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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 02:33:11 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of A fond de cale, by Mayne Reid
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: A fond de cale
+
+Author: Mayne Reid
+
+Translator: Henriette Loreau
+
+Release Date: October 12, 2008 [EBook #26894]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK A FOND DE CALE ***
+
+
+
+
+Produced by Laurent Vogel, Pierre Lacaze and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+BIBLIOTHÈQUE ROSE ILLUSTRÉE
+
+CAPITAINE MAYNE-REID
+
+À FOND DE CALE
+
+VOYAGE D'UN JEUNE MARIN À TRAVERS LES TÉNÈBRES
+
+TRADUIT DE L'ANGLAIS AVEC L'AUTORISATION DE L'AUTEUR PAR Mme HENRIETTE
+LOREAU ET ILLUSTRÉ DE 12 GRANDES VIGNETTES
+
+NOUVELLE ÉDITION
+
+PARIS
+
+LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
+
+1894
+
+PRIX: 2 FRANCS 25
+
+Tous droits réservés
+
+
+
+
+OUVRAGES DU MÊME AUTEUR PUBLIÉS DANS LA BIBLIOTHÈQUE ROSE ILLUSTRÉE PAR
+LA LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
+
+
+ À fond de cale, avec 12 vignettes. 1 volume.
+ Bruin, ou les Chasseurs d'ours, avec 8 grandes vignettes. 1 volume.
+ Les Chasseurs de plantes, avec 12 grandes vignettes. 1 vol.
+ Les Chasseurs de girafes, avec 10 grandes vignettes. 1 volume.
+ Les Exilés dans la forêt, avec 12 grandes vignettes. 1 volume.
+ Les Grimpeurs de rochers, avec 20 grandes vignettes. 1 vol.
+ Les Peuples étranges, avec 24 vignettes. 1 volume.
+ Les Vacances des jeunes Boërs, avec 12 grandes vignettes. 1 volume.
+ Les Veillées de chasse, avec 43 vignettes. 1 volume.
+ L'Habitation du désert, avec 24 vignettes. 1 volume.
+ La Chasse au Léviathan, avec 51 vignettes. 1 volume.
+ Les Naufragés de la «Calypso», avec 55 vignettes. 1 volume.
+
+Prix de chaque volume, broché: 2 fr. 25 c.
+
+La reliure en percaline rouge se paye en sus: tranches jaspées, 1 fr.;
+tranches dorées, 1 fr. 25
+
+Coulommiers.--Imp. PAUL BRODARD.
+
+[Illustration: Mon auditoire.]
+
+
+
+
+À FOND DE CALE.
+
+
+
+
+CHAPITRE I.
+
+Mon auditoire.
+
+
+Mon nom est Philippe Forster, et je suis maintenant un vieillard.
+J'habite un petit village paisible, situé au fond d'une grande baie,
+l'une des plus étendues qu'il y ait dans tout le royaume.
+
+Bien que mon village se glorifie d'être un port de mer, j'ai eu raison
+de le qualifier de paisible; jamais épithète ne fut plus méritée. On y
+trouve cependant un môle de granit, et, en général, on remarque le long
+de ce petit môle deux sloops[1], un ou deux schooners[2], et de temps en
+temps un brick[3]. Les grands vaisseaux ne peuvent pas entrer dans le
+port; mais on y voit toujours un grand nombre de barques, les unes
+traînées sur la grève, les autres glissant sur l'onde, aux environs de
+la baie. Vous en concluez sans doute que la pêche est la principale
+industrie de mon village, et vous avez raison.
+
+ [1] Sloop, qui se prononce _sloup_, est le nom d'un navire qui n'a
+ qu'un mât, et qui, destiné au cabotage, est construit pour naviguer
+ près des côtes.
+
+ [2] Petit bâtiment ayant deux mâts et qui est gréé comme une goëlette.
+
+ [3] Bâtiment ayant un grand mât et un mât de misaine, et qui porte des
+ hunes.
+
+C'est là que je suis né, et mon intention est d'y mourir.
+
+Malgré cela, mes concitoyens savent très-peu de chose à mon égard. Ils
+m'appellent capitaine Forster, ou plus spécialement capitaine, comme
+étant la seule personne qui dans le pays ait quelque droit à cette
+qualification.
+
+Je ne la mérite même pas: je n'ai jamais été dans l'armée, et j'ai tout
+simplement dirigé un navire du commerce; en d'autres termes je n'ai
+droit qu'au titre de patron; mais la politesse de mes concitoyens me
+donne celui de capitaine.
+
+Ils savent que j'habite une jolie maisonnette à cinq cents pas du
+village, en suivant la grève, et que je vis complétement seul, car ma
+vieille gouvernante ne peut pas être considérée comme me tenant
+compagnie, ils me voient tous les jours traverser leur bourgade, mon
+télescope sous le bras, me rendre sur le môle, parcourir la mer jusqu'à
+l'horizon avec ma lunette, et revenir chez moi, ou flâner sur la côte
+pendant une heure ou deux. C'est à peu près tout ce que ces braves gens
+connaissent de ma personne, de mes habitudes, et de mon histoire.
+
+Le bruit court parmi eux que j'ai été un grand voyageur. Ils savent que
+j'ai une bibliothèque nombreuse, que je lis beaucoup, et se sont mis
+dans la tête que je suis un savant miraculeux.
+
+J'ai fait de grands voyages, il est vrai, et je consacre à la lecture
+une grande partie de mon temps; mais ces bons villageois se trompent
+fort, quant à l'étendue de mon savoir. J'ai été privé des avantages
+d'une bonne éducation; et le peu de connaissances que j'ai acquises l'a
+été sans maître, pendant les courts loisirs que m'a laissés une vie
+active.
+
+Cela vous étonne que je sois si peu connu dans l'endroit où je suis né;
+mais la chose est bien simple: je n'avais pas douze ans lorsque j'ai
+quitté le pays, et j'en suis resté plus de quarante sans y remettre les
+pieds.
+
+J'étais parti enfant, je revenais la tête grise, et complétement oublié
+de ceux qui m'avaient vu naître. C'est tout au plus s'ils avaient
+conservé le souvenir de mes parents. Mon père, qui d'ailleurs était
+marin, n'avait presque jamais été chez lui; et tout ce que je me
+rappelle à son égard, c'est le chagrin que je ressentis lorsqu'on vint
+nous apprendre qu'il avait fait naufrage, et que son bâtiment s'était
+perdu corps et biens. Ma mère, hélas! ne lui survécut pas longtemps; et
+leur mort était déjà si éloignée de nous, à l'époque de mon retour,
+qu'on ne doit pas être surpris de ce qu'ils étaient oubliés. C'est ainsi
+que je fus étranger dans mon pays natal.
+
+Ne croyez pas néanmoins que je vive dans un complet isolement; si j'ai
+quitté la marine avec l'intention de finir mes jours en paix, ce n'est
+pas un motif pour que j'aie l'humeur taciturne et le caractère morose.
+J'ai toujours aimé la jeunesse, et, bien que je sois vieux aujourd'hui,
+la société des jeunes gens m'est extrêmement agréable, surtout celle des
+petits garçons. Aussi puis-je me vanter d'être l'ami de tous les gamins
+de la commune. Nous passons ensemble des heures entières à faire enlever
+des cerfs-volants, et à lancer de petits bateaux, car je me rappelle
+combien ces jeux m'ont donné de plaisir lorsque j'étais enfant.
+
+Ces marmots joyeux ne se doutent guère que le vieillard qui les amuse,
+et qui partage leur bonheur, a passé la plus grande partie de son
+existence au milieu d'aventures effrayantes et de dangers imminents.
+
+Toutefois il y a dans le village plusieurs personnes, qui connaissent
+quelques chapitres de mon histoire; elles les tiennent de moi-même, car
+je n'ai aucune répugnance à raconter mes aventures à ceux qu'elles
+peuvent intéresser; et j'ai trouvé dans cet humble coin de terre un
+auditoire qui mérite bien qu'on lui raconte quelque chose. Nous avons
+près de notre bourgade une école, célèbre dans le canton; elle porte le
+titre pompeux d'_établissement destiné à l'éducation des jeunes
+gentlemen_, et c'est elle qui me fournit mes auditeurs les plus
+attentifs.
+
+Habitués à me voir sur le rivage, où ils me rencontraient dans leurs
+courses joyeuses, et devinant à ma peau brune et à mes allures que
+j'avais été marin, ces écoliers s'imaginèrent qu'il m'était arrivé mille
+incidents étranges dont le récit les intéresserait vivement. Nous fîmes
+connaissance, je fus bientôt leur ami, et à leur sollicitation je me mis
+à raconter divers épisodes de ma carrière. Il m'est arrivé souvent de
+m'asseoir sur la grève et d'y être entouré par une foule de petits
+garçons, dont la bouche béante et les yeux avides témoignaient du
+plaisir que leur faisait mon récit.
+
+J'avoue sans honte que j'y trouvais moi-même une satisfaction réelle:
+les vieux marins, comme les anciens soldats, aiment tous à raconter
+leurs campagnes.
+
+Un jour, étant allé sur la plage dès le matin, j'y trouvai mes petits
+camarades, et je vis tout de suite qu'il y avait quelque chose dans
+l'air. La bande était plus nombreuse que de coutume, et le plus grand de
+mes amis tenait à la main un papier plié en quatre, et sur lequel se
+trouvait de l'écriture.
+
+Lorsque j'arrivai près de la petite troupe, le papier me fut offert en
+silence; je l'ouvris, puisque c'était à moi qu'il était adressé, et je
+reconnus que c'était une pétition, signée de tous les individus
+présents; elle était conçue en ces termes:
+
+«Cher capitaine, nous avons congé pour la journée entière, et nous ne
+voyons pas de moyen plus agréable de passer notre temps que d'écouter
+l'histoire que vous voudrez bien nous dire. C'est pourquoi nous prenons
+la liberté de vous demander de vouloir bien nous faire le plaisir de
+nous raconter l'un des événements de votre existence. Nous préférerions
+que ce fût quelque chose d'un intérêt palpitant; cela ne doit pas vous
+être difficile, car on dit qu'il vous est arrivé des aventures bien
+émouvantes dans votre carrière périlleuse. Choisissez néanmoins, cher
+capitaine, ce qui vous sera le plus agréable à raconter; nous vous
+promettons d'écouter attentivement; car nous savons tous combien cette
+promesse nous sera facile à tenir.
+
+«Accordez-nous, cher capitaine, la faveur qui vous est demandée, et tous
+ceux qui ont signé cette pétition vous en conserveront une vive
+reconnaissance.»
+
+Une requête aussi poliment faite ne pouvait être refusée; je n'hésitai
+donc pas à satisfaire au désir de mes petits camarades, et je choisis,
+entre tous, le chapitre de ma vie qui me parut devoir leur offrir le
+plus d'intérêt, puisque j'étais enfant moi-même lorsque m'arriva cette
+aventure. C'est l'histoire de ma première expédition maritime, et les
+circonstances bizarres qui l'ont accompagnée me firent donner pour titre
+à mon récit: _Voyage au milieu des ténèbres_.
+
+J'allai m'asseoir sur la grève, en pleine vue de la mer étincelante, et
+disposant mes auditeurs en cercle autour de moi, je pris la parole
+immédiatement.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+Sauvé par des cygnes.
+
+
+Dès ma plus tendre enfance j'ai eu pour l'eau une véritable passion;
+j'aurais été canard, ou chien de Terre-Neuve, que je ne l'aurais pas
+aimée davantage. Mon père avait été marin, comme son père et son
+grand'père, et il est possible que j'aie hérité de ce goût qui était
+dans la famille. Toujours est-il que j'avais pour l'eau un amour aussi
+passionné que si elle eût été mon élément. On m'a dit plus d'une fois
+combien il fut difficile de m'éloigner des mares et des étangs dès que
+j'eus la force de me traîner sur leurs bords. C'est en effet dans une
+pièce d'eau que m'est arrivée ma première aventure; je me la rappelle
+fort bien, et je vais vous la conter pour vous donner une preuve de mes
+penchants aquatiques.
+
+J'étais, à cette époque, un tout petit garçon, juste assez grand pour
+courir de côté et d'autre, et à l'âge où l'on s'amuse à lancer des
+bateaux de papier. Je construisais mes embarcations moi-même avec les
+feuillets d'un vieux livre, ou un morceau de journal, et je portais ma
+flotille sur la mare qui était mon océan. Je ne tardai pas néanmoins à
+mépriser le bateau de papier; j'étais parvenu, après six mois d'épargne,
+à pouvoir acquérir un sloop ayant tous ses agrès, et qu'un vieux pêcheur
+avait construit pendant ses moments de loisir.
+
+Mon petit vaisseau n'avait que quinze centimètres de longueur à la
+quille, mais bien près de huit de large, et son tonnage pouvait être de
+deux cent cinquante grammes. Chétif bâtiment, direz-vous; néanmoins il
+me paraissait aussi grand, aussi beau qu'un trois-ponts.
+
+La mare de la basse-cour me sembla trop étroite, et je me mis en quête
+d'une pièce d'eau assez vaste pour que mon navire pût faire valoir la
+supériorité de sa marche.
+
+Je trouvai bien vite un grand bassin, que je me plus à nommer un lac, et
+dont les ondes, aussi transparentes que le cristal, étaient ridées à la
+surface par une brise imperceptible, mais cependant suffisante pour
+gonfler les voiles de mon sloop, qui gagna l'autre bord avant que j'y
+fusse arrivé pour le recevoir.
+
+Que de fois nous avons lutté de vitesse, dans ces courses où j'étais
+vainqueur ou vaincu, suivant que la brise était plus ou moins favorable
+à mon embarcation!
+
+Il faut vous dire que ce bel étang, près duquel j'ai passé les heures
+les plus joyeuses de mon enfance, était situé dans un parc du voisinage,
+et appartenait par conséquent au propriétaire du parc. Celui-ci
+néanmoins était assez bon pour permettre aux habitants de la commune de
+se promener chez lui autant que bon leur semblait, et n'empêchait ni les
+petits garçons de faire naviguer leurs bateaux sur le bassin, ni les
+hommes de jouer à la balle dans l'une de ses clairières, pourvu que l'on
+ne touchât pas aux plantes qui tapissaient les murailles, et qu'on
+respectât les arbrisseaux qui formaient les massifs. Tout le monde était
+si reconnaissant de la bonté du propriétaire, que je n'ai jamais entendu
+dire qu'on eût fait le moindre dégât chez lui.
+
+Ce parc existe toujours, vous en connaissez les murs; mais l'excellent
+homme qui le possédait autrefois est mort depuis de longues années; il
+était déjà vieux à l'époque dont je vous parle, et qui date de soixante
+ans.
+
+Si mes souvenirs sont exacts, on voyait alors sur le bassin une
+demi-douzaine de cygnes, et d'autres oiseaux aquatiques dont l'espèce
+était rare. C'était pour les enfants un grand plaisir que de donner à
+manger à ces jolies créatures; quant à moi je n'allais jamais au parc
+sans avoir les poches pleines.
+
+Il en résulta que ces oiseaux, particulièrement les cygnes, étaient
+devenus si familiers qu'ils venaient chercher ce que nous leur
+présentions, et nous mangeaient dans la main, sans la moindre frayeur.
+
+Nous avions surtout une manière extrêmement amusante de leur donner la
+pâture: le bord du petit lac s'élevait, d'un côté, à plus d'un mètre;
+l'eau était profonde en cet endroit, et comme la rive se trouvait pour
+ainsi dire à pic, il était presque impossible de la gravir. C'est là que
+nous attirions les cygnes, qui, du reste, y venaient d'eux-mêmes
+lorsqu'ils nous voyaient arriver. Nous placions un petit morceau de pain
+au bout d'une baguette fendue, et tenant cette baguette au-dessus des
+oiseaux, à la plus grande hauteur possible, nous avions la joie de voir
+les cygnes allonger leur grand cou, et sauter en l'air de temps en temps
+pour saisir la bouchée de pain, absolument comme un chien aurait pu le
+faire.
+
+Un jour, étant arrivé de très-bonne heure sur la bord du petit lac, je
+n'y trouvai pas mes camarades. J'avais mon petit bateau sous le bras; je
+le lançai comme d'habitude, et me disposai à le rejoindre sur l'autre
+rive, au moment où il y aborderait.
+
+C'était à peine s'il y avait un souffle dans l'air, et mon petit sloop
+marchait avec lenteur; je n'étais donc pas pressé, et je me mis à flâner
+sur le bord du bassin. En quittant la maison, je n'avais pas oublié les
+cygnes; ils étaient mes favoris, et je crains bien, quand j'y pense, que
+mon affection pour eux ne m'ait poussé plus d'une fois à commettre de
+légers vols; il faut avouer que les tranches de pain qui remplissaient
+mes poches avaient été, ce jour-là, prises en cachette au buffet.
+
+Quelle que soit la manière dont je me les étais procurées, toujours
+est-il que les tartines étaient nombreuses, et qu'en arrivant à
+l'endroit où la berge s'élevait tout à coup, je m'y arrêtai pour
+distribuer aux cygnes leur pitance quotidienne.
+
+Tous les six, les ailes frémissantes, le cou fièrement arqué,
+traversèrent le bassin pour venir à ma rencontre, et furent bientôt
+devant la place que j'occupais. Le bec ouvert et tendu, les yeux
+ardents, ils épièrent mes moindres gestes, et prirent une à une les
+bouchées de pain que je tenais au-dessus de leurs têtes. J'avais presque
+vidé mes poches, quand la motte de terre sur laquelle j'étais perché se
+détacha brusquement et glissa dans le bassin.
+
+Je tombai dans l'eau en faisant le même bruit qu'une pierre, et comme
+elle, je serais allé au fond, si ma chute ne s'était faite au milieu des
+cygnes, qui furent sans doute extrêmement étonnés.
+
+Je ne savais pas nager; mais l'instinct de la conservation, qui se
+retrouve chez toutes les créatures, me fit lutter contre le péril.
+J'étendis les mains au hasard, et cherchant, comme tous les noyés, à
+saisir un objet quelconque, ne fût-ce même qu'un brin de paille, je
+rencontrai quelque chose dont je m'emparai vivement, et à laquelle je
+m'attachai avec la force du désespoir.
+
+À mon premier plongeon, mes yeux et mes oreilles avaient été pleins
+d'eau, et je savais à peine ce qui se passait autour de moi. J'entendais
+le bruit que faisaient les cygnes en fuyant avec terreur; mais ce n'est
+qu'au bout d'un instant que j'eus conscience d'avoir saisi la patte du
+plus gros et du plus vigoureux de la bande. La peur avait décuplé ses
+forces et il me traînait rapidement vers l'autre bord, en agitant les
+ailes comme s'il eût cherché à s'envoler. Je ne sais pas comment aurait
+fini l'aventure, si le voyage que l'oiseau me faisait faire avait duré
+longtemps. Quand je dis que je ne le sais pas. Il est facile de deviner
+quel événement tragique eût terminé cet épisode; l'eau pénétrait dans ma
+bouche, elle m'entrait dans les narines, je commençais à perdre
+connaissance, et je serais mort en moins de quelques minutes.
+
+Juste au moment critique où je sentais la vie m'abandonner, quelque
+chose de rude me froissa les deux genoux; c'était le gravier qui se
+trouvait au fond du lac, et je n'avais plus qu'à me relever pour avoir
+la tête au-dessus de l'eau.
+
+Je n'hésitai pas une seconde, ainsi que vous le pensez bien; j'étais
+trop heureux de mettre un terme à cette promenade périlleuse, et je
+lâchai la patte de mon cygne, qui s'envola immédiatement, et qui s'éleva
+dans l'air en jetant des cris sauvages.
+
+[Illustration: Je lâchai la patte de mon cygne qui s'envola
+immédiatement.]
+
+Quant à moi, j'étais debout, n'ayant plus d'eau que jusqu'à l'aisselle,
+et après un nombre considérable d'éternuments, compliqués de toux et de
+hoquets, je me dirigeai en chancelant vers la rive, où je remis pied à
+terre avec satisfaction.
+
+J'avais eu tellement peur que je ne pensais pas à regarder où pouvait
+être mon sloop; je lui laissai finir paisiblement sa traversée, et
+courant aussi vite que mes jambes pouvaient le faire, je ne m'arrêtai
+qu'à la maison, où j'allai me mettre devant le feu pour sécher mes
+habits.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+Nouveau péril.
+
+
+Vous croyez peut-être que la leçon que j'avais reçue, en tombant dans le
+bassin, était assez forte pour qu'à l'avenir je craignisse d'approcher
+de l'eau. Pas le moins du monde; à cet égard l'expérience ne me servit
+pas, mais elle me fut utile sous un autre rapport: elle me fit
+comprendre l'avantage que possède un bon nageur, et sous l'impression du
+péril que je venais de courir dans le parc, je résolus de faire tous mes
+efforts pour apprendre à nager.
+
+Ma mère m'y encouragea vivement; et dans une de ses lettres, mon père,
+qui était en voyage, approuva cette résolution; il désigna même la
+méthode que je devais employer; je m'empressai de suivre ses conseils,
+et je m'appliquai à le satisfaire, car je savais que l'un de ses voeux
+était de me voir réussir. Tous les jours, en sortant de l'école, souvent
+deux fois dans la journée, pendant les grandes chaleur, je me plongeais
+dans la mer, où je battais l'eau, et me démenais avec l'animation d'un
+jeune marsouin. Quelques-uns de mes camarades, plus âgés que moi, me
+donnèrent une ou deux leçons, et j'eus bientôt le plaisir de faire la
+planche sans le secours de personne. Je me rappelle combien je me sentis
+fier lorsque j'eus accompli ce haut fait natatoire, et la sensation
+délicieuse que j'éprouvai la première fois que je flottai sur le dos.
+
+Permettez à ce sujet-là que je vous donne un conseil: croyez-moi, suivez
+mon exemple, apprenez à nager. Vous pouvez en avoir besoin plus tôt que
+vous ne le pensez. Demain, peut-être, vous regretterez votre impuissance
+en voyant mourir le compagnon que vous auriez pu sauver; et qui vous dit
+que tôt ou tard cela ne vous sauvera pas vous-même?
+
+À présent que les voyages se multiplient chaque jour, on a bien plus de
+chances de se noyer que l'on n'en avait autrefois: presque tout le monde
+s'embarque, traverse la mer, descend les fleuves; le nombre des
+individus qui, pour leurs affaires ou leur plaisir, s'exposent à tomber
+dans l'eau est incroyable; et, parmi ces voyageurs, une proportion,
+malheureusement bien grande, est noyée, surtout dans les années de
+tempête. Je ne veux pas dire qu'un nageur, même le plus fort que l'on
+connaisse, puisse gagner la terre s'il fait naufrage au milieu de
+l'Atlantique, ou seulement du Pas-de-Calais, mais on peut gagner une
+chaloupe, une cage à poules, une esparre, une planche ou un tonneau; les
+faits sont là qui prouvent que bien des gens ont été sauvés par des
+moyens aussi chétifs. Un navire peut être en vue, se diriger vers la
+scène du désastre, et le bon nageur peut l'atteindre, ou se soutenir sur
+les flots jusqu'à son arrivée, tandis que les malheureux qui ne savaient
+pas nager sont tombés au fond de la mer.
+
+Vous savez d'ailleurs que ce n'est pas au milieu des océans que se
+perdent la plupart des vaisseaux; la tempête est rarement assez forte
+pour briser un navire en pleine mer; il faut pour cela qu'elle ait,
+suivant une expression de matelots, déchargé tous ses canons; c'est en
+général en vue du port ou sur le rivage même que les bâtiments sont
+détruits. Vous comprenez combien, en pareil cas, il est précieux de
+savoir nager; il y a tous les ans plusieurs centaines d'individus qui
+périssent à cent mètres d'une côte. De semblables catastrophes arrivent
+dans les rivières: un bateau chavire, et les gens qui s'y trouvaient
+sont noyés à quelques brasses de la rive.
+
+Tous ces faits sont connus; ils se passent à la face de toute la terre,
+et l'on se demande comment tout le monde ne se tient pas pour averti, et
+n'apprend pas à nager.
+
+On est surpris de ne pas voir les gouvernements pousser la jeunesse à
+acquérir un talent aussi précieux.
+
+Il serait tout au moins facile d'engager ceux qui voyagent sur mer à se
+munir d'un appareil de sauvetage: ce serait une précaution à la fois
+simple et peu coûteuse, et qui sauverait tous les ans plusieurs milliers
+de personnes; je puis en donner la preuve.
+
+Les gouvernements prennent le soin tout spécial de taxer les voyageurs,
+en les obligeant à se munir d'un papier inutile; mais ils se soucient
+fort peu, quand ils ont votre argent, que vous et votre passeport alliez
+au fond de la mer.
+
+Peu importe, jeune lecteur; que ce soit oui ou non le désir de ceux qui
+vous gouvernent, croyez-moi, apprenez à nager; commencez dès
+aujourd'hui, si la saison le permet, et ne manquez pas un seul jour de
+vous y exercer, tant que le froid n'y mettra pas obstacle. Soyez bon
+nageur avant d'arriver à l'âge où vous n'aurez plus de loisirs, où tous
+vos instants seront consacrés aux exigences de la vie, aux devoirs d'une
+profession, à tous ceux qui remplissent la carrière de l'homme; vous
+courez d'ailleurs le risque d'être noyé, bien avant l'époque où poussera
+votre moustache.
+
+Quant à moi, j'ai failli bien souvent être victime de ma passion pour la
+mer; les ondes que j'aimais tant semblaient désireuses de m'engloutir;
+et je les aurais accusées d'ingratitude, si je n'avais su que les vagues
+ne raisonnent pas, et sont dépourvues de responsabilité.
+
+Quelques semaines s'étaient écoulées depuis mon plongeon dans l'étang,
+et j'apprenais à nager depuis plusieurs jours, lorsque je fus sur le
+point de terminer, par une catastrophe, mes exercices aquatiques.
+
+Ce n'est pas dans la pièce d'eau où s'ébattaient les cygnes qu'arriva
+cette aventure; car il n'était pas permis de se baigner dans l'intérieur
+du parc; mais lorsqu'on vit au bord de la mer on n'a pas besoin d'un
+étang pour s'ébattre dans l'eau; et c'est au sein des vagues que
+j'appris à nager.
+
+La baie où les habitants de notre village avaient coutume de se baigner
+n'était pas précisément l'endroit qu'ils auraient dû choisir; non pas
+que la grève n'y fût belle, avec son sable jaune et ses coquilles
+blanches; mais on rencontrait sous le flot limpide un courant dont il
+était dangereux d'approcher, à moins d'être un excellent et vigoureux
+nageur.
+
+Quelqu'un s'était noyé par l'effet de ce courant; toutefois, il y avait
+si longtemps, que le fait était passé à l'état de légende; et si, plus
+récemment, deux ou trois baigneurs avaient été entraînés vers la haute
+mer, ils avaient été sauvés par les bateaux qu'on avait envoyés à leur
+secours.
+
+Les anciens du village, c'est-à-dire ceux dont l'opinion avait le plus
+d'importance, n'aimaient pas qu'on racontât ces accidents, et haussaient
+les épaules quand on en parlait devant eux. Je me rappelle avoir été
+frappé de leur réserve à cet égard; quelques-uns allaient même jusqu'à
+nier l'existence du courant, tandis que les autres se contentaient
+d'affirmer qu'il était inoffensif. J'avais remarqué néanmoins qu'ils ne
+permettaient pas à leurs enfants de se baigner à cet endroit.
+
+Ce ne fut que plus tard, lorsqu'après quarante années d'aventures, je
+revins au lieu de ma naissance, que je devinai le motif de la réserve de
+mes concitoyens. Notre village est, comme vous savez, l'un des points de
+la côte où l'on prend des bains de mer, et il doit une partie de sa
+prospérité aux baigneurs qui viennent successivement y passer quelques
+semaines. On conçoit dès lors que si la baie avait une mauvaise
+réputation, on n'aurait plus personne, et il faudrait renoncer au
+bénéfice que nous procurent les bains. C'est pourquoi les sages de la
+commune vous estiment d'autant plus que vous parlez moins de leur
+courant.
+
+Toujours est-il qu'en dépit des négations de nos prudents villageois, il
+m'arriva de me noyer dans la baie.
+
+«Pas tout à fait, direz-vous, puisque vous n'êtes pas mort.» Je n'en
+sais rien; la chose est fort douteuse. Je n'avais plus ni le sentiment
+de la vie, ni celui de la douleur: on m'eût coupé en mille morceaux que
+je ne l'aurais pas senti; et je ne serais plus de ce monde, à dater de
+cette époque, si quelqu'un ne s'en était pas mêlé, un beau jeune homme
+du village, un batelier qui s'appelait Henry Blou, et qui m'a rendu à
+l'existence.
+
+L'accident par lui-même n'a rien d'extraordinaire, et, si je le raconte,
+c'est pour vous montrer comment je fis connaissance avec ce brave Henry,
+dont les habitudes et l'exemple devaient tant influer sur mon avenir.
+
+Je m'étais rendu sur la plage avec l'intention de me baigner, comme je
+le faisais tous les jours, et, soit méprise, soit envie d'explorer un
+nouveau coin de la baie, je me dirigeai précisément vers l'un des
+endroits les plus mauvais du courant. À peine étais-je dans l'eau qu'il
+me saisit et m'emporta vers la pleine mer, à une distance qu'il m'aurait
+été impossible de franchir pour regagner la côte. Soit, en outre, que la
+frayeur paralysât mes forces, car j'avais conscience du péril où je me
+trouvais, soit que je fusse vraiment incapable de lutter plus longtemps,
+je cessai mes efforts, et je coulai à fond comme une pierre.
+
+Je me souviens confusément d'avoir aperçu un bateau près de l'endroit où
+j'avais cessé de nager: un homme était dans ce bateau, puis tout a
+disparu; un bruit semblable aux roulements du tonnerre emplissait mes
+oreilles, et ma connaissance s'éteignit tout à coup, ainsi que la flamme
+d'une bougie qu'on a soufflée.
+
+Je ne sais plus ce qui arriva jusqu'au moment où je me sentis revivre.
+Lorsque j'ouvris les yeux, un jeune nomme était penché au-dessus de moi;
+il me frictionna tout le corps, me pétrit le ventre, me souffla dans la
+bouche, exécuta diverses manoeuvres plus singulières les unes que les
+autres, et me chatouilla les narines avec les barbes d'une plume.
+
+C'était Henry Blou qui me rappelait à la vie. Dès qu'il m'eut sauvé, il
+me prit dans ses bras et me porta chez ma mère, qui devint presque folle
+en me recevant ainsi. On me versa un peu de vin dans la gorge, on
+m'enveloppa de couvertures, on m'entoura de briques chaudes, de
+bouteilles d'eau bouillante; on me fit respirer du vinaigre et des sels;
+bref, on m'entoura des soins les plus minutieux et les plus tendres.
+
+Au bout de vingt-quatre heures, j'étais sur pied, tout aussi vif, tout
+aussi bien portant que jamais; et cette leçon, qui aurait dû servir à me
+mettre en garde contre mon élément favori, fut entièrement perdue, comme
+vous le montrera la suite de cette histoire.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+En mer.
+
+
+Bien loin de me guérir de mes goûts nautiques, le péril auquel je venais
+d'échapper ne fit qu'augmenter la passion que j'avais toujours eue pour
+la mer.
+
+Ma reconnaissance pour le jeune homme qui m'avait sauvé devint bientôt
+une affection profonde. Henry n'était pas seulement courageux, mais
+aussi bon qu'il était brave; et je n'ai pas besoin de vous dire que je
+l'aimais de tout mon coeur. Du reste, il semblait bien me le rendre; car
+il agissait à mon égard comme si les rôles avaient été changés, et que
+ce fût moi qui l'eusse arraché à la mort. Que de peines il se donna pour
+me rendre bon nageur, et pour m'enseigner à faire usage d'une rame! si
+bien qu'en très-peu de temps j'appris à m'en servir, et que je ramais
+beaucoup mieux que pas un enfant de mon âge. Mes progrès furent si
+rapides que bientôt je pus manier les deux rames, et faire avancer ma
+barque sans le secours de personne. J'étais fier de ce haut fait; et
+jugez de mon orgueil lorsque, honoré de la confiance du maître, j'allais
+prendre son bateau dans une petite anse où il était amarré, afin de le
+conduire à quelque point de la côte, où Henry m'attendait. Il arriva
+bien qu'en passant près du rivage ou d'un sloop immobile, j'entendais
+certaines voix ironiques se récrier sur ma présomption apparente: «Un
+beau gaillard pour manier une paire de rames! Ohé! vous autres,
+regardez-moi ce bambin qui tette encore sa mère, et qui se mêle de
+conduire un bateau!» Et les rires se joignaient aux railleries. Que me
+faisaient ces insultes? Au lieu de me mortifier, elles doublaient mon
+ardeur, et je montrais qu'en dépit de ma petitesse, je pouvais conduire
+ma barque, non-seulement dans la direction voulue, mais encore aussi
+vite que la plupart de ceux qui avaient deux fois ma taille.
+
+Au bout de quelque temps, personne, excepté les étrangers, ne pensa plus
+à se moquer de mon audace; chacun dans le village connaissait mon
+adresse, et, malgré mon peu d'années, on me parlait avec respect.
+Quelquefois ils m'appelaient en riant le petit marin ou le jeune
+matelot; mais c'était avec bienveillance, et ils finirent par me
+baptiser du nom de petit Loup de mer, qui prévalut sur tous les autres.
+
+Ma famille avait d'ailleurs l'intention de me faire entrer dans la
+marine: je devais accompagner mon père dans son prochain voyage, et,
+toujours habillé en matelot, mon costume était irréprochable; vareuse de
+drap bleu, large pantalon du même, cravate de soie noire et collet
+rabattu. C'était sans doute à la manière dont je portais cet uniforme
+que j'avais dû mon dernier sobriquet. J'aimais ce nom de petit Loup de
+mer, qui flattait mon amour-propre; il me plaisait d'autant plus que
+c'était Henry Blou qui me l'avait donné le premier.
+
+À cette époque, Henry Blou commençait à prospérer: il avait deux
+embarcations dont il était propriétaire. La plus grande, qu'il appelait
+sa yole[4], lui servait lorsqu'il avait trois ou quatre personnes à
+conduire. Il venait d'acheter l'autre, qui était beaucoup plus petite,
+et ne la prenait que lorsqu'il n'avait qu'un passager. Dans la saison
+des bains, où il y a chaque jour des parties de plaisir, la yole était
+continuellement en réquisition, et le petit canot restait dans la crique
+où il était amarré. J'avais alors la permission d'en user librement, et
+de le manoeuvrer tout seul, ou d'emmener un camarade si la chose me
+plaisait. Je ne manquais pas d'en profiter, ainsi que vous le pensez
+bien. Dès que je sortais de l'école, je me rendais à l'endroit où se
+trouvait le petit canot, et je me promenais dans le port, que je
+parcourais dans tous les sens. Il était rare que je n'eusse pas un
+compagnon; la plupart de mes camarades partageaient mes goûts maritimes,
+et plus d'un parmi eux m'enviait le privilége d'être le maître d'un
+bateau.
+
+ [4] Embarcation légère, allant à la voile et avec des avirons, et qui
+ dans la marine de l'État sert généralement aux officiers supérieurs.
+
+Nous étions néanmoins assez sages pour ne sortir que lorsque la mer
+était calme; Henry me l'avait bien recommandé; nos excursions d'ailleurs
+ne s'étendaient pas au dehors de la baie, et je poussais même la
+prudence jusqu'à ne pas m'éloigner de la côte, de peur que notre esquif
+ne fût saisi par un coup de vent qui l'aurait mis en danger.
+
+Cependant, à mesure que j'acquérais plus d'habitude, je devenais moins
+timide. Je me sentais chaque jour plus à l'aise; et, voguant en pleine
+eau, j'allai sans y penser à plus d'un mille du rivage. Henry m'aperçut,
+et me répéta sur tous les tons qu'il fallait être prudent. J'écoutai ses
+paroles avec la ferme intention de lui obéir; mais j'eus le malheur de
+l'entendre, quelques instants après, dire à quelqu'un:
+
+«Un brave enfant! n'est-ce pas, Bob? Il est sorti de la bonne souche, et
+sera un fameux marin, s'il vit assez pour cela.»
+
+Cette remarque me fit penser que mon audace n'avait pas déplu à mon
+patron, et sa recommandation de ne pas quitter le rivage n'eut plus
+d'effet sur moi.
+
+Je ne tardai pas à lui désobéir, et vous allez voir que cela faillit me
+coûter la vie.
+
+Mais laissez-moi vous parler du malheur qui, à cette époque, vint
+changer mon existence.
+
+Je vous ai dit que mon père était patron d'un vaisseau marchand qui
+faisait le commerce avec les îles d'Amérique. Il était si peu à la
+maison que c'est tout au plus si je me le rappelle; je ne me souviens
+que de l'ensemble de son visage: une belle et et bonne figure, au teint
+bronzé par la tempête, mais pleine de franchise et d'enjouement.
+
+Ma mère avait sans doute pour lui une affection bien vive, puisqu'à
+dater du jour où elle apprit sa mort, elle ne cessa de décliner, et
+mourut quelques semaines après, tout heureuse d'aller rejoindre son mari
+dans l'autre monde.
+
+J'étais donc orphelin, sans fortune, sans asile. Mon père, en se donnant
+beaucoup de peine, gagnait bien juste de quoi subvenir aux dépenses de
+la famille, et, malgré son rude travail, ne laissait pas la moindre
+épargne. Que serait devenue ma mère? Combien de fois, au milieu des
+regrets que je donnais à sa mémoire, n'ai-je pas remercié la Providence
+de l'avoir rappelée de cette terre, où elle n'avait plus qu'à souffrir!
+Il fallait tant d'années avant que je pusse lui être utile et pourvoir à
+ses besoins!
+
+Mais pour moi, qui restais seul et pauvre, la mort de mon père devait
+avoir les plus sérieuses conséquences. Je trouvai bien un gîte; hélas!
+qu'il était différent de l'intérieur auquel on m'avait habitué! Il
+fallut aller chez mon oncle. C'était le frère de ma mère, et cependant
+il n'avait rien des sentiments de sa soeur. D'un caractère morose, il
+était brutal, grossier dans ses habitudes, et me traita comme le dernier
+de ses domestiques, dont je partageai le travail.
+
+Malgré mon âge et le besoin que j'avais de m'instruire, on ne m'envoya
+plus à l'école. Mon oncle était cultivateur, et me trouva bientôt de la
+besogne; tant et si bien qu'à soigner les moutons, à conduire les
+chevaux, à courir après les cochons et les vaches, à faire mille autres
+choses de cette espèce, j'étais occupé depuis le lever du soleil jusqu'à
+la fin du jour. Par bonheur, on se reposait le dimanche: non pas que mon
+oncle fût religieux le moins du monde, mais personne dans la paroisse ne
+travaillait le jour du sabbat; c'était la coutume, et il fallait bien se
+soumettre à la loi générale; sans cela, on aurait travaillé le dimanche
+à la ferme, tout comme à l'ordinaire.
+
+Mon oncle, ayant fort peu de religion, ne m'envoyait pas à l'église, et
+j'étais libre d'employer le jour du Seigneur suivant mon bon plaisir.
+Vous pensez bien que je ne m'amusais pas à rester dans les champs; la
+mer, qui s'étendait à l'horizon, avait bien plus d'attrait pour moi que
+les nids d'oiseaux, les haies et les fossés; et dès que je pouvais
+m'échapper, j'allais rejoindre Henry Blou. Il m'emmenait dans sa yole,
+ou je m'emparais du petit canot, dont les rames étaient disposées pour
+moi.
+
+Ma mère avait eu soin de m'apprendre qu'il était mal de passer le jour
+du Seigneur dans la dissipation; mais l'exemple que j'avais chez mon
+oncle changea bientôt mes idées sur cette matière, et j'en vins à
+trouver que la dimanche ne différait des autres jours que par le plaisir
+dont il était rempli.
+
+Toutefois, l'un de ces dimanches fut loin d'être agréable; je ne crois
+pas même avoir passé dans toute ma vie une journée aussi pénible, et où
+la mort m'ait approché de plus près.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+Le récif.
+
+
+Nous étions au mois de mai, c'était un dimanche; l'un des plus beaux
+dont j'aie gardé le souvenir. Le soleil brillait partout, et les oiseaux
+remplissaient l'air de leurs chansons joyeuses. Le doux tirelire de
+l'alouette se mêlait à la voix plus sonore de la grive et du merle, et
+le coucou, volant sans cesse d'un buisson à l'autre, faisait retentir
+les champs de son cri d'appel, fréquemment répété. Un doux parfum
+d'amande s'échappait de l'aubépine, et la brise était juste assez forte
+pour l'entraîner dans l'air. Avec ses haies fleuries, ses champs de blé
+verdoyants, ses prés émaillés d'orchis et de boutons d'or, ses nids
+d'oiseaux, ses bruits joyeux, la campagne aurait été bien attrayante
+pour la plupart des petits garçons de mon âge; mais la plaine liquide,
+où le ciel bleu se réfléchissait comme dans un vaste miroir, et dont le
+soleil faisait étinceler la surface était pour moi bien autrement
+séduisante; ses vagues me paraissaient plus belles que les sillons où la
+brise courbait la pointe des blés, son murmure charmait plus mon oreille
+que les chants de la grive ou de l'alouette, et je préférais son odeur
+particulière au parfum des violettes et des roses.
+
+C'est pourquoi lorsque, ayant quitté ma chambre, je jetai les yeux sur
+cette mer étincelante, je n'aspirai plus qu'à me poser sur ses ondes et
+à voguer sur ses flots. Pour satisfaire ce désir, dont je ne saurais
+vous exprimer la force, je n'attendis pas même que l'on eût déjeuné; je
+pris en cachette un morceau de pain, et je sortis en toute hâte pour me
+diriger vers la grève.
+
+J'eus cependant assez d'empire sur moi-même pour ne quitter la ferme
+qu'à la dérobée; j'avais pour qu'on ne m'empêchât de réaliser mes voeux:
+mon oncle pouvait me rappeler, m'ordonner quelque chose, ne pas vouloir
+que je m'éloignasse de la maison; car s'il me permettait le dimanche de
+courir dans les champs, il ne voulait pas que je me promenasse en
+bateau, et me l'avait défendu de la manière la plus positive.
+
+Il en résulta qu'au lieu de suivre l'avenue et d'aller par la grande
+route, je pris un sentier qui me conduisit au rivage en faisant un
+détour.
+
+Je ne rencontrai personne de connaissance, et j'arrivai sur la grève
+sans avoir été vu par aucun de ceux que mes démarches pouvaient
+intéresser.
+
+En arrivant à l'endroit où les bateaux d'Henry étaient toujours amarrés,
+je vis tout de suite que la yole était prise; mais il restait le petit
+canot qui était à mon service. C'était ce que je désirais; car
+précisément, ce jour-là, j'avais formé le dessein de faire une grande
+excursion.
+
+J'entrai dans l'esquif; probablement on ne l'avait pas employé depuis
+quelques jours, car il y avait au fond une assez grande quantité d'eau;
+mais je trouvai par bonheur un vieux poêlon qui servait d'écope à Henry,
+et après avoir travaillé pendant huit ou dix minutes, mon batelet me
+parut suffisamment asséché pour ce que j'en voulais faire. Les rames
+étaient sous un hangar attenant à la maison d'Henry Blou, située à peu
+de distance; j'allai les prendre, comme je faisais toujours, sans avoir
+besoin d'en demander la permission, que j'avais une fois pour toutes.
+
+Revenu à mon batelet, je plaçai mes rames, je m'installai sur mon banc,
+et je fis en sorte de m'éloigner du rivage. L'esquif répondit à mon
+premier effort et glissa vivement à la surface de l'eau, dont il fendit
+les ondes avec autant d'aisance que l'aurait fait un poisson. Jamais mon
+coeur n'avait battu plus légèrement dans ma poitrine; la mer n'était pas
+seulement brillante et bleue, mais aussi paisible qu'un lac; à peine si
+elle offrait une ride, et sa transparence était si merveilleuse que je
+voyais les poissons batifoler à plusieurs brasses[5] de profondeur.
+
+ [5] La brasse est une ancienne mesure calculée d'après la longueur des
+ bras d'un homme; elle n'est plus en usage que dans la marine, où
+ l'on s'en sert pour indiquer la profondeur des eaux, les divisions
+ de la ligne de sonde, la longueur des câbles, etc. Elle vaut, en
+ France, un mètre soixante-deux centimètres; dans les autres pays
+ elle est un peu plus longue. (_Note du traduct._)
+
+Le fond de la mer est, dans notre baie, d'un blanc pur, avec des reflets
+argentés, sur lequel se détachent les objets les plus minces, et je
+distinguais parfaitement de petits crabes, à peine aussi larges qu'une
+pièce d'or, qui se poursuivaient les uns les autres, ou qui couraient
+sur le sable, afin d'y trouver les menues créatures dont ils voulaient
+déjeuner. Puis c'étaient de larges plies, de grands turbots, des masses
+de petits harengs, des maquereaux à la robe bleue et changeante, et
+d'énormes congres de la taille du boa, qui tous étaient en quête de
+leurs proies respectives.
+
+Il est rare que sur nos côtes la mer soit aussi calme; et cette belle
+journée paraissait faite pour moi; car, ayant l'intention, comme je l'ai
+dit plus haut, de faire une assez grande course, je ne pouvais espérer
+un temps plus favorable.
+
+«À quel endroit vouliez-vous donc aller?» me demandez-vous. C'est
+justement ce que je vais vous dire.
+
+À peu près à trois milles[6] de la côte, où, s'apercevant du rivage, se
+trouvait une île excessivement curieuse. Quand je dis une île, ce
+n'était pas même un îlot; mais un amas de rochers d'une étendue fort
+restreinte, et qui dépassaient à peine la surface de la mer; encore
+fallait-il que la marée fût basse; car autrement les vagues en
+couvraient le point le plus élevé. On n'apercevait alors qu'une perche
+se dressant au-dessus de l'eau à une faible hauteur, et que surmontait
+une espèce de boule, ou plutôt de masse oblongue dont je ne m'expliquais
+pas la forme. Cette perche avait été plantée là pour désigner l'écueil
+aux petits navires qui fréquentaient nos parages, et qui sans cela
+auraient pu se briser sur le récif.
+
+ [6] Le mille anglais a seize cent neuf mètres.
+
+Lorsque la mer était basse, l'îlot était découvert; il paraissait en
+général d'un beau noir; mais parfois il était blanc comme s'il eût été
+revêtu d'un épais manteau de neige. Cette singulière métamorphose
+n'avait pour moi rien d'incompréhensible; je n'ignorais pas que ce
+manteau blanc, dont la roche se parait à divers intervalles, n'était ni
+plus ni moins qu'une bande nombreuse d'oiseaux de mer qui s'abattaient
+sur l'écueil, soit pour y prendre le repos dont ils avaient besoin, soit
+pour y chercher les petits poissons et les crustacés que le reflux
+déposait sur le roc.
+
+Depuis longtemps ces rochers étaient pour moi l'objet d'un extrême
+intérêt; leur éloignement du rivage, leur situation isolée préoccupaient
+mon esprit; mais ce qui surtout à mes yeux leur donnait tant de
+prestige, c'étaient ces oiseaux blancs qui s'y pressaient en si grand
+nombre. Nulle part, aux environs, leur foule n'était si grande. Il
+fallait que cet écueil fût leur endroit favori, puisqu'à la marée
+descendante je les voyais accourir de tous les points de l'horizon,
+planer autour de la perche, et descendre, et se poser les uns auprès des
+autres jusqu'à ce que le rocher noir disparût sous la masse qu'ils
+offraient à mes regards.
+
+Je savais que ces oiseaux étaient des mouettes; mais elles paraissaient
+être de différentes espèces; il y en avait de beaucoup plus grandes les
+unes que les autres; et quelquefois il se mêlait à ces mouettes des
+oiseaux d'un autre genre, tels que des grèbes et des sternes, ou grandes
+hirondelles de mer. Du moins je le supposais, car du rivage, il était
+difficile de déterminer à quelle espèce ils pouvaient appartenir. À
+cette distance, les plus grands d'entre eux paraissaient à peine excéder
+la taille d'un moineau, et s'ils avaient été seuls, ou s'ils ne
+s'étaient pas envolés, personne, en se promenant sur la côte, n'aurait
+remarqué leur présence.
+
+Ces oiseaux prêtaient donc pour moi un intérêt puissant aux rochers qui
+leur servaient de rendez-vous. J'ai toujours eu, dès ma plus tendre
+jeunesse, un penchant très-marqué pour l'histoire naturelle; c'est un
+goût qui est partagé par la plupart des enfants. Il peut exister des
+sciences plus importantes, plus utiles au genre humain[7] que l'étude de
+la nature, il n'y en a pas de plus séduisante pour la jeunesse et qui
+réponde mieux à son activité physique et morale.
+
+ [7] Beaucoup d'utilitaires ont l'habitude de considérer l'histoire
+ naturelle comme une science d'agrément, propre à satisfaire une
+ curiosité qui n'a rien de répréhensible, mais qui ne peut conduire à
+ aucun résultat. Pourtant, si l'on y réfléchit, on voit que cette
+ prétendue science de luxe embrasse tout ce qui nous alimente, nous
+ désaltère et nous abrite; tout ce qui forme nos vêtements et nos
+ parures, la matière de nos armes, de nos ustensiles, de nos
+ instruments, de nos meubles, tout enfin jusqu'aux mystères de la
+ vie, et l'on ne dit plus: «à quoi bon?» lorsqu'il s'agit d'étudier
+ un métal, une plante ou un insecte. (_Note du traducteur._)
+
+L'amour des oiseaux d'une part, la curiosité de l'autre, m'inspiraient
+le plus vif désir d'aller visiter l'îlot. Mes regards ne se tournaient
+jamais dans cette direction (et mes yeux n'y manquaient pas dès que
+j'arrivais sur la grève) sans en avoir un désir plus vif. Je savais par
+coeur la forme des rochers que la mer découvrait en se retirant, et
+j'aurais pu en dessiner le profil sans avoir le modèle sous les yeux.
+Leur sommet découvrait une ligne courbe, s'affaissant de chaque côté
+d'une façon particulière; on aurait dit que c'était une énorme baleine,
+gisant à la surface de l'eau, et conservant au milieu de son échine le
+harpon qui l'avait fait échouer.
+
+Cette perche ne m'attirait pas moins que le reste; j'avais besoin de la
+toucher, de savoir de quoi elle était faite, et quelle pouvait être sa
+dimension, car du rivage elle ne paraissait pas beaucoup plus haute
+qu'une vergue. Je voulais voir cette espèce de boisseau qui en
+couronnait la pointe, et apprendre comment cette perche était fixée dans
+le roc. Il fallait que sa base y fût solidement attachée pour résister
+aux vagues; plus d'une fois pendant la tempête, j'avais vu l'écume des
+flots atteindre une si grande élévation qu'on n'apercevait rien du
+récif, pas même l'espèce de boule qui surmontait la perche; et pourtant
+celle-ci restait debout et se revoyait après l'orage.
+
+Avec quelle impatience j'appelais l'instant où je pourrais visiter mon
+flot; mais l'occasion ne s'en présentait jamais. C'était trop loin; je
+n'osais pas y aller seul, et personne ne m'avait offert de m'y
+accompagner. Henry Blou ne demandait pas mieux que de m'y conduire, mais
+il n'y pensait pas; il était si loin de comprendre l'intérêt que ce
+récif avait pour moi! Cependant il lui était facile de combler mon
+désir: il lui arrivait souvent de passer auprès de ce récif; il y avait
+abordé plus d'une fois sans aucun doute; peut-être avait-il amarré son
+bateau à la perche, afin de tirer des mouettes, ou de pêcher aux abords
+de recueil; mais c'était sans moi qu'il avait fait ces excursions, et je
+ne comptais plus sur lui pour satisfaire mon ardente curiosité.
+D'ailleurs à présent je ne pouvais sortir que le dimanche, et ce jour-là
+mon ami avait trop de monde à promener pour qu'il pût s'occuper de moi.
+
+J'étais las d'espérer vainement une occasion; je résolus de ne plus
+attendre. Je m'y étais décidé le matin même, et j'étais parti avec la
+ferme intention d'aller tout seul visiter le récif. Tel était mon but
+lorsque, détachant le petit canot, je pris mes rames et le fis nager
+rapidement sur l'eau brillante et bleue.
+
+[Illustration: Je pris mes rames et je me dirigeai vers le récif.]
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+Les mouettes.
+
+
+L'entreprise, par elle-même, n'avait rien d'extraordinaire; mais elle
+était audacieuse pour un enfant de mon âge. Il s'agissait de franchir un
+espace de trois milles, et de le faire en eau profonde, à une distance
+où le rivage était presque perdu de vue. Je n'avais jamais été si loin;
+c'était à peine si j'avais fait un mille en dehors de la baie, à un
+endroit où les eaux étaient basses. J'étais bien allé avec Henry dans
+tous les environs, mais je ne dirigeais pas le bateau; et confiant dans
+l'habileté du maître, je n'avais pas eu le moindre sujet d'inquiétude. À
+présent que je me trouvais seul, la chose était différente; tout
+dépendait de moi-même, et en cas de péril je n'avais personne pour me
+donner des conseils et me prêter assistance.
+
+À vrai dire, je n'étais pas à un mille de la grève que mon expédition
+m'apparut sous un jour moins favorable, et il aurait fallu bien peu de
+chose pour me faire virer de bord; mais il me vint à l'esprit qu'on
+avait pu me voir du rivage, que certains de mes camarades, jaloux de mes
+prouesses nautiques, avaient dû remarquer que je me dirigeais vers
+l'îlot, qu'ils devineraient aisément pour quel motif j'étais revenu sans
+avoir atteint mon but, et qu'ils m'accuseraient de poltronnerie. Bref,
+sous l'influence de cette pensée, jointe au désir que j'avais de
+réaliser mon rêve, je repris courage et poursuivis ma route.
+
+Lorsque je ne fus plus qu'à environ huit cents mètres de l'écueil, je me
+reposai sur mes rames et je jetai les yeux derrière moi, car c'était
+dans cette direction que se trouvait mon récif. La marée était basse et
+les rochers entièrement hors de l'eau; toutefois la pierre avait
+complétement disparu sous la quantité de mouettes dont elle était
+couverte. On aurait dit qu'une troupe de cygnes ou d'oies s'était
+abattue sur l'écueil; mais je ne pouvais pas m'y tromper: un grand
+nombre de ces oiseaux tournaient dans l'air au-dessus du récif, allaient
+se reposer pour reprendre bientôt leur vol, et malgré la distance,
+j'entendais distinctement leurs cris désagréables.
+
+Je repris ma course, plus désireux que jamais d'atteindre l'île
+rocailleuse, et d'examiner ces oiseaux. La plupart était en mouvement,
+et je ne devinais pas le motif de leur agitation. Afin qu'ils me
+permissent de les approcher de plus près, j'eus soin de faire le moins
+de bruit possible et de plonger mes rames dans l'eau avec autant de
+précaution qu'un chat, guettant une souris, pose les pattes sur le
+plancher.
+
+Après avoir fait de la sorte environ six cents mètres, je m'arrêtai une
+seconde fois et retournai de nouveau la tête. Les oiseaux ne
+paraissaient point alarmés. Je savais que les mouettes sont pourtant
+assez farouches; mais elles connaissent parfaitement la portée d'une
+arme de chasse, et ne quittent l'endroit où elles sont posées qu'au
+moment où le plomb du chasseur peut arriver jusqu'à elles. Ensuite les
+miennes voyaient fort bien que je n'avais pas de fusil et qu'elles
+n'avaient rien à craindre. Ainsi que les pies et les corbeaux, elles
+distinguent à merveille un bâton d'une arme à feu, dont l'emploi
+meurtrier leur est parfaitement connu.
+
+Je les regardai pendant longtemps, sans me lasser du spectacle qu'elles
+m'offraient; et s'il m'avait fallu repartir immédiatement pour la côte,
+je me serais cru suffisamment récompensé de la peine que j'avais prise.
+
+Comme je l'ai dit dans une des pages précédentes, il y avait parmi cette
+bande ailée des oiseaux de plusieurs genres. Tous ceux qui étaient
+groupés sur les pierres étaient bien des mouettes, mais de deux espèces
+différentes: les unes avaient la tête noire et les ailes grises, tandis
+que les autres étaient presque entièrement d'un blanc pur; leur taille
+différait ainsi que leur couleur, mais rien ne surpassait la propreté de
+leur plumage, et leurs pattes, d'un beau rouge, avaient l'éclat du
+corail. Elles étaient occupées, bien que de diverses façons;
+quelques-unes cherchaient évidemment leur nourriture composée du fretin
+des crabes, des crevettes, des homards et d'autres animaux curieux que
+la mer avait laissés à nu en se retirant. Beaucoup d'autres se
+contentaient de lisser leurs plumes blanches qui semblaient faire leur
+orgueil.
+
+Cependant, malgré le bonheur dont ces oiseaux paraissaient jouir, ils
+n'étaient pas plus que les autres créatures exempts de mauvaises
+passions et de soucis. Plus d'une querelle terrible s'éleva parmi eux
+pendant que je les contemplais; était-ce par jalousie ou pour se
+disputer un poisson? c'est ce que je ne saurais dire.
+
+Mais qu'il était amusant de regarder ceux qui péchaient, de les voir se
+lancer d'une hauteur de plus de cent mètres, disparaître presque sans
+bruit au milieu des flots et surgir un instant après, ayant dans le bec
+une proie brillante.
+
+De tous les mouvements que font les oiseaux, je ne crois pas qu'il y eu
+ait de plus intéressants à voir que ceux de la mouette pêcheuse en train
+de chercher pâture. Le milan lui-même n'est pas plus gracieux dans son
+vol. Les brusques détours de l'oiseau marin, la pause momentanée qu'il
+fait dans l'air pour s'assurer de sa proie, l'écume des flots qui
+l'environne, cet éclair qui disparaît au sein des vagues, et le retour
+subit de l'oiseau blanc à la surface de l'eau transparente et bleue,
+sont d'une beauté incomparable. Jamais l'homme, dans ses heures
+d'invention les plus heureuses, ne produira de spectacle plus agréable à
+contempler.
+
+Après avoir regardé les mouettes, et déjà très-satisfait du résultat de
+mon excursion, je repris mes rames afin d'atteindre mon but et de
+réaliser mon rêve en abordant au récif.
+
+Lorsque je fus près de la rive, les oiseaux s'envolèrent; mais sans
+paraître me redouter, car ils restèrent au-dessus de ma tête, où ils
+décrivirent leurs évolutions aériennes à une si faible distance que
+j'aurais presque pu les frapper avec mes rames.
+
+L'un d'eux, qui me semblait être le plus gros de la bande, avait été,
+pendant tout le temps, au sommet de la perche qui surmontait le récif et
+qui servait de signal. Peut-être m'avait-il paru plus grand parce qu'il
+était plus en vue; mais j'observai qu'avant le départ de ses camarades,
+il s'était envolé en jetant un cri perçant comme pour ordonner aux
+autres de suivre son exemple. Il servait apparemment de vigie ou de chef
+à toute la bande. J'avais déjà vu pratiquer cette tactique par les
+corneilles, lorsqu'elles sont en train de piller un champ de fèves ou de
+pommes de terre.
+
+Le départ des oiseaux m'attrista et je me sentis découragé. Cet effet,
+du reste, n'avait rien que de naturel; tout s'était assombri autour de
+moi: à la la place du troupeau blanc dont mes yeux étaient remplis je ne
+trouvais plus qu'un récif désolé, couvert de galets énormes, ou plutôt
+de quartiers de roche, aussi bruns que si on les avait enduits de
+goudron. Un nuage avait obscurci le soleil, la brise s'était levée tout
+à coup, et la mer, jusqu'alors si transparente et si calme, était
+devenue grisâtre par l'action pressée des flots.
+
+Mais j'étais là pour explorer l'écueil; et malgré son aspect effrayant,
+je ramai jusqu'à ce que la quille de mon batelet grinçât sur le rocher.
+
+Une anse en miniature s'était offerte à mes yeux, j'y conduisis mon
+canot; puis sautant sur le récif, je me dirigeai vers la perche qui
+attirait mes regards depuis tant d'années, et que j'avais un si vif
+désir de connaître plus intimement.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+À la recherche d'un oursin.
+
+
+Je touchai bientôt de mes mains cette perche intéressante, et j'éprouvai
+en ce moment autant d'orgueil que si elle eût été le pôle nord, et que
+j'en eusse fait la découverte. Quelle surprise en voyant les dimensions
+de cette pièce de bois? Combien la distance m'avait trompé à son égard!
+Vue du rivage, elle ne paraissait pas plus grosse que le manche d'une
+houe, et la protubérance dont elle était couronnée semblait à peine
+égaler une betterave, ou un navet de belle taille. Jugez de mon
+étonnement quand je trouvai mon bâton un peu plus gros que ma cuisse, et
+le navet ayant deux fois la grosseur de mon corps. Ce n'était ni plus ni
+moins qu'un baril de la contenance de quarante à cinquante litres. Posé
+à l'extrémité de la pièce de bois, qui le traversait dans sa longueur,
+ce petit tonneau était peint en blanc; ce que je savais du reste, car je
+l'avais vu souvent briller au soleil, tandis que la perche restait
+brune. Celle-ci avait été sans doute peinte autrefois, mais lavée
+souvent par l'eau de mer, qui dans les tempêtes s'élançait jusqu'en haut
+du baril, la couleur en avait disparu peu à peu.
+
+Je ne m'étais pas moins trompé quant à son élévation: du rivage elle me
+paraissait être de la taille d'un homme ordinaire, tandis qu'en réalité
+elle se dressait au-dessus de ma tête comme le mat d'un sloop, et devait
+bien avoir sept ou huit mètres de hauteur.
+
+L'étendue de mon îlot me surprenait également, je le croyais à peine de
+quelques pieds carrés, là il avait au moins un demi-hectare. Presque
+toute et surface en était couverte de galets, depuis la grosseur d'un
+caillou jusqu'à celle d'une futaille; et çà et là on y voyait des
+quartiers de roche engagés dans les interstices du rocher fondamental.
+Toutes ces pierres, quel que fût leur volume, étaient revêtues d'une
+substance noirâtre et gluante, et supportaient, en divers endroits, un
+lit d'herbes marines de différentes espèces. Quelques-unes de ces algues
+m'étaient familières pour les avoir vues sur la côte, où elles sont
+déposées par le flux; et depuis quelque temps j'avais fait avec elles
+plus intime connaissance, en aidant à les répandre dans les champs de
+mon oncle, où elles fumaient les pommes de terre.
+
+Après avoir satisfait ma curiosité à l'égard de la pièce de bois qui
+servait de signal, et fait mes conjectures relativement au volume du
+baril, je commençai l'exploration de mon île. Je voulais non seulement
+reconnaître les lieux, mais encore trouver un coquillage, une curiosité
+quelconque, afin d'avoir un souvenir de cette excursion, aussi agréable
+qu'aventureuse.
+
+Il était moins facile de parcourir cet écueil bouleversé que je ne
+l'avais cru d'abord: les pierres, recouvertes, ainsi que je l'ai dit
+plus haut, d'une espèce de glu marine, étaient aussi glissantes que si
+elles avaient été savonnées; et dès les premiers pas je fis une chute
+assez cruelle, sans parler des efforts qu'il fallait faire pour gravir
+les fragments de rochers qui se trouvaient sur mon passage.
+
+Je tournais le dos à l'endroit où j'avais laissé mon batelet, et je me
+demandai si je ne ferais pas mieux de revenir sur mes pas; mais en face
+de moi une sorte de presqu'île s'avançait dans la mer, et il me semblait
+voir à son extrémité un amas de coquillages précieux qui redoublèrent
+mon envie d'en posséder plusieurs.
+
+J'avais déjà remarqué différentes coquilles dans le sable qui se
+trouvait entre les quartiers de roche; les unes étaient vides, les
+autres habitées; mais elles me semblaient trop communes; je les avais
+toujours vues depuis que j'allais sur la grève, et je les retrouvais
+dans les pommes de terre de mon oncle, où elles étaient apportées avec
+le varech. Du reste, elles n'avaient rien de curieux, ce n'étaient que
+des moules, des manches de couteau et des pétoncles. Il n'y avait pas
+d'huîtres, sans cela j'en aurais avalé une ou deux douzaines, car
+l'appétit commençait à se faire sentir. Les crabes et les homards
+étaient abondants, mais je ne voulais pas les manger crus, et il m'était
+impossible de les faire cuire. D'ailleurs ma faim était encore très
+supportable.
+
+Ce qui me faisait aller au bout de cette pointe rocailleuse, où
+j'apercevais des coquillages, c'était le désir de me procurer un oursin.
+J'avais toujours eu envie de posséder un bel échantillon de cette
+singulière coquille; je n'avais jamais pu m'en procurer une seule.
+Quelques-uns de ces _échinodermes_ s'apercevaient bien de temps en temps
+près du village, mais ils n'y restaient pas; c'était dans le pays un
+objet assez rare, par conséquent d'une valeur relative, et qu'on posait
+sur la cheminée, dont il faisait l'ornement. Comme on visitait fort peu
+le récif, qui était assez loin de la côte, j'avais l'espoir d'y trouver
+cette coquille, et je regardais avec attention dans toutes les
+crevasses, dans toutes les cavités où mon oeil pouvait atteindre.
+
+À mesure que j'avançais, les formes brillantes qui m'avaient attiré
+devenaient de plus en plus distinctes, et j'étais sûr de trouver parmi
+elles quelque chose de précieux. Je n'en marchais pas plus vite, sachant
+bien qu'elles ne s'éloigneraient pas, car c'étaient d'anciennes demeures
+abandonnées depuis longtemps; j'avais donc la certitude qu'elles
+resteraient à la même place, et je ne voulais pas négliger ce qui
+pouvait être sur ma route. Précaution inutile; je ne vis rien qui fût à
+ma convenance tant que je n'arrivai pas à l'endroit en question; mais
+alors quelle découverte! C'était le plus bel oursin qu'on eût jamais
+rencontré; il était rond comme une orange, et sa couleur était d'un
+rouge foncé; mais je n'ai pas besoin de vous le décrire; quel est celui
+d'entre vous qui ne connaît pas l'oursin[8]?
+
+ [8] L'oursin est un animal rayonné, c'est-à-dire qu'au lieu de
+ présenter deux parties symétriques (côté droit, côté gauche), il
+ offre un axe d'où rayonnent toutes les parties qui le composent. Sa
+ forme est plus ou moins globuleuse, et il est de grosseur moyenne.
