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+The Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de lord Byron. Volume 4., by
+George Gordon Byron
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Oeuvres complètes de lord Byron. Volume 4.
+ comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore
+
+Author: George Gordon Byron
+
+Annotator: Thomas Moore
+
+Translator: Paulin
+
+Release Date: February 14, 2009 [EBook #28081]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE LORD BYRON ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
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+Monsieur Laby de St-Aumont,
+Mazous-Laguian.
+
+
+ŒUVRES COMPLÈTES
+DE
+LORD BYRON.
+
+IMPRIMERIE DE DONDEY-DUPRÉ,
+Rue St.-Louis, n° 46, au Marais.
+
+
+
+ŒUVRES COMPLÈTES
+DE
+LORD BYRON,
+AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,
+COMPRENANT
+SES MÉMOIRES PUBLIÉS PAR THOMAS MOORE,
+ET ORNÉES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR.
+
+_Traduction Nouvelle_
+
+PAR M. PAULIN PARIS,
+DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI.
+
+
+
+TOME QUATRIÈME.
+
+
+
+_Paris_.
+DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, IMPR.-LIBR., ÉDITEURS,
+RUE SAINT-LOUIS, N° 46,
+ET RUE RICHELIEU, N° 47 _bis._
+
+1830.
+
+
+
+
+HEURES DE LOISIR,
+POÈMES COMPOSÉS OU TRADUITS
+PAR LORD BYRON, MINEUR.
+
+ Μήτ᾿ ἄρ µε µάλ᾿ αἴνεε, µήτε τι νείκει.
+ (HOM. _Il._ κ, 249.)
+
+_He whistled as he went for want of thought_.
+
+ (DRYDEN)
+
+Il sifflait, en marchant, à défaut de pensées.
+
+
+
+
+AU TRÈS-HONORABLE
+FRÉDÉRIC, COMTE DE CARLISLE,
+CHEVALIER DE LA JARRETIÈRE, ETC., ETC.
+SON PUPILLE RECONNAISSANT ET PARENT AFFECTIONNÉ,
+
+ L'AUTEUR.
+
+
+
+
+HEURES DE LOISIR.
+
+
+
+
+I.
+
+DÉPART DE NEWSTEAD-ABBEY (1803).
+
+
+ _Why dost thou build the hall? son of the winged days! Thou
+ lookest from thy tower to-day; yet a few years, and the
+ blast of the desert comes; it howls in thy empty court_.
+
+ (OSSIAN.)
+
+ Pourquoi bâtis-tu ce palais? fils du tems à l'aile rapide!
+ Aujourd'hui tu regardes du haut de ta tour: quelques années
+ encore, et le vent du désert arrive; il murmure dans ta cour
+ solitaire.
+
+1. A travers tes créneaux, Newstead, frémit le sourd murmure des vents:
+ô demeure de mes pères, ton heure est venue; dans ton jardin jadis
+riant, la ciguë et le chardon ont étouffé la rose qui en ornait les
+allées.
+
+2. De ces barons couverts de maille, qui, fiers et belliqueux,
+conduisaient leurs vassaux des confins de l'Europe aux plaines de la
+Palestine, que reste-t-il aujourd'hui? un bouclier, un écusson, qui
+retentissent à chaque souffle des airs: voilà l'unique et triste vestige
+de leur grandeur!
+
+3. Le vieux Robert n'accompagne plus des sons de sa harpe ces vers qui
+allument dans les cœurs l'amour de la guerre et des lauriers: près des
+tours d'Ascalon, John de Horistan[1] sommeille, la mort a paralysé la
+main de son ménestrel.
+
+[Note 1: Le château d'Horistan, dans le Derbyshire, est une ancienne
+habitation de la famille Byron.]
+
+4. Paul et Hubert dorment dans la vallée de Crécy: ils succombèrent pour
+la cause d'Édouard et de l'Angleterre. O mes pères! les larmes de votre
+patrie vous récompensent. Quel fut votre courage! quelle mort fut la
+vôtre! nos annales peuvent encore le dire.
+
+5. A Marston Moor[2], quatre frères, réunis à Rupert[3] pour combattre
+les traîtres, enrichirent de leur sang le sombre champ de bataille: ils
+défendaient les droits du monarque; c'était encore défendre la patrie:
+la mort vint mettre le sceau à leur royalisme fidèle.
+
+[Note 2: Bataille de Marston Moor, où les partisans de Charles Ier
+furent défaits.]
+
+[Note 3: Fils de l'électeur Palatin et parent de Charles Ier. Il
+commanda ensuite l'armée navale sous le règne de Charles II.]
+
+6. Ombres des héros, salut! Votre descendant vous dit adieu, en quittant
+le séjour de ses ancêtres. Sous un ciel étranger ou dans sa patrie,
+votre souvenir lui inspirera une nouvelle ardeur; il ne songera qu'à la
+gloire et à vous.
+
+7. Une larme obscurcit ses yeux à l'heure de cette triste séparation;
+mais c'est la nature, non la crainte, qui excite ses regrets: il va bien
+loin, animé de la même émulation; jamais il n'oubliera la renommée de
+ses pères.
+
+8. Cette renommée, ce souvenir, voilà ce qu'il chérira toujours; il fait
+vœu de ne jamais ternir l'éclat de votre nom; il vivra comme vous, ou
+comme vous il périra; après sa mort, puisse-t-il mêler sa cendre à la
+vôtre!
+
+
+
+
+II.
+
+ÉPITAPHE D'UN AMI (1803).
+
+
+ Ἀστὴρ πρὶν µὲν ἔλκµπες ἐνὶ ζώοισιν ἑῷος.
+
+ (LAERTIUS.)
+
+Oh! mon ami, toi que toujours j'aimerai, que je regretterai toujours,
+combien d'inutiles larmes ont baigné ton cercueil honoré! Combien de
+sanglots ont répondu à ton dernier soupir, quand tu te débattais dans
+les angoisses de l'agonie! Si les larmes pouvaient arrêter la mort dans
+sa course, les soupirs s'opposer à l'invincible force de son dard
+tyrannique, la jeunesse et la vertu réclamer quelques instans de délai,
+la beauté charmer le spectre et le distraire de sa proie, ah! tu vivrais
+encore pour réjouir mes yeux désolés, pour faire la gloire de ton
+camarade et les délices de ton ami. Si pourtant l'esprit aimable qui
+t'animait plane autour du lieu où ton corps maintenant se résout en
+poussière, ici tu liras le deuil imprimé dans mon cœur, deuil trop
+profond pour être confié à l'art du sculpteur. Nul marbre n'indique la
+couche de ton humble sommeil, mais on y voit des statues vivantes fondre
+en pleurs; le simulacre de l'affliction ne s'incline pas sur ta tombe,
+mais l'affliction elle-même déplore l'arrêt qui condamna ton jeune âge.
+Hélas! quoique ton père pleure le coup qui frappe ainsi sa race, la
+douleur paternelle ne peut égaler la mienne! Nul, aussi bien que toi,
+n'adoucira sa dernière heure; toutefois, d'autres enfans calmeront alors
+son angoisse. Mais auprès de moi, qui te remplacera? ton image que ne
+saurait effacer une amitié nouvelle? non jamais! Les larmes d'un père
+cesseront de couler, le tems apaisera les regrets d'un frère enfant: à
+tous, hormis un seul, la consolation est connue, tandis que l'amitié
+gémit dans la solitude.
+
+
+
+
+III.
+
+FRAGMENT (1803)
+
+
+Quand la voix de mes pères appellera dans leur aérien séjour mon ame
+joyeuse de leur choix, quand mon ombre voltigera au gré de la brise; ou
+que, visible à peine au milieu du brouillard, elle descendra le flanc de
+la montagne, oh! puisse cette ombre ne voir aucune urne sculptée qui
+marque la place où la terre retourne à la terre, aucune pierre funéraire
+qui soit encombrée de louanges! Que mon nom seul soit mon épitaphe! Si
+ce nom n'entoure point mon argile d'une auréole de gloire, oh! nul autre
+honneur n'est dû à ma vie. Ce nom, ce nom seul, distinguera ma place,
+immortalisée par lui, ou avec lui à jamais oubliée.
+
+
+
+
+IV.
+
+LES LARMES (1806).
+
+
+ _O lacrymarum fons, tenero sacros Ducentium ortus ex animo;
+ quater Félix! in imo qui scatentem Pectore te, pia Nympha,
+ sensit_.
+
+ (GRAY.)
+
+1. Lorsque l'amitié ou l'amour éveille notre sympathie, lorsque la
+vérité devrait paraître dans le regard, ces lèvres qui s'entr'ouvent ou
+sourient, peuvent être trompeuses; mais la preuve, fidèle de notre
+émotion est une larme.
+
+2. Trop souvent un sourire n'est qu'un piége de l'hypocrite pour masquer
+la haine ou la crainte: donnez-moi le doux soupir, tandis que l'œil,
+miroir de l'ame, est terni un instant par une larme.
+
+3. La tendre charité, en embrasant l'ame de ses ardeurs, la purifie
+ici-bas de toute souillure de barbarie: la compassion inondera le cœur
+où cette vertu est sentie, et répandra sur les yeux une bien douce
+rosée, une larme.
+
+4. L'homme condamné à mettre à la voile, au premier souffle d'un vent
+favorable, pour traverser les flots de l'Atlantique, se penche sur
+l'abîme qui, bientôt peut-être, deviendra son tombeau, et les flammes de
+son regard ne brillent plus qu'à travers une larme.
+
+5. Le soldat brave la mort, pour une couronne imaginaire, dans la
+romantique carrière de la gloire; mais il relève l'ennemi une fois
+terrassé, et arrose chaque blessure d'une larme.
+
+6. Retourne-t-il, enflé d'orgueil, auprès de sa fiancée, après avoir
+renoncé au glaive rougi de sang humain? toutes ses peines sont
+récompensées, lorsque, embrassant la jeune fille, il baise sur sa
+paupière une larme.
+
+7. Heureux théâtre de ma jeunesse, séjour de l'amitié et de la
+franchise; où l'amour faisait fuir mes rapides années, je te quittai à
+regret, l'ame en deuil; je me tournai pour te voir une dernière fois:
+mais le clocher m'apparut à peine à travers une larme.
+
+8. Je ne puis plus adresser mes sermens à ma Marie, ma Marie jadis si
+chère! mais je me rappelle l'heure où, sous l'ombrage de son berceau
+favori, elle récompensait mes sermens avec une larme.
+
+9. Possédée par un autre, puisse-t-elle vivre toujours heureuse! Mon
+cœur doit toujours révérer son nom: en soupirant, je me résigne à perdre
+ce que je crus autrefois mon bien, et je pardonne son infidélité en
+versant une larme.
+
+10. O vous, amis de mon cœur, je vais vous quitter; mais je n'ai pas
+banni l'espoir du retour: peut-être nous nous reverrons dans cette
+retraite champêtre; alors revoyons-nous comme nous nous séparons, avec
+une larme.
+
+11. Quand mon ame aura pris son vol vers les régions de la nuit, et que
+mon cadavre sera gisant dans une bière, si vous passez près de la tombe
+où se consumeront mes cendres, ah! mouillez ma poussière d'une larme.
+
+12. Que le marbre pour moi ne se change point en un splendide monument,
+élevé par les enfans de la vanité; que nul éloge mensonger ne célèbre
+mon nom: je ne demande, je ne désire qu'une larme.
+
+
+
+
+V.
+
+PROLOGUE DE CIRCONSTANCE
+
+PRONONCÉ AVANT LA REPRÉSENTATION DE: «THE WHEEL OF FORTUNE (LA ROUE DE
+LA FORTUNE[4]),» SUR UN THÉÂTRE DE SOCIÉTÉ.
+
+
+[Note 4: Pièce de Richard Cumberland.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+Aujourd'hui que la politesse raffinée du siècle a chassé du théâtre la
+raillerie immorale, et que le goût a stigmatisé cet esprit de licence
+qui imprimait la honte sur les écrits de tout auteur, aujourd'hui que
+nous cherchons à plaire par des scènes plus pures, et que nous n'osons
+appeler la rougeur sur la joue de la beauté, ah! permettez à une muse
+modeste de réclamer quelque pitié, et de rencontrer l'indulgence où elle
+ne peut trouver la gloire; mais ce n'est pas pour elle seule que nous
+désirons des égards: d'autres personnages paraîtront, plus convaincus
+encore de leur peu de talent: vous n'aurez point ce soir des Roscius
+vieillis dans les secrets de l'action scénique: nul Cooke, nul Kemble ne
+peut ici vous saluer[5]; nulle Siddons[6] arracher une larme à votre
+sympathie: vous êtes rassemblés pour voir, dans le drame nouveau, le
+début d'acteurs encore en germe. Ici nous faisons l'essai de nos ailes à
+peine garnies de plumes; ne rognez pas les ailerons avant que les
+oiseaux puissent voler. Si nous succombons dans ce premier essor, hélas!
+faibles que nous sommes, nous tombons pour ne plus nous relever. Il n'y
+a pas qu'un seul malheureux qui, trahi par la peur, espère et presque
+aussi redoute vos éloges: mais tous nos personnages attendent dans une
+poignante incertitude la crise de leur destinée. Aucune pensée vénale ne
+peut retarder nos progrès: vos généreux applaudissemens sont notre
+unique récompense; pour les mériter, le héros déploie toutes ses forces,
+l'héroïne baisse son œil timide devant votre regard: celle-ci au moins
+doit avoir des protecteurs; on ne peut refuser sa bienveillance au sexe
+le plus aimable; quand la jeunesse et la beauté forment l'égide d'une
+femme, le plus grave censeur doit céder à tant d'attraits. Mais si nos
+faibles tentatives n'ont aucun succès, si nos plus grands efforts, après
+tout, sont stériles; que, du moins, la pitié inspire vos ames, et qu'à
+défaut de bravos, elle nous accorde grâce et merci.
+
+[Note 5: Un acteur anglais en paraissant sur la scène, fait toujours un
+salut au public.
+
+(_Note du Tr._)]
+
+[Note 6: Célèbre actrice, sœur des deux Kemble.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+
+
+VI.
+
+SUR LA MORT DE M. FOX.
+
+
+Un journal avait publié l'impromptu anti-libéral suivant:
+
+«Les ennemis de notre nation pleurent la mort de Fox, mais ils bénissent
+l'heure où Pitt rendit le dernier soupir: que le bon sens et la vérité
+expliquent ces sentimens opposés, nous donnerons la palme à qui en est
+vraiment digne.»
+
+L'auteur de ces poèmes envoya la réponse suivante:
+
+O factieuse vipère! dont la dent empoisonnée voudrait encore déchirer
+les morts, en corrompant la vérité: Quoi! parce que _les ennemis de
+notre nation_, animés d'un généreux sentiment, pleurent la mort de
+l'homme de bien et du grand homme, faudra-t-il que des langues infâmes
+essaient de ternir le nom de celui dont la digne récompense est une
+renommée éternelle? Quand Pitt expira à l'apogée du pouvoir, ah! malgré
+les revers qui obscurcirent sa dernière heure, la pitié étendit
+au-devant de lui ses ailes humides de larmes: car les ames nobles _ne
+font pas la guerre aux morts_; ses amis en pleurs lui donnèrent une
+dernière prière, quand toutes ses erreurs s'endormirent dans le tombeau;
+il plia comme Atlas sous le poids de tant de soins, de tant de luttes
+qui fatiguaient notre patrie. Mais, en Fox, apparut aussitôt un Hercule
+qui releva, pour un moment, la machine ébranlée: hélas! lui aussi, il
+est tombé, lui qui réparait le malheur de la Bretagne: nos espérances,
+si rapides à renaître, sont mortes avec lui; il n'y a pas qu'un grand
+peuple qui élève une urne en son honneur: toutes les contrées de
+l'immense Europe sont en deuil. «Que le bon sens et la vérité expliquent
+ces sentimens opposés, pour qu'on donne la palme à celui qui en est
+vraiment digne.» Mais ne laissons pas l'impure calomnie assaillir notre
+homme d'état ou envelopper sa gloire d'un voile ténébreux. Fox, dont le
+corps inanimé reçoit les pleurs du monde en deuil, dont les restes
+chéris dorment sous un marbre honoré, sur qui les nations armées contre
+nous gémissent elles-mêmes, dont tous, amis ou ennemis, reconnaissent le
+génie: Fox brillera à jamais dans les annales de la Bretagne, et ne
+cédera pas même à Pitt la palme du patriotisme, palme que l'envie,
+cachée sous le masque sacré de la candeur, a osé réclamer pour Pitt, et
+pour Pitt seul.
+
+
+
+
+VII.
+
+STANCES A UNE LADY,
+EN LUI DONNANT LES POÈMES DE CAMOENS.
+
+
+1. Peut-être, ô vierge chérie! apprécieras-tu en ma faveur ce gage sacré
+d'une tendre estime: ce livre dit les rêves enchanteurs de l'amour,
+sujet que nous ne pouvons point mépriser.
+
+2. Qui blâme l'amour? c'est la sottise envieuse; c'est là vieille fille
+désappointée, ou l'élève d'une école de prudes, condamnée à se faner
+dans un ennui solitaire.
+
+3. Lis donc, vierge chérie; lis avec abandon: car tu ne seras jamais au
+nombre de telles femmes: ce n'est point en vain que je réclamerai de toi
+quelque pitié pour les maux du poète.
+
+4. C'était un barde vraiment inspiré; son feu ne fut ni faible ni
+mensonger: puisse l'amour qui fut sa récompense être aussi la tienne!
+Mais puisse ta destinée n'être point aussi cruelle[7]!
+
+[Note 7: Allusions aux malheureuses amours de Camoëns avec Alayde.]
+
+
+
+
+VIII.
+
+A M*** (1806).
+
+
+1. Oh! si ces yeux brillaient, non d'une flamme ardente, mais d'une
+tendre émotion, peut-être exciteraient-ils de moins vifs désirs, mais tu
+serais aimée plus qu'une mortelle.
+
+2. Malgré les rayons sauvages de ces astres, tes angéliques attraits
+nous obligent à l'admiration, qui bientôt fait place au désespoir: car
+ce coup d'œil fatal nous défend l'estime.
+
+3. Quand la nature t'introduisit si belle en cette vie, elle craignit
+que la terre ne fût indigne de la divine perfection de tes charmes, et
+que le ciel ne t'appelât parmi ses habitans:
+
+4. Aussi, pour garder son plus cher ouvrage, pour empêcher les anges de
+lui en disputer la possession, elle cacha, dans ces yeux naguère
+célestes, un éclair terrible toujours prêt à étinceler.
+
+5. Ces yeux pourraient faire pâlir le plus hardi des sylphes, quand ils
+rayonnent comme le soleil en son midi; ta beauté doit nous enflammer
+tous; mais qui peut affronter le feu de ton regard?
+
+6. On dit que la chevelure de Bérénice, métamorphosée en étoiles, orne
+la voûte de l'Empyrée; mais toi, tu n'y seras jamais admise: tu
+éclipserais trop les sept planètes.
+
+7. Car si tes yeux brillaient dans l'espace, à peine laisserais-tu
+paraître la lumière des planètes, dont tu serais devenue la sœur: les
+soleils eux-mêmes qui régissent les divers mondes, ne jetteraient qu'une
+sombre lueur dans leur propre sphère.
+
+
+
+
+IX.
+
+A LA FEMME.
+
+
+O femme! l'expérience a pu me dire que tous ceux qui te regardent
+doivent t'aimer: sans doute, l'expérience a pu m'apprendre que tes plus
+solides promesses ne sont rien; quand tu es placée devant moi dans tout
+l'éclat de tes charmes, je ne songe plus qu'à t'adorer. O souvenir! bien
+délicieux, quand l'espoir l'accompagne, quand nous possédons encore
+l'objet de notre amour! Mais comme il est maudit par les amans, quand
+l'espoir s'est envolé, quand la passion est éteinte. O femme! belle et
+tendre enchanteresse! comme les jeunes hommes sont prompts à te croire!
+comme le cœur palpite, quand pour la première fois nous voyons cet œil
+qui roule dans un éclatant azur, ou resplendit tout noir, ou lance ses
+doux rayons de dessous un sourcil châtain! Comme nous nous hâtons de
+croire à tes sermens, de t'entendre engager ta foi de plein gré; dans
+notre ravissement, nous espérons que ta fidélité sera éternelle, et
+voilà que tu changes en un jour! Donc il sera toujours vrai de dire:
+«Femme, tes sermens sont écrits sur le sable[8].»
+
+[Note 8: Cette dernière pensée est la traduction presque littérale d'un
+proverbe espagnol.]
+
+
+
+
+X.
+
+A. M. S. G.
+
+
+1. Quand je rêve que vous m'aimez, vous me le pardonnez sans doute, et
+vous n'étendez pas votre colère jusque sur mon sommeil; car ce n'est que
+dans mes songes qu'existe votre amour: je me lève, et il ne me reste
+qu'à pleurer.
+
+2. O Morphée! empare-toi donc vite de mes facultés; répands sur moi ta
+bienfaisante langueur; si je dois avoir un songe semblable à celui de la
+nuit dernière, quelle divine extase m'est réservée!
+
+3. On nous dit que le Sommeil, frère de la Mort, est l'image de notre
+sort futur: oh! comme je désire rendre à la Parque le frêle souffle qui
+m'anime, si c'est là un avant-goût des célestes félicités!
+
+4. Ah! cessez, douce dame, de froncer votre aimable sourcil, et ne me
+croyez point en cela trop heureux; si je pèche dans mon rêve, j'expie
+mon péché maintenant, condamné que je suis à voir le bonheur sans
+l'atteindre.
+
+5. Quoique dans mes songes, douce dame, vous puissiez quelquefois
+sourire, ne croyez pas ma pénitence insuffisante: quand votre présence
+imaginaire abuse mon esprit qui sommeille, le réveil seul sera un assez
+grand supplice.
+
+
+
+
+XI.
+
+CHANT DE REGRET.
+
+
+1. Quand je rôdais, jeune highlander[9], sur la bruyère sombre, et que
+je gravissais ton sommet escarpé, ô Morven, mont de neige[10]! afin de
+contempler le torrent qui grondait au-dessous comme un tonnerre, ou le
+brouillard de la tempête qui se grossissait sous mes pieds: alors
+j'errais, libre de la tutelle de la science, étranger à la crainte,
+aussi âpre que les rocs où grandissait mon enfance; un sentiment unique
+était cher à mon cœur: ai-je besoin de vous dire, ô ma douce Marie!
+qu'il était concentré en vous seule?
+
+[Note 9: Mot consacré à la désignation des montagnards écossais: nous
+avons cru devoir le conserver, comme tous ceux qui donnent une couleur
+locale à la poésie.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 10: Morven, haute montagne dans l'Aberdeenshire: «Gormal, mont de
+neige (_Gormal of snow_),» est une expression qu'on rencontre souvent
+chez Ossian.]
+
+2. Cependant, ce ne pouvait être l'amour, car je n'en savais pas le nom;
+quelle passion peut habiter dans le sein d'un enfant? Mais j'éprouve
+encore une vive émotion, la même que je ressentais dans mon jeune âge
+sur les cimes des montagnes désertes: une seule image était gravée dans
+mon cœur: j'aimais mon froid pays, je ne soupirais pas après de
+nouvelles contrés: j'avais peu de besoins, car mes désirs étaient
+comblés; mes pensées étaient pures, car mon ame était avec vous.
+
+3. Je me levais avec l'aurore; et je bondissais, avec mon chien pour
+guide, de montagne en montagne; je luttais contre les ondes du Dee[11]
+ballottées par la marée, et j'écoutais de loin le chant du highlander:
+le soir, je me couchais sur un lit de bruyères; mes songes ne
+présentaient que Marie à ma vue; avec quelle brûlante ardeur mes
+dévotions s'élevaient au ciel, car ma première prière était de vous
+bénir!
+
+[Note 11: Le Dee est une belle rivière qui prend sa source près de Mar
+Lodge, et se jette dans la mer à New-Aberdeen.]
+
+4. Je quittai ma froide demeure, et mes rêves ont fui: les montagnes se
+sont évanouies et ma jeunesse n'est plus: dernier rejeton de ma race, je
+dois me flétrir dans la solitude, et ne trouver la joie que dans le
+souvenir des jours passés: ah! la grandeur, en élevant ma destinée, l'a
+rendue amère; plus douces furent les scènes que connut mon enfance;
+quoique mes espérances aient été déçues, je ne les ai point oubliées;
+quoique mon cœur soit froid, il languit encore près de vous.
+
+5. Quand je vois quelque noire montagne dresser sa crête vers le ciel,
+je songe aux rochers qui couvrent Colbleen[12] de leur ombre; quand je
+vois le doux azur d'un œil qui exprime l'amour, je songe à ces yeux qui
+me faisaient chérir un sauvage séjour; quand, par hasard, je vois une
+chevelure ondoyante, dont la teinte soit un peu semblable à celle de vos
+blondes tresses, je songe à cette longue chevelure d'or, apanage sacré
+de la beauté et de Marie.
+
+[Note 12: Colbleen est une montagne à l'extrémité des Highlands, non
+loin des ruines de Dee-Castle.]
+
+6. Toutefois le jour peut venir, où les montagnes, encore une fois,
+m'apparaîtront vêtues de leur manteau de neige: mais tandis qu'elles
+seront ainsi suspendues au-dessus de moi, et telles qu'elles furent
+toujours, Marie sera-t-elle là pour me recevoir? Hélas! non. Adieu donc,
+ô collines où mon enfance fut nourrie! et toi aussi, Dee, dont les eaux
+s'écoulent si paisibles, je te dis adieu! Nulle demeure n'abritera ma
+tête dans la forêt: ah! Marie, quelle demeure pourrait être habitée sans
+vous?
+
+
+
+
+XII.
+
+A.....
+
+
+1. Oh! oui, j'avouerai que nous étions chers l'un à l'autre; les amitiés
+de l'enfance quoique légères sont vraies; l'amour que vous sentiez était
+un amour de frère, et moi je nourrissais pour vous la même tendresse.
+
+2. Mais l'amitié peut renoncer à ses douces lois: une affection de
+plusieurs années en un moment expire. Comme l'amour, l'amitié a aussi
+des ailes rapides; mais elle ne brûle pas, comme l'amour, de flammes
+inextinguibles.
+
+3. Bien souvent nous avons erré ensemble sur l'Ida[13]: heureuses furent
+les scènes de notre jeunesse! Je l'avoue. Au printems de notre vie,
+comme le ciel est serein! Mais aujourd'hui s'amoncellent les rudes
+tempêtes de l'hiver.
+
+[Note 13: Nom poétique de Harrow-on-the-hill, où Lord Byron fut élevé.
+Voir la Vie de Byron.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+4. La mémoire, cessant de s'unir à l'affection, ne nous retracera plus
+les plaisirs accoutumés de notre enfance: quand l'orgueil couvre le sein
+d'acier, le cœur est inflexible, et ce qui serait justice ne semble plus
+que honte.
+
+5. Cependant; cher S***, car je dois encore vous estimer, je ne puis
+jamais adresser un reproche à ceux que j'aime, et ceux-là sont en petit
+nombre; le hasard qui vous a perdu peut un jour racheter vos torts, le
+repentir effacera le serment que vous avez fait.
+
+6. Je ne me plaindrai pas, et, quoique notre affection soit glacée,
+aucun secret ressentiment ne vivra dans mon cœur: mes esprits sont
+calmés par une réflexion simple; c'est que tous deux nous pouvons avoir
+tort, et que tous deux nous devrions pardonner.
+
+7. Vous saviez que mon ame, mon cœur, mon existence vous appartenaient,
+si le danger l'eût demandé; vous saviez que ni les ans, ni l'éloignement
+ne pouvaient me changer, que j'étais dévoué tout entier à l'amour et à
+l'amitié.
+
+8. Vous saviez..., mais arrière cette vaine image du passé! Les liens de
+l'affection sont désormais brisés: trop tard peut-être vous retrouverez
+ces tendres souvenirs qui vous accableront, et vous soupirerez sur la
+perte de votre ancien ami.
+
+9. Pour le moment, nous nous séparons: j'espère que ce n'est point pour
+toujours; car le tems et le regret vous rendront enfin à l'amitié. Nous
+devons tous deux tâcher d'oublier nos dissentimens: je ne demande pas
+d'autre expiation que des jours semblables aux jours passés.
+
+
+
+
+XIII.
+
+A MARIE,
+
+EN RECEVANT SON PORTRAIT.
+
+
+1. Cette image de tes charmes, imparfaite il est vrai, mais aussi
+ressemblante que l'art des mortels pouvait la faire, délivre de la
+crainte mon cœur fidèle, réveille mes espérances, et m'ordonne de vivre.
+
+2. Je puis retrouver ici ces boucles d'or qui flottent sur ton front de
+neige, ces joues qui sortirent du moule de la beauté elle-même, ces
+lèvres qui me firent esclave de la beauté.
+
+3. Ici, je puis retrouver..., mais non! cet œil dont l'azur nage dans un
+feu liquide, doit défier le peintre et le forcer d'abandonner sa tâche.
+
+4. J'y vois bien ce beau bleu qui le colore: mais où donc le rayon si
+pur qui s'en échappait, qui donnait un nouveau lustre à son azur, comme
+fait à l'océan la tremblante lumière de la lune?
+
+5. Douce copie! tout inanimée, tout insensible que tu es, tu m'es cent
+fois plus chère que ne le pourraient être toutes les beautés vivantes,
+hors celle qui te plaça sur mon cœur.
+
+6. Elle l'y plaça, mais avec tristesse, avec la vaine crainte que le
+tems pourrait ébranler mon ame inconstante, sans savoir que son image
+retient et enchaîne à jamais tous mes sens.
+
+7. Cette image embellira pour moi les heures, les années, le cours
+entier du tems; elle relèvera mon espoir dans les momens de sombre
+inquiétude, m'apparaîtra dans la dernière lutte de la vie, et
+rencontrera l'amour dans mon regard expirant.
+
+
+
+
+XIV.
+
+DAMÈTE.
+
+
+Enfant[14] par la loi, adolescent par son âge, et, par son ame, esclave
+de toute joie vicieuse; sevré de tout sentiment de honte et de vertu,
+adepte en fait de mensonge, démon en fait de ruse; versé dans
+l'hypocrisie, lorsqu'il n'est encore qu'un enfant; capricieux comme le
+vent, plein d'inclinations sauvages; faisant de la femme sa dupe, de son
+imprudent ami un instrument; vieux dans le monde, quoique à peine
+échappé des bancs, Damète a parcouru tout le labyrinthe du péché; et il
+est arrivé au bout, à l'âge où les autres commencent; encore aujourd'hui
+des passions tumultueuses ébranlent son ame, et lui commandent de vider
+jusqu'à la lie la coupe du plaisir; mais, dégoûté du vice, il rompt sa
+chaîne, et ce qui était jadis ambroisie céleste, ne lui semble plus
+qu'infernal poison.
+
+[Note 14: C'est-à-dire, mineur.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+
+
+XV.
+
+A MARION.
+
+
+Marion! pourquoi ce front pensif? quel dégoût as-tu pour la vie? Change
+cette mine mécontente; ces traits froncés ne conviennent pas à une
+personne si belle. Ce n'est pas l'amour qui trouble ton repos; l'amour
+est étranger à ton ame; il paraît dans la bouche qui s'entr'ouvre au
+sourire, il répand sa douleur en larmes douces et timides, ou abaisse
+une paupière languissante; mais il évite cet air sombre et repoussant.
+Reprends donc le feu qui animait ton regard: quelques-uns t'aimeront,
+tous t'admireront; tant que ce froid aspect nous glace, nous ne pouvons
+que rester dans la froideur de l'indifférence. Si tu veux surprendre les
+cœurs errans, souris au moins, ou feins de sourire; des yeux comme les
+tiens ne furent pas faits pour cacher leur éclat sous de sombres nuages;
+en dépit de tout ce que tu voudrais dire, ils se jouent en regards
+fripons. Tes lèvres,--mais ici ma modeste et chaste muse refuse d'obéir
+à mon impulsion; elle rougit, fait la révérence et fronce le
+sourcil,--bref, elle craint que le sujet ne me transporte; et,
+s'enfuyant pour chercher la raison, elle ramène à tems la
+prudence.--Tout ce que je dirai (car ce que je pense n'est exprimé ni
+plus haut, ni plus bas), c'est que de telles lèvres, dont la vue nous
+enchante, étaient formées pour quelque chose de mieux qu'un sourire
+moqueur; cet avis, dépouillé de complimens qui l'adoucissent, est au
+moins désintéressé; tels sont les vers que je t'adresse, naïfs et libres
+de tout mélange de flatterie; un conseil comme le mien est le conseil
+d'un frère; mon cœur est donné à d'autres, c'est-à-dire qu'inhabile à
+tromper il se partage entre une douzaine de maîtresses. Marion! adieu!
+oh! je t'en prie, ne méprise pas cet avertissement, quelque désagréable
+qu'il puisse être; et afin que mes préceptes ne déplaisent point à ceux
+qui regardent la remontrance comme chose importune, je te donnerai enfin
+notre opinion concernant le doux empire de la femme; quoique nous
+contemplions avec admiration des yeux d'azur, ou des lèvres brillantes
+de vie, quoique les tresses ondoyantes nous attirent, quoique ces
+beautés puissent nous distraire; papillons légers, nous sommes toujours
+prêts à voltiger; tout cela ne peut encore fixer nos ames à l'amour. Ce
+n'est point une censure trop sévère que de dire que cela forme un joli
+portrait; mais si tu veux savoir la chaîne secrète qui nous attache
+humbles esclaves à votre suite, et vous fait saluer reines de la
+création, apprends-le en un mot, c'est l'animation.
+
+
+
+
+XVI.
+
+OSCAR D'ALVA.
+
+BALLADE.
+
+
+1. Comme, à travers la voûte azurée, le flambeau nocturne des cieux
+brille d'un doux éclat sur le rivage de Lora, où s'élèvent les blanches
+tourelles d'Alva qui n'entendent plus le fracas des armes!
+
+2. Et cependant la lune qui parcourt cet horizon fit souvent jouer ses
+rayons sur les casques d'argent, et aperçut, au milieu de la nuit
+silencieuse, les guerriers d'Alva revêtus de leurs étincelantes cottes
+de mailles.
+
+3. Et sur les rocs ensanglantés que le château domine, et qui semblent
+menacer les sombres flots de l'Océan, elle vit, jetant sa pâle lueur
+parmi les rangs clair-semés de la mort, maint brave étendu par terre
+dans le râle de l'agonie.
+
+4. Plus d'un regard, qui ne devait pas revoir le lever de l'astre des
+jours, se détourna languissamment de la plaine sanglante, et se fixa,
+mourant, sur la lumière mourante de l'astre des nuits.
+
+5. Pour ces yeux défaillans, c'était naguère un flambeau d'amour, dont
+ils bénissaient la propice lueur; mais maintenant elle flamboyait d'en
+haut, comme une torche sombre et funèbre.
+
+6. La noble race d'Alva s'est éteinte, et l'on voit encore au loin ses
+tours grises; ses héros ne pressent plus la chasse, ne soulèvent plus
+les rouges vagues de la guerre.
+
+7. Mais quel fut le dernier rejeton du clan d'Alva? pourquoi la mousse
+croît-elle sur la pierre d'Alva? ces tours ne retentissent plus du pas
+des hommes, l'écho n'y répond qu'au bruit du vent.
+
+8. Et lorsque ce vent est violent et fort, on entend dans ce château un
+murmure qui surgit sourdement dans les airs, et vibre sur les murailles
+vermoulues.
+
+9. Oui, lorsque gémit l'ouragan, il ébranle le bouclier du brave Oscar;
+mais on ne voit plus s'élever ses bannières, ni flotter son panache
+noir.
+
+10. Le soleil éclaira des feux brillans de son lever la naissance
+d'Oscar; Angus bénit son premier-né; et les vassaux accoururent en foule
+autour du foyer de leur chef, pour applaudir à cette heureuse matinée.
+
+11. Ils savourent, sur la montagne, la chair du daim sauvage; le pibroch
+perce l'air de ses accens aigus; pour égayer davantage ce festin de
+highlanders, les sons de l'instrument se succèdent en mélodie martiale.
+
+12. Et ceux qui entendirent cette musique âpre et guerrière espérèrent
+qu'un jour les accords du pibroch précéderaient cet enfant du héros,
+lorsqu'il guiderait les braves qui se revêtent du tartan.
+
+13. Une autre année a passé vite; déjà Angus bénit un autre fils; cette
+naissance est célébrée comme la première, et cette fête joyeuse ne fut
+pas courte.
+
+14. Instruits par leur père à bander l'arc sur les sombres et orageuses
+montagnes d'Alva, les deux frères, dans leur enfance, chassaient le
+chevreuil agile, et dépassaient leurs lévriers dans leur course.
+
+15. Puis, avant que les années de la jeunesse soient passées, ils se
+mêlent aux rangs des guerriers; ils manient, avec légèreté la brillante
+claymore, et envoient au loin la flèche sifflante.
+
+16. Les cheveux d'Oscar étaient noirs; c'était avec une majesté sauvage
+qu'ils flottaient au gré de la brise. Mais la chevelure d'Allan était
+brillante et blonde; sa joue était pensive et pâle.
+
+17. Oscar avait l'ame d'un héros; les rayons de la vérité étincelaient
+dans son œil noir. Allan avait de bonne heure appris à se maîtriser, et
+ses paroles avaient été douces dès sa jeunesse.
+
+18. Tous deux, oui, tous deux étaient vaillans: la lance du Saxon se
+brisa plus d'une fois sous leur acier. Le cœur d'Oscar méprisait la
+crainte, mais le cœur d'Oscar savait sentir.
+
+19. L'ame d'Allan, au contraire, ne répondait pas à ses traits, indigne
+qu'elle était d'une aussi belle enveloppe: rapide comme l'éclair de la
+tempête, sa vengeance mortelle frappait ses ennemis.
+
+20. De la tour lointaine du haut Southannon, vint une jeune et noble
+dame; avec les terres de Kenneth pour dot, vint une vierge aux yeux
+bleus, la fille de Glenalvon.
+
+21. Oscar réclama cette belle épouse, et Angus sourit à son Oscar:
+l'orgueil féodal du père était flatté d'obtenir ainsi la fille de
+Glenalvon.
+
+22. Écoutez! les accords du pibroch sont gais. Écoutez! l'hymne nuptial
+s'élève: les voix se répandent en accens joyeux, et prolongent encore le
+chœur bruyant.
+
+23. Voyez comme les plumes couleur de sang des héros assemblés flottent
+dans le château d'Alva. Les jeunes montagnards prennent leurs plaids
+bariolés, et attendent l'appel de leurs chefs.
+
+24. Ce n'est pas la guerre que leurs regards demandent; le pibroch joue
+le chant de la paix; les clans se pressent aux noces d'Oscar, et les
+sons du plaisir ne cessent pas.
+
+25. Mais où est Oscar? certes, il est tard; est-ce bien là l'ardente
+flamme d'un fiancé? tandis que les hôtes en foule, que les dames
+attendent, ni Oscar ni son frère n'arrivent.
+
+26. Enfin Allan joignit la fiancée. «Pourquoi Oscar ne vient-il pas? dit
+Angus.--Est-ce qu'il n'est pas ici? répliqua le jeune homme. Il n'était
+pas venu se promener avec moi dans la clairière.
+
+27. «Peut-être, dans l'oubli de ce jour solennel, il chasse le chevreuil
+bondissant, ou les flots de l'Océan prolongent son absence; cependant la
+barque d'Oscar est rarement retardée par les flots.
+
+28.--Oh! non, non! répliqua le père, alarmé, ni la chasse, ni les flots
+ne retiennent mon enfant; voudrait-il faire un tel affront à Mora? quel
+obstacle l'empêcherait d'accourir auprès d'elle?
+
+29. «Oh! cherchez, vous tous, amis! oh! cherchez tout à l'entour! Allan,
+vole avec eux et parcours les domaines d'Alva! Trouvez Oscar, trouvez
+mon fils; faites hâte, et n'osez pas répliquer.»
+
+30. Tout est confusion... Le nom d'Oscar résonne en cris sourds dans la
+vallée; il s'élève sur la brise qui murmure, jusqu'à l'heure où la nuit
+étend ses ailes noires.
+
+31. Ce nom interrompt le calme de la nuit; mais c'est en vain que les
+échos le répètent à travers les ténèbres. Il retentit dans le brouillard
+du matin; mais Oscar ne vient pas dans la plaine.
+
+32. Durant trois jours, durant trois nuits sans sommeil, le chef du clan
+d'Alva parcourut, à la recherche d'Oscar, toutes les cavernes de la
+montagne: donc l'espoir est perdu. Abîmé dans la douleur, ce malheureux
+père déchire les boucles flottantes de ses cheveux gris.
+
+33. «Oscar! mon fils!... Toi, Dieu du ciel! rends-moi l'appui de mes
+années chancelantes, ou, si cet espoir m'est désormais refusé, livre son
+assassin à ma rage.
+
+34. «Oui, sur quelque rivage désert et hérissé de rocs, les os de mon
+Oscar doivent blanchir. Accorde-moi donc, ô grand Dieu! une seule grâce;
+qu'auprès de lui périsse son père égaré par la fureur.
+
+35. «Mais peut-être il vit encore..... Arrière, désespoir! Ah! sois
+calme, mon ame, peut-être il vit encore... Cesse, ô ma voix, d'accuser
+mon destin. Grand Dieu! pardonne-moi une prière impie.
+
+36. «Quoi! si je l'ai perdu, je tombe oublié dans la poussière de la
+mort; l'espoir des vieux jours d'Alva n'est plus. Hélas! de pareils
+coups sont-ils justes?»
+
+37. Ainsi pleura ce père infortuné, jusqu'à ce que le tems, qui adoucit
+le plus cruel malheur, eût ramené le calme dans son esprit et tari la
+source des larmes.
+
+38. Car toujours survivait en son cœur un secret espoir qu'Oscar pouvait
+un jour reparaître. Son espoir tour-à-tour s'affaiblit ou se réveilla,
+tandis que le tems compta les heures d'une année allongée par l'ennui.
+
+39. Les jours se suivirent; l'astre de lumière avait déjà terminé une
+seconde fois sa course accoutumée; Oscar n'était point venu réjouir la
+vue de son père, et le chagrin laissait une plus faible trace.
+
+40. Car il restait encore le jeune Allan, maintenant unique joie de son
+père; et le cœur de Mora fut vite gagné, car la beauté couronnait le
+front de ce jeune homme à la blonde chevelure.
+
+41. Mora songeait qu'Oscar était descendu dans la tombe, et que le
+visage d'Allan était d'une merveilleuse beauté; que si Oscar vivait
+encore, quelque autre femme avait subjugué son cœur infidèle.
+
+42. Et Angus leur disait que si une année encore s'écoulait dans une
+vaine espérance, ses plus tendres scrupules cesseraient, et qu'il
+fixerait le jour de leur hyménée.
+
+43. Les mois se succédèrent à pas lents; mais enfin, mille fois bénie,
+arriva la matinée au bonheur consacrée; cette année d'anxiété et de
+crainte une fois passée, quels sourires embellissent le visage des
+amans!
+
+44. Écoutez! les accords du pibroch sont gais. Écoutez! l'hymne nuptial
+s'élève: les voix se répandent en accens joyeux et prolongent encore le
+chœur bruyant.
+
+45. De nouveau le clan, foule vive et gaie, se presse à la porte du
+château d'Alva; des bruits de fête frappent au loin les échos et
+rappellent la joie d'autrefois.
+
+46. Mais quel est celui dont le noir sourcil reste sombre au milieu de
+la gaîté générale? Devant les farouches éclairs de ses yeux languissent
+les flammes bleues du foyer.
+
+47. Noir est le manteau qui l'enveloppe; son haut panache est d'un rouge
+de sang; sa voix est comme l'ouragan qui s'élève; mais sa marche est
+légère et ne laisse aucune trace.
+
+48. Il est minuit: on porte les toasts à la ronde; on boit à grands
+traits à la santé du fiancé; les voûtes retentissent de mille cris, et
+tous les convives unissent leurs voix pour célébrer cette heureuse
+journée.
+
+49. Tout-à-coup l'étranger se leva, et la foule bruyante fit silence, et
+le front d'Angus exprima la surprise, et la joue délicate de Mora rougit
+soudainement.
+
+50. «Vieillard, s'écria-t-il, ce toast est fini; tu m'as vu boire
+moi-même et célébrer les noces de ton fils: maintenant je réclamerai de
+toi un autre toast.
+
+51. «Tout ici n'est que fête et que joie pour bénir le destin fortuné de
+ton Allan; mais, dis-moi, n'as-tu jamais eu d'autre enfant? Dis,
+pourquoi donc Oscar serait-il oublié?
+
+52.--Hélas! répondit le malheureux père, laissant échapper de grosses
+larmes à mesure qu'il parlait, quand Oscar quitta mon château ou mourut,
+ce cœur vieilli fut presque brisé.
+
+53. «Trois fois la terre a renouvelé sa course, sans que l'aspect
+d'Oscar vînt réjouir mes yeux: Allan est ma dernière espérance, depuis
+la mort ou la fuite du vaillant Oscar.
+
+54.--C'est bien, répliqua le grave étranger, et son œil, roulant dans
+son orbite, lançait de farouches éclairs; j'apprendrais volontiers le
+destin de ton Oscar; peut-être le héros n'a pas péri.
+
+55. «Peut-être, si ceux qu'il a tant aimés l'appelaient, ton Oscar
+reviendrait: peut-être le guerrier n'a fait qu'errer au loin; et pour
+lui ton _beltane_[15] peut encore brûler.
+
+[Note 15: _Beltane tree_: arbre qu'on plante au premier mai (jour de
+fête dans les _Highlands_), et autour duquel on allume des feux
+brillans.]
+
+56. «Remplis le bowl tout entier, et qu'il fasse le tour de la table.
+Nous ne réclamerons pas ce toast par surprise: que chacun ait sa coupe
+pleine de vin. Bois avec moi à la santé d'Oscar absent.
+
+57.--De tout mon cœur, dit le vieil Angus, et il remplit son gobelet
+jusqu'aux bords: je bois à la mémoire de mon enfant, mort ou en vie; je
+ne retrouverai jamais un fils comme lui.
+
+58.--Tu as bravement porté ce toast, vieillard; mais pourquoi Allan
+est-il là tout tremblant? Viens, bois à la mémoire du mort, et lève ta
+coupe d'une main plus ferme.»
+
+59. La rougeur éclatante du visage d'Allan fit soudain place au teint
+d'un fantôme; la sueur de la mort tombait en rosée glaciale.
+
+60. Trois fois il éleva son gobelet, et trois fois ses lèvres refusèrent
+d'y goûter; car trois fois il surprit l'œil de l'étranger fixé sur le
+sien avec une mortelle indignation.
+
+61. «Et c'est ainsi qu'un frère célèbre ici la mémoire chérie d'un
+frère? Si la force de l'amitié a un tel effet, qu'attendrions-nous donc
+de la crainte?»
+
+62. Excité par l'ironie, il éleva le gobelet: «Plût à Dieu qu'Oscar
+partageât aujourd'hui notre joie!» Une terreur intime glaça son ame; il
+dit, et jeta la coupe à terre.
+
+63. «C'est lui, j'entends la voix de mon meurtrier!» s'écrie un sombre
+spectre de feu. «La voix d'un meurtrier!» répondent les voûtes du
+château, et l'ouragan qui éclate grossit de plus en plus.
+
+64. Les flambeaux pâlissent, les guerriers frissonnent, l'étranger s'en
+est allé.--Au milieu de la foule, on voit un spectre en tartan vert,
+ombre terrible, qui grandit de moment en moment.
+
+65. Un large ceinturon attachait ses vêtemens, son panache noir ondoyait
+sur sa tête; mais sa poitrine était nue, avec de rouges blessures, et
+morne était l'éclat de son œil, comme s'il eût été de verre.
+
+66. Et trois fois, de son sinistre regard, il sourit à Angus, en pliant
+le genou; et trois fois il lança un sombre coup-d'œil sur un guerrier
+tombé à terre, que la foule ne regarde plus qu'en tremblant d'horreur.
+
+67. On entend crier les verroux d'un bout du château à l'autre; les
+tonnerres mugissent dans les airs, et le fantôme, au milieu des nuages,
+est emporté en haut sur l'aile de la tempête.
+
+68. La fête fut glacée, le repas interrompu.--Qui est là étendu sur la
+dalle? L'ame oppressée du vieil Angus avait tout oublié; enfin son pouls
+bat de nouveau et le rend à la vie.
+
+69. «Arrière, arrière! que l'art essaie de rouvrir les yeux d'Allan à la
+lumière.» C'en est fait de son argile, sa course est achevée; ah! jamais
+Allan ne se relèvera!
+
+70. La poitrine d'Oscar est froide comme la poussière; ses cheveux sont
+soulevés par la brise; la flèche empennée d'Allan est restée dans son
+sein: il gît dans la noire vallée de Glentanar.
+
+71. Et d'où vient le terrible étranger? Ou qui était-il? Aucun être
+mortel ne peut le dire; mais on ne peut douter de la forme que revêtit
+le spectre de feu, car les fils d'Alva connaissaient bien Oscar.
+
+72. L'ambition donna la force au bras d'Allan: son dard vola sur l'aile
+d'un démon triomphant de joie, quand l'envie agita ses brûlans tisons et
+répandit son venin dans le cœur du jeune homme.
+
+73. Rapide fut le trait qui, parti de l'arc d'Allan, se souilla d'un
+sang abominable: le panache noir du brun Oscar est tombé; le dard fatal
+a tari en lui les sources de la vie.
+
+74. C'est Mora dont le regard rendit Allan coupable; c'est elle qui fit
+révolter son orgueil blessé. Hélas! ces yeux qui étincelaient des rayons
+de l'amour devaient pousser une ame à un crime infernal.
+
+75. Regarde, ne vois-tu pas un tombeau solitaire qui s'élève sur la
+cendre d'un guerrier? il brille d'un éclat sombre à travers le
+crépuscule: c'est le lit de noces d'Allan.
+
+76. C'est loin, bien loin du noble sépulcre qui renferme les mânes
+illustres de son clan. Nulle bannière ne flotte au-dessus de ses restes,
+car elle serait souillée du sang fraternel.
+
+77. Quel ménestrel aux cheveux gris, quel barde aux blancs cheveux
+célébrera, sur la harpe, les exploits d'Allan? Le chant du poète est la
+plus belle récompense de la gloire; mais qui peut chanter les louanges
+d'un meurtrier?
+
+78. La harpe doit rester immobile, insonore: nul ménestrel n'ose
+réveiller cette histoire; sa main paralysée se glacerait en punition de
+sa faute, et les cordes de sa harpe se briseraient.
+
+79. Aucune lyre illustre, aucun hymne solennel ne répandra sa gloire
+dans le monde. Quel en serait l'écho? la malédiction amère d'un père
+expirant, le gémissement d'un frère assassiné!
+
+
+
+
+XVII.
+
+AU DUC DE DORSET.
+
+AVANT-PROPOS DE L'AUTEUR.
+
+
+En faisant la revue de mes papiers, afin d'y choisir quelques nouveaux
+poèmes pour cette seconde édition, je trouvai les vers suivans, que
+j'avais totalement oublies. Je les avais composés dans l'été de 1805,
+peu de tems avant mon départ de Harrow-on-the-Hill. C'est une pièce
+adressée à un jeune condisciple de haut rang, qui m'avait souvent
+accompagné dans les courses que je faisais dans le voisinage: il n'a
+cependant jamais vu ces vers, et très-probablement ne les verra jamais.
+Comme, en les relisant, je ne les ai pas trouvés pires que quelques
+autres pièces de ce recueil, je les publie aujourd'hui pour la première
+fois, après de fort légères corrections.
+
+D.r..t! dont le jeune âge unit ses pas aux miens pour explorer les
+sentiers de la clairière de l'Ida[16]; toi, que l'affection m'apprit à
+protéger toujours, et te fit de moi un ami plutôt qu'un tyran, quoique
+les usages sévères de notre école t'eussent prescrit l'obéissance et
+m'eussent donné le commandement[17]; toi, sur qui vont pleuvoir, dans
+quelques années, les richesses et les honneurs, aujourd'hui même tu
+possèdes un nom illustre, placé haut dans le monde et non loin du trône.
+Cependant, D.r..t, ne laisse pas séduire ton ame, au point de fuir les
+beautés de la science ou de secouer toute espèce de joug, bien que des
+maîtres faibles[18], craignant de blâmer l'enfant titré qui, un jour,
+distribuera des grâces, regardent les erreurs du duc avec trop
+d'indulgence, et ferment les yeux sur des fautes qu'ils tremblent de
+châtier.
+
+[Note 16: Le nom d'Ida est donné, par antonomase, à Harrow-on-the-Hill;
+où Byron s'était trouvé dans la même école que le duc de Dorset.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 17: Dans les écoles publiques, les jeunes gens sont entièrement
+subordonnés aux classes supérieures, jusqu'à ce qu'ils y aient pris
+place eux-mêmes: nul rang social n'exempte de cette espèce de noviciat.]
+
+[Note 18: Je déclare n'avoir eu en vue aucune allusion personnelle, même
+la plus éloignée. Je mentionne simplement, d'une manière générale, ce
+qui n'est que trop souvent vrai, la faiblesse des précepteurs.]
+
+Quand de jeunes parasites qui fléchissent le genou devant la richesse,
+leur idole dorée, et non pas devant toi, car un enfant même, à l'aurore
+de sa grandeur, trouve des esclaves qui le flattent et le cajolent;
+quand ils te diront «que la pompe devrait seule environner le jeune
+homme prédestiné par sa naissance à être si grand; que les livres ne
+sont faits que pour de pauvres diables; que les nobles esprits méprisent
+les règles communes,» ne les crois point,--ils te marquent le chemin de
+la honte, et cherchent à ternir l'honneur de ton nom; reviens vers ce
+petit nombre d'écoliers de l'Ida, dont les ames ne dédaignent pas de
+condamner ce qui est mal; ou si, parmi les camarades de ta jeunesse,
+aucun n'ose élever la voix sévère de la vérité, interroge ton propre
+cœur! il te dira: «Jeune homme, abstiens-toi,» car je sais bien que la
+vertu y demeure.
+
+Oui, je t'ai observé dans plus d'une journée; mais, aujourd'hui, de
+nouveaux objets m'appellent ailleurs. Oui, j'ai observé, dans cet esprit
+généreux, des sentimens qui, mûris avec soin, feront le bonheur de tes
+semblables. Ah! quoique la nature m'ait fait moi-même altier et sauvage,
+que l'indiscrétion m'ait nommé son enfant favori; quoique toute erreur
+me marque de son sceau et me condamne à tomber, cependant je voudrais
+bien tomber seul: quoique nul précepte ne puisse aujourd'hui dompter mon
+cœur hautain, j'aime encore les vertus dont je ne puis me faire honneur
+à moi-même.
+
+Ce n'est point assez de briller avec les autres fils du pouvoir, comme
+le folâtre météore d'une heure, de remplir, ô faible orgueil! une page
+des annales de la pairie avec de longs titres, qui ne figurent plus loin
+dans aucune autre page; partage donc la commune destinée de la foule
+titrée, admiré durant ta vie, oublié dans le sépulcre, lorsque rien ne
+te distinguera des morts vulgaires, sinon la lourde et froide pierre qui
+couvrira ta tête, l'écusson tombant en poudre, ou le chef-d'œuvre de
+l'art héraldique, ce blason bien armorié mais négligé, où les lords, que
+rien n'a illustrés, trouvent, dans la tombe, tout juste assez de place
+pour laisser après eux un nom sans gloire. Ils dorment là, ignorés comme
+les sombres voûtes qui cachent leur poussière, leurs folies et leurs
+fautes: race dont les vieilles armoiries, les vieux titres sont couchés
+dans des registres destinés à n'être jamais lus. Oh! que je voudrais,
+d'un regard prophétique, te voir prendre une place élevée parmi les bons
+et les sages, poursuivre une glorieuse et longue carrière, le premier en
+talent comme en rang, fouler aux pieds tous les vices, fuir toute basse
+action; enfin, n'être plus le mignon de la fortune, mais son plus noble
+fils.
+
+Parcours les annales des anciens jours, lis les faits éclatans de tes
+premiers aïeux. Un d'eux[19], tout courtisan qu'il était, fut un homme
+de rare mérite, et eut la gloire de donner le jour au drame anglais. Un
+autre[20] non moins renommé pour son esprit, n'est déplacé ni à la cour,
+ni dans les camps, ni dans le sénat; vaillant sur le champ de bataille,
+favori des neuf sœurs, destiné à briller dans toute haute sphère;
+distingué de la foule dorée, il fut l'orgueil des princes et l'honneur
+de la poésie. Tels furent tes pères; porte donc ainsi leur nom, héritier
+non-seulement de leurs titres, mais encore de leur gloire. L'heure
+approche; quelques jours encore, et ce petit théâtre de joies et de
+douleurs sera fermé pour moi. Chaque moment m'avertit de renoncer à ces
+ombrages, où l'espérance, la paix et l'amitié faisaient tout mon bien;
+l'espérance qui variait comme les couleurs de l'arc-en-ciel, et qui
+dorait les ailes rapides du tems; la paix, que n'éloigna jamais la
+sombre réflexion, en rêvant les orages des jours à venir; l'amitié, dont
+l'enfance connaît seule le sincère langage. Hélas! ils n'aiment point
+assez long-tems ceux qui aiment si bien. Adieu donc, séjour de mon jeune
+âge! Et n'adressons pas à ce théâtre chéri un long et pénible adieu,
+comme fait l'exilé à son rivage natal, dont il s'écarte lentement sur la
+surface de l'abîme azuré, et qu'il regarde d'un œil attristé, mais
+incapable de pleurer.
+
+[Note 19: «Thomas Sackville, lord Buckurst, créé comte de Dorset par
+Jacques Ier, fut une des premières et des plus brillantes gloires de la
+poésie nationale, et, le premier, il donna un drame régulier.»
+
+(Anderson's _British poets_.)]
+
+[Note 20: Charles Sackville, comte de Dorset, regardé comme l'homme le
+plus accompli de son tems, se distingua également à la cour si
+voluptueuse de Charles II, et à la cour si sombre de Guillaume III. Il
+se comporta en brave au combat naval livré, en 1665, contre les
+Hollandais, un jour avant qu'il composât son célèbre poème. Son
+caractère a été peint avec les plus vives couleurs par Dryden, Pope,
+Prior et Congrève.
+
+(Voy. Anderson, _British poets_.)]
+
+D.r..t! adieu! Je ne demanderai point d'un si jeune cœur un sentiment de
+triste souvenance; la matinée de demain chassera mon nom de ta jeune
+mémoire, et n'en laissera aucune trace. Et néanmoins, peut-être, dans un
+âge plus mûr, puisque le hasard nous a jetés dans la même sphère,
+puisque le même sénat, la même cause peut réclamer un jour notre
+suffrage pour l'état, nous nous rencontrerons là, et passerons l'un à
+coté de l'autre avec un œil indifférent, avec un regard froid et
+lointain. Pour moi, à l'avenir, ni ennemi ni ami, étranger à toi, à ton
+bonheur ou à ton infortune, je n'espère plus repasser en souvenir avec
+toi le cours de nos premières années; je n'aurai plus, comme naguère, la
+joie de passer mes heures dans ta compagnie; je n'entendrai plus, que
+dans la foule; ta voix si familière à mon oreille. Cependant, si les
+vœux d'un cœur inhabile à déguiser ses sentimens, que peut-être il
+aurait dû renfermer, si ces vœux..... (mais il faut finir cette longue
+épître). Ah! si ces vœux ne sont point exprimés en vain, le séraphin,
+gardien et guide de ta destinée, te laissera aussi illustre qu'il te
+trouva grand.
+
+
+
+
+TRADUCTIONS ET IMITATIONS.
+
+Il est évident que nous n'avons pas dû traduire cette partie des _Heures
+de loisirs_; voici seulement la liste des diverses pièces traduites par
+Lord Byron:
+
+ 1° Apostrophe d'Adrien à son ame, sur son lit de mort:
+
+ _Animula! vagula, blandula_, etc.
+
+ 2° Traduction d'une épître de Catulle: _Ad Lesbiam_.
+
+ 3° Traduction de l'_Épitaphe de Virgile et de Tibulle_, par
+ Domitius Marsus.
+
+ 4° Traduction de Catulle: _Luctus de morte passeris_.
+
+ 5° Imitation de Catulle: _Les Baisers_.
+
+ 6º Traduction d'Anacréon: _A sa lyre_; ϑέλω λἐγειν Ἀτρείδας.
+
+ 7° Ode III du même: _L'Amour mouillé_.
+
+ 8° Fragmens d'exercices classiques, traduits du _Prométhée
+ enchaîné_ d'Eschyle. (_Harrow-on-the-Hill_, Dec. I, 1804.)
+
+ 9° Paraphrase de l'épisode de Nisus et Euryale, _Énéid_.
+ liv. IX.
+
+ 10º Traduction d'un chœur de la _Médée_ d'Euripide.
+
+
+
+
+
+PIÈCES FUGITIVES.
+
+
+
+
+I.
+
+PENSÉES
+
+SUGGÉRÉES PAR UN EXAMEN DE COLLÉGE (1806).
+
+
+Au milieu de l'assemblée, entouré de sa cour des pairs, Magnus[21] élève
+son front ample et sublime; placé sur le fauteuil de président, il
+semble un dieu qui, d'un signe, fait trembler les vétérans et les
+nouveaux[22]. Lorsque tous, autour de lui, observent sur leurs siéges le
+plus sombre silence, sa voix de tonnerre ébranle le dôme retentissant,
+en adressant de sévères reproches aux misérables peu habiles à
+s'évertuer aux mystères mathématiques. Heureux le jeune homme versé dans
+les axiomes d'Euclide, quoique faible d'ailleurs dans tout autre art!
+Heureux celui qui, sachant à peine écrire un vers anglais, scande les
+mètres attiques avec le coup-d'œil d'un critique! Comment donc? Il ne
+sait pas comment périrent ses aïeux, lorsque nos discordes civiles
+entassaient les morts dans les champs, lorsqu'Édouard guidait ses
+troupes conquérantes, ou que Henri foulait aux pieds l'orgueil de la
+France; il s'étonne au nom de la Grande Charte; mais il récapitule fort
+bien les lois de Sparte; il peut dire quels édits fit le sage Lycurgue,
+tandis qu'il a laissé sur la planche de sa bibliothèque le livre de
+Blackstone; il vante la gloire immortelle des drames grecs, lorsqu'il se
+rappelle à peine le nom du barde de l'Avon.
+
+[Note 21: Je n'entends donner lieu à aucune réflexion défavorable à
+celui que je mentionne sous le nom de Magnus: il est simplement
+représenté comme accomplissant une fonction indispensable de sa charge.
+D'ailleurs le ridicule retomberait sur moi, puisque ce _gentleman_ est
+aujourd'hui aussi distingué par son éloquence et par la dignité avec
+laquelle il remplit sa place, qu'il l'était dans ses jeunes années par
+son esprit et sa bonne humeur.]
+
+[Note 22: _Sophs and freshmen_: les _sages_ et les _nouveaux_, termes
+consacrés, à Cambridge, pour désigner les étudians de première et de
+seconde année.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+Tel est le jeune homme, dont le cerveau scientifique obtiendra les
+honneurs scholaires, les médailles, les bourses, ou peut-être même le
+prix de déclamation, s'il élève ses regards jusques à ce faîte glorieux.
+Mais ce n'est point un talent ordinaire qui peut espérer d'atteindre à
+cette coupe d'argent si enviée: non pas que nos esprits exigent beaucoup
+d'éloquence, le style brûlant de l'orateur athénien ou le feu de
+Cicéron; une matière claire ou animée est inutile, puisque nous
+n'essayons pas de convaincre par la parole. Que d'autres orateurs soient
+fiers du talent de plaire, nous parlons pour nous plaire à nous-mêmes,
+et non pour émouvoir la multitude: notre gravité préfère, le ton du
+murmure, un mélange approprié du cri et du gémissement; aucune grâce ne
+doit être empruntée de l'action; le geste le plus léger déplairait au
+doyen, et tous les gradués ébahis clabauderaient contre ce qu'ils ne
+pourraient jamais imiter.
+
+L'homme qui espère obtenir la coupe promise doit se tenir toujours dans
+la même posture, et ne jamais lever les yeux, ni s'arrêter, mais manger
+chaque mot, peu importe qu'on n'entende rien. Qu'il se presse donc sans
+songer au repos; qui parle le plus vite est certain de parler le mieux;
+qui prononce le plus de mots dans le plus court espace de tems, peut
+espérer à coup sûr de gagner le prix à cette course de paroles.
+
+Voilà donc les enfans de la science, ceux qui, récompensés ainsi,
+vieillissent à l'aise sous les tranquilles ombrages de Granta[23]! Là,
+sur les bords marécageux du Cam[24], ils demeurent oisifs, vivent sans
+réputation, sans honneur,--meurent sans être pleurés. Sourds comme les
+portraits qui ornent leurs salles, ils croient que tout savoir est
+renfermé dans leurs murs. Grossiers dans leurs mœurs, exacts à de sottes
+formalités, ils affectent de dédaigner tous les arts modernes; mais ils
+prisent les notes de Bentley, de Brunck[25] ou de Porson[26], beaucoup
+plus que le vers commenté par le critique. Vains comme leurs honneurs,
+lourds comme leur ale, tristes comme leur esprit, et ennuyeux comme
+leurs récits; morts à l'amitié, quoiqu'ils sachent encore être
+sensibles, alors que leur intérêt ou celui de l'église requiert un zèle
+fanatique. Ils vont en grande hâte faire leur cour au maître du pouvoir,
+soit que Pitt ou Petty règle l'heure des audiences[27]. Ils inclinent
+leurs têtes devant lui, avec un sourire suppliant, lorsque les mitres
+sont étalées en perspective à leurs yeux; mais s'il était renversé par
+l'orage de la disgrâce, ces hommes voleraient à la rencontre de son
+successeur. Tels sont ceux qui gardent les trésors du savoir; telle est
+leur coutume, telle est leur récompense. Au moins pouvons-nous nous
+hasarder à dire que la prime ne peut excéder leur déboursé.
+
+[Note 23: Nom poétique de Cambridge.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 24: Le Cam, rivière de Cambridge.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 25: Critiques célèbres.]
+
+[Note 26: Professeur actuel de langue grecque au collége de la Trinité,
+à Cambridge; homme dont les hautes facultés et les écrits justifient
+peut-être une pareille préférence.]
+
+[Note 27: Depuis que ces vers ont été écrits, lord H. Petty (aujourd'hui
+marquis de Lansdown) a perdu sa place, et subséquemment, j'allais dire
+conséquemment, l'honneur de représenter l'université: un fait si clair
+n'a pas besoin de commentaire.]
+
+
+
+
+II.
+
+AU COMTE DE ***.
+
+ _Tu semper amoris
+ Sis memor, et cari comitis ne abscedat imago_.
+
+ (VALÉRIUS FLACCUS.)
+
+
+1. Ami de ma jeunesse! Quand nous errions ensemble, écoliers l'un de
+l'autre aimés, embrasés de l'amitié la plus pure; le bonheur qui
+emportait sur son aile ces heures de roses était une pluie de délices,
+telle qu'il en tombe rarement sur les mortels d'ici-bas.
+
+2. Le souvenir seul m'est plus cher que toutes les joies que j'aie
+jamais connues. Loin de vous, c'est une peine; mais c'est encore une
+peine agréable que de repasser en mémoire ces jours et ces heures, et de
+soupirer encore le mot d'adieu!
+
+3. Ma pensée mélancolique se nourrit de ces scènes dont je ne jouirai
+plus, de ces scènes que je regretterai toujours; la mesure de notre
+jeunesse est comblée, le rêve du soir de la vie est sombre et noir. Nous
+rencontrerons-nous?... Ah! jamais!
+
+4. Comme deux fleuves, enfans d'une même fontaine, en vain sortent
+ensemble d'une commune source, bientôt, divergeant de cette unique
+origine, suivent chacun, en murmurant, une route diverse, jusqu'à ce
+qu'ils se confondent dans l'Océan:
+
+5. Ainsi, nos vies désormais couleront séparées; leurs ondes, heureuses
+ou funestes, quoique voisines, hélas! ne se mêleront plus comme naguère;
+rapides ou lentes, noires ou limpides, elles arriveront au gouffre sans
+fond de la mort, pour quitter à jamais le rivage.
+
+6. Nos ames, ô mon ami! qu'animait auparavant un seul désir, qui
+vivaient de la même pensée, sont aujourd'hui entraînées dans des sphères
+différentes. Dédaignant les humbles amusemens de la campagne, c'est
+votre destin de vous mêler à une cour élégante, et de briller dans les
+annales de la mode.
+
+7. Le mien est de perdre mon tems à l'amour, ou d'exhaler mes rêveries
+en rimes, sans le secours de la raison; car le bon sens et la raison, au
+su et au vu des critiques, ont abandonné tout poète amoureux, et ne se
+sont laissés saisir par aucune de ses pensées.
+
+8. Pauvre Little[28]! barde à la voix douce et mélodieuse! On vient de
+traiter tes sublimes chants comme œuvres monstrueuses: celui qui dévoila
+les secrets de l'amour devait être stigmatisé par les terribles
+_Reviewers_, comme un être sans esprit et sans mœurs[29].
+
+[Note 28: _Little_ (petit, enfant), nom sous lequel Thomas Moore publia
+ses poésies érotiques.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 29: Ces stances furent écrites peu de tems après qu'une _Revue_ du
+nord eût inséré une critique sévère sur une nouvelle publication de
+l'Anacréon anglais, Thomas Moore.]
+
+9. Et cependant, lorsque tu as en partage les éloges de la beauté, ne te
+plains pas de ton lot, harmonieux favori des neuf sœurs: on lira encore
+tes lays délicieux, quand le bras de la persécution sera mort et que les
+critiques seront oubliés.
+
+10. Pourtant, je dois accorder quelque mérite à ces dignes personnages
+qui châtient avec une implacable ardeur les mauvais vers et ceux qui les
+composent; et quoique je puisse moi-même être le premier en proie aux
+sarcasmes des critiques, certes je ne me battrai point avec eux[30].
+
+[Note 30: Un poète (_horresco referens_) défia son _reviewer_ à un
+combat à mort. Si cet exemple prévalait, nos censeurs périodiques
+devraient se plonger dans le Styx; car comment se sauveraient-ils
+autrement de la nombreuse armée de leurs assaillans furieux?]
+
+11. Peut-être feraient-ils tout aussi bien d'écraser la lyre d'un tel
+commençant, cette lyre aux sons âpres et rudes: celui qui offense si
+impertinemment à dix-neuf ans, avant trente deviendra, je gage, un
+pécheur endurci.
+
+12. Maintenant, je reviens à vous, et certes, je vous dois des excuses.
+Recevez donc mon apologie: en vérité, cher--, dans l'essor de mon
+imagination, je vole à droite et à gauche; ma muse aime la digression.
+
+13. Je vous disais, ce me semble, que votre destin serait d'ajouter une
+étoile au royal empyrée; puisse un royal sourire vous accueillir! Sous
+le règne d'un noble monarque, vous ne chercheriez pas en vain ce
+sourire, si le mérite vous sert de recommandation.
+
+14. Mais la cour abonde en périls; de perfides rivaux y étalent un éclat
+trompeur. Puissent les saints vous garantir de leurs piéges! Puisse
+votre amour ou votre amitié ne demander une tendre affection qu'à ceux
+qui seront le plus dignes de vous.
+
+15. Puissiez-vous ne pas vous écarter un moment du sûr et droit chemin
+de la vérité; n'être jamais leurré par l'appât des plaisirs! Puissent
+vos pas imprimer leur trace sur les roses; vos sourires être toujours
+des sourires d'amour; vos larmes, des larmes de joie!
+
+16. Oh! si vous souhaitez que le bonheur charme vos jours et vos années
+à venir, et que les vertus couronnent votre front, soyez toujours ce que
+vous étiez, aussi pur que je vous ai connu; soyez toujours ce que vous
+êtes aujourd'hui.
+
+17. Une part légère de gloire, qui viendrait réjouir mes ans à leur
+déclin, me serait alors doublement chère; mais lorsque je bénis votre
+nom chéri, je renoncerais à la renommée du poète pour être au moins ici
+un prophète.
+
+
+
+
+III.
+
+GRANTA, MACÉDOINE (1806).
+
+ Ἀργυρέαις λόγχαισι µάχου καὶ πάντα κρατήσαις.
+
+
+1. Oh! si le miracle du démon de Lesage[31] pouvait se réaliser à mon
+gré, Asmodée, cette nuit, soulèverait mon corps tremblant dans les airs,
+et irait le placer sur le clocher de Sainte-Marie.
+
+[Note 31: _Le Diable Boiteux_ de Lesage; le démon Asmodée place Don
+Cléophas sur un lieu élevé, et découvre à ses regards l'intérieur des
+maisons.]
+
+2. Là, il me montrerait les salles de l'antique Granta, dont les toits
+découverts n'arrêteraient plus mes regards, pleines d'habitans
+pédantesques, gens rêvant le surplis de linon ou la stalle d'honneur qui
+doivent être la proie de leur vote vénal.
+
+3. Là, je verrais les concurrens rivaux, Petty et Palmerston aux aguets,
+cabaler de toute leur puissance pour le prochain jour d'élection.
+
+4. Quoi? candidats et votans; troupe sainte, tous sont dans les bras du
+sommeil; c'est une race renommée pour sa piété, et dont les remords ne
+troublent jamais le repos.
+
+5. Lord Henri[32] ne peut avoir un doute; les votans sont personnes
+sages et réfléchies; ils savent bien que les promotions ne peuvent
+arriver que rarement et de tems en tems.
+
+[Note 32: Henri Petty.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+6. Ils savent que le chancelier a maintenant quelques jolis bénéfices à
+sa disposition; chacun d'eux espère en avoir un en partage, et sourit
+par conséquent à ses offres.
+
+7. Maintenant que la nuit s'avance, je détourne mes yeux de cette scène
+soporifique pour voir, sans être le moins du monde aperçu, les studieux
+enfans de l'_Alma mater_[33].
+
+[Note 33: _Alma mater_ (mère bienfaisante), mot consacré pour designer
+l'université.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+8. Là, dans une chambre étroite et humide, le candidat pour les prix de
+collége travaille, le nez sur ses cahiers, à la clarté d'une lampe
+nocturne, se couche tard et se lève matin.
+
+9. Certes, il mérite bien de gagner ces prix avec tous les honneurs de
+son collége, celui qui, faisant de si pénibles efforts pour les obtenir,
+court ainsi après un stérile savoir;
+
+10. Celui qui sacrifie ses heures de repos pour scander avec précision
+les mètres attiques, ou fatigue sa cervelle agitée à résoudre des
+problèmes mathématiques;
+
+11. Celui qui lit des fautes de quantité dans Sele[34], ou qui se met la
+tête à la torture sur un triangle énigmatique; qui, privé souvent d'un
+repas salutaire, est condamné à disputer dans un latin barbare[35],
+
+[Note 34: L'ouvrage de Sele sur les mètres grecs fait preuve d'un talent
+et d'une sagacité rares; mais, comme on doit s'y attendre dans un genre
+de travail si difficile, n'est pas remarquable pour l'exactitude.]
+
+[Note 35: Le latin des écoles est de l'espèce canine (_canina species_),
+et fort peu intelligible.]
+
+12. Qui renonce aux pages agréables et utiles des écrivains historiques,
+et préfère à la littérature le carré de l'hypoténuse[36].
+
+[Note 36: Théorème découvert par Pythagore: le carré de l'hypoténuse du
+triangle rectangle est égal à la somme des carrés des deux autres
+côtés.]
+
+13. Mais du moins ces occupations, sont innocentes, et ne font de mal
+qu'au pauvre étudiant; elles sont louables en comparaison d'autres
+récréations qui rassemblent la troupe imprudente.
+
+14. Comme la vue est choquée de leurs débauches désordonnées, lorsqu'ils
+unissent le vice et l'infamie, lorsque l'ivresse et les dés les
+entraînent, lorsque tous leurs sens sont noyés dans le vin!
+
+15. Telle n'est pas la bande des méthodistes, qui méditent des plans de
+réforme: ceux-ci invoquent le Seigneur dans une humble attitude, et
+prient pour les péchés d'autrui.
