:--laissez cet animal; la fortune veut que
+nous cheminions ensemble, moi à cheval, mais vous, Morgant, à pied.» A
+quoi le géant répondit: «Je le veux bien.
+
+70. «Quand l'occasion s'offrira, vous verrez comme je déploierai mon
+courage dans le combat.» Roland dit alors: «Je crois, en vérité, que
+vous serez, s'il plaît à Dieu, un brave chevalier, et vous ne me verrez
+pas non plus m'endormir. Ne vous inquiétez plus de votre
+cheval;--toutefois, il vaudrait mieux le porter en quelque bois caché,
+mais je ne sais ni le moyen ni la route.»
+
+71. Le géant dit: «Eh bien, je le porterai moi-même, puisque le lâche
+n'a pu me porter;--je rendrai, comme Dieu, le bien pour le mal; mais
+donnez-moi un coup de main pour le mettre sur mon dos.» Roland répliqua:
+«Si mon conseil a quelque poids, Morgant, n'entreprenez pas de soulever
+ou d'emporter ce cheval mort; qui vous fera ce que vous lui avez fait.
+
+72. «Prenez garde qu'il ne se venge, quoique mort, et d'une vengeance
+irréparable, comme fit jadis le centaure Nessus; je ne sais si vous avez
+lu ou entendu cette histoire, mais il vous fera crever, soyez-en
+sûr.--Aidez-moi à me le mettre sur le dos, dit Morgant, et vous verrez
+quel fardeau je peux supporter, mon bon Roland; je porterais, à la place
+de ce palefroi, ce clocher avec toutes ses cloches.»
+
+73. L'abbé reprit: «Le clocher est bien là, mais, quant aux cloches,
+vous les avez brisées.» Morgant répondit: «Ils en portent la peine dans
+les enfers, ceux qui gisent roides morts dans cette grotte;» et hissant
+sur ses épaules le cheval qui l'avait fait tomber: «Eh bien, dit-il,
+regardez, Roland, si la goutte m'est descendue dans les jambes,--et si
+j'ai la force nécessaire.» Et, à ces mots, il fit deux gambades avec le
+cheval sur le dos.
+
+74. Morgant étant constitué comme une montagne, il n'y avait aucun
+prodige à le voir faire cela. Mais Roland le blâmait dans le fond de son
+ame; il craignait que ce géant, qui était maintenant de sa famille, ne
+se fît quelque mal ou ne s'estropiât; il l'engagea encore une fois à
+déposer son fardeau: «Mettez-le à bas, ne le portez pas dans le désert.»
+Morgant répondit: «Oh! certes, je l'y porterai.»
+
+75. Il le porta, en effet, et le jeta dans quelque recoin; puis il se
+hâta de retourner à l'abbaye. Roland lui dit: «Pourquoi demeurer ici
+plus long-tems? Morgant! ici, il n'y a rien à faire, en vérité.» Il prit
+un jour l'abbé par la main, et lui dit, avec une extrême politesse,
+qu'il avait résolu de quitter sa Révérence; mais que, pour accomplir
+cette résolution, il lui demandait pardon et congé:
+
+76. Que les honneurs dont on les comblait sans cesse excédaient
+peut-être la mesure de leurs mérites. Puis il ajouta: «J'ai intention de
+réparer, et le plus tôt possible, les jours perdus du tems passé: mon
+inaction est susceptible de blâme. Je vous aurais, il y a déjà plusieurs
+jours, demandé permission de partir, mon bon père, mais j'éprouvais une
+confusion réelle; et je ne sais même encore comment vous dévoiler ma
+pensée, tant je vous vois content de notre long séjour.
+
+77. «Mais, dans mon cœur, j'emporte, partout où j'irai, le souvenir de
+l'abbé, de l'abbaye et de ce lieu désert,--tant j'ai conçu d'amour pour
+vous en si peu de tems! Puisse, du haut des cieux, vous rendre tout le
+bien que vous m'avez fait, ce vrai Dieu, ce maître éternel et puissant,
+dont le royaume est ouvert pour vous à la fin du monde! Pour le moment,
+nous attendons votre bénédiction, et nous nous recommandons vivement à
+vos prières.»
+
+78. Quand l'abbé entendit le comte Roland, il fut tout attendri jusqu'au
+fond de son cœur, tant chaque parole allumait en son sein une douce
+ferveur. «Chevalier, dit-il, si j'ai paru ne pas accorder à votre mérite
+autant de bienveillance et de courtoisie qu'il convient d'en montrer à
+un si noble sang (car je sais que j'ai trop peu fait en cette
+occurrence), n'accusez que notre ignorance et la pauvreté du lieu.
+
+79. «Nous ne pouvons, en vérité, que vous prodiguer les messes; les
+sermons, les bénédictions et les _Pater noster_; soupers chauds, bons
+dîners, se trouvent mieux ailleurs que dans les cloîtres. Mais mon cœur
+est épris d'un tel amour pour vous, à cause des mille et mille vertus
+que vous nourrissez en votre ame, que je serai partout où vous irez, et
+que d'autre part, néanmoins, vous resterez avec moi.
+
+80. «Ceci renferme une apparente contradiction; mais je sais que vous
+êtes sage, que vous entendez et goûtez mes paroles, que vous me
+comprenez avec une entière conviction. Pour vos justes et pieux
+exploits, puissiez-vous recevoir les hautes récompenses et la
+bénédiction du Seigneur, qui vous a envoyé dans ce désert! C'est à sa
+grande miséricorde que nous devons notre liberté; nous en rendons grâces
+à lui et à vous.
+
+81. Vous avez sauvé tout à la fois notre vie et notre ame; ces géans
+nous inspiraient une telle épouvante, que nous avions perdu les voies
+qui pouvaient guider heureusement nos pas jusques à Jésus et à l'armée
+céleste. Votre départ fait naître ici une telle douleur, que nous
+restons tous inconsolables. Mais vous ne pouvez perdre les mois et les
+années dans l'oisiveté, et vous n'êtes pas né pour revêtir notre modeste
+costume,
+
+82. «Mais pour porter les armes et manier la lance; et en vérité, on
+peut, sous les armes, faire œuvres aussi méritoires que sous ce
+capuchon; en preuve de quoi je vous invite à lire l'Écriture. Quant à ce
+géant, son ame peut gagner le ciel, grâce à votre miséricorde: qu'-il
+aille donc en paix! Je ne cherche pas à découvrir votre état et votre
+nom; mais, si l'on m'interroge, je dirai, pour réponse, qu'un ange est
+descendu, ici, du haut des cieux.
+
+83. «Si vous avez besoin d'armures ou de quelque autre chose, venez,
+examinez notre garde-robe, et prenez-y ce que vous voudrez; choisissez
+de quoi couvrir la nudité de ce géant.» Roland répondit: «Si il y avait
+quelque armure qui pût servir à l'usage de mon compagnon, avant de nous
+mettre en voyage, j'accepterais le présent avec plaisir.» L'abbé reprit
+alors: «Venez voir.»
+
+84. Ils entrèrent dans une chambre dont la muraille était couverte de
+vieilles armures comme d'un vernis, et l'abbé leur dit: «Je vous donne
+tout cela.» Morgant secoua, une à une, ces armures poudreuses qui se
+trouvèrent toutes trop petites, hormis une seule cuirasse, dont les
+mailles n'avaient pas non plus échappé à la rouille. Il l'essaya, et ce
+fut merveille de voir avec quelle exactitude elle s'ajustait à sa
+taille, comme aucune peut-être n'avait jamais fait.
+
+85. C'avait été la cuirasse d'un géant démesuré, qui, plusieurs années
+auparavant, était tombé devant l'abbaye, sous les coups du grand Milon
+d'Angrant. L'histoire était parfaitement figurée sur le mur; on avait
+peint les derniers momens du cruel ennemi qui, long-tems avait fait à
+l'abbaye, une guerre implacable; le combat était dessiné, et Milon était
+là qui renversait son adversaire.
+
+86. Voyant cette histoire, le comte Roland dit en son cœur: «O Dieu! qui
+sais tout! comment Milon vint-il ici pour donner la mort au géant?» Puis
+il lut, en pleurant, certaines lettres; il ne pouvait s'empêcher de
+mouiller de larmes son visage,--comme je vous l'expliquerai dans la
+suivante histoire.--De mal toujours vous garde le glorieux roi du ciel!
+
+FIN DU MORGANTE MAGGIORE.
+
+
+
+
+DISCOURS
+PARLEMENTAIRES
+DE LORD BYRON.
+
+I. Discours sur le bill relatif aux mécaniques (_frame-work bill_),
+prononcé dans la Chambre des Lords, le 27 février 1812.
+
+II. Sur la motion du comte de Donoughmore, qui réclamait la formation
+d'un comité pour l'examen des droits des catholiques, le 21 avril 1812.
+
+III. Sur la pétition du major Cartwright, ler juin 1813.
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT
+DU TRADUCTEUR.
+
+
+Ces trois discours sont certainement dignes d'attirer l'attention. On
+verra avec plaisir Lord Byron plaider en faveur de la classe ouvrière,
+réclamer l'émancipation des catholiques, la réforme parlementaire, etc.,
+etc. C'est ainsi que, dès son entrée dans la carrière politique, Byron
+se sépara de l'orgueilleuse et égoïste aristocratie, à laquelle il
+appartenait par sa naissance. Que l'on songe que l'émancipation
+catholique n'a été obtenue qu'en 1828, que la réforme parlementaire
+trouve encore mille préjugés et mille intérêts à combattre, et l'on ne
+s'étonnera pas que la _haute société_ anglaise ait prononcé l'anathème
+contre un _noble_ si infecté d'opinions démocratiques, et l'ait abreuvé
+de dégoûts, au point de l'obliger à maudire et fuir son pays.
+
+
+
+
+DISCOURS
+SUR LE BILL RELATIF AUX MÉCANIQUES
+(Frame-work bill),
+PRONONCÉ, DANS LA CHAMBRE DES LORDS, LE 27 FÉVRIER 1812.
+
+L'ordre du jour étant la seconde lecture de ce bill, Lord Byron se leva,
+et (pour la première fois) s'adressa à leurs Seigneuries dans les termes
+suivans:
+
+
+MILORDS,
+
+Le sujet actuellement soumis à vos Seigneuries pour la première fois,
+quoique nouveau à la Chambre, n'est en aucune façon nouveau pour le
+pays. Je crois qu'il a occupé les sérieuses méditations de toutes sortes
+de personnes, long-tems avant d'être amené à la connaissance de la
+législature, qui seule pouvait rendre de réels services. Comme homme
+attaché en quelque degré au comté souffrant, quoique je sois étranger,
+non seulement à la Chambre en général, mais presque à chacune des
+personnes dont j'ose solliciter l'attention, je dois réclamer de vos
+Seigneuries quelque peu d'indulgence, lorsque j'offre un petit nombre
+d'observations sur une question dans laquelle je m'avoue moi-même
+gravement intéressé.
+
+Il serait superflu d'entrer dans le détail des excès commis. La Chambre
+sait déjà que les mutins se sont tout permis, sauf l'effusion du sang;
+que les propriétaires des métiers, et toutes les personnes qu'on
+supposait avoir quelque relation avec eux, ont été exposés à toute
+espèce d'insultes et de violences. Durant le court espace de tems que je
+passai récemment dans le Nottinghamshire[279], douze heures ne
+s'écoulèrent pas sans quelque nouvel acte de violence; et le jour où je
+quittai le comté, j'appris que quarante métiers avaient été brisés le
+soir précédent, comme d'ordinaire, sans résistance, et sans qu'on connût
+l'auteur du délit. Tel était alors l'état de ce comté, et tel il est
+encore en ce moment, comme j'ai quelque raison de le croire. Mais, tout
+en admettant que ces excès prennent en ce moment une extension
+alarmante, on ne peut nier qu'ils n'aient pris naissance du sein d'une
+détresse inouïe. La persévérance de ces misérables dans leur conduite
+tend à prouver qu'il n'y a que l'extrême indigence qui ait pu porter une
+nombreuse, honnête et industrieuse classe du peuple à commettre des
+violences si périlleuses pour eux-mêmes, pour leurs familles et pour la
+société.
+
+[Note 279: Le comte de Nottingham, dans le diocèse d'Yorck: pays
+manufacturier, riche en fabriques de bas faits au métier, de soieries et
+cotonnades.
+
+(_N. du. Tr._)]
+
+A l'époque dont je parle, la ville et le comté étaient chargés de
+considérables détachemens militaires; la police était en mouvement, les
+magistrats assemblés, cependant tous les mouvemens de la justice civile
+et de la force militaire n'ont abouti à rien. Il ne s'est pas présenté
+un seul exemple d'arrestation, d'un malfaiteur pris réellement en
+flagrant délit; il n'y a donc pas eu un seul individu contre lequel il
+existât des preuves légales, suffisantes pour le faire déclarer
+coupable. Mais la police, quoique inutile, n'était point demeurée
+oisive: plusieurs individus notoirement coupables, avaient été
+découverts; hommes atteints et convaincus, avec la plus grande évidence,
+du crime capital de pauvreté; hommes qui avaient le tort affreux d'avoir
+légitimement engendré un grand nombre d'enfans, que, grâces à la dureté
+des tems, ils étaient incapables d'entretenir. Un dommage considérable
+avait été fait aux propriétaires des métiers perfectionnés; ces machines
+leur étaient avantageuses, en ce qu'elles leur permettaient de renvoyer
+un assez grand nombre d'ouvriers, qui, par conséquent, se trouvaient
+réduits à mourir de faim. Par exemple, par l'adoption d'une certaine
+espèce de métier, un homme faisait la besogne de plusieurs, et les
+travailleurs superflus étaient dépourvus d'emploi. Cependant il est
+digne de remarque, que l'ouvrage ainsi exécuté était de qualité
+inférieure, qu'il ne pouvait se vendre dans l'intérieur du royaume, et
+n'était fabriqué que pour l'exportation. Il était désigné, dans l'argot
+commercial, par le nom d'_œuvre d'araignée_[280]. Les ouvriers renvoyés,
+dans leur aveugle ignorance, au lieu de se réjouir de ces progrès dans
+les arts si utiles à l'humanité, pensèrent qu'ils allaient être
+sacrifiés aux progrès des mécaniques. Dans la simplicité de leurs cœurs,
+ils imaginèrent que l'existence et le bien-être des pauvres industrieux
+étaient des objets d'importance plus grande que l'accroissement de la
+fortune d'un petit nombre d'individus par le moyen de machines
+perfectionnées, qui ôtaient aux ouvriers leur emploi, et mettaient le
+travailleur hors d'état de gagner son salaire. Et l'on doit l'avouer,
+quoique l'adoption des mécaniques, dans l'état de prospérité commerciale
+dont notre patrie s'enorgueillissait naguère, ait pu être avantageuse au
+maître sans causer aucun détriment au serviteur, néanmoins, dans la
+situation actuelle de nos manufactures, dont les produits pourrissent
+dans les magasins sans espoir d'exportation, les métiers de cette espèce
+tendent matériellement à aggraver la détresse et le mécontentement de
+ceux qui souffrent. Mais la cause réelle de la détresse et des troubles
+qu'elle engendre est située plus haut. Quand on nous dit que ces hommes
+sont ligués non seulement pour la destruction de tout ce qui fait leur
+propre aisance[281], mais encore de leurs moyens de subsistance,
+pouvons-nous oublier que c'est la désastreuse politique, le funeste état
+de guerre des huit dernières années, qui à détruit leur aisance, la
+vôtre, et celle de tout le monde? Politique, qui, née avec de _grands
+hommes d'état qui ne sont plus_, a survécu à la mort de ces hommes, pour
+devenir une source de malédictions pour les vivans, jusqu'à la troisième
+et la quatrième génération! Les ouvriers ne détruisirent jamais leurs
+métiers avant que ces métiers ne fussent devenus inutiles, et pis
+qu'inutiles, avant qu'ils ne fussent devenus un obstacle immédiat au
+travail nécessaire pour gagner leur pain quotidien. Pouvez-vous donc
+vous étonner, que dans des tems comme ceux où nous vivons, lorsque des
+banqueroutiers, des hommes convaincus de fraude, accusés de félonie, se
+rencontrent dans une position sociale fort peu inférieure à celle de vos
+Seigneuries; pouvez-vous, dis-je, vous étonner que la plus basse classe
+du peuple, qui n'en est pas moins une classe fort utile, oublie son
+devoir, et devienne coupable à un moindre degré que tel ou tel de ses
+représentans? Mais, tandis que le coupable de haut rang peut trouver le
+moyen de mépriser la loi, de nouvelles peines capitales doivent être
+imaginées, de nouveaux piéges de mort doivent être tendus contre le
+malheureux ouvrier que la faim a poussé au mal.
+
+[Note 280: _Spider work_.]
+
+[Note 281: Tout ce qui fait l'aisance. Cela est exprimé en anglais par
+le mot _comfort_; il serait à désirer que ce mot fût transporté dans
+notre langue, comme son dérivé _comfortable_.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+Ces hommes étaient disposés à bêcher la terre, mais la bêche était en
+d'autres mains; ils ne rougissaient pas de demander l'aumône, mais il
+n'y avait personne pour la leur faire; leurs moyens de subsister étaient
+supprimés, tous les autres emplois déjà occupés: leurs excès, tout
+déplorables et condamnables qu'ils sont, peuvent à peine être un sujet
+de surprise.
+
+Il a été dit que les personnes qui possèdent temporairement les
+mécaniques sont de connivence avec les ouvriers qui les brisent; si la
+preuve de ce fait est résultée de l'enquête, il était nécessaire que
+cette circonstance accessoire du crime fût une des principales
+considérations dans l'application de la peine. Mais j'espérais que la
+mesure proposée par le gouvernement de Sa Majesté, et soumise à la
+décision de vos Seigneuries, aurait eu pour base les moyens de
+conciliation, ou du moins, si cette espérance était vaine, que quelque
+enquête préalable, quelque délibération eût été jugée nécessaire, afin
+que nous ne fussions pas appelés, sans examen et sans motif, à prononcer
+des condamnations en masse, et à signer, les yeux fermés, des arrêts de
+mort. Mais admettons que ces hommes n'aient eu aucun motif de se
+plaindre; que leurs doléances et celles de leurs maîtres soient sans
+fondement; qu'ils méritent le dernier supplice: quelle insuffisance,
+quelle ineptie évidente dans la méthode adoptée pour réduire ces
+rebelles! Pourquoi, si la force militaire devait être appelée,
+l'a-t-elle été pour devenir un objet de risée? Autant que la différence
+des saisons l'a permis, ç'a été une pure parodie de la campagne d'été du
+major Sturgeon; et, en vérité; tous les actes de l'autorité civile et
+militaire semblent avoir été calqués sur ceux du maire et de la
+municipalité de Garratt.--Que de marches et de contremarches! de
+Nottingham à Bullwell, de Bullwell à Bandford, de Bandford à Mansfield!
+Et quand enfin les détachemens arrivaient à leur destination, dans tout
+_l'orgueil, la pompe et l'apparence d'une guerre glorieuse_, ils
+venaient juste à tems pour être témoins des désastres qui avaient été
+commis, pour s'assurer que les auteurs du crime avaient fui, pour
+recueillir comme _dépouilles opimes_[282] les débris des métiers mis en
+pièces, et retourner dans leurs quartiers à travers les railleries des
+vieilles femmes et les huées des enfans. Certes, quoique, dans un pays
+libre, il soit à désirer que notre force militaire ne devienne jamais
+trop formidable à nous mêmes, cependant je ne comprends pas la politique
+qui place nos soldats dans une situation où ils ne peuvent être que
+ridicules. Comme le glaive est le pire argument que l'on puisse
+employer, il doit être le dernier. Dans cette circonstance, il a été le
+premier; mais, par un heureux hasard, il n'est pas encore sorti de son
+fourreau. La mesure actuelle va, il est vrai, le mettre hors de sa
+gaîne. Cependant, si des conférences[283] convenables eussent été tenues
+lors des premières scènes de ce désordre, si les souffrances de ces
+hommes et de leurs maîtres (car les maîtres ont aussi leurs
+souffrances), eussent été bien pesées et justement examinées, je pense
+qu'on aurait pu trouver le moyen de rendre les ouvriers à leur besogne,
+et la tranquillité au comté. À présent le comté souffre le double fléau
+d'une garnison militaire oisive, et d'une population mourante de faim.
+Dans quel état d'apathie avons-nous été si long-tems plongés, pour que
+la Chambre n'ait eu jusqu'à ce moment aucune connaissance officielle de
+ces troubles? Tout cela s'est passé à cent-trente milles[284] de
+Londres, et cependant nous, _braves gens dans l'aisance, nous avons cru
+que notre grandeur s'accroissait_, et nous avons, au milieu des
+calamités domestiques, paisiblement joui des triomphes que nous
+remportons au dehors. Mais toutes les villes que vous avez prises,
+toutes les armées qui ont battu en retraite devant vos généraux, ne sont
+que de misérables sujets de nous féliciter, si votre pays se divise, si
+vos dragons et vos exécuteurs doivent être lâchés contre vos
+concitoyens.--Vous appelez ces hommes une populace désespérée,
+dangereuse et ignorante; et vous semblez penser que le seul moyen
+d'apaiser la _bellua multorum capitum_[285] est d'abattre quelques-unes
+de ces têtes superflues. Mais la populace même est susceptible d'être
+ramenée à la raison par un mélange de mesures fermes et de voies
+conciliatrices, beaucoup mieux que par de nouveaux sujets d'irritation,
+que par des supplices multipliés. Connaissons-nous ce dont nous sommes
+redevables à la populace? C'est la populace qui laboure dans vos champs,
+et qui sert dans vos maisons,--qui arme vos vaisseaux et recrute votre
+armée,--qui vous à mis en état de défier le monde entier, et qui pourra
+aussi vous défier vous-mêmes, alors que l'abandon et la misère l'auront
+poussée au désespoir. Libre à vous d'appeler le peuple _populace_; mais
+n'oubliez pas que la populace exprime trop souvent les sentimens du
+peuple. Et ici je dois remarquer avec quel empressement vous êtes
+accoutumés à voler au secours de vos alliés malheureux, tandis que vous
+abandonnez les malheureux de votre propre patrie au soin de la
+providence ou de la paroisse. Quand les Portugais eurent été ruinés par
+les Français forcés à la retraite, chacun étendit son bras, ouvrit sa
+main; depuis les immenses largesses du riche jusques au denier de la
+veuve, tout leur fut fourni pour les mettre à même de rebâtir leurs
+villages et de regarnir leurs greniers. Et, dans ce moment, quand des
+milliers de vos concitoyens, hommes égarés mais malheureux, luttent
+contre la misère et la faim, votre charité devrait faire dans
+l'intérieur du pays l'œuvre qu'elle a commencée au dehors. Avec une
+somme beaucoup moindre, avec la dîme des libéralités faites au Portugal,
+lors même que ces hommes n'auraient pu être rendus à leurs occupations
+(ce que je ne puis admettre sans enquête ultérieure), vous auriez rendu
+inutiles les tendresses miséricordieuses de la baïonnette et du gibet.
+Mais sans doute nos amis ont trop de misères étrangères à soulager pour
+tourner leurs regards sur les calamités domestiques, quoique jamais la
+pitié n'ait pu avoir un plus touchant spectacle. J'ai traversé le
+théâtre de la guerre dans la péninsule, j'ai été dans quelques-unes des
+provinces turques les plus opprimées; mais jamais sous le plus
+despotique des gouvernemens infidèles, je ne vis une détresse aussi
+affreuse que celle que j'ai vue depuis mon retour dans le cœur même d'un
+pays chrétien. Et quels sont vos remèdes? Après des mois entiers
+d'inaction, et des mois d'action pires que l'inactivité, enfin paraît le
+grand spécifique, l'infaillible recette de tous les médecins du corps
+politique, depuis le siècle de Dracon jusqu'à l'époque actuelle. Après
+avoir tâté le pouls du patient et hoché la tête, après avoir prescrit
+les ressources usuelles de l'eau chaude et de la saignée, l'eau chaude
+de votre nauséeuse police et les lancettes de vos militaires, ces
+convulsions doivent se terminer par la mort, sûre terminaison des
+prescriptions de tous nos Sangrados politiques. Je mets de côté
+l'injustice palpable, et l'inefficacité non-douteuse du bill; n'y a-t-il
+donc pas assez de peines capitales dans vos statuts? N'y a-t-il pas
+assez de sang qui souille votre code pénal? voulez-vous en verser
+encore, qui monte vers le ciel et porte témoignage contre vous? Comment,
+d'ailleurs, mettrez-vous le bill à exécution? Pouvez-vous renfermer un
+comté tout entier dans ses prisons? Élèverez-vous un gibet dans chaque
+champ, et pendrez-vous les hommes comme autant d'épouvantails? ou bien
+(puisque vous devez mettre à exécution cette mesure), procéderez-vous
+par décimation? placerez-vous le pays sous le régime de la loi martiale?
+dépeuplerez-vous, ravagerez-vous tout autour de vous? et rétablirez-vous
+la forêt de Sherwood comme apanage de la couronne, dans son ancien état
+de chasse royale, et d'asile pour les malfaiteurs? Le malheureux affamé
+qui a bravé vos baïonnettes, pâlira-t-il à l'aspect de vos gibets? Quand
+la mort est un bien, et le seul bien que vous paraissiez vouloir lui
+faire, vos dragonnades le réduiront-elles à la tranquillité? Ce que vos
+grenadiers n'ont pu faire, vos bourreaux pourront-ils l'accomplir? Si
+vous procédez par les formes légales, où est votre évidence? Ceux qui
+ont refusé de dénoncer leurs complices, lorsque la déportation était la
+seule punition à craindre, ne seront pas tentés de porter témoignage
+contre eux, maintenant que la peine capitale les attend. Avec toute la
+déférence due aux nobles lords d'opinion contraire, je soutiens qu'une
+petite investigation, une enquête préalable les engagerait à changer de
+conduite. Cette mesure favorite de nos hommes d'état, suivie de succès
+si merveilleux dans plusieurs circonstances, et dans des circonstances
+récentes, la temporisation ne perdrait point ses avantages dans le cas
+actuel. Quand une proposition vous est faite dans le but d'émanciper et
+de soulager, vous hésitez, vous délibérez pendant des années entières,
+vous temporisez et vous préparez les esprits; mais un bill de mort doit
+passer tout de suite, sans que l'on songe le moins du monde aux
+conséquences. Je suis sûr d'après ce que j'ai entendu dire, et d'après
+ce que j'ai vu, que l'adoption du bill, sans enquête, sans délibération,
+ne ferait qu'ajouter une injustice à l'irritation actuelle, et la
+barbarie à l'abandon. Les auteurs d'un tel bill doivent être contens
+d'hériter des honneurs de ce législateur athénien, dont on a dit que les
+décrets avaient été écrits non pas avec de l'encre, mais en lettres de
+sang. Mais supposons le bill adopté; supposons un de ces hommes, comme
+je les ai vus,--amaigri par la famine, plongé dans un sombre désespoir,
+peu soucieux de conserver une vie que vos Seigneuries sont peut-être sur
+le point d'évaluer un peu au-dessous d'un métier à bas,--supposez cet
+homme environné par ses enfans à qui il ne peut procurer du pain aux
+dépens même de son existence, près d'être arraché pour toujours à une
+famille que naguère il entretenait par sa paisible industrie, et qu'il
+est devenu, sans faute de sa part, incapable d'entretenir;--supposez cet
+homme (et il y en a dix mille tels que lui, parmi lesquels vous pouvez
+choisir vos victimes), supposez-le traîné devant la cour pour être jugé
+pour ce nouveau délit, par cette nouvelle loi; hé bien! il manque encore
+deux conditions pour qu'il soit reconnu coupable, et condamné comme tel;
+il manquera, c'est mon opinion,--douze bouchers pour jury, et un
+Jefferies[286] pour juge.
+
+[Note 282: En latin dans le texte: _spolia opima_.]
+
+[Note 283: _Meetings_.]
+
+[Note 284: Environ quarante-trois lieues.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 285: La bête à plusieurs têtes.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 286: Lord George Jefferies, chancelier d'Angleterre sous Jacques
+II, célèbre par ses cruautés.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+
+
+DISCOURS
+SUR LA MOTION DU COMTE DE DONOUGHMORE,
+QUI RÉCLAMAIT LA FORMATION D'UN COMITÉ POUR L'EXAMEN DES DROITS DES
+CATHOLIQUES, AVRIL 21, 1813.
+
+
+MILORDS,
+
+La question qui occupe la Chambre a été l'objet de discussions si
+fréquentes, si complètes, si habiles (et peut-être aujourd'hui encore
+plus habiles qu'en aucune autre circonstance), qu'il serait difficile
+d'apporter de nouveaux argumens pour ou contre. Mais, à chaque
+discussion, des difficultés ont été éloignées, des objections ont été
+épluchées et réfutées; et quelques-uns des anciens adversaires de
+l'émancipation catholique ont enfin concédé qu'il était convenable de
+faire droit aux réclamations des pétitionnaires. Après cette importante
+concession, néanmoins, une nouvelle objection s'est élevée: _il n'en est
+pas tems_, dit-on, ou _le tems est mal choisi_, ou _il y a encore assez
+de tems_. En quelque sorte, je suis d'accord avec ceux qui disent qu'il
+n'en est pas tems précisément: le tems en est passé; mieux vaudrait,
+pour le pays, que les catholiques possédassent en ce moment leur
+quote-part de nos priviléges, et que leurs nobles eussent dans nos
+conseils une juste portion d'influence, que de nous trouver ici
+assemblés pour discuter leurs droits. Oui, cela vaudrait mieux.
+
+ _Non tempore tali
+ Cogere consilium, quum muros obsidet hostis_.
+
+L'ennemi est au dehors et la misère est au dedans. Il est trop tard pour
+chicaner sur des points de doctrine, quand nous devons nous unir pour la
+défense de choses plus importantes que le pur cérémonial de la religion.
+Il est, en vérité, singulier que nous soyons convoqués pour délibérer,
+non pas sur le Dieu que nous devons adorer, car là-dessus nous sommes
+d'accord; non pas sur le roi à qui nous devons obéir, car nous lui
+sommes très-fidèles; mais sur la question de savoir jusqu'à quel point
+une différence dans les cérémonies du culte, jusqu'à quel point une foi,
+non pas trop restreinte, mais trop étendue (ce qui est le pire des
+griefs que l'on puisse imputer aux catholiques),--jusqu'à quel point un
+excès de dévotion à leur Dieu peut rendre nos concitoyens incapables de
+servir efficacement leur roi.
+
+On a, dans cette Chambre et hors de cette Chambre, beaucoup parlé de
+l'église et de la constitution; et, quoique ces mots respectables aient
+été trop souvent prostitués aux plus misérables desseins de l'esprit de
+parti, nous ne pouvons les entendre répéter trop souvent. Tous les
+orateurs sont, je présume, les défenseurs de l'église et de la
+constitution; de l'église du Christ et de la constitution de la
+Grande-Bretagne, mais non d'une constitution d'exclusion et de
+despotisme; non d'une église intolérante, non d'une église militante,
+qui s'expose elle-même à l'objection dirigée contre la communion
+romaine, et s'y expose à un plus haut degré; car la religion catholique
+ne refuse que ses bénédictions spirituelles (et ce point même est
+douteux); mais notre église, ou plutôt nos hommes d'église,
+non-seulement dénient aux catholiques les grâces spirituelles, mais
+encore toute espèce de biens temporels. Le grand lord Peterborough
+observa dans cette enceinte, ou dans celle où les lords s'assemblaient à
+cette époque, qu'il était _pour un roi parlementaire, pour une
+constitution parlementaire, mais non pour un Dieu parlementaire, non
+pour une religion parlementaire_. L'intervalle d'un siècle n'a pas
+affaibli la force de cette remarque. Il est tems, en vérité, que nous
+laissions ces misérables chicanes sur des points si frivoles, ces
+subtilités lilliputiennes, dignes de qui veut décider _s'il est mieux de
+casser les œufs par le gros ou le petit bout_.
+
+Les adversaires des catholiques peuvent être divisés en deux classes:
+ceux qui affirment que les catholiques ont déjà trop, et ceux qui
+allèguent que la classe inférieure, du moins, n'a rien de plus à
+demander. Les uns nous disent que les catholiques ne seront jamais
+contens; les autres, qu'ils sont déjà trop heureux. Le dernier paradoxe
+est suffisamment réfuté par la pétition présente comme par toutes les
+pétitions passées; on aurait pu tout aussi bien prétendre que les nègres
+ne désiraient pas être émancipés; mais c'est une comparaison
+malheureuse; car vous avez déjà délivré ceux-ci du régime de la
+servitude, sans pétition de leur part, et malgré plusieurs pétitions de
+leurs maîtres dans un but tout opposé. Pour moi, quand j'y réfléchis, je
+plains les paysans catholiques de n'avoir pas eu le bonheur de naître
+avec une peau noire. Mais, nous dit-on, les catholiques sont contens,
+ou, du moins, doivent l'être. Je m'en vais donc rappeler quelques-unes
+des circonstances qui contribuent si merveilleusement à leur excessif
+contentement. Ils ne jouissent pas du libre exercice de leur religion
+dans l'armée régulière; le soldat catholique ne peut manquer au service
+du ministre protestant; et à moins qu'il ne soit cantonné en Irlande ou
+en Espagne, où peut-il trouver, s'il en a le désir, l'occasion
+d'assister aux cérémonies de son culte? La permission d'avoir des
+chapelains catholiques fut accordée comme une faveur spéciale aux
+régimens de la milice irlandaise, et encore ne fut-elle accordée
+qu'après plusieurs années de réclamations, quoique un acte passé en 1793
+l'eût établie comme un droit. Mais, en Irlande, les catholiques sont-ils
+convenablement protégés? leur église peut-elle acheter un morceau de
+terre pour y élever une chapelle? Non. Tous les édifices consacrés au
+culte sont bâtis en vertu de baux de concession, ou de tolérance, donnés
+par un laïque, baux aisément résiliables et fort souvent violés. À
+l'instant où un désir bizarre, un caprice fortuit, du bienveillant
+propriétaire rencontre quelque opposition, les portes sont fermées à la
+pieuse assemblée. C'est ce qui est arrivé sans cesse, mais jamais avec
+autant d'éclat que dans la ville de Newton-Barry, dans le comté de
+Wexford. Les catholiques, n'ayant point de chapelle régulière, louèrent,
+pour ressource temporaire, deux granges qui, réunies ensemble, servirent
+au culte public. À cette époque, demeurait, vis-à-vis de ce lieu, un
+officier qui paraît avoir été profondément imbu de ces préjugés, dont
+les pétitions protestantes; actuellement sur le bureau, prouvent
+l'heureuse destruction chez la portion la plus raisonnable de la nation;
+et, quand les catholiques vinrent, au jour accoutumé, s'assembler, en
+paix et bonne volonté avec les hommes, pour le culte de leur Dieu, qui
+est aussi le vôtre, ils trouvèrent la chapelle fermée, et furent avertis
+que s'ils ne se retiraient pas sur-le-champ (et cet avertissement leur
+était signifié par un officier des _yeomen_[287] et par un magistrat),
+le _riot act_[288] allait être lu, et l'assemblée dispersée à la pointe
+de la baïonnette! Une plainte contre cette violence fut adressée à un
+haut fonctionnaire, au secrétaire du Château, en 1806, et celui-ci
+répondit (au lieu d'ordonner une réparation), qu'il ferait écrire une
+lettre au colonel, afin de prévenir, s'il était possible, le retour de
+semblables scènes de désordre. Ce fait ne demande pas le développement
+d'un grand appareil oratoire; mais il tend à prouver que, tandis que
+l'église catholique n'a pas la faculté d'acheter des terrains pour
+élever ses chapelles, elle ne trouve dans les lois aucune protection. En
+même tems, les catholiques sont à la merci du plus mince officier, qui
+peut impunément _faire ses bons tours à la face du ciel_, insulter son
+Dieu et outrager ses semblables.
+
+[Note 287: Espèce de garde municipale.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 288: Ordonnance contre les rassemblemens.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+Tout écolier, tout petit laquais (car de tels individus ont obtenu des
+brevets dans notre service militaire), tout petit laquais qui a pu
+changer ses rubans de livrée pour une épaulette, peut faire tout cela,
+et même plus encore contre les catholiques, en vertu de l'autorité même,
+à lui déléguée par son souverain sous l'obligation expresse de défendre
+ses concitoyens jusqu'à la dernière goutte de son sang, sans différence
+ou distinction aucune entre les catholiques et les protestans.
+
+Les catholiques irlandais ont-ils le bénéfice plein et entier du
+jugement par jury? Non, ils ne l'ont pas; ils ne peuvent l'avoir
+qu'après avoir obtenu le droit de partager avec les protestans le
+privilége de servir l'état en qualité de shériffs et de sous-shériffs.
+Il y a eu un exemple frappant de cet abus, aux assises d'Enniskillen. Un
+_yeoman_ fut traduit en justice pour le meurtre d'un catholique nommé
+Macvournagh; trois témoins respectables, et non contredits, déposèrent
+qu'ils avaient vu le prévenu charger son arme, viser, faire feu, et tuer
+ledit Macvournagh. Cette circonstance fut convenablement développée par
+le juge; mais, à l'étonnement du barreau, et à la grande indignation de
+la cour, le jury protestant acquitta l'accusé. La partialité était si
+évidente, que le juge, M. Osborn, regarda comme son devoir, d'arrêter
+l'assassin acquitté, mais non pas absous, pour de larges indemnités, et
+de lui ôter ainsi pour quelque tems la liberté de tuer impunément les
+catholiques.
+
+Les lois faites en leur faveur sont-elles observées? Elles sont rendues
+illusoires dans les cas les plus frivoles comme dans les plus sérieux.
+Par un règlement récent, on permet dans les prisons les chapelains
+catholiques: mais dans le comté de Fermanagh le grand jury persista
+dernièrement à présenter pour cet office un ministre suspendu, et viola
+par là le statut, malgré les plus pressantes remontrances d'un
+respectable magistrat, nommé M. Fletcher. Telles sont les lois, telle
+est la justice pour les libres, heureux, et joyeux catholiques.
+
+On a demandé pourquoi les riches catholiques ne créent pas des dotations
+pour l'éducation de leurs prêtres.--Mais pourquoi ne leur permettez-vous
+pas de le faire? Pourquoi tous les legs de cette nature sont-ils soumis
+à une intervention vexatoire, arbitraire et concussionnaire, à
+l'intervention de la commission orangiste[289] des donations
+charitables? Quant au collége de Maynooth, en aucune circonstance,
+hormis à l'époque de sa fondation, alors qu'un noble pair (lord Camden),
+à la tête de l'administration de l'Irlande, parut s'intéresser aux
+progrès de cet établissement; et sous le gouvernement d'un noble duc
+(Bedford) qui, comme ses ancêtres, a toujours été l'ami de la liberté et
+de l'humanité, et qui n'a pas assez bien adopté la politique égoïste du
+jour, pour exclure les catholiques du nombre de ses semblables: sauf ces
+exceptions, le collége de Maynooth n'a pas été convenablement encouragé.
+Il y a eu à la vérité un tems où l'on chercha à se concilier le clergé
+catholique, lorsque l'_union_ était incertaine, union qui ne pouvait
+avoir lieu sans l'intermède de ce clergé, lorsque son assistance était
+indispensable pour obtenir des adresses favorables de la part des comtés
+catholiques: alors les prêtres catholiques étaient cajolés et caressés,
+craints et flattés, on leur fit entendre que _l'union mettrait une
+heureuse fin à toute chose_; mais, le moment de la crise une fois passé,
+ils furent repoussés avec mépris dans leur première obscurité.
+
+[Note 289: _The orange commissioners for charitable donations_.]
+
+Dans la conduite qu'on n'a pas cessé de tenir à l'égard du collége
+Maynooth, tout semble fait pour irriter et inquiéter,--tout semble fait
+pour effacer de la mémoire des catholiques la plus légère impression de
+gratitude. Le foin même, coupé dans la plaine, la graisse et le suif du
+bœuf et du mouton alloués, doivent être payés, et les comptes doivent en
+être rendus et réglés par serment. Il est vrai que cette économie en
+miniature ne peut être suffisamment louée, particulièrement à une époque
+où il n'y a que ces insectes dévorateurs du trésor, vos Hunt et vos
+Chinnery, où il n'y a que ces _punaises dorées_[290] qui puissent
+échapper à l'œil microscopique des ministres. Mais quand de session en
+session, après n'avoir laissé qu'avec effort et répugnance échapper de
+vos mains votre chétive aumône, vous venez vous vanter de votre
+libéralité; alors le catholique pourrait bien s'écrier, dans les termes
+mêmes de Prior:
+
+ J'ai quelque obligation à Jean; mais, par malheur, Jean juge
+ à propos de le communiquer à toute la nation: ainsi, Jean et
+ moi nous sommes quittes[291].
+
+[Note 290: _Gilded bugs_. Citation.]
+
+[Note 291:
+
+ _To John I owe some obligation,
+ But John unluckily thinks fit
+ To publish it to all the nation:
+ So John and I are more than quit_.]
+
+Quelques personnes ont comparé les catholiques au mendiant de Gil Blas.
+Qui les a faits mendians? de qui la dépouille de leurs ancêtres a-t-elle
+grossi les richesses? Et ne pouvez-vous soulager le mendiant que vos
+pères ont réduit à un tel état? Si vous êtes disposés à le soulager
+tout-à-fait, ne pouvez-vous accomplir cette œuvre sans lui jeter vos
+deniers[292] au visage? Toutefois, pour faire contraste à cette
+misérable bienfaisance, considérons les écoles protestantes de
+charité[293]; vous leur avez récemment alloué 41,000 liv.[294]. C'est
+ainsi qu'elles sont entretenues; et comment sont-elles recrutées?
+Montesquieu fait observer à l'égard de la constitution anglaise, qu'on
+en peut trouver le modèle dans Tacite, là où l'historien décrit les
+institutions politiques des Germains; et ce publiciste ajoute: «Ce beau
+système fut tiré des forêts.» Pareillement, en parlant des écoles
+protestantes de charité, on peut faire observer que ce beau système fut
+tiré des Bohémiennes. Comme se recrutaient les Janissaires au tems de
+leur enrôlement sous Amurat, comme les Bohémiennes de l'époque actuelle
+se recrutent encore avec des enfans volés; ainsi ces écoles se recrutent
+avec des enfans séduits, et dérobés à leurs familles catholiques, par
+leurs riches et puissans voisins protestans. Cela est notoire, et un
+seul exemple peut suffire pour montrer de quelle manière cela se
+pratique. La sœur de M. Carthy (_gentleman_ catholique fort riche en
+biens fonds) laissa en mourant deux filles qui furent immédiatement
+désignées comme prosélytes, et conduites à l'école de charité de
+Coolgreny: leur oncle, à la nouvelle de ce fait, qui avait eu lieu
+pendant son absence, réclama la restitution de ses nièces, et offrit de
+transférer une partie de ses biens sur la tête de ses deux parentes. Sa
+demande fut rejetée, et ce n'est qu'après une lutte de cinq années, et
+grâce à l'intervention d'une haute autorité, que ce gentleman catholique
+obtint que deux jeunes filles, qui lui étaient si étroitement liées par
+les droits du sang, sortissent de l'école de charité, et lui fussent
+rendues. Voilà de quelle façon l'on se procure des prosélytes que l'on
+mêle aux enfans de tous les protestans qui peuvent avoir recours au
+bénéfice de cette institution. Et quelle instruction leur est donnée? On
+leur met entre les mains un catéchisme, qui est composé, je crois, de
+quarante-cinq pages, et dans lequel il y a trois questions relatives à
+la religion protestante. L'une de ces demandes est celle-ci: «Où était
+la religion protestante avant Luther?» Réponse: «Dans l'Évangile.» Il
+reste quarante-quatre pages et demie qui concernent la damnable
+idolâtrie des papistes.
+
+[Note 292: _Farthings_: liards, deniers.]
+
+[Note 293: _Protestant charter schools_.]
+
+[Note 294: 1,025,000 fr.]
+
+Permettez-moi de le demander à nos pasteurs et maîtres spirituels:
+est-ce là la manière d'instruire un enfant dans la voie qu'il doit
+suivre? Est-ce là la religion de l'Évangile avant le tems de Luther?
+cette religion qui proclame tout haut: _paix sur la terre, et gloire à
+Dieu_! Est-ce là élever des enfans, pour les rendre hommes ou démons?
+Mieux vaudrait les envoyer n'importe où,--que de leur enseigner de
+telles doctrines: mieux vaudrait les envoyer dans ces îles des mers
+australes, où, par une éducation plus humaine, ils apprendraient à
+devenir cannibales: il serait moins odieux qu'ils fussent instruits à
+dévorer les morts qu'à persécuter les vivans. Donnez-vous le nom
+d'écoles à de tels établissemens? Nommez-les plutôt des fumiers où la
+vipère de l'intolérance dépose ses petits, afin que plus tard leurs
+dents étant devenues tranchantes, et leur venin s'étant mûri, ils en
+sortent, chargés d'ordure et de poison, pour blesser les catholiques.
+Mais sont-ce là les doctrines de l'église d'Angleterre, ou celles des
+gens d'église? Non, les ecclésiastiques les plus éclairés sont d'une
+opinion différente. Que dit Paley: «Je n'aperçois aucune raison pour
+laquelle des hommes de diverses croyances religieuses ne doivent pas
+siéger sur le même banc, délibérer dans le même conseil, ou combattre
+dans les mêmes rangs, tout aussi bien que des hommes d'opinions
+religieuses différentes discutent ensemble sur une controverse
+d'histoire naturelle, de philosophie ou de morale.» On peut répondre que
+Paley n'était pas rigoureusement orthodoxe; je ne saurais rien décider
+sur son orthodoxie, mais qui niera qu'il n'ait été un des ornemens de
+l'église, de la nature humaine, et de la chrétienté? Je n'appuierai
+point sur le fardeau des dîmes, fardeau si durement senti par les
+paysans, mais il est peut-être à propos de remarquer qu'il y a encore
+une charge additionnelle, un droit de _tant pour cent_ pour le
+collecteur, qui, par conséquent, est intéressé à porter les dîmes au
+plus haut taux possible, et nous savons que dans plusieurs bénéfices
+considérables d'Irlande, les protestans résidens sont les seuls qui
+soient procureurs de la dîme.
+
+Parmi tant de causes d'irritation, trop nombreuses pour être
+récapitulées, il y en a une dans la milice, qu'on ne doit point passer
+sous silence: je veux parler de l'existence des loges orangistes parmi
+les particuliers. Les officiers peuvent-ils dénier ce fait? Et si ces
+loges existent, tendent-elles, peuvent-elles tendre à établir l'harmonie
+parmi les hommes, qui sont ainsi individuellement séparés de la société,
+quoique confondus dans les rangs de l'ordre social? Et doit-on permettre
+ce système général de persécution, ou est-il à croire qu'avec un tel
+système les catholiques puissent ou doivent être contens? S'ils le sont,
+ils manquent à l'humaine nature; alors, en vérité, ils sont indignes
+d'être autre chose que ce que vous les avez faits,--autre chose que des
+esclaves. Les faits que j'ai cités ont pour appui les plus respectables
+autorités: sans quoi, je n'aurais point osé en ce lieu, ni en quelque
+lieu que ce soit, me hasarder à les avancer. Si l'on m'objecte que je
+n'ai jamais été en Irlande, je vous prierai de remarquer qu'il est aisé
+de connaître un peu l'Irlande, sans jamais y avoir été, comme il paraît
+possible que quelques personnes y soient nées, y aient été nourries et
+élevées, et pourtant demeurent dans l'ignorance des véritables intérêts
+de cette contrée.
+
+Mais il y en a qui affirment que les catholiques ont été déjà trop bien
+traités. Voyez, disent-ils, ce qui a été fait; nous leur avons donné un
+collége entier, nous leur allouons la nourriture et l'habillement, la
+pleine et complète jouissance des élémens, et nous les laissons
+combattre pour nous aussi long-tems qu'ils ont leurs membres et leurs
+vies à nous offrir, et néanmoins ils ne sont jamais contens! O généreux
+et justes déclamateurs! C'est à cela, et à cela seul qu'aboutissent tous
+vos argumens, dépouillés de tout sophisme. Ces personnes me remettent en
+mémoire l'histoire d'un certain tambour qui, appelé au rigoureux devoir
+d'administrer la punition ordonnée contre un ami attaché au poteau, fut
+sommé de fouetter haut; il fouetta bas, il fouetta un peu moins bas, il
+fouetta haut, puis bas, puis entre deux, et ainsi de suite à plusieurs
+reprises, mais le tout en vain: le patient continua ses plaintes avec la
+plus choquante opiniâtreté, jusqu'à ce que le tambour, épuisé de fatigue
+et bouillant de colère, eût jeté à bas les verges, en s'écriant: «Le
+diable vous rôtisse; il n'y a aucune manière de fouetter qui vous
+plaise.» Ainsi vous comportez-vous vous-mêmes: vous avez fouetté le
+catholique haut et bas, ici et là, et partout, et vous vous étonnez
+qu'il ne soit pas content! Il est vrai que le tems, l'expérience, et la
+fatigue qui suit l'exercice même de la barbarie, vous ont appris à
+fouetter un peu plus doucement; mais vous continuez toujours à sangler
+votre victime, et continuerez ainsi jusqu'à ce que peut-être le fouet
+soit arraché de vos mains, et tourné contre vous-mêmes et contre votre
+postérité.
+
+Il a été dit par un des orateurs précédens (j'ai oublié qui c'était, et
+ne me soucie guère de m'en souvenir): «_Si les catholiques sont
+émancipés, pourquoi pas les juifs?_» Si ce propos a été dicté par une
+sincère compassion pour les juifs, il mérite attention; mais si ce n'est
+qu'un trait d'ironie contre les catholiques, est-ce autre chose que le
+langage de Shylock transporté du mariage de sa fille à l'émancipation
+catholique?--
+
+ Je voudrais que quelqu'un de la tribu de Barrabas l'obtint
+ plutôt qu'un chrétien[295].
+
+[Note 295:
+
+ _Would any of the tribe of Barrabbas
+ Should have it rather than a christian_.
+
+(SHAKSP., _The Merch. of Ven._)]
+
+Je présume, qu'un catholique est un chrétien, même dans l'opinion de
+celui dont le goût seul peut être supposé pencher en faveur des juifs.
+
+C'est une remarque, souvent citée, du docteur Johnson (que je prends
+pour une autorité presque aussi bonne que le doux apôtre de
+l'intolérance, le docteur Duigenan), que celui qui entretiendrait
+quelque appréhension sérieuse de danger pour l'église dans les tems
+actuels, aurait _crié au feu durant le Déluge_. Ceci est plus qu'une
+métaphore, car un restant de ces personnages antédiluviens semble
+aujourd'hui s'être retiré chez nous, avec le feu dans la bouche et l'eau
+dans la cervelle, pour troubler et inquiéter le genre humain de leurs
+cris bizarres et fantasques. Et comme c'est un symptôme infaillible de
+la désolante maladie dont je les crois atteints (maladie sur laquelle le
+premier docteur venu donnera des renseignemens à vos Seigneuries), comme
+c'est, dis-je, un symptôme infaillible pour ces infortunés malades
+d'apercevoir sans cesse des éclairs devant leurs yeux; surtout quand
+leurs yeux sont fermés, il est impossible de convaincre ces pauvres
+créatures que le feu contre lequel ils nous avertissent nous et
+eux-mêmes de nous prémunir, n'est rien autre chose qu'un feu follet;
+produit de leurs imaginations idiotes. Quelle rhubarbe, quel séné; ou
+quelle autre drogue purgative peut expulser de leur esprit ce vain
+fantôme?--Cela est impossible; ils sont perdus. C'est à eux que
+s'applique véritablement ce mot.
+
+ _Caput insanabite tribus Anticyris_[296].
+
+[Note 296: Citation d'Horace. «Tête incurable, même par l'ellébore qu'on
+recueillerait dans trois Anticyres.» Anticyre, île de l'Archipel,
+célèbre dans l'antiquité, parce qu'elle fournissait l'ellébore, qui
+passait, bien à tort, pour un spécifique contre la folie.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+Tels sont vos vrais protestans. Comme Bayle, qui protestait contre
+toutes les sectes, ainsi protestent-ils contre les pétitions
+catholiques, contre les pétitions protestantes, contre toute réparation,
+et tout ce que la raison, l'humanité, la politique, la justice et le bon
+sens peuvent opposer aux illusions de leur absurde délire. Ces gens-là
+présentent le cas inverse de la montagne qui enfanta une souris: ce sont
+des souris qui s'imaginent être dans le travail d'enfantement d'une ou
+plusieurs montagnes.
+
+Pour revenir aux catholiques, supposez que les Irlandais fussent
+actuellement contens, malgré toutes les incapacités dont la loi les
+frappe,--supposez-les capables d'une stupidité telle qu'ils ne désirent
+aucunement être délivrés,--ne devons-nous pas désirer leur délivrance,
+dans notre propre intérêt? N'avons-nous rien à gagner par leur
+émancipation? Quelles ressources nous ont été fermées? quels talens ont
+été perdus à cause de cet égoïste système d'exclusion? Vous connaissez
+déjà la valeur des secours irlandais: en ce moment, la défense de
+l'Angleterre est confiée à la milice irlandaise; en ce moment, tandis
+que le peuple mourant de faim se soulève dans la fureur du désespoir,
+les Irlandais sont fidèles au devoir confié en leurs mains. Mais tant
+qu'une égale énergie n'aura pas été communiquée partout, par l'extension
+de la liberté, vous ne pourrez avoir la pleine et entière jouissance de
+la force que vous êtes heureux d'interposer entre vous et la
+destruction. L'Irlande a beaucoup fait, mais fera plus encore. En ce
+moment, le seul triomphe que nous ayons obtenu durant les longues années
+d'une guerre continentale, a été remporté par un général irlandais[297].
+Il est vrai qu'il n'est pas catholique; s'il l'eût été, nous eussions
+été privés de ses talens. Toutefois, je ne présume pas que personne
+veuille prétendre que sa religion eût affaibli son génie militaire ou
+diminué son patriotisme; quoique, dans le cas supposé, il eût été obligé
+de combattre dans les rangs; car, à coup sûr, il n'eût jamais commandé
+une armée.
+
+[Note 297: Arthur Wellesley, depuis lord Wellington.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+Mais tandis qu'il gagne au dehors des batailles en faveur des
+catholiques, son noble frère s'est fait dans cette séance le défenseur
+de leurs intérêts avec une éloquence que je ne déprécierai point par
+l'humble tribut de mon panégyrique, pendant le tems même qu'un de leurs
+parens, qui leur est aussi peu semblable qu'il leur est inférieur en
+talent, a combattu à Dublin contre ses frères catholiques avec des
+circulaires, des édits, des proclamations, des arrestations et des
+dispersions de rassemblemens,--avec tous les moyens vexatoires de la
+chétive guerre qui pouvait être entretenue par les guérillas mercenaires
+du gouvernement, vêtues de l'armure rouillée de leurs statuts surannés.
+Il est, en vérité, singulier d'observer la différence de notre politique
+étrangère et de notre politique intérieure. Si la catholique Espagne, le
+fidèle[298] Portugal, ou le non moins fidèle et non moins catholique
+ex-roi des Deux-Siciles (à qui, soit dit en passant, il ne restait plus
+que la Sicile, dont vous l'avez récemment dépouillé), si, dis-je, ces
+peuples et ces rois catholiques ont besoin de secours, vite nous faisons
+partir une flotte et une armée, un ambassadeur et un subside,
+quelquefois pour soutenir de rudes combats, généralement pour faire de
+mauvaises négociations, et toujours pour payer beaucoup d'argent pour
+nos alliés papistes. Mais si quatre millions de nos concitoyens, qui
+combattent, paient, et travaillent pour nous, s'avisent de nous adresser
+des prières pour obtenir quelque soulagement, nous les traitons comme
+des étrangers, et, quoique _la maison de leur père offre plusieurs
+logemens_, il n'y a pour eux aucune place de repos. Permettez-moi de
+vous le demander, ne vous battez-vous pas pour l'émancipation de
+Ferdinand VII, qui certainement est un sot, et par conséquent, suivant
+toute probabilité, un bigot?
+
+[Note 298: Allusion aux dénominations des rois d'Espagne et de Portugal:
+le premier se nommant Sa Majesté Catholique (S. M. C.), le second, Sa
+Majesté Très-Fidèle (S. M. T. F.).
+
+(_N. du Tr._)]
+
+Et avez-vous donc plus de considération pour un souverain étranger que
+pour vos concitoyens qui ne sont point des sots (car ils connaissent
+votre intérêt mieux que vous ne connaissez le vôtre); qui ne sont point
+des bigots, car ils vous rendent le bien pour le mal; mais qui endurent
+un sort pire que d'être tenus en prison par un usurpateur, car les
+chaînes qui asservissent l'ame sont plus pesantes que celles qui
+entravent le corps.
+
+Je ne m'étendrai point sur les conséquences qui doivent résulter de
+votre refus d'accéder aux réclamations des pétitionnaires; vous les
+connaissez, vous les éprouverez, ainsi que les enfans de vos enfans
+quand vous ne serez plus. Adieu pour jamais à cette union, ainsi nommée
+par la même raison que _lucus à non lucendo_[299], union qui n'a jamais
+rien uni, dont le premier effet fut de donner un coup mortel à
+l'indépendance de l'Irlande, et dont le dernier résultat sera peut-être
+de séparer à jamais l'Irlande de notre pays. Si l'on peut appeler cela
+une union, c'est celle du requin avec sa proie; le ravisseur dévore sa
+victime, et c'est ainsi qu'il ne forme plus avec elle qu'un tout
+indivisible. Ainsi la Grande-Bretagne a dévoré le parlement, la
+constitution, l'indépendance de l'Irlande, et elle refuse maintenant de
+rendre un seul privilège, quoiqu'elle ait par là le moyen de guérir la
+surcharge indigeste de son corps politique.
+
+[Note 299: _Lucus_ (nom des bois sacrés, impénétrables à la lumière)
+vient, selon les étymologistes, de _lucere_ (luire), par antiphrase.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+Et maintenant, milords, avant de me rasseoir, je demanderai aux
+ministres de Sa Majesté la permission de dire quelques mots, non pas sur
+leurs mérites, car cela serait superflu; mais sur le degré d'estime que
+leur accorde le peuple des trois royaumes. L'estime qu'on leur accorde a
+été en une récente occasion célébrée d'un ton de triomphe dans cette
+enceinte, et l'on a établi une comparaison entre leur conduite, et celle
+des nobles lords qui siégent de ce côté de la Chambre.
+
+Quelle portion de popularité peut-elle être échue en partage à mes
+nobles amis (si toutefois je ne suis pas indigne de les regarder comme
+tels); c'est ce que je ne prétends pas déterminer: mais, quant à celle
+des ministres de Sa Majesté, il serait inutile de la nier. La
+popularité, c'est un fait sûr, est un peu comme le vent: «_On ne sait
+pas d'où elle vient ni où elle va_,» mais ils la sentent, ils en
+jouissent, ils s'en vantent. En vérité, simples et modestes comme ils le
+sont, à quelle extrémité du royaume peuvent-ils fuir pour éviter le
+triomphe qui les poursuit? S'ils s'enfoncent dans les provinces
+méditerranées, ils y seront accueillis par les ouvriers des
+manufactures, qui tenant à la main leurs pétitions méprisées, et portant
+autour du cou la corde récemment votée en leur faveur, appelleront les
+bénédictions du ciel sur les têtes de ceux qui ont imaginé le moyen si
+simple, mais si ingénieux, de les délivrer de leurs misères, ici-bas, en
+les envoyant dans un monde meilleur. S'ils voyagent en Écosse, de
+Glasgow à Johnny Groat, partout ils recevront de pareilles marques
+d'approbation. S'ils font une tournée de Portpatrick à Donaghadee, ils
+rencontreront les embrassemens empressés de quatre millions de
+catholiques, à qui leur vote d'aujourd'hui les a rendus chers pour
+jamais. Quand ils reviendront dans la capitale,--ils ne peuvent échapper
+aux acclamations des bourgeois, et aux applaudissemens plus timides mais
+non moins sincères des marchands en faillite et des capitalistes en
+péril de banqueroute. S'ils tournent leurs regards sur l'armée, quelles
+guirlandes, non de lauriers, mais de morelle[300] ne prépare-t-on pas
+pour les héros de Walcheren! Il est vrai qu'il est resté peu d'hommes en
+vie pour certifier leurs mérites en cette occasion: mais un _nuage de
+témoins_ est venu de cette brave armée qu'ils ont si généreusement et si
+pieusement mise en campagne pour recruter la _noble armée des martyrs_.
+
+[Note 300: La _morelle_, en anglais _night-shade_, mot à mot, ombre de
+la nuit, est une plante assez commune dans les champs: la couleur sombre
+de ses feuilles en font un emblème assez naturel de la tristesse.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+Si dans le cours de cette carrière triomphale, où ils recueilleront
+autant de cailloux qu'en recueillit l'armée de Caligula dans un triomphe
+semblable, prototype du leur;--si, dis-je, ils n'aperçoivent aucun de
+ces monumens qu'un peuple reconnaissant élève pour honorer ses
+bienfaiteurs, oui, quoiqu'il n'y ait pas même une enseigne qui veuille
+condescendre à déposer la tête du Sarrasin[301] pour la remplacer par
+l'image des conquérans de Walcheren, ils n'ont pas besoin de portrait,
+eux qui peuvent toujours avoir les honneurs de la caricature; ils n'ont
+point à regretter le manque de statue, eux qui se verront si souvent
+pendus en effigie. Mais leur popularité n'est pas bornée dans les
+étroites limites d'une île; il y a d'autres contrées où leurs mesures,
+et surtout leur conduite envers les catholiques les rendra éminemment
+populaires. S'ils sont aimés ici, en France ils doivent être adorés. Il
+n'y a pas de mesure plus contraire aux desseins et aux sentimens de
+Buonaparte que l'émancipation des catholiques; pas de plan de conduite
+plus favorable à ses projets que celui qui a été, est encore, et sera
+toujours, je le crains, suivi à l'égard de l'Irlande. Qu'est
+l'Angleterre sans l'Irlande, et qu'est l'Irlande sans les catholiques?
+C'est sur la base de votre tyrannie que Napoléon espère bâtir la sienne.
+L'oppression des catholiques doit inspirer tant de reconnaissance à son
+cœur, que sans aucun doute (comme il a dernièrement permis un
+renouvellement de communication) le prochain cartel amènera dans ce pays
+des cargaisons de porcelaines de Sèvres et de rubans (denrée, grandement
+recherchée, et de valeur égale en ce moment), de rubans de la
+Légion-d'Honneur pour le docteur Duigenan et ses disciples ministériels.
+Telle est cette popularité si bien gagnée, qui résulte de ces
+expéditions extraordinaires, si ruineuses pour nos finances et si
+inutiles à nos alliés; de ces singulières enquêtes, si favorables aux
+accusés, et si peu satisfaisantes pour le peuple, de ces victoires
+paradoxales, si honorables, nous dit-on, pour le nom anglais, mais si
+contraires aux vrais intérêts de la nation anglaise: surtout, telle est
+la récompense, de la conduite tenue par les ministres envers les
+catholiques.
+
+[Note 301: Une _tête de Sarrasin_ est une enseigne aussi fréquente en
+Angleterre que l'est chez nous _le lion d'or_, le _soleil d'or_, le _bon
+coing_, etc.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+J'ai à m'excuser auprès de la Chambre, qui, je l'espère, pardonnera à un
+jeune homme qui n'a pas l'habitude de réclamer souvent votre patience,
+d'avoir aujourd'hui si longuement tâché d'attirer votre attention. Mon
+opinion irrévocable est, comme mon vote le sera, en faveur de la motion.
+
+
+
+
+DISCOURS
+SUR LA PÉTITION DU MAJOR CARTWRIGHT,
+LE Ier JUIN 1813.
+
+Lord Byron se leva et dit:
+
+
+MILORDS,
+
+La pétition que je tiens, dans l'intention de la présenter à la Chambre,
+doit, si je ne me trompe, obtenir une attention particulière de la part
+de vos Seigneuries; en effet, quoiqu'elle ne soit signée que par un seul
+individu, elle contient des faits qui, s'ils ne sont pas contredits,
+demandent de fort sérieuses investigations. Le grief dont le
+pétitionnaire se plaint, n'est ni personnel, ni imaginaire. Ce grief ne
+lui est point particulier; il a été, il est encore ressenti par une
+foule d'autres personnes. Il n'y a aucun citoyen hors de ces murs, ni
+même, en vérité, dans cette enceinte, qui ne puisse demain être exposé à
+la même insulte et aux mêmes obstacles, dans l'accomplissement d'un
+devoir impérieux pour la restauration de la véritable constitution des
+trois royaumes, en pétitionnant pour la réforme du parlement[302]. Le
+pétitionnaire, milords, est un homme dont la longue vie a été consacrée
+à une lutte perpétuelle pour la liberté des citoyens, contre cette
+influence illégitime qui s'est sans cesse accrue, qui s'accroît encore,
+et qu'il est nécessaire de diminuer; et, quelque contraires que puissent
+être plusieurs esprits à ses dogmes politiques, peu de gens mettront en
+doute la pureté de ses intentions. Maintenant même, accablé d'années, et
+sujet aux infirmités qui accompagnent son âge, mais sans avoir rien
+perdu de son talent, ni de son inébranlable énergie,--_frangas, non
+flectes_[303],--il a reçu plus d'une blessure en combattant contre la
+corruption; et le nouvel outrage, la récente insulte dont il se plaint,
+peut lui laisser une cicatrice de plus, mais non le déshonorer. La
+pétition est signée par John Cartwright; et c'est pour la cause du
+peuple et du parlement, dans la légitime poursuite de cette réforme dans
+la représentation du pays, réforme qui est le meilleur service qui
+puisse être rendu tant au parlement qu'au peuple, que le major
+Cartwright a souffert l'indigne outrage qui fait le sujet principal de
+sa pétition à vos Seigneuries. Sa plainte est écrite dans un langage
+ferme, mais respectueux;--dans le langage d'un homme qui n'oublie pas sa
+propre dignité, mais en même tems a, je crois, un sentiment égal de la
+déférence due à la chambre. Le pétitionnaire avance, entre autres faits
+d'importance, sinon plus grande, au moins égale, pour tous ceux qui sont
+Bretons par les sentimens, comme par le sang et par la naissance, que le
+21 janvier 1813, à Huddersfield, lui et six autres personnes qui, à la
+nouvelle de son arrivée, s'étaient rendues auprès de lui, dans
+l'intention pure et simple de lui donner un témoignage de respect,
+furent saisies par les autorités civile et militaire, et tenues au
+secret pendant plusieurs heures, sous le poids d'une grossière et
+injurieuse prévention insinuée par l'officier commandant, relativement
+au caractère du pétitionnaire; que lui (le pétitionnaire), il fut enfin
+conduit devant un magistrat, et ne fut remis en liberté qu'après qu'un
+examen minutieux de ses papiers eut prouvé qu'il était non-seulement
+injuste mais matériellement impossible d'articuler contre lui une charge
+quelconque; et que, malgré la promesse et l'ordre exprès du président du
+tribunal, la copie du mandat d'arrêt lancé contre le pétitionnaire a été
+refusée sous divers prétextes, et n'a pu, jusqu'à cette heure, être
+obtenue. Les noms et la condition des parties intéressées se trouvent
+dans la pétition. Quant aux autres points dont il est question dans la
+pétition, je ne m'en occuperai pas maintenant, désireux que je suis de
+ne pas abuser du tems de la Chambre; mais j'appelle sincèrement
+l'attention de vos Seigneuries sur ces divers points.--C'est dans la
+cause du parlement et du peuple que la liberté individuelle de ce
+vénérable citoyen a été violée; et c'est, dans mon opinion, la plus
+haute marque de respect qu'il ait pu donner à la Chambre, que de
+recourir à votre justice, plutôt qu'à un appel à une cour inférieure.
+Quel que puisse être le sort de sa plainte, c'est pour moi une
+satisfaction, à la vérité, mêlée de regret en cette circonstance, que
+d'avoir eu l'occasion de dénoncer publiquement les obstacles auxquels le
+citoyen est exposé dans la poursuite du devoir le plus légitime et le
+plus impérieux,--celui d'obtenir, par voie de pétition, la réforme
+parlementaire. J'ai brièvement exposé le grief dont le pétitionnaire se
+plaint plus longuement. Vos Seigneuries adopteront, je l'espère, une
+mesure propre à donner pleine protection, pleine réparation au
+pétitionnaire, et non pas au pétitionnaire seul, mais au corps entier de
+la nation, insulté et blessé dans un de ses membres par l'interposition
+d'une autorité civile abusée et d'une force militaire illégale entre les
+citoyens et leur droit d'adresser des pétitions à leurs représentans.
+
+[Note 302: Le _jeu d'esprit_ suivant, adressé à M. Hobhouse sur son
+élection à Westminster, a été attribué à Lord Byron. On le rappelle ici
+à cause de son rapport au sujet en question:
+
+ «_Mors janua vitæ_.»
+
+ _Would you get to the house through the true gate,
+ Much quicker than even whig Charley went?
+ Let Parliament send you to Newgate--
+ And Newgate will send you to--Parliament_.
+
+«Voulez-vous gagner la Chambre par la véritable porte, beaucoup plus
+vite même que le whig Charley n'y parvint? Faites-vous envoyer par le
+Parlement à Newgate, et Newgate vous enverra au Parlement.
+
+(_N. d'un édit. anglais_.)]
+
+[Note 303: On peut le briser, non le fléchir.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+Sa Seigneurie présenta alors la pétition du major Cartwright: on en fit
+lecture. Plainte y était faite de ce qui était arrivé à Huddersfield, et
+des entraves opposées au droit de pétition dans plusieurs endroits de la
+partie septentrionale du royaume.
+
+
+Sa Seigneurie fit la motion que la pétition fût prise en
+considération[304].
+
+[Note 304: _Should be laid on table_, mot à mot, «fût mise sur la
+table.»
+
+(N. du Tr.)]
+
+
+Plusieurs pairs ayant parlé sur la question, Lord Byron répliqua qu'il
+avait, par des motifs de devoir, présenté cette pétition à l'examen de
+leurs Seigneuries. Un noble comte avait prétendu que ce n'était pas une
+pétition, mais un discours; et que, comme elle ne contenait aucune
+prière, elle ne devait pas être accueillie.--Quelle était la nécessité
+d'une prière? Si ce mot devait être employé dans son sens propre, leurs
+Seigneuries ne pouvaient attendre qu'aucun homme adressât une prière à
+d'autres hommes.--Il n'avait rien autre chose à dire, sinon que la
+pétition, quoique conçue dans certains passages en termes peut-être trop
+forts, ne contenait aucune phrase inconvenante, mais était écrite dans
+un style fort respectueux envers leurs Seigneuries, il espérait donc que
+leurs Seigneuries prendraient la pétition en considération.
+
+FIN DES DISCOURS PARLEMENTAIRES.
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de lord Byron.
+ Volume 4., by George Gordon Byron
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE LORD BYRON ***
+
+***** This file should be named 28081-0.txt or 28081-0.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/2/8/0/8/28081/
+
+Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/28081-0.zip b/28081-0.zip
new file mode 100644
index 0000000..8e494bc
--- /dev/null
+++ b/28081-0.zip
Binary files differ
diff --git a/28081-8.txt b/28081-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..475cebf
--- /dev/null
+++ b/28081-8.txt
@@ -0,0 +1,11750 @@
+The Project Gutenberg EBook of Oeuvres compltes de lord Byron. Volume 4., by
+George Gordon Byron
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Oeuvres compltes de lord Byron. Volume 4.
+ comprenant ses mmoires publis par Thomas Moore
+
+Author: George Gordon Byron
+
+Annotator: Thomas Moore
+
+Translator: Paulin
+
+Release Date: February 14, 2009 [EBook #28081]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE LORD BYRON ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Rnald Lvesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+Monsieur Laby de St-Aumont,
+Mazous-Laguian.
+
+
+OEUVRES COMPLTES
+DE
+LORD BYRON.
+
+IMPRIMERIE DE DONDEY-DUPR,
+Rue St.-Louis, n 46, au Marais.
+
+
+
+OEUVRES COMPLTES
+DE
+LORD BYRON,
+AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,
+COMPRENANT
+SES MMOIRES PUBLIS PAR THOMAS MOORE,
+ET ORNES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR.
+
+_Traduction Nouvelle_
+
+PAR M. PAULIN PARIS,
+DE LA BIBLIOTHQUE DU ROI.
+
+
+
+TOME QUATRIME.
+
+
+
+_Paris_.
+DONDEY-DUPR PRE ET FILS, IMPR.-LIBR., DITEURS,
+RUE SAINT-LOUIS, N 46,
+ET RUE RICHELIEU, N 47 _bis._
+
+1830.
+
+
+
+
+HEURES DE LOISIR,
+POMES COMPOSS OU TRADUITS
+PAR LORD BYRON, MINEUR.
+ [Grec: Mt' ar me mal' ainee mte ti neikei.]
+ (HOM. _Il._ c. 249.)
+
+_He whistled as he went for want of thought_.
+
+ (DRYDEN)
+
+Il sifflait, en marchant, dfaut de penses.
+
+
+
+
+AU TRS-HONORABLE
+FRDRIC, COMTE DE CARLISLE,
+CHEVALIER DE LA JARRETIRE, ETC., ETC.
+SON PUPILLE RECONNAISSANT ET PARENT AFFECTIONN,
+
+ L'AUTEUR.
+
+
+
+
+HEURES DE LOISIR.
+
+
+
+
+I.
+
+DPART DE NEWSTEAD-ABBEY (1803).
+
+
+ _Why dost thou build the hall? son of the winged days! Thou
+ lookest from thy tower to-day; yet a few years, and the
+ blast of the desert comes; it howls in thy empty court_.
+
+ (OSSIAN.)
+
+ Pourquoi btis-tu ce palais? fils du tems l'aile rapide!
+ Aujourd'hui tu regardes du haut de ta tour: quelques annes
+ encore, et le vent du dsert arrive; il murmure dans ta cour
+ solitaire.
+
+1. A travers tes crneaux, Newstead, frmit le sourd murmure des vents:
+ demeure de mes pres, ton heure est venue; dans ton jardin jadis
+riant, la cigu et le chardon ont touff la rose qui en ornait les
+alles.
+
+2. De ces barons couverts de maille, qui, fiers et belliqueux,
+conduisaient leurs vassaux des confins de l'Europe aux plaines de la
+Palestine, que reste-t-il aujourd'hui? un bouclier, un cusson, qui
+retentissent chaque souffle des airs: voil l'unique et triste vestige
+de leur grandeur!
+
+3. Le vieux Robert n'accompagne plus des sons de sa harpe ces vers qui
+allument dans les coeurs l'amour de la guerre et des lauriers: prs des
+tours d'Ascalon, John de Horistan[1] sommeille, la mort a paralys la
+main de son mnestrel.
+
+[Note 1: Le chteau d'Horistan, dans le Derbyshire, est une ancienne
+habitation de la famille Byron.]
+
+4. Paul et Hubert dorment dans la valle de Crcy: ils succombrent pour
+la cause d'douard et de l'Angleterre. O mes pres! les larmes de votre
+patrie vous rcompensent. Quel fut votre courage! quelle mort fut la
+vtre! nos annales peuvent encore le dire.
+
+5. A Marston Moor[2], quatre frres, runis Rupert[3] pour combattre
+les tratres, enrichirent de leur sang le sombre champ de bataille: ils
+dfendaient les droits du monarque; c'tait encore dfendre la patrie:
+la mort vint mettre le sceau leur royalisme fidle.
+
+[Note 2: Bataille de Marston Moor, o les partisans de Charles Ier
+furent dfaits.]
+
+[Note 3: Fils de l'lecteur Palatin et parent de Charles Ier. Il
+commanda ensuite l'arme navale sous le rgne de Charles II.]
+
+6. Ombres des hros, salut! Votre descendant vous dit adieu, en quittant
+le sjour de ses anctres. Sous un ciel tranger ou dans sa patrie,
+votre souvenir lui inspirera une nouvelle ardeur; il ne songera qu' la
+gloire et vous.
+
+7. Une larme obscurcit ses yeux l'heure de cette triste sparation;
+mais c'est la nature, non la crainte, qui excite ses regrets: il va bien
+loin, anim de la mme mulation; jamais il n'oubliera la renomme de
+ses pres.
+
+8. Cette renomme, ce souvenir, voil ce qu'il chrira toujours; il fait
+voeu de ne jamais ternir l'clat de votre nom; il vivra comme vous, ou
+comme vous il prira; aprs sa mort, puisse-t-il mler sa cendre la
+vtre!
+
+
+
+
+II.
+
+PITAPHE D'UN AMI (1803).
+
+
+ [Grec: Astr prin men elkmpes eni zoisin eos.]
+
+ (LAERTIUS.)
+
+Oh! mon ami, toi que toujours j'aimerai, que je regretterai toujours,
+combien d'inutiles larmes ont baign ton cercueil honor! Combien de
+sanglots ont rpondu ton dernier soupir, quand tu te dbattais dans
+les angoisses de l'agonie! Si les larmes pouvaient arrter la mort dans
+sa course, les soupirs s'opposer l'invincible force de son dard
+tyrannique, la jeunesse et la vertu rclamer quelques instans de dlai,
+la beaut charmer le spectre et le distraire de sa proie, ah! tu vivrais
+encore pour rjouir mes yeux dsols, pour faire la gloire de ton
+camarade et les dlices de ton ami. Si pourtant l'esprit aimable qui
+t'animait plane autour du lieu o ton corps maintenant se rsout en
+poussire, ici tu liras le deuil imprim dans mon coeur, deuil trop
+profond pour tre confi l'art du sculpteur. Nul marbre n'indique la
+couche de ton humble sommeil, mais on y voit des statues vivantes fondre
+en pleurs; le simulacre de l'affliction ne s'incline pas sur ta tombe,
+mais l'affliction elle-mme dplore l'arrt qui condamna ton jeune ge.
+Hlas! quoique ton pre pleure le coup qui frappe ainsi sa race, la
+douleur paternelle ne peut galer la mienne! Nul, aussi bien que toi,
+n'adoucira sa dernire heure; toutefois, d'autres enfans calmeront alors
+son angoisse. Mais auprs de moi, qui te remplacera? ton image que ne
+saurait effacer une amiti nouvelle? non jamais! Les larmes d'un pre
+cesseront de couler, le tems apaisera les regrets d'un frre enfant:
+tous, hormis un seul, la consolation est connue, tandis que l'amiti
+gmit dans la solitude.
+
+
+
+
+III.
+
+FRAGMENT (1803)
+
+
+Quand la voix de mes pres appellera dans leur arien sjour mon ame
+joyeuse de leur choix, quand mon ombre voltigera au gr de la brise; ou
+que, visible peine au milieu du brouillard, elle descendra le flanc de
+la montagne, oh! puisse cette ombre ne voir aucune urne sculpte qui
+marque la place o la terre retourne la terre, aucune pierre funraire
+qui soit encombre de louanges! Que mon nom seul soit mon pitaphe! Si
+ce nom n'entoure point mon argile d'une aurole de gloire, oh! nul autre
+honneur n'est d ma vie. Ce nom, ce nom seul, distinguera ma place,
+immortalise par lui, ou avec lui jamais oublie.
+
+
+
+
+IV.
+
+LES LARMES (1806).
+
+
+ _O lacrymarum fons, tenero sacros Ducentium ortus ex animo;
+ quater Flix! in imo qui scatentem Pectore te, pia Nympha,
+ sensit_.
+
+ (GRAY.)
+
+1. Lorsque l'amiti ou l'amour veille notre sympathie, lorsque la
+vrit devrait paratre dans le regard, ces lvres qui s'entr'ouvent ou
+sourient, peuvent tre trompeuses; mais la preuve, fidle de notre
+motion est une larme.
+
+2. Trop souvent un sourire n'est qu'un pige de l'hypocrite pour masquer
+la haine ou la crainte: donnez-moi le doux soupir, tandis que l'oeil,
+miroir de l'ame, est terni un instant par une larme.
+
+3. La tendre charit, en embrasant l'ame de ses ardeurs, la purifie
+ici-bas de toute souillure de barbarie: la compassion inondera le coeur
+o cette vertu est sentie, et rpandra sur les yeux une bien douce
+rose, une larme.
+
+4. L'homme condamn mettre la voile, au premier souffle d'un vent
+favorable, pour traverser les flots de l'Atlantique, se penche sur
+l'abme qui, bientt peut-tre, deviendra son tombeau, et les flammes de
+son regard ne brillent plus qu' travers une larme.
+
+5. Le soldat brave la mort, pour une couronne imaginaire, dans la
+romantique carrire de la gloire; mais il relve l'ennemi une fois
+terrass, et arrose chaque blessure d'une larme.
+
+6. Retourne-t-il, enfl d'orgueil, auprs de sa fiance, aprs avoir
+renonc au glaive rougi de sang humain? toutes ses peines sont
+rcompenses, lorsque, embrassant la jeune fille, il baise sur sa
+paupire une larme.
+
+7. Heureux thtre de ma jeunesse, sjour de l'amiti et de la
+franchise; o l'amour faisait fuir mes rapides annes, je te quittai
+regret, l'ame en deuil; je me tournai pour te voir une dernire fois:
+mais le clocher m'apparut peine travers une larme.
+
+8. Je ne puis plus adresser mes sermens ma Marie, ma Marie jadis si
+chre! mais je me rappelle l'heure o, sous l'ombrage de son berceau
+favori, elle rcompensait mes sermens avec une larme.
+
+9. Possde par un autre, puisse-t-elle vivre toujours heureuse! Mon
+coeur doit toujours rvrer son nom: en soupirant, je me rsigne perdre
+ce que je crus autrefois mon bien, et je pardonne son infidlit en
+versant une larme.
+
+10. O vous, amis de mon coeur, je vais vous quitter; mais je n'ai pas
+banni l'espoir du retour: peut-tre nous nous reverrons dans cette
+retraite champtre; alors revoyons-nous comme nous nous sparons, avec
+une larme.
+
+11. Quand mon ame aura pris son vol vers les rgions de la nuit, et que
+mon cadavre sera gisant dans une bire, si vous passez prs de la tombe
+o se consumeront mes cendres, ah! mouillez ma poussire d'une larme.
+
+12. Que le marbre pour moi ne se change point en un splendide monument,
+lev par les enfans de la vanit; que nul loge mensonger ne clbre
+mon nom: je ne demande, je ne dsire qu'une larme.
+
+
+
+
+V.
+
+PROLOGUE DE CIRCONSTANCE
+
+PRONONC AVANT LA REPRSENTATION DE: THE WHEEL OF FORTUNE (LA ROUE DE
+LA FORTUNE[4]), SUR UN THTRE DE SOCIT.
+
+
+[Note 4: Pice de Richard Cumberland.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+Aujourd'hui que la politesse raffine du sicle a chass du thtre la
+raillerie immorale, et que le got a stigmatis cet esprit de licence
+qui imprimait la honte sur les crits de tout auteur, aujourd'hui que
+nous cherchons plaire par des scnes plus pures, et que nous n'osons
+appeler la rougeur sur la joue de la beaut, ah! permettez une muse
+modeste de rclamer quelque piti, et de rencontrer l'indulgence o elle
+ne peut trouver la gloire; mais ce n'est pas pour elle seule que nous
+dsirons des gards: d'autres personnages paratront, plus convaincus
+encore de leur peu de talent: vous n'aurez point ce soir des Roscius
+vieillis dans les secrets de l'action scnique: nul Cooke, nul Kemble ne
+peut ici vous saluer[5]; nulle Siddons[6] arracher une larme votre
+sympathie: vous tes rassembls pour voir, dans le drame nouveau, le
+dbut d'acteurs encore en germe. Ici nous faisons l'essai de nos ailes
+peine garnies de plumes; ne rognez pas les ailerons avant que les
+oiseaux puissent voler. Si nous succombons dans ce premier essor, hlas!
+faibles que nous sommes, nous tombons pour ne plus nous relever. Il n'y
+a pas qu'un seul malheureux qui, trahi par la peur, espre et presque
+aussi redoute vos loges: mais tous nos personnages attendent dans une
+poignante incertitude la crise de leur destine. Aucune pense vnale ne
+peut retarder nos progrs: vos gnreux applaudissemens sont notre
+unique rcompense; pour les mriter, le hros dploie toutes ses forces,
+l'hrone baisse son oeil timide devant votre regard: celle-ci au moins
+doit avoir des protecteurs; on ne peut refuser sa bienveillance au sexe
+le plus aimable; quand la jeunesse et la beaut forment l'gide d'une
+femme, le plus grave censeur doit cder tant d'attraits. Mais si nos
+faibles tentatives n'ont aucun succs, si nos plus grands efforts, aprs
+tout, sont striles; que, du moins, la piti inspire vos ames, et qu'
+dfaut de bravos, elle nous accorde grce et merci.
+
+[Note 5: Un acteur anglais en paraissant sur la scne, fait toujours un
+salut au public.
+
+(_Note du Tr._)]
+
+[Note 6: Clbre actrice, soeur des deux Kemble.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+
+
+VI.
+
+SUR LA MORT DE M. FOX.
+
+
+Un journal avait publi l'impromptu anti-libral suivant:
+
+Les ennemis de notre nation pleurent la mort de Fox, mais ils bnissent
+l'heure o Pitt rendit le dernier soupir: que le bon sens et la vrit
+expliquent ces sentimens opposs, nous donnerons la palme qui en est
+vraiment digne.
+
+L'auteur de ces pomes envoya la rponse suivante:
+
+O factieuse vipre! dont la dent empoisonne voudrait encore dchirer
+les morts, en corrompant la vrit: Quoi! parce que _les ennemis de
+notre nation_, anims d'un gnreux sentiment, pleurent la mort de
+l'homme de bien et du grand homme, faudra-t-il que des langues infmes
+essaient de ternir le nom de celui dont la digne rcompense est une
+renomme ternelle? Quand Pitt expira l'apoge du pouvoir, ah! malgr
+les revers qui obscurcirent sa dernire heure, la piti tendit
+au-devant de lui ses ailes humides de larmes: car les ames nobles _ne
+font pas la guerre aux morts_; ses amis en pleurs lui donnrent une
+dernire prire, quand toutes ses erreurs s'endormirent dans le tombeau;
+il plia comme Atlas sous le poids de tant de soins, de tant de luttes
+qui fatiguaient notre patrie. Mais, en Fox, apparut aussitt un Hercule
+qui releva, pour un moment, la machine branle: hlas! lui aussi, il
+est tomb, lui qui rparait le malheur de la Bretagne: nos esprances,
+si rapides renatre, sont mortes avec lui; il n'y a pas qu'un grand
+peuple qui lve une urne en son honneur: toutes les contres de
+l'immense Europe sont en deuil. Que le bon sens et la vrit expliquent
+ces sentimens opposs, pour qu'on donne la palme celui qui en est
+vraiment digne. Mais ne laissons pas l'impure calomnie assaillir notre
+homme d'tat ou envelopper sa gloire d'un voile tnbreux. Fox, dont le
+corps inanim reoit les pleurs du monde en deuil, dont les restes
+chris dorment sous un marbre honor, sur qui les nations armes contre
+nous gmissent elles-mmes, dont tous, amis ou ennemis, reconnaissent le
+gnie: Fox brillera jamais dans les annales de la Bretagne, et ne
+cdera pas mme Pitt la palme du patriotisme, palme que l'envie,
+cache sous le masque sacr de la candeur, a os rclamer pour Pitt, et
+pour Pitt seul.
+
+
+
+
+VII.
+
+STANCES A UNE LADY,
+EN LUI DONNANT LES POMES DE CAMOENS.
+
+
+1. Peut-tre, vierge chrie! apprcieras-tu en ma faveur ce gage sacr
+d'une tendre estime: ce livre dit les rves enchanteurs de l'amour,
+sujet que nous ne pouvons point mpriser.
+
+2. Qui blme l'amour? c'est la sottise envieuse; c'est l vieille fille
+dsappointe, ou l'lve d'une cole de prudes, condamne se faner
+dans un ennui solitaire.
+
+3. Lis donc, vierge chrie; lis avec abandon: car tu ne seras jamais au
+nombre de telles femmes: ce n'est point en vain que je rclamerai de toi
+quelque piti pour les maux du pote.
+
+4. C'tait un barde vraiment inspir; son feu ne fut ni faible ni
+mensonger: puisse l'amour qui fut sa rcompense tre aussi la tienne!
+Mais puisse ta destine n'tre point aussi cruelle[7]!
+
+[Note 7: Allusions aux malheureuses amours de Camons avec Alayde.]
+
+
+
+
+VIII.
+
+A M*** (1806).
+
+
+1. Oh! si ces yeux brillaient, non d'une flamme ardente, mais d'une
+tendre motion, peut-tre exciteraient-ils de moins vifs dsirs, mais tu
+serais aime plus qu'une mortelle.
+
+2. Malgr les rayons sauvages de ces astres, tes angliques attraits
+nous obligent l'admiration, qui bientt fait place au dsespoir: car
+ce coup d'oeil fatal nous dfend l'estime.
+
+3. Quand la nature t'introduisit si belle en cette vie, elle craignit
+que la terre ne ft indigne de la divine perfection de tes charmes, et
+que le ciel ne t'appelt parmi ses habitans:
+
+4. Aussi, pour garder son plus cher ouvrage, pour empcher les anges de
+lui en disputer la possession, elle cacha, dans ces yeux nagure
+clestes, un clair terrible toujours prt tinceler.
+
+5. Ces yeux pourraient faire plir le plus hardi des sylphes, quand ils
+rayonnent comme le soleil en son midi; ta beaut doit nous enflammer
+tous; mais qui peut affronter le feu de ton regard?
+
+6. On dit que la chevelure de Brnice, mtamorphose en toiles, orne
+la vote de l'Empyre; mais toi, tu n'y seras jamais admise: tu
+clipserais trop les sept plantes.
+
+7. Car si tes yeux brillaient dans l'espace, peine laisserais-tu
+paratre la lumire des plantes, dont tu serais devenue la soeur: les
+soleils eux-mmes qui rgissent les divers mondes, ne jetteraient qu'une
+sombre lueur dans leur propre sphre.
+
+
+
+
+IX.
+
+A LA FEMME.
+
+
+O femme! l'exprience a pu me dire que tous ceux qui te regardent
+doivent t'aimer: sans doute, l'exprience a pu m'apprendre que tes plus
+solides promesses ne sont rien; quand tu es place devant moi dans tout
+l'clat de tes charmes, je ne songe plus qu' t'adorer. O souvenir! bien
+dlicieux, quand l'espoir l'accompagne, quand nous possdons encore
+l'objet de notre amour! Mais comme il est maudit par les amans, quand
+l'espoir s'est envol, quand la passion est teinte. O femme! belle et
+tendre enchanteresse! comme les jeunes hommes sont prompts te croire!
+comme le coeur palpite, quand pour la premire fois nous voyons cet oeil
+qui roule dans un clatant azur, ou resplendit tout noir, ou lance ses
+doux rayons de dessous un sourcil chtain! Comme nous nous htons de
+croire tes sermens, de t'entendre engager ta foi de plein gr; dans
+notre ravissement, nous esprons que ta fidlit sera ternelle, et
+voil que tu changes en un jour! Donc il sera toujours vrai de dire:
+Femme, tes sermens sont crits sur le sable[8].
+
+[Note 8: Cette dernire pense est la traduction presque littrale d'un
+proverbe espagnol.]
+
+
+
+
+X.
+
+A. M. S. G.
+
+
+1. Quand je rve que vous m'aimez, vous me le pardonnez sans doute, et
+vous n'tendez pas votre colre jusque sur mon sommeil; car ce n'est que
+dans mes songes qu'existe votre amour: je me lve, et il ne me reste
+qu' pleurer.
+
+2. O Morphe! empare-toi donc vite de mes facults; rpands sur moi ta
+bienfaisante langueur; si je dois avoir un songe semblable celui de la
+nuit dernire, quelle divine extase m'est rserve!
+
+3. On nous dit que le Sommeil, frre de la Mort, est l'image de notre
+sort futur: oh! comme je dsire rendre la Parque le frle souffle qui
+m'anime, si c'est l un avant-got des clestes flicits!
+
+4. Ah! cessez, douce dame, de froncer votre aimable sourcil, et ne me
+croyez point en cela trop heureux; si je pche dans mon rve, j'expie
+mon pch maintenant, condamn que je suis voir le bonheur sans
+l'atteindre.
+
+5. Quoique dans mes songes, douce dame, vous puissiez quelquefois
+sourire, ne croyez pas ma pnitence insuffisante: quand votre prsence
+imaginaire abuse mon esprit qui sommeille, le rveil seul sera un assez
+grand supplice.
+
+
+
+
+XI.
+
+CHANT DE REGRET.
+
+
+1. Quand je rdais, jeune highlander[9], sur la bruyre sombre, et que
+je gravissais ton sommet escarp, Morven, mont de neige[10]! afin de
+contempler le torrent qui grondait au-dessous comme un tonnerre, ou le
+brouillard de la tempte qui se grossissait sous mes pieds: alors
+j'errais, libre de la tutelle de la science, tranger la crainte,
+aussi pre que les rocs o grandissait mon enfance; un sentiment unique
+tait cher mon coeur: ai-je besoin de vous dire, ma douce Marie!
+qu'il tait concentr en vous seule?
+
+[Note 9: Mot consacr la dsignation des montagnards cossais: nous
+avons cru devoir le conserver, comme tous ceux qui donnent une couleur
+locale la posie.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 10: Morven, haute montagne dans l'Aberdeenshire: Gormal, mont de
+neige (_Gormal of snow_), est une expression qu'on rencontre souvent
+chez Ossian.]
+
+2. Cependant, ce ne pouvait tre l'amour, car je n'en savais pas le nom;
+quelle passion peut habiter dans le sein d'un enfant? Mais j'prouve
+encore une vive motion, la mme que je ressentais dans mon jeune ge
+sur les cimes des montagnes dsertes: une seule image tait grave dans
+mon coeur: j'aimais mon froid pays, je ne soupirais pas aprs de
+nouvelles contrs: j'avais peu de besoins, car mes dsirs taient
+combls; mes penses taient pures, car mon ame tait avec vous.
+
+3. Je me levais avec l'aurore; et je bondissais, avec mon chien pour
+guide, de montagne en montagne; je luttais contre les ondes du Dee[11]
+ballottes par la mare, et j'coutais de loin le chant du highlander:
+le soir, je me couchais sur un lit de bruyres; mes songes ne
+prsentaient que Marie ma vue; avec quelle brlante ardeur mes
+dvotions s'levaient au ciel, car ma premire prire tait de vous
+bnir!
+
+[Note 11: Le Dee est une belle rivire qui prend sa source prs de Mar
+Lodge, et se jette dans la mer New-Aberdeen.]
+
+4. Je quittai ma froide demeure, et mes rves ont fui: les montagnes se
+sont vanouies et ma jeunesse n'est plus: dernier rejeton de ma race, je
+dois me fltrir dans la solitude, et ne trouver la joie que dans le
+souvenir des jours passs: ah! la grandeur, en levant ma destine, l'a
+rendue amre; plus douces furent les scnes que connut mon enfance;
+quoique mes esprances aient t dues, je ne les ai point oublies;
+quoique mon coeur soit froid, il languit encore prs de vous.
+
+5. Quand je vois quelque noire montagne dresser sa crte vers le ciel,
+je songe aux rochers qui couvrent Colbleen[12] de leur ombre; quand je
+vois le doux azur d'un oeil qui exprime l'amour, je songe ces yeux qui
+me faisaient chrir un sauvage sjour; quand, par hasard, je vois une
+chevelure ondoyante, dont la teinte soit un peu semblable celle de vos
+blondes tresses, je songe cette longue chevelure d'or, apanage sacr
+de la beaut et de Marie.
+
+[Note 12: Colbleen est une montagne l'extrmit des Highlands, non
+loin des ruines de Dee-Castle.]
+
+6. Toutefois le jour peut venir, o les montagnes, encore une fois,
+m'apparatront vtues de leur manteau de neige: mais tandis qu'elles
+seront ainsi suspendues au-dessus de moi, et telles qu'elles furent
+toujours, Marie sera-t-elle l pour me recevoir? Hlas! non. Adieu donc,
+ collines o mon enfance fut nourrie! et toi aussi, Dee, dont les eaux
+s'coulent si paisibles, je te dis adieu! Nulle demeure n'abritera ma
+tte dans la fort: ah! Marie, quelle demeure pourrait tre habite sans
+vous?
+
+
+
+
+XII.
+
+A.....
+
+
+1. Oh! oui, j'avouerai que nous tions chers l'un l'autre; les amitis
+de l'enfance quoique lgres sont vraies; l'amour que vous sentiez tait
+un amour de frre, et moi je nourrissais pour vous la mme tendresse.
+
+2. Mais l'amiti peut renoncer ses douces lois: une affection de
+plusieurs annes en un moment expire. Comme l'amour, l'amiti a aussi
+des ailes rapides; mais elle ne brle pas, comme l'amour, de flammes
+inextinguibles.
+
+3. Bien souvent nous avons err ensemble sur l'Ida[13]: heureuses furent
+les scnes de notre jeunesse! Je l'avoue. Au printems de notre vie,
+comme le ciel est serein! Mais aujourd'hui s'amoncellent les rudes
+temptes de l'hiver.
+
+[Note 13: Nom potique de Harrow-on-the-hill, o Lord Byron fut lev.
+Voir la Vie de Byron.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+4. La mmoire, cessant de s'unir l'affection, ne nous retracera plus
+les plaisirs accoutums de notre enfance: quand l'orgueil couvre le sein
+d'acier, le coeur est inflexible, et ce qui serait justice ne semble plus
+que honte.
+
+5. Cependant; cher S***, car je dois encore vous estimer, je ne puis
+jamais adresser un reproche ceux que j'aime, et ceux-l sont en petit
+nombre; le hasard qui vous a perdu peut un jour racheter vos torts, le
+repentir effacera le serment que vous avez fait.
+
+6. Je ne me plaindrai pas, et, quoique notre affection soit glace,
+aucun secret ressentiment ne vivra dans mon coeur: mes esprits sont
+calms par une rflexion simple; c'est que tous deux nous pouvons avoir
+tort, et que tous deux nous devrions pardonner.
+
+7. Vous saviez que mon ame, mon coeur, mon existence vous appartenaient,
+si le danger l'et demand; vous saviez que ni les ans, ni l'loignement
+ne pouvaient me changer, que j'tais dvou tout entier l'amour et
+l'amiti.
+
+8. Vous saviez..., mais arrire cette vaine image du pass! Les liens de
+l'affection sont dsormais briss: trop tard peut-tre vous retrouverez
+ces tendres souvenirs qui vous accableront, et vous soupirerez sur la
+perte de votre ancien ami.
+
+9. Pour le moment, nous nous sparons: j'espre que ce n'est point pour
+toujours; car le tems et le regret vous rendront enfin l'amiti. Nous
+devons tous deux tcher d'oublier nos dissentimens: je ne demande pas
+d'autre expiation que des jours semblables aux jours passs.
+
+
+
+
+XIII.
+
+A MARIE,
+
+EN RECEVANT SON PORTRAIT.
+
+
+1. Cette image de tes charmes, imparfaite il est vrai, mais aussi
+ressemblante que l'art des mortels pouvait la faire, dlivre de la
+crainte mon coeur fidle, rveille mes esprances, et m'ordonne de vivre.
+
+2. Je puis retrouver ici ces boucles d'or qui flottent sur ton front de
+neige, ces joues qui sortirent du moule de la beaut elle-mme, ces
+lvres qui me firent esclave de la beaut.
+
+3. Ici, je puis retrouver..., mais non! cet oeil dont l'azur nage dans un
+feu liquide, doit dfier le peintre et le forcer d'abandonner sa tche.
+
+4. J'y vois bien ce beau bleu qui le colore: mais o donc le rayon si
+pur qui s'en chappait, qui donnait un nouveau lustre son azur, comme
+fait l'ocan la tremblante lumire de la lune?
+
+5. Douce copie! tout inanime, tout insensible que tu es, tu m'es cent
+fois plus chre que ne le pourraient tre toutes les beauts vivantes,
+hors celle qui te plaa sur mon coeur.
+
+6. Elle l'y plaa, mais avec tristesse, avec la vaine crainte que le
+tems pourrait branler mon ame inconstante, sans savoir que son image
+retient et enchane jamais tous mes sens.
+
+7. Cette image embellira pour moi les heures, les annes, le cours
+entier du tems; elle relvera mon espoir dans les momens de sombre
+inquitude, m'apparatra dans la dernire lutte de la vie, et
+rencontrera l'amour dans mon regard expirant.
+
+
+
+
+XIV.
+
+DAMTE.
+
+
+Enfant[14] par la loi, adolescent par son ge, et, par son ame, esclave
+de toute joie vicieuse; sevr de tout sentiment de honte et de vertu,
+adepte en fait de mensonge, dmon en fait de ruse; vers dans
+l'hypocrisie, lorsqu'il n'est encore qu'un enfant; capricieux comme le
+vent, plein d'inclinations sauvages; faisant de la femme sa dupe, de son
+imprudent ami un instrument; vieux dans le monde, quoique peine
+chapp des bancs, Damte a parcouru tout le labyrinthe du pch; et il
+est arriv au bout, l'ge o les autres commencent; encore aujourd'hui
+des passions tumultueuses branlent son ame, et lui commandent de vider
+jusqu' la lie la coupe du plaisir; mais, dgot du vice, il rompt sa
+chane, et ce qui tait jadis ambroisie cleste, ne lui semble plus
+qu'infernal poison.
+
+[Note 14: C'est--dire, mineur.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+
+
+XV.
+
+A MARION.
+
+
+Marion! pourquoi ce front pensif? quel dgot as-tu pour la vie? Change
+cette mine mcontente; ces traits froncs ne conviennent pas une
+personne si belle. Ce n'est pas l'amour qui trouble ton repos; l'amour
+est tranger ton ame; il parat dans la bouche qui s'entr'ouvre au
+sourire, il rpand sa douleur en larmes douces et timides, ou abaisse
+une paupire languissante; mais il vite cet air sombre et repoussant.
+Reprends donc le feu qui animait ton regard: quelques-uns t'aimeront,
+tous t'admireront; tant que ce froid aspect nous glace, nous ne pouvons
+que rester dans la froideur de l'indiffrence. Si tu veux surprendre les
+coeurs errans, souris au moins, ou feins de sourire; des yeux comme les
+tiens ne furent pas faits pour cacher leur clat sous de sombres nuages;
+en dpit de tout ce que tu voudrais dire, ils se jouent en regards
+fripons. Tes lvres,--mais ici ma modeste et chaste muse refuse d'obir
+ mon impulsion; elle rougit, fait la rvrence et fronce le
+sourcil,--bref, elle craint que le sujet ne me transporte; et,
+s'enfuyant pour chercher la raison, elle ramne tems la
+prudence.--Tout ce que je dirai (car ce que je pense n'est exprim ni
+plus haut, ni plus bas), c'est que de telles lvres, dont la vue nous
+enchante, taient formes pour quelque chose de mieux qu'un sourire
+moqueur; cet avis, dpouill de complimens qui l'adoucissent, est au
+moins dsintress; tels sont les vers que je t'adresse, nafs et libres
+de tout mlange de flatterie; un conseil comme le mien est le conseil
+d'un frre; mon coeur est donn d'autres, c'est--dire qu'inhabile
+tromper il se partage entre une douzaine de matresses. Marion! adieu!
+oh! je t'en prie, ne mprise pas cet avertissement, quelque dsagrable
+qu'il puisse tre; et afin que mes prceptes ne dplaisent point ceux
+qui regardent la remontrance comme chose importune, je te donnerai enfin
+notre opinion concernant le doux empire de la femme; quoique nous
+contemplions avec admiration des yeux d'azur, ou des lvres brillantes
+de vie, quoique les tresses ondoyantes nous attirent, quoique ces
+beauts puissent nous distraire; papillons lgers, nous sommes toujours
+prts voltiger; tout cela ne peut encore fixer nos ames l'amour. Ce
+n'est point une censure trop svre que de dire que cela forme un joli
+portrait; mais si tu veux savoir la chane secrte qui nous attache
+humbles esclaves votre suite, et vous fait saluer reines de la
+cration, apprends-le en un mot, c'est l'animation.
+
+
+
+
+XVI.
+
+OSCAR D'ALVA.
+
+BALLADE.
+
+
+1. Comme, travers la vote azure, le flambeau nocturne des cieux
+brille d'un doux clat sur le rivage de Lora, o s'lvent les blanches
+tourelles d'Alva qui n'entendent plus le fracas des armes!
+
+2. Et cependant la lune qui parcourt cet horizon fit souvent jouer ses
+rayons sur les casques d'argent, et aperut, au milieu de la nuit
+silencieuse, les guerriers d'Alva revtus de leurs tincelantes cottes
+de mailles.
+
+3. Et sur les rocs ensanglants que le chteau domine, et qui semblent
+menacer les sombres flots de l'Ocan, elle vit, jetant sa ple lueur
+parmi les rangs clair-sems de la mort, maint brave tendu par terre
+dans le rle de l'agonie.
+
+4. Plus d'un regard, qui ne devait pas revoir le lever de l'astre des
+jours, se dtourna languissamment de la plaine sanglante, et se fixa,
+mourant, sur la lumire mourante de l'astre des nuits.
+
+5. Pour ces yeux dfaillans, c'tait nagure un flambeau d'amour, dont
+ils bnissaient la propice lueur; mais maintenant elle flamboyait d'en
+haut, comme une torche sombre et funbre.
+
+6. La noble race d'Alva s'est teinte, et l'on voit encore au loin ses
+tours grises; ses hros ne pressent plus la chasse, ne soulvent plus
+les rouges vagues de la guerre.
+
+7. Mais quel fut le dernier rejeton du clan d'Alva? pourquoi la mousse
+crot-elle sur la pierre d'Alva? ces tours ne retentissent plus du pas
+des hommes, l'cho n'y rpond qu'au bruit du vent.
+
+8. Et lorsque ce vent est violent et fort, on entend dans ce chteau un
+murmure qui surgit sourdement dans les airs, et vibre sur les murailles
+vermoulues.
+
+9. Oui, lorsque gmit l'ouragan, il branle le bouclier du brave Oscar;
+mais on ne voit plus s'lever ses bannires, ni flotter son panache
+noir.
+
+10. Le soleil claira des feux brillans de son lever la naissance
+d'Oscar; Angus bnit son premier-n; et les vassaux accoururent en foule
+autour du foyer de leur chef, pour applaudir cette heureuse matine.
+
+11. Ils savourent, sur la montagne, la chair du daim sauvage; le pibroch
+perce l'air de ses accens aigus; pour gayer davantage ce festin de
+highlanders, les sons de l'instrument se succdent en mlodie martiale.
+
+12. Et ceux qui entendirent cette musique pre et guerrire esprrent
+qu'un jour les accords du pibroch prcderaient cet enfant du hros,
+lorsqu'il guiderait les braves qui se revtent du tartan.
+
+13. Une autre anne a pass vite; dj Angus bnit un autre fils; cette
+naissance est clbre comme la premire, et cette fte joyeuse ne fut
+pas courte.
+
+14. Instruits par leur pre bander l'arc sur les sombres et orageuses
+montagnes d'Alva, les deux frres, dans leur enfance, chassaient le
+chevreuil agile, et dpassaient leurs lvriers dans leur course.
+
+15. Puis, avant que les annes de la jeunesse soient passes, ils se
+mlent aux rangs des guerriers; ils manient, avec lgret la brillante
+claymore, et envoient au loin la flche sifflante.
+
+16. Les cheveux d'Oscar taient noirs; c'tait avec une majest sauvage
+qu'ils flottaient au gr de la brise. Mais la chevelure d'Allan tait
+brillante et blonde; sa joue tait pensive et ple.
+
+17. Oscar avait l'ame d'un hros; les rayons de la vrit tincelaient
+dans son oeil noir. Allan avait de bonne heure appris se matriser, et
+ses paroles avaient t douces ds sa jeunesse.
+
+18. Tous deux, oui, tous deux taient vaillans: la lance du Saxon se
+brisa plus d'une fois sous leur acier. Le coeur d'Oscar mprisait la
+crainte, mais le coeur d'Oscar savait sentir.
+
+19. L'ame d'Allan, au contraire, ne rpondait pas ses traits, indigne
+qu'elle tait d'une aussi belle enveloppe: rapide comme l'clair de la
+tempte, sa vengeance mortelle frappait ses ennemis.
+
+20. De la tour lointaine du haut Southannon, vint une jeune et noble
+dame; avec les terres de Kenneth pour dot, vint une vierge aux yeux
+bleus, la fille de Glenalvon.
+
+21. Oscar rclama cette belle pouse, et Angus sourit son Oscar:
+l'orgueil fodal du pre tait flatt d'obtenir ainsi la fille de
+Glenalvon.
+
+22. coutez! les accords du pibroch sont gais. coutez! l'hymne nuptial
+s'lve: les voix se rpandent en accens joyeux, et prolongent encore le
+choeur bruyant.
+
+23. Voyez comme les plumes couleur de sang des hros assembls flottent
+dans le chteau d'Alva. Les jeunes montagnards prennent leurs plaids
+bariols, et attendent l'appel de leurs chefs.
+
+24. Ce n'est pas la guerre que leurs regards demandent; le pibroch joue
+le chant de la paix; les clans se pressent aux noces d'Oscar, et les
+sons du plaisir ne cessent pas.
+
+25. Mais o est Oscar? certes, il est tard; est-ce bien l l'ardente
+flamme d'un fianc? tandis que les htes en foule, que les dames
+attendent, ni Oscar ni son frre n'arrivent.
+
+26. Enfin Allan joignit la fiance. Pourquoi Oscar ne vient-il pas? dit
+Angus.--Est-ce qu'il n'est pas ici? rpliqua le jeune homme. Il n'tait
+pas venu se promener avec moi dans la clairire.
+
+27. Peut-tre, dans l'oubli de ce jour solennel, il chasse le chevreuil
+bondissant, ou les flots de l'Ocan prolongent son absence; cependant la
+barque d'Oscar est rarement retarde par les flots.
+
+28.--Oh! non, non! rpliqua le pre, alarm, ni la chasse, ni les flots
+ne retiennent mon enfant; voudrait-il faire un tel affront Mora? quel
+obstacle l'empcherait d'accourir auprs d'elle?
+
+29. Oh! cherchez, vous tous, amis! oh! cherchez tout l'entour! Allan,
+vole avec eux et parcours les domaines d'Alva! Trouvez Oscar, trouvez
+mon fils; faites hte, et n'osez pas rpliquer.
+
+30. Tout est confusion... Le nom d'Oscar rsonne en cris sourds dans la
+valle; il s'lve sur la brise qui murmure, jusqu' l'heure o la nuit
+tend ses ailes noires.
+
+31. Ce nom interrompt le calme de la nuit; mais c'est en vain que les
+chos le rptent travers les tnbres. Il retentit dans le brouillard
+du matin; mais Oscar ne vient pas dans la plaine.
+
+32. Durant trois jours, durant trois nuits sans sommeil, le chef du clan
+d'Alva parcourut, la recherche d'Oscar, toutes les cavernes de la
+montagne: donc l'espoir est perdu. Abm dans la douleur, ce malheureux
+pre dchire les boucles flottantes de ses cheveux gris.
+
+33. Oscar! mon fils!... Toi, Dieu du ciel! rends-moi l'appui de mes
+annes chancelantes, ou, si cet espoir m'est dsormais refus, livre son
+assassin ma rage.
+
+34. Oui, sur quelque rivage dsert et hriss de rocs, les os de mon
+Oscar doivent blanchir. Accorde-moi donc, grand Dieu! une seule grce;
+qu'auprs de lui prisse son pre gar par la fureur.
+
+35. Mais peut-tre il vit encore..... Arrire, dsespoir! Ah! sois
+calme, mon ame, peut-tre il vit encore... Cesse, ma voix, d'accuser
+mon destin. Grand Dieu! pardonne-moi une prire impie.
+
+36. Quoi! si je l'ai perdu, je tombe oubli dans la poussire de la
+mort; l'espoir des vieux jours d'Alva n'est plus. Hlas! de pareils
+coups sont-ils justes?
+
+37. Ainsi pleura ce pre infortun, jusqu' ce que le tems, qui adoucit
+le plus cruel malheur, et ramen le calme dans son esprit et tari la
+source des larmes.
+
+38. Car toujours survivait en son coeur un secret espoir qu'Oscar pouvait
+un jour reparatre. Son espoir tour--tour s'affaiblit ou se rveilla,
+tandis que le tems compta les heures d'une anne allonge par l'ennui.
+
+39. Les jours se suivirent; l'astre de lumire avait dj termin une
+seconde fois sa course accoutume; Oscar n'tait point venu rjouir la
+vue de son pre, et le chagrin laissait une plus faible trace.
+
+40. Car il restait encore le jeune Allan, maintenant unique joie de son
+pre; et le coeur de Mora fut vite gagn, car la beaut couronnait le
+front de ce jeune homme la blonde chevelure.
+
+41. Mora songeait qu'Oscar tait descendu dans la tombe, et que le
+visage d'Allan tait d'une merveilleuse beaut; que si Oscar vivait
+encore, quelque autre femme avait subjugu son coeur infidle.
+
+42. Et Angus leur disait que si une anne encore s'coulait dans une
+vaine esprance, ses plus tendres scrupules cesseraient, et qu'il
+fixerait le jour de leur hymne.
+
+43. Les mois se succdrent pas lents; mais enfin, mille fois bnie,
+arriva la matine au bonheur consacre; cette anne d'anxit et de
+crainte une fois passe, quels sourires embellissent le visage des
+amans!
+
+44. coutez! les accords du pibroch sont gais. coutez! l'hymne nuptial
+s'lve: les voix se rpandent en accens joyeux et prolongent encore le
+choeur bruyant.
+
+45. De nouveau le clan, foule vive et gaie, se presse la porte du
+chteau d'Alva; des bruits de fte frappent au loin les chos et
+rappellent la joie d'autrefois.
+
+46. Mais quel est celui dont le noir sourcil reste sombre au milieu de
+la gat gnrale? Devant les farouches clairs de ses yeux languissent
+les flammes bleues du foyer.
+
+47. Noir est le manteau qui l'enveloppe; son haut panache est d'un rouge
+de sang; sa voix est comme l'ouragan qui s'lve; mais sa marche est
+lgre et ne laisse aucune trace.
+
+48. Il est minuit: on porte les toasts la ronde; on boit grands
+traits la sant du fianc; les votes retentissent de mille cris, et
+tous les convives unissent leurs voix pour clbrer cette heureuse
+journe.
+
+49. Tout--coup l'tranger se leva, et la foule bruyante fit silence, et
+le front d'Angus exprima la surprise, et la joue dlicate de Mora rougit
+soudainement.
+
+50. Vieillard, s'cria-t-il, ce toast est fini; tu m'as vu boire
+moi-mme et clbrer les noces de ton fils: maintenant je rclamerai de
+toi un autre toast.
+
+51. Tout ici n'est que fte et que joie pour bnir le destin fortun de
+ton Allan; mais, dis-moi, n'as-tu jamais eu d'autre enfant? Dis,
+pourquoi donc Oscar serait-il oubli?
+
+52.--Hlas! rpondit le malheureux pre, laissant chapper de grosses
+larmes mesure qu'il parlait, quand Oscar quitta mon chteau ou mourut,
+ce coeur vieilli fut presque bris.
+
+53. Trois fois la terre a renouvel sa course, sans que l'aspect
+d'Oscar vnt rjouir mes yeux: Allan est ma dernire esprance, depuis
+la mort ou la fuite du vaillant Oscar.
+
+54.--C'est bien, rpliqua le grave tranger, et son oeil, roulant dans
+son orbite, lanait de farouches clairs; j'apprendrais volontiers le
+destin de ton Oscar; peut-tre le hros n'a pas pri.
+
+55. Peut-tre, si ceux qu'il a tant aims l'appelaient, ton Oscar
+reviendrait: peut-tre le guerrier n'a fait qu'errer au loin; et pour
+lui ton _beltane_[15] peut encore brler.
+
+[Note 15: _Beltane tree_: arbre qu'on plante au premier mai (jour de
+fte dans les _Highlands_), et autour duquel on allume des feux
+brillans.]
+
+56. Remplis le bowl tout entier, et qu'il fasse le tour de la table.
+Nous ne rclamerons pas ce toast par surprise: que chacun ait sa coupe
+pleine de vin. Bois avec moi la sant d'Oscar absent.
+
+57.--De tout mon coeur, dit le vieil Angus, et il remplit son gobelet
+jusqu'aux bords: je bois la mmoire de mon enfant, mort ou en vie; je
+ne retrouverai jamais un fils comme lui.
+
+58.--Tu as bravement port ce toast, vieillard; mais pourquoi Allan
+est-il l tout tremblant? Viens, bois la mmoire du mort, et lve ta
+coupe d'une main plus ferme.
+
+59. La rougeur clatante du visage d'Allan fit soudain place au teint
+d'un fantme; la sueur de la mort tombait en rose glaciale.
+
+60. Trois fois il leva son gobelet, et trois fois ses lvres refusrent
+d'y goter; car trois fois il surprit l'oeil de l'tranger fix sur le
+sien avec une mortelle indignation.
+
+61. Et c'est ainsi qu'un frre clbre ici la mmoire chrie d'un
+frre? Si la force de l'amiti a un tel effet, qu'attendrions-nous donc
+de la crainte?
+
+62. Excit par l'ironie, il leva le gobelet: Plt Dieu qu'Oscar
+partaget aujourd'hui notre joie! Une terreur intime glaa son ame; il
+dit, et jeta la coupe terre.
+
+63. C'est lui, j'entends la voix de mon meurtrier! s'crie un sombre
+spectre de feu. La voix d'un meurtrier! rpondent les votes du
+chteau, et l'ouragan qui clate grossit de plus en plus.
+
+64. Les flambeaux plissent, les guerriers frissonnent, l'tranger s'en
+est all.--Au milieu de la foule, on voit un spectre en tartan vert,
+ombre terrible, qui grandit de moment en moment.
+
+65. Un large ceinturon attachait ses vtemens, son panache noir ondoyait
+sur sa tte; mais sa poitrine tait nue, avec de rouges blessures, et
+morne tait l'clat de son oeil, comme s'il et t de verre.
+
+66. Et trois fois, de son sinistre regard, il sourit Angus, en pliant
+le genou; et trois fois il lana un sombre coup-d'oeil sur un guerrier
+tomb terre, que la foule ne regarde plus qu'en tremblant d'horreur.
+
+67. On entend crier les verroux d'un bout du chteau l'autre; les
+tonnerres mugissent dans les airs, et le fantme, au milieu des nuages,
+est emport en haut sur l'aile de la tempte.
+
+68. La fte fut glace, le repas interrompu.--Qui est l tendu sur la
+dalle? L'ame oppresse du vieil Angus avait tout oubli; enfin son pouls
+bat de nouveau et le rend la vie.
+
+69. Arrire, arrire! que l'art essaie de rouvrir les yeux d'Allan la
+lumire. C'en est fait de son argile, sa course est acheve; ah! jamais
+Allan ne se relvera!
+
+70. La poitrine d'Oscar est froide comme la poussire; ses cheveux sont
+soulevs par la brise; la flche empenne d'Allan est reste dans son
+sein: il gt dans la noire valle de Glentanar.
+
+71. Et d'o vient le terrible tranger? Ou qui tait-il? Aucun tre
+mortel ne peut le dire; mais on ne peut douter de la forme que revtit
+le spectre de feu, car les fils d'Alva connaissaient bien Oscar.
+
+72. L'ambition donna la force au bras d'Allan: son dard vola sur l'aile
+d'un dmon triomphant de joie, quand l'envie agita ses brlans tisons et
+rpandit son venin dans le coeur du jeune homme.
+
+73. Rapide fut le trait qui, parti de l'arc d'Allan, se souilla d'un
+sang abominable: le panache noir du brun Oscar est tomb; le dard fatal
+a tari en lui les sources de la vie.
+
+74. C'est Mora dont le regard rendit Allan coupable; c'est elle qui fit
+rvolter son orgueil bless. Hlas! ces yeux qui tincelaient des rayons
+de l'amour devaient pousser une ame un crime infernal.
+
+75. Regarde, ne vois-tu pas un tombeau solitaire qui s'lve sur la
+cendre d'un guerrier? il brille d'un clat sombre travers le
+crpuscule: c'est le lit de noces d'Allan.
+
+76. C'est loin, bien loin du noble spulcre qui renferme les mnes
+illustres de son clan. Nulle bannire ne flotte au-dessus de ses restes,
+car elle serait souille du sang fraternel.
+
+77. Quel mnestrel aux cheveux gris, quel barde aux blancs cheveux
+clbrera, sur la harpe, les exploits d'Allan? Le chant du pote est la
+plus belle rcompense de la gloire; mais qui peut chanter les louanges
+d'un meurtrier?
+
+78. La harpe doit rester immobile, insonore: nul mnestrel n'ose
+rveiller cette histoire; sa main paralyse se glacerait en punition de
+sa faute, et les cordes de sa harpe se briseraient.
+
+79. Aucune lyre illustre, aucun hymne solennel ne rpandra sa gloire
+dans le monde. Quel en serait l'cho? la maldiction amre d'un pre
+expirant, le gmissement d'un frre assassin!
+
+
+
+
+XVII.
+
+AU DUC DE DORSET.
+
+AVANT-PROPOS DE L'AUTEUR.
+
+
+En faisant la revue de mes papiers, afin d'y choisir quelques nouveaux
+pomes pour cette seconde dition, je trouvai les vers suivans, que
+j'avais totalement oublies. Je les avais composs dans l't de 1805,
+peu de tems avant mon dpart de Harrow-on-the-Hill. C'est une pice
+adresse un jeune condisciple de haut rang, qui m'avait souvent
+accompagn dans les courses que je faisais dans le voisinage: il n'a
+cependant jamais vu ces vers, et trs-probablement ne les verra jamais.
+Comme, en les relisant, je ne les ai pas trouvs pires que quelques
+autres pices de ce recueil, je les publie aujourd'hui pour la premire
+fois, aprs de fort lgres corrections.
+
+D.r..t! dont le jeune ge unit ses pas aux miens pour explorer les
+sentiers de la clairire de l'Ida[16]; toi, que l'affection m'apprit
+protger toujours, et te fit de moi un ami plutt qu'un tyran, quoique
+les usages svres de notre cole t'eussent prescrit l'obissance et
+m'eussent donn le commandement[17]; toi, sur qui vont pleuvoir, dans
+quelques annes, les richesses et les honneurs, aujourd'hui mme tu
+possdes un nom illustre, plac haut dans le monde et non loin du trne.
+Cependant, D.r..t, ne laisse pas sduire ton ame, au point de fuir les
+beauts de la science ou de secouer toute espce de joug, bien que des
+matres faibles[18], craignant de blmer l'enfant titr qui, un jour,
+distribuera des grces, regardent les erreurs du duc avec trop
+d'indulgence, et ferment les yeux sur des fautes qu'ils tremblent de
+chtier.
+
+[Note 16: Le nom d'Ida est donn, par antonomase, Harrow-on-the-Hill;
+o Byron s'tait trouv dans la mme cole que le duc de Dorset.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 17: Dans les coles publiques, les jeunes gens sont entirement
+subordonns aux classes suprieures, jusqu' ce qu'ils y aient pris
+place eux-mmes: nul rang social n'exempte de cette espce de noviciat.]
+
+[Note 18: Je dclare n'avoir eu en vue aucune allusion personnelle, mme
+la plus loigne. Je mentionne simplement, d'une manire gnrale, ce
+qui n'est que trop souvent vrai, la faiblesse des prcepteurs.]
+
+Quand de jeunes parasites qui flchissent le genou devant la richesse,
+leur idole dore, et non pas devant toi, car un enfant mme, l'aurore
+de sa grandeur, trouve des esclaves qui le flattent et le cajolent;
+quand ils te diront que la pompe devrait seule environner le jeune
+homme prdestin par sa naissance tre si grand; que les livres ne
+sont faits que pour de pauvres diables; que les nobles esprits mprisent
+les rgles communes, ne les crois point,--ils te marquent le chemin de
+la honte, et cherchent ternir l'honneur de ton nom; reviens vers ce
+petit nombre d'coliers de l'Ida, dont les ames ne ddaignent pas de
+condamner ce qui est mal; ou si, parmi les camarades de ta jeunesse,
+aucun n'ose lever la voix svre de la vrit, interroge ton propre
+coeur! il te dira: Jeune homme, abstiens-toi, car je sais bien que la
+vertu y demeure.
+
+Oui, je t'ai observ dans plus d'une journe; mais, aujourd'hui, de
+nouveaux objets m'appellent ailleurs. Oui, j'ai observ, dans cet esprit
+gnreux, des sentimens qui, mris avec soin, feront le bonheur de tes
+semblables. Ah! quoique la nature m'ait fait moi-mme altier et sauvage,
+que l'indiscrtion m'ait nomm son enfant favori; quoique toute erreur
+me marque de son sceau et me condamne tomber, cependant je voudrais
+bien tomber seul: quoique nul prcepte ne puisse aujourd'hui dompter mon
+coeur hautain, j'aime encore les vertus dont je ne puis me faire honneur
+ moi-mme.
+
+Ce n'est point assez de briller avec les autres fils du pouvoir, comme
+le foltre mtore d'une heure, de remplir, faible orgueil! une page
+des annales de la pairie avec de longs titres, qui ne figurent plus loin
+dans aucune autre page; partage donc la commune destine de la foule
+titre, admir durant ta vie, oubli dans le spulcre, lorsque rien ne
+te distinguera des morts vulgaires, sinon la lourde et froide pierre qui
+couvrira ta tte, l'cusson tombant en poudre, ou le chef-d'oeuvre de
+l'art hraldique, ce blason bien armori mais nglig, o les lords, que
+rien n'a illustrs, trouvent, dans la tombe, tout juste assez de place
+pour laisser aprs eux un nom sans gloire. Ils dorment l, ignors comme
+les sombres votes qui cachent leur poussire, leurs folies et leurs
+fautes: race dont les vieilles armoiries, les vieux titres sont couchs
+dans des registres destins n'tre jamais lus. Oh! que je voudrais,
+d'un regard prophtique, te voir prendre une place leve parmi les bons
+et les sages, poursuivre une glorieuse et longue carrire, le premier en
+talent comme en rang, fouler aux pieds tous les vices, fuir toute basse
+action; enfin, n'tre plus le mignon de la fortune, mais son plus noble
+fils.
+
+Parcours les annales des anciens jours, lis les faits clatans de tes
+premiers aeux. Un d'eux[19], tout courtisan qu'il tait, fut un homme
+de rare mrite, et eut la gloire de donner le jour au drame anglais. Un
+autre[20] non moins renomm pour son esprit, n'est dplac ni la cour,
+ni dans les camps, ni dans le snat; vaillant sur le champ de bataille,
+favori des neuf soeurs, destin briller dans toute haute sphre;
+distingu de la foule dore, il fut l'orgueil des princes et l'honneur
+de la posie. Tels furent tes pres; porte donc ainsi leur nom, hritier
+non-seulement de leurs titres, mais encore de leur gloire. L'heure
+approche; quelques jours encore, et ce petit thtre de joies et de
+douleurs sera ferm pour moi. Chaque moment m'avertit de renoncer ces
+ombrages, o l'esprance, la paix et l'amiti faisaient tout mon bien;
+l'esprance qui variait comme les couleurs de l'arc-en-ciel, et qui
+dorait les ailes rapides du tems; la paix, que n'loigna jamais la
+sombre rflexion, en rvant les orages des jours venir; l'amiti, dont
+l'enfance connat seule le sincre langage. Hlas! ils n'aiment point
+assez long-tems ceux qui aiment si bien. Adieu donc, sjour de mon jeune
+ge! Et n'adressons pas ce thtre chri un long et pnible adieu,
+comme fait l'exil son rivage natal, dont il s'carte lentement sur la
+surface de l'abme azur, et qu'il regarde d'un oeil attrist, mais
+incapable de pleurer.
+
+[Note 19: Thomas Sackville, lord Buckurst, cr comte de Dorset par
+Jacques Ier, fut une des premires et des plus brillantes gloires de la
+posie nationale, et, le premier, il donna un drame rgulier.
+
+(Anderson's _British poets_.)]
+
+[Note 20: Charles Sackville, comte de Dorset, regard comme l'homme le
+plus accompli de son tems, se distingua galement la cour si
+voluptueuse de Charles II, et la cour si sombre de Guillaume III. Il
+se comporta en brave au combat naval livr, en 1665, contre les
+Hollandais, un jour avant qu'il compost son clbre pome. Son
+caractre a t peint avec les plus vives couleurs par Dryden, Pope,
+Prior et Congrve.
+
+(Voy. Anderson, _British poets_.)]
+
+D.r..t! adieu! Je ne demanderai point d'un si jeune coeur un sentiment de
+triste souvenance; la matine de demain chassera mon nom de ta jeune
+mmoire, et n'en laissera aucune trace. Et nanmoins, peut-tre, dans un
+ge plus mr, puisque le hasard nous a jets dans la mme sphre,
+puisque le mme snat, la mme cause peut rclamer un jour notre
+suffrage pour l'tat, nous nous rencontrerons l, et passerons l'un
+cot de l'autre avec un oeil indiffrent, avec un regard froid et
+lointain. Pour moi, l'avenir, ni ennemi ni ami, tranger toi, ton
+bonheur ou ton infortune, je n'espre plus repasser en souvenir avec
+toi le cours de nos premires annes; je n'aurai plus, comme nagure, la
+joie de passer mes heures dans ta compagnie; je n'entendrai plus, que
+dans la foule; ta voix si familire mon oreille. Cependant, si les
+voeux d'un coeur inhabile dguiser ses sentimens, que peut-tre il
+aurait d renfermer, si ces voeux..... (mais il faut finir cette longue
+ptre). Ah! si ces voeux ne sont point exprims en vain, le sraphin,
+gardien et guide de ta destine, te laissera aussi illustre qu'il te
+trouva grand.
+
+
+
+
+TRADUCTIONS ET IMITATIONS.
+
+Il est vident que nous n'avons pas d traduire cette partie des _Heures
+de loisirs_; voici seulement la liste des diverses pices traduites par
+Lord Byron:
+
+ 1 Apostrophe d'Adrien son ame, sur son lit de mort:
+
+ _Animula! vagula, blandula_, etc.
+
+ 2 Traduction d'une ptre de Catulle: _Ad Lesbiam_.
+
+ 3 Traduction de l'_pitaphe de Virgile et de Tibulle_, par
+ Domitius Marsus.
+
+ 4 Traduction de Catulle: _Luctus de morte passeris_.
+
+ 5 Imitation de Catulle: _Les Baisers_.
+
+ 6 Traduction d'Anacron: _A sa lyre_; [Grec: thel legein Atreidas.]
+
+ 7 Ode III du mme: _L'Amour mouill_.
+
+ 8 Fragmens d'exercices classiques, traduits du _Promthe
+ enchan_ d'Eschyle. (_Harrow-on-the-Hill_, Dec. I, 1804.)
+
+ 9 Paraphrase de l'pisode de Nisus et Euryale, _nid_.
+ liv. IX.
+
+ 10 Traduction d'un choeur de la _Mde_ d'Euripide.
+
+
+
+
+
+PICES FUGITIVES.
+
+
+
+
+I.
+
+PENSES
+
+SUGGRES PAR UN EXAMEN DE COLLGE (1806).
+
+
+Au milieu de l'assemble, entour de sa cour des pairs, Magnus[21] lve
+son front ample et sublime; plac sur le fauteuil de prsident, il
+semble un dieu qui, d'un signe, fait trembler les vtrans et les
+nouveaux[22]. Lorsque tous, autour de lui, observent sur leurs siges le
+plus sombre silence, sa voix de tonnerre branle le dme retentissant,
+en adressant de svres reproches aux misrables peu habiles
+s'vertuer aux mystres mathmatiques. Heureux le jeune homme vers dans
+les axiomes d'Euclide, quoique faible d'ailleurs dans tout autre art!
+Heureux celui qui, sachant peine crire un vers anglais, scande les
+mtres attiques avec le coup-d'oeil d'un critique! Comment donc? Il ne
+sait pas comment prirent ses aeux, lorsque nos discordes civiles
+entassaient les morts dans les champs, lorsqu'douard guidait ses
+troupes conqurantes, ou que Henri foulait aux pieds l'orgueil de la
+France; il s'tonne au nom de la Grande Charte; mais il rcapitule fort
+bien les lois de Sparte; il peut dire quels dits fit le sage Lycurgue,
+tandis qu'il a laiss sur la planche de sa bibliothque le livre de
+Blackstone; il vante la gloire immortelle des drames grecs, lorsqu'il se
+rappelle peine le nom du barde de l'Avon.
+
+[Note 21: Je n'entends donner lieu aucune rflexion dfavorable
+celui que je mentionne sous le nom de Magnus: il est simplement
+reprsent comme accomplissant une fonction indispensable de sa charge.
+D'ailleurs le ridicule retomberait sur moi, puisque ce _gentleman_ est
+aujourd'hui aussi distingu par son loquence et par la dignit avec
+laquelle il remplit sa place, qu'il l'tait dans ses jeunes annes par
+son esprit et sa bonne humeur.]
+
+[Note 22: _Sophs and freshmen_: les _sages_ et les _nouveaux_, termes
+consacrs, Cambridge, pour dsigner les tudians de premire et de
+seconde anne.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+Tel est le jeune homme, dont le cerveau scientifique obtiendra les
+honneurs scholaires, les mdailles, les bourses, ou peut-tre mme le
+prix de dclamation, s'il lve ses regards jusques ce fate glorieux.
+Mais ce n'est point un talent ordinaire qui peut esprer d'atteindre
+cette coupe d'argent si envie: non pas que nos esprits exigent beaucoup
+d'loquence, le style brlant de l'orateur athnien ou le feu de
+Cicron; une matire claire ou anime est inutile, puisque nous
+n'essayons pas de convaincre par la parole. Que d'autres orateurs soient
+fiers du talent de plaire, nous parlons pour nous plaire nous-mmes,
+et non pour mouvoir la multitude: notre gravit prfre, le ton du
+murmure, un mlange appropri du cri et du gmissement; aucune grce ne
+doit tre emprunte de l'action; le geste le plus lger dplairait au
+doyen, et tous les gradus bahis clabauderaient contre ce qu'ils ne
+pourraient jamais imiter.
+
+L'homme qui espre obtenir la coupe promise doit se tenir toujours dans
+la mme posture, et ne jamais lever les yeux, ni s'arrter, mais manger
+chaque mot, peu importe qu'on n'entende rien. Qu'il se presse donc sans
+songer au repos; qui parle le plus vite est certain de parler le mieux;
+qui prononce le plus de mots dans le plus court espace de tems, peut
+esprer coup sr de gagner le prix cette course de paroles.
+
+Voil donc les enfans de la science, ceux qui, rcompenss ainsi,
+vieillissent l'aise sous les tranquilles ombrages de Granta[23]! L,
+sur les bords marcageux du Cam[24], ils demeurent oisifs, vivent sans
+rputation, sans honneur,--meurent sans tre pleurs. Sourds comme les
+portraits qui ornent leurs salles, ils croient que tout savoir est
+renferm dans leurs murs. Grossiers dans leurs moeurs, exacts de sottes
+formalits, ils affectent de ddaigner tous les arts modernes; mais ils
+prisent les notes de Bentley, de Brunck[25] ou de Porson[26], beaucoup
+plus que le vers comment par le critique. Vains comme leurs honneurs,
+lourds comme leur ale, tristes comme leur esprit, et ennuyeux comme
+leurs rcits; morts l'amiti, quoiqu'ils sachent encore tre
+sensibles, alors que leur intrt ou celui de l'glise requiert un zle
+fanatique. Ils vont en grande hte faire leur cour au matre du pouvoir,
+soit que Pitt ou Petty rgle l'heure des audiences[27]. Ils inclinent
+leurs ttes devant lui, avec un sourire suppliant, lorsque les mitres
+sont tales en perspective leurs yeux; mais s'il tait renvers par
+l'orage de la disgrce, ces hommes voleraient la rencontre de son
+successeur. Tels sont ceux qui gardent les trsors du savoir; telle est
+leur coutume, telle est leur rcompense. Au moins pouvons-nous nous
+hasarder dire que la prime ne peut excder leur dbours.
+
+[Note 23: Nom potique de Cambridge.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 24: Le Cam, rivire de Cambridge.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 25: Critiques clbres.]
+
+[Note 26: Professeur actuel de langue grecque au collge de la Trinit,
+ Cambridge; homme dont les hautes facults et les crits justifient
+peut-tre une pareille prfrence.]
+
+[Note 27: Depuis que ces vers ont t crits, lord H. Petty (aujourd'hui
+marquis de Lansdown) a perdu sa place, et subsquemment, j'allais dire
+consquemment, l'honneur de reprsenter l'universit: un fait si clair
+n'a pas besoin de commentaire.]
+
+
+
+
+II.
+
+AU COMTE DE ***.
+
+ _Tu semper amoris
+ Sis memor, et cari comitis ne abscedat imago_.
+
+ (VALRIUS FLACCUS.)
+
+
+1. Ami de ma jeunesse! Quand nous errions ensemble, coliers l'un de
+l'autre aims, embrass de l'amiti la plus pure; le bonheur qui
+emportait sur son aile ces heures de roses tait une pluie de dlices,
+telle qu'il en tombe rarement sur les mortels d'ici-bas.
+
+2. Le souvenir seul m'est plus cher que toutes les joies que j'aie
+jamais connues. Loin de vous, c'est une peine; mais c'est encore une
+peine agrable que de repasser en mmoire ces jours et ces heures, et de
+soupirer encore le mot d'adieu!
+
+3. Ma pense mlancolique se nourrit de ces scnes dont je ne jouirai
+plus, de ces scnes que je regretterai toujours; la mesure de notre
+jeunesse est comble, le rve du soir de la vie est sombre et noir. Nous
+rencontrerons-nous?... Ah! jamais!
+
+4. Comme deux fleuves, enfans d'une mme fontaine, en vain sortent
+ensemble d'une commune source, bientt, divergeant de cette unique
+origine, suivent chacun, en murmurant, une route diverse, jusqu' ce
+qu'ils se confondent dans l'Ocan:
+
+5. Ainsi, nos vies dsormais couleront spares; leurs ondes, heureuses
+ou funestes, quoique voisines, hlas! ne se mleront plus comme nagure;
+rapides ou lentes, noires ou limpides, elles arriveront au gouffre sans
+fond de la mort, pour quitter jamais le rivage.
+
+6. Nos ames, mon ami! qu'animait auparavant un seul dsir, qui
+vivaient de la mme pense, sont aujourd'hui entranes dans des sphres
+diffrentes. Ddaignant les humbles amusemens de la campagne, c'est
+votre destin de vous mler une cour lgante, et de briller dans les
+annales de la mode.
+
+7. Le mien est de perdre mon tems l'amour, ou d'exhaler mes rveries
+en rimes, sans le secours de la raison; car le bon sens et la raison, au
+su et au vu des critiques, ont abandonn tout pote amoureux, et ne se
+sont laisss saisir par aucune de ses penses.
+
+8. Pauvre Little[28]! barde la voix douce et mlodieuse! On vient de
+traiter tes sublimes chants comme oeuvres monstrueuses: celui qui dvoila
+les secrets de l'amour devait tre stigmatis par les terribles
+_Reviewers_, comme un tre sans esprit et sans moeurs[29].
+
+[Note 28: _Little_ (petit, enfant), nom sous lequel Thomas Moore publia
+ses posies rotiques.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 29: Ces stances furent crites peu de tems aprs qu'une _Revue_ du
+nord et insr une critique svre sur une nouvelle publication de
+l'Anacron anglais, Thomas Moore.]
+
+9. Et cependant, lorsque tu as en partage les loges de la beaut, ne te
+plains pas de ton lot, harmonieux favori des neuf soeurs: on lira encore
+tes lays dlicieux, quand le bras de la perscution sera mort et que les
+critiques seront oublis.
+
+10. Pourtant, je dois accorder quelque mrite ces dignes personnages
+qui chtient avec une implacable ardeur les mauvais vers et ceux qui les
+composent; et quoique je puisse moi-mme tre le premier en proie aux
+sarcasmes des critiques, certes je ne me battrai point avec eux[30].
+
+[Note 30: Un pote (_horresco referens_) dfia son _reviewer_ un
+combat mort. Si cet exemple prvalait, nos censeurs priodiques
+devraient se plonger dans le Styx; car comment se sauveraient-ils
+autrement de la nombreuse arme de leurs assaillans furieux?]
+
+11. Peut-tre feraient-ils tout aussi bien d'craser la lyre d'un tel
+commenant, cette lyre aux sons pres et rudes: celui qui offense si
+impertinemment dix-neuf ans, avant trente deviendra, je gage, un
+pcheur endurci.
+
+12. Maintenant, je reviens vous, et certes, je vous dois des excuses.
+Recevez donc mon apologie: en vrit, cher--, dans l'essor de mon
+imagination, je vole droite et gauche; ma muse aime la digression.
+
+13. Je vous disais, ce me semble, que votre destin serait d'ajouter une
+toile au royal empyre; puisse un royal sourire vous accueillir! Sous
+le rgne d'un noble monarque, vous ne chercheriez pas en vain ce
+sourire, si le mrite vous sert de recommandation.
+
+14. Mais la cour abonde en prils; de perfides rivaux y talent un clat
+trompeur. Puissent les saints vous garantir de leurs piges! Puisse
+votre amour ou votre amiti ne demander une tendre affection qu' ceux
+qui seront le plus dignes de vous.
+
+15. Puissiez-vous ne pas vous carter un moment du sr et droit chemin
+de la vrit; n'tre jamais leurr par l'appt des plaisirs! Puissent
+vos pas imprimer leur trace sur les roses; vos sourires tre toujours
+des sourires d'amour; vos larmes, des larmes de joie!
+
+16. Oh! si vous souhaitez que le bonheur charme vos jours et vos annes
+ venir, et que les vertus couronnent votre front, soyez toujours ce que
+vous tiez, aussi pur que je vous ai connu; soyez toujours ce que vous
+tes aujourd'hui.
+
+17. Une part lgre de gloire, qui viendrait rjouir mes ans leur
+dclin, me serait alors doublement chre; mais lorsque je bnis votre
+nom chri, je renoncerais la renomme du pote pour tre au moins ici
+un prophte.
+
+
+
+
+III.
+
+GRANTA, MACDOINE (1806).
+
+ [Grec: Argyreais logchaisi machou kai panta cratsais.]
+
+
+1. Oh! si le miracle du dmon de Lesage[31] pouvait se raliser mon
+gr, Asmode, cette nuit, soulverait mon corps tremblant dans les airs,
+et irait le placer sur le clocher de Sainte-Marie.
+
+[Note 31: _Le Diable Boiteux_ de Lesage; le dmon Asmode place Don
+Clophas sur un lieu lev, et dcouvre ses regards l'intrieur des
+maisons.]
+
+2. L, il me montrerait les salles de l'antique Granta, dont les toits
+dcouverts n'arrteraient plus mes regards, pleines d'habitans
+pdantesques, gens rvant le surplis de linon ou la stalle d'honneur qui
+doivent tre la proie de leur vote vnal.
+
+3. L, je verrais les concurrens rivaux, Petty et Palmerston aux aguets,
+cabaler de toute leur puissance pour le prochain jour d'lection.
+
+4. Quoi? candidats et votans; troupe sainte, tous sont dans les bras du
+sommeil; c'est une race renomme pour sa pit, et dont les remords ne
+troublent jamais le repos.
+
+5. Lord Henri[32] ne peut avoir un doute; les votans sont personnes
+sages et rflchies; ils savent bien que les promotions ne peuvent
+arriver que rarement et de tems en tems.
+
+[Note 32: Henri Petty.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+6. Ils savent que le chancelier a maintenant quelques jolis bnfices
+sa disposition; chacun d'eux espre en avoir un en partage, et sourit
+par consquent ses offres.
+
+7. Maintenant que la nuit s'avance, je dtourne mes yeux de cette scne
+soporifique pour voir, sans tre le moins du monde aperu, les studieux
+enfans de l'_Alma mater_[33].
+
+[Note 33: _Alma mater_ (mre bienfaisante), mot consacr pour designer
+l'universit.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+8. L, dans une chambre troite et humide, le candidat pour les prix de
+collge travaille, le nez sur ses cahiers, la clart d'une lampe
+nocturne, se couche tard et se lve matin.
+
+9. Certes, il mrite bien de gagner ces prix avec tous les honneurs de
+son collge, celui qui, faisant de si pnibles efforts pour les obtenir,
+court ainsi aprs un strile savoir;
+
+10. Celui qui sacrifie ses heures de repos pour scander avec prcision
+les mtres attiques, ou fatigue sa cervelle agite rsoudre des
+problmes mathmatiques;
+
+11. Celui qui lit des fautes de quantit dans Sele[34], ou qui se met la
+tte la torture sur un triangle nigmatique; qui, priv souvent d'un
+repas salutaire, est condamn disputer dans un latin barbare[35],
+
+[Note 34: L'ouvrage de Sele sur les mtres grecs fait preuve d'un talent
+et d'une sagacit rares; mais, comme on doit s'y attendre dans un genre
+de travail si difficile, n'est pas remarquable pour l'exactitude.]
+
+[Note 35: Le latin des coles est de l'espce canine (_canina species_),
+et fort peu intelligible.]
+
+12. Qui renonce aux pages agrables et utiles des crivains historiques,
+et prfre la littrature le carr de l'hypotnuse[36].
+
+[Note 36: Thorme dcouvert par Pythagore: le carr de l'hypotnuse du
+triangle rectangle est gal la somme des carrs des deux autres
+cts.]
+
+13. Mais du moins ces occupations, sont innocentes, et ne font de mal
+qu'au pauvre tudiant; elles sont louables en comparaison d'autres
+rcrations qui rassemblent la troupe imprudente.
+
+14. Comme la vue est choque de leurs dbauches dsordonnes, lorsqu'ils
+unissent le vice et l'infamie, lorsque l'ivresse et les ds les
+entranent, lorsque tous leurs sens sont noys dans le vin!
+
+15. Telle n'est pas la bande des mthodistes, qui mditent des plans de
+rforme: ceux-ci invoquent le Seigneur dans une humble attitude, et
+prient pour les pchs d'autrui.
+
+16. Mais ils oublient que leur esprit d'orgueil, leur triomphante fiert
+dans cette vie d'preuves, diminue grandement le mrite de cette
+abngation dont ils se targuent si fort.
+
+17. C'est le matin.--Je dtourne ma vue de ce spectacle.--Que rencontre
+alors mon regard? Une foule nombreuse, vtue de blanc[37], traverse la
+pelouse pas mesurs.
+
+[Note 37: Le jour de la fte d'un saint, les tudians portent des
+surplis dans la chapelle.]
+
+18. La cloche de la chapelle retentit grand bruit dans les airs; elle
+se tait:--quels sons entends-je alors? Les accords doux et clestes de
+l'orgue pntrent mon oreille attentive.
+
+19. A cela se joint l'hymne sacr, le chant solennel du roi pote; et
+toutefois, lorsqu'on entend long-tems cette musique, on ne dsire pas
+l'entendre une seconde fois.
+
+20. Nos choeurs seraient peine excusables, mme comme troupe de
+commenans novices: tout pardon, maintenant, doit tre refus un tel
+synode de pcheurs croassans.
+
+21. Si David, aprs avoir achev sa tche sublime, et entendu ces
+lourdauds chanter en sa prsence, jamais ses psaumes ne seraient
+descendus jusqu' nous: il les et dchirs tout en fureur.
+
+22. Les malheureux Isralites, dans leur captivit, taient, par l'ordre
+d'un tyran inhumain, obligs de chanter, le coeur plein d'amertume, sur
+les bords du fleuve de Babylone.
+
+23. Oh! s'ils eussent chant sur un ton semblable, soit par ruse, soit
+par crainte, ils auraient pu rassurer leurs esprits; du diable si une
+ame et voulu les entendre!
+
+24. Mais si je griffonne le papier encore davantage, au diable si une
+ame voudra me lire: ma plume est mousse, mon encre sec; il est en
+vrit tems de m'arrter.
+
+25. Adieu donc, Granta aux vieux clochers! Je ne voltige plus comme
+Clophas; tes scnes n'inspirent plus ma muse; le lecteur est fatigu,
+et moi aussi.
+
+
+
+
+IV.
+
+LACHIN Y GAIR.
+
+AVANT-PROPOS DE L'AUTEUR.
+
+Lachin y Gair, ou, comme on le prononce en langue erse, Loch na Garr,
+s'lve comme une orgueilleuse tour dans les Highlands du nord, prs
+d'Invercauld. Un de nos modernes _tourists_ en parle comme de la plus
+haute montagne de la Grande-Bretagne; quoi qu'il en soit, c'est coup
+sr une des plus ariennes et des plus pittoresques de nos _Alpes
+caldoniennes_. L'aspect en est d'une teinte sombre, mais le sommet est
+le sige de neiges ternelles. Je passai prs de Lachin y Gair une
+partie de mes premires annes, et c'est le souvenir de ce tems qui a
+donn naissance aux stances suivantes.
+
+
+1. Arrire, gais paysages, et vous, jardins de roses! Que les mignons du
+luxe se promnent au milieu de vous. Qu'on me rende ces rocs o
+l'avalanche repose, sjour sacr de la libert et de l'amour. Oui,
+Caldonie, tes montagnes me sont chres, quoique les lmens se livrent
+la guerre autour de leurs blanches cimes; oui, quoique au lieu de
+sources paisibles mugissent les cataractes cumantes, je soupire aprs
+la valle du sombre Loch na Garr.
+
+2. Ah! c'est l que mes pas errrent dans mon enfance; j'avais la toque
+pour coiffure, et pour manteau le plaid[38]. Pendant que je faisais ma
+course quotidienne sous l'ombrage des pins, ma pense contemplait ces
+chefs de clans, morts autrefois sur le champ de bataille; je ne
+regagnais le foyer domestique qu'aprs que l'clat mourant du jour eut
+fait place aux rayons de la brillante toile polaire: car mon
+imagination se complaisait dans les traditions que me racontaient les
+habitans indignes du sombre Loch na Garr.
+
+[Note 38: Ce mot est vicieusement prononc _plad_: la vraie
+prononciation, conforme celle d'cosse, est connue par l'orthographe.
+
+(_Note de Lord Byron_.)
+
+--Byron fait cette remarque, juste d'ailleurs, parce qu'il fait rimer
+_plaid_ avec _glade_ (ombraqe).
+
+(_N. du Tr._)]
+
+3. Ombres des morts! n'ai-je pas entendu vos voix s'lever avec le
+souffle de la brise murmurante du soir? Certes, l'ame heureuse du hros
+parcourt, sur l'aile du vent, la valle qui fut son domaine; autour de
+Loch na Garr, tandis que les vapeurs de l'ouragan s'amoncellent, l'hiver
+prside dans son char de glaces; les nuages y environnent les ombres de
+mes pres, qui sjournent dans les temptes du sombre Loch na Garr.
+
+4. Hommes vaillans, ns sous une toile funeste[39], des visions
+prophtiques ne vous annoncrent-elles pas que le destin avait abandonn
+votre cause? Hlas! destins mourir Culloden[40], la victoire
+n'entoura point votre mort d'applaudissemens! mais vous tes heureux,
+tout ensevelis que vous tes dans le sommeil de la mort. Vous reposez
+avec votre clan dans les cavernes de Braemar[41]. Vos hauts faits,
+clbrs au son du pibroch[42], par la voix grave du chanteur
+montagnard, frappent les chos du sombre Loch na Garr.
+
+[Note 39: Je fais ici allusion mes anctres maternels, les Gordon,
+dont plusieurs combattirent pour l'infortun prince Charles, plus connu
+sous le nom de Prtendant. Cette branche tait presque allie aux
+Stuarts par le sang comme par l'affection. Georges, second comte de
+Huntley, pousa la princesse Annabella Stuart, fille de Jacques Ier
+d'cosse; il laissa d'elle quatre fils, dont j'ai l'honneur de compter
+le troisime, sir William Gordon, au nombre de mes anctres.]
+
+[Note 40: Je ne suis pas certain si quelqu'un d'eux prit la bataille
+de Culloden; mais comme plusieurs succombrent dans l'insurrection, j'ai
+us du nom de la principale action, _pars pro toto_.]
+
+[Note 41: Rgion des Highlands ainsi appele: il y a aussi un chteau de
+Braemar.]
+
+[Note 42: Nom de la cornemuse cossaise. (_Note de Lord Byron_.)
+
+--Erreur de Byron, amrement releve par la _Revue d'dimbourg_. Le
+pibroch est proprement un air de cornemuse.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+5. Que d'annes ont fui, Loch na Garr, depuis que je t'ai quitt! Que
+d'annes s'couleront encore avant que tu reoives la trace de mes pas!
+La nature t'a dshrit de verdure et de fleurs: mais qu'importe? tu
+m'es encore plus cher que les plaines d'Albion. Angleterre! tes beauts
+sont fades et bourgeoises aux yeux de celui qui erra au loin sur les
+montagnes. Oh! gloire aux cimes sauvages et majestueuses! Gloire aux
+rocs escarps et sourcilleux du sombre Loch na Garr.
+
+
+
+
+V.
+
+AU ROMAN.
+
+
+1. Mre des rves dors, muse du roman! reine sacre des joies
+enfantines! toi qui guides au milieu de danses ariennes ton fidle
+cortge de jouvencelles et de jeunes garons; enfin, tes charmes ne me
+retiennent plus, je brise les fers de mon premier ge, je ne prends plus
+part ta ronde mystrieuse; mais j'abandonne tes royaumes pour ceux de
+la vrit.
+
+2. Et pourtant il est pnible de laisser les rves qui habitent l'ame
+libre de toute dfiance, qui nous font voir chaque nymphe comme une
+desse dont les yeux rayonnent d'immortelles flammes, lorsque
+l'imagination tient son sceptre tout-puissant, et qu'elle embellit tout
+de mille couleurs varies, lorsque les vierges ne semblent plus une
+chimre, que tout est vrai, jusques aux sourires de la femme.
+
+3. Mais devons-nous avouer que tu n'es qu'un nom; et descendus de ton
+palais de nues, ne plus trouver une Sylphide dans chaque dame, un
+Pylade[43] dans chaque ami? laisser tes royaumes ariens la troupe des
+fes; avouer enfin que la femme est aussi fausse que belle, et que les
+amis ont de la sensibilit--pour eux seuls?
+
+[Note 43: Il est peine ncessaire d'annoter que Pylade fut le
+compagnon d'Oreste et un hros de ces amitis clbres qui, avec celles
+d'Achille et Patrocle, Nisus et Euryale, Damon et Pythias, ont t
+transmises la postrit, comme des exemples remarquables d'un
+attachement qui, suivant toute probabilit, n'a jamais exist hors de
+l'imagination du pote et de la page d'un historien ou d'un romancier
+moderne.]
+
+4. Je l'avoue avec honte, j'ai senti ta puissance: je me repens
+aujourd'hui, ton rgne est pass, je n'obirai plus tes prceptes, je
+ne m'lancerai plus sur les ailes de l'imagination. Pauvre sot! aimer un
+oeil tincelant, et croire cet oeil cher la vrit; se confier la
+premire coquette qui soupire, et mollir devant la coquette qui pleure.
+
+5. O muse trompeuse! Dgot de tes illusions, je fuis loin de ta cour
+bigarre, o sigent l'affectation et la languissante sensibilit, dont
+les sottes larmes ne peuvent jamais couler pour d'autres douleurs que
+pour les tiennes; qui se dtourne des maux rels pour baigner de pleurs
+tes pompeuses idoles.
+
+6. Unis-toi maintenant la sympathie, vtue de noir, couronne de
+cyprs, qui niaisement soupire avec toi, dont le coeur saigne pour toutes
+les ames: appelle ta cour fminine et champtre pour pleurer un
+adorateur perdu jamais, qui jadis put brler d'une ardeur gale, mais
+ne s'incline plus aujourd'hui devant ton trne.
+
+7. Et vous, tendres nymphes, dont les larmes sont prtes couler
+grands flots en toute occasion, dont les coeurs gmissent sous le poids
+de craintes imaginaires, et brlent d'imaginaires dlires: dites,
+pleurerez-vous mon nom absent, pleurerez-vous un apostat de votre
+aimable cortge? Un barde enfant peut du moins rclamer de vous quelques
+accens de sympathie.
+
+8. Adieu, troupe foltre; adieu pour toujours! L'heure du destin
+approche; dj parat le gouffre o vous devez tre englouties sans
+causer de regrets: je vois le lac noir de l'oubli, agit par des vents
+que vous ne sauriez apaiser, abme o vous et votre gracieuse souveraine
+devez, hlas! prir ensemble.
+
+
+
+
+VI.
+
+LGIE SUR L'ABBAYE DE NEWSTEAD[44].
+
+[Note 44: Comme un pome sur ce sujet est imprim au commencement du
+recueil, l'auteur n'eut pas primitivement l'intention d'y insrer
+celui-ci: en l'y ajoutant aujourd'hui, il cde au dsir de quelques
+amis.]
+
+ _It is the voice of years that are gone! They roll before me
+ with all their deeds_.
+
+ (OSSIAN.)
+
+ C'est la voix des ans qui sont passs! Ils roulent devant
+ moi avec tous leurs vnemens.
+
+
+1. Newstead! que le tems dvore si vite! sjour autrefois si brillant!
+asile de la religion, gloire de Henri repentant[45]! Clotre, qui
+renfermes les tombes de tant de guerriers, de moines et de nobles dames,
+dont les ombres mlancoliques rdent autour de tes ruines!
+
+[Note 45: Henri II fonda Newstead peu aprs l'assassinat de Thomas
+Becket.]
+
+2. Salut! difice plus honor dans ta dcadence que nos modernes
+demeures encore debout sur leurs colonnes! L'orgueil majestueux de tes
+votes porte un sombre dfi aux orages de la destine.
+
+3. Je ne chante pas les serfs[46] qui, revtus de leurs cottes de
+mailles, pour obir leur suzerain, demandent, dans un sombre appareil,
+la croix d'carlate[47], ou s'assemblent pleins d'allgresse autour de
+la table du festin, fidles soldats de leur chef, bande vaillante et
+immortelle.
+
+[Note 46: Ce mot est employ par Walter-Scott dans son pome: _The wild
+Huntsman_ (_le Chasseur sauvage_), comme synonyme de vassal.
+
+(_Note de Lord Byron_.)
+
+--Les mots anglais sont comme en franais: _serf_, _vassal_! Tous nos
+lecteurs en connaissent la diffrence.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 47: La croix de drap rouge tait le signe des croiss.]
+
+4. Autrement, le magique regard de l'imagination pourrait suivre leur
+marche travers le cours du tems, et contempler toute cette ardente
+jeunesse, destine mourir sous le ciel de la Jude, pour accomplir le
+plerinage dont elle fit voeu.
+
+5. Mais ce n'est pas de tes noires murailles, Newstead! que le baron
+part pour la guerre; son domaine fodal est dans d'autres contres. Dans
+ton enceinte, la conscience dchire cherche le repos et fuit l'clat
+importun du jour.
+
+6. Oui, dans tes obscures cellules et sous tes ombrages profonds, le
+moine abjura un monde qu'il ne pouvait plus revoir;--le crime, tach de
+sang, vint, en son repentir, chercher la consolation, et l'innocence
+chappa la tyrannie de ses oppresseurs.
+
+7. Un monarque ordonna que tu t'levasses prs de ces bois dserts, o
+jadis les bannis de Sherwood avaient coutume de rder; et les crimes de
+la superstition, couleurs si diverses, trouvrent un abri sous le froc
+protecteur du prtre.
+
+8. O maintenant crot l'herbe mouille de rose, humide vtement de
+l'argile dont la vie s'est teinte, l jadis les rvrends pres
+vivaient en odeur de saintet, et n'levaient leurs voix pieuses que
+pour prier.
+
+9. O maintenant la chauve-souris agite ses larges ailes, aussitt que
+le crpuscule[48] tend son ombre sur le jour qui s'vanouit; l jadis
+le choeur unit ses chants pour les vpres, ou paya le tribut des matines
+ la Sainte-Vierge Marie[49].
+
+[Note 48: Byron, pour dire _crpuscule_, s'est servi du mot cossais
+_gloaming_; il fait ce sujet la remarque suivante:--Comme _gloaming_,
+mot cossais pour _twilight_, est plus potique, et a t recommand par
+plusieurs littrateurs minens, particulirement par le docteur Moore,
+dans ses _Lettres Burns_, je me suis hasard l'employer en raison de
+son harmonie.]
+
+[Note 49: Le prieur tait ddi la Vierge.]
+
+10. Les ans suivent les ans: les sicles chassent les sicles; les abbs
+se succdent l'un l'autre sans interruption: la charte de la religion
+est leur gide, jusqu' ce qu'un royal sacrilge ait dcrt leur
+condamnation.
+
+11. Un Henri[50], de pieuse mmoire, leva ces gothiques murailles, et
+donna leurs saints habitans le repos et la paix; un autre Henri
+rvoque ce gnreux bienfait, et fait taire les sacrs accens de la
+dvotion.
+
+[Note 50: A l'poque de la suppression des monastres, Henri VIII
+confra l'abbaye de Newstead sir John Byron.]
+
+12. Vaine est la menace ou la suppliante prire! Il les chasse de leur
+fortun sjour; les condamne errer dans un monde odieux, proscrits,
+dsesprs, sans ami, sans asile, sans refuge, hormis leur Dieu.
+
+13. coutez! Les chos rpondent aux nouveaux bruits de cette musique
+martiale qui les branle! Les hrauts d'un seigneur belliqueux et
+hautain agitent les hautes bannires dans l'enceinte de ces murs.
+
+14. Les cris lointains changs par les sentinelles, le bruit des ftes,
+le cliquetis des armes clatantes, les hennissemens de la trompette et
+les sons graves du tambour s'unissent de concert et accroissent
+l'alarme.
+
+15. Antique abbaye, te voil devenue une forteresse royale[51]! entoure
+d'une arme rebelle qui t'insulte! La guerre dirige ses redoutables
+machines contre ton front menaant, et lance sur toi la destruction en
+pluie de soufre.
+
+[Note 51: Newstead soutint un sige considrable durant la guerre de
+Charles Ier contre son parlement.]
+
+16. Vaine dfense! Un tratre ennemi, quoique vingt fois repouss dans
+ses assauts, triomphe enfin de la bravoure par la ruse. Les assaillans
+flots presss crasent le vassal fidle; les tendards fumans de la
+rbellion flottent au-dessus de sa tte.
+
+17. Le baron furieux ne cde pas la place sans vengeance; il engraisse
+du sang des tratres la plaine couleur de pourpre. Toujours invaincu, il
+demeure arm de son sabre, et les jours de la gloire luisent encore pour
+lui.
+
+18. En ce moment le guerrier souhaitait de s'ouvrir lui-mme une tombe
+au milieu des lauriers qu'il cueillait; mais sans doute une fe,
+protectrice de Charles, vint sauver l'ami et l'espoir du monarque.
+
+19. Tremblante, elle le retira de cette lutte ingale, pour l'opposer au
+torrent sur d'autres champs de bataille; elle rservait sa vie pour de
+plus nobles combats[52]: il devait conduire les rangs o tomba le divin
+Falkland[53].
+
+[Note 52: Lord Byron et son frre sir William occuprent des postes
+minens dans l'arme royale; le premier fut gnral en chef en Irlande,
+lieutenant de la Tour et gouverneur de Jacques, duc d'Yorck, depuis
+Jacques II; le second prit une part active plusieurs batailles. Voir
+Clarendon, Hume, etc.]
+
+[Note 53: Lucius Cary, lord vicomte Falkland, l'homme le plus accompli
+de son tems, fut tu au combat de Newberry, en chargeant dans les rangs
+du rgiment de cavalerie de lord Byron.]
+
+20. Et toi, pauvre abbaye, livre au plus effrn pillage, tandis que
+les mourans soupirent leur dernire prire, combien est chang l'encens
+que tu fais monter vers le ciel! Que de victimes se dbattent sur ton
+sol ensanglant!
+
+21. Plus d'un brigand farouche souille ton gazon sacr de son cadavre
+horrible et ple: sur les hommes et les chevaux entasss, amas d'impure
+corruption, court une bande sauvage de pillards.
+
+22. Les spulcres rangs en longues alles, et couverts des tristes
+insignes du deuil, sont eux-mmes saccags, et rendent par force la
+lumire la poussire mortelle. Les morts n'chappent pas aux griffes de
+ces bandits, qui troublent le repos de la tombe pour chercher l'or
+enseveli.
+
+23. La harpe se tait; la lyre guerrire est silencieuse; la mort a glac
+la main du mnestrel, qui attaquait avec tant de feu les cordes
+frmissantes, et chantait la gloire de la palme martiale.
+
+24. Enfin, les meurtriers, rassasis de sang et gorgs de butin, se
+retirent.--On n'entend plus le bruit des combats. Le silence rentre dans
+son auguste empire, et l'horreur, noir fantme, garde la porte massive.
+
+25. C'est l que la dsolation tablit sa redoutable cour. Quels
+satellites annoncent son funeste avnement? Des oiseaux de sinistre
+augure accourent avec des cris funbres pour veiller dans le temple
+sacr.
+
+26. Bientt les rayons rparateurs d'une nouvelle aurore chassent du
+ciel de la Bretagne les nuages de l'anarchie; le fier usurpateur
+redescend dans l'enfer, sa patrie: la nature triomphe de joie la mort
+du tyran.
+
+27. La tempte salue les gmissemens de son agonie: la voix des orages
+rpond ses derniers soupirs: la terre tremble en recevant ses
+ossemens; elle accueille regret l'offrande d'une si sombre mort[54].
+
+[Note 54: C'est un fait historique. Une tempte violente arriva
+immdiatement aprs la mort ou l'enterrement de Cromwell: ce qui
+occasiona mainte dispute entre ses partisans et les cavaliers. Les deux
+partis s'accordrent y voir une manifestation de la pense divine;
+mais tait-ce approbation ou improbation? c'est ce que nous laissons
+dcider aux casuistes de ce sicle. J'ai tir parti de cette
+circonstance comme il convenait au sujet de mon pome.]
+
+28. Le pilote lgitime[55] reprend le gouvernail; il guide le navire de
+l'tat travers de paisibles mers. L'esprance, comme jadis, rjouit de
+son sourire le tranquille royaume, et gurit les blessures saignantes de
+la haine lasse.
+
+[Note 55: Charles II.]
+
+29. Alors, Newstead! les mornes habitans de tes cellules abandonnent en
+hurlant leurs nids viols; le suzerain reprend possession de son fief,
+dont, aprs tant d'absence, il jouit avec enthousiasme.
+
+30. Les vassaux, dans ton enceinte hospitalire, bnissent grands
+cris, et le verre en main, le retour de leur seigneur; la culture
+embellit de nouveau la joyeuse valle, et les femmes, nagure en deuil,
+cessent de se lamenter.
+
+31. Mille chants frappent les chos mlodieux; les arbres se vtissent
+d'un feuillage inaccoutum. coutez! le cor rsonne sur un ton suave; le
+cri du chasseur se prolonge dans le souffle de la brise.
+
+32. Les valles s'branlent sous les pas des coursiers. Que de craintes,
+que d'inquites esprances accompagnent la chasse! Le cerf expirant
+cherche un refuge dans le lac; de cris de triomphe annoncent que tout
+est fini.
+
+33. Jours heureux! trop heureux pour durer! Voil les plaisirs simples
+que connaissaient nos vertueux anctres. Aucun vice brillant ne les
+leurrait de son clat trompeur: leurs joies taient nombreuses, et rares
+taient leurs soucis.
+
+34. Durant un long espace, les fils succdent aux pres; le tems emporte
+les annes, et la mort lance son dard. Un autre baron presse le cheval
+cumant: une autre bande poursuit le cerf haletant.
+
+35. Newstead! quel triste changement de spectacle! Ta nef qui
+s'entr'ouvre prsage les progrs d'une lente dcadence. Le dernier et le
+plus jeune d'une noble race tient aujourd'hui sous son empire tes
+tourelles tombant en poudre.
+
+36. Il escalade tes vieilles tours grises, maintenant si dsertes; il
+regarde tes votes, l'abri desquelles dorment les morts des ges
+fodaux, tes dortoirs ouverts aux pluies de la froide saison: il
+regarde, il regarde et pleure.
+
+37. Pourtant ses larmes ne sont point l'emblme du regret; c'est une
+affection bien chre qui leur commande de couler: la fiert, l'esprance
+et l'amour lui dfendent de t'oublier, et allument dans son sein une
+flamme brlante.
+
+38. Oui, il te prfre aux dmes brillans d'or, ou aux mesquines grottes
+que la vanit des grands dcore d'ornemens bizarres: oui, il soupire au
+milieu de tes tombes humides et moussues, sans exhaler un murmure contre
+la volont du sort.
+
+39. Peut-tre ton soleil encore se lvera, et t'clairera des
+blouissans rayons de son midi; peut-tre les heures redeviendront pour
+toi aussi brillantes que jadis, et tes jours venir n'envieront rien
+tes jours passs.
+
+
+
+
+VII.
+
+A. E. N. L. Esq.
+
+ _Nil ego contulerim jucundo sanus amico_.
+
+ (HOR. _Epist._)
+
+
+Cher L***, dans cette retraite isole, quand tout autour de moi est
+plong dans le sommeil, les jours heureux de notre vie passe renaissent
+et se droulent au regard de l'imagination. Ainsi, lorsque au milieu de
+l'orage, et malgr les nuages amoncels qui obscurcissent le jour, je
+vois une bande tincelante de couleurs varies se dessiner sur
+l'horizon, alors je salue l'arc cleste qui rpand le signal de la paix
+future, et qui commande aux lmens de cesser leur guerre. Ah! quoique
+le prsent n'apporte que des peines, je songe que ces jours d'autrefois
+peuvent revenir; ou si, dans un moment de noire mlancolie, une crainte,
+envieuse de mon bonheur, se glisse par surprise en mon sein, combat ma
+plus chre pense et interrompt mon songe dor,--j'exorcise le malin
+esprit, et je m'abandonne encore ma rverie accoutume. Quoique nous
+ne devions plus dsormais rpter dans la valle de Granta la leon du
+pdant, ni poursuivre travers les bocages de l'Ida nos dlicieuses
+visions; quoique la jeunesse ait fui sur ses ailes de rose, et que l'ge
+mr fasse valoir ses droits svres, le tems ne dtruira pas toute
+esprance, et nous accordera quelques heures d'une joie modre.
+
+Oui, j'espre que l'aile vaste du tems versera autour de nous quelques
+roses printanires; mais si la fatale faux doit moissonner toutes les
+fleurs de ces bosquets magiques, o la riante jeunesse se plat
+demeurer, o les coeurs palpitent d'un naf enthousiasme; si l'ge mr,
+au front sombre, aux froides contraintes, arrte l'entranement de
+l'ame, glace dans l'oeil les larmes de la piti, ou comprime le soupir de
+la sympathie, s'il entend sans motion le gmissement de l'infortune, et
+qu'il m'ordonne de n'avoir plus de sensibilit que pour moi seul, oh!
+puisse mon coeur n'apprendre jamais touffer ses nafs et gnreux
+instincts! puisse-t-il toujours mpriser un svre censeur, et n'oublier
+jamais le malheur d'autrui! Oui, tel que vous m'avez connu dans ces
+jours sur lesquels mon souvenir s'arrte encore, puisse-je errer
+toujours sans guide, sans sociales entraves, et jusques au dclin de
+l'ge, rester enfant par le coeur! Quoique emporte aujourd'hui par
+d'ariennes visions, mon ame est toujours la mme pour vous; 'a t
+souvent mon destin de pleurer, et toutes mes anciennes joies sont
+refroidies. Mais; loin de moi, heures aux couleurs noires! votre sombre
+empire est pass, mon chagrin n'est dj plus; j'en jure par toutes les
+flicits que connut mon enfance; ma pense ne se fixera plus sur votre
+ombre. Ainsi, quand la colre de l'ouragan est tombe, et que les
+cavernes de la montagne ne laissent plus chapper leurs tristes
+mugissemens, nous ne songeons plus la bise d'hiver, invits au repos
+par la douce haleine du zphir. Trop souvent ma muse enfantine mit au
+ton de l'amour sa lyre languissante; mais aujourd'hui, sans objet aucun
+que je puisse choisir, mes chants expirent en soupirs demi forms.