+ Sa coquille présente des espèces de plaques, ou de mamelons,
+ disposés régulièrement, ainsi qu'une infinité de petits trous. Au
+ lieu d'être nue, comme chez les huîtres et les colimaçons, cette
+ coquille est recouverte d'une membrane vivante, pourvue de cils
+ vibratiles. Il en résulte que l'oursin est complétement ébouriffé;
+ aussi l'a-t-on nommé vulgairement châtaigne ou hérisson de mer, et
+ scientifiquement _échinide_, faisant partie du groupe des
+ _échinodermes_, c'est-à-dire ayant la peau hérissée d'épines. Pourvu
+ d'un certain nombre de pieds tubuleux, rétractiles, pouvant se fixer
+ comme des ventouses à l'endroit où il veut s'attacher, l'oursin a la
+ faculté de se mouvoir, mais assez difficilement; et nous croyons que
+ s'il existait des échinides sur la côte où demeurait notre petit
+ marin, ils devaient y rester, car ils sont d'une nature peu
+ ambulante. On les trouve sous les pierres, entre les rochers, parmi
+ les plantes marines dont ils paraissent se nourrir, et sur le sable,
+ où quelquefois ils s'enfoncent. Très communs dans les régions
+ chaudes, ils sont assez rares dans les mers tempérées. (_Note du
+ traducteur._)
+
+J'eus bientôt ramassé ma coquille, dont j'admirai avec joie les courbes
+charmantes et les écussons qui la rendaient si jolie. C'était la plus
+curieuse de toutes celles que j'avais vues, et je me félicitais d'avoir
+à conserver de ma promenade un souvenir aussi précieux.
+
+Quand, après l'avoir bien examinée à l'extérieur, j'eus lorgné la cavité
+qu'elle présentait, et qui avait servi de logette à l'oursin même,
+logette blanche et propre qui m'amusa par ses mille petits trous rangés
+en lignes, je me rappelai que j'avais vu d'autres coquilles, et je me
+mis en devoir d'en ramasser. Il y en avait de quatre espèces, toutes les
+quatre fort jolies et complétement nouvelles pour moi. J'en mis dans mes
+poches tant qu'elles purent en contenir, et les mains pleines je revins
+sur mes pas avec l'intention de me rembarquer.
+
+Mais, ô stupeur! les coquilles m'échappèrent des mains, et peu s'en
+fallut que je ne les suivisse dans leur chute. Ô mon bateau, mon bateau!
+
+[Illustration: Ô mon bateau! mon bateau!]
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+Perte du petit canot.
+
+
+Vous jugez de ma surprise, ou plutôt de mon alarme.
+
+«Qu'est-ce que c'était? demandez-vous; est-ce que l'esquif avait
+disparu? Non; mais pour moi cela n'en valait guère mieux, il s'était
+éloigné.
+
+La crique où je l'avais mis était vide; en jetant les yeux sur la mer,
+je vis mon canot voguant à l'aventure et déjà loin du rocher. Ce n'était
+pas étonnant, j'avais oublié de l'amarrer; dans ma précipitation, je
+n'avais pas pris le cordage qui devait me servir à le fixer au bord de
+l'écueil; la brise, en fraîchissant, l'avait poussé hors de la crique,
+et bientôt en pleine mer.
+
+Vous comprenez ma position: comment ravoir mon canot, et sans lui
+comment revenir à la côte? Je ne pouvais pas franchir à la nage les
+trois milles qui me séparaient de la grève. Personne ne viendrait à mon
+secours. Il était impossible que l'on pût me voir du rivage, ou que l'on
+connût ma position. Le petit canot, lui-même, ne serait pas aperçu; je
+savais maintenant combien le volume des objets est diminué par la
+distance: le récif que je croyais s'élever à peine à trente centimètres
+au-dessus de l'eau, y était à plus d'un mètre; et mon batelet devait
+être invisible à tous les flâneurs qui se promenaient sur la grève, à
+moins qu'on ne fût armé d'un télescope; mais quelle improbabilité!
+
+Plus j'y réfléchissais, plus j'étais malheureux; plus je comprenais le
+péril où m'avait placé ma négligence. Que faire, quel parti prendre? je
+n'avais pas d'autre alternative que de rester où j'étais. Si je pouvais
+néanmoins regagner mon canot à la nage? Il n'était pas encore assez loin
+pour que je ne pusse pas l'atteindre; mais il s'éloignait toujours, et
+je n'avais pas une minute à perdre, si je voulais mettre ce projet à
+exécution.
+
+Je me dépouillai de mes habits en toute hâte, et les jetai derrière moi,
+ainsi que mes souliers, mes bas et ma chemise, afin d'avoir toute la
+liberté de mes mouvements.
+
+Une fois à la mer je me dirigeai vers mon bateau, sans me détourner de
+la ligne droite; hélas! j'eus beau redoubler de vigueur, je ne voyais
+pas diminuer la distance qui me séparait de l'embarcation. Je finis par
+comprendre qu'il me serait impossible de la gagner de vitesse, et que
+mes efforts étaient complétement inutiles. J'eus un instant de
+désespoir; si je ne pouvais ressaisir mon canot, il me faudrait revenir
+à l'écueil ou tomber au fond de la mer, puisqu'il m'aurait été aussi
+difficile d'atteindre le rivage que de traverser l'Atlantique. J'étais
+assez bon nageur pour ne pas m'inquiéter d'avoir un mille à franchir;
+mais le triple était au-dessus de mes forces; et puis le vent ne
+poussait pas le canot droit à la côte, et dans la direction que j'avais
+prise pour le suivre, il y avait au moins dix milles entre la terre et
+moi.
+
+Découragé dans mon entreprise, il ne me restait plus qu'à me retourner
+vers l'écueil, et j'allais m'y décider, lorsqu'il me sembla que le
+batelet virait de bord, décrivait une ligne oblique, et revenait un peu
+de mon côté, par suite d'une bouffée de vent qui soufflait d'un autre
+point.
+
+Je continuai ma route, et quelques minutes après j'eus la satisfaction
+de poser les mains sur le bordage du bateau, ce qui me permit de
+reprendre haleine et de me reposer un instant.
+
+Dès que j'eus recouvré un peu de force j'essayai d'entrer dans le canot;
+malheureusement j'étais trop lourd, en dépit de ma petite taille, et le
+frêle esquif chavira en me faisant faire un plongeon. Bientôt revenu à
+la surface de l'eau, je ressaisis mon batelet et je fis un effort pour
+me hisser sur la quille, où je voulais me mettre à cheval. Cette
+tentative ne fut pas plus heureuse; en me cramponnant au canot pour
+faire mon escalade, je perdis l'équilibre, et tirai tellement à moi, que
+l'esquif chavira de nouveau et se retrouva la face en l'air. J'en fus
+d'abord satisfait; pourtant ma joie ne devait pas être de longue durée;
+la barque en se retournant avait puisé beaucoup d'eau: il est vrai que
+ce lest imprévu me donna le moyen d'entrer sain et sauf dans l'esquif,
+devenu assez lourd pour rester sur sa quille; mais à peine y étais-je
+entré que je sentis le canot s'enfoncer peu à peu sous le poids que
+j'ajoutais à celui du liquide; j'aurais dû me replonger dans la mer,
+afin d'empêcher le bateau de couler à fond; mais j'avais presque perdu
+la tête; je restai dans la barque, l'eau me montait jusqu'aux genoux, je
+pensai à vider le bateau; mais le poêlon qui me servait d'écope, avait
+disparu en même temps que les rames, qui flottaient à une assez grande
+distance.
+
+Dans mon désespoir je mis à rejeter l'eau avec mes mains, c'était bien
+inutile: à peine avais-je puisé cinq ou six fois que le bateau coula
+tout à fait; je n'eus que le temps de sauter à la mer, et de m'éloigner
+pour échapper au tourbillon que le canot produisit en sombrant.
+
+Je jetai un regard sur l'endroit où il avait disparu, et je me dirigeai
+vers le récif qui était mon seul refuge.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+Sur l'écueil.
+
+
+J'atteignis enfin les rochers, non sans peine, car j'avais le courant
+contre moi; ce n'était pas seulement la brise, mais encore la marée
+montante qui avait entraîné mon bateau. Cependant j'arrivai au but;
+l'effort qui me porta sur l'écueil était le dernier que j'aurais pu
+faire, et je demeurai complétement épuisé sur le roc, où j'avais rampé
+en sortant des flots.
+
+Toutefois je ne restai pas dans l'inaction plus qu'il n'était
+nécessaire; la marée ne badine pas; et dès que j'eus repris haleine, je
+fus bientôt sur pied.
+
+Chose étrange! mes regards se tournèrent du côté ou mon canot s'était
+perdu; je ne saurais dire pourquoi; peut-être avais-je une vague
+espérance de voir mon pauvre batelet surgir de l'eau, et se diriger vers
+l'écueil; mais je n'aperçus que les rames, qui flottaient dans le
+lointain, et qui dans tous les cas n'auraient pu me rendre aucun
+service.
+
+Je jetai les yeux vers la côte; mais c'est à peine si je distinguais les
+maisons du village. Comme pour ajouter à l'horreur de ma situation, le
+temps s'était couvert, et le ciel m'était caché par des nuées grises que
+le vent chassait avec violence.
+
+Je ne pouvais pas même crier pour demander du secours; à quoi bon? ma
+voix que le bruit des vagues aurait étouffée, ne se serait pas entendue,
+quand même il aurait fait beau; je le comprenais si bien que je restai
+silencieux.
+
+Et pas un navire, pas un bateau sur la baie! C'était le dimanche,
+personne n'allait à la pêche; les seules embarcations qui fussent dehors
+conduisaient leurs passagers à un phare célèbre, situé à quelques milles
+du village, et qui servait de but de promenade à ceux qui voulaient
+faire une partie de plaisir. Il était probable qu'Henry Blou s'y
+trouvait avec les autres.
+
+Pas une voile aux quatre points de l'horizon; la mer était déserte, et
+je me sentais aussi abandonné que si j'avais été au fond d'un cercueil.
+
+Je me rappelle encore l'effroi que j'éprouvai de cette solitude; et je
+me souviens de m'être affaissé sur moi-même, en pleurant avec désespoir.
+
+Les goëlands et les mouettes, probablement irrités de ma présence qui
+avait troublé leur repas, arrivaient en foule et planaient au-dessus de
+ma tête, en m'assourdissant de leurs cris odieux.
+
+L'un ou l'autre s'abattait sur moi jusqu'à m'effleurer les mains, et ne
+s'éloignait que pour revenir l'instant d'après en criant d'une façon qui
+redoublait mon agonie. Je commençais à craindre que ces oiseaux sauvages
+n'en vinssent à m'attaquer; mais je suppose que j'éveillais plutôt leur
+curiosité que leur appétit vorace.
+
+J'avais beau réfléchir; je ne voyais pas autre chose à faire que de
+m'asseoir ou de rester debout, si je l'aimais mieux, en attendant qu'on
+vînt à mon secours.
+
+Mais quand y viendrait-on? Ce serait le plus grand des hasards si
+quelqu'un tournait les yeux dans la direction du récif. À l'oeil nu
+personne ne pouvait m'y découvrir. Deux bateliers, Henry Blou et un
+autre, avaient bien un télescope, mais ce n'était que rarement qu'ils en
+faisaient usage; et en supposant qu'ils s'en servissent, il était fort
+douteux qu'ils prissent l'écueil pour point de mire. Aucun bateau ne
+venait jamais de ce côté, et les navires qui se dirigeaient vers le port
+ou qui en sortaient, passaient au large pour éviter le récif. J'avais
+bien peu de chances d'être aperçu du rivage; peut-être moins encore de
+voir passer un bateau assez près de moi pour que je pusse m'y faire
+entendre.
+
+C'est avec une tristesse indicible que j'allai m'asseoir sur un quartier
+de roche, en attendant le sort qui m'était réservé.
+
+Toutefois je ne pensais pas rester sur cet écueil assez longtemps pour y
+mourir de faim. J'espérais qu'Henry, ne voyant pas revenir le canot,
+finirait par se mettre à ma recherche. À vrai dire, il ne rentrerait que
+le soir, et ne s'apercevrait de l'absence de son bateau qu'à la nuit
+close. Mais il saurait bien qui l'avait pris; j'étais le seul du village
+qui eût le privilége de s'en servir; dans son inquiétude Henry Blou
+irait jusqu'à la ferme, et ne me trouvant pas chez mon oncle, il était
+probable qu'il devinerait mon aventure, et saurait me retrouver.
+
+Cette pensée me rendit toute ma confiance, et dès qu'elle se fut emparée
+de mon esprit, je fus beaucoup moins troublé du péril de ma situation
+que du dommage dont mon imprudence avait été la cause. Je pâlissais rien
+que d'y songer: comment regarder en face mon ami Blou? Comment réparer
+la perte que j'avais faite! La chose était sérieuse; je ne possédais pas
+un farthing, et mon oncle payerait-il le canot? J'avais bien peur que
+non. Il fallait pourtant qu'on dédommageât le batelier de cette perte
+considérable; comment faire? Si mon oncle, pensais-je, voulait seulement
+me permettre de travailler pour Henry, je m'acquitterais de cette façon;
+mon ami Blou me retiendrait tant par semaine jusqu'à ce que le bateau
+fût payé, en supposant qu'il eût quelque chose à me faire faire.
+
+Je me mis à calculer approximativement ce que devait coûter un canot
+pareil à celui que j'avais perdu, et combien il me faudrait de temps
+pour me libérer de ma dette. Quant au reste, je ne pensais pas que ma
+vie fût en péril. Je m'attendais, il est vrai, à souffrir de la faim et
+du froid, à être plus ou moins mouillé, car je savais qu'à une certaine
+heure, la mer couvrait l'écueil; et il était certain que je passerais la
+nuit dans l'eau.
+
+Mais quelle serait sa profondeur?
+
+En aurais-je jusqu'aux genoux?
+
+Je cherchai un indice qui pût me faire découvrir quelle était la hauteur
+des marées ordinaires. Je savais que le rocher disparaissait
+entièrement; on voyait du rivage les flots rouler sur lui; mais j'étais
+persuadé avec beaucoup d'autres, que la mer le recouvrait seulement d'un
+ou deux décimètres.
+
+Je ne vis rien tout d'abord qui pût me renseigner sur ce que je voulais
+savoir; à la fin cependant mes yeux rencontrèrent le poteau qui
+supportait le signal; et je me dirigeai vers lui, bien certain d'y
+trouver ce que je cherchais; on y voyait une ligne circulaire, peinte en
+blanc, qui était sans doute une ligne d'eau; jugez de ma terreur quand
+je découvris que cette ligne était à deux mètres au-dessus du roc.
+
+Rendu à demi fou par cette découverte, je m'approchai du poteau, et
+levai les yeux; hélas! je ne m'étais pas trompé; la ligne blanche était
+bien loin au-dessus de ma tête; c'était tout ce que je pouvais faire, en
+me mettant sur la pointe des pieds, que d'y atteindre du bout des
+doigts.
+
+Un frisson d'horreur parcourut tous mes membres; le péril était trop
+clairement démontré: avant qu'on pût venir à mon secours, la marée
+couvrirait tout l'écueil; je serais balayé du récif, et englouti par les
+flots.
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+Escalade.
+
+
+Ma vie n'était pas seulement en danger, la mort était presque certaine;
+l'espérance que j'avais eue d'être sauvé était détruite; la marée serait
+de retour avant le soir, dans quelques heures elle submergerait l'îlot,
+tout serait fini pour moi. On ne s'apercevrait de mon absence qu'après
+la fin du jour, et il serait trop tard: la marée n'attend pas.
+
+Un profond désespoir s'était emparé de mon âme, qu'il paralysait
+complétement. Je ne pouvais plus penser, je ne distinguais plus rien de
+ce qui m'environnait. Mes yeux étaient attachés sur la mer, et je
+regardais machinalement les vagues. De temps à autre la conscience se
+réveillait à demi, je tournais la tête, je cherchais à découvrir quelque
+voile se dirigeant de mon côté; mais rien n'interrompait la monotonie
+des flots, si ce n'est parfois un goëland qui revenait planer autour du
+récif, comme s'il avait été surpris de me voir à pareille place, et
+qu'il se fût demandé si je n'allais pas bientôt partir.
+
+Tout à coup mes yeux rencontrèrent le poteau dont l'examen avait causé
+ma stupeur, et cette fois en le voyant j'eus un rayon d'espoir. Je
+pouvais encore me sauver en grimpant à son sommet, et en m'installant
+sur la futaille jusqu'à la marée descendante. La mer n'arrivait pas à la
+moitié de ce poteau, et je n'aurais plus rien à craindre dès que je
+serais perché sur la barrique.
+
+Toute la question était d'y arriver; la chose me paraissait facile. Je
+grimpais bien à un arbre, pourquoi n'aurais-je pas escaladé le support
+de mon tonneau? Je passerais sur ma futaille une assez mauvaise nuit;
+mais je serais à l'abri de tout péril, et le lendemain matin, je me
+trouverais encore de ce monde, où je rirais de ma frayeur.
+
+Ranimé par cette espérance, je m'approchai du poteau avec l'intention
+d'y grimper; ce n'est pas que je voulusse m'établir à mon poste; il
+serait bien temps de le faire quand l'îlot serait inondé; mais je
+voulais être sûr de pouvoir accomplir mon escalade, au moment où il n'y
+aurait plus moyen de la différer.
+
+C'était beaucoup moins facile que je ne l'avais cru d'abord, surtout
+pour commencer; la partie inférieure du poteau était enduite, jusqu'à
+deux mètres au moins, de cette espèce de glu marine dont les rochers
+étaient couverts, et cet enduit le rendait aussi glissant que les mâts
+de cocagne que j'avais vus à la fête de notre village.
+
+Il me fallut échouer plusieurs fois avant de réussir à dépasser la ligne
+blanche; le reste fut plus aisé, et je ne tardai pas à être au bout du
+poteau. Arrivé là, je me félicitai d'être parvenu à mon but, et
+j'étendis la main pour saisir le bord de la futaille. Quelle amère
+déception!
+
+J'avais le bras trop court pour atteindre l'extrémité du tonneau; le
+bout de mes doigts n'arrivait qu'au ventre de la barrique, où je n'avais
+aucune prise, et il m'était impossible de gravir jusqu'au faîte.
+
+Je ne pouvais pas davantage garder ma position; mes forces ne tardèrent
+pas à s'épuiser, et l'instant d'après j'avais glissé malgré moi jusqu'en
+bas du poteau.
+
+Mes nouvelles tentatives ne furent pas plus heureuses; j'avais beau
+étendre les bras, étirer les jambes, faire mille et un efforts pour me
+hisser plus haut, je n'arrivais toujours qu'au milieu de la futaille; et
+comme le poteau n'offrait pas la moindre saillie, je me retrouvais sur
+le rocher plus vite que je ne voulais.
+
+Malgré cela, je ne cédai point au désespoir; l'approche du péril tenait
+au contraire mon esprit en éveil; et conservant tout mon sang-froid, je
+me mis à chercher ce qu'il y avait de mieux à faire.
+
+Si j'avais eu seulement un couteau, j'aurais pu entailler la pièce de
+bois, et poser les pieds sur les crans que j'y aurais faits; mais je
+n'avais pas même un canif, et à moins de ronger le poteau avec mes
+dents, il fallait renoncer à l'entamer. Vous voyez que ma position était
+critique.
+
+J'en étais là, quand une idée lumineuse me traversa l'esprit. Pourquoi
+ne ferais-je pas un tas de pierres à côté du poteau? Je pourrais
+l'élever jusqu'à la ligne blanche, monter dessus et m'y trouver sain et
+sauf. Quelques fragments de roche avaient été placés autour du signal
+pour en consolider la base; il ne me restait plus qu'à poser des galets
+sur cette première assise pour me bâtir un cairn[9], dont la plate-forme
+me servirait de refuge.
+
+ [9] Cairn, tas de pierres que les peuples du Nord élèvent sur la tombe
+ de leurs chefs.
+
+Ravi de ce nouvel expédient, je ne perdis pas une seconde, et je me mis
+en devoir d'exécuter mon projet. Les pierres détachées étaient
+nombreuses autour de moi, et je pensais qu'en moins d'un quart d'heure
+j'aurais terminé mon édifice. Mais à peine à la besogne, je m'aperçus de
+la difficulté de mon entreprise, et je vis qu'elle me demanderait plus
+de temps que je ne l'avais supposé. Les pierres étaient glissantes,
+elles m'échappaient des mains; les unes étaient trop lourdes, les
+autres, que je croyais libres, étaient à demi enterrées dans le sable
+d'où je ne pouvais les arracher.
+
+Je n'en travaillai pas moins avec ardeur, appelant à mon aide toute
+l'énergie dont j'étais susceptible. Avec le temps j'étais bien sûr de
+réussir; mais aurais-je celui de terminer mon entreprise? c'était là
+toute la question.
+
+La marée montait lentement, mais avec certitude. Le flot s'avançait
+d'une manière incessante: je le voyais venir, léchant l'écueil,
+l'inondant de plus en plus, et il ne devait s'arrêter qu'après avoir
+passé au-dessus de ma tête.
+
+En vain j'essayai d'aller plus vite; je pouvais à peine me soutenir,
+j'étais tombé vingt fois; mes genoux, écorchés par les pierres, étaient
+sanglants, mais je ne songeais pas à mes blessures; il s'agissait de
+perdre ou de conserver la vie, et dans cette lutte avec la mort,
+j'oubliais la douleur.
+
+Ma pile s'élevait à la hauteur de mon front avant que la marée eût
+couvert la surface de l'écueil; mais ce n'était pas assez; il fallait,
+pour qu'elle atteignît la ligne d'étiage, qu'elle eût encore plus de
+cinquante centimètres, et je poursuivis mon travail avec une ferveur que
+rien ne décourageait.
+
+Malheureusement plus la besogne avançait, plus elle était difficile,
+j'avais employé toutes les pierres qui se trouvaient près du poteau; il
+fallait aller beaucoup plus loin pour s'en procurer d'autres; cela me
+prenait du temps, occasionnait de nouvelles chutes, qui me retardaient
+encore; puis j'avais bien plus de peine à me décharger de mes pierres, à
+présent que ma pyramide était aussi haute que moi; la pose de chacune
+d'elles exigeait plusieurs minutes, et quand j'avais réussi à mettre mon
+galet à sa place, il arrivait souvent qu'il perdait l'équilibre, et
+roulait jusqu'en bas, en menaçant de m'écraser.
+
+Après deux heures de travail, j'arrivai au terme de mon ouvrage; non pas
+que je l'eusse fini; mais la marée venait l'interrompre; la marée, qui
+après avoir atteint le niveau du récif, en avait immédiatement couvert
+toute la surface.
+
+Il était cependant impossible de renoncer à ma dernière chance de salut;
+j'avais de l'eau jusqu'aux genoux, il me fallait plonger pour détacher
+les pierres que je portais à ma pile. L'écume salée me fouettait le
+visage, de grandes lames s'élevaient au-dessus de ma tête, et
+m'enveloppaient tout entier; mais je travaillais toujours.
+
+La mer devint si profonde et si violente que je perdis pied sur le roc,
+et c'est moitié à gué, moitié à la nage, que je transportai mon dernier
+galet; dès qu'il fut à sa place, je me hissai bien vite sur la pile que
+je venais d'ériger, et me serrant contre le poteau que j'embrassai avec
+force, je regardai, en tremblant, la marée qui continuait à grandir.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+Marée montante.
+
+
+Ce serait un mensonge de laisser croire que je contemplais ce spectacle
+avec confiance; bien au contraire, j'étais rempli de frayeur. Si j'avais
+eu le temps d'achever mon cairn, et surtout le moyen de lui donner plus
+de solidité, mes appréhensions auraient été moins vives. Je n'avais pas
+d'inquiétude à l'égard du poteau; depuis que j'étais au monde, je lui
+avais vu braver la tempête; mais mon tas de pierres serait-il assez fort
+pour résister aux vagues? Quant à sa hauteur, il ne s'en fallait que de
+trente centimètres qu'il atteignît la ligne blanche. C'était peu de
+chose, et il m'était indifférent d'avoir les jambes dans l'eau.
+Toutefois, cette ligne était-elle bien exacte? Elle indiquait la hauteur
+des marées ordinaires, mais seulement quand la mer était calme; et la
+brise était alors assez forte pour soulever les vagues à plus de
+cinquante centimètres. S'il en était ainsi, les deux tiers de mon corps
+seraient submergés, sans compter la crête des lames qui lanceraient leur
+écume au-dessus de ma tête. Supposez maintenant que la brise continuât à
+fraîchir, supposez une tempête, même un simple coup de vent, à quoi me
+servirait mon tas de pierres? J'avais vu plus d'une fois, quand la mer
+était furieuse, ses lames fouetter l'écueil, et s'élancer au-dessus du
+signal à une hauteur de plusieurs mètres.
+
+J'étais perdu sans retour si le vent devenait plus fort.
+
+Il est vrai que toutes les chances étaient en ma faveur. Nous étions au
+mois de mai; le ciel avait été admirable pendant la matinée; mais il y a
+des tempêtes, même dans les plus beaux jours, et le temps, qui paraît
+doux et calme sur la grève, est souvent orageux en pleine mer. Du reste,
+il n'était pas nécessaire qu'il y eût un ouragan; une brise un peu
+fraîche suffirait à m'emporter du monceau de pierres qui me servaient de
+point d'appui.
+
+Et quand même le temps fût resté beau, la solidité de mon cairn
+m'inspirait peu de confiance. J'en avais jeté les pierres au hasard;
+elles s'étaient amoncelées comme elles me tombaient des mains, et je les
+avais senties s'ébranler au moment où j'y avait mis les pieds. Que
+deviendrais-je si elles étaient entraînées par le courant, ou dispersées
+par les vagues?
+
+Cette cruelle appréhension venait augmenter mes angoisses et me causait
+de cruelles tortures. Je jetais vers la baie des regards avides, pensant
+que peut-être un bateau venait à mon secours; mais, là comme ailleurs,
+je ne rencontrais qu'une amère déception.
+
+J'avais conservé ma première attitude, et me pressais contre le poteau,
+que je serrais dans mes bras comme j'aurais fait d'un ami. À vrai dire,
+c'était le seul qui me restât; sans lui je n'aurais pas pu élever mon
+tas de pierres; et en supposant que j'eusse réussi dans cette
+entreprise, il m'aurait été impossible de me maintenir sur mon étroite
+plate-forme, si je n'avais pas eu le poteau pour soutien.
+
+À peine osais-je faire un mouvement; j'avais peur qu'en bougeant l'un de
+mes pieds, la secousse ne fût assez forte pour faire écrouler mes
+pierres, que je n'aurais pas pu rétablir. L'eau qui entourait la base
+était maintenant plus haute que moi, et j'y aurais été forcément à la
+nage.
+
+Bien que tout mon corps fut immobile, je tournais souvent la tête pour
+interroger l'espace, tantôt à droite, tantôt à gauche, fouillant du
+regard tous les points de l'horizon, et recommençant toujours, sans rien
+voir qui répondît à mon attente. Puis, mes yeux rencontraient les flots,
+que j'avais oubliés, en cherchant dans le lointain, et se fixaient sur
+les vagues énormes qui, revenues de leur course vagabonde, se brisaient
+contre l'écueil en roulant vers la plage. Elles paraissaient furieuses,
+et grondaient en passant comme pour se plaindre de ma témérité. Qui
+étais-je, moi, faible enfant, pour m'établir ainsi dans leur propre
+domaine.
+
+Leur voix rugit plus fort; il me sembla qu'elles me parlaient, je fus
+saisi de vertige, et dans ma défaillance, je crus que j'allais
+disparaître au fond de l'abîme.
+
+Les vagues s'élevaient toujours; elles atteignirent les derniers galets,
+couvrirent mes pieds, montèrent plus haut, toujours plus haut, me
+frappèrent les genoux.... Ô mon Dieu! quand cesseront-elles de monter?
+
+Pas encore. Elles m'arrivèrent à la ceinture, elles me baignèrent les
+épaules, leur écume me fouetta le visage, m'entra dans la bouche, dans
+les yeux, dans les oreilles; je fus à demi étouffé, à demi noyé. Ô père
+miséricordieux!
+
+La marée avait maintenant toute sa hauteur, et menaçait à chaque minute
+de m'engloutir; mais, avec la ténacité que l'instinct de la vie donne au
+moment suprême, je me cramponnai plus que jamais au poteau, et peut-être
+aurais-je pu m'y maintenir jusqu'au matin, sans un accident qui vint
+aggraver le péril.
+
+Le jour avait disparu, et, comme si la nuit eût donné le signal de ma
+destruction, le vent redoubla, les nuages se heurtèrent avec fureur, la
+pluie tomba par torrents, les vagues se soulevèrent avec une nouvelle
+puissance et faillirent m'entraîner.
+
+Mon effroi était à son comble; je ne pouvais plus tenir contre les
+lames.
+
+À demi entraîné par les flots, j'avais perdu pied tout à fait. Je voulus
+reprendre ma place sur le tas de pierres, ce qui était indispensable.
+Afin d'y parvenir, je me soulevai à l'aide de mes bras, et je cherchais
+du bout de mon soulier à me replacer sur le cairn, lorsqu'une vague
+détacha mes jambes du poteau. Quand elle eut passé, après m'avoir
+soutenu horizontalement, je cherchai de nouveau ma pile; j'en touchai
+les galets; mais au moment où j'y posais les pieds, je la sentis crouler
+sous moi comme si elle avait fondu tout à coup; et, ne pouvant plus me
+soutenir, je suivis dans les flots mon support dont les débris s'y
+étaient éparpillés.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+Le poteau.
+
+
+Il était bien heureux pour moi que j'eusse appris à nager, surtout que
+j'eusse profité des leçons de mon ami Blou; c'était le seul talent qui
+put m'être utile en pareille circonstance; car, sans lui, je périssais
+aussitôt. Je me trouvai soudain au milieu des quartiers de roche qui
+couvraient tout l'écueil, et si je n'avais pas été bon plongeur, il est
+probable que cette chute au fond de l'eau aurait causé ma mort.
+
+Mais au lieu d'y rester, je reparus à la surface comme eût fait un
+canard; puis, m'élevant avec la vague, je regardai autour de moi pour
+découvrir mon poteau. Il était moins facile de l'apercevoir que vous ne
+l'imaginez; l'eau m'aveuglait, en me fouettant la figure; et, comme un
+chien de Terre-Neuve qui cherche quelque chose dans une rivière, je fus
+obligé de faire deux ou trois tours avant de rien distinguer dans
+l'ombre, car vous savez qu'il faisait nuit.
+
+À la fin cependant mes yeux rencontrèrent ce mât de secours. Sans le
+savoir, je m'en étais éloigné de plus de vingt mètres; et si j'avais
+laissé faire le vent et la marée, ils m'auraient emporté en dix minutes
+assez loin du récif pour qu'il me fût ensuite impossible d'y revenir.
+
+Dès que je l'eus aperçu, j'allai droit au poteau; non pas que je vis
+clairement à quoi il pourrait me servir; l'instinct seul me dirigeait
+vers lui. Comme tous les malheureux qui, au moment de se noyer, se
+rattachent à un brin de paille, je me portais, dans mon trouble, vers la
+seule chose qui fût à ma portée, espérant sans doute que j'y trouverais
+mon salut. Je n'avais plus ma raison, et cependant, quand j'approchai du
+poteau, l'idée subite qu'il me serait inutile vint frapper mon esprit et
+raviver mes angoisses.
+
+Je pouvais bien franchir les cinq ou six mètres qui me séparaient de la
+futaille, mais non pas gagner le faîte de cette dernière. Je l'avais
+essayé plusieurs fois, à un moment où la fatigue n'avait pas réduit mes
+forces; et, malgré le désespoir qui soutenait ma vigueur, j'étais sûr de
+ne point y réussir.
+
+Pourtant si j'avais pu m'installer sur le bout du tonneau, j'étais
+sauvé, je n'avais plus rien à craindre; la surface en était assez large
+pour me permettre d'y rester, même pendant la tempête. Ce n'est pas tout
+encore; on m'aurait aperçu du rivage, et la fin de l'aventure n'avait
+plus rien de tragique.
+
+Mais à quoi bon ces pensées? Je n'avais pas même l'intention de tenter
+cette escalade; une seule idée me préoccupait: c'était de savoir par
+quel moyen je pourrais m'attacher à la pièce de bois de manière à ne pas
+en descendre, comme je l'avais fait jusqu'ici, au bout de quelques
+instants.
+
+J'atteignis enfin mon but, et non sans peine; car je nageais contre le
+vent, la marée et la pluie. C'est avec transport que je lançai mes bras
+autour de mon poteau, de ce vieil ami auquel je devais l'existence; et
+il me sembla que j'étais sauvé. Pendant quelques minutes, mon corps
+flotta sur l'eau, grâce à l'appui que j'avais retrouvé; et si les flots
+avaient été paisibles, il est probable que je me serais maintenu dans
+cette position jusqu'à la marée descendante. Malheureusement, la mer
+était loin d'être calme. Elle s'apaisa, il est vrai, pendant quelques
+minutes; je repris haleine; mais ce moment de répit fut bien court; le
+vent ne tarda pas à recouvrer toute sa violence, et les vagues, plus
+furieuses qu'elles n'avaient encore été, m'enlevaient jusqu'au bord
+inférieur de la barrique, me laissaient retomber tout à coup en se
+dérobant sous moi, et, me reprenant en travers, me forçaient à nager
+autour de mon support, comme un acrobate qui fait la roue, en se tenant
+perpendiculairement à une perche qui lui sert de pivot.
+
+Je soutins ce premier choc avec succès; mais je ne me fis pas illusion;
+l'assaut recommencerait avant peu, et je savais trop bien quel serait le
+résultat d'une pareille lutte.
+
+Comment résister à cette force toute-puissante? comment ne pas être
+arraché du poteau qui était mon seul appui? Si j'avais eu seulement une
+corde! mais le plus petit bout de ficelle était aussi loin de ma portée
+que le bateau de Henry, ou le fauteuil de mon oncle. Au même instant,
+comme si un bon génie m'eût soufflé cette idée à l'oreille, je songeai,
+non pas à une corde, mais à ce qui pouvait la remplacer. Oui, la chose
+était claire et l'inspiration excellente.
+
+«Qu'est-ce que c'est?» demandez-vous avec impatience. Attendez, je vais
+vous le dire.
+
+Je portais, ainsi que tous les enfants d'une humble condition, une
+espèce de vareuse en grosse étoffe à côtes excessivement solide. C'était
+autrefois mon habit de tous les jours; mais depuis la mort de ma mère,
+je le mettais le dimanche tout aussi bien que dans la semaine. Pourtant
+ne déprécions pas ma veste. Depuis lors, j'ai toujours été bien mis,
+j'ai porté le drap le plus fin d'Angleterre, et toute la garde-robe que
+j'ai jamais possédée est loin d'être aussi haut dans mon estime que ma
+vareuse de grosse étoffe à côtes. C'est elle, je puis le dire, qui m'a
+sauvé la vie.
+
+Elle avait heureusement une belle rangée de boutons, solidement
+attachés; non pas de ces petits brimborions de corne, de plomb ou d'os
+comme vous en avez aujourd'hui, mais de gros boutons en fer, aussi
+grands, aussi épais qu'un shilling, et dont la résistance était à toute
+épreuve.
+
+Il n'était pas moins heureux que j'eusse repris mes habits. Vous vous
+rappelez qu'avant de me mettre à la nage pour rejoindre le canot,
+j'avais jeté bas veste et culotte; mais à mon retour, le vent devenu
+plus frais, m'avait obligé de me revêtir, et je m'en félicitais; sans
+cela, ma veste aurait été perdue, et alors....
+
+«Mais que vouliez-vous en faire? dira-t-on. Pensiez-vous à la déchirer,
+à vous servir de ses lambeaux en guise de corde?» Pas du tout: il
+m'aurait été bien difficile d'exécuter ce projet. En supposant que j'aie
+pu déchirer ma vareuse, comment en aurais-je assemblé les morceaux! Je
+n'avais qu'une main de libre, et la mer était si mauvaise qu'elle ne
+m'aurait pas permis d'accomplir cette longue opération. D'ailleurs, il
+m'aurait été impossible de me dépouiller de ma veste, dont l'étoffe
+adhérait à ma peau comme si on l'y eût collée. Je ne pensai pas un
+instant à la défaire; je me contentai de l'ouvrir, de me serrer contre
+le poteau, d'y enfermer celui-ci, et de la reboutonner complétement.
+
+Par bonheur, on avait prévu que je grossirais, et ma vareuse était assez
+ample pour contenir deux personnes comme la mienne. Je me souviens d'en
+avoir été peu satisfait la première fois que je l'endossai, ne me
+doutant pas du service qu'elle me rendrait plus tard.
+
+Quand elle fut boutonnée, j'eus un moment de répit; c'était le premier
+depuis bien longtemps. Je n'avais plus à craindre d'être arraché du
+poteau; je faisais partie de lui-même aussi bien que la futaille dont il
+était couronné, mieux encore; et je ne pouvais être emporté par les
+vagues que si, auparavant, elles le descellaient d'entre les rocs.
+
+Il est certain que s'il m'avait suffi de tenir ferme au poteau pour être
+hors de péril, j'avais lieu de me réjouir; mais, hélas! je ne tardai pas
+à comprendre que tout danger n'était pas fini pour moi. Une lame énorme
+vint se briser sur le récif et me passa par-dessus la tête; je voulus me
+hisser plus haut, pour éviter les autres, impossible; j'étais trop bien
+fixé pour changer de place, et le résultat de ces immersions successives
+était facile à prévoir: je serais bientôt suffoqué, je lâcherais prise
+et je glisserais jusqu'en bas du poteau, où ma mort était certaine.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+Suspension.
+
+
+Malgré cela, j'avais conservé toute ma présence d'esprit, et je cherchai
+un nouveau moyen de me maintenir au-dessus des vagues. Il m'était facile
+de déboutonner ma vareuse, de grimper au haut du mât, et de refermer mon
+habit comme je l'avais fait d'abord. Mais la grosseur du poteau n'était
+pas uniforme, elle était moindre vers son extrémité qu'à la base, et je
+serais bientôt redescendu au point où je me trouvais alors. Si j'avais
+eu un couteau pour y faire une entaille, ou seulement un clou pour y
+accrocher ma vareuse! Hélas! je n'avais ni l'un ni l'autre. Et cependant
+je me trompais, j'en eus bientôt la preuve: à l'endroit où la barrique
+posait sur le poteau, celui-ci formait brusquement une espèce de fiche
+qui traversait la futaille; il en résultait une sorte de mortaise,
+laissant un vide assez léger, il est vrai, entre elle et son
+couronnement vide qui pouvait me permettre d'y suspendre ma veste, et me
+donner ainsi le moyen de ne pas glisser le long du poteau.
+
+Que cela dût réussir ou non, il fallait essayer; ce n'était pas l'heure
+de se montrer difficile en matière d'expédients, et je n'hésitai pas une
+seconde à tenter l'ascension.
+
+Je parvins facilement à mon but, j'y trouvai l'échancrure dont j'avais
+gardé le souvenir; mais impossible d'y engager ma vareuse; et redescendu
+à l'endroit que je venais de quitter, j'eus de nouveau à subir la douche
+amère qui devait finir par me noyer.
+
+Mon insuccès était facile à comprendre: je n'avais pas tiré assez haut
+le collet de ma veste, et ma tête avait empêché qu'il n'atteignît
+l'endroit où je voulais l'assujettir.
+
+Me voilà regrimpant avec une nouvelle idée; j'espérais, cette fois,
+pouvoir fixer quelque chose à l'entaille du poteau, et parvenir à m'y
+suspendre.
+
+Qu'est-ce que cela pouvait être? Le hasard voulait que j'eusse pour
+bretelles deux bonnes courroies de buffle, et non pas de la drogue que
+vendent pour cet usage les marchands d'aujourd'hui. Sans perdre de
+temps, soutenu par ma vareuse, je détachai lesdites bretelles, et
+prenant bien garde de les laisser tomber, je les nouai toutes deux
+ensemble, ayant grand soin d'y employer le moins possible de ma
+courroie, dont chaque centimètre était d'une valeur inappréciable.
+
+Lorsque j'eus réuni mes deux lanières, je fis à l'une des extrémités de
+ma bande de cuir une boucle dont le poteau remplissait l'intérieur;
+cette opération terminée, je poussai mon noeud coulant jusqu'à la
+mortaise, et je tirai sur la courroie. Il ne me restait plus qu'à
+introduire l'autre bout dans l'une des boutonnières de ma veste, et à
+l'y attacher solidement. J'y parvins après quelques minutes. Ce n'avait
+pas été sans peine; mais peu importe, puisque j'avais réussi; pesant
+alors sur ma lanière pour en essayer la force, elle m'inspira tant de
+confiance, que je lâchai le poteau complétement, et me trouvai suspendu
+sans que rien eût craqué, ni bretelles ni vareuse.
+
+Je ne sais plus si dans l'état où je me trouvais alors, je fus frappé de
+ce que ma position avait de bizarre. Il est probable que je ne songeai
+pas à en rire, mais je me rappelle très-bien le sentiment de sécurité
+qui remplaça ma frayeur dès que le succès eut couronné ce dernier
+effort. Le vent pouvait souffler avec violence, la mer déferler avec
+rage, peu m'importait leur fureur, elle ne m'enlèverait pas de la place
+que j'avais enfin conquise.
+
+Je trouvais certainement la position fort mauvaise; mes jambes étaient
+si fatiguées que de temps en temps elles se détachaient du poteau, et je
+reprenais mon attitude de pendu, ce qui n'était pas moins dangereux que
+désagréable. Aussi, dès que je fus délivré de toute inquiétude
+cherchai-je le moyen de m'installer un peu plus commodément. Je n'en
+trouvai pas d'autre que de déchirer mon pantalon jusqu'aux genoux, de
+prendre les lanières qui résultaient de cette déchirure, et de les nouer
+fortement, après les avoir passées plusieurs fois autour du poteau;
+j'eus alors une espèce de siége, et c'est de la sorte qu'à moitié assis,
+à moitié suspendu, je passai le reste de la nuit.
+
+[Illustration: C'est de la sorte que je passai la nuit.]
+
+Enfin la marée se retira; vous supposez sans doute qu'en voyant les
+galets à découvert, je m'empressai de descendre de mon perchoir; vous
+vous trompez, je n'en fis rien; les rochers ne m'inspiraient pas de
+confiance, et je craignais en abandonnant mon poste d'être obligé d'y
+revenir. D'ailleurs c'était le moyen d'être aperçu de la côte; il était
+probable qu'en me voyant, à la place que j'occupais, on devinerait ma
+détresse, et qu'on m'enverrait du secours.
+
+Il vint me trouver lui-même sans qu'on l'y envoyât. À peine l'aurore
+avait-elle rougi l'horizon que je vis poindre un bateau qui, du rivage,
+se dirigeait vers l'écueil, en nageant à toute vitesse. Quand il fut à
+portée de mes yeux, je reconnus le rameur qui le conduisait vers moi;
+c'était mon ami Blou, ainsi que je l'avais deviné.
+
+Je ne vous peindrai pas les transports de Henry quand, approchant de
+l'écueil, il me vit sain et sauf, Il riait et pleurait à la fois; il
+levait ses rames, les agitait dans l'air, en poussant des cris joyeux,
+et en m'adressant de bonnes paroles. Je ne vous dirai pas avec quelle
+sollicitude il me détacha du poteau, avec quelle attention il me porta
+dans sa barque. Puis, quand je lui eus tout raconté, quand il sut la
+perte de son canot, au lieu d'être fâché contre moi, ainsi que je m'y
+attendais, il répondit en riant que c'était un petit malheur, qu'il
+était bien content qu'il n'en fut pas arrivé d'autre: et jamais un mot
+de reproche ne lui est venu aux lèvres à propos de son batelet.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+En partance pour le Pérou.
+
+
+Même cette aventure où j'avais dû mille fois mourir ne me servit pas de
+leçon; je crois au contraire qu'elle augmenta mon amour pour la vie
+maritime, en me faisant connaître l'espèce d'enivrement qui accompagne
+le danger. Bientôt un désir excessif de traverser la mer, de voir des
+pays lointains s'empara de mon esprit; je ne pouvais plus jeter les yeux
+sur la baie sans aspirer vers des régions inconnues qui passaient dans
+mes rêves.
+
+Avec quel sentiment d'envie je suivais du regard les navires dont les
+voiles blanches disparaissaient à l'horizon; avec quel empressement
+j'aurais accepté la plus rude besogne pour qu'on tolérât ma présence à
+bord!
+
+Peut-être n'aurais-je pas soupiré aussi ardemment après l'heure du
+départ si j'avais été plus heureux, c'est-à-dire si j'avais eu mon père
+et ma mère. Mais mon vieil oncle, taciturne et bourru, me portait peu
+d'intérêt, et nulle affection réelle ne m'attachait au logis. De plus,
+il me fallait travailler dans les champs, faire l'ouvrage de la ferme,
+et la vie agricole me déplaisait par-dessus tout.
+
+L'ennui que m'inspirait ce genre d'occupations ne fit qu'attiser mes
+désirs. Je ne pensais qu'aux endroits merveilleux qui sont décrits dans
+les livres, et dont les marins, qui revenaient au village, m'avaient
+fait des récits encore plus miraculeux. Ils me parlaient de tigres, de
+lions, d'éléphants, de crocodiles, de singes aussi grands que des
+hommes; de serpents aussi longs que des tables; et les aventures qu'ils
+avaient eues avec ces êtres surprenants, me faisaient souhaiter plus que
+jamais d'aller voir de mes propres yeux ces animaux étranges, de les
+poursuivre, de les capturer ainsi que l'avaient fait les matelots que
+j'écoutais avec enthousiasme. Bref, il me devint presque impossible de
+supporter la vie monotone que nous menions à la ferme, et que je croyais
+particulière à notre pays, car suivant les marins qui nous visitaient
+quelquefois toutes les autres parties du globe étaient remplies
+d'animaux curieux, de scènes étranges, d'aventures plus extraordinaires
+les unes que les autres.
+
+Un jeune homme, qui n'était allé qu'à l'île de Man, je me le rappelle
+comme si c'était hier, racontait des épisodes si remarquables de son
+séjour parmi les nègres et les boas constricteurs, que je ne rêvais plus
+que d'assister aux chasses mirobolantes qui s'étaient passées sous ses
+yeux. Il faut vous dire que, pour certains motifs, on m'avait poussé
+assez loin en écriture et en calcul, mais que je ne savais pas un mot de
+géographie, étude qui était fort négligée dans notre école; voilà
+pourquoi j'ignorais où était située l'île de Man, cette contrée
+mystérieuse que j'étais bien résolu de visiter à la première occasion.
+
+Malgré ce que cette entreprise avait pour moi d'aventureux, je caressais
+l'espérance de l'exécuter un jour. Il arrivait parfois des cas
+exceptionnels où un schooner sortait du port de notre village pour se
+rendre à cette île renommée; et il était possible que j'eusse la chance
+de me faire admettre à bord. Dans tous les cas j'étais décidé à tenter
+l'aventure; je me mettrais en bons termes avec les matelots du schooner,
+je les intéresserais en ma faveur, enfin j'obtiendrais qu'ils me
+prissent avec eux.
+
+Tandis que je guettais avec impatience cette occasion désirée, un
+incident imprévu changea tous mes projets, et fit sortir de ma tête le
+schooner, l'île de Man, ses nègres et ses boas.
+
+À peu près à cinq milles de notre village, il y avait, en descendant la
+côte, une ville importante, un vrai port de mer où abordaient de grands
+vaisseaux, des trois-mâts qui allaient dans toutes les parties du monde,
+et qui chargeaient d'énormes cargaisons.
+
+Il arriva qu'un jour, par hasard, mon oncle me fit accompagner l'un des
+domestiques de la ferme qui allait mener du foin à la ville; j'étais
+envoyé pour tenir le cheval pendant que mon compagnon s'occuperait de la
+vente du foin. Or, il se trouva que la charrette fut conduite sur l'un
+des quais où les navires faisaient leur chargement: quelle belle
+occasion pour moi de contempler ces grands vaisseaux, d'admirer leur
+fine mâture, et l'élégance de leurs agrès!
+
+[Illustration: La charrette fut conduite sur l'un des quais.]
+
+Un surtout, qui était en face de moi, attira mon attention d'une manière
+toute spéciale; il était plus grand que ceux qui l'environnaient, et ses
+mâts élancés dominaient tous ceux du port. Mais ce n'était ni la
+grandeur, ni les heureuses proportions de ce navire qui fixaient mes
+regards sur lui. Ce qui le rendait si intéressant à mes yeux, c'est
+qu'il allait partir, ainsi que vous l'apprenait l'inscription suivante,
+placée dans l'endroit le plus visible du gréement:
+
+ L'INCA
+ _met à la voile demain
+ pour le Pérou._
+
+Mou coeur battait bruyamment dans ma poitrine, comme si j'avais été en
+face d'un horrible danger; pourtant je ne craignais rien; c'était
+l'irruption des pensées tumultueuses qui se pressaient dans mon cerveau,
+tandis que mes yeux restaient fixés sur cette dernière partie de
+l'annonce;
+
+ _Demain, pour le Pérou._
+
+Toutes mes idées, rapides comme l'éclair, surgissaient de cette
+réflexion que j'avais faite tout d'abord: si j'allais au Pérou?
+
+Et pourquoi pas?
+
+Il y avait à cela bien des obstacles; le domestique de mon oncle était
+responsable de ma personne, il devait me ramener à la ferme; et c'eût
+été folie que de lui demander la permission de m'embarquer.
+
+Il fallait ensuite que le patron du navire y consentît. Je n'étais pas
+assez simple pour ignorer qu'un voyage au Pérou devait être une chose
+coûteuse, et que même un enfant de mon âge ne serait pas emmené gratis.
+
+Comme je n'avais pas d'argent, la difficulté de payer mon passage était
+insurmontable, et je cherchai par quel moyen je pourrais m'en dispenser.
+
+Mes réflexions, ai-je dit tout à l'heure, se succédaient avec rapidité;
+bientôt les obstacles de tout genre, soit de la part du domestique, soit
+du côté de la somme que je ne possédais pas, furent effacés de mon
+esprit, et j'eus la confiance, presque la certitude de partir avec ce
+beau vaisseau.
+
+Quant à savoir dans quelle partie du monde était situé le Pérou, je
+l'ignorais aussi complétement que si j'avais été dans la lune; peut-être
+davantage; car les habitants de ce satellite peuvent y jeter un coup
+d'oeil, par les nuits transparentes, quand leur globe est tourné vers
+cette partie de la terre; mais je le répète je n'avais qu'un peu de
+lecture, d'écriture et de calcul, et pas un atome de science
+géographique.
+
+Toutefois les marins susmentionnés m'avaient dit maintes choses du
+Pérou; je savais, grâce à eux, que c'était un pays très-chaud, très-loin
+de notre village, où l'on trouvait des mines d'or, d'une richesse
+merveilleuse, des serpents, des nègres et des palmiers; précisément tout
+ce que je désirais voir. J'allais donc partir le lendemain pour ce pays
+enchanté, et partir à bord de _l'Inca_.
+
+La chose était résolue; mais comment faire pour la mettre à exécution,
+pour obtenir un passage gratuit, et pour échapper à la tutelle de mon
+ami John, le conducteur de la charrette? La première de ces difficultés,
+qui vous paraît peut-être la plus grande, était celle qui m'embarrassait
+le moins. J'avais souvent entendu parler d'enfants qui avaient quitté la
+maison paternelle, et s'étaient embarqués avec la permission du patron,
+qui les avait pris en qualité de mousses, et plus tard comme matelots.
+Cela me paraissait tout simple; j'étais persuadé qu'en allant à bord
+pour y offrir ses services on devait être bien accueilli, dès l'instant
+qu'on avait la taille voulue, et qu'on montrait de la bonne volonté.
+
+Mais étais-je assez grand pour qu'on m'acceptât sur un brick? J'étais
+bien fait, bien musclé, bien pris dans ma petite taille; mais enfin
+j'étais petit, plus petit qu'on ne l'est à mon âge. On m'en avait raillé
+plus d'une fois, et je craignais que cela ne devînt un obstacle à mon
+engagement sur _l'Inca_.
+
+Toutefois c'était à l'égard de John que mes appréhensions étaient les
+plus sérieuses. Ma première pensée avait été de prendre la fuite, et de
+le laisser partir sans moi. En y réfléchissant j'abandonnai ce projet;
+le lendemain matin John serait revenu avec les gens de la ferme,
+peut-être accompagné de mon oncle, pour se mettre en quête de moi; ils
+arriveraient probablement avant que le navire mît à la voile, le crieur
+public s'en irait, à son de cloche proclamer ma disparition, comme celle
+d'un chien perdu, on me chercherait dans toute la ville, on fouillerait
+peut-être le navire où je me serais réfugié, on me prendrait au collet,
+je serais ramené au logis, et fouetté d'importance. Je connaissais assez
+les dispositions de mon oncle à cet égard pour prédire avec certitude le
+dénoûment de l'aventure. Non, non, ce serait un mauvais expédient que de
+laisser partir John et sa charrette sans moi.
+
+Toutes mes réflexions me confirmaient dans cette pensée; il fallait donc
+chercher un autre moyen, et voici à quoi je m'arrêtai: je reviendrais
+avec le domestique, et c'est de la maison même que je partirais le
+lendemain.
+
+Bref, les affaires de John terminées, je montai avec lui dans la
+charrette, et nous trottâmes vers le village, en causant de différentes
+choses, mais non pas de ce qui me préoccupait.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+Fuite.
+
+
+Il était presque nuit quand nous arrivâmes à la maison, et j'eus soin,
+pendant tout le reste de la soirée, d'agir avec autant de naturel que si
+rien d'extraordinaire ne s'était passé dans mon esprit. Combien mon
+oncle et les domestiques de la ferme étaient loin de se douter du projet
+caché dans ma poitrine, et qui par intervalles me faisait bondir le
+coeur.
+
+Il y avait des instants où je me repentais d'avoir pris cette
+résolution. Quand je regardais les figures qui m'étaient familières,
+quand je me disais que je les voyais peut-être pour la dernière fois,
+que plus d'une serait triste de mon départ, j'en étais certain, quand je
+songeais à la déception de ces braves gens, qui m'accuseraient de les
+avoir trompés, je déplorais ma passion maritime et j'aurais voulu ne pas
+partir. Que n'aurais-je pas donné pour avoir quelqu'un à qui demander
+conseil au milieu de toutes mes incertitudes! Si l'on m'avait donné
+l'avis de renoncer à ce voyage, je suis sûr que je serais resté à la
+maison, du moins pour cette fois-là; car à la fin mon esprit aventureux
+et mes goûts nautiques m'auraient toujours entraîné à la mer.
+
+Vous vous étonnez sans doute qu'en pareille circonstance je n'aie pas
+été voir mon ami Blou, pour lui confier mon dessein et recevoir son
+opinion; c'est bien ce que j'aurais fait si Henry avait encore été au
+village; mais il n'y était plus; il avait vendu son bateau, et s'était
+engagé dans la marine, il y avait déjà six mois. Peut-être que s'il fût
+resté au pays, je n'aurais pas eu si grande envie de partir; mais depuis
+qu'il nous avait quittés, je ne songeais plus qu'à suivre son exemple,
+et chaque fois que je regardais la mer, mon désir de m'embarquer se
+renouvelait avec une violence inexprimable.
+
+Un prisonnier qui regarde à travers les barreaux de sa prison n'aurait
+pas aspiré plus vivement après la liberté que je ne souhaitais d'être
+bien loin, sur les vagues de l'Océan. Je le répète, si j'avais eu près
+de moi mon ami Blou, il est possible que j'eusse agi différemment; mais
+il n'y était pas, et je n'avais plus personne à qui faire part de mon
+secret. Il y avait bien à la ferme un jeune homme que j'aimais beaucoup
+et dont j'étais le favori; j'avais été vingt fois sur le point de tout
+lui dire, et vingt fois les paroles s'étaient arrêtées sur mes lèvres.
+Il ne m'aurait pas trahi, j'en avais la certitude, mais à condition que
+je renoncerais à mon dessein; et je n'avais pas le courage de demander
+un avis que je savais d'avance opposé à mes désirs.
+
+On soupa; j'allai me coucher comme à l'ordinaire. Vous supposez que je
+fus debout peu de temps après, et que je m'échappai pendant la nuit;
+vous vous trompez; je ne quittai mon lit qu'au moment où chacun se
+levait d'habitude. Je n'avais pas fermé l'oeil; les pensées qui se
+pressaient dans ma tête m'avaient empêché de dormir; et je rêvais tout
+éveillé, de grands vaisseaux ballottés sur les vagues, de grands mâts
+touchant les nues, de cordages goudronnés que je maniais avec ardeur, et
+qui me brisaient les doigts, et les couvraient d'ampoules.
+
+J'avais d'abord songé à m'enfuir pendant la nuit, ce que je pouvais
+faire aisément sans réveiller personne. De temps immémorial on ne se
+rappelait pas qu'un vol eût été commis dans le village, et toutes les
+portes, même celle de la rue, n'étaient fermées qu'au loquet. Cette
+nuit-là, surtout, rien n'était plus facile que de s'échapper sans bruit;
+mon oncle, trouvant la chaleur étouffante, avait laissé notre porte
+entr'ouverte, et j'aurais pu sortir sans même la faire crier.
+
+Mais après mûres réflexions, car j'avais plus de jugement qu'il n'est
+ordinaire à mon âge, je compris que cette équipée aurait le même
+résultat que si je n'étais pas revenu avec John. On s'apercevrait de mon
+départ dès le matin, on se mettrait à ma poursuite; quelques-uns des
+chercheurs se douteraient bien de la route que j'avais prise, et l'on me
+trouverait à la ville, absolument comme si j'y avais passé la nuit. Il
+était d'ailleurs bien inutile de quitter la ferme longtemps d'avance:
+elle n'était qu'à huit ou neuf kilomètres du port; j'arriverais trop tôt
+si je partais avant le jour; le capitaine ne serait pas levé, et je
+serais obligé d'attendre son réveil pour me présenter à lui.
+
+Je restai donc à la maison jusqu'au matin, bien que j'attendisse avec
+impatience l'heure où je pourrais partir. À déjeuner quelqu'un fit
+observer que j'étais pâle, et que je ne semblais pas dans mon assiette
+ordinaire. John attribua mon malaise à la fatigue que j'avais eue la
+veille par cette chaleur excessive, et chacun fut satisfait de
+l'explication.
+
+Je tremblais qu'en sortant de table on ne me donnât quelque ouvrage qui
+ne me permît pas de m'échapper, tel que de mener un cheval en compagnie
+d'un domestique, ou de servir d'aide à quelque travailleur. Mais, ce
+jour-là, fort heureusement, il ne se trouva pas de besogne pour moi, et
+je gardai ma liberté.
+
+J'allais encore, de temps en temps, m'amuser avec mon sloop sur le
+bassin du parc; d'autres enfants de mon âge avaient également de petits
+bateaux, des schooners ou des bricks; et c'était pour nous un grand
+plaisir de lancer nos esquifs, et de les faire jouter ensemble. Or, le
+jour en question était précisément un samedi; l'école était fermée ce
+jour-là, et je savais que la plupart de mes camarades se rendraient au
+bassin dès qu'ils auraient déjeuné. Pourquoi n'y serais-je pas allé,
+puisque je n'avais rien à faire? Le motif était plausible, et me
+fournissait une excuse pour ne revenir que le soir. Je pris donc mon
+sloop, que je portai visiblement pour qu'on sût où je me rendais. Je
+traversai la cour sous les yeux des domestiques, et me dirigeai vers le
+parc; il me sembla même prudent d'y entrer et de faire une apparition
+près du bassin, où plusieurs de mes camarades étaient déjà réunis.
+
+«Si je leur confiais mes intentions, s'ils pouvaient seulement s'en
+douter, pensais-je, quelle surprise et quel tumulte cela produirait
+parmi eux!»
+
+Ils me dirent tous qu'ils étaient enchantés de me voir, et
+m'accueillirent de manière à me le prouver. J'avais été pendant ces
+derniers mois constamment occupé à la ferme, et les occasions où je
+pouvais venir jouer avec eux étaient maintenant bien rares; aussi ma
+présence leur fit-elle un vrai plaisir. Mais je ne restai au bord du
+bassin que le temps nécessaire à la flottille pour faire sa traversée.
+Je repris mon sloop, qui avait été vainqueur dans cette régate en
+miniature, et le mettant sous mon bras, je souhaitai le bonjour à mes
+amis. Chacun fut étonné de me voir partir sitôt; mais je leur donnai je
+ne sais quelle excuse dont ils se contentèrent.
+
+Au moment de franchir l'enceinte du parc, je jetai un dernier regard sur
+mes compagnons d'enfance, et des larmes couvrirent mes yeux, lorsque je
+me détournai pour continuer ma route.
+
+Je rampai le long du mur, dans la crainte d'être aperçu, et me trouvai
+bientôt sur le chemin qui conduisait à la ville; je me gardai bien d'y
+rester, et pris à travers champs, afin de gagner un bois qui suivait la
+même direction. Vous sentez de quelle importance il était pour moi de me
+cacher le plus tôt possible; je pouvais rencontrer quelque habitant du
+village qui m'aurait embarrassé en me demandant où j'allais, et qui du
+reste, en cas de poursuites, aurait guidé les gens qui se seraient mis à
+ma recherche.
+
+Une autre inquiétude ne me tourmentait pas moins, j'ignorais à quel
+moment on lèverait l'ancre de _l'Inca_, j'avais craint, en partant de
+meilleure heure, d'arriver trop tôt, et de laisser aux gens, qui
+s'apercevraient de mon absence, le temps nécessaire pour me rejoindre
+avant qu'on eût mis à la voile. Mais si j'arrivais trop tard, mon
+désappointement serait plus cruel que toutes les punitions que j'aurais
+à subir au sujet de mon escapade.
+
+Il ne me venait pas à l'idée qu'on pût refuser mes services; j'avais
+oublié la petitesse de ma taille; la grandeur de mes desseins m'avait
+élevé dans ma propre estime jusqu'aux dimensions d'un homme.
+
+J'atteignis le bois dont j'ai parlé plus haut, et le traversai
+complétement sans rien voir, ni garde, ni chasseur. Il fallut bien en
+sortir, lorsque je fus arrivé au bout, et reprendre à travers champs;
+mais j'étais loin du village, à une certaine distance de la route, et je
+ne craignais plus de rencontrer personne de connaissance.
+
+Bientôt j'aperçus les clochers de la ville qui m'indiquèrent la
+direction qu'il fallait prendre; et franchissant des haies et des fossés
+nombreux, suivant des chemins privés, des sentiers défendus, j'entrai
+dans les faubourgs, je m'engageai au milieu de rues étroites, et finis
+par en trouver une qui conduisait au port. Mon coeur battit vivement
+lorsque mes yeux s'arrêtèrent sur le grand mât qui, de sa pointe,
+dépassait tous les autres, et dont le pavillon flottait fièrement
+au-dessus de la pomme de girouette.
+
+Je courus devant moi sans regarder à mes côtés, je me précipitai sur la
+planche qui aboutissait au navire, je traversai le passavant, et me
+trouvai sur _l'Inca_.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+_L'Inca_ et son équipage.
+
+
+Je m'étais arrêté près de la grande écoutille, où cinq ou six matelots
+entouraient une pile de caisses et de futailles qu'ils descendaient dans
+la cale au moyen d'un palan. Ils étaient en manches de chemises,
+portaient des blouses de Guernesey et de larges pantalons de toile, tout
+barbouillés de graisse et de goudron. Au milieu de ce groupe de
+travailleurs était un individu couvert d'une vareuse de drap bleu avec
+un pantalon du même; je fus persuadé que c'était le capitaine, car je me
+figurais que le chef d'un aussi beau navire devait être un homme de
+grande taille et superbement vêtu.
+
+Cet homme en drap bleu dirigeait les matelots et leur donnait des
+ordres, auxquels je crus voir qu'on n'obéissait pas toujours; les
+travailleurs se permettaient même d'émettre un avis contraire à celui du
+chef, et parfois les opinions étaient si différentes qu'on finissait par
+se disputer au sujet de ce qu'il y avait à faire.
+
+Cela vous prouve que sur _l'Inca_ la discipline était peu observée,
+ainsi qu'il arrive souvent dans la marine marchande. Les paroles des
+uns, les cris des autres, le craquement des poulies, le choc des caisses
+et des futailles, la chute des fardeaux qui tombaient sur le pont, tout
+cela faisait un bruit dont on n'a pas d'idée: j'en fus littéralement
+pris de vertige, et restai plusieurs minutes sans pouvoir distinguer ce
+qui se passait autour de moi.
+
+Au bout de quelques instants l'énorme tonneau qu'il s'agissait de
+descendre ayant gagné le fond de la cale, et se trouvant mis en place,
+le bruit s'apaisa et les hommes se reposèrent. C'est alors que je fus
+aperçu par un matelot, qui s'écria en me regardant d'un air railleur:
+
+«Ohé! petit épissoir[10], qu'y a-t-il pour ton service? Viens-tu pour
+qu'on t'embarque?
+
+ [10] Sorte de poinçon avec lequel on ouvre le bout des cordages que
+ l'on veut _épisser_, c'est-à-dire rassembler en entrelaçant les
+ torons qui les composent.
+
+--Mais non, dit un autre, puisqu'il est capitaine et qu'il a son
+navire.»
+
+C'était une allusion au petit schooner que je tenais à la main.
+
+«Ohé! du schooner, ohé! Pour quelle destination?» cria un troisième en
+regardant de mon côté.
+
+Chacun éclata de rire et attacha sur moi des regards à la fois curieux
+et railleurs.
+
+Déconcerté par cette réception peu bienveillante, je ne savais que dire
+pour expliquer mon affaire, lorsque je fus tiré d'embarras par l'homme
+en vareuse qui, s'étant approché, me demanda d'un air sérieux ce qui
+m'amenait à bord.
+
+[Illustration: Il me demanda d'un air sérieux ce qui m'amenait à bord.]
+
+Je lui répondis que je voulais voir le capitaine. Je croyais toujours
+qu'il était le chef du bâtiment, et que c'était à lui que je devais
+présenter ma requête.
+
+«Voir le capitaine! répéta-t-il d'un air surpris. Et qu'avez-vous à lui
+demander? Je suis le second du navire, si pour vous c'est la même chose,
+vous n'avez qu'à parler.»
+
+J'hésitai d'abord à lui répondre; mais il représentait le capitaine et
+je crus pouvoir lui déclarer mes intentions.
+
+«Je voudrais être marin,» lui dis-je en m'efforçant d'empêcher ma voix
+de trembler.
+
+Si l'équipage avait ri tout à l'heure, il rit encore plus fort
+maintenant, et le monsieur en vareuse joignit ses éclats de rire à ceux
+de tous les matelots.
+
+«Bill! cria l'un de ces derniers en s'adressant à un camarade qui se
+trouvait à distance: ne vois-tu pas ce marmouset qui voudrait être
+marin? Bonté divine! un petit bonhomme de deux liards, pas assez long
+pour faire seulement un chevillot! un marin! Bonté du ciel!
+
+--Est-ce que sa mère sait où il est? répondit le camarade.