+
+16. Mais ils oublient que leur esprit d'orgueil, leur triomphante fierté
+dans cette vie d'épreuves, diminue grandement le mérite de cette
+abnégation dont ils se targuent si fort.
+
+17. C'est le matin.--Je détourne ma vue de ce spectacle.--Que rencontre
+alors mon regard? Une foule nombreuse, vêtue de blanc[37], traverse la
+pelouse à pas mesurés.
+
+[Note 37: Le jour de la fête d'un saint, les étudians portent des
+surplis dans la chapelle.]
+
+18. La cloche de la chapelle retentit à grand bruit dans les airs; elle
+se tait:--quels sons entends-je alors? Les accords doux et célestes de
+l'orgue pénètrent mon oreille attentive.
+
+19. A cela se joint l'hymne sacré, le chant solennel du roi poète; et
+toutefois, lorsqu'on entend long-tems cette musique, on ne désire pas
+l'entendre une seconde fois.
+
+20. Nos chœurs seraient à peine excusables, même comme troupe de
+commençans novices: tout pardon, maintenant, doit être refusé à un tel
+synode de pécheurs croassans.
+
+21. Si David, après avoir achevé sa tâche sublime, eût entendu ces
+lourdauds chanter en sa présence, jamais ses psaumes ne seraient
+descendus jusqu'à nous: il les eût déchirés tout en fureur.
+
+22. Les malheureux Israélites, dans leur captivité, étaient, par l'ordre
+d'un tyran inhumain, obligés de chanter, le cœur plein d'amertume, sur
+les bords du fleuve de Babylone.
+
+23. Oh! s'ils eussent chanté sur un ton semblable, soit par ruse, soit
+par crainte, ils auraient pu rassurer leurs esprits; du diable si une
+ame eût voulu les entendre!
+
+24. Mais si je griffonne le papier encore davantage, au diable si une
+ame voudra me lire: ma plume est émoussée, mon encre à sec; il est en
+vérité tems de m'arrêter.
+
+25. Adieu donc, Granta aux vieux clochers! Je ne voltige plus comme
+Cléophas; tes scènes n'inspirent plus ma muse; le lecteur est fatigué,
+et moi aussi.
+
+
+
+
+IV.
+
+LACHIN Y GAIR.
+
+AVANT-PROPOS DE L'AUTEUR.
+
+Lachin y Gair, ou, comme on le prononce en langue erse, Loch na Garr,
+s'élève comme une orgueilleuse tour dans les Highlands du nord, près
+d'Invercauld. Un de nos modernes _tourists_ en parle comme de la plus
+haute montagne de la Grande-Bretagne; quoi qu'il en soit, c'est à coup
+sûr une des plus aériennes et des plus pittoresques de nos _Alpes
+calédoniennes_. L'aspect en est d'une teinte sombre, mais le sommet est
+le siége de neiges éternelles. Je passai près de Lachin y Gair une
+partie de mes premières années, et c'est le souvenir de ce tems qui a
+donné naissance aux stances suivantes.
+
+
+1. Arrière, gais paysages, et vous, jardins de roses! Que les mignons du
+luxe se promènent au milieu de vous. Qu'on me rende ces rocs où
+l'avalanche repose, séjour sacré de la liberté et de l'amour. Oui,
+Calédonie, tes montagnes me sont chères, quoique les élémens se livrent
+la guerre autour de leurs blanches cimes; oui, quoique au lieu de
+sources paisibles mugissent les cataractes écumantes, je soupire après
+la vallée du sombre Loch na Garr.
+
+2. Ah! c'est là que mes pas errèrent dans mon enfance; j'avais la toque
+pour coiffure, et pour manteau le plaid[38]. Pendant que je faisais ma
+course quotidienne sous l'ombrage des pins, ma pensée contemplait ces
+chefs de clans, morts autrefois sur le champ de bataille; je ne
+regagnais le foyer domestique qu'après que l'éclat mourant du jour eut
+fait place aux rayons de la brillante étoile polaire: car mon
+imagination se complaisait dans les traditions que me racontaient les
+habitans indigènes du sombre Loch na Garr.
+
+[Note 38: Ce mot est vicieusement prononcé _plad_: la vraie
+prononciation, conforme à celle d'Écosse, est connue par l'orthographe.
+
+(_Note de Lord Byron_.)
+
+--Byron fait cette remarque, juste d'ailleurs, parce qu'il fait rimer
+_plaid_ avec _glade_ (ombraqe).
+
+(_N. du Tr._)]
+
+3. Ombres des morts! n'ai-je pas entendu vos voix s'élever avec le
+souffle de la brise murmurante du soir? Certes, l'ame heureuse du héros
+parcourt, sur l'aile du vent, la vallée qui fut son domaine; autour de
+Loch na Garr, tandis que les vapeurs de l'ouragan s'amoncellent, l'hiver
+préside dans son char de glaces; les nuages y environnent les ombres de
+mes pères, qui séjournent dans les tempêtes du sombre Loch na Garr.
+
+4. Hommes vaillans, nés sous une étoile funeste[39], des visions
+prophétiques ne vous annoncèrent-elles pas que le destin avait abandonné
+votre cause? Hélas! destinés à mourir à Culloden[40], la victoire
+n'entoura point votre mort d'applaudissemens! mais vous êtes heureux,
+tout ensevelis que vous êtes dans le sommeil de la mort. Vous reposez
+avec votre clan dans les cavernes de Braemar[41]. Vos hauts faits,
+célébrés au son du pibroch[42], par la voix grave du chanteur
+montagnard, frappent les échos du sombre Loch na Garr.
+
+[Note 39: Je fais ici allusion à mes ancêtres maternels, les Gordon,
+dont plusieurs combattirent pour l'infortuné prince Charles, plus connu
+sous le nom de Prétendant. Cette branche était presque alliée aux
+Stuarts par le sang comme par l'affection. Georges, second comte de
+Huntley, épousa la princesse Annabella Stuart, fille de Jacques Ier
+d'Écosse; il laissa d'elle quatre fils, dont j'ai l'honneur de compter
+le troisième, sir William Gordon, au nombre de mes ancêtres.]
+
+[Note 40: Je ne suis pas certain si quelqu'un d'eux périt à la bataille
+de Culloden; mais comme plusieurs succombèrent dans l'insurrection, j'ai
+usé du nom de la principale action, _pars pro toto_.]
+
+[Note 41: Région des Highlands ainsi appelée: il y a aussi un château de
+Braemar.]
+
+[Note 42: Nom de la cornemuse écossaise. (_Note de Lord Byron_.)
+
+--Erreur de Byron, amèrement relevée par la _Revue d'Édimbourg_. Le
+pibroch est proprement un air de cornemuse.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+5. Que d'années ont fui, Loch na Garr, depuis que je t'ai quitté! Que
+d'années s'écouleront encore avant que tu reçoives la trace de mes pas!
+La nature t'a déshérité de verdure et de fleurs: mais qu'importe? tu
+m'es encore plus cher que les plaines d'Albion. Angleterre! tes beautés
+sont fades et bourgeoises aux yeux de celui qui erra au loin sur les
+montagnes. Oh! gloire aux cimes sauvages et majestueuses! Gloire aux
+rocs escarpés et sourcilleux du sombre Loch na Garr.
+
+
+
+
+V.
+
+AU ROMAN.
+
+
+1. Mère des rêves dorés, ô muse du roman! reine sacrée des joies
+enfantines! toi qui guides au milieu de danses aériennes ton fidèle
+cortége de jouvencelles et de jeunes garçons; enfin, tes charmes ne me
+retiennent plus, je brise les fers de mon premier àge, je ne prends plus
+part à ta ronde mystérieuse; mais j'abandonne tes royaumes pour ceux de
+la vérité.
+
+2. Et pourtant il est pénible de laisser les rêves qui habitent l'ame
+libre de toute défiance, qui nous font voir chaque nymphe comme une
+déesse dont les yeux rayonnent d'immortelles flammes, lorsque
+l'imagination tient son sceptre tout-puissant, et qu'elle embellit tout
+de mille couleurs variées, lorsque les vierges ne semblent plus une
+chimère, que tout est vrai, jusques aux sourires de la femme.
+
+3. Mais devons-nous avouer que tu n'es qu'un nom; et descendus de ton
+palais de nuées, ne plus trouver une Sylphide dans chaque dame, un
+Pylade[43] dans chaque ami? laisser tes royaumes aériens à la troupe des
+fées; avouer enfin que la femme est aussi fausse que belle, et que les
+amis ont de la sensibilité--pour eux seuls?
+
+[Note 43: Il est à peine nécessaire d'annoter que Pylade fut le
+compagnon d'Oreste et un héros de ces amitiés célèbres qui, avec celles
+d'Achille et Patrocle, Nisus et Euryale, Damon et Pythias, ont été
+transmises à la postérité, comme des exemples remarquables d'un
+attachement qui, suivant toute probabilité, n'a jamais existé hors de
+l'imagination du poète et de la page d'un historien ou d'un romancier
+moderne.]
+
+4. Je l'avoue avec honte, j'ai senti ta puissance: je me repens
+aujourd'hui, ton règne est passé, je n'obéirai plus à tes préceptes, je
+ne m'élancerai plus sur les ailes de l'imagination. Pauvre sot! aimer un
+œil étincelant, et croire cet œil cher à la vérité; se confier à la
+première coquette qui soupire, et mollir devant la coquette qui pleure.
+
+5. O muse trompeuse! Dégoûté de tes illusions, je fuis loin de ta cour
+bigarrée, où siégent l'affectation et la languissante sensibilité, dont
+les sottes larmes ne peuvent jamais couler pour d'autres douleurs que
+pour les tiennes; qui se détourne des maux réels pour baigner de pleurs
+tes pompeuses idoles.
+
+6. Unis-toi maintenant à la sympathie, vêtue de noir, couronnée de
+cyprès, qui niaisement soupire avec toi, dont le cœur saigne pour toutes
+les ames: appelle ta cour féminine et champêtre pour pleurer un
+adorateur perdu à jamais, qui jadis put brûler d'une ardeur égale, mais
+ne s'incline plus aujourd'hui devant ton trône.
+
+7. Et vous, tendres nymphes, dont les larmes sont prêtes à couler à
+grands flots en toute occasion, dont les cœurs gémissent sous le poids
+de craintes imaginaires, et brûlent d'imaginaires délires: dites,
+pleurerez-vous mon nom absent, pleurerez-vous un apostat de votre
+aimable cortége? Un barde enfant peut du moins réclamer de vous quelques
+accens de sympathie.
+
+8. Adieu, troupe folâtre; adieu pour toujours! L'heure du destin
+approche; déjà paraît le gouffre où vous devez être englouties sans
+causer de regrets: je vois le lac noir de l'oubli, agité par des vents
+que vous ne sauriez apaiser, abîme où vous et votre gracieuse souveraine
+devez, hélas! périr ensemble.
+
+
+
+
+VI.
+
+ÉLÉGIE SUR L'ABBAYE DE NEWSTEAD[44].
+
+[Note 44: Comme un poème sur ce sujet est imprimé au commencement du
+recueil, l'auteur n'eut pas primitivement l'intention d'y insérer
+celui-ci: en l'y ajoutant aujourd'hui, il cède au désir de quelques
+amis.]
+
+ _It is the voice of years that are gone! They roll before me
+ with all their deeds_.
+
+ (OSSIAN.)
+
+ C'est la voix des ans qui sont passés! Ils roulent devant
+ moi avec tous leurs événemens.
+
+
+1. Newstead! que le tems dévore si vite! séjour autrefois si brillant!
+asile de la religion, gloire de Henri repentant[45]! Cloître, qui
+renfermes les tombes de tant de guerriers, de moines et de nobles dames,
+dont les ombres mélancoliques rôdent autour de tes ruines!
+
+[Note 45: Henri II fonda Newstead peu après l'assassinat de Thomas
+Becket.]
+
+2. Salut! édifice plus honoré dans ta décadence que nos modernes
+demeures encore debout sur leurs colonnes! L'orgueil majestueux de tes
+voûtes porte un sombre défi aux orages de la destinée.
+
+3. Je ne chante pas les serfs[46] qui, revêtus de leurs cottes de
+mailles, pour obéir à leur suzerain, demandent, dans un sombre appareil,
+la croix d'écarlate[47], ou s'assemblent pleins d'allégresse autour de
+la table du festin, fidèles soldats de leur chef, bande vaillante et
+immortelle.
+
+[Note 46: Ce mot est employé par Walter-Scott dans son poème: _The wild
+Huntsman_ (_le Chasseur sauvage_), comme synonyme de vassal.
+
+(_Note de Lord Byron_.)
+
+--Les mots anglais sont comme en français: _serf_, _vassal_! Tous nos
+lecteurs en connaissent la différence.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 47: La croix de drap rouge était le signe des croisés.]
+
+4. Autrement, le magique regard de l'imagination pourrait suivre leur
+marche à travers le cours du tems, et contempler toute cette ardente
+jeunesse, destinée à mourir sous le ciel de la Judée, pour accomplir le
+pélerinage dont elle fit vœu.
+
+5. Mais ce n'est pas de tes noires murailles, ô Newstead! que le baron
+part pour la guerre; son domaine féodal est dans d'autres contrées. Dans
+ton enceinte, la conscience déchirée cherche le repos et fuit l'éclat
+importun du jour.
+
+6. Oui, dans tes obscures cellules et sous tes ombrages profonds, le
+moine abjura un monde qu'il ne pouvait plus revoir;--le crime, taché de
+sang, vint, en son repentir, chercher la consolation, et l'innocence
+échappa à la tyrannie de ses oppresseurs.
+
+7. Un monarque ordonna que tu t'élevasses près de ces bois déserts, où
+jadis les bannis de Sherwood avaient coutume de rôder; et les crimes de
+la superstition, à couleurs si diverses, trouvèrent un abri sous le froc
+protecteur du prêtre.
+
+8. Où maintenant croît l'herbe mouillée de rosée, humide vêtement de
+l'argile dont la vie s'est éteinte, là jadis les révérends pères
+vivaient en odeur de sainteté, et n'élevaient leurs voix pieuses que
+pour prier.
+
+9. Où maintenant la chauve-souris agite ses larges ailes, aussitôt que
+le crépuscule[48] étend son ombre sur le jour qui s'évanouit; là jadis
+le chœur unit ses chants pour les vêpres, ou paya le tribut des matines
+à la Sainte-Vierge Marie[49].
+
+[Note 48: Byron, pour dire _crépuscule_, s'est servi du mot écossais
+_gloaming_; il fait à ce sujet la remarque suivante:--Comme _gloaming_,
+mot écossais pour _twilight_, est plus poétique, et a été recommandé par
+plusieurs littérateurs éminens, particulièrement par le docteur Moore,
+dans ses _Lettres à Burns_, je me suis hasardé à l'employer en raison de
+son harmonie.]
+
+[Note 49: Le prieuré était dédié à la Vierge.]
+
+10. Les ans suivent les ans: les siècles chassent les siècles; les abbés
+se succèdent l'un à l'autre sans interruption: la charte de la religion
+est leur égide, jusqu'à ce qu'un royal sacrilége ait décrété leur
+condamnation.
+
+11. Un Henri[50], de pieuse mémoire, éleva ces gothiques murailles, et
+donna à leurs saints habitans le repos et la paix; un autre Henri
+révoque ce généreux bienfait, et fait taire les sacrés accens de la
+dévotion.
+
+[Note 50: A l'époque de la suppression des monastères, Henri VIII
+conféra l'abbaye de Newstead à sir John Byron.]
+
+12. Vaine est la menace ou la suppliante prière! Il les chasse de leur
+fortuné séjour; les condamne à errer dans un monde odieux, proscrits,
+désespérés, sans ami, sans asile, sans refuge, hormis leur Dieu.
+
+13. Écoutez! Les échos répondent aux nouveaux bruits de cette musique
+martiale qui les ébranle! Les hérauts d'un seigneur belliqueux et
+hautain agitent les hautes bannières dans l'enceinte de ces murs.
+
+14. Les cris lointains échangés par les sentinelles, le bruit des fêtes,
+le cliquetis des armes éclatantes, les hennissemens de la trompette et
+les sons graves du tambour s'unissent de concert et accroissent
+l'alarme.
+
+15. Antique abbaye, te voilà devenue une forteresse royale[51]! entourée
+d'une armée rebelle qui t'insulte! La guerre dirige ses redoutables
+machines contre ton front menaçant, et lance sur toi la destruction en
+pluie de soufre.
+
+[Note 51: Newstead soutint un siége considérable durant la guerre de
+Charles Ier contre son parlement.]
+
+16. Vaine défense! Un traître ennemi, quoique vingt fois repoussé dans
+ses assauts, triomphe enfin de la bravoure par la ruse. Les assaillans à
+flots pressés écrasent le vassal fidèle; les étendards fumans de la
+rébellion flottent au-dessus de sa tête.
+
+17. Le baron furieux ne cède pas la place sans vengeance; il engraisse
+du sang des traîtres la plaine couleur de pourpre. Toujours invaincu, il
+demeure armé de son sabre, et les jours de la gloire luisent encore pour
+lui.
+
+18. En ce moment le guerrier souhaitait de s'ouvrir à lui-même une tombe
+au milieu des lauriers qu'il cueillait; mais sans doute une fée,
+protectrice de Charles, vint sauver l'ami et l'espoir du monarque.
+
+19. Tremblante, elle le retira de cette lutte inégale, pour l'opposer au
+torrent sur d'autres champs de bataille; elle réservait sa vie pour de
+plus nobles combats[52]: il devait conduire les rangs où tomba le divin
+Falkland[53].
+
+[Note 52: Lord Byron et son frère sir William occupèrent des postes
+éminens dans l'armée royale; le premier fut général en chef en Irlande,
+lieutenant de la Tour et gouverneur de Jacques, duc d'Yorck, depuis
+Jacques II; le second prit une part active à plusieurs batailles. Voir
+Clarendon, Hume, etc.]
+
+[Note 53: Lucius Cary, lord vicomte Falkland, l'homme le plus accompli
+de son tems, fut tué au combat de Newberry, en chargeant dans les rangs
+du régiment de cavalerie de lord Byron.]
+
+20. Et toi, pauvre abbaye, livrée au plus effréné pillage, tandis que
+les mourans soupirent leur dernière prière, combien est changé l'encens
+que tu fais monter vers le ciel! Que de victimes se débattent sur ton
+sol ensanglanté!
+
+21. Plus d'un brigand farouche souille ton gazon sacré de son cadavre
+horrible et pâle: sur les hommes et les chevaux entassés, amas d'impure
+corruption, court une bande sauvage de pillards.
+
+22. Les sépulcres rangés en longues allées, et couverts des tristes
+insignes du deuil, sont eux-mêmes saccagés, et rendent par force à la
+lumière la poussière mortelle. Les morts n'échappent pas aux griffes de
+ces bandits, qui troublent le repos de la tombe pour chercher l'or
+enseveli.
+
+23. La harpe se tait; la lyre guerrière est silencieuse; la mort a glacé
+la main du ménestrel, qui attaquait avec tant de feu les cordes
+frémissantes, et chantait la gloire de la palme martiale.
+
+24. Enfin, les meurtriers, rassasiés de sang et gorgés de butin, se
+retirent.--On n'entend plus le bruit des combats. Le silence rentre dans
+son auguste empire, et l'horreur, noir fantôme, garde la porte massive.
+
+25. C'est là que la désolation établit sa redoutable cour. Quels
+satellites annoncent son funeste avènement? Des oiseaux de sinistre
+augure accourent avec des cris funèbres pour veiller dans le temple
+sacré.
+
+26. Bientôt les rayons réparateurs d'une nouvelle aurore chassent du
+ciel de la Bretagne les nuages de l'anarchie; le fier usurpateur
+redescend dans l'enfer, sa patrie: la nature triomphe de joie à la mort
+du tyran.
+
+27. La tempête salue les gémissemens de son agonie: la voix des orages
+répond à ses derniers soupirs: la terre tremble en recevant ses
+ossemens; elle accueille à regret l'offrande d'une si sombre mort[54].
+
+[Note 54: C'est un fait historique. Une tempête violente arriva
+immédiatement après la mort ou l'enterrement de Cromwell: ce qui
+occasiona mainte dispute entre ses partisans et les cavaliers. Les deux
+partis s'accordèrent à y voir une manifestation de la pensée divine;
+mais était-ce approbation ou improbation? c'est ce que nous laissons à
+décider aux casuistes de ce siècle. J'ai tiré parti de cette
+circonstance comme il convenait au sujet de mon poème.]
+
+28. Le pilote légitime[55] reprend le gouvernail; il guide le navire de
+l'état à travers de paisibles mers. L'espérance, comme jadis, réjouit de
+son sourire le tranquille royaume, et guérit les blessures saignantes de
+la haine lassée.
+
+[Note 55: Charles II.]
+
+29. Alors, Newstead! les mornes habitans de tes cellules abandonnent en
+hurlant leurs nids violés; le suzerain reprend possession de son fief,
+dont, après tant d'absence, il jouit avec enthousiasme.
+
+30. Les vassaux, dans ton enceinte hospitalière, bénissent à grands
+cris, et le verre en main, le retour de leur seigneur; la culture
+embellit de nouveau la joyeuse vallée, et les femmes, naguère en deuil,
+cessent de se lamenter.
+
+31. Mille chants frappent les échos mélodieux; les arbres se vêtissent
+d'un feuillage inaccoutumé. Écoutez! le cor résonne sur un ton suave; le
+cri du chasseur se prolonge dans le souffle de la brise.
+
+32. Les vallées s'ébranlent sous les pas des coursiers. Que de craintes,
+que d'inquiètes espérances accompagnent la chasse! Le cerf expirant
+cherche un refuge dans le lac; de cris de triomphe annoncent que tout
+est fini.
+
+33. Jours heureux! trop heureux pour durer! Voilà les plaisirs simples
+que connaissaient nos vertueux ancêtres. Aucun vice brillant ne les
+leurrait de son éclat trompeur: leurs joies étaient nombreuses, et rares
+étaient leurs soucis.
+
+34. Durant un long espace, les fils succèdent aux pères; le tems emporte
+les années, et la mort lance son dard. Un autre baron presse le cheval
+écumant: une autre bande poursuit le cerf haletant.
+
+35. Newstead! quel triste changement de spectacle! Ta nef qui
+s'entr'ouvre présage les progrès d'une lente décadence. Le dernier et le
+plus jeune d'une noble race tient aujourd'hui sous son empire tes
+tourelles tombant en poudre.
+
+36. Il escalade tes vieilles tours grises, maintenant si désertes; il
+regarde tes voûtes, à l'abri desquelles dorment les morts des âges
+féodaux, tes dortoirs ouverts aux pluies de la froide saison: il
+regarde, il regarde et pleure.
+
+37. Pourtant ses larmes ne sont point l'emblème du regret; c'est une
+affection bien chère qui leur commande de couler: la fierté, l'espérance
+et l'amour lui défendent de t'oublier, et allument dans son sein une
+flamme brûlante.
+
+38. Oui, il te préfère aux dômes brillans d'or, ou aux mesquines grottes
+que la vanité des grands décore d'ornemens bizarres: oui, il soupire au
+milieu de tes tombes humides et moussues, sans exhaler un murmure contre
+la volonté du sort.
+
+39. Peut-être ton soleil encore se lèvera, et t'éclairera des
+éblouissans rayons de son midi; peut-être les heures redeviendront pour
+toi aussi brillantes que jadis, et tes jours à venir n'envieront rien à
+tes jours passés.
+
+
+
+
+VII.
+
+A. E. N. L. Esq.
+
+ _Nil ego contulerim jucundo sanus amico_.
+
+ (HOR. _Epist._)
+
+
+Cher L***, dans cette retraite isolée, quand tout autour de moi est
+plongé dans le sommeil, les jours heureux de notre vie passée renaissent
+et se déroulent au regard de l'imagination. Ainsi, lorsque au milieu de
+l'orage, et malgré les nuages amoncelés qui obscurcissent le jour, je
+vois une bande étincelante de couleurs variées se dessiner sur
+l'horizon, alors je salue l'arc céleste qui répand le signal de la paix
+future, et qui commande aux élémens de cesser leur guerre. Ah! quoique
+le présent n'apporte que des peines, je songe que ces jours d'autrefois
+peuvent revenir; ou si, dans un moment de noire mélancolie, une crainte,
+envieuse de mon bonheur, se glisse par surprise en mon sein, combat ma
+plus chère pensée et interrompt mon songe doré,--j'exorcise le malin
+esprit, et je m'abandonne encore à ma rêverie accoutumée. Quoique nous
+ne devions plus désormais répéter dans la vallée de Granta la leçon du
+pédant, ni poursuivre à travers les bocages de l'Ida nos délicieuses
+visions; quoique la jeunesse ait fui sur ses ailes de rose, et que l'âge
+mûr fasse valoir ses droits sévères, le tems ne détruira pas toute
+espérance, et nous accordera quelques heures d'une joie modérée.
+
+Oui, j'espère que l'aile vaste du tems versera autour de nous quelques
+rosées printanières; mais si la fatale faux doit moissonner toutes les
+fleurs de ces bosquets magiques, où la riante jeunesse se plaît à
+demeurer, où les cœurs palpitent d'un naïf enthousiasme; si l'âge mûr,
+au front sombre, aux froides contraintes, arrête l'entraînement de
+l'ame, glace dans l'œil les larmes de la pitié, ou comprime le soupir de
+la sympathie, s'il entend sans émotion le gémissement de l'infortune, et
+qu'il m'ordonne de n'avoir plus de sensibilité que pour moi seul, oh!
+puisse mon cœur n'apprendre jamais à étouffer ses naïfs et généreux
+instincts! puisse-t-il toujours mépriser un sévère censeur, et n'oublier
+jamais le malheur d'autrui! Oui, tel que vous m'avez connu dans ces
+jours sur lesquels mon souvenir s'arrête encore, puisse-je errer
+toujours sans guide, sans sociales entraves, et jusques au déclin de
+l'âge, rester enfant par le cœur! Quoique emportée aujourd'hui par
+d'aériennes visions, mon ame est toujours la même pour vous; ç'a été
+souvent mon destin de pleurer, et toutes mes anciennes joies sont
+refroidies. Mais; loin de moi, heures aux couleurs noires! votre sombre
+empire est passé, mon chagrin n'est déjà plus; j'en jure par toutes les
+félicités que connut mon enfance; ma pensée ne se fixera plus sur votre
+ombre. Ainsi, quand la colère de l'ouragan est tombée, et que les
+cavernes de la montagne ne laissent plus échapper leurs tristes
+mugissemens, nous ne songeons plus à la bise d'hiver, invités au repos
+par la douce haleine du zéphir. Trop souvent ma muse enfantine mit au
+ton de l'amour sa lyre languissante; mais aujourd'hui, sans objet aucun
+que je puisse choisir, mes chants expirent en soupirs à demi formés.
+Hélas! mes jeunes nymphes ont fui; E--est épouse, C--est mère, Caroline
+soupire solitaire, Marie s'est donnée à un autre, et Cora, dont le
+regard se promenait naguère sur moi, ne saurait plus aujourd'hui ranimer
+mon amour. En vérité, cher L***, il est tems de fuir, car le regard de
+Cora brille pour tous. Et quoique le soleil dispense également à tous la
+lumière de ses rayons bienfaisans, et que l'œil d'une femme soit un
+_soleil_, ce dernier ne devrait luire que pour un seul. Le méridien de
+l'ame ne convient pas à celles dont le soleil dispense un universel
+_été_. Ainsi, toutes mes anciennes flammes sont éteintes; et l'amour,
+pour moi, n'est plus qu'un nom. Quand les flammes de l'incendie
+s'affaissent, ce qui naguères en accroissait la lumière et la dévorante
+ardeur, en disperse maintenant dans l'ombre toutes les étincelles: ainsi
+fait le feu des passions, lorsque le jeune garçon ou la jeune fille se
+souviennent encore, mais que toute la force de l'amour expire et
+s'éteint sur une braise mourante. Mais aujourd'hui, cher L***, il est
+minuit, et les nuages obscurcissent la lune vaporeuse, dont je ne
+redirai pas les beautés, décrites dans les vers de tous les écoliers;
+car pourquoi marcherai-je dans le sentier que tout barde a foulé avant
+moi? Toutefois, avant que ce flambeau argenté des nuits ait trois fois
+parcouru son cercle accoutumé, trois fois renouvelé sa course de lumière
+et chassé les ténèbres profondes, je compte, ô mon aimable ami, que nous
+verrons son disque errant au-dessus du séjour paisible et chèrement aimé
+qui servit naguère d'asile à notre premier âge. Là, nous nous mêlerons à
+la bande joyeuse de ceux que connut notre enfance; maint récit des jours
+passés emportera les heures riantes, et nos ames s'inonderont de la
+rosée sacrée des plaisirs intellectuels, jusqu'à ce que le croissant de
+Diane pâlisse et luise à peine à travers le brouillard du matin.
+
+
+
+
+VIII.
+
+A ***[56].
+
+[Note 56: Il est aisé de voir que ces vers sont adressés à Marie
+Chaworth. Voir la Vie de Byron.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+1. Oh! si ma destinée eût été jointe à la tienne comme jadis ce don en
+semblait le gage, jamais tant de folies ne m'eussent entraîné: car alors
+ma paix n'eût point été troublée.
+
+2. A toi, je dois ces fautes de mon jeune âge; à toi, la censure des
+sages et des vieillards: car ils savent mes péchés, et ils ne savent pas
+que le tien fut de rompre les liens de l'amour.
+
+3. Naguère mon ame était pure comme la tienne, et pouvait étouffer
+toutes ses flammes naissantes. Mais où sont aujourd'hui tes sermens?
+c'est un autre qui les a reçus.
+
+4. Peut-être je pourrais détruire la paix de mon rival, lui ravir le
+bonheur qui l'attend: mais que la joie lui sourie toujours: en mémoire
+de toi, je ne puis le haïr.
+
+5. Ah! depuis que je t'ai perdue, ange de beauté! mon cœur ne peut
+rester fidèle à aucune femme. Ce qu'il cherchait en toi seule, il tente,
+hélas! de le trouver en plusieurs maîtresses.
+
+6. Adieu donc, õ fille perfide! Te regretter serait vain et stérile. Ni
+l'espérance ni le souvenir ne me prêtent leur aide, mais l'orgueil seul
+peut m'apprendre à t'oublier.
+
+7. Et pourtant toute cette folle dépense d'années, cercle fatigant de
+plaisirs éventés, ces mille et mille amours, ces craintes d'une matrone,
+ces chants de délire inspirés par la passion,
+
+8. Si tu avais été à moi, tout cela ne serait pas:--ces joues, que les
+désordres de mon jeune âge ont pâlies, n'auraient jamais été colorées
+par la fièvre des passions, mais auraient fleuri dans le calme du
+bonheur domestique.
+
+9. Oui, naguère les scènes champêtres m'étaient douces, car la nature
+semblait sourire devant toi: naguère mon cœur abhorrait l'illusion, car
+il ne battait que pour t'adorer.
+
+10. Mais aujourd'hui je cours après d'autres joies: la réflexion
+jetterait mon ame dans la démence; au milieu d'une foule irréfléchie et
+d'un bruit vide de pensées, je triomphe à demi de ma profonde tristesse.
+
+11. Cependant une idée funeste se glisse encore dans mon sein, en dépit
+de mes vains efforts; et des démons eux-mêmes plaindraient ce que je
+sens à penser que tu es perdue pour jamais.
+
+
+
+
+IX.
+
+STANCES.
+
+
+1. Plût à Dieu que je fusse encore un enfant étourdi, séjournant encore
+dans ma caverne des _Highlands_, errant dans la sombre forêt ou jouant
+sur la vague bleuâtre! La pompe incommode de l'orgueil saxon[57] ne va
+pas à une ame libre qui aime les flancs escarpés de la montagne et
+cherche les rocs où se brisent les ondes.
+
+[Note 57: Sassenagh ou Saxon, mot de la langue erse, signifiant ou
+Lowlander (habitant de la partie basse de l'Écosse), ou Anglais.]
+
+2. Fortune! reprends ces plaines cultivées, reprends ce nom éclatant! Je
+hais l'attouchement des mains serviles; je hais les esclaves qui rampent
+autour de moi: place-moi sur les rochers que j'aime, qui répondent aux
+rugissemens sauvages de l'océan. Je ne te demande qu'une faveur,--celle
+d'errer encore au milieu des scènes que ma jeunesse a connues.
+
+3. J'ai vécu peu d'années, et je sens déjà que le monde n'est pas fait
+pour moi.--Ah! pourquoi d'épaisses ténèbres cachent-elles l'heure où
+l'homme doit cesser d'être? Autrefois j'avais devant les yeux un rêve
+éblouissant, une scène imaginaire de bonheur. O vérité!--pourquoi tes
+odieux rayons éclairèrent-ils à mon réveil un monde tel que celui-ci?
+
+4. J'aimais;--mais ceux que j'aimais ne sont plus; j'avais des
+amis,--mes jeunes amis ont disparu. Ah! quelle tristesse pèse sur un
+cœur solitaire, quand toutes ses espérances sont mortes! Quoique de gais
+compagnons, le verre en main, chassent un instant le sentiment du
+malheur; quoique le plaisir agite l'ame délirante, ah! le cœur--le cœur
+est toujours vide.
+
+5. Quel ennui! Entendre la voix de ceux que le rang ou le hasard, que la
+richesse ou le pouvoir associent sans amitié ou inimitié à nos heures de
+fête. Rendez-moi quelques amis fidèles, dont l'âge et les sentimens
+soient les miens, et je fuirai la réunion nocturne et bruyante où la
+joie n'est pourtant qu'un nom.
+
+6. Et toi, femme! être adorable! mon espoir, ma consolation, mon tout!
+Combien mon sang doit être refroidi, puisque je commence à me blâser de
+tes sourires! J'abandonnerais sans soupirer cette scène agitée de maux
+brillans, pour posséder ce contentement calme que la vertu connaît ou
+semble connaître.
+
+7. Je fuirais volontiers les demeures des hommes. Je veux fuir, et non
+haïr le genre humain; mon cœur soupire après la sombre vallée dont
+l'obscurité convient aux sombres pensers. Oh! que n'ai-je les ailes qui
+portent la tourterelle à son nid! je m'élancerais vers la voûte des
+cieux, pour m'enfuir et m'aller reposer[58].
+
+[Note 58: Psaume LV, vers. 6.--«Et je dis, Oh! que n'ai-je des ailes
+comme la colombe, alors je m'enfuirais et m'irais reposer.» Ce verset
+fait partie de la plus belle antienne de notre langue.]
+
+
+
+
+X.
+
+VERS ÉCRITS SOUS UN ORME
+
+DANS LE CIMETIÈRE DE HARROW-ON-THE-HILL.
+
+Septembre 2, 1807.
+
+
+Asile de ma jeunesse! toi dont les vieux arbres soupirent agités par la
+brise qui rafraîchit ton ciel serein, tu me vois rêver solitaire, moi
+qui souvent ai foulé ton doux et verdoyant gazon avec ceux que j'aimais,
+avec ceux qui, dispersés au loin, déplorent peut-être comme moi les
+heureuses scènes de leurs jours passés. En suivant de nouveau les
+contours de la colline, mes yeux t'admirent, mon cœur t'adore encore,
+toi, vieil ormeau, dont l'ombrage m'abrita tant de fois pendant ces
+rêveries qui emportaient rapidement les heures du crépuscule. Je viens
+encore reposer mes membres au même lieu; mais, hélas! mes pensées ne
+sont plus les mêmes. Oh! comme tes branches, gémissant sous l'effort du
+vent, invitent mon cœur à rappeler le passé, et semblent dire dans leur
+aimable murmure: «Jouis, quand tu le peux encore, d'un long et dernier
+adieu.»
+
+Quand le sort, enfin, glacera ce sein brûlant de fièvre, et en calmera
+pour jamais les soucis et les passions... Souvent j'ai pensé qu'il
+serait doux à ma dernière heure (si quelque chose peut être doux à
+l'instant où la vie résigne sa puissance) de savoir qu'une humble tombe,
+une cellule étroite, renfermerait mon cœur là où il aima demeurer. Oui,
+je le crois, il y aurait un charme à mourir dans ce rêve: ici battit mon
+cœur; ici puisse-t-il reposer! Puissé-je dormir où naquirent toutes mes
+espérances! dans ce lieu, théâtre de mon jeune âge, et asile de mon
+éternel sommeil; puissé-je rester à jamais étendu sous ce dais de
+feuillage, caché par le gazon sur lequel joua mon enfance, couvert par
+le sol qui revêt un lieu bien aimé, confondu avec la terre que foulèrent
+mes pas; béni par les voix qui charmèrent ma jeune oreille, pleuré du
+petit nombre d'amis que mon ame reconnaissait ici, regretté par ceux qui
+furent mes compagnons à l'aurore de mes jours, et oublié de tout le
+reste du monde.
+
+
+
+
+LA MORT DE CALMAR
+ET D'ORLA,
+
+IMITATION D'OSSIAN MACPHERSON[59].
+
+
+
+
+[Note 59: Il est peut-être nécessaire de remarquer que cette histoire,
+quoique la catastrophe soit fort différente, est tirée de l'épisode de
+Nisus et Euryale, dont nous avons déjà donne une traduction dans ce
+volume.
+
+(_Note de Lord Byron_.)
+
+Voir la liste des pièces classiques traduites ou imitées par Byron. Il
+est à peine besoin d'avertir que cette histoire est écrite en prose dans
+l'original.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+
+
+
+
+LA MORT DE CALMAR
+ET D'ORLA.
+
+
+Chers sont les jours de la jeunesse! La vieillesse arrête son regard sur
+leurs souvenirs à travers le brouillard du tems. Elle rappelle, au
+crépuscule de la vie, les heures éclairées par le soleil du matin. Elle
+lève sa lance d'une main tremblante. «C'est avec un bras moins faible,
+s'écrie-t-elle, que je maniai le fer devant mes pères!» La race des
+héros n'est plus! mais leur renommée retentit sur la harpe; leurs ames
+volent sur les ailes du vent! Ils entendent le chant de gloire à travers
+les soupirs de la tempête, et se réjouissent dans leurs palais de
+nuages! Tel est Calmar: la pierre grise marque l'étroite demeure de sa
+cendre; il regarde la terre du haut des orages; il roule son ombre dans
+le tourbillon de l'ouragan, et plane sur la brise de la montagne.
+
+Morven[60] était la patrie de ce chef, foudre de guerre en l'armée de
+Fingal[61]. Ses pas, sur le champ de bataille, laissaient leurs traces
+dans le sang; les enfans de Lochlin[62] avaient fui devant sa lance
+irritée. Mais doux était l'œil de Calmar: douces étaient les ondes de sa
+jaune chevelure, qui brillait comme le météore de la nuit. Aucune vierge
+ne fit soupirer son cœur; ses pensées étaient toutes données à l'amitié,
+à Orla, dont les cheveux sont noirs, à Orla, destructeur des héros!
+Leurs épées étaient égales dans le combat: Orla avait un orgueil
+farouche qui ne s'adoucissait que pour Calmar. Tous deux ils demeuraient
+dans la caverne d'Oïthona.
+
+[Note 60: Montagne élevée de l'Aberdeenshire.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 61: Fingal, chef suprême du clan de Morven.
+
+(_Note du Tr._)]
+
+[Note 62: Lochlin, clan rival de celui de Morven: Swaran en était le
+roi.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+De Lochlin, le roi Swaran s'élança sur les flots bleus. Les enfans
+d'Erin[63] tombèrent sous sa puissance. Fingal excita ses chefs au
+combat: leurs vaisseaux couvrent l'océan. Leurs troupes se pressent sur
+les vertes collines. Ils accourent au secours d'Érin.
+
+[Note 63: Les enfans d'Érin, c'est-à-dire les Irlandais: Érin est le nom
+erse de l'Irlande. (_Ireland_ vient lui-même d'_Erin_ et _land_, terre,
+pays.)
+
+(_N. du Tr._)]
+
+La nuit s'éleva dans les nues. Les ténèbres couvrent les armées; mais
+les chênes qui flambent brillent dans la vallée. Les enfans de Lochlin
+dormaient; leurs rêves étaient de sang. Ils brandissent en pensée leurs
+lances, et Fingal s'enfuit... Autre est l'armée de Morven. Veiller fut
+le poste d'Orla. Calmar se tenait à son côté. Leurs lances étaient dans
+leurs mains. Fingal appela ses chefs: ils s'assemblèrent autour de lui.
+Le roi était dans le milieu; ses cheveux étaient gris; mais redoutable
+encore était le bras du roi. Les ans n'avaient point flétri ses forces.
+«Enfans de Morven, dit le héros, demain nous attaquons l'ennemi; mais où
+donc est Cuthullin, ce bouclier d'Érin? Il se repose dans les palais de
+Tura; il ne sait pas notre venue. Qui volera vers le héros à travers le
+camp de Lochlin, et appellera aux armes le chef vaillant? La route est
+au milieu des épées ennemies; mais nombreux sont mes héros: ce sont tous
+des foudres de guerre. Parlez, chefs! qui se lèvera?
+
+--Fils de Trenmor! que cet exploit me soit accordé, dit le noir Orla, et
+accordé à moi seul. Qu'est-ce que la mort pour moi? J'aime le sommeil
+des forts, mais le danger est petit. Les enfans de Lochlin rêvent à
+cette heure. J'irai chercher Cuthullin dont le char est si rapide. Si je
+tombe, commandez le chant des bardes, et placez-moi sur les bords des
+ondes du Lubar.--Et tomberas-tu seul? dit le blond Calmar. Laisseras-tu
+ton ami loin de toi? chef d'Oïthona! Mon bras n'est pas faible dans la
+bataille. Te verrais-je mourir sans lever ma lance? Non, Orla! nous
+avons ensemble chassé le chevreuil et pris place au festin, ensemble
+parcouru le chemin du péril, ensemble habité la caverne d'Oïthona:
+ensemble donc dormons dans une place étroite sur les bords du
+Lubar.--Calmar, dit le chef d'Oïthona, pourquoi ta jaune chevelure se
+ternirait-elle dans la poussière d'Érin? Laisse-moi tomber seul. Mon
+père habite son palais aérien; il se réjouira d'accueillir son fils:
+mais Mora, aux yeux bleus, prépare le festin pour son fils sur le
+Morven. Elle prête l'oreille aux pas du chasseur sur la bruyère, et
+croit reconnaître la marche de Calmar. Je ne veux pas que l'on dise:
+_Calmar est tombé sous le fer de Lochlin; il est mort avec le sombre
+Orla, le chef au noir sourcil_. Pourquoi les larmes obscurciraient-elles
+l'œil azuré de Mora? Pourquoi la forcer à maudire Orla, qui guida Calmar
+à la mort? Vis donc, Calmar! vis, pour élever sur ma cendre une pierre
+que couvrira la mousse: vis pour me venger dans le sang de Lochlin.
+Joins-toi au chant des bardes sur ma tombe. La voix de Calmar rendra le
+chant de mort bien doux à Orla. Mon ombre sourira au bruit des
+éloges.--Orla, dit le fils de Mora, pourrais-je unir ma voix au chant de
+mort de mon ami? pourrais-je livrer aux vents sa renommée? Non, mon cœur
+ne parlerait qu'en soupirs: faibles et brisés sont les accens du
+chagrin. Orla! nos ames entendront ensemble le chant funèbre. Une seule
+urne nous enfermera tous deux là-haut: les bardes mêleront les noms
+d'Orla et de Calmar.
+
+Ils quittent le cercle des chefs. Leurs pas se dirigent vers le camp de
+Lochlin. La mourante flamme du chêne ne répand plus qu'une sombre lueur
+dans les ténèbres. L'étoile du nord dirige leur course vers Tura. Swaran
+repose sur sa colline solitaire. Là, les troupes sont confondues; le
+sommeil fronce leurs paupières. Les soldats ont mis leurs boucliers sous
+leurs têtes. Leurs épées brillent au loin, réunies en faisceaux. Les
+feux sont expirans; les tisons s'en vont en fumée. Tout se tait; mais la
+brise gémit sur les rochers au-dessus du camp. D'un pas léger, nos héros
+se coulent à travers l'armée endormie. Déjà la moitié du voyage est
+faite, quand Mathon, reposant sur son bouclier, frappe le regard d'Orla.
+Soudain l'œil du guerrier darde, au milieu des ténèbres, d'étincelans
+éclairs: la lance est en arrêt: «Pourquoi froncer ce sourcil furieux,
+chef d'Oïthona? dit le blond Calmar, nous sommes au milieu des ennemis.
+Est-il tems de s'arrêter!--Il est tems de me venger, dit Orla, chef aux
+noirs sourcils, Mathon de Lochlin dort: vois-tu sa lance? c'est le sang
+de mon père qui en rouille la pointe. Le sang de Mathon fumera sur le
+mien; mais le tuerai-je endormi, fils de Mora? Non, il sentira sa
+blessure; ma renommée ne s'élevera pas sur le sang du sommeil. Debout,
+Mathon! debout! le fils de Connal t'appelle, ta vie lui appartient;
+debout! au combat!» Mathon se réveille en sursaut, mais se leva-t-il
+seul? non: les chefs se lèvent en foule dans la plaine: «Fuis! Calmar!
+fuis! dit le noir Orla, Mathon est à moi, je mourrai avec joie; mais
+Lochlin s'amasse à l'entour; fuis à travers l'ombre de la nuit.» Orla se
+retourne, le heaume de Mathon est fendu, son bouclier tombe de son bras,
+Mathon frissonne baigné dans son sang; il roule à terre près du chêne
+enflamme: Strumon le voit tomber: sa colère s'allume; son arme flamboie
+sur la tête d'Orla; mais une lance a percé son œil, sa cervelle
+s'échappe à travers la blessure; elle écume sur la lance de Calmar.
+Comme roulent les vagues de l'océan contre deux puissans navires du
+nord, ainsi se jettent les hommes de Lochlin sur les deux chefs. Comme,
+en brisant la houle écumante, naviguent fièrement les navires du nord,
+ainsi s'élèvent les chefs de Morven sur les casques dispersés de
+Lochlin. Le cliquetis des armes est venu à l'oreille de Fingal. Il
+frappe son bouclier; ses enfans se pressent à l'entour; les soldats
+foulent aux pieds la bruyère; Ryno bondit de joie. Ossian accourt en
+armes. Oscar brandit sa lance. Les plumes d'aigle de Fillan flottent au
+gré des vents. Terrible est le bruit de la mort! Nombreuses sont les
+veuves de Lochlin. La force de Morven a prévalu.
+
+L'aurore éclaire les collines; on ne voit aucun ennemi vivant; mais ceux
+qui dorment sont en grand nombre; ils sont gisans, l'air farouche, sur
+le sol d'Erin. La brise de l'océan soulève leurs cheveux; cependant ils
+ne s'éveillent point. Les éperviers poussent des cris aigus au-dessus de
+leur proie.
+
+Quelle est cette jaune chevelure qui ondoie sur la poitrine d'un chef?
+Brillante comme l'or de l'étranger, elle se mêle à la noire chevelure de
+son ami. C'est Calmar; il gît sur le sein d'Orla. Il n'y a qu'un seul
+ruisseau de sang. Farouche est le regard du noir Orla. Ce héros ne
+respire plus; mais son œil est encore une flamme; il brille dans la mort
+à travers sa paupière ouverte. La main d'Orla est fortement serrée dans
+celle de Calmar; mais Calmar vit encore! Il vit, quoique d'un souffle
+bien faible: «Lève-toi, dit le roi; lève-toi, fils de Mora; c'est à moi
+de panser les blessures des héros. Calmar peut encore courir sur les
+collines de Morven.
+
+--Calmar ne chassera plus le daim de Morven avec Orla, dit le héros:
+qu'est pour moi la chasse sans mon ami? Qui partagerait les dépouilles
+du combat avec Calmar? Orla repose pour toujours. Ton ame était âpre,
+Orla! mais elle m'était douce comme la rosée du matin. C'était pour les
+autres l'éclair de la foudre: pour moi, le rayon argenté du jour. Portez
+mon épée à Mora aux yeux bleus: qu'on la suspende en ma salle déserte;
+elle n'est pas pure de sang, mais elle n'a pu sauver Orla. Placez-moi
+avec mon ami: commandez le chant des bardes, quand je ne serai plus.»
+
+Ils sont ensevelis près des ondes du Lubar. Quatre pierres grises
+marquent la demeure d'Orla et de Calmar.
+
+Quand Swaran eût été soumis, nos voiles s'élevèrent sur les flots bleus.
+Les vents rendirent nos navires à Morven. Les bardes commencèrent leur
+chant.
+
+«Quelle ombre s'élève sur le rugissement des mers? quel sombre fantôme
+paraît sur le torrent rouge de feu des tempêtes? sa voix roule dans le
+tonnerre: c'est Orla, le chef d'Oïthona, dont les cheveux étaient noirs.
+Il était sans pareil dans la guerre. Paix à ton ame, Orla! ta renommée
+ne périra pas. Ni la tienne, ô Calmar! Qu'aimable était ta grâce, fils
+de Mora aux yeux bleus: mais ton épée n'était pas inactive. Elle pend
+aujourd'hui dans ta caverne. Les fantômes de Lochlin gémissent autour de
+ce fer. Entends ta louange, Calmar! Elle habite dans la voix des forts.
+Ton nom ébranle les échos de Morven. Lève donc ta blonde chevelure, fils
+de Mora: étends-la sur l'arc-en-ciel, et souris à travers les pleurs de
+la tempête[64].»
+
+[Note 64: Je crains que la dernière édition de _Laing_ n'ait tout-à-fait
+renversé l'espérance que l'_Ossian_ de Macpherson fût une traduction
+d'un recueil de poèmes complets en eux-mêmes; mais, l'imposture une fois
+découverte, le mérite de l'ouvrage demeure incontesté, quoiqu'il y ait
+des fautes, et particulièrement, en quelques passages, des formes de
+style fort ampoulées.--L'humble imitation qu'on vient de lire trouvera
+grâce devant les admirateurs de l'ouvrage original; c'est un essai, bien
+inférieur, il est vrai; mais qui fait preuve d'attachement pour leur
+auteur favori.]
+
+FIN DES HEURES DE LOISIR.
+
+
+
+
+LA PROPHÉTIE
+DU DANTE.
+
+ 'Tis the sunset of life gives me mystical lore.
+ And coming events cast their shadows before.
+
+ (CAMPBELL.)
+
+ C'est le soir de la vie qui me donne une mystérieuse
+ leçon; et l'avenir projette son ombre devant
+ moi.
+
+
+
+
+DÉDICACE.
+
+Femme adorée[65]! Si pour le froid et nuageux climat où je suis né, mais
+où je ne voudrais pas mourir, j'ose imiter le patriarche de la poésie
+italienne, et bâtir en rimes dures une copie runique[66] des sublimes
+chants du sud, c'est toi seule qui en es la cause; et quoique je demeure
+au-dessous de son immortelle harmonie, ton cœur aimant me pardonnera mon
+crime. Oui, fière de beauté et de jeunesse, tu parlas: et pour toi,
+parler, être obéie, c'est même chose; mais ce n'est que sous le soleil
+du sud que de tels sons se prononcent, que de tels charmes se déploient,
+qu'un si doux langage sort d'une si jolie bouche.--Ah! quels efforts ta
+parole ne pourrait-elle inspirer?
+
+Ravenne, juin 21, 1819[67].
+
+[Note 65: M.A.P. traduit _lady_ par _belle Ausonienne_.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 66: Nom donné à la langue, aux caractères alphabétiques, aux
+poésies, aux monumens des anciens Scandinaves ou peuples du nord.
+
+(_N. du. Tr._)]
+
+[Note 67: La date seule nous apprendrait que cette dédicace est adressée
+à la comtesse Guiccioli, alors maîtresse de Byron.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+
+
+PRÉFACE.
+
+
+Pendant le cours d'une visite à la cité de Ravenne, on fit entendre à
+l'auteur qu'ayant composé quelque chose sur l'emprisonnement du Tasse,
+il devrait en faire autant sur l'exil du Dante:--le tombeau du poète
+étant un des objets les plus intéressans de cette ville, tant pour les
+habitans eux-mêmes que pour les étrangers.
+
+«Sur cet avis, je parlai;» et il en est résulté les quatre chants _in
+terza rima_[68] que j'offre aujourd'hui au lecteur. S'ils sont compris
+et approuvés, c'est mon dessein de continuer le poème en divers autres
+chants jusques à sa conclusion naturelle, c'est-à-dire jusqu'au siècle
+présent. Le lecteur est prié de supposer que le Dante s'adresse à lui,
+durant l'intervalle qui sépare l'achèvement de la _Divine Comédie_ et
+l'époque de sa mort, et que c'est même peu de tems avant ce dernier
+événement qu'il prophétise d'une manière générale les destinées de
+l'Italie dans les siècles suivans. En adoptant ce plan, j'ai eu dans
+l'esprit la _Cassandre_ de Lycophron et la _Prophétie de Nérée_
+d'Horace, aussi bien que les prophéties de l'Écriture-Sainte. Le rhythme
+adopté est le tercet du Dante, rhythme que je ne sais pas avoir été,
+jusqu'à ce jour, employé dans notre langue, si ce n'est peut-être par M.
+Hayley, de la traduction duquel je n'ai jamais vu qu'un extrait, cité
+dans les notes de _Caliph Vathek_. Ainsi donc,--si je ne me trompe,--ce
+poème peut être considéré comme une expérience de métrique. Les chants
+sont courts, et à peu près de la même longueur que ceux du poète dont
+j'ai emprunté le nom, et très-probablement emprunté en vain.
+
+[Note 68: _Terza rima_. On nomme ainsi, dans la métrique italienne, un
+mode de versification dans lequel trois vers de même rime se croisent
+toujours avec trois autres vers également de même rime, de telle sorte
+que le poème entier est disposé en tercets, dont le dernier vers
+reproduit la rime pour la troisième et dernière fois. Citons, pour
+exemple, les six premiers vers de la _Prophétie_:
+
+ _Once more in man's frail world! which I had left
+ So long that 't was forgotten; and I feel
+ The weight of clay again,--too soon bereft
+ Of the immortal vision which could heal
+ My earthly sorrows, and to God's own skies
+ Lift me from that deep gulf without repeal_, etc.
+
+ (_N. du Tr._)]
+
+Entre autres inconvéniens qu'éprouvent les auteurs dans ce siècle-ci; il
+est difficile à quelqu'un qui s'est fait une réputation, bonne ou
+mauvaise, d'échapper à la traduction. J'ai eu l'occasion de voir le
+quatrième chant de _Childe-Harold_ traduit en ce que les Italiens
+nomment _versi sciolti_,--c'est-à-dire, un poème écrit en _vers blancs_,
+suivant le mode de la _stance spensérienne_, sans aucun égard aux
+divisions naturelles de la stance ou du sens. Si le présent poème,
+roulant sur un sujet national, éprouve le même sort, je prierai le
+lecteur italien de se rappeler qu'en échouant dans l'imitation de son
+grand _Padre Alighieri_, j'ai échoué à imiter ce que tous étudient et ce
+que peu comprennent, puisque, jusqu'à ce jour, on n'a pas encore
+déterminé le sens de l'allégorie du premier chant de l'_Enfer_, à moins
+que l'ingénieuse et probable conjecture du comte Marchetti ne soit
+considérée comme ayant décidé la question.
+
+Mais j'obtiendrai d'autant mieux le pardon de mon insuccès, que je ne
+suis pas du tout sûr que mon succès fasse plaisir, puisque les Italiens,
+par un sentiment excusable de nationalité, sont particulièrement jaloux
+de tout ce qui leur reste de national--de leur littérature, et puisque,
+dans l'amertume de la guerre actuelle entre le classicisme et le
+romantisme, ils sont fort peu disposés à permettre à un étranger de les
+approuver ou de les imiter, et à ne pas trouver quelque blâme dans sa
+présomption ultramontaine[69]. Je le conçois aisément, sachant ce qu'on
+penserait en Angleterre d'un Italien qui imiterait Milton, ou bien
+encore si une traduction de Monti, de Pindemonte ou d'Arici était
+présentée, à la génération qui s'élève, comme un modèle pour leurs
+essais poétiques à venir. Mais je m'aperçois que ma préface dégénère en
+adresse aux lecteurs italiens, lorsque réellement je n'ai affaire qu'aux
+lecteurs anglais: et d'ailleurs, que le nombre en soit petit ou grand,
+je dois prendre congé des uns et des autres.
+
+[Note 69: En français, _ultramontain_ signifie le plus ordinairement _ce
+qui existe en Italie_. Cela est simple; le mot, dans son étymologie,
+veut dire: _qui est au-delà des monts_. Pour un Français, un Italien est
+un ultramontain; mais pour un Italien, c'est l'Anglais, le Français,
+l'Allemand, etc., qui sont ultramontains. Ici, Lord Byron a employé le
+mot dans le dernier sens.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+
+
+Chant Premier.
+
+
+Me voici encore une fois dans le frêle monde de l'homme! j'en avais été
+si long-tems absent, que je l'avais oublié: mais je sens de nouveau le
+poids de mon argile,--trop tôt privé de l'immortelle vision, qui,
+guérissant mes terrestres chagrins, m'enleva jusqu'au céleste séjour de
+Dieu, du fond même de cet immense gouffre où il n'y a plus d'espérance,
+où naguère mes oreilles avaient retenti des hurlemens des esprits à
+jamais damnés:--m'enleva de ce lieu de moindres tourmens, d'où les
+hommes peuvent s'élever, purifiés par le feu, pour se joindre à la race
+angélique, parmi laquelle la brillante lumière de ma Béatrix[70] éclaira
+mon ame ravie;--m'enleva jusqu'aux pieds de l'éternelle Trinité; du Dieu
+grand, origine et fin de toutes choses, très-bon, mystérieux, triple,
+unique, infini, ame universelle:--enfin, conduisit d'étoile en étoile le
+voyageur mortel, que tant de gloire ne foudroyait pas, jusqu'au trône de
+la toute-puissance. O Béatrix! dont le beau corps est si long-tems
+demeuré sous le gazon et sous la froide pierre de marbre! toi qui fus
+seule à mes jeunes années un pur ange d'amour!--amour ineffable, qui
+s'empara de mon cœur tout entier; car rien autre que toi sur la terre ne
+fit dès-lors palpiter mon sein; car te rencontrer dans le ciel, c'était
+rencontrer ce que cherchait mon ame errante, semblable à la colombe de
+l'arche, qui ne reposa son aile qu'après avoir trouvé le rameau
+d'heureux présage;--oui, Béatrix, sans ta lumière, mon paradis eût
+toujours été incomplet[71]. Dès que le soleil eut réjoui ma vue de mon
+dixième été, tu fus ma vie, tu fus l'essence de ma pensée; je t'aimai
+avant de connaître le nom d'amour; tu brilles encore dans les yeux
+ternes du vieillard, tout affaiblis qu'ils sont par la persécution, par
+les ans, par le bannissement, par les larmes pour toi versées, et que
+d'autres douleurs n'auraient pu m'arracher: car ce n'est point ma nature
+de fléchir sous la tyrannie d'une faction, ou devant les criailleries de
+la multitude. Après une lutte longue et vaine, je fus chassé: jamais, si
+ce n'est quand le regard de mon esprit perce les nuages suspendus sur
+l'Apennin, et s'étend jusqu'à Florence, jadis si fière de moi; non,
+jamais je ne puis retourner sur mon sol natal, même pour y mourir:
+n'importe, ils n'ont pas encore dompté l'ame sévère et haute du vieil
+exilé. Mais le soleil, quoique brillant encore sur l'horizon, doit enfin
+se coucher; la nuit vient; je suis vieux en jours, en actions et en
+méditations; j'ai rencontré la destruction face à face dans toutes les
+voies. Le monde m'a laissé aussi pur qu'il m'a trouvé; et si je n'en ai
+pas encore obtenu les louanges, je ne les ai point recherchées à l'aide
+de vils artifices. L'homme outrage, le tems venge; mon nom formera
+peut-être un monument entouré de quelque clarté: et certes, ce n'eût
+point été le but, la fin suprême de mon ambition, que de grossir la
+vaine liste de ceux qui naviguent dans la basse mer de la renommée, et
+font enfler leurs voiles par l'inconstante haleine des hommes; que
+d'obtenir la fausse gloire d'être classé, avec les conquérans et les
+autres ennemis de la vertu, dans les sanglantes chroniques des âges
+passés. J'aurais voulu voir ma Florence grande et libre[72]: ô Florence!
+Florence! Tu fus pour moi comme cette Jérusalem sur laquelle le
+Tout-Puissant a pleuré; _mais tu ne voulus pas_: comme l'oiseau cache sa
+tendre couvée, je t'aurais cachée sous une aile paternelle si tu avais
+écouté ma voix: mais sourde et farouche, comme la couleuvre, tu dirigeas
+ton venin contre le sein qui te chérissait; tu confisquas mes biens, et
+condamnas au feu ma personne maudite. Hélas! combien sont amères les
+imprécations de la patrie, à celui qui _pour_ elle aurait expiré, mais
+ne méritait pas d'expirer _par_ elle; à celui qui l'aime, oui, l'aime
+encore malgré son injuste colère. Le jour viendra peut-être, où elle
+cessera de fermer les yeux à la vérité; le jour viendra peut-être, où
+elle serait fière de posséder la poussière qu'elle condamne à être le
+jouet des vents[73], et de transférer dans son enceinte le tombeau de
+celui à qui elle a refusé une demeure. Mais cela ne lui sera point
+accordé; il faut que ma poussière dorme où je serai tombé; non, le pays
+où je respirai pour la première fois, mais qui, dans un accès de furie,
+m'envoya respirer l'air d'un ciel étranger, ne reprendra pas mes
+ossemens indignés, parce qu'en son caprice il oublie son courroux et
+révoque sa sentence; non,--il m'a refusé ce qui était à moi,--mon toit;
+il n'aura pas ce qui n'est pas à lui,--ma tombe! Trop long-tems ses
+armes irritées ont maintenu loin de lui le sein qui pour lui aurait
+saigné, le cœur qui pour lui a battu, l'ame qui fut à l'épreuve de la
+tentation, l'homme qui combattit, fatigua, voyagea, remplit enfin tous
+les devoirs d'un fidèle citoyen, et vit, pour récompense, les artifices
+triomphans des Guelfes[74] faire passer sa proscription en loi. Ces
+choses ne sont point faites pour l'oubli; Florence sera plutôt oubliée.
+Trop profonde est la blessure, l'injure trop cruelle, la durée d'une
+telle misère trop prolongée, pour que j'accorde un pardon plus complet,
+pour que l'injustice soit moindre après un tardif repentir: et
+pourtant,--je sens pour ma patrie une tendre sympathie, et pour toi
+aussi, ma Béatrix: c'est avec peine que tomberait ma vengeance sur la
+terre, qui jadis fut la mienne, et m'est encore sacrée comme asile de
+tes cendres; oui, ces cendres, comme un saint reliquaire, protégeraient
+la ville meurtrière, et l'urne seule qui les renferme sauverait dix
+mille de mes ennemis. Quelquefois, il est vrai, mon cœur solitaire,
+comme celui du vieux Marius, dans le marais de Minturnes;[75] ou sur les
+ruines de Carthage, peut se gonfler de mauvais sentimens, de passions
+brûlantes et terribles: quelquefois, un rêve m'offre un vieil ennemi se
+débattant dans les angoisses de l'agonie, et mon sourcil s'épanouit dans
+l'espoir du triomphe:--arrière, telles pensées! Voilà les dernières
+faiblesses de ceux qui long-tems ont souffert une misère plus
+qu'humaine, et qui néanmoins étant hommes, n'ont de repos que sur la
+couche de la vengeance,--la vengeance, qui, dans le sommeil, ne rêve que
+de sang, et, durant la veille, brûle du désir inextinguible, et souvent
+déçu, d'un changement qui nous remonte sur le faîte, qui mette sous nos
+pieds ceux dont les pas nous foulaient, après que la Mort et Até[76]
+auront couru sur les fronts humiliés et sur les têtes tranchées.--Grand
+Dieu! éloigne de moi ces idées;--je remets dans tes mains mes injures
+nombreuses, et ta verge toute-puissante tombera sur ceux qui me
+frappèrent:--sois mon égide! comme tu l'as été dans les périls, dans les
+peines, dans les cités turbulentes, et au milieu des tentes
+guerrières,--dans les fatigues, dans les travaux sans nombre que j'ai
+supportés en vain pour Florence.--J'en appelle d'elle à toi! à toi, que
+j'ai vu dans ton sublime empire! vision glorieuse! jusqu'à ce jour il
+n'avait point été donné d'en jouir et de vivre, et cependant, tu me l'as
+permis. Hélas! avec quelle lourdeur je tombe sur ma tête le sentiment de
+la terre et des choses terrestres: passions dévorantes, affections
+tristes et basses, rapides palpitations du cœur répondant aux tortures
+de l'esprit, longues journées, nuits cruelles, souvenirs d'un
+demi-siècle sanglant et sombre, et le peu d'années que je peux encore
+attendre, brisées par la vieillesse, abandonnées de l'espérance,--mais
+moins pénibles à supporter; car trop long-tems a duré mon horrible
+naufrage sur le roc solitaire du morne désespoir, pour que je porte
+dorénavant mes yeux vers le navire qui passe, et qui fuit cet écueil si
+affreux et si nu, pour que j'élève la voix;--qui donc ferait attention à
+ma plainte? Je ne suis pas de ce peuple, ni de cet âge: et cependant,
+mes chants dérouleront un tableau qui éternisera la mémoire de ces tems,
+lorsque pas une page de leurs annales semées de troubles n'attirerait un
+regard sur la rage des discordes civiles, si mes vers, comme un parfum
+préservateur, n'eussent pas conservé maintes actions aussi indignes que
+ceux qui les firent. C'est le destin des esprits de ma trempe, que
+d'être tourmentés dans la vie, d'user leurs cœurs, de consumer leurs
+jours dans une lutte sans fin, et de mourir dans l'abandon; puis les
+générations futures se pressent autour de leur tombe: mille et mille
+pélerins arrivent des climats divers, où ils ont appris le nom de cet
+homme,--qui n'est plus qu'un nom; et, prodiguant leurs hommages sur la
+pierre funèbre, ils répandent au loin la renommée de qui n'entend plus
+ce bruit, de qui n'en est plus touché. La mienne au moins m'a coûté
+cher: mourir n'est rien, mais languir ainsi,--étouffer l'ardeur immense
+de mon esprit,--vivre à l'étroit avec de petits hommes, en vulgaire
+spectacle à tout regard vulgaire; errer à l'aventure, lorsque les loups
+eux-mêmes trouvent une tanière; sans famille, sans foyers, sans rien de
+ce qui rend la société douce et allège la peine;--me sentir dans la même
+solitude que les rois, avec le pouvoir et la couronne de moins;--envier
+au ramier son nid, et les ailes qui le transportent jusqu'aux lieux où
+l'Apennin voit l'Arno couler à ses pieds, jusqu'à son perchoir qu'il
+choisit peut-être dans l'enceinte de mon inexorable patrie, où sont
+encore mes enfans, et cette femme funeste[77], leur mère, froide
+compagne, qui m'apporta la ruine en douaire;--à voir et sentir tous ces
+maux, à les savoir irréparables, j'ai reçu une amère leçon; mais je suis
+resté libre: j'ai subi mon sort sans déshonneur, comme je me l'étais
+attiré sans bassesse: ils ont fait de moi un exilé,--non un esclave.
+
+[Note 70: Le lecteur est prié d'adopter pour le mot de _Beatrice_
+(Béatrix) la prononciation italienne, où aucune syllabe ne reste muette.
+
+(_Note de Lord Byron_.)
+
+--Byron fit cette remarque afin que les Anglais ne prononçassent pas
+_Beatrice_ en trois syllabes, mais en quatre, sans quoi son vers se fût
+trouvé faux.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 71:
+
+ _Che sol per le belle opre
+ Che fanno in cielo il sole e l' altre stelle
+ Dentro di lui_ si crede il paradiso,
+ _Così se guardi fiso
+ Pensar ben dei ch' agni terren' piacere_.
+
+_Canzone_, où Dante décrit la personne de Béatrix, strophe 3.]
+
+[Note 72:
+
+ _L'Esilio che m' è dato onor mi tegno_.
+ ...........................................
+ _Cader tra' buoni è pur di lode degno_.
+
+_Sonnet_ de DANTE, dans lequel il représente la justice, la générosité
+et la tempérance comme bannies de chez les hommes, et cherchant un
+refuge dans l'amour qui habite en son cœur.]
+
+[Note 73: «_Ut si quis prædictorum ullo tempore in fortiam dicti
+communis pervenerit_, talis perveniens igne comburatur, sic quod
+moriatur.» Deuxième sentence de Florence contre le Dante et les quatorze
+co-accusés.--Le latin est digne de la sentence.]
+
+[Note 74: Dante appartenait au parti des Gibelins ou des Blancs,
+toujours opposé en Italie à celui des Guelfes ou des Noirs. Voir
+Sismondi, _Hist. des républiques ital._
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 75: Marius, fuyant de Rome pour échapper à Sylla, s'enfonça
+jusqu'au cou dans un marais près Minturnes: il en fut retiré, et conduit
+dans cette prison où il effraya par son regard le soldat cimbre envoyé
+pour le tuer.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 76: Déesse du mal. Ἄτη, misère: souvent personnifiée dans Homère.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 77: Cette femme, dont le nom était _Gemma_, appartenait à une des
+plus puissantes familles du parti guelfe, à la famille _Donati_. Corso
+Donati fut le principal adversaire des Gibelins. Gemma est représentée
+comme étant _admodum morosa, ut de Xantippe Socratis philosophi conjuge
+scriptum esse legimus_, suivant Giannozzo Manetti. Mais Lionardo
+Aretino, dans sa Vie du Dante, s'irrite contre Boccace, qui a dit que
+les hommes de lettres ne devraient pas se marier: _Qui il Boccacio non
+ha pazienza, e dice, le mogli esser contrarie agli studi; e non si
+ricorda che Socrate il più nobile filosofo che mai fusse ebbe moglie, e
+figliuoli e uffici della republica nella sua città; e Aristotele che_,
+etc., _ebbe due mogli in vari tempi, ed ebbe figliuoli, e ricchezze
+assai.--E Marco Tullio--e Catone--e Varrone, e Seneca--ebbero moglie_,
+etc. Il est bizarre que les exemples de l'honnête Lionardo, à
+l'exception de Sénèque et peut-être d'Aristote, ne soient pas les plus
+heureux. La Terentia de Cicéron, et la Xantippe de Socrate ne
+contribuèrent nullement au bonheur de leurs époux; si toutefois elles
+contribuèrent à leur philosophie.--Caton répudia sa femme:--nous ne
+savons rien de celle de Varron;--quant à celle de Sénèque, nous savons
+seulement qu'elle était disposée à mourir avec lui, mais qu'elle se
+ravisa, et vécut encore plusieurs années. Mais, dit Lionardo: _L'uomo_ è
+animale civile, _secondo piace a tutti i filosofi_; et il conclut de là
+que la plus grande preuve du _civisme de l'animal_ est _la prima
+congiunzione dalla quale multiplicata nasce la città_.]
+
+
+
+
+Chant Deuxième.
+
+
+L'esprit des anciens jours de ferveur, alors que la parole était chose
+révérée, et que, l'avenir se dévoilant à la pensée, elle commandait aux
+hommes de lire le destin des enfans de leurs enfans dans l'abîme ouvert
+du tems qui doit être, et de contempler le chaos des événemens, où
+gisent, à demi formés, les êtres qui subiront un jour l'humaine
+condition;--cet esprit, que les illustres voyans d'Israël portaient dans
+leur sein, est aujourd'hui en moi comme jadis en eux: et, si j'ai le
+sort de Cassandre, si, au milieu du bruit des factions, personne
+n'entend ou n'écoute cette voix qui crie du désert, la faute en soit à
+eux! et que ma conscience me donne la seule récompense que j'aie jamais
+connue! N'as-tu pas versé ton sang? et dois-tu le verser encore, Italie?
+Ah! un tel avenir, que me dévoile une lumière sombre et sépulcrale,
+m'ordonne d'oublier, dans les maux irréparables qui te frappent, ceux
+qui m'ont frappé moi-même. Nous ne pouvons avoir qu'une patrie, et tu es
+encore la mienne;--mes ossemens seront dans ton sein, mon ame dans ton
+langage, qui régna jadis avec notre vieil empire romain dans toute
+l'étendue de l'Occident; mais je ferai surgir une autre langue, aussi
+sublime et plus douce, dans laquelle l'ardeur du héros, où les soupirs
+de l'amant, tout sujet enfin trouvera pour son expression de tels
+accens, que chaque mot, aussi brillant que ton ciel, réalisera le plus
+beau rêve d'un poète, et te fera proclamer reine du chant par l'Europe
+entière; ainsi, toute parole, comparée à la tienne, semblera ce qu'est à
+la voix du rossignol celle des autres oiseaux, et toute langue, devant
+la tienne, confessera sa barbarie; et cet honneur, tu le devras à celui
+que tu as tant outragé, à ton barde toscan, au Gibelin banni. Malheur!
+malheur! le voile des siècles futurs est déchiré;--mille années, qui
+restent encore immobiles, comme les vagues de l'Océan, tant que les
+vents ne se lèvent pas, s'avancent, balancées d'une sombre et morne
+ondulation, du fond de l'éternité jusques à mon regard; les orages
+dorment encore, les nuages se maintiennent toujours en leur place, le
+volcan souterrain qui ébranlera le sol n'est pas encore allumé, le
+sanglant chaos attend encore la création; mais tout est disposé pour
+l'exécution de ta sentence, les élémens n'ont besoin que d'un mot: «Que
+les ténèbres soient[78]!» et soudain, tu deviens un tombeau! Oui, toi,
+contrée si belle, tu sentiras le glaive! toi, Italie, lieu charmant,
+paradis ressuscité, où l'homme retrouve sa félicité primitive! Ah! les
+fils d'Adam doivent-ils donc perdre deux fois leur heureuse demeure?