+Hlas! mes jeunes nymphes ont fui; E--est pouse, C--est mre, Caroline
+soupire solitaire, Marie s'est donne un autre, et Cora, dont le
+regard se promenait nagure sur moi, ne saurait plus aujourd'hui ranimer
+mon amour. En vrit, cher L***, il est tems de fuir, car le regard de
+Cora brille pour tous. Et quoique le soleil dispense galement tous la
+lumire de ses rayons bienfaisans, et que l'oeil d'une femme soit un
+_soleil_, ce dernier ne devrait luire que pour un seul. Le mridien de
+l'ame ne convient pas celles dont le soleil dispense un universel
+_t_. Ainsi, toutes mes anciennes flammes sont teintes; et l'amour,
+pour moi, n'est plus qu'un nom. Quand les flammes de l'incendie
+s'affaissent, ce qui nagures en accroissait la lumire et la dvorante
+ardeur, en disperse maintenant dans l'ombre toutes les tincelles: ainsi
+fait le feu des passions, lorsque le jeune garon ou la jeune fille se
+souviennent encore, mais que toute la force de l'amour expire et
+s'teint sur une braise mourante. Mais aujourd'hui, cher L***, il est
+minuit, et les nuages obscurcissent la lune vaporeuse, dont je ne
+redirai pas les beauts, dcrites dans les vers de tous les coliers;
+car pourquoi marcherai-je dans le sentier que tout barde a foul avant
+moi? Toutefois, avant que ce flambeau argent des nuits ait trois fois
+parcouru son cercle accoutum, trois fois renouvel sa course de lumire
+et chass les tnbres profondes, je compte, mon aimable ami, que nous
+verrons son disque errant au-dessus du sjour paisible et chrement aim
+qui servit nagure d'asile notre premier ge. L, nous nous mlerons
+la bande joyeuse de ceux que connut notre enfance; maint rcit des jours
+passs emportera les heures riantes, et nos ames s'inonderont de la
+rose sacre des plaisirs intellectuels, jusqu' ce que le croissant de
+Diane plisse et luise peine travers le brouillard du matin.
+
+
+
+
+VIII.
+
+A ***[56].
+
+[Note 56: Il est ais de voir que ces vers sont adresss Marie
+Chaworth. Voir la Vie de Byron.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+1. Oh! si ma destine et t jointe la tienne comme jadis ce don en
+semblait le gage, jamais tant de folies ne m'eussent entran: car alors
+ma paix n'et point t trouble.
+
+2. A toi, je dois ces fautes de mon jeune ge; toi, la censure des
+sages et des vieillards: car ils savent mes pchs, et ils ne savent pas
+que le tien fut de rompre les liens de l'amour.
+
+3. Nagure mon ame tait pure comme la tienne, et pouvait touffer
+toutes ses flammes naissantes. Mais o sont aujourd'hui tes sermens?
+c'est un autre qui les a reus.
+
+4. Peut-tre je pourrais dtruire la paix de mon rival, lui ravir le
+bonheur qui l'attend: mais que la joie lui sourie toujours: en mmoire
+de toi, je ne puis le har.
+
+5. Ah! depuis que je t'ai perdue, ange de beaut! mon coeur ne peut
+rester fidle aucune femme. Ce qu'il cherchait en toi seule, il tente,
+hlas! de le trouver en plusieurs matresses.
+
+6. Adieu donc, fille perfide! Te regretter serait vain et strile. Ni
+l'esprance ni le souvenir ne me prtent leur aide, mais l'orgueil seul
+peut m'apprendre t'oublier.
+
+7. Et pourtant toute cette folle dpense d'annes, cercle fatigant de
+plaisirs vents, ces mille et mille amours, ces craintes d'une matrone,
+ces chants de dlire inspirs par la passion,
+
+8. Si tu avais t moi, tout cela ne serait pas:--ces joues, que les
+dsordres de mon jeune ge ont plies, n'auraient jamais t colores
+par la fivre des passions, mais auraient fleuri dans le calme du
+bonheur domestique.
+
+9. Oui, nagure les scnes champtres m'taient douces, car la nature
+semblait sourire devant toi: nagure mon coeur abhorrait l'illusion, car
+il ne battait que pour t'adorer.
+
+10. Mais aujourd'hui je cours aprs d'autres joies: la rflexion
+jetterait mon ame dans la dmence; au milieu d'une foule irrflchie et
+d'un bruit vide de penses, je triomphe demi de ma profonde tristesse.
+
+11. Cependant une ide funeste se glisse encore dans mon sein, en dpit
+de mes vains efforts; et des dmons eux-mmes plaindraient ce que je
+sens penser que tu es perdue pour jamais.
+
+
+
+
+IX.
+
+STANCES.
+
+
+1. Plt Dieu que je fusse encore un enfant tourdi, sjournant encore
+dans ma caverne des _Highlands_, errant dans la sombre fort ou jouant
+sur la vague bleutre! La pompe incommode de l'orgueil saxon[57] ne va
+pas une ame libre qui aime les flancs escarps de la montagne et
+cherche les rocs o se brisent les ondes.
+
+[Note 57: Sassenagh ou Saxon, mot de la langue erse, signifiant ou
+Lowlander (habitant de la partie basse de l'cosse), ou Anglais.]
+
+2. Fortune! reprends ces plaines cultives, reprends ce nom clatant! Je
+hais l'attouchement des mains serviles; je hais les esclaves qui rampent
+autour de moi: place-moi sur les rochers que j'aime, qui rpondent aux
+rugissemens sauvages de l'ocan. Je ne te demande qu'une faveur,--celle
+d'errer encore au milieu des scnes que ma jeunesse a connues.
+
+3. J'ai vcu peu d'annes, et je sens dj que le monde n'est pas fait
+pour moi.--Ah! pourquoi d'paisses tnbres cachent-elles l'heure o
+l'homme doit cesser d'tre? Autrefois j'avais devant les yeux un rve
+blouissant, une scne imaginaire de bonheur. O vrit!--pourquoi tes
+odieux rayons clairrent-ils mon rveil un monde tel que celui-ci?
+
+4. J'aimais;--mais ceux que j'aimais ne sont plus; j'avais des
+amis,--mes jeunes amis ont disparu. Ah! quelle tristesse pse sur un
+coeur solitaire, quand toutes ses esprances sont mortes! Quoique de gais
+compagnons, le verre en main, chassent un instant le sentiment du
+malheur; quoique le plaisir agite l'ame dlirante, ah! le coeur--le coeur
+est toujours vide.
+
+5. Quel ennui! Entendre la voix de ceux que le rang ou le hasard, que la
+richesse ou le pouvoir associent sans amiti ou inimiti nos heures de
+fte. Rendez-moi quelques amis fidles, dont l'ge et les sentimens
+soient les miens, et je fuirai la runion nocturne et bruyante o la
+joie n'est pourtant qu'un nom.
+
+6. Et toi, femme! tre adorable! mon espoir, ma consolation, mon tout!
+Combien mon sang doit tre refroidi, puisque je commence me blser de
+tes sourires! J'abandonnerais sans soupirer cette scne agite de maux
+brillans, pour possder ce contentement calme que la vertu connat ou
+semble connatre.
+
+7. Je fuirais volontiers les demeures des hommes. Je veux fuir, et non
+har le genre humain; mon coeur soupire aprs la sombre valle dont
+l'obscurit convient aux sombres pensers. Oh! que n'ai-je les ailes qui
+portent la tourterelle son nid! je m'lancerais vers la vote des
+cieux, pour m'enfuir et m'aller reposer[58].
+
+[Note 58: Psaume LV, vers. 6.--Et je dis, Oh! que n'ai-je des ailes
+comme la colombe, alors je m'enfuirais et m'irais reposer. Ce verset
+fait partie de la plus belle antienne de notre langue.]
+
+
+
+
+X.
+
+VERS CRITS SOUS UN ORME
+
+DANS LE CIMETIRE DE HARROW-ON-THE-HILL.
+
+Septembre 2, 1807.
+
+
+Asile de ma jeunesse! toi dont les vieux arbres soupirent agits par la
+brise qui rafrachit ton ciel serein, tu me vois rver solitaire, moi
+qui souvent ai foul ton doux et verdoyant gazon avec ceux que j'aimais,
+avec ceux qui, disperss au loin, dplorent peut-tre comme moi les
+heureuses scnes de leurs jours passs. En suivant de nouveau les
+contours de la colline, mes yeux t'admirent, mon coeur t'adore encore,
+toi, vieil ormeau, dont l'ombrage m'abrita tant de fois pendant ces
+rveries qui emportaient rapidement les heures du crpuscule. Je viens
+encore reposer mes membres au mme lieu; mais, hlas! mes penses ne
+sont plus les mmes. Oh! comme tes branches, gmissant sous l'effort du
+vent, invitent mon coeur rappeler le pass, et semblent dire dans leur
+aimable murmure: Jouis, quand tu le peux encore, d'un long et dernier
+adieu.
+
+Quand le sort, enfin, glacera ce sein brlant de fivre, et en calmera
+pour jamais les soucis et les passions... Souvent j'ai pens qu'il
+serait doux ma dernire heure (si quelque chose peut tre doux
+l'instant o la vie rsigne sa puissance) de savoir qu'une humble tombe,
+une cellule troite, renfermerait mon coeur l o il aima demeurer. Oui,
+je le crois, il y aurait un charme mourir dans ce rve: ici battit mon
+coeur; ici puisse-t-il reposer! Puiss-je dormir o naquirent toutes mes
+esprances! dans ce lieu, thtre de mon jeune ge, et asile de mon
+ternel sommeil; puiss-je rester jamais tendu sous ce dais de
+feuillage, cach par le gazon sur lequel joua mon enfance, couvert par
+le sol qui revt un lieu bien aim, confondu avec la terre que foulrent
+mes pas; bni par les voix qui charmrent ma jeune oreille, pleur du
+petit nombre d'amis que mon ame reconnaissait ici, regrett par ceux qui
+furent mes compagnons l'aurore de mes jours, et oubli de tout le
+reste du monde.
+
+
+
+
+LA MORT DE CALMAR
+ET D'ORLA,
+
+IMITATION D'OSSIAN MACPHERSON[59].
+
+
+
+
+[Note 59: Il est peut-tre ncessaire de remarquer que cette histoire,
+quoique la catastrophe soit fort diffrente, est tire de l'pisode de
+Nisus et Euryale, dont nous avons dj donne une traduction dans ce
+volume.
+
+(_Note de Lord Byron_.)
+
+Voir la liste des pices classiques traduites ou imites par Byron. Il
+est peine besoin d'avertir que cette histoire est crite en prose dans
+l'original.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+
+
+
+
+LA MORT DE CALMAR
+ET D'ORLA.
+
+
+Chers sont les jours de la jeunesse! La vieillesse arrte son regard sur
+leurs souvenirs travers le brouillard du tems. Elle rappelle, au
+crpuscule de la vie, les heures claires par le soleil du matin. Elle
+lve sa lance d'une main tremblante. C'est avec un bras moins faible,
+s'crie-t-elle, que je maniai le fer devant mes pres! La race des
+hros n'est plus! mais leur renomme retentit sur la harpe; leurs ames
+volent sur les ailes du vent! Ils entendent le chant de gloire travers
+les soupirs de la tempte, et se rjouissent dans leurs palais de
+nuages! Tel est Calmar: la pierre grise marque l'troite demeure de sa
+cendre; il regarde la terre du haut des orages; il roule son ombre dans
+le tourbillon de l'ouragan, et plane sur la brise de la montagne.
+
+Morven[60] tait la patrie de ce chef, foudre de guerre en l'arme de
+Fingal[61]. Ses pas, sur le champ de bataille, laissaient leurs traces
+dans le sang; les enfans de Lochlin[62] avaient fui devant sa lance
+irrite. Mais doux tait l'oeil de Calmar: douces taient les ondes de sa
+jaune chevelure, qui brillait comme le mtore de la nuit. Aucune vierge
+ne fit soupirer son coeur; ses penses taient toutes donnes l'amiti,
+ Orla, dont les cheveux sont noirs, Orla, destructeur des hros!
+Leurs pes taient gales dans le combat: Orla avait un orgueil
+farouche qui ne s'adoucissait que pour Calmar. Tous deux ils demeuraient
+dans la caverne d'Othona.
+
+[Note 60: Montagne leve de l'Aberdeenshire.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 61: Fingal, chef suprme du clan de Morven.
+
+(_Note du Tr._)]
+
+[Note 62: Lochlin, clan rival de celui de Morven: Swaran en tait le
+roi.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+De Lochlin, le roi Swaran s'lana sur les flots bleus. Les enfans
+d'Erin[63] tombrent sous sa puissance. Fingal excita ses chefs au
+combat: leurs vaisseaux couvrent l'ocan. Leurs troupes se pressent sur
+les vertes collines. Ils accourent au secours d'rin.
+
+[Note 63: Les enfans d'rin, c'est--dire les Irlandais: rin est le nom
+erse de l'Irlande. (_Ireland_ vient lui-mme d'_Erin_ et _land_, terre,
+pays.)
+
+(_N. du Tr._)]
+
+La nuit s'leva dans les nues. Les tnbres couvrent les armes; mais
+les chnes qui flambent brillent dans la valle. Les enfans de Lochlin
+dormaient; leurs rves taient de sang. Ils brandissent en pense leurs
+lances, et Fingal s'enfuit... Autre est l'arme de Morven. Veiller fut
+le poste d'Orla. Calmar se tenait son ct. Leurs lances taient dans
+leurs mains. Fingal appela ses chefs: ils s'assemblrent autour de lui.
+Le roi tait dans le milieu; ses cheveux taient gris; mais redoutable
+encore tait le bras du roi. Les ans n'avaient point fltri ses forces.
+Enfans de Morven, dit le hros, demain nous attaquons l'ennemi; mais o
+donc est Cuthullin, ce bouclier d'rin? Il se repose dans les palais de
+Tura; il ne sait pas notre venue. Qui volera vers le hros travers le
+camp de Lochlin, et appellera aux armes le chef vaillant? La route est
+au milieu des pes ennemies; mais nombreux sont mes hros: ce sont tous
+des foudres de guerre. Parlez, chefs! qui se lvera?
+
+--Fils de Trenmor! que cet exploit me soit accord, dit le noir Orla, et
+accord moi seul. Qu'est-ce que la mort pour moi? J'aime le sommeil
+des forts, mais le danger est petit. Les enfans de Lochlin rvent
+cette heure. J'irai chercher Cuthullin dont le char est si rapide. Si je
+tombe, commandez le chant des bardes, et placez-moi sur les bords des
+ondes du Lubar.--Et tomberas-tu seul? dit le blond Calmar. Laisseras-tu
+ton ami loin de toi? chef d'Othona! Mon bras n'est pas faible dans la
+bataille. Te verrais-je mourir sans lever ma lance? Non, Orla! nous
+avons ensemble chass le chevreuil et pris place au festin, ensemble
+parcouru le chemin du pril, ensemble habit la caverne d'Othona:
+ensemble donc dormons dans une place troite sur les bords du
+Lubar.--Calmar, dit le chef d'Othona, pourquoi ta jaune chevelure se
+ternirait-elle dans la poussire d'rin? Laisse-moi tomber seul. Mon
+pre habite son palais arien; il se rjouira d'accueillir son fils:
+mais Mora, aux yeux bleus, prpare le festin pour son fils sur le
+Morven. Elle prte l'oreille aux pas du chasseur sur la bruyre, et
+croit reconnatre la marche de Calmar. Je ne veux pas que l'on dise:
+_Calmar est tomb sous le fer de Lochlin; il est mort avec le sombre
+Orla, le chef au noir sourcil_. Pourquoi les larmes obscurciraient-elles
+l'oeil azur de Mora? Pourquoi la forcer maudire Orla, qui guida Calmar
+ la mort? Vis donc, Calmar! vis, pour lever sur ma cendre une pierre
+que couvrira la mousse: vis pour me venger dans le sang de Lochlin.
+Joins-toi au chant des bardes sur ma tombe. La voix de Calmar rendra le
+chant de mort bien doux Orla. Mon ombre sourira au bruit des
+loges.--Orla, dit le fils de Mora, pourrais-je unir ma voix au chant de
+mort de mon ami? pourrais-je livrer aux vents sa renomme? Non, mon coeur
+ne parlerait qu'en soupirs: faibles et briss sont les accens du
+chagrin. Orla! nos ames entendront ensemble le chant funbre. Une seule
+urne nous enfermera tous deux l-haut: les bardes mleront les noms
+d'Orla et de Calmar.
+
+Ils quittent le cercle des chefs. Leurs pas se dirigent vers le camp de
+Lochlin. La mourante flamme du chne ne rpand plus qu'une sombre lueur
+dans les tnbres. L'toile du nord dirige leur course vers Tura. Swaran
+repose sur sa colline solitaire. L, les troupes sont confondues; le
+sommeil fronce leurs paupires. Les soldats ont mis leurs boucliers sous
+leurs ttes. Leurs pes brillent au loin, runies en faisceaux. Les
+feux sont expirans; les tisons s'en vont en fume. Tout se tait; mais la
+brise gmit sur les rochers au-dessus du camp. D'un pas lger, nos hros
+se coulent travers l'arme endormie. Dj la moiti du voyage est
+faite, quand Mathon, reposant sur son bouclier, frappe le regard d'Orla.
+Soudain l'oeil du guerrier darde, au milieu des tnbres, d'tincelans
+clairs: la lance est en arrt: Pourquoi froncer ce sourcil furieux,
+chef d'Othona? dit le blond Calmar, nous sommes au milieu des ennemis.
+Est-il tems de s'arrter!--Il est tems de me venger, dit Orla, chef aux
+noirs sourcils, Mathon de Lochlin dort: vois-tu sa lance? c'est le sang
+de mon pre qui en rouille la pointe. Le sang de Mathon fumera sur le
+mien; mais le tuerai-je endormi, fils de Mora? Non, il sentira sa
+blessure; ma renomme ne s'levera pas sur le sang du sommeil. Debout,
+Mathon! debout! le fils de Connal t'appelle, ta vie lui appartient;
+debout! au combat! Mathon se rveille en sursaut, mais se leva-t-il
+seul? non: les chefs se lvent en foule dans la plaine: Fuis! Calmar!
+fuis! dit le noir Orla, Mathon est moi, je mourrai avec joie; mais
+Lochlin s'amasse l'entour; fuis travers l'ombre de la nuit. Orla se
+retourne, le heaume de Mathon est fendu, son bouclier tombe de son bras,
+Mathon frissonne baign dans son sang; il roule terre prs du chne
+enflamme: Strumon le voit tomber: sa colre s'allume; son arme flamboie
+sur la tte d'Orla; mais une lance a perc son oeil, sa cervelle
+s'chappe travers la blessure; elle cume sur la lance de Calmar.
+Comme roulent les vagues de l'ocan contre deux puissans navires du
+nord, ainsi se jettent les hommes de Lochlin sur les deux chefs. Comme,
+en brisant la houle cumante, naviguent firement les navires du nord,
+ainsi s'lvent les chefs de Morven sur les casques disperss de
+Lochlin. Le cliquetis des armes est venu l'oreille de Fingal. Il
+frappe son bouclier; ses enfans se pressent l'entour; les soldats
+foulent aux pieds la bruyre; Ryno bondit de joie. Ossian accourt en
+armes. Oscar brandit sa lance. Les plumes d'aigle de Fillan flottent au
+gr des vents. Terrible est le bruit de la mort! Nombreuses sont les
+veuves de Lochlin. La force de Morven a prvalu.
+
+L'aurore claire les collines; on ne voit aucun ennemi vivant; mais ceux
+qui dorment sont en grand nombre; ils sont gisans, l'air farouche, sur
+le sol d'Erin. La brise de l'ocan soulve leurs cheveux; cependant ils
+ne s'veillent point. Les perviers poussent des cris aigus au-dessus de
+leur proie.
+
+Quelle est cette jaune chevelure qui ondoie sur la poitrine d'un chef?
+Brillante comme l'or de l'tranger, elle se mle la noire chevelure de
+son ami. C'est Calmar; il gt sur le sein d'Orla. Il n'y a qu'un seul
+ruisseau de sang. Farouche est le regard du noir Orla. Ce hros ne
+respire plus; mais son oeil est encore une flamme; il brille dans la mort
+ travers sa paupire ouverte. La main d'Orla est fortement serre dans
+celle de Calmar; mais Calmar vit encore! Il vit, quoique d'un souffle
+bien faible: Lve-toi, dit le roi; lve-toi, fils de Mora; c'est moi
+de panser les blessures des hros. Calmar peut encore courir sur les
+collines de Morven.
+
+--Calmar ne chassera plus le daim de Morven avec Orla, dit le hros:
+qu'est pour moi la chasse sans mon ami? Qui partagerait les dpouilles
+du combat avec Calmar? Orla repose pour toujours. Ton ame tait pre,
+Orla! mais elle m'tait douce comme la rose du matin. C'tait pour les
+autres l'clair de la foudre: pour moi, le rayon argent du jour. Portez
+mon pe Mora aux yeux bleus: qu'on la suspende en ma salle dserte;
+elle n'est pas pure de sang, mais elle n'a pu sauver Orla. Placez-moi
+avec mon ami: commandez le chant des bardes, quand je ne serai plus.
+
+Ils sont ensevelis prs des ondes du Lubar. Quatre pierres grises
+marquent la demeure d'Orla et de Calmar.
+
+Quand Swaran et t soumis, nos voiles s'levrent sur les flots bleus.
+Les vents rendirent nos navires Morven. Les bardes commencrent leur
+chant.
+
+Quelle ombre s'lve sur le rugissement des mers? quel sombre fantme
+parat sur le torrent rouge de feu des temptes? sa voix roule dans le
+tonnerre: c'est Orla, le chef d'Othona, dont les cheveux taient noirs.
+Il tait sans pareil dans la guerre. Paix ton ame, Orla! ta renomme
+ne prira pas. Ni la tienne, Calmar! Qu'aimable tait ta grce, fils
+de Mora aux yeux bleus: mais ton pe n'tait pas inactive. Elle pend
+aujourd'hui dans ta caverne. Les fantmes de Lochlin gmissent autour de
+ce fer. Entends ta louange, Calmar! Elle habite dans la voix des forts.
+Ton nom branle les chos de Morven. Lve donc ta blonde chevelure, fils
+de Mora: tends-la sur l'arc-en-ciel, et souris travers les pleurs de
+la tempte[64].
+
+[Note 64: Je crains que la dernire dition de _Laing_ n'ait tout--fait
+renvers l'esprance que l'_Ossian_ de Macpherson ft une traduction
+d'un recueil de pomes complets en eux-mmes; mais, l'imposture une fois
+dcouverte, le mrite de l'ouvrage demeure incontest, quoiqu'il y ait
+des fautes, et particulirement, en quelques passages, des formes de
+style fort ampoules.--L'humble imitation qu'on vient de lire trouvera
+grce devant les admirateurs de l'ouvrage original; c'est un essai, bien
+infrieur, il est vrai; mais qui fait preuve d'attachement pour leur
+auteur favori.]
+
+FIN DES HEURES DE LOISIR.
+
+
+
+
+LA PROPHTIE
+DU DANTE.
+
+ 'Tis the sunset of life gives me mystical lore.
+ And coming events cast their shadows before.
+
+ (CAMPBELL.)
+
+ C'est le soir de la vie qui me donne une mystrieuse
+ leon; et l'avenir projette son ombre devant
+ moi.
+
+
+
+
+DDICACE.
+
+Femme adore[65]! Si pour le froid et nuageux climat o je suis n, mais
+o je ne voudrais pas mourir, j'ose imiter le patriarche de la posie
+italienne, et btir en rimes dures une copie runique[66] des sublimes
+chants du sud, c'est toi seule qui en es la cause; et quoique je demeure
+au-dessous de son immortelle harmonie, ton coeur aimant me pardonnera mon
+crime. Oui, fire de beaut et de jeunesse, tu parlas: et pour toi,
+parler, tre obie, c'est mme chose; mais ce n'est que sous le soleil
+du sud que de tels sons se prononcent, que de tels charmes se dploient,
+qu'un si doux langage sort d'une si jolie bouche.--Ah! quels efforts ta
+parole ne pourrait-elle inspirer?
+
+Ravenne, juin 21, 1819[67].
+
+[Note 65: M.A.P. traduit _lady_ par _belle Ausonienne_.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 66: Nom donn la langue, aux caractres alphabtiques, aux
+posies, aux monumens des anciens Scandinaves ou peuples du nord.
+
+(_N. du. Tr._)]
+
+[Note 67: La date seule nous apprendrait que cette ddicace est adresse
+ la comtesse Guiccioli, alors matresse de Byron.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+
+
+PRFACE.
+
+
+Pendant le cours d'une visite la cit de Ravenne, on fit entendre
+l'auteur qu'ayant compos quelque chose sur l'emprisonnement du Tasse,
+il devrait en faire autant sur l'exil du Dante:--le tombeau du pote
+tant un des objets les plus intressans de cette ville, tant pour les
+habitans eux-mmes que pour les trangers.
+
+Sur cet avis, je parlai; et il en est rsult les quatre chants _in
+terza rima_[68] que j'offre aujourd'hui au lecteur. S'ils sont compris
+et approuvs, c'est mon dessein de continuer le pome en divers autres
+chants jusques sa conclusion naturelle, c'est--dire jusqu'au sicle
+prsent. Le lecteur est pri de supposer que le Dante s'adresse lui,
+durant l'intervalle qui spare l'achvement de la _Divine Comdie_ et
+l'poque de sa mort, et que c'est mme peu de tems avant ce dernier
+vnement qu'il prophtise d'une manire gnrale les destines de
+l'Italie dans les sicles suivans. En adoptant ce plan, j'ai eu dans
+l'esprit la _Cassandre_ de Lycophron et la _Prophtie de Nre_
+d'Horace, aussi bien que les prophties de l'criture-Sainte. Le rhythme
+adopt est le tercet du Dante, rhythme que je ne sais pas avoir t,
+jusqu' ce jour, employ dans notre langue, si ce n'est peut-tre par M.
+Hayley, de la traduction duquel je n'ai jamais vu qu'un extrait, cit
+dans les notes de _Caliph Vathek_. Ainsi donc,--si je ne me trompe,--ce
+pome peut tre considr comme une exprience de mtrique. Les chants
+sont courts, et peu prs de la mme longueur que ceux du pote dont
+j'ai emprunt le nom, et trs-probablement emprunt en vain.
+
+[Note 68: _Terza rima_. On nomme ainsi, dans la mtrique italienne, un
+mode de versification dans lequel trois vers de mme rime se croisent
+toujours avec trois autres vers galement de mme rime, de telle sorte
+que le pome entier est dispos en tercets, dont le dernier vers
+reproduit la rime pour la troisime et dernire fois. Citons, pour
+exemple, les six premiers vers de la _Prophtie_:
+
+ _Once more in man's frail world! which I had left
+ So long that 't was forgotten; and I feel
+ The weight of clay again,--too soon bereft
+ Of the immortal vision which could heal
+ My earthly sorrows, and to God's own skies
+ Lift me from that deep gulf without repeal_, etc.
+
+ (_N. du Tr._)]
+
+Entre autres inconvniens qu'prouvent les auteurs dans ce sicle-ci; il
+est difficile quelqu'un qui s'est fait une rputation, bonne ou
+mauvaise, d'chapper la traduction. J'ai eu l'occasion de voir le
+quatrime chant de _Childe-Harold_ traduit en ce que les Italiens
+nomment _versi sciolti_,--c'est--dire, un pome crit en _vers blancs_,
+suivant le mode de la _stance spensrienne_, sans aucun gard aux
+divisions naturelles de la stance ou du sens. Si le prsent pome,
+roulant sur un sujet national, prouve le mme sort, je prierai le
+lecteur italien de se rappeler qu'en chouant dans l'imitation de son
+grand _Padre Alighieri_, j'ai chou imiter ce que tous tudient et ce
+que peu comprennent, puisque, jusqu' ce jour, on n'a pas encore
+dtermin le sens de l'allgorie du premier chant de l'_Enfer_, moins
+que l'ingnieuse et probable conjecture du comte Marchetti ne soit
+considre comme ayant dcid la question.
+
+Mais j'obtiendrai d'autant mieux le pardon de mon insuccs, que je ne
+suis pas du tout sr que mon succs fasse plaisir, puisque les Italiens,
+par un sentiment excusable de nationalit, sont particulirement jaloux
+de tout ce qui leur reste de national--de leur littrature, et puisque,
+dans l'amertume de la guerre actuelle entre le classicisme et le
+romantisme, ils sont fort peu disposs permettre un tranger de les
+approuver ou de les imiter, et ne pas trouver quelque blme dans sa
+prsomption ultramontaine[69]. Je le conois aisment, sachant ce qu'on
+penserait en Angleterre d'un Italien qui imiterait Milton, ou bien
+encore si une traduction de Monti, de Pindemonte ou d'Arici tait
+prsente, la gnration qui s'lve, comme un modle pour leurs
+essais potiques venir. Mais je m'aperois que ma prface dgnre en
+adresse aux lecteurs italiens, lorsque rellement je n'ai affaire qu'aux
+lecteurs anglais: et d'ailleurs, que le nombre en soit petit ou grand,
+je dois prendre cong des uns et des autres.
+
+[Note 69: En franais, _ultramontain_ signifie le plus ordinairement _ce
+qui existe en Italie_. Cela est simple; le mot, dans son tymologie,
+veut dire: _qui est au-del des monts_. Pour un Franais, un Italien est
+un ultramontain; mais pour un Italien, c'est l'Anglais, le Franais,
+l'Allemand, etc., qui sont ultramontains. Ici, Lord Byron a employ le
+mot dans le dernier sens.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+
+
+Chant Premier.
+
+
+Me voici encore une fois dans le frle monde de l'homme! j'en avais t
+si long-tems absent, que je l'avais oubli: mais je sens de nouveau le
+poids de mon argile,--trop tt priv de l'immortelle vision, qui,
+gurissant mes terrestres chagrins, m'enleva jusqu'au cleste sjour de
+Dieu, du fond mme de cet immense gouffre o il n'y a plus d'esprance,
+o nagure mes oreilles avaient retenti des hurlemens des esprits
+jamais damns:--m'enleva de ce lieu de moindres tourmens, d'o les
+hommes peuvent s'lever, purifis par le feu, pour se joindre la race
+anglique, parmi laquelle la brillante lumire de ma Batrix[70] claira
+mon ame ravie;--m'enleva jusqu'aux pieds de l'ternelle Trinit; du Dieu
+grand, origine et fin de toutes choses, trs-bon, mystrieux, triple,
+unique, infini, ame universelle:--enfin, conduisit d'toile en toile le
+voyageur mortel, que tant de gloire ne foudroyait pas, jusqu'au trne de
+la toute-puissance. O Batrix! dont le beau corps est si long-tems
+demeur sous le gazon et sous la froide pierre de marbre! toi qui fus
+seule mes jeunes annes un pur ange d'amour!--amour ineffable, qui
+s'empara de mon coeur tout entier; car rien autre que toi sur la terre ne
+fit ds-lors palpiter mon sein; car te rencontrer dans le ciel, c'tait
+rencontrer ce que cherchait mon ame errante, semblable la colombe de
+l'arche, qui ne reposa son aile qu'aprs avoir trouv le rameau
+d'heureux prsage;--oui, Batrix, sans ta lumire, mon paradis et
+toujours t incomplet[71]. Ds que le soleil eut rjoui ma vue de mon
+dixime t, tu fus ma vie, tu fus l'essence de ma pense; je t'aimai
+avant de connatre le nom d'amour; tu brilles encore dans les yeux
+ternes du vieillard, tout affaiblis qu'ils sont par la perscution, par
+les ans, par le bannissement, par les larmes pour toi verses, et que
+d'autres douleurs n'auraient pu m'arracher: car ce n'est point ma nature
+de flchir sous la tyrannie d'une faction, ou devant les criailleries de
+la multitude. Aprs une lutte longue et vaine, je fus chass: jamais, si
+ce n'est quand le regard de mon esprit perce les nuages suspendus sur
+l'Apennin, et s'tend jusqu' Florence, jadis si fire de moi; non,
+jamais je ne puis retourner sur mon sol natal, mme pour y mourir:
+n'importe, ils n'ont pas encore dompt l'ame svre et haute du vieil
+exil. Mais le soleil, quoique brillant encore sur l'horizon, doit enfin
+se coucher; la nuit vient; je suis vieux en jours, en actions et en
+mditations; j'ai rencontr la destruction face face dans toutes les
+voies. Le monde m'a laiss aussi pur qu'il m'a trouv; et si je n'en ai
+pas encore obtenu les louanges, je ne les ai point recherches l'aide
+de vils artifices. L'homme outrage, le tems venge; mon nom formera
+peut-tre un monument entour de quelque clart: et certes, ce n'et
+point t le but, la fin suprme de mon ambition, que de grossir la
+vaine liste de ceux qui naviguent dans la basse mer de la renomme, et
+font enfler leurs voiles par l'inconstante haleine des hommes; que
+d'obtenir la fausse gloire d'tre class, avec les conqurans et les
+autres ennemis de la vertu, dans les sanglantes chroniques des ges
+passs. J'aurais voulu voir ma Florence grande et libre[72]: Florence!
+Florence! Tu fus pour moi comme cette Jrusalem sur laquelle le
+Tout-Puissant a pleur; _mais tu ne voulus pas_: comme l'oiseau cache sa
+tendre couve, je t'aurais cache sous une aile paternelle si tu avais
+cout ma voix: mais sourde et farouche, comme la couleuvre, tu dirigeas
+ton venin contre le sein qui te chrissait; tu confisquas mes biens, et
+condamnas au feu ma personne maudite. Hlas! combien sont amres les
+imprcations de la patrie, celui qui _pour_ elle aurait expir, mais
+ne mritait pas d'expirer _par_ elle; celui qui l'aime, oui, l'aime
+encore malgr son injuste colre. Le jour viendra peut-tre, o elle
+cessera de fermer les yeux la vrit; le jour viendra peut-tre, o
+elle serait fire de possder la poussire qu'elle condamne tre le
+jouet des vents[73], et de transfrer dans son enceinte le tombeau de
+celui qui elle a refus une demeure. Mais cela ne lui sera point
+accord; il faut que ma poussire dorme o je serai tomb; non, le pays
+o je respirai pour la premire fois, mais qui, dans un accs de furie,
+m'envoya respirer l'air d'un ciel tranger, ne reprendra pas mes
+ossemens indigns, parce qu'en son caprice il oublie son courroux et
+rvoque sa sentence; non,--il m'a refus ce qui tait moi,--mon toit;
+il n'aura pas ce qui n'est pas lui,--ma tombe! Trop long-tems ses
+armes irrites ont maintenu loin de lui le sein qui pour lui aurait
+saign, le coeur qui pour lui a battu, l'ame qui fut l'preuve de la
+tentation, l'homme qui combattit, fatigua, voyagea, remplit enfin tous
+les devoirs d'un fidle citoyen, et vit, pour rcompense, les artifices
+triomphans des Guelfes[74] faire passer sa proscription en loi. Ces
+choses ne sont point faites pour l'oubli; Florence sera plutt oublie.
+Trop profonde est la blessure, l'injure trop cruelle, la dure d'une
+telle misre trop prolonge, pour que j'accorde un pardon plus complet,
+pour que l'injustice soit moindre aprs un tardif repentir: et
+pourtant,--je sens pour ma patrie une tendre sympathie, et pour toi
+aussi, ma Batrix: c'est avec peine que tomberait ma vengeance sur la
+terre, qui jadis fut la mienne, et m'est encore sacre comme asile de
+tes cendres; oui, ces cendres, comme un saint reliquaire, protgeraient
+la ville meurtrire, et l'urne seule qui les renferme sauverait dix
+mille de mes ennemis. Quelquefois, il est vrai, mon coeur solitaire,
+comme celui du vieux Marius, dans le marais de Minturnes;[75] ou sur les
+ruines de Carthage, peut se gonfler de mauvais sentimens, de passions
+brlantes et terribles: quelquefois, un rve m'offre un vieil ennemi se
+dbattant dans les angoisses de l'agonie, et mon sourcil s'panouit dans
+l'espoir du triomphe:--arrire, telles penses! Voil les dernires
+faiblesses de ceux qui long-tems ont souffert une misre plus
+qu'humaine, et qui nanmoins tant hommes, n'ont de repos que sur la
+couche de la vengeance,--la vengeance, qui, dans le sommeil, ne rve que
+de sang, et, durant la veille, brle du dsir inextinguible, et souvent
+du, d'un changement qui nous remonte sur le fate, qui mette sous nos
+pieds ceux dont les pas nous foulaient, aprs que la Mort et At[76]
+auront couru sur les fronts humilis et sur les ttes tranches.--Grand
+Dieu! loigne de moi ces ides;--je remets dans tes mains mes injures
+nombreuses, et ta verge toute-puissante tombera sur ceux qui me
+frapprent:--sois mon gide! comme tu l'as t dans les prils, dans les
+peines, dans les cits turbulentes, et au milieu des tentes
+guerrires,--dans les fatigues, dans les travaux sans nombre que j'ai
+supports en vain pour Florence.--J'en appelle d'elle toi! toi, que
+j'ai vu dans ton sublime empire! vision glorieuse! jusqu' ce jour il
+n'avait point t donn d'en jouir et de vivre, et cependant, tu me l'as
+permis. Hlas! avec quelle lourdeur je tombe sur ma tte le sentiment de
+la terre et des choses terrestres: passions dvorantes, affections
+tristes et basses, rapides palpitations du coeur rpondant aux tortures
+de l'esprit, longues journes, nuits cruelles, souvenirs d'un
+demi-sicle sanglant et sombre, et le peu d'annes que je peux encore
+attendre, brises par la vieillesse, abandonnes de l'esprance,--mais
+moins pnibles supporter; car trop long-tems a dur mon horrible
+naufrage sur le roc solitaire du morne dsespoir, pour que je porte
+dornavant mes yeux vers le navire qui passe, et qui fuit cet cueil si
+affreux et si nu, pour que j'lve la voix;--qui donc ferait attention
+ma plainte? Je ne suis pas de ce peuple, ni de cet ge: et cependant,
+mes chants drouleront un tableau qui ternisera la mmoire de ces tems,
+lorsque pas une page de leurs annales semes de troubles n'attirerait un
+regard sur la rage des discordes civiles, si mes vers, comme un parfum
+prservateur, n'eussent pas conserv maintes actions aussi indignes que
+ceux qui les firent. C'est le destin des esprits de ma trempe, que
+d'tre tourments dans la vie, d'user leurs coeurs, de consumer leurs
+jours dans une lutte sans fin, et de mourir dans l'abandon; puis les
+gnrations futures se pressent autour de leur tombe: mille et mille
+plerins arrivent des climats divers, o ils ont appris le nom de cet
+homme,--qui n'est plus qu'un nom; et, prodiguant leurs hommages sur la
+pierre funbre, ils rpandent au loin la renomme de qui n'entend plus
+ce bruit, de qui n'en est plus touch. La mienne au moins m'a cot
+cher: mourir n'est rien, mais languir ainsi,--touffer l'ardeur immense
+de mon esprit,--vivre l'troit avec de petits hommes, en vulgaire
+spectacle tout regard vulgaire; errer l'aventure, lorsque les loups
+eux-mmes trouvent une tanire; sans famille, sans foyers, sans rien de
+ce qui rend la socit douce et allge la peine;--me sentir dans la mme
+solitude que les rois, avec le pouvoir et la couronne de moins;--envier
+au ramier son nid, et les ailes qui le transportent jusqu'aux lieux o
+l'Apennin voit l'Arno couler ses pieds, jusqu' son perchoir qu'il
+choisit peut-tre dans l'enceinte de mon inexorable patrie, o sont
+encore mes enfans, et cette femme funeste[77], leur mre, froide
+compagne, qui m'apporta la ruine en douaire;-- voir et sentir tous ces
+maux, les savoir irrparables, j'ai reu une amre leon; mais je suis
+rest libre: j'ai subi mon sort sans dshonneur, comme je me l'tais
+attir sans bassesse: ils ont fait de moi un exil,--non un esclave.
+
+[Note 70: Le lecteur est pri d'adopter pour le mot de _Beatrice_
+(Batrix) la prononciation italienne, o aucune syllabe ne reste muette.
+
+(_Note de Lord Byron_.)
+
+--Byron fit cette remarque afin que les Anglais ne prononassent pas
+_Beatrice_ en trois syllabes, mais en quatre, sans quoi son vers se ft
+trouv faux.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 71:
+
+ _Che sol per le belle opre
+ Che fanno in cielo il sole e l' altre stelle
+ Dentro di lui_ si crede il paradiso,
+ _Cos se guardi fiso
+ Pensar ben dei ch' agni terren' piacere_.
+
+_Canzone_, o Dante dcrit la personne de Batrix, strophe 3.]
+
+[Note 72:
+
+ _L'Esilio che m' dato onor mi tegno_.
+ ...........................................
+ _Cader tra' buoni pur di lode degno_.
+
+_Sonnet_ de DANTE, dans lequel il reprsente la justice, la gnrosit
+et la temprance comme bannies de chez les hommes, et cherchant un
+refuge dans l'amour qui habite en son coeur.]
+
+[Note 73: _Ut si quis prdictorum ullo tempore in fortiam dicti
+communis pervenerit_, talis perveniens igne comburatur, sic quod
+moriatur. Deuxime sentence de Florence contre le Dante et les quatorze
+co-accuss.--Le latin est digne de la sentence.]
+
+[Note 74: Dante appartenait au parti des Gibelins ou des Blancs,
+toujours oppos en Italie celui des Guelfes ou des Noirs. Voir
+Sismondi, _Hist. des rpubliques ital._
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 75: Marius, fuyant de Rome pour chapper Sylla, s'enfona
+jusqu'au cou dans un marais prs Minturnes: il en fut retir, et conduit
+dans cette prison o il effraya par son regard le soldat cimbre envoy
+pour le tuer.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 76: Desse du mal. [Grec: At], misre: souvent personnifie dans
+Homre.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 77: Cette femme, dont le nom tait _Gemma_, appartenait une des
+plus puissantes familles du parti guelfe, la famille _Donati_. Corso
+Donati fut le principal adversaire des Gibelins. Gemma est reprsente
+comme tant _admodum morosa, ut de Xantippe Socratis philosophi conjuge
+scriptum esse legimus_, suivant Giannozzo Manetti. Mais Lionardo
+Aretino, dans sa Vie du Dante, s'irrite contre Boccace, qui a dit que
+les hommes de lettres ne devraient pas se marier: _Qui il Boccacio non
+ha pazienza, e dice, le mogli esser contrarie agli studi; e non si
+ricorda che Socrate il pi nobile filosofo che mai fusse ebbe moglie, e
+figliuoli e uffici della republica nella sua citt; e Aristotele che_,
+etc., _ebbe due mogli in vari tempi, ed ebbe figliuoli, e ricchezze
+assai.--E Marco Tullio--e Catone--e Varrone, e Seneca--ebbero moglie_,
+etc. Il est bizarre que les exemples de l'honnte Lionardo,
+l'exception de Snque et peut-tre d'Aristote, ne soient pas les plus
+heureux. La Terentia de Cicron, et la Xantippe de Socrate ne
+contriburent nullement au bonheur de leurs poux; si toutefois elles
+contriburent leur philosophie.--Caton rpudia sa femme:--nous ne
+savons rien de celle de Varron;--quant celle de Snque, nous savons
+seulement qu'elle tait dispose mourir avec lui, mais qu'elle se
+ravisa, et vcut encore plusieurs annes. Mais, dit Lionardo: _L'uomo_
+animale civile, _secondo piace a tutti i filosofi_; et il conclut de l
+que la plus grande preuve du _civisme de l'animal_ est _la prima
+congiunzione dalla quale multiplicata nasce la citt_.]
+
+
+
+
+Chant Deuxime.
+
+
+L'esprit des anciens jours de ferveur, alors que la parole tait chose
+rvre, et que, l'avenir se dvoilant la pense, elle commandait aux
+hommes de lire le destin des enfans de leurs enfans dans l'abme ouvert
+du tems qui doit tre, et de contempler le chaos des vnemens, o
+gisent, demi forms, les tres qui subiront un jour l'humaine
+condition;--cet esprit, que les illustres voyans d'Isral portaient dans
+leur sein, est aujourd'hui en moi comme jadis en eux: et, si j'ai le
+sort de Cassandre, si, au milieu du bruit des factions, personne
+n'entend ou n'coute cette voix qui crie du dsert, la faute en soit
+eux! et que ma conscience me donne la seule rcompense que j'aie jamais
+connue! N'as-tu pas vers ton sang? et dois-tu le verser encore, Italie?
+Ah! un tel avenir, que me dvoile une lumire sombre et spulcrale,
+m'ordonne d'oublier, dans les maux irrparables qui te frappent, ceux
+qui m'ont frapp moi-mme. Nous ne pouvons avoir qu'une patrie, et tu es
+encore la mienne;--mes ossemens seront dans ton sein, mon ame dans ton
+langage, qui rgna jadis avec notre vieil empire romain dans toute
+l'tendue de l'Occident; mais je ferai surgir une autre langue, aussi
+sublime et plus douce, dans laquelle l'ardeur du hros, o les soupirs
+de l'amant, tout sujet enfin trouvera pour son expression de tels
+accens, que chaque mot, aussi brillant que ton ciel, ralisera le plus
+beau rve d'un pote, et te fera proclamer reine du chant par l'Europe
+entire; ainsi, toute parole, compare la tienne, semblera ce qu'est
+la voix du rossignol celle des autres oiseaux, et toute langue, devant
+la tienne, confessera sa barbarie; et cet honneur, tu le devras celui
+que tu as tant outrag, ton barde toscan, au Gibelin banni. Malheur!
+malheur! le voile des sicles futurs est dchir;--mille annes, qui
+restent encore immobiles, comme les vagues de l'Ocan, tant que les
+vents ne se lvent pas, s'avancent, balances d'une sombre et morne
+ondulation, du fond de l'ternit jusques mon regard; les orages
+dorment encore, les nuages se maintiennent toujours en leur place, le
+volcan souterrain qui branlera le sol n'est pas encore allum, le
+sanglant chaos attend encore la cration; mais tout est dispos pour
+l'excution de ta sentence, les lmens n'ont besoin que d'un mot: Que
+les tnbres soient[78]! et soudain, tu deviens un tombeau! Oui, toi,
+contre si belle, tu sentiras le glaive! toi, Italie, lieu charmant,
+paradis ressuscit, o l'homme retrouve sa flicit primitive! Ah! les
+fils d'Adam doivent-ils donc perdre deux fois leur heureuse demeure?
+Italie! dont les plaines fcondes pourraient, sans la charrue, et par le
+seul bienfait du soleil, suffire nourrir le monde; toi, o le ciel se
+dore d'toiles plus brillantes, se revt d'un bleu plus fonc; toi, o
+l't btit son palais en maint endroit dlicieux; berceau de cet
+empire, qui orna la ville ternelle de la dpouille des rois, vaincus
+par les hommes libres: patrie des hros, asile des saints, o d'abord la
+gloire terrestre, puis la gloire cleste a fix son sjour; toi, qui
+nous reproduis tout ce qu'a rv l'imagination la plus vive, et dont
+l'aspect efface les faibles couleurs du portrait que nous nous en tions
+figur, aussitt que notre regard,--du haut des Alpes, au milieu des
+neiges affreuses, des rochers, et de l'ombrage sombre du pin, ami des
+dserts, dont la cime d'meraude obit l'orage,--s'tend avec
+complaisance sur toi, et, pour ainsi dire, appelle avec ardeur son
+aide la vue de tes campagnes dores par le soleil, de tes campagnes qui,
+devenant de plus en plus proches, deviennent de plus en plus chres, et
+le deviendraient encore davantage si elles taient libres; c'est donc
+toi, mon Italie,--c'est toi qui dois te fltrir au gr de tous les
+tyrans! Le Goth t,--le Germain, le Franc et le Hun sont encore
+venir,--et du haut de l'impriale colline, la destruction, dj fire
+des oeuvres accomplies par les anciens barbares, attend ceux des ges
+nouveaux; assise, au mont Palatin, sur un trne, elle voit, ses pieds,
+Rome, vaincue et prisonnire, nager dans le sang de ses enfans; tant de
+victimes humaines, tant de Romains massacrs, rpandent une teinte
+sanglante dans l'air nagure si bleu, et colorent en rouge les eaux
+safranes du Tibre combl de cadavres; le faible prtre, et la vierge,
+encore plus faible et non moins sainte, qui avaient vou leur vie
+Dieu, se sont enfuis en criant, et ont cess leur ministre; les nations
+saisissent leur proie; voici venir Ibriens, Allemands, Lombards; voici
+venir aussi btes froces et oiseaux dvorans, loups, vautours, plus
+humains que ces hommes: car la brute mange la chair et boit le sang des
+morts, puis passe son chemin; mais ces sauvages face humaine puisent
+tous les genres de tourmens, et cherchent toujours un nouvel aliment
+leur rage aussi insatiable que la faim d'Ugolin. La lune neuf fois se
+lvera, neuf fois se couchera durant ces horribles scnes[79]; l'arme;
+qui se rassembla sous la bannire d'un prince flon; a perdu son chef,
+et en a laiss les restes inanims aux portes de la ville; si le royal
+rebelle et vcu, tu aurais peut-tre t pargne; mais sa destine a
+entran la tienne, Rome, qui tour tour pillas la France, ou fus
+pille par elle, depuis Brennus jusqu' Bourbon[80]; jamais, non jamais
+l'tendard tranger ne s'avancera contre tes murs, sans que le Tibre ne
+devienne une rivire de deuil. Oh! quand les trangers franchissent les
+Alpes et le P, crasez-les, rochers! et vous, flots, abmez-les, et
+pour toujours. Pourquoi sommeillent ainsi les avalanches oisives, qui
+fondront ensuite sur la tte du plerin solitaire? Pourquoi l'ridan[81]
+ne sort-il de son lit turbulent que pour engloutir la moisson du
+laboureur? Les hordes barbares ne seraient-elles pas une plus noble
+proie? Le dsert rpandit son ocan de sable sur l'arme de Cambyse;
+l'empire des ondes amres ensevelit Pharaon et ses mille et mille
+soldats,--pourquoi donc, montagnes et rivires, ne faites-vous point
+ainsi! Et vous, Romains, qui n'osez mourir, vous, fils des conqurans
+qui vainquirent ceux qui avaient vaincu le fier Xerxs aux lieux o
+gisent encore les guerriers dont la tombe ne connut jamais l'oubli, les
+Alpes sont-elles donc plus faibles que les Thermopyles? leurs passages
+plus propices l'invasion? N'est-ce pas vous plutt qui ouvrez la porte
+ toute arme, qui laissez les envahisseurs marcher librement et en paix
+ travers vos montagnes? Quoi donc! la nature elle-mme arrte le char
+du vainqueur, et rend votre pays imprenable, autant du moins que cela
+est possible: car la terre, toute seule, ne se dfendra pas[82], mais
+elle aide le guerrier digne d'tre n sur un sol o les mres donnent le
+jour des hommes. Il n'en est pas de mme pour ceux dont les ames n'ont
+que peu de valeur; nulle forteresse ne peut leur servir;--la retraite du
+pauvre reptile qui conserve son dard est plus sre que des murailles de
+diamant, quand il n'y a dans leur enceinte que des coeurs tremblans.
+N'tes-vous pas braves? Oui, le sol de l'Ausonie a encore des coeurs, des
+bras, des armes, des soldats opposer l'oppression; mais tout effort
+sera vain, tant que la dissension smera les germes du malheur et de la
+faiblesse; et toujours l'tranger viendra remporter nos dpouilles. O ma
+belle patrie! si long-tems humilie, si long-tems le tombeau des
+esprances de tes propres enfans, quand il n'est besoin que d'un seul
+coup pour briser la chane; mais--le vengeur hsite; le doute et la
+discorde se placent entre toi et les tiens; et joignent leur force ()
+qui vient t'assaillir. Que faut-il pour t'assurer la libert, et pour
+montrer ta beaut dans son plus grand clat? Il faut rendre les Alpes
+impntrables; et nous, tes fils, nous pouvons le faire en accomplissant
+_un seul_ devoir:--celui de nous unir.
+
+[Note 78: Allusion au mot fameux de la _Gense_: Que la lumire soit.
+M.A.P. traduit: Que tout soit dans les tnbres.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 79: Voir _Sacco di Roma_, gnralement attribu Guichardin. Il y
+a un autre rcit compos par un Jacopo _Buonaparte, gentiluomo
+samminiatese che vi si trov presente_.]
+
+[Note 80: Charles de Bourbon, conntable, qui mourut en 1537, en donnant
+l'assaut Rome: c'est le grand-pre de Henri IV.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 81: Nom potique du P.
+
+ _Fluviorum rex Eridanus_.
+
+VIRG.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 82: M.A.P. traduit: Le _sol_ ne combattra pas _seul_.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+
+
+Chant Troisime.
+
+
+Que vois-je sortir de l'inpuisable ocan du mal? pestes, princes,
+trangers et glaives, vases de colre ne se vidant que pour se remplir
+et dborder de nouveau; je ne puis dire tout ce qui s'offre en foule
+mon oeil prophtique: la terre et la mer ne fourniraient pas assez
+d'espace pour crire cette histoire, et pourtant elle s'accomplira; oui,
+tout a t grav, mais non par le burin de l'homme, l o prennent
+naissance les soleils et les astres les plus lointains. Dploye comme
+une bannire, la porte des cieux, flotte la sanglante page de nos
+mille annes de misre; et l'cho de nos gmissemens se prolonge
+travers les sons du chant des archanges. Italie, nation martyre, la
+vapeur de ton sang ne montera pas en vain jusqu'au trne ternel de la
+toute-puissance et de la misricorde: comme le vent frappe les cordes de
+la harpe, ainsi le bruit de tes lamentations s'lvera sur les voix des
+sraphins, et ira toucher le Trs-Haut. Pour moi, le plus humble de tes
+enfans, limon terrestre veill par l'immortalit au sentiment et la
+souffrance; oui, quelles que puissent tre les railleries des superbes,
+et les menaces des tyrans, quoique de plus faibles victimes puissent se
+courber devant l'orage dont le souffle est si rude; c'est toi, ma
+patrie, terre jadis aime, encore aime aujourd'hui, c'est toi que je
+dvoue ma lyre en deuil, et le triste privilge que j'ai de lire dans
+l'avenir! Si ma verve n'est pas ce que tu la vis autrefois, pardonne! Je
+ne peux que prdire tes destins--puis expirer! Ne crois pas que, aprs
+un tel spectacle, je puisse vivre encore. L'esprit me force de voir et
+de parler, et m'accorde pour rcompense de ne pas y survivre: mon coeur
+sera bris et se fondra en larmes sur toi. Mais avant que je droule de
+nouveau le noir tissu de tes infortunes, je veux, parmi les clairs qui
+tincellent dans tes tnbres, saisir un rayon de douce lumire; dans ta
+nuit mme brillent quelques astres et plusieurs mtores; sur ta tombe
+se penche une statue dont la beaut dfie la mort; de tes cendres
+s'lvent maints esprits puissans qui feront ta gloire; et le charme du
+monde; ton sol sera toujours fertile en hommes sages, gais, savans,
+gnreux ou braves: tu es leur patrie naturelle, comme tes cieux le sont
+de l't. Tes fils font des conqutes sur les rivages trangers et sur
+les mers lointaines[83]; dcouvrent des mondes nouveaux qui prennent
+leur nom[84]; c'est pour _toi_ seule que leur bras est impuissant; et
+toute ta rcompense est dans leur renomme, noble il est vrai pour eux,
+mais non pour toi.--Ils seront donc illustres, et toi tu resteras la
+mme? Oh! bien plus grande que la leur sera la gloire du grand
+homme--qui peut-tre est dj n;--du sauveur mortel qui te rendra
+libre, qui replacera sur ton front ce diadme tant us et dform par
+les modernes barbares; qui verra le soleil bienfaisant clairer tout ton
+horizon, ton horizon moral, trop long-tems obscurci par les nuages et
+par ces infectes vapeurs de l'Averne, faites pour n'tre respires que
+par ceux qui sont avilis par la servitude et qui ont leur ame en prison.
+Cependant, au milieu de cette clipse millnaire de ta prosprit,
+quelques voix se feront entendre, et la terre prtera l'oreille; maints
+potes me suivront dans la route que j'ouvre, et la rendront plus large;
+ce mme ciel dont l'clat anime le chant des oiseaux, enflammera leur
+verve, et leur inspirera des accens aussi naturels et aussi beaux;
+harmonieux seront leurs vers: beaucoup chanteront l'amour; quelques-uns
+la libert; mais peu prendront l'essor de l'aigle, et jetteront un
+regard d'aigle sur le soleil avec l'aisance et l'intrpidit du roi des
+airs: leur vol sera plus prs de la terre. Combien de phrases sublimes
+seront prodigues quelque petit prince avec une profusion adulatrice!
+Le langage, loquemment faux, trahira l'avilissement du gnie, qui,
+comme la beaut, oublie trop souvent le respect qu'il se doit
+lui-mme, et regarde la prostitution comme un devoir. _Celui qui entre
+comme hte dans le palais d'un tyran_[85], devient aussitt un esclave;
+ses penses sont la proie d'autrui; _et le jour qui voit le captif
+attach la chane_[86], _le voit soudain moiti moins homme_;--la
+castration de l'ame teint toute son ardeur: ainsi le barde, trop voisin
+du trne, perd sa verve, oblige _plaire_.--Quelle tche servile, que
+de ne travailler qu' plaire! Polir ses vers pour les rendre agrables
+aux heures d'aise et de loisir de son souverain; ne s'tendre trop
+long-tems sur rien, sauf l'loge du prince; trouver et saisir, par force
+ou ruse[87], quelque sujet heureux! Ainsi entrav, ainsi condamn aux
+accens de la flatterie, le pote fatigue, tremblant toujours de faillir:
+comme il craint qu'une noble pense, par une rbellion cleste, ne
+s'lve dans son cerveau coupable de haute trahison, il chante, comme
+parlait l'orateur athnien, avec des cailloux dans la bouche, afin que
+la vrit ne puisse bgayer dans son style. Mais dans la longue file des
+faiseurs de sonnets, il y en aura qui ne chanteront pas en vain: et l'un
+d'eux[88], prince de la troupe, prendra rang parmi mes pairs; l'amour
+sera son tourment, mais sa douleur produira une immortalit de larmes;
+l'Italie le saluera comme le chef des potes-amans, et le chant de
+libert, qu'un plus sublime enthousiasme lui aura inspir, lui vaudra
+encore une couronne de lauriers non moins verts. Mais plus tard
+natront, sur les bords du P, deux hommes encore plus grands que lui:
+le monde lui avait souri; mais eux, ils seront perscuts jusqu' ce
+qu'ils ne soient plus que poussire, et qu'ils soient venus reposer avec
+moi. Le premier[89] crera une poque avec sa lyre, et remplira
+l'univers des exploits de la chevalerie: son imagination ressemble
+l'arc-en-ciel; le feu de son gnie est immortel comme celui du ciel; sa
+pense est emporte d'un vol infatigable; le plaisir, comme le papillon
+qu'un enfant vient de saisir, agitera sur le pome ses charmantes ailes;
+et l'art lui-mme semblera devenir nature, tant le rve brillant du
+pote aura de transparence!--Le second[90], sur un ton plus tendre et
+plus triste, panchera son ame sur Jrusalem; lui aussi, il chantera les
+armes, et le sang chrtien vers aux lieux o le Christ versa le sien
+pour l'homme; sa harpe sublime renouvellera le chant de Sion prs des
+saules du Jourdain: combats opinitres, triomphe complet des guerriers
+braves et pieux, efforts varis de l'enfer pour dtourner ces hros de
+leur grand dessein, bannires croix rouge flottant enfin o la
+premire croix fut rouge du sang des veines de notre _sauveur_, voil
+l'argument sacr du pote. La perte de ses annes, de sa faveur, de sa
+libert, mme de sa gloire qu'on lui conteste quelque tems, lorsque le
+langage poli des cours glisse sur son nom oubli, et nomme sa captivit
+un bienfait qui le protge contre la folie ou la honte; voil quel sera
+son salaire, lui qui fut envoy pour tre le pote-laurat du
+Christ!--Les hommes le rcompensent bien! Florence ne me condamne qu'
+la mort ou au bannissement; Ferrare le condamne la ration et au cachot
+du criminel, sort plus dur et moins mrit; car, moi, j'ai attaqu les
+factions que je m'efforai de dompter: mais cet homme doux, qui
+regardera la terre et le ciel avec l'oeil d'un amant, qui daignera
+immortaliser de sa cleste flatterie le plus pauvre tre qui ait jamais
+t mis au monde pour rgner,--que fera-t-il pour mriter un tel sort?
+Peut-tre il aimera.--Quoi donc! aimer en vain, n'est-ce pas l une
+torture suffisante? Faut-il donc encore tre enseveli vivant dans une
+tombe? Cependant telle est la loi du destin.--Lui, et son mule le barde
+de la chevalerie, consumeront tous deux de nombreuses annes dans la
+pnurie et dans la peine; mourant dans le dsespoir, ils lgueront au
+monde entier, qui leur accordera peine une larme, un hritage fait
+pour enrichir tous ceux qui vivent des trsors de l'ame d'un vrai
+pote,--et leur patrie une double couronne, sans gale dans le cours
+des ges: non, la Grce mme ne peut, dans les annales de ses
+olympiades, montrer deux noms tels que les leurs, quoiqu'un de ses
+enfans soit puissant;--et c'est l toute la destine de tels hommes
+ici-bas! Les plus belles penses, l'esprit le plus vif, le sang
+lectrique qui coule dans leurs artres, leur corps devenu lui-mme une
+ame par le sentiment profond de ce qui est, et par la conception de ce
+qui devrait tre, tout cela doit-il donc conduire une telle
+rcompense? Leur brillant plumage sera-t-il jet a et l par l'orage
+cruel? Oui, et il en doit tre ainsi; forms d'une trop subtile matire,
+ces oiseaux du paradis ne songent qu' retourner leur sjour natal;
+ils trouvent bientt que les brouillards de la terre ne conviennent pas
+ leurs ailes si pures: ils meurent ou se dgradent, car l'esprit
+succombe une longue infection et au dsespoir; mille passions ennemies
+suivent de prs leurs pas, comme des vautours qui attendent le moment
+d'assaillir et de dchirer leurs victimes; et, lorsqu'enfin leur aile
+fatigue les laisse choir, c'est alors le triomphe de l'oiseau de proie;
+c'est alors que les ravisseurs partagent la dpouille des malheureux
+crass au premier choc de cette horrible attaque. Toutefois, quelques
+esprits ont t hors d'atteinte; ce sont ceux qui apprirent supporter
+la vie, qu'aucune puissance ne put jamais abattre, qui purent rsister
+eux-mmes, tche pnible et dsespre par-dessus toutes! Mais enfin,
+quelques esprits ont eu ce privilge; et si mon nom tait inscrit parmi
+eux, il serait plus fier de cette destine austre et nanmoins sereine
+que d'une gloire plus clatante, mais si funeste. Les Alpes ont leurs
+cimes de neige plus voisines du ciel, que ne l'est le cratre du
+redoutable volcan, dont la splendeur mane du noir abme; la montagne
+brle, dont le sein bouillant vomit avec effort une flamme phmre, ne
+luit que pour une nuit de terreur, puis renvoie ses torrens de feu
+l'enfer d'o ils sortirent, l'enfer qui sige toujours dans ses
+entrailles.
+
+[Note 83: Alexandre de Parme, Spinola, Pescaire, Eugne de Savoie,
+Montecuculli.]
+
+[Note 84: Christophe Colomb, Amric Vespuce, Sbastien Cabot.]
+
+[Note 85: Vers d'une tragdie grecque, que Pompe pronona en prenant
+cong de Cornlie, lorsqu'il entrait dans la barque o il fut tu.]
+
+[Note 86: Le vers et la pense se trouvent dans Homre.]
+
+[Note 87: Il y a dans le texte un jeu de mots, une _paronomase_
+intraduisible: _or force, or forge_.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 88: Ptrarque.]
+
+[Note 89: L'Arioste.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 90: Le Tasse.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+
+
+Chant Quatrime.
+
+
+Il est plusieurs potes qui n'ont jamais trac sur le papier leurs
+inspirations, et peut-tre sont-ce les meilleurs: ils sentirent, ils
+aimrent, ils moururent; mais ne voulurent pas communiquer leurs penses
+ des tres infrieurs. Ils renfermrent le dieu dans leur sein, et
+rejoignirent l'empyre sans avoir ceint leur front du terrestre laurier;
+mais cent fois plus heureux que ceux qui, dgrads par le trouble des
+passions et par les faiblesses attaches la gloire, ne conquirent une
+haute renomme qu'au prix de mille cicatrices. Il est plusieurs potes
+qui n'en portent pas le nom; mais, o rside la posie, sinon dans ce
+gnie crateur qui sent le bien et le mal plus vivement que le vulgaire;
+qui tend vivre par del sa mort; qui, nouveau Promthe d'une race
+nouvelle, apporte le feu du ciel, et voit trop tard qu'un horrible
+supplice est le salaire des plaisirs donns aux hommes? Les vautours
+dvorent les entrailles de celui qui a vainement rendu la terre un
+sublime bienfait, et qui gt enchan sur un roc solitaire sans cesse
+battu par les flots. Ainsi soit le destin: nous saurons le
+souffrir.--Donc, tous ceux dont l'intelligence est un pouvoir dominateur
+qui se dgage des entraves de l'argile corporelle ou la transforme
+presque en esprit, ceux-l, quelle que soit la forme que revtent leurs
+crations, sont tous de vritables bardes. Le buste de marbre que le
+ciseau anima peut, sur son front loquent, dvoiler autant de posie que
+toutes les pages d'Homre. Un noble coup de pinceau peut douer de la
+vie, ou difier cette toile qui brille d'une beaut tellement surhumaine
+que ceux qui flchissent le genou devant une idole si divine ne violent
+pas le sacr commandement; car le ciel mme est l transport,
+transfigur. Les accens de posie qui ne peuplent que l'air de notre
+pense et des tres rflchis par elle, ne peuvent rien faire de plus.
+Laissons donc l'artiste partager la palme, il partage le pril, et,
+constern, se meurt sur son travail ddaign.--Hlas! le dsespoir et le
+gnie sont trop souvent lis ensemble. Durant les ges qui passent
+devant moi, l'art ressaisira son sceptre, tout aussi glorieux que le lui
+firent Apelle et le vieux Phidias dans les jours immortels de la Grce.
+Vous serez instruits par les ruines ressusciter du moins les formes
+grecques du sein de leur dcadence; enfin, les ames des Romains
+revivront dans des statues romaines tailles par les mains italiennes.
+Des temples, plus levs que les temples antiques, donneront de
+nouvelles merveilles au monde, et tandis que l'austre Panthon est
+encore debout, un dme[91], son image, s'lancera jusqu'aux cieux[92];
+dme dont la base est une glise immense qui surpasse tout ce qui fut
+auparavant, et o les vivans viendront en foule s'agenouiller. Jamais
+pareil spectacle ne fut offert par un portique tel que celui-ci, o
+toutes les nations viennent dposer et racheter leurs pchs comme la
+vaste entre du ciel; et cet architecte hardi qui sera confi le soin
+tmraire d'lever ce monument, cet homme, que tous les arts
+reconnatront comme leur matre, soit que du chaos de marbre o il
+plongera son ciseau, renaisse cet Hbreu[93] dont la voix entrane
+Isral hors d'gypte, et tient suspendus les flots de pierre, soit que
+son pinceau tende sur les damns les couleurs de l'enfer devant le
+trne du suprme juge[94], et qu'il rende ce spectacle tel que je l'ai
+vu, tel que tous le verront, soit enfin qu'il btisse des temples de
+grandeur jusqu'alors inconnue, eh bien, cet homme aura pris de moi le
+germe de ses grandes penses, oui, de moi, le Gibelin[95], qui ai
+travers les trois royaumes de l'empire de l'ternit. Au milieu du
+cliquetis des pes et du choc retentissant des heaumes, l'ge que je
+prvois n'en sera pas moins l'ge des beaux arts; et, tandis que les
+nations gmissent sous le faix du malheur, le gnie de ma patrie
+s'lvera, tel qu'un cdre sublime, au sein du dsert, charme les yeux
+par l'aspect de ses rameaux, et, reconnu de loin, rpand dans les airs
+son parfum non moins suave que son apparence est belle. Les souverains
+s'arrteront au milieu de leurs joutes guerrires, se svreront de sang
+une heure ou deux, pour tourner et fixer leur regard sur la toile ou sur
+la pierre; et ceux qui gtent tout ce que la terre a de beau, forcs
+l'loge, sentiront le pouvoir de ce qu'ils dtruisent. L'art, abus dans
+sa reconnaissance, lvera des emblmes et des monumens en l'honneur des
+tyrans qui ne font de lui qu'un hochet, et prostituera ses charmes aux
+pontifes orgueilleux[96] qui n'emploient l'homme de gnie que comme la
+plus vile brute condamne porter les fardeaux, et servir nos
+besoins: vendre ses travaux, c'est vendre aussi son ame. Celui qui
+travaille pour les nations sera pauvre, peut-tre, mais libre; celui qui
+fatigue pour les monarques n'est rien de plus que le laquais dor qui,
+habill et nourri aux frais de son matre, garde, sa porte, une
+posture humble et servile. Oh! puissance suprme qui rgles toute chose
+et inspires tout esprit! comment se fait-il que ceux dont le pouvoir sur
+la terre se manifeste de la manire la plus semblable au tien dans le
+ciel, soient eux-mmes si loin de tes divers attributs, foulent aux
+pieds les ttes humilies devant eux, et nous assurent ensuite que leurs
+droits sont les tiens? Comment se fait-il que les enfans de la renomme,
+ceux qui l'inspiration semble luire d'en haut, ceux dont les peuples
+rptent le nom, doivent passer leurs jours dans la pnurie ou dans la
+peine, ou bien marcher la grandeur par les chemins de la honte, porter
+un stigmate plus profond, une chane plus fastueuse; ou bien, si leur
+destine les a fait natre loin de la classe pauvre, ou, en les y
+laissant, leur a fait prouver de vaines tentations, soutenir au fond de
+leurs ames une plus rude preuve, le combat intrieur de passions
+profondes et intraitables? O Florence, quand ta sentence cruelle rasa ma
+maison, je t'aimais! cependant la vengeresse colre de mes vers, et la
+haine de tes injustices, grossie, d'anne en anne, par de nouvelles
+maldictions, survivront tout ce qui t'est le plus cher, ton
+orgueil, tes richesses, ta libert, et mme, au plus infernal de
+tous les maux d'ici-bas, au despotisme des petits tyrans de l'tat; car
+le despotisme n'est pas exclusif aux rois: les dmagogues ne le cdent
+ceux-ci qu'en date; ils disparaissent plus tt; d'ailleurs, dans tout ce
+qui force les hommes se har eux-mmes ou les uns les autres, en
+discorde, en couardise, en cruaut, dans toutes les horreurs nes de
+l'incestueux commerce de la mort et du pch[97], dans l'art de
+l'oppression sous sa plus rude forme, un chef de faction n'est que le
+frre du sultan, et le singe, cent fois moins humain, du pire des
+despotes. Florence! long-tems mon esprit solitaire a vainement soupir,
+comme le captif qui travaille son vasion, pour te revoir en dpit de
+tes outrages; je restai dans l'exil, la plus triste de toutes les
+prisons; errer dans le monde entier comme dans un donjon sans issue! les
+mers, les montagnes, ou plutt, l'horizon pour barrire qui ferme
+l'homme le seul petit coin de terre dans lequel--quel que ft son
+destin--il serait encore l'enfant de son pays, et pourrait mourir o il
+naquit!--Florence, quand mon esprit solitaire retournera dans le monde
+des esprits, tu sentiras alors ce que je valais, tu chercheras
+honorer, avec une urne vide, les cendres que tu n'obtiendras
+jamais!--Hlas! Que t'ai-je fait; mon peuple[98]? Tous tes chtimens
+sont svres; mais ceci passe les limites communes de la malice humaine;
+car tout ce qu'un citoyen peut tre, je le fus: lev par ta volont,
+tout toi dans la paix comme dans la guerre, et c'est pour cela que tu
+as dirig tes armes contre moi.--C'en est fait, je ne puis franchir
+l'ternelle barrire leve entre nous; je mourrai seul, regardant, avec
+l'oeil sombre d'un prophte, ces jours de malheur rvls aux ames
+privilgies, et prdisant ces jours des hommes qui n'entendront pas
+plus que dans les anciens ges, jusqu' ce que l'heure soit venue o la
+vrit frappera leurs yeux couverts de larmes, et forcera leur bouche
+reconnatre le prophte dans sa tombe.
+
+[Note 91: La coupole de Saint-Pierre.]
+
+[Note 92: M.A.P. traduit: Pos sur l'austre Panthon, un dme, son
+image, s'lancera jusqu'au ciel. C'est un contre-sens qui prte Byron
+une lourde erreur, celle de croire que l'glise Saint-Pierre ait t
+btie sur les restes du Panthon.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 93: La statue de Mose sur le monument de Jules II.
+
+SONNETTO
+_di Giovanni Battista Zappi_.
+
+ _Chi costui, che in dura pietra scolto,
+ Siede gigante; e le pi illustre, e conte
+ Prove dell' arte avvanza, e ha vive, e pronte
+ Le labbia s, che le parole ascolto?
+
+ Quest' Mos; ben me'l diceva il folto
+ Onor del mento, e' l doppio raggio in fronte,
+ Quest' Mos, quando scendea del monte,
+ E gran parte del Nume avea nel volto.
+
+ Tal era allor, che le sonanti, e vaste
+ Acque ei sospese a s d'intorno, e tale
+ Quando il mar chiuse, e ne f tomba altrui.
+
+ E voi, sue turbe, un rio vitello alzate?
+ Alzata aveste imago a questa eguale!
+ Ch' era men fallo l' adorar costui_.]
+
+[Note 94: Le tableau du Jugement dernier, dans la chapelle Sixtine.]
+
+[Note 95: J'ai lu quelque part (si je ne me trompe, car je ne puis me
+rappeler o) que le Dante tait l'auteur favori de Michel-Ange, tel
+point que celui-ci avait dessin tous les sujets de la _Divine Comdie_;
+mais que le volume contenant ces tudes se perdit dans la mer.]
+
+[Note 96: On sait comment Michel-Ange fut trait par Jules II, et
+combien il fut nglig par Lon X.]
+
+[Note 97: Voir Milton, _Paradis perdu_, ch. II. Le pch, dmon fminin,
+sorti de la tte de Satan, comme Minerve de celle de Jupiter, fut
+soudain aim par Satan lui-mme et en eut un fils, la Mort, qui,
+aussitt aprs sa naissance, viola sa mre.
+
+(_Note de Lord Byron_.)
+
+Les Anglais donnent la mort (_death_) le sexe masculin, et au pch
+(_sin_) le sexe fminin.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 98: _E scrisse pi volte non solamente a particulari cittadin del
+reggimento, ma ancora al popolo, e intra l' altre un epistola assai
+lunga che conuncia_:--_Popule mi, quid feci tibi_?
+
+(_Vita di Dante, scritta da Lionardo Aretino_.)]
+
+FIN DE LA PROPHTIE DU DANTE.
+
+
+
+
+MISCELLANES.
+
+
+
+I.
+
+LE RVE.
+
+
+1. Notre vie est double: le sommeil a son empire, c'est un intermdiaire
+ ces deux choses qu'on dsigne si mal sous les noms de Mort et
+d'Existence: le sommeil son empire, monde immense de triste ralit.
+Les rves, dans leur entier dveloppement, ont de la vie, des larmes;
+des tourmens et des joies: ils laissent, aprs le rveil, un poids sur
+nos penses, ils allgent les fatigues de la veille, ils divisent notre
+tre: ils deviennent une portion de nous-mmes, tout aussi bien que de
+notre tems, et semblent tre les hrauts de l'ternit: ils passent
+comme les esprits du pass,--ils parlent, comme des sybilles, de
+l'avenir: ils ont un pouvoir tyrannique,--imposent le plaisir et la
+peine; ils nous font ce que nous n'tions pas,--ce qu'ils veulent nous
+faire; ils nous frappent de la vision qui a disparu; de la crainte
+d'ombres vanouies.--Est-il vrai? Le pass tout entier n'est-il pas une
+ombre? Que sont les rves? sinon des crations de l'esprit.--L'esprit a
+le pouvoir de crer,--de peupler sa sphre d'tres plus brillans que
+ceux du monde rel, et de donner la vie des formes qui peuvent
+survivre toute matire. Je voudrais rappeler une vision que j'ai
+rve, par hasard, durant mon sommeil;--car une pense, oui, une pense
+de l'homme endormi, peut en soi embrasser des annes, et condenser une
+longue vie en une seule heure.
+
+2. Je vis deux tres pars des couleurs de la jeunesse, debout sur une
+colline,--une colline charmante, verte, de pente douce, semblable un
+cap qui termine une longue chane de coteaux, hormis qu' ses pieds il
+n'y avait pas de mer qui la baignt, mais un paysage vivant, des forts
+et des moissons ondoyantes, les demeures des hommes parses et l, et
+une aurole de fume s'levant de ces toits rustiques;--la colline tait
+couronne d'un diadme d'arbres disposs en cercle, non par le jeu de la
+nature, mais par l'homme. Oui, tous deux taient l;--la jeune fille
+regardait ce paysage aussi aimable qu'elle-mme,--mais le jeune homme ne
+regardait qu'elle; tous deux taient jeunes, et cette fille tait belle;
+tous deux taient jeunes,--mais non de la mme jeunesse[99]. Elle, comme
+la douce lune au bord de l'horizon, elle tait la veille d'tre
+tout--fait femme: lui, il avait vu moins de printems, mais son coeur
+avait devanc de beaucoup ses annes: ses yeux, il n'y avait sur terre
+qu'un visage digne d'amour, et ce visage alors brillait sur lui; il
+avait contempl cet astre tant que cet astre ne s'clipsa point; il ne
+respirait, n'existait qu'en _elle_; la voix de cette vierge tait sa
+voix; il ne lui parlait pas, mais il tremblait aux paroles qu'_elle_
+prononait: la vue de cette vierge tait sa vue, car il ne voyait plus
+que par ces beaux yeux, qui prtaient leur clat tous les objets:--il
+avait cess de vivre en lui-mme; la vie de cette vierge tait sa vie:
+l'ocan o venait aboutir le fleuve de ses penses, c'tait _elle_: lui
+disait-elle un mot, le touchait-elle du doigt? soudain le sang du jeune
+homme htait ou retardait son cours, ses joues changeaient de
+couleur,--et pourtant son coeur ignorait la cause de cette orageuse
+agonie. Elle, au contraire, ne prenait aucune part en ces tendres
+sentimens: elle ne poussa jamais aucun soupir pour lui; elle le traitait
+comme un frre,--mais pas davantage; c'tait beaucoup, car elle n'avait
+point de frre, hors celui qui la navet enfantine de son amiti en
+avait donn le nom; elle tait l'unique rejeton d'une race antique et
+honore.--Quant lui, le nom de frre lui plaisait, et pourtant lui
+dplaisait aussi,--et pourquoi? le tems lui fit une rponse
+profonde--quand elle en aima un autre; mme alors elle en aimait un
+autre, et, du sommet de la colline, elle regardait au loin si le
+courrier de son amant galait en ardeur sa propre impatience, et volait
+auprs d'elle.
+
+3. L'esprit de mon rve changea. Je vis un vieux chteau, et; au devant
+de ses murs, un cheval tout harnach: dans un oratoire antique tait le
+jeune garon dont je parlais tout--l'heure;--il tait seul, et ple; et
+se promenait grands pas; il s'assit; saisit une plume, traa des mots
+que je ne pus deviner; puis il pencha sa tte entre ses mains, et la
+secoua comme par un mouvement convulsif,--puis il se releva, et avec ses
+dents et ses mains frmissantes il dchira ce qu'il avait crit, mais
+sans verser une larme. Enfin il se remit, et donna son front une sorte
+de calme: l-dessus, la dame de ses penses rentra; elle avait un air
+serein et riant, et pourtant elle savait qu'elle tait aime de
+lui,--elle savait (car un tel savoir vient vite) que ce coeur tait plein
+de son image; elle voyait que ce jeune homme tait malheureux, mais elle
+ne voyait pas tout. Il se leva, et, d'une treinte froide et polie, il
+serra la main de cette fille: un moment sur son visage se peignit une
+page de penses indicibles, puis tout cela s'vanouit encore plus vite;
+il laissa tomber la main qu'il tenait, et se retira pas lents, mais
+non comme s'il lui et dit adieu; car tous deux se quittrent avec de
+mutuels sourires: il franchit la porte massive du vieux chteau, monta
+cheval, se mit en chemin, et dsormais ne repassa plus ce seuil antique.
+
+4. L'esprit de mon rve changea. Le jeune garon tait un homme. Dans
+les dserts d'un climat de feu, il s'tait fait une demeure, et son ame
+savourait longs traits les rayons du soleil; il tait environn de
+spectacles trangers et sombres; il n'tait plus lui-mme ce qu'il avait
+t jadis; c'tait un voyageur errant sur la mer et sur ses rivages. Je
+voyais devant moi mille et mille images s'accumuler en masse comme des
+ondes; et lui, faire partie de toutes. Enfin, je l'aperus se reposant
+de l'accablante chaleur du milieu du jour, couch parmi les colonnes
+tombes, l'ombre de murailles ruines, qui survivent aux noms de ceux
+qui les ont leves: pendant son sommeil, les chameaux broutaient
+l'herbe son cot, quelques chevaux, de belle apparence, taient
+attachs prs d'une fontaine: un homme vtu d'une robe flottante faisait
+la garde, tandis que plusieurs gens de sa tribu dormaient l'entour:
+ils n'avaient, pour pavillon[100], au-dessus de leurs ttes, que le ciel
+bleu, si serein, si clair, si pur, que Dieu seul et pu tre aperu dans
+l'empyre.
+
+5. L'esprit de mon rve changea. La jeune dame, nagure aime en vain,
+tait unie un poux dont, son tour; elle n'tait point aime:--en sa
+demeure, mille lieues de celle de son malheureux amant,--en sa demeure
+natale, elle regardait grandir autour d'elle ses enfans; filles et fils
+de la beaut:--mais voyez! elle avait la douleur peinte sur son visage,
+qu'obscurcissait l'ombre d'une lutte intrieure; l'inquite langueur de
+son oeil semblait dire que sa paupire tait charge de larmes long-tems
+retenues. Quelle pouvait tre sa douleur?--Elle avait ce qu'elle aima,
+et celui qui l'avait tant aime n'tait point l pour troubler d'une
+esprance impure, ou de criminels dsirs ou d'une affliction mal
+rprime, la paix d'une ame innocente. Quelle pouvait tre sa
+douleur?--Elle ne l'avait point aim, ni ne lui avait donn motif de se
+croire aim: ce n'tait pas lui qui pouvait tre ce qui la
+tourmentait,--un spectre du pass.
+
+6. L'esprit de mon rve changea.--Le voyageur errant tait de
+retour.--Je le vis debout devant un autel--avec une aimable fiance;
+oui, l'pouse tait belle, mais pas comme l'astre qui avait lui
+l'enfance de l'poux;--mme au pied de l'autel, le front de cet homme
+prit le mme aspect, son sein palpita du mme frisson, que jadis dans la
+solitude de l'oratoire antique; et puis,--comme autrefois,--un moment
+sur son visage se peignit une page de penses indicibles,--puis tout
+cela s'vanouit encore plus vite. Il resta calme et paisible; il
+pronona les voeux d'usage, mais n'entendit pas ses propres paroles:
+autour de lui tout chancelait; il ne put voir ni ce qui se faisait ni ce
+qui avait d tre fait:--mais le vieux manoir, le chteau, la chambre,
+le lieu, le jour, l'heure, le mme soleil, les mmes ombres, enfin,
+toutes les circonstances de ce lieu et de cette heure, et cette femme de
+qui dpendit sa destine, tout cela revint et se glissa entre lui et la
+lumire: qu'avaient faire tous ces souvenirs en un pareil instant?
+
+7. L'esprit de mon rve changea. Je vis la jeune dame nagure aime en
+vain;--oh! elle tait bien change; et par quoi? par la maladie de
+l'ame. Son esprit l'avait abandonne; ses yeux n'avaient plus leur clat
+ordinaire, mais un regard qui n'est pas de ce monde; elle tait devenue
+la souveraine d'un royaume fantastique; ses penses taient des
+combinaisons de choses discordantes; des formes impalpables et
+inaperues la vue des autres taient familires la sienne; et le
+monde nomme cela dmence; mais les sages ont une folie encore plus
+profonde. Le coup d'oeil de la mlancolie est un don funeste: qu'est-ce,
+sinon le tlescope de la vrit, qui dtruit les illusions de la
+distance, qui nous montre la vie de prs dans toute sa nudit, et rend
+la froide ralit trop relle?
+
+8. L'esprit de mon rve changea.--Le voyageur errant tait seul comme
+auparavant; les tres qui l'avaient entour n'taient plus l, ou
+taient en guerre avec lui; il tait marqu d'un signe de ruine et de
+dsolation, environn de haines et de discordes; la peine tait mle
+tout ce qu'on lui offrait; jusqu' ce qu'enfin, devenu semblable
+l'ancien monarque du Pont[101], il savourt impunment les poisons, qui
+n'avaient plus de force, mais qui taient pour lui une sorte d'aliment:
+il vivait de ce qui aurait donn la mort la plupart des hommes. Il
+devint ainsi l'ami des esprits des montagnes; il conversait avec les
+toiles et avec l'ame subtile de l'univers; il apprit dans ces
+confrences les magiques mystres de la cration: le livre de la nuit
+parut tout ouvert ses yeux, et des voix du noir abme lui rvlrent
+une merveille et un secret.--Ainsi soit.
+
+9. Mon rve s'vanouit: il ne m'offrit plus d'autre tableau. C'tait
+vraiment fort trange que le sort de ces deux tres et t trac
+presque comme une ralit,--et abouti pour l'un la folie,--pour tous
+les deux l'infortune.
+
+[Note 99: Ce prtendu rve de Lord Byron n'est, comme on le voit, que le
+souvenir de son premier amour. Ce jeune homme et cette jeune fille,
+c'est lui-mme et Marie Chaworth. Tous les autres tableaux de ce rve
+reprsenteront pareillement les principales circonstances de la vie de
+l'auteur.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 100: _They were canopied by the blue sky_.
+
+Gilbert a dit:
+
+Ciel, pavillon de l'homme, etc.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 101: Mithridate, roi de Pont.]
+
+
+
+
+II.
+
+LES TNBRES.
+
+
+J'eus un rve qui n'tait pas tout--fait un rve. L'astre brillant du
+jour tait teint; les toiles, dsormais sans lumire, erraient
+l'aventure dans les tnbres de l'espace ternel; et la terre refroidie
+roulait, obscure et noire, dans une atmosphre sans lune. Le matin
+venait et s'en allait,--venait sans ramener le jour: les hommes
+oublirent leurs passions dans la terreur d'un pareil dsastre; et tous
+les coeurs, glacs par l'gosme, n'avaient d'ardeur que pour implorer le
+retour de la lumire. On vivait prs du feu:--les trnes, les palais des
+rois couronns,--les huttes, les habitations de tous les tres anims,
+tout tait brl pour devenir fanal. Les villes taient consumes, et
+les hommes se rassemblaient autour de leurs demeures enflammes pour
+s'entre-regarder encore une fois. Heureux ceux qui habitaient sous l'oeil
+des volcans, et qu'clairait la torche du cratre! Il n'y avait plus
+dans le monde entier qu'une attente terrible. Les forts taient
+incendies;--mais, d'heure en heure, elles tombaient et
+s'vanouissaient;--les troncs qui craquaient s'teignaient avec
+fracas[102];--et tout tait noir. Les figures des hommes, prs de ces
+feux dsesprs, n'avaient plus une apparence humaine, quand par hasard
+un clair de lumire y tombait. Les uns, tendus par terre, cachaient
+leurs yeux et pleuraient; les autres reposaient leurs mentons sur leurs
+mains entrelaces, et souriaient; d'autres, enfin, couraient et l,
+alimentaient leurs funbres bchers, et levaient les yeux avec une
+inquitude dlirante vers le ciel, sombre dais d'un monde ananti; puis,
+avec d'horribles blasphmes, ils se laissaient rouler par terre,
+grinaient des dents et hurlaient. Les oiseaux de proie criaient aussi,
+et, frapps d'pouvante, agitaient dans la poussire leurs ailes
+inutiles. Les btes les plus farouches taient devenues douces et
+craintives. Les vipres rampaient, et se glissaient parmi la foule;
+elles sifflaient encore, mais leur dard ne blessait plus:--on tuait ces
+animaux pour s'en nourrir, et la guerre qui, pour un moment, avait
+cess, dvorait de nouveau maintes victimes.--Un repas ne s'achetait
+qu'au prix du sang, et chacun, assis l'cart, se rassasiait dans les
+tnbres avec une morne gloutonnerie. Il n'y avait plus d'amour: la
+terre entire n'avait plus qu'une pense,--et c'tait la pense de la
+mort, de la mort sans dlai et sans gloire. Les angoisses de la famine
+dvoraient toutes les entrailles;--les hommes mouraient et leurs
+ossemens n'avaient pas de tombeau; ceux qui restaient encore, faibles et
+amaigris, se mangeaient les uns les autres; les chiens eux-mmes
+attaquaient leurs matres, hormis pourtant un seul qui veillait prs
+d'un cadavre, et tenait distance les animaux et les hommes affams,
+jusqu' ce qu'ils tombassent d'inanition, ou qu'au bruit de la chute
+d'un nouveau mort, ils courussent dchirer de leurs mchoires dcharnes
+les chairs encore palpitantes: quant ce chien fidle, il ne cherchait
+point de nourriture; mais, avec un gmissement pitoyable et non
+interrompu, avec un cri aigu de dsespoir, lchant la main qui ne
+rpondait pas sa caresse,--il mourut. La famine rduisit par degrs le
+nombre des vivans: enfin deux habitans d'une cit immense survivaient
+seuls, et ils taient ennemis: ils se rencontrrent prs des tisons
+expirans d'un autel consum o l'on avait entass, pour un objet
+profane, un monceau d'objets sacrs: de leurs mains froides et sches,
+comme celles d'un squelette, ils remurent et grattrent, tout en
+frissonnant, les faibles cendres du foyer; leur faible poitrine exhala
+un lger souffle de vie, et produisit une flamme qui tait une vraie
+drision: puis la clart devenant plus grande, ils levrent les yeux, et
+s'entre-regardrent,--se virent, poussrent un cri, et moururent;--ils
+moururent du hideux aspect qu'ils s'offrirent l'un l'autre, ignorant
+chacun qui tait celui sur le front duquel la famine avait crit
+_dmon_. Le monde tait vide: l o furent des villes populeuses et
+puissantes, plus de saison, plus d'herbe, plus d'arbres, plus d'hommes,
+plus de vie; rien qu'un monceau de morts,--un chaos de misrable argile.
+Les rivires, les lacs, l'ocan, taient calmes, et rien ne remuait dans
+leurs silencieuses profondeurs; les navires, sans matelots,
+pourrissaient sur la mer; leurs mts tombaient pice pice; chaque
+fragment, aprs sa chute, dormait sur la surface de l'abme
+immobile:--les vagues taient mortes, le flux et reflux ananti, car la
+lune qui le rgle avait pri; les vents avaient expir dans l'atmosphre
+stagnante, et les nuages n'taient plus; les tnbres n'avaient pas
+besoin de leur aide,--elles taient l'univers lui-mme.
+
+[Note 102: Nous avons essay de rendre l'harmonie imitative du texte:
+
+ _The crackling trunks
+ Exstinguished with a crash_.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+
+
+III.
+
+TOMBEAU DE CHURCHILL[103],
+
+FAIT EXACT A LA LETTRE.
+
+
+J'tais prs du tombeau de celui qui brilla comme une comte dans son
+ge, et je vis le plus humble de tous les spulcres: je contemplai, non
+sans un vif chagrin et un profond respect, ce gazon nglig; et cette
+pierre paisible, marque d'un nom aussi effac que les noms inconnus
+d'alentour dont personne ne tente la lecture: puis je demandai au
+gardien du jardin pourquoi les trangers interrogeaient sa mmoire sur
+ce monument, travers les morts amoncels d'un demi-sicle; et il me
+rpondit:--Ma foi! je ne sais pas du tout pourquoi tant de voyageurs
+viennent en plerinage cette tombe: ce mort est ici arriv avant que
+je fusse concierge, et ce n'est pas moi qui fis creuser cette
+fosse..--Est-ce l tout? me dis-je en moi-mme;--dchirons-nous le
+voile de l'immortalit; voulons-nous je ne sais quel honneur et quelle
+gloire dans les ges encore natre, pour endurer un tel outrage, si
+tt et si malheureusement?--Comme je me parlais ainsi, l'architecte de
+tous ceux que nous foulons aux pieds (car la terre n'est qu'un vaste
+tombeau) essaya de dbrouiller les souvenirs de cette argile dont la
+combinaison confondrait la pense d'un Newton, s'il n'tait pas vrai que
+la vie terrestre dt aboutir une autre dont elle n'est que le
+rve;--enfin le gardien, saisissant, pour ainsi dire, le crpuscule d'un
+soleil couch, me dit ces mots:--Je crois que l'homme dont vous vous
+informez, et qui gt dans cette tombe choisie, fut un trs-fameux
+crivain de son tems: et les voyageurs s'cartent de leur route pour lui
+payer un tribut d'hommages,--et payer ma peine de ce qu'il plaira
+votre honneur.--Alors, tout content, je tirai du coin avare de ma poche
+quelques pices d'argent, que je donnai, presque par force, cet homme,
+quoiqu'il et t fort inconvenant d'pargner cette dpense:--vous
+souriez, je le vois, hommes profanes! pendant tout mon rcit, parce que
+ma plume grossire vous peint la vrit toute nue. C'est de vous qu'il
+faut rire, et non de moi;--car je restai, avec une pense profonde et
+avec un oeil attendri, sur la phrase du vieux concierge, sur cette
+homlie naturelle o contrastaient l'obscurit et la gloire, l'clat et
+le nant d'un nom.
+
+[Note 103: Charles Churchill, pote satirique, n en 1731, mort en 1764.
+Il publia plusieurs pomes, remarquables par une raillerie fine et
+mordante: entr'autres, _la Rosciade_, _la Nuit_, _l'Esprit_, etc.
+
+(_N. du. Tr._)]
+
+
+
+
+IV.
+
+PROMTHE.
+
+
+1. Titan! dont les immortels regards ne virent pas les souffrances de la
+race mortelle dans leur affreuse ralit avec le froid mpris des dieux:
+quelle fut la rcompense de ta piti? un horrible supplice, en silence
+souffert; un rocher, un vautour, une chane, tout ce que les ames fires
+sentent de peine; l'agonie qu'elles ne veulent pas montrer; cet
+accablant sentiment de misre qui renferme sa voix en lui-mme, qui
+craint de rencontrer dans les airs quelque oreille attentive sa
+plainte, qui retient ses soupirs tant qu'un cho pourrait y rpondre.
+
+2. Titan! toi fut donn de soutenir un combat cruel entre la
+souffrance et la volont; vritable torture de l'tre qu'il ne peut
+tuer! Le ciel inexorable, la sourde tyrannie du destin, ce souverain
+principe de haine, qui cre pour son plaisir ce qu'il pourrait anantir,
+te refusa jusqu' la faveur de mourir. Le don fatal d'ternit fut ton
+lot,--et tu l'as bien support. Tout ce que le matre du tonnerre
+t'arracha, ce fut la menace qui rejeta sur lui les tourmens de ton
+supplice; tu prvoyais la destine, mais tu ne voulus pas dire un mot
+pour apaiser ton perscuteur; dans ton silence fut son arrt; dans son
+ame un vain repentir et une crainte funeste qu'il sut si mal dissimuler,
+que les foudres en sa main tremblrent.
+
+3. Ton divin crime fut d'tre bon, de diminuer par tes enseignemens la
+somme de l'humaine misre, de faire puiser l'homme sa force dans son
+esprit. Mais, puni d'en haut comme tu le fus, c'est encore toi qui, par
+ton nergie patiente, par ta constance, par les refus de ton ame
+inflexible que la terre et le ciel ne purent branler, nous as lgu une
+leon puissante. Tu es aux mortels un symbole et un signe de leur destin
+et de leur force: comme toi, l'homme est en partie divin, une onde
+trouble, descendue d'une source pure; l'homme peut en partie prvoir sa
+funbre destine, sa misre, sa rsistance, son existence triste et
+isole;--mais son ame peut opposer sa force tous les maux;--peut
+opposer une volont ferme et une intelligence profonde qui, mme au sein
+des tortures, dcouvrent leur propre rcompense en elles-mmes: son ame
+triomphe ds qu'elle ose porter le dfi, et soudain elle fait de la mort
+une victoire.
+
+
+
+
+V.
+
+MONODIE
+
+SUR LA MORT DU TRES-HONORABLE R. BRINSLEY SHRIDAN, PRONONCE AU THTRE
+DE DRURY-LANE.
+
+
+Quand les derniers rayons du soleil couchant se perdent dans les ombres
+d'un crpuscule d't, quel homme n'a pas senti le doux charme de cette
+heure se rpandre dans le coeur, comme la rose sur les fleurs? Qui n'a
+t absorb d'un sentiment pur et auguste, tandis que la nature fait
+cette pause mlancolique, et qu'elle exhale son dernier soupir sur cette
+arche sublime que le tems a jete entre la lumire et les tnbres? Qui
+n'a partag ce calme si paisible et si profond, la muette pense qui ne
+peut s'exprimer qu'en pleurs, une sainte harmonie,--un vif regret, une
+sympathie glorieuse avec l'astre qui s'vanouit? Ce n'est pas un deuil
+cruel,--mais une peine douce, sans nom, chre aux coeurs bien ns d'ici
+bas, sentie sans amertume,--un attendrissement complet et candide, une
+heureuse tristesse,--une larme transparente, pure des chagrins du monde
+ou des souillures de l'gosme, larme verse sans honte, larme secrte
+sans douleur cuisante.
+
+Semblable l'attendrissement que nous inspire un jour d't
+s'vanouissant derrire les collines, une douce mlancolie remplit notre
+coeur et fait couler nos larmes, lorsque la mort frappe le gnie et
+anantit tout ce qui en lui tait mortel. Un esprit puissant s'est
+clips,--un astre a pass du jour dans les tnbres,--astre qui, son
+heure de lumire, fut sans gal,--sans nom digne de lui,--foyer
+universel de tous les rayons de la gloire! clairs d'esprit, splendeur
+d'intelligence, flammes de posie, feux d'loquence, tout a disparu avec
+le soleil qui en tait la source;--mais il nous reste encore les
+durables productions d'un gnie immortel, les fruits d'une joyeuse
+aurore et d'un midi glorieux, imprissable portion de celui qui prit
+trop tt. Mais ce n'est qu'une petite partie d'un tout merveilleux, ce
+ne sont que des segmens du disque tincelant de cette ame qui embrsait
+tout,--clairait tout pour gayer,--toucher,--plaire--ou pouvanter. Du
+conseil que sa raison charmait, la table qu'animait sa gat, c'tait
+le souverain matre des coeurs: les voix les plus illustres
+l'applaudissaient l'envi; les hommes combls de louanges,--les hommes
+remplis d'orgueil--s'enorgueillissaient le louer. Lorsque l'Hindostan
+opprim poussa un cri aigu pour en appeler de l'homme au ciel[104],
+c'est lui qui fut le tonnerre,--la verge vengeresse,--la colre,--la
+voix de Dieu lui-mme, qui branla les nations par la bouche de ce
+mandataire choisi,--et tonna jusqu' ce que les snats tremblans eussent
+obi en admirant; et ici mme, ici, dans cette salle, les riantes
+crations de son gnie vous charmeront, encore tout chauffes du feu de
+la jeunesse: ce dialogue incomparable,--ces saillies immortelles qui ne
+savaient pas tarir; ces tincelans portraits, frais de vie, qui portent
+dans notre coeur la vrit o ils ont pris leur source; ces tres
+merveilleux, enfans de son imagination, clos du nant une soudaine
+perfection par la volont cratrice de sa pense[105]; c'est ici qu'est
+leur premire patrie; c'est ici que vous pouvez les revoir anims encore
+de la chaleur vitale que leur donna ce nouveau Promthe. Lumineuse
+aurole qui trahit la splendeur du disque clips!
+
+[Note 104: Voir Fox, Burke, Pitt, unanimes louer le discours de
+Shridan sur les chefs d'accusation articuls contre M. Hastings dans la
+Chambre des Communes. M. Pitt pria la Chambre d'ajourner l'affaire, afin
+de considrer la question avec plus de calme que ne le permettait
+l'effet immdiat de ce discours.]
+
+[Note 105: Il y a dans le texte: _By the_ fiat _of his thought_, mot
+mot, par le _fiat_ de sa pense. C'est une allusion au _fiat lux_ de la
+_Gense_. Avons-nous eu tort de reculer devant la version littrale?
+
+(_N. du Tr._)]
+
+Mais, s'il est des hommes qui l'chec fatal de la sagesse entrane
+par l'erreur doive procurer une basse jouissance; s'il est des hommes
+qui triomphent de joie lorsqu'une voix cleste dtonne au milieu du
+choeur pour lequel elle est ne, je leur commande le silence.--Ah!
+combien ils savent peu que ce qui leur semblait vice m'tait peut-tre
+que malheur! Dure est la destine de celui sur qui les regards publics
+sont jamais fixs pour le blme ou pour la louange! Le repos se refuse
+ son nom, et le vulgaire se plat au spectacle du martyre d'une grande
+renomme. L'ennemi secret, dont l'oeil ne s'endort jamais, et qui se fait
+sentinelle,--accusateur,--juge,--espion; le rival,--le sot,--le
+jaloux--et le vaniteux; l'envieux enfin, qui ne respire librement que
+dans la peine d'autrui: voil une arme de dtracteurs, qui poursuit la
+gloire jusques au tombeau; qui guette les fautes dont un gnie hardi
+doit la moiti son ardeur native; qui dfigure la vrit, amasse le
+mensonge, et btit la pyramide de la calomnie! Tel est le partage de
+l'homme public;--mais si, par surcrot d'infortune, la maigre pauvret
+se ligue la maladie dvorante, si le gnie doit oublier son vol lev,
+et descendre terre pour combattre la misre qui assige sa porte, pour
+adoucir d'indignes fureurs,--rencontrer face face une rage sordide, et
+lutter contre la disgrce, pour ne trouver dans l'esprance que les
+caresses, les embrassemens nouveaux d'un serpent qui lui rserve de
+nouvelles perfidies; si tels peuvent tre les maux qui assaillent les
+hommes, est-ce donc chose merveilleuse qu'enfin les plus puissans
+succombent? Les tres qui fut dpartie toute la force du sentiment,
+portent un coeur lectrique,--surcharg du feu cleste, noir de rudes
+froissemens, intrieurement dchir, environn de nuages, entran par
+l'ouragan, port sur la nbuleuse atmosphre, source de ces penses qui
+tonnent,--clairent--et foudroient. Mais, loin de nous et de notre scne
+comique doivent tre de telles images,--si toutefois elles ont eu
+quelque ralit. Accomplissons ici un plus tendre dsir, une tche plus
+douce; payons la gloire le tribut qu'elle n'a pas besoin de rclamer;
+pleurons l'astre vanoui,--et apportons notre grain d'encens pour prix
+d'un long plaisir. Vous, orateurs! que nos conseils possdent encore,
+pleurez le hros vtran de vos champs de bataille! le digne rival de
+l'admirable Trinit[106]! l'homme, dont les paroles taient des
+tincelles d'immortalit! Vous, potes! qui la muse du drame est
+chre, il tait votre matre,--rivalisez _ici_ avec lui! Vous, hommes
+d'esprit et de conversation loquente! il tait votre frre;--emportez
+ses cendres d'ici! Tant que nous admirerons ces talens d'immense porte,
+aussi parfaits que varis; tant que nous sentirons
+l'loquence,--l'esprit,--la posie--et la bonne humeur, dont l'harmonie
+plus humble charme les ennuis d'ici-bas; tant que nous serons fiers de
+la noble prminence du mrite, nous chercherons long-tems un gnie
+pareil,--et chercherons en vain; nous nous tournerons vers tout ce qui
+nous reste de lui, en regrettant que la nature n'ait form qu'un seul
+homme de cette trempe, et qu'elle ait bris son moule.--en y jetant
+Shridan!
+
+[Note 106: Fox--Pitt--Burke.]
+
+
+
+
+VI.
+
+ADRESSE
+
+PRONONCE A L'OUVERTURE DU THATRE DE DRURY-LANE, samedi, 10 octobre
+1812.
+
+
+Dans une nuit horrible, notre cit vit et pleura le palais de la muse du
+drame, rduit de fond en comble en cendres; en moins d'une heure, les
+flammes dvorrent le temple, Apollon tomba, et Shakspeare cessa de
+rgner.
+
+Vous qui contempltes ce spectacle admirable et triste, dont l'clat
+insultait la ruine qui en fut illumine; vous qui vtes les fragmens
+massifs du monument, au milieu des nuages de feu, chasser du ciel la
+nuit, comme autrefois la colonne d'Isral[107]; qui vtes la longue
+pyramide des flammes tournoyantes agiter son ombre rougetre sur la
+Tamise, pouvante, la foule presse autour de l'incendie, frissonner
+d'effroi et trembler pour ses propres demeures, mesure que le dsastre
+s'accroissait et rpandait dans les airs la lumire funbre d'clairs
+aussi terribles que ceux de la foudre; qui vtes enfin les cendres
+noires et un mur solitaire occuper le royaume des muses et en signaler
+la chute: dites,--cet difice nouveau, et non moins ambitieux, construit
+o fut nagure l'difice le plus puissant de notre le, jouira-t-il de
+la mme faveur que le premier? ce temple vou Shakspeare--sera-t-il
+digne de lui et de _vous_?
+
+[Note 107: La colonne de feu qui guidait, pendant la nuit, le peuple
+isralite sa sortie d'gypte.
+
+(_N. du Tr_.)]
+
+Oui,--il le sera:--la magie d'un pareil nom dfie la faux du tems, la
+torche de l'incendie; ddie encore le mme lieu aux jeux de la scne, et
+commande au drame, d'_tre_ l o il a dj _t_. La naissance de ce
+monument atteste la puissance du charme:--favorisez notre honorable
+orgueil? et dites: _c'est trs-bien_[108]!
+
+[Note 108: _How well_! combien bien! c'est le cri d'acclamation
+correspondant notre _bravo_.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+Ainsi que ce temple s'lve pour galer l'ancien, ainsi puissions-nous
+du pass tirer nos prsages! puisse une heure propice nos prires
+s'enorgueillir de noms tels que ceux qui consacrent jamais le souvenir
+du thtre dtruit! C'est l'ancien Drury que l'art touchant de votre
+Siddons[109] foudroya les coeurs sensibles, agita les coeurs les plus
+svres; c'est Drury que grandirent les derniers lauriers de Garrick;
+c'est ici que le moderne Roscius fit couler vos larmes pour la dernire
+fois, soupira ses derniers remerciemens, et vous adressa, l'oeil en
+pleurs, ses derniers adieux. Mais pour les talens vivans peuvent encore
+fleurir ces couronnes, dont les parfums s'exhalent en pure perte sur une
+tombe. Ce que Drury rclama jadis; il le rclame encore;--ne refusez pas
+le tribut ncessaire la rsurrection de sa muse qui sommeille. Ornez
+de guirlandes la tte de votre Mnandre! et n'allez pas inutilement
+rserver tous vos honneurs pour les morts!
+
+[Note 109: Clbre actrice, soeur des Kemble.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+Bien chers nous sont les jours qui donnrent tant de lustre nos
+annales, avant que Garrick dispart, ou que Brinsley[110] cesst
+d'crire! Hritiers de leurs travaux; nous sommes aussi vains de _nos_
+anctres, que le sont des _leurs_ les hritiers d'un noble sang. Tandis
+qu'ainsi le souvenir emprunte le miroir de Banquo[111], pour rclamer
+ces ombres couronnes mesure qu'elles passent; tandis que nous tenons
+cette glace magique, qui reprsente les noms immortels, gravs sur notre
+arbre gnalogique; hsitez,--avant de condamner leurs faibles
+descendans; songez combien il est difficile d'galer de tels rivaux.
+
+[Note 110: Shridan.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 111: Voir le _Macbeth_ de Shakspeare.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+Amis du thtre! vous, de qui comdiens et comdies doivent solliciter
+un pardon ou un loge; juges suprmes, dont la voix et le regard usent
+du pouvoir illimit d'applaudir ou de rejeter: si jamais la licence
+conduisit la renomme, et nous mit dans le cas de rougir de ce que
+vous aviez cess de blmer; si jamais le thtre dgrad put s'abaisser
+ flatter un got dprav qu'il n'osait corriger: puissent les scnes
+prsentes rpondre tous les reproches passs, et rduire un juste
+silence les clameurs d'une sage censure! Oh! puisque vous mettez le
+dernier sceau aux lois du drame, ne vous jouez plus de nous, en
+applaudissant mal propos: alors une noble fiert doublera les forces
+de l'acteur, et la voix de la raison aura un cho dans la ntre.
+
+Aprs cette adresse solennelle, aprs l'accomplissement de l'antique
+rgle, aprs ce tribut d'usage que la muse du drame a pay par la bouche
+de son hraut, recevez aussi _nos_ complimens de bienvenue, complimens
+qui partent de nos coeurs, et voudraient bien gagner les vtres. Le
+rideau se lve;--puisse notre thtre vous offrir des scnes dignes des
+anciens jours de Drury-Lane! Puissions-nous toujours tre agrs, et des
+Bretons, nos juges, et de la nature, notre guide!--et vous,
+puissiez-vous long-tems prsider nos ftes!
+
+
+
+
+VII
+
+ODE A VENISE[112].
+
+[Note 112: On entend ordinairement par ode un pome divis en strophes
+ou stances de mme nombre de vers et de mme rythme. Cette apostrophe
+Venise n'est donc pas une ode, sous le rapport de la versification; mais
+elle en mrite bien le nom, si l'on a gard la magnificence de posie
+qui s'y dploie.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+O Venise! Venise! lorsque tes murs de marbre seront de niveau avec les
+ondes, alors les nations pousseront un cri sur tes palais submergs, et
+une lamentation bruyante se prolongera sur les flots qui t'engloutiront!
+Si moi, voyageur du nord, je pleure pour toi, que devraient faire tes
+enfans?--Ne devraient-ils que pleurer?--et pourtant ils ne murmurent que
+dans leur sommeil. Qu'ils ressemblent peu leurs pres!--Ce que la
+vase, le sable verdtre laiss nu par la retraite de la mer, est aux
+vagues cumantes de la haute mare qui jette le matelot naufrag
+jusqu'au bord de sa demeure, voil ce que les hommes d'aujourd'hui sont
+aux hommes d'autrefois: ils se tranent, en rampant comme le crabe,
+travers les ruines de leurs antiques rues. Oh dsespoir!--tant de
+sicles ne pas recueillir de meilleurs fruits! Treize cents ans de
+richesse et de gloire ont abouti la poussire et aux larmes: tous les
+monumens que l'tranger rencontre, glises, palais, colonnes,
+l'accueillent avec un air de deuil le lion lui-mme parat tout abattu;
+et le tambour barbare, aux sons pres et discords, rpte chaque jour,
+comme un sombre cho la voix de ton tyran, le long de ces ondes
+paisibles, charmes jadis du chant harmonieux qui s'levait, au clair de
+la lune, de mille et mille gondoles,--charmes de l'actif bourdonnement
+d'tres joyeux, dont les plus coupables actions n'taient que la fivre
+du coeur et le dbordement d'un bonheur trop grand, qui a besoin du
+secours de l'ge pour isoler son cours de ce voluptueux torrent de
+douces sensations, luttant sans cesse avec le sang. Mais cela vaut mieux
+que les mornes orgies, le deuil des nations leur dclin: alors le vice
+promne partout ses irrmdiables terreurs; la gat n'est que rage, et
+ne sourit que pour tuer; l'espoir n'est rien qu'un dlai trompeur,
+clair de l'homme malade, une demi-heure avant le trpas. Ainsi la
+dfaillance, dernire source des peines mortelles et la torpeur des
+membres, sombre dbut de la mort dans sa froide et vacillante carrire,
+se glissent de veine en veine et s'avancent chaque battement du pouls;
+nanmoins c'est un tel soulagement pour l'argile puise de souffrances,
+que le moribond y voit le renouvellement de ses esprits, et se croit
+libre lorsqu'il n'est qu'engourdi par le poids de sa chane;--lors il se
+met parler de vie,--de ses forces qu'il sent revenir--peu peu, et de
+l'air plus frais dont il voudrait jouie; mais, comme il murmure ces
+mots, il ne sait pas qu'il respire peine, que son doigt effil ne sent
+plus ce qu'il touche; cependant, un voile tombe sur ses yeux,--la
+chambre chancelante tourne, tourne, autour de lui;--des ombres rapides,
+que sa main veut en vain arrter, paraissent et disparaissent;--enfin,
+le dernier rle touffe sa voix suffoque; tout est glace et
+tnbres,--et la terre, ce qu'elle fut avant l'heure de notre naissance.
+
+Nul espoir pour les nations!--Interrogez les chroniques de mille et
+mille annes.--Que nous ont appris ces scnes journalires, ce flux et
+reflux d'vnemens ramens par chaque sicle, cet ternel retour de ce
+qui _a t_? rien ou peu. Toujours nous nous appuyons sur choses qui
+pourrissent sous notre pied, et nous usons notre force en luttant contre
+l'air; car c'est notre propre nature qui nous fait choir; les brutes,
+toute heure immoles pour nos ftes, sont d'un ordre aussi lev,--elles
+vont partout o les pousse l'aiguillon de leur guide, mme la
+sanglante hcatombe: et vous, hommes, qui pour les rois versez votre
+sang comme l'eau, qu'est-ce que vos enfans ont reu en revanche? un
+hritage de servitude et de misres, un esclavage aveugle dont les coups
+sont l'unique paiement. Quoi donc, ne vois je pas les socs de vos
+charrues rougir d'une chaleur brlante? N'y chancelez-vous pas dans une
+preuve perfide, vous qui croyez cela une preuve _relle_ de la loyaut,
+baisez la main qui vous guide aux tortures, vous faites gloire de
+marcher sur les barres en feu? Tout ce que vos pres vous ont laiss,
+tout ce que le tems vous lgue de libert, et l'histoire de sublime,
+sort d'une source diffrente!--Vous regardez et lisez, vous admirez et
+gmissez, puis vous succombez et perdez votre sang! Sauf ces esprits, en
+petit nombre, qui, en dpit de tous les obstacles rels et imaginables
+engendrrent soudain les crimes; en foudroyant les murs de la prison;
+qui voulurent boire longs traits les douces ondes offertes par la
+libert,--alors que la multitude, dont les sicles ont chang la soif en
+rage, se soulve en criant, alors que les hommes s'crasent les uns les
+autres pour obtenir la coupe o ils puissent trouver l'oubli de la
+chane lourde et douloureuse--qui long-tems les attacha au joug de la
+charrue, sur un sol dont les jaunes pis n'taient pas pour eux; (car
+leurs ttes taient trop courbes, et leurs palais inanims ne
+ruminaient que la douleur):--oui, sauf ces esprits, en petit nombre,
+qui, en dpit des forfaits qu'ils abhorrent, ne confondent pas la
+saintet de leur cause avec ces bouleversemens momentans des lois de la
+nature, bouleversemens qui, comme la peste et les volcans, ne frappent
+que pour un tems, puis s'teignent, et laissent le cours ordinaire des
+saisons rparer, en quelques ts, les dommages de la terre, la
+repeupler de villes et de gnrations,--belles quand elles sont
+libres:--car sous toi, tyrannie, rien ne peut jamais fleurir!
+
+Gloire, empire, libert!-- trinit divine!--ces tours furent jadis
+votre sige! A l'heure o Venise fut un objet d'envie, la ligue des plus
+puissantes nations put abaisser son noble orgueil, mais non
+l'anantir:--tout fut entran dans sa ruine: les monarques invits
+ses ftes connaissaient et aimaient leur magnifique htesse; ils ne
+pouvaient s'apprendre la har, quelque humilis qu'ils fussent:--la
+foule des humains pensait comme les rois; Venise recevait les hommages
+du voyageur de tous les jours et de tous les climats;--ses crimes
+eux-mmes naissaient de la source la plus douce,--de l'amour; elle ne
+buvait point le sang, ne s'engraissait point de cadavres, mais portait
+la joie partout o s'tendaient ses innocentes conqutes; car elle
+relevait la croix, gui d'en haut sanctifiait les bannires protectrices,
+incessamment flottantes entre la Terre et le Croissant profane: si ce
+croissant a pli et dclin, le monde peut en rendre grces la cit
+qu'il a charge de chanes dont maintenant le bruit retentit aux
+oreilles des peuples qui doivent le nom de libert tant de glorieux
+efforts: cependant Venise partage avec eux une misre commune: elle se
+nomme le royaume d'un conqurant ennemi; elle sait ce que tous,--ce
+que _nous_, plus que tous les autres; ne savons que trop bien; avec
+quels termes dors un tyran amuse ses esclaves.
+
+Le nom de rpublique a disparu sur les trois parties du globe gmissant.
+Venise est abattue: la Hollande daigne reconnatre un sceptre, et
+souffre le manteau de pourpre. Si la Suisse seule est libre encore, et
+jouit sans entraves de ses montagnes, ce n'est que pour un tems: car, de
+nos jours, la tyrannie est devenue fine; et, dans ses heures de
+triomphe, touffe sous ses pieds les tincelles de nos cendres. Une
+grande contre, spare de nous par l'Ocan, nourrit une race vigoureuse
+dans l'amour de la libert; pour laquelle leurs pres ont combattu, et
+qu'ils leur ont lgue;--hritage d'orgueil et de bravoure! noble
+distinction d'avec toute autre terre, dont les enfans doivent flchir le
+genou au gr d'un monarque, comme si son sceptre insensible ft une
+baguette doue du magique pouvoir de la science occulte!--Oui, une
+grande contre, bravant le despotisme, lve encore ses drapeaux
+invaincus et sublimes par del l'Atlantique!--Elle a montr une
+nation, trop fire de son droit d'anesse, que le pavillon hautain
+d'Albion peut baisser devant ceux dont les pes ont conquis des
+franchises que le sang ne paie pas trop cher. Oui, certes, mieux
+vaudrait le sang de tout homme, ft-il une rivire, mieux vaudrait qu'il
+coult pleins bords et mme dbordt, que de languir dans nos veines
+oisives, de stagner comme dans un canal ferm de verroux et de chanes,
+d'avancer, comme un malade endormi, trois pas, puis s'arrter:--mieux
+vaut tre l o les Spartiates massacrs sont encore libres, dans le
+noble charnier des Thermopyles, que de croupir dans nos marais,--ou bien
+il faut fuir sur l'abme azur, et ajouter un courant l'Ocan, une ame
+aux ames de nos pres; et toi, Amrique, un homme libre de plus!
+
+
+
+
+VIII.
+
+ODE A NAPOLON BUONAPARTE[113].
+
+[Note 113: L'empereur Npos fut reconnu par le _snat_, par les
+_Italiens_ et par les provinces de la _Gaule_: ses qualits morales et
+ses talens militaires furent hautement clbrs: et ceux qui tiraient de
+son gouvernement quelque avantage particulier annoncrent, en chants
+prophtiques, la restauration de la flicit
+publique..............................
+
+Par cette honteuse abdication, il prolongea sa vie de quelques annes,
+dans une position quivoque, tout la fois empereur et exil, jusqu'
+ce que--
+
+(GIBBON, _Dcadence et chute_, etc.)]
+
+_Expende Annibalem_:--_quot libras in duce summo Invenies_?--
+
+(JUVN. _Sat. X._)
+
+
+1. C'en est fait:--mais hier encore tu tais roi, et, les armes en main,
+tu combattais contre les rois:--maintenant, il n'y a pas de nom qui te
+convienne; te voil si bas,--et tu vis encore! Est-ce l l'homme aux
+mille trnes, qui jonchait notre terre d'ossemens ennemis? et peut-il
+ainsi se survivre lui-mme? Depuis celui que nous appelons, sans
+raison, du nom de l'toile du matin[114], nul mortel, nul dmon n'est
+tomb de si haut.
+
+[Note 114: Lucifer, nom du chef des dmons, est dans la mythologie
+paenne et d'aprs son etymologie (_Lucem fero_) l'toile de Venus,
+quand elle prcde et annonce le lever du soleil.
+
+(_N. du. Tr._)]
+
+2. Homme mal inspir! pourquoi te fis-tu le flau de tes semblables, qui
+s'agenouillaient devant toi? Devenu aveugle force de te contempler
+toi-mme, tu appris voir au reste du monde. Matre souverain du
+pouvoir,--tu n'as laiss pour don unique que le tombeau ceux qui
+t'adoraient; et, jusqu' l'heure de ta chute, les humains ne purent
+deviner combien l'ambition a de bassesse.
+
+3. Rendons grces au ciel pour une telle leon;--elle instruira les
+guerriers venir plus que tous les discours de la haute philosophie,
+discours si vains jusqu' ce jour. Le charme qui fascinait l'esprit des
+hommes est dsormais rompu pour ne plus renatre; charme qui forait
+d'adorer ces idoles de l'empire du sabre, ces colosses au front d'airain
+et aux pieds d'argile.
+
+4. Le triomphe et la vanit, l'enivrement du combat[115], la victoire
+dont la voix branle la terre, et qui pour toi tait le souffle de vie:
+l'pe, le sceptre, et ce pouvoir, sous le joug duquel l'homme ne
+semblait fait que pour obir, et avec lequel la renomme fut
+ligue;--tout est ananti!--Esprit de tnbres, quelle doit tre la rage
+de ton souvenir!
+
+[Note 115: _Certaminis gaudia_, expression d'Attila dans sa harangue
+son arme, avant la bataille de Chlons, harangue donne par
+Cassiodore.]
+
+5. Le dsolateur est enfin dsol! le vainqueur, renvers! l'arbitre de
+la destine d'autrui supplie pour la sienne propre! Y a-t-il encore
+quelque esprance impriale qui puisse lutter avec calme contre un tel
+changement? ou bien, est-ce la seule crainte de la mort? Mourir
+prince,--ou vivre esclave,--ton choix est lchement courageux.
+
+6. Cet athlte[116], qui jadis voulut rompre un chne, ne songea pas au
+redressement lastique des fragmens: saisi par l'arbre qu'il avait en
+vain bris,--solitaire,--quels regards jetait-il alentour? Toi, dans
+l'orgueil de ta force, tu as fait enfin une imprudence gale, et tu as
+rencontr un destin plus sombre: lui, il fut la proie des htes
+farouches des forts; mais toi, tu devras dvorer ton coeur!
+
+[Note 116: Milon.]
+
+7. Un Romain[117], dont le coeur brlant s'tait dsaltr dans le sang
+de Rome, jeta loin de lui le poignard,--osa, par une grandeur sauvage,
+quitter l'empire pour ses foyers domestiques. Il osa quitter l'empire
+avec un suprme ddain des hommes qui avaient support un tel joug, et
+qui le laissrent toutefois jouir en paix de son sort. Sa seule gloire
+fut cette heure o il abandonna de plein gr le pouvoir dont il s'tait
+empar.
+
+[Note 117: Sylla.]
+
+8. Le monarque espagnol[118], quand le plaisir de la puissance eut perdu
+la vivacit de son charme, rejeta ses couronnes pour des rosaires, son
+empire pour une cellule: calculateur exact des grains de son chapelet,
+subtil argumentateur sur des articles de foi, il amusa bien sa folie;
+pourtant, il et mieux fait de ne jamais connatre, ni le reliquaire du
+bigot, ni le trne du despote.
+
+[Note 118: Charles-Quint.]
+
+9. Mais toi,--c'est malgr tes efforts que la foudre a t arrache de
+tes mains;--trop tard tu quittes la haute puissance laquelle s'accola
+ta faiblesse. Quoique tu sois un ange de malheur, c'est assez pour
+nvrer notre coeur que de voir le tien sans nerf; que de songer que le
+monde, chef-d'oeuvre de Dieu, a servi de marchepied un tre si vil.
+
+10. Et la terre a prodigu son sang pour celui qui peut ainsi mnager le
+sien! Et les monarques, devant lui, ont flchi leurs genoux tremblans,
+lui ont rendu grces pour un trne! Cleste libert! combien nous devons
+te chrir, lorsque tes plus puissans ennemis ont ainsi tmoign leur
+crainte dans la plus humble attitude! Oh! puisse aucun tyran ne laisser
+jamais un nom plus brillant, qui blouisse le genre humain!
+
+11. Tes forfaits sont crits dans le sang, et non crits en vain;--tes
+triomphes ne parlent plus de gloire, ou plutt ils grossissent la tache
+de ton honneur.--Si tu tais mort comme meurt le courage, peut-tre un
+nouveau Napolon viendrait-il encore une fois dshonorer le monde;--mais
+qui voudrait s'lancer jusqu' la hauteur du soleil pour tomber ensuite
+dans une nuit si noire?
+
+12. Mise dans la balance, la poussire du hros n'a pas plus de valeur
+que l'argile vulgaire. L'quilibre, humanit! est le mme pour tous
+les trpasss. Mais pourtant je croyais que le grand homme vivant tait
+anim de quelques tincelles plus nobles pour blouir et pour
+pouvanter, et je n'imaginais pas que le mpris pt ainsi se jouer de
+ces conqurans de la terre.
+
+13. Et ta fiance, triste fleur de l'orgueilleuse Autriche, princesse
+encore impriale, comment son coeur supporte-t-il l'heure de tourment?
+Attache-t-elle ses pas ton cot? Doit-elle aussi courber la tte,
+partager le repentir tardif et le long dsespoir de l'homicide dtrn?
+Ah! si elle t'aime toujours, conserve avec soin ce diamant, qui vaut
+bien ta couronne vanouie!
+
+14. Hte maintenant ta course vers ton le maudite, et fixe ton regard
+sur la mer: cet lment peut rencontrer ton sourire, il ne fut jamais
+gouvern par toi! Ou bien, de ta main oisive, trace nonchalamment sur le
+sable que la terre est prsent aussi libre que l'ocan, et que le
+pdagogue de Corinthe[119] t'a dsormais transfr son proverbe.
+
+[Note 119: Denis le jeune, aprs avoir t chass de Syracuse par
+Timolon, passe pour s'tre fait matre d'cole Corinthe. Il fut
+toujours cit comme un exemple mmorable de l'instabilit des choses
+humaines. _Tant mutatione majores natu, ne quis nimis fortun
+crederet, magister ludi factus ex tyranno docuit_. (Valer. Max. VI, 9.)
+Philippe ayant crit d'un ton menaant aux Lacdmoniens, ceux-ci ne lui
+firent d'autre rponse que cette phrase passe en proverbe: _Denis
+Corinthe_.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+15. Timour! te voil donc ton tour dans la cage de ton
+prisonnier[120]! Quels pensers seront les tiens? Dans ta rage captive,
+tu ne nourriras qu'une ide, une seule:--Le monde _fut_ moi! A moins
+pourtant que tu n'aies le sort du souverain de Babylone[121], que tu ne
+perdes tout sentiment avec le sceptre, que les liens de la vie ne
+retiennent pas plus long-tems cet esprit si ambitieux,--si long-tems
+obi,--de si peu de valeur!
+
+[Note 120: Cage o Bajazet fut enferm par l'ordre de Tamerlan--ou
+Timour.]
+
+[Note 121: Nabuchodonosor chang en boeuf.....]
+
+16. Ou comme celui[122] qui droba le feu du ciel, feras-tu tte au
+choc? partageras-tu avec ce misrable, qui n'obtint jamais de pardon,
+son vautour et son rocher? Damn dj par Dieu,--maudit par l'homme, la
+dernire scne de ton drame, sans tre la plus coupable, a t
+_l'archi-rise_[123] du dmon: Satan, dans sa chute, garda sa fiert, et
+s'il et t mortel, c'est avec la mme fiert qu'il serait mort!
+
+[Note 122: Promthe.]
+
+[Note 123: _Arch mock_..... Allusion aux vers de Shakspeare:
+
+ _The fiend's arch mock_--
+ _To tip a wanton, and suppose her chaste_.--]
+
+
+
+
+IX.
+
+ODE TRADUITE DU FRANAIS[124].
+
+[Note 124: Voir la premire note de l'Ode Venise.
+
+Nous ne connaissons pas le texte original de cette prtendue traduction.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+Nous ne te maudissons pas, Waterloo! quoique le sang de la libert ait
+arros tes plaines; ce sang fut vers sur un sol o il ne s'abma pas:
+il jaillit de chaque blessure, comme la trombe s'lve de l'ocan; et,
+d'un mouvement vigoureux et de plus en plus rapide, il s'lance, et se
+mle dans l'air avec celui de l'infortun Labdoyre:--avec celui du
+guerrier dont la tombe honore renferme le plus brave entre les
+braves[125]. Il s'amoncelle en nuages rouges de feu; mais il retombera
+sur la terre dont il s'est lev: quand la mesure sera comble, l'orage
+clatera:--jamais n'aura t entendu tonnerre pareil au tonnerre qui
+alors frappera le monde de surprise;--jamais n'aura t vu clair pareil
+ l'clair qui alors brillera sur la vote cleste! Telle, l'toile
+d'absinthe, prdite par le saint prophte des anciens jours, fera
+pleuvoir sur la terre un dluge de feu, et changera les rivires en
+sang[126]!
+
+[Note 125: Le marchal Ney, prince de la Moskowa.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 126: Voir l'_Apocalypse_, ch. VII, verset 7, etc. Le premier ange
+sonna de la trompette, et il s'ensuivit de la grle et des flammes
+mles du sang, etc.
+
+Verset 8. Et le second ange sonna de la trompette, et il sembla qu'une
+grande montagne de feu ft jete dans la mer; et le tiers de la mer
+devint sang, etc.
+
+Verset 10. Et le troisime ange sonna de la trompette, et il tomba du
+ciel une grande toile, brlant comme une torche, et elle tomba sur le
+tiers des rivires et sur les sources des eaux.
+
+Verset 11. Et le nom de l'toile est _Absinthe_; et le tiers des eaux
+devint _absinthe_; et plusieurs hommes moururent des eaux qui taient
+devenues amres.]
+
+Le hros est tomb; mais non par vous, vainqueurs de Waterloo! Tant que
+le soldat citoyen ne commanda ses concitoyens--que pour les guider sur
+les champs de bataille, o la gloire souriait au fils de la
+libert,--qui donc, parmi tous les despotes ligus, lutta contre le
+jeune hros? qui put se vanter d'avoir vaincu la France, avant que la
+tyrannie n'et usurp tous les droits? avant que le grand homme, leurr
+par les attraits de l'ambition, ne ft plus devenu qu'un roi? Alors il
+tomba:--ainsi prissent tous ceux qui voudraient asservir les hommes
+l'homme!
+
+Et toi aussi, guerrier au panache de neige, toi, qui ton royaume a
+refus mme un tombeau[127], mieux aurait valu pour toi continuer
+conduire la France contre des armes mercenaires, que te vendre toi-mme
+ l'infamie et la mort pour un vil nom de roi, tel que celui du
+monarque de Naples, qui porte aujourd'hui le titre que tu achetas au
+prix de ton sang. Tu songeais peu, lorsque, sur ton cheval de bataille,
+tu te prcipitais, comme un fleuve qui dborde, travers les rangs
+arms, lorsque les casques fendus et les sabres entrechoqus
+tincelaient et tombaient en clats autour de toi:--tu songeais peu la
+destine que tu trouvas au bout de la carrire! Ton panache hautain fut
+mis bas par le coup dshonorant qu'y porta un esclave!
+Jadis,--semblable la lune qui commande au flux et reflux de la mer, il
+parcourait les airs et guidait le guerrier; au milieu de la nuit cre
+par la noire et sulfureuse fume du combat, le soldat cherchait des yeux
+ce superbe cimier, et, comme il le voyait toujours marcher en avant,
+ainsi marchait-il lui-mme contre nos ennemis. L o les traits rapides
+de la mort immolaient le plus de victimes, o la guerre entassait le
+plus de dbris sous la bannire triomphante de l'aigle l'aigrette
+flamboyante,--de l'aigle qui volait au sein des orages et des tonnerres,
+dont rien ne pouvait arrter l'aile imptueuse, et qui lanait les
+foudres de la victoire:--oui, lorsque la ligne des ennemis se brisait,
+que la mort claircissait les rangs, ou que la fuite les dispersait dans
+la plaine, l, soyez-en srs, Murat chargeait! Hlas! il ne chargera
+plus dsormais!
+
+[Note 127: Les restes de Murat ont t, dit-on, exhums et livrs aux
+flammes.]
+
+Les envahisseurs foulent nos gloires passes: la victoire pleure sur les
+ruines de ses arcs de triomphe.--Mais que la libert se rjouisse, que
+sa voix rvle son coeur! Sa main appuye sur son pe, elle recevra un
+double hommage. La France a reu deux fois une leon morale chrement
+achete:--son salut ne gt point dans un trne, sur lequel sige Capet
+ou Napolon[128]; mais dans l'galit des droits et des lois; mais dans
+l'union des coeurs et des bras pour une grande cause,--la libert, telle
+que Dieu l'a donne tous ceux qui vivent sous le soleil, avec le
+souffle vital, et ds l'heure de la naissance;--la libert, que le crime
+veut en vain chasser du monde, en dispersant, d'une main farouche et
+prodigue, les richesses des nations comme les grains du sable, en
+versant, comme l'eau, le sang des nations dans un imprial ocan de
+carnage!
+
+[Note 128: Il paratrait que M.A.P. n'a pas os traduire cela; il dit:
+Son bonheur ne dpend point du trne, il dpend de l'galit, etc. Sa
+traduction serait donc aussi timide sous le rapport politique que sous
+le rapport potique.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+Mais les mortels uniront leurs coeurs, leurs esprits et leurs voix: qui
+donc fera tte cette noble ligue? Le tems n'est plus o le glaive
+soumettait les peuples. L'homme peut mourir;--les ides renaissent. Mme
+ici bas, dans ce monde de misres, la libert ne peut manquer d'avoir un
+hritier. Des millions d'hommes ne respirent que pour recueillir ce
+prcieux hritage. La libert a pris un essor que rien ne peut dompter:
+si elle assemble encore une fois ses armes, les tyrans seront forcs de
+croire et de trembler:--sourient-ils de cette simple menace? Des larmes
+de sang couleront encore.
+
+
+
+
+X.
+
+ODE A L'ILE DE SAINTE-HLNE.
+
+
+1. Paix toi, le de l'Ocan! Salut tes brises et tes vagues! Salut
+ tes rochers contre lesquels le perptuel retour des mares fait cumer
+le flot blanchtre! Riche sera la guirlande que l'histoire tressera pour
+toi! Immortelle en sera la verdure! Quand les nations, qui te laissent
+aujourd'hui dans l'obscurit, flchiront tour tour le genou devant la
+baguette de l'oubli, ta gloire ne sera pas change,--ta renomme ne sera
+pas ternie:--l'hommage des sicles rendra ton nom sacr.
+
+2. Salut au guerrier qui repose sur ton sol le riche fardeau de sa
+gloire[129]! Quand la mesure de ses jours sera comble, et que la
+chronique de sa vie sera close, ses exploits seront consacrs dans les
+annales de Clio! Sa valeur le rangera parmi les plus illustres preux de
+tous les ges, et les monarques futurs s'inclineront devant son
+gnie:--les chants des potes,--les leons des sages--le diront la
+merveille et l'ornement du monde. Devant toi, mtore de la Gaule, les
+autres mtores de l'histoire s'vanouiront clipss par ta splendeur.
+
+[Note 129: Cette strophe seule devra rconcilier le lecteur avec Lord
+Byron, qui l'aura sans doute indispos comme nous par l'amertume plus
+que svre avec laquelle il reprochait Napolon (Ode VIII) de ne
+s'tre pas tu aprs Waterloo.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+3. De salutaires zphirs rafrachiront ton atmosphre, le blouissante
+de gloire! Des contres les plus loignes, il te viendra un peuple de
+plerins, tribu aussi indpendante que tes vagues! Ta grve, au loin
+resplendissante, arrtera le voyageur qui voudra jeter un rapide
+coup-d'oeil sur un lieu si renomm:--chaque touffe de gazon, chaque
+pierre, chaque roc, retardera son sjour sur ce sol qu'auront sanctifi
+les pas de l'exil! car c'est de lui que tu recevras un lustre divin: le
+dclin de son soleil a t le lever du tien.
+
+4. Et quels bras l'ont enchan? les bras qui avaient lutt faiblement
+contre le sien:--les nations qui l'avaient souvent brav, mais n'avaient
+pu le dompter jusqu' ce jour! les monarques qui maintes fois courbrent
+la tte devant sa clmence, et reurent de sa main les couronnes que
+leur avait ravies la guerre!--Le vainqueur, aujourd'hui vaincu, l'aigle
+aujourd'hui frapp mort, laisserait-il leur vengeance svre teindre
+les rayons de son toile! Non: la gloire apparat, vtue d'une splendeur
+nouvelle, et l'astre des sicles revient l'ascendant.
+
+5. Pure jamais soit la bruyre de tes montagnes! riche la verdure de
+tes pturages! limpides et intarissables les eaux de tes fontaines!
+Puissent tes annales n'tre souilles d'aucuns dsastres! lve-toi sur
+la surface de l'Ocan, comme un magnifique autel, comme un saint
+reliquaire cher aux prires du genre humain!--Vienne se briser contre
+les rochers de ton rivage la rage de la tempte,--la lutte dvastatrice
+des vagues et des vents!--Qu'au haut de tes crneaux dploie long-tems
+ses ailes l'aigle, ton ornement; l'aigle, orgueil de l'univers.
+
+6. Il se fltrira, le lis qui fleurit cette heure! O est la main qui
+peut le nourrir? Les nations qui le relevrent le regarderont dprir:
+les roses froides jetteront sur lui une maldiction prcoce. Alors la
+violette qui fleurit dans les valles chargera la brise de son vivifiant
+parfum: alors, aussitt que l'esprit de libert ralliera les peuples
+pour chanter une antienne funbre sur la tombe de la tyrannie, la vaste
+Europe craindra que ton toile ne paraisse soudain sur l'horizon, et
+n'clipse les astres pestifres du septentrion.
+
+
+
+
+XI.
+
+A NAPOLON.
+
+(Traduit du franais.)
+
+ Tout le monde pleurait, mais surtout Savary, et un officier
+ polonais qui devait son lvation Bonaparte. Il
+ s'attachait aux genoux de son matre; il crivit lord
+ Keith, pour demander la permission d'accompagner Napolon,
+ mme en qualit de domestique: demande qui ne put tre
+ accorde.
+
+
+1. Dois-tu partir, mon illustre chef, spar du petit nombre des
+braves qui te sont rests fidles? Qui peut dire la douleur de ton
+soldat, dont la raison s'gare ce long adieu? J'ai connu les feux de
+l'amour, les ardeurs de l'amiti; mais qu'est-ce que tout cela auprs de
+ce que je sens pour toi, auprs du zle d'un guerrier fidle?
+
+2. Idole du soldat! Grand dans les combats; mais plus grand encore
+aujourd'hui: plusieurs purent gouverner un monde, toi seul ne courbas
+pas la tte sous l'arrt du destin. Que d'annes j'ai brav la mort
+tes cts! et j'enviais ceux qui succombaient, lorsque leur cri de mort
+tait encore une bndiction pour le matre qu'ils servaient si
+bien[130].
+
+[Note 130: A Waterloo, on vit un homme, dont le bras gauche avait t
+cass par un boulet de canon, s'arracher ce bras avec la main droite, le
+lancer en l'air, et crier ses camarades: Vive l'Empereur, jusqu' la
+mort! Il y a plusieurs autres exemples de la sorte: celui que je vous
+rapporte, vous pouvez le regarder comme authentique.
+
+(_Lettre particulire de Bruxelles_.)]
+
+3. Que ne suis-je, comme eux, une froide poussire, puisque je vis pour
+voir cette heure fatale, o tes timides ennemis hsitent de laisser un
+homme en tes mains, de peur que tes compagnons d'exil ne deviennent,
+pour toi, autant d'instrumens de libert! Oh! dans le fond des cachots,
+toutes leurs chanes me seraient lgres; tant que je pourrais
+contempler ton ame invaincue.
+
+4. Les flatteurs de cet homme, aujourd'hui si sourd la prire d'un
+serviteur fidle, voudraient-ils, si sa gloire emprunte venait plir,
+partager avec lui obscurit dans laquelle il naquit? Si ce monde, que tu
+rsignes avec tant de calme, devenait, cette heure; son domaine,
+pourrait-il acheter, au prix de ce trne, des coeurs comme ceux qui te
+sont encore tout dvous?
+
+5. Mon chef, mon roi, mon ami, adieu! Jamais je ne m'tais encore
+agenouill; jamais je ne suppliai mon souverain, comme j'implore
+aujourd'hui ses ennemis; et tout ce que je demande, c'est de participer
+ tous les prils qu'il va braver, c'est de partager ct du hros sa
+chute, son exil et sa tombe.
+
+
+
+
+XII.
+
+SUR L'TOILE DE LA LGION D'HONNEUR.
+
+(Traduit du franais.)
+
+
+1. toile des braves!--toi, dont les rayons ont rpandu tant de gloire
+sur les morts et sur les vivans,--enchanteresse brillante et adore!
+pour te rendre hommage, des millions de soldats couraient aux
+armes;--redoutable mtore d'immortelle origine! pourquoi natre dans le
+ciel pour t'teindre sur la terre?
+
+2. Les ames des hros moissonns par la guerre formaient tes rayons;
+l'immortalit tincelait dans tes clairs; l'harmonie de ta sphre
+martiale tait: Gloire l-haut, et honneur ici-bas; et ta lumire
+blouissait les yeux des hommes, comme un volcan de la vote azure.
+
+3. Ton fleuve de sang roulait comme la brlante lave, et entranait les
+empires dans ses ondes. La terre tremblait sous toi jusqu'en ses
+fondemens, alors que tu clairais tout l'espace; en ta prsence, le
+soleil cessait de rayonner, devenait sombre, et quittait l'horizon.
+
+4. Avant toi s'leva, et avec toi s'agrandit un arc-en-ciel du plus doux
+clat, de trois brillantes couleurs[131], toutes divines, et faites pour
+ce signe cleste; car la main de la libert les avait allies, comme les
+nuances d'une gemme immortelle.
+
+[Note 131: Le drapeau tricolore.]
+
+5. Une de ces couleurs tait un rayon d'carlate drob au soleil; une
+autre, le bleu fonc de l'oeil d'un sraphin; une autre, le voile blanc
+de radieuse lumire, dont s'enveloppe un pur esprit; les trois couleurs,
+ainsi assorties, semblaient le tissu d'un rve cleste.
+
+6. toile des braves! tes rayons plissent, et les tnbres vont de
+nouveau prvaloir! Toutefois, noble arc-en-ciel de libert, nos larmes
+et notre sang doivent couler pour toi. Quand ta brillante promesse
+s'vanouit, notre vie n'est qu'un fardeau d'argile.
+
+7. Les pas de la libert sanctifient les silencieuses cits des morts;
+les guerriers qui succombent sous ses drapeaux sont beaux et fiers dans
+la mort. Ainsi, puissions-nous bientt, desse, tre pour toujours
+avec eux ou avec toi!
+
+
+
+
+XIII.
+
+ODE.
+
+
+1. Oh! honte toi, terre de la Gaule! honte tes enfans et toi!
+Imprudente dans ta gloire, et vile dans ta chute, combien ton partage
+est misrable! Dans ton abandon, tu seras en butte aux coups de
+l'ironie, d'une ironie qui ne mourra jamais: les maldictions de la
+haine et les sifflemens du mpris chargeront ton atmosphre; et, sur tes
+ruines, retentiront jamais les rires du triomphe, les insultantes
+railleries du monde!
+
+2. Oh! o donc est l'esprit de tes anciens jours, l'esprit qui animait
+tes fils, alors que l'toile de la bravoure tait leur fanal, et que la
+passion de l'honneur les guidait la mort? Tes orages ont troubl leur
+sommeil. Entends-tu les gmissemens qui s'lvent du fond des tombeaux.
+Ces dignes preux murmurent de colre, pleurent de dsespoir, voir la
+tache impure imprime sur ton sein; car, o est la gloire qu'ils te
+remirent en dpt? elle est perdue dans les tnbres, foule dans la
+poussire.
+
+3. Va, parcours de ton regard tous les royaumes de la terre, depuis
+l'Indus jusques au ple; quelque peu de bont, d'honneur et de vertu
+mlera son clat aux tnbres du pch. Mais toi, tu n'as rien que ta
+honte; le monde ne peut offrir rien de pareil toi; l'horreur et le
+vice ont dfigur ton nom au-del de toute comparaison; tonnante de
+forfaits, tu nous fourniras, l'avenir, un modle, un proverbe, pour la
+perfidie et le crime.
+
+4. Tant que le triomphe couvrit de gloire le glaive de ton matre; tant
+que le hros fut debout, tes loges suivirent partout ses pas, et
+applaudirent l'effusion du fleuve de sang. Et cependant la tyrannie
+sigeait sur l'impriale couronne, et fltrissait au loin les nations;
+mais, tes yeux, le despote mrita un renom brillant, jusqu' l'heure
+o la fortune abandonna son char; _alors_ tu te drobas ton chef,--tu
+t'empressas de l'outrager, tu fus la premire le trahir.
+
+5. Tu oublias ses exploits, les travaux qu'il avait supports pour ta
+cause; tu tournas tes hommages vers le nouveau soleil qui se levait, et
+entonnas d'autres hymnes de gloire. Mais l'orage se mit gronder,
+l'adversit obscurcit l'astre de lumire; l'honneur et la foi furent la
+fanfaronnade d'une heure, et la loyaut elle-mme, rien qu'un
+rve.--Celui que tu avais banni reut de nouveau tes sermens; et qui
+avait t le premier l'insulter, fut aussi le premier l'adorer.
+
+6. Quel tumulte branle ainsi les airs? quelle foule environne son
+trne? C'est un cri d'enthousiasme, ce sont des millions de sujets qui
+jurent de n'obir qu' son sceptre. Les revers feront clater leur zle;
+l'infortune rendra sacr le nom de l'empereur. Le monde, qui le
+perscute, va sentir avec douleur quel esprit, quelle ardeur
+inextinguible anime les Franais, ds que leurs coeurs sont embrass; car
+ils ont le hros qu'ils aiment, ils ont le chef qu'ils admirent.
+
+7. Leur hros s'est prcipit au combat: une ombre couvre ses
+lauriers.--O est le zle qui ne devait jamais cder, la loyaut qui ne
+devait jamais s'vanouir? En un moment, la dsertion et la perfidie
+abandonnrent le vaincu ses ennemis: les lches, qui son sourire
+avait donn les honneurs et la puissance, le dlaissrent et le
+renirent dans son adversit; et les millions de Franais qui avaient
+jur de prir pour le sauver, le virent fugitif, captif, esclave!
+
+8. O terre de la Gaule! les contres les plus sauvages, les plus
+dsertes, sont plus nobles et meilleures que toi! Tu es pour les hommes
+un objet de surprise et d'horreur, tant la perfidie te dfigure! Si tu
+tais le lieu o je fusse n, je m'arracherais soudain de tes bras, je
+fuirais aux extrmits du monde, et te quitterais pour toujours; oui,
+pour toujours. Si jamais je pensais toi aprs longues annes, cette
+pense appellerait encore la rougeur sur mon front, et les larmes sur ma
+paupire.
+
+9. Oh! honte toi, terre de la Gaule! honte tes enfans et toi!
+Imprudente dans ta gloire, et vile dans ta chute, combien ton partage
+est misrable! Dans ton abandon, tu seras en butte aux coups de
+l'ironie, d'une ironie qui ne mourra jamais: les maldictions de la
+haine et les sifflemens du mpris chargeront ton atmosphre, et sur tes
+ruines retentiront jamais les rires du triomphe, les insultantes
+railleries du monde[132]!
+
+[Note 132: La rvolution de juillet vient de donner un glorieux dmenti
+aux anathmes que semblait mriter, en 1815, la France humilie par le
+second retour des Bourbons. Nous voil redevenus _la grande nation_!
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+
+
+XIV.
+
+ADIEUX DE NAPOLON.
+
+(Traduit du franais.)
+
+
+1. Adieu, terre o le nuage de ma gloire s'leva pour couvrir de son
+ombre l'univers entier!--Tu m'abandonnes aujourd'hui;--mais mon nom
+remplit les pages les plus brillantes ou les plus sombres de ton
+histoire. J'ai combattu contre un monde qui ne m'a vaincu qu'aprs que
+le mtore trompeur de la conqute m'eut entran trop loin: j'ai tenu
+tte aux nations qui me craignent encore dans mon abandon solitaire,
+moi, dernier captif de plus d'un million de guerriers!
+
+2. Adieu, France!--Quand ton diadme ceignait mon front, j'en fis la
+perle et la merveille du monde;--mais ta faiblesse ordonne que je te
+laisse comme je t'ai trouve, dans la dcadence de ta gloire et le
+dclin de ta vertu. Oh! que n'ai-je encore ces vtrans de la bravoure,
+qui gagnrent toutes leurs batailles et ne furent moissonns qu'en
+luttant contre les temptes:--avec eux, l'aigle, dont le regard perdit
+en ce moment sa force, avait toujours, dans son essor, fix ses yeux sur
+le soleil de la victoire!
+
+3. Adieu, France!--Mais quand la libert ralliera encore une fois ses
+bannires dans tes provinces, aie souvenir de moi:--la violette crot
+toujours dans le fond de tes valles; elle est fltrie, mais tes larmes
+panouiront encore sa fleur.--Oui, je puis encore confondre les armes
+qui nous environnent: ton coeur peut encore tressaillir et se rveiller
+ma voix.--Il est des anneaux qui doivent rompre, dans la chane qui nous
+a lis: _alors_, tourne-toi vers Napolon, appelle ton aide le chef de
+ton choix.
+
+
+
+
+XV.
+
+MADAME LAVALETTE.
+
+
+1. Laissons les critiques d'dimbourg craser de leurs loges leur Mme
+de Stal, et leur clbre Mlle l'pinasse; l'orgueilleuse philosophie
+luit, tout au plus, comme un mtore, et la gloire d'un bel esprit est
+aussi frle que le verre. Mais pleins de vie sont les rayons, ternelle
+est la splendeur de ton flambeau, noble amour conjugal! et jamais tu
+n'as rpandu un clat plus saint, plus pur ou plus tendre que sur le nom
+de la belle Lavalette.
+
+2. Allons, remplissez la coupe jusques aux bords: la vertu mme la
+bnira, et consacrera la liqueur qui mousse en l'honneur de ce nom: les
+lvres ardentes de la beaut presseront pieusement le verre, et l'hymen
+portera un honorable toast. Nous acquitterons une dette lgitime envers
+cette femme, qui a risqu, pour son mari, sa libert et sa vie, et nous
+saluerons de nos applaudissemens l'pouse hrone, la fidle, la noble,
+la belle Lavalette!
+
+3. De cruels ennemis, dans leur impuissante malice, ont prononc, contre
+le captif sauv, un arrt que l'Europe entire abhorre: oui, l'Europe
+entire se dtourne des esclaves de ce palais peupl de prtres, et ceux
+qui les ont replacs rougissent aujourd'hui pour eux. Mais, dans les
+ges venir, quand la gloire ensanglante des ducs et des marchaux se
+sera vanouie dans les tnbres, tous les coeurs palpiteront encore, tous
+les yeux tincelleront, au rcit du sublime dvouement de la belle
+Lavalette.
+
+
+
+
+XVI.
+
+ADIEU[133].
+
+[Note 133: Ce sont les adieux de Lord Byron sa femme.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+Adieu! et si c'est pour toujours, encore une fois, adieu! Quoique tu
+sois inexorable, mon coeur ne se rvoltera pas contre toi. Plt au Ciel
+qu' tes regards s'ouvrt ce sein o ta tte a si souvent repos,
+lorsque tes sens cdaient ce paisible sommeil que tu ne connatras
+plus! Que ne peux-tu lire en ce sein les penses les plus secrtes? tu
+connatrais enfin que ce ne fut pas bien de le blesser ainsi. Il est
+vrai que le monde t'en loue,--qu'il sourit au coup que tu me portas;
+mais ces loges doivent te choquer, ils sont fonds sur le malheur
+d'autrui. Certes, plus d'une faute me souilla: mais n'y avait-il, pour
+m'infliger une incurable blessure, d'autres bras que ceux qui venaient
+de m'embrasser? Oh! ne t'abuse pas toi-mme: l'amour peut s'vanouir par
+un lent dprissement; mais ne crois pas qu'une violence soudaine puisse
+sparer ainsi les coeurs. Le tien conserve encore sa vie: le mien,
+quoique saignant, palpite encore, et l'ternelle pense qui le
+tourmente, c'est--que nous ne devons peut-tre plus nous revoir. Ce sont
+paroles de douleur plus profonde que les lamentations sur la tombe des
+morts. Nous vivrons tous les deux; mais chaque matin nous veillera dans
+une couche veuve; et, lorsque tu pourrais goter quelque consolation,
+lorsque notre fille balbutiera ses premiers mots, lui apprendras-tu
+dire mon pre! quoique les caresses de son pre doivent lui tre
+inconnues? Quand ses petites mains te caresseront, quand sa lvre se
+pressera contre la tienne, souviens-toi de l'homme dont la prire te
+bnira; souviens-toi de l'homme que ton amour a bni! Si les traits de
+l'enfant ressemblent ceux que tu ne verras peut-tre plus, alors un
+doux tremblement agitera ton coeur, encore fidle ton poux. Tu connais
+peut-tre toutes mes fautes: personne ne connat tout mon dlire; toutes
+mes esprances, partout o tu vas, s'en vont se fltrir, et pourtant
+elles s'en vont toujours avec toi. Pas un de mes sentimens qui n'ait t
+branl: mon orgueil, qu'un monde n'aurait pu plier, plie devant
+toi;--par toi dlaisse, mon ame me dlaisse moi-mme. Mais c'en est
+fait;--toutes paroles sont vaines, les miennes surtout sont striles:
+mais nous ne pouvons retenir nos penses, qui se font jour malgr
+nous:--Adieu!--Ainsi spar de toi, arrach tout lien de tendresse, le
+coeur consum, solitaire, malade,--pour comble de maux, je puis peine
+mourir.
+
+
+
+
+XVII.
+
+ESQUISSE[134].
+
+[Note 134: Cette pice fut faite par Lord Byron contre une ancienne
+domestique de la mre de sa femme.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+ _Honest--honest Iago!
+ If that thou be'st a devil, I cannot kill thee_.
+
+(SHAKSPEARE.)
+
+ Honnte--honnte Iago!
+ Si tu es un diable, je ne puis te tuer.
+
+
+Ne dans le grenier, leve dans la cuisine, promue de l au maniement
+de la chevelure de sa matresse, enfin,--pour quelque gracieux service
+dont on n'a jamais parl, et que le salaire seul fait deviner,--elle
+parvint du cabinet de toilette la salle manger,--o les laquais qui
+valent mieux qu'elle s'tonnent d'attendre ses ordres derrire sa
+chaise. D'un oeil ferme et d'un front hont, elle prend son dner dans
+le plat qu'elle lavait nagure. Alerte pour la mdisance, prte au
+mensonge, _confidente_ favorite, espionne de la maison,--qui pourrait,
+grands dieux! deviner ses dernires fonctions? Elle fut la gouvernante
+d'une fille unique, ds l'ge le plus tendre. Elle enseigna la lecture
+l'enfant, et l'enseigna si bien, qu'elle-mme, en enseignant apprit
+peler. Puis elle devient adepte dans l'art de l'criture, comme le
+prouve mainte calomnie anonyme. Personne ne sait ce que ft devenue sa
+pupille,--sans cet esprit lev qui conserva la puret du coeur, qui
+soupira toujours aprs la vrit qu'on lui cachait, et qui ferma
+l'oreille l'erreur. La perversit choua devant cette ame jeune, qui
+ne fut ni dupe par la flatterie,--ni aveugle par la bassesse,--ni
+infecte par la fraude,--ni corrompue par un voisinage contagieux,--ni
+amollie par l'indulgence,--ni gte par l'exemple,--ni tente de
+regarder en piti les talens infrieurs son haut savoir,--ni
+enorgueillie par le gnie,--ni rendue vaine par la beaut,--ni pousse
+par l'envie rendre le mal pour le mal,--ni change par la fortune,--ni
+hausse par la fiert ou courbe par la passion:--ame qui la vertu
+n'inspira une inflexible svrit,--que dans ces jours derniers! Oh!
+c'tait la plus pure, la plus parfaite des cratures vivantes de son
+sexe; mais il lui manquait une douce faiblesse,--il lui manquait de
+savoir pardonner. Trop choque des fautes que son ame ne peut connatre,
+elle croit que tout ici-bas pourrait tre comme elle. Ennemie du vice,
+est-elle vraiment l'amie de la vertu? car la vertu pardonne ceux qu'elle
+veut amender. Mais je reviens mon sujet,--que j'ai laiss trop
+long-tems de ct,-- l'hrone infme qui fatigue mon honnte plume.
+Or, quoiqu'elle n'ait plus ses anciennes fonctions, elle rgit le cercle
+qu'elle servait auparavant. Si les mres,--on ne sait
+pourquoi,--tremblent devant elle; si les filles la craignent cause de
+leurs mres; si l'habitude,--chane perfide, qui finit par enlacer les
+plus forts esprits comme les plus faibles,--lui a donn le pouvoir
+d'instiller au fond des ames l'essence empoisonne de ses dsirs cruels;
+si, comme une couleuvre, elle se glisse inaperue dans votre maison,
+jusqu' ce qu'elle soit trahie par la ligne noire et glaireuse qu'elle
+trace en rampant; si, comme une vipre, elle enlace le coeur et y laisse
+le venin qu'elle n'y trouva pas, pourquoi s'tonner que cette mchante
+sorcire guette sans cesse l'occasion d'accomplir ses oeuvres de haine,
+afin de faire du lieu qu'elle habite un vrai Pandemonium[135], et de
+devenir elle-mme la souveraine, l'Hcate[136] de l'enfer domestique?
+Qu'elle est habile charger, d'un seul coup de pinceau, les teintes du
+scandale, avec toute l'honnte perfidie des demi-mots! Comme elle sait
+alors mler le vrai au faux,--le ris moqueur au franc sourire,--un fil
+de candeur un tissu de fraudes! Combien elle affecte de rticences
+apparentes, afin de cacher les inhumains projets de son ame endurcie!
+Lvres de mensonges!--visage n pour dissimuler, pour tre insensible et
+se railler de quiconque sait sentir! Masque vil que la Gorgone[137] mme
+dsavouerait!--Joue de parchemin et oeil de pierre! Voyez quel sang
+jauntre coule dans les veines de sa peau, et y demeure stagnant comme
+une eau bourbeuse! Tel s'offre nos regards le cloporte, dans sa
+cuirasse couleur de safran: tel le vert encore plus sombre des cailles
+du scorpion;--(car ce n'est qu'aux teintes des reptiles que nous pouvons
+comparer cette ame ou ce visage.)--Regardez la physionomie de cette
+femme, et voyez ses sentimens s'y peindre comme dans un miroir. Regardez
+le portrait; ne pensez pas qu'il soit charg; il n'y a aucun trait qui
+ne pt encore tre grossi. En vrit, ce sont les journaliers de la
+nature, qui, durant le repos de leur matresse, firent ce monstre,
+cette toile caniculaire d'un petit ciel, o, sous son influence, tout
+se fltrit ou meurt.
+
+[Note 135: Le _Pandemonium_ est l'difice construit par les dmons pour
+y tenir conseil. Voir _Paradis perdu_, chant Ier.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 136: Nom de Proserpine, suivant quelques mythologues.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 137: Les Gorgones, filles de Phoreus, dieu marin, taient au
+nombre de trois: elles taient si hideuses qu'elles changeaient en
+pierre ceux qui les regardaient.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+Oh! crature misrable!--sans larmes,--sans autre pense que la joie du
+triomphe sur la ruine, qui est ton oeuvre:--un jour viendra, et viendra
+bientt, o tu souffriras beaucoup plus que tu ne fais souffrir
+aujourd'hui; o tu souffriras pour ce vil gosme, qui ds-lors te sera
+chose vaine; o tu te dbattras en hurlant au milieu d'angoisses qui
+n'exciteront point de piti. Puissent les maldictions chappes
+l'affection blesse, redescendre sur ton sein, avec la force de la
+pierre qui retombe, et rendre la lpre de ton ame aussi horrible
+toi-mme qu'au genre humain! jusqu' ce que toutes tes penses se
+condensent en haine de toi-mme,--en haine aussi noire que ton dsir
+voudrait la crer pour les autres; jusqu' ce que ton coeur si dur ait
+t calcin et rduit en cendres, et que ton ame ait quitt son
+enveloppe hideuse! Oh! puisse ta tombe n'avoir pas plus de sommeil que
+ton lit!--puisse-t-elle tre une couche de feu, comme la couche veuve
+que tu nous as prpare! Alors, s'il te vient l'esprit de fatiguer le
+ciel de tes prires, tourne ton regard sur les victimes que tu fis
+ici-bas,--et dsespre! Mort toi!--et quand tu pourriras, les vers
+eux-mmes expireront sur ton argile empoisonne. Ah! sans l'amour que je
+sentis, et que je dois encore sentir pour celle que ta malice arracha
+aux liens les plus sacrs,--ton nom,--ton nom humain--serait expos
+tous les yeux comme type de tout vice;--exalt au-dessus de tes pareils
+moins odieux que toi,--et donn en proie l'ulcre d'une immortelle
+infamie.
+
+
+
+XVIII.
+
+ADIEUX A L'ANGLETERRE.
+
+
+1. Angleterre! patrie de mes aeux et la mienne! la plus noble des
+contres, la meilleure, la plus fconde en bravoure! Je pars le coeur
+bris; je pars dlaiss: je rsigne toutes les joies et toutes les
+esprances que tu me donnas.
+
+2. Terre chrie, mre de la libert, adieu! La libert elle-mme me
+fatigue. Calme tes battemens, mon coeur, et ne te rvolte pas contre un
+arrt que la raison approuve.
+
+3. Avais-je de l'amour?--Je te prends tmoin, Ciel puissant, qui vis
+toutes mes faiblesses et mes craintes; j'adorais,--mais le charme est
+rompu: puissent mes larmes en effacer la mmoire!
+
+4. Combien il est brillant, le moment d'enthousiasme! qu'il est
+blouissant; mais que son clat est passager! c'est une comte
+flamboyante, et prompte s'enfuir: c'est le hraut prcurseur des
+tnbres et des ennuis.
+
+5. Souvenirs des tendresses passes, des plaisirs perdus sans retour,
+laissez-moi,--moi, proscrit, errant et solitaire,--laissez-moi dans le
+deuil, sans me torturer l'ame.
+
+6. O donc--o mon coeur trouvera-t-il le repos? un refuge contre la
+mmoire et la douleur? La gangrne qui le dvore; en quelque lieu que
+j'aille, ddaigne un remde trompeur.
+
+7. Si je pouvais dcouvrir ce fleuve fabuleux qui noie le souvenir dans
+ses ondes, peut-tre de nouveau luirait l'oeil de l'esprance, l'aurore
+d'un jour plus heureux.
+
+8. Le vin a-t-il la vertu de l'oubli? peut-il ter de la cervelle le
+trait qui l'a blesse? La bouteille nous abuse peut-tre une heure, mais
+elle laisse toujours aprs elle rgner le chagrin.
+
+9. L'loignement ou le tems gurissent-ils le coeur qui saigne d'une
+blessure si profonde? L'intemprance en diminue-t-elle les douleurs?
+Peut-on appliquer quelque baume ce mal?
+
+10. Si je cours aux confins du ple, j'y verrai l'ombre que j'adore, le
+fantme qui tourmente mon ame, et se joue de mon strile dsespoir!
+
+11. Le zephir du soir m'apportera le murmure de _sa_ voix, me semblera
+humide de _ses_ pleurs et de _ses_ soupirs, et me demandera une larme
+pour l'autel d l'amour.
+
+12. Dans les rves de la journe, dans les visions de la nuit, mon
+imagination talera tous les attraits de cette femme ma vue abuse,
+gare!
+
+13. Arrire, vaines et passagres images! Arrire, sombres fantmes qui
+troublez mon cerveau, pures illusions de l'esprit et des sens,
+engendres par la douleur et le dlire!
+
+14. N'ai-je pas, sur l'autel de la divinit, jur fidlit celle que
+j'adorais? Ne pronona-t-elle pas les sermens que j'avais prononcs, et
+n'changea-t-elle pas avec son poux un gage solennel?
+
+15. Si mon amour faillit un instant, je m'empressai de rparer ma faute,
+de baiser le coeur que j'avais bless, de tout faire pour l'adoucir avant
+qu'il ne se prt soupirer.
+
+16. N'ai-je pas courb cette tte qui ne s'tait jamais courbe? N'ai-je
+pas pri, moi, qui avais coutume de commander? L'amour me fora de
+pleurer et de supplier, et l'orgueil fut trop faible pour rsister.
+
+17. Puis, une faiblesse comme la mienne, lave dans les larmes de mon
+repentir, devait-elle donc effacer les impressions divines, la foi et
+l'affection de plusieurs annes?
+
+18. A-t-il t bien que l'orgueil, arbitre svre, se soit interpos
+entre la colre et l'amour, et qu'un coeur, jusqu'alors si clment, n'ait
+commenc prouver son inflexibilit que sur _moi_?
+
+19. Hlas! a-t-il t bien, quand je m'agenouillai, de cler ta
+tendresse tel point, qu'en prsence de tout ce que je sentais, ta
+svrit t'interdt toute expression de sensibilit?
+
+20. Et, lorsque la fille chrie, gage de notre amour, regardait sa mre
+et souriait, dis, n'y eut-il rien qui te sollicitt rpondre cet
+appel de l'enfance?
+
+21. Ce coeur, si dur et si glac, si tratre l'amour et moi, ne
+s'est-il pas senti percer d'un trait dchirant, en repoussant la
+supplique de cette innocente crature?
+
+22. Cette oreille, qui tait ouverte tout le monde, fut
+impitoyablement ferme l'poux, ton seigneur; cette voix, qui
+asservirait les dmons, refusa une douce parole de paix.
+
+23. Et penses-tu, ma bien aime,--car toi seule es toujours la vie de
+mon coeur, et, en dpit de mon orgueil et de ma volont, je te bnis,
+oui, je t'aime, mon pouse!
+
+24. Penses-tu que l'absence te verse le baume qui portera remde tes
+maux, ou que le tems, en entranant la vie sur son aile rapide, accorde
+jamais un antidote ta douleur.
+
+25. Tes esprances sont frles comme le rve qui trompe les longues
+heures de la nuit, mais se dissipe la lueur du premier rayon chapp
+des portes de l'orient.
+
+26. Car lorsque, sur le visage heureux de ta petite fille, l'imagination
+suivra du doigt mes traits entrelacs aux tiens, un charme irrsistible
+t'enchanera.
+
+27. La fossette riante qui sige sur sa joue, les clairs qui rayonnent
+de ses yeux, les paroles qu'elle essaiera de bgayer, tout enfin mlera
+un soupir tes sourires.
+
+28. Alors, quoique les mers aient pu mettre entre nous leurs barrires
+orageuses, c'est moi qui triompherai; loin de toi, hors de ton regard,
+mon insu, et sans tre appel, c'est moi, pourtant, qui sera l.
+
+29. Ce n'est pas toi qui lanas contre moi le trait cruel (la cruaut
+tait trangre et odieuse ton coeur); ce n'est pas toi qui m'infligeas
+une incurable blessure.
+
+30. Hlas! oui, ce fut une autre main que la tienne qui troubla mon
+repos; cette main frappa,--et, par un sort trop funeste, c'est moi qui
+souffris le coup et toutes les misres qu'il engendra.
+
+31. Ceux-l nous hassaient tous deux, qui dtruisirent les fleurs et
+les promesses du printems. Qui donc, pour combler notre vide, nous
+donnera de nouveaux liens, de nouvelles affections?
+
+32. Ah! quels moyens peuvent rendre au coeur dchir sa force premire,
+ou l'arc une fois trop tendu le ressort qu'il possdait auparavant?
+
+33. Le coeur dchir saignera, s'ulcrera, et se fanera comme la feuille
+au souffle de la bise; l'if clat ne reviendra pas sur lui-mme,
+quoique vigoureux et dur jusqu' la fin.
+
+34. Je vais errer,--n'importe o; nul climat ne me rendra la paix, ni ne
+dridera mon front, charg de dsespoir, par quelque lueur de joie
+passagre.
+
+35. Oh! avec quelle lenteur les heures s'couleront! de quel ennui sera
+la marche des annes, alors que la valle, la montagne et le bocage ne
+feront que changer le thtre de mes larmes!
+
+36. Les monumens classiques qui sommeillent, le lieu cher la science
+et aux arts, le sarcophage, le temple, le gazon sacr, rien enfin ne
+m'excite ni ne me ravit plus.
+
+37. La cigogne, sur sa muraille en ruines, est cent fois plus heureuse
+que moi; contente d'habiter au milieu des lierres, elle suspend sa
+demeure dans les airs.
+
+38. Moi, j'erre sans asile, le sein nu et en proie aux orages; victime
+de l'orgueil et de l'amour, je cherche,--hlas! ce que je ne puis
+trouver.
+
+39. Je cherche ce qu'aucune peuplade ne me donnera; je demande ce que
+nul climat ne m'accordera, un charme qui neutralise ma misre et sche
+les larmes de mon coeur.
+
+40. Je le demande,--je le cherche,--mais en vain,--depuis l'Indus
+jusques au ple du nord; nulle attention,--nulle piti--pour les
+plaintes o s'exhale la douleur de mon ame.
+
+41. Quel sein soupirera quand je sangloterai? quels pleurs rpondront
+mes pleurs? quelles lamentations feront cho mes lamentations? quel
+oeil remarquera les veilles de mes yeux?
+
+42. Toi-mme, chre enfant, en apprenant babiller,--tandis que
+j'erre au loin,--tu compteras au nombre de tes devoirs, de _har_ celui
+que la nature te commande d'_aimer_.
+
+43. La langue impure de la malice va carillonner ton oreille mes vices
+et mes fautes, et t'enseigner, avec un zle diabolique, craindre
+l'affection d'un pre.
+
+44. Hlas! si, quelque jour; ton oreille est jamais frappe des sons de
+ma lyre, si la voix sincre de la nature s'crie jamais: Ce peut tre,
+ce doit tre mon pre.
+
+45. Peut-tre, qu' ton oeil prvenu, mes traits paratront odieux; la
+nature, elle-mme, sera sourde mes soupirs, et le devoir me refusera
+une larme.
+
+46. Mais certes, dans cette le o mes chants ont retenti de la montagne
+ la valle, toutes les bouches ne rediront pas le triste rcit de mes
+torts, sans aucune motion de reconnaissance.
+
+47. Quelques jeunes ames, qui auront apprci mes vers et se seront
+enflammes mes rcits, se hasarderont peut-tre dire: Ses
+faiblesses furent celles d'un homme.
+
+48. Oui, ces _faiblesses_ taient humaines; mais l'envie, la malice et
+le mpris les grossirent; alors tous les sentimens naturels se
+soulevrent et repoussrent avec haine le masque sous lequel on les
+cachait.
+
+49. La faute fut d'un homme:--et pourtant, combien fut svre, combien
+fut cruelle la condamnation prononce! L'orgueil lui-mme laissa tomber
+quelques gouttes de pleurs, en maudissant mon amour.
+
+50. C'est fini: la grande lutte est passe; le combat s'est apais dans
+mon sein; le terrible flux et reflux de la passion n'y prcipite plus
+ses imptueux courans.
+
+51. C'est fini: mes affections s'en vont, les liens de la nature sont
+briss pour moi, je n'obis plus qu'aux inspirations de l'orgueil, et je
+romps le joug humiliant de l'amour.