+
+--Oh! que non, dit un troisième, pas plus que son père, je le
+garantirais bien; le fanfan leur a tiré la révérence. Tu les as plantés
+là, n'est-ce pas, jeune épinoche.
+
+--Écoutez-moi, dit l'homme habillé de bleu, retournez auprès de votre
+mère; faites-lui mes compliments, et dites-lui de ma part de vous
+attacher au pied d'une chaise avec les cordons de sa jupe; elle fera
+bien de vous y tenir amarré pendant cinq ou six ans.»
+
+Ces paroles excitèrent un nouvel éclat de rire. Dans mon humiliation, et
+ne sachant que leur répondre:
+
+«Je n'ai pas de mère, pas de chez nous,» balbutiai-je tout confus.
+
+Le visage dur et grossier des hommes qui m'entouraient changea aussitôt
+d'expression, et j'entendis autour de moi quelques mots de sympathie.
+
+Cependant l'homme en vareuse conserva son air moqueur, et me dit sur le
+même ton:
+
+«Dans ce cas-là, mon bambin, allez trouver votre père, et dites-lui de
+vous donner le fouet.
+
+--Mon père est mort, répondis-je en baissant la tête.
+
+--Pauvre petit diable! c'est tout de même un orphelin, dit un matelot
+d'une voix compatissante.
+
+--Si vous n'avez pas de père, continua l'homme en vareuse, qui
+paraissait être une brute sans coeur, allez chez votre grand'mère, chez
+votre oncle ou chez votre tante, allez où vous voudrez, mais partez
+d'ici bien vite, ou je vous fais hisser au bout d'un câble, et donner
+dix coups de corde; m'avez-vous entendu?»
+
+Très-mortifié de cette menace, je m'éloignais sans mot dire; j'avais
+gagné le passavant, et je mettais le pied sur la planche, lorsque je vis
+un homme se diriger vers le navire que j'étais en train de quitter. Il
+portait le costume de ville: habit noir et chapeau de castor; mais un je
+ne sais quoi m'annonça qu'il appartenait à la marine; son teint bruni
+par le vent et le soleil, quelque chose de particulier dans le regard,
+dans la démarche, étaient pour moi des indices qui ne pouvaient pas me
+tromper. Il avait un pantalon bleu, de drap pilote, qui ne pouvait
+appartenir qu'à un homme de mer; et il me vint à l'idée que ce devait
+être le capitaine.
+
+J'en eus bientôt la certitude; il franchit le passavant, mit le pied sur
+le pont de manière à montrer qu'il était le maître, et je l'entendis
+aussitôt donner des ordres d'un ton d'autorité qui n'admettait pas de
+réplique.
+
+Il me sembla qu'en m'adressant à lui j'aurais encore la chance de
+réussir, et je le suivis sans hésiter vers le gaillard d'arrière, dont
+il avait pris le chemin.
+
+En dépit des remontrances de deux ou trois matelots, je parvins à
+rejoindre le capitaine, et j'arrivai près de lui, juste au moment où il
+allait entrer dans sa cabine.
+
+Je l'arrêtai par un pan de l'habit; il se retourna d'un air étonné, et
+me demanda ce que je lui voulais.
+
+Je lui adressai ma requête aussi brièvement que possible, et j'attendis
+avec émotion. Pour toute réponse il se mit à rire, appela un de ses
+hommes, et d'une voix qui n'avait rien de méchant:
+
+«Waters, dit-il, prenez ce bambin sur vos épaules, et mettez-le sur le
+quai.»
+
+Il n'ajouta pas une parole, descendit l'échelle et disparut à mes yeux.
+
+Au milieu de ma douleur je me sentis enlever par les bras vigoureux du
+matelot, qui, après avoir franchi le bordage et la planche, fit quelques
+pas et me déposa sur le pavé.
+
+«Pauvre mignon! me dit-il avec douceur, écoute bien Jack Waters:
+gare-toi de l'eau salée le plus longtemps que tu pourras; tu serais pris
+par les requins, ils te mangeraient, et ne feraient qu'une bouchée de ta
+personne.»
+
+Il s'arrêta et sembla réfléchir.
+
+«Ainsi, reprit-il d'une voix encore plus douce, tu es donc orphelin? Tu
+n'as ni père, ni mère?
+
+--Ni l'un ni l'autre, répondis-je.
+
+--Quelle pitié! moi aussi j'ai été orphelin. C'est égal, tu es un brave
+petit marmot; tu voudrais être marin, ça mérite quelque chose. Si
+j'étais capitaine, moi, je te prendrais tout de même; seulement je ne le
+suis pas et ne peux rien faire pour toi; mais je reviendrai un jour, et
+tu auras peut-être grandi. En attendant, garde ça comme souvenir; à mon
+retour n'oublie pas de me le montrer, ça te fera reconnaître; et qui
+sait? j'aurai peut-être un cadre pour toi. Bonjour et que Dieu te
+protége! Retourne au logis, comme un bon petit garçon, et n'en sors pas
+que tu ne sois un peu plus grand.»
+
+En disant ces paroles, l'excellent Jack Waters me donna son couteau;
+puis il se dirigea vers le navire, et me laissa sur le quai.
+
+Aussi touché que surpris de cet acte de bienveillance, je suivis le
+marin des yeux, et mettant le couteau dans ma poche par un mouvement
+machinal, je restai immobile à la place où m'avait quitté Jack Waters.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII.
+
+Pas assez grand.
+
+
+Je n'avais jamais été aussi cruellement déçu. Tous mes rêves s'étaient
+évanouis en moins de quelques minutes; moi qui croyais avant peu carguer
+les voiles du grand perroquet, et visiter de nouveaux pays, j'étais
+repoussé, chassé du navire où j'avais cru me faire admettre, et sur
+lequel j'avais fondé tant d'espérances.
+
+Mon premier sentiment fut une humiliation profonde; j'étais persuadé que
+tous les passants devinaient ma déconvenue; et les matelots, dont je
+voyais la figure se tourner de mon côté, me paraissaient avoir une
+expression railleuse, qui mettait le comble à ma douleur. Je n'eus pas
+la force d'endurer plus longtemps un pareil supplice, et je m'en fus de
+l'endroit où il m'était imposé.
+
+D'énormes caisses, des futailles, des ballots de marchandises étaient
+rassemblés sur le quai, et laissaient entre eux un espace assez grand
+pour qu'on pût s'y introduire; je me faufilai dans l'un de ces étroits
+passages qui m'offraient un asile, et j'y fus caché à tous les gens du
+port, qui, de leur coté, disparurent à mes yeux. Une fois à l'abri de
+tous les regards, je ressentis le bien-être que l'on éprouve au sortir
+du péril, tant il est agréable d'échapper au ridicule, alors même qu'on
+est certain de ne pas l'avoir mérité.
+
+Parmi les caisses au milieu desquelles je me trouvais, il y en avait une
+assez petite pour me servir de siége; j'allai m'y asseoir, et me cachant
+le visage dans mes mains, je m'abandonnai à mes tristes réflexions.
+
+Que me restait-il à faire? Devais-je renoncer à la marine, retourner à
+la ferme, et vivre chez mon oncle?
+
+C'était, me direz-vous, le meilleur parti à prendre, le plus sage,
+surtout le plus naturel. Peut-être avez-vous raison; mais si la pensée
+en vint à mon esprit, elle s'éloigna aussitôt, et n'influa nullement sur
+ma conduite.
+
+«Je ne reculerai pas comme un lâche, me disais-je en moi-même; ils ne
+m'ont pas abattu; je suis entré dans la voie que je veux suivre, et
+j'irai jusqu'au bout. Ils ont refusé, il est vrai, de m'admettre sur
+_l'Inca_, mais c'est un petit malheur; il y a d'autres vaisseaux dans le
+port, on les compte par vingtaines, et il est possible que plus d'un
+soit enchanté de m'avoir. Dans tous les cas, je ferai une nouvelle
+tentative avant de renoncer à mes projets.
+
+«Pourquoi me refuserait-on? continuai-je poursuivant mon monologue.
+Pourquoi? je le demande. Quel motif aurait-on de repousser mes services?
+je travaillerais de si bon coeur! Peut-être n'ai-je pas la taille
+nécessaire? Les autres m'ont comparé à un épissoir, à un chevillot; je
+ne sais pas ce que cela veut dire, mais il est certain que cette
+comparaison injurieuse signifiait que je n'étais pas assez grand pour
+être admis dans l'équipage. Pour faire un matelot, je le comprends; mais
+un mousse! la chose est différente. J'ai entendu dire qu'il y en avait
+de plus jeunes que moi; il est vrai qu'ils pouvaient être moins petits.
+Quelle taille ai-je donc? Si j'avais seulement un mètre pour le savoir
+au juste! Il faut que je sois bien distrait pour ne m'être pas mesuré
+avant de quitter la ferme.»
+
+Le cours de mes pensées fut interrompu en ce moment par la vue de
+quelques chiffres grossièrement tracés à la craie sur l'une des caisses
+voisines. Après les avoir examinés avec attention, je vis qu'ils
+marquaient un mètre vingt centimètres, et je compris qu'ils se
+rapportaient à la longueur de la caisse. Peut-être le charpentier les
+avait-il faits pour se rendre compte de son ouvrage, peut-être pour
+l'instruction des matelots qui devaient charger le navire.
+
+Quoi qu'il en soit, ils me donnèrent le moyen de connaître ma taille à
+deux centimètres près, et voici de quelle façon: je me couchai par
+terre, en ayant soin de placer mes pieds de niveau avec l'une des
+extrémités de la caisse, je m'étendis de tout mon long, et je posai ma
+main à l'endroit où atteignait le dessus de ma tête. Hélas! il
+n'arrivait pas à l'autre bout du colis; j'eus beau m'allonger de toutes
+mes forces, tendre le cou, étirer mes jointures, il s'en fallait d'au
+moins cinq centimètres que je n'eusse en hauteur la longueur de cette
+caisse. J'avais donc à peine un mètre quinze; c'était bien peu pour un
+garçon plein d'audace, et je me relevai tout confus de cette découverte.
+
+Avant d'en acquérir la certitude, j'étais vraiment bien loin de me
+croire d'aussi petite taille. Quel est celui qui, à douze ans, ne
+s'imagine pas qu'il est bien près d'être un homme! Je ne pouvais plus me
+faire illusion; un mètre quinze centimètres! Il n'était pas étonnant que
+Jacques Waters m'eût appelé marmouset, et ses camarades épissoir et
+chevillot.
+
+Le découragement s'était emparé de mon âme; pouvais-je, en bonne
+conscience, renouveler mes démarches? Quel est le capitaine qui voudrait
+m'accepter? un vrai Lilliputien! Je n'avais jamais vu de mousse qui eût
+un mètre quinze. À vrai dire, je n'en avais jamais vu absolument
+parlant. Tous ceux qui en remplissaient les fonctions, à bord des
+schooners qui visitaient notre port, avaient la taille d'un homme, et
+pour ainsi dire en avaient l'âge. Il n'y avait donc plus d'espérance, et
+rien autre chose à faire que de rentrer au logis.
+
+Toutefois, j'allai me rasseoir sur ma petite caisse, afin de réfléchir à
+ce parti désespéré. J'ai toujours eu l'esprit inventif, même dès ma plus
+tendre enfance, et je trouvai bientôt de nouvelles combinaisons qui
+devaient me permettre d'exécuter mes projets dans toute leur étendue. On
+m'avait parlé d'hommes et d'enfants qui s'étaient cachés à bord d'un
+vaisseau, et qui n'avaient abandonné leur refuge qu'au moment où l'on se
+trouvait en pleine mer, c'est-à-dire quand on ne pouvait plus les
+renvoyer.
+
+À peine ces audacieux personnages m'étaient-ils revenus à l'esprit, que
+je fus décidé à suivre leur exemple. Quoi de plus facile que d'entrer
+furtivement dans l'un des navires dont le port était rempli, dans celui
+même dont on m'avait chassé d'une façon si injurieuse. Il était le seul,
+à vrai dire, qui parût sur le point de mettre à la voile; mais il y en
+aurait par douzaines qui dussent partir en même temps que lui, que je
+lui aurais encore donné la préférence.
+
+Il est aisé de le comprendre; c'était me venger des railleries dont
+j'avais été l'objet, surtout des insultes du second, que de jouer un
+pareil tour à ces messieurs, et d'être embarqué sur _l'Inca_ en dépit de
+leurs dédains. J'étais bien sûr qu'ils ne me jetteraient pas par-dessus
+le bord; à l'exception de l'homme en vareuse, on n'avait pas été
+méchant. Les matelots avaient ri, c'était bien naturel; mais ils avaient
+fait entendre des paroles de pitié, dès qu'ils avaient su que je n'avais
+ni père ni mère.
+
+Il était donc résolu que je partais pour le Pérou; et cela dans le grand
+vaisseau d'où l'on m'avait chassé.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+Entrée furtive.
+
+
+Mais comment faire pour m'introduire à bord; comment surtout m'y cacher
+à tous les yeux?
+
+Telles étaient les difficultés qui s'offraient à mon esprit; rien
+n'était plus facile que de me rendre sur le pont, comme je l'avais fait
+une heure avant; mais je serais certainement vu par quelqu'un, peut-être
+même par le second, et renvoyé à terre, ainsi que la première fois.
+
+Si j'avais pu gagner l'un des matelots, obtenir qu'il me fourrât dans un
+coin où personne ne serait allé? Mais comment acheter sa discrétion?
+Avec quoi la payer? je n'avais pas du tout d'argent; mon sloop et mes
+habits, qui ne valaient pas grand'chose, formaient tout mon avoir. Je
+songeais à me défaire de mon navire; mais je pensai, en y réfléchissant,
+qu'un matelot n'attacherait aucun prix à un objet qu'il pouvait faire
+lui-même. Il n'y avait pas d'espoir de séduire un marin avec un pareil
+joujou.
+
+Mais attendez! j'avais une montre, une vieille montre en argent dont la
+valeur ne devait pas être bien grande, quoiqu'elle fût assez bonne, et
+qu'elle me vînt de ma mère. Celle-ci en avait laissé une autre
+infiniment plus belle, une montre en or d'un prix considérable; mais mon
+oncle se l'était appropriée, et m'avait permis en échange de me servir
+de l'ancienne; par bonheur, je la portais tous les jours; elle se
+trouvait dans mon gousset. N'était-ce pas un cadeau suffisant pour qu'un
+matelot consentit à me passer en contrebande, et à me cacher dans un
+coin du navire? La chose était possible; à tout hasard je résolus
+d'essayer.
+
+Il fallait pour cela que je pusse me trouver seul avec Jack, ou avec un
+autre, afin de lui communiquer mes intentions, et ce n'était pas là ce
+qu'il y avait de plus facile; cependant cela pouvait être et je ne
+m'éloignai pas de _l'Inca_ dans la prévision qu'un des hommes de
+l'équipage se rendrait à la ville, et que je trouverais le moyen de lui
+parler.
+
+Mais, en supposant que ma prévision ne se réalisât pas, il me restait
+l'espoir de me faufiler à bord sans le secours de personne. À la chute
+du jour, lorsque les matelots auraient quitté l'ouvrage et seraient dans
+l'entre-pont, qui est-ce qui me verrait dans l'ombre? Je passerais
+inaperçu auprès de la sentinelle, je me glisserais par l'une des
+écoutilles, je descendrais dans la cale, et une fois au milieu des
+tonneaux et des caisses, je ne redouterais plus rien.
+
+Mais une double inquiétude se mêlait à cette combinaison et troublait
+mon espoir: _l'Inca_ resterait-il jusqu'à la nuit, et ne serais-je pas
+retrouvé par les domestiques de mon oncle avant que je me fusse
+introduit dans ma cachette?
+
+Je dois avouer que la première de ces craintes n'était pas des plus
+vives; l'écriteau, qui la veille avait attiré mes regards, était au même
+endroit, et c'était toujours _demain_ que le vaisseau devait partir. Il
+y avait encore sur le quai une foule de marchandises qui appartenaient à
+_l'Inca_, et je savais, pour l'avoir entendu dire, que les vaisseaux qui
+doivent faire un long voyage partent rarement le jour qui avait été
+fixé. J'avais donc à peu près l'assurance que mon navire ne mettrait à
+la voile au plus tôt que le lendemain, et cela me donnait la chance d'y
+entrer à la nuit close.
+
+Restait l'autre danger; mais après y avoir réfléchi, la crainte qu'il
+m'inspirait s'évanoui également. Les gens de la ferme ne s'apercevraient
+de mon absence qu'après la journée faite; ils n'auraient pas
+d'inquiétude avant que la nuit fût noire; puis le temps de se consulter,
+d'arriver à la ville, en supposant qu'on devinât la route que j'avais
+prise, et je serais embarqué depuis longtemps lorsque les domestiques de
+mon oncle se mettraient sur ma piste.
+
+Complétement rassuré à cet égard, je ne songeai plus qu'à prendre les
+dispositions nécessaires à l'accomplissement de mon entreprise.
+
+Je pensais qu'une fois installé dans le vaisseau, il me faudrait y
+rester vingt-quatre heures, même davantage, sans révéler ma présence, et
+je ne pouvais pas être jusque-là sans manger. Mais comment faire pour se
+procurer des vivres? J'ai dit plus haut que je n'avais pas un sou, et
+vous savez qu'on n'achète rien sans argent.
+
+Tout à coup mes yeux tombèrent sur mon sloop: si je le vendais? On m'en
+donnerait bien quelque chose. Il ne me serait plus d'aucun usage; autant
+valait m'en séparer.
+
+Je sortis du monceau de caisses et de futailles où j'avais trouvé asile,
+et me promenai sur le quai, en cherchant un acheteur pour ma petite
+embarcation. Un magasin de joujoux, rempli d'objets nautiques, s'offrit
+bientôt à mes regards; j'y entrai avec empressement, et après avoir
+débattu le prix pendant quelques minutes, je reçus un shilling; et ce
+fut une affaire faite. Mon petit sloop, bien fait et bien gréé valait de
+cinq à six shillings, et, dans toute autre circonstance, je ne m'en
+serais pas défait, même pour une somme plus forte; mais le juif auquel
+je m'étais adressé vit à mon premier mot que j'avais besoin d'argent, et
+comme tous ses pareils il spécula sans honte sur l'embarras où je me
+trouvais.
+
+Peu importe, j'étais pourvu de fonds qui me paraissaient considérables,
+et avisant une boutique de comestibles, j'y employai la somme entière:
+j'achetai du fromage pour six pence, du biscuit de mer pour six et demi,
+je bourrai mes poches de mon emplète, et je retournai m'asseoir au
+milieu des colis où j'avais passé une partie du jour. C'était l'heure où
+l'on dînait à la ferme, j'avais faim, et j'attaquai mon fromage et mon
+biscuit de manière à singulièrement alléger ma cargaison.
+
+Lorsque le soir approcha, il me parut convenable d'aller flâner aux
+environs du vaisseau, afin de reconnaître les lieux; je voulais
+m'assurer de l'endroit où il était le plus facile d'escalader le
+bastingage, et combiner les moyens qui me permettraient le plus sûrement
+d'arriver à mon but. Mais si les matelots m'apercevaient? Cela m'était
+bien égal; ils ne pouvaient pas m'empêcher de me promener sur le quai,
+et j'étais bien sûr qu'il ne soupçonneraient pas mes intentions. En
+supposant qu'ils voulussent recommencer leurs railleries, j'en
+profiterais pour leur répondre, et cela me donnerait le temps de mieux
+voir ce que je voulais observer.
+
+Je quittai de nouveau ma place, et me promenai çà et là, d'un air
+d'indifférence. Tout en allant et venant, sans faire la moindre
+attention à ce qui se passait autour de moi, j'arrivai en face de
+_l'Inca_, et m'arrêtai pour en examiner la poupe. L'arrimage devait
+toucher à sa fin; car le pont du navire était presque au niveau du quai,
+preuve que son chargement était à peu près complet. Toutefois la hauteur
+du plat-bord m'empêchait de distinguer ce qui se passait sur le pont. Je
+vis néanmoins qu'il me serait facile de gagner les haubans d'artimon,
+une fois que j'aurais franchi le plat-bord, et c'est à ce moyen que je
+m'arrêtai, comme celui qui me paraissait le meilleur. À vrai dire, il me
+faudrait mille précautions pour ne pas faire de bruit en exécutant mon
+escalade; j'étais perdu si les ténèbres n'étaient pas assez profondes,
+ou si j'éveillais l'attention du matelot faisant l'office de sentinelle;
+je serais pris, soupçonné, peut-être châtié comme voleur. Mais j'étais
+résolu à tout risquer, dans l'espoir de réussir.
+
+Un calme profond régnait à bord de _l'Inca_. Pas une parole, pas l'ombre
+d'un mouvement; quelques ballots qui gisaient encore sur le quai, me
+tirent supposer que l'arrimage n'était pas terminé; mais personne ne
+travaillait, les abords de l'écoutille et le passavant étaient déserts.
+Où pouvaient être les matelots?
+
+J'avançai tout doucement, et fis un pas sur la planche qui conduisait au
+navire; de ce poste avancé j'aperçus la grande écoutille, ainsi qu'une
+partie de l'embelle; mais je ne vis pas la vareuse du monsieur en drap
+bleu, ni les vêtements tachés de graisse de l'équipage.
+
+Je prêtai l'oreille en retenant mon haleine; un bruit confus m'arriva du
+navire; je distinguai des voix, probablement celle des matelots qui
+s'entretenaient de chose et d'autre. J'en étais là quand un individu
+apparut tout à coup à l'ouverture du passavant. Il portait un vase
+énorme où fumait quelque chose; c'était sans doute de la viande, et je
+compris pourquoi on avait déserté l'embelle.
+
+Moitié par curiosité, moitié pour obéir à l'idée qui me passait dans la
+tête, je franchis l'embarcadère, et me glissai furtivement sur _l'Inca_.
+J'aperçus les matelots à l'extrémité du navire: les uns assis sur le
+tourniquet, les autres sur le pont même, tous ayant leur couteau à la
+main et leur assiette sur les genoux. Grâce au plat fumant qu'apportait
+le cuisinier, et sur lequel s'attachaient tous les regards, personne ne
+tourna les yeux de mon côté.
+
+«Maintenant ou jamais!» murmurai-je en moi-même; puis, entraîné par une
+force irrésistible, je traversai le pont à la hâte, et me dirigeai vers
+le grand mât.
+
+J'étais maintenant sur le bord de la grande écoutille; c'est ce que
+j'avais voulu. On en avait retiré l'échelle; mais il s'y trouvait la
+corde qui avait servi à descendre les marchandises; elle était attachée
+au palan, et atteignait au fond de la cale.
+
+Je m'emparai de cette corde, et la saisissant à deux mains, je glissai
+jusqu'en bas, aussi doucement que possible. Ma bonne étoile voulut que
+je ne me brisasse pas les os; néanmoins je l'échappai belle; j'en fus
+quitte pour une chute assez rude qui me fit toucher le fond de la cale
+un peu plus tôt qu'il ne l'aurait fallu; malgré cela, je fus debout
+immédiatement, et après avoir grimpé sur des ballots et des caisses qui
+n'étaient pas encore à leur place, j'allai me cacher derrière une grosse
+futaille, où je me blottis dans l'ombre.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX.
+
+Hourra! nous sommes partis!
+
+
+À peine était-je accroupi derrière ma futaille que je tombai dans un
+profond sommeil; toutes les cloches de Cantorbery ne m'auraient pas
+réveillé. On sait combien ma nuit avait été mauvaise; la précédente
+n'avait guère mieux valu; car John et moi, nous étions partis de grand
+matin pour aller au marché. Puis la fatigue, surtout les émotions
+m'avaient complétement épuisé; bref, je dormais comme un sabot, excepté
+toutefois que je dormis bien plus longtemps.
+
+On avait dû cependant faire assez de bruit pour réveiller un mort; les
+poulies avaient grincé, les hommes crié, les caisses et les tonneaux
+s'étaient heurtés avec violence, le tout à mes oreilles; mais je n'avais
+rien entendu.
+
+«La nuit doit toucher à sa fin,» pensai-je en m'éveillant. Je sentais
+que mon sommeil avait été de longue haleine, et j'aurais cru que nous
+étions au matin sans les profondes ténèbres qui m'environnaient de toute
+part. Lorsqu'après être descendu je m'étais caché derrière le tonneau,
+j'avais observé que la lumière pénétrait dans la cale, et maintenant je
+ne distinguais plus rien autour de moi; il y faisait noir comme dans un
+four; il fallait que la nuit fût terriblement sombre.
+
+Mais quelle heure était-il? Chacun des matelots devait être dans son
+hamac, et dormir du profond sommeil que donne un rude travail.
+
+Je crus cependant qu'on remuait au-dessus de ma tête. J'écoutai, il
+n'était pas besoin d'avoir l'ouïe fine pour en acquérir la certitude; on
+jetait sur le pont des masses pesantes qui, en tombant, ébranlaient tout
+le navire, et dont je ressentais le contrecoup. Enfin des voix confuses
+parvinrent à mon oreille, je crus distinguer des paroles qui
+ressemblaient à un signal, puis le refrain: «Enlève! ohé! enlève!» que
+les matelots chantaient en choeur. Il n'y avait plus à en douter, on
+finissait le chargement du navire.
+
+Je n'en fus pas très-surpris: le capitaine faisait terminer l'arrimage
+afin de pouvoir profiter du vent ou de la marée.
+
+Je continuai de prêter l'oreille, et m'attendais à ce que le bruit
+cessât bientôt; mais les heures se succédaient sans amener la fin de ce
+tintamarre.
+
+«Comme ils sont laborieux, pensai-je. Il faut qu'ils soient terriblement
+pressés! Je le crois du reste; c'est aujourd'hui qu'ils auraient dû
+partir, et ils veulent sans doute mettre à la voile de très-bonne heure.
+Tant mieux pour moi; plus ils se dépêcheront, plus tôt je serai délivré
+de cette position détestable. Dans quel mauvais lit j'ai couché;
+cependant, je n'en ai pas perdu l'appétit, car déjà la faim me talonne.»
+
+En disant ces mots, je lirai de ma poche mon biscuit et mon fromage,
+auxquels je fis honneur, bien que je n'eusse pas l'habitude de manger
+pendant la nuit.
+
+Les caisses se remuaient toujours au-dessus de ma tête; loin de
+diminuer, le bruit augmentait. «Quelle rude besogne pour ces pauvres
+matelots! m'écriai-je; il est probable qu'ils auront double paye.»
+
+Tout à coup les chants cessèrent; un profond silence régna sur le
+navire; du moins je n'entendis plus aucun bruit.
+
+«Ils seront allés se coucher, supposai-je; et cependant il va bientôt
+faire jour. Mais puisqu'ils vont dormir, pourquoi ne pas faire comme
+eux: ce sera toujours autant de gagné.»
+
+Je m'étendis le mieux que je pus dans mon étroite cachette, où je
+dormais parfaitement lorsqu'un nouveau tapage me réveilla en sursaut.
+
+«Comment, encore! ce n'était pas la peine de se coucher, me dis-je à
+moi-même; il n'y a pas plus d'une heure qu'ils sont allés trouver leurs
+hamacs, et les voilà qu'ils retravaillent! c'est un singulier navire!
+Peut-être la moitié de l'équipage a-t-elle dormi pendant que l'autre
+veillait; et ce sont probablement ceux qui ont fini leur somme qui
+viennent relever leurs camarades.»
+
+Cette conjecture me laissa l'esprit en repos. Mais il m'était impossible
+de me rendormir, et je continuai de prêter l'oreille.
+
+Jamais nuit de décembre ne m'avait paru plus longue; les hommes
+continuaient leur travail; ils se reposaient pendant une heure, se
+remettaient à l'ouvrage et le jour ne paraissait pas.
+
+Je commençai à croire que je rêvais, que je prenais les minutes pour des
+heures. Mais j'avais alors un appétit féroce; car à trois reprises
+différentes j'étais tombé sur mes provisions avec une faim qui les avait
+épuisées.
+
+Tandis que je finissais d'avaler mon biscuit et mon fromage, le bruit
+cessa complétement; j'écoutai, rien ne frappa mes oreilles, et je
+m'endormis au milieu du silence le plus complet.
+
+Le navire était bruyant quand je m'éveillai; mais d'une manière bien
+différente. C'était le cric-cric-cric d'un tourniquet, joint au
+cliquetis d'une chaîne, dont le bruit m'emplissait d'aise. Vous
+comprenez ma joie: du petit coin où je me trouvais à fond du cale, tout
+cela ne m'arrivait qu'affaibli par la distance, mais néanmoins d'une
+manière assez distincte pour m'apprendre qu'on levait l'ancre, et que le
+navire allait s'éloigner du port.
+
+J'eus de la peine à retenir un cri de joie; cependant je gardai le
+silence dans la crainte d'être entendu; il n'était pas encore temps
+d'annoncer ma présence, on m'aurait tiré de ma cachette, et renvoyé à
+terre sans plus de cérémonie. Je restai donc aussi muet qu'un poisson,
+et j'écoutai avec bonheur la grande chaîne racler rudement l'anneau de
+fer de l'écubier.
+
+Au bout d'un temps plus ou moins long, dont je n'appréciai pas la durée,
+le cliquetis et le raclement cessèrent, et un bruit de nature différente
+les remplaça tous deux; on aurait cru entendre le vent s'engouffrer et
+gémir; mais on se serait trompé: c'était le murmure puissant des vagues
+qui se brisaient contre les flancs du vaisseau. Jamais harmonie
+délicieuse n'a produit sur moi d'impression plus agréable, car ce
+murmure annonçait que _l'Inca_ était en mouvement. Nous étions donc
+enfin partis!
+
+
+
+
+CHAPITRE XX.
+
+Mal de mer.
+
+
+Le balancement du navire, le bouillonnement des flots, tout me donnait
+la preuve que je ne m'étais pas trompé; nous allions quitter le port et
+gagner la pleine mer. Combien j'étais heureux! Plus d'inquiétude, plus
+de crainte d'être ramené à la ferme; dans vingt-quatre heures je serais
+enfin sur l'Océan, loin de la terre, et ne pouvant plus être ni
+poursuivi ni renvoyé. Le succès de mon entreprise me plongeait dans
+l'extase.
+
+Je trouvai bien un peu bizarre de partir pendant la nuit, car il ne
+faisait pas encore jour; toutefois je présumai que le pilote avait une
+si parfaite connaissance de la baie qu'il s'engageait à en sortir les
+yeux fermés. Ce qui m'intriguait davantage, c'était la durée des
+ténèbres: il y avait là quelque chose de mystérieux; je commençai à
+croire que j'avais dormi pendant le jour, et que je ne m'étais réveillé
+qu'après le coucher du soleil, ce qui m'avait fait deux nuits pour une;
+ou bien c'était un rêve qui avait produit cette illusion. Quoi qu'il en
+soit, j'étais trop heureux de notre mise à la voile pour rechercher le
+motif de notre départ nocturne. Peu m'importait l'heure, pourvu que nous
+pussions arriver sains et saufs en pleine mer, et je me recouchai en
+attendant qu'il me fût permis de sortir de ma cachette.
+
+Deux raisons surtout me faisaient appeler de tous mes voeux le moment de
+la délivrance: la première c'est que j'avais une soif ardente. Il y
+avait longtemps que je n'avais bu; le fromage et le biscuit m'avaient
+encore altéré, et j'aurais donné toute une fortune, si je l'avais
+possédée, pour me procurer un verre d'eau.
+
+La seconde raison qui me faisait souhaiter de changer de place était la
+courbature que j'avais gagnée dans mon petit coin, où j'étais forcé de
+m'accroupir, n'ayant pour me reposer que des planches qui m'avaient tout
+meurtri. C'est à peine si je pouvais remuer, tant la douleur était vive,
+et je souffrais encore plus lorsque j'étais immobile, ce qui d'ailleurs,
+n'arrivait pas souvent, tant l'instinct me poussait à changer d'attitude
+pour diminuer mes crampes et me distraire de ma soif.
+
+Il ne fallait rien moins que la crainte d'être renvoyé à la ferme pour
+me donner la force de supporter ces tortures. Je savais que les navires
+ne sortent guère d'un port sans avoir un pilote. Si j'avais eu le
+malheur de révéler ma présence, avant le départ de celui que nous avions
+probablement, on me jetait dans son bateau, et je perdais le fruit de
+mes efforts, ce qui après l'heureux début de mon entreprise était une
+humiliation que je ne pouvais accepter.
+
+En supposant même qu'il n'y eût pas de pilote sur _l'Inca_, nous étions
+encore dans les parages que fréquentent les bateaux-pêcheurs, ceux qui
+font la côte; l'un d'eux, retournant au port, serait hélé facilement, et
+l'on m'y descendrait comme un colis pour être déposé sur le quai.
+
+J'étouffai donc ma soif, et me cuirassant contre la douleur, je pris la
+résolution de rester dans ma cachette.
+
+Le navire glissa tranquillement sur les flots pendant une heure ou deux;
+sa marche était ferme, d'où je supposais que le temps était calme et que
+nous étions toujours dans la baie. Comme je faisais cette réflexion, je
+m'aperçus que le roulis devenait de plus en plus fort; les vagues
+fouettaient les flancs du bâtiment avec une telle violence qu'elles en
+faisaient craquer le bordage.
+
+J'étais bien loin de m'en plaindre; c'était la preuve que nous nous
+trouvions en pleine mer, où la brise était toujours plus forte, et les
+lames plus puissantes. «Bientôt, pensai-je, on renverra le pilote, et je
+pourrai sans inquiétude me montrer sur le pont.»
+
+Quand je dis sans inquiétude, ce n'est pas tout à fait vrai; j'avais au
+contraire des appréhensions assez vives au sujet de l'accueil qui
+m'était réservé; je pensais à la brutalité du second, aux railleries de
+l'équipage. Le capitaine ne serait-il pas indigné de mon audace; lui qui
+avait si nettement refusé de me prendre à bord, que dirait-il de m'y
+voir introduit par surprise? Il m'imposerait quelque punition
+outrageante, peut-être le fouet. J'étais, je le confesse, très-peu
+rassuré à cet égard, et j'aurais volontiers dissimulé ma présence
+jusqu'à notre arrivée au Pérou.
+
+Mais impossible; je ne pouvais pas rester dans ma cachette pendant six
+mois; qui pouvait dire si la traversée ne durerait pas davantage? Je
+n'avais pas à boire, presque rien à manger, il fallait bien tôt ou tard
+remonter sur le pont, en dépit de la colère du capitaine.
+
+Pendant que je faisais ces tristes réflexions, je me sentis envahir par
+une angoisse étrange qui n'avait rien de commun avec mon inquiétude;
+elle était toute physique et plus affreuse que ma soif et mes crampes.
+Le vertige s'était emparé de moi, la sueur me couvrait la figure, elle
+s'accompagnait d'horribles nausées, d'étranglement, de suffocation,
+comme si mes poumons comprimés entre les côtes n'avaient pu se dilater,
+et qu'une main de fer m'eût serré à la gorge. Une odeur fétide s'élevait
+du fond de la cale, où j'entendais clapoter l'eau qui s'y était
+introduite, sans doute depuis longtemps, odeur nauséabonde qui aggravait
+mon agonie.
+
+D'après ces divers symptômes, il n'était pas difficile de reconnaître ce
+qui me faisait tant souffrir; ce n'était que le mal de mer. Je ne
+m'alarmai pas des suites que cela pouvait avoir, mais j'endurai toutes
+les tortures que vous impose cette atroce maladie. Il est certain que
+dans la situation où j'étais, elle fut pour moi plus atroce qu'elle ne
+l'est d'ordinaire. Il me semblait qu'un verre d'eau pure, en apaisant ma
+soif, eût guéri mes nausées et diminué l'étreinte qui me serrait la
+poitrine.
+
+L'effroi que m'inspirait le bateau du pilote me fit d'abord endurer mon
+supplice avec courage; mais à chaque instant le roulis devenait plus
+fort, l'odeur du fond de cale plus pénétrante et plus fétide; la révolte
+de mon estomac augmentait en proportion, et les maux de coeur finirent
+par être intolérables.
+
+Que le pilote fût parti ou resté, je ne pouvais plus y tenir; il fallait
+monter sur le pont, avoir de l'air, une gorgée d'eau, ou c'en était fait
+de moi.
+
+Je me levai avec effort et me glissai hors de ma cachette, en m'appuyant
+sur le tonneau, qui m'aidait à me conduire, car je marchais à tâtons.
+Lorsque je fus au bout de la futaille, j'étendis la main pour retrouver
+l'issue par laquelle j'étais entré; mais elle me parut close. Je n'en
+pouvais croire mes sens; j'étendis la main de nouveau, et recommençai
+vingt fois mon exploration, l'ouverture n'existait plus: une caisse
+énorme fermait l'endroit par lequel je m'étais introduit, et le fermait
+tellement bien que je pouvais à peine fourrer le bout de mon petit doigt
+entre cette caisse et les ballots entassés qui la bloquaient de toute
+part.
+
+J'essayai de la mouvoir, mais elle ne bougea pas; j'y appuyai l'épaule,
+j'y employai toute ma force, elle n'en fut pas même ébranlée.
+
+Voyant que je ne pouvais y parvenir, je rentrai dans ma cachette avec
+l'espoir de passer derrière la futaille et faire le tour de cette
+malheureuse caisse; nouveau désappointement! il n'y avait pas de quoi
+fourrer la main entre le fond de la barrique et une autre futaille
+exactement pareille; une souris devait être obligée de s'aplatir pour se
+glisser entre ces deux tonnes, dont la dernière s'appliquait exactement
+à la paroi du vaisseau.
+
+Je pensai alors à grimper sur la futaille, et à me faufiler au-dessus de
+la caisse qui m'obstruait le passage; mais entre le point culminant du
+tonneau et une grande poutre qui s'étendait en travers de la cale, c'est
+tout au plus s'il y avait un espace de quelques centimètres, et si petit
+que je pusse être, il ne fallait pas songer à m'y introduire.
+
+Je vous laisse à imaginer quelle fut mon impression lorsque j'eus acquis
+la certitude d'être enfermé dans la cale au milieu des marchandises,
+emprisonné, muré par la cargaison tout entière.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI.
+
+Enseveli tout vivant!
+
+
+Je comprenais maintenant pourquoi la nuit m'avait paru si longue. La
+lumière avait brillé, mais je n'en avais rien su; les matelots avaient
+travaillé pendant le jour, tandis que, plongé dans les ténèbres, je
+croyais qu'il était nuit. Il y avait sans doute plus de trente-six
+heures que je me trouvais à bord; voilà pourquoi j'avais eu faim,
+pourquoi ma soif était si ardente, et mon corps si douloureux.
+
+Les instants de repos qui, au milieu du bruit continuel, me paraissaient
+revenir d'une façon méthodique, étaient les heures de repas; et le
+silence qui avait précédé notre départ, silence dont la prolongation
+m'avait frappé, était la deuxième nuit que je passais dans la cale.
+
+J'y étais à peine installé que je m'étais endormi. C'était le soir. Il
+est probable que, le lendemain matin, je ne m'éveillai pas de bonne
+heure; et c'était pendant mon sommeil que les matelots, en arrangeant la
+cale, avaient rempli les vides qui m'avaient permis d'y entrer.
+
+Je ne compris pas d'abord toute l'horreur de ma situation. J'étais
+enfermé, je savais de plus que tous mes efforts pour m'ouvrir un passage
+seraient complétement inutiles; mais les hommes vigoureux qui avaient
+empilé toutes ces caisses pouvaient les remuer une seconde fois, et je
+n'avais qu'à les appeler pour qu'ils vinssent immédiatement.
+
+J'étais loin, hélas! de penser que mes cris les plus forts ne pouvaient
+être entendus; j'ignorais que l'écoutille, par laquelle je m'étais
+introduit dans la cale, était maintenant couverte de ses panneaux,
+recouverts à leur tour d'une épaisse toile goudronnée, qui devait
+peut-être y rester jusqu'à la fin du voyage. Quand même l'écoutille
+n'eût pas été fermée, il y avait peu de chances pour que ma voix fût
+entendue; l'épaisseur de la cargaison l'aurait interceptée, ou elle
+aurait été couverte par le bruit des flots et par celui du vent.
+
+Comme je vous le disais, mon inquiétude fut d'abord peu sérieuse; je ne
+me préoccupais que du temps plus ou moins long que j'aurais à passer
+avant d'avoir de l'eau, car ma soif était vive. Pour que je pusse sortir
+de la cale, il faudrait enlever les caisses qui se trouvaient au-dessus
+de moi; cela devait demander beaucoup de travail, et jusque-là je
+souffrirais énormément, car le besoin de boire devenait de plus en plus
+impérieux.
+
+Ce n'est qu'après avoir crié de ma voix la plus aiguë, frappé sur les
+planches à coups redoublés, répété mes cris et mes coups mainte et
+mainte fois, sans recevoir de réponse, que je compris ma situation. Elle
+m'apparut dans toute son horreur: pas moyen de remonter sur le pont,
+aucun espoir d'être secouru; j'étais enseveli tout vivant sous les
+marchandises qui remplissaient la cale.
+
+Je criai de nouveau, j'y employai toutes mes forces, et ne m'arrêtai
+qu'au moment où ma gorge ne rendit plus aucun son. J'avais prêté
+l'oreille à différents intervalles, espérant toujours une réponse; mes
+cris éveillaient tous les échos de ma tombe; mais pas une voix ne
+répondait à la mienne.
+
+J'avais entendu chanter les matelots pendant qu'ils levaient l'ancre;
+mais à présent tout était silencieux; le navire était immobile, les
+vagues restaient muettes, et si, dans un calme pareil, les grosses voix
+de l'équipage n'arrivaient pas jusqu'à moi, comment pouvais-je espérer
+que mes cris d'enfant parvinssent aux oreilles de ceux qui ne
+m'écoutaient pas?
+
+C'était impossible; on ne pouvait pas m'entendre, et j'étais condamné à
+mort, condamné sans appel.
+
+J'en avais la conviction, et aux souffrances du mal de mer succédait un
+affreux désespoir. Les douleurs physiques revinrent et, se joignant à la
+torture morale, produisirent une agonie que je ne saurais vous
+dépeindre. Je ne pus y résister; mes forces m'abandonnèrent, et je
+tombai, comme atteint de paralysie.
+
+Malgré ma stupeur, je n'avais pas perdu connaissance; il me semblait que
+j'allais mourir, et je le désirais sincèrement. Puisque la mort est
+inévitable, pensais-je, il valait mieux qu'elle mît le plus tôt possible
+un terme à mes souffrances. Je suis persuadé que si je l'avais pu,
+j'aurais hâté ma dernière heure; mais j'étais trop faible pour me tuer,
+quand même j'aurais eu des armes à ma disposition. J'avais totalement
+oublié que j'en possédais une, tant il y avait de confusion dans mon
+esprit!
+
+Vous êtes étonné d'apprendre que je désirais mourir; mais pour se faire
+une juste idée de l'étendue de mon désespoir, il faudrait avoir passé
+par la position où j'étais alors; et Dieu veuille qu'elle vous soit
+épargnée!
+
+Toutefois on ne meurt pas du mal de mer, et le désespoir ne suffit pas
+pour tuer l'homme; il est plus difficile qu'on ne pense de sortir de ce
+bas monde.
+
+Ma torpeur augmenta de plus en plus; je devins complétement insensible,
+et restai longtemps dans cet état voisin de la mort.
+
+À la fin cependant, je repris connaissance; peu à peu je retrouvai une
+partie de mes forces. Chose étrange! la faim se faisait vivement sentir;
+car le mal de mer aiguise l'appétit d'une façon toute spéciale.
+Néanmoins, la soif me torturait davantage, et ma souffrance était
+d'autant plus vive que je ne voyais aucun moyen de la calmer. Il me
+restait un peu de biscuit, je pouvais encore me rassasier une fois; mais
+où trouver de l'eau pour éteindre le feu qui me desséchait les veines?
+
+Il n'est pas nécessaire de vous rapporter les réflexions poignantes qui
+me venaient à l'esprit; qu'il vous suffise de savoir que ce paroxysme
+d'une douleur sans nom amena un délire dont j'eus un instant conscience,
+et qui, à mon grand soulagement, se termina par un profond sommeil.
+
+Le corps épuisé perdit le sentiment de ses douleurs, et l'esprit oublia
+ses tourments.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII.
+
+Soif.
+
+
+Cet instant de repos fut de bien courte durée, un cauchemar effroyable
+ne tarda pas à troubler mon sommeil, et me réveilla brusquement, pour me
+rendre à une réalité plus affreuse que mes rêves.
+
+Il me fut d'abord impossible de deviner où j'étais; mais il me suffit
+d'allonger les bras pour me rappeler toute l'horreur de ma situation. De
+chaque côté, mes mains rencontraient les murailles de mon cachot; à
+peine avais-je assez de place pour me retourner, et, si mince que je
+fusse alors, un autre enfant de ma taille aurait empli tout le reste de
+ma cellule.
+
+Mon premier mouvement, dès que j'eus reconnu ma position, fut de crier
+de toutes mes forces. Je conservais toujours l'espoir qu'on finirait par
+m'entendre; j'ignorais, comme je l'ai dit plus haut, l'énorme quantité
+de marchandises qui se trouvaient au-dessus de ma tête, et je ne savais
+pas que toutes les écoutilles de l'entre-pont étaient fermées.
+
+Il est heureux que je n'en aie pas su davantage, autrement je serais
+devenu fou; mais les lueurs d'espérance qui, de temps en temps,
+suspendaient mes tortures, soutinrent ma raison jusqu'au moment où il me
+fut permis d'envisager mon sort avec calme, et de lutter contre le péril
+qui me menaçait.
+
+Comme avant de m'endormir, je jetai des cris perçants jusqu'à ce que la
+voix me fît défaut; et lorsque j'eus désespéré de me faire entendre, je
+retombai dans l'état d'atonie, puis de torpeur, où le sommeil m'avait
+trouvé. Néanmoins cet engourdissement qui s'était emparé de mon esprit
+laissait à la douleur physique tout ce qu'elle avait d'affreux; j'étais
+dévoré par la soif, qui, arrivée à ce point d'exaspération, est
+peut-être le plus grand de tous les supplices. Je n'aurais jamais pensé
+que le manque d'un peu d'eau pût vous causer des tortures aussi vives.
+En lisant que des naufragés ou des voyageurs égarés dans le désert
+étaient morts de soif, après une horrible agonie, j'avais toujours cru à
+l'exagération de l'auteur. Comme tous les enfants de l'Angleterre, né
+dans un pays où l'on rencontre à chaque pas des sources et des
+ruisseaux, je n'avais jamais eu soif. Peut-être, lorsqu'en été je jouais
+au milieu d'un champ ou sur le bord de la mer, avais-je éprouvé cette
+sensation bien connue qui vous fait souhaiter un verre d'eau; mais ce
+n'est pas une douleur, et l'espèce de malaise que l'on ressent alors est
+plus que compensé par la satisfaction que l'on éprouve en se
+désaltérant. Il est rare que ce besoin soit assez impérieux pour vous
+faire boire une eau marécageuse; la délicatesse de vos habitudes
+conserve toutes ses répugnances: ceci n'est que le premier degré de la
+soif, et moins une douleur qu'un plaisir, par la confiance où l'on est
+de trouver bientôt à boire. Mais perdez cette conviction rassurante,
+soyez certain, au contraire, qu'il n'y a dans les environs ni lac, ni
+fleuve, ni ruisseau, ni fontaine, pas même de fossé bourbeux; que vous
+êtes à cent kilomètres de la source la plus voisine, et la soif, que
+vous supportez facilement, prendra un nouveau caractère et sera des plus
+douloureuses.
+
+Il est possible que j'eusse parfois été aussi longtemps sans boire, et
+que je n'en eusse pas éprouvé la souffrance qui me torturait au moment
+dont nous parlons; mais je n'avais jamais eu l'atroce perspective de
+voir grandir ma soif et de rester dans l'impossibilité de la satisfaire:
+c'est là ce qui était cause de mes angoisses.
+
+Je n'avais pas une faim excessive, mes provisions, d'ailleurs, n'étaient
+pas complétement épuisées; mais quand mon appétit aurait été plus fort,
+j'aurais craint d'augmenter ma soif en mangeant. C'est ce qui m'était
+arrivé lors de mon dernier repas; et ma gorge brûlante ne demandait
+qu'un peu d'eau, ce qui, à cette heure me paraissait la chose du monde
+la plus précieuse.
+
+C'était le supplice de Tantale: je n'avais pas d'eau sous les yeux, mais
+je l'entendais sans cesse battre les flancs du navire; de l'eau de mer,
+j'en conviens, je n'aurais pas pu la boire, quand même elle eût été à ma
+portée, mais c'était le murmure de l'eau qui frappait mes oreilles, et
+il ajoutait à mes souffrances tout ce que la tentation a d'exaspérant.
+
+Je ne doutais pas que la soif ne dût me tuer dans un délai plus ou moins
+long. Combien durerait mon agonie? J'avais entendu parler d'hommes qui
+étaient morts de soif après des tortures indicibles; j'essayai de me
+rappeler le nombre de jours qu'ils avaient souffert, et je ne pus y
+parvenir. Six ou sept, pensai-je. Cette idée m'épouvanta. Comment
+supporter pendant une semaine l'angoisse que j'endurais? C'était
+au-dessus de mes forces, et je demandai à la mort de mettre un terme
+plus rapide à mes douleurs.
+
+Mais l'espérance allait revenir. J'avais à peine cédé à cet accès de
+découragement, lorsque j'entendis un son qui changea le cours de mes
+pensées, et me causa autant de bonheur que j'avais eu d'angoisses.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII.
+
+Son plein de charme.
+
+
+J'étais accoudé à l'une des poutres du navire, qui traversait ma cabine,
+et qui la divisait en deux parties presque égales. C'était simplement
+pour changer de position que j'avais pris cette attitude, car j'étais
+las d'être couché sur les planches; depuis l'heure de mon premier réveil
+dans la cale j'avais essayé de toutes les postures, sans parvenir à me
+trouver bien dans aucune; je m'étais levé, quoiqu'il me fallut courber
+la tête; j'avais pris tous les degrés d'inclinaison, je m'étais allongé
+sur le dos, sur le ventre, sur les côtés, je m'étais replié en Z, en S,
+et je n'en étais pas moins courbaturé.
+
+Je me trouvais donc soutenu par l'une des côtes du navire, et ma tête
+penchée en avant, reposait presque sur la grande futaille où j'appuyais
+la main.
+
+Il en résultait que mon oreille effleurait les douelles de chêne; et
+c'est de la sorte que j'entendis le son plein de douceur qui opéra chez
+moi un revirement si prompt et si heureux.
+
+Rien n'était plus facile à reconnaître que cette voix bénie qui frappait
+mon oreille: c'était le glouglou d'un liquide remuant dans la futaille,
+par suite des ondulations du navire.
+
+À la première de ces notes harmonieuses que rendait le contenu de la
+barrique, j'avais tressailli d'une joie facile à comprendre; mais
+réprimant aussitôt mes transports, je voulus m'assurer du fait, dans la
+crainte d'être le jouet d'une illusion.
+
+La joue appliquée sur le bois de la grosse tonne, l'haleine suspendue,
+toutes les facultés de mon être concentrées dans ma puissance auditive,
+j'attendis que le bâtiment éprouvât une secousse assez grande pour la
+communiquer au fluide que renfermait le tonneau.
+
+L'attente me parut d'une longueur excessive, mais ma patience fut enfin
+récompensée: _Glou, glou, gli, gli, glou, glou_; cela ne faisait pas le
+moindre doute, la futaille était pleine d'eau!
+
+Un cri de joie s'échappa de mes lèvres; j'éprouvais ce que ressent un
+malheureux qui est en train de se noyer, et qui, au moment où il allait
+rendre l'âme, se retrouve près du rivage.
+
+La réaction fut si vive que je faillis m'évanouir; je serais tombé sans
+la pièce de bois à laquelle je restai appuyé, dans un état de vertige
+qui m'était jusqu'à la conscience de mon bonheur.
+
+Toutefois je ne demeurai pas longtemps dans cette demi-insensibilité; la
+soif me rappela bientôt à moi-même, et je me rapprochai de la futaille.
+
+Dans quel but? Je voulais chercher la bonde, la retirer bien vite, et
+boire; je ne pouvais avoir d'autre intention.
+
+Hélas; ma joie devait s'éteindre aussi promptement qu'elle était née. Je
+fus néanmoins quelque temps avant d'en arriver là; il me fallut d'abord
+parcourir avec les mains toute la surface de la barrique, en palper
+toutes les douelles, avec le tact soigneux qui caractérise les aveugles;
+et je recommençai l'opération plus d'une fois avant d'accepter la triste
+certitude que la bonde se trouvait du côté de la muraille, il m'était
+impossible de l'atteindre, et la précieuse barrique m'était complétement
+fermée.
+
+Je savais que tous les tonneaux ont une seconde ouverture, située à l'un
+des deux fonds, et je m'étais mis en quête de celle qui devait exister à
+ma futaille; mais le premier mouvement que je fis m'annonça que les deux
+bouts en étaient bloqués, l'un par une caisse, l'autre par la seconde
+barrique mentionnée dans l'inventaire de ma cellule.
+
+Il me vint à l'esprit que cette dernière pouvait également contenir de
+l'eau, et j'en commençai l'inspection; mais je ne pus tâter qu'une
+faible partie de son étendue, et n'y rencontrai que la surface unie du
+chêne, qui m'opposait la résistance du roc.
+
+C'est alors que je retombai dans ma misère, et que je me livrai à tout
+ce que le désespoir a de plus cruel. Plus que jamais la tentation était
+vive; j'entendais l'eau à trois centimètres de mes lèvres, et je ne
+pouvais pas la goûter. Oh! si j'avais pu seulement en humecter ma gorge
+brûlante!
+
+S'il y avait eu près de moi une hache, et que ma prison eût été assez
+haute pour que je pusse m'en servir, comme j'aurais largement ouvert
+cette grande citerne pour m'abreuver de son contenu! Mais je n'avais pas
+de hache, pas d'instruments tranchants, et sans une bonne lame comment
+percer ou fendre ces douelles de chêne, aussi impénétrables pour moi que
+du fer? Quand même j'aurais trouvé l'une ou l'autre des ouvertures de la
+futaille, avec quoi en aurais-je ôté le bondon, arraché le fausset? Je
+n'y avais pas songé dans mon élan de bonheur; mais il était impossible
+de le faire avec mes doigts, sans tenailles, sans levier d'aucune
+espèce.
+
+Je crois m'être levé en chancelant, pour examiner de nouveau la
+barrique; je n'en suis pas sûr, tant j'étais foudroyé par la déception
+amère qui avait suivi ma joie; il m'est resté néanmoins un vague
+souvenir d'avoir machinalement exploré le dessus du tonneau, essayé de
+mouvoir la caisse; et plus consterné que jamais de l'inutilité de mes
+efforts, d'être revenu me coucher, en proie au plus morne désespoir.
+
+J'ignore combien de temps dura cette nouvelle crise; mais je me souviens
+toujours du fait qui dissipa la fatale influence sous laquelle je
+succombais, et qui me rendit toute mon activité.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV.
+
+La barrique est mise en perce.
+
+
+Étendu sur les planches de ma cellule, la tête reposant sur mon bras, je
+sentis quelque chose me blesser à la cuisse; était-ce un noeud du bois
+ou un caillou sur lequel j'étais couché? dans tous les cas c'était un
+objet qui me faisait souffrir, et j'étendis la main pour l'éloigner. À
+ma grande surprise je ne trouvai rien par terre, le plancher était
+parfaitement uni, et l'objet qui me faisait mal se trouvait dans ma
+poche.
+
+Qu'est-ce que cela pouvait être? je ne me le rappelais nullement;
+j'aurais pu croire que c'était un morceau de biscuit, si je n'avais été
+sûr d'avoir placé mes provisions dans la poche de ma veste. Je palpai
+celle de ma culotte, elle renfermait un objet allongé, aussi dur que le
+fer, et je ne me rappelais pas avoir emporté autre chose que du biscuit
+et du fromage.
+
+Je me mis à mon séant pour fouiller dans ma poche, car il m'était
+impossible de deviner ce qui s'y trouvai; et j'eus ainsi le mot de
+l'énigme: cet objet long et dur n'était ni plus ni moins que le couteau
+dont Waters m'avait fait présent. Je l'avais fourré dans ma culotte par
+un mouvement irréfléchi, et l'avais ensuite oublié.
+
+Cette découverte me parut d'abord insignifiante, elle me rappela tout
+simplement la bonté du matelot, bonté qui contrastait avec la rudesse du
+lieutenant; c'était la seule pensée que j'avais eue au moment où cette
+lame précieuse m'avait été donnée. Tout en faisant cette réflexion,
+j'ôtai le couteau de ma poche, et l'ayant jeté au loin pour qu'il ne me
+gênât plus, je me recouchai sur les planches.
+
+Mais à peine venais-je de m'y étendre, qu'une idée subite me traversa
+l'esprit et me fit relever avec autant de promptitude que si je m'étais
+appuyé sur du fer rouge. Toutefois ce n'était pas la douleur qui
+m'inspirait ce mouvement rapide, au contraire, c'était une joyeuse
+espérance. Je me disais qu'avec cette lame j'avais le moyen de percer la
+futaille et de me procurer de l'eau.
+
+Cela me paraissait tellement facile, que je ne doutai pas un instant de
+la possibilité du fait, et que mon désespoir s'évanouit pour faire place
+à la joie la plus vive.
+
+Je cherchai mon couteau, je le retrouvai, et m'en emparai avec ardeur;
+c'est tout au plus si je l'avais regardé quand je l'avais reçu des mains
+de Waters, maintenant je l'examinais avec soin, je le palpais dans tous
+les sens, j'en calculais la force autant qu'il m'était permis de le
+faire, et je me demandais quelle était la meilleure manière de m'en
+servir pour arriver au but que je me proposais.
+
+C'était un bon couteau, avec un manche en bois de cerf, une lame aiguë,
+solide et bien trempée, un de ces couteaux qui, lorsqu'ils sont ouverts,
+n'ont pas moins de vingt-cinq centimètres de longueur, et qu'en général
+les matelots portent suspendus à une ficelle passée autour du cou. Je
+fus enchanté de mon examen, de l'épaisseur et du fil de l'acier; car il
+me fallait un bon instrument pour forer cette douelle de chêne.
+
+Si je vous décris avec autant de détails les mérites de mon couteau,
+c'est que je ne saurais trop vous en faire l'éloge, puisque sans lui je
+n'aurais pas survécu à mes misères, et ne vous raconterais pas les hauts
+faits qu'il m'a permis d'accomplir.
+
+Ayant donc passé le doigt à plusieurs reprises sur ma bonne lame, afin
+de me familiariser avec elle; l'ayant ouverte et fermée dix ou douze
+fois, pour en essayer le ressort, je m'approchai de la barrique, afin
+d'en attaquer le chêne.
+
+Vous êtes surpris de me voir agir avec cette lenteur quand la soif me
+torturait; vous ne comprenez pas que j'aie pris toutes ces précautions;
+vous pensiez que j'allais me mettre aussitôt à faire un trou, n'importe
+comment, pourvu que je pusse me désaltérer. Toute ma patience fut
+soumise à une rude épreuve; mais j'ai toujours été d'un caractère
+réfléchi, même quand j'étais enfant, et je sentais, à l'heure dont je
+vous parle, que tout le succès de mon entreprise pouvait dépendre du
+soin que j'y apporterais. J'avais en perspective la mort la plus
+affreuse; une seule chose devait me sauver, c'était d'ouvrir la
+barrique, pour cela mon couteau m'était indispensable. Supposez qu'en
+agissant avec précipitation, je vinsse à en briser la lame, seulement à
+en casser la pointe, c'était fini, ma mort était certaine.
+
+Ne soyez donc plus étonnés du soin que je prenais de ne rien
+compromettre. Il est vrai de dire que si j'avais réfléchi davantage, je
+ne me serais pas donné tant de peine. Quand j'aurais eu la certitude de
+me désaltérer, à quoi cela devait-il me servir? J'aurais apaisé ma soif;
+mais la faim? comment la satisfaire? On ne se nourrit pas avec de l'eau;
+où trouver des aliments?
+
+C'est une chose bizarre, mais cette idée ne me vint pas. Je n'étais
+point encore affamé, et la crainte de mourir de soif était jusqu'alors
+ma seule préoccupation. Plus tard, je devais, hélas! éprouver les mêmes
+terreurs au sujet du manque de nourriture; mais n'anticipons pas.
+
+Je choisis, sur le côté de la barrique, un endroit où la douelle
+paraissait être endommagée. Précisément cela se trouvait un peu
+au-dessous de la moitié de la futaille, et c'était une condition qui me
+semblait indispensable. La barrique pouvait n'être qu'à moitié pleine,
+et il fallait absolument la mettre en perce au-dessous du niveau de
+l'eau, sans quoi j'aurais travaillé en pure perte.
+
+Me voilà donc à l'ouvrage; malgré mon impatience, j'étais satisfait de
+la rapidité de ma besogne. Mon couteau se comportait à merveille, et si
+épais que fût le chêne de la futaille, il avait affaire à de l'acier
+plus dur que lui. Peu à peu les esquilles de bois se détachèrent, et ma
+bonne lame s'enfonça dans la douelle.
+
+J'avais fini par si bien me familiariser avec les ténèbres, que je ne
+ressentais plus cette impuissance dont chacun est frappé en tombant dans
+une nuit profonde. Mes doigts avaient acquis une délicatesse de toucher
+singulière, ainsi qu'on le remarque chez les aveugles. Je travaillais
+avec autant de facilité que si j'avais été en plein jour, et je ne
+pensais même pas à la lumière qui me manquait.
+
+Sans aucun doute, un charpentier, avec son ciseau à mortaise, ou un
+tonnelier, avec son vilebrequin, aurait été plus vite que moi; mais
+j'avais la certitude que j'avançais dans mon oeuvre, et je n'en
+demandais pas davantage.
+
+La crainte de briser mon couteau, crainte que j'avais toujours présente
+à l'esprit, m'empêchait de me hâter; je me souvenais du proverbe: «Plus
+on se presse, moins on arrive,» et je maniais mon outil avec un
+redoublement de prudence.
+
+Il y avait une heure que je travaillais, quand j'approchai de la surface
+intérieure de la douelle; je le voyais à la profondeur de l'excavation
+que j'avais faite.
+
+Ma main trembla, mon coeur battit avec violence, ce fut un moment
+d'incroyable émotion, une inquiétude affreuse s'emparait de mon esprit:
+était-ce bien de l'eau que j'allais trouver? Ce doute m'était déjà venu
+plusieurs fois, mais jamais avec cette vivacité.
+
+Oh! mon Dieu! si, au lieu d'eau, cette futaille contenait de rhum ou de
+l'eau-de-vie, seulement du vin! Je savais que pas un de ces liquides
+n'éteindrait ma soif; peut-être la calmeraient-ils un instant, mais elle
+reviendrait ensuite plus dévorante que jamais; et, perdant mon seul
+espoir, je mourrais, tué par l'ivresse, comme tant d'autres malheureux.
+
+Le fluide perlait déjà entre la douelle et mon couteau; j'hésitais à
+faire la dernière entaille, j'avais peur de ce qui allait en sortir!
+
+Mais la soif triompha de mes inquiétudes; je poussai mon outil, et les
+dernières fibres du chêne cédèrent. Au même instant, un jet rapide et
+froid s'échappa de la barrique, me mouilla les mains et se répandit sur
+ma manche.
+
+Un dernier tour de lame agrandit l'ouverture. Je retirai mon couteau, le
+jet sortit avec force, et mes lèvres s'y appliquèrent avec délices. Ce
+n'était ni de la liqueur, ni du vin, mais une eau fraîche et pure comme
+celle qui jaillit du rocher.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXV.
+
+Le fausset.
+
+
+Comme je bus de cette eau délicieuse! je ne croyais pas pouvoir m'en
+rassasier. À la fin cependant la quantité d'eau absorbée fut suffisante,
+et je ne sentis plus la soif.
+
+[Illustration: Comme je bus cette eau délicieuse.]
+
+Toutefois ce résultat ne fut pas immédiat; la première libation ne me
+désaltéra qu'un instant; mes lèvres se rapprochèrent bientôt de la
+barrique, et j'y revins à plusieurs reprises avant d'être complétement
+soulagé.
+
+Il est impossible, même à l'imagination la plus puissante, de se figurer
+les tortures de la soif; il faut les avoir ressenties pour s'en faire
+une idée; qu'on juge de leur violence par les expédients auxquels ont eu
+recours ceux qui les ont subies. Et pourtant, malgré cette angoisse
+indicible, aussitôt qu'on a bu largement, la douleur s'évanouit avec la
+rapidité d'un songe; il n'est pas de souffrance comparable qui soit
+aussi vite guérie.
+
+Ma soif était dissipée, et le bien-être succédait à mon supplice.
+Toutefois, je n'en perdis pas ma prudence habituelle; durant les
+intervalles que j'avais mis entre mes libations, j'avais eu bien soin de
+fermer l'ouverture de la barrique, en y fourrant le bout de mon index en
+guise de fausset. Quelque chose me disait de ne pas gaspiller le
+précieux liquide, et je résolus d'obéir à cette pensée pleine de
+prudence.
+
+Mais à la longue je me fatiguai de rester ainsi, le doigt passé dans la
+douelle, et je cherchai un objet qui pût me servir de bouchon.
+Impossible de rien trouver, pas la moindre baguette, le plus petit
+morceau de bois dont on pût faire une cheville, J'avais toujours mon
+index à la futaille, je n'osais pas l'en ôter, et cela paralysait mes
+recherches.
+
+Comment faire? Je pensai au fromage qui me restait, et je le tirai de ma
+poche; il s'émietta dès que je voulus m'en servir; du biscuit n'eût pas
+été meilleur; c'était fort embarrassant.
+
+Tout à coup je songeai à ma veste. Elle était de gros molleton, et en en
+déchirant un morceau, je pouvais boucher l'ouverture de la futaille.
+
+À peine avais-je eu cette pensée, que mon couteau enlevait une pièce de
+mon habit, et que fourrant ce chiffon de laine dans la susdite
+ouverture, le poussant, le serrant avec la pointe de ma lame, je parvins
+à arrêter le liquide, bien qu'il suât légèrement à travers mon tampon;
+mais c'était peu de chose, et je m'en inquiétai d'autant moins, que cet
+expédient n'était que provisoire; pourvu qu'il me permît de trouver
+mieux, c'était tout ce que je demandais.
+
+J'avais maintenant tout le loisir de la réflexion, et je n'ai pas besoin
+d'ajouter que le désespoir en fut bientôt la conséquence. À quoi me
+servirait d'avoir de l'eau? à me faire vivre quelques heures de plus,
+c'est-à-dire à prolonger mon agonie, car j'avais la certitude de mourir
+de faim, mes provisions étaient presque épuisées: deux biscuits et
+quelques miettes de fromage étaient tout ce qui me restait. À la rigueur
+cela pouvait suffire pour un repas; mais après?... viendrait la faim,
+puis la faiblesse, le vertige, l'épuisement complet et la mort.