+Italie! dont les plaines fécondes pourraient, sans la charrue, et par le
+seul bienfait du soleil, suffire à nourrir le monde; toi, où le ciel se
+dore d'étoiles plus brillantes, se revêt d'un bleu plus foncé; toi, où
+l'été bâtit son palais en maint endroit délicieux; berceau de cet
+empire, qui orna la ville éternelle de la dépouille des rois, vaincus
+par les hommes libres: patrie des héros, asile des saints, où d'abord la
+gloire terrestre, puis la gloire céleste a fixé son séjour; toi, qui
+nous reproduis tout ce qu'a rêvé l'imagination la plus vive, et dont
+l'aspect efface les faibles couleurs du portrait que nous nous en étions
+figuré, aussitôt que notre regard,--du haut des Alpes, au milieu des
+neiges affreuses, des rochers, et de l'ombrage sombre du pin, ami des
+déserts, dont la cime d'émeraude obéit à l'orage,--s'étend avec
+complaisance sur toi, et, pour ainsi dire, appelle avec ardeur à son
+aide la vue de tes campagnes dorées par le soleil, de tes campagnes qui,
+devenant de plus en plus proches, deviennent de plus en plus chères, et
+le deviendraient encore davantage si elles étaient libres; c'est donc
+toi, mon Italie,--c'est toi qui dois te flétrir au gré de tous les
+tyrans! Le Goth à été,--le Germain, le Franc et le Hun sont encore à
+venir,--et du haut de l'impériale colline, la destruction, déjà fière
+des œuvres accomplies par les anciens barbares, attend ceux des âges
+nouveaux; assise, au mont Palatin, sur un trône, elle voit, à ses pieds,
+Rome, vaincue et prisonnière, nager dans le sang de ses enfans; tant de
+victimes humaines, tant de Romains massacrés, répandent une teinte
+sanglante dans l'air naguère si bleu, et colorent en rouge les eaux
+safranées du Tibre comblé de cadavres; le faible prêtre, et la vierge,
+encore plus faible et non moins sainte, qui avaient voué leur vie à
+Dieu, se sont enfuis en criant, et ont cessé leur ministère; les nations
+saisissent leur proie; voici venir Ibériens, Allemands, Lombards; voici
+venir aussi bêtes féroces et oiseaux dévorans, loups, vautours, plus
+humains que ces hommes: car la brute mange la chair et boit le sang des
+morts, puis passe son chemin; mais ces sauvages à face humaine épuisent
+tous les genres de tourmens, et cherchent toujours un nouvel aliment à
+leur rage aussi insatiable que la faim d'Ugolin. La lune neuf fois se
+lèvera, neuf fois se couchera durant ces horribles scènes[79]; l'armée;
+qui se rassembla sous la bannière d'un prince félon; a perdu son chef,
+et en a laissé les restes inanimés aux portes de la ville; si le royal
+rebelle eût vécu, tu aurais peut-être été épargnée; mais sa destinée a
+entraîné la tienne, ô Rome, qui tour à tour pillas la France, ou fus
+pillée par elle, depuis Brennus jusqu'à Bourbon[80]; jamais, non jamais
+l'étendard étranger ne s'avancera contre tes murs, sans que le Tibre ne
+devienne une rivière de deuil. Oh! quand les étrangers franchissent les
+Alpes et le Pô, écrasez-les, ô rochers! et vous, flots, abîmez-les, et
+pour toujours. Pourquoi sommeillent ainsi les avalanches oisives, qui
+fondront ensuite sur la tête du pélerin solitaire? Pourquoi l'Éridan[81]
+ne sort-il de son lit turbulent que pour engloutir la moisson du
+laboureur? Les hordes barbares ne seraient-elles pas une plus noble
+proie? Le désert répandit son océan de sable sur l'armée de Cambyse;
+l'empire des ondes amères ensevelit Pharaon et ses mille et mille
+soldats,--pourquoi donc, montagnes et rivières, ne faites-vous point
+ainsi! Et vous, Romains, qui n'osez mourir, vous, fils des conquérans
+qui vainquirent ceux qui avaient vaincu le fier Xerxès aux lieux où
+gisent encore les guerriers dont la tombe ne connut jamais l'oubli, les
+Alpes sont-elles donc plus faibles que les Thermopyles? leurs passages
+plus propices à l'invasion? N'est-ce pas vous plutôt qui ouvrez la porte
+à toute armée, qui laissez les envahisseurs marcher librement et en paix
+à travers vos montagnes? Quoi donc! la nature elle-même arrête le char
+du vainqueur, et rend votre pays imprenable, autant du moins que cela
+est possible: car la terre, toute seule, ne se défendra pas[82], mais
+elle aide le guerrier digne d'être né sur un sol où les mères donnent le
+jour à des hommes. Il n'en est pas de même pour ceux dont les ames n'ont
+que peu de valeur; nulle forteresse ne peut leur servir;--la retraite du
+pauvre reptile qui conserve son dard est plus sûre que des murailles de
+diamant, quand il n'y a dans leur enceinte que des cœurs tremblans.
+N'êtes-vous pas braves? Oui, le sol de l'Ausonie a encore des cœurs, des
+bras, des armes, des soldats à opposer à l'oppression; mais tout effort
+sera vain, tant que la dissension sèmera les germes du malheur et de la
+faiblesse; et toujours l'étranger viendra remporter nos dépouilles. O ma
+belle patrie! si long-tems humiliée, si long-tems le tombeau des
+espérances de tes propres enfans, quand il n'est besoin que d'un seul
+coup pour briser la chaîne; mais--le vengeur hésite; le doute et la
+discorde se placent entre toi et les tiens; et joignent leur force (à)
+qui vient t'assaillir. Que faut-il pour t'assurer la liberté, et pour
+montrer ta beauté dans son plus grand éclat? Il faut rendre les Alpes
+impénétrables; et nous, tes fils, nous pouvons le faire en accomplissant
+_un seul_ devoir:--celui de nous unir.
+
+[Note 78: Allusion au mot fameux de la _Genèse_: «Que la lumière soit.»
+M.A.P. traduit: «Que tout soit dans les ténèbres.»
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 79: Voir _Sacco di Roma_, généralement attribué à Guichardin. Il y
+a un autre récit composé par un Jacopo _Buonaparte, gentiluomo
+samminiatese che vi si trovò presente_.]
+
+[Note 80: Charles de Bourbon, connétable, qui mourut en 1537, en donnant
+l'assaut à Rome: c'est le grand-père de Henri IV.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 81: Nom poétique du Pô.
+
+ _Fluviorum rex Eridanus_.
+
+VIRG.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 82: M.A.P. traduit: «Le _sol_ ne combattra pas _seul_.»
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+
+
+Chant Troisième.
+
+
+Que vois-je sortir de l'inépuisable océan du mal? pestes, princes,
+étrangers et glaives, vases de colère ne se vidant que pour se remplir
+et déborder de nouveau; je ne puis dire tout ce qui s'offre en foule à
+mon œil prophétique: la terre et la mer ne fourniraient pas assez
+d'espace pour écrire cette histoire, et pourtant elle s'accomplira; oui,
+tout a été gravé, mais non par le burin de l'homme, là où prennent
+naissance les soleils et les astres les plus lointains. Déployée comme
+une bannière, à la porte des cieux, flotte la sanglante page de nos
+mille années de misère; et l'écho de nos gémissemens se prolonge à
+travers les sons du chant des archanges. Italie, nation martyre, la
+vapeur de ton sang ne montera pas en vain jusqu'au trône éternel de la
+toute-puissance et de la miséricorde: comme le vent frappe les cordes de
+la harpe, ainsi le bruit de tes lamentations s'élèvera sur les voix des
+séraphins, et ira toucher le Très-Haut. Pour moi, le plus humble de tes
+enfans, limon terrestre éveillé par l'immortalité au sentiment et à la
+souffrance; oui, quelles que puissent être les railleries des superbes,
+et les menaces des tyrans, quoique de plus faibles victimes puissent se
+courber devant l'orage dont le souffle est si rude; c'est à toi, ma
+patrie, terre jadis aimée, encore aimée aujourd'hui, c'est à toi que je
+dévoue ma lyre en deuil, et le triste privilége que j'ai de lire dans
+l'avenir! Si ma verve n'est pas ce que tu la vis autrefois, pardonne! Je
+ne peux que prédire tes destins--puis expirer! Ne crois pas que, après
+un tel spectacle, je puisse vivre encore. L'esprit me force de voir et
+de parler, et m'accorde pour récompense de ne pas y survivre: mon cœur
+sera brisé et se fondra en larmes sur toi. Mais avant que je déroule de
+nouveau le noir tissu de tes infortunes, je veux, parmi les éclairs qui
+étincellent dans tes ténèbres, saisir un rayon de douce lumière; dans ta
+nuit même brillent quelques astres et plusieurs météores; sur ta tombe
+se penche une statue dont la beauté défie la mort; de tes cendres
+s'élèvent maints esprits puissans qui feront ta gloire; et le charme du
+monde; ton sol sera toujours fertile en hommes sages, gais, savans,
+généreux ou braves: tu es leur patrie naturelle, comme tes cieux le sont
+de l'été. Tes fils font des conquêtes sur les rivages étrangers et sur
+les mers lointaines[83]; découvrent des mondes nouveaux qui prennent
+leur nom[84]; c'est pour _toi_ seule que leur bras est impuissant; et
+toute ta récompense est dans leur renommée, noble il est vrai pour eux,
+mais non pour toi.--Ils seront donc illustres, et toi tu resteras la
+même? Oh! bien plus grande que la leur sera la gloire du grand
+homme--qui peut-être est déjà né;--du sauveur mortel qui te rendra
+libre, qui replacera sur ton front ce diadème tant usé et déformé par
+les modernes barbares; qui verra le soleil bienfaisant éclairer tout ton
+horizon, ton horizon moral, trop long-tems obscurci par les nuages et
+par ces infectes vapeurs de l'Averne, faites pour n'être respirées que
+par ceux qui sont avilis par la servitude et qui ont leur ame en prison.
+Cependant, au milieu de cette éclipse millénaire de ta prospérité,
+quelques voix se feront entendre, et la terre prêtera l'oreille; maints
+poètes me suivront dans la route que j'ouvre, et la rendront plus large;
+ce même ciel dont l'éclat anime le chant des oiseaux, enflammera leur
+verve, et leur inspirera des accens aussi naturels et aussi beaux;
+harmonieux seront leurs vers: beaucoup chanteront l'amour; quelques-uns
+la liberté; mais peu prendront l'essor de l'aigle, et jetteront un
+regard d'aigle sur le soleil avec l'aisance et l'intrépidité du roi des
+airs: leur vol sera plus près de la terre. Combien de phrases sublimes
+seront prodiguées à quelque petit prince avec une profusion adulatrice!
+Le langage, éloquemment faux, trahira l'avilissement du génie, qui,
+comme la beauté, oublie trop souvent le respect qu'il se doit à
+lui-même, et regarde la prostitution comme un devoir. _Celui qui entre
+comme hôte dans le palais d'un tyran_[85], devient aussitôt un esclave;
+ses pensées sont la proie d'autrui; _et le jour qui voit le captif
+attaché à la chaîne_[86], _le voit soudain moitié moins homme_;--la
+castration de l'ame éteint toute son ardeur: ainsi le barde, trop voisin
+du trône, perd sa verve, obligée à _plaire_.--Quelle tâche servile, que
+de ne travailler qu'à plaire! Polir ses vers pour les rendre agréables
+aux heures d'aise et de loisir de son souverain; ne s'étendre trop
+long-tems sur rien, sauf l'éloge du prince; trouver et saisir, par force
+ou ruse[87], quelque sujet heureux! Ainsi entravé, ainsi condamné aux
+accens de la flatterie, le poète fatigue, tremblant toujours de faillir:
+comme il craint qu'une noble pensée, par une rébellion céleste, ne
+s'élève dans son cerveau coupable de haute trahison, il chante, comme
+parlait l'orateur athénien, avec des cailloux dans la bouche, afin que
+la vérité ne puisse bégayer dans son style. Mais dans la longue file des
+faiseurs de sonnets, il y en aura qui ne chanteront pas en vain: et l'un
+d'eux[88], prince de la troupe, prendra rang parmi mes pairs; l'amour
+sera son tourment, mais sa douleur produira une immortalité de larmes;
+l'Italie le saluera comme le chef des poètes-amans, et le chant de
+liberté, qu'un plus sublime enthousiasme lui aura inspiré, lui vaudra
+encore une couronne de lauriers non moins verts. Mais plus tard
+naîtront, sur les bords du Pô, deux hommes encore plus grands que lui:
+le monde lui avait souri; mais eux, ils seront persécutés jusqu'à ce
+qu'ils ne soient plus que poussière, et qu'ils soient venus reposer avec
+moi. Le premier[89] créera une époque avec sa lyre, et remplira
+l'univers des exploits de la chevalerie: son imagination ressemble à
+l'arc-en-ciel; le feu de son génie est immortel comme celui du ciel; sa
+pensée est emportée d'un vol infatigable; le plaisir, comme le papillon
+qu'un enfant vient de saisir, agitera sur le poème ses charmantes ailes;
+et l'art lui-même semblera devenir nature, tant le rêve brillant du
+poète aura de transparence!--Le second[90], sur un ton plus tendre et
+plus triste, épanchera son ame sur Jérusalem; lui aussi, il chantera les
+armes, et le sang chrétien versé aux lieux où le Christ versa le sien
+pour l'homme; sa harpe sublime renouvellera le chant de Sion près des
+saules du Jourdain: combats opiniâtres, triomphe complet des guerriers
+braves et pieux, efforts variés de l'enfer pour détourner ces héros de
+leur grand dessein, bannières à croix rouge flottant enfin où la
+première croix fut rouge du sang des veines de notre _sauveur_, voilà
+l'argument sacré du poète. La perte de ses années, de sa faveur, de sa
+liberté, même de sa gloire qu'on lui conteste quelque tems, lorsque le
+langage poli des cours glisse sur son nom oublié, et nomme sa captivité
+un bienfait qui le protège contre la folie ou la honte; voilà quel sera
+son salaire, à lui qui fut envoyé pour être le poète-lauréat du
+Christ!--Les hommes le récompensent bien! Florence ne me condamne qu'à
+la mort ou au bannissement; Ferrare le condamne à la ration et au cachot
+du criminel, sort plus dur et moins mérité; car, moi, j'ai attaqué les
+factions que je m'efforçai de dompter: mais cet homme doux, qui
+regardera la terre et le ciel avec l'œil d'un amant, qui daignera
+immortaliser de sa céleste flatterie le plus pauvre être qui ait jamais
+été mis au monde pour régner,--que fera-t-il pour mériter un tel sort?
+Peut-être il aimera.--Quoi donc! aimer en vain, n'est-ce pas là une
+torture suffisante? Faut-il donc encore être enseveli vivant dans une
+tombe? Cependant telle est la loi du destin.--Lui, et son émule le barde
+de la chevalerie, consumeront tous deux de nombreuses années dans la
+pénurie et dans la peine; mourant dans le désespoir, ils légueront au
+monde entier, qui leur accordera à peine une larme, un héritage fait
+pour enrichir tous ceux qui vivent des trésors de l'ame d'un vrai
+poète,--et à leur patrie une double couronne, sans égale dans le cours
+des âges: non, la Grèce même ne peut, dans les annales de ses
+olympiades, montrer deux noms tels que les leurs, quoiqu'un de ses
+enfans soit puissant;--et c'est là toute la destinée de tels hommes
+ici-bas! Les plus belles pensées, l'esprit le plus vif, le sang
+électrique qui coule dans leurs artères, leur corps devenu lui-même une
+ame par le sentiment profond de ce qui est, et par la conception de ce
+qui devrait être, tout cela doit-il donc conduire à une telle
+récompense? Leur brillant plumage sera-t-il jeté ça et là par l'orage
+cruel? Oui, et il en doit être ainsi; formés d'une trop subtile matière,
+ces oiseaux du paradis ne songent qu'à retourner à leur séjour natal;
+ils trouvent bientôt que les brouillards de la terre ne conviennent pas
+à leurs ailes si pures: ils meurent ou se dégradent, car l'esprit
+succombe à une longue infection et au désespoir; mille passions ennemies
+suivent de près leurs pas, comme des vautours qui attendent le moment
+d'assaillir et de déchirer leurs victimes; et, lorsqu'enfin leur aile
+fatiguée les laisse choir, c'est alors le triomphe de l'oiseau de proie;
+c'est alors que les ravisseurs partagent la dépouille des malheureux
+écrasés au premier choc de cette horrible attaque. Toutefois, quelques
+esprits ont été hors d'atteinte; ce sont ceux qui apprirent à supporter
+la vie, qu'aucune puissance ne put jamais abattre, qui purent résister à
+eux-mêmes, tâche pénible et désespérée par-dessus toutes! Mais enfin,
+quelques esprits ont eu ce privilége; et si mon nom était inscrit parmi
+eux, il serait plus fier de cette destinée austère et néanmoins sereine
+que d'une gloire plus éclatante, mais si funeste. Les Alpes ont leurs
+cimes de neige plus voisines du ciel, que ne l'est le cratère du
+redoutable volcan, dont la splendeur émane du noir abîme; la montagne
+brûlée, dont le sein bouillant vomit avec effort une flamme éphémère, ne
+luit que pour une nuit de terreur, puis renvoie ses torrens de feu à
+l'enfer d'où ils sortirent, à l'enfer qui siége toujours dans ses
+entrailles.
+
+[Note 83: Alexandre de Parme, Spinola, Pescaire, Eugène de Savoie,
+Montecuculli.]
+
+[Note 84: Christophe Colomb, Améric Vespuce, Sébastien Cabot.]
+
+[Note 85: Vers d'une tragédie grecque, que Pompée prononça en prenant
+congé de Cornélie, lorsqu'il entrait dans la barque où il fut tué.]
+
+[Note 86: Le vers et la pensée se trouvent dans Homère.]
+
+[Note 87: Il y a dans le texte un jeu de mots, une _paronomase_
+intraduisible: _or force, or forge_.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 88: Pétrarque.]
+
+[Note 89: L'Arioste.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 90: Le Tasse.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+
+
+Chant Quatrième.
+
+
+Il est plusieurs poètes qui n'ont jamais tracé sur le papier leurs
+inspirations, et peut-être sont-ce les meilleurs: ils sentirent, ils
+aimèrent, ils moururent; mais ne voulurent pas communiquer leurs pensées
+à des êtres inférieurs. Ils renfermèrent le dieu dans leur sein, et
+rejoignirent l'empyrée sans avoir ceint leur front du terrestre laurier;
+mais cent fois plus heureux que ceux qui, dégradés par le trouble des
+passions et par les faiblesses attachées à la gloire, ne conquièrent une
+haute renommée qu'au prix de mille cicatrices. Il est plusieurs poètes
+qui n'en portent pas le nom; mais, où réside la poésie, sinon dans ce
+génie créateur qui sent le bien et le mal plus vivement que le vulgaire;
+qui tend à vivre par delà sa mort; qui, nouveau Prométhée d'une race
+nouvelle, apporte le feu du ciel, et voit trop tard qu'un horrible
+supplice est le salaire des plaisirs donnés aux hommes? Les vautours
+dévorent les entrailles de celui qui a vainement rendu à la terre un
+sublime bienfait, et qui gît enchaîné sur un roc solitaire sans cesse
+battu par les flots. Ainsi soit le destin: nous saurons le
+souffrir.--Donc, tous ceux dont l'intelligence est un pouvoir dominateur
+qui se dégage des entraves de l'argile corporelle ou la transforme
+presque en esprit, ceux-là, quelle que soit la forme que revêtent leurs
+créations, sont tous de véritables bardes. Le buste de marbre que le
+ciseau anima peut, sur son front éloquent, dévoiler autant de poésie que
+toutes les pages d'Homère. Un noble coup de pinceau peut douer de la
+vie, ou déifier cette toile qui brille d'une beauté tellement surhumaine
+que ceux qui fléchissent le genou devant une idole si divine ne violent
+pas le sacré commandement; car le ciel même est là transporté,
+transfiguré. Les accens de poésie qui ne peuplent que l'air de notre
+pensée et des êtres réfléchis par elle, ne peuvent rien faire de plus.
+Laissons donc l'artiste partager la palme, il partage le péril, et,
+consterné, se meurt sur son travail dédaigné.--Hélas! le désespoir et le
+génie sont trop souvent liés ensemble. Durant les âges qui passent
+devant moi, l'art ressaisira son sceptre, tout aussi glorieux que le lui
+firent Apelle et le vieux Phidias dans les jours immortels de la Grèce.
+Vous serez instruits par les ruines à ressusciter du moins les formes
+grecques du sein de leur décadence; enfin, les ames des Romains
+revivront dans des statues romaines taillées par les mains italiennes.
+Des temples, plus élevés que les temples antiques, donneront de
+nouvelles merveilles au monde, et tandis que l'austère Panthéon est
+encore debout, un dôme[91], son image, s'élancera jusqu'aux cieux[92];
+dôme dont la base est une église immense qui surpasse tout ce qui fut
+auparavant, et où les vivans viendront en foule s'agenouiller. Jamais
+pareil spectacle ne fut offert par un portique tel que celui-ci, où
+toutes les nations viennent déposer et racheter leurs péchés comme à la
+vaste entrée du ciel; et cet architecte hardi à qui sera confié le soin
+téméraire d'élever ce monument, cet homme, que tous les arts
+reconnaîtront comme leur maître, soit que du chaos de marbre où il
+plongera son ciseau, renaisse cet Hébreu[93] dont la voix entraîne
+Israël hors d'Égypte, et tient suspendus les flots de pierre, soit que
+son pinceau étende sur les damnés les couleurs de l'enfer devant le
+trône du suprême juge[94], et qu'il rende ce spectacle tel que je l'ai
+vu, tel que tous le verront, soit enfin qu'il bâtisse des temples de
+grandeur jusqu'alors inconnue, eh bien, cet homme aura pris de moi le
+germe de ses grandes pensées, oui, de moi, le Gibelin[95], qui ai
+traversé les trois royaumes de l'empire de l'éternité. Au milieu du
+cliquetis des épées et du choc retentissant des heaumes, l'âge que je
+prévois n'en sera pas moins l'âge des beaux arts; et, tandis que les
+nations gémissent sous le faix du malheur, le génie de ma patrie
+s'élèvera, tel qu'un cèdre sublime, au sein du désert, charme les yeux
+par l'aspect de ses rameaux, et, reconnu de loin, répand dans les airs
+son parfum non moins suave que son apparence est belle. Les souverains
+s'arrêteront au milieu de leurs joutes guerrières, se sévreront de sang
+une heure ou deux, pour tourner et fixer leur regard sur la toile ou sur
+la pierre; et ceux qui gâtent tout ce que la terre a de beau, forcés à
+l'éloge, sentiront le pouvoir de ce qu'ils détruisent. L'art, abusé dans
+sa reconnaissance, élèvera des emblèmes et des monumens en l'honneur des
+tyrans qui ne font de lui qu'un hochet, et prostituera ses charmes aux
+pontifes orgueilleux[96] qui n'emploient l'homme de génie que comme la
+plus vile brute condamnée à porter les fardeaux, et à servir nos
+besoins: vendre ses travaux, c'est vendre aussi son ame. Celui qui
+travaille pour les nations sera pauvre, peut-être, mais libre; celui qui
+fatigue pour les monarques n'est rien de plus que le laquais doré qui,
+habillé et nourri aux frais de son maître, garde, à sa porte, une
+posture humble et servile. Oh! puissance suprême qui règles toute chose
+et inspires tout esprit! comment se fait-il que ceux dont le pouvoir sur
+la terre se manifeste de la manière la plus semblable au tien dans le
+ciel, soient eux-mêmes si loin de tes divers attributs, foulent aux
+pieds les têtes humiliées devant eux, et nous assurent ensuite que leurs
+droits sont les tiens? Comment se fait-il que les enfans de la renommée,
+ceux à qui l'inspiration semble luire d'en haut, ceux dont les peuples
+répètent le nom, doivent passer leurs jours dans la pénurie ou dans la
+peine, ou bien marcher à la grandeur par les chemins de la honte, porter
+un stigmate plus profond, une chaîne plus fastueuse; ou bien, si leur
+destinée les a fait naître loin de la classe pauvre, ou, en les y
+laissant, leur a fait éprouver de vaines tentations, soutenir au fond de
+leurs ames une plus rude épreuve, le combat intérieur de passions
+profondes et intraitables? O Florence, quand ta sentence cruelle rasa ma
+maison, je t'aimais! cependant la vengeresse colère de mes vers, et la
+haine de tes injustices, grossie, d'année en année, par de nouvelles
+malédictions, survivront à tout ce qui t'est le plus cher, à ton
+orgueil, à tes richesses, à ta liberté, et même, au plus infernal de
+tous les maux d'ici-bas, au despotisme des petits tyrans de l'état; car
+le despotisme n'est pas exclusif aux rois: les démagogues ne le cèdent à
+ceux-ci qu'en date; ils disparaissent plus tôt; d'ailleurs, dans tout ce
+qui force les hommes à se haïr eux-mêmes ou les uns les autres, en
+discorde, en couardise, en cruauté, dans toutes les horreurs nées de
+l'incestueux commerce de la mort et du péché[97], dans l'art de
+l'oppression sous sa plus rude forme, un chef de faction n'est que le
+frère du sultan, et le singe, cent fois moins humain, du pire des
+despotes. Florence! long-tems mon esprit solitaire a vainement soupiré,
+comme le captif qui travaille à son évasion, pour te revoir en dépit de
+tes outrages; je restai dans l'exil, la plus triste de toutes les
+prisons; errer dans le monde entier comme dans un donjon sans issue! les
+mers, les montagnes, ou plutôt, l'horizon pour barrière qui ferme à
+l'homme le seul petit coin de terre dans lequel--quel que fût son
+destin--il serait encore l'enfant de son pays, et pourrait mourir où il
+naquit!--Florence, quand mon esprit solitaire retournera dans le monde
+des esprits, tu sentiras alors ce que je valais, tu chercheras à
+honorer, avec une urne vide, les cendres que tu n'obtiendras
+jamais!--Hélas! «Que t'ai-je fait; mon peuple[98]?» Tous tes châtimens
+sont sévères; mais ceci passe les limites communes de la malice humaine;
+car tout ce qu'un citoyen peut être, je le fus: élevé par ta volonté,
+tout à toi dans la paix comme dans la guerre, et c'est pour cela que tu
+as dirigé tes armes contre moi.--C'en est fait, je ne puis franchir
+l'éternelle barrière élevée entre nous; je mourrai seul, regardant, avec
+l'œil sombre d'un prophète, ces jours de malheur révélés aux ames
+privilégiées, et prédisant ces jours à des hommes qui n'entendront pas
+plus que dans les anciens âges, jusqu'à ce que l'heure soit venue où la
+vérité frappera leurs yeux couverts de larmes, et forcera leur bouche à
+reconnaître le prophète dans sa tombe.
+
+[Note 91: La coupole de Saint-Pierre.]
+
+[Note 92: M.A.P. traduit: «Posé sur l'austère Panthéon, un dôme, son
+image, s'élancera jusqu'au ciel.» C'est un contre-sens qui prête à Byron
+une lourde erreur, celle de croire que l'église Saint-Pierre ait été
+bâtie sur les restes du Panthéon.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 93: La statue de Moïse sur le monument de Jules II.
+
+SONNETTO
+_di Giovanni Battista Zappi_.
+
+ _Chi è costui, che in dura pietra scolto,
+ Siede gigante; e le più illustre, e conte
+ Prove dell' arte avvanza, e ha vive, e pronte
+ Le labbia sì, che le parole ascolto?
+
+ Quest' è Mosè; ben me'l diceva il folto
+ Onor del mento, e' l doppio raggio in fronte,
+ Quest' è Mosè, quando scendea del monte,
+ E gran parte del Nume avea nel volto.
+
+ Tal era allor, che le sonanti, e vaste
+ Acque ei sospese a sè d'intorno, e tale
+ Quando il mar chiuse, e ne fè tomba altrui.
+
+ E voi, sue turbe, un rio vitello alzate?
+ Alzata aveste imago a questa eguale!
+ Ch' era men fallo l' adorar costui_.]
+
+[Note 94: Le tableau du Jugement dernier, dans la chapelle Sixtine.]
+
+[Note 95: J'ai lu quelque part (si je ne me trompe, car je ne puis me
+rappeler où) que le Dante était l'auteur favori de Michel-Ange, à tel
+point que celui-ci avait dessiné tous les sujets de la _Divine Comédie_;
+mais que le volume contenant ces études se perdit dans la mer.]
+
+[Note 96: On sait comment Michel-Ange fut traité par Jules II, et
+combien il fut négligé par Léon X.]
+
+[Note 97: Voir Milton, _Paradis perdu_, ch. II. Le péché, démon féminin,
+sorti de la tête de Satan, comme Minerve de celle de Jupiter, fut
+soudain aimé par Satan lui-même et en eut un fils, la Mort, qui,
+aussitôt après sa naissance, viola sa mère.
+
+(_Note de Lord Byron_.)
+
+Les Anglais donnent à la mort (_death_) le sexe masculin, et au péché
+(_sin_) le sexe féminin.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 98: «_E scrisse più volte non solamente a particulari cittadin del
+reggimento, ma ancora al popolo, e intra l' altre un epistola assai
+lunga che conuncia_:--«_Popule mi, quid feci tibi_?»
+
+(_Vita di Dante, scritta da Lionardo Aretino_.)]
+
+FIN DE LA PROPHÉTIE DU DANTE.
+
+
+
+
+MISCELLANÉES.
+
+
+
+I.
+
+LE RÊVE.
+
+
+1. Notre vie est double: le sommeil a son empire, c'est un intermédiaire
+à ces deux choses qu'on désigne si mal sous les noms de Mort et
+d'Existence: le sommeil à son empire, monde immense de triste réalité.
+Les rêves, dans leur entier développement, ont de la vie, des larmes;
+des tourmens et des joies: ils laissent, après le réveil, un poids sur
+nos pensées, ils allègent les fatigues de la veille, ils divisent notre
+être: ils deviennent une portion de nous-mêmes, tout aussi bien que de
+notre tems, et semblent être les hérauts de l'éternité: ils passent
+comme les esprits du passé,--ils parlent, comme des sybilles, de
+l'avenir: ils ont un pouvoir tyrannique,--imposent le plaisir et la
+peine; ils nous font ce que nous n'étions pas,--ce qu'ils veulent nous
+faire; ils nous frappent de la vision qui a disparu; de la crainte
+d'ombres évanouies.--Est-il vrai? Le passé tout entier n'est-il pas une
+ombre? Que sont les rêves? sinon des créations de l'esprit.--L'esprit a
+le pouvoir de créer,--de peupler sa sphère d'êtres plus brillans que
+ceux du monde réel, et de donner la vie à des formes qui peuvent
+survivre à toute matière. Je voudrais rappeler une vision que j'ai
+rêvée, par hasard, durant mon sommeil;--car une pensée, oui, une pensée
+de l'homme endormi, peut en soi embrasser des années, et condenser une
+longue vie en une seule heure.
+
+2. Je vis deux êtres parés des couleurs de la jeunesse, debout sur une
+colline,--une colline charmante, verte, de pente douce, semblable à un
+cap qui termine une longue chaîne de coteaux, hormis qu'à ses pieds il
+n'y avait pas de mer qui la baignât, mais un paysage vivant, des forêts
+et des moissons ondoyantes, les demeures des hommes éparses çà et là, et
+une auréole de fumée s'élevant de ces toits rustiques;--la colline était
+couronnée d'un diadême d'arbres disposés en cercle, non par le jeu de la
+nature, mais par l'homme. Oui, tous deux étaient là;--la jeune fille
+regardait ce paysage aussi aimable qu'elle-même,--mais le jeune homme ne
+regardait qu'elle; tous deux étaient jeunes, et cette fille était belle;
+tous deux étaient jeunes,--mais non de la même jeunesse[99]. Elle, comme
+la douce lune au bord de l'horizon, elle était à la veille d'être
+tout-à-fait femme: lui, il avait vu moins de printems, mais son cœur
+avait devancé de beaucoup ses années: à ses yeux, il n'y avait sur terre
+qu'un visage digne d'amour, et ce visage alors brillait sur lui; il
+avait contemplé cet astre tant que cet astre ne s'éclipsa point; il ne
+respirait, n'existait qu'en _elle_; la voix de cette vierge était sa
+voix; il ne lui parlait pas, mais il tremblait aux paroles qu'_elle_
+prononçait: la vue de cette vierge était sa vue, car il ne voyait plus
+que par ces beaux yeux, qui prêtaient leur éclat à tous les objets:--il
+avait cessé de vivre en lui-même; la vie de cette vierge était sa vie:
+l'océan où venait aboutir le fleuve de ses pensées, c'était _elle_: lui
+disait-elle un mot, le touchait-elle du doigt? soudain le sang du jeune
+homme hâtait ou retardait son cours, ses joues changeaient de
+couleur,--et pourtant son cœur ignorait la cause de cette orageuse
+agonie. Elle, au contraire, ne prenait aucune part en ces tendres
+sentimens: elle ne poussa jamais aucun soupir pour lui; elle le traitait
+comme un frère,--mais pas davantage; c'était beaucoup, car elle n'avait
+point de frère, hors celui à qui la naïveté enfantine de son amitié en
+avait donné le nom; elle était l'unique rejeton d'une race antique et
+honorée.--Quant à lui, le nom de frère lui plaisait, et pourtant lui
+déplaisait aussi,--et pourquoi? le tems lui fit une réponse
+profonde--quand elle en aima un autre; même alors elle en aimait un
+autre, et, du sommet de la colline, elle regardait au loin si le
+courrier de son amant égalait en ardeur sa propre impatience, et volait
+auprès d'elle.
+
+3. L'esprit de mon rêve changea. Je vis un vieux château, et; au devant
+de ses murs, un cheval tout harnaché: dans un oratoire antique était le
+jeune garçon dont je parlais tout-à-l'heure;--il était seul, et pâle; et
+se promenait à grands pas; il s'assit; saisit une plume, traça des mots
+que je ne pus deviner; puis il pencha sa tête entre ses mains, et la
+secoua comme par un mouvement convulsif,--puis il se releva, et avec ses
+dents et ses mains frémissantes il déchira ce qu'il avait écrit, mais
+sans verser une larme. Enfin il se remit, et donna à son front une sorte
+de calme: là-dessus, la dame de ses pensées rentra; elle avait un air
+serein et riant, et pourtant elle savait qu'elle était aimée de
+lui,--elle savait (car un tel savoir vient vite) que ce cœur était plein
+de son image; elle voyait que ce jeune homme était malheureux, mais elle
+ne voyait pas tout. Il se leva, et, d'une étreinte froide et polie, il
+serra la main de cette fille: un moment sur son visage se peignit une
+page de pensées indicibles, puis tout cela s'évanouit encore plus vite;
+il laissa tomber la main qu'il tenait, et se retira à pas lents, mais
+non comme s'il lui eût dit adieu; car tous deux se quittèrent avec de
+mutuels sourires: il franchit la porte massive du vieux château, monta à
+cheval, se mit en chemin, et désormais ne repassa plus ce seuil antique.
+
+4. L'esprit de mon rêve changea. Le jeune garçon était un homme. Dans
+les déserts d'un climat de feu, il s'était fait une demeure, et son ame
+savourait à longs traits les rayons du soleil; il était environné de
+spectacles étrangers et sombres; il n'était plus lui-même ce qu'il avait
+été jadis; c'était un voyageur errant sur la mer et sur ses rivages. Je
+voyais devant moi mille et mille images s'accumuler en masse comme des
+ondes; et lui, faire partie de toutes. Enfin, je l'aperçus se reposant
+de l'accablante chaleur du milieu du jour, couché parmi les colonnes
+tombées, à l'ombre de murailles ruinées, qui survivent aux noms de ceux
+qui les ont élevées: pendant son sommeil, les chameaux broutaient
+l'herbe à son coté, quelques chevaux, de belle apparence, étaient
+attachés près d'une fontaine: un homme vêtu d'une robe flottante faisait
+la garde, tandis que plusieurs gens de sa tribu dormaient à l'entour:
+ils n'avaient, pour pavillon[100], au-dessus de leurs têtes, que le ciel
+bleu, si serein, si clair, si pur, que Dieu seul eût pu être aperçu dans
+l'empyrée.
+
+5. L'esprit de mon rêve changea. La jeune dame, naguère aimée en vain,
+était unie à un époux dont, à son tour; elle n'était point aimée:--en sa
+demeure, à mille lieues de celle de son malheureux amant,--en sa demeure
+natale, elle regardait grandir autour d'elle ses enfans; filles et fils
+de la beauté:--mais voyez! elle avait la douleur peinte sur son visage,
+qu'obscurcissait l'ombre d'une lutte intérieure; l'inquiète langueur de
+son œil semblait dire que sa paupière était chargée de larmes long-tems
+retenues. Quelle pouvait être sa douleur?--Elle avait ce qu'elle aima,
+et celui qui l'avait tant aimée n'était point là pour troubler d'une
+espérance impure, ou de criminels désirs ou d'une affliction mal
+réprimée, la paix d'une ame innocente. Quelle pouvait être sa
+douleur?--Elle ne l'avait point aimé, ni ne lui avait donné motif de se
+croire aimé: ce n'était pas lui qui pouvait être ce qui la
+tourmentait,--un spectre du passé.
+
+6. L'esprit de mon rêve changea.--Le voyageur errant était de
+retour.--Je le vis debout devant un autel--avec une aimable fiancée;
+oui, l'épouse était belle, mais pas comme l'astre qui avait lui à
+l'enfance de l'époux;--même au pied de l'autel, le front de cet homme
+prit le même aspect, son sein palpita du même frisson, que jadis dans la
+solitude de l'oratoire antique; et puis,--comme autrefois,--un moment
+sur son visage se peignit une page de pensées indicibles,--puis tout
+cela s'évanouit encore plus vite. Il resta calme et paisible; il
+prononça les vœux d'usage, mais n'entendit pas ses propres paroles:
+autour de lui tout chancelait; il ne put voir ni ce qui se faisait ni ce
+qui avait dû être fait:--mais le vieux manoir, le château, la chambre,
+le lieu, le jour, l'heure, le même soleil, les mêmes ombres, enfin,
+toutes les circonstances de ce lieu et de cette heure, et cette femme de
+qui dépendit sa destinée, tout cela revint et se glissa entre lui et la
+lumière: qu'avaient à faire tous ces souvenirs en un pareil instant?
+
+7. L'esprit de mon rêve changea. Je vis la jeune dame naguère aimée en
+vain;--oh! elle était bien changée; et par quoi? par la maladie de
+l'ame. Son esprit l'avait abandonnée; ses yeux n'avaient plus leur éclat
+ordinaire, mais un regard qui n'est pas de ce monde; elle était devenue
+la souveraine d'un royaume fantastique; ses pensées étaient des
+combinaisons de choses discordantes; des formes impalpables et
+inaperçues à la vue des autres étaient familières à la sienne; et le
+monde nomme cela démence; mais les sages ont une folie encore plus
+profonde. Le coup d'œil de la mélancolie est un don funeste: qu'est-ce,
+sinon le télescope de la vérité, qui détruit les illusions de la
+distance, qui nous montre la vie de près dans toute sa nudité, et rend
+la froide réalité trop réelle?
+
+8. L'esprit de mon rêve changea.--Le voyageur errant était seul comme
+auparavant; les êtres qui l'avaient entouré n'étaient plus là, ou
+étaient en guerre avec lui; il était marqué d'un signe de ruine et de
+désolation, environné de haines et de discordes; la peine était mêlée à
+tout ce qu'on lui offrait; jusqu'à ce qu'enfin, devenu semblable à
+l'ancien monarque du Pont[101], il savourât impunément les poisons, qui
+n'avaient plus de force, mais qui étaient pour lui une sorte d'aliment:
+il vivait de ce qui aurait donné la mort à la plupart des hommes. Il
+devint ainsi l'ami des esprits des montagnes; il conversait avec les
+étoiles et avec l'ame subtile de l'univers; il apprit dans ces
+conférences les magiques mystères de la création: le livre de la nuit
+parut tout ouvert à ses yeux, et des voix du noir abîme lui révélèrent
+une merveille et un secret.--Ainsi soit.
+
+9. Mon rêve s'évanouit: il ne m'offrit plus d'autre tableau. C'était
+vraiment fort étrange que le sort de ces deux êtres eût été tracé
+presque comme une réalité,--eût abouti pour l'un à la folie,--pour tous
+les deux à l'infortune.
+
+[Note 99: Ce prétendu rêve de Lord Byron n'est, comme on le voit, que le
+souvenir de son premier amour. Ce jeune homme et cette jeune fille,
+c'est lui-même et Marie Chaworth. Tous les autres tableaux de ce rêve
+représenteront pareillement les principales circonstances de la vie de
+l'auteur.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 100: _They were canopied by the blue sky_.
+
+Gilbert a dit:
+
+Ciel, pavillon de l'homme, etc.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 101: Mithridate, roi de Pont.]
+
+
+
+
+II.
+
+LES TÉNÈBRES.
+
+
+J'eus un rêve qui n'était pas tout-à-fait un rêve. L'astre brillant du
+jour était éteint; les étoiles, désormais sans lumière, erraient à
+l'aventure dans les ténèbres de l'espace éternel; et la terre refroidie
+roulait, obscure et noire, dans une atmosphère sans lune. Le matin
+venait et s'en allait,--venait sans ramener le jour: les hommes
+oublièrent leurs passions dans la terreur d'un pareil désastre; et tous
+les cœurs, glacés par l'égoïsme, n'avaient d'ardeur que pour implorer le
+retour de la lumière. On vivait près du feu:--les trônes, les palais des
+rois couronnés,--les huttes, les habitations de tous les êtres animés,
+tout était brûlé pour devenir fanal. Les villes étaient consumées, et
+les hommes se rassemblaient autour de leurs demeures enflammées pour
+s'entre-regarder encore une fois. Heureux ceux qui habitaient sous l'œil
+des volcans, et qu'éclairait la torche du cratère! Il n'y avait plus
+dans le monde entier qu'une attente terrible. Les forêts étaient
+incendiées;--mais, d'heure en heure, elles tombaient et
+s'évanouissaient;--les troncs qui craquaient s'éteignaient avec
+fracas[102];--et tout était noir. Les figures des hommes, près de ces
+feux désespérés, n'avaient plus une apparence humaine, quand par hasard
+un éclair de lumière y tombait. Les uns, étendus par terre, cachaient
+leurs yeux et pleuraient; les autres reposaient leurs mentons sur leurs
+mains entrelacées, et souriaient; d'autres, enfin, couraient çà et là,
+alimentaient leurs funèbres bûchers, et levaient les yeux avec une
+inquiétude délirante vers le ciel, sombre dais d'un monde anéanti; puis,
+avec d'horribles blasphêmes, ils se laissaient rouler par terre,
+grinçaient des dents et hurlaient. Les oiseaux de proie criaient aussi,
+et, frappés d'épouvante, agitaient dans la poussière leurs ailes
+inutiles. Les bêtes les plus farouches étaient devenues douces et
+craintives. Les vipères rampaient, et se glissaient parmi la foule;
+elles sifflaient encore, mais leur dard ne blessait plus:--on tuait ces
+animaux pour s'en nourrir, et la guerre qui, pour un moment, avait
+cessé, dévorait de nouveau maintes victimes.--Un repas ne s'achetait
+qu'au prix du sang, et chacun, assis à l'écart, se rassasiait dans les
+ténèbres avec une morne gloutonnerie. Il n'y avait plus d'amour: la
+terre entière n'avait plus qu'une pensée,--et c'était la pensée de la
+mort, de la mort sans délai et sans gloire. Les angoisses de la famine
+dévoraient toutes les entrailles;--les hommes mouraient et leurs
+ossemens n'avaient pas de tombeau; ceux qui restaient encore, faibles et
+amaigris, se mangeaient les uns les autres; les chiens eux-mêmes
+attaquaient leurs maîtres, hormis pourtant un seul qui veillait près
+d'un cadavre, et tenait à distance les animaux et les hommes affamés,
+jusqu'à ce qu'ils tombassent d'inanition, ou qu'au bruit de la chute
+d'un nouveau mort, ils courussent déchirer de leurs mâchoires décharnées
+les chairs encore palpitantes: quant à ce chien fidèle, il ne cherchait
+point de nourriture; mais, avec un gémissement pitoyable et non
+interrompu, avec un cri aigu de désespoir, léchant la main qui ne
+répondait pas à sa caresse,--il mourut. La famine réduisit par degrés le
+nombre des vivans: enfin deux habitans d'une cité immense survivaient
+seuls, et ils étaient ennemis: ils se rencontrèrent près des tisons
+expirans d'un autel consumé où l'on avait entassé, pour un objet
+profane, un monceau d'objets sacrés: de leurs mains froides et sèches,
+comme celles d'un squelette, ils remuèrent et grattèrent, tout en
+frissonnant, les faibles cendres du foyer; leur faible poitrine exhala
+un léger souffle de vie, et produisit une flamme qui était une vraie
+dérision: puis la clarté devenant plus grande, ils levèrent les yeux, et
+s'entre-regardèrent,--se virent, poussèrent un cri, et moururent;--ils
+moururent du hideux aspect qu'ils s'offrirent l'un à l'autre, ignorant
+chacun qui était celui sur le front duquel la famine avait écrit
+_démon_. Le monde était vide: là où furent des villes populeuses et
+puissantes, plus de saison, plus d'herbe, plus d'arbres, plus d'hommes,
+plus de vie; rien qu'un monceau de morts,--un chaos de misérable argile.
+Les rivières, les lacs, l'océan, étaient calmes, et rien ne remuait dans
+leurs silencieuses profondeurs; les navires, sans matelots,
+pourrissaient sur la mer; leurs mâts tombaient pièce à pièce; chaque
+fragment, après sa chute, dormait sur la surface de l'abîme
+immobile:--les vagues étaient mortes, le flux et reflux anéanti, car la
+lune qui le règle avait péri; les vents avaient expiré dans l'atmosphère
+stagnante, et les nuages n'étaient plus; les ténèbres n'avaient pas
+besoin de leur aide,--elles étaient l'univers lui-même.
+
+[Note 102: Nous avons essayé de rendre l'harmonie imitative du texte:
+
+ _The crackling trunks
+ Exstinguished with a crash_.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+
+
+III.
+
+TOMBEAU DE CHURCHILL[103],
+
+FAIT EXACT A LA LETTRE.
+
+
+J'étais près du tombeau de celui qui brilla comme une comète dans son
+âge, et je vis le plus humble de tous les sépulcres: je contemplai, non
+sans un vif chagrin et un profond respect, ce gazon négligé; et cette
+pierre paisible, marquée d'un nom aussi effacé que les noms inconnus
+d'alentour dont personne ne tente la lecture: puis je demandai au
+gardien du jardin pourquoi les étrangers interrogeaient sa mémoire sur
+ce monument, à travers les morts amoncelés d'un demi-siècle; et il me
+répondit:--«Ma foi! je ne sais pas du tout pourquoi tant de voyageurs
+viennent en pélerinage à cette tombe: ce mort est ici arrivé avant que
+je fusse concierge, et ce n'est pas moi qui fis creuser cette
+fosse.».--Est-ce là tout? me dis-je en moi-même;--déchirons-nous le
+voile de l'immortalité; voulons-nous je ne sais quel honneur et quelle
+gloire dans les âges encore à naître, pour endurer un tel outrage, si
+tôt et si malheureusement?--Comme je me parlais ainsi, l'architecte de
+tous ceux que nous foulons aux pieds (car la terre n'est qu'un vaste
+tombeau) essaya de débrouiller les souvenirs de cette argile dont la
+combinaison confondrait la pensée d'un Newton, s'il n'était pas vrai que
+la vie terrestre dût aboutir à une autre dont elle n'est que le
+rêve;--enfin le gardien, saisissant, pour ainsi dire, le crépuscule d'un
+soleil couché, me dit ces mots:--«Je crois que l'homme dont vous vous
+informez, et qui gît dans cette tombe choisie, fut un très-fameux
+écrivain de son tems: et les voyageurs s'écartent de leur route pour lui
+payer un tribut d'hommages,--et payer ma peine de ce qu'il plaira à
+votre honneur.»--Alors, tout content, je tirai du coin avare de ma poche
+quelques pièces d'argent, que je donnai, presque par force, à cet homme,
+quoiqu'il eût été fort inconvenant d'épargner cette dépense:--vous
+souriez, je le vois, hommes profanes! pendant tout mon récit, parce que
+ma plume grossière vous peint la vérité toute nue. C'est de vous qu'il
+faut rire, et non de moi;--car je restai, avec une pensée profonde et
+avec un œil attendri, sur la phrase du vieux concierge, sur cette
+homélie naturelle où contrastaient l'obscurité et la gloire, l'éclat et
+le néant d'un nom.
+
+[Note 103: Charles Churchill, poète satirique, né en 1731, mort en 1764.
+Il publia plusieurs poèmes, remarquables par une raillerie fine et
+mordante: entr'autres, _la Rosciade_, _la Nuit_, _l'Esprit_, etc.
+
+(_N. du. Tr._)]
+
+
+
+
+IV.
+
+PROMÉTHÉE.
+
+
+1. Titan! dont les immortels regards ne virent pas les souffrances de la
+race mortelle dans leur affreuse réalité avec le froid mépris des dieux:
+quelle fut la récompense de ta pitié? un horrible supplice, en silence
+souffert; un rocher, un vautour, une chaîne, tout ce que les ames fières
+sentent de peine; l'agonie qu'elles ne veulent pas montrer; cet
+accablant sentiment de misère qui renferme sa voix en lui-même, qui
+craint de rencontrer dans les airs quelque oreille attentive à sa
+plainte, qui retient ses soupirs tant qu'un écho pourrait y répondre.
+
+2. Titan! à toi fut donné de soutenir un combat cruel entre la
+souffrance et la volonté; véritable torture de l'être qu'il ne peut
+tuer! Le ciel inexorable, la sourde tyrannie du destin, ce souverain
+principe de haine, qui crée pour son plaisir ce qu'il pourrait anéantir,
+te refusa jusqu'à la faveur de mourir. Le don fatal d'éternité fut ton
+lot,--et tu l'as bien supporté. Tout ce que le maître du tonnerre
+t'arracha, ce fut la menace qui rejeta sur lui les tourmens de ton
+supplice; tu prévoyais la destinée, mais tu ne voulus pas dire un mot
+pour apaiser ton persécuteur; dans ton silence fut son arrêt; dans son
+ame un vain repentir et une crainte funeste qu'il sut si mal dissimuler,
+que les foudres en sa main tremblèrent.
+
+3. Ton divin crime fut d'être bon, de diminuer par tes enseignemens la
+somme de l'humaine misère, de faire puiser à l'homme sa force dans son
+esprit. Mais, puni d'en haut comme tu le fus, c'est encore toi qui, par
+ton énergie patiente, par ta constance, par les refus de ton ame
+inflexible que la terre et le ciel ne purent ébranler, nous as légué une
+leçon puissante. Tu es aux mortels un symbole et un signe de leur destin
+et de leur force: comme toi, l'homme est en partie divin, une onde
+troublée, descendue d'une source pure; l'homme peut en partie prévoir sa
+funèbre destinée, sa misère, sa résistance, son existence triste et
+isolée;--mais son ame peut opposer sa force à tous les maux;--peut
+opposer une volonté ferme et une intelligence profonde qui, même au sein
+des tortures, découvrent leur propre récompense en elles-mêmes: son ame
+triomphe dès qu'elle ose porter le défi, et soudain elle fait de la mort
+une victoire.
+
+
+
+
+V.
+
+MONODIE
+
+SUR LA MORT DU TRES-HONORABLE R. BRINSLEY SHÉRIDAN, PRONONCÉE AU THÉÂTRE
+DE DRURY-LANE.
+
+
+Quand les derniers rayons du soleil couchant se perdent dans les ombres
+d'un crépuscule d'été, quel homme n'a pas senti le doux charme de cette
+heure se répandre dans le cœur, comme la rosée sur les fleurs? Qui n'a
+été absorbé d'un sentiment pur et auguste, tandis que la nature fait
+cette pause mélancolique, et qu'elle exhale son dernier soupir sur cette
+arche sublime que le tems a jetée entre la lumière et les ténèbres? Qui
+n'a partagé ce calme si paisible et si profond, la muette pensée qui ne
+peut s'exprimer qu'en pleurs, une sainte harmonie,--un vif regret, une
+sympathie glorieuse avec l'astre qui s'évanouit? Ce n'est pas un deuil
+cruel,--mais une peine douce, sans nom, chère aux cœurs bien nés d'ici
+bas, sentie sans amertume,--un attendrissement complet et candide, une
+heureuse tristesse,--une larme transparente, pure des chagrins du monde
+ou des souillures de l'égoïsme, larme versée sans honte, larme secrète
+sans douleur cuisante.
+
+Semblable à l'attendrissement que nous inspire un jour d'été
+s'évanouissant derrière les collines, une douce mélancolie remplit notre
+cœur et fait couler nos larmes, lorsque la mort frappe le génie et
+anéantit tout ce qui en lui était mortel. Un esprit puissant s'est
+éclipsé,--un astre a passé du jour dans les ténèbres,--astre qui, à son
+heure de lumière, fut sans égal,--sans nom digne de lui,--foyer
+universel de tous les rayons de la gloire! éclairs d'esprit, splendeur
+d'intelligence, flammes de poésie, feux d'éloquence, tout a disparu avec
+le soleil qui en était la source;--mais il nous reste encore les
+durables productions d'un génie immortel, les fruits d'une joyeuse
+aurore et d'un midi glorieux, impérissable portion de celui qui périt
+trop tôt. Mais ce n'est qu'une petite partie d'un tout merveilleux, ce
+ne sont que des segmens du disque étincelant de cette ame qui embrâsait
+tout,--éclairait tout pour égayer,--toucher,--plaire--ou épouvanter. Du
+conseil que sa raison charmait, à la table qu'animait sa gaîté, c'était
+le souverain maître des cœurs: les voix les plus illustres
+l'applaudissaient à l'envi; les hommes comblés de louanges,--les hommes
+remplis d'orgueil--s'enorgueillissaient à le louer. Lorsque l'Hindostan
+opprimé poussa un cri aigu pour en appeler de l'homme au ciel[104],
+c'est lui qui fut le tonnerre,--la verge vengeresse,--la colère,--la
+voix de Dieu lui-même, qui ébranla les nations par la bouche de ce
+mandataire choisi,--et tonna jusqu'à ce que les sénats tremblans eussent
+obéi en admirant; et ici même, ici, dans cette salle, les riantes
+créations de son génie vous charmeront, encore tout échauffées du feu de
+la jeunesse: ce dialogue incomparable,--ces saillies immortelles qui ne
+savaient pas tarir; ces étincelans portraits, frais de vie, qui portent
+dans notre cœur la vérité où ils ont pris leur source; ces êtres
+merveilleux, enfans de son imagination, éclos du néant à une soudaine
+perfection par la volonté créatrice de sa pensée[105]; c'est ici qu'est
+leur première patrie; c'est ici que vous pouvez les revoir animés encore
+de la chaleur vitale que leur donna ce nouveau Prométhée. Lumineuse
+auréole qui trahit la splendeur du disque éclipsé!
+
+[Note 104: Voir Fox, Burke, Pitt, unanimes à louer le discours de
+Shéridan sur les chefs d'accusation articulés contre M. Hastings dans la
+Chambre des Communes. M. Pitt pria la Chambre d'ajourner l'affaire, afin
+de considérer la question avec plus de calme que ne le permettait
+l'effet immédiat de ce discours.]
+
+[Note 105: Il y a dans le texte: «_By the_ fiat _of his thought_,» mot à
+mot, par le _fiat_ de sa pensée. C'est une allusion au _fiat lux_ de la
+_Genèse_. Avons-nous eu tort de reculer devant la version littérale?
+
+(_N. du Tr._)]
+
+Mais, s'il est des hommes à qui l'échec fatal de la sagesse entraînée
+par l'erreur doive procurer une basse jouissance; s'il est des hommes
+qui triomphent de joie lorsqu'une voix céleste détonne au milieu du
+chœur pour lequel elle est née, je leur commande le silence.--Ah!
+combien ils savent peu que ce qui leur semblait vice m'était peut-être
+que malheur! Dure est la destinée de celui sur qui les regards publics
+sont à jamais fixés pour le blâme ou pour la louange! Le repos se refuse
+à son nom, et le vulgaire se plaît au spectacle du martyre d'une grande
+renommée. L'ennemi secret, dont l'œil ne s'endort jamais, et qui se fait
+sentinelle,--accusateur,--juge,--espion; le rival,--le sot,--le
+jaloux--et le vaniteux; l'envieux enfin, qui ne respire librement que
+dans la peine d'autrui: voilà une armée de détracteurs, qui poursuit la
+gloire jusques au tombeau; qui guette les fautes dont un génie hardi
+doit la moitié à son ardeur native; qui défigure la vérité, amasse le
+mensonge, et bâtit la pyramide de la calomnie! Tel est le partage de
+l'homme public;--mais si, par surcroît d'infortune, la maigre pauvreté
+se ligue à la maladie dévorante, si le génie doit oublier son vol élevé,
+et descendre à terre pour combattre la misère qui assiége sa porte, pour
+adoucir d'indignes fureurs,--rencontrer face à face une rage sordide, et
+lutter contre la disgrâce, pour ne trouver dans l'espérance que les
+caresses, les embrassemens nouveaux d'un serpent qui lui réserve de
+nouvelles perfidies; si tels peuvent être les maux qui assaillent les
+hommes, est-ce donc chose merveilleuse qu'enfin les plus puissans
+succombent? Les êtres à qui fut départie toute la force du sentiment,
+portent un cœur électrique,--surchargé du feu céleste, noir de rudes
+froissemens, intérieurement déchiré, environné de nuages, entraîné par
+l'ouragan, porté sur la nébuleuse atmosphère, source de ces pensées qui
+tonnent,--éclairent--et foudroient. Mais, loin de nous et de notre scène
+comique doivent être de telles images,--si toutefois elles ont eu
+quelque réalité. Accomplissons ici un plus tendre désir, une tâche plus
+douce; payons à la gloire le tribut qu'elle n'a pas besoin de réclamer;
+pleurons l'astre évanoui,--et apportons notre grain d'encens pour prix
+d'un long plaisir. Vous, orateurs! que nos conseils possèdent encore,
+pleurez le héros vétéran de vos champs de bataille! le digne rival de
+l'admirable Trinité[106]! l'homme, dont les paroles étaient des
+étincelles d'immortalité! Vous, poètes! à qui la muse du drame est
+chère, il était votre maître,--rivalisez _ici_ avec lui! Vous, hommes
+d'esprit et de conversation éloquente! il était votre frère;--emportez
+ses cendres d'ici! Tant que nous admirerons ces talens d'immense portée,
+aussi parfaits que variés; tant que nous sentirons
+l'éloquence,--l'esprit,--la poésie--et la bonne humeur, dont l'harmonie
+plus humble charme les ennuis d'ici-bas; tant que nous serons fiers de
+la noble prééminence du mérite, nous chercherons long-tems un génie
+pareil,--et chercherons en vain; nous nous tournerons vers tout ce qui
+nous reste de lui, en regrettant que la nature n'ait formé qu'un seul
+homme de cette trempe, et qu'elle ait brisé son moule.--en y jetant
+Shéridan!
+
+[Note 106: Fox--Pitt--Burke.]
+
+
+
+
+VI.
+
+ADRESSE
+
+PRONONCÉE A L'OUVERTURE DU THÉATRE DE DRURY-LANE, samedi, 10 octobre
+1812.
+
+
+Dans une nuit horrible, notre cité vit et pleura le palais de la muse du
+drame, réduit de fond en comble en cendres; en moins d'une heure, les
+flammes dévorèrent le temple, Apollon tomba, et Shakspeare cessa de
+régner.
+
+Vous qui contemplâtes ce spectacle admirable et triste, dont l'éclat
+insultait à la ruine qui en fut illuminée; vous qui vîtes les fragmens
+massifs du monument, au milieu des nuages de feu, chasser du ciel la
+nuit, comme autrefois la colonne d'Israël[107]; qui vîtes la longue
+pyramide des flammes tournoyantes agiter son ombre rougeâtre sur la
+Tamise, épouvantée, la foule pressée autour de l'incendie, frissonner
+d'effroi et trembler pour ses propres demeures, à mesure que le désastre
+s'accroissait et répandait dans les airs la lumière funèbre d'éclairs
+aussi terribles que ceux de la foudre; qui vîtes enfin les cendres
+noires et un mur solitaire occuper le royaume des muses et en signaler
+la chute: dites,--cet édifice nouveau, et non moins ambitieux, construit
+où fut naguère l'édifice le plus puissant de notre île, jouira-t-il de
+la même faveur que le premier? ce temple voué à Shakspeare--sera-t-il
+digne de lui et de _vous_?
+
+[Note 107: La colonne de feu qui guidait, pendant la nuit, le peuple
+israélite à sa sortie d'Égypte.
+
+(_N. du Tr_.)]
+
+Oui,--il le sera:--la magie d'un pareil nom défie la faux du tems, la
+torche de l'incendie; dédie encore le même lieu aux jeux de la scène, et
+commande au drame, d'_être_ là où il a déjà _été_. La naissance de ce
+monument atteste la puissance du charme:--favorisez notre honorable
+orgueil? et dites: _c'est très-bien_[108]!
+
+[Note 108: _How well_! combien bien! c'est le cri d'acclamation
+correspondant à notre _bravo_.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+Ainsi que ce temple s'élève pour égaler l'ancien, ainsi puissions-nous
+du passé tirer nos présages! puisse une heure propice à nos prières
+s'enorgueillir de noms tels que ceux qui consacrent à jamais le souvenir
+du théâtre détruit! C'est à l'ancien Drury que l'art touchant de votre
+Siddons[109] foudroya les cœurs sensibles, agita les cœurs les plus
+sévères; c'est à Drury que grandirent les derniers lauriers de Garrick;
+c'est ici que le moderne Roscius fit couler vos larmes pour la dernière
+fois, soupira ses derniers remerciemens, et vous adressa, l'œil en
+pleurs, ses derniers adieux. Mais pour les talens vivans peuvent encore
+fleurir ces couronnes, dont les parfums s'exhalent en pure perte sur une
+tombe. Ce que Drury réclama jadis; il le réclame encore;--ne refusez pas
+le tribut nécessaire à la résurrection de sa muse qui sommeille. Ornez
+de guirlandes la tête de votre Ménandre! et n'allez pas inutilement
+réserver tous vos honneurs pour les morts!
+
+[Note 109: Célèbre actrice, sœur des Kemble.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+Bien chers nous sont les jours qui donnèrent tant de lustre à nos
+annales, avant que Garrick disparût, ou que Brinsley[110] cessât
+d'écrire! Héritiers de leurs travaux; nous sommes aussi vains de _nos_
+ancêtres, que le sont des _leurs_ les héritiers d'un noble sang. Tandis
+qu'ainsi le souvenir emprunte le miroir de Banquo[111], pour réclamer
+ces ombres couronnées à mesure qu'elles passent; tandis que nous tenons
+cette glace magique, qui représente les noms immortels, gravés sur notre
+arbre généalogique; hésitez,--avant de condamner leurs faibles
+descendans; songez combien il est difficile d'égaler de tels rivaux.
+
+[Note 110: Shéridan.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 111: Voir le _Macbeth_ de Shakspeare.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+Amis du théâtre! vous, de qui comédiens et comédies doivent solliciter
+un pardon ou un éloge; juges suprêmes, dont la voix et le regard usent
+du pouvoir illimité d'applaudir ou de rejeter: si jamais la licence
+conduisit à la renommée, et nous mit dans le cas de rougir de ce que
+vous aviez cessé de blâmer; si jamais le théâtre dégradé put s'abaisser
+à flatter un goût dépravé qu'il n'osait corriger: puissent les scènes
+présentes répondre à tous les reproches passés, et réduire à un juste
+silence les clameurs d'une sage censure! Oh! puisque vous mettez le
+dernier sceau aux lois du drame, ne vous jouez plus de nous, en
+applaudissant mal à propos: alors une noble fierté doublera les forces
+de l'acteur, et la voix de la raison aura un écho dans la nôtre.
+
+Après cette adresse solennelle, après l'accomplissement de l'antique
+règle, après ce tribut d'usage que la muse du drame a payé par la bouche
+de son héraut, recevez aussi _nos_ complimens de bienvenue, complimens
+qui partent de nos cœurs, et voudraient bien gagner les vôtres. Le
+rideau se lève;--puisse notre théâtre vous offrir des scènes dignes des
+anciens jours de Drury-Lane! Puissions-nous toujours être agréés, et des
+Bretons, nos juges, et de la nature, notre guide!--et vous,
+puissiez-vous long-tems présider à nos fêtes!
+
+
+
+
+VII
+
+ODE A VENISE[112].
+
+[Note 112: On entend ordinairement par ode un poème divisé en strophes
+ou stances de même nombre de vers et de même rythme. Cette apostrophe à
+Venise n'est donc pas une ode, sous le rapport de la versification; mais
+elle en mérite bien le nom, si l'on a égard à la magnificence de poésie
+qui s'y déploie.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+O Venise! Venise! lorsque tes murs de marbre seront de niveau avec les
+ondes, alors les nations pousseront un cri sur tes palais submergés, et
+une lamentation bruyante se prolongera sur les flots qui t'engloutiront!
+Si moi, voyageur du nord, je pleure pour toi, que devraient faire tes
+enfans?--Ne devraient-ils que pleurer?--et pourtant ils ne murmurent que
+dans leur sommeil. Qu'ils ressemblent peu à leurs pères!--Ce que la
+vase, le sable verdâtre laissé à nu par la retraite de la mer, est aux
+vagues écumantes de la haute marée qui jette le matelot naufragé
+jusqu'au bord de sa demeure, voilà ce que les hommes d'aujourd'hui sont
+aux hommes d'autrefois: ils se traînent, en rampant comme le crabe, à
+travers les ruines de leurs antiques rues. Oh désespoir!--tant de
+siècles ne pas recueillir de meilleurs fruits! Treize cents ans de
+richesse et de gloire ont abouti à la poussière et aux larmes: tous les
+monumens que l'étranger rencontre, églises, palais, colonnes,
+l'accueillent avec un air de deuil le lion lui-même paraît tout abattu;
+et le tambour barbare, aux sons âpres et discords, répète chaque jour,
+comme un sombre écho la voix de ton tyran, le long de ces ondes
+paisibles, charmées jadis du chant harmonieux qui s'élevait, au clair de
+la lune, de mille et mille gondoles,--charmées de l'actif bourdonnement
+d'êtres joyeux, dont les plus coupables actions n'étaient que la fièvre
+du cœur et le débordement d'un bonheur trop grand, qui a besoin du
+secours de l'âge pour isoler son cours de ce voluptueux torrent de
+douces sensations, luttant sans cesse avec le sang. Mais cela vaut mieux
+que les mornes orgies, le deuil des nations à leur déclin: alors le vice
+promène partout ses irrémédiables terreurs; la gaîté n'est que rage, et
+ne sourit que pour tuer; l'espoir n'est rien qu'un délai trompeur,
+éclair de l'homme malade, une demi-heure avant le trépas. Ainsi la
+défaillance, dernière source des peines mortelles et la torpeur des
+membres, sombre début de la mort dans sa froide et vacillante carrière,
+se glissent de veine en veine et s'avancent à chaque battement du pouls;
+néanmoins c'est un tel soulagement pour l'argile épuisée de souffrances,
+que le moribond y voit le renouvellement de ses esprits, et se croit
+libre lorsqu'il n'est qu'engourdi par le poids de sa chaîne;--lors il se
+met à parler de vie,--de ses forces qu'il sent revenir--peu à peu, et de
+l'air plus frais dont il voudrait jouie; mais, comme il murmure ces
+mots, il ne sait pas qu'il respire à peine, que son doigt effilé ne sent
+plus ce qu'il touche; cependant, un voile tombe sur ses yeux,--la
+chambre chancelante tourne, tourne, autour de lui;--des ombres rapides,
+que sa main veut en vain arrêter, paraissent et disparaissent;--enfin,
+le dernier râle étouffe sa voix suffoquée; tout est glace et
+ténèbres,--et la terre, ce qu'elle fut avant l'heure de notre naissance.
+
+Nul espoir pour les nations!--Interrogez les chroniques de mille et
+mille années.--Que nous ont appris ces scènes journalières, ce flux et
+reflux d'événemens ramenés par chaque siècle, cet éternel retour de ce
+qui _a été_? rien ou peu. Toujours nous nous appuyons sur choses qui
+pourrissent sous notre pied, et nous usons notre force en luttant contre
+l'air; car c'est notre propre nature qui nous fait choir; les brutes, à
+toute heure immolées pour nos fêtes, sont d'un ordre aussi élevé,--elles
+vont partout où les pousse l'aiguillon de leur guide, même à la
+sanglante hécatombe: et vous, hommes, qui pour les rois versez votre
+sang comme l'eau, qu'est-ce que vos enfans ont reçu en revanche? un
+héritage de servitude et de misères, un esclavage aveugle dont les coups
+sont l'unique paiement. Quoi donc, ne vois je pas les socs de vos
+charrues rougir d'une chaleur brûlante? N'y chancelez-vous pas dans une
+épreuve perfide, vous qui croyez cela une preuve _réelle_ de la loyauté,
+baisez la main qui vous guide aux tortures, vous faites gloire de
+marcher sur les barres en feu? Tout ce que vos pères vous ont laissé,
+tout ce que le tems vous lègue de liberté, et l'histoire de sublime,
+sort d'une source différente!--Vous regardez et lisez, vous admirez et
+gémissez, puis vous succombez et perdez votre sang! Sauf ces esprits, en
+petit nombre, qui, en dépit de tous les obstacles réels et imaginables
+engendrèrent soudain les crimes; en foudroyant les murs de la prison;
+qui voulurent boire à longs traits les douces ondes offertes par la
+liberté,--alors que la multitude, dont les siècles ont changé la soif en
+rage, se soulève en criant, alors que les hommes s'écrasent les uns les
+autres pour obtenir la coupe où ils puissent trouver l'oubli de la
+chaîne lourde et douloureuse--qui long-tems les attacha au joug de la
+charrue, sur un sol dont les jaunes épis n'étaient pas pour eux; (car
+leurs têtes étaient trop courbées, et leurs palais inanimés ne
+ruminaient que la douleur):--oui, sauf ces esprits, en petit nombre,
+qui, en dépit des forfaits qu'ils abhorrent, ne confondent pas la
+sainteté de leur cause avec ces bouleversemens momentanés des lois de la
+nature, bouleversemens qui, comme la peste et les volcans, ne frappent
+que pour un tems, puis s'éteignent, et laissent le cours ordinaire des
+saisons réparer, en quelques étés, les dommages de la terre, la
+repeupler de villes et de générations,--belles quand elles sont
+libres:--car sous toi, ô tyrannie, rien ne peut jamais fleurir!
+
+Gloire, empire, liberté!--ô trinité divine!--ces tours furent jadis
+votre siége! A l'heure où Venise fut un objet d'envie, la ligue des plus
+puissantes nations put abaisser son noble orgueil, mais non
+l'anéantir:--tout fut entraîné dans sa ruine: les monarques invités à
+ses fêtes connaissaient et aimaient leur magnifique hôtesse; ils ne
+pouvaient s'apprendre à la haïr, quelque humiliés qu'ils fussent:--la
+foule des humains pensait comme les rois; Venise recevait les hommages
+du voyageur de tous les jours et de tous les climats;--ses crimes
+eux-mêmes naissaient de la source la plus douce,--de l'amour; elle ne
+buvait point le sang, ne s'engraissait point de cadavres, mais portait
+la joie partout où s'étendaient ses innocentes conquêtes; car elle
+relevait la croix, gui d'en haut sanctifiait les bannières protectrices,
+incessamment flottantes entre la Terre et le Croissant profane: si ce
+croissant a pâli et décliné, le monde peut en rendre grâces à la cité
+qu'il a chargée de chaînes dont maintenant le bruit retentit aux
+oreilles des peuples qui doivent le nom de liberté à tant de glorieux
+efforts: cependant Venise partage avec eux une misère commune: elle se
+nomme «le royaume» d'un conquérant ennemi; elle sait ce que tous,--ce
+que _nous_, plus que tous les autres; ne savons que trop bien; avec
+quels termes dorés un tyran amuse ses esclaves.
+
+Le nom de république a disparu sur les trois parties du globe gémissant.
+Venise est abattue: la Hollande daigne reconnaître un sceptre, et
+souffre le manteau de pourpre. Si la Suisse seule est libre encore, et
+jouit sans entraves de ses montagnes, ce n'est que pour un tems: car, de
+nos jours, la tyrannie est devenue fine; et, dans ses heures de
+triomphe, étouffe sous ses pieds les étincelles de nos cendres. Une
+grande contrée, séparée de nous par l'Océan, nourrit une race vigoureuse
+dans l'amour de la liberté; pour laquelle leurs pères ont combattu, et
+qu'ils leur ont léguée;--héritage d'orgueil et de bravoure! noble
+distinction d'avec toute autre terre, dont les enfans doivent fléchir le
+genou au gré d'un monarque, comme si son sceptre insensible fût une
+baguette douée du magique pouvoir de la science occulte!--Oui, une
+grande contrée, bravant le despotisme, lève encore ses drapeaux
+invaincus et sublimes par delà l'Atlantique!--Elle a montré à une
+nation, trop fière de son droit d'aînesse, que le pavillon hautain
+d'Albion peut baisser devant ceux dont les épées ont conquis des
+franchises que le sang ne paie pas trop cher. Oui, certes, mieux
+vaudrait le sang de tout homme, fût-il une rivière, mieux vaudrait qu'il
+coulât à pleins bords et même débordât, que de languir dans nos veines
+oisives, de stagner comme dans un canal fermé de verroux et de chaînes,
+d'avancer, comme un malade endormi, trois pas, puis s'arrêter:--mieux
+vaut être là où les Spartiates massacrés sont encore libres, dans le
+noble charnier des Thermopyles, que de croupir dans nos marais,--ou bien
+il faut fuir sur l'abîme azuré, et ajouter un courant à l'Océan, une ame
+aux ames de nos pères; et à toi, Amérique, un homme libre de plus!
+
+
+
+
+VIII.
+
+ODE A NAPOLÉON BUONAPARTE[113].
+
+[Note 113: L'empereur Népos fut reconnu par le _sénat_, par les
+_Italiens_ et par les provinces de la _Gaule_: ses qualités morales et
+ses talens militaires furent hautement célébrés: et ceux qui tiraient de
+son gouvernement quelque avantage particulier annoncèrent, en chants
+prophétiques, la restauration de la félicité
+publique..............................
+
+Par cette honteuse abdication, il prolongea sa vie de quelques années,
+dans une position équivoque, tout à la fois empereur et exilé, jusqu'à
+ce que--»
+
+(GIBBON, _Décadence et chute_, etc.)]
+
+«_Expende Annibalem_:--_quot libras in duce summo Invenies_?--»
+
+(JUVÉN. _Sat. X._)
+
+
+1. C'en est fait:--mais hier encore tu étais roi, et, les armes en main,
+tu combattais contre les rois:--maintenant, il n'y a pas de nom qui te
+convienne; te voilà si bas,--et tu vis encore! Est-ce là l'homme aux
+mille trônes, qui jonchait notre terre d'ossemens ennemis? et peut-il
+ainsi se survivre à lui-même? Depuis celui que nous appelons, sans
+raison, du nom de l'étoile du matin[114], nul mortel, nul démon n'est
+tombé de si haut.
+
+[Note 114: Lucifer, nom du chef des démons, est dans la mythologie
+païenne et d'après son etymologie (_Lucem fero_) l'étoile de Venus,
+quand elle précède et annonce le lever du soleil.
+
+(_N. du. Tr._)]
+
+2. Homme mal inspiré! pourquoi te fis-tu le fléau de tes semblables, qui
+s'agenouillaient devant toi? Devenu aveugle à force de te contempler
+toi-même, tu appris à voir au reste du monde. Maître souverain du
+pouvoir,--tu n'as laissé pour don unique que le tombeau à ceux qui
+t'adoraient; et, jusqu'à l'heure de ta chute, les humains ne purent
+deviner combien l'ambition a de bassesse.
+
+3. Rendons grâces au ciel pour une telle leçon;--elle instruira les
+guerriers à venir plus que tous les discours de la haute philosophie,
+discours si vains jusqu'à ce jour. Le charme qui fascinait l'esprit des
+hommes est désormais rompu pour ne plus renaître; charme qui forçait
+d'adorer ces idoles de l'empire du sabre, ces colosses au front d'airain
+et aux pieds d'argile.
+
+4. Le triomphe et la vanité, l'enivrement du combat[115], la victoire
+dont la voix ébranle la terre, et qui pour toi était le souffle de vie:
+l'épée, le sceptre, et ce pouvoir, sous le joug duquel l'homme ne
+semblait fait que pour obéir, et avec lequel la renommée fut
+liguée;--tout est anéanti!--Esprit de ténèbres, quelle doit être la rage
+de ton souvenir!
+
+[Note 115: _Certaminis gaudia_, expression d'Attila dans sa harangue à
+son armée, avant la bataille de Châlons, harangue donnée par
+Cassiodore.]
+
+5. Le désolateur est enfin désolé! le vainqueur, renversé! l'arbitre de
+la destinée d'autrui supplie pour la sienne propre! Y a-t-il encore
+quelque espérance impériale qui puisse lutter avec calme contre un tel
+changement? ou bien, est-ce la seule crainte de la mort? Mourir
+prince,--ou vivre esclave,--ton choix est lâchement courageux.
+
+6. Cet athlète[116], qui jadis voulut rompre un chêne, ne songea pas au
+redressement élastique des fragmens: saisi par l'arbre qu'il avait en
+vain brisé,--solitaire,--quels regards jetait-il alentour? Toi, dans
+l'orgueil de ta force, tu as fait enfin une imprudence égale, et tu as
+rencontré un destin plus sombre: lui, il fut la proie des hôtes
+farouches des forêts; mais toi, tu devras dévorer ton cœur!
+
+[Note 116: Milon.]
+
+7. Un Romain[117], dont le cœur brûlant s'était désaltéré dans le sang
+de Rome, jeta loin de lui le poignard,--osa, par une grandeur sauvage,
+quitter l'empire pour ses foyers domestiques. Il osa quitter l'empire
+avec un suprême dédain des hommes qui avaient supporté un tel joug, et
+qui le laissèrent toutefois jouir en paix de son sort. Sa seule gloire
+fut cette heure où il abandonna de plein gré le pouvoir dont il s'était
+emparé.
+
+[Note 117: Sylla.]