+
+52. Je m'envole, comme un oiseau des airs, la recherche d'une demeure
+et d'un lieu de repos, d'un baume contre les souffrances de
+l'inquitude, d'une consolation pour un coeur dsol.
+
+53. Rapide comme l'hirondelle qui plane, hardi comme l'aigle qui
+s'lance, et pourtant, sombre comme la chouette, dont les accens font
+peine au noir dmon de la nuit:
+
+54. Je vais o brillent les splendeurs joyeuses de l'Orient, les danses
+et les riches festins: je m'emmne aux ftes du luxe pour exiler de mon
+esprit la beaut que j'adorais.
+
+55. Dans le verre empli jusqu'aux bords, je boirai les douces ondes du
+Lth: je m'unirai au rire des bacchanales, et sauterai dans la ronde
+des fes.
+
+56. Partout o le plaisir m'invitera, je courrai pour touffer le sombre
+souvenir de mes ennuis, moi, exil, sans esprance et sans patrie, moi,
+fugitif chass par le dsespoir.
+
+57. Adieu donc, terre des braves! Adieu, terre de ma naissance! Quand
+les temptes sviront autour de toi,--puissent-elles toujours respecter
+tes vertus!
+
+58. Femme, enfant, patrie, amis, vous n'amuserez plus mon imagination:
+je fuis loin de vos prestiges et je cours pleurer sur quelque rivage
+meilleur.
+
+59. Le hideux dmon de l'orage qui gronde dans ce coeur agonisant,
+lvera toujours, devant mon regard, son ombre pestifre, jusqu' ce que
+la mort calme ce tumulte jamais.
+
+
+
+
+XIX.
+
+A MA FILLE,
+
+LE MATIN DE SA NAISSANCE.
+
+
+1. Salut cette scne fconde en luttes qui s'ouvre tes pas! Salut,
+aimable miniature vivante! plerine voue mille ennuis inconnus!
+agneau du vaste bercail du monde! source d'esprances, de doutes, et de
+craintes! douce promesse d'annes ravissantes! Comme je flchirais le
+genou de plein gr, et deviendrais idoltre devant toi!
+
+2. C'est le culte naturel,--culte senti,--avou, partout o le feu de la
+vie anime les tres. Dans ces forts sans routes, dans ces plaines sans
+bornes, o rgne une ternelle frocit, le stupide sauvage, image brute
+de l'humanit, confesse l'motion paisible,--le secret
+tressaillement,--le battement cach de son coeur.
+
+3. Chre enfant! avant que les impurets des vices humains n'envahissent
+tes annes, avant que les passions ne troublent ton visage et ne
+t'inspirent ce que tu n'oseras dire, avant que ces lvres ne soient
+plies par les ennuis, ou que ces yeux ne rayonnent d'un dsespoir
+farouche: puiss-je le premier donner l'veil ton oreille, et la
+charmer des accens de la prire paternelle!
+
+4. Mais tu songes peu, ma fille! aux travaux, aux dangers, aux misres
+qui attendent ta marche chancelante travers les ronces du dsert de la
+vie! Ah! tu songes peu ce thtre d'oeuvres si sombres, tendu entre
+toutes les petites choses que nous pouvons trouver ici-bas, et la noire
+et mystrieuse sphre, qui se cache derrire.
+
+5. Tu songes peu, toi que la premire j'aurai nomme mon enfant, aux
+nuages qui s'amoncellent autour de ton aurore, aux illusions qui
+pourront garer ton ame, aux piges qui entrecoupent ta route, aux
+secrets ennemis, aux amis faux, aux dmons qui poignardent les coeurs en
+leur souriant:--tu songes peu ce triste cortge:--puisses-tu n'y
+jamais songer davantage!
+
+6. Mais tu sortiras de ce passager sommeil, et tu t'veilleras, mon
+enfant, pour pleurer. Habitante d'un frle sjour, tes larmes couleront
+comme les miennes ont coul. Abuse, chaque jour, par mille folies, le
+chagrin seul lavera tes fautes; et peut-tre ne t'veilleras-tu que pour
+prouver les angoisses d'un amour non partag.
+
+7. Enfant, aujourd'hui toi-mme ignore! quoique la misre ne repose
+point encore sur ton front ses ailes demi dplumes, cependant tes
+lvres paisibles charmeront peine d'un sourire la tendresse de ta
+mre, avant qu'une rose de larmes n'y ait imprim ses traces humides;
+et n'ait prmaturment fray la voie aux chagrins d'un ge plus mr.
+
+8. Oh! Plt Dieu que la prire d'un pre repousst de tes yeux la
+douleur, de ton sein les soupirs! Plt Dieu qu'un pre et l'esprance
+de supporter le lot d'ennuis destin un enfant chri! Alors, ma
+fille, tu dormirais tranquille, exempte de tous les maux de l'humanit:
+le pre qui t'aime assurerait ta paix, et demanderait souffrir pour
+toi les blessures qu'il a dj souffertes.
+
+9. Dors, ma fille! ce court sommeil s'vanouira trop tt pour cder la
+place au chagrin: trop tt l'aurore du malheur se lvera, et la rose
+sale[138] ruissellera sur ta joue; trop tt la tristesse teindra ces
+yeux; ce sein se gonflera de soupirs, et le dsespoir clipsera les
+rayons de ton midi sous le nuage des douleurs,--hlas! beaucoup trop
+tt.
+
+[Note 138: _Briny rills bedew that cheek_. Rien de plus frquent chez
+les potes latins que, _lacrym sals, ros salsus_. Pourquoi donc ne pas
+ajouter en franais cette pithte aux larmes?
+
+(_N. du Tr._)]
+
+10. Bientt tu prouveras mille soucis ignors, mille besoins et
+chagrins, notre partage commun; maintes angoisses, maintes infortunes
+qui ne sont connues que du sexe que j'adore;--maintes misres qui ne
+trouveront,--ne peuvent trouver une bouche pour les chanter ou pour les
+dire; mais qui demeurent caches au fond de l'ame, hors de tout
+contrle, et la rongent comme ferait un horrible cancer.
+
+11. Toutefois, puisse ton destin, mon enfant, tre plus heureux! puisse
+la joie animer toujours ton sein, et, dans tes plus sombres jours,
+verser sur toi sa riche et inspiratrice lumire! Un pre mlera chaque
+jour ton nom sa secrte prire, et, lorsqu'il descendra dans l'ternel
+repos, ton image adoucira pour lui les tortures de l'agonie.
+
+12. Aussi, je te salue, douce miniature vivante! Salut cette scne
+fconde en luttes qui s'ouvre tes pas[139]! Salut, plerine voue
+mille ennemis inconnus! agneau de la vaste bergerie du monde! source
+d'esprance, de doutes et de craintes! douce promesse d'annes
+ravissantes! Comme je flchirais le genou de plein gr, et deviendrais
+idoltre devant toi!
+
+[Note 139: Les deux premiers vers de cette strophe sont seuls un peu
+diffrens de ceux de la premire. Nous avons cru devoir conserver cette
+diffrence dans la traduction.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+
+
+XX
+
+VERS ADRESSS PAR LORD BYRON A SA FEMME,
+QUELQUES MOIS AVANT LEUR SPARATION.
+
+
+1. Il y a une mystrieuse destine qui entrelace si tendrement avec le
+fil de ma vie le fil d'une autre vue, que l'inflexible ciseau de la
+Parque doit les couper _tous deux_ la fois, ou n'en couper _aucun_.
+
+2. Il y a une _forme_ sur laquelle mes yeux ont souvent fix leur regard
+avec une dlicieuse extase: le jour, l'aspect de cette forme fait leur
+joie; la nuit, les songes leur en reproduisent l'image.
+
+3. Il y a une _voix_ dont les accens excitent dans mon sein une telle
+fivre de ravissement, que je refuserais d'entendre un choeur de
+sraphins si cette voix ne devait point s'y joindre.
+
+4. Il y a un _visage_ dont la joue en rougissant parle d'amour: mais
+quand il plit lors d'un tendre adieu, il rvle plus de passion que les
+mots n'en peuvent exprimer.
+
+5. Il y a une _bouche_ qui a press la mienne, et que nulle autre
+n'avait presse auparavant: elle a jur de me combler de douces
+flicits, et la mienne,--la mienne seule a jur de la presser encore
+davantage.
+
+6. Il y a un _sein_,--qui tout entier m'appartient,--o je reposai
+souvent ma tte souffrante, une _lvre_ qui ne sourit qu' moi seul, un
+_oeil_ dont les larmes coulent avec les miennes.
+
+7. Il y a deux _coeurs_ dont les battemens frappent de mesure avec un si
+parfait accord; dont les pulsations se rpondent si bien l'une
+l'autre, qu'ils doivent continuer ensemble leurs mouvemens,--ou cesser
+tous deux de vivre.
+
+8. Il y a deux _ames_, si semblables deux fleuves dont les ondes
+aimables et paisibles se confondent en un cours gal que, lorsqu'elles
+se quitteront,--_se quitter_!--oh! non! c'est impossible:--ces _deux_
+ames n'en font qu'une.
+
+
+
+
+XXI.
+
+A *****.
+
+
+Lorsque tout, autour de moi, devint sombre et noir, que la raison
+teignit demi son flambeau,--et que l'esprance ne lana plus qu'une
+mourante tincelle qui gara davantage mes pas solitaires; au milieu de
+cette profonde nuit de l'ame, et de ces luttes intrieures du coeur,
+alors que, dans la crainte de paratre trop bons,--les faibles se
+dsesprent et les hommes froids s'enfuient; l'heure o la fortune
+changea,--o l'amour s'envola, o les traits de la haine tombrent en
+pluie serre et rapide: tu fus l'toile solitaire qui se leva sur mon
+horizon pour ne l'abandonner jamais. Oh! bnie soit ta lumire
+invaincue, qui veilla sur moi comme l'oeil d'un sraphin, et maintint
+sans cesse entre la nuit et moi sa gracieuse et voisine lueur! Et quand
+sur nous fondirent les nuages qui tentrent d'obscurcir tes
+rayons,--alors tes douces flammes s'pandirent avec un clat plus pur
+encore, et chassrent au loin les tnbres. Puisse toujours ton esprit
+inspirer le mien, et m'apprendre ce qu'il faut braver ou souffrir!--Une
+seule de tes tendres paroles est plus pour moi que les vaines censures
+du monde. Tu m'apparus comme un arbre aimable, dont la branche non
+rompue, mais heureusement courbe, balance, avec un zle fidle, ses
+rameaux au-dessus d'une tombe: dussent les vents te briser,--dt le ciel
+se fondre tout en eau sur toi, tu fus--et tu serais encore, aux heures
+de la tempte, prt tendre sur moi ton feuillage humide de pleurs.
+Mais tu ne connatras aucun revers, quelle que soit ma destine: car la
+divinit rcompensera, en plein jour, les gens de bien,--et toi
+par-dessus tous. Laisse donc rompre le lien d'un amour abus:--le lien
+ne se rompra jamais. Ton coeur est sensible,--mais non pas irritable: ton
+ame, toute tendre qu'elle est, ne sera jamais branle. Voil, quand
+tout le reste fut perdu, ce que je trouvai en toi, ce que j'y trouverais
+toujours;--et, tant que battra un coeur si prouv, la terre ne sera
+point dserte,--mme pour moi.
+
+
+
+
+XXII.
+
+STANCES A *****
+
+
+1. Quoique les jours de mon bonheur ne soient plus, et que l'toile de
+ma destine ait march vers son dclin, cependant ton tendre coeur a
+refus de dcouvrir en moi les fautes que tant d'autres hommes pouvaient
+trouver. Quoique ton ame n'ignort point ma douleur, elle n'a pas frmi
+de la partager avec moi. Ah! l'amour que mon esprit s'tait peint, je ne
+l'ai jamais trouv qu'en toi.
+
+2. Si la nature autour de moi sourit, ce seul sourire, qui dsormais
+rponde au mien, je ne le crois pas trompeur, parce qu'il me rappelle le
+tien. Si les vents sont en guerre avec l'Ocan, comme le sont, avec moi,
+les coeurs en qui je m'tais confi, les vagues souleves n'excitent en
+moi quelque motion, que parce qu'elles m'emportent loin de toi.
+
+3. Quoique le roc o se rfugia ma dernire esprance soit aujourd'hui
+bris, et que les dbris s'en soient abms dans les flots; quoique je
+sente que mon ame soit livre la douleur:--pourtant, mon ame ne sera
+pas l'esclave de la douleur. Je suis en butte maintes angoisses: on
+peut m'accabler, mais non me mpriser,--me torturer, mais non me
+soumettre:--c'est toi que je songe,--non pas mes ennemis.
+
+4. Humaine crature, tu ne me trompas point; femme, tu ne me fus pas
+infidle: aime, tu ne te plus pas m'attrister; calomnie, tu ne fus
+jamais abattue;--je t'offris ma confiance, et tu ne la dsavouas point;
+tu me quittas, mais non pour t'enfuir: tu veillas sur moi, mais non pour
+me diffamer; quand tu gardas le silence, ce ne fut pas devant les
+mensonges du monde.
+
+5. Toutefois, je ne blme ni ne mprise le monde, ni la guerre de tant
+d'ennemis ligus contre un seul:--si mon ame n'tait pas faite pour le
+priser, ce monde,--c'tait folie de ne pas le fuir plus tt; et, si
+cette erreur m'a cot cher, et plus que je ne pus jamais le prvoir,
+j'ai trouv que, quelle que ft ma perte, il a t impossible de me
+priver de toi.
+
+6. De ce naufrage de mes biens passs, il me reste encore beaucoup: j'ai
+appris par l que ce que je chrissais le plus mritait, en effet,
+d'tre l'objet le plus cher mon coeur. Dans le dsert, jaillit encore
+une fontaine; dans cette immense dsolation, un arbre est encore debout;
+et, dans la solitude, chante encore un oiseau qui me parle de toi.
+
+
+
+
+XXIII.
+
+A UN JEUNE AMI[140].
+
+
+[Note 140: Ce pome et le suivant ont t composs avant le mariage de
+Lord Byron.]
+
+1. Il y a peu d'annes, toi et moi tions intimes amis, au moins de nom:
+et la joyeuse sincrit de l'enfance fit long-tems durer nos tendres
+sentimens.
+
+2. Mais aujourd'hui tu sais trop bien, comme moi, quels riens le coeur
+nous rappelle souvent; et que ceux qui ont le plus aim autrefois
+oublient trop tt qu'ils aient aim le moins du monde.
+
+3. Et tels sont les changemens qu'offre le coeur, si frle est le rgne
+de l'amiti du premier ge, que le court espace d'un mois, d'un jour,
+peut-tre, verra ton ame me redevenir trangre.
+
+4. S'il en est ainsi, ce n'est, certes, pas moi qui dplorerai jamais la
+perte d'un tel ami: la faute n'en serait pas toi, mais la nature qui
+te fit volage.
+
+5. Comme on voit osciller les ondes inconstantes de l'Ocan, ainsi va le
+flux et reflux des sentimens humains. Qui donc se fierait ce coeur
+toujours embrs de passions orageuses?
+
+6. Peu importe qu'levs ensemble, nous ayons, aux jours de notre
+enfance, got des joies communes; le printems de ma vie a fui
+rapidement, et toi aussi, tu as cess d'tre un enfant.
+
+7. Et quand nous disons adieu au jeune ge, devenus esclaves d'un monde
+trompeur, nous soupirons un long adieu la vrit: ce monde corrompt
+l'ame la plus noble.
+
+8. Oh! joyeuse saison, o l'esprit ose tout hardiment, sauf le mensonge;
+o la pense s'chappe avant la parole, et brille dans un oeil paisible!
+
+9. Il n'en est plus ainsi, dans un ge plus mr, o l'homme n'est qu'un
+instrument; o l'intrt gouverne nos esprances et nos craintes; o
+tous doivent aimer et har suivant la rgle.
+
+10. Nous apprenons enfin cacher nos fautes avec les fous que la
+parent du vice nous unit; et ceux-l, oui, ceux-l seuls peuvent
+rclamer le nom d'ami, nom dsormais prostitu.
+
+11. Tel est le lot commun de la condition humaine. Pouvons-nous donc
+chapper au joug de la folie? pouvons-nous renverser l'ordre gnral, et
+n'tre pas ce que tous nous devons tre tour tour?
+
+12. Quant moi, chaque priode de la vie m'a port une destine si
+noire, j'ai tant de haine pour l'homme et pour le monde, que je me
+soucie peu de l'heure o je quitterai ce thtre.
+
+13. Mais toi, esprit frle et lger, tu brilleras un instant, et puis tu
+passeras: ainsi le ver-luisant[141] tincelle dans la nuit, mais n'ose
+soutenir l'preuve du jour.
+
+[Note 141: M.A.P., au lieu de _ver-luisant_, dit: _le lampyris_. C'est
+trs savant: c'est comme qui dirait, au lieu d'crevisse, un _astacus_.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+14. Hlas! tu te rends toujours l'appel de la folie, toutes les fois
+qu'elle t'invite aux cercles de parasites et de princes, (car, choys
+d'abord dans les palais des rois, les vices nous y attirent par un
+accueil gracieux.)
+
+15. Chaque soir, tu viens ajouter un insecte la foule bourdonnante, et
+toujours ton coeur frivole est heureux de se joindre aux ames vaines, de
+courtiser les ames orgueilleuses.
+
+16. L, tu voles de belle en belle, et promnes partout tes rapides
+sourires, comme le long d'un riant parterre le papillon gte les fleurs
+qu'il gote peine.
+
+17. Mais, dis-moi, quelle nymphe prisera cette flamme, qui semble, comme
+fait une vapeur marcageuse, s'enfuir de dame en dame? cette flamme,
+vritable feu follet d'amour?
+
+18. Quel ami daignera, pour toi, malgr le plus tendre penchant, avouer
+une fraternelle tendresse? Qui abaissera son coeur d'homme une amiti
+que le premier sot peut partager?
+
+19. Arrte, il en est tems encore: cesse de paratre si basse crature
+au milieu de la foule; cesse de passer tes jours dans une vie si
+oiseuse: sois quelque chose, autre chose du moins--qu'un tre vil.
+
+
+
+
+XXIV.
+
+A MARIE[142].
+
+
+[Note 142: Miss Chaworth, la Marie des _Heures de loisir_, qui pousa un
+gentilhomme d'ancienne famille, mais dont le mariage fut loin d'tre
+heureux.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+1. C'est bien! tu es heureuse, et moi je sens que je devrais tre
+heureux aussi; car mon coeur prend encore un intrt ardent ton
+bonheur, comme il eut toujours coutume de faire.
+
+2. Que ton poux est fortun!--Ah! j'prouverai bien quelques peines
+la vue de la flicit que le destin lui accorde mon prjudice; mais je
+les bannirai.--Oh! combien mon coeur le harait, cet homme-l, s'il
+allait ne pas t'aimer!
+
+3. Nagure, quand je vis ton enfant chri, je crus que mon coeur jaloux
+se briserait; mais quand cette innocente crature m'eut souri, je
+l'embrassai par amour de sa mre.
+
+4. Je l'embrassai, et j'touffai mes soupirs, voir sur son visage les
+traits de son pre; mais ses yeux taient ceux de sa mre, ils
+appartiennent donc l'amour et moi.
+
+5. Marie, adieu! Je dois m'loigner. Tant que tu seras heureuse, je ne
+m'affligerai pas; mais je ne puis demeurer prs de toi. Mon coeur bientt
+retomberait dans tes fers.
+
+6. Je pensais que le tems,--je pensais que l'orgueil avait enfin teint
+les flammes de l'enfance, et je ne sus qu'aprs m'tre assis ton ct
+que mon coeur nourrissait encore les mmes sentimens, hors l'espoir.
+
+7. Cependant, j'tais calme: j'ai connu le tems o mon sein se serait
+dchir devant ton regard, mais aujourd'hui, trembler serait un
+crime:--nous nous sommes rencontrs, et pas un nerf n'a tressailli.
+
+8. Je t'ai vu arrter tes regards sur mon visage sans y surprendre aucun
+trouble: tu n'y pus dcouvrir qu'un seul sentiment, le sombre calme du
+dsespoir.
+
+9. Arrire! arrire! rve de mes premiers ans! Le souvenir ne doit plus
+se rveiller. Oh! o trouver l'onde fabuleuse du Lth? Coeur insens,
+sois paisible, ou brise-toi.
+
+
+
+
+XXV.
+
+A THYRZA.
+
+
+1. Sans pierre qui marque la place de ta cendre, et dise ce que la
+vrit elle-mme aurait dit, ce que tout le monde, hors un seul homme, a
+dj peut-tre oubli; hlas! pourquoi gis-tu dans la tombe? Spar par
+tant de rivages, par tant de mers, je t'ai toujours aime,--mais en
+vain! Le pass,--l'avenir a fui pour toi, en nous condamnant ne nous
+revoir jamais,--non!--jamais! Si du moins--un mot, un regard m'et dit
+tendrement: Je te quitte en t'aimant, mon coeur et appris pleurer,
+avec de plus faibles sanglots, le coup qui enleva l'ame de ton corps; et
+puisque la mort prparait un dard lger pour te frapper soudain et sans
+douleurs, ne soupiras-tu pas aprs celui que tu ne verras plus, qui
+garde et garda encore ton image dans son sein? Oh! qui aurait veill,
+comme lui, sur toi? ou, comme lui, observ avec dsespoir ton oeil se
+glacer cette heure redoute qui prcde la mort, alors que la douleur
+muette craint de pousser un soupir, jusqu' ce que tout soit fini? Mais
+ds que tu aurais cess d'avoir affaire aux misres humaines, mon coeur
+dchir n'aurait plus retenu les torrens qui auraient ruissel de mes
+yeux avec autant d'abondance qu'aujourd'hui. Ah! comment ne fondrais-je
+pas en pleurs la vue de ces tours, maintenant dsertes pour moi, ou,
+avant de te quitter pour quelque tems, nous avons souvent confondu nos
+douces larmes! Dirai-je tout notre bonheur? Ces regards que personne ne
+voyait, les sourires que personne ne pouvait comprendre, la pense
+voix basse exhale de deux coeurs troitement unis, l'treinte lectrique
+des mains, les baisers si innocens, si purs, que l'amour se dfendait
+tout dsir plus ardent? Tes beaux yeux rvlaient une ame si chaste, que
+la passion elle-mme et rougi de rclamer davantage. Tes accens
+m'instruisaient me rjouir, lorsqu'oubliant ton exemple j'tais prt
+m'affliger: dans ta voix, le chant me semblait une harmonie cleste;
+mais il ne m'tait doux que dans ta voix. Dirai-je les gages sacrs que
+nous changemes?--je porte encore le mien; mais o est le tien?--hlas!
+o es-tu toi-mme? J'ai souvent soutenu le fardeau du malheur; mais je
+n'avais pas encore pli sous lui jusqu' ce jour! Tu m'as laiss, la
+fleur de la vie, la coupe de misre puiser. La tombe ne ft-elle
+qu'un lieu de repos, je ne souhaiterais pas de te revoir ici-bas. Mais
+si, dans des mondes plus heureux que le ntre, tes vertus cherchent une
+sphre digne d'elles-mmes, rpands sur moi une portion de ton bonheur
+pour me dlivrer de mes angoisses d'ici-bas. Instruis-moi; devais-je
+l'tre sitt par toi porter la vie, donner et recevoir un pardon!
+Sur la terre, ton amour fut d'un tel prix pour moi que je ne voudrais
+avoir rien de plus esprer dans le ciel.
+
+2. Arrire, arrire, accens de douleur! silence, chants autrefois doux
+mon coeur! ou je fuis d'ici; car, hlas! je n'ose de nouveau abandonner
+mon oreille ces sons, qui me parlent de jours plus brillans;
+sommeillez, cordes de la lyre: ah! je ne dois plus songer, je ne puis
+plus arrter mon regard ce que je suis,-- ce que je fus. La voix qui
+donnait ces sons tant de douceur est aujourd'hui muette, et tous leurs
+charmes s'en sont envols; leur plus tendre mlodie n'est plus qu'un
+psaume funbre, une antienne de mort! Oui, Thyrza! oui, ces chants ne
+respirent que toi, poussire bien aime, puisque tu es poussire: ce qui
+fut nagure harmonie, est pour moi pis que bruit discord! Tout est
+silencieux!--mais un cho trop connu retentit en mon oreille; j'entends
+une voix que je voudrais n'entendre pas, une voix qui maintenant,
+pourrait bien se taire: cependant, maintes fois elle branle mon ame
+due par l'illusion. Ces gracieux accens enchantent mon sommeil jusqu'
+l'instant o mes sens s'veillent, o vainement j'coute encore, aprs
+la fuite du rve. Douce Thyrza! dans le sommeil ou dans la veille, tu
+n'es plus pour moi qu'un songe aimable; une toile qui jeta un moment
+sur les flots sa tremblante lumire, puis dtourna de la terre ses
+dlicats rayons. Cependant, celui qui doit achever l'odieux voyage de la
+vie sous les nuages de colre dont le ciel s'est voil,--celui-l
+dplorera long-tems l'clipse de l'astre qui rpandait l'allgresse sur
+la route.
+
+3. Encore un effort, et je suis dlivr des angoisses qui dchirent mon
+coeur: encore un long soupir, pour la dernire fois, l'amour et toi;
+puis rentrons dans le tourbillon de la vie. Il me convient fort de me
+mler maintenant aux choses qui m'avaient toujours dplu auparavant:
+quoique toute joie ait t ensevelie avec toi, quel chagrin dsormais
+peut me toucher? Allons, servez-moi du vin, servez le banquet, l'homme
+n'est pas fait pour vivre seul: je serai cette lgre et
+incomprhensible crature qui sourit avec tous, et ne pleure avec
+personne. Il n'en fut point ainsi dans des jours plus chers mon coeur,
+il n'en aurait jamais t ainsi; mais tu m'as quitt, et m'as laiss
+seul ici-bas: tu n'es plus rien, tout n'est rien dsormais pour moi. En
+vain mon luth voudrait produire un lger murmure! Le sourire que la
+douleur essaiera de feindre ne fait qu'insulter la misre qui gmit
+ct, comme ferait une guirlande de roses sur un spulcre. Quoique de
+gais compagnons, le verre en main, chassent un instant le sentiment du
+malheur; quoique le plaisir embrase l'ame dlirante, ah! le coeur--le
+coeur est toujours vide[143]! Maintes fois, dans la solitude d'une belle
+nuit, il me fut doux de fixer mon regard sur la vote toile; car alors
+je songeais que la lumire cleste brillait d'un gracieux clat ton
+oeil mlancolique. Souvent, lorsqu' la clart des rayons de Diane[144]
+je naviguais sur les ondes de la mer ge, je pensais en moi-mme: A
+prsent Thyrza contemple cette lune.--Hlas! cette lune clairait la
+tombe de Thyrza! tendu sur le lit sans sommeil de la fivre, tandis que
+le frisson parcourait mes veines palpitantes: C'est du moins une
+consolation, disais-je d'une voix faible, que Thyrza ne sache pas mes
+souffrances. Comme la libert l'esclave us par les ans n'est plus
+qu'un prsent strile, ainsi la nature me rendit en vain la vie quand
+Thyrza eut cess de vivre. Gage d'amour, que je reus de ma Thyrza dans
+des jours meilleurs, alors que j'tais galement neuf dans l'amour et
+dans la vie, comme mon regard te trouve aujourd'hui chang! comme le
+tems a jet sur toi une teinte de douleur! Le coeur qui se donna avec toi
+est muet.--Ah! pourquoi le mien ne jouit-il pas du mme repos? aussi
+glac qu'un coeur mort le peut tre, il sent encore, il souffre de ce
+froid. Et toi, gage amer! emblme de deuil! je te bnis malgr tes
+pnibles souvenirs! reste jamais sur mon sein! veille, veille jamais
+sur mon amour, ou brise le coeur que tu presses! L'amour est apais par
+le tems, mais non dtruit: il devient plus sacr quand toutes ses
+esprances sont envoles. Oh! que sont les amours de mille beauts
+vivantes l'amour qui ne peut dlaisser une cendre!
+
+[Note 143: Ces quatre vers:
+
+ _Though gay companions o' er the bowl
+ Dispel awhile the sense of ill;
+ Though plesure fires the maddening soul,
+ The heart--the heart is lonely still_.
+
+sont un plagiat de Byron sur lui-mme, l'exception d'un seul mot. Voir
+_Heures de loisir_, pices fugit. IX, st. 4. Le seul mot diffrent est
+ici _fires_ (embrase), au lieu de _stirs_ (agite).
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 144: Le texte anglais dsigne la lune sous un nom encore plus
+classique, celui de Cynthia (Diane est ne sur le mont Cynthus Dlos).
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+
+
+XXVI.
+
+EUTHANASIA[145].
+
+[Note 145: _Euthanasia_ est un mot tout grec: (Euthanasia], compos de
+[Grec: eu], _bien_, et de [Grec: Thanatos], _mort_. Il signifie donc: _le
+bien mourir, la bonne ou belle mort_, etc.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+Lorsque le tems, tt ou tard, amnera le sommeil sans rves o
+s'endorment les morts, Oubli! puisse ton aile languissante se balancer
+gracieusement sur mon lit de mort! Loin de moi, cette troupe d'amis ou
+d'hritiers qui pleure ou souhaite le coup suspendu sur ma tte! Loin de
+moi, femme chevele qui ressente ou feigne un dsespoir biensant! Mais
+je voudrais descendre en silence dans la terre, sans officieux pleureurs
+ mon ct; je voudrais ne pas corrompre une heure de plaisir,
+n'inspirer pas une crainte l'amiti. Toutefois l'amour, s'il avait,
+une heure pareille, la noble force de dompter ses inutiles
+soupirs,--l'amour pourrait alors manifester, pour la dernire fois, sa
+puissance, et sur l'amante en vie, et sur l'amant expirant. Il me serait
+doux, ma Psych! de voir, jusqu'au dernier instant, tes traits toujours
+sereins; dans l'oubli des transes passes, la douleur elle-mme
+sourirait. Vain dsir!--la beaut frissonnera toujours la vue du
+frisson de l'agonie; et les larmes que la femme verse son gr nous
+trompent durant la vie, nous effminent l'instant de la mort. Donc,
+puiss-je tre seul ma dernire heure, sans cortge de regrets et de
+gmissemens! Pour des milliers d'hommes, la mort a cess d'tre un
+sombre fantme; et la douleur a t passagre ou tout--fait inconnue.
+Oui, ce n'est que mourir et s'en aller, hlas! o tous s'en sont alls
+dj, o tous doivent aller encore! tre dans le nant o j'tais, avant
+de natre la vie et ses misres! Compte les joies que tes heures ont
+vues; compte les jours o tu fus sans souffrance, et sache, quel qu'ait
+t ton sort, que le nant est quelque chose de mieux!
+
+
+
+
+XXVII.
+
+STANCES.
+
+ Heu! quant minus est cum reliquis versari quam tu
+ meminisse.
+
+
+1. Donc[146] tu es morte, la fleur de la jeunesse, aussi belle que le
+fut jamais une beaut mortelle! Un corps si charmant et des attraits si
+rares sont retourns trop tt dans la terre! Ah! quoique la terre t'ait
+reue dans son sein; quoique tu reposes en un lieu que pressent les pas
+d'une foule indiffrente ou joyeuse, il y a un oeil qui ne pourrait avoir
+la force de regarder un instant ce tombeau.
+
+[Note 146: Malherbe a commenc une ode par cette strophe:
+
+ Donc un nouveau labeur tes armes s'apprte, etc.
+
+Cette forme de style, encore trs-employe par Corneille, parat avoir
+rpugn Racine et tous ceux qui l'ont ador comme type unique de la
+_belle locution_. La nouvelle cole a eu raison de remettre en vigueur
+ce tour, notre sens fort nergique. M.V. Hugo a fait dire
+Charles-Quint, dans _Hernani_:
+
+ Donc je suis, c'est un titre n'en pas vouloir d'autres,
+ Fils de pres qui font choir la tte des vtres.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+2. Je ne demanderai pas o gt ta cendre, et n'irai pas contempler ta
+place funraire; l'herbe et les fleurs y crotront leur gr; certes,
+je ne viendrai pas les voir: c'est assez pour moi de connatre que ce
+que j'aimai, et dus encore long-tems aimer, se pourrit comme l'argile
+commune; pas n'ai besoin qu'aucune pierre me dise que ce que j'aimai
+tant n'est plus rien.
+
+3. Je t'aimai jusqu'au dernier moment avec autant d'ardeur que tu
+m'aimas toi-mme, d'une ardeur qui ne s'est jamais affaiblie, et qui ne
+peut plus s'altrer. L'amour o la mort a mis son sceau, ni les ans ne
+peuvent le glacer, ni un rival le drober, ni la perfidie l'abjurer: et,
+ce qui serait le pire des maux, tu ne peux plus voir en moi ni faute, ni
+inconstance, ni torts.
+
+4. Les meilleurs jours de la vie, nous en avons joui tous deux; les
+mauvais jours me sont rests moi seul! Ni le soleil riant, ni la
+sombre tempte, ne sont plus rien pour toi. Le silence de ce sommeil
+sans rves, je l'envie trop maintenant pour pleurer; et je n'ai pas
+m'affliger d'avoir vu tous ces attraits, qui ont disparu soudain, se
+consumer peu peu dans un long dprissement.
+
+5. La fleur, dans l'clat non pareil de sa maturit, doit tomber victime
+prcoce: sa corolle, sans tre avant le tems arrache par la main de
+l'homme, doit se sparer de la tige; et pourtant, ce serait douleur plus
+grande de la regarder se fltrir feuille feuille, que de la voir
+dpouille en un jour: car l'oeil mortel souffre suivre le passage de
+la beaut la laideur.
+
+6. Je ne sais si j'aurais support la lente clipse de tes charmes; la
+nuit qui aurait suivi une si belle aurore et jet une ombre trop
+profonde. Ta journe s'est passe sans nuage, et tu fus digne d'amour
+jusqu'au dernier instant: tu disparus, tu ne dpris pas; ainsi; les
+toiles qui traversent les cieux brillent d'autant plus qu'elles tombent
+de plus haut.
+
+7. Si je pouvais pleurer comme je pleurais jadis, certes mes larmes se
+rpandraient penser que je ne fus pas l pour veiller au moins une
+nuit prs de ton lit, pour contempler ton visage avec tendresse; pour te
+serrer dans mes bras languissans, relever ta tte expirante, et montrer
+cet amour, hlas! trop vain dans ses efforts, que ni toi ni moi ne
+ressentirons plus.
+
+8. Ah! tu me laisses libre!--Mais comme il me serait moins doux de
+possder toutes les beauts qui restent encore sur la terre, que de me
+repatre ainsi de ton souvenir. Tout ce qui de toi ne peut prir,
+revient moi du sein de la sombre et terrible ternit: et notre amour
+enserr dans la tombe est encore ce que j'ai de plus cher, hormis ses
+annes de vie.
+
+
+
+
+XXVIII.
+
+STANCES.
+
+ 14 mars 1812.
+
+
+1. Si quelquefois dans les demeures des hommes ton image peut s'vanouir
+en mon sein, l'heure de la solitude m'offre de nouveau les traits
+enchanteurs de ton ombre: cette heure triste et silencieuse peut ainsi
+me rendre encore beaucoup de ce que je trouvais en toi, et la douleur
+sans tmoin peut alors exhaler la plainte qu'elle n'osait exprimer aux
+yeux du monde.
+
+2. Oh! pardonne si dans la foule je dissipe parfois une pense qui t'est
+due, et si, tout en me condamnant moi-mme, je souris et parais infidle
+ ta mmoire! Ne crois pas que cette mmoire me soit moins chre, parce
+qu'alors je ne semble pas afflig; ah! je ne voudrais pas que les coeurs
+frivoles entendissent un soupir que j'adresse tout entier _toi_.
+
+3. Si je ne laisse point passer le verre sans le vider, ce n'est pas que
+je boive pour bannir le chagrin; il faut qu'elle contienne un breuvage
+de mort, la coupe qui sera le Lth du dsespoir! Si l'oubli pouvait
+dlivrer mon ame des visions qui la troublent, je briserais contre
+terre, quelque douce que ft la liqueur, le vase o se noierait une
+seule des penses que je garde de toi.
+
+4. Si tu disparaissais de ma mmoire, o mon coeur vide se tournerait-il?
+Qui donc resterait aprs moi pour honorer ton urne abandonne? Non,
+non,--ma douleur s'enorgueillit de remplir ce dernier et si doux devoir;
+tout le monde peut t'oublier, mais moi, je dois me souvenir toujours.
+
+5. Car, je le sais, tels auraient t les regrets de ton sensible coeur
+pour le mortel qui maintenant quittera sans tre pleur ce thtre
+d'ici-bas, o il n'intressait que toi. Oh! je sens trop que c'tait
+_l_ une flicit qui n'tait pas faite pour moi; tu ressemblais trop
+un rve du ciel pour que tout amour terrestre ne ft pas indigne de toi.
+
+
+
+
+XXIX.
+
+A UNE DAME.
+
+ Septembre, 1809.
+
+
+Oh! madame! quand je quittai le lointain rivage o je reus la
+naissance, peine pensais-je qu'il me serait encore douloureux
+d'abandonner une autre contre du globe: et pourtant, ici, dans cette
+le strile, o la nature languit demi expirante, o vous seule
+souriez, je vois avec crainte l'heure de mon dpart. Quoique aujourd'hui
+je sois loin des bords escarps d'Albion, dont me spare l'abme azur
+des flots; peut-tre aprs le court priode de quelques saisons je
+reverrai les rochers de la patrie: mais, en quelque lieu que j'erre,
+sous un ciel brlant et sur des mers diverses, quoique le tems puisse
+enfin me rendre mes foyers domestiques, jamais je ne reposerai mes
+yeux sur vous,--sur vous, en qui brillent la fois tous les charmes o
+se prennent, les coeurs imprudens, vous qu'on ne peut voir sans
+admiration, et, mme; ah! pardonnez-moi le mot,--sans amour. Pardonnez
+ce mot celui qui n'en offensera plus votre oreille; et puisque je ne
+peux avoir une place dans votre coeur, croyez-moi ce que je suis en
+effet, votre ami. Qui donc serait assez froid pour te voir, aimable
+voyageuse, et sentir pour toi moins de zle, et n'tre pas; ce que
+l'homme devrait toujours tre, l'ami de la beaut dans l'infortune?
+Hlas! qui croirait qu'une femme telle que toi parcouru la route des
+prils destructeurs, a brav les coups de l'ouragan, ministre ail de la
+mort, a chapp la rage encore plus terrible d'un tyran? Oui, madame!
+quand je verrai les murs o jadis s'leva la libre Byzance, quand je
+verrai Stamboul et ses palais orientaux o maintenant les tyrans turcs
+se renferment; quoique cette puissante cit occupe toujours un rang
+glorieux dans les annales de la renomme, elle aura sur mon esprit un
+droit encore plus cher, comme lieu de votre naissance. Aujourd'hui je
+vous dis adieu: mais lorsque je serai sur ce merveilleux thtre, il
+sera doux pour moi qui ne puis demeurer o vous tes,--il sera doux
+d'tre o vous avez t.
+
+
+
+
+XXX.
+
+STANCES
+
+ Composes le 11 octobre 1809, la nuit, durant un orage, au
+ milieu du tonnerre et des clairs, lorsque les guides eurent
+ perdu la route qui mne Zitza, prs la chane de montagnes
+ connues autrefois sous le nom de Pinde, dans l'Albanie.
+
+
+1. Au pied des montagnes du Pinde, l'ouragan nocturne nous glace de
+froid, et les nuages irrits versent grands flots la vengeance des
+cieux.
+
+2. Nos guides sont partis, notre espoir est perdu, et les clairs, qui
+jouent sur l'horizon, ne servent qu' nous montrer les rocs qui ont
+entrav notre route, et dorer l'cume du torrent.
+
+3. N'ai-je pas aperu l-bas une cabane, fort petite il est vrai?
+Lorsque l'clair dissipera pour un instant les tnbres,--combien je
+bnirai l'ombre de la petite cabane!--Mais hlas! ce n'est qu'un tombeau
+turc.
+
+4. Au milieu du bruit des ondes qui tombent en cascades cumantes,
+j'entends le cri d'une voix humaine;--c'est mon compatriote, puis de
+fatigue, qui invoque de cette contre lointaine le nom de l'Angleterre.
+
+5. Un coup de fusil vient de partir:--est-ce un ennemi ou un ami qui l'a
+tir? Encore un autre;--c'est pour avertir les paysans de la montagne de
+descendre et de nous conduire leurs demeures.
+
+6. Oh! qui, dans une nuit pareille, osera se hasarder dans le dsert?
+Qui, durant les roulemens du tonnerre, peut entendre notre signal de
+dtresse?
+
+7. Qui, aprs avoir mme entendu nos cris, se lvera pour s'engager dans
+un chemin si prilleux? Qui ne nous prendra, nos vocifrations
+nocturnes, pour des brigands qui battent le pays?
+
+8. Les nuages crvent, les airs tincellent: oh! quelle heure terrible!
+L'orage tombe avec plus de fureur! Pourtant une pense a encore la force
+de maintenir la chaleur en mon sein.
+
+9. Tandis que j'erre dans ces sentiers sans issue, sur cette cime
+hrisse de rocs et de ronces; tandis que les lmens puisent leur
+rage, douce Florence[147], o es-tu?
+
+[Note 147: Ce n'est pas le nom de la capitale de la Toscane, mais celui
+d'une femme espagnole que Byron parat avoir eue pour matresse dans
+l'le de Malte.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+10. Ah! sans doute tu n'es plus sur la mer,--sur la mer que ta barque a
+si long-tems parcourue. Oh! puisse l'orage qui fond sur moi, ne frapper
+que ma tte!
+
+11. Le rapide siroc[148] enflait ta voile de toute la puissance de son
+souffle, quand je pressai tes lvres pour la dernire fois: il aura,
+depuis long-tems, travers l'onde cumante, pouss ton brave navire
+jusqu'au rivage.
+
+[Note 148: Vent de sud-est, dans la Mditerrane.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+12. Maintenant tu es hors de pril: oui, depuis long-tems tu as foul la
+grve espagnole. Ce serait chose cruelle qu'une femme aussi belle que
+toi ft retenue sur les flots.
+
+13. Et puisque je songe maintenant toi au milieu des tnbres et des
+terreurs, comme dans ces heures de rjouissances o rgnaient le plaisir
+et la musique;
+
+14. Toi, au milieu des belles et blanches murailles de Cadix, si
+pourtant Cadix est encore libre[149], jette parfois un regard au travers
+de tes jalousies, sur l'abme azur de la mer.
+
+[Note 149: A cette poque, comme on sait, les Franais taient en
+Espagne.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+15. Puis souviens-toi des les de Calypso[150], devenues chres nos
+coeurs depuis les jours que nous y avons passs ensemble: donne aux
+autres tes sourires par milliers, moi un seul soupir.
+
+[Note 150: Malte et Gozzo: les gographes signalent ces deux les comme
+pouvant tre l'le Ogygie, demeure de Calypso.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+16. Et quand le cercle de tes admirateurs remarquera la pleur de ta
+face, une larme demi forme, un nuage passager de gracieuse
+mlancolie,
+
+17. De nouveau tu souriras; tu viteras, en rougissant, la raillerie de
+quelque fat, et n'avoueras pas que tu penses une fois un amant qui
+pense toujours toi.
+
+18. Quoique les sourires et les soupirs soient galement vains, alors
+que deux coeurs gmissent l'un de l'autre spars, mon ame en deuil
+franchit mers et montagnes la poursuite de la tienne.
+
+
+
+
+XXXI.
+
+STANCES
+CRITES EN PASSANT LE GOLFE D'AMERACIE[151].
+
+[Note 151: Aujourd'hui golfe d'Arta, dans la Basse-Albanie (ancienne
+pire): ce fut le thtre de la bataille d'Actium.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+14 novembre 1809.
+
+
+1. A travers un ciel sans nuages, le disque argent de la lune lance
+plein ses rayons sur la cte d'Actium: c'est sur ces ondes que jadis la
+reine d'gypte gagna et perdit l'ancien monde.
+
+2. Sur la scne que je contemple aujourd'hui, l'abme azur fut le
+tombeau de plus d'un Romain: c'est l que l'ambition farouche abandonna
+sa chancelante couronne pour suivre une femme.
+
+3. Florence! toi que j'aimerai autant que fut jamais aime mortelle
+clbre en prose ou en vers, depuis l'pouse qu'Orphe ramena des
+enfers; toi que j'aimerai tant que tu seras belle et que je serai jeune;
+
+4. Douce Florence! c'taient d'heureux tems que ceux o le monde tait
+mis en jeu pour les yeux des belles! Oh! si les potes avaient sous leur
+empire autant de royaumes que de rimes, tes charmes feraient de nouveaux
+Antoines.
+
+5. Le destin ne permet pas qu'il en soit ainsi; mais j'en jure par tes
+yeux, par les boucles de ta chevelure, si je ne puis perdre un monde
+pour toi, point ne voudrais te perdre pour un monde!
+
+
+
+
+XXXII.
+
+VERS
+COMPOSS APRS AVOIR FRANCHI A LA NAGE LE DTROIT DES DARDANELLES, DE
+SESTOS A ABYDOS[152].
+
+[Note 152: Le 3 mai 1810, tandis que la frgate _la Salsette_ (capitaine
+Bathurst) tait en panne dans le dtroit des Dardanelles, le lieutenant
+Ekenhead et l'auteur de ces vers passrent la nage d'Europe en
+Asie--ou, plus exactement, d'Abydos Sestos. La distance parcourue,
+depuis l'endroit dont nous partmes jusqu' celui o nous prmes terre
+sur la cte oppose, y compris le trajet oblique que nous fmes obligs
+de faire en raison du courant, fut value, par l'quipage de la
+frgate, plus de quatre milles anglais, quoique la largeur relle du
+dtroit soit peine d'un mille entier. La rapidit du courant est telle
+qu'aucune barque ne peut le traverser directement force de rames, et
+elle peut, jusqu' un certain point, tre apprcie d'aprs le tems
+employ franchir la distance entire (une heure cinq minutes par l'un
+des nageurs, une heure dix minutes par l'autre). L'eau avait t
+excessivement refroidie par la fonte des neiges. Environ trois semaines
+auparavant, au mois d'avril, nous avions fait un premier essai; mais
+comme nous tions, le matin du mme jour, venus cheval de la Troade,
+et que l'eau tait d'un froid glacial, nous jugemes propos de
+diffrer la partie complte jusqu' ce que la frgate et mis l'ancre
+sous les chteaux des Dardanelles: c'est seulement alors que nous
+franchmes le dtroit, comme je viens de le dire; nous tant mis en mer
+beaucoup au-dessus du fort de la cte d'Eurupe, nous n'abordmes qu'en
+dessous du fort de la cte d'Asie. Chevalier dit qu'un jeune juif
+traversa la nage la mme distance pour sa matresse, et Olivier parle
+d'un Napolitain qui aurait fait le mme trajet; mais notre consul,
+Tarragora, qui ne se rappelait ni l'une ni l'autre de ces histoires,
+essaya de nous dissuader de notre entreprise. Plusieurs hommes de
+l'quipage de _la Salsette_ taient connus pour avoir franchi la nage
+de plus grandes distances; et la seule chose qui m'tonna, c'est que les
+doutes levs sur la vrit de l'histoire de Landre n'eussent engag
+aucun voyageur tcher de s'assurer par exprience de la possibilit du
+fait.]
+
+9 mai 1810.
+
+
+1. Si, dans le sombre mois de dcembre, Landre, selon l'histoire connue
+de toute jeune fille, avait coutume, large Hellespont, de traverser
+ton onde rapide:
+
+2. Si, malgr les orages d'hiver qui rugissaient sur sa tte, il se
+rendait en hte prs d'Hro; et si jadis ton courant tait aussi fort
+qu'aujourd'hui, Vnus! je plains bien les deux amans!
+
+3. Car moi, homme dgnr des tems modernes, mme dans le doux mois de
+mai, je meus avec peine mes membres languissans o la sueur ruisselle,
+et je crois avoir fait une prouesse aujourd'hui.
+
+4. Quand Landre traversait l'imptueux torrent, c'tait, si l'on en
+croit toujours une histoire douteuse, pour courtiser sa belle,--et
+faire--Dieu sait quoi encore; il nagea pour l'amour, comme moi pour la
+gloire.
+
+5. Mais il serait difficile de dire qui de nous deux a t le mieux
+trait. Pauvres humains! ainsi les dieux vous frappent-ils toujours! Mal
+lui russirent ses prils, et moi ma partie de plaisir: lui se noya,
+et moi j'ai la fivre.
+
+
+
+
+XXXIII.
+
+SUR LA MORT DE SIR PETER PARKER, BARONET.
+
+
+1. Il y a des larmes pour tous ceux qui meurent, un cri de deuil sur la
+plus humble tombe: mais, au trpas des hros, les nations entires
+chantent l'hymne funbre, et la victoire elle-mme verse des larmes.
+
+2. C'est pour eux que la douleur envoie le plus pur de ses soupirs sur
+le sein ondoyant de l'ocan: en vain leurs ossemens gisent sans
+spulture, toute la terre devient leur monument!
+
+3. Leur spulture est dans les pages de l'histoire; leur pitaphe, dans
+toutes les bouches. L'ge prsent, les sicles futurs, gmissent sur
+eux, et leur appartiennent...
+
+4. C'est pour eux que se taisent les joyeux devis du festin, _leur nom_
+est le seul son qui rgne, tandis qu' la ronde le souvenir
+reconnaissant paie leur vertu le tribut des toasts.
+
+5. Ils font parler d'eux la foule qui ne les connut pas; ils sont
+pleurs des ennemis qui les admirrent. Qui donc ne voudrait partager
+leur lot glorieux? Qui ne voudrait mourir de la mort qu'ils ont choisie?
+
+6. Ainsi, brave Parker! jamais sera sacre ta vie, ta chute, ta
+renomme! et les jeunes guerriers, enflamms de courage, trouveront un
+modle dans ta mmoire.
+
+7. Mais il est des coeurs qui, en te perdant, ont reu une blessure que
+la gloire ne saurait cicatriser, et ce n'est qu'en frmissant qu'ils
+entendent clbrer une victoire o succomba un ami si cher, si
+intrpide.
+
+8. Que feront-ils pour adoucir leur chagrin? Quand n'entendront-ils plus
+retentir ton nom? Le tems ne peut nous instruire l'oubli, quand le
+regret qui remplit l'ame est nourri par la voix de la renomme.
+
+9. Hlas! ils ne peuvent que pleurer davantage sur leur sort, sinon sur
+le tien. Ah! combien doit tre profond le deuil que nous inspire la mort
+de celui qui jamais auparavant ne nous donna sujet d'affliction!
+
+
+
+
+XXXIV.
+
+PNIBLE SOUVENANCE (1808).
+
+
+1. Quand nous nous sparmes l'un de l'autre, dans le silence et dans
+les larmes, le coeur dchir et mourant demi, pour une absence de
+longues annes; ple et froide devint ta joue; et plus froid ton baiser.
+En vrit, cette heure du pass prdit les chagrins l'heure
+d'aujourd'hui.
+
+2. La rose du matin tomba glace sur mon front;--elle me donna comme un
+pressentiment de ce que je sens aujourd'hui. Tes sermens sont tous
+rompus, et ta renomme sans honneur. J'entends prononcer ton nom, et
+j'ai part la honte qui s'y attache.
+
+3. On te nomme devant moi,--oh! supplice pour mon oreille! Un frisson me
+parcourt:--pourquoi me fus-tu si chre? On ne sait pas que je t'ai
+connue; moi qui, hlas, t'ai connue trop bien:--long-tems, ah!
+long-tems, je te maudirai,--trop profondment pour parler.
+
+4. En secret, nous nous sommes vus:--en silence, je m'afflige que ton
+coeur ait pu oublier, et ton esprit s'abaisser la perfidie. Si je te
+revoyais jamais aprs longues annes, comment t'accueillerais-je?--Avec
+le silence et les larmes.
+
+
+
+
+XXXV.
+
+INSCRIPTION
+
+SUR LE MONUMENT D'UN CHIEN DE TERRE-NEUVE.
+
+ Newstead-Abbey, 30 octobre 1808.
+
+
+La terre reoit-elle en son sein la dpouille mortelle de quelque
+orgueilleux fils des hommes, inconnu la gloire, mais plac haut par sa
+naissance? l'art du sculpteur puise les pompes du deuil, et des urnes,
+charges d'inscriptions, disent qui gt sous cette tombe. Quand tout est
+fini, on lit sur la tombe, non ce que l'homme fut, mais ce qu'il aurait
+d tre. Mais le pauvre chien qui, tant qu'il vit, est le plus sr ami
+de son matre, le premier l'accueillir, le plus prompt le dfendre,
+qui lui dvoue, sans rserve, son coeur fidle, qui travaille, combat,
+vit, respire pour son matre seul,--le chien succombe sans honneurs
+funraires, frustr des loges qu'ont mrits ses vertus, et par nous
+dshrit l-haut de l'ame qu'il a eue sur la terre. Et cependant
+l'homme, vain insecte, espre le pardon, et rclame pour lui seul un
+ciel tout entier. O homme! faible et phmre habitant de ce globe, tre
+dgrad par l'esclavage ou corrompu par le pouvoir! quiconque te connat
+bien doit te quitter avec dgot, masse mprisable de poussire anime!
+Ton amour n'est que luxure; ton amiti, imposture; tes sourires,
+hypocrisie; tes paroles, mensonges! Vil par nature, tu n'es noble que de
+nom: chacune de ces brutes, qui forment avec toi la grande famille des
+animaux, pourrait te faire rougir de honte.--Passans qui, par hasard,
+verrez cette urne modeste, poursuivez votre chemin:--ce monument
+n'honore personne que vous dsiriez pleurer. Ces pierres marquent la
+place o gisent les restes d'un ami: je n'en connus jamais qu'un seul,
+et il est ici.
+
+
+
+
+XXXVI.
+
+VERS
+CRITS SUR UNE COUPE FAITE AVEC UN CRANE D'HOMME.
+
+ Newstead-Abbey, 1808.
+
+
+1. Point d'effroi:--ne crois pas mon esprit envol: en moi, vois
+seulement un crne qui, par un privilge refus aux ttes vivantes, ne
+rpand jamais au dehors rien que d'excellent.
+
+2. Comme toi, je vcus, j'aimai, je m'enivrai,--je mourus;--la terre t'a
+cd mes os pour en faire un vase boire; va, emplis-le jusqu'aux
+bords,--tu ne peux m'outrager: les vers ont une lvre plus hideuse que
+la tienne.
+
+3. Mieux vaut enserrer le jus ptillant de la grappe, que de nourrir la
+gent glaireuse des vers de terre[153]; mieux vaut, en forme de coupe,
+porter la ronde la boisson des dieux, que de pourrir en proie aux
+reptiles.
+
+[Note 153: _Nurse the earth-worm's slimy brood_. M.A.P. traduit:
+Nourrir les vers dvorans de la tombe. A-t-il eu raison de substituer
+un lieu commun une image forte et neuve? Avons-nous eu tort d'tre
+moins dlicats et plus fidles? Le lecteur en jugera. Cela d'ailleurs
+soit dit pour maint autre passage o nous avons eu, o nous aurons le
+mme tort, si toutefois c'en est un.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+4. L, o jadis mon esprit a peut-tre brill, brillons encore en
+inspirant les autres. Lorsque, hlas! nos cerveaux ne sont plus, peut-on
+mettre en leur place chose plus noble que le vin?
+
+5. Bois toujours, tant que tu le peux faire;--lorsque toi et les tiens
+vous aurez pass comme moi, une autre race t'enlvera, peut-tre, aux
+embrassemens de la terre, et festinera, rimera avec des ossemens.
+
+6. Pourquoi non? Puisque, durant les jours de notre courte vie, nos
+ttes produisent de si tristes effets; arraches aux vers et aux dbris
+de notre argile, elles courent la chance d'tre de quelque usage.
+
+
+
+
+XXXVII.
+
+SOUVIENS-TOI DE CELUI, ETC.
+
+
+Souviens-toi de celui sur qui l'amour fit de sa puissance une preuve
+cruelle, profonde, et pourtant vaine; souviens-toi de cette heure
+dangereuse o ni l'un ni l'autre nous ne succombmes, malgr une passion
+mutuelle. L'abandon de ton sein, la langueur de tes yeux humides,
+m'invitaient trop bien au suprme bonheur; mais ta douce prire, tes
+soupirs supplians, rprouvaient un farouche dsir que je sus rprimer.
+Oh! laisse-moi penser que tout ce que je perdis te sauva, du moins, ce
+qui fait la terreur de la conscience; laisse-moi rougir des regrets
+qu'il m'en cota pour nous pargner les vains remords de l'avenir.
+Cependant, songe mon sacrifice, toutes les fois qu'une langue
+mchante, empresse rpandre des paroles de blme, outragera le coeur
+qui t'aima; et diffamera mon nom, hlas! presque maudit; songe, quoi que
+disent les autres, que tu m'as vu touffer toute pense d'gosme.
+Maintenant encore, je bnis ton ame pure; oui, maintenant, dans la
+solitude de la nuit. Oh Dieu! pourquoi ne nous sommes-nous pas
+rencontrs plus tt? nos coeurs eussent t aussi passionns, et ta main,
+plus libre; tu m'aurais aim sans crime, et j'aurais, moi-mme, t
+moins indigne de toi. Puissent tes jours, comme jadis, s'couler loin
+des pompes de ce monde! et, aprs ce moment de trop vive amertume,
+puisses-tu n'avoir plus subir une pareille preuve! Mon coeur, depuis
+long-tems perverti, mon coeur, damn lui-mme, damnerait peut-tre le
+tien; te rencontrer dans la foule brillante, veillerait en moi un
+prsomptueux transport d'esprance. Laisse donc ce monde ces
+cratures, dont le destin, heureux ou malheureux, n'est, comme le mien,
+qu'une sorte de vie sauvage et indigne;--abandonne ce thtre o les
+tres sensibles doivent srement succomber. Vois ta jeunesse, tes
+charmes, ta tendresse, ton ame, dont une longue solitude a conserv la
+puret; et, d'aprs ce qui s'est pass au sein de ta retraite, juge ce
+que devrait endurer ton coeur parmi ce monde. Oh! pardonne-moi tes larmes
+suppliantes, puisque la vertu ne les a pas rpandues en vain, et que mon
+dlire avait pris sa source dans ces yeux adors, que dsormais je ne
+ferai plus pleurer. Certes, c'est un deuil long et cruel que de penser
+que nous ne nous reverrons peut-tre plus; mais je mrite cet arrt
+svre, et peu s'en faut que je ne regarde cette sentence comme douce.
+Toutefois, si je t'avais moins aime, mon coeur n'et pas fait au tien un
+si grand sacrifice; il n'et pas senti, te quitter, moiti moins de
+douleur que si son crime t'et mise en mes bras.
+
+
+
+
+XXXVIII.
+
+STANCES TRADUITES DU TURC.
+
+
+1. La chane que je donnai tait belle voir; le luth que j'y ajoutai,
+riche en douce mlodie: le coeur qui offrit ces deux gages d'amour tait
+sincre, et mritait mal la destine qu'il rencontra.
+
+2. Ces dons avaient reu d'un charme secret la vertu de rvler ta
+fidlit durant l'absence: ils ont fait leur devoir; hlas! ils n'ont pu
+t'apprendre le tien.
+
+3. Cette chane fut inbranlable dans chacun de ses anneaux, tant
+qu'elle ne dut pas subir le contact d'une main trangre; ce luth fut
+doux,--tant que tu ne pensas pas qu'il pt, sous les doigts d'un autre,
+rendre les mmes sons.
+
+4. Que celui qui vit se rompre en sa main la chane qu'il tait de ton
+cou, qui vit ce luth lui refuser les plus faibles accords, essaie
+dsormais de remonter l'instrument et de rattacher le collier.
+
+5. Quand tu changeas, le collier et le luth changrent aussi; l'un se
+brisa, l'autre devint muet: c'est fini,--je leur dis adieu, ainsi qu'
+toi:--adieu, coeur perfide, chane fragile, luth silencieux!
+
+
+
+
+XXXIX.
+
+AU TEMS.
+
+
+Tems! dont l'aile capricieuse entrane, d'un vol lent ou rapide, les
+heures inconstantes, dont le tardif crpuscule ou l'aurore passagre ne
+fait que nous mener plus ou moins vte la mort,--salut! toi qui
+rpandis sur mon berceau ces dons connus, hlas! de tous les tres qui
+te connaissent! Toutefois, je soutiens mieux ton fardeau; car
+aujourd'hui je suis seul en supporter le poids. Je ne voudrais pas
+qu'un coeur trop tendre partaget les momens amers que tu m'as dpartis:
+je te pardonne; depuis que tu laissas tout ce que j'aimai jouir de la
+paix ou du ciel. Joie ou repos ces tres chris! les maux que tu
+m'apporteras pseront en vain sur moi. Je n'ai reu de toi que des
+annes; c'est l tout ce que je te dois, dette dj paye en douleur.
+Mais la douleur elle-mme nous porte secours contre toi; elle s'empare
+du coeur, mais lui fait oublier ta puissance: la vive agonie du dsespoir
+retarde, mais ne compte jamais les heures. Dans la joie, j'ai souvent
+gmi de penser que ta fuite rapide allait bientt se changer en une
+lente marche. Tes nuages purent clipser la lumire, mais non pas
+ajouter une nuit de plus ma misre: quelque odieux et sombre que ft
+ton horizon, il convenait mon ame: d'une seule toile partait une
+tincelle qui prouvait que tu n'tais point--l'ternit. Ce rayon s'est
+teint, et tu n'es plus qu'un vide pour moi,--un mouvement monotone dont
+l'on compte et l'on maudit la mesure dans ce vain et stupide rle que
+tout mortel gmit de jouer ici-bas. Enfin, il y a une scne que tu ne
+peux altrer, terme de ta course paresseuse ou diligente, alors que
+l'homme, parvenu au bout de la carrire, dort d'un sommeil trop profond
+pour entendre l'orage qui gronde sur sa tte. Oui, je puis sourire de
+songer quelle sera bientt la faiblesse de tes efforts, quand toute la
+vengeance que tu peux dployer tombera sur une pierre sans nom.
+
+
+
+
+XL.
+
+LE DPART.
+
+
+Vierge chrie! le baiser que ta lvre a imprim sur la mienne y laissera
+une trace fidle, jusqu' ce qu'en des jours plus heureux je puisse te
+le rendre aussi pur que tu me le donnas. Ton oeil, en rpandant sur moi
+si doux regards d'adieu, peut lire dans le mien une tendresse gale: les
+larmes qui coulent de ta paupire ne peuvent pleurer mon
+inconstance[154]. Je ne demande aucun gage d'amour dont la vue seule me
+rende heureux dans l'absence, aucun souvenir pour ce sein dont toutes
+les penses sont toi. Ai-je besoin d'crire?--Non:--pour conter mon
+ardeur, ma plume serait deux fois trop faible. Oh! quoi bon de vains
+mots, si le coeur ne peut parler? Jour et nuit, dans la bonne ou mauvaise
+fortune, ce coeur, qui n'est plus libre, nourrira l'amour qu'il ne peut
+montrer, et souffrira en silence pour toi.
+
+[Note 154: M.A.P. traduit: La larme qui mouille ta paupire ne saurait
+rien effacer de mon coeur, ce qui est coup sr un contre-sens, et me
+semble mme un non-sens.]
+
+
+
+
+XLI.
+
+VERS COMPOSS A ATHNES,
+
+ le 16 janvier 1810.
+
+
+Le charme est bris, l'enchantement n'est plus! Telle est la vie avec
+ses accs de fivre: nous sourions en dlire alors que nous devrions
+soupirer; la folie est la meilleure de nos illusions. Chaque intervalle
+lucide, laiss la pense, rappelle les misres nous imposes par la
+charte de la nature; et celui qui agit en homme sage, vit comme sont
+morts les saints,--en martyr.
+
+
+
+
+XLII.
+
+VERS
+CRITS SUR UN FEUILLET BLANC DES PLAISIRS DE LA MMOIRE[155].
+
+[Note 155: Recueil de posies de _Samuel Rogers_.]
+
+19 avril 1812.
+
+
+Absent ou prsent, mon ami, de quel pouvoir magique es-tu dou!
+Ceux-l peuvent le proclamer, qui, comme moi, jouissent tour tour de
+tes entretiens et de tes chants. Mais lorsque viendra l'heure terrible
+que toujours l'amiti juge trop htive; lorsque la Mmoire; pleurant
+sur la tombe de son druide, se plaindra qu'il y ait eu en lui quelque
+chose de prissable, avec quelle reconnaissance elle paiera les hommages
+que tu offris ses autels, et mlera _son_ nom au _tien_ durant le
+cours ternel des ges!
+
+
+
+
+XLIII.
+
+SUR UN COEUR DE CORNALINE
+QUI S'TAIT BRIS PAR ACCIDENT.
+
+
+Malheureux coeur! faut-il donc que tu te sois ainsi rompu en deux
+moitis? Tant d'annes de soucis pour toi comme pour ton matre ont donc
+t pareillement employes en vain? Nanmoins, chacune de tes parties me
+semble prcieuse, chaque morceau m'est devenu plus cher; car celui qui
+te porte sent que tu es aujourd'hui un plus fidle emblme de _son
+propre coeur_.
+
+
+
+
+XLIV.
+
+VERS CRITS SOUS UN PORTRAIT.
+
+
+Cher objet d'une ardeur malheureuse! Quoique je sois aujourd'hui priv
+d'amour et de toi, il me reste, pour me rconcilier avec le dsespoir,
+ton image et mes larmes. On dit que le chagrin cde au tems: mais cela,
+je le sens, n'est point vrai; car le coup de mort qui frappa mon
+esprance a rendu mon souvenir imprissable.
+
+
+
+
+XLV.
+
+RPONSE A CETTE QUESTION:
+QUELLE EST l'ORIGINE DE L'AMOUR?
+
+
+L'origine de l'amour!--Ah! pourquoi m'adresser cette question cruelle,
+quand tu peux lire dans tant de regards que l'amour nat ton
+aspect?--Veux-tu savoir aussi quelle est _sa fin_?--Hlas! voici ce que
+prsage mon coeur, ce que mes craintes prvoient: il languira long-tems
+dans une misre muette; mais vivra--jusqu' ce que je cesse de vivre.
+
+
+
+
+XLVI.
+
+A UNE PRINCESSE QUI PLEURAIT.
+
+ Mars, 1812.
+
+
+1. Pleure, fille d'une race royale, la disgrce d'un pre et la ruine
+d'un trne. Heureuse! si tes larmes pouvaient laver la faute de ce
+prince qui tu dois le jour.
+
+2. Pleure:--car tes larmes sont celles de la vertu,--propices ces les
+en souffrance; puissent-elles dans les ans venir tre rcompenses par
+les sourires de ton peuple.
+
+
+
+
+XLVII.
+
+VERS CRITS DANS UN ALBUM.
+
+ 14 septembre 1809.
+
+
+1. Comme un nom arrte le regard du passant sur la froide pierre d'un
+spulcre; ainsi puisse le mien, quand tu verras cette page isole,
+attirer ton oeil mlancolique!
+
+2. Peut-tre, dans quelques annes, liras-tu ce nom: alors songe moi
+comme l'on songe aux morts, et pense que mon coeur ici gt enseveli.
+
+
+
+
+XLVIII.
+
+VERS TRADUITS DU PORTUGAIS.
+
+
+Dans les momens consacrs au plaisir, d'un ton plein de tendresse, vous
+vous criez: ma vie! Douces paroles, dont mon coeur serait fou, si la
+jeunesse ne devait jamais dcliner ou prir! Mais ces heures de dlices
+marchent aussi vers la mort. Ne rpte donc jamais ces accens, ou
+change-les: dis non pas ma vie, mais mon ame! Comme mon amour, mon
+ame existe pour l'ternit.
+
+
+
+
+XLIX.
+
+IMPROMPTU,
+EN RPONSE A UN AMI.
+
+
+Lorsque le chagrin, du fond du coeur o il sige, projette trop haut son
+ombre noire, et vient occuper mon visage altr, obscurcir mon front ou
+mouiller mes yeux, ne prends point garde ce nuage qui bientt
+s'vanouira: nos penses connaissent trop bien leur prison; elles
+retombent dans mon sein, d'o elles s'chapprent quelque tems, et
+languissent, en silence, dans leur troite demeure.
+
+
+
+
+L.
+
+SONNETS A GENVRA.
+
+
+1. Le tendre azur de tes yeux, ta longue chevelure blonde, et le ple
+clat de tes traits,--qu'a forms la mditation,--et o semble siger
+une douce et paisible douleur dont le tems a dsarm le
+dsespoir,--tout, enfin, dans ton air, respire la mlancolie: et--si je
+ne savais que ton ame heureuse est un fertile trsor de penses chastes
+et pures,--je croirais que tu gmis condamne aux terrestres soucis.
+Telle naquit sous le pinceau dont la touche cratrice donnait la beaut
+et la vie aux couleurs; telle (hormis le repentir qui n'est pas ton
+partage) la Madeleine du Guide vit le jour:--telle tu nous
+apparais;--mais, prcieux avantage! en toi le remords n'a rien
+saisir;--ni la vertu mpriser.
+
+2. Ta joue est ple de mditation, mais non d'infortune, et toutefois
+possde un tel charme, que, si le vermillon de la joie cachait cette
+blanche rose sous ses teintes les plus blouissantes, je soupirerais
+aprs l'instant o dut s'vanouir un trop vif clat:--le sombre azur de
+tes yeux ne lance pas d'tincelantes flammes;--mais, hlas! en le
+contemplant, les yeux les plus svres fondent en pleurs, et les miens,
+aussi faibles que le coeur de ma mre, laissent chapper une rose douce
+comme les dernires gouttes qui entourent l'arc arien d'Iris; car,
+travers tes cils noirs et longs qui se penchent terre, ton ame
+mlancolique et tendre brille comme un sraphin descendu d'en haut: elle
+plane au-dessus de la douleur, et pourtant accorde sa piti toute
+misre; elle unit la fois tant de majest et de douceur, que je t'en
+vnre davantage, sans pouvoir te moins aimer.
+
+
+
+
+LI.
+
+SUR UNE JEUNE RELIGIEUSE.
+SONNET TRADUIT DE VITTORELLI.
+
+
+Ce sonnet fut compos au nom d'un pre qui venait de perdre sa fille,
+peu de tems aprs l'avoir marie, et adress au pre d'une jeune
+personne qui avait tout rcemment pris le voile.
+
+
+Deux filles, don du ciel,--deux filles, aussi modestes que belles au
+milieu des hommages, faisaient notre bonheur: et maintenant, misrables
+pres que nous sommes! le ciel appelle leur vertu de plus nobles
+destines, et en les voyant _l'une et l'autre_, il les a rclames
+_toutes deux ensemble_. La mienne, parmi les flambeaux de l'hymen, qui
+peine allums s'teignent, expire--hlas!--trop tt. La tienne, enferme
+dans les grilles du clotre, ternelle captive, n'aspire qu' son Dieu.
+Mais _toi_, du moins, travers la porte jalouse qui interdit jamais
+vos yeux de se rencontrer, tu peux entendre encore la voix douce et
+pieuse de cette vierge. _Moi_, je me jette sur le marbre o repose _ma
+fille_,--je verse un torrent de larmes amres; je frappe, frappe,
+frappe--et n'obtiens point de rponse.
+
+
+
+
+LII.
+
+VERS COMPOSS A WINDSOR[156] (1813).
+
+[Note 156: M.A.P. n'a pas traduit cette pigramme amre et peut-tre
+injuste contre le feu roi Georges.
+
+(_Note du Tr._)]
+
+Je composai ces vers pour avoir vu par hasard H.R.H. Pr--ce R--nt, entre
+les tombeaux de Henri VIII et de Charles Ier, sous les royales votes de
+Windsor.
+
+
+Voyez! ici reposent, clbres contempteurs des droits les plus sacrs,
+l'un prs de l'autre, Charles sans tte et Henri sans coeur[157]. Entre
+eux, voil un autre possesseur du sceptre: il gouverne, il commande, en
+tout hors le nom--il est roi; nouveau Charles pour son peuple, nouveau
+Henri pour son pouse,--en lui les deux tyrans renaissent la vie;
+c'est en vain que le glaive de la justice et le dard de la mort ont ml
+ces deux cendres; ces vampires couronns ressuscitent. Ah! quoi bon
+les tombes,--puisqu'elles vomissent le sang et la poussire de deux
+monstres--pour former un George.
+
+[Note 157: _By headless Charles, see, heartless Henry lies_.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+
+
+LIII.
+
+SONNET.
+
+
+Rousseau,--Voltaire,--notre Gibbon,--et madame de Stal:-- lac
+Lman[158]! ces noms sont dignes de tes bords; tes bords dignes de noms
+tels que ceux-ci. Si tu n'tais plus, la mmoire de ces mortels
+illustres rappellerait ton souvenir. Ton rivage leur fut cher, comme
+tous ceux qui en ont joui; mais, par eux, il est encore devenu plus cher
+au genre humain, car les oeuvres des esprits puissans impriment au fond
+des coeurs un religieux respect pour les ruines des mrs, ancien sjour
+de la sagesse et du gnie. Mais prs de _toi_, lac de beaut! combien
+plus encore, en glissant doucement sur le cristal de tes flots,
+sentons-nous ces feux indompts d'un noble zle qui s'enorgueillit
+devant cet hritage d'immortalit, et donne la ralit au souffle de la
+gloire!
+
+[Note 158: Genve, Ferney, Lausanne, Coppet.]
+
+
+
+
+LIV.
+
+CHANSON
+
+[Grec: Z mou, sas agap]
+
+ Athnes, 1810.
+
+
+1. Vierge d'Athnes, avant mon dpart, rends-moi, oh! rends-moi mon
+coeur; ou bien, puisque ce coeur a quitt mon sein, garde-le maintenant et
+prends le reste! Entends mon voeu avant que je parte, [Grec: Z mou, sas
+agap].[159]
+
+[Note 159: _Zo mou, sas agapo_, est une expression de tendresse en
+langue romaque (grec moderne). Si je la traduis, j'offenserai mes
+lecteurs, en paraissant supposer qu'ils sont incapables de le faire;
+mais si je ne la traduis pas, j'offense peut-tre mes lectrices. De
+crainte que ces dernires ne donnent quelque mauvais sens la phrase,
+je la traduirai, en demandant pardon aux savans. Cela signifie donc: Ma
+vie, je vous aime! paroles fort douces dans tous les idiomes, et
+aujourd'hui aussi souvent prononces en Grce que l'taient autrefois,
+au dire de Juvnal, les deux premiers mots parmi les dames romaines,
+dont toutes les expressions d'amour taient tires du grec.]
+
+2. J'en jure par ces tresses flottantes que caressent les brises de la
+mer ge; par ces paupires dont les franges de jais baisent les roses
+de ta joue; par ces yeux aussi vifs que les yeux du chevreuil sauvage,
+[Grec: Z mou, sas agap].
+
+3. Par cette lvre que je brle de savourer; par la ceinture qui entoure
+ta jolie taille; par tous ces emblmes de fleurs[160] qui expriment ce
+que les paroles ne diraient jamais si bien; par les joies et les misres
+que l'amour tour tour amne, [Grec: Z mou, sas agap].
+
+[Note 160: Dans l'Orient (o l'on n'apprend pas aux dames crire, de
+peur qu'elles ne fassent des billets-doux), les fleurs, la braise, les
+cailloux, etc., servent aux amans se communiquer leurs sentimens, et
+cela par l'intermde du dput cosmopolite de Mercure,--c'est--dire
+d'une vieille femme. Un morceau de braise veut dire: Je brle pour
+toi; un bouquet de fleurs attach avec des cheveux: Enlve-moi et
+fuis; mais un caillou exprime ce qu'aucun autre emblme, ne peut dire.]
+
+4. Vierge d'Athnes! je suis parti: pense moi, douce amie! quand tu
+seras seule. Quoique je fuie Istamboul[161], Athnes renferme mon
+coeur, et mon ame. Puis-je donc cesser de t'aimer? Non! [Grec: Z mou, sas agap].
+
+[Note 161: Constantinople.]
+
+
+
+
+LV.
+
+TRADUCTION
+DU FAMEUX CHANT DE GUERRE.
+
+[Grec: Deute, paides tn Ellnn.]
+
+
+Ce chant fut compos par Riga, qui prit au milieu des premires
+tentatives faites pour rvolutionner la Grce. La traduction suivante
+est aussi littrale que l'auteur a pu le faire en vers: elle offre le
+mme rhythme que l'original.
+
+
+Allons, enfans des Grecs! le jour de gloire est arriv. Dignes de votre
+noble origine, montrez qui vous donna le jour.
+
+CHOEUR.
+
+1. Enfans des Grecs! marchons en armes contre l'ennemi, et que son sang
+odieux coule par torrens sous nos pas. Montrons-nous hommes: secouons le
+joug du tyran ottoman. Levons-nous, et les fers de la patrie sont tous
+rompus. Ombres gnreuses des guerriers et des sages, contemplez le
+combat qui va s'engager! Hellnes des ges passs, renaissez la vie!
+Au son de ma trompette, rompez votre sommeil, et joignez-vous moi; et
+marchant contre la ville aux sept collines[162], combattez, poursuivez
+vos conqutes jusqu' ce que nous soyons libres.
+
+[Note 162: Constantinople--[Grec: Eptalophos].]
+
+Allons, enfans des Grecs! etc.
+
+2. Sparte! Sparte! pourquoi demeures-tu plonge dans une lthargie
+profonde? Eveille-toi, et runis tes armes aux Athniens, tes anciens
+allis! Rappelle Lonidas, ce hros des chants antiques, guerrier
+terrible! guerrier fort! qui jadis vous sauva de la ruine; qui fit cette
+diversion hardie dans les gorges des vieilles Thermopyles; qui, pour la
+libert de sa patrie, soutint avec ses trois cents soldats une longue
+bataille contre le Perse; et, comme un lion furieux, expira dans une mer
+de sang.
+
+Allons, enfans des Grecs! etc.
+
+
+
+
+LVI.
+
+TRADUCTION
+DE LA CHANSON ROMAIQUE.
+
+ [Grec: Mreno to perizoli,
+ raiotat, k. t. l.]
+
+La chanson que je traduis est en grande faveur parmi les jeunes
+Athniennes de toutes les classes. Elles la chantent en rond, chacune
+entonnant tour tour un vers, qui est rpt en choeur par la troupe
+entire. J'ai souvent entendu cela dans nos [Grec: choroi] durant l'hiver
+de 1810-11. L'air est plaintif et assez joli.
+
+
+1. J'entre dans ton jardin de roses, Hade[163], belle adore! Tous les
+matins Flore y repose: c'est bien elle que je vois en toi. Oh! vierge
+aimable! je t'implore genoux: reois mon hommage sincre, reois-le
+d'une bouche qui ne chante que pour t'adorer, et qui tremble pourtant de
+ce qu'elle a chant. Comme la branche, au gr de la nature, donne
+l'arbre, le parfum des fleurs et la richesse des fruits, ainsi brille
+dans ses yeux, dans tous ses traits, l'ame de la jeune Hade.
+
+[Note 163: La vraie prononciation de ce mot [Grec: Chad] c'est _Ha-i-di_.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+2. Mais le plus aimable jardin devient odieux, quand l'amour en
+abandonne les bosquets; donnez-moi de la cigu,--puisque ma flamme ne
+peut plaire, cette herbe a plus de parfum que les fleurs. La liqueur
+exprime de ce calice empoisonn[164] rendra la coupe bien amre: mais
+quand je boirai le breuvage mortel pour chapper ta barbarie, mon ame
+y trouvera saveur douce. O cruelle, en vain je t'implore pour sauver
+mon coeur ces horribles angoisses. Rien ne te rendra donc mon sein? H
+bien! ouvre-moi les portes du tombeau.
+
+[Note 164: Cela n'est pas exact, scientifiquement parlant: c'est moins
+de la fleur de la cigu que de la plante tout entire que l'on retire un
+suc vnneux.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+3. Comme le guerrier qui s'avance au combat avec le sr espoir du
+triomphe, ainsi toi, sans autres dards que tes yeux, as-tu perc mon
+coeur d'une blessure profonde. Ah! dis-le moi, chre ame, dois-je
+succomber aux souffrances qu'un sourire dissiperait? L'esprance que
+jadis tu m'ordonnas de nourrir serait-elle une trop forte rcompense de
+mes tourmens? Sombre aujourd'hui est le jardin de roses, belle, mais
+perfide Hade[165]! Flore y languit fltrie, et pleure avec moi sur ton
+absence.
+
+[Note 165: _Beloved but false Hadee_! M.A.P. traduit: _Tendre_, mais
+trompeuse Hade. Contre-sens,--et mme _contre bon sens_: car un amant
+ne dit pas que sa matresse est tendre, au moment mme o elle est
+inexorable.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+
+
+LVII.
+
+CHANSON D'AMOUR.
+
+(Traduite du grec moderne.)
+
+
+1. Hlas! l'amour n'exista jamais sans ce cortge de peines, d'angoisses
+et de doutes qui dchire mon coeur, et le condamne d'ternels soupirs
+durant la nuit et durant le jour aussi sombre que la nuit mme.
+
+2. Sans qu'une oreille amie coute ma plainte, je languis, je meurs sous
+le coup qui m'a bless. Je savais bien que l'amour avait des flches:
+mais, hlas! je sens que ces flches sont empoisonnes.
+
+3. Oiseaux encore en libert, fuyez les rets que l'amour a tendus autour
+de vos demeures: sinon, environns par des flammes fatales, vos coeurs
+s'embraseront, et vous perdrez toute esprance!
+
+4. Moi aussi, je voltigeais insouciant et libre: ainsi ai-je pass plus
+d'un heureux printems. Mais enfin je tombai dans le pige trompeur: j'y
+brle, maintenant, et trmousse de l'aile sans force et sans essor.
+
+5. Qui n'a jamais aim,--jamais aim en vain, ne peut ni comprendre ni
+plaindre la douleur: il ne connat ni les froids refus, ni les regards
+ddaigneux, ni les clairs dont l'amour arme un oeil irrit.
+
+6. Dans maint rve flatteur je te croyais moi: aujourd'hui se meurt
+l'esprance, se meurt celui qui esprait. Je ressemble la cire qui se
+fond, ou la fleur qui se fltrit; tel est l'effet de ma passion et de
+ton pouvoir[166]!
+
+[Note 166:
+
+ _Like melting wax, or withering flower,
+ I fell my passion, and thy power_.
+
+M.A.P. traduit: Ma passion et tes charmes me semblent une cire qui se
+fond ou une fleur qui se fltrit.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+7. Flambeau de ma vie! ah! rponds-moi, pourquoi cette lvre boudeuse et
+cet oeil altr? O ma colombe! ma belle compagne! as-tu donc chang, et
+peux-tu dsormais har?
+
+8. Mes yeux ruissellent comme deux torrens d'hiver. Quel malheureux
+voudrait changer sa misre contre la mienne? Ma colombe! apaise-toi: un
+seul de tes accens aurait un charme magique pour faire vivre ton amant.
+
+9. Mon sang se fige, mon cerveau se perd dans le dlire: voil le
+supplice que je souffre en silence. Et cependant ton coeur; insensible
+toutes mes angoisses, triomphe,--tandis que le mien se brise.
+
+10. Verse-moi le poison: n'aie point peur! Tu ne peux m'assassiner plus
+que tu ne fais maintenant. J'ai vcu pour maudire le jour de ma
+naissance, et l'amour qui fait mourir d'une mort si lente.
+
+11. Mon ame est blesse mort, mon coeur saigne: la patience peut-elle
+me donner quelque repos? Hlas! je l'apprends trop tard (et je paie cher
+la leon): le plaisir est l'avant-coureur de la misre.
+
+
+
+
+LVIII.
+
+CHANSON.
+
+
+1. Tu n'es pas fausse, mais volage; tu abandonnes les amans que tu
+recherchas toi-mme avec tant de passion. C'est mme cette pense qui
+double l'amertume des larmes que tu fais rpandre. Voil ce qui brise le
+coeur que ta lgret dsole. Tu aimes trop bien,--tu dlaisses trop
+tt[167].
+
+[Note 167: Il y a dans le vers qui finit la stance une paronomase que je
+crois intraduisible:
+
+ _Too well thou_ lovest--_too soon thou_ leavest.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+2. L'on mprise les coeurs faux: l'on ddaigne la femme perfide et sa
+perfidie. Mais quand celle qui ne dguise aucune pense, celle dont
+l'amour est aussi vrai que doux,--quand celle qui aimait si navement
+vient changer, alors on prouve la peine que j'ai tout l'heure
+prouve.
+
+3. Rves de joie, veilles de chagrin, c'est le destin de tout amant et
+de toute ame[168]. Et si le matin, au rveil de nos sens, nous
+pardonnons peine notre imagination de nous avoir abuss en songe
+pour laisser notre ame aprs le sommeil dans un plus morne isolement:
+
+[Note 168: Il y a aussi un jeu de mots dans le texte... _all who_ love
+_or_ live.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+4. Que doivent donc ressentir ceux qu'embrasa non pas une vision
+trompeuse, mais la passion la plus vraie, la plus tendre? passion
+sincre, mais, hlas! aussi passagre que si elle ft ne d'un rve? Ah!
+sans doute, une telle douleur est un jeu de l'imagination, et ton
+changement n'est qu'un rv lui-mme!
+
+
+
+
+LIX.
+
+ADIEU.
+
+
+1. Adieu! Si jamais tendre prire pour la flicit d'autrui fut coute
+d'en haut, mes voeux ne se perdront pas tous dans les airs, mais
+porteront ton nom par-del les cieux. Il serait vain de parler, de
+pleurer, de gmir. Oh! les larmes de sang, que le remords arrache des
+yeux du crime mourant, n'en disent pas tant que ce seul
+mot:--Adieu!--adieu!
+
+2. Ces lvres sont muettes, ces yeux arides: mais dans mon sein, dans
+mon cerveau s'veillent les angoisses qui ne cesseront pas, une pense
+qui ne sommeillera plus. Mon ame ni ne daigne se plaindre ni ne l'ose,
+malgr la rvolte secrte de la douleur et de la passion. Je n'ai qu'une
+ide: c'est que nous nous sommes aims en vain. Je n'ai qu'un
+sentiment:--adieu! adieu!
+
+
+
+
+LX.
+
+STANCES A METTRE EN MUSIQUE.
+
+
+1. Digne de toi soit la demeure de ton ame! Jamais esprit plus aimable
+que le tien ne s'chappa de son enveloppe mortelle pour briller dans le
+monde des bienheureux. Ici-bas il ne te manqua que l'immortalit divine
+dont ton ame va jouir: notre douleur peut cesser de gmir, lorsque nous
+savons que ton Dieu est avec toi.
+
+2. Que la terre de la tombe te soit lgre! puisse-t-elle se parer de
+gazons verts comme l'meraude! Rien de ce qui te rappelle nous ne
+devrait offrir une ombre de tnbres[169]. De jeunes fleurs, un arbre
+d'ternelle verdure, voil ce qui convient au sol o ta cendre repose.
+Mais point d'ifs, point de cyprs! car pourquoi serions-nous en deuil
+des bienheureux?
+
+[Note 169: _The shadow of gloom_.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+
+
+LXI.
+
+STANCES A METTRE EN MUSIQUE (1815).
+
+ _O lacrymarum fons, tenero sacras
+ Ducentium ortus ex animo; quater
+ Flix! in imo qui scatentem
+ Pectore te, pia Nympha, sensit_.
+
+ (GRAY.)
+
+
+1. Il n'est aucune joie que le monde puisse nous donner en rcompense de
+celle qu'il nous te, alors que les feux de la pense du premier ge
+s'teignent peu peu avec la sensibilit. Ce ne sont pas seulement les
+douces roses du teint qui se fltrissent si vite; mais le coeur lui-mme
+perd sa dlicate fracheur avant que la jeunesse soit passe.
+
+2. Alors les esprits qui surnagent en petit nombre sur les dbris de
+leur bonheur naufrag sont entrans sur les rcifs du crime ou dans
+l'ocan du libertinage: l'aiguille de leur boussole est perdue, ou c'est
+en vain qu'elle leur marque le rivage auquel leur navire bris
+n'abordera plus.
+
+3. Alors l'ame est accable d'un froid gal celui de la mort: elle n'a
+plus de sympathie pour les misres d'autrui, peine rve-t-elle de sa
+propre misre. Le souffle de la bise enchane la source de nos pleurs:
+les tincelles que l'oeil peut encore lancer partent d'une larme glace.
+
+4. Mille saillies peuvent encore jaillir de notre bouche, une folle
+gat distraire notre sein de ses soupirs, au milieu de ces nuits qui ne
+nous ramnent plus l'esprance du repos: mais c'est ainsi qu'autour
+d'une tour ruine s'entrelacent les feuilles du lierre; tout est vert et
+frais en dehors, mais au dedans il n'y a rien que ruine et poussire
+gristre.
+
+5. Oh! que ne puis-je sentir comme j'ai senti jadis,--tre ce que
+j'tais, ou pleurer comme je pleurais nagure sur mainte scne vanouie!
+Comme une fontaine trouve dans le dsert nous semble douce, quelque
+saumtre qu'elle soit; ainsi au milieu des ruines arides de la vie,
+c'est avec dlices que je rpandrais ces larmes.
+
+
+
+
+LXII.
+
+STANCES A METTRE EN MUSIQUE.
+
+
+1. Parmi les filles de la beaut il n'en est aucune dont les attraits
+aient autant de magie que les tiens: et comme une srnade sur les eaux,
+ainsi ta voix m'est douce, alors que tes accens paraissent maintenir le
+calme de l'ocan charm que les flots demeurent immobiles et brillent
+d'un paisible azur, et que les vents semblent endormis dans un doux
+rve.
+
+2. Cependant la lune en plein minuit entrelace ses brillans reflets sur
+l'abme des ondes, qui se soulvent avec grce comme le sein d'un enfant
+qui sommeille. L'ame s'abaisse devant toi pour t'couter et t'adorer,
+toute mue, mais d'une douce motion, comme les vagues d'une mer d't.
+
+
+
+
+LXIII.
+
+VERS IMPROVISS PAR LORD BYRON,
+POUR SON AMI T. MOORE, ESQ., AUTEUR DE LALLA ROOKH.
+
+
+1. Ma chaloupe m'attend prs du rivage, et mon navire en pleine mer.
+Mais avant le dpart voici, Tom Moore, une double sant pour toi.
+
+2. Voici un soupir pour ceux qui m'aiment, un sourire pour ceux qui me
+hassent, et, sous quelque ciel que je navigue, voici un coeur prt
+toutes les destines.
+
+3. Quoique l'ocan rugisse autour de moi, il me portera encore sur ses
+flots. Dt un dsert m'environner, il y aurait peut-tre des sources
+dcouvrir.
+
+4. Ft-ce la dernire goutte de la fontaine, avant que ma poitrine
+haletante rendt le dernier souffle de ma vie, l je boirais encore ta
+mmoire.
+
+5. Cette onde, ainsi que le vin d'aujourd'hui, ne servirait mes
+libations que pour souhaiter--paix et bonheur tes amis et aux miens!
+toi paix et bonheur, Tom Moore!
+
+FIN DES MISCELLANES.
+
+
+
+
+MLODIES
+HBRAIQUES.
+
+Ces petits pomes furent composs par Lord Byron la demande de son ami
+le docteur Kinnaird, pour faire partie d'un recueil de mlodies
+hbraques, analogues aux _Mlodies Irlandaises_ de Tom Moore. Ils
+furent mis en musique par MM: Braham et Natham.
+
+MLODIES HBRAIQUES.
+
+
+
+
+I.
+
+ELLE MARCHE PAREILLE EN BEAUT.
+
+
+1. Elle marche pareille en beaut la nuit d'un horizon sans nuage, et
+d'un ciel toil. Tout ce que l'ombre et la lumire ont de plus
+ravissant, se trouve dans sa personne et dans ses yeux. Tendre et
+molleuse splendeur que le ciel refuse aux feux orgueilleux du jour!
+
+2. Un trait brillant de moins, un trait obscur de plus: et moiti
+moindre et t la grce ineffable de cette ondoyante chevelure, noire
+comme le plumage du noir corbeau; moiti moindre la grce de ce visage,
+miroir limpide des penses douces et paisibles qui occupent une ame
+pure, une ame digne du plus chaste hommage.
+
+3. Ces joues et ce front d'apparence si douce, si calme, et nanmoins si
+loquente; ces sourires dont le triomphe est sr; ces couleurs dont
+l'clat blouit, tout enfin ne rvle que des jours passs dans la
+vertu, un esprit en paix avec la terre, un coeur dont l'amour est
+innocent.
+
+
+
+
+II.
+
+HLAS! QU'EST DEVENUE LA HARPE DU ROYAL MNESTREL.
+
+
+1. Hlas! qu'est devenue la harpe du royal mnestrel, la harpe du
+souverain des hommes, du bien-aim du ciel, la harpe que la mlodie
+sacre sanctifia par de plaintifs accens, ns du coeur--et du coeur le
+plus tendre! O Mlodie, redouble tes larmes: ces cordes magiques sont
+brises. Nagures cette harpe adoucit les hommes aux entrailles de fer,
+elle leur donna les vertus qu'ils n'avaient pas. Quelle oreille fut
+assez sourde, quelle ame assez froide pour ne pas se rveiller, pour ne
+pas s'embraser au son de cette lyre, qui, bien plus que le trne, fit la
+puissance de David?
+
+2. Cette harpe chanta les triomphes de notre roi; elle glorifia notre
+Dieu; elle veilla les joyeux chos des valles, fora les cdres se
+courber de respect, les montagnes tressaillir d'allgresse; elle
+aspira au ciel et y laissa, enfin, ses accords que depuis lors on
+n'entend plus ici-bas. Mais toujours la pit, mre d'un saint
+enthousiasme, lve l'essor de notre ame jusques ces chants qui nous
+semblent venir de la vote cleste dans des songes ravissans, que la
+resplendissante lumire du jour ne saurait interrompre.
+
+
+
+
+III.
+
+SI DANS CE MONDE CLESTE.
+
+
+1. Si dans ce monde cleste, qui nous reoit au del des limites du
+ntre, l'amour survit avec nous, si l'tre chri nous garde son coeur, si
+son oeil est le mme, hormis les larmes,--bnies soient ces sphres
+inconnues aux pas des mortels! Combien il serait doux de mourir cette
+heure mme! oui, de prendre l'essor loin de la terre, et d'anantir
+toutes nos craintes dans ta lumire,-- ternit!
+
+2. Ainsi doit-il en tre de nous. Ce n'est pas pour nous-mmes que nous
+tremblons au bord de l'abme, qu'au moment de le franchir nous nous
+attachons encore avec force au dernier anneau de la vie. Oh! dans cet
+avenir o nous allons, esprons possder le coeur qui nous comprend,
+boire avec un tre aim les ondes immortelles, et lier jamais notre
+ame la sienne!
+
+
+
+
+IV.
+
+LA SAUVAGE GAZELLE.
+
+
+1. La sauvage gazelle peut encore jouer et bondir sur les collines de
+Juda, encore boire aux sources vives qui arrosent la terre sacre: ses
+pas ariens, ses regards fiers peuvent promener partout leur essor
+indompt[170].
+
+[Note 170:
+
+ _Its airy step and glorious eye
+ May glance in tameless transport by_:--
+
+M.A.P. traduit: Ses pas ariens _s'arrtent_, et son oeil brillant
+_n'aperoit autour d'elle rien qui l'effarouche_.]
+
+2. L Juda vit nagure des pas aussi lgers, et des regards plus
+brillans. Sur cette scne de dlices vanouies habitait une race plus
+belle. Les cdres balancent encore leurs rameaux sur le Liban; mais les
+vierges de Juda, plus majestueuses que les cdres,--o sont-elles
+maintenant?
+
+3. Plus heureux le palmier qui ombrage ces plaines, que les enfans
+disperss d'Isral! Une fois qu'il a pouss ses racines, il reste l
+dans sa grce solitaire: il ne peut abandonner le lieu de sa naissance;
+il ne vivra pas sur un sol tranger.
+
+4. Mais nous, nous devons nous fltrir dans une vie errante, mourir en
+des contres lointaines. L o gt la cendre de nos pres, la ntre ne
+reposera jamais. Notre temple n'a pas conserv une seule pierre, et
+l'insulte sige sur le trne de Sion.
+
+
+
+
+V.
+
+OH! PLEUREZ SUR CEUX...
+
+
+1. Oh! pleurez sur ceux qui pleurrent auprs des ondes de Babel, sur
+ceux dont le sanctuaire est ruin, dont la patrie n'est plus qu'un rv.
+Pleurez sur le luth bris de Juda. Deuil cruel!--L'antique sjour de
+leur Dieu est aujourd'hui le sjour des impies!
+
+2. O donc Isral lavera-t-il ses pieds, qui saignent? Quand les chants
+de Sion redeviendront-ils doux? Quand les mlodies de Juda
+rjouiront-elles encore les coeurs qui tressaillaient cette voix
+cleste?
+
+3. Tribus aux pas vagabonds et au sein haletant, comment fuirez-vous
+votre sort et trouverez-vous le repos? La tourterelle a son nid, le
+renard sa tanire, les hommes leur pays:--Isral n'a que le tombeau!
+
+
+
+
+VI.
+
+SUR LES BORDS DU JOURDAIN.
+
+
+1. Sur les bords du Jourdain paissent les chameaux des Arabes; sur la
+colline de Sion les hommes aveugls adressent leurs prires une fausse
+divinit; l'adorateur de Baal s'agenouille sur les rochers du Sina:--et
+c'est l--grand Dieu! c'est l que tes foudres sommeillent;
+
+2. L--o ton doigt de feu grava les tables de pierre! l--o ton ombre
+blouissante apparut ton peuple, o toi-mme tu montras ta gloire
+enveloppe de son manteau de flammes, toi--que nul tre vivant ne peut
+voir sans expirer.
+
+3. Oh! fais briller ton regard au sein des clairs! brise la main de
+l'oppresseur, et arrache-lui son glaive! Combien de tems les tyrans
+fouleront-ils encore la terre sainte! Combien de tems encore ton temple
+restera-t-il sans honneur, mon Dieu!
+
+
+
+
+VII.
+
+LA FILLE DE JEPHT.
+
+
+1. Puisque notre patrie et notre Dieu.-- mon pre--demandent que ta
+fille expire; puisque tu achetas ton triomphe au prix de ce voeu,--frappe
+le sein que maintenant je te dcouvre moi-mme.
+
+2. La voix de mon deuil est dsormais muette, les montagnes ne me
+reverront plus: si la main que j'aime me prcipite dans la tombe, ah! je
+reois le coup sans douleur.
+
+3. Et sois bien sr, oh! mon pre,--que le sang de ta fille est aussi
+pur que la bndiction que j'implore avant qu'il ne soit vers; aussi
+pur que la dernire pense qui adoucit mon trpas.
+
+4. Malgr les lamentations des vierges de Jrusalem, sois un juge, un
+hros inflexible! j'ai gagn pour toi une grande victoire; par moi, mon
+pre et mon pays sont libres.
+
+5. Quand ce sang que tu as dvou aura arros la terre, quand la voix
+que tu aimes sera muette, puisse mon souvenir faire toujours ton
+orgueil! N'oublie pas que j'ai souri en mourant!
+
+
+
+
+VIII.
+
+O TOI, QUI NOUS ES RAVIE DANS LA FLEUR DE LA BEAUT.
+
+
+1. O toi, qui nous es ravie dans la fleur de la beaut, une tombe
+pesante ne chargera pas ta cendre. Mais sur le gazon qui te couvre, la
+rose panouira ses corolles et devancera les autres fleurs de l'anne,
+et le sauvage cyprs balancera son ombre mlancolique.
+
+2. Souvent, auprs de l'onde bleue de ce ruisseau, la douleur penchera
+sa tte languissante, se repatra de profonds rves de deuil, restera
+immobile et pensive, ou s'loignera d'un pas lger,--hlas! comme si les
+pas des vivans pouvaient troubler les morts.
+
+3. Nous savons que les larmes sont vaines, que la mort n'coute ni
+n'entend nos plaintes. Cette pense nous apprendra-t-elle ne pas
+gmir? L'oeil qui pleure un objet chri en pleurera-t-il moins?
+Non.--Arrire donc, toi qui me dis d'oublier:--toi-mme as les joues
+ples et les paupires humides.
+
+
+
+
+IX.
+
+MON AME EST SOMBRE.
+
+
+1. Mon ame est sombre.--Oh! hte-toi de saisir cette harpe que je puis
+encore entendre sans dplaisir; fais-en jaillir sous tes doigts rapides
+ces sons dlicieux auxquels je prte une oreille attendrie. S'il y a
+encore dans mon coeur quelque douce esprance, ces accords la ranimeront:
+si dans mes yeux roule encore une larme, elle s'chappera et cessera de
+brler mon cerveau[171].
+
+[Note 171: Les potes anglais parlent souvent du cerveau (_brain_) comme
+organe des facults intellectuelles et morales: ce qui est conforme la
+vrit. Nous autres Franais, nous prfrons _mon coeur souffre_,
+_gmit_, etc., _mon sein_, etc; expressions dues aux fausses thories
+des anciens, et mme de quelques modernes, qui placrent le sige de
+l'intelligence et des passions dans le coeur ou autres viscres.
+Cependant, y bien rflchir, il est aussi faux et ridicule de dire:
+_Mon coeur vous aime_, que de dire avec Homre: _Mon diaphragme vous
+aime_ ([Grec: phron] ou [Grec: phrones]). Nous avons donc toujours
+traduit _brain_ par _cerveau_, et non point par _tte_, _coeur_, _front_
+ou _sein_, comme fait M.A.P. Nous dsirons, autant qu'il est en notre
+minime pouvoir, naturaliser en France une locution juste.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+2. Mais choisis une mlodie svre et grave, et ne dbute point sur le
+ton de la joie. Je te le dis, mnestrel, il faut que je pleure: sinon,
+mon coeur succombera au fardeau qui l'accable, car il s'est nourri de
+chagrins, et a long-tems souffert dans un silence sans sommeil:
+aujourd'hui il est condamn connatre un pire destin,-- se briser--ou
+ cder au charme de l'harmonie.
+
+
+
+
+X.
+
+JE TE VIS PLEURER.
+
+
+1. Je te vis pleurer,--une paisse et brillante larme vint couvrir cet
+oeil bleu, et je crus voir une goutte de rose sur la violette. Je te vis
+sourire,--devant toi les feux du saphir cessrent de briller: ils ne
+purent rivaliser avec les tincelles vivantes qui flots presss
+rayonnaient de ta prunelle.
+
+2. Comme le soleil donne aux nuages une aimable teinte de clair obscur,
+que les ombres de la nuit qui s'approche peuvent peine bannir de
+l'horizon; ainsi tes sourires communiquent une joie pure au plus sombre
+esprit, et laissent aprs eux une douce lumire qui rjouit le coeur.
+
+
+
+
+XI.
+
+TES JOURS SONT ACHEVS.
+
+
+1. Tes jours sont achevs, et ta renomme commence: enfant choisi de ta
+patrie, la patrie chante tes triomphes, les meurtres de ton glaive, les
+exploits de ton bras, les scnes de tes victoires, la libert que tu
+nous as rendue.
+
+2. Quoique tu sois tomb sur le champ de bataille, tu ne connatras pas
+la mort tant que nous serons libres. Le sang gnreux qui coula de ta
+blessure n'a pas voulu s'abmer sous la terre. Puisse-t-il circuler dans
+nos veines! puisse ton esprit animer notre sein!
+
+3. Ton nom, quand nous chargerons l'ennemi, sera notre mot d'ordre! ton
+trpas, le sujet des hymnes chants en choeur par les voix de nos
+vierges! Les larmes feraient injure ta gloire: tu ne seras pas pleur.
+
+
+
+
+XII.
+
+CHANT DE SAUL,
+AVANT SA DERNIRE BATAILLE[172].
+
+
+[Note 172: Bataille donne sur le mont Gelbo contre les Philistins.
+L'arme de Sal fut mise en droute: le roi isralite pria son cuyer de
+le tuer, et, sur le refus de celui-ci, se plongea lui-mme son pe dans
+le coeur.
+
+(_N. du. Tr._)]
+
+1. Chefs et soldats! si la flche ou l'pe me perce le sein au milieu
+de l'arme du Seigneur,--de l'arme que je vais guider au combat,--ne
+prenez nul souci du corps de votre roi, poursuivez votre course, et
+plongez votre acier dans le sang des Philistins.
+
+2. coute, toi qui portes mon bouclier et mon arc; si les guerriers de
+Sal tournent le dos l'ennemi, tends-moi sur l'heure tes pieds!
+tombe sur moi la mort, qu'ils n'auront os voir face face!
+
+3. Adieu tous mes soldats, hormis toi[173], hritier de mon trne,
+fils de mon coeur! nous ne nous sparerons jamais. Brillant diadme,
+empire immense,--ou bien trpas digne d'un royal courage, voil le sort
+qui nous attend aujourd'hui.
+
+[Note 173: Jonathas, fils de Sal: il prit avec son pre et ses frres
+dans cette bataille.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+
+
+XIII.
+
+SAUL.
+
+
+O toi dont le magique pouvoir ressuscite les morts, ordonne l'ombre du
+prophte de paratre devant moi.--Samuel, lve ta tte ensevelie. Roi,
+regarde le fantme du Voyant!--La terre s'entr'ouvrit: le spectre
+apparut au centre d'un nuage, mortuaire enveloppe qui fit plir la
+lumire du jour; son oeil glac par la mort n'avait plus qu'un regard
+terne et fixe, ses mains taient fltries, et ses veines arides; son
+pied, dpouill de sang et de nerfs, offrait nu l'horrible blancheur
+de ses os; de ses lvres immobiles et de sa poitrine qui ne respirait
+plus, sortit une voix sourde comme les vents renferms dans un antre.
+Sal le vit, et tomba par terre, comme tombe le chne frapp par un coup
+de tonnerre.
+
+Pourquoi trouble-t-on mon sommeil? Quel-est celui qui appelle les
+morts? Est-ce toi, roi d'Isral? regarde ces membres ples et froids; ce
+sont les miens: tels seront les tiens demain, quand tu seras venu me
+rejoindre; avant la fin du jour qui se lve, tel tu seras, tel sera ton
+fils. Adieu, mais pour un jour! puis nous mlerons notre poussire. Toi
+et ta race, tombez terre, ples et mourans, sous les flches parties
+de tant d'arcs ennemis! ton ct pend le glaive que ta main guidera
+vers ton coeur! Sans couronne, sans haleine, sans vie, tombent le fils et
+le pre, tombe la maison de Sal!
+
+
+
+
+XIV.
+
+TOUT EST VANIT,
+DIT L'ECCLSIASTE.
+
+
+1. La gloire, la sagesse, l'amour et la puissance furent moi; j'avais
+jeunesse et sant: les vins les plus exquis rougissaient ma coupe, et
+les plus aimables attraits se prodiguaient mes caresses. Mon coeur
+s'embrasait des flammes qui rayonnaient des yeux de la beaut, et je
+sentais mon ame s'attendrir. Tout ce que la terre peut donner, tout ce
+que les humains tiennent haut prix, m'appartenait dans ma splendeur
+royale.
+
+2. Parmi les jours passs que m'offre le souvenir, je cherche compter
+combien de ces jours je serais tent de passer encore au sein de tous
+les biens que la vie ou la terre dploie. Aucun jour ne se leva pour
+moi, aucune heure ne s'coula sans mler l'amertume au plaisir: aucun
+insigne du pouvoir ne me para sans me gner.
+
+3. Le serpent des forts se laisse dsarmer par des sortilges et des
+conjurations; mais le serpent qui s'entrelace autour du coeur, oh!
+comment peut-on le charmer? Il n'coutera pas la voix de la sagesse, ni
+ne cdera aux accens de la mlodie; mais son dard importune jamais
+l'ame livre ce cruel ennemi.
+
+
+
+
+XV.
+
+QUAND LA MORT GLACE CETTE ARGILE SOUFFRANTE.
+
+
+1. Quand la mort glace cette argile souffrante, hlas! o notre ame
+immortelle va-t-elle s'garer? Elle ne peut prir, elle ne peut
+demeurer; mais elle fuit loin de la sombre poussire de notre corps.
+Alors, sans matrielle enveloppe, suit-elle pas pas la cleste route
+de chaque plante? ou bien remplit-elle soudain les royaumes de
+l'espace, pour tendresa vue immense sur la cration tout entire?
+
+2. ternelle, infinie, immuable, pense invisible qui voit nanmoins
+toutes choses, elle contemplera et rappellera devant elle tous les
+phnomnes prsens ou passs de la terre et des cieux. Ces traces
+obscures qui conservent si vaguement dans notre esprit le souvenir des
+annes coules, l'ame les embrasse d'un vaste coup d'oeil, et tout ce
+qui fut lui apparat la fois.
+
+3. Elle remontera le cours des ges jusques la cration qui peupla
+notre globe, et plongera son regard jusque dans le chaos. Elle lvera
+son vol jusques aux plus lointaines frontires du ciel: et l o
+l'avenir se prpare crer ou dtruire, elle tendra sa vue sur tout ce
+qui doit tre. Tandis que le soleil s'teindra, ou que notre systme
+plantaire se brisera, elle restera immobile dans son ternit.
+
+4. Au-dessus de l'amour, de l'espoir, de la haine ou de la crainte, elle
+vivra pure et libre de passions: pour elle, un sicle passera comme une
+anne de la terre, les annes ne dureront qu'un instant. Loin, bien loin
+d'ici-bas, au-dessus et au travers de toutes choses, sa pense planera
+sans ailes: substance sans nom, substance ternelle, elle oubliera ce
+que c'est que de mourir.
+
+
+
+
+XVI.
+
+VISION DE BALTHAZAR.
+
+
+1. Le roi tait sur son trne, les satrapes encombraient la salle: mille
+flambeaux tincelans clairaient cette magnifique fte. Mille coupes
+d'or, voues nagure au culte divin chez le peuple de Juda;--oui, les
+vases sacrs de Jhovah s'emplissaient de vin pour les Gentils,
+contempteurs de Dieu.
+
+2. Soudain, dans cette mme salle, une main appliqua ses doigts sur le
+mur, et se mit crire comme sur le sable; c'taient les doigts d'un
+homme;--une main solitaire parcourait les lettres, et, comme une
+baguette, en suivait tous les traits.
+
+3. A cette vue, le monarque frmit, et imposa fin la joie. Le sang se
+retira de ses joues, et sa voix devint tremblante.--Viennent les hommes
+de la science, les sages de la terre; qu'ils expliquent ces mots de
+terreur qui troublent nos royaux plaisirs.
+
+4. Les prophtes de la Chalde sont habiles; mais ici leur talent est
+nul: inconnues leur taient ces lettres, qui restaient toujours l,
+inexplicables et terribles. Les vieillards de Babylone sont sages et
+profonds en savoir; mais alors choua leur sagesse: ils virent ces
+lettres,--et n'en surent pas davantage.
+
+5. Un captif, jeune homme transplant sur ce sol tranger;--entendit
+l'ordre du roi, et vit le vrai sens des caractres crits sur le mur.
+Les lumires brillaient tout alentour; la prophtie frappait tous les
+regards: il la lut,--et le jour qui suivit cette nuit en prouva la
+vrit.
+
+6. Balthazar a sa tombe prte: son royaume n'est plus. Balthazar, pes
+dans la balance, n'est qu'argile indigne et lgre. Il aura le linceul
+pour manteau royal, et pour dais la pierre du spulcre. Le Mde est la
+porte du palais! le Perse, sur le trne!
+
+
+
+
+XVII.
+
+SOLEIL DES HOMMES QUI NE PEUVENT DORMIR.
+
+
+Soleil des hommes qui ne peuvent dormir! astre de mlancolie! toi, dont
+les rayons plaintifs rpandent au loin une tremblante lumire; toi, qui
+claires les tnbres que tu ne peux dissiper, oh! combien tu ressembles
+au souvenir du bonheur! Ainsi nous apparat le pass; ainsi le reflet
+des jours qui ne sont plus brille-t-il encore, mais sans produire aucune
+chaleur; nocturne lumire que la douleur qui veille s'empresse de
+contempler! lumire distincte, mais lointaine;--claire, mais hlas! bien
+froide!
+
+
+
+
+XVIII.
+
+SI MON COEUR TAIT AUSSI PERFIDE QUE TU LE PENSES.
+
+
+1. Si mon coeur tait aussi perfide que tu le penses, je n'aurais pas eu
+besoin d'errer loin de la Galile; il ne fallait qu'abjurer ma croyance
+pour effacer la maldiction qui est, dis-tu, le crime de ma race.
+
+2. Si les mchans ne triomphent jamais, alors Dieu est avec toi! si les
+esclaves seuls tombent dans le pch, tu es aussi pur que libre! si les
+proscrits d'ici-bas sont traits en bannis l-haut, vis toujours dans ta
+foi! mais moi, je mourrai dans la mienne.
+
+3. Pour ma foi, j'ai perdu beaucoup plus que tu ne peux me donner; Dieu
+le sait, ce Dieu qui te permet de prosprer; dans sa main est mon coeur
+et mon esprance,--dans la tienne, mon pays et ma vie que pour lui je
+rsigne.
+
+
+
+
+XIX.
+
+LAMENTATIONS D'HRODE,
+APRS LA MORT DE MARIAMNE.
+
+
+1. Oh! Mariamne! pour toi, maintenant, saigne le coeur pour lequel on a
+vers ton sang. La vengeance se perd dans les angoisses et les remords
+cruels qui succdent la fureur. Oh! Mariamne, o es-tu? Tu ne peux
+entendre ma plainte amre; ah! si tu le pouvais,--tu me pardonnerais
+maintenant, quoique le ciel dt tre sourd ma prire.
+
+2. Est-elle donc morte?--ont-ils os obir la frntique colre de ma
+jalousie? Ma rage a command ma propre dsolation; le glaive qui la
+frappa est sur moi suspendu.--Mais tu es froide dj, toi que j'aimai,
+toi que j'ai assassine! Mon sombre coeur redemande en vain celle qui,
+sans moi, prend son essor vers le ciel, et qui laisse, ici bas, mon ame
+indigne de salut.
+
+3. Elle n'est plus, celle qui partagea mon diadme! Elle est tombe, et
+avec elle toutes mes joies se sont abmes. J'ai arrach de la tige de
+Juda cette fleur, dont les feuilles ne revtaient leur clat que pour
+moi seul. A moi le crime, moi l'enfer: ce sein est la proie du
+dsespoir. J'ai bien mrit ces tortures; ces flammes qui, sans se
+consumer elles-mmes, consument jamais le coupable.
+
+
+
+
+XX.
+
+SUR LE JOUR DE LA DESTRUCTION DE JRUSALEM PAR TITUS.
+
+
+1. De la dernire colline qui regarde ton dme nagure sacr, je t'ai
+contemple, Sion! quand tu fus livre Rome. Ton dernier jour tait
+venu, et les flammes de ta ruine ont clair le dernier coup-d'oeil que
+je donnai tes murs.
+
+2. Je regardai ton temple, je regardai ma maison, et j'oubliai un moment
+mon esclavage venir. Je ne vis que l'incendie qui dvorait tes autels,
+et les mains trop bien enchanes qui auraient en vain tent la
+vengeance.
+
+3. Maintes fois sur le soir, ce lieu lev, d'o j'observais ta chute,
+avait rflchi les derniers feux du jour, lorsque, mont sur le sommet,
+je contemplais le dclin du soleil du haut de la montagne qui brillait
+sur ton sanctuaire.
+
+4. Mais en ce jour fatal j'tais sur la montagne, et ne remarquais pas
+les rayons du crpuscule se fondre peu peu dans les tnbres. Oh! plt
+ Dieu que les clairs eussent flamboy en leur place, et que la foudre
+et clat sur la tte du conqurant!
+
+5. Mais les dieux du Gentil ne profaneront jamais le sanctuaire o
+Jhovah n'a pas ddaign de rgner: quelque dispers, quelque outrag
+que puisse tre ton peuple, pre cleste! nos adorations ne sont que
+pour toi!
+
+
+
+
+XXI.
+
+SUR LES RIVES DE BABYLONE
+NOUS NOUS ASSIMES ET PLEURAMES.
+
+
+1. Nous nous sommes assis auprs des ondes de Babylone, et, nous avons
+pleur en songeant ce jour o notre ennemi, teint du sang qu'il
+rpandit flots, fit des hauts lieux de Jrusalem sa misrable proie,
+o vous-mmes, hlas! filles dsoles de Sion, ftes disperses et
+fondtes en larmes.
+
+2. Tandis que nous contemplions tristement la rivire qui roulait ses
+libres flots sous nos regards; les tyrans nous demandrent un cantique:
+mais l'tranger n'obtiendra jamais ce triomphe. Oh! puisse ma main
+droite se fltrir pour toujours, avant qu'elle n'branle pour l'ennemi
+les cordes de notre noble harpe.
+
+3. Cette harpe est suspendue aux rameaux du saule: pour rsonner, elle a
+besoin de libert, Jrusalem! L'heure o prit ta gloire ne m'a laiss
+de toi que ce gage unique: jamais je n'en mlerai la douce mlodie la
+voix de ton dsolateur.
+
+
+
+
+XXII.
+
+LA DESTRUCTION DE SENNACHRIB.
+
+
+1. L'Assyrien fondit sur nous comme le loup sur la bergerie: ses
+cohortes taient resplendissantes de pourpre et d'or; leurs lances
+brillaient, comme les toiles de la nuit brillent sur la mer qui frappe
+de ses vagues bleues les rivages de la Galile.
+
+2. Comme les feuilles de la fort, lorsque rgne la verdure d't, ainsi
+parut un soir cette arme avec ses bannires dployes: comme les
+feuilles de la fort lorsque la bise d'automne a souffl, ainsi le
+lendemain cette arme joncha-t-elle le sol, toute fltrie et disperse.
+
+3. Car l'ange de la mort tendit ses ailes sur le vent, et dans son
+rapide passage frappa de son haleine la face de l'ennemi. Les yeux des
+guerriers endormis s'teignirent et se glacrent: leurs coeurs ne
+battirent qu'une fois, et se reposrent pour toujours.
+
+4. L gisait le coursier dont les naseaux, largement ouverts, avaient
+cess d'aspirer l'air avec orgueil: l'cume de sa bouche agonisante
+blanchissait le gazon, froide comme les bouillons de la vague qui se
+brise contre le roc.
+
+5. L gisait le cavalier roide et ple, le front humide de rose, la
+cuirasse ronge de rouille. Les tentes taient muettes, les tendards
+abandonns, les lances immobiles, la trompette silencieuse.
+
+6. Les veuves d'Assur poussent mille cris de douleur; les idoles sont
+brises dans le temple de Baal: la puissance des Gentils, sans tre
+atteinte par le glaive, s'est fondue comme la neige devant le regard du
+Seigneur.
+
+
+
+
+XXIII.
+
+EXTRAIT DE JOB.
+
+
+1. Un esprit a pass devant moi: j'ai vu face face l'immortalit
+dvoile;--un profond sommeil ferma tous les yeux, hormis les miens:--il
+m'apparut--l'esprit immatriel,--mais divin: la chair qui entoure mes os
+frissonna d'une sainte terreur; mes cheveux inonds de sueur se
+dressrent sur ma tte, et voici ce que j'entendis:
+
+2. L'homme est-il plus juste que Dieu? L'homme est-il plus pur que
+celui qui ne croit pas les sraphins eux-mmes exempts de pril?
+Cratures d'argile!--tres vains qui habitez dans la poussire! les vers
+vous survivent;--tes-vous donc plus justes! Choses d'un jour, vous vous
+fltrissez avant la nuit! Race insouciante et aveugle, laquelle la
+sagesse prodigue en vain sa lumire!
+
+FIN DES MLODIES HBRAIQUES.
+
+
+
+
+LA MALDICTION
+DE MINERVE.
+
+ .........._Pallas te hoc vulnere, Pallas Immolat, et pnam
+ scelerato ex sanguine sumit_.
+
+ Londres, 1812.
+
+
+ Ce petit pome est une satire contre lord Elgin, qui avait
+ dpouill la Grce d'un grand nombre de monumens antiques
+ pour en enrichir le musum de Londres. Voir la vie de Lord
+ Byron.
+
+(_N. du Tr._)
+
+
+
+
+LA MALDICTION DE MINERVE[174].
+
+[Note 174: Le dbut de ce pome a t transport au 3e chant du
+_Corsaire_.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+Brillant d'une plus aimable splendeur sur la fin de sa carrire, le
+soleil couchant s'abaisse avec lenteur le long des collines de la More;
+il n'offre point, comme dans les climats du Nord; un disque de lumire
+obscure, mais un foyer de vives flammes que ne voile aucun nuage. Il
+pand ses rayons jaunes sur la mer silencieuse, et dore la vague
+verdtre, tincelante de tremblans reflets. Sur le vieux rocher d'gine,
+et sur l'le d'Hydra, le dieu qui guide l'astre de joie jette en partant
+un dernier sourire; il aime prolonger l'clat de ses feux sur cette
+contre de prdilection, quoique ses autels n'y reoivent plus un culte
+divin. Cependant les montagnes tendent leur ombre rapide, et la
+projettent sur ton golfe glorieux, Salamine invaincue! Leurs cimes
+bleues, qui se dessinent travers l'azur plus sombre de l'espace,
+revtent sous le doux regard du dieu les teintes dlicates et vraiment
+clestes qui marquent sa riante course, jusqu' ce qu'enfin, drob par
+une ombre profonde la terre et l'Ocan, il aille sommeiller derrire
+sa colline sacre; la colline de Delphes. Ainsi, en un soir pareil, il
+jetait sur toi sa ple lumire, Athnes!--lorsque le plus sage de tes
+sages le vit pour la dernire fois. Avec quelle sollicitude les
+meilleurs de tes enfans piaient ce rayon d'adieu qui devait clore le
+dernier jour de leur matre assassin[175]! Pas encore!--pas
+encore!--l'astre s'arrte sur la colline:--l'heure prcieuse des adieux
+dure encore. Mais triste est la lumire aux yeux de l'agonisant; sombres
+sont les couleurs de la montagne, nagure contemples avec dlices.
+Phbus semblait rpandre les tnbres sur ce beau pays, ce pays o il
+n'avait jamais encore assombri son front: avant qu'il ne dispart
+au-dessous du sommet du Cithron, la coupe fatale fut vide,--et l'ame
+s'envola; l'ame de celui qui ddaigna de craindre ou de fuir, qui vcut
+et mourut comme nul mortel ne peut vivre ou mourir. Mais voici la reine
+de la nuit! elle tend son silencieux empire depuis la cime du mont
+Hymette jusque dans la plaine[176]. Nulles sombres vapeurs, messagres
+de la tempte, ne cachent son riant visage ni n'entourent sa forme
+brillante. Sous le jeu de ses rayons resplendit le chapiteau de la
+blanche colonne, qui salue l'astre d'aimable lumire; et le croissant,
+son emblme, environn d'une vacillante aurole, tincelle sur le fate
+du minaret. Les bosquets d'oliviers, pars de loin en loin dans la
+valle o le modeste Cphise rpand ses humbles flots, le cyprs
+attristant qui s'lve prs de la sainte mosque, la rayonnante tourelle
+du joyeux kiosque[177], et l-bas, triste et sombre au milieu de ce
+calme solennel, auprs du temple de Thse, un palmier solitaire: voil
+les objets divers qui, peints de nuances varies, appellent et fixent
+les regards,--et insensible serait le mortel qui passerait sans y jeter
+un coup d'oeil. La mer ge, dont le bruit ne se fait plus entendre au
+loin, repose son sein fatigu de la guerre des lmens: ses vagues, qui
+ont repris leurs douces teintes, dploient une immense surface de saphir
+et d'or, entremle des ombres des maintes les lointaines, dont
+l'aspect semble menaant,--l, o l'Ocan aime sourire avec grce.
+Ainsi, dans l'enceinte du temple de Pallas, je contemplais les
+admirables scnes que m'offraient, alentour, la terre et l'onde,-- moi,
+seul et sans ami sur cette contre magique, dont les arts et les
+exploits[178] ne vivent que dans les chants du pote; toutes les fois
+que je me retournais pour admirer cet incomparable monument, sacr pour
+les dieux, mais non pour la fureur impie des hommes, soudain le pass
+renaissait, le prsent semblait s'anantir, et la gloire ne connaissait
+pas d'autre sjour que la Grce.--Les heures s'coulaient; l'astre de
+Diane avait atteint le centre de sa route travers la vote azure, et
+je promenais encore mes pas infatigables dans les vains sanctuaires de
+maintes divinits vanouies[179], mais surtout dans le tien, Pallas!
+tandis que la lumire d'Hcate, interrompue par tes colonnes, tombait
+avec un clat plus mlancolique sur les froids pavs de marbre, o le
+bruit de la marche saisit l'ame solitaire comme feraient les chos d'une
+tombe. Je m'tais abandonn une longue rverie; j'avais mesur toutes
+les traces que la Grce, dans son naufrage, a laisses aprs elle;
+tout--coup un fantme gant s'avance vers moi, et Pallas me salua dans
+sa propre demeure. Oui, c'tait Minerve elle-mme; mais hlas! combien
+elle tait change[180]! combien elle diffrait de la desse qui, jadis,
+errait en armes dans la plaine de Troie! Elle ne m'apparaissait point
+telle qu'autrefois, son ordre, son image apparut sous le ciseau de
+Phidias; elle avait perdu la majest terrible de son front; sa vaine
+gide ne portait plus la tte de la Gorgone; son heaume tait sillonn
+de brches profondes, et sa lance semblait faible et mousse, mme aux
+regards d'un mortel; la branche d'olivier, qu'elle daignait tenir
+encore, s'tait fltrie en sa main comme sous un contact odieux; son
+grand oeil bleu, encore le plus beau de l'empire cleste, s'obscurcissait
+de larmes divines; autour du casque bris, la chouette se promenait
+lentement, et poussait des cris de deuil comme pour plaindre sa
+matresse.
+
+[Note 175: Socrate but la cigu un peu avant le coucher du soleil (heure
+fixe pour l'excution), malgr ses disciples, qui le supplirent
+instamment d'attendre jusqu' l'entire disparition de l'astre.]
+
+[Note 176: Le crpuscule en Grce est beaucoup plus court que dans notre
+pays; les jours, en hiver, sont plus longs, mais de moindre dure en
+t.]
+
+[Note 177: Le kiosque est une espce de pavillon qui se trouve dans les
+jardins turcs. Le palmier est situ hors des murs actuels d'Athnes, non
+loin du temple de Thse: c'est entre ce temple et l'arbre que passe le
+mur. Le Cphise est rellement un fort petit ruisseau, et l'Ilissus est
+tout--fait sec.]
+
+[Note 178: Il y a dans le texte une paronomase intraduisible:
+
+ _Whose_ arts _and_ arms _but live in poet's lore_.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 179: Encore une paronomase:
+
+ _O'er the_ vain _shrine of many a_ vanished _god_.
+
+Au reste, on peut douter que les paronomases, et surtout cette dernire,
+aient t faites dessein.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 180:
+
+ ........ _Quantum mutatus ab illo
+ Hectore, qui redit exuvias indutus Achillei_.
+
+(Virg. _n._ II.)
+
+(_N. du Tr._)]
+
+Mortel (c'tait Minerve qui parlait ainsi)! cette rougeur de honte te
+dclare Breton;--ce fut nagure un noble nom,--le premier parmi les
+peuples forts, le plus glorieux parmi les peuples libres; mais
+aujourd'hui il est mpris par tout le monde, et surtout par moi[181].
+On trouvera toujours Pallas la tte de tes ennemis;--en cherches-tu la
+cause? O mortel! regarde autour de toi! Ici mme, en dpit de la guerre
+et des flammes dvastatrices, je vis expirer toutes les tyrannies qui se
+sont succd durant le cours des ges. J'chappai aux ravages du Turc et
+du Goth[182]; mais ta patrie m'envoie un dsolateur pire que ces
+barbares. Examine ce temple dsert et profan; compte les dbris sacrs
+qui subsistent encore. Ces monumens-_ci_, Ccrops les a
+fonds;--_celui-ci_ dut sa beaut Pricls[183]; _celui-l_, Adrien
+l'leva quand la science s'abandonnait au deuil. Ma reconnaissance aime
+ proclamer ce que je dois. Alaric et Elgin firent le reste. Afin qu'on
+pt toujours savoir d'o le pillage fondit sur la Grce, le mur outrag
+porte son nom odieux[184]. Voici comment Pallas, reconnaissante, plaide
+pour la gloire d'Elgin: sur ce mur est son nom;--mais, avant tout,
+contemple ses exploits!
+
+[Note 181: _Now honoured_ less _by all_--_and_ least _by me_.
+
+Littralement:--maintenant honor _moins_ par tous, et _le moins
+possible_ par moi.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 182: M.A.P. traduit: _Du Musulman et du Vandale_. Ce changement
+fait peu d'honneur son savoir historique: les Vandales ne sont jamais
+venus en Attique.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 183: Il est ici question de la ville en gnral, et non de
+l'Acropolis en particulier. Le temple de Jupiter Olympien, que quelques
+antiquaires supposent tre le Panthon, fut achev par Adrien: il en
+reste encore seize colonnes debout, du plus beau marbre et du plus beau
+style.]
+
+[Note 184: On lit dans la relation d'un rcent voyage en Orient, que
+lorsque l'entrepreneur en chef de ce commerce de spoliations vint
+visiter Athnes, il fit inscrire son nom et celui de sa femme sur une
+colonne d'un des principaux temples. Cette inscription fut excute
+d'une faon trs-remarquable, et profondment grave dans le marbre,
+une lvation fort considrable. Malgr ces prcautions, il s'est trouv
+un individu qui, sans doute inspir par la desse protectrice d'Athnes,
+s'est mis mme de parvenir la hauteur ncessaire, et a effac le nom
+du noble laird, mais sans toucher celui de lady Elgin. Le voyageur qui
+rapporte cette anecdote l'accompagne de la remarque suivante: c'est
+savoir qu'il a fallu du travail et de l'adresse pour atteindre le but,
+et que cela n'a pu tre excut sans un grand zle et une forte
+rsolution.]
+
+Ici, soit jamais accueillie, d'un hommage gal, la mmoire du monarque
+Goth[185], et du pair cossais, digne descendant des Pictes[186]. Les
+armes firent le droit de l'un; l'autre n'eut aucun droit, mais il vola
+bassement ce que des guerriers moins barbares avaient conquis. Ainsi,
+lorsque le lion quitte son sanglant repas, prs de l rde le
+loup,--puis, enfin, vient l'ignoble chacal; la chair, les membres, le
+sang, voil ce dont les deux premiers font leur proie; le dernier, vil
+animal, ronge les os sans pril. Toutefois, les dieux sont encore
+justes, et les crimes sont chtis; vois ici ce qu'Elgin a gagn et ce
+qu'il a perdu! Un autre nom souille avec le sien mon sanctuaire; regarde
+cette place que les rayons de Diane ddaignent d'clairer! C'est dj
+une sorte de rparation qui me fut accorde, quand Vnus eut veng
+demi l'outrage de Minerve[187].
+
+[Note 185: M.A.P. met ici _le monarque des Huns_. Alaric tait Visigoth,
+et non pas Hun ou Vandale. Pourquoi, d'ailleurs, s'carter du texte
+anglais, quand cet cart ne doit amener que bvues?
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 186: Les _Pictes_ et les _Scots_ taient les habitans de
+l'ancienne Caldonie, aujourd'hui l'cosse.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 187: Le nom de sa seigneurie et celui d'_une personne qui ne le
+porte plus_ sont gravs en grandes lettres en haut du Parthnon. Non
+loin de cette inscription sont les restes mutils des bas-reliefs qu'on
+a briss dans les vaines tentatives faites pour les enlever.]
+
+Elle se tut un instant, et j'osai rpondre en ces termes, pour apaiser
+la vengeance qui enflammait son regard:--Fille de Jupiter! au nom de la
+Bretagne outrage, un lgitime et vrai Breton peut dsavouer le crime!
+Ne te courrouce pas contre l'Angleterre;--l'Angleterre ne reconnat pas
+cet homme,--non, protectrice d'Athnes[188]! Le spoliateur fut un
+cossais[189]! Veux-tu savoir la diffrence? du haut des tours de Phyl,
+regarde la Botie: nous avons aussi la ntre, c'est la Caldonie. Je
+sais trop que dans cette contre btarde la desse de la sagesse n'a
+jamais tabli son empire[190]: c'est un sol infertile, o les germes de
+la nature sont condamns une triste strilit, o l'esprit languit
+dans d'troites bornes. Ce pays trahit bien sa pauvret par ses
+chardons, emblmes de tous ceux auxquels il donne la naissance. C'est
+une terre de bassesses, de sophismes et de brouillards. Chaque brise de
+la nbuleuse montagne et de la plaine marcageuse imprgne de ses
+froides pluies la cervelle des habitans, jusqu' ce qu'enfin, de leurs
+ttes humides, s'chappe un torrent hideux comme leur sol et froid comme
+leurs neiges. Mille rves d'avarice et d'orgueil envoient au loin et
+l tous ces hommes projets, les uns l'est, les autres
+l'ouest,--partout, hormis au nord! Ils courent la recherche de gains
+illgitimes. Ainsi maudits soient l'an et le jour o vint ici un Picte
+pour dployer sa flonie. Toutefois, la Caldonie s'honore de quelques
+enfans de mrite, comme l'paisse Botie donna le jour un Pindare;
+puisse le petit nombre de ses lettrs et de ses braves, suprieurs
+l'influence des climats, et vainqueurs de l'oubli des tombeaux, secouer
+la sordide poussire d'un pareil sol, et rivaliser d'clat avec les fils
+d'une terre plus heureuse. Ainsi jadis, dans un pays coupable, dix noms
+(si on les et trouvs) auraient sauv une race perverse[191]!
+
+[Note 188: Il y a dans le texte--_no, Athena_!--c'est le nom grec de
+Minerve [Grec: Athna]. On ne l'a pas transport en franais. M.A.P. a pris ce
+nom pour celui de la ville mme.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 189: Le mur de pltre bti la faade occidentale du temple de
+_Minerva Polias_, porte l'inscription suivante, en caractres taills
+une assez grande profondeur:
+
+ Quod non fecerunt Gothi,
+ Hoc fecerunt Scoti.
+
+(_Hobhouse's Travels in Greece_, etc., page 345.)]
+
+[Note 190: Les cossais sont des Irlandais btards; suivant sir
+Callaghan O'Brallaghan.]
+
+[Note 191: Dieu dit Abraham que s'il y avait eu dix justes Sodme,
+il n'aurait pas rsolu la ruine de cette ville. (_Gense_, XVIII.)
+
+(_N. du Tr._)]
+
+--Mortel (rpliqua la vierge aux yeux bleus[192]), je te le dis encore
+une fois, porte mes dcrets ta contre natale. Mes autels sont tombs,
+hlas! mais je puis encore me venger en retirant mes conseils aux
+nations comme la tienne. coute donc en silence la prophtie svre de
+Pallas: coute et crois, car le tems t'apprendra le reste. D'abord sur
+la tte de l'homme qui accomplit l'oeuvre coupable, tombera ma
+maldiction,--oui, sur lui et sur toute sa race. Que sans la moindre
+tincelle d'intelligence les fils soient jamais aussi sots que le
+pre! S'il s'en rencontre un seul dont l'esprit dpare la famille,
+tiens-le pour un btard n d'un meilleur sang. Que toujours Elgin
+babille avec ses artistes gages, et reoive les louanges des sots pour
+prix de la haine des sages[193]! Que les flatteurs clbrent longuement
+le got de leur patron, dont le got le plus noble et le plus
+_naturel_--est de vendre;--de vendre, et--le dirai-je? puisse la honte
+enregistrer ce jour fatal!--de faire de l'tat le receleur de ses
+larcins! Cependant West, imbcile adulateur, tournera chaque modle dans
+ses mains paralytiques, et s'avouera lui-mme un colier de
+quatre-vingts annes[194]. Que tous les athltes de Saint-Gilles soient
+convoqus, afin que l'art et la nature puissent comparer leurs styles.
+Tandis que mainte brute bien musele contemplera dans un bahissement
+stupide _le magasin de pierres_ de sa seigneurie[195], ces fats qui
+battent le pav de Londres se glisseront autour de la porte qu'encombre
+la foule, et cela pour tuer le tems et muser, pour babiller et lancer
+des oeillades. Mainte beaut langoureuse, avec un soupir de convoitise,
+jettera un regard curieux sur les statues gigantesques, semblera d'un
+oeil errant effleurer la salle entire[196], et pourtant remarquera ces
+larges derrires et ces membres de longue dimension[197], rflchira
+tristement sur la diffrence d'_aujourd'hui_ _autrefois_, s'criera:
+En vrit, ces Grecs taient de belle taille! tablira de tristes
+comparaisons entre les _hommes du prsent_ et les _hommes du pass_, et
+enviera Las tous les petits-matres de l'Attique. Une belle des tems
+modernes eut-elle jamais des amans comme ceux-ci? Hlas! sir Harry n'est
+pas un Hercule! Enfin, au milieu de ces badauds, quelque paisible
+spectateur, promenant sa vue avec une indignation muette et mle de
+douleur, admirera le butin, mais dtestera le voleur. Abhorr durant sa
+vie,--et peine pardonn dans la tombe, puisse l'infme ne rencontrer
+jamais que la haine pour prix de son avidit sacrilge! Maudit avec le
+fou qui livra aux flammes le monument d'phse, la vengeance le suivra
+au-del du spulcre. Les noms d'Erostrate et d'Elgin seront jamais
+fltris et stigmatiss dans mainte page accusatrice. Condamns tous deux
+ une maldiction ternelle, peut-tre le second est-il encore plus
+abject que le premier: ainsi, durant les ges encore natre,
+puisse-t-il poser comme une statue fixe sur le pidestal du
+mpris[198]! Mais la vengeance ne veille pas que pour lui seul; elle
+prpare les futures destines de ta patrie. C'est la Bretagne qui apprit
+ son coupable fils faire ce que souvent elle a fait elle-mme.
+Regarde la Baltique en flammes: votre ancien alli gmit encore d'une
+guerre perfide[199]. Pallas ne prta point son aide de tels exploits,
+ne dchira point le contrat qu'elle-mme avait dress; loin de tels
+conseils, loin de cette scne de trahison, elle s'enfuit--mais laissa en
+arrire son bouclier tte de Mduse, don fatal qui changea vos amis en
+pierre, et laissa la misrable Albion seule et charge de haine. Regarde
+l'Orient, o la race basane du Gange branlera les fondemens de votre
+pouvoir usurpateur: voici venir la rebellion qui lve son horrible tte;
+voici venir Nmsis, vengeresse des victimes que vous avez immoles:
+l'Indus roule une onde de pourpre, et rclame un long arrir de sang
+europen. Puissiez-vous tous prir! Pallas, en vous faisant citoyens
+d'un tat libre, vous dfendit de faire des esclaves.
+
+[Note 192: _The blue-eyed maid_. Expression homrique, [Grec: Glaukpis
+kor.]
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 193: Un sot trouve toujours un plus sot qui l'admire.
+
+(BOILEAU.)]
+
+[Note 194: M. West, en voyant _la collection Elgin_ (je suppose que nous
+entendrons bientt parler de la collection d'Abershaw et de Jack
+Shephard[194a]), dclara qu'il n'tait dans l'art qu'un vrai novice.]
+
+[Note 194a: Abershaw, clbre voleur de grands chemins: Jack Shephard,
+non moins clbre enfonceur de portes. Tous deux furent pendus, non pour
+avoir _vol_ les _statues_ trangres, mais pour avoir _viol_ les
+_statuts_ nationaux.
+
+(_Edit. anglais_.)]
+
+[Note 195: Le pauvre Crib[195a] fut horriblement embarrass quand on lui
+montra la maison Elgin: il demanda si ce n'tait pas _un magasin de
+pierres_. Il avait raison, c'tait un magasin.]
+
+[Note 195a: Clbre boxeur.]
+
+[Note 196: _The room with transient glance appears to skim_.
+
+M.A.P. traduit: _Elles feindront de parler d'un air d'insouciance_...
+Qu'en dire.....
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 197: Nous n'avons t ni plus ni moins hardis que le texte:
+
+_Yet marks the mighty back and the length of limb_:
+
+La pudeur de M.A.P. l'a sans doute empch de traduire ce passage.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 198: Hlas! tous les monumens de la magnificence romaine, tous les
+restes du gnie grec, si chers l'artiste, l'historien,
+l'antiquaire, ne dpendent que de la volont d'un souverain absolu; et
+cette volont est trop souvent influence par l'intrt ou la vanit,
+par un neveu ou un sycophante. Faut-il un nouveau palais ( Rome) pour
+une famille parvenue?--on dpouille le Colise pour avoir des matriaux.
+Un ministre tranger veut-il orner d'antiques les laides[198a] murailles
+d'un chteau du Nord?--les temples de Thse ou de Minerve seront
+dmantels, et les ouvrages de Phidias ou de Praxitle arrachs la
+frise brise. Qu'un oncle caduc, absorb dans les devoirs religieux de
+son ge et de sa place, prte l'oreille aux suggestions d'un neveu
+intress, cela est naturel: qu'un despote oriental mette bas prix les
+chefs-d'oeuvre des artistes grecs, on doit s'y attendre, quoique
+nanmoins on ait dplorer vivement, dans l'un et l'autre cas, les
+consquences d'un tel aveuglement;--mais que le ministre d'une nation
+renomme pour connatre la langue et pour respecter les monumens de
+l'ancienne Grce, ait t le promoteur et l'instrument de ces
+destructions, cela est presque incroyable. Une telle rapacit est un
+crime contre tous les sicles et toutes les gnrations: elle enlve aux
+gnrations passes les trophes de leur gnie et les titres de leur
+gloire; aux gnrations prsentes, les plus puissans motifs d'activit,
+les plus nobles spectacles que la curiosit puisse contempler; aux
+gnrations futures, les chefs-d'oeuvre de l'art, les plus beaux modles
+ imiter. Empcher le renouvellement de pareilles dprdations est le
+souhait de tout homme de gnie, le devoir de tout homme puissant, et
+l'intrt commun de toute nation civilise.
+
+(_Eustace's Classical tour through Italy_, page 269.)
+
+Ces tentatives faites pour transplanter le temple de Vesta d'Italie en
+Angleterre, honorent peut-tre le patriotisme ou la magnificence de feu
+lord Bristol; mais elles ne peuvent tre considres comme une preuve de
+got ou de jugement.
+
+(_Ibid_, page 419.)]
+
+[Note 198a: _Bleak walls_, et non pas _Black walls_, comme M.A.P. l'a
+entendu.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 199: Bombardement de Copenhague.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+Regarde votre Espagne: elle presse la main qu'elle hait, mais la presse
+avec froideur et vous pousse hors de ses foyers. Portes-en tmoignage,
+noble Barossa, tu peux dire quels guerriers bravement combattirent et
+bravement moururent, tandis que la Lusitanie, bonne et chre allie, ne
+peut envoyer qu'un petit nombre de soldats qui fuient presque aussi
+souvent qu'ils combattent: glorieuse prouesse! vaincu par la famine
+cruelle, le Gaulois se retire une fois, et tout est fini! Quand donc
+Pallas vous enseigna-t-elle qu'une seule retraite de l'ennemi rparait
+trois longues olympiades[200] de dfaites?
+
+[Note 200: Une olympiade est un intervalle de quatre ans.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+Enfin regarde ta patrie elle-mme: vous n'aimez pas arrter vos regards
+sur le hideux sourire de l'extrme dsespoir. Votre cit est dans le
+deuil, malgr le bruit tourdissant de vos ftes: ici expire la misre
+affame, et plus loin rde le vol. Vois, tous les citoyens ont perdu
+_plus_ ou _moins_, aucun avare ne tremble quand il n'y a plus rien. Qui
+osera jamais dire: _Heureux papier, symbole du crdit_[201]! Ce papier
+surcharge, comme le plomb; l'aile fatigue de la corruption. Pourtant
+Pallas tira par l'oreille tous les premiers ngociateurs des emprunts:
+mais ces messieurs ddaignaient alors d'couter les dieux et les hommes.
+Un seul, tout repentant qu'un tat fasse banqueroute, invoque Pallas,
+mais l'invoque trop tard: puis il se prend de belle passion pour
+****[202]; il s'incline devant ce mentor, qui cependant n'a jamais t
+ami de Pallas. Les snats coutent celui qu'ils n'avaient jamais encore
+cout, snats jadis trop ddaigneux, et maintenant non moins absurdes.
+Telles autrefois les grenouilles raisonnables jurrent foi et hommage au
+soliveau souverain; ainsi vos lgislateurs salurent leur idole
+patricienne, comme l'gypte choisit un oignon pour Dieu. Maintenant,
+bonne chance,--jouissez de l'heure qui vous reste; allez,--saisissez
+l'ombre de votre puissance vanouie; dclamez sur le mauvais succs de
+vos plans les plus chers, votre force est un nom, votre orgueilleuse
+richesse un rve. Il n'est plus cet or, dont le genre humain
+s'merveillait, et des pirates font trafic de tout ce qui en est
+rest[203]. Dsormais, plus de soldats gags qui de contres voisines et
+lointaines se prcipitent en foule une guerre mercenaire; le
+commerant oisif languit sur un quai inutile au milieu des ballots
+qu'aucun navire ne peut emporter, ou retourne voir ses marchandises se
+pourrir pice pice dans ses magasins encombrs: l'ouvrier mourant de
+faim brise son mtier qui se rouille, et dans son dsespoir se rvolte
+contre la commune misre. Puis, dans le snat de votre tat en
+dcadence, montre-moi l'homme dont les conseils aient quelque poids.
+Vaine est aujourd'hui la voix dont les accens commandaient nagure
+l'obissance. Les factions elles-mmes cessent de charmer une terre
+factieuse, tandis que les sectes rivales branlent une le, soeur de
+l'Angleterre, et allument d'une main furieuse le bcher qui couronnera
+leur mutuelle destruction.
+
+[Note 201:
+
+ _Blest paper credit, last and best supply,
+ That lends corruption lighter wings to fly_.
+
+(POPE cit par Lord Byron.)
+
+Heureux papier, symbole du crdit, la dernire et la meilleure des
+ressources, qui prte au vol de la corruption une aile plus lgre.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 202: _The deal and dover trafiqueurs_ in specie.]
+
+[Note 203: Voir la dernire note de la page prcdente.]
+
+C'en est fait, c'est fini, puisque Pallas a vainement averti, elle
+abdique le sceptre; les furies rgnent en sa place, elles agitent dans
+tout le royaume leurs torches flamboyantes, et de leurs mains
+redoutables dchirent ses entrailles. Mais un effort convulsif reste
+encore faire, et la Gaule doit pleurer avant que de charger Albion de
+ses chanes. Les pompeux tendards de la guerre, les bataillons brillans
+et gament quips que suit le sourire de la farouche Bellone; la
+trompette d'airain et le tambour d'lectrique influence; qui portent
+dfi l'ennemi avant l'action; le hros tressaillant l'appel de sa
+patrie; la gloire qu'il s'assure en tombant sur le champ d'honneur:
+voil ce qui remplit un jeune coeur de visions enivrantes, et le porte
+anticiper avant l'ge les joies des combats. Mais coute une leon que
+tu peux recevoir encore; la mort seule n'est qu'un faible prix des
+lauriers militaires. Ce n'est pas au fort de la mle que le gnie du
+mal se complat; pour lui, un jour de bataille est un jour de merci:
+mais aprs l'affaire, aprs la victoire, quoiqu'il soit abreuv de sang,
+il n'a fait que commencer ses ravages:--ses plus grands exploits, vous
+ne les connaissez encore que de nom;--le paysan massacr, la pudeur
+outrage, les maisons saccages et les moissons pilles, tout cela
+convient mal des hommes qui ont vcu dans un tat libre. Dis, de quel
+oeil les bourgeois fuyant dans la plaine apercevront-ils l'incendie de la
+ville? Comment verront-ils la longue colonne de flammes agiter son ombre
+rouge sur la Tamise pouvante[204]? H bien!--n'en murmure pas,
+Albion! car c'est ton flambeau qui alluma ces feux de ruine et de mort
+depuis le Tage jusqu'au Rhin: si ces feux clataient sur ton rivage
+maudit, rponds, interroge ton coeur, ne les as-tu pas mrits? _Mort
+pour mort_, telle est la loi du ciel et de la terre. Qui dclara la
+guerre, en regrettera vainement les horreurs.
+
+[Note 204: _Shake_ his _red shadow o'er the startled Thames_.
+
+Vers que Lord Byron a textuellement rpt dans la 6e pice des
+_Miscellanes_, except le pronom _his_, qui est remplac par _its_.
+Nous avons dj eu occasion de signaler quelques emprunts que Byron
+s'tait faits lui-mme.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+FIN DE LA MALDICTION DE MINERVE.
+
+
+
+
+L'AGE DE BRONZE,
+OU
+CARMEN SECULARE ET ANNUS HAUD MIRABILIS.
+
+ _Impar_ congressus _Achilli_.
+
+Ce pome fut compos l'poque et l'occasion du congrs de Vrone, en
+1822-23.
+
+(_N. du Tr._)
+
+
+
+
+L'AGE DE BRONZE.
+
+
+1. Le _bon vieux tems_--(car le vieux tems est toujours bon),--le _bon
+vieux tems_ n'est plus; le prsent pourrait le valoir, si l'on voulait:
+de grandes choses ont t et sont encore, et de plus grandes ne
+demandent pour natre que la volont des simples mortels; un plus vaste
+espace, un champ plus neuf est ouvert ceux qui jouent leur jeu _sous
+la vote du ciel_. Je ne sais si les anges pleurent, mais les hommes ont
+assez pleur,--et pourquoi?--pour pleurer encore.
+
+2. Toute chose est fronde,--bonne ou mauvaise, n'importe. Lecteur!
+souviens-toi que, lorsque tu n'tais qu'un jouvenceau, Pitt tait tout
+pour l'Angleterre; ou s'il n'tait pas tout, peu s'en fallait, et son
+rival lui-mme n'tait pas bien loin de le regarder comme tel.
+Nous-mmes, oui, nous-mmes avons vu les gans, enfans du gnie,
+paratre, comme les Titans, face face;--Athos et Ida, avec un ocan
+d'loquence dont les libres flots bouillonnaient entre les deux
+colosses, comme les vagues rugissantes de la mer ge entre la Grce et
+la Phrygie. Mais o sont-ils,--ces rivaux?--quelques pieds de terre
+sparent l'un et l'autre linceul. De quelle paix, de quel pouvoir est
+doue la tombe qui rduit tout au silence! abme dont les ondes, sans
+bruit et sans orages, engloutissent le monde. _La poussire retourne en
+poussire_, voil un thme bien vieux; mais tout n'est pas encore dit.
+Le tems n'adoucit pas cette loi terrible;--toujours le ver droule ses
+froids replis; le spulcre garde sa forme,--qui, varie au dehors, pour
+tous au-dedans est la mme; quel que soit l'clat de l'urne funraire,
+la cendre demeurera toujours glace. Quoique la momie de Cloptre
+traverse la mer o Marc-Antoine abandonna l'empire pour suivre cette
+reine; quoique l'urne d'Alexandre soit offerte en spectacle dans ces
+contres lui-mme inconnues dont il souhaitait la conqute en
+pleurant:--combien enfin nous semblent vains et pis que vains les dsirs
+de l'insens guerrier, les pleurs du monarque macdonien! Il pleurait
+faute de mondes conqurir!--La moiti des peuples de la terre ne sait
+pas son nom; ou sait tout au plus sa naissance, sa mort et quels pays il
+dsola; tandis que la Grce, sa patrie, dsole son tour, a tout perdu
+sans mme gagner la paix de la dsolation. _Il pleurait faute de mondes
+ conqurir_! Lui qui ne conut jamais le globe terrestre, il tremblait
+de n'en pas avoir assez! et pourtant il ignorait mme l'existence de ce
+pays bruyant d'affaires, de cette le septentrionale qui possde
+aujourd'hui l'urne du conqurant sans avoir jamais connu son sceptre.
+
+3. Mais o est-il, le moderne conqurant, homme encore plus puissant,
+qui, sans tre n roi, attela les monarques son char; le nouveau
+Ssostris, tran nagure par ces esclaves couronns, qui, dlivrs
+maintenant du harnois et du mors, pensent avoir des ailes, et ddaignent
+la poussire o tout--l'heure ils rampaient enchans aux roues de
+l'empire du chef suprme? Oui!--o est-il, le _champion et
+l'enfant_[205] de tout ce qui est grand ou petit, sage ou insens? ce
+joueur de royaumes, avec les trnes pour enjeu, la terre pour tapis,--et
+pour ds, les ossemens humains? Contemple le grand rsultat: vois cette
+le lointaine et solitaire, et, suivant l'impulsion de ta nature, pleure
+ou souris. Gmis d'apercevoir l'aigle altier rduit dans son courroux
+ronger les barreaux de son troite cage; souris de surprendre le
+vainqueur des nations s'abaissant chaque jour chicaner pour le manger
+et le boire; pleure en le voyant durant son repas se chagriner pour
+quelques plats trop peu garnis, pour le vin fourni trop chichement, pour
+de misrables querelles sur de misrables objets. Est-ce l l'homme qui
+chtiait ou festoyait les rois? Vois les balances o son destin se
+pse,--le certificat d'un chirurgien et les harangues d'un noble comte!
+Le retard d'un buste, le refus d'un livre, voil ce qui peut troubler le
+sommeil de celui qui tint en veil le monde entier. Est-ce bien l, en
+vrit, le dompteur des grands de la terre, lui qui maintenant est
+l'esclave de tout ce qui peut tracasser et irriter,--du vil gelier, de
+l'espion qui partout se glisse, de l'tranger qui, ses notes en main,
+porte sur tout un regard curieux? Plong dans un cachot, il aurait
+encore t grand. Mais combien fut bas, combien petit ce moyen terme
+entre une prison et un palais, cet tat d'humiliation o peu d'ames
+purent comprendre ce qu'il avait souffrir! Vaines furent ses
+plaintes:--mylord[206] prsente le bill; ce qu'il faut d'alimens et de
+vin est dment rgl. Vaine fut sa maladie:--jamais climat ne fut si pur
+d'homicide,--en douter c'est un crime; et le chirurgien qui soutint la
+cause de l'illustre captif a perdu sa place, mais en obtenant les
+applaudissemens du monde. Mais souris maintenant:--quoique les angoisses
+du cerveau et du coeur ddaignent et dfient les tardifs secours de
+l'art; quoiqu'il n'y ait autour du lit de mort que ces rares amis,
+compagnons de l'exil, et le portrait de ce bel enfant que son pre
+n'embrassera jamais;--quoique cette heure mme s'teigne le gnie que
+le genre humain vnra long-tems et vnre encore:--souris,--car l'aigle
+enchan brise ses fers, et regagne des sphres plus leves que ce
+monde-ci.
+
+[Note 205: _The champion and the child_.
+
+Lord Byron a eu sans doute en vue la qualification expressive que M.
+Pitt appliqua Bonaparte: _The child and champion of jacobinism_;
+l'enfant et le champion du jacobinisme.
+
+(_Note d'un diteur anglais_.)]
+
+[Note 206: Lord Castlereagh, marquis de Londonderry.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+4. Oh! si cet esprit, qui prend l'essor vers le ciel, conserve encore un
+obscur souvenir de son rgne brillant, combien il doit sourire, en
+abaissant son regard sur la terre, voir le peu qu'il fut, le peu qu'il
+voulut tre! Oui, quoiqu'il ait impos son nom un empire plus vaste
+que son ambition presque sans bornes; quoique tour tour, plac au
+fate de la gloire, plong dans le plus profond abme de revers, il ait
+got les douceurs et l'amertume de la puissance; quoique les rois,
+peine chapps d'esclavage, aient voulu dans l'accs de leur joie se
+faire les singes de _leur_ tyran: combien il doit sourire en se tournant
+vers ce tombeau solitaire, le plus noble monument qui s'lve au-dessus
+des flots[207]! Oui, quoique son gelier, rigoureux jusqu'au dernier
+moment, ait pu peine se persuader que le plomb du cercueil ft une
+prison sre, et qu'il n'ait pas permis de tracer une misrable ligne qui
+datt la naissance et la mort de l'homme cach sous le spulcre,--ce nom
+consacrera le rivage jusqu'alors ignor, c'est un talisman dont jamais
+la vertu n'a chou, except pour celui qui le porta. Les flottes qui
+fendent les vagues devant la brise d'orient entendront leurs matelots
+saluer Sainte-Hlne du haut des mts. Quand la colonne triomphale de la
+Gaule ne s'lvera plus qu'au milieu du dsert comme aujourd'hui la
+colonne de Pompe, le rocher qui possdera ou du moins aura possd
+l'illustre cendre, couronnera l'Atlantique comme ferait le buste du
+grand homme, et la nature toute-puissante environnera ses augustes
+funrailles de plus d'honneur que l'avare envie n'en refuse. Mais que
+lui importe, lui, tout cela? Le dsir de la gloire touche-t-il un pur
+esprit ou une argile ensevelie?--Le hros mort prend-il quelque souci de
+son tombeau? aucun, s'il sommeille,--et pas davantage s'il existe. Son
+ombre plus clairvoyante sourira la grossire caverne de cette le
+hrisse de rochers, comme si ses restes eussent trouv pour demeure
+dernire l'antique Panthon ou la copie gauloise du temple romain. Lui,
+il n'en a pas besoin. Mais la France sentira la ncessit de cette
+faible mais dernire consolation[208]; honneur, gloire, loyaut, tout
+l'oblige rclamer les ossemens de son empereur pour lever au-dessus
+une pyramide de trnes, ou, quand elle engagera le combat, en former,
+comme de la cendre de Dugueselin[209], un victorieux talisman. Mais
+quoiqu'il en soit aujourd'hui,--le tems viendra peut-tre o son nom
+battra l'alarme comme le tambour de Ziska[210].
+
+[Note 207: _The proudest sea-mark that o'ertops the wave_!
+
+Mot mot, l. p. n. _balise_ q. s'., etc. Nous avons craint d'employer
+cette expression technique de la langue des marins, parce qu'elle est
+fort peu connue.--Quand nous sommes inexacts, nous en avertissons
+toujours le lecteur.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 208: La prophtie de Lord Byron se ralise aujourd'hui. (_N. du
+Tr._)]
+
+[Note 209: Dugueselin mourut durant le sige d'une ville[209a]. Elle se
+rendit, et les clefs en furent apportes et places sur la bire du
+capitaine breton, en sorte que la place parut se rendre ses mnes.]
+
+[Note 209a: Chteauneuf de Randon, dans le Gvaudan (Lozre).
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 210: Jean Ziska, gentilhomme bohmien, chef des Hussites. A sa
+mort, il ordonna que son corps ft laiss sans spulture, et que l'on
+ft de sa peau un tambour: il assurait que les ennemis prendraient la
+fuite aussitt qu'ils en entendraient le bruit. On dit que les Hussites
+accomplirent sa volont, et qu'en effet les catholiques s'enfuirent en
+plusieurs batailles au bruit de ce tambour.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+5. O ciel, dont il fut en puissance une image! O terre, dont il fut une
+noble crature! Et toi, le pour long-tems illustre, qui vis l'aiglon
+sans plumes sortir de sa coquille[211]! Alpes, qui le contempltes,
+l'aurore de son vol, planer vainqueur en cent combats! Rome, qui le vis
+surpasser les exploits de ton Csar!--(Hlas! pourquoi, lui aussi,
+franchit-il le Rubicon,--le Rubicon des droits de l'homme rveill la
+libert,--et cela pour se mler au troupeau vulgaire des rois et de
+leurs parasites?) gypte, o les Pharaons, oublis dans ces tombeaux
+dont la date est perdue, se levrent de leur long sommeil, et frmirent,
+au fond de leurs pyramides, d'entendre retentir leur oreille les
+foudres d'un nouveau Cambyse, tandis que les ombres de quarante
+sicles[212] bordaient, comme des gans tonns, les ondes fameuses du
+Nil, ou, du haut de l'immense pyramide, regardaient le dsert peupl de
+combattans, qui, comme sortis de l'enfer, jonchaient de leurs cadavres
+les sables striles pour engraisser cette terre jusqu'alors prive de
+culture! Espagne, qui, oubliant un moment le Cid, vis la bannire
+tricolore insulter Madrid! Autriche, dont la capitale ft deux fois
+prise et deux fois pargne, et qui rcompensas la clmence par la
+trahison! Vous, race de Frdric!--vous, Frdrics de nom et en
+perfidie,--qui avez tout hrit de votre pre, sauf sa gloire;--qui,
+tombs par terre Ina, tombs genoux Berlin[213], ne vous
+relevtes que pour suivre le vainqueur! Et vous qui demeurez o demeura
+Kosciusko, qui vous souvenez encore de n'avoir pas acquitt la sanglante
+dette de Catherine Pologne! o l'ange de la vengeance passa, mais qu'il
+laissa comme il l'avait trouve, toujours dserte, oublieuse de tes
+imprescriptibles droits, de ton peuple distribu en lots et de ton nom
+teint, de tes soupirs pour la libert, de tes longues et abondantes
+larmes, de ce son qui froisse l'oreille du tyran--Kosciusko! aux
+armes!--aux armes!--aux armes!--la guerre a soif du sang des serfs et de
+leur czar: le soleil brille sur les minarets de Moscou, cit demi
+barbare, mais c'est un soleil couchant.--Moscou! limite de la longue
+carrire du hros,--en vain le dsir de te voir arracha jadis
+l'indomptable Charles[214] une larme glace;--_lui_, il te vit;--mais
+comment? avec tes clochers et tes palais en proie un commun incendie.
+Oui, le soldat y prta sa mche enflamme, le paysan donna le chaume de
+sa cabane, le marchand livra ses magasins, le prince son chteau,--et
+Moscou ne fut plus! O le plus sublime des volcans! les feux de l'Etna
+plissent devant les tiens, et les perptuelles flammes de l'Hcla sont
+peu de chose: le cratre du Vsuve n'offre plus qu'un spectacle us, bon
+pour des _touristes_[215] bahis: toi seul restes sans rival jusques
+l'embrasement futur o doivent expirer tous les empires. Et toi; autre
+lment, non moins fort et non moins svre pour donner aux conqurans
+une leon dont ils ne profiteront pas, toi, dont l'aile glace frappa de
+dfaillance l'arme ennemie, et fis tomber un hros chaque flocon de
+neige; combien tes victimes souffrirent sous les coups de ton bec
+engourdissant et les treintes de ta serre muette, jusqu' ce que les
+bataillons succombassent une dernire et unique angoisse! Vainement la
+Seine cherchera sur ses rives les rangs serrs de ses joyeux soldats:
+vainement la France rappellera sous l'ombre de ses vignes ses jeunes
+enfans; leur sang coule flots plus presss que ses vins, ou, durci en
+glace humaine, reste immobile dans ces momies congeles qui gisent dans
+les plaines polaires. Vainement l'Italie voudrait rchauffer, sous le
+large disque de son soleil, ses guerriers, qui, vaincus par l'hiver,
+disent adieu pour jamais aux rayons de l'astre de vie. De tous les
+trophes amasss par la guerre, que restera-t-il au retour? Le char
+bris du conqurant! son courage encore tout entier! De nouveau le cor
+de Roland a sonn, et non pas en vain. Lutzen, o le monarque sudois
+prit jadis au milieu de la victoire[216], voit Napolon triompher, mais
+hlas! ne le voit pas mourir. Dresde, regarde trois despotes fuir devant
+leur souverain,--souverain comme auparavant; mais la fortune puise
+abandonne son favori, et la trahison de Leipsick oblige la fuite le
+mortel jusqu'alors invaincu; le chacal saxon dlaisse le lion pour se
+faire le guide de l'ours, du loup et du renard; le roi des forts
+rtrograde jusques son antre, ressource dernire de son dsespoir,
+mais il n'y trouve point asile! Oui, contres qu'il a parcourues, je
+vous atteste une une, et toutes ensemble[217]! O France, dont les
+vastes et belles campagnes furent foules comme une terre ennemie, et
+disputes pied pied jusqu' ce que la trahison, qui seule triompha de
+lui, et de la colline de Montmartre promen ses regards sur Paris
+abattu! Et toi, le qui aperois de tes remparts la riante trurie, toi,
+refuge momentan de l'orgueilleux hros, toi dans les bras de qui le
+jeta le danger, fiance qui le pleures encore! O France, reconquise par
+une simple marche travers un immense arc de triomphe! sanglant et
+trois fois inutile Waterloo, qui prouves comme les sots peuvent aussi
+avoir leur heureuse fortune, gagne moiti par bvue, moiti par
+perfidie! O sombre Sainte-Hlne, avec ton gelier cruel,--coute,
+coute Promthe[218], du haut de son rocher, en appeler la terre,
+l'air, l'ocan, tout ce qui sentit ou sent encore sa puissance et sa
+gloire, tous ceux qui entendront un nom ternel comme le cours des
+ans: il leur enseigne une maxime si long-tems, si souvent, si vainement
+enseigne,--il leur apprend ne jamais forfaire au devoir. Un seul pas
+dans la vertu et fait de cet homme le Washington de mondes asservis: un
+seul pas dans la route contraire a livr son nom aux caprices des vents;
+roseau de la fortune et flau des trnes, il fut de la renomme le
+Moloch ou le demi-dieu, le Csar de sa patrie, l'Annibal de l'Europe,
+mais sans une chute aussi honorable que la leur. Pourtant la vanit mme
+aurait pu lui enseigner un chemin plus sr vers la gloire o il
+aspirait, en lui montrant sur la strile page de l'histoire dix mille
+conqurans pour un seul sage. Tandis que vers les cieux monte la
+paisible mmoire de Franklin,--de Franklin, calmant la foudre qu'il fit
+descendre d'en haut, ou tirant du sein d'une terre non moins embrase la
+libert et la paix pour une nation fire d'un tel enfant; tandis que
+Washington est un cri de ralliement qui ne prira qu'avec les chos des
+airs; tandis que l'Espagnol lui-mme, si avide d'or et de guerre, oublie
+Pizarre pour proclamer le nom de Bolivar:--hlas! pourquoi faut-il que
+cette mme Atlantique, qui donna le signal de la libert, ceigne le
+tombeau d'un tyran,--roi des rois, et pourtant esclave des esclaves; de
+celui qui rompit les fers de tant de millions d'hommes pour reconstruire
+la chane que son bras avait mise en pices, et qui mconnut les droits
+de l'Europe et les siens propres pour tomber entre un cachot et un
+trne.
+
+[Note 211: _That saw'st the unfledged eaglet chip his shell_.
+
+Mot mot, _amenuiser_, amincir sa coquille. Nous trouvons une mtaphore
+pareille dans ce beau vers d'_Hernani_, que des _gens d'un got
+difficile_ ont dit avoir _odeur de cuisine_..... Pauvres gens!
+
+ J'craserais dans l'oeuf ton aigle impriale.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 212: Imit de Napolon.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 213: _Who_ crushed _at Iena_, crouched _at Berlin_, etc. Nous
+avons essay de rendre ce jeu de mots par un quivalent. Ce n'est pas la
+premire fois que nous signalons les calembours, ou, pour parler plus
+noblement, les paronomases de Byron, mme dans un sujet srieux.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 214: Charles XII, roi de Sude.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 215: En Angleterre, on regarde les voyages comme le complment
+d'une ducation librale. Un jeune homme doit faire son _tour_, et l'on
+nomme _tourist_ celui qui parcourt ou a parcouru la France, la Suisse,
+l'Italie, etc.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 216: Gustave-Adolphe, pre de Christine, prit en 1632, la
+bataille de Lutzen, qu'il gagna sur les Impriaux. Tout le monde sait
+que Bonaparte gagna aussi Lutzen, en 1813, une grande bataille.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 217: Le texte anglais s'exprime avec une concision merveilleuse,
+que j'ai crue intraduisible, et qui m'a presque oblig une paraphrase.
+
+_Oh ye! and each, and all_!
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 218: Je renvoie le lecteur au premier monologue de Promthe dans
+Eschyle, lorsque sa suite l'a laiss seul, et avant l'arrive du choeur
+des nymphes de la mer.]
+
+6. Mais il n'en sera pas toujours de mme:--l'tincelle a brill:--voici
+que l'Espagnol basan ressent ses anciennes ardeurs; ce mme courage qui
+repoussa les Maures durant huit cents longues annes de mutuels
+massacres, le voil qui renat,--et o donc? sous ce climat de vengeance
+o jadis l'Espagne fut un synonyme du crime, o Corts et Pizarre
+portrent leurs bannires; le jeune continent renie enfin son nom de
+_Nouveau-Monde_: c'est le _vieil_ esprit d'indpendance qui ranime de
+son souffle brlant les ames de ces corps dgrads, tel qu'autrefois il
+chassa le Perse loin du rivage o la Grce _a t_:--mais, que dis-je?
+la Grce revit cette heure. Une cause commune rassemble en myriades
+unanimes les esclaves de l'est ou les lotes de l'ouest: dploy sur les
+cimes des Andes et de l'Athos, le mme tendard brille sur l'un et
+l'autre monde; l'Athnien ressaisit l'pe d'Harmodius, le guerrier du
+Chili abjure son matre tranger; le Spartiate se reconnat encore pour
+Grec; la libert naissante orne le cimier des Caciques. Vainement les
+despotes, qui dbattent leurs intrts sur l'autre bord, ferment
+l'oreille aux rugissemens de l'Atlantique rveille: le flux imptueux
+s'avance par le dtroit de Calp[219], chemine lgrement travers la
+France, terre demi dompte, fond sur le berceau de l'antique Espagnol,
+et tente d'unir l'Ausonie l'immense Ocan: mais, loign de l pour un
+moment, et non pour toujours, il envahit la mer Ege, qui se rappelle le
+jour de Salamine.--C'est l, oui, c'est l que les vagues se
+soulevrent, et non point pour tre endormies par les victoires d'un
+tyran. Les peuplades isoles, perdues, abandonnes dans leurs pressans
+dangers par les chrtiens qui elles donnrent leur foi, les campagnes
+dsoles, les les ravages, les discordes nourries, la fraude
+encourage, les promesses de secours adroitement ludes, et tous ces
+froids dlais de plus en plus prolongs dans l'unique esprance de
+s'assurer une proie,--voil ce qui parlera assez haut, voil comment la
+Grce fera voir qu'un ami perfide est pire que l'ennemi le plus furieux.
+Mais c'est trs-bien: la Grce seule doit dlivrer la Grce, et non pas
+le barbare avec son masque de paix. Comment l'autocrate pourrait-il tout
+ la fois rgner sur un parc de serfs, et rendre aux nations la libert?
+Mieux vaut encore servir le hautain Musulman, que de grossir la caravane
+pillarde des Cosaques; mieux vaut travailler pour des matres, que de
+veiller, esclave des esclaves; devant la porte d'un chteau
+russe;--d'tre dnombrs par troupeaux, traits comme un capital
+d'hommes, comme un immeuble vivant qui n'existe que pour l'esclavage, et
+donns par milliers au premier courtisan qui sut capter la faveur du
+czar, tandis que le propritaire immdiat ne gote jamais le sommeil
+_sans_[220], songer aux dserts de la Sibrie. Ah! mieux vaut cent fois
+succomber son dsespoir; plutt conduire le chameau que devenir le
+pourvoyeur de l'ours!
+
+[Note 219: Dtroit de Gibraltar. Calp est l'une des colonnes d'Hercule.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 220: Le mot est en franais dans le texte, au lieu de _without_,
+sans aucune autre raison que celle du mtre.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+7. Mais ce n'est pas seulement sous cet antique climat o la libert
+date sa naissance avec la naissance du tems, ni seulement aux lieux o,
+plonge dans la nuit, la foule des Incas apparat comme un nuage
+obscur;--non, ce n'est pas l seulement que l'aurore vient de renatre.
+La clbre, la romantique Espagne repousse de nouveau les usurpateurs
+loin de son sol. Les lgions romaines ou les hordes puniques ne
+demandent plus ses campagnes pour lice aux exploits de leurs glaives. Ni
+le Vandale, ni le Visigoth ne souillent plus les plaines qui abhorrent
+l'un et l'autre de la mme haine. Le vieux Playo[221] ne rassemble plus
+sur sa montagne les braves guerriers qui lgurent leurs fils mille
+ans de combats: cette race a t seme et moissonne; comme s'en
+souvient encore maintes fois le Maure qui soupire sur son triste rivage.