+
+Chose étrange! cette pensée ne m'était pas venue tant que la soif
+m'avait dominé. À différents intervalles j'en avais bien eu le soupçon;
+mais les tortures présentes me faisaient oublier celles de l'avenir.
+
+Une fois que les premières avaient été calmées, je compris que la faim
+ne serait pas moins impitoyable que la soif, et le sentiment de
+bien-être que j'éprouvais disparut devant le sort qui m'attendait. Ce
+n'était pas même, de l'anxiété, qui laisse toujours un peu de place à
+l'espérance, c'était l'affreuse certitude de ne plus avoir que deux ou
+trois jours à vivre, et de les passer dans une agonie trop facile à
+imaginer.
+
+Pas d'alternative: il fallait mourir d'inanition, à moins que je n'eusse
+recours au suicide. Je pouvais me tuer; je possédais une arme plus que
+suffisante pour exécuter ce projet; mais l'espèce de délire qui, dans
+les premiers instants de désespoir, m'aurait poussé immédiatement à cet
+acte de démence, était dissipé, et j'envisageais la situation avec une
+tranquillité d'esprit qui m'étonnait.
+
+Trois genres de mort se présentaient d'eux-mêmes: la faim, la soif et un
+coup de couteau pouvaient également terminer ma vie; la première était
+inévitable, mais je pouvais choisir entre les trois supplices, et
+j'examinai quel était celui qui devait me faire le moins souffrir.
+
+Ne soyez pas surpris de me voir livré à cet étrange calcul; songez à la
+position où je me trouvais, et qui ne me permettait pas d'avoir d'autre
+idée que celle de la mort.
+
+Le premier résultat de mes réflexions fut d'éliminer la soif; je venais
+d'en subir les tortures, et je savais par expérience que de toutes les
+manières de quitter ce monde, c'est l'une des plus affreuses. Restaient
+la faim et le poignard. Je les pesai longtemps, en les comparant l'une à
+l'autre, sans savoir auquel des deux accorder la préférence.
+Malheureusement j'étais dépourvu de tout principe religieux; à cette
+époque, je ne savais même pas que ce fût un crime d'attenter à ses
+jours, et cette considération n'entrait pour rien dans mes pensées; la
+seule chose qui me préoccupait était, comme je l'ai dit plus haut, de
+choisir le genre de mort qui devait être le moins pénible.
+
+Il faut cependant que le bien et le mal soient instinctifs; malgré mon
+ignorance de païen, une voix intérieure me disait qu'il était coupable
+de se détruire, alors même que le supplice vous sauvait du supplice.
+
+Cette pensée triompha dans mon âme, et rappelant tout mon courage, je
+pris la résolution d'attendre les événements, quelle que pût être la
+date que Dieu eût fixée pour mettre un terme à mes souffrances.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVI
+
+Une caisse de biscuits.
+
+
+Je pris non-seulement la résolution de ne pas me suicider, mais celle de
+vivre le plus longtemps possible. Bien que mes deux biscuits fussent
+insuffisants pour me faire faire un bon repas, je les partageai en
+quatre, et me promis de laisser entre chacune de mes collations autant
+d'intervalles que la faim me le permettrait.
+
+Le désir de prolonger mon existence devenait de plus en plus vif depuis
+que j'avais ouvert la futaille; j'avais le pressentiment que ce n'était
+pas la faim qui me tuerait, tout au moins que je ne mourrais pas par
+inanition; et si léger, si fugitif que fût cet espoir, il soutint mon
+courage et me rendit un peu de force.
+
+Je ne saurais dire où je puisais cette confiance; mais quelques heures
+auparavant je ne croyais pas trouver d'eau, et maintenant j'en avais
+assez pour me noyer; n'était-ce pas la Providence qui m'avait été
+favorable? Pourquoi me laisserait-elle mourir de faim, après m'avoir
+sauvé de la soif? Je ne voyais pas comment elle me délivrerait; mais la
+première chose était de vivre, et, je le répète, j'avais le
+pressentiment que j'échapperais à la faim.
+
+Je mangeai la moitié d'un biscuit, j'avalai un peu d'eau, car la soif
+était revenue; puis ayant rebouché la futaille, je m'assis à côté
+d'elle. Je ne songeais pas à faire d'efforts; à quoi bon? Tout mon
+espoir reposait sur le hasard, ou plutôt sur la bonté divine, et
+j'attendis qu'elle voulût bien se manifester.
+
+Néanmoins le silence et les ténèbres avaient quelque chose de si affreux
+que le murmure intérieur dans lequel résidait ma force devint de plus en
+plus faible, et fut bientôt étouffé par le découragement. Il y avait à
+peu près douze heures que j'avais mangé ma première part de biscuit;
+j'essayai d'attendre plus longtemps, ce fut impossible. Je dévorai le
+second morceau; bien loin de me rassasier, il m'affama davantage, et la
+quantité d'eau que je bus remplit mon estomac sans satisfaire mon
+appétit.
+
+Six heures après, la troisième portion avait disparu, et ma faim
+croissait toujours; à peine attendis-je vingt minutes pour finir mon
+biscuit. C'était ma dernière bouchée; j'avais résolu de la faire durer
+jusqu'au quatrième jour; le premier n'était pas passé qu'il ne me
+restait plus rien. Que devenir? Je pensai à mes chaussures j'avais lu
+quelque part que des hommes s'étaient soutenus pendant quelque temps en
+mâchant leurs bottes, leurs guêtres ou leurs selles. Le cuir, étant un
+produit animal, conserve quelques propriétés nutritives, même après
+avoir été travaillé; et je songeai à mes bottines.
+
+Comme je me baissais pour en défaire les cordons, je fus saisi par
+quelque chose de froid qui me tombait sur la tête; c'était un filet
+d'eau. Le chiffon que j'avais mis à la futaille en avait été repoussé,
+et l'eau s'échappait par l'ouverture que j'avais faite. Mon étonnement
+cessa dès que j'en connus la cause. Je bouchai le trou avec mon doigt,
+je cherchai ma futaine de l'autre main, et l'ayant retrouvée à tâtons,
+je la replaçai le mieux que je pus.
+
+L'accident se renouvela, il se perdit beaucoup d'eau, et je pensai avec
+terreur que si la chose se répétait pendant que je serais endormi, la
+futaille serait vide à mon réveil; il fallait aviser. Par quel moyen?
+Cette question me tira de mon abattement; je cherchai autour de moi une
+bûchette, un copeau; je n'en trouvai pas. Je songeai aux douelles de la
+futaille dont l'extrémité dépassait le fond: c'était du coeur de chêne,
+recouvert de peinture, et sa dureté défia tous mes efforts. Avec de la
+persévérance j'y serais peut-être parvenu, mais il me vint à l'esprit
+qu'il me serait plus facile d'entamer le bois de la caisse; cela devait
+être du sapin, et non-seulement j'aurais moins de peine, mais la
+cheville que j'en tirerais vaudrait mieux comme bouchon.
+
+Me retournant aussitôt vers le colis de bois blanc, j'en tâtai la
+surface pour l'attaquer au bon endroit. L'une des planches de côté
+faisait saillie; j'enfonçai mon couteau entre cette planche et la
+voisine, puis employant toute ma force, j'attirai mon outil vers le bas,
+en m'en servant comme d'un ciseau, pour détacher les pointes. Je n'avais
+pas renouvelé mon premier effort que la planche s'écartait déjà de celle
+où elle était clouée. Probablement que, dans l'arrimage, une secousse
+violente avait préparé la besogne. Toujours est-il que le haut de cette
+planche ne tenait plus à la paroi où il avait été fixé; j'enlevai mon
+couteau, je saisis la planche à deux mains et la tirai tant que je pus.
+Les planches grincèrent en s'arrachant, le bois éclata où elles me
+résistèrent; et je redoublai d'efforts, quand un bruit tout diffèrent
+éveilla mon attention: diverses choses, d'une certaine consistance,
+s'échappaient de la caisse et tombaient avec fracas sur le plancher.
+
+Curieux de savoir ce que cela pouvait être, je suspendis mon travail, et
+cherchant à mes pieds, j'y trouvai deux objets d'égal volume, dont le
+contact me fit pousser un cri de joie.
+
+On se rappelle que j'avais acquis au toucher la délicatesse d'un
+aveugle; mais alors même que ce sens eût été chez moi plus obtus que
+chez un autre, je n'en aurais pas moins reconnu ce que j'avais ramassé.
+Pas moyen de m'y méprendre: c'étaient bien deux biscuits.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVII.
+
+Une pipe d'eau-de-vie.
+
+
+Deux biscuits! chacun d'eux aussi large que le fond d'une assiette,
+d'une épaisseur d'un centimètre et demi; ronds et lisses, agréables au
+toucher et d'une belle couleur brune. J'en connaissais la nuance, car je
+le sentais avec les doigts, c'étaient de vrais biscuits de mer, biscuits
+de matelots, comme on les nomme pour les distinguer des biscuits blancs
+du capitaine qui sont à mon avis bien moins bons et bien moins
+nourrissants.
+
+Qu'ils étaient savoureux! Jamais je n'avais rien mangé qui me fît autant
+de plaisir. Un second, un troisième, un quatrième furent engloutis;
+peut-être le cinquième et le sixième y passèrent-ils; j'avais trop faim
+pour les compter. Je les arrosai d'une eau copieuse, et c'est le repas
+dont j'ai gardé le meilleur souvenir.
+
+À la jouissance qu'on éprouve à manger quand on a faim, et Dieu sait
+comme elle est grande, se joignait le bonheur que me causait ma
+découverte; plus d'inquiétude, la mort qui me menaçait tout à l'heure
+m'était bien et dûment épargnée; la Providence m'avait sauvé la vie.
+Toutefois sans l'effort que j'avais fait pour me procurer une cheville
+qui pût boucher ma futaille, elle m'aurait laissé périr.
+
+Peu importe, me disais-je, avec ma provision d'eau et ma caisse de
+biscuits, je peux supporter ma captivité jusqu'au bout du voyage, quand
+même il durerait plusieurs mois. Je me confirmai dans cette idée par
+l'inspection de ma caisse: les biscuits roulaient sous ma main en
+claquant les uns contre les autres, ainsi que des castagnettes.
+
+Quel son plein de charme! Quelle musique pour mes oreilles! J'enfonçai
+les bras dans ce monceau de biscuits avec autant de délices qu'un avare
+plonge les siens dans un tas d'or. Je ne me lassais pas de les palper,
+d'en saisir la dimension, l'épaisseur, de les tirer de la caisse, de les
+y remettre, de les placer avec ordre pour les déranger de nouveau et les
+replacer encore. Je m'en servais comme d'un tambour, d'une balle ou
+d'une toupie, et le plaisir que j'y trouvais fut longtemps à se calmer.
+
+Il est difficile de décrire ce qu'on éprouve lorsqu'on échappe à la
+mort. Un danger vous laisse toujours de l'espoir, il y a de ces chances
+imprévues, de ces périls qui, en dépit de leur gravité, n'ont point de
+dénoûment tragique; on ne sait jamais si l'on n'en reviendra pas. Mais
+quand on a eu la certitude qu'il n'y avait plus qu'à mourir, et que par
+impossible on est sauvé, la réaction qui s'opère en nous est
+inexprimable. On a vu des hommes en perdre la tête, ou bien être
+foudroyés par la joie.
+
+Je n'en perdis ni la vie ni la raison; mais quiconque m'aurait vu après
+l'ouverture de la caisse, aurait pu supposer que j'étais fou.
+
+Je ne sais pas combien de temps auraient duré mes transports sans un
+fait qui les calma tout à coup en me forçant à réfléchir: l'eau
+s'échappait de la futaille. Le bruit des vagues m'avait empêché de
+l'entendre à mesure qu'elle tombait; elle glissait entre les planches,
+et sans doute elle coulait depuis la dernière fois que j'avais bu, car
+je ne me rappelais pas avoir remis le tampon. Il était possible que je
+l'eusse oublié dans mon ivresse, et la perte devait être considérable.
+
+Une heure avant je m'en serais moins inquiété; j'aurais toujours eu plus
+d'eau qu'il m'en fallait pour le peu que j'avais à vivre; mais à présent
+c'était une chose bien différente. Je pouvais rester plusieurs mois
+enfermé près de cette futaille; chacune de ses gouttes d'eau m'était
+indispensable. Que deviendrais-je si elle tarissait avant qu'on fût au
+port? Je retomberais dans l'affreuse position d'où je m'étais cru sorti,
+et ne serais préservé de la faim que pour subir une mort plus
+douloureuse.
+
+J'arrêtai l'eau immédiatement, d'abord avec mes doigts, puis avec le
+chiffon; et dès que celui-ci fut à sa place je me mis en devoir de le
+remplacer par une cheville, comme d'abord j'en avais eu le projet.
+
+Il me fut facile de couper un morceau du couvercle de la caisse, de lui
+donner une forme conique, et d'en faire un bouchon exactement adapté à
+l'ouverture qu'il devait clore.
+
+Brave matelot! que je le bénissais pour le couteau qu'il m'avait donné.
+
+Mais combien du précieux liquide avais-je perdu?
+
+Je me reprochais amèrement ma négligence, et je regrettais d'avoir percé
+la futaille aussi bas. C'était cependant une mesure de précaution;
+d'ailleurs à l'époque où je l'avais prise, je n'avais d'autre pensée que
+de boire le plus tôt possible.
+
+Il était encore bien heureux que je me fusse aperçu de la fuite de
+l'eau; si j'avais attendu qu'elle s'arrêtât d'elle-même, il ne m'en
+serait pas resté pour une semaine.
+
+Je cherchai à connaître l'étendue de la perte que l'avais faite. Il me
+fut impossible d'y arriver. Je frappai bien le tonneau à différents
+endroits; mais les craquements du navire et le bruissement de la mer ne
+me permirent pas déjuger avec exactitude de la différence des sons. Je
+crus entendre que la futaille sonnait le creux, ce qui annonçait un vide
+énorme, et j'abandonnai ces recherches qui, sans rien m'apprendre, me
+causaient une anxiété pénible. Heureusement que l'ouverture de la
+futaille n'était pas grande; mon petit doigt suffisait pour la fermer,
+et à cette époque il n'était guère plus gros qu'une plume de cygne. Il
+fallait beaucoup de temps pour qu'une masse d'eau considérable s'écoulât
+par un trou de cette dimension; je tâchai de me rappeler quand j'avais
+bu la dernière fois. Il ne me semblait pas qu'il y eût longtemps; mais
+dans l'état d'excitation ou plutôt d'ivresse où je me trouvais alors je
+n'étais pas à même d'apprécier la durée des heures, et j'échouai dans
+mes calculs.
+
+Je me rappelais avoir entendu dire que les brasseurs, les tonneliers,
+tous les préposés aux caves des docks savent reconnaître la quantité de
+liquide renfermée dans un tonneau, sans avoir recours à la jauge;
+seulement j'ignorais leur procédé.
+
+Il me venait bien à l'esprit un moyen de m'assurer de ce que je voulais
+apprendre: j'avais assez de connaissances hydrauliques pour savoir,
+qu'enfermée dans un tube, l'eau remonte toujours à une hauteur égale à
+celle d'où elle est partie. Si j'avais eu un siphon, je l'aurais attaché
+à l'ouverture de la futaille et découvert de la sorte jusqu'où cette
+dernière était pleine.
+
+Mais je ne possédais ni siphon ni tube d'aucune espèce, et ne m'arrêta
+pas davantage à ce procédé.
+
+Comme je venais de renoncer à cette idée, il m'en vint une autre d'une
+exécution tellement simple que je fus surpris de ne pas l'avoir eue tout
+d'abord. C'était de mettre la futaille en perce un peu plus haut qu'elle
+ne l'était déjà, puis successivement jusqu'à l'endroit où l'eau
+cesserait de couler. Je saurais alors à quoi m'en tenir. Si je
+commençais trop bas j'en serais quitte pour boucher ce premier trou avec
+une cheville, et ainsi des autres.
+
+Cela devait, il est vrai, me donner beaucoup d'ouvrage; mais je n'en
+étais pas fâché; le travail fait passer le temps, et une fois occupé, je
+songerais moins à ce qu'il y avait d'affreux dans ma situation.
+
+Je pensai, toutefois, que d'abord il fallait mettre en perce la futaille
+qui se trouvait au bout de ma cabine. Si par hasard elle était remplie
+d'eau, je n'avais plus besoin de m'inquiéter; j'en aurais suffisamment
+pour faire le tour du monde.
+
+Sans plus tarder, je m'approchai de la tonne en question et me mis à
+l'oeuvre. J'étais moins surexcité que la première fois, le résultat
+n'ayant pas la même importance, et pourtant la déception que j'éprouvai
+fut bien vive lorsque la douelle, percée d'outre en outre, laissa
+échapper un jet d'eau-de-vie à la place de l'eau pure que j'avais
+espérée.
+
+Il fallut revenir à mon premier dessein, reconnaître où en était ma
+provision d'eau, maintenant ma seule ressource.
+
+Attaquant le chêne près du milieu de la futaille, je procédai comme je
+l'avais fait pour l'ouverture précédente, et après un travail d'une
+heure je sentis la mince pellicule de bois céder sous la pointe de mon
+couteau. Mon coeur battit bien fort: si le danger de mourir de soif
+n'était plus immédiat comme il l'avait été, il n'en existait pas moins,
+et je poussai un cri joyeux lorsque je sentis un filet humide me couler
+sur les doigts. Je m'empressai de clore cette ouverture et d'en
+pratiquer une autre à la douelle supérieure.
+
+Le bois ne fut ni moins résistant, ni moins épais, mais j'eus la
+récompense de mes efforts en me sentant mouillé par l'eau qui sortait de
+la futaille.
+
+Une troisième douelle fut traversée, j'obtins le même résultat. Une
+quatrième, et cette fois l'eau ne vint pas; cela n'avait rien de
+surprenant; j'étais presqu'à l'extrémité de la barrique; mais j'avais
+trouvé le liquide à l'avant dernière ouverture, et la futaille était
+encore pleine aux trois quarts. Dieu soit loué! j'en avais pour
+plusieurs mois avant de souffrir de la soif.
+
+Enchanté de ma découverte, j'allai m'asseoir et dégustai un nouveau
+biscuit avec autant de délices que si j'avais mangé de la soupe à la
+tortue et de la venaison à la table du lord maire.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVIII.
+
+Rations.
+
+
+Rien ne me causait plus d'inquiétude; j'étais d'une tranquillité
+parfaite. L'expectative d'être enfermé pendant six mois aurait été fort
+pénible en toute autre circonstance; mais après la crainte de la mort,
+crainte bien plus effroyable, dont j'étais délivré, mon emprisonnement
+ne me paraissait plus rien, et je résolus de le supporter avec une
+entière résignation.
+
+J'avais six mois à passer dans mon cachot; il n'était pas probable que
+j'en sortisse avant la fin de ce terme. Six mois! c'est bien long pour
+un captif, bien long à passer, même dans une chambre où pénètre la
+lumière, où l'on trouve un lit, un bon feu, où l'on mange des repas bien
+préparés, où l'on voit chaque jour quelque figure humaine, où l'on
+entend sans cesse le bruit des pas, le son des paroles, où soi-même on a
+l'occasion d'échanger quelques mots avec l'individu qui vous garde.
+
+Mais six mois dans un espace où je ne pouvais ni me redresser ni
+m'allonger entièrement, sans feu, sans matelas ni hamac, dans
+l'obscurité la plus profonde, respirant un air fétide, couché sur la
+planche, ne vivant que de pain sec et d'eau claire, triste régime,
+suffisant bien juste à l'homme pour l'empêcher de mourir; six mois sans
+la plus légère distraction, n'entendant rien que les craquements
+continuels du vaisseau et la plainte monotone des vagues, ou leurs
+grondements furieux, six mois d'une pareille existence n'offraient
+certes point une perspective agréable.
+
+Cependant, je n'en fus pas attristé. Je me sentais trop heureux de ne
+pas mourir pour me préoccuper du genre de vie qui m'attendait. Ce n'est
+que plus tard que je devais me fatiguer de cette odieuse réclusion.
+
+J'étais maintenant tout à ma joie et à la confiance qu'elle m'inspirait.
+Non pas que cette quiétude allât jusqu'à me faire oublier d'être
+prévoyant; j'en revenais toujours à la question des vivres: il était
+nécessaire de connaître ce que j'avais en magasin; j'en savais la
+nature, mais non la quantité, et je repris mes calculs, afin d'être
+certain que mes provisions dureraient jusqu'au bout du voyage.
+
+Il m'avait semblé d'abord qu'une pareille caisse de biscuits était
+inépuisable, et que ma futaille ne pouvait pas tarir; mais après un
+instant de réflexion, j'eus des doutes à cet égard. Il suffit d'une
+quantité d'eau imperceptible pour emplir une citerne, lorsque cette eau
+coule sans cesse. Le contraire n'est pas moins vrai: la citerne se vide
+par une perte continue, quelque légère que soit cette déperdition
+constante. Et six mois, c'est bien long! cela fait presque deux cents
+jours.
+
+Plus j'y pensais, plus je sentais s'ébranler ma confiance. Pourquoi ne
+pas mettre un terme à mon incertitude? me dis-je: mieux vaut savoir à
+quoi s'en tenir. Si j'ai assez, plus de tourment; si, au contraire, je
+suis menacé de la disette, je prendrai la seule mesure que la prudence
+indique, et me rationnerai dès aujourd'hui pour ne pas être pris plus
+tard au dépourvu.
+
+Quand je me rappelle le passé, je suis surpris de la raison que j'avais
+alors pour mon âge. On ne sait pas jusqu'où peut arriver la prévoyance
+d'un enfant, lorsqu'il est en face d'un péril qui éveille l'instinct de
+conservation, et qui fait appel à toutes ses facultés.
+
+Je pris six mois pour base de mes calculs, c'est-à-dire une période de
+cent quatre-vingt-trois jours; je ne fis pas même abstraction du temps
+qui s'était écoulé (à peu près une semaine) depuis que le navire était
+sorti du port. Cela devait suffire, et au delà, pour que le vaisseau fût
+arrivé au Pérou; mais en étais-je bien sûr?
+
+On compte six mois pour faire la route que nous avions à franchir;
+était-ce la durée moyenne du voyage ou le terme le plus long qui lui fût
+assigné? Cela pouvait être celui d'une traversée rapide. J'étais, à cet
+égard, d'une ignorance complète.
+
+Nous pouvions avoir un calme plat dans la région des tropiques, des
+tempêtes dans le voisinage du cap Horn, où les vents sont pleins de
+violence et de caprices; une foule d'obstacles pouvaient retarder la
+marche du navire et prolonger le voyage bien au delà des six mois.
+
+C'est avec cette appréhension que je procédai à mon enquête. Il était
+bien simple de savoir quelles étaient mes ressources nutritives; je
+n'avais qu'à compter mes biscuits. J'en connaissais le volume, et deux
+par jours pouvaient me suffire, bien qu'il n'y eût pas de quoi
+engraisser sous ce régime. À la rigueur, un par jour m'aurait soutenu,
+et je me promis de les épargner le plus possible. Je n'aurais pas même
+eu besoin de les sortir pour les compter: la caisse, autant que je
+pouvais en juger, était de quatre-vingt-dix centimètres de long,
+soixante de large, et en avait trente de profondeur. Chacun des
+biscuits, épais d'environ deux centimètres, en avait quinze en diamètre,
+ce qui aurait donné trente-deux douzaines de ces biscuits pour faire le
+contenu de la caisse.
+
+Mais ce n'était pas une peine, au contraire, c'était un jeu que de les
+compter un à un. Je les tirai de la boîte pour les y ranger de nouveau,
+et je trouvai en fin de compte les trente-deux douzaines, moins huit,
+dont je connaissais l'emploi.
+
+Ces trente-deux douzaines me donnaient trois cent quatre-vingt-quatre
+biscuits; ôtez les huit que j'avais mangés, il en restait encore trois
+cent soixante-seize, qui, divisés par deux pour chaque ration
+quotidienne, ne dureraient pas moins de cent quatre-vingt-huit jours.
+C'était un peu plus de six mois; mais dans la crainte où j'étais que le
+voyage ne durât plus longtemps, il me parut nécessaire de diminuer la
+ration que je m'étais allouée d'abord.
+
+Toutefois s'il y avait une autre caisse de biscuits derrière celle que
+j'avais ouverte, cela m'assurerait contre toutes les chances de disette;
+je me ferais des rations plus copieuses, et serais plus tranquille pour
+l'avenir. Qu'y avait-il à cela d'impossible? Au contraire, la chose
+était probable. Je savais que, dans l'arrimage d'un navire, on ne se
+préoccupe pas de la nature des objets qu'on place, mais de leur forme et
+de leur volume; d'où il résulte que les choses les plus disparates sont
+juxtaposées, d'après la dimension de la caisse, de la barrique ou du
+ballot qui les renferme. Il était donc possible de rencontrer deux
+caisses de biscuits à côté l'une de l'autre.
+
+Mais comment le savoir? Je ne pouvais pas faire le tour de celle que je
+venais de vider; j'ai dit plus haut qu'elle fermait complétement
+l'ouverture par laquelle je m'étais introduit. Me faufiler par-dessus
+était impraticable, et je ne pouvais pas davantage me glisser
+par-dessous.
+
+«Ah! m'écriai-je, sous l'inspiration d'une idée subite, je vais passer à
+travers.»
+
+Ce n'était pas extrêmement difficile: la planche que j'avais arrachée,
+et qui appartenait au couvercle, laissait une ouverture assez grande
+pour y fourrer mon corps. Je pouvais donc gagner l'intérieur de la
+caisse, en percer le fond avec mon couteau, et, par ce nouveau trou,
+m'assurer de ce qu'il y avait derrière.
+
+Immédiatement je fus à la besogne: j'élargis un peu l'entrée du colis,
+de manière à y travailler plus à l'aise, et j'attaquai la planche qui
+était en face de moi. Le sapin dont elle était composée m'offrait peu de
+résistance; toutefois, je n'avançai pas, et j'eus une autre idée. Je
+venais de découvrir que le fond était simplement fixé aux parois avec
+des pointes, et qu'avec un marteau, ou un maillet, il serait facile de
+l'en déclouer. Je n'avais ni marteau ni mailloche, mais des talons qui
+pouvaient m'en servir. Je me plaçai horizontalement, saisis de chaque
+main l'un des montants de la caisse, et donnai de si vigoureux coups de
+pied, que bientôt l'une des planches du fond se détacha et alla se
+heurter contre un objet pesant qui l'empêcha d'aller plus loin.
+
+Je me retournai bien vite pour examiner mon succès. Les pointes étaient
+arrachées, mais la planche se tenait toujours debout, et ne permettait
+pas de sentir ce qui se trouvait derrière elle.
+
+Après beaucoup d'efforts, je réussis néanmoins à la pousser un peu de
+côté, puis à la faire descendre, et j'obtins un vide assez grand pour y
+passer la main.
+
+C'était une caisse que rencontrèrent mes doigts, une caisse d'emballage
+pareille à celle que j'avais brisée; mais rien ne m'en faisait
+pressentir le contenu. Je renouvelai mes efforts, et finis par mettre le
+fond détaché dans une position horizontale, de manière qu'il ne me fît
+plus obstacle. Il y avait à peine cinq centimètres d'une caisse à
+l'autre, et, reprenant mon couteau, j'attaquai le nouveau colis avec une
+ardeur qui ne tarda pas à y pratiquer une brèche.
+
+Hélas! quelle déception! Je trouvai une matière laineuse, des
+couvertures ou du drap tellement comprimé, qu'il offrait à la main la
+résistance d'un morceau de bois; mais de biscuits, pas un atome. Je
+n'avais plus qu'à me contenter de la première caisse, et à diminuer mes
+rations pour conserver la chance de ne pas mourir de faim.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIX.
+
+Jaugeage du tonneau.
+
+
+Je rangeai d'abord tous les biscuits, opération indispensable, car
+j'étais si à l'étroit qu'ils occupaient la moitié de ma cabine et
+m'empêchaient de me retourner. Pour les faire tenir dans la caisse, je
+fus obligé d'en faire des piles régulières, et de les remettre avec
+soin, tels que le fournisseur les y avait placés; lorsque j'eus compté
+mes trente et une douzaines, plus quatre biscuits, il ne resta d'autre
+vide que l'espace où avaient été les huit que j'avais fait disparaître.
+
+J'avais maintenant le compte exact de mes provisions de bouche, du moins
+quant au solide. Je résolus de ne jamais dépasser ma ration (deux
+biscuits par jour), et de la rogner toutes les fois que, par une cause
+ou par une autre, je me sentirais plus capable de supporter la faim.
+Cette disposition économique, si toutefois je l'observais avec fidélité,
+rejetterait l'époque du dénûment absolu bien au delà des six mois du
+voyage ordinaire.
+
+Il n'était pas moins indispensable de régler ma portion d'eau
+quotidienne; mais il restait toujours à établir la quantité contenue
+dans la futaille, afin de la diviser en autant de rations que j'avais de
+parts de biscuit. Comment arriver là? C'était une ancienne tonne de vin
+ou d'eau-de-vie, du moins, je le présumais, car, sur les navires de
+cette espèce, c'est en général ce qui sert à embarquer la provision
+d'eau pour l'équipage. Si j'avais pu savoir quelle sorte de liquide elle
+avait contenu jadis, il m'aurait été facile de faire mon calcul, et
+d'une façon exacte: je possédais sur le bout du doigt ma table des
+liquides, la plus difficile de toutes. Elle m'avait valu tant de coups
+de férule, que j'avais fini par la répéter d'un bout à l'autre sans me
+tromper d'un gallon[11]. Pipes, tonneaux, pièces et futailles, barils de
+liqueurs, tonnes de vin, je savais distinguer tous ces termes, et j'en
+pouvais dire la capacité, pourvu toutefois qu'ils fussent qualifiés par
+leur contenu. Était-ce du rhum, de l'eau-de-vie, du gin, ou du porto, du
+malaga, du ténériffe, du madère, qu'il y avait eu dans ma tonne? Je
+m'imaginais reconnaître le parfum du xérès; c'eût été alors une belle et
+bonne pipe de cent huit gallons. Mais ce pouvait être le bouquet du
+madère, du vin du Cap, ou de Marsala, et ma pipe ne serait plus alors
+que de quatre-vingt-douze gallons et si c'était du porto, mieux encore
+du whisky d'Écosse, j'aurais en cent vingt gallons. Quant à cela, je ne
+m'y serais pas trompé; j'aurais reconnu tout de suite, en buvant, cette
+saveur particulière que le whisky donne à l'eau, quelle que soit sa dose
+infinitésimale.
+
+ [11] 4 litres et demi.
+
+Après tout, il était possible que je ne m'en fusse pas aperçu; j'avais
+tellement soif, que je n'avais pensé qu'à boire et à me désaltérer.
+J'ôtai le fausset et goûtai l'eau avec réflexion: elle avait un zeste
+liquoreux, cela ne faisait pas le moindre doute; restait à dire lequel;
+et du madère au xérès, la différence (je parle de la dimension de la
+pipe) était trop grande pour baser mon calcul sur un soupçon que rien ne
+venait justifier. Il fallait chercher autre chose.
+
+Heureusement qu'à l'école de mon village, notre bon magister avait joint
+quelques principes de géométrie à nos leçons d'arithmétique.
+
+Je me suis demandé bien des fois comment il se fait qu'on néglige
+d'enseigner les éléments scientifiques les plus indispensables, tandis
+qu'on a grand soin de faire entrer dans la tête de nos malheureux
+enfants tant de vers irrationnels, pour ne rien dire de plus. J'ai la
+persuasion, et je le déclare sans hésiter, que la connaissance d'une
+simple loi mathématique, apprise en huit jours, est plus utile à
+l'humanité que l'étude complète de toutes les langues mortes de la
+terre. Le grec et le latin! que d'obstacles n'ont-ils pas mis au progrès
+scientifique.
+
+Je vous disais donc que mon vieux maître d'école m'avait donné quelques
+notions de géométrie: je connaissais le cube, la pyramide, le cylindre,
+le sphéroïde et les sections coniques; je savais qu'un baril est formé
+de deux cônes tronqués, se rencontrant par la base.
+
+Pour m'assurer de la capacité de mon tonneau, il me suffisait dès lors
+d'en connaître la longueur, ou même la moitié de cette dernière, plus la
+circonférence de l'un des bouts, et celle du milieu, ou de la partie la
+plus grosse. Avec ces trois dimensions, je pouvais dire; à peu de chose
+près, combien la futaille renfermait de pouces cubes d'eau; je n'aurais
+ensuite qu'à diviser mon total par la capacité de la mesure que je
+voulais employer comme étalon.
+
+Il ne me restait plus qu'à prendre les trois dimensions dont j'ai parlé;
+mais c'était là toute la difficulté: comment faire pour obtenir ces
+mesures?
+
+La longueur était facile à connaître, puisqu'elle se déployait devant
+moi; mais les deux circonférences m'échappaient totalement: j'étais trop
+petit pour atteindre le sommet de la futaille, et les ballots qui le
+bloquaient de chaque coté m'empêchaient d'en mesurer le bout.
+
+Autre obstacle: je n'avais pas de mètre, pas de ficelle, rien qui pût
+servir de base à mon opération; comment savoir le chiffre des mesures
+que j'aurais prises si rien ne me l'indiquait?
+
+J'étais cependant résolu à ne pas abandonner mon problème, avant d'y
+avoir bien réfléchi. Ce travail de tête me distrairait, chose importante
+dans ma triste position. Mon vieux maître d'école m'avait encore appris
+cette vérité précieuse, qu'avec de la persévérance on mène à bien ce qui
+paraît impossible. Je me rappelais ses conseils à cet égard, et je me
+promis de ne renoncer à mon entreprise qu'après avoir épuisé toutes les
+ressources de mon imagination; et en y consacrant moins de temps que je
+n'en ai mis à vous expliquer tout cela, je trouvai le moyen d'arriver à
+mon but.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXX.
+
+Ma règle métrique.
+
+
+C'est en examinant la futaille avec la ferme résolution de la mesurer
+que je fis précisément la découverte que je cherchais. Ce qu'il me
+fallait, c'était une broche, une baguette de longueur suffisante pour
+traverser la barrique dans sa partie la plus épaisse. Il était évident
+que si j'introduisais cette broche dans le tonneau, et que je le fisse
+toucher les douelles de la paroi opposée, je connaîtrais la mesure
+exacte du diamètre, puisque la broche serait le diamètre même. Je
+n'aurais plus qu'à multiplier celui-ci par trois pour avoir la
+circonférence, qui, du reste, ne m'était pas nécessaire, l'un ou l'autre
+de ces deux termes ayant absolument les mêmes propriétés arithmétiques:
+divisez l'un, ou multipliez l'autre par trois, et vous aurez toujours le
+même chiffre. Rappelons-nous cependant que ce résultat n'est pas d'une
+exactitude mathématique; mais il suffit pour toutes les opérations
+usuelles.
+
+Il arrivait justement que l'une des ouvertures que j'avais faites à mon
+tonneau se trouvait dans la partie la plus convexe de la douelle. En y
+introduisant un bâton, j'aurais donc mon diamètre, comme je le disais
+tout à l'heure.
+
+«Vous pouviez, direz-vous, arriver au même résultat en plantant votre
+baguette à côté de la futaille, et en lui faisant une marque au niveau
+du point culminant de cette dernière.» J'en conviens; mais il fallait
+pour cela que mon tonneau reposât sur une surface unie, que rien ne
+dérangeât ma baguette de sa position verticale, et qu'il y eût assez de
+lumière pour que je pusse voir l'endroit où elle atteignait le niveau
+qu'il s'agissait d'y marquer. Mais il n'y fallait pas songer: le bas de
+la futaille s'enfonçait entre les planches de la cale, et ma règle ne
+m'aurait plus donné qu'une section du diamètre.
+
+Je fus donc obligé de m'en tenir au moyen que je vous indiquais d'abord,
+et j'en revins à l'introduction de ma baguette par l'ouverture centrale
+que j'avais pratiquée à la futaille.
+
+«Mais où trouver cette baguette?» La chose était facile. Le couvercle de
+la caisse où étaient mes biscuits m'en fournissait la matière, et je me
+mis à l'oeuvre aussitôt que j'y eus pensé.
+
+La planche en question n'avait guère, il est vrai, qu'une longueur de
+soixante centimètres, et la futaille paraissait bien avoir le double
+d'épaisseur; mais avec un peu de ressources dans l'esprit, on pouvait y
+remédier: il ne fallait pour cela que faire trois baguettes, les amincir
+par le bout et les réunir ensuite, pour former un bâton d'une longueur
+suffisante.
+
+C'est à quoi je m'appliquai. Il était facile de couper la planche en
+suivant les fibres du sapin; et avec de l'attention, grâce au peu de
+dureté du bois blanc, je parvins à entailler mes baguettes sans diminuer
+plus que de raison l'épaisseur que je devais laisser à la portion
+amincie.
+
+Une fois mes trois bâtons bien arrondis, bien lisses, et la pointe en
+biseau, je n'avais qu'à me procurer de la corde pour les attacher.
+C'était pour moi ce qu'il y avait de plus facile: j'avais des brodequins
+lacés avec deux petites courroies en veau, ayant un mètre chacune;
+c'était précisément l'affaire. Je pris mes lacets, je complétai mon
+ajustage, et me trouvai possesseur d'une jauge d'un mètre et demi,
+dimension plus que suffisante pour traverser mon tonneau dans sa plus
+grande largeur.
+
+«Enfin, m'écriai-je, en me levant pour procéder à mon opération, je vais
+savoir à quoi m'en tenir!» Je m'approchai de la futaille, et je renonce
+à dépeindre mon désappointement, lorsque tout d'abord je fus arrêté par
+un obstacle imprévu. Impossible d'introduire ma baguette dans la
+barrique; non pas que l'ouverture que j'avais pratiquée fût trop
+étroite, mais l'espace me manquait pour manoeuvrer ma jauge. Si ma
+cabine avait deux mètres de longueur, elle avait tout au plus soixante
+centimètres de large, et c'était dans le sens de son petit diamètre que
+je devais fourrer mon bâton dans la futaille. Il n'y avait pas moyen d'y
+songer. Courber cette baguette inflexible, c'eût été la rompre
+immédiatement.
+
+J'étais vexé de ne pas m'en être aperçu; j'aurais dû le voir avant de
+rien entreprendre; mais j'avais encore plus de chagrin que de dépit, en
+songeant qu'il fallait renoncer à mon entreprise. Toutefois un nouveau
+plan se dessina bientôt dans ma tête, et vint m'apprendre qu'il ne faut
+jamais s'arrêter à des conclusions irréfléchies. Je venais de découvrir
+le moyen de faire entrer ma jauge sans la courber le moins du monde, et
+sans la raccourcir.
+
+Je n'avais qu'à en démonter les trois morceaux, à passer d'abord le
+premier dans l'ouverture de la barrique, à y attacher la seconde pièce,
+que je pousserais ensuite, et à procéder de la même façon pour compléter
+la jauge, en y ajoutant la dernière partie.
+
+Quand j'eus posé ma dernière courroie, je dirigeai ma baguette de
+manière à toucher la douelle opposée, bien en face de l'ouverture où je
+l'avais introduite, et, l'assujettissant d'une main ferme, je lui fis
+une entaille au niveau de la douelle; je défalquai ensuite l'épaisseur
+que celle-ci pouvait avoir, et j'eus la mesure exacte dont j'avais
+besoin pour établir mon calcul.
+
+J'avais retiré ma broche pièce à pièce, comme je l'avais introduite, en
+ayant soin de marquer l'endroit où se trouvaient les jointures, afin de
+pouvoir lui rendre absolument la même dimension qu'elle avait dans le
+tonneau; car une erreur d'un centimètre aurait produit dans mon total
+une différence considérable, et il était important d'avoir une donnée
+avant de rien commencer.
+
+Je possédais le diamètre de la base de mon cône, il me fallait
+maintenant celui du bout de la futaille, qui en faisait le sommet
+tronqué. Rien n'était plus facile. Je n'aurais pas pu mettre le bras
+entre le tonneau et les caisses dont il était environné, mais je pouvais
+y passer ma jauge, l'appuyer contre le rebord du côté opposé, y marquer
+le petit diamètre, ainsi que j'avais fait précédemment; et ce fut
+l'affaire d'une minute.
+
+Restait à m'assurer de la longueur de la futaille, et cette opération,
+très-simple en apparence, ne m'en donna pas moins beaucoup de peine.
+«Cela se bornait, direz-vous, à placer la baguette parallèlement à la
+tonne, et à y faire aux deux bouts une entaille qui en indiquât la
+longueur.» Rien n'est plus vrai; mais il aurait fallu, comme je l'ai dit
+plus haut, que ma cabine fût assez éclairée pour me permettre de voir à
+quel endroit de ma baguette correspondait l'extrémité de la barrique,
+dont je ne distinguais pas même l'ensemble. Dans la nuit profonde où je
+me trouvais alors, il ne m'était possible de découvrir les objets qu'au
+moyen de l'attouchement; c'était avec les doigts que je pouvais dire où
+commençait la futaille, et il n'y avait pas moyen d'en sentir
+l'extrémité en même temps que celle de la baguette, puisqu'il y avait
+entre les deux un espace beaucoup plus grand que ma main. Autre
+difficulté, la jauge pivotait sur le ventre du tonneau, et pouvait, en
+décrivant une diagonale, me causer une erreur qui annulerait tous mes
+calculs. Impossible d'opérer sur une base aussi incertaine, et je fus
+pendant quelques instants fort embarrassé pour résoudre mon problème.
+
+J'étais d'autant plus contrarié de ce nouvel empêchement, que je ne
+l'avais pas soupçonné. J'avais regardé comme beaucoup plus difficile
+d'obtenir la base et le sommet que la hauteur de mon cône, et je
+m'irritais de cet obstacle inattendu.
+
+Mais la réflexion vint encore à mon aide, et je finis par trouver le
+moyen de vaincre la difficulté. Je n'avais qu'à me fabriquer une autre
+baguette, en coupant deux longueurs à ma planche de sapin, et en les
+réunissant comme j'avais déjà fait.
+
+Cette besogne terminée, j'appliquai ma première jauge à l'extrémité de
+la futaille, de la même manière que si j'avais voulu de nouveau en
+prendre le diamètre. Elle en dépassa le dernier cercle de trente ou
+quarante centimètres. Je pris alors ma seconde règle, en appuyai le bout
+contre la partie saillante de la première, de façon à former un angle
+droit dont le grand côté se prolongeât parallèlement à la longueur du
+tonneau; je fis une marque à l'endroit le plus renflé de celui-ci, par
+conséquent au milieu, et, déduction faite de l'épaisseur du rebord et de
+celle du fond, j'eus la demi-longueur de la capacité de la futaille, ce
+qui me suffisait parfaitement, puisque deux demies font un entier.
+
+Je possédais enfin les éléments du problème et n'avais plus qu'à en
+chercher la solution.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXI.
+
+Quod erat faciendum.
+
+
+Trouver le contenu de la futaille en pieds ou en pouces, et le réduire
+ensuite par gallons ou par quarts, n'était qu'une opération arithmétique
+devant laquelle je ne me serais pas arrêté. Je n'avais pour la faire ni
+crayon, ni ardoise, ni plume, ni encre; j'en aurais eu, d'ailleurs,
+qu'il faisait trop noir dans ma cabine pour qu'ils pussent me servir;
+mais je n'en avais pas besoin. Il m'était souvent arrivé de faire des
+calculs de tête, et d'additionner, de soustraire, de multiplier ou de
+diviser des sommes importantes, sans avoir recours au papier; le
+problème qu'il s'agissait de résoudre aurait employé peu de chiffres, et
+aurait été pour moi d'une solution facile.
+
+Remarquez-le bien, je parle au conditionnel, ce qui suppose une
+difficulté quelconque. Effectivement, je rencontrais un nouvel obstacle.
+Avant de chercher quel pouvait être le contenu de ma barrique, une
+opération préliminaire était indispensable. J'avais pris trois mesures:
+la hauteur et les deux diamètres de l'un de mes cônes: mais quelles
+étaient ces mesures? Il fallait d'abord les ramener à des chiffres, afin
+de savoir ce qu'elles représentaient. Je les supputais bien d'une
+manière approximative; mais à quoi bon? les calculs ne se font pas avec
+des à peu près. Toute la peine que je m'étais donnée resterait donc
+inutile jusqu'au moment où j'aurais le chiffre exact des mesures que
+j'avais prises.
+
+Cette difficulté me parut insurmontable. Si l'on considère que je
+n'avais pas de pied, pas de mètre, pas d'échelle graduée, on en conclura
+que je devais renoncer à mon problème. Je ne pouvais pas m'établir de
+règle métrique sans avoir un étalon connu, en rapport avec la solution
+demandée.
+
+Dans ma position n'était-ce pas s'évertuer à la recherche de
+l'impossible?
+
+Je l'avais cru d'abord, et maintenant je savais le contraire. Tout le
+travail que j'avais fait, mes baguettes si bien polies, si soigneusement
+ajustées, mes trois mesures relevées avec tant d'exactitude, allaient
+enfin me servir. Au fond, croyez bien que je l'avais su avant de me
+donner tant de peine. Si j'ai eu l'air d'avoir été inquiet au moment de
+jouir de mes efforts, c'était simplement pour vous intriguer à cet
+égard, et parce que, dans le premier instant, j'avais bien eu la crainte
+de ne pas triompher de cet obstacle.
+
+Vous demandez comment j'ai fait?
+
+La chose était bien simple.
+
+Quand j'ai dit plus haut que je ne possédais pas de mètre, j'exprimais
+littéralement la vérité; mais j'en étais un moi-même. Vous rappelez-vous
+que je m'étais mesuré sur le port, et que j'avais quatre pieds juste? De
+quelle valeur cette connaissance n'était-elle pas dans le cas dont il
+est question?
+
+Dès que j'étais sûr d'avoir quatre pieds[12] je pouvais marquer cette
+longueur sur l'une de mes baguettes, et en faire la base de mes calculs.
+
+ [12] Le pied anglais équivaut à 30 centimètres et demi.
+
+Pour en arriver là, je m'étendis bien par terre, la plante des pieds
+posée verticalement contre l'une des côtes du vaisseau; après avoir
+placé la baguette sur moi, je l'appuyai d'un bout à la planche où
+s'appliquaient mes pieds, de l'autre sur mon front: et de la main qui
+était libre, indiquant le sommet de ma tête, je marquai avec mon couteau
+l'endroit qui correspondait sur la baguette avec le dessus de mon crâne.
+
+Mais il se présentait de nouvelles difficultés; ma règle de quatre
+pieds, ou de cent vingt centimètres, ne me servait pas encore à
+grand'chose. Il aurait fallu, pour qu'elle me fût utile, que les parties
+mesurées se fussent trouvées précisément de cette longueur, sans quoi
+elle ne pouvait m'en indiquer la dimension. Or, en supposant que l'une
+d'elles fût précisément de quatre pieds, comme elles différaient toutes
+les trois, il y en avait au moins deux qui me seraient restées
+inconnues; d'où le besoin de diviser en pouces, et même en fraction de
+pouces, l'échelle que je venais d'obtenir. Grande affaire que de diviser
+quatre pieds en quarante-huit pouces et d'en marquer la division sur la
+baguette qui les représentait!
+
+Cela vous semble facile. La moitié de mes quatre pieds m'en donnaient
+deux, qui, partagés en deux, m'en donnaient un; la moitié de celui-ci
+marquait six pouces, que je pouvais diviser encore en deux, puis en
+trois, pour avoir l'unité, qui devait me suffire, et qu'à la rigueur je
+pouvais réduire en deux moitiés de quatre lignes[13].
+
+ [13] Le pouce anglais se compose de huit lignes.
+
+En théorie, cela paraît très-simple; mais il est difficile de le mettre
+en pratique sur une baguette unie, et dans les ténèbres les plus
+profondes.
+
+Comment trouver le milieu de cette baguette de quatre pieds, le milieu
+exact? car il fallait que ce fût juste. Comment ensuite diviser et
+subdiviser mes deux pieds avec assez de précision pour trouver dans
+chacun les douze pouces de rigueur, tous égaux, cela va sans dire, ou
+pas de calcul possible?
+
+J'avoue que cette difficulté m'embarrassa vivement, et que j'eus besoin
+d'y réfléchir.
+
+Néanmoins, au bout de quelques minutes, voici le moyen que je mis en
+oeuvre.
+
+Je commençai par couper un troisième bâton ayant un peu plus de deux
+pieds, ce qui m'était facile d'une manière approximative; je l'appliquai
+sur la baguette de quatre pieds, ainsi qu'on fait pour mesurer quelque
+chose dont la dimension outrepasse le mètre dont on se sort. La première
+fois, deux longueurs de ce bâton avaient dépassé l'entaille qui marquait
+la première mesure. Je raccourcis ma nouvelle baguette, et recommençant
+l'opération, je m'éloignai moins de l'entaille. Je répétai le procédé,
+si bien qu'à la cinquième épreuve mes deux longueurs correspondirent
+exactement avec les quatre pieds de la mesure primitive, et je pus la
+diviser avec certitude par une coche exactement faite au milieu.
+
+Si le moyen était bon, il faut convenir qu'il exigeait beaucoup de
+patience; mais le temps ne me manquait pas; j'étais heureux de
+l'employer, et j'avais trop d'intérêt à ce que mon opération fût précise
+pour regarder au soin qu'elle demandait.
+
+Cependant, malgré le peu de valeur que le temps avait pour moi, j'en
+vins à simplifier la besogne, en substituant à la baguette d'essai un
+cordon qui, une fois à la longueur voulue, n'avait plus besoin que
+d'être plié en deux pour me fournir la division cherchée.
+
+Rien n'était meilleur pour cet objet que les lacets de cuir de mes
+bottines, dont le grain serré ne permettait pas qu'on les allongeât. Un
+pied en ivoire ou en buis n'aurait pas fait une règle plus exacte.
+
+Je les réunis par un noeud solide, afin de contrôler les premières
+mesures que j'avais prises, et je recommençai mon examen jusqu'à
+certitude complète. J'ai dit quel préjudice une erreur pouvait porter à
+mes calculs; toutefois elle était bien moins dangereuse en divisant les
+quatre pieds qu'en partant de la multiplication des pouces: dans le
+premier cas l'erreur s'amoindrissait à chaque subdivision, tandis
+qu'elle se serait doublée à chaque partie de l'opération inverse.
+
+J'étais facilement arrivé à couper ma lanière à la longueur d'un pied;
+il m'avait suffi de la diviser deux fois en deux parties égales; mais
+arrivé là, je pliai mon lacet en trois, et ce ne fut pas sans peine: il
+est beaucoup plus difficile de prendre le tiers que la moitié; cependant
+j'y parvins à ma satisfaction. J'avais pour but d'obtenir trois morceaux
+de quatre pouces chacun, afin de n'avoir plus qu'à les plier en deux,
+puis à les diviser une seconde fois, pour arriver à la mesure exacte du
+pouce, très-difficile à se procurer, à cause de sa petitesse.
+
+Pour être plus certain de l'exactitude de mon opération, j'en fis la
+preuve en divisant la moitié de la courroie à laquelle je n'avais pas
+touché, et ce fut avec une joie bien vive que j'obtins le même résultat,
+sans qu'il y eût la différence de l'épaisseur d'un cheveu entre les
+points correspondants.
+
+J'avais donc tout ce qu'il fallait pour compléter la graduation de ma
+baguette, et, au moyen des morceaux de cuir exactement taillés, je
+marquai sur ma jauge les quarante-huit divisions de mes quatre pieds,
+représentant quarante-huit pouces. Cette dernière besogne fut longue et
+délicate, mais je fus récompensé de mon travail par la possession d'une
+règle métrique sur laquelle je pouvais enfin compter, chose importante,
+puisque cela devait me permettre de résoudre un problème qui, pour moi,
+pouvait être une question de vie ou de mort.
+
+Je fis immédiatement mes calculs, et sus bientôt à quoi m'en tenir.
+J'avais mesuré mes deux diamètres, pris la moyenne de leur longueur
+totale, et, de cette moyenne, fait une mesure de surface, en multipliant
+par huit et divisant par dix. J'eus alors la base d'un cylindre égal à
+la troncature d'un cône de même altitude; et en multipliant ce résultat
+par la longueur, j'obtins la masse cubique dont je voulais connaître le
+volume.
+
+Je divisai cette masse par soixante-neuf, et j'eus le contenu de ma
+futaille.
+
+Quand celle-ci était pleine, elle renfermait un peu plus de cent
+gallons, près de cent huit. Je ne m'étais pas trompé, ce devait être une
+ancienne pipe de xérès.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXII.
+
+Horreur des ténèbres
+
+
+Le résultat de mon calcul était des plus satisfaisants: déduction faite
+de l'eau qui s'était répandue, et de celle que j'avais consommée, il en
+restait encore plus de quatre-vingts gallons, soit une ration
+quotidienne d'un demi-gallon pendant cent soixante jours, ou d'une
+quarte pendant trois cent vingt, presque une année entière! Une
+demi-quarte par repas devait certainement me suffire, et la traversée
+durerait moins de trois cents jours; c'est plus qu'on ne met pour faire
+le tour du monde. Ainsi, quelle que fût la durée du voyage, il était
+certain que je ne souffrirais pas de la soif.
+
+J'avais plus à craindre la disette, mon biscuit me paraissait un peu
+court; cependant, avec mes projets d'économie, je devais avoir assez
+pour vivre, et je n'éprouvai plus d'inquiétude à cet égard.
+
+Je restai plusieurs jours sous l'influence de cette heureuse impression;
+et malgré ce qu'il y avait de pénible dans ma captivité, où chaque heure
+en paraissait vingt-quatre, je supportais assez bien mon nouveau genre
+de vie. Je passais une partie de mon temps à compter non-seulement les
+minutes, mais les secondes. Par bonheur, j'avais ma montre, qui me
+permettait de me livrer à cette occupation, et me tenait compagnie avec
+son joyeux tic tac. «Jamais elle n'a battu d'aussi bon coeur; sa voix
+n'a jamais été si forte,» me disais-je avec surprise. J'avais raison; ma
+cellule était sonore, et le bruit du mouvement de la petite machine
+était doublé par les murailles de bois qui entouraient ma case. Avec
+quelle sollicitude je la remontais avant qu'elle eût dévidé toute sa
+chaîne, de peur qu'en s'arrêtant elle ne dérangeât mes comptes? Ce n'est
+pas qu'il me fût important de savoir quelle heure il pouvait être. Que
+le soleil brillât dans toute sa gloire, ou qu'il se fût effacé à
+l'horizon, je ne m'en apercevais nullement; la plus mince partie de sa
+lumière ne pénétrait pas dans mon cachot. Et cependant je savais
+distinguer la nuit du jour. Cela vous étonne; vous ne comprenez pas
+comment j'y arrivais après avoir passé les premiers instants de ma
+réclusion sans m'occuper des heures. Mais depuis des années, j'avais
+l'habitude de me coucher à dix heures du soir, et de me lever à six
+heures du matin. C'était la règle dans la maison de mon père, aussi bien
+que chez mon oncle, et j'y avais été soumis avec une exactitude
+rigoureuse. Il en résultait qu'aux environs de dix heures j'avais envie
+de dormir; et l'habitude en était si bien prise, qu'elle persista malgré
+le changement de situation. Je ne fus pas longtemps à m'en apercevoir:
+le besoin de sommeil se faisait régulièrement sentir; et j'en conclus
+qu'il était près de dix heures du soir lorsque j'éprouvais ce besoin
+irrésistible. J'avais également observé que je me réveillais au bout de
+huit heures, et qu'alors je n'avais plus la moindre envie de dormir. À
+mon réveil, il devait être six heures du matin; et je réglai ma montre
+d'après cette donnée.
+
+Il y avait pour moi, sinon de l'importance à mesurer les jours, du moins
+une satisfaction réelle à savoir au bout de vingt-quatre heures qu'il y
+en avait un d'écoulé; c'était le seul moyen de me rendre compte de la
+marche du navire; et quand l'aiguille avait accompli deux fois le tour
+du cadran, je le marquais sur une taille que j'avais faite à cette
+intention. Je n'ai pas besoin de dire avec quel intérêt je tenais ce
+calendrier, auquel j'avais fait quatre incisions pour marquer les jours
+qui avaient précédé l'époque où je m'en étais occupé, laps de temps dont
+plus tard je reconnus l'exactitude.
+
+C'est ainsi que pendant près d'une semaine passèrent les heures; ces
+heures si longues, si ténébreuses et si lourdes, qui m'accablaient
+parfois d'un immense ennui, mais que je supportais avec résignation.
+
+Chose singulière, c'était l'obscurité qui m'était le plus pénible;
+j'avais d'abord souffert de ne pas pouvoir me tenir debout, et de la
+dureté des planches lorsque j'étais couché; mais j'avais fini par en
+prendre l'habitude; il m'avait été d'ailleurs facile de remédier au
+second de ces deux inconvénients. La caisse, vous vous le rappelez, qui
+se trouvait derrière mes biscuits, était remplie d'une grosse étoffe de
+laine, formant des rouleaux serrés comme on les fait dans les
+manufactures. Pourquoi ne m'en serais-je pas servi pour rendre ma couche
+un peu plus confortable? Aussitôt pensé, aussitôt fait. J'ôtai les
+biscuits de la première caisse, j'élargis l'ouverture que j'avais
+pratiquée dans le couvercle de la suivante, et j'arrachai, non sans
+peine, l'un des rouleaux d'étoffe qui s'y trouvaient contenus. J'en
+tirai un second, puis un troisième, qui vinrent plus facilement, et qui
+devaient suffire à ce que j'en voulais faire. Il me fallut deux heures
+pour en arriver là: mais aussi je fus en possession d'un tapis, moelleux
+et d'un matelas, peut-être non moins chers que ceux d'un roi, car je
+sentais, à la main, un tissu d'une qualité superfine.
+
+Après avoir remis les biscuits à leur place, j'étendis sur le plancher
+plusieurs doubles de cette étoffe, aussi épaisse que douce, et me
+reposai avec bonheur sur cette couche élastique.
+
+Mais je n'en étais pas moins malheureux de la privation de lumière. Il
+est impossible d'exprimer combien on souffre au milieu d'une obscurité
+absolue; et je comprenais pourquoi on avait toujours considéré la mise
+au cachot comme la peine la plus grave qu'on pût infliger aux captifs.
+Il n'est pas étonnant que ces infortunés aient blanchi, et perdu l'usage
+de leurs sens, au fond des caves où ils étaient détenus; car au supplice
+que vous font endurer les ténèbres, on reconnaît que la lumière est
+indispensable à la vie.
+
+Il me semblait que si j'avais pu avoir une lampe, quelque faible qu'eût
+été sa clarté, les heures m'auraient paru moitié moins longues. Cette
+nuit perpétuelle me faisait l'effet de s'enrouler autour des rouages de
+ma montre, d'en arrêter la marche, et de suspendre le cours du temps.
+Cette obscurité, où la forme des objets avait disparu, me causait un mal
+physique, une souffrance que la lumière eût guéri tout à coup.
+J'éprouvais ce que ressentent les malades pendant ces nuits fièvreuses,
+où ils comptent péniblement les heures, en soupirant après l'aurore.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIII.
+
+Tempête.
+
+
+Il y avait plus de huit jours que je menais cette existence d'une
+odieuse monotonie. La seule voix qui frappât mon oreille était la
+plainte des vagues qui gémissaient au-dessus de ma tête; oui, au-dessus
+de ma tête, car je plongeais dans l'abîme, à une grande distance de la
+surface de la mer. De loin en loin je distinguais un bruit sourd, causé
+par un objet pesant qui tombait sur l'un des ponts. Lorsque le temps
+était calme, je me figurais entendre le son de la cloche qui appelait
+les hommes de quart, mais je n'en étais pas sûr; le bruit était si
+faible et si lointain, que je n'aurais même pas affirmé que ce fût le
+tintement d'une cloche, encore ne l'entendais-je que pendant une
+accalmie.
+
+Par contre je saisissais les moindres changements de temps; j'aurais pu
+dire quand fraîchissait la brise, tout aussi bien que si j'avais été sur
+le grand mât. Le roulis du vaisseau, les craquements de sa membrure
+m'indiquaient la force du vent, et si la mer était grosse ou paisible.
+Le sixième jour de mon calendrier, ce qui faisait le dixième depuis
+notre départ, il y eut tempête dans toute l'acception du mot. Elle dura
+quarante heures et me fit croire bien des fois que la bâtiment allait
+s'ouvrir. Tout craquait autour de moi; les caisses, les tonneaux qui
+remplissaient la cale se heurtaient avec un bruit terrible contre les
+murs de ma prison, et de grosses lames, _des coups de mer_, comme les
+appellent les matelots, se ruaient avec furie sur les flancs du navire,
+qu'elles semblaient vouloir mettre en pièces.
+
+J'étais convaincu que nous allions faire naufrage, et il est plus facile
+de concevoir que de dépeindre quelle était ma situation; je n'ai pas
+besoin de vous dire que j'étais plein de frayeur. Pouvais-je ne pas
+trembler quand je pensais que le vaisseau coulerait à fond, et
+qu'enfermé de toute part dans mon étroit cercueil, je ne pourrais pas
+faire le moindre effort pour me sauver. Je suis sûr que j'aurais eu
+moitié moins d'effroi si j'avais été libre.
+
+Pour comble de malheur, je fus repris du mal de mer, ce qui arrive
+toujours en pareil cas, lors d'une première traversée. Le grand vent
+ramène l'odieuse maladie, et parfois avec autant de force qu'au moment
+du départ. Il est facile de le comprendre; c'est la conséquence des
+mouvements désordonnés du vaisseau, fouetté par la tempête.
+
+Après deux jours et une nuit de péril, le vent tomba, et le calme
+succéda aux colères de l'ouragan; je n'entendais pas même le murmure que
+produit la course du navire qui fend les vagues. Mais le roulis n'avait
+pas cessé, et les caisses et les futailles se heurtaient avec le même
+fracas. C'était le soulèvement des flots qui persiste après une tempête
+violente, et qui parfois est aussi dangereux pour le navire que la
+fureur du vent. On a vu se rompre les mâts en pareille circonstance, et
+le vaisseau être engagé, catastrophe redoutée des marins.
+
+Cependant la mer s'apaisa graduellement, et au bout de vingt-quatre
+heures, le navire glissa sur l'onde avec plus de facilité que jamais.
+Les nausées disparurent, et la réaction qui en résulta me rendit un peu
+de courage. Il m'avait été impossible de dormir pendant tout le temps de
+la crise: le bruit du vent, le fracas du vaisseau, et par-dessus tout la
+frayeur, m'avaient empêché de fermer l'oeil; j'étais de plus épuisé par
+le mal de mer, et sitôt que les choses furent rentrées dans leur état
+normal, je tombai dans un profond sommeil.
+
+Les rêves que j'eus alors furent presque aussi affreux que le péril
+auquel je venais d'échapper. C'était la réalisation de ce que m'avait
+fait craindre la tempête: je rêvais que j'étais en train de me noyer,
+sans la moindre chance de salut. Mieux que cela, je me trouvais au fond
+de la mer, j'étais mort, et j'en avais conscience. Je distinguais tout
+ce dont j'étais environné; je voyais entre autres choses, d'horribles
+monstres, des homards et des crabes gigantesques, s'approcher de moi en
+rampant, comme pour me déchirer de leurs tenailles aiguës et se repaître
+de ma chair. L'un d'eux surtout captivait mon attention: il était plus
+grand que les autres, avait l'air plus féroce, et me menaçait de plus
+près. Chaque seconde le rapprochait encore; il atteignit ma main, je
+sentis sa carapace se traîner sur mes doigts, et je ne pus faire aucun
+mouvement.
+
+Il me gagna le poignet, et me monta sur le bras gauche, qui était
+éloigné de mon corps. Son dessein était de me sauter à la gorge ou à la
+figure; je le voyais au regard avide qu'il lançait tour à tour sur mon
+cou et sur ma face, et malgré l'horreur que je ressentais, il m'était
+impossible de le repousser. Aucun de mes muscles ne voulait m'obéir;
+c'était tout naturel puisque j'étais noyé. «Ah! le voilà sur ma
+poitrine... à ma gorge... il va m'étrangler!...»
+
+Je m'éveillai en poussant un cri, et en me dressant avec force; je me
+serais trouvé debout s'il y avait eu assez d'élévation pour le
+permettre; j'allai donner de la tête contre les douelles de mon tonneau,
+et je retombai sur ma couche, où il me fallut quelques instants pour
+rappeler mes esprits.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIV.
+
+La coupe.
+
+
+Ce n'était qu'un rêve, il était matériellement impossible qu'un crabe me
+fût monté sur le bras; j'en avais la certitude, et cependant je ne
+pouvais m'empêcher de croire que je l'avais bien réellement senti.
+J'éprouvais encore à ma main, et sur ma poitrine qui était nue, cette
+sensation particulière que vous produit un animal dont les griffes se
+traînent sur vous; et je pensais, en dépit de moi-même, qu'il y avait
+dans mon rêve quelque chose de réel.
+
+L'impression avait été si vive, qu'en m'éveillant, J'avais étendu les
+bras, et tâtonné sur ma couverture, pour y saisir le monstre qui avait
+failli m'étrangler.
+
+Encore tout endormi, j'avais cru que c'était un crabe; à mesure que
+j'avais repris mes sens, je m'étais prouvé que la chose n'était pas
+possible. Et pourquoi cela? un crabe pouvait très-bien se loger dans la
+cale d'un vaisseau; il avait pu être apporté avec le lest, ou par un
+matelot, comme objet de curiosité; avoir échappé à celui qui l'avait
+pris, et s'être réfugié dans les fentes du bois, dans les trous, dans
+les coins nombreux que présente un navire. Il pouvait trouver sa
+nourriture dans l'eau qui s'accumule sous la cale; ou peut-être les
+crabes ont-ils la faculté de vivre simplement d'air comme les caméléons?
+
+Toutefois en y réfléchissant je repoussai de nouveau cette idée, que je
+qualifiai d'absurde; c'était mon rêve qui me l'avait mise dans la tête;
+sans lui je n'aurais jamais songé qu'il y eût des crabes autour de moi,
+et s'il s'en était trouvé, j'aurais mis la main dessus. Il y avait, il
+est vrai, dans ma cabine, deux crevasses assez larges pour qu'il pût y
+passer un crabe de n'importe quelle taille; mais j'y avais couru tout de
+suite, et un animal d'une pareille lenteur n'avait pas eu le temps de
+s'échapper. C'était impossible, il n'y avait pas de bête dans ma
+cellule, et pourtant quoique chose avait rampé sur moi, j'en étais
+moralement sûr.
+
+Quant à mon rêve, il n'y avait là rien d'étonnant: c'était la suite des
+impressions que j'avais ressenties pendant la tempête; et plus j'y
+pensais, plus je le trouvais naturel.