+
+8. Le monarque espagnol[118], quand le plaisir de la puissance eut perdu
+la vivacité de son charme, rejeta ses couronnes pour des rosaires, son
+empire pour une cellule: calculateur exact des grains de son chapelet,
+subtil argumentateur sur des articles de foi, il amusa bien sa folie;
+pourtant, il eût mieux fait de ne jamais connaître, ni le reliquaire du
+bigot, ni le trône du despote.
+
+[Note 118: Charles-Quint.]
+
+9. Mais toi,--c'est malgré tes efforts que la foudre a été arrachée de
+tes mains;--trop tard tu quittes la haute puissance à laquelle s'accola
+ta faiblesse. Quoique tu sois un ange de malheur, c'est assez pour
+nâvrer notre cœur que de voir le tien sans nerf; que de songer que le
+monde, chef-d'œuvre de Dieu, a servi de marchepied à un être si vil.
+
+10. Et la terre a prodigué son sang pour celui qui peut ainsi ménager le
+sien! Et les monarques, devant lui, ont fléchi leurs genoux tremblans,
+lui ont rendu grâces pour un trône! Céleste liberté! combien nous devons
+te chérir, lorsque tes plus puissans ennemis ont ainsi témoigné leur
+crainte dans la plus humble attitude! Oh! puisse aucun tyran ne laisser
+jamais un nom plus brillant, qui éblouisse le genre humain!
+
+11. Tes forfaits sont écrits dans le sang, et non écrits en vain;--tes
+triomphes ne parlent plus de gloire, ou plutôt ils grossissent la tache
+de ton honneur.--Si tu étais mort comme meurt le courage, peut-être un
+nouveau Napoléon viendrait-il encore une fois déshonorer le monde;--mais
+qui voudrait s'élancer jusqu'à la hauteur du soleil pour tomber ensuite
+dans une nuit si noire?
+
+12. Mise dans la balance, la poussière du héros n'a pas plus de valeur
+que l'argile vulgaire. L'équilibre, ô humanité! est le même pour tous
+les trépassés. Mais pourtant je croyais que le grand homme vivant était
+animé de quelques étincelles plus nobles pour éblouir et pour
+épouvanter, et je n'imaginais pas que le mépris pût ainsi se jouer de
+ces conquérans de la terre.
+
+13. Et ta fiancée, triste fleur de l'orgueilleuse Autriche, princesse
+encore impériale, comment son cœur supporte-t-il l'heure de tourment?
+Attache-t-elle ses pas à ton coté? Doit-elle aussi courber la tête,
+partager le repentir tardif et le long désespoir de l'homicide détrôné?
+Ah! si elle t'aime toujours, conserve avec soin ce diamant, qui vaut
+bien ta couronne évanouie!
+
+14. Hâte maintenant ta course vers ton île maudite, et fixe ton regard
+sur la mer: cet élément peut rencontrer ton sourire, il ne fut jamais
+gouverné par toi! Ou bien, de ta main oisive, trace nonchalamment sur le
+sable que la terre est à présent aussi libre que l'océan, et que le
+pédagogue de Corinthe[119] t'a désormais transféré son proverbe.
+
+[Note 119: Denis le jeune, après avoir été chassé de Syracuse par
+Timoléon, passe pour s'être fait maître d'école à Corinthe. Il fut
+toujours cité comme un exemple mémorable de l'instabilité des choses
+humaines. «_Tantâ mutatione majores natu, ne quis nimis fortunæ
+crederet, magister ludi factus ex tyranno docuit_.» (Valer. Max. VI, 9.)
+Philippe ayant écrit d'un ton menaçant aux Lacédémoniens, ceux-ci ne lui
+firent d'autre réponse que cette phrase passée en proverbe: _Denis à
+Corinthe_.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+15. Timour! te voilà donc à ton tour dans la cage de ton
+prisonnier[120]! Quels pensers seront les tiens? Dans ta rage captive,
+tu ne nourriras qu'une idée, une seule:--«Le monde _fut_ à moi!» A moins
+pourtant que tu n'aies le sort du souverain de Babylone[121], que tu ne
+perdes tout sentiment avec le sceptre, que les liens de la vie ne
+retiennent pas plus long-tems cet esprit si ambitieux,--si long-tems
+obéi,--de si peu de valeur!
+
+[Note 120: Cage où Bajazet fut enfermé par l'ordre de Tamerlan--ou
+Timour.]
+
+[Note 121: Nabuchodonosor changé en bœuf.....]
+
+16. Ou comme celui[122] qui déroba le feu du ciel, feras-tu tête au
+choc? partageras-tu avec ce misérable, qui n'obtint jamais de pardon,
+son vautour et son rocher? Damné déjà par Dieu,--maudit par l'homme, la
+dernière scène de ton drame, sans être la plus coupable, a été
+_l'archi-risée_[123] du démon: Satan, dans sa chute, garda sa fierté, et
+s'il eût été mortel, c'est avec la même fierté qu'il serait mort!
+
+[Note 122: Prométhée.]
+
+[Note 123: _Arch mock_..... Allusion aux vers de Shakspeare:
+
+ «_The fiend's arch mock_--
+ _To tip a wanton, and suppose her chaste_.--»]
+
+
+
+
+IX.
+
+ODE TRADUITE DU FRANÇAIS[124].
+
+[Note 124: Voir la première note de l'Ode à Venise.
+
+Nous ne connaissons pas le texte original de cette prétendue traduction.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+Nous ne te maudissons pas, Waterloo! quoique le sang de la liberté ait
+arrosé tes plaines; ce sang fut versé sur un sol où il ne s'abîma pas:
+il jaillit de chaque blessure, comme la trombe s'élève de l'océan; et,
+d'un mouvement vigoureux et de plus en plus rapide, il s'élance, et se
+mêle dans l'air avec celui de l'infortuné Labédoyère:--avec celui du
+guerrier dont la tombe honorée renferme le plus brave entre les
+braves[125]. Il s'amoncelle en nuages rouges de feu; mais il retombera
+sur la terre dont il s'est élevé: quand la mesure sera comble, l'orage
+éclatera:--jamais n'aura été entendu tonnerre pareil au tonnerre qui
+alors frappera le monde de surprise;--jamais n'aura été vu éclair pareil
+à l'éclair qui alors brillera sur la voûte céleste! Telle, l'étoile
+d'absinthe, prédite par le saint prophète des anciens jours, fera
+pleuvoir sur la terre un déluge de feu, et changera les rivières en
+sang[126]!
+
+[Note 125: Le maréchal Ney, prince de la Moskowa.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 126: Voir l'_Apocalypse_, ch. VII, verset 7, etc. «Le premier ange
+sonna de la trompette, et il s'ensuivit de la grêle et des flammes
+mêlées à du sang, etc.»
+
+Verset 8. «Et le second ange sonna de la trompette, et il sembla qu'une
+grande montagne de feu fût jetée dans la mer; et le tiers de la mer
+devint sang, etc.»
+
+Verset 10. «Et le troisième ange sonna de la trompette, et il tomba du
+ciel une grande étoile, brûlant comme une torche, et elle tomba sur le
+tiers des rivières et sur les sources des eaux.»
+
+Verset 11. «Et le nom de l'étoile est _Absinthe_; et le tiers des eaux
+devint _absinthe_; et plusieurs hommes moururent des eaux qui étaient
+devenues amères.»]
+
+Le héros est tombé; mais non par vous, vainqueurs de Waterloo! Tant que
+le soldat citoyen ne commanda à ses concitoyens--que pour les guider sur
+les champs de bataille, où la gloire souriait au fils de la
+liberté,--qui donc, parmi tous les despotes ligués, lutta contre le
+jeune héros? qui put se vanter d'avoir vaincu la France, avant que la
+tyrannie n'eût usurpé tous les droits? avant que le grand homme, leurré
+par les attraits de l'ambition, ne fût plus devenu qu'un roi? Alors il
+tomba:--ainsi périssent tous ceux qui voudraient asservir les hommes à
+l'homme!
+
+Et toi aussi, guerrier au panache de neige, toi, à qui ton royaume a
+refusé même un tombeau[127], mieux aurait valu pour toi continuer à
+conduire la France contre des armées mercenaires, que te vendre toi-même
+à l'infamie et à la mort pour un vil nom de roi, tel que celui du
+monarque de Naples, qui porte aujourd'hui le titre que tu achetas au
+prix de ton sang. Tu songeais peu, lorsque, sur ton cheval de bataille,
+tu te précipitais, comme un fleuve qui déborde, à travers les rangs
+armés, lorsque les casques fendus et les sabres entrechoqués
+étincelaient et tombaient en éclats autour de toi:--tu songeais peu à la
+destinée que tu trouvas au bout de la carrière! Ton panache hautain fut
+mis à bas par le coup déshonorant qu'y porta un esclave!
+Jadis,--semblable à la lune qui commande au flux et reflux de la mer, il
+parcourait les airs et guidait le guerrier; au milieu de la nuit créée
+par la noire et sulfureuse fumée du combat, le soldat cherchait des yeux
+ce superbe cimier, et, comme il le voyait toujours marcher en avant,
+ainsi marchait-il lui-même contre nos ennemis. Là où les traits rapides
+de la mort immolaient le plus de victimes, où la guerre entassait le
+plus de débris sous la bannière triomphante de l'aigle à l'aigrette
+flamboyante,--de l'aigle qui volait au sein des orages et des tonnerres,
+dont rien ne pouvait arrêter l'aile impétueuse, et qui lançait les
+foudres de la victoire:--oui, lorsque la ligne des ennemis se brisait,
+que la mort éclaircissait les rangs, ou que la fuite les dispersait dans
+la plaine, là, soyez-en sûrs, Murat chargeait! Hélas! il ne chargera
+plus désormais!
+
+[Note 127: Les restes de Murat ont été, dit-on, exhumés et livrés aux
+flammes.]
+
+Les envahisseurs foulent nos gloires passées: la victoire pleure sur les
+ruines de ses arcs de triomphe.--Mais que la liberté se réjouisse, que
+sa voix révèle son cœur! Sa main appuyée sur son épée, elle recevra un
+double hommage. La France a reçu deux fois une leçon morale chèrement
+achetée:--son salut ne gît point dans un trône, sur lequel siége Capet
+ou Napoléon[128]; mais dans l'égalité des droits et des lois; mais dans
+l'union des cœurs et des bras pour une grande cause,--la liberté, telle
+que Dieu l'a donnée à tous ceux qui vivent sous le soleil, avec le
+souffle vital, et dès l'heure de la naissance;--la liberté, que le crime
+veut en vain chasser du monde, en dispersant, d'une main farouche et
+prodigue, les richesses des nations comme les grains du sable, en
+versant, comme l'eau, le sang des nations dans un impérial océan de
+carnage!
+
+[Note 128: Il paraîtrait que M.A.P. n'a pas osé traduire cela; il dit:
+«Son bonheur ne dépend point du trône, il dépend de l'égalité, etc.» Sa
+traduction serait donc aussi timide sous le rapport politique que sous
+le rapport poétique.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+Mais les mortels uniront leurs cœurs, leurs esprits et leurs voix: qui
+donc fera tête à cette noble ligue? Le tems n'est plus où le glaive
+soumettait les peuples. L'homme peut mourir;--les idées renaissent. Même
+ici bas, dans ce monde de misères, la liberté ne peut manquer d'avoir un
+héritier. Des millions d'hommes ne respirent que pour recueillir ce
+précieux héritage. La liberté a pris un essor que rien ne peut dompter:
+si elle assemble encore une fois ses armées, les tyrans seront forcés de
+croire et de trembler:--sourient-ils de cette simple menace? Des larmes
+de sang couleront encore.
+
+
+
+
+X.
+
+ODE A L'ILE DE SAINTE-HÉLÈNE.
+
+
+1. Paix à toi, île de l'Océan! Salut à tes brises et à tes vagues! Salut
+à tes rochers contre lesquels le perpétuel retour des marées fait écumer
+le flot blanchâtre! Riche sera la guirlande que l'histoire tressera pour
+toi! Immortelle en sera la verdure! Quand les nations, qui te laissent
+aujourd'hui dans l'obscurité, fléchiront tour à tour le genou devant la
+baguette de l'oubli, ta gloire ne sera pas changée,--ta renommée ne sera
+pas ternie:--l'hommage des siècles rendra ton nom sacré.
+
+2. Salut au guerrier qui repose sur ton sol le riche fardeau de sa
+gloire[129]! Quand la mesure de ses jours sera comble, et que la
+chronique de sa vie sera close, ses exploits seront consacrés dans les
+annales de Clio! Sa valeur le rangera parmi les plus illustres preux de
+tous les âges, et les monarques futurs s'inclineront devant son
+génie:--les chants des poètes,--les leçons des sages--le diront la
+merveille et l'ornement du monde. Devant toi, ô météore de la Gaule, les
+autres météores de l'histoire s'évanouiront éclipsés par ta splendeur.
+
+[Note 129: Cette strophe seule devra réconcilier le lecteur avec Lord
+Byron, qui l'aura sans doute indisposé comme nous par l'amertume plus
+que sévère avec laquelle il reprochait à Napoléon (Ode VIII) de ne
+s'être pas tué après Waterloo.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+3. De salutaires zéphirs rafraîchiront ton atmosphère, île éblouissante
+de gloire! Des contrées les plus éloignées, il te viendra un peuple de
+pélerins, tribu aussi indépendante que tes vagues! Ta grève, au loin
+resplendissante, arrêtera le voyageur qui voudra jeter un rapide
+coup-d'œil sur un lieu si renommé:--chaque touffe de gazon, chaque
+pierre, chaque roc, retardera son séjour sur ce sol qu'auront sanctifié
+les pas de l'exilé! car c'est de lui que tu recevras un lustre divin: le
+déclin de son soleil a été le lever du tien.
+
+4. Et quels bras l'ont enchaîné? les bras qui avaient lutté faiblement
+contre le sien:--les nations qui l'avaient souvent bravé, mais n'avaient
+pu le dompter jusqu'à ce jour! les monarques qui maintes fois courbèrent
+la tête devant sa clémence, et reçurent de sa main les couronnes que
+leur avait ravies la guerre!--Le vainqueur, aujourd'hui vaincu, l'aigle
+aujourd'hui frappé à mort, laisserait-il leur vengeance sévère éteindre
+les rayons de son étoile! Non: la gloire apparaît, vêtue d'une splendeur
+nouvelle, et l'astre des siècles revient à l'ascendant.
+
+5. Pure à jamais soit la bruyère de tes montagnes! riche la verdure de
+tes pâturages! limpides et intarissables les eaux de tes fontaines!
+Puissent tes annales n'être souillées d'aucuns désastres! Élève-toi sur
+la surface de l'Océan, comme un magnifique autel, comme un saint
+reliquaire cher aux prières du genre humain!--Vienne se briser contre
+les rochers de ton rivage la rage de la tempête,--la lutte dévastatrice
+des vagues et des vents!--Qu'au haut de tes créneaux déploie long-tems
+ses ailes l'aigle, ton ornement; l'aigle, orgueil de l'univers.
+
+6. Il se flétrira, le lis qui fleurit à cette heure! Où est la main qui
+peut le nourrir? Les nations qui le relevèrent le regarderont dépérir:
+les rosées froides jetteront sur lui une malédiction précoce. Alors la
+violette qui fleurit dans les vallées chargera la brise de son vivifiant
+parfum: alors, aussitôt que l'esprit de liberté ralliera les peuples
+pour chanter une antienne funèbre sur la tombe de la tyrannie, la vaste
+Europe craindra que ton étoile ne paraisse soudain sur l'horizon, et
+n'éclipse les astres pestifères du septentrion.
+
+
+
+
+XI.
+
+A NAPOLÉON.
+
+(Traduit du français.)
+
+ «Tout le monde pleurait, mais surtout Savary, et un officier
+ polonais qui devait son élévation à Bonaparte. Il
+ s'attachait aux genoux de son maître; il écrivit à lord
+ Keith, pour demander la permission d'accompagner Napoléon,
+ même en qualité de domestique: demande qui ne put être
+ accordée.»
+
+
+1. Dois-tu partir, ô mon illustre chef, séparé du petit nombre des
+braves qui te sont restés fidèles? Qui peut dire la douleur de ton
+soldat, dont la raison s'égare à ce long adieu? J'ai connu les feux de
+l'amour, les ardeurs de l'amitié; mais qu'est-ce que tout cela auprès de
+ce que je sens pour toi, auprès du zèle d'un guerrier fidèle?
+
+2. Idole du soldat! Grand dans les combats; mais plus grand encore
+aujourd'hui: plusieurs purent gouverner un monde, toi seul ne courbas
+pas la tête sous l'arrêt du destin. Que d'années j'ai bravé la mort à
+tes côtés! et j'enviais ceux qui succombaient, lorsque leur cri de mort
+était encore une bénédiction pour le maître qu'ils servaient si
+bien[130].
+
+[Note 130: «A Waterloo, on vit un homme, dont le bras gauche avait été
+cassé par un boulet de canon, s'arracher ce bras avec la main droite, le
+lancer en l'air, et crier à ses camarades: «Vive l'Empereur, jusqu'à la
+mort!» Il y a plusieurs autres exemples de la sorte: celui que je vous
+rapporte, vous pouvez le regarder comme authentique.»
+
+(_Lettre particulière de Bruxelles_.)]
+
+3. Que ne suis-je, comme eux, une froide poussière, puisque je vis pour
+voir cette heure fatale, où tes timides ennemis hésitent de laisser un
+homme en tes mains, de peur que tes compagnons d'exil ne deviennent,
+pour toi, autant d'instrumens de liberté! Oh! dans le fond des cachots,
+toutes leurs chaînes me seraient légères; tant que je pourrais
+contempler ton ame invaincue.
+
+4. Les flatteurs de cet homme, aujourd'hui si sourd à la prière d'un
+serviteur fidèle, voudraient-ils, si sa gloire empruntée venait à pâlir,
+partager avec lui obscurité dans laquelle il naquit? Si ce monde, que tu
+résignes avec tant de calme, devenait, à cette heure; son domaine,
+pourrait-il acheter, au prix de ce trône, des cœurs comme ceux qui te
+sont encore tout dévoués?
+
+5. Mon chef, mon roi, mon ami, adieu! Jamais je ne m'étais encore
+agenouillé; jamais je ne suppliai mon souverain, comme j'implore
+aujourd'hui ses ennemis; et tout ce que je demande, c'est de participer
+à tous les périls qu'il va braver, c'est de partager à côté du héros sa
+chute, son exil et sa tombe.
+
+
+
+
+XII.
+
+SUR L'ÉTOILE DE LA LÉGION D'HONNEUR.
+
+(Traduit du français.)
+
+
+1. Étoile des braves!--toi, dont les rayons ont répandu tant de gloire
+sur les morts et sur les vivans,--enchanteresse brillante et adorée!
+pour te rendre hommage, des millions de soldats couraient aux
+armes;--redoutable météore d'immortelle origine! pourquoi naître dans le
+ciel pour t'éteindre sur la terre?
+
+2. Les ames des héros moissonnés par la guerre formaient tes rayons;
+l'immortalité étincelait dans tes éclairs; l'harmonie de ta sphère
+martiale était: «Gloire là-haut, et honneur ici-bas;» et ta lumière
+éblouissait les yeux des hommes, comme un volcan de la voûte azurée.
+
+3. Ton fleuve de sang roulait comme la brûlante lave, et entraînait les
+empires dans ses ondes. La terre tremblait sous toi jusqu'en ses
+fondemens, alors que tu éclairais tout l'espace; en ta présence, le
+soleil cessait de rayonner, devenait sombre, et quittait l'horizon.
+
+4. Avant toi s'éleva, et avec toi s'agrandit un arc-en-ciel du plus doux
+éclat, de trois brillantes couleurs[131], toutes divines, et faites pour
+ce signe céleste; car la main de la liberté les avait alliées, comme les
+nuances d'une gemme immortelle.
+
+[Note 131: Le drapeau tricolore.]
+
+5. Une de ces couleurs était un rayon d'écarlate dérobé au soleil; une
+autre, le bleu foncé de l'œil d'un séraphin; une autre, le voile blanc
+de radieuse lumière, dont s'enveloppe un pur esprit; les trois couleurs,
+ainsi assorties, semblaient le tissu d'un rêve céleste.
+
+6. Étoile des braves! tes rayons pâlissent, et les ténèbres vont de
+nouveau prévaloir! Toutefois, noble arc-en-ciel de liberté, nos larmes
+et notre sang doivent couler pour toi. Quand ta brillante promesse
+s'évanouit, notre vie n'est qu'un fardeau d'argile.
+
+7. Les pas de la liberté sanctifient les silencieuses cités des morts;
+les guerriers qui succombent sous ses drapeaux sont beaux et fiers dans
+la mort. Ainsi, puissions-nous bientôt, ô déesse, être pour toujours
+avec eux ou avec toi!
+
+
+
+
+XIII.
+
+ODE.
+
+
+1. Oh! honte à toi, terre de la Gaule! honte à tes enfans et à toi!
+Imprudente dans ta gloire, et vile dans ta chute, combien ton partage
+est misérable! Dans ton abandon, tu seras en butte aux coups de
+l'ironie, d'une ironie qui ne mourra jamais: les malédictions de la
+haine et les sifflemens du mépris chargeront ton atmosphère; et, sur tes
+ruines, retentiront à jamais les rires du triomphe, les insultantes
+railleries du monde!
+
+2. Oh! où donc est l'esprit de tes anciens jours, l'esprit qui animait
+tes fils, alors que l'étoile de la bravoure était leur fanal, et que la
+passion de l'honneur les guidait à la mort? Tes orages ont troublé leur
+sommeil. Entends-tu les gémissemens qui s'élèvent du fond des tombeaux.
+Ces dignes preux murmurent de colère, pleurent de désespoir, à voir la
+tache impure imprimée sur ton sein; car, où est la gloire qu'ils te
+remirent en dépôt? elle est perdue dans les ténèbres, foulée dans la
+poussière.
+
+3. Va, parcours de ton regard tous les royaumes de la terre, depuis
+l'Indus jusques au pôle; quelque peu de bonté, d'honneur et de vertu
+mêlera son éclat aux ténèbres du péché. Mais toi, tu n'as rien que ta
+honte; le monde ne peut offrir rien de pareil à toi; l'horreur et le
+vice ont défiguré ton nom au-delà de toute comparaison; étonnante de
+forfaits, tu nous fourniras, à l'avenir, un modèle, un proverbe, pour la
+perfidie et le crime.
+
+4. Tant que le triomphe couvrit de gloire le glaive de ton maître; tant
+que le héros fut debout, tes éloges suivirent partout ses pas, et
+applaudirent à l'effusion du fleuve de sang. Et cependant la tyrannie
+siégeait sur l'impériale couronne, et flétrissait au loin les nations;
+mais, à tes yeux, le despote mérita un renom brillant, jusqu'à l'heure
+où la fortune abandonna son char; _alors_ tu te dérobas à ton chef,--tu
+t'empressas de l'outrager, tu fus la première à le trahir.
+
+5. Tu oublias ses exploits, les travaux qu'il avait supportés pour ta
+cause; tu tournas tes hommages vers le nouveau soleil qui se levait, et
+entonnas d'autres hymnes de gloire. Mais l'orage se mit à gronder,
+l'adversité obscurcit l'astre de lumière; l'honneur et la foi furent la
+fanfaronnade d'une heure, et la loyauté elle-même, rien qu'un
+rêve.--Celui que tu avais banni reçut de nouveau tes sermens; et qui
+avait été le premier à l'insulter, fut aussi le premier à l'adorer.
+
+6. Quel tumulte ébranle ainsi les airs? quelle foule environne son
+trône? C'est un cri d'enthousiasme, ce sont des millions de sujets qui
+jurent de n'obéir qu'à son sceptre. Les revers feront éclater leur zèle;
+l'infortune rendra sacré le nom de l'empereur. Le monde, qui le
+persécute, va sentir avec douleur quel esprit, quelle ardeur
+inextinguible anime les Français, dès que leurs cœurs sont embrasés; car
+ils ont le héros qu'ils aiment, ils ont le chef qu'ils admirent.
+
+7. Leur héros s'est précipité au combat: une ombre couvre ses
+lauriers.--Où est le zèle qui ne devait jamais céder, la loyauté qui ne
+devait jamais s'évanouir? En un moment, la désertion et la perfidie
+abandonnèrent le vaincu à ses ennemis: les lâches, à qui son sourire
+avait donné les honneurs et la puissance, le délaissèrent et le
+renièrent dans son adversité; et les millions de Français qui avaient
+juré de périr pour le sauver, le virent fugitif, captif, esclave!
+
+8. O terre de la Gaule! les contrées les plus sauvages, les plus
+désertes, sont plus nobles et meilleures que toi! Tu es pour les hommes
+un objet de surprise et d'horreur, tant la perfidie te défigure! Si tu
+étais le lieu où je fusse né, je m'arracherais soudain de tes bras, je
+fuirais aux extrémités du monde, et te quitterais pour toujours; oui,
+pour toujours. Si jamais je pensais à toi après longues années, cette
+pensée appellerait encore la rougeur sur mon front, et les larmes sur ma
+paupière.
+
+9. Oh! honte à toi, terre de la Gaule! honte à tes enfans et à toi!
+Imprudente dans ta gloire, et vile dans ta chute, combien ton partage
+est misérable! Dans ton abandon, tu seras en butte aux coups de
+l'ironie, d'une ironie qui ne mourra jamais: les malédictions de la
+haine et les sifflemens du mépris chargeront ton atmosphère, et sur tes
+ruines retentiront à jamais les rires du triomphe, les insultantes
+railleries du monde[132]!
+
+[Note 132: La révolution de juillet vient de donner un glorieux démenti
+aux anathèmes que semblait mériter, en 1815, la France humiliée par le
+second retour des Bourbons. Nous voilà redevenus _la grande nation_!
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+
+
+XIV.
+
+ADIEUX DE NAPOLÉON.
+
+(Traduit du français.)
+
+
+1. Adieu, terre où le nuage de ma gloire s'éleva pour couvrir de son
+ombre l'univers entier!--Tu m'abandonnes aujourd'hui;--mais mon nom
+remplit les pages les plus brillantes ou les plus sombres de ton
+histoire. J'ai combattu contre un monde qui ne m'a vaincu qu'après que
+le météore trompeur de la conquête m'eut entraîné trop loin: j'ai tenu
+tête aux nations qui me craignent encore dans mon abandon solitaire,
+moi, dernier captif de plus d'un million de guerriers!
+
+2. Adieu, France!--Quand ton diadême ceignait mon front, j'en fis la
+perle et la merveille du monde;--mais ta faiblesse ordonne que je te
+laisse comme je t'ai trouvée, dans la décadence de ta gloire et le
+déclin de ta vertu. Oh! que n'ai-je encore ces vétérans de la bravoure,
+qui gagnèrent toutes leurs batailles et ne furent moissonnés qu'en
+luttant contre les tempêtes:--avec eux, l'aigle, dont le regard perdit
+en ce moment sa force, avait toujours, dans son essor, fixé ses yeux sur
+le soleil de la victoire!
+
+3. Adieu, France!--Mais quand la liberté ralliera encore une fois ses
+bannières dans tes provinces, aie souvenir de moi:--la violette croît
+toujours dans le fond de tes vallées; elle est flétrie, mais tes larmes
+épanouiront encore sa fleur.--Oui, je puis encore confondre les armées
+qui nous environnent: ton cœur peut encore tressaillir et se réveiller à
+ma voix.--Il est des anneaux qui doivent rompre, dans la chaîne qui nous
+a liés: _alors_, tourne-toi vers Napoléon, appelle à ton aide le chef de
+ton choix.
+
+
+
+
+XV.
+
+MADAME LAVALETTE.
+
+
+1. Laissons les critiques d'Édimbourg écraser de leurs éloges leur Mme
+de Staël, et leur célèbre Mlle l'Épinasse; l'orgueilleuse philosophie
+luit, tout au plus, comme un météore, et la gloire d'un bel esprit est
+aussi frêle que le verre. Mais pleins de vie sont les rayons, éternelle
+est la splendeur de ton flambeau, noble amour conjugal! et jamais tu
+n'as répandu un éclat plus saint, plus pur ou plus tendre que sur le nom
+de la belle Lavalette.
+
+2. Allons, remplissez la coupe jusques aux bords: la vertu même la
+bénira, et consacrera la liqueur qui mousse en l'honneur de ce nom: les
+lèvres ardentes de la beauté presseront pieusement le verre, et l'hymen
+portera un honorable toast. Nous acquitterons une dette légitime envers
+cette femme, qui a risqué, pour son mari, sa liberté et sa vie, et nous
+saluerons de nos applaudissemens l'épouse héroïne, la fidèle, la noble,
+la belle Lavalette!
+
+3. De cruels ennemis, dans leur impuissante malice, ont prononcé, contre
+le captif sauvé, un arrêt que l'Europe entière abhorre: oui, l'Europe
+entière se détourne des esclaves de ce palais peuplé de prêtres, et ceux
+qui les ont replacés rougissent aujourd'hui pour eux. Mais, dans les
+âges à venir, quand la gloire ensanglantée des ducs et des maréchaux se
+sera évanouie dans les ténèbres, tous les cœurs palpiteront encore, tous
+les yeux étincelleront, au récit du sublime dévouement de la belle
+Lavalette.
+
+
+
+
+XVI.
+
+ADIEU[133].
+
+[Note 133: Ce sont les adieux de Lord Byron à sa femme.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+Adieu! et si c'est pour toujours, encore une fois, adieu! Quoique tu
+sois inexorable, mon cœur ne se révoltera pas contre toi. Plût au Ciel
+qu'à tes regards s'ouvrît ce sein où ta tête a si souvent reposé,
+lorsque tes sens cédaient à ce paisible sommeil que tu ne connaîtras
+plus! Que ne peux-tu lire en ce sein les pensées les plus secrètes? tu
+connaîtrais enfin que ce ne fut pas bien de le blesser ainsi. Il est
+vrai que le monde t'en loue,--qu'il sourit au coup que tu me portas;
+mais ces éloges doivent te choquer, ils sont fondés sur le malheur
+d'autrui. Certes, plus d'une faute me souilla: mais n'y avait-il, pour
+m'infliger une incurable blessure, d'autres bras que ceux qui venaient
+de m'embrasser? Oh! ne t'abuse pas toi-même: l'amour peut s'évanouir par
+un lent dépérissement; mais ne crois pas qu'une violence soudaine puisse
+séparer ainsi les cœurs. Le tien conserve encore sa vie: le mien,
+quoique saignant, palpite encore, et l'éternelle pensée qui le
+tourmente, c'est--que nous ne devons peut-être plus nous revoir. Ce sont
+paroles de douleur plus profonde que les lamentations sur la tombe des
+morts. Nous vivrons tous les deux; mais chaque matin nous éveillera dans
+une couche veuve; et, lorsque tu pourrais goûter quelque consolation,
+lorsque notre fille balbutiera ses premiers mots, lui apprendras-tu à
+dire «mon père!» quoique les caresses de son père doivent lui être
+inconnues? Quand ses petites mains te caresseront, quand sa lèvre se
+pressera contre la tienne, souviens-toi de l'homme dont la prière te
+bénira; souviens-toi de l'homme que ton amour a béni! Si les traits de
+l'enfant ressemblent à ceux que tu ne verras peut-être plus, alors un
+doux tremblement agitera ton cœur, encore fidèle à ton époux. Tu connais
+peut-être toutes mes fautes: personne ne connaît tout mon délire; toutes
+mes espérances, partout où tu vas, s'en vont se flétrir, et pourtant
+elles s'en vont toujours avec toi. Pas un de mes sentimens qui n'ait été
+ébranlé: mon orgueil, qu'un monde n'aurait pu plier, plie devant
+toi;--par toi délaissée, mon ame me délaisse moi-même. Mais c'en est
+fait;--toutes paroles sont vaines, les miennes surtout sont stériles:
+mais nous ne pouvons retenir nos pensées, qui se font jour malgré
+nous:--Adieu!--Ainsi séparé de toi, arraché à tout lien de tendresse, le
+cœur consumé, solitaire, malade,--pour comble de maux, je puis à peine
+mourir.
+
+
+
+
+XVII.
+
+ESQUISSE[134].
+
+[Note 134: Cette pièce fut faite par Lord Byron contre une ancienne
+domestique de la mère de sa femme.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+ «_Honest--honest Iago!
+ If that thou be'st a devil, I cannot kill thee_.»
+
+(SHAKSPEARE.)
+
+ Honnête--honnête Iago!
+ Si tu es un diable, je ne puis te tuer.
+
+
+Née dans le grenier, élevée dans la cuisine, promue de là au maniement
+de la chevelure de sa maîtresse, enfin,--pour quelque gracieux service
+dont on n'a jamais parlé, et que le salaire seul fait deviner,--elle
+parvint du cabinet de toilette à la salle à manger,--où les laquais qui
+valent mieux qu'elle s'étonnent d'attendre ses ordres derrière sa
+chaise. D'un oeil ferme et d'un front éhonté, elle prend son dîner dans
+le plat qu'elle lavait naguère. Alerte pour la médisance, prête au
+mensonge, _confidente_ favorite, espionne de la maison,--qui pourrait,
+grands dieux! deviner ses dernières fonctions? Elle fut la gouvernante
+d'une fille unique, dès l'âge le plus tendre. Elle enseigna la lecture à
+l'enfant, et l'enseigna si bien, qu'elle-même, en enseignant apprit à
+épeler. Puis elle devient adepte dans l'art de l'écriture, comme le
+prouve mainte calomnie anonyme. Personne ne sait ce que fût devenue sa
+pupille,--sans cet esprit élevé qui conserva la pureté du cœur, qui
+soupira toujours après la vérité qu'on lui cachait, et qui ferma
+l'oreille à l'erreur. La perversité échoua devant cette ame jeune, qui
+ne fut ni dupée par la flatterie,--ni aveuglée par la bassesse,--ni
+infectée par la fraude,--ni corrompue par un voisinage contagieux,--ni
+amollie par l'indulgence,--ni gâtée par l'exemple,--ni tentée de
+regarder en pitié les talens inférieurs à son haut savoir,--ni
+enorgueillie par le génie,--ni rendue vaine par la beauté,--ni poussée
+par l'envie à rendre le mal pour le mal,--ni changée par la fortune,--ni
+haussée par la fierté ou courbée par la passion:--ame à qui la vertu
+n'inspira une inflexible sévérité,--que dans ces jours derniers! Oh!
+c'était la plus pure, la plus parfaite des créatures vivantes de son
+sexe; mais il lui manquait une douce faiblesse,--il lui manquait de
+savoir pardonner. Trop choquée des fautes que son ame ne peut connaître,
+elle croit que tout ici-bas pourrait être comme elle. Ennemie du vice,
+est-elle vraiment l'amie de la vertu? car la vertu pardonne ceux qu'elle
+veut amender. Mais je reviens à mon sujet,--que j'ai laissé trop
+long-tems de côté,--à l'héroïne infâme qui fatigue mon honnête plume.
+Or, quoiqu'elle n'ait plus ses anciennes fonctions, elle régit le cercle
+qu'elle servait auparavant. Si les mères,--on ne sait
+pourquoi,--tremblent devant elle; si les filles la craignent à cause de
+leurs mères; si l'habitude,--chaîne perfide, qui finit par enlacer les
+plus forts esprits comme les plus faibles,--lui a donné le pouvoir
+d'instiller au fond des ames l'essence empoisonnée de ses désirs cruels;
+si, comme une couleuvre, elle se glisse inaperçue dans votre maison,
+jusqu'à ce qu'elle soit trahie par la ligne noire et glaireuse qu'elle
+trace en rampant; si, comme une vipère, elle enlace le cœur et y laisse
+le venin qu'elle n'y trouva pas, pourquoi s'étonner que cette méchante
+sorcière guette sans cesse l'occasion d'accomplir ses œuvres de haine,
+afin de faire du lieu qu'elle habite un vrai Pandemonium[135], et de
+devenir elle-même la souveraine, l'Hécate[136] de l'enfer domestique?
+Qu'elle est habile à charger, d'un seul coup de pinceau, les teintes du
+scandale, avec toute l'honnête perfidie des demi-mots! Comme elle sait
+alors mêler le vrai au faux,--le ris moqueur au franc sourire,--un fil
+de candeur à un tissu de fraudes! Combien elle affecte de réticences
+apparentes, afin de cacher les inhumains projets de son ame endurcie!
+Lèvres de mensonges!--visage né pour dissimuler, pour être insensible et
+se railler de quiconque sait sentir! Masque vil que la Gorgone[137] même
+désavouerait!--Joue de parchemin et œil de pierre! Voyez quel sang
+jaunâtre coule dans les veines de sa peau, et y demeure stagnant comme
+une eau bourbeuse! Tel s'offre à nos regards le cloporte, dans sa
+cuirasse couleur de safran: tel le vert encore plus sombre des écailles
+du scorpion;--(car ce n'est qu'aux teintes des reptiles que nous pouvons
+comparer cette ame ou ce visage.)--Regardez la physionomie de cette
+femme, et voyez ses sentimens s'y peindre comme dans un miroir. Regardez
+le portrait; ne pensez pas qu'il soit chargé; il n'y a aucun trait qui
+ne pût encore être grossi. En vérité, ce sont «les journaliers de la
+nature», qui, durant le repos de leur maîtresse, firent ce monstre,
+cette étoile caniculaire d'un petit ciel, où, sous son influence, tout
+se flétrit ou meurt.
+
+[Note 135: Le _Pandemonium_ est l'édifice construit par les démons pour
+y tenir conseil. Voir _Paradis perdu_, chant Ier.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 136: Nom de Proserpine, suivant quelques mythologues.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 137: Les Gorgones, filles de Phoreus, dieu marin, étaient au
+nombre de trois: elles étaient si hideuses qu'elles changeaient en
+pierre ceux qui les regardaient.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+Oh! créature misérable!--sans larmes,--sans autre pensée que la joie du
+triomphe sur la ruine, qui est ton œuvre:--un jour viendra, et viendra
+bientôt, où tu souffriras beaucoup plus que tu ne fais souffrir
+aujourd'hui; où tu souffriras pour ce vil égoïsme, qui dès-lors te sera
+chose vaine; où tu te débattras en hurlant au milieu d'angoisses qui
+n'exciteront point de pitié. Puissent les malédictions échappées à
+l'affection blessée, redescendre sur ton sein, avec la force de la
+pierre qui retombe, et rendre la lèpre de ton ame aussi horrible à
+toi-même qu'au genre humain! jusqu'à ce que toutes tes pensées se
+condensent en haine de toi-même,--en haine aussi noire que ton désir
+voudrait la créer pour les autres; jusqu'à ce que ton cœur si dur ait
+été calciné et réduit en cendres, et que ton ame ait quitté son
+enveloppe hideuse! Oh! puisse ta tombe n'avoir pas plus de sommeil que
+ton lit!--puisse-t-elle être une couche de feu, comme la couche veuve
+que tu nous as préparée! Alors, s'il te vient à l'esprit de fatiguer le
+ciel de tes prières, tourne ton regard sur les victimes que tu fis
+ici-bas,--et désespère! Mort à toi!--et quand tu pourriras, les vers
+eux-mêmes expireront sur ton argile empoisonnée. Ah! sans l'amour que je
+sentis, et que je dois encore sentir pour celle que ta malice arracha
+aux liens les plus sacrés,--ton nom,--ton nom humain--serait exposé à
+tous les yeux comme type de tout vice;--exalté au-dessus de tes pareils
+moins odieux que toi,--et donné en proie à l'ulcère d'une immortelle
+infamie.
+
+
+
+XVIII.
+
+ADIEUX A L'ANGLETERRE.
+
+
+1. Angleterre! patrie de mes aïeux et la mienne! ô la plus noble des
+contrées, la meilleure, la plus féconde en bravoure! Je pars le cœur
+brisé; je pars délaissé: je résigne toutes les joies et toutes les
+espérances que tu me donnas.
+
+2. Terre chérie, mère de la liberté, adieu! La liberté elle-même me
+fatigue. Calme tes battemens, ô mon cœur, et ne te révolte pas contre un
+arrêt que la raison approuve.
+
+3. Avais-je de l'amour?--Je te prends à témoin, Ciel puissant, qui vis
+toutes mes faiblesses et mes craintes; j'adorais,--mais le charme est
+rompu: puissent mes larmes en effacer la mémoire!
+
+4. Combien il est brillant, le moment d'enthousiasme! qu'il est
+éblouissant; mais que son éclat est passager! c'est une comète
+flamboyante, et prompte à s'enfuir: c'est le héraut précurseur des
+ténèbres et des ennuis.
+
+5. Souvenirs des tendresses passées, des plaisirs perdus sans retour,
+laissez-moi,--moi, proscrit, errant et solitaire,--laissez-moi dans le
+deuil, sans me torturer l'ame.
+
+6. Où donc--où mon cœur trouvera-t-il le repos? un refuge contre la
+mémoire et la douleur? La gangrène qui le dévore; en quelque lieu que
+j'aille, dédaigne un remède trompeur.
+
+7. Si je pouvais découvrir ce fleuve fabuleux qui noie le souvenir dans
+ses ondes, peut-être de nouveau luirait l'œil de l'espérance, l'aurore
+d'un jour plus heureux.
+
+8. Le vin a-t-il la vertu de l'oubli? peut-il ôter de la cervelle le
+trait qui l'a blessée? La bouteille nous abuse peut-être une heure, mais
+elle laisse toujours après elle régner le chagrin.
+
+9. L'éloignement ou le tems guérissent-ils le cœur qui saigne d'une
+blessure si profonde? L'intempérance en diminue-t-elle les douleurs?
+Peut-on appliquer quelque baume à ce mal?
+
+10. Si je cours aux confins du pôle, j'y verrai l'ombre que j'adore, le
+fantôme qui tourmente mon ame, et se joue de mon stérile désespoir!
+
+11. Le zephir du soir m'apportera le murmure de _sa_ voix, me semblera
+humide de _ses_ pleurs et de _ses_ soupirs, et me demandera une larme
+pour l'autel dé l'amour.
+
+12. Dans les rêves de la journée, dans les visions de la nuit, mon
+imagination étalera tous les attraits de cette femme à ma vue abusée,
+égarée!
+
+13. Arrière, vaines et passagères images! Arrière, sombres fantômes qui
+troublez mon cerveau, pures illusions de l'esprit et des sens,
+engendrées par la douleur et le délire!
+
+14. N'ai-je pas, sur l'autel de la divinité, juré fidélité à celle que
+j'adorais? Ne prononça-t-elle pas les sermens que j'avais prononcés, et
+n'échangea-t-elle pas avec son époux un gage solennel?
+
+15. Si mon amour faillit un instant, je m'empressai de réparer ma faute,
+de baiser le cœur que j'avais blessé, de tout faire pour l'adoucir avant
+qu'il ne se prît à soupirer.
+
+16. N'ai-je pas courbé cette tête qui ne s'était jamais courbée? N'ai-je
+pas prié, moi, qui avais coutume de commander? L'amour me força de
+pleurer et de supplier, et l'orgueil fut trop faible pour résister.
+
+17. Puis, une faiblesse comme la mienne, lavée dans les larmes de mon
+repentir, devait-elle donc effacer les impressions divines, la foi et
+l'affection de plusieurs années?
+
+18. A-t-il été bien que l'orgueil, arbitre sévère, se soit interposé
+entre la colère et l'amour, et qu'un cœur, jusqu'alors si clément, n'ait
+commencé à prouver son inflexibilité que sur _moi_?
+
+19. Hélas! a-t-il été bien, quand je m'agenouillai, de céler ta
+tendresse à tel point, qu'en présence de tout ce que je sentais, ta
+sévérité t'interdît toute expression de sensibilité?
+
+20. Et, lorsque la fille chérie, gage de notre amour, regardait sa mère
+et souriait, dis, n'y eut-il rien qui te sollicitât à répondre à cet
+appel de l'enfance?
+
+21. Ce cœur, si dur et si glacé, si traître à l'amour et à moi, ne
+s'est-il pas senti percer d'un trait déchirant, en repoussant la
+supplique de cette innocente créature?
+
+22. Cette oreille, qui était ouverte à tout le monde, fut
+impitoyablement fermée à l'époux, ton seigneur; cette voix, qui
+asservirait les démons, refusa une douce parole de paix.
+
+23. Et penses-tu, ô ma bien aimée,--car toi seule es toujours la vie de
+mon cœur, et, en dépit de mon orgueil et de ma volonté, je te bénis,
+oui, je t'aime, ô mon épouse!
+
+24. Penses-tu que l'absence te verse le baume qui portera remède à tes
+maux, ou que le tems, en entraînant la vie sur son aile rapide, accorde
+jamais un antidote à ta douleur.
+
+25. Tes espérances sont frêles comme le rêve qui trompe les longues
+heures de la nuit, mais se dissipe à la lueur du premier rayon échappé
+des portes de l'orient.
+
+26. Car lorsque, sur le visage heureux de ta petite fille, l'imagination
+suivra du doigt mes traits entrelacés aux tiens, un charme irrésistible
+t'enchaînera.
+
+27. La fossette riante qui siége sur sa joue, les éclairs qui rayonnent
+de ses yeux, les paroles qu'elle essaiera de bégayer, tout enfin mêlera
+un soupir à tes sourires.
+
+28. Alors, quoique les mers aient pu mettre entre nous leurs barrières
+orageuses, c'est moi qui triompherai; loin de toi, hors de ton regard, à
+mon insu, et sans être appelé, c'est moi, pourtant, qui sera là.
+
+29. Ce n'est pas toi qui lanças contre moi le trait cruel (la cruauté
+était étrangère et odieuse à ton cœur); ce n'est pas toi qui m'infligeas
+une incurable blessure.
+
+30. Hélas! oui, ce fut une autre main que la tienne qui troubla mon
+repos; cette main frappa,--et, par un sort trop funeste, c'est moi qui
+souffris le coup et toutes les misères qu'il engendra.
+
+31. Ceux-là nous haïssaient tous deux, qui détruisirent les fleurs et
+les promesses du printems. Qui donc, pour combler notre vide, nous
+donnera de nouveaux liens, de nouvelles affections?
+
+32. Ah! quels moyens peuvent rendre au cœur déchiré sa force première,
+ou à l'arc une fois trop tendu le ressort qu'il possédait auparavant?
+
+33. Le cœur déchiré saignera, s'ulcèrera, et se fanera comme la feuille
+au souffle de la bise; l'if éclaté ne reviendra pas sur lui-même,
+quoique vigoureux et dur jusqu'à la fin.
+
+34. Je vais errer,--n'importe où; nul climat ne me rendra la paix, ni ne
+déridera mon front, chargé de désespoir, par quelque lueur de joie
+passagère.
+
+35. Oh! avec quelle lenteur les heures s'écouleront! de quel ennui sera
+la marche des années, alors que la vallée, la montagne et le bocage ne
+feront que changer le théâtre de mes larmes!
+
+36. Les monumens classiques qui sommeillent, le lieu cher à la science
+et aux arts, le sarcophage, le temple, le gazon sacré, rien enfin ne
+m'excite ni ne me ravit plus.
+
+37. La cigogne, sur sa muraille en ruines, est cent fois plus heureuse
+que moi; contente d'habiter au milieu des lierres, elle suspend sa
+demeure dans les airs.
+
+38. Moi, j'erre sans asile, le sein nu et en proie aux orages; victime
+de l'orgueil et de l'amour, je cherche,--hélas! ce que je ne puis
+trouver.
+
+39. Je cherche ce qu'aucune peuplade ne me donnera; je demande ce que
+nul climat ne m'accordera, un charme qui neutralise ma misère et sèche
+les larmes de mon cœur.
+
+40. Je le demande,--je le cherche,--mais en vain,--depuis l'Indus
+jusques au pôle du nord; nulle attention,--nulle pitié--pour les
+plaintes où s'exhale la douleur de mon ame.
+
+41. Quel sein soupirera quand je sangloterai? quels pleurs répondront à
+mes pleurs? quelles lamentations feront écho à mes lamentations? quel
+œil remarquera les veilles de mes yeux?
+
+42. Toi-même, ô chère enfant, en apprenant à babiller,--tandis que
+j'erre au loin,--tu compteras au nombre de tes devoirs, de _haïr_ celui
+que la nature te commande d'_aimer_.
+
+43. La langue impure de la malice va carillonner à ton oreille mes vices
+et mes fautes, et t'enseigner, avec un zèle diabolique, à craindre
+l'affection d'un père.
+
+44. Hélas! si, quelque jour; ton oreille est jamais frappée des sons de
+ma lyre, si la voix sincère de la nature s'écrie jamais: «Ce peut être,
+ce doit être mon père.»
+
+45. Peut-être, qu'à ton œil prévenu, mes traits paraîtront odieux; la
+nature, elle-même, sera sourde à mes soupirs, et le devoir me refusera
+une larme.
+
+46. Mais certes, dans cette île où mes chants ont retenti de la montagne
+à la vallée, toutes les bouches ne rediront pas le triste récit de mes
+torts, sans aucune émotion de reconnaissance.
+
+47. Quelques jeunes ames, qui auront apprécié mes vers et se seront
+enflammées à mes récits, se hasarderont peut-être à dire: «Ses
+faiblesses furent celles d'un homme.»
+
+48. Oui, ces _faiblesses_ étaient humaines; mais l'envie, la malice et
+le mépris les grossirent; alors tous les sentimens naturels se
+soulevèrent et repoussèrent avec haine le masque sous lequel on les
+cachait.
+
+49. La faute fut d'un homme:--et pourtant, combien fut sévère, combien
+fut cruelle la condamnation prononcée! L'orgueil lui-même laissa tomber
+quelques gouttes de pleurs, en maudissant mon amour.
+
+50. C'est fini: la grande lutte est passée; le combat s'est apaisé dans
+mon sein; le terrible flux et reflux de la passion n'y précipite plus
+ses impétueux courans.
+
+51. C'est fini: mes affections s'en vont, les liens de la nature sont
+brisés pour moi, je n'obéis plus qu'aux inspirations de l'orgueil, et je
+romps le joug humiliant de l'amour.
+
+52. Je m'envole, comme un oiseau des airs, à la recherche d'une demeure
+et d'un lieu de repos, d'un baume contre les souffrances de
+l'inquiétude, d'une consolation pour un cœur désolé.
+
+53. Rapide comme l'hirondelle qui plane, hardi comme l'aigle qui
+s'élance, et pourtant, sombre comme la chouette, dont les accens font
+peine au noir démon de la nuit:
+
+54. Je vais où brillent les splendeurs joyeuses de l'Orient, les danses
+et les riches festins: je m'emmène aux fêtes du luxe pour exiler de mon
+esprit la beauté que j'adorais.
+
+55. Dans le verre empli jusqu'aux bords, je boirai les douces ondes du
+Léthé: je m'unirai au rire des bacchanales, et sauterai dans la ronde
+des fées.
+
+56. Partout où le plaisir m'invitera, je courrai pour étouffer le sombre
+souvenir de mes ennuis, moi, exilé, sans espérance et sans patrie, moi,
+fugitif chassé par le désespoir.
+
+57. Adieu donc, terre des braves! Adieu, terre de ma naissance! Quand
+les tempêtes séviront autour de toi,--puissent-elles toujours respecter
+tes vertus!
+
+58. Femme, enfant, patrie, amis, vous n'amuserez plus mon imagination:
+je fuis loin de vos prestiges et je cours pleurer sur quelque rivage
+meilleur.
+
+59. Le hideux démon de l'orage qui gronde dans ce cœur agonisant,
+élèvera toujours, devant mon regard, son ombre pestifère, jusqu'à ce que
+la mort calme ce tumulte à jamais.
+
+
+
+
+XIX.
+
+A MA FILLE,
+
+LE MATIN DE SA NAISSANCE.
+
+
+1. Salut à cette scène féconde en luttes qui s'ouvre à tes pas! Salut,
+aimable miniature vivante! pélerine vouée à mille ennuis inconnus!
+agneau du vaste bercail du monde! source d'espérances, de doutes, et de
+craintes! douce promesse d'années ravissantes! Comme je fléchirais le
+genou de plein gré, et deviendrais idolâtre devant toi!
+
+2. C'est le culte naturel,--culte senti,--avoué, partout où le feu de la
+vie anime les êtres. Dans ces forêts sans routes, dans ces plaines sans
+bornes, où règne une éternelle férocité, le stupide sauvage, image brute
+de l'humanité, confesse l'émotion paisible,--le secret
+tressaillement,--le battement caché de son cœur.
+
+3. Chère enfant! avant que les impuretés des vices humains n'envahissent
+tes années, avant que les passions ne troublent ton visage et ne
+t'inspirent ce que tu n'oseras dire, avant que ces lèvres ne soient
+pâlies par les ennuis, ou que ces yeux ne rayonnent d'un désespoir
+farouche: puissé-je le premier donner l'éveil à ton oreille, et la
+charmer des accens de la prière paternelle!
+
+4. Mais tu songes peu, ô ma fille! aux travaux, aux dangers, aux misères
+qui attendent ta marche chancelante à travers les ronces du désert de la
+vie! Ah! tu songes peu à ce théâtre d'œuvres si sombres, étendu entre
+toutes les petites choses que nous pouvons trouver ici-bas, et la noire
+et mystérieuse sphère, qui se cache derrière.
+
+5. Tu songes peu, ô toi que la première j'aurai nommée mon enfant, aux
+nuages qui s'amoncellent autour de ton aurore, aux illusions qui
+pourront égarer ton ame, aux piéges qui entrecoupent ta route, aux
+secrets ennemis, aux amis faux, aux démons qui poignardent les cœurs en
+leur souriant:--tu songes peu à ce triste cortége:--puisses-tu n'y
+jamais songer davantage!
+
+6. Mais tu sortiras de ce passager sommeil, et tu t'éveilleras, mon
+enfant, pour pleurer. Habitante d'un frêle séjour, tes larmes couleront
+comme les miennes ont coulé. Abusée, chaque jour, par mille folies, le
+chagrin seul lavera tes fautes; et peut-être ne t'éveilleras-tu que pour
+éprouver les angoisses d'un amour non partagé.
+
+7. Enfant, aujourd'hui à toi-même ignorée! quoique la misère ne repose
+point encore sur ton front ses ailes à demi déplumées, cependant tes
+lèvres paisibles charmeront à peine d'un sourire la tendresse de ta
+mère, avant qu'une rosée de larmes n'y ait imprimé ses traces humides;
+et n'ait prématurément frayé la voie aux chagrins d'un âge plus mûr.
+
+8. Oh! Plût à Dieu que la prière d'un père repoussât de tes yeux la
+douleur, de ton sein les soupirs! Plût à Dieu qu'un père eût l'espérance
+de supporter le lot d'ennuis destiné à un enfant chéri! Alors, ô ma
+fille, tu dormirais tranquille, exempte de tous les maux de l'humanité:
+le père qui t'aime assurerait ta paix, et demanderait à souffrir pour
+toi les blessures qu'il a déjà souffertes.
+
+9. Dors, ma fille! ce court sommeil s'évanouira trop tôt pour céder la
+place au chagrin: trop tôt l'aurore du malheur se lèvera, et la rosée
+salée[138] ruissellera sur ta joue; trop tôt la tristesse éteindra ces
+yeux; ce sein se gonflera de soupirs, et le désespoir éclipsera les
+rayons de ton midi sous le nuage des douleurs,--hélas! beaucoup trop
+tôt.
+
+[Note 138: «_Briny rills bedew that cheek_.» Rien de plus fréquent chez
+les poètes latins que, _lacrymæ salsæ, ros salsus_. Pourquoi donc ne pas
+ajouter en français cette épithète aux larmes?
+
+(_N. du Tr._)]
+
+10. Bientôt tu éprouveras mille soucis ignorés, mille besoins et
+chagrins, notre partage commun; maintes angoisses, maintes infortunes
+qui ne sont connues que du sexe que j'adore;--maintes misères qui ne
+trouveront,--ne peuvent trouver une bouche pour les chanter ou pour les
+dire; mais qui demeurent cachées au fond de l'ame, hors de tout
+contrôle, et la rongent comme ferait un horrible cancer.
+
+11. Toutefois, puisse ton destin, mon enfant, être plus heureux! puisse
+la joie animer toujours ton sein, et, dans tes plus sombres jours,
+verser sur toi sa riche et inspiratrice lumière! Un père mêlera chaque
+jour ton nom à sa secrète prière, et, lorsqu'il descendra dans l'éternel
+repos, ton image adoucira pour lui les tortures de l'agonie.
+
+12. Aussi, je te salue, douce miniature vivante! Salut à cette scène
+féconde en luttes qui s'ouvre à tes pas[139]! Salut, pélerine vouée à
+mille ennemis inconnus! agneau de la vaste bergerie du monde! source
+d'espérance, de doutes et de craintes! douce promesse d'années
+ravissantes! Comme je fléchirais le genou de plein gré, et deviendrais
+idolâtre devant toi!
+
+[Note 139: Les deux premiers vers de cette strophe sont seuls un peu
+différens de ceux de la première. Nous avons cru devoir conserver cette
+différence dans la traduction.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+
+
+XX
+
+VERS ADRESSÉS PAR LORD BYRON A SA FEMME,
+QUELQUES MOIS AVANT LEUR SÉPARATION.
+
+
+1. Il y a une mystérieuse destinée qui entrelace si tendrement avec le
+fil de ma vie le fil d'une autre vue, que l'inflexible ciseau de la
+Parque doit les couper _tous deux_ à la fois, ou n'en couper _aucun_.
+
+2. Il y a une _forme_ sur laquelle mes yeux ont souvent fixé leur regard
+avec une délicieuse extase: le jour, l'aspect de cette forme fait leur
+joie; la nuit, les songes leur en reproduisent l'image.
+
+3. Il y a une _voix_ dont les accens excitent dans mon sein une telle
+fièvre de ravissement, que je refuserais d'entendre un chœur de
+séraphins si cette voix ne devait point s'y joindre.
+
+4. Il y a un _visage_ dont la joue en rougissant parle d'amour: mais
+quand il pâlit lors d'un tendre adieu, il révèle plus de passion que les
+mots n'en peuvent exprimer.
+
+5. Il y a une _bouche_ qui a pressé la mienne, et que nulle autre
+n'avait pressée auparavant: elle a juré de me combler de douces
+félicités, et la mienne,--la mienne seule a juré de la presser encore
+davantage.
+
+6. Il y a un _sein_,--qui tout entier m'appartient,--où je reposai
+souvent ma tête souffrante, une _lèvre_ qui ne sourit qu'à moi seul, un
+_œil_ dont les larmes coulent avec les miennes.
+
+7. Il y a deux _cœurs_ dont les battemens frappent de mesure avec un si
+parfait accord; dont les pulsations se répondent si bien l'une à
+l'autre, qu'ils doivent continuer ensemble leurs mouvemens,--ou cesser
+tous deux de vivre.
+
+8. Il y a deux _ames_, si semblables à deux fleuves dont les ondes
+aimables et paisibles se confondent en un cours égal que, lorsqu'elles
+se quitteront,--_se quitter_!--oh! non! c'est impossible:--ces _deux_
+ames n'en font qu'une.
+
+
+
+
+XXI.
+
+A *****.
+
+
+Lorsque tout, autour de moi, devint sombre et noir, que la raison
+éteignit à demi son flambeau,--et que l'espérance ne lança plus qu'une
+mourante étincelle qui égara davantage mes pas solitaires; au milieu de
+cette profonde nuit de l'ame, et de ces luttes intérieures du cœur,
+alors que, dans la crainte de paraître trop bons,--les faibles se
+désespèrent et les hommes froids s'enfuient; à l'heure où la fortune
+changea,--où l'amour s'envola, où les traits de la haine tombèrent en
+pluie serrée et rapide: tu fus l'étoile solitaire qui se leva sur mon
+horizon pour ne l'abandonner jamais. Oh! bénie soit ta lumière
+invaincue, qui veilla sur moi comme l'œil d'un séraphin, et maintint
+sans cesse entre la nuit et moi sa gracieuse et voisine lueur! Et quand
+sur nous fondirent les nuages qui tentèrent d'obscurcir tes
+rayons,--alors tes douces flammes s'épandirent avec un éclat plus pur
+encore, et chassèrent au loin les ténèbres. Puisse toujours ton esprit
+inspirer le mien, et m'apprendre ce qu'il faut braver ou souffrir!--Une
+seule de tes tendres paroles est plus pour moi que les vaines censures
+du monde. Tu m'apparus comme un arbre aimable, dont la branche non
+rompue, mais heureusement courbée, balance, avec un zèle fidèle, ses
+rameaux au-dessus d'une tombe: dussent les vents te briser,--dût le ciel
+se fondre tout en eau sur toi, tu fus--et tu serais encore, aux heures
+de la tempête, prêt à étendre sur moi ton feuillage humide de pleurs.
+Mais tu ne connaîtras aucun revers, quelle que soit ma destinée: car la
+divinité récompensera, en plein jour, les gens de bien,--et toi
+par-dessus tous. Laisse donc rompre le lien d'un amour abusé:--le lien
+ne se rompra jamais. Ton cœur est sensible,--mais non pas irritable: ton
+ame, toute tendre qu'elle est, ne sera jamais ébranlée. Voilà, quand
+tout le reste fut perdu, ce que je trouvai en toi, ce que j'y trouverais
+toujours;--et, tant que battra un cœur si éprouvé, la terre ne sera
+point déserte,--même pour moi.
+
+
+
+
+XXII.
+
+STANCES A *****
+
+
+1. Quoique les jours de mon bonheur ne soient plus, et que l'étoile de
+ma destinée ait marché vers son déclin, cependant ton tendre cœur a
+refusé de découvrir en moi les fautes que tant d'autres hommes pouvaient
+trouver. Quoique ton ame n'ignorât point ma douleur, elle n'a pas frémi
+de la partager avec moi. Ah! l'amour que mon esprit s'était peint, je ne
+l'ai jamais trouvé qu'en toi.
+
+2. Si la nature autour de moi sourit, ce seul sourire, qui désormais
+réponde au mien, je ne le crois pas trompeur, parce qu'il me rappelle le
+tien. Si les vents sont en guerre avec l'Océan, comme le sont, avec moi,
+les cœurs en qui je m'étais confié, les vagues soulevées n'excitent en
+moi quelque émotion, que parce qu'elles m'emportent loin de toi.
+
+3. Quoique le roc où se réfugia ma dernière espérance soit aujourd'hui
+brisé, et que les débris s'en soient abîmés dans les flots; quoique je
+sente que mon ame soit livrée à la douleur:--pourtant, mon ame ne sera
+pas l'esclave de la douleur. Je suis en butte à maintes angoisses: on
+peut m'accabler, mais non me mépriser,--me torturer, mais non me
+soumettre:--c'est à toi que je songe,--non pas à mes ennemis.
+
+4. Humaine créature, tu ne me trompas point; femme, tu ne me fus pas
+infidèle: aimée, tu ne te plus pas à m'attrister; calomniée, tu ne fus
+jamais abattue;--je t'offris ma confiance, et tu ne la désavouas point;
+tu me quittas, mais non pour t'enfuir: tu veillas sur moi, mais non pour
+me diffamer; quand tu gardas le silence, ce ne fut pas devant les
+mensonges du monde.
+
+5. Toutefois, je ne blâme ni ne méprise le monde, ni la guerre de tant
+d'ennemis ligués contre un seul:--si mon ame n'était pas faite pour le
+priser, ce monde,--c'était folie de ne pas le fuir plus tôt; et, si
+cette erreur m'a coûté cher, et plus que je ne pus jamais le prévoir,
+j'ai trouvé que, quelle que fût ma perte, il a été impossible de me
+priver de toi.
+
+6. De ce naufrage de mes biens passés, il me reste encore beaucoup: j'ai
+appris par là que ce que je chérissais le plus méritait, en effet,
+d'être l'objet le plus cher à mon cœur. Dans le désert, jaillit encore
+une fontaine; dans cette immense désolation, un arbre est encore debout;
+et, dans la solitude, chante encore un oiseau qui me parle de toi.
+
+
+
+
+XXIII.
+
+A UN JEUNE AMI[140].
+
+
+[Note 140: Ce poème et le suivant ont été composés avant le mariage de
+Lord Byron.]
+
+1. Il y a peu d'années, toi et moi étions intimes amis, au moins de nom:
+et la joyeuse sincérité de l'enfance fit long-tems durer nos tendres
+sentimens.
+
+2. Mais aujourd'hui tu sais trop bien, comme moi, quels riens le cœur
+nous rappelle souvent; et que ceux qui ont le plus aimé autrefois
+oublient trop tôt qu'ils aient aimé le moins du monde.
+
+3. Et tels sont les changemens qu'offre le cœur, si frêle est le règne
+de l'amitié du premier âge, que le court espace d'un mois, d'un jour,
+peut-être, verra ton ame me redevenir étrangère.
+
+4. S'il en est ainsi, ce n'est, certes, pas moi qui déplorerai jamais la
+perte d'un tel ami: la faute n'en serait pas à toi, mais à la nature qui
+te fit volage.
+
+5. Comme on voit osciller les ondes inconstantes de l'Océan, ainsi va le
+flux et reflux des sentimens humains. Qui donc se fierait à ce cœur
+toujours embrâsé de passions orageuses?
+
+6. Peu importe qu'élevés ensemble, nous ayons, aux jours de notre
+enfance, goûté des joies communes; le printems de ma vie a fui
+rapidement, et toi aussi, tu as cessé d'être un enfant.
+
+7. Et quand nous disons adieu au jeune âge, devenus esclaves d'un monde
+trompeur, nous soupirons un long adieu à la vérité: ce monde corrompt
+l'ame la plus noble.
+
+8. Oh! joyeuse saison, où l'esprit ose tout hardiment, sauf le mensonge;
+où la pensée s'échappe avant la parole, et brille dans un œil paisible!
+
+9. Il n'en est plus ainsi, dans un âge plus mûr, où l'homme n'est qu'un
+instrument; où l'intérêt gouverne nos espérances et nos craintes; où
+tous doivent aimer et haïr suivant la règle.
+
+10. Nous apprenons enfin à cacher nos fautes avec les fous que la
+parenté du vice nous unit; et ceux-là, oui, ceux-là seuls peuvent
+réclamer le nom d'ami, nom désormais prostitué.
+
+11. Tel est le lot commun de la condition humaine. Pouvons-nous donc
+échapper au joug de la folie? pouvons-nous renverser l'ordre général, et
+n'être pas ce que tous nous devons être tour à tour?
+
+12. Quant à moi, chaque période de la vie m'a porté une destinée si
+noire, j'ai tant de haine pour l'homme et pour le monde, que je me
+soucie peu de l'heure où je quitterai ce théâtre.
+
+13. Mais toi, esprit frêle et léger, tu brilleras un instant, et puis tu
+passeras: ainsi le ver-luisant[141] étincelle dans la nuit, mais n'ose
+soutenir l'épreuve du jour.
+
+[Note 141: M.A.P., au lieu de _ver-luisant_, dit: _le lampyris_. C'est
+très savant: c'est comme qui dirait, au lieu d'écrevisse, un _astacus_.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+14. Hélas! tu te rends toujours à l'appel de la folie, toutes les fois
+qu'elle t'invite aux cercles de parasites et de princes, (car, choyés
+d'abord dans les palais des rois, les vices nous y attirent par un
+accueil gracieux.)
+
+15. Chaque soir, tu viens ajouter un insecte à la foule bourdonnante, et
+toujours ton cœur frivole est heureux de se joindre aux ames vaines, de
+courtiser les ames orgueilleuses.
+
+16. Là, tu voles de belle en belle, et promènes partout tes rapides
+sourires, comme le long d'un riant parterre le papillon gâte les fleurs
+qu'il goûte à peine.
+
+17. Mais, dis-moi, quelle nymphe prisera cette flamme, qui semble, comme
+fait une vapeur marécageuse, s'enfuir de dame en dame? cette flamme,
+véritable feu follet d'amour?
+
+18. Quel ami daignera, pour toi, malgré le plus tendre penchant, avouer
+une fraternelle tendresse? Qui abaissera son cœur d'homme à une amitié
+que le premier sot peut partager?
+
+19. Arrête, il en est tems encore: cesse de paraître si basse créature
+au milieu de la foule; cesse de passer tes jours dans une vie si
+oiseuse: sois quelque chose, autre chose du moins--qu'un être vil.
+
+
+
+
+XXIV.
+
+A MARIE[142].
+
+
+[Note 142: Miss Chaworth, la Marie des _Heures de loisir_, qui épousa un
+gentilhomme d'ancienne famille, mais dont le mariage fut loin d'être
+heureux.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+1. C'est bien! tu es heureuse, et moi je sens que je devrais être
+heureux aussi; car mon cœur prend encore un intérêt ardent à ton
+bonheur, comme il eut toujours coutume de faire.
+
+2. Que ton époux est fortuné!--Ah! j'éprouverai bien quelques peines à
+la vue de la félicité que le destin lui accorde à mon préjudice; mais je
+les bannirai.--Oh! combien mon cœur le haïrait, cet homme-là, s'il
+allait ne pas t'aimer!
+
+3. Naguère, quand je vis ton enfant chéri, je crus que mon cœur jaloux
+se briserait; mais quand cette innocente créature m'eut souri, je
+l'embrassai par amour de sa mère.
+
+4. Je l'embrassai, et j'étouffai mes soupirs, à voir sur son visage les
+traits de son père; mais ses yeux étaient ceux de sa mère, ils
+appartiennent donc à l'amour et à moi.
+
+5. Marie, adieu! Je dois m'éloigner. Tant que tu seras heureuse, je ne
+m'affligerai pas; mais je ne puis demeurer près de toi. Mon cœur bientôt
+retomberait dans tes fers.
+
+6. Je pensais que le tems,--je pensais que l'orgueil avait enfin éteint
+les flammes de l'enfance, et je ne sus qu'après m'être assis à ton côté
+que mon cœur nourrissait encore les mêmes sentimens, hors l'espoir.
+
+7. Cependant, j'étais calme: j'ai connu le tems où mon sein se serait
+déchiré devant ton regard, mais aujourd'hui, trembler serait un
+crime:--nous nous sommes rencontrés, et pas un nerf n'a tressailli.
+
+8. Je t'ai vu arrêter tes regards sur mon visage sans y surprendre aucun
+trouble: tu n'y pus découvrir qu'un seul sentiment, le sombre calme du
+désespoir.
+
+9. Arrière! arrière! rêve de mes premiers ans! Le souvenir ne doit plus
+se réveiller. Oh! où trouver l'onde fabuleuse du Léthé? Cœur insensé,
+sois paisible, ou brise-toi.
+
+
+
+
+XXV.
+
+A THYRZA.
+
+
+1. Sans pierre qui marque la place de ta cendre, et dise ce que la
+vérité elle-même aurait dit, ce que tout le monde, hors un seul homme, a
+déjà peut-être oublié; hélas! pourquoi gis-tu dans la tombe? Séparé par
+tant de rivages, par tant de mers, je t'ai toujours aimée,--mais en
+vain! Le passé,--l'avenir a fui pour toi, en nous condamnant à ne nous
+revoir jamais,--non!--jamais! Si du moins--un mot, un regard m'eût dit
+tendrement: «Je te quitte en t'aimant,» mon cœur eût appris à pleurer,
+avec de plus faibles sanglots, le coup qui enleva l'ame de ton corps; et
+puisque la mort préparait un dard léger pour te frapper soudain et sans
+douleurs, ne soupiras-tu pas après celui que tu ne verras plus, qui
+garde et garda encore ton image dans son sein? Oh! qui aurait veillé,
+comme lui, sur toi? ou, comme lui, observé avec désespoir ton œil se
+glacer à cette heure redoutée qui précède la mort, alors que la douleur
+muette craint de pousser un soupir, jusqu'à ce que tout soit fini? Mais
+dès que tu aurais cessé d'avoir affaire aux misères humaines, mon cœur
+déchiré n'aurait plus retenu les torrens qui auraient ruisselé de mes
+yeux avec autant d'abondance qu'aujourd'hui. Ah! comment ne fondrais-je
+pas en pleurs à la vue de ces tours, maintenant désertes pour moi, ou,
+avant de te quitter pour quelque tems, nous avons souvent confondu nos
+douces larmes! Dirai-je tout notre bonheur? Ces regards que personne ne
+voyait, les sourires que personne ne pouvait comprendre, la pensée à
+voix basse exhalée de deux cœurs étroitement unis, l'étreinte électrique
+des mains, les baisers si innocens, si purs, que l'amour se défendait
+tout désir plus ardent? Tes beaux yeux révélaient une ame si chaste, que
+la passion elle-même eût rougi de réclamer davantage. Tes accens
+m'instruisaient à me réjouir, lorsqu'oubliant ton exemple j'étais prêt à
+m'affliger: dans ta voix, le chant me semblait une harmonie céleste;
+mais il ne m'était doux que dans ta voix. Dirai-je les gages sacrés que
+nous échangeâmes?--je porte encore le mien; mais où est le tien?--hélas!
+où es-tu toi-même? J'ai souvent soutenu le fardeau du malheur; mais je
+n'avais pas encore plié sous lui jusqu'à ce jour! Tu m'as laissé, à la
+fleur de la vie, la coupe de misère à épuiser. La tombe ne fût-elle
+qu'un lieu de repos, je ne souhaiterais pas de te revoir ici-bas. Mais
+si, dans des mondes plus heureux que le nôtre, tes vertus cherchent une
+sphère digne d'elles-mêmes, répands sur moi une portion de ton bonheur
+pour me délivrer de mes angoisses d'ici-bas. Instruis-moi; devais-je
+l'être sitôt par toi à porter la vie, à donner et recevoir un pardon!
+Sur la terre, ton amour fut d'un tel prix pour moi que je ne voudrais
+avoir rien de plus à espérer dans le ciel.
+
+2. Arrière, arrière, accens de douleur! silence, chants autrefois doux à
+mon cœur! ou je fuis d'ici; car, hélas! je n'ose de nouveau abandonner
+mon oreille à ces sons, qui me parlent de jours plus brillans;
+sommeillez, cordes de la lyre: ah! je ne dois plus songer, je ne puis
+plus arrêter mon regard à ce que je suis,--à ce que je fus. La voix qui
+donnait à ces sons tant de douceur est aujourd'hui muette, et tous leurs
+charmes s'en sont envolés; leur plus tendre mélodie n'est plus qu'un
+psaume funèbre, une antienne de mort! Oui, Thyrza! oui, ces chants ne
+respirent que toi, poussière bien aimée, puisque tu es poussière: ce qui
+fut naguère harmonie, est pour moi pis que bruit discord! Tout est
+silencieux!--mais un écho trop connu retentit en mon oreille; j'entends
+une voix que je voudrais n'entendre pas, une voix qui maintenant,
+pourrait bien se taire: cependant, maintes fois elle ébranle mon ame
+déçue par l'illusion. Ces gracieux accens enchantent mon sommeil jusqu'à
+l'instant où mes sens s'éveillent, où vainement j'écoute encore, après
+la fuite du rêve. Douce Thyrza! dans le sommeil ou dans la veille, tu
+n'es plus pour moi qu'un songe aimable; une étoile qui jeta un moment
+sur les flots sa tremblante lumière, puis détourna de la terre ses
+délicats rayons. Cependant, celui qui doit achever l'odieux voyage de la
+vie sous les nuages de colère dont le ciel s'est voilé,--celui-là
+déplorera long-tems l'éclipse de l'astre qui répandait l'allégresse sur
+la route.