+Long-tems, dans la chanson du paysan et dans la page du pote, a vcu la
+mmoire d'Abencrage: les _Zgri_ et les anciens vainqueurs, leur tour
+vaincus et captifs, sont rentrs dans le barbare pays d'o ils
+sortirent. Ils ont disparu,--eux, leur foi, leurs pes, leur empire.
+Mais ils ont laiss des ennemis plus antichrtiens[222] qu'eux-mmes; le
+monarque bigot ou le prtre bourreau[223], l'inquisition avec ses
+solennels bchers, le sanglant _auto da fe_[224], dont la flamme se
+nourrit de chairs humaines, et que prside le Moloch catholique,
+froidement cruel, fixant avec joie son oeil inexorable sur cette
+flamboyante fte de mort. Le souverain, tour tour trop svre ou trop
+faible; l'orgueil se targuant de la paresse; les nobles abtardis par
+une longue dcadence; l'hidalgo avili; le paysan, moins dgnr, mais
+encore plus dgrad; le royaume dpeupl; une marine, jadis si fire,
+devenue oublieuse de la mer; les phalanges, jadis impntrables,
+compltement dsorganises; la forge o se formaient les lames de
+Tolde, depuis long-tems oisive; les trsors trangers affluant chez
+toutes les nations trangres, hormis chez celle qui les acheta de son
+propre sang; cette langue elle-mme, digne rivale de la langue de Rome,
+et nagures aussi commune aux peuples que leur idime maternel,
+dsormais nglige ou mme oublie:--telle fut l'Espagne; telle,
+dornavant, elle n'est, ni ne sera plus. Les plus terribles de ses
+ennemis, les usurpateurs de son sol, ont senti ce qu'a pu faire l'esprit
+de l'antique Numance ressuscit dans la Castille. Sus! sus! debout!
+indompt torrador! Le taureau de Phalaris renouvelle ses mugissemens. A
+cheval, noble hidalgo! ce n'est pas en vain que renat le cri des
+anciens jours:--Iago! et fermons l'Espagne[225]! Oui, fermez-la dans
+l'enceinte de vos bataillons, levez la barrire arme que rencontra
+Napolon.--Une guerre d'extermination; les plaines dsertes, les rues
+sans autres habitans que des cadavres; la sauvage Sierra, retraite de la
+troupe plus sauvage des gurillas aux panaches de vautour, de ces
+guerriers toujours prts fondre comme des perviers sur leur proie;
+Saragosse dsespre, puissante encore dans sa chute; l'homme gal en
+force un pur esprit, et la jeune fille brandissant son glaive mieux
+que l'amazone elle-mme; le couteau d'Aragon[226], l'acier de Tolde, la
+fameuse lance de la chevaleresque Castille; la carabine catalane,
+toujours fidle au but: les coursiers d'Andalousie en avant-garde; les
+torches allumes pour faire de Madrid une autre Moscou: enfin, l'esprit
+du Cid pass dans tous les coeurs:--voil quelle a t, quelle est,
+quelle sera l'Espagne. Avance donc, France, pour conqurir--non pas
+l'Espagne, mais ta propre libert.
+
+[Note 221: Plus connu sous le nom de Plage. Nous avons, d'aprs Lord
+Byron, donn le nom espagnol, avec sa vritable orthographe.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 222: Le texte dit _Yet left more_ antichristian _foes than they_.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 233: Le texte dit _boucher. The butcher priest_.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 224: Acte de foi. Le texte anglais n'a conserv de l'espagnol que
+le mot _auto_ (_faith's red auto_): nous ne pouvions dire _auto_ de foi.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 225: Ancien cri de guerre espagnol.]
+
+[Note 226: Les Aragonais ont une adresse particulire se servir de
+cette arme, et ils l'ont surtout dploye dans les dernires guerres
+contre les Franais.]
+
+8. Mais que vois-je? Un congrs! C'est le nom solennel qui rendit libre
+l'Atlantique! Pouvons-nous esprer mme chose pour l'Europe vieillie et
+use? A ce nom s'lvent, comme autrefois l'ombre de Samuel devant les
+monarchiques regards de Sal, les prophtes de la jeune libert,
+convoqus des lointains climats de Washington et de Bolivar; Henri[227],
+ce Dmosthne des forts, qui lana les foudres de sa voix contre le
+Philippe des mers; le stoque Franklin, ombre nergique, enveloppe des
+feux clestes que sa main apaisa; et Washington, dompteur des tyrans.
+Les voil tous qui s'veillent, et qui nous commandent de rougir de nos
+vieilles chanes ou de les briser. Mais, hlas! _qui_ sont-ils, ceux qui
+composent ce snat d'lus destins racheter la foule? _Qui_ sont-ils,
+ceux qui renouvellent ce nom sacr, jusqu'alors dparti aux conseils
+assembls pour le bonheur du genre humain? Quels hommes se runissent
+aujourd'hui ce vnrable appel? C'est la sainte-alliance, qui dit que
+trois font tout. Terrestre trinit, qui revt une apparence cleste,
+comme le singe contrefait l'homme! Unit pieuse, forme dans le dessein
+unique--de fondre trois sots en un Napolon. Ah! l'gypte eut des dieux
+raisonnables en comparaison des ntres: ses chiens et ses boeufs
+connaissaient leur vritable place, et, demeurant en repos dans leur
+chenil ou leur table, ils ne se souciaient que d'tre bien et dment
+nourris; mais aux ntres, plus affams, il faut encore quelque chose de
+plus, le pouvoir d'aboyer et de mordre, de rpandre le sang et dvorer
+les chairs vivantes. Oh! combien taient plus heureuses que nous les
+grenouilles du bon sope! car nous avons pour matres des soliveaux
+anims, qui tendent et l leur masse mchante, et accablent les
+nations sous leurs stupides coups, dans la crainte insense de laisser
+quelque ouvrage la cigogne rvolutionnaire.
+
+[Note 227: Ce Henri, clbre patriote, est un des hommes les plus
+extraordinaires, et peut-tre un des moins connus en Europe; il se
+distingua, dans la rvolution de l'Amrique, par un talent merveilleux.
+Ce fut un _phnomne_, mme pour un tems de rvolution.
+
+(_Note d'un dit. anglais_.)]
+
+9. O trois fois heureuse Vrone, depuis que brille sur toi l'impriale
+prsence de la nouvelle trinit! Fire d'un tel honneur, ton sol perfide
+oublie la tombe tant vante de _tous les Capulets_, tes
+Scaliger,--(qu'tait en effet _le grand chien_, _can grande_, que je
+me hasarde de traduire, auprs de ces singes bien plus sublimes?)--ton
+pote Catulle, dont les vieux lauriers cdent ces lauriers nouveaux;
+ton amphithtre o les Romains sigrent; le Dante dont tu accueillis
+l'exil; ton bon vieillard[228] pour qui le monde entier tait dans ton
+enceinte, et qui ne savait point qu'il y et quelque chose au-del; ah!
+plt Dieu que les htes royaux que tu renfermes lui ressemblassent au
+point de ne jamais sortir de tes murs! Courage! poussez mille cris de
+joie, gravez des inscriptions, levez des monumens de honte pour dire
+la tyrannie que le monde est dompt! Courez en foule au thtre avec une
+rage de loyaut: la comdie n'est pas sur la scne, le spectacle est
+riche en rubans et en croix.
+
+[Note 228: Le fameux vieillard de Vrone.]
+
+Allons, bonne Italie, regarde travers les barreaux de ta prison;
+applaudis, on te le permet: pour cela, tes mains charges de fers sont
+libres.
+
+10. Brillant spectacle! voyez le czar fat, l'autocrate des valses et des
+combats, aussi dsireux d'un _bravo_ que d'un royaume, et tout aussi
+propre manier un ventail qu' porter un casque; beau comme un
+Calmouk, spirituel comme un Cosaque; ame gnreuse tant qu'elle n'est
+pas atteinte par les frimas; se laissant demi amollir par un dgel
+libral, mais reprenant sa duret premire toutes les fois que le soleil
+levant est environn de nuages; sans autre objection la vraie libert,
+sinon que les nations deviendraient libres. Comme l'imprial dandy jase
+bien sur la paix! comme il est prt dlivrer la Grce, si les Grecs
+voulaient tre ses esclaves! Avec quelle noblesse il a rendu aux
+Polonais leur dite, puis command la belliqueuse Pologne de demeurer
+en repos! Avec quelle bont il enverrait les aimables pulks[229] de la
+douce Ukraine faire la leon l'Espagne! Avec quelle majest royale
+montrerait-il la fire Madrid sa gracieuse personne, long-tems
+inconnue aux peuples du Sud! Bonheur achet bon march, le monde
+entier le sait,--en ayant les Moscovites pour amis ou pour ennemis.
+Continue, monarque homonyme de l'illustre fils de Philippe!
+
+[Note 229: Mot russe, par lequel on dsigne particulirement les bandes
+de Cosaques.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+La Harpe, ton Aristote, te fait signe. Ce que fut la Scythie l'ancien
+Alexandre, l'Ibrie le sera toi et tes Scythes. Jeune homme dj un
+peu mr, songe ton prdcesseur sur les bords du Pruth: si sa destine
+doit tre aussi la tienne, tu as pour t'aider plus d'une vieille femme,
+mais point de Catherine[230]: l'Espagne aussi a des rochers, des
+rivires et des dfils;--l'ours peut tomber dans les piges du lion.
+Les plaines ardentes de Xrs sont fatales aux Goths: crois-tu que le
+vainqueur de Napolon doive cder tes armes? Mieux vaut amliorer tes
+dserts, changer tes pes en socs de charrue, raser et laver tes hordes
+de Baskirs, arracher tes tats l'esclavage et au knout; que de
+t'engager tte baisse dans une route funeste, pour infester de tes
+hideuses lgions la contre o les lois sont aussi pures que le ciel.
+L'Espagne n'a pas besoin d'engrais: son sol est fertile, mais elle ne
+nourrit pas ses ennemis: ses vautours se sont rassasis depuis peu;
+voudrais-tu leur fournir une nouvelle proie? Hlas! tu ne seras pas
+conqurant, mais pourvoyeur. Je suis Diogne, quoique Russes et Huns se
+tiennent devant mon soleil et celui de plusieurs millions d'hommes: mais
+si je n'tais pas Diogne, j'aimerais mieux me traner comme un ver que
+d'tre un _tel_ Alexandre! Soit esclave qui voudra: le cynique sera
+libre; son tonneau a des murailles plus dures que Sinope[231]; toujours
+il aura en main sa lanterne, pour dcouvrir sur le visage des monarques
+_un honnte homme_.
+
+[Note 230: L'adresse de Catherine tira d'embarras Pierre, surnomm le
+Grand (sans doute, par pure courtoisie), lorsqu'il tait entour par les
+Musulmans sur les bords du Pruth.]
+
+[Note 231: Patrie de Diogne le Cynique.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+11. Et cependant, que fait la Gaule, terre prolifique des ultras _nec
+plus ultra_, et de leur bande de mercenaires? Que font ses chambres
+bruyantes, et sa tribune, o chaque orateur grimpe avant de trouver une
+parole, et quand elle est trouve, entend pour rponse _le mensonge_,
+qui fait cho tout alentour? Les reprsentans de notre Grande-Bretagne
+daignent quelquefois couter: un snat gaulois a plus de langues que
+d'oreilles: _Constant_ lui-mme, leur unique matre en dbats
+politiques[232], doit se battre prochainement pour justifier en
+champ-clos son discours. Mais ceci cote peu aux vrais Franais, qui
+toujours aimrent mieux combattre qu'couter, ft-ce leur propre pre.
+Qu'est-ce, en effet, que se tenir ferme devant les boulets, au prix de
+l'obligation d'tre long-tems attentifs, et de ne jamais interrompre?
+Telle n'tait point en vrit la mthode de la vieille Rome, lorsque
+Cicron frappait de son tonnerre les chos du Forum: mais Dmosthne a
+sanctionn le fait, en dfinissant l'loquence _de l'action, toujours de
+l'action_.
+
+[Note 232: Byron oublie le gnral Foy, Manuel, M. Royer-Collard, et
+tant d'autres orateurs dont le nom ne s'offre pas tout de suite notre
+plume.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+12. Mais o est le monarque? a-t-il dn? ou bien gmit-il encore sous
+la pesante dette de l'indigestion? Les _pts_[233] rvolutionnaires se
+sont-ils soulevs, et les royales entrailles se sont-elles changes en
+prison? Le mcontentement a-t-il mis les troupes en fermentation; ou
+bien _nulle_ fermentation n'a-t-elle suivi les perfides potages[234]?
+Les cuisiniers carbonari n'auraient-ils pas assez prodigu la
+carbonnade[235] chaque service? ou les docteurs impitoyables
+auraient-ils conseill la dite? Ah! dans tes regards abattus je lis que
+la France entire n'a pas d'autres instrumens de trahison que ses
+cuisiniers, bon et classique L--! Est-il, peux-tu dire, dsirable
+d'tre le _Dsir_? Pourquoi abandonnas-tu le calme le verdoyant sjour
+d'Hartwell, la table d'Apicius et les odes d'Horace, pour rgir un
+peuple qui ne veut pas tre rgi, et qui aime beaucoup mieux un fesseur
+qu'un professeur[236]? Ah! les trnes ne cadraient ni ton temprament
+ni ton got, la table te voit bien mieux plac: doux picurien, fait
+pour tre un hte aimable et un non moins bon convive, pour parler de
+littrature et connatre par coeur, _ moiti_ l'art du pote, et _
+fond_ l'art du gourmand[237]; toujours rudit, de tems en tems
+spirituel, et gracieux quand la digestion le permet;--mais non pas n
+pour gouverner une terre asservie ou libre, la goutte tait dj pour
+toi un suffisant martyre!
+
+[Note 233: Le mot est en franais dans le texte.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 234:
+
+ _Have discontented movements stirr'd the troops;
+ Or have_ no _movements follow'd trait'rous soups_?
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 235:
+
+ _Have_ carbonaro _cooks not_ carbonadoed
+ _Each course enough_?
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 236: C'est un jeu de mots analogue celui du texte:
+
+_And love much rather to be_ scourged _than_ schooled.
+
+Le peuple franais a enfin regimb sous le fouet, et reconquis pour
+jamais sa libert.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 237: _A moiti, fond_, sont en franais dans le texte.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+13. Et la noble Albion passera-t-elle sans recevoir d'un hardi Breton
+l'ordinaire phrase d'loges? Ses arts,--ses armes,--et George,--et la
+gloire et les les,--et l'heureuse Bretagne,--les sourires de la
+richesse et de la libert,--les ctes blanchtres et escarpes qui
+forcrent l'invasion se tenir au large,--le contentement des sujets
+l'preuve des taxes,--l'orgueilleux Wellington, avec son bec d'aigle si
+recourb que son nez est le croc o il suspend le monde[238]!--et
+Waterloo,--et le commerce,--et--(chut! ne lchons pas encore une syllabe
+sur les impts, ni sur la dette)--et cet homme qu'on ne pleure jamais
+(assez), Castlereagh, dont le canif fendit l'autre jour une plume
+d'oie[239]--et _les pilotes qui ont triomph de tous les
+orages_,--(mais, n'altrez pas un nom, mme pour la rime.)[240] Voil
+les lieux communs, jusqu'ici chants si souvent, qu' mon sens, nous
+n'avons plus dsormais besoin de les chanter; on les trouve partout dans
+tant de volumes qu'il n'y a aucune ncessit que vous les trouviez ici.
+Toutefois, il nous reste encore l'esprance d'un _rgime_, conforme la
+raison, et, ce qui est plus trange, la _rime_[241]; ton gnie nous
+permet de l'esprer, Canning! toi qui, homme d'tat par ducation,
+mais, n homme d'esprit, ne pus jamais, mme dans cette stupide chambre,
+abaisser ton potique enthousiasme une prose froide et plate: notre
+dernier, notre meilleur, notre unique orateur, moi, je puis te
+louer,--ce que les torys ne font plus, ou du moins pas autant;--ils te
+hassent, grand homme, parce que tu les soutiens encore moins que tu ne
+leur en imposes. La meute se rassemblera ds que le chasseur aura cri:
+hol! elle le suivra, bande docile, partout o il la conduira. Mais ne
+t'y mprends pas; leurs hurlemens ne sont pas des cris d'amour, leur
+aboiement aprs le gibier n'est pas un loge. Encore moins fidles que
+la troupe quadrupde, les bipdes, au moindre soupon d'odeur,
+reviendraient sur leurs pas. Les liens qui attachent ta selle ne s'ont
+pas encore tout--fait srs, et l'on ne peut pas se fier beaucoup aux
+jarrets du royal talon. Le lourd et vieux cheval blanc est enclin
+broncher, ruer, se laisser parfois, lui et son cavalier, dans la
+boue. Mais que vois-je? l'animal est saignant.
+
+[Note 238: _That nose, the hook where he suspends the world_.
+
+_Naso suspendit adunco_.
+
+(HORACE.)
+
+Le pote romain applique cette expression un homme qui tait
+simplement imprieux envers son ami.]
+
+[Note 239: _Whose pen-knife slit a goose-quill t'other day_: il y a un
+jeu de mots intraduisible, _quill_ ayant un double sens, celui de
+_plume_ et celui de tuyau, et indiquant par l l'artre carotide que
+Castlereagh se coupa.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 240: Toutes ces phrases sont des lambeaux de Southey et autres
+potes courtisans; la dernire parenthse indique qu'un de ces potes
+avait altr, pour la justesse de la rime, le nom de son hros.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 241:
+
+ _Yet something may remain perchance to_ chime
+ _With reason, and, what's stranger still, with_ rhyme.]
+
+14. Hlas! pauvre contre[242]! comment la langue ou la plume
+dplorera-t-elle tes _country-gentlemen_, aujourd'hui pris au dpourvu,
+les derniers imposer silence au cri de guerre, les premiers faire de
+la paix une maladie? Pourquoi sont ns tous ces patriotes de
+campagne[243]? pour chasser, voter, et hausser le prix du grain? Mais le
+grain, comme toute chose mortelle, doit tomber: oui, tout tombe, rois,
+conqurans, et principalement le cours des marchs. Devez-vous donc
+tomber avec chaque pi de bl? Pourquoi troubliez-vous Bonaparte dans
+son empire? Il tait votre grand Triptolme: ses vices ne dtruisaient
+que des royaumes, mais maintenaient vos prix: il agrandissait, au profit
+et au contentement de tous les lords, le grand oeuvre d'alchimie agraire
+que l'on appelle _rente_[244]. Pourquoi le tyran trbucha-t-il chez les
+Tartares, et fit-il baisser le froment un taux si dsesprant? cet
+homme valait beaucoup plus sur son trne. A dire vrai, le sang et
+l'argent taient rpandus sans mesure; mais qu'est-ce que cela? le crime
+peut en retomber sur la Gaule. Mais le pain tait cher, le fermier
+payait exactement, et les arpens de terre acquittaient leur dette au
+jour fix. Maintenant, qu'est devenu le compte clair et net de l'ale? le
+mtayer, fier de sa bourse bien arrondie, et connu pour n'avoir jamais
+manqu un paiement? la ferme qui jusqu'ici ne resta jamais sur les
+bras du propritaire? le marais converti en champ fertile? l'espoir
+impatient de l'expiration du bail? les fermages ports au double? Ah!
+que la paix est un grand mal! En vain l'on propose des prix pour exciter
+le gnie du cultivateur, en vain la chambre des communes vote son bill
+patriotique, l'_intrt foncier_,--(peut-tre comprendrez-vous mieux la
+phrase en supprimant l'pithte)[245]--l'intrt frappe tous les chos
+de ses gmissemens, dans la crainte que l'aisance ne descende jusqu'au
+pauvre. Vite! vite! rentes foncires[246], htez-vous de hausser: sinon
+le ministre perdra ses votes; le patriotisme, si dlicat et si pur,
+baissera ses pains au prix courant, car, hlas! _les pains et les
+poissons_, nagure cots si haut, aujourd'hui ne sont plus;--les fours
+sont ferms, les pcheries sec, et aprs tant de millions dpenss, il
+ne reste plus qu' devenir modrs et contens. Ceux qui ne le sont pas
+_ont eu_ leur tour,--et toujours tour tour l'urne de la fortune verse
+le bien et le mal. Qu'ils trouvent aujourd'hui leur rcompense dans leur
+vertu, et qu'ils partagent les heureuses destines qu'eux-mmes ont
+prpares. Voyez donc cet essaim de Cincinnatus sans gloire, fermiers de
+la guerre et dictateurs des fermes! _Leur_ soc fut le glaive remis entre
+des mains mercenaires, _leurs_ champs s'engraissrent du sang des autres
+contres. Sains et saufs dans leurs granges, ces laboureurs sabins
+envoyrent leurs frres aux combats,--et pourquoi? pour la rente[247]!
+Chaque anne ils votrent par immenses budgets le sang, les sueurs, les
+millions de la nation en larmes,--et pourquoi? pour la rente! Ils
+beuglaient, dnaient, buvaient, et juraient qu'ils taient prts
+mourir pour l'Angleterre; pourquoi donc vivre? pour la rente! La paix a
+produit le mcontentement gnral de ces patriotes grand march[248];
+la guerre tait pour eux la rente! Comment rtablir leur amour de la
+patrie, rtablir les millions follement dpenss?--en rtablissant la
+rente. Ne rendront-ils donc pas les trsors prts? non sans doute: il
+faut tout sacrifier la hausse de la rente. Leur bien, leur mal, leur
+sant, leur richesse[249], leur joie ou leur chagrin, leur tre, leur
+fin, leur but, leur religion, c'est la rente! la rente! rien que la
+rente! O sa, tu vendis ton droit d'anesse pour un plat de lentilles:
+tu aurais d gagner plus, ou manger moins; maintenant tu as aval
+goulument ton potage, tes rclamations sont vaines; Jacob dit que le
+march tient. Tel fut, seigneurs terriens[250], votre apptit pour la
+guerre; et, gorgs de sang, vous grognez pour une blessure! Quoi donc?
+voudrait-on tendre ce tremblement du sol jusqu' la caisse publique,
+et, quand la terre s'croule, branler le papier consolid? pourvu que
+la rente foncire se relve, faire tomber la banque et la nation, et
+fonder sur la bourse un _fundling_ hpital? puis, tandis que la religion
+se dbat dans les convulsions de l'agonie, notre sainte mre l'glise ne
+pleure que sur ses dmes, comme Niob sur ses enfans: les prlats sont
+condamns au sort des saints, et l'orgueilleux _pluralist_[251] se voit
+rduit un seul bnfice. L'glise, l'tat et la faction luttent au
+milieu des tnbres, dans l'arche commune o le dluge les ballotte.
+Sans vques, sans banques, sans dividendes, une autre Babel
+s'lve,--mais la Bretagne finit. Et pourquoi? pour choyer les besoins
+de l'gosme, et tayer le tertre de ces fourmis, matresses des champs.
+_Regarde ces fourmis, paresseux, et sois sage_[252]: admire leur
+patience dans chaque sacrifice, jusqu' ce que tu aies appris sentir
+la leon de leur orgueil, la valeur des taxes et de l'homicide; admire
+leur justice qui renierait volontiers la dette des nations:--et pourtant
+cette dette, rpondez, je vous prie, _qui l'a faite si haute_?
+
+[Note 242: Il reste dans la traduction une invitable obscurit, parce
+que Byron joue sur le double sens de _country_, patrie et campagne.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 243: _Country patriots_.]
+
+[Note 244: En anglais, _rent_ est une expression technique, spciale
+pour designer exclusivement le revenu d'une proprit terrienne.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 245:
+
+ _The_ landed interest--(_you may understand
+ The phrase much better leaving out the land_).]
+
+[Note 246: C'est ainsi que nous traduisons et devons traduire _rents_,
+qui, dans le texte, n'est accompagn d'aucun adjectif.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 247: Comme en franais le mot _rente_ employ seul indique
+spcialement le revenu de l'argent, et non pas le revenu des terres,
+nous prvenons nos lecteurs qu'ici il faut l'entendre dans le sens
+anglais (rente foncire): ce mot se rptant neuf fois, on sent pourquoi
+nous avons prfr un anglicisme une priphrase lourde.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 248: _These high market patriots_.--Pour rendre cette expression
+nergique et concise, nous avons employ une locution ancienne.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 249: Il y a un jeu de mots: _Health, wealth_.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 250: _Landlords_.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 251: _And proud pluralities subside to one_.
+
+Nous avons hasard de franciser le mot _pluralist_, qui dsigne
+spcialement l'individu cumulant plusieurs bnfices ecclsiastiques. Si
+cela dplat, qu'on mette la place le mot _cumulard_, moins trange,
+mais plus gnral et plus vague.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 252: Citation.]
+
+15. [253]Ou bien guide tes voiles entre ces roches trompeuses, nouvelles
+symplgades[254],--cueils fconds en naufrages, o Midas pourrait voir
+de nouveau ses souhaits accomplis en papier rel ou en or imaginaire: ce
+magique palais d'Alcine montre plus de richesses que la Bretagne n'en
+eut jamais perdre, ft-elle tout entire une mine pure d'atomes
+trangers, fussent tous ses cailloux sortis du Pactole.
+
+[Note 253: La Bourse.]
+
+[Note 254: Ce sont deux rochers, situs l'embouchure du Bosphore, dans
+le Pont-Euxin. Les potes anciens en ont parl comme de deux masses
+mobiles qui s'entrechoquaient pour abmer les navires engags dans ce
+passage.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+L s'ouvre le tripot de la fortune, tandis qu'une vaine rumeur tient
+l'enjeu, et que le monde tremble de forcer les banquiers la
+banqueroute[255]. Combien la Bretagne est riche, non pas, il est vrai,
+en mines, en paix, en aisance, en bl, en huile ni en vins. Ce n'est pas
+une terre de Chanaan, pleine de lait et de miel, ni d'autre monnaie
+courante que ses sicls de papier[256]. Mais ne refusons pas d'avouer la
+vrit: jamais terre chrtienne fut-elle si riche en juifs? Le bon roi
+Jean[257] ne leur laissa que les dents: mais aujourd'hui, rois, tous
+tant que vous tes, ce sont les juifs qui vous tirent poliment les
+vtres, ce sont eux qui rgissent tous les tats, tous les vnemens,
+tous les souverains, et qui font voyager un emprunt _de l'Indus jusqu'au
+ple_. Les trois frres[258],--le banquier, le _broker_[259],--et le
+baron--se htent de porter secours nos tyrans banqueroutiers,--et non
+pas aux ntres seulement; la Colombie voit aussi les heureuses
+spculations se succder les unes aux autres, et les philanthropiques
+enfans d'Isral daignent soutirer goutte goutte leur gentil droit de
+courtage aux veines puises de l'Espagne[260]. Sans l'aide d'Abraham,
+la Russie ne peut marcher: c'est l'or, non pas l'acier, qui lve les
+arcs de triomphe. Deux juifs, race choisie, peuvent trouver en tout
+royaume leur _terre promise_: deux juifs humilient les Romains, et
+haussent le Hun maudit, plus brutal que dans les anciens jours: deux
+juifs,--vrais juifs, et non pas samaritains,--gouvernent le monde avec
+tout l'esprit de leur secte. Que leur importe le bonheur de la terre? Un
+congrs forme leur _nouvelle Jrusalem_, o les appellent les baronies
+et les cordons.--O saint Abraham! vois-tu ce spectacle? tes sectateurs
+se mlent ces royaux pourceaux[261], qui ne crachent pas sur leur
+juive souquenille[262], mais qui les honorent comme personnages de
+consquence.--(Qu'est devenu, Pope, ton vigoureux jarret? ne
+pourrait-il accorder Juda la faveur de quelques coups de pied? ou bien
+a-t-il donc cess de _ruer contre l'aiguillon_[263]?) Vois dans le pays
+de Shylock[264] les juifs prts de nouveau retrancher du coeur des
+nations une livre de chair[265].
+
+[Note 255: _And the world trembles to bid_ brokers break.
+
+--_Broker_ indique plus particulirement ce que nous entendons par
+_agent de change_. Nous y avons substitu le mot _banquier_, pour
+conserver la paronomase par drivation.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 256: _Paper shekels_.--Le sicle est une monnaie dont il est
+question dans la Bible.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 257: Jean-sans-Terre, sous le rgne duquel les Juifs souffrirent
+les plus cruelles exactions.
+
+(N. du Tr.)]
+
+[Note 258: Byron dsigne les trois Rothschild, celui de Paris, celui de
+Londres et celui de Vienne.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 259: _Courtier, agent-de-change_ ne rendent qu' peu prs, et
+d'une manire fausse, ce que les Anglais nomment _broker_.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 260:
+
+ _And philanthropic Israel deign us to drain
+ Her mild_ per centage (littralement: son _tant pour cent_)
+ _from exhausted Spain_.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 261: _These royal_ swine.]
+
+[Note 262: Citation: _On their jewish gabardine_.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 263: Citation: _Kick against the pricks_.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 264: Le Juif du _Marchand de Venise_.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 265: Citation: _Pound of flesh_.
+
+(N. du Tr.)]
+
+16. trange spectacle! ce congrs fut destin unir ce qui ne peut tre
+uni, ce qui est incompatible. Je ne parle pas des souverains;--ils sont
+tous semblables, monnaie commune, telle qu'elle fut toujours frappe.
+Mais ceux qui rgissent les marionnettes, qui en remuent les fils,
+offrent plus de bigarrure que leurs lourds monarques: ce sont juifs,
+auteurs, gnraux, charlatans, qui s'assemblent, tandis que l'Europe
+s'merveille d'un si vaste dessein. L, Metternich, premier parasite du
+pouvoir, prodigue ses cajoleries: l, Wellington oublie de combattre;
+l, Chteaubriand compose de nouveaux livres des _Martyrs_[266]; les
+russ Grecs intriguent pour les stupides Tartares; Montmorency, ennemi
+jur des chartes, devient un diplomate de grand _clat_[267] pour
+fournir des articles aux _Dbats_; pour lui, la guerre est chose
+sre,--et cependant pas aussi certaine que son cong signifi par le
+_Moniteur_. Hlas! comment son cabinet put-il errer ainsi? la paix
+vaut-elle un ministre-ultra? Il tombe, en vrit, mais peut-tre pour se
+relever _presque aussi vite qu'il a conquis l'Espagne_.
+
+[Note 266: M. Chteaubriand, qui n'a pas oubli l'auteur dans le
+ministre, reut Vrone un joli compliment d'un souverain lettr: Ah!
+monsieur C--; tes-vous parent de ce Chteaubriand qui--qui--qui a
+_crit quelque chose_? On dit que l'auteur d'_Atala_ se repentit pour
+un instant d'tre un _lgitime lui-mme_.]
+
+[Note 267: En franais dans le texte, pour rimer avec _Dbats_, qui est
+galement en franais.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+17. Assez de cela!--un spectacle plus triste dtourne et fixe les
+regards de ma muse, qui s'en dfend en vain. L'impriale archiduchesse,
+l'impriale fiance, l'impriale victime--sacrifie l'orgueil! cette
+mre de l'enfant, espoir du hros, du jeune Astyanax de la moderne
+Troie: cette femme, maintenant ombre ple de la plus grande reine que la
+terre ait encore voir, ou ait jamais vue; elle s'clipse parmi les
+fantmes du moment! Objet de piti, dbris de puissance! oh! raillerie
+cruelle! L'Autriche ne peut-elle donc pargner une fille? Qu'est-ce que
+la veuve de la France a fait l? Sa vritable place tait sur les
+rivages de Sainte-Hlne; son seul trne, sur le tombeau de Napolon.
+Mais non:--elle doit encore conserver un petit royaume sous la garde
+assidue de son formidable chambellan; martial argus qui, sans avoir
+cinquante paires d'yeux, doit veiller sur elle au milieu de ces pompes
+chtives. Elle ne partage plus l'empire qu'elle partagea en vain,
+l'empire qui, surpassant celui de Charlemagne, s'tendit depuis Moscou
+jusques aux mers du sud; mais elle gouverne encore le pastoral duch du
+fromage[268], o Parme voit le voyageur accourir pour noter les
+affiquets de cette cour de contrefaon. Mais la voil qui parat, cette
+femme! Elle se montre en spectacle Vrone, mais prive de toute
+splendeur: elle se montre,--tandis que les nations regardent et
+demeurent en deuil,--avant mme que les cendres de son poux aient eu le
+tems de se glacer sous le ciel inhospitalier de l'exil: (si toutefois
+ces cendres augustes peuvent jamais devenir froides;--mais non,--elles
+cachent encore des feux qui s'chapperont de la terre.) La voil qui
+s'avance, la nouvelle Andromaque!--(non l'Andromaque de Racine ou
+d'Homre.) Voyez, elle marche, appuye sur le bras de Pyrrhus. Oui,
+cette main, rouge encore du sang de Waterloo, cette main, qui trancha le
+sceptre demi bris d'un premier poux, est offerte et accepte!
+L'impudeur d'une esclave serait-elle monte plus haut ou descendue plus
+bas?--_Lui_, cependant, il gt dans sa tombe encore frache! Quant
+elle, ni ses yeux, ni ses joues ne trahissent aucune lutte intrieure,
+et l'_ex_-impratrice devient aussi bien _ex_-pouse. Tant les ames
+royales ont d'gard pour les noeuds humains! Pourquoi donc
+respecteraient-elles les sentimens des hommes, quand les leurs ne sont
+pour elles-mmes qu'un jeu?
+
+[Note 268: Tout le monde sait ce que c'est que le Parmesan.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+18. Mais, fatigu des folies trangres, je retourne dans ma patrie, et
+j'esquisse le groupe,--le tableau encore venir. Ma muse allait
+pleurer, mais, avant de laisser couler ses larmes, elle surprit sir
+William Curtis en jupon retrouss. Tandis que les chefs de tous les
+clans highlandais accouraient en foule pour saluer leur frre, Vich Ian
+Alderman!--tandis que l'htel-de-ville devient tout--fait galique, et
+rpte les rugissemens erses, tandis que le conseil s'crie d'une
+commune voix: Claymore!-- voir les tartans de la fire Caldonie
+environner comme une ceinture le gros _sirloin_[269] d'une cit
+celtique, ma muse clata en rires si bruyans, que je m'veillai, et ce
+n'tait plus un rve!
+
+Ici, lecteur, nous nous arrterons:--s'il n'y a pas de mal dans ce
+premier essai,--vous aurez peut-tre un second _carmen_[270].
+
+[Note 269: _Sirloin_, vieux mot qui signifie littralement _seigneur
+longe de veau_, et se dit des rois anglais faits chevaliers dans un
+accs de bonne humeur.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 270: Le mot est en latin dans le texte anglais.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+FIN DE L'AGE DE BRONZE.
+
+
+
+
+ROMANCE
+MUY DOLOROSO
+DEL SITIO Y TOMA DE ALHAMA.
+
+La ballade originale, soit en espagnol, soit en arabe (car elle existait
+dans l'une et l'autre langue), produisait une telle impression, qu'il
+tait dfendu aux Maures de la chanter dans Grenade, sous peine de la
+vie.
+
+Nous avons cru devoir, l'exemple des meilleures ditions anglaises,
+donner le texte espagnol, que les amateurs ne pourraient se procurer
+qu'avec grande peine. Au reste, c'est le texte anglais que nous
+traduisons avec la fidlit la plus rigoureuse. Ainsi, l'on pourra juger
+de l'exactitude de Lord Byron comme traducteur.
+
+(_N. du Tr._)
+
+
+
+
+TRS-PLAINTIVE BALLADE
+SUR
+LE SIGE ET LA CONQUTE D'ALHAMA[271];
+LAQUELIE, EN LANGUE ARABE, A LE SENS SUIVANT.
+
+[Note 271: Jolie et assez grande ville d'Espagne, dans le royaume de
+Grenade.
+
+(_N. du. Tr._)]
+
+1. Le roi Maure traverse la hte la royale ville de Grenade; il va des
+portes d'Elvira celles de Bivarambla.
+
+Malheur moi, Alhama!
+
+2. Une dpche annonce au monarque, que la cit d'Alhama a succomb. Il
+jeta le papier dans le feu, et tua le messager.
+
+Malheur moi, Alhama!
+
+_TEXTE_.
+
+ ROMANCE MUY DOLOROSO
+ DEL SITIO Y TOMA DE ALHAMA,
+ EL QUAL DEZIA EN ABAVIGO ASSI.
+
+ 1. Passeavase el rey Moro
+ Por la ciudad de Granada,
+ Desde las puertas de Elvira
+ Hasta las de Bivarambla.
+
+ Ay de mi, Alhama!
+
+ 2. Cartas le fueron venidas
+ Que Alhama era ganada.
+ Las cartas ech en el fuego,
+ Y al mensagero matava.
+
+ Ay de mi, Alhama!
+
+3. Il quitte sa mule et monte son cheval: puis il presse son coursier
+travers la rue de Zacatin, jusques l'Alhambra.
+
+Malheur moi, Alhama!
+
+4. Quand il eut atteint les murs de l'Alhambra, soudain il ordonna que
+la trompette se htt de sonner en mme tems que le clairon d'argent.
+
+Malheur moi, Alhama!
+
+5. Et que le bruit sourd des tambours de guerre, battant au loin
+l'alarme, fit rpondre l'appel de la musique martiale les Maures de la
+ville et de la plaine.
+
+Malheur moi, Alhama!
+
+6. Soudain les Maures, avertis par un tel signal que le sanguinaire Mars
+les rappelait, vinrent, un un et deux deux, former un puissant
+escadron.
+
+Malheur moi, Alhama!
+
+ _TEXTE_.
+
+ 3. Descavalga de una mula,
+ Y en un cavallo cavalga.
+ Por el Zacatin arriba
+ Subido se avia al Alhambra.
+ Ay de mi, Alhama!
+
+ 4. Como en el Alhambra estuvo,
+ Al mismo punto mandava
+ Que se toquen las trompetas
+ Con anafiles de plata.
+ Ay de mi, Alhama!
+
+ 5. Y que atambores de guerra
+ Apriessa toquen alarma;
+ Por que lo oygan sus Moros
+ Los de la vega y Granada.
+ Ay de mi, Alhama!
+
+7. Puis un vieillard maure parla en ces termes au roi: Pourquoi, nous
+appeler, roi! Que veut dire cette convocation?
+
+Malheur moi, Alhama!
+
+8. Hlas! amis, vous avez connatre un dsastre bien cruel: les
+chrtiens, par un coup de haute hardiesse, se sont empars d'Alhama.
+
+Malheur moi, Alhama!
+
+9. Puis un vieil alfaqui[272], barbe longue et blanche, s'cria: Bon
+roi, tu es justement trait; bon roi, tu l'as bien mrit.
+
+[Note 272: Nom des prtres chez les Maures.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+Malheur moi, Alhama!
+
+_TEXTE_.
+
+ 6. Los Moros que el son oyeron,
+ Que al sangriento Marte llama,
+ Uno a uno, y dos a dos,
+ Un gran esquadron formavan.
+ Ay de mi, Alhama!
+
+ 7. Alli habl un Moro viejo;
+ Desta manera hablava:
+ Para que nos llamas, Rey?
+ Para que es este llamada?
+ Ay de mi, Alhama!
+
+ 8. Aveys de saber, amigos,
+ Una nueva desdichada:
+ Que Cristianos, con braveza,
+ Ya nos han tomado Alhama!
+ Ay de mi, Alhama!
+
+10. Par toi, en un jour fatal, furent mis mort les Abencerrages,
+fleur de Grenade: par toi, les trangers furent admis dans la chevalerie
+de Cordoue.
+
+Malheur moi, Alhama!
+
+11. Et pour cela, roi! un double chtiment tombe sur ta tte: toi et
+les tiens, ta couronne et ton royaume, tout prira dans l'abme d'un
+dernier naufrage.
+
+Malheur moi, Alhama!
+
+12. Quiconque ne respecte point les lois, la loi veut qu'il prisse.
+Ainsi, Grenade doit tre prise, et toi-mme succomber avec elle.
+
+Malheur moi, Alhama!
+
+ _TEXTE_.
+
+ 9. Alli habl un viejo Alfaqui,
+ De barba crecida y cana:--
+ Bien se te emplea, buen rey,
+ Buen rey; bien se te empleava.
+ Ay de mi, Alhama!
+
+ 10. Mataste los Abencerrages,
+ Que era la flor de Granada;
+ Cogiste los tornadizos
+ De Cordova la nombrada.
+ Ay de mi, Alhama!
+
+ 11. Por esso mereces, Rey,
+ Una pena bien doblada;
+ Que te pierdas tu y el regno,
+ Y que se pierda Granada.
+ Ay de mi, Alhama!
+
+
+13. La flamme tincelait dans les yeux du vieux Maure; le courroux du
+monarque s'allumait ce discours d'un sujet rebelle, qui parlait trop
+bien des lois[273].
+
+Malheur moi, Alhama!
+
+[Note 273: On remarquera que ces trois dernires strophes (11, 12, 13)
+sont loin de rendre fidlement la noble simplicit de l'original. (_N.
+du Tr._)]
+
+14. Aucune loi ne permet de dire ce qui blesse l'oreille des
+rois:--ainsi rpond le roi moresque, frmissant de colre. Il dit, et
+condamne mort le vieillard.
+
+Malheur moi, Alhama!
+
+ _TEXTE_.
+
+ 12. Si no se respetan leyes,
+ Es ley que todo se pierda,
+ Y que se pierda Granada,
+ Y que te pierdas en ella.
+ Ay de mi, Alhama!
+
+ 13. Fuego per los oyos vierte,
+ El rey que esto oyera:
+ Y como el otro de leyes
+ De leyes tambien hablaya.
+ Ay de mi, Alhama!
+
+ 14. Sabe un rey que no ay leyes
+ De darle a reyes disgusto.--
+ Esso dize el rey Moro
+ Relinchando de colera.
+ Ay de mi, Alhama!
+
+15. Maure alfaqui! Maure alfaqui! sans gard pour ta blanche barbe, le
+roi ordonne ses bourreaux de te saisir: car la perte d'Alhama
+l'irritait.
+
+Malheur moi, Alhama!
+
+16. Il leur ordonne d'attacher ta tte la plus haute pierre de
+l'Alhambra, afin que ton supplice satisfasse la loi, et que les autres
+tremblent en le voyant.
+
+Malheur moi, Alhama!
+
+17. Cavaliers, hommes de bien, coutez mes paroles; coutez-moi dire au
+monarque maure que je ne lui dois rien.
+
+Malheur moi, Alhama!
+
+18. Mais la chute d'Alhama pse sur mon coeur et dchire mon ame. Si le
+roi a perdu son domaine, d'autres peuvent avoir perdu davantage.
+
+Malheur moi, Alhama!
+
+ _TEXTE_.
+
+ 15. Moro Alfaqui, Moro Alfaqui,
+ El de la vellida barba,
+ El rey te manda prender,
+ Por la perdida de Alhama!
+ Ay de mi, Alhama!
+
+ 16. Y cortarte la cabea,
+ Y ponerla en el Alhambra,
+ Por que a ti castigo sea,
+ Y otros tiemblen en miralla.
+ Ay de mi, Alhama!
+
+ 17. Cavalleros, hombres buenos,
+ Dezid de mi parte al rey,
+ Al rey Moro de Granada,
+ Como no le devo nada.
+ Ay de mi, Alhama!
+
+19. Les pres ont perdu leurs enfans, les femmes leurs poux, et maints
+vaillans hommes leurs vies: l'un a perdu ce qui fut l'objet de son plus
+vif amour, l'autre sa richesse ou son honneur.
+
+Malheur moi, Alhama!
+
+20. Moi-mme j'ai perdu, en cette fatale journe, une fille, la plus
+aimable fleur de toute la contre: je donnerais sur l'heure cent
+doublons pour la racheter, et je ne croirais pas payer trop cher sa
+ranon.
+
+Malheur moi, Alhama!
+
+21. Comme le vieux Maure tenait ces discours, on lui trancha la tte, et
+on la porta sans dlai sur les murs de l'Alhambra, suivant l'ordre du
+roi.
+
+Malheur moi, Alhama!
+
+ _TEXTE_.
+
+ 18. De averse Alhama perdido
+ A mi me pesa en alma.
+ Que si el rey perdi su tierra,
+ Otro mucho mas perdiera.
+ Ay de mi, Alhama!
+
+ 19. Perdieran hijos padres,
+ Y casados las casadas;
+ Las cosas que mas amara
+ Perdi l'un y el otro fama.
+ Ay de mi, Alhama!
+
+ 20. Perd una hija donzella
+ Que era la flor d' esta tierra,
+ Cien doblas dava per ella,
+ No me las estimo en nada.
+ Ay de mi, Alhama!
+
+22. Hommes et enfans pleurent une perte si dure et si cruelle: toutes
+les dames que Grenade renferme dans son enceinte, fondent en larmes
+amres.
+
+Malheur moi, Alhama!
+
+23. De toutes les fentres s'pandent sur les murs les noires tentures
+de deuil. Le roi pleure comme une femme sur sa perte: car c'tait un
+grand mal, une grande plaie.
+
+Malheur moi, Alhama!
+
+ _TEXTE_.
+
+ 21. Diziendo assi al hacen Alfaqui,
+ Le cortaron la cabea,
+ Y la elevan al Alhambra,
+ Assi come el rey lo manda.
+ Ay de mi, Alhama!
+
+ 22. Hombres, ninos y mugeres,
+ Lloran tan grande perdida,
+ Lloravan todas las damas
+ Quantas en Granada avia.
+ Ay de mi, Alhama!
+
+ 23. Por las calles y ventanas
+ Mucho luto parecia;
+ Llora el rey como fembra,
+ Qu' es mucho lo que perdia.
+ Ay de mi, Alhama.
+
+FIN DE LA TRS-PLAINTIVE BALLADE.
+
+
+
+
+PREMIER CHANT
+DU
+MORGANTE MAGGIORE,
+
+TRADUIT DE L'ITALIEN DE PULCI.
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT
+DU TRADUCTEUR.
+
+Le lecteur peut-tre s'tonnera que nous ayons _traduit_ une
+_traduction_, d'autant plus que nous-mme, dans les _Heures de loisir_,
+avons omis toutes les traductions, paraphrases ou imitations; mais il y
+a une grande diffrence entre les faibles essais de la jeunesse de notre
+pote, et une traduction que fit Lord Byron dans toute la force de son
+talent. Lord Byron a, en gnral, rendu Pulci avec une fidlit dont on
+aurait t tent de croire incapable un gnie aussi vif et aussi
+indpendant que le sien. On ne peut dire de lui _traduttore, traditore_:
+quand il n'est pas fidle (et cela est rare), il embellit.
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT
+DE LORD BYRON.
+
+Le _Morgante Maggiore_, dont je publie le premier chant traduit en
+anglais, partage, avec l'_Orlando innamorato_, l'honneur d'avoir form
+et inspir le style et la fable de l'Arioste. Les grands dfauts du
+Boardo furent sa manire trop srieuse de traiter les rcits de
+chevalerie, et son pre style. L'Arioste, en continuant l'histoire de
+l'_Orlando_, a vit le premier dfaut par un judicieux emploi de
+l'esprit de saillie du Pulci; et Berni a fait disparatre le second, en
+retouchant le pome du Boardo. Pulci peut tre considr comme
+prcurseur et modle unique de Berni, comme il l'a t en partie
+l'gard de l'Arioste, quelque infrieur qu'il soit, nanmoins, ses
+deux imitateurs. Il n'en est pas moins le fondateur d'un nouveau genre
+de posie rcemment clos en Angleterre: je veux parler de la posie de
+l'ingnieux Whistlecraft. Les pomes srieux sur Roncevaux en mme
+style, et plus particulirement celui de M. Mrivale; vrai chef-d'oeuvre
+du genre, doivent tre rapports la mme source. Il n'a pas encore t
+entirement dcid si Pulci eut ou n'eut pas l'intention de ridiculiser
+la religion, qui est un de ses thmes favoris. Il me semble qu'une telle
+intention et t non moins prilleuse pour le pote que pour le prtre,
+en gard surtout au sicle et au pays. D'ailleurs, la publication du
+pome a toujours t permise; il a t admis au nombre des classiques
+italiens: ce qui prouve qu'il n'a jamais t et qu'il n'est pas non plus
+maintenant interprt en mauvaise part. Que l'auteur ait eu l'intention
+de tourner en drision la vie monastique, et qu'il ait laiss son
+imagination se jouer de la niaise simplicit de son gant converti, cela
+parat assez vident. Mais, certes, il serait aussi injuste de l'accuser
+d'irrligion l-dessus, que de dnoncer Fielding pour son ministre
+_Adams, Barnabas, Thwackun, Supple_, et _the Ordinary_ dans _Jonathan
+Wild_,--ou Walter-Scott, pour l'heureux parti qu'il a tir de ses
+covenantaires, dans les _Tales of my Landlord_.
+
+Dans la traduction suivante, j'ai us de la libert de l'original envers
+les noms propres: de mme que Pulci dit _Gan_, _Ganellon_ ou
+_Ganellone_; _Carlo_, _Carlomagno_ ou _Carlomano_; _Rondel_ ou
+_Rondello_, etc., selon que telle ou telle forme se trouve sa
+convenance: ainsi en use le traducteur. Sous d'autres rapports, la
+version est fidle, ou du moins le traducteur a fait de son mieux pour
+combiner l'interprtation d'une langue trangre avec la difficile tche
+de la rduire au mme mode de versification dans sa langue. Le lecteur
+est pri de se souvenir que le style vieilli de Pulci, malgr sa puret,
+n'est pas d'une intelligence aise, pour la plupart des Italiens
+eux-mmes, en raison de l'emploi frquent des proverbes toscans; et il
+en sera peut-tre plus indulgent l'gard de l'essai que je lui offre.
+Jusqu' quel point le traducteur a-t-il russi? Continuera-t-il ou non
+son ouvrage? Ce sont questions que le public dcidera. Ce qui m'a engag
+en partie faire cette exprience, c'est mon amour, mon tude partiale
+de la langue italienne, dont il est si ais d'acqurir une lgre
+teinture, et si difficile, pour ne pas dire impossible, un tranger
+d'obtenir une connaissance complte et approfondie. La langue italienne
+est comme une beaut capricieuse, qui accorde ses sourires tous les
+cavaliers, ses faveurs un petit nombre d'lus, et quelquefois
+rcompense le moins ceux qui l'ont courtise le plus long-tems. Le
+traducteur dsirait aussi prsenter sous un vtement anglais une partie
+au moins d'un pome qui n'a jamais encore t transport dans une langue
+du Nord, d'autant plus que ce pome a t le modle original des plus
+clbres ouvrages produits en de des Alpes, ainsi que de ces potiques
+essais rcemment tents en Angleterre, desquels j'ai dj fait mention.
+
+
+
+
+Chant Premier.
+
+
+1. Au commencement tait le verbe immdiatement aprs Dieu; Dieu tait
+le verbe, le verbe n'tait rien moins que Dieu. Il tait au commencement
+des choses, selon ma manire de voir, et rien ne put se faire sans lui.
+Ainsi; Seigneur plein de justice! du haut de ton cleste sjour,
+envoie-moi, dans ta bienveillante sagesse, un ange, un ange seul, qui
+soit mon compagnon et mon appui durant le cours de la fameuse, noble et
+ancienne histoire que je m'en vais chanter.
+
+2. Et toi, vierge, fille, mre, pouse de ce mme Seigneur, qui te
+donna les clefs du ciel, de l'enfer et de l'univers entier, ds ce jour
+o ton ange Gabriel te dit: Salut, Marie! Ah! puisque tu ne refusas
+jamais ta piti tes serviteurs, daigne, dans ta bont, prodiguer mes
+vers les rimes coulantes, les fleurs d'un style ais, et jusques la
+fin illumine mon esprit.
+
+3. C'tait dans la saison o la triste Philomle pleure avec sa soeur,
+qui se rappelle et dplore les antiques malheurs que toutes deux ont
+soufferts, et o ses chants inspirent l'amour aux nymphes: la main de
+Phaton, fils trop aim, Phbus avait livr les rnes de son char, sans
+cesser nanmoins cette fois d'en modrer le cours par ses ordres:
+l'astre venait de poindre l'horizon, et d'obliger Tithon se gratter
+le front;
+
+4. Lorsque je prparai ma barque obir incontinent, comme elle le doit
+toujours faire, mon esprit, son vrai gouvernail, porter prose ou
+vers, et ce mien pome sur l'empereur Charles, que mainte plume, comme
+bien pouvez le voir, a dj clbr; mais ceux qui dsirrent rpandre
+sa gloire, en juger par tout ce que j'ai lu de rimes ou de prose, ont
+mal compris l'histoire de Charles--et l'ont crite encore plus mal.
+
+5. Lonard Artin a dj dit que si, comme Pepin, Charles avait eu un
+historien d'une imagination vive et d'un zle scrupuleux, aucun hros
+n'aurait une place plus brillante dans les annales des sicles.
+Politique infatigable dans le cabinet, et sur le champ d'honneur
+invincible guerrier, ce prince a, pour l'glise et pour la foi
+chrtienne, fait certainement beaucoup plus qu'on ne dit ou qu'on ne
+pense.
+
+6. Vous pouvez encore voir, San-Liberatore, l'abbaye leve sa
+gloire, dans les Abruzzes, non loin de Manopello, cause de la grande
+bataille o, si l'on en croit la renomme, tombrent--un roi payen et
+son peuple flon, que Charles envoya aux enfers: et l gisent tant
+d'ossemens, tant d'ossemens, qu'auprs d'eux la valle de Josaphat
+semblerait peu de chose, sinon rien.
+
+7. Mais le monde, aveugle et ignorant, ne prise pas les vertus du hros
+autant que je voudrais le voir. Toi, Florence, c'est par sa grande bont
+que tu t'lves, que tu as et peux avoir, si tu veux bien l'avouer, les
+coutumes les plus louables, et les grces les plus vraies: tout ce que
+tu as acquis depuis lors jusqu' ce jour par ton chevaleresque courage,
+par tes trsors ou par tes lances, tu en dois la source premire au
+noble sang de France.
+
+8. Charles avait sa cour douze paladins, dont le plus sage et le plus
+fameux tait Roland, que le tratre Ganellon prcipita dans la tombe
+Roncevaux. Ainsi le sclrat accomplit-il son noir dessein, pendant que
+le cor retentissait si haut, et sonnait l'heure de cette douloureuse
+rencontre, o le noble preux fit tout ce qu'un chevalier peut faire.
+Dante, dans sa _Divine Comdie_, a donn Roland et Charles une place
+dans le ciel parmi les bienheureux.
+
+9. C'tait le jour de Nol; Charles avait assembl Paris toute sa
+cour; Roland, comme je viens de le dire, en tait le chef; le preux
+Danois[274], Astolphe y accoururent, ainsi qu'Ansuigi, pour passer le
+tems en joyeuses ftes, et en gais triomphes, et cela en l'honneur du
+trs-renomm saint Denis: vinrent aussi Angiolin de Bayonne, Olivier, et
+le gracieux Berlinghieri.
+
+[Note 274: Ogier le Danois.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+10. Avolio, Arino, Othon de Normandie, le paladin Richard, le sage
+Hamon, le vieux Salomon, Gaultier de Montlion, et Baudoin, fils du
+farouche Ganellon, taient l runis, ce qui transportait d'une trop
+vive allgresse le fils de Ppin:--quand ses chevaliers s'avancrent, il
+soupira de joie de les voir tous ensemble.
+
+11. Mais la fortune, qui se tient aux aguets, prend toujours grand soin
+d'lever une barrire contre nos desseins. Tandis que Charles se
+reposait, Roland, de nom et de fait, gouvernait la cour, Charles, et
+toutes choses. Le maudit Ganellon, crevant d'envie, eut un tel besoin
+d'vaporer son dpit, qu'un jour il se mit dire ouvertement au roi
+Charlemagne: Devons-nous donc toujours obir Roland?
+
+12. Mille fois j'ai t sur le point de le dire, Roland se conduit avec
+trop de prsomption: tous tant que nous sommes ici, comtes, rois,
+marquis, nous reconnaissons ton autorit; Hamon, Othon, Ogier, Salomon,
+nous tous, enfin, nous ne songeons qu' t'honorer, et t'obir: mais
+Roland a trop de crdit auprs du trne, c'est ce que nous ne pouvons
+souffrir, et nous sommes entirement rsolus ne plus nous laisser
+rgir par un tel jouvenceau.
+
+13. C'est Aspremont mme que tu commenas lui faire entendre qu'il
+tait un brave chevalier, et qu'il avait, prs de la fontaine, contribu
+de beaucoup au gain de la journe. Mais je sais _qui_ aurait remport ce
+jour-l la victoire, si ce n'et pas t le vaillant Grard; oui, Aumont
+et t le vainqueur; c'est lui qui eut toujours l'oeil sur l'tendard;
+en vrit, et de bonne foi, c'est lui qui a mrit les lauriers, roi
+Charlemagne.
+
+14. Et en Gascogne, s'il t'en souvient encore, lorsque les hordes
+d'Espagne s'y prcipitrent, la cause de la chrtient et souffert un
+honteux chec, si la vaillance d'Aumont n'et repouss les ennemis. Ce
+qu'il y a de mieux faire, c'est de dire la vrit, quand il y a motif
+pour cela: connais-la donc, empereur; sache que tout le monde se
+plaint. Quant moi, je repasserai les monts que j'ai franchis avec ma
+suite de soixante-deux comtes.
+
+15. Il convient que ta grandeur dispense les grces, de manire
+donner chacun la part qui lui est due. Tous tes courtisans
+s'affligent, les uns plus, les autres moins. Crois-tu peut-tre que ce
+damoiseau soit un Mars en fait de bravoure? Roland entendit en partie
+ces discours, un jour qu'il se trouvait par hasard assis l'cart prs
+du lieu de l'entretien. Il lui dplut que Ganellon tnt un pareil
+langage, mais plus encore que Charles y ajoutt foi.
+
+16. Il voulut percer de son pe Ganellon, mais Olivier se jeta entre
+eux deux, et lui arracha des mains sa Durandal[275]; enfin l'on parvint
+ sparer les deux ennemis. Roland n'tait pas moins irrit contre
+Charlemagne, et mme peu s'en fallut qu'il ne le tut sur-le-champ. Le
+noble preux s'enfuit de Paris, sans aucun compagnon de voyage, le coeur
+gros de soupirs, et la raison gare par la colre et par la douleur.
+
+[Note 275: Nom de l'pe de Roland.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+17. A Ermelline, compagne du preux Danois, il prit Cortane[276], et puis
+il prit Rondel[277], et pressa le coursier travers la plaine jusques
+Brara. Ds qu'Aldabelle le vit arriver, elle tendit les bras pour
+embrasser l'poux qu'elle revoit. Mais Roland, dont la cervelle tait
+trouble, pour rponse l'pouse qui s'criait: Mon Roland, sois le
+bienvenu! leva son glaive pour la frapper la tte.
+
+[Note 276: pe d'Ogier le Danois.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 277: Coursier du mme paladin.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+18. Comme un homme qu'un dlire furieux conseille, il s'imaginait dans
+son imptueuse colre exercer sa vengeance sur Ganellon, ce qui parut
+fort trange Aldabelle. Mais bientt Roland se rveilla de son
+illusion, et, ce retour de sa raison, sa compagne ayant saisi la bride
+de son cheval, il mit pied terre, s'empressa de parler de tout ce qui
+s'tait pass, et puis se reposa quelques jours dans la maison
+conjugale.
+
+19. Puis, le coeur toujours plein de rage, il abandonna ses foyers;
+errant l'aventure, il s'en fut jusque dans les contres payennes, et,
+tandis qu'il se laissait emporter par son cheval le long de la route, il
+ne pouvait bannir l'image du tratre Ganellon, sans cesse attache ses
+pas. Enfin, de courses en courses et d'erreurs en erreurs, aprs avoir
+franchi un long espace, il trouva dans un dsert solitaire une abbaye,
+qui, parmi d'obscures valles et de lointains pays, formait une limite
+entre la terre des chrtiens et celle des payens.
+
+20. L'abb s'appelait Clermont, et tait issu de la race d'Angrant. Une
+norme montagne tendait sa cime sombre au-dessus de l'abbaye, et
+c'tait de ce poste lev, que certains gans sauvages, savoir, en
+premier rang un nomm Passamont, puis deux autres, Alabastre et Morgant,
+assaillaient la place coups de fronde, et la mettaient chaque jour en
+pril.
+
+21. Les moines ne pouvaient plus franchir le seuil du couvent, ni
+quitter leurs cellules pour aller chercher de l'eau ou du bois. Roland
+frappa, mais nul ne voulut ouvrir, avant que le prieur ne l'et enfin
+trouv bon. Une fois entr, le paladin dit qu'il avait t instruit
+adorer l'homme-Dieu qui naquit du sang sacr de Marie, et qu'il avait
+reu le baptme chrtien, puis il raconta comment il tait arriv
+jusqu' l'abbaye.
+
+22. L'abb lui dit alors: Vous tes le bienvenu; tout ce qui appartient
+ mon couvent, nous vous l'offrons de grand coeur, puisque vous avez foi
+comme nous au divin fils de la Vierge Marie; et, afin que vous n'alliez
+pas attribuer grossiret le retard que nous avons mis vous
+recevoir, vous saurez, noble chevalier: pourquoi notre porte vous fut
+quelque tems ferme, ainsi doit agir quiconque vit dans le soupon du
+danger.
+
+23. Quand nous vnmes pour la premire fois habiter ces montagnes,
+quelque sombres qu'elles soient comme bien le voyez, nanmoins elles
+semblaient nous promettre un asile aussi sr contre la crainte que
+contre le blme. Il suffisait de garantir notre paisible demeure contre
+les brutes sauvages, trop farouches pour tre apprivoises: mais
+maintenant, si nous voulons rester ici; il faut que nous nous gardions
+des btes domestiques qui veillent et se tiennent aux aguets autour de
+nous.
+
+24. En vrit, nous sommes forcs d'tre toujours sur le qui vive:
+dernirement sont ici survenus trois gans cruels. Quel peuple ou quel
+royaume nous a envoy cette troupe ennemie? je ne le sais, mais elle est
+d'une sauvage toffe. Quand la force et la malice se joignent un peu
+de gnie, vous savez que rien n'y rsiste;--_nous_ ne sommes pas en
+nombre suffisant. Nos oraisons sont tellement troubles, que je ne sais
+plus quoi faire, moins que la face des choses ne change.
+
+25. Nos antiques aeux, qui vivaient dans le dsert, taient bien et
+dment traits pour leurs oeuvres saintes et justes; ne croyez pas qu'ils
+ne vcussent que de sauterelles, il est certain qu'une pluie de manne
+leur tombait du ciel pour nourriture. Mais il nous faut ici monter la
+garde dans nos murs, ou goter les pierres qui pleuvent sur nous en
+guise de pain; grle rapide qui chaque jour nous vient du haut de cette
+montagne, et que nous lance Passamont et Alabastre.
+
+26. Morgant, le troisime, est le plus farouche des trois; il dracine
+pins, htres, peupliers et chnes, et les lance sur notre communaut
+pour l'ensevelir sous la masse: tout ce que je puis faire ne sert qu'
+exciter davantage sa colre. Tandis qu'ils parlaient devant le
+cimetire, une pierre, partie de la fronde d'un des gans, faillit
+craser Rondel, et vint tomber terre avec une telle force qu'elle
+rebondit presque jusques au toit.
+
+27. Au nom de Dieu, chevalier, s'cria l'abb, htez-vous d'entrer:
+voici venir la pluie de manne.--Cher abb, rpliqua Roland, ce
+gaillard-l ne veut pas que mon cheval paisse plus long-tems, il le
+gurirait d'humeur rtive, si besoin en tait; cette pierre me semble
+avoir t lance de bon coeur, et cela n'est pas mal vis. Le rvrend
+pre repartit. Je ne vous trompe point; un jour, je crois, ils
+lanceront la montagne.
+
+28. Roland recommanda qu'on prt soin de Rondel, et se mit aussi
+djeuner. Abb, dit-il, j'ai besoin d'aller trouver le camarade qui a
+lanc ce pav contre mon bon cheval. L'abb reprit alors: Ne
+mprisez-pas mon avis, je vous parle comme un frre chri; baron, je
+voudrais vous dissuader d'engager un pareil combat, car je suis sr que
+vous y perdrez la vie.
+
+29. Ce Passamont a en main trois dards,--plus frondes, massues, et
+roches, devant lesquelles il faut cder; vous savez que les gans ont
+des coeurs plus hardis que les ntres, et cela par une trop juste raison.
+Si vous tes rsolu de marcher au combat, mfiez-vous bien d'eux, car
+ils sont barbares et robustes. Roland reprit: Je verrai cela, soyez-en
+certain, et je vais, pour plus de sret, traverser pied le dsert.
+
+30. L'abb traa sur le front de Roland un grand signe de croix. Allez
+donc, dit-il, avec la bndiction de Dieu et la mienne. Roland, aprs
+qu'il eut gravi la montagne, se dirigea en droite ligne, suivant les
+instructions de l'abb, vers le sjour ordinaire de Passamont, qui, le
+voyant ainsi tout seul, le regarda par devant et par derrire avec un
+oeil observateur, puis lui demanda s'il dsirait devenir son serviteur.
+
+31. Il lui promit un office propre lui donner du bon tems. Mais Roland
+repartit: Sarrazin insens! je viens te tuer, s'il plat Dieu, et non
+pas me faire page, et, comme tel, grossir le cortge de tes serviteurs.
+Vous avez trop souvent ravi la paix aux moines du Trs-Haut: oui, vil
+chien; la patience divine est pousse bout. Le gant courut saisir
+ses armes, furieux qu'il tait de recevoir une rponse si injurieuse.
+
+32. Revenu au lieu o Roland tait rest sans s'carter d'un seul pas,
+il fit pirouetter sa corde, et lana une pierre avec une si terrible
+force, qu'il donna un bel exemple de son adresse dans le maniement de la
+fronde. La pierre tomba sur le casque de bonne trempe qui couvrait la
+tte du comte Roland, et elle fit retentir la fois la tte et le
+casque, au point que le noble preux s'vanouit de douleur comme s'il ft
+mort: il semblait mme plus que mort, tant le coup l'avait tourdi.
+
+33. Lors Passamont, qui le crut tu sans retour, se dit: Je m'en vais,
+maintenant qu'il est par terre, le dpouiller de ses armes; pourquoi me
+suis-je battu contre un tel poltron? Mais jamais le Christ n'abandonne
+pour un long tems ses serviteurs, et surtout Roland; dlaisser un tel
+chevalier, ce serait presque un tort. Tandis que le gant s'apprte le
+dsarmer, Roland a recouvr sa force et ses sens.
+
+34. Il s'cria d'une voix forte: Gant, o vas-tu? Tu as sans doute
+pens m'avoir mis au linceul, fuis d'un autre ct;--si tu n'as point
+d'ailes, tu n'es pas assez preste pour chapper ma vengeance,--chien
+de rengat! Ce n'est que par un coup de trahison que tu m'as jet sur le
+carreau. Le gant ne put retenir sa surprise, se dtourna soudain,
+arrta ses pas, puis se baissa pour prendre une grosse pierre.
+
+35. Roland avait en main la tranchante Cortane, fendre en deux la tte
+du gant, voil quel fut son dessein, et Cortane coupa ce crne paen
+comme doit faire un pur acier. Passamont tomba pour ne plus se relever;
+mais, hautain et farouche jusque dans sa chute, il adressa dvotement
+Mahom ses prires impies. En entendant ces horribles et durs blasphmes,
+Roland remercia le Pre cleste et le Verbe,--
+
+36. Disant: Oh quelle grce tu m'as accorde! et je te dois, Seigneur,
+une ternelle reconnaissance. Je sais que toi seul, du haut des cieux,
+as pu me sauver la vie, lorsque le gant m'eut si bien tendu par terre.
+Toutes choses sont, par toi, rgles dans une juste mesure; notre
+pouvoir n'est rien sans ton secours. Je te prie de veiller sur moi,
+jusqu' ce que je revoie encore Charlemagne.
+
+37. Ayant ainsi parl, il s'en fut, et trouva plus bas Alabastre
+employant tout ce qu'il avait de forces enlever d'une rive escarpe un
+rocher ou deux. Lorsqu'il se fut approch de lui, il dit d'une voix
+haute: Comment penses-tu, glouton, lancer une telle pierre? Ds
+qu'Alabastre eut entendu retentir ces menaantes paroles, il se saisit
+soudain de sa fronde,
+
+38. Et jeta un roc de si large dimension, que si l'norme masse et en
+effet rempli sa mission, si Roland n'et point par le choc avec son
+bouclier, certes il n'y aurait pas eu besoin de mdecin. Le paladin
+prit, son tour, l'offensive, et fit l'immense poitrine du gant une
+blessure o il plongea son pe jusqu' la garde. Le rustre tomba; mais,
+quoique expirant, il ne renia pas Mahomet.
+
+39. Morgant avait un palais sa guise, un palais compos de branches,
+de poutres et de terre; il s'tendait son aise dans cette demeure, et
+s'y renfermait ds le soir. Roland frappa,--puis refrappa encore pour
+rveiller le gant. Celui-ci vint ouvrir la porte, comme un tre en
+dmence, car un songe funeste avait troubl son sommeil.
+
+40. Il s'tait vu attaquer par un serpent terrible; il invoquait Mahom,
+mais Mahom ne lui servait rien, et ne lui donnait pas un instant de
+secours; alors, adressant sa prire au divin Jsus, il tait dlivr de
+toutes les craintes qui le torturaient. Il vnt donc la porte avec
+grand regret:--Qui frappe ici? dit-il tout en grommelant,--Vous le
+verrez bientt, dit Roland.
+
+41. Je viens, envoy par les malheureux moines, vous prcher, ainsi
+qu' vos frres,--la pnitence; car la divine Providence condamne en
+vous, comme dans les autres, les outrages faits vos voisins. Ceci est
+crit l-haut;--votre propre malheur doit venger le malheur d'autrui; le
+ciel mme a port cette sentence. Sachez donc qu' cette heure j'ai
+laiss plus froids que des pilastres votre Passamont et votre
+Alabastre.
+
+42. Morgant lui dit: O noble chevalier! au nom de votre Dieu, ne me
+dites pas d'injures. Faites-moi le plaisir de m'apprendre votre nom; et
+si vous tes chrtien, dites-le moi, de grce. Roland rpondit: Par ma
+foi, votre oreille entendra ce que vous dsirez savoir: j'adore le
+Christ, qui est le Dieu vritable; et, si vous le voulez, vous pourrez
+l'adorer.
+
+43. Le Sarrazin rpliqua d'une voix humble: J'ai eu une trange vision:
+un serpent froce m'assaillit; j'tais seul, et Mahom n'avait aucune
+piti de mon sort. Soudain, j'offris mes voeux ton Dieu, au Dieu qui
+expia vos pchs sur la croix; il me secourut tems, et je fus sauf et
+libre; aussi suis-je tout dispos devenir chrtien.
+
+44. Roland repartit: Baron juste et pieux, si cette bonne rsolution
+dvoue rellement votre coeur au vrai Dieu qui, seul, nous dispense un
+immortel honneur, vous irez au cleste sjour; et, si vous voulez, nous
+vivrons ensemble en amis, et je vous aimerai d'une amiti parfaite. Vos
+idoles sont les oeuvres du mensonge et de la fraude; le seul vrai Dieu
+est le Dieu des chrtiens.
+
+45. Ce Dieu descendit dans le sein de sa mre Marie, vierge pure et
+immacule. Si vous reconnaissez le divin Rdempteur, sans qui ni le
+soleil ni les toiles ne peuvent briller, abjurez la foi fausse et
+flone du maudit Mahom; reniez votre Dieu, et adorez le mien;--recevez,
+avec zle, le baptme, puisque vous vous repentez. A quoi Morgant
+rpondit: J'y consens avec plaisir.
+
+46. Roland courut l'embrasser, prodigua ses carresses son nouveau
+converti, et lui dit: Ce me sera grande joie de vous mener
+l'abbaye.--Allons-y, reprit Morgant, j'ai faire ma paix avec les
+religieux. Roland coutait ces paroles avec un secret orgueil, et
+disait: Mon frre, vous tes si dvot et si bon que vous demanderez
+pardon l'abb, comme je dsire que vous le fassiez.
+
+47. Puisque Dieu daign vous clairer de sa lumire, et vous
+admettre, dans sa misricorde, au nombre de ses enfans, l'humilit doit
+tre votre premire offrande. Morgant lui dit alors: De grce, puisque
+votre Dieu va devenir le mien, faites-moi connatre votre rang, et
+apprenez-moi votre vritable nom; puis je suivrai vos ordres de point en
+point. Sur quoi l'autre lui dit qu'il tait Roland.
+
+48. Oh! s'cria le gant, divin Jsus! reois de ma reconnaissance
+mille et mille bndictions! J'ai entendu souvent parler de vous,
+incomparable baron, durant le cours de mes diverses annes; et, comme je
+vous l'ai dit, je veux tre jamais votre vassal, tant votre bravoure
+m'inspire d'admiration! Ainsi causant, tous deux continurent deviser
+de mainte et mainte chose, et se mirent en route pour l'abbaye.
+
+49. Et, chemin faisant, Roland parlait avec Morgant sur les deux gans
+tus: Consolez-vous de leur mort, je vous prie; et, puisque tel est le
+bon plaisir de Dieu, pardonnez-moi. Ils avaient fait mille outrages aux
+moines, et nos saintes critures dclarent nettement--que le bien est
+rcompens, et le mal puni, et le Seigneur n'a jamais manqu cette
+loi,
+
+50. Tant il aime rendre justice chacun. Il veut que ses jugemens
+accablent quiconque a commis un pch, grand ou petit; mais il n'oublie
+pas de rendre le bien pour le bien. S'il n'tait pas juste,
+pourrions-nous l'appeler saint, ce Dieu que je veux maintenant vous
+faire adorer? Tous les hommes doivent prendre sa volont pour rgle
+suprme de leurs dsirs, et lui obir, soudainement et de plein gr.
+
+51. Nos docteurs s'accordent tous en ce point, et parviennent tous
+cette mme conclusion;--c'est que si les bienheureux esprits qui louent
+le Seigneur dans le ciel, se laissaient entraner une compassion
+coupable pour leurs parens prcipits en enfer et vous la
+damnation,--soudain leur flicit serait rduite nant: et en ceci le
+Tout-Puissant pourrait paratre injuste.
+
+52. Ils ont mis dans le Christ leur plus ferme esprance, et tout ce
+qu'il a trouv bon de faire, leur semble lgitime; et cela ne pouvait
+pas tre autrement, car Jsus ne peut faillir en aucun point. Si leurs
+pres ou leurs mres subissent d'ternelles tortures, ils ne prennent
+nul souci de leurs pres ni de leurs mres: ce qui plat Dieu ne peut
+que les satisfaire.--Tels sont les devoirs observs par le choeur des
+lus.
+
+53.--Un mot suffit aux sages, dit Morgant, et vous verrez quel chagrin
+je ressens du trpas de mes frres; et si j'approuve la volont de Dieu,
+suivant la stricte obissance que vous me dites tre pratique dans le
+ciel.--Les morts sont morts,--ne songeons qu' nous rjouir. Je vais
+couper les mains aux deux cadavres, et les porter aux saints moines.
+
+54. Ainsi, chacun pourra s'assurer qu'ils sont bien morts, et qu'on ne
+doit plus craindre de se promener seul dans ce dsert; et l'on verra que
+mon esprit a t illumin par la grce du Seigneur, qui a dchir le
+voile des tnbres, et a fait paratre mes yeux son brillant royaume.
+A ces mots, il coupa les mains de ses frres, et abandonna leurs troncs
+mutils aux btes froces et aux oiseaux de proie.
+
+55. Puis ils s'en furent tous deux l'abbaye, o l'abb attendait dans
+la plus grande anxit. Les moines, qui ne savaient pas encore le fait,
+coururent en dsordre et hors d'haleine vers leur suprieur, et lui
+dirent en tremblant: Veuillez nous dire si vous voulez voir ce gant
+dehors ou dedans. L'abb, regardant Morgant travers la porte, fut
+trop effray au premier aspect pour consentir ouvrir.
+
+56. Roland, le voyant ainsi troubl, lui dit aussitt: Abb,
+rjouis-toi; ce gant croit en Jsus-Christ, et doit tre compt au
+nombre des chrtiens; il a reni son faux prophte Mahom. Morgant
+corrobora ce discours en exhibant les mains, preuve tout--fait claire
+du sort des deux gans: sur quoi, l'abb adressa au Seigneur un juste
+remercment, disant: Tu m'as combl de joie, mon Dieu!
+
+57. Il regarda Morgant, calcula les dimensions de ce nouveau-venu, aprs
+les avoir mesures de l'oeil plutt deux fois qu'une; puis il dit: O
+gant trs-illustre! sachez que je ne m'tonnerai plus dsormais que
+vous draciniez et lanciez les arbres comme vous l'avez fait nagure:
+mes propres yeux m'instruisent de vos forces. Dornavant vous vous
+montrerez l'ami aussi sincre et aussi parfait du Christ, que vous en
+ftes autrefois l'ennemi.
+
+58. Un de nos aptres jadis, nomm Sal, perscuta la foi du Christ. Un
+jour enfin, enflamm par le souffle du Saint-Esprit: Pourquoi me
+perscutes-tu ainsi? dit le Christ. Lors, il ouvrit les yeux sur son
+pch, et s'en fut prchant en tout lieu et toute heure le Christ:
+trompette de la foi, ses accens rsonnent et retentissent par toute la
+terre.
+
+59. Ainsi ferez-vous, mon cher Morgant: un seul pcheur qui se
+repent,--telle est la parole de l'vangliste,--occasionne plus de joie
+dans les cieux qu'une liste de quatre-vingt-dix-neuf bienheureux. Vous
+pouvez tre sr que, si tous vos voeux aspirent Dieu avec un juste
+zle, vous goterez dans l'ternit le bonheur des saints,--vous qui
+nagures tiez condamn la perdition et l'enfer.
+
+60. Ainsi l'abb rendit de grands honneurs Morgant, et durant
+plusieurs jours on ne songea qu'au repos. Un jour qu'ils se promenaient
+tous trois, et couraient et l au gr de leur caprice, l'abb ouvrit
+une chambre o se trouvaient plusieurs armures, et entr'autres certains
+arcs: Morgant eut la fantaisie d'en prendre un, quoiqu'il penst n'en
+faire jamais aucun usage.
+
+61. Ce lieu, tant tout--fait dpourvu d'eau, Roland dit en bon et
+digne frre: Morgant, vous me feriez plaisir en ce moment, si vous
+alliez qurir de l'eau.--Vous serez toujours obi, reprit Morgant; et
+ds que vous aurez command. L-dessus, il plaa sur son paule une
+grande cuve, et se mit en chemin vers une fontaine, o il avait coutume
+de boire, et qui tait situe au pied de la montagne.
+
+62. Arriv la fontaine, il entend un prodigieux fracas, qui soudain
+s'tend dans la fort: aussitt il tire de son carquois une flche,
+bande son arc, et lve la tte. Voici venir une immense troupe de
+pourceaux, qui marche avec un bruit pareil celui de la tempte, et se
+dirige prcisment aux bords de la source: ainsi notre gant se trouve
+environn de ces immondes animaux.
+
+63. Morgant dcocha tout hasard une flche qui frappa un porc
+l'oreille, et lui pera la tte d'outre en outre; l'animal, bless
+mort, tomba en gambillant. Un autre enfant de la race cochonne, brlant
+de venger son frre, courut contre le gant avec une ardeur farouche, et
+franchit la distance d'un pas si rapide, que Morgant n'eut pas le tems
+de tirer l'arc.
+
+64. Voyant le verrat prs de lui, Morgant lui donna sur la tte un tel
+coup de poing[278], qu'il lui fracassa le crne, et l'tendit roide mort
+ ct de l'autre. Tmoins d'un pareil coup, les autres pourceaux
+s'enfuirent par la valle. Morgante se mit sur la nuque le baquet rempli
+d'eau, sans en rpandre une seule goutte, sans y imprimer la moindre
+secousse.
+
+[Note 278:
+
+ _He gave him such a_ punch _upon the head.
+ Gli dette in sulla testa un gran punzone_.
+
+Il est trange que Pulci ait mot mot employ par avance la phrase
+technique de mon vieux matre et ami, Jackson, qui a port l'art son
+plus haut degr de perfection. _A punch on the head_ ou _a punch in the
+head_, un punzone in sulla testa. Voil l'exacte et frquente locution
+de nos meilleurs pugilistes, qui se doutent peu de parler le pur
+toscan.]
+
+65. Le tonneau sur une paule, et les deux porcs sur l'autre, il marcha
+ grands pas vers l'abbaye qui se trouvait encore assez loin, et dans sa
+course il ne perdit pas une gouttelette d'eau. Roland, l'apercevant
+sitt reparatre avec les porcs tus et ce vase plein jusqu'au bord,
+s'tonna de voir un mortel dou d'une si grande force;--ainsi fit
+l'abb; et pour recevoir le gant, la porte fut toute grande ouverte.
+
+66. Les moines se rjouirent la vue de cette eau bonne et frache,
+mais encore davantage en apercevant le porc: tout animal est joyeux
+l'aspect de la pture. Ils laissent dormir leurs brviaires, et se
+mettent l'oeuvre avec une telle gloutonnerie, manient la fourchette
+avec un tel plaisir, que la chair du cochon n'a pas besoin d'tre sale;
+il n'y a pas de danger qu'elle devienne rance et se pourrisse; car on
+laisse en arrire tous les jenes.
+
+67. Ils mangrent comme s'ils eussent voulu se crever, et jourent si
+bien de la mchoire, que les os qu'ils laissrent semblaient avoir
+tremp dans l'eau: vive douleur pour le chien et le chat, qui trouvaient
+ peine de quoi ronger! L'abb fit grand honneur tout le monde: puis,
+quelques jours aprs cette scne de bombance, il donna Morgant un beau
+cheval bien harnach, qu'il avait long-tems gard pour son propre usage:
+
+68. Morgant mena le cheval dans une prairie, afin de le faire galopper,
+et de le mettre l'preuve; il croyait peut-tre que l'animal avait une
+chine de fer, ou se croyait lui-mme assez lger pour ne point casser
+les oeufs. Mais la bte, accable de fatigue, tomba par terre et creva.
+Tandis qu'elle gisait immobile et froide, Morgant s'criait: Allons,
+lve-toi, rosse rtive! et il continuait la piquer de l'peron.
+
+69. Mais, enfin, il jugea convenable d'abandonner la selle, et dit: Je
+suis pourtant lger comme une plume, et il est crev;--qu'en dites-vous,
+comte Roland? Celui-ci repartit: Vous me semblez plutt un grand mt
+avec sa hune en guise de front:--laissez cet animal; la fortune veut que
+nous cheminions ensemble, moi cheval, mais vous, Morgant, pied. A
+quoi le gant rpondit: Je le veux bien.
+
+70. Quand l'occasion s'offrira, vous verrez comme je dploierai mon
+courage dans le combat. Roland dit alors: Je crois, en vrit, que
+vous serez, s'il plat Dieu, un brave chevalier, et vous ne me verrez
+pas non plus m'endormir. Ne vous inquitez plus de votre
+cheval;--toutefois, il vaudrait mieux le porter en quelque bois cach,
+mais je ne sais ni le moyen ni la route.
+
+71. Le gant dit: Eh bien, je le porterai moi-mme, puisque le lche
+n'a pu me porter;--je rendrai, comme Dieu, le bien pour le mal; mais
+donnez-moi un coup de main pour le mettre sur mon dos. Roland rpliqua:
+Si mon conseil a quelque poids, Morgant, n'entreprenez pas de soulever
+ou d'emporter ce cheval mort; qui vous fera ce que vous lui avez fait.
+
+72. Prenez garde qu'il ne se venge, quoique mort, et d'une vengeance
+irrparable, comme fit jadis le centaure Nessus; je ne sais si vous avez
+lu ou entendu cette histoire, mais il vous fera crever, soyez-en
+sr.--Aidez-moi me le mettre sur le dos, dit Morgant, et vous verrez
+quel fardeau je peux supporter, mon bon Roland; je porterais, la place
+de ce palefroi, ce clocher avec toutes ses cloches.
+
+73. L'abb reprit: Le clocher est bien l, mais, quant aux cloches,
+vous les avez brises. Morgant rpondit: Ils en portent la peine dans
+les enfers, ceux qui gisent roides morts dans cette grotte; et hissant
+sur ses paules le cheval qui l'avait fait tomber: Eh bien, dit-il,
+regardez, Roland, si la goutte m'est descendue dans les jambes,--et si
+j'ai la force ncessaire. Et, ces mots, il fit deux gambades avec le
+cheval sur le dos.
+
+74. Morgant tant constitu comme une montagne, il n'y avait aucun
+prodige le voir faire cela. Mais Roland le blmait dans le fond de son
+ame; il craignait que ce gant, qui tait maintenant de sa famille, ne
+se ft quelque mal ou ne s'estropit; il l'engagea encore une fois
+dposer son fardeau: Mettez-le bas, ne le portez pas dans le dsert.
+Morgant rpondit: Oh! certes, je l'y porterai.
+
+75. Il le porta, en effet, et le jeta dans quelque recoin; puis il se
+hta de retourner l'abbaye. Roland lui dit: Pourquoi demeurer ici
+plus long-tems? Morgant! ici, il n'y a rien faire, en vrit. Il prit
+un jour l'abb par la main, et lui dit, avec une extrme politesse,
+qu'il avait rsolu de quitter sa Rvrence; mais que, pour accomplir
+cette rsolution, il lui demandait pardon et cong:
+
+76. Que les honneurs dont on les comblait sans cesse excdaient
+peut-tre la mesure de leurs mrites. Puis il ajouta: J'ai intention de
+rparer, et le plus tt possible, les jours perdus du tems pass: mon
+inaction est susceptible de blme. Je vous aurais, il y a dj plusieurs
+jours, demand permission de partir, mon bon pre, mais j'prouvais une
+confusion relle; et je ne sais mme encore comment vous dvoiler ma
+pense, tant je vous vois content de notre long sjour.
+
+77. Mais, dans mon coeur, j'emporte, partout o j'irai, le souvenir de
+l'abb, de l'abbaye et de ce lieu dsert,--tant j'ai conu d'amour pour
+vous en si peu de tems! Puisse, du haut des cieux, vous rendre tout le
+bien que vous m'avez fait, ce vrai Dieu, ce matre ternel et puissant,
+dont le royaume est ouvert pour vous la fin du monde! Pour le moment,
+nous attendons votre bndiction, et nous nous recommandons vivement
+vos prires.
+
+78. Quand l'abb entendit le comte Roland, il fut tout attendri jusqu'au
+fond de son coeur, tant chaque parole allumait en son sein une douce
+ferveur. Chevalier, dit-il, si j'ai paru ne pas accorder votre mrite
+autant de bienveillance et de courtoisie qu'il convient d'en montrer
+un si noble sang (car je sais que j'ai trop peu fait en cette
+occurrence), n'accusez que notre ignorance et la pauvret du lieu.
+
+79. Nous ne pouvons, en vrit, que vous prodiguer les messes; les
+sermons, les bndictions et les _Pater noster_; soupers chauds, bons
+dners, se trouvent mieux ailleurs que dans les clotres. Mais mon coeur
+est pris d'un tel amour pour vous, cause des mille et mille vertus
+que vous nourrissez en votre ame, que je serai partout o vous irez, et
+que d'autre part, nanmoins, vous resterez avec moi.
+
+80. Ceci renferme une apparente contradiction; mais je sais que vous
+tes sage, que vous entendez et gotez mes paroles, que vous me
+comprenez avec une entire conviction. Pour vos justes et pieux
+exploits, puissiez-vous recevoir les hautes rcompenses et la
+bndiction du Seigneur, qui vous a envoy dans ce dsert! C'est sa
+grande misricorde que nous devons notre libert; nous en rendons grces
+ lui et vous.
+
+81. Vous avez sauv tout la fois notre vie et notre ame; ces gans
+nous inspiraient une telle pouvante, que nous avions perdu les voies
+qui pouvaient guider heureusement nos pas jusques Jsus et l'arme
+cleste. Votre dpart fait natre ici une telle douleur, que nous
+restons tous inconsolables. Mais vous ne pouvez perdre les mois et les
+annes dans l'oisivet, et vous n'tes pas n pour revtir notre modeste
+costume,
+
+82. Mais pour porter les armes et manier la lance; et en vrit, on
+peut, sous les armes, faire oeuvres aussi mritoires que sous ce
+capuchon; en preuve de quoi je vous invite lire l'criture. Quant ce
+gant, son ame peut gagner le ciel, grce votre misricorde: qu'-il
+aille donc en paix! Je ne cherche pas dcouvrir votre tat et votre
+nom; mais, si l'on m'interroge, je dirai, pour rponse, qu'un ange est
+descendu, ici, du haut des cieux.
+
+83. Si vous avez besoin d'armures ou de quelque autre chose, venez,
+examinez notre garde-robe, et prenez-y ce que vous voudrez; choisissez
+de quoi couvrir la nudit de ce gant. Roland rpondit: Si il y avait
+quelque armure qui pt servir l'usage de mon compagnon, avant de nous
+mettre en voyage, j'accepterais le prsent avec plaisir. L'abb reprit
+alors: Venez voir.
+
+84. Ils entrrent dans une chambre dont la muraille tait couverte de
+vieilles armures comme d'un vernis, et l'abb leur dit: Je vous donne
+tout cela. Morgant secoua, une une, ces armures poudreuses qui se
+trouvrent toutes trop petites, hormis une seule cuirasse, dont les
+mailles n'avaient pas non plus chapp la rouille. Il l'essaya, et ce
+fut merveille de voir avec quelle exactitude elle s'ajustait sa
+taille, comme aucune peut-tre n'avait jamais fait.
+
+85. C'avait t la cuirasse d'un gant dmesur, qui, plusieurs annes
+auparavant, tait tomb devant l'abbaye, sous les coups du grand Milon
+d'Angrant. L'histoire tait parfaitement figure sur le mur; on avait
+peint les derniers momens du cruel ennemi qui, long-tems avait fait
+l'abbaye, une guerre implacable; le combat tait dessin, et Milon tait
+l qui renversait son adversaire.
+
+86. Voyant cette histoire, le comte Roland dit en son coeur: O Dieu! qui
+sais tout! comment Milon vint-il ici pour donner la mort au gant? Puis
+il lut, en pleurant, certaines lettres; il ne pouvait s'empcher de
+mouiller de larmes son visage,--comme je vous l'expliquerai dans la
+suivante histoire.--De mal toujours vous garde le glorieux roi du ciel!
+
+FIN DU MORGANTE MAGGIORE.
+
+
+
+
+DISCOURS
+PARLEMENTAIRES
+DE LORD BYRON.
+
+I. Discours sur le bill relatif aux mcaniques (_frame-work bill_),
+prononc dans la Chambre des Lords, le 27 fvrier 1812.
+
+II. Sur la motion du comte de Donoughmore, qui rclamait la formation
+d'un comit pour l'examen des droits des catholiques, le 21 avril 1812.
+
+III. Sur la ptition du major Cartwright, ler juin 1813.
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT
+DU TRADUCTEUR.
+
+
+Ces trois discours sont certainement dignes d'attirer l'attention. On
+verra avec plaisir Lord Byron plaider en faveur de la classe ouvrire,
+rclamer l'mancipation des catholiques, la rforme parlementaire, etc.,
+etc. C'est ainsi que, ds son entre dans la carrire politique, Byron
+se spara de l'orgueilleuse et goste aristocratie, laquelle il
+appartenait par sa naissance. Que l'on songe que l'mancipation
+catholique n'a t obtenue qu'en 1828, que la rforme parlementaire
+trouve encore mille prjugs et mille intrts combattre, et l'on ne
+s'tonnera pas que la _haute socit_ anglaise ait prononc l'anathme
+contre un _noble_ si infect d'opinions dmocratiques, et l'ait abreuv
+de dgots, au point de l'obliger maudire et fuir son pays.
+
+
+
+
+DISCOURS
+SUR LE BILL RELATIF AUX MCANIQUES
+(Frame-work bill),
+PRONONC, DANS LA CHAMBRE DES LORDS, LE 27 FVRIER 1812.
+
+L'ordre du jour tant la seconde lecture de ce bill, Lord Byron se leva,
+et (pour la premire fois) s'adressa leurs Seigneuries dans les termes
+suivans:
+
+
+MILORDS,
+
+Le sujet actuellement soumis vos Seigneuries pour la premire fois,
+quoique nouveau la Chambre, n'est en aucune faon nouveau pour le
+pays. Je crois qu'il a occup les srieuses mditations de toutes sortes
+de personnes, long-tems avant d'tre amen la connaissance de la
+lgislature, qui seule pouvait rendre de rels services. Comme homme
+attach en quelque degr au comt souffrant, quoique je sois tranger,
+non seulement la Chambre en gnral, mais presque chacune des
+personnes dont j'ose solliciter l'attention, je dois rclamer de vos
+Seigneuries quelque peu d'indulgence, lorsque j'offre un petit nombre
+d'observations sur une question dans laquelle je m'avoue moi-mme
+gravement intress.
+
+Il serait superflu d'entrer dans le dtail des excs commis. La Chambre
+sait dj que les mutins se sont tout permis, sauf l'effusion du sang;
+que les propritaires des mtiers, et toutes les personnes qu'on
+supposait avoir quelque relation avec eux, ont t exposs toute
+espce d'insultes et de violences. Durant le court espace de tems que je
+passai rcemment dans le Nottinghamshire[279], douze heures ne
+s'coulrent pas sans quelque nouvel acte de violence; et le jour o je
+quittai le comt, j'appris que quarante mtiers avaient t briss le
+soir prcdent, comme d'ordinaire, sans rsistance, et sans qu'on connt
+l'auteur du dlit. Tel tait alors l'tat de ce comt, et tel il est
+encore en ce moment, comme j'ai quelque raison de le croire. Mais, tout
+en admettant que ces excs prennent en ce moment une extension
+alarmante, on ne peut nier qu'ils n'aient pris naissance du sein d'une
+dtresse inoue. La persvrance de ces misrables dans leur conduite
+tend prouver qu'il n'y a que l'extrme indigence qui ait pu porter une
+nombreuse, honnte et industrieuse classe du peuple commettre des
+violences si prilleuses pour eux-mmes, pour leurs familles et pour la
+socit.
+
+[Note 279: Le comte de Nottingham, dans le diocse d'Yorck: pays
+manufacturier, riche en fabriques de bas faits au mtier, de soieries et
+cotonnades.
+
+(_N. du. Tr._)]
+
+A l'poque dont je parle, la ville et le comt taient chargs de
+considrables dtachemens militaires; la police tait en mouvement, les
+magistrats assembls, cependant tous les mouvemens de la justice civile
+et de la force militaire n'ont abouti rien. Il ne s'est pas prsent
+un seul exemple d'arrestation, d'un malfaiteur pris rellement en
+flagrant dlit; il n'y a donc pas eu un seul individu contre lequel il
+existt des preuves lgales, suffisantes pour le faire dclarer
+coupable. Mais la police, quoique inutile, n'tait point demeure
+oisive: plusieurs individus notoirement coupables, avaient t
+dcouverts; hommes atteints et convaincus, avec la plus grande vidence,
+du crime capital de pauvret; hommes qui avaient le tort affreux d'avoir
+lgitimement engendr un grand nombre d'enfans, que, grces la duret
+des tems, ils taient incapables d'entretenir. Un dommage considrable
+avait t fait aux propritaires des mtiers perfectionns; ces machines
+leur taient avantageuses, en ce qu'elles leur permettaient de renvoyer
+un assez grand nombre d'ouvriers, qui, par consquent, se trouvaient
+rduits mourir de faim. Par exemple, par l'adoption d'une certaine
+espce de mtier, un homme faisait la besogne de plusieurs, et les
+travailleurs superflus taient dpourvus d'emploi. Cependant il est
+digne de remarque, que l'ouvrage ainsi excut tait de qualit
+infrieure, qu'il ne pouvait se vendre dans l'intrieur du royaume, et
+n'tait fabriqu que pour l'exportation. Il tait dsign, dans l'argot
+commercial, par le nom d'_oeuvre d'araigne_[280]. Les ouvriers renvoys,
+dans leur aveugle ignorance, au lieu de se rjouir de ces progrs dans
+les arts si utiles l'humanit, pensrent qu'ils allaient tre
+sacrifis aux progrs des mcaniques. Dans la simplicit de leurs coeurs,
+ils imaginrent que l'existence et le bien-tre des pauvres industrieux
+taient des objets d'importance plus grande que l'accroissement de la
+fortune d'un petit nombre d'individus par le moyen de machines
+perfectionnes, qui taient aux ouvriers leur emploi, et mettaient le
+travailleur hors d'tat de gagner son salaire. Et l'on doit l'avouer,
+quoique l'adoption des mcaniques, dans l'tat de prosprit commerciale
+dont notre patrie s'enorgueillissait nagure, ait pu tre avantageuse au
+matre sans causer aucun dtriment au serviteur, nanmoins, dans la
+situation actuelle de nos manufactures, dont les produits pourrissent
+dans les magasins sans espoir d'exportation, les mtiers de cette espce
+tendent matriellement aggraver la dtresse et le mcontentement de
+ceux qui souffrent. Mais la cause relle de la dtresse et des troubles
+qu'elle engendre est situe plus haut. Quand on nous dit que ces hommes
+sont ligus non seulement pour la destruction de tout ce qui fait leur
+propre aisance[281], mais encore de leurs moyens de subsistance,
+pouvons-nous oublier que c'est la dsastreuse politique, le funeste tat
+de guerre des huit dernires annes, qui dtruit leur aisance, la
+vtre, et celle de tout le monde? Politique, qui, ne avec de _grands
+hommes d'tat qui ne sont plus_, a survcu la mort de ces hommes, pour
+devenir une source de maldictions pour les vivans, jusqu' la troisime
+et la quatrime gnration! Les ouvriers ne dtruisirent jamais leurs
+mtiers avant que ces mtiers ne fussent devenus inutiles, et pis
+qu'inutiles, avant qu'ils ne fussent devenus un obstacle immdiat au
+travail ncessaire pour gagner leur pain quotidien. Pouvez-vous donc
+vous tonner, que dans des tems comme ceux o nous vivons, lorsque des
+banqueroutiers, des hommes convaincus de fraude, accuss de flonie, se
+rencontrent dans une position sociale fort peu infrieure celle de vos
+Seigneuries; pouvez-vous, dis-je, vous tonner que la plus basse classe
+du peuple, qui n'en est pas moins une classe fort utile, oublie son
+devoir, et devienne coupable un moindre degr que tel ou tel de ses
+reprsentans? Mais, tandis que le coupable de haut rang peut trouver le
+moyen de mpriser la loi, de nouvelles peines capitales doivent tre
+imagines, de nouveaux piges de mort doivent tre tendus contre le
+malheureux ouvrier que la faim a pouss au mal.
+
+[Note 280: _Spider work_.]
+
+[Note 281: Tout ce qui fait l'aisance. Cela est exprim en anglais par
+le mot _comfort_; il serait dsirer que ce mot ft transport dans
+notre langue, comme son driv _comfortable_.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+Ces hommes taient disposs bcher la terre, mais la bche tait en
+d'autres mains; ils ne rougissaient pas de demander l'aumne, mais il
+n'y avait personne pour la leur faire; leurs moyens de subsister taient
+supprims, tous les autres emplois dj occups: leurs excs, tout
+dplorables et condamnables qu'ils sont, peuvent peine tre un sujet
+de surprise.
+
+Il a t dit que les personnes qui possdent temporairement les
+mcaniques sont de connivence avec les ouvriers qui les brisent; si la
+preuve de ce fait est rsulte de l'enqute, il tait ncessaire que
+cette circonstance accessoire du crime ft une des principales
+considrations dans l'application de la peine. Mais j'esprais que la
+mesure propose par le gouvernement de Sa Majest, et soumise la
+dcision de vos Seigneuries, aurait eu pour base les moyens de
+conciliation, ou du moins, si cette esprance tait vaine, que quelque
+enqute pralable, quelque dlibration et t juge ncessaire, afin
+que nous ne fussions pas appels, sans examen et sans motif, prononcer
+des condamnations en masse, et signer, les yeux ferms, des arrts de
+mort. Mais admettons que ces hommes n'aient eu aucun motif de se
+plaindre; que leurs dolances et celles de leurs matres soient sans
+fondement; qu'ils mritent le dernier supplice: quelle insuffisance,
+quelle ineptie vidente dans la mthode adopte pour rduire ces
+rebelles! Pourquoi, si la force militaire devait tre appele,
+l'a-t-elle t pour devenir un objet de rise? Autant que la diffrence
+des saisons l'a permis, 'a t une pure parodie de la campagne d't du
+major Sturgeon; et, en vrit; tous les actes de l'autorit civile et
+militaire semblent avoir t calqus sur ceux du maire et de la
+municipalit de Garratt.--Que de marches et de contremarches! de
+Nottingham Bullwell, de Bullwell Bandford, de Bandford Mansfield!
+Et quand enfin les dtachemens arrivaient leur destination, dans tout
+_l'orgueil, la pompe et l'apparence d'une guerre glorieuse_, ils
+venaient juste tems pour tre tmoins des dsastres qui avaient t
+commis, pour s'assurer que les auteurs du crime avaient fui, pour
+recueillir comme _dpouilles opimes_[282] les dbris des mtiers mis en
+pices, et retourner dans leurs quartiers travers les railleries des
+vieilles femmes et les hues des enfans. Certes, quoique, dans un pays
+libre, il soit dsirer que notre force militaire ne devienne jamais
+trop formidable nous mmes, cependant je ne comprends pas la politique
+qui place nos soldats dans une situation o ils ne peuvent tre que
+ridicules. Comme le glaive est le pire argument que l'on puisse
+employer, il doit tre le dernier. Dans cette circonstance, il a t le
+premier; mais, par un heureux hasard, il n'est pas encore sorti de son
+fourreau. La mesure actuelle va, il est vrai, le mettre hors de sa
+gane. Cependant, si des confrences[283] convenables eussent t tenues
+lors des premires scnes de ce dsordre, si les souffrances de ces
+hommes et de leurs matres (car les matres ont aussi leurs
+souffrances), eussent t bien peses et justement examines, je pense
+qu'on aurait pu trouver le moyen de rendre les ouvriers leur besogne,
+et la tranquillit au comt. prsent le comt souffre le double flau
+d'une garnison militaire oisive, et d'une population mourante de faim.
+Dans quel tat d'apathie avons-nous t si long-tems plongs, pour que
+la Chambre n'ait eu jusqu' ce moment aucune connaissance officielle de
+ces troubles? Tout cela s'est pass cent-trente milles[284] de
+Londres, et cependant nous, _braves gens dans l'aisance, nous avons cru
+que notre grandeur s'accroissait_, et nous avons, au milieu des
+calamits domestiques, paisiblement joui des triomphes que nous
+remportons au dehors. Mais toutes les villes que vous avez prises,
+toutes les armes qui ont battu en retraite devant vos gnraux, ne sont
+que de misrables sujets de nous fliciter, si votre pays se divise, si
+vos dragons et vos excuteurs doivent tre lchs contre vos
+concitoyens.--Vous appelez ces hommes une populace dsespre,
+dangereuse et ignorante; et vous semblez penser que le seul moyen
+d'apaiser la _bellua multorum capitum_[285] est d'abattre quelques-unes
+de ces ttes superflues. Mais la populace mme est susceptible d'tre
+ramene la raison par un mlange de mesures fermes et de voies
+conciliatrices, beaucoup mieux que par de nouveaux sujets d'irritation,
+que par des supplices multiplis. Connaissons-nous ce dont nous sommes
+redevables la populace? C'est la populace qui laboure dans vos champs,
+et qui sert dans vos maisons,--qui arme vos vaisseaux et recrute votre
+arme,--qui vous mis en tat de dfier le monde entier, et qui pourra
+aussi vous dfier vous-mmes, alors que l'abandon et la misre l'auront
+pousse au dsespoir. Libre vous d'appeler le peuple _populace_; mais
+n'oubliez pas que la populace exprime trop souvent les sentimens du
+peuple. Et ici je dois remarquer avec quel empressement vous tes
+accoutums voler au secours de vos allis malheureux, tandis que vous
+abandonnez les malheureux de votre propre patrie au soin de la
+providence ou de la paroisse. Quand les Portugais eurent t ruins par
+les Franais forcs la retraite, chacun tendit son bras, ouvrit sa
+main; depuis les immenses largesses du riche jusques au denier de la
+veuve, tout leur fut fourni pour les mettre mme de rebtir leurs
+villages et de regarnir leurs greniers. Et, dans ce moment, quand des
+milliers de vos concitoyens, hommes gars mais malheureux, luttent
+contre la misre et la faim, votre charit devrait faire dans
+l'intrieur du pays l'oeuvre qu'elle a commence au dehors. Avec une
+somme beaucoup moindre, avec la dme des libralits faites au Portugal,
+lors mme que ces hommes n'auraient pu tre rendus leurs occupations
+(ce que je ne puis admettre sans enqute ultrieure), vous auriez rendu
+inutiles les tendresses misricordieuses de la baonnette et du gibet.
+Mais sans doute nos amis ont trop de misres trangres soulager pour
+tourner leurs regards sur les calamits domestiques, quoique jamais la
+piti n'ait pu avoir un plus touchant spectacle. J'ai travers le
+thtre de la guerre dans la pninsule, j'ai t dans quelques-unes des
+provinces turques les plus opprimes; mais jamais sous le plus
+despotique des gouvernemens infidles, je ne vis une dtresse aussi
+affreuse que celle que j'ai vue depuis mon retour dans le coeur mme d'un
+pays chrtien. Et quels sont vos remdes? Aprs des mois entiers
+d'inaction, et des mois d'action pires que l'inactivit, enfin parat le
+grand spcifique, l'infaillible recette de tous les mdecins du corps
+politique, depuis le sicle de Dracon jusqu' l'poque actuelle. Aprs
+avoir tt le pouls du patient et hoch la tte, aprs avoir prescrit
+les ressources usuelles de l'eau chaude et de la saigne, l'eau chaude
+de votre nauseuse police et les lancettes de vos militaires, ces
+convulsions doivent se terminer par la mort, sre terminaison des
+prescriptions de tous nos Sangrados politiques. Je mets de ct
+l'injustice palpable, et l'inefficacit non-douteuse du bill; n'y a-t-il
+donc pas assez de peines capitales dans vos statuts? N'y a-t-il pas
+assez de sang qui souille votre code pnal? voulez-vous en verser
+encore, qui monte vers le ciel et porte tmoignage contre vous? Comment,
+d'ailleurs, mettrez-vous le bill excution? Pouvez-vous renfermer un
+comt tout entier dans ses prisons? lverez-vous un gibet dans chaque
+champ, et pendrez-vous les hommes comme autant d'pouvantails? ou bien
+(puisque vous devez mettre excution cette mesure), procderez-vous
+par dcimation? placerez-vous le pays sous le rgime de la loi martiale?
+dpeuplerez-vous, ravagerez-vous tout autour de vous? et rtablirez-vous
+la fort de Sherwood comme apanage de la couronne, dans son ancien tat
+de chasse royale, et d'asile pour les malfaiteurs? Le malheureux affam
+qui a brav vos baonnettes, plira-t-il l'aspect de vos gibets? Quand
+la mort est un bien, et le seul bien que vous paraissiez vouloir lui
+faire, vos dragonnades le rduiront-elles la tranquillit? Ce que vos
+grenadiers n'ont pu faire, vos bourreaux pourront-ils l'accomplir? Si
+vous procdez par les formes lgales, o est votre vidence? Ceux qui
+ont refus de dnoncer leurs complices, lorsque la dportation tait la
+seule punition craindre, ne seront pas tents de porter tmoignage
+contre eux, maintenant que la peine capitale les attend. Avec toute la
+dfrence due aux nobles lords d'opinion contraire, je soutiens qu'une
+petite investigation, une enqute pralable les engagerait changer de
+conduite. Cette mesure favorite de nos hommes d'tat, suivie de succs
+si merveilleux dans plusieurs circonstances, et dans des circonstances
+rcentes, la temporisation ne perdrait point ses avantages dans le cas
+actuel. Quand une proposition vous est faite dans le but d'manciper et
+de soulager, vous hsitez, vous dlibrez pendant des annes entires,
+vous temporisez et vous prparez les esprits; mais un bill de mort doit
+passer tout de suite, sans que l'on songe le moins du monde aux
+consquences. Je suis sr d'aprs ce que j'ai entendu dire, et d'aprs
+ce que j'ai vu, que l'adoption du bill, sans enqute, sans dlibration,
+ne ferait qu'ajouter une injustice l'irritation actuelle, et la
+barbarie l'abandon. Les auteurs d'un tel bill doivent tre contens
+d'hriter des honneurs de ce lgislateur athnien, dont on a dit que les
+dcrets avaient t crits non pas avec de l'encre, mais en lettres de
+sang. Mais supposons le bill adopt; supposons un de ces hommes, comme
+je les ai vus,--amaigri par la famine, plong dans un sombre dsespoir,
+peu soucieux de conserver une vie que vos Seigneuries sont peut-tre sur
+le point d'valuer un peu au-dessous d'un mtier bas,--supposez cet
+homme environn par ses enfans qui il ne peut procurer du pain aux
+dpens mme de son existence, prs d'tre arrach pour toujours une
+famille que nagure il entretenait par sa paisible industrie, et qu'il
+est devenu, sans faute de sa part, incapable d'entretenir;--supposez cet
+homme (et il y en a dix mille tels que lui, parmi lesquels vous pouvez
+choisir vos victimes), supposez-le tran devant la cour pour tre jug
+pour ce nouveau dlit, par cette nouvelle loi; h bien! il manque encore
+deux conditions pour qu'il soit reconnu coupable, et condamn comme tel;
+il manquera, c'est mon opinion,--douze bouchers pour jury, et un
+Jefferies[286] pour juge.
+
+[Note 282: En latin dans le texte: _spolia opima_.]
+
+[Note 283: _Meetings_.]
+
+[Note 284: Environ quarante-trois lieues.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 285: La bte plusieurs ttes.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 286: Lord George Jefferies, chancelier d'Angleterre sous Jacques
+II, clbre par ses cruauts.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+
+
+DISCOURS
+SUR LA MOTION DU COMTE DE DONOUGHMORE,
+QUI RCLAMAIT LA FORMATION D'UN COMIT POUR L'EXAMEN DES DROITS DES
+CATHOLIQUES, AVRIL 21, 1813.
+
+
+MILORDS,
+
+La question qui occupe la Chambre a t l'objet de discussions si
+frquentes, si compltes, si habiles (et peut-tre aujourd'hui encore
+plus habiles qu'en aucune autre circonstance), qu'il serait difficile
+d'apporter de nouveaux argumens pour ou contre. Mais, chaque
+discussion, des difficults ont t loignes, des objections ont t
+pluches et rfutes; et quelques-uns des anciens adversaires de
+l'mancipation catholique ont enfin concd qu'il tait convenable de
+faire droit aux rclamations des ptitionnaires. Aprs cette importante
+concession, nanmoins, une nouvelle objection s'est leve: _il n'en est
+pas tems_, dit-on, ou _le tems est mal choisi_, ou _il y a encore assez
+de tems_. En quelque sorte, je suis d'accord avec ceux qui disent qu'il
+n'en est pas tems prcisment: le tems en est pass; mieux vaudrait,
+pour le pays, que les catholiques possdassent en ce moment leur
+quote-part de nos privilges, et que leurs nobles eussent dans nos
+conseils une juste portion d'influence, que de nous trouver ici
+assembls pour discuter leurs droits. Oui, cela vaudrait mieux.
+
+ _Non tempore tali
+ Cogere consilium, quum muros obsidet hostis_.
+
+L'ennemi est au dehors et la misre est au dedans. Il est trop tard pour
+chicaner sur des points de doctrine, quand nous devons nous unir pour la
+dfense de choses plus importantes que le pur crmonial de la religion.
+Il est, en vrit, singulier que nous soyons convoqus pour dlibrer,
+non pas sur le Dieu que nous devons adorer, car l-dessus nous sommes
+d'accord; non pas sur le roi qui nous devons obir, car nous lui
+sommes trs-fidles; mais sur la question de savoir jusqu' quel point
+une diffrence dans les crmonies du culte, jusqu' quel point une foi,
+non pas trop restreinte, mais trop tendue (ce qui est le pire des
+griefs que l'on puisse imputer aux catholiques),--jusqu' quel point un
+excs de dvotion leur Dieu peut rendre nos concitoyens incapables de
+servir efficacement leur roi.
+
+On a, dans cette Chambre et hors de cette Chambre, beaucoup parl de
+l'glise et de la constitution; et, quoique ces mots respectables aient
+t trop souvent prostitus aux plus misrables desseins de l'esprit de
+parti, nous ne pouvons les entendre rpter trop souvent. Tous les
+orateurs sont, je prsume, les dfenseurs de l'glise et de la
+constitution; de l'glise du Christ et de la constitution de la
+Grande-Bretagne, mais non d'une constitution d'exclusion et de
+despotisme; non d'une glise intolrante, non d'une glise militante,
+qui s'expose elle-mme l'objection dirige contre la communion
+romaine, et s'y expose un plus haut degr; car la religion catholique
+ne refuse que ses bndictions spirituelles (et ce point mme est
+douteux); mais notre glise, ou plutt nos hommes d'glise,
+non-seulement dnient aux catholiques les grces spirituelles, mais
+encore toute espce de biens temporels. Le grand lord Peterborough
+observa dans cette enceinte, ou dans celle o les lords s'assemblaient
+cette poque, qu'il tait _pour un roi parlementaire, pour une
+constitution parlementaire, mais non pour un Dieu parlementaire, non
+pour une religion parlementaire_. L'intervalle d'un sicle n'a pas
+affaibli la force de cette remarque. Il est tems, en vrit, que nous
+laissions ces misrables chicanes sur des points si frivoles, ces
+subtilits lilliputiennes, dignes de qui veut dcider _s'il est mieux de
+casser les oeufs par le gros ou le petit bout_.
+
+Les adversaires des catholiques peuvent tre diviss en deux classes:
+ceux qui affirment que les catholiques ont dj trop, et ceux qui
+allguent que la classe infrieure, du moins, n'a rien de plus
+demander. Les uns nous disent que les catholiques ne seront jamais
+contens; les autres, qu'ils sont dj trop heureux. Le dernier paradoxe
+est suffisamment rfut par la ptition prsente comme par toutes les
+ptitions passes; on aurait pu tout aussi bien prtendre que les ngres
+ne dsiraient pas tre mancips; mais c'est une comparaison
+malheureuse; car vous avez dj dlivr ceux-ci du rgime de la
+servitude, sans ptition de leur part, et malgr plusieurs ptitions de
+leurs matres dans un but tout oppos. Pour moi, quand j'y rflchis, je
+plains les paysans catholiques de n'avoir pas eu le bonheur de natre
+avec une peau noire. Mais, nous dit-on, les catholiques sont contens,
+ou, du moins, doivent l'tre. Je m'en vais donc rappeler quelques-unes
+des circonstances qui contribuent si merveilleusement leur excessif
+contentement. Ils ne jouissent pas du libre exercice de leur religion
+dans l'arme rgulire; le soldat catholique ne peut manquer au service
+du ministre protestant; et moins qu'il ne soit cantonn en Irlande ou
+en Espagne, o peut-il trouver, s'il en a le dsir, l'occasion
+d'assister aux crmonies de son culte? La permission d'avoir des
+chapelains catholiques fut accorde comme une faveur spciale aux
+rgimens de la milice irlandaise, et encore ne fut-elle accorde
+qu'aprs plusieurs annes de rclamations, quoique un acte pass en 1793
+l'et tablie comme un droit. Mais, en Irlande, les catholiques sont-ils
+convenablement protgs? leur glise peut-elle acheter un morceau de
+terre pour y lever une chapelle? Non. Tous les difices consacrs au
+culte sont btis en vertu de baux de concession, ou de tolrance, donns
+par un laque, baux aisment rsiliables et fort souvent viols.
+l'instant o un dsir bizarre, un caprice fortuit, du bienveillant
+propritaire rencontre quelque opposition, les portes sont fermes la
+pieuse assemble. C'est ce qui est arriv sans cesse, mais jamais avec
+autant d'clat que dans la ville de Newton-Barry, dans le comt de
+Wexford. Les catholiques, n'ayant point de chapelle rgulire, lourent,
+pour ressource temporaire, deux granges qui, runies ensemble, servirent
+au culte public. cette poque, demeurait, vis--vis de ce lieu, un
+officier qui parat avoir t profondment imbu de ces prjugs, dont
+les ptitions protestantes; actuellement sur le bureau, prouvent
+l'heureuse destruction chez la portion la plus raisonnable de la nation;
+et, quand les catholiques vinrent, au jour accoutum, s'assembler, en
+paix et bonne volont avec les hommes, pour le culte de leur Dieu, qui
+est aussi le vtre, ils trouvrent la chapelle ferme, et furent avertis
+que s'ils ne se retiraient pas sur-le-champ (et cet avertissement leur
+tait signifi par un officier des _yeomen_[287] et par un magistrat),
+le _riot act_[288] allait tre lu, et l'assemble disperse la pointe
+de la baonnette! Une plainte contre cette violence fut adresse un
+haut fonctionnaire, au secrtaire du Chteau, en 1806, et celui-ci
+rpondit (au lieu d'ordonner une rparation), qu'il ferait crire une
+lettre au colonel, afin de prvenir, s'il tait possible, le retour de
+semblables scnes de dsordre. Ce fait ne demande pas le dveloppement
+d'un grand appareil oratoire; mais il tend prouver que, tandis que
+l'glise catholique n'a pas la facult d'acheter des terrains pour
+lever ses chapelles, elle ne trouve dans les lois aucune protection. En
+mme tems, les catholiques sont la merci du plus mince officier, qui
+peut impunment _faire ses bons tours la face du ciel_, insulter son
+Dieu et outrager ses semblables.
+
+[Note 287: Espce de garde municipale.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 288: Ordonnance contre les rassemblemens.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+Tout colier, tout petit laquais (car de tels individus ont obtenu des
+brevets dans notre service militaire), tout petit laquais qui a pu
+changer ses rubans de livre pour une paulette, peut faire tout cela,
+et mme plus encore contre les catholiques, en vertu de l'autorit mme,
+ lui dlgue par son souverain sous l'obligation expresse de dfendre
+ses concitoyens jusqu' la dernire goutte de son sang, sans diffrence
+ou distinction aucune entre les catholiques et les protestans.
+
+Les catholiques irlandais ont-ils le bnfice plein et entier du
+jugement par jury? Non, ils ne l'ont pas; ils ne peuvent l'avoir
+qu'aprs avoir obtenu le droit de partager avec les protestans le
+privilge de servir l'tat en qualit de shriffs et de sous-shriffs.
+Il y a eu un exemple frappant de cet abus, aux assises d'Enniskillen. Un
+_yeoman_ fut traduit en justice pour le meurtre d'un catholique nomm
+Macvournagh; trois tmoins respectables, et non contredits, dposrent
+qu'ils avaient vu le prvenu charger son arme, viser, faire feu, et tuer
+ledit Macvournagh. Cette circonstance fut convenablement dveloppe par
+le juge; mais, l'tonnement du barreau, et la grande indignation de
+la cour, le jury protestant acquitta l'accus. La partialit tait si
+vidente, que le juge, M. Osborn, regarda comme son devoir, d'arrter
+l'assassin acquitt, mais non pas absous, pour de larges indemnits, et
+de lui ter ainsi pour quelque tems la libert de tuer impunment les
+catholiques.
+
+Les lois faites en leur faveur sont-elles observes? Elles sont rendues
+illusoires dans les cas les plus frivoles comme dans les plus srieux.
+Par un rglement rcent, on permet dans les prisons les chapelains
+catholiques: mais dans le comt de Fermanagh le grand jury persista
+dernirement prsenter pour cet office un ministre suspendu, et viola
+par l le statut, malgr les plus pressantes remontrances d'un
+respectable magistrat, nomm M. Fletcher. Telles sont les lois, telle
+est la justice pour les libres, heureux, et joyeux catholiques.
+
+On a demand pourquoi les riches catholiques ne crent pas des dotations
+pour l'ducation de leurs prtres.--Mais pourquoi ne leur permettez-vous
+pas de le faire? Pourquoi tous les legs de cette nature sont-ils soumis
+ une intervention vexatoire, arbitraire et concussionnaire,
+l'intervention de la commission orangiste[289] des donations
+charitables? Quant au collge de Maynooth, en aucune circonstance,
+hormis l'poque de sa fondation, alors qu'un noble pair (lord Camden),
+ la tte de l'administration de l'Irlande, parut s'intresser aux
+progrs de cet tablissement; et sous le gouvernement d'un noble duc
+(Bedford) qui, comme ses anctres, a toujours t l'ami de la libert et
+de l'humanit, et qui n'a pas assez bien adopt la politique goste du
+jour, pour exclure les catholiques du nombre de ses semblables: sauf ces
+exceptions, le collge de Maynooth n'a pas t convenablement encourag.
+Il y a eu la vrit un tems o l'on chercha se concilier le clerg
+catholique, lorsque l'_union_ tait incertaine, union qui ne pouvait
+avoir lieu sans l'intermde de ce clerg, lorsque son assistance tait
+indispensable pour obtenir des adresses favorables de la part des comts
+catholiques: alors les prtres catholiques taient cajols et caresss,
+craints et flatts, on leur fit entendre que _l'union mettrait une
+heureuse fin toute chose_; mais, le moment de la crise une fois pass,
+ils furent repousss avec mpris dans leur premire obscurit.
+
+[Note 289: _The orange commissioners for charitable donations_.]
+
+Dans la conduite qu'on n'a pas cess de tenir l'gard du collge
+Maynooth, tout semble fait pour irriter et inquiter,--tout semble fait
+pour effacer de la mmoire des catholiques la plus lgre impression de
+gratitude. Le foin mme, coup dans la plaine, la graisse et le suif du
+boeuf et du mouton allous, doivent tre pays, et les comptes doivent en
+tre rendus et rgls par serment. Il est vrai que cette conomie en
+miniature ne peut tre suffisamment loue, particulirement une poque
+o il n'y a que ces insectes dvorateurs du trsor, vos Hunt et vos
+Chinnery, o il n'y a que ces _punaises dores_[290] qui puissent
+chapper l'oeil microscopique des ministres. Mais quand de session en
+session, aprs n'avoir laiss qu'avec effort et rpugnance chapper de
+vos mains votre chtive aumne, vous venez vous vanter de votre
+libralit; alors le catholique pourrait bien s'crier, dans les termes
+mmes de Prior:
+
+ J'ai quelque obligation Jean; mais, par malheur, Jean juge
+ propos de le communiquer toute la nation: ainsi, Jean et
+ moi nous sommes quittes[291].
+
+[Note 290: _Gilded bugs_. Citation.]
+
+[Note 291:
+
+ _To John I owe some obligation,
+ But John unluckily thinks fit
+ To publish it to all the nation:
+ So John and I are more than quit_.]
+
+Quelques personnes ont compar les catholiques au mendiant de Gil Blas.
+Qui les a faits mendians? de qui la dpouille de leurs anctres a-t-elle
+grossi les richesses? Et ne pouvez-vous soulager le mendiant que vos
+pres ont rduit un tel tat? Si vous tes disposs le soulager
+tout--fait, ne pouvez-vous accomplir cette oeuvre sans lui jeter vos
+deniers[292] au visage? Toutefois, pour faire contraste cette
+misrable bienfaisance, considrons les coles protestantes de
+charit[293]; vous leur avez rcemment allou 41,000 liv.[294]. C'est
+ainsi qu'elles sont entretenues; et comment sont-elles recrutes?
+Montesquieu fait observer l'gard de la constitution anglaise, qu'on
+en peut trouver le modle dans Tacite, l o l'historien dcrit les
+institutions politiques des Germains; et ce publiciste ajoute: Ce beau
+systme fut tir des forts. Pareillement, en parlant des coles
+protestantes de charit, on peut faire observer que ce beau systme fut
+tir des Bohmiennes. Comme se recrutaient les Janissaires au tems de
+leur enrlement sous Amurat, comme les Bohmiennes de l'poque actuelle
+se recrutent encore avec des enfans vols; ainsi ces coles se recrutent
+avec des enfans sduits, et drobs leurs familles catholiques, par
+leurs riches et puissans voisins protestans. Cela est notoire, et un
+seul exemple peut suffire pour montrer de quelle manire cela se
+pratique. La soeur de M. Carthy (_gentleman_ catholique fort riche en
+biens fonds) laissa en mourant deux filles qui furent immdiatement
+dsignes comme proslytes, et conduites l'cole de charit de
+Coolgreny: leur oncle, la nouvelle de ce fait, qui avait eu lieu
+pendant son absence, rclama la restitution de ses nices, et offrit de
+transfrer une partie de ses biens sur la tte de ses deux parentes. Sa
+demande fut rejete, et ce n'est qu'aprs une lutte de cinq annes, et
+grce l'intervention d'une haute autorit, que ce gentleman catholique
+obtint que deux jeunes filles, qui lui taient si troitement lies par
+les droits du sang, sortissent de l'cole de charit, et lui fussent
+rendues. Voil de quelle faon l'on se procure des proslytes que l'on
+mle aux enfans de tous les protestans qui peuvent avoir recours au
+bnfice de cette institution. Et quelle instruction leur est donne? On
+leur met entre les mains un catchisme, qui est compos, je crois, de
+quarante-cinq pages, et dans lequel il y a trois questions relatives
+la religion protestante. L'une de ces demandes est celle-ci: O tait
+la religion protestante avant Luther? Rponse: Dans l'vangile. Il
+reste quarante-quatre pages et demie qui concernent la damnable
+idoltrie des papistes.
+
+[Note 292: _Farthings_: liards, deniers.]
+
+[Note 293: _Protestant charter schools_.]
+
+[Note 294: 1,025,000 fr.]
+
+Permettez-moi de le demander nos pasteurs et matres spirituels:
+est-ce l la manire d'instruire un enfant dans la voie qu'il doit
+suivre? Est-ce l la religion de l'vangile avant le tems de Luther?
+cette religion qui proclame tout haut: _paix sur la terre, et gloire
+Dieu_! Est-ce l lever des enfans, pour les rendre hommes ou dmons?
+Mieux vaudrait les envoyer n'importe o,--que de leur enseigner de
+telles doctrines: mieux vaudrait les envoyer dans ces les des mers
+australes, o, par une ducation plus humaine, ils apprendraient
+devenir cannibales: il serait moins odieux qu'ils fussent instruits
+dvorer les morts qu' perscuter les vivans. Donnez-vous le nom
+d'coles de tels tablissemens? Nommez-les plutt des fumiers o la
+vipre de l'intolrance dpose ses petits, afin que plus tard leurs
+dents tant devenues tranchantes, et leur venin s'tant mri, ils en
+sortent, chargs d'ordure et de poison, pour blesser les catholiques.
+Mais sont-ce l les doctrines de l'glise d'Angleterre, ou celles des
+gens d'glise? Non, les ecclsiastiques les plus clairs sont d'une
+opinion diffrente. Que dit Paley: Je n'aperois aucune raison pour
+laquelle des hommes de diverses croyances religieuses ne doivent pas
+siger sur le mme banc, dlibrer dans le mme conseil, ou combattre
+dans les mmes rangs, tout aussi bien que des hommes d'opinions
+religieuses diffrentes discutent ensemble sur une controverse
+d'histoire naturelle, de philosophie ou de morale. On peut rpondre que
+Paley n'tait pas rigoureusement orthodoxe; je ne saurais rien dcider
+sur son orthodoxie, mais qui niera qu'il n'ait t un des ornemens de
+l'glise, de la nature humaine, et de la chrtient? Je n'appuierai
+point sur le fardeau des dmes, fardeau si durement senti par les
+paysans, mais il est peut-tre propos de remarquer qu'il y a encore
+une charge additionnelle, un droit de _tant pour cent_ pour le
+collecteur, qui, par consquent, est intress porter les dmes au
+plus haut taux possible, et nous savons que dans plusieurs bnfices
+considrables d'Irlande, les protestans rsidens sont les seuls qui
+soient procureurs de la dme.
+
+Parmi tant de causes d'irritation, trop nombreuses pour tre
+rcapitules, il y en a une dans la milice, qu'on ne doit point passer
+sous silence: je veux parler de l'existence des loges orangistes parmi
+les particuliers. Les officiers peuvent-ils dnier ce fait? Et si ces
+loges existent, tendent-elles, peuvent-elles tendre tablir l'harmonie
+parmi les hommes, qui sont ainsi individuellement spars de la socit,
+quoique confondus dans les rangs de l'ordre social? Et doit-on permettre
+ce systme gnral de perscution, ou est-il croire qu'avec un tel
+systme les catholiques puissent ou doivent tre contens? S'ils le sont,
+ils manquent l'humaine nature; alors, en vrit, ils sont indignes
+d'tre autre chose que ce que vous les avez faits,--autre chose que des
+esclaves. Les faits que j'ai cits ont pour appui les plus respectables
+autorits: sans quoi, je n'aurais point os en ce lieu, ni en quelque
+lieu que ce soit, me hasarder les avancer. Si l'on m'objecte que je
+n'ai jamais t en Irlande, je vous prierai de remarquer qu'il est ais
+de connatre un peu l'Irlande, sans jamais y avoir t, comme il parat
+possible que quelques personnes y soient nes, y aient t nourries et
+leves, et pourtant demeurent dans l'ignorance des vritables intrts
+de cette contre.
+
+Mais il y en a qui affirment que les catholiques ont t dj trop bien
+traits. Voyez, disent-ils, ce qui a t fait; nous leur avons donn un
+collge entier, nous leur allouons la nourriture et l'habillement, la
+pleine et complte jouissance des lmens, et nous les laissons
+combattre pour nous aussi long-tems qu'ils ont leurs membres et leurs
+vies nous offrir, et nanmoins ils ne sont jamais contens! O gnreux
+et justes dclamateurs! C'est cela, et cela seul qu'aboutissent tous
+vos argumens, dpouills de tout sophisme. Ces personnes me remettent en
+mmoire l'histoire d'un certain tambour qui, appel au rigoureux devoir
+d'administrer la punition ordonne contre un ami attach au poteau, fut
+somm de fouetter haut; il fouetta bas, il fouetta un peu moins bas, il
+fouetta haut, puis bas, puis entre deux, et ainsi de suite plusieurs
+reprises, mais le tout en vain: le patient continua ses plaintes avec la
+plus choquante opinitret, jusqu' ce que le tambour, puis de fatigue
+et bouillant de colre, et jet bas les verges, en s'criant: Le
+diable vous rtisse; il n'y a aucune manire de fouetter qui vous
+plaise. Ainsi vous comportez-vous vous-mmes: vous avez fouett le
+catholique haut et bas, ici et l, et partout, et vous vous tonnez
+qu'il ne soit pas content! Il est vrai que le tems, l'exprience, et la
+fatigue qui suit l'exercice mme de la barbarie, vous ont appris
+fouetter un peu plus doucement; mais vous continuez toujours sangler
+votre victime, et continuerez ainsi jusqu' ce que peut-tre le fouet
+soit arrach de vos mains, et tourn contre vous-mmes et contre votre
+postrit.
+
+Il a t dit par un des orateurs prcdens (j'ai oubli qui c'tait, et
+ne me soucie gure de m'en souvenir): _Si les catholiques sont
+mancips, pourquoi pas les juifs?_ Si ce propos a t dict par une
+sincre compassion pour les juifs, il mrite attention; mais si ce n'est
+qu'un trait d'ironie contre les catholiques, est-ce autre chose que le
+langage de Shylock transport du mariage de sa fille l'mancipation
+catholique?--
+
+ Je voudrais que quelqu'un de la tribu de Barrabas l'obtint
+ plutt qu'un chrtien[295].
+
+[Note 295:
+
+ _Would any of the tribe of Barrabbas
+ Should have it rather than a christian_.
+
+(SHAKSP., _The Merch. of Ven._)]
+
+Je prsume, qu'un catholique est un chrtien, mme dans l'opinion de
+celui dont le got seul peut tre suppos pencher en faveur des juifs.
+
+C'est une remarque, souvent cite, du docteur Johnson (que je prends
+pour une autorit presque aussi bonne que le doux aptre de
+l'intolrance, le docteur Duigenan), que celui qui entretiendrait
+quelque apprhension srieuse de danger pour l'glise dans les tems
+actuels, aurait _cri au feu durant le Dluge_. Ceci est plus qu'une
+mtaphore, car un restant de ces personnages antdiluviens semble
+aujourd'hui s'tre retir chez nous, avec le feu dans la bouche et l'eau
+dans la cervelle, pour troubler et inquiter le genre humain de leurs
+cris bizarres et fantasques. Et comme c'est un symptme infaillible de
+la dsolante maladie dont je les crois atteints (maladie sur laquelle le
+premier docteur venu donnera des renseignemens vos Seigneuries), comme
+c'est, dis-je, un symptme infaillible pour ces infortuns malades
+d'apercevoir sans cesse des clairs devant leurs yeux; surtout quand
+leurs yeux sont ferms, il est impossible de convaincre ces pauvres
+cratures que le feu contre lequel ils nous avertissent nous et
+eux-mmes de nous prmunir, n'est rien autre chose qu'un feu follet;
+produit de leurs imaginations idiotes. Quelle rhubarbe, quel sn; ou
+quelle autre drogue purgative peut expulser de leur esprit ce vain
+fantme?--Cela est impossible; ils sont perdus. C'est eux que
+s'applique vritablement ce mot.
+
+ _Caput insanabite tribus Anticyris_[296].
+
+[Note 296: Citation d'Horace. Tte incurable, mme par l'ellbore qu'on
+recueillerait dans trois Anticyres. Anticyre, le de l'Archipel,
+clbre dans l'antiquit, parce qu'elle fournissait l'ellbore, qui
+passait, bien tort, pour un spcifique contre la folie.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+Tels sont vos vrais protestans. Comme Bayle, qui protestait contre
+toutes les sectes, ainsi protestent-ils contre les ptitions
+catholiques, contre les ptitions protestantes, contre toute rparation,
+et tout ce que la raison, l'humanit, la politique, la justice et le bon
+sens peuvent opposer aux illusions de leur absurde dlire. Ces gens-l
+prsentent le cas inverse de la montagne qui enfanta une souris: ce sont
+des souris qui s'imaginent tre dans le travail d'enfantement d'une ou
+plusieurs montagnes.
+
+Pour revenir aux catholiques, supposez que les Irlandais fussent
+actuellement contens, malgr toutes les incapacits dont la loi les
+frappe,--supposez-les capables d'une stupidit telle qu'ils ne dsirent
+aucunement tre dlivrs,--ne devons-nous pas dsirer leur dlivrance,
+dans notre propre intrt? N'avons-nous rien gagner par leur
+mancipation? Quelles ressources nous ont t fermes? quels talens ont
+t perdus cause de cet goste systme d'exclusion? Vous connaissez
+dj la valeur des secours irlandais: en ce moment, la dfense de
+l'Angleterre est confie la milice irlandaise; en ce moment, tandis
+que le peuple mourant de faim se soulve dans la fureur du dsespoir,
+les Irlandais sont fidles au devoir confi en leurs mains. Mais tant
+qu'une gale nergie n'aura pas t communique partout, par l'extension
+de la libert, vous ne pourrez avoir la pleine et entire jouissance de
+la force que vous tes heureux d'interposer entre vous et la
+destruction. L'Irlande a beaucoup fait, mais fera plus encore. En ce
+moment, le seul triomphe que nous ayons obtenu durant les longues annes
+d'une guerre continentale, a t remport par un gnral irlandais[297].
+Il est vrai qu'il n'est pas catholique; s'il l'et t, nous eussions
+t privs de ses talens. Toutefois, je ne prsume pas que personne
+veuille prtendre que sa religion et affaibli son gnie militaire ou
+diminu son patriotisme; quoique, dans le cas suppos, il et t oblig
+de combattre dans les rangs; car, coup sr, il n'et jamais command
+une arme.
+
+[Note 297: Arthur Wellesley, depuis lord Wellington.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+Mais tandis qu'il gagne au dehors des batailles en faveur des
+catholiques, son noble frre s'est fait dans cette sance le dfenseur
+de leurs intrts avec une loquence que je ne dprcierai point par
+l'humble tribut de mon pangyrique, pendant le tems mme qu'un de leurs
+parens, qui leur est aussi peu semblable qu'il leur est infrieur en
+talent, a combattu Dublin contre ses frres catholiques avec des
+circulaires, des dits, des proclamations, des arrestations et des
+dispersions de rassemblemens,--avec tous les moyens vexatoires de la
+chtive guerre qui pouvait tre entretenue par les gurillas mercenaires
+du gouvernement, vtues de l'armure rouille de leurs statuts suranns.
+Il est, en vrit, singulier d'observer la diffrence de notre politique
+trangre et de notre politique intrieure. Si la catholique Espagne, le
+fidle[298] Portugal, ou le non moins fidle et non moins catholique
+ex-roi des Deux-Siciles ( qui, soit dit en passant, il ne restait plus
+que la Sicile, dont vous l'avez rcemment dpouill), si, dis-je, ces
+peuples et ces rois catholiques ont besoin de secours, vite nous faisons
+partir une flotte et une arme, un ambassadeur et un subside,
+quelquefois pour soutenir de rudes combats, gnralement pour faire de
+mauvaises ngociations, et toujours pour payer beaucoup d'argent pour
+nos allis papistes. Mais si quatre millions de nos concitoyens, qui
+combattent, paient, et travaillent pour nous, s'avisent de nous adresser
+des prires pour obtenir quelque soulagement, nous les traitons comme
+des trangers, et, quoique _la maison de leur pre offre plusieurs
+logemens_, il n'y a pour eux aucune place de repos. Permettez-moi de
+vous le demander, ne vous battez-vous pas pour l'mancipation de
+Ferdinand VII, qui certainement est un sot, et par consquent, suivant
+toute probabilit, un bigot?
+
+[Note 298: Allusion aux dnominations des rois d'Espagne et de Portugal:
+le premier se nommant Sa Majest Catholique (S. M. C.), le second, Sa
+Majest Trs-Fidle (S. M. T. F.).
+
+(_N. du Tr._)]
+
+Et avez-vous donc plus de considration pour un souverain tranger que
+pour vos concitoyens qui ne sont point des sots (car ils connaissent
+votre intrt mieux que vous ne connaissez le vtre); qui ne sont point
+des bigots, car ils vous rendent le bien pour le mal; mais qui endurent
+un sort pire que d'tre tenus en prison par un usurpateur, car les
+chanes qui asservissent l'ame sont plus pesantes que celles qui
+entravent le corps.
+
+Je ne m'tendrai point sur les consquences qui doivent rsulter de
+votre refus d'accder aux rclamations des ptitionnaires; vous les
+connaissez, vous les prouverez, ainsi que les enfans de vos enfans
+quand vous ne serez plus. Adieu pour jamais cette union, ainsi nomme
+par la mme raison que _lucus non lucendo_[299], union qui n'a jamais
+rien uni, dont le premier effet fut de donner un coup mortel
+l'indpendance de l'Irlande, et dont le dernier rsultat sera peut-tre
+de sparer jamais l'Irlande de notre pays. Si l'on peut appeler cela
+une union, c'est celle du requin avec sa proie; le ravisseur dvore sa
+victime, et c'est ainsi qu'il ne forme plus avec elle qu'un tout
+indivisible. Ainsi la Grande-Bretagne a dvor le parlement, la
+constitution, l'indpendance de l'Irlande, et elle refuse maintenant de
+rendre un seul privilge, quoiqu'elle ait par l le moyen de gurir la
+surcharge indigeste de son corps politique.
+
+[Note 299: _Lucus_ (nom des bois sacrs, impntrables la lumire)
+vient, selon les tymologistes, de _lucere_ (luire), par antiphrase.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+Et maintenant, milords, avant de me rasseoir, je demanderai aux
+ministres de Sa Majest la permission de dire quelques mots, non pas sur
+leurs mrites, car cela serait superflu; mais sur le degr d'estime que
+leur accorde le peuple des trois royaumes. L'estime qu'on leur accorde a
+t en une rcente occasion clbre d'un ton de triomphe dans cette
+enceinte, et l'on a tabli une comparaison entre leur conduite, et celle
+des nobles lords qui sigent de ce ct de la Chambre.
+
+Quelle portion de popularit peut-elle tre chue en partage mes
+nobles amis (si toutefois je ne suis pas indigne de les regarder comme
+tels); c'est ce que je ne prtends pas dterminer: mais, quant celle
+des ministres de Sa Majest, il serait inutile de la nier. La
+popularit, c'est un fait sr, est un peu comme le vent: _On ne sait
+pas d'o elle vient ni o elle va_, mais ils la sentent, ils en
+jouissent, ils s'en vantent. En vrit, simples et modestes comme ils le
+sont, quelle extrmit du royaume peuvent-ils fuir pour viter le
+triomphe qui les poursuit? S'ils s'enfoncent dans les provinces
+mditerranes, ils y seront accueillis par les ouvriers des
+manufactures, qui tenant la main leurs ptitions mprises, et portant
+autour du cou la corde rcemment vote en leur faveur, appelleront les
+bndictions du ciel sur les ttes de ceux qui ont imagin le moyen si
+simple, mais si ingnieux, de les dlivrer de leurs misres, ici-bas, en
+les envoyant dans un monde meilleur. S'ils voyagent en cosse, de
+Glasgow Johnny Groat, partout ils recevront de pareilles marques
+d'approbation. S'ils font une tourne de Portpatrick Donaghadee, ils
+rencontreront les embrassemens empresss de quatre millions de
+catholiques, qui leur vote d'aujourd'hui les a rendus chers pour
+jamais. Quand ils reviendront dans la capitale,--ils ne peuvent chapper
+aux acclamations des bourgeois, et aux applaudissemens plus timides mais
+non moins sincres des marchands en faillite et des capitalistes en
+pril de banqueroute. S'ils tournent leurs regards sur l'arme, quelles
+guirlandes, non de lauriers, mais de morelle[300] ne prpare-t-on pas
+pour les hros de Walcheren! Il est vrai qu'il est rest peu d'hommes en
+vie pour certifier leurs mrites en cette occasion: mais un _nuage de
+tmoins_ est venu de cette brave arme qu'ils ont si gnreusement et si
+pieusement mise en campagne pour recruter la _noble arme des martyrs_.
+
+[Note 300: La _morelle_, en anglais _night-shade_, mot mot, ombre de
+la nuit, est une plante assez commune dans les champs: la couleur sombre
+de ses feuilles en font un emblme assez naturel de la tristesse.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+Si dans le cours de cette carrire triomphale, o ils recueilleront
+autant de cailloux qu'en recueillit l'arme de Caligula dans un triomphe
+semblable, prototype du leur;--si, dis-je, ils n'aperoivent aucun de
+ces monumens qu'un peuple reconnaissant lve pour honorer ses
+bienfaiteurs, oui, quoiqu'il n'y ait pas mme une enseigne qui veuille
+condescendre dposer la tte du Sarrasin[301] pour la remplacer par
+l'image des conqurans de Walcheren, ils n'ont pas besoin de portrait,
+eux qui peuvent toujours avoir les honneurs de la caricature; ils n'ont
+point regretter le manque de statue, eux qui se verront si souvent
+pendus en effigie. Mais leur popularit n'est pas borne dans les
+troites limites d'une le; il y a d'autres contres o leurs mesures,
+et surtout leur conduite envers les catholiques les rendra minemment
+populaires. S'ils sont aims ici, en France ils doivent tre adors. Il
+n'y a pas de mesure plus contraire aux desseins et aux sentimens de
+Buonaparte que l'mancipation des catholiques; pas de plan de conduite
+plus favorable ses projets que celui qui a t, est encore, et sera
+toujours, je le crains, suivi l'gard de l'Irlande. Qu'est
+l'Angleterre sans l'Irlande, et qu'est l'Irlande sans les catholiques?
+C'est sur la base de votre tyrannie que Napolon espre btir la sienne.
+L'oppression des catholiques doit inspirer tant de reconnaissance son
+coeur, que sans aucun doute (comme il a dernirement permis un
+renouvellement de communication) le prochain cartel amnera dans ce pays
+des cargaisons de porcelaines de Svres et de rubans (denre, grandement
+recherche, et de valeur gale en ce moment), de rubans de la
+Lgion-d'Honneur pour le docteur Duigenan et ses disciples ministriels.
+Telle est cette popularit si bien gagne, qui rsulte de ces
+expditions extraordinaires, si ruineuses pour nos finances et si
+inutiles nos allis; de ces singulires enqutes, si favorables aux
+accuss, et si peu satisfaisantes pour le peuple, de ces victoires
+paradoxales, si honorables, nous dit-on, pour le nom anglais, mais si
+contraires aux vrais intrts de la nation anglaise: surtout, telle est
+la rcompense, de la conduite tenue par les ministres envers les
+catholiques.
+
+[Note 301: Une _tte de Sarrasin_ est une enseigne aussi frquente en
+Angleterre que l'est chez nous _le lion d'or_, le _soleil d'or_, le _bon
+coing_, etc.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+J'ai m'excuser auprs de la Chambre, qui, je l'espre, pardonnera un
+jeune homme qui n'a pas l'habitude de rclamer souvent votre patience,
+d'avoir aujourd'hui si longuement tch d'attirer votre attention. Mon
+opinion irrvocable est, comme mon vote le sera, en faveur de la motion.
+
+
+
+
+DISCOURS
+SUR LA PTITION DU MAJOR CARTWRIGHT,
+LE Ier JUIN 1813.
+
+Lord Byron se leva et dit:
+
+
+MILORDS,
+
+La ptition que je tiens, dans l'intention de la prsenter la Chambre,
+doit, si je ne me trompe, obtenir une attention particulire de la part
+de vos Seigneuries; en effet, quoiqu'elle ne soit signe que par un seul
+individu, elle contient des faits qui, s'ils ne sont pas contredits,
+demandent de fort srieuses investigations. Le grief dont le
+ptitionnaire se plaint, n'est ni personnel, ni imaginaire. Ce grief ne
+lui est point particulier; il a t, il est encore ressenti par une
+foule d'autres personnes. Il n'y a aucun citoyen hors de ces murs, ni
+mme, en vrit, dans cette enceinte, qui ne puisse demain tre expos
+la mme insulte et aux mmes obstacles, dans l'accomplissement d'un
+devoir imprieux pour la restauration de la vritable constitution des
+trois royaumes, en ptitionnant pour la rforme du parlement[302]. Le
+ptitionnaire, milords, est un homme dont la longue vie a t consacre
+ une lutte perptuelle pour la libert des citoyens, contre cette
+influence illgitime qui s'est sans cesse accrue, qui s'accrot encore,
+et qu'il est ncessaire de diminuer; et, quelque contraires que puissent
+tre plusieurs esprits ses dogmes politiques, peu de gens mettront en
+doute la puret de ses intentions. Maintenant mme, accabl d'annes, et
+sujet aux infirmits qui accompagnent son ge, mais sans avoir rien
+perdu de son talent, ni de son inbranlable nergie,--_frangas, non
+flectes_[303],--il a reu plus d'une blessure en combattant contre la
+corruption; et le nouvel outrage, la rcente insulte dont il se plaint,
+peut lui laisser une cicatrice de plus, mais non le dshonorer. La
+ptition est signe par John Cartwright; et c'est pour la cause du
+peuple et du parlement, dans la lgitime poursuite de cette rforme dans
+la reprsentation du pays, rforme qui est le meilleur service qui
+puisse tre rendu tant au parlement qu'au peuple, que le major
+Cartwright a souffert l'indigne outrage qui fait le sujet principal de
+sa ptition vos Seigneuries. Sa plainte est crite dans un langage
+ferme, mais respectueux;--dans le langage d'un homme qui n'oublie pas sa
+propre dignit, mais en mme tems a, je crois, un sentiment gal de la
+dfrence due la chambre. Le ptitionnaire avance, entre autres faits
+d'importance, sinon plus grande, au moins gale, pour tous ceux qui sont
+Bretons par les sentimens, comme par le sang et par la naissance, que le
+21 janvier 1813, Huddersfield, lui et six autres personnes qui, la
+nouvelle de son arrive, s'taient rendues auprs de lui, dans
+l'intention pure et simple de lui donner un tmoignage de respect,
+furent saisies par les autorits civile et militaire, et tenues au
+secret pendant plusieurs heures, sous le poids d'une grossire et
+injurieuse prvention insinue par l'officier commandant, relativement
+au caractre du ptitionnaire; que lui (le ptitionnaire), il fut enfin
+conduit devant un magistrat, et ne fut remis en libert qu'aprs qu'un
+examen minutieux de ses papiers eut prouv qu'il tait non-seulement
+injuste mais matriellement impossible d'articuler contre lui une charge
+quelconque; et que, malgr la promesse et l'ordre exprs du prsident du
+tribunal, la copie du mandat d'arrt lanc contre le ptitionnaire a t
+refuse sous divers prtextes, et n'a pu, jusqu' cette heure, tre
+obtenue. Les noms et la condition des parties intresses se trouvent
+dans la ptition. Quant aux autres points dont il est question dans la
+ptition, je ne m'en occuperai pas maintenant, dsireux que je suis de
+ne pas abuser du tems de la Chambre; mais j'appelle sincrement
+l'attention de vos Seigneuries sur ces divers points.--C'est dans la
+cause du parlement et du peuple que la libert individuelle de ce
+vnrable citoyen a t viole; et c'est, dans mon opinion, la plus
+haute marque de respect qu'il ait pu donner la Chambre, que de
+recourir votre justice, plutt qu' un appel une cour infrieure.
+Quel que puisse tre le sort de sa plainte, c'est pour moi une
+satisfaction, la vrit, mle de regret en cette circonstance, que
+d'avoir eu l'occasion de dnoncer publiquement les obstacles auxquels le
+citoyen est expos dans la poursuite du devoir le plus lgitime et le
+plus imprieux,--celui d'obtenir, par voie de ptition, la rforme
+parlementaire. J'ai brivement expos le grief dont le ptitionnaire se
+plaint plus longuement. Vos Seigneuries adopteront, je l'espre, une
+mesure propre donner pleine protection, pleine rparation au
+ptitionnaire, et non pas au ptitionnaire seul, mais au corps entier de
+la nation, insult et bless dans un de ses membres par l'interposition
+d'une autorit civile abuse et d'une force militaire illgale entre les
+citoyens et leur droit d'adresser des ptitions leurs reprsentans.
+
+[Note 302: Le _jeu d'esprit_ suivant, adress M. Hobhouse sur son
+lection Westminster, a t attribu Lord Byron. On le rappelle ici
+ cause de son rapport au sujet en question:
+
+ _Mors janua vit_.
+
+ _Would you get to the house through the true gate,
+ Much quicker than even whig Charley went?
+ Let Parliament send you to Newgate--
+ And Newgate will send you to--Parliament_.
+
+Voulez-vous gagner la Chambre par la vritable porte, beaucoup plus
+vite mme que le whig Charley n'y parvint? Faites-vous envoyer par le
+Parlement Newgate, et Newgate vous enverra au Parlement.
+
+(_N. d'un dit. anglais_.)]
+
+[Note 303: On peut le briser, non le flchir.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+Sa Seigneurie prsenta alors la ptition du major Cartwright: on en fit
+lecture. Plainte y tait faite de ce qui tait arriv Huddersfield, et
+des entraves opposes au droit de ptition dans plusieurs endroits de la
+partie septentrionale du royaume.
+
+
+Sa Seigneurie fit la motion que la ptition ft prise en
+considration[304].
+
+[Note 304: _Should be laid on table_, mot mot, ft mise sur la
+table.
+
+(N. du Tr.)]
+
+
+Plusieurs pairs ayant parl sur la question, Lord Byron rpliqua qu'il
+avait, par des motifs de devoir, prsent cette ptition l'examen de
+leurs Seigneuries. Un noble comte avait prtendu que ce n'tait pas une
+ptition, mais un discours; et que, comme elle ne contenait aucune
+prire, elle ne devait pas tre accueillie.--Quelle tait la ncessit
+d'une prire? Si ce mot devait tre employ dans son sens propre, leurs
+Seigneuries ne pouvaient attendre qu'aucun homme adresst une prire
+d'autres hommes.--Il n'avait rien autre chose dire, sinon que la
+ptition, quoique conue dans certains passages en termes peut-tre trop
+forts, ne contenait aucune phrase inconvenante, mais tait crite dans
+un style fort respectueux envers leurs Seigneuries, il esprait donc que
+leurs Seigneuries prendraient la ptition en considration.
+
+FIN DES DISCOURS PARLEMENTAIRES.
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres compltes de lord Byron.
+Volume 4., by George Gordon Byron
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE LORD BYRON ***
+
+***** This file should be named 28081-8.txt or 28081-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/2/8/0/8/28081/
+
+Produced by Mireille Harmelin, Rnald Lvesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/28081-8.zip b/28081-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..f8a6e65
--- /dev/null
+++ b/28081-8.zip
Binary files differ
diff --git a/28081-h.zip b/28081-h.zip
new file mode 100644
index 0000000..2f478dd
--- /dev/null
+++ b/28081-h.zip
Binary files differ
diff --git a/28081-h/28081-h.htm b/28081-h/28081-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..16b1fd3
--- /dev/null
+++ b/28081-h/28081-h.htm
@@ -0,0 +1,14855 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+<html>
+<head>
+ <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=UTF-8">
+ <title>The Project Gutenberg eBook of Oeuvres complètes de Lord Byron, Tome 4, par Paulin Paris</title>
+
+
+<style type="text/css">
+<!--
+
+body {margin-left: 10%; margin-right: 10%}
+
+h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;}
+p {text-align: justify}
+blockquote {text-align: justify}
+
+hr {width: 50%; text-align: center}
+hr.full {width: 100%}
+hr.short {width: 10%; text-align: center}
+
+.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%}
+.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%}
+.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%;
+ float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed;
+ width: 25%; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left}
+
+.sc {font-variant: small-caps}
+.lef {float: left}
+.mid {text-align: center}
+.rig {float: right}
+.sml {font-size: 10pt}
+
+span.pagenum {font-size: 8pt; left: 91%; right: 1%; position: absolute}
+span.linenum {font-size: 8pt; right: 91%; left: 1%; position: absolute}
+
+.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%;
+ text-align: left}
+.poem .stanza {margin: 1em 0em}
+.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;}
+.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em}
+.poem p.i2 {margin-left: 1em}
+.poem p.i4 {margin-left: 2em}
+.poem p.i6 {margin-left: 3em}
+.poem p.i8 {margin-left: 4em}
+.poem p.i10 {margin-left: 5em}
+.poem p.i12 {margin-left: 6em}
+.poem p.i14 {margin-left: 7em}
+.poem p.i16 {margin-left: 8em}
+.poem p.i18 {margin-left: 9em}
+.poem p.i20 {margin-left: 10em}
+.poem p.i24 {margin-left: 12em}
+.poem p.i30 {margin-left: 15em}
+
+
+-->
+</style>
+</head>
+<body>
+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de lord Byron. Volume 4., by
+George Gordon Byron
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Oeuvres complètes de lord Byron. Volume 4.
+ comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore
+
+Author: George Gordon Byron
+
+Annotator: Thomas Moore
+
+Translator: Paulin
+
+Release Date: February 14, 2009 [EBook #28081]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE LORD BYRON ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+<br><br>
+
+<p class="mid">Monsieur Laby de St-Aumont<br>
+Mazous-Laguian.</p>
+
+<p class="mid">____________________________<br>
+IMPRIMERIE DE DONDEY-DUPRÉ,<br>
+Rue St.-Louis, n° 46, au Marais.</p>
+<br><br><br>
+
+<h2>ŒUVRES COMPLÈTES</h2>
+
+<h5>DE</h5>
+
+<h1>LORD BYRON,</h1>
+
+<h4>AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,</h4>
+
+<h5>COMPRENANT</h5>
+
+<h3>SES MÉMOIRES PUBLIÉS PAR THOMAS MOORE,</h3>
+
+<h5>ET ORNÉES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR.</h5>
+
+<p class="mid"><i>Traduction Nouvelle</i></p>
+
+<h3>PAR M. PAULIN PARIS,</h3>
+
+<h5>DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI.</h5>
+<hr class="short">
+
+<h3>TOME QUATRIÈME.</h3>
+<hr class="short">
+<br><br>
+
+
+<p class="mid"><i>Paris</i>.<br>
+
+DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, IMPR.-LIBR., ÉDITEURS,<br>
+
+RUE SAINT-LOUIS, N° 46,<br>
+
+ET RUE RICHELIEU, N° 47 bis.</p>
+<hr class="short">
+<h4>1830.</h4>
+
+<br><br><br>
+
+
+
+<h1>HEURES DE LOISIR,</h1>
+
+<h4>POÈMES COMPOSÉS OU TRADUITS</h4>
+
+<h4><b>PAR LORD BYRON, MINEUR.</b></h4>
+
+<p><span class="rig">Μήτ᾿ ἄρ µε µάλ᾿ αἴνεε, µήτε τι νείκει.<br>
+
+(<span class="sc">Hom</span >. <i>Il.</i> κ, 249.)<br><br>
+
+<i>He whistled as he went for want of thought</i>.<br>
+
+(<span class="sc">Dryden</span >)<br><br>
+
+Il sifflait, en marchant, à défaut de pensées.</span></p>
+
+
+<br><br><br><br><br><br><br><br><br><br><br><br>
+
+
+
+
+
+<h3>AU TRÈS-HONORABL</h3>
+
+<h2>FRÉDÉRIC, COMTE DE CARLISLE,</h2>
+
+<h5>CHEVALIER DE LA JARRETIÈRE, ETC., ETC.</h5>
+
+<h4>SON PUPILLE RECONNAISSANT ET PARENT AFFECTIONNÉ,</h4>
+
+<h3><span class="rig">L'AUTEUR.</span><br><br></h3>
+
+<br><br>
+
+<h2>HEURES DE LOISIR.</h2>
+<br><br>
+<hr>
+<h3>I.</h3>
+<h3>DÉPART DE NEWSTEAD-ABBEY (1803).</h3>
+<hr class="short">
+<br>
+
+<p class="rig">
+<i>Why dost thou build the hall? son of the<br>
+winged days! Thou lookest from thy tower<br>
+to-day; yet a few years, and the blast of the<br>
+desert comes; it howls in thy empty court</i>.<br><br>
+
+(<span class="sc">Ossian</span >.)<br><br>
+
+Pourquoi bâtis-tu ce palais? fils du tems à<br>
+l'aile rapide! Aujourd'hui tu regardes du haut<br>
+de ta tour: quelques années encore, et le vent<br>
+du désert arrive; il murmure dans ta cour solitaire.<br>
+</p>
+
+<br><br><br><br><br><br><br><br><br><br><br><br><br>
+
+<p>1. A travers tes créneaux, Newstead, frémit le
+sourd murmure des vents: ô demeure de mes pères,
+ton heure est venue; dans ton jardin jadis riant, la
+ciguë et le chardon ont étouffé la rose qui en ornait
+les allées.</p>
+
+<p>2. De ces barons couverts de maille, qui, fiers
+et belliqueux, conduisaient leurs vassaux des confins
+de l'Europe aux plaines de la Palestine, que reste-t-il
+aujourd'hui? un bouclier, un écusson, qui retentissent
+à chaque souffle des airs: voilà l'unique
+et triste vestige de leur grandeur!</p>
+
+<p>3. Le vieux Robert n'accompagne plus des sons
+de sa harpe ces vers qui allument dans les cœurs l'amour
+de la guerre et des lauriers: près des tours
+d'Ascalon, John de Horistan<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a>
+<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a> sommeille, la mort a
+paralysé la main de son ménestrel.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1"
+name="footnote1"><b>Note 1: </b></a><a href="#footnotetag1">
+(retour) </a> Le château d'Horistan, dans le Derbyshire, est une ancienne habitation
+de la famille Byron.</blockquote>
+
+<p>4. Paul et Hubert dorment dans la vallée de Crécy:
+ils succombèrent pour la cause d'Édouard et de l'Angleterre.
+O mes pères! les larmes de votre patrie vous
+récompensent. Quel fut votre courage! quelle mort
+fut la vôtre! nos annales peuvent encore le dire.</p>
+
+<p>5. A Marston Moor<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a>
+<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>, quatre frères, réunis à
+Rupert<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a>
+<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a> pour combattre les traîtres, enrichirent de
+leur sang le sombre champ de bataille: ils défendaient
+les droits du monarque; c'était encore défendre
+la patrie: la mort vint mettre le sceau à leur
+royalisme fidèle.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2"
+name="footnote2"><b>Note 2: </b></a><a href="#footnotetag2">
+(retour) </a> Bataille de Marston Moor, où les partisans de Charles I<sup>er</sup> furent
+défaits.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3"
+name="footnote3"><b>Note 3: </b></a><a href="#footnotetag3">
+(retour) </a> Fils de l'électeur Palatin et parent de Charles I<sup>er</sup>. Il commanda ensuite
+l'armée navale sous le règne de Charles II.</blockquote>
+
+<p>6. Ombres des héros, salut! Votre descendant
+vous dit adieu, en quittant le séjour de ses ancêtres.
+Sous un ciel étranger ou dans sa patrie, votre
+souvenir lui inspirera une nouvelle ardeur; il ne
+songera qu'à la gloire et à vous.</p>
+
+<p>7. Une larme obscurcit ses yeux à l'heure de cette
+triste séparation; mais c'est la nature, non la crainte,
+qui excite ses regrets: il va bien loin, animé de la
+même émulation; jamais il n'oubliera la renommée
+de ses pères.</p>
+
+<p>8. Cette renommée, ce souvenir, voilà ce qu'il
+chérira toujours; il fait vœu de ne jamais ternir l'éclat
+de votre nom; il vivra comme vous, ou comme
+vous il périra; après sa mort, puisse-t-il mêler sa
+cendre à la vôtre!</p>
+<br>
+<h3>II.</h3>
+
+<h3>ÉPITAPHE D'UN AMI (1803).</h3>
+
+<p><span class="rig">Ἀστὴρ πρὶν µὲν ἔλκµπες ἐνὶ ζώοισιν ἑῷος.</span><br><br>
+
+<span class="rig">(<span class="sc">Laertius</span >.</span>)<br><br></p>
+
+
+<p>Oh! mon ami, toi que toujours j'aimerai, que je
+regretterai toujours, combien d'inutiles larmes ont
+baigné ton cercueil honoré! Combien de sanglots ont
+répondu à ton dernier soupir, quand tu te débattais
+dans les angoisses de l'agonie! Si les larmes pouvaient
+arrêter la mort dans sa course, les soupirs
+s'opposer à l'invincible force de son dard tyrannique,
+la jeunesse et la vertu réclamer quelques instans de
+délai, la beauté charmer le spectre et le distraire de
+sa proie, ah! tu vivrais encore pour réjouir mes
+yeux désolés, pour faire la gloire de ton camarade
+et les délices de ton ami. Si pourtant l'esprit aimable
+qui t'animait plane autour du lieu où ton corps maintenant
+se résout en poussière, ici tu liras le deuil
+imprimé dans mon cœur, deuil trop profond pour
+être confié à l'art du sculpteur. Nul marbre n'indique
+la couche de ton humble sommeil, mais on y voit des
+statues vivantes fondre en pleurs; le simulacre de
+l'affliction ne s'incline pas sur ta tombe, mais l'affliction
+elle-même déplore l'arrêt qui condamna ton
+jeune âge. Hélas! quoique ton père pleure le coup
+qui frappe ainsi sa race, la douleur paternelle ne
+peut égaler la mienne! Nul, aussi bien que toi, n'adoucira
+sa dernière heure; toutefois, d'autres enfans
+calmeront alors son angoisse. Mais auprès de moi,
+qui te remplacera? ton image que ne saurait effacer
+une amitié nouvelle? non jamais! Les larmes d'un
+père cesseront de couler, le tems apaisera les regrets
+d'un frère enfant: à tous, hormis un seul, la
+consolation est connue, tandis que l'amitié gémit
+dans la solitude.</p>
+<br>
+<h3>III.</h3>
+
+<h3>FRAGMENT (1803)</h3>
+
+<p>Quand la voix de mes pères appellera dans leur
+aérien séjour mon ame joyeuse de leur choix, quand
+mon ombre voltigera au gré de la brise; ou que, visible
+à peine au milieu du brouillard, elle descendra
+le flanc de la montagne, oh! puisse cette ombre ne
+voir aucune urne sculptée qui marque la place où la
+terre retourne à la terre, aucune pierre funéraire
+qui soit encombrée de louanges! Que mon nom seul
+soit mon épitaphe! Si ce nom n'entoure point mon
+argile d'une auréole de gloire, oh! nul autre honneur
+n'est dû à ma vie. Ce nom, ce nom seul, distinguera
+ma place, immortalisée par lui, ou avec
+lui à jamais oubliée.</p>
+<br>
+<h3>IV.</h3>
+
+<h3>LES LARMES (1806).</h3>
+
+<p><span class="rig">
+<i>O lacrymarum fons, tenero sacros<br>
+Ducentium ortus ex animo; quater<br>
+ Félix! in imo qui scatentem<br>
+ Pectore te, pia Nympha, sensit</i>.</span><br><br><br><br>
+
+<span class="rig">(<span class="sc">Gray</span >.)</span><br><br></p>
+
+
+
+<p>1. Lorsque l'amitié ou l'amour éveille notre sympathie,
+lorsque la vérité devrait paraître dans le regard,
+ces lèvres qui s'entr'ouvent ou sourient, peuvent
+être trompeuses; mais la preuve, fidèle de notre
+émotion est une larme.</p>
+
+<p>2. Trop souvent un sourire n'est qu'un piége de
+l'hypocrite pour masquer la haine ou la crainte:
+donnez-moi le doux soupir, tandis que l'œil, miroir
+de l'ame, est terni un instant par une larme.</p>
+
+<p>3. La tendre charité, en embrasant l'ame de ses
+ardeurs, la purifie ici-bas de toute souillure de barbarie:
+la compassion inondera le cœur où cette vertu
+est sentie, et répandra sur les yeux une bien douce
+rosée, une larme.</p>
+
+<p>4. L'homme condamné à mettre à la voile, au premier
+souffle d'un vent favorable, pour traverser les flots
+de l'Atlantique, se penche sur l'abîme qui, bientôt
+peut-être, deviendra son tombeau, et les flammes de
+son regard ne brillent plus qu'à travers une larme.</p>
+
+<p>5. Le soldat brave la mort, pour une couronne
+imaginaire, dans la romantique carrière de la gloire;
+mais il relève l'ennemi une fois terrassé, et arrose
+chaque blessure d'une larme.</p>
+
+<p>6. Retourne-t-il, enflé d'orgueil, auprès de sa fiancée,
+après avoir renoncé au glaive rougi de sang humain?
+toutes ses peines sont récompensées, lorsque,
+embrassant la jeune fille, il baise sur sa paupière
+une larme.</p>
+
+<p>7. Heureux théâtre de ma jeunesse, séjour de
+l'amitié et de la franchise; où l'amour faisait fuir
+mes rapides années, je te quittai à regret, l'ame en
+deuil; je me tournai pour te voir une dernière fois:
+mais le clocher m'apparut à peine à travers une larme.</p>
+
+<p>8. Je ne puis plus adresser mes sermens à ma
+Marie, ma Marie jadis si chère! mais je me rappelle
+l'heure où, sous l'ombrage de son berceau favori,
+elle récompensait mes sermens avec une larme.</p>
+
+<p>9. Possédée par un autre, puisse-t-elle vivre toujours
+heureuse! Mon cœur doit toujours révérer son
+nom: en soupirant, je me résigne à perdre ce que je
+crus autrefois mon bien, et je pardonne son infidélité
+en versant une larme.</p>
+
+<p>10. O vous, amis de mon cœur, je vais vous quitter;
+mais je n'ai pas banni l'espoir du retour: peut-être
+nous nous reverrons dans cette retraite champêtre;
+alors revoyons-nous comme nous nous séparons,
+avec une larme.</p>
+
+<p>11. Quand mon ame aura pris son vol vers les
+régions de la nuit, et que mon cadavre sera gisant
+dans une bière, si vous passez près de la tombe où
+se consumeront mes cendres, ah! mouillez ma poussière
+d'une larme.</p>
+
+<p>12. Que le marbre pour moi ne se change point en
+un splendide monument, élevé par les enfans de la
+vanité; que nul éloge mensonger ne célèbre mon
+nom: je ne demande, je ne désire qu'une larme.</p>
+<br>
+<h3>V.</h3>
+
+<h3>PROLOGUE DE CIRCONSTANCE</h3>
+
+<p>PRONONCÉ AVANT LA REPRÉSENTATION DE: «THE WHEEL OF FORTUNE
+(LA ROUE DE LA FORTUNE<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a>
+<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>),» SUR UN THÉÂTRE DE SOCIÉTÉ.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4"
+name="footnote4"><b>Note 4: </b></a><a href="#footnotetag4">
+(retour) </a> Pièce de Richard Cumberland.<br><br>
+
+(<i>N. du Tr.</i>)</blockquote>
+
+<p>Aujourd'hui que la politesse raffinée du siècle a
+chassé du théâtre la raillerie immorale, et que le
+goût a stigmatisé cet esprit de licence qui imprimait
+la honte sur les écrits de tout auteur, aujourd'hui
+que nous cherchons à plaire par des scènes plus pures,
+et que nous n'osons appeler la rougeur sur la
+joue de la beauté, ah! permettez à une muse modeste
+de réclamer quelque pitié, et de rencontrer
+l'indulgence où elle ne peut trouver la gloire; mais ce
+n'est pas pour elle seule que nous désirons des égards:
+d'autres personnages paraîtront, plus convaincus encore
+de leur peu de talent: vous n'aurez point ce
+soir des Roscius vieillis dans les secrets de l'action
+scénique: nul Cooke, nul Kemble ne peut ici vous
+saluer<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a>
+<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>; nulle Siddons<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a>
+<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a> arracher une larme à votre
+sympathie: vous êtes rassemblés pour voir, dans le
+drame nouveau, le début d'acteurs encore en germe.
+Ici nous faisons l'essai de nos ailes à peine garnies
+de plumes; ne rognez pas les ailerons avant que les
+oiseaux puissent voler. Si nous succombons dans ce
+premier essor, hélas! faibles que nous sommes, nous
+tombons pour ne plus nous relever. Il n'y a pas qu'un
+seul malheureux qui, trahi par la peur, espère et
+presque aussi redoute vos éloges: mais tous nos personnages
+attendent dans une poignante incertitude
+la crise de leur destinée. Aucune pensée vénale ne
+peut retarder nos progrès: vos généreux applaudissemens
+sont notre unique récompense; pour les mériter,
+le héros déploie toutes ses forces, l'héroïne
+baisse son œil timide devant votre regard: celle-ci
+au moins doit avoir des protecteurs; on ne peut
+refuser sa bienveillance au sexe le plus aimable; quand
+la jeunesse et la beauté forment l'égide d'une femme,
+le plus grave censeur doit céder à tant d'attraits.
+Mais si nos faibles tentatives n'ont aucun succès, si
+nos plus grands efforts, après tout, sont stériles;
+que, du moins, la pitié inspire vos ames, et qu'à
+défaut de bravos, elle nous accorde grâce et merci.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5"
+name="footnote5"><b>Note 5: </b></a><a href="#footnotetag5">
+(retour) </a> Un acteur anglais en paraissant sur la scène, fait toujours un salut
+au public.