+
+En consultant ma montre, je m'aperçus qu'au lieu de dormir huit heures,
+comme je le faisais d'habitude, mon sommeil en avait duré seize, et je
+ne m'étonnai plus d'avoir tant d'appétit. Impossible de me contenter de
+la ration que je m'étais prescrite; c'était au-dessus de mes forces, et
+je ne cessai de manger qu'après avoir fait disparaître quatre biscuits
+bien comptés. J'avais entendu dire que rien n'aiguise la faim comme le
+mal de mer, et j'en avais la preuve; mes quatre biscuits empêchaient à
+peine mon estomac de crier, et si je n'avais pas redouté la famine, j'en
+aurais mangé trois fois plus.
+
+J'avais également soif, et bus deux ou trois rations; mais cette petite
+débauche n'avait rien d'inquiétant; j'avais plus d'eau qu'il n'en
+fallait pour terminer le voyage. Toutefois à condition de ne pas la
+gaspiller; et si j'en buvais peu, il s'en perdait beaucoup. Je n'avais
+rien pour la recevoir, ni verre, ni tasse; quand j'ôtais mon fausset, le
+liquide jaillissait avec force, bien plus vite que je n'y mettais les
+lèvres, bien plus vite que je ne pouvais l'avaler; il m'étranglait,
+j'étais forcé de reprendre haleine, je m'inondais le visage, et trempais
+mes habits, à mon grand déplaisir et au grand préjudice de mes rations.
+
+Il me fallait un vase quelconque. J'avais bien pensé à l'une de mes
+bottines, dont je n'avais pas besoin; mais il me répugnait de m'en
+servir pour cet usage.
+
+Pressé par la soif, comme je l'avais été, j'y aurais bu sans scrupule;
+mais à présent que j'avais de l'eau, je pouvais boire à mon aise, et
+faire le délicat. Cependant j'en vins à me dire qu'on peut nettoyer une
+chose quand elle est sale, et qu'il valait mieux sacrifier un peu d'eau
+pour laver ma bottine, que d'en perdre une quantité chaque fois qu'il
+fallait boire.
+
+J'allais mettre ce projet à exécution, lorsqu'une idée bien meilleure me
+passa par la tête; pourquoi ne pas faire une tasse avec le drap qui me
+servait de couverture? Il était imperméable, je l'avais déjà remarqué;
+l'eau qui jaillissait de ma futaille restait sur ma couche sans en
+pénétrer l'étoffe; et j'étais obligé de l'en ôter comme j'aurais fait
+d'un vase. Je pouvais en tailler un morceau, lui donner une forme
+quelconque, et m'en servir au besoin.
+
+Je coupai donc une bande assez large de mon drap, j'en fis un cornet
+auquel je donnai plusieurs tours pour en augmenter l'épaisseur, et dont
+je fermai la pointe en l'attachant avec un reste de mes lacets de
+bottines. J'eus alors une coupe d'un nouveau genre, qui me rendit autant
+de service qu'un verre de Bohême ou qu'une tasse du Japon; désormais je
+bus tranquillement, sans avaler de travers, sans m'inonder, et sans
+perdre une goutte du précieux liquide dont ma vie dépendait.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXV.
+
+Disparition mystérieuse.
+
+
+J'avais déjeuné si copieusement, que je résolus de ne pas dîner ce
+jour-là; mais la faim m'empêcha d'accomplir cette bonne résolution.
+Trois heures ne s'étaient pas écoulées, que je me surpris tâtonnant aux
+environs de ma caisse, et me trouvai bientôt un biscuit à la main.
+Toutefois, je m'imposai l'obligation de n'en manger qu'une partie et de
+garder le reste pour mon souper.
+
+Je fis deux parts de mon biscuit; j'en mis une de côté, et je mangeai la
+seconde, que j'arrosai d'un peu d'eau.
+
+Vous trouvez peut-être singulier que je ne prisse pas une goutte
+d'eau-de-vie, ce qui m'aurait été facile, puisque j'en avais une tonne à
+ma disposition. Mais elle aurait pu contenir tout aussi bien du vitriol
+sans que je m'en fusse moins inquiété; généralement je n'aimais pas les
+liqueurs; et celle-ci en particulier m'avait paru si mauvaise, que je
+n'avais pas envie d'y revenir; c'était sans doute une pipe de cette
+eau-de-vie de qualité inférieure que l'on embarque pour les matelots.
+J'en avais pris une fois; et non-seulement elle m'avait donné des
+nausées, mais tellement enflammé la bouche et l'estomac, que j'avais bu
+deux quartes d'eau sans apaiser ma soif. Cette épreuve m'avait suffi
+pour me mettre en garde contre les spiritueux, et je n'avais nulle envie
+de recommencer.
+
+Lorsque vint le soir, ce que m'annoncèrent ma montre et mon envie de
+dormir, je voulus naturellement souper avant de me mettre au lit.
+
+Ce dernier acte de ma journée consistait à changer de position, et à
+tirer sur moi deux plis du drap qui me servait de couverture, afin de me
+préserver du froid.
+
+J'avais été gelé pendant la première semaine, car nous étions partis en
+hiver, et la découverte de cette bonne grosse étoffe m'avait été fort
+précieuse; toutefois au bout de quelque temps, elle me devint moins
+utile; l'air de la cale s'atiédissait de jour en jour; et le lendemain
+de la tempête j'eus à peine besoin de me couvrir.
+
+Ce brusque changement de température me surprit tout d'abord; mais avec
+un peu de réflexion, je me l'expliquai d'une manière satisfaisante. Sans
+aucun doute, pensai-je, nous nous dirigeons vers le Sud, et nous
+approchons de la zone torride.
+
+Je ne comprenais pas bien ce que signifiait cette expression; mais
+j'avais entendu dire que la zone torride, ou les tropiques, se trouvait
+au midi de l'Angleterre, et qu'il y faisait plus chaud qu'aux heures les
+plus brûlantes de nos plus beaux étés. On m'avait dit également que le
+Pérou était une contrée méridionale; et pour y arriver il fallait sans
+aucun doute franchir cette zone ardente.
+
+Cela m'expliquait la chaleur qu'il faisait maintenant dans la cale; il y
+avait à peu près une quinzaine que nous étions sortis du port; en
+supposant que nous eussions fait deux cents milles par jour, et il n'est
+pas rare qu'un navire fasse davantage, nous devions être bien loin des
+côtes de la Grande-Bretagne, et par conséquent avoir changé de climat.
+
+Ce raisonnement, et toutes les pensées qu'il avait fait naître,
+m'avaient occupé toute la soirée; j'étais enfin arrivé à la conclusion
+que je viens de dire, lorsque les aiguilles de ma montre annonçant qu'il
+était dix heures, je me disposai à souper.
+
+Je tirai d'abord ma ration d'eau pour ne pas manger mon pain sec, et
+j'étendis la main pour saisir la part de biscuit que j'avais mise de
+côté. Il y avait parallèlement à la grande poutre qui soutenait la cale,
+et qui passait au-dessus de ma tête, une sorte de tablette où je plaçais
+mon couteau, ma tasse et le bâton qui me servait d'almanach. Je
+connaissais tellement bien cette planchette que je n'avais pas besoin de
+lumière pour y trouver ce que j'y mettais.
+
+Vous comprenez dès lors quelle dut être ma surprise lorsqu'en étendant
+la main, je ne trouvai pas le biscuit que j'étais sûr d'avoir gardé.
+
+J'avais ma tasse; mon couteau était à sa place; mon calendrier s'y
+trouvait également, ainsi que les bouts de cuir dont je m'étais servi
+pour diviser ma jauge; mais pas vestige du précieux morceau que je
+conservais pour ma collation du soir.
+
+L'aurais-je mis autre part? je ne croyais pas. Afin d'en être sûr,
+j'explorai tous les coins de ma cellule, je secouai l'étoffe qui me
+servait de matelas, je fouillai dans mes poches, dans mes bottines que
+je ne portais plus et qui gisaient à côté de mon lit; je ne laissai pas
+un pouce de ma cellule sans l'avoir tâté soigneusement; et je ne trouvai
+de biscuit nulle part.
+
+C'était moins la valeur de l'objet que l'étrangeté de sa disparition,
+qui me faisait mettre tant d'activité dans mes recherches. Qu'avait pu
+devenir ce biscuit?
+
+Est-ce que je l'avais mangé? Il y avait des instants où je commençais à
+le croire. Peut-être, dans un moment de distraction, l'avais-je avalé
+sans y penser. Dans ce cas-là j'en avais totalement perdu le souvenir;
+et la chose ne m'avait pas profité; car mon estomac n'était pas moins
+vide que si je n'avais rien mangé depuis le matin.
+
+Je me souvenais parfaitement d'avoir rompu mon biscuit, d'en avoir
+réservé pour le soir une moitié que j'avais mise entre ma tasse et mon
+couteau. Il fallait bien que je l'en eusse ôtée, puisqu'elle n'y était
+plus. Je ne l'avais pas fait tomber par accident, car je ne me rappelais
+pas avoir fouillé sur la tablette, jusqu'au moment où j'avais voulu
+prendre l'objet dont la disparition m'avait frappé. En outre, s'il fût
+tombé de sa place, je l'aurais trouvé en cherchant sur mon tapis. Il
+n'avait pu rouler sous le tonneau; car j'avais rempli tous les vides de
+ce côté-là, en y fourrant des morceaux de drap pour que ma couche fût
+plus unie.
+
+Toujours est-il que mon biscuit avait disparu, soit par ma faute, soit
+autrement. Si je l'avais mangé, il était dommage de l'avoir fait avec si
+peu de réflexion; car ce moment d'absence m'avait privé de tout le
+bénéfice du repas.
+
+Je fus longtemps à me demander si je tirerais un autre biscuit de la
+caisse, ou si je me coucherais sans souper. La faim était vive, la
+tentation bien forte; mais la crainte de l'avenir décida la question,
+et, appelant toute ma fermeté à mon aide, j'avalai mon eau claire,
+replaçai ma tasse sur la tablette, et m'étendis sur ma couche.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXVI.
+
+Un odieux intrus.
+
+
+Je fus longtemps sans pouvoir m'endormir, j'étais préoccupé de la
+disparition mystérieuse de mon biscuit. Je dis mystérieuse, parce que
+j'étais convaincu de ne l'avoir pas mangé; il fallait s'expliquer le
+fait d'une autre manière. Je n'y pouvais rien comprendre; j'étais seul
+dans la cale; personne n'y pénétrait; qui donc aurait pu toucher à mon
+biscuit? Mais j'y pensais maintenant: et le crabe de mon rêve? peut-être
+avait-il existé. Je n'étais pas allé au fond de la mer, pas plus que je
+n'étais mort, je l'avais rêvé, c'était incontestable; mais ce n'était
+pas une raison pour que le reste de mon cauchemar fût un mensonge, et le
+crabe qui avait rampé sur moi, avait pu manger mon souper.
+
+Ce n'était pas sa nourriture habituelle, je le savais bien; mais à fond
+de cale, et n'ayant pas de choix, il avait pu se nourrir de biscuit à
+défaut d'autre chose.
+
+Ces réflexions, et la faim qui me dévorait, me tinrent éveillé pendant
+longtemps; je finis toutefois par m'endormir, mais d'un mauvais sommeil,
+d'où je me réveillais en sursaut toutes les quatre ou cinq minutes.
+
+Dans l'un des intervalles où j'étais éveillé, il me sembla percevoir un
+bruit qui n'avait rien de commun avec tous ceux que j'entendais
+ordinairement. La mer était paisible, et ce bruit inaccoutumé,
+non-seulement résonnait au-dessus du murmure des vagues, mais se
+distinguait à merveille du tic tac de ma montre, qui n'avait jamais été
+plus sonore.
+
+C'était un léger grattement, il était facile de s'en rendre compte, et
+il provenait du coin où gisaient mes bottines; quelque chose en
+grignotait le cuir; était-ce le crabe?
+
+Cette pensée me réveilla tout à fait; je me mis sur mon séant; et
+l'oreille au guet, je me préparai à tomber sur le voleur; car j'avais
+maintenant la certitude que la créature que j'entendais, que ce fût un
+crabe ou non, était celle qui m'avait pris mon souper.
+
+Le grignotement cessa, puis il revint plus fort; et certes il partait de
+mes bottines.
+
+Je me levai tout doucement afin de saisir le coupable, dès que le bruit
+allait reprendre, car il avait cessé.
+
+Mais j'eus beau retenir mon haleine, y mettre de la patience, rien ne se
+fit plus entendre. Je passai la main sur mes bottines, elles étaient à
+leur place; je cherchai dans le voisinage, tout s'y trouvait comme à
+l'ordinaire; je tâtonnai sur mon tapis, je fouillai dans tous les coins:
+pas le moindre vestige d'un animal quelconque.
+
+Fort intrigué, comme on peut croire, je prêtai l'oreille pendant
+longtemps; mais le bruit mystérieux ne se renouvela pas, et je me
+rendormis pour me réveiller sans cesse, comme j'avais fait d'abord.
+
+On gratta, on grignota de plus belle, et j'écoutai de nouveau. Plus que
+jamais j'étais certain que le bruit avait lieu dans mes bottines; mais,
+au moindre mouvement que j'essayais de faire, le bruit s'arrêtait, et je
+ne rencontrais que le vide.
+
+«Ah! m'y voilà, me dis-je à moi-même; ce n'est pas un crabe; celui-ci a
+des allures trop lentes pour m'échapper aussi vite; cela ne peut être
+qu'une souris. Il est bizarre que je ne l'aie pas deviné plus tôt; c'est
+mon rêve qui m'a fourré le crabe dans la tête; sans cela j'aurais su
+tout de suite à quoi m'en tenir, et me serais épargné bien de
+l'inquiétude.»
+
+Là-dessus je me recouchai, avec l'intention de me rendormir, et de ne
+plus me préoccuper de mon petit rongeur.
+
+Mais à peine avais-je posé la tête sur le rouleau d'étoffe qui me
+servait de traversin, que les grignotements redoublèrent; la souris
+dévorait mon brodequin, et à l'ardeur qu'elle y mettait, le dommage ne
+tarderait pas à être sérieux. Bien que mes chaussures me fussent
+inutiles pour le moment, je ne pouvais pas permettre qu'on les rongeât
+de la sorte, et me levant tout à coup, je me précipitai sur la bête.
+
+Je n'en touchai pas même la queue, mais je crus entendre que la fine
+créature s'esquivait en passant derrière la pipe d'eau-de-vie, qui
+laissait un vide entre sa paroi extérieure et les flancs du vaisseau.
+
+Je tenais mes bottines, et je découvris avec chagrin que presque toute
+la tige en avait été rongée. Il fallait que la souris eût été bien
+active pour avoir fait tant de dégât en aussi peu de temps; car au
+moment où j'avais cherché mon biscuit, les bottines étaient encore
+intactes; et cela ne remontait pas à plus de quatre ou cinq heures.
+Peut-être plusieurs souris s'en étaient-elles mêlées; la chose était
+probable.
+
+Autant pour n'être plus troublé dans mon sommeil que pour préserver mes
+chaussures d'une entière destruction, j'ôtai ces dernières de l'endroit
+où elles étaient, et, les plaçant auprès de ma tête, je les couvris d'un
+pan de l'étoffe sur laquelle j'étais couché; puis, cette opération
+faite, je me retournai pour dormir à mon aise.
+
+Cette fois, j'étais plongé dans un profond sommeil, lorsque je fus
+réveillé par une singulière sensation: il me semblait que de petites
+pattes me couraient sur les jambes avec rapidité.
+
+Réveillé complétement par cette impression désagréable, je n'en restai
+pas moins immobile, pour savoir si la chose se renouvellerait.
+
+Je pensais bien que c'était ma souris qui cherchait mes bottines; et,
+sans en être plus content, je résolus de la laisser venir jusqu'à portée
+de mes doigts, sachant bien qu'il était inutile de courir après elle.
+Mon intention n'était pas même de la tuer; je voulais seulement lui
+pincer l'oreille ou la serrer un peu fort, de manière à lui ôter l'envie
+de venir m'importuner.
+
+Il se passa longtemps sans que rien se fît sentir; mais à la fin
+j'espérai que ma patience allait être récompensée: un léger mouvement de
+la couverture annonçait que l'animal avait repris sa course, et je crus
+même entendre le frôlement de ses griffettes. La couverture s'ébranla
+davantage, quelque chose se trouva sur mes chevilles et bientôt sur ma
+cuisse. Il me sembla que c'était plus lourd qu'une souris; mais je ne
+pris pas le temps d'y penser, car c'était le moment, ou jamais, de
+s'emparer de l'animal. Mes mains s'abattirent, et mes doigts se
+refermèrent.... quelle méprise, et quelle horreur!
+
+Au lieu d'une petite souris, je rencontrai une bête de la grosseur d'un
+chaton; il n'y avait pas à s'y tromper, c'était un énorme rat.
+
+[Illustration: C'était un énorme rat.]
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXVII.
+
+Réflexions.
+
+
+Oui, c'était bien un rat; le monstre ne me permit pas d'en douter; je
+l'avais reconnu à son poil fin et soyeux, dès que mes doigts l'avaient
+saisi, et l'affreuse créature s'empressa de confirmer ce témoignage; je
+n'avais pas eu le temps de rouvrir la main, que ses dents aiguës
+m'avaient traversé le pouce de part en part, et que son cri perçant
+m'avait rempli d'effroi.
+
+Je lançai l'horrible bête à l'autre bout de ma cellule, je me blottis
+dans le coin opposé, afin de m'éloigner le plus possible de cet odieux
+visiteur, et j'écoutai, tout palpitant, s'il avait pris la fuite. Je
+l'entendis rien, d'où je conclus qu'il s'était caché dans son trou; il
+était sans doute aussi effrayé que moi, bien que ce fut difficile, et je
+crois même que de nous deux, c'était lui qui avait éprouvé le moins de
+terreur; la preuve, c'est qu'il avait pensé à me mordre, tandis que
+j'avais perdu toute ma présence d'esprit.
+
+Dans ce combat rapide, c'était mon adversaire qui avait eu la victoire.
+À l'effroi qu'il m'avait causé, se joignait une blessure qui devenait de
+plus en plus douloureuse, et par où coulait mon sang.
+
+J'aurais encore supporté ma défaite avec calme, en dépit de la douleur;
+mais ce qui me préoccupait, c'était de savoir si l'affreuse bête avait
+fui pour toujours, ou si, restant dans le voisinage, elle reviendrait à
+l'assaut.
+
+L'idée qu'elle allait reparaître, furieuse qu'on l'eût arrêtée dans sa
+course, et enhardie par le succès, me causait un malaise indicible.
+
+Cela vous étonne mais rien n'était plus vrai. Les rats m'ont toujours
+inspiré une profonde antipathie, je pourrais dire une peur instinctive.
+Ce sentiment était alors dans toute sa force; et bien que, depuis cette
+époque, je me sois trouvé en face d'animaux beaucoup plus redoutables,
+je ne me souviens pas d'avoir éprouvé une terreur pareille à celle que
+j'ai ressentie au contact du rat. Dans cette occasion, la crainte est
+mêlée de dégoût; cette crainte elle-même n'est pas dépourvue de sens: je
+connais bon nombre de cas authentiques où les rats ont attaqué des
+enfants, voire des hommes; et il est avéré que des blessés, des infirmes
+ou des vieillards ont été dévorés par ces hideux _omnivores_.
+
+J'avais entendu raconter beaucoup de ces histoires dans mon enfance, et
+il était naturel qu'elles me revinssent à l'esprit au moment dont nous
+nous occupons. Je me souvenais de tous leurs détails, et ce n'était pas
+de la crainte, mais de la terreur que j'éprouvais. Il faut dire que
+celui dont je parle était l'un des rats les plus énormes qu'on pût
+trouver; je suis certain qu'il était aussi gros qu'un chat parvenu à
+moitié de sa croissance.
+
+Dès que je fus un peu revenu de ma première émotion, je déchirai une
+petite bande de ma chemise pour en envelopper mon pouce. Il avait suffi
+de quelques minutes pour que la blessure me fît énormément souffrir; car
+la dent du rat n'est guère moins venimeuse que la queue du scorpion.
+
+Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'après cet épisode, il ne fut plus
+question de sommeil. Vers le matin je m'assoupis un instant, mais pour
+retomber dans le plus affreux cauchemar, où j'étais saisi à la gorge
+tantôt par un rat, tantôt par un crabe, dont les dents ou les pinces me
+réveillaient en sursaut.
+
+Pendant tout le temps que je ne dormais pas, j'écoutais si l'ignoble
+bête faisait mine de revenir; mais elle ne donna aucun signe de sa
+présence pendant tout le reste de la nuit. Peut-être l'avais-je serrée
+plus fort que je ne croyais, et il était possible que cet empoignement
+héroïque suffît à l'éloigner de ma personne. J'en acceptai l'augure; et
+ce fut bien heureux pour moi que cet espoir me soutint, car, sans lui,
+j'aurais été longtemps sans dormir.
+
+Il n'était plus besoin de chercher ce qu'était devenu mon biscuit; la
+présence du rongeur l'expliquait à merveille, ainsi que les ravages
+causés à ma bottine, et dont j'avais accusé la souris avec tant
+d'injustice. Le rat, pendant quelque temps, s'était donc repu autour de
+moi sans que j'en eusse connaissance.
+
+Je n'avais plus qu'une seule et unique pensée: comment faire pour
+empêcher l'ennemi de revenir? Comment s'emparer de lui, ou tout au moins
+l'éloigner? J'aurais donné deux ans de mon existence pour avoir une
+ratière, un piége quelconque; mais puisque personne ne pouvait me
+fournir ce précieux engin, c'était à moi d'inventer quelque chose qui
+pût me délivrer de mon odieux voisinage. J'emploie ce mot à dessein, car
+j'étais persuadé que le rat n'était pas loin de ma cabine; peut-être
+avait-il son repaire à un mètre de ma couche; il logeait probablement
+sous la caisse de biscuit.
+
+Toutefois, j'avais beau me mettre l'esprit à la torture, je ne trouvais
+pas le moyen de m'emparer de l'animal. Certes il était possible de le
+saisir de nouveau, en supposant qu'il revînt grimper sur moi; mais je
+n'étais pas d'humeur à le retrouver sous ma main. Je savais qu'en
+s'enfuyant il avait passé entre les deux tonneaux; je supposai que s'il
+devait revenir, ce serait par la même route; et il me sembla qu'en
+bouchant tous les autres passages, ce qui m'était facile avec mon étoffe
+de laine, il repasserait nécessairement par l'unique ouverture que je
+lui aurais ménagée. Une fois qu'il serait entré, je fermerais cette
+dernière issue, et mon rat se trouverait pris comme dans une souricière.
+Mais quelle sotte position pour moi! Je serais dans le même piége que le
+rat, et ne pourrais en finir avec lui que par un combat corps à corps.
+Le résultat de la lutte ne faisait pas l'ombre d'un doute; j'étais bien
+assez vigoureux pour étouffer la bête; mais au prix de combien de
+morsures? et celle que j'avais déjà me dégoûtait de l'entreprise.
+
+Comment alors se passer de piége? telle était la question que je
+m'adressais au lieu de dormir; car la peur du rat m'empêchait de fermer
+l'oeil.
+
+J'y avais pensé toute la nuit, lorsque, n'en pouvant plus, je retombai
+dans cet assoupissement qui tient le milieu entre la veille et le
+sommeil; et je refis les plus mauvais rêves, sans que rien me suggérât
+une idée quelconque pour me débarrasser de l'ignoble bête qui me causait
+tant d'effroi.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXVIII.
+
+Tout pour une ratière.
+
+
+Je ne tardai pas à me réveiller en pensant au rat, et sans pouvoir me
+rendormir. Il est vrai que la souffrance qui provenait de ma blessure
+était suffisante pour cela; non-seulement le pouce, mais toute la main
+était enflée, et me causait une douleur aiguë. Je n'avais pas autre
+chose à faire que de la supporter patiemment; et sachant que
+l'inflammation disparaîtrait peu à peu je fis un effort pour la subir
+avec courage. Parfois de grands maux s'endurent plus facilement qu'un
+ennui; c'était là mon histoire: la peur que le rat ne me fît une
+nouvelle visite me tourmentait d'une bien autre manière que ma blessure;
+et comme en absorbant mon attention, elle la détournait de celle-ci,
+j'avais presque oublié que mon pouce me faisait mal.
+
+Dès mon réveil, je me remis à chercher le moyen de frapper mon
+persécuteur; j'étais sûr qu'il reviendrait me tourmenter, car j'avais de
+nouveaux indices de sa présence. La mer était toujours calme, et
+j'entendais de temps en temps des sons caractéristiques: un bruit de
+pattes légères trottinant sur le couvercle d'une caisse, et parfois un
+cri bref, strident, pareil à ceux que les rats ont l'habitude de
+pousser. Je ne connais pas de voix plus désagréable que celle du rat;
+dans la position où je me trouvais alors, cette voix me paraissait
+doublement déplaisante. Vous souriez de mes terreurs; mais je ne pouvais
+pas m'en délivrer; je pressentais que d'une manière ou d'une autre la
+présence de ce maudit rat mettait ma vie en danger; et vous verrez que
+cette crainte n'était pas chimérique.
+
+Ce que je redoutais alors, c'était que le monstre ne m'attaquât pendant
+que je dormirais; tant que j'étais éveillé, je n'en avais pas
+grand'peur; il pouvait me mordre, voilà tout; je me défendrais, et il
+était impossible que dans la lutte je ne finisse pas par le tuer; mais
+penser que dans mon sommeil l'horrible bête pouvait me sauter à la
+gorge, c'était pour moi une torture incessante. Je ne pouvais pas
+toujours être sur le qui-vive; plus j'aurais veillé longtemps plus mon
+sommeil serait profond, et plus le danger serait grave. Pour m'endormir
+avec sécurité, il fallait avoir détruit mon rat; et c'est à en trouver
+le moyen que j'occupais toutes mes pensées.
+
+Mais j'avais beau réfléchir, je ne voyais d'autre expédient que de
+tomber sur l'ennemi, et de l'étouffer entre mes mains. Si j'avais été
+sûr de le saisir à la gorge, de façon qu'il ne pût pas me mordre, je me
+serais décidé à l'étrangler. Mais c'était là le difficile; je ne
+pouvais, dans les ténèbres, que l'attaquer à l'aventure; et il en
+profiterait pour me déchirer à belles dents. Et puis j'avais le pouce
+dans un tel état que j'étais loin d'avoir la certitude de prendre ma
+bête, encore moins de l'écraser.
+
+Je pensai au moyen de me protéger les doigts avec une paire de gants
+solides; je n'en avais pas: c'était inutile d'y songer.
+
+Mais non; j'en eus bientôt la preuve: l'idée de la paire de gants m'en
+suggéra une autre; elle me rappela mes chaussures que j'avais oubliées.
+En me fourrant les mains dans mes bottines je serais à l'abri des dents
+tranchantes de mon rat, et quand je tiendrais ma bête sous la semelle,
+j'étais bien sûr de ne pas la lâcher qu'elle ne fût morte. Une fameuse
+idée que j'avais là, et je me disposai à la mettre à exécution.
+
+Plaçant mes bottines à côté de moi, je me blottis auprès de l'issue par
+laquelle devait arriver l'animal; vous vous rappelez que j'avais eu soin
+de boucher tous les autres passages; au moment où le rat se présenterait
+dans ma cellule, je fermerais avec ma jaquette l'ouverture qu'il
+laisserait derrière lui; et me hâtant d'enfiler mes bottines, je
+frapperais comme un sourd jusqu'à ce que la besogne fût terminée.
+
+On aurait dit que le rat, voulant me braver, s'empressait d'accepter le
+défi. Était-ce hardiesse de sa part, ou la fatalité qui l'entraînait à
+sa perte?
+
+Toujours est-il que j'étais à peine en mesure de le recevoir, qu'un
+léger piétinement sur mon tapis, accompagné d'un petit éclat de voix
+bien reconnaissable, m'annonça que le rongeur avait quitté sa retraite,
+et qu'il était dans ma cellule. Je l'entendais courir; deux fois il me
+passa sur les jambes. Mais avant de faire attention à lui, je commençai
+par calfeutrer la seule issue qui lui restât pour fuir; et plantant mes
+bras dans les bottines, je me mis avec activité à la recherche de
+l'ennemi.
+
+Comme je connaissais parfaitement la forme de ma cellule, et que les
+moindres anfractuosités m'en étaient familières, je ne tardai pas à
+rencontrer mon antagoniste. Je m'étais dit qu'une fois que je serais
+tombé sur une partie de son corps, j'aurais bientôt fait d'appliquer sur
+lui ma seconde semelle, et qu'il ne me resterait plus qu'à peser de
+toutes mes forces pour l'écraser. Tel était mon plan; mais si bon qu'il
+pût être, il ne me donna pas le résultat que j'espérais.
+
+Je réussis bien à poser l'une de mes bottines sur le rat; mais l'étoffe
+moelleuse dont les plis nombreux tapissaient mon plancher céda sous la
+pression, et le monstre s'esquiva en poussant un cri que j'entends
+encore.
+
+La première fois que je le sentis de nouveau il grimpait le long de ma
+jambe; et, ce que vous ne croirez pas, en dedans de mon pantalon!
+
+Un frisson d'horreur me courut dans les veines; cependant, exaspéré de
+tant d'audace, je me débarrassai de mes bottines, qui ne pouvaient plus
+me servir, et je saisis le monstre à deux mains, juste au moment où il
+arrivait au genou. Je l'empêchai de monter plus haut, bien qu'il mît à
+se débattre une force qui m'étonna, et que ses cris perçants me
+causassent une impression des plus désagréables.
+
+L'épaisseur de mon pantalon protégeait mes doigts contre de nouvelles
+morsures; mais le rat tourna ses dents contre ma jambe et m'en laboura
+les chairs tant qu'il lui resta la faculté de se mouvoir. Ce n'est que
+lorsque je fus parvenu à lui saisir la gorge, et à l'étrangler tout à
+fait, que je sentis la mâchoire de l'animai se détacher peu à peu, et
+que je compris que mon adversaire était mort.
+
+Je lâchai bien vite le cadavre, et secouai la jambe pour le faire sortir
+de ma culotte; j'enlevai ma vareuse de l'ouverture où je l'avais mise,
+et je poussai le rat dans la direction qu'il avait prise pour venir.
+
+Soulagé d'un poids énorme, depuis que j'avais la certitude de n'être
+plus troublé dans mon sommeil, je me disposai à dormir avec l'intention
+bien formelle de réparer la nuit précédente.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIX.
+
+Légion d'intrus.
+
+
+C'était une fausse sécurité que la mienne; je ne dormais pas depuis un
+quart d'heure, lorsque je fus réveillé brusquement par quelque chose qui
+me courait sur la poitrine. Était-ce un nouveau rat? Si ce n'en était
+pas un, l'animal en question avait les mêmes allures.
+
+Je restai immobile et prêtai une oreille attentive; pas le moindre bruit
+ne se fit entendre. Avais-je rêvé? Non pas; car au moment où je me
+faisais cette question, je crus sentir de petites pattes sur la
+couverture, et bientôt sur ma cuisse.
+
+Je me levai tout à coup, portai la main à la place où remuait la
+bête.--Nouvelle horreur! Je touchai un énorme rat, qui fit un bond, et
+que j'entendis s'enfuir entre les deux tonneaux.
+
+Serait-ce le même par hasard? On m'avait raconté des histoires où
+certains rats avaient reparu après qu'on les avait enterrés. Mais il
+aurait fallu que le mien eût la vie terriblement dure; j'avais serré de
+manière à en étrangler dix comme lui; il était bien mort quand je
+l'avais rejeté dans son trou, et ce ne pouvait pas être le même.
+
+Pourtant, si absurde que cela paraisse, je ne pouvais pas m'empêcher de
+croire, dans l'état d'assoupissement où je retombais malgré moi, que
+c'était bien mon rat qui était revenu. Une fois complétement réveillé,
+je compris que cela devait être impossible; il était plus probable que
+j'avais affaire au mâle ou à la femelle du précédent, car ils étaient
+fort bien assortis pour la grosseur.
+
+Il cherche son compagnon, supposai-je; mais puisqu'il a suivi le même
+passage, il a trouvé le corps du défunt, et doit savoir à quoi s'en
+tenir. Venait-il pour venger celui qui n'est plus?
+
+Cette pensée chassa complétement le sommeil de mes paupières. Pouvais-je
+dormir avec ce hideux animal rôdant autour de moi?
+
+Quels que fussent ma fatigue et le besoin de dormir que m'eût donnés la
+veillée précédente, je ne pouvais avoir de repos qu'après m'être délivré
+de ce nouvel ennemi.
+
+J'étais persuadé qu'il ne tarderait pas à reparaître, mes doigts
+n'avaient fait que lui toucher le poil, et comme il n'en avait ressenti
+aucun mal, il était presque certain qu'il reviendrait sans crainte.
+
+Dans cette conviction je repris mon poste à l'entrée du passage, ma
+jaquette à la main, et l'oreille attentive, pour entendre le bruit des
+pas de l'animal, et pour lui couper la retraite dès qu'il serait arrivé.
+
+Quelques minutes après, je distinguai la voix d'un rat qui murmurait au
+dehors, et des craquements particuliers, que j'avais déjà entendus.
+J'imaginai qu'ils étaient produits par le frottement d'une planche sur
+une caisse vide, ne supposant pas qu'une aussi petite bête pût faire un
+pareil vacarme. En outre il me semblait que l'animal parcourait ma
+cellule, et comme les bruits en question continuaient au dehors, il
+était impossible que mon rat en fût l'auteur, puisqu'il ne pouvait pas
+être à deux places à la fois.
+
+Tout à coup il passa sur ma jambe, tandis que sa voix m'arrivait de
+l'extérieur; j'étais bien sûr de l'avoir senti; et cependant je ne
+bouchai pas l'ouverture, dans la crainte de lui fermer le passage.
+
+À la fin j'entendis nettement pousser un cri à ma droite; il n'y avait
+pas à s'y tromper, l'animal était dans ma cabine, et sans plus attendre
+je calfeutrai l'issue près de laquelle j'étais à genoux.
+
+Cette besogne accomplie, je me retournai pour frapper mon nouvel
+adversaire, après avoir ganté mes bottines, ainsi que j'avais fait la
+première fois. De plus j'avais pris soin de lier chacune des jambières
+de mon pantalon, afin d'empêcher le rat de s'y introduire, comme son
+prédécesseur.
+
+Je ne trouvais aucun plaisir à ce genre de chasse; mais j'étais bien
+résolu à me délivrer de cette engeance, afin de me reposer sans
+inquiétude et de goûter le sommeil qui m'était si nécessaire.
+
+À l'oeuvre donc! et j'y fus bientôt avec courage. Mais horreur des
+horreurs! Figurez-vous mon effroi quand, au lieu d'un rat, je m'aperçus
+qu'il y en avait une légion dans ma cabine; mes mains ne retombaient pas
+sans en toucher plusieurs. Ils foisonnaient littéralement; je les
+sentais me courir sur les jambes, sur les bras, sur le dos, partout, en
+poussant des cris affreux qui semblaient me menacer.
+
+Ma frayeur devint si vive que je faillis en perdre la tête. Je ne pensai
+plus à combattre, je ne savais plus ce que je faisais; toutefois j'eus
+l'instinct de déboucher l'ouverture qu'obstruait ma jaquette, et de
+frapper avec celle-ci dans toutes les directions, tandis que je criais
+de toute la puissance de ma voix.
+
+La violence de mes coups et de mes clameurs produisit l'effet que j'en
+attendais: tous les rats prirent la fuite. Au bout de quelques instants,
+le bruit de leurs pas ayant cessé, je me hasardai à faire l'exploration
+des lieux, et je reconnus avec joie qu'il ne restait plus aucun de ces
+affreux animaux.
+
+
+
+
+CHAPITRE XL.
+
+La rat scandinave ou rat normand.
+
+
+Si la présence d'un seul rat avait suffi pour me priver de repos, jugez
+un peu de ce que je devais ressentir après avoir acquis la certitude
+qu'il y avait dans mon voisinage une bande entière de ces rongeurs. Il y
+en avait beaucoup plus que je n'en avais chassé de ma cellule, car je me
+rappelais qu'en fermant l'issue par laquelle une partie de la légion
+était entrée, j'avais distingué bien d'autres cris et bien d'autres
+grattements. Quel pouvait être leur nombre? J'avais entendu dire que,
+dans certains vaisseaux, la quantité de rats qui se réfugient à fond de
+cale est surprenante. On m'avait dit également que ces rats de navire
+sont de l'espèce la plus féroce, et que poussés par la faim, ce qui leur
+arrive souvent, ils n'hésitent pas à se jeter sur des créatures
+vivantes, et ne redoutent ni les chats ni les chiens.
+
+Ils commettent de grands dégâts parmi les objets de la cargaison, et
+constituent pour l'armateur un véritable fléau, surtout quand on n'a pas
+eu soin de bien nettoyer le navire avant d'en faire l'arrimage.
+
+Cette espèce est désignée en Angleterre sous le nom de _rat de Norvége_,
+parce qu'elle y a été introduite par les vaisseaux norvégiens. Mais
+qu'elle soit originaire de la Scandinavie ou d'ailleurs, peu importe,
+car elle est maintenant répandue sur toute la surface de la terre. Je ne
+crois pas qu'il y ait un point du globe où un vaisseau quelconque ayant
+touché, ce rongeur ne s'y rencontre en abondance. S'il est vraiment
+sorti du Nord, il faut que tous les climats lui soient également
+favorables, puisqu'il pullule dans les régions les plus chaudes de
+l'Amérique, où il prospère d'une façon toute spéciale. Dans les Indes
+occidentales, aussi bien que dans les autres parties du nouveau monde,
+tous les ports en sont tellement infestés, qu'en certains endroits leur
+destruction est l'objet d'une lutte constante; et malgré la prime qui
+est offerte par les municipalités, malgré le carnage qui s'en fait
+quotidiennement, ces rats n'existent pas moins par légions innombrables
+dans les ports d'Amérique, dont les quais en bois paraissent être leur
+asile ordinaire.
+
+En général cette espèce n'est pas très-grosse; on y trouve d'énormes
+individus, mais ce n'est jamais qu'un fait exceptionnel. C'est moins par
+la taille que par l'audace qu'elle se distingue; et son appétit féroce
+joint à sa fécondité, la rend, comme je le disais tout à l'heure, un
+véritable fléau. Chose remarquable: dès que le rat normand apparaît dans
+un endroit, il n'en reste plus d'autres au bout de quelques années; d'où
+l'on a conclu avec raison qu'il détruit ses congénères[14]. Il ne craint
+ni les belettes ni les fouines; s'il est moins fort que ces derniers
+animaux, il compense cette infériorité par le nombre, qui est chez lui
+de cent contre un, relativement à celui de ses adversaires. Les chats
+eux-mêmes en ont peur, et choisissent une victime de meilleure
+composition; jusqu'aux chiens qui s'éloignent du rat de Norvége, à moins
+d'avoir été dressés d'une manière spéciale à son attaque.
+
+ [14] Le rat normand, qui a détruit en France, comme partout, les races
+ qui ont pu l'y précéder, et qui dévore les individus de sa propre
+ famille, est à son tour exterminé par le rat tartare ou
+ surmulot.--Voir _l'Esprit des bêtes_, Toussenel, pages 272 et
+ suivantes, t. I, deuxième édition. (_Note du traducteur._)
+
+Un fait particulier au rat normand est la science innée de ses intérêts,
+qui l'empêche de se commettre chaque fois qu'il n'est pas sûr d'un
+avantage. Est-il peu nombreux dans un endroit, ce rapace effronté
+devient timide; se croit-il en danger, il se claquemure dans son trou et
+se tient sur la réserve. Mais dans les pays neufs, où il a ses coudées
+franches, il pousse la hardiesse jusqu'à braver la présence de l'homme.
+Sous les tropiques il agit à ciel ouvert, et ne prend pas la peine de se
+cacher. À la vive clarté de la lune équatoriale, on voit ces rats
+normands se diriger par cohortes nombreuses vers l'endroit de leurs
+rapines, sans s'inquiéter des passants. Ils se dérangent un peu à votre
+approche, et reforment leurs colonies derrière vos talons, avec la même
+tranquillité que s'ils exerçaient une industrie légale.
+
+J'ignorais tous ces détails à l'époque de ma lutte avec les rats de
+l'_Inca_; mais j'en savais assez pour être fort inquiet de cet odieux
+voisinage; et lorsque j'eus renvoyé de ma cabine cette légion de bêtes
+maudites, je fus très-loin de me sentir l'esprit léger. «Ils
+reviendront, me disais-je, peut-être en plus grand nombre; et si le
+malheur veut qu'ils aient faim, ils seront peut-être assez féroces pour
+m'attaquer. Je n'ai pas vu tout à l'heure que ma personne les effrayât;
+ils montaient sur moi avec une audace qui n'est pas rassurante.» Malgré
+la violence avec laquelle je les avais éconduits, je les entendais
+trotter près de ma cellule et crier avec rage. On aurait dit qu'ils se
+battaient. Que deviendrais-je si dans leur fureur ils allaient
+m'assaillir? D'après ce qu'on m'avait raconté, la chose était possible;
+je vous laisse à penser quelle était mon impression. L'idée que je
+pouvais servir de pâture à cette bande vorace me causait une frayeur
+bien plus grande que celle que j'avais eue d'être noyé au moment de la
+tempête. Il n'est pas de genre de mort que je n'eusse préféré à
+celui-là; rien que d'y songer, mon sang se figeait dans mes veines, et
+mes cheveux se hérissaient.
+
+Je restai à genoux, dans la position que j'avais prise pour chasser les
+rats en frappant avec ma jaquette; et je me demandais vainement ce qu'il
+me restait à faire. La première chose était de combattre le sommeil, qui
+aurait été ma perte. Mais comment faire pour rester éveillé? Je sentais
+déjà les dents de cette légion infernale pénétrer dans mes chairs;
+l'agonie était affreuse, et cependant j'avais de la peine à m'empêcher
+de dormir.
+
+L'excès de fatigue, l'émotion elle-même, qui épuisait mes forces,
+m'empêchaient de prolonger la lutte. Mes yeux se fermaient déjà; et si
+je m'endormais, ce serait d'un sommeil de plomb. Je pourrais être
+victime d'un cauchemar qui paralyserait mes membres, et ne me réveiller
+que lorsqu'il ne serait plus temps.
+
+J'en étais là, souffrant mille tortures de cette effroyable inquiétude,
+quand une idée bien simple me traversa l'esprit: c'était de replacer ma
+jaquette à l'entrée du vide par où pénétraient les rats, ce qui
+fermerait le passage.
+
+Il n'y avait plus à combattre l'ennemi, plus à espérer de le détruire;
+j'avais pu y compter lorsque je pensais n'avoir à faire qu'à un ou deux
+antagonistes; mais à présent qu'il s'agissait d'une légion il fallait y
+renoncer. Le meilleur parti à prendre était de visiter ma cabine avec
+soin, et d'en boucher les fissures qui pourraient permettre à un rat de
+s'y introduire; de cette manière je serais à l'abri d'une invasion, et
+je pourrais céder au sommeil qui m'accablait.
+
+Sans plus tarder, j'enfonçai ma veste dans l'ouverture que laissaient
+entre elles les deux futailles; je bouchai les fentes du plancher, en y
+fourrant mon étoffe de laine; et tout surpris de n'avoir pas eu plus tôt
+cette bonne idée, je m'étendis sur ma couche, cette fois avec
+l'assurance de pouvoir dormir sans crainte.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLI.
+
+Rêve et réalité.
+
+
+À peine avais-je posé la joue sur mon traversin, que je me trouvai dans
+la terre des songes; quand je dis la terre, c'était de la mer que je
+rêvais. Ainsi qu'à mon premier cauchemar, j'étais au fond de l'Océan, et
+d'horribles monstres crabiformes se disposaient à me dévorer.
+
+De temps en temps ces crabes fantastiques étaient changés en rats, et je
+me croyais en pleine réalité; il me semblait qu'une multitude de ces
+ignobles créatures se pressait autour de moi dans une attitude
+belliqueuse; je n'avais que ma jaquette pour me défendre, et j'en usais
+pour éloigner l'ennemi, en frappant de tous côtés; mes coups tombaient
+comme grêle, et cependant sans atteindre les rats. Ceux-ci, voyant que
+tous mes efforts ne leur faisaient aucun mal, en devenaient plus hardis;
+et l'un d'eux, beaucoup plus gros que les autres, encourageait ses
+compagnons et commandait l'attaque. Ce n'était pas même un rat, c'était
+le spectre de celui que j'avais tué, qui excitait ses camarades en leur
+criant vengeance.
+
+Pendant quelque temps, je réussis à éloigner mes adversaires (je parle
+toujours de mon rêve); mais je sentais mes forces défaillir, et si l'on
+ne venait pas m'assister, j'allais être vaincu. Je regardai autour de
+moi, en appelant au secours de toutes mes forces; mais j'étais seul,
+personne ne pouvait m'entendre.
+
+Mes assaillants s'aperçurent que mes coups se ralentissaient, qu'ils
+étaient moins nombreux et moins forts; et, à un signal donné par le
+spectre de ma victime, la légion sauta sur ma couverture: j'avais des
+rats en face de moi, à gauche, à droite, par derrière; ils me serraient
+de tous côtés. Je fis un nouvel effort pour me servir de ma jaquette,
+mais sans aucun avantage; la place des rats que j'avais repoussés était
+reprise immédiatement, et par un plus grand nombre, qui surgissaient des
+ténèbres.
+
+Je laissai retomber mon bras; toute résistance était vaine. Je sentis
+les odieuses créatures me ramper sur les jambes et sur le corps; elles
+se groupèrent sur moi comme un essaim d'abeilles qui s'attache à une
+branche; et leur pesanteur, après m'avoir fait chanceler, m'entraîna
+lourdement. Toutefois cette chute parut devoir me sauver. Aussitôt que
+je fus par terre, les rats s'enfuirent, tout effrayés de l'effet qu'ils
+avaient produit.
+
+Enchanté de ce dénoûment, je fus quelques minutes sans pouvoir me
+l'expliquer; mais bientôt mes idées s'éclaircirent, et je vis avec
+bonheur que toute la scène précédente n'avait été qu'un rêve. Il s'était
+dissipé sous l'impression de la chute qu'il me semblait avoir faite, et
+qui m'avait réveillé si à propos.
+
+Cependant ma joie fut de très-courte durée: tout dans mon rêve n'était
+pas illusion; des rats s'étaient promenés sur moi; il y en avait encore
+dans ma cellule; je les entendais courir, et avant que je pusse me
+lever, l'un d'eux me passa sur la figure.
+
+Comment avaient-ils fait pour entrer? Le mystère de leur apparition
+était une nouvelle cause de terreur. Avaient-ils repoussé la veste pour
+s'ouvrir un passage? Non; celle-ci était à sa place, telle que je l'y
+avais mise. Je la retirai pour en frapper autour de moi et chasser
+l'horrible engeance. À force de cris et de coups, j'y parvins comme la
+première fois; mais je restai plus abattu que jamais, car je ne
+m'expliquais pas comment ils avaient pu entrer dans ma cellule, malgré
+mes précautions.
+
+Je fus d'abord très-intrigué; puis je finis par trouver le mot de
+l'énigme. Ce n'était pas par l'ouverture que fermait l'habit qu'ils
+avaient pénétré, c'était par une autre dont ils avaient rongé le tampon,
+sans doute insuffisant.
+
+Ma curiosité pouvait être satisfaite; mais mes alarmes n'en étaient pas
+moins grandes; au contraire, elles n'en devenaient que plus vives.
+Quelle obstination chez ces rats! Qu'est-ce qui pouvait les attirer dans
+ma cabine, où ils ne recevaient que des coups, et où l'un d'eux avait
+trouvé la mort? Cela ne pouvait être que l'envie de me dévorer.
+
+J'avais beau me creuser l'esprit, je ne voyais pas d'autre motif à leur
+entêtement.
+
+Cette conviction réveilla tout mon courage; je n'avais dormi qu'une
+heure; mais il fallait avant tout réparer ma forteresse et augmenter mes
+moyens de défense. J'enlevai l'un après l'autre tous les morceaux
+d'étoffe qui bouchaient les fentes, les ouvertures de ma cabine, et je
+les remis avec plus de solidité; j'allai même jusqu'à tirer de la
+caisse, où elles étaient renfermées, deux pièces de drap, pour augmenter
+l'épaisseur de mes tampons. Il y avait précisément à côté de cette
+caisse une multitude de crevasses qui me donnèrent beaucoup de peine, et
+qu'après avoir remplies du mieux possible, je fortifiai d'un rouleau
+d'étoffe, posé debout et violemment enfoncé dans une encoignure qui se
+trouvait là: celle qui résultait du vide par où je m'étais introduit
+dans ma triste cachette. Une fois ma nouvelle redoute érigée, il n'y
+avait plus moyen, même pour un rat, de pénétrer dans ma cellule; je
+pouvais dormir tranquille. Le seul désavantage de ce bastion, était de
+me masquer la boîte où j'avais mon biscuit, et de m'empêcher d'y arriver
+facilement. Toutefois je m'en étais aperçu avant la complète érection du
+fort, et j'avais sorti de la caisse une quantité de biscuits suffisante
+pour vivre pendant quinze jours. Lorsqu'elle serait épuisée, je
+dérangerais ma pièce d'étoffe, et avant que les rats aient pu venir, je
+serais approvisionné pour la quinzaine suivante.
+
+Il s'écoula deux heures avant que j'eusse terminé ces nouvelles
+dispositions; car je mettais le plus grand soin à réparer mes murailles;
+c'était une affaire sérieuse, non pas un jeu, que de se défendre contre
+un pareil ennemi.
+
+Lorsque ma clôture fut aussi rassurante que possible, je me disposai à
+dormir, bien certain cette fois que ce serait pour un long somme.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLII.
+
+Profond sommeil.
+
+
+Mon espoir ne fut pas trompé; je dormis pendant douze heures, non pas
+toutefois sans faire d'horribles rêves; je me battis avec les rats, avec
+les crabes, et mon sommeil fut bien loin de me donner le repos que j'en
+attendais. J'aurais à cet égard aussi bien fait de ne pas dormir, je ne
+crois pas que ma fatigue en eût été plus grande; mais j'eus à mon réveil
+une satisfaction bien vive, en ne trouvant dans ma cellule aucun des
+intrus qui avaient rempli mes rêves, et en m'assurant que mes
+fortifications n'avaient souffert aucune atteinte.
+
+Les jours suivants se passèrent dans la même quiétude; sous le rapport
+de mes dangereux voisins, et j'en éprouvai une sorte de bien-être qui ne
+fut pas sans douceur.
+
+Quand la mer était calme, j'entendais mes rats courir au dehors en
+créatures affairées, trottiner sur les caisses, grignoter les
+marchandises et pousser de temps en temps des cris de rage, comme s'ils
+s'étaient dévorés entre eux. Mais leur voix et leurs pas ne me causaient
+plus de terreur, depuis que j'avais le certitude qu'ils ne viendraient
+plus dans ma cabine.
+
+Lorsque par hasard j'étais forcé de déranger mes tampons, j'avais bien
+soin de les replacer au plus vite, pour que les fines créatures ne
+pussent pas même se douter qu'une issue avait été libre. Mais s'il me
+rassurait contre l'invasion étrangère, ce calfeutrage était, d'autre
+part, une cause de grande souffrance. La chaleur était excessive, et
+comme pas un souffle d'air ne pénétrait dans ma cellule, j'étais comme
+dans un four. Nous étions probablement sous l'équateur, tout au moins
+dans la région des tropiques, et c'est à cela que nous devions notre
+atmosphère paisible; car sous cette latitude le vent est bien plus calme
+que dans la zone tempérée. Une fois cependant nous y éprouvâmes une
+tempête qui dura vingt-quatre heures; elle fut suivie comme à
+l'ordinaire du soulèvement des flots, et je crus encore que nous allions
+faire naufrage.
+
+Cette fois je n'eus pas le mal de mer; j'étais habitué au mouvement des
+vagues, mais je fus horriblement bousculé par le roulis, poussé contre
+la futaille, rejeté contre le flanc du navire, et meurtri comme si
+j'avais reçu la bastonnade. Les secousses du bâtiment faisaient jouer
+les caisses et les barriques; mes tampons se dérangeaient et finissaient
+par tomber; la peur de l'invasion me reprenait aussitôt, et je passais
+tout mon temps à me relever de mes chutes, pour boucher les crevasses
+qui se renouvelaient sans cesse.
+
+Mieux valait, après tout, s'occuper à cela que de n'avoir rien à faire;
+la nécessité d'entretenir mes remparts m'aida à passer le temps; et les
+deux jours que dura la tempête, y compris le soulèvement des flots qui
+en est la suite, me parurent beaucoup moins longs que les autres. Je
+souffrais bien davantage quand il me fallait rester oisif, en proie aux
+tortures que l'isolement et les ténèbres me causaient alors, et qui
+devenaient si vives que je craignais d'en perdre la raison.
+
+Vingt jours s'étaient écoulés depuis que j'avais établi mon bilan; je le
+voyais à la taille qui me servait d'almanach. Sans cette indication,
+j'aurais pensé qu'ils y avait bien trois mois, pour ne pas dire trois
+ans, tant les journées m'avaient paru longues.
+
+Pendant ce temps-là, j'avais strictement observé la loi que je m'étais
+faite à l'égard de ma nourriture. Malgré la faim que j'avais eue, et qui
+souvent m'aurait permis d'absorber en une fois la part de toute la
+semaine, je n'avais jamais excédé ma ration. Que d'efforts cette
+observance rigoureuse m'avait coûtés! Combien chaque jour il me fallait
+de courage pour diviser mon biscuit, et pour mettre à part la moitié qui
+s'attachait à mes doigts, et que réclamait mon estomac! Mais j'avais
+triomphé de moi-même, à l'exception du lendemain de la première tempête,
+où, il vous en souvient, j'avais mangé quatre biscuits en un seul repas;
+et je me félicitais d'avoir bravé les exigences d'un appétit dévorant.
+
+Quant à la soif, je n'en avais pas souffert; ma ration d'eau était
+suffisante, et plus d'une fois je ne l'avais pas même absorbée
+complétement.
+
+J'en étais là, quand la provision de biscuits que j'avais faite, se
+trouva enfin épuisée. «Tant mieux, pensais-je, c'est une preuve que le
+vaisseau marche, puisqu'il y en avait pour quinze jours, autant de moins
+à passer dans mon cachot.» Il fallait retourner au magasin, reprendre
+des biscuits pour une nouvelle quinzaine, et tout d'abord retirer la
+pièce de drap qui me fortifiait de ce côté.
+
+Chose bizarre! tandis que je procédais à cette opération, une anxiété
+singulière s'empara de mon esprit, ma poitrine se serra: c'était le
+pressentiment d'un grand malheur, ou plutôt l'effroi causé par un bruit
+que je ne pouvais attribuer qu'à mes odieux voisins. Bien souvent, et
+même près qui toujours, des bruits semblables avaient résonné autour de
+ma cabine; mais aucun ne m'avait fait cette impression, et vous allez le
+comprendre: les grignotements que j'entendais alors m'arrivaient de la
+caisse où étaient mes biscuits.
+
+C'est en tremblant que je retirai l'étoffe qui masquait mon
+garde-manger; en tremblant de plus en plus que j'étendis les mains pour
+les plonger dans la boîte.
+
+Miséricorde!... elle était vide!
+
+Pas tout à fait cependant, mes doigts en y fouillant s'étaient posés sur
+un objet lisse et moelleux qui avait fui tout à coup: c'était un rat; je
+retirai ma main prestement. À côté de lui, j'en avais senti un autre,
+puis un troisième, une tablée tout entière.
+
+Ils s'échappèrent dans toutes les directions; quelques-uns rebondirent
+contre ma poitrine, tandis que les autres, se heurtant aux parois de la
+caisse, poussaient des cris aigus.
+
+Ils furent bientôt dispersés; mais, hélas! de toute ma réserve de
+biscuits, je ne trouvai plus qu'un tas de miettes que les rats étaient
+en train de faire disparaître lors de mon arrivée.
+
+Cette découverte me foudroya, et je restai quelque temps sans avoir
+conscience de moi-même.
+
+Les conséquences d'un pareil événement étaient faciles à prévoir: la
+faim, avec toutes ses horreurs, était en face de moi. Les débris
+qu'avaient laissés les hideux convives, et qui auraient été dévorés
+comme le reste, si j'étais venu seulement une heure plus tard, ne
+suffiraient pas pour me soutenir pendant huit jours; qu'arriverait-il
+ensuite?
+
+Plus d'espoir! la mort était certaine, et quelle mort!
+
+Terrifié par cette horrible perspective, je ne pris pas même les
+précautions nécessaires pour empêcher les rats de remonter dans la
+caisse. J'étais condamné à mourir de faim, j'en avais la certitude, à
+quoi bon différer l'exécution de l'arrêt? Autant mourir tout de suite
+que d'attendre la fin de la semaine. Vivre quelques jours en pensant à
+un supplice inévitable, était plus affreux que la mort; et la pensée du
+suicide me vint de nouveau à l'esprit.
+
+Néanmoins elle ne me troubla qu'un instant; je me rappelais qu'à
+l'époque où je l'avais eue pour la première fois, ma position était
+encore plus affreuse, la mort plus imminente; que j'y avais cependant
+échappé comme par miracle; et je me disais que le salut était encore
+possible. Je n'en voyais pas le moyen, mais la Providence me
+l'indiquerait, et en appelant toutes mes forces à mon aide je pourrais
+peut-être sortir de cette épreuve. Toujours est-il que le souvenir du
+passé, et les réflexions qui en découlaient, me rendirent un peu
+d'espoir; c'était une lueur bien vague, bien faible assurément, mais qui
+suffit à réveiller mon courage et à me tirer de mon état de prostration.
+Les rats commençaient à se rapprocher de la caisse pour y continuer leur
+repas, et la nécessité de leur en défendre l'accès me rendit mon
+énergie.
+
+Ils n'avaient pas touché à mes fortifications; c'était par derrière
+qu'ils avaient pénétré dans le magasin, en passant sur la caisse
+d'étoffe que je leur avais ouverte. Il était fort heureux qu'ils eussent
+rencontré la planche que j'avais mise au fond de la boîte pour empêcher
+mes vivres de tomber, car sans cela je n'aurais pas retrouvé une miette
+de biscuits; mais ce n'était qu'une question de temps: dès que les rats
+savaient que derrière cette planche il y avait à faire bombance, ils
+n'avaient pas hésité à la ronger pour en venir aux biscuits, et nul
+doute que ce ne fût avec la connaissance du contenu de la caisse et
+l'intention d'en profiter, qu'ils avaient mis tant d'ardeur à pénétrer
+dans ma cellule, d'où ils pouvaient d'un bond s'installer dans la boîte.
+
+Combien je regrettais de n'avoir pas mieux protégé mon magasin! J'en
+avais eu la pensée; mais je ne me figurais pas que ces maudits rongeurs
+s'y introduiraient par derrière; et tant qu'ils n'entraient pas dans ma
+cabine, je croyais n'avoir rien à craindre de leur voracité.
+
+Il était trop tard pour y songer; comme tous les regrets, les miens
+étaient inutiles; et poussé par l'instinct qui vous porte à prolonger
+votre existence, en dépit des idées de suicide que vous avez pu
+concevoir, je rangeai sur la tablette qui était dans ma cabine les
+débris que les rats avaient laissés dans la caisse. Je me calfeutrai de
+nouveau, et me couchai pour réfléchir à ma situation, que ce nouveau
+malheur rendait plus sombre que jamais.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLIII.
+
+À la recherche d'une autre caisse de biscuit.
+
+
+Je réfléchis pendant quelques heures au déplorable état de mes affaires,
+sans qu'il se présentât une idée consolante. Je tombai dans le désespoir
+où m'avait plongé au début la perspective d'une mort certaine; je
+calculai, sans pouvoir en détourner ma pensée, qu'il me restait tout au
+plus de quoi vivre pendant dix ou douze jours, et cela, en usant de mes
+débris avec une extrême avarice. J'avais déjà souffert de la faim; j'en
+connaissais les tortures; et l'avenir m'effrayait d'autant plus que je
+ne voyais pas comment y échapper.
+
+L'ébranlement que produisaient chez moi ces tristes réflexions
+paralysait mon esprit; je me sentais pusillanime; toutes mes idées me
+fuyaient, et quand je parvenais à les réunir, c'était pour les
+concentrer sur l'horrible sort, qui m'attendait, et qu'elles étaient
+impuissantes à conjurer.
+
+À la fin cependant, la réaction s'opéra; et je fis ce raisonnement bien
+simple: «J'ai déjà trouvé une caisse de biscuit, on peut en découvrir
+une seconde. S'il n'y en a pas à côté de la première, il est possible
+qu'il y en ait dans le voisinage.» Comme je l'ai dit plus haut, c'est
+d'après leur dimension, et non suivant les articles qu'ils renferment,
+que les colis sont rangés dans un navire. J'en avais la preuve dans la
+diversité des objets qui entouraient ma cellule; n'y avais-je pas
+rencontré côte à côte, du drap, de l'eau, de biscuit et de la liqueur?
+Pourquoi n'y aurait-il pas une autre caisse de biscuit derrière celle où
+j'avais pris l'étoffe? Ce n'était pas impossible; et dans ma position,
+la moindre chance de succès devait être accueillie avec empressement.
+
+Aussitôt que j'eus cette pensée je retrouvai mon énergie, et ne songeai
+plus qu'au moyen de découvrir ce que je cherchais.
+
+Mon plan de campagne fut bientôt établi. Quant à la manière d'y
+procéder, je n'avais pas à choisir; pour instrument je ne possédais que
+mon couteau, et je n'avais d'autre parti à prendre que de m'ouvrir un
+passage à travers les caisses et les balles qui me séparaient du
+biscuit. Plus j'y réfléchissais, plus cette entreprise me semblait
+praticable; il est bien différent d'envisager un fait au milieu des
+circonstances ordinaires, ou sous l'empire d'un danger qui vous menace
+de mort, quand surtout le fait en question est le seul moyen de vous
+sauver. Les essais les plus téméraires paraissent alors tout naturels.
+
+C'est de ce point de vue que j'examinais l'opération que j'allais tenter
+et les efforts qu'elle exigerait. La peine, la fatigue disparaissent
+d'un côté devant la perspective de mourir de faim, et de l'autre en face
+de l'espoir de trouver des vivres.
+
+«Si j'allais réussir!» me disais-je; et mon coeur bondissait. Dans tous
+les cas, mieux valait employer mon temps à cette recherche libératrice,
+que de me livrer au désespoir. Si mes efforts n'étaient pas récompensés,
+la lutte m'épargnerait toujours les terreurs de l'agonie; du moins elle
+en raccourcirait la durée, en me distrayant d'une part, et en me
+laissant espérer jusqu'au dernier moment.
+
+J'étais à genoux, mon couteau à la main, bien résolu à m'en servir avec
+courage. Lame précieuse! combien j'en estimais la valeur? Je ne l'aurais
+pas échangée pour tous les lingots du Pérou.
+
+J'étais donc agenouillé; j'aurais voulu être debout que les proportions
+de ma case ne me l'auraient pas permis; vous vous rappelez que le
+plafond en était trop bas.
+
+Est-ce l'attitude que j'avais alors qui m'en suggéra l'idée, je ne
+saurais pas vous le dire, mais je me rappelle qu'avant de me mettre à la
+besogne, j'élevai mon coeur vers Dieu, et que je lui adressai une prière
+fervente; je le suppliai d'être mon guide, de soutenir mes forces, et de
+me permettre le succès.
+
+Je n'ai pas besoin d'ajouter que ma supplique fut exaucée. Comment vous
+raconterais-je cette épreuve si je n'y avais pas survécu?
+
+Mon intention était de voir d'abord ce qu'il y avait derrière la caisse
+où était l'étoffe de laine. Celle qui avait contenu les biscuits étant
+vide, il m'était facile de pénétrer jusque-là; on se rappelle que c'est
+en passant par celle-ci que j'étais arrivé aux pièces de drap qui me
+rendaient tant de services. Pour franchir la seconde caisse, il fallait
+tout bonnement en enlever quelques rouleaux d'étoffe, puisqu'elle était
+ouverte. Je n'avais pas besoin de mon couteau pour cette opération, je
+le mis de côté, afin d'avoir les mains libres; je fourrai ma tête dans
+l'ancienne caisse à biscuit, et ne tardai pas à m'y trouver tout entier.
+
+L'instant d'après je tirais à moi les rouleaux de drap, et je
+m'efforçais de les arracher de la boîte.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLIV.
+
+Conservation des miettes.
+
+
+Cette besogne me donna beaucoup plus de peine et me prit beaucoup plus
+de temps que vous ne pourriez l'imaginer. Le drap avait été emballé de
+manière à tenir le moins de place possible, et les rouleaux qu'il
+formait se trouvaient pressés dans la boîte comme si on les y eût serrés
+à la mécanique. Ceux que j'avais tirés d'abord, et qui se trouvaient en
+face de l'ouverture de la caisse, étaient venus sans me donner trop de
+fatigue; mais il n'en fut pas de même pour les autres, il fallut toute
+ma force, et en user longtemps pour en arracher quelques-uns. Tout à
+coup j'eus affaire à des pièces trop volumineuses pour passer par
+l'ouverture que j'avais faite. J'en fus vivement contrarié; je ne
+pouvais agrandir cette ouverture qu'avec beaucoup de travail: la
+situation des deux caisses m'empêchait de faire sauter une nouvelle
+planche; il fallait, pour élargir le trou, faire usage de mon couteau,
+et le même motif rendait la coupe du bois extrêmement difficile.
+
+J'eus alors une idée qui me parut excellente, mais dont les conséquences
+devaient être désastreuses; ce fut de couper les liens qui attachaient
+la pièce, de prendre l'étoffe par un bout, et de la faire sortir en la
+déroulant. Je réussis, comme je m'y attendais, à déblayer le passage;
+mais il avait fallu consacrer plus de deux heures à cette opération,
+encore n'avais-je pas terminé, lorsqu'un événement des plus sérieux me
+força d'interrompre mon travail. Comme je rentrais dans ma cabine, les
+deux bras chargés d'étoffe, j'y trouvai quinze ou vingt rats qui avaient
+profité de mon absence pour en prendre possession.
+
+Je laissai tomber le drap que je portais, et me mis à chasser les
+intrus, que je parvins à renvoyer; mais, ainsi que je l'avais auguré de
+leur présence, mes quelques miettes de biscuit avaient encore diminué.
+Si je n'avais pas été contraint d'apporter l'étoffe dans ma cellule, et
+que j'eusse continué ma besogne jusqu'à la dernière pièce de drap, je
+n'aurais plus rien trouvé.
+
+La nouvelle part que les rats avaient prise, était peu considérable;
+toutefois, dans ma position, la chose était fort grave, et je déplorai
+ma négligence à l'égard de ces reliefs qui m'étaient si précieux; il
+fallait au moins sauver les derniers débris qui me restaient; et les
+mettant dans un morceau d'étoffe, je roulai celui-ci comme un
+porte-manteau que j'attachai avec un fragment de lisière; je le plaçai
+dans un coin; puis le croyant en sûreté, j'allai me remettre à
+l'ouvrage.