+
+3. Encore un effort, et je suis délivré des angoisses qui déchirent mon
+cœur: encore un long soupir, pour la dernière fois, à l'amour et à toi;
+puis rentrons dans le tourbillon de la vie. Il me convient fort de me
+mêler maintenant aux choses qui m'avaient toujours déplu auparavant:
+quoique toute joie ait été ensevelie avec toi, quel chagrin désormais
+peut me toucher? Allons, servez-moi du vin, servez le banquet, l'homme
+n'est pas fait pour vivre seul: je serai cette légère et
+incompréhensible créature qui sourit avec tous, et ne pleure avec
+personne. Il n'en fut point ainsi dans des jours plus chers à mon cœur,
+il n'en aurait jamais été ainsi; mais tu m'as quitté, et m'as laissé
+seul ici-bas: tu n'es plus rien, tout n'est rien désormais pour moi. En
+vain mon luth voudrait produire un léger murmure! Le sourire que la
+douleur essaiera de feindre ne fait qu'insulter à la misère qui gémit à
+côté, comme ferait une guirlande de roses sur un sépulcre. Quoique de
+gais compagnons, le verre en main, chassent un instant le sentiment du
+malheur; quoique le plaisir embrase l'ame délirante, ah! le cœur--le
+cœur est toujours vide[143]! Maintes fois, dans la solitude d'une belle
+nuit, il me fut doux de fixer mon regard sur la voûte étoilée; car alors
+je songeais que la lumière céleste brillait d'un gracieux éclat à ton
+œil mélancolique. Souvent, lorsqu'à la clarté des rayons de Diane[144]
+je naviguais sur les ondes de la mer Égée, je pensais en moi-même: «A
+présent Thyrza contemple cette lune.»--Hélas! cette lune éclairait la
+tombe de Thyrza! Étendu sur le lit sans sommeil de la fièvre, tandis que
+le frisson parcourait mes veines palpitantes: «C'est du moins une
+consolation, disais-je d'une voix faible, que Thyrza ne sache pas mes
+souffrances.» Comme la liberté à l'esclave usé par les ans n'est plus
+qu'un présent stérile, ainsi la nature me rendit en vain à la vie quand
+Thyrza eut cessé de vivre. Gage d'amour, que je reçus de ma Thyrza dans
+des jours meilleurs, alors que j'étais également neuf dans l'amour et
+dans la vie, comme mon regard te trouve aujourd'hui changé! comme le
+tems a jeté sur toi une teinte de douleur! Le cœur qui se donna avec toi
+est muet.--Ah! pourquoi le mien ne jouit-il pas du même repos? aussi
+glacé qu'un cœur mort le peut être, il sent encore, il souffre de ce
+froid. Et toi, gage amer! emblême de deuil! je te bénis malgré tes
+pénibles souvenirs! reste à jamais sur mon sein! veille, veille à jamais
+sur mon amour, ou brise le cœur que tu presses! L'amour est apaisé par
+le tems, mais non détruit: il devient plus sacré quand toutes ses
+espérances sont envolées. Oh! que sont les amours de mille beautés
+vivantes à l'amour qui ne peut délaisser une cendre!
+
+[Note 143: Ces quatre vers:
+
+ _Though gay companions o' er the bowl
+ Dispel awhile the sense of ill;
+ Though plesure fires the maddening soul,
+ The heart--the heart is lonely still_.
+
+sont un plagiat de Byron sur lui-même, à l'exception d'un seul mot. Voir
+_Heures de loisir_, pièces fugit. IX, st. 4. Le seul mot différent est
+ici _fires_ (embrase), au lieu de _stirs_ (agite).
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 144: Le texte anglais désigne la lune sous un nom encore plus
+classique, celui de Cynthia (Diane est née sur le mont Cynthus à Délos).
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+
+
+XXVI.
+
+EUTHANASIA[145].
+
+[Note 145: _Euthanasia_ est un mot tout grec: Εὐθανασία, composé de εὐ,
+_bien_, et de ϑάνατος, _mort_. Il signifie donc: _le bien mourir, la
+bonne ou belle mort_, etc.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+Lorsque le tems, tôt ou tard, amènera le sommeil sans rêves où
+s'endorment les morts, Oubli! puisse ton aile languissante se balancer
+gracieusement sur mon lit de mort! Loin de moi, cette troupe d'amis ou
+d'héritiers qui pleure ou souhaite le coup suspendu sur ma tête! Loin de
+moi, femme échevelée qui ressente ou feigne un désespoir bienséant! Mais
+je voudrais descendre en silence dans la terre, sans officieux pleureurs
+à mon côté; je voudrais ne pas corrompre une heure de plaisir,
+n'inspirer pas une crainte à l'amitié. Toutefois l'amour, s'il avait, à
+une heure pareille, la noble force de dompter ses inutiles
+soupirs,--l'amour pourrait alors manifester, pour la dernière fois, sa
+puissance, et sur l'amante en vie, et sur l'amant expirant. Il me serait
+doux, ma Psyché! de voir, jusqu'au dernier instant, tes traits toujours
+sereins; dans l'oubli des transes passées, la douleur elle-même
+sourirait. Vain désir!--la beauté frissonnera toujours à la vue du
+frisson de l'agonie; et les larmes que la femme verse à son gré nous
+trompent durant la vie, nous efféminent à l'instant de la mort. Donc,
+puissé-je être seul à ma dernière heure, sans cortége de regrets et de
+gémissemens! Pour des milliers d'hommes, la mort a cessé d'être un
+sombre fantôme; et la douleur a été passagère ou tout-à-fait inconnue.
+«Oui, ce n'est que mourir et s'en aller,» hélas! où tous s'en sont allés
+déjà, où tous doivent aller encore! être dans le néant où j'étais, avant
+de naître à la vie et à ses misères! Compte les joies que tes heures ont
+vues; compte les jours où tu fus sans souffrance, et sache, quel qu'ait
+été ton sort, que le néant est quelque chose de mieux!
+
+
+
+
+XXVII.
+
+STANCES.
+
+ «Heu! quantò minus est cum reliquis versari quam tuí
+ meminisse.»
+
+
+1. Donc[146] tu es morte, à la fleur de la jeunesse, aussi belle que le
+fut jamais une beauté mortelle! Un corps si charmant et des attraits si
+rares sont retournés trop tôt dans la terre! Ah! quoique la terre t'ait
+reçue dans son sein; quoique tu reposes en un lieu que pressent les pas
+d'une foule indifférente ou joyeuse, il y a un œil qui ne pourrait avoir
+la force de regarder un instant ce tombeau.
+
+[Note 146: Malherbe a commencé une ode par cette strophe:
+
+ Donc un nouveau labeur à tes armes s'apprête, etc.
+
+Cette forme de style, encore très-employée par Corneille, paraît avoir
+répugné à Racine et à tous ceux qui l'ont adoré comme type unique de la
+_belle élocution_. La nouvelle école a eu raison de remettre en vigueur
+ce tour, à notre sens fort énergique. M.V. Hugo a fait dire à
+Charles-Quint, dans _Hernani_:
+
+ Donc je suis, c'est un titre à n'en pas vouloir d'autres,
+ Fils de pères qui font choir la tête des vôtres.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+2. Je ne demanderai pas où gît ta cendre, et n'irai pas contempler ta
+place funéraire; l'herbe et les fleurs y croîtront à leur gré; certes,
+je ne viendrai pas les voir: c'est assez pour moi de connaître que ce
+que j'aimai, et dus encore long-tems aimer, se pourrit comme l'argile
+commune; pas n'ai besoin qu'aucune pierre me dise que ce que j'aimai
+tant n'est plus rien.
+
+3. Je t'aimai jusqu'au dernier moment avec autant d'ardeur que tu
+m'aimas toi-même, d'une ardeur qui ne s'est jamais affaiblie, et qui ne
+peut plus s'altérer. L'amour où la mort a mis son sceau, ni les ans ne
+peuvent le glacer, ni un rival le dérober, ni la perfidie l'abjurer: et,
+ce qui serait le pire des maux, tu ne peux plus voir en moi ni faute, ni
+inconstance, ni torts.
+
+4. Les meilleurs jours de la vie, nous en avons joui tous deux; les
+mauvais jours me sont restés à moi seul! Ni le soleil riant, ni la
+sombre tempête, ne sont plus rien pour toi. Le silence de ce sommeil
+sans rêves, je l'envie trop maintenant pour pleurer; et je n'ai pas à
+m'affliger d'avoir vu tous ces attraits, qui ont disparu soudain, se
+consumer peu à peu dans un long dépérissement.
+
+5. La fleur, dans l'éclat non pareil de sa maturité, doit tomber victime
+précoce: sa corolle, sans être avant le tems arrachée par la main de
+l'homme, doit se séparer de la tige; et pourtant, ce serait douleur plus
+grande de la regarder se flétrir feuille à feuille, que de la voir
+dépouillée en un jour: car l'œil mortel souffre à suivre le passage de
+la beauté à la laideur.
+
+6. Je ne sais si j'aurais supporté la lente éclipse de tes charmes; la
+nuit qui aurait suivi une si belle aurore eût jeté une ombre trop
+profonde. Ta journée s'est passée sans nuage, et tu fus digne d'amour
+jusqu'au dernier instant: tu disparus, tu ne dépéris pas; ainsi; les
+étoiles qui traversent les cieux brillent d'autant plus qu'elles tombent
+de plus haut.
+
+7. Si je pouvais pleurer comme je pleurais jadis, certes mes larmes se
+répandraient à penser que je ne fus pas là pour veiller au moins une
+nuit près de ton lit, pour contempler ton visage avec tendresse; pour te
+serrer dans mes bras languissans, relever ta tête expirante, et montrer
+cet amour, hélas! trop vain dans ses efforts, que ni toi ni moi ne
+ressentirons plus.
+
+8. Ah! tu me laisses libre!--Mais comme il me serait moins doux de
+posséder toutes les beautés qui restent encore sur la terre, que de me
+repaître ainsi de ton souvenir. Tout ce qui de toi ne peut périr,
+revient à moi du sein de la sombre et terrible éternité: et notre amour
+enserré dans la tombe est encore ce que j'ai de plus cher, hormis ses
+années de vie.
+
+
+
+
+XXVIII.
+
+STANCES.
+
+ 14 mars 1812.
+
+
+1. Si quelquefois dans les demeures des hommes ton image peut s'évanouir
+en mon sein, l'heure de la solitude m'offre de nouveau les traits
+enchanteurs de ton ombre: cette heure triste et silencieuse peut ainsi
+me rendre encore beaucoup de ce que je trouvais en toi, et la douleur
+sans témoin peut alors exhaler la plainte qu'elle n'osait exprimer aux
+yeux du monde.
+
+2. Oh! pardonne si dans la foule je dissipe parfois une pensée qui t'est
+due, et si, tout en me condamnant moi-même, je souris et parais infidèle
+à ta mémoire! Ne crois pas que cette mémoire me soit moins chère, parce
+qu'alors je ne semble pas affligé; ah! je ne voudrais pas que les cœurs
+frivoles entendissent un soupir que j'adresse tout entier à _toi_.
+
+3. Si je ne laisse point passer le verre sans le vider, ce n'est pas que
+je boive pour bannir le chagrin; il faut qu'elle contienne un breuvage
+de mort, la coupe qui sera le Léthé du désespoir! Si l'oubli pouvait
+délivrer mon ame des visions qui la troublent, je briserais contre
+terre, quelque douce que fût la liqueur, le vase où se noierait une
+seule des pensées que je garde de toi.
+
+4. Si tu disparaissais de ma mémoire, où mon cœur vide se tournerait-il?
+Qui donc resterait après moi pour honorer ton urne abandonnée? Non,
+non,--ma douleur s'enorgueillit de remplir ce dernier et si doux devoir;
+tout le monde peut t'oublier, mais moi, je dois me souvenir toujours.
+
+5. Car, je le sais, tels auraient été les regrets de ton sensible cœur
+pour le mortel qui maintenant quittera sans être pleuré ce théâtre
+d'ici-bas, où il n'intéressait que toi. Oh! je sens trop que c'était
+_là_ une félicité qui n'était pas faite pour moi; tu ressemblais trop à
+un rêve du ciel pour que tout amour terrestre ne fût pas indigne de toi.
+
+
+
+
+XXIX.
+
+A UNE DAME.
+
+ Septembre, 1809.
+
+
+Oh! madame! quand je quittai le lointain rivage où je reçus la
+naissance, à peine pensais-je qu'il me serait encore douloureux
+d'abandonner une autre contrée du globe: et pourtant, ici, dans cette
+île stérile, où la nature languit à demi expirante, où vous seule
+souriez, je vois avec crainte l'heure de mon départ. Quoique aujourd'hui
+je sois loin des bords escarpés d'Albion, dont me sépare l'abîme azuré
+des flots; peut-être après le court période de quelques saisons je
+reverrai les rochers de la patrie: mais, en quelque lieu que j'erre,
+sous un ciel brûlant et sur des mers diverses, quoique le tems puisse
+enfin me rendre à mes foyers domestiques, jamais je ne reposerai mes
+yeux sur vous,--sur vous, en qui brillent à la fois tous les charmes où
+se prennent, les cœurs imprudens, vous qu'on ne peut voir sans
+admiration, et, même; ah! pardonnez-moi le mot,--sans amour. Pardonnez
+ce mot à celui qui n'en offensera plus votre oreille; et puisque je ne
+peux avoir une place dans votre cœur, croyez-moi ce que je suis en
+effet, votre ami. Qui donc serait assez froid pour te voir, aimable
+voyageuse, et sentir pour toi moins de zèle, et n'être pas; ce que
+l'homme devrait toujours être, l'ami de la beauté dans l'infortune?
+Hélas! qui croirait qu'une femme telle que toi à parcouru la route des
+périls destructeurs, a bravé les coups de l'ouragan, ministre ailé de la
+mort, a échappé à la rage encore plus terrible d'un tyran? Oui, madame!
+quand je verrai les murs où jadis s'éleva la libre Byzance, quand je
+verrai Stamboul et ses palais orientaux où maintenant les tyrans turcs
+se renferment; quoique cette puissante cité occupe toujours un rang
+glorieux dans les annales de la renommée, elle aura sur mon esprit un
+droit encore plus cher, comme lieu de votre naissance. Aujourd'hui je
+vous dis adieu: mais lorsque je serai sur ce merveilleux théâtre, il
+sera doux pour moi qui ne puis demeurer où vous êtes,--il sera doux
+d'être où vous avez été.
+
+
+
+
+XXX.
+
+STANCES
+
+ Composées le 11 octobre 1809, la nuit, durant un orage, au
+ milieu du tonnerre et des éclairs, lorsque les guides eurent
+ perdu la route qui mène à Zitza, près la chaîne de montagnes
+ connues autrefois sous le nom de Pinde, dans l'Albanie.
+
+
+1. Au pied des montagnes du Pinde, l'ouragan nocturne nous glace de
+froid, et les nuages irrités versent à grands flots la vengeance des
+cieux.
+
+2. Nos guides sont partis, notre espoir est perdu, et les éclairs, qui
+jouent sur l'horizon, ne servent qu'à nous montrer les rocs qui ont
+entravé notre route, et à dorer l'écume du torrent.
+
+3. N'ai-je pas aperçu là-bas une cabane, fort petite il est vrai?
+Lorsque l'éclair dissipera pour un instant les ténèbres,--combien je
+bénirai l'ombre de la petite cabane!--Mais hélas! ce n'est qu'un tombeau
+turc.
+
+4. Au milieu du bruit des ondes qui tombent en cascades écumantes,
+j'entends le cri d'une voix humaine;--c'est mon compatriote, épuisé de
+fatigue, qui invoque de cette contrée lointaine le nom de l'Angleterre.
+
+5. Un coup de fusil vient de partir:--est-ce un ennemi ou un ami qui l'a
+tiré? Encore un autre;--c'est pour avertir les paysans de la montagne de
+descendre et de nous conduire à leurs demeures.
+
+6. Oh! qui, dans une nuit pareille, osera se hasarder dans le désert?
+Qui, durant les roulemens du tonnerre, peut entendre notre signal de
+détresse?
+
+7. Qui, après avoir même entendu nos cris, se lèvera pour s'engager dans
+un chemin si périlleux? Qui ne nous prendra, à nos vociférations
+nocturnes, pour des brigands qui battent le pays?
+
+8. Les nuages crèvent, les airs étincellent: oh! quelle heure terrible!
+L'orage tombe avec plus de fureur! Pourtant une pensée a encore la force
+de maintenir la chaleur en mon sein.
+
+9. Tandis que j'erre dans ces sentiers sans issue, sur cette cime
+hérissée de rocs et de ronces; tandis que les élémens épuisent leur
+rage, douce Florence[147], où es-tu?
+
+[Note 147: Ce n'est pas le nom de la capitale de la Toscane, mais celui
+d'une femme espagnole que Byron paraît avoir eue pour maîtresse dans
+l'île de Malte.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+10. Ah! sans doute tu n'es plus sur la mer,--sur la mer que ta barque a
+si long-tems parcourue. Oh! puisse l'orage qui fond sur moi, ne frapper
+que ma tête!
+
+11. Le rapide siroc[148] enflait ta voile de toute la puissance de son
+souffle, quand je pressai tes lèvres pour la dernière fois: il aura,
+depuis long-tems, à travers l'onde écumante, poussé ton brave navire
+jusqu'au rivage.
+
+[Note 148: Vent de sud-est, dans la Méditerranée.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+12. Maintenant tu es hors de péril: oui, depuis long-tems tu as foulé la
+grève espagnole. Ce serait chose cruelle qu'une femme aussi belle que
+toi fût retenue sur les flots.
+
+13. Et puisque je songe maintenant à toi au milieu des ténèbres et des
+terreurs, comme dans ces heures de réjouissances où régnaient le plaisir
+et la musique;
+
+14. Toi, au milieu des belles et blanches murailles de Cadix, si
+pourtant Cadix est encore libre[149], jette parfois un regard au travers
+de tes jalousies, sur l'abîme azuré de la mer.
+
+[Note 149: A cette époque, comme on sait, les Français étaient en
+Espagne.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+15. Puis souviens-toi des îles de Calypso[150], devenues chères à nos
+cœurs depuis les jours que nous y avons passés ensemble: donne aux
+autres tes sourires par milliers, à moi un seul soupir.
+
+[Note 150: Malte et Gozzo: les géographes signalent ces deux îles comme
+pouvant être l'île Ogygie, demeure de Calypso.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+16. Et quand le cercle de tes admirateurs remarquera la pâleur de ta
+face, une larme à demi formée, un nuage passager de gracieuse
+mélancolie,
+
+17. De nouveau tu souriras; tu éviteras, en rougissant, la raillerie de
+quelque fat, et n'avoueras pas que tu penses une fois à un amant qui
+pense toujours à toi.
+
+18. Quoique les sourires et les soupirs soient également vains, alors
+que deux cœurs gémissent l'un de l'autre séparés, mon ame en deuil
+franchit mers et montagnes à la poursuite de la tienne.
+
+
+
+
+XXXI.
+
+STANCES
+ÉCRITES EN PASSANT LE GOLFE D'AMERACIE[151].
+
+[Note 151: Aujourd'hui golfe d'Arta, dans la Basse-Albanie (ancienne
+Épire): ce fut le théâtre de la bataille d'Actium.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+14 novembre 1809.
+
+
+1. A travers un ciel sans nuages, le disque argenté de la lune lance à
+plein ses rayons sur la côte d'Actium: c'est sur ces ondes que jadis la
+reine d'Égypte gagna et perdit l'ancien monde.
+
+2. Sur la scène que je contemple aujourd'hui, l'abîme azuré fut le
+tombeau de plus d'un Romain: c'est là que l'ambition farouche abandonna
+sa chancelante couronne pour suivre une femme.
+
+3. Florence! toi que j'aimerai autant que fut jamais aimée mortelle
+célébrée en prose ou en vers, depuis l'épouse qu'Orphée ramena des
+enfers; toi que j'aimerai tant que tu seras belle et que je serai jeune;
+
+4. Douce Florence! c'étaient d'heureux tems que ceux où le monde était
+mis en jeu pour les yeux des belles! Oh! si les poètes avaient sous leur
+empire autant de royaumes que de rimes, tes charmes feraient de nouveaux
+Antoines.
+
+5. Le destin ne permet pas qu'il en soit ainsi; mais j'en jure par tes
+yeux, par les boucles de ta chevelure, si je ne puis perdre un monde
+pour toi, point ne voudrais te perdre pour un monde!
+
+
+
+
+XXXII.
+
+VERS
+COMPOSÉS APRÈS AVOIR FRANCHI A LA NAGE LE DÉTROIT DES DARDANELLES, DE
+SESTOS A ABYDOS[152].
+
+[Note 152: Le 3 mai 1810, tandis que la frégate _la Salsette_ (capitaine
+Bathurst) était en panne dans le détroit des Dardanelles, le lieutenant
+Ekenhead et l'auteur de ces vers passèrent à la nage d'Europe en
+Asie--ou, plus exactement, d'Abydos à Sestos. La distance parcourue,
+depuis l'endroit dont nous partîmes jusqu'à celui où nous prîmes terre
+sur la côte opposée, y compris le trajet oblique que nous fûmes obligés
+de faire en raison du courant, fut évaluée, par l'équipage de la
+frégate, à plus de quatre milles anglais, quoique la largeur réelle du
+détroit soit à peine d'un mille entier. La rapidité du courant est telle
+qu'aucune barque ne peut le traverser directement à force de rames, et
+elle peut, jusqu'à un certain point, être appréciée d'après le tems
+employé à franchir la distance entière (une heure cinq minutes par l'un
+des nageurs, une heure dix minutes par l'autre). L'eau avait été
+excessivement refroidie par la fonte des neiges. Environ trois semaines
+auparavant, au mois d'avril, nous avions fait un premier essai; mais
+comme nous étions, le matin du même jour, venus à cheval de la Troade,
+et que l'eau était d'un froid glacial, nous jugeâmes à propos de
+différer la partie complète jusqu'à ce que la frégate eût mis à l'ancre
+sous les châteaux des Dardanelles: c'est seulement alors que nous
+franchîmes le détroit, comme je viens de le dire; nous étant mis en mer
+beaucoup au-dessus du fort de la côte d'Eurupe, nous n'abordâmes qu'en
+dessous du fort de la côte d'Asie. Chevalier dit qu'un jeune juif
+traversa à la nage la même distance pour sa maîtresse, et Olivier parle
+d'un Napolitain qui aurait fait le même trajet; mais notre consul,
+Tarragora, qui ne se rappelait ni l'une ni l'autre de ces histoires,
+essaya de nous dissuader de notre entreprise. Plusieurs hommes de
+l'équipage de _la Salsette_ étaient connus pour avoir franchi à la nage
+de plus grandes distances; et la seule chose qui m'étonna, c'est que les
+doutes élevés sur la vérité de l'histoire de Léandre n'eussent engagé
+aucun voyageur à tâcher de s'assurer par expérience de la possibilité du
+fait.]
+
+9 mai 1810.
+
+
+1. Si, dans le sombre mois de décembre, Léandre, selon l'histoire connue
+de toute jeune fille, avait coutume, ô large Hellespont, de traverser
+ton onde rapide:
+
+2. Si, malgré les orages d'hiver qui rugissaient sur sa tête, il se
+rendait en hâte près d'Héro; et si jadis ton courant était aussi fort
+qu'aujourd'hui, ô Vénus! je plains bien les deux amans!
+
+3. Car moi, homme dégénéré des tems modernes, même dans le doux mois de
+mai, je meus avec peine mes membres languissans où la sueur ruisselle,
+et je crois avoir fait une prouesse aujourd'hui.
+
+4. Quand Léandre traversait l'impétueux torrent, c'était, si l'on en
+croit toujours une histoire douteuse, pour courtiser sa belle,--et
+faire--Dieu sait quoi encore; il nagea pour l'amour, comme moi pour la
+gloire.
+
+5. Mais il serait difficile de dire qui de nous deux a été le mieux
+traité. Pauvres humains! ainsi les dieux vous frappent-ils toujours! Mal
+lui réussirent ses périls, et à moi ma partie de plaisir: lui se noya,
+et moi j'ai la fièvre.
+
+
+
+
+XXXIII.
+
+SUR LA MORT DE SIR PETER PARKER, BARONET.
+
+
+1. Il y a des larmes pour tous ceux qui meurent, un cri de deuil sur la
+plus humble tombe: mais, au trépas des héros, les nations entières
+chantent l'hymne funèbre, et la victoire elle-même verse des larmes.
+
+2. C'est pour eux que la douleur envoie le plus pur de ses soupirs sur
+le sein ondoyant de l'océan: en vain leurs ossemens gisent sans
+sépulture, toute la terre devient leur monument!
+
+3. Leur sépulture est dans les pages de l'histoire; leur épitaphe, dans
+toutes les bouches. L'âge présent, les siècles futurs, gémissent sur
+eux, et leur appartiennent...
+
+4. C'est pour eux que se taisent les joyeux devis du festin, _leur nom_
+est le seul son qui règne, tandis qu'à la ronde le souvenir
+reconnaissant paie à leur vertu le tribut des toasts.
+
+5. Ils font parler d'eux à la foule qui ne les connut pas; ils sont
+pleurés des ennemis qui les admirèrent. Qui donc ne voudrait partager
+leur lot glorieux? Qui ne voudrait mourir de la mort qu'ils ont choisie?
+
+6. Ainsi, brave Parker! à jamais sera sacrée ta vie, ta chute, ta
+renommée! et les jeunes guerriers, enflammés de courage, trouveront un
+modèle dans ta mémoire.
+
+7. Mais il est des cœurs qui, en te perdant, ont reçu une blessure que
+la gloire ne saurait cicatriser, et ce n'est qu'en frémissant qu'ils
+entendent célébrer une victoire où succomba un ami si cher, si
+intrépide.
+
+8. Que feront-ils pour adoucir leur chagrin? Quand n'entendront-ils plus
+retentir ton nom? Le tems ne peut nous instruire à l'oubli, quand le
+regret qui remplit l'ame est nourri par la voix de la renommée.
+
+9. Hélas! ils ne peuvent que pleurer davantage sur leur sort, sinon sur
+le tien. Ah! combien doit être profond le deuil que nous inspire la mort
+de celui qui jamais auparavant ne nous donna sujet d'affliction!
+
+
+
+
+XXXIV.
+
+PÉNIBLE SOUVENANCE (1808).
+
+
+1. Quand nous nous séparâmes l'un de l'autre, dans le silence et dans
+les larmes, le cœur déchiré et mourant à demi, pour une absence de
+longues années; pâle et froide devint ta joue; et plus froid ton baiser.
+En vérité, cette heure du passé prédit les chagrins à l'heure
+d'aujourd'hui.
+
+2. La rosée du matin tomba glacée sur mon front;--elle me donna comme un
+pressentiment de ce que je sens aujourd'hui. Tes sermens sont tous
+rompus, et ta renommée sans honneur. J'entends prononcer ton nom, et
+j'ai part à la honte qui s'y attache.
+
+3. On te nomme devant moi,--oh! supplice pour mon oreille! Un frisson me
+parcourt:--pourquoi me fus-tu si chère? On ne sait pas que je t'ai
+connue; moi qui, hélas, t'ai connue trop bien:--long-tems, ah!
+long-tems, je te maudirai,--trop profondément pour parler.
+
+4. En secret, nous nous sommes vus:--en silence, je m'afflige que ton
+cœur ait pu oublier, et ton esprit s'abaisser à la perfidie. Si je te
+revoyais jamais après longues années, comment t'accueillerais-je?--Avec
+le silence et les larmes.
+
+
+
+
+XXXV.
+
+INSCRIPTION
+
+SUR LE MONUMENT D'UN CHIEN DE TERRE-NEUVE.
+
+ Newstead-Abbey, 30 octobre 1808.
+
+
+La terre reçoit-elle en son sein la dépouille mortelle de quelque
+orgueilleux fils des hommes, inconnu à la gloire, mais placé haut par sa
+naissance? l'art du sculpteur épuise les pompes du deuil, et des urnes,
+chargées d'inscriptions, disent qui gît sous cette tombe. Quand tout est
+fini, on lit sur la tombe, non ce que l'homme fut, mais ce qu'il aurait
+dû être. Mais le pauvre chien qui, tant qu'il vit, est le plus sûr ami
+de son maître, le premier à l'accueillir, le plus prompt à le défendre,
+qui lui dévoue, sans réserve, son cœur fidèle, qui travaille, combat,
+vit, respire pour son maître seul,--le chien succombe sans honneurs
+funéraires, frustré des éloges qu'ont mérités ses vertus, et par nous
+déshérité là-haut de l'ame qu'il a eue sur la terre. Et cependant
+l'homme, vain insecte, espère le pardon, et réclame pour lui seul un
+ciel tout entier. O homme! faible et éphémère habitant de ce globe, être
+dégradé par l'esclavage ou corrompu par le pouvoir! quiconque te connaît
+bien doit te quitter avec dégoût, masse méprisable de poussière animée!
+Ton amour n'est que luxure; ton amitié, imposture; tes sourires,
+hypocrisie; tes paroles, mensonges! Vil par nature, tu n'es noble que de
+nom: chacune de ces brutes, qui forment avec toi la grande famille des
+animaux, pourrait te faire rougir de honte.--Passans qui, par hasard,
+verrez cette urne modeste, poursuivez votre chemin:--ce monument
+n'honore personne que vous désiriez pleurer. Ces pierres marquent la
+place où gisent les restes d'un ami: je n'en connus jamais qu'un seul,
+et il est ici.
+
+
+
+
+XXXVI.
+
+VERS
+ÉCRITS SUR UNE COUPE FAITE AVEC UN CRANE D'HOMME.
+
+ Newstead-Abbey, 1808.
+
+
+1. Point d'effroi:--ne crois pas mon esprit envolé: en moi, vois
+seulement un crâne qui, par un privilége refusé aux têtes vivantes, ne
+répand jamais au dehors rien que d'excellent.
+
+2. Comme toi, je vécus, j'aimai, je m'enivrai,--je mourus;--la terre t'a
+cédé mes os pour en faire un vase à boire; va, emplis-le jusqu'aux
+bords,--tu ne peux m'outrager: les vers ont une lèvre plus hideuse que
+la tienne.
+
+3. Mieux vaut enserrer le jus pétillant de la grappe, que de nourrir la
+gent glaireuse des vers de terre[153]; mieux vaut, en forme de coupe,
+porter à la ronde la boisson des dieux, que de pourrir en proie aux
+reptiles.
+
+[Note 153: _Nurse the earth-worm's slimy brood_. M.A.P. traduit:
+«Nourrir les vers dévorans de la tombe.» A-t-il eu raison de substituer
+un lieu commun à une image forte et neuve? Avons-nous eu tort d'être
+moins délicats et plus fidèles? Le lecteur en jugera. Cela d'ailleurs
+soit dit pour maint autre passage où nous avons eu, où nous aurons le
+même tort, si toutefois c'en est un.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+4. Là, où jadis mon esprit a peut-être brillé, brillons encore en
+inspirant les autres. Lorsque, hélas! nos cerveaux ne sont plus, peut-on
+mettre en leur place chose plus noble que le vin?
+
+5. Bois toujours, tant que tu le peux faire;--lorsque toi et les tiens
+vous aurez passé comme moi, une autre race t'enlèvera, peut-être, aux
+embrassemens de la terre, et festinera, rimera avec des ossemens.
+
+6. Pourquoi non? Puisque, durant les jours de notre courte vie, nos
+têtes produisent de si tristes effets; arrachées aux vers et aux débris
+de notre argile, elles courent la chance d'être de quelque usage.
+
+
+
+
+XXXVII.
+
+SOUVIENS-TOI DE CELUI, ETC.
+
+
+Souviens-toi de celui sur qui l'amour fit de sa puissance une épreuve
+cruelle, profonde, et pourtant vaine; souviens-toi de cette heure
+dangereuse où ni l'un ni l'autre nous ne succombâmes, malgré une passion
+mutuelle. L'abandon de ton sein, la langueur de tes yeux humides,
+m'invitaient trop bien au suprême bonheur; mais ta douce prière, tes
+soupirs supplians, réprouvaient un farouche désir que je sus réprimer.
+Oh! laisse-moi penser que tout ce que je perdis te sauva, du moins, ce
+qui fait la terreur de la conscience; laisse-moi rougir des regrets
+qu'il m'en coûta pour nous épargner les vains remords de l'avenir.
+Cependant, songe à mon sacrifice, toutes les fois qu'une langue
+méchante, empressée à répandre des paroles de blâme, outragera le cœur
+qui t'aima; et diffamera mon nom, hélas! presque maudit; songe, quoi que
+disent les autres, que tu m'as vu étouffer toute pensée d'égoïsme.
+Maintenant encore, je bénis ton ame pure; oui, maintenant, dans la
+solitude de la nuit. Oh Dieu! pourquoi ne nous sommes-nous pas
+rencontrés plus tôt? nos cœurs eussent été aussi passionnés, et ta main,
+plus libre; tu m'aurais aimé sans crime, et j'aurais, moi-même, été
+moins indigne de toi. Puissent tes jours, comme jadis, s'écouler loin
+des pompes de ce monde! et, après ce moment de trop vive amertume,
+puisses-tu n'avoir plus à subir une pareille épreuve! Mon cœur, depuis
+long-tems perverti, mon cœur, damné lui-même, damnerait peut-être le
+tien; te rencontrer dans la foule brillante, éveillerait en moi un
+présomptueux transport d'espérance. Laisse donc ce monde à ces
+créatures, dont le destin, heureux ou malheureux, n'est, comme le mien,
+qu'une sorte de vie sauvage et indigne;--abandonne ce théâtre où les
+êtres sensibles doivent sûrement succomber. Vois ta jeunesse, tes
+charmes, ta tendresse, ton ame, dont une longue solitude a conservé la
+pureté; et, d'après ce qui s'est passé au sein de ta retraite, juge ce
+que devrait endurer ton cœur parmi ce monde. Oh! pardonne-moi tes larmes
+suppliantes, puisque la vertu ne les a pas répandues en vain, et que mon
+délire avait pris sa source dans ces yeux adorés, que désormais je ne
+ferai plus pleurer. Certes, c'est un deuil long et cruel que de penser
+que nous ne nous reverrons peut-être plus; mais je mérite cet arrêt
+sévère, et peu s'en faut que je ne regarde cette sentence comme douce.
+Toutefois, si je t'avais moins aimée, mon cœur n'eût pas fait au tien un
+si grand sacrifice; il n'eût pas senti, à te quitter, moitié moins de
+douleur que si son crime t'eût mise en mes bras.
+
+
+
+
+XXXVIII.
+
+STANCES TRADUITES DU TURC.
+
+
+1. La chaîne que je donnai était belle à voir; le luth que j'y ajoutai,
+riche en douce mélodie: le cœur qui offrit ces deux gages d'amour était
+sincère, et méritait mal la destinée qu'il rencontra.
+
+2. Ces dons avaient reçu d'un charme secret la vertu de révéler ta
+fidélité durant l'absence: ils ont fait leur devoir; hélas! ils n'ont pu
+t'apprendre le tien.
+
+3. Cette chaîne fut inébranlable dans chacun de ses anneaux, tant
+qu'elle ne dut pas subir le contact d'une main étrangère; ce luth fut
+doux,--tant que tu ne pensas pas qu'il pût, sous les doigts d'un autre,
+rendre les mêmes sons.
+
+4. Que celui qui vit se rompre en sa main la chaîne qu'il ôtait de ton
+cou, qui vit ce luth lui refuser les plus faibles accords, essaie
+désormais de remonter l'instrument et de rattacher le collier.
+
+5. Quand tu changeas, le collier et le luth changèrent aussi; l'un se
+brisa, l'autre devint muet: c'est fini,--je leur dis adieu, ainsi qu'à
+toi:--adieu, cœur perfide, chaîne fragile, luth silencieux!
+
+
+
+
+XXXIX.
+
+AU TEMS.
+
+
+Tems! dont l'aile capricieuse entraîne, d'un vol lent ou rapide, les
+heures inconstantes, dont le tardif crépuscule ou l'aurore passagère ne
+fait que nous mener plus ou moins vîte à la mort,--salut! toi qui
+répandis sur mon berceau ces dons connus, hélas! de tous les êtres qui
+te connaissent! Toutefois, je soutiens mieux ton fardeau; car
+aujourd'hui je suis seul à en supporter le poids. Je ne voudrais pas
+qu'un cœur trop tendre partageât les momens amers que tu m'as départis:
+je te pardonne; depuis que tu laissas tout ce que j'aimai jouir de la
+paix ou du ciel. Joie ou repos à ces êtres chéris! les maux que tu
+m'apporteras pèseront en vain sur moi. Je n'ai reçu de toi que des
+années; c'est là tout ce que je te dois, dette déjà payée en douleur.
+Mais la douleur elle-même nous porte secours contre toi; elle s'empare
+du cœur, mais lui fait oublier ta puissance: la vive agonie du désespoir
+retarde, mais ne compte jamais les heures. Dans la joie, j'ai souvent
+gémi de penser que ta fuite rapide allait bientôt se changer en une
+lente marche. Tes nuages purent éclipser la lumière, mais non pas
+ajouter une nuit de plus à ma misère: quelque odieux et sombre que fût
+ton horizon, il convenait à mon ame: d'une seule étoile partait une
+étincelle qui prouvait que tu n'étais point--l'éternité. Ce rayon s'est
+éteint, et tu n'es plus qu'un vide pour moi,--un mouvement monotone dont
+l'on compte et l'on maudit la mesure dans ce vain et stupide rôle que
+tout mortel gémit de jouer ici-bas. Enfin, il y a une scène que tu ne
+peux altérer, terme de ta course paresseuse ou diligente, alors que
+l'homme, parvenu au bout de la carrière, dort d'un sommeil trop profond
+pour entendre l'orage qui gronde sur sa tête. Oui, je puis sourire de
+songer quelle sera bientôt la faiblesse de tes efforts, quand toute la
+vengeance que tu peux déployer tombera sur une pierre sans nom.
+
+
+
+
+XL.
+
+LE DÉPART.
+
+
+Vierge chérie! le baiser que ta lèvre a imprimé sur la mienne y laissera
+une trace fidèle, jusqu'à ce qu'en des jours plus heureux je puisse te
+le rendre aussi pur que tu me le donnas. Ton œil, en répandant sur moi
+si doux regards d'adieu, peut lire dans le mien une tendresse égale: les
+larmes qui coulent de ta paupière ne peuvent pleurer mon
+inconstance[154]. Je ne demande aucun gage d'amour dont la vue seule me
+rende heureux dans l'absence, aucun souvenir pour ce sein dont toutes
+les pensées sont à toi. Ai-je besoin d'écrire?--Non:--pour conter mon
+ardeur, ma plume serait deux fois trop faible. Oh! à quoi bon de vains
+mots, si le cœur ne peut parler? Jour et nuit, dans la bonne ou mauvaise
+fortune, ce cœur, qui n'est plus libre, nourrira l'amour qu'il ne peut
+montrer, et souffrira en silence pour toi.
+
+[Note 154: M.A.P. traduit: «La larme qui mouille ta paupière ne saurait
+rien effacer de mon cœur,» ce qui est à coup sûr un contre-sens, et me
+semble même un non-sens.]
+
+
+
+
+XLI.
+
+VERS COMPOSÉS A ATHÈNES,
+
+ le 16 janvier 1810.
+
+
+Le charme est brisé, l'enchantement n'est plus! Telle est la vie avec
+ses accès de fièvre: nous sourions en délire alors que nous devrions
+soupirer; la folie est la meilleure de nos illusions. Chaque intervalle
+lucide, laissé à la pensée, rappelle les misères à nous imposées par la
+charte de la nature; et celui qui agit en homme sage, vit comme sont
+morts les saints,--en martyr.
+
+
+
+
+XLII.
+
+VERS
+ÉCRITS SUR UN FEUILLET BLANC DES «PLAISIRS DE LA MÉMOIRE[155].»
+
+[Note 155: Recueil de poésies de _Samuel Rogers_.]
+
+19 avril 1812.
+
+
+Absent ou présent, ô mon ami, de quel pouvoir magique es-tu doué!
+Ceux-là peuvent le proclamer, qui, comme moi, jouissent tour à tour de
+tes entretiens et de tes chants. Mais lorsque viendra l'heure terrible
+que toujours l'amitié juge trop hâtive; lorsque «la Mémoire»; pleurant
+sur la tombe de son druide, se plaindra qu'il y ait eu en lui quelque
+chose de périssable, avec quelle reconnaissance elle paiera les hommages
+que tu offris à ses autels, et mêlera _son_ nom au _tien_ durant le
+cours éternel des âges!
+
+
+
+
+XLIII.
+
+SUR UN COEUR DE CORNALINE
+QUI S'ÉTAIT BRISÉ PAR ACCIDENT.
+
+
+Malheureux cœur! faut-il donc que tu te sois ainsi rompu en deux
+moitiés? Tant d'années de soucis pour toi comme pour ton maître ont donc
+été pareillement employées en vain? Néanmoins, chacune de tes parties me
+semble précieuse, chaque morceau m'est devenu plus cher; car celui qui
+te porte sent que tu es aujourd'hui un plus fidèle emblême de _son
+propre cœur_.
+
+
+
+
+XLIV.
+
+VERS ÉCRITS SOUS UN PORTRAIT.
+
+
+Cher objet d'une ardeur malheureuse! Quoique je sois aujourd'hui privé
+d'amour et de toi, il me reste, pour me réconcilier avec le désespoir,
+ton image et mes larmes. On dit que le chagrin cède au tems: mais cela,
+je le sens, n'est point vrai; car le coup de mort qui frappa mon
+espérance a rendu mon souvenir impérissable.
+
+
+
+
+XLV.
+
+RÉPONSE A CETTE QUESTION:
+«QUELLE EST l'ORIGINE DE L'AMOUR?»
+
+
+«L'origine de l'amour!»--Ah! pourquoi m'adresser cette question cruelle,
+quand tu peux lire dans tant de regards que l'amour naît à ton
+aspect?--Veux-tu savoir aussi quelle est _sa fin_?--Hélas! voici ce que
+présage mon cœur, ce que mes craintes prévoient: il languira long-tems
+dans une misère muette; mais vivra--jusqu'à ce que je cesse de vivre.
+
+
+
+
+XLVI.
+
+A UNE PRINCESSE QUI PLEURAIT.
+
+ Mars, 1812.
+
+
+1. Pleure, fille d'une race royale, la disgrâce d'un père et la ruine
+d'un trône. Heureuse! si tes larmes pouvaient laver la faute de ce
+prince à qui tu dois le jour.
+
+2. Pleure:--car tes larmes sont celles de la vertu,--propices à ces îles
+en souffrance; puissent-elles dans les ans à venir être récompensées par
+les sourires de ton peuple.
+
+
+
+
+XLVII.
+
+VERS ÉCRITS DANS UN ALBUM.
+
+ 14 septembre 1809.
+
+
+1. Comme un nom arrête le regard du passant sur la froide pierre d'un
+sépulcre; ainsi puisse le mien, quand tu verras cette page isolée,
+attirer ton œil mélancolique!
+
+2. Peut-être, dans quelques années, liras-tu ce nom: alors songe à moi
+comme l'on songe aux morts, et pense que mon cœur ici gît enseveli.
+
+
+
+
+XLVIII.
+
+VERS TRADUITS DU PORTUGAIS.
+
+
+Dans les momens consacrés au plaisir, d'un ton plein de tendresse, vous
+vous écriez: «ô ma vie!» Douces paroles, dont mon cœur serait fou, si la
+jeunesse ne devait jamais décliner ou périr! Mais ces heures de délices
+marchent aussi vers la mort. Ne répète donc jamais ces accens, ou
+change-les: dis non pas «ma vie», mais «mon ame»! Comme mon amour, mon
+ame existe pour l'éternité.
+
+
+
+
+XLIX.
+
+IMPROMPTU,
+EN RÉPONSE A UN AMI.
+
+
+Lorsque le chagrin, du fond du cœur où il siège, projette trop haut son
+ombre noire, et vient occuper mon visage altéré, obscurcir mon front ou
+mouiller mes yeux, ne prends point garde à ce nuage qui bientôt
+s'évanouira: nos pensées connaissent trop bien leur prison; elles
+retombent dans mon sein, d'où elles s'échappèrent quelque tems, et
+languissent, en silence, dans leur étroite demeure.
+
+
+
+
+L.
+
+SONNETS A GENÉVRA.
+
+
+1. Le tendre azur de tes yeux, ta longue chevelure blonde, et le pâle
+éclat de tes traits,--qu'a formés la méditation,--et où semble siéger
+une douce et paisible douleur dont le tems a désarmé le
+désespoir,--tout, enfin, dans ton air, respire la mélancolie: et--si je
+ne savais que ton ame heureuse est un fertile trésor de pensées chastes
+et pures,--je croirais que tu gémis condamnée aux terrestres soucis.
+Telle naquit sous le pinceau dont la touche créatrice donnait la beauté
+et la vie aux couleurs; telle (hormis le repentir qui n'est pas ton
+partage) la Madeleine du Guide vit le jour:--telle tu nous
+apparais;--mais, ô précieux avantage! en toi le remords n'a rien à
+saisir;--ni la vertu à mépriser.
+
+2. Ta joue est pâle de méditation, mais non d'infortune, et toutefois
+possède un tel charme, que, si le vermillon de la joie cachait cette
+blanche rose sous ses teintes les plus éblouissantes, je soupirerais
+après l'instant où dut s'évanouir un trop vif éclat:--le sombre azur de
+tes yeux ne lance pas d'étincelantes flammes;--mais, hélas! en le
+contemplant, les yeux les plus sévères fondent en pleurs, et les miens,
+aussi faibles que le cœur de ma mère, laissent échapper une rosée douce
+comme les dernières gouttes qui entourent l'arc aérien d'Iris; car, à
+travers tes cils noirs et longs qui se penchent à terre, ton ame
+mélancolique et tendre brille comme un séraphin descendu d'en haut: elle
+plane au-dessus de la douleur, et pourtant accorde sa pitié à toute
+misère; elle unit à la fois tant de majesté et de douceur, que je t'en
+vénère davantage, sans pouvoir te moins aimer.
+
+
+
+
+LI.
+
+SUR UNE JEUNE RELIGIEUSE.
+SONNET TRADUIT DE VITTORELLI.
+
+
+Ce sonnet fut composé au nom d'un père qui venait de perdre sa fille,
+peu de tems après l'avoir mariée, et adressé au père d'une jeune
+personne qui avait tout récemment pris le voile.
+
+
+Deux filles, don du ciel,--deux filles, aussi modestes que belles au
+milieu des hommages, faisaient notre bonheur: et maintenant, misérables
+pères que nous sommes! le ciel appelle leur vertu à de plus nobles
+destinées, et en les voyant _l'une et l'autre_, il les a réclamées
+_toutes deux ensemble_. La mienne, parmi les flambeaux de l'hymen, qui à
+peine allumés s'éteignent, expire--hélas!--trop tôt. La tienne, enfermée
+dans les grilles du cloître, éternelle captive, n'aspire qu'à son Dieu.
+Mais _toi_, du moins, à travers la porte jalouse qui interdit à jamais à
+vos yeux de se rencontrer, tu peux entendre encore la voix douce et
+pieuse de cette vierge. _Moi_, je me jette sur le marbre où repose _ma
+fille_,--je verse un torrent de larmes amères; je frappe, frappe,
+frappe--et n'obtiens point de réponse.
+
+
+
+
+LII.
+
+VERS COMPOSÉS A WINDSOR[156] (1813).
+
+[Note 156: M.A.P. n'a pas traduit cette épigramme amère et peut-être
+injuste contre le feu roi Georges.
+
+(_Note du Tr._)]
+
+Je composai ces vers pour avoir vu par hasard H.R.H. Pr--ce R--nt, entre
+les tombeaux de Henri VIII et de Charles Ier, sous les royales voûtes de
+Windsor.
+
+
+Voyez! ici reposent, célèbres contempteurs des droits les plus sacrés,
+l'un près de l'autre, Charles sans tête et Henri sans cœur[157]. Entre
+eux, voilà un autre possesseur du sceptre: il gouverne, il commande, en
+tout hors le nom--il est roi; nouveau Charles pour son peuple, nouveau
+Henri pour son épouse,--en lui les deux tyrans renaissent à la vie;
+c'est en vain que le glaive de la justice et le dard de la mort ont mêlé
+ces deux cendres; ces vampires couronnés ressuscitent. Ah! à quoi bon
+les tombes,--puisqu'elles vomissent le sang et la poussière de deux
+monstres--pour former un George.
+
+[Note 157: «_By headless Charles, see, heartless Henry lies_.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+
+
+LIII.
+
+SONNET.
+
+
+Rousseau,--Voltaire,--notre Gibbon,--et madame de Staël:--ô lac
+Léman[158]! ces noms sont dignes de tes bords; tes bords dignes de noms
+tels que ceux-ci. Si tu n'étais plus, la mémoire de ces mortels
+illustres rappellerait ton souvenir. Ton rivage leur fut cher, comme à
+tous ceux qui en ont joui; mais, par eux, il est encore devenu plus cher
+au genre humain, car les œuvres des esprits puissans impriment au fond
+des cœurs un religieux respect pour les ruines des mûrs, ancien séjour
+de la sagesse et du génie. Mais près de _toi_, ô lac de beauté! combien
+plus encore, en glissant doucement sur le cristal de tes flots,
+sentons-nous ces feux indomptés d'un noble zèle qui s'enorgueillit
+devant cet héritage d'immortalité, et donne la réalité au souffle de la
+gloire!
+
+[Note 158: Genève, Ferney, Lausanne, Coppet.]
+
+
+
+
+LIV.
+
+CHANSON
+
+Ζώη µοῦ, σὰς ἀγαπῶ
+
+ Athènes, 1810.
+
+
+1. Vierge d'Athènes, avant mon départ, rends-moi, oh! rends-moi mon
+cœur; ou bien, puisque ce cœur a quitté mon sein, garde-le maintenant et
+prends le reste! Entends mon vœu avant que je parte, ζώη µοῦ, σὰς
+ἀγαπῶ.[159]
+
+[Note 159: _Zoë mou, sas agapo_, ou Ζώη µοῦ, σὰς ἀγαπῶ, est une
+expression de tendresse en langue romaïque (grec moderne). Si je la
+traduis, j'offenserai mes lecteurs, en paraissant supposer qu'ils sont
+incapables de le faire; mais si je ne la traduis pas, j'offense
+peut-être mes lectrices. De crainte que ces dernières ne donnent quelque
+mauvais sens à la phrase, je la traduirai, en demandant pardon aux
+savans. Cela signifie donc: «Ma vie, je vous aime!» paroles fort douces
+dans tous les idiomes, et aujourd'hui aussi souvent prononcées en Grèce
+que l'étaient autrefois, au dire de Juvénal, les deux premiers mots
+parmi les dames romaines, dont toutes les expressions d'amour étaient
+tirées du grec.]
+
+2. J'en jure par ces tresses flottantes que caressent les brises de la
+mer Égée; par ces paupières dont les franges de jais baisent les roses
+de ta joue; par ces yeux aussi vifs que les yeux du chevreuil sauvage,
+ζώη µοῦ, σὰς ἀγαπῶ.
+
+3. Par cette lèvre que je brûle de savourer; par la ceinture qui entoure
+ta jolie taille; par tous ces emblêmes de fleurs[160] qui expriment ce
+que les paroles ne diraient jamais si bien; par les joies et les misères
+que l'amour tour à tour amène, ζώη µοῦ, σὰς ἀγαπῶ.
+
+[Note 160: Dans l'Orient (où l'on n'apprend pas aux dames à écrire, de
+peur qu'elles ne fassent des billets-doux), les fleurs, la braise, les
+cailloux, etc., servent aux amans à se communiquer leurs sentimens, et
+cela par l'intermède du député cosmopolite de Mercure,--c'est-à-dire
+d'une vieille femme. Un morceau de braise veut dire: «Je brûle pour
+toi;» un bouquet de fleurs attaché avec des cheveux: «Enlève-moi et
+fuis;» mais un caillou exprime ce qu'aucun autre emblème, ne peut dire.]
+
+4. Vierge d'Athènes! je suis parti: pense à moi, douce amie! quand tu
+seras seule. Quoique je fuie à Istamboul[161], Athènes renferme mon
+cœur, et mon ame. Puis-je donc cesser de t'aimer? Non! ζώη µοῦ, σὰς
+ἀγαπῶ.
+
+[Note 161: Constantinople.]
+
+
+
+
+LV.
+
+TRADUCTION
+DU FAMEUX CHANT DE GUERRE.
+
+Δεύτε, παἰδες τῶν Ελλήνων.
+
+
+Ce chant fut composé par Riga, qui périt au milieu des premières
+tentatives faites pour révolutionner la Grèce. La traduction suivante
+est aussi littérale que l'auteur a pu le faire en vers: elle offre le
+même rhythme que l'original.
+
+
+Allons, enfans des Grecs! le jour de gloire est arrivé. Dignes de votre
+noble origine, montrez qui vous donna le jour.
+
+CHOEUR.
+
+1. Enfans des Grecs! marchons en armes contre l'ennemi, et que son sang
+odieux coule par torrens sous nos pas. Montrons-nous hommes: secouons le
+joug du tyran ottoman. Levons-nous, et les fers de la patrie sont tous
+rompus. Ombres généreuses des guerriers et des sages, contemplez le
+combat qui va s'engager! Hellènes des âges passés, renaissez à la vie!
+Au son de ma trompette, rompez votre sommeil, et joignez-vous à moi; et
+marchant contre la ville aux sept collines[162], combattez, poursuivez
+vos conquêtes jusqu'à ce que nous soyons libres.
+
+[Note 162: Constantinople--Ἑπτάλοφος.]
+
+Allons, enfans des Grecs! etc.
+
+2. Sparte! ô Sparte! pourquoi demeures-tu plongée dans une léthargie
+profonde? Eveille-toi, et réunis tes armées aux Athéniens, tes anciens
+alliés! Rappelle Léonidas, ce héros des chants antiques, guerrier
+terrible! guerrier fort! qui jadis vous sauva de la ruine; qui fit cette
+diversion hardie dans les gorges des vieilles Thermopyles; qui, pour la
+liberté de sa patrie, soutint avec ses trois cents soldats une longue
+bataille contre le Perse; et, comme un lion furieux, expira dans une mer
+de sang.
+
+Allons, enfans des Grecs! etc.
+
+
+
+
+LVI.
+
+TRADUCTION
+DE LA CHANSON ROMAIQUE.
+
+ Μπενω µες᾿ τὸ περιζολι,
+ Ὠραιοτάτη Χαηδή, κ.τ.λ.
+
+La chanson que je traduis est en grande faveur parmi les jeunes
+Athéniennes de toutes les classes. Elles la chantent en rond, chacune
+entonnant tour à tour un vers, qui est répété en chœur par la troupe
+entière. J'ai souvent entendu cela dans nos «χὀροι» durant l'hiver de
+1810-11. L'air est plaintif et assez joli.
+
+
+1. J'entre dans ton jardin de roses, Haïdée[163], belle adorée! Tous les
+matins Flore y repose: c'est bien elle que je vois en toi. Oh! vierge
+aimable! je t'implore à genoux: reçois mon hommage sincère, reçois-le
+d'une bouche qui ne chante que pour t'adorer, et qui tremble pourtant de
+ce qu'elle a chanté. Comme la branche, au gré de la nature, donne à
+l'arbre, le parfum des fleurs et la richesse des fruits, ainsi brille
+dans ses yeux, dans tous ses traits, l'ame de la jeune Haïdée.
+
+[Note 163: La vraie prononciation de ce mot (Χαηδή) c'est _Ha-i-di_.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+2. Mais le plus aimable jardin devient odieux, quand l'amour en
+abandonne les bosquets; donnez-moi de la ciguë,--puisque ma flamme ne
+peut plaire, cette herbe a plus de parfum que les fleurs. La liqueur
+exprimée de ce calice empoisonné[164] rendra la coupe bien amère: mais
+quand je boirai le breuvage mortel pour échapper à ta barbarie, mon ame
+y trouvera saveur douce. O cruelle, en vain je t'implore pour sauver à
+mon cœur ces horribles angoisses. Rien ne te rendra donc à mon sein? Hé
+bien! ouvre-moi les portes du tombeau.
+
+[Note 164: Cela n'est pas exact, scientifiquement parlant: c'est moins
+de la fleur de la ciguë que de la plante tout entière que l'on retire un
+suc vénéneux.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+3. Comme le guerrier qui s'avance au combat avec le sûr espoir du
+triomphe, ainsi toi, sans autres dards que tes yeux, as-tu percé mon
+cœur d'une blessure profonde. Ah! dis-le moi, chère ame, dois-je
+succomber aux souffrances qu'un sourire dissiperait? L'espérance que
+jadis tu m'ordonnas de nourrir serait-elle une trop forte récompense de
+mes tourmens? Sombre aujourd'hui est le jardin de roses, belle, mais
+perfide Haïdée[165]! Flore y languit flétrie, et pleure avec moi sur ton
+absence.
+
+[Note 165: _Beloved but false Haïdee_! M.A.P. traduit: «_Tendre_, mais
+trompeuse Haïdée.» Contre-sens,--et même _contre bon sens_: car un amant
+ne dit pas que sa maîtresse est tendre, au moment même où elle est
+inexorable.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+
+
+LVII.
+
+CHANSON D'AMOUR.
+
+(Traduite du grec moderne.)
+
+
+1. Hélas! l'amour n'exista jamais sans ce cortége de peines, d'angoisses
+et de doutes qui déchire mon cœur, et le condamne à d'éternels soupirs
+durant la nuit et durant le jour aussi sombre que la nuit même.
+
+2. Sans qu'une oreille amie écoute ma plainte, je languis, je meurs sous
+le coup qui m'a blessé. Je savais bien que l'amour avait des flèches:
+mais, hélas! je sens que ces flèches sont empoisonnées.
+
+3. Oiseaux encore en liberté, fuyez les rets que l'amour a tendus autour
+de vos demeures: sinon, environnés par des flammes fatales, vos cœurs
+s'embraseront, et vous perdrez toute espérance!
+
+4. Moi aussi, je voltigeais insouciant et libre: ainsi ai-je passé plus
+d'un heureux printems. Mais enfin je tombai dans le piége trompeur: j'y
+brûle, maintenant, et trémousse de l'aile sans force et sans essor.
+
+5. Qui n'a jamais aimé,--jamais aimé en vain, ne peut ni comprendre ni
+plaindre la douleur: il ne connaît ni les froids refus, ni les regards
+dédaigneux, ni les éclairs dont l'amour arme un œil irrité.
+
+6. Dans maint rêve flatteur je te croyais à moi: aujourd'hui se meurt
+l'espérance, se meurt celui qui espérait. Je ressemble à la cire qui se
+fond, ou à la fleur qui se flétrit; tel est l'effet de ma passion et de
+ton pouvoir[166]!
+
+[Note 166:
+
+ _Like melting wax, or withering flower,
+ I fell my passion, and thy power_.
+
+M.A.P. traduit: «Ma passion et tes charmes me semblent une cire qui se
+fond ou une fleur qui se flétrit.»
+
+(_N. du Tr._)]
+
+7. Flambeau de ma vie! ah! réponds-moi, pourquoi cette lèvre boudeuse et
+cet œil altéré? O ma colombe! ô ma belle compagne! as-tu donc changé, et
+peux-tu désormais haïr?
+
+8. Mes yeux ruissellent comme deux torrens d'hiver. Quel malheureux
+voudrait échanger sa misère contre la mienne? Ma colombe! apaise-toi: un
+seul de tes accens aurait un charme magique pour faire vivre ton amant.
+
+9. Mon sang se fige, mon cerveau se perd dans le délire: voilà le
+supplice que je souffre en silence. Et cependant ton cœur; insensible à
+toutes mes angoisses, triomphe,--tandis que le mien se brise.
+
+10. Verse-moi le poison: n'aie point peur! Tu ne peux m'assassiner plus
+que tu ne fais maintenant. J'ai vécu pour maudire le jour de ma
+naissance, et l'amour qui fait mourir d'une mort si lente.
+
+11. Mon ame est blessée à mort, mon cœur saigne: la patience peut-elle
+me donner quelque repos? Hélas! je l'apprends trop tard (et je paie cher
+la leçon): le plaisir est l'avant-coureur de la misère.
+
+
+
+
+LVIII.
+
+CHANSON.
+
+
+1. Tu n'es pas fausse, mais volage; tu abandonnes les amans que tu
+recherchas toi-même avec tant de passion. C'est même cette pensée qui
+double l'amertume des larmes que tu fais répandre. Voilà ce qui brise le
+cœur que ta légèreté désole. Tu aimes trop bien,--tu délaisses trop
+tôt[167].
+
+[Note 167: Il y a dans le vers qui finit la stance une paronomase que je
+crois intraduisible:
+
+ _Too well thou_ lovest--_too soon thou_ leavest.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+2. L'on méprise les cœurs faux: l'on dédaigne la femme perfide et sa
+perfidie. Mais quand celle qui ne déguise aucune pensée, celle dont
+l'amour est aussi vrai que doux,--quand celle qui aimait si naïvement
+vient à changer, alors on éprouve la peine que j'ai tout à l'heure
+éprouvée.
+
+3. Rêves de joie, veilles de chagrin, c'est le destin de tout amant et
+de toute ame[168]. Et si le matin, au réveil de nos sens, nous
+pardonnons à peine à notre imagination de nous avoir abusés en songe
+pour laisser notre ame après le sommeil dans un plus morne isolement:
+
+[Note 168: Il y a aussi un jeu de mots dans le texte... _all who_ love
+_or_ live.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+4. Que doivent donc ressentir ceux qu'embrasa non pas une vision
+trompeuse, mais la passion la plus vraie, la plus tendre? passion
+sincère, mais, hélas! aussi passagère que si elle fût née d'un rêve? Ah!
+sans doute, une telle douleur est un jeu de l'imagination, et ton
+changement n'est qu'un rêvé lui-même!
+
+
+
+
+LIX.
+
+ADIEU.
+
+
+1. Adieu! Si jamais tendre prière pour la félicité d'autrui fut écoutée
+d'en haut, mes vœux ne se perdront pas tous dans les airs, mais
+porteront ton nom par-delà les cieux. Il serait vain de parler, de
+pleurer, de gémir. Oh! les larmes de sang, que le remords arrache des
+yeux du crime mourant, n'en disent pas tant que ce seul
+mot:--Adieu!--adieu!
+
+2. Ces lèvres sont muettes, ces yeux arides: mais dans mon sein, dans
+mon cerveau s'éveillent les angoisses qui ne cesseront pas, une pensée
+qui ne sommeillera plus. Mon ame ni ne daigne se plaindre ni ne l'ose,
+malgré la révolte secrète de la douleur et de la passion. Je n'ai qu'une
+idée: c'est que nous nous sommes aimés en vain. Je n'ai qu'un
+sentiment:--adieu! adieu!
+
+
+
+
+LX.
+
+STANCES A METTRE EN MUSIQUE.
+
+
+1. Digne de toi soit la demeure de ton ame! Jamais esprit plus aimable
+que le tien ne s'échappa de son enveloppe mortelle pour briller dans le
+monde des bienheureux. Ici-bas il ne te manqua que l'immortalité divine
+dont ton ame va jouir: notre douleur peut cesser de gémir, lorsque nous
+savons que ton Dieu est avec toi.
+
+2. Que la terre de la tombe te soit légère! puisse-t-elle se parer de
+gazons verts comme l'émeraude! Rien de ce qui te rappelle à nous ne
+devrait offrir une ombre de ténèbres[169]. De jeunes fleurs, un arbre
+d'éternelle verdure, voilà ce qui convient au sol où ta cendre repose.
+Mais point d'ifs, point de cyprès! car pourquoi serions-nous en deuil
+des bienheureux?
+
+[Note 169: «_The shadow of gloom_.»
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+
+
+LXI.
+
+STANCES A METTRE EN MUSIQUE (1815).
+
+ _O lacrymarum fons, tenero sacras
+ Ducentium ortus ex animo; quater
+ Félix! in imo qui scatentem
+ Pectore te, pia Nympha, sensit_.
+
+ (GRAY.)
+
+
+1. Il n'est aucune joie que le monde puisse nous donner en récompense de
+celle qu'il nous ôte, alors que les feux de la pensée du premier âge
+s'éteignent peu à peu avec la sensibilité. Ce ne sont pas seulement les
+douces roses du teint qui se flétrissent si vite; mais le cœur lui-même
+perd sa délicate fraîcheur avant que la jeunesse soit passée.
+
+2. Alors les esprits qui surnagent en petit nombre sur les débris de
+leur bonheur naufragé sont entraînés sur les récifs du crime ou dans
+l'océan du libertinage: l'aiguille de leur boussole est perdue, ou c'est
+en vain qu'elle leur marque le rivage auquel leur navire brisé
+n'abordera plus.
+
+3. Alors l'ame est accablée d'un froid égal à celui de la mort: elle n'a
+plus de sympathie pour les misères d'autrui, à peine rêve-t-elle de sa
+propre misère. Le souffle de la bise enchaîne la source de nos pleurs:
+les étincelles que l'œil peut encore lancer partent d'une larme glacée.
+
+4. Mille saillies peuvent encore jaillir de notre bouche, une folle
+gaîté distraire notre sein de ses soupirs, au milieu de ces nuits qui ne
+nous ramènent plus l'espérance du repos: mais c'est ainsi qu'autour
+d'une tour ruinée s'entrelacent les feuilles du lierre; tout est vert et
+frais en dehors, mais au dedans il n'y a rien que ruine et poussière
+grisâtre.
+
+5. Oh! que ne puis-je sentir comme j'ai senti jadis,--être ce que
+j'étais, ou pleurer comme je pleurais naguère sur mainte scène évanouie!
+Comme une fontaine trouvée dans le désert nous semble douce, quelque
+saumâtre qu'elle soit; ainsi au milieu des ruines arides de la vie,
+c'est avec délices que je répandrais ces larmes.
+
+
+
+
+LXII.
+
+STANCES A METTRE EN MUSIQUE.
+
+
+1. Parmi les filles de la beauté il n'en est aucune dont les attraits
+aient autant de magie que les tiens: et comme une sérénade sur les eaux,
+ainsi ta voix m'est douce, alors que tes accens paraissent maintenir le
+calme de l'océan charmé que les flots demeurent immobiles et brillent
+d'un paisible azur, et que les vents semblent endormis dans un doux
+rêve.
+
+2. Cependant la lune en plein minuit entrelace ses brillans reflets sur
+l'abîme des ondes, qui se soulèvent avec grâce comme le sein d'un enfant
+qui sommeille. L'ame s'abaisse devant toi pour t'écouter et t'adorer,
+toute émue, mais d'une douce émotion, comme les vagues d'une mer d'été.
+
+
+
+
+LXIII.
+
+VERS IMPROVISÉS PAR LORD BYRON,
+POUR SON AMI T. MOORE, ESQ., AUTEUR DE LALLA ROOKH.
+
+
+1. Ma chaloupe m'attend près du rivage, et mon navire en pleine mer.
+Mais avant le départ voici, Tom Moore, une double santé pour toi.
+
+2. Voici un soupir pour ceux qui m'aiment, un sourire pour ceux qui me
+haïssent, et, sous quelque ciel que je navigue, voici un cœur prêt à
+toutes les destinées.
+
+3. Quoique l'océan rugisse autour de moi, il me portera encore sur ses
+flots. Dût un désert m'environner, il y aurait peut-être des sources à
+découvrir.
+
+4. Fût-ce la dernière goutte de la fontaine, avant que ma poitrine
+haletante rendît le dernier souffle de ma vie, là je boirais encore à ta
+mémoire.
+
+5. Cette onde, ainsi que le vin d'aujourd'hui, ne servirait à mes
+libations que pour souhaiter--paix et bonheur à tes amis et aux miens! à
+toi paix et bonheur, Tom Moore!
+
+FIN DES MISCELLANÉES.
+
+
+
+
+MÉLODIES
+HÉBRAIQUES.
+
+Ces petits poèmes furent composés par Lord Byron à la demande de son ami
+le docteur Kinnaird, pour faire partie d'un recueil de mélodies
+hébraïques, analogues aux _Mélodies Irlandaises_ de Tom Moore. Ils
+furent mis en musique par MM: Braham et Natham.
+
+MÉLODIES HÉBRAIQUES.
+
+
+
+
+I.
+
+ELLE MARCHE PAREILLE EN BEAUTÉ.
+
+
+1. Elle marche pareille en beauté à la nuit d'un horizon sans nuage, et
+d'un ciel étoilé. Tout ce que l'ombre et la lumière ont de plus
+ravissant, se trouve dans sa personne et dans ses yeux. Tendre et
+moëlleuse splendeur que le ciel refuse aux feux orgueilleux du jour!
+
+2. Un trait brillant de moins, un trait obscur de plus: et moitié
+moindre eût été la grâce ineffable de cette ondoyante chevelure, noire
+comme le plumage du noir corbeau; moitié moindre la grâce de ce visage,
+miroir limpide des pensées douces et paisibles qui occupent une ame
+pure, une ame digne du plus chaste hommage.
+
+3. Ces joues et ce front d'apparence si douce, si calme, et néanmoins si
+éloquente; ces sourires dont le triomphe est sûr; ces couleurs dont
+l'éclat éblouit, tout enfin ne révèle que des jours passés dans la
+vertu, un esprit en paix avec la terre, un cœur dont l'amour est
+innocent.
+
+
+
+
+II.
+
+HÉLAS! QU'EST DEVENUE LA HARPE DU ROYAL MÉNESTREL.
+
+
+1. Hélas! qu'est devenue la harpe du royal ménestrel, la harpe du
+souverain des hommes, du bien-aimé du ciel, la harpe que la mélodie
+sacrée sanctifia par de plaintifs accens, nés du cœur--et du cœur le
+plus tendre! O Mélodie, redouble tes larmes: ces cordes magiques sont
+brisées. Naguères cette harpe adoucit les hommes aux entrailles de fer,
+elle leur donna les vertus qu'ils n'avaient pas. Quelle oreille fut
+assez sourde, quelle ame assez froide pour ne pas se réveiller, pour ne
+pas s'embraser au son de cette lyre, qui, bien plus que le trône, fit la
+puissance de David?
+
+2. Cette harpe chanta les triomphes de notre roi; elle glorifia notre
+Dieu; elle éveilla les joyeux échos des vallées, força les cèdres à se
+courber de respect, les montagnes à tressaillir d'allégresse; elle
+aspira au ciel et y laissa, enfin, ses accords que depuis lors on
+n'entend plus ici-bas. Mais toujours la piété, mère d'un saint
+enthousiasme, élève l'essor de notre ame jusques à ces chants qui nous
+semblent venir de la voûte céleste dans des songes ravissans, que la
+resplendissante lumière du jour ne saurait interrompre.
+
+
+
+
+III.
+
+SI DANS CE MONDE CÉLESTE.
+
+
+1. Si dans ce monde céleste, qui nous reçoit au delà des limites du
+nôtre, l'amour survit avec nous, si l'être chéri nous garde son cœur, si
+son œil est le même, hormis les larmes,--bénies soient ces sphères
+inconnues aux pas des mortels! Combien il serait doux de mourir à cette
+heure même! oui, de prendre l'essor loin de la terre, et d'anéantir
+toutes nos craintes dans ta lumière,--ô éternité!
+
+2. Ainsi doit-il en être de nous. Ce n'est pas pour nous-mêmes que nous
+tremblons au bord de l'abîme, qu'au moment de le franchir nous nous
+attachons encore avec force au dernier anneau de la vie. Oh! dans cet
+avenir où nous allons, espérons posséder le cœur qui nous comprend,
+boire avec un être aimé les ondes immortelles, et lier à jamais notre
+ame à la sienne!
+
+
+
+
+IV.
+
+LA SAUVAGE GAZELLE.
+
+
+1. La sauvage gazelle peut encore jouer et bondir sur les collines de
+Juda, encore boire aux sources vives qui arrosent la terre sacrée: ses
+pas aériens, ses regards fiers peuvent promener partout leur essor
+indompté[170].
+
+[Note 170:
+
+ _Its airy step and glorious eye
+ May glance in tameless transport by_:--
+
+M.A.P. traduit: «Ses pas aériens _s'arrêtent_, et son œil brillant
+_n'aperçoit autour d'elle rien qui l'effarouche_.»]
+
+2. Là Juda vit naguère des pas aussi légers, et des regards plus
+brillans. Sur cette scène de délices évanouies habitait une race plus
+belle. Les cèdres balancent encore leurs rameaux sur le Liban; mais les
+vierges de Juda, plus majestueuses que les cèdres,--où sont-elles
+maintenant?
+
+3. Plus heureux le palmier qui ombrage ces plaines, que les enfans
+dispersés d'Israël! Une fois qu'il a poussé ses racines, il reste là
+dans sa grâce solitaire: il ne peut abandonner le lieu de sa naissance;
+il ne vivra pas sur un sol étranger.
+
+4. Mais nous, nous devons nous flétrir dans une vie errante, mourir en
+des contrées lointaines. Là où gît la cendre de nos pères, la nôtre ne
+reposera jamais. Notre temple n'a pas conservé une seule pierre, et
+l'insulte siége sur le trône de Sion.
+
+
+
+
+V.
+
+OH! PLEUREZ SUR CEUX...
+
+
+1. Oh! pleurez sur ceux qui pleurèrent auprès des ondes de Babel, sur
+ceux dont le sanctuaire est ruiné, dont la patrie n'est plus qu'un rêvé.
+Pleurez sur le luth brisé de Juda. Deuil cruel!--L'antique séjour de
+leur Dieu est aujourd'hui le séjour des impies!
+
+2. Où donc Israël lavera-t-il ses pieds, qui saignent? Quand les chants
+de Sion redeviendront-ils doux? Quand les mélodies de Juda
+réjouiront-elles encore les cœurs qui tressaillaient à cette voix
+céleste?
+
+3. Tribus aux pas vagabonds et au sein haletant, comment fuirez-vous
+votre sort et trouverez-vous le repos? La tourterelle a son nid, le
+renard sa tanière, les hommes leur pays:--Israël n'a que le tombeau!
+
+
+
+
+VI.
+
+SUR LES BORDS DU JOURDAIN.
+
+
+1. Sur les bords du Jourdain paissent les chameaux des Arabes; sur la
+colline de Sion les hommes aveuglés adressent leurs prières à une fausse
+divinité; l'adorateur de Baal s'agenouille sur les rochers du Sinaï:--et
+c'est là--grand Dieu! c'est là que tes foudres sommeillent;
+
+2. Là--où ton doigt de feu grava les tables de pierre! là--où ton ombre
+éblouissante apparut à ton peuple, où toi-même tu montras ta gloire
+enveloppée de son manteau de flammes, toi--que nul être vivant ne peut
+voir sans expirer.
+
+3. Oh! fais briller ton regard au sein des éclairs! brise la main de
+l'oppresseur, et arrache-lui son glaive! Combien de tems les tyrans
+fouleront-ils encore la terre sainte! Combien de tems encore ton temple
+restera-t-il sans honneur, ô mon Dieu!
+
+
+
+
+VII.
+
+LA FILLE DE JEPHTÉ.
+
+
+1. Puisque notre patrie et notre Dieu.--ô mon père--demandent que ta
+fille expire; puisque tu achetas ton triomphe au prix de ce vœu,--frappe
+le sein que maintenant je te découvre moi-même.
+
+2. La voix de mon deuil est désormais muette, les montagnes ne me
+reverront plus: si la main que j'aime me précipite dans la tombe, ah! je
+reçois le coup sans douleur.
+
+3. Et sois bien sûr, oh! mon père,--que le sang de ta fille est aussi
+pur que la bénédiction que j'implore avant qu'il ne soit versé; aussi
+pur que la dernière pensée qui adoucit mon trépas.
+
+4. Malgré les lamentations des vierges de Jérusalem, sois un juge, un
+héros inflexible! j'ai gagné pour toi une grande victoire; par moi, mon
+père et mon pays sont libres.
+
+5. Quand ce sang que tu as dévoué aura arrosé la terre, quand la voix
+que tu aimes sera muette, puisse mon souvenir faire toujours ton
+orgueil! N'oublie pas que j'ai souri en mourant!
+
+
+
+
+VIII.
+
+O TOI, QUI NOUS ES RAVIE DANS LA FLEUR DE LA BEAUTÉ.
+
+
+1. O toi, qui nous es ravie dans la fleur de la beauté, une tombe
+pesante ne chargera pas ta cendre. Mais sur le gazon qui te couvre, la
+rose épanouira ses corolles et devancera les autres fleurs de l'année,
+et le sauvage cyprès balancera son ombre mélancolique.
+
+2. Souvent, auprès de l'onde bleue de ce ruisseau, la douleur penchera
+sa tête languissante, se repaîtra de profonds rêves de deuil, restera
+immobile et pensive, ou s'éloignera d'un pas léger,--hélas! comme si les
+pas des vivans pouvaient troubler les morts.
+
+3. Nous savons que les larmes sont vaines, que la mort n'écoute ni
+n'entend nos plaintes. Cette pensée nous apprendra-t-elle à ne pas
+gémir? L'œil qui pleure un objet chéri en pleurera-t-il moins?
+Non.--Arrière donc, toi qui me dis d'oublier:--toi-même as les joues
+pâles et les paupières humides.
+
+
+
+
+IX.
+
+MON AME EST SOMBRE.