+
+<p>(<i>Note du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6"
+name="footnote6"><b>Note 6: </b></a><a href="#footnotetag6">
+(retour) </a> Célèbre actrice, sœur des deux Kemble.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+<br>
+<h3>VI.</h3>
+
+<h3>SUR LA MORT DE M. FOX.</h3>
+
+<p>Un journal avait publié l'impromptu anti-libéral
+suivant:</p>
+
+<p>«Les ennemis de notre nation pleurent la mort
+de Fox, mais ils bénissent l'heure où Pitt rendit
+le dernier soupir: que le bon sens et la vérité expliquent
+ces sentimens opposés, nous donnerons
+la palme à qui en est vraiment digne.»</p>
+
+<p>L'auteur de ces poèmes envoya la réponse suivante:</p>
+
+<p>O factieuse vipère! dont la dent empoisonnée voudrait
+encore déchirer les morts, en corrompant la vérité:
+Quoi! parce que <i>les ennemis de notre nation</i>,
+animés d'un généreux sentiment, pleurent la mort
+de l'homme de bien et du grand homme, faudra-t-il
+que des langues infâmes essaient de ternir le nom
+de celui dont la digne récompense est une renommée
+éternelle? Quand Pitt expira à l'apogée du pouvoir,
+ah! malgré les revers qui obscurcirent sa dernière
+heure, la pitié étendit au-devant de lui ses ailes
+humides de larmes: car les ames nobles <i>ne font pas
+la guerre aux morts</i>; ses amis en pleurs lui donnèrent
+une dernière prière, quand toutes ses erreurs s'endormirent
+dans le tombeau; il plia comme Atlas sous
+le poids de tant de soins, de tant de luttes qui fatiguaient
+notre patrie. Mais, en Fox, apparut aussitôt
+un Hercule qui releva, pour un moment, la machine
+ébranlée: hélas! lui aussi, il est tombé, lui qui réparait
+le malheur de la Bretagne: nos espérances,
+si rapides à renaître, sont mortes avec lui; il n'y a
+pas qu'un grand peuple qui élève une urne en son
+honneur: toutes les contrées de l'immense Europe
+sont en deuil. «Que le bon sens et la vérité expliquent
+ces sentimens opposés, pour qu'on donne la palme
+à celui qui en est vraiment digne.» Mais ne laissons
+pas l'impure calomnie assaillir notre homme d'état ou
+envelopper sa gloire d'un voile ténébreux. Fox,
+dont le corps inanimé reçoit les pleurs du monde en
+deuil, dont les restes chéris dorment sous un marbre
+honoré, sur qui les nations armées contre nous gémissent
+elles-mêmes, dont tous, amis ou ennemis,
+reconnaissent le génie: Fox brillera à jamais dans
+les annales de la Bretagne, et ne cédera pas même à
+Pitt la palme du patriotisme, palme que l'envie,
+cachée sous le masque sacré de la candeur, a osé réclamer
+pour Pitt, et pour Pitt seul.</p>
+<br>
+<h3>VII.</h3>
+
+<h3>STANCES A UNE LADY,</h3>
+
+<h5>EN LUI DONNANT LES POÈMES DE CAMOENS.</h5>
+
+<p>1. Peut-être, ô vierge chérie! apprécieras-tu en
+ma faveur ce gage sacré d'une tendre estime: ce livre
+dit les rêves enchanteurs de l'amour, sujet que nous
+ne pouvons point mépriser.</p>
+
+<p>2. Qui blâme l'amour? c'est la sottise envieuse;
+c'est là vieille fille désappointée, ou l'élève d'une
+école de prudes, condamnée à se faner dans un ennui
+solitaire.</p>
+
+<p>3. Lis donc, vierge chérie; lis avec abandon: car
+tu ne seras jamais au nombre de telles femmes: ce
+n'est point en vain que je réclamerai de toi quelque
+pitié pour les maux du poète.</p>
+
+<p>4. C'était un barde vraiment inspiré; son feu ne
+fut ni faible ni mensonger: puisse l'amour qui fut
+sa récompense être aussi la tienne! Mais puisse ta
+destinée n'être point aussi cruelle<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a>
+<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7"
+name="footnote7"><b>Note 7: </b></a><a href="#footnotetag7">
+(retour) </a> Allusions aux malheureuses amours de Camoëns avec Alayde.</blockquote>
+<br>
+<h3>VIII.</h3>
+
+<h3>A M*** (1806).</h3>
+
+<p>1. Oh! si ces yeux brillaient, non d'une flamme
+ardente, mais d'une tendre émotion, peut-être exciteraient-ils
+de moins vifs désirs, mais tu serais aimée
+plus qu'une mortelle.</p>
+
+<p>2. Malgré les rayons sauvages de ces astres, tes
+angéliques attraits nous obligent à l'admiration, qui
+bientôt fait place au désespoir: car ce coup d'œil
+fatal nous défend l'estime.</p>
+
+<p>3. Quand la nature t'introduisit si belle en cette
+vie, elle craignit que la terre ne fût indigne de la divine
+perfection de tes charmes, et que le ciel ne t'appelât
+parmi ses habitans:</p>
+
+<p>4. Aussi, pour garder son plus cher ouvrage, pour
+empêcher les anges de lui en disputer la possession,
+elle cacha, dans ces yeux naguère célestes, un éclair
+terrible toujours prêt à étinceler.</p>
+
+<p>5. Ces yeux pourraient faire pâlir le plus hardi
+des sylphes, quand ils rayonnent comme le soleil en
+son midi; ta beauté doit nous enflammer tous; mais
+qui peut affronter le feu de ton regard?</p>
+
+<p>6. On dit que la chevelure de Bérénice, métamorphosée
+en étoiles, orne la voûte de l'Empyrée;
+mais toi, tu n'y seras jamais admise: tu éclipserais
+trop les sept planètes.</p>
+
+<p>7. Car si tes yeux brillaient dans l'espace, à peine
+laisserais-tu paraître la lumière des planètes, dont
+tu serais devenue la sœur: les soleils eux-mêmes qui
+régissent les divers mondes, ne jetteraient qu'une
+sombre lueur dans leur propre sphère.</p>
+<br>
+<h3>IX.</h3>
+
+<h3>A LA FEMME.</h3>
+
+<p>O femme! l'expérience a pu me dire que tous ceux
+qui te regardent doivent t'aimer: sans doute, l'expérience
+a pu m'apprendre que tes plus solides promesses
+ne sont rien; quand tu es placée devant moi
+dans tout l'éclat de tes charmes, je ne songe plus
+qu'à t'adorer. O souvenir! bien délicieux, quand
+l'espoir l'accompagne, quand nous possédons encore
+l'objet de notre amour! Mais comme il est maudit
+par les amans, quand l'espoir s'est envolé, quand la
+passion est éteinte. O femme! belle et tendre enchanteresse!
+comme les jeunes hommes sont prompts
+à te croire! comme le cœur palpite, quand pour la
+première fois nous voyons cet œil qui roule dans un
+éclatant azur, ou resplendit tout noir, ou lance ses
+doux rayons de dessous un sourcil châtain! Comme
+nous nous hâtons de croire à tes sermens, de t'entendre
+engager ta foi de plein gré; dans notre ravissement,
+nous espérons que ta fidélité sera éternelle,
+et voilà que tu changes en un jour! Donc il
+sera toujours vrai de dire: «Femme, tes sermens
+sont écrits sur le sable<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a>
+<a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8"
+name="footnote8"><b>Note 8: </b></a><a href="#footnotetag8">
+(retour) </a> Cette dernière pensée est la traduction presque littérale d'un proverbe
+espagnol.</blockquote>
+<br>
+<h3>X.</h3>
+
+<h3>A. M. S. G.</h3>
+
+<p>1. Quand je rêve que vous m'aimez, vous me le
+pardonnez sans doute, et vous n'étendez pas votre
+colère jusque sur mon sommeil; car ce n'est que
+dans mes songes qu'existe votre amour: je me lève,
+et il ne me reste qu'à pleurer.</p>
+
+<p>2. O Morphée! empare-toi donc vite de mes facultés;
+répands sur moi ta bienfaisante langueur;
+si je dois avoir un songe semblable à celui de la
+nuit dernière, quelle divine extase m'est réservée!</p>
+
+<p>3. On nous dit que le Sommeil, frère de la Mort,
+est l'image de notre sort futur: oh! comme je désire
+rendre à la Parque le frêle souffle qui m'anime, si
+c'est là un avant-goût des célestes félicités!</p>
+
+<p>4. Ah! cessez, douce dame, de froncer votre aimable
+sourcil, et ne me croyez point en cela trop
+heureux; si je pèche dans mon rêve, j'expie mon
+péché maintenant, condamné que je suis à voir le
+bonheur sans l'atteindre.</p>
+
+<p>5. Quoique dans mes songes, douce dame, vous
+puissiez quelquefois sourire, ne croyez pas ma pénitence
+insuffisante: quand votre présence imaginaire
+abuse mon esprit qui sommeille, le réveil seul
+sera un assez grand supplice.</p>
+<br>
+<h3>XI.</h3>
+
+<h3>CHANT DE REGRET.</h3>
+
+<p>1. Quand je rôdais, jeune highlander<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a>
+<a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a>, sur la
+bruyère sombre, et que je gravissais ton sommet escarpé,
+ô Morven, mont de neige<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a>
+<a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a>! afin de contempler
+le torrent qui grondait au-dessous comme un
+tonnerre, ou le brouillard de la tempête qui se grossissait
+sous mes pieds: alors j'errais, libre de la tutelle
+de la science, étranger à la crainte, aussi âpre que
+les rocs où grandissait mon enfance; un sentiment
+unique était cher à mon cœur: ai-je besoin de vous
+dire, ô ma douce Marie! qu'il était concentré en
+vous seule?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9"
+name="footnote9"><b>Note 9: </b></a><a href="#footnotetag9">
+(retour) </a> Mot consacré à la désignation des montagnards écossais: nous avons
+cru devoir le conserver, comme tous ceux qui donnent une couleur locale
+à la poésie.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10"
+name="footnote10"><b>Note 10: </b></a><a href="#footnotetag10">
+(retour) </a> Morven, haute montagne dans l'Aberdeenshire: «Gormal, mont
+de neige (<i>Gormal of snow</i>),» est une expression qu'on rencontre souvent
+chez Ossian.</blockquote>
+
+<p>2. Cependant, ce ne pouvait être l'amour, car je
+n'en savais pas le nom; quelle passion peut habiter
+dans le sein d'un enfant? Mais j'éprouve encore une
+vive émotion, la même que je ressentais dans mon
+jeune âge sur les cimes des montagnes désertes:
+une seule image était gravée dans mon cœur: j'aimais
+mon froid pays, je ne soupirais pas après de nouvelles
+contrés: j'avais peu de besoins, car mes désirs
+étaient comblés; mes pensées étaient pures, car
+mon ame était avec vous.</p>
+
+<p>3. Je me levais avec l'aurore; et je bondissais,
+avec mon chien pour guide, de montagne en montagne;
+je luttais contre les ondes du Dee<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a> ballottées
+par la marée, et j'écoutais de loin le chant du
+highlander: le soir, je me couchais sur un lit de
+bruyères; mes songes ne présentaient que Marie à
+ma vue; avec quelle brûlante ardeur mes dévotions
+s'élevaient au ciel, car ma première prière était de
+vous bénir!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11"
+name="footnote11"><b>Note 11: </b></a><a href="#footnotetag11">
+(retour) </a> Le Dee est une belle rivière qui prend sa source près de Mar Lodge,
+et se jette dans la mer à New-Aberdeen.</blockquote>
+
+<p>4. Je quittai ma froide demeure, et mes rêves
+ont fui: les montagnes se sont évanouies et ma jeunesse
+n'est plus: dernier rejeton de ma race, je dois
+me flétrir dans la solitude, et ne trouver la joie que
+dans le souvenir des jours passés: ah! la grandeur,
+en élevant ma destinée, l'a rendue amère; plus douces
+furent les scènes que connut mon enfance; quoique
+mes espérances aient été déçues, je ne les ai point
+oubliées; quoique mon cœur soit froid, il languit
+encore près de vous.</p>
+
+<p>5. Quand je vois quelque noire montagne dresser
+sa crête vers le ciel, je songe aux rochers qui couvrent
+Colbleen<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a>
+<a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a> de leur ombre; quand je vois le doux
+azur d'un œil qui exprime l'amour, je songe à ces
+yeux qui me faisaient chérir un sauvage séjour; quand,
+par hasard, je vois une chevelure ondoyante, dont
+la teinte soit un peu semblable à celle de vos blondes
+tresses, je songe à cette longue chevelure d'or, apanage
+sacré de la beauté et de Marie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12"
+name="footnote12"><b>Note 12: </b></a><a href="#footnotetag12">
+(retour) </a> Colbleen est une montagne à l'extrémité des Highlands, non loin
+des ruines de Dee-Castle.</blockquote>
+
+<p>6. Toutefois le jour peut venir, où les montagnes,
+encore une fois, m'apparaîtront vêtues de leur manteau
+de neige: mais tandis qu'elles seront ainsi suspendues
+au-dessus de moi, et telles qu'elles furent
+toujours, Marie sera-t-elle là pour me recevoir?
+Hélas! non. Adieu donc, ô collines où mon enfance
+fut nourrie! et toi aussi, Dee, dont les eaux s'écoulent
+si paisibles, je te dis adieu! Nulle demeure n'abritera
+ma tête dans la forêt: ah! Marie, quelle
+demeure pourrait être habitée sans vous?</p>
+<br>
+<h3>XII.</h3>
+
+<h3>A.....</h3>
+
+<p>1. Oh! oui, j'avouerai que nous étions chers l'un
+à l'autre; les amitiés de l'enfance quoique légères
+sont vraies; l'amour que vous sentiez était un amour
+de frère, et moi je nourrissais pour vous la même
+tendresse.</p>
+
+<p>2. Mais l'amitié peut renoncer à ses douces lois:
+une affection de plusieurs années en un moment expire.
+Comme l'amour, l'amitié a aussi des ailes rapides;
+mais elle ne brûle pas, comme l'amour, de
+flammes inextinguibles.</p>
+
+<p>3. Bien souvent nous avons erré ensemble sur
+l'Ida<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a>
+<a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a>: heureuses furent les scènes de notre jeunesse!
+Je l'avoue. Au printems de notre vie, comme
+le ciel est serein! Mais aujourd'hui s'amoncellent les
+rudes tempêtes de l'hiver.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13"
+name="footnote13"><b>Note 13: </b></a><a href="#footnotetag13">
+(retour) </a> Nom poétique de Harrow-on-the-hill, où Lord Byron fut élevé.
+Voir la Vie de Byron.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>4. La mémoire, cessant de s'unir à l'affection, ne
+nous retracera plus les plaisirs accoutumés de notre
+enfance: quand l'orgueil couvre le sein d'acier, le
+cœur est inflexible, et ce qui serait justice ne semble
+plus que honte.</p>
+
+<p>5. Cependant; cher S***, car je dois encore vous
+estimer, je ne puis jamais adresser un reproche à ceux
+que j'aime, et ceux-là sont en petit nombre; le hasard
+qui vous a perdu peut un jour racheter vos torts,
+le repentir effacera le serment que vous avez fait.</p>
+
+<p>6. Je ne me plaindrai pas, et, quoique notre affection
+soit glacée, aucun secret ressentiment ne
+vivra dans mon cœur: mes esprits sont calmés par
+une réflexion simple; c'est que tous deux nous pouvons
+avoir tort, et que tous deux nous devrions pardonner.</p>
+
+<p>7. Vous saviez que mon ame, mon cœur, mon
+existence vous appartenaient, si le danger l'eût demandé;
+vous saviez que ni les ans, ni l'éloignement
+ne pouvaient me changer, que j'étais dévoué tout
+entier à l'amour et à l'amitié.</p>
+
+<p>8. Vous saviez..., mais arrière cette vaine image
+du passé! Les liens de l'affection sont désormais brisés:
+trop tard peut-être vous retrouverez ces tendres
+souvenirs qui vous accableront, et vous soupirerez
+sur la perte de votre ancien ami.</p>
+
+<p>9. Pour le moment, nous nous séparons: j'espère
+que ce n'est point pour toujours; car le tems et
+le regret vous rendront enfin à l'amitié. Nous devons
+tous deux tâcher d'oublier nos dissentimens: je ne
+demande pas d'autre expiation que des jours semblables
+aux jours passés.</p>
+<br>
+<h3>XIII.</h3>
+
+<h3>A MARIE,</h3>
+
+<h5>EN RECEVANT SON PORTRAIT.</h5>
+
+<p>1. Cette image de tes charmes, imparfaite il est
+vrai, mais aussi ressemblante que l'art des mortels
+pouvait la faire, délivre de la crainte mon cœur
+fidèle, réveille mes espérances, et m'ordonne de
+vivre.</p>
+
+<p>2. Je puis retrouver ici ces boucles d'or qui flottent
+sur ton front de neige, ces joues qui sortirent
+du moule de la beauté elle-même, ces lèvres qui
+me firent esclave de la beauté.</p>
+
+<p>3. Ici, je puis retrouver..., mais non! cet œil
+dont l'azur nage dans un feu liquide, doit défier le
+peintre et le forcer d'abandonner sa tâche.</p>
+
+<p>4. J'y vois bien ce beau bleu qui le colore: mais
+où donc le rayon si pur qui s'en échappait, qui donnait
+un nouveau lustre à son azur, comme fait à
+l'océan la tremblante lumière de la lune?</p>
+
+<p>5. Douce copie! tout inanimée, tout insensible
+que tu es, tu m'es cent fois plus chère que ne le
+pourraient être toutes les beautés vivantes, hors celle
+qui te plaça sur mon cœur.</p>
+
+<p>6. Elle l'y plaça, mais avec tristesse, avec la
+vaine crainte que le tems pourrait ébranler mon
+ame inconstante, sans savoir que son image retient
+et enchaîne à jamais tous mes sens.</p>
+
+<p>7. Cette image embellira pour moi les heures,
+les années, le cours entier du tems; elle relèvera
+mon espoir dans les momens de sombre inquiétude,
+m'apparaîtra dans la dernière lutte de la vie, et rencontrera
+l'amour dans mon regard expirant.</p>
+<br>
+<h3>XIV.</h3>
+
+<h3>DAMÈTE.</h3>
+
+<p>Enfant<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a>
+<a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a> par la loi, adolescent par son âge, et, par
+son ame, esclave de toute joie vicieuse; sevré de
+tout sentiment de honte et de vertu, adepte en fait
+de mensonge, démon en fait de ruse; versé dans
+l'hypocrisie, lorsqu'il n'est encore qu'un enfant;
+capricieux comme le vent, plein d'inclinations sauvages;
+faisant de la femme sa dupe, de son imprudent
+ami un instrument; vieux dans le monde, quoique
+à peine échappé des bancs, Damète a parcouru
+tout le labyrinthe du péché; et il est arrivé au bout, à
+l'âge où les autres commencent; encore aujourd'hui
+des passions tumultueuses ébranlent son ame, et lui
+commandent de vider jusqu'à la lie la coupe du plaisir;
+mais, dégoûté du vice, il rompt sa chaîne, et ce
+qui était jadis ambroisie céleste, ne lui semble plus
+qu'infernal poison.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14"
+name="footnote14"><b>Note 14: </b></a><a href="#footnotetag14">
+(retour) </a> C'est-à-dire, mineur.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+<br>
+<h3>XV.</h3>
+
+<h3>A MARION.</h3>
+
+<p>Marion! pourquoi ce front pensif? quel dégoût
+as-tu pour la vie? Change cette mine mécontente;
+ces traits froncés ne conviennent pas à une personne
+si belle. Ce n'est pas l'amour qui trouble ton repos;
+l'amour est étranger à ton ame; il paraît dans la
+bouche qui s'entr'ouvre au sourire, il répand sa
+douleur en larmes douces et timides, ou abaisse une
+paupière languissante; mais il évite cet air sombre
+et repoussant. Reprends donc le feu qui animait ton
+regard: quelques-uns t'aimeront, tous t'admireront;
+tant que ce froid aspect nous glace, nous ne pouvons
+que rester dans la froideur de l'indifférence. Si
+tu veux surprendre les cœurs errans, souris au moins,
+ou feins de sourire; des yeux comme les tiens ne
+furent pas faits pour cacher leur éclat sous de sombres
+nuages; en dépit de tout ce que tu voudrais dire, ils
+se jouent en regards fripons. Tes lèvres,--mais ici
+ma modeste et chaste muse refuse d'obéir à mon impulsion;
+elle rougit, fait la révérence et fronce le
+sourcil,--bref, elle craint que le sujet ne me transporte;
+et, s'enfuyant pour chercher la raison, elle
+ramène à tems la prudence.--Tout ce que je dirai
+(car ce que je pense n'est exprimé ni plus haut, ni
+plus bas), c'est que de telles lèvres, dont la vue
+nous enchante, étaient formées pour quelque chose
+de mieux qu'un sourire moqueur; cet avis, dépouillé
+de complimens qui l'adoucissent, est au moins désintéressé;
+tels sont les vers que je t'adresse, naïfs et
+libres de tout mélange de flatterie; un conseil comme
+le mien est le conseil d'un frère; mon cœur est donné
+à d'autres, c'est-à-dire qu'inhabile à tromper il se
+partage entre une douzaine de maîtresses. Marion!
+adieu! oh! je t'en prie, ne méprise pas cet avertissement,
+quelque désagréable qu'il puisse être; et
+afin que mes préceptes ne déplaisent point à ceux
+qui regardent la remontrance comme chose importune,
+je te donnerai enfin notre opinion concernant
+le doux empire de la femme; quoique nous contemplions
+avec admiration des yeux d'azur, ou des lèvres
+brillantes de vie, quoique les tresses ondoyantes nous
+attirent, quoique ces beautés puissent nous distraire;
+papillons légers, nous sommes toujours prêts à voltiger;
+tout cela ne peut encore fixer nos ames à l'amour.
+Ce n'est point une censure trop sévère que de
+dire que cela forme un joli portrait; mais si tu veux
+savoir la chaîne secrète qui nous attache humbles esclaves
+à votre suite, et vous fait saluer reines de la
+création, apprends-le en un mot, c'est l'animation.</p>
+<br>
+<h3>XVI.</h3>
+
+<h3>OSCAR D'ALVA.</h3>
+
+<h5>BALLADE.</h5>
+
+<p>1. Comme, à travers la voûte azurée, le flambeau
+nocturne des cieux brille d'un doux éclat sur le
+rivage de Lora, où s'élèvent les blanches tourelles
+d'Alva qui n'entendent plus le fracas des armes!</p>
+
+<p>2. Et cependant la lune qui parcourt cet horizon
+fit souvent jouer ses rayons sur les casques d'argent,
+et aperçut, au milieu de la nuit silencieuse, les
+guerriers d'Alva revêtus de leurs étincelantes cottes
+de mailles.</p>
+
+<p>3. Et sur les rocs ensanglantés que le château
+domine, et qui semblent menacer les sombres flots
+de l'Océan, elle vit, jetant sa pâle lueur parmi les
+rangs clair-semés de la mort, maint brave étendu
+par terre dans le râle de l'agonie.</p>
+
+<p>4. Plus d'un regard, qui ne devait pas revoir le
+lever de l'astre des jours, se détourna languissamment
+de la plaine sanglante, et se fixa, mourant, sur la
+lumière mourante de l'astre des nuits.</p>
+
+<p>5. Pour ces yeux défaillans, c'était naguère un
+flambeau d'amour, dont ils bénissaient la propice
+lueur; mais maintenant elle flamboyait d'en haut,
+comme une torche sombre et funèbre.</p>
+
+<p>6. La noble race d'Alva s'est éteinte, et l'on voit
+encore au loin ses tours grises; ses héros ne pressent
+plus la chasse, ne soulèvent plus les rouges vagues
+de la guerre.</p>
+
+<p>7. Mais quel fut le dernier rejeton du clan d'Alva?
+pourquoi la mousse croît-elle sur la pierre d'Alva?
+ces tours ne retentissent plus du pas des hommes,
+l'écho n'y répond qu'au bruit du vent.</p>
+
+<p>8. Et lorsque ce vent est violent et fort, on entend
+dans ce château un murmure qui surgit sourdement
+dans les airs, et vibre sur les murailles vermoulues.</p>
+
+<p>9. Oui, lorsque gémit l'ouragan, il ébranle le
+bouclier du brave Oscar; mais on ne voit plus s'élever
+ses bannières, ni flotter son panache noir.</p>
+
+<p>10. Le soleil éclaira des feux brillans de son
+lever la naissance d'Oscar; Angus bénit son premier-né;
+et les vassaux accoururent en foule autour
+du foyer de leur chef, pour applaudir à cette heureuse
+matinée.</p>
+
+<p>11. Ils savourent, sur la montagne, la chair du
+daim sauvage; le pibroch perce l'air de ses accens
+aigus; pour égayer davantage ce festin de highlanders,
+les sons de l'instrument se succèdent en mélodie
+martiale.</p>
+
+<p>12. Et ceux qui entendirent cette musique âpre
+et guerrière espérèrent qu'un jour les accords du
+pibroch précéderaient cet enfant du héros, lorsqu'il
+guiderait les braves qui se revêtent du tartan.</p>
+
+<p>13. Une autre année a passé vite; déjà Angus
+bénit un autre fils; cette naissance est célébrée
+comme la première, et cette fête joyeuse ne fut pas
+courte.</p>
+
+<p>14. Instruits par leur père à bander l'arc sur
+les sombres et orageuses montagnes d'Alva, les
+deux frères, dans leur enfance, chassaient le chevreuil
+agile, et dépassaient leurs lévriers dans leur
+course.</p>
+
+<p>15. Puis, avant que les années de la jeunesse
+soient passées, ils se mêlent aux rangs des guerriers;
+ils manient, avec légèreté la brillante claymore,
+et envoient au loin la flèche sifflante.</p>
+
+<p>16. Les cheveux d'Oscar étaient noirs; c'était avec
+une majesté sauvage qu'ils flottaient au gré de la
+brise. Mais la chevelure d'Allan était brillante et
+blonde; sa joue était pensive et pâle.</p>
+
+<p>17. Oscar avait l'ame d'un héros; les rayons de
+la vérité étincelaient dans son œil noir. Allan avait
+de bonne heure appris à se maîtriser, et ses paroles
+avaient été douces dès sa jeunesse.</p>
+
+<p>18. Tous deux, oui, tous deux étaient vaillans:
+la lance du Saxon se brisa plus d'une fois sous leur
+acier. Le cœur d'Oscar méprisait la crainte, mais le
+cœur d'Oscar savait sentir.</p>
+
+<p>19. L'ame d'Allan, au contraire, ne répondait pas
+à ses traits, indigne qu'elle était d'une aussi belle
+enveloppe: rapide comme l'éclair de la tempête, sa
+vengeance mortelle frappait ses ennemis.</p>
+
+<p>20. De la tour lointaine du haut Southannon, vint
+une jeune et noble dame; avec les terres de Kenneth
+pour dot, vint une vierge aux yeux bleus, la fille
+de Glenalvon.</p>
+
+<p>21. Oscar réclama cette belle épouse, et Angus
+sourit à son Oscar: l'orgueil féodal du père était
+flatté d'obtenir ainsi la fille de Glenalvon.</p>
+
+<p>22. Écoutez! les accords du pibroch sont gais.
+Écoutez! l'hymne nuptial s'élève: les voix se répandent
+en accens joyeux, et prolongent encore le chœur
+bruyant.</p>
+
+<p>23. Voyez comme les plumes couleur de sang des
+héros assemblés flottent dans le château d'Alva. Les
+jeunes montagnards prennent leurs plaids bariolés,
+et attendent l'appel de leurs chefs.</p>
+
+<p>24. Ce n'est pas la guerre que leurs regards demandent;
+le pibroch joue le chant de la paix; les
+clans se pressent aux noces d'Oscar, et les sons du
+plaisir ne cessent pas.</p>
+
+<p>25. Mais où est Oscar? certes, il est tard; est-ce
+bien là l'ardente flamme d'un fiancé? tandis que
+les hôtes en foule, que les dames attendent, ni Oscar
+ni son frère n'arrivent.</p>
+
+<p>26. Enfin Allan joignit la fiancée. «Pourquoi Oscar
+ne vient-il pas? dit Angus.--Est-ce qu'il n'est
+pas ici? répliqua le jeune homme. Il n'était pas venu
+se promener avec moi dans la clairière.</p>
+
+<p>27. «Peut-être, dans l'oubli de ce jour solennel,
+il chasse le chevreuil bondissant, ou les flots de
+l'Océan prolongent son absence; cependant la barque
+d'Oscar est rarement retardée par les flots.</p>
+
+<p>28.--Oh! non, non! répliqua le père, alarmé,
+ni la chasse, ni les flots ne retiennent mon enfant;
+voudrait-il faire un tel affront à Mora? quel obstacle
+l'empêcherait d'accourir auprès d'elle?</p>
+
+<p>29. «Oh! cherchez, vous tous, amis! oh! cherchez
+tout à l'entour! Allan, vole avec eux et parcours
+les domaines d'Alva! Trouvez Oscar, trouvez
+mon fils; faites hâte, et n'osez pas répliquer.»</p>
+
+<p>30. Tout est confusion... Le nom d'Oscar résonne
+en cris sourds dans la vallée; il s'élève sur la
+brise qui murmure, jusqu'à l'heure où la nuit étend
+ses ailes noires.</p>
+
+<p>31. Ce nom interrompt le calme de la nuit; mais
+c'est en vain que les échos le répètent à travers les
+ténèbres. Il retentit dans le brouillard du matin;
+mais Oscar ne vient pas dans la plaine.</p>
+
+<p>32. Durant trois jours, durant trois nuits sans
+sommeil, le chef du clan d'Alva parcourut, à la
+recherche d'Oscar, toutes les cavernes de la montagne:
+donc l'espoir est perdu. Abîmé dans la douleur,
+ce malheureux père déchire les boucles flottantes
+de ses cheveux gris.</p>
+
+<p>33. «Oscar! mon fils!... Toi, Dieu du ciel!
+rends-moi l'appui de mes années chancelantes, ou,
+si cet espoir m'est désormais refusé, livre son assassin
+à ma rage.</p>
+
+<p>34. «Oui, sur quelque rivage désert et hérissé
+de rocs, les os de mon Oscar doivent blanchir. Accorde-moi
+donc, ô grand Dieu! une seule grâce;
+qu'auprès de lui périsse son père égaré par la fureur.</p>
+
+<p>35. «Mais peut-être il vit encore..... Arrière,
+désespoir! Ah! sois calme, mon ame, peut-être il
+vit encore... Cesse, ô ma voix, d'accuser mon destin.
+Grand Dieu! pardonne-moi une prière impie.</p>
+
+<p>36. «Quoi! si je l'ai perdu, je tombe oublié
+dans la poussière de la mort; l'espoir des vieux jours
+d'Alva n'est plus. Hélas! de pareils coups sont-ils
+justes?»</p>
+
+<p>37. Ainsi pleura ce père infortuné, jusqu'à ce
+que le tems, qui adoucit le plus cruel malheur,
+eût ramené le calme dans son esprit et tari la source
+des larmes.</p>
+
+<p>38. Car toujours survivait en son cœur un secret
+espoir qu'Oscar pouvait un jour reparaître. Son espoir
+tour-à-tour s'affaiblit ou se réveilla, tandis que
+le tems compta les heures d'une année allongée par
+l'ennui.</p>
+
+<p>39. Les jours se suivirent; l'astre de lumière
+avait déjà terminé une seconde fois sa course accoutumée;
+Oscar n'était point venu réjouir la vue
+de son père, et le chagrin laissait une plus faible
+trace.</p>
+
+<p>40. Car il restait encore le jeune Allan, maintenant
+unique joie de son père; et le cœur de Mora
+fut vite gagné, car la beauté couronnait le front de
+ce jeune homme à la blonde chevelure.</p>
+
+<p>41. Mora songeait qu'Oscar était descendu dans
+la tombe, et que le visage d'Allan était d'une merveilleuse
+beauté; que si Oscar vivait encore, quelque
+autre femme avait subjugué son cœur infidèle.</p>
+
+<p>42. Et Angus leur disait que si une année encore
+s'écoulait dans une vaine espérance, ses plus
+tendres scrupules cesseraient, et qu'il fixerait le jour
+de leur hyménée.</p>
+
+<p>43. Les mois se succédèrent à pas lents; mais
+enfin, mille fois bénie, arriva la matinée au bonheur
+consacrée; cette année d'anxiété et de crainte une
+fois passée, quels sourires embellissent le visage des
+amans!</p>
+
+<p>44. Écoutez! les accords du pibroch sont gais.
+Écoutez! l'hymne nuptial s'élève: les voix se répandent
+en accens joyeux et prolongent encore le
+chœur bruyant.</p>
+
+<p>45. De nouveau le clan, foule vive et gaie, se
+presse à la porte du château d'Alva; des bruits de
+fête frappent au loin les échos et rappellent la joie
+d'autrefois.</p>
+
+<p>46. Mais quel est celui dont le noir sourcil reste
+sombre au milieu de la gaîté générale? Devant les
+farouches éclairs de ses yeux languissent les flammes
+bleues du foyer.</p>
+
+<p>47. Noir est le manteau qui l'enveloppe; son
+haut panache est d'un rouge de sang; sa voix est
+comme l'ouragan qui s'élève; mais sa marche est
+légère et ne laisse aucune trace.</p>
+
+<p>48. Il est minuit: on porte les toasts à la ronde;
+on boit à grands traits à la santé du fiancé; les voûtes
+retentissent de mille cris, et tous les convives unissent
+leurs voix pour célébrer cette heureuse journée.</p>
+
+<p>49. Tout-à-coup l'étranger se leva, et la foule
+bruyante fit silence, et le front d'Angus exprima la
+surprise, et la joue délicate de Mora rougit soudainement.</p>
+
+<p>50. «Vieillard, s'écria-t-il, ce toast est fini; tu
+m'as vu boire moi-même et célébrer les noces de ton
+fils: maintenant je réclamerai de toi un autre toast.</p>
+
+<p>51. «Tout ici n'est que fête et que joie pour bénir
+le destin fortuné de ton Allan; mais, dis-moi,
+n'as-tu jamais eu d'autre enfant? Dis, pourquoi donc
+Oscar serait-il oublié?</p>
+
+<p>52.--Hélas! répondit le malheureux père, laissant
+échapper de grosses larmes à mesure qu'il parlait,
+quand Oscar quitta mon château ou mourut,
+ce cœur vieilli fut presque brisé.</p>
+
+<p>53. «Trois fois la terre a renouvelé sa course,
+sans que l'aspect d'Oscar vînt réjouir mes yeux:
+Allan est ma dernière espérance, depuis la mort ou
+la fuite du vaillant Oscar.</p>
+
+<p>54.--C'est bien, répliqua le grave étranger, et
+son œil, roulant dans son orbite, lançait de farouches
+éclairs; j'apprendrais volontiers le destin de
+ton Oscar; peut-être le héros n'a pas péri.</p>
+
+<p>55. «Peut-être, si ceux qu'il a tant aimés l'appelaient,
+ton Oscar reviendrait: peut-être le guerrier
+n'a fait qu'errer au loin; et pour lui ton <i>beltane</i><a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a>
+<a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a>
+peut encore brûler.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15"
+name="footnote15"><b>Note 15: </b></a><a href="#footnotetag15">
+(retour) </a> <i>Beltane tree</i>: arbre qu'on plante au premier mai (jour de fête dans
+les <i>Highlands</i>), et autour duquel on allume des feux brillans.</blockquote>
+
+<p>56. «Remplis le bowl tout entier, et qu'il fasse
+le tour de la table. Nous ne réclamerons pas ce toast
+par surprise: que chacun ait sa coupe pleine de vin.
+Bois avec moi à la santé d'Oscar absent.</p>
+
+<p>57.--De tout mon cœur, dit le vieil Angus, et
+il remplit son gobelet jusqu'aux bords: je bois à la
+mémoire de mon enfant, mort ou en vie; je ne retrouverai
+jamais un fils comme lui.</p>
+
+<p>58.--Tu as bravement porté ce toast, vieillard;
+mais pourquoi Allan est-il là tout tremblant? Viens,
+bois à la mémoire du mort, et lève ta coupe d'une
+main plus ferme.»</p>
+
+<p>59. La rougeur éclatante du visage d'Allan fit
+soudain place au teint d'un fantôme; la sueur de la
+mort tombait en rosée glaciale.</p>
+
+<p>60. Trois fois il éleva son gobelet, et trois fois
+ses lèvres refusèrent d'y goûter; car trois fois il surprit
+l'œil de l'étranger fixé sur le sien avec une mortelle
+indignation.</p>
+
+<p>61. «Et c'est ainsi qu'un frère célèbre ici la mémoire
+chérie d'un frère? Si la force de l'amitié a un
+tel effet, qu'attendrions-nous donc de la crainte?»</p>
+
+<p>62. Excité par l'ironie, il éleva le gobelet: «Plût
+à Dieu qu'Oscar partageât aujourd'hui notre joie!»
+Une terreur intime glaça son ame; il dit, et jeta la
+coupe à terre.</p>
+
+<p>63. «C'est lui, j'entends la voix de mon meurtrier!»
+s'écrie un sombre spectre de feu. «La voix
+d'un meurtrier!» répondent les voûtes du château,
+et l'ouragan qui éclate grossit de plus en plus.</p>
+
+<p>64. Les flambeaux pâlissent, les guerriers frissonnent,
+l'étranger s'en est allé.--Au milieu de la
+foule, on voit un spectre en tartan vert, ombre terrible,
+qui grandit de moment en moment.</p>
+
+<p>65. Un large ceinturon attachait ses vêtemens,
+son panache noir ondoyait sur sa tête; mais sa poitrine
+était nue, avec de rouges blessures, et morne
+était l'éclat de son œil, comme s'il eût été de verre.</p>
+
+<p>66. Et trois fois, de son sinistre regard, il sourit
+à Angus, en pliant le genou; et trois fois il lança
+un sombre coup-d'œil sur un guerrier tombé à terre,
+que la foule ne regarde plus qu'en tremblant d'horreur.</p>
+
+<p>67. On entend crier les verroux d'un bout du
+château à l'autre; les tonnerres mugissent dans les
+airs, et le fantôme, au milieu des nuages, est emporté
+en haut sur l'aile de la tempête.</p>
+
+<p>68. La fête fut glacée, le repas interrompu.--Qui
+est là étendu sur la dalle? L'ame oppressée du
+vieil Angus avait tout oublié; enfin son pouls bat de
+nouveau et le rend à la vie.</p>
+
+<p>69. «Arrière, arrière! que l'art essaie de rouvrir
+les yeux d'Allan à la lumière.» C'en est fait
+de son argile, sa course est achevée; ah! jamais
+Allan ne se relèvera!</p>
+
+<p>70. La poitrine d'Oscar est froide comme la poussière;
+ses cheveux sont soulevés par la brise; la flèche
+empennée d'Allan est restée dans son sein: il
+gît dans la noire vallée de Glentanar.</p>
+
+<p>71. Et d'où vient le terrible étranger? Ou qui
+était-il? Aucun être mortel ne peut le dire; mais
+on ne peut douter de la forme que revêtit le spectre
+de feu, car les fils d'Alva connaissaient bien
+Oscar.</p>
+
+<p>72. L'ambition donna la force au bras d'Allan:
+son dard vola sur l'aile d'un démon triomphant de
+joie, quand l'envie agita ses brûlans tisons et répandit
+son venin dans le cœur du jeune homme.</p>
+
+<p>73. Rapide fut le trait qui, parti de l'arc d'Allan,
+se souilla d'un sang abominable: le panache noir
+du brun Oscar est tombé; le dard fatal a tari en lui
+les sources de la vie.</p>
+
+<p>74. C'est Mora dont le regard rendit Allan coupable;
+c'est elle qui fit révolter son orgueil blessé.
+Hélas! ces yeux qui étincelaient des rayons de l'amour
+devaient pousser une ame à un crime infernal.</p>
+
+<p>75. Regarde, ne vois-tu pas un tombeau solitaire
+qui s'élève sur la cendre d'un guerrier? il brille d'un
+éclat sombre à travers le crépuscule: c'est le lit de
+noces d'Allan.</p>
+
+<p>76. C'est loin, bien loin du noble sépulcre qui
+renferme les mânes illustres de son clan. Nulle bannière
+ne flotte au-dessus de ses restes, car elle serait
+souillée du sang fraternel.</p>
+
+<p>77. Quel ménestrel aux cheveux gris, quel barde
+aux blancs cheveux célébrera, sur la harpe, les exploits
+d'Allan? Le chant du poète est la plus belle
+récompense de la gloire; mais qui peut chanter les
+louanges d'un meurtrier?</p>
+
+<p>78. La harpe doit rester immobile, insonore:
+nul ménestrel n'ose réveiller cette histoire; sa main
+paralysée se glacerait en punition de sa faute, et les
+cordes de sa harpe se briseraient.</p>
+
+<p>79. Aucune lyre illustre, aucun hymne solennel
+ne répandra sa gloire dans le monde. Quel en serait
+l'écho? la malédiction amère d'un père expirant, le
+gémissement d'un frère assassiné!</p>
+<br>
+<h3>XVII.</h3>
+
+<h3>AU DUC DE DORSET.</h3>
+
+<h5>AVANT-PROPOS DE L'AUTEUR.</h5>
+
+<p>En faisant la revue de mes papiers, afin d'y choisir quelques
+nouveaux poèmes pour cette seconde édition, je trouvai
+les vers suivans, que j'avais totalement oublies. Je les avais
+composés dans l'été de 1805, peu de tems avant mon départ
+de Harrow-on-the-Hill. C'est une pièce adressée à un jeune
+condisciple de haut rang, qui m'avait souvent accompagné
+dans les courses que je faisais dans le voisinage: il n'a cependant
+jamais vu ces vers, et très-probablement ne les verra
+jamais. Comme, en les relisant, je ne les ai pas trouvés pires
+que quelques autres pièces de ce recueil, je les publie aujourd'hui
+pour la première fois, après de fort légères corrections.</p>
+
+<hr>
+
+<p>D.r..t! dont le jeune âge unit ses pas aux miens
+pour explorer les sentiers de la clairière de l'Ida<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a>
+<a href="#footnote16"><sup class="sml">16</sup></a>;
+toi, que l'affection m'apprit à protéger toujours, et
+te fit de moi un ami plutôt qu'un tyran, quoique
+les usages sévères de notre école t'eussent prescrit
+l'obéissance et m'eussent donné le commandement<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a>
+<a href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a>;
+toi, sur qui vont pleuvoir, dans quelques années,
+les richesses et les honneurs, aujourd'hui même tu
+possèdes un nom illustre, placé haut dans le monde
+et non loin du trône. Cependant, D.r..t, ne laisse
+pas séduire ton ame, au point de fuir les beautés de
+la science ou de secouer toute espèce de joug, bien
+que des maîtres faibles<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a>
+<a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a>, craignant de blâmer l'enfant
+titré qui, un jour, distribuera des grâces, regardent
+les erreurs du duc avec trop d'indulgence,
+et ferment les yeux sur des fautes qu'ils tremblent de
+châtier.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16"
+name="footnote16"><b>Note 16: </b></a><a href="#footnotetag16">
+(retour) </a> Le nom d'Ida est donné, par antonomase, à Harrow-on-the-Hill; où
+Byron s'était trouvé dans la même école que le duc de Dorset.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17"
+name="footnote17"><b>Note 17: </b></a><a href="#footnotetag17">
+(retour) </a> Dans les écoles publiques, les jeunes gens sont entièrement subordonnés
+aux classes supérieures, jusqu'à ce qu'ils y aient pris place eux-mêmes:
+nul rang social n'exempte de cette espèce de noviciat.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18"
+name="footnote18"><b>Note 18: </b></a><a href="#footnotetag18">
+(retour) </a> Je déclare n'avoir eu en vue aucune allusion personnelle, même la
+plus éloignée. Je mentionne simplement, d'une manière générale, ce qui
+n'est que trop souvent vrai, la faiblesse des précepteurs.</blockquote>
+
+<p>Quand de jeunes parasites qui fléchissent le genou
+devant la richesse, leur idole dorée, et non
+pas devant toi, car un enfant même, à l'aurore de
+sa grandeur, trouve des esclaves qui le flattent et
+le cajolent; quand ils te diront «que la pompe devrait
+seule environner le jeune homme prédestiné
+par sa naissance à être si grand; que les livres ne
+sont faits que pour de pauvres diables; que les
+nobles esprits méprisent les règles communes,» ne
+les crois point,--ils te marquent le chemin de la
+honte, et cherchent à ternir l'honneur de ton nom;
+reviens vers ce petit nombre d'écoliers de l'Ida,
+dont les ames ne dédaignent pas de condamner ce
+qui est mal; ou si, parmi les camarades de ta jeunesse,
+aucun n'ose élever la voix sévère de la vérité,
+interroge ton propre cœur! il te dira: «Jeune
+homme, abstiens-toi,» car je sais bien que la vertu
+y demeure.</p>
+
+<p>Oui, je t'ai observé dans plus d'une journée;
+mais, aujourd'hui, de nouveaux objets m'appellent
+ailleurs. Oui, j'ai observé, dans cet esprit généreux,
+des sentimens qui, mûris avec soin, feront le bonheur
+de tes semblables. Ah! quoique la nature m'ait
+fait moi-même altier et sauvage, que l'indiscrétion
+m'ait nommé son enfant favori; quoique toute erreur
+me marque de son sceau et me condamne à tomber,
+cependant je voudrais bien tomber seul: quoique
+nul précepte ne puisse aujourd'hui dompter mon
+cœur hautain, j'aime encore les vertus dont je ne
+puis me faire honneur à moi-même.</p>
+
+<p>Ce n'est point assez de briller avec les autres fils
+du pouvoir, comme le folâtre météore d'une heure,
+de remplir, ô faible orgueil! une page des annales
+de la pairie avec de longs titres, qui ne figurent plus
+loin dans aucune autre page; partage donc la commune
+destinée de la foule titrée, admiré durant ta
+vie, oublié dans le sépulcre, lorsque rien ne te distinguera
+des morts vulgaires, sinon la lourde et
+froide pierre qui couvrira ta tête, l'écusson tombant
+en poudre, ou le chef-d'œuvre de l'art héraldique,
+ce blason bien armorié mais négligé, où les lords,
+que rien n'a illustrés, trouvent, dans la tombe, tout
+juste assez de place pour laisser après eux un nom
+sans gloire. Ils dorment là, ignorés comme les sombres
+voûtes qui cachent leur poussière, leurs folies
+et leurs fautes: race dont les vieilles armoiries, les
+vieux titres sont couchés dans des registres destinés
+à n'être jamais lus. Oh! que je voudrais, d'un regard
+prophétique, te voir prendre une place élevée
+parmi les bons et les sages, poursuivre une glorieuse
+et longue carrière, le premier en talent
+comme en rang, fouler aux pieds tous les vices, fuir
+toute basse action; enfin, n'être plus le mignon de
+la fortune, mais son plus noble fils.</p>
+
+<p>Parcours les annales des anciens jours, lis les
+faits éclatans de tes premiers aïeux. Un d'eux<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a>
+<a href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a>, tout
+courtisan qu'il était, fut un homme de rare mérite,
+et eut la gloire de donner le jour au drame anglais.
+Un autre<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a>
+<a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a> non moins renommé pour son esprit,
+n'est déplacé ni à la cour, ni dans les camps, ni dans
+le sénat; vaillant sur le champ de bataille, favori
+des neuf sœurs, destiné à briller dans toute haute
+sphère; distingué de la foule dorée, il fut l'orgueil
+des princes et l'honneur de la poésie. Tels furent
+tes pères; porte donc ainsi leur nom, héritier non-seulement
+de leurs titres, mais encore de leur gloire.
+L'heure approche; quelques jours encore, et ce petit
+théâtre de joies et de douleurs sera fermé pour
+moi. Chaque moment m'avertit de renoncer à ces
+ombrages, où l'espérance, la paix et l'amitié faisaient
+tout mon bien; l'espérance qui variait comme les
+couleurs de l'arc-en-ciel, et qui dorait les ailes rapides
+du tems; la paix, que n'éloigna jamais la sombre
+réflexion, en rêvant les orages des jours à
+venir; l'amitié, dont l'enfance connaît seule le sincère
+langage. Hélas! ils n'aiment point assez long-tems
+ceux qui aiment si bien. Adieu donc, séjour
+de mon jeune âge! Et n'adressons pas à ce théâtre
+chéri un long et pénible adieu, comme fait l'exilé à
+son rivage natal, dont il s'écarte lentement sur la
+surface de l'abîme azuré, et qu'il regarde d'un œil
+attristé, mais incapable de pleurer.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19"
+name="footnote19"><b>Note 19: </b></a><a href="#footnotetag19">
+(retour) </a> «Thomas Sackville, lord Buckurst, créé comte de Dorset par Jacques
+I<sup>er</sup>, fut une des premières et des plus brillantes gloires de la poésie
+nationale, et, le premier, il donna un drame régulier.»
+
+<p>(Anderson's <i>British poets</i>.)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20"
+name="footnote20"><b>Note 20: </b></a><a href="#footnotetag20">
+(retour) </a> Charles Sackville, comte de Dorset, regardé comme l'homme le
+plus accompli de son tems, se distingua également à la cour si voluptueuse
+de Charles II, et à la cour si sombre de Guillaume III. Il se comporta
+en brave au combat naval livré, en 1665, contre les Hollandais,
+un jour avant qu'il composât son célèbre poème. Son caractère a été
+peint avec les plus vives couleurs par Dryden, Pope, Prior et Congrève.
+
+<p>(Voy. Anderson, <i>British poets</i>.)</p></blockquote>
+
+<p>D.r..t! adieu! Je ne demanderai point d'un si
+jeune cœur un sentiment de triste souvenance; la
+matinée de demain chassera mon nom de ta jeune
+mémoire, et n'en laissera aucune trace. Et néanmoins,
+peut-être, dans un âge plus mûr, puisque le
+hasard nous a jetés dans la même sphère, puisque
+le même sénat, la même cause peut réclamer un jour
+notre suffrage pour l'état, nous nous rencontrerons
+là, et passerons l'un à coté de l'autre avec un œil
+indifférent, avec un regard froid et lointain. Pour
+moi, à l'avenir, ni ennemi ni ami, étranger à toi,
+à ton bonheur ou à ton infortune, je n'espère plus
+repasser en souvenir avec toi le cours de nos premières
+années; je n'aurai plus, comme naguère, la
+joie de passer mes heures dans ta compagnie; je
+n'entendrai plus, que dans la foule; ta voix si familière
+à mon oreille. Cependant, si les vœux d'un
+cœur inhabile à déguiser ses sentimens, que peut-être
+il aurait dû renfermer, si ces vœux..... (mais
+il faut finir cette longue épître). Ah! si ces vœux ne
+sont point exprimés en vain, le séraphin, gardien
+et guide de ta destinée, te laissera aussi illustre qu'il
+te trouva grand.</p>
+<br>
+<h3>TRADUCTIONS ET IMITATIONS.</h3>
+
+<p>Il est évident que nous n'avons pas dû traduire
+cette partie des <i>Heures de loisirs</i>; voici seulement la
+liste des diverses pièces traduites par Lord Byron:</p>
+
+<p>1° Apostrophe d'Adrien à son ame, sur son lit de mort:</p>
+
+<p class="mid"><i>Animula! vagula, blandula</i>, etc.</p>
+
+<p>2° Traduction d'une épître de Catulle: <i>Ad Lesbiam</i>.</p>
+
+<p>3° Traduction de l'<i>Épitaphe de Virgile et de Tibulle</i>, par
+Domitius Marsus.</p>
+
+<p>4° Traduction de Catulle: <i>Luctus de morte passeris</i>.</p>
+
+<p>5° Imitation de Catulle: <i>Les Baisers</i>.</p>
+
+<p>6º Traduction d'Anacréon: <i>A sa lyre</i>; ϑέλω λἐγειν Ἀτρείδας.</p>
+
+<p>7° Ode III du même: <i>L'Amour mouillé</i>.</p>
+
+<p>8° Fragmens d'exercices classiques, traduits du <i>Prométhée
+enchaîné</i> d'Eschyle. (<i>Harrow-on-the-Hill</i>, Dec. <span class="sc">i</span >, 1804.)</p>
+
+<p>9° Paraphrase de l'épisode de Nisus et Euryale, <i>Énéid</i>.
+liv. <span class="sc">ix</span >.</p>
+
+<p>10º Traduction d'un chœur de la <i>Médée</i> d'Euripide.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>PIÈCES FUGITIVES.</h2>
+<hr class="short">
+<br>
+<h3>I.</h3>
+
+<h3>PENSÉES</h3>
+
+<h5>SUGGÉRÉES PAR UN EXAMEN DE COLLÉGE (1806).</h5>
+
+<p>Au milieu de l'assemblée, entouré de sa cour des
+pairs, Magnus<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a>
+<a href="#footnote21"><sup class="sml">21</sup></a> élève son front ample et sublime;
+placé sur le fauteuil de président, il semble un dieu
+qui, d'un signe, fait trembler les vétérans et les nouveaux<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a>
+<a href="#footnote22"><sup class="sml">22</sup></a>.
+Lorsque tous, autour de lui, observent sur
+leurs siéges le plus sombre silence, sa voix de tonnerre
+ébranle le dôme retentissant, en adressant de
+sévères reproches aux misérables peu habiles à s'évertuer
+aux mystères mathématiques. Heureux le
+jeune homme versé dans les axiomes d'Euclide, quoique
+faible d'ailleurs dans tout autre art! Heureux
+celui qui, sachant à peine écrire un vers anglais,
+scande les mètres attiques avec le coup-d'œil d'un
+critique! Comment donc? Il ne sait pas comment
+périrent ses aïeux, lorsque nos discordes civiles entassaient
+les morts dans les champs, lorsqu'Édouard
+guidait ses troupes conquérantes, ou que Henri foulait
+aux pieds l'orgueil de la France; il s'étonne au
+nom de la Grande Charte; mais il récapitule fort
+bien les lois de Sparte; il peut dire quels édits fit le
+sage Lycurgue, tandis qu'il a laissé sur la planche
+de sa bibliothèque le livre de Blackstone; il vante la
+gloire immortelle des drames grecs, lorsqu'il se rappelle
+à peine le nom du barde de l'Avon.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21"
+name="footnote21"><b>Note 21: </b></a><a href="#footnotetag21">
+(retour) </a> Je n'entends donner lieu à aucune réflexion défavorable à celui que
+je mentionne sous le nom de Magnus: il est simplement représenté comme
+accomplissant une fonction indispensable de sa charge. D'ailleurs le ridicule
+retomberait sur moi, puisque ce <i>gentleman</i> est aujourd'hui aussi
+distingué par son éloquence et par la dignité avec laquelle il remplit sa
+place, qu'il l'était dans ses jeunes années par son esprit et sa bonne
+humeur.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote22"
+name="footnote22"><b>Note 22: </b></a><a href="#footnotetag22">
+(retour) </a> <i>Sophs and freshmen</i>: les <i>sages</i> et les <i>nouveaux</i>, termes consacrés,
+à Cambridge, pour désigner les étudians de première et de seconde
+année.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>Tel est le jeune homme, dont le cerveau scientifique
+obtiendra les honneurs scholaires, les médailles,
+les bourses, ou peut-être même le prix de déclamation,
+s'il élève ses regards jusques à ce faîte
+glorieux. Mais ce n'est point un talent ordinaire qui
+peut espérer d'atteindre à cette coupe d'argent si
+enviée: non pas que nos esprits exigent beaucoup
+d'éloquence, le style brûlant de l'orateur athénien
+ou le feu de Cicéron; une matière claire ou animée
+est inutile, puisque nous n'essayons pas de convaincre
+par la parole. Que d'autres orateurs soient fiers
+du talent de plaire, nous parlons pour nous plaire à
+nous-mêmes, et non pour émouvoir la multitude:
+notre gravité préfère, le ton du murmure, un mélange
+approprié du cri et du gémissement; aucune
+grâce ne doit être empruntée de l'action; le geste le
+plus léger déplairait au doyen, et tous les gradués
+ébahis clabauderaient contre ce qu'ils ne pourraient
+jamais imiter.</p>
+
+<p>L'homme qui espère obtenir la coupe promise doit
+se tenir toujours dans la même posture, et ne jamais
+lever les yeux, ni s'arrêter, mais manger chaque
+mot, peu importe qu'on n'entende rien. Qu'il
+se presse donc sans songer au repos; qui parle le
+plus vite est certain de parler le mieux; qui prononce
+le plus de mots dans le plus court espace de
+tems, peut espérer à coup sûr de gagner le prix à cette
+course de paroles.</p>
+
+<p>Voilà donc les enfans de la science, ceux qui, récompensés
+ainsi, vieillissent à l'aise sous les tranquilles
+ombrages de Granta<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a>
+<a href="#footnote23"><sup class="sml">23</sup></a>! Là, sur les bords
+marécageux du Cam<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a>
+<a href="#footnote24"><sup class="sml">24</sup></a>, ils demeurent oisifs, vivent
+sans réputation, sans honneur,--meurent sans être
+pleurés. Sourds comme les portraits qui ornent leurs
+salles, ils croient que tout savoir est renfermé dans
+leurs murs. Grossiers dans leurs mœurs, exacts à de
+sottes formalités, ils affectent de dédaigner tous les
+arts modernes; mais ils prisent les notes de Bentley,
+de Brunck<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a>
+<a href="#footnote25"><sup class="sml">25</sup></a> ou de Porson<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a>
+<a href="#footnote26"><sup class="sml">26</sup></a>, beaucoup plus que le
+vers commenté par le critique. Vains comme leurs
+honneurs, lourds comme leur ale, tristes comme
+leur esprit, et ennuyeux comme leurs récits; morts
+à l'amitié, quoiqu'ils sachent encore être sensibles,
+alors que leur intérêt ou celui de l'église requiert un
+zèle fanatique. Ils vont en grande hâte faire leur
+cour au maître du pouvoir, soit que Pitt ou Petty
+règle l'heure des audiences<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a>
+<a href="#footnote27"><sup class="sml">27</sup></a>. Ils inclinent leurs têtes
+devant lui, avec un sourire suppliant, lorsque les
+mitres sont étalées en perspective à leurs yeux; mais
+s'il était renversé par l'orage de la disgrâce, ces
+hommes voleraient à la rencontre de son successeur.
+Tels sont ceux qui gardent les trésors du savoir;
+telle est leur coutume, telle est leur récompense.
+Au moins pouvons-nous nous hasarder à dire que la
+prime ne peut excéder leur déboursé.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote23"
+name="footnote23"><b>Note 23: </b></a><a href="#footnotetag23">
+(retour) </a> Nom poétique de Cambridge.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote24"
+name="footnote24"><b>Note 24: </b></a><a href="#footnotetag24">
+(retour) </a> Le Cam, rivière de Cambridge.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote25"
+name="footnote25"><b>Note 25: </b></a><a href="#footnotetag25">
+(retour) </a> Critiques célèbres.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote26"
+name="footnote26"><b>Note 26: </b></a><a href="#footnotetag26">
+(retour) </a> Professeur actuel de langue grecque au collége de la Trinité, à
+Cambridge; homme dont les hautes facultés et les écrits justifient peut-être
+une pareille préférence.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote27"
+name="footnote27"><b>Note 27: </b></a><a href="#footnotetag27">
+(retour) </a> Depuis que ces vers ont été écrits, lord H. Petty (aujourd'hui marquis
+de Lansdown) a perdu sa place, et subséquemment, j'allais dire
+conséquemment, l'honneur de représenter l'université: un fait si clair
+n'a pas besoin de commentaire.</blockquote>
+<br>
+<h3>II.</h3>
+
+<h3>AU COMTE DE ***.</h3>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i30"> <i>Tu semper amoris</i></p>
+<p class="i10"><i>Sis memor, et cari comitis ne abscedat imago</i>.</p>
+
+<p class="i30">(<span class="sc">Valérius Flaccus</span >.)</p>
+</div></div>
+
+<p>1. Ami de ma jeunesse! Quand nous errions ensemble,
+écoliers l'un de l'autre aimés, embrasés
+de l'amitié la plus pure; le bonheur qui emportait
+sur son aile ces heures de roses était une pluie de
+délices, telle qu'il en tombe rarement sur les mortels
+d'ici-bas.</p>
+
+<p>2. Le souvenir seul m'est plus cher que toutes les
+joies que j'aie jamais connues. Loin de vous, c'est
+une peine; mais c'est encore une peine agréable que
+de repasser en mémoire ces jours et ces heures, et
+de soupirer encore le mot d'adieu!</p>
+
+<p>3. Ma pensée mélancolique se nourrit de ces
+scènes dont je ne jouirai plus, de ces scènes que je
+regretterai toujours; la mesure de notre jeunesse est
+comblée, le rêve du soir de la vie est sombre et
+noir. Nous rencontrerons-nous?... Ah! jamais!</p>
+
+<p>4. Comme deux fleuves, enfans d'une même fontaine,
+en vain sortent ensemble d'une commune
+source, bientôt, divergeant de cette unique origine,
+suivent chacun, en murmurant, une route diverse,
+jusqu'à ce qu'ils se confondent dans l'Océan:</p>
+
+<p>5. Ainsi, nos vies désormais couleront séparées;
+leurs ondes, heureuses ou funestes, quoique voisines,
+hélas! ne se mêleront plus comme naguère;
+rapides ou lentes, noires ou limpides, elles arriveront
+au gouffre sans fond de la mort, pour quitter
+à jamais le rivage.</p>
+
+<p>6. Nos ames, ô mon ami! qu'animait auparavant
+un seul désir, qui vivaient de la même pensée, sont
+aujourd'hui entraînées dans des sphères différentes.
+Dédaignant les humbles amusemens de la campagne,
+c'est votre destin de vous mêler à une cour élégante,
+et de briller dans les annales de la mode.</p>
+
+<p>7. Le mien est de perdre mon tems à l'amour, ou
+d'exhaler mes rêveries en rimes, sans le secours de
+la raison; car le bon sens et la raison, au su et au
+vu des critiques, ont abandonné tout poète amoureux,
+et ne se sont laissés saisir par aucune de ses
+pensées.</p>
+
+<p>8. Pauvre Little<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a>
+<a href="#footnote28"><sup class="sml">28</sup></a>! barde à la voix douce et mélodieuse!
+On vient de traiter tes sublimes chants
+comme œuvres monstrueuses: celui qui dévoila les
+secrets de l'amour devait être stigmatisé par les terribles
+<i>Reviewers</i>, comme un être sans esprit et sans
+mœurs<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a>
+<a href="#footnote29"><sup class="sml">29</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote28"
+name="footnote28"><b>Note 28: </b></a><a href="#footnotetag28">
+(retour) </a> <i>Little</i> (petit, enfant), nom sous lequel Thomas Moore publia ses
+poésies érotiques.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote29"
+name="footnote29"><b>Note 29: </b></a><a href="#footnotetag29">
+(retour) </a> Ces stances furent écrites peu de tems après qu'une <i>Revue</i> du nord
+eût inséré une critique sévère sur une nouvelle publication de l'Anacréon
+anglais, Thomas Moore.</blockquote>
+
+<p>9. Et cependant, lorsque tu as en partage les
+éloges de la beauté, ne te plains pas de ton lot, harmonieux
+favori des neuf sœurs: on lira encore tes
+lays délicieux, quand le bras de la persécution sera
+mort et que les critiques seront oubliés.</p>
+
+<p>10. Pourtant, je dois accorder quelque mérite à
+ces dignes personnages qui châtient avec une implacable
+ardeur les mauvais vers et ceux qui les
+composent; et quoique je puisse moi-même être le
+premier en proie aux sarcasmes des critiques, certes
+je ne me battrai point avec eux<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a>
+<a href="#footnote30"><sup class="sml">30</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote30"
+name="footnote30"><b>Note 30: </b></a><a href="#footnotetag30">
+(retour) </a> Un poète (<i>horresco referens</i>) défia son <i>reviewer</i> à un combat à
+mort. Si cet exemple prévalait, nos censeurs périodiques devraient se
+plonger dans le Styx; car comment se sauveraient-ils autrement de la
+nombreuse armée de leurs assaillans furieux?</blockquote>
+
+<p>11. Peut-être feraient-ils tout aussi bien d'écraser
+la lyre d'un tel commençant, cette lyre aux sons
+âpres et rudes: celui qui offense si impertinemment
+à dix-neuf ans, avant trente deviendra, je gage, un
+pécheur endurci.</p>
+
+<p>12. Maintenant, je reviens à vous, et certes, je
+vous dois des excuses. Recevez donc mon apologie:
+en vérité, cher--, dans l'essor de mon imagination,
+je vole à droite et à gauche; ma muse aime la
+digression.</p>
+
+<p>13. Je vous disais, ce me semble, que votre destin
+serait d'ajouter une étoile au royal empyrée;
+puisse un royal sourire vous accueillir! Sous le règne
+d'un noble monarque, vous ne chercheriez pas en
+vain ce sourire, si le mérite vous sert de recommandation.</p>
+
+<p>14. Mais la cour abonde en périls; de perfides
+rivaux y étalent un éclat trompeur. Puissent les
+saints vous garantir de leurs piéges! Puisse votre
+amour ou votre amitié ne demander une tendre affection
+qu'à ceux qui seront le plus dignes de vous.</p>
+
+<p>15. Puissiez-vous ne pas vous écarter un moment
+du sûr et droit chemin de la vérité; n'être jamais
+leurré par l'appât des plaisirs! Puissent vos pas imprimer
+leur trace sur les roses; vos sourires être
+toujours des sourires d'amour; vos larmes, des larmes
+de joie!</p>
+
+<p>16. Oh! si vous souhaitez que le bonheur charme
+vos jours et vos années à venir, et que les vertus
+couronnent votre front, soyez toujours ce que vous
+étiez, aussi pur que je vous ai connu; soyez toujours
+ce que vous êtes aujourd'hui.</p>
+
+<p>17. Une part légère de gloire, qui viendrait réjouir
+mes ans à leur déclin, me serait alors doublement
+chère; mais lorsque je bénis votre nom chéri,
+je renoncerais à la renommée du poète pour être
+au moins ici un prophète.</p>
+<br>
+<h3>III.</h3>
+
+<h3>GRANTA, MACÉDOINE (1806).</h3>
+
+<p class="rig">Ἀργυρέαις λόγχαισι µάχου καὶ πάντα κρατήσαις.</p><br><br>
+
+<p>1. Oh! si le miracle du démon de Lesage<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a>
+<a href="#footnote31"><sup class="sml">31</sup></a> pouvait
+se réaliser à mon gré, Asmodée, cette nuit,
+soulèverait mon corps tremblant dans les airs, et
+irait le placer sur le clocher de Sainte-Marie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote31"
+name="footnote31"><b>Note 31: </b></a><a href="#footnotetag31">
+(retour) </a> <i>Le Diable Boiteux</i> de Lesage; le démon Asmodée place Don Cléophas
+sur un lieu élevé, et découvre à ses regards l'intérieur des maisons.</blockquote>
+
+<p>2. Là, il me montrerait les salles de l'antique
+Granta, dont les toits découverts n'arrêteraient plus
+mes regards, pleines d'habitans pédantesques, gens
+rêvant le surplis de linon ou la stalle d'honneur qui
+doivent être la proie de leur vote vénal.</p>
+
+<p>3. Là, je verrais les concurrens rivaux, Petty et
+Palmerston aux aguets, cabaler de toute leur puissance
+pour le prochain jour d'élection.</p>
+
+<p>4. Quoi? candidats et votans; troupe sainte, tous
+sont dans les bras du sommeil; c'est une race renommée
+pour sa piété, et dont les remords ne troublent
+jamais le repos.</p>
+
+<p>5. Lord Henri<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a>
+<a href="#footnote32"><sup class="sml">32</sup></a> ne peut avoir un doute; les votans
+sont personnes sages et réfléchies; ils savent
+bien que les promotions ne peuvent arriver que rarement
+et de tems en tems.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote32"
+name="footnote32"><b>Note 32: </b></a><a href="#footnotetag32">
+(retour) </a> Henri Petty.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>6. Ils savent que le chancelier a maintenant quelques
+jolis bénéfices à sa disposition; chacun d'eux
+espère en avoir un en partage, et sourit par conséquent
+à ses offres.</p>
+
+<p>7. Maintenant que la nuit s'avance, je détourne
+mes yeux de cette scène soporifique pour voir, sans
+être le moins du monde aperçu, les studieux enfans
+de l'<i>Alma mater</i><a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a>
+<a href="#footnote33"><sup class="sml">33</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote33"
+name="footnote33"><b>Note 33: </b></a><a href="#footnotetag33">
+(retour) </a> <i>Alma mater</i> (mère bienfaisante), mot consacré pour designer l'université.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>8. Là, dans une chambre étroite et humide, le
+candidat pour les prix de collége travaille, le nez sur
+ses cahiers, à la clarté d'une lampe nocturne, se
+couche tard et se lève matin.</p>
+
+<p>9. Certes, il mérite bien de gagner ces prix avec
+tous les honneurs de son collége, celui qui, faisant
+de si pénibles efforts pour les obtenir, court ainsi
+après un stérile savoir;</p>
+
+<p>10. Celui qui sacrifie ses heures de repos pour
+scander avec précision les mètres attiques, ou fatigue
+sa cervelle agitée à résoudre des problèmes mathématiques;</p>
+
+<p>11. Celui qui lit des fautes de quantité dans Sele<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a>
+<a href="#footnote34"><sup class="sml">34</sup></a>,
+ou qui se met la tête à la torture sur un triangle
+énigmatique; qui, privé souvent d'un repas salutaire,
+est condamné à disputer dans un latin barbare<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a>
+<a href="#footnote35"><sup class="sml">35</sup></a>,</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote34"
+name="footnote34"><b>Note 34: </b></a><a href="#footnotetag34">
+(retour) </a>
+ L'ouvrage de Sele sur les mètres grecs fait preuve d'un talent et
+d'une sagacité rares; mais, comme on doit s'y attendre dans un genre
+de travail si difficile, n'est pas remarquable pour l'exactitude.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote35"
+name="footnote35"><b>Note 35: </b></a><a href="#footnotetag35">
+(retour) </a>
+ Le latin des écoles est de l'espèce canine (<i>canina species</i>), et fort
+peu intelligible.</blockquote>
+
+<p>12. Qui renonce aux pages agréables et utiles des
+écrivains historiques, et préfère à la littérature le
+carré de l'hypoténuse<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a>
+<a href="#footnote36"><sup class="sml">36</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote36"
+name="footnote36"><b>Note 36: </b></a><a href="#footnotetag36">
+(retour) </a>
+ Théorème découvert par Pythagore: le carré de l'hypoténuse du
+triangle rectangle est égal à la somme des carrés des deux autres côtés.</blockquote>
+
+<p>13. Mais du moins ces occupations, sont innocentes,
+et ne font de mal qu'au pauvre étudiant;
+elles sont louables en comparaison d'autres récréations
+qui rassemblent la troupe imprudente.</p>
+
+<p>14. Comme la vue est choquée de leurs débauches
+désordonnées, lorsqu'ils unissent le vice et l'infamie,
+lorsque l'ivresse et les dés les entraînent, lorsque
+tous leurs sens sont noyés dans le vin!</p>
+
+<p>15. Telle n'est pas la bande des méthodistes, qui
+méditent des plans de réforme: ceux-ci invoquent
+le Seigneur dans une humble attitude, et prient pour
+les péchés d'autrui.</p>
+
+<p>16. Mais ils oublient que leur esprit d'orgueil,
+leur triomphante fierté dans cette vie d'épreuves,
+diminue grandement le mérite de cette abnégation
+dont ils se targuent si fort.</p>
+
+<p>17. C'est le matin.--Je détourne ma vue de ce
+spectacle.--Que rencontre alors mon regard? Une
+foule nombreuse, vêtue de blanc<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a>
+<a href="#footnote37"><sup class="sml">37</sup></a>, traverse la pelouse
+à pas mesurés.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote37"
+name="footnote37"><b>Note 37: </b></a><a href="#footnotetag37">
+(retour) </a> Le jour de la fête d'un saint, les étudians portent des surplis dans
+la chapelle.</blockquote>
+
+<p>18. La cloche de la chapelle retentit à grand bruit
+dans les airs; elle se tait:--quels sons entends-je
+alors? Les accords doux et célestes de l'orgue pénètrent
+mon oreille attentive.</p>
+
+<p>19. A cela se joint l'hymne sacré, le chant solennel
+du roi poète; et toutefois, lorsqu'on entend
+long-tems cette musique, on ne désire pas l'entendre
+une seconde fois.</p>
+
+<p>20. Nos chœurs seraient à peine excusables,
+même comme troupe de commençans novices: tout
+pardon, maintenant, doit être refusé à un tel synode
+de pécheurs croassans.</p>
+
+<p>21. Si David, après avoir achevé sa tâche sublime,
+eût entendu ces lourdauds chanter en sa présence,
+jamais ses psaumes ne seraient descendus
+jusqu'à nous: il les eût déchirés tout en fureur.</p>
+
+<p>22. Les malheureux Israélites, dans leur captivité,
+étaient, par l'ordre d'un tyran inhumain,
+obligés de chanter, le cœur plein d'amertume, sur
+les bords du fleuve de Babylone.</p>
+
+<p>23. Oh! s'ils eussent chanté sur un ton semblable,
+soit par ruse, soit par crainte, ils auraient pu rassurer
+leurs esprits; du diable si une ame eût voulu
+les entendre!</p>
+
+<p>24. Mais si je griffonne le papier encore davantage,
+au diable si une ame voudra me lire: ma
+plume est émoussée, mon encre à sec; il est en vérité
+tems de m'arrêter.</p>
+
+<p>25. Adieu donc, Granta aux vieux clochers! Je
+ne voltige plus comme Cléophas; tes scènes n'inspirent
+plus ma muse; le lecteur est fatigué, et moi
+aussi.</p>
+<br>
+<h3>IV.</h3>
+
+<h3>LACHIN Y GAIR.</h3>
+<hr class="short">
+
+<h4>AVANT-PROPOS DE L'AUTEUR.</h4>
+
+<p>Lachin y Gair, ou, comme on le prononce en langue erse,
+Loch na Garr, s'élève comme une orgueilleuse tour dans les
+Highlands du nord, près d'Invercauld. Un de nos modernes
+<i>tourists</i> en parle comme de la plus haute montagne de la
+Grande-Bretagne; quoi qu'il en soit, c'est à coup sûr une
+des plus aériennes et des plus pittoresques de nos <i>Alpes calédoniennes</i>.
+L'aspect en est d'une teinte sombre, mais le sommet
+est le siége de neiges éternelles. Je passai près de Lachin
+y Gair une partie de mes premières années, et c'est le souvenir
+de ce tems qui a donné naissance aux stances suivantes.</p>
+
+<hr class="short">
+
+<p>1. Arrière, gais paysages, et vous, jardins de
+roses! Que les mignons du luxe se promènent au
+milieu de vous. Qu'on me rende ces rocs où l'avalanche
+repose, séjour sacré de la liberté et de l'amour.
+Oui, Calédonie, tes montagnes me sont chères,
+quoique les élémens se livrent la guerre autour
+de leurs blanches cimes; oui, quoique au lieu de
+sources paisibles mugissent les cataractes écumantes,
+je soupire après la vallée du sombre Loch na
+Garr.</p>
+
+<p>2. Ah! c'est là que mes pas errèrent dans mon
+enfance; j'avais la toque pour coiffure, et pour manteau
+le plaid<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a>
+<a href="#footnote38"><sup class="sml">38</sup></a>. Pendant que je faisais ma course quotidienne
+sous l'ombrage des pins, ma pensée contemplait
+ces chefs de clans, morts autrefois sur le
+champ de bataille; je ne regagnais le foyer domestique
+qu'après que l'éclat mourant du jour eut fait
+place aux rayons de la brillante étoile polaire: car
+mon imagination se complaisait dans les traditions
+que me racontaient les habitans indigènes du sombre
+Loch na Garr.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote38"
+name="footnote38"><b>Note 38: </b></a><a href="#footnotetag38">
+(retour) </a> Ce mot est vicieusement prononcé <i>plad</i>: la vraie prononciation,
+conforme à celle d'Écosse, est connue par l'orthographe.
+
+<p>(<i>Note de Lord Byron</i>.)</p>
+
+<p>--Byron fait cette remarque, juste d'ailleurs, parce qu'il fait rimer
+<i>plaid</i> avec <i>glade</i> (ombraqe).</p>
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>3. Ombres des morts! n'ai-je pas entendu vos
+voix s'élever avec le souffle de la brise murmurante
+du soir? Certes, l'ame heureuse du héros parcourt,
+sur l'aile du vent, la vallée qui fut son domaine;
+autour de Loch na Garr, tandis que les vapeurs de
+l'ouragan s'amoncellent, l'hiver préside dans son char
+de glaces; les nuages y environnent les ombres de
+mes pères, qui séjournent dans les tempêtes du
+sombre Loch na Garr.</p>
+
+<p>4. Hommes vaillans, nés sous une étoile funeste<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a>
+<a href="#footnote39"><sup class="sml">39</sup></a>,
+des visions prophétiques ne vous annoncèrent-elles
+pas que le destin avait abandonné votre
+cause? Hélas! destinés à mourir à Culloden<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a>
+<a href="#footnote40"><sup class="sml">40</sup></a>, la
+victoire n'entoura point votre mort d'applaudissemens!
+mais vous êtes heureux, tout ensevelis que
+vous êtes dans le sommeil de la mort. Vous reposez
+avec votre clan dans les cavernes de Braemar<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a>
+<a href="#footnote41"><sup class="sml">41</sup></a>.
+Vos hauts faits, célébrés au son du pibroch<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a>
+<a href="#footnote42"><sup class="sml">42</sup></a>, par la
+voix grave du chanteur montagnard, frappent les
+échos du sombre Loch na Garr.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote39"
+name="footnote39"><b>Note 39: </b></a><a href="#footnotetag39">
+(retour) </a> Je fais ici allusion à mes ancêtres maternels, les Gordon, dont
+plusieurs combattirent pour l'infortuné prince Charles, plus connu sous
+le nom de Prétendant. Cette branche était presque alliée aux Stuarts par
+le sang comme par l'affection. Georges, second comte de Huntley,
+épousa la princesse Annabella Stuart, fille de Jacques I<sup>er</sup> d'Écosse; il
+laissa d'elle quatre fils, dont j'ai l'honneur de compter le troisième, sir
+William Gordon, au nombre de mes ancêtres.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote40"
+name="footnote40"><b>Note 40: </b></a><a href="#footnotetag40">
+(retour) </a> Je ne suis pas certain si quelqu'un d'eux périt à la bataille de Culloden;
+mais comme plusieurs succombèrent dans l'insurrection, j'ai usé
+du nom de la principale action, <i>pars pro toto</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote41"
+name="footnote41"><b>Note 41: </b></a><a href="#footnotetag41">
+(retour) </a> Région des Highlands ainsi appelée: il y a aussi un château de
+Braemar.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote42"
+name="footnote42"><b>Note 42: </b></a><a href="#footnotetag42">
+(retour) </a> Nom de la cornemuse écossaise. (<i>Note de Lord Byron</i>.)
+
+<p>--Erreur de Byron, amèrement relevée par la <i>Revue d'Édimbourg</i>.
+Le pibroch est proprement un air de cornemuse.</p>
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>5. Que d'années ont fui, Loch na Garr, depuis
+que je t'ai quitté! Que d'années s'écouleront encore
+avant que tu reçoives la trace de mes pas! La nature
+t'a déshérité de verdure et de fleurs: mais qu'importe?
+tu m'es encore plus cher que les plaines d'Albion.
+Angleterre! tes beautés sont fades et bourgeoises
+aux yeux de celui qui erra au loin sur les
+montagnes. Oh! gloire aux cimes sauvages et majestueuses!
+Gloire aux rocs escarpés et sourcilleux du
+sombre Loch na Garr.</p>
+<br>
+<h3>V.</h3>
+
+<h3>AU ROMAN.</h3>
+
+<p>1. Mère des rêves dorés, ô muse du roman! reine
+sacrée des joies enfantines! toi qui guides au milieu
+de danses aériennes ton fidèle cortége de jouvencelles
+et de jeunes garçons; enfin, tes charmes ne
+me retiennent plus, je brise les fers de mon premier
+àge, je ne prends plus part à ta ronde mystérieuse;
+mais j'abandonne tes royaumes pour ceux
+de la vérité.</p>
+
+<p>2. Et pourtant il est pénible de laisser les rêves
+qui habitent l'ame libre de toute défiance, qui nous
+font voir chaque nymphe comme une déesse dont
+les yeux rayonnent d'immortelles flammes, lorsque
+l'imagination tient son sceptre tout-puissant, et
+qu'elle embellit tout de mille couleurs variées, lorsque
+les vierges ne semblent plus une chimère, que
+tout est vrai, jusques aux sourires de la femme.</p>
+
+<p>3. Mais devons-nous avouer que tu n'es qu'un
+nom; et descendus de ton palais de nuées, ne plus
+trouver une Sylphide dans chaque dame, un Pylade<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a>
+<a href="#footnote43"><sup class="sml">43</sup></a>
+dans chaque ami? laisser tes royaumes aériens
+à la troupe des fées; avouer enfin que la femme
+est aussi fausse que belle, et que les amis ont de la
+sensibilité--pour eux seuls?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote43"
+name="footnote43"><b>Note 43: </b></a><a href="#footnotetag43">
+(retour) </a> Il est à peine nécessaire d'annoter que Pylade fut le compagnon
+d'Oreste et un héros de ces amitiés célèbres qui, avec celles d'Achille et
+Patrocle, Nisus et Euryale, Damon et Pythias, ont été transmises à la
+postérité, comme des exemples remarquables d'un attachement qui,
+suivant toute probabilité, n'a jamais existé hors de l'imagination du poète
+et de la page d'un historien ou d'un romancier moderne.</blockquote>
+
+<p>4. Je l'avoue avec honte, j'ai senti ta puissance:
+je me repens aujourd'hui, ton règne est passé, je
+n'obéirai plus à tes préceptes, je ne m'élancerai
+plus sur les ailes de l'imagination. Pauvre sot! aimer
+un œil étincelant, et croire cet œil cher à la vérité;
+se confier à la première coquette qui soupire, et
+mollir devant la coquette qui pleure.</p>
+
+<p>5. O muse trompeuse! Dégoûté de tes illusions,
+je fuis loin de ta cour bigarrée, où siégent l'affectation
+et la languissante sensibilité, dont les sottes
+larmes ne peuvent jamais couler pour d'autres douleurs
+que pour les tiennes; qui se détourne des maux
+réels pour baigner de pleurs tes pompeuses idoles.</p>
+
+<p>6. Unis-toi maintenant à la sympathie, vêtue de
+noir, couronnée de cyprès, qui niaisement soupire
+avec toi, dont le cœur saigne pour toutes les ames:
+appelle ta cour féminine et champêtre pour pleurer
+un adorateur perdu à jamais, qui jadis put brûler
+d'une ardeur égale, mais ne s'incline plus aujourd'hui
+devant ton trône.</p>
+
+<p>7. Et vous, tendres nymphes, dont les larmes
+sont prêtes à couler à grands flots en toute occasion,
+dont les cœurs gémissent sous le poids de craintes
+imaginaires, et brûlent d'imaginaires délires: dites,
+pleurerez-vous mon nom absent, pleurerez-vous un
+apostat de votre aimable cortége? Un barde enfant
+peut du moins réclamer de vous quelques accens de
+sympathie.</p>
+
+<p>8. Adieu, troupe folâtre; adieu pour toujours!
+L'heure du destin approche; déjà paraît le gouffre
+où vous devez être englouties sans causer de regrets:
+je vois le lac noir de l'oubli, agité par des vents que
+vous ne sauriez apaiser, abîme où vous et votre gracieuse
+souveraine devez, hélas! périr ensemble.</p>
+<br>
+<h3>VI.</h3>
+
+<h3>ÉLÉGIE SUR L'ABBAYE DE NEWSTEAD<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a>
+<a href="#footnote44"><sup class="sml">44</sup></a>.</h3>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote44"
+name="footnote44"><b>Note 44: </b></a><a href="#footnotetag44">
+(retour) </a> Comme un poème sur ce sujet est imprimé au commencement du
+recueil, l'auteur n'eut pas primitivement l'intention d'y insérer celui-ci:
+en l'y ajoutant aujourd'hui, il cède au désir de quelques amis.</blockquote>
+
+<p><span class="rig">
+ <i>It is the voice of years that are gone! They<br>
+roll before me with all their deeds</i>.</span><br><br>
+
+<span class="rig">(<span class="sc">Ossian</span >.)</span><br><br>
+
+<span class="rig">C'est la voix des ans qui sont passés! Ils roulent<br>
+devant moi avec tous leurs événemens.<br></span><br><br>
+</p>
+
+<p>1. Newstead! que le tems dévore si vite! séjour
+autrefois si brillant! asile de la religion, gloire de
+Henri repentant<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a>
+<a href="#footnote45"><sup class="sml">45</sup></a>! Cloître, qui renfermes les tombes
+de tant de guerriers, de moines et de nobles dames,
+dont les ombres mélancoliques rôdent autour de tes
+ruines!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote45"
+name="footnote45"><b>Note 45: </b></a><a href="#footnotetag45">
+(retour) </a> Henri II fonda Newstead peu après l'assassinat de Thomas Becket.</blockquote>
+
+<p>2. Salut! édifice plus honoré dans ta décadence
+que nos modernes demeures encore debout sur leurs
+colonnes! L'orgueil majestueux de tes voûtes porte
+un sombre défi aux orages de la destinée.</p>
+
+<p>3. Je ne chante pas les serfs<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a>
+<a href="#footnote46"><sup class="sml">46</sup></a> qui, revêtus de
+leurs cottes de mailles, pour obéir à leur suzerain,
+demandent, dans un sombre appareil, la croix d'écarlate<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a>
+<a href="#footnote47"><sup class="sml">47</sup></a>,
+ou s'assemblent pleins d'allégresse autour
+de la table du festin, fidèles soldats de leur chef,
+bande vaillante et immortelle.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote46"
+name="footnote46"><b>Note 46: </b></a><a href="#footnotetag46">
+(retour) </a> Ce mot est employé par Walter-Scott dans son poème: <i>The wild
+Huntsman</i> (<i>le Chasseur sauvage</i>), comme synonyme de vassal.
+
+<p>(<i>Note de Lord Byron</i>.)</p>
+
+<p>--Les mots anglais sont comme en français: <i>serf</i>, <i>vassal</i>! Tous nos
+lecteurs en connaissent la différence.</p>
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote47"
+name="footnote47"><b>Note 47: </b></a><a href="#footnotetag47">
+(retour) </a> La croix de drap rouge était le signe des croisés.</blockquote>
+
+<p>4. Autrement, le magique regard de l'imagination
+pourrait suivre leur marche à travers le cours du
+tems, et contempler toute cette ardente jeunesse,
+destinée à mourir sous le ciel de la Judée, pour accomplir
+le pélerinage dont elle fit vœu.</p>
+
+<p>5. Mais ce n'est pas de tes noires murailles, ô
+Newstead! que le baron part pour la guerre; son
+domaine féodal est dans d'autres contrées. Dans ton
+enceinte, la conscience déchirée cherche le repos et
+fuit l'éclat importun du jour.</p>
+
+<p>6. Oui, dans tes obscures cellules et sous tes ombrages
+profonds, le moine abjura un monde qu'il
+ne pouvait plus revoir;--le crime, taché de sang,
+vint, en son repentir, chercher la consolation, et
+l'innocence échappa à la tyrannie de ses oppresseurs.</p>
+
+<p>7. Un monarque ordonna que tu t'élevasses près
+de ces bois déserts, où jadis les bannis de Sherwood
+avaient coutume de rôder; et les crimes de la superstition,
+à couleurs si diverses, trouvèrent un
+abri sous le froc protecteur du prêtre.</p>
+
+<p>8. Où maintenant croît l'herbe mouillée de rosée,
+humide vêtement de l'argile dont la vie s'est éteinte,
+là jadis les révérends pères vivaient en odeur de
+sainteté, et n'élevaient leurs voix pieuses que pour
+prier.</p>
+
+<p>9. Où maintenant la chauve-souris agite ses larges
+ailes, aussitôt que le crépuscule<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a>
+<a href="#footnote48"><sup class="sml">48</sup></a> étend son ombre
+sur le jour qui s'évanouit; là jadis le chœur unit ses
+chants pour les vêpres, ou paya le tribut des matines
+à la Sainte-Vierge Marie<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a>
+<a href="#footnote49"><sup class="sml">49</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote48"
+name="footnote48"><b>Note 48: </b></a><a href="#footnotetag48">
+(retour) </a> Byron, pour dire <i>crépuscule</i>, s'est servi du mot écossais <i>gloaming</i>;
+il fait à ce sujet la remarque suivante:--Comme <i>gloaming</i>, mot écossais
+pour <i>twilight</i>, est plus poétique, et a été recommandé par plusieurs
+littérateurs éminens, particulièrement par le docteur Moore, dans ses
+<i>Lettres à Burns</i>, je me suis hasardé à l'employer en raison de son
+harmonie.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote49"
+name="footnote49"><b>Note 49: </b></a><a href="#footnotetag49">
+(retour) </a> Le prieuré était dédié à la Vierge.</blockquote>
+
+<p>10. Les ans suivent les ans: les siècles chassent
+les siècles; les abbés se succèdent l'un à l'autre sans
+interruption: la charte de la religion est leur égide,
+jusqu'à ce qu'un royal sacrilége ait décrété leur
+condamnation.</p>
+
+<p>11. Un Henri<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a>
+<a href="#footnote50"><sup class="sml">50</sup></a>, de pieuse mémoire, éleva ces
+gothiques murailles, et donna à leurs saints habitans
+le repos et la paix; un autre Henri révoque ce
+généreux bienfait, et fait taire les sacrés accens de
+la dévotion.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote50"
+name="footnote50"><b>Note 50: </b></a><a href="#footnotetag50">
+(retour) </a> A l'époque de la suppression des monastères, Henri VIII conféra
+l'abbaye de Newstead à sir John Byron.</blockquote>
+
+<p>12. Vaine est la menace ou la suppliante prière!
+Il les chasse de leur fortuné séjour; les condamne à
+errer dans un monde odieux, proscrits, désespérés,
+sans ami, sans asile, sans refuge, hormis leur Dieu.</p>
+
+<p>13. Écoutez! Les échos répondent aux nouveaux
+bruits de cette musique martiale qui les ébranle!
+Les hérauts d'un seigneur belliqueux et hautain agitent
+les hautes bannières dans l'enceinte de ces murs.</p>
+
+<p>14. Les cris lointains échangés par les sentinelles,
+le bruit des fêtes, le cliquetis des armes éclatantes,
+les hennissemens de la trompette et les sons graves
+du tambour s'unissent de concert et accroissent l'alarme.</p>
+
+<p>15. Antique abbaye, te voilà devenue une forteresse
+royale<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a>
+<a href="#footnote51"><sup class="sml">51</sup></a>! entourée d'une armée rebelle qui
+t'insulte! La guerre dirige ses redoutables machines
+contre ton front menaçant, et lance sur toi la destruction
+en pluie de soufre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote51"
+name="footnote51"><b>Note 51: </b></a><a href="#footnotetag51">
+(retour) </a> Newstead soutint un siége considérable durant la guerre de Charles
+I<sup>er</sup> contre son parlement.</blockquote>
+
+<p>16. Vaine défense! Un traître ennemi, quoique
+vingt fois repoussé dans ses assauts, triomphe enfin
+de la bravoure par la ruse. Les assaillans à flots
+pressés écrasent le vassal fidèle; les étendards fumans
+de la rébellion flottent au-dessus de sa tête.</p>
+
+<p>17. Le baron furieux ne cède pas la place sans
+vengeance; il engraisse du sang des traîtres la plaine
+couleur de pourpre. Toujours invaincu, il demeure
+armé de son sabre, et les jours de la gloire luisent
+encore pour lui.</p>
+
+<p>18. En ce moment le guerrier souhaitait de s'ouvrir
+à lui-même une tombe au milieu des lauriers
+qu'il cueillait; mais sans doute une fée, protectrice
+de Charles, vint sauver l'ami et l'espoir du monarque.</p>
+
+<p>19. Tremblante, elle le retira de cette lutte inégale,
+pour l'opposer au torrent sur d'autres champs
+de bataille; elle réservait sa vie pour de plus nobles
+combats<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a>
+<a href="#footnote52"><sup class="sml">52</sup></a>: il devait conduire les rangs où tomba le
+divin Falkland<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a>
+<a href="#footnote53"><sup class="sml">53</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote52"
+name="footnote52"><b>Note 52: </b></a><a href="#footnotetag52">
+(retour) </a> Lord Byron et son frère sir William occupèrent des postes éminens
+dans l'armée royale; le premier fut général en chef en Irlande, lieutenant
+de la Tour et gouverneur de Jacques, duc d'Yorck, depuis Jacques
+II; le second prit une part active à plusieurs batailles. Voir Clarendon,
+Hume, etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote53"
+name="footnote53"><b>Note 53: </b></a><a href="#footnotetag53">
+(retour) </a> Lucius Cary, lord vicomte Falkland, l'homme le plus accompli de
+son tems, fut tué au combat de Newberry, en chargeant dans les rangs
+du régiment de cavalerie de lord Byron.</blockquote>
+
+<p>20. Et toi, pauvre abbaye, livrée au plus effréné
+pillage, tandis que les mourans soupirent leur dernière
+prière, combien est changé l'encens que tu
+fais monter vers le ciel! Que de victimes se débattent
+sur ton sol ensanglanté!</p>
+
+<p>21. Plus d'un brigand farouche souille ton gazon
+sacré de son cadavre horrible et pâle: sur les hommes
+et les chevaux entassés, amas d'impure corruption,
+court une bande sauvage de pillards.</p>
+
+<p>22. Les sépulcres rangés en longues allées, et
+couverts des tristes insignes du deuil, sont eux-mêmes
+saccagés, et rendent par force à la lumière la poussière
+mortelle. Les morts n'échappent pas aux griffes
+de ces bandits, qui troublent le repos de la tombe
+pour chercher l'or enseveli.</p>
+
+<p>23. La harpe se tait; la lyre guerrière est silencieuse;
+la mort a glacé la main du ménestrel, qui
+attaquait avec tant de feu les cordes frémissantes,
+et chantait la gloire de la palme martiale.</p>
+
+<p>24. Enfin, les meurtriers, rassasiés de sang et
+gorgés de butin, se retirent.--On n'entend plus
+le bruit des combats. Le silence rentre dans son auguste
+empire, et l'horreur, noir fantôme, garde la
+porte massive.</p>
+
+<p>25. C'est là que la désolation établit sa redoutable
+cour. Quels satellites annoncent son funeste avènement?
+Des oiseaux de sinistre augure accourent
+avec des cris funèbres pour veiller dans le temple
+sacré.</p>
+
+<p>26. Bientôt les rayons réparateurs d'une nouvelle
+aurore chassent du ciel de la Bretagne les nuages de
+l'anarchie; le fier usurpateur redescend dans l'enfer,
+sa patrie: la nature triomphe de joie à la mort
+du tyran.</p>
+
+<p>27. La tempête salue les gémissemens de son
+agonie: la voix des orages répond à ses derniers
+soupirs: la terre tremble en recevant ses ossemens;
+elle accueille à regret l'offrande d'une si sombre
+mort<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a>
+<a href="#footnote54"><sup class="sml">54</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote54"
+name="footnote54"><b>Note 54: </b></a><a href="#footnotetag54">
+(retour) </a> C'est un fait historique. Une tempête violente arriva immédiatement
+après la mort ou l'enterrement de Cromwell: ce qui occasiona mainte
+dispute entre ses partisans et les cavaliers. Les deux partis s'accordèrent
+à y voir une manifestation de la pensée divine; mais était-ce approbation
+ou improbation? c'est ce que nous laissons à décider aux casuistes de ce
+siècle. J'ai tiré parti de cette circonstance comme il convenait au sujet
+de mon poème.</blockquote>
+
+<p>28. Le pilote légitime<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a>
+<a href="#footnote55"><sup class="sml">55</sup></a> reprend le gouvernail; il
+guide le navire de l'état à travers de paisibles mers.
+L'espérance, comme jadis, réjouit de son sourire
+le tranquille royaume, et guérit les blessures saignantes
+de la haine lassée.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote55"
+name="footnote55"><b>Note 55: </b></a><a href="#footnotetag55">
+(retour) </a> Charles II.</blockquote>
+
+<p>29. Alors, Newstead! les mornes habitans de tes
+cellules abandonnent en hurlant leurs nids violés;
+le suzerain reprend possession de son fief, dont,
+après tant d'absence, il jouit avec enthousiasme.</p>
+
+<p>30. Les vassaux, dans ton enceinte hospitalière,
+bénissent à grands cris, et le verre en main, le retour
+de leur seigneur; la culture embellit de nouveau
+la joyeuse vallée, et les femmes, naguère en
+deuil, cessent de se lamenter.</p>
+
+<p>31. Mille chants frappent les échos mélodieux;
+les arbres se vêtissent d'un feuillage inaccoutumé.
+Écoutez! le cor résonne sur un ton suave; le cri du
+chasseur se prolonge dans le souffle de la brise.</p>
+
+<p>32. Les vallées s'ébranlent sous les pas des coursiers.
+Que de craintes, que d'inquiètes espérances
+accompagnent la chasse! Le cerf expirant cherche
+un refuge dans le lac; de cris de triomphe annoncent
+que tout est fini.</p>
+
+<p>33. Jours heureux! trop heureux pour durer!
+Voilà les plaisirs simples que connaissaient nos vertueux
+ancêtres. Aucun vice brillant ne les leurrait
+de son éclat trompeur: leurs joies étaient nombreuses,
+et rares étaient leurs soucis.</p>
+
+<p>34. Durant un long espace, les fils succèdent aux
+pères; le tems emporte les années, et la mort lance
+son dard. Un autre baron presse le cheval écumant:
+une autre bande poursuit le cerf haletant.</p>
+
+<p>35. Newstead! quel triste changement de spectacle!
+Ta nef qui s'entr'ouvre présage les progrès d'une
+lente décadence. Le dernier et le plus jeune d'une
+noble race tient aujourd'hui sous son empire tes tourelles
+tombant en poudre.</p>
+
+<p>36. Il escalade tes vieilles tours grises, maintenant
+si désertes; il regarde tes voûtes, à l'abri desquelles
+dorment les morts des âges féodaux, tes
+dortoirs ouverts aux pluies de la froide saison: il
+regarde, il regarde et pleure.</p>
+
+<p>37. Pourtant ses larmes ne sont point l'emblème
+du regret; c'est une affection bien chère qui leur
+commande de couler: la fierté, l'espérance et l'amour
+lui défendent de t'oublier, et allument dans
+son sein une flamme brûlante.</p>
+
+<p>38. Oui, il te préfère aux dômes brillans d'or, ou
+aux mesquines grottes que la vanité des grands décore
+d'ornemens bizarres: oui, il soupire au milieu
+de tes tombes humides et moussues, sans exhaler un
+murmure contre la volonté du sort.</p>
+
+<p>39. Peut-être ton soleil encore se lèvera, et t'éclairera
+des éblouissans rayons de son midi; peut-être
+les heures redeviendront pour toi aussi brillantes
+que jadis, et tes jours à venir n'envieront rien
+à tes jours passés.</p>
+<br>
+<h3>VII.</h3>
+
+<h3>A. E. N. L. Esq.</h3>
+
+<p><span class="rig"><i>Nil ego contulerim jucundo sanus amico</i>.</span><br><br>
+
+<span class="rig">(<span class="sc">Hor.</span > <i>Epist.</i>)</span><br></p>
+
+<p>Cher L***, dans cette retraite isolée, quand tout
+autour de moi est plongé dans le sommeil, les jours
+heureux de notre vie passée renaissent et se déroulent
+au regard de l'imagination. Ainsi, lorsque au
+milieu de l'orage, et malgré les nuages amoncelés
+qui obscurcissent le jour, je vois une bande étincelante
+de couleurs variées se dessiner sur l'horizon,
+alors je salue l'arc céleste qui répand le signal de la
+paix future, et qui commande aux élémens de cesser
+leur guerre. Ah! quoique le présent n'apporte que
+des peines, je songe que ces jours d'autrefois peuvent
+revenir; ou si, dans un moment de noire mélancolie,
+une crainte, envieuse de mon bonheur, se
+glisse par surprise en mon sein, combat ma plus
+chère pensée et interrompt mon songe doré,--j'exorcise
+le malin esprit, et je m'abandonne encore
+à ma rêverie accoutumée. Quoique nous ne devions
+plus désormais répéter dans la vallée de Granta la
+leçon du pédant, ni poursuivre à travers les bocages
+de l'Ida nos délicieuses visions; quoique la jeunesse
+ait fui sur ses ailes de rose, et que l'âge mûr fasse
+valoir ses droits sévères, le tems ne détruira pas
+toute espérance, et nous accordera quelques heures
+d'une joie modérée.</p>
+
+<p>Oui, j'espère que l'aile vaste du tems versera autour
+de nous quelques rosées printanières; mais si
+la fatale faux doit moissonner toutes les fleurs de ces
+bosquets magiques, où la riante jeunesse se plaît à
+demeurer, où les cœurs palpitent d'un naïf enthousiasme;
+si l'âge mûr, au front sombre, aux froides
+contraintes, arrête l'entraînement de l'ame, glace
+dans l'œil les larmes de la pitié, ou comprime le soupir
+de la sympathie, s'il entend sans émotion le gémissement
+de l'infortune, et qu'il m'ordonne de n'avoir
+plus de sensibilité que pour moi seul, oh! puisse
+mon cœur n'apprendre jamais à étouffer ses naïfs et
+généreux instincts! puisse-t-il toujours mépriser un
+sévère censeur, et n'oublier jamais le malheur d'autrui!
+Oui, tel que vous m'avez connu dans ces jours
+sur lesquels mon souvenir s'arrête encore, puisse-je
+errer toujours sans guide, sans sociales entraves, et
+jusques au déclin de l'âge, rester enfant par le cœur!
+Quoique emportée aujourd'hui par d'aériennes visions,
+mon ame est toujours la même pour vous; ç'a
+été souvent mon destin de pleurer, et toutes mes
+anciennes joies sont refroidies. Mais; loin de moi,
+heures aux couleurs noires! votre sombre empire est
+passé, mon chagrin n'est déjà plus; j'en jure par
+toutes les félicités que connut mon enfance; ma pensée
+ne se fixera plus sur votre ombre. Ainsi, quand
+la colère de l'ouragan est tombée, et que les cavernes
+de la montagne ne laissent plus échapper leurs tristes
+mugissemens, nous ne songeons plus à la bise
+d'hiver, invités au repos par la douce haleine du zéphir.
+Trop souvent ma muse enfantine mit au ton de
+l'amour sa lyre languissante; mais aujourd'hui, sans
+objet aucun que je puisse choisir, mes chants expirent
+en soupirs à demi formés. Hélas! mes jeunes
+nymphes ont fui; E--est épouse, C--est mère,
+Caroline soupire solitaire, Marie s'est donnée à un
+autre, et Cora, dont le regard se promenait naguère
+sur moi, ne saurait plus aujourd'hui ranimer
+mon amour. En vérité, cher L***, il est tems de
+fuir, car le regard de Cora brille pour tous. Et quoique
+le soleil dispense également à tous la lumière de
+ses rayons bienfaisans, et que l'œil d'une femme soit
+un <i>soleil</i>, ce dernier ne devrait luire que pour un
+seul. Le méridien de l'ame ne convient pas à celles
+dont le soleil dispense un universel <i>été</i>. Ainsi, toutes
+mes anciennes flammes sont éteintes; et l'amour,
+pour moi, n'est plus qu'un nom. Quand les flammes
+de l'incendie s'affaissent, ce qui naguères en accroissait
+la lumière et la dévorante ardeur, en disperse
+maintenant dans l'ombre toutes les étincelles: ainsi
+fait le feu des passions, lorsque le jeune garçon ou
+la jeune fille se souviennent encore, mais que toute
+la force de l'amour expire et s'éteint sur une braise
+mourante. Mais aujourd'hui, cher L***, il est minuit,
+et les nuages obscurcissent la lune vaporeuse,
+dont je ne redirai pas les beautés, décrites dans les
+vers de tous les écoliers; car pourquoi marcherai-je
+dans le sentier que tout barde a foulé avant moi?
+Toutefois, avant que ce flambeau argenté des nuits
+ait trois fois parcouru son cercle accoutumé, trois
+fois renouvelé sa course de lumière et chassé les ténèbres
+profondes, je compte, ô mon aimable ami,
+que nous verrons son disque errant au-dessus du séjour
+paisible et chèrement aimé qui servit naguère
+d'asile à notre premier âge. Là, nous nous mêlerons
+à la bande joyeuse de ceux que connut notre enfance;
+maint récit des jours passés emportera les
+heures riantes, et nos ames s'inonderont de la rosée
+sacrée des plaisirs intellectuels, jusqu'à ce que le
+croissant de Diane pâlisse et luise à peine à travers
+le brouillard du matin.</p>
+
+
+
+<br>
+<h3>VIII.</h3>
+
+<h3>A ***<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a>
+<a href="#footnote56"><sup class="sml">56</sup></a>.</h3>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote56"
+name="footnote56"><b>Note 56: </b></a><a href="#footnotetag56">
+(retour) </a> Il est aisé de voir que ces vers sont adressés à Marie Chaworth. Voir
+la Vie de Byron.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>1. Oh! si ma destinée eût été jointe à la tienne
+comme jadis ce don en semblait le gage, jamais tant
+de folies ne m'eussent entraîné: car alors ma paix
+n'eût point été troublée.</p>
+
+<p>2. A toi, je dois ces fautes de mon jeune âge; à
+toi, la censure des sages et des vieillards: car ils savent
+mes péchés, et ils ne savent pas que le tien fut
+de rompre les liens de l'amour.</p>
+
+<p>3. Naguère mon ame était pure comme la tienne,
+et pouvait étouffer toutes ses flammes naissantes.
+Mais où sont aujourd'hui tes sermens? c'est un autre
+qui les a reçus.</p>
+
+<p>4. Peut-être je pourrais détruire la paix de mon
+rival, lui ravir le bonheur qui l'attend: mais que
+la joie lui sourie toujours: en mémoire de toi, je
+ne puis le haïr.</p>
+
+<p>5. Ah! depuis que je t'ai perdue, ange de beauté!
+mon cœur ne peut rester fidèle à aucune femme. Ce
+qu'il cherchait en toi seule, il tente, hélas! de le
+trouver en plusieurs maîtresses.</p>
+
+<p>6. Adieu donc, õ fille perfide! Te regretter serait
+vain et stérile. Ni l'espérance ni le souvenir ne
+me prêtent leur aide, mais l'orgueil seul peut m'apprendre
+à t'oublier.</p>
+
+<p>7. Et pourtant toute cette folle dépense d'années,
+cercle fatigant de plaisirs éventés, ces mille et mille
+amours, ces craintes d'une matrone, ces chants de
+délire inspirés par la passion,</p>
+
+<p>8. Si tu avais été à moi, tout cela ne serait pas:--ces
+joues, que les désordres de mon jeune âge ont
+pâlies, n'auraient jamais été colorées par la fièvre
+des passions, mais auraient fleuri dans le calme du
+bonheur domestique.</p>
+
+<p>9. Oui, naguère les scènes champêtres m'étaient
+douces, car la nature semblait sourire devant toi:
+naguère mon cœur abhorrait l'illusion, car il ne battait
+que pour t'adorer.</p>
+
+<p>10. Mais aujourd'hui je cours après d'autres joies:
+la réflexion jetterait mon ame dans la démence; au
+milieu d'une foule irréfléchie et d'un bruit vide de
+pensées, je triomphe à demi de ma profonde tristesse.</p>
+
+<p>11. Cependant une idée funeste se glisse encore
+dans mon sein, en dépit de mes vains efforts; et des
+démons eux-mêmes plaindraient ce que je sens à
+penser que tu es perdue pour jamais.</p>
+<br>
+<h3>IX.</h3>
+
+<h3>STANCES.</h3>
+
+<p>1. Plût à Dieu que je fusse encore un enfant
+étourdi, séjournant encore dans ma caverne des
+<i>Highlands</i>, errant dans la sombre forêt ou jouant sur
+la vague bleuâtre! La pompe incommode de l'orgueil
+saxon<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a>
+<a href="#footnote57"><sup class="sml">57</sup></a> ne va pas à une ame libre qui aime les
+flancs escarpés de la montagne et cherche les rocs où
+se brisent les ondes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote57"
+name="footnote57"><b>Note 57: </b></a><a href="#footnotetag57">
+(retour) </a> Sassenagh ou Saxon, mot de la langue erse, signifiant ou Lowlander
+(habitant de la partie basse de l'Écosse), ou Anglais.</blockquote>
+
+<p>2. Fortune! reprends ces plaines cultivées, reprends
+ce nom éclatant! Je hais l'attouchement des
+mains serviles; je hais les esclaves qui rampent autour
+de moi: place-moi sur les rochers que j'aime,
+qui répondent aux rugissemens sauvages de l'océan.
+Je ne te demande qu'une faveur,--celle d'errer encore
+au milieu des scènes que ma jeunesse a connues.</p>
+
+<p>3. J'ai vécu peu d'années, et je sens déjà que le
+monde n'est pas fait pour moi.--Ah! pourquoi d'épaisses
+ténèbres cachent-elles l'heure où l'homme
+doit cesser d'être? Autrefois j'avais devant les yeux
+un rêve éblouissant, une scène imaginaire de bonheur.
+O vérité!--pourquoi tes odieux rayons éclairèrent-ils
+à mon réveil un monde tel que celui-ci?</p>
+
+<p>4. J'aimais;--mais ceux que j'aimais ne sont plus;
+j'avais des amis,--mes jeunes amis ont disparu. Ah!
+quelle tristesse pèse sur un cœur solitaire, quand
+toutes ses espérances sont mortes! Quoique de gais
+compagnons, le verre en main, chassent un instant
+le sentiment du malheur; quoique le plaisir agite
+l'ame délirante, ah! le cœur--le cœur est toujours
+vide.</p>
+
+<p>5. Quel ennui! Entendre la voix de ceux que le
+rang ou le hasard, que la richesse ou le pouvoir
+associent sans amitié ou inimitié à nos heures de
+fête. Rendez-moi quelques amis fidèles, dont l'âge
+et les sentimens soient les miens, et je fuirai la réunion
+nocturne et bruyante où la joie n'est pourtant
+qu'un nom.</p>
+
+<p>6. Et toi, femme! être adorable! mon espoir,
+ma consolation, mon tout! Combien mon sang doit
+être refroidi, puisque je commence à me blâser de
+tes sourires! J'abandonnerais sans soupirer cette
+scène agitée de maux brillans, pour posséder ce
+contentement calme que la vertu connaît ou semble
+connaître.</p>
+
+<p>7. Je fuirais volontiers les demeures des hommes.
+Je veux fuir, et non haïr le genre humain; mon
+cœur soupire après la sombre vallée dont l'obscurité
+convient aux sombres pensers. Oh! que n'ai-je
+les ailes qui portent la tourterelle à son nid! je m'élancerais
+vers la voûte des cieux, pour m'enfuir et
+m'aller reposer<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a>
+<a href="#footnote58"><sup class="sml">58</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote58"
+name="footnote58"><b>Note 58: </b></a><a href="#footnotetag58">
+(retour) </a> Psaume LV, vers. 6.--«Et je dis, Oh! que n'ai-je des ailes comme
+la colombe, alors je m'enfuirais et m'irais reposer.» Ce verset fait
+partie de la plus belle antienne de notre langue.</blockquote>
+<br>
+<h3>X.</h3>
+
+<h3>VERS ÉCRITS SOUS UN ORME</h3>
+
+<h4>DANS LE CIMETIÈRE DE HARROW-ON-THE-HILL.</h4>
+
+<p>Septembre 2, 1807.</p>
+
+<p>Asile de ma jeunesse! toi dont les vieux arbres
+soupirent agités par la brise qui rafraîchit ton ciel
+serein, tu me vois rêver solitaire, moi qui souvent
+ai foulé ton doux et verdoyant gazon avec ceux que
+j'aimais, avec ceux qui, dispersés au loin, déplorent
+peut-être comme moi les heureuses scènes de leurs
+jours passés. En suivant de nouveau les contours de
+la colline, mes yeux t'admirent, mon cœur t'adore
+encore, toi, vieil ormeau, dont l'ombrage m'abrita
+tant de fois pendant ces rêveries qui emportaient
+rapidement les heures du crépuscule. Je viens encore
+reposer mes membres au même lieu; mais,
+hélas! mes pensées ne sont plus les mêmes. Oh!
+comme tes branches, gémissant sous l'effort du vent,
+invitent mon cœur à rappeler le passé, et semblent
+dire dans leur aimable murmure: «Jouis, quand
+tu le peux encore, d'un long et dernier adieu.»</p>
+
+<p>Quand le sort, enfin, glacera ce sein brûlant de
+fièvre, et en calmera pour jamais les soucis et les
+passions... Souvent j'ai pensé qu'il serait doux à ma
+dernière heure (si quelque chose peut être doux à
+l'instant où la vie résigne sa puissance) de savoir
+qu'une humble tombe, une cellule étroite, renfermerait
+mon cœur là où il aima demeurer. Oui, je le
+crois, il y aurait un charme à mourir dans ce rêve:
+ici battit mon cœur; ici puisse-t-il reposer! Puissé-je
+dormir où naquirent toutes mes espérances! dans ce
+lieu, théâtre de mon jeune âge, et asile de mon
+éternel sommeil; puissé-je rester à jamais étendu
+sous ce dais de feuillage, caché par le gazon sur lequel
+joua mon enfance, couvert par le sol qui revêt
+un lieu bien aimé, confondu avec la terre que foulèrent
+mes pas; béni par les voix qui charmèrent ma
+jeune oreille, pleuré du petit nombre d'amis que
+mon ame reconnaissait ici, regretté par ceux qui
+furent mes compagnons à l'aurore de mes jours, et
+oublié de tout le reste du monde.</p>
+<br><br>
+<h1>LA MORT DE CALMAR</h1>
+
+<h3>ET D'ORLA,</h3>
+
+<h5>IMITATION D'OSSIAN MACPHERSON<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a>
+<a href="#footnote59"><sup class="sml">59</sup></a>.</h5>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote59"
+name="footnote59"><b>Note 59: </b></a><a href="#footnotetag59">
+(retour) </a> Il est peut-être nécessaire de remarquer que cette histoire, quoique la
+catastrophe soit fort différente, est tirée de l'épisode de Nisus et Euryale,
+dont nous avons déjà donne une traduction dans ce volume.
+
+<p>(<i>Note de Lord Byron</i>.)</p>
+
+<p>Voir la liste des pièces classiques traduites ou imitées par Byron. Il est à
+peine besoin d'avertir que cette histoire est écrite en prose dans l'original.</p>
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<br><br>
+
+<hr>
+<h2>LA MORT DE CALMAR</h2>
+
+<h3>ET D'ORLA.</h3>
+
+<hr class="short">
+<br>
+<p>Chers sont les jours de la jeunesse! La vieillesse
+arrête son regard sur leurs souvenirs à travers le
+brouillard du tems. Elle rappelle, au crépuscule de
+la vie, les heures éclairées par le soleil du matin.
+Elle lève sa lance d'une main tremblante. «C'est avec
+un bras moins faible, s'écrie-t-elle, que je maniai le
+fer devant mes pères!» La race des héros n'est plus!
+mais leur renommée retentit sur la harpe; leurs ames
+volent sur les ailes du vent! Ils entendent le chant
+de gloire à travers les soupirs de la tempête, et se
+réjouissent dans leurs palais de nuages! Tel est Calmar:
+la pierre grise marque l'étroite demeure de sa
+cendre; il regarde la terre du haut des orages; il
+roule son ombre dans le tourbillon de l'ouragan, et
+plane sur la brise de la montagne.</p>
+
+<p>Morven<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a>
+<a href="#footnote60"><sup class="sml">60</sup></a> était la patrie de ce chef, foudre de
+guerre en l'armée de Fingal<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a>
+<a href="#footnote61"><sup class="sml">61</sup></a>. Ses pas, sur le champ
+de bataille, laissaient leurs traces dans le sang; les
+enfans de Lochlin<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a>
+<a href="#footnote62"><sup class="sml">62</sup></a> avaient fui devant sa lance irritée.
+Mais doux était l'œil de Calmar: douces étaient
+les ondes de sa jaune chevelure, qui brillait comme
+le météore de la nuit. Aucune vierge ne fit soupirer
+son cœur; ses pensées étaient toutes données à l'amitié,
+à Orla, dont les cheveux sont noirs, à Orla,
+destructeur des héros! Leurs épées étaient égales
+dans le combat: Orla avait un orgueil farouche qui
+ne s'adoucissait que pour Calmar. Tous deux ils demeuraient
+dans la caverne d'Oïthona.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote60"
+name="footnote60"><b>Note 60: </b></a><a href="#footnotetag60">
+(retour) </a> Montagne élevée de l'Aberdeenshire.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote61"
+name="footnote61"><b>Note 61: </b></a><a href="#footnotetag61">
+(retour) </a> Fingal, chef suprême du clan de Morven.
+
+<p>(<i>Note du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote62"
+name="footnote62"><b>Note 62: </b></a><a href="#footnotetag62">
+(retour) </a> Lochlin, clan rival de celui de Morven: Swaran en était le roi.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>De Lochlin, le roi Swaran s'élança sur les flots
+bleus. Les enfans d'Erin<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a>
+<a href="#footnote63"><sup class="sml">63</sup></a> tombèrent sous sa puissance.
+Fingal excita ses chefs au combat: leurs vaisseaux
+couvrent l'océan. Leurs troupes se pressent
+sur les vertes collines. Ils accourent au secours
+d'Érin.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote63"
+name="footnote63"><b>Note 63: </b></a><a href="#footnotetag63">
+(retour) </a> Les enfans d'Érin, c'est-à-dire les Irlandais: Érin est le nom erse
+de l'Irlande. (<i>Ireland</i> vient lui-même d'<i>Erin</i> et <i>land</i>, terre, pays.)
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>La nuit s'éleva dans les nues. Les ténèbres couvrent
+les armées; mais les chênes qui flambent brillent
+dans la vallée. Les enfans de Lochlin dormaient;
+leurs rêves étaient de sang. Ils brandissent en pensée
+leurs lances, et Fingal s'enfuit... Autre est l'armée
+de Morven. Veiller fut le poste d'Orla. Calmar se tenait
+à son côté. Leurs lances étaient dans leurs mains.
+Fingal appela ses chefs: ils s'assemblèrent autour de
+lui. Le roi était dans le milieu; ses cheveux étaient
+gris; mais redoutable encore était le bras du roi. Les
+ans n'avaient point flétri ses forces. «Enfans de Morven,
+dit le héros, demain nous attaquons l'ennemi;
+mais où donc est Cuthullin, ce bouclier d'Érin? Il
+se repose dans les palais de Tura; il ne sait pas notre
+venue. Qui volera vers le héros à travers le camp
+de Lochlin, et appellera aux armes le chef vaillant?
+La route est au milieu des épées ennemies; mais
+nombreux sont mes héros: ce sont tous des foudres
+de guerre. Parlez, chefs! qui se lèvera?</p>
+
+<p>--Fils de Trenmor! que cet exploit me soit accordé,
+dit le noir Orla, et accordé à moi seul. Qu'est-ce
+que la mort pour moi? J'aime le sommeil des forts,
+mais le danger est petit. Les enfans de Lochlin rêvent
+à cette heure. J'irai chercher Cuthullin dont le
+char est si rapide. Si je tombe, commandez le chant
+des bardes, et placez-moi sur les bords des ondes du
+Lubar.--Et tomberas-tu seul? dit le blond Calmar.
+Laisseras-tu ton ami loin de toi? chef d'Oïthona!
+Mon bras n'est pas faible dans la bataille. Te verrais-je
+mourir sans lever ma lance? Non, Orla!
+nous avons ensemble chassé le chevreuil et pris place
+au festin, ensemble parcouru le chemin du péril,
+ensemble habité la caverne d'Oïthona: ensemble
+donc dormons dans une place étroite sur les bords
+du Lubar.--Calmar, dit le chef d'Oïthona, pourquoi
+ta jaune chevelure se ternirait-elle dans la poussière
+d'Érin? Laisse-moi tomber seul. Mon père
+habite son palais aérien; il se réjouira d'accueillir
+son fils: mais Mora, aux yeux bleus, prépare le
+festin pour son fils sur le Morven. Elle prête l'oreille
+aux pas du chasseur sur la bruyère, et croit reconnaître
+la marche de Calmar. Je ne veux pas que l'on
+dise: <i>Calmar est tombé sous le fer de Lochlin; il est
+mort avec le sombre Orla, le chef au noir sourcil</i>.
+Pourquoi les larmes obscurciraient-elles l'œil azuré
+de Mora? Pourquoi la forcer à maudire Orla, qui
+guida Calmar à la mort? Vis donc, Calmar! vis, pour
+élever sur ma cendre une pierre que couvrira la
+mousse: vis pour me venger dans le sang de Lochlin.
+Joins-toi au chant des bardes sur ma tombe. La
+voix de Calmar rendra le chant de mort bien doux à
+Orla. Mon ombre sourira au bruit des éloges.--Orla,
+dit le fils de Mora, pourrais-je unir ma voix
+au chant de mort de mon ami? pourrais-je livrer aux
+vents sa renommée? Non, mon cœur ne parlerait
+qu'en soupirs: faibles et brisés sont les accens du
+chagrin. Orla! nos ames entendront ensemble le
+chant funèbre. Une seule urne nous enfermera tous
+deux là-haut: les bardes mêleront les noms d'Orla et
+de Calmar.</p>
+
+<p>Ils quittent le cercle des chefs. Leurs pas se dirigent
+vers le camp de Lochlin. La mourante flamme
+du chêne ne répand plus qu'une sombre lueur dans
+les ténèbres. L'étoile du nord dirige leur course vers
+Tura. Swaran repose sur sa colline solitaire. Là, les
+troupes sont confondues; le sommeil fronce leurs
+paupières. Les soldats ont mis leurs boucliers sous
+leurs têtes. Leurs épées brillent au loin, réunies en
+faisceaux. Les feux sont expirans; les tisons s'en
+vont en fumée. Tout se tait; mais la brise gémit sur
+les rochers au-dessus du camp. D'un pas léger, nos
+héros se coulent à travers l'armée endormie. Déjà la
+moitié du voyage est faite, quand Mathon, reposant
+sur son bouclier, frappe le regard d'Orla. Soudain
+l'œil du guerrier darde, au milieu des ténèbres, d'étincelans
+éclairs: la lance est en arrêt: «Pourquoi
+froncer ce sourcil furieux, chef d'Oïthona? dit le blond
+Calmar, nous sommes au milieu des ennemis. Est-il
+tems de s'arrêter!--Il est tems de me venger, dit Orla,
+chef aux noirs sourcils, Mathon de Lochlin dort:
+vois-tu sa lance? c'est le sang de mon père qui en
+rouille la pointe. Le sang de Mathon fumera sur le
+mien; mais le tuerai-je endormi, fils de Mora?
+Non, il sentira sa blessure; ma renommée ne s'élevera
+pas sur le sang du sommeil. Debout, Mathon!
+debout! le fils de Connal t'appelle, ta vie lui appartient;
+debout! au combat!» Mathon se réveille en
+sursaut, mais se leva-t-il seul? non: les chefs se
+lèvent en foule dans la plaine: «Fuis! Calmar! fuis!
+dit le noir Orla, Mathon est à moi, je mourrai avec
+joie; mais Lochlin s'amasse à l'entour; fuis à travers
+l'ombre de la nuit.» Orla se retourne, le heaume de
+Mathon est fendu, son bouclier tombe de son bras,
+Mathon frissonne baigné dans son sang; il roule à
+terre près du chêne enflamme: Strumon le voit tomber:
+sa colère s'allume; son arme flamboie sur la
+tête d'Orla; mais une lance a percé son œil, sa cervelle
+s'échappe à travers la blessure; elle écume sur
+la lance de Calmar. Comme roulent les vagues de
+l'océan contre deux puissans navires du nord, ainsi
+se jettent les hommes de Lochlin sur les deux chefs.
+Comme, en brisant la houle écumante, naviguent fièrement
+les navires du nord, ainsi s'élèvent les chefs
+de Morven sur les casques dispersés de Lochlin. Le
+cliquetis des armes est venu à l'oreille de Fingal.
+Il frappe son bouclier; ses enfans se pressent à l'entour;
+les soldats foulent aux pieds la bruyère; Ryno
+bondit de joie. Ossian accourt en armes. Oscar brandit
+sa lance. Les plumes d'aigle de Fillan flottent au
+gré des vents. Terrible est le bruit de la mort! Nombreuses
+sont les veuves de Lochlin. La force de Morven
+a prévalu.</p>
+
+<p>L'aurore éclaire les collines; on ne voit aucun
+ennemi vivant; mais ceux qui dorment sont en grand
+nombre; ils sont gisans, l'air farouche, sur le sol
+d'Erin. La brise de l'océan soulève leurs cheveux;
+cependant ils ne s'éveillent point. Les éperviers poussent
+des cris aigus au-dessus de leur proie.</p>
+
+<p>Quelle est cette jaune chevelure qui ondoie sur la
+poitrine d'un chef? Brillante comme l'or de l'étranger,
+elle se mêle à la noire chevelure de son ami.
+C'est Calmar; il gît sur le sein d'Orla. Il n'y a qu'un
+seul ruisseau de sang. Farouche est le regard du noir
+Orla. Ce héros ne respire plus; mais son œil est encore
+une flamme; il brille dans la mort à travers sa
+paupière ouverte. La main d'Orla est fortement serrée
+dans celle de Calmar; mais Calmar vit encore!
+Il vit, quoique d'un souffle bien faible: «Lève-toi,
+dit le roi; lève-toi, fils de Mora; c'est à moi de
+panser les blessures des héros. Calmar peut encore
+courir sur les collines de Morven.</p>
+
+<p>--Calmar ne chassera plus le daim de Morven
+avec Orla, dit le héros: qu'est pour moi la chasse
+sans mon ami? Qui partagerait les dépouilles du
+combat avec Calmar? Orla repose pour toujours.
+Ton ame était âpre, Orla! mais elle m'était douce
+comme la rosée du matin. C'était pour les autres l'éclair
+de la foudre: pour moi, le rayon argenté du
+jour. Portez mon épée à Mora aux yeux bleus: qu'on
+la suspende en ma salle déserte; elle n'est pas pure
+de sang, mais elle n'a pu sauver Orla. Placez-moi
+avec mon ami: commandez le chant des bardes,
+quand je ne serai plus.»</p>
+
+<p>Ils sont ensevelis près des ondes du Lubar. Quatre
+pierres grises marquent la demeure d'Orla et de Calmar.</p>
+
+<p>Quand Swaran eût été soumis, nos voiles s'élevèrent
+sur les flots bleus. Les vents rendirent nos
+navires à Morven. Les bardes commencèrent leur
+chant.</p>
+
+<p>«Quelle ombre s'élève sur le rugissement des
+mers? quel sombre fantôme paraît sur le torrent
+rouge de feu des tempêtes? sa voix roule dans le
+tonnerre: c'est Orla, le chef d'Oïthona, dont les
+cheveux étaient noirs. Il était sans pareil dans la
+guerre. Paix à ton ame, Orla! ta renommée ne périra
+pas. Ni la tienne, ô Calmar! Qu'aimable était
+ta grâce, fils de Mora aux yeux bleus: mais ton
+épée n'était pas inactive. Elle pend aujourd'hui dans
+ta caverne. Les fantômes de Lochlin gémissent autour
+de ce fer. Entends ta louange, Calmar! Elle
+habite dans la voix des forts. Ton nom ébranle les
+échos de Morven. Lève donc ta blonde chevelure,
+fils de Mora: étends-la sur l'arc-en-ciel, et souris à
+travers les pleurs de la tempête<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a>
+<a href="#footnote64"><sup class="sml">64</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote64"
+name="footnote64"><b>Note 64: </b></a><a href="#footnotetag64">
+(retour) </a> Je crains que la dernière édition de <i>Laing</i> n'ait tout-à-fait renversé
+l'espérance que l'<i>Ossian</i> de Macpherson fût une traduction d'un recueil
+de poèmes complets en eux-mêmes; mais, l'imposture une fois découverte,
+le mérite de l'ouvrage demeure incontesté, quoiqu'il y ait des
+fautes, et particulièrement, en quelques passages, des formes de style
+fort ampoulées.--L'humble imitation qu'on vient de lire trouvera grâce
+devant les admirateurs de l'ouvrage original; c'est un essai, bien inférieur,
+il est vrai; mais qui fait preuve d'attachement pour leur auteur
+favori.</blockquote><br>
+
+<p class="mid">FIN DES HEURES DE LOISIR.</p>
+<br><br>
+
+<h1>LA PROPHÉTIE</h1>
+
+<h3>DU DANTE.</h3>
+
+<p><span class="rig">'Tis the sunset of life gives me mystical lore.<br>
+And coming events cast their shadows before.</span><br><br>
+
+<span class="rig">(<span class="sc">Campbell</span >.)</span><br><br>
+
+<span class="rig">C'est le soir de la vie qui me donne une mystérieuse<br>
+leçon; et l'avenir projette son ombre devant moi.</span><br><br>
+</p>
+
+<br><br><br>
+<hr>
+
+<h2>DÉDICACE.</h2>
+
+<hr class="short">
+
+<br>
+
+<p>Femme adorée<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a>
+<a href="#footnote65"><sup class="sml">65</sup></a>! Si pour le froid et nuageux climat où je
+suis né, mais où je ne voudrais pas mourir, j'ose imiter le
+patriarche de la poésie italienne, et bâtir en rimes dures une
+copie runique<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a>
+<a href="#footnote66"><sup class="sml">66</sup></a> des sublimes chants du sud, c'est toi seule
+qui en es la cause; et quoique je demeure au-dessous de
+son immortelle harmonie, ton cœur aimant me pardonnera
+mon crime. Oui, fière de beauté et de jeunesse, tu parlas: et
+pour toi, parler, être obéie, c'est même chose; mais ce n'est
+que sous le soleil du sud que de tels sons se prononcent, que
+de tels charmes se déploient, qu'un si doux langage sort
+d'une si jolie bouche.--Ah! quels efforts ta parole ne pourrait-elle
+inspirer?</p>
+
+<p>Ravenne, juin 21, 1819<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a>
+<a href="#footnote67"><sup class="sml">67</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote65"
+name="footnote65"><b>Note 65: </b></a><a href="#footnotetag65">
+(retour) </a> M.A.P. traduit <i>lady</i> par <i>belle Ausonienne</i>.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote66"
+name="footnote66"><b>Note 66: </b></a><a href="#footnotetag66">
+(retour) </a> Nom donné à la langue, aux caractères alphabétiques, aux poésies,
+aux monumens des anciens Scandinaves ou peuples du nord.
+
+<p>(<i>N. du. Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote67"
+name="footnote67"><b>Note 67: </b></a><a href="#footnotetag67">
+(retour) </a> La date seule nous apprendrait que cette dédicace est adressée à la
+comtesse Guiccioli, alors maîtresse de Byron.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+<hr>
+<h2>PRÉFACE.</h2>
+<hr class="short">
+<br>
+<p>Pendant le cours d'une visite à la cité de Ravenne,
+on fit entendre à l'auteur qu'ayant composé
+quelque chose sur l'emprisonnement du
+Tasse, il devrait en faire autant sur l'exil du
+Dante:--le tombeau du poète étant un des
+objets les plus intéressans de cette ville, tant
+pour les habitans eux-mêmes que pour les étrangers.</p>
+
+<p>«Sur cet avis, je parlai;» et il en est résulté
+les quatre chants <i>in terza rima</i><a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a>
+<a href="#footnote68"><sup class="sml">68</sup></a> que j'offre aujourd'hui
+au lecteur. S'ils sont compris et approuvés,
+c'est mon dessein de continuer le
+poème en divers autres chants jusques à sa conclusion
+naturelle, c'est-à-dire jusqu'au siècle
+présent. Le lecteur est prié de supposer que le
+Dante s'adresse à lui, durant l'intervalle qui sépare
+l'achèvement de la <i>Divine Comédie</i> et l'époque
+de sa mort, et que c'est même peu de
+tems avant ce dernier événement qu'il prophétise
+d'une manière générale les destinées de
+l'Italie dans les siècles suivans. En adoptant ce
+plan, j'ai eu dans l'esprit la <i>Cassandre</i> de Lycophron
+et la <i>Prophétie de Nérée</i> d'Horace,
+aussi bien que les prophéties de l'Écriture-Sainte.
+Le rhythme adopté est le tercet du Dante,
+rhythme que je ne sais pas avoir été, jusqu'à ce
+jour, employé dans notre langue, si ce n'est
+peut-être par M. Hayley, de la traduction duquel
+je n'ai jamais vu qu'un extrait, cité dans
+les notes de <i>Caliph Vathek</i>. Ainsi donc,--si
+je ne me trompe,--ce poème peut être considéré
+comme une expérience de métrique. Les
+chants sont courts, et à peu près de la même
+longueur que ceux du poète dont j'ai emprunté
+le nom, et très-probablement emprunté en
+vain.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote68"
+name="footnote68"><b>Note 68: </b></a><a href="#footnotetag68">
+(retour) </a> <i>Terza rima</i>. On nomme ainsi, dans la métrique italienne, un mode
+de versification dans lequel trois vers de même rime se croisent toujours
+avec trois autres vers également de même rime, de telle sorte que le
+poème entier est disposé en tercets, dont le dernier vers reproduit la
+rime pour la troisième et dernière fois. Citons, pour exemple, les six
+premiers vers de la <i>Prophétie</i>:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Once more in man's frail world! which I had left</i></p>
+<p class="i4"> <i>So long that 't was forgotten; and I feel</i></p>
+<p class="i4"> <i>The weight of clay again,--too soon bereft</i></p>
+<p><i>Of the immortal vision which could heal</i></p>
+<p class="i4"> <i>My earthly sorrows, and to God's own skies</i></p>
+<p class="i4"> <i>Lift me from that deep gulf without repeal</i>, etc.</p>
+<p class="i30">(<i>N. du Tr.</i>)</p>
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>Entre autres inconvéniens qu'éprouvent les
+auteurs dans ce siècle-ci; il est difficile à quelqu'un
+qui s'est fait une réputation, bonne ou
+mauvaise, d'échapper à la traduction. J'ai eu
+l'occasion de voir le quatrième chant de <i>Childe-Harold</i>
+traduit en ce que les Italiens nomment
+<i>versi sciolti</i>,--c'est-à-dire, un poème écrit en
+<i>vers blancs</i>, suivant le mode de la <i>stance spensérienne</i>,
+sans aucun égard aux divisions naturelles
+de la stance ou du sens. Si le présent
+poème, roulant sur un sujet national, éprouve
+le même sort, je prierai le lecteur italien de se
+rappeler qu'en échouant dans l'imitation de son
+grand <i>Padre Alighieri</i>, j'ai échoué à imiter ce
+que tous étudient et ce que peu comprennent,
+puisque, jusqu'à ce jour, on n'a pas encore déterminé
+le sens de l'allégorie du premier chant
+de l'<i>Enfer</i>, à moins que l'ingénieuse et probable
+conjecture du comte Marchetti ne soit considérée
+comme ayant décidé la question.</p>
+
+<p>Mais j'obtiendrai d'autant mieux le pardon
+de mon insuccès, que je ne suis pas du tout sûr
+que mon succès fasse plaisir, puisque les Italiens,
+par un sentiment excusable de nationalité, sont
+particulièrement jaloux de tout ce qui leur reste
+de national--de leur littérature, et puisque,
+dans l'amertume de la guerre actuelle entre le
+classicisme et le romantisme, ils sont fort peu
+disposés à permettre à un étranger de les approuver
+ou de les imiter, et à ne pas trouver
+quelque blâme dans sa présomption ultramontaine<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a>
+<a href="#footnote69"><sup class="sml">69</sup></a>.
+Je le conçois aisément, sachant ce qu'on
+penserait en Angleterre d'un Italien qui imiterait
+Milton, ou bien encore si une traduction
+de Monti, de Pindemonte ou d'Arici était présentée,
+à la génération qui s'élève, comme un
+modèle pour leurs essais poétiques à venir.
+Mais je m'aperçois que ma préface dégénère
+en adresse aux lecteurs italiens, lorsque réellement
+je n'ai affaire qu'aux lecteurs anglais: et
+d'ailleurs, que le nombre en soit petit ou grand,
+je dois prendre congé des uns et des autres.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote69"
+name="footnote69"><b>Note 69: </b></a><a href="#footnotetag69">
+(retour) </a> En français, <i>ultramontain</i> signifie le plus ordinairement <i>ce qui
+existe en Italie</i>. Cela est simple; le mot, dans son étymologie, veut
+dire: <i>qui est au-delà des monts</i>. Pour un Français, un Italien est un
+ultramontain; mais pour un Italien, c'est l'Anglais, le Français, l'Allemand,
+etc., qui sont ultramontains. Ici, Lord Byron a employé le mot
+dans le dernier sens.<span class="rig">
+(<i>N. du Tr.</i>)</span><br><br></blockquote>
+
+<br><br>
+<hr>
+<h2><i>Chant Premier</i>.</h2>
+<hr class="short">
+<br>
+
+
+<p>Me voici encore une fois dans le frêle monde de
+l'homme! j'en avais été si long-tems absent, que je
+l'avais oublié: mais je sens de nouveau le poids de
+mon argile,--trop tôt privé de l'immortelle vision,
+qui, guérissant mes terrestres chagrins, m'enleva
+jusqu'au céleste séjour de Dieu, du fond même de
+cet immense gouffre où il n'y a plus d'espérance,
+où naguère mes oreilles avaient retenti des hurlemens
+des esprits à jamais damnés:--m'enleva de
+ce lieu de moindres tourmens, d'où les hommes
+peuvent s'élever, purifiés par le feu, pour se joindre
+à la race angélique, parmi laquelle la brillante lumière
+de ma Béatrix<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a>
+<a href="#footnote70"><sup class="sml">70</sup></a> éclaira mon ame ravie;--m'enleva
+jusqu'aux pieds de l'éternelle Trinité; du Dieu
+grand, origine et fin de toutes choses, très-bon,
+mystérieux, triple, unique, infini, ame universelle:--enfin,
+conduisit d'étoile en étoile le voyageur
+mortel, que tant de gloire ne foudroyait pas, jusqu'au
+trône de la toute-puissance. O Béatrix! dont
+le beau corps est si long-tems demeuré sous le gazon
+et sous la froide pierre de marbre! toi qui fus
+seule à mes jeunes années un pur ange d'amour!--amour
+ineffable, qui s'empara de mon cœur tout
+entier; car rien autre que toi sur la terre ne fit dès-lors
+palpiter mon sein; car te rencontrer dans le ciel,
+c'était rencontrer ce que cherchait mon ame errante,
+semblable à la colombe de l'arche, qui ne reposa son
+aile qu'après avoir trouvé le rameau d'heureux présage;--oui,
+Béatrix, sans ta lumière, mon paradis
+eût toujours été incomplet<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a>
+<a href="#footnote71"><sup class="sml">71</sup></a>. Dès que le soleil eut réjoui
+ma vue de mon dixième été, tu fus ma vie, tu fus
+l'essence de ma pensée; je t'aimai avant de connaître
+le nom d'amour; tu brilles encore dans les yeux ternes
+du vieillard, tout affaiblis qu'ils sont par la persécution,
+par les ans, par le bannissement, par les larmes
+pour toi versées, et que d'autres douleurs n'auraient
+pu m'arracher: car ce n'est point ma nature de fléchir
+sous la tyrannie d'une faction, ou devant les
+criailleries de la multitude. Après une lutte longue
+et vaine, je fus chassé: jamais, si ce n'est quand le
+regard de mon esprit perce les nuages suspendus sur
+l'Apennin, et s'étend jusqu'à Florence, jadis si fière
+de moi; non, jamais je ne puis retourner sur mon sol
+natal, même pour y mourir: n'importe, ils n'ont pas
+encore dompté l'ame sévère et haute du vieil exilé.
+Mais le soleil, quoique brillant encore sur l'horizon,
+doit enfin se coucher; la nuit vient; je suis vieux en
+jours, en actions et en méditations; j'ai rencontré la
+destruction face à face dans toutes les voies. Le
+monde m'a laissé aussi pur qu'il m'a trouvé; et si
+je n'en ai pas encore obtenu les louanges, je ne les
+ai point recherchées à l'aide de vils artifices. L'homme
+outrage, le tems venge; mon nom formera peut-être
+un monument entouré de quelque clarté: et certes,
+ce n'eût point été le but, la fin suprême de mon ambition,
+que de grossir la vaine liste de ceux qui naviguent
+dans la basse mer de la renommée, et font
+enfler leurs voiles par l'inconstante haleine des
+hommes; que d'obtenir la fausse gloire d'être classé,
+avec les conquérans et les autres ennemis de la vertu,
+dans les sanglantes chroniques des âges passés. J'aurais
+voulu voir ma Florence grande et libre<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a>
+<a href="#footnote72"><sup class="sml">72</sup></a>: ô
+Florence! Florence! Tu fus pour moi comme cette
+Jérusalem sur laquelle le Tout-Puissant a pleuré;
+<i>mais tu ne voulus pas</i>: comme l'oiseau cache sa tendre
+couvée, je t'aurais cachée sous une aile paternelle si tu
+avais écouté ma voix: mais sourde et farouche, comme
+la couleuvre, tu dirigeas ton venin contre le sein qui te
+chérissait; tu confisquas mes biens, et condamnas au
+feu ma personne maudite. Hélas! combien sont amères
+les imprécations de la patrie, à celui qui <i>pour</i> elle
+aurait expiré, mais ne méritait pas d'expirer <i>par</i> elle;
+à celui qui l'aime, oui, l'aime encore malgré son injuste
+colère. Le jour viendra peut-être, où elle cessera
+de fermer les yeux à la vérité; le jour viendra
+peut-être, où elle serait fière de posséder la poussière
+qu'elle condamne à être le jouet des vents<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a>
+<a href="#footnote73"><sup class="sml">73</sup></a>, et de
+transférer dans son enceinte le tombeau de celui à
+qui elle a refusé une demeure. Mais cela ne lui sera
+point accordé; il faut que ma poussière dorme où je
+serai tombé; non, le pays où je respirai pour la première
+fois, mais qui, dans un accès de furie, m'envoya
+respirer l'air d'un ciel étranger, ne reprendra
+pas mes ossemens indignés, parce qu'en son caprice
+il oublie son courroux et révoque sa sentence; non,--il
+m'a refusé ce qui était à moi,--mon toit; il
+n'aura pas ce qui n'est pas à lui,--ma tombe! Trop
+long-tems ses armes irritées ont maintenu loin de lui
+le sein qui pour lui aurait saigné, le cœur qui pour
+lui a battu, l'ame qui fut à l'épreuve de la tentation,
+l'homme qui combattit, fatigua, voyagea, remplit
+enfin tous les devoirs d'un fidèle citoyen, et vit, pour
+récompense, les artifices triomphans des Guelfes<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a>
+<a href="#footnote74"><sup class="sml">74</sup></a>
+faire passer sa proscription en loi. Ces choses ne
+sont point faites pour l'oubli; Florence sera plutôt
+oubliée. Trop profonde est la blessure, l'injure trop
+cruelle, la durée d'une telle misère trop prolongée,
+pour que j'accorde un pardon plus complet, pour
+que l'injustice soit moindre après un tardif repentir:
+et pourtant,--je sens pour ma patrie une tendre sympathie,
+et pour toi aussi, ma Béatrix: c'est avec peine
+que tomberait ma vengeance sur la terre, qui jadis
+fut la mienne, et m'est encore sacrée comme asile
+de tes cendres; oui, ces cendres, comme un saint
+reliquaire, protégeraient la ville meurtrière, et l'urne
+seule qui les renferme sauverait dix mille de mes
+ennemis. Quelquefois, il est vrai, mon cœur solitaire,
+comme celui du vieux Marius, dans le marais de Minturnes;<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a>
+<a href="#footnote75"><sup class="sml">75</sup></a>
+ou sur les ruines de Carthage, peut se gonfler
+de mauvais sentimens, de passions brûlantes et
+terribles: quelquefois, un rêve m'offre un vieil ennemi
+se débattant dans les angoisses de l'agonie, et mon
+sourcil s'épanouit dans l'espoir du triomphe:--arrière,
+telles pensées! Voilà les dernières faiblesses
+de ceux qui long-tems ont souffert une misère plus
+qu'humaine, et qui néanmoins étant hommes, n'ont
+de repos que sur la couche de la vengeance,--la
+vengeance, qui, dans le sommeil, ne rêve que de sang,
+et, durant la veille, brûle du désir inextinguible, et
+souvent déçu, d'un changement qui nous remonte sur
+le faîte, qui mette sous nos pieds ceux dont les pas nous
+foulaient, après que la Mort et Até<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a>
+<a href="#footnote76"><sup class="sml">76</sup></a> auront couru
+sur les fronts humiliés et sur les têtes tranchées.--Grand
+Dieu! éloigne de moi ces idées;--je remets
+dans tes mains mes injures nombreuses, et ta
+verge toute-puissante tombera sur ceux qui me frappèrent:--sois
+mon égide! comme tu l'as été dans
+les périls, dans les peines, dans les cités turbulentes,
+et au milieu des tentes guerrières,--dans
+les fatigues, dans les travaux sans nombre que j'ai
+supportés en vain pour Florence.--J'en appelle
+d'elle à toi! à toi, que j'ai vu dans ton sublime empire!
+vision glorieuse! jusqu'à ce jour il n'avait point
+été donné d'en jouir et de vivre, et cependant, tu me
+l'as permis. Hélas! avec quelle lourdeur je tombe sur
+ma tête le sentiment de la terre et des choses terrestres:
+passions dévorantes, affections tristes et
+basses, rapides palpitations du cœur répondant aux
+tortures de l'esprit, longues journées, nuits cruelles,
+souvenirs d'un demi-siècle sanglant et sombre, et le
+peu d'années que je peux encore attendre, brisées
+par la vieillesse, abandonnées de l'espérance,--mais
+moins pénibles à supporter; car trop long-tems a duré
+mon horrible naufrage sur le roc solitaire du morne
+désespoir, pour que je porte dorénavant mes yeux
+vers le navire qui passe, et qui fuit cet écueil si affreux
+et si nu, pour que j'élève la voix;--qui donc
+ferait attention à ma plainte? Je ne suis pas de ce
+peuple, ni de cet âge: et cependant, mes chants dérouleront
+un tableau qui éternisera la mémoire de
+ces tems, lorsque pas une page de leurs annales
+semées de troubles n'attirerait un regard sur la rage
+des discordes civiles, si mes vers, comme un parfum
+préservateur, n'eussent pas conservé maintes actions
+aussi indignes que ceux qui les firent. C'est le destin
+des esprits de ma trempe, que d'être tourmentés dans
+la vie, d'user leurs cœurs, de consumer leurs jours
+dans une lutte sans fin, et de mourir dans l'abandon;
+puis les générations futures se pressent autour de
+leur tombe: mille et mille pélerins arrivent des climats
+divers, où ils ont appris le nom de cet homme,--qui
+n'est plus qu'un nom; et, prodiguant leurs
+hommages sur la pierre funèbre, ils répandent au
+loin la renommée de qui n'entend plus ce bruit, de
+qui n'en est plus touché. La mienne au moins m'a
+coûté cher: mourir n'est rien, mais languir ainsi,--étouffer
+l'ardeur immense de mon esprit,--vivre
+à l'étroit avec de petits hommes, en vulgaire
+spectacle à tout regard vulgaire; errer à l'aventure,
+lorsque les loups eux-mêmes trouvent une tanière;
+sans famille, sans foyers, sans rien de ce qui rend
+la société douce et allège la peine;--me sentir dans
+la même solitude que les rois, avec le pouvoir et la
+couronne de moins;--envier au ramier son nid, et
+les ailes qui le transportent jusqu'aux lieux où l'Apennin
+voit l'Arno couler à ses pieds, jusqu'à son
+perchoir qu'il choisit peut-être dans l'enceinte de
+mon inexorable patrie, où sont encore mes enfans,
+et cette femme funeste<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a>
+<a href="#footnote77"><sup class="sml">77</sup></a>, leur mère, froide compagne,
+qui m'apporta la ruine en douaire;--à voir
+et sentir tous ces maux, à les savoir irréparables, j'ai
+reçu une amère leçon; mais je suis resté libre: j'ai
+subi mon sort sans déshonneur, comme je me l'étais
+attiré sans bassesse: ils ont fait de moi un exilé,--non
+un esclave.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote70"
+name="footnote70"><b>Note 70: </b></a><a href="#footnotetag70">
+(retour) </a> Le lecteur est prié d'adopter pour le mot de <i>Beatrice</i> (Béatrix) la
+prononciation italienne, où aucune syllabe ne reste muette.
+
+<p>(<i>Note de Lord Byron</i>.)</p>
+
+<p>--Byron fit cette remarque afin que les Anglais ne prononçassent
+pas <i>Beatrice</i> en trois syllabes, mais en quatre, sans quoi son vers se fût
+trouvé faux.</p>
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote71"
+name="footnote71"><b>Note 71: </b></a><a href="#footnotetag71">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Che sol per le belle opre</i></p>
+<p><i>Che fanno in cielo il sole e l' altre stelle</i></p>
+<p><i>Dentro di lui si crede il paradiso,</i></p>
+<p><i>Così se guardi fiso</i></p>
+<p><i>Pensar ben dei ch' agni terren' piacere.</i></p>
+</div></div>
+
+<p><i>Canzone</i>, où Dante décrit la personne de Béatrix, strophe 3.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote72"
+name="footnote72"><b>Note 72: </b></a><a href="#footnotetag72">
+(retour)</a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>L'Esilio che m' è dato onor mi tegno</i>.</p>
+<p>...........................................</p>
+<p><i>Cader tra' buoni è pur di lode degno</i>.</p>
+</div></div>
+
+<p><i>Sonnet</i> de <span class="sc">Dante</span >,
+dans lequel il représente la justice, la générosité et la tempérance comme
+bannies de chez les hommes, et cherchant un refuge dans l'amour qui
+habite en son cœur.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote73"
+name="footnote73"><b>Note 73: </b></a><a href="#footnotetag73">
+(retour) </a> «<i>Ut si quis prædictorum ullo tempore in fortiam dicti communis
+pervenerit</i>, talis perveniens igne comburatur, sic quod moriatur.»
+Deuxième sentence de Florence contre le Dante et les quatorze co-accusés.--Le
+latin est digne de la sentence.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote74"
+name="footnote74"><b>Note 74: </b></a><a href="#footnotetag74">
+(retour) </a> Dante appartenait au parti des Gibelins ou des Blancs, toujours opposé
+en Italie à celui des Guelfes ou des Noirs. Voir Sismondi, <i>Hist.
+des républiques ital.</i>
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote75"
+name="footnote75"><b>Note 75: </b></a><a href="#footnotetag75">
+(retour) </a> Marius, fuyant de Rome pour échapper à Sylla, s'enfonça jusqu'au
+cou dans un marais près Minturnes: il en fut retiré, et conduit dans cette
+prison où il effraya par son regard le soldat cimbre envoyé pour le tuer.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote76"
+name="footnote76"><b>Note 76: </b></a><a href="#footnotetag76">
+(retour) </a> Déesse du mal. Ἄτη, misère: souvent personnifiée dans Homère.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote77"
+name="footnote77"><b>Note 77: </b></a><a href="#footnotetag77">
+(retour) </a> Cette femme, dont le nom était <i>Gemma</i>, appartenait à une des
+plus puissantes familles du parti guelfe, à la famille <i>Donati</i>. Corso
+Donati fut le principal adversaire des Gibelins. Gemma est représentée
+comme étant <i>admodum morosa, ut de Xantippe Socratis philosophi
+conjuge scriptum esse legimus</i>, suivant Giannozzo Manetti. Mais Lionardo
+Aretino, dans sa Vie du Dante, s'irrite contre Boccace, qui a dit
+que les hommes de lettres ne devraient pas se marier: <i>Qui il Boccacio
+non ha pazienza, e dice, le mogli esser contrarie agli studi; e non
+si ricorda che Socrate il più nobile filosofo che mai fusse ebbe moglie,
+e figliuoli e uffici della republica nella sua città; e Aristotele
+che</i>, etc., <i>ebbe due mogli in vari tempi, ed ebbe figliuoli, e ricchezze
+assai.--E Marco Tullio--e Catone--e Varrone, e Seneca--ebbero
+moglie</i>, etc. Il est bizarre que les exemples de l'honnête
+Lionardo, à l'exception de Sénèque et peut-être d'Aristote, ne soient pas
+les plus heureux. La Terentia de Cicéron, et la Xantippe de Socrate ne
+contribuèrent nullement au bonheur de leurs époux; si toutefois elles
+contribuèrent à leur philosophie.--Caton répudia sa femme:--nous
+ne savons rien de celle de Varron;--quant à celle de Sénèque, nous
+savons seulement qu'elle était disposée à mourir avec lui, mais qu'elle
+se ravisa, et vécut encore plusieurs années. Mais, dit Lionardo: <i>L'uomo</i>
+è animale civile, <i>secondo piace a tutti i filosofi</i>; et il conclut de là
+que la plus grande preuve du <i>civisme de l'animal</i> est <i>la prima congiunzione
+dalla quale multiplicata nasce la città</i>.</blockquote>
+
+<br><br>
+<hr>
+<h2><i>Chant Deuxième</i>.</h2>
+<hr class="short">
+<br>
+
+
+<p>L'esprit des anciens jours de ferveur, alors que la
+parole était chose révérée, et que, l'avenir se dévoilant
+à la pensée, elle commandait aux hommes de lire le
+destin des enfans de leurs enfans dans l'abîme ouvert
+du tems qui doit être, et de contempler le chaos des
+événemens, où gisent, à demi formés, les êtres qui
+subiront un jour l'humaine condition;--cet esprit,
+que les illustres voyans d'Israël portaient dans leur
+sein, est aujourd'hui en moi comme jadis en eux:
+et, si j'ai le sort de Cassandre, si, au milieu du bruit
+des factions, personne n'entend ou n'écoute cette
+voix qui crie du désert, la faute en soit à eux! et
+que ma conscience me donne la seule récompense
+que j'aie jamais connue! N'as-tu pas versé ton sang?
+et dois-tu le verser encore, Italie? Ah! un tel avenir,
+que me dévoile une lumière sombre et sépulcrale,
+m'ordonne d'oublier, dans les maux irréparables qui
+te frappent, ceux qui m'ont frappé moi-même. Nous
+ne pouvons avoir qu'une patrie, et tu es encore la
+mienne;--mes ossemens seront dans ton sein, mon
+ame dans ton langage, qui régna jadis avec notre
+vieil empire romain dans toute l'étendue de l'Occident;
+mais je ferai surgir une autre langue, aussi
+sublime et plus douce, dans laquelle l'ardeur du
+héros, où les soupirs de l'amant, tout sujet enfin
+trouvera pour son expression de tels accens, que
+chaque mot, aussi brillant que ton ciel, réalisera le
+plus beau rêve d'un poète, et te fera proclamer reine
+du chant par l'Europe entière; ainsi, toute parole,
+comparée à la tienne, semblera ce qu'est à la voix
+du rossignol celle des autres oiseaux, et toute langue,
+devant la tienne, confessera sa barbarie; et
+cet honneur, tu le devras à celui que tu as tant outragé,
+à ton barde toscan, au Gibelin banni. Malheur!
+malheur! le voile des siècles futurs est déchiré;--mille
+années, qui restent encore immobiles,
+comme les vagues de l'Océan, tant que les vents ne se
+lèvent pas, s'avancent, balancées d'une sombre et
+morne ondulation, du fond de l'éternité jusques à
+mon regard; les orages dorment encore, les nuages
+se maintiennent toujours en leur place, le volcan
+souterrain qui ébranlera le sol n'est pas encore allumé,
+le sanglant chaos attend encore la création;
+mais tout est disposé pour l'exécution de ta sentence,
+les élémens n'ont besoin que d'un mot: «Que les
+ténèbres soient<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a>
+<a href="#footnote78"><sup class="sml">78</sup></a>!» et soudain, tu deviens un tombeau!
+Oui, toi, contrée si belle, tu sentiras le
+glaive! toi, Italie, lieu charmant, paradis ressuscité,
+où l'homme retrouve sa félicité primitive! Ah!
+les fils d'Adam doivent-ils donc perdre deux fois leur
+heureuse demeure? Italie! dont les plaines fécondes
+pourraient, sans la charrue, et par le seul bienfait
+du soleil, suffire à nourrir le monde; toi, où le ciel
+se dore d'étoiles plus brillantes, se revêt d'un bleu
+plus foncé; toi, où l'été bâtit son palais en maint
+endroit délicieux; berceau de cet empire, qui orna
+la ville éternelle de la dépouille des rois, vaincus
+par les hommes libres: patrie des héros, asile des
+saints, où d'abord la gloire terrestre, puis la gloire
+céleste a fixé son séjour; toi, qui nous reproduis tout
+ce qu'a rêvé l'imagination la plus vive, et dont l'aspect
+efface les faibles couleurs du portrait que nous
+nous en étions figuré, aussitôt que notre regard,--du
+haut des Alpes, au milieu des neiges affreuses,
+des rochers, et de l'ombrage sombre du pin, ami des
+déserts, dont la cime d'émeraude obéit à l'orage,--s'étend
+avec complaisance sur toi, et, pour ainsi
+dire, appelle avec ardeur à son aide la vue de tes
+campagnes dorées par le soleil, de tes campagnes
+qui, devenant de plus en plus proches, deviennent
+de plus en plus chères, et le deviendraient encore
+davantage si elles étaient libres; c'est donc toi, mon
+Italie,--c'est toi qui dois te flétrir au gré de tous
+les tyrans! Le Goth à été,--le Germain, le Franc
+et le Hun sont encore à venir,--et du haut de l'impériale
+colline, la destruction, déjà fière des œuvres
+accomplies par les anciens barbares, attend ceux des
+âges nouveaux; assise, au mont Palatin, sur un
+trône, elle voit, à ses pieds, Rome, vaincue et prisonnière,
+nager dans le sang de ses enfans; tant de
+victimes humaines, tant de Romains massacrés, répandent
+une teinte sanglante dans l'air naguère si
+bleu, et colorent en rouge les eaux safranées du
+Tibre comblé de cadavres; le faible prêtre, et la
+vierge, encore plus faible et non moins sainte, qui
+avaient voué leur vie à Dieu, se sont enfuis en
+criant, et ont cessé leur ministère; les nations saisissent
+leur proie; voici venir Ibériens, Allemands,
+Lombards; voici venir aussi bêtes féroces et oiseaux
+dévorans, loups, vautours, plus humains que ces
+hommes: car la brute mange la chair et boit le sang
+des morts, puis passe son chemin; mais ces sauvages
+à face humaine épuisent tous les genres de
+tourmens, et cherchent toujours un nouvel aliment
+à leur rage aussi insatiable que la faim d'Ugolin. La
+lune neuf fois se lèvera, neuf fois se couchera durant
+ces horribles scènes<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a>
+<a href="#footnote79"><sup class="sml">79</sup></a>; l'armée; qui se rassembla
+sous la bannière d'un prince félon; a perdu son
+chef, et en a laissé les restes inanimés aux portes de
+la ville; si le royal rebelle eût vécu, tu aurais peut-être
+été épargnée; mais sa destinée a entraîné la
+tienne, ô Rome, qui tour à tour pillas la France, ou
+fus pillée par elle, depuis Brennus jusqu'à Bourbon<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a>
+<a href="#footnote80"><sup class="sml">80</sup></a>;
+jamais, non jamais l'étendard étranger ne s'avancera
+contre tes murs, sans que le Tibre ne devienne
+une rivière de deuil. Oh! quand les étrangers franchissent
+les Alpes et le Pô, écrasez-les, ô rochers!
+et vous, flots, abîmez-les, et pour toujours. Pourquoi
+sommeillent ainsi les avalanches oisives, qui
+fondront ensuite sur la tête du pélerin solitaire?
+Pourquoi l'Éridan<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a>
+<a href="#footnote81"><sup class="sml">81</sup></a> ne sort-il de son lit turbulent
+que pour engloutir la moisson du laboureur? Les
+hordes barbares ne seraient-elles pas une plus noble
+proie? Le désert répandit son océan de sable sur
+l'armée de Cambyse; l'empire des ondes amères ensevelit
+Pharaon et ses mille et mille soldats,--pourquoi
+donc, montagnes et rivières, ne faites-vous
+point ainsi! Et vous, Romains, qui n'osez mourir,
+vous, fils des conquérans qui vainquirent ceux
+qui avaient vaincu le fier Xerxès aux lieux où gisent
+encore les guerriers dont la tombe ne connut jamais
+l'oubli, les Alpes sont-elles donc plus faibles que les
+Thermopyles? leurs passages plus propices à l'invasion?
+N'est-ce pas vous plutôt qui ouvrez la porte à
+toute armée, qui laissez les envahisseurs marcher
+librement et en paix à travers vos montagnes? Quoi
+donc! la nature elle-même arrête le char du vainqueur,
+et rend votre pays imprenable, autant du
+moins que cela est possible: car la terre, toute seule,
+ne se défendra pas<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a>
+<a href="#footnote82"><sup class="sml">82</sup></a>, mais elle aide le guerrier digne
+d'être né sur un sol où les mères donnent le jour à
+des hommes. Il n'en est pas de même pour ceux dont
+les ames n'ont que peu de valeur; nulle forteresse
+ne peut leur servir;--la retraite du pauvre reptile
+qui conserve son dard est plus sûre que des murailles
+de diamant, quand il n'y a dans leur enceinte
+que des cœurs tremblans. N'êtes-vous pas braves?
+Oui, le sol de l'Ausonie a encore des cœurs, des
+bras, des armes, des soldats à opposer à l'oppression;
+mais tout effort sera vain, tant que la dissension
+sèmera les germes du malheur et de la faiblesse;
+et toujours l'étranger viendra remporter nos dépouilles.
+O ma belle patrie! si long-tems humiliée,
+si long-tems le tombeau des espérances de tes propres
+enfans, quand il n'est besoin que d'un seul coup
+pour briser la chaîne; mais--le vengeur hésite; le
+doute et la discorde se placent entre toi et les tiens;
+et joignent leur force (à) qui vient t'assaillir. Que
+faut-il pour t'assurer la liberté, et pour montrer ta
+beauté dans son plus grand éclat? Il faut rendre les
+Alpes impénétrables; et nous, tes fils, nous pouvons
+le faire en accomplissant <i>un seul</i> devoir:--celui
+de nous unir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote78"
+name="footnote78"><b>Note 78: </b></a><a href="#footnotetag78">
+(retour) </a> Allusion au mot fameux de la <i>Genèse</i>: «Que la lumière soit.»
+M.A.P. traduit: «Que tout soit dans les ténèbres.»
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote79"
+name="footnote79"><b>Note 79: </b></a><a href="#footnotetag79">
+(retour) </a> Voir <i>Sacco di Roma</i>, généralement attribué à Guichardin. Il y a
+un autre récit composé par un Jacopo <i>Buonaparte, gentiluomo samminiatese
+che vi si trovò presente</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote80"
+name="footnote80"><b>Note 80: </b></a><a href="#footnotetag80">
+(retour) </a> Charles de Bourbon, connétable, qui mourut en 1537, en donnant
+l'assaut à Rome: c'est le grand-père de Henri IV.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote81"
+name="footnote81"><b>Note 81: </b></a><a href="#footnotetag81">
+(retour) </a> Nom poétique du Pô.
+
+<p><i>Fluviorum rex Eridanus</i>.</p>
+
+<p><span class="sc">Virg</span >.</p>
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote82"
+name="footnote82"><b>Note 82: </b></a><a href="#footnotetag82">
+(retour) </a> M.A.P. traduit: «Le <i>sol</i> ne combattra pas <i>seul</i>.»
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<br><br>
+<hr>
+<h2><i>Chant Troisième</i>.</h2>
+<hr class="short">
+<br>
+
+
+<p>Que vois-je sortir de l'inépuisable océan du mal?
+pestes, princes, étrangers et glaives, vases de colère
+ne se vidant que pour se remplir et déborder de
+nouveau; je ne puis dire tout ce qui s'offre en foule
+à mon œil prophétique: la terre et la mer ne fourniraient
+pas assez d'espace pour écrire cette histoire,
+et pourtant elle s'accomplira; oui, tout a été
+gravé, mais non par le burin de l'homme, là où
+prennent naissance les soleils et les astres les plus
+lointains. Déployée comme une bannière, à la porte
+des cieux, flotte la sanglante page de nos mille années
+de misère; et l'écho de nos gémissemens se
+prolonge à travers les sons du chant des archanges.
+Italie, nation martyre, la vapeur de ton sang ne
+montera pas en vain jusqu'au trône éternel de la
+toute-puissance et de la miséricorde: comme le vent
+frappe les cordes de la harpe, ainsi le bruit de tes
+lamentations s'élèvera sur les voix des séraphins, et
+ira toucher le Très-Haut. Pour moi, le plus humble
+de tes enfans, limon terrestre éveillé par l'immortalité
+au sentiment et à la souffrance; oui, quelles
+que puissent être les railleries des superbes, et les
+menaces des tyrans, quoique de plus faibles victimes
+puissent se courber devant l'orage dont le
+souffle est si rude; c'est à toi, ma patrie, terre jadis
+aimée, encore aimée aujourd'hui, c'est à toi que je
+dévoue ma lyre en deuil, et le triste privilége que
+j'ai de lire dans l'avenir! Si ma verve n'est pas ce
+que tu la vis autrefois, pardonne! Je ne peux que
+prédire tes destins--puis expirer! Ne crois pas que,
+après un tel spectacle, je puisse vivre encore. L'esprit
+me force de voir et de parler, et m'accorde pour
+récompense de ne pas y survivre: mon cœur sera
+brisé et se fondra en larmes sur toi. Mais avant que
+je déroule de nouveau le noir tissu de tes infortunes,
+je veux, parmi les éclairs qui étincellent dans tes ténèbres,
+saisir un rayon de douce lumière; dans ta
+nuit même brillent quelques astres et plusieurs météores;
+sur ta tombe se penche une statue dont la
+beauté défie la mort; de tes cendres s'élèvent maints
+esprits puissans qui feront ta gloire; et le charme du
+monde; ton sol sera toujours fertile en hommes sages,
+gais, savans, généreux ou braves: tu es leur patrie
+naturelle, comme tes cieux le sont de l'été. Tes fils
+font des conquêtes sur les rivages étrangers et sur
+les mers lointaines<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a>
+<a href="#footnote83"><sup class="sml">83</sup></a>; découvrent des mondes nouveaux
+qui prennent leur nom<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a>
+<a href="#footnote84"><sup class="sml">84</sup></a>; c'est pour <i>toi</i> seule
+que leur bras est impuissant; et toute ta récompense
+est dans leur renommée, noble il est vrai pour eux,
+mais non pour toi.--Ils seront donc illustres, et toi
+tu resteras la même? Oh! bien plus grande que la
+leur sera la gloire du grand homme--qui peut-être
+est déjà né;--du sauveur mortel qui te rendra libre,
+qui replacera sur ton front ce diadème tant usé et déformé
+par les modernes barbares; qui verra le soleil
+bienfaisant éclairer tout ton horizon, ton horizon
+moral, trop long-tems obscurci par les nuages et par
+ces infectes vapeurs de l'Averne, faites pour n'être
+respirées que par ceux qui sont avilis par la servitude
+et qui ont leur ame en prison. Cependant, au
+milieu de cette éclipse millénaire de ta prospérité,
+quelques voix se feront entendre, et la terre prêtera
+l'oreille; maints poètes me suivront dans la route
+que j'ouvre, et la rendront plus large; ce même ciel
+dont l'éclat anime le chant des oiseaux, enflammera
+leur verve, et leur inspirera des accens aussi naturels
+et aussi beaux; harmonieux seront leurs vers:
+beaucoup chanteront l'amour; quelques-uns la liberté;
+mais peu prendront l'essor de l'aigle, et jetteront
+un regard d'aigle sur le soleil avec l'aisance et
+l'intrépidité du roi des airs: leur vol sera plus près
+de la terre. Combien de phrases sublimes seront prodiguées
+à quelque petit prince avec une profusion
+adulatrice! Le langage, éloquemment faux, trahira
+l'avilissement du génie, qui, comme la beauté, oublie
+trop souvent le respect qu'il se doit à lui-même,
+et regarde la prostitution comme un devoir. <i>Celui qui
+entre comme hôte dans le palais d'un tyran</i><a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a>
+<a href="#footnote85"><sup class="sml">85</sup></a>, devient
+aussitôt un esclave; ses pensées sont la proie d'autrui;
+<i>et le jour qui voit le captif attaché à la chaîne</i><a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a>
+<a href="#footnote86"><sup class="sml">86</sup></a>,
+<i>le voit soudain moitié moins homme</i>;--la castration
+de l'ame éteint toute son ardeur: ainsi le barde,
+trop voisin du trône, perd sa verve, obligée à <i>plaire</i>.--Quelle
+tâche servile, que de ne travailler qu'à
+plaire! Polir ses vers pour les rendre agréables aux
+heures d'aise et de loisir de son souverain; ne s'étendre
+trop long-tems sur rien, sauf l'éloge du prince;
+trouver et saisir, par force ou ruse<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a>
+<a href="#footnote87"><sup class="sml">87</sup></a>, quelque sujet
+heureux! Ainsi entravé, ainsi condamné aux accens
+de la flatterie, le poète fatigue, tremblant toujours
+de faillir: comme il craint qu'une noble pensée, par
+une rébellion céleste, ne s'élève dans son cerveau
+coupable de haute trahison, il chante, comme parlait
+l'orateur athénien, avec des cailloux dans la
+bouche, afin que la vérité ne puisse bégayer dans
+son style. Mais dans la longue file des faiseurs de
+sonnets, il y en aura qui ne chanteront pas en vain:
+et l'un d'eux<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a>
+<a href="#footnote88"><sup class="sml">88</sup></a>, prince de la troupe, prendra rang
+parmi mes pairs; l'amour sera son tourment, mais
+sa douleur produira une immortalité de larmes; l'Italie
+le saluera comme le chef des poètes-amans, et
+le chant de liberté, qu'un plus sublime enthousiasme
+lui aura inspiré, lui vaudra encore une couronne de
+lauriers non moins verts. Mais plus tard naîtront,
+sur les bords du Pô, deux hommes encore plus grands
+que lui: le monde lui avait souri; mais eux, ils seront
+persécutés jusqu'à ce qu'ils ne soient plus que
+poussière, et qu'ils soient venus reposer avec moi. Le
+premier<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a>
+<a href="#footnote89"><sup class="sml">89</sup></a> créera une époque avec sa lyre, et remplira
+l'univers des exploits de la chevalerie: son imagination
+ressemble à l'arc-en-ciel; le feu de son génie
+est immortel comme celui du ciel; sa pensée est emportée
+d'un vol infatigable; le plaisir, comme le
+papillon qu'un enfant vient de saisir, agitera sur le
+poème ses charmantes ailes; et l'art lui-même semblera
+devenir nature, tant le rêve brillant du poète
+aura de transparence!--Le second<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a>
+<a href="#footnote90"><sup class="sml">90</sup></a>, sur un ton
+plus tendre et plus triste, épanchera son ame sur
+Jérusalem; lui aussi, il chantera les armes, et le
+sang chrétien versé aux lieux où le Christ versa le
+sien pour l'homme; sa harpe sublime renouvellera
+le chant de Sion près des saules du Jourdain: combats
+opiniâtres, triomphe complet des guerriers
+braves et pieux, efforts variés de l'enfer pour détourner
+ces héros de leur grand dessein, bannières
+à croix rouge flottant enfin où la première croix fut
+rouge du sang des veines de notre <i>sauveur</i>, voilà
+l'argument sacré du poète. La perte de ses années,
+de sa faveur, de sa liberté, même de sa gloire qu'on
+lui conteste quelque tems, lorsque le langage poli
+des cours glisse sur son nom oublié, et nomme sa
+captivité un bienfait qui le protège contre la folie ou
+la honte; voilà quel sera son salaire, à lui qui fut
+envoyé pour être le poète-lauréat du Christ!--Les
+hommes le récompensent bien! Florence ne me condamne
+qu'à la mort ou au bannissement; Ferrare le
+condamne à la ration et au cachot du criminel, sort
+plus dur et moins mérité; car, moi, j'ai attaqué
+les factions que je m'efforçai de dompter: mais cet
+homme doux, qui regardera la terre et le ciel avec
+l'œil d'un amant, qui daignera immortaliser de sa
+céleste flatterie le plus pauvre être qui ait jamais été
+mis au monde pour régner,--que fera-t-il pour
+mériter un tel sort? Peut-être il aimera.--Quoi
+donc! aimer en vain, n'est-ce pas là une torture suffisante?