+
+Me traînant sur les genoux, tantôt les mains vides, tantôt chargé
+d'étoffe, je ne ressemblais pas mal à une fourmi qui fait ses
+provisions; et pendant quelques heures je ne fus ni moins actif ni moins
+courageux que cette laborieuse créature. La chaleur était toujours
+excessive, l'air ne circulait pas plus qu'autrefois dans ma cabine; la
+sueur me jaillissait de tous les pores. Je m'essuyais le visage avec un
+morceau de drap, et il y avait des instants où j'étais presque suffoqué.
+Mais le puissant mobile qui me poussait au travail m'éperonnait
+vigoureusement, et je continuai ma besogne, sans même songer à me
+reposer.
+
+Mes voisins, pendant ce temps-là, me rappelaient sans cesse leur
+présence; il y avait des rats partout; dans les interstices que les
+futailles laissent entre les caisses, dans les encoignures formées par
+la charpente de la cale, dans toutes les crevasses, dans tous les vides.
+Je les rencontrais sur ma route, et plus d'une fois je les sentis courir
+sur mes jambes. Chose singulière, ils m'effrayèrent beaucoup moins
+depuis que je savais que c'était pour mon biscuit, non pour moi, qu'ils
+venaient dans ma cabine; cependant je ne me serais pas endormi sans
+m'être d'abord protégé contre leurs attaques.
+
+Il y avait encore un autre motif à l'indifférence relative qu'ils
+m'inspiraient: la nécessité d'agir était si impérieuse, que je n'avais
+pas le temps de m'abandonner à des plaintes plus ou moins chimériques;
+et le danger qui me menaçait d'une mort presque certaine faisait pâlir
+tous les autres.
+
+Lorsque j'eus vidé la caisse, je me décidai à prendre un peu de repos et
+à faire un léger repas. J'avais tellement soif, que je me sentais de
+force à boire un demi-gallon; et comme j'étais sûr que l'eau ne me
+manquerait pas, je me désaltérai complétement; le précieux liquide me
+semblait avoir une douceur inaccoutumée, il surpassait l'ambroisie,
+jamais nectar ne fut préférable, et quand j'eus avalé mon dernier verre,
+je me sentis allègre et fort depuis la racine des cheveux jusqu'à la
+plante des pieds.
+
+«Je vais maintenant, pensais-je, m'affermir dans cet état de bien-être
+en mangeant un morceau.» Mes mains s'avancèrent dans la direction du
+chiffon de drap qui me servait de garde-manger, trésor d'une valeur....
+Mais un cri d'effroi sortit de ma bouche: «Encore les rats!» Ces bandits
+infatigables étaient revenus, avaient percé l'étoffe et dévoré une
+nouvelle part de ma réserve; il avait disparu de mon reliquat au moins
+une livre de biscuit, et cela en quelques minutes. J'étais venu dans ce
+coin-là un instant auparavant; j'avais touché le précieux ballot, et ne
+m'étais aperçu de rien.
+
+Cette découverte fut accablante; je ne pouvais pas m'éloigner de mes
+provisions sans m'attendre à ne plus rien trouver ensuite.
+
+Depuis que je les avais retirés de la caisse, mes reliefs de biscuits
+étaient diminués de moitié; j'en avais alors pour dix jours, douze au
+plus, en comptant la chapelure que j'avais soigneusement recueillie; il
+n'y en avait pas assez maintenant pour aller au bout de la semaine.
+
+Ma position devenait de plus en plus critique; néanmoins, je ne cédai
+pas au désespoir; plus le terme fatal se rapprochait, plus il fallait se
+hâter de découvrir d'autres vivres; et je me remis à travailler avec un
+redoublement d'ardeur.
+
+Quant au moyen de conserver le peu de débris que j'avais encore, il n'y
+en avait pas d'autre que de les prendre avec moi, et de ne pas les
+quitter d'un instant. J'aurais pu augmenter l'épaisseur de l'enveloppe,
+en multipliant les tours d'étoffe; à quoi bon? les rats seraient
+toujours parvenus à la ronger, ils y auraient mis plus de temps; mais en
+fin de compte le résultat aurait été le même.
+
+Je fermai le trou qu'ils venaient de faire, et je déposai mon ballot de
+miettes dans la caisse ou je travaillais, avec la détermination de le
+défendre envers et contre tous. Je le plaçai entre mes genoux, et bien
+certain que les rats n'y toucheraient plus, je me disposai à défoncer la
+boîte aux étoffes, à ouvrir celle qui se trouvait derrière, et à en
+examiner le contenu.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLV.
+
+Nouvelle mesure.
+
+
+Je voulus d'abord détacher les planches, en les repoussant avec la main,
+je n'y parvins pas. Je me couchai sur le dos, et me servant de mes
+talons en guise de maillet, je frappai à coups redoublés, mais sans être
+plus heureux. J'avais mis mes bottines pour avoir plus de force; et
+cependant après avoir cogné longtemps il fallut y renoncer. J'attribuai
+cette résistance à la solidité des clous; mais je vis plus tard qu'on ne
+s'en était pas rapporté à la longueur des pointes, et que le fond de la
+caisse était protégé par des bandes de fer dont tous mes efforts ne
+pouvaient triompher. Coups de poing et coups de pied devaient donc être
+inutiles. Lorsque j'en eus la certitude, je me décidai à reprendre mon
+couteau.
+
+J'avais l'intention de couper l'une des planches à l'un de ses bouts, de
+manière à la détacher en cognant dessus, et à n'avoir pas besoin de la
+trancher en deux endroits.
+
+Le bois n'était pas dur, c'était simplement du sapin; et je l'aurais
+facilement coupé, même en travers, si j'avais été dans une meilleure
+position. Mais j'étais pressé de toutes parts, gêné dans tous mes
+mouvements; outre la fatigue et le peu de force que j'avais dans une
+pareille attitude, le pouce de ma main droite, que le rat avait mordu,
+me faisait toujours beaucoup de mal. L'inquiétude la frayeur et
+l'insomnie m'avaient donné la fièvre, et ma blessure, au lieu de guérir,
+s'était vivement enflammée: d'autant plus que j'avais été condamné à un
+travail perpétuel pour me défendre, et que ne sachant pas me servir de
+la main gauche, il avait fallu employer la main malade, en dépit de la
+douleur.
+
+Il en résulta que je mis un temps énorme à couper une planche de
+vingt-cinq centimètres de largeur sur deux et demi d'épaisseur. Je finis
+cependant par réussir, et j'eus la satisfaction, en m'appuyant contre
+cette planche, de sentir qu'elle cédait sous mes efforts.
+
+Il ne faut pas croire cependant que mon succès fut décisif. Comme cela
+m'était arrivé en défonçant la caisse de biscuit, je me heurtai cette
+fois contre un obstacle qui ne me permettait de donner à mon ouverture
+qu'un écartement de deux ou trois pouces. Était-ce une barrique, ou une
+autre caisse? je ne pouvais pas le savoir; toujours est-il que je
+m'attendais à cette déconvenue, et que je poursuivis mon oeuvre sans m'y
+arrêter. On s'imagine combien il fallut pousser, tirer, secouer dans
+tous les sens pour détacher cette planche des liens de fer qui la
+retenaient à ses voisines.
+
+Avant de venir à bout, je savais quel était l'objet contre lequel mes
+efforts allaient se briser. J'avais passé la main dans l'ouverture que
+j'obtenais en appuyant sur ma planche, et mes doigts, hélas! avaient
+rencontré une nouvelle caisse, pareille à celle où je m'escrimais;
+c'était le même bois, la même taille, sans doute la même épaisseur, les
+mêmes liens de fer et le même contenu.
+
+Cette découverte me désolait: Qu'avais-je besoin d'ouvrir cette caisse
+d'étoffe? Mais était-ce bien du drap? il fallait s'en assurer. Je
+recommençai le même travail, qui me donna bien plus de peine que la fois
+précédente: les difficultés se compliquaient, la position était plus
+mauvaise; et je travaillais avec moins d'ardeur, n'ayant plus guère
+d'espoir. Dès que mon couteau fut entré dans le sapin, et l'eut
+traversé, dans toute son épaisseur, je sentis quelque chose de moelleux
+qui fuyait devant l'acier, et dont la souplesse indiquait la nature.
+C'était perdre son temps que d'aller plus loin; mais j'obéissais malgré
+moi au besoin d'acquérir une preuve matérielle de ce que mon esprit ne
+révoquait pas en doute, et je poursuivis ma tâche sous l'influence d'une
+curiosité pour ainsi dire physique.
+
+Le résultat fut celui que j'attendais: c'était bien du lainage qui se
+trouvait dans la caisse.
+
+Mon couteau m'échappa; et vaincu par la fatigue, accablé par le chagrin,
+je tombai à la renverse, dans un état d'insensibilité presque absolue.
+
+Cette léthargie se prolongea quelque temps; je ne sais pas au juste
+quelle en fut la durée; mais j'en fus tiré tout à coup par une douleur
+subite, pareille à celle que m'aurait causée une aiguille rougie, ou le
+tranchant d'un canif qui se serait enfoncé dans l'un de mes doigts.
+
+Je me levai en secouant brusquement la main, persuadé que j'avais saisi
+mon couteau par la lame, car je me rappelai qu'il était resté ouvert en
+tombant.
+
+Mais quand je fus réveillé tout à fait, je compris que ce n'était pas le
+tranchant de l'acier qui m'avait causé cette douleur; à la sensation
+toute particulière qui accompagnait ma blessure, je reconnaissais qu'un
+rat m'avait mordu.
+
+Mon engourdissement léthargique fut bientôt dissipé, et je retrouvai
+toutes mes terreurs; cette fois l'attaque m'était bien personnelle, et
+avait eu lieu _sans provocation aucune_. Au brusque mouvement que
+j'avais fait, l'agresseur s'était sauvé; mais il reviendrait, cela ne
+faisait pas le moindre doute.
+
+Plus de sommeil; il fallait se mettre sur ses gardes, et recommencer la
+lutte. Bien que l'espoir de sortir de mon cachot fût bien faible à
+présent, je me révoltais à la seule pensée d'être dévoré tout vif; je
+devais mourir de faim, c'était affreux; mais cela m'effrayait moins que
+d'être mangé par les rats.
+
+La caisse où je me trouvais alors était assez grande pour que je pusse y
+dormir, et j'avais un tel besoin de repos que je fus obligé de faire un
+grand effort pour la quitter. Mais l'intérieur de ma cabine était plus
+sûr, je pouvais m'y barricader plus aisément, et j'y avais moins à
+craindre mes odieux adversaires. Je ramassai mon couteau, le paquet où
+était mon biscuit, et je retournai dans ma cellule.
+
+Elle était devenue bien étroite, j'avais été contraint d'y placer
+l'étoffe qui se trouvait dans la caisse, et j'eus de la peine à m'y
+loger avec mes miettes. Ce n'était plus une cabine, c'était un nid.
+
+Les pièces de drap, empilées contre les tonnes d'eau et de liqueur, me
+défendaient parfaitement de ce côté; il ne restait plus qu'à fortifier
+l'autre bout comme il l'était auparavant. La chose faite, je mangeai
+l'une de mes parcelles de biscuit, je l'arrosai de libations copieuses,
+et je cherchai le repos d'esprit et de corps qui m'était si nécessaire.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLVI.
+
+Une balle de linge.
+
+
+Mon sommeil ne fut ni profond ni agréable; aux terreurs de l'avenir se
+joignaient les souffrances du présent; j'étouffais dans ma cabine, et
+l'oppression, causée par le manque d'air, augmentait les atrocités de
+mon cauchemar. Il fallut néanmoins se contenter de cet assoupissement, à
+la fois court et pénible.
+
+À mon réveil, je fis l'ombre d'un repas, qui ne méritait guère de
+s'appeler déjeuner, car le jeûne n'en persista pas moins. Mais si la
+chère était rare, j'avais l'eau à discrétion, et j'en profitai
+largement; le feu était dans mes veines, et ma tête me semblait
+embrasée.
+
+Tout cela ne m'empêcha pas de retourner à l'ouvrage. Si deux caisses ne
+renfermaient que du drap, il ne s'ensuivait pas que toute la cargaison
+fût de même nature, et je résolus de persévérer dans mes recherches.
+Toutefois, il me parut prudent de suivre une autre direction: les deux
+caisses d'étoffe se trouvaient exactement l'une devant l'autre, il était
+possible qu'une troisième fût placée derrière la seconde. Mais il
+n'était pas nécessaire de continuer en ligne droite; je pouvais
+traverser l'une des parois latérales, et me frayer un passage de côté,
+au lieu de sortir par le fond même de la caisse.
+
+Emportant donc mon pain, comme j'avais fait la veille, je me remis à la
+besogne avec un nouvel espoir; et après un rude labeur, que le peu
+d'emplacement, la fatigue précédente, les blessures de ma pauvre main
+rendaient excessivement pénible, je parvins à détacher le bout du colis.
+
+Quelque chose se trouvait derrière; c'était tout naturel, mais cela ne
+résonnait pas sous le choc. Ce fait me rendit un peu de courage: ce
+n'était pas une caisse de drap. Lorsque la planche fut assez écartée
+pour y passer la main, je fourrai mes doigts par l'ouverture; ils
+rencontrèrent de la grosse toile d'emballage; que pouvait-elle
+recouvrir?
+
+Je n'en sus rien, tant que je n'eus pas ouvert un coin de ce ballot, et
+mis à nu ce qu'il renfermait. Je le fis avec ardeur, et ce fut une
+nouvelle déception. Le ballot contenait de la toile fine, roulée comme
+le drap, mais tellement serrée, que, malgré tous mes efforts, il me fut
+impossible d'en arracher une seule pièce.
+
+Je regrettais maintenant que ce ne fût pas une caisse de drap; avec de
+la patience, j'aurais pu la vider et la franchir; mais je ne pouvais
+rien contre ce bloc de toile, aussi dur que le marbre, qui ne se
+laissait ni entamer ni mouvoir; la trancher avec mon couteau, c'était le
+travail de plus de huit jours, et mes provisions ne dureraient pas
+jusque-là.
+
+Je restai quelque temps inactif, me demandant ce que j'allais faire.
+Mais les minutes étaient trop précieuses pour les employer à réfléchir;
+l'action seule pouvait me sauver, et je fus bientôt remis à l'oeuvre.
+
+J'avais résolu de vider la seconde caisse de draperie, de la défoncer,
+et de voir ce qu'il y avait derrière elle.
+
+La boîte était ouverte, il ne fallait qu'en retirer l'étoffe. Par
+malheur c'était le bout des pièces qui était tourné vers moi, et je crus
+un instant que j'échouerais dans mon entreprise. Néanmoins, à force de
+tirer, d'ébranler, de secouer ces rouleaux qui se présentaient de
+profil, je parvins à en arracher deux, et les autres suivirent plus
+facilement.
+
+Comme dans la caisse précédente, je trouvai au fond de celle-ci des
+pièces plus volumineuses que les premières, et qui ne pouvaient plus
+sortir par le trou du couvercle. Pour m'éviter la peine d'agrandir
+l'ouverture, j'adoptai le moyen qui m'avait déjà servi: je déroulai mon
+étoffe comme j'avais fait la première fois.
+
+Cela me parut d'abord facile. Je me félicitai de mon expédient; mais il
+fut bientôt la cause d'un embarras que j'aurais dû prévoir, et qui vint
+singulièrement compliquer mes ennuis.
+
+Mon travail se ralentissait peu à peu; il devenait pénible, et cependant
+l'étoffe se déroulait avec d'autant plus de facilité que la caisse était
+moins pleine. Il fallut enfin m'arrêter; je fus quelque temps sans
+deviner à quel obstacle j'avais affaire; un instant de réflexion me fit
+tout comprendre.
+
+Il était évident que je ne pouvais plus rien retirer de la caisse avant
+d'avoir ôté l'étoffe que j'avais accumulée derrière moi.
+
+Comment faire pour me désencombrer? Je ne pouvais pas détruire cette
+masse de drap, y mettre le feu, ni la diminuer; je l'avais déjà foulée
+de toutes mes forces, et il n'y avait pas moyen de la presser davantage.
+
+Je m'apercevais maintenant de l'imprudence que j'avais commise en
+déployant l'étoffe, j'en avais augmenté le volume, et il n'était pas
+moins impossible de la replacer dans la caisse que de la retirer de
+l'endroit qu'elle occupait. Elle gisait en flots serrés jusque dans ma
+cabine, qu'elle remplissait tout entière; je n'aurais pas même pu la
+replier, car l'espace me manquait pour me mouvoir; et je me sentis
+gagner par l'abattement.
+
+«Oh! non, pensai-je, il ne sera pas dit que je me serai découragé, tant
+qu'il me restera à faire un dernier effort. En gagnant seulement assez
+de place pour sortir une dernière pièce, je pourrai traverser la
+caisse.» L'espérance était encore au fond de la botte. Si après cela je
+ne rencontrais que de la toile ou du lainage, il serait temps de
+m'abandonner à mon sort.
+
+Tant qu'il y a de la vie, on ne doit pas désespérer; et soutenu par
+cette idée consolante, je me remis à la tache avec une nouvelle ardeur.
+
+Je trouvai le moyen déplacer deux autres pièces de drap; la caisse était
+à peu près vide; je finis par m'y introduire, et, prenant mon couteau,
+je me disposai à m'ouvrir un passage.
+
+Il me fallait, cette fois, couper la planche au milieu, car l'étoffe
+m'en cachait les deux extrémités. Cela faisait peu de différence;
+l'ouverture que je pratiquai ne m'en suffit pas moins pour atteindre mon
+but: c'est-à-dire qu'elle me permit d'y fourrer la main, et de
+reconnaître ce dont la planche me séparait. Triste résultat de mes
+efforts: c'était un second ballot de toile.
+
+Je serais tombé si le fait avait été possible; mais j'étais pressé de
+toute part, et ne pus que m'affaisser sur moi-même, n'ayant plus ni
+force ni courage.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLVII.
+
+Excelsior!
+
+
+Ce fut encore la faim qui me tira de ma torpeur; l'estomac réclamait sa
+nourriture quotidienne, il fallait lui obéir. J'aurais pu manger sans
+bouger de place, ayant mon biscuit avec moi; mais la soif m'obligeait à
+retourner dans ma cabine. C'était là que se trouvait ma cave, s'il
+importait peu que je fusse ailleurs, soit pour manger, soit pour dormir,
+j'étais contraint pour boire d'aller retrouver mon tonneau.
+
+Ce n'était pas une chose facile que de rentrer dans ma case; il fallait
+déranger cette masse d'étoffe qui s'élevait comme un mur entre elle et
+moi. Je devais le faire avec soin pour ménager la place; autrement je
+refoulais cette masse de laine dans la cabine, et je ne pouvais pas
+pénétrer jusqu'au fond.
+
+Il me fallut beaucoup de temps pour gagner la futaille. Enfin j'y
+arrivai; et lorsque ma soif fut apaisée, ma tête s'inclina, puis je
+m'endormis, soutenu par le monceau d'étoffe qui se trouvait derrière
+moi.
+
+J'avais eu soin de fermer la porte aux rats; et cette fois rien ne
+troubla mon sommeil.
+
+Le matin, c'est-à-dire quand je m'éveillai; cela pouvait être le soir
+aussi bien que le milieu du jour, car je n'avais pas remonté ma montre;
+mes habitudes étaient détruites, et je ne savais plus rien des heures.
+Enfin, à mon réveil, je mangeai quelques miettes et bus énormément;
+j'étais désaltéré, mais l'estomac criait famine; j'aurais avalé sans
+peine ce qui me restait de biscuit, et j'eus besoin d'un courage extrême
+pour m'arrêter au début; il fallut me dire que ce serait mon dernier
+repas; sans la crainte de la mort je n'aurais pas eu la force de
+supporter cette abstinence.
+
+Après avoir fait ce très-maigre déjeuner, l'estomac rempli d'eau, et le
+découragement au coeur, je retournai dans ma caisse avec l'intention de
+faire de nouvelles recherches. Ma faiblesse était grande, les côtes me
+perçaient la peau, et c'est tout ce que je pus faire que de remuer les
+pièces de drap pour me frayer un passage.
+
+L'un des bouts de la caisse s'appuyait aux flancs du navire, je n'avais
+donc pas à m'en occuper; mais celui qui était en face regardait
+l'intérieur de la cale, et ce fut de ce côté-là que je poussai mes
+travaux.
+
+Il est inutile de vous les raconter; l'opération fut la même que les
+trois précédentes; elle dura plus longtemps et me conduisit au même
+résultat. Je ne pouvais plus avancer, ni dans un sens, ni dans l'autre;
+le drap et la toile me bloquaient de toute part, nul moyen de me
+soustraire à mon sort, et cette conclusion me replongea dans la stupeur.
+
+Mais ce nouvel accès de désespoir fut bientôt dissipé. J'avais lu un
+récit palpitant où était racontée la lutte héroïque d'un petit garçon
+qui, enseveli sous des ruines, avait fini par triompher de tous les
+obstacles, et littéralement vaincu la mort. Je me rappelais qu'il avait
+pris pour devise un mot latin qui voulait dire: «Plus haut, toujours
+plus haut!»
+
+Ce fut un trait de lumière: «Plus haut! pensai-je; mais c'est là que je
+dois aller.» En suivant cette direction, je pouvais trouver un aliment
+quelconque; d'ailleurs je n'avais pas à choisir: c'était la seule voie
+qui me fût ouverte.
+
+Une minute après j'étais couché sur un échafaudage de drap, et cherchant
+l'un des interstices que les planches laissaient entre elles, j'y
+fourrais mon couteau. Dès que l'entaille me parut assez grande, je
+saisis la planche à deux mains et l'attirai vers moi; elle céda....
+Juste ciel! ne devais-je rencontrer que déception sur déception?
+
+Hélas! j'en acquérais la preuve; ces balles de toile, ces monceaux
+d'étoffe qui m'opposaient leur masse impénétrable, ou leurs plis
+moelleux, me répondaient affirmativement.
+
+Il me restait la première caisse, où j'avais trouvé du drap, et celle où
+avaient été les biscuits. La partie supérieure en était encore intacte;
+je ne savais pas ce qu'il y avait au dessus d'elles; et cette ignorance
+me permettait d'espérer.
+
+Je m'ouvris ces deux issues avec courage, mais sans être plus heureux:
+la première me fit trouver une caisse de drap, la seconde un ballot de
+toile.
+
+«Seigneur! m'avez-vous abandonné?» m'écriai-je avec désespoir.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLVIII.
+
+Un torrent d'eau-de-vie.
+
+
+L'excès de fatigue avait amené le sommeil, je dormis longtemps, et me
+réveillai beaucoup plus fort que je ne l'avais été depuis quelques
+jours. Singulière chose! maintenant qu'il n'y avait plus d'espoir, le
+courage m'était revenu. Il semblait qu'une influence surnaturelle eût
+rendu à mon esprit toute sa vigueur. Était-ce une inspiration divine qui
+m'engageait à persévérer? Malgré l'amertume de mes déceptions, j'avais
+supporté le malheur sans murmurer, et ne m'étais pas révolté contre
+Dieu.
+
+Je priai de nouveau le Seigneur de bénir mes efforts, et me confiai en
+sa miséricorde. Je suis persuadé que c'est à ce sentiment que je dois ma
+délivrance; car c'est lui qui m'empêcha de me livrer au désespoir, et
+qui me donna la force de poursuivre ma tâche. J'avais donc l'esprit plus
+léger, sans pouvoir l'attribuer à autre chose qu'à une influence
+céleste. Rien n'était changé autour de moi, si ce n'est que ma faim
+était plus vive, et mon espérance moins fondée.
+
+Je ne pouvais pas pénétrer au delà de cette nouvelle caisse d'étoffe,
+puisque je n'avais pas de place pour en loger le contenu. Il y avait
+bien encore deux directions que je n'avais pas tenté de prendre: l'une
+était fermée par la futaille d'eau douce, l'autre conduisait aux flancs
+du navire. Pouvais-je traverser ma barrique sans perdre l'eau qu'elle
+renfermait? J'eus un instant la pensée d'y faire un trou dans la partie
+supérieure, de me hisser par ce trou, et d'en faire un second de l'autre
+côté; mais j'abandonnai ce projet avant de l'avoir terminé: une
+ouverture assez grande pour que je pusse m'y introduire causerait la
+perte du liquide; un coup de mer, une brise un peu plus forte, qui
+augmenterait le roulis, répandrait toute ma boisson.
+
+Je renonçai d'autant plus vite à cette folle idée, qu'elle m'en suggéra
+une autre beaucoup plus avantageuse: c'était de traverser la pipe
+d'eau-de-vie; elle était placée de manière à rendre l'opération moins
+difficile, et je me souciais fort peu de la perte de sa liqueur.
+Peut-être y avait-il derrière elle une provision de biscuit; rien ne le
+prouvait; mais ce n'était pas impossible, et le doute c'est encore de
+l'espoir.
+
+Couper en travers les douelles de chêne qui formaient le fond de la
+barrique, c'était bien autre chose que de trancher le sapin d'un
+emballage; et mon couteau n'avançait guère. Toutefois, j'y avais déjà
+fait une incision, lorsque j'étais à la recherche d'une seconde pipe
+d'eau douce, et passant ma lame dans cette première entaille, je
+continuai celle-ci jusqu'à ce que la planche fût entièrement coupée; je
+me mis alors sur le dos, je m'arc-boutai contre l'étoffe qui remplissait
+ma cellule, en appliquant le talon de ma bottine à la douelle, je m'en
+servis comme d'un bélier pour enfoncer le tonneau. La besogne était
+rude, et la planche de chêne fit une longue résistance; à force de
+cogner, je parvins cependant à briser l'un de ses joints; elle céda, et,
+redoublant de vigueur, je finis par la repousser dans la futaille.
+
+Le résultat immédiat de cette prouesse fut un jet d'eau-de-vie qui
+m'inonda. La nappe était si volumineuse qu'avant que je fusse debout, la
+liqueur ruisselait autour de moi, et je craignis d'être noyé. Il m'était
+sauté de l'eau-de-vie dans la gorge et dans les yeux; j'en étais
+aveuglé, je fus pris d'une toux convulsive, et d'éternuments qui
+menaçaient de ne pas finir.
+
+Je ne me sentais pas d'humeur à plaisanter; et cependant je pensai
+malgré moi au duc de Clarence, et au singulier genre de mort qu'il avait
+été choisir, en demandant qu'on le noyât dans un tonneau de Malvoisie.
+
+Quant à moi, le flot qui me menaçait disparut presque aussi vite qu'il
+avait monté; il y avait plus d'espace qu'il ne lui en fallait sous la
+cale, et au bout de quinze à vingt secondes il avait été rejoindre l'eau
+de mer qui gargouillait sous mes pieds. Sans l'état de mes habits, qui
+étaient trempés, et l'odeur qui remplissait ma case, on ne se serait pas
+douté de l'inondation; mais cette odeur était si forte qu'elle
+m'empêchait de respirer.
+
+Le mouvement du navire, en secouant la futaille, eut bientôt vidé cette
+dernière, et dix minutes après l'irruption du spiritueux, il n'en
+restait pas une pinte dans la barrique.
+
+Mais je n'avais pas attendu jusque-là; l'ouverture que j'avais pratiquée
+suffisait pour que je pusse m'y introduire,--il n'y avait pas besoin
+qu'elle fût bien grande pour cela,--et aussitôt que mon accès de toux
+avait été calmé, je m'étais glissé dans la barrique.
+
+Je cherchai la bonde, afin d'y passer mon couteau; quelle que fût sa
+dimension, c'était autant de besogne faite, et il est plus facile de
+continuer à couper une planche que d'y faire la première entaille. Je
+trouvai l'ouverture que je cherchais, non pas à l'endroit que je
+supposais qu'elle devait être, mais sur le côté de la barrique, et juste
+à un point convenable.
+
+J'avais fait sauter le bondon, et je travaillais avec ardeur. Mes forces
+me paraissaient décuplées, c'était merveilleux; quelques minutes avant
+j'étais fatigué, et maintenant je me sentais capable de défoncer le
+tonneau, sans en couper les douelles.
+
+Était-ce le bien-être que j'éprouvais de cette vigueur, ou la
+satisfaction qu'elle me donnait? Mais j'étais plein de gaieté, moi qui
+ne la connaissais plus; on aurait dit qu'au lieu de faire une besogne
+pénible, je me livrais au plaisir; et je ne me souciais pas mal du
+succès de l'entreprise.
+
+Je me rappelle que je sifflais en travaillant, et que je me mis à
+chanter comme un pinson. Plus d'idées noires; celle de la mort était à
+cent lieues; tout ce que j'avais souffert me paraissait un rêve; je ne
+savais plus que j'avais besoin de manger; la faim était partie avec le
+souvenir de mes douleurs.
+
+Tout à coup je fus pris d'une soif violente; je me souviens d'avoir fait
+un effort pour aller boire. Je parvins à sortir de la futaille, j'en ai
+la certitude; mais je ne sais pas si j'ai bu; à compter du moment où
+j'ai quitté mon travail, je ne me rappelle plus rien, si ce n'est que je
+tombai dans un état d'insensibilité voisin de la mort.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLIX
+
+Nouveau danger.
+
+
+Pas un rêve ne troubla cette profonde léthargie qui dura quelques
+heures. Mais quand je revins à moi, je me trouvai sous l'influence d'une
+crainte indéfinissable; j'éprouvais une sensation étrange; comme si,
+lancé dans l'espace, j'avais flotté dans l'atmosphère, ou que je fusse
+tombé d'une étoile, et que, ne pouvant trouver un point d'appui, ma
+chute se continuât toujours. Cette hallucination, des plus désagréables,
+me causait le vertige et me saisissait d'épouvante.
+
+Elle devint moins pénible à mesure que je repris mes sens, et finit par
+se dissiper tout à fait dès que je fus complétement réveillé. Mais il me
+resta une affreuse douleur de tête, et des nausées qui menaçaient de me
+faire vomir. Ce n'était pas la mer qui me faisait mal; j'y étais
+maintenant habitué; je supportais, sans m'en apercevoir, le roulis
+ordinaire du vaisseau.
+
+Était-ce la fièvre qui m'avait saisi brusquement, ou m'étais-je évanoui
+par défaillance? Mais j'avais éprouvé l'un et l'autre, et cela ne
+ressemblait en rien à la sensation qui me dominait.
+
+Je me demandais, sans pouvoir me répondre, ce qui avait pu me mettre
+dans un pareil état, lorsque la vérité se révéla tout à coup.
+
+N'allez pas croire que j'avais bu de l'eau-de-vie; je n'y avais même pas
+goûté. Il était possible qu'il m'en fût entré dans la bouche au moment
+où elle avait jailli de la futaille; mais cette quantité n'aurait pas
+suffi pour m'enivrer, quand même il se fut agi d'une liqueur beaucoup
+plus pure que celle dont il est question. Ce n'était pas cela qui
+m'avait grisé; qu'est-ce que cela pouvait être? Je n'avais jamais
+ressenti de pareils symptômes; mais je les avais remarqués chez les
+autres, et j'étais bien certain d'avoir éprouvé tous les phénomènes de
+l'ivresse.
+
+J'y réfléchis quelque temps, et le mystère se dévoila: ce n'était pas
+l'eau-de-vie elle-même qui m'avait enivré, c'en était l'émanation.
+
+Avant de me mettre à la besogne, je me rappelais avoir non-seulement
+beaucoup éternué, mais senti quelque chose d'inexprimable, un revirement
+subit dans toutes mes pensées, une transformation de tout mon être, qui
+fut bien autrement sensible quand j'entrai dans la futaille.
+
+Je crus d'abord que j'allais suffoquer; puis je m'y accoutumai
+graduellement, et cette sensation nouvelle me parut agréable. Je ne
+m'étonnais plus d'avoir été si fort et si joyeux.
+
+En me rappelant tous les détails de ce singulier épisode, je compris le
+service que la soif m'avait rendu, et je me félicitai de lui avoir obéi.
+Ainsi que je l'ai dit plus haut, je ne savais pas si je m'étais
+désaltéré; je n'avais aucun souvenir de m'être approché de ma fontaine,
+surtout d'y avoir puisé. Je ne crois pas avoir été jusque-là; si j'avais
+ôté le fausset, il est probable que je n'aurais pas su le remettre, et
+la futaille se serait vidée, tout au moins jusqu'au niveau de
+l'ouverture, ce qui, grâces à Dieu, n'était pas arrivé. Je n'avais donc
+point à regretter d'avoir eu soif; bien au contraire, sans cela je
+serais resté dans la pipe d'eau-de-vie; mon ivresse eût été d'autant
+plus grande; et selon toute probabilité, la mort en aurait été la
+conséquence.
+
+Était-ce à un effet du hasard que je devais mon salut? J'y voulus voir
+un fait providentiel; et si la prière peut exprimer la gratitude, la
+mienne porta au Seigneur l'élan de ma reconnaissance.
+
+J'ignorais donc si j'avais été boire. Dans tous les cas ma soif était
+ardente, et l'eau que j'avais prise m'avait peu profité; je cherchai
+bien vite ma tasse, et ne la remis sur la tablette qu'après avoir bu au
+moins deux quartes.
+
+Le mal de coeur disparut, et les fumées, qui obscurcissaient mon esprit,
+s'évanouirent sous l'influence de cette libation copieuse. Mais avec la
+possession de moi-même revint le sentiment des périls dont j'étais
+environné.
+
+Mon premier mouvement fut de reprendre ma besogne au point où je l'avais
+interrompue; mais aurais-je la force de la poursuivre? Qu'arriverait-il
+si je retombais dans le même état, si la torpeur me gagnait avant que je
+pusse sortir de la futaille, si je manquais de présence d'esprit, ou de
+courage pour le faire?
+
+Peut-être pourrais-je travailler quelque temps sans éprouver d'ivresse,
+et m'éloigner aussitôt que j'en ressentirais l'effet. Peut-être; mais
+s'il en était autrement? si j'étais foudroyé par ces effluves
+alcooliques? Savais-je combien de temps je leur avais résisté? je le
+cherchai dans ma mémoire, et ne pus pas m'en souvenir.
+
+Je me rappelais comment l'étrange influence s'était emparée de moi, la
+douceur que je lui avais trouvée, la force qu'elle m'avait prêtée un
+instant, l'agréable vertige où elle m'avait plongé, la gaieté qu'elle
+m'avait rendue, en face de la plus horrible des situations; mais je ne
+savais pas la durée de ce moment d'oubli, qui me paraissait un songe.
+
+Que tout cela vint à se renouveler, moins la circonstance favorable à
+laquelle je devais mon salut; qu'au lieu de sortir pour aller boire, je
+m'évanouisse dans la futaille, et le dénoûment était facile à prédire.
+Je pouvais cette fois ne pas avoir soif, ou ne pas l'éprouver d'une
+manière assez violente pour triompher de l'engourdissement qui m'aurait
+saisi. Bref, l'entreprise était si chanceuse que je n'osai pas
+m'aventurer.
+
+Cependant il le fallait, sous peine de m'éteindre à la place où j'étais
+alors. Mourir pour mourir, il valait cent fois mieux ne pas se réveiller
+de son ivresse, que d'avoir à supporter les horreurs de la faim.
+
+Cette réflexion me rendit toute mon audace. Il n'y avait pas à hésiter;
+je fis une nouvelle prière, et me glissai dans la pipe où avait été
+l'eau-de-vie.
+
+
+
+
+CHAPITRE L.
+
+Où est mon couteau?
+
+
+En entrant dans le futaille, j'y cherchai mon couteau; je ne savais plus
+quand je l'avais quitté, ni à quel endroit je l'avais mis. Avant de
+m'introduire dans la barrique, je l'avais cherché dans ma cabine; et ne
+l'ayant pas trouvé, je pensai qu'il était resté dans le tonneau; mais
+j'avais beau tâter partout, mes doigts ne rencontraient rien.
+
+Cela commençait à m'alarmer; si j'avais perdu mon outil, il ne me
+restait aucun espoir. Où mon couteau pouvait-il être? Est-ce que les
+rats l'avaient emporté?
+
+Je sortis de la futaille, et fis de nouvelles recherches; elles ne
+furent pas plus fructueuses. Je rentrai dans la barrique, et en explorai
+de nouveau toutes les parties, du moins celle où mon couteau pouvait se
+trouver, c'est-à-dire le fond de la pipe.
+
+J'allais sortir une seconde fois, quand l'idée me vint d'examiner la
+bonde; c'était là que je travaillais, lorsque j'avais eu soif, et il
+était possible que j'y eusse laissé mon couteau; il s'y trouvait
+effectivement, la lame enfoncée dans la douelle que j'étais en train de
+couper.
+
+Il vous est plus facile de vous figurer ma joie qu'à moi de vous la
+dépeindre; mes forces et mon courage s'augmentèrent de cet incident; et
+sans perdre une minute je me remis à la besogne. Mais, à force de
+servir, mon couteau s'était émoussé; il avait plus d'une brèche, et mes
+progrès étaient bien lents à travers cette planche de chêne, qui me
+semblait dure comme la pierre. Il y avait un quart d'heure que je
+travaillais de toutes mes forces; à peine avais-je prolongé mon entaille
+de trois millimètres, et je commençais à me dire que je ne couperais pas
+toute la douelle.
+
+L'étrange influence se faisait de nouveau sentir; je m'en aperçus alors.
+J'en connaissais le péril, et cependant je m'y serais abandonné sans
+peur, car l'insouciance est l'un des effets de l'ivresse. Néanmoins, je
+m'étais promis de sortir du tonneau dès les premiers symptômes de
+vertige, quelque pénible que cela pût être, et j'en eus heureusement la
+force. Quelques minutes de plus, je perdais connaissance dans la
+futaille, ce qui aurait été le prélude de mon dernier sommeil.
+
+Toutefois, lorsque les premières atteintes de l'ivresse se dissipèrent,
+j'en vins presque à regretter de leur survivre: à quoi bon prolonger la
+lutte? Je ne pouvais séjourner dans la futaille qu'un instant, n'y
+rentrer qu'après un long intervalle; le bois était dur, mon outil ne
+coupait plus; combien de jours me faudrait-il pour pratiquer une
+ouverture suffisante? et les heures m'étaient comptées?
+
+Si j'avais pu m'ouvrir cette futaille, espérer de la franchir, le
+courage ne m'aurait pas abandonné; mais c'était impossible; et quand j'y
+serais parvenu, j'avais dix chances contre une d'arriver à autre chose
+qu'à un aliment quelconque.
+
+Le seul bénéfice que m'eût donné la peine que j'avais prise à l'égard de
+cette futaille, c'est qu'en la défonçant j'avais gagné de l'espace. Quel
+dommage de ne pas pouvoir la traverser! En supposant qu'il y eût
+au-dessus d'elle une caisse d'étoffe, j'aurais pu vider celle ci comme
+j'avais fait la première, et m'avancer d'un degré.
+
+Cette réflexion, qui me paraissait oiseuse, et que je faisais en
+désespoir de cause, me fit envisager la situation sous un nouvel aspect:
+m'avancer d'un degré; c'est à cela que tous mes efforts devaient tendre.
+Au lieu de m'escrimer inutilement contre ces douelles de chêne, pourquoi
+ne pas traverser les caisses de sapin, dont le bois ne m'opposait qu'un
+faible obstacle, les déblayer successivement, gravir de l'une à l'autre,
+et arriver sur le pont?
+
+L'idée était neuve. Si étrange que cela paraisse, elle ne m'avait point
+encore frappé; je ne puis expliquer le fait que par le trouble où
+j'étais depuis longtemps.
+
+Il devait y avoir au-dessus de ma tête bien des colis entassés les uns
+sur les autres; la cale en était pleine, et je me trouvais presque au
+fond. L'arrimage avait continué pendant deux jours, à dater du moment où
+je m'étais glissé dans le vaisseau; toute la cargaison était donc
+au-dessus du vide qui m'avait permis de descendre. Peut-être y avait-il
+dix ou douze caisses à franchir avant d'arriver à la dernière? «Eh bien!
+me dis-je, il suffirait d'en traverser une par vingt-quatre heures pour
+gagner le faîte en dix jours.
+
+«Quelle bonne idée, si elle m'était venue plus tôt! j'aurais eu le temps
+de la mettre à exécution; mais il est trop tard. Si je l'avais eue tout
+d'abord, quand la caisse était pleine de biscuit, je serais sauvé
+actuellement.» Et des regrets amers se joignaient à mon désespoir.
+
+Impossible néanmoins de renoncer à cette idée: c'était la vie, la
+liberté, la lumière. J'y songeais malgré moi; et n'écoutant pas mes
+regrets, j'envisageai le nouveau plan qui s'offrait à mon esprit.
+
+Des vivres pour quelques jours, et le succès était certain! mais ils me
+manquaient d'une manière absolue; je n'aurais pas escaladé le premier
+échelon qu'il faudrait mourir sur la brèche, faute d'un peu de
+nourriture.
+
+Les idées s'enchaînent, et cette dernière pensée en fit naître une
+excellente, bien qu'elle puisse paraître odieuse à ceux qui ne meurent
+pas d'inanition. Mais la faim simplifie énormément le menu d'un repas,
+et triomphe de toutes les répugnances. Quand il a bien jeûné, l'estomac
+n'a plus de délicatesse; et le mien avait perdu tous ses scrupules. Je
+le sentais capable de tout; pourvu qu'il mangeât, peu lui importait
+l'aliment; et je vous assure qu'il trouva parfaite l'idée que je vais
+vous dire.
+
+
+
+
+CHAPITRE LI.
+
+Souricière.
+
+
+Il y a longtemps que je ne vous ai parlé de mes rats; mais il ne faut
+pas croire qu'ils m'eussent abandonné. Ils rôdaient toujours dans mon
+voisinage, et ne se montraient ni moins actifs ni moins bruyants; j'ai
+la certitude qu'ils seraient tombés sur moi s'ils en avaient eu le
+moyen.
+
+Je ne bougeais pas, sans d'abord me fortifier contre leurs attaques, en
+fermant avec soin les moindres issues de l'endroit où je me trouvais.
+Malgré cela je les entendais continuellement; et deux ou trois fois, en
+réparant mes murailles, j'avais été de nouveau mordu par cette maudite
+engeance.
+
+Cette parenthèse vous fait deviner quel était mon projet. N'était-il pas
+bien simple? je m'étais dit qu'au lieu de me laisser dévorer par les
+rats, je ferais bien mieux de les manger.
+
+«Quelle horreur!» vous écrierez-vous.
+
+Quant à moi, je n'éprouvais aucune répugnance pour ce genre de
+nourriture, et à ma place vous n'en auriez pas eu davantage. De la
+répugnance? Au contraire, j'accueillis cette idée avec empressement, et
+la saluai avec bonheur. Elle me permettait d'exécuter mon dessein,
+d'arriver sur le pont; en d'autres termes, elle me sauvait la vie.
+Depuis qu'elle m'était venue, je me sentais hors de danger; il ne
+restait plus qu'à le mettre à exécution.
+
+Jadis les rats m'avaient paru trop nombreux; peu m'importait maintenant
+qu'il y en eût des centaines. Je ne m'occupais que d'une chose, c'était
+de savoir comment les prendre.
+
+Vous vous rappelez celui que j'avais tué en gantant mes bottines, et en
+l'assommant à coups de semelle; je pouvais employer le même procédé,
+mais à l'étude il me parut mauvais. En supposant qu'il me réussît la
+première et la seconde fois, quand j'aurais tué deux rats, les autres
+s'éloigneraient de ma cabine; je n'avais plus de biscuit pour les y
+attirer; les fines bêtes s'en seraient bientôt aperçues, et n'auraient
+pas remis la patte dans un endroit où il n'y avait que des coups à
+recevoir. Il valait mieux tout de suite s'approvisionner pour dix jours,
+et n'avoir plus qu'à m'occuper de mon travail. Peut-être la chair en
+deviendrait-elle meilleure; le gibier gagne à être attendu. C'était du
+reste le parti le plus sage, puisque c'était le plus sûr; je m'y arrêtai
+et cherchai le moyen de prendre mes rats en masse.
+
+Nécessité est mère de l'industrie; c'est à elle, bien plus qu'à ma
+propre imagination, que je dus le plan de ma ratière. Celle-ci n'avait
+rien de très-ingénieux, mais elle me permettrait d'arriver à mon but, et
+c'était l'important. Il s'agissait de faire un grand sac; la chose était
+facile, puisque j'avais de l'étoffe: un morceau de drap plié en deux,
+cousu avec de la ficelle, ferait parfaitement l'affaire. La corde ne me
+manquait pas; j'avais tous les liens qui avaient attaché les pièces de
+drap; mon couteau me servirait d'aiguille, je terminerais le sac par une
+coulisse, et mes rats seraient pris au piége.
+
+Ce ne fut pas seulement un projet; en moins d'une heure mon sac était
+cousu, la ficelle passée dans les trous qui en formaient la coulisse, et
+le piége tout prêt à fonctionner.
+
+
+
+
+CHAPITRE LII.
+
+À l'affût.
+
+
+Tout en passant ma ficelle j'avais mûri mon plan. Avant que le piége fût
+terminé, la manière de m'en servir était arrêtée dans mon esprit.
+
+Je débarrassai d'abord ma cabine de toute l'étoffe qui l'encombrait; la
+chose était praticable, depuis qu'en vidant la pipe d'eau-de-vie je m'en
+étais fait une armoire. J'examinai ensuite avec soin toutes les issues
+de ma case; je remis des tampons neufs où les anciens me parurent
+mauvais, j'augmentai l'épaisseur de ceux qui étaient insuffisants, et ne
+laissai d'autre ouverture que celle du passage qui se trouvait entre les
+deux futailles, passage que les rats avaient l'habitude de suivre pour
+arriver chez moi.
+
+Ce fut à l'entrée de ce défilé que je posai la bouche de mon sac, dont
+l'écartement fut maintenu au moyen de petits bâtons, coupés de la
+longueur nécessaire.
+
+M'agenouillant alors à côté de mon piége, et tenant à la main les
+cordons qui devaient le fermer aussitôt qu'il serait rempli, j'attendis
+mes rats avec confiance.
+
+[Illustration: J'attendis mes rats avec confiance.]
+
+J'étais bien sûr qu'ils allaient accourir, j'avais placé dans mon sac de
+quoi les attirer; mon appât consistait en quelques miettes de biscuit,
+la dernière bouchée qui me restât; j'avais tout risqué sur cette chance
+suprême. Que les rats vinssent à m'échapper, il ne me restait plus rien,
+absolument rien pour vivre.
+
+Les rats viendraient, j'en avais la certitude; mais seraient-ils assez
+nombreux pour que la chasse fût bonne? S'ils allaient venir l'un après
+l'autre, si le premier se sauvait en emportant l'appât! Dans cette
+crainte j'avais écrasé mon biscuit, afin que les mangeurs fussent
+obligés de rester dans le sac, et ne pussent pas s'enfuir avec le
+morceau qu'ils auraient pris.
+
+Le sort me favorisa; je n'étais pas à genoux depuis cinq minutes, que
+j'entendis le piétinement des rats et le _quic-quic_ de leur voix aiguë.
+
+L'instant d'après, je sentis le piége s'ébranler entre mes doigts, ce
+qui annonçait l'arrivée des victimes; les secousses devinrent plus
+violentes; la foule se pressait dans mon sac pour partager le festin;
+les convives se heurtaient, se bousculaient pour passer l'un devant
+l'autre, et se querellaient bruyamment.
+
+C'était le moment d'agir; le sac était plein; j'en serrai la coulisse et
+rebouchai bien le passage.
+
+Aucun des rats qui étaient dans le piége n'avait pu s'échapper. Sans
+perdre de temps, j'écartai l'étoffe qui tapissait ma cabine, je posai
+mon sac par terre, à un endroit où le chêne était parfaitement uni,
+puis, appliquant sur le sac un morceau de l'une des caisses défoncées,
+je me mis à genou sur cette planche, et y pesai de tout mon poids et de
+toute ma force.
+
+Pendant quelques minutes le sac m'opposa une vive résistance; les rats,
+mordant, criant et se débattant, se démenaient avec furie et vigueur. Je
+ne m'arrêtai pas à ces démonstrations, et continuai de frapper et de
+presser jusqu'à ce que toute cette masse grouillante fût immobile et
+silencieuse.
+
+Je me hasardai alors à prendre le sac et à en examiner le contenu.
+J'avais lieu d'être satisfait; la prise était bonne; le nombre des rats
+paraissait considérable, et chacun d'eux était mort; je le pensai du
+moins, car le piége ne tressaillait même pas.
+
+Malgré cela je n'y fourrai la main qu'avec une extrême précaution, et ne
+retirai mes rats que l'un après l'autre, ayant soin de refermer le sac à
+chaque fois. J'en avais dix.
+
+«Ah! ah! m'écriai-je en apostrophant les morts, Je vous tiens donc,
+odieuses bêtes! Vous expiez les tourments que vous m'avez fait souffrir;
+c'est de bonne guerre; si tous n'aviez pas engagé la lutte, vous seriez
+encore sains et saufs dans vos galeries; je n'aurais pas songé à vous
+détruire; mais en me réduisant à la famine, vous m'avez contraint d'en
+venir à cette extrémité.»
+
+Tout en faisant ce discours, je dépouillais l'un de mes rats, avec
+l'intention de le manger immédiatement.
+
+Bien loin de ressentir du dégoût pour le repas que j'allais faire,
+j'éprouvais la satisfaction que vous avez eue cent fois en face d'un bon
+dîner, qui chatouillait votre appétit.
+
+J'avais tellement faim, que je pris à peine le temps d'écorcher la bête;
+et cinq minutes après j'avais avalé mon rat: la chair et les os, tout y
+avait passé.
+
+Si vous êtes curieux d'en savoir le goût, je vous dirai qu'il n'a rien
+de désagréable; et que ce mets primitif me parut aussi bon qu'une aile
+de volaille ou qu'une tranche de gigot. C'était mon premier plat de
+viande depuis que je me trouvais à bord, c'est-à-dire depuis un mois; et
+cette circonstance, jointe au jeûne prolongé qu'il m'avait fallu subir,
+ajoutait certainement à la qualité du gibier. Toujours est-il qu'au
+moment en question, il me sembla qu'il n'existait rien d'aussi parfait;
+et je n'étais plus étonné d'avoir lu quelque part que les Lapons et
+d'autres peuples mangeaient des rats.
+
+
+
+
+CHAPITRE LIII.
+
+Changement de direction.
+
+
+Mes affaires avaient totalement changé d'aspect; j'avais des vivres pour
+une dizaine de jours; et que ne peut-on pas faire en dix jours bien
+employés? Il ne m'en faudrait pas davantage pour arriver sur le pont.
+Cette entreprise, que je regardais comme impraticable, lorsque j'en
+étais à ma dernière bouchée, devenait possible depuis que mon
+garde-manger était plein.
+
+Un rat par jour, me disais-je, aura non-seulement pour effet de me
+nourrir, mais de me rendre des forces; et en y mettant du zèle, mes dix
+journées de travail suffiront bien pour me faire traverser la cargaison;
+il faudrait même qu'il y eût dix rangées de caisses à franchir pour que
+ces dix journées fussent nécessaires, et je suis persuadé qu'il n'y en a
+pas plus de sept ou huit.
+
+J'avais retrouvé l'espérance et le courage; il n'est rien de tel qu'un
+estomac satisfait pour mettre l'esprit dans une heureuse disposition;
+vous envisagez les choses tout autrement que vous ne les considériez à
+jour.
+
+Un seul point m'inquiétait: pourrais-je triompher des effluves qui deux
+fois m'avaient fait perdre connaissance? finirais-je par m'y habituer de
+manière à m'ouvrir la futaille? L'avenir me l'apprendrait. Bien que je
+n'en fusse pas à compter les minutes, comme une heure auparavant, je
+n'avais pas de temps à perdre; et, précipitant mon dîner par une
+libation d'eau claire, je me dirigeai vers l'ancienne pipe d'eau-de-vie,
+avec l'intention d'en élargir la bonde.
+
+Mais elle était pleine comme un oeuf, j'y avais serré l'étoffe qui
+encombrait ma cabine: circonstance que j'avais complétement oubliée.
+
+Après tout, rien n'était plus facile que de vider la barrique; et posant
+mon couteau, je me mis à la débarrasser.
+
+Tandis que je tirais mon étoffe, une idée me vint tout à coup, et je me
+fis les questions suivantes:
+
+«Pourquoi sortir ces pièces de drap? À quoi bon me donner tant de peine?
+Pourquoi m'obstiner à passer par cette futaille?»
+
+En effet, il n'y avait aucun motif pour que je prisse cette direction
+plutôt qu'une autre; c'était bien quand je cherchais seulement à me
+procurer des vivres; mais, depuis que mon intention était de sortir de
+la cale, je n'avais pas d'intérêt à franchir ce tonneau; c'était même un
+tort que d'y penser, puisqu'il n'était pas dans la direction de
+l'écoutille, et que je devais suivre la voie qui me conduirait à
+celle-ci. Je me rappelais qu'en entrant dans la cale, c'était près de la
+futaille d'eau douce qu'il m'avait fallu passer; j'avais ensuite pris à
+droite, puis tourné la barrique, et je m'étais trouvé dans le vide qui
+formait ma cellule. Tous ces détails, que j'avais présents à la mémoire,
+prouvaient que j'étais presque au-dessous de la grande écoutille, dont
+s'éloignait la pipe d'eau-de-vie; sans compter que le chêne, dont
+celle-ci était faite, ne se tranchait pas comme le sapin d'une caisse
+ordinaire; et que cette difficulté se compliquait singulièrement de
+l'émanation enivrante que renfermait la barrique.
+
+Pourquoi ne pas me retourner vers les caisses? Le drap ne me gênait
+plus, et une partie de la route m'était déjà ouverte du côté qu'il
+fallait prendre.
+
+La question fut bien vite résolue; je replaçai dans la barrique le drap
+que j'en avais ôté, j'en fourrai de nouveau, que je pliai avec soin pour
+en faire tenir davantage; et, ramassant les neuf rats qui me restaient,
+je les remis dans mon sac, dont je serrai les cordons. Je n'avais pas
+pris tous les rats du navire, il s'en fallait de beaucoup; et je
+craignais que les camarades de mes défunts ne vinssent m'aider à les
+manger. D'après ce que j'avais entendu dire, la _ratophagie_ est dans
+les habitudes de cette hideuse engeance, ce qui au fond est très-heureux
+pour nous, et je me mis en garde contre la voracité de mes voisins.
+
+Après avoir terminé tous ces arrangements, j'avalai une nouvelle ration
+d'eau claire, et me glissai de nouveau dans l'ancienne caisse au drap.
+
+
+
+
+CHAPITRE LIV.
+
+Conjectures.
+
+
+La caisse où je venais de rentrer pour la quatrième fois, contiguë à
+celle qui avait renfermé les biscuits, devait me servir de point de
+départ pour l'ascension que je méditais; il y avait à cela deux motifs:
+
+1º Je le supposais directement au-dessous de l'écoutille (la boîte aux
+biscuits s'y trouvait bien, mais elle était plus petite, et cela
+m'aurait gêné dans mon travail).
+
+2º Je savais, et c'était ma raison déterminante, qu'au-dessus de la
+caisse au drap il se trouvait une autre caisse, tandis que sur la caisse
+aux biscuits était un ballot de toile. Or il était bien moins difficile
+de défaire les pièces de drap que d'arracher la toile du ballot; vous
+vous rappelez qu'il m'avait été impossible d'en mouvoir une seule pièce.
+
+Peut-être supposez-vous qu'une fois dans le caisse je me mis
+immédiatement à l'oeuvre; vous vous trompez; je restai longtemps sans
+faire usage ni de mon couteau ni de mes bras; mais mon esprit
+travaillait, et toutes les forces de mon intelligence étaient activement
+employées.
+
+Jamais, depuis la première heure de ma réclusion, je n'avais eu autant
+de courage que je m'en sentais alors: plus je réfléchissais à
+l'entreprise que j'allais tenter, plus je sentais grandir mes espérances
+et plus j'étais heureux. Jamais, il est vrai, la perspective n'avait été
+aussi brillante. Après la découverte de la futaille d'eau douce et la
+caisse de biscuits, j'avais éprouvé une joie bien vive; mais c'était
+toujours la prison, les ténèbres, le silence, toutes les tortures de
+l'isolement; tandis qu'à l'heure dont je vous parle, la perspective
+était bien plus attrayante.
+
+Dans quelques jours, s'il n'arrivait pas d'obstacle, je reverrais le
+ciel, je respirerais un air pur, j'entendrais le son le plus doux qu'il
+y ait au monde: celui de la voix de ses semblables.
+
+J'étais comme un voyageur qui, perdu depuis longtemps dans le désert,
+entrevoit à l'horizon quelque indice d'un endroit habité: un bouquet
+d'arbres, une colonne de fumée que le vent agite, une lumière lointaine,
+quelque chose enfin qui lui donne l'espoir de rentrer dans la société
+des hommes.
+
+Peut-être était-ce la douceur de cette vision qui m'empêchait de
+procéder à la hâte. L'oeuvre que j'allais entreprendre avait trop
+d'importance pour qu'on s'y livrât sans réfléchir. Quelque difficulté
+imprévue pouvait s'opposer au succès, un accident pouvait tout perdre au
+moment de recueillir le prix de tant d'efforts.
+
+Il fallait tout prévoir, s'orienter avec soin, et n'agir qu'avec
+certitude. Une seule chose paraissait évidente: c'était la grandeur de
+la tâche que je m'étais imposée; je me trouvais au fond du navire, et je
+n'ignorais pas la profondeur de la cale; je me rappelais combien j'avais
+eu de peine à tenir jusqu'au bout, tant elle était longue, la corde à
+laquelle j'avais glissé pour descendre; et l'écoutille m'avait paru bien
+loin quand, au moment de quitter cette corde, j'avais relevé les yeux.
+Si tout cet espace était plein de marchandises, et cela devait être, que
+de peine j'aurais à me frayer un chemin à travers toutes ces caisses! Je
+ne pourrais pas aller en ligne droite, je rencontrerais des obstacles,
+il faudrait les tourner, le travail s'en augmenterait d'autant. J'étais
+cependant moins inquiet de la distance que de la nature des objets qui
+se trouvaient sur ma route. Si, par exemple, une fois désemballés, ils
+acquéraient un volume considérable, qu'il me fût impossible de réduire,
+comme cela m'était arrivé pour le drap, je ne pourrais plus communiquer
+avec la futaille, je n'aurais plus d'eau; et c'était l'une de mes
+appréhensions les plus vives.
+
+J'ai dit combien je redoutais la toile; les quelques ballots que je
+savais rencontrer m'obligeraient à de longs détours; que deviendrais-je
+si toute la cargaison en était composée; il fallait espérer que cet
+article y était rare.
+
+Je pensais à toutes les choses qui devaient se trouver dans le navire;
+je me demandais ce que pouvait être le Pérou, et quel était le genre
+d'exportation que pût y faire la Grande-Bretagne; mais, pour me
+répondre, j'étais trop ignorant en géographie commerciale.
+
+Toutefois la cargaison de notre vaisseau devait être ce qu'on appelle un
+assortiment, ainsi qu'il arrive en général pour tous les navires que
+l'on envoie dans la mer du Sud; je devais m'attendre à rencontrer un peu
+de tous les produits qui se fabriquent dans nos grandes villes.
+
+Après y avoir réfléchi pendant une demi-heure, je finis par me dire que
+cela n'aboutissait à rien; il était évident que je ne devinerais pas la
+composition d'une mine avant de l'avoir sondée. Le travail seul pouvait
+m'apprendre ce que je me demandais en vain; et le moment de l'action
+étant arrivé, je me mis à la tâche avec ardeur.
+
+
+
+
+CHAPITRE LV.
+
+Joie de pouvoir se tenir debout.
+
+
+On se rappelle que, lors de ma première expédition dans les caisses
+d'étoffe, je m'étais assuré de la nature des ballots qui les
+entouraient; on se rappelle également que s'il y avait de la toile à
+côté de la première caisse, c'était un autre colis d'étoffe qui se
+trouvait au-dessus d'elle. Je l'avais ouvert, il ne me restait plus qu'à
+en ôter le drap pour avoir un étage de franchi; et si l'on considère le
+temps et la peine que m'évitait cette avance, on comprendra que j'avais
+lieu de m'en féliciter.
+
+Me voilà donc à tirer l'étoffe, ainsi que j'avais fait la première fois;
+j'y allais de tout mon coeur, mais la besogne était rude; ces maudites
+pièces de drap n'étaient pas moins serrées que les autres, et il était
+bien difficile de les arracher de leur place. Je finis cependant par y
+réussir, et, les poussant devant moi, je les conduisis dans ma cabine,
+où je les plaçai au fond de l'ancienne pipe de liqueur. Ne croyez pas
+que je les y jetai négligemment; je les rangeai au contraire avec la
+plus grande précision; je remplis tous les coins, toutes les fissures,
+tous les trous, si bien que les rats n'auraient pas pu s'y loger.
+
+Toutefois, ce n'est pas contre eux que je prenais ces précautions; ils
+pouvaient aller où bon leur semblerait, je n'avais plus à les craindre.
+J'en entendais bien encore quelques-uns rôder dans le voisinage; mais la
+razzia que j'avais faite leur avait inspiré une terreur salutaire. Les
+cris effroyables des dix que j'avais étouffés avaient retenti dans toute
+la cale, et averti les survivants de ne plus s'aventurer dans l'endroit
+périlleux où leurs camarades trouvaient la mort.
+
+Ce n'était donc pas avec la pensée de me fortifier contre l'ennemi que
+je me calfeutrais si bien, c'était simplement pour économiser l'espace;
+car, ainsi que je vous le disais, la crainte d'en manquer était
+maintenant ma plus vive inquiétude.
+
+Grâce à ma patience, jointe à l'activité que j'avais mise dans cette
+opération, la caisse était vide, et toute l'étoffe qu'elle avait
+renfermée se trouvait maintenant logée dans ma case, où elle tenait le
+moins de place possible.
+
+Ce résultat satisfaisant augmentait mon courage, et me donnait une bonne
+humeur que je n'avais pas eue depuis un mois. L'esprit léger, le corps
+alerte, je grimpai dans la nouvelle caisse vide. Plaçant en travers
+l'une des planches qu'il m'avait fallu déclouer, j'en fis un banc, et
+m'y reposai, les jambes pendantes, les bras à l'aise. J'avais assez de
+place pour me redresser, et je ne puis vous dire la satisfaction que je
+ressentais à me tenir droit et à relever la tête. Confiné depuis bientôt
+cinq semaines dans une cellule d'un mètre d'élévation, moi qui avais
+trente centimètres de plus, j'étais resté accroupi, les genoux à la
+hauteur du menton; et, pour aller d'un endroit à l'autre, il avait fallu
+me courber, malgré la fatigue que j'en éprouvais.
+
+Tout cela est peu de chose dans les premiers instants; mais à la longue
+c'est excessivement pénible; aussi était-ce pour moi un grand luxe de
+pouvoir étendre les jambes et de ne plus avoir à me baisser. Mieux que
+cela, je pouvais me tenir debout: les deux caisses communiquaient entre
+elles et présentaient une élévation d'au moins deux mètres; j'avais donc
+au-dessus de la tête un espace considérable; mon plafond était même si
+élevé que je ne parvenais pas à le toucher du bout du doigt.
+
+J'en profitai aussitôt pour mettre pied à terre, et la jouissance que
+j'éprouvai à me redresser me fit sentir immédiatement que c'était
+l'attitude que je devais prendre. Contrairement à l'usage, elle me
+donnait le repos, tandis qu'en m'asseyant je ressentais une fatigue qui
+allait jusqu'à la douleur. Cela vous paraît singulier; mais cette
+bizarrerie apparente n'avait rien que de naturel; j'étais resté si
+longtemps assis, j'avais passé tant d'heures replié sur moi-même, que
+j'aspirais à reprendre cette fière attitude qui est particulière à
+l'homme, et qui le distingue du reste de la création. En un mot, je me
+trouvais si bien d'être debout que j'y restai pendant une demi-heure,
+peut-être davantage, sans penser à faire le moindre mouvement.
+
+Pendant ce temps-là, je réfléchissais de nouveau à la direction que
+j'allais prendre; fallait-il percer le couvercle de la caisse que je
+venais de désemplir, ou la paroi qui était rapprochée de l'écoutille? En
+d'autres termes, laquelle devais-je suivre de la ligne horizontale ou de
+la ligne verticale? Il y avait des avantages et des inconvénients des
+deux côtés; restait à peser les motifs qui militaient en faveur de ces
+voies différentes, et à choisir entre elles; mais ce choix était
+difficile, et d'une telle importance que je fus longtemps à me décider
+pour l'une ou pour l'autre de ces deux directions.
+
+
+
+
+CHAPITRE LVI.
+
+Forme des navires.
+
+
+En suivant la verticale, j'aurais moins de besogne à faire, puisque la
+ligne droite est la plus courte. Une fois arrivé au sommet de la
+cargaison, je trouverais probablement un vide, je m'y introduirais et je
+gagnerais l'écoutille. C'était le chemin direct, le seul qui parût
+indiqué; en effet, tout ce que me ferait gagner la voie horizontale
+serait entièrement perdu; je franchirais ainsi toute l'épaisseur du
+navire, sans me rapprocher du pont qui se trouvait au-dessus de ma tête.
+Il fallait donc ne prendre cette direction que lorsque j'y serais forcé
+par un obstacle qui m'imposerait de faire un détour.
+
+Malgré cette conclusion toute rationnelle, ce fut horizontalement que je
+me dirigeai tout d'abord; j'y étais déterminé par trois motifs: le
+premier, c'est que le bout des planches qui formaient la paroi de la
+caisse était presque décloué, et n'exigeait qu'un faible effort pour se
+détacher complétement. Le second, c'est qu'en passant mon couteau dans
+les fentes du couvercle, je rencontrais un de ces ballot impénétrables
+qui m'avaient arrêté deux fois, et que j'avais tant maudits.
+
+Ce motif aurait suffi pour me décider à prendre l'autre direction, mais
+il y en avait un troisième qui n'était pas sans importance.
+
+Pour le bien comprendre, il faut connaître l'intérieur des navires,
+particulièrement de ceux que l'on construisait à l'époque dont je vous
+parle, et qui remonte à quelque soixante ans. Dans les vaisseaux d'une
+forme convenable, tels que les Américains nous ont appris à les faire,
+l'obstacle dont j'ai à vous entretenir n'aurait pas existé.
+
+Permettez-moi, à cette occasion, d'entrer dans quelques détails
+indispensables à l'intelligence de mon histoire; ils couperont un
+instant le fil du récit, mais j'espère que la leçon qu'ils renferment ne
+sera pas perdue pour vous, et qu'elle profitera un jour à votre pays,
+lorsque vous serez en âge de la mettre en pratique.