+
+
+1. Mon ame est sombre.--Oh! hâte-toi de saisir cette harpe que je puis
+encore entendre sans déplaisir; fais-en jaillir sous tes doigts rapides
+ces sons délicieux auxquels je prête une oreille attendrie. S'il y a
+encore dans mon cœur quelque douce espérance, ces accords la ranimeront:
+si dans mes yeux roule encore une larme, elle s'échappera et cessera de
+brûler mon cerveau[171].
+
+[Note 171: Les poètes anglais parlent souvent du cerveau (_brain_) comme
+organe des facultés intellectuelles et morales: ce qui est conforme à la
+vérité. Nous autres Français, nous préférons _mon cœur souffre_,
+_gémit_, etc., _mon sein_, etc; expressions dues aux fausses théories
+des anciens, et même de quelques modernes, qui placèrent le siége de
+l'intelligence et des passions dans le cœur ou autres viscères.
+Cependant, à y bien réfléchir, il est aussi faux et ridicule de dire:
+«_Mon cœur vous aime_,» que de dire avec Homère: «_Mon diaphragme vous
+aime_ (φρὴν ou φρένες).» Nous avons donc toujours traduit _brain_ par
+_cerveau_, et non point par _tête_, _cœur_, _front_ ou _sein_, comme
+fait M.A.P. Nous désirons, autant qu'il est en notre minime pouvoir,
+naturaliser en France une locution juste.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+2. Mais choisis une mélodie sévère et grave, et ne débute point sur le
+ton de la joie. Je te le dis, ménestrel, il faut que je pleure: sinon,
+mon cœur succombera au fardeau qui l'accable, car il s'est nourri de
+chagrins, et a long-tems souffert dans un silence sans sommeil:
+aujourd'hui il est condamné à connaître un pire destin,--à se briser--ou
+à céder au charme de l'harmonie.
+
+
+
+
+X.
+
+JE TE VIS PLEURER.
+
+
+1. Je te vis pleurer,--une épaisse et brillante larme vint couvrir cet
+œil bleu, et je crus voir une goutte de rosée sur la violette. Je te vis
+sourire,--devant toi les feux du saphir cessèrent de briller: ils ne
+purent rivaliser avec les étincelles vivantes qui à flots pressés
+rayonnaient de ta prunelle.
+
+2. Comme le soleil donne aux nuages une aimable teinte de clair obscur,
+que les ombres de la nuit qui s'approche peuvent à peine bannir de
+l'horizon; ainsi tes sourires communiquent une joie pure au plus sombre
+esprit, et laissent après eux une douce lumière qui réjouit le cœur.
+
+
+
+
+XI.
+
+TES JOURS SONT ACHEVÉS.
+
+
+1. Tes jours sont achevés, et ta renommée commence: enfant choisi de ta
+patrie, la patrie chante tes triomphes, les meurtres de ton glaive, les
+exploits de ton bras, les scènes de tes victoires, la liberté que tu
+nous as rendue.
+
+2. Quoique tu sois tombé sur le champ de bataille, tu ne connaîtras pas
+la mort tant que nous serons libres. Le sang généreux qui coula de ta
+blessure n'a pas voulu s'abîmer sous la terre. Puisse-t-il circuler dans
+nos veines! puisse ton esprit animer notre sein!
+
+3. Ton nom, quand nous chargerons l'ennemi, sera notre mot d'ordre! ton
+trépas, le sujet des hymnes chantés en chœur par les voix de nos
+vierges! Les larmes feraient injure à ta gloire: tu ne seras pas pleuré.
+
+
+
+
+XII.
+
+CHANT DE SAUL,
+AVANT SA DERNIÈRE BATAILLE[172].
+
+
+[Note 172: Bataille donnée sur le mont Gelboé contre les Philistins.
+L'armée de Saül fut mise en déroute: le roi israélite pria son écuyer de
+le tuer, et, sur le refus de celui-ci, se plongea lui-même son épée dans
+le cœur.
+
+(_N. du. Tr._)]
+
+1. Chefs et soldats! si la flèche ou l'épée me perce le sein au milieu
+de l'armée du Seigneur,--de l'armée que je vais guider au combat,--ne
+prenez nul souci du corps de votre roi, poursuivez votre course, et
+plongez votre acier dans le sang des Philistins.
+
+2. Écoute, toi qui portes mon bouclier et mon arc; si les guerriers de
+Saül tournent le dos à l'ennemi, étends-moi sur l'heure à tes pieds!
+tombe sur moi la mort, qu'ils n'auront osé voir face à face!
+
+3. Adieu à tous mes soldats, hormis à toi[173], héritier de mon trône,
+fils de mon cœur! nous ne nous séparerons jamais. Brillant diadême,
+empire immense,--ou bien trépas digne d'un royal courage, voilà le sort
+qui nous attend aujourd'hui.
+
+[Note 173: Jonathas, fils de Saül: il périt avec son père et ses frères
+dans cette bataille.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+
+
+XIII.
+
+SAUL.
+
+
+O toi dont le magique pouvoir ressuscite les morts, ordonne à l'ombre du
+prophète de paraître devant moi.--«Samuel, lève ta tête ensevelie. Roi,
+regarde le fantôme du Voyant!»--La terre s'entr'ouvrit: le spectre
+apparut au centre d'un nuage, mortuaire enveloppe qui fit pâlir la
+lumière du jour; son œil glacé par la mort n'avait plus qu'un regard
+terne et fixe, ses mains étaient flétries, et ses veines arides; son
+pied, dépouillé de sang et de nerfs, offrait à nu l'horrible blancheur
+de ses os; de ses lèvres immobiles et de sa poitrine qui ne respirait
+plus, sortit une voix sourde comme les vents renfermés dans un antre.
+Saül le vit, et tomba par terre, comme tombe le chêne frappé par un coup
+de tonnerre.
+
+«Pourquoi trouble-t-on mon sommeil? Quel-est celui qui appelle les
+morts? Est-ce toi, roi d'Israël? regarde ces membres pâles et froids; ce
+sont les miens: tels seront les tiens demain, quand tu seras venu me
+rejoindre; avant la fin du jour qui se lève, tel tu seras, tel sera ton
+fils. Adieu, mais pour un jour! puis nous mêlerons notre poussière. Toi
+et ta race, tombez à terre, pâles et mourans, sous les flèches parties
+de tant d'arcs ennemis! à ton côté pend le glaive que ta main guidera
+vers ton cœur! Sans couronne, sans haleine, sans vie, tombent le fils et
+le père, tombe la maison de Saül!»
+
+
+
+
+XIV.
+
+TOUT EST VANITÉ,
+DIT L'ECCLÉSIASTE.
+
+
+1. La gloire, la sagesse, l'amour et la puissance furent à moi; j'avais
+jeunesse et santé: les vins les plus exquis rougissaient ma coupe, et
+les plus aimables attraits se prodiguaient à mes caresses. Mon cœur
+s'embrasait des flammes qui rayonnaient des yeux de la beauté, et je
+sentais mon ame s'attendrir. Tout ce que la terre peut donner, tout ce
+que les humains tiennent à haut prix, m'appartenait dans ma splendeur
+royale.
+
+2. Parmi les jours passés que m'offre le souvenir, je cherche à compter
+combien de ces jours je serais tenté de passer encore au sein de tous
+les biens que la vie ou la terre déploie. Aucun jour ne se leva pour
+moi, aucune heure ne s'écoula sans mêler l'amertume au plaisir: aucun
+insigne du pouvoir ne me para sans me gêner.
+
+3. Le serpent des forêts se laisse désarmer par des sortiléges et des
+conjurations; mais le serpent qui s'entrelace autour du cœur, oh!
+comment peut-on le charmer? Il n'écoutera pas la voix de la sagesse, ni
+ne cédera aux accens de la mélodie; mais son dard importune à jamais
+l'ame livrée à ce cruel ennemi.
+
+
+
+
+XV.
+
+QUAND LA MORT GLACE CETTE ARGILE SOUFFRANTE.
+
+
+1. Quand la mort glace cette argile souffrante, hélas! où notre ame
+immortelle va-t-elle s'égarer? Elle ne peut périr, elle ne peut
+demeurer; mais elle fuit loin de la sombre poussière de notre corps.
+Alors, sans matérielle enveloppe, suit-elle pas à pas la céleste route
+de chaque planète? ou bien remplit-elle soudain les royaumes de
+l'espace, pour étendresa vue immense sur la création tout entière?
+
+2. Éternelle, infinie, immuable, pensée invisible qui voit néanmoins
+toutes choses, elle contemplera et rappellera devant elle tous les
+phénomènes présens ou passés de la terre et des cieux. Ces traces
+obscures qui conservent si vaguement dans notre esprit le souvenir des
+années écoulées, l'ame les embrasse d'un vaste coup d'œil, et tout ce
+qui fut lui apparaît à la fois.
+
+3. Elle remontera le cours des âges jusques à la création qui peupla
+notre globe, et plongera son regard jusque dans le chaos. Elle élèvera
+son vol jusques aux plus lointaines frontières du ciel: et là où
+l'avenir se prépare à créer ou détruire, elle étendra sa vue sur tout ce
+qui doit être. Tandis que le soleil s'éteindra, ou que notre système
+planétaire se brisera, elle restera immobile dans son éternité.
+
+4. Au-dessus de l'amour, de l'espoir, de la haine ou de la crainte, elle
+vivra pure et libre de passions: pour elle, un siècle passera comme une
+année de la terre, les années ne dureront qu'un instant. Loin, bien loin
+d'ici-bas, au-dessus et au travers de toutes choses, sa pensée planera
+sans ailes: substance sans nom, substance éternelle, elle oubliera ce
+que c'est que de mourir.
+
+
+
+
+XVI.
+
+VISION DE BALTHAZAR.
+
+
+1. Le roi était sur son trône, les satrapes encombraient la salle: mille
+flambeaux étincelans éclairaient cette magnifique fête. Mille coupes
+d'or, vouées naguère au culte divin chez le peuple de Juda;--oui, les
+vases sacrés de Jéhovah s'emplissaient de vin pour les Gentils,
+contempteurs de Dieu.
+
+2. Soudain, dans cette même salle, une main appliqua ses doigts sur le
+mur, et se mit à écrire comme sur le sable; c'étaient les doigts d'un
+homme;--une main solitaire parcourait les lettres, et, comme une
+baguette, en suivait tous les traits.
+
+3. A cette vue, le monarque frémit, et imposa fin à la joie. Le sang se
+retira de ses joues, et sa voix devint tremblante.--«Viennent les hommes
+de la science, les sages de la terre; qu'ils expliquent ces mots de
+terreur qui troublent nos royaux plaisirs.»
+
+4. Les prophètes de la Chaldée sont habiles; mais ici leur talent est
+nul: inconnues leur étaient ces lettres, qui restaient toujours là,
+inexplicables et terribles. Les vieillards de Babylone sont sages et
+profonds en savoir; mais alors échoua leur sagesse: ils virent ces
+lettres,--et n'en surent pas davantage.
+
+5. Un captif, jeune homme transplanté sur ce sol étranger;--entendit
+l'ordre du roi, et vit le vrai sens des caractères écrits sur le mur.
+Les lumières brillaient tout alentour; la prophétie frappait tous les
+regards: il la lut,--et le jour qui suivit cette nuit en prouva la
+vérité.
+
+6. «Balthazar a sa tombe prête: son royaume n'est plus. Balthazar, pesé
+dans la balance, n'est qu'argile indigne et légère. Il aura le linceul
+pour manteau royal, et pour dais la pierre du sépulcre. Le Mède est à la
+porte du palais! le Perse, sur le trône!»
+
+
+
+
+XVII.
+
+SOLEIL DES HOMMES QUI NE PEUVENT DORMIR.
+
+
+Soleil des hommes qui ne peuvent dormir! astre de mélancolie! toi, dont
+les rayons plaintifs répandent au loin une tremblante lumière; toi, qui
+éclaires les ténèbres que tu ne peux dissiper, oh! combien tu ressembles
+au souvenir du bonheur! Ainsi nous apparaît le passé; ainsi le reflet
+des jours qui ne sont plus brille-t-il encore, mais sans produire aucune
+chaleur; nocturne lumière que la douleur qui veille s'empresse de
+contempler! lumière distincte, mais lointaine;--claire, mais hélas! bien
+froide!
+
+
+
+
+XVIII.
+
+SI MON COEUR ÉTAIT AUSSI PERFIDE QUE TU LE PENSES.
+
+
+1. Si mon cœur était aussi perfide que tu le penses, je n'aurais pas eu
+besoin d'errer loin de la Galilée; il ne fallait qu'abjurer ma croyance
+pour effacer la malédiction qui est, dis-tu, le crime de ma race.
+
+2. Si les méchans ne triomphent jamais, alors Dieu est avec toi! si les
+esclaves seuls tombent dans le péché, tu es aussi pur que libre! si les
+proscrits d'ici-bas sont traités en bannis là-haut, vis toujours dans ta
+foi! mais moi, je mourrai dans la mienne.
+
+3. Pour ma foi, j'ai perdu beaucoup plus que tu ne peux me donner; Dieu
+le sait, ce Dieu qui te permet de prospérer; dans sa main est mon cœur
+et mon espérance,--dans la tienne, mon pays et ma vie que pour lui je
+résigne.
+
+
+
+
+XIX.
+
+LAMENTATIONS D'HÉRODE,
+APRÈS LA MORT DE MARIAMNE.
+
+
+1. Oh! Mariamne! pour toi, maintenant, saigne le cœur pour lequel on a
+versé ton sang. La vengeance se perd dans les angoisses et les remords
+cruels qui succèdent à la fureur. Oh! Mariamne, où es-tu? Tu ne peux
+entendre ma plainte amère; ah! si tu le pouvais,--tu me pardonnerais
+maintenant, quoique le ciel dût être sourd à ma prière.
+
+2. Est-elle donc morte?--ont-ils osé obéir à la frénétique colère de ma
+jalousie? Ma rage a commandé ma propre désolation; le glaive qui la
+frappa est sur moi suspendu.--Mais tu es froide déjà, toi que j'aimai,
+toi que j'ai assassinée! Mon sombre cœur redemande en vain celle qui,
+sans moi, prend son essor vers le ciel, et qui laisse, ici bas, mon ame
+indigne de salut.
+
+3. Elle n'est plus, celle qui partagea mon diadême! Elle est tombée, et
+avec elle toutes mes joies se sont abîmées. J'ai arraché de la tige de
+Juda cette fleur, dont les feuilles ne revêtaient leur éclat que pour
+moi seul. A moi le crime, à moi l'enfer: ce sein est la proie du
+désespoir. J'ai bien mérité ces tortures; ces flammes qui, sans se
+consumer elles-mêmes, consument à jamais le coupable.
+
+
+
+
+XX.
+
+SUR LE JOUR DE LA DESTRUCTION DE JÉRUSALEM PAR TITUS.
+
+
+1. De la dernière colline qui regarde ton dôme naguère sacré, je t'ai
+contemplée, ô Sion! quand tu fus livrée à Rome. Ton dernier jour était
+venu, et les flammes de ta ruine ont éclairé le dernier coup-d'œil que
+je donnai à tes murs.
+
+2. Je regardai ton temple, je regardai ma maison, et j'oubliai un moment
+mon esclavage à venir. Je ne vis que l'incendie qui dévorait tes autels,
+et les mains trop bien enchaînées qui auraient en vain tenté la
+vengeance.
+
+3. Maintes fois sur le soir, ce lieu élevé, d'où j'observais ta chute,
+avait réfléchi les derniers feux du jour, lorsque, monté sur le sommet,
+je contemplais le déclin du soleil du haut de la montagne qui brillait
+sur ton sanctuaire.
+
+4. Mais en ce jour fatal j'étais sur la montagne, et ne remarquais pas
+les rayons du crépuscule se fondre peu à peu dans les ténèbres. Oh! plût
+à Dieu que les éclairs eussent flamboyé en leur place, et que la foudre
+eût éclaté sur la tête du conquérant!
+
+5. Mais les dieux du Gentil ne profaneront jamais le sanctuaire où
+Jéhovah n'a pas dédaigné de régner: quelque dispersé, quelque outragé
+que puisse être ton peuple, ô père céleste! nos adorations ne sont que
+pour toi!
+
+
+
+
+XXI.
+
+SUR LES RIVES DE BABYLONE
+NOUS NOUS ASSIMES ET PLEURAMES.
+
+
+1. Nous nous sommes assis auprès des ondes de Babylone, et, nous avons
+pleuré en songeant à ce jour où notre ennemi, teint du sang qu'il
+répandit à flots, fit des hauts lieux de Jérusalem sa misérable proie,
+où vous-mêmes, hélas! filles désolées de Sion, fûtes dispersées et
+fondîtes en larmes.
+
+2. Tandis que nous contemplions tristement la rivière qui roulait ses
+libres flots sous nos regards; les tyrans nous demandèrent un cantique:
+mais l'étranger n'obtiendra jamais ce triomphe. Oh! puisse ma main
+droite se flétrir pour toujours, avant qu'elle n'ébranle pour l'ennemi
+les cordes de notre noble harpe.
+
+3. Cette harpe est suspendue aux rameaux du saule: pour résonner, elle a
+besoin de liberté, ô Jérusalem! L'heure où périt ta gloire ne m'a laissé
+de toi que ce gage unique: jamais je n'en mêlerai la douce mélodie à la
+voix de ton désolateur.
+
+
+
+
+XXII.
+
+LA DESTRUCTION DE SENNACHÉRIB.
+
+
+1. L'Assyrien fondit sur nous comme le loup sur la bergerie: ses
+cohortes étaient resplendissantes de pourpre et d'or; leurs lances
+brillaient, comme les étoiles de la nuit brillent sur la mer qui frappe
+de ses vagues bleues les rivages de la Galilée.
+
+2. Comme les feuilles de la forêt, lorsque règne la verdure d'été, ainsi
+parut un soir cette armée avec ses bannières déployées: comme les
+feuilles de la forêt lorsque la bise d'automne a soufflé, ainsi le
+lendemain cette armée joncha-t-elle le sol, toute flétrie et dispersée.
+
+3. Car l'ange de la mort étendit ses ailes sur le vent, et dans son
+rapide passage frappa de son haleine la face de l'ennemi. Les yeux des
+guerriers endormis s'éteignirent et se glacèrent: leurs cœurs ne
+battirent qu'une fois, et se reposèrent pour toujours.
+
+4. Là gisait le coursier dont les naseaux, largement ouverts, avaient
+cessé d'aspirer l'air avec orgueil: l'écume de sa bouche agonisante
+blanchissait le gazon, froide comme les bouillons de la vague qui se
+brise contre le roc.
+
+5. Là gisait le cavalier roide et pâle, le front humide de rosée, la
+cuirasse rongée de rouille. Les tentes étaient muettes, les étendards
+abandonnés, les lances immobiles, la trompette silencieuse.
+
+6. Les veuves d'Assur poussent mille cris de douleur; les idoles sont
+brisées dans le temple de Baal: la puissance des Gentils, sans être
+atteinte par le glaive, s'est fondue comme la neige devant le regard du
+Seigneur.
+
+
+
+
+XXIII.
+
+EXTRAIT DE JOB.
+
+
+1. Un esprit a passé devant moi: j'ai vu face à face l'immortalité
+dévoilée;--un profond sommeil ferma tous les yeux, hormis les miens:--il
+m'apparut--l'esprit immatériel,--mais divin: la chair qui entoure mes os
+frissonna d'une sainte terreur; mes cheveux inondés de sueur se
+dressèrent sur ma tête, et voici ce que j'entendis:
+
+2. «L'homme est-il plus juste que Dieu? L'homme est-il plus pur que
+celui qui ne croit pas les séraphins eux-mêmes exempts de péril?
+Créatures d'argile!--êtres vains qui habitez dans la poussière! les vers
+vous survivent;--êtes-vous donc plus justes! Choses d'un jour, vous vous
+flétrissez avant la nuit! Race insouciante et aveugle, à laquelle la
+sagesse prodigue en vain sa lumière!»
+
+FIN DES MÉLODIES HÉBRAIQUES.
+
+
+
+
+LA MALÉDICTION
+DE MINERVE.
+
+ .........._Pallas te hoc vulnere, Pallas Immolat, et pænam
+ scelerato ex sanguine sumit_.
+
+ Londres, 1812.
+
+
+ Ce petit poème est une satire contre lord Elgin, qui avait
+ dépouillé la Grèce d'un grand nombre de monumens antiques
+ pour en enrichir le muséum de Londres. Voir la vie de Lord
+ Byron.
+
+(_N. du Tr._)
+
+
+
+
+LA MALÉDICTION DE MINERVE[174].
+
+[Note 174: Le début de ce poème a été transporté au 3e chant du
+_Corsaire_.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+Brillant d'une plus aimable splendeur sur la fin de sa carrière, le
+soleil couchant s'abaisse avec lenteur le long des collines de la Morée;
+il n'offre point, comme dans les climats du Nord; un disque de lumière
+obscure, mais un foyer de vives flammes que ne voile aucun nuage. Il
+épand ses rayons jaunes sur la mer silencieuse, et dore la vague
+verdâtre, étincelante de tremblans reflets. Sur le vieux rocher d'Égine,
+et sur l'île d'Hydra, le dieu qui guide l'astre de joie jette en partant
+un dernier sourire; il aime à prolonger l'éclat de ses feux sur cette
+contrée de prédilection, quoique ses autels n'y reçoivent plus un culte
+divin. Cependant les montagnes étendent leur ombre rapide, et la
+projettent sur ton golfe glorieux, ô Salamine invaincue! Leurs cimes
+bleues, qui se dessinent à travers l'azur plus sombre de l'espace,
+revêtent sous le doux regard du dieu les teintes délicates et vraiment
+célestes qui marquent sa riante course, jusqu'à ce qu'enfin, dérobé par
+une ombre profonde à la terre et à l'Océan, il aille sommeiller derrière
+sa colline sacrée; la colline de Delphes. Ainsi, en un soir pareil, il
+jetait sur toi sa pâle lumière, ô Athènes!--lorsque le plus sage de tes
+sages le vit pour la dernière fois. Avec quelle sollicitude les
+meilleurs de tes enfans épiaient ce rayon d'adieu qui devait clore le
+dernier jour de leur maître assassiné[175]! Pas encore!--pas
+encore!--l'astre s'arrête sur la colline:--l'heure précieuse des adieux
+dure encore. Mais triste est la lumière aux yeux de l'agonisant; sombres
+sont les couleurs de la montagne, naguère contemplées avec délices.
+Phébus semblait répandre les ténèbres sur ce beau pays, ce pays où il
+n'avait jamais encore assombri son front: avant qu'il ne disparût
+au-dessous du sommet du Cithéron, la coupe fatale fut vidée,--et l'ame
+s'envola; l'ame de celui qui dédaigna de craindre ou de fuir, qui vécut
+et mourut comme nul mortel ne peut vivre ou mourir. Mais voici la reine
+de la nuit! elle étend son silencieux empire depuis la cime du mont
+Hymette jusque dans la plaine[176]. Nulles sombres vapeurs, messagères
+de la tempête, ne cachent son riant visage ni n'entourent sa forme
+brillante. Sous le jeu de ses rayons resplendit le chapiteau de la
+blanche colonne, qui salue l'astre d'aimable lumière; et le croissant,
+son emblême, environné d'une vacillante auréole, étincelle sur le faîte
+du minaret. Les bosquets d'oliviers, épars de loin en loin dans la
+vallée où le modeste Céphise répand ses humbles flots, le cyprès
+attristant qui s'élève près de la sainte mosquée, la rayonnante tourelle
+du joyeux kiosque[177], et là-bas, triste et sombre au milieu de ce
+calme solennel, auprès du temple de Thésée, un palmier solitaire: voilà
+les objets divers qui, peints de nuances variées, appellent et fixent
+les regards,--et insensible serait le mortel qui passerait sans y jeter
+un coup d'œil. La mer Égée, dont le bruit ne se fait plus entendre au
+loin, repose son sein fatigué de la guerre des élémens: ses vagues, qui
+ont repris leurs douces teintes, déploient une immense surface de saphir
+et d'or, entremêlée des ombres des maintes îles lointaines, dont
+l'aspect semble menaçant,--là, où l'Océan aime à sourire avec grâce.
+Ainsi, dans l'enceinte du temple de Pallas, je contemplais les
+admirables scènes que m'offraient, alentour, la terre et l'onde,--à moi,
+seul et sans ami sur cette contrée magique, dont les arts et les
+exploits[178] ne vivent que dans les chants du poète; toutes les fois
+que je me retournais pour admirer cet incomparable monument, sacré pour
+les dieux, mais non pour la fureur impie des hommes, soudain le passé
+renaissait, le présent semblait s'anéantir, et la gloire ne connaissait
+pas d'autre séjour que la Grèce.--Les heures s'écoulaient; l'astre de
+Diane avait atteint le centre de sa route à travers la voûte azurée, et
+je promenais encore mes pas infatigables dans les vains sanctuaires de
+maintes divinités évanouies[179], mais surtout dans le tien, ô Pallas!
+tandis que la lumière d'Hécate, interrompue par tes colonnes, tombait
+avec un éclat plus mélancolique sur les froids pavés de marbre, où le
+bruit de la marche saisit l'ame solitaire comme feraient les échos d'une
+tombe. Je m'étais abandonné à une longue rêverie; j'avais mesuré toutes
+les traces que la Grèce, dans son naufrage, a laissées après elle;
+tout-à-coup un fantôme géant s'avance vers moi, et Pallas me salua dans
+sa propre demeure. Oui, c'était Minerve elle-même; mais hélas! combien
+elle était changée[180]! combien elle différait de la déesse qui, jadis,
+errait en armes dans la plaine de Troie! Elle ne m'apparaissait point
+telle qu'autrefois, à son ordre, son image apparut sous le ciseau de
+Phidias; elle avait perdu la majesté terrible de son front; sa vaine
+égide ne portait plus la tête de la Gorgone; son heaume était sillonné
+de brèches profondes, et sa lance semblait faible et émoussée, même aux
+regards d'un mortel; la branche d'olivier, qu'elle daignait tenir
+encore, s'était flétrie en sa main comme sous un contact odieux; son
+grand œil bleu, encore le plus beau de l'empire céleste, s'obscurcissait
+de larmes divines; autour du casque brisé, la chouette se promenait
+lentement, et poussait des cris de deuil comme pour plaindre sa
+maîtresse.
+
+[Note 175: Socrate but la ciguë un peu avant le coucher du soleil (heure
+fixée pour l'exécution), malgré ses disciples, qui le supplièrent
+instamment d'attendre jusqu'à l'entière disparition de l'astre.]
+
+[Note 176: Le crépuscule en Grèce est beaucoup plus court que dans notre
+pays; les jours, en hiver, sont plus longs, mais de moindre durée en
+été.]
+
+[Note 177: Le kiosque est une espèce de pavillon qui se trouve dans les
+jardins turcs. Le palmier est situé hors des murs actuels d'Athènes, non
+loin du temple de Thésée: c'est entre ce temple et l'arbre que passe le
+mur. Le Céphise est réellement un fort petit ruisseau, et l'Ilissus est
+tout-à-fait à sec.]
+
+[Note 178: Il y a dans le texte une paronomase intraduisible:
+
+ _Whose_ arts _and_ arms _but live in poet's lore_.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 179: Encore une paronomase:
+
+ _O'er the_ vain _shrine of many a_ vanished _god_.
+
+Au reste, on peut douter que les paronomases, et surtout cette dernière,
+aient été faites à dessein.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 180:
+
+ ........ _Quantum mutatus ab illo
+ Hectore, qui redit exuvias indutus Achillei_.
+
+(Virg. _Æn._ II.)
+
+(_N. du Tr._)]
+
+«Mortel (c'était Minerve qui parlait ainsi)! cette rougeur de honte te
+déclare Breton;--ce fut naguère un noble nom,--le premier parmi les
+peuples forts, le plus glorieux parmi les peuples libres; mais
+aujourd'hui il est méprisé par tout le monde, et surtout par moi[181].
+On trouvera toujours Pallas à la tête de tes ennemis;--en cherches-tu la
+cause? O mortel! regarde autour de toi! Ici même, en dépit de la guerre
+et des flammes dévastatrices, je vis expirer toutes les tyrannies qui se
+sont succédé durant le cours des âges. J'échappai aux ravages du Turc et
+du Goth[182]; mais ta patrie m'envoie un désolateur pire que ces
+barbares. Examine ce temple désert et profané; compte les débris sacrés
+qui subsistent encore. Ces monumens-_ci_, Cécrops les a
+fondés;--_celui-ci_ dut sa beauté à Périclès[183]; _celui-là_, Adrien
+l'éleva quand la science s'abandonnait au deuil. Ma reconnaissance aime
+à proclamer ce que je dois. Alaric et Elgin firent le reste. Afin qu'on
+pût toujours savoir d'où le pillage fondit sur la Grèce, le mur outragé
+porte son nom odieux[184]. Voici comment Pallas, reconnaissante, plaide
+pour la gloire d'Elgin: sur ce mur est son nom;--mais, avant tout,
+contemple ses exploits!
+
+[Note 181: _Now honoured_ less _by all_--_and_ least _by me_.
+
+Littéralement:--maintenant honoré _moins_ par tous, et _le moins
+possible_ par moi.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 182: M.A.P. traduit: «_Du Musulman et du Vandale_.» Ce changement
+fait peu d'honneur à son savoir historique: les Vandales ne sont jamais
+venus en Attique.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 183: Il est ici question de la ville en général, et non de
+l'Acropolis en particulier. Le temple de Jupiter Olympien, que quelques
+antiquaires supposent être le Panthéon, fut achevé par Adrien: il en
+reste encore seize colonnes debout, du plus beau marbre et du plus beau
+style.]
+
+[Note 184: On lit dans la relation d'un récent voyage en Orient, que
+lorsque l'entrepreneur en chef de ce commerce de spoliations vint
+visiter Athènes, il fit inscrire son nom et celui de sa femme sur une
+colonne d'un des principaux temples. Cette inscription fut exécutée
+d'une façon très-remarquable, et profondément gravée dans le marbre, à
+une élévation fort considérable. Malgré ces précautions, il s'est trouvé
+un individu qui, sans doute inspiré par la déesse protectrice d'Athènes,
+s'est mis à même de parvenir à la hauteur nécessaire, et a effacé le nom
+du noble laird, mais sans toucher à celui de lady Elgin. Le voyageur qui
+rapporte cette anecdote l'accompagne de la remarque suivante: c'est à
+savoir qu'il a fallu du travail et de l'adresse pour atteindre le but,
+et que cela n'a pu être exécuté sans un grand zèle et une forte
+résolution.]
+
+Ici, soit à jamais accueillie, d'un hommage égal, la mémoire du monarque
+Goth[185], et du pair Écossais, digne descendant des Pictes[186]. Les
+armes firent le droit de l'un; l'autre n'eut aucun droit, mais il vola
+bassement ce que des guerriers moins barbares avaient conquis. Ainsi,
+lorsque le lion quitte son sanglant repas, près de là rôde le
+loup,--puis, enfin, vient l'ignoble chacal; la chair, les membres, le
+sang, voilà ce dont les deux premiers font leur proie; le dernier, vil
+animal, ronge les os sans péril. Toutefois, les dieux sont encore
+justes, et les crimes sont châtiés; vois ici ce qu'Elgin a gagné et ce
+qu'il a perdu! Un autre nom souille avec le sien mon sanctuaire; regarde
+cette place que les rayons de Diane dédaignent d'éclairer! C'est déjà
+une sorte de réparation qui me fut accordée, quand Vénus eut vengé à
+demi l'outrage de Minerve[187].»
+
+[Note 185: M.A.P. met ici _le monarque des Huns_. Alaric était Visigoth,
+et non pas Hun ou Vandale. Pourquoi, d'ailleurs, s'écarter du texte
+anglais, quand cet écart ne doit amener que bévues?
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 186: Les _Pictes_ et les _Scots_ étaient les habitans de
+l'ancienne Calédonie, aujourd'hui l'Écosse.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 187: Le nom de sa seigneurie et celui d'_une personne qui ne le
+porte plus_ sont gravés en grandes lettres en haut du Parthénon. Non
+loin de cette inscription sont les restes mutilés des bas-reliefs qu'on
+a brisés dans les vaines tentatives faites pour les enlever.]
+
+Elle se tut un instant, et j'osai répondre en ces termes, pour apaiser
+la vengeance qui enflammait son regard:--«Fille de Jupiter! au nom de la
+Bretagne outragée, un légitime et vrai Breton peut désavouer le crime!
+Ne te courrouce pas contre l'Angleterre;--l'Angleterre ne reconnaît pas
+cet homme,--non, protectrice d'Athènes[188]! Le spoliateur fut un
+Écossais[189]! Veux-tu savoir la différence? du haut des tours de Phylé,
+regarde la Béotie: nous avons aussi la nôtre, c'est la Calédonie. Je
+sais trop que dans cette contrée bâtarde la déesse de la sagesse n'a
+jamais établi son empire[190]: c'est un sol infertile, où les germes de
+la nature sont condamnés à une triste stérilité, où l'esprit languit
+dans d'étroites bornes. Ce pays trahit bien sa pauvreté par ses
+chardons, emblèmes de tous ceux auxquels il donne la naissance. C'est
+une terre de bassesses, de sophismes et de brouillards. Chaque brise de
+la nébuleuse montagne et de la plaine marécageuse imprègne de ses
+froides pluies la cervelle des habitans, jusqu'à ce qu'enfin, de leurs
+têtes humides, s'échappe un torrent hideux comme leur sol et froid comme
+leurs neiges. Mille rêves d'avarice et d'orgueil envoient au loin çà et
+là tous ces hommes à projets, les uns à l'est, les autres à
+l'ouest,--partout, hormis au nord! Ils courent à la recherche de gains
+illégitimes. Ainsi maudits soient l'an et le jour où vint ici un Picte
+pour déployer sa félonie. Toutefois, la Calédonie s'honore de quelques
+enfans de mérite, comme l'épaisse Béotie donna le jour à un Pindare;
+puisse le petit nombre de ses lettrés et de ses braves, supérieurs à
+l'influence des climats, et vainqueurs de l'oubli des tombeaux, secouer
+la sordide poussière d'un pareil sol, et rivaliser d'éclat avec les fils
+d'une terre plus heureuse. Ainsi jadis, dans un pays coupable, dix noms
+(si on les eût trouvés) auraient sauvé une race perverse[191]!
+
+[Note 188: Il y a dans le texte--_no, Athena_!--c'est le nom grec de
+Minerve (Αθήνα). On ne l'a pas transporté en français. M.A.P. a pris ce
+nom pour celui de la ville même.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 189: Le mur de plâtre bâti à la façade occidentale du temple de
+_Minerva Polias_, porte l'inscription suivante, en caractères taillés à
+une assez grande profondeur:
+
+ Quod non fecerunt Gothi,
+ Hoc fecerunt Scoti.
+
+(_Hobhouse's Travels in Greece_, etc., page 345.)]
+
+[Note 190: Les Écossais sont des Irlandais bâtards; suivant sir
+Callaghan O'Brallaghan.]
+
+[Note 191: Dieu dit à Abraham que s'il y avait eu dix justes à Sodôme,
+il n'aurait pas résolu la ruine de cette ville. (_Genèse_, XVIII.)
+
+(_N. du Tr._)]
+
+--Mortel (répliqua la vierge aux yeux bleus[192]), je te le dis encore
+une fois, porte mes décrets à ta contrée natale. Mes autels sont tombés,
+hélas! mais je puis encore me venger en retirant mes conseils aux
+nations comme la tienne. Écoute donc en silence la prophétie sévère de
+Pallas: écoute et crois, car le tems t'apprendra le reste. D'abord sur
+la tête de l'homme qui accomplit l'œuvre coupable, tombera ma
+malédiction,--oui, sur lui et sur toute sa race. Que sans la moindre
+étincelle d'intelligence les fils soient à jamais aussi sots que le
+père! S'il s'en rencontre un seul dont l'esprit dépare la famille,
+tiens-le pour un bâtard né d'un meilleur sang. Que toujours Elgin
+babille avec ses artistes à gages, et reçoive les louanges des sots pour
+prix de la haine des sages[193]! Que les flatteurs célèbrent longuement
+le goût de leur patron, dont le goût le plus noble et le plus
+_naturel_--est de vendre;--de vendre, et--le dirai-je? puisse la honte
+enregistrer ce jour fatal!--de faire de l'état le receleur de ses
+larcins! Cependant West, imbécile adulateur, tournera chaque modèle dans
+ses mains paralytiques, et s'avouera lui-même un écolier de
+quatre-vingts années[194]. Que tous les athlètes de Saint-Gilles soient
+convoqués, afin que l'art et la nature puissent comparer leurs styles.
+Tandis que mainte brute bien muselée contemplera dans un ébahissement
+stupide _le magasin de pierres_ de sa seigneurie[195], ces fats qui
+battent le pavé de Londres se glisseront autour de la porte qu'encombre
+la foule, et cela pour tuer le tems et muser, pour babiller et lancer
+des œillades. Mainte beauté langoureuse, avec un soupir de convoitise,
+jettera un regard curieux sur les statues gigantesques, semblera d'un
+œil errant effleurer la salle entière[196], et pourtant remarquera ces
+larges derrières et ces membres de longue dimension[197], réfléchira
+tristement sur la différence d'_aujourd'hui_ à _autrefois_, s'écriera:
+«En vérité, ces Grecs étaient de belle taille!» établira de tristes
+comparaisons entre les _hommes du présent_ et les _hommes du passé_, et
+enviera à Laïs tous les petits-maîtres de l'Attique. Une belle des tems
+modernes eut-elle jamais des amans comme ceux-ci? Hélas! sir Harry n'est
+pas un Hercule! Enfin, au milieu de ces badauds, quelque paisible
+spectateur, promenant sa vue avec une indignation muette et mêlée de
+douleur, admirera le butin, mais détestera le voleur. Abhorré durant sa
+vie,--et à peine pardonné dans la tombe, puisse l'infâme ne rencontrer
+jamais que la haine pour prix de son avidité sacrilége! Maudit avec le
+fou qui livra aux flammes le monument d'Éphèse, la vengeance le suivra
+au-delà du sépulcre. Les noms d'Erostrate et d'Elgin seront à jamais
+flétris et stigmatisés dans mainte page accusatrice. Condamnés tous deux
+à une malédiction éternelle, peut-être le second est-il encore plus
+abject que le premier: ainsi, durant les âges encore à naître,
+puisse-t-il poser comme une statue fixée sur le piédestal du
+mépris[198]! Mais la vengeance ne veille pas que pour lui seul; elle
+prépare les futures destinées de ta patrie. C'est la Bretagne qui apprit
+à son coupable fils à faire ce que souvent elle a fait elle-même.
+Regarde la Baltique en flammes: votre ancien allié gémit encore d'une
+guerre perfide[199]. Pallas ne prêta point son aide à de tels exploits,
+ne déchira point le contrat qu'elle-même avait dressé; loin de tels
+conseils, loin de cette scène de trahison, elle s'enfuit--mais laissa en
+arrière son bouclier à tête de Méduse, don fatal qui changea vos amis en
+pierre, et laissa la misérable Albion seule et chargée de haine. Regarde
+l'Orient, où la race basanée du Gange ébranlera les fondemens de votre
+pouvoir usurpateur: voici venir la rebellion qui lève son horrible tête;
+voici venir Némésis, vengeresse des victimes que vous avez immolées:
+l'Indus roule une onde de pourpre, et réclame un long arriéré de sang
+européen. Puissiez-vous tous périr! Pallas, en vous faisant citoyens
+d'un état libre, vous défendit de faire des esclaves.
+
+[Note 192: «_The blue-eyed maid_.» Expression homérique, Γλαυκῶπις κόρη.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 193: Un sot trouve toujours un plus sot qui l'admire.
+
+(BOILEAU.)]
+
+[Note 194: M. West, en voyant _la collection Elgin_ (je suppose que nous
+entendrons bientôt parler de la collection d'Abershaw et de Jack
+Shephard[194a]), déclara qu'il n'était dans l'art qu'un vrai novice.]
+
+[Note 194a: Abershaw, célèbre voleur de grands chemins: Jack Shephard,
+non moins célèbre enfonceur de portes. Tous deux furent pendus, non pour
+avoir _volé_ les _statues_ étrangères, mais pour avoir _violé_ les
+_statuts_ nationaux.
+
+(_Edit. anglais_.)]
+
+[Note 195: Le pauvre Crib[195a] fut horriblement embarrassé quand on lui
+montra la maison Elgin: il demanda si ce n'était pas _un magasin de
+pierres_. Il avait raison, c'était un magasin.]
+
+[Note 195a: Célèbre boxeur.]
+
+[Note 196: _The room with transient glance appears to skim_.
+
+M.A.P. traduit: «_Elles feindront de parler d'un air d'insouciance_...»
+Qu'en dire.....
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 197: Nous n'avons été ni plus ni moins hardis que le texte:
+
+_Yet marks the mighty back and the length of limb_:
+
+La pudeur de M.A.P. l'a sans doute empêché de traduire ce passage.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 198: Hélas! tous les monumens de la magnificence romaine, tous les
+restes du génie grec, si chers à l'artiste, à l'historien, à
+l'antiquaire, ne dépendent que de la volonté d'un souverain absolu; et
+cette volonté est trop souvent influencée par l'intérêt ou la vanité,
+par un neveu ou un sycophante. Faut-il un nouveau palais (à Rome) pour
+une famille parvenue?--on dépouille le Colisée pour avoir des matériaux.
+Un ministre étranger veut-il orner d'antiques les laides[198a] murailles
+d'un château du Nord?--les temples de Thésée ou de Minerve seront
+démantelés, et les ouvrages de Phidias ou de Praxitèle arrachés à la
+frise brisée. Qu'un oncle caduc, absorbé dans les devoirs religieux de
+son âge et de sa place, prête l'oreille aux suggestions d'un neveu
+intéressé, cela est naturel: qu'un despote oriental mette à bas prix les
+chefs-d'œuvre des artistes grecs, on doit s'y attendre, quoique
+néanmoins on ait à déplorer vivement, dans l'un et l'autre cas, les
+conséquences d'un tel aveuglement;--mais que le ministre d'une nation
+renommée pour connaître la langue et pour respecter les monumens de
+l'ancienne Grèce, ait été le promoteur et l'instrument de ces
+destructions, cela est presque incroyable. Une telle rapacité est un
+crime contre tous les siècles et toutes les générations: elle enlève aux
+générations passées les trophées de leur génie et les titres de leur
+gloire; aux générations présentes, les plus puissans motifs d'activité,
+les plus nobles spectacles que la curiosité puisse contempler; aux
+générations futures, les chefs-d'œuvre de l'art, les plus beaux modèles
+à imiter. Empêcher le renouvellement de pareilles déprédations est le
+souhait de tout homme de génie, le devoir de tout homme puissant, et
+l'intérêt commun de toute nation civilisée.
+
+(_Eustace's Classical tour through Italy_, page 269.)
+
+Ces tentatives faites pour transplanter le temple de Vesta d'Italie en
+Angleterre, honorent peut-être le patriotisme ou la magnificence de feu
+lord Bristol; mais elles ne peuvent être considérées comme une preuve de
+goût ou de jugement.
+
+(_Ibid_, page 419.)]
+
+[Note 198a: _Bleak walls_, et non pas _Black walls_, comme M.A.P. l'a
+entendu.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 199: Bombardement de Copenhague.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+«Regarde votre Espagne: elle presse la main qu'elle hait, mais la presse
+avec froideur et vous pousse hors de ses foyers. Portes-en témoignage,
+noble Barossa, tu peux dire quels guerriers bravement combattirent et
+bravement moururent, tandis que la Lusitanie, bonne et chère alliée, ne
+peut envoyer qu'un petit nombre de soldats qui fuient presque aussi
+souvent qu'ils combattent: ô glorieuse prouesse! vaincu par la famine
+cruelle, le Gaulois se retire une fois, et tout est fini! Quand donc
+Pallas vous enseigna-t-elle qu'une seule retraite de l'ennemi réparait
+trois longues olympiades[200] de défaites?
+
+[Note 200: Une olympiade est un intervalle de quatre ans.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+«Enfin regarde ta patrie elle-même: vous n'aimez pas arrêter vos regards
+sur le hideux sourire de l'extrême désespoir. Votre cité est dans le
+deuil, malgré le bruit étourdissant de vos fêtes: ici expire la misère
+affamée, et plus loin rôde le vol. Vois, tous les citoyens ont perdu
+_plus_ ou _moins_, aucun avare ne tremble quand il n'y a plus rien. Qui
+osera jamais dire: _Heureux papier, symbole du crédit_[201]! Ce papier
+surcharge, comme le plomb; l'aile fatiguée de la corruption. Pourtant
+Pallas tira par l'oreille tous les premiers négociateurs des emprunts:
+mais ces messieurs dédaignaient alors d'écouter les dieux et les hommes.
+Un seul, tout repentant qu'un état fasse banqueroute, invoque Pallas,
+mais l'invoque trop tard: puis il se prend de belle passion pour
+****[202]; il s'incline devant ce mentor, qui cependant n'a jamais été
+ami de Pallas. Les sénats écoutent celui qu'ils n'avaient jamais encore
+écouté, sénats jadis trop dédaigneux, et maintenant non moins absurdes.
+Telles autrefois les grenouilles raisonnables jurèrent foi et hommage au
+soliveau souverain; ainsi vos législateurs saluèrent leur idole
+patricienne, comme l'Égypte choisit un oignon pour Dieu. Maintenant,
+bonne chance,--jouissez de l'heure qui vous reste; allez,--saisissez
+l'ombre de votre puissance évanouie; déclamez sur le mauvais succès de
+vos plans les plus chers, votre force est un nom, votre orgueilleuse
+richesse un rêve. Il n'est plus cet or, dont le genre humain
+s'émerveillait, et des pirates font trafic de tout ce qui en est
+resté[203]. Désormais, plus de soldats gagés qui de contrées voisines et
+lointaines se précipitent en foule à une guerre mercenaire; le
+commerçant oisif languit sur un quai inutile au milieu des ballots
+qu'aucun navire ne peut emporter, ou retourne voir ses marchandises se
+pourrir pièce à pièce dans ses magasins encombrés: l'ouvrier mourant de
+faim brise son métier qui se rouille, et dans son désespoir se révolte
+contre la commune misère. Puis, dans le sénat de votre état en
+décadence, montre-moi l'homme dont les conseils aient quelque poids.
+Vaine est aujourd'hui la voix dont les accens commandaient naguère
+l'obéissance. Les factions elles-mêmes cessent de charmer une terre
+factieuse, tandis que les sectes rivales ébranlent une île, sœur de
+l'Angleterre, et allument d'une main furieuse le bûcher qui couronnera
+leur mutuelle destruction.
+
+[Note 201:
+
+ _Blest paper credit, last and best supply,
+ That lends corruption lighter wings to fly_.
+
+(POPE cité par Lord Byron.)
+
+«Heureux papier, symbole du crédit, la dernière et la meilleure des
+ressources, qui prête au vol de la corruption une aile plus légère.»
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 202: _The deal and dover trafiqueurs_ in specie.]
+
+[Note 203: Voir la dernière note de la page précédente.]
+
+«C'en est fait, c'est fini, puisque Pallas a vainement averti, elle
+abdique le sceptre; les furies règnent en sa place, elles agitent dans
+tout le royaume leurs torches flamboyantes, et de leurs mains
+redoutables déchirent ses entrailles. Mais un effort convulsif reste
+encore à faire, et la Gaule doit pleurer avant que de charger Albion de
+ses chaînes. Les pompeux étendards de la guerre, les bataillons brillans
+et gaîment équipés que suit le sourire de la farouche Bellone; la
+trompette d'airain et le tambour d'électrique influence; qui portent
+défi à l'ennemi avant l'action; le héros tressaillant à l'appel de sa
+patrie; la gloire qu'il s'assure en tombant sur le champ d'honneur:
+voilà ce qui remplit un jeune cœur de visions enivrantes, et le porte à
+anticiper avant l'âge les joies des combats. Mais écoute une leçon que
+tu peux recevoir encore; la mort seule n'est qu'un faible prix des
+lauriers militaires. Ce n'est pas au fort de la mêlée que le génie du
+mal se complaît; pour lui, un jour de bataille est un jour de merci:
+mais après l'affaire, après la victoire, quoiqu'il soit abreuvé de sang,
+il n'a fait que commencer ses ravages:--ses plus grands exploits, vous
+ne les connaissez encore que de nom;--le paysan massacré, la pudeur
+outragée, les maisons saccagées et les moissons pillées, tout cela
+convient mal à des hommes qui ont vécu dans un état libre. Dis, de quel
+œil les bourgeois fuyant dans la plaine apercevront-ils l'incendie de la
+ville? Comment verront-ils la longue colonne de flammes agiter son ombre
+rouge sur la Tamise épouvantée[204]? Hé bien!--n'en murmure pas, ô
+Albion! car c'est ton flambeau qui alluma ces feux de ruine et de mort
+depuis le Tage jusqu'au Rhin: si ces feux éclataient sur ton rivage
+maudit, réponds, interroge ton cœur, ne les as-tu pas mérités? _Mort
+pour mort_, telle est la loi du ciel et de la terre. Qui déclara la
+guerre, en regrettera vainement les horreurs.»
+
+[Note 204: _Shake_ his _red shadow o'er the startled Thames_.
+
+Vers que Lord Byron a textuellement répété dans la 6e pièce des
+_Miscellanées_, excepté le pronom _his_, qui est remplacé par _its_.
+Nous avons déjà eu occasion de signaler quelques emprunts que Byron
+s'était faits à lui-même.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+FIN DE LA MALÉDICTION DE MINERVE.
+
+
+
+
+L'AGE DE BRONZE,
+OU
+CARMEN SECULARE ET ANNUS HAUD MIRABILIS.
+
+ _Impar_ congressus _Achilli_.
+
+Ce poème fut composé à l'époque et à l'occasion du congrès de Vérone, en
+1822-23.
+
+(_N. du Tr._)
+
+
+
+
+L'AGE DE BRONZE.
+
+
+1. Le _bon vieux tems_--(car le vieux tems est toujours bon),--le _bon
+vieux tems_ n'est plus; le présent pourrait le valoir, si l'on voulait:
+de grandes choses ont été et sont encore, et de plus grandes ne
+demandent pour naître que la volonté des simples mortels; un plus vaste
+espace, un champ plus neuf est ouvert à ceux qui jouent leur jeu _sous
+la voûte du ciel_. Je ne sais si les anges pleurent, mais les hommes ont
+assez pleuré,--et pourquoi?--pour pleurer encore.
+
+2. Toute chose est frondée,--bonne ou mauvaise, n'importe. Lecteur!
+souviens-toi que, lorsque tu n'étais qu'un jouvenceau, Pitt était tout
+pour l'Angleterre; ou s'il n'était pas tout, peu s'en fallait, et son
+rival lui-même n'était pas bien loin de le regarder comme tel.
+Nous-mêmes, oui, nous-mêmes avons vu les géans, enfans du génie,
+paraître, comme les Titans, face à face;--Athos et Ida, avec un océan
+d'éloquence dont les libres flots bouillonnaient entre les deux
+colosses, comme les vagues rugissantes de la mer Égée entre la Grèce et
+la Phrygie. Mais où sont-ils,--ces rivaux?--quelques pieds de terre
+séparent l'un et l'autre linceul. De quelle paix, de quel pouvoir est
+douée la tombe qui réduit tout au silence! abîme dont les ondes, sans
+bruit et sans orages, engloutissent le monde. _La poussière retourne en
+poussière_, voilà un thème bien vieux; mais tout n'est pas encore dit.
+Le tems n'adoucit pas cette loi terrible;--toujours le ver déroule ses
+froids replis; le sépulcre garde sa forme,--qui, variée au dehors, pour
+tous au-dedans est la même; quel que soit l'éclat de l'urne funéraire,
+la cendre demeurera toujours glacée. Quoique la momie de Cléopâtre
+traverse la mer où Marc-Antoine abandonna l'empire pour suivre cette
+reine; quoique l'urne d'Alexandre soit offerte en spectacle dans ces
+contrées à lui-même inconnues dont il souhaitait la conquête en
+pleurant:--combien enfin nous semblent vains et pis que vains les désirs
+de l'insensé guerrier, les pleurs du monarque macédonien! Il pleurait
+faute de mondes à conquérir!--La moitié des peuples de la terre ne sait
+pas son nom; ou sait tout au plus sa naissance, sa mort et quels pays il
+désola; tandis que la Grèce, sa patrie, désolée à son tour, a tout perdu
+sans même gagner la paix de la désolation. _Il pleurait faute de mondes
+à conquérir_! Lui qui ne conçut jamais le globe terrestre, il tremblait
+de n'en pas avoir assez! et pourtant il ignorait même l'existence de ce
+pays bruyant d'affaires, de cette île septentrionale qui possède
+aujourd'hui l'urne du conquérant sans avoir jamais connu son sceptre.
+
+3. Mais où est-il, le moderne conquérant, homme encore plus puissant,
+qui, sans être né roi, attela les monarques à son char; le nouveau
+Sésostris, traîné naguère par ces esclaves couronnés, qui, délivrés
+maintenant du harnois et du mors, pensent avoir des ailes, et dédaignent
+la poussière où tout-à-l'heure ils rampaient enchaînés aux roues de
+l'empire du chef suprême? Oui!--où est-il, le _champion et
+l'enfant_[205] de tout ce qui est grand ou petit, sage ou insensé? ce
+joueur de royaumes, avec les trônes pour enjeu, la terre pour tapis,--et
+pour dés, les ossemens humains? Contemple le grand résultat: vois cette
+île lointaine et solitaire, et, suivant l'impulsion de ta nature, pleure
+ou souris. Gémis d'apercevoir l'aigle altier réduit dans son courroux à
+ronger les barreaux de son étroite cage; souris de surprendre le
+vainqueur des nations s'abaissant chaque jour à chicaner pour le manger
+et le boire; pleure en le voyant durant son repas se chagriner pour
+quelques plats trop peu garnis, pour le vin fourni trop chichement, pour
+de misérables querelles sur de misérables objets. Est-ce là l'homme qui
+châtiait ou festoyait les rois? Vois les balances où son destin se
+pèse,--le certificat d'un chirurgien et les harangues d'un noble comte!
+Le retard d'un buste, le refus d'un livre, voilà ce qui peut troubler le
+sommeil de celui qui tint en éveil le monde entier. Est-ce bien là, en
+vérité, le dompteur des grands de la terre, lui qui maintenant est
+l'esclave de tout ce qui peut tracasser et irriter,--du vil geôlier, de
+l'espion qui partout se glisse, de l'étranger qui, ses notes en main,
+porte sur tout un regard curieux? Plongé dans un cachot, il aurait
+encore été grand. Mais combien fut bas, combien petit ce moyen terme
+entre une prison et un palais, cet état d'humiliation où peu d'ames
+purent comprendre ce qu'il avait à souffrir! Vaines furent ses
+plaintes:--mylord[206] présente le bill; ce qu'il faut d'alimens et de
+vin est dûment réglé. Vaine fut sa maladie:--jamais climat ne fut si pur
+d'homicide,--en douter c'est un crime; et le chirurgien qui soutint la
+cause de l'illustre captif a perdu sa place, mais en obtenant les
+applaudissemens du monde. Mais souris maintenant:--quoique les angoisses
+du cerveau et du cœur dédaignent et défient les tardifs secours de
+l'art; quoiqu'il n'y ait autour du lit de mort que ces rares amis,
+compagnons de l'exil, et le portrait de ce bel enfant que son père
+n'embrassera jamais;--quoique à cette heure même s'éteigne le génie que
+le genre humain vénéra long-tems et vénère encore:--souris,--car l'aigle
+enchaîné brise ses fers, et regagne des sphères plus élevées que ce
+monde-ci.
+
+[Note 205: _The champion and the child_.
+
+Lord Byron a eu sans doute en vue la qualification expressive que M.
+Pitt appliqua à Bonaparte: «_The child and champion of jacobinism_;
+l'enfant et le champion du jacobinisme.»
+
+(_Note d'un éditeur anglais_.)]
+
+[Note 206: Lord Castlereagh, marquis de Londonderry.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+4. Oh! si cet esprit, qui prend l'essor vers le ciel, conserve encore un
+obscur souvenir de son règne brillant, combien il doit sourire, en
+abaissant son regard sur la terre, à voir le peu qu'il fut, le peu qu'il
+voulut être! Oui, quoiqu'il ait imposé son nom à un empire plus vaste
+que son ambition presque sans bornes; quoique tour à tour, placé au
+faîte de la gloire, plongé dans le plus profond abîme de revers, il ait
+goûté les douceurs et l'amertume de la puissance; quoique les rois, à
+peine échappés d'esclavage, aient voulu dans l'accès de leur joie se
+faire les singes de _leur_ tyran: combien il doit sourire en se tournant
+vers ce tombeau solitaire, le plus noble monument qui s'élève au-dessus
+des flots[207]! Oui, quoique son geôlier, rigoureux jusqu'au dernier
+moment, ait pu à peine se persuader que le plomb du cercueil fût une
+prison sûre, et qu'il n'ait pas permis de tracer une misérable ligne qui
+datât la naissance et la mort de l'homme caché sous le sépulcre,--ce nom
+consacrera le rivage jusqu'alors ignoré, c'est un talisman dont jamais
+la vertu n'a échoué, excepté pour celui qui le porta. Les flottes qui
+fendent les vagues devant la brise d'orient entendront leurs matelots
+saluer Sainte-Hélène du haut des mâts. Quand la colonne triomphale de la
+Gaule ne s'élèvera plus qu'au milieu du désert comme aujourd'hui la
+colonne de Pompée, le rocher qui possédera ou du moins aura possédé
+l'illustre cendre, couronnera l'Atlantique comme ferait le buste du
+grand homme, et la nature toute-puissante environnera ses augustes
+funérailles de plus d'honneur que l'avare envie n'en refuse. Mais que
+lui importe, à lui, tout cela? Le désir de la gloire touche-t-il un pur
+esprit ou une argile ensevelie?--Le héros mort prend-il quelque souci de
+son tombeau? aucun, s'il sommeille,--et pas davantage s'il existe. Son
+ombre plus clairvoyante sourira à la grossière caverne de cette île
+hérissée de rochers, comme si ses restes eussent trouvé pour demeure
+dernière l'antique Panthéon ou la copie gauloise du temple romain. Lui,
+il n'en a pas besoin. Mais la France sentira la nécessité de cette
+faible mais dernière consolation[208]; honneur, gloire, loyauté, tout
+l'oblige à réclamer les ossemens de son empereur pour élever au-dessus
+une pyramide de trônes, ou, quand elle engagera le combat, en former,
+comme de la cendre de Dugueselin[209], un victorieux talisman. Mais
+quoiqu'il en soit aujourd'hui,--le tems viendra peut-être où son nom
+battra l'alarme comme le tambour de Ziska[210].
+
+[Note 207: _The proudest sea-mark that o'ertops the wave_!
+
+Mot à mot, l. p. n. _balise_ q. s'é., etc. Nous avons craint d'employer
+cette expression technique de la langue des marins, parce qu'elle est
+fort peu connue.--Quand nous sommes inexacts, nous en avertissons
+toujours le lecteur.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 208: La prophétie de Lord Byron se réalise aujourd'hui. (_N. du
+Tr._)]
+
+[Note 209: Dugueselin mourut durant le siége d'une ville[209a]. Elle se
+rendit, et les clefs en furent apportées et placées sur la bière du
+capitaine breton, en sorte que la place parut se rendre à ses mânes.]
+
+[Note 209a: Châteauneuf de Randon, dans le Gévaudan (Lozère).
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 210: Jean Ziska, gentilhomme bohémien, chef des Hussites. A sa
+mort, il ordonna que son corps fût laissé sans sépulture, et que l'on
+fît de sa peau un tambour: il assurait que les ennemis prendraient la
+fuite aussitôt qu'ils en entendraient le bruit. On dit que les Hussites
+accomplirent sa volonté, et qu'en effet les catholiques s'enfuirent en
+plusieurs batailles au bruit de ce tambour.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+5. O ciel, dont il fut en puissance une image! O terre, dont il fut une
+noble créature! Et toi, île pour long-tems illustre, qui vis l'aiglon
+sans plumes sortir de sa coquille[211]! Alpes, qui le contemplâtes, à
+l'aurore de son vol, planer vainqueur en cent combats! Rome, qui le vis
+surpasser les exploits de ton César!--(Hélas! pourquoi, lui aussi,
+franchit-il le Rubicon,--le Rubicon des droits de l'homme réveillé à la
+liberté,--et cela pour se mêler au troupeau vulgaire des rois et de
+leurs parasites?) Égypte, où les Pharaons, oubliés dans ces tombeaux
+dont la date est perdue, se levèrent de leur long sommeil, et frémirent,
+au fond de leurs pyramides, d'entendre retentir à leur oreille les
+foudres d'un nouveau Cambyse, tandis que les ombres de quarante
+siècles[212] bordaient, comme des géans étonnés, les ondes fameuses du
+Nil, ou, du haut de l'immense pyramide, regardaient le désert peuplé de
+combattans, qui, comme sortis de l'enfer, jonchaient de leurs cadavres
+les sables stériles pour engraisser cette terre jusqu'alors privée de
+culture! Espagne, qui, oubliant un moment le Cid, vis la bannière
+tricolore insulter Madrid! Autriche, dont la capitale fût deux fois
+prise et deux fois épargnée, et qui récompensas la clémence par la
+trahison! Vous, race de Frédéric!--vous, Frédérics de nom et en
+perfidie,--qui avez tout hérité de votre père, sauf sa gloire;--qui,
+tombés par terre à Iéna, tombés à genoux à Berlin[213], ne vous
+relevâtes que pour suivre le vainqueur! Et vous qui demeurez où demeura
+Kosciusko, qui vous souvenez encore de n'avoir pas acquitté la sanglante
+dette de Catherine Pologne! où l'ange de la vengeance passa, mais qu'il
+laissa comme il l'avait trouvée, toujours déserte, oublieuse de tes
+imprescriptibles droits, de ton peuple distribué en lots et de ton nom
+éteint, de tes soupirs pour la liberté, de tes longues et abondantes
+larmes, de ce son qui froisse l'oreille du tyran--Kosciusko! aux
+armes!--aux armes!--aux armes!--la guerre a soif du sang des serfs et de
+leur czar: le soleil brille sur les minarets de Moscou, cité à demi
+barbare, mais c'est un soleil couchant.--Moscou! limite de la longue
+carrière du héros,--en vain le désir de te voir arracha jadis à
+l'indomptable Charles[214] une larme glacée;--_lui_, il te vit;--mais
+comment? avec tes clochers et tes palais en proie à un commun incendie.
+Oui, le soldat y prêta sa mèche enflammée, le paysan donna le chaume de
+sa cabane, le marchand livra ses magasins, le prince son château,--et
+Moscou ne fut plus! O le plus sublime des volcans! les feux de l'Etna
+pâlissent devant les tiens, et les perpétuelles flammes de l'Hécla sont
+peu de chose: le cratère du Vésuve n'offre plus qu'un spectacle usé, bon
+pour des _touristes_[215] ébahis: toi seul restes sans rival jusques à
+l'embrasement futur où doivent expirer tous les empires. Et toi; autre
+élément, non moins fort et non moins sévère pour donner aux conquérans
+une leçon dont ils ne profiteront pas, toi, dont l'aile glacée frappa de
+défaillance l'armée ennemie, et fis tomber un héros à chaque flocon de
+neige; combien tes victimes souffrirent sous les coups de ton bec
+engourdissant et les étreintes de ta serre muette, jusqu'à ce que les
+bataillons succombassent à une dernière et unique angoisse! Vainement la
+Seine cherchera sur ses rives les rangs serrés de ses joyeux soldats:
+vainement la France rappellera sous l'ombre de ses vignes ses jeunes
+enfans; leur sang coule à flots plus pressés que ses vins, ou, durci en
+glace humaine, reste immobile dans ces momies congelées qui gisent dans
+les plaines polaires. Vainement l'Italie voudrait réchauffer, sous le
+large disque de son soleil, ses guerriers, qui, vaincus par l'hiver,
+disent adieu pour jamais aux rayons de l'astre de vie. De tous les
+trophées amassés par la guerre, que restera-t-il au retour? Le char
+brisé du conquérant! son courage encore tout entier! De nouveau le cor
+de Roland a sonné, et non pas en vain. Lutzen, où le monarque suédois
+périt jadis au milieu de la victoire[216], voit Napoléon triompher, mais
+hélas! ne le voit pas mourir. Dresde, regarde trois despotes fuir devant
+leur souverain,--souverain comme auparavant; mais la fortune épuisée
+abandonne son favori, et la trahison de Leipsick oblige à la fuite le
+mortel jusqu'alors invaincu; le chacal saxon délaisse le lion pour se
+faire le guide de l'ours, du loup et du renard; le roi des forêts
+rétrograde jusques à son antre, ressource dernière de son désespoir,
+mais il n'y trouve point asile! Oui, contrées qu'il a parcourues, je
+vous atteste une à une, et toutes ensemble[217]! O France, dont les
+vastes et belles campagnes furent foulées comme une terre ennemie, et
+disputées pied à pied jusqu'à ce que la trahison, qui seule triompha de
+lui, eût de la colline de Montmartre promené ses regards sur Paris
+abattu! Et toi, île qui aperçois de tes remparts la riante Étrurie, toi,
+refuge momentané de l'orgueilleux héros, toi dans les bras de qui le
+jeta le danger, fiancée qui le pleures encore! O France, reconquise par
+une simple marche à travers un immense arc de triomphe! ô sanglant et
+trois fois inutile Waterloo, qui prouves comme les sots peuvent aussi
+avoir leur heureuse fortune, gagnée moitié par bévue, moitié par
+perfidie! O sombre Sainte-Hélène, avec ton geôlier cruel,--écoute,
+écoute Prométhée[218], du haut de son rocher, en appeler à la terre, à
+l'air, à l'océan, à tout ce qui sentit ou sent encore sa puissance et sa
+gloire, à tous ceux qui entendront un nom éternel comme le cours des
+ans: il leur enseigne une maxime si long-tems, si souvent, si vainement
+enseignée,--il leur apprend à ne jamais forfaire au devoir. Un seul pas
+dans la vertu eût fait de cet homme le Washington de mondes asservis: un
+seul pas dans la route contraire a livré son nom aux caprices des vents;
+roseau de la fortune et fléau des trônes, il fut de la renommée le
+Moloch ou le demi-dieu, le César de sa patrie, l'Annibal de l'Europe,
+mais sans une chute aussi honorable que la leur. Pourtant la vanité même
+aurait pu lui enseigner un chemin plus sûr vers la gloire où il
+aspirait, en lui montrant sur la stérile page de l'histoire dix mille
+conquérans pour un seul sage. Tandis que vers les cieux monte la
+paisible mémoire de Franklin,--de Franklin, calmant la foudre qu'il fit
+descendre d'en haut, ou tirant du sein d'une terre non moins embrasée la
+liberté et la paix pour une nation fière d'un tel enfant; tandis que
+Washington est un cri de ralliement qui ne périra qu'avec les échos des
+airs; tandis que l'Espagnol lui-même, si avide d'or et de guerre, oublie
+Pizarre pour proclamer le nom de Bolivar:--hélas! pourquoi faut-il que
+cette même Atlantique, qui donna le signal de la liberté, ceigne le
+tombeau d'un tyran,--roi des rois, et pourtant esclave des esclaves; de
+celui qui rompit les fers de tant de millions d'hommes pour reconstruire
+la chaîne que son bras avait mise en pièces, et qui méconnut les droits
+de l'Europe et les siens propres pour tomber entre un cachot et un
+trône.
+
+[Note 211: _That saw'st the unfledged eaglet chip his shell_.
+
+Mot à mot, _amenuiser_, amincir sa coquille. Nous trouvons une métaphore
+pareille dans ce beau vers d'_Hernani_, que des _gens d'un goût
+difficile_ ont dit avoir _odeur de cuisine_..... Pauvres gens!
+
+ J'écraserais dans l'œuf ton aigle impériale.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 212: Imité de Napoléon.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 213: _Who_ crushed _at Iena_, crouched _at Berlin_, etc. Nous
+avons essayé de rendre ce jeu de mots par un équivalent. Ce n'est pas la
+première fois que nous signalons les calembours, ou, pour parler plus
+noblement, les paronomases de Byron, même dans un sujet sérieux.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 214: Charles XII, roi de Suède.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 215: En Angleterre, on regarde les voyages comme le complément
+d'une éducation libérale. Un jeune homme doit faire son _tour_, et l'on
+nomme _tourist_ celui qui parcourt ou a parcouru la France, la Suisse,
+l'Italie, etc.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 216: Gustave-Adolphe, père de Christine, périt en 1632, à la
+bataille de Lutzen, qu'il gagna sur les Impériaux. Tout le monde sait
+que Bonaparte gagna aussi à Lutzen, en 1813, une grande bataille.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 217: Le texte anglais s'exprime avec une concision merveilleuse,
+que j'ai crue intraduisible, et qui m'a presque obligé à une paraphrase.
+
+_Oh ye! and each, and all_!
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 218: Je renvoie le lecteur au premier monologue de Prométhée dans
+Eschyle, lorsque sa suite l'a laissé seul, et avant l'arrivée du chœur
+des nymphes de la mer.]
+
+6. Mais il n'en sera pas toujours de même:--l'étincelle a brillé:--voici
+que l'Espagnol basané ressent ses anciennes ardeurs; ce même courage qui
+repoussa les Maures durant huit cents longues années de mutuels
+massacres, le voilà qui renaît,--et où donc? sous ce climat de vengeance
+où jadis l'Espagne fut un synonyme du crime, où Cortès et Pizarre
+portèrent leurs bannières; le jeune continent renie enfin son nom de
+_Nouveau-Monde_: c'est le _vieil_ esprit d'indépendance qui ranime de
+son souffle brûlant les ames de ces corps dégradés, tel qu'autrefois il
+chassa le Perse loin du rivage où la Grèce _a été_:--mais, que dis-je?
+la Grèce revit à cette heure. Une cause commune rassemble en myriades
+unanimes les esclaves de l'est ou les îlotes de l'ouest: déployé sur les
+cimes des Andes et de l'Athos, le même étendard brille sur l'un et
+l'autre monde; l'Athénien ressaisit l'épée d'Harmodius, le guerrier du
+Chili abjure son maître étranger; le Spartiate se reconnaît encore pour
+Grec; la liberté naissante orne le cimier des Caciques. Vainement les
+despotes, qui débattent leurs intérêts sur l'autre bord, ferment
+l'oreille aux rugissemens de l'Atlantique réveillée: le flux impétueux
+s'avance par le détroit de Calpé[219], chemine légèrement à travers la
+France, terre à demi domptée, fond sur le berceau de l'antique Espagnol,
+et tente d'unir l'Ausonie à l'immense Océan: mais, éloigné de là pour un
+moment, et non pour toujours, il envahit la mer Egée, qui se rappelle le
+jour de Salamine.--C'est là, oui, c'est là que les vagues se
+soulevèrent, et non point pour être endormies par les victoires d'un
+tyran. Les peuplades isolées, perdues, abandonnées dans leurs pressans
+dangers par les chrétiens à qui elles donnèrent leur foi, les campagnes
+désolées, les îles ravagées, les discordes nourries, la fraude
+encouragée, les promesses de secours adroitement éludées, et tous ces
+froids délais de plus en plus prolongés dans l'unique espérance de
+s'assurer une proie,--voilà ce qui parlera assez haut, voilà comment la
+Grèce fera voir qu'un ami perfide est pire que l'ennemi le plus furieux.
+Mais c'est très-bien: la Grèce seule doit délivrer la Grèce, et non pas
+le barbare avec son masque de paix. Comment l'autocrate pourrait-il tout
+à la fois régner sur un parc de serfs, et rendre aux nations la liberté?
+Mieux vaut encore servir le hautain Musulman, que de grossir la caravane
+pillarde des Cosaques; mieux vaut travailler pour des maîtres, que de
+veiller, esclave des esclaves; devant la porte d'un château
+russe;--d'être dénombrés par troupeaux, traités comme un capital
+d'hommes, comme un immeuble vivant qui n'existe que pour l'esclavage, et
+donnés par milliers au premier courtisan qui sut capter la faveur du
+czar, tandis que le propriétaire immédiat ne goûte jamais le sommeil
+_sans_[220], songer aux déserts de la Sibérie. Ah! mieux vaut cent fois
+succomber à son désespoir; plutôt conduire le chameau que devenir le
+pourvoyeur de l'ours!
+
+[Note 219: Détroit de Gibraltar. Calpé est l'une des colonnes d'Hercule.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 220: Le mot est en français dans le texte, au lieu de _without_,
+sans aucune autre raison que celle du mètre.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+7. Mais ce n'est pas seulement sous cet antique climat où la liberté
+date sa naissance avec la naissance du tems, ni seulement aux lieux où,
+plongée dans la nuit, la foule des Incas apparaît comme un nuage
+obscur;--non, ce n'est pas là seulement que l'aurore vient de renaître.
+La célèbre, la romantique Espagne repousse de nouveau les usurpateurs
+loin de son sol. Les légions romaines ou les hordes puniques ne
+demandent plus ses campagnes pour lice aux exploits de leurs glaives. Ni
+le Vandale, ni le Visigoth ne souillent plus les plaines qui abhorrent
+l'un et l'autre de la même haine. Le vieux Pélayo[221] ne rassemble plus
+sur sa montagne les braves guerriers qui léguèrent à leurs fils mille
+ans de combats: cette race a été semée et moissonnée; comme s'en
+souvient encore maintes fois le Maure qui soupire sur son triste rivage.
+Long-tems, dans la chanson du paysan et dans la page du poète, a vécu la
+mémoire d'Abencérage: les _Zégri_ et les anciens vainqueurs, à leur tour
+vaincus et captifs, sont rentrés dans le barbare pays d'où ils
+sortirent. Ils ont disparu,--eux, leur foi, leurs épées, leur empire.
+Mais ils ont laissé des ennemis plus antichrétiens[222] qu'eux-mêmes; le
+monarque bigot ou le prêtre bourreau[223], l'inquisition avec ses
+solennels bûchers, le sanglant _auto da fe_[224], dont la flamme se
+nourrit de chairs humaines, et que préside le Moloch catholique,
+froidement cruel, fixant avec joie son œil inexorable sur cette
+flamboyante fête de mort. Le souverain, tour à tour trop sévère ou trop
+faible; l'orgueil se targuant de la paresse; les nobles abâtardis par
+une longue décadence; l'hidalgo avili; le paysan, moins dégénéré, mais
+encore plus dégradé; le royaume dépeuplé; une marine, jadis si fière,
+devenue oublieuse de la mer; les phalanges, jadis impénétrables,
+complètement désorganisées; la forge où se formaient les lames de
+Tolède, depuis long-tems oisive; les trésors étrangers affluant chez
+toutes les nations étrangères, hormis chez celle qui les acheta de son
+propre sang; cette langue elle-même, digne rivale de la langue de Rome,
+et naguères aussi commune aux peuples que leur idiôme maternel,
+désormais négligée ou même oubliée:--telle fut l'Espagne; telle,
+dorénavant, elle n'est, ni ne sera plus. Les plus terribles de ses
+ennemis, les usurpateurs de son sol, ont senti ce qu'a pu faire l'esprit
+de l'antique Numance ressuscité dans la Castille. Sus! sus! debout!
+indompté torréador! Le taureau de Phalaris renouvelle ses mugissemens. A
+cheval, noble hidalgo! ce n'est pas en vain que renaît le cri des
+anciens jours:--«Iago! et fermons l'Espagne[225]!» Oui, fermez-la dans
+l'enceinte de vos bataillons, élevez la barrière armée que rencontra
+Napoléon.--Une guerre d'extermination; les plaines désertes, les rues
+sans autres habitans que des cadavres; la sauvage Sierra, retraite de la
+troupe plus sauvage des guérillas aux panaches de vautour, de ces
+guerriers toujours prêts à fondre comme des éperviers sur leur proie;
+Saragosse désespérée, puissante encore dans sa chute; l'homme égal en
+force à un pur esprit, et la jeune fille brandissant son glaive mieux
+que l'amazone elle-même; le couteau d'Aragon[226], l'acier de Tolède, la
+fameuse lance de la chevaleresque Castille; la carabine catalane,
+toujours fidèle au but: les coursiers d'Andalousie en avant-garde; les
+torches allumées pour faire de Madrid une autre Moscou: enfin, l'esprit
+du Cid passé dans tous les cœurs:--voilà quelle a été, quelle est,
+quelle sera l'Espagne. Avance donc, ô France, pour conquérir--non pas
+l'Espagne, mais ta propre liberté.