+Faut-il donc encore être enseveli vivant
+dans une tombe? Cependant telle est la loi du destin.--Lui,
+et son émule le barde de la chevalerie,
+consumeront tous deux de nombreuses années dans
+la pénurie et dans la peine; mourant dans le désespoir,
+ils légueront au monde entier, qui leur accordera
+à peine une larme, un héritage fait pour enrichir
+tous ceux qui vivent des trésors de l'ame d'un
+vrai poète,--et à leur patrie une double couronne,
+sans égale dans le cours des âges: non, la Grèce
+même ne peut, dans les annales de ses olympiades,
+montrer deux noms tels que les leurs, quoiqu'un de
+ses enfans soit puissant;--et c'est là toute la destinée
+de tels hommes ici-bas! Les plus belles pensées,
+l'esprit le plus vif, le sang électrique qui coule
+dans leurs artères, leur corps devenu lui-même une
+ame par le sentiment profond de ce qui est, et par
+la conception de ce qui devrait être, tout cela doit-il
+donc conduire à une telle récompense? Leur brillant
+plumage sera-t-il jeté ça et là par l'orage cruel?
+Oui, et il en doit être ainsi; formés d'une trop subtile
+matière, ces oiseaux du paradis ne songent qu'à
+retourner à leur séjour natal; ils trouvent bientôt
+que les brouillards de la terre ne conviennent pas
+à leurs ailes si pures: ils meurent ou se dégradent,
+car l'esprit succombe à une longue infection et au
+désespoir; mille passions ennemies suivent de près
+leurs pas, comme des vautours qui attendent le moment
+d'assaillir et de déchirer leurs victimes; et,
+lorsqu'enfin leur aile fatiguée les laisse choir, c'est
+alors le triomphe de l'oiseau de proie; c'est alors que
+les ravisseurs partagent la dépouille des malheureux
+écrasés au premier choc de cette horrible attaque.
+Toutefois, quelques esprits ont été hors d'atteinte;
+ce sont ceux qui apprirent à supporter la vie, qu'aucune
+puissance ne put jamais abattre, qui purent résister
+à eux-mêmes, tâche pénible et désespérée par-dessus
+toutes! Mais enfin, quelques esprits ont eu ce
+privilége; et si mon nom était inscrit parmi eux, il
+serait plus fier de cette destinée austère et néanmoins
+sereine que d'une gloire plus éclatante, mais si funeste.
+Les Alpes ont leurs cimes de neige plus voisines
+du ciel, que ne l'est le cratère du redoutable
+volcan, dont la splendeur émane du noir abîme; la
+montagne brûlée, dont le sein bouillant vomit avec
+effort une flamme éphémère, ne luit que pour une
+nuit de terreur, puis renvoie ses torrens de feu à
+l'enfer d'où ils sortirent, à l'enfer qui siége toujours
+dans ses entrailles.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote83"
+name="footnote83"><b>Note 83: </b></a><a href="#footnotetag83">
+(retour) </a> Alexandre de Parme, Spinola, Pescaire, Eugène de Savoie, Montecuculli.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote84"
+name="footnote84"><b>Note 84: </b></a><a href="#footnotetag84">
+(retour) </a> Christophe Colomb, Améric Vespuce, Sébastien Cabot.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote85"
+name="footnote85"><b>Note 85: </b></a><a href="#footnotetag85">
+(retour) </a> Vers d'une tragédie grecque, que Pompée prononça en prenant
+congé de Cornélie, lorsqu'il entrait dans la barque où il fut tué.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote86"
+name="footnote86"><b>Note 86: </b></a><a href="#footnotetag86">
+(retour) </a> Le vers et la pensée se trouvent dans Homère.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote87"
+name="footnote87"><b>Note 87: </b></a><a href="#footnotetag87">
+(retour) </a> Il y a dans le texte un jeu de mots, une <i>paronomase</i> intraduisible:
+<i>or force, or forge</i>.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote88"
+name="footnote88"><b>Note 88: </b></a><a href="#footnotetag88">
+(retour) </a> Pétrarque.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote89"
+name="footnote89"><b>Note 89: </b></a><a href="#footnotetag89">
+(retour) </a> L'Arioste.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote90"
+name="footnote90"><b>Note 90: </b></a><a href="#footnotetag90">
+(retour) </a> Le Tasse.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+<br><br>
+<hr>
+<h2><i>Chant Quatrième</i>.</h2>
+<hr class="short">
+<br>
+
+
+<p>Il est plusieurs poètes qui n'ont jamais tracé sur
+le papier leurs inspirations, et peut-être sont-ce les
+meilleurs: ils sentirent, ils aimèrent, ils moururent;
+mais ne voulurent pas communiquer leurs pensées à
+des êtres inférieurs. Ils renfermèrent le dieu dans
+leur sein, et rejoignirent l'empyrée sans avoir ceint
+leur front du terrestre laurier; mais cent fois plus
+heureux que ceux qui, dégradés par le trouble des
+passions et par les faiblesses attachées à la gloire,
+ne conquièrent une haute renommée qu'au prix de
+mille cicatrices. Il est plusieurs poètes qui n'en portent
+pas le nom; mais, où réside la poésie, sinon
+dans ce génie créateur qui sent le bien et le mal plus
+vivement que le vulgaire; qui tend à vivre par delà
+sa mort; qui, nouveau Prométhée d'une race nouvelle,
+apporte le feu du ciel, et voit trop tard qu'un
+horrible supplice est le salaire des plaisirs donnés
+aux hommes? Les vautours dévorent les entrailles de
+celui qui a vainement rendu à la terre un sublime
+bienfait, et qui gît enchaîné sur un roc solitaire sans
+cesse battu par les flots. Ainsi soit le destin: nous
+saurons le souffrir.--Donc, tous ceux dont l'intelligence
+est un pouvoir dominateur qui se dégage des
+entraves de l'argile corporelle ou la transforme presque
+en esprit, ceux-là, quelle que soit la forme que
+revêtent leurs créations, sont tous de véritables
+bardes. Le buste de marbre que le ciseau anima peut,
+sur son front éloquent, dévoiler autant de poésie que
+toutes les pages d'Homère. Un noble coup de pinceau
+peut douer de la vie, ou déifier cette toile
+qui brille d'une beauté tellement surhumaine que
+ceux qui fléchissent le genou devant une idole si divine
+ne violent pas le sacré commandement; car le
+ciel même est là transporté, transfiguré. Les accens de
+poésie qui ne peuplent que l'air de notre pensée et des
+êtres réfléchis par elle, ne peuvent rien faire de plus.
+Laissons donc l'artiste partager la palme, il partage
+le péril, et, consterné, se meurt sur son travail dédaigné.--Hélas!
+le désespoir et le génie sont trop
+souvent liés ensemble. Durant les âges qui passent
+devant moi, l'art ressaisira son sceptre, tout aussi
+glorieux que le lui firent Apelle et le vieux Phidias
+dans les jours immortels de la Grèce. Vous serez
+instruits par les ruines à ressusciter du moins les
+formes grecques du sein de leur décadence; enfin,
+les ames des Romains revivront dans des statues romaines
+taillées par les mains italiennes. Des temples,
+plus élevés que les temples antiques, donneront de
+nouvelles merveilles au monde, et tandis que l'austère
+Panthéon est encore debout, un dôme<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a>
+<a href="#footnote91"><sup class="sml">91</sup></a>, son
+image, s'élancera jusqu'aux cieux<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a>
+<a href="#footnote92"><sup class="sml">92</sup></a>; dôme dont la
+base est une église immense qui surpasse tout ce
+qui fut auparavant, et où les vivans viendront en
+foule s'agenouiller. Jamais pareil spectacle ne fut
+offert par un portique tel que celui-ci, où toutes les
+nations viennent déposer et racheter leurs péchés
+comme à la vaste entrée du ciel; et cet architecte
+hardi à qui sera confié le soin téméraire d'élever ce
+monument, cet homme, que tous les arts reconnaîtront
+comme leur maître, soit que du chaos de marbre
+où il plongera son ciseau, renaisse cet Hébreu<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a>
+<a href="#footnote93"><sup class="sml">93</sup></a>
+dont la voix entraîne Israël hors d'Égypte, et tient
+suspendus les flots de pierre, soit que son pinceau
+étende sur les damnés les couleurs de l'enfer devant
+le trône du suprême juge<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a>
+<a href="#footnote94"><sup class="sml">94</sup></a>, et qu'il rende ce
+spectacle tel que je l'ai vu, tel que tous le verront,
+soit enfin qu'il bâtisse des temples de grandeur jusqu'alors
+inconnue, eh bien, cet homme aura pris
+de moi le germe de ses grandes pensées, oui, de
+moi, le Gibelin<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a>
+<a href="#footnote95"><sup class="sml">95</sup></a>, qui ai traversé les trois royaumes
+de l'empire de l'éternité. Au milieu du cliquetis des
+épées et du choc retentissant des heaumes, l'âge
+que je prévois n'en sera pas moins l'âge des beaux
+arts; et, tandis que les nations gémissent sous le
+faix du malheur, le génie de ma patrie s'élèvera, tel
+qu'un cèdre sublime, au sein du désert, charme les
+yeux par l'aspect de ses rameaux, et, reconnu de
+loin, répand dans les airs son parfum non moins
+suave que son apparence est belle. Les souverains
+s'arrêteront au milieu de leurs joutes guerrières, se
+sévreront de sang une heure ou deux, pour tourner
+et fixer leur regard sur la toile ou sur la pierre; et
+ceux qui gâtent tout ce que la terre a de beau, forcés
+à l'éloge, sentiront le pouvoir de ce qu'ils détruisent.
+L'art, abusé dans sa reconnaissance, élèvera
+des emblèmes et des monumens en l'honneur des
+tyrans qui ne font de lui qu'un hochet, et prostituera
+ses charmes aux pontifes orgueilleux<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a>
+<a href="#footnote96"><sup class="sml">96</sup></a> qui n'emploient
+l'homme de génie que comme la plus vile
+brute condamnée à porter les fardeaux, et à servir
+nos besoins: vendre ses travaux, c'est vendre aussi
+son ame. Celui qui travaille pour les nations sera pauvre,
+peut-être, mais libre; celui qui fatigue pour les
+monarques n'est rien de plus que le laquais doré qui,
+habillé et nourri aux frais de son maître, garde, à sa
+porte, une posture humble et servile. Oh! puissance
+suprême qui règles toute chose et inspires tout esprit!
+comment se fait-il que ceux dont le pouvoir sur la
+terre se manifeste de la manière la plus semblable
+au tien dans le ciel, soient eux-mêmes si loin de tes
+divers attributs, foulent aux pieds les têtes humiliées
+devant eux, et nous assurent ensuite que leurs droits
+sont les tiens? Comment se fait-il que les enfans de
+la renommée, ceux à qui l'inspiration semble luire
+d'en haut, ceux dont les peuples répètent le nom,
+doivent passer leurs jours dans la pénurie ou dans
+la peine, ou bien marcher à la grandeur par les
+chemins de la honte, porter un stigmate plus profond,
+une chaîne plus fastueuse; ou bien, si leur
+destinée les a fait naître loin de la classe pauvre, ou,
+en les y laissant, leur a fait éprouver de vaines tentations,
+soutenir au fond de leurs ames une plus rude
+épreuve, le combat intérieur de passions profondes
+et intraitables? O Florence, quand ta sentence cruelle
+rasa ma maison, je t'aimais! cependant la vengeresse
+colère de mes vers, et la haine de tes injustices,
+grossie, d'année en année, par de nouvelles malédictions,
+survivront à tout ce qui t'est le plus cher, à
+ton orgueil, à tes richesses, à ta liberté, et même,
+au plus infernal de tous les maux d'ici-bas, au despotisme
+des petits tyrans de l'état; car le despotisme
+n'est pas exclusif aux rois: les démagogues ne le
+cèdent à ceux-ci qu'en date; ils disparaissent plus tôt;
+d'ailleurs, dans tout ce qui force les hommes à se
+haïr eux-mêmes ou les uns les autres, en discorde,
+en couardise, en cruauté, dans toutes les horreurs
+nées de l'incestueux commerce de la mort et du péché<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a>
+<a href="#footnote97"><sup class="sml">97</sup></a>,
+dans l'art de l'oppression sous sa plus rude
+forme, un chef de faction n'est que le frère du sultan,
+et le singe, cent fois moins humain, du pire
+des despotes. Florence! long-tems mon esprit solitaire
+a vainement soupiré, comme le captif qui travaille
+à son évasion, pour te revoir en dépit de tes
+outrages; je restai dans l'exil, la plus triste de toutes
+les prisons; errer dans le monde entier comme dans
+un donjon sans issue! les mers, les montagnes, ou
+plutôt, l'horizon pour barrière qui ferme à l'homme
+le seul petit coin de terre dans lequel--quel que
+fût son destin--il serait encore l'enfant de son pays,
+et pourrait mourir où il naquit!--Florence, quand
+mon esprit solitaire retournera dans le monde des
+esprits, tu sentiras alors ce que je valais, tu chercheras
+à honorer, avec une urne vide, les cendres que
+tu n'obtiendras jamais!--Hélas! «Que t'ai-je fait;
+mon peuple<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a>
+<a href="#footnote98"><sup class="sml">98</sup></a>?» Tous tes châtimens sont sévères;
+mais ceci passe les limites communes de la malice
+humaine; car tout ce qu'un citoyen peut être, je le
+fus: élevé par ta volonté, tout à toi dans la paix
+comme dans la guerre, et c'est pour cela que tu as
+dirigé tes armes contre moi.--C'en est fait, je ne
+puis franchir l'éternelle barrière élevée entre nous;
+je mourrai seul, regardant, avec l'œil sombre d'un
+prophète, ces jours de malheur révélés aux ames privilégiées,
+et prédisant ces jours à des hommes qui
+n'entendront pas plus que dans les anciens âges,
+jusqu'à ce que l'heure soit venue où la vérité frappera
+leurs yeux couverts de larmes, et forcera leur
+bouche à reconnaître le prophète dans sa tombe.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote91"
+name="footnote91"><b>Note 91: </b></a><a href="#footnotetag91">
+(retour) </a> La coupole de Saint-Pierre.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote92"
+name="footnote92"><b>Note 92: </b></a><a href="#footnotetag92">
+(retour) </a> M.A.P. traduit: «Posé sur l'austère Panthéon, un dôme, son
+image, s'élancera jusqu'au ciel.» C'est un contre-sens qui prête à
+Byron une lourde erreur, celle de croire que l'église Saint-Pierre ait été
+bâtie sur les restes du Panthéon.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote93"
+name="footnote93"><b>Note 93: </b></a><a href="#footnotetag93">
+(retour) </a> La statue de Moïse sur le monument de Jules II.
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i16">SONNETTO</p>
+<br>
+<p><i>di Giovanni Battista Zappi</i>.</p>
+<br>
+<p><i>Chi è costui, che in dura pietra scolto,</i></p>
+<p><i> Siede gigante; e le più illustre, e conte</i></p>
+<p><i> Prove dell' arte avvanza, e ha vive, e pronte</i></p>
+<p><i>Le labbia sì, che le parole ascolto?</i></p>
+<br>
+<p><i>Quest' è Mosè; ben me'l diceva il folto</i></p>
+<p><i>Onor del mento, e' l doppio raggio in fronte,</i></p>
+<p><i>Quest' è Mosè, quando scendea del monte,</i></p>
+<p><i>E gran parte del Nume avea nel volto.</i></p>
+<br>
+<p><i>Tal era allor, che le sonanti, e vaste</i></p>
+<p><i>Acque ei sospese a sè d'intorno, e tale</i></p>
+<p><i>Quando il mar chiuse, e ne fè tomba altrui.</i></p>
+<br>
+<p><i>E voi, sue turbe, un rio vitello alzate?</i></p>
+<p><i>Alzata aveste imago a questa eguale!</i></p>
+<p><i>Ch' era men fallo l' adorar costui</i>.</p>
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote94"
+name="footnote94"><b>Note 94: </b></a><a href="#footnotetag94">
+(retour) </a> Le tableau du Jugement dernier, dans la chapelle Sixtine.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote95"
+name="footnote95"><b>Note 95: </b></a><a href="#footnotetag95">
+(retour) </a> J'ai lu quelque part (si je ne me trompe, car je ne puis me rappeler
+où) que le Dante était l'auteur favori de Michel-Ange, à tel point
+que celui-ci avait dessiné tous les sujets de la <i>Divine Comédie</i>; mais
+que le volume contenant ces études se perdit dans la mer.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote96"
+name="footnote96"><b>Note 96: </b></a><a href="#footnotetag96">
+(retour) </a> On sait comment Michel-Ange fut traité par Jules II, et combien il
+fut négligé par Léon X.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote97"
+name="footnote97"><b>Note 97: </b></a><a href="#footnotetag97">
+(retour) </a> Voir Milton, <i>Paradis perdu</i>, ch. II. Le péché, démon féminin,
+sorti de la tête de Satan, comme Minerve de celle de Jupiter, fut soudain
+aimé par Satan lui-même et en eut un fils, la Mort, qui, aussitôt
+après sa naissance, viola sa mère.
+
+<p>(<i>Note de Lord Byron</i>.)</p>
+
+<p>Les Anglais donnent à la mort (<i>death</i>) le sexe masculin, et au péché
+(<i>sin</i>) le sexe féminin.</p>
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote98"
+name="footnote98"><b>Note 98: </b></a><a href="#footnotetag98">
+(retour) </a> «<i>E scrisse più volte non solamente a particulari cittadin del
+reggimento, ma ancora al popolo, e intra l' altre un epistola assai
+lunga che conuncia</i>:--«<i>Popule mi, quid feci tibi</i>?»
+
+<p>(<i>Vita di Dante, scritta da Lionardo Aretino</i>.)</p></blockquote>
+
+<p class="mid">FIN DE LA PROPHÉTIE DU DANTE.</p>
+
+<br><br><br>
+
+
+<h1>MISCELLANÉES.</h1>
+<br><br>
+
+
+<h3>I.</h3>
+
+<h3>LE RÊVE.</h3>
+
+<p>1. Notre vie est double: le sommeil a son empire,
+c'est un intermédiaire à ces deux choses qu'on désigne
+si mal sous les noms de Mort et d'Existence:
+le sommeil à son empire, monde immense de triste
+réalité. Les rêves, dans leur entier développement,
+ont de la vie, des larmes; des tourmens et des joies:
+ils laissent, après le réveil, un poids sur nos pensées,
+ils allègent les fatigues de la veille, ils divisent notre
+être: ils deviennent une portion de nous-mêmes, tout
+aussi bien que de notre tems, et semblent être les hérauts
+de l'éternité: ils passent comme les esprits du
+passé,--ils parlent, comme des sybilles, de l'avenir:
+ils ont un pouvoir tyrannique,--imposent le
+plaisir et la peine; ils nous font ce que nous n'étions
+pas,--ce qu'ils veulent nous faire; ils nous frappent
+de la vision qui a disparu; de la crainte d'ombres
+évanouies.--Est-il vrai? Le passé tout entier
+n'est-il pas une ombre? Que sont les rêves? sinon des
+créations de l'esprit.--L'esprit a le pouvoir de créer,--de
+peupler sa sphère d'êtres plus brillans que ceux
+du monde réel, et de donner la vie à des formes qui
+peuvent survivre à toute matière. Je voudrais rappeler
+une vision que j'ai rêvée, par hasard, durant
+mon sommeil;--car une pensée, oui, une pensée
+de l'homme endormi, peut en soi embrasser des années,
+et condenser une longue vie en une seule
+heure.</p>
+
+<p>2. Je vis deux êtres parés des couleurs de la jeunesse,
+debout sur une colline,--une colline charmante,
+verte, de pente douce, semblable à un cap
+qui termine une longue chaîne de coteaux, hormis
+qu'à ses pieds il n'y avait pas de mer qui la baignât,
+mais un paysage vivant, des forêts et des moissons
+ondoyantes, les demeures des hommes éparses çà et
+là, et une auréole de fumée s'élevant de ces toits rustiques;--la
+colline était couronnée d'un diadême
+d'arbres disposés en cercle, non par le jeu de la nature,
+mais par l'homme. Oui, tous deux étaient là;--la
+jeune fille regardait ce paysage aussi aimable
+qu'elle-même,--mais le jeune homme ne regardait
+qu'elle; tous deux étaient jeunes, et cette fille était
+belle; tous deux étaient jeunes,--mais non de la
+même jeunesse<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a>
+<a href="#footnote99"><sup class="sml">99</sup></a>. Elle, comme la douce lune au bord
+de l'horizon, elle était à la veille d'être tout-à-fait
+femme: lui, il avait vu moins de printems, mais son
+cœur avait devancé de beaucoup ses années: à ses
+yeux, il n'y avait sur terre qu'un visage digne d'amour,
+et ce visage alors brillait sur lui; il avait contemplé
+cet astre tant que cet astre ne s'éclipsa point;
+il ne respirait, n'existait qu'en <i>elle</i>; la voix de cette
+vierge était sa voix; il ne lui parlait pas, mais il
+tremblait aux paroles qu'<i>elle</i> prononçait: la vue de
+cette vierge était sa vue, car il ne voyait plus que
+par ces beaux yeux, qui prêtaient leur éclat à tous
+les objets:--il avait cessé de vivre en lui-même; la
+vie de cette vierge était sa vie: l'océan où venait
+aboutir le fleuve de ses pensées, c'était <i>elle</i>: lui disait-elle
+un mot, le touchait-elle du doigt? soudain
+le sang du jeune homme hâtait ou retardait son cours,
+ses joues changeaient de couleur,--et pourtant son
+cœur ignorait la cause de cette orageuse agonie. Elle,
+au contraire, ne prenait aucune part en ces tendres
+sentimens: elle ne poussa jamais aucun soupir pour
+lui; elle le traitait comme un frère,--mais pas davantage;
+c'était beaucoup, car elle n'avait point de
+frère, hors celui à qui la naïveté enfantine de son
+amitié en avait donné le nom; elle était l'unique
+rejeton d'une race antique et honorée.--Quant à
+lui, le nom de frère lui plaisait, et pourtant lui déplaisait
+aussi,--et pourquoi? le tems lui fit une réponse
+profonde--quand elle en aima un autre; même
+alors elle en aimait un autre, et, du sommet de la colline,
+elle regardait au loin si le courrier de son
+amant égalait en ardeur sa propre impatience, et
+volait auprès d'elle.</p>
+
+<p>3. L'esprit de mon rêve changea. Je vis un vieux
+château, et; au devant de ses murs, un cheval tout
+harnaché: dans un oratoire antique était le jeune
+garçon dont je parlais tout-à-l'heure;--il était seul,
+et pâle; et se promenait à grands pas; il s'assit; saisit
+une plume, traça des mots que je ne pus deviner;
+puis il pencha sa tête entre ses mains, et la secoua
+comme par un mouvement convulsif,--puis il se
+releva, et avec ses dents et ses mains frémissantes
+il déchira ce qu'il avait écrit, mais sans verser une
+larme. Enfin il se remit, et donna à son front une
+sorte de calme: là-dessus, la dame de ses pensées
+rentra; elle avait un air serein et riant, et pourtant
+elle savait qu'elle était aimée de lui,--elle savait
+(car un tel savoir vient vite) que ce cœur était
+plein de son image; elle voyait que ce jeune homme
+était malheureux, mais elle ne voyait pas tout. Il se
+leva, et, d'une étreinte froide et polie, il serra la
+main de cette fille: un moment sur son visage se
+peignit une page de pensées indicibles, puis tout
+cela s'évanouit encore plus vite; il laissa tomber la
+main qu'il tenait, et se retira à pas lents, mais non
+comme s'il lui eût dit adieu; car tous deux se quittèrent
+avec de mutuels sourires: il franchit la porte
+massive du vieux château, monta à cheval, se mit
+en chemin, et désormais ne repassa plus ce seuil
+antique.</p>
+
+<p>4. L'esprit de mon rêve changea. Le jeune garçon
+était un homme. Dans les déserts d'un climat de
+feu, il s'était fait une demeure, et son ame savourait
+à longs traits les rayons du soleil; il était environné
+de spectacles étrangers et sombres; il n'était plus
+lui-même ce qu'il avait été jadis; c'était un voyageur
+errant sur la mer et sur ses rivages. Je voyais
+devant moi mille et mille images s'accumuler en masse
+comme des ondes; et lui, faire partie de toutes. Enfin,
+je l'aperçus se reposant de l'accablante chaleur du
+milieu du jour, couché parmi les colonnes tombées, à
+l'ombre de murailles ruinées, qui survivent aux noms
+de ceux qui les ont élevées: pendant son sommeil,
+les chameaux broutaient l'herbe à son coté, quelques
+chevaux, de belle apparence, étaient attachés près
+d'une fontaine: un homme vêtu d'une robe flottante
+faisait la garde, tandis que plusieurs gens de sa tribu
+dormaient à l'entour: ils n'avaient, pour pavillon<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a>
+<a href="#footnote100"><sup class="sml">100</sup></a>, au-dessus
+de leurs têtes, que le ciel bleu, si serein, si
+clair, si pur, que Dieu seul eût pu être aperçu dans
+l'empyrée.</p>
+
+<p>5. L'esprit de mon rêve changea. La jeune dame,
+naguère aimée en vain, était unie à un époux dont,
+à son tour; elle n'était point aimée:--en sa demeure,
+à mille lieues de celle de son malheureux amant,--en
+sa demeure natale, elle regardait grandir autour
+d'elle ses enfans; filles et fils de la beauté:--mais
+voyez! elle avait la douleur peinte sur son visage,
+qu'obscurcissait l'ombre d'une lutte intérieure; l'inquiète
+langueur de son œil semblait dire que sa paupière
+était chargée de larmes long-tems retenues.
+Quelle pouvait être sa douleur?--Elle avait ce qu'elle
+aima, et celui qui l'avait tant aimée n'était point là
+pour troubler d'une espérance impure, ou de criminels
+désirs ou d'une affliction mal réprimée, la paix d'une
+ame innocente. Quelle pouvait être sa douleur?--Elle
+ne l'avait point aimé, ni ne lui avait donné
+motif de se croire aimé: ce n'était pas lui qui pouvait
+être ce qui la tourmentait,--un spectre du
+passé.</p>
+
+<p>6. L'esprit de mon rêve changea.--Le voyageur
+errant était de retour.--Je le vis debout devant un
+autel--avec une aimable fiancée; oui, l'épouse était
+belle, mais pas comme l'astre qui avait lui à l'enfance
+de l'époux;--même au pied de l'autel, le front de
+cet homme prit le même aspect, son sein palpita du
+même frisson, que jadis dans la solitude de l'oratoire
+antique; et puis,--comme autrefois,--un moment
+sur son visage se peignit une page de pensées
+indicibles,--puis tout cela s'évanouit encore plus
+vite. Il resta calme et paisible; il prononça les vœux
+d'usage, mais n'entendit pas ses propres paroles:
+autour de lui tout chancelait; il ne put voir ni ce qui
+se faisait ni ce qui avait dû être fait:--mais le
+vieux manoir, le château, la chambre, le lieu, le
+jour, l'heure, le même soleil, les mêmes ombres,
+enfin, toutes les circonstances de ce lieu et de cette
+heure, et cette femme de qui dépendit sa destinée,
+tout cela revint et se glissa entre lui et la lumière:
+qu'avaient à faire tous ces souvenirs en un pareil
+instant?</p>
+
+<p>7. L'esprit de mon rêve changea. Je vis la jeune
+dame naguère aimée en vain;--oh! elle était bien
+changée; et par quoi? par la maladie de l'ame. Son
+esprit l'avait abandonnée; ses yeux n'avaient plus
+leur éclat ordinaire, mais un regard qui n'est pas
+de ce monde; elle était devenue la souveraine d'un
+royaume fantastique; ses pensées étaient des combinaisons
+de choses discordantes; des formes impalpables
+et inaperçues à la vue des autres étaient familières
+à la sienne; et le monde nomme cela démence;
+mais les sages ont une folie encore plus profonde.
+Le coup d'œil de la mélancolie est un don funeste:
+qu'est-ce, sinon le télescope de la vérité, qui détruit
+les illusions de la distance, qui nous montre la
+vie de près dans toute sa nudité, et rend la froide
+réalité trop réelle?</p>
+
+<p>8. L'esprit de mon rêve changea.--Le voyageur
+errant était seul comme auparavant; les êtres qui l'avaient
+entouré n'étaient plus là, ou étaient en guerre
+avec lui; il était marqué d'un signe de ruine et de
+désolation, environné de haines et de discordes; la
+peine était mêlée à tout ce qu'on lui offrait; jusqu'à
+ce qu'enfin, devenu semblable à l'ancien monarque
+du Pont<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a>
+<a href="#footnote101"><sup class="sml">101</sup></a>, il savourât impunément les poisons, qui
+n'avaient plus de force, mais qui étaient pour lui
+une sorte d'aliment: il vivait de ce qui aurait donné
+la mort à la plupart des hommes. Il devint ainsi
+l'ami des esprits des montagnes; il conversait avec
+les étoiles et avec l'ame subtile de l'univers; il apprit
+dans ces conférences les magiques mystères de
+la création: le livre de la nuit parut tout ouvert à
+ses yeux, et des voix du noir abîme lui révélèrent
+une merveille et un secret.--Ainsi soit.</p>
+
+<p>9. Mon rêve s'évanouit: il ne m'offrit plus d'autre
+tableau. C'était vraiment fort étrange que le sort de
+ces deux êtres eût été tracé presque comme une réalité,--eût
+abouti pour l'un à la folie,--pour tous
+les deux à l'infortune.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote99"
+name="footnote99"><b>Note 99: </b></a><a href="#footnotetag99">
+(retour) </a> Ce prétendu rêve de Lord Byron n'est, comme on le voit, que le
+souvenir de son premier amour. Ce jeune homme et cette jeune fille,
+c'est lui-même et Marie Chaworth. Tous les autres tableaux de ce rêve
+représenteront pareillement les principales circonstances de la vie de
+l'auteur.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote100"
+name="footnote100"><b>Note 100: </b></a><a href="#footnotetag100">
+(retour) </a> <i>They were canopied by the blue sky</i>.
+
+<p>Gilbert a dit:</p>
+
+<p>Ciel, pavillon de l'homme, etc.</p>
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote101"
+name="footnote101"><b>Note 101: </b></a><a href="#footnotetag101">
+(retour) </a> Mithridate, roi de Pont.</blockquote>
+
+
+<br>
+<h3>II.</h3>
+
+<h3>LES TÉNÈBRES.</h3>
+
+<p>J'eus un rêve qui n'était pas tout-à-fait un rêve.
+L'astre brillant du jour était éteint; les étoiles, désormais
+sans lumière, erraient à l'aventure dans les
+ténèbres de l'espace éternel; et la terre refroidie
+roulait, obscure et noire, dans une atmosphère sans
+lune. Le matin venait et s'en allait,--venait sans
+ramener le jour: les hommes oublièrent leurs passions
+dans la terreur d'un pareil désastre; et tous
+les cœurs, glacés par l'égoïsme, n'avaient d'ardeur
+que pour implorer le retour de la lumière. On vivait
+près du feu:--les trônes, les palais des rois couronnés,--les
+huttes, les habitations de tous les
+êtres animés, tout était brûlé pour devenir fanal.
+Les villes étaient consumées, et les hommes se rassemblaient
+autour de leurs demeures enflammées
+pour s'entre-regarder encore une fois. Heureux ceux
+qui habitaient sous l'œil des volcans, et qu'éclairait
+la torche du cratère! Il n'y avait plus dans le monde
+entier qu'une attente terrible. Les forêts étaient incendiées;--mais,
+d'heure en heure, elles tombaient
+et s'évanouissaient;--les troncs qui craquaient s'éteignaient
+avec fracas<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a>
+<a href="#footnote102"><sup class="sml">102</sup></a>;--et tout était noir. Les
+figures des hommes, près de ces feux désespérés,
+n'avaient plus une apparence humaine, quand par
+hasard un éclair de lumière y tombait. Les uns,
+étendus par terre, cachaient leurs yeux et pleuraient;
+les autres reposaient leurs mentons sur leurs mains
+entrelacées, et souriaient; d'autres, enfin, couraient
+çà et là, alimentaient leurs funèbres bûchers, et levaient
+les yeux avec une inquiétude délirante vers le
+ciel, sombre dais d'un monde anéanti; puis, avec
+d'horribles blasphêmes, ils se laissaient rouler par
+terre, grinçaient des dents et hurlaient. Les oiseaux
+de proie criaient aussi, et, frappés d'épouvante,
+agitaient dans la poussière leurs ailes inutiles. Les
+bêtes les plus farouches étaient devenues douces et
+craintives. Les vipères rampaient, et se glissaient
+parmi la foule; elles sifflaient encore, mais leur dard
+ne blessait plus:--on tuait ces animaux pour s'en
+nourrir, et la guerre qui, pour un moment, avait
+cessé, dévorait de nouveau maintes victimes.--Un
+repas ne s'achetait qu'au prix du sang, et chacun,
+assis à l'écart, se rassasiait dans les ténèbres avec
+une morne gloutonnerie. Il n'y avait plus d'amour:
+la terre entière n'avait plus qu'une pensée,--et
+c'était la pensée de la mort, de la mort sans délai et
+sans gloire. Les angoisses de la famine dévoraient
+toutes les entrailles;--les hommes mouraient et
+leurs ossemens n'avaient pas de tombeau; ceux qui
+restaient encore, faibles et amaigris, se mangeaient
+les uns les autres; les chiens eux-mêmes attaquaient
+leurs maîtres, hormis pourtant un seul qui veillait
+près d'un cadavre, et tenait à distance les animaux
+et les hommes affamés, jusqu'à ce qu'ils tombassent
+d'inanition, ou qu'au bruit de la chute d'un nouveau
+mort, ils courussent déchirer de leurs mâchoires
+décharnées les chairs encore palpitantes:
+quant à ce chien fidèle, il ne cherchait point de
+nourriture; mais, avec un gémissement pitoyable et
+non interrompu, avec un cri aigu de désespoir, léchant
+la main qui ne répondait pas à sa caresse,--il
+mourut. La famine réduisit par degrés le nombre
+des vivans: enfin deux habitans d'une cité immense
+survivaient seuls, et ils étaient ennemis: ils se rencontrèrent
+près des tisons expirans d'un autel consumé
+où l'on avait entassé, pour un objet profane, un
+monceau d'objets sacrés: de leurs mains froides et
+sèches, comme celles d'un squelette, ils remuèrent
+et grattèrent, tout en frissonnant, les faibles cendres
+du foyer; leur faible poitrine exhala un léger souffle
+de vie, et produisit une flamme qui était une vraie
+dérision: puis la clarté devenant plus grande, ils
+levèrent les yeux, et s'entre-regardèrent,--se virent,
+poussèrent un cri, et moururent;--ils moururent
+du hideux aspect qu'ils s'offrirent l'un à l'autre,
+ignorant chacun qui était celui sur le front
+duquel la famine avait écrit <i>démon</i>. Le monde était
+vide: là où furent des villes populeuses et puissantes,
+plus de saison, plus d'herbe, plus d'arbres, plus
+d'hommes, plus de vie; rien qu'un monceau de morts,--un
+chaos de misérable argile. Les rivières, les
+lacs, l'océan, étaient calmes, et rien ne remuait
+dans leurs silencieuses profondeurs; les navires, sans
+matelots, pourrissaient sur la mer; leurs mâts tombaient
+pièce à pièce; chaque fragment, après sa
+chute, dormait sur la surface de l'abîme immobile:--les
+vagues étaient mortes, le flux et reflux anéanti,
+car la lune qui le règle avait péri; les vents avaient
+expiré dans l'atmosphère stagnante, et les nuages
+n'étaient plus; les ténèbres n'avaient pas besoin de
+leur aide,--elles étaient l'univers lui-même.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote102"
+name="footnote102"><b>Note 102: </b></a><a href="#footnotetag102">
+(retour) </a> Nous avons essayé de rendre l'harmonie imitative du texte:
+
+<div class="poem"><div class=stanza>
+<p class="i12"> <i>The crackling trunks</i>.</p>
+<p><i>Exstinguished with a crash</i>.</p>
+</div></div>
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<br>
+<h3>III.</h3>
+
+<h3>TOMBEAU DE CHURCHILL<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a>
+<a href="#footnote103"><sup class="sml">103</sup></a>,</h3>
+
+<h4>FAIT EXACT A LA LETTRE.</h4>
+
+<p>J'étais près du tombeau de celui qui brilla comme
+une comète dans son âge, et je vis le plus humble
+de tous les sépulcres: je contemplai, non sans un
+vif chagrin et un profond respect, ce gazon négligé;
+et cette pierre paisible, marquée d'un nom aussi
+effacé que les noms inconnus d'alentour dont personne
+ne tente la lecture: puis je demandai au gardien
+du jardin pourquoi les étrangers interrogeaient
+sa mémoire sur ce monument, à travers les morts
+amoncelés d'un demi-siècle; et il me répondit:--«Ma
+foi! je ne sais pas du tout pourquoi tant de
+voyageurs viennent en pélerinage à cette tombe:
+ce mort est ici arrivé avant que je fusse concierge,
+et ce n'est pas moi qui fis creuser cette fosse.».--Est-ce
+là tout? me dis-je en moi-même;--déchirons-nous
+le voile de l'immortalité; voulons-nous je
+ne sais quel honneur et quelle gloire dans les âges
+encore à naître, pour endurer un tel outrage, si tôt
+et si malheureusement?--Comme je me parlais ainsi,
+l'architecte de tous ceux que nous foulons aux pieds
+(car la terre n'est qu'un vaste tombeau) essaya de débrouiller
+les souvenirs de cette argile dont la combinaison
+confondrait la pensée d'un Newton, s'il n'était
+pas vrai que la vie terrestre dût aboutir à une autre
+dont elle n'est que le rêve;--enfin le gardien, saisissant,
+pour ainsi dire, le crépuscule d'un soleil couché,
+me dit ces mots:--«Je crois que l'homme
+dont vous vous informez, et qui gît dans cette tombe
+choisie, fut un très-fameux écrivain de son tems:
+et les voyageurs s'écartent de leur route pour lui
+payer un tribut d'hommages,--et payer ma peine
+de ce qu'il plaira à votre honneur.»--Alors, tout
+content, je tirai du coin avare de ma poche quelques
+pièces d'argent, que je donnai, presque par force, à
+cet homme, quoiqu'il eût été fort inconvenant d'épargner
+cette dépense:--vous souriez, je le vois,
+hommes profanes! pendant tout mon récit, parce
+que ma plume grossière vous peint la vérité toute
+nue. C'est de vous qu'il faut rire, et non de moi;--car
+je restai, avec une pensée profonde et avec un
+œil attendri, sur la phrase du vieux concierge, sur
+cette homélie naturelle où contrastaient l'obscurité
+et la gloire, l'éclat et le néant d'un nom.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote103"
+name="footnote103"><b>Note 103: </b></a><a href="#footnotetag103">
+(retour) </a> Charles Churchill, poète satirique, né en 1731, mort en 1764. Il
+publia plusieurs poèmes, remarquables par une raillerie fine et mordante:
+entr'autres, <i>la Rosciade</i>, <i>la Nuit</i>, <i>l'Esprit</i>, etc.
+
+<p>(<i>N. du. Tr.</i>)</p></blockquote>
+<br>
+<h3>IV.</h3>
+
+<h3>PROMÉTHÉE.</h3>
+
+<p>1. Titan! dont les immortels regards ne virent
+pas les souffrances de la race mortelle dans leur affreuse
+réalité avec le froid mépris des dieux: quelle
+fut la récompense de ta pitié? un horrible supplice,
+en silence souffert; un rocher, un vautour, une
+chaîne, tout ce que les ames fières sentent de peine;
+l'agonie qu'elles ne veulent pas montrer; cet accablant
+sentiment de misère qui renferme sa voix en
+lui-même, qui craint de rencontrer dans les airs
+quelque oreille attentive à sa plainte, qui retient ses
+soupirs tant qu'un écho pourrait y répondre.</p>
+
+<p>2. Titan! à toi fut donné de soutenir un combat
+cruel entre la souffrance et la volonté; véritable torture
+de l'être qu'il ne peut tuer! Le ciel inexorable,
+la sourde tyrannie du destin, ce souverain principe
+de haine, qui crée pour son plaisir ce qu'il pourrait
+anéantir, te refusa jusqu'à la faveur de mourir. Le
+don fatal d'éternité fut ton lot,--et tu l'as bien supporté.
+Tout ce que le maître du tonnerre t'arracha, ce
+fut la menace qui rejeta sur lui les tourmens de ton
+supplice; tu prévoyais la destinée, mais tu ne voulus
+pas dire un mot pour apaiser ton persécuteur;
+dans ton silence fut son arrêt; dans son ame un vain
+repentir et une crainte funeste qu'il sut si mal dissimuler,
+que les foudres en sa main tremblèrent.</p>
+
+<p>3. Ton divin crime fut d'être bon, de diminuer
+par tes enseignemens la somme de l'humaine misère,
+de faire puiser à l'homme sa force dans son esprit.
+Mais, puni d'en haut comme tu le fus, c'est encore
+toi qui, par ton énergie patiente, par ta constance,
+par les refus de ton ame inflexible que la terre et le
+ciel ne purent ébranler, nous as légué une leçon
+puissante. Tu es aux mortels un symbole et un signe
+de leur destin et de leur force: comme toi, l'homme
+est en partie divin, une onde troublée, descendue
+d'une source pure; l'homme peut en partie prévoir
+sa funèbre destinée, sa misère, sa résistance, son
+existence triste et isolée;--mais son ame peut opposer
+sa force à tous les maux;--peut opposer une
+volonté ferme et une intelligence profonde qui, même
+au sein des tortures, découvrent leur propre récompense
+en elles-mêmes: son ame triomphe dès qu'elle
+ose porter le défi, et soudain elle fait de la mort une
+victoire.</p>
+<br>
+<h3>V.</h3>
+
+<h3>MONODIE</h3>
+
+<h5>SUR LA MORT DU TRES-HONORABLE R. BRINSLEY SHÉRIDAN,<br>
+PRONONCÉE AU THÉÂTRE DE DRURY-LANE.</h5>
+
+<p>Quand les derniers rayons du soleil couchant se
+perdent dans les ombres d'un crépuscule d'été, quel
+homme n'a pas senti le doux charme de cette heure
+se répandre dans le cœur, comme la rosée sur les
+fleurs? Qui n'a été absorbé d'un sentiment pur et
+auguste, tandis que la nature fait cette pause mélancolique,
+et qu'elle exhale son dernier soupir sur
+cette arche sublime que le tems a jetée entre la lumière
+et les ténèbres? Qui n'a partagé ce calme si
+paisible et si profond, la muette pensée qui ne peut
+s'exprimer qu'en pleurs, une sainte harmonie,--un
+vif regret, une sympathie glorieuse avec l'astre
+qui s'évanouit? Ce n'est pas un deuil cruel,--mais
+une peine douce, sans nom, chère aux cœurs bien
+nés d'ici bas, sentie sans amertume,--un attendrissement
+complet et candide, une heureuse tristesse,--une
+larme transparente, pure des chagrins du
+monde ou des souillures de l'égoïsme, larme versée
+sans honte, larme secrète sans douleur cuisante.</p>
+
+<p>Semblable à l'attendrissement que nous inspire un
+jour d'été s'évanouissant derrière les collines, une
+douce mélancolie remplit notre cœur et fait couler
+nos larmes, lorsque la mort frappe le génie et anéantit
+tout ce qui en lui était mortel. Un esprit puissant
+s'est éclipsé,--un astre a passé du jour dans les ténèbres,--astre
+qui, à son heure de lumière, fut sans
+égal,--sans nom digne de lui,--foyer universel
+de tous les rayons de la gloire! éclairs d'esprit, splendeur
+d'intelligence, flammes de poésie, feux d'éloquence,
+tout a disparu avec le soleil qui en était la
+source;--mais il nous reste encore les durables
+productions d'un génie immortel, les fruits d'une
+joyeuse aurore et d'un midi glorieux, impérissable
+portion de celui qui périt trop tôt. Mais ce n'est
+qu'une petite partie d'un tout merveilleux, ce ne
+sont que des segmens du disque étincelant de cette
+ame qui embrâsait tout,--éclairait tout pour égayer,--toucher,--plaire--ou
+épouvanter. Du conseil
+que sa raison charmait, à la table qu'animait sa gaîté,
+c'était le souverain maître des cœurs: les voix les plus
+illustres l'applaudissaient à l'envi; les hommes comblés
+de louanges,--les hommes remplis d'orgueil--s'enorgueillissaient
+à le louer. Lorsque l'Hindostan opprimé
+poussa un cri aigu pour en appeler de l'homme
+au ciel<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a>
+<a href="#footnote104"><sup class="sml">104</sup></a>, c'est lui qui fut le tonnerre,--la verge vengeresse,--la
+colère,--la voix de Dieu lui-même,
+qui ébranla les nations par la bouche de ce mandataire
+choisi,--et tonna jusqu'à ce que les sénats
+tremblans eussent obéi en admirant; et ici même,
+ici, dans cette salle, les riantes créations de son
+génie vous charmeront, encore tout échauffées du
+feu de la jeunesse: ce dialogue incomparable,--ces
+saillies immortelles qui ne savaient pas tarir;
+ces étincelans portraits, frais de vie, qui portent
+dans notre cœur la vérité où ils ont pris leur source;
+ces êtres merveilleux, enfans de son imagination,
+éclos du néant à une soudaine perfection par la volonté
+créatrice de sa pensée<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a>
+<a href="#footnote105"><sup class="sml">105</sup></a>; c'est ici qu'est leur
+première patrie; c'est ici que vous pouvez les revoir
+animés encore de la chaleur vitale que leur donna ce
+nouveau Prométhée. Lumineuse auréole qui trahit
+la splendeur du disque éclipsé!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote104"
+name="footnote104"><b>Note 104: </b></a><a href="#footnotetag104">
+(retour) </a> Voir Fox, Burke, Pitt, unanimes à louer le discours de Shéridan
+sur les chefs d'accusation articulés contre M. Hastings dans la Chambre
+des Communes. M. Pitt pria la Chambre d'ajourner l'affaire, afin de
+considérer la question avec plus de calme que ne le permettait l'effet immédiat
+de ce discours.
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote105"
+name="footnote105"><b>Note 105: </b></a><a href="#footnotetag105">
+(retour) </a> Il y a dans le texte: «<i>By the</i> fiat <i>of his thought</i>,» mot à mot,
+par le <i>fiat</i> de sa pensée. C'est une allusion au <i>fiat lux</i> de la <i>Genèse</i>.
+Avons-nous eu tort de reculer devant la version littérale?
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p>
+</blockquote>
+
+<p>Mais, s'il est des hommes à qui l'échec fatal de la
+sagesse entraînée par l'erreur doive procurer une
+basse jouissance; s'il est des hommes qui triomphent
+de joie lorsqu'une voix céleste détonne au milieu du
+chœur pour lequel elle est née, je leur commande
+le silence.--Ah! combien ils savent peu que ce
+qui leur semblait vice m'était peut-être que malheur!
+Dure est la destinée de celui sur qui les regards publics
+sont à jamais fixés pour le blâme ou pour la
+louange! Le repos se refuse à son nom, et le vulgaire
+se plaît au spectacle du martyre d'une grande
+renommée. L'ennemi secret, dont l'œil ne s'endort
+jamais, et qui se fait sentinelle,--accusateur,--juge,--espion;
+le rival,--le sot,--le jaloux--et
+le vaniteux; l'envieux enfin, qui ne respire librement
+que dans la peine d'autrui: voilà une armée
+de détracteurs, qui poursuit la gloire jusques au
+tombeau; qui guette les fautes dont un génie hardi
+doit la moitié à son ardeur native; qui défigure la
+vérité, amasse le mensonge, et bâtit la pyramide de
+la calomnie! Tel est le partage de l'homme public;--mais
+si, par surcroît d'infortune, la maigre pauvreté
+se ligue à la maladie dévorante, si le génie
+doit oublier son vol élevé, et descendre à terre pour
+combattre la misère qui assiége sa porte, pour adoucir
+d'indignes fureurs,--rencontrer face à face une
+rage sordide, et lutter contre la disgrâce, pour
+ne trouver dans l'espérance que les caresses, les embrassemens
+nouveaux d'un serpent qui lui réserve de
+nouvelles perfidies; si tels peuvent être les maux qui
+assaillent les hommes, est-ce donc chose merveilleuse
+qu'enfin les plus puissans succombent? Les êtres à
+qui fut départie toute la force du sentiment, portent
+un cœur électrique,--surchargé du feu céleste,
+noir de rudes froissemens, intérieurement déchiré,
+environné de nuages, entraîné par l'ouragan, porté
+sur la nébuleuse atmosphère, source de ces pensées
+qui tonnent,--éclairent--et foudroient. Mais,
+loin de nous et de notre scène comique doivent être
+de telles images,--si toutefois elles ont eu quelque
+réalité. Accomplissons ici un plus tendre désir, une
+tâche plus douce; payons à la gloire le tribut qu'elle
+n'a pas besoin de réclamer; pleurons l'astre évanoui,--et
+apportons notre grain d'encens pour prix d'un
+long plaisir. Vous, orateurs! que nos conseils possèdent
+encore, pleurez le héros vétéran de vos champs
+de bataille! le digne rival de l'admirable Trinité<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a>
+<a href="#footnote106"><sup class="sml">106</sup></a>!
+l'homme, dont les paroles étaient des étincelles d'immortalité!
+Vous, poètes! à qui la muse du drame
+est chère, il était votre maître,--rivalisez <i>ici</i> avec
+lui! Vous, hommes d'esprit et de conversation éloquente!
+il était votre frère;--emportez ses cendres
+d'ici! Tant que nous admirerons ces talens d'immense
+portée, aussi parfaits que variés; tant que
+nous sentirons l'éloquence,--l'esprit,--la poésie--et
+la bonne humeur, dont l'harmonie plus humble
+charme les ennuis d'ici-bas; tant que nous serons
+fiers de la noble prééminence du mérite, nous chercherons
+long-tems un génie pareil,--et chercherons
+en vain; nous nous tournerons vers tout ce qui
+nous reste de lui, en regrettant que la nature n'ait
+formé qu'un seul homme de cette trempe, et qu'elle
+ait brisé son moule.--en y jetant Shéridan!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote106"
+name="footnote106"><b>Note 106: </b></a><a href="#footnotetag106">
+(retour) </a> Fox--Pitt--Burke.</blockquote>
+<br>
+<h3>VI.</h3>
+
+<h3>ADRESSE</h3>
+
+<h5>PRONONCÉE A L'OUVERTURE DU THÉATRE DE DRURY-LANE,<br>
+samedi, 10 octobre 1812.</h5>
+
+<p>Dans une nuit horrible, notre cité vit et pleura le
+palais de la muse du drame, réduit de fond en comble
+en cendres; en moins d'une heure, les flammes dévorèrent
+le temple, Apollon tomba, et Shakspeare
+cessa de régner.</p>
+
+<p>Vous qui contemplâtes ce spectacle admirable et
+triste, dont l'éclat insultait à la ruine qui en fut illuminée;
+vous qui vîtes les fragmens massifs du monument,
+au milieu des nuages de feu, chasser du ciel
+la nuit, comme autrefois la colonne d'Israël<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a>
+<a href="#footnote107"><sup class="sml">107</sup></a>; qui
+vîtes la longue pyramide des flammes tournoyantes
+agiter son ombre rougeâtre sur la Tamise, épouvantée,
+la foule pressée autour de l'incendie, frissonner
+d'effroi et trembler pour ses propres demeures, à mesure
+que le désastre s'accroissait et répandait dans
+les airs la lumière funèbre d'éclairs aussi terribles
+que ceux de la foudre; qui vîtes enfin les cendres
+noires et un mur solitaire occuper le royaume des
+muses et en signaler la chute: dites,--cet édifice
+nouveau, et non moins ambitieux, construit où fut
+naguère l'édifice le plus puissant de notre île, jouira-t-il
+de la même faveur que le premier? ce temple
+voué à Shakspeare--sera-t-il digne de lui et de
+<i>vous</i>?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote107"
+name="footnote107"><b>Note 107: </b></a><a href="#footnotetag107">
+(retour) </a> La colonne de feu qui guidait, pendant la nuit, le peuple israélite
+à sa sortie d'Égypte.
+
+<p>(<i>N. du Tr</i>.)</p></blockquote>
+
+<p>Oui,--il le sera:--la magie d'un pareil nom
+défie la faux du tems, la torche de l'incendie; dédie
+encore le même lieu aux jeux de la scène, et
+commande au drame, d'<i>être</i> là où il a déjà <i>été</i>. La
+naissance de ce monument atteste la puissance du
+charme:--favorisez notre honorable orgueil? et
+dites: <i>c'est très-bien!</i><a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a>
+<a href="#footnote108"><sup class="sml">108</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote108"
+name="footnote108"><b>Note 108: </b></a><a href="#footnotetag108">
+(retour) </a> <i>How well</i>! combien bien! c'est le cri d'acclamation correspondant
+à notre <i>bravo</i>.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>Ainsi que ce temple s'élève pour égaler l'ancien,
+ainsi puissions-nous du passé tirer nos présages!
+puisse une heure propice à nos prières s'enorgueillir
+de noms tels que ceux qui consacrent à jamais le
+souvenir du théâtre détruit! C'est à l'ancien Drury
+que l'art touchant de votre Siddons<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a>
+<a href="#footnote109"><sup class="sml">109</sup></a> foudroya les
+cœurs sensibles, agita les cœurs les plus sévères;
+c'est à Drury que grandirent les derniers lauriers de
+Garrick; c'est ici que le moderne Roscius fit couler
+vos larmes pour la dernière fois, soupira ses derniers
+remerciemens, et vous adressa, l'œil en pleurs,
+ses derniers adieux. Mais pour les talens vivans peuvent
+encore fleurir ces couronnes, dont les parfums
+s'exhalent en pure perte sur une tombe. Ce que Drury
+réclama jadis; il le réclame encore;--ne refusez pas
+le tribut nécessaire à la résurrection de sa muse qui
+sommeille. Ornez de guirlandes la tête de votre Ménandre!
+et n'allez pas inutilement réserver tous vos
+honneurs pour les morts!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote109"
+name="footnote109"><b>Note 109: </b></a><a href="#footnotetag109">
+(retour) </a> Célèbre actrice, sœur des Kemble.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>Bien chers nous sont les jours qui donnèrent tant
+de lustre à nos annales, avant que Garrick disparût,
+ou que Brinsley<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a>
+<a href="#footnote110"><sup class="sml">110</sup></a> cessât d'écrire! Héritiers de leurs
+travaux; nous sommes aussi vains de <i>nos</i> ancêtres,
+que le sont des <i>leurs</i> les héritiers d'un noble sang.
+Tandis qu'ainsi le souvenir emprunte le miroir de
+Banquo<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a>
+<a href="#footnote111"><sup class="sml">111</sup></a>, pour réclamer ces ombres couronnées à
+mesure qu'elles passent; tandis que nous tenons cette
+glace magique, qui représente les noms immortels,
+gravés sur notre arbre généalogique; hésitez,--avant
+de condamner leurs faibles descendans; songez combien
+il est difficile d'égaler de tels rivaux.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote110"
+name="footnote110"><b>Note 110: </b></a><a href="#footnotetag110">
+(retour) </a> Shéridan.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote111"
+name="footnote111"><b>Note 111: </b></a><a href="#footnotetag111">
+(retour) </a> Voir le <i>Macbeth</i> de Shakspeare.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>Amis du théâtre! vous, de qui comédiens et comédies
+doivent solliciter un pardon ou un éloge;
+juges suprêmes, dont la voix et le regard usent du
+pouvoir illimité d'applaudir ou de rejeter: si jamais
+la licence conduisit à la renommée, et nous mit dans
+le cas de rougir de ce que vous aviez cessé de blâmer;
+si jamais le théâtre dégradé put s'abaisser à flatter
+un goût dépravé qu'il n'osait corriger: puissent les
+scènes présentes répondre à tous les reproches passés,
+et réduire à un juste silence les clameurs d'une
+sage censure! Oh! puisque vous mettez le dernier
+sceau aux lois du drame, ne vous jouez plus de nous,
+en applaudissant mal à propos: alors une noble fierté
+doublera les forces de l'acteur, et la voix de la raison
+aura un écho dans la nôtre.</p>
+
+<p>Après cette adresse solennelle, après l'accomplissement
+de l'antique règle, après ce tribut d'usage
+que la muse du drame a payé par la bouche de son
+héraut, recevez aussi <i>nos</i> complimens de bienvenue,
+complimens qui partent de nos cœurs, et voudraient
+bien gagner les vôtres. Le rideau se lève;--puisse
+notre théâtre vous offrir des scènes dignes des anciens
+jours de Drury-Lane! Puissions-nous toujours
+être agréés, et des Bretons, nos juges, et de la nature,
+notre guide!--et vous, puissiez-vous long-tems
+présider à nos fêtes!</p>
+<br>
+<h3>VII</h3>
+
+<h3>ODE A VENISE<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a>
+<a href="#footnote112"><sup class="sml">112</sup></a>.</h3>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote112"
+name="footnote112"><b>Note 112: </b></a><a href="#footnotetag112">
+(retour) </a> On entend ordinairement par ode un poème divisé en strophes ou
+stances de même nombre de vers et de même rythme. Cette apostrophe
+à Venise n'est donc pas une ode, sous le rapport de la versification;
+mais elle en mérite bien le nom, si l'on a égard à la magnificence de
+poésie qui s'y déploie.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>O Venise! Venise! lorsque tes murs de marbre
+seront de niveau avec les ondes, alors les nations
+pousseront un cri sur tes palais submergés, et une
+lamentation bruyante se prolongera sur les flots qui
+t'engloutiront! Si moi, voyageur du nord, je pleure
+pour toi, que devraient faire tes enfans?--Ne devraient-ils
+que pleurer?--et pourtant ils ne murmurent
+que dans leur sommeil. Qu'ils ressemblent
+peu à leurs pères!--Ce que la vase, le sable verdâtre
+laissé à nu par la retraite de la mer, est aux
+vagues écumantes de la haute marée qui jette le matelot
+naufragé jusqu'au bord de sa demeure, voilà
+ce que les hommes d'aujourd'hui sont aux hommes
+d'autrefois: ils se traînent, en rampant comme le
+crabe, à travers les ruines de leurs antiques rues.
+Oh désespoir!--tant de siècles ne pas recueillir de
+meilleurs fruits! Treize cents ans de richesse et de
+gloire ont abouti à la poussière et aux larmes: tous
+les monumens que l'étranger rencontre, églises, palais,
+colonnes, l'accueillent avec un air de deuil
+le lion lui-même paraît tout abattu; et le tambour
+barbare, aux sons âpres et discords, répète chaque
+jour, comme un sombre écho la voix de ton tyran,
+le long de ces ondes paisibles, charmées jadis du
+chant harmonieux qui s'élevait, au clair de la lune,
+de mille et mille gondoles,--charmées de l'actif
+bourdonnement d'êtres joyeux, dont les plus coupables
+actions n'étaient que la fièvre du cœur et le
+débordement d'un bonheur trop grand, qui a besoin
+du secours de l'âge pour isoler son cours de ce voluptueux
+torrent de douces sensations, luttant sans
+cesse avec le sang. Mais cela vaut mieux que les
+mornes orgies, le deuil des nations à leur déclin:
+alors le vice promène partout ses irrémédiables terreurs;
+la gaîté n'est que rage, et ne sourit que pour
+tuer; l'espoir n'est rien qu'un délai trompeur, éclair
+de l'homme malade, une demi-heure avant le trépas.
+Ainsi la défaillance, dernière source des peines mortelles
+et la torpeur des membres, sombre début de
+la mort dans sa froide et vacillante carrière, se glissent
+de veine en veine et s'avancent à chaque battement
+du pouls; néanmoins c'est un tel soulagement
+pour l'argile épuisée de souffrances, que le moribond
+y voit le renouvellement de ses esprits, et se croit libre
+lorsqu'il n'est qu'engourdi par le poids de sa
+chaîne;--lors il se met à parler de vie,--de ses
+forces qu'il sent revenir--peu à peu, et de l'air
+plus frais dont il voudrait jouie; mais, comme il murmure
+ces mots, il ne sait pas qu'il respire à peine,
+que son doigt effilé ne sent plus ce qu'il touche; cependant,
+un voile tombe sur ses yeux,--la chambre
+chancelante tourne, tourne, autour de lui;--des
+ombres rapides, que sa main veut en vain arrêter,
+paraissent et disparaissent;--enfin, le dernier râle
+étouffe sa voix suffoquée; tout est glace et ténèbres,--et
+la terre, ce qu'elle fut avant l'heure de notre
+naissance.</p>
+
+<p>Nul espoir pour les nations!--Interrogez les chroniques
+de mille et mille années.--Que nous ont appris
+ces scènes journalières, ce flux et reflux d'événemens
+ramenés par chaque siècle, cet éternel retour de ce
+qui <i>a été</i>? rien ou peu. Toujours nous nous appuyons
+sur choses qui pourrissent sous notre pied, et nous
+usons notre force en luttant contre l'air; car c'est
+notre propre nature qui nous fait choir; les brutes,
+à toute heure immolées pour nos fêtes, sont d'un
+ordre aussi élevé,--elles vont partout où les pousse
+l'aiguillon de leur guide, même à la sanglante hécatombe:
+et vous, hommes, qui pour les rois versez
+votre sang comme l'eau, qu'est-ce que vos enfans
+ont reçu en revanche? un héritage de servitude et
+de misères, un esclavage aveugle dont les coups
+sont l'unique paiement. Quoi donc, ne vois je pas
+les socs de vos charrues rougir d'une chaleur brûlante?
+N'y chancelez-vous pas dans une épreuve perfide,
+vous qui croyez cela une preuve <i>réelle</i> de la
+loyauté, baisez la main qui vous guide aux tortures,
+vous faites gloire de marcher sur les barres en feu?
+Tout ce que vos pères vous ont laissé, tout ce que
+le tems vous lègue de liberté, et l'histoire de sublime,
+sort d'une source différente!--Vous regardez
+et lisez, vous admirez et gémissez, puis vous succombez
+et perdez votre sang! Sauf ces esprits, en
+petit nombre, qui, en dépit de tous les obstacles
+réels et imaginables engendrèrent soudain les crimes;
+en foudroyant les murs de la prison; qui voulurent
+boire à longs traits les douces ondes offertes par la
+liberté,--alors que la multitude, dont les siècles
+ont changé la soif en rage, se soulève en criant,
+alors que les hommes s'écrasent les uns les autres
+pour obtenir la coupe où ils puissent trouver l'oubli
+de la chaîne lourde et douloureuse--qui long-tems
+les attacha au joug de la charrue, sur un sol dont les
+jaunes épis n'étaient pas pour eux; (car leurs têtes
+étaient trop courbées, et leurs palais inanimés ne
+ruminaient que la douleur):--oui, sauf ces esprits,
+en petit nombre, qui, en dépit des forfaits qu'ils
+abhorrent, ne confondent pas la sainteté de leur
+cause avec ces bouleversemens momentanés des lois
+de la nature, bouleversemens qui, comme la peste
+et les volcans, ne frappent que pour un tems, puis
+s'éteignent, et laissent le cours ordinaire des saisons
+réparer, en quelques étés, les dommages de la terre,
+la repeupler de villes et de générations,--belles
+quand elles sont libres:--car sous toi, ô tyrannie,
+rien ne peut jamais fleurir!</p>
+
+<p>Gloire, empire, liberté!--ô trinité divine!--ces
+tours furent jadis votre siége! A l'heure où Venise
+fut un objet d'envie, la ligue des plus puissantes nations
+put abaisser son noble orgueil, mais non l'anéantir:--tout
+fut entraîné dans sa ruine: les
+monarques invités à ses fêtes connaissaient et aimaient
+leur magnifique hôtesse; ils ne pouvaient
+s'apprendre à la haïr, quelque humiliés qu'ils fussent:--la
+foule des humains pensait comme les
+rois; Venise recevait les hommages du voyageur de
+tous les jours et de tous les climats;--ses crimes
+eux-mêmes naissaient de la source la plus douce,--de
+l'amour; elle ne buvait point le sang, ne s'engraissait
+point de cadavres, mais portait la joie partout
+où s'étendaient ses innocentes conquêtes; car
+elle relevait la croix, gui d'en haut sanctifiait les
+bannières protectrices, incessamment flottantes entre
+la Terre et le Croissant profane: si ce croissant a pâli
+et décliné, le monde peut en rendre grâces à la cité
+qu'il a chargée de chaînes dont maintenant le bruit
+retentit aux oreilles des peuples qui doivent le nom
+de liberté à tant de glorieux efforts: cependant Venise
+partage avec eux une misère commune: elle se
+nomme «le royaume» d'un conquérant ennemi; elle
+sait ce que tous,--ce que <i>nous</i>, plus que tous les
+autres; ne savons que trop bien; avec quels termes
+dorés un tyran amuse ses esclaves.</p>
+
+<p>Le nom de république a disparu sur les trois parties
+du globe gémissant. Venise est abattue: la Hollande
+daigne reconnaître un sceptre, et souffre le
+manteau de pourpre. Si la Suisse seule est libre encore,
+et jouit sans entraves de ses montagnes, ce
+n'est que pour un tems: car, de nos jours, la tyrannie
+est devenue fine; et, dans ses heures de triomphe,
+étouffe sous ses pieds les étincelles de nos cendres.
+Une grande contrée, séparée de nous par l'Océan,
+nourrit une race vigoureuse dans l'amour de la liberté;
+pour laquelle leurs pères ont combattu, et
+qu'ils leur ont léguée;--héritage d'orgueil et de
+bravoure! noble distinction d'avec toute autre terre,
+dont les enfans doivent fléchir le genou au gré d'un
+monarque, comme si son sceptre insensible fût une
+baguette douée du magique pouvoir de la science occulte!--Oui,
+une grande contrée, bravant le despotisme,
+lève encore ses drapeaux invaincus et sublimes
+par delà l'Atlantique!--Elle a montré à une
+nation, trop fière de son droit d'aînesse, que le pavillon
+hautain d'Albion peut baisser devant ceux dont
+les épées ont conquis des franchises que le sang ne
+paie pas trop cher. Oui, certes, mieux vaudrait
+le sang de tout homme, fût-il une rivière, mieux
+vaudrait qu'il coulât à pleins bords et même débordât,
+que de languir dans nos veines oisives, de stagner
+comme dans un canal fermé de verroux et de
+chaînes, d'avancer, comme un malade endormi,
+trois pas, puis s'arrêter:--mieux vaut être là où
+les Spartiates massacrés sont encore libres, dans le
+noble charnier des Thermopyles, que de croupir
+dans nos marais,--ou bien il faut fuir sur l'abîme
+azuré, et ajouter un courant à l'Océan, une ame aux
+ames de nos pères; et à toi, Amérique, un homme
+libre de plus!</p>
+<br>
+<h3>VIII.</h3>
+
+<h3>ODE A NAPOLÉON BUONAPARTE<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a>
+<a href="#footnote113"><sup class="sml">113</sup></a>.</h3>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote113"
+name="footnote113"><b>Note 113: </b></a><a href="#footnotetag113">
+(retour) </a> L'empereur Népos fut reconnu par le <i>sénat</i>, par les <i>Italiens</i> et par
+les provinces de la <i>Gaule</i>: ses qualités morales et ses talens militaires
+furent hautement célébrés: et ceux qui tiraient de son gouvernement
+quelque avantage particulier annoncèrent, en chants prophétiques, la restauration
+de la félicité publique..............................
+
+<p>Par cette honteuse abdication, il prolongea sa vie de quelques années,
+dans une position équivoque, tout à la fois empereur et exilé, jusqu'à
+ce que--»</p>
+
+<p>(<span class="sc">Gibbon</span >, <i>Décadence et chute</i>, etc.)</p></blockquote>
+
+<p><span class="rig">«<i>Expende Annibalem</i>:--<i>quot libras in duce summo<br>
+Invenies</i>?--»</span><br><br>
+
+<span class="rig">(<span class="sc">Juvén.</span > <i>Sat. X.</i>)</span><br><br></p>
+
+<p>1. C'en est fait:--mais hier encore tu étais roi,
+et, les armes en main, tu combattais contre les rois:--maintenant,
+il n'y a pas de nom qui te convienne;
+te voilà si bas,--et tu vis encore! Est-ce là l'homme
+aux mille trônes, qui jonchait notre terre d'ossemens
+ennemis? et peut-il ainsi se survivre à lui-même?
+Depuis celui que nous appelons, sans raison, du nom
+de l'étoile du matin<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a>
+<a href="#footnote114"><sup class="sml">114</sup></a>, nul mortel, nul démon n'est
+tombé de si haut.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote114"
+name="footnote114"><b>Note 114: </b></a><a href="#footnotetag114">
+(retour) </a> Lucifer, nom du chef des démons, est dans la mythologie païenne
+et d'après son etymologie (<i>Lucem fero</i>) l'étoile de Venus, quand elle
+précède et annonce le lever du soleil.
+
+<p>(<i>N. du. Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>2. Homme mal inspiré! pourquoi te fis-tu le fléau
+de tes semblables, qui s'agenouillaient devant toi?
+Devenu aveugle à force de te contempler toi-même,
+tu appris à voir au reste du monde. Maître souverain
+du pouvoir,--tu n'as laissé pour don unique que le
+tombeau à ceux qui t'adoraient; et, jusqu'à l'heure
+de ta chute, les humains ne purent deviner combien
+l'ambition a de bassesse.</p>
+
+<p>3. Rendons grâces au ciel pour une telle leçon;--elle
+instruira les guerriers à venir plus que tous
+les discours de la haute philosophie, discours si vains
+jusqu'à ce jour. Le charme qui fascinait l'esprit des
+hommes est désormais rompu pour ne plus renaître;
+charme qui forçait d'adorer ces idoles de l'empire du
+sabre, ces colosses au front d'airain et aux pieds
+d'argile.</p>
+
+<p>4. Le triomphe et la vanité, l'enivrement du
+combat<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a>
+<a href="#footnote115"><sup class="sml">115</sup></a>, la victoire dont la voix ébranle la terre,
+et qui pour toi était le souffle de vie: l'épée, le
+sceptre, et ce pouvoir, sous le joug duquel l'homme
+ne semblait fait que pour obéir, et avec lequel la
+renommée fut liguée;--tout est anéanti!--Esprit
+de ténèbres, quelle doit être la rage de ton souvenir!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote115"
+name="footnote115"><b>Note 115: </b></a><a href="#footnotetag115">
+(retour) </a> <i>Certaminis gaudia</i>, expression d'Attila dans sa harangue à son
+armée, avant la bataille de Châlons, harangue donnée par Cassiodore.</blockquote>
+
+<p>5. Le désolateur est enfin désolé! le vainqueur,
+renversé! l'arbitre de la destinée d'autrui supplie
+pour la sienne propre! Y a-t-il encore quelque espérance
+impériale qui puisse lutter avec calme contre
+un tel changement? ou bien, est-ce la seule crainte
+de la mort? Mourir prince,--ou vivre esclave,--ton
+choix est lâchement courageux.</p>
+
+<p>6. Cet athlète<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a>
+<a href="#footnote116"><sup class="sml">116</sup></a>, qui jadis voulut rompre un chêne,
+ne songea pas au redressement élastique des fragmens:
+saisi par l'arbre qu'il avait en vain brisé,--solitaire,--quels
+regards jetait-il alentour? Toi,
+dans l'orgueil de ta force, tu as fait enfin une imprudence
+égale, et tu as rencontré un destin plus
+sombre: lui, il fut la proie des hôtes farouches des
+forêts; mais toi, tu devras dévorer ton cœur!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote116"
+name="footnote116"><b>Note 116: </b></a><a href="#footnotetag116">
+(retour) </a> Milon.</blockquote>
+
+<p>7. Un Romain<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a>
+<a href="#footnote117"><sup class="sml">117</sup></a>, dont le cœur brûlant s'était désaltéré
+dans le sang de Rome, jeta loin de lui
+le poignard,--osa, par une grandeur sauvage,
+quitter l'empire pour ses foyers domestiques. Il osa
+quitter l'empire avec un suprême dédain des hommes
+qui avaient supporté un tel joug, et qui le laissèrent
+toutefois jouir en paix de son sort. Sa seule gloire
+fut cette heure où il abandonna de plein gré le pouvoir
+dont il s'était emparé.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote117"
+name="footnote117"><b>Note 117: </b></a><a href="#footnotetag117">
+(retour) </a> Sylla.</blockquote>
+
+<p>8. Le monarque espagnol<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a>
+<a href="#footnote118"><sup class="sml">118</sup></a>, quand le plaisir de
+la puissance eut perdu la vivacité de son charme,
+rejeta ses couronnes pour des rosaires, son empire
+pour une cellule: calculateur exact des grains de
+son chapelet, subtil argumentateur sur des articles
+de foi, il amusa bien sa folie; pourtant, il eût mieux
+fait de ne jamais connaître, ni le reliquaire du bigot,
+ni le trône du despote.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote118"
+name="footnote118"><b>Note 118: </b></a><a href="#footnotetag118">
+(retour) </a> Charles-Quint.</blockquote>
+
+<p>9. Mais toi,--c'est malgré tes efforts que la foudre
+a été arrachée de tes mains;--trop tard tu quittes
+la haute puissance à laquelle s'accola ta faiblesse.
+Quoique tu sois un ange de malheur, c'est assez pour
+nâvrer notre cœur que de voir le tien sans nerf;
+que de songer que le monde, chef-d'œuvre de Dieu,
+a servi de marchepied à un être si vil.</p>
+
+<p>10. Et la terre a prodigué son sang pour celui
+qui peut ainsi ménager le sien! Et les monarques,
+devant lui, ont fléchi leurs genoux tremblans, lui ont
+rendu grâces pour un trône! Céleste liberté! combien
+nous devons te chérir, lorsque tes plus puissans
+ennemis ont ainsi témoigné leur crainte dans la plus
+humble attitude! Oh! puisse aucun tyran ne laisser
+jamais un nom plus brillant, qui éblouisse le genre
+humain!</p>
+
+<p>11. Tes forfaits sont écrits dans le sang, et non
+écrits en vain;--tes triomphes ne parlent plus de
+gloire, ou plutôt ils grossissent la tache de ton honneur.--Si
+tu étais mort comme meurt le courage,
+peut-être un nouveau Napoléon viendrait-il encore
+une fois déshonorer le monde;--mais qui voudrait
+s'élancer jusqu'à la hauteur du soleil pour tomber
+ensuite dans une nuit si noire?</p>
+
+<p>12. Mise dans la balance, la poussière du héros
+n'a pas plus de valeur que l'argile vulgaire. L'équilibre,
+ô humanité! est le même pour tous les trépassés.
+Mais pourtant je croyais que le grand homme vivant
+était animé de quelques étincelles plus nobles pour
+éblouir et pour épouvanter, et je n'imaginais pas que
+le mépris pût ainsi se jouer de ces conquérans de la
+terre.</p>
+
+<p>13. Et ta fiancée, triste fleur de l'orgueilleuse Autriche,
+princesse encore impériale, comment son cœur
+supporte-t-il l'heure de tourment? Attache-t-elle ses
+pas à ton coté? Doit-elle aussi courber la tête, partager
+le repentir tardif et le long désespoir de l'homicide
+détrôné? Ah! si elle t'aime toujours, conserve
+avec soin ce diamant, qui vaut bien ta couronne
+évanouie!</p>
+
+<p>14. Hâte maintenant ta course vers ton île maudite,
+et fixe ton regard sur la mer: cet élément peut
+rencontrer ton sourire, il ne fut jamais gouverné par
+toi! Ou bien, de ta main oisive, trace nonchalamment
+sur le sable que la terre est à présent aussi
+libre que l'océan, et que le pédagogue de Corinthe<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a>
+<a href="#footnote119"><sup class="sml">119</sup></a>
+t'a désormais transféré son proverbe.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote119"
+name="footnote119"><b>Note 119: </b></a><a href="#footnotetag119">
+(retour) </a> Denis le jeune, après avoir été chassé de Syracuse par Timoléon,
+passe pour s'être fait maître d'école à Corinthe. Il fut toujours cité comme
+un exemple mémorable de l'instabilité des choses humaines. «<i>Tantâ
+mutatione majores natu, ne quis nimis fortunæ crederet, magister
+ludi factus ex tyranno docuit</i>.» (Valer. Max. VI, 9.) Philippe ayant
+écrit d'un ton menaçant aux Lacédémoniens, ceux-ci ne lui firent d'autre
+réponse que cette phrase passée en proverbe: <i>Denis à Corinthe</i>.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>15. Timour! te voilà donc à ton tour dans la cage
+de ton prisonnier<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a>
+<a href="#footnote120"><sup class="sml">120</sup></a>! Quels pensers seront les tiens?
+Dans ta rage captive, tu ne nourriras qu'une idée,
+une seule:--«Le monde <i>fut</i> à moi!» A moins pourtant
+que tu n'aies le sort du souverain de Babylone<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a>
+<a href="#footnote121"><sup class="sml">121</sup></a>,
+que tu ne perdes tout sentiment avec le sceptre, que
+les liens de la vie ne retiennent pas plus long-tems
+cet esprit si ambitieux,--si long-tems obéi,--de
+si peu de valeur!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote120"
+name="footnote120"><b>Note 120: </b></a><a href="#footnotetag120">
+(retour) </a> Cage où Bajazet fut enfermé par l'ordre de Tamerlan--ou Timour.
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote121"
+name="footnote121"><b>Note 121: </b></a><a href="#footnotetag121">
+(retour) </a> Nabuchodonosor changé en bœuf.....</blockquote>
+
+<p>16. Ou comme celui<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a>
+<a href="#footnote122"><sup class="sml">122</sup></a> qui déroba le feu du ciel,
+feras-tu tête au choc? partageras-tu avec ce misérable,
+qui n'obtint jamais de pardon, son vautour et
+son rocher? Damné déjà par Dieu,--maudit par
+l'homme, la dernière scène de ton drame, sans être
+la plus coupable, a été <i>l'archi-risée</i><a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a>
+<a href="#footnote123"><sup class="sml">123</sup></a> du démon:
+Satan, dans sa chute, garda sa fierté, et s'il eût été
+mortel, c'est avec la même fierté qu'il serait mort!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote122"
+name="footnote122"><b>Note 122: </b></a><a href="#footnotetag122">
+(retour) </a> Prométhée.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote123"
+name="footnote123"><b>Note 123: </b></a><a href="#footnotetag123">
+(retour) </a> <i>Arch mock</i>..... Allusion aux vers de Shakspeare:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p> «<i>The fiend's arch mock</i>--</p>
+<p><i>To tip a wanton, and suppose her chaste</i>.--»</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+<br>
+<h3>IX.</h3>
+
+<h3>ODE TRADUITE DU FRANÇAIS<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a>
+<a href="#footnote124"><sup class="sml">124</sup></a>.</h3>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote124"
+name="footnote124"><b>Note 124: </b></a><a href="#footnotetag124">
+(retour) </a> Voir la première note de l'Ode à Venise.
+
+<p>Nous ne connaissons pas le texte original de cette prétendue traduction.</p>
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>Nous ne te maudissons pas, Waterloo! quoique le
+sang de la liberté ait arrosé tes plaines; ce sang fut
+versé sur un sol où il ne s'abîma pas: il jaillit de
+chaque blessure, comme la trombe s'élève de l'océan;
+et, d'un mouvement vigoureux et de plus en
+plus rapide, il s'élance, et se mêle dans l'air avec celui
+de l'infortuné Labédoyère:--avec celui du guerrier
+dont la tombe honorée renferme le plus brave
+entre les braves<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a>
+<a href="#footnote125"><sup class="sml">125</sup></a>. Il s'amoncelle en nuages rouges
+de feu; mais il retombera sur la terre dont il s'est
+élevé: quand la mesure sera comble, l'orage éclatera:--jamais
+n'aura été entendu tonnerre pareil au
+tonnerre qui alors frappera le monde de surprise;--jamais
+n'aura été vu éclair pareil à l'éclair qui
+alors brillera sur la voûte céleste! Telle, l'étoile
+d'absinthe, prédite par le saint prophète des anciens
+jours, fera pleuvoir sur la terre un déluge de feu, et
+changera les rivières en sang<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a>
+<a href="#footnote126"><sup class="sml">126</sup></a>!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote125"
+name="footnote125"><b>Note 125: </b></a><a href="#footnotetag125">
+(retour) </a> Le maréchal Ney, prince de la Moskowa.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote126"
+name="footnote126"><b>Note 126: </b></a><a href="#footnotetag126">
+(retour) </a> Voir l'<i>Apocalypse</i>, ch. VII, verset 7, etc. «Le premier ange
+sonna de la trompette, et il s'ensuivit de la grêle et des flammes mêlées
+à du sang, etc.»
+
+<p>Verset 8. «Et le second ange sonna de la trompette, et il sembla
+qu'une grande montagne de feu fût jetée dans la mer; et le tiers de la
+mer devint sang, etc.»</p>
+
+<p>Verset 10. «Et le troisième ange sonna de la trompette, et il tomba
+du ciel une grande étoile, brûlant comme une torche, et elle tomba sur
+le tiers des rivières et sur les sources des eaux.»</p>
+
+<p>Verset 11. «Et le nom de l'étoile est <i>Absinthe</i>; et le tiers des eaux
+devint <i>absinthe</i>; et plusieurs hommes moururent des eaux qui étaient
+devenues amères.»</p></blockquote>
+
+<p>Le héros est tombé; mais non par vous, vainqueurs
+de Waterloo! Tant que le soldat citoyen ne
+commanda à ses concitoyens--que pour les guider
+sur les champs de bataille, où la gloire souriait au
+fils de la liberté,--qui donc, parmi tous les despotes
+ligués, lutta contre le jeune héros? qui put se vanter
+d'avoir vaincu la France, avant que la tyrannie n'eût
+usurpé tous les droits? avant que le grand homme,
+leurré par les attraits de l'ambition, ne fût plus devenu
+qu'un roi? Alors il tomba:--ainsi périssent
+tous ceux qui voudraient asservir les hommes à
+l'homme!</p>
+
+<p>Et toi aussi, guerrier au panache de neige, toi,
+à qui ton royaume a refusé même un tombeau<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a>
+<a href="#footnote127"><sup class="sml">127</sup></a>,
+mieux aurait valu pour toi continuer à conduire la
+France contre des armées mercenaires, que te vendre
+toi-même à l'infamie et à la mort pour un vil
+nom de roi, tel que celui du monarque de Naples,
+qui porte aujourd'hui le titre que tu achetas au prix
+de ton sang. Tu songeais peu, lorsque, sur ton
+cheval de bataille, tu te précipitais, comme un fleuve
+qui déborde, à travers les rangs armés, lorsque les
+casques fendus et les sabres entrechoqués étincelaient
+et tombaient en éclats autour de toi:--tu songeais
+peu à la destinée que tu trouvas au bout de la
+carrière! Ton panache hautain fut mis à bas par le
+coup déshonorant qu'y porta un esclave! Jadis,--semblable
+à la lune qui commande au flux et reflux
+de la mer, il parcourait les airs et guidait le guerrier;
+au milieu de la nuit créée par la noire et sulfureuse
+fumée du combat, le soldat cherchait des
+yeux ce superbe cimier, et, comme il le voyait toujours
+marcher en avant, ainsi marchait-il lui-même
+contre nos ennemis. Là où les traits rapides de la
+mort immolaient le plus de victimes, où la guerre
+entassait le plus de débris sous la bannière triomphante
+de l'aigle à l'aigrette flamboyante,--de l'aigle
+qui volait au sein des orages et des tonnerres,
+dont rien ne pouvait arrêter l'aile impétueuse, et qui
+lançait les foudres de la victoire:--oui, lorsque la
+ligne des ennemis se brisait, que la mort éclaircissait
+les rangs, ou que la fuite les dispersait dans la
+plaine, là, soyez-en sûrs, Murat chargeait! Hélas!
+il ne chargera plus désormais!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote127"
+name="footnote127"><b>Note 127: </b></a><a href="#footnotetag127">
+(retour) </a> Les restes de Murat ont été, dit-on, exhumés et livrés aux flammes.</blockquote>
+
+<p>Les envahisseurs foulent nos gloires passées: la
+victoire pleure sur les ruines de ses arcs de triomphe.--Mais
+que la liberté se réjouisse, que sa voix
+révèle son cœur! Sa main appuyée sur son épée, elle
+recevra un double hommage. La France a reçu deux
+fois une leçon morale chèrement achetée:--son
+salut ne gît point dans un trône, sur lequel siége
+Capet ou Napoléon<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a>
+<a href="#footnote128"><sup class="sml">128</sup></a>; mais dans l'égalité des droits et
+des lois; mais dans l'union des cœurs et des bras pour
+une grande cause,--la liberté, telle que Dieu l'a
+donnée à tous ceux qui vivent sous le soleil, avec le
+souffle vital, et dès l'heure de la naissance;--la liberté,
+que le crime veut en vain chasser du monde,
+en dispersant, d'une main farouche et prodigue, les
+richesses des nations comme les grains du sable, en
+versant, comme l'eau, le sang des nations dans un
+impérial océan de carnage!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote128"
+name="footnote128"><b>Note 128: </b></a><a href="#footnotetag128">
+(retour) </a> Il paraîtrait que M.A.P. n'a pas osé traduire cela; il dit: «Son
+bonheur ne dépend point du trône, il dépend de l'égalité, etc.» Sa
+traduction serait donc aussi timide sous le rapport politique que sous le
+rapport poétique.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>Mais les mortels uniront leurs cœurs, leurs esprits
+et leurs voix: qui donc fera tête à cette noble ligue?
+Le tems n'est plus où le glaive soumettait les peuples.
+L'homme peut mourir;--les idées renaissent. Même
+ici bas, dans ce monde de misères, la liberté ne peut
+manquer d'avoir un héritier. Des millions d'hommes
+ne respirent que pour recueillir ce précieux héritage.
+La liberté a pris un essor que rien ne peut
+dompter: si elle assemble encore une fois ses armées,
+les tyrans seront forcés de croire et de trembler:--sourient-ils
+de cette simple menace? Des
+larmes de sang couleront encore.</p>
+<br>
+<h3>X.</h3>
+
+<h3>ODE A L'ILE DE SAINTE-HÉLÈNE.</h3>
+
+<p>1. Paix à toi, île de l'Océan! Salut à tes brises et
+à tes vagues! Salut à tes rochers contre lesquels le
+perpétuel retour des marées fait écumer le flot blanchâtre!
+Riche sera la guirlande que l'histoire tressera
+pour toi! Immortelle en sera la verdure! Quand
+les nations, qui te laissent aujourd'hui dans l'obscurité,
+fléchiront tour à tour le genou devant la baguette
+de l'oubli, ta gloire ne sera pas changée,--ta
+renommée ne sera pas ternie:--l'hommage des
+siècles rendra ton nom sacré.</p>
+
+<p>2. Salut au guerrier qui repose sur ton sol le
+riche fardeau de sa gloire<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a>
+<a href="#footnote129"><sup class="sml">129</sup></a>! Quand la mesure de
+ses jours sera comble, et que la chronique de sa
+vie sera close, ses exploits seront consacrés dans
+les annales de Clio! Sa valeur le rangera parmi les
+plus illustres preux de tous les âges, et les monarques
+futurs s'inclineront devant son génie:--les
+chants des poètes,--les leçons des sages--le diront
+la merveille et l'ornement du monde. Devant
+toi, ô météore de la Gaule, les autres météores de
+l'histoire s'évanouiront éclipsés par ta splendeur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote129"
+name="footnote129"><b>Note 129: </b></a><a href="#footnotetag129">
+(retour) </a> Cette strophe seule devra réconcilier le lecteur avec Lord Byron,
+qui l'aura sans doute indisposé comme nous par l'amertume plus que
+sévère avec laquelle il reprochait à Napoléon (Ode VIII) de ne s'être
+pas tué après Waterloo.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>3. De salutaires zéphirs rafraîchiront ton atmosphère,
+île éblouissante de gloire! Des contrées les
+plus éloignées, il te viendra un peuple de pélerins,
+tribu aussi indépendante que tes vagues! Ta grève,
+au loin resplendissante, arrêtera le voyageur qui
+voudra jeter un rapide coup-d'œil sur un lieu si renommé:--chaque
+touffe de gazon, chaque pierre,
+chaque roc, retardera son séjour sur ce sol qu'auront
+sanctifié les pas de l'exilé! car c'est de lui que
+tu recevras un lustre divin: le déclin de son soleil a
+été le lever du tien.</p>
+
+<p>4. Et quels bras l'ont enchaîné? les bras qui avaient
+lutté faiblement contre le sien:--les nations qui
+l'avaient souvent bravé, mais n'avaient pu le dompter
+jusqu'à ce jour! les monarques qui maintes
+fois courbèrent la tête devant sa clémence, et reçurent
+de sa main les couronnes que leur avait ravies
+la guerre!--Le vainqueur, aujourd'hui vaincu,
+l'aigle aujourd'hui frappé à mort, laisserait-il leur
+vengeance sévère éteindre les rayons de son étoile!
+Non: la gloire apparaît, vêtue d'une splendeur nouvelle,
+et l'astre des siècles revient à l'ascendant.</p>
+
+<p>5. Pure à jamais soit la bruyère de tes montagnes!
+riche la verdure de tes pâturages! limpides et intarissables
+les eaux de tes fontaines! Puissent tes annales
+n'être souillées d'aucuns désastres! Élève-toi
+sur la surface de l'Océan, comme un magnifique
+autel, comme un saint reliquaire cher aux prières
+du genre humain!--Vienne se briser contre les rochers
+de ton rivage la rage de la tempête,--la
+lutte dévastatrice des vagues et des vents!--Qu'au
+haut de tes créneaux déploie long-tems ses ailes
+l'aigle, ton ornement; l'aigle, orgueil de l'univers.</p>
+
+<p>6. Il se flétrira, le lis qui fleurit à cette heure!
+Où est la main qui peut le nourrir? Les nations qui
+le relevèrent le regarderont dépérir: les rosées
+froides jetteront sur lui une malédiction précoce.
+Alors la violette qui fleurit dans les vallées chargera
+la brise de son vivifiant parfum: alors, aussitôt que
+l'esprit de liberté ralliera les peuples pour chanter
+une antienne funèbre sur la tombe de la tyrannie,
+la vaste Europe craindra que ton étoile ne paraisse
+soudain sur l'horizon, et n'éclipse les astres pestifères
+du septentrion.</p>
+<br>
+<h3>XI.</h3>
+
+<h3>A NAPOLÉON.</h3>
+
+<h5>(Traduit du français.)</h5>
+
+<p><span class="rig">
+«Tout le monde pleurait, mais surtout Savary, et un<br>
+officier polonais qui devait son élévation à Bonaparte. Il<br>
+s'attachait aux genoux de son maître; il écrivit à lord<br>
+Keith, pour demander la permission d'accompagner<br>
+Napoléon, même en qualité de domestique: demande<br>
+qui ne put être accordée.»
+</span><br><br><br><br><br><br></p>
+
+<p>1. Dois-tu partir, ô mon illustre chef, séparé du
+petit nombre des braves qui te sont restés fidèles?
+Qui peut dire la douleur de ton soldat, dont la raison
+s'égare à ce long adieu? J'ai connu les feux de
+l'amour, les ardeurs de l'amitié; mais qu'est-ce que
+tout cela auprès de ce que je sens pour toi, auprès
+du zèle d'un guerrier fidèle?</p>
+
+<p>2. Idole du soldat! Grand dans les combats; mais
+plus grand encore aujourd'hui: plusieurs purent
+gouverner un monde, toi seul ne courbas pas la tête
+sous l'arrêt du destin. Que d'années j'ai bravé la
+mort à tes côtés! et j'enviais ceux qui succombaient,
+lorsque leur cri de mort était encore une bénédiction
+pour le maître qu'ils servaient si bien<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a>
+<a href="#footnote130"><sup class="sml">130</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote130"
+name="footnote130"><b>Note 130: </b></a><a href="#footnotetag130">
+(retour) </a> «A Waterloo, on vit un homme, dont le bras gauche avait été cassé
+par un boulet de canon, s'arracher ce bras avec la main droite, le lancer
+en l'air, et crier à ses camarades: «Vive l'Empereur, jusqu'à la mort!»
+Il y a plusieurs autres exemples de la sorte: celui que je vous rapporte,
+vous pouvez le regarder comme authentique.»
+
+<p>(<i>Lettre particulière de Bruxelles</i>.)</p></blockquote>
+
+<p>3. Que ne suis-je, comme eux, une froide poussière,
+puisque je vis pour voir cette heure fatale,
+où tes timides ennemis hésitent de laisser un homme
+en tes mains, de peur que tes compagnons d'exil ne
+deviennent, pour toi, autant d'instrumens de liberté!
+Oh! dans le fond des cachots, toutes leurs
+chaînes me seraient légères; tant que je pourrais
+contempler ton ame invaincue.</p>
+
+<p>4. Les flatteurs de cet homme, aujourd'hui si
+sourd à la prière d'un serviteur fidèle, voudraient-ils,
+si sa gloire empruntée venait à pâlir, partager
+avec lui obscurité dans laquelle il naquit? Si ce
+monde, que tu résignes avec tant de calme, devenait,
+à cette heure; son domaine, pourrait-il acheter,
+au prix de ce trône, des cœurs comme ceux qui
+te sont encore tout dévoués?</p>
+
+<p>5. Mon chef, mon roi, mon ami, adieu! Jamais
+je ne m'étais encore agenouillé; jamais je ne suppliai
+mon souverain, comme j'implore aujourd'hui
+ses ennemis; et tout ce que je demande, c'est de
+participer à tous les périls qu'il va braver, c'est de
+partager à côté du héros sa chute, son exil et sa
+tombe.</p>
+<br>
+<h3>XII.</h3>
+
+<h3>SUR L'ÉTOILE DE LA LÉGION<br>
+D'HONNEUR.</h3>
+
+<h5>(Traduit du français.)</h5>
+
+<p>1. Étoile des braves!--toi, dont les rayons ont
+répandu tant de gloire sur les morts et sur les vivans,--enchanteresse
+brillante et adorée! pour te rendre
+hommage, des millions de soldats couraient aux armes;--redoutable
+météore d'immortelle origine!
+pourquoi naître dans le ciel pour t'éteindre sur la
+terre?</p>
+
+<p>2. Les ames des héros moissonnés par la guerre
+formaient tes rayons; l'immortalité étincelait dans
+tes éclairs; l'harmonie de ta sphère martiale était:
+«Gloire là-haut, et honneur ici-bas;» et ta lumière
+éblouissait les yeux des hommes, comme un volcan
+de la voûte azurée.</p>
+
+<p>3. Ton fleuve de sang roulait comme la brûlante
+lave, et entraînait les empires dans ses ondes. La
+terre tremblait sous toi jusqu'en ses fondemens, alors
+que tu éclairais tout l'espace; en ta présence, le soleil
+cessait de rayonner, devenait sombre, et quittait
+l'horizon.</p>
+
+<p>4. Avant toi s'éleva, et avec toi s'agrandit un
+arc-en-ciel du plus doux éclat, de trois brillantes
+couleurs<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a>
+<a href="#footnote131"><sup class="sml">131</sup></a>, toutes divines, et faites pour ce signe
+céleste; car la main de la liberté les avait alliées,
+comme les nuances d'une gemme immortelle.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote131"
+name="footnote131"><b>Note 131: </b></a><a href="#footnotetag131">
+(retour) </a> Le drapeau tricolore.</blockquote>
+
+<p>5. Une de ces couleurs était un rayon d'écarlate
+dérobé au soleil; une autre, le bleu foncé de l'œil
+d'un séraphin; une autre, le voile blanc de radieuse
+lumière, dont s'enveloppe un pur esprit; les trois
+couleurs, ainsi assorties, semblaient le tissu d'un
+rêve céleste.</p>
+
+<p>6. Étoile des braves! tes rayons pâlissent, et les
+ténèbres vont de nouveau prévaloir! Toutefois,
+noble arc-en-ciel de liberté, nos larmes et notre
+sang doivent couler pour toi. Quand ta brillante
+promesse s'évanouit, notre vie n'est qu'un fardeau
+d'argile.</p>
+
+<p>7. Les pas de la liberté sanctifient les silencieuses
+cités des morts; les guerriers qui succombent sous
+ses drapeaux sont beaux et fiers dans la mort. Ainsi,
+puissions-nous bientôt, ô déesse, être pour toujours
+avec eux ou avec toi!</p>
+<br>
+<h3>XIII.</h3>
+
+<h3>ODE.</h3>
+
+<p>1. Oh! honte à toi, terre de la Gaule! honte à
+tes enfans et à toi! Imprudente dans ta gloire, et
+vile dans ta chute, combien ton partage est misérable!
+Dans ton abandon, tu seras en butte aux
+coups de l'ironie, d'une ironie qui ne mourra jamais:
+les malédictions de la haine et les sifflemens
+du mépris chargeront ton atmosphère; et, sur tes
+ruines, retentiront à jamais les rires du triomphe,
+les insultantes railleries du monde!</p>
+
+<p>2. Oh! où donc est l'esprit de tes anciens jours,
+l'esprit qui animait tes fils, alors que l'étoile de la
+bravoure était leur fanal, et que la passion de l'honneur
+les guidait à la mort? Tes orages ont troublé
+leur sommeil. Entends-tu les gémissemens qui s'élèvent
+du fond des tombeaux. Ces dignes preux murmurent
+de colère, pleurent de désespoir, à voir la
+tache impure imprimée sur ton sein; car, où est la
+gloire qu'ils te remirent en dépôt? elle est perdue
+dans les ténèbres, foulée dans la poussière.</p>
+
+<p>3. Va, parcours de ton regard tous les royaumes
+de la terre, depuis l'Indus jusques au pôle; quelque
+peu de bonté, d'honneur et de vertu mêlera son
+éclat aux ténèbres du péché. Mais toi, tu n'as rien
+que ta honte; le monde ne peut offrir rien de pareil
+à toi; l'horreur et le vice ont défiguré ton nom au-delà
+de toute comparaison; étonnante de forfaits,
+tu nous fourniras, à l'avenir, un modèle, un proverbe,
+pour la perfidie et le crime.</p>
+
+<p>4. Tant que le triomphe couvrit de gloire le
+glaive de ton maître; tant que le héros fut debout,
+tes éloges suivirent partout ses pas, et applaudirent
+à l'effusion du fleuve de sang. Et cependant la tyrannie
+siégeait sur l'impériale couronne, et flétrissait
+au loin les nations; mais, à tes yeux, le despote
+mérita un renom brillant, jusqu'à l'heure où la fortune
+abandonna son char; <i>alors</i> tu te dérobas à ton
+chef,--tu t'empressas de l'outrager, tu fus la première
+à le trahir.</p>
+
+<p>5. Tu oublias ses exploits, les travaux qu'il avait
+supportés pour ta cause; tu tournas tes hommages
+vers le nouveau soleil qui se levait, et entonnas
+d'autres hymnes de gloire. Mais l'orage se mit à
+gronder, l'adversité obscurcit l'astre de lumière;
+l'honneur et la foi furent la fanfaronnade d'une
+heure, et la loyauté elle-même, rien qu'un rêve.--Celui
+que tu avais banni reçut de nouveau tes
+sermens; et qui avait été le premier à l'insulter, fut
+aussi le premier à l'adorer.</p>
+
+<p>6. Quel tumulte ébranle ainsi les airs? quelle
+foule environne son trône? C'est un cri d'enthousiasme,
+ce sont des millions de sujets qui jurent de
+n'obéir qu'à son sceptre. Les revers feront éclater
+leur zèle; l'infortune rendra sacré le nom de l'empereur.
+Le monde, qui le persécute, va sentir avec
+douleur quel esprit, quelle ardeur inextinguible
+anime les Français, dès que leurs cœurs sont embrasés;
+car ils ont le héros qu'ils aiment, ils ont le
+chef qu'ils admirent.</p>
+
+<p>7. Leur héros s'est précipité au combat: une
+ombre couvre ses lauriers.--Où est le zèle qui ne
+devait jamais céder, la loyauté qui ne devait jamais
+s'évanouir? En un moment, la désertion et la perfidie
+abandonnèrent le vaincu à ses ennemis: les
+lâches, à qui son sourire avait donné les honneurs
+et la puissance, le délaissèrent et le renièrent dans
+son adversité; et les millions de Français qui avaient
+juré de périr pour le sauver, le virent fugitif, captif,
+esclave!</p>
+
+<p>8. O terre de la Gaule! les contrées les plus sauvages,
+les plus désertes, sont plus nobles et meilleures
+que toi! Tu es pour les hommes un objet de
+surprise et d'horreur, tant la perfidie te défigure!
+Si tu étais le lieu où je fusse né, je m'arracherais
+soudain de tes bras, je fuirais aux extrémités du
+monde, et te quitterais pour toujours; oui, pour
+toujours. Si jamais je pensais à toi après longues
+années, cette pensée appellerait encore la rougeur
+sur mon front, et les larmes sur ma paupière.</p>
+
+<p>9. Oh! honte à toi, terre de la Gaule! honte à
+tes enfans et à toi! Imprudente dans ta gloire, et
+vile dans ta chute, combien ton partage est misérable!
+Dans ton abandon, tu seras en butte aux coups
+de l'ironie, d'une ironie qui ne mourra jamais: les
+malédictions de la haine et les sifflemens du mépris
+chargeront ton atmosphère, et sur tes ruines retentiront
+à jamais les rires du triomphe, les insultantes
+railleries du monde<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a>
+<a href="#footnote132"><sup class="sml">132</sup></a>!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote132"
+name="footnote132"><b>Note 132: </b></a><a href="#footnotetag132">
+(retour) </a> La révolution de juillet vient de donner un glorieux démenti aux
+anathèmes que semblait mériter, en 1815, la France humiliée par le second
+retour des Bourbons. Nous voilà redevenus <i>la grande nation</i>!
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+
+<br>
+<h3>XIV.</h3>
+
+<h3>ADIEUX DE NAPOLÉON.</h3>
+
+<h5>(Traduit du français.)</h5>
+
+<p>1. Adieu, terre où le nuage de ma gloire s'éleva
+pour couvrir de son ombre l'univers entier!--Tu
+m'abandonnes aujourd'hui;--mais mon nom remplit
+les pages les plus brillantes ou les plus sombres
+de ton histoire. J'ai combattu contre un monde qui
+ne m'a vaincu qu'après que le météore trompeur de
+la conquête m'eut entraîné trop loin: j'ai tenu tête
+aux nations qui me craignent encore dans mon abandon
+solitaire, moi, dernier captif de plus d'un million
+de guerriers!</p>
+
+<p>2. Adieu, France!--Quand ton diadême ceignait
+mon front, j'en fis la perle et la merveille du
+monde;--mais ta faiblesse ordonne que je te laisse
+comme je t'ai trouvée, dans la décadence de ta gloire
+et le déclin de ta vertu. Oh! que n'ai-je encore ces
+vétérans de la bravoure, qui gagnèrent toutes leurs
+batailles et ne furent moissonnés qu'en luttant contre
+les tempêtes:--avec eux, l'aigle, dont le regard
+perdit en ce moment sa force, avait toujours, dans
+son essor, fixé ses yeux sur le soleil de la victoire!</p>
+
+<p>3. Adieu, France!--Mais quand la liberté ralliera
+encore une fois ses bannières dans tes provinces,
+aie souvenir de moi:--la violette croît toujours dans
+le fond de tes vallées; elle est flétrie, mais tes larmes
+épanouiront encore sa fleur.--Oui, je puis encore
+confondre les armées qui nous environnent: ton cœur
+peut encore tressaillir et se réveiller à ma voix.--Il
+est des anneaux qui doivent rompre, dans la chaîne
+qui nous a liés: <i>alors</i>, tourne-toi vers Napoléon,
+appelle à ton aide le chef de ton choix.</p>
+<br>
+<h3>XV.</h3>
+
+<h3>MADAME LAVALETTE.</h3>
+
+<p>1. Laissons les critiques d'Édimbourg écraser de
+leurs éloges leur M<sup>me</sup> de Staël, et leur célèbre
+M<sup>lle</sup> l'Épinasse; l'orgueilleuse philosophie luit, tout
+au plus, comme un météore, et la gloire d'un bel
+esprit est aussi frêle que le verre. Mais pleins de vie
+sont les rayons, éternelle est la splendeur de ton
+flambeau, noble amour conjugal! et jamais tu n'as
+répandu un éclat plus saint, plus pur ou plus tendre
+que sur le nom de la belle Lavalette.</p>
+
+<p>2. Allons, remplissez la coupe jusques aux bords:
+la vertu même la bénira, et consacrera la liqueur
+qui mousse en l'honneur de ce nom: les lèvres ardentes
+de la beauté presseront pieusement le verre,
+et l'hymen portera un honorable toast. Nous acquitterons
+une dette légitime envers cette femme,
+qui a risqué, pour son mari, sa liberté et sa vie, et
+nous saluerons de nos applaudissemens l'épouse héroïne,
+la fidèle, la noble, la belle Lavalette!</p>
+
+<p>3. De cruels ennemis, dans leur impuissante malice,
+ont prononcé, contre le captif sauvé, un arrêt
+que l'Europe entière abhorre: oui, l'Europe entière
+se détourne des esclaves de ce palais peuplé de prêtres,
+et ceux qui les ont replacés rougissent aujourd'hui
+pour eux. Mais, dans les âges à venir, quand
+la gloire ensanglantée des ducs et des maréchaux se
+sera évanouie dans les ténèbres, tous les cœurs palpiteront
+encore, tous les yeux étincelleront, au récit
+du sublime dévouement de la belle Lavalette.</p>
+<br>
+<h3>XVI.</h3>
+
+<h3>ADIEU<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a>
+<a href="#footnote133"><sup class="sml">133</sup></a>.</h3>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote133"
+name="footnote133"><b>Note 133: </b></a><a href="#footnotetag133">
+(retour) </a> Ce sont les adieux de Lord Byron à sa femme.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>Adieu! et si c'est pour toujours, encore une fois,
+adieu! Quoique tu sois inexorable, mon cœur ne se
+révoltera pas contre toi. Plût au Ciel qu'à tes regards
+s'ouvrît ce sein où ta tête a si souvent reposé,
+lorsque tes sens cédaient à ce paisible sommeil que
+tu ne connaîtras plus! Que ne peux-tu lire en ce
+sein les pensées les plus secrètes? tu connaîtrais
+enfin que ce ne fut pas bien de le blesser ainsi. Il
+est vrai que le monde t'en loue,--qu'il sourit
+au coup que tu me portas; mais ces éloges doivent
+te choquer, ils sont fondés sur le malheur d'autrui.
+Certes, plus d'une faute me souilla: mais n'y
+avait-il, pour m'infliger une incurable blessure, d'autres
+bras que ceux qui venaient de m'embrasser?
+Oh! ne t'abuse pas toi-même: l'amour peut s'évanouir
+par un lent dépérissement; mais ne crois pas
+qu'une violence soudaine puisse séparer ainsi les
+cœurs. Le tien conserve encore sa vie: le mien,
+quoique saignant, palpite encore, et l'éternelle pensée
+qui le tourmente, c'est--que nous ne devons
+peut-être plus nous revoir. Ce sont paroles de douleur
+plus profonde que les lamentations sur la tombe
+des morts. Nous vivrons tous les deux; mais chaque
+matin nous éveillera dans une couche veuve; et,
+lorsque tu pourrais goûter quelque consolation, lorsque
+notre fille balbutiera ses premiers mots, lui apprendras-tu
+à dire «mon père!» quoique les caresses
+de son père doivent lui être inconnues? Quand ses
+petites mains te caresseront, quand sa lèvre se pressera
+contre la tienne, souviens-toi de l'homme dont
+la prière te bénira; souviens-toi de l'homme que ton
+amour a béni! Si les traits de l'enfant ressemblent
+à ceux que tu ne verras peut-être plus, alors un doux
+tremblement agitera ton cœur, encore fidèle à ton
+époux. Tu connais peut-être toutes mes fautes: personne
+ne connaît tout mon délire; toutes mes espérances,
+partout où tu vas, s'en vont se flétrir, et pourtant
+elles s'en vont toujours avec toi. Pas un de mes
+sentimens qui n'ait été ébranlé: mon orgueil, qu'un
+monde n'aurait pu plier, plie devant toi;--par toi
+délaissée, mon ame me délaisse moi-même. Mais
+c'en est fait;--toutes paroles sont vaines, les miennes
+surtout sont stériles: mais nous ne pouvons retenir
+nos pensées, qui se font jour malgré nous:--Adieu!--Ainsi
+séparé de toi, arraché à tout lien de tendresse,
+le cœur consumé, solitaire, malade,--pour
+comble de maux, je puis à peine mourir.</p>
+<br>
+<h3>XVII.</h3>
+
+<h3>ESQUISSE<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a>
+<a href="#footnote134"><sup class="sml">134</sup></a>.</h3>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote134"
+name="footnote134"><b>Note 134: </b></a><a href="#footnotetag134">
+(retour) </a> Cette pièce fut faite par Lord Byron contre une ancienne domestique
+de la mère de sa femme.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p><span class="rig">
+«<i>Honest--honest Iago!<br>
+If that thou be'st a devil, <br>I cannot kill thee</i>.»</span><br><br><br>
+
+<span class="rig">(<span class="sc">Shakspeare</span >.)</span><br><br>
+
+<span class="rig">
+Honnête--honnête Iago!<br>
+Si tu es un diable,<br>je ne puis te tuer.</span><br><br><br></p>
+
+<p>Née dans le grenier, élevée dans la cuisine, promue
+de là au maniement de la chevelure de sa maîtresse,
+enfin,--pour quelque gracieux service dont
+on n'a jamais parlé, et que le salaire seul fait deviner,--elle
+parvint du cabinet de toilette à la salle
+à manger,--où les laquais qui valent mieux qu'elle
+s'étonnent d'attendre ses ordres derrière sa chaise.
+D'un oeil ferme et d'un front éhonté, elle prend son
+dîner dans le plat qu'elle lavait naguère. Alerte pour
+la médisance, prête au mensonge, <i>confidente</i> favorite,
+espionne de la maison,--qui pourrait, grands
+dieux! deviner ses dernières fonctions? Elle fut la
+gouvernante d'une fille unique, dès l'âge le plus
+tendre. Elle enseigna la lecture à l'enfant, et l'enseigna
+si bien, qu'elle-même, en enseignant apprit
+à épeler. Puis elle devient adepte dans l'art de l'écriture,
+comme le prouve mainte calomnie anonyme.
+Personne ne sait ce que fût devenue sa pupille,--sans
+cet esprit élevé qui conserva la pureté
+du cœur, qui soupira toujours après la vérité qu'on
+lui cachait, et qui ferma l'oreille à l'erreur. La perversité
+échoua devant cette ame jeune, qui ne fut ni
+dupée par la flatterie,--ni aveuglée par la bassesse,--ni
+infectée par la fraude,--ni corrompue par
+un voisinage contagieux,--ni amollie par l'indulgence,--ni
+gâtée par l'exemple,--ni tentée de
+regarder en pitié les talens inférieurs à son haut savoir,--ni
+enorgueillie par le génie,--ni rendue
+vaine par la beauté,--ni poussée par l'envie à rendre
+le mal pour le mal,--ni changée par la fortune,--ni
+haussée par la fierté ou courbée par la
+passion:--ame à qui la vertu n'inspira une inflexible
+sévérité,--que dans ces jours derniers!
+Oh! c'était la plus pure, la plus parfaite des créatures
+vivantes de son sexe; mais il lui manquait une
+douce faiblesse,--il lui manquait de savoir pardonner.
+Trop choquée des fautes que son ame ne
+peut connaître, elle croit que tout ici-bas pourrait
+être comme elle. Ennemie du vice, est-elle vraiment
+l'amie de la vertu? car la vertu pardonne ceux qu'elle
+veut amender. Mais je reviens à mon sujet,--que
+j'ai laissé trop long-tems de côté,--à l'héroïne infâme
+qui fatigue mon honnête plume. Or, quoiqu'elle
+n'ait plus ses anciennes fonctions, elle régit le cercle
+qu'elle servait auparavant. Si les mères,--on
+ne sait pourquoi,--tremblent devant elle; si les
+filles la craignent à cause de leurs mères; si l'habitude,--chaîne
+perfide, qui finit par enlacer les plus
+forts esprits comme les plus faibles,--lui a donné
+le pouvoir d'instiller au fond des ames l'essence empoisonnée
+de ses désirs cruels; si, comme une couleuvre,
+elle se glisse inaperçue dans votre maison,
+jusqu'à ce qu'elle soit trahie par la ligne noire et
+glaireuse qu'elle trace en rampant; si, comme une
+vipère, elle enlace le cœur et y laisse le venin qu'elle
+n'y trouva pas, pourquoi s'étonner que cette méchante
+sorcière guette sans cesse l'occasion d'accomplir
+ses œuvres de haine, afin de faire du lieu qu'elle
+habite un vrai Pandemonium<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a>
+<a href="#footnote135"><sup class="sml">135</sup></a>, et de devenir elle-même
+la souveraine, l'Hécate<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a>
+<a href="#footnote136"><sup class="sml">136</sup></a> de l'enfer domestique?
+Qu'elle est habile à charger, d'un seul coup de
+pinceau, les teintes du scandale, avec toute l'honnête
+perfidie des demi-mots! Comme elle sait alors mêler
+le vrai au faux,--le ris moqueur au franc sourire,--un
+fil de candeur à un tissu de fraudes! Combien
+elle affecte de réticences apparentes, afin de cacher
+les inhumains projets de son ame endurcie! Lèvres
+de mensonges!--visage né pour dissimuler, pour
+être insensible et se railler de quiconque sait sentir!
+Masque vil que la Gorgone<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a>
+<a href="#footnote137"><sup class="sml">137</sup></a> même désavouerait!--Joue
+de parchemin et œil de pierre! Voyez quel sang
+jaunâtre coule dans les veines de sa peau, et y demeure
+stagnant comme une eau bourbeuse! Tel s'offre
+à nos regards le cloporte, dans sa cuirasse couleur
+de safran: tel le vert encore plus sombre des écailles
+du scorpion;--(car ce n'est qu'aux teintes des reptiles
+que nous pouvons comparer cette ame ou ce
+visage.)--Regardez la physionomie de cette femme,
+et voyez ses sentimens s'y peindre comme dans un
+miroir. Regardez le portrait; ne pensez pas qu'il
+soit chargé; il n'y a aucun trait qui ne pût encore être
+grossi. En vérité, ce sont «les journaliers de la nature»,
+qui, durant le repos de leur maîtresse, firent
+ce monstre, cette étoile caniculaire d'un petit ciel,
+où, sous son influence, tout se flétrit ou meurt.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote135"
+name="footnote135"><b>Note 135: </b></a><a href="#footnotetag135">
+(retour) </a> Le <i>Pandemonium</i> est l'édifice construit par les démons pour y tenir
+conseil. Voir <i>Paradis perdu</i>, chant I<sup>er</sup>.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote136"
+name="footnote136"><b>Note 136: </b></a><a href="#footnotetag136">
+(retour) </a> Nom de Proserpine, suivant quelques mythologues.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote137"
+name="footnote137"><b>Note 137: </b></a><a href="#footnotetag137">
+(retour) </a> Les Gorgones, filles de Phoreus, dieu marin, étaient au nombre de
+trois: elles étaient si hideuses qu'elles changeaient en pierre ceux qui
+les regardaient.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>Oh! créature misérable!--sans larmes,--sans
+autre pensée que la joie du triomphe sur la ruine,
+qui est ton œuvre:--un jour viendra, et viendra
+bientôt, où tu souffriras beaucoup plus que tu ne
+fais souffrir aujourd'hui; où tu souffriras pour ce vil
+égoïsme, qui dès-lors te sera chose vaine; où tu te
+débattras en hurlant au milieu d'angoisses qui n'exciteront
+point de pitié. Puissent les malédictions
+échappées à l'affection blessée, redescendre sur ton
+sein, avec la force de la pierre qui retombe, et rendre
+la lèpre de ton ame aussi horrible à toi-même
+qu'au genre humain! jusqu'à ce que toutes tes pensées
+se condensent en haine de toi-même,--en
+haine aussi noire que ton désir voudrait la créer
+pour les autres; jusqu'à ce que ton cœur si dur ait
+été calciné et réduit en cendres, et que ton ame ait
+quitté son enveloppe hideuse! Oh! puisse ta tombe
+n'avoir pas plus de sommeil que ton lit!--puisse-t-elle
+être une couche de feu, comme la couche veuve
+que tu nous as préparée! Alors, s'il te vient à l'esprit
+de fatiguer le ciel de tes prières, tourne ton
+regard sur les victimes que tu fis ici-bas,--et désespère!
+Mort à toi!--et quand tu pourriras, les
+vers eux-mêmes expireront sur ton argile empoisonnée.
+Ah! sans l'amour que je sentis, et que je
+dois encore sentir pour celle que ta malice arracha
+aux liens les plus sacrés,--ton nom,--ton nom
+humain--serait exposé à tous les yeux comme type
+de tout vice;--exalté au-dessus de tes pareils moins
+odieux que toi,--et donné en proie à l'ulcère d'une
+immortelle infamie.</p>
+<br>
+<h3>XVIII.</h3>
+
+<h3>ADIEUX A L'ANGLETERRE.</h3>
+
+<p>1. Angleterre! patrie de mes aïeux et la mienne!
+ô la plus noble des contrées, la meilleure, la plus
+féconde en bravoure! Je pars le cœur brisé; je pars
+délaissé: je résigne toutes les joies et toutes les espérances
+que tu me donnas.</p>
+
+<p>2. Terre chérie, mère de la liberté, adieu! La
+liberté elle-même me fatigue. Calme tes battemens,
+ô mon cœur, et ne te révolte pas contre un arrêt que
+la raison approuve.</p>
+
+<p>3. Avais-je de l'amour?--Je te prends à témoin,
+Ciel puissant, qui vis toutes mes faiblesses et mes
+craintes; j'adorais,--mais le charme est rompu:
+puissent mes larmes en effacer la mémoire!</p>
+
+<p>4. Combien il est brillant, le moment d'enthousiasme!
+qu'il est éblouissant; mais que son éclat est
+passager! c'est une comète flamboyante, et prompte
+à s'enfuir: c'est le héraut précurseur des ténèbres
+et des ennuis.</p>
+
+<p>5. Souvenirs des tendresses passées, des plaisirs
+perdus sans retour, laissez-moi,--moi, proscrit,
+errant et solitaire,--laissez-moi dans le deuil, sans
+me torturer l'ame.</p>
+
+<p>6. Où donc--où mon cœur trouvera-t-il le repos?
+un refuge contre la mémoire et la douleur? La gangrène
+qui le dévore; en quelque lieu que j'aille,
+dédaigne un remède trompeur.</p>
+
+<p>7. Si je pouvais découvrir ce fleuve fabuleux qui
+noie le souvenir dans ses ondes, peut-être de nouveau
+luirait l'œil de l'espérance, l'aurore d'un jour
+plus heureux.</p>
+
+<p>8. Le vin a-t-il la vertu de l'oubli? peut-il ôter
+de la cervelle le trait qui l'a blessée? La bouteille
+nous abuse peut-être une heure, mais elle laisse toujours
+après elle régner le chagrin.</p>
+
+<p>9. L'éloignement ou le tems guérissent-ils le cœur
+qui saigne d'une blessure si profonde? L'intempérance
+en diminue-t-elle les douleurs? Peut-on appliquer
+quelque baume à ce mal?</p>
+
+<p>10. Si je cours aux confins du pôle, j'y verrai
+l'ombre que j'adore, le fantôme qui tourmente mon
+ame, et se joue de mon stérile désespoir!</p>
+
+<p>11. Le zephir du soir m'apportera le murmure de
+<i>sa</i> voix, me semblera humide de <i>ses</i> pleurs et de
+<i>ses</i> soupirs, et me demandera une larme pour l'autel
+dé l'amour.</p>
+
+<p>12. Dans les rêves de la journée, dans les visions
+de la nuit, mon imagination étalera tous les attraits
+de cette femme à ma vue abusée, égarée!</p>
+
+<p>13. Arrière, vaines et passagères images! Arrière,
+sombres fantômes qui troublez mon cerveau, pures
+illusions de l'esprit et des sens, engendrées par la
+douleur et le délire!</p>
+
+<p>14. N'ai-je pas, sur l'autel de la divinité, juré
+fidélité à celle que j'adorais? Ne prononça-t-elle pas
+les sermens que j'avais prononcés, et n'échangea-t-elle
+pas avec son époux un gage solennel?</p>
+
+<p>15. Si mon amour faillit un instant, je m'empressai
+de réparer ma faute, de baiser le cœur que j'avais
+blessé, de tout faire pour l'adoucir avant qu'il
+ne se prît à soupirer.</p>
+
+<p>16. N'ai-je pas courbé cette tête qui ne s'était
+jamais courbée? N'ai-je pas prié, moi, qui avais
+coutume de commander? L'amour me força de pleurer
+et de supplier, et l'orgueil fut trop faible pour
+résister.</p>
+
+<p>17. Puis, une faiblesse comme la mienne, lavée
+dans les larmes de mon repentir, devait-elle donc
+effacer les impressions divines, la foi et l'affection
+de plusieurs années?</p>
+
+<p>18. A-t-il été bien que l'orgueil, arbitre sévère, se
+soit interposé entre la colère et l'amour, et qu'un
+cœur, jusqu'alors si clément, n'ait commencé à
+prouver son inflexibilité que sur <i>moi</i>?</p>
+
+<p>19. Hélas! a-t-il été bien, quand je m'agenouillai,
+de céler ta tendresse à tel point, qu'en présence de
+tout ce que je sentais, ta sévérité t'interdît toute
+expression de sensibilité?</p>
+
+<p>20. Et, lorsque la fille chérie, gage de notre amour,
+regardait sa mère et souriait, dis, n'y eut-il rien
+qui te sollicitât à répondre à cet appel de l'enfance?</p>
+
+<p>21. Ce cœur, si dur et si glacé, si traître à l'amour
+et à moi, ne s'est-il pas senti percer d'un trait
+déchirant, en repoussant la supplique de cette innocente
+créature?</p>
+
+<p>22. Cette oreille, qui était ouverte à tout le monde,
+fut impitoyablement fermée à l'époux, ton seigneur;
+cette voix, qui asservirait les démons, refusa une
+douce parole de paix.</p>
+
+<p>23. Et penses-tu, ô ma bien aimée,--car toi
+seule es toujours la vie de mon cœur, et, en dépit de
+mon orgueil et de ma volonté, je te bénis, oui, je
+t'aime, ô mon épouse!</p>
+
+<p>24. Penses-tu que l'absence te verse le baume qui
+portera remède à tes maux, ou que le tems, en entraînant
+la vie sur son aile rapide, accorde jamais un
+antidote à ta douleur.</p>
+
+<p>25. Tes espérances sont frêles comme le rêve qui
+trompe les longues heures de la nuit, mais se dissipe
+à la lueur du premier rayon échappé des portes
+de l'orient.</p>
+
+<p>26. Car lorsque, sur le visage heureux de ta petite
+fille, l'imagination suivra du doigt mes traits entrelacés
+aux tiens, un charme irrésistible t'enchaînera.</p>
+
+<p>27. La fossette riante qui siége sur sa joue, les
+éclairs qui rayonnent de ses yeux, les paroles qu'elle
+essaiera de bégayer, tout enfin mêlera un soupir à
+tes sourires.</p>
+
+<p>28. Alors, quoique les mers aient pu mettre
+entre nous leurs barrières orageuses, c'est moi qui
+triompherai; loin de toi, hors de ton regard, à
+mon insu, et sans être appelé, c'est moi, pourtant,
+qui sera là.</p>
+
+<p>29. Ce n'est pas toi qui lanças contre moi le trait
+cruel (la cruauté était étrangère et odieuse à ton
+cœur); ce n'est pas toi qui m'infligeas une incurable
+blessure.</p>
+
+<p>30. Hélas! oui, ce fut une autre main que la
+tienne qui troubla mon repos; cette main frappa,--et,
+par un sort trop funeste, c'est moi qui souffris
+le coup et toutes les misères qu'il engendra.</p>
+
+<p>31. Ceux-là nous haïssaient tous deux, qui détruisirent
+les fleurs et les promesses du printems.
+Qui donc, pour combler notre vide, nous donnera
+de nouveaux liens, de nouvelles affections?</p>
+
+<p>32. Ah! quels moyens peuvent rendre au cœur
+déchiré sa force première, ou à l'arc une fois trop
+tendu le ressort qu'il possédait auparavant?</p>
+
+<p>33. Le cœur déchiré saignera, s'ulcèrera, et se
+fanera comme la feuille au souffle de la bise; l'if
+éclaté ne reviendra pas sur lui-même, quoique vigoureux
+et dur jusqu'à la fin.</p>
+
+<p>34. Je vais errer,--n'importe où; nul climat
+ne me rendra la paix, ni ne déridera mon front,
+chargé de désespoir, par quelque lueur de joie passagère.</p>
+
+<p>35. Oh! avec quelle lenteur les heures s'écouleront!
+de quel ennui sera la marche des années, alors
+que la vallée, la montagne et le bocage ne feront
+que changer le théâtre de mes larmes!</p>
+
+<p>36. Les monumens classiques qui sommeillent,
+le lieu cher à la science et aux arts, le sarcophage,
+le temple, le gazon sacré, rien enfin ne m'excite ni
+ne me ravit plus.</p>
+
+<p>37. La cigogne, sur sa muraille en ruines, est
+cent fois plus heureuse que moi; contente d'habiter
+au milieu des lierres, elle suspend sa demeure dans
+les airs.</p>
+
+<p>38. Moi, j'erre sans asile, le sein nu et en proie
+aux orages; victime de l'orgueil et de l'amour, je
+cherche,--hélas! ce que je ne puis trouver.</p>
+
+<p>39. Je cherche ce qu'aucune peuplade ne me
+donnera; je demande ce que nul climat ne m'accordera,
+un charme qui neutralise ma misère et sèche
+les larmes de mon cœur.</p>
+
+<p>40. Je le demande,--je le cherche,--mais en
+vain,--depuis l'Indus jusques au pôle du nord;
+nulle attention,--nulle pitié--pour les plaintes
+où s'exhale la douleur de mon ame.</p>
+
+<p>41. Quel sein soupirera quand je sangloterai?
+quels pleurs répondront à mes pleurs? quelles lamentations
+feront écho à mes lamentations? quel
+œil remarquera les veilles de mes yeux?</p>
+
+<p>42. Toi-même, ô chère enfant, en apprenant à
+babiller,--tandis que j'erre au loin,--tu compteras
+au nombre de tes devoirs, de <i>haïr</i> celui que la
+nature te commande d'<i>aimer</i>.</p>
+
+<p>43. La langue impure de la malice va carillonner
+à ton oreille mes vices et mes fautes, et t'enseigner,
+avec un zèle diabolique, à craindre l'affection d'un
+père.</p>
+
+<p>44. Hélas! si, quelque jour; ton oreille est jamais
+frappée des sons de ma lyre, si la voix sincère de la
+nature s'écrie jamais: «Ce peut être, ce doit être
+mon père.»</p>
+
+<p>45. Peut-être, qu'à ton œil prévenu, mes traits
+paraîtront odieux; la nature, elle-même, sera
+sourde à mes soupirs, et le devoir me refusera une
+larme.</p>
+
+<p>46. Mais certes, dans cette île où mes chants
+ont retenti de la montagne à la vallée, toutes les
+bouches ne rediront pas le triste récit de mes torts,
+sans aucune émotion de reconnaissance.</p>
+
+<p>47. Quelques jeunes ames, qui auront apprécié
+mes vers et se seront enflammées à mes récits, se
+hasarderont peut-être à dire: «Ses faiblesses furent
+celles d'un homme.»</p>
+
+<p>48. Oui, ces <i>faiblesses</i> étaient humaines; mais
+l'envie, la malice et le mépris les grossirent; alors
+tous les sentimens naturels se soulevèrent et repoussèrent
+avec haine le masque sous lequel on les
+cachait.</p>
+
+<p>49. La faute fut d'un homme:--et pourtant,
+combien fut sévère, combien fut cruelle la condamnation
+prononcée! L'orgueil lui-même laissa tomber
+quelques gouttes de pleurs, en maudissant mon
+amour.</p>
+
+<p>50. C'est fini: la grande lutte est passée; le
+combat s'est apaisé dans mon sein; le terrible flux
+et reflux de la passion n'y précipite plus ses impétueux
+courans.</p>
+
+<p>51. C'est fini: mes affections s'en vont, les liens
+de la nature sont brisés pour moi, je n'obéis plus
+qu'aux inspirations de l'orgueil, et je romps le joug
+humiliant de l'amour.</p>
+
+<p>52. Je m'envole, comme un oiseau des airs, à la
+recherche d'une demeure et d'un lieu de repos,
+d'un baume contre les souffrances de l'inquiétude,
+d'une consolation pour un cœur désolé.</p>
+
+<p>53. Rapide comme l'hirondelle qui plane, hardi
+comme l'aigle qui s'élance, et pourtant, sombre
+comme la chouette, dont les accens font peine au
+noir démon de la nuit:</p>
+
+<p>54. Je vais où brillent les splendeurs joyeuses
+de l'Orient, les danses et les riches festins: je m'emmène
+aux fêtes du luxe pour exiler de mon esprit
+la beauté que j'adorais.</p>
+
+<p>55. Dans le verre empli jusqu'aux bords, je boirai
+les douces ondes du Léthé: je m'unirai au rire
+des bacchanales, et sauterai dans la ronde des fées.</p>
+
+<p>56. Partout où le plaisir m'invitera, je courrai
+pour étouffer le sombre souvenir de mes ennuis,
+moi, exilé, sans espérance et sans patrie, moi, fugitif
+chassé par le désespoir.</p>
+
+<p>57. Adieu donc, terre des braves! Adieu, terre
+de ma naissance! Quand les tempêtes séviront autour
+de toi,--puissent-elles toujours respecter tes
+vertus!</p>
+
+<p>58. Femme, enfant, patrie, amis, vous n'amuserez
+plus mon imagination: je fuis loin de vos prestiges
+et je cours pleurer sur quelque rivage meilleur.</p>
+
+<p>59. Le hideux démon de l'orage qui gronde dans
+ce cœur agonisant, élèvera toujours, devant mon regard,
+son ombre pestifère, jusqu'à ce que la mort
+calme ce tumulte à jamais.</p>
+<br>
+<h3>XIX.</h3>
+
+<h3>A MA FILLE,</h3>
+
+<h5>LE MATIN DE SA NAISSANCE.</h5>
+
+<p>1. Salut à cette scène féconde en luttes qui s'ouvre
+à tes pas! Salut, aimable miniature vivante! pélerine
+vouée à mille ennuis inconnus! agneau du vaste
+bercail du monde! source d'espérances, de doutes,
+et de craintes! douce promesse d'années ravissantes!
+Comme je fléchirais le genou de plein gré, et deviendrais
+idolâtre devant toi!</p>
+
+<p>2. C'est le culte naturel,--culte senti,--avoué,
+partout où le feu de la vie anime les êtres. Dans ces
+forêts sans routes, dans ces plaines sans bornes, où
+règne une éternelle férocité, le stupide sauvage,
+image brute de l'humanité, confesse l'émotion paisible,--le
+secret tressaillement,--le battement
+caché de son cœur.</p>
+
+<p>3. Chère enfant! avant que les impuretés des vices
+humains n'envahissent tes années, avant que les
+passions ne troublent ton visage et ne t'inspirent ce
+que tu n'oseras dire, avant que ces lèvres ne soient
+pâlies par les ennuis, ou que ces yeux ne rayonnent
+d'un désespoir farouche: puissé-je le premier donner
+l'éveil à ton oreille, et la charmer des accens
+de la prière paternelle!</p>
+
+<p>4. Mais tu songes peu, ô ma fille! aux travaux,
+aux dangers, aux misères qui attendent ta marche
+chancelante à travers les ronces du désert de la vie!
+Ah! tu songes peu à ce théâtre d'œuvres si sombres,
+étendu entre toutes les petites choses que nous pouvons
+trouver ici-bas, et la noire et mystérieuse
+sphère, qui se cache derrière.</p>
+
+<p>5. Tu songes peu, ô toi que la première j'aurai
+nommée mon enfant, aux nuages qui s'amoncellent
+autour de ton aurore, aux illusions qui pourront
+égarer ton ame, aux piéges qui entrecoupent ta
+route, aux secrets ennemis, aux amis faux, aux démons
+qui poignardent les cœurs en leur souriant:--tu
+songes peu à ce triste cortége:--puisses-tu
+n'y jamais songer davantage!</p>
+
+<p>6. Mais tu sortiras de ce passager sommeil, et tu
+t'éveilleras, mon enfant, pour pleurer. Habitante
+d'un frêle séjour, tes larmes couleront comme les
+miennes ont coulé. Abusée, chaque jour, par mille
+folies, le chagrin seul lavera tes fautes; et peut-être
+ne t'éveilleras-tu que pour éprouver les angoisses
+d'un amour non partagé.</p>
+
+<p>7. Enfant, aujourd'hui à toi-même ignorée! quoique
+la misère ne repose point encore sur ton front
+ses ailes à demi déplumées, cependant tes lèvres paisibles
+charmeront à peine d'un sourire la tendresse
+de ta mère, avant qu'une rosée de larmes n'y ait
+imprimé ses traces humides; et n'ait prématurément
+frayé la voie aux chagrins d'un âge plus mûr.</p>
+
+<p>8. Oh! Plût à Dieu que la prière d'un père repoussât
+de tes yeux la douleur, de ton sein les soupirs!
+Plût à Dieu qu'un père eût l'espérance de supporter
+le lot d'ennuis destiné à un enfant chéri!
+Alors, ô ma fille, tu dormirais tranquille, exempte
+de tous les maux de l'humanité: le père qui t'aime
+assurerait ta paix, et demanderait à souffrir pour toi
+les blessures qu'il a déjà souffertes.</p>
+
+<p>9. Dors, ma fille! ce court sommeil s'évanouira
+trop tôt pour céder la place au chagrin: trop tôt
+l'aurore du malheur se lèvera, et la rosée salée<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a>
+<a href="#footnote138"><sup class="sml">138</sup></a>
+ruissellera sur ta joue; trop tôt la tristesse éteindra
+ces yeux; ce sein se gonflera de soupirs, et le désespoir
+éclipsera les rayons de ton midi sous le nuage
+des douleurs,--hélas! beaucoup trop tôt.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote138"
+name="footnote138"><b>Note 138: </b></a><a href="#footnotetag138">
+(retour) </a> «<i>Briny rills bedew that cheek</i>.» Rien de plus fréquent chez les
+poètes latins que, <i>lacrymæ salsæ, ros salsus</i>. Pourquoi donc ne pas
+ajouter en français cette épithète aux larmes?
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>10. Bientôt tu éprouveras mille soucis ignorés,
+mille besoins et chagrins, notre partage commun;
+maintes angoisses, maintes infortunes qui ne sont
+connues que du sexe que j'adore;--maintes misères
+qui ne trouveront,--ne peuvent trouver une bouche
+pour les chanter ou pour les dire; mais qui demeurent
+cachées au fond de l'ame, hors de tout contrôle,
+et la rongent comme ferait un horrible cancer.</p>
+
+<p>11. Toutefois, puisse ton destin, mon enfant,
+être plus heureux! puisse la joie animer toujours
+ton sein, et, dans tes plus sombres jours, verser sur
+toi sa riche et inspiratrice lumière! Un père mêlera
+chaque jour ton nom à sa secrète prière, et, lorsqu'il
+descendra dans l'éternel repos, ton image adoucira
+pour lui les tortures de l'agonie.</p>
+
+<p>12. Aussi, je te salue, douce miniature vivante!
+Salut à cette scène féconde en luttes qui s'ouvre à
+tes pas<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a>
+<a href="#footnote139"><sup class="sml">139</sup></a>! Salut, pélerine vouée à mille ennemis inconnus!
+agneau de la vaste bergerie du monde!
+source d'espérance, de doutes et de craintes! douce
+promesse d'années ravissantes! Comme je fléchirais
+le genou de plein gré, et deviendrais idolâtre devant
+toi!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote139"
+name="footnote139"><b>Note 139: </b></a><a href="#footnotetag139">
+(retour) </a> Les deux premiers vers de cette strophe sont seuls un peu différens
+de ceux de la première. Nous avons cru devoir conserver cette différence
+dans la traduction.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+<br>
+<h3>XX</h3>
+
+<h3>VERS ADRESSÉS PAR LORD BYRON A SA
+FEMME,</h3>
+
+<h5>QUELQUES MOIS AVANT LEUR SÉPARATION.</h5>
+
+<p>1. Il y a une mystérieuse destinée qui entrelace si
+tendrement avec le fil de ma vie le fil d'une autre
+vue, que l'inflexible ciseau de la Parque doit les couper
+<i>tous deux</i> à la fois, ou n'en couper <i>aucun</i>.</p>
+
+<p>2. Il y a une <i>forme</i> sur laquelle mes yeux ont
+souvent fixé leur regard avec une délicieuse extase:
+le jour, l'aspect de cette forme fait leur joie; la nuit,
+les songes leur en reproduisent l'image.</p>
+
+<p>3. Il y a une <i>voix</i> dont les accens excitent dans
+mon sein une telle fièvre de ravissement, que je refuserais
+d'entendre un chœur de séraphins si cette
+voix ne devait point s'y joindre.</p>
+
+<p>4. Il y a un <i>visage</i> dont la joue en rougissant
+parle d'amour: mais quand il pâlit lors d'un tendre
+adieu, il révèle plus de passion que les mots n'en
+peuvent exprimer.</p>
+
+<p>5. Il y a une <i>bouche</i> qui a pressé la mienne, et
+que nulle autre n'avait pressée auparavant: elle a
+juré de me combler de douces félicités, et la mienne,--la
+mienne seule a juré de la presser encore davantage.</p>
+
+<p>6. Il y a un <i>sein</i>,--qui tout entier m'appartient,--où
+je reposai souvent ma tête souffrante, une <i>lèvre</i>
+qui ne sourit qu'à moi seul, un <i>œil</i> dont les larmes
+coulent avec les miennes.</p>
+
+<p>7. Il y a deux <i>cœurs</i> dont les battemens frappent
+de mesure avec un si parfait accord; dont les pulsations
+se répondent si bien l'une à l'autre, qu'ils doivent
+continuer ensemble leurs mouvemens,--ou
+cesser tous deux de vivre.</p>
+
+<p>8. Il y a deux <i>ames</i>, si semblables à deux fleuves
+dont les ondes aimables et paisibles se confondent en
+un cours égal que, lorsqu'elles se quitteront,--<i>se
+quitter</i>!--oh! non! c'est impossible:--ces <i>deux</i>
+ames n'en font qu'une.</p>
+<br>
+<h3>XXI.</h3>
+
+<h3>A *****.</h3>
+
+<p>Lorsque tout, autour de moi, devint sombre et
+noir, que la raison éteignit à demi son flambeau,--et
+que l'espérance ne lança plus qu'une mourante étincelle
+qui égara davantage mes pas solitaires; au
+milieu de cette profonde nuit de l'ame, et de ces
+luttes intérieures du cœur, alors que, dans la crainte
+de paraître trop bons,--les faibles se désespèrent
+et les hommes froids s'enfuient; à l'heure où la fortune
+changea,--où l'amour s'envola, où les traits
+de la haine tombèrent en pluie serrée et rapide: tu
+fus l'étoile solitaire qui se leva sur mon horizon pour
+ne l'abandonner jamais. Oh! bénie soit ta lumière
+invaincue, qui veilla sur moi comme l'œil d'un séraphin,
+et maintint sans cesse entre la nuit et moi sa
+gracieuse et voisine lueur! Et quand sur nous fondirent
+les nuages qui tentèrent d'obscurcir tes rayons,--alors
+tes douces flammes s'épandirent avec un
+éclat plus pur encore, et chassèrent au loin les ténèbres.
+Puisse toujours ton esprit inspirer le mien,
+et m'apprendre ce qu'il faut braver ou souffrir!--Une
+seule de tes tendres paroles est plus pour moi
+que les vaines censures du monde. Tu m'apparus
+comme un arbre aimable, dont la branche non rompue,
+mais heureusement courbée, balance, avec un
+zèle fidèle, ses rameaux au-dessus d'une tombe: dussent
+les vents te briser,--dût le ciel se fondre tout
+en eau sur toi, tu fus--et tu serais encore, aux
+heures de la tempête, prêt à étendre sur moi ton feuillage
+humide de pleurs. Mais tu ne connaîtras aucun
+revers, quelle que soit ma destinée: car la divinité
+récompensera, en plein jour, les gens de bien,--et
+toi par-dessus tous. Laisse donc rompre le lien d'un
+amour abusé:--le lien ne se rompra jamais. Ton
+cœur est sensible,--mais non pas irritable: ton
+ame, toute tendre qu'elle est, ne sera jamais ébranlée.
+Voilà, quand tout le reste fut perdu, ce que je
+trouvai en toi, ce que j'y trouverais toujours;--et,
+tant que battra un cœur si éprouvé, la terre ne sera
+point déserte,--même pour moi.</p>
+<br>
+<h3>XXII.</h3>
+
+<h3>STANCES A *****</h3>
+
+<p>1. Quoique les jours de mon bonheur ne soient
+plus, et que l'étoile de ma destinée ait marché vers
+son déclin, cependant ton tendre cœur a refusé de
+découvrir en moi les fautes que tant d'autres hommes
+pouvaient trouver. Quoique ton ame n'ignorât point
+ma douleur, elle n'a pas frémi de la partager avec
+moi. Ah! l'amour que mon esprit s'était peint, je
+ne l'ai jamais trouvé qu'en toi.</p>
+
+<p>2. Si la nature autour de moi sourit, ce seul sourire,
+qui désormais réponde au mien, je ne le crois
+pas trompeur, parce qu'il me rappelle le tien. Si les
+vents sont en guerre avec l'Océan, comme le sont,
+avec moi, les cœurs en qui je m'étais confié, les vagues
+soulevées n'excitent en moi quelque émotion,
+que parce qu'elles m'emportent loin de toi.</p>
+
+<p>3. Quoique le roc où se réfugia ma dernière espérance
+soit aujourd'hui brisé, et que les débris s'en
+soient abîmés dans les flots; quoique je sente que
+mon ame soit livrée à la douleur:--pourtant, mon
+ame ne sera pas l'esclave de la douleur. Je suis en
+butte à maintes angoisses: on peut m'accabler, mais
+non me mépriser,--me torturer, mais non me soumettre:--c'est
+à toi que je songe,--non pas à mes
+ennemis.</p>
+
+<p>4. Humaine créature, tu ne me trompas point;
+femme, tu ne me fus pas infidèle: aimée, tu ne te
+plus pas à m'attrister; calomniée, tu ne fus jamais
+abattue;--je t'offris ma confiance, et tu ne la désavouas
+point; tu me quittas, mais non pour t'enfuir:
+tu veillas sur moi, mais non pour me diffamer; quand
+tu gardas le silence, ce ne fut pas devant les mensonges
+du monde.</p>
+
+<p>5. Toutefois, je ne blâme ni ne méprise le monde,
+ni la guerre de tant d'ennemis ligués contre un seul:--si
+mon ame n'était pas faite pour le priser, ce
+monde,--c'était folie de ne pas le fuir plus tôt; et,
+si cette erreur m'a coûté cher, et plus que je ne pus
+jamais le prévoir, j'ai trouvé que, quelle que fût ma
+perte, il a été impossible de me priver de toi.</p>
+
+<p>6. De ce naufrage de mes biens passés, il me reste
+encore beaucoup: j'ai appris par là que ce que je
+chérissais le plus méritait, en effet, d'être l'objet le
+plus cher à mon cœur. Dans le désert, jaillit encore
+une fontaine; dans cette immense désolation, un arbre
+est encore debout; et, dans la solitude, chante
+encore un oiseau qui me parle de toi.</p>
+<br>
+<h3>XXIII.</h3>
+
+<h3>A UN JEUNE AMI<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a>
+<a href="#footnote140"><sup class="sml">140</sup></a>.</h3>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote140"
+name="footnote140"><b>Note 140: </b></a><a href="#footnotetag140">
+(retour) </a>et Ce poème et le suivant ont été composés avant le mariage de Lord
+Byron.</blockquote>
+
+<p>1. Il y a peu d'années, toi et moi étions intimes
+amis, au moins de nom: et la joyeuse sincérité de
+l'enfance fit long-tems durer nos tendres sentimens.</p>
+
+<p>2. Mais aujourd'hui tu sais trop bien, comme
+moi, quels riens le cœur nous rappelle souvent; et
+que ceux qui ont le plus aimé autrefois oublient trop
+tôt qu'ils aient aimé le moins du monde.</p>
+
+<p>3. Et tels sont les changemens qu'offre le cœur, si
+frêle est le règne de l'amitié du premier âge, que le
+court espace d'un mois, d'un jour, peut-être, verra
+ton ame me redevenir étrangère.</p>
+
+<p>4. S'il en est ainsi, ce n'est, certes, pas moi qui
+déplorerai jamais la perte d'un tel ami: la faute
+n'en serait pas à toi, mais à la nature qui te fit volage.</p>
+
+<p>5. Comme on voit osciller les ondes inconstantes
+de l'Océan, ainsi va le flux et reflux des sentimens
+humains. Qui donc se fierait à ce cœur toujours embrâsé
+de passions orageuses?</p>
+
+<p>6. Peu importe qu'élevés ensemble, nous ayons,
+aux jours de notre enfance, goûté des joies communes;
+le printems de ma vie a fui rapidement, et
+toi aussi, tu as cessé d'être un enfant.</p>
+
+<p>7. Et quand nous disons adieu au jeune âge, devenus
+esclaves d'un monde trompeur, nous soupirons
+un long adieu à la vérité: ce monde corrompt
+l'ame la plus noble.</p>
+
+<p>8. Oh! joyeuse saison, où l'esprit ose tout hardiment,
+sauf le mensonge; où la pensée s'échappe
+avant la parole, et brille dans un œil paisible!</p>
+
+<p>9. Il n'en est plus ainsi, dans un âge plus mûr,
+où l'homme n'est qu'un instrument; où l'intérêt gouverne
+nos espérances et nos craintes; où tous doivent
+aimer et haïr suivant la règle.</p>
+
+<p>10. Nous apprenons enfin à cacher nos fautes avec
+les fous que la parenté du vice nous unit; et ceux-là,
+oui, ceux-là seuls peuvent réclamer le nom d'ami,
+nom désormais prostitué.</p>
+
+<p>11. Tel est le lot commun de la condition humaine.
+Pouvons-nous donc échapper au joug de la
+folie? pouvons-nous renverser l'ordre général, et
+n'être pas ce que tous nous devons être tour à tour?</p>
+
+<p>12. Quant à moi, chaque période de la vie m'a
+porté une destinée si noire, j'ai tant de haine pour
+l'homme et pour le monde, que je me soucie peu
+de l'heure où je quitterai ce théâtre.</p>
+
+<p>13. Mais toi, esprit frêle et léger, tu brilleras un
+instant, et puis tu passeras: ainsi le ver-luisant<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a>
+<a href="#footnote141"><sup class="sml">141</sup></a>
+étincelle dans la nuit, mais n'ose soutenir l'épreuve
+du jour.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote141"
+name="footnote141"><b>Note 141: </b></a><a href="#footnotetag141">
+(retour) </a>
+ M.A.P., au lieu de <i>ver-luisant</i>, dit: <i>le lampyris</i>. C'est très
+savant: c'est comme qui dirait, au lieu d'écrevisse, un <i>astacus</i>.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>14. Hélas! tu te rends toujours à l'appel de la
+folie, toutes les fois qu'elle t'invite aux cercles de
+parasites et de princes, (car, choyés d'abord dans les
+palais des rois, les vices nous y attirent par un accueil
+gracieux.)</p>
+
+<p>15. Chaque soir, tu viens ajouter un insecte à la
+foule bourdonnante, et toujours ton cœur frivole est
+heureux de se joindre aux ames vaines, de courtiser
+les ames orgueilleuses.</p>
+
+<p>16. Là, tu voles de belle en belle, et promènes
+partout tes rapides sourires, comme le long d'un
+riant parterre le papillon gâte les fleurs qu'il goûte à
+peine.</p>
+
+<p>17. Mais, dis-moi, quelle nymphe prisera cette
+flamme, qui semble, comme fait une vapeur marécageuse,
+s'enfuir de dame en dame? cette flamme,
+véritable feu follet d'amour?</p>
+
+<p>18. Quel ami daignera, pour toi, malgré le plus
+tendre penchant, avouer une fraternelle tendresse?
+Qui abaissera son cœur d'homme à une amitié que le
+premier sot peut partager?</p>
+
+<p>19. Arrête, il en est tems encore: cesse de paraître
+si basse créature au milieu de la foule; cesse de passer
+tes jours dans une vie si oiseuse: sois quelque
+chose, autre chose du moins--qu'un être vil.</p>
+<br>
+<h3>XXIV.</h3>
+
+<h3>A MARIE<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a>
+<a href="#footnote142"><sup class="sml">142</sup></a>.</h3>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote142"
+name="footnote142"><b>Note 142: </b></a><a href="#footnotetag142">
+(retour) </a> Miss Chaworth, la Marie des <i>Heures de loisir</i>, qui épousa un
+gentilhomme d'ancienne famille, mais dont le mariage fut loin d'être
+heureux.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p>
+</blockquote>
+
+<p>1. C'est bien! tu es heureuse, et moi je sens que
+je devrais être heureux aussi; car mon cœur prend
+encore un intérêt ardent à ton bonheur, comme il eut
+toujours coutume de faire.</p>
+
+<p>2. Que ton époux est fortuné!--Ah! j'éprouverai
+bien quelques peines à la vue de la félicité que le
+destin lui accorde à mon préjudice; mais je les bannirai.--Oh!
+combien mon cœur le haïrait, cet
+homme-là, s'il allait ne pas t'aimer!</p>
+
+<p>3. Naguère, quand je vis ton enfant chéri, je
+crus que mon cœur jaloux se briserait; mais quand
+cette innocente créature m'eut souri, je l'embrassai
+par amour de sa mère.</p>
+
+<p>4. Je l'embrassai, et j'étouffai mes soupirs, à voir
+sur son visage les traits de son père; mais ses yeux
+étaient ceux de sa mère, ils appartiennent donc à l'amour
+et à moi.</p>
+
+<p>5. Marie, adieu! Je dois m'éloigner. Tant que
+tu seras heureuse, je ne m'affligerai pas; mais je ne
+puis demeurer près de toi. Mon cœur bientôt retomberait
+dans tes fers.</p>
+
+<p>6. Je pensais que le tems,--je pensais que l'orgueil
+avait enfin éteint les flammes de l'enfance, et
+je ne sus qu'après m'être assis à ton côté que mon
+cœur nourrissait encore les mêmes sentimens, hors
+l'espoir.</p>
+
+<p>7. Cependant, j'étais calme: j'ai connu le tems où
+mon sein se serait déchiré devant ton regard, mais
+aujourd'hui, trembler serait un crime:--nous nous
+sommes rencontrés, et pas un nerf n'a tressailli.</p>
+
+<p>8. Je t'ai vu arrêter tes regards sur mon visage
+sans y surprendre aucun trouble: tu n'y pus découvrir
+qu'un seul sentiment, le sombre calme du désespoir.</p>
+
+<p>9. Arrière! arrière! rêve de mes premiers ans!
+Le souvenir ne doit plus se réveiller. Oh! où trouver
+l'onde fabuleuse du Léthé? Cœur insensé, sois paisible,
+ou brise-toi.</p>
+<br>
+<h3>XXV.</h3>
+
+<h3>A THYRZA.</h3>
+
+<p>1. Sans pierre qui marque la place de ta cendre,
+et dise ce que la vérité elle-même aurait dit, ce que
+tout le monde, hors un seul homme, a déjà peut-être
+oublié; hélas! pourquoi gis-tu dans la tombe?
+Séparé par tant de rivages, par tant de mers, je t'ai
+toujours aimée,--mais en vain! Le passé,--l'avenir
+a fui pour toi, en nous condamnant à ne nous
+revoir jamais,--non!--jamais! Si du moins--un
+mot, un regard m'eût dit tendrement: «Je te
+quitte en t'aimant,» mon cœur eût appris à pleurer,
+avec de plus faibles sanglots, le coup qui enleva
+l'ame de ton corps; et puisque la mort préparait un
+dard léger pour te frapper soudain et sans douleurs,
+ne soupiras-tu pas après celui que tu ne verras plus,
+qui garde et garda encore ton image dans son sein?
+Oh! qui aurait veillé, comme lui, sur toi? ou, comme
+lui, observé avec désespoir ton œil se glacer à cette
+heure redoutée qui précède la mort, alors que la
+douleur muette craint de pousser un soupir, jusqu'à
+ce que tout soit fini? Mais dès que tu aurais
+cessé d'avoir affaire aux misères humaines, mon
+cœur déchiré n'aurait plus retenu les torrens qui
+auraient ruisselé de mes yeux avec autant d'abondance
+qu'aujourd'hui. Ah! comment ne fondrais-je
+pas en pleurs à la vue de ces tours, maintenant désertes
+pour moi, ou, avant de te quitter pour quelque
+tems, nous avons souvent confondu nos douces
+larmes! Dirai-je tout notre bonheur? Ces regards
+que personne ne voyait, les sourires que personne
+ne pouvait comprendre, la pensée à voix basse exhalée
+de deux cœurs étroitement unis, l'étreinte
+électrique des mains, les baisers si innocens, si
+purs, que l'amour se défendait tout désir plus ardent?
+Tes beaux yeux révélaient une ame si chaste,
+que la passion elle-même eût rougi de réclamer davantage.
+Tes accens m'instruisaient à me réjouir,
+lorsqu'oubliant ton exemple j'étais prêt à m'affliger:
+dans ta voix, le chant me semblait une harmonie
+céleste; mais il ne m'était doux que dans ta voix.
+Dirai-je les gages sacrés que nous échangeâmes?--je
+porte encore le mien; mais où est le tien?--hélas!
+où es-tu toi-même? J'ai souvent soutenu le
+fardeau du malheur; mais je n'avais pas encore plié
+sous lui jusqu'à ce jour! Tu m'as laissé, à la fleur de
+la vie, la coupe de misère à épuiser. La tombe ne
+fût-elle qu'un lieu de repos, je ne souhaiterais pas
+de te revoir ici-bas. Mais si, dans des mondes plus
+heureux que le nôtre, tes vertus cherchent une sphère
+digne d'elles-mêmes, répands sur moi une portion
+de ton bonheur pour me délivrer de mes angoisses
+d'ici-bas. Instruis-moi; devais-je l'être sitôt par toi
+à porter la vie, à donner et recevoir un pardon! Sur
+la terre, ton amour fut d'un tel prix pour moi que
+je ne voudrais avoir rien de plus à espérer dans le
+ciel.</p>
+
+<p>2. Arrière, arrière, accens de douleur! silence,
+chants autrefois doux à mon cœur! ou je fuis d'ici;
+car, hélas! je n'ose de nouveau abandonner mon
+oreille à ces sons, qui me parlent de jours plus brillans;
+sommeillez, cordes de la lyre: ah! je ne dois
+plus songer, je ne puis plus arrêter mon regard à ce
+que je suis,--à ce que je fus. La voix qui donnait
+à ces sons tant de douceur est aujourd'hui muette,
+et tous leurs charmes s'en sont envolés; leur plus
+tendre mélodie n'est plus qu'un psaume funèbre,
+une antienne de mort! Oui, Thyrza! oui, ces chants
+ne respirent que toi, poussière bien aimée, puisque
+tu es poussière: ce qui fut naguère harmonie, est
+pour moi pis que bruit discord! Tout est silencieux!--mais
+un écho trop connu retentit en mon oreille;
+j'entends une voix que je voudrais n'entendre pas,
+une voix qui maintenant, pourrait bien se taire: cependant,
+maintes fois elle ébranle mon ame déçue
+par l'illusion. Ces gracieux accens enchantent mon
+sommeil jusqu'à l'instant où mes sens s'éveillent, où
+vainement j'écoute encore, après la fuite du rêve.
+Douce Thyrza! dans le sommeil ou dans la veille,
+tu n'es plus pour moi qu'un songe aimable; une
+étoile qui jeta un moment sur les flots sa tremblante
+lumière, puis détourna de la terre ses délicats
+rayons. Cependant, celui qui doit achever l'odieux
+voyage de la vie sous les nuages de colère dont le
+ciel s'est voilé,--celui-là déplorera long-tems l'éclipse
+de l'astre qui répandait l'allégresse sur la
+route.</p>
+
+<p>3. Encore un effort, et je suis délivré des angoisses
+qui déchirent mon cœur: encore un long
+soupir, pour la dernière fois, à l'amour et à toi; puis
+rentrons dans le tourbillon de la vie. Il me convient
+fort de me mêler maintenant aux choses qui m'avaient
+toujours déplu auparavant: quoique toute
+joie ait été ensevelie avec toi, quel chagrin désormais
+peut me toucher? Allons, servez-moi du vin,
+servez le banquet, l'homme n'est pas fait pour vivre
+seul: je serai cette légère et incompréhensible créature
+qui sourit avec tous, et ne pleure avec personne.
+Il n'en fut point ainsi dans des jours plus
+chers à mon cœur, il n'en aurait jamais été ainsi;
+mais tu m'as quitté, et m'as laissé seul ici-bas: tu
+n'es plus rien, tout n'est rien désormais pour moi.
+En vain mon luth voudrait produire un léger murmure!
+Le sourire que la douleur essaiera de feindre
+ne fait qu'insulter à la misère qui gémit à côté,
+comme ferait une guirlande de roses sur un sépulcre.
+Quoique de gais compagnons, le verre en main,
+chassent un instant le sentiment du malheur; quoique
+le plaisir embrase l'ame délirante, ah! le cœur--le
+cœur est toujours vide<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a>
+<a href="#footnote143"><sup class="sml">143</sup></a>! Maintes fois, dans
+la solitude d'une belle nuit, il me fut doux de fixer
+mon regard sur la voûte étoilée; car alors je songeais
+que la lumière céleste brillait d'un gracieux
+éclat à ton œil mélancolique. Souvent, lorsqu'à la
+clarté des rayons de Diane<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a>
+<a href="#footnote144"><sup class="sml">144</sup></a> je naviguais sur les
+ondes de la mer Égée, je pensais en moi-même:
+«A présent Thyrza contemple cette lune.»--Hélas!
+cette lune éclairait la tombe de Thyrza! Étendu
+sur le lit sans sommeil de la fièvre, tandis que le
+frisson parcourait mes veines palpitantes: «C'est
+du moins une consolation, disais-je d'une voix faible,
+que Thyrza ne sache pas mes souffrances.»
+Comme la liberté à l'esclave usé par les ans n'est
+plus qu'un présent stérile, ainsi la nature me rendit
+en vain à la vie quand Thyrza eut cessé de vivre.
+Gage d'amour, que je reçus de ma Thyrza dans des
+jours meilleurs, alors que j'étais également neuf
+dans l'amour et dans la vie, comme mon regard te
+trouve aujourd'hui changé! comme le tems a jeté
+sur toi une teinte de douleur! Le cœur qui se donna
+avec toi est muet.--Ah! pourquoi le mien ne jouit-il
+pas du même repos? aussi glacé qu'un cœur mort
+le peut être, il sent encore, il souffre de ce froid.
+Et toi, gage amer! emblême de deuil! je te bénis
+malgré tes pénibles souvenirs! reste à jamais sur
+mon sein! veille, veille à jamais sur mon amour,
+ou brise le cœur que tu presses! L'amour est apaisé
+par le tems, mais non détruit: il devient plus sacré
+quand toutes ses espérances sont envolées. Oh! que
+sont les amours de mille beautés vivantes à l'amour
+qui ne peut délaisser une cendre!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote143"
+name="footnote143"><b>Note 143: </b></a><a href="#footnotetag143">
+(retour) </a> Ces quatre vers:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Though gay companions o' er the bowl</i></p>
+<p><i>Dispel awhile the sense of ill;</i></p>
+<p><i>Though plesure fires the maddening soul,</i></p>
+<p><i>The heart--the heart is lonely still.</i></p>
+</div></div>
+
+<p>sont un plagiat de Byron sur lui-même, à l'exception d'un seul mot.
+Voir <i>Heures de loisir</i>, pièces fugit. IX, st. 4. Le seul mot différent est
+ici <i>fires</i> (embrase), au lieu de <i>stirs</i> (agite).</p>
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote144"
+name="footnote144"><b>Note 144: </b></a><a href="#footnotetag144">
+(retour) </a> Le texte anglais désigne la lune sous un nom encore plus classique,
+celui de Cynthia (Diane est née sur le mont Cynthus à Délos).
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+<br>
+<h3>XXVI.</h3>
+
+<h3>EUTHANASIA<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a>
+<a href="#footnote145"><sup class="sml">145</sup></a>.</h3>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote145"
+name="footnote145"><b>Note 145: </b></a><a href="#footnotetag145">
+(retour) </a> <i>Euthanasia</i> est un mot tout grec: Εὐθανασία, composé de εὐ, <i>bien</i>,
+et de ϑάνατος, <i>mort</i>. Il signifie donc: <i>le bien mourir, la bonne ou
+belle mort</i>, etc.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>Lorsque le tems, tôt ou tard, amènera le sommeil
+sans rêves où s'endorment les morts, Oubli!
+puisse ton aile languissante se balancer gracieusement
+sur mon lit de mort! Loin de moi, cette troupe
+d'amis ou d'héritiers qui pleure ou souhaite le coup
+suspendu sur ma tête! Loin de moi, femme échevelée
+qui ressente ou feigne un désespoir bienséant!
+Mais je voudrais descendre en silence dans la terre,
+sans officieux pleureurs à mon côté; je voudrais ne
+pas corrompre une heure de plaisir, n'inspirer pas
+une crainte à l'amitié. Toutefois l'amour, s'il avait,
+à une heure pareille, la noble force de dompter ses
+inutiles soupirs,--l'amour pourrait alors manifester,
+pour la dernière fois, sa puissance, et sur l'amante
+en vie, et sur l'amant expirant. Il me serait
+doux, ma Psyché! de voir, jusqu'au dernier instant,
+tes traits toujours sereins; dans l'oubli des transes
+passées, la douleur elle-même sourirait. Vain désir!--la
+beauté frissonnera toujours à la vue du frisson
+de l'agonie; et les larmes que la femme verse à son
+gré nous trompent durant la vie, nous efféminent
+à l'instant de la mort. Donc, puissé-je être seul à
+ma dernière heure, sans cortége de regrets et de gémissemens!
+Pour des milliers d'hommes, la mort a
+cessé d'être un sombre fantôme; et la douleur a été
+passagère ou tout-à-fait inconnue. «Oui, ce n'est
+que mourir et s'en aller,» hélas! où tous s'en sont
+allés déjà, où tous doivent aller encore! être dans
+le néant où j'étais, avant de naître à la vie et à ses
+misères! Compte les joies que tes heures ont vues;
+compte les jours où tu fus sans souffrance, et sache,
+quel qu'ait été ton sort, que le néant est quelque
+chose de mieux!</p>
+<br>
+<h3>XXVII.</h3>
+
+<h3>STANCES.</h3>
+
+<p><span class="rig">
+«Heu! quantò minus est cum reliquis<br>
+versari quam tuí meminisse.»</span><br><br>
+</p>
+
+<p>1. Donc<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a>
+<a href="#footnote146"><sup class="sml">146</sup></a> tu es morte, à la fleur de la jeunesse,
+aussi belle que le fut jamais une beauté mortelle! Un
+corps si charmant et des attraits si rares sont retournés
+trop tôt dans la terre! Ah! quoique la terre t'ait
+reçue dans son sein; quoique tu reposes en un lieu
+que pressent les pas d'une foule indifférente ou
+joyeuse, il y a un œil qui ne pourrait avoir la force
+de regarder un instant ce tombeau.</p>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote146"
+name="footnote146"><b>Note 146: </b></a><a href="#footnotetag146">
+(retour) </a> Malherbe a commencé une ode par cette strophe:
+
+<p class="mid">Donc un nouveau labeur à tes armes s'apprête, etc.</p>
+
+<p>Cette forme de style, encore très-employée par Corneille, paraît
+avoir répugné à Racine et à tous ceux qui l'ont adoré comme type unique
+de la <i>belle élocution</i>. La nouvelle école a eu raison de remettre en vigueur
+ce tour, à notre sens fort énergique. M.V. Hugo a fait dire à
+Charles-Quint, dans <i>Hernani</i>:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Donc je suis, c'est un titre à n'en pas vouloir d'autres,</p>
+<p>Fils de pères qui font choir la tête des vôtres.</p>
+</div></div>
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>2. Je ne demanderai pas où gît ta cendre, et n'irai
+pas contempler ta place funéraire; l'herbe et les
+fleurs y croîtront à leur gré; certes, je ne viendrai
+pas les voir: c'est assez pour moi de connaître que
+ce que j'aimai, et dus encore long-tems aimer, se
+pourrit comme l'argile commune; pas n'ai besoin
+qu'aucune pierre me dise que ce que j'aimai tant
+n'est plus rien.</p>
+
+<p>3. Je t'aimai jusqu'au dernier moment avec autant
+d'ardeur que tu m'aimas toi-même, d'une ardeur
+qui ne s'est jamais affaiblie, et qui ne peut plus s'altérer.
+L'amour où la mort a mis son sceau, ni les
+ans ne peuvent le glacer, ni un rival le dérober, ni
+la perfidie l'abjurer: et, ce qui serait le pire des maux,
+tu ne peux plus voir en moi ni faute, ni inconstance,
+ni torts.</p>
+
+<p>4. Les meilleurs jours de la vie, nous en avons
+joui tous deux; les mauvais jours me sont restés à
+moi seul! Ni le soleil riant, ni la sombre tempête,
+ne sont plus rien pour toi. Le silence de ce sommeil
+sans rêves, je l'envie trop maintenant pour pleurer;
+et je n'ai pas à m'affliger d'avoir vu tous ces attraits,
+qui ont disparu soudain, se consumer peu à peu dans
+un long dépérissement.</p>
+
+<p>5. La fleur, dans l'éclat non pareil de sa maturité,
+doit tomber victime précoce: sa corolle, sans
+être avant le tems arrachée par la main de l'homme,
+doit se séparer de la tige; et pourtant, ce serait douleur
+plus grande de la regarder se flétrir feuille à
+feuille, que de la voir dépouillée en un jour: car
+l'œil mortel souffre à suivre le passage de la beauté
+à la laideur.</p>
+
+<p>6. Je ne sais si j'aurais supporté la lente éclipse
+de tes charmes; la nuit qui aurait suivi une si belle
+aurore eût jeté une ombre trop profonde. Ta journée
+s'est passée sans nuage, et tu fus digne d'amour
+jusqu'au dernier instant: tu disparus, tu ne dépéris
+pas; ainsi; les étoiles qui traversent les cieux brillent
+d'autant plus qu'elles tombent de plus haut.</p>
+
+<p>7. Si je pouvais pleurer comme je pleurais jadis,
+certes mes larmes se répandraient à penser que je
+ne fus pas là pour veiller au moins une nuit près de
+ton lit, pour contempler ton visage avec tendresse;
+pour te serrer dans mes bras languissans, relever ta
+tête expirante, et montrer cet amour, hélas! trop
+vain dans ses efforts, que ni toi ni moi ne ressentirons
+plus.</p>
+
+<p>8. Ah! tu me laisses libre!--Mais comme il me
+serait moins doux de posséder toutes les beautés qui
+restent encore sur la terre, que de me repaître ainsi
+de ton souvenir. Tout ce qui de toi ne peut périr,
+revient à moi du sein de la sombre et terrible éternité:
+et notre amour enserré dans la tombe est
+encore ce que j'ai de plus cher, hormis ses années
+de vie.</p>
+<br>
+<h3>XXVIII.</h3>
+
+<h3>STANCES.</h3>
+
+<span class="rig">14 mars 1812.</span><br>
+
+<p>1. Si quelquefois dans les demeures des hommes
+ton image peut s'évanouir en mon sein, l'heure de
+la solitude m'offre de nouveau les traits enchanteurs
+de ton ombre: cette heure triste et silencieuse peut
+ainsi me rendre encore beaucoup de ce que je trouvais
+en toi, et la douleur sans témoin peut alors
+exhaler la plainte qu'elle n'osait exprimer aux yeux
+du monde.</p>
+
+<p>2. Oh! pardonne si dans la foule je dissipe parfois
+une pensée qui t'est due, et si, tout en me condamnant
+moi-même, je souris et parais infidèle à ta
+mémoire! Ne crois pas que cette mémoire me soit
+moins chère, parce qu'alors je ne semble pas affligé;
+ah! je ne voudrais pas que les cœurs frivoles entendissent
+un soupir que j'adresse tout entier à <i>toi</i>.</p>
+
+<p>3. Si je ne laisse point passer le verre sans le
+vider, ce n'est pas que je boive pour bannir le chagrin;
+il faut qu'elle contienne un breuvage de mort,
+la coupe qui sera le Léthé du désespoir! Si l'oubli
+pouvait délivrer mon ame des visions qui la troublent,
+je briserais contre terre, quelque douce que
+fût la liqueur, le vase où se noierait une seule des
+pensées que je garde de toi.</p>
+
+<p>4. Si tu disparaissais de ma mémoire, où mon
+cœur vide se tournerait-il? Qui donc resterait après
+moi pour honorer ton urne abandonnée? Non, non,--ma
+douleur s'enorgueillit de remplir ce dernier
+et si doux devoir; tout le monde peut t'oublier, mais
+moi, je dois me souvenir toujours.</p>
+
+<p>5. Car, je le sais, tels auraient été les regrets de
+ton sensible cœur pour le mortel qui maintenant
+quittera sans être pleuré ce théâtre d'ici-bas, où il
+n'intéressait que toi. Oh! je sens trop que c'était <i>là</i>
+une félicité qui n'était pas faite pour moi; tu ressemblais
+trop à un rêve du ciel pour que tout amour
+terrestre ne fût pas indigne de toi.</p>
+<br>
+<h3>XXIX.</h3>
+
+<h3>A UNE DAME.</h3>
+
+<span class="rig">Septembre, 1809.</span><br>
+
+<p>Oh! madame! quand je quittai le lointain rivage
+où je reçus la naissance, à peine pensais-je qu'il me
+serait encore douloureux d'abandonner une autre
+contrée du globe: et pourtant, ici, dans cette île
+stérile, où la nature languit à demi expirante, où
+vous seule souriez, je vois avec crainte l'heure de
+mon départ. Quoique aujourd'hui je sois loin des
+bords escarpés d'Albion, dont me sépare l'abîme
+azuré des flots; peut-être après le court période de
+quelques saisons je reverrai les rochers de la patrie:
+mais, en quelque lieu que j'erre, sous un ciel brûlant
+et sur des mers diverses, quoique le tems puisse
+enfin me rendre à mes foyers domestiques, jamais
+je ne reposerai mes yeux sur vous,--sur vous, en
+qui brillent à la fois tous les charmes où se prennent,
+les cœurs imprudens, vous qu'on ne peut voir sans
+admiration, et, même; ah! pardonnez-moi le mot,--sans
+amour. Pardonnez ce mot à celui qui n'en
+offensera plus votre oreille; et puisque je ne peux
+avoir une place dans votre cœur, croyez-moi ce que
+je suis en effet, votre ami. Qui donc serait assez
+froid pour te voir, aimable voyageuse, et sentir pour
+toi moins de zèle, et n'être pas; ce que l'homme devrait
+toujours être, l'ami de la beauté dans l'infortune?
+Hélas! qui croirait qu'une femme telle que
+toi à parcouru la route des périls destructeurs, a
+bravé les coups de l'ouragan, ministre ailé de la
+mort, a échappé à la rage encore plus terrible d'un
+tyran? Oui, madame! quand je verrai les murs où
+jadis s'éleva la libre Byzance, quand je verrai Stamboul
+et ses palais orientaux où maintenant les tyrans
+turcs se renferment; quoique cette puissante cité
+occupe toujours un rang glorieux dans les annales
+de la renommée, elle aura sur mon esprit un droit
+encore plus cher, comme lieu de votre naissance.
+Aujourd'hui je vous dis adieu: mais lorsque je serai
+sur ce merveilleux théâtre, il sera doux pour moi
+qui ne puis demeurer où vous êtes,--il sera doux
+d'être où vous avez été.</p>
+<br>
+<h3>XXX.</h3>
+
+<h3>STANCES</h3>
+
+<blockquote>
+Composées le 11 octobre 1809, la nuit, durant un orage, au milieu du
+tonnerre et des éclairs, lorsque les guides eurent perdu la route qui
+mène à Zitza, près la chaîne de montagnes connues autrefois sous le
+nom de Pinde, dans l'Albanie.