+
+J'ai toujours pensé, ou pour mieux dire je suis depuis longtemps
+convaincu de ce fait, car ce n'est pas une simple théorie; je suis
+convaincu, dis-je, que l'étude de la _science politique_, ainsi que
+l'appellent les hommes d'État, est la plus importante qui puisse occuper
+les hommes. Elle embrasse tout ce qui a rapport à l'ordre social et
+influe sur toutes les existences. Tous les arts, tous les progrès
+scientifiques ou industriels en dépendent; la morale elle-même n'est que
+le corollaire de l'état politique d'un pays, et le crime, la conséquence
+de sa mauvaise organisation, car cet état est la principale cause de sa
+prospérité ou de sa misère.
+
+Comme je le disais tout à l'heure, les lois d'un pays, en d'autres
+termes son organisation politique, influent sur les moindres détails de
+l'existence, sur le navire et la voiture qui nous transportent, sur nos
+instruments de travail, nos ustensiles de ménage, le confort de notre
+intérieur, et chose bien autrement grave, sur la forme de notre corps et
+la disposition de notre âme.
+
+Le trait de plume d'un despote, l'acte insensé d'une chambre
+législative, qui ne paraissent s'appliquer personnellement à aucun des
+membres de la société, exercent néanmoins sur chaque individu une
+influence secrète qui, en une seule génération, corrompt l'esprit de
+tout un peuple et rend ses traits ignobles.
+
+Je pourrais établir ce fait avec la certitude d'une vérité mathématique,
+mais je n'ai pas le temps de le faire aujourd'hui; il me suffira de vous
+en citer un exemple.
+
+À une époque déjà ancienne, le parlement britannique surimposa les
+navires, car ceux-ci, comme tout le reste, doivent payer leur existence.
+Ce qu'il y a de plus difficile en pareille occasion c'est toujours la
+proportionnalité de l'impôt. Il serait injuste d'exiger du propriétaire
+d'une barque la somme énorme que l'on demande à celui d'un vaisseau de
+deux mille tonnes. Ce serait absorber tout le bénéfice du premier, et
+faire échouer son embarcation avant de sortir du port. Comment faire
+pour résoudre le problème? La solution paraît toute naturelle: il
+suffit, pour y arriver, de taxer chaque navire proportionnellement à son
+tonnage.
+
+C'est ce que fit le parlement anglais. Mais une autre difficulté se
+présenta: comment établir la proportion voulue? Après en avoir délibéré,
+on décréta que les navires seraient taxés d'après leurs dimensions. Mais
+le tonnage exprime le poids et non la masse des objets; comment résoudre
+cette nouvelle difficulté? En établissant le rapport du volume à la
+pesanteur, et en cherchant combien chaque navire contient de ces unités
+de volume représentant le poids du tonneau. C'était toujours, en fin de
+compte, substituer la mesure au poids, et prendre la capacité du navire
+pour base de la taxe, au lieu de la pesanteur du chargement.
+
+Autre question découlant de la première: Par quel moyen établir les
+proportions relatives des navires à taxer? En prenant la longueur de la
+quille, la largeur des baux[15] et la profondeur de la cale; multipliez
+ces trois termes l'un par l'autre, et le total vous donnera la capacité
+des navires, _si toutefois les proportions de ces navire sont exactes_.
+
+ [15] On appelle baux les solives qui traversent le navire d'un flanc à
+ l'autre, et qui servent à soutenir les tillacs et à rendre le
+ bordage plus ferme.
+
+L'impôt fut établi sur ces bases, la loi fut votée, et si vous avez
+l'esprit superficiel, vous pensez qu'elle était juste, et ne pouvait
+être fâcheuse que pour la bourse des gens qui devaient payer la taxe.
+
+Détrompez-vous; cette loi si simple et si juste en apparence a causé
+plus de perte de temps et d'hommes, gaspillé plus de richesses qu'il
+n'en faudrait aujourd'hui pour racheter tous les esclaves de la terre.
+
+«Comment cela?» demandez-vous avec surprise.
+
+Non-seulement cette loi innocente retarda les progrès de la construction
+navale, l'un des arts les plus importants qui existent, mais elle le fit
+rétrograder de plusieurs siècles. Le propriétaire d'un bâtiment, ou
+celui qui voulait le devenir, ne pouvant pas éviter la taxe, chercha par
+tous les moyens à la réduire le plus possible; car la fraude est le
+premier résultat des charges trop lourdes, et n'en est pas le moins
+triste. Il alla trouver le constructeur, lui commanda un vaisseau de
+telle longueur, de telle profondeur, c'est-à-dire de tel tonnage, et
+qui, par cela même, devait payer un certain impôt. Mais il ne se borna
+pas à ces indications; il demanda qu'on lui fît un navire dont la cale
+renfermât un chargement d'un tiers plus fort que ne le ferait supposer
+le tonnage, d'après la mesure adoptée pour établir celui-ci. De cette
+façon-là, il ne payerait en réalité que les deux tiers de la taxe, et
+_frauderait ainsi le gouvernement_ dont la loi entravait ses
+entreprises.
+
+Était-il possible de construire un vaisseau dans ces conditions
+frauduleuses? Parfaitement; il suffisait pour cela d'en augmenter
+l'étendue, d'en faire saillir les côtés, d'en élargir l'avant, en un mot
+de lui donner une forme absurde qui en ralentît la marche, et en fît la
+tombe d'une foule de marins et de passagers.
+
+Le constructeur avait donc le moyen de satisfaire l'armateur; il obéit
+aux ordres qui lui étaient donnés, et s'y conforma pendant si longtemps,
+que finissant pas croire que cette structure ridicule était la véritable
+forme du navire, il ne voulut plus en changer. Cette conviction
+déplorable s'était tellement emparée de son esprit, qu'après
+l'abrogation de la loi qui l'avait fait naître, il fallut de bien
+longues années pour déraciner cette erreur. Ce n'est que la génération
+suivante qui put s'apercevoir de la faute de ses devanciers, et rendra
+aux navires une forme raisonnable. Encore n'est-ce pas en Angleterre, où
+l'erreur avait pris racine, mais de l'autre côté de l'Océan, que cette
+nouvelle génération vint au monde, fort heureusement pour nous, qu'elle
+fit sortir de l'ornière où nous aurions langui pendant un siècle.
+
+Il n'a pas fallu moins de cinquante ans pour arriver où nous en sommes,
+c'est-à-dire bien loin de la perfection. Mais, délivrés du cauchemar de
+la taxe, les constructeurs se sont mis à regarder les poissons; et,
+s'inspirant de leur mécanisme, ils font chaque jour de nouveaux progrès.
+
+Vous comprenez maintenant ce que je voulais dire en affirmant _que la
+science politique est la plus importante que puisse étudier l'homme_.
+
+
+
+
+CHAPITRE LVII.
+
+Un grand obstacle.
+
+
+_L'Inca_, ce bon navire dont j'habitais la cale, était construit comme
+la plupart des bâtiments de son époque. Afin d'éluder une partie de la
+taxe, il avait la poitrine d'un pigeon, d'énormes flancs qui dépassaient
+de beaucoup les baux, et qui, vus d'en bas, se refermaient au-dessus de
+vous comme une toiture. C'était d'ailleurs la forme de tous les navires
+marchands qui fréquentaient nos parages.
+
+Vous vous rappelez qu'au-dessus de la caisse où j'étais parvenu, il se
+trouvait un ballot que je supposais rempli de toile; en explorant avec
+soin toutes les fentes de ma boîte, je découvris que ce ballot, que
+j'avais cru plus considérable, n'occupait pas tout le dessus du
+couvercle; il s'en fallait à peu près de trente centimètres, et à
+l'endroit où il cessait, je ne rencontrais plus rien; c'était le côté de
+la caisse qui touchait à la membrure du navire, et j'en conclus que cet
+espace était vide.
+
+La chose est facile à comprendre: le ballot se trouvait à l'endroit où
+les côtes du bâtiment commençaient à se courber, il les touchait par son
+extrémité supérieure, et laissait nécessairement un vide de forme
+triangulaire entre le couvercle qui lui servait de base et le point où
+il rencontrait la charpente.
+
+Ce fut pour moi un trait de lumière; il est certain que si j'avais
+continué mon ascension en ligne directe, je serais arrivé, comme le
+sommet du ballot, à me trouver en contact avec les flancs du navire,
+dont la courbe se prononçait de plus en plus à mesure qu'ils
+approchaient du pont. Avant de les rencontrer, j'aurais eu affaire à
+tous les petits objets qu'on avait dû placer dans les angles formés par
+la carcasse du navire, et qui m'auraient donné bien plus de peine que
+les grandes caisses de sapin, ou les ballots plus importants. Cette
+raison, jointe à celles dont j'ai déjà parlé, me déterminait à quitter
+la ligne droite pour suivre la diagonale.
+
+Vous êtes peut-être surpris de me voir employer un temps précieux à
+faire tous ces calculs; mais si vous réfléchissez au travail que
+j'allais entreprendre, à la difficulté de me frayer un passage à travers
+les parois de la caisse, de m'ouvrir la voisine, et tous les colis
+suivants, quand vous songerez qu'il me fallait tout un jour pour avancer
+d'un échelon, vous comprendrez qu'il était indispensable de ne pas agir
+à la légère, et de s'orienter avec soin pour ne pas faire fausse route.
+
+Ensuite je fus bien moins long à choisir la direction que je voulais
+prendre, qu'à vous expliquer les motifs qui m'y déterminèrent; cela ne
+demanda pas plus de quelques minutes; et si je restai une demi-heure
+sans travailler, c'est que j'avais besoin de repos, et que je jouissais
+avec délices de me sentir sur mes jambes et de redresser la tête.
+
+Quand je fus suffisamment reposé, je me hissai dans la caisse
+supérieure, et me disposai à reprendre ma besogne.
+
+Je tressaillis de joie en me trouvant dans cette caisse; j'avais gagné
+le second étage de la cargaison, j'étais à plus de deux mètres du fond
+de la cale, et à un mètre plus haut que je n'avais encore atteint,
+c'est-à-dire plus près des hommes, du jour et de la liberté.
+
+Comme je l'ai déjà dit, les planches que j'avais en face de moi étaient
+presque détachées, par suite des efforts que j'avais faits pour ôter les
+pièces d'étoffe; je sentais en outre que l'objet qui était de l'autre
+côté de la caisse en était éloigné de sept ou huit centimètres, car
+c'est tout au plus si je parvenais à le toucher avec la pointe de mon
+couteau. L'avantage était évident, cela me donnait plus de jeu, partant
+plus de force, pour démolir la paroi que j'avais à renverser.
+
+Effectivement, botté à cette intention, je me couchai sur le dos et
+donnai du pied contre la planche.
+
+Des craquements successifs m'annoncèrent que les clous avaient cédé; je
+continuai mes efforts, la planche se détacha tout à fait et glissa entre
+les deux caisses.
+
+Aussitôt je passai la main par la brèche qui s'ensuivit, afin de
+reconnaître ce qui venait ensuite; je ne sentis que le bois rugueux
+d'une autre caisse d'emballage, et ne pus deviner ce que renfermait ce
+nouveau colis.
+
+Le reste des planches, qui complétaient la paroi que j'étais en train
+d'abattre, suivit la précédente; et je pus continuer mon examen: la
+surface dont j'avais exploré une partie, s'étendait, à ma grande
+surprise, beaucoup plus loin que mes bras ne pouvaient atteindre, et
+cela dans tous les sens; elle se dressait comme un mur, bien au delà des
+limites de la boîte où je me trouvais alors, et il m'était impossible de
+deviner où elle s'arrêtait.
+
+Que ce fût un colis d'une dimension démesurée, j'en avais la certitude;
+mais que pouvait-il contenir? Je ne m'en doutais même pas. Était-ce du
+drap? la caisse aurait été pareille aux autres: néanmoins ce n'était pas
+de la toile, et j'en étais bien aise.
+
+J'introduisis mon couteau dans les fentes du sapin, et je sentis quelque
+chose qui ressemblait à du papier; mais ce n'était qu'une enveloppe, car
+après avoir traversé l'emballage, la pointe de mon couteau s'arrêta sur
+un objet aussi poli que du marbre. J'appuyai avec force, et je compris
+que ce n'était pas de la pierre, mais un bois dur et très-lisse. Je
+donnai un coup violent pour y enfoncer ma lame: un bruit singulier me
+répondit, un son prolongé qui, cependant, ne m'apprenait pas quel objet
+cela pouvait être.
+
+La seule chose à faire pour le savoir était d'ouvrir la caisse et d'en
+examiner le contenu.
+
+Je suivis le procédé qui m'avait déjà servi, et coupai en travers l'une
+des planches dont cette énorme caisse était faite. J'eus infiniment de
+peine et fus au moins quatre ou cinq heures à pratiquer cette ouverture;
+mon couteau ne coupait plus et ma tâche en devenait plus difficile.
+
+Je finis pourtant par compléter la section, et par détacher la partie
+inférieure de la planche que je fis tomber entre les deux caisses; la
+seconde moitié suivit la première, et j'eus une ouverture assez grande
+pour fouiller dans l'intérieur de cette boîte gigantesque.
+
+De monstrueuses feuilles de papier recouvraient la surface d'un corps
+volumineux et résistant; j'arrachai cette enveloppe, et mes doigts
+glissèrent le long d'un objet poli comme un miroir; mais ce n'était pas
+une glace, car ayant frappé cet objet d'un revers de main, il résonna
+comme il avait fait une première fois; je donnai un coup plus fort et
+j'entendis une vibration harmonieuse, qui me fit penser à une harpe
+éolienne.
+
+C'était un piano qui se trouvait dans la grande caisse, cela ne faisait
+pas l'ombre d'un doute. Il y en avait un dans notre petit parloir; ma
+mère en tirait des sons mélodieux; c'est encore aujourd'hui l'un de mes
+plus doux souvenirs, et je reconnaissais les vibrations qui m'avaient
+ému jadis. Cette grande table unie, où coulaient mes doigts comme sur du
+verre, n'était ni plus ni moins que la caisse de l'instrument.
+
+
+
+
+CHAPITRE LVIII.
+
+Détour.
+
+
+La certitude que je venais d'acquérir était loin d'être encourageante:
+ce piano m'opposait une barrière peut-être insurmontable; je ne pouvais
+pas le traverser comme une planche de sapin. C'était assurément le plus
+grand de tous les pianos; quelle différence avec celui que je vois
+encore dans notre petit parloir, et sur lequel ma mère exécutait cette
+bonne musique! Il était posé de champ, et me présentait son couvercle de
+palissandre, où je ne découvrais pas le moindre petit trou, la plus
+légère fissure.
+
+Jamais la lame de mon couteau ne parviendrait à mordre sur cette boîte
+glissante, dont le poli augmentait la dureté.
+
+Quand, d'ailleurs, je serais parvenu à faire une trouée dans le
+couvercle, soit en le coupant, soit en le défonçant, ce qui, avec de la
+persévérance, n'eût pas été impraticable, où cela m'aurait-il conduit?
+Je ne connaissais pas la disposition intérieure d'un piano; tout ce que
+je me rappelais, c'était d'y avoir remarqué beaucoup de petits morceaux
+d'ivoire et d'ébène, un grand nombre de cordes en acier, des planches,
+des pédales, une foule de choses qui devaient être bien difficiles à
+défaire. Puis il y avait un fond solide; et après le fond du piano,
+restait la caisse d'emballage.
+
+En supposant que je parvinsse à démonter, ou à briser toutes ces pièces,
+à les retirer de leur étui, à les ranger derrière moi pour déblayer la
+place, aurais-je assez de terrain pour agir et pour me permettre de
+faire une entaille qui me permît d'y passer? La chose était douteuse; je
+me trompe, j'avais la certitude qu'elle était impraticable.
+
+Plus j'y pensais, plus je voyais l'impossibilité de l'entreprise, et,
+après l'avoir envisagée sous toutes ses faces, j'y renonçai
+complétement; il était beaucoup plus sage de me détourner que de
+chercher à m'ouvrir une brèche dans cette muraille de palissandre ou
+d'acajou.
+
+Ce n'est pas, toutefois, sans chagrin que je pris cette résolution;
+j'avais eu tant de peine à ouvrir la caisse du piano! Il m'avait fallu
+une demi-journée de travail pour défoncer la boîte au drap et pour scier
+la planche voisine; tout cela en pure perte. Mais qu'y faire, sinon
+réparer le temps perdu? Comme un général qui assiége une ville, et qui
+voit ses attaques repoussées, je fis une nouvelle reconnaissance des
+lieux, afin de découvrir la meilleure route à suivre pour tourner la
+forteresse qui me défendait le passage.
+
+J'étais toujours persuadé que c'était un ballot de toile qui se trouvait
+au-dessus de ma tête, et cette conviction m'empêchait de me diriger de
+ce côté-là; il ne me restait plus qu'à choisir entre la droite et la
+gauche.
+
+Cela ne m'avancerait pas d'un centimètre; je n'en serais jamais qu'au
+même étage, et par conséquent tout aussi loin du but; mais j'avais si
+peur de cet affreux ballot de toile!
+
+Mon travail du jour n'était cependant pas tout à fait perdu; en faisant
+sauter la paroi latérale de la caisse d'étoffe, j'avais trouvé, ainsi
+que je l'ai dit, un vide entre elle et cette grande boîte qui renfermait
+le piano, je pouvais y introduire le bras jusqu'au-dessus du coude, et
+cela me permettait de palper les colis qui se trouvaient dans les
+environs.
+
+À droite et à gauche étaient deux caisses entièrement pareilles à celles
+que j'occupais, et qui devaient être remplies d'étoffes de laine, ce qui
+m'allait assez bien. J'étais habitué à l'effraction de ces sortes de
+colis; j'avais trouvé la manière de les débarrasser de leur contenu, et
+cette besogne n'était pour moi qu'une bagatelle. Plût à Dieu que toute
+la cargaison eût été formée de cet article, pour lequel étaient renommés
+les comtés de l'ouest de l'Angleterre.
+
+Comme je faisais cette réflexion, tout en explorant la surface de ces
+colis, je levai le bras pour voir de combien le ballot de toile
+dépassait le dessus de la caisse vide; à ma grande surprise, il ne
+débordait pas. J'avais pourtant observé que ces ballots étaient à peu
+près de la même dimension que les caisses d'étoffe; et comme celui dont
+il s'agissait n'allait pas jusqu'au bout de l'autre côté, où la courbure
+de la charpente l'empêchait de se caser, j'en avais conclu qu'il devait
+déborder à droite de toute la largeur qu'il laissait vide à gauche; mais
+il n'en était rien, c'était la preuve qu'il était moins grand que les
+autres.
+
+Cette remarque toute naturelle changea le cours de mes idées: si le
+ballot en question différait de ceux que j'avais trouvés, sous le
+rapport du volume, ne pouvait-il pas renfermer autre chose que de la
+toile? Je l'examinai avec soin, et fus agréablement surpris en
+découvrant que ce n'était pas du tout un ballot, mais bel et bien une
+caisse; elle était seulement entourée d'une matière épaisse et molle,
+d'une sorte de paillasson ou de natte, et c'était là ce qui avait causé
+mon erreur.
+
+Dès lors il était possible de revenir à mon plan primitif, et de
+continuer ma route en ligne directe; je viendrais facilement à bout de
+ce paillasson, la boîte qu'il enveloppait ne serait pas plus dure que
+les autres, et je l'aurais bientôt défoncée.
+
+Avant d'arriver au paillasson, il fallait découvrir la caisse ou je me
+trouvais; vous connaissez les détails de cette besogne, et je ne vous
+les rappellerai pas; il me suffira de vous dire qu'elle fut moins
+difficile que je ne m'y attendais, en raison du vide qui se trouvait à
+ma droite; et je fus bientôt en face du paillasson, qui m'offrit peu de
+résistance.
+
+La boîte qu'il entourait et que j'allais attaquer était bien en sapin;
+elle me parut moins épaisse que les autres, elle n'était pas bardée de
+fer comme les grandes caisses d'étoffe, les clous en étaient peu
+nombreux, toutes circonstances favorables dont je me félicitai. Au lieu
+de prendre la peine de couper les planches, ce qui était long et
+difficile, je pourrais les détacher tout d'abord, en me servant d'un
+objet quelconque pour en arracher les pointes. J'avais vu souvent ouvrir
+ainsi les caisses, au moyen d'un ciseau qui fait l'office de levier.
+
+Je pensais bien peu, en me félicitant de ces heureuses circonstances,
+qu'elles seraient pour moi la cause d'un grand malheur, et que la joie
+qu'elles me donnaient allait se changer en désespoir.
+
+Vous allez le comprendre en quelques mots.
+
+J'avais inséré mon couteau sous l'une des planches, avec l'intention
+d'éprouver la résistance que celle-ci m'opposerait; j'appuyai trop sans
+doute, car un craquement sec, plus douloureux pour moi que n'eût été la
+détonation d'un pistolet, dont le coup m'aurait frappé, m'annonça que je
+venais de briser la lame de mon couteau.
+
+
+
+
+CHAPITRE LIX.
+
+La lame brisée.
+
+
+La lame s'était rompue complétement, et restait fixée entre les deux
+côtés de la caisse; le manche seul me restait à la main; en passant le
+doigt sur l'extrémité de celui-ci, je ne trouvais plus qu'un tronçon
+imperceptible, deux ou trois millimètres au-dessus de la charnière.
+
+Je ne puis pas vous dire le chagrin que j'en éprouvai; toutes les
+conséquences de cet accident m'apparurent: que pouvais-je faire sans
+instrument?
+
+Plus moyen de gagner l'écoutille, d'arriver sur le pont; il me fallait
+renoncer à mon entreprise, et je me retrouvais face à face avec la mort.
+
+Il y avait quelque chose de terrifiant dans la réaction que je
+subissais: la douleur effroyable qu'elle me causait était rendue plus
+vive par la soudaineté du choc. Une minute avant, j'étais plein de
+confiance, tout semblait seconder mes voeux, et ce malheur imprévu me
+replongeait dans l'abîme.
+
+J'étais foudroyé, je ne pensais plus. À quoi bon réfléchir? je ne
+pouvais plus rien faire, puisque je n'avais plus d'outil.
+
+Mon esprit s'égarait; je passai machinalement les doigts sur le manche
+de mon couteau, et restai le pouce appuyé sur le tronçon de la lame; je
+ne pouvais pas croire qu'elle fût brisée; cela me paraissait un rêve; je
+doutais de mes sens, je ne me possédais plus.
+
+Peu à peu la réalité se fit jour dans mon esprit: c'était bien vrai;
+j'avais perdu tout moyen de me sauver. Mais lorsque j'avais compris
+toute l'étendue de mon malheur, je cherchai instinctivement à lui
+échapper.
+
+Les paroles d'un grand poëte, que j'avais entendu lire à l'école, me
+revinrent à la mémoire:
+
+_Mieux vaut se servir de ses armes brisées, que de faire usage de ses
+mains nues._
+
+Personne plus que moi ne devait mettre à profit la sagesse de ces
+paroles. Je songeais à reprendre ma lame; elle gisait toujours entre les
+planches, à l'endroit où elle s'était cassée.
+
+Je l'en retirai avec soin pour qu'elle ne tombât pas: elle restait tout
+entière; mais, hélas! à quoi pouvait-elle me servir, maintenant qu'elle
+était séparée du manche?
+
+Par bonheur, elle était forte et longue; j'essayai d'en faire usage, et
+vis avec joie qu'elle coupait encore un peu; en l'entourant d'un
+chiffon, qui en envelopperait la base, elle pouvait me rendre du
+nouveaux services; mais il ne fallait pas compter sur elle pour ouvrir
+des caisses, comme elle l'avait fait jusqu'ici.
+
+Il ne pouvait pas être question de la remmancher, bien que l'idée m'en
+fût déjà venue; l'impossibilité de faire sortir de la charnière la
+partie qui s'y trouvait engagée ne permettait pas qu'on y songeât.
+
+Certes, si j'avais pu enlever ce tronçon de la place qu'il occupait, le
+manche aurait pu me resservir; j'aurais introduit la partie brisée de la
+lame entre les deux lèvres qui le terminaient, et, comme je ne manquais
+pas de ficelle, j'aurais lié solidement les deux parties du couteau, de
+manière à rétablir celui-ci. Mais comment arracher ce tronçon, maintenu
+par un clou rivé?
+
+Le manche ne m'était pas plus utile qu'un simple morceau de bois:
+beaucoup moins, pensai-je; avec un morceau de bois pur et simple, je
+ferais à ma lame une poignée qui me permettrait de m'en servir.
+
+Il n'en fallut pas davantage pour rendre à mon esprit toute son
+activité, et je ne pensai plus qu'à remmancher mon couteau.
+
+Sous l'empire des circonstances qui tenaient toutes mes facultés en
+éveil, j'eus bientôt une idée; l'exécution en fut rapide, et, quelques
+heures après l'incident qui m'avait mis au désespoir, j'étais en
+possession d'un couteau complet, dont le manche était grossier, je
+l'avoue, mais qui n'en était pas moins commode; et j'avais retrouvé
+toute ma confiance.
+
+Comment aviez-vous fait? direz-vous. Ce fut bien simple: toutes ces
+caisses que j'avais démolies, et dont les planches avaient deux ou trois
+centimètres d'épaisseur, me fournissaient les matériaux nécessaires. Je
+pris l'un des éclats de bois qui m'entouraient, et lui donnai la
+dimension, et à peu près la forme que devait avoir mon manche; la lame,
+garnie d'étoffe à la base, comme je l'ai dit plus haut, avait suffi à ce
+léger ouvrage; une fois le manche terminé, j'avais pratiqué une fente à
+l'extrémité supérieure, et j'y avais enfoncé ma lame. Il ne restait plus
+qu'à l'attacher solidement; je pensais d'abord à la ficelle que vous
+savez, mais je changeai bientôt d'avis. Cette ficelle pouvait se
+desserrer, se trancher ou se défaire, la lame sortir du manche, et
+tomber entre les colis, où elle serait perdue sans retour; c'était un
+accident trop grave pour que je ne prisse pas le moyen de l'éviter.
+
+Avec quoi, cependant, attacher cette lame et la fixer au manche, si ce
+n'est avec de la ficelle, quand on n'a pas autre chose? Je me le
+demandais comme vous. Un bout de fil d'archal aurait bien fait mon
+affaire; mais il fallait en avoir, et je n'en possédais pas. Quelle
+sottise! et les cordes du piano!
+
+Je me retournai vers l'instrument, qui absorba de nouveau mon attention.
+S'il avait été ouvert, j'y aurais pris, sans retard, le fil de métal
+dont j'avais besoin; mais il fallait l'ouvrir, et c'était là le
+difficile; je n'y avais pas songé. Même avec un bon couteau parfaitement
+emmanché, il n'est pas sûr que j'y fusse parvenu; avec une lame pure et
+simple, il ne fallait pas y penser, et j'abandonnai mon expédient.
+
+Il fut bientôt remplacé par un autre; les bandes de fer, qui reliaient
+entre elles les différentes parties des caisses, pouvaient parfaitement
+me servir; elles étaient souples et minces, et deux ou trois tours de
+ces bandelettes feraient une excellente virole; je maintiendrais
+celle-ci au moyen d'une ficelle, qui, cette fois, se trouverait bien
+suffisante.
+
+La chose se fit comme je viens de vous le dire, et mon couteau fut
+restauré. La lame en était un peu plus courte, mais ce n'était pas un
+inconvénient pour ce que j'en voulais faire, et cette pensée mit le
+comble à ma satisfaction.
+
+Il y avait alors près de vingt heures que j'étais éveillé. Je songeais à
+quitter l'ouvrage au moment où j'avais cassé mon couteau; après ce
+malheur, il m'aurait été impossible de fermer l'oeil; et je n'avais pas
+dormi.
+
+Une fois que j'eus retrouvé mes espérances, je me dirigeai vers ma
+cabine avec l'intention de me reposer de corps et d'esprit. Il est
+inutile d'ajouter que la faim me poussa vers le buffet; j'en sortis un
+rat que je mangeai avec un plaisir dont vous vous étonnez, et qui
+aujourd'hui ne me surprend pas moins que vous.
+
+
+
+
+CHAPITRE LX.
+
+Espace triangulaire.
+
+
+Je passai la nuit dans mon ancienne cabine; il serait plus juste de dire
+que j'y restai pendant mon sommeil, car il pouvait être grand jour; mais
+peu importe, je n'en dormis pas moins bien, et me réveillai plein de
+vigueur. C'était mon nouveau régime qui, sans aucun doute, produisait
+cet heureux effet; car, en dépit de la répugnance qu'il vous inspire, il
+faut reconnaître qu'il était nourrissant.
+
+Je n'hésitai pas à déjeuner de la même chère; et après avoir bu ma
+ration d'eau je retournai dans la caisse où j'avais passé la journée
+précédente et une partie de la nuit.
+
+En me retrouvant à la même place que la veille, je ne pus pas me
+dissimuler que j'avais fait peu de chemin pendant cette longue séance;
+mais quelque chose me faisait pressentir que j'allais être plus heureux.
+
+Vous vous rappelez qu'au moment où la rupture de ma lame était venue me
+plonger dans la douleur, j'étais placé dans les circonstances les plus
+favorables où je me fusse encore trouvé: la caisse à laquelle j'avais
+affaire semblait facile à ouvrir; et je me revis dans la même situation
+en reprenant mon travail.
+
+Cette fois, comme vous pensez, je n'eus pas la témérité de me servir de
+mon couteau pour soulever les planches et les enlever de leur point
+d'attache. Je connaissais trop la valeur de cet instrument, qui était
+celui de ma délivrance, et je cherchai un autre levier.
+
+«Il me faudrait un morceau de bois très-dur,» pensai-je.
+
+Je me souvins tout à coup des douelles de la barrique d'eau-de-vie.
+
+Je fus aussitôt dans ma cabine; où je me rappelais les avoir laissées.
+Effectivement, après avoir dérangé quelques pièces de drap, et tâtonné
+pendant quelques minutes, je me trouvai possesseur d'une planche étroite
+et solide qui me sembla remplir toutes les conditions voulues.
+
+De nouveau à la besogne, j'amincis le bout de ma planchette, et
+l'introduisant avec un peu de peine, il est vrai, sous les planches qui
+formaient l'un des côtés de la caisse, je l'y enfonçai le plus possible
+en frappant dessus avec un morceau de bois.
+
+Lorsqu'elle fut solidement ancrée, je pesai de toutes mes forces sur le
+bout qui était libre, et après de nombreuses secousses, j'eus la
+satisfaction d'entendre craquer les pointes qui se détachaient. Mes
+doigts prirent alors la place du levier, j'attirai la planche vers moi,
+et la brèche fut ouverte.
+
+La planche voisine se détacha plus facilement; il en résulta une
+ouverture bien assez large pour me permettre de vider la boîte de ce
+qu'elle pouvait contenir.
+
+C'étaient des paquets oblongs, ayant la forme des pièces de toile ou de
+drap, mais bien plus légers, surtout plus élastiques, ils n'en
+sortiraient que plus facilement, et je n'aurais pas besoin de les
+défaire pour les ôter de la caisse.
+
+Quant à m'assurer de leur nature, je n'en eus pas même la curiosité; et
+il me serait impossible de vous dire ce qu'il y avait dans ces paquets,
+si en tirant l'un d'eux, qui était plus serré que les autres,
+l'enveloppe ne s'en était déchirée: au moelleux du tissu que mes doigts
+rencontrèrent, ils reconnurent que c'était du velours.
+
+La caisse fut bientôt vide, son contenu rangé avec soin derrière moi; et
+le coeur palpitant, je me hissai dans l'espace que je venais de
+m'ouvrir: j'étais d'un étage plus près de la liberté.
+
+Il ne m'avait fallu que deux heures pour faire ce pas énorme; c'était
+d'un bon augure; la journée commençait bien, et je résolus de ne pas
+perdre une minute, puisque le sort se montrait si favorable.
+
+Après avoir été me rafraîchir à mon tonneau, je remontai dans la caisse
+au velours, et je commençai une nouvelle série d'explorations. Comme il
+était arrivé pour la caisse au drap, la partie supérieure, également
+appuyée contre le piano, pouvait se détacher avec un peu d'effort; et
+sans pousser au delà mon examen, j'appuyai mes talons contre les
+planches et les frappai vigoureusement.
+
+Je n'avais pas beaucoup de force, en raison de la gêne que j'éprouvais
+dans ma nouvelle boîte, dont la dimension était beaucoup moindre que
+celle de la caisse aux étoffes. À la fin, cependant, les planches se
+détachèrent, et tombèrent les unes après les autres dans le vide que
+j'ai signalé.
+
+Je pus, dès lors, continuer mon examen des lieux, et je me penchai pour
+sentir ce qu'il y avait autour de moi; je m'attendais à trouver le grand
+piano, se dressant toujours comme un mur, et j'avais bien peur qu'il ne
+fermât tout l'espace. Il est certain que l'énorme caisse n'avait pas
+changé de position, c'est elle que je rencontrai tout de suite; mais je
+ne pus retenir un cri de joie en m'apercevant qu'elle ne bouchait pas la
+moitié de l'ouverture; et, chose qui me rendait encore plus heureux,
+c'est qu'en suivant le bord avec la main, je découvris que dans
+l'endroit où elle n'arrivait pas, il se trouvait un vide, presque aussi
+large que la caisse au velours.
+
+Quelle agréable surprise! autant d'avance pour mon tunnel. J'étendis le
+bras, et ma joie devint de plus en plus grande: le vide existait
+non-seulement en largeur, mais il montait jusqu'à l'extrémité du piano,
+et formait une cellule triangulaire dont la pointe était précisément
+tournée vers le bas. Cela tenait à la forme du piano qui, au lieu d'être
+carré, allait en diminuant de largeur; il était placé de champ, et comme
+il reposait sur le côté le plus large, il y avait nécessairement un vide
+à partir de son échancrure.
+
+Apparemment qu'il n'y avait pas eu de caisse ou de ballot qui pût se
+caser dans cet espace triangulaire, puisqu'il était inoccupé. «Tant
+mieux,» pensai-je en m'introduisant dans cette logette, avec l'intention
+de l'examiner.
+
+
+
+
+CHAPITRE LXI.
+
+Nouvelle caisse.
+
+
+L'examen ne fut pas long; j'eus bientôt découvert que le fond de ce vide
+était formé par une grande caisse. À droite il y en avait une pareille;
+à gauche se trouvait l'obliquité du piano, qui, par son écartement,
+donnait à la base du triangle une largeur de cinquante centimètres.
+
+Mais je me souciais fort peu de ce qu'il y avait au fond, à droite et à
+gauche de cet espace vide; c'était le dessus de la logette qui
+m'intéressait, puisque c'était perpendiculairement que je voulais percer
+mon tunnel. L'obliquité du piano avait encore pour moi l'avantage de me
+faire arriver diamétralement au-dessous de la grande écoutille. Je
+n'avais plus à m'occuper de ce qui était sur les parties latérales, à
+moins de rencontrer un obstacle imprévu. Quant à présent, je ne pensais
+qu'à monter. «Excelsior! excelsior!» me répétais-je avec ivresse. Deux
+ou trois étages à franchir, peut-être moins, et je serais libre! Cette
+pensée me faisait battre le coeur.
+
+Ce fut avec une vive anxiété que je portai la main au plafond de la
+logette; mes doigts tremblèrent tout à coup et reculèrent
+involontairement. Bonté divine! encore un ballot de toile.
+
+En étais-je bien sûr? Je m'y étais déjà trompé lors de la caisse de
+velours. Avant de se désoler il fallait examiner de plus près.
+
+Je fermai le poing et frappai la base du prétendu ballot. Quel son
+agréable me répondit! c'était une caisse recouverte de son emballage. Un
+bloc de toile ou d'étoffe m'aurait donné un son mat, à peine sensible,
+tandis que cette nouvelle caisse résonnait comme si elle eût été vide.
+
+Il devait cependant se trouver quelque chose; elle n'aurait pas été là
+si elle n'avait rien contenu; mais que pouvait-elle renfermer?
+
+Je la frappai plusieurs fois avec le manche de mon couteau, elle rendit
+toujours le même bruit: un son creux annonçant le vide.
+
+«On aura peut-être oublié de la remplir; de mieux en mieux: pensai-je.
+Dans tous les cas, c'est quelque chose de léger dont je me débarrasserai
+facilement.»
+
+Mais à quoi bon ces conjectures? Il valait mieux défoncer la boîte que
+de perdre son temps à deviner une énigme; et en deux tours de main j'eus
+arraché la toile.
+
+Je n'ai pas besoin de vous dire au moyen de quel procédé j'ouvris cette
+caisse; vous le connaissez aussi bien que moi: une planche fut coupée en
+travers, puis arrachée, ainsi qu'une seconde, et le passage fut libre.
+
+Ma surprise fut extrême; je ne comprenais pas ce qu'il y avait dans
+cette boîte. Cependant, lorsque je fus parvenu à détacher l'un des
+objets bizarres qui m'intriguaient, je finis par découvrir que c'étaient
+des chapeaux.
+
+Mon Dieu oui! des chapeaux de femme tout garnis de rubans, de fleurs et
+de panaches.
+
+Si j'avais connu, à cette époque, le costume péruvien, j'aurais encore
+été bien plus surpris. J'aurais su qu'on ne voit jamais pareille
+coiffure charger la tête d'une Péruvienne. Mais je l'ignorais
+complétement, et n'étais étonné que de voir un article aussi futile
+faire partie de la cargaison d'un vaisseau.
+
+On me donna plus tard l'explication de cette bizarrerie, en me disant
+qu'il y avait beaucoup de Françaises et d'Anglaises dans l'Amérique du
+Sud: les femmes et les filles des négociants établis dans cette partie
+du monde, celles des consuls, etc., et que malgré la distance qui les
+séparait de l'Europe ces dames n'en persistaient pas moins à suivre les
+modes de Paris ou de Londres, en dépit du mauvais effet que leur
+coiffure absurde produit aux yeux des indigènes.
+
+C'était donc à ces élégantes qu'était destinée la caisse de modes où je
+venais de m'introduire.
+
+Il faut avouer que ces dames furent trompées dans leur espoir; les
+chapeaux n'arrivèrent pas à leur destination, ou plutôt ils y parvinrent
+dans un état qui ne permettait plus d'en faire un objet de parure. Je
+les saisis tous d'une main impitoyable, et dans la nécessité où je me
+trouvais de les réduire au moindre volume possible, on comprend ce qui
+advint de la grâce et de la fraîcheur de ces objets délicats.
+
+Par suite de cette manoeuvre, une foule de malédictions a dû retomber
+sur ma tête; et la seule chose que je puisse répondre, c'est qu'il
+s'agissait pour moi d'une question de vie ou de mort devant laquelle
+s'effaçait l'importance des chapeaux. Il n'est pas probable que cette
+excuse fut trouvée bonne à l'endroit où on les attendait. Je n'en ai
+jamais rien su. Tout ce que je puis dire, c'est que plus tard j'eus la
+satisfaction de décharger ma conscience en payant l'indemnité que
+réclamait la marchande de modes.
+
+
+
+
+CHAPITRE LXII.
+
+À demi suffoqué.
+
+
+Une fois débarrassé des chapeaux, et installé à leur place, j'avais
+l'intention de faire sauter le couvercle de la caisse, si la chose était
+possible, ou d'y pratiquer l'ouverture de rigueur. Mais d'abord il
+fallait procéder à mon examen habituel pour savoir à quoi j'aurais
+affaire ensuite, afin de ne pas m'exposer à prendre une peine inutile.
+
+Je passai donc la pointe de mon couteau entre les fentes du couvercle,
+pour tâter l'objet qui se trouvait au-dessus de moi. C'était un ballot,
+car je sentais de la toile; mais un ballot qui me parut élastique; du
+moins il ne m'offrait pas grande résistance, la lame de mon couteau s'y
+enfonça jusqu'à la garde, et je ne sentis pas de caisse intérieure.
+
+Ce n'était pas de la toile, pas même du drap; mon couteau y entrait
+comme dans du beurre; et la moindre étoffe m'aurait toujours un peu
+résisté. Mais ce pouvait être un vide; je sondai à plusieurs endroits,
+et partout je pénétrais sans effort; c'était une matière molle, une
+substance inconnue dont je ne me faisais pas la moindre idée.
+
+Il était à peu près sûr qu'elle ne m'opposerait pas d'obstacle sérieux;
+je n'en demandais pas davantage, et sous l'impression agréable que me
+donnait cette probabilité, je me mis en devoir d'enlever les planches
+qui me séparaient de ce singulier ballot, afin de le miner à son tour.
+
+Je me livrai de nouveau à cette fastidieuse besogne de couper en travers
+l'une des planches qui s'opposaient à mon passage; je n'avais pas
+d'autre moyen de procéder perpendiculairement: le poids des objets qui
+se trouvaient sur les caisses m'empêchait d'en ébranler le couvercle,
+dont la section devenait indispensable.
+
+Toutefois, le dessus de la boîte à chapeaux fut moins difficile à couper
+que les autres, le bois en était plus mince, et en moins d'une heure
+j'eus achevé mon opération.
+
+Je coupai la toile qui enveloppait cette caisse de modes précieuses, et
+je pus avec la main sentir le mystérieux ballot: c'était un sac à blé;
+je le reconnus immédiatement, j'en avais assez palpé à la ferme.
+
+Mais qu'est-ce qui le remplissait? était-ce de l'orge, du froment ou de
+l'avoine? Non, c'était quelque chose de plus doux.
+
+Il était facile de s'en assurer; au moyen de mon couteau je fis au sac
+une ouverture suffisante pour y passer la main. Ce ne fut pas
+nécessaire: à peine avais-je fendu la toile, qu'une substance poudreuse
+s'en échappa, et que mes doigts, en se refermant, saisirent une poignée
+de farine. Je la portai à ma bouche: c'était de la farine de froment,
+j'en avais l'assurance.
+
+Quelle heureuse découverte! je n'avais plus peur de mourir de faim, plus
+besoin de manger des rats. Avec de la farine et de l'eau je pouvais
+vivre comme un prince. Elle était crue, direz-vous? Qu'importe, elle
+n'en était pas moins agréable et saine.
+
+«Dieu soit loué!» m'écriai-je en pensant à la valeur de cette
+découverte.
+
+Je travaillais depuis longtemps, j'étais fatigué, j'avais grand'faim, et
+ne pus résister au désir de faire immédiatement un bon repas. Je remplis
+mes poches de farine et me disposai à retourner près de mon tonneau.
+Avant de partir j'eus toutefois la précaution de fermer la plaie que
+j'avais faite à mon sac, en y fourrant des morceaux de toile, et
+j'opérai ma descente.
+
+Les rats, y compris le sac de laine qui me servait de garde-manger,
+furent placés dans un coin; j'espérais bien n'avoir plus à les en
+sortir; et faisant une pâte avec ma farine, je la mangeai d'aussi bon
+coeur que s'il se fût agi d'un tôt-fait ou d'un pouding à la minute.
+
+Quelques heures d'un profond sommeil réparèrent mes forces; un nouveau
+plat de bouillie fut avalé prestement, et je revins à mon tunnel.
+
+En arrivant au second étage, c'est-à-dire à la seconde caisse, je fus
+surpris de trouver sur toutes les planches une couche épaisse de
+poussière. Dans la logette, à côté du piano, cette couche était si forte
+que j'y enfonçais jusqu'à la cheville; quelque chose me tombait sur les
+épaules; je levai la tête, un nuage de poudre m'entra dans la bouche,
+dans les yeux et me fit tousser, éternuer, pleurer de la façon la plus
+violente. Mon premier mouvement fut de battre en retraite, pour me
+réfugier au fond de ma cellule; mais je n'eus pas besoin d'aller
+jusque-là; une fois dans l'ancienne boîte aux biscuits, je fus à l'abri
+de cette ondée pulvérulente, et je respirai librement.
+
+[Illustration: Un nuage de poudre m'entra dans la bouche.]
+
+Il était facile de s'expliquer ce phénomène: le mouvement du vaisseau
+avait fait tomber les chiffons qui bouchaient l'ouverture du sac; et
+c'était ma farine que j'avais prise pour de la poussière.
+
+La perte pouvait être considérable; dans tous les cas il fallait
+refermer le sac. Malgré la peur que j'avais d'une nouvelle suffocation,
+je n'hésitai pas à escalader mon tunnel; et fermant la bouche et les
+yeux, je fus bientôt dans l'ancienne caisse de modes.
+
+Mais il me sembla qu'il ne tombait plus de farine. Je levai d'abord la
+main, puis la figure, et me convainquis du fait: la pluie de farine
+avait complétement cessé, et par une bonne raison, c'est que le sac
+était vide.
+
+J'aurais regardé cet événement comme un malheur, si je n'avais compris
+tout de suite qu'on pouvait y remédier. Certes une grande partie de la
+farine avait glissé entre les caisses, et de là s'était perdue à fond de
+cale; mais il en restait une quantité plus que suffisante dans tous les
+coins où il y avait un bout de planche; principalement dans la logette
+triangulaire, que j'avais tapissée d'étoffe.
+
+Cela importait peu du reste; car une nouvelle découverte, que je fis
+presque aussitôt, absorba toutes mes pensées, et je ne m'inquiétai plus
+de farine ni de provisions quelconques.
+
+J'avais allongé le bras pour voir si vraiment la poche était vide; elle
+l'était complétement; dès lors je n'avais plus qu'à tirer le sac pour
+profiter de la place qu'il occupait, et la prendre à mon tour. «Encore
+un étage de gagné,» me dis-je, en saisissant la toile et en la jetant
+derrière moi.
+
+Je passai la tête dans la caisse pour me hisser à la place du sac:
+
+Ô mon Dieu, je revoyais la lumière!
+
+
+
+
+CHAPITRE LXIII.
+
+Vie et clarté.
+
+
+Je ne peux pas vous décrire mon bonheur. Toute appréhension m'abandonna:
+j'étais sauvé, j'oubliais que j'avais souffert.
+
+La clarté qui me réjouissait ainsi n'était qu'un faible rayon qui
+passait entre deux planches. Elle m'arrivait en ligne oblique, et me
+paraissait à peine à deux ou trois mètres de distance.
+
+[Illustration: C'était un faible rayon qui passait entre deux planches.]
+
+Elle ne pouvait pas venir du pont; il n'existe pas la moindre fissure au
+plancher d'un navire; et la fente qui laissait pénétrer cette lueur ne
+pouvait être qu'au volet de l'écoutille, dont le prélart était sans
+doute enlevé, ou déchiré à cet endroit.
+
+J'avais les yeux rivés sur cette lueur imperceptible, qui me semblait
+rayonner comme une étoile brillante. Jamais rien ne me parut si doux à
+contempler; c'était comme le regard d'un ange qui me souriait, et me
+félicitait de me voir revenir à la vie.
+
+Je m'arrachai cependant à mon extase; j'étais à la fin de mon travail,
+j'allais recueillir le prix de mes efforts, et ne pouvais m'arrêter au
+seuil de la délivrance. Plus on est près du but, plus on est impatient
+de l'atteindre; et je me hâtai d'arracher le reste du dessus de la
+caisse de modes, où je me trouvais encore.
+
+Puisque cette clarté m'arrivait, j'étais donc au dernier étage de la
+cargaison; puisqu'elle me venait obliquement, c'est qu'il n'y avait rien
+entre elle et moi. L'espace qu'elle traversait ne pouvait être
+qu'au-dessus des caisses et des ballots; rien ne devait le remplir.
+
+Cette conjecture fut bientôt vérifiée. Je sortis de ma case, j'étendis
+les bras dans tous les sens et ne rencontrai que le vide. Assis au bord
+de la caisse, j'y restai quelque temps, n'osant pas m'aventurer dans
+l'espace qui était devant moi, de peur de trouver sous mes pas quelque
+abîme, et de ne m'en apercevoir qu'en y tombant.
+
+Je regardais la clarté qui me servait de phare, et dont je m'étais
+rapproché. Mes yeux s'habituaient à la lumière, et malgré la faiblesse
+du rayon qui m'éclairait, je finis par distinguer tous les objets qu'il
+y avait autour de moi. Je vis bientôt que le vide au lieu de régner sur
+toute la cargaison, ainsi que je l'avais cru, ne s'étendait qu'à peu de
+distance de ma caisse. C'était un creux circulaire, une sorte
+d'amphithéâtre fermé de tous côtés par les marchandises empilées dans la
+cale, un espace laissé au-dessous de l'écoutille, et où gisaient des
+barils et des sacs, destinés sans doute à l'approvisionnement de
+l'équipage, et placés de manière qu'on pût les prendre facilement, à
+mesure que le besoin s'en ferait sentir.
+
+C'était sur l'un des côtés de cette espèce d'entonnoir que j'étais sorti
+de ma galerie. Sans aucun doute j'étais sur le pont. Je n'avais plus
+qu'à faire quelque pas, à frapper aux planches qui se trouvaient
+au-dessus de ma tête; et l'on venait à mon secours.
+
+Mais, bien qu'il ne me fallût qu'un simple effort, un seul cri pour
+recouvrer la liberté, je fus longtemps sans avoir le courage de faire
+cet effort libérateur.
+
+Je n'ai pas besoin de vous dire pourquoi. Rappelez-vous tous mes
+ravages. Les dégâts s'élevaient peut-être à des centaines de livres.
+Songez à l'impossibilité où je me trouvais de faire la plus légère
+restitution, de dédommager qui que ce fût de la perte dont j'étais
+cause, et vous comprendrez pourquoi je restais immobile sur la caisse
+aux chapeaux. Une inquiétude affreuse s'était emparée de mon esprit. Le
+dénoûment que pouvait avoir ce drame me remplissait de terreur, et
+j'hésitais à le faire naître.
+
+Comment regarder en face le capitaine, affronter la colère du
+lieutenant? Je frissonnais rien que d'y penser. Quel châtiment allais-je
+avoir à subir? Peut-être me jetterait-on à la mer.
+
+Un tressaillement d'horreur parcourut toutes mes veines; la disposition
+de mon âme avait brusquement changé; cette lumière tremblante, qui
+l'instant d'avant m'inondait de joie, ne m'inspirait plus qu'une
+horrible crainte; et ma poitrine se serrait tandis que mes yeux la
+regardaient avec stupeur.
+
+
+
+
+CHAPITRE LXIV.
+
+Un équipage surpris.
+
+
+Je cherchai un moyen de réparer le mal que j'avais fait; mais ces
+réflexions ne firent qu'augmenter mon amertume. Je ne possédais pas une
+obole: tout mon avoir consistait dans ma vieille montre. Si je l'offrais
+à ceux.... Quelle dérision! Elle ne payerait pas le biscuit que j'avais
+mangé.
+
+Il me restait bien autre chose, et je l'ai toujours, car je l'ai
+conservé jusqu'à présent; mais cet objet, qui pour moi avait tant de
+prix, ne valait pas six pence. Vous devinez que je parle de mon vieux
+couteau.
+
+Mon oncle n'interviendrait pas dans cette affaire; il s'intéressait fort
+peu à moi, et n'était pas responsable de mes actes, il ne fallait donc
+pas compter sur lui pour payer mes dégâts.
+
+Une seule pensée me donnait de l'espoir; je pouvais m'engager au service
+du capitaine pour un nombre d'années considérable; je pouvais travailler
+en qualité de mousse, de garçon de cabine, de domestique; je ferais tout
+ce qu'il lui plairait de m'imposer pour éteindre ma dette.
+
+S'il acceptait ma proposition, et je ne voyais pas qu'il eût autre chose
+à faire, à moins de me jeter par-dessus le bord, tout s'arrangerait pour
+le mieux.
+
+Cette idée me rendit un peu de courage, et, après l'avoir envisagée sous
+toutes ses faces, je résolus de m'offrir au capitaine, aussitôt que je
+pourrais le voir.
+
+Comme je venais de prendre cette décision, et d'en fixer les termes,
+j'entendis faire un grand bruit au-dessus de ma tête; c'étaient les pas
+pesants des matelots qui allaient et venaient sur le pont; ils se
+dirigeaient des deux extrémités du navire, et s'arrêtèrent précisément
+autour de l'écoutille.
+
+Au bruit des pas succéda celui des voix;--qu'il fut doux à mon
+oreille!--Deux ou trois acclamations retentirent, quelques paroles
+brèves furent prononcées, puis des chants s'élevèrent en choeur. Les
+voix étaient rudes; mais je n'ai jamais rien entendu qui pour moi fût
+aussi harmonieux que ce chant de matelots.
+
+Il m'inspira de la confiance; je retrouvai toute mon énergie; la
+captivité n'était plus possible. Dès que les chants cessèrent, je
+m'élançai vers l'écoutille, et frappai vivement les planches qui étaient
+au-dessus de ma tête.
+
+Je prêtai l'oreille: on m'avait entendu. Les voix parlementaient, elles
+semblaient exprimer l'étonnement. Les paroles continuèrent, le nombre
+des voix s'accrut, et cependant on ne m'ouvrait pas.
+
+Je frappai de nouveau, en m'efforçant de crier; mais je fus surpris de
+la faiblesse de ma voix, et je supposai que personne ne pourrait
+l'entendre.
+
+Je me trompais: une volée d'exclamations me répondit, et à leur
+multitude il me fut aisé de comprendre que tout l'équipage entourait
+l'écoutille.
+
+Je frappai une troisième fois, et me mis un peu à l'écart, en attendant
+avec émotion ce qui allait arriver.
+
+Quelque chose frotta sur le pont; c'était le prélart qu'on écartait, et
+la lumière pénétra aussitôt par toutes les fentes du plancher.
+
+L'instant d'après le ciel s'entr'ouvrit à mes regards, un flot lumineux
+s'en échappa et m'éblouit complétement; je chancelai, pris de vertige,
+et tombai sur une caisse, où je ne tardai pas à m'évanouir.
+
+Au moment où l'écoutille s'était ouverte, j'avais entrevu un cercle de
+têtes penchées au-dessus du couloir, et qui s'étaient reculées tout à
+coup avec une expression de terreur. Les cris que j'avais entendus
+témoignaient du même effroi; puis ils s'étaient dissipés peu à peu, en
+même temps que la lumière s'effaçait à mes regards, c'est-à-dire à
+mesure que je perdais connaissance.
+
+Complétement étranger à tout ce qui se passait autour de moi, je ne vis
+pas le cercle de têtes se reformer au-dessus de l'écoutille, et me
+considérer de nouveau; je ne vis pas l'un des hommes s'élancer sur les
+caisses, où il fut suivi de quelques autres; je n'entendis pas leurs
+conjectures; je ne m'aperçus pas de la douceur avec laquelle ils me
+relevèrent, me soutinrent dans leurs bras, me posèrent leurs mains
+calleuses sur la poitrine, pour voir si mon coeur battait encore; je ne
+vis pas le bon matelot me prendre comme un enfant, monter avec
+précaution l'échelle qu'on lui tendait, et me déposer tout doucement sur
+le pont. Je ne vis et ne sentis rien, jusqu'au moment où le choc violent
+d'un seau d'eau me tira de ma torpeur, et vint m'apprendre que je
+respirais encore.
+
+
+
+
+CHAPITRE LXV.
+
+Dénoûment.
+
+
+Lorsque j'eus repris connaissance, je me trouvais sur le pont; la foule
+se pressait autour de moi, et dans quelque direction que je pusse
+regarder, mes yeux ne rencontraient que des figures humaines! des traits
+rudes, mais où je ne voyais pas de sévérité: au contraire, je n'y
+trouvais qu'attendrissement et sympathie.
+
+Tous les matelots m'entouraient; l'un d'eux, penché au-dessus de mon
+visage, m'humectait les lèvres, et me bassinait les tempes avec un linge
+mouillé. Je le reconnus immédiatement: c'était Waters, celui qui m'avait
+donné son couteau; il ne se doutait guère alors du service qu'il me
+rendait; moi-même je n'en avais pas l'idée.
+
+«Waters, me reconnaissez-vous? lui dis-je.
+
+--Mille sabords! s'écria-t-il, je veux être pendu si ce n'est pas le
+petit qui est venu nous trouver la surveille d'embarquer!
+
+--Ce petit épissoir qui voulait être marin? cria la foule avec ensemble.
+
+--Lui-même, pour le sûr.
+
+--Oui, répliquai-je: c'est bien moi.»
+
+Une autre volée de phrases exclamatives suivit cette déclaration, puis
+il y eut un instant de silence.
+
+«Où est le capitaine? demandai-je.
+
+--Tu veux lui parler? me dit Waters, à qui je m'étais adressé; le voilà
+justement,» ajouta le bon matelot en étendant le bras pour écarter la
+foule.
+
+Je jetai les yeux du côté où le cercle s'était ouvert, et j'aperçus le
+monsieur, dont le costume m'avait déjà fait reconnaître le grade. Il
+était devant la porte de sa cabine à peu de distance de l'endroit où je
+me trouvais moi-même. Sa figure était sérieuse, mais elle ne m'effraya
+pas, il me sembla qu'il se laisserait toucher.
+
+J'eus encore un instant d'hésitation; puis, appelant tout mon courage à
+mon aide, je me dirigeai vers le capitaine en chancelant, et
+m'agenouillai devant lui.
+
+«Oh! monsieur! m'écriai-je, vous ne pourrez jamais me pardonner.»
+
+Il me fut impossible de trouver autre chose à dire, et, les yeux
+baissés, j'attendis ma sentence.
+
+«Allons, mon enfant, dit une voix pleine de douceur, relève-toi, et
+viens dans ma cabine.»
+
+Une main avait pris la mienne et soutenait mes pas chancelants; celui
+qui me donnait cet appui, c'était le capitaine en personne. Il n'était
+pas probable qu'il voulût ensuite me faire jeter aux requins; était-il
+possible que tout cela finit par un entier pardon? Mais il ne savait pas
+les dégâts que j'avais commis.
+
+En entrant dans la chambre mes regards tombèrent sur un miroir; je ne me
+serais pas reconnu; j'étais tout blanc, comme si on m'eût passé à la
+chaux; toutefois je me rappelai la farine; quant à ma figure, elle était
+aussi blanche que mes habits, et décharnée comme la face d'un squelette.
+L'absence de lumière et d'espace, les privations et les tortures morales
+avaient fait de grands ravages dans ma chair.
+
+Le capitaine me fit asseoir, appela son intendant, et dit à celui-ci de
+me donner un verre de porto. Il garda le silence tant que je n'eus pas
+fini de boire; lorsque j'eus avalé ma dernière goutte, il prit la
+parole, en tournant vers moi une figure qui n'avait rien de sévère, et
+me dit qu'il fallait tout lui raconter.
+
+C'était une longue histoire; cependant je ne lui cachai ni les motifs
+qui m'avaient poussé à fuir de chez mon oncle, ni les dommages que
+j'avais causés à la cargaison. Il en connaissait une partie, car plus
+d'un matelot avait déjà visité ma cellule, et fait le rapport de ce
+qu'il avait trouvé.
+
+Lorsque j'eus terminé mon récit, avec tous ses détails, je fis au
+capitaine la proposition de le servir pour acquitter ma dette, et
+j'attendis sa réponse avec un serrement de coeur; mais mon inquiétude
+fut bientôt dissipée.
+
+«Bravo garçon! dit le capitaine en se levant, tu es digne d'entrer dans
+la marine; et par la mémoire de ton noble père, que j'ai connu, tu seras
+marin, je te le promets. Waters: ajouta-t-il en s'adressant au matelot
+qui attendait à la porte, emmène ce garçon-là, fais-lui donner un
+gréement neuf; dès qu'il aura recouvré toute sa force, veille à ce qu'on
+lui apprenne le nom et le maniement des cordages.»
+
+Waters veilla soigneusement à mon éducation maritime, et je demeurai
+sous ses ordres jusqu'au jour où, de simple apprenti, je fus couché sur
+le livre de bord en qualité de marin.
+
+Mais je ne devais pas en rester là: «Excelsior» était toujours ma
+devise, et avec l'assistance du généreux capitaine, je ne tardai pas à
+devenir contre-maître, puis second, puis premier lieutenant, et je finis
+par commander à mon tour.
+
+Avec les années, ma position devenant toujours meilleure, je fus
+capitaine de mon propre navire.
+
+C'était l'ambition de toute ma vie; dès lors, j'avais la liberté de
+choisir ma route, de labourer l'Océan dans tous les sens, et de
+commercer avec la partie du monde qui m'attirait vers ses côtes.
+
+L'un des premiers voyages que je fis à cette époque fut celui du Pérou;
+et je n'oubliai pas d'emporter une caisse de modes pour les Européennes
+de Callao et de Lima. Elle arriva saine et sauve, et nul doute que son
+contenu n'ait enchanté les belles créoles qu'il était destiné à ravir.
+
+Les chapeaux écrasés étaient payés depuis longtemps, ainsi que
+l'eau-de-vie répandue, et les dommages causés aux pièces de drap et de
+velours. Après tout, la somme que j'eus à débourser ne fut pas
+très-considérable; les propriétaires des marchandises, qui tous étaient
+des hommes généreux, prenant en considération les circonstances où les
+dégâts avaient été commis, se montrèrent faciles avec le capitaine, qui
+à son tour me fit des conditions très-douces. Quelques années suffirent
+pour régler tous mes comptes, ou, dans la langue des matelots, pour
+brasser carrément les vergues.
+
+J'ai longtemps navigué depuis lors; mais quand après quelques opérations
+fructueuses, et beaucoup d'ordre, je me suis trouvé de quoi vivre pour
+le reste de mes jours, j'ai commencé à me fatiguer de la tempête et à
+soupirer après une existence plus calme. Ce désir devint de plus en plus
+fort; et finissant par ne pas pouvoir lui résister, je résolus de
+terminer la lutte, et de jeter l'ancre une dernière fois à la côte.
+
+Pour réaliser ce dessein, je vendis mon brick, tout ce qui concernait la
+mer; et je revins me fixer dans ce village; c'est ici que je suis né,
+c'est ici que je veux mourir.
+
+Au revoir, enfants; et que Dieu vous garde et vous protége.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ Chapitres. Pages.
+
+ I. Mon auditoire 1
+ II. Sauvé par des cygnes 7
+ III. Nouveau péril 16
+ IV. En mer. 24
+ V. Le récif 30
+ VI. Les mouettes 41
+ VII. À la recherche d'un oursin 47
+ VIII. Perte du petit canot 55
+ IX. Sur l'écueil 59
+ X. Escalade 64
+ XI. Marée montante 70
+ XII. Le poteau 75
+ XIII. Suspension 81
+ XIV. En partance pour le Pérou 87
+ XV. Fuite 97
+ XVI. _L'Inca_ et son équipage 104
+ XVII. Pas assez grand! 113
+ XVIII. Entrée furtive 118
+ XIX. Hourra! nous sommes partis! 126
+ XX. Mal de mer 131
+ XXI. Enseveli tout vivant! 137
+ XXII. Soif 142
+ XXIII. Son plein de charme 146
+ XXIV. La barrique est mise en perce 150
+ XXV. Le fausset 159
+ XXVI. Une caisse de biscuit 163
+ XXVII. Une pipe d'eau-de-vie 167
+ XXVIII. Rations 174
+ XXIX. Jaugeage du tonneau 181
+ XXX. Ma règle métrique 183
+ XXXI. Quod erat faciendum 192
+ XXXII. Horreur des ténèbres 199
+ XXXIII. Tempête 204
+ XXXIV. La coupe 208
+ XXXV. Disparition mystérieuse 212
+ XXXVI. Un odieux Intrus 217
+ XXXVII. Réflexions 224
+ XXXVIII. Tout pour une ratière 229
+ XXXIX. Légion d'intrus 234
+ XL. Le rat scandinave ou rat normand 238
+ XLI. Rêve et réalité 244
+ XLII. Profond sommeil 249
+ XLIII. À la recherche d'une autre caisse de biscuit 258
+ XLIV. Conservation des miettes 260
+ XLV. Nouvelle morsure 265
+ XLVI. Une balle de linge 270
+ XLVII. Excelsior! 275
+ XLVIII. Un torrent d'eau-de-vie 278
+ XLIX. Nouveau danger 283
+ L. Où est mon couteau? 288
+ LI. Souricière 292
+ LII. À l'affût 295
+ LIII. Changement de direction 301
+ LIV. Conjectures 304
+ LV. Joie de pouvoir se tenir debout 308
+ LVI. Forme des navires 312
+ LVII. Un grand obstacle 318
+ LVIII. Détour 323
+ LIX. La lame brisée 329
+ LX. Espace triangulaire 334
+ LXI. Nouvelle caisse 339
+ LXII. À demi suffoqué 343
+ LXIII. Vie et clarté 350
+ LXIV. Un équipage surpris 355
+ LXV. Dénoûment 359
+
+
+FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of A fond de cale, by Mayne Reid
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK A FOND DE CALE ***
+
+***** This file should be named 26894-8.txt or 26894-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/2/6/8/9/26894/
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+Produced by Laurent Vogel, Pierre Lacaze and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
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+works. See paragraph 1.E below.
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+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
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+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
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+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
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+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
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+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
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+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
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+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
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+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+Title: A fond de cale
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+Author: Mayne Reid
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+Translator: Henriette Loreau
+
+Release Date: October 12, 2008 [EBook #26894]
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK A FOND DE CALE ***
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+Produced by Laurent Vogel, Pierre Lacaze and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
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+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
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+<p class="c"><span class="g">BIBLIOTHÈQUE ROSE ILLUSTRÉE</span></p>
+
+<p class="c"><big class="g">CAPITAINE MAYNE-REID</big></p>
+
+<h1>À FOND<br />
+<big>DE CALE</big></h1>
+
+<p class="c"><big>VOYAGE D'UN JEUNE MARIN</big><br />
+<small>À TRAVERS LES TÉNÈBRES</small></p>
+
+<p class="c">TRADUIT DE L'ANGLAIS<br />
+<small class="g">AVEC L'AUTORISATION DE L'AUTEUR</small><br />
+<b>PAR M<sup>me</sup> HENRIETTE LOREAU</b><br />
+<small class="g">ET ILLUSTRÉ DE 12 GRANDES VIGNETTES</small></p>
+
+<p class="c">NOUVELLE ÉDITION</p>
+
+<p class="c"><big>PARIS</big></p>
+
+<p class="c"><b class="g">LIBRAIRIE HACHETTE ET C<sup>ie</sup></b><br />
+<small>79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79</small></p>
+
+<p class="c"><b>1894</b></p>
+
+<p class="c"><small>PRIX: 2 FRANCS 25</small></p>
+
+<p class="c"><small>Tous droits réservés</small></p>
+
+
+
+
+<h2>OUVRAGES DU MÊME AUTEUR<br />
+<small>PUBLIÉS DANS LA BIBLIOTHÈQUE ROSE ILLUSTRÉE</small><br />
+PAR LA LIBRAIRIE HACHETTE ET C<sup>ie</sup></h2>
+
+
+<ul>
+<li><b>À fond de cale</b>, avec 12 vignettes. 1 volume.</li>
+<li><b>Bruin, ou les Chasseurs d'ours</b>, avec 8 grandes vignettes. 1 volume.</li>
+<li><b>Les Chasseurs de plantes</b>, avec 12 grandes vignettes. 1 vol.</li>
+<li><b>Les Chasseurs de girafes</b>, avec 10 grandes vignettes. 1 volume.</li>
+<li><b>Les Exilés dans la forêt</b>, avec 12 grandes vignettes. 1 volume.</li>
+<li><b>Les Grimpeurs de rochers</b>, avec 20 grandes vignettes. 1 vol.</li>
+<li><b>Les Peuples étranges</b>, avec 24 vignettes. 1 volume.</li>
+<li><b>Les Vacances des jeunes Boërs</b>, avec 12 grandes vignettes. 1 volume.</li>
+<li><b>Les Veillées de chasse</b>, avec 43 vignettes. 1 volume.</li>
+<li><b>L'Habitation du désert</b>, avec 24 vignettes. 1 volume.</li>
+<li><b>La Chasse au Léviathan</b>, avec 51 vignettes. 1 volume.</li>
+<li><b>Les Naufragés de la «Calypso»</b>, avec 55 vignettes. 1 volume.</li>
+</ul>
+<p class="c">Prix de chaque volume, broché: <b>2</b> fr. <b>25</b> c.</p>
+
+<p class="c"><small>La reliure en percaline rouge se paye en sus: tranches jaspées, 1 fr.;<br />
+tranches dorées, 1 fr. 25</small></p>
+
+<p class="c"><small>Coulommiers.&mdash;Imp. <span class="sc">Paul BRODARD</span>.</small></p>
+
+<div class="illu">
+<img src="images/006.png" alt="[Illustration]">
+<p class="legende">Mon auditoire.</p>
+</div>
+
+
+
+<p class="t">À<br />
+<big>FOND DE CALE.</big>
+</p>
+
+
+
+<h2><a name="ch1" id="ch1"></a>CHAPITRE I.</h2>
+
+<p class="d">Mon auditoire.