+
+[Note 221: Plus connu sous le nom de Pélage. Nous avons, d'après Lord
+Byron, donné le nom espagnol, avec sa véritable orthographe.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 222: Le texte dit _Yet left more_ antichristian _foes than they_.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 233: Le texte dit _boucher. The butcher priest_.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 224: Acte de foi. Le texte anglais n'a conservé de l'espagnol que
+le mot _auto_ (_faith's red auto_): nous ne pouvions dire _auto_ de foi.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 225: Ancien cri de guerre espagnol.]
+
+[Note 226: Les Aragonais ont une adresse particulière à se servir de
+cette arme, et ils l'ont surtout déployée dans les dernières guerres
+contre les Français.]
+
+8. Mais que vois-je? Un congrès! C'est le nom solennel qui rendit libre
+l'Atlantique! Pouvons-nous espérer même chose pour l'Europe vieillie et
+usée? A ce nom s'élèvent, comme autrefois l'ombre de Samuel devant les
+monarchiques regards de Saül, les prophètes de la jeune liberté,
+convoqués des lointains climats de Washington et de Bolivar; Henri[227],
+ce Démosthène des forêts, qui lança les foudres de sa voix contre le
+Philippe des mers; le stoïque Franklin, ombre énergique, enveloppée des
+feux célestes que sa main apaisa; et Washington, dompteur des tyrans.
+Les voilà tous qui s'éveillent, et qui nous commandent de rougir de nos
+vieilles chaînes ou de les briser. Mais, hélas! _qui_ sont-ils, ceux qui
+composent ce sénat d'élus destinés à racheter la foule? _Qui_ sont-ils,
+ceux qui renouvellent ce nom sacré, jusqu'alors départi aux conseils
+assemblés pour le bonheur du genre humain? Quels hommes se réunissent
+aujourd'hui à ce vénérable appel? C'est la sainte-alliance, qui dit que
+trois font tout. Terrestre trinité, qui revêt une apparence céleste,
+comme le singe contrefait l'homme! Unité pieuse, formée dans le dessein
+unique--de fondre trois sots en un Napoléon. Ah! l'Égypte eut des dieux
+raisonnables en comparaison des nôtres: ses chiens et ses bœufs
+connaissaient leur véritable place, et, demeurant en repos dans leur
+chenil ou leur étable, ils ne se souciaient que d'être bien et dûment
+nourris; mais aux nôtres, plus affamés, il faut encore quelque chose de
+plus, le pouvoir d'aboyer et de mordre, de répandre le sang et dévorer
+les chairs vivantes. Oh! combien étaient plus heureuses que nous les
+grenouilles du bon Ésope! car nous avons pour maîtres des soliveaux
+animés, qui étendent çà et là leur masse méchante, et accablent les
+nations sous leurs stupides coups, dans la crainte insensée de laisser
+quelque ouvrage à la cigogne révolutionnaire.
+
+[Note 227: Ce Henri, célèbre patriote, est un des hommes les plus
+extraordinaires, et peut-être un des moins connus en Europe; il se
+distingua, dans la révolution de l'Amérique, par un talent merveilleux.
+Ce fut un _phénomène_, même pour un tems de révolution.
+
+(_Note d'un édit. anglais_.)]
+
+9. O trois fois heureuse Vérone, depuis que brille sur toi l'impériale
+présence de la nouvelle trinité! Fière d'un tel honneur, ton sol perfide
+oublie la tombe tant vantée de _tous les Capulets_, tes
+Scaliger,--(qu'était en effet _le grand chien_, «_can grande_», que je
+me hasarde de traduire, auprès de ces singes bien plus sublimes?)--ton
+poète Catulle, dont les vieux lauriers cèdent à ces lauriers nouveaux;
+ton amphithéâtre où les Romains siégèrent; le Dante dont tu accueillis
+l'exil; ton bon vieillard[228] pour qui le monde entier était dans ton
+enceinte, et qui ne savait point qu'il y eût quelque chose au-delà; ah!
+plût à Dieu que les hôtes royaux que tu renfermes lui ressemblassent au
+point de ne jamais sortir de tes murs! Courage! poussez mille cris de
+joie, gravez des inscriptions, élevez des monumens de honte pour dire à
+la tyrannie que le monde est dompté! Courez en foule au théâtre avec une
+rage de loyauté: la comédie n'est pas sur la scène, le spectacle est
+riche en rubans et en croix.
+
+[Note 228: Le fameux vieillard de Vérone.]
+
+Allons, bonne Italie, regarde à travers les barreaux de ta prison;
+applaudis, on te le permet: pour cela, tes mains chargées de fers sont
+libres.
+
+10. Brillant spectacle! voyez le czar fat, l'autocrate des valses et des
+combats, aussi désireux d'un _bravo_ que d'un royaume, et tout aussi
+propre à manier un éventail qu'à porter un casque; beau comme un
+Calmouk, spirituel comme un Cosaque; ame généreuse tant qu'elle n'est
+pas atteinte par les frimas; se laissant à demi amollir par un dégel
+libéral, mais reprenant sa dureté première toutes les fois que le soleil
+levant est environné de nuages; sans autre objection à la vraie liberté,
+sinon que les nations deviendraient libres. Comme l'impérial dandy jase
+bien sur la paix! comme il est prêt à délivrer la Grèce, si les Grecs
+voulaient être ses esclaves! Avec quelle noblesse il a rendu aux
+Polonais leur diète, puis commandé à la belliqueuse Pologne de demeurer
+en repos! Avec quelle bonté il enverrait les aimables pulks[229] de la
+douce Ukraine faire la leçon à l'Espagne! Avec quelle majesté royale
+montrerait-il à la fière Madrid sa gracieuse personne, long-tems
+inconnue aux peuples du Sud! Bonheur acheté à bon marché, le monde
+entier le sait,--en ayant les Moscovites pour amis ou pour ennemis.
+Continue, monarque homonyme de l'illustre fils de Philippe!
+
+[Note 229: Mot russe, par lequel on désigne particulièrement les bandes
+de Cosaques.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+La Harpe, ton Aristote, te fait signe. Ce que fut la Scythie à l'ancien
+Alexandre, l'Ibérie le sera à toi et à tes Scythes. Jeune homme déjà un
+peu mûr, songe à ton prédécesseur sur les bords du Pruth: si sa destinée
+doit être aussi la tienne, tu as pour t'aider plus d'une vieille femme,
+mais point de Catherine[230]: l'Espagne aussi a des rochers, des
+rivières et des défilés;--l'ours peut tomber dans les piéges du lion.
+Les plaines ardentes de Xérès sont fatales aux Goths: crois-tu que le
+vainqueur de Napoléon doive céder à tes armes? Mieux vaut améliorer tes
+déserts, changer tes épées en socs de charrue, raser et laver tes hordes
+de Baskirs, arracher tes états à l'esclavage et au knout; que de
+t'engager tête baissée dans une route funeste, pour infester de tes
+hideuses légions la contrée où les lois sont aussi pures que le ciel.
+L'Espagne n'a pas besoin d'engrais: son sol est fertile, mais elle ne
+nourrit pas ses ennemis: ses vautours se sont rassasiés depuis peu;
+voudrais-tu leur fournir une nouvelle proie? Hélas! tu ne seras pas
+conquérant, mais pourvoyeur. Je suis Diogène, quoique Russes et Huns se
+tiennent devant mon soleil et celui de plusieurs millions d'hommes: mais
+si je n'étais pas Diogène, j'aimerais mieux me traîner comme un ver que
+d'être un _tel_ Alexandre! Soit esclave qui voudra: le cynique sera
+libre; son tonneau a des murailles plus dures que Sinope[231]; toujours
+il aura en main sa lanterne, pour découvrir sur le visage des monarques
+_un honnête homme_.
+
+[Note 230: L'adresse de Catherine tira d'embarras Pierre, surnommé le
+Grand (sans doute, par pure courtoisie), lorsqu'il était entouré par les
+Musulmans sur les bords du Pruth.]
+
+[Note 231: Patrie de Diogène le Cynique.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+11. Et cependant, que fait la Gaule, terre prolifique des ultras _nec
+plus ultra_, et de leur bande de mercenaires? Que font ses chambres
+bruyantes, et sa tribune, où chaque orateur grimpe avant de trouver une
+parole, et quand elle est trouvée, entend pour réponse _le mensonge_,
+qui fait écho tout alentour? Les représentans de notre Grande-Bretagne
+daignent quelquefois écouter: un sénat gaulois a plus de langues que
+d'oreilles: _Constant_ lui-même, leur unique maître en débats
+politiques[232], doit se battre prochainement pour justifier en
+champ-clos son discours. Mais ceci coûte peu aux vrais Français, qui
+toujours aimèrent mieux combattre qu'écouter, fût-ce leur propre père.
+Qu'est-ce, en effet, que se tenir ferme devant les boulets, au prix de
+l'obligation d'être long-tems attentifs, et de ne jamais interrompre?
+Telle n'était point en vérité la méthode de la vieille Rome, lorsque
+Cicéron frappait de son tonnerre les échos du Forum: mais Démosthène a
+sanctionné le fait, en définissant l'éloquence _de l'action, toujours de
+l'action_.
+
+[Note 232: Byron oublie le général Foy, Manuel, M. Royer-Collard, et
+tant d'autres orateurs dont le nom ne s'offre pas tout de suite à notre
+plume.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+12. Mais où est le monarque? a-t-il dîné? ou bien gémit-il encore sous
+la pesante dette de l'indigestion? Les _pâtés_[233] révolutionnaires se
+sont-ils soulevés, et les royales entrailles se sont-elles changées en
+prison? Le mécontentement a-t-il mis les troupes en fermentation; ou
+bien _nulle_ fermentation n'a-t-elle suivi les perfides potages[234]?
+Les cuisiniers carbonari n'auraient-ils pas assez prodigué la
+carbonnade[235] à chaque service? ou les docteurs impitoyables
+auraient-ils conseillé la diète? Ah! dans tes regards abattus je lis que
+la France entière n'a pas d'autres instrumens de trahison que ses
+cuisiniers, ô bon et classique L--! Est-il, peux-tu dire, désirable
+d'être le _Désiré_? Pourquoi abandonnas-tu le calme le verdoyant séjour
+d'Hartwell, la table d'Apicius et les odes d'Horace, pour régir un
+peuple qui ne veut pas être régi, et qui aime beaucoup mieux un fesseur
+qu'un professeur[236]? Ah! les trônes ne cadraient ni à ton tempérament
+ni à ton goût, la table te voit bien mieux placé: doux épicurien, fait
+pour être un hôte aimable et un non moins bon convive, pour parler de
+littérature et connaître par cœur, _à moitié_ l'art du poète, et _à
+fond_ l'art du gourmand[237]; toujours érudit, de tems en tems
+spirituel, et gracieux quand la digestion le permet;--mais non pas né
+pour gouverner une terre asservie ou libre, la goutte était déjà pour
+toi un suffisant martyre!
+
+[Note 233: Le mot est en français dans le texte.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 234:
+
+ _Have discontented movements stirr'd the troops;
+ Or have_ no _movements follow'd trait'rous soups_?
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 235:
+
+ _Have_ carbonaro _cooks not_ carbonadoed
+ _Each course enough_?
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 236: C'est un jeu de mots analogue à celui du texte:
+
+_And love much rather to be_ scourged _than_ schooled.
+
+Le peuple français a enfin regimbé sous le fouet, et reconquis pour
+jamais sa liberté.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 237: _A moitié, à fond_, sont en français dans le texte.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+13. Et la noble Albion passera-t-elle sans recevoir d'un hardi Breton
+l'ordinaire phrase d'éloges? Ses arts,--ses armes,--et George,--et la
+gloire et les îles,--et l'heureuse Bretagne,--les sourires de la
+richesse et de la liberté,--les côtes blanchâtres et escarpées qui
+forcèrent l'invasion à se tenir au large,--le contentement des sujets à
+l'épreuve des taxes,--l'orgueilleux Wellington, avec son bec d'aigle si
+recourbé que son nez est le croc où il suspend le monde[238]!--et
+Waterloo,--et le commerce,--et--(chut! ne lâchons pas encore une syllabe
+sur les impôts, ni sur la dette)--et cet homme qu'on ne pleure jamais
+(assez), Castlereagh, dont le canif fendit l'autre jour une plume
+d'oie[239]--et _les pilotes qui ont triomphé de tous les
+orages_,--(mais, n'altérez pas un nom, même pour la rime.)[240]» Voilà
+les lieux communs, jusqu'ici chantés si souvent, qu'à mon sens, nous
+n'avons plus désormais besoin de les chanter; on les trouve partout dans
+tant de volumes qu'il n'y a aucune nécessité que vous les trouviez ici.
+Toutefois, il nous reste encore l'espérance d'un _régime_, conforme à la
+raison, et, ce qui est plus étrange, à la _rime_[241]; ton génie nous
+permet de l'espérer, ô Canning! toi qui, homme d'état par éducation,
+mais, né homme d'esprit, ne pus jamais, même dans cette stupide chambre,
+abaisser ton poétique enthousiasme à une prose froide et plate: notre
+dernier, notre meilleur, notre unique orateur, moi, je puis te
+louer,--ce que les torys ne font plus, ou du moins pas autant;--ils te
+haïssent, grand homme, parce que tu les soutiens encore moins que tu ne
+leur en imposes. La meute se rassemblera dès que le chasseur aura crié:
+holà! elle le suivra, bande docile, partout où il la conduira. Mais ne
+t'y méprends pas; leurs hurlemens ne sont pas des cris d'amour, leur
+aboiement après le gibier n'est pas un éloge. Encore moins fidèles que
+la troupe quadrupède, les bipèdes, au moindre soupçon d'odeur,
+reviendraient sur leurs pas. Les liens qui attachent ta selle ne s'ont
+pas encore tout-à-fait sûrs, et l'on ne peut pas se fier beaucoup aux
+jarrets du royal étalon. Le lourd et vieux cheval blanc est enclin à
+broncher, à ruer, à se laisser parfois, lui et son cavalier, dans la
+boue. Mais que vois-je? l'animal est saignant.
+
+[Note 238: _That nose, the hook where he suspends the world_.
+
+_Naso suspendit adunco_.
+
+(HORACE.)
+
+Le poète romain applique cette expression à un homme qui était
+simplement impérieux envers son ami.]
+
+[Note 239: _Whose pen-knife slit a goose-quill t'other day_: il y a un
+jeu de mots intraduisible, _quill_ ayant un double sens, celui de
+_plume_ et celui de tuyau, et indiquant par là l'artère carotide que
+Castlereagh se coupa.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 240: Toutes ces phrases sont des lambeaux de Southey et autres
+poètes courtisans; la dernière parenthèse indique qu'un de ces poètes
+avait altéré, pour la justesse de la rime, le nom de son héros.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 241:
+
+ _Yet something may remain perchance to_ chime
+ _With reason, and, what's stranger still, with_ rhyme.]
+
+14. Hélas! pauvre contrée[242]! comment la langue ou la plume
+déplorera-t-elle tes _country-gentlemen_, aujourd'hui pris au dépourvu,
+les derniers à imposer silence au cri de guerre, les premiers à faire de
+la paix une maladie? Pourquoi sont nés tous ces patriotes de
+campagne[243]? pour chasser, voter, et hausser le prix du grain? Mais le
+grain, comme toute chose mortelle, doit tomber: oui, tout tombe, rois,
+conquérans, et principalement le cours des marchés. Devez-vous donc
+tomber avec chaque épi de blé? Pourquoi troubliez-vous Bonaparte dans
+son empire? Il était votre grand Triptolème: ses vices ne détruisaient
+que des royaumes, mais maintenaient vos prix: il agrandissait, au profit
+et au contentement de tous les lords, le grand œuvre d'alchimie agraire
+que l'on appelle _rente_[244]. Pourquoi le tyran trébucha-t-il chez les
+Tartares, et fit-il baisser le froment à un taux si désespérant? cet
+homme valait beaucoup plus sur son trône. A dire vrai, le sang et
+l'argent étaient répandus sans mesure; mais qu'est-ce que cela? le crime
+peut en retomber sur la Gaule. Mais le pain était cher, le fermier
+payait exactement, et les arpens de terre acquittaient leur dette au
+jour fixé. Maintenant, qu'est devenu le compte clair et net de l'ale? le
+métayer, fier de sa bourse bien arrondie, et connu pour n'avoir jamais
+manqué à un paiement? la ferme qui jusqu'ici ne resta jamais sur les
+bras du propriétaire? le marais converti en champ fertile? l'espoir
+impatient de l'expiration du bail? les fermages portés au double? Ah!
+que la paix est un grand mal! En vain l'on propose des prix pour exciter
+le génie du cultivateur, en vain la chambre des communes vote son bill
+patriotique, l'_intérêt foncier_,--(peut-être comprendrez-vous mieux la
+phrase en supprimant l'épithète)[245]--l'intérêt frappe tous les échos
+de ses gémissemens, dans la crainte que l'aisance ne descende jusqu'au
+pauvre. Vite! vite! rentes foncières[246], hâtez-vous de hausser: sinon
+le ministère perdra ses votes; le patriotisme, si délicat et si pur,
+baissera ses pains au prix courant, car, hélas! _les pains et les
+poissons_, naguère cotés si haut, aujourd'hui ne sont plus;--les fours
+sont fermés, les pêcheries à sec, et après tant de millions dépensés, il
+ne reste plus qu'à devenir modérés et contens. Ceux qui ne le sont pas
+_ont eu_ leur tour,--et toujours tour à tour l'urne de la fortune verse
+le bien et le mal. Qu'ils trouvent aujourd'hui leur récompense dans leur
+vertu, et qu'ils partagent les heureuses destinées qu'eux-mêmes ont
+préparées. Voyez donc cet essaim de Cincinnatus sans gloire, fermiers de
+la guerre et dictateurs des fermes! _Leur_ soc fut le glaive remis entre
+des mains mercenaires, _leurs_ champs s'engraissèrent du sang des autres
+contrées. Sains et saufs dans leurs granges, ces laboureurs sabins
+envoyèrent leurs frères aux combats,--et pourquoi? pour la rente[247]!
+Chaque année ils votèrent par immenses budgets le sang, les sueurs, les
+millions de la nation en larmes,--et pourquoi? pour la rente! Ils
+beuglaient, dînaient, buvaient, et juraient qu'ils étaient prêts à
+mourir pour l'Angleterre; pourquoi donc vivre? pour la rente! La paix a
+produit le mécontentement général de ces patriotes à grand marché[248];
+la guerre était pour eux la rente! Comment rétablir leur amour de la
+patrie, rétablir les millions follement dépensés?--en rétablissant la
+rente. Ne rendront-ils donc pas les trésors prêtés? non sans doute: il
+faut tout sacrifier à la hausse de la rente. Leur bien, leur mal, leur
+santé, leur richesse[249], leur joie ou leur chagrin, leur être, leur
+fin, leur but, leur religion, c'est la rente! la rente! rien que la
+rente! O Ésaü, tu vendis ton droit d'aînesse pour un plat de lentilles:
+tu aurais dû gagner plus, ou manger moins; maintenant tu as avalé
+goulument ton potage, tes réclamations sont vaines; Jacob dit que le
+marché tient. Tel fut, seigneurs terriens[250], votre appétit pour la
+guerre; et, gorgés de sang, vous grognez pour une blessure! Quoi donc?
+voudrait-on étendre ce tremblement du sol jusqu'à la caisse publique,
+et, quand la terre s'écroule, ébranler le papier consolidé? pourvu que
+la rente foncière se relève, faire tomber la banque et la nation, et
+fonder sur la bourse un _fundling_ hôpital? puis, tandis que la religion
+se débat dans les convulsions de l'agonie, notre sainte mère l'église ne
+pleure que sur ses dîmes, comme Niobé sur ses enfans: les prélats sont
+condamnés au sort des saints, et l'orgueilleux _pluralist_[251] se voit
+réduit à un seul bénéfice. L'église, l'état et la faction luttent au
+milieu des ténèbres, dans l'arche commune où le déluge les ballotte.
+Sans évêques, sans banques, sans dividendes, une autre Babel
+s'élève,--mais la Bretagne finit. Et pourquoi? pour choyer les besoins
+de l'égoïsme, et étayer le tertre de ces fourmis, maîtresses des champs.
+_Regarde ces fourmis, paresseux, et sois sage_[252]: admire leur
+patience dans chaque sacrifice, jusqu'à ce que tu aies appris à sentir
+la leçon de leur orgueil, la valeur des taxes et de l'homicide; admire
+leur justice qui renierait volontiers la dette des nations:--et pourtant
+cette dette, répondez, je vous prie, _qui l'a faite si haute_?
+
+[Note 242: Il reste dans la traduction une inévitable obscurité, parce
+que Byron joue sur le double sens de _country_, patrie et campagne.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 243: _Country patriots_.]
+
+[Note 244: En anglais, _rent_ est une expression technique, spéciale
+pour designer exclusivement le revenu d'une propriété terrienne.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 245:
+
+ _The_ landed interest--(_you may understand
+ The phrase much better leaving out the land_).]
+
+[Note 246: C'est ainsi que nous traduisons et devons traduire _rents_,
+qui, dans le texte, n'est accompagné d'aucun adjectif.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 247: Comme en français le mot _rente_ employé seul indique
+spécialement le revenu de l'argent, et non pas le revenu des terres,
+nous prévenons nos lecteurs qu'ici il faut l'entendre dans le sens
+anglais (rente foncière): ce mot se répétant neuf fois, on sent pourquoi
+nous avons préféré à un anglicisme une périphrase lourde.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 248: _These high market patriots_.--Pour rendre cette expression
+énergique et concise, nous avons employé une locution ancienne.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 249: Il y a un jeu de mots: _Health, wealth_.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 250: _Landlords_.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 251: _And proud pluralities subside to one_.
+
+Nous avons hasardé de franciser le mot _pluralist_, qui désigne
+spécialement l'individu cumulant plusieurs bénéfices ecclésiastiques. Si
+cela déplaît, qu'on mette à la place le mot _cumulard_, moins étrange,
+mais plus général et plus vague.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 252: Citation.]
+
+15. [253]Ou bien guide tes voiles entre ces roches trompeuses, nouvelles
+symplégades[254],--écueils féconds en naufrages, où Midas pourrait voir
+de nouveau ses souhaits accomplis en papier réel ou en or imaginaire: ce
+magique palais d'Alcine montre plus de richesses que la Bretagne n'en
+eut jamais à perdre, fût-elle tout entière une mine pure d'atomes
+étrangers, fussent tous ses cailloux sortis du Pactole.
+
+[Note 253: La Bourse.]
+
+[Note 254: Ce sont deux rochers, situés à l'embouchure du Bosphore, dans
+le Pont-Euxin. Les poètes anciens en ont parlé comme de deux masses
+mobiles qui s'entrechoquaient pour abîmer les navires engagés dans ce
+passage.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+Là s'ouvre le tripot de la fortune, tandis qu'une vaine rumeur tient
+l'enjeu, et que le monde tremble de forcer les banquiers à la
+banqueroute[255]. Combien la Bretagne est riche, non pas, il est vrai,
+en mines, en paix, en aisance, en blé, en huile ni en vins. Ce n'est pas
+une terre de Chanaan, pleine de lait et de miel, ni d'autre monnaie
+courante que ses siclés de papier[256]. Mais ne refusons pas d'avouer la
+vérité: jamais terre chrétienne fut-elle si riche en juifs? Le bon roi
+Jean[257] ne leur laissa que les dents: mais aujourd'hui, ô rois, tous
+tant que vous êtes, ce sont les juifs qui vous tirent poliment les
+vôtres, ce sont eux qui régissent tous les états, tous les événemens,
+tous les souverains, et qui font voyager un emprunt _de l'Indus jusqu'au
+pôle_. Les trois frères[258],--le banquier, le _broker_[259],--et le
+baron--se hâtent de porter secours à nos tyrans banqueroutiers,--et non
+pas aux nôtres seulement; la Colombie voit aussi les heureuses
+spéculations se succéder les unes aux autres, et les philanthropiques
+enfans d'Israël daignent soutirer goutte à goutte leur gentil droit de
+courtage aux veines épuisées de l'Espagne[260]. Sans l'aide d'Abraham,
+la Russie ne peut marcher: c'est l'or, non pas l'acier, qui élève les
+arcs de triomphe. Deux juifs, race choisie, peuvent trouver en tout
+royaume leur _terre promise_: deux juifs humilient les Romains, et
+haussent le Hun maudit, plus brutal que dans les anciens jours: deux
+juifs,--vrais juifs, et non pas samaritains,--gouvernent le monde avec
+tout l'esprit de leur secte. Que leur importe le bonheur de la terre? Un
+congrès forme leur _nouvelle Jérusalem_, où les appellent les baronies
+et les cordons.--O saint Abraham! vois-tu ce spectacle? tes sectateurs
+se mêlent à ces royaux pourceaux[261], qui ne crachent pas sur leur
+juive souquenille[262], mais qui les honorent comme personnages de
+conséquence.--(Qu'est devenu, ô Pope, ton vigoureux jarret? ne
+pourrait-il accorder à Juda la faveur de quelques coups de pied? ou bien
+a-t-il donc cessé de _ruer contre l'aiguillon_[263]?) Vois dans le pays
+de Shylock[264] les juifs prêts de nouveau à retrancher du cœur des
+nations une livre de chair[265].
+
+[Note 255: _And the world trembles to bid_ brokers break.
+
+--_Broker_ indique plus particulièrement ce que nous entendons par
+_agent de change_. Nous y avons substitué le mot _banquier_, pour
+conserver la paronomase par dérivation.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 256: _Paper shekels_.--Le sicle est une monnaie dont il est
+question dans la Bible.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 257: Jean-sans-Terre, sous le règne duquel les Juifs souffrirent
+les plus cruelles exactions.
+
+(N. du Tr.)]
+
+[Note 258: Byron désigne les trois Rothschild, celui de Paris, celui de
+Londres et celui de Vienne.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 259: _Courtier, agent-de-change_ ne rendent qu'à peu près, et
+d'une manière fausse, ce que les Anglais nomment _broker_.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 260:
+
+ _And philanthropic Israel deign us to drain
+ Her mild_ per centage (littéralement: son _tant pour cent_)
+ _from exhausted Spain_.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 261: _These royal_ swine.]
+
+[Note 262: Citation: _On their jewish gabardine_.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 263: Citation: _Kick against the pricks_.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 264: Le Juif du _Marchand de Venise_.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 265: Citation: _Pound of flesh_.
+
+(N. du Tr.)]
+
+16. Étrange spectacle! ce congrès fut destiné à unir ce qui ne peut être
+uni, ce qui est incompatible. Je ne parle pas des souverains;--ils sont
+tous semblables, monnaie commune, telle qu'elle fut toujours frappée.
+Mais ceux qui régissent les marionnettes, qui en remuent les fils,
+offrent plus de bigarrure que leurs lourds monarques: ce sont juifs,
+auteurs, généraux, charlatans, qui s'assemblent, tandis que l'Europe
+s'émerveille d'un si vaste dessein. Là, Metternich, premier parasite du
+pouvoir, prodigue ses cajoleries: là, Wellington oublie de combattre;
+là, Châteaubriand compose de nouveaux livres des _Martyrs_[266]; les
+rusés Grecs intriguent pour les stupides Tartares; Montmorency, ennemi
+juré des chartes, devient un diplomate de grand _éclat_[267] pour
+fournir des articles aux _Débats_; pour lui, la guerre est chose
+sûre,--et cependant pas aussi certaine que son congé signifié par le
+_Moniteur_. Hélas! comment son cabinet put-il errer ainsi? la paix
+vaut-elle un ministre-ultra? Il tombe, en vérité, mais peut-être pour se
+relever _presque aussi vite qu'il a conquis l'Espagne_.
+
+[Note 266: M. Châteaubriand, qui n'a pas oublié l'auteur dans le
+ministre, reçut à Vérone un joli compliment d'un souverain lettré: «Ah!
+monsieur C--; êtes-vous parent de ce Châteaubriand qui--qui--qui a
+_écrit quelque chose_?» On dit que l'auteur d'_Atala_ se repentit pour
+un instant d'être un _légitime lui-même_.]
+
+[Note 267: En français dans le texte, pour rimer avec _Débats_, qui est
+également en français.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+17. Assez de cela!--un spectacle plus triste détourne et fixe les
+regards de ma muse, qui s'en défend en vain. L'impériale archiduchesse,
+l'impériale fiancée, l'impériale victime--sacrifiée à l'orgueil! cette
+mère de l'enfant, espoir du héros, du jeune Astyanax de la moderne
+Troie: cette femme, maintenant ombre pâle de la plus grande reine que la
+terre ait encore à voir, ou ait jamais vue; elle s'éclipse parmi les
+fantômes du moment! Objet de pitié, débris de puissance! oh! raillerie
+cruelle! L'Autriche ne peut-elle donc épargner une fille? Qu'est-ce que
+la veuve de la France a fait là? Sa véritable place était sur les
+rivages de Sainte-Hélène; son seul trône, sur le tombeau de Napoléon.
+Mais non:--elle doit encore conserver un petit royaume sous la garde
+assidue de son formidable chambellan; martial argus qui, sans avoir
+cinquante paires d'yeux, doit veiller sur elle au milieu de ces pompes
+chétives. Elle ne partage plus l'empire qu'elle partagea en vain,
+l'empire qui, surpassant celui de Charlemagne, s'étendit depuis Moscou
+jusques aux mers du sud; mais elle gouverne encore le pastoral duché du
+fromage[268], où Parme voit le voyageur accourir pour noter les
+affiquets de cette cour de contrefaçon. Mais la voilà qui paraît, cette
+femme! Elle se montre en spectacle à Vérone, mais privée de toute
+splendeur: elle se montre,--tandis que les nations regardent et
+demeurent en deuil,--avant même que les cendres de son époux aient eu le
+tems de se glacer sous le ciel inhospitalier de l'exil: (si toutefois
+ces cendres augustes peuvent jamais devenir froides;--mais non,--elles
+cachent encore des feux qui s'échapperont de la terre.) La voilà qui
+s'avance, la nouvelle Andromaque!--(non l'Andromaque de Racine ou
+d'Homère.) Voyez, elle marche, appuyée sur le bras de Pyrrhus. Oui,
+cette main, rouge encore du sang de Waterloo, cette main, qui trancha le
+sceptre à demi brisé d'un premier époux, est offerte et acceptée!
+L'impudeur d'une esclave serait-elle montée plus haut ou descendue plus
+bas?--_Lui_, cependant, il gît dans sa tombe encore fraîche! Quant à
+elle, ni ses yeux, ni ses joues ne trahissent aucune lutte intérieure,
+et l'_ex_-impératrice devient aussi bien _ex_-épouse. Tant les ames
+royales ont d'égard pour les nœuds humains! Pourquoi donc
+respecteraient-elles les sentimens des hommes, quand les leurs ne sont
+pour elles-mêmes qu'un jeu?
+
+[Note 268: Tout le monde sait ce que c'est que le Parmesan.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+18. Mais, fatigué des folies étrangères, je retourne dans ma patrie, et
+j'esquisse le groupe,--le tableau encore à venir. Ma muse allait
+pleurer, mais, avant de laisser couler ses larmes, elle surprit sir
+William Curtis en jupon retroussé. Tandis que les chefs de tous les
+clans highlandais accouraient en foule pour saluer leur frère, Vich Ian
+Alderman!--tandis que l'hôtel-de-ville devient tout-à-fait gaélique, et
+répète les rugissemens erses, tandis que le conseil s'écrie d'une
+commune voix: «Claymore!»--à voir les tartans de la fière Calédonie
+environner comme une ceinture le gros _sirloin_[269] d'une cité
+celtique, ma muse éclata en rires si bruyans, que je m'éveillai, et ce
+n'était plus un rêve!
+
+Ici, lecteur, nous nous arrêterons:--s'il n'y a pas de mal dans ce
+premier essai,--vous aurez peut-être un second _carmen_[270].
+
+[Note 269: _Sirloin_, vieux mot qui signifie littéralement _seigneur
+longe de veau_, et se dit des rois anglais faits chevaliers dans un
+accès de bonne humeur.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 270: Le mot est en latin dans le texte anglais.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+FIN DE L'AGE DE BRONZE.
+
+
+
+
+ROMANCE
+MUY DOLOROSO
+DEL SITIO Y TOMA DE ALHAMA.
+
+La ballade originale, soit en espagnol, soit en arabe (car elle existait
+dans l'une et l'autre langue), produisait une telle impression, qu'il
+était défendu aux Maures de la chanter dans Grenade, sous peine de la
+vie.
+
+Nous avons cru devoir, à l'exemple des meilleures éditions anglaises,
+donner le texte espagnol, que les amateurs ne pourraient se procurer
+qu'avec grande peine. Au reste, c'est le texte anglais que nous
+traduisons avec la fidélité la plus rigoureuse. Ainsi, l'on pourra juger
+de l'exactitude de Lord Byron comme traducteur.
+
+(_N. du Tr._)
+
+
+
+
+TRÈS-PLAINTIVE BALLADE
+SUR
+LE SIÉGE ET LA CONQUÊTE D'ALHAMA[271];
+LAQUELIE, EN LANGUE ARABE, A LE SENS SUIVANT.
+
+[Note 271: Jolie et assez grande ville d'Espagne, dans le royaume de
+Grenade.
+
+(_N. du. Tr._)]
+
+1. Le roi Maure traverse à la hâte la royale ville de Grenade; il va des
+portes d'Elvira à celles de Bivarambla.
+
+Malheur à moi, Alhama!
+
+2. Une dépêche annonce au monarque, que la cité d'Alhama a succombé. Il
+jeta le papier dans le feu, et tua le messager.
+
+Malheur à moi, Alhama!
+
+_TEXTE_.
+
+ ROMANCE MUY DOLOROSO
+ DEL SITIO Y TOMA DE ALHAMA,
+ EL QUAL DEZIA EN ABAVIGO ASSI.
+
+ 1. Passeavase el rey Moro
+ Por la ciudad de Granada,
+ Desde las puertas de Elvira
+ Hasta las de Bivarambla.
+
+ Ay de mi, Alhama!
+
+ 2. Cartas le fueron venidas
+ Que Alhama era ganada.
+ Las cartas echò en el fuego,
+ Y al mensagero matava.
+
+ Ay de mi, Alhama!
+
+3. Il quitte sa mule et monte son cheval: puis il presse son coursier à
+travers la rue de Zacatin, jusques à l'Alhambra.
+
+Malheur à moi, Alhama!
+
+4. Quand il eut atteint les murs de l'Alhambra, soudain il ordonna que
+la trompette se hâtât de sonner en même tems que le clairon d'argent.
+
+Malheur à moi, Alhama!
+
+5. Et que le bruit sourd des tambours de guerre, battant au loin
+l'alarme, fit répondre à l'appel de la musique martiale les Maures de la
+ville et de la plaine.
+
+Malheur à moi, Alhama!
+
+6. Soudain les Maures, avertis par un tel signal que le sanguinaire Mars
+les rappelait, vinrent, un à un et deux à deux, former un puissant
+escadron.
+
+Malheur à moi, Alhama!
+
+ _TEXTE_.
+
+ 3. Descavalga de una mula,
+ Y en un cavallo cavalga.
+ Por el Zacatin arriba
+ Subido se avia al Alhambra.
+ Ay de mi, Alhama!
+
+ 4. Como en el Alhambra estuvo,
+ Al mismo punto mandava
+ Que se toquen las trompetas
+ Con anafiles de plata.
+ Ay de mi, Alhama!
+
+ 5. Y que atambores de guerra
+ Apriessa toquen alarma;
+ Por que lo oygan sus Moros
+ Los de la vega y Granada.
+ Ay de mi, Alhama!
+
+7. Puis un vieillard maure parla en ces termes au roi: «Pourquoi, nous
+appeler, ô roi! Que veut dire cette convocation?»
+
+Malheur à moi, Alhama!
+
+8. «Hélas! amis, vous avez à connaître un désastre bien cruel: les
+chrétiens, par un coup de haute hardiesse, se sont emparés d'Alhama.
+
+Malheur à moi, Alhama!
+
+9. Puis un vieil alfaqui[272], à barbe longue et blanche, s'écria: «Bon
+roi, tu es justement traité; bon roi, tu l'as bien mérité.»
+
+[Note 272: Nom des prêtres chez les Maures.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+Malheur à moi, Alhama!
+
+_TEXTE_.
+
+ 6. Los Moros que el son oyeron,
+ Que al sangriento Marte llama,
+ Uno a uno, y dos a dos,
+ Un gran esquadron formavan.
+ Ay de mi, Alhama!
+
+ 7. Alli hablò un Moro viejo;
+ Desta manera hablava:
+ Para que nos llamas, Rey?
+ Para que es este llamada?
+ Ay de mi, Alhama!
+
+ 8. Aveys de saber, amigos,
+ Una nueva desdichada:
+ Que Cristianos, con braveza,
+ Ya nos han tomado Alhama!
+ Ay de mi, Alhama!
+
+10. «Par toi, en un jour fatal, furent mis à mort les Abencerrages,
+fleur de Grenade: par toi, les étrangers furent admis dans la chevalerie
+de Cordoue.»
+
+Malheur à moi, Alhama!
+
+11. «Et pour cela, ô roi! un double châtiment tombe sur ta tête: toi et
+les tiens, ta couronne et ton royaume, tout périra dans l'abîme d'un
+dernier naufrage.»
+
+Malheur à moi, Alhama!
+
+12. «Quiconque ne respecte point les lois, la loi veut qu'il périsse.
+Ainsi, Grenade doit être prise, et toi-même succomber avec elle.»
+
+Malheur à moi, Alhama!
+
+ _TEXTE_.
+
+ 9. Alli hablò un viejo Alfaqui,
+ De barba crecida y cana:--
+ Bien se te emplea, buen rey,
+ Buen rey; bien se te empleava.
+ Ay de mi, Alhama!
+
+ 10. Mataste los Abencerrages,
+ Que era la flor de Granada;
+ Cogiste los tornadizos
+ De Cordova la nombrada.
+ Ay de mi, Alhama!
+
+ 11. Por esso mereces, Rey,
+ Una pena bien doblada;
+ Que te pierdas tu y el regno,
+ Y que se pierda Granada.
+ Ay de mi, Alhama!
+
+
+13. La flamme étincelait dans les yeux du vieux Maure; le courroux du
+monarque s'allumait à ce discours d'un sujet rebelle, qui parlait trop
+bien des lois[273].
+
+Malheur à moi, Alhama!
+
+[Note 273: On remarquera que ces trois dernières strophes (11, 12, 13)
+sont loin de rendre fidèlement la noble simplicité de l'original. (_N.
+du Tr._)]
+
+14. «Aucune loi ne permet de dire ce qui blesse l'oreille des
+rois»:--ainsi répond le roi moresque, frémissant de colère. Il dit, et
+condamne à mort le vieillard.
+
+Malheur à moi, Alhama!
+
+ _TEXTE_.
+
+ 12. Si no se respetan leyes,
+ Es ley que todo se pierda,
+ Y que se pierda Granada,
+ Y que te pierdas en ella.
+ Ay de mi, Alhama!
+
+ 13. Fuego per los oyos vierte,
+ El rey que esto oyera:
+ Y como el otro de leyes
+ De leyes tambien hablaya.
+ Ay de mi, Alhama!
+
+ 14. Sabe un rey que no ay leyes
+ De darle a reyes disgusto.--
+ Esso dize el rey Moro
+ Relinchando de colera.
+ Ay de mi, Alhama!
+
+15. Maure alfaqui! Maure alfaqui! sans égard pour ta blanche barbe, le
+roi ordonne à ses bourreaux de te saisir: car la perte d'Alhama
+l'irritait.
+
+Malheur à moi, Alhama!
+
+16. Il leur ordonne d'attacher ta tête à la plus haute pierre de
+l'Alhambra, afin que ton supplice satisfasse à la loi, et que les autres
+tremblent en le voyant.
+
+Malheur à moi, Alhama!
+
+17. «Cavaliers, hommes de bien, écoutez mes paroles; écoutez-moi dire au
+monarque maure que je ne lui dois rien.»
+
+Malheur à moi, Alhama!
+
+18. «Mais la chute d'Alhama pèse sur mon cœur et déchire mon ame. Si le
+roi a perdu son domaine, d'autres peuvent avoir perdu davantage.»
+
+Malheur à moi, Alhama!
+
+ _TEXTE_.
+
+ 15. Moro Alfaqui, Moro Alfaqui,
+ El de la vellida barba,
+ El rey te manda prender,
+ Por la perdida de Alhama!
+ Ay de mi, Alhama!
+
+ 16. Y cortarte la cabeça,
+ Y ponerla en el Alhambra,
+ Por que a ti castigo sea,
+ Y otros tiemblen en miralla.
+ Ay de mi, Alhama!
+
+ 17. Cavalleros, hombres buenos,
+ Dezid de mi parte al rey,
+ Al rey Moro de Granada,
+ Como no le devo nada.
+ Ay de mi, Alhama!
+
+19. «Les pères ont perdu leurs enfans, les femmes leurs époux, et maints
+vaillans hommes leurs vies: l'un a perdu ce qui fut l'objet de son plus
+vif amour, l'autre sa richesse ou son honneur.»
+
+Malheur à moi, Alhama!
+
+20. «Moi-même j'ai perdu, en cette fatale journée, une fille, la plus
+aimable fleur de toute la contrée: je donnerais sur l'heure cent
+doublons pour la racheter, et je ne croirais pas payer trop cher sa
+rançon.»
+
+Malheur à moi, Alhama!
+
+21. Comme le vieux Maure tenait ces discours, on lui trancha la tête, et
+on la porta sans délai sur les murs de l'Alhambra, suivant l'ordre du
+roi.
+
+Malheur à moi, Alhama!
+
+ _TEXTE_.
+
+ 18. De averse Alhama perdido
+ A mi me pesa en alma.
+ Que si el rey perdiò su tierra,
+ Otro mucho mas perdiera.
+ Ay de mi, Alhama!
+
+ 19. Perdieran hijos padres,
+ Y casados las casadas;
+ Las cosas que mas amara
+ Perdiò l'un y el otro fama.
+ Ay de mi, Alhama!
+
+ 20. Perdì una hija donzella
+ Que era la flor d' esta tierra,
+ Cien doblas dava per ella,
+ No me las estimo en nada.
+ Ay de mi, Alhama!
+
+22. Hommes et enfans pleurent une perte si dure et si cruelle: toutes
+les dames que Grenade renferme dans son enceinte, fondent en larmes
+amères.
+
+Malheur à moi, Alhama!
+
+23. De toutes les fenêtres s'épandent sur les murs les noires tentures
+de deuil. Le roi pleure comme une femme sur sa perte: car c'était un
+grand mal, une grande plaie.
+
+Malheur à moi, Alhama!
+
+ _TEXTE_.
+
+ 21. Diziendo assi al hacen Alfaqui,
+ Le cortaron la cabeça,
+ Y la elevan al Alhambra,
+ Assi come el rey lo manda.
+ Ay de mi, Alhama!
+
+ 22. Hombres, ninos y mugeres,
+ Lloran tan grande perdida,
+ Lloravan todas las damas
+ Quantas en Granada avia.
+ Ay de mi, Alhama!
+
+ 23. Por las calles y ventanas
+ Mucho luto parecia;
+ Llora el rey como fembra,
+ Qu' es mucho lo que perdia.
+ Ay de mi, Alhama.
+
+FIN DE LA TRÈS-PLAINTIVE BALLADE.
+
+
+
+
+PREMIER CHANT
+DU
+MORGANTE MAGGIORE,
+
+TRADUIT DE L'ITALIEN DE PULCI.
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT
+DU TRADUCTEUR.
+
+Le lecteur peut-être s'étonnera que nous ayons _traduit_ une
+_traduction_, d'autant plus que nous-même, dans les _Heures de loisir_,
+avons omis toutes les traductions, paraphrases ou imitations; mais il y
+a une grande différence entre les faibles essais de la jeunesse de notre
+poète, et une traduction que fit Lord Byron dans toute la force de son
+talent. Lord Byron a, en général, rendu Pulci avec une fidélité dont on
+aurait été tenté de croire incapable un génie aussi vif et aussi
+indépendant que le sien. On ne peut dire de lui _traduttore, traditore_:
+quand il n'est pas fidèle (et cela est rare), il embellit.
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT
+DE LORD BYRON.
+
+Le _Morgante Maggiore_, dont je publie le premier chant traduit en
+anglais, partage, avec l'_Orlando innamorato_, l'honneur d'avoir formé
+et inspiré le style et la fable de l'Arioste. Les grands défauts du
+Boïardo furent sa manière trop sérieuse de traiter les récits de
+chevalerie, et son âpre style. L'Arioste, en continuant l'histoire de
+l'_Orlando_, a évité le premier défaut par un judicieux emploi de
+l'esprit de saillie du Pulci; et Berni a fait disparaître le second, en
+retouchant le poème du Boïardo. Pulci peut être considéré comme
+précurseur et modèle unique de Berni, comme il l'a été en partie à
+l'égard de l'Arioste, quelque inférieur qu'il soit, néanmoins, à ses
+deux imitateurs. Il n'en est pas moins le fondateur d'un nouveau genre
+de poésie récemment éclos en Angleterre: je veux parler de la poésie de
+l'ingénieux Whistlecraft. Les poèmes sérieux sur Roncevaux en même
+style, et plus particulièrement celui de M. Mérivale; vrai chef-d'œuvre
+du genre, doivent être rapportés à la même source. Il n'a pas encore été
+entièrement décidé si Pulci eut ou n'eut pas l'intention de ridiculiser
+la religion, qui est un de ses thèmes favoris. Il me semble qu'une telle
+intention eût été non moins périlleuse pour le poète que pour le prêtre,
+en égard surtout au siècle et au pays. D'ailleurs, la publication du
+poème a toujours été permise; il a été admis au nombre des classiques
+italiens: ce qui prouve qu'il n'a jamais été et qu'il n'est pas non plus
+maintenant interprété en mauvaise part. Que l'auteur ait eu l'intention
+de tourner en dérision la vie monastique, et qu'il ait laissé son
+imagination se jouer de la niaise simplicité de son géant converti, cela
+paraît assez évident. Mais, certes, il serait aussi injuste de l'accuser
+d'irréligion là-dessus, que de dénoncer Fielding pour son ministre
+_Adams, Barnabas, Thwackun, Supple_, et _the Ordinary_ dans _Jonathan
+Wild_,--ou Walter-Scott, pour l'heureux parti qu'il a tiré de ses
+covenantaires, dans les _Tales of my Landlord_.
+
+Dans la traduction suivante, j'ai usé de la liberté de l'original envers
+les noms propres: de même que Pulci dit _Gan_, _Ganellon_ ou
+_Ganellone_; _Carlo_, _Carlomagno_ ou _Carlomano_; _Rondel_ ou
+_Rondello_, etc., selon que telle ou telle forme se trouve à sa
+convenance: ainsi en use le traducteur. Sous d'autres rapports, la
+version est fidèle, ou du moins le traducteur a fait de son mieux pour
+combiner l'interprétation d'une langue étrangère avec la difficile tâche
+de la réduire au même mode de versification dans sa langue. Le lecteur
+est prié de se souvenir que le style vieilli de Pulci, malgré sa pureté,
+n'est pas d'une intelligence aisée, pour la plupart des Italiens
+eux-mêmes, en raison de l'emploi fréquent des proverbes toscans; et il
+en sera peut-être plus indulgent à l'égard de l'essai que je lui offre.
+Jusqu'à quel point le traducteur a-t-il réussi? Continuera-t-il ou non
+son ouvrage? Ce sont questions que le public décidera. Ce qui m'a engagé
+en partie à faire cette expérience, c'est mon amour, mon étude partiale
+de la langue italienne, dont il est si aisé d'acquérir une légère
+teinture, et si difficile, pour ne pas dire impossible, à un étranger
+d'obtenir une connaissance complète et approfondie. La langue italienne
+est comme une beauté capricieuse, qui accorde ses sourires à tous les
+cavaliers, ses faveurs à un petit nombre d'élus, et quelquefois
+récompense le moins ceux qui l'ont courtisée le plus long-tems. Le
+traducteur désirait aussi présenter sous un vêtement anglais une partie
+au moins d'un poème qui n'a jamais encore été transporté dans une langue
+du Nord, d'autant plus que ce poème a été le modèle original des plus
+célèbres ouvrages produits en deçà des Alpes, ainsi que de ces poétiques
+essais récemment tentés en Angleterre, desquels j'ai déjà fait mention.
+
+
+
+
+Chant Premier.
+
+
+1. Au commencement était le verbe immédiatement après Dieu; Dieu était
+le verbe, le verbe n'était rien moins que Dieu. Il était au commencement
+des choses, selon ma manière de voir, et rien ne put se faire sans lui.
+Ainsi; ô Seigneur plein de justice! du haut de ton céleste séjour,
+envoie-moi, dans ta bienveillante sagesse, un ange, un ange seul, qui
+soit mon compagnon et mon appui durant le cours de la fameuse, noble et
+ancienne histoire que je m'en vais chanter.
+
+2. Et toi, ô vierge, fille, mère, épouse de ce même Seigneur, qui te
+donna les clefs du ciel, de l'enfer et de l'univers entier, dès ce jour
+où ton ange Gabriel te dit: «Salut, Marie!» Ah! puisque tu ne refusas
+jamais ta pitié à tes serviteurs, daigne, dans ta bonté, prodiguer à mes
+vers les rimes coulantes, les fleurs d'un style aisé, et jusques à la
+fin illumine mon esprit.
+
+3. C'était dans la saison où la triste Philomèle pleure avec sa sœur,
+qui se rappelle et déplore les antiques malheurs que toutes deux ont
+soufferts, et où ses chants inspirent l'amour aux nymphes: à la main de
+Phaéton, fils trop aimé, Phébus avait livré les rênes de son char, sans
+cesser néanmoins cette fois d'en modérer le cours par ses ordres:
+l'astre venait de poindre à l'horizon, et d'obliger Tithon à se gratter
+le front;
+
+4. Lorsque je préparai ma barque à obéir incontinent, comme elle le doit
+toujours faire, à mon esprit, son vrai gouvernail, à porter prose ou
+vers, et ce mien poème sur l'empereur Charles, que mainte plume, comme
+bien pouvez le voir, a déjà célébré; mais ceux qui désirèrent répandre
+sa gloire, à en juger par tout ce que j'ai lu de rimes ou de prose, ont
+mal compris l'histoire de Charles--et l'ont écrite encore plus mal.
+
+5. Léonard Arétin a déjà dit que si, comme Pepin, Charles avait eu un
+historien d'une imagination vive et d'un zèle scrupuleux, aucun héros
+n'aurait une place plus brillante dans les annales des siècles.
+Politique infatigable dans le cabinet, et sur le champ d'honneur
+invincible guerrier, ce prince a, pour l'église et pour la foi
+chrétienne, fait certainement beaucoup plus qu'on ne dit ou qu'on ne
+pense.
+
+6. Vous pouvez encore voir, à San-Liberatore, l'abbaye élevée à sa
+gloire, dans les Abruzzes, non loin de Manopello, à cause de la grande
+bataille où, si l'on en croit la renommée, tombèrent--un roi payen et
+son peuple félon, que Charles envoya aux enfers: et là gisent tant
+d'ossemens, tant d'ossemens, qu'auprès d'eux la vallée de Josaphat
+semblerait peu de chose, sinon rien.
+
+7. Mais le monde, aveugle et ignorant, ne prise pas les vertus du héros
+autant que je voudrais le voir. Toi, Florence, c'est par sa grande bonté
+que tu t'élèves, que tu as et peux avoir, si tu veux bien l'avouer, les
+coutumes les plus louables, et les grâces les plus vraies: tout ce que
+tu as acquis depuis lors jusqu'à ce jour par ton chevaleresque courage,
+par tes trésors ou par tes lances, tu en dois la source première au
+noble sang de France.
+
+8. Charles avait à sa cour douze paladins, dont le plus sage et le plus
+fameux était Roland, que le traître Ganellon précipita dans la tombe à
+Roncevaux. Ainsi le scélérat accomplit-il son noir dessein, pendant que
+le cor retentissait si haut, et sonnait l'heure de cette douloureuse
+rencontre, où le noble preux fit tout ce qu'un chevalier peut faire.
+Dante, dans sa _Divine Comédie_, a donné à Roland et à Charles une place
+dans le ciel parmi les bienheureux.
+
+9. C'était le jour de Noël; Charles avait assemblé à Paris toute sa
+cour; Roland, comme je viens de le dire, en était le chef; le preux
+Danois[274], Astolphe y accoururent, ainsi qu'Ansuigi, pour passer le
+tems en joyeuses fêtes, et en gais triomphes, et cela en l'honneur du
+très-renommé saint Denis: vinrent aussi Angiolin de Bayonne, Olivier, et
+le gracieux Berlinghieri.
+
+[Note 274: Ogier le Danois.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+10. Avolio, Arino, Othon de Normandie, le paladin Richard, le sage
+Hamon, le vieux Salomon, Gaultier de Montlion, et Baudoin, fils du
+farouche Ganellon, étaient là réunis, ce qui transportait d'une trop
+vive allégresse le fils de Pépin:--quand ses chevaliers s'avancèrent, il
+soupira de joie de les voir tous ensemble.
+
+11. Mais la fortune, qui se tient aux aguets, prend toujours grand soin
+d'élever une barrière contre nos desseins. Tandis que Charles se
+reposait, Roland, de nom et de fait, gouvernait la cour, Charles, et
+toutes choses. Le maudit Ganellon, crevant d'envie, eut un tel besoin
+d'évaporer son dépit, qu'un jour il se mit à dire ouvertement au roi
+Charlemagne: «Devons-nous donc toujours obéir à Roland?
+
+12. «Mille fois j'ai été sur le point de le dire, Roland se conduit avec
+trop de présomption: tous tant que nous sommes ici, comtes, rois,
+marquis, nous reconnaissons ton autorité; Hamon, Othon, Ogier, Salomon,
+nous tous, enfin, nous ne songeons qu'à t'honorer, et à t'obéir: mais
+Roland a trop de crédit auprès du trône, c'est ce que nous ne pouvons
+souffrir, et nous sommes entièrement résolus à ne plus nous laisser
+régir par un tel jouvenceau.
+
+13. «C'est à Aspremont même que tu commenças à lui faire entendre qu'il
+était un brave chevalier, et qu'il avait, près de la fontaine, contribué
+de beaucoup au gain de la journée. Mais je sais _qui_ aurait remporté ce
+jour-là la victoire, si ce n'eût pas été le vaillant Gérard; oui, Aumont
+eût été le vainqueur; c'est lui qui eut toujours l'œil sur l'étendard;
+en vérité, et de bonne foi, c'est lui qui a mérité les lauriers, roi
+Charlemagne.
+
+14. «Et en Gascogne, s'il t'en souvient encore, lorsque les hordes
+d'Espagne s'y précipitèrent, la cause de la chrétienté eût souffert un
+honteux échec, si la vaillance d'Aumont n'eût repoussé les ennemis. Ce
+qu'il y a de mieux à faire, c'est de dire la vérité, quand il y a motif
+pour cela: connais-la donc, ô empereur; sache que tout le monde se
+plaint. Quant à moi, je repasserai les monts que j'ai franchis avec ma
+suite de soixante-deux comtes.
+
+15. «Il convient que ta grandeur dispense les grâces, de manière à
+donner à chacun la part qui lui est due. Tous tes courtisans
+s'affligent, les uns plus, les autres moins. Crois-tu peut-être que ce
+damoiseau soit un Mars en fait de bravoure?» Roland entendit en partie
+ces discours, un jour qu'il se trouvait par hasard assis à l'écart près
+du lieu de l'entretien. Il lui déplut que Ganellon tînt un pareil
+langage, mais plus encore que Charles y ajoutât foi.
+
+16. Il voulut percer de son épée Ganellon, mais Olivier se jeta entre
+eux deux, et lui arracha des mains sa Durandal[275]; enfin l'on parvint
+à séparer les deux ennemis. Roland n'était pas moins irrité contre
+Charlemagne, et même peu s'en fallut qu'il ne le tuât sur-le-champ. Le
+noble preux s'enfuit de Paris, sans aucun compagnon de voyage, le cœur
+gros de soupirs, et la raison égarée par la colère et par la douleur.
+
+[Note 275: Nom de l'épée de Roland.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+17. A Ermelline, compagne du preux Danois, il prit Cortane[276], et puis
+il prit Rondel[277], et pressa le coursier à travers la plaine jusques à
+Brara. Dès qu'Aldabelle le vit arriver, elle étendit les bras pour
+embrasser l'époux qu'elle revoit. Mais Roland, dont la cervelle était
+troublée, pour réponse à l'épouse qui s'écriait: «Mon Roland, sois le
+bienvenu!» leva son glaive pour la frapper à la tête.
+
+[Note 276: Épée d'Ogier le Danois.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 277: Coursier du même paladin.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+18. Comme un homme qu'un délire furieux conseille, il s'imaginait dans
+son impétueuse colère exercer sa vengeance sur Ganellon, ce qui parut
+fort étrange à Aldabelle. Mais bientôt Roland se réveilla de son
+illusion, et, à ce retour de sa raison, sa compagne ayant saisi la bride
+de son cheval, il mit pied à terre, s'empressa de parler de tout ce qui
+s'était passé, et puis se reposa quelques jours dans la maison
+conjugale.
+
+19. Puis, le cœur toujours plein de rage, il abandonna ses foyers;
+errant à l'aventure, il s'en fut jusque dans les contrées payennes, et,
+tandis qu'il se laissait emporter par son cheval le long de la route, il
+ne pouvait bannir l'image du traître Ganellon, sans cesse attachée à ses
+pas. Enfin, de courses en courses et d'erreurs en erreurs, après avoir
+franchi un long espace, il trouva dans un désert solitaire une abbaye,
+qui, parmi d'obscures vallées et de lointains pays, formait une limite
+entre la terre des chrétiens et celle des payens.
+
+20. L'abbé s'appelait Clermont, et était issu de la race d'Angrant. Une
+énorme montagne étendait sa cime sombre au-dessus de l'abbaye, et
+c'était de ce poste élevé, que certains géans sauvages, savoir, en
+premier rang un nommé Passamont, puis deux autres, Alabastre et Morgant,
+assaillaient la place à coups de fronde, et la mettaient chaque jour en
+péril.
+
+21. Les moines ne pouvaient plus franchir le seuil du couvent, ni
+quitter leurs cellules pour aller chercher de l'eau ou du bois. Roland
+frappa, mais nul ne voulut ouvrir, avant que le prieur ne l'eût enfin
+trouvé bon. Une fois entré, le paladin dit qu'il avait été instruit à
+adorer l'homme-Dieu qui naquit du sang sacré de Marie, et qu'il avait
+reçu le baptême chrétien, puis il raconta comment il était arrivé
+jusqu'à l'abbaye.
+
+22. L'abbé lui dit alors: «Vous êtes le bienvenu; tout ce qui appartient
+à mon couvent, nous vous l'offrons de grand cœur, puisque vous avez foi
+comme nous au divin fils de la Vierge Marie; et, afin que vous n'alliez
+pas attribuer à grossièreté le retard que nous avons mis à vous
+recevoir, vous saurez, noble chevalier: pourquoi notre porte vous fut
+quelque tems fermée, ainsi doit agir quiconque vit dans le soupçon du
+danger.
+
+23. «Quand nous vînmes pour la première fois habiter ces montagnes,
+quelque sombres qu'elles soient comme bien le voyez, néanmoins elles
+semblaient nous promettre un asile aussi sûr contre la crainte que
+contre le blâme. Il suffisait de garantir notre paisible demeure contre
+les brutes sauvages, trop farouches pour être apprivoisées: mais
+maintenant, si nous voulons rester ici; il faut que nous nous gardions
+des bêtes domestiques qui veillent et se tiennent aux aguets autour de
+nous.
+
+24. «En vérité, nous sommes forcés d'être toujours sur le qui vive:
+dernièrement sont ici survenus trois géans cruels. Quel peuple ou quel
+royaume nous a envoyé cette troupe ennemie? je ne le sais, mais elle est
+d'une sauvage étoffe. Quand la force et la malice se joignent à un peu
+de génie, vous savez que rien n'y résiste;--_nous_ ne sommes pas en
+nombre suffisant. Nos oraisons sont tellement troublées, que je ne sais
+plus quoi faire, à moins que la face des choses ne change.
+
+25. «Nos antiques aïeux, qui vivaient dans le désert, étaient bien et
+dûment traités pour leurs œuvres saintes et justes; ne croyez pas qu'ils
+ne vécussent que de sauterelles, il est certain qu'une pluie de manne
+leur tombait du ciel pour nourriture. Mais il nous faut ici monter la
+garde dans nos murs, ou goûter les pierres qui pleuvent sur nous en
+guise de pain; grêle rapide qui chaque jour nous vient du haut de cette
+montagne, et que nous lance Passamont et Alabastre.
+
+26. «Morgant, le troisième, est le plus farouche des trois; il déracine
+pins, hêtres, peupliers et chênes, et les lance sur notre communauté
+pour l'ensevelir sous la masse: tout ce que je puis faire ne sert qu'à
+exciter davantage sa colère.» Tandis qu'ils parlaient devant le
+cimetière, une pierre, partie de la fronde d'un des géans, faillit
+écraser Rondel, et vint tomber à terre avec une telle force qu'elle
+rebondit presque jusques au toit.
+
+27. «Au nom de Dieu, chevalier, s'écria l'abbé, hâtez-vous d'entrer:
+voici venir la pluie de manne.--Cher abbé, répliqua Roland, ce
+gaillard-là ne veut pas que mon cheval paisse plus long-tems, il le
+guérirait d'humeur rétive, si besoin en était; cette pierre me semble
+avoir été lancée de bon cœur, et cela n'est pas mal visé.» Le révérend
+père repartit. «Je ne vous trompe point; un jour, je crois, ils
+lanceront la montagne.»
+
+28. Roland recommanda qu'on prît soin de Rondel, et se mit aussi à
+déjeuner. «Abbé, dit-il, j'ai besoin d'aller trouver le camarade qui a
+lancé ce pavé contre mon bon cheval.» L'abbé reprit alors: «Ne
+méprisez-pas mon avis, je vous parle comme à un frère chéri; baron, je
+voudrais vous dissuader d'engager un pareil combat, car je suis sûr que
+vous y perdrez la vie.
+
+29. «Ce Passamont a en main trois dards,--plus frondes, massues, et
+roches, devant lesquelles il faut céder; vous savez que les géans ont
+des cœurs plus hardis que les nôtres, et cela par une trop juste raison.
+Si vous êtes résolu de marcher au combat, méfiez-vous bien d'eux, car
+ils sont barbares et robustes.» Roland reprit: «Je verrai cela, soyez-en
+certain, et je vais, pour plus de sûreté, traverser à pied le désert.»
+
+30. L'abbé traça sur le front de Roland un grand signe de croix. «Allez
+donc, dit-il, avec la bénédiction de Dieu et la mienne.» Roland, après
+qu'il eut gravi la montagne, se dirigea en droite ligne, suivant les
+instructions de l'abbé, vers le séjour ordinaire de Passamont, qui, le
+voyant ainsi tout seul, le regarda par devant et par derrière avec un
+œil observateur, puis lui demanda s'il désirait devenir son serviteur.
+
+31. Il lui promit un office propre à lui donner du bon tems. Mais Roland
+repartit: «Sarrazin insensé! je viens te tuer, s'il plaît à Dieu, et non
+pas me faire page, et, comme tel, grossir le cortége de tes serviteurs.
+Vous avez trop souvent ravi la paix aux moines du Très-Haut: oui, vil
+chien; la patience divine est poussée à bout». Le géant courut saisir
+ses armes, furieux qu'il était de recevoir une réponse si injurieuse.
+
+32. Revenu au lieu où Roland était resté sans s'écarter d'un seul pas,
+il fit pirouetter sa corde, et lança une pierre avec une si terrible
+force, qu'il donna un bel exemple de son adresse dans le maniement de la
+fronde. La pierre tomba sur le casque de bonne trempe qui couvrait la
+tête du comte Roland, et elle fit retentir à la fois la tête et le
+casque, au point que le noble preux s'évanouit de douleur comme s'il fût
+mort: il semblait même plus que mort, tant le coup l'avait étourdi.
+
+33. Lors Passamont, qui le crut tué sans retour, se dit: «Je m'en vais,
+maintenant qu'il est par terre, le dépouiller de ses armes; pourquoi me
+suis-je battu contre un tel poltron?» Mais jamais le Christ n'abandonne
+pour un long tems ses serviteurs, et surtout Roland; délaisser un tel
+chevalier, ce serait presque un tort. Tandis que le géant s'apprête à le
+désarmer, Roland a recouvré sa force et ses sens.
+
+34. Il s'écria d'une voix forte: «Géant, où vas-tu? Tu as sans doute
+pensé m'avoir mis au linceul, fuis d'un autre côté;--si tu n'as point
+d'ailes, tu n'es pas assez preste pour échapper à ma vengeance,--chien
+de renégat! Ce n'est que par un coup de trahison que tu m'as jeté sur le
+carreau.» Le géant ne put retenir sa surprise, se détourna soudain,
+arrêta ses pas, puis se baissa pour prendre une grosse pierre.
+
+35. Roland avait en main la tranchante Cortane, fendre en deux la tête
+du géant, voilà quel fut son dessein, et Cortane coupa ce crâne païen
+comme doit faire un pur acier. Passamont tomba pour ne plus se relever;
+mais, hautain et farouche jusque dans sa chute, il adressa dévotement à
+Mahom ses prières impies. En entendant ces horribles et durs blasphêmes,
+Roland remercia le Père céleste et le Verbe,--
+
+36. Disant: «Oh quelle grâce tu m'as accordée! et je te dois, Seigneur,
+une éternelle reconnaissance. Je sais que toi seul, du haut des cieux,
+as pu me sauver la vie, lorsque le géant m'eut si bien étendu par terre.
+Toutes choses sont, par toi, réglées dans une juste mesure; notre
+pouvoir n'est rien sans ton secours. Je te prie de veiller sur moi,
+jusqu'à ce que je revoie encore Charlemagne.»
+
+37. Ayant ainsi parlé, il s'en fut, et trouva plus bas Alabastre
+employant tout ce qu'il avait de forces à enlever d'une rive escarpée un
+rocher ou deux. Lorsqu'il se fut approché de lui, il dit d'une voix
+haute: «Comment penses-tu, glouton, lancer une telle pierre?» Dès
+qu'Alabastre eut entendu retentir ces menaçantes paroles, il se saisit
+soudain de sa fronde,
+
+38. Et jeta un roc de si large dimension, que si l'énorme masse eût en
+effet rempli sa mission, si Roland n'eût point paré le choc avec son
+bouclier, certes il n'y aurait pas eu besoin de médecin. Le paladin
+prit, à son tour, l'offensive, et fit à l'immense poitrine du géant une
+blessure où il plongea son épée jusqu'à la garde. Le rustre tomba; mais,
+quoique expirant, il ne renia pas Mahomet.
+
+39. Morgant avait un palais à sa guise, un palais composé de branches,
+de poutres et de terre; il s'étendait à son aise dans cette demeure, et
+s'y renfermait dès le soir. Roland frappa,--puis refrappa encore pour
+réveiller le géant. Celui-ci vint ouvrir la porte, comme un être en
+démence, car un songe funeste avait troublé son sommeil.
+
+40. Il s'était vu attaquer par un serpent terrible; il invoquait Mahom,
+mais Mahom ne lui servait à rien, et ne lui donnait pas un instant de
+secours; alors, adressant sa prière au divin Jésus, il était délivré de
+toutes les craintes qui le torturaient. Il vînt donc à la porte avec
+grand regret:--«Qui frappe ici? dit-il tout en grommelant,--Vous le
+verrez bientôt, dit Roland.
+
+41. «Je viens, envoyé par les malheureux moines, vous prêcher, ainsi
+qu'à vos frères,--la pénitence; car la divine Providence condamne en
+vous, comme dans les autres, les outrages faits à vos voisins. Ceci est
+écrit là-haut;--votre propre malheur doit venger le malheur d'autrui; le
+ciel même a porté cette sentence. Sachez donc qu'à cette heure j'ai
+laissé plus froids que des pilastres votre Passamont et votre
+Alabastre.»
+
+42. Morgant lui dit: «O noble chevalier! au nom de votre Dieu, ne me
+dites pas d'injures. Faites-moi le plaisir de m'apprendre votre nom; et
+si vous êtes chrétien, dites-le moi, de grâce.» Roland répondit: «Par ma
+foi, votre oreille entendra ce que vous désirez savoir: j'adore le
+Christ, qui est le Dieu véritable; et, si vous le voulez, vous pourrez
+l'adorer.»
+
+43. Le Sarrazin répliqua d'une voix humble: «J'ai eu une étrange vision:
+un serpent féroce m'assaillit; j'étais seul, et Mahom n'avait aucune
+pitié de mon sort. Soudain, j'offris mes vœux à ton Dieu, au Dieu qui
+expia vos péchés sur la croix; il me secourut à tems, et je fus sauf et
+libre; aussi suis-je tout disposé à devenir chrétien.»
+
+44. Roland repartit: «Baron juste et pieux, si cette bonne résolution
+dévoue réellement votre cœur au vrai Dieu qui, seul, nous dispense un
+immortel honneur, vous irez au céleste séjour; et, si vous voulez, nous
+vivrons ensemble en amis, et je vous aimerai d'une amitié parfaite. Vos
+idoles sont les œuvres du mensonge et de la fraude; le seul vrai Dieu
+est le Dieu des chrétiens.
+
+45. «Ce Dieu descendit dans le sein de sa mère Marie, vierge pure et
+immaculée. Si vous reconnaissez le divin Rédempteur, sans qui ni le
+soleil ni les étoiles ne peuvent briller, abjurez la foi fausse et
+félone du maudit Mahom; reniez votre Dieu, et adorez le mien;--recevez,
+avec zèle, le baptême, puisque vous vous repentez.» A quoi Morgant
+répondit: «J'y consens avec plaisir.»
+
+46. Roland courut l'embrasser, prodigua ses carresses à son nouveau
+converti, et lui dit: «Ce me sera grande joie de vous mener à
+l'abbaye.--Allons-y, reprit Morgant, j'ai à faire ma paix avec les
+religieux.» Roland écoutait ces paroles avec un secret orgueil, et
+disait: «Mon frère, vous êtes si dévot et si bon que vous demanderez
+pardon à l'abbé, comme je désire que vous le fassiez.
+
+47. «Puisque Dieu à daigné vous éclairer de sa lumière, et vous
+admettre, dans sa miséricorde, au nombre de ses enfans, l'humilité doit
+être votre première offrande.» Morgant lui dit alors: «De grâce, puisque
+votre Dieu va devenir le mien, faites-moi connaître votre rang, et
+apprenez-moi votre véritable nom; puis je suivrai vos ordres de point en
+point.» Sur quoi l'autre lui dit qu'il était Roland.
+
+48. «Oh! s'écria le géant, divin Jésus! reçois de ma reconnaissance
+mille et mille bénédictions! J'ai entendu souvent parler de vous,
+incomparable baron, durant le cours de mes diverses années; et, comme je
+vous l'ai dit, je veux être à jamais votre vassal, tant votre bravoure
+m'inspire d'admiration!» Ainsi causant, tous deux continuèrent à deviser
+de mainte et mainte chose, et se mirent en route pour l'abbaye.
+
+49. Et, chemin faisant, Roland parlait avec Morgant sur les deux géans
+tués: «Consolez-vous de leur mort, je vous prie; et, puisque tel est le
+bon plaisir de Dieu, pardonnez-moi. Ils avaient fait mille outrages aux
+moines, et nos saintes écritures déclarent nettement--que le bien est
+récompensé, et le mal puni, et le Seigneur n'a jamais manqué à cette
+loi,
+
+50. «Tant il aime à rendre justice à chacun. Il veut que ses jugemens
+accablent quiconque a commis un péché, grand ou petit; mais il n'oublie
+pas de rendre le bien pour le bien. S'il n'était pas juste,
+pourrions-nous l'appeler saint, ce Dieu que je veux maintenant vous
+faire adorer? Tous les hommes doivent prendre sa volonté pour règle
+suprême de leurs désirs, et lui obéir, soudainement et de plein gré.
+
+51. «Nos docteurs s'accordent tous en ce point, et parviennent tous à
+cette même conclusion;--c'est que si les bienheureux esprits qui louent
+le Seigneur dans le ciel, se laissaient entraîner à une compassion
+coupable pour leurs parens précipités en enfer et voués à la
+damnation,--soudain leur félicité serait réduite à néant: et en ceci le
+Tout-Puissant pourrait paraître injuste.
+
+52. «Ils ont mis dans le Christ leur plus ferme espérance, et tout ce
+qu'il a trouvé bon de faire, leur semble légitime; et cela ne pouvait
+pas être autrement, car Jésus ne peut faillir en aucun point. Si leurs
+pères ou leurs mères subissent d'éternelles tortures, ils ne prennent
+nul souci de leurs pères ni de leurs mères: ce qui plaît à Dieu ne peut
+que les satisfaire.--Tels sont les devoirs observés par le chœur des
+élus.
+
+53.--Un mot suffit aux sages, dit Morgant, et vous verrez quel chagrin
+je ressens du trépas de mes frères; et si j'approuve la volonté de Dieu,
+suivant la stricte obéissance que vous me dites être pratiquée dans le
+ciel.--Les morts sont morts,--ne songeons qu'à nous réjouir. Je vais
+couper les mains aux deux cadavres, et les porter aux saints moines.
+
+54. «Ainsi, chacun pourra s'assurer qu'ils sont bien morts, et qu'on ne
+doit plus craindre de se promener seul dans ce désert; et l'on verra que
+mon esprit a été illuminé par la grâce du Seigneur, qui a déchiré le
+voile des ténèbres, et a fait paraître à mes yeux son brillant royaume.»
+A ces mots, il coupa les mains de ses frères, et abandonna leurs troncs
+mutilés aux bêtes féroces et aux oiseaux de proie.
+
+55. Puis ils s'en furent tous deux à l'abbaye, où l'abbé attendait dans
+la plus grande anxiété. Les moines, qui ne savaient pas encore le fait,
+coururent en désordre et hors d'haleine vers leur supérieur, et lui
+dirent en tremblant: «Veuillez nous dire si vous voulez voir ce géant
+dehors ou dedans.» L'abbé, regardant Morgant à travers la porte, fut
+trop effrayé au premier aspect pour consentir à ouvrir.
+
+56. Roland, le voyant ainsi troublé, lui dit aussitôt: «Abbé,
+réjouis-toi; ce géant croit en Jésus-Christ, et doit être compté au
+nombre des chrétiens; il a renié son faux prophète Mahom.» Morgant
+corrobora ce discours en exhibant les mains, preuve tout-à-fait claire
+du sort des deux géans: sur quoi, l'abbé adressa au Seigneur un juste
+remercîment, disant: «Tu m'as comblé de joie, ô mon Dieu!»
+
+57. Il regarda Morgant, calcula les dimensions de ce nouveau-venu, après
+les avoir mesurées de l'œil plutôt deux fois qu'une; puis il dit: «O
+géant très-illustre! sachez que je ne m'étonnerai plus désormais que
+vous déraciniez et lanciez les arbres comme vous l'avez fait naguère:
+mes propres yeux m'instruisent de vos forces. Dorénavant vous vous
+montrerez l'ami aussi sincère et aussi parfait du Christ, que vous en
+fûtes autrefois l'ennemi.
+
+58. «Un de nos apôtres jadis, nommé Saül, persécuta la foi du Christ. Un
+jour enfin, enflammé par le souffle du Saint-Esprit: «Pourquoi me
+persécutes-tu ainsi?» dit le Christ. Lors, il ouvrit les yeux sur son
+péché, et s'en fut prêchant en tout lieu et à toute heure le Christ:
+trompette de la foi, ses accens résonnent et retentissent par toute la
+terre.
+
+59. «Ainsi ferez-vous, mon cher Morgant: un seul pécheur qui se
+repent,--telle est la parole de l'évangéliste,--occasionne plus de joie
+dans les cieux qu'une liste de quatre-vingt-dix-neuf bienheureux. Vous
+pouvez être sûr que, si tous vos vœux aspirent à Dieu avec un juste
+zèle, vous goûterez dans l'éternité le bonheur des saints,--vous qui
+naguères étiez condamné à la perdition et à l'enfer.»