+</blockquote>
+
+<p>1. Au pied des montagnes du Pinde, l'ouragan
+nocturne nous glace de froid, et les nuages irrités
+versent à grands flots la vengeance des cieux.</p>
+
+<p>2. Nos guides sont partis, notre espoir est perdu,
+et les éclairs, qui jouent sur l'horizon, ne servent
+qu'à nous montrer les rocs qui ont entravé notre
+route, et à dorer l'écume du torrent.</p>
+
+<p>3. N'ai-je pas aperçu là-bas une cabane, fort
+petite il est vrai? Lorsque l'éclair dissipera pour un
+instant les ténèbres,--combien je bénirai l'ombre
+de la petite cabane!--Mais hélas! ce n'est qu'un
+tombeau turc.</p>
+
+<p>4. Au milieu du bruit des ondes qui tombent en
+cascades écumantes, j'entends le cri d'une voix humaine;--c'est
+mon compatriote, épuisé de fatigue,
+qui invoque de cette contrée lointaine le nom de
+l'Angleterre.</p>
+
+<p>5. Un coup de fusil vient de partir:--est-ce un
+ennemi ou un ami qui l'a tiré? Encore un autre;--c'est
+pour avertir les paysans de la montagne de
+descendre et de nous conduire à leurs demeures.</p>
+
+<p>6. Oh! qui, dans une nuit pareille, osera se hasarder
+dans le désert? Qui, durant les roulemens du
+tonnerre, peut entendre notre signal de détresse?</p>
+
+<p>7. Qui, après avoir même entendu nos cris, se
+lèvera pour s'engager dans un chemin si périlleux?
+Qui ne nous prendra, à nos vociférations nocturnes,
+pour des brigands qui battent le pays?</p>
+
+<p>8. Les nuages crèvent, les airs étincellent: oh!
+quelle heure terrible! L'orage tombe avec plus de
+fureur! Pourtant une pensée a encore la force de
+maintenir la chaleur en mon sein.</p>
+
+<p>9. Tandis que j'erre dans ces sentiers sans issue,
+sur cette cime hérissée de rocs et de ronces; tandis
+que les élémens épuisent leur rage, douce Florence<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a>
+<a href="#footnote147"><sup class="sml">147</sup></a>,
+où es-tu?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote147"
+name="footnote147"><b>Note 147: </b></a><a href="#footnotetag147">
+(retour) </a> Ce n'est pas le nom de la capitale de la Toscane, mais celui d'une
+femme espagnole que Byron paraît avoir eue pour maîtresse dans l'île de
+Malte.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>10. Ah! sans doute tu n'es plus sur la mer,--sur
+la mer que ta barque a si long-tems parcourue. Oh!
+puisse l'orage qui fond sur moi, ne frapper que ma
+tête!</p>
+
+<p>11. Le rapide siroc<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a>
+<a href="#footnote148"><sup class="sml">148</sup></a> enflait ta voile de toute la
+puissance de son souffle, quand je pressai tes lèvres
+pour la dernière fois: il aura, depuis long-tems, à
+travers l'onde écumante, poussé ton brave navire
+jusqu'au rivage.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote148"
+name="footnote148"><b>Note 148: </b></a><a href="#footnotetag148">
+(retour) </a> Vent de sud-est, dans la Méditerranée.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>12. Maintenant tu es hors de péril: oui, depuis
+long-tems tu as foulé la grève espagnole. Ce serait
+chose cruelle qu'une femme aussi belle que toi fût
+retenue sur les flots.</p>
+
+<p>13. Et puisque je songe maintenant à toi au milieu
+des ténèbres et des terreurs, comme dans ces
+heures de réjouissances où régnaient le plaisir et la
+musique;</p>
+
+<p>14. Toi, au milieu des belles et blanches murailles
+de Cadix, si pourtant Cadix est encore libre<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a>
+<a href="#footnote149"><sup class="sml">149</sup></a>,
+jette parfois un regard au travers de tes jalousies,
+sur l'abîme azuré de la mer.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote149"
+name="footnote149"><b>Note 149: </b></a><a href="#footnotetag149">
+(retour) </a> A cette époque, comme on sait, les Français étaient en Espagne.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>15. Puis souviens-toi des îles de Calypso<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a>
+<a href="#footnote150"><sup class="sml">150</sup></a>, devenues
+chères à nos cœurs depuis les jours que nous y
+avons passés ensemble: donne aux autres tes sourires
+par milliers, à moi un seul soupir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote150"
+name="footnote150"><b>Note 150: </b></a><a href="#footnotetag150">
+(retour) </a> Malte et Gozzo: les géographes signalent ces deux îles comme pouvant
+être l'île Ogygie, demeure de Calypso.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>16. Et quand le cercle de tes admirateurs remarquera
+la pâleur de ta face, une larme à demi formée,
+un nuage passager de gracieuse mélancolie,</p>
+
+<p>17. De nouveau tu souriras; tu éviteras, en rougissant,
+la raillerie de quelque fat, et n'avoueras pas
+que tu penses une fois à un amant qui pense toujours
+à toi.</p>
+
+<p>18. Quoique les sourires et les soupirs soient également
+vains, alors que deux cœurs gémissent l'un
+de l'autre séparés, mon ame en deuil franchit mers
+et montagnes à la poursuite de la tienne.</p>
+<br>
+<h3>XXXI.</h3>
+
+<h3>STANCES</h3>
+
+<h5>ÉCRITES EN PASSANT LE GOLFE D'AMERACIE<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a>
+<a href="#footnote151"><sup class="sml">151</sup></a>.</h5>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote151"
+name="footnote151"><b>Note 151: </b></a><a href="#footnotetag151">
+(retour) </a> Aujourd'hui golfe d'Arta, dans la Basse-Albanie (ancienne Épire):
+ce fut le théâtre de la bataille d'Actium.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p><span class="rig">14 novembre 1809.</span><br></p>
+
+<p>1. A travers un ciel sans nuages, le disque argenté
+de la lune lance à plein ses rayons sur la côte
+d'Actium: c'est sur ces ondes que jadis la reine d'Égypte
+gagna et perdit l'ancien monde.</p>
+
+<p>2. Sur la scène que je contemple aujourd'hui,
+l'abîme azuré fut le tombeau de plus d'un Romain:
+c'est là que l'ambition farouche abandonna sa chancelante
+couronne pour suivre une femme.</p>
+
+<p>3. Florence! toi que j'aimerai autant que fut jamais
+aimée mortelle célébrée en prose ou en vers, depuis
+l'épouse qu'Orphée ramena des enfers; toi que
+j'aimerai tant que tu seras belle et que je serai jeune;</p>
+
+<p>4. Douce Florence! c'étaient d'heureux tems que
+ceux où le monde était mis en jeu pour les yeux des
+belles! Oh! si les poètes avaient sous leur empire
+autant de royaumes que de rimes, tes charmes feraient
+de nouveaux Antoines.</p>
+
+<p>5. Le destin ne permet pas qu'il en soit ainsi;
+mais j'en jure par tes yeux, par les boucles de ta
+chevelure, si je ne puis perdre un monde pour toi,
+point ne voudrais te perdre pour un monde!</p>
+<br>
+<h3>XXXII.</h3>
+
+<h3>VERS</h3>
+
+<h5>COMPOSÉS APRÈS AVOIR FRANCHI A LA NAGE LE DÉTROIT DES<br>
+DARDANELLES, DE SESTOS A ABYDOS<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a>
+<a href="#footnote152"><sup class="sml">152</sup></a>.</h5>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote152"
+name="footnote152"><b>Note 152: </b></a><a href="#footnotetag152">
+(retour) </a>Le 3 mai 1810, tandis que la frégate <i>la Salsette</i> (capitaine Bathurst)
+était en panne dans le détroit des Dardanelles, le lieutenant
+Ekenhead et l'auteur de ces vers passèrent à la nage d'Europe en Asie--ou,
+plus exactement, d'Abydos à Sestos. La distance parcourue, depuis
+l'endroit dont nous partîmes jusqu'à celui où nous prîmes terre sur la
+côte opposée, y compris le trajet oblique que nous fûmes obligés de faire
+en raison du courant, fut évaluée, par l'équipage de la frégate, à plus de
+quatre milles anglais, quoique la largeur réelle du détroit soit à peine
+d'un mille entier. La rapidité du courant est telle qu'aucune barque ne
+peut le traverser directement à force de rames, et elle peut, jusqu'à un
+certain point, être appréciée d'après le tems employé à franchir la distance
+entière (une heure cinq minutes par l'un des nageurs, une heure
+dix minutes par l'autre). L'eau avait été excessivement refroidie par la
+fonte des neiges. Environ trois semaines auparavant, au mois d'avril,
+nous avions fait un premier essai; mais comme nous étions, le matin du
+même jour, venus à cheval de la Troade, et que l'eau était d'un froid
+glacial, nous jugeâmes à propos de différer la partie complète jusqu'à ce
+que la frégate eût mis à l'ancre sous les châteaux des Dardanelles: c'est
+seulement alors que nous franchîmes le détroit, comme je viens de le
+dire; nous étant mis en mer beaucoup au-dessus du fort de la côte
+d'Eurupe, nous n'abordâmes qu'en dessous du fort de la côte d'Asie.
+Chevalier dit qu'un jeune juif traversa à la nage la même distance pour
+sa maîtresse, et Olivier parle d'un Napolitain qui aurait fait le même
+trajet; mais notre consul, Tarragora, qui ne se rappelait ni l'une ni
+l'autre de ces histoires, essaya de nous dissuader de notre entreprise.
+Plusieurs hommes de l'équipage de <i>la Salsette</i> étaient connus pour
+avoir franchi à la nage de plus grandes distances; et la seule chose qui
+m'étonna, c'est que les doutes élevés sur la vérité de l'histoire de Léandre
+n'eussent engagé aucun voyageur à tâcher de s'assurer par expérience
+de la possibilité du fait.</blockquote>
+
+<p><span class="rig">9 mai 1810.</span><br></p>
+
+<p>1. Si, dans le sombre mois de décembre, Léandre,
+selon l'histoire connue de toute jeune fille, avait
+coutume, ô large Hellespont, de traverser ton onde
+rapide:</p>
+
+<p>2. Si, malgré les orages d'hiver qui rugissaient
+sur sa tête, il se rendait en hâte près d'Héro; et si
+jadis ton courant était aussi fort qu'aujourd'hui, ô
+Vénus! je plains bien les deux amans!</p>
+
+<p>3. Car moi, homme dégénéré des tems modernes,
+même dans le doux mois de mai, je meus avec peine
+mes membres languissans où la sueur ruisselle, et
+je crois avoir fait une prouesse aujourd'hui.</p>
+
+<p>4. Quand Léandre traversait l'impétueux torrent,
+c'était, si l'on en croit toujours une histoire douteuse,
+pour courtiser sa belle,--et faire--Dieu sait quoi
+encore; il nagea pour l'amour, comme moi pour la
+gloire.</p>
+
+<p>5. Mais il serait difficile de dire qui de nous deux
+a été le mieux traité. Pauvres humains! ainsi les
+dieux vous frappent-ils toujours! Mal lui réussirent
+ses périls, et à moi ma partie de plaisir: lui se noya,
+et moi j'ai la fièvre.</p>
+<br>
+<h3>XXXIII.</h3>
+
+<h3>SUR LA MORT DE SIR PETER PARKER,
+BARONET.</h3>
+
+<p>1. Il y a des larmes pour tous ceux qui meurent,
+un cri de deuil sur la plus humble tombe: mais, au
+trépas des héros, les nations entières chantent l'hymne
+funèbre, et la victoire elle-même verse des larmes.</p>
+
+<p>2. C'est pour eux que la douleur envoie le plus
+pur de ses soupirs sur le sein ondoyant de l'océan:
+en vain leurs ossemens gisent sans sépulture, toute
+la terre devient leur monument!</p>
+
+<p>3. Leur sépulture est dans les pages de l'histoire;
+leur épitaphe, dans toutes les bouches. L'âge présent,
+les siècles futurs, gémissent sur eux, et leur
+appartiennent...</p>
+
+<p>4. C'est pour eux que se taisent les joyeux devis
+du festin, <i>leur nom</i> est le seul son qui règne, tandis
+qu'à la ronde le souvenir reconnaissant paie à leur
+vertu le tribut des toasts.</p>
+
+<p>5. Ils font parler d'eux à la foule qui ne les connut
+pas; ils sont pleurés des ennemis qui les admirèrent.
+Qui donc ne voudrait partager leur lot glorieux?
+Qui ne voudrait mourir de la mort qu'ils ont
+choisie?</p>
+
+<p>6. Ainsi, brave Parker! à jamais sera sacrée ta
+vie, ta chute, ta renommée! et les jeunes guerriers,
+enflammés de courage, trouveront un modèle dans
+ta mémoire.</p>
+
+<p>7. Mais il est des cœurs qui, en te perdant, ont
+reçu une blessure que la gloire ne saurait cicatriser,
+et ce n'est qu'en frémissant qu'ils entendent célébrer
+une victoire où succomba un ami si cher, si
+intrépide.</p>
+
+<p>8. Que feront-ils pour adoucir leur chagrin?
+Quand n'entendront-ils plus retentir ton nom? Le
+tems ne peut nous instruire à l'oubli, quand le regret
+qui remplit l'ame est nourri par la voix de la
+renommée.</p>
+
+<p>9. Hélas! ils ne peuvent que pleurer davantage
+sur leur sort, sinon sur le tien. Ah! combien doit
+être profond le deuil que nous inspire la mort de
+celui qui jamais auparavant ne nous donna sujet
+d'affliction!</p>
+<br>
+<h3>XXXIV.</h3>
+
+<h3>PÉNIBLE SOUVENANCE (1808).</h3>
+
+<p>1. Quand nous nous séparâmes l'un de l'autre,
+dans le silence et dans les larmes, le cœur déchiré
+et mourant à demi, pour une absence de longues
+années; pâle et froide devint ta joue; et plus froid
+ton baiser. En vérité, cette heure du passé prédit
+les chagrins à l'heure d'aujourd'hui.</p>
+
+<p>2. La rosée du matin tomba glacée sur mon front;--elle
+me donna comme un pressentiment de ce que
+je sens aujourd'hui. Tes sermens sont tous rompus,
+et ta renommée sans honneur. J'entends prononcer
+ton nom, et j'ai part à la honte qui s'y attache.</p>
+
+<p>3. On te nomme devant moi,--oh! supplice pour
+mon oreille! Un frisson me parcourt:--pourquoi
+me fus-tu si chère? On ne sait pas que je t'ai connue;
+moi qui, hélas, t'ai connue trop bien:--long-tems,
+ah! long-tems, je te maudirai,--trop profondément
+pour parler.</p>
+
+<p>4. En secret, nous nous sommes vus:--en silence,
+je m'afflige que ton cœur ait pu oublier, et ton esprit
+s'abaisser à la perfidie. Si je te revoyais jamais après
+longues années, comment t'accueillerais-je?--Avec
+le silence et les larmes.</p>
+<br>
+<h3>XXXV.</h3>
+
+<h3>INSCRIPTION</h3>
+
+<h5>SUR LE MONUMENT D'UN CHIEN DE TERRE-NEUVE.</h5>
+
+<p><span class="rig">Newstead-Abbey, 30 octobre 1808.</span><br></p>
+
+<p>La terre reçoit-elle en son sein la dépouille mortelle
+de quelque orgueilleux fils des hommes, inconnu à la
+gloire, mais placé haut par sa naissance? l'art du
+sculpteur épuise les pompes du deuil, et des urnes,
+chargées d'inscriptions, disent qui gît sous cette
+tombe. Quand tout est fini, on lit sur la tombe,
+non ce que l'homme fut, mais ce qu'il aurait dû
+être. Mais le pauvre chien qui, tant qu'il vit, est le
+plus sûr ami de son maître, le premier à l'accueillir,
+le plus prompt à le défendre, qui lui dévoue, sans
+réserve, son cœur fidèle, qui travaille, combat, vit,
+respire pour son maître seul,--le chien succombe
+sans honneurs funéraires, frustré des éloges qu'ont
+mérités ses vertus, et par nous déshérité là-haut
+de l'ame qu'il a eue sur la terre. Et cependant
+l'homme, vain insecte, espère le pardon, et réclame
+pour lui seul un ciel tout entier. O homme! faible
+et éphémère habitant de ce globe, être dégradé par
+l'esclavage ou corrompu par le pouvoir! quiconque
+te connaît bien doit te quitter avec dégoût, masse
+méprisable de poussière animée! Ton amour n'est
+que luxure; ton amitié, imposture; tes sourires,
+hypocrisie; tes paroles, mensonges! Vil par nature,
+tu n'es noble que de nom: chacune de ces brutes,
+qui forment avec toi la grande famille des animaux,
+pourrait te faire rougir de honte.--Passans qui,
+par hasard, verrez cette urne modeste, poursuivez
+votre chemin:--ce monument n'honore personne
+que vous désiriez pleurer. Ces pierres marquent la
+place où gisent les restes d'un ami: je n'en connus
+jamais qu'un seul, et il est ici.</p>
+<br>
+<h3>XXXVI.</h3>
+
+<h3>VERS</h3>
+
+<h5>ÉCRITS SUR UNE COUPE FAITE AVEC UN CRANE D'HOMME.</h5>
+
+<p><span class="rig">Newstead-Abbey, 1808.</span><br></p>
+
+<p>1. Point d'effroi:--ne crois pas mon esprit envolé:
+en moi, vois seulement un crâne qui, par un
+privilége refusé aux têtes vivantes, ne répand jamais
+au dehors rien que d'excellent.</p>
+
+<p>2. Comme toi, je vécus, j'aimai, je m'enivrai,--je
+mourus;--la terre t'a cédé mes os pour en
+faire un vase à boire; va, emplis-le jusqu'aux bords,--tu
+ne peux m'outrager: les vers ont une lèvre
+plus hideuse que la tienne.</p>
+
+<p>3. Mieux vaut enserrer le jus pétillant de la
+grappe, que de nourrir la gent glaireuse des vers
+de terre<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a>
+<a href="#footnote153"><sup class="sml">153</sup></a>; mieux vaut, en forme de coupe, porter
+à la ronde la boisson des dieux, que de pourrir en
+proie aux reptiles.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote153"
+name="footnote153"><b>Note 153: </b></a><a href="#footnotetag153">
+(retour) </a> <i>Nurse the earth-worm's slimy brood</i>. M.A.P. traduit: «Nourrir
+les vers dévorans de la tombe.» A-t-il eu raison de substituer un lieu
+commun à une image forte et neuve? Avons-nous eu tort d'être moins
+délicats et plus fidèles? Le lecteur en jugera. Cela d'ailleurs soit dit pour
+maint autre passage où nous avons eu, où nous aurons le même tort, si
+toutefois c'en est un.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>4. Là, où jadis mon esprit a peut-être brillé,
+brillons encore en inspirant les autres. Lorsque,
+hélas! nos cerveaux ne sont plus, peut-on mettre en
+leur place chose plus noble que le vin?</p>
+
+<p>5. Bois toujours, tant que tu le peux faire;--lorsque
+toi et les tiens vous aurez passé comme moi,
+une autre race t'enlèvera, peut-être, aux embrassemens
+de la terre, et festinera, rimera avec des
+ossemens.</p>
+
+<p>6. Pourquoi non? Puisque, durant les jours de
+notre courte vie, nos têtes produisent de si tristes
+effets; arrachées aux vers et aux débris de notre argile,
+elles courent la chance d'être de quelque usage.</p>
+<br>
+<h3>XXXVII.</h3>
+
+<h3>SOUVIENS-TOI DE CELUI, ETC.</h3>
+
+<p>Souviens-toi de celui sur qui l'amour fit de sa
+puissance une épreuve cruelle, profonde, et pourtant
+vaine; souviens-toi de cette heure dangereuse
+où ni l'un ni l'autre nous ne succombâmes, malgré
+une passion mutuelle. L'abandon de ton sein, la langueur
+de tes yeux humides, m'invitaient trop bien
+au suprême bonheur; mais ta douce prière, tes soupirs
+supplians, réprouvaient un farouche désir que
+je sus réprimer. Oh! laisse-moi penser que tout ce
+que je perdis te sauva, du moins, ce qui fait la terreur
+de la conscience; laisse-moi rougir des regrets
+qu'il m'en coûta pour nous épargner les vains remords
+de l'avenir. Cependant, songe à mon sacrifice,
+toutes les fois qu'une langue méchante, empressée
+à répandre des paroles de blâme, outragera le
+cœur qui t'aima; et diffamera mon nom, hélas!
+presque maudit; songe, quoi que disent les autres,
+que tu m'as vu étouffer toute pensée d'égoïsme.
+Maintenant encore, je bénis ton ame pure; oui,
+maintenant, dans la solitude de la nuit. Oh Dieu!
+pourquoi ne nous sommes-nous pas rencontrés plus
+tôt? nos cœurs eussent été aussi passionnés, et ta
+main, plus libre; tu m'aurais aimé sans crime, et
+j'aurais, moi-même, été moins indigne de toi. Puissent
+tes jours, comme jadis, s'écouler loin des pompes
+de ce monde! et, après ce moment de trop vive
+amertume, puisses-tu n'avoir plus à subir une pareille
+épreuve! Mon cœur, depuis long-tems perverti,
+mon cœur, damné lui-même, damnerait peut-être
+le tien; te rencontrer dans la foule brillante,
+éveillerait en moi un présomptueux transport d'espérance.
+Laisse donc ce monde à ces créatures, dont
+le destin, heureux ou malheureux, n'est, comme le
+mien, qu'une sorte de vie sauvage et indigne;--abandonne
+ce théâtre où les êtres sensibles doivent
+sûrement succomber. Vois ta jeunesse, tes charmes,
+ta tendresse, ton ame, dont une longue solitude a
+conservé la pureté; et, d'après ce qui s'est passé au
+sein de ta retraite, juge ce que devrait endurer ton
+cœur parmi ce monde. Oh! pardonne-moi tes larmes
+suppliantes, puisque la vertu ne les a pas répandues
+en vain, et que mon délire avait pris sa source dans
+ces yeux adorés, que désormais je ne ferai plus
+pleurer. Certes, c'est un deuil long et cruel que de
+penser que nous ne nous reverrons peut-être plus;
+mais je mérite cet arrêt sévère, et peu s'en faut que
+je ne regarde cette sentence comme douce. Toutefois,
+si je t'avais moins aimée, mon cœur n'eût pas
+fait au tien un si grand sacrifice; il n'eût pas senti,
+à te quitter, moitié moins de douleur que si son crime
+t'eût mise en mes bras.</p>
+<br>
+<h3>XXXVIII.</h3>
+
+<h3>STANCES TRADUITES DU TURC.</h3>
+
+<p>1. La chaîne que je donnai était belle à voir; le
+luth que j'y ajoutai, riche en douce mélodie: le
+cœur qui offrit ces deux gages d'amour était sincère,
+et méritait mal la destinée qu'il rencontra.</p>
+
+<p>2. Ces dons avaient reçu d'un charme secret la
+vertu de révéler ta fidélité durant l'absence: ils ont
+fait leur devoir; hélas! ils n'ont pu t'apprendre le
+tien.</p>
+
+<p>3. Cette chaîne fut inébranlable dans chacun de
+ses anneaux, tant qu'elle ne dut pas subir le contact
+d'une main étrangère; ce luth fut doux,--tant
+que tu ne pensas pas qu'il pût, sous les doigts d'un
+autre, rendre les mêmes sons.</p>
+
+<p>4. Que celui qui vit se rompre en sa main la chaîne
+qu'il ôtait de ton cou, qui vit ce luth lui refuser les
+plus faibles accords, essaie désormais de remonter
+l'instrument et de rattacher le collier.</p>
+
+<p>5. Quand tu changeas, le collier et le luth changèrent
+aussi; l'un se brisa, l'autre devint muet: c'est
+fini,--je leur dis adieu, ainsi qu'à toi:--adieu,
+cœur perfide, chaîne fragile, luth silencieux!</p>
+<br>
+<h3>XXXIX.</h3>
+
+<h3>AU TEMS.</h3>
+
+<p>Tems! dont l'aile capricieuse entraîne, d'un vol
+lent ou rapide, les heures inconstantes, dont le tardif
+crépuscule ou l'aurore passagère ne fait que nous
+mener plus ou moins vîte à la mort,--salut! toi
+qui répandis sur mon berceau ces dons connus, hélas!
+de tous les êtres qui te connaissent! Toutefois, je
+soutiens mieux ton fardeau; car aujourd'hui je suis
+seul à en supporter le poids. Je ne voudrais pas qu'un
+cœur trop tendre partageât les momens amers que tu
+m'as départis: je te pardonne; depuis que tu laissas
+tout ce que j'aimai jouir de la paix ou du ciel. Joie
+ou repos à ces êtres chéris! les maux que tu m'apporteras
+pèseront en vain sur moi. Je n'ai reçu de toi
+que des années; c'est là tout ce que je te dois, dette
+déjà payée en douleur. Mais la douleur elle-même nous
+porte secours contre toi; elle s'empare du cœur, mais
+lui fait oublier ta puissance: la vive agonie du désespoir
+retarde, mais ne compte jamais les heures.
+Dans la joie, j'ai souvent gémi de penser que ta fuite
+rapide allait bientôt se changer en une lente marche.
+Tes nuages purent éclipser la lumière, mais non
+pas ajouter une nuit de plus à ma misère: quelque
+odieux et sombre que fût ton horizon, il convenait
+à mon ame: d'une seule étoile partait une étincelle
+qui prouvait que tu n'étais point--l'éternité. Ce
+rayon s'est éteint, et tu n'es plus qu'un vide pour
+moi,--un mouvement monotone dont l'on compte
+et l'on maudit la mesure dans ce vain et stupide rôle
+que tout mortel gémit de jouer ici-bas. Enfin, il y
+a une scène que tu ne peux altérer, terme de ta
+course paresseuse ou diligente, alors que l'homme,
+parvenu au bout de la carrière, dort d'un sommeil
+trop profond pour entendre l'orage qui gronde sur
+sa tête. Oui, je puis sourire de songer quelle sera
+bientôt la faiblesse de tes efforts, quand toute la vengeance
+que tu peux déployer tombera sur une pierre
+sans nom.</p>
+<br>
+<h3>XL.</h3>
+
+<h3>LE DÉPART.</h3>
+
+<p>Vierge chérie! le baiser que ta lèvre a imprimé
+sur la mienne y laissera une trace fidèle, jusqu'à
+ce qu'en des jours plus heureux je puisse te le rendre
+aussi pur que tu me le donnas. Ton œil, en répandant
+sur moi si doux regards d'adieu, peut lire dans
+le mien une tendresse égale: les larmes qui coulent
+de ta paupière ne peuvent pleurer mon inconstance<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a>
+<a href="#footnote154"><sup class="sml">154</sup></a>.
+Je ne demande aucun gage d'amour dont la vue seule
+me rende heureux dans l'absence, aucun souvenir
+pour ce sein dont toutes les pensées sont à toi. Ai-je
+besoin d'écrire?--Non:--pour conter mon
+ardeur, ma plume serait deux fois trop faible. Oh!
+à quoi bon de vains mots, si le cœur ne peut parler?
+Jour et nuit, dans la bonne ou mauvaise fortune,
+ce cœur, qui n'est plus libre, nourrira l'amour qu'il
+ne peut montrer, et souffrira en silence pour toi.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote154"
+name="footnote154"><b>Note 154: </b></a><a href="#footnotetag154">
+(retour) </a> M.A.P. traduit: «La larme qui mouille ta paupière ne saurait
+rien effacer de mon cœur,» ce qui est à coup sûr un contre-sens, et
+me semble même un non-sens.</blockquote>
+<br>
+<h3>XLI.</h3>
+
+<h3>VERS COMPOSÉS A ATHÈNES,</h3>
+
+<p><span class="rig">le 16 janvier 1810.</span><br></p>
+
+<p>Le charme est brisé, l'enchantement n'est plus!
+Telle est la vie avec ses accès de fièvre: nous sourions
+en délire alors que nous devrions soupirer; la
+folie est la meilleure de nos illusions. Chaque intervalle
+lucide, laissé à la pensée, rappelle les misères
+à nous imposées par la charte de la nature; et celui
+qui agit en homme sage, vit comme sont morts les
+saints,--en martyr.</p>
+<br>
+<h3>XLII.</h3>
+
+<h3>VERS</h3>
+
+<h5>ÉCRITS SUR UN FEUILLET BLANC DES «PLAISIRS DE LA MÉMOIRE<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a>
+<a href="#footnote155"><sup class="sml">155</sup></a>.»</h5>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote155"
+name="footnote155"><b>Note 155: </b></a><a href="#footnotetag155">
+(retour) </a> Recueil de poésies de <i>Samuel Rogers</i>.</blockquote>
+
+<p><span class="rig">19 avril 1812.</span><br></p>
+
+<p>Absent ou présent, ô mon ami, de quel pouvoir
+magique es-tu doué! Ceux-là peuvent le proclamer,
+qui, comme moi, jouissent tour à tour de tes entretiens
+et de tes chants. Mais lorsque viendra l'heure
+terrible que toujours l'amitié juge trop hâtive; lorsque
+«la Mémoire»; pleurant sur la tombe de son
+druide, se plaindra qu'il y ait eu en lui quelque
+chose de périssable, avec quelle reconnaissance elle
+paiera les hommages que tu offris à ses autels, et
+mêlera <i>son</i> nom au <i>tien</i> durant le cours éternel des
+âges!</p>
+<br>
+<h3>XLIII.</h3>
+
+<h3>SUR UN COEUR DE CORNALINE</h3>
+
+<h6>QUI S'ÉTAIT BRISÉ PAR ACCIDENT.</h6>
+
+<p>Malheureux cœur! faut-il donc que tu te sois
+ainsi rompu en deux moitiés? Tant d'années de
+soucis pour toi comme pour ton maître ont donc été
+pareillement employées en vain? Néanmoins, chacune
+de tes parties me semble précieuse, chaque
+morceau m'est devenu plus cher; car celui qui te
+porte sent que tu es aujourd'hui un plus fidèle emblême
+de <i>son propre cœur</i>.</p>
+<br>
+<h3>XLIV.</h3>
+
+<h3>VERS ÉCRITS SOUS UN PORTRAIT.</h3>
+
+<p>Cher objet d'une ardeur malheureuse! Quoique
+je sois aujourd'hui privé d'amour et de toi, il me
+reste, pour me réconcilier avec le désespoir, ton
+image et mes larmes. On dit que le chagrin cède au
+tems: mais cela, je le sens, n'est point vrai; car le
+coup de mort qui frappa mon espérance a rendu
+mon souvenir impérissable.</p>
+<br>
+<h3>XLV.</h3>
+
+<h3>RÉPONSE A CETTE QUESTION:</h3>
+
+<h5>«QUELLE EST l'ORIGINE DE L'AMOUR?»</h5>
+
+<p>«L'origine de l'amour!»--Ah! pourquoi m'adresser
+cette question cruelle, quand tu peux lire
+dans tant de regards que l'amour naît à ton aspect?--Veux-tu
+savoir aussi quelle est <i>sa fin</i>?--Hélas!
+voici ce que présage mon cœur, ce que mes craintes
+prévoient: il languira long-tems dans une misère
+muette; mais vivra--jusqu'à ce que je cesse de
+vivre.</p>
+<br>
+<h3>XLVI.</h3>
+
+<h3>A UNE PRINCESSE QUI PLEURAIT.</h3>
+
+<p><span class="rig">Mars, 1812.</span><br></p>
+
+<p>1. Pleure, fille d'une race royale, la disgrâce
+d'un père et la ruine d'un trône. Heureuse! si tes
+larmes pouvaient laver la faute de ce prince à qui
+tu dois le jour.</p>
+
+<p>2. Pleure:--car tes larmes sont celles de la
+vertu,--propices à ces îles en souffrance; puissent-elles
+dans les ans à venir être récompensées par les
+sourires de ton peuple.</p>
+<br>
+<h3>XLVII.</h3>
+
+<h3>VERS ÉCRITS DANS UN ALBUM.</h3>
+
+<p><span class="rig">14 septembre 1809.</span><br></p>
+
+<p>1. Comme un nom arrête le regard du passant sur
+la froide pierre d'un sépulcre; ainsi puisse le mien,
+quand tu verras cette page isolée, attirer ton œil
+mélancolique!</p>
+
+<p>2. Peut-être, dans quelques années, liras-tu ce
+nom: alors songe à moi comme l'on songe aux morts,
+et pense que mon cœur ici gît enseveli.</p>
+<br>
+<h3>XLVIII.</h3>
+
+<h3>VERS TRADUITS DU PORTUGAIS.</h3>
+
+<p>Dans les momens consacrés au plaisir, d'un ton
+plein de tendresse, vous vous écriez: «ô ma vie!»
+Douces paroles, dont mon cœur serait fou, si la jeunesse
+ne devait jamais décliner ou périr! Mais ces
+heures de délices marchent aussi vers la mort. Ne
+répète donc jamais ces accens, ou change-les: dis
+non pas «ma vie», mais «mon ame»! Comme mon
+amour, mon ame existe pour l'éternité.</p>
+<br>
+<h3>XLIX.</h3>
+
+<h3>IMPROMPTU,</h3>
+
+<h5>EN RÉPONSE A UN AMI.</h5>
+
+<p>Lorsque le chagrin, du fond du cœur où il siège,
+projette trop haut son ombre noire, et vient occuper
+mon visage altéré, obscurcir mon front ou mouiller
+mes yeux, ne prends point garde à ce nuage qui
+bientôt s'évanouira: nos pensées connaissent trop
+bien leur prison; elles retombent dans mon sein,
+d'où elles s'échappèrent quelque tems, et languissent,
+en silence, dans leur étroite demeure.</p>
+<br>
+<h3>L.</h3>
+
+<h3>SONNETS A GENÉVRA.</h3>
+
+<p>1. Le tendre azur de tes yeux, ta longue chevelure
+blonde, et le pâle éclat de tes traits,--qu'a formés
+la méditation,--et où semble siéger une douce et
+paisible douleur dont le tems a désarmé le désespoir,--tout,
+enfin, dans ton air, respire la mélancolie: et--si
+je ne savais que ton ame heureuse est un fertile
+trésor de pensées chastes et pures,--je croirais
+que tu gémis condamnée aux terrestres soucis. Telle
+naquit sous le pinceau dont la touche créatrice donnait
+la beauté et la vie aux couleurs; telle (hormis
+le repentir qui n'est pas ton partage) la Madeleine
+du Guide vit le jour:--telle tu nous apparais;--mais,
+ô précieux avantage! en toi le remords n'a
+rien à saisir;--ni la vertu à mépriser.</p>
+
+<p>2. Ta joue est pâle de méditation, mais non d'infortune,
+et toutefois possède un tel charme, que, si
+le vermillon de la joie cachait cette blanche rose sous
+ses teintes les plus éblouissantes, je soupirerais après
+l'instant où dut s'évanouir un trop vif éclat:--le
+sombre azur de tes yeux ne lance pas d'étincelantes
+flammes;--mais, hélas! en le contemplant, les yeux
+les plus sévères fondent en pleurs, et les miens,
+aussi faibles que le cœur de ma mère, laissent échapper
+une rosée douce comme les dernières gouttes
+qui entourent l'arc aérien d'Iris; car, à travers tes
+cils noirs et longs qui se penchent à terre, ton ame
+mélancolique et tendre brille comme un séraphin
+descendu d'en haut: elle plane au-dessus de la douleur,
+et pourtant accorde sa pitié à toute misère;
+elle unit à la fois tant de majesté et de douceur, que
+je t'en vénère davantage, sans pouvoir te moins
+aimer.</p>
+<br>
+<h3>LI.</h3>
+
+<h3>SUR UNE JEUNE RELIGIEUSE.</h3>
+
+<h5>SONNET TRADUIT DE VITTORELLI.</h5>
+
+<p>Ce sonnet fut composé au nom d'un père qui venait de
+perdre sa fille, peu de tems après l'avoir mariée, et adressé
+au père d'une jeune personne qui avait tout récemment pris le
+voile.</p>
+
+<hr class="short">
+
+<p>Deux filles, don du ciel,--deux filles, aussi modestes
+que belles au milieu des hommages, faisaient
+notre bonheur: et maintenant, misérables pères
+que nous sommes! le ciel appelle leur vertu à de
+plus nobles destinées, et en les voyant <i>l'une et l'autre</i>,
+il les a réclamées <i>toutes deux ensemble</i>. La mienne,
+parmi les flambeaux de l'hymen, qui à peine allumés
+s'éteignent, expire--hélas!--trop tôt. La
+tienne, enfermée dans les grilles du cloître, éternelle
+captive, n'aspire qu'à son Dieu. Mais <i>toi</i>, du
+moins, à travers la porte jalouse qui interdit à jamais
+à vos yeux de se rencontrer, tu peux entendre
+encore la voix douce et pieuse de cette vierge. <i>Moi</i>,
+je me jette sur le marbre où repose <i>ma fille</i>,--je
+verse un torrent de larmes amères; je frappe, frappe,
+frappe--et n'obtiens point de réponse.</p>
+<br>
+<h3>LII.</h3>
+
+<h3>VERS COMPOSÉS A WINDSOR<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a>
+<a href="#footnote156"><sup class="sml">156</sup></a> (1813).</h3>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote156"
+name="footnote156"><b>Note 156: </b></a><a href="#footnotetag156">
+(retour) </a> M.A.P. n'a pas traduit cette épigramme amère et peut-être injuste
+contre le feu roi Georges.
+
+<p>(<i>Note du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>Je composai ces vers pour avoir vu par hasard H.R.H.
+Pr--ce R--nt, entre les tombeaux de Henri VIII et de
+Charles I<sup>er</sup>, sous les royales voûtes de Windsor.</p>
+
+<hr class="short">
+
+<p>Voyez! ici reposent, célèbres contempteurs des
+droits les plus sacrés, l'un près de l'autre, Charles
+sans tête et Henri sans cœur<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a>
+<a href="#footnote157"><sup class="sml">157</sup></a>. Entre eux, voilà un
+autre possesseur du sceptre: il gouverne, il commande,
+en tout hors le nom--il est roi; nouveau
+Charles pour son peuple, nouveau Henri pour son
+épouse,--en lui les deux tyrans renaissent à la vie;
+c'est en vain que le glaive de la justice et le dard de
+la mort ont mêlé ces deux cendres; ces vampires
+couronnés ressuscitent. Ah! à quoi bon les tombes,--puisqu'elles
+vomissent le sang et la poussière de
+deux monstres--pour former un George.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote157"
+name="footnote157"><b>Note 157: </b></a><a href="#footnotetag157">
+(retour) </a> «<i>By headless Charles, see, heartless Henry lies</i>.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+<br>
+<h3>LIII.</h3>
+
+<h3>SONNET.</h3>
+
+<p>Rousseau,--Voltaire,--notre Gibbon,--et
+madame de Staël:--ô lac Léman<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a>
+<a href="#footnote158"><sup class="sml">158</sup></a>! ces noms sont
+dignes de tes bords; tes bords dignes de noms tels
+que ceux-ci. Si tu n'étais plus, la mémoire de ces
+mortels illustres rappellerait ton souvenir. Ton rivage
+leur fut cher, comme à tous ceux qui en ont
+joui; mais, par eux, il est encore devenu plus cher
+au genre humain, car les œuvres des esprits puissans
+impriment au fond des cœurs un religieux respect
+pour les ruines des mûrs, ancien séjour de la
+sagesse et du génie. Mais près de <i>toi</i>, ô lac de beauté!
+combien plus encore, en glissant doucement sur le
+cristal de tes flots, sentons-nous ces feux indomptés
+d'un noble zèle qui s'enorgueillit devant cet héritage
+d'immortalité, et donne la réalité au souffle de la
+gloire!</p>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote158"
+name="footnote158"><b>Note 158: </b></a><a href="#footnotetag158">
+(retour) </a> Genève, Ferney, Lausanne, Coppet.</blockquote>
+<br>
+<h3>LIV.</h3>
+
+<h3>CHANSON</h3>
+
+<h4>Ζώη µοῦ, σὰς ἀγαπῶ</h4>
+
+<p><span class="rig">Athènes, 1810.</span><br></p>
+
+<p>1. Vierge d'Athènes, avant mon départ, rends-moi,
+oh! rends-moi mon cœur; ou bien, puisque
+ce cœur a quitté mon sein, garde-le maintenant et
+prends le reste! Entends mon vœu avant que je
+parte, ζώη µοῦ, σὰς ἀγαπῶ.<a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a>
+<a href="#footnote159"><sup class="sml">159</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote159"
+name="footnote159"><b>Note 159: </b></a><a href="#footnotetag159">
+(retour) </a> <i>Zoë mou, sas agapo</i>, ou Ζώη µοῦ, σὰς ἀγαπῶ, est une expression
+de tendresse en langue romaïque (grec moderne). Si je la traduis, j'offenserai
+mes lecteurs, en paraissant supposer qu'ils sont incapables de le
+faire; mais si je ne la traduis pas, j'offense peut-être mes lectrices. De
+crainte que ces dernières ne donnent quelque mauvais sens à la phrase,
+je la traduirai, en demandant pardon aux savans. Cela signifie donc:
+«Ma vie, je vous aime!» paroles fort douces dans tous les idiomes, et
+aujourd'hui aussi souvent prononcées en Grèce que l'étaient autrefois,
+au dire de Juvénal, les deux premiers mots parmi les dames romaines,
+dont toutes les expressions d'amour étaient tirées du grec.</blockquote>
+
+<p>2. J'en jure par ces tresses flottantes que caressent
+les brises de la mer Égée; par ces paupières
+dont les franges de jais baisent les roses de ta joue;
+par ces yeux aussi vifs que les yeux du chevreuil
+sauvage, ζώη µοῦ, σὰς ἀγαπῶ.</p>
+
+<p>3. Par cette lèvre que je brûle de savourer; par
+la ceinture qui entoure ta jolie taille; par tous ces
+emblêmes de fleurs<a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a>
+<a href="#footnote160"><sup class="sml">160</sup></a> qui expriment ce que les paroles
+ne diraient jamais si bien; par les joies et les
+misères que l'amour tour à tour amène, ζώη µοῦ,
+σὰς ἀγαπῶ.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote160"
+name="footnote160"><b>Note 160: </b></a><a href="#footnotetag160">
+(retour) </a> Dans l'Orient (où l'on n'apprend pas aux dames à écrire, de peur
+qu'elles ne fassent des billets-doux), les fleurs, la braise, les cailloux,
+etc., servent aux amans à se communiquer leurs sentimens, et
+cela par l'intermède du député cosmopolite de Mercure,--c'est-à-dire
+d'une vieille femme. Un morceau de braise veut dire: «Je brûle pour
+toi;» un bouquet de fleurs attaché avec des cheveux: «Enlève-moi et
+fuis;» mais un caillou exprime ce qu'aucun autre emblème, ne peut
+dire.</blockquote>
+
+<p>4. Vierge d'Athènes! je suis parti: pense à moi,
+douce amie! quand tu seras seule. Quoique je fuie
+à Istamboul<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a>
+<a href="#footnote161"><sup class="sml">161</sup></a>, Athènes renferme mon cœur, et mon
+ame. Puis-je donc cesser de t'aimer? Non! ζώη µοῦ,
+σὰς ἀγαπῶ.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote161"
+name="footnote161"><b>Note 161: </b></a><a href="#footnotetag161">
+(retour) </a> Constantinople.</blockquote>
+<br>
+<h3>LV.</h3>
+
+<h3>TRADUCTION</h3>
+
+<h5>DU FAMEUX CHANT DE GUERRE.</h5>
+
+<h4>Δεύτε, παἰδες τῶν Ελλήνων.</h4>
+
+<p>Ce chant fut composé par Riga, qui périt au milieu des
+premières tentatives faites pour révolutionner la Grèce. La
+traduction suivante est aussi littérale que l'auteur a pu le faire
+en vers: elle offre le même rhythme que l'original.</p>
+
+<hr class="short">
+
+<p>Allons, enfans des Grecs! le jour de gloire est
+arrivé. Dignes de votre noble origine, montrez qui
+vous donna le jour.</p>
+
+<h4>CHOEUR.</h4>
+
+<p>1. Enfans des Grecs! marchons en armes contre
+l'ennemi, et que son sang odieux coule par torrens
+sous nos pas. Montrons-nous hommes: secouons le
+joug du tyran ottoman. Levons-nous, et les fers de
+la patrie sont tous rompus. Ombres généreuses des
+guerriers et des sages, contemplez le combat qui va
+s'engager! Hellènes des âges passés, renaissez à la
+vie! Au son de ma trompette, rompez votre sommeil,
+et joignez-vous à moi; et marchant contre la
+ville aux sept collines<a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a>
+<a href="#footnote162"><sup class="sml">162</sup></a>, combattez, poursuivez vos
+conquêtes jusqu'à ce que nous soyons libres.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote162"
+name="footnote162"><b>Note 162: </b></a><a href="#footnotetag162">
+(retour) </a> Constantinople--Ἑπτάλοφος.</blockquote>
+
+<p>Allons, enfans des Grecs! etc.</p>
+
+<p>2. Sparte! ô Sparte! pourquoi demeures-tu
+plongée dans une léthargie profonde? Eveille-toi,
+et réunis tes armées aux Athéniens, tes anciens alliés!
+Rappelle Léonidas, ce héros des chants antiques,
+guerrier terrible! guerrier fort! qui jadis vous
+sauva de la ruine; qui fit cette diversion hardie dans
+les gorges des vieilles Thermopyles; qui, pour la
+liberté de sa patrie, soutint avec ses trois cents soldats
+une longue bataille contre le Perse; et, comme
+un lion furieux, expira dans une mer de sang.</p>
+
+<p>Allons, enfans des Grecs! etc.</p>
+<br>
+<h3>LVI.</h3>
+
+<h3>TRADUCTION</h3>
+
+<h5>DE LA CHANSON ROMAIQUE.</h5>
+
+<h4>
+Μπενω µες᾿ τὸ περιζολι,<br>
+Ὠραιοτάτη Χαηδή, κ.τ.λ.
+</h4>
+
+<p>La chanson que je traduis est en grande faveur parmi les
+jeunes Athéniennes de toutes les classes. Elles la chantent en
+rond, chacune entonnant tour à tour un vers, qui est répété
+en chœur par la troupe entière. J'ai souvent entendu cela
+dans nos «χὀροι» durant l'hiver de 1810-11. L'air est plaintif
+et assez joli.</p>
+
+<hr class="short">
+
+<p>1. J'entre dans ton jardin de roses, Haïdée<a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a>
+<a href="#footnote163"><sup class="sml">163</sup></a>,
+belle adorée! Tous les matins Flore y repose: c'est
+bien elle que je vois en toi. Oh! vierge aimable! je
+t'implore à genoux: reçois mon hommage sincère,
+reçois-le d'une bouche qui ne chante que pour t'adorer,
+et qui tremble pourtant de ce qu'elle a chanté.
+Comme la branche, au gré de la nature, donne à
+l'arbre, le parfum des fleurs et la richesse des fruits,
+ainsi brille dans ses yeux, dans tous ses traits, l'ame
+de la jeune Haïdée.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote163"
+name="footnote163"><b>Note 163: </b></a><a href="#footnotetag163">
+(retour) </a> La vraie prononciation de ce mot (Χαηδή) c'est <i>Ha-i-di</i>.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>2. Mais le plus aimable jardin devient odieux,
+quand l'amour en abandonne les bosquets; donnez-moi
+de la ciguë,--puisque ma flamme ne peut
+plaire, cette herbe a plus de parfum que les fleurs.
+La liqueur exprimée de ce calice empoisonné<a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a>
+<a href="#footnote164"><sup class="sml">164</sup></a> rendra
+la coupe bien amère: mais quand je boirai le breuvage
+mortel pour échapper à ta barbarie, mon ame
+y trouvera saveur douce. O cruelle, en vain je t'implore
+pour sauver à mon cœur ces horribles angoisses.
+Rien ne te rendra donc à mon sein? Hé
+bien! ouvre-moi les portes du tombeau.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote164"
+name="footnote164"><b>Note 164: </b></a><a href="#footnotetag164">
+(retour) </a> Cela n'est pas exact, scientifiquement parlant: c'est moins de la
+fleur de la ciguë que de la plante tout entière que l'on retire un suc vénéneux.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>3. Comme le guerrier qui s'avance au combat
+avec le sûr espoir du triomphe, ainsi toi, sans autres
+dards que tes yeux, as-tu percé mon cœur d'une
+blessure profonde. Ah! dis-le moi, chère ame, dois-je
+succomber aux souffrances qu'un sourire dissiperait?
+L'espérance que jadis tu m'ordonnas de nourrir
+serait-elle une trop forte récompense de mes tourmens?
+Sombre aujourd'hui est le jardin de roses,
+belle, mais perfide Haïdée<a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a>
+<a href="#footnote165"><sup class="sml">165</sup></a>! Flore y languit flétrie,
+et pleure avec moi sur ton absence.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote165"
+name="footnote165"><b>Note 165: </b></a><a href="#footnotetag165">
+(retour) </a> <i>Beloved but false Haïdee</i>! M.A.P. traduit: «<i>Tendre</i>, mais
+trompeuse Haïdée.» Contre-sens,--et même <i>contre bon sens</i>: car un
+amant ne dit pas que sa maîtresse est tendre, au moment même où elle
+est inexorable.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+<br>
+<h3>LVII.</h3>
+
+<h3>CHANSON D'AMOUR.</h3>
+
+<h5>(Traduite du grec moderne.)</h5>
+
+<p>1. Hélas! l'amour n'exista jamais sans ce cortége
+de peines, d'angoisses et de doutes qui déchire
+mon cœur, et le condamne à d'éternels soupirs durant
+la nuit et durant le jour aussi sombre que la
+nuit même.</p>
+
+<p>2. Sans qu'une oreille amie écoute ma plainte, je
+languis, je meurs sous le coup qui m'a blessé. Je
+savais bien que l'amour avait des flèches: mais,
+hélas! je sens que ces flèches sont empoisonnées.</p>
+
+<p>3. Oiseaux encore en liberté, fuyez les rets que
+l'amour a tendus autour de vos demeures: sinon,
+environnés par des flammes fatales, vos cœurs s'embraseront,
+et vous perdrez toute espérance!</p>
+
+<p>4. Moi aussi, je voltigeais insouciant et libre:
+ainsi ai-je passé plus d'un heureux printems. Mais
+enfin je tombai dans le piége trompeur: j'y brûle,
+maintenant, et trémousse de l'aile sans force et sans
+essor.</p>
+
+<p>5. Qui n'a jamais aimé,--jamais aimé en vain, ne
+peut ni comprendre ni plaindre la douleur: il ne connaît
+ni les froids refus, ni les regards dédaigneux,
+ni les éclairs dont l'amour arme un œil irrité.</p>
+
+<p>6. Dans maint rêve flatteur je te croyais à moi:
+aujourd'hui se meurt l'espérance, se meurt celui
+qui espérait. Je ressemble à la cire qui se fond, ou
+à la fleur qui se flétrit; tel est l'effet de ma passion
+et de ton pouvoir<a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a>
+<a href="#footnote166"><sup class="sml">166</sup></a>!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote166"
+name="footnote166"><b>Note 166: </b></a><a href="#footnotetag166">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Like melting wax, or withering flower,</i></p>
+<p><i>I fell my passion, and thy power.</i></p>
+</div></div>
+
+<p>M.A.P. traduit: «Ma passion et tes charmes me semblent une cire
+qui se fond ou une fleur qui se flétrit.»</p>
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>7. Flambeau de ma vie! ah! réponds-moi, pourquoi
+cette lèvre boudeuse et cet œil altéré? O ma
+colombe! ô ma belle compagne! as-tu donc changé,
+et peux-tu désormais haïr?</p>
+
+<p>8. Mes yeux ruissellent comme deux torrens d'hiver.
+Quel malheureux voudrait échanger sa misère
+contre la mienne? Ma colombe! apaise-toi: un seul
+de tes accens aurait un charme magique pour faire
+vivre ton amant.</p>
+
+<p>9. Mon sang se fige, mon cerveau se perd dans
+le délire: voilà le supplice que je souffre en silence.
+Et cependant ton cœur; insensible à toutes mes angoisses,
+triomphe,--tandis que le mien se brise.</p>
+
+<p>10. Verse-moi le poison: n'aie point peur! Tu
+ne peux m'assassiner plus que tu ne fais maintenant.
+J'ai vécu pour maudire le jour de ma naissance, et
+l'amour qui fait mourir d'une mort si lente.</p>
+
+<p>11. Mon ame est blessée à mort, mon cœur saigne:
+la patience peut-elle me donner quelque repos?
+Hélas! je l'apprends trop tard (et je paie cher
+la leçon): le plaisir est l'avant-coureur de la misère.</p>
+<br>
+<h3>LVIII.</h3>
+
+<h3>CHANSON.</h3>
+
+<p>1. Tu n'es pas fausse, mais volage; tu abandonnes
+les amans que tu recherchas toi-même avec
+tant de passion. C'est même cette pensée qui double
+l'amertume des larmes que tu fais répandre. Voilà
+ce qui brise le cœur que ta légèreté désole. Tu
+aimes trop bien,--tu délaisses trop tôt<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a>
+<a href="#footnote167"><sup class="sml">167</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote167"
+name="footnote167"><b>Note 167: </b></a><a href="#footnotetag167">
+(retour) </a> Il y a dans le vers qui finit la stance une paronomase que je crois
+intraduisible:
+
+<p class="mid"><i>Too well thou</i> lovest--<i>too soon thou</i> leavest.</p>
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>2. L'on méprise les cœurs faux: l'on dédaigne la
+femme perfide et sa perfidie. Mais quand celle qui
+ne déguise aucune pensée, celle dont l'amour est
+aussi vrai que doux,--quand celle qui aimait si
+naïvement vient à changer, alors on éprouve la peine
+que j'ai tout à l'heure éprouvée.</p>
+
+<p>3. Rêves de joie, veilles de chagrin, c'est le destin
+de tout amant et de toute ame<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a>
+<a href="#footnote168"><sup class="sml">168</sup></a>. Et si le matin,
+au réveil de nos sens, nous pardonnons à peine à
+notre imagination de nous avoir abusés en songe
+pour laisser notre ame après le sommeil dans un plus
+morne isolement:</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote168"
+name="footnote168"><b>Note 168: </b></a><a href="#footnotetag168">
+(retour) </a> Il y a aussi un jeu de mots dans le texte... <i>all who</i> love <i>or</i> live.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>4. Que doivent donc ressentir ceux qu'embrasa
+non pas une vision trompeuse, mais la passion la
+plus vraie, la plus tendre? passion sincère, mais,
+hélas! aussi passagère que si elle fût née d'un rêve?
+Ah! sans doute, une telle douleur est un jeu de l'imagination,
+et ton changement n'est qu'un rêvé lui-même!</p>
+<br>
+<h3>LIX.</h3>
+
+<h3>ADIEU.</h3>
+
+<p>1. Adieu! Si jamais tendre prière pour la félicité
+d'autrui fut écoutée d'en haut, mes vœux ne se perdront
+pas tous dans les airs, mais porteront ton nom
+par-delà les cieux. Il serait vain de parler, de pleurer,
+de gémir. Oh! les larmes de sang, que le remords
+arrache des yeux du crime mourant, n'en disent
+pas tant que ce seul mot:--Adieu!--adieu!</p>
+
+<p>2. Ces lèvres sont muettes, ces yeux arides: mais
+dans mon sein, dans mon cerveau s'éveillent les angoisses
+qui ne cesseront pas, une pensée qui ne sommeillera
+plus. Mon ame ni ne daigne se plaindre ni
+ne l'ose, malgré la révolte secrète de la douleur
+et de la passion. Je n'ai qu'une idée: c'est que nous
+nous sommes aimés en vain. Je n'ai qu'un sentiment:--adieu!
+adieu!</p>
+<br>
+<h3>LX.</h3>
+
+<h3>STANCES A METTRE EN MUSIQUE.</h3>
+
+<p>1. Digne de toi soit la demeure de ton ame! Jamais
+esprit plus aimable que le tien ne s'échappa de
+son enveloppe mortelle pour briller dans le monde
+des bienheureux. Ici-bas il ne te manqua que l'immortalité
+divine dont ton ame va jouir: notre douleur
+peut cesser de gémir, lorsque nous savons que
+ton Dieu est avec toi.</p>
+
+<p>2. Que la terre de la tombe te soit légère! puisse-t-elle
+se parer de gazons verts comme l'émeraude!
+Rien de ce qui te rappelle à nous ne devrait offrir
+une ombre de ténèbres<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a>
+<a href="#footnote169"><sup class="sml">169</sup></a>. De jeunes fleurs, un arbre
+d'éternelle verdure, voilà ce qui convient au sol où
+ta cendre repose. Mais point d'ifs, point de cyprès!
+car pourquoi serions-nous en deuil des bienheureux?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote169"
+name="footnote169"><b>Note 169: </b></a><a href="#footnotetag169">
+(retour) </a> «<i>The shadow of gloom</i>.»
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+<br>
+<h3>LXI.</h3>
+
+<h3>STANCES A METTRE EN MUSIQUE (1815).</h3>
+
+<p><span class="rig">
+<i>O lacrymarum fons, tenero sacras<br>
+Ducentium ortus ex animo; quater<br>
+ Félix! in imo qui scatentem<br>
+ Pectore te, pia Nympha, sensit</i>.</span><br><br><br><br>
+
+<span class="rig">(<span class="sc">Gray</span >.)</span><br>
+</p>
+
+<p>1. Il n'est aucune joie que le monde puisse nous
+donner en récompense de celle qu'il nous ôte, alors
+que les feux de la pensée du premier âge s'éteignent
+peu à peu avec la sensibilité. Ce ne sont pas seulement
+les douces roses du teint qui se flétrissent si
+vite; mais le cœur lui-même perd sa délicate fraîcheur
+avant que la jeunesse soit passée.</p>
+
+<p>2. Alors les esprits qui surnagent en petit nombre
+sur les débris de leur bonheur naufragé sont entraînés
+sur les récifs du crime ou dans l'océan du libertinage:
+l'aiguille de leur boussole est perdue, ou
+c'est en vain qu'elle leur marque le rivage auquel
+leur navire brisé n'abordera plus.</p>
+
+<p>3. Alors l'ame est accablée d'un froid égal à celui
+de la mort: elle n'a plus de sympathie pour les misères
+d'autrui, à peine rêve-t-elle de sa propre misère.
+Le souffle de la bise enchaîne la source de nos
+pleurs: les étincelles que l'œil peut encore lancer
+partent d'une larme glacée.</p>
+
+<p>4. Mille saillies peuvent encore jaillir de notre
+bouche, une folle gaîté distraire notre sein de ses
+soupirs, au milieu de ces nuits qui ne nous ramènent
+plus l'espérance du repos: mais c'est ainsi
+qu'autour d'une tour ruinée s'entrelacent les feuilles
+du lierre; tout est vert et frais en dehors, mais au
+dedans il n'y a rien que ruine et poussière grisâtre.</p>
+
+<p>5. Oh! que ne puis-je sentir comme j'ai senti jadis,--être
+ce que j'étais, ou pleurer comme je pleurais
+naguère sur mainte scène évanouie! Comme une
+fontaine trouvée dans le désert nous semble douce,
+quelque saumâtre qu'elle soit; ainsi au milieu des
+ruines arides de la vie, c'est avec délices que je répandrais
+ces larmes.</p>
+<br>
+<h3>LXII.</h3>
+
+<h3>STANCES A METTRE EN MUSIQUE.</h3>
+
+<p>1. Parmi les filles de la beauté il n'en est aucune
+dont les attraits aient autant de magie que les tiens:
+et comme une sérénade sur les eaux, ainsi ta voix
+m'est douce, alors que tes accens paraissent maintenir
+le calme de l'océan charmé que les flots demeurent
+immobiles et brillent d'un paisible azur, et
+que les vents semblent endormis dans un doux rêve.</p>
+
+<p>2. Cependant la lune en plein minuit entrelace
+ses brillans reflets sur l'abîme des ondes, qui se
+soulèvent avec grâce comme le sein d'un enfant qui
+sommeille. L'ame s'abaisse devant toi pour t'écouter
+et t'adorer, toute émue, mais d'une douce émotion,
+comme les vagues d'une mer d'été.</p>
+<br>
+<h3>LXIII.</h3>
+
+<h3>VERS IMPROVISÉS PAR LORD BYRON,</h3>
+
+<h5>POUR SON AMI T. MOORE, ESQ., AUTEUR DE LALLA ROOKH.</h5>
+
+<p>1. Ma chaloupe m'attend près du rivage, et mon
+navire en pleine mer. Mais avant le départ voici,
+Tom Moore, une double santé pour toi.</p>
+
+<p>2. Voici un soupir pour ceux qui m'aiment, un
+sourire pour ceux qui me haïssent, et, sous quelque
+ciel que je navigue, voici un cœur prêt à toutes les
+destinées.</p>
+
+<p>3. Quoique l'océan rugisse autour de moi, il me
+portera encore sur ses flots. Dût un désert m'environner,
+il y aurait peut-être des sources à découvrir.</p>
+
+<p>4. Fût-ce la dernière goutte de la fontaine, avant
+que ma poitrine haletante rendît le dernier souffle
+de ma vie, là je boirais encore à ta mémoire.</p>
+
+<p>5. Cette onde, ainsi que le vin d'aujourd'hui,
+ne servirait à mes libations que pour souhaiter--paix
+et bonheur à tes amis et aux miens! à toi paix et
+bonheur, Tom Moore!</p>
+<br>
+
+<p class="mid">FIN DES MISCELLANÉES.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h1>MÉLODIES</h1>
+
+<h3>HÉBRAIQUES.</h3>
+
+<blockquote>Ces petits poèmes furent composés par Lord Byron à la demande de
+son ami le docteur Kinnaird, pour faire partie d'un recueil de mélodies
+hébraïques, analogues aux <i>Mélodies Irlandaises</i> de Tom Moore. Ils furent
+mis en musique par MM: Braham et Natham.</blockquote>
+<br><br>
+
+<h2>MÉLODIES HÉBRAIQUES.</h2>
+<hr>
+<br>
+<h4>I.</h4>
+
+<h3>ELLE MARCHE PAREILLE EN BEAUTÉ.</h3>
+
+<p>1. Elle marche pareille en beauté à la nuit d'un
+horizon sans nuage, et d'un ciel étoilé. Tout ce que
+l'ombre et la lumière ont de plus ravissant, se trouve
+dans sa personne et dans ses yeux. Tendre et moëlleuse
+splendeur que le ciel refuse aux feux orgueilleux
+du jour!</p>
+
+<p>2. Un trait brillant de moins, un trait obscur de
+plus: et moitié moindre eût été la grâce ineffable de
+cette ondoyante chevelure, noire comme le plumage
+du noir corbeau; moitié moindre la grâce de ce visage,
+miroir limpide des pensées douces et paisibles
+qui occupent une ame pure, une ame digne du plus
+chaste hommage.</p>
+
+<p>3. Ces joues et ce front d'apparence si douce, si
+calme, et néanmoins si éloquente; ces sourires dont
+le triomphe est sûr; ces couleurs dont l'éclat éblouit,
+tout enfin ne révèle que des jours passés dans la
+vertu, un esprit en paix avec la terre, un cœur dont
+l'amour est innocent.</p>
+
+<h4>II.</h4>
+
+<h4>HÉLAS! QU'EST DEVENUE LA HARPE DU ROYAL MÉNESTREL.</h4>
+
+<p>1. Hélas! qu'est devenue la harpe du royal ménestrel,
+la harpe du souverain des hommes, du bien-aimé
+du ciel, la harpe que la mélodie sacrée sanctifia
+par de plaintifs accens, nés du cœur--et du
+cœur le plus tendre! O Mélodie, redouble tes larmes:
+ces cordes magiques sont brisées. Naguères cette
+harpe adoucit les hommes aux entrailles de fer, elle
+leur donna les vertus qu'ils n'avaient pas. Quelle
+oreille fut assez sourde, quelle ame assez froide pour
+ne pas se réveiller, pour ne pas s'embraser au son
+de cette lyre, qui, bien plus que le trône, fit la puissance
+de David?</p>
+
+<p>2. Cette harpe chanta les triomphes de notre roi;
+elle glorifia notre Dieu; elle éveilla les joyeux échos
+des vallées, força les cèdres à se courber de respect,
+les montagnes à tressaillir d'allégresse; elle aspira
+au ciel et y laissa, enfin, ses accords que depuis lors
+on n'entend plus ici-bas. Mais toujours la piété, mère
+d'un saint enthousiasme, élève l'essor de notre ame
+jusques à ces chants qui nous semblent venir de la
+voûte céleste dans des songes ravissans, que la resplendissante
+lumière du jour ne saurait interrompre.</p>
+
+<h4>III.</h4>
+
+<h4>SI DANS CE MONDE CÉLESTE.</h4>
+
+<p>1. Si dans ce monde céleste, qui nous reçoit au
+delà des limites du nôtre, l'amour survit avec nous,
+si l'être chéri nous garde son cœur, si son œil est
+le même, hormis les larmes,--bénies soient ces
+sphères inconnues aux pas des mortels! Combien il
+serait doux de mourir à cette heure même! oui, de
+prendre l'essor loin de la terre, et d'anéantir toutes
+nos craintes dans ta lumière,--ô éternité!</p>
+
+<p>2. Ainsi doit-il en être de nous. Ce n'est pas pour
+nous-mêmes que nous tremblons au bord de l'abîme,
+qu'au moment de le franchir nous nous attachons
+encore avec force au dernier anneau de la vie. Oh!
+dans cet avenir où nous allons, espérons posséder
+le cœur qui nous comprend, boire avec un être aimé
+les ondes immortelles, et lier à jamais notre ame à
+la sienne!</p>
+
+<h4>IV.</h4>
+
+<h4>LA SAUVAGE GAZELLE.</h4>
+
+<p>1. La sauvage gazelle peut encore jouer et bondir
+sur les collines de Juda, encore boire aux sources
+vives qui arrosent la terre sacrée: ses pas aériens,
+ses regards fiers peuvent promener partout leur essor
+indompté<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a>
+<a href="#footnote170"><sup class="sml">170</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote170"
+name="footnote170"><b>Note 170: </b></a><a href="#footnotetag170">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Its airy step and glorious eye</i></p>
+<p><i>May glance in tameless transport by</i>:--</p>
+</div></div>
+
+<p>M.A.P. traduit: «Ses pas aériens <i>s'arrêtent</i>, et son œil brillant
+<i>n'aperçoit autour d'elle rien qui l'effarouche</i>.»</p></blockquote>
+
+<p>2. Là Juda vit naguère des pas aussi légers, et
+des regards plus brillans. Sur cette scène de délices
+évanouies habitait une race plus belle. Les cèdres
+balancent encore leurs rameaux sur le Liban; mais
+les vierges de Juda, plus majestueuses que les cèdres,--où
+sont-elles maintenant?</p>
+
+<p>3. Plus heureux le palmier qui ombrage ces
+plaines, que les enfans dispersés d'Israël! Une fois
+qu'il a poussé ses racines, il reste là dans sa grâce
+solitaire: il ne peut abandonner le lieu de sa naissance;
+il ne vivra pas sur un sol étranger.</p>
+
+<p>4. Mais nous, nous devons nous flétrir dans une
+vie errante, mourir en des contrées lointaines. Là
+où gît la cendre de nos pères, la nôtre ne reposera
+jamais. Notre temple n'a pas conservé une seule pierre,
+et l'insulte siége sur le trône de Sion.</p>
+
+<h4>V.</h4>
+
+<h4>OH! PLEUREZ SUR CEUX...</h4>
+
+<p>1. Oh! pleurez sur ceux qui pleurèrent auprès des
+ondes de Babel, sur ceux dont le sanctuaire est
+ruiné, dont la patrie n'est plus qu'un rêvé. Pleurez
+sur le luth brisé de Juda. Deuil cruel!--L'antique
+séjour de leur Dieu est aujourd'hui le séjour des
+impies!</p>
+
+<p>2. Où donc Israël lavera-t-il ses pieds, qui saignent?
+Quand les chants de Sion redeviendront-ils
+doux? Quand les mélodies de Juda réjouiront-elles
+encore les cœurs qui tressaillaient à cette voix céleste?</p>
+
+<p>3. Tribus aux pas vagabonds et au sein haletant,
+comment fuirez-vous votre sort et trouverez-vous
+le repos? La tourterelle a son nid, le renard
+sa tanière, les hommes leur pays:--Israël n'a que le
+tombeau!</p>
+
+<h4>VI.</h4>
+
+<h4>SUR LES BORDS DU JOURDAIN.</h4>
+
+<p>1. Sur les bords du Jourdain paissent les chameaux
+des Arabes; sur la colline de Sion les hommes aveuglés
+adressent leurs prières à une fausse divinité;
+l'adorateur de Baal s'agenouille sur les rochers du
+Sinaï:--et c'est là--grand Dieu! c'est là que tes
+foudres sommeillent;</p>
+
+<p>2. Là--où ton doigt de feu grava les tables de
+pierre! là--où ton ombre éblouissante apparut à
+ton peuple, où toi-même tu montras ta gloire enveloppée
+de son manteau de flammes, toi--que nul
+être vivant ne peut voir sans expirer.</p>
+
+<p>3. Oh! fais briller ton regard au sein des éclairs!
+brise la main de l'oppresseur, et arrache-lui son
+glaive! Combien de tems les tyrans fouleront-ils
+encore la terre sainte! Combien de tems encore ton
+temple restera-t-il sans honneur, ô mon Dieu!</p>
+
+<h4>VII.</h4>
+
+<h4>LA FILLE DE JEPHTÉ.</h4>
+
+<p>1. Puisque notre patrie et notre Dieu.--ô mon
+père--demandent que ta fille expire; puisque tu
+achetas ton triomphe au prix de ce vœu,--frappe
+le sein que maintenant je te découvre moi-même.</p>
+
+<p>2. La voix de mon deuil est désormais muette,
+les montagnes ne me reverront plus: si la main que
+j'aime me précipite dans la tombe, ah! je reçois le
+coup sans douleur.</p>
+
+<p>3. Et sois bien sûr, oh! mon père,--que le sang
+de ta fille est aussi pur que la bénédiction que j'implore
+avant qu'il ne soit versé; aussi pur que la dernière
+pensée qui adoucit mon trépas.</p>
+
+<p>4. Malgré les lamentations des vierges de Jérusalem,
+sois un juge, un héros inflexible! j'ai gagné
+pour toi une grande victoire; par moi, mon père et
+mon pays sont libres.</p>
+
+<p>5. Quand ce sang que tu as dévoué aura arrosé la
+terre, quand la voix que tu aimes sera muette, puisse
+mon souvenir faire toujours ton orgueil! N'oublie
+pas que j'ai souri en mourant!</p>
+
+<h4>VIII.</h4>
+
+<h4>O TOI, QUI NOUS ES RAVIE DANS LA FLEUR DE LA
+BEAUTÉ.</h4>
+
+<p>1. O toi, qui nous es ravie dans la fleur de la
+beauté, une tombe pesante ne chargera pas ta cendre.
+Mais sur le gazon qui te couvre, la rose épanouira
+ses corolles et devancera les autres fleurs de
+l'année, et le sauvage cyprès balancera son ombre
+mélancolique.</p>
+
+<p>2. Souvent, auprès de l'onde bleue de ce ruisseau,
+la douleur penchera sa tête languissante, se repaîtra
+de profonds rêves de deuil, restera immobile et
+pensive, ou s'éloignera d'un pas léger,--hélas!
+comme si les pas des vivans pouvaient troubler les
+morts.</p>
+
+<p>3. Nous savons que les larmes sont vaines, que la
+mort n'écoute ni n'entend nos plaintes. Cette pensée
+nous apprendra-t-elle à ne pas gémir? L'œil qui
+pleure un objet chéri en pleurera-t-il moins? Non.--Arrière
+donc, toi qui me dis d'oublier:--toi-même
+as les joues pâles et les paupières humides.</p>
+
+<h4>IX.</h4>
+
+<h4>MON AME EST SOMBRE.</h4>
+
+<p>1. Mon ame est sombre.--Oh! hâte-toi de saisir
+cette harpe que je puis encore entendre sans déplaisir;
+fais-en jaillir sous tes doigts rapides ces sons
+délicieux auxquels je prête une oreille attendrie. S'il
+y a encore dans mon cœur quelque douce espérance,
+ces accords la ranimeront: si dans mes yeux roule
+encore une larme, elle s'échappera et cessera de
+brûler mon cerveau<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a>
+<a href="#footnote171"><sup class="sml">171</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote171"
+name="footnote171"><b>Note 171: </b></a><a href="#footnotetag171">
+(retour) </a> Les poètes anglais parlent souvent du cerveau (<i>brain</i>) comme organe
+des facultés intellectuelles et morales: ce qui est conforme à la
+vérité. Nous autres Français, nous préférons <i>mon cœur souffre</i>, <i>gémit</i>,
+etc., <i>mon sein</i>, etc; expressions dues aux fausses théories des anciens,
+et même de quelques modernes, qui placèrent le siége de l'intelligence
+et des passions dans le cœur ou autres viscères. Cependant, à y
+bien réfléchir, il est aussi faux et ridicule de dire: «<i>Mon cœur vous
+aime</i>,» que de dire avec Homère: «<i>Mon diaphragme vous aime</i>
+(φρὴν ou φρένες).» Nous avons donc toujours traduit <i>brain</i> par <i>cerveau</i>,
+et non point par <i>tête</i>, <i>cœur</i>, <i>front</i> ou <i>sein</i>, comme fait M.A.P.
+Nous désirons, autant qu'il est en notre minime pouvoir, naturaliser en
+France une locution juste.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>2. Mais choisis une mélodie sévère et grave, et
+ne débute point sur le ton de la joie. Je te le dis,
+ménestrel, il faut que je pleure: sinon, mon cœur
+succombera au fardeau qui l'accable, car il s'est
+nourri de chagrins, et a long-tems souffert dans un
+silence sans sommeil: aujourd'hui il est condamné
+à connaître un pire destin,--à se briser--ou à céder
+au charme de l'harmonie.</p>
+
+<h4>X.</h4>
+
+<h4>JE TE VIS PLEURER.</h4>
+
+<p>1. Je te vis pleurer,--une épaisse et brillante
+larme vint couvrir cet œil bleu, et je crus voir une
+goutte de rosée sur la violette. Je te vis sourire,--devant
+toi les feux du saphir cessèrent de briller:
+ils ne purent rivaliser avec les étincelles vivantes qui
+à flots pressés rayonnaient de ta prunelle.</p>
+
+<p>2. Comme le soleil donne aux nuages une aimable
+teinte de clair obscur, que les ombres de la nuit qui
+s'approche peuvent à peine bannir de l'horizon;
+ainsi tes sourires communiquent une joie pure au
+plus sombre esprit, et laissent après eux une douce
+lumière qui réjouit le cœur.</p>
+
+<h4>XI.</h4>
+
+<h4>TES JOURS SONT ACHEVÉS.</h4>
+
+<p>1. Tes jours sont achevés, et ta renommée commence:
+enfant choisi de ta patrie, la patrie chante
+tes triomphes, les meurtres de ton glaive, les exploits
+de ton bras, les scènes de tes victoires, la
+liberté que tu nous as rendue.</p>
+
+<p>2. Quoique tu sois tombé sur le champ de bataille,
+tu ne connaîtras pas la mort tant que nous serons
+libres. Le sang généreux qui coula de ta blessure
+n'a pas voulu s'abîmer sous la terre. Puisse-t-il
+circuler dans nos veines! puisse ton esprit animer
+notre sein!</p>
+
+<p>3. Ton nom, quand nous chargerons l'ennemi,
+sera notre mot d'ordre! ton trépas, le sujet des hymnes
+chantés en chœur par les voix de nos vierges!
+Les larmes feraient injure à ta gloire: tu ne seras
+pas pleuré.</p>
+
+<h4>XII.</h4>
+
+<h4>CHANT DE SAUL,</h4>
+
+<h5>AVANT SA DERNIÈRE BATAILLE<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a>
+<a href="#footnote172"><sup class="sml">172</sup></a>.</h5>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote172"
+name="footnote172"><b>Note 172: </b></a><a href="#footnotetag172">
+(retour) </a> Bataille donnée sur le mont Gelboé contre les Philistins. L'armée de
+Saül fut mise en déroute: le roi israélite pria son écuyer de le tuer, et,
+sur le refus de celui-ci, se plongea lui-même son épée dans le cœur.
+
+<p>(<i>N. du. Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>1. Chefs et soldats! si la flèche ou l'épée me perce
+le sein au milieu de l'armée du Seigneur,--de l'armée
+que je vais guider au combat,--ne prenez
+nul souci du corps de votre roi, poursuivez votre
+course, et plongez votre acier dans le sang des Philistins.</p>
+
+<p>2. Écoute, toi qui portes mon bouclier et mon
+arc; si les guerriers de Saül tournent le dos à l'ennemi,
+étends-moi sur l'heure à tes pieds! tombe sur
+moi la mort, qu'ils n'auront osé voir face à face!</p>
+
+<p>3. Adieu à tous mes soldats, hormis à toi<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a>
+<a href="#footnote173"><sup class="sml">173</sup></a>, héritier
+de mon trône, fils de mon cœur! nous ne nous
+séparerons jamais. Brillant diadême, empire immense,--ou
+bien trépas digne d'un royal courage,
+voilà le sort qui nous attend aujourd'hui.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote173"
+name="footnote173"><b>Note 173: </b></a><a href="#footnotetag173">
+(retour) </a> Jonathas, fils de Saül: il périt avec son père et ses frères dans cette
+bataille.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<h4>XIII.</h4>
+
+<h4>SAUL.</h4>
+
+<p>O toi dont le magique pouvoir ressuscite les morts,
+ordonne à l'ombre du prophète de paraître devant
+moi.--«Samuel, lève ta tête ensevelie. Roi, regarde
+le fantôme du Voyant!»--La terre s'entr'ouvrit:
+le spectre apparut au centre d'un nuage,
+mortuaire enveloppe qui fit pâlir la lumière du jour;
+son œil glacé par la mort n'avait plus qu'un regard
+terne et fixe, ses mains étaient flétries, et ses veines
+arides; son pied, dépouillé de sang et de nerfs, offrait
+à nu l'horrible blancheur de ses os; de ses lèvres
+immobiles et de sa poitrine qui ne respirait
+plus, sortit une voix sourde comme les vents renfermés
+dans un antre. Saül le vit, et tomba par
+terre, comme tombe le chêne frappé par un coup
+de tonnerre.</p>
+
+<p>«Pourquoi trouble-t-on mon sommeil? Quel-est
+celui qui appelle les morts? Est-ce toi, roi d'Israël?
+regarde ces membres pâles et froids; ce sont les
+miens: tels seront les tiens demain, quand tu seras
+venu me rejoindre; avant la fin du jour qui se lève,
+tel tu seras, tel sera ton fils. Adieu, mais pour un
+jour! puis nous mêlerons notre poussière. Toi et ta
+race, tombez à terre, pâles et mourans, sous les flèches
+parties de tant d'arcs ennemis! à ton côté pend
+le glaive que ta main guidera vers ton cœur! Sans
+couronne, sans haleine, sans vie, tombent le fils et
+le père, tombe la maison de Saül!»</p>
+
+<h4>XIV.</h4>
+
+<h4>TOUT EST VANITÉ,</h4>
+
+<h5>DIT L'ECCLÉSIASTE.</h5>
+
+<p>1. La gloire, la sagesse, l'amour et la puissance
+furent à moi; j'avais jeunesse et santé: les vins les
+plus exquis rougissaient ma coupe, et les plus aimables
+attraits se prodiguaient à mes caresses. Mon
+cœur s'embrasait des flammes qui rayonnaient des
+yeux de la beauté, et je sentais mon ame s'attendrir.
+Tout ce que la terre peut donner, tout ce que
+les humains tiennent à haut prix, m'appartenait dans
+ma splendeur royale.</p>
+
+<p>2. Parmi les jours passés que m'offre le souvenir,
+je cherche à compter combien de ces jours je serais
+tenté de passer encore au sein de tous les biens que
+la vie ou la terre déploie. Aucun jour ne se leva pour
+moi, aucune heure ne s'écoula sans mêler l'amertume
+au plaisir: aucun insigne du pouvoir ne me
+para sans me gêner.</p>
+
+<p>3. Le serpent des forêts se laisse désarmer par
+des sortiléges et des conjurations; mais le serpent
+qui s'entrelace autour du cœur, oh! comment peut-on
+le charmer? Il n'écoutera pas la voix de la sagesse,
+ni ne cédera aux accens de la mélodie; mais
+son dard importune à jamais l'ame livrée à ce cruel
+ennemi.</p>
+
+<h4>XV.</h4>
+
+<h4>QUAND LA MORT GLACE CETTE ARGILE SOUFFRANTE.</h4>
+
+<p>1. Quand la mort glace cette argile souffrante,
+hélas! où notre ame immortelle va-t-elle s'égarer?
+Elle ne peut périr, elle ne peut demeurer; mais elle
+fuit loin de la sombre poussière de notre corps. Alors,
+sans matérielle enveloppe, suit-elle pas à pas la céleste
+route de chaque planète? ou bien remplit-elle
+soudain les royaumes de l'espace, pour étendresa
+vue immense sur la création tout entière?</p>
+
+<p>2. Éternelle, infinie, immuable, pensée invisible
+qui voit néanmoins toutes choses, elle contemplera
+et rappellera devant elle tous les phénomènes présens
+ou passés de la terre et des cieux. Ces traces
+obscures qui conservent si vaguement dans notre esprit
+le souvenir des années écoulées, l'ame les embrasse
+d'un vaste coup d'œil, et tout ce qui fut lui
+apparaît à la fois.</p>
+
+<p>3. Elle remontera le cours des âges jusques à la
+création qui peupla notre globe, et plongera son
+regard jusque dans le chaos. Elle élèvera son vol
+jusques aux plus lointaines frontières du ciel: et là
+où l'avenir se prépare à créer ou détruire, elle étendra
+sa vue sur tout ce qui doit être. Tandis que le
+soleil s'éteindra, ou que notre système planétaire
+se brisera, elle restera immobile dans son éternité.</p>
+
+<p>4. Au-dessus de l'amour, de l'espoir, de la haine
+ou de la crainte, elle vivra pure et libre de passions:
+pour elle, un siècle passera comme une année de la
+terre, les années ne dureront qu'un instant. Loin,
+bien loin d'ici-bas, au-dessus et au travers de toutes
+choses, sa pensée planera sans ailes: substance sans
+nom, substance éternelle, elle oubliera ce que c'est
+que de mourir.</p>
+
+<h4>XVI.</h4>
+
+<h4>VISION DE BALTHAZAR.</h4>
+
+<p>1. Le roi était sur son trône, les satrapes encombraient
+la salle: mille flambeaux étincelans éclairaient
+cette magnifique fête. Mille coupes d'or,
+vouées naguère au culte divin chez le peuple de
+Juda;--oui, les vases sacrés de Jéhovah s'emplissaient
+de vin pour les Gentils, contempteurs de
+Dieu.</p>
+
+<p>2. Soudain, dans cette même salle, une main
+appliqua ses doigts sur le mur, et se mit à écrire
+comme sur le sable; c'étaient les doigts d'un homme;--une
+main solitaire parcourait les lettres, et,
+comme une baguette, en suivait tous les traits.</p>
+
+<p>3. A cette vue, le monarque frémit, et imposa
+fin à la joie. Le sang se retira de ses joues, et sa
+voix devint tremblante.--«Viennent les hommes
+de la science, les sages de la terre; qu'ils expliquent
+ces mots de terreur qui troublent nos royaux
+plaisirs.»</p>
+
+<p>4. Les prophètes de la Chaldée sont habiles;
+mais ici leur talent est nul: inconnues leur étaient
+ces lettres, qui restaient toujours là, inexplicables
+et terribles. Les vieillards de Babylone sont sages et
+profonds en savoir; mais alors échoua leur sagesse:
+ils virent ces lettres,--et n'en surent pas
+davantage.</p>
+
+<p>5. Un captif, jeune homme transplanté sur ce sol
+étranger;--entendit l'ordre du roi, et vit le vrai
+sens des caractères écrits sur le mur. Les lumières
+brillaient tout alentour; la prophétie frappait tous
+les regards: il la lut,--et le jour qui suivit cette
+nuit en prouva la vérité.</p>
+
+<p>6. «Balthazar a sa tombe prête: son royaume
+n'est plus. Balthazar, pesé dans la balance, n'est
+qu'argile indigne et légère. Il aura le linceul pour
+manteau royal, et pour dais la pierre du sépulcre.
+Le Mède est à la porte du palais! le Perse, sur le
+trône!»</p>
+
+<h4>XVII.</h4>
+
+<h4>SOLEIL DES HOMMES QUI NE PEUVENT DORMIR.</h4>
+
+<p>Soleil des hommes qui ne peuvent dormir! astre
+de mélancolie! toi, dont les rayons plaintifs répandent
+au loin une tremblante lumière; toi, qui
+éclaires les ténèbres que tu ne peux dissiper, oh!
+combien tu ressembles au souvenir du bonheur!
+Ainsi nous apparaît le passé; ainsi le reflet des
+jours qui ne sont plus brille-t-il encore, mais sans
+produire aucune chaleur; nocturne lumière que la
+douleur qui veille s'empresse de contempler! lumière
+distincte, mais lointaine;--claire, mais hélas!
+bien froide!</p>
+
+<h4>XVIII.</h4>
+
+<h4>SI MON COEUR ÉTAIT AUSSI PERFIDE QUE TU LE PENSES.</h4>
+
+<p>1. Si mon cœur était aussi perfide que tu le
+penses, je n'aurais pas eu besoin d'errer loin de la
+Galilée; il ne fallait qu'abjurer ma croyance pour
+effacer la malédiction qui est, dis-tu, le crime de
+ma race.</p>
+
+<p>2. Si les méchans ne triomphent jamais, alors
+Dieu est avec toi! si les esclaves seuls tombent
+dans le péché, tu es aussi pur que libre! si les
+proscrits d'ici-bas sont traités en bannis là-haut,
+vis toujours dans ta foi! mais moi, je mourrai dans
+la mienne.</p>
+
+<p>3. Pour ma foi, j'ai perdu beaucoup plus que tu
+ne peux me donner; Dieu le sait, ce Dieu qui te
+permet de prospérer; dans sa main est mon cœur et
+mon espérance,--dans la tienne, mon pays et ma
+vie que pour lui je résigne.</p>
+
+<h4>XIX.</h4>
+
+<h4>LAMENTATIONS D'HÉRODE,</h4>
+
+<h5>APRÈS LA MORT DE MARIAMNE.</h5>
+
+<p>1. Oh! Mariamne! pour toi, maintenant, saigne
+le cœur pour lequel on a versé ton sang. La vengeance
+se perd dans les angoisses et les remords
+cruels qui succèdent à la fureur. Oh! Mariamne, où
+es-tu? Tu ne peux entendre ma plainte amère; ah!
+si tu le pouvais,--tu me pardonnerais maintenant,
+quoique le ciel dût être sourd à ma prière.</p>
+
+<p>2. Est-elle donc morte?--ont-ils osé obéir à la
+frénétique colère de ma jalousie? Ma rage a commandé
+ma propre désolation; le glaive qui la frappa
+est sur moi suspendu.--Mais tu es froide déjà, toi
+que j'aimai, toi que j'ai assassinée! Mon sombre
+cœur redemande en vain celle qui, sans moi, prend
+son essor vers le ciel, et qui laisse, ici bas, mon
+ame indigne de salut.</p>
+
+<p>3. Elle n'est plus, celle qui partagea mon diadême!
+Elle est tombée, et avec elle toutes mes joies
+se sont abîmées. J'ai arraché de la tige de Juda cette
+fleur, dont les feuilles ne revêtaient leur éclat que
+pour moi seul. A moi le crime, à moi l'enfer: ce
+sein est la proie du désespoir. J'ai bien mérité ces
+tortures; ces flammes qui, sans se consumer elles-mêmes,
+consument à jamais le coupable.</p>
+
+<h4>XX.</h4>
+
+<h4>SUR LE JOUR DE LA DESTRUCTION DE JÉRUSALEM PAR TITUS.</h4>
+
+<p>1. De la dernière colline qui regarde ton dôme
+naguère sacré, je t'ai contemplée, ô Sion! quand tu
+fus livrée à Rome. Ton dernier jour était venu, et
+les flammes de ta ruine ont éclairé le dernier coup-d'œil
+que je donnai à tes murs.</p>
+
+<p>2. Je regardai ton temple, je regardai ma maison,
+et j'oubliai un moment mon esclavage à venir.
+Je ne vis que l'incendie qui dévorait tes autels, et
+les mains trop bien enchaînées qui auraient en vain
+tenté la vengeance.</p>
+
+<p>3. Maintes fois sur le soir, ce lieu élevé, d'où
+j'observais ta chute, avait réfléchi les derniers feux
+du jour, lorsque, monté sur le sommet, je contemplais
+le déclin du soleil du haut de la montagne qui
+brillait sur ton sanctuaire.</p>
+
+<p>4. Mais en ce jour fatal j'étais sur la montagne,
+et ne remarquais pas les rayons du crépuscule se
+fondre peu à peu dans les ténèbres. Oh! plût à Dieu
+que les éclairs eussent flamboyé en leur place, et
+que la foudre eût éclaté sur la tête du conquérant!</p>
+
+<p>5. Mais les dieux du Gentil ne profaneront jamais
+le sanctuaire où Jéhovah n'a pas dédaigné de régner:
+quelque dispersé, quelque outragé que puisse être
+ton peuple, ô père céleste! nos adorations ne sont
+que pour toi!</p>
+
+<h4>XXI.</h4>
+
+<h4>SUR LES RIVES DE BABYLONE</h4>
+
+<h5>NOUS NOUS ASSIMES ET PLEURAMES.</h5>
+
+<p>1. Nous nous sommes assis auprès des ondes de
+Babylone, et, nous avons pleuré en songeant à ce
+jour où notre ennemi, teint du sang qu'il répandit
+à flots, fit des hauts lieux de Jérusalem sa misérable
+proie, où vous-mêmes, hélas! filles désolées de Sion,
+fûtes dispersées et fondîtes en larmes.</p>
+
+<p>2. Tandis que nous contemplions tristement la
+rivière qui roulait ses libres flots sous nos regards;
+les tyrans nous demandèrent un cantique: mais l'étranger
+n'obtiendra jamais ce triomphe. Oh! puisse
+ma main droite se flétrir pour toujours, avant qu'elle
+n'ébranle pour l'ennemi les cordes de notre noble
+harpe.</p>
+
+<p>3. Cette harpe est suspendue aux rameaux du
+saule: pour résonner, elle a besoin de liberté, ô Jérusalem!
+L'heure où périt ta gloire ne m'a laissé
+de toi que ce gage unique: jamais je n'en mêlerai la
+douce mélodie à la voix de ton désolateur.</p>
+
+<h4>XXII.</h4>
+
+<h4>LA DESTRUCTION DE SENNACHÉRIB.</h4>
+
+<p>1. L'Assyrien fondit sur nous comme le loup sur
+la bergerie: ses cohortes étaient resplendissantes de
+pourpre et d'or; leurs lances brillaient, comme les
+étoiles de la nuit brillent sur la mer qui frappe de
+ses vagues bleues les rivages de la Galilée.</p>
+
+<p>2. Comme les feuilles de la forêt, lorsque règne
+la verdure d'été, ainsi parut un soir cette armée avec
+ses bannières déployées: comme les feuilles de la
+forêt lorsque la bise d'automne a soufflé, ainsi le lendemain
+cette armée joncha-t-elle le sol, toute flétrie
+et dispersée.</p>
+
+<p>3. Car l'ange de la mort étendit ses ailes sur le
+vent, et dans son rapide passage frappa de son haleine
+la face de l'ennemi. Les yeux des guerriers endormis
+s'éteignirent et se glacèrent: leurs cœurs ne
+battirent qu'une fois, et se reposèrent pour toujours.</p>
+
+<p>4. Là gisait le coursier dont les naseaux, largement
+ouverts, avaient cessé d'aspirer l'air avec orgueil:
+l'écume de sa bouche agonisante blanchissait
+le gazon, froide comme les bouillons de la vague qui
+se brise contre le roc.</p>
+
+<p>5. Là gisait le cavalier roide et pâle, le front humide
+de rosée, la cuirasse rongée de rouille. Les
+tentes étaient muettes, les étendards abandonnés,
+les lances immobiles, la trompette silencieuse.</p>
+
+<p>6. Les veuves d'Assur poussent mille cris de douleur;
+les idoles sont brisées dans le temple de Baal:
+la puissance des Gentils, sans être atteinte par le
+glaive, s'est fondue comme la neige devant le regard
+du Seigneur.</p>
+
+<h4>XXIII.</h4>
+
+<h4>EXTRAIT DE JOB.</h4>
+
+<p>1. Un esprit a passé devant moi: j'ai vu face à
+face l'immortalité dévoilée;--un profond sommeil
+ferma tous les yeux, hormis les miens:--il m'apparut--l'esprit
+immatériel,--mais divin: la chair
+qui entoure mes os frissonna d'une sainte terreur;
+mes cheveux inondés de sueur se dressèrent sur ma
+tête, et voici ce que j'entendis:</p>
+
+<p>2. «L'homme est-il plus juste que Dieu? L'homme
+est-il plus pur que celui qui ne croit pas les séraphins
+eux-mêmes exempts de péril? Créatures d'argile!--êtres
+vains qui habitez dans la poussière!
+les vers vous survivent;--êtes-vous donc plus justes!
+Choses d'un jour, vous vous flétrissez avant la
+nuit! Race insouciante et aveugle, à laquelle la sagesse
+prodigue en vain sa lumière!»</p>
+<br>
+
+<p class="mid">FIN DES MÉLODIES HÉBRAIQUES.</p>
+
+<br><br><br>
+
+<h1>LA MALÉDICTION</h1>
+
+<h3>DE MINERVE.</h3>
+
+<p><span class="rig">
+..........<i>Pallas te hoc vulnere, Pallas<br>
+Immolat, et pænam scelerato ex sanguine sumit</i>.</span><br><br>
+</p>
+
+<p><span class="rig">Londres, 1812.</span><br><br></p>
+<br><br>
+
+<blockquote>
+Ce petit poème est une satire contre lord Elgin, qui avait dépouillé la
+Grèce d'un grand nombre de monumens antiques pour en enrichir le
+muséum de Londres. Voir la vie de Lord Byron.
+<span class="rig">
+(<i>N. du Tr.</i>)</span><br><br>
+</blockquote>
+<br><br>
+
+<h2>LA MALÉDICTION DE MINERVE<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a>
+<a href="#footnote174"><sup class="sml">174</sup></a>.</h2>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote174"
+name="footnote174"><b>Note 174: </b></a><a href="#footnotetag174">
+(retour) </a> Le début de ce poème a été transporté au 3<sup>e</sup> chant du <i>Corsaire</i>.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>Brillant d'une plus aimable splendeur sur la fin
+de sa carrière, le soleil couchant s'abaisse avec lenteur
+le long des collines de la Morée; il n'offre
+point, comme dans les climats du Nord; un disque
+de lumière obscure, mais un foyer de vives flammes
+que ne voile aucun nuage. Il épand ses rayons jaunes
+sur la mer silencieuse, et dore la vague verdâtre,
+étincelante de tremblans reflets. Sur le vieux rocher
+d'Égine, et sur l'île d'Hydra, le dieu qui guide
+l'astre de joie jette en partant un dernier sourire;
+il aime à prolonger l'éclat de ses feux sur cette contrée
+de prédilection, quoique ses autels n'y reçoivent
+plus un culte divin. Cependant les montagnes
+étendent leur ombre rapide, et la projettent sur ton
+golfe glorieux, ô Salamine invaincue! Leurs cimes
+bleues, qui se dessinent à travers l'azur plus sombre
+de l'espace, revêtent sous le doux regard du dieu
+les teintes délicates et vraiment célestes qui marquent
+sa riante course, jusqu'à ce qu'enfin, dérobé
+par une ombre profonde à la terre et à l'Océan, il
+aille sommeiller derrière sa colline sacrée; la colline
+de Delphes. Ainsi, en un soir pareil, il jetait
+sur toi sa pâle lumière, ô Athènes!--lorsque le
+plus sage de tes sages le vit pour la dernière fois.
+Avec quelle sollicitude les meilleurs de tes enfans
+épiaient ce rayon d'adieu qui devait clore le dernier
+jour de leur maître assassiné<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a>
+<a href="#footnote176"><sup class="sml">175</sup></a>! Pas encore!--pas
+encore!--l'astre s'arrête sur la colline:--l'heure
+précieuse des adieux dure encore. Mais triste est la
+lumière aux yeux de l'agonisant; sombres sont les
+couleurs de la montagne, naguère contemplées avec
+délices. Phébus semblait répandre les ténèbres sur
+ce beau pays, ce pays où il n'avait jamais encore assombri
+son front: avant qu'il ne disparût au-dessous
+du sommet du Cithéron, la coupe fatale fut
+vidée,--et l'ame s'envola; l'ame de celui qui dédaigna
+de craindre ou de fuir, qui vécut et mourut
+comme nul mortel ne peut vivre ou mourir. Mais
+voici la reine de la nuit! elle étend son silencieux
+empire depuis la cime du mont Hymette jusque dans
+la plaine<a id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a>
+<a href="#footnote176"><sup class="sml">176</sup></a>. Nulles sombres vapeurs, messagères de
+la tempête, ne cachent son riant visage ni n'entourent
+sa forme brillante. Sous le jeu de ses rayons
+resplendit le chapiteau de la blanche colonne, qui
+salue l'astre d'aimable lumière; et le croissant, son
+emblême, environné d'une vacillante auréole, étincelle
+sur le faîte du minaret. Les bosquets d'oliviers,
+épars de loin en loin dans la vallée où le modeste
+Céphise répand ses humbles flots, le cyprès attristant
+qui s'élève près de la sainte mosquée, la rayonnante
+tourelle du joyeux kiosque<a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a>
+<a href="#footnote177"><sup class="sml">177</sup></a>, et là-bas, triste
+et sombre au milieu de ce calme solennel, auprès du
+temple de Thésée, un palmier solitaire: voilà les
+objets divers qui, peints de nuances variées, appellent
+et fixent les regards,--et insensible serait le
+mortel qui passerait sans y jeter un coup d'œil. La
+mer Égée, dont le bruit ne se fait plus entendre au
+loin, repose son sein fatigué de la guerre des élémens:
+ses vagues, qui ont repris leurs douces teintes,
+déploient une immense surface de saphir et d'or,
+entremêlée des ombres des maintes îles lointaines,
+dont l'aspect semble menaçant,--là, où l'Océan
+aime à sourire avec grâce. Ainsi, dans l'enceinte du
+temple de Pallas, je contemplais les admirables scènes
+que m'offraient, alentour, la terre et l'onde,--à
+moi, seul et sans ami sur cette contrée magique,
+dont les arts et les exploits<a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a>
+<a href="#footnote178"><sup class="sml">178</sup></a> ne vivent que dans les
+chants du poète; toutes les fois que je me retournais
+pour admirer cet incomparable monument, sacré
+pour les dieux, mais non pour la fureur impie des
+hommes, soudain le passé renaissait, le présent semblait
+s'anéantir, et la gloire ne connaissait pas d'autre
+séjour que la Grèce.--Les heures s'écoulaient;
+l'astre de Diane avait atteint le centre de sa route
+à travers la voûte azurée, et je promenais encore
+mes pas infatigables dans les vains sanctuaires de
+maintes divinités évanouies<a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a>
+<a href="#footnote179"><sup class="sml">179</sup></a>, mais surtout dans le
+tien, ô Pallas! tandis que la lumière d'Hécate, interrompue
+par tes colonnes, tombait avec un éclat
+plus mélancolique sur les froids pavés de marbre,
+où le bruit de la marche saisit l'ame solitaire comme
+feraient les échos d'une tombe. Je m'étais abandonné
+à une longue rêverie; j'avais mesuré toutes les traces
+que la Grèce, dans son naufrage, a laissées après
+elle; tout-à-coup un fantôme géant s'avance vers
+moi, et Pallas me salua dans sa propre demeure.
+Oui, c'était Minerve elle-même; mais hélas! combien
+elle était changée<a id="footnotetag180" name="footnotetag180"></a>
+<a href="#footnote180"><sup class="sml">180</sup></a>! combien elle différait de
+la déesse qui, jadis, errait en armes dans la plaine
+de Troie! Elle ne m'apparaissait point telle qu'autrefois,
+à son ordre, son image apparut sous le ciseau
+de Phidias; elle avait perdu la majesté terrible
+de son front; sa vaine égide ne portait plus la tête
+de la Gorgone; son heaume était sillonné de brèches
+profondes, et sa lance semblait faible et émoussée,
+même aux regards d'un mortel; la branche d'olivier,
+qu'elle daignait tenir encore, s'était flétrie en sa
+main comme sous un contact odieux; son grand œil
+bleu, encore le plus beau de l'empire céleste, s'obscurcissait
+de larmes divines; autour du casque brisé,
+la chouette se promenait lentement, et poussait des
+cris de deuil comme pour plaindre sa maîtresse.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote175"
+name="footnote175"><b>Note 175: </b></a><a href="#footnotetag175">
+(retour) </a> Socrate but la ciguë un peu avant le coucher du soleil (heure fixée
+pour l'exécution), malgré ses disciples, qui le supplièrent instamment
+d'attendre jusqu'à l'entière disparition de l'astre.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote176"
+name="footnote176"><b>Note 176: </b></a><a href="#footnotetag176">
+(retour) </a> Le crépuscule en Grèce est beaucoup plus court que dans notre pays;
+les jours, en hiver, sont plus longs, mais de moindre durée en été.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote177"
+name="footnote177"><b>Note 177: </b></a><a href="#footnotetag177">
+(retour) </a> Le kiosque est une espèce de pavillon qui se trouve dans les jardins
+turcs. Le palmier est situé hors des murs actuels d'Athènes, non loin du
+temple de Thésée: c'est entre ce temple et l'arbre que passe le mur. Le
+Céphise est réellement un fort petit ruisseau, et l'Ilissus est tout-à-fait
+à sec.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote178"
+name="footnote178"><b>Note 178: </b></a><a href="#footnotetag178">
+(retour) </a> Il y a dans le texte une paronomase intraduisible:
+
+<p class="mid">
+<i>Whose</i> arts <i>and</i> arms <i>but live in poet's lore</i>.
+</p>
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote179"
+name="footnote179"><b>Note 179: </b></a><a href="#footnotetag179">
+(retour) </a> Encore une paronomase:
+
+<p class="mid">
+<i>O'er the</i> vain <i>shrine of many a</i> vanished <i>god</i>.</p>
+
+<p>Au reste, on peut douter que les paronomases, et surtout cette dernière,
+aient été faites à dessein.</p>
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote180"
+name="footnote180"><b>Note 180: </b></a><a href="#footnotetag180">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>........ <i>Quantum mutatus ab illo</i></p>
+<p><i>Hectore, qui redit exuvias indutus Achillei</i>.</p>
+<br>
+<p class="i30">(Virg. <i>Æn.</i> II.)</p>
+</div></div>
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>«Mortel (c'était Minerve qui parlait ainsi)! cette
+rougeur de honte te déclare Breton;--ce fut
+naguère un noble nom,--le premier parmi les
+peuples forts, le plus glorieux parmi les peuples
+libres; mais aujourd'hui il est méprisé par tout
+le monde, et surtout par moi<a id="footnotetag181" name="footnotetag181"></a>
+<a href="#footnote181"><sup class="sml">181</sup></a>. On trouvera toujours
+Pallas à la tête de tes ennemis;--en cherches-tu
+la cause? O mortel! regarde autour de toi!
+Ici même, en dépit de la guerre et des flammes
+dévastatrices, je vis expirer toutes les tyrannies qui
+se sont succédé durant le cours des âges. J'échappai
+aux ravages du Turc et du Goth<a id="footnotetag182" name="footnotetag182"></a>
+<a href="#footnote182"><sup class="sml">182</sup></a>; mais ta patrie
+m'envoie un désolateur pire que ces barbares.
+Examine ce temple désert et profané; compte les
+débris sacrés qui subsistent encore. Ces monumens-<i>ci</i>,
+Cécrops les a fondés;--<i>celui-ci</i> dut sa beauté à
+Périclès<a id="footnotetag183" name="footnotetag183"></a>
+<a href="#footnote183"><sup class="sml">183</sup></a>; <i>celui-là</i>, Adrien l'éleva quand la science
+s'abandonnait au deuil. Ma reconnaissance aime à
+proclamer ce que je dois. Alaric et Elgin firent le
+reste. Afin qu'on pût toujours savoir d'où le pillage
+fondit sur la Grèce, le mur outragé porte son nom
+odieux<a id="footnotetag184" name="footnotetag184"></a>
+<a href="#footnote184"><sup class="sml">184</sup></a>. Voici comment Pallas, reconnaissante,
+plaide pour la gloire d'Elgin: sur ce mur est son
+nom;--mais, avant tout, contemple ses exploits!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote181"
+name="footnote181"><b>Note 181: </b></a><a href="#footnotetag181">
+(retour) </a> <i>Now honoured</i> less <i>by all</i>--<i>and</i> least <i>by me</i>.
+
+<p>Littéralement:--maintenant honoré <i>moins</i> par tous, et <i>le moins possible</i>
+par moi.</p>
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote182"
+name="footnote182"><b>Note 182: </b></a><a href="#footnotetag182">
+(retour) </a> M.A.P. traduit: «<i>Du Musulman et du Vandale</i>.» Ce changement
+fait peu d'honneur à son savoir historique: les Vandales ne sont
+jamais venus en Attique.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote183"
+name="footnote183"><b>Note 183: </b></a><a href="#footnotetag183">
+(retour) </a> Il est ici question de la ville en général, et non de l'Acropolis en
+particulier. Le temple de Jupiter Olympien, que quelques antiquaires
+supposent être le Panthéon, fut achevé par Adrien: il en reste encore
+seize colonnes debout, du plus beau marbre et du plus beau style.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote184"
+name="footnote184"><b>Note 184: </b></a><a href="#footnotetag184">
+(retour) </a> On lit dans la relation d'un récent voyage en Orient, que lorsque
+l'entrepreneur en chef de ce commerce de spoliations vint visiter Athènes,
+il fit inscrire son nom et celui de sa femme sur une colonne d'un
+des principaux temples. Cette inscription fut exécutée d'une façon très-remarquable,
+et profondément gravée dans le marbre, à une élévation
+fort considérable. Malgré ces précautions, il s'est trouvé un individu qui,
+sans doute inspiré par la déesse protectrice d'Athènes, s'est mis à même
+de parvenir à la hauteur nécessaire, et a effacé le nom du noble laird,
+mais sans toucher à celui de lady Elgin. Le voyageur qui rapporte cette
+anecdote l'accompagne de la remarque suivante: c'est à savoir qu'il a
+fallu du travail et de l'adresse pour atteindre le but, et que cela n'a
+pu être exécuté sans un grand zèle et une forte résolution.</blockquote>
+
+<p>Ici, soit à jamais accueillie, d'un hommage égal,
+la mémoire du monarque Goth<a id="footnotetag185" name="footnotetag185"></a>
+<a href="#footnote185"><sup class="sml">185</sup></a>, et du pair Écossais,
+digne descendant des Pictes<a id="footnotetag186" name="footnotetag186"></a>
+<a href="#footnote186"><sup class="sml">186</sup></a>. Les armes firent
+le droit de l'un; l'autre n'eut aucun droit, mais il
+vola bassement ce que des guerriers moins barbares
+avaient conquis. Ainsi, lorsque le lion quitte son sanglant
+repas, près de là rôde le loup,--puis, enfin,
+vient l'ignoble chacal; la chair, les membres, le
+sang, voilà ce dont les deux premiers font leur
+proie; le dernier, vil animal, ronge les os sans péril.
+Toutefois, les dieux sont encore justes, et les
+crimes sont châtiés; vois ici ce qu'Elgin a gagné et
+ce qu'il a perdu! Un autre nom souille avec le sien
+mon sanctuaire; regarde cette place que les rayons
+de Diane dédaignent d'éclairer! C'est déjà une sorte
+de réparation qui me fut accordée, quand Vénus eut
+vengé à demi l'outrage de Minerve<a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a>
+<a href="#footnote187"><sup class="sml">187</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote185"
+name="footnote185"><b>Note 185: </b></a><a href="#footnotetag185">
+(retour) </a> M.A.P. met ici <i>le monarque des Huns</i>. Alaric était Visigoth, et
+non pas Hun ou Vandale. Pourquoi, d'ailleurs, s'écarter du texte anglais,
+quand cet écart ne doit amener que bévues?
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote186"
+name="footnote186"><b>Note 186: </b></a><a href="#footnotetag186">
+(retour) </a> Les <i>Pictes</i> et les <i>Scots</i> étaient les habitans de l'ancienne Calédonie,
+aujourd'hui l'Écosse.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote187"
+name="footnote187"><b>Note 187: </b></a><a href="#footnotetag187">
+(retour) </a> Le nom de sa seigneurie et celui d'<i>une personne qui ne le porte
+plus</i> sont gravés en grandes lettres en haut du Parthénon. Non loin de
+cette inscription sont les restes mutilés des bas-reliefs qu'on a brisés
+dans les vaines tentatives faites pour les enlever.</blockquote>
+
+<p>Elle se tut un instant, et j'osai répondre en ces
+termes, pour apaiser la vengeance qui enflammait
+son regard:--«Fille de Jupiter! au nom de la
+Bretagne outragée, un légitime et vrai Breton peut
+désavouer le crime! Ne te courrouce pas contre l'Angleterre;--l'Angleterre
+ne reconnaît pas cet homme,--non,
+protectrice d'Athènes<a id="footnotetag188" name="footnotetag188"></a>
+<a href="#footnote188"><sup class="sml">188</sup></a>! Le spoliateur fut
+un Écossais<a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a>
+<a href="#footnote189"><sup class="sml">189</sup></a>! Veux-tu savoir la différence? du haut
+des tours de Phylé, regarde la Béotie: nous avons
+aussi la nôtre, c'est la Calédonie. Je sais trop que
+dans cette contrée bâtarde la déesse de la sagesse n'a
+jamais établi son empire<a id="footnotetag190" name="footnotetag190"></a>
+<a href="#footnote190"><sup class="sml">190</sup></a>: c'est un sol infertile, où
+les germes de la nature sont condamnés à une triste
+stérilité, où l'esprit languit dans d'étroites bornes.
+Ce pays trahit bien sa pauvreté par ses chardons,
+emblèmes de tous ceux auxquels il donne la naissance.
+C'est une terre de bassesses, de sophismes et de
+brouillards. Chaque brise de la nébuleuse montagne
+et de la plaine marécageuse imprègne de ses froides
+pluies la cervelle des habitans, jusqu'à ce qu'enfin,
+de leurs têtes humides, s'échappe un torrent hideux
+comme leur sol et froid comme leurs neiges. Mille
+rêves d'avarice et d'orgueil envoient au loin çà et
+là tous ces hommes à projets, les uns à l'est, les autres
+à l'ouest,--partout, hormis au nord! Ils courent
+à la recherche de gains illégitimes. Ainsi maudits
+soient l'an et le jour où vint ici un Picte pour
+déployer sa félonie. Toutefois, la Calédonie s'honore
+de quelques enfans de mérite, comme l'épaisse Béotie
+donna le jour à un Pindare; puisse le petit nombre
+de ses lettrés et de ses braves, supérieurs à l'influence
+des climats, et vainqueurs de l'oubli des tombeaux,
+secouer la sordide poussière d'un pareil sol, et rivaliser
+d'éclat avec les fils d'une terre plus heureuse.
+Ainsi jadis, dans un pays coupable, dix noms (si
+on les eût trouvés) auraient sauvé une race perverse<a id="footnotetag191" name="footnotetag191"></a>
+<a href="#footnote191"><sup class="sml">191</sup></a>!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote188"
+name="footnote188"><b>Note 188: </b></a><a href="#footnotetag188">
+(retour) </a> Il y a dans le texte--<i>no, Athena</i>!--c'est le nom grec de Minerve
+(Αθήνα). On ne l'a pas transporté en français. M.A.P. a pris ce
+nom pour celui de la ville même.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote189"
+name="footnote189"><b>Note 189: </b></a><a href="#footnotetag189">
+(retour) </a> Le mur de plâtre bâti à la façade occidentale du temple de <i>Minerva
+Polias</i>, porte l'inscription suivante, en caractères taillés à une assez
+grande profondeur:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Quod non fecerunt Gothi,</p>
+<p>Hoc fecerunt Scoti.</p>
+</div></div>
+
+<p>(<i>Hobhouse's Travels in Greece</i>, etc., page 345.)</p>
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote190"
+name="footnote190"><b>Note 190: </b></a><a href="#footnotetag190">
+(retour) </a> Les Écossais sont des Irlandais bâtards; suivant sir Callaghan O'Brallaghan.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote191"
+name="footnote191"><b>Note 191: </b></a><a href="#footnotetag191">
+(retour) </a> Dieu dit à Abraham que s'il y avait eu dix justes à Sodôme, il n'aurait
+pas résolu la ruine de cette ville. (<i>Genèse</i>, XVIII.)
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>--Mortel (répliqua la vierge aux yeux bleus<a id="footnotetag192" name="footnotetag192"></a>
+<a href="#footnote192"><sup class="sml">192</sup></a>),
+je te le dis encore une fois, porte mes décrets à ta
+contrée natale. Mes autels sont tombés, hélas! mais
+je puis encore me venger en retirant mes conseils
+aux nations comme la tienne. Écoute donc en silence
+la prophétie sévère de Pallas: écoute et crois, car
+le tems t'apprendra le reste. D'abord sur la tête de
+l'homme qui accomplit l'œuvre coupable, tombera
+ma malédiction,--oui, sur lui et sur toute sa race.
+Que sans la moindre étincelle d'intelligence les fils
+soient à jamais aussi sots que le père! S'il s'en rencontre
+un seul dont l'esprit dépare la famille, tiens-le
+pour un bâtard né d'un meilleur sang. Que toujours
+Elgin babille avec ses artistes à gages, et reçoive les
+louanges des sots pour prix de la haine des sages<a id="footnotetag193" name="footnotetag193"></a>
+<a href="#footnote193"><sup class="sml">193</sup></a>!
+Que les flatteurs célèbrent longuement le goût de
+leur patron, dont le goût le plus noble et le plus
+<i>naturel</i>--est de vendre;--de vendre, et--le dirai-je?
+puisse la honte enregistrer ce jour fatal!--de
+faire de l'état le receleur de ses larcins! Cependant
+West, imbécile adulateur, tournera chaque
+modèle dans ses mains paralytiques, et s'avouera
+lui-même un écolier de quatre-vingts années<a id="footnotetag194" name="footnotetag194"></a>
+<a href="#footnote194"><sup class="sml">194</sup></a>. Que
+tous les athlètes de Saint-Gilles soient convoqués,
+afin que l'art et la nature puissent comparer leurs
+styles. Tandis que mainte brute bien muselée contemplera
+dans un ébahissement stupide <i>le magasin
+de pierres</i> de sa seigneurie<a id="footnotetag195" name="footnotetag195"></a>
+<a href="#footnote195"><sup class="sml">195</sup></a>, ces fats qui battent le
+pavé de Londres se glisseront autour de la porte
+qu'encombre la foule, et cela pour tuer le tems et
+muser, pour babiller et lancer des œillades. Mainte
+beauté langoureuse, avec un soupir de convoitise,
+jettera un regard curieux sur les statues gigantesques,
+semblera d'un œil errant effleurer la salle entière<a id="footnotetag196" name="footnotetag196"></a>
+<a href="#footnote196"><sup class="sml">196</sup></a>,
+et pourtant remarquera ces larges derrières
+et ces membres de longue dimension<a id="footnotetag197" name="footnotetag197"></a>
+<a href="#footnote197"><sup class="sml">197</sup></a>, réfléchira
+tristement sur la différence d'<i>aujourd'hui</i> à <i>autrefois</i>,
+s'écriera: «En vérité, ces Grecs étaient de belle
+taille!» établira de tristes comparaisons entre les
+<i>hommes du présent</i> et les <i>hommes du passé</i>, et enviera
+à Laïs tous les petits-maîtres de l'Attique. Une
+belle des tems modernes eut-elle jamais des amans
+comme ceux-ci? Hélas! sir Harry n'est pas un Hercule!
+Enfin, au milieu de ces badauds, quelque paisible
+spectateur, promenant sa vue avec une indignation
+muette et mêlée de douleur, admirera le butin,
+mais détestera le voleur. Abhorré durant sa vie,--et
+à peine pardonné dans la tombe, puisse l'infâme
+ne rencontrer jamais que la haine pour prix de son
+avidité sacrilége! Maudit avec le fou qui livra aux
+flammes le monument d'Éphèse, la vengeance le suivra
+au-delà du sépulcre. Les noms d'Erostrate et
+d'Elgin seront à jamais flétris et stigmatisés dans
+mainte page accusatrice. Condamnés tous deux à une
+malédiction éternelle, peut-être le second est-il encore
+plus abject que le premier: ainsi, durant les
+âges encore à naître, puisse-t-il poser comme une
+statue fixée sur le piédestal du mépris<a id="footnotetag198" name="footnotetag198"></a>
+<a href="#footnote198"><sup class="sml">198</sup></a>! Mais la vengeance
+ne veille pas que pour lui seul; elle prépare
+les futures destinées de ta patrie. C'est la Bretagne
+qui apprit à son coupable fils à faire ce que souvent
+elle a fait elle-même. Regarde la Baltique en flammes:
+votre ancien allié gémit encore d'une guerre perfide<a id="footnotetag199" name="footnotetag199"></a>
+<a href="#footnote199"><sup class="sml">199</sup></a>.
+Pallas ne prêta point son aide à de tels exploits, ne
+déchira point le contrat qu'elle-même avait dressé;
+loin de tels conseils, loin de cette scène de trahison,
+elle s'enfuit--mais laissa en arrière son bouclier à
+tête de Méduse, don fatal qui changea vos amis en
+pierre, et laissa la misérable Albion seule et chargée
+de haine. Regarde l'Orient, où la race basanée du
+Gange ébranlera les fondemens de votre pouvoir usurpateur:
+voici venir la rebellion qui lève son horrible
+tête; voici venir Némésis, vengeresse des victimes
+que vous avez immolées: l'Indus roule une onde de
+pourpre, et réclame un long arriéré de sang européen.
+Puissiez-vous tous périr! Pallas, en vous faisant
+citoyens d'un état libre, vous défendit de faire
+des esclaves.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote192"
+name="footnote192"><b>Note 192: </b></a><a href="#footnotetag192">
+(retour) </a> «<i>The blue-eyed maid</i>.» Expression homérique, Γλαυκῶπις κόρη.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote193"
+name="footnote193"><b>Note 193: </b></a><a href="#footnotetag193">
+(retour) </a> Un sot trouve toujours un plus sot qui l'admire.
+
+<p>(<span class="sc">Boileau</span >.)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote194"
+name="footnote194"><b>Note 194: </b></a><a href="#footnotetag194">
+(retour) </a> M. West, en voyant <i>la collection Elgin</i> (je suppose que nous
+entendrons bientôt parler de la collection d'Abershaw et de Jack
+Shephard<a id="footnotetag194a" name="footnotetag194a"></a>
+<a href="#footnote194a"><sup class="sml">194a</sup></a>), déclara qu'il n'était dans l'art qu'un vrai novice.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote194a"
+name="footnote194a"><b>Note 194a: </b></a><a href="#footnotetag194a">
+(retour) </a> Abershaw, célèbre voleur de grands chemins: Jack Shephard, non moins
+célèbre enfonceur de portes. Tous deux furent pendus, non pour avoir <i>volé</i>
+les <i>statues</i> étrangères, mais pour avoir <i>violé</i> les <i>statuts</i> nationaux.
+
+<p>(<i>Edit. anglais</i>.)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote195"
+name="footnote195"><b>Note 195: </b></a><a href="#footnotetag195">
+(retour) </a> Le pauvre Crib<a id="footnotetag195a" name="footnotetag195a"></a>
+<a href="#footnote195a"><sup class="sml">195a</sup></a> fut horriblement embarrassé quand on lui montra
+la maison Elgin: il demanda si ce n'était pas <i>un magasin de pierres</i>.
+Il avait raison, c'était un magasin.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote195a"
+name="footnote195a"><b>Note 195a: </b></a><a href="#footnotetag195a">
+(retour) </a> Célèbre boxeur.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote196"
+name="footnote196"><b>Note 196: </b></a><a href="#footnotetag196">
+(retour) </a> <i>The room with transient glance appears to skim</i>.
+
+<p>M.A.P. traduit: «<i>Elles feindront de parler d'un air d'insouciance</i>...»
+Qu'en dire.....</p>
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote197"
+name="footnote197"><b>Note 197: </b></a><a href="#footnotetag197">
+(retour) </a> Nous n'avons été ni plus ni moins hardis que le texte:
+
+<p><i>Yet marks the mighty back and the length of limb</i>:</p>
+
+<p>La pudeur de M.A.P. l'a sans doute empêché de traduire ce passage.</p>
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote198"
+name="footnote198"><b>Note 198: </b></a><a href="#footnotetag198">
+(retour) </a> Hélas! tous les monumens de la magnificence romaine, tous les
+restes du génie grec, si chers à l'artiste, à l'historien, à l'antiquaire, ne
+dépendent que de la volonté d'un souverain absolu; et cette volonté est
+trop souvent influencée par l'intérêt ou la vanité, par un neveu ou un
+sycophante. Faut-il un nouveau palais (à Rome) pour une famille parvenue?--on
+dépouille le Colisée pour avoir des matériaux. Un ministre
+étranger veut-il orner d'antiques les laides<a id="footnotetag198a" name="footnotetag198a"></a>
+<a href="#footnote198a"><sup class="sml">198a</sup></a> murailles d'un château du
+Nord?--les temples de Thésée ou de Minerve seront démantelés, et les
+ouvrages de Phidias ou de Praxitèle arrachés à la frise brisée. Qu'un oncle
+caduc, absorbé dans les devoirs religieux de son âge et de sa place,
+prête l'oreille aux suggestions d'un neveu intéressé, cela est naturel:
+qu'un despote oriental mette à bas prix les chefs-d'œuvre des artistes
+grecs, on doit s'y attendre, quoique néanmoins on ait à déplorer vivement,
+dans l'un et l'autre cas, les conséquences d'un tel aveuglement;--mais
+que le ministre d'une nation renommée pour connaître la langue
+et pour respecter les monumens de l'ancienne Grèce, ait été le promoteur
+et l'instrument de ces destructions, cela est presque incroyable.
+Une telle rapacité est un crime contre tous les siècles et toutes les générations:
+elle enlève aux générations passées les trophées de leur génie et
+les titres de leur gloire; aux générations présentes, les plus puissans motifs
+d'activité, les plus nobles spectacles que la curiosité puisse contempler;
+aux générations futures, les chefs-d'œuvre de l'art, les plus beaux
+modèles à imiter. Empêcher le renouvellement de pareilles déprédations
+est le souhait de tout homme de génie, le devoir de tout homme puissant,
+et l'intérêt commun de toute nation civilisée.
+
+<p>(<i>Eustace's Classical tour through Italy</i>, page 269.)</p>
+
+<p>Ces tentatives faites pour transplanter le temple de Vesta d'Italie en
+Angleterre, honorent peut-être le patriotisme ou la magnificence de feu
+lord Bristol; mais elles ne peuvent être considérées comme une preuve
+de goût ou de jugement.</p>
+
+<p>(<i>Ibid</i>, page 419.)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote198a"
+name="footnote198a"><b>Note 198a: </b></a><a href="#footnotetag198a">
+(retour) </a> <i>Bleak walls</i>, et non pas <i>Black walls</i>, comme M.A.P. l'a entendu.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote199"
+name="footnote199"><b>Note 199: </b></a><a href="#footnotetag199">
+(retour) </a> Bombardement de Copenhague.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>«Regarde votre Espagne: elle presse la main
+qu'elle hait, mais la presse avec froideur et vous
+pousse hors de ses foyers. Portes-en témoignage,
+noble Barossa, tu peux dire quels guerriers bravement
+combattirent et bravement moururent, tandis
+que la Lusitanie, bonne et chère alliée, ne peut envoyer
+qu'un petit nombre de soldats qui fuient presque
+aussi souvent qu'ils combattent: ô glorieuse
+prouesse! vaincu par la famine cruelle, le Gaulois
+se retire une fois, et tout est fini! Quand donc Pallas
+vous enseigna-t-elle qu'une seule retraite de l'ennemi
+réparait trois longues olympiades<a id="footnotetag200" name="footnotetag200"></a>
+<a href="#footnote200"><sup class="sml">200</sup></a> de défaites?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote200"
+name="footnote200"><b>Note 200: </b></a><a href="#footnotetag200">
+(retour) </a> Une olympiade est un intervalle de quatre ans.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>«Enfin regarde ta patrie elle-même: vous n'aimez
+pas arrêter vos regards sur le hideux sourire de l'extrême
+désespoir. Votre cité est dans le deuil, malgré
+le bruit étourdissant de vos fêtes: ici expire la misère
+affamée, et plus loin rôde le vol. Vois, tous les
+citoyens ont perdu <i>plus</i> ou <i>moins</i>, aucun avare ne
+tremble quand il n'y a plus rien. Qui osera jamais
+dire: <i>Heureux papier, symbole du crédit</i><a id="footnotetag201" name="footnotetag201"></a>
+<a href="#footnote201"><sup class="sml">201</sup></a>! Ce papier
+surcharge, comme le plomb; l'aile fatiguée de la
+corruption. Pourtant Pallas tira par l'oreille tous les
+premiers négociateurs des emprunts: mais ces messieurs
+dédaignaient alors d'écouter les dieux et les
+hommes. Un seul, tout repentant qu'un état fasse
+banqueroute, invoque Pallas, mais l'invoque trop
+tard: puis il se prend de belle passion pour ****<a id="footnotetag202" name="footnotetag202"></a>
+<a href="#footnote202"><sup class="sml">202</sup></a>; il
+s'incline devant ce mentor, qui cependant n'a jamais
+été ami de Pallas. Les sénats écoutent celui qu'ils
+n'avaient jamais encore écouté, sénats jadis trop dédaigneux,
+et maintenant non moins absurdes. Telles
+autrefois les grenouilles raisonnables jurèrent foi et
+hommage au soliveau souverain; ainsi vos législateurs
+saluèrent leur idole patricienne, comme l'Égypte
+choisit un oignon pour Dieu. Maintenant,
+bonne chance,--jouissez de l'heure qui vous reste;
+allez,--saisissez l'ombre de votre puissance évanouie;
+déclamez sur le mauvais succès de vos plans
+les plus chers, votre force est un nom, votre orgueilleuse
+richesse un rêve. Il n'est plus cet or, dont
+le genre humain s'émerveillait, et des pirates font
+trafic de tout ce qui en est resté<a id="footnotetag203" name="footnotetag203"></a>
+<a href="#footnote203"><sup class="sml">203</sup></a>. Désormais, plus
+de soldats gagés qui de contrées voisines et lointaines
+se précipitent en foule à une guerre mercenaire;
+le commerçant oisif languit sur un quai inutile
+au milieu des ballots qu'aucun navire ne peut
+emporter, ou retourne voir ses marchandises se pourrir
+pièce à pièce dans ses magasins encombrés: l'ouvrier
+mourant de faim brise son métier qui se rouille,
+et dans son désespoir se révolte contre la commune
+misère. Puis, dans le sénat de votre état en décadence,
+montre-moi l'homme dont les conseils aient
+quelque poids. Vaine est aujourd'hui la voix dont les
+accens commandaient naguère l'obéissance. Les factions
+elles-mêmes cessent de charmer une terre factieuse,
+tandis que les sectes rivales ébranlent une
+île, sœur de l'Angleterre, et allument d'une main
+furieuse le bûcher qui couronnera leur mutuelle destruction.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote201"
+name="footnote201"><b>Note 201: </b></a><a href="#footnotetag201">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Blest paper credit, last and best supply,</i></p>
+<p><i>That lends corruption lighter wings to fly.</i></p>
+</div></div>
+
+<p>(<span class="sc">Pope</span > cité par Lord Byron.)</p>
+
+<p>«Heureux papier, symbole du crédit, la dernière et la meilleure des
+ressources, qui prête au vol de la corruption une aile plus légère.»</p>
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote202"
+name="footnote202"><b>Note 202: </b></a><a href="#footnotetag202">
+(retour) </a> <i>The deal and dover trafiqueurs</i> in specie.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote203"
+name="footnote203"><b>Note 203: </b></a><a href="#footnotetag203">
+(retour) </a> Voir la dernière note de la page précédente.</blockquote>
+
+<p>«C'en est fait, c'est fini, puisque Pallas a vainement
+averti, elle abdique le sceptre; les furies règnent
+en sa place, elles agitent dans tout le royaume
+leurs torches flamboyantes, et de leurs mains redoutables
+déchirent ses entrailles. Mais un effort convulsif
+reste encore à faire, et la Gaule doit pleurer
+avant que de charger Albion de ses chaînes. Les pompeux
+étendards de la guerre, les bataillons brillans
+et gaîment équipés que suit le sourire de la farouche
+Bellone; la trompette d'airain et le tambour d'électrique
+influence; qui portent défi à l'ennemi avant
+l'action; le héros tressaillant à l'appel de sa patrie;
+la gloire qu'il s'assure en tombant sur le champ d'honneur:
+voilà ce qui remplit un jeune cœur de visions
+enivrantes, et le porte à anticiper avant l'âge les joies
+des combats. Mais écoute une leçon que tu peux recevoir
+encore; la mort seule n'est qu'un faible prix
+des lauriers militaires. Ce n'est pas au fort de la mêlée
+que le génie du mal se complaît; pour lui, un jour
+de bataille est un jour de merci: mais après l'affaire,
+après la victoire, quoiqu'il soit abreuvé de sang, il
+n'a fait que commencer ses ravages:--ses plus grands
+exploits, vous ne les connaissez encore que de nom;--le
+paysan massacré, la pudeur outragée, les maisons
+saccagées et les moissons pillées, tout cela convient
+mal à des hommes qui ont vécu dans un état
+libre. Dis, de quel œil les bourgeois fuyant dans la
+plaine apercevront-ils l'incendie de la ville? Comment
+verront-ils la longue colonne de flammes agiter
+son ombre rouge sur la Tamise épouvantée<a id="footnotetag204" name="footnotetag204"></a>
+<a href="#footnote204"><sup class="sml">204</sup></a>? Hé
+bien!--n'en murmure pas, ô Albion! car c'est ton
+flambeau qui alluma ces feux de ruine et de mort
+depuis le Tage jusqu'au Rhin: si ces feux éclataient
+sur ton rivage maudit, réponds, interroge ton cœur,
+ne les as-tu pas mérités? <i>Mort pour mort</i>, telle est
+la loi du ciel et de la terre. Qui déclara la guerre, en
+regrettera vainement les horreurs.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote204"
+name="footnote204"><b>Note 204: </b></a><a href="#footnotetag204">
+(retour) </a> <i>Shake</i> his <i>red shadow o'er the startled Thames</i>.
+
+<p>Vers que Lord Byron a textuellement répété dans la 6<sup>e</sup> pièce des <i>Miscellanées</i>,
+excepté le pronom <i>his</i>, qui est remplacé par <i>its</i>. Nous avons
+déjà eu occasion de signaler quelques emprunts que Byron s'était faits
+à lui-même.</p>
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+<br>
+
+<p class="mid">FIN DE LA MALÉDICTION DE MINERVE.</p>
+
+<br><br><br>
+
+<h1>L'AGE DE BRONZE,</h1>
+
+<h5>OU</h5>
+
+<h4>CARMEN SECULARE ET ANNUS HAUD MIRABILIS.</h4>
+
+<p><span class="rig"><i>Impar</i> congressus <i>Achilli</i>.</span><br><br></p><br>
+
+<blockquote>Ce poème fut composé à l'époque et à l'occasion du congrès de Vérone,
+en 1822-23.
+
+<span class="rig">(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote>
+<br><br><br>
+<hr>
+<h2>L'AGE DE BRONZE.</h2>
+<hr class="short">
+<br>
+
+<p>1. Le <i>bon vieux tems</i>--(car le vieux tems est
+toujours bon),--le <i>bon vieux tems</i> n'est plus; le
+présent pourrait le valoir, si l'on voulait: de grandes
+choses ont été et sont encore, et de plus grandes ne
+demandent pour naître que la volonté des simples
+mortels; un plus vaste espace, un champ plus neuf
+est ouvert à ceux qui jouent leur jeu <i>sous la voûte du
+ciel</i>. Je ne sais si les anges pleurent, mais les hommes
+ont assez pleuré,--et pourquoi?--pour pleurer
+encore.</p>
+
+<p>2. Toute chose est frondée,--bonne ou mauvaise,
+n'importe. Lecteur! souviens-toi que, lorsque
+tu n'étais qu'un jouvenceau, Pitt était tout pour
+l'Angleterre; ou s'il n'était pas tout, peu s'en fallait,
+et son rival lui-même n'était pas bien loin de le regarder
+comme tel. Nous-mêmes, oui, nous-mêmes
+avons vu les géans, enfans du génie, paraître,
+comme les Titans, face à face;--Athos et Ida,
+avec un océan d'éloquence dont les libres flots bouillonnaient
+entre les deux colosses, comme les vagues
+rugissantes de la mer Égée entre la Grèce et la Phrygie.
+Mais où sont-ils,--ces rivaux?--quelques
+pieds de terre séparent l'un et l'autre linceul. De
+quelle paix, de quel pouvoir est douée la tombe qui
+réduit tout au silence! abîme dont les ondes, sans
+bruit et sans orages, engloutissent le monde. <i>La
+poussière retourne en poussière</i>, voilà un thème bien
+vieux; mais tout n'est pas encore dit. Le tems n'adoucit
+pas cette loi terrible;--toujours le ver déroule
+ses froids replis; le sépulcre garde sa forme,--qui,
+variée au dehors, pour tous au-dedans est
+la même; quel que soit l'éclat de l'urne funéraire, la
+cendre demeurera toujours glacée. Quoique la momie
+de Cléopâtre traverse la mer où Marc-Antoine
+abandonna l'empire pour suivre cette reine; quoique
+l'urne d'Alexandre soit offerte en spectacle dans ces
+contrées à lui-même inconnues dont il souhaitait la
+conquête en pleurant:--combien enfin nous semblent
+vains et pis que vains les désirs de l'insensé
+guerrier, les pleurs du monarque macédonien! Il
+pleurait faute de mondes à conquérir!--La moitié
+des peuples de la terre ne sait pas son nom; ou sait
+tout au plus sa naissance, sa mort et quels pays il désola;
+tandis que la Grèce, sa patrie, désolée à son
+tour, a tout perdu sans même gagner la paix de la
+désolation. <i>Il pleurait faute de mondes à conquérir</i>!
+Lui qui ne conçut jamais le globe terrestre, il tremblait
+de n'en pas avoir assez! et pourtant il ignorait
+même l'existence de ce pays bruyant d'affaires, de
+cette île septentrionale qui possède aujourd'hui l'urne
+du conquérant sans avoir jamais connu son sceptre.</p>
+
+<p>3. Mais où est-il, le moderne conquérant, homme
+encore plus puissant, qui, sans être né roi, attela
+les monarques à son char; le nouveau Sésostris,
+traîné naguère par ces esclaves couronnés, qui,
+délivrés maintenant du harnois et du mors, pensent
+avoir des ailes, et dédaignent la poussière où tout-à-l'heure
+ils rampaient enchaînés aux roues de l'empire
+du chef suprême? Oui!--où est-il, le <i>champion
+et l'enfant</i><a id="footnotetag205" name="footnotetag205"></a>
+<a href="#footnote205"><sup class="sml">205</sup></a> de tout ce qui est grand ou petit,
+sage ou insensé? ce joueur de royaumes, avec les
+trônes pour enjeu, la terre pour tapis,--et pour
+dés, les ossemens humains? Contemple le grand résultat:
+vois cette île lointaine et solitaire, et, suivant
+l'impulsion de ta nature, pleure ou souris. Gémis
+d'apercevoir l'aigle altier réduit dans son courroux à
+ronger les barreaux de son étroite cage; souris de
+surprendre le vainqueur des nations s'abaissant
+chaque jour à chicaner pour le manger et le boire;
+pleure en le voyant durant son repas se chagriner
+pour quelques plats trop peu garnis, pour le vin
+fourni trop chichement, pour de misérables querelles
+sur de misérables objets. Est-ce là l'homme qui
+châtiait ou festoyait les rois? Vois les balances où
+son destin se pèse,--le certificat d'un chirurgien
+et les harangues d'un noble comte! Le retard d'un
+buste, le refus d'un livre, voilà ce qui peut troubler
+le sommeil de celui qui tint en éveil le monde entier.
+Est-ce bien là, en vérité, le dompteur des grands
+de la terre, lui qui maintenant est l'esclave de tout
+ce qui peut tracasser et irriter,--du vil geôlier,
+de l'espion qui partout se glisse, de l'étranger qui,
+ses notes en main, porte sur tout un regard curieux?
+Plongé dans un cachot, il aurait encore été grand.
+Mais combien fut bas, combien petit ce moyen terme
+entre une prison et un palais, cet état d'humiliation
+où peu d'ames purent comprendre ce qu'il avait à
+souffrir! Vaines furent ses plaintes:--mylord<a id="footnotetag206" name="footnotetag206"></a>
+<a href="#footnote206"><sup class="sml">206</sup></a> présente
+le bill; ce qu'il faut d'alimens et de vin est
+dûment réglé. Vaine fut sa maladie:--jamais
+climat ne fut si pur d'homicide,--en douter c'est
+un crime; et le chirurgien qui soutint la cause de
+l'illustre captif a perdu sa place, mais en obtenant
+les applaudissemens du monde. Mais souris maintenant:--quoique
+les angoisses du cerveau et du
+cœur dédaignent et défient les tardifs secours de
+l'art; quoiqu'il n'y ait autour du lit de mort que ces
+rares amis, compagnons de l'exil, et le portrait de
+ce bel enfant que son père n'embrassera jamais;--quoique
+à cette heure même s'éteigne le génie que
+le genre humain vénéra long-tems et vénère encore:--souris,--car
+l'aigle enchaîné brise ses fers, et
+regagne des sphères plus élevées que ce monde-ci.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote205"
+name="footnote205"><b>Note 205: </b></a><a href="#footnotetag205">
+(retour) </a> <i>The champion and the child</i>.
+
+<p>Lord Byron a eu sans doute en vue la qualification expressive que
+M. Pitt appliqua à Bonaparte: «<i>The child and champion of jacobinism</i>;
+l'enfant et le champion du jacobinisme.»</p>
+
+<p>(<i>Note d'un éditeur anglais</i>.)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote206"
+name="footnote206"><b>Note 206: </b></a><a href="#footnotetag206">
+(retour) </a> Lord Castlereagh, marquis de Londonderry.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>4. Oh! si cet esprit, qui prend l'essor vers le ciel,
+conserve encore un obscur souvenir de son règne brillant,
+combien il doit sourire, en abaissant son regard
+sur la terre, à voir le peu qu'il fut, le peu
+qu'il voulut être! Oui, quoiqu'il ait imposé son nom
+à un empire plus vaste que son ambition presque
+sans bornes; quoique tour à tour, placé au faîte de
+la gloire, plongé dans le plus profond abîme de
+revers, il ait goûté les douceurs et l'amertume de
+la puissance; quoique les rois, à peine échappés d'esclavage,
+aient voulu dans l'accès de leur joie se faire
+les singes de <i>leur</i> tyran: combien il doit sourire en
+se tournant vers ce tombeau solitaire, le plus noble
+monument qui s'élève au-dessus des flots<a id="footnotetag207" name="footnotetag207"></a>
+<a href="#footnote207"><sup class="sml">207</sup></a>! Oui, quoique
+son geôlier, rigoureux jusqu'au dernier moment,
+ait pu à peine se persuader que le plomb du cercueil
+fût une prison sûre, et qu'il n'ait pas permis
+de tracer une misérable ligne qui datât la naissance
+et la mort de l'homme caché sous le sépulcre,--ce
+nom consacrera le rivage jusqu'alors ignoré, c'est
+un talisman dont jamais la vertu n'a échoué, excepté
+pour celui qui le porta. Les flottes qui fendent les
+vagues devant la brise d'orient entendront leurs matelots
+saluer Sainte-Hélène du haut des mâts. Quand
+la colonne triomphale de la Gaule ne s'élèvera plus
+qu'au milieu du désert comme aujourd'hui la colonne
+de Pompée, le rocher qui possédera ou du moins
+aura possédé l'illustre cendre, couronnera l'Atlantique
+comme ferait le buste du grand homme, et la
+nature toute-puissante environnera ses augustes funérailles
+de plus d'honneur que l'avare envie n'en
+refuse. Mais que lui importe, à lui, tout cela? Le
+désir de la gloire touche-t-il un pur esprit ou une
+argile ensevelie?--Le héros mort prend-il quelque
+souci de son tombeau? aucun, s'il sommeille,--et pas
+davantage s'il existe. Son ombre plus clairvoyante
+sourira à la grossière caverne de cette île hérissée de
+rochers, comme si ses restes eussent trouvé pour
+demeure dernière l'antique Panthéon ou la copie gauloise
+du temple romain. Lui, il n'en a pas besoin.
+Mais la France sentira la nécessité de cette faible
+mais dernière consolation<a id="footnotetag208" name="footnotetag208"></a>
+<a href="#footnote208"><sup class="sml">208</sup></a>; honneur, gloire, loyauté,
+tout l'oblige à réclamer les ossemens de son empereur
+pour élever au-dessus une pyramide de trônes,
+ou, quand elle engagera le combat, en former, comme
+de la cendre de Dugueselin<a id="footnotetag209" name="footnotetag209"></a>
+<a href="#footnote209"><sup class="sml">209</sup></a>, un victorieux talisman.
+Mais quoiqu'il en soit aujourd'hui,--le tems viendra
+peut-être où son nom battra l'alarme comme le
+tambour de Ziska<a id="footnotetag210" name="footnotetag210"></a>
+<a href="#footnote210"><sup class="sml">210</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote207"
+name="footnote207"><b>Note 207: </b></a><a href="#footnotetag207">
+(retour) </a> <i>The proudest sea-mark that o'ertops the wave</i>!
+
+<p>Mot à mot, l. p. n. <i>balise</i> q. s'é., etc. Nous avons craint d'employer
+cette expression technique de la langue des marins, parce qu'elle est fort
+peu connue.--Quand nous sommes inexacts, nous en avertissons toujours
+le lecteur.</p>
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote208"
+name="footnote208"><b>Note 208: </b></a><a href="#footnotetag208">
+(retour) </a> La prophétie de Lord Byron se réalise aujourd'hui. (<i>N. du Tr.</i>)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote209"
+name="footnote209"><b>Note 209: </b></a><a href="#footnotetag209">
+(retour) </a> Dugueselin mourut durant le siége d'une ville<a id="footnotetag209a" name="footnotetag209a"></a>
+<a href="#footnote209a"><sup class="sml">209a</sup></a>. Elle se rendit, et
+les clefs en furent apportées et placées sur la bière du capitaine breton,
+en sorte que la place parut se rendre à ses mânes.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote209a"
+name="footnote209a"><b>Note 209a: </b></a><a href="#footnotetag209a">
+(retour) </a> Châteauneuf de Randon, dans le Gévaudan (Lozère).
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote210"
+name="footnote210"><b>Note 210: </b></a><a href="#footnotetag210">
+(retour) </a> Jean Ziska, gentilhomme bohémien, chef des Hussites. A sa mort,
+il ordonna que son corps fût laissé sans sépulture, et que l'on fît de sa
+peau un tambour: il assurait que les ennemis prendraient la fuite aussitôt
+qu'ils en entendraient le bruit. On dit que les Hussites accomplirent
+sa volonté, et qu'en effet les catholiques s'enfuirent en plusieurs batailles
+au bruit de ce tambour.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>5. O ciel, dont il fut en puissance une image!
+O terre, dont il fut une noble créature! Et toi, île
+pour long-tems illustre, qui vis l'aiglon sans plumes
+sortir de sa coquille<a id="footnotetag211" name="footnotetag211"></a>
+<a href="#footnote211"><sup class="sml">211</sup></a>! Alpes, qui le contemplâtes, à
+l'aurore de son vol, planer vainqueur en cent combats!
+Rome, qui le vis surpasser les exploits de ton
+César!--(Hélas! pourquoi, lui aussi, franchit-il
+le Rubicon,--le Rubicon des droits de l'homme
+réveillé à la liberté,--et cela pour se mêler au troupeau
+vulgaire des rois et de leurs parasites?) Égypte,
+où les Pharaons, oubliés dans ces tombeaux dont la
+date est perdue, se levèrent de leur long sommeil, et
+frémirent, au fond de leurs pyramides, d'entendre
+retentir à leur oreille les foudres d'un nouveau Cambyse,
+tandis que les ombres de quarante siècles<a id="footnotetag212" name="footnotetag212"></a>
+<a href="#footnote212"><sup class="sml">212</sup></a>
+bordaient, comme des géans étonnés, les ondes fameuses
+du Nil, ou, du haut de l'immense pyramide,
+regardaient le désert peuplé de combattans, qui,
+comme sortis de l'enfer, jonchaient de leurs cadavres
+les sables stériles pour engraisser cette terre jusqu'alors
+privée de culture! Espagne, qui, oubliant
+un moment le Cid, vis la bannière tricolore insulter
+Madrid! Autriche, dont la capitale fût deux fois prise
+et deux fois épargnée, et qui récompensas la clémence
+par la trahison! Vous, race de Frédéric!--vous,
+Frédérics de nom et en perfidie,--qui avez tout
+hérité de votre père, sauf sa gloire;--qui, tombés
+par terre à Iéna, tombés à genoux à Berlin<a id="footnotetag213" name="footnotetag213"></a>
+<a href="#footnote213"><sup class="sml">213</sup></a>, ne vous
+relevâtes que pour suivre le vainqueur! Et vous qui
+demeurez où demeura Kosciusko, qui vous souvenez
+encore de n'avoir pas acquitté la sanglante dette de
+Catherine Pologne! où l'ange de la vengeance passa,
+mais qu'il laissa comme il l'avait trouvée, toujours
+déserte, oublieuse de tes imprescriptibles droits, de
+ton peuple distribué en lots et de ton nom éteint, de
+tes soupirs pour la liberté, de tes longues et abondantes
+larmes, de ce son qui froisse l'oreille du tyran--Kosciusko!
+aux armes!--aux armes!--aux
+armes!--la guerre a soif du sang des serfs et de leur
+czar: le soleil brille sur les minarets de Moscou, cité à
+demi barbare, mais c'est un soleil couchant.--Moscou!
+limite de la longue carrière du héros,--en
+vain le désir de te voir arracha jadis à l'indomptable
+Charles<a id="footnotetag214" name="footnotetag214"></a>
+<a href="#footnote214"><sup class="sml">214</sup></a> une larme glacée;--<i>lui</i>, il te vit;--mais
+comment? avec tes clochers et tes palais en proie à
+un commun incendie. Oui, le soldat y prêta sa mèche
+enflammée, le paysan donna le chaume de sa cabane,
+le marchand livra ses magasins, le prince son château,--et
+Moscou ne fut plus! O le plus sublime
+des volcans! les feux de l'Etna pâlissent devant les
+tiens, et les perpétuelles flammes de l'Hécla sont peu
+de chose: le cratère du Vésuve n'offre plus qu'un
+spectacle usé, bon pour des <i>touristes</i><a id="footnotetag215" name="footnotetag215"></a>
+<a href="#footnote215"><sup class="sml">215</sup></a> ébahis: toi
+seul restes sans rival jusques à l'embrasement futur
+où doivent expirer tous les empires. Et toi; autre
+élément, non moins fort et non moins sévère pour
+donner aux conquérans une leçon dont ils ne profiteront
+pas, toi, dont l'aile glacée frappa de défaillance
+l'armée ennemie, et fis tomber un héros à chaque
+flocon de neige; combien tes victimes souffrirent sous
+les coups de ton bec engourdissant et les étreintes
+de ta serre muette, jusqu'à ce que les bataillons
+succombassent à une dernière et unique angoisse!
+Vainement la Seine cherchera sur ses rives les rangs
+serrés de ses joyeux soldats: vainement la France
+rappellera sous l'ombre de ses vignes ses jeunes enfans;
+leur sang coule à flots plus pressés que ses vins,
+ou, durci en glace humaine, reste immobile dans ces
+momies congelées qui gisent dans les plaines polaires.
+Vainement l'Italie voudrait réchauffer, sous le large
+disque de son soleil, ses guerriers, qui, vaincus par
+l'hiver, disent adieu pour jamais aux rayons de l'astre
+de vie. De tous les trophées amassés par la guerre,
+que restera-t-il au retour? Le char brisé du conquérant!
+son courage encore tout entier! De nouveau
+le cor de Roland a sonné, et non pas en vain.
+Lutzen, où le monarque suédois périt jadis au milieu
+de la victoire<a id="footnotetag216" name="footnotetag216"></a>
+<a href="#footnote216"><sup class="sml">216</sup></a>, voit Napoléon triompher, mais hélas!
+ne le voit pas mourir. Dresde, regarde trois despotes
+fuir devant leur souverain,--souverain comme
+auparavant; mais la fortune épuisée abandonne son
+favori, et la trahison de Leipsick oblige à la fuite
+le mortel jusqu'alors invaincu; le chacal saxon délaisse
+le lion pour se faire le guide de l'ours, du loup
+et du renard; le roi des forêts rétrograde jusques à
+son antre, ressource dernière de son désespoir, mais
+il n'y trouve point asile! Oui, contrées qu'il a parcourues,
+je vous atteste une à une, et toutes ensemble<a id="footnotetag217" name="footnotetag217"></a>
+<a href="#footnote217"><sup class="sml">217</sup></a>!
+O France, dont les vastes et belles campagnes
+furent foulées comme une terre ennemie, et disputées
+pied à pied jusqu'à ce que la trahison, qui seule
+triompha de lui, eût de la colline de Montmartre
+promené ses regards sur Paris abattu! Et toi, île
+qui aperçois de tes remparts la riante Étrurie, toi,
+refuge momentané de l'orgueilleux héros, toi dans
+les bras de qui le jeta le danger, fiancée qui le
+pleures encore! O France, reconquise par une
+simple marche à travers un immense arc de triomphe!
+ô sanglant et trois fois inutile Waterloo, qui prouves
+comme les sots peuvent aussi avoir leur heureuse
+fortune, gagnée moitié par bévue, moitié par perfidie!
+O sombre Sainte-Hélène, avec ton geôlier cruel,--écoute,
+écoute Prométhée<a id="footnotetag218" name="footnotetag218"></a>
+<a href="#footnote218"><sup class="sml">218</sup></a>, du haut de son rocher,
+en appeler à la terre, à l'air, à l'océan, à tout ce
+qui sentit ou sent encore sa puissance et sa gloire,
+à tous ceux qui entendront un nom éternel comme
+le cours des ans: il leur enseigne une maxime si long-tems,
+si souvent, si vainement enseignée,--il leur
+apprend à ne jamais forfaire au devoir. Un seul pas
+dans la vertu eût fait de cet homme le Washington
+de mondes asservis: un seul pas dans la route contraire
+a livré son nom aux caprices des vents; roseau
+de la fortune et fléau des trônes, il fut de la
+renommée le Moloch ou le demi-dieu, le César de sa
+patrie, l'Annibal de l'Europe, mais sans une chute
+aussi honorable que la leur. Pourtant la vanité même
+aurait pu lui enseigner un chemin plus sûr vers la
+gloire où il aspirait, en lui montrant sur la stérile
+page de l'histoire dix mille conquérans pour un seul
+sage. Tandis que vers les cieux monte la paisible mémoire
+de Franklin,--de Franklin, calmant la foudre
+qu'il fit descendre d'en haut, ou tirant du sein d'une
+terre non moins embrasée la liberté et la paix pour
+une nation fière d'un tel enfant; tandis que Washington
+est un cri de ralliement qui ne périra qu'avec
+les échos des airs; tandis que l'Espagnol lui-même,
+si avide d'or et de guerre, oublie Pizarre pour proclamer
+le nom de Bolivar:--hélas! pourquoi faut-il
+que cette même Atlantique, qui donna le signal de
+la liberté, ceigne le tombeau d'un tyran,--roi des
+rois, et pourtant esclave des esclaves; de celui qui
+rompit les fers de tant de millions d'hommes pour
+reconstruire la chaîne que son bras avait mise en
+pièces, et qui méconnut les droits de l'Europe et les
+siens propres pour tomber entre un cachot et un
+trône.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote211"
+name="footnote211"><b>Note 211: </b></a><a href="#footnotetag211">
+(retour) </a> <i>That saw'st the unfledged eaglet chip his shell</i>.
+
+<p>Mot à mot, <i>amenuiser</i>, amincir sa coquille. Nous trouvons une métaphore
+pareille dans ce beau vers d'<i>Hernani</i>, que des <i>gens d'un goût
+difficile</i> ont dit avoir <i>odeur de cuisine</i>..... Pauvres gens!</p>
+
+<p class="mid">J'écraserais dans l'œuf ton aigle impériale.</p>
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote212"
+name="footnote212"><b>Note 212: </b></a><a href="#footnotetag212">
+(retour) </a> Imité de Napoléon.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote213"
+name="footnote213"><b>Note 213: </b></a><a href="#footnotetag213">
+(retour) </a> <i>Who</i> crushed <i>at Iena</i>, crouched <i>at Berlin</i>, etc. Nous avons essayé
+de rendre ce jeu de mots par un équivalent. Ce n'est pas la première fois
+que nous signalons les calembours, ou, pour parler plus noblement, les
+paronomases de Byron, même dans un sujet sérieux.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote214"
+name="footnote214"><b>Note 214: </b></a><a href="#footnotetag214">
+(retour) </a> Charles XII, roi de Suède.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote215"
+name="footnote215"><b>Note 215: </b></a><a href="#footnotetag215">
+(retour) </a> En Angleterre, on regarde les voyages comme le complément d'une
+éducation libérale. Un jeune homme doit faire son <i>tour</i>, et l'on nomme
+<i>tourist</i> celui qui parcourt ou a parcouru la France, la Suisse, l'Italie, etc.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote216"
+name="footnote216"><b>Note 216: </b></a><a href="#footnotetag216">
+(retour) </a> Gustave-Adolphe, père de Christine, périt en 1632, à la bataille de
+Lutzen, qu'il gagna sur les Impériaux. Tout le monde sait que Bonaparte
+gagna aussi à Lutzen, en 1813, une grande bataille.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote217"
+name="footnote217"><b>Note 217: </b></a><a href="#footnotetag217">
+(retour) </a> Le texte anglais s'exprime avec une concision merveilleuse, que j'ai
+crue intraduisible, et qui m'a presque obligé à une paraphrase.
+
+<p><i>Oh ye! and each, and all</i>!</p>
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote218"
+name="footnote218"><b>Note 218: </b></a><a href="#footnotetag218">
+(retour) </a> Je renvoie le lecteur au premier monologue de Prométhée dans Eschyle,
+lorsque sa suite l'a laissé seul, et avant l'arrivée du chœur des
+nymphes de la mer.</blockquote>
+
+<p>6. Mais il n'en sera pas toujours de même:--l'étincelle
+a brillé:--voici que l'Espagnol basané ressent
+ses anciennes ardeurs; ce même courage qui repoussa
+les Maures durant huit cents longues années
+de mutuels massacres, le voilà qui renaît,--et où
+donc? sous ce climat de vengeance où jadis l'Espagne
+fut un synonyme du crime, où Cortès et Pizarre portèrent
+leurs bannières; le jeune continent renie enfin
+son nom de <i>Nouveau-Monde</i>: c'est le <i>vieil</i> esprit
+d'indépendance qui ranime de son souffle brûlant
+les ames de ces corps dégradés, tel qu'autrefois il
+chassa le Perse loin du rivage où la Grèce <i>a été</i>:--mais,
+que dis-je? la Grèce revit à cette heure. Une
+cause commune rassemble en myriades unanimes les
+esclaves de l'est ou les îlotes de l'ouest: déployé sur
+les cimes des Andes et de l'Athos, le même étendard
+brille sur l'un et l'autre monde; l'Athénien ressaisit
+l'épée d'Harmodius, le guerrier du Chili abjure son
+maître étranger; le Spartiate se reconnaît encore
+pour Grec; la liberté naissante orne le cimier des
+Caciques. Vainement les despotes, qui débattent
+leurs intérêts sur l'autre bord, ferment l'oreille aux
+rugissemens de l'Atlantique réveillée: le flux impétueux
+s'avance par le détroit de Calpé<a id="footnotetag219" name="footnotetag219"></a>
+<a href="#footnote219"><sup class="sml">219</sup></a>, chemine légèrement
+à travers la France, terre à demi domptée,
+fond sur le berceau de l'antique Espagnol, et tente
+d'unir l'Ausonie à l'immense Océan: mais, éloigné
+de là pour un moment, et non pour toujours, il
+envahit la mer Egée, qui se rappelle le jour de Salamine.--C'est
+là, oui, c'est là que les vagues se
+soulevèrent, et non point pour être endormies par
+les victoires d'un tyran. Les peuplades isolées, perdues,
+abandonnées dans leurs pressans dangers par
+les chrétiens à qui elles donnèrent leur foi, les
+campagnes désolées, les îles ravagées, les discordes
+nourries, la fraude encouragée, les promesses de
+secours adroitement éludées, et tous ces froids délais
+de plus en plus prolongés dans l'unique espérance
+de s'assurer une proie,--voilà ce qui parlera assez
+haut, voilà comment la Grèce fera voir qu'un ami
+perfide est pire que l'ennemi le plus furieux. Mais
+c'est très-bien: la Grèce seule doit délivrer la Grèce,
+et non pas le barbare avec son masque de paix.
+Comment l'autocrate pourrait-il tout à la fois régner
+sur un parc de serfs, et rendre aux nations la liberté?
+Mieux vaut encore servir le hautain Musulman, que
+de grossir la caravane pillarde des Cosaques; mieux
+vaut travailler pour des maîtres, que de veiller,
+esclave des esclaves; devant la porte d'un château
+russe;--d'être dénombrés par troupeaux, traités
+comme un capital d'hommes, comme un immeuble
+vivant qui n'existe que pour l'esclavage, et donnés
+par milliers au premier courtisan qui sut capter la
+faveur du czar, tandis que le propriétaire immédiat
+ne goûte jamais le sommeil <i>sans</i><a id="footnotetag220" name="footnotetag220"></a>
+<a href="#footnote220"><sup class="sml">220</sup></a>, songer aux déserts
+de la Sibérie. Ah! mieux vaut cent fois succomber
+à son désespoir; plutôt conduire le chameau
+que devenir le pourvoyeur de l'ours!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote219"
+name="footnote219"><b>Note 219: </b></a><a href="#footnotetag219">
+(retour) </a> Détroit de Gibraltar. Calpé est l'une des colonnes d'Hercule.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote220"
+name="footnote220"><b>Note 220: </b></a><a href="#footnotetag220">
+(retour) </a> Le mot est en français dans le texte, au lieu de <i>without</i>, sans aucune
+autre raison que celle du mètre.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>7. Mais ce n'est pas seulement sous cet antique
+climat où la liberté date sa naissance avec la naissance
+du tems, ni seulement aux lieux où, plongée
+dans la nuit, la foule des Incas apparaît comme un
+nuage obscur;--non, ce n'est pas là seulement que
+l'aurore vient de renaître. La célèbre, la romantique
+Espagne repousse de nouveau les usurpateurs loin de
+son sol. Les légions romaines ou les hordes puniques
+ne demandent plus ses campagnes pour lice aux
+exploits de leurs glaives. Ni le Vandale, ni le Visigoth
+ne souillent plus les plaines qui abhorrent l'un
+et l'autre de la même haine. Le vieux Pélayo<a id="footnotetag221" name="footnotetag221"></a>
+<a href="#footnote221"><sup class="sml">221</sup></a> ne rassemble
+plus sur sa montagne les braves guerriers
+qui léguèrent à leurs fils mille ans de combats: cette
+race a été semée et moissonnée; comme s'en souvient
+encore maintes fois le Maure qui soupire sur son
+triste rivage. Long-tems, dans la chanson du paysan
+et dans la page du poète, a vécu la mémoire d'Abencérage:
+les <i>Zégri</i> et les anciens vainqueurs, à leur
+tour vaincus et captifs, sont rentrés dans le barbare
+pays d'où ils sortirent. Ils ont disparu,--eux, leur
+foi, leurs épées, leur empire. Mais ils ont laissé des
+ennemis plus antichrétiens<a id="footnotetag222" name="footnotetag222"></a>
+<a href="#footnote222"><sup class="sml">222</sup></a> qu'eux-mêmes; le monarque
+bigot ou le prêtre bourreau<a id="footnotetag223" name="footnotetag223"></a>
+<a href="#footnote223"><sup class="sml">223</sup></a>, l'inquisition
+avec ses solennels bûchers, le sanglant <i>auto da fe</i><a id="footnotetag224" name="footnotetag224"></a>
+<a href="#footnote224"><sup class="sml">224</sup></a>,
+dont la flamme se nourrit de chairs humaines, et
+que préside le Moloch catholique, froidement cruel,
+fixant avec joie son œil inexorable sur cette flamboyante
+fête de mort. Le souverain, tour à tour trop
+sévère ou trop faible; l'orgueil se targuant de la paresse;
+les nobles abâtardis par une longue décadence;
+l'hidalgo avili; le paysan, moins dégénéré, mais encore
+plus dégradé; le royaume dépeuplé; une marine,
+jadis si fière, devenue oublieuse de la mer;
+les phalanges, jadis impénétrables, complètement
+désorganisées; la forge où se formaient les lames de
+Tolède, depuis long-tems oisive; les trésors étrangers
+affluant chez toutes les nations étrangères, hormis
+chez celle qui les acheta de son propre sang; cette
+langue elle-même, digne rivale de la langue de Rome,
+et naguères aussi commune aux peuples que leur
+idiôme maternel, désormais négligée ou même oubliée:--telle
+fut l'Espagne; telle, dorénavant, elle
+n'est, ni ne sera plus. Les plus terribles de ses
+ennemis, les usurpateurs de son sol, ont senti ce
+qu'a pu faire l'esprit de l'antique Numance ressuscité
+dans la Castille. Sus! sus! debout! indompté torréador!
+Le taureau de Phalaris renouvelle ses mugissemens.
+A cheval, noble hidalgo! ce n'est pas
+en vain que renaît le cri des anciens jours:--«Iago!
+et fermons l'Espagne<a id="footnotetag225" name="footnotetag225"></a>
+<a href="#footnote225"><sup class="sml">225</sup></a>!» Oui, fermez-la dans l'enceinte
+de vos bataillons, élevez la barrière armée
+que rencontra Napoléon.--Une guerre d'extermination;
+les plaines désertes, les rues sans autres habitans
+que des cadavres; la sauvage Sierra, retraite
+de la troupe plus sauvage des guérillas aux panaches
+de vautour, de ces guerriers toujours prêts à
+fondre comme des éperviers sur leur proie; Saragosse
+désespérée, puissante encore dans sa chute;
+l'homme égal en force à un pur esprit, et la jeune
+fille brandissant son glaive mieux que l'amazone elle-même;
+le couteau d'Aragon<a id="footnotetag226" name="footnotetag226"></a>
+<a href="#footnote226"><sup class="sml">226</sup></a>, l'acier de Tolède, la
+fameuse lance de la chevaleresque Castille; la carabine
+catalane, toujours fidèle au but: les coursiers
+d'Andalousie en avant-garde; les torches allumées
+pour faire de Madrid une autre Moscou: enfin, l'esprit
+du Cid passé dans tous les cœurs:--voilà quelle
+a été, quelle est, quelle sera l'Espagne. Avance
+donc, ô France, pour conquérir--non pas l'Espagne,
+mais ta propre liberté.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote221"
+name="footnote221"><b>Note 221: </b></a><a href="#footnotetag221">
+(retour) </a> Plus connu sous le nom de Pélage. Nous avons, d'après Lord Byron,
+donné le nom espagnol, avec sa véritable orthographe.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote222"
+name="footnote222"><b>Note 222: </b></a><a href="#footnotetag222">
+(retour) </a> Le texte dit <i>Yet left more</i> antichristian <i>foes than they</i>.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote223"
+name="footnote223"><b>Note 223: </b></a><a href="#footnotetag223">
+(retour) </a> Le texte dit <i>boucher. The butcher priest</i>.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote224"
+name="footnote224"><b>Note 224: </b></a><a href="#footnotetag224">
+(retour) </a> Acte de foi. Le texte anglais n'a conservé de l'espagnol que le mot
+<i>auto</i> (<i>faith's red auto</i>): nous ne pouvions dire <i>auto</i> de foi.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote225"
+name="footnote225"><b>Note 225: </b></a><a href="#footnotetag225">
+(retour) </a> Ancien cri de guerre espagnol.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote226"
+name="footnote226"><b>Note 226: </b></a><a href="#footnotetag226">
+(retour) </a> Les Aragonais ont une adresse particulière à se servir de cette arme,
+et ils l'ont surtout déployée dans les dernières guerres contre les Français.</blockquote>
+
+<p>8. Mais que vois-je? Un congrès! C'est le nom
+solennel qui rendit libre l'Atlantique! Pouvons-nous
+espérer même chose pour l'Europe vieillie et usée?
+A ce nom s'élèvent, comme autrefois l'ombre de
+Samuel devant les monarchiques regards de Saül,
+les prophètes de la jeune liberté, convoqués des lointains
+climats de Washington et de Bolivar; Henri<a id="footnotetag227" name="footnotetag227"></a>
+<a href="#footnote227"><sup class="sml">227</sup></a>,
+ce Démosthène des forêts, qui lança les foudres de
+sa voix contre le Philippe des mers; le stoïque Franklin,
+ombre énergique, enveloppée des feux célestes
+que sa main apaisa; et Washington, dompteur des
+tyrans. Les voilà tous qui s'éveillent, et qui nous
+commandent de rougir de nos vieilles chaînes ou de les
+briser. Mais, hélas! <i>qui</i> sont-ils, ceux qui composent
+ce sénat d'élus destinés à racheter la foule? <i>Qui</i>
+sont-ils, ceux qui renouvellent ce nom sacré, jusqu'alors
+départi aux conseils assemblés pour le bonheur
+du genre humain? Quels hommes se réunissent
+aujourd'hui à ce vénérable appel? C'est la sainte-alliance,
+qui dit que trois font tout. Terrestre trinité,
+qui revêt une apparence céleste, comme le
+singe contrefait l'homme! Unité pieuse, formée dans
+le dessein unique--de fondre trois sots en un Napoléon.
+Ah! l'Égypte eut des dieux raisonnables en
+comparaison des nôtres: ses chiens et ses bœufs connaissaient
+leur véritable place, et, demeurant en repos
+dans leur chenil ou leur étable, ils ne se souciaient
+que d'être bien et dûment nourris; mais aux
+nôtres, plus affamés, il faut encore quelque chose
+de plus, le pouvoir d'aboyer et de mordre, de répandre
+le sang et dévorer les chairs vivantes. Oh!
+combien étaient plus heureuses que nous les grenouilles
+du bon Ésope! car nous avons pour maîtres
+des soliveaux animés, qui étendent çà et là leur
+masse méchante, et accablent les nations sous leurs
+stupides coups, dans la crainte insensée de laisser
+quelque ouvrage à la cigogne révolutionnaire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote227"
+name="footnote227"><b>Note 227: </b></a><a href="#footnotetag227">
+(retour) </a> Ce Henri, célèbre patriote, est un des hommes les plus extraordinaires,
+et peut-être un des moins connus en Europe; il se distingua,
+dans la révolution de l'Amérique, par un talent merveilleux. Ce fut un
+<i>phénomène</i>, même pour un tems de révolution.
+
+<p>(<i>Note d'un édit. anglais</i>.)</p></blockquote>
+
+<p>9. O trois fois heureuse Vérone, depuis que
+brille sur toi l'impériale présence de la nouvelle trinité!
+Fière d'un tel honneur, ton sol perfide oublie
+la tombe tant vantée de <i>tous les Capulets</i>, tes Scaliger,--(qu'était
+en effet <i>le grand chien</i>, «<i>can
+grande</i>», que je me hasarde de traduire, auprès de
+ces singes bien plus sublimes?)--ton poète Catulle,
+dont les vieux lauriers cèdent à ces lauriers
+nouveaux; ton amphithéâtre où les Romains siégèrent;
+le Dante dont tu accueillis l'exil; ton bon vieillard<a id="footnotetag228" name="footnotetag228"></a>
+<a href="#footnote228"><sup class="sml">228</sup></a>
+pour qui le monde entier était dans ton enceinte,
+et qui ne savait point qu'il y eût quelque
+chose au-delà; ah! plût à Dieu que les hôtes royaux
+que tu renfermes lui ressemblassent au point de ne
+jamais sortir de tes murs! Courage! poussez mille
+cris de joie, gravez des inscriptions, élevez des monumens
+de honte pour dire à la tyrannie que le
+monde est dompté! Courez en foule au théâtre avec
+une rage de loyauté: la comédie n'est pas sur la
+scène, le spectacle est riche en rubans et en croix.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote228"
+name="footnote228"><b>Note 228: </b></a><a href="#footnotetag228">
+(retour) </a> Le fameux vieillard de Vérone.</blockquote>
+
+<p>Allons, bonne Italie, regarde à travers les barreaux
+de ta prison; applaudis, on te le permet: pour cela,
+tes mains chargées de fers sont libres.</p>
+
+<p>10. Brillant spectacle! voyez le czar fat, l'autocrate
+des valses et des combats, aussi désireux d'un
+<i>bravo</i> que d'un royaume, et tout aussi propre à manier
+un éventail qu'à porter un casque; beau comme
+un Calmouk, spirituel comme un Cosaque; ame généreuse
+tant qu'elle n'est pas atteinte par les frimas;
+se laissant à demi amollir par un dégel libéral, mais
+reprenant sa dureté première toutes les fois que le
+soleil levant est environné de nuages; sans autre
+objection à la vraie liberté, sinon que les nations
+deviendraient libres. Comme l'impérial dandy jase
+bien sur la paix! comme il est prêt à délivrer la
+Grèce, si les Grecs voulaient être ses esclaves! Avec
+quelle noblesse il a rendu aux Polonais leur diète,
+puis commandé à la belliqueuse Pologne de demeurer
+en repos! Avec quelle bonté il enverrait les aimables
+pulks<a id="footnotetag229" name="footnotetag229"></a>
+<a href="#footnote229"><sup class="sml">229</sup></a> de la douce Ukraine faire la leçon à
+l'Espagne! Avec quelle majesté royale montrerait-il
+à la fière Madrid sa gracieuse personne, long-tems
+inconnue aux peuples du Sud! Bonheur acheté à
+bon marché, le monde entier le sait,--en ayant les
+Moscovites pour amis ou pour ennemis. Continue,
+monarque homonyme de l'illustre fils de Philippe!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote229"
+name="footnote229"><b>Note 229: </b></a><a href="#footnotetag229">
+(retour) </a> Mot russe, par lequel on désigne particulièrement les bandes de
+Cosaques.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>La Harpe, ton Aristote, te fait signe. Ce que fut la
+Scythie à l'ancien Alexandre, l'Ibérie le sera à toi
+et à tes Scythes. Jeune homme déjà un peu mûr,
+songe à ton prédécesseur sur les bords du Pruth: si
+sa destinée doit être aussi la tienne, tu as pour t'aider
+plus d'une vieille femme, mais point de Catherine<a id="footnotetag230" name="footnotetag230"></a>
+<a href="#footnote230"><sup class="sml">230</sup></a>:
+l'Espagne aussi a des rochers, des rivières
+et des défilés;--l'ours peut tomber dans les piéges
+du lion. Les plaines ardentes de Xérès sont fatales
+aux Goths: crois-tu que le vainqueur de Napoléon
+doive céder à tes armes? Mieux vaut améliorer tes
+déserts, changer tes épées en socs de charrue, raser
+et laver tes hordes de Baskirs, arracher tes états à
+l'esclavage et au knout; que de t'engager tête baissée
+dans une route funeste, pour infester de tes hideuses
+légions la contrée où les lois sont aussi pures que le
+ciel. L'Espagne n'a pas besoin d'engrais: son sol
+est fertile, mais elle ne nourrit pas ses ennemis: ses
+vautours se sont rassasiés depuis peu; voudrais-tu
+leur fournir une nouvelle proie? Hélas! tu ne seras
+pas conquérant, mais pourvoyeur. Je suis Diogène,
+quoique Russes et Huns se tiennent devant mon soleil
+et celui de plusieurs millions d'hommes: mais si
+je n'étais pas Diogène, j'aimerais mieux me traîner
+comme un ver que d'être un <i>tel</i> Alexandre! Soit
+esclave qui voudra: le cynique sera libre; son tonneau
+a des murailles plus dures que Sinope<a id="footnotetag231" name="footnotetag231"></a>
+<a href="#footnote231"><sup class="sml">231</sup></a>; toujours
+il aura en main sa lanterne, pour découvrir
+sur le visage des monarques <i>un honnête homme</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote230"
+name="footnote230"><b>Note 230: </b></a><a href="#footnotetag230">
+(retour) </a> L'adresse de Catherine tira d'embarras Pierre, surnommé le Grand
+(sans doute, par pure courtoisie), lorsqu'il était entouré par les Musulmans
+sur les bords du Pruth.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote231"
+name="footnote231"><b>Note 231: </b></a><a href="#footnotetag231">
+(retour) </a> Patrie de Diogène le Cynique.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>11. Et cependant, que fait la Gaule, terre prolifique
+des ultras <i>nec plus ultra</i>, et de leur bande
+de mercenaires? Que font ses chambres bruyantes,
+et sa tribune, où chaque orateur grimpe avant de
+trouver une parole, et quand elle est trouvée, entend
+pour réponse <i>le mensonge</i>, qui fait écho tout
+alentour? Les représentans de notre Grande-Bretagne
+daignent quelquefois écouter: un sénat gaulois
+a plus de langues que d'oreilles: <i>Constant</i> lui-même,
+leur unique maître en débats politiques<a id="footnotetag232" name="footnotetag232"></a>
+<a href="#footnote232"><sup class="sml">232</sup></a>,
+doit se battre prochainement pour justifier en
+champ-clos son discours. Mais ceci coûte peu aux
+vrais Français, qui toujours aimèrent mieux combattre
+qu'écouter, fût-ce leur propre père. Qu'est-ce,
+en effet, que se tenir ferme devant les boulets,
+au prix de l'obligation d'être long-tems attentifs, et
+de ne jamais interrompre? Telle n'était point en vérité
+la méthode de la vieille Rome, lorsque Cicéron
+frappait de son tonnerre les échos du Forum: mais
+Démosthène a sanctionné le fait, en définissant l'éloquence
+<i>de l'action, toujours de l'action</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote232"
+name="footnote232"><b>Note 232: </b></a><a href="#footnotetag232">
+(retour) </a> Byron oublie le général Foy, Manuel, M. Royer-Collard, et tant
+d'autres orateurs dont le nom ne s'offre pas tout de suite à notre plume.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>12. Mais où est le monarque? a-t-il dîné? ou
+bien gémit-il encore sous la pesante dette de l'indigestion?