+
+60. Ainsi l'abbé rendit de grands honneurs à Morgant, et durant
+plusieurs jours on ne songea qu'au repos. Un jour qu'ils se promenaient
+tous trois, et couraient çà et là au gré de leur caprice, l'abbé ouvrit
+une chambre où se trouvaient plusieurs armures, et entr'autres certains
+arcs: Morgant eut la fantaisie d'en prendre un, quoiqu'il pensât n'en
+faire jamais aucun usage.
+
+61. Ce lieu, étant tout-à-fait dépourvu d'eau, Roland dit en bon et
+digne frère: «Morgant, vous me feriez plaisir en ce moment, si vous
+alliez quérir de l'eau.--Vous serez toujours obéi, reprit Morgant; et
+dès que vous aurez commandé.» Là-dessus, il plaça sur son épaule une
+grande cuve, et se mit en chemin vers une fontaine, où il avait coutume
+de boire, et qui était située au pied de la montagne.
+
+62. Arrivé à la fontaine, il entend un prodigieux fracas, qui soudain
+s'étend dans la forêt: aussitôt il tire de son carquois une flèche,
+bande son arc, et lève la tête. Voici venir une immense troupe de
+pourceaux, qui marche avec un bruit pareil à celui de la tempête, et se
+dirige précisément aux bords de la source: ainsi notre géant se trouve
+environné de ces immondes animaux.
+
+63. Morgant décocha à tout hasard une flèche qui frappa un porc à
+l'oreille, et lui perça la tête d'outre en outre; l'animal, blessé à
+mort, tomba en gambillant. Un autre enfant de la race cochonne, brûlant
+de venger son frère, courut contre le géant avec une ardeur farouche, et
+franchit la distance d'un pas si rapide, que Morgant n'eut pas le tems
+de tirer l'arc.
+
+64. Voyant le verrat près de lui, Morgant lui donna sur la tête un tel
+coup de poing[278], qu'il lui fracassa le crâne, et l'étendit roide mort
+à côté de l'autre. Témoins d'un pareil coup, les autres pourceaux
+s'enfuirent par la vallée. Morgante se mit sur la nuque le baquet rempli
+d'eau, sans en répandre une seule goutte, sans y imprimer la moindre
+secousse.
+
+[Note 278:
+
+ _He gave him such a_ punch _upon the head.
+ Gli dette in sulla testa un gran punzone_.
+
+Il est étrange que Pulci ait mot à mot employé par avance la phrase
+technique de mon vieux maître et ami, Jackson, qui a porté l'art à son
+plus haut degré de perfection. _A punch on the head_ ou _a punch in the
+head_, «un punzone in sulla testa.» Voilà l'exacte et fréquente locution
+de nos meilleurs pugilistes, qui se doutent peu de parler le pur
+toscan.]
+
+65. Le tonneau sur une épaule, et les deux porcs sur l'autre, il marcha
+à grands pas vers l'abbaye qui se trouvait encore assez loin, et dans sa
+course il ne perdit pas une gouttelette d'eau. Roland, l'apercevant
+sitôt reparaître avec les porcs tués et ce vase plein jusqu'au bord,
+s'étonna de voir un mortel doué d'une si grande force;--ainsi fit
+l'abbé; et pour recevoir le géant, la porte fut toute grande ouverte.
+
+66. Les moines se réjouirent à la vue de cette eau bonne et fraîche,
+mais encore davantage en apercevant le porc: tout animal est joyeux à
+l'aspect de la pâture. Ils laissent dormir leurs bréviaires, et se
+mettent à l'œuvre avec une telle gloutonnerie, manient la fourchette
+avec un tel plaisir, que la chair du cochon n'a pas besoin d'être salée;
+il n'y a pas de danger qu'elle devienne rance et se pourrisse; car on
+laisse en arrière tous les jeûnes.
+
+67. Ils mangèrent comme s'ils eussent voulu se crever, et jouèrent si
+bien de la mâchoire, que les os qu'ils laissèrent semblaient avoir
+trempé dans l'eau: vive douleur pour le chien et le chat, qui trouvaient
+à peine de quoi ronger! L'abbé fit grand honneur à tout le monde: puis,
+quelques jours après cette scène de bombance, il donna à Morgant un beau
+cheval bien harnaché, qu'il avait long-tems gardé pour son propre usage:
+
+68. Morgant mena le cheval dans une prairie, afin de le faire galopper,
+et de le mettre à l'épreuve; il croyait peut-être que l'animal avait une
+échine de fer, ou se croyait lui-même assez léger pour ne point casser
+les œufs. Mais la bête, accablée de fatigue, tomba par terre et creva.
+Tandis qu'elle gisait immobile et froide, Morgant s'écriait: «Allons,
+lève-toi, rosse rétive!» et il continuait à la piquer de l'éperon.
+
+69. Mais, enfin, il jugea convenable d'abandonner la selle, et dit: «Je
+suis pourtant léger comme une plume, et il est crevé;--qu'en dites-vous,
+comte Roland?» Celui-ci repartit: «Vous me semblez plutôt un grand mât
+avec sa hune en guise de front:--laissez cet animal; la fortune veut que
+nous cheminions ensemble, moi à cheval, mais vous, Morgant, à pied.» A
+quoi le géant répondit: «Je le veux bien.
+
+70. «Quand l'occasion s'offrira, vous verrez comme je déploierai mon
+courage dans le combat.» Roland dit alors: «Je crois, en vérité, que
+vous serez, s'il plaît à Dieu, un brave chevalier, et vous ne me verrez
+pas non plus m'endormir. Ne vous inquiétez plus de votre
+cheval;--toutefois, il vaudrait mieux le porter en quelque bois caché,
+mais je ne sais ni le moyen ni la route.»
+
+71. Le géant dit: «Eh bien, je le porterai moi-même, puisque le lâche
+n'a pu me porter;--je rendrai, comme Dieu, le bien pour le mal; mais
+donnez-moi un coup de main pour le mettre sur mon dos.» Roland répliqua:
+«Si mon conseil a quelque poids, Morgant, n'entreprenez pas de soulever
+ou d'emporter ce cheval mort; qui vous fera ce que vous lui avez fait.
+
+72. «Prenez garde qu'il ne se venge, quoique mort, et d'une vengeance
+irréparable, comme fit jadis le centaure Nessus; je ne sais si vous avez
+lu ou entendu cette histoire, mais il vous fera crever, soyez-en
+sûr.--Aidez-moi à me le mettre sur le dos, dit Morgant, et vous verrez
+quel fardeau je peux supporter, mon bon Roland; je porterais, à la place
+de ce palefroi, ce clocher avec toutes ses cloches.»
+
+73. L'abbé reprit: «Le clocher est bien là, mais, quant aux cloches,
+vous les avez brisées.» Morgant répondit: «Ils en portent la peine dans
+les enfers, ceux qui gisent roides morts dans cette grotte;» et hissant
+sur ses épaules le cheval qui l'avait fait tomber: «Eh bien, dit-il,
+regardez, Roland, si la goutte m'est descendue dans les jambes,--et si
+j'ai la force nécessaire.» Et, à ces mots, il fit deux gambades avec le
+cheval sur le dos.
+
+74. Morgant étant constitué comme une montagne, il n'y avait aucun
+prodige à le voir faire cela. Mais Roland le blâmait dans le fond de son
+ame; il craignait que ce géant, qui était maintenant de sa famille, ne
+se fît quelque mal ou ne s'estropiât; il l'engagea encore une fois à
+déposer son fardeau: «Mettez-le à bas, ne le portez pas dans le désert.»
+Morgant répondit: «Oh! certes, je l'y porterai.»
+
+75. Il le porta, en effet, et le jeta dans quelque recoin; puis il se
+hâta de retourner à l'abbaye. Roland lui dit: «Pourquoi demeurer ici
+plus long-tems? Morgant! ici, il n'y a rien à faire, en vérité.» Il prit
+un jour l'abbé par la main, et lui dit, avec une extrême politesse,
+qu'il avait résolu de quitter sa Révérence; mais que, pour accomplir
+cette résolution, il lui demandait pardon et congé:
+
+76. Que les honneurs dont on les comblait sans cesse excédaient
+peut-être la mesure de leurs mérites. Puis il ajouta: «J'ai intention de
+réparer, et le plus tôt possible, les jours perdus du tems passé: mon
+inaction est susceptible de blâme. Je vous aurais, il y a déjà plusieurs
+jours, demandé permission de partir, mon bon père, mais j'éprouvais une
+confusion réelle; et je ne sais même encore comment vous dévoiler ma
+pensée, tant je vous vois content de notre long séjour.
+
+77. «Mais, dans mon cœur, j'emporte, partout où j'irai, le souvenir de
+l'abbé, de l'abbaye et de ce lieu désert,--tant j'ai conçu d'amour pour
+vous en si peu de tems! Puisse, du haut des cieux, vous rendre tout le
+bien que vous m'avez fait, ce vrai Dieu, ce maître éternel et puissant,
+dont le royaume est ouvert pour vous à la fin du monde! Pour le moment,
+nous attendons votre bénédiction, et nous nous recommandons vivement à
+vos prières.»
+
+78. Quand l'abbé entendit le comte Roland, il fut tout attendri jusqu'au
+fond de son cœur, tant chaque parole allumait en son sein une douce
+ferveur. «Chevalier, dit-il, si j'ai paru ne pas accorder à votre mérite
+autant de bienveillance et de courtoisie qu'il convient d'en montrer à
+un si noble sang (car je sais que j'ai trop peu fait en cette
+occurrence), n'accusez que notre ignorance et la pauvreté du lieu.
+
+79. «Nous ne pouvons, en vérité, que vous prodiguer les messes; les
+sermons, les bénédictions et les _Pater noster_; soupers chauds, bons
+dîners, se trouvent mieux ailleurs que dans les cloîtres. Mais mon cœur
+est épris d'un tel amour pour vous, à cause des mille et mille vertus
+que vous nourrissez en votre ame, que je serai partout où vous irez, et
+que d'autre part, néanmoins, vous resterez avec moi.
+
+80. «Ceci renferme une apparente contradiction; mais je sais que vous
+êtes sage, que vous entendez et goûtez mes paroles, que vous me
+comprenez avec une entière conviction. Pour vos justes et pieux
+exploits, puissiez-vous recevoir les hautes récompenses et la
+bénédiction du Seigneur, qui vous a envoyé dans ce désert! C'est à sa
+grande miséricorde que nous devons notre liberté; nous en rendons grâces
+à lui et à vous.
+
+81. Vous avez sauvé tout à la fois notre vie et notre ame; ces géans
+nous inspiraient une telle épouvante, que nous avions perdu les voies
+qui pouvaient guider heureusement nos pas jusques à Jésus et à l'armée
+céleste. Votre départ fait naître ici une telle douleur, que nous
+restons tous inconsolables. Mais vous ne pouvez perdre les mois et les
+années dans l'oisiveté, et vous n'êtes pas né pour revêtir notre modeste
+costume,
+
+82. «Mais pour porter les armes et manier la lance; et en vérité, on
+peut, sous les armes, faire œuvres aussi méritoires que sous ce
+capuchon; en preuve de quoi je vous invite à lire l'Écriture. Quant à ce
+géant, son ame peut gagner le ciel, grâce à votre miséricorde: qu'-il
+aille donc en paix! Je ne cherche pas à découvrir votre état et votre
+nom; mais, si l'on m'interroge, je dirai, pour réponse, qu'un ange est
+descendu, ici, du haut des cieux.
+
+83. «Si vous avez besoin d'armures ou de quelque autre chose, venez,
+examinez notre garde-robe, et prenez-y ce que vous voudrez; choisissez
+de quoi couvrir la nudité de ce géant.» Roland répondit: «Si il y avait
+quelque armure qui pût servir à l'usage de mon compagnon, avant de nous
+mettre en voyage, j'accepterais le présent avec plaisir.» L'abbé reprit
+alors: «Venez voir.»
+
+84. Ils entrèrent dans une chambre dont la muraille était couverte de
+vieilles armures comme d'un vernis, et l'abbé leur dit: «Je vous donne
+tout cela.» Morgant secoua, une à une, ces armures poudreuses qui se
+trouvèrent toutes trop petites, hormis une seule cuirasse, dont les
+mailles n'avaient pas non plus échappé à la rouille. Il l'essaya, et ce
+fut merveille de voir avec quelle exactitude elle s'ajustait à sa
+taille, comme aucune peut-être n'avait jamais fait.
+
+85. C'avait été la cuirasse d'un géant démesuré, qui, plusieurs années
+auparavant, était tombé devant l'abbaye, sous les coups du grand Milon
+d'Angrant. L'histoire était parfaitement figurée sur le mur; on avait
+peint les derniers momens du cruel ennemi qui, long-tems avait fait à
+l'abbaye, une guerre implacable; le combat était dessiné, et Milon était
+là qui renversait son adversaire.
+
+86. Voyant cette histoire, le comte Roland dit en son cœur: «O Dieu! qui
+sais tout! comment Milon vint-il ici pour donner la mort au géant?» Puis
+il lut, en pleurant, certaines lettres; il ne pouvait s'empêcher de
+mouiller de larmes son visage,--comme je vous l'expliquerai dans la
+suivante histoire.--De mal toujours vous garde le glorieux roi du ciel!
+
+FIN DU MORGANTE MAGGIORE.
+
+
+
+
+DISCOURS
+PARLEMENTAIRES
+DE LORD BYRON.
+
+I. Discours sur le bill relatif aux mécaniques (_frame-work bill_),
+prononcé dans la Chambre des Lords, le 27 février 1812.
+
+II. Sur la motion du comte de Donoughmore, qui réclamait la formation
+d'un comité pour l'examen des droits des catholiques, le 21 avril 1812.
+
+III. Sur la pétition du major Cartwright, ler juin 1813.
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT
+DU TRADUCTEUR.
+
+
+Ces trois discours sont certainement dignes d'attirer l'attention. On
+verra avec plaisir Lord Byron plaider en faveur de la classe ouvrière,
+réclamer l'émancipation des catholiques, la réforme parlementaire, etc.,
+etc. C'est ainsi que, dès son entrée dans la carrière politique, Byron
+se sépara de l'orgueilleuse et égoïste aristocratie, à laquelle il
+appartenait par sa naissance. Que l'on songe que l'émancipation
+catholique n'a été obtenue qu'en 1828, que la réforme parlementaire
+trouve encore mille préjugés et mille intérêts à combattre, et l'on ne
+s'étonnera pas que la _haute société_ anglaise ait prononcé l'anathème
+contre un _noble_ si infecté d'opinions démocratiques, et l'ait abreuvé
+de dégoûts, au point de l'obliger à maudire et fuir son pays.
+
+
+
+
+DISCOURS
+SUR LE BILL RELATIF AUX MÉCANIQUES
+(Frame-work bill),
+PRONONCÉ, DANS LA CHAMBRE DES LORDS, LE 27 FÉVRIER 1812.
+
+L'ordre du jour étant la seconde lecture de ce bill, Lord Byron se leva,
+et (pour la première fois) s'adressa à leurs Seigneuries dans les termes
+suivans:
+
+
+MILORDS,
+
+Le sujet actuellement soumis à vos Seigneuries pour la première fois,
+quoique nouveau à la Chambre, n'est en aucune façon nouveau pour le
+pays. Je crois qu'il a occupé les sérieuses méditations de toutes sortes
+de personnes, long-tems avant d'être amené à la connaissance de la
+législature, qui seule pouvait rendre de réels services. Comme homme
+attaché en quelque degré au comté souffrant, quoique je sois étranger,
+non seulement à la Chambre en général, mais presque à chacune des
+personnes dont j'ose solliciter l'attention, je dois réclamer de vos
+Seigneuries quelque peu d'indulgence, lorsque j'offre un petit nombre
+d'observations sur une question dans laquelle je m'avoue moi-même
+gravement intéressé.
+
+Il serait superflu d'entrer dans le détail des excès commis. La Chambre
+sait déjà que les mutins se sont tout permis, sauf l'effusion du sang;
+que les propriétaires des métiers, et toutes les personnes qu'on
+supposait avoir quelque relation avec eux, ont été exposés à toute
+espèce d'insultes et de violences. Durant le court espace de tems que je
+passai récemment dans le Nottinghamshire[279], douze heures ne
+s'écoulèrent pas sans quelque nouvel acte de violence; et le jour où je
+quittai le comté, j'appris que quarante métiers avaient été brisés le
+soir précédent, comme d'ordinaire, sans résistance, et sans qu'on connût
+l'auteur du délit. Tel était alors l'état de ce comté, et tel il est
+encore en ce moment, comme j'ai quelque raison de le croire. Mais, tout
+en admettant que ces excès prennent en ce moment une extension
+alarmante, on ne peut nier qu'ils n'aient pris naissance du sein d'une
+détresse inouïe. La persévérance de ces misérables dans leur conduite
+tend à prouver qu'il n'y a que l'extrême indigence qui ait pu porter une
+nombreuse, honnête et industrieuse classe du peuple à commettre des
+violences si périlleuses pour eux-mêmes, pour leurs familles et pour la
+société.
+
+[Note 279: Le comte de Nottingham, dans le diocèse d'Yorck: pays
+manufacturier, riche en fabriques de bas faits au métier, de soieries et
+cotonnades.
+
+(_N. du. Tr._)]
+
+A l'époque dont je parle, la ville et le comté étaient chargés de
+considérables détachemens militaires; la police était en mouvement, les
+magistrats assemblés, cependant tous les mouvemens de la justice civile
+et de la force militaire n'ont abouti à rien. Il ne s'est pas présenté
+un seul exemple d'arrestation, d'un malfaiteur pris réellement en
+flagrant délit; il n'y a donc pas eu un seul individu contre lequel il
+existât des preuves légales, suffisantes pour le faire déclarer
+coupable. Mais la police, quoique inutile, n'était point demeurée
+oisive: plusieurs individus notoirement coupables, avaient été
+découverts; hommes atteints et convaincus, avec la plus grande évidence,
+du crime capital de pauvreté; hommes qui avaient le tort affreux d'avoir
+légitimement engendré un grand nombre d'enfans, que, grâces à la dureté
+des tems, ils étaient incapables d'entretenir. Un dommage considérable
+avait été fait aux propriétaires des métiers perfectionnés; ces machines
+leur étaient avantageuses, en ce qu'elles leur permettaient de renvoyer
+un assez grand nombre d'ouvriers, qui, par conséquent, se trouvaient
+réduits à mourir de faim. Par exemple, par l'adoption d'une certaine
+espèce de métier, un homme faisait la besogne de plusieurs, et les
+travailleurs superflus étaient dépourvus d'emploi. Cependant il est
+digne de remarque, que l'ouvrage ainsi exécuté était de qualité
+inférieure, qu'il ne pouvait se vendre dans l'intérieur du royaume, et
+n'était fabriqué que pour l'exportation. Il était désigné, dans l'argot
+commercial, par le nom d'_œuvre d'araignée_[280]. Les ouvriers renvoyés,
+dans leur aveugle ignorance, au lieu de se réjouir de ces progrès dans
+les arts si utiles à l'humanité, pensèrent qu'ils allaient être
+sacrifiés aux progrès des mécaniques. Dans la simplicité de leurs cœurs,
+ils imaginèrent que l'existence et le bien-être des pauvres industrieux
+étaient des objets d'importance plus grande que l'accroissement de la
+fortune d'un petit nombre d'individus par le moyen de machines
+perfectionnées, qui ôtaient aux ouvriers leur emploi, et mettaient le
+travailleur hors d'état de gagner son salaire. Et l'on doit l'avouer,
+quoique l'adoption des mécaniques, dans l'état de prospérité commerciale
+dont notre patrie s'enorgueillissait naguère, ait pu être avantageuse au
+maître sans causer aucun détriment au serviteur, néanmoins, dans la
+situation actuelle de nos manufactures, dont les produits pourrissent
+dans les magasins sans espoir d'exportation, les métiers de cette espèce
+tendent matériellement à aggraver la détresse et le mécontentement de
+ceux qui souffrent. Mais la cause réelle de la détresse et des troubles
+qu'elle engendre est située plus haut. Quand on nous dit que ces hommes
+sont ligués non seulement pour la destruction de tout ce qui fait leur
+propre aisance[281], mais encore de leurs moyens de subsistance,
+pouvons-nous oublier que c'est la désastreuse politique, le funeste état
+de guerre des huit dernières années, qui à détruit leur aisance, la
+vôtre, et celle de tout le monde? Politique, qui, née avec de _grands
+hommes d'état qui ne sont plus_, a survécu à la mort de ces hommes, pour
+devenir une source de malédictions pour les vivans, jusqu'à la troisième
+et la quatrième génération! Les ouvriers ne détruisirent jamais leurs
+métiers avant que ces métiers ne fussent devenus inutiles, et pis
+qu'inutiles, avant qu'ils ne fussent devenus un obstacle immédiat au
+travail nécessaire pour gagner leur pain quotidien. Pouvez-vous donc
+vous étonner, que dans des tems comme ceux où nous vivons, lorsque des
+banqueroutiers, des hommes convaincus de fraude, accusés de félonie, se
+rencontrent dans une position sociale fort peu inférieure à celle de vos
+Seigneuries; pouvez-vous, dis-je, vous étonner que la plus basse classe
+du peuple, qui n'en est pas moins une classe fort utile, oublie son
+devoir, et devienne coupable à un moindre degré que tel ou tel de ses
+représentans? Mais, tandis que le coupable de haut rang peut trouver le
+moyen de mépriser la loi, de nouvelles peines capitales doivent être
+imaginées, de nouveaux piéges de mort doivent être tendus contre le
+malheureux ouvrier que la faim a poussé au mal.
+
+[Note 280: _Spider work_.]
+
+[Note 281: Tout ce qui fait l'aisance. Cela est exprimé en anglais par
+le mot _comfort_; il serait à désirer que ce mot fût transporté dans
+notre langue, comme son dérivé _comfortable_.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+Ces hommes étaient disposés à bêcher la terre, mais la bêche était en
+d'autres mains; ils ne rougissaient pas de demander l'aumône, mais il
+n'y avait personne pour la leur faire; leurs moyens de subsister étaient
+supprimés, tous les autres emplois déjà occupés: leurs excès, tout
+déplorables et condamnables qu'ils sont, peuvent à peine être un sujet
+de surprise.
+
+Il a été dit que les personnes qui possèdent temporairement les
+mécaniques sont de connivence avec les ouvriers qui les brisent; si la
+preuve de ce fait est résultée de l'enquête, il était nécessaire que
+cette circonstance accessoire du crime fût une des principales
+considérations dans l'application de la peine. Mais j'espérais que la
+mesure proposée par le gouvernement de Sa Majesté, et soumise à la
+décision de vos Seigneuries, aurait eu pour base les moyens de
+conciliation, ou du moins, si cette espérance était vaine, que quelque
+enquête préalable, quelque délibération eût été jugée nécessaire, afin
+que nous ne fussions pas appelés, sans examen et sans motif, à prononcer
+des condamnations en masse, et à signer, les yeux fermés, des arrêts de
+mort. Mais admettons que ces hommes n'aient eu aucun motif de se
+plaindre; que leurs doléances et celles de leurs maîtres soient sans
+fondement; qu'ils méritent le dernier supplice: quelle insuffisance,
+quelle ineptie évidente dans la méthode adoptée pour réduire ces
+rebelles! Pourquoi, si la force militaire devait être appelée,
+l'a-t-elle été pour devenir un objet de risée? Autant que la différence
+des saisons l'a permis, ç'a été une pure parodie de la campagne d'été du
+major Sturgeon; et, en vérité; tous les actes de l'autorité civile et
+militaire semblent avoir été calqués sur ceux du maire et de la
+municipalité de Garratt.--Que de marches et de contremarches! de
+Nottingham à Bullwell, de Bullwell à Bandford, de Bandford à Mansfield!
+Et quand enfin les détachemens arrivaient à leur destination, dans tout
+_l'orgueil, la pompe et l'apparence d'une guerre glorieuse_, ils
+venaient juste à tems pour être témoins des désastres qui avaient été
+commis, pour s'assurer que les auteurs du crime avaient fui, pour
+recueillir comme _dépouilles opimes_[282] les débris des métiers mis en
+pièces, et retourner dans leurs quartiers à travers les railleries des
+vieilles femmes et les huées des enfans. Certes, quoique, dans un pays
+libre, il soit à désirer que notre force militaire ne devienne jamais
+trop formidable à nous mêmes, cependant je ne comprends pas la politique
+qui place nos soldats dans une situation où ils ne peuvent être que
+ridicules. Comme le glaive est le pire argument que l'on puisse
+employer, il doit être le dernier. Dans cette circonstance, il a été le
+premier; mais, par un heureux hasard, il n'est pas encore sorti de son
+fourreau. La mesure actuelle va, il est vrai, le mettre hors de sa
+gaîne. Cependant, si des conférences[283] convenables eussent été tenues
+lors des premières scènes de ce désordre, si les souffrances de ces
+hommes et de leurs maîtres (car les maîtres ont aussi leurs
+souffrances), eussent été bien pesées et justement examinées, je pense
+qu'on aurait pu trouver le moyen de rendre les ouvriers à leur besogne,
+et la tranquillité au comté. À présent le comté souffre le double fléau
+d'une garnison militaire oisive, et d'une population mourante de faim.
+Dans quel état d'apathie avons-nous été si long-tems plongés, pour que
+la Chambre n'ait eu jusqu'à ce moment aucune connaissance officielle de
+ces troubles? Tout cela s'est passé à cent-trente milles[284] de
+Londres, et cependant nous, _braves gens dans l'aisance, nous avons cru
+que notre grandeur s'accroissait_, et nous avons, au milieu des
+calamités domestiques, paisiblement joui des triomphes que nous
+remportons au dehors. Mais toutes les villes que vous avez prises,
+toutes les armées qui ont battu en retraite devant vos généraux, ne sont
+que de misérables sujets de nous féliciter, si votre pays se divise, si
+vos dragons et vos exécuteurs doivent être lâchés contre vos
+concitoyens.--Vous appelez ces hommes une populace désespérée,
+dangereuse et ignorante; et vous semblez penser que le seul moyen
+d'apaiser la _bellua multorum capitum_[285] est d'abattre quelques-unes
+de ces têtes superflues. Mais la populace même est susceptible d'être
+ramenée à la raison par un mélange de mesures fermes et de voies
+conciliatrices, beaucoup mieux que par de nouveaux sujets d'irritation,
+que par des supplices multipliés. Connaissons-nous ce dont nous sommes
+redevables à la populace? C'est la populace qui laboure dans vos champs,
+et qui sert dans vos maisons,--qui arme vos vaisseaux et recrute votre
+armée,--qui vous à mis en état de défier le monde entier, et qui pourra
+aussi vous défier vous-mêmes, alors que l'abandon et la misère l'auront
+poussée au désespoir. Libre à vous d'appeler le peuple _populace_; mais
+n'oubliez pas que la populace exprime trop souvent les sentimens du
+peuple. Et ici je dois remarquer avec quel empressement vous êtes
+accoutumés à voler au secours de vos alliés malheureux, tandis que vous
+abandonnez les malheureux de votre propre patrie au soin de la
+providence ou de la paroisse. Quand les Portugais eurent été ruinés par
+les Français forcés à la retraite, chacun étendit son bras, ouvrit sa
+main; depuis les immenses largesses du riche jusques au denier de la
+veuve, tout leur fut fourni pour les mettre à même de rebâtir leurs
+villages et de regarnir leurs greniers. Et, dans ce moment, quand des
+milliers de vos concitoyens, hommes égarés mais malheureux, luttent
+contre la misère et la faim, votre charité devrait faire dans
+l'intérieur du pays l'œuvre qu'elle a commencée au dehors. Avec une
+somme beaucoup moindre, avec la dîme des libéralités faites au Portugal,
+lors même que ces hommes n'auraient pu être rendus à leurs occupations
+(ce que je ne puis admettre sans enquête ultérieure), vous auriez rendu
+inutiles les tendresses miséricordieuses de la baïonnette et du gibet.
+Mais sans doute nos amis ont trop de misères étrangères à soulager pour
+tourner leurs regards sur les calamités domestiques, quoique jamais la
+pitié n'ait pu avoir un plus touchant spectacle. J'ai traversé le
+théâtre de la guerre dans la péninsule, j'ai été dans quelques-unes des
+provinces turques les plus opprimées; mais jamais sous le plus
+despotique des gouvernemens infidèles, je ne vis une détresse aussi
+affreuse que celle que j'ai vue depuis mon retour dans le cœur même d'un
+pays chrétien. Et quels sont vos remèdes? Après des mois entiers
+d'inaction, et des mois d'action pires que l'inactivité, enfin paraît le
+grand spécifique, l'infaillible recette de tous les médecins du corps
+politique, depuis le siècle de Dracon jusqu'à l'époque actuelle. Après
+avoir tâté le pouls du patient et hoché la tête, après avoir prescrit
+les ressources usuelles de l'eau chaude et de la saignée, l'eau chaude
+de votre nauséeuse police et les lancettes de vos militaires, ces
+convulsions doivent se terminer par la mort, sûre terminaison des
+prescriptions de tous nos Sangrados politiques. Je mets de côté
+l'injustice palpable, et l'inefficacité non-douteuse du bill; n'y a-t-il
+donc pas assez de peines capitales dans vos statuts? N'y a-t-il pas
+assez de sang qui souille votre code pénal? voulez-vous en verser
+encore, qui monte vers le ciel et porte témoignage contre vous? Comment,
+d'ailleurs, mettrez-vous le bill à exécution? Pouvez-vous renfermer un
+comté tout entier dans ses prisons? Élèverez-vous un gibet dans chaque
+champ, et pendrez-vous les hommes comme autant d'épouvantails? ou bien
+(puisque vous devez mettre à exécution cette mesure), procéderez-vous
+par décimation? placerez-vous le pays sous le régime de la loi martiale?
+dépeuplerez-vous, ravagerez-vous tout autour de vous? et rétablirez-vous
+la forêt de Sherwood comme apanage de la couronne, dans son ancien état
+de chasse royale, et d'asile pour les malfaiteurs? Le malheureux affamé
+qui a bravé vos baïonnettes, pâlira-t-il à l'aspect de vos gibets? Quand
+la mort est un bien, et le seul bien que vous paraissiez vouloir lui
+faire, vos dragonnades le réduiront-elles à la tranquillité? Ce que vos
+grenadiers n'ont pu faire, vos bourreaux pourront-ils l'accomplir? Si
+vous procédez par les formes légales, où est votre évidence? Ceux qui
+ont refusé de dénoncer leurs complices, lorsque la déportation était la
+seule punition à craindre, ne seront pas tentés de porter témoignage
+contre eux, maintenant que la peine capitale les attend. Avec toute la
+déférence due aux nobles lords d'opinion contraire, je soutiens qu'une
+petite investigation, une enquête préalable les engagerait à changer de
+conduite. Cette mesure favorite de nos hommes d'état, suivie de succès
+si merveilleux dans plusieurs circonstances, et dans des circonstances
+récentes, la temporisation ne perdrait point ses avantages dans le cas
+actuel. Quand une proposition vous est faite dans le but d'émanciper et
+de soulager, vous hésitez, vous délibérez pendant des années entières,
+vous temporisez et vous préparez les esprits; mais un bill de mort doit
+passer tout de suite, sans que l'on songe le moins du monde aux
+conséquences. Je suis sûr d'après ce que j'ai entendu dire, et d'après
+ce que j'ai vu, que l'adoption du bill, sans enquête, sans délibération,
+ne ferait qu'ajouter une injustice à l'irritation actuelle, et la
+barbarie à l'abandon. Les auteurs d'un tel bill doivent être contens
+d'hériter des honneurs de ce législateur athénien, dont on a dit que les
+décrets avaient été écrits non pas avec de l'encre, mais en lettres de
+sang. Mais supposons le bill adopté; supposons un de ces hommes, comme
+je les ai vus,--amaigri par la famine, plongé dans un sombre désespoir,
+peu soucieux de conserver une vie que vos Seigneuries sont peut-être sur
+le point d'évaluer un peu au-dessous d'un métier à bas,--supposez cet
+homme environné par ses enfans à qui il ne peut procurer du pain aux
+dépens même de son existence, près d'être arraché pour toujours à une
+famille que naguère il entretenait par sa paisible industrie, et qu'il
+est devenu, sans faute de sa part, incapable d'entretenir;--supposez cet
+homme (et il y en a dix mille tels que lui, parmi lesquels vous pouvez
+choisir vos victimes), supposez-le traîné devant la cour pour être jugé
+pour ce nouveau délit, par cette nouvelle loi; hé bien! il manque encore
+deux conditions pour qu'il soit reconnu coupable, et condamné comme tel;
+il manquera, c'est mon opinion,--douze bouchers pour jury, et un
+Jefferies[286] pour juge.
+
+[Note 282: En latin dans le texte: _spolia opima_.]
+
+[Note 283: _Meetings_.]
+
+[Note 284: Environ quarante-trois lieues.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 285: La bête à plusieurs têtes.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 286: Lord George Jefferies, chancelier d'Angleterre sous Jacques
+II, célèbre par ses cruautés.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+
+
+DISCOURS
+SUR LA MOTION DU COMTE DE DONOUGHMORE,
+QUI RÉCLAMAIT LA FORMATION D'UN COMITÉ POUR L'EXAMEN DES DROITS DES
+CATHOLIQUES, AVRIL 21, 1813.
+
+
+MILORDS,
+
+La question qui occupe la Chambre a été l'objet de discussions si
+fréquentes, si complètes, si habiles (et peut-être aujourd'hui encore
+plus habiles qu'en aucune autre circonstance), qu'il serait difficile
+d'apporter de nouveaux argumens pour ou contre. Mais, à chaque
+discussion, des difficultés ont été éloignées, des objections ont été
+épluchées et réfutées; et quelques-uns des anciens adversaires de
+l'émancipation catholique ont enfin concédé qu'il était convenable de
+faire droit aux réclamations des pétitionnaires. Après cette importante
+concession, néanmoins, une nouvelle objection s'est élevée: _il n'en est
+pas tems_, dit-on, ou _le tems est mal choisi_, ou _il y a encore assez
+de tems_. En quelque sorte, je suis d'accord avec ceux qui disent qu'il
+n'en est pas tems précisément: le tems en est passé; mieux vaudrait,
+pour le pays, que les catholiques possédassent en ce moment leur
+quote-part de nos priviléges, et que leurs nobles eussent dans nos
+conseils une juste portion d'influence, que de nous trouver ici
+assemblés pour discuter leurs droits. Oui, cela vaudrait mieux.
+
+ _Non tempore tali
+ Cogere consilium, quum muros obsidet hostis_.
+
+L'ennemi est au dehors et la misère est au dedans. Il est trop tard pour
+chicaner sur des points de doctrine, quand nous devons nous unir pour la
+défense de choses plus importantes que le pur cérémonial de la religion.
+Il est, en vérité, singulier que nous soyons convoqués pour délibérer,
+non pas sur le Dieu que nous devons adorer, car là-dessus nous sommes
+d'accord; non pas sur le roi à qui nous devons obéir, car nous lui
+sommes très-fidèles; mais sur la question de savoir jusqu'à quel point
+une différence dans les cérémonies du culte, jusqu'à quel point une foi,
+non pas trop restreinte, mais trop étendue (ce qui est le pire des
+griefs que l'on puisse imputer aux catholiques),--jusqu'à quel point un
+excès de dévotion à leur Dieu peut rendre nos concitoyens incapables de
+servir efficacement leur roi.
+
+On a, dans cette Chambre et hors de cette Chambre, beaucoup parlé de
+l'église et de la constitution; et, quoique ces mots respectables aient
+été trop souvent prostitués aux plus misérables desseins de l'esprit de
+parti, nous ne pouvons les entendre répéter trop souvent. Tous les
+orateurs sont, je présume, les défenseurs de l'église et de la
+constitution; de l'église du Christ et de la constitution de la
+Grande-Bretagne, mais non d'une constitution d'exclusion et de
+despotisme; non d'une église intolérante, non d'une église militante,
+qui s'expose elle-même à l'objection dirigée contre la communion
+romaine, et s'y expose à un plus haut degré; car la religion catholique
+ne refuse que ses bénédictions spirituelles (et ce point même est
+douteux); mais notre église, ou plutôt nos hommes d'église,
+non-seulement dénient aux catholiques les grâces spirituelles, mais
+encore toute espèce de biens temporels. Le grand lord Peterborough
+observa dans cette enceinte, ou dans celle où les lords s'assemblaient à
+cette époque, qu'il était _pour un roi parlementaire, pour une
+constitution parlementaire, mais non pour un Dieu parlementaire, non
+pour une religion parlementaire_. L'intervalle d'un siècle n'a pas
+affaibli la force de cette remarque. Il est tems, en vérité, que nous
+laissions ces misérables chicanes sur des points si frivoles, ces
+subtilités lilliputiennes, dignes de qui veut décider _s'il est mieux de
+casser les œufs par le gros ou le petit bout_.
+
+Les adversaires des catholiques peuvent être divisés en deux classes:
+ceux qui affirment que les catholiques ont déjà trop, et ceux qui
+allèguent que la classe inférieure, du moins, n'a rien de plus à
+demander. Les uns nous disent que les catholiques ne seront jamais
+contens; les autres, qu'ils sont déjà trop heureux. Le dernier paradoxe
+est suffisamment réfuté par la pétition présente comme par toutes les
+pétitions passées; on aurait pu tout aussi bien prétendre que les nègres
+ne désiraient pas être émancipés; mais c'est une comparaison
+malheureuse; car vous avez déjà délivré ceux-ci du régime de la
+servitude, sans pétition de leur part, et malgré plusieurs pétitions de
+leurs maîtres dans un but tout opposé. Pour moi, quand j'y réfléchis, je
+plains les paysans catholiques de n'avoir pas eu le bonheur de naître
+avec une peau noire. Mais, nous dit-on, les catholiques sont contens,
+ou, du moins, doivent l'être. Je m'en vais donc rappeler quelques-unes
+des circonstances qui contribuent si merveilleusement à leur excessif
+contentement. Ils ne jouissent pas du libre exercice de leur religion
+dans l'armée régulière; le soldat catholique ne peut manquer au service
+du ministre protestant; et à moins qu'il ne soit cantonné en Irlande ou
+en Espagne, où peut-il trouver, s'il en a le désir, l'occasion
+d'assister aux cérémonies de son culte? La permission d'avoir des
+chapelains catholiques fut accordée comme une faveur spéciale aux
+régimens de la milice irlandaise, et encore ne fut-elle accordée
+qu'après plusieurs années de réclamations, quoique un acte passé en 1793
+l'eût établie comme un droit. Mais, en Irlande, les catholiques sont-ils
+convenablement protégés? leur église peut-elle acheter un morceau de
+terre pour y élever une chapelle? Non. Tous les édifices consacrés au
+culte sont bâtis en vertu de baux de concession, ou de tolérance, donnés
+par un laïque, baux aisément résiliables et fort souvent violés. À
+l'instant où un désir bizarre, un caprice fortuit, du bienveillant
+propriétaire rencontre quelque opposition, les portes sont fermées à la
+pieuse assemblée. C'est ce qui est arrivé sans cesse, mais jamais avec
+autant d'éclat que dans la ville de Newton-Barry, dans le comté de
+Wexford. Les catholiques, n'ayant point de chapelle régulière, louèrent,
+pour ressource temporaire, deux granges qui, réunies ensemble, servirent
+au culte public. À cette époque, demeurait, vis-à-vis de ce lieu, un
+officier qui paraît avoir été profondément imbu de ces préjugés, dont
+les pétitions protestantes; actuellement sur le bureau, prouvent
+l'heureuse destruction chez la portion la plus raisonnable de la nation;
+et, quand les catholiques vinrent, au jour accoutumé, s'assembler, en
+paix et bonne volonté avec les hommes, pour le culte de leur Dieu, qui
+est aussi le vôtre, ils trouvèrent la chapelle fermée, et furent avertis
+que s'ils ne se retiraient pas sur-le-champ (et cet avertissement leur
+était signifié par un officier des _yeomen_[287] et par un magistrat),
+le _riot act_[288] allait être lu, et l'assemblée dispersée à la pointe
+de la baïonnette! Une plainte contre cette violence fut adressée à un
+haut fonctionnaire, au secrétaire du Château, en 1806, et celui-ci
+répondit (au lieu d'ordonner une réparation), qu'il ferait écrire une
+lettre au colonel, afin de prévenir, s'il était possible, le retour de
+semblables scènes de désordre. Ce fait ne demande pas le développement
+d'un grand appareil oratoire; mais il tend à prouver que, tandis que
+l'église catholique n'a pas la faculté d'acheter des terrains pour
+élever ses chapelles, elle ne trouve dans les lois aucune protection. En
+même tems, les catholiques sont à la merci du plus mince officier, qui
+peut impunément _faire ses bons tours à la face du ciel_, insulter son
+Dieu et outrager ses semblables.
+
+[Note 287: Espèce de garde municipale.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 288: Ordonnance contre les rassemblemens.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+Tout écolier, tout petit laquais (car de tels individus ont obtenu des
+brevets dans notre service militaire), tout petit laquais qui a pu
+changer ses rubans de livrée pour une épaulette, peut faire tout cela,
+et même plus encore contre les catholiques, en vertu de l'autorité même,
+à lui déléguée par son souverain sous l'obligation expresse de défendre
+ses concitoyens jusqu'à la dernière goutte de son sang, sans différence
+ou distinction aucune entre les catholiques et les protestans.
+
+Les catholiques irlandais ont-ils le bénéfice plein et entier du
+jugement par jury? Non, ils ne l'ont pas; ils ne peuvent l'avoir
+qu'après avoir obtenu le droit de partager avec les protestans le
+privilége de servir l'état en qualité de shériffs et de sous-shériffs.
+Il y a eu un exemple frappant de cet abus, aux assises d'Enniskillen. Un
+_yeoman_ fut traduit en justice pour le meurtre d'un catholique nommé
+Macvournagh; trois témoins respectables, et non contredits, déposèrent
+qu'ils avaient vu le prévenu charger son arme, viser, faire feu, et tuer
+ledit Macvournagh. Cette circonstance fut convenablement développée par
+le juge; mais, à l'étonnement du barreau, et à la grande indignation de
+la cour, le jury protestant acquitta l'accusé. La partialité était si
+évidente, que le juge, M. Osborn, regarda comme son devoir, d'arrêter
+l'assassin acquitté, mais non pas absous, pour de larges indemnités, et
+de lui ôter ainsi pour quelque tems la liberté de tuer impunément les
+catholiques.
+
+Les lois faites en leur faveur sont-elles observées? Elles sont rendues
+illusoires dans les cas les plus frivoles comme dans les plus sérieux.
+Par un règlement récent, on permet dans les prisons les chapelains
+catholiques: mais dans le comté de Fermanagh le grand jury persista
+dernièrement à présenter pour cet office un ministre suspendu, et viola
+par là le statut, malgré les plus pressantes remontrances d'un
+respectable magistrat, nommé M. Fletcher. Telles sont les lois, telle
+est la justice pour les libres, heureux, et joyeux catholiques.
+
+On a demandé pourquoi les riches catholiques ne créent pas des dotations
+pour l'éducation de leurs prêtres.--Mais pourquoi ne leur permettez-vous
+pas de le faire? Pourquoi tous les legs de cette nature sont-ils soumis
+à une intervention vexatoire, arbitraire et concussionnaire, à
+l'intervention de la commission orangiste[289] des donations
+charitables? Quant au collége de Maynooth, en aucune circonstance,
+hormis à l'époque de sa fondation, alors qu'un noble pair (lord Camden),
+à la tête de l'administration de l'Irlande, parut s'intéresser aux
+progrès de cet établissement; et sous le gouvernement d'un noble duc
+(Bedford) qui, comme ses ancêtres, a toujours été l'ami de la liberté et
+de l'humanité, et qui n'a pas assez bien adopté la politique égoïste du
+jour, pour exclure les catholiques du nombre de ses semblables: sauf ces
+exceptions, le collége de Maynooth n'a pas été convenablement encouragé.
+Il y a eu à la vérité un tems où l'on chercha à se concilier le clergé
+catholique, lorsque l'_union_ était incertaine, union qui ne pouvait
+avoir lieu sans l'intermède de ce clergé, lorsque son assistance était
+indispensable pour obtenir des adresses favorables de la part des comtés
+catholiques: alors les prêtres catholiques étaient cajolés et caressés,
+craints et flattés, on leur fit entendre que _l'union mettrait une
+heureuse fin à toute chose_; mais, le moment de la crise une fois passé,
+ils furent repoussés avec mépris dans leur première obscurité.
+
+[Note 289: _The orange commissioners for charitable donations_.]
+
+Dans la conduite qu'on n'a pas cessé de tenir à l'égard du collége
+Maynooth, tout semble fait pour irriter et inquiéter,--tout semble fait
+pour effacer de la mémoire des catholiques la plus légère impression de
+gratitude. Le foin même, coupé dans la plaine, la graisse et le suif du
+bœuf et du mouton alloués, doivent être payés, et les comptes doivent en
+être rendus et réglés par serment. Il est vrai que cette économie en
+miniature ne peut être suffisamment louée, particulièrement à une époque
+où il n'y a que ces insectes dévorateurs du trésor, vos Hunt et vos
+Chinnery, où il n'y a que ces _punaises dorées_[290] qui puissent
+échapper à l'œil microscopique des ministres. Mais quand de session en
+session, après n'avoir laissé qu'avec effort et répugnance échapper de
+vos mains votre chétive aumône, vous venez vous vanter de votre
+libéralité; alors le catholique pourrait bien s'écrier, dans les termes
+mêmes de Prior:
+
+ J'ai quelque obligation à Jean; mais, par malheur, Jean juge
+ à propos de le communiquer à toute la nation: ainsi, Jean et
+ moi nous sommes quittes[291].
+
+[Note 290: _Gilded bugs_. Citation.]
+
+[Note 291:
+
+ _To John I owe some obligation,
+ But John unluckily thinks fit
+ To publish it to all the nation:
+ So John and I are more than quit_.]
+
+Quelques personnes ont comparé les catholiques au mendiant de Gil Blas.
+Qui les a faits mendians? de qui la dépouille de leurs ancêtres a-t-elle
+grossi les richesses? Et ne pouvez-vous soulager le mendiant que vos
+pères ont réduit à un tel état? Si vous êtes disposés à le soulager
+tout-à-fait, ne pouvez-vous accomplir cette œuvre sans lui jeter vos
+deniers[292] au visage? Toutefois, pour faire contraste à cette
+misérable bienfaisance, considérons les écoles protestantes de
+charité[293]; vous leur avez récemment alloué 41,000 liv.[294]. C'est
+ainsi qu'elles sont entretenues; et comment sont-elles recrutées?
+Montesquieu fait observer à l'égard de la constitution anglaise, qu'on
+en peut trouver le modèle dans Tacite, là où l'historien décrit les
+institutions politiques des Germains; et ce publiciste ajoute: «Ce beau
+système fut tiré des forêts.» Pareillement, en parlant des écoles
+protestantes de charité, on peut faire observer que ce beau système fut
+tiré des Bohémiennes. Comme se recrutaient les Janissaires au tems de
+leur enrôlement sous Amurat, comme les Bohémiennes de l'époque actuelle
+se recrutent encore avec des enfans volés; ainsi ces écoles se recrutent
+avec des enfans séduits, et dérobés à leurs familles catholiques, par
+leurs riches et puissans voisins protestans. Cela est notoire, et un
+seul exemple peut suffire pour montrer de quelle manière cela se
+pratique. La sœur de M. Carthy (_gentleman_ catholique fort riche en
+biens fonds) laissa en mourant deux filles qui furent immédiatement
+désignées comme prosélytes, et conduites à l'école de charité de
+Coolgreny: leur oncle, à la nouvelle de ce fait, qui avait eu lieu
+pendant son absence, réclama la restitution de ses nièces, et offrit de
+transférer une partie de ses biens sur la tête de ses deux parentes. Sa
+demande fut rejetée, et ce n'est qu'après une lutte de cinq années, et
+grâce à l'intervention d'une haute autorité, que ce gentleman catholique
+obtint que deux jeunes filles, qui lui étaient si étroitement liées par
+les droits du sang, sortissent de l'école de charité, et lui fussent
+rendues. Voilà de quelle façon l'on se procure des prosélytes que l'on
+mêle aux enfans de tous les protestans qui peuvent avoir recours au
+bénéfice de cette institution. Et quelle instruction leur est donnée? On
+leur met entre les mains un catéchisme, qui est composé, je crois, de
+quarante-cinq pages, et dans lequel il y a trois questions relatives à
+la religion protestante. L'une de ces demandes est celle-ci: «Où était
+la religion protestante avant Luther?» Réponse: «Dans l'Évangile.» Il
+reste quarante-quatre pages et demie qui concernent la damnable
+idolâtrie des papistes.
+
+[Note 292: _Farthings_: liards, deniers.]
+
+[Note 293: _Protestant charter schools_.]
+
+[Note 294: 1,025,000 fr.]
+
+Permettez-moi de le demander à nos pasteurs et maîtres spirituels:
+est-ce là la manière d'instruire un enfant dans la voie qu'il doit
+suivre? Est-ce là la religion de l'Évangile avant le tems de Luther?
+cette religion qui proclame tout haut: _paix sur la terre, et gloire à
+Dieu_! Est-ce là élever des enfans, pour les rendre hommes ou démons?
+Mieux vaudrait les envoyer n'importe où,--que de leur enseigner de
+telles doctrines: mieux vaudrait les envoyer dans ces îles des mers
+australes, où, par une éducation plus humaine, ils apprendraient à
+devenir cannibales: il serait moins odieux qu'ils fussent instruits à
+dévorer les morts qu'à persécuter les vivans. Donnez-vous le nom
+d'écoles à de tels établissemens? Nommez-les plutôt des fumiers où la
+vipère de l'intolérance dépose ses petits, afin que plus tard leurs
+dents étant devenues tranchantes, et leur venin s'étant mûri, ils en
+sortent, chargés d'ordure et de poison, pour blesser les catholiques.
+Mais sont-ce là les doctrines de l'église d'Angleterre, ou celles des
+gens d'église? Non, les ecclésiastiques les plus éclairés sont d'une
+opinion différente. Que dit Paley: «Je n'aperçois aucune raison pour
+laquelle des hommes de diverses croyances religieuses ne doivent pas
+siéger sur le même banc, délibérer dans le même conseil, ou combattre
+dans les mêmes rangs, tout aussi bien que des hommes d'opinions
+religieuses différentes discutent ensemble sur une controverse
+d'histoire naturelle, de philosophie ou de morale.» On peut répondre que
+Paley n'était pas rigoureusement orthodoxe; je ne saurais rien décider
+sur son orthodoxie, mais qui niera qu'il n'ait été un des ornemens de
+l'église, de la nature humaine, et de la chrétienté? Je n'appuierai
+point sur le fardeau des dîmes, fardeau si durement senti par les
+paysans, mais il est peut-être à propos de remarquer qu'il y a encore
+une charge additionnelle, un droit de _tant pour cent_ pour le
+collecteur, qui, par conséquent, est intéressé à porter les dîmes au
+plus haut taux possible, et nous savons que dans plusieurs bénéfices
+considérables d'Irlande, les protestans résidens sont les seuls qui
+soient procureurs de la dîme.
+
+Parmi tant de causes d'irritation, trop nombreuses pour être
+récapitulées, il y en a une dans la milice, qu'on ne doit point passer
+sous silence: je veux parler de l'existence des loges orangistes parmi
+les particuliers. Les officiers peuvent-ils dénier ce fait? Et si ces
+loges existent, tendent-elles, peuvent-elles tendre à établir l'harmonie
+parmi les hommes, qui sont ainsi individuellement séparés de la société,
+quoique confondus dans les rangs de l'ordre social? Et doit-on permettre
+ce système général de persécution, ou est-il à croire qu'avec un tel
+système les catholiques puissent ou doivent être contens? S'ils le sont,
+ils manquent à l'humaine nature; alors, en vérité, ils sont indignes
+d'être autre chose que ce que vous les avez faits,--autre chose que des
+esclaves. Les faits que j'ai cités ont pour appui les plus respectables
+autorités: sans quoi, je n'aurais point osé en ce lieu, ni en quelque
+lieu que ce soit, me hasarder à les avancer. Si l'on m'objecte que je
+n'ai jamais été en Irlande, je vous prierai de remarquer qu'il est aisé
+de connaître un peu l'Irlande, sans jamais y avoir été, comme il paraît
+possible que quelques personnes y soient nées, y aient été nourries et
+élevées, et pourtant demeurent dans l'ignorance des véritables intérêts
+de cette contrée.
+
+Mais il y en a qui affirment que les catholiques ont été déjà trop bien
+traités. Voyez, disent-ils, ce qui a été fait; nous leur avons donné un
+collége entier, nous leur allouons la nourriture et l'habillement, la
+pleine et complète jouissance des élémens, et nous les laissons
+combattre pour nous aussi long-tems qu'ils ont leurs membres et leurs
+vies à nous offrir, et néanmoins ils ne sont jamais contens! O généreux
+et justes déclamateurs! C'est à cela, et à cela seul qu'aboutissent tous
+vos argumens, dépouillés de tout sophisme. Ces personnes me remettent en
+mémoire l'histoire d'un certain tambour qui, appelé au rigoureux devoir
+d'administrer la punition ordonnée contre un ami attaché au poteau, fut
+sommé de fouetter haut; il fouetta bas, il fouetta un peu moins bas, il
+fouetta haut, puis bas, puis entre deux, et ainsi de suite à plusieurs
+reprises, mais le tout en vain: le patient continua ses plaintes avec la
+plus choquante opiniâtreté, jusqu'à ce que le tambour, épuisé de fatigue
+et bouillant de colère, eût jeté à bas les verges, en s'écriant: «Le
+diable vous rôtisse; il n'y a aucune manière de fouetter qui vous
+plaise.» Ainsi vous comportez-vous vous-mêmes: vous avez fouetté le
+catholique haut et bas, ici et là, et partout, et vous vous étonnez
+qu'il ne soit pas content! Il est vrai que le tems, l'expérience, et la
+fatigue qui suit l'exercice même de la barbarie, vous ont appris à
+fouetter un peu plus doucement; mais vous continuez toujours à sangler
+votre victime, et continuerez ainsi jusqu'à ce que peut-être le fouet
+soit arraché de vos mains, et tourné contre vous-mêmes et contre votre
+postérité.
+
+Il a été dit par un des orateurs précédens (j'ai oublié qui c'était, et
+ne me soucie guère de m'en souvenir): «_Si les catholiques sont
+émancipés, pourquoi pas les juifs?_» Si ce propos a été dicté par une
+sincère compassion pour les juifs, il mérite attention; mais si ce n'est
+qu'un trait d'ironie contre les catholiques, est-ce autre chose que le
+langage de Shylock transporté du mariage de sa fille à l'émancipation
+catholique?--
+
+ Je voudrais que quelqu'un de la tribu de Barrabas l'obtint
+ plutôt qu'un chrétien[295].
+
+[Note 295:
+
+ _Would any of the tribe of Barrabbas
+ Should have it rather than a christian_.
+
+(SHAKSP., _The Merch. of Ven._)]
+
+Je présume, qu'un catholique est un chrétien, même dans l'opinion de
+celui dont le goût seul peut être supposé pencher en faveur des juifs.
+
+C'est une remarque, souvent citée, du docteur Johnson (que je prends
+pour une autorité presque aussi bonne que le doux apôtre de
+l'intolérance, le docteur Duigenan), que celui qui entretiendrait
+quelque appréhension sérieuse de danger pour l'église dans les tems
+actuels, aurait _crié au feu durant le Déluge_. Ceci est plus qu'une
+métaphore, car un restant de ces personnages antédiluviens semble
+aujourd'hui s'être retiré chez nous, avec le feu dans la bouche et l'eau
+dans la cervelle, pour troubler et inquiéter le genre humain de leurs
+cris bizarres et fantasques. Et comme c'est un symptôme infaillible de
+la désolante maladie dont je les crois atteints (maladie sur laquelle le
+premier docteur venu donnera des renseignemens à vos Seigneuries), comme
+c'est, dis-je, un symptôme infaillible pour ces infortunés malades
+d'apercevoir sans cesse des éclairs devant leurs yeux; surtout quand
+leurs yeux sont fermés, il est impossible de convaincre ces pauvres
+créatures que le feu contre lequel ils nous avertissent nous et
+eux-mêmes de nous prémunir, n'est rien autre chose qu'un feu follet;
+produit de leurs imaginations idiotes. Quelle rhubarbe, quel séné; ou
+quelle autre drogue purgative peut expulser de leur esprit ce vain
+fantôme?--Cela est impossible; ils sont perdus. C'est à eux que
+s'applique véritablement ce mot.
+
+ _Caput insanabite tribus Anticyris_[296].
+
+[Note 296: Citation d'Horace. «Tête incurable, même par l'ellébore qu'on
+recueillerait dans trois Anticyres.» Anticyre, île de l'Archipel,
+célèbre dans l'antiquité, parce qu'elle fournissait l'ellébore, qui
+passait, bien à tort, pour un spécifique contre la folie.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+Tels sont vos vrais protestans. Comme Bayle, qui protestait contre
+toutes les sectes, ainsi protestent-ils contre les pétitions
+catholiques, contre les pétitions protestantes, contre toute réparation,
+et tout ce que la raison, l'humanité, la politique, la justice et le bon
+sens peuvent opposer aux illusions de leur absurde délire. Ces gens-là
+présentent le cas inverse de la montagne qui enfanta une souris: ce sont
+des souris qui s'imaginent être dans le travail d'enfantement d'une ou
+plusieurs montagnes.
+
+Pour revenir aux catholiques, supposez que les Irlandais fussent
+actuellement contens, malgré toutes les incapacités dont la loi les
+frappe,--supposez-les capables d'une stupidité telle qu'ils ne désirent
+aucunement être délivrés,--ne devons-nous pas désirer leur délivrance,
+dans notre propre intérêt? N'avons-nous rien à gagner par leur
+émancipation? Quelles ressources nous ont été fermées? quels talens ont
+été perdus à cause de cet égoïste système d'exclusion? Vous connaissez
+déjà la valeur des secours irlandais: en ce moment, la défense de
+l'Angleterre est confiée à la milice irlandaise; en ce moment, tandis
+que le peuple mourant de faim se soulève dans la fureur du désespoir,
+les Irlandais sont fidèles au devoir confié en leurs mains. Mais tant
+qu'une égale énergie n'aura pas été communiquée partout, par l'extension
+de la liberté, vous ne pourrez avoir la pleine et entière jouissance de
+la force que vous êtes heureux d'interposer entre vous et la
+destruction. L'Irlande a beaucoup fait, mais fera plus encore. En ce
+moment, le seul triomphe que nous ayons obtenu durant les longues années
+d'une guerre continentale, a été remporté par un général irlandais[297].
+Il est vrai qu'il n'est pas catholique; s'il l'eût été, nous eussions
+été privés de ses talens. Toutefois, je ne présume pas que personne
+veuille prétendre que sa religion eût affaibli son génie militaire ou
+diminué son patriotisme; quoique, dans le cas supposé, il eût été obligé
+de combattre dans les rangs; car, à coup sûr, il n'eût jamais commandé
+une armée.
+
+[Note 297: Arthur Wellesley, depuis lord Wellington.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+Mais tandis qu'il gagne au dehors des batailles en faveur des
+catholiques, son noble frère s'est fait dans cette séance le défenseur
+de leurs intérêts avec une éloquence que je ne déprécierai point par
+l'humble tribut de mon panégyrique, pendant le tems même qu'un de leurs
+parens, qui leur est aussi peu semblable qu'il leur est inférieur en
+talent, a combattu à Dublin contre ses frères catholiques avec des
+circulaires, des édits, des proclamations, des arrestations et des
+dispersions de rassemblemens,--avec tous les moyens vexatoires de la
+chétive guerre qui pouvait être entretenue par les guérillas mercenaires
+du gouvernement, vêtues de l'armure rouillée de leurs statuts surannés.
+Il est, en vérité, singulier d'observer la différence de notre politique
+étrangère et de notre politique intérieure. Si la catholique Espagne, le
+fidèle[298] Portugal, ou le non moins fidèle et non moins catholique
+ex-roi des Deux-Siciles (à qui, soit dit en passant, il ne restait plus
+que la Sicile, dont vous l'avez récemment dépouillé), si, dis-je, ces
+peuples et ces rois catholiques ont besoin de secours, vite nous faisons
+partir une flotte et une armée, un ambassadeur et un subside,
+quelquefois pour soutenir de rudes combats, généralement pour faire de
+mauvaises négociations, et toujours pour payer beaucoup d'argent pour
+nos alliés papistes. Mais si quatre millions de nos concitoyens, qui
+combattent, paient, et travaillent pour nous, s'avisent de nous adresser
+des prières pour obtenir quelque soulagement, nous les traitons comme
+des étrangers, et, quoique _la maison de leur père offre plusieurs
+logemens_, il n'y a pour eux aucune place de repos. Permettez-moi de
+vous le demander, ne vous battez-vous pas pour l'émancipation de
+Ferdinand VII, qui certainement est un sot, et par conséquent, suivant
+toute probabilité, un bigot?
+
+[Note 298: Allusion aux dénominations des rois d'Espagne et de Portugal:
+le premier se nommant Sa Majesté Catholique (S. M. C.), le second, Sa
+Majesté Très-Fidèle (S. M. T. F.).
+
+(_N. du Tr._)]
+
+Et avez-vous donc plus de considération pour un souverain étranger que
+pour vos concitoyens qui ne sont point des sots (car ils connaissent
+votre intérêt mieux que vous ne connaissez le vôtre); qui ne sont point
+des bigots, car ils vous rendent le bien pour le mal; mais qui endurent
+un sort pire que d'être tenus en prison par un usurpateur, car les
+chaînes qui asservissent l'ame sont plus pesantes que celles qui
+entravent le corps.
+
+Je ne m'étendrai point sur les conséquences qui doivent résulter de
+votre refus d'accéder aux réclamations des pétitionnaires; vous les
+connaissez, vous les éprouverez, ainsi que les enfans de vos enfans
+quand vous ne serez plus. Adieu pour jamais à cette union, ainsi nommée
+par la même raison que _lucus à non lucendo_[299], union qui n'a jamais
+rien uni, dont le premier effet fut de donner un coup mortel à
+l'indépendance de l'Irlande, et dont le dernier résultat sera peut-être
+de séparer à jamais l'Irlande de notre pays. Si l'on peut appeler cela
+une union, c'est celle du requin avec sa proie; le ravisseur dévore sa
+victime, et c'est ainsi qu'il ne forme plus avec elle qu'un tout
+indivisible. Ainsi la Grande-Bretagne a dévoré le parlement, la
+constitution, l'indépendance de l'Irlande, et elle refuse maintenant de
+rendre un seul privilège, quoiqu'elle ait par là le moyen de guérir la
+surcharge indigeste de son corps politique.
+
+[Note 299: _Lucus_ (nom des bois sacrés, impénétrables à la lumière)
+vient, selon les étymologistes, de _lucere_ (luire), par antiphrase.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+Et maintenant, milords, avant de me rasseoir, je demanderai aux
+ministres de Sa Majesté la permission de dire quelques mots, non pas sur
+leurs mérites, car cela serait superflu; mais sur le degré d'estime que
+leur accorde le peuple des trois royaumes. L'estime qu'on leur accorde a
+été en une récente occasion célébrée d'un ton de triomphe dans cette
+enceinte, et l'on a établi une comparaison entre leur conduite, et celle
+des nobles lords qui siégent de ce côté de la Chambre.
+
+Quelle portion de popularité peut-elle être échue en partage à mes
+nobles amis (si toutefois je ne suis pas indigne de les regarder comme
+tels); c'est ce que je ne prétends pas déterminer: mais, quant à celle
+des ministres de Sa Majesté, il serait inutile de la nier. La
+popularité, c'est un fait sûr, est un peu comme le vent: «_On ne sait
+pas d'où elle vient ni où elle va_,» mais ils la sentent, ils en
+jouissent, ils s'en vantent. En vérité, simples et modestes comme ils le
+sont, à quelle extrémité du royaume peuvent-ils fuir pour éviter le
+triomphe qui les poursuit? S'ils s'enfoncent dans les provinces
+méditerranées, ils y seront accueillis par les ouvriers des
+manufactures, qui tenant à la main leurs pétitions méprisées, et portant
+autour du cou la corde récemment votée en leur faveur, appelleront les
+bénédictions du ciel sur les têtes de ceux qui ont imaginé le moyen si
+simple, mais si ingénieux, de les délivrer de leurs misères, ici-bas, en
+les envoyant dans un monde meilleur. S'ils voyagent en Écosse, de
+Glasgow à Johnny Groat, partout ils recevront de pareilles marques
+d'approbation. S'ils font une tournée de Portpatrick à Donaghadee, ils
+rencontreront les embrassemens empressés de quatre millions de
+catholiques, à qui leur vote d'aujourd'hui les a rendus chers pour
+jamais. Quand ils reviendront dans la capitale,--ils ne peuvent échapper
+aux acclamations des bourgeois, et aux applaudissemens plus timides mais
+non moins sincères des marchands en faillite et des capitalistes en
+péril de banqueroute. S'ils tournent leurs regards sur l'armée, quelles
+guirlandes, non de lauriers, mais de morelle[300] ne prépare-t-on pas
+pour les héros de Walcheren! Il est vrai qu'il est resté peu d'hommes en
+vie pour certifier leurs mérites en cette occasion: mais un _nuage de
+témoins_ est venu de cette brave armée qu'ils ont si généreusement et si
+pieusement mise en campagne pour recruter la _noble armée des martyrs_.
+
+[Note 300: La _morelle_, en anglais _night-shade_, mot à mot, ombre de
+la nuit, est une plante assez commune dans les champs: la couleur sombre
+de ses feuilles en font un emblème assez naturel de la tristesse.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+Si dans le cours de cette carrière triomphale, où ils recueilleront
+autant de cailloux qu'en recueillit l'armée de Caligula dans un triomphe
+semblable, prototype du leur;--si, dis-je, ils n'aperçoivent aucun de
+ces monumens qu'un peuple reconnaissant élève pour honorer ses
+bienfaiteurs, oui, quoiqu'il n'y ait pas même une enseigne qui veuille
+condescendre à déposer la tête du Sarrasin[301] pour la remplacer par
+l'image des conquérans de Walcheren, ils n'ont pas besoin de portrait,
+eux qui peuvent toujours avoir les honneurs de la caricature; ils n'ont
+point à regretter le manque de statue, eux qui se verront si souvent
+pendus en effigie. Mais leur popularité n'est pas bornée dans les
+étroites limites d'une île; il y a d'autres contrées où leurs mesures,
+et surtout leur conduite envers les catholiques les rendra éminemment
+populaires. S'ils sont aimés ici, en France ils doivent être adorés. Il
+n'y a pas de mesure plus contraire aux desseins et aux sentimens de
+Buonaparte que l'émancipation des catholiques; pas de plan de conduite
+plus favorable à ses projets que celui qui a été, est encore, et sera
+toujours, je le crains, suivi à l'égard de l'Irlande. Qu'est
+l'Angleterre sans l'Irlande, et qu'est l'Irlande sans les catholiques?
+C'est sur la base de votre tyrannie que Napoléon espère bâtir la sienne.
+L'oppression des catholiques doit inspirer tant de reconnaissance à son
+cœur, que sans aucun doute (comme il a dernièrement permis un
+renouvellement de communication) le prochain cartel amènera dans ce pays
+des cargaisons de porcelaines de Sèvres et de rubans (denrée, grandement
+recherchée, et de valeur égale en ce moment), de rubans de la
+Légion-d'Honneur pour le docteur Duigenan et ses disciples ministériels.
+Telle est cette popularité si bien gagnée, qui résulte de ces
+expéditions extraordinaires, si ruineuses pour nos finances et si
+inutiles à nos alliés; de ces singulières enquêtes, si favorables aux
+accusés, et si peu satisfaisantes pour le peuple, de ces victoires
+paradoxales, si honorables, nous dit-on, pour le nom anglais, mais si
+contraires aux vrais intérêts de la nation anglaise: surtout, telle est
+la récompense, de la conduite tenue par les ministres envers les
+catholiques.
+
+[Note 301: Une _tête de Sarrasin_ est une enseigne aussi fréquente en
+Angleterre que l'est chez nous _le lion d'or_, le _soleil d'or_, le _bon
+coing_, etc.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+J'ai à m'excuser auprès de la Chambre, qui, je l'espère, pardonnera à un
+jeune homme qui n'a pas l'habitude de réclamer souvent votre patience,
+d'avoir aujourd'hui si longuement tâché d'attirer votre attention. Mon
+opinion irrévocable est, comme mon vote le sera, en faveur de la motion.
+
+
+
+
+DISCOURS
+SUR LA PÉTITION DU MAJOR CARTWRIGHT,
+LE Ier JUIN 1813.
+
+Lord Byron se leva et dit:
+
+
+MILORDS,
+
+La pétition que je tiens, dans l'intention de la présenter à la Chambre,
+doit, si je ne me trompe, obtenir une attention particulière de la part
+de vos Seigneuries; en effet, quoiqu'elle ne soit signée que par un seul
+individu, elle contient des faits qui, s'ils ne sont pas contredits,
+demandent de fort sérieuses investigations. Le grief dont le
+pétitionnaire se plaint, n'est ni personnel, ni imaginaire. Ce grief ne
+lui est point particulier; il a été, il est encore ressenti par une
+foule d'autres personnes. Il n'y a aucun citoyen hors de ces murs, ni
+même, en vérité, dans cette enceinte, qui ne puisse demain être exposé à
+la même insulte et aux mêmes obstacles, dans l'accomplissement d'un
+devoir impérieux pour la restauration de la véritable constitution des
+trois royaumes, en pétitionnant pour la réforme du parlement[302]. Le
+pétitionnaire, milords, est un homme dont la longue vie a été consacrée
+à une lutte perpétuelle pour la liberté des citoyens, contre cette
+influence illégitime qui s'est sans cesse accrue, qui s'accroît encore,
+et qu'il est nécessaire de diminuer; et, quelque contraires que puissent
+être plusieurs esprits à ses dogmes politiques, peu de gens mettront en
+doute la pureté de ses intentions. Maintenant même, accablé d'années, et
+sujet aux infirmités qui accompagnent son âge, mais sans avoir rien
+perdu de son talent, ni de son inébranlable énergie,--_frangas, non
+flectes_[303],--il a reçu plus d'une blessure en combattant contre la
+corruption; et le nouvel outrage, la récente insulte dont il se plaint,
+peut lui laisser une cicatrice de plus, mais non le déshonorer. La
+pétition est signée par John Cartwright; et c'est pour la cause du
+peuple et du parlement, dans la légitime poursuite de cette réforme dans
+la représentation du pays, réforme qui est le meilleur service qui
+puisse être rendu tant au parlement qu'au peuple, que le major
+Cartwright a souffert l'indigne outrage qui fait le sujet principal de
+sa pétition à vos Seigneuries. Sa plainte est écrite dans un langage
+ferme, mais respectueux;--dans le langage d'un homme qui n'oublie pas sa
+propre dignité, mais en même tems a, je crois, un sentiment égal de la
+déférence due à la chambre. Le pétitionnaire avance, entre autres faits
+d'importance, sinon plus grande, au moins égale, pour tous ceux qui sont
+Bretons par les sentimens, comme par le sang et par la naissance, que le
+21 janvier 1813, à Huddersfield, lui et six autres personnes qui, à la
+nouvelle de son arrivée, s'étaient rendues auprès de lui, dans
+l'intention pure et simple de lui donner un témoignage de respect,
+furent saisies par les autorités civile et militaire, et tenues au
+secret pendant plusieurs heures, sous le poids d'une grossière et
+injurieuse prévention insinuée par l'officier commandant, relativement
+au caractère du pétitionnaire; que lui (le pétitionnaire), il fut enfin
+conduit devant un magistrat, et ne fut remis en liberté qu'après qu'un
+examen minutieux de ses papiers eut prouvé qu'il était non-seulement
+injuste mais matériellement impossible d'articuler contre lui une charge
+quelconque; et que, malgré la promesse et l'ordre exprès du président du
+tribunal, la copie du mandat d'arrêt lancé contre le pétitionnaire a été
+refusée sous divers prétextes, et n'a pu, jusqu'à cette heure, être
+obtenue. Les noms et la condition des parties intéressées se trouvent
+dans la pétition. Quant aux autres points dont il est question dans la
+pétition, je ne m'en occuperai pas maintenant, désireux que je suis de
+ne pas abuser du tems de la Chambre; mais j'appelle sincèrement
+l'attention de vos Seigneuries sur ces divers points.--C'est dans la
+cause du parlement et du peuple que la liberté individuelle de ce
+vénérable citoyen a été violée; et c'est, dans mon opinion, la plus
+haute marque de respect qu'il ait pu donner à la Chambre, que de
+recourir à votre justice, plutôt qu'à un appel à une cour inférieure.
+Quel que puisse être le sort de sa plainte, c'est pour moi une
+satisfaction, à la vérité, mêlée de regret en cette circonstance, que
+d'avoir eu l'occasion de dénoncer publiquement les obstacles auxquels le
+citoyen est exposé dans la poursuite du devoir le plus légitime et le
+plus impérieux,--celui d'obtenir, par voie de pétition, la réforme
+parlementaire. J'ai brièvement exposé le grief dont le pétitionnaire se
+plaint plus longuement. Vos Seigneuries adopteront, je l'espère, une
+mesure propre à donner pleine protection, pleine réparation au
+pétitionnaire, et non pas au pétitionnaire seul, mais au corps entier de
+la nation, insulté et blessé dans un de ses membres par l'interposition
+d'une autorité civile abusée et d'une force militaire illégale entre les
+citoyens et leur droit d'adresser des pétitions à leurs représentans.
+
+[Note 302: Le _jeu d'esprit_ suivant, adressé à M. Hobhouse sur son
+élection à Westminster, a été attribué à Lord Byron. On le rappelle ici
+à cause de son rapport au sujet en question:
+
+ «_Mors janua vitæ_.»
+
+ _Would you get to the house through the true gate,
+ Much quicker than even whig Charley went?
+ Let Parliament send you to Newgate--
+ And Newgate will send you to--Parliament_.
+
+«Voulez-vous gagner la Chambre par la véritable porte, beaucoup plus
+vite même que le whig Charley n'y parvint? Faites-vous envoyer par le
+Parlement à Newgate, et Newgate vous enverra au Parlement.
+
+(_N. d'un édit. anglais_.)]
+
+[Note 303: On peut le briser, non le fléchir.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+Sa Seigneurie présenta alors la pétition du major Cartwright: on en fit
+lecture. Plainte y était faite de ce qui était arrivé à Huddersfield, et
+des entraves opposées au droit de pétition dans plusieurs endroits de la
+partie septentrionale du royaume.
+
+
+Sa Seigneurie fit la motion que la pétition fût prise en
+considération[304].
+
+[Note 304: _Should be laid on table_, mot à mot, «fût mise sur la
+table.»
+
+(N. du Tr.)]
+
+
+Plusieurs pairs ayant parlé sur la question, Lord Byron répliqua qu'il
+avait, par des motifs de devoir, présenté cette pétition à l'examen de
+leurs Seigneuries. Un noble comte avait prétendu que ce n'était pas une
+pétition, mais un discours; et que, comme elle ne contenait aucune
+prière, elle ne devait pas être accueillie.--Quelle était la nécessité
+d'une prière? Si ce mot devait être employé dans son sens propre, leurs
+Seigneuries ne pouvaient attendre qu'aucun homme adressât une prière à
+d'autres hommes.--Il n'avait rien autre chose à dire, sinon que la
+pétition, quoique conçue dans certains passages en termes peut-être trop
+forts, ne contenait aucune phrase inconvenante, mais était écrite dans
+un style fort respectueux envers leurs Seigneuries, il espérait donc que
+leurs Seigneuries prendraient la pétition en considération.
+
+FIN DES DISCOURS PARLEMENTAIRES.
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de lord Byron.
+ Volume 4., by George Gordon Byron
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE LORD BYRON ***
+
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+opportunities to fix the problem.
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
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+
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+ Chief Executive and Director
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+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+works.
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