+Les <i>pâtés</i><a id="footnotetag233" name="footnotetag233"></a>
+<a href="#footnote233"><sup class="sml">233</sup></a> révolutionnaires se sont-ils soulevés,
+et les royales entrailles se sont-elles changées
+en prison? Le mécontentement a-t-il mis les troupes
+en fermentation; ou bien <i>nulle</i> fermentation n'a-t-elle
+suivi les perfides potages<a id="footnotetag234" name="footnotetag234"></a>
+<a href="#footnote234"><sup class="sml">234</sup></a>? Les cuisiniers carbonari
+n'auraient-ils pas assez prodigué la carbonnade<a id="footnotetag235" name="footnotetag235"></a>
+<a href="#footnote235"><sup class="sml">235</sup></a>
+à chaque service? ou les docteurs impitoyables
+auraient-ils conseillé la diète? Ah! dans tes regards
+abattus je lis que la France entière n'a pas d'autres
+instrumens de trahison que ses cuisiniers, ô bon et
+classique L--! Est-il, peux-tu dire, désirable
+d'être le <i>Désiré</i>? Pourquoi abandonnas-tu le calme
+le verdoyant séjour d'Hartwell, la table d'Apicius et
+les odes d'Horace, pour régir un peuple qui ne veut
+pas être régi, et qui aime beaucoup mieux un fesseur
+qu'un professeur<a id="footnotetag236" name="footnotetag236"></a>
+<a href="#footnote236"><sup class="sml">236</sup></a>? Ah! les trônes ne cadraient
+ni à ton tempérament ni à ton goût, la table te voit
+bien mieux placé: doux épicurien, fait pour être un
+hôte aimable et un non moins bon convive, pour
+parler de littérature et connaître par cœur, <i>à moitié</i>
+l'art du poète, et <i>à fond</i> l'art du gourmand<a id="footnotetag237" name="footnotetag237"></a>
+<a href="#footnote237"><sup class="sml">237</sup></a>; toujours
+érudit, de tems en tems spirituel, et gracieux
+quand la digestion le permet;--mais non pas né
+pour gouverner une terre asservie ou libre, la goutte
+était déjà pour toi un suffisant martyre!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote233"
+name="footnote233"><b>Note 233: </b></a><a href="#footnotetag233">
+(retour) </a> Le mot est en français dans le texte.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote234"
+name="footnote234"><b>Note 234: </b></a><a href="#footnotetag234">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Have discontented movements stirr'd the troops;</i></p>
+<p><i>Or have</i> no <i>movements follow'd trait'rous soups</i>?</p>
+</div></div>
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote235"
+name="footnote235"><b>Note 135: </b></a><a href="#footnotetag235">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Have</i> carbonaro <i>cooks not</i> carbonadoed</p>
+<p><i>Each course enough</i>?</p>
+</div></div>
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote236"
+name="footnote236"><b>Note 236: </b></a><a href="#footnotetag236">
+(retour) </a> C'est un jeu de mots analogue à celui du texte:
+
+<p><i>And love much rather to be</i> scourged <i>than</i> schooled.</p>
+
+<p>Le peuple français a enfin regimbé sous le fouet, et reconquis pour
+jamais sa liberté.</p>
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote237"
+name="footnote237"><b>Note 237: </b></a><a href="#footnotetag237">
+(retour) </a> <i>A moitié, à fond</i>, sont en français dans le texte.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>13. Et la noble Albion passera-t-elle sans recevoir
+d'un hardi Breton l'ordinaire phrase d'éloges?
+Ses arts,--ses armes,--et George,--et la
+gloire et les îles,--et l'heureuse Bretagne,--les
+sourires de la richesse et de la liberté,--les côtes
+blanchâtres et escarpées qui forcèrent l'invasion à
+se tenir au large,--le contentement des sujets à l'épreuve
+des taxes,--l'orgueilleux Wellington, avec
+son bec d'aigle si recourbé que son nez est le croc
+où il suspend le monde<a id="footnotetag238" name="footnotetag238"></a>
+<a href="#footnote238"><sup class="sml">238</sup></a>!--et Waterloo,--et le
+commerce,--et--(chut! ne lâchons pas encore
+une syllabe sur les impôts, ni sur la dette)--et
+cet homme qu'on ne pleure jamais (assez), Castlereagh,
+dont le canif fendit l'autre jour une plume
+d'oie<a id="footnotetag239" name="footnotetag239"></a>
+<a href="#footnote239"><sup class="sml">239</sup></a>--et <i>les pilotes qui ont triomphé de tous les
+orages</i>,--(mais, n'altérez pas un nom, même pour
+la rime.)<a id="footnotetag240" name="footnotetag240"></a>
+<a href="#footnote240"><sup class="sml">240</sup></a>» Voilà les lieux communs, jusqu'ici
+chantés si souvent, qu'à mon sens, nous n'avons plus
+désormais besoin de les chanter; on les trouve partout
+dans tant de volumes qu'il n'y a aucune nécessité
+que vous les trouviez ici. Toutefois, il nous reste
+encore l'espérance d'un <i>régime</i>, conforme à la raison,
+et, ce qui est plus étrange, à la <i>rime</i><a id="footnotetag241" name="footnotetag241"></a>
+<a href="#footnote241"><sup class="sml">241</sup></a>; ton génie nous
+permet de l'espérer, ô Canning! toi qui, homme
+d'état par éducation, mais, né homme d'esprit, ne
+pus jamais, même dans cette stupide chambre, abaisser
+ton poétique enthousiasme à une prose froide et
+plate: notre dernier, notre meilleur, notre unique
+orateur, moi, je puis te louer,--ce que les torys
+ne font plus, ou du moins pas autant;--ils te haïssent,
+grand homme, parce que tu les soutiens encore
+moins que tu ne leur en imposes. La meute se
+rassemblera dès que le chasseur aura crié: holà!
+elle le suivra, bande docile, partout où il la conduira.
+Mais ne t'y méprends pas; leurs hurlemens
+ne sont pas des cris d'amour, leur aboiement après
+le gibier n'est pas un éloge. Encore moins fidèles
+que la troupe quadrupède, les bipèdes, au moindre
+soupçon d'odeur, reviendraient sur leurs pas. Les
+liens qui attachent ta selle ne s'ont pas encore tout-à-fait
+sûrs, et l'on ne peut pas se fier beaucoup aux
+jarrets du royal étalon. Le lourd et vieux cheval
+blanc est enclin à broncher, à ruer, à se laisser parfois,
+lui et son cavalier, dans la boue. Mais que
+vois-je? l'animal est saignant.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote238"
+name="footnote238"><b>Note 238: </b></a><a href="#footnotetag238">
+(retour) </a> <i>That nose, the hook where he suspends the world</i>.
+
+<p><i>Naso suspendit adunco</i>.</p>
+
+<p>(<span class="sc">Horace</span >.)</p>
+
+<p>Le poète romain applique cette expression à un homme qui était simplement
+impérieux envers son ami.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote239"
+name="footnote239"><b>Note 239: </b></a><a href="#footnotetag239">
+(retour) </a> <i>Whose pen-knife slit a goose-quill t'other day</i>: il y a un jeu de
+mots intraduisible, <i>quill</i> ayant un double sens, celui de <i>plume</i> et celui
+de tuyau, et indiquant par là l'artère carotide que Castlereagh se coupa.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote240"
+name="footnote240"><b>Note 240: </b></a><a href="#footnotetag240">
+(retour) </a> Toutes ces phrases sont des lambeaux de Southey et autres poètes
+courtisans; la dernière parenthèse indique qu'un de ces poètes avait altéré,
+pour la justesse de la rime, le nom de son héros.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote241"
+name="footnote241"><b>Note 241: </b></a><a href="#footnotetag241">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Yet something may remain perchance to</i> chime</p>
+<p><i>With reason, and, what's stranger still, with</i> rhyme.</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<p>14. Hélas! pauvre contrée<a id="footnotetag242" name="footnotetag242"></a>
+<a href="#footnote242"><sup class="sml">242</sup></a>! comment la langue
+ou la plume déplorera-t-elle tes <i>country-gentlemen</i>,
+aujourd'hui pris au dépourvu, les derniers à imposer
+silence au cri de guerre, les premiers à faire de
+la paix une maladie? Pourquoi sont nés tous ces patriotes
+de campagne<a id="footnotetag243" name="footnotetag243"></a>
+<a href="#footnote243"><sup class="sml">243</sup></a>? pour chasser, voter, et hausser
+le prix du grain? Mais le grain, comme toute
+chose mortelle, doit tomber: oui, tout tombe, rois,
+conquérans, et principalement le cours des marchés.
+Devez-vous donc tomber avec chaque épi de blé?
+Pourquoi troubliez-vous Bonaparte dans son empire?
+Il était votre grand Triptolème: ses vices ne détruisaient
+que des royaumes, mais maintenaient vos prix:
+il agrandissait, au profit et au contentement de tous
+les lords, le grand œuvre d'alchimie agraire que l'on
+appelle <i>rente</i><a id="footnotetag244" name="footnotetag244"></a>
+<a href="#footnote244"><sup class="sml">244</sup></a>. Pourquoi le tyran trébucha-t-il chez
+les Tartares, et fit-il baisser le froment à un taux si
+désespérant? cet homme valait beaucoup plus sur
+son trône. A dire vrai, le sang et l'argent étaient
+répandus sans mesure; mais qu'est-ce que cela? le
+crime peut en retomber sur la Gaule. Mais le pain
+était cher, le fermier payait exactement, et les arpens
+de terre acquittaient leur dette au jour fixé. Maintenant,
+qu'est devenu le compte clair et net de l'ale?
+le métayer, fier de sa bourse bien arrondie, et connu
+pour n'avoir jamais manqué à un paiement? la ferme
+qui jusqu'ici ne resta jamais sur les bras du propriétaire?
+le marais converti en champ fertile? l'espoir
+impatient de l'expiration du bail? les fermages portés
+au double? Ah! que la paix est un grand mal!
+En vain l'on propose des prix pour exciter le génie
+du cultivateur, en vain la chambre des communes
+vote son bill patriotique, l'<i>intérêt foncier</i>,--(peut-être
+comprendrez-vous mieux la phrase en supprimant
+l'épithète)<a id="footnotetag245" name="footnotetag245"></a>
+<a href="#footnote245"><sup class="sml">245</sup></a>--l'intérêt frappe tous les échos
+de ses gémissemens, dans la crainte que l'aisance
+ne descende jusqu'au pauvre. Vite! vite! rentes foncières<a id="footnotetag246" name="footnotetag246"></a>
+<a href="#footnote246"><sup class="sml">246</sup></a>,
+hâtez-vous de hausser: sinon le ministère
+perdra ses votes; le patriotisme, si délicat et si pur,
+baissera ses pains au prix courant, car, hélas! <i>les
+pains et les poissons</i>, naguère cotés si haut, aujourd'hui
+ne sont plus;--les fours sont fermés, les pêcheries
+à sec, et après tant de millions dépensés, il
+ne reste plus qu'à devenir modérés et contens. Ceux
+qui ne le sont pas <i>ont eu</i> leur tour,--et toujours
+tour à tour l'urne de la fortune verse le bien et le
+mal. Qu'ils trouvent aujourd'hui leur récompense
+dans leur vertu, et qu'ils partagent les heureuses
+destinées qu'eux-mêmes ont préparées. Voyez donc
+cet essaim de Cincinnatus sans gloire, fermiers de la
+guerre et dictateurs des fermes! <i>Leur</i> soc fut le glaive
+remis entre des mains mercenaires, <i>leurs</i> champs
+s'engraissèrent du sang des autres contrées. Sains et
+saufs dans leurs granges, ces laboureurs sabins envoyèrent
+leurs frères aux combats,--et pourquoi?
+pour la rente<a id="footnotetag247" name="footnotetag247"></a>
+<a href="#footnote247"><sup class="sml">247</sup></a>! Chaque année ils votèrent par immenses
+budgets le sang, les sueurs, les millions de
+la nation en larmes,--et pourquoi? pour la rente!
+Ils beuglaient, dînaient, buvaient, et juraient qu'ils
+étaient prêts à mourir pour l'Angleterre; pourquoi
+donc vivre? pour la rente! La paix a produit le mécontentement
+général de ces patriotes à grand marché<a id="footnotetag248" name="footnotetag248"></a>
+<a href="#footnote248"><sup class="sml">248</sup></a>;
+la guerre était pour eux la rente! Comment
+rétablir leur amour de la patrie, rétablir les millions
+follement dépensés?--en rétablissant la rente.
+Ne rendront-ils donc pas les trésors prêtés? non sans
+doute: il faut tout sacrifier à la hausse de la rente.
+Leur bien, leur mal, leur santé, leur richesse<a id="footnotetag249" name="footnotetag249"></a>
+<a href="#footnote249"><sup class="sml">249</sup></a>,
+leur joie ou leur chagrin, leur être, leur fin, leur
+but, leur religion, c'est la rente! la rente! rien que
+la rente! O Ésaü, tu vendis ton droit d'aînesse pour
+un plat de lentilles: tu aurais dû gagner plus, ou
+manger moins; maintenant tu as avalé goulument
+ton potage, tes réclamations sont vaines; Jacob dit
+que le marché tient. Tel fut, seigneurs terriens<a id="footnotetag250" name="footnotetag250"></a>
+<a href="#footnote250"><sup class="sml">250</sup></a>,
+votre appétit pour la guerre; et, gorgés de sang,
+vous grognez pour une blessure! Quoi donc? voudrait-on
+étendre ce tremblement du sol jusqu'à la
+caisse publique, et, quand la terre s'écroule, ébranler
+le papier consolidé? pourvu que la rente foncière
+se relève, faire tomber la banque et la nation,
+et fonder sur la bourse un <i>fundling</i> hôpital? puis,
+tandis que la religion se débat dans les convulsions
+de l'agonie, notre sainte mère l'église ne pleure que
+sur ses dîmes, comme Niobé sur ses enfans: les
+prélats sont condamnés au sort des saints, et l'orgueilleux
+<i>pluralist</i><a id="footnotetag251" name="footnotetag251"></a>
+<a href="#footnote251"><sup class="sml">251</sup></a> se voit réduit à un seul bénéfice.
+L'église, l'état et la faction luttent au milieu des ténèbres,
+dans l'arche commune où le déluge les ballotte.
+Sans évêques, sans banques, sans dividendes,
+une autre Babel s'élève,--mais la Bretagne finit.
+Et pourquoi? pour choyer les besoins de l'égoïsme,
+et étayer le tertre de ces fourmis, maîtresses des
+champs. <i>Regarde ces fourmis, paresseux, et sois
+sage</i><a id="footnotetag252" name="footnotetag252"></a>
+<a href="#footnote252"><sup class="sml">252</sup></a>: admire leur patience dans chaque sacrifice,
+jusqu'à ce que tu aies appris à sentir la leçon de leur
+orgueil, la valeur des taxes et de l'homicide; admire
+leur justice qui renierait volontiers la dette des nations:--et
+pourtant cette dette, répondez, je vous
+prie, <i>qui l'a faite si haute</i>?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote242"
+name="footnote242"><b>Note 242: </b></a><a href="#footnotetag242">
+(retour) </a> Il reste dans la traduction une inévitable obscurité, parce que Byron
+joue sur le double sens de <i>country</i>, patrie et campagne.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote243"
+name="footnote243"><b>Note 243: </b></a><a href="#footnotetag243">
+(retour) </a> <i>Country patriots</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote244"
+name="footnote244"><b>Note 244: </b></a><a href="#footnotetag244">
+(retour) </a> En anglais, <i>rent</i> est une expression technique, spéciale pour designer
+exclusivement le revenu d'une propriété terrienne.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote245"
+name="footnote245"><b>Note 245: </b></a><a href="#footnotetag245">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>The</i> landed interest--(<i>you may understand</i></p>
+<p><i>The phrase much better leaving out the land</i>).</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote246"
+name="footnote246"><b>Note 246: </b></a><a href="#footnotetag246">
+(retour) </a> C'est ainsi que nous traduisons et devons traduire <i>rents</i>, qui, dans
+le texte, n'est accompagné d'aucun adjectif.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote247"
+name="footnote247"><b>Note 247: </b></a><a href="#footnotetag247">
+(retour) </a> Comme en français le mot <i>rente</i> employé seul indique spécialement
+le revenu de l'argent, et non pas le revenu des terres, nous prévenons
+nos lecteurs qu'ici il faut l'entendre dans le sens anglais (rente foncière):
+ce mot se répétant neuf fois, on sent pourquoi nous avons préféré à un
+anglicisme une périphrase lourde.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote248"
+name="footnote248"><b>Note 248: </b></a><a href="#footnotetag248">
+(retour) </a> <i>These high market patriots</i>.--Pour rendre cette expression énergique
+et concise, nous avons employé une locution ancienne.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote249"
+name="footnote249"><b>Note 249: </b></a><a href="#footnotetag249">
+(retour) </a> Il y a un jeu de mots: <i>Health, wealth</i>.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote250"
+name="footnote250"><b>Note 250: </b></a><a href="#footnotetag250">
+(retour) </a> <i>Landlords</i>.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote251"
+name="footnote251"><b>Note 251: </b></a><a href="#footnotetag251">
+(retour) </a> <i>And proud pluralities subside to one</i>.
+
+<p>Nous avons hasardé de franciser le mot <i>pluralist</i>, qui désigne spécialement
+l'individu cumulant plusieurs bénéfices ecclésiastiques. Si cela
+déplaît, qu'on mette à la place le mot <i>cumulard</i>, moins étrange, mais
+plus général et plus vague.</p>
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote252"
+name="footnote252"><b>Note 252: </b></a><a href="#footnotetag252">
+(retour) </a> Citation.</blockquote>
+
+<p>15. <a id="footnotetag253" name="footnotetag253"></a>
+<a href="#footnote253"><sup class="sml">253</sup></a>Ou bien guide tes voiles entre ces roches
+trompeuses, nouvelles symplégades<a id="footnotetag254" name="footnotetag254"></a>
+<a href="#footnote254"><sup class="sml">254</sup></a>,--écueils féconds
+en naufrages, où Midas pourrait voir de nouveau
+ses souhaits accomplis en papier réel ou en or
+imaginaire: ce magique palais d'Alcine montre plus
+de richesses que la Bretagne n'en eut jamais à perdre,
+fût-elle tout entière une mine pure d'atomes
+étrangers, fussent tous ses cailloux sortis du Pactole.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote253"
+name="footnote253"><b>Note 253: </b></a><a href="#footnotetag253">
+(retour) </a> La Bourse.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote254"
+name="footnote254"><b>Note 254: </b></a><a href="#footnotetag254">
+(retour) </a> Ce sont deux rochers, situés à l'embouchure du Bosphore, dans le
+Pont-Euxin. Les poètes anciens en ont parlé comme de deux masses mobiles
+qui s'entrechoquaient pour abîmer les navires engagés dans ce
+passage.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>Là s'ouvre le tripot de la fortune, tandis qu'une
+vaine rumeur tient l'enjeu, et que le monde tremble
+de forcer les banquiers à la banqueroute<a id="footnotetag255" name="footnotetag255"></a>
+<a href="#footnote255"><sup class="sml">255</sup></a>
+. Combien
+la Bretagne est riche, non pas, il est vrai, en mines,
+en paix, en aisance, en blé, en huile ni en vins.
+Ce n'est pas une terre de Chanaan, pleine de lait et
+de miel, ni d'autre monnaie courante que ses siclés
+de papier<a id="footnotetag256" name="footnotetag256"></a>
+<a href="#footnote256"><sup class="sml">256</sup></a>
+. Mais ne refusons pas d'avouer la vérité:
+jamais terre chrétienne fut-elle si riche en juifs? Le
+bon roi Jean<a id="footnotetag257" name="footnotetag257"></a>
+<a href="#footnote257"><sup class="sml">257</sup></a>
+ ne leur laissa que les dents: mais aujourd'hui,
+ô rois, tous tant que vous êtes, ce sont
+les juifs qui vous tirent poliment les vôtres, ce sont
+eux qui régissent tous les états, tous les événemens,
+tous les souverains, et qui font voyager un emprunt
+<i>de l'Indus jusqu'au pôle</i>. Les trois frères<a id="footnotetag258" name="footnotetag258"></a>
+<a href="#footnote258"><sup class="sml">258</sup></a>
+,--le banquier,
+le <i>broker</i><a id="footnotetag259" name="footnotetag259"></a>
+<a href="#footnote259"><sup class="sml">259</sup></a>
+,--et le baron--se hâtent de
+porter secours à nos tyrans banqueroutiers,--et
+non pas aux nôtres seulement; la Colombie voit aussi
+les heureuses spéculations se succéder les unes aux
+autres, et les philanthropiques enfans d'Israël daignent
+soutirer goutte à goutte leur gentil droit de
+courtage aux veines épuisées de l'Espagne<a id="footnotetag260" name="footnotetag260"></a>
+<a href="#footnote260"><sup class="sml">260</sup></a>
+. Sans
+l'aide d'Abraham, la Russie ne peut marcher: c'est
+l'or, non pas l'acier, qui élève les arcs de triomphe.
+Deux juifs, race choisie, peuvent trouver en tout
+royaume leur <i>terre promise</i>: deux juifs humilient les
+Romains, et haussent le Hun maudit, plus brutal
+que dans les anciens jours: deux juifs,--vrais
+juifs, et non pas samaritains,--gouvernent le
+monde avec tout l'esprit de leur secte. Que leur importe
+le bonheur de la terre? Un congrès forme leur
+<i>nouvelle Jérusalem</i>, où les appellent les baronies et
+les cordons.--O saint Abraham! vois-tu ce spectacle?
+tes sectateurs se mêlent à ces royaux pourceaux<a id="footnotetag261" name="footnotetag261"></a>
+<a href="#footnote261"><sup class="sml">261</sup></a>,
+qui ne crachent pas sur leur juive souquenille<a id="footnotetag262" name="footnotetag262"></a>
+<a href="#footnote262"><sup class="sml">262</sup></a>,
+mais qui les honorent comme personnages
+de conséquence.--(Qu'est devenu, ô Pope, ton
+vigoureux jarret? ne pourrait-il accorder à Juda la
+faveur de quelques coups de pied? ou bien a-t-il
+donc cessé de <i>ruer contre l'aiguillon</i><a id="footnotetag263" name="footnotetag263"></a>
+<a href="#footnote263"><sup class="sml">263</sup></a>
+?) Vois dans le
+pays de Shylock<a id="footnotetag264" name="footnotetag264"></a>
+<a href="#footnote264"><sup class="sml">264</sup></a>
+ les juifs prêts de nouveau à retrancher
+du cœur des nations une livre de chair<a id="footnotetag265" name="footnotetag265"></a>
+<a href="#footnote265"><sup class="sml">265</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote255"
+name="footnote255"><b>Note 255: </b></a><a href="#footnotetag255">
+(retour) </a> <i>And the world trembles to bid</i> brokers break.
+
+<p>--<i>Broker</i> indique plus particulièrement ce que nous entendons par
+<i>agent de change</i>. Nous y avons substitué le mot <i>banquier</i>, pour conserver
+la paronomase par dérivation.</p>
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote256"
+name="footnote256"><b>Note 256: </b></a><a href="#footnotetag256">
+(retour) </a> <i>Paper shekels</i>.--Le sicle est une monnaie dont il est question
+dans la Bible.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote257"
+name="footnote257"><b>Note 257: </b></a><a href="#footnotetag257">
+(retour) </a> Jean-sans-Terre, sous le règne duquel les Juifs souffrirent les plus
+cruelles exactions.
+
+<p>(N. du Tr.)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote258"
+name="footnote258"><b>Note 258: </b></a><a href="#footnotetag258">
+(retour) </a> Byron désigne les trois Rothschild, celui de Paris, celui de Londres
+et celui de Vienne.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote259"
+name="footnote259"><b>Note 259: </b></a><a href="#footnotetag259">
+(retour) </a> <i>Courtier, agent-de-change</i> ne rendent qu'à peu près, et d'une
+manière fausse, ce que les Anglais nomment <i>broker</i>.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote260"
+name="footnote260"><b>Note 260: </b></a><a href="#footnotetag260">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>And philanthropic Israel deign us to drain</i></p>
+<p><i>Her mild</i> per centage (littéralement: son <i>tant pour cent</i>)</p>
+<p><i>from exhausted Spain</i>.</p>
+</div></div>
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote261"
+name="footnote261"><b>Note 261: </b></a><a href="#footnotetag261">
+(retour) </a> <i>These royal</i> swine.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote262"
+name="footnote262"><b>Note 262: </b></a><a href="#footnotetag262">
+(retour) </a> Citation: <i>On their jewish gabardine</i>.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote263"
+name="footnote263"><b>Note 263: </b></a><a href="#footnotetag263">
+(retour) </a> Citation: <i>Kick against the pricks</i>.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote264"
+name="footnote264"><b>Note 264: </b></a><a href="#footnotetag264">
+(retour) </a> Le Juif du <i>Marchand de Venise</i>.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote265"
+name="footnote265"><b>Note 265: </b></a><a href="#footnotetag265">
+(retour) </a> Citation: <i>Pound of flesh</i>.
+
+<p>(N. du Tr.)</p></blockquote>
+
+<p>16. Étrange spectacle! ce congrès fut destiné à
+unir ce qui ne peut être uni, ce qui est incompatible.
+Je ne parle pas des souverains;--ils sont tous semblables,
+monnaie commune, telle qu'elle fut toujours
+frappée. Mais ceux qui régissent les marionnettes,
+qui en remuent les fils, offrent plus de bigarrure que
+leurs lourds monarques: ce sont juifs, auteurs, généraux,
+charlatans, qui s'assemblent, tandis que
+l'Europe s'émerveille d'un si vaste dessein. Là, Metternich,
+premier parasite du pouvoir, prodigue ses
+cajoleries: là, Wellington oublie de combattre; là,
+Châteaubriand compose de nouveaux livres des <i>Martyrs</i><a id="footnotetag266" name="footnotetag266"></a>
+<a href="#footnote266"><sup class="sml">266</sup></a>;
+les rusés Grecs intriguent pour les stupides
+Tartares; Montmorency, ennemi juré des chartes,
+devient un diplomate de grand <i>éclat</i><a id="footnotetag267" name="footnotetag267"></a>
+<a href="#footnote267"><sup class="sml">267</sup></a> pour fournir
+des articles aux <i>Débats</i>; pour lui, la guerre est chose
+sûre,--et cependant pas aussi certaine que son congé
+signifié par le <i>Moniteur</i>. Hélas! comment son cabinet
+put-il errer ainsi? la paix vaut-elle un ministre-ultra?
+Il tombe, en vérité, mais peut-être pour se relever
+<i>presque aussi vite qu'il a conquis l'Espagne</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote266"
+name="footnote266"><b>Note 266: </b></a><a href="#footnotetag266">
+(retour) </a> M. Châteaubriand, qui n'a pas oublié l'auteur dans le ministre, reçut
+à Vérone un joli compliment d'un souverain lettré: «Ah! monsieur
+C--; êtes-vous parent de ce Châteaubriand qui--qui--qui a
+<i>écrit quelque chose</i>?» On dit que l'auteur d'<i>Atala</i> se repentit pour un
+instant d'être un <i>légitime lui-même</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote267"
+name="footnote267"><b>Note 267: </b></a><a href="#footnotetag267">
+(retour) </a> En français dans le texte, pour rimer avec <i>Débats</i>, qui est également
+en français.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>17. Assez de cela!--un spectacle plus triste détourne
+et fixe les regards de ma muse, qui s'en défend
+en vain. L'impériale archiduchesse, l'impériale fiancée,
+l'impériale victime--sacrifiée à l'orgueil! cette
+mère de l'enfant, espoir du héros, du jeune Astyanax
+de la moderne Troie: cette femme, maintenant ombre
+pâle de la plus grande reine que la terre ait encore
+à voir, ou ait jamais vue; elle s'éclipse parmi
+les fantômes du moment! Objet de pitié, débris de
+puissance! oh! raillerie cruelle! L'Autriche ne peut-elle
+donc épargner une fille? Qu'est-ce que la veuve
+de la France a fait là? Sa véritable place était sur
+les rivages de Sainte-Hélène; son seul trône, sur le
+tombeau de Napoléon. Mais non:--elle doit encore
+conserver un petit royaume sous la garde assidue de
+son formidable chambellan; martial argus qui, sans
+avoir cinquante paires d'yeux, doit veiller sur elle
+au milieu de ces pompes chétives. Elle ne partage
+plus l'empire qu'elle partagea en vain, l'empire qui,
+surpassant celui de Charlemagne, s'étendit depuis
+Moscou jusques aux mers du sud; mais elle gouverne
+encore le pastoral duché du fromage<a id="footnotetag268" name="footnotetag268"></a>
+<a href="#footnote268"><sup class="sml">268</sup></a>, où Parme
+voit le voyageur accourir pour noter les affiquets
+de cette cour de contrefaçon. Mais la voilà qui paraît,
+cette femme! Elle se montre en spectacle à
+Vérone, mais privée de toute splendeur: elle se
+montre,--tandis que les nations regardent et demeurent
+en deuil,--avant même que les cendres
+de son époux aient eu le tems de se glacer sous le
+ciel inhospitalier de l'exil: (si toutefois ces cendres
+augustes peuvent jamais devenir froides;--mais
+non,--elles cachent encore des feux qui s'échapperont
+de la terre.) La voilà qui s'avance, la nouvelle
+Andromaque!--(non l'Andromaque de Racine ou
+d'Homère.) Voyez, elle marche, appuyée sur le bras
+de Pyrrhus. Oui, cette main, rouge encore du sang
+de Waterloo, cette main, qui trancha le sceptre à demi
+brisé d'un premier époux, est offerte et acceptée!
+L'impudeur d'une esclave serait-elle montée plus haut
+ou descendue plus bas?--<i>Lui</i>, cependant, il gît
+dans sa tombe encore fraîche! Quant à elle, ni ses
+yeux, ni ses joues ne trahissent aucune lutte intérieure,
+et l'<i>ex</i>-impératrice devient aussi bien <i>ex</i>-épouse.
+Tant les ames royales ont d'égard pour les
+nœuds humains! Pourquoi donc respecteraient-elles
+les sentimens des hommes, quand les leurs ne sont
+pour elles-mêmes qu'un jeu?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote268"
+name="footnote268"><b>Note 268: </b></a><a href="#footnotetag268">
+(retour) </a> Tout le monde sait ce que c'est que le Parmesan.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>18. Mais, fatigué des folies étrangères, je retourne
+dans ma patrie, et j'esquisse le groupe,--le tableau
+encore à venir. Ma muse allait pleurer, mais,
+avant de laisser couler ses larmes, elle surprit sir
+William Curtis en jupon retroussé. Tandis que les
+chefs de tous les clans highlandais accouraient en
+foule pour saluer leur frère, Vich Ian Alderman!--tandis
+que l'hôtel-de-ville devient tout-à-fait gaélique,
+et répète les rugissemens erses, tandis que le conseil
+s'écrie d'une commune voix: «Claymore!»--à voir
+les tartans de la fière Calédonie environner comme
+une ceinture le gros <i>sirloin</i><a id="footnotetag269" name="footnotetag269"></a>
+<a href="#footnote269"><sup class="sml">269</sup></a> d'une cité celtique, ma
+muse éclata en rires si bruyans, que je m'éveillai,
+et ce n'était plus un rêve!</p>
+
+<p>Ici, lecteur, nous nous arrêterons:--s'il n'y a
+pas de mal dans ce premier essai,--vous aurez
+peut-être un second <i>carmen</i><a id="footnotetag270" name="footnotetag270"></a>
+<a href="#footnote270"><sup class="sml">270</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote269"
+name="footnote269"><b>Note 269: </b></a><a href="#footnotetag269">
+(retour) </a> <i>Sirloin</i>, vieux mot qui signifie littéralement <i>seigneur longe de
+veau</i>, et se dit des rois anglais faits chevaliers dans un accès de bonne
+humeur.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote270"
+name="footnote270"><b>Note 270: </b></a><a href="#footnotetag270">
+(retour) </a> Le mot est en latin dans le texte anglais.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+<br>
+<p class="mid">FIN DE L'AGE DE BRONZE.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h1>ROMANCE</h1>
+
+<h5>MUY DOLOROSO</h5>
+
+<h3>DEL SITIO Y TOMA DE ALHAMA.</h3>
+
+<br><br><br>
+
+<p>La ballade originale, soit en espagnol, soit en arabe (car elle existait
+dans l'une et l'autre langue), produisait une telle impression, qu'il était
+défendu aux Maures de la chanter dans Grenade, sous peine de la vie.</p>
+
+<hr class="short">
+
+<p>Nous avons cru devoir, à l'exemple des meilleures éditions anglaises,
+donner le texte espagnol, que les amateurs ne pourraient se procurer
+qu'avec grande peine. Au reste, c'est le texte anglais que nous traduisons
+avec la fidélité la plus rigoureuse. Ainsi, l'on pourra juger de
+l'exactitude de Lord Byron comme traducteur.</p>
+
+<p><span class="rig">(<i>N. du Tr.</i>)</span><br><br></p>
+<br><br>
+<hr>
+<h2>TRÈS-PLAINTIVE BALLADE</h2>
+
+<h5>SUR</h5>
+
+<h3>LE SIÉGE ET LA CONQUÊTE D'ALHAMA<a id="footnotetag271" name="footnotetag271"></a>
+<a href="#footnote271"><sup class="sml">271</sup></a>;</h3>
+
+
+<h5>LAQUELLE, EN LANGUE ARABE, A LE SENS SUIVANT.</h5>
+<hr class="short">
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote271"
+name="footnote271"><b>Note 271: </b></a><a href="#footnotetag271">
+(retour) </a> Jolie et assez grande ville d'Espagne, dans le royaume de Grenade.
+
+<p>(<i>N. du. Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<br>
+<p>1. Le roi Maure traverse à la hâte la royale ville
+de Grenade; il va des portes d'Elvira à celles de Bivarambla.</p>
+
+<p>Malheur à moi, Alhama!</p>
+
+<p>2. Une dépêche annonce au monarque, que la
+cité d'Alhama a succombé. Il jeta le papier dans le
+feu, et tua le messager.</p>
+
+<p>Malheur à moi, Alhama!</p>
+
+<p>3. Il quitte sa mule et monte son cheval: puis il
+presse son coursier à travers la rue de Zacatin, jusques
+à l'Alhambra.</p>
+
+<p>Malheur à moi, Alhama!</p>
+
+<p>4. Quand il eut atteint les murs de l'Alhambra,
+soudain il ordonna que la trompette se hâtât de sonner
+en même tems que le clairon d'argent.</p>
+
+<p>Malheur à moi, Alhama!</p>
+
+<p>5. Et que le bruit sourd des tambours de guerre,
+battant au loin l'alarme, fit répondre à l'appel de la
+musique martiale les Maures de la ville et de la
+plaine.</p>
+
+<p>Malheur à moi, Alhama!</p>
+
+<p>6. Soudain les Maures, avertis par un tel signal
+que le sanguinaire Mars les rappelait, vinrent, un à
+un et deux à deux, former un puissant escadron.</p>
+
+<p>Malheur à moi, Alhama!</p>
+
+<p>7. Puis un vieillard maure parla en ces termes au
+roi: «Pourquoi, nous appeler, ô roi! Que veut dire
+cette convocation?»</p>
+
+<p>Malheur à moi, Alhama!</p>
+
+<p>8. «Hélas! amis, vous avez à connaître un désastre
+bien cruel: les chrétiens, par un coup de
+haute hardiesse, se sont emparés d'Alhama.</p>
+
+<p>Malheur à moi, Alhama!</p>
+
+<p>9. Puis un vieil alfaqui<a id="footnotetag272" name="footnotetag272"></a>
+<a href="#footnote272"><sup class="sml">272</sup></a>, à barbe longue et blanche,
+s'écria: «Bon roi, tu es justement traité; bon
+roi, tu l'as bien mérité.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote272"
+name="footnote272"><b>Note 272: </b></a><a href="#footnotetag272">
+(retour) </a> Nom des prêtres chez les Maures.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>Malheur à moi, Alhama!</p>
+
+<p>10. «Par toi, en un jour fatal, furent mis à mort
+les Abencerrages, fleur de Grenade: par toi, les
+étrangers furent admis dans la chevalerie de Cordoue.»</p>
+
+<p>Malheur à moi, Alhama!</p>
+
+<p>11. «Et pour cela, ô roi! un double châtiment
+tombe sur ta tête: toi et les tiens, ta couronne et ton
+royaume, tout périra dans l'abîme d'un dernier naufrage.»</p>
+
+<p>Malheur à moi, Alhama!</p>
+
+<p>12. «Quiconque ne respecte point les lois, la loi
+veut qu'il périsse. Ainsi, Grenade doit être prise, et
+toi-même succomber avec elle.»</p>
+
+<p>Malheur à moi, Alhama!</p>
+
+<p>13. La flamme étincelait dans les yeux du vieux
+Maure; le courroux du monarque s'allumait à ce discours
+d'un sujet rebelle, qui parlait trop bien des
+lois<a id="footnotetag273" name="footnotetag273"></a>
+<a href="#footnote273"><sup class="sml">273</sup></a>.</p>
+
+<p>Malheur à moi, Alhama!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote273"
+name="footnote273"><b>Note 273: </b></a><a href="#footnotetag273">
+(retour) </a> On remarquera que ces trois dernières strophes (11, 12, 13) sont
+loin de rendre fidèlement la noble simplicité de l'original. (<i>N. du Tr.</i>)</blockquote>
+
+<p>14. «Aucune loi ne permet de dire ce qui blesse
+l'oreille des rois»:--ainsi répond le roi moresque,
+frémissant de colère. Il dit, et condamne à mort le
+vieillard.</p>
+
+<p>Malheur à moi, Alhama!</p>
+
+<p>15. Maure alfaqui! Maure alfaqui! sans égard
+pour ta blanche barbe, le roi ordonne à ses bourreaux
+de te saisir: car la perte d'Alhama l'irritait.</p>
+
+<p>Malheur à moi, Alhama!</p>
+
+<p>16. Il leur ordonne d'attacher ta tête à la plus
+haute pierre de l'Alhambra, afin que ton supplice
+satisfasse à la loi, et que les autres tremblent en le
+voyant.</p>
+
+<p>Malheur à moi, Alhama!</p>
+
+<p>17. «Cavaliers, hommes de bien, écoutez mes
+paroles; écoutez-moi dire au monarque maure que
+je ne lui dois rien.»</p>
+
+<p>Malheur à moi, Alhama!</p>
+
+<p>18. «Mais la chute d'Alhama pèse sur mon cœur
+et déchire mon ame. Si le roi a perdu son domaine,
+d'autres peuvent avoir perdu davantage.»</p>
+
+<p>Malheur à moi, Alhama!</p>
+
+<p>19. «Les pères ont perdu leurs enfans, les femmes
+leurs époux, et maints vaillans hommes leurs
+vies: l'un a perdu ce qui fut l'objet de son plus vif
+amour, l'autre sa richesse ou son honneur.»</p>
+
+<p>Malheur à moi, Alhama!</p>
+
+<p>20. «Moi-même j'ai perdu, en cette fatale journée,
+une fille, la plus aimable fleur de toute la contrée:
+je donnerais sur l'heure cent doublons pour la racheter,
+et je ne croirais pas payer trop cher sa rançon.»</p>
+
+<p>Malheur à moi, Alhama!</p>
+
+<p>21. Comme le vieux Maure tenait ces discours,
+on lui trancha la tête, et on la porta sans délai sur
+les murs de l'Alhambra, suivant l'ordre du roi.</p>
+
+<p>Malheur à moi, Alhama!</p>
+
+<p>22. Hommes et enfans pleurent une perte si dure
+et si cruelle: toutes les dames que Grenade renferme
+dans son enceinte, fondent en larmes amères.</p>
+
+<p>Malheur à moi, Alhama!</p>
+
+<p>23. De toutes les fenêtres s'épandent sur les murs
+les noires tentures de deuil. Le roi pleure comme une
+femme sur sa perte: car c'était un grand mal, une
+grande plaie.</p>
+
+<p>Malheur à moi, Alhama!</p>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i24"><i>TEXTE</i>.</p>
+<br>
+<p class="i14">ROMANCE MUY DOLOROSO</p>
+<p class="i14">DEL SITIO Y TOMA DE ALHAMA,</p>
+<p class="i14">EL QUAL DEZIA EN ABAVIGO ASSI.</p>
+<br>
+<p class="i18"> 1. Passeavase el rey Moro</p>
+<p class="i16">Por la ciudad de Granada,</p>
+<p class="i16">Desde las puertas de Elvira</p>
+<p class="i16">Hasta las de Bivarambla.</p>
+<p class="i20"> Ay de mi, Alhama!</p>
+<br>
+<p class="i18"> 2. Cartas le fueron venidas</p>
+<p class="i16">Que Alhama era ganada.</p>
+<p class="i16">Las cartas echò en el fuego,</p>
+<p class="i16">Y al mensagero matava.</p>
+<p class="i20"> Ay de mi, Alhama!</p>
+<br>
+<p class="i18"> 3. Descavalga de una mula,</p>
+<p class="i16">Y en un cavallo cavalga.</p>
+<p class="i16">Por el Zacatin arriba</p>
+<p class="i16">Subido se avia al Alhambra.</p>
+<p class="i20"> Ay de mi, Alhama!</p>
+<br>
+<p class="i18"> 4. Como en el Alhambra estuvo,</p>
+<p class="i16">Al mismo punto mandava</p>
+<p class="i16">Que se toquen las trompetas</p>
+<p class="i16">Con anafiles de plata.</p>
+<p class="i20"> Ay de mi, Alhama!</p>
+<br>
+<p class="i18"> 5. Y que atambores de guerra</p>
+<p class="i16">Apriessa toquen alarma;</p>
+<p class="i16">Por que lo oygan sus Moros</p>
+<p class="i16">Los de la vega y Granada.</p>
+<p class="i20"> Ay de mi, Alhama!</p>
+<br>
+<p class="i18"> 6. Los Moros que el son oyeron,</p>
+<p class="i16">Que al sangriento Marte llama,</p>
+<p class="i16">Uno a uno, y dos a dos,</p>
+<p class="i16">Un gran esquadron formavan.</p>
+<p class="i20"> Ay de mi, Alhama!</p>
+<br>
+<p class="i18"> 7. Alli hablò un Moro viejo;</p>
+<p class="i16">Desta manera hablava:</p>
+<p class="i16">Para que nos llamas, Rey?</p>
+<p class="i16">Para que es este llamada?</p>
+<p class="i20"> Ay de mi, Alhama!</p>
+<br>
+<p class="i18"> 8. Aveys de saber, amigos,</p>
+<p class="i16">Una nueva desdichada:</p>
+<p class="i16">Que Cristianos, con braveza,</p>
+<p class="i16">Ya nos han tomado Alhama!</p>
+<p class="i20"> Ay de mi, Alhama!</p>
+<br>
+<p class="i18"> 9. Alli hablò un viejo Alfaqui,</p>
+<p class="i16">De barba crecida y cana:--</p>
+<p class="i16">Bien se te emplea, buen rey,</p>
+<p class="i16">Buen rey; bien se te empleava.</p>
+<p class="i20"> Ay de mi, Alhama!</p>
+<br>
+<p class="i18"> 10. Mataste los Abencerrages,</p>
+<p class="i16">Que era la flor de Granada;</p>
+<p class="i16">Cogiste los tornadizos</p>
+<p class="i16">De Cordova la nombrada.</p>
+<p class="i20"> Ay de mi, Alhama!</p>
+<br>
+<p class="i18"> 11. Por esso mereces, Rey,</p>
+<p class="i16">Una pena bien doblada;</p>
+<p class="i16">Que te pierdas tu y el regno,</p>
+<p class="i16">Y que se pierda Granada.</p>
+<p class="i20"> Ay de mi, Alhama!</p>
+<br>
+<p class="i18"> 12. Si no se respetan leyes,</p>
+<p class="i16">Es ley que todo se pierda,</p>
+<p class="i16">Y que se pierda Granada,</p>
+<p class="i16">Y que te pierdas en ella.</p>
+<p class="i20"> Ay de mi, Alhama!</p>
+<br>
+<p class="i18"> 13. Fuego per los oyos vierte,</p>
+<p class="i16">El rey que esto oyera:</p>
+<p class="i16">Y como el otro de leyes</p>
+<p class="i16">De leyes tambien hablaya.</p>
+<p class="i20"> Ay de mi, Alhama!</p>
+<br>
+<p class="i18"> 14. Sabe un rey que no ay leyes</p>
+<p class="i16">De darle a reyes disgusto.--</p>
+<p class="i16">Esso dize el rey Moro</p>
+<p class="i16">Relinchando de colera.</p>
+<p class="i20"> Ay de mi, Alhama!</p>
+<br>
+<p class="i18"> 15. Moro Alfaqui, Moro Alfaqui,</p>
+<p class="i16">El de la vellida barba,</p>
+<p class="i16">El rey te manda prender,</p>
+<p class="i16">Por la perdida de Alhama!</p>
+<p class="i20"> Ay de mi, Alhama!</p>
+<br>
+<p class="i18"> 16. Y cortarte la cabeça,</p>
+<p class="i16">Y ponerla en el Alhambra,</p>
+<p class="i16">Por que a ti castigo sea,</p>
+<p class="i16">Y otros tiemblen en miralla.</p>
+<p class="i20"> Ay de mi, Alhama!</p>
+<br>
+<p class="i18"> 17. Cavalleros, hombres buenos,</p>
+<p class="i16">Dezid de mi parte al rey,</p>
+<p class="i16">Al rey Moro de Granada,</p>
+<p class="i16">Como no le devo nada.</p>
+<p class="i20"> Ay de mi, Alhama!</p>
+<br>
+<p class="i18"> 18. De averse Alhama perdido</p>
+<p class="i16">A mi me pesa en alma.</p>
+<p class="i16">Que si el rey perdiò su tierra,</p>
+<p class="i16">Otro mucho mas perdiera.</p>
+<p class="i20"> Ay de mi, Alhama!</p>
+<br>
+<p class="i18"> 19. Perdieran hijos padres,</p>
+<p class="i16">Y casados las casadas;</p>
+<p class="i16">Las cosas que mas amara</p>
+<p class="i16">Perdiò l'un y el otro fama.</p>
+<p class="i20"> Ay de mi, Alhama!</p>
+<br>
+<p class="i18"> 20. Perdì una hija donzella</p>
+<p class="i16">Que era la flor d' esta tierra,</p>
+<p class="i16">Cien doblas dava per ella,</p>
+<p class="i16">No me las estimo en nada.</p>
+<p class="i20"> Ay de mi, Alhama!</p>
+<br>
+<p class="i18"> 21. Diziendo assi al hacen Alfaqui,</p>
+<p class="i16">Le cortaron la cabeça,</p>
+<p class="i16">Y la elevan al Alhambra,</p>
+<p class="i16">Assi come el rey lo manda.</p>
+<p class="i20"> Ay de mi, Alhama!</p>
+<br>
+<p class="i18"> 22. Hombres, ninos y mugeres,</p>
+<p class="i16">Lloran tan grande perdida,</p>
+<p class="i16">Lloravan todas las damas</p>
+<p class="i16">Quantas en Granada avia.</p>
+<p class="i20"> Ay de mi, Alhama!</p>
+<br>
+<p class="i18"> 23. Por las calles y ventanas</p>
+<p class="i16">Mucho luto parecia;</p>
+<p class="i16">Llora el rey como fembra,</p>
+<p class="i16">Qu' es mucho lo que perdia.</p>
+<p class="i20"> Ay de mi, Alhama.</p>
+</div></div>
+
+<br>
+
+<p class="mid">FIN DE LA TRÈS-PLAINTIVE BALLADE.</p>
+<br><br><br>
+
+<h3>PREMIER CHANT</h3>
+
+<h5>DU</h5>
+
+<h1>MORGANTE MAGGIORE,</h1>
+
+<h5>TRADUIT DE L'ITALIEN DE PULCI.</h5>
+
+<br><br><br>
+
+<hr>
+<h2>AVERTISSEMENT</h2>
+
+<h4>DU TRADUCTEUR.</h4>
+<hr class="short">
+<br>
+
+<p>Le lecteur peut-être s'étonnera que nous ayons <i>traduit</i> une
+<i>traduction</i>, d'autant plus que nous-même, dans les <i>Heures
+de loisir</i>, avons omis toutes les traductions, paraphrases ou
+imitations; mais il y a une grande différence entre les faibles
+essais de la jeunesse de notre poète, et une traduction que fit
+Lord Byron dans toute la force de son talent. Lord Byron a,
+en général, rendu Pulci avec une fidélité dont on aurait été
+tenté de croire incapable un génie aussi vif et aussi indépendant
+que le sien. On ne peut dire de lui <i>traduttore, traditore</i>:
+quand il n'est pas fidèle (et cela est rare), il embellit.</p>
+
+<hr>
+<h2>AVERTISSEMENT</h2>
+
+<h4>DE LORD BYRON.</h4>
+<hr class="short">
+<br>
+
+
+<p>Le <i>Morgante Maggiore</i>, dont je publie le
+premier chant traduit en anglais, partage, avec
+l'<i>Orlando innamorato</i>, l'honneur d'avoir formé
+et inspiré le style et la fable de l'Arioste. Les
+grands défauts du Boïardo furent sa manière
+trop sérieuse de traiter les récits de chevalerie,
+et son âpre style. L'Arioste, en continuant l'histoire
+de l'<i>Orlando</i>, a évité le premier défaut par
+un judicieux emploi de l'esprit de saillie du
+Pulci; et Berni a fait disparaître le second, en
+retouchant le poème du Boïardo. Pulci peut
+être considéré comme précurseur et modèle
+unique de Berni, comme il l'a été en partie à
+l'égard de l'Arioste, quelque inférieur qu'il
+soit, néanmoins, à ses deux imitateurs. Il n'en
+est pas moins le fondateur d'un nouveau genre
+de poésie récemment éclos en Angleterre: je
+veux parler de la poésie de l'ingénieux Whistlecraft.
+Les poèmes sérieux sur Roncevaux en
+même style, et plus particulièrement celui de
+M. Mérivale; vrai chef-d'œuvre du genre, doivent
+être rapportés à la même source. Il n'a pas
+encore été entièrement décidé si Pulci eut ou
+n'eut pas l'intention de ridiculiser la religion,
+qui est un de ses thèmes favoris. Il me semble
+qu'une telle intention eût été non moins périlleuse
+pour le poète que pour le prêtre, en égard
+surtout au siècle et au pays. D'ailleurs, la publication
+du poème a toujours été permise; il
+a été admis au nombre des classiques italiens:
+ce qui prouve qu'il n'a jamais été et qu'il n'est
+pas non plus maintenant interprété en mauvaise
+part. Que l'auteur ait eu l'intention de tourner
+en dérision la vie monastique, et qu'il ait laissé
+son imagination se jouer de la niaise simplicité
+de son géant converti, cela paraît assez évident.
+Mais, certes, il serait aussi injuste de l'accuser
+d'irréligion là-dessus, que de dénoncer Fielding
+pour son ministre <i>Adams, Barnabas,
+Thwackun, Supple</i>, et <i>the Ordinary</i> dans <i>Jonathan
+Wild</i>,--ou Walter-Scott, pour l'heureux
+parti qu'il a tiré de ses covenantaires, dans
+les <i>Tales of my Landlord</i>.</p>
+
+<p>Dans la traduction suivante, j'ai usé de la liberté
+de l'original envers les noms propres: de
+même que Pulci dit <i>Gan</i>, <i>Ganellon</i> ou <i>Ganellone</i>;
+<i>Carlo</i>, <i>Carlomagno</i> ou <i>Carlomano</i>; <i>Rondel</i>
+ou <i>Rondello</i>, etc., selon que telle ou telle
+forme se trouve à sa convenance: ainsi en use le
+traducteur. Sous d'autres rapports, la version
+est fidèle, ou du moins le traducteur a fait de
+son mieux pour combiner l'interprétation d'une
+langue étrangère avec la difficile tâche de la réduire
+au même mode de versification dans sa
+langue. Le lecteur est prié de se souvenir que
+le style vieilli de Pulci, malgré sa pureté, n'est
+pas d'une intelligence aisée, pour la plupart des
+Italiens eux-mêmes, en raison de l'emploi fréquent
+des proverbes toscans; et il en sera peut-être
+plus indulgent à l'égard de l'essai que je
+lui offre. Jusqu'à quel point le traducteur a-t-il
+réussi? Continuera-t-il ou non son ouvrage? Ce
+sont questions que le public décidera. Ce qui
+m'a engagé en partie à faire cette expérience,
+c'est mon amour, mon étude partiale de la langue
+italienne, dont il est si aisé d'acquérir une
+légère teinture, et si difficile, pour ne pas dire
+impossible, à un étranger d'obtenir une connaissance
+complète et approfondie. La langue
+italienne est comme une beauté capricieuse,
+qui accorde ses sourires à tous les cavaliers, ses
+faveurs à un petit nombre d'élus, et quelquefois
+récompense le moins ceux qui l'ont courtisée le
+plus long-tems. Le traducteur désirait aussi
+présenter sous un vêtement anglais une partie
+au moins d'un poème qui n'a jamais encore été
+transporté dans une langue du Nord, d'autant
+plus que ce poème a été le modèle original des
+plus célèbres ouvrages produits en deçà des
+Alpes, ainsi que de ces poétiques essais récemment
+tentés en Angleterre, desquels j'ai déjà
+fait mention.</p>
+
+
+<br><br>
+<hr>
+<h2><i>Chant Premier</i>.</h2>
+<hr class="short">
+<br>
+
+<p>1. Au commencement était le verbe immédiatement
+après Dieu; Dieu était le verbe, le verbe n'était
+rien moins que Dieu. Il était au commencement
+des choses, selon ma manière de voir, et rien ne put
+se faire sans lui. Ainsi; ô Seigneur plein de justice!
+du haut de ton céleste séjour, envoie-moi, dans ta
+bienveillante sagesse, un ange, un ange seul, qui soit
+mon compagnon et mon appui durant le cours de la
+fameuse, noble et ancienne histoire que je m'en vais
+chanter.</p>
+
+<p>2. Et toi, ô vierge, fille, mère, épouse de ce
+même Seigneur, qui te donna les clefs du ciel, de
+l'enfer et de l'univers entier, dès ce jour où ton ange
+Gabriel te dit: «Salut, Marie!» Ah! puisque tu ne
+refusas jamais ta pitié à tes serviteurs, daigne, dans
+ta bonté, prodiguer à mes vers les rimes coulantes,
+les fleurs d'un style aisé, et jusques à la fin illumine
+mon esprit.</p>
+
+<p>3. C'était dans la saison où la triste Philomèle
+pleure avec sa sœur, qui se rappelle et déplore les
+antiques malheurs que toutes deux ont soufferts, et
+où ses chants inspirent l'amour aux nymphes: à la
+main de Phaéton, fils trop aimé, Phébus avait livré
+les rênes de son char, sans cesser néanmoins cette
+fois d'en modérer le cours par ses ordres: l'astre
+venait de poindre à l'horizon, et d'obliger Tithon à
+se gratter le front;</p>
+
+<p>4. Lorsque je préparai ma barque à obéir incontinent,
+comme elle le doit toujours faire, à mon esprit,
+son vrai gouvernail, à porter prose ou vers, et ce
+mien poème sur l'empereur Charles, que mainte
+plume, comme bien pouvez le voir, a déjà célébré;
+mais ceux qui désirèrent répandre sa gloire, à en
+juger par tout ce que j'ai lu de rimes ou de prose,
+ont mal compris l'histoire de Charles--et l'ont écrite
+encore plus mal.</p>
+
+<p>5. Léonard Arétin a déjà dit que si, comme Pepin,
+Charles avait eu un historien d'une imagination vive
+et d'un zèle scrupuleux, aucun héros n'aurait une
+place plus brillante dans les annales des siècles.
+Politique infatigable dans le cabinet, et sur le champ
+d'honneur invincible guerrier, ce prince a, pour
+l'église et pour la foi chrétienne, fait certainement
+beaucoup plus qu'on ne dit ou qu'on ne pense.</p>
+
+<p>6. Vous pouvez encore voir, à San-Liberatore,
+l'abbaye élevée à sa gloire, dans les Abruzzes, non
+loin de Manopello, à cause de la grande bataille où,
+si l'on en croit la renommée, tombèrent--un roi
+payen et son peuple félon, que Charles envoya aux
+enfers: et là gisent tant d'ossemens, tant d'ossemens,
+qu'auprès d'eux la vallée de Josaphat semblerait
+peu de chose, sinon rien.</p>
+
+<p>7. Mais le monde, aveugle et ignorant, ne prise
+pas les vertus du héros autant que je voudrais le
+voir. Toi, Florence, c'est par sa grande bonté que
+tu t'élèves, que tu as et peux avoir, si tu veux bien
+l'avouer, les coutumes les plus louables, et les grâces
+les plus vraies: tout ce que tu as acquis depuis lors
+jusqu'à ce jour par ton chevaleresque courage, par
+tes trésors ou par tes lances, tu en dois la source
+première au noble sang de France.</p>
+
+<p>8. Charles avait à sa cour douze paladins, dont le
+plus sage et le plus fameux était Roland, que le
+traître Ganellon précipita dans la tombe à Roncevaux.
+Ainsi le scélérat accomplit-il son noir dessein,
+pendant que le cor retentissait si haut, et
+sonnait l'heure de cette douloureuse rencontre, où
+le noble preux fit tout ce qu'un chevalier peut faire.
+Dante, dans sa <i>Divine Comédie</i>, a donné à Roland et
+à Charles une place dans le ciel parmi les bienheureux.</p>
+
+<p>9. C'était le jour de Noël; Charles avait assemblé
+à Paris toute sa cour; Roland, comme je viens de le
+dire, en était le chef; le preux Danois<a id="footnotetag274" name="footnotetag274"></a>
+<a href="#footnote274"><sup class="sml">274</sup></a>, Astolphe y
+accoururent, ainsi qu'Ansuigi, pour passer le tems
+en joyeuses fêtes, et en gais triomphes, et cela en
+l'honneur du très-renommé saint Denis: vinrent
+aussi Angiolin de Bayonne, Olivier, et le gracieux
+Berlinghieri.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote274"
+name="footnote274"><b>Note 274: </b></a><a href="#footnotetag274">
+(retour) </a> Ogier le Danois.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>10. Avolio, Arino, Othon de Normandie, le paladin
+Richard, le sage Hamon, le vieux Salomon,
+Gaultier de Montlion, et Baudoin, fils du farouche
+Ganellon, étaient là réunis, ce qui transportait d'une
+trop vive allégresse le fils de Pépin:--quand ses
+chevaliers s'avancèrent, il soupira de joie de les voir
+tous ensemble.</p>
+
+<p>11. Mais la fortune, qui se tient aux aguets, prend
+toujours grand soin d'élever une barrière contre nos
+desseins. Tandis que Charles se reposait, Roland,
+de nom et de fait, gouvernait la cour, Charles, et
+toutes choses. Le maudit Ganellon, crevant d'envie,
+eut un tel besoin d'évaporer son dépit, qu'un jour
+il se mit à dire ouvertement au roi Charlemagne:
+«Devons-nous donc toujours obéir à Roland?</p>
+
+<p>12. «Mille fois j'ai été sur le point de le dire,
+Roland se conduit avec trop de présomption: tous
+tant que nous sommes ici, comtes, rois, marquis,
+nous reconnaissons ton autorité; Hamon, Othon,
+Ogier, Salomon, nous tous, enfin, nous ne songeons
+qu'à t'honorer, et à t'obéir: mais Roland a trop
+de crédit auprès du trône, c'est ce que nous ne
+pouvons souffrir, et nous sommes entièrement résolus
+à ne plus nous laisser régir par un tel jouvenceau.</p>
+
+<p>13. «C'est à Aspremont même que tu commenças
+à lui faire entendre qu'il était un brave chevalier,
+et qu'il avait, près de la fontaine, contribué de beaucoup
+au gain de la journée. Mais je sais <i>qui</i> aurait
+remporté ce jour-là la victoire, si ce n'eût pas été le
+vaillant Gérard; oui, Aumont eût été le vainqueur;
+c'est lui qui eut toujours l'œil sur l'étendard; en
+vérité, et de bonne foi, c'est lui qui a mérité les
+lauriers, roi Charlemagne.</p>
+
+<p>14. «Et en Gascogne, s'il t'en souvient encore,
+lorsque les hordes d'Espagne s'y précipitèrent,
+la cause de la chrétienté eût souffert un honteux
+échec, si la vaillance d'Aumont n'eût repoussé
+les ennemis. Ce qu'il y a de mieux à faire, c'est
+de dire la vérité, quand il y a motif pour cela:
+connais-la donc, ô empereur; sache que tout le
+monde se plaint. Quant à moi, je repasserai les monts
+que j'ai franchis avec ma suite de soixante-deux
+comtes.</p>
+
+<p>15. «Il convient que ta grandeur dispense les
+grâces, de manière à donner à chacun la part qui
+lui est due. Tous tes courtisans s'affligent, les uns
+plus, les autres moins. Crois-tu peut-être que ce
+damoiseau soit un Mars en fait de bravoure?» Roland
+entendit en partie ces discours, un jour qu'il
+se trouvait par hasard assis à l'écart près du lieu
+de l'entretien. Il lui déplut que Ganellon tînt un
+pareil langage, mais plus encore que Charles y
+ajoutât foi.</p>
+
+<p>16. Il voulut percer de son épée Ganellon, mais
+Olivier se jeta entre eux deux, et lui arracha des
+mains sa Durandal<a id="footnotetag275" name="footnotetag275"></a>
+<a href="#footnote275"><sup class="sml">275</sup></a>; enfin l'on parvint à séparer les
+deux ennemis. Roland n'était pas moins irrité contre
+Charlemagne, et même peu s'en fallut qu'il ne le
+tuât sur-le-champ. Le noble preux s'enfuit de Paris,
+sans aucun compagnon de voyage, le cœur gros de
+soupirs, et la raison égarée par la colère et par la
+douleur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote275"
+name="footnote275"><b>Note 275: </b></a><a href="#footnotetag275">
+(retour) </a> Nom de l'épée de Roland.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>17. A Ermelline, compagne du preux Danois,
+il prit Cortane<a id="footnotetag276" name="footnotetag276"></a>
+<a href="#footnote276"><sup class="sml">276</sup></a>, et puis il prit Rondel<a id="footnotetag277" name="footnotetag277"></a>
+<a href="#footnote277"><sup class="sml">277</sup></a>, et pressa
+le coursier à travers la plaine jusques à Brara. Dès
+qu'Aldabelle le vit arriver, elle étendit les bras pour
+embrasser l'époux qu'elle revoit. Mais Roland, dont
+la cervelle était troublée, pour réponse à l'épouse qui
+s'écriait: «Mon Roland, sois le bienvenu!» leva
+son glaive pour la frapper à la tête.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote276"
+name="footnote276"><b>Note 276: </b></a><a href="#footnotetag276">
+(retour) </a> Épée d'Ogier le Danois.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote277"
+name="footnote277"><b>Note 277: </b></a><a href="#footnotetag277">
+(retour) </a> Coursier du même paladin.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>18. Comme un homme qu'un délire furieux conseille,
+il s'imaginait dans son impétueuse colère exercer
+sa vengeance sur Ganellon, ce qui parut fort
+étrange à Aldabelle. Mais bientôt Roland se réveilla
+de son illusion, et, à ce retour de sa raison, sa compagne
+ayant saisi la bride de son cheval, il mit pied
+à terre, s'empressa de parler de tout ce qui s'était
+passé, et puis se reposa quelques jours dans la maison
+conjugale.</p>
+
+<p>19. Puis, le cœur toujours plein de rage, il abandonna
+ses foyers; errant à l'aventure, il s'en fut jusque
+dans les contrées payennes, et, tandis qu'il se
+laissait emporter par son cheval le long de la route, il
+ne pouvait bannir l'image du traître Ganellon, sans
+cesse attachée à ses pas. Enfin, de courses en courses
+et d'erreurs en erreurs, après avoir franchi un long
+espace, il trouva dans un désert solitaire une abbaye,
+qui, parmi d'obscures vallées et de lointains
+pays, formait une limite entre la terre des chrétiens
+et celle des payens.</p>
+
+<p>20. L'abbé s'appelait Clermont, et était issu de
+la race d'Angrant. Une énorme montagne étendait sa
+cime sombre au-dessus de l'abbaye, et c'était de ce
+poste élevé, que certains géans sauvages, savoir,
+en premier rang un nommé Passamont, puis deux
+autres, Alabastre et Morgant, assaillaient la place
+à coups de fronde, et la mettaient chaque jour en
+péril.</p>
+
+<p>21. Les moines ne pouvaient plus franchir le seuil
+du couvent, ni quitter leurs cellules pour aller chercher
+de l'eau ou du bois. Roland frappa, mais nul
+ne voulut ouvrir, avant que le prieur ne l'eût enfin
+trouvé bon. Une fois entré, le paladin dit qu'il avait
+été instruit à adorer l'homme-Dieu qui naquit du
+sang sacré de Marie, et qu'il avait reçu le baptême
+chrétien, puis il raconta comment il était arrivé jusqu'à
+l'abbaye.</p>
+
+<p>22. L'abbé lui dit alors: «Vous êtes le bienvenu;
+tout ce qui appartient à mon couvent, nous vous
+l'offrons de grand cœur, puisque vous avez foi comme
+nous au divin fils de la Vierge Marie; et, afin que
+vous n'alliez pas attribuer à grossièreté le retard que
+nous avons mis à vous recevoir, vous saurez, noble
+chevalier: pourquoi notre porte vous fut quelque
+tems fermée, ainsi doit agir quiconque vit dans le
+soupçon du danger.</p>
+
+<p>23. «Quand nous vînmes pour la première fois
+habiter ces montagnes, quelque sombres qu'elles
+soient comme bien le voyez, néanmoins elles semblaient
+nous promettre un asile aussi sûr contre la
+crainte que contre le blâme. Il suffisait de garantir
+notre paisible demeure contre les brutes sauvages,
+trop farouches pour être apprivoisées: mais maintenant,
+si nous voulons rester ici; il faut que nous nous
+gardions des bêtes domestiques qui veillent et se
+tiennent aux aguets autour de nous.</p>
+
+<p>24. «En vérité, nous sommes forcés d'être
+toujours sur le qui vive: dernièrement sont ici survenus
+trois géans cruels. Quel peuple ou quel royaume
+nous a envoyé cette troupe ennemie? je ne le sais,
+mais elle est d'une sauvage étoffe. Quand la force et
+la malice se joignent à un peu de génie, vous savez
+que rien n'y résiste;--<i>nous</i> ne sommes pas en nombre
+suffisant. Nos oraisons sont tellement troublées,
+que je ne sais plus quoi faire, à moins que la face
+des choses ne change.</p>
+
+<p>25. «Nos antiques aïeux, qui vivaient dans le
+désert, étaient bien et dûment traités pour leurs
+œuvres saintes et justes; ne croyez pas qu'ils ne vécussent
+que de sauterelles, il est certain qu'une
+pluie de manne leur tombait du ciel pour nourriture.
+Mais il nous faut ici monter la garde dans nos murs,
+ou goûter les pierres qui pleuvent sur nous en guise
+de pain; grêle rapide qui chaque jour nous vient
+du haut de cette montagne, et que nous lance Passamont
+et Alabastre.</p>
+
+<p>26. «Morgant, le troisième, est le plus farouche
+des trois; il déracine pins, hêtres, peupliers et
+chênes, et les lance sur notre communauté pour
+l'ensevelir sous la masse: tout ce que je puis faire
+ne sert qu'à exciter davantage sa colère.» Tandis
+qu'ils parlaient devant le cimetière, une pierre, partie
+de la fronde d'un des géans, faillit écraser Rondel,
+et vint tomber à terre avec une telle force qu'elle
+rebondit presque jusques au toit.</p>
+
+<p>27. «Au nom de Dieu, chevalier, s'écria l'abbé,
+hâtez-vous d'entrer: voici venir la pluie de manne.--Cher
+abbé, répliqua Roland, ce gaillard-là ne veut pas
+que mon cheval paisse plus long-tems, il le guérirait
+d'humeur rétive, si besoin en était; cette pierre me
+semble avoir été lancée de bon cœur, et cela n'est
+pas mal visé.» Le révérend père repartit. «Je ne
+vous trompe point; un jour, je crois, ils lanceront
+la montagne.»</p>
+
+<p>28. Roland recommanda qu'on prît soin de Rondel,
+et se mit aussi à déjeuner. «Abbé, dit-il, j'ai
+besoin d'aller trouver le camarade qui a lancé ce pavé
+contre mon bon cheval.» L'abbé reprit alors: «Ne
+méprisez-pas mon avis, je vous parle comme à un
+frère chéri; baron, je voudrais vous dissuader d'engager
+un pareil combat, car je suis sûr que vous y
+perdrez la vie.</p>
+
+<p>29. «Ce Passamont a en main trois dards,--plus
+frondes, massues, et roches, devant lesquelles
+il faut céder; vous savez que les géans ont des cœurs
+plus hardis que les nôtres, et cela par une trop juste
+raison. Si vous êtes résolu de marcher au combat,
+méfiez-vous bien d'eux, car ils sont barbares et
+robustes.» Roland reprit: «Je verrai cela, soyez-en
+certain, et je vais, pour plus de sûreté, traverser
+à pied le désert.»</p>
+
+<p>30. L'abbé traça sur le front de Roland un grand
+signe de croix. «Allez donc, dit-il, avec la bénédiction
+de Dieu et la mienne.» Roland, après qu'il
+eut gravi la montagne, se dirigea en droite ligne, suivant
+les instructions de l'abbé, vers le séjour ordinaire
+de Passamont, qui, le voyant ainsi tout seul, le regarda
+par devant et par derrière avec un œil observateur,
+puis lui demanda s'il désirait devenir son serviteur.</p>
+
+<p>31. Il lui promit un office propre à lui donner du
+bon tems. Mais Roland repartit: «Sarrazin insensé!
+je viens te tuer, s'il plaît à Dieu, et non pas me faire
+page, et, comme tel, grossir le cortége de tes serviteurs.
+Vous avez trop souvent ravi la paix aux moines
+du Très-Haut: oui, vil chien; la patience divine est
+poussée à bout». Le géant courut saisir ses armes, furieux
+qu'il était de recevoir une réponse si injurieuse.</p>
+
+<p>32. Revenu au lieu où Roland était resté sans s'écarter
+d'un seul pas, il fit pirouetter sa corde, et
+lança une pierre avec une si terrible force, qu'il
+donna un bel exemple de son adresse dans le maniement
+de la fronde. La pierre tomba sur le casque de
+bonne trempe qui couvrait la tête du comte Roland,
+et elle fit retentir à la fois la tête et le casque, au
+point que le noble preux s'évanouit de douleur comme
+s'il fût mort: il semblait même plus que mort, tant
+le coup l'avait étourdi.</p>
+
+<p>33. Lors Passamont, qui le crut tué sans retour,
+se dit: «Je m'en vais, maintenant qu'il est par terre,
+le dépouiller de ses armes; pourquoi me suis-je
+battu contre un tel poltron?» Mais jamais le Christ
+n'abandonne pour un long tems ses serviteurs, et
+surtout Roland; délaisser un tel chevalier, ce serait
+presque un tort. Tandis que le géant s'apprête à le
+désarmer, Roland a recouvré sa force et ses sens.</p>
+
+<p>34. Il s'écria d'une voix forte: «Géant, où vas-tu?
+Tu as sans doute pensé m'avoir mis au linceul,
+fuis d'un autre côté;--si tu n'as point d'ailes, tu
+n'es pas assez preste pour échapper à ma vengeance,--chien
+de renégat! Ce n'est que par un coup de
+trahison que tu m'as jeté sur le carreau.» Le géant
+ne put retenir sa surprise, se détourna soudain,
+arrêta ses pas, puis se baissa pour prendre une
+grosse pierre.</p>
+
+<p>35. Roland avait en main la tranchante Cortane,
+fendre en deux la tête du géant, voilà quel fut son
+dessein, et Cortane coupa ce crâne païen comme doit
+faire un pur acier. Passamont tomba pour ne plus se
+relever; mais, hautain et farouche jusque dans sa
+chute, il adressa dévotement à Mahom ses prières impies.
+En entendant ces horribles et durs blasphêmes,
+Roland remercia le Père céleste et le Verbe,--</p>
+
+<p>36. Disant: «Oh quelle grâce tu m'as accordée!
+et je te dois, Seigneur, une éternelle reconnaissance.
+Je sais que toi seul, du haut des cieux,
+as pu me sauver la vie, lorsque le géant m'eut si
+bien étendu par terre. Toutes choses sont, par toi,
+réglées dans une juste mesure; notre pouvoir n'est
+rien sans ton secours. Je te prie de veiller sur moi,
+jusqu'à ce que je revoie encore Charlemagne.»</p>
+
+<p>37. Ayant ainsi parlé, il s'en fut, et trouva plus
+bas Alabastre employant tout ce qu'il avait de forces
+à enlever d'une rive escarpée un rocher ou deux.
+Lorsqu'il se fut approché de lui, il dit d'une voix
+haute: «Comment penses-tu, glouton, lancer une
+telle pierre?» Dès qu'Alabastre eut entendu retentir
+ces menaçantes paroles, il se saisit soudain de sa
+fronde,</p>
+
+<p>38. Et jeta un roc de si large dimension, que si
+l'énorme masse eût en effet rempli sa mission, si
+Roland n'eût point paré le choc avec son bouclier,
+certes il n'y aurait pas eu besoin de médecin. Le
+paladin prit, à son tour, l'offensive, et fit à l'immense
+poitrine du géant une blessure où il plongea
+son épée jusqu'à la garde. Le rustre tomba; mais,
+quoique expirant, il ne renia pas Mahomet.</p>
+
+<p>39. Morgant avait un palais à sa guise, un palais
+composé de branches, de poutres et de terre; il
+s'étendait à son aise dans cette demeure, et s'y renfermait
+dès le soir. Roland frappa,--puis refrappa
+encore pour réveiller le géant. Celui-ci vint ouvrir
+la porte, comme un être en démence, car un songe
+funeste avait troublé son sommeil.</p>
+
+<p>40. Il s'était vu attaquer par un serpent terrible;
+il invoquait Mahom, mais Mahom ne lui servait à
+rien, et ne lui donnait pas un instant de secours;
+alors, adressant sa prière au divin Jésus, il était
+délivré de toutes les craintes qui le torturaient. Il
+vînt donc à la porte avec grand regret:--«Qui
+frappe ici? dit-il tout en grommelant,--Vous le
+verrez bientôt, dit Roland.</p>
+
+<p>41. «Je viens, envoyé par les malheureux moines,
+vous prêcher, ainsi qu'à vos frères,--la pénitence;
+car la divine Providence condamne en vous,
+comme dans les autres, les outrages faits à vos voisins.
+Ceci est écrit là-haut;--votre propre malheur
+doit venger le malheur d'autrui; le ciel même a
+porté cette sentence. Sachez donc qu'à cette heure
+j'ai laissé plus froids que des pilastres votre Passamont
+et votre Alabastre.»</p>
+
+<p>42. Morgant lui dit: «O noble chevalier! au
+nom de votre Dieu, ne me dites pas d'injures. Faites-moi
+le plaisir de m'apprendre votre nom; et si vous
+êtes chrétien, dites-le moi, de grâce.» Roland répondit:
+«Par ma foi, votre oreille entendra ce que
+vous désirez savoir: j'adore le Christ, qui est le
+Dieu véritable; et, si vous le voulez, vous pourrez
+l'adorer.»</p>
+
+<p>43. Le Sarrazin répliqua d'une voix humble: «J'ai
+eu une étrange vision: un serpent féroce m'assaillit;
+j'étais seul, et Mahom n'avait aucune pitié de mon
+sort. Soudain, j'offris mes vœux à ton Dieu, au Dieu
+qui expia vos péchés sur la croix; il me secourut à
+tems, et je fus sauf et libre; aussi suis-je tout disposé
+à devenir chrétien.»</p>
+
+<p>44. Roland repartit: «Baron juste et pieux, si
+cette bonne résolution dévoue réellement votre cœur
+au vrai Dieu qui, seul, nous dispense un immortel
+honneur, vous irez au céleste séjour; et, si vous
+voulez, nous vivrons ensemble en amis, et je vous
+aimerai d'une amitié parfaite. Vos idoles sont les
+œuvres du mensonge et de la fraude; le seul vrai
+Dieu est le Dieu des chrétiens.</p>
+
+<p>45. «Ce Dieu descendit dans le sein de sa mère
+Marie, vierge pure et immaculée. Si vous reconnaissez
+le divin Rédempteur, sans qui ni le soleil
+ni les étoiles ne peuvent briller, abjurez la foi fausse
+et félone du maudit Mahom; reniez votre Dieu, et
+adorez le mien;--recevez, avec zèle, le baptême,
+puisque vous vous repentez.» A quoi Morgant répondit:
+«J'y consens avec plaisir.»</p>
+
+<p>46. Roland courut l'embrasser, prodigua ses carresses
+à son nouveau converti, et lui dit: «Ce me
+sera grande joie de vous mener à l'abbaye.--Allons-y,
+reprit Morgant, j'ai à faire ma paix avec
+les religieux.» Roland écoutait ces paroles avec un
+secret orgueil, et disait: «Mon frère, vous êtes si
+dévot et si bon que vous demanderez pardon à l'abbé,
+comme je désire que vous le fassiez.</p>
+
+<p>47. «Puisque Dieu à daigné vous éclairer de sa
+lumière, et vous admettre, dans sa miséricorde, au
+nombre de ses enfans, l'humilité doit être votre première
+offrande.» Morgant lui dit alors: «De grâce,
+puisque votre Dieu va devenir le mien, faites-moi
+connaître votre rang, et apprenez-moi votre véritable
+nom; puis je suivrai vos ordres de point en
+point.» Sur quoi l'autre lui dit qu'il était Roland.</p>
+
+<p>48. «Oh! s'écria le géant, divin Jésus! reçois
+de ma reconnaissance mille et mille bénédictions!
+J'ai entendu souvent parler de vous, incomparable
+baron, durant le cours de mes diverses années; et,
+comme je vous l'ai dit, je veux être à jamais votre
+vassal, tant votre bravoure m'inspire d'admiration!»
+Ainsi causant, tous deux continuèrent à deviser
+de mainte et mainte chose, et se mirent en
+route pour l'abbaye.</p>
+
+<p>49. Et, chemin faisant, Roland parlait avec Morgant
+sur les deux géans tués: «Consolez-vous de
+leur mort, je vous prie; et, puisque tel est le bon
+plaisir de Dieu, pardonnez-moi. Ils avaient fait mille
+outrages aux moines, et nos saintes écritures déclarent
+nettement--que le bien est récompensé, et le
+mal puni, et le Seigneur n'a jamais manqué à cette
+loi,</p>
+
+<p>50. «Tant il aime à rendre justice à chacun. Il
+veut que ses jugemens accablent quiconque a commis
+un péché, grand ou petit; mais il n'oublie pas de
+rendre le bien pour le bien. S'il n'était pas juste,
+pourrions-nous l'appeler saint, ce Dieu que je veux
+maintenant vous faire adorer? Tous les hommes doivent
+prendre sa volonté pour règle suprême de leurs
+désirs, et lui obéir, soudainement et de plein gré.</p>
+
+<p>51. «Nos docteurs s'accordent tous en ce point,
+et parviennent tous à cette même conclusion;--c'est
+que si les bienheureux esprits qui louent le Seigneur
+dans le ciel, se laissaient entraîner à une compassion
+coupable pour leurs parens précipités en
+enfer et voués à la damnation,--soudain leur
+félicité serait réduite à néant: et en ceci le Tout-Puissant
+pourrait paraître injuste.</p>
+
+<p>52. «Ils ont mis dans le Christ leur plus ferme
+espérance, et tout ce qu'il a trouvé bon de faire,
+leur semble légitime; et cela ne pouvait pas être autrement,
+car Jésus ne peut faillir en aucun point. Si
+leurs pères ou leurs mères subissent d'éternelles tortures,
+ils ne prennent nul souci de leurs pères ni de
+leurs mères: ce qui plaît à Dieu ne peut que les
+satisfaire.--Tels sont les devoirs observés par le
+chœur des élus.</p>
+
+<p>53.--Un mot suffit aux sages, dit Morgant, et
+vous verrez quel chagrin je ressens du trépas de mes
+frères; et si j'approuve la volonté de Dieu, suivant
+la stricte obéissance que vous me dites être pratiquée
+dans le ciel.--Les morts sont morts,--ne
+songeons qu'à nous réjouir. Je vais couper les mains
+aux deux cadavres, et les porter aux saints moines.</p>
+
+<p>54. «Ainsi, chacun pourra s'assurer qu'ils sont
+bien morts, et qu'on ne doit plus craindre de se promener
+seul dans ce désert; et l'on verra que mon
+esprit a été illuminé par la grâce du Seigneur, qui
+a déchiré le voile des ténèbres, et a fait paraître à
+mes yeux son brillant royaume.» A ces mots, il
+coupa les mains de ses frères, et abandonna leurs
+troncs mutilés aux bêtes féroces et aux oiseaux de
+proie.</p>
+
+<p>55. Puis ils s'en furent tous deux à l'abbaye, où
+l'abbé attendait dans la plus grande anxiété. Les
+moines, qui ne savaient pas encore le fait, coururent
+en désordre et hors d'haleine vers leur supérieur,
+et lui dirent en tremblant: «Veuillez nous dire
+si vous voulez voir ce géant dehors ou dedans.»
+L'abbé, regardant Morgant à travers la porte, fut
+trop effrayé au premier aspect pour consentir à
+ouvrir.</p>
+
+<p>56. Roland, le voyant ainsi troublé, lui dit aussitôt:
+«Abbé, réjouis-toi; ce géant croit en Jésus-Christ,
+et doit être compté au nombre des chrétiens;
+il a renié son faux prophète Mahom.» Morgant
+corrobora ce discours en exhibant les mains, preuve
+tout-à-fait claire du sort des deux géans: sur quoi,
+l'abbé adressa au Seigneur un juste remercîment,
+disant: «Tu m'as comblé de joie, ô mon Dieu!»</p>
+
+<p>57. Il regarda Morgant, calcula les dimensions
+de ce nouveau-venu, après les avoir mesurées de
+l'œil plutôt deux fois qu'une; puis il dit: «O géant
+très-illustre! sachez que je ne m'étonnerai plus désormais
+que vous déraciniez et lanciez les arbres
+comme vous l'avez fait naguère: mes propres yeux
+m'instruisent de vos forces. Dorénavant vous vous
+montrerez l'ami aussi sincère et aussi parfait du
+Christ, que vous en fûtes autrefois l'ennemi.</p>
+
+<p>58. «Un de nos apôtres jadis, nommé Saül, persécuta
+la foi du Christ. Un jour enfin, enflammé par
+le souffle du Saint-Esprit: «Pourquoi me persécutes-tu
+ainsi?» dit le Christ. Lors, il ouvrit les yeux
+sur son péché, et s'en fut prêchant en tout lieu et à
+toute heure le Christ: trompette de la foi, ses accens
+résonnent et retentissent par toute la terre.</p>
+
+<p>59. «Ainsi ferez-vous, mon cher Morgant: un
+seul pécheur qui se repent,--telle est la parole de
+l'évangéliste,--occasionne plus de joie dans les
+cieux qu'une liste de quatre-vingt-dix-neuf bienheureux.
+Vous pouvez être sûr que, si tous vos vœux
+aspirent à Dieu avec un juste zèle, vous goûterez
+dans l'éternité le bonheur des saints,--vous qui
+naguères étiez condamné à la perdition et à l'enfer.»</p>
+
+<p>60. Ainsi l'abbé rendit de grands honneurs à
+Morgant, et durant plusieurs jours on ne songea
+qu'au repos. Un jour qu'ils se promenaient tous trois,
+et couraient çà et là au gré de leur caprice, l'abbé
+ouvrit une chambre où se trouvaient plusieurs armures,
+et entr'autres certains arcs: Morgant eut la
+fantaisie d'en prendre un, quoiqu'il pensât n'en faire
+jamais aucun usage.</p>
+
+<p>61. Ce lieu, étant tout-à-fait dépourvu d'eau,
+Roland dit en bon et digne frère: «Morgant, vous
+me feriez plaisir en ce moment, si vous alliez quérir
+de l'eau.--Vous serez toujours obéi, reprit Morgant;
+et dès que vous aurez commandé.» Là-dessus,
+il plaça sur son épaule une grande cuve, et se
+mit en chemin vers une fontaine, où il avait coutume
+de boire, et qui était située au pied de la montagne.</p>
+
+<p>62. Arrivé à la fontaine, il entend un prodigieux
+fracas, qui soudain s'étend dans la forêt: aussitôt il
+tire de son carquois une flèche, bande son arc, et
+lève la tête. Voici venir une immense troupe de
+pourceaux, qui marche avec un bruit pareil à celui
+de la tempête, et se dirige précisément aux bords
+de la source: ainsi notre géant se trouve environné
+de ces immondes animaux.</p>
+
+<p>63. Morgant décocha à tout hasard une flèche qui
+frappa un porc à l'oreille, et lui perça la tête d'outre
+en outre; l'animal, blessé à mort, tomba en gambillant.
+Un autre enfant de la race cochonne, brûlant
+de venger son frère, courut contre le géant avec une
+ardeur farouche, et franchit la distance d'un pas si
+rapide, que Morgant n'eut pas le tems de tirer l'arc.</p>
+
+<p>64. Voyant le verrat près de lui, Morgant lui
+donna sur la tête un tel coup de poing<a id="footnotetag278" name="footnotetag278"></a>
+<a href="#footnote278"><sup class="sml">278</sup></a>, qu'il lui
+fracassa le crâne, et l'étendit roide mort à côté de
+l'autre. Témoins d'un pareil coup, les autres pourceaux
+s'enfuirent par la vallée. Morgante se mit sur
+la nuque le baquet rempli d'eau, sans en répandre
+une seule goutte, sans y imprimer la moindre secousse.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote278"
+name="footnote278"><b>Note 278: </b></a><a href="#footnotetag278">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>He gave him such a</i> punch <i>upon the head</i>.</p>
+<p><i>Gli dette in sulla testa un gran punzone</i>.</p>
+</div></div>
+
+<p>Il est étrange que Pulci ait mot à mot employé par avance la phrase
+technique de mon vieux maître et ami, Jackson, qui a porté l'art à son
+plus haut degré de perfection. <i>A punch on the head</i> ou <i>a punch in the
+head</i>, «un punzone in sulla testa.» Voilà l'exacte et fréquente locution
+de nos meilleurs pugilistes, qui se doutent peu de parler le pur toscan.</p></blockquote>
+
+<p>65. Le tonneau sur une épaule, et les deux porcs
+sur l'autre, il marcha à grands pas vers l'abbaye qui
+se trouvait encore assez loin, et dans sa course il ne
+perdit pas une gouttelette d'eau. Roland, l'apercevant
+sitôt reparaître avec les porcs tués et ce vase
+plein jusqu'au bord, s'étonna de voir un mortel
+doué d'une si grande force;--ainsi fit l'abbé; et
+pour recevoir le géant, la porte fut toute grande
+ouverte.</p>
+
+<p>66. Les moines se réjouirent à la vue de cette eau
+bonne et fraîche, mais encore davantage en apercevant
+le porc: tout animal est joyeux à l'aspect de la
+pâture. Ils laissent dormir leurs bréviaires, et se
+mettent à l'œuvre avec une telle gloutonnerie, manient
+la fourchette avec un tel plaisir, que la chair
+du cochon n'a pas besoin d'être salée; il n'y a pas de
+danger qu'elle devienne rance et se pourrisse; car
+on laisse en arrière tous les jeûnes.</p>
+
+<p>67. Ils mangèrent comme s'ils eussent voulu se
+crever, et jouèrent si bien de la mâchoire, que les os
+qu'ils laissèrent semblaient avoir trempé dans l'eau:
+vive douleur pour le chien et le chat, qui trouvaient
+à peine de quoi ronger! L'abbé fit grand honneur
+à tout le monde: puis, quelques jours après cette
+scène de bombance, il donna à Morgant un beau
+cheval bien harnaché, qu'il avait long-tems gardé
+pour son propre usage:</p>
+
+<p>68. Morgant mena le cheval dans une prairie,
+afin de le faire galopper, et de le mettre à l'épreuve;
+il croyait peut-être que l'animal avait une échine de
+fer, ou se croyait lui-même assez léger pour ne point
+casser les œufs. Mais la bête, accablée de fatigue,
+tomba par terre et creva. Tandis qu'elle gisait immobile
+et froide, Morgant s'écriait: «Allons, lève-toi,
+rosse rétive!» et il continuait à la piquer de
+l'éperon.</p>
+
+<p>69. Mais, enfin, il jugea convenable d'abandonner
+la selle, et dit: «Je suis pourtant léger comme une
+plume, et il est crevé;--qu'en dites-vous, comte
+Roland?» Celui-ci repartit: «Vous me semblez plutôt
+un grand mât avec sa hune en guise de front:--laissez
+cet animal; la fortune veut que nous cheminions
+ensemble, moi à cheval, mais vous, Morgant,
+à pied.» A quoi le géant répondit: «Je le veux
+bien.</p>
+
+<p>70. «Quand l'occasion s'offrira, vous verrez comme
+je déploierai mon courage dans le combat.» Roland
+dit alors: «Je crois, en vérité, que vous serez, s'il
+plaît à Dieu, un brave chevalier, et vous ne me verrez
+pas non plus m'endormir. Ne vous inquiétez plus
+de votre cheval;--toutefois, il vaudrait mieux le
+porter en quelque bois caché, mais je ne sais ni le
+moyen ni la route.»</p>
+
+<p>71. Le géant dit: «Eh bien, je le porterai moi-même,
+puisque le lâche n'a pu me porter;--je rendrai,
+comme Dieu, le bien pour le mal; mais donnez-moi
+un coup de main pour le mettre sur mon dos.»
+Roland répliqua: «Si mon conseil a quelque poids,
+Morgant, n'entreprenez pas de soulever ou d'emporter
+ce cheval mort; qui vous fera ce que vous lui
+avez fait.</p>
+
+<p>72. «Prenez garde qu'il ne se venge, quoique
+mort, et d'une vengeance irréparable, comme fit
+jadis le centaure Nessus; je ne sais si vous avez lu
+ou entendu cette histoire, mais il vous fera crever,
+soyez-en sûr.--Aidez-moi à me le mettre sur le dos,
+dit Morgant, et vous verrez quel fardeau je peux
+supporter, mon bon Roland; je porterais, à la place
+de ce palefroi, ce clocher avec toutes ses cloches.»</p>
+
+<p>73. L'abbé reprit: «Le clocher est bien là, mais,
+quant aux cloches, vous les avez brisées.» Morgant
+répondit: «Ils en portent la peine dans les enfers,
+ceux qui gisent roides morts dans cette grotte;» et
+hissant sur ses épaules le cheval qui l'avait fait tomber:
+«Eh bien, dit-il, regardez, Roland, si la
+goutte m'est descendue dans les jambes,--et si j'ai
+la force nécessaire.» Et, à ces mots, il fit deux
+gambades avec le cheval sur le dos.</p>
+
+<p>74. Morgant étant constitué comme une montagne,
+il n'y avait aucun prodige à le voir faire
+cela. Mais Roland le blâmait dans le fond de son
+ame; il craignait que ce géant, qui était maintenant
+de sa famille, ne se fît quelque mal ou ne s'estropiât;
+il l'engagea encore une fois à déposer son fardeau:
+«Mettez-le à bas, ne le portez pas dans le
+désert.» Morgant répondit: «Oh! certes, je l'y
+porterai.»</p>
+
+<p>75. Il le porta, en effet, et le jeta dans quelque
+recoin; puis il se hâta de retourner à l'abbaye. Roland
+lui dit: «Pourquoi demeurer ici plus long-tems?
+Morgant! ici, il n'y a rien à faire, en vérité.»
+Il prit un jour l'abbé par la main, et lui dit,
+avec une extrême politesse, qu'il avait résolu de
+quitter sa Révérence; mais que, pour accomplir cette
+résolution, il lui demandait pardon et congé:</p>
+
+<p>76. Que les honneurs dont on les comblait sans
+cesse excédaient peut-être la mesure de leurs mérites.
+Puis il ajouta: «J'ai intention de réparer, et
+le plus tôt possible, les jours perdus du tems passé:
+mon inaction est susceptible de blâme. Je vous aurais,
+il y a déjà plusieurs jours, demandé permission
+de partir, mon bon père, mais j'éprouvais une
+confusion réelle; et je ne sais même encore comment
+vous dévoiler ma pensée, tant je vous vois content
+de notre long séjour.</p>
+
+<p>77. «Mais, dans mon cœur, j'emporte, partout
+où j'irai, le souvenir de l'abbé, de l'abbaye et de
+ce lieu désert,--tant j'ai conçu d'amour pour vous
+en si peu de tems! Puisse, du haut des cieux, vous
+rendre tout le bien que vous m'avez fait, ce vrai
+Dieu, ce maître éternel et puissant, dont le royaume
+est ouvert pour vous à la fin du monde! Pour le moment,
+nous attendons votre bénédiction, et nous
+nous recommandons vivement à vos prières.»</p>
+
+<p>78. Quand l'abbé entendit le comte Roland, il fut
+tout attendri jusqu'au fond de son cœur, tant chaque
+parole allumait en son sein une douce ferveur.
+«Chevalier, dit-il, si j'ai paru ne pas accorder à
+votre mérite autant de bienveillance et de courtoisie
+qu'il convient d'en montrer à un si noble sang
+(car je sais que j'ai trop peu fait en cette occurrence),
+n'accusez que notre ignorance et la pauvreté
+du lieu.</p>
+
+<p>79. «Nous ne pouvons, en vérité, que vous prodiguer
+les messes; les sermons, les bénédictions et
+les <i>Pater noster</i>; soupers chauds, bons dîners, se
+trouvent mieux ailleurs que dans les cloîtres. Mais
+mon cœur est épris d'un tel amour pour vous, à
+cause des mille et mille vertus que vous nourrissez
+en votre ame, que je serai partout où vous irez,
+et que d'autre part, néanmoins, vous resterez avec
+moi.</p>
+
+<p>80. «Ceci renferme une apparente contradiction;
+mais je sais que vous êtes sage, que vous entendez
+et goûtez mes paroles, que vous me comprenez
+avec une entière conviction. Pour vos justes et
+pieux exploits, puissiez-vous recevoir les hautes
+récompenses et la bénédiction du Seigneur, qui
+vous a envoyé dans ce désert! C'est à sa grande miséricorde
+que nous devons notre liberté; nous en
+rendons grâces à lui et à vous.</p>
+
+<p>81. Vous avez sauvé tout à la fois notre vie et
+notre ame; ces géans nous inspiraient une telle
+épouvante, que nous avions perdu les voies qui
+pouvaient guider heureusement nos pas jusques à
+Jésus et à l'armée céleste. Votre départ fait naître
+ici une telle douleur, que nous restons tous inconsolables.
+Mais vous ne pouvez perdre les mois
+et les années dans l'oisiveté, et vous n'êtes pas né
+pour revêtir notre modeste costume,</p>
+
+<p>82. «Mais pour porter les armes et manier la
+lance; et en vérité, on peut, sous les armes, faire
+œuvres aussi méritoires que sous ce capuchon; en
+preuve de quoi je vous invite à lire l'Écriture.
+Quant à ce géant, son ame peut gagner le ciel,
+grâce à votre miséricorde: qu'-il aille donc en paix!
+Je ne cherche pas à découvrir votre état et votre
+nom; mais, si l'on m'interroge, je dirai, pour réponse,
+qu'un ange est descendu, ici, du haut des
+cieux.</p>
+
+<p>83. «Si vous avez besoin d'armures ou de quelque
+autre chose, venez, examinez notre garde-robe,
+et prenez-y ce que vous voudrez; choisissez de quoi
+couvrir la nudité de ce géant.» Roland répondit:
+«Si il y avait quelque armure qui pût servir à l'usage
+de mon compagnon, avant de nous mettre en
+voyage, j'accepterais le présent avec plaisir.» L'abbé
+reprit alors: «Venez voir.»</p>
+
+<p>84. Ils entrèrent dans une chambre dont la muraille
+était couverte de vieilles armures comme d'un
+vernis, et l'abbé leur dit: «Je vous donne tout
+cela.» Morgant secoua, une à une, ces armures
+poudreuses qui se trouvèrent toutes trop petites,
+hormis une seule cuirasse, dont les mailles n'avaient
+pas non plus échappé à la rouille. Il l'essaya, et ce
+fut merveille de voir avec quelle exactitude elle s'ajustait
+à sa taille, comme aucune peut-être n'avait
+jamais fait.</p>
+
+<p>85. C'avait été la cuirasse d'un géant démesuré,
+qui, plusieurs années auparavant, était tombé devant
+l'abbaye, sous les coups du grand Milon d'Angrant.
+L'histoire était parfaitement figurée sur le
+mur; on avait peint les derniers momens du cruel
+ennemi qui, long-tems avait fait à l'abbaye, une
+guerre implacable; le combat était dessiné, et Milon
+était là qui renversait son adversaire.</p>
+
+<p>86. Voyant cette histoire, le comte Roland dit
+en son cœur: «O Dieu! qui sais tout! comment
+Milon vint-il ici pour donner la mort au géant?»
+Puis il lut, en pleurant, certaines lettres; il ne pouvait
+s'empêcher de mouiller de larmes son visage,--comme
+je vous l'expliquerai dans la suivante histoire.--De
+mal toujours vous garde le glorieux roi
+du ciel!</p>
+<br>
+
+<p class="mid">FIN DU MORGANTE MAGGIORE.</p>
+
+<br><br><br>
+
+<h3>DISCOURS</h3>
+
+<hr class="short">
+
+<h1>DE LORD BYRON.</h1>
+
+<br><br><br>
+
+<p>I. Discours sur le bill relatif aux mécaniques (<i>frame-work bill</i>),
+prononcé dans la Chambre des Lords, le 27 février 1812.</p>
+
+<p>II. Sur la motion du comte de Donoughmore, qui réclamait la formation
+d'un comité pour l'examen des droits des catholiques, le 21 avril
+1812.</p>
+
+<p>III. Sur la pétition du major Cartwright, l<sup>er</sup> juin 1813.</p>
+
+<br><br><br>
+
+<hr>
+<h2>AVERTISSEMENT</h2>
+
+<h4>DU TRADUCTEUR.</h4>
+
+<hr class="short">
+
+<p>Ces trois discours sont certainement dignes d'attirer l'attention.
+On verra avec plaisir Lord Byron plaider en faveur de
+la classe ouvrière, réclamer l'émancipation des catholiques,
+la réforme parlementaire, etc., etc. C'est ainsi que, dès son
+entrée dans la carrière politique, Byron se sépara de l'orgueilleuse
+et égoïste aristocratie, à laquelle il appartenait par sa
+naissance. Que l'on songe que l'émancipation catholique n'a
+été obtenue qu'en 1828, que la réforme parlementaire trouve
+encore mille préjugés et mille intérêts à combattre, et l'on ne
+s'étonnera pas que la <i>haute société</i> anglaise ait prononcé l'anathème
+contre un <i>noble</i> si infecté d'opinions démocratiques,
+et l'ait abreuvé de dégoûts, au point de l'obliger à maudire
+et fuir son pays.</p>
+
+<br><br><br>
+
+<h2>DISCOURS</h2>
+
+<h4>SUR LE BILL RELATIF AUX MÉCANIQUES</h4>
+
+<h5>(Frame-work bill),</h5>
+
+<h5>PRONONCÉ, DANS LA CHAMBRE DES LORDS, LE 27 FÉVRIER 1812.</h5>
+
+<h5>L'ordre du jour étant la seconde lecture de ce bill, Lord
+Byron se leva, et (pour la première fois) s'adressa à leurs
+Seigneuries dans les termes suivans:</h5>
+
+<p><span class="sc">Milords</span >,</p>
+
+<p>Le sujet actuellement soumis à vos Seigneuries
+pour la première fois, quoique nouveau à la Chambre,
+n'est en aucune façon nouveau pour le pays.
+Je crois qu'il a occupé les sérieuses méditations de
+toutes sortes de personnes, long-tems avant d'être
+amené à la connaissance de la législature, qui seule
+pouvait rendre de réels services. Comme homme
+attaché en quelque degré au comté souffrant, quoique
+je sois étranger, non seulement à la Chambre en général,
+mais presque à chacune des personnes dont j'ose
+solliciter l'attention, je dois réclamer de vos Seigneuries
+quelque peu d'indulgence, lorsque j'offre
+un petit nombre d'observations sur une question
+dans laquelle je m'avoue moi-même gravement intéressé.</p>
+
+<p>Il serait superflu d'entrer dans le détail des excès
+commis. La Chambre sait déjà que les mutins se sont
+tout permis, sauf l'effusion du sang; que les propriétaires
+des métiers, et toutes les personnes qu'on
+supposait avoir quelque relation avec eux, ont été
+exposés à toute espèce d'insultes et de violences.
+Durant le court espace de tems que je passai récemment
+dans le Nottinghamshire<a id="footnotetag279" name="footnotetag279"></a>
+<a href="#footnote279"><sup class="sml">279</sup></a>, douze heures ne
+s'écoulèrent pas sans quelque nouvel acte de violence;
+et le jour où je quittai le comté, j'appris que quarante
+métiers avaient été brisés le soir précédent,
+comme d'ordinaire, sans résistance, et sans qu'on connût
+l'auteur du délit. Tel était alors l'état de ce comté,
+et tel il est encore en ce moment, comme j'ai quelque
+raison de le croire. Mais, tout en admettant que
+ces excès prennent en ce moment une extension alarmante,
+on ne peut nier qu'ils n'aient pris naissance
+du sein d'une détresse inouïe. La persévérance de
+ces misérables dans leur conduite tend à prouver
+qu'il n'y a que l'extrême indigence qui ait pu porter
+une nombreuse, honnête et industrieuse classe du
+peuple à commettre des violences si périlleuses
+pour eux-mêmes, pour leurs familles et pour la société.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote279"
+name="footnote279"><b>Note 279: </b></a><a href="#footnotetag279">
+(retour) </a> Le comte de Nottingham, dans le diocèse d'Yorck: pays manufacturier,
+riche en fabriques de bas faits au métier, de soieries et cotonnades.
+
+<p>(<i>N. du. Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>A l'époque dont je parle, la ville et le comté étaient
+chargés de considérables détachemens militaires; la
+police était en mouvement, les magistrats assemblés,
+cependant tous les mouvemens de la justice civile et
+de la force militaire n'ont abouti à rien. Il ne s'est
+pas présenté un seul exemple d'arrestation, d'un malfaiteur
+pris réellement en flagrant délit; il n'y a
+donc pas eu un seul individu contre lequel il existât
+des preuves légales, suffisantes pour le faire déclarer
+coupable. Mais la police, quoique inutile, n'était
+point demeurée oisive: plusieurs individus notoirement
+coupables, avaient été découverts; hommes
+atteints et convaincus, avec la plus grande évidence,
+du crime capital de pauvreté; hommes qui avaient
+le tort affreux d'avoir légitimement engendré un
+grand nombre d'enfans, que, grâces à la dureté des
+tems, ils étaient incapables d'entretenir. Un dommage
+considérable avait été fait aux propriétaires
+des métiers perfectionnés; ces machines leur étaient
+avantageuses, en ce qu'elles leur permettaient de
+renvoyer un assez grand nombre d'ouvriers, qui,
+par conséquent, se trouvaient réduits à mourir de
+faim. Par exemple, par l'adoption d'une certaine
+espèce de métier, un homme faisait la besogne de
+plusieurs, et les travailleurs superflus étaient dépourvus
+d'emploi. Cependant il est digne de remarque,
+que l'ouvrage ainsi exécuté était de qualité inférieure,
+qu'il ne pouvait se vendre dans l'intérieur du
+royaume, et n'était fabriqué que pour l'exportation. Il
+était désigné, dans l'argot commercial, par le nom
+d'<i>œuvre d'araignée</i><a id="footnotetag280" name="footnotetag280"></a>
+<a href="#footnote280"><sup class="sml">280</sup></a>. Les ouvriers renvoyés, dans
+leur aveugle ignorance, au lieu de se réjouir de ces
+progrès dans les arts si utiles à l'humanité, pensèrent
+qu'ils allaient être sacrifiés aux progrès des
+mécaniques. Dans la simplicité de leurs cœurs, ils
+imaginèrent que l'existence et le bien-être des pauvres
+industrieux étaient des objets d'importance plus
+grande que l'accroissement de la fortune d'un petit
+nombre d'individus par le moyen de machines perfectionnées,
+qui ôtaient aux ouvriers leur emploi,
+et mettaient le travailleur hors d'état de gagner son
+salaire. Et l'on doit l'avouer, quoique l'adoption des
+mécaniques, dans l'état de prospérité commerciale
+dont notre patrie s'enorgueillissait naguère, ait pu
+être avantageuse au maître sans causer aucun détriment
+au serviteur, néanmoins, dans la situation
+actuelle de nos manufactures, dont les produits pourrissent
+dans les magasins sans espoir d'exportation,
+les métiers de cette espèce tendent matériellement
+à aggraver la détresse et le mécontentement de ceux
+qui souffrent. Mais la cause réelle de la détresse et
+des troubles qu'elle engendre est située plus haut.
+Quand on nous dit que ces hommes sont ligués non
+seulement pour la destruction de tout ce qui fait
+leur propre aisance<a id="footnotetag281" name="footnotetag281"></a>
+<a href="#footnote281"><sup class="sml">281</sup></a>, mais encore de leurs moyens
+de subsistance, pouvons-nous oublier que c'est la
+désastreuse politique, le funeste état de guerre des
+huit dernières années, qui à détruit leur aisance,
+la vôtre, et celle de tout le monde? Politique, qui,
+née avec de <i>grands hommes d'état qui ne sont plus</i>,
+a survécu à la mort de ces hommes, pour devenir
+une source de malédictions pour les vivans, jusqu'à
+la troisième et la quatrième génération! Les ouvriers
+ne détruisirent jamais leurs métiers avant que ces
+métiers ne fussent devenus inutiles, et pis qu'inutiles,
+avant qu'ils ne fussent devenus un obstacle immédiat
+au travail nécessaire pour gagner leur pain quotidien.
+Pouvez-vous donc vous étonner, que dans des tems
+comme ceux où nous vivons, lorsque des banqueroutiers,
+des hommes convaincus de fraude, accusés
+de félonie, se rencontrent dans une position sociale
+fort peu inférieure à celle de vos Seigneuries; pouvez-vous,
+dis-je, vous étonner que la plus basse classe
+du peuple, qui n'en est pas moins une classe fort
+utile, oublie son devoir, et devienne coupable à
+un moindre degré que tel ou tel de ses représentans?
+Mais, tandis que le coupable de haut rang
+peut trouver le moyen de mépriser la loi, de nouvelles
+peines capitales doivent être imaginées, de
+nouveaux piéges de mort doivent être tendus contre
+le malheureux ouvrier que la faim a poussé au mal.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote280"
+name="footnote280"><b>Note 280: </b></a><a href="#footnotetag280">
+(retour) </a> <i>Spider work</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote281"
+name="footnote281"><b>Note 281: </b></a><a href="#footnotetag281">
+(retour) </a> Tout ce qui fait l'aisance. Cela est exprimé en anglais par le mot
+<i>comfort</i>; il serait à désirer que ce mot fût transporté dans notre langue,
+comme son dérivé <i>comfortable</i>.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>Ces hommes étaient disposés à bêcher la terre, mais
+la bêche était en d'autres mains; ils ne rougissaient
+pas de demander l'aumône, mais il n'y avait personne
+pour la leur faire; leurs moyens de subsister étaient
+supprimés, tous les autres emplois déjà occupés:
+leurs excès, tout déplorables et condamnables qu'ils
+sont, peuvent à peine être un sujet de surprise.</p>
+
+<p>Il a été dit que les personnes qui possèdent temporairement
+les mécaniques sont de connivence avec
+les ouvriers qui les brisent; si la preuve de ce fait
+est résultée de l'enquête, il était nécessaire que cette
+circonstance accessoire du crime fût une des principales
+considérations dans l'application de la peine.
+Mais j'espérais que la mesure proposée par le gouvernement
+de Sa Majesté, et soumise à la décision
+de vos Seigneuries, aurait eu pour base les moyens
+de conciliation, ou du moins, si cette espérance était
+vaine, que quelque enquête préalable, quelque délibération
+eût été jugée nécessaire, afin que nous ne
+fussions pas appelés, sans examen et sans motif, à
+prononcer des condamnations en masse, et à signer,
+les yeux fermés, des arrêts de mort. Mais admettons
+que ces hommes n'aient eu aucun motif de se plaindre;
+que leurs doléances et celles de leurs maîtres
+soient sans fondement; qu'ils méritent le dernier
+supplice: quelle insuffisance, quelle ineptie évidente
+dans la méthode adoptée pour réduire ces rebelles!
+Pourquoi, si la force militaire devait être appelée,
+l'a-t-elle été pour devenir un objet de risée? Autant
+que la différence des saisons l'a permis, ç'a été une
+pure parodie de la campagne d'été du major Sturgeon;
+et, en vérité; tous les actes de l'autorité civile
+et militaire semblent avoir été calqués sur ceux
+du maire et de la municipalité de Garratt.--Que
+de marches et de contremarches! de Nottingham à
+Bullwell, de Bullwell à Bandford, de Bandford à
+Mansfield! Et quand enfin les détachemens arrivaient
+à leur destination, dans tout <i>l'orgueil, la pompe et
+l'apparence d'une guerre glorieuse</i>, ils venaient juste
+à tems pour être témoins des désastres qui avaient
+été commis, pour s'assurer que les auteurs du crime
+avaient fui, pour recueillir comme <i>dépouilles opimes</i><a id="footnotetag282" name="footnotetag282"></a>
+<a href="#footnote282"><sup class="sml">282</sup></a>
+les débris des métiers mis en pièces, et retourner
+dans leurs quartiers à travers les railleries des vieilles
+femmes et les huées des enfans. Certes, quoique,
+dans un pays libre, il soit à désirer que notre force
+militaire ne devienne jamais trop formidable à nous
+mêmes, cependant je ne comprends pas la politique
+qui place nos soldats dans une situation où ils ne
+peuvent être que ridicules. Comme le glaive est le
+pire argument que l'on puisse employer, il doit être
+le dernier. Dans cette circonstance, il a été le premier;
+mais, par un heureux hasard, il n'est pas
+encore sorti de son fourreau. La mesure actuelle va,
+il est vrai, le mettre hors de sa gaîne. Cependant,
+si des conférences<a id="footnotetag283" name="footnotetag283"></a>
+<a href="#footnote283"><sup class="sml">283</sup></a> convenables eussent été tenues
+lors des premières scènes de ce désordre, si les
+souffrances de ces hommes et de leurs maîtres (car
+les maîtres ont aussi leurs souffrances), eussent été
+bien pesées et justement examinées, je pense qu'on
+aurait pu trouver le moyen de rendre les ouvriers à
+leur besogne, et la tranquillité au comté. À présent
+le comté souffre le double fléau d'une garnison militaire
+oisive, et d'une population mourante de faim.
+Dans quel état d'apathie avons-nous été si long-tems
+plongés, pour que la Chambre n'ait eu jusqu'à ce moment
+aucune connaissance officielle de ces troubles?
+Tout cela s'est passé à cent-trente milles<a id="footnotetag284" name="footnotetag284"></a>
+<a href="#footnote284"><sup class="sml">284</sup></a> de Londres,
+et cependant nous, <i>braves gens dans l'aisance, nous
+avons cru que notre grandeur s'accroissait</i>, et nous
+avons, au milieu des calamités domestiques, paisiblement
+joui des triomphes que nous remportons au
+dehors. Mais toutes les villes que vous avez prises,
+toutes les armées qui ont battu en retraite devant
+vos généraux, ne sont que de misérables sujets de
+nous féliciter, si votre pays se divise, si vos dragons
+et vos exécuteurs doivent être lâchés contre
+vos concitoyens.--Vous appelez ces hommes une populace
+désespérée, dangereuse et ignorante; et vous
+semblez penser que le seul moyen d'apaiser la <i>bellua
+multorum capitum</i><a id="footnotetag285" name="footnotetag285"></a>
+<a href="#footnote285"><sup class="sml">285</sup></a> est d'abattre quelques-unes de
+ces têtes superflues. Mais la populace même est susceptible
+d'être ramenée à la raison par un mélange
+de mesures fermes et de voies conciliatrices, beaucoup
+mieux que par de nouveaux sujets d'irritation,
+que par des supplices multipliés. Connaissons-nous
+ce dont nous sommes redevables à la populace? C'est
+la populace qui laboure dans vos champs, et qui
+sert dans vos maisons,--qui arme vos vaisseaux et
+recrute votre armée,--qui vous à mis en état de
+défier le monde entier, et qui pourra aussi vous défier
+vous-mêmes, alors que l'abandon et la misère l'auront
+poussée au désespoir. Libre à vous d'appeler le peuple
+<i>populace</i>; mais n'oubliez pas que la populace exprime
+trop souvent les sentimens du peuple. Et ici je
+dois remarquer avec quel empressement vous êtes
+accoutumés à voler au secours de vos alliés malheureux,
+tandis que vous abandonnez les malheureux
+de votre propre patrie au soin de la providence ou
+de la paroisse. Quand les Portugais eurent été ruinés
+par les Français forcés à la retraite, chacun étendit
+son bras, ouvrit sa main; depuis les immenses largesses
+du riche jusques au denier de la veuve, tout
+leur fut fourni pour les mettre à même de rebâtir
+leurs villages et de regarnir leurs greniers. Et, dans
+ce moment, quand des milliers de vos concitoyens,
+hommes égarés mais malheureux, luttent contre la
+misère et la faim, votre charité devrait faire dans
+l'intérieur du pays l'œuvre qu'elle a commencée au
+dehors. Avec une somme beaucoup moindre, avec
+la dîme des libéralités faites au Portugal, lors même
+que ces hommes n'auraient pu être rendus à leurs
+occupations (ce que je ne puis admettre sans enquête
+ultérieure), vous auriez rendu inutiles les tendresses
+miséricordieuses de la baïonnette et du gibet. Mais
+sans doute nos amis ont trop de misères étrangères
+à soulager pour tourner leurs regards sur les calamités
+domestiques, quoique jamais la pitié n'ait pu
+avoir un plus touchant spectacle. J'ai traversé le
+théâtre de la guerre dans la péninsule, j'ai été dans
+quelques-unes des provinces turques les plus opprimées;
+mais jamais sous le plus despotique des gouvernemens
+infidèles, je ne vis une détresse aussi
+affreuse que celle que j'ai vue depuis mon retour dans
+le cœur même d'un pays chrétien. Et quels sont vos
+remèdes? Après des mois entiers d'inaction, et des
+mois d'action pires que l'inactivité, enfin paraît le
+grand spécifique, l'infaillible recette de tous les
+médecins du corps politique, depuis le siècle de
+Dracon jusqu'à l'époque actuelle. Après avoir tâté
+le pouls du patient et hoché la tête, après avoir prescrit
+les ressources usuelles de l'eau chaude et de la
+saignée, l'eau chaude de votre nauséeuse police et
+les lancettes de vos militaires, ces convulsions doivent
+se terminer par la mort, sûre terminaison des
+prescriptions de tous nos Sangrados politiques. Je
+mets de côté l'injustice palpable, et l'inefficacité non-douteuse
+du bill; n'y a-t-il donc pas assez de peines
+capitales dans vos statuts? N'y a-t-il pas assez de
+sang qui souille votre code pénal? voulez-vous en
+verser encore, qui monte vers le ciel et porte témoignage
+contre vous? Comment, d'ailleurs, mettrez-vous
+le bill à exécution? Pouvez-vous renfermer un
+comté tout entier dans ses prisons? Élèverez-vous
+un gibet dans chaque champ, et pendrez-vous les
+hommes comme autant d'épouvantails? ou bien (puisque
+vous devez mettre à exécution cette mesure),
+procéderez-vous par décimation? placerez-vous le
+pays sous le régime de la loi martiale? dépeuplerez-vous,
+ravagerez-vous tout autour de vous? et rétablirez-vous
+la forêt de Sherwood comme apanage de
+la couronne, dans son ancien état de chasse royale,
+et d'asile pour les malfaiteurs? Le malheureux affamé
+qui a bravé vos baïonnettes, pâlira-t-il à l'aspect de
+vos gibets? Quand la mort est un bien, et le seul
+bien que vous paraissiez vouloir lui faire, vos dragonnades
+le réduiront-elles à la tranquillité? Ce que
+vos grenadiers n'ont pu faire, vos bourreaux pourront-ils
+l'accomplir? Si vous procédez par les formes
+légales, où est votre évidence? Ceux qui ont
+refusé de dénoncer leurs complices, lorsque la déportation
+était la seule punition à craindre, ne seront
+pas tentés de porter témoignage contre eux,
+maintenant que la peine capitale les attend. Avec
+toute la déférence due aux nobles lords d'opinion
+contraire, je soutiens qu'une petite investigation,
+une enquête préalable les engagerait à changer de
+conduite. Cette mesure favorite de nos hommes d'état,
+suivie de succès si merveilleux dans plusieurs circonstances,
+et dans des circonstances récentes, la
+temporisation ne perdrait point ses avantages dans
+le cas actuel. Quand une proposition vous est faite
+dans le but d'émanciper et de soulager, vous hésitez,
+vous délibérez pendant des années entières, vous
+temporisez et vous préparez les esprits; mais un bill
+de mort doit passer tout de suite, sans que l'on songe
+le moins du monde aux conséquences. Je suis sûr
+d'après ce que j'ai entendu dire, et d'après ce que
+j'ai vu, que l'adoption du bill, sans enquête, sans
+délibération, ne ferait qu'ajouter une injustice à l'irritation
+actuelle, et la barbarie à l'abandon. Les auteurs
+d'un tel bill doivent être contens d'hériter des
+honneurs de ce législateur athénien, dont on a dit
+que les décrets avaient été écrits non pas avec de
+l'encre, mais en lettres de sang. Mais supposons le
+bill adopté; supposons un de ces hommes, comme
+je les ai vus,--amaigri par la famine, plongé dans
+un sombre désespoir, peu soucieux de conserver une
+vie que vos Seigneuries sont peut-être sur le point
+d'évaluer un peu au-dessous d'un métier à bas,--supposez
+cet homme environné par ses enfans à qui
+il ne peut procurer du pain aux dépens même de son
+existence, près d'être arraché pour toujours à une
+famille que naguère il entretenait par sa paisible industrie,
+et qu'il est devenu, sans faute de sa part,
+incapable d'entretenir;--supposez cet homme (et
+il y en a dix mille tels que lui, parmi lesquels vous
+pouvez choisir vos victimes), supposez-le traîné devant
+la cour pour être jugé pour ce nouveau délit,
+par cette nouvelle loi; hé bien! il manque encore
+deux conditions pour qu'il soit reconnu coupable, et
+condamné comme tel; il manquera, c'est mon opinion,--douze
+bouchers pour jury, et un Jefferies<a id="footnotetag286" name="footnotetag286"></a>
+<a href="#footnote286"><sup class="sml">286</sup></a> pour
+juge.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote282"
+name="footnote282"><b>Note 282: </b></a><a href="#footnotetag282">
+(retour) </a> En latin dans le texte: <i>spolia opima</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote283"
+name="footnote283"><b>Note 283: </b></a><a href="#footnotetag283">
+(retour) </a> <i>Meetings</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote284"
+name="footnote284"><b>Note 284: </b></a><a href="#footnotetag284">
+(retour) </a> Environ quarante-trois lieues.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote285"
+name="footnote285"><b>Note 285: </b></a><a href="#footnotetag285">
+(retour) </a> La bête à plusieurs têtes.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote286"
+name="footnote286"><b>Note 286: </b></a><a href="#footnotetag286">
+(retour) </a> Lord George Jefferies, chancelier d'Angleterre sous Jacques II, célèbre
+par ses cruautés.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+
+<br><br><br>
+
+<h1>DISCOURS</h1>
+
+<h4>SUR LA MOTION DU COMTE DE DONOUGHMORE,</h4>
+
+<h5>QUI RÉCLAMAIT LA FORMATION D'UN COMITÉ POUR L'EXAMEN DES<br>
+DROITS DES CATHOLIQUES, AVRIL 21, 1813.</h5>
+
+<p><span class="sc">Milords</span >,</p>
+
+<p>La question qui occupe la Chambre a été l'objet
+de discussions si fréquentes, si complètes, si habiles
+(et peut-être aujourd'hui encore plus habiles qu'en
+aucune autre circonstance), qu'il serait difficile
+d'apporter de nouveaux argumens pour ou contre.
+Mais, à chaque discussion, des difficultés ont été
+éloignées, des objections ont été épluchées et réfutées;
+et quelques-uns des anciens adversaires de
+l'émancipation catholique ont enfin concédé qu'il
+était convenable de faire droit aux réclamations des
+pétitionnaires. Après cette importante concession,
+néanmoins, une nouvelle objection s'est élevée: <i>il
+n'en est pas tems</i>, dit-on, ou <i>le tems est mal choisi</i>,
+ou <i>il y a encore assez de tems</i>. En quelque sorte, je
+suis d'accord avec ceux qui disent qu'il n'en est
+pas tems précisément: le tems en est passé; mieux
+vaudrait, pour le pays, que les catholiques possédassent
+en ce moment leur quote-part de nos priviléges,
+et que leurs nobles eussent dans nos conseils
+une juste portion d'influence, que de nous
+trouver ici assemblés pour discuter leurs droits.
+Oui, cela vaudrait mieux.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i24"> <i>Non tempore tali</i></p>
+<p class="i4"><i>Cogere consilium, quum muros obsidet hostis</i>.</p>
+</div></div>
+
+<p>L'ennemi est au dehors et la misère est au dedans.
+Il est trop tard pour chicaner sur des points de doctrine,
+quand nous devons nous unir pour la défense
+de choses plus importantes que le pur cérémonial
+de la religion. Il est, en vérité, singulier que nous
+soyons convoqués pour délibérer, non pas sur le
+Dieu que nous devons adorer, car là-dessus nous
+sommes d'accord; non pas sur le roi à qui nous devons
+obéir, car nous lui sommes très-fidèles; mais
+sur la question de savoir jusqu'à quel point une différence
+dans les cérémonies du culte, jusqu'à quel
+point une foi, non pas trop restreinte, mais trop
+étendue (ce qui est le pire des griefs que l'on
+puisse imputer aux catholiques),--jusqu'à quel
+point un excès de dévotion à leur Dieu peut rendre
+nos concitoyens incapables de servir efficacement
+leur roi.</p>
+
+<p>On a, dans cette Chambre et hors de cette Chambre,
+beaucoup parlé de l'église et de la constitution;
+et, quoique ces mots respectables aient été trop
+souvent prostitués aux plus misérables desseins de
+l'esprit de parti, nous ne pouvons les entendre répéter
+trop souvent. Tous les orateurs sont, je présume,
+les défenseurs de l'église et de la constitution;
+de l'église du Christ et de la constitution de
+la Grande-Bretagne, mais non d'une constitution
+d'exclusion et de despotisme; non d'une église intolérante,
+non d'une église militante, qui s'expose
+elle-même à l'objection dirigée contre la communion
+romaine, et s'y expose à un plus haut degré; car la
+religion catholique ne refuse que ses bénédictions
+spirituelles (et ce point même est douteux); mais
+notre église, ou plutôt nos hommes d'église, non-seulement
+dénient aux catholiques les grâces spirituelles,
+mais encore toute espèce de biens temporels.
+Le grand lord Peterborough observa dans cette
+enceinte, ou dans celle où les lords s'assemblaient
+à cette époque, qu'il était <i>pour un roi parlementaire,
+pour une constitution parlementaire, mais non
+pour un Dieu parlementaire, non pour une religion
+parlementaire</i>. L'intervalle d'un siècle n'a pas affaibli
+la force de cette remarque. Il est tems, en vérité,
+que nous laissions ces misérables chicanes sur
+des points si frivoles, ces subtilités lilliputiennes,
+dignes de qui veut décider <i>s'il est mieux de casser
+les œufs par le gros ou le petit bout</i>.</p>
+
+<p>Les adversaires des catholiques peuvent être divisés
+en deux classes: ceux qui affirment que les
+catholiques ont déjà trop, et ceux qui allèguent que
+la classe inférieure, du moins, n'a rien de plus à
+demander. Les uns nous disent que les catholiques
+ne seront jamais contens; les autres, qu'ils sont déjà
+trop heureux. Le dernier paradoxe est suffisamment
+réfuté par la pétition présente comme par toutes les
+pétitions passées; on aurait pu tout aussi bien prétendre
+que les nègres ne désiraient pas être émancipés;
+mais c'est une comparaison malheureuse; car
+vous avez déjà délivré ceux-ci du régime de la servitude,
+sans pétition de leur part, et malgré plusieurs
+pétitions de leurs maîtres dans un but tout
+opposé. Pour moi, quand j'y réfléchis, je plains les
+paysans catholiques de n'avoir pas eu le bonheur
+de naître avec une peau noire. Mais, nous dit-on,
+les catholiques sont contens, ou, du moins, doivent
+l'être. Je m'en vais donc rappeler quelques-unes des
+circonstances qui contribuent si merveilleusement à
+leur excessif contentement. Ils ne jouissent pas du
+libre exercice de leur religion dans l'armée régulière;
+le soldat catholique ne peut manquer au service
+du ministre protestant; et à moins qu'il ne soit
+cantonné en Irlande ou en Espagne, où peut-il trouver,
+s'il en a le désir, l'occasion d'assister aux cérémonies
+de son culte? La permission d'avoir des
+chapelains catholiques fut accordée comme une faveur
+spéciale aux régimens de la milice irlandaise,
+et encore ne fut-elle accordée qu'après plusieurs années
+de réclamations, quoique un acte passé en
+1793 l'eût établie comme un droit. Mais, en Irlande,
+les catholiques sont-ils convenablement protégés?
+leur église peut-elle acheter un morceau de
+terre pour y élever une chapelle? Non. Tous les
+édifices consacrés au culte sont bâtis en vertu de
+baux de concession, ou de tolérance, donnés par un
+laïque, baux aisément résiliables et fort souvent violés.
+À l'instant où un désir bizarre, un caprice fortuit,
+du bienveillant propriétaire rencontre quelque
+opposition, les portes sont fermées à la pieuse assemblée.
+C'est ce qui est arrivé sans cesse, mais jamais
+avec autant d'éclat que dans la ville de Newton-Barry,
+dans le comté de Wexford. Les catholiques,
+n'ayant point de chapelle régulière, louèrent, pour
+ressource temporaire, deux granges qui, réunies
+ensemble, servirent au culte public. À cette époque,
+demeurait, vis-à-vis de ce lieu, un officier qui paraît
+avoir été profondément imbu de ces préjugés,
+dont les pétitions protestantes; actuellement sur le
+bureau, prouvent l'heureuse destruction chez la portion
+la plus raisonnable de la nation; et, quand les
+catholiques vinrent, au jour accoutumé, s'assembler,
+en paix et bonne volonté avec les hommes, pour le
+culte de leur Dieu, qui est aussi le vôtre, ils trouvèrent
+la chapelle fermée, et furent avertis que s'ils
+ne se retiraient pas sur-le-champ (et cet avertissement
+leur était signifié par un officier des <i>yeomen</i><a id="footnotetag287" name="footnotetag287"></a>
+<a href="#footnote287"><sup class="sml">287</sup></a>
+et par un magistrat), le <i>riot act</i><a id="footnotetag288" name="footnotetag288"></a>
+<a href="#footnote288"><sup class="sml">288</sup></a> allait être lu, et
+l'assemblée dispersée à la pointe de la baïonnette!
+Une plainte contre cette violence fut adressée à
+un haut fonctionnaire, au secrétaire du Château, en
+1806, et celui-ci répondit (au lieu d'ordonner une
+réparation), qu'il ferait écrire une lettre au colonel,
+afin de prévenir, s'il était possible, le retour
+de semblables scènes de désordre. Ce fait ne demande
+pas le développement d'un grand appareil
+oratoire; mais il tend à prouver que, tandis que
+l'église catholique n'a pas la faculté d'acheter des
+terrains pour élever ses chapelles, elle ne trouve
+dans les lois aucune protection. En même tems,
+les catholiques sont à la merci du plus mince officier,
+qui peut impunément <i>faire ses bons tours à
+la face du ciel</i>, insulter son Dieu et outrager ses
+semblables.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote287"
+name="footnote287"><b>Note 287: </b></a><a href="#footnotetag287">
+(retour) </a> Espèce de garde municipale.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote288"
+name="footnote288"><b>Note 288: </b></a><a href="#footnotetag288">
+(retour) </a> Ordonnance contre les rassemblemens.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>Tout écolier, tout petit laquais (car de tels individus
+ont obtenu des brevets dans notre service militaire),
+tout petit laquais qui a pu changer ses rubans
+de livrée pour une épaulette, peut faire tout
+cela, et même plus encore contre les catholiques, en
+vertu de l'autorité même, à lui déléguée par son souverain
+sous l'obligation expresse de défendre ses
+concitoyens jusqu'à la dernière goutte de son sang,
+sans différence ou distinction aucune entre les catholiques
+et les protestans.</p>
+
+<p>Les catholiques irlandais ont-ils le bénéfice plein
+et entier du jugement par jury? Non, ils ne l'ont
+pas; ils ne peuvent l'avoir qu'après avoir obtenu le
+droit de partager avec les protestans le privilége de
+servir l'état en qualité de shériffs et de sous-shériffs.
+Il y a eu un exemple frappant de cet abus, aux assises
+d'Enniskillen. Un <i>yeoman</i> fut traduit en justice pour
+le meurtre d'un catholique nommé Macvournagh;
+trois témoins respectables, et non contredits, déposèrent
+qu'ils avaient vu le prévenu charger son arme,
+viser, faire feu, et tuer ledit Macvournagh. Cette
+circonstance fut convenablement développée par le
+juge; mais, à l'étonnement du barreau, et à la grande
+indignation de la cour, le jury protestant acquitta
+l'accusé. La partialité était si évidente, que le juge,
+M. Osborn, regarda comme son devoir, d'arrêter
+l'assassin acquitté, mais non pas absous, pour de larges
+indemnités, et de lui ôter ainsi pour quelque
+tems la liberté de tuer impunément les catholiques.</p>
+
+<p>Les lois faites en leur faveur sont-elles observées?
+Elles sont rendues illusoires dans les cas les
+plus frivoles comme dans les plus sérieux. Par un
+règlement récent, on permet dans les prisons les chapelains
+catholiques: mais dans le comté de Fermanagh
+le grand jury persista dernièrement à présenter
+pour cet office un ministre suspendu, et viola par
+là le statut, malgré les plus pressantes remontrances
+d'un respectable magistrat, nommé M. Fletcher.
+Telles sont les lois, telle est la justice pour les libres,
+heureux, et joyeux catholiques.</p>
+
+<p>On a demandé pourquoi les riches catholiques ne
+créent pas des dotations pour l'éducation de leurs
+prêtres.--Mais pourquoi ne leur permettez-vous pas
+de le faire? Pourquoi tous les legs de cette nature
+sont-ils soumis à une intervention vexatoire, arbitraire
+et concussionnaire, à l'intervention de la commission
+orangiste<a id="footnotetag289" name="footnotetag289"></a>
+<a href="#footnote289"><sup class="sml">289</sup></a> des donations charitables? Quant
+au collége de Maynooth, en aucune circonstance,
+hormis à l'époque de sa fondation, alors qu'un noble
+pair (lord Camden), à la tête de l'administration de
+l'Irlande, parut s'intéresser aux progrès de cet établissement;
+et sous le gouvernement d'un noble duc
+(Bedford) qui, comme ses ancêtres, a toujours été
+l'ami de la liberté et de l'humanité, et qui n'a pas
+assez bien adopté la politique égoïste du jour, pour
+exclure les catholiques du nombre de ses semblables:
+sauf ces exceptions, le collége de Maynooth n'a pas
+été convenablement encouragé. Il y a eu à la vérité
+un tems où l'on chercha à se concilier le clergé catholique,
+lorsque l'<i>union</i> était incertaine, union qui
+ne pouvait avoir lieu sans l'intermède de ce clergé,
+lorsque son assistance était indispensable pour obtenir
+des adresses favorables de la part des comtés
+catholiques: alors les prêtres catholiques étaient
+cajolés et caressés, craints et flattés, on leur fit entendre
+que <i>l'union mettrait une heureuse fin à toute
+chose</i>; mais, le moment de la crise une fois passé,
+ils furent repoussés avec mépris dans leur première
+obscurité.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote289"
+name="footnote289"><b>Note 289: </b></a><a href="#footnotetag289">
+(retour) </a> <i>The orange commissioners for charitable donations</i>.</blockquote>
+
+<p>Dans la conduite qu'on n'a pas cessé de tenir à
+l'égard du collége Maynooth, tout semble fait pour
+irriter et inquiéter,--tout semble fait pour effacer
+de la mémoire des catholiques la plus légère impression
+de gratitude. Le foin même, coupé dans la
+plaine, la graisse et le suif du bœuf et du mouton
+alloués, doivent être payés, et les comptes doivent
+en être rendus et réglés par serment. Il est vrai que
+cette économie en miniature ne peut être suffisamment
+louée, particulièrement à une époque où il n'y
+a que ces insectes dévorateurs du trésor, vos Hunt
+et vos Chinnery, où il n'y a que ces <i>punaises dorées</i><a id="footnotetag290" name="footnotetag290"></a>
+<a href="#footnote290"><sup class="sml">290</sup></a>
+qui puissent échapper à l'œil microscopique des ministres.
+Mais quand de session en session, après
+n'avoir laissé qu'avec effort et répugnance échapper
+de vos mains votre chétive aumône, vous venez vous
+vanter de votre libéralité; alors le catholique pourrait
+bien s'écrier, dans les termes mêmes de Prior:</p>
+
+<blockquote>
+J'ai quelque obligation à Jean; mais, par malheur, Jean
+juge à propos de le communiquer à toute la nation: ainsi,
+Jean et moi nous sommes quittes<a id="footnotetag291" name="footnotetag291"></a>
+<a href="#footnote291"><sup class="sml">291</sup></a>.
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote290"
+name="footnote290"><b>Note 290: </b></a><a href="#footnotetag290">
+(retour) </a> <i>Gilded bugs</i>. Citation.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote291"
+name="footnote291"><b>Note 291: </b></a><a href="#footnotetag291">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i16"><i>To John I owe some obligation,</i></p>
+<p class="i18"><i> But John unluckily thinks fit</i></p>
+<p class="i16"><i>To publish it to all the nation:</i></p>
+<p class="i18"><i> So John and I are more than quit.</i></p>
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>Quelques personnes ont comparé les catholiques
+au mendiant de Gil Blas. Qui les a faits mendians?
+de qui la dépouille de leurs ancêtres a-t-elle grossi
+les richesses? Et ne pouvez-vous soulager le mendiant
+que vos pères ont réduit à un tel état? Si
+vous êtes disposés à le soulager tout-à-fait, ne pouvez-vous
+accomplir cette œuvre sans lui jeter vos
+deniers<a id="footnotetag292" name="footnotetag292"></a>
+<a href="#footnote292"><sup class="sml">292</sup></a> au visage? Toutefois, pour faire contraste à
+cette misérable bienfaisance, considérons les écoles
+protestantes de charité<a id="footnotetag293" name="footnotetag293"></a>
+<a href="#footnote293"><sup class="sml">293</sup></a>; vous leur avez récemment
+alloué 41,000 liv.<a id="footnotetag294" name="footnotetag294"></a>
+<a href="#footnote294"><sup class="sml">294</sup></a>. C'est ainsi qu'elles sont entretenues;
+et comment sont-elles recrutées? Montesquieu
+fait observer à l'égard de la constitution anglaise,
+qu'on en peut trouver le modèle dans Tacite, là où
+l'historien décrit les institutions politiques des Germains;
+et ce publiciste ajoute: «Ce beau système
+fut tiré des forêts.» Pareillement, en parlant des
+écoles protestantes de charité, on peut faire observer
+que ce beau système fut tiré des Bohémiennes.
+Comme se recrutaient les Janissaires au tems de
+leur enrôlement sous Amurat, comme les Bohémiennes
+de l'époque actuelle se recrutent encore avec des
+enfans volés; ainsi ces écoles se recrutent avec des
+enfans séduits, et dérobés à leurs familles catholiques,
+par leurs riches et puissans voisins protestans. Cela
+est notoire, et un seul exemple peut suffire pour
+montrer de quelle manière cela se pratique. La sœur
+de M. Carthy (<i>gentleman</i> catholique fort riche
+en biens fonds) laissa en mourant deux filles qui
+furent immédiatement désignées comme prosélytes,
+et conduites à l'école de charité de Coolgreny: leur
+oncle, à la nouvelle de ce fait, qui avait eu lieu
+pendant son absence, réclama la restitution de ses
+nièces, et offrit de transférer une partie de ses
+biens sur la tête de ses deux parentes. Sa demande
+fut rejetée, et ce n'est qu'après une lutte de cinq
+années, et grâce à l'intervention d'une haute autorité,
+que ce gentleman catholique obtint que deux jeunes
+filles, qui lui étaient si étroitement liées par les droits
+du sang, sortissent de l'école de charité, et lui fussent
+rendues. Voilà de quelle façon l'on se procure des
+prosélytes que l'on mêle aux enfans de tous les protestans
+qui peuvent avoir recours au bénéfice de cette
+institution. Et quelle instruction leur est donnée? On
+leur met entre les mains un catéchisme, qui est
+composé, je crois, de quarante-cinq pages, et dans
+lequel il y a trois questions relatives à la religion
+protestante. L'une de ces demandes est celle-ci: «Où
+était la religion protestante avant Luther?» Réponse:
+«Dans l'Évangile.» Il reste quarante-quatre pages
+et demie qui concernent la damnable idolâtrie des
+papistes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote292"
+name="footnote292"><b>Note 292: </b></a><a href="#footnotetag292">
+(retour) </a> <i>Farthings</i>: liards, deniers.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote293"
+name="footnote293"><b>Note 293: </b></a><a href="#footnotetag293">
+(retour) </a> <i>Protestant charter schools</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote294"
+name="footnote294"><b>Note 294: </b></a><a href="#footnotetag294">
+(retour) </a> 1,025,000 fr.</blockquote>
+
+<p>Permettez-moi de le demander à nos pasteurs et
+maîtres spirituels: est-ce là la manière d'instruire
+un enfant dans la voie qu'il doit suivre? Est-ce
+là la religion de l'Évangile avant le tems de Luther?
+cette religion qui proclame tout haut: <i>paix sur la
+terre, et gloire à Dieu</i>! Est-ce là élever des enfans,
+pour les rendre hommes ou démons? Mieux vaudrait
+les envoyer n'importe où,--que de leur enseigner
+de telles doctrines: mieux vaudrait les envoyer dans
+ces îles des mers australes, où, par une éducation
+plus humaine, ils apprendraient à devenir cannibales:
+il serait moins odieux qu'ils fussent instruits
+à dévorer les morts qu'à persécuter les vivans. Donnez-vous
+le nom d'écoles à de tels établissemens?
+Nommez-les plutôt des fumiers où la vipère de l'intolérance
+dépose ses petits, afin que plus tard leurs
+dents étant devenues tranchantes, et leur venin s'étant
+mûri, ils en sortent, chargés d'ordure et de
+poison, pour blesser les catholiques. Mais sont-ce
+là les doctrines de l'église d'Angleterre, ou celles
+des gens d'église? Non, les ecclésiastiques les plus
+éclairés sont d'une opinion différente. Que dit Paley:
+«Je n'aperçois aucune raison pour laquelle des
+hommes de diverses croyances religieuses ne doivent
+pas siéger sur le même banc, délibérer dans
+le même conseil, ou combattre dans les mêmes rangs,
+tout aussi bien que des hommes d'opinions religieuses
+différentes discutent ensemble sur une controverse
+d'histoire naturelle, de philosophie ou de morale.»
+On peut répondre que Paley n'était pas rigoureusement
+orthodoxe; je ne saurais rien décider sur son
+orthodoxie, mais qui niera qu'il n'ait été un des
+ornemens de l'église, de la nature humaine, et de
+la chrétienté? Je n'appuierai point sur le fardeau
+des dîmes, fardeau si durement senti par les paysans,
+mais il est peut-être à propos de remarquer qu'il y
+a encore une charge additionnelle, un droit de <i>tant
+pour cent</i> pour le collecteur, qui, par conséquent,
+est intéressé à porter les dîmes au plus haut taux
+possible, et nous savons que dans plusieurs bénéfices
+considérables d'Irlande, les protestans résidens sont
+les seuls qui soient procureurs de la dîme.</p>
+
+<p>Parmi tant de causes d'irritation, trop nombreuses
+pour être récapitulées, il y en a une dans la milice,
+qu'on ne doit point passer sous silence: je veux parler
+de l'existence des loges orangistes parmi les particuliers.
+Les officiers peuvent-ils dénier ce fait? Et si
+ces loges existent, tendent-elles, peuvent-elles tendre
+à établir l'harmonie parmi les hommes, qui sont
+ainsi individuellement séparés de la société, quoique
+confondus dans les rangs de l'ordre social? Et doit-on
+permettre ce système général de persécution, ou
+est-il à croire qu'avec un tel système les catholiques
+puissent ou doivent être contens? S'ils le sont, ils
+manquent à l'humaine nature; alors, en vérité, ils
+sont indignes d'être autre chose que ce que vous les
+avez faits,--autre chose que des esclaves. Les faits
+que j'ai cités ont pour appui les plus respectables
+autorités: sans quoi, je n'aurais point osé en ce lieu,
+ni en quelque lieu que ce soit, me hasarder à les
+avancer. Si l'on m'objecte que je n'ai jamais été en
+Irlande, je vous prierai de remarquer qu'il est aisé
+de connaître un peu l'Irlande, sans jamais y avoir
+été, comme il paraît possible que quelques personnes
+y soient nées, y aient été nourries et élevées, et
+pourtant demeurent dans l'ignorance des véritables
+intérêts de cette contrée.</p>
+
+<p>Mais il y en a qui affirment que les catholiques
+ont été déjà trop bien traités. Voyez, disent-ils, ce
+qui a été fait; nous leur avons donné un collége entier,
+nous leur allouons la nourriture et l'habillement,
+la pleine et complète jouissance des élémens,
+et nous les laissons combattre pour nous aussi long-tems
+qu'ils ont leurs membres et leurs vies à nous
+offrir, et néanmoins ils ne sont jamais contens! O
+généreux et justes déclamateurs! C'est à cela, et à
+cela seul qu'aboutissent tous vos argumens, dépouillés
+de tout sophisme. Ces personnes me remettent
+en mémoire l'histoire d'un certain tambour qui, appelé
+au rigoureux devoir d'administrer la punition
+ordonnée contre un ami attaché au poteau, fut
+sommé de fouetter haut; il fouetta bas, il fouetta
+un peu moins bas, il fouetta haut, puis bas, puis
+entre deux, et ainsi de suite à plusieurs reprises,
+mais le tout en vain: le patient continua ses plaintes
+avec la plus choquante opiniâtreté, jusqu'à ce que
+le tambour, épuisé de fatigue et bouillant de colère,
+eût jeté à bas les verges, en s'écriant: «Le diable
+vous rôtisse; il n'y a aucune manière de fouetter qui
+vous plaise.» Ainsi vous comportez-vous vous-mêmes:
+vous avez fouetté le catholique haut et bas,
+ici et là, et partout, et vous vous étonnez qu'il ne
+soit pas content! Il est vrai que le tems, l'expérience,
+et la fatigue qui suit l'exercice même de la
+barbarie, vous ont appris à fouetter un peu plus
+doucement; mais vous continuez toujours à sangler
+votre victime, et continuerez ainsi jusqu'à ce que
+peut-être le fouet soit arraché de vos mains, et
+tourné contre vous-mêmes et contre votre postérité.</p>
+
+<p>Il a été dit par un des orateurs précédens (j'ai
+oublié qui c'était, et ne me soucie guère de m'en
+souvenir): «<i>Si les catholiques sont émancipés, pourquoi
+pas les juifs?</i>» Si ce propos a été dicté par une
+sincère compassion pour les juifs, il mérite attention;
+mais si ce n'est qu'un trait d'ironie contre les
+catholiques, est-ce autre chose que le langage de
+Shylock transporté du mariage de sa fille à l'émancipation
+catholique?--</p>
+
+<blockquote>
+Je voudrais que quelqu'un de la tribu de Barrabas l'obtint
+plutôt qu'un chrétien<a id="footnotetag295" name="footnotetag295"></a>
+<a href="#footnote295"><sup class="sml">295</sup></a>.
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote295"
+name="footnote295"><b>Note 295: </b></a><a href="#footnotetag295">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Would any of the tribe of Barrabbas</p>
+<p>Should have it rather than a christian.</p>
+</div></div>
+
+<p>(<span class="sc">Shaksp</span >., <i>The Merch. of Ven.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>Je présume, qu'un catholique est un chrétien,
+même dans l'opinion de celui dont le goût seul peut
+être supposé pencher en faveur des juifs.</p>
+
+<p>C'est une remarque, souvent citée, du docteur
+Johnson (que je prends pour une autorité presque
+aussi bonne que le doux apôtre de l'intolérance, le
+docteur Duigenan), que celui qui entretiendrait
+quelque appréhension sérieuse de danger pour l'église
+dans les tems actuels, aurait <i>crié au feu durant
+le Déluge</i>. Ceci est plus qu'une métaphore, car
+un restant de ces personnages antédiluviens semble
+aujourd'hui s'être retiré chez nous, avec le feu dans
+la bouche et l'eau dans la cervelle, pour troubler et
+inquiéter le genre humain de leurs cris bizarres et
+fantasques. Et comme c'est un symptôme infaillible
+de la désolante maladie dont je les crois atteints
+(maladie sur laquelle le premier docteur venu donnera
+des renseignemens à vos Seigneuries), comme
+c'est, dis-je, un symptôme infaillible pour ces infortunés
+malades d'apercevoir sans cesse des éclairs
+devant leurs yeux; surtout quand leurs yeux sont
+fermés, il est impossible de convaincre ces pauvres
+créatures que le feu contre lequel ils nous avertissent
+nous et eux-mêmes de nous prémunir, n'est
+rien autre chose qu'un feu follet; produit de leurs
+imaginations idiotes. Quelle rhubarbe, quel séné;
+ou quelle autre drogue purgative peut expulser de
+leur esprit ce vain fantôme?--Cela est impossible;
+ils sont perdus. C'est à eux que s'applique véritablement
+ce mot.</p>
+
+<p class="mid"><i>Caput insanabite tribus Anticyris</i><a id="footnotetag296" name="footnotetag296"></a>
+<a href="#footnote296"><sup class="sml">296</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote296"
+name="footnote296"><b>Note 296: </b></a><a href="#footnotetag296">
+(retour) </a> Citation d'Horace. «Tête incurable, même par l'ellébore qu'on
+recueillerait dans trois Anticyres.» Anticyre, île de l'Archipel, célèbre
+dans l'antiquité, parce qu'elle fournissait l'ellébore, qui passait,
+bien à tort, pour un spécifique contre la folie.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>Tels sont vos vrais protestans. Comme Bayle, qui
+protestait contre toutes les sectes, ainsi protestent-ils
+contre les pétitions catholiques, contre les pétitions
+protestantes, contre toute réparation, et tout
+ce que la raison, l'humanité, la politique, la justice
+et le bon sens peuvent opposer aux illusions de leur
+absurde délire. Ces gens-là présentent le cas inverse
+de la montagne qui enfanta une souris: ce
+sont des souris qui s'imaginent être dans le travail
+d'enfantement d'une ou plusieurs montagnes.</p>
+
+<p>Pour revenir aux catholiques, supposez que les
+Irlandais fussent actuellement contens, malgré toutes
+les incapacités dont la loi les frappe,--supposez-les
+capables d'une stupidité telle qu'ils ne désirent
+aucunement être délivrés,--ne devons-nous pas
+désirer leur délivrance, dans notre propre intérêt?
+N'avons-nous rien à gagner par leur émancipation?
+Quelles ressources nous ont été fermées? quels talens
+ont été perdus à cause de cet égoïste système
+d'exclusion? Vous connaissez déjà la valeur des
+secours irlandais: en ce moment, la défense de l'Angleterre
+est confiée à la milice irlandaise; en ce moment,
+tandis que le peuple mourant de faim se soulève
+dans la fureur du désespoir, les Irlandais sont
+fidèles au devoir confié en leurs mains. Mais tant
+qu'une égale énergie n'aura pas été communiquée
+partout, par l'extension de la liberté, vous ne pourrez
+avoir la pleine et entière jouissance de la force
+que vous êtes heureux d'interposer entre vous et la
+destruction. L'Irlande a beaucoup fait, mais fera
+plus encore. En ce moment, le seul triomphe que
+nous ayons obtenu durant les longues années d'une
+guerre continentale, a été remporté par un général
+irlandais<a id="footnotetag297" name="footnotetag297"></a>
+<a href="#footnote297"><sup class="sml">297</sup></a>. Il est vrai qu'il n'est pas catholique; s'il
+l'eût été, nous eussions été privés de ses talens.
+Toutefois, je ne présume pas que personne veuille
+prétendre que sa religion eût affaibli son génie militaire
+ou diminué son patriotisme; quoique, dans le
+cas supposé, il eût été obligé de combattre dans les
+rangs; car, à coup sûr, il n'eût jamais commandé
+une armée.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote297"
+name="footnote297"><b>Note 297: </b></a><a href="#footnotetag297">
+(retour) </a> Arthur Wellesley, depuis lord Wellington.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>Mais tandis qu'il gagne au dehors des batailles
+en faveur des catholiques, son noble frère s'est fait
+dans cette séance le défenseur de leurs intérêts avec
+une éloquence que je ne déprécierai point par l'humble
+tribut de mon panégyrique, pendant le tems
+même qu'un de leurs parens, qui leur est aussi peu
+semblable qu'il leur est inférieur en talent, a combattu
+à Dublin contre ses frères catholiques avec
+des circulaires, des édits, des proclamations, des
+arrestations et des dispersions de rassemblemens,--avec
+tous les moyens vexatoires de la chétive
+guerre qui pouvait être entretenue par les guérillas
+mercenaires du gouvernement, vêtues de l'armure
+rouillée de leurs statuts surannés. Il est, en vérité,
+singulier d'observer la différence de notre politique
+étrangère et de notre politique intérieure. Si la catholique
+Espagne, le fidèle<a id="footnotetag298" name="footnotetag298"></a>
+<a href="#footnote298"><sup class="sml">298</sup></a> Portugal, ou le non
+moins fidèle et non moins catholique ex-roi des
+Deux-Siciles (à qui, soit dit en passant, il ne restait
+plus que la Sicile, dont vous l'avez récemment
+dépouillé), si, dis-je, ces peuples et ces rois catholiques
+ont besoin de secours, vite nous faisons
+partir une flotte et une armée, un ambassadeur et
+un subside, quelquefois pour soutenir de rudes
+combats, généralement pour faire de mauvaises négociations,
+et toujours pour payer beaucoup d'argent
+pour nos alliés papistes. Mais si quatre millions de
+nos concitoyens, qui combattent, paient, et travaillent
+pour nous, s'avisent de nous adresser des prières
+pour obtenir quelque soulagement, nous les traitons
+comme des étrangers, et, quoique <i>la maison de leur
+père offre plusieurs logemens</i>, il n'y a pour eux aucune
+place de repos. Permettez-moi de vous le demander,
+ne vous battez-vous pas pour l'émancipation
+de Ferdinand VII, qui certainement est un sot, et
+par conséquent, suivant toute probabilité, un bigot?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote298"
+name="footnote298"><b>Note 298: </b></a><a href="#footnotetag298">
+(retour) </a> Allusion aux dénominations des rois d'Espagne et de Portugal: le
+premier se nommant Sa Majesté Catholique (S. M. C.), le second, Sa
+Majesté Très-Fidèle (S. M. T. F.).
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>Et avez-vous donc plus de considération pour un
+souverain étranger que pour vos concitoyens qui ne
+sont point des sots (car ils connaissent votre intérêt
+mieux que vous ne connaissez le vôtre); qui ne sont
+point des bigots, car ils vous rendent le bien pour
+le mal; mais qui endurent un sort pire que d'être
+tenus en prison par un usurpateur, car les chaînes
+qui asservissent l'ame sont plus pesantes que celles
+qui entravent le corps.</p>
+
+<p>Je ne m'étendrai point sur les conséquences qui
+doivent résulter de votre refus d'accéder aux réclamations
+des pétitionnaires; vous les connaissez, vous les
+éprouverez, ainsi que les enfans de vos enfans quand
+vous ne serez plus. Adieu pour jamais à cette union,
+ainsi nommée par la même raison que <i>lucus à non
+lucendo</i><a id="footnotetag299" name="footnotetag299"></a>
+<a href="#footnote299"><sup class="sml">299</sup></a>, union qui n'a jamais rien uni, dont le premier
+effet fut de donner un coup mortel à l'indépendance
+de l'Irlande, et dont le dernier résultat
+sera peut-être de séparer à jamais l'Irlande de notre
+pays. Si l'on peut appeler cela une union, c'est celle
+du requin avec sa proie; le ravisseur dévore sa victime,
+et c'est ainsi qu'il ne forme plus avec elle qu'un
+tout indivisible. Ainsi la Grande-Bretagne a dévoré
+le parlement, la constitution, l'indépendance de l'Irlande,
+et elle refuse maintenant de rendre un seul
+privilège, quoiqu'elle ait par là le moyen de guérir
+la surcharge indigeste de son corps politique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote299"
+name="footnote299"><b>Note 299: </b></a><a href="#footnotetag299">
+(retour) </a> <i>Lucus</i> (nom des bois sacrés, impénétrables à la lumière) vient,
+selon les étymologistes, de <i>lucere</i> (luire), par antiphrase.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>Et maintenant, milords, avant de me rasseoir,
+je demanderai aux ministres de Sa Majesté la permission
+de dire quelques mots, non pas sur leurs
+mérites, car cela serait superflu; mais sur le degré
+d'estime que leur accorde le peuple des trois royaumes.
+L'estime qu'on leur accorde a été en une récente
+occasion célébrée d'un ton de triomphe dans cette
+enceinte, et l'on a établi une comparaison entre leur
+conduite, et celle des nobles lords qui siégent de ce
+côté de la Chambre.</p>
+
+<p>Quelle portion de popularité peut-elle être échue
+en partage à mes nobles amis (si toutefois je ne suis
+pas indigne de les regarder comme tels); c'est ce
+que je ne prétends pas déterminer: mais, quant à
+celle des ministres de Sa Majesté, il serait inutile
+de la nier. La popularité, c'est un fait sûr, est un
+peu comme le vent: «<i>On ne sait pas d'où elle vient
+ni où elle va</i>,» mais ils la sentent, ils en jouissent,
+ils s'en vantent. En vérité, simples et modestes comme
+ils le sont, à quelle extrémité du royaume peuvent-ils
+fuir pour éviter le triomphe qui les poursuit?
+S'ils s'enfoncent dans les provinces méditerranées,
+ils y seront accueillis par les ouvriers des manufactures,
+qui tenant à la main leurs pétitions méprisées,
+et portant autour du cou la corde récemment votée
+en leur faveur, appelleront les bénédictions du ciel
+sur les têtes de ceux qui ont imaginé le moyen si
+simple, mais si ingénieux, de les délivrer de leurs
+misères, ici-bas, en les envoyant dans un monde
+meilleur. S'ils voyagent en Écosse, de Glasgow à
+Johnny Groat, partout ils recevront de pareilles
+marques d'approbation. S'ils font une tournée de
+Portpatrick à Donaghadee, ils rencontreront les embrassemens
+empressés de quatre millions de catholiques,
+à qui leur vote d'aujourd'hui les a rendus
+chers pour jamais. Quand ils reviendront dans la
+capitale,--ils ne peuvent échapper aux acclamations
+des bourgeois, et aux applaudissemens plus timides
+mais non moins sincères des marchands en faillite
+et des capitalistes en péril de banqueroute. S'ils tournent
+leurs regards sur l'armée, quelles guirlandes,
+non de lauriers, mais de morelle<a id="footnotetag300" name="footnotetag300"></a>
+<a href="#footnote300"><sup class="sml">300</sup></a> ne prépare-t-on pas
+pour les héros de Walcheren! Il est vrai qu'il est resté
+peu d'hommes en vie pour certifier leurs mérites en
+cette occasion: mais un <i>nuage de témoins</i> est venu
+de cette brave armée qu'ils ont si généreusement et
+si pieusement mise en campagne pour recruter la
+<i>noble armée des martyrs</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote300"
+name="footnote300"><b>Note 300: </b></a><a href="#footnotetag300">
+(retour) </a> La <i>morelle</i>, en anglais <i>night-shade</i>, mot à mot, ombre de la nuit,
+est une plante assez commune dans les champs: la couleur sombre de
+ses feuilles en font un emblème assez naturel de la tristesse.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>Si dans le cours de cette carrière triomphale, où
+ils recueilleront autant de cailloux qu'en recueillit
+l'armée de Caligula dans un triomphe semblable,
+prototype du leur;--si, dis-je, ils n'aperçoivent
+aucun de ces monumens qu'un peuple reconnaissant
+élève pour honorer ses bienfaiteurs, oui, quoiqu'il
+n'y ait pas même une enseigne qui veuille condescendre
+à déposer la tête du Sarrasin<a id="footnotetag301" name="footnotetag301"></a>
+<a href="#footnote301"><sup class="sml">301</sup></a> pour la remplacer
+par l'image des conquérans de Walcheren,
+ils n'ont pas besoin de portrait, eux qui peuvent
+toujours avoir les honneurs de la caricature; ils
+n'ont point à regretter le manque de statue, eux qui
+se verront si souvent pendus en effigie. Mais leur popularité
+n'est pas bornée dans les étroites limites
+d'une île; il y a d'autres contrées où leurs mesures,
+et surtout leur conduite envers les catholiques les
+rendra éminemment populaires. S'ils sont aimés ici,
+en France ils doivent être adorés. Il n'y a pas de
+mesure plus contraire aux desseins et aux sentimens
+de Buonaparte que l'émancipation des catholiques;
+pas de plan de conduite plus favorable à ses projets
+que celui qui a été, est encore, et sera toujours,
+je le crains, suivi à l'égard de l'Irlande.
+Qu'est l'Angleterre sans l'Irlande, et qu'est l'Irlande
+sans les catholiques? C'est sur la base de votre tyrannie
+que Napoléon espère bâtir la sienne. L'oppression
+des catholiques doit inspirer tant de reconnaissance
+à son cœur, que sans aucun doute (comme
+il a dernièrement permis un renouvellement de
+communication) le prochain cartel amènera dans ce
+pays des cargaisons de porcelaines de Sèvres et de
+rubans (denrée, grandement recherchée, et de
+valeur égale en ce moment), de rubans de la Légion-d'Honneur
+pour le docteur Duigenan et ses
+disciples ministériels. Telle est cette popularité si
+bien gagnée, qui résulte de ces expéditions extraordinaires,
+si ruineuses pour nos finances et si inutiles
+à nos alliés; de ces singulières enquêtes, si
+favorables aux accusés, et si peu satisfaisantes pour
+le peuple, de ces victoires paradoxales, si honorables,
+nous dit-on, pour le nom anglais, mais si
+contraires aux vrais intérêts de la nation anglaise:
+surtout, telle est la récompense, de la conduite tenue
+par les ministres envers les catholiques.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote301"
+name="footnote301"><b>Note 301: </b></a><a href="#footnotetag301">
+(retour) </a> Une <i>tête de Sarrasin</i> est une enseigne aussi fréquente en Angleterre
+que l'est chez nous <i>le lion d'or</i>, le <i>soleil d'or</i>, le <i>bon coing</i>, etc.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>J'ai à m'excuser auprès de la Chambre, qui, je
+l'espère, pardonnera à un jeune homme qui n'a
+pas l'habitude de réclamer souvent votre patience,
+d'avoir aujourd'hui si longuement tâché d'attirer
+votre attention. Mon opinion irrévocable est, comme
+mon vote le sera, en faveur de la motion.</p>
+<br><br><br>
+
+<h1>DISCOURS</h1>
+
+<h4>SUR LA PÉTITION DU MAJOR CARTWRIGHT,</h4>
+
+<h5>LE I<sup>er</sup> JUIN 1813.</h5>
+<hr class="short">
+<br>
+
+<p>Lord Byron se leva et dit:</p>
+
+<p><span class="sc">Milords</span >,</p>
+
+<p>La pétition que je tiens, dans l'intention de la
+présenter à la Chambre, doit, si je ne me trompe,
+obtenir une attention particulière de la part de vos
+Seigneuries; en effet, quoiqu'elle ne soit signée que
+par un seul individu, elle contient des faits qui, s'ils
+ne sont pas contredits, demandent de fort sérieuses
+investigations. Le grief dont le pétitionnaire se
+plaint, n'est ni personnel, ni imaginaire. Ce grief
+ne lui est point particulier; il a été, il est encore
+ressenti par une foule d'autres personnes. Il n'y a
+aucun citoyen hors de ces murs, ni même, en vérité,
+dans cette enceinte, qui ne puisse demain être
+exposé à la même insulte et aux mêmes obstacles,
+dans l'accomplissement d'un devoir impérieux pour
+la restauration de la véritable constitution des trois
+royaumes, en pétitionnant pour la réforme du parlement<a id="footnotetag302" name="footnotetag302"></a>
+<a href="#footnote302"><sup class="sml">302</sup></a>.
+Le pétitionnaire, milords, est un homme
+dont la longue vie a été consacrée à une lutte perpétuelle
+pour la liberté des citoyens, contre cette
+influence illégitime qui s'est sans cesse accrue, qui
+s'accroît encore, et qu'il est nécessaire de diminuer;
+et, quelque contraires que puissent être plusieurs
+esprits à ses dogmes politiques, peu de gens mettront
+en doute la pureté de ses intentions. Maintenant
+même, accablé d'années, et sujet aux infirmités
+qui accompagnent son âge, mais sans avoir rien
+perdu de son talent, ni de son inébranlable énergie,--<i>frangas,
+non flectes</i><a id="footnotetag303" name="footnotetag303"></a>
+<a href="#footnote303"><sup class="sml">303</sup></a>,--il a reçu plus d'une
+blessure en combattant contre la corruption; et le
+nouvel outrage, la récente insulte dont il se plaint,
+peut lui laisser une cicatrice de plus, mais non le
+déshonorer. La pétition est signée par John Cartwright;
+et c'est pour la cause du peuple et du parlement,
+dans la légitime poursuite de cette réforme
+dans la représentation du pays, réforme qui est le
+meilleur service qui puisse être rendu tant au parlement
+qu'au peuple, que le major Cartwright a
+souffert l'indigne outrage qui fait le sujet principal
+de sa pétition à vos Seigneuries. Sa plainte est écrite
+dans un langage ferme, mais respectueux;--dans
+le langage d'un homme qui n'oublie pas sa propre
+dignité, mais en même tems a, je crois, un sentiment
+égal de la déférence due à la chambre. Le pétitionnaire
+avance, entre autres faits d'importance,
+sinon plus grande, au moins égale, pour tous ceux
+qui sont Bretons par les sentimens, comme par le
+sang et par la naissance, que le 21 janvier 1813, à
+Huddersfield, lui et six autres personnes qui, à la
+nouvelle de son arrivée, s'étaient rendues auprès
+de lui, dans l'intention pure et simple de lui donner
+un témoignage de respect, furent saisies par les autorités
+civile et militaire, et tenues au secret pendant
+plusieurs heures, sous le poids d'une grossière
+et injurieuse prévention insinuée par l'officier commandant,
+relativement au caractère du pétitionnaire;
+que lui (le pétitionnaire), il fut enfin conduit
+devant un magistrat, et ne fut remis en liberté
+qu'après qu'un examen minutieux de ses papiers eut
+prouvé qu'il était non-seulement injuste mais matériellement
+impossible d'articuler contre lui une
+charge quelconque; et que, malgré la promesse et
+l'ordre exprès du président du tribunal, la copie du
+mandat d'arrêt lancé contre le pétitionnaire a été
+refusée sous divers prétextes, et n'a pu, jusqu'à
+cette heure, être obtenue. Les noms et la condition
+des parties intéressées se trouvent dans la pétition.
+Quant aux autres points dont il est question dans la
+pétition, je ne m'en occuperai pas maintenant, désireux
+que je suis de ne pas abuser du tems de la
+Chambre; mais j'appelle sincèrement l'attention de
+vos Seigneuries sur ces divers points.--C'est dans
+la cause du parlement et du peuple que la liberté
+individuelle de ce vénérable citoyen a été violée;
+et c'est, dans mon opinion, la plus haute marque
+de respect qu'il ait pu donner à la Chambre, que
+de recourir à votre justice, plutôt qu'à un appel à
+une cour inférieure. Quel que puisse être le sort de
+sa plainte, c'est pour moi une satisfaction, à la vérité,
+mêlée de regret en cette circonstance, que d'avoir
+eu l'occasion de dénoncer publiquement les
+obstacles auxquels le citoyen est exposé dans la poursuite
+du devoir le plus légitime et le plus impérieux,--celui
+d'obtenir, par voie de pétition, la réforme
+parlementaire. J'ai brièvement exposé le grief dont
+le pétitionnaire se plaint plus longuement. Vos Seigneuries
+adopteront, je l'espère, une mesure propre
+à donner pleine protection, pleine réparation au
+pétitionnaire, et non pas au pétitionnaire seul, mais
+au corps entier de la nation, insulté et blessé dans un
+de ses membres par l'interposition d'une autorité
+civile abusée et d'une force militaire illégale entre
+les citoyens et leur droit d'adresser des pétitions à
+leurs représentans.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote302"
+name="footnote302"><b>Note 302: </b></a><a href="#footnotetag302">
+(retour) </a> Le <i>jeu d'esprit</i> suivant, adressé à M. Hobhouse sur son élection à
+Westminster, a été attribué à Lord Byron. On le rappelle ici à cause de
+son rapport au sujet en question:
+
+<p class="mid">«<i>Mors janua vitæ</i>.»</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i10"><i>Would you get to the house through the true gate,</i></p>
+<p class="i12"><i> Much quicker than even whig Charley went?</i></p>
+<p class="i10"><i>Let Parliament send you to Newgate--</i></p>
+<p class="i12"><i> And Newgate will send you to--Parliament</i>.</p>
+</div></div>
+
+<p>«Voulez-vous gagner la Chambre par la véritable porte, beaucoup
+plus vite même que le whig Charley n'y parvint? Faites-vous envoyer
+par le Parlement à Newgate, et Newgate vous enverra au Parlement.</p>
+
+<p>(<i>N. d'un édit. anglais</i>.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote303"
+name="footnote303"><b>Note 303: </b></a><a href="#footnotetag303">
+(retour) </a> On peut le briser, non le fléchir.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+
+
+<p>Sa Seigneurie présenta alors la pétition du major
+Cartwright: on en fit lecture. Plainte y était faite
+de ce qui était arrivé à Huddersfield, et des entraves
+opposées au droit de pétition dans plusieurs
+endroits de la partie septentrionale du royaume.</p>
+
+
+
+<p>Sa Seigneurie fit la motion que la pétition fût prise
+en considération<a id="footnotetag304" name="footnotetag304"></a>
+<a href="#footnote304"><sup class="sml">304</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote304"
+name="footnote304"><b>Note 304: </b></a><a href="#footnotetag304">
+(retour) </a> <i>Should be laid on table</i>, mot à mot, «fût mise sur la table.»
+
+<p>(N. du Tr.)</p></blockquote>
+
+
+
+<p>Plusieurs pairs ayant parlé sur la question,
+Lord Byron répliqua qu'il avait, par des motifs
+de devoir, présenté cette pétition à l'examen de
+leurs Seigneuries. Un noble comte avait prétendu
+que ce n'était pas une pétition, mais un discours;
+et que, comme elle ne contenait aucune prière,
+elle ne devait pas être accueillie.--Quelle était la
+nécessité d'une prière? Si ce mot devait être employé
+dans son sens propre, leurs Seigneuries ne
+pouvaient attendre qu'aucun homme adressât une
+prière à d'autres hommes.--Il n'avait rien autre
+chose à dire, sinon que la pétition, quoique conçue
+dans certains passages en termes peut-être trop forts,
+ne contenait aucune phrase inconvenante, mais était
+écrite dans un style fort respectueux envers leurs
+Seigneuries, il espérait donc que leurs Seigneuries
+prendraient la pétition en considération.</p>
+
+<br>
+<p class="mid">FIN DES DISCOURS PARLEMENTAIRES.</p>
+
+
+
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de lord Byron.
+ Volume 4., by George Gordon Byron
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE LORD BYRON ***
+
+***** This file should be named 28081-h.htm or 28081-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/2/8/0/8/28081/
+
+Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
+
+
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..0bea23d
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #28081 (https://www.gutenberg.org/ebooks/28081)