+</p>
+
+<p>Mon nom est Philippe Forster, et je suis maintenant
+un vieillard. J'habite un petit village paisible,
+situé au fond d'une grande baie, l'une des plus
+étendues qu'il y ait dans tout le royaume.</p>
+
+<p>Bien que mon village se glorifie d'être un port de
+mer, j'ai eu raison de le qualifier de paisible; jamais
+épithète ne fut plus méritée. On y trouve cependant
+un môle de granit, et, en général, on remarque
+le long de ce petit môle deux sloops<a id="FNanchor_1" name="FNanchor_1"></a><a href="#Footnote_1" class="fnanchor">1</a>, un
+ou deux schooners<a id="FNanchor_2" name="FNanchor_2"></a><a href="#Footnote_2" class="fnanchor">2</a>, et de temps en temps un brick<a id="FNanchor_3" name="FNanchor_3"></a><a href="#Footnote_3" class="fnanchor">3</a>.
+Les grands vaisseaux ne peuvent pas entrer dans
+le port; mais on y voit toujours un grand nombre
+de barques, les unes traînées sur la grève, les autres
+glissant sur l'onde, aux environs de la baie.
+Vous en concluez sans doute que la pêche est la
+principale industrie de mon village, et vous avez
+raison.</p>
+
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_1" id="Footnote_1"></a>
+<a href="#FNanchor_1">
+<span class="label">[1]</span></a> Sloop, qui se prononce <i>sloup</i>, est le nom d'un navire qui
+n'a qu'un mât, et qui, destiné au cabotage, est construit pour
+naviguer près des côtes.
+</p></div>
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_2" id="Footnote_2"></a>
+<a href="#FNanchor_2">
+<span class="label">[2]</span></a> Petit bâtiment ayant deux mâts et qui est gréé comme une
+goëlette.
+</p></div>
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_3" id="Footnote_3"></a>
+<a href="#FNanchor_3">
+<span class="label">[3]</span></a> Bâtiment ayant un grand mât et un mât de misaine, et qui
+porte des hunes.
+</p></div>
+<p>C'est là que je suis né, et mon intention est d'y
+mourir.</p>
+
+<p>Malgré cela, mes concitoyens savent très-peu de
+chose à mon égard. Ils m'appellent capitaine Forster,
+ou plus spécialement capitaine, comme étant la
+seule personne qui dans le pays ait quelque droit
+à cette qualification.</p>
+
+<p>Je ne la mérite même pas: je n'ai jamais été dans
+l'armée, et j'ai tout simplement dirigé un navire
+du commerce; en d'autres termes je n'ai droit qu'au
+titre de patron; mais la politesse de mes concitoyens
+me donne celui de capitaine.</p>
+
+<p>Ils savent que j'habite une jolie maisonnette à
+cinq cents pas du village, en suivant la grève, et
+que je vis complétement seul, car ma vieille gouvernante
+ne peut pas être considérée comme me
+tenant compagnie, ils me voient tous les jours traverser
+leur bourgade, mon télescope sous le bras,
+me rendre sur le môle, parcourir la mer jusqu'à
+l'horizon avec ma lunette, et revenir chez moi, ou
+flâner sur la côte pendant une heure ou deux. C'est
+à peu près tout ce que ces braves gens connaissent
+de ma personne, de mes habitudes, et de mon
+histoire.</p>
+
+<p>Le bruit court parmi eux que j'ai été un grand
+voyageur. Ils savent que j'ai une bibliothèque nombreuse,
+que je lis beaucoup, et se sont mis dans
+la tête que je suis un savant miraculeux.</p>
+
+<p>J'ai fait de grands voyages, il est vrai, et je
+consacre à la lecture une grande partie de mon
+temps; mais ces bons villageois se trompent fort,
+quant à l'étendue de mon savoir. J'ai été privé
+des avantages d'une bonne éducation; et le peu de
+connaissances que j'ai acquises l'a été sans maître,
+pendant les courts loisirs que m'a laissés une
+vie active.</p>
+
+<p>Cela vous étonne que je sois si peu connu dans
+l'endroit où je suis né; mais la chose est bien simple:
+je n'avais pas douze ans lorsque j'ai quitté le
+pays, et j'en suis resté plus de quarante sans y
+remettre les pieds.</p>
+
+<p>J'étais parti enfant, je revenais la tête grise, et
+complétement oublié de ceux qui m'avaient vu naître.
+C'est tout au plus s'ils avaient conservé le souvenir
+de mes parents. Mon père, qui d'ailleurs était
+marin, n'avait presque jamais été chez lui; et tout
+ce que je me rappelle à son égard, c'est le chagrin
+que je ressentis lorsqu'on vint nous apprendre
+qu'il avait fait naufrage, et que son bâtiment s'était
+perdu corps et biens. Ma mère, hélas! ne lui survécut
+pas longtemps; et leur mort était déjà si éloignée
+de nous, à l'époque de mon retour, qu'on ne
+doit pas être surpris de ce qu'ils étaient oubliés.
+C'est ainsi que je fus étranger dans mon pays natal.</p>
+
+<p>Ne croyez pas néanmoins que je vive dans un
+complet isolement; si j'ai quitté la marine avec l'intention
+de finir mes jours en paix, ce n'est pas un
+motif pour que j'aie l'humeur taciturne et le caractère
+morose. J'ai toujours aimé la jeunesse, et, bien
+que je sois vieux aujourd'hui, la société des jeunes
+gens m'est extrêmement agréable, surtout celle des
+petits garçons. Aussi puis-je me vanter d'être l'ami
+de tous les gamins de la commune. Nous passons
+ensemble des heures entières à faire enlever des
+cerfs-volants, et à lancer de petits bateaux, car je
+me rappelle combien ces jeux m'ont donné de plaisir
+lorsque j'étais enfant.</p>
+
+<p>Ces marmots joyeux ne se doutent guère que le
+vieillard qui les amuse, et qui partage leur bonheur,
+a passé la plus grande partie de son existence
+au milieu d'aventures effrayantes et de dangers
+imminents.</p>
+
+<p>Toutefois il y a dans le village plusieurs personnes,
+qui connaissent quelques chapitres de mon histoire;
+elles les tiennent de moi-même, car je n'ai aucune
+répugnance à raconter mes aventures à ceux qu'elles
+peuvent intéresser; et j'ai trouvé dans cet humble
+coin de terre un auditoire qui mérite bien qu'on lui
+raconte quelque chose. Nous avons près de notre
+bourgade une école, célèbre dans le canton; elle
+porte le titre pompeux d'<i>établissement destiné à l'éducation
+des jeunes gentlemen</i>, et c'est elle qui me fournit
+mes auditeurs les plus attentifs.</p>
+
+<p>Habitués à me voir sur le rivage, où ils me rencontraient
+dans leurs courses joyeuses, et devinant
+à ma peau brune et à mes allures que j'avais été
+marin, ces écoliers s'imaginèrent qu'il m'était arrivé
+mille incidents étranges dont le récit les intéresserait
+vivement. Nous fîmes connaissance, je fus bientôt
+leur ami, et à leur sollicitation je me mis à
+raconter divers épisodes de ma carrière. Il m'est
+arrivé souvent de m'asseoir sur la grève et d'y être
+entouré par une foule de petits garçons, dont la
+bouche béante et les yeux avides témoignaient du
+plaisir que leur faisait mon récit.</p>
+
+<p>J'avoue sans honte que j'y trouvais moi-même
+une satisfaction réelle: les vieux marins, comme
+les anciens soldats, aiment tous à raconter leurs
+campagnes.</p>
+
+<p>Un jour, étant allé sur la plage dès le matin, j'y
+trouvai mes petits camarades, et je vis tout de suite
+qu'il y avait quelque chose dans l'air. La bande était
+plus nombreuse que de coutume, et le plus grand
+de mes amis tenait à la main un papier plié en
+quatre, et sur lequel se trouvait de l'écriture.</p>
+
+<p>Lorsque j'arrivai près de la petite troupe, le papier
+me fut offert en silence; je l'ouvris, puisque
+c'était à moi qu'il était adressé, et je reconnus que
+c'était une pétition, signée de tous les individus
+présents; elle était conçue en ces termes:</p>
+
+<p>«Cher capitaine, nous avons congé pour la journée
+entière, et nous ne voyons pas de moyen plus
+agréable de passer notre temps que d'écouter l'histoire
+que vous voudrez bien nous dire. C'est pourquoi
+nous prenons la liberté de vous demander de
+vouloir bien nous faire le plaisir de nous raconter
+l'un des événements de votre existence. Nous préférerions
+que ce fût quelque chose d'un intérêt palpitant;
+cela ne doit pas vous être difficile, car on
+dit qu'il vous est arrivé des aventures bien émouvantes
+dans votre carrière périlleuse. Choisissez
+néanmoins, cher capitaine, ce qui vous sera le plus
+agréable à raconter; nous vous promettons d'écouter
+attentivement; car nous savons tous combien
+cette promesse nous sera facile à tenir.</p>
+
+<p>«Accordez-nous, cher capitaine, la faveur qui vous
+est demandée, et tous ceux qui ont signé cette pétition
+vous en conserveront une vive reconnaissance.»</p>
+
+<p>Une requête aussi poliment faite ne pouvait être
+refusée; je n'hésitai donc pas à satisfaire au désir
+de mes petits camarades, et je choisis, entre tous,
+le chapitre de ma vie qui me parut devoir leur offrir
+le plus d'intérêt, puisque j'étais enfant moi-même
+lorsque m'arriva cette aventure. C'est l'histoire
+de ma première expédition maritime, et les
+circonstances bizarres qui l'ont accompagnée me
+firent donner pour titre à mon récit: <i>Voyage au
+milieu des ténèbres</i>.</p>
+
+<p>J'allai m'asseoir sur la grève, en pleine vue de la
+mer étincelante, et disposant mes auditeurs en cercle
+autour de moi, je pris la parole immédiatement.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch2" id="ch2"></a>CHAPITRE II.</h2>
+
+<p class="d">Sauvé par des cygnes.
+</p>
+
+<p>Dès ma plus tendre enfance j'ai eu pour l'eau une
+véritable passion; j'aurais été canard, ou chien de
+Terre-Neuve, que je ne l'aurais pas aimée davantage.
+Mon père avait été marin, comme son père et
+son grand'père, et il est possible que j'aie hérité de
+ce goût qui était dans la famille. Toujours est-il que
+j'avais pour l'eau un amour aussi passionné que si
+elle eût été mon élément. On m'a dit plus d'une
+fois combien il fut difficile de m'éloigner des mares
+et des étangs dès que j'eus la force de me traîner
+sur leurs bords. C'est en effet dans une pièce d'eau
+que m'est arrivée ma première aventure; je me la
+rappelle fort bien, et je vais vous la conter pour
+vous donner une preuve de mes penchants aquatiques.</p>
+
+<p>J'étais, à cette époque, un tout petit garçon, juste
+assez grand pour courir de côté et d'autre, et à l'âge
+où l'on s'amuse à lancer des bateaux de papier. Je
+construisais mes embarcations moi-même avec les
+feuillets d'un vieux livre, ou un morceau de journal,
+et je portais ma flotille sur la mare qui était
+mon océan. Je ne tardai pas néanmoins à mépriser
+le bateau de papier; j'étais parvenu, après six
+mois d'épargne, à pouvoir acquérir un sloop ayant
+tous ses agrès, et qu'un vieux pêcheur avait construit
+pendant ses moments de loisir.</p>
+
+<p>Mon petit vaisseau n'avait que quinze centimètres
+de longueur à la quille, mais bien près de huit
+de large, et son tonnage pouvait être de deux cent
+cinquante grammes. Chétif bâtiment, direz-vous;
+néanmoins il me paraissait aussi grand, aussi
+beau qu'un trois-ponts.</p>
+
+<p>La mare de la basse-cour me sembla trop étroite,
+et je me mis en quête d'une pièce d'eau assez
+vaste pour que mon navire pût faire valoir la supériorité
+de sa marche.</p>
+
+<p>Je trouvai bien vite un grand bassin, que je me
+plus à nommer un lac, et dont les ondes, aussi
+transparentes que le cristal, étaient ridées à la
+surface par une brise imperceptible, mais cependant
+suffisante pour gonfler les voiles de mon
+sloop, qui gagna l'autre bord avant que j'y fusse
+arrivé pour le recevoir.</p>
+
+<p>Que de fois nous avons lutté de vitesse, dans ces
+courses où j'étais vainqueur ou vaincu, suivant
+que la brise était plus ou moins favorable à mon
+embarcation!</p>
+
+<p>Il faut vous dire que ce bel étang, près duquel j'ai
+passé les heures les plus joyeuses de mon enfance,
+était situé dans un parc du voisinage, et appartenait
+par conséquent au propriétaire du parc. Celui-ci
+néanmoins était assez bon pour permettre aux habitants
+de la commune de se promener chez lui
+autant que bon leur semblait, et n'empêchait ni les
+petits garçons de faire naviguer leurs bateaux sur
+le bassin, ni les hommes de jouer à la balle dans
+l'une de ses clairières, pourvu que l'on ne touchât
+pas aux plantes qui tapissaient les murailles, et
+qu'on respectât les arbrisseaux qui formaient les
+massifs. Tout le monde était si reconnaissant de la
+bonté du propriétaire, que je n'ai jamais entendu
+dire qu'on eût fait le moindre dégât chez
+lui.</p>
+
+<p>Ce parc existe toujours, vous en connaissez les
+murs; mais l'excellent homme qui le possédait
+autrefois est mort depuis de longues années; il
+était déjà vieux à l'époque dont je vous parle, et
+qui date de soixante ans.</p>
+
+<p>Si mes souvenirs sont exacts, on voyait alors sur
+le bassin une demi-douzaine de cygnes, et d'autres
+oiseaux aquatiques dont l'espèce était rare. C'était
+pour les enfants un grand plaisir que de donner à
+manger à ces jolies créatures; quant à moi je n'allais
+jamais au parc sans avoir les poches pleines.</p>
+
+<p>Il en résulta que ces oiseaux, particulièrement les
+cygnes, étaient devenus si familiers qu'ils venaient
+chercher ce que nous leur présentions, et nous mangeaient
+dans la main, sans la moindre frayeur.</p>
+
+<p>Nous avions surtout une manière extrêmement
+amusante de leur donner la pâture: le bord du petit
+lac s'élevait, d'un côté, à plus d'un mètre; l'eau était
+profonde en cet endroit, et comme la rive se trouvait pour
+ainsi dire à pic, il était presque impossible
+de la gravir. C'est là que nous attirions les cygnes,
+qui, du reste, y venaient d'eux-mêmes lorsqu'ils
+nous voyaient arriver. Nous placions un petit morceau
+de pain au bout d'une baguette fendue, et tenant cette
+baguette au-dessus des oiseaux, à la plus
+grande hauteur possible, nous avions la joie de voir
+les cygnes allonger leur grand cou, et sauter en l'air
+de temps en temps pour saisir la bouchée de pain,
+absolument comme un chien aurait pu le faire.</p>
+
+<p>Un jour, étant arrivé de très-bonne heure sur la
+bord du petit lac, je n'y trouvai pas mes camarades.
+J'avais mon petit bateau sous le bras; je le lançai
+comme d'habitude, et me disposai à le rejoindre
+sur l'autre rive, au moment où il y aborderait.</p>
+
+<p>C'était à peine s'il y avait un souffle dans l'air,
+et mon petit sloop marchait avec lenteur; je n'étais
+donc pas pressé, et je me mis à flâner sur le bord
+du bassin. En quittant la maison, je n'avais pas
+oublié les cygnes; ils étaient mes favoris, et je
+crains bien, quand j'y pense, que mon affection
+pour eux ne m'ait poussé plus d'une fois à commettre
+de légers vols; il faut avouer que les tranches
+de pain qui remplissaient mes poches avaient
+été, ce jour-là, prises en cachette au buffet.</p>
+
+<p>Quelle que soit la manière dont je me les étais
+procurées, toujours est-il que les tartines étaient
+nombreuses, et qu'en arrivant à l'endroit où la
+berge s'élevait tout à coup, je m'y arrêtai pour distribuer
+aux cygnes leur pitance quotidienne.</p>
+
+<p>Tous les six, les ailes frémissantes, le cou fièrement
+arqué, traversèrent le bassin pour venir à ma
+rencontre, et furent bientôt devant la place que j'occupais.
+Le bec ouvert et tendu, les yeux ardents, ils
+épièrent mes moindres gestes, et prirent une à une
+les bouchées de pain que je tenais au-dessus de leurs
+têtes. J'avais presque vidé mes poches, quand la
+motte de terre sur laquelle j'étais perché se détacha
+brusquement et glissa dans le bassin.</p>
+
+<p>Je tombai dans l'eau en faisant le même bruit
+qu'une pierre, et comme elle, je serais allé au fond, si
+ma chute ne s'était faite au milieu des cygnes,
+qui furent sans doute extrêmement étonnés.</p>
+
+<p>Je ne savais pas nager; mais l'instinct de la conservation,
+qui se retrouve chez toutes les créatures,
+me fit lutter contre le péril. J'étendis les mains
+au hasard, et cherchant, comme tous les noyés, à
+saisir un objet quelconque, ne fût-ce même qu'un
+brin de paille, je rencontrai quelque chose dont je
+m'emparai vivement, et à laquelle je m'attachai
+avec la force du désespoir.</p>
+
+<p>À mon premier plongeon, mes yeux et mes oreilles
+avaient été pleins d'eau, et je savais à peine ce qui
+se passait autour de moi. J'entendais le bruit que
+faisaient les cygnes en fuyant avec terreur; mais
+ce n'est qu'au bout d'un instant que j'eus conscience
+d'avoir saisi la patte du plus gros et du
+plus vigoureux de la bande. La peur avait décuplé
+ses forces et il me traînait rapidement vers l'autre
+bord, en agitant les ailes comme s'il eût cherché à
+s'envoler. Je ne sais pas comment aurait fini l'aventure, si
+le voyage que l'oiseau me faisait faire avait
+duré longtemps. Quand je dis que je ne le sais pas.
+Il est facile de deviner quel événement tragique
+eût terminé cet épisode; l'eau pénétrait dans ma
+bouche, elle m'entrait dans les narines, je commençais
+à perdre connaissance, et je serais mort
+en moins de quelques minutes.</p>
+
+<p>Juste au moment critique où je sentais la vie
+m'abandonner, quelque chose de rude me froissa
+les deux genoux; c'était le gravier qui se trouvait
+au fond du lac, et je n'avais plus qu'à me relever
+pour avoir la tête au-dessus de l'eau.</p>
+
+<p>Je n'hésitai pas une seconde, ainsi que vous le
+pensez bien; j'étais trop heureux de mettre un terme
+à cette promenade périlleuse, et je lâchai la patte
+de mon cygne, qui s'envola immédiatement, et qui
+s'éleva dans l'air en jetant des cris sauvages.</p>
+
+<div class="illu">
+<img src="images/020.png" alt="[Illustration]">
+<p class="legende">Je lâchai la patte de mon cygne qui s'envola immédiatement.</p>
+</div>
+<p>Quant à moi, j'étais debout, n'ayant plus d'eau
+que jusqu'à l'aisselle, et après un nombre considérable
+d'éternuments, compliqués de toux et de hoquets,
+je me dirigeai en chancelant vers la rive,
+où je remis pied à terre avec satisfaction.</p>
+
+<p>J'avais eu tellement peur que je ne pensais pas
+à regarder où pouvait être mon sloop; je lui laissai
+finir paisiblement sa traversée, et courant
+aussi vite que mes jambes pouvaient le faire, je
+ne m'arrêtai qu'à la maison, où j'allai me mettre
+devant le feu pour sécher mes habits.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch3" id="ch3"></a>CHAPITRE III.</h2>
+
+<p class="d">Nouveau péril.
+</p>
+
+<p>Vous croyez peut-être que la leçon que j'avais
+reçue, en tombant dans le bassin, était assez forte
+pour qu'à l'avenir je craignisse d'approcher de l'eau.
+Pas le moins du monde; à cet égard l'expérience ne
+me servit pas, mais elle me fut utile sous un autre
+rapport: elle me fit comprendre l'avantage que
+possède un bon nageur, et sous l'impression du péril
+que je venais de courir dans le parc, je résolus
+de faire tous mes efforts pour apprendre à nager.</p>
+
+<p>Ma mère m'y encouragea vivement; et dans une
+de ses lettres, mon père, qui était en voyage, approuva
+cette résolution; il désigna même la méthode
+que je devais employer; je m'empressai de suivre
+ses conseils, et je m'appliquai à le satisfaire, car je
+savais que l'un de ses v&oelig;ux était de me voir réussir.
+Tous les jours, en sortant de l'école, souvent deux
+fois dans la journée, pendant les grandes chaleur,
+je me plongeais dans la mer, où je battais l'eau, et
+me démenais avec l'animation d'un jeune marsouin.
+Quelques-uns de mes camarades, plus âgés
+que moi, me donnèrent une ou deux leçons, et j'eus
+bientôt le plaisir de faire la planche sans le secours
+de personne. Je me rappelle combien je me sentis
+fier lorsque j'eus accompli ce haut fait natatoire,
+et la sensation délicieuse que j'éprouvai la première
+fois que je flottai sur le dos.</p>
+
+<p>Permettez à ce sujet-là que je vous donne un
+conseil: croyez-moi, suivez mon exemple, apprenez
+à nager. Vous pouvez en avoir besoin plus tôt que
+vous ne le pensez. Demain, peut-être, vous regretterez
+votre impuissance en voyant mourir le compagnon
+que vous auriez pu sauver; et qui vous dit que
+tôt ou tard cela ne vous sauvera pas vous-même?</p>
+
+<p>À présent que les voyages se multiplient chaque
+jour, on a bien plus de chances de se noyer que
+l'on n'en avait autrefois: presque tout le monde
+s'embarque, traverse la mer, descend les fleuves;
+le nombre des individus qui, pour leurs affaires
+ou leur plaisir, s'exposent à tomber dans l'eau est
+incroyable; et, parmi ces voyageurs, une proportion,
+malheureusement bien grande, est noyée,
+surtout dans les années de tempête. Je ne veux pas
+dire qu'un nageur, même le plus fort que l'on connaisse,
+puisse gagner la terre s'il fait naufrage au
+milieu de l'Atlantique, ou seulement du Pas-de-Calais,
+mais on peut gagner une chaloupe, une
+cage à poules, une esparre, une planche ou un
+tonneau; les faits sont là qui prouvent que bien des
+gens ont été sauvés par des moyens aussi chétifs.
+Un navire peut être en vue, se diriger vers la scène
+du désastre, et le bon nageur peut l'atteindre, ou se
+soutenir sur les flots jusqu'à son arrivée, tandis
+que les malheureux qui ne savaient pas nager sont
+tombés au fond de la mer.</p>
+
+<p>Vous savez d'ailleurs que ce n'est pas au milieu
+des océans que se perdent la plupart des vaisseaux;
+la tempête est rarement assez forte pour briser un
+navire en pleine mer; il faut pour cela qu'elle ait,
+suivant une expression de matelots, déchargé tous
+ses canons; c'est en général en vue du port ou sur
+le rivage même que les bâtiments sont détruits. Vous
+comprenez combien, en pareil cas, il est précieux
+de savoir nager; il y a tous les ans plusieurs centaines
+d'individus qui périssent à cent mètres d'une
+côte. De semblables catastrophes arrivent dans les
+rivières: un bateau chavire, et les gens qui s'y trouvaient
+sont noyés à quelques brasses de la rive.</p>
+
+<p>Tous ces faits sont connus; ils se passent à la
+face de toute la terre, et l'on se demande comment
+tout le monde ne se tient pas pour averti, et n'apprend
+pas à nager.</p>
+
+<p>On est surpris de ne pas voir les gouvernements
+pousser la jeunesse à acquérir un talent aussi précieux.</p>
+
+<p>Il serait tout au moins facile d'engager ceux qui
+voyagent sur mer à se munir d'un appareil de sauvetage:
+ce serait une précaution à la fois simple et
+peu coûteuse, et qui sauverait tous les ans plusieurs
+milliers de personnes; je puis en donner la preuve.</p>
+
+<p>Les gouvernements prennent le soin tout spécial
+de taxer les voyageurs, en les obligeant à se munir
+d'un papier inutile; mais ils se soucient fort peu,
+quand ils ont votre argent, que vous et votre passeport
+alliez au fond de la mer.</p>
+
+<p>Peu importe, jeune lecteur; que ce soit oui ou non
+le désir de ceux qui vous gouvernent, croyez-moi,
+apprenez à nager; commencez dès aujourd'hui, si
+la saison le permet, et ne manquez pas un seul jour
+de vous y exercer, tant que le froid n'y mettra pas
+obstacle. Soyez bon nageur avant d'arriver à l'âge
+où vous n'aurez plus de loisirs, où tous vos instants
+seront consacrés aux exigences de la vie, aux devoirs
+d'une profession, à tous ceux qui remplissent
+la carrière de l'homme; vous courez d'ailleurs le
+risque d'être noyé, bien avant l'époque où poussera
+votre moustache.</p>
+
+<p>Quant à moi, j'ai failli bien souvent être victime
+de ma passion pour la mer; les ondes que j'aimais
+tant semblaient désireuses de m'engloutir; et je
+les aurais accusées d'ingratitude, si je n'avais su
+que les vagues ne raisonnent pas, et sont dépourvues
+de responsabilité.</p>
+
+<p>Quelques semaines s'étaient écoulées depuis mon
+plongeon dans l'étang, et j'apprenais à nager depuis
+plusieurs jours, lorsque je fus sur le point
+de terminer, par une catastrophe, mes exercices
+aquatiques.</p>
+
+<p>Ce n'est pas dans la pièce d'eau où s'ébattaient
+les cygnes qu'arriva cette aventure; car il n'était
+pas permis de se baigner dans l'intérieur du parc;
+mais lorsqu'on vit au bord de la mer on n'a pas
+besoin d'un étang pour s'ébattre dans l'eau; et
+c'est au sein des vagues que j'appris à nager.</p>
+
+<p>La baie où les habitants de notre village avaient
+coutume de se baigner n'était pas précisément l'endroit
+qu'ils auraient dû choisir; non pas que la grève
+n'y fût belle, avec son sable jaune et ses coquilles
+blanches; mais on rencontrait sous le flot limpide
+un courant dont il était dangereux d'approcher, à
+moins d'être un excellent et vigoureux nageur.</p>
+
+<p>Quelqu'un s'était noyé par l'effet de ce courant;
+toutefois, il y avait si longtemps, que le fait était
+passé à l'état de légende; et si, plus récemment,
+deux ou trois baigneurs avaient été entraînés vers
+la haute mer, ils avaient été sauvés par les bateaux
+qu'on avait envoyés à leur secours.</p>
+
+<p>Les anciens du village, c'est-à-dire ceux dont l'opinion
+avait le plus d'importance, n'aimaient pas
+qu'on racontât ces accidents, et haussaient les
+épaules quand on en parlait devant eux. Je me rappelle
+avoir été frappé de leur réserve à cet égard;
+quelques-uns allaient même jusqu'à nier l'existence
+du courant, tandis que les autres se contentaient
+d'affirmer qu'il était inoffensif. J'avais remarqué
+néanmoins qu'ils ne permettaient pas à leurs enfants
+de se baigner à cet endroit.</p>
+
+<p>Ce ne fut que plus tard, lorsqu'après quarante
+années d'aventures, je revins au lieu de ma naissance,
+que je devinai le motif de la réserve de mes
+concitoyens. Notre village est, comme vous savez,
+l'un des points de la côte où l'on prend des bains
+de mer, et il doit une partie de sa prospérité aux
+baigneurs qui viennent successivement y passer
+quelques semaines. On conçoit dès lors que si la
+baie avait une mauvaise réputation, on n'aurait plus
+personne, et il faudrait renoncer au bénéfice que
+nous procurent les bains. C'est pourquoi les sages
+de la commune vous estiment d'autant plus que
+vous parlez moins de leur courant.</p>
+
+<p>Toujours est-il qu'en dépit des négations de nos
+prudents villageois, il m'arriva de me noyer dans
+la baie.</p>
+
+<p>«Pas tout à fait, direz-vous, puisque vous n'êtes
+pas mort.» Je n'en sais rien; la chose est fort douteuse.
+Je n'avais plus ni le sentiment de la vie, ni
+celui de la douleur: on m'eût coupé en mille morceaux
+que je ne l'aurais pas senti; et je ne serais
+plus de ce monde, à dater de cette époque, si quelqu'un
+ne s'en était pas mêlé, un beau jeune homme
+du village, un batelier qui s'appelait Henry Blou,
+et qui m'a rendu à l'existence.</p>
+
+<p>L'accident par lui-même n'a rien d'extraordinaire,
+et, si je le raconte, c'est pour vous montrer
+comment je fis connaissance avec ce brave Henry,
+dont les habitudes et l'exemple devaient tant influer
+sur mon avenir.</p>
+
+<p>Je m'étais rendu sur la plage avec l'intention de
+me baigner, comme je le faisais tous les jours, et,
+soit méprise, soit envie d'explorer un nouveau coin
+de la baie, je me dirigeai précisément vers l'un des
+endroits les plus mauvais du courant. À peine étais-je
+dans l'eau qu'il me saisit et m'emporta vers la
+pleine mer, à une distance qu'il m'aurait été impossible
+de franchir pour regagner la côte. Soit, en
+outre, que la frayeur paralysât mes forces, car j'avais
+conscience du péril où je me trouvais, soit que
+je fusse vraiment incapable de lutter plus longtemps,
+je cessai mes efforts, et je coulai à fond
+comme une pierre.</p>
+
+<p>Je me souviens confusément d'avoir aperçu un
+bateau près de l'endroit où j'avais cessé de nager:
+un homme était dans ce bateau, puis tout a disparu;
+un bruit semblable aux roulements du tonnerre
+emplissait mes oreilles, et ma connaissance s'éteignit
+tout à coup, ainsi que la flamme d'une bougie
+qu'on a soufflée.</p>
+
+<p>Je ne sais plus ce qui arriva jusqu'au moment où
+je me sentis revivre. Lorsque j'ouvris les yeux,
+un jeune nomme était penché au-dessus de moi; il
+me frictionna tout le corps, me pétrit le ventre, me
+souffla dans la bouche, exécuta diverses man&oelig;uvres
+plus singulières les unes que les autres, et me chatouilla
+les narines avec les barbes d'une plume.</p>
+
+<p>C'était Henry Blou qui me rappelait à la vie. Dès
+qu'il m'eut sauvé, il me prit dans ses bras et me
+porta chez ma mère, qui devint presque folle en me
+recevant ainsi. On me versa un peu de vin dans la
+gorge, on m'enveloppa de couvertures, on m'entoura
+de briques chaudes, de bouteilles d'eau bouillante;
+on me fit respirer du vinaigre et des sels;
+bref, on m'entoura des soins les plus minutieux
+et les plus tendres.</p>
+
+<p>Au bout de vingt-quatre heures, j'étais sur pied,
+tout aussi vif, tout aussi bien portant que jamais;
+et cette leçon, qui aurait dû servir à me mettre en
+garde contre mon élément favori, fut entièrement
+perdue, comme vous le montrera la suite de cette
+histoire.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch4" id="ch4"></a>CHAPITRE IV.</h2>
+
+<p class="d">En mer.
+</p>
+
+<p>Bien loin de me guérir de mes goûts nautiques,
+le péril auquel je venais d'échapper ne fit qu'augmenter
+la passion que j'avais toujours eue pour
+la mer.</p>
+
+<p>Ma reconnaissance pour le jeune homme qui m'avait
+sauvé devint bientôt une affection profonde.
+Henry n'était pas seulement courageux, mais aussi
+bon qu'il était brave; et je n'ai pas besoin de vous
+dire que je l'aimais de tout mon c&oelig;ur. Du reste, il
+semblait bien me le rendre; car il agissait à mon
+égard comme si les rôles avaient été changés, et que
+ce fût moi qui l'eusse arraché à la mort. Que de
+peines il se donna pour me rendre bon nageur, et
+pour m'enseigner à faire usage d'une rame! si
+bien qu'en très-peu de temps j'appris à m'en servir,
+et que je ramais beaucoup mieux que pas un enfant
+de mon âge. Mes progrès furent si rapides que bientôt
+je pus manier les deux rames, et faire avancer
+ma barque sans le secours de personne. J'étais fier
+de ce haut fait; et jugez de mon orgueil lorsque,
+honoré de la confiance du maître, j'allais prendre
+son bateau dans une petite anse où il était amarré,
+afin de le conduire à quelque point de la côte, où
+Henry m'attendait. Il arriva bien qu'en passant
+près du rivage ou d'un sloop immobile, j'entendais
+certaines voix ironiques se récrier sur ma présomption
+apparente: «Un beau gaillard pour manier une
+paire de rames! Ohé! vous autres, regardez-moi ce
+bambin qui tette encore sa mère, et qui se mêle de
+conduire un bateau!» Et les rires se joignaient
+aux railleries. Que me faisaient ces insultes? Au lieu
+de me mortifier, elles doublaient mon ardeur, et je
+montrais qu'en dépit de ma petitesse, je pouvais
+conduire ma barque, non-seulement dans la direction
+voulue, mais encore aussi vite que la plupart
+de ceux qui avaient deux fois ma taille.</p>
+
+<p>Au bout de quelque temps, personne, excepté les
+étrangers, ne pensa plus à se moquer de mon audace;
+chacun dans le village connaissait mon adresse,
+et, malgré mon peu d'années, on me parlait avec
+respect. Quelquefois ils m'appelaient en riant le petit
+marin ou le jeune matelot; mais c'était avec bienveillance,
+et ils finirent par me baptiser du nom de
+petit Loup de mer, qui prévalut sur tous les autres.</p>
+
+<p>Ma famille avait d'ailleurs l'intention de me faire
+entrer dans la marine: je devais accompagner mon
+père dans son prochain voyage, et, toujours habillé
+en matelot, mon costume était irréprochable; vareuse
+de drap bleu, large pantalon du même, cravate
+de soie noire et collet rabattu. C'était sans doute
+à la manière dont je portais cet uniforme que j'avais
+dû mon dernier sobriquet. J'aimais ce nom de
+petit Loup de mer, qui flattait mon amour-propre;
+il me plaisait d'autant plus que c'était Henry Blou
+qui me l'avait donné le premier.</p>
+
+<p>À cette époque, Henry Blou commençait à prospérer:
+il avait deux embarcations dont il était propriétaire.
+La plus grande, qu'il appelait sa yole<a id="FNanchor_4" name="FNanchor_4"></a><a href="#Footnote_4" class="fnanchor">4</a>, lui
+servait lorsqu'il avait trois ou quatre personnes à
+conduire. Il venait d'acheter l'autre, qui était beaucoup
+plus petite, et ne la prenait que lorsqu'il n'avait
+qu'un passager. Dans la saison des bains, où il
+y a chaque jour des parties de plaisir, la yole était
+continuellement en réquisition, et le petit canot
+restait dans la crique où il était amarré. J'avais
+alors la permission d'en user librement, et de le
+man&oelig;uvrer tout seul, ou d'emmener un camarade
+si la chose me plaisait. Je ne manquais pas d'en profiter,
+ainsi que vous le pensez bien. Dès que je sortais
+de l'école, je me rendais à l'endroit où se trouvait
+le petit canot, et je me promenais dans le port,
+que je parcourais dans tous les sens. Il était rare
+que je n'eusse pas un compagnon; la plupart de
+mes camarades partageaient mes goûts maritimes,
+et plus d'un parmi eux m'enviait le privilége d'être
+le maître d'un bateau.</p>
+
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_4" id="Footnote_4"></a>
+<a href="#FNanchor_4">
+<span class="label">[4]</span></a> Embarcation légère, allant à la voile et avec des avirons, et
+qui dans la marine de l'État sert généralement aux officiers supérieurs.
+</p></div>
+<p>Nous étions néanmoins assez sages pour ne sortir
+que lorsque la mer était calme; Henry me l'avait
+bien recommandé; nos excursions d'ailleurs ne
+s'étendaient pas au dehors de la baie, et je poussais
+même la prudence jusqu'à ne pas m'éloigner
+de la côte, de peur que notre esquif ne fût saisi
+par un coup de vent qui l'aurait mis en danger.</p>
+
+<p>Cependant, à mesure que j'acquérais plus d'habitude,
+je devenais moins timide. Je me sentais
+chaque jour plus à l'aise; et, voguant en pleine
+eau, j'allai sans y penser à plus d'un mille du rivage.
+Henry m'aperçut, et me répéta sur tous les
+tons qu'il fallait être prudent. J'écoutai ses paroles
+avec la ferme intention de lui obéir; mais j'eus le
+malheur de l'entendre, quelques instants après,
+dire à quelqu'un:</p>
+
+<p>«Un brave enfant! n'est-ce pas, Bob? Il est sorti
+de la bonne souche, et sera un fameux marin, s'il
+vit assez pour cela.»</p>
+
+<p>Cette remarque me fit penser que mon audace
+n'avait pas déplu à mon patron, et sa recommandation
+de ne pas quitter le rivage n'eut plus d'effet
+sur moi.</p>
+
+<p>Je ne tardai pas à lui désobéir, et vous allez voir
+que cela faillit me coûter la vie.</p>
+
+<p>Mais laissez-moi vous parler du malheur qui, à
+cette époque, vint changer mon existence.</p>
+
+<p>Je vous ai dit que mon père était patron d'un
+vaisseau marchand qui faisait le commerce avec
+les îles d'Amérique. Il était si peu à la maison que
+c'est tout au plus si je me le rappelle; je ne me souviens
+que de l'ensemble de son visage: une belle et
+et bonne figure, au teint bronzé par la tempête,
+mais pleine de franchise et d'enjouement.</p>
+
+<p>Ma mère avait sans doute pour lui une affection
+bien vive, puisqu'à dater du jour où elle apprit sa
+mort, elle ne cessa de décliner, et mourut quelques
+semaines après, tout heureuse d'aller rejoindre son
+mari dans l'autre monde.</p>
+
+<p>J'étais donc orphelin, sans fortune, sans asile.
+Mon père, en se donnant beaucoup de peine, gagnait
+bien juste de quoi subvenir aux dépenses de la
+famille, et, malgré son rude travail, ne laissait pas la
+moindre épargne. Que serait devenue ma mère? Combien
+de fois, au milieu des regrets que je donnais à
+sa mémoire, n'ai-je pas remercié la Providence de
+l'avoir rappelée de cette terre, où elle n'avait plus
+qu'à souffrir! Il fallait tant d'années avant que je
+pusse lui être utile et pourvoir à ses besoins!</p>
+
+<p>Mais pour moi, qui restais seul et pauvre, la mort
+de mon père devait avoir les plus sérieuses conséquences.
+Je trouvai bien un gîte; hélas! qu'il était
+différent de l'intérieur auquel on m'avait habitué!
+Il fallut aller chez mon oncle. C'était le frère de ma
+mère, et cependant il n'avait rien des sentiments de sa
+s&oelig;ur. D'un caractère morose, il était brutal, grossier
+dans ses habitudes, et me traita comme le dernier
+de ses domestiques, dont je partageai le travail.</p>
+
+<p>Malgré mon âge et le besoin que j'avais de m'instruire,
+on ne m'envoya plus à l'école. Mon oncle
+était cultivateur, et me trouva bientôt de la besogne;
+tant et si bien qu'à soigner les moutons, à
+conduire les chevaux, à courir après les cochons
+et les vaches, à faire mille autres choses de cette
+espèce, j'étais occupé depuis le lever du soleil jusqu'à
+la fin du jour. Par bonheur, on se reposait le
+dimanche: non pas que mon oncle fût religieux le
+moins du monde, mais personne dans la paroisse
+ne travaillait le jour du sabbat; c'était la coutume,
+et il fallait bien se soumettre à la loi générale;
+sans cela, on aurait travaillé le dimanche à
+la ferme, tout comme à l'ordinaire.</p>
+
+<p>Mon oncle, ayant fort peu de religion, ne m'envoyait
+pas à l'église, et j'étais libre d'employer le
+jour du Seigneur suivant mon bon plaisir. Vous
+pensez bien que je ne m'amusais pas à rester dans
+les champs; la mer, qui s'étendait à l'horizon, avait
+bien plus d'attrait pour moi que les nids d'oiseaux,
+les haies et les fossés; et dès que je pouvais m'échapper,
+j'allais rejoindre Henry Blou. Il m'emmenait
+dans sa yole, ou je m'emparais du petit canot,
+dont les rames étaient disposées pour moi.</p>
+
+<p>Ma mère avait eu soin de m'apprendre qu'il était
+mal de passer le jour du Seigneur dans la dissipation;
+mais l'exemple que j'avais chez mon oncle
+changea bientôt mes idées sur cette matière, et j'en
+vins à trouver que la dimanche ne différait des autres
+jours que par le plaisir dont il était rempli.</p>
+
+<p>Toutefois, l'un de ces dimanches fut loin d'être
+agréable; je ne crois pas même avoir passé dans
+toute ma vie une journée aussi pénible, et où la
+mort m'ait approché de plus près.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch5" id="ch5"></a>CHAPITRE V.</h2>
+
+<p class="d">Le récif.
+</p>
+
+<p>Nous étions au mois de mai, c'était un dimanche;
+l'un des plus beaux dont j'aie gardé le souvenir.
+Le soleil brillait partout, et les oiseaux remplissaient
+l'air de leurs chansons joyeuses. Le doux tirelire de
+l'alouette se mêlait à la voix plus sonore de la grive
+et du merle, et le coucou, volant sans cesse d'un
+buisson à l'autre, faisait retentir les champs de
+son cri d'appel, fréquemment répété. Un doux parfum
+d'amande s'échappait de l'aubépine, et la brise
+était juste assez forte pour l'entraîner dans l'air.
+Avec ses haies fleuries, ses champs de blé verdoyants,
+ses prés émaillés d'orchis et de boutons
+d'or, ses nids d'oiseaux, ses bruits joyeux, la campagne
+aurait été bien attrayante pour la plupart des
+petits garçons de mon âge; mais la plaine liquide,
+où le ciel bleu se réfléchissait comme dans un vaste
+miroir, et dont le soleil faisait étinceler la surface
+était pour moi bien autrement séduisante; ses vagues
+me paraissaient plus belles que les sillons où
+la brise courbait la pointe des blés, son murmure
+charmait plus mon oreille que les chants de la grive
+ou de l'alouette, et je préférais son odeur particulière
+au parfum des violettes et des roses.</p>
+
+<p>C'est pourquoi lorsque, ayant quitté ma chambre,
+je jetai les yeux sur cette mer étincelante, je
+n'aspirai plus qu'à me poser sur ses ondes et à
+voguer sur ses flots. Pour satisfaire ce désir, dont
+je ne saurais vous exprimer la force, je n'attendis
+pas même que l'on eût déjeuné; je pris en cachette
+un morceau de pain, et je sortis en toute
+hâte pour me diriger vers la grève.</p>
+
+<p>J'eus cependant assez d'empire sur moi-même
+pour ne quitter la ferme qu'à la dérobée; j'avais
+pour qu'on ne m'empêchât de réaliser mes v&oelig;ux:
+mon oncle pouvait me rappeler, m'ordonner quelque
+chose, ne pas vouloir que je m'éloignasse de
+la maison; car s'il me permettait le dimanche de
+courir dans les champs, il ne voulait pas que je
+me promenasse en bateau, et me l'avait défendu
+de la manière la plus positive.</p>
+
+<p>Il en résulta qu'au lieu de suivre l'avenue et
+d'aller par la grande route, je pris un sentier qui
+me conduisit au rivage en faisant un détour.</p>
+
+<p>Je ne rencontrai personne de connaissance, et
+j'arrivai sur la grève sans avoir été vu par aucun
+de ceux que mes démarches pouvaient intéresser.</p>
+
+<p>En arrivant à l'endroit où les bateaux d'Henry
+étaient toujours amarrés, je vis tout de suite que
+la yole était prise; mais il restait le petit canot qui
+était à mon service. C'était ce que je désirais; car
+précisément, ce jour-là, j'avais formé le dessein de
+faire une grande excursion.</p>
+
+<p>J'entrai dans l'esquif; probablement on ne l'avait
+pas employé depuis quelques jours, car il y avait
+au fond une assez grande quantité d'eau; mais je
+trouvai par bonheur un vieux poêlon qui servait
+d'écope à Henry, et après avoir travaillé pendant
+huit ou dix minutes, mon batelet me parut suffisamment
+asséché pour ce que j'en voulais faire.
+Les rames étaient sous un hangar attenant à la
+maison d'Henry Blou, située à peu de distance;
+j'allai les prendre, comme je faisais toujours, sans
+avoir besoin d'en demander la permission, que j'avais
+une fois pour toutes.</p>
+
+<p>Revenu à mon batelet, je plaçai mes rames, je
+m'installai sur mon banc, et je fis en sorte de m'éloigner
+du rivage. L'esquif répondit à mon premier
+effort et glissa vivement à la surface de l'eau,
+dont il fendit les ondes avec autant d'aisance que
+l'aurait fait un poisson. Jamais mon c&oelig;ur n'avait
+battu plus légèrement dans ma poitrine; la mer
+n'était pas seulement brillante et bleue, mais aussi
+paisible qu'un lac; à peine si elle offrait une ride, et
+sa transparence était si merveilleuse que je voyais
+les poissons batifoler à plusieurs brasses<a id="FNanchor_5" name="FNanchor_5"></a><a href="#Footnote_5" class="fnanchor">5</a> de profondeur.</p>
+
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_5" id="Footnote_5"></a>
+<a href="#FNanchor_5">
+<span class="label">[5]</span></a> La brasse est une ancienne mesure calculée d'après la longueur
+des bras d'un homme; elle n'est plus en usage que dans la
+marine, où l'on s'en sert pour indiquer la profondeur des eaux,
+les divisions de la ligne de sonde, la longueur des câbles, etc.
+Elle vaut, en France, un mètre soixante-deux centimètres; dans
+les autres pays elle est un peu plus longue. (<i>Note du traduct.</i>)
+</p></div>
+<p>Le fond de la mer est, dans notre baie, d'un blanc
+pur, avec des reflets argentés, sur lequel se détachent
+les objets les plus minces, et je distinguais
+parfaitement de petits crabes, à peine aussi larges
+qu'une pièce d'or, qui se poursuivaient les uns
+les autres, ou qui couraient sur le sable, afin d'y
+trouver les menues créatures dont ils voulaient
+déjeuner. Puis c'étaient de larges plies, de grands
+turbots, des masses de petits harengs, des maquereaux
+à la robe bleue et changeante, et d'énormes
+congres de la taille du boa, qui tous étaient en
+quête de leurs proies respectives.</p>
+
+<p>Il est rare que sur nos côtes la mer soit aussi
+calme; et cette belle journée paraissait faite pour
+moi; car, ayant l'intention, comme je l'ai dit plus
+haut, de faire une assez grande course, je ne pouvais
+espérer un temps plus favorable.</p>
+
+<p>«À quel endroit vouliez-vous donc aller?» me demandez-vous.
+C'est justement ce que je vais vous
+dire.</p>
+
+<p>À peu près à trois milles<a id="FNanchor_6" name="FNanchor_6"></a><a href="#Footnote_6" class="fnanchor">6</a> de la côte, où, s'apercevant
+du rivage, se trouvait une île excessivement
+curieuse. Quand je dis une île, ce n'était pas
+même un îlot; mais un amas de rochers d'une
+étendue fort restreinte, et qui dépassaient à peine
+la surface de la mer; encore fallait-il que la marée
+fût basse; car autrement les vagues en couvraient
+le point le plus élevé. On n'apercevait alors
+qu'une perche se dressant au-dessus de l'eau à
+une faible hauteur, et que surmontait une espèce
+de boule, ou plutôt de masse oblongue dont je ne
+m'expliquais pas la forme. Cette perche avait été
+plantée là pour désigner l'écueil aux petits navires
+qui fréquentaient nos parages, et qui sans cela
+auraient pu se briser sur le récif.</p>
+
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_6" id="Footnote_6"></a>
+<a href="#FNanchor_6">
+<span class="label">[6]</span></a> Le mille anglais a seize cent neuf mètres.
+</p></div>
+<p>Lorsque la mer était basse, l'îlot était découvert;
+il paraissait en général d'un beau noir; mais parfois
+il était blanc comme s'il eût été revêtu d'un épais
+manteau de neige. Cette singulière métamorphose
+n'avait pour moi rien d'incompréhensible; je n'ignorais
+pas que ce manteau blanc, dont la roche
+se parait à divers intervalles, n'était ni plus ni
+moins qu'une bande nombreuse d'oiseaux de mer
+qui s'abattaient sur l'écueil, soit pour y prendre
+le repos dont ils avaient besoin, soit pour y chercher
+les petits poissons et les crustacés que le reflux
+déposait sur le roc.</p>
+
+<p>Depuis longtemps ces rochers étaient pour moi
+l'objet d'un extrême intérêt; leur éloignement du
+rivage, leur situation isolée préoccupaient mon
+esprit; mais ce qui surtout à mes yeux leur donnait
+tant de prestige, c'étaient ces oiseaux blancs qui
+s'y pressaient en si grand nombre. Nulle part, aux
+environs, leur foule n'était si grande. Il fallait que
+cet écueil fût leur endroit favori, puisqu'à la marée
+descendante je les voyais accourir de tous les
+points de l'horizon, planer autour de la perche,
+et descendre, et se poser les uns auprès des autres
+jusqu'à ce que le rocher noir disparût sous la
+masse qu'ils offraient à mes regards.</p>
+
+<p>Je savais que ces oiseaux étaient des mouettes;
+mais elles paraissaient être de différentes espèces; il
+y en avait de beaucoup plus grandes les unes que
+les autres; et quelquefois il se mêlait à ces mouettes
+des oiseaux d'un autre genre, tels que des
+grèbes et des sternes, ou grandes hirondelles de
+mer. Du moins je le supposais, car du rivage, il
+était difficile de déterminer à quelle espèce ils pouvaient
+appartenir. À cette distance, les plus grands
+d'entre eux paraissaient à peine excéder la taille
+d'un moineau, et s'ils avaient été seuls, ou s'ils
+ne s'étaient pas envolés, personne, en se promenant
+sur la côte, n'aurait remarqué leur présence.</p>
+
+<p>Ces oiseaux prêtaient donc pour moi un intérêt
+puissant aux rochers qui leur servaient de rendez-vous.
+J'ai toujours eu, dès ma plus tendre jeunesse,
+un penchant très-marqué pour l'histoire naturelle;
+c'est un goût qui est partagé par la plupart
+des enfants. Il peut exister des sciences plus importantes,
+plus utiles au genre humain<a id="FNanchor_7" name="FNanchor_7"></a><a href="#Footnote_7" class="fnanchor">7</a> que
+l'étude de la nature, il n'y en a pas de plus séduisante
+pour la jeunesse et qui réponde mieux à son
+activité physique et morale.</p>
+
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_7" id="Footnote_7"></a>
+<a href="#FNanchor_7">
+<span class="label">[7]</span></a> Beaucoup d'utilitaires ont l'habitude de considérer l'histoire
+naturelle comme une science d'agrément, propre à satisfaire une
+curiosité qui n'a rien de répréhensible, mais qui ne peut conduire
+à aucun résultat. Pourtant, si l'on y réfléchit, on voit
+que cette prétendue science de luxe embrasse tout ce qui nous
+alimente, nous désaltère et nous abrite; tout ce qui forme nos
+vêtements et nos parures, la matière de nos armes, de nos ustensiles,
+de nos instruments, de nos meubles, tout enfin jusqu'aux
+mystères de la vie, et l'on ne dit plus: «à quoi bon?» lorsqu'il
+s'agit d'étudier un métal, une plante ou un insecte.
+(<i>Note du traducteur.</i>)
+</p></div>
+<p>L'amour des oiseaux d'une part, la curiosité de
+l'autre, m'inspiraient le plus vif désir d'aller visiter
+l'îlot. Mes regards ne se tournaient jamais dans
+cette direction (et mes yeux n'y manquaient pas
+dès que j'arrivais sur la grève) sans en avoir un
+désir plus vif. Je savais par c&oelig;ur la forme des
+rochers que la mer découvrait en se retirant, et
+j'aurais pu en dessiner le profil sans avoir le modèle
+sous les yeux. Leur sommet découvrait une
+ligne courbe, s'affaissant de chaque côté d'une
+façon particulière; on aurait dit que c'était une
+énorme baleine, gisant à la surface de l'eau, et
+conservant au milieu de son échine le harpon qui
+l'avait fait échouer.</p>
+
+<p>Cette perche ne m'attirait pas moins que le reste;
+j'avais besoin de la toucher, de savoir de quoi elle
+était faite, et quelle pouvait être sa dimension, car
+du rivage elle ne paraissait pas beaucoup plus haute
+qu'une vergue. Je voulais voir cette espèce de boisseau
+qui en couronnait la pointe, et apprendre
+comment cette perche était fixée dans le roc. Il
+fallait que sa base y fût solidement attachée pour
+résister aux vagues; plus d'une fois pendant la
+tempête, j'avais vu l'écume des flots atteindre une
+si grande élévation qu'on n'apercevait rien du récif,
+pas même l'espèce de boule qui surmontait la perche;
+et pourtant celle-ci restait debout et se revoyait
+après l'orage.</p>
+
+<p>Avec quelle impatience j'appelais l'instant où je
+pourrais visiter mon flot; mais l'occasion ne s'en
+présentait jamais. C'était trop loin; je n'osais pas y
+aller seul, et personne ne m'avait offert de m'y accompagner.
+Henry Blou ne demandait pas mieux
+que de m'y conduire, mais il n'y pensait pas; il
+était si loin de comprendre l'intérêt que ce récif
+avait pour moi! Cependant il lui était facile de combler
+mon désir: il lui arrivait souvent de passer
+auprès de ce récif; il y avait abordé plus d'une fois
+sans aucun doute; peut-être avait-il amarré son
+bateau à la perche, afin de tirer des mouettes, ou
+de pêcher aux abords de recueil; mais c'était sans
+moi qu'il avait fait ces excursions, et je ne comptais
+plus sur lui pour satisfaire mon ardente curiosité.
+D'ailleurs à présent je ne pouvais sortir que
+le dimanche, et ce jour-là mon ami avait trop de
+monde à promener pour qu'il pût s'occuper de moi.</p>
+
+<p>J'étais las d'espérer vainement une occasion; je
+résolus de ne plus attendre. Je m'y étais décidé le
+matin même, et j'étais parti avec la ferme intention
+d'aller tout seul visiter le récif. Tel était mon but
+lorsque, détachant le petit canot, je pris mes rames
+et le fis nager rapidement sur l'eau brillante et bleue.</p>
+
+<div class="illu">
+<img src="images/046.png" alt="[Illustration]">
+<p class="legende">Je pris mes rames et je me dirigeai vers le récif.</p>
+</div>
+
+
+
+<h2><a name="ch6" id="ch6"></a>CHAPITRE VI.</h2>
+
+<p class="d">Les mouettes.
+</p>
+
+<p>L'entreprise, par elle-même, n'avait rien d'extraordinaire;
+mais elle était audacieuse pour un enfant
+de mon âge. Il s'agissait de franchir un espace de
+trois milles, et de le faire en eau profonde, à une
+distance où le rivage était presque perdu de vue.
+Je n'avais jamais été si loin; c'était à peine si j'avais
+fait un mille en dehors de la baie, à un endroit où
+les eaux étaient basses. J'étais bien allé avec Henry
+dans tous les environs, mais je ne dirigeais pas le
+bateau; et confiant dans l'habileté du maître, je
+n'avais pas eu le moindre sujet d'inquiétude. À
+présent que je me trouvais seul, la chose était différente;
+tout dépendait de moi-même, et en cas
+de péril je n'avais personne pour me donner des
+conseils et me prêter assistance.</p>
+
+<p>À vrai dire, je n'étais pas à un mille de la grève
+que mon expédition m'apparut sous un jour moins
+favorable, et il aurait fallu bien peu de chose pour
+me faire virer de bord; mais il me vint à l'esprit
+qu'on avait pu me voir du rivage, que certains de
+mes camarades, jaloux de mes prouesses nautiques,
+avaient dû remarquer que je me dirigeais vers l'îlot,
+qu'ils devineraient aisément pour quel motif j'étais
+revenu sans avoir atteint mon but, et qu'ils m'accuseraient
+de poltronnerie. Bref, sous l'influence de
+cette pensée, jointe au désir que j'avais de réaliser
+mon rêve, je repris courage et poursuivis ma route.</p>
+
+<p>Lorsque je ne fus plus qu'à environ huit cents
+mètres de l'écueil, je me reposai sur mes rames et
+je jetai les yeux derrière moi, car c'était dans cette
+direction que se trouvait mon récif. La marée était
+basse et les rochers entièrement hors de l'eau;
+toutefois la pierre avait complétement disparu sous
+la quantité de mouettes dont elle était couverte.
+On aurait dit qu'une troupe de cygnes ou d'oies
+s'était abattue sur l'écueil; mais je ne pouvais pas
+m'y tromper: un grand nombre de ces oiseaux
+tournaient dans l'air au-dessus du récif, allaient
+se reposer pour reprendre bientôt leur vol, et
+malgré la distance, j'entendais distinctement leurs
+cris désagréables.</p>
+
+<p>Je repris ma course, plus désireux que jamais d'atteindre
+l'île rocailleuse, et d'examiner ces oiseaux.
+La plupart était en mouvement, et je ne devinais
+pas le motif de leur agitation. Afin qu'ils me permissent
+de les approcher de plus près, j'eus soin de faire
+le moins de bruit possible et de plonger mes rames
+dans l'eau avec autant de précaution qu'un chat,
+guettant une souris, pose les pattes sur le plancher.</p>
+
+<p>Après avoir fait de la sorte environ six cents mètres,
+je m'arrêtai une seconde fois et retournai de
+nouveau la tête. Les oiseaux ne paraissaient point
+alarmés. Je savais que les mouettes sont pourtant
+assez farouches; mais elles connaissent parfaitement
+la portée d'une arme de chasse, et ne quittent l'endroit
+où elles sont posées qu'au moment où le plomb
+du chasseur peut arriver jusqu'à elles. Ensuite les
+miennes voyaient fort bien que je n'avais pas de fusil
+et qu'elles n'avaient rien à craindre. Ainsi que
+les pies et les corbeaux, elles distinguent à merveille
+un bâton d'une arme à feu, dont l'emploi
+meurtrier leur est parfaitement connu.</p>
+
+<p>Je les regardai pendant longtemps, sans me lasser
+du spectacle qu'elles m'offraient; et s'il m'avait
+fallu repartir immédiatement pour la côte, je me
+serais cru suffisamment récompensé de la peine
+que j'avais prise.</p>
+
+<p>Comme je l'ai dit dans une des pages précédentes,
+il y avait parmi cette bande ailée des oiseaux de plusieurs
+genres. Tous ceux qui étaient groupés sur les
+pierres étaient bien des mouettes, mais de deux espèces
+différentes: les unes avaient la tête noire et
+les ailes grises, tandis que les autres étaient presque
+entièrement d'un blanc pur; leur taille différait
+ainsi que leur couleur, mais rien ne surpassait la
+propreté de leur plumage, et leurs pattes, d'un beau
+rouge, avaient l'éclat du corail. Elles étaient occupées,
+bien que de diverses façons; quelques-unes
+cherchaient évidemment leur nourriture composée
+du fretin des crabes, des crevettes, des homards et
+d'autres animaux curieux que la mer avait laissés à
+nu en se retirant. Beaucoup d'autres se contentaient
+de lisser leurs plumes blanches qui semblaient
+faire leur orgueil.</p>
+
+<p>Cependant, malgré le bonheur dont ces oiseaux
+paraissaient jouir, ils n'étaient pas plus que les
+autres créatures exempts de mauvaises passions
+et de soucis. Plus d'une querelle terrible s'éleva
+parmi eux pendant que je les contemplais; était-ce
+par jalousie ou pour se disputer un poisson? c'est
+ce que je ne saurais dire.</p>
+
+<p>Mais qu'il était amusant de regarder ceux qui
+péchaient, de les voir se lancer d'une hauteur de
+plus de cent mètres, disparaître presque sans bruit
+au milieu des flots et surgir un instant après,
+ayant dans le bec une proie brillante.</p>
+
+<p>De tous les mouvements que font les oiseaux, je
+ne crois pas qu'il y eu ait de plus intéressants à voir
+que ceux de la mouette pêcheuse en train de chercher
+pâture. Le milan lui-même n'est pas plus gracieux
+dans son vol. Les brusques détours de l'oiseau
+marin, la pause momentanée qu'il fait dans l'air
+pour s'assurer de sa proie, l'écume des flots qui
+l'environne, cet éclair qui disparaît au sein des vagues,
+et le retour subit de l'oiseau blanc à la surface
+de l'eau transparente et bleue, sont d'une beauté
+incomparable. Jamais l'homme, dans ses heures
+d'invention les plus heureuses, ne produira de
+spectacle plus agréable à contempler.</p>
+
+<p>Après avoir regardé les mouettes, et déjà très-satisfait
+du résultat de mon excursion, je repris
+mes rames afin d'atteindre mon but et de réaliser
+mon rêve en abordant au récif.</p>
+
+<p>Lorsque je fus près de la rive, les oiseaux s'envolèrent;
+mais sans paraître me redouter, car ils restèrent
+au-dessus de ma tête, où ils décrivirent leurs
+évolutions aériennes à une si faible distance que
+j'aurais presque pu les frapper avec mes rames.</p>
+
+<p>L'un d'eux, qui me semblait être le plus gros de
+la bande, avait été, pendant tout le temps, au sommet
+de la perche qui surmontait le récif et qui servait
+de signal. Peut-être m'avait-il paru plus grand
+parce qu'il était plus en vue; mais j'observai qu'avant
+le départ de ses camarades, il s'était envolé
+en jetant un cri perçant comme pour ordonner
+aux autres de suivre son exemple. Il servait apparemment
+de vigie ou de chef à toute la bande.
+J'avais déjà vu pratiquer cette tactique par les corneilles,
+lorsqu'elles sont en train de piller un
+champ de fèves ou de pommes de terre.</p>
+
+<p>Le départ des oiseaux m'attrista et je me sentis
+découragé. Cet effet, du reste, n'avait rien que de
+naturel; tout s'était assombri autour de moi: à la
+la place du troupeau blanc dont mes yeux étaient
+remplis je ne trouvais plus qu'un récif désolé,
+couvert de galets énormes, ou plutôt de quartiers
+de roche, aussi bruns que si on les avait enduits
+de goudron. Un nuage avait obscurci le soleil, la
+brise s'était levée tout à coup, et la mer, jusqu'alors
+si transparente et si calme, était devenue grisâtre
+par l'action pressée des flots.</p>
+
+<p>Mais j'étais là pour explorer l'écueil; et malgré
+son aspect effrayant, je ramai jusqu'à ce que la
+quille de mon batelet grinçât sur le rocher.</p>
+
+<p>Une anse en miniature s'était offerte à mes yeux,
+j'y conduisis mon canot; puis sautant sur le récif,
+je me dirigeai vers la perche qui attirait mes regards
+depuis tant d'années, et que j'avais un si vif
+désir de connaître plus intimement.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch7" id="ch7"></a>CHAPITRE VII.</h2>
+
+<p class="d">À la recherche d'un oursin.
+</p>
+
+<p>Je touchai bientôt de mes mains cette perche intéressante,
+et j'éprouvai en ce moment autant d'orgueil
+que si elle eût été le pôle nord, et que j'en eusse fait
+la découverte. Quelle surprise en voyant les dimensions
+de cette pièce de bois? Combien la distance
+m'avait trompé à son égard! Vue du rivage, elle ne
+paraissait pas plus grosse que le manche d'une houe,
+et la protubérance dont elle était couronnée semblait
+à peine égaler une betterave, ou un navet de belle
+taille. Jugez de mon étonnement quand je trouvai
+mon bâton un peu plus gros que ma cuisse, et le
+navet ayant deux fois la grosseur de mon corps.
+Ce n'était ni plus ni moins qu'un baril de la contenance
+de quarante à cinquante litres. Posé à l'extrémité
+de la pièce de bois, qui le traversait dans
+sa longueur, ce petit tonneau était peint en blanc;
+ce que je savais du reste, car je l'avais vu souvent
+briller au soleil, tandis que la perche restait brune.
+Celle-ci avait été sans doute peinte autrefois, mais
+lavée souvent par l'eau de mer, qui dans les tempêtes
+s'élançait jusqu'en haut du baril, la couleur
+en avait disparu peu à peu.</p>
+
+<p>Je ne m'étais pas moins trompé quant à son élévation:
+du rivage elle me paraissait être de la taille
+d'un homme ordinaire, tandis qu'en réalité elle se
+dressait au-dessus de ma tête comme le mat d'un
+sloop, et devait bien avoir sept ou huit mètres de
+hauteur.</p>
+
+<p>L'étendue de mon îlot me surprenait également,
+je le croyais à peine de quelques pieds carrés, là
+il avait au moins un demi-hectare. Presque toute et
+surface en était couverte de galets, depuis la grosseur
+d'un caillou jusqu'à celle d'une futaille; et çà
+et là on y voyait des quartiers de roche engagés dans
+les interstices du rocher fondamental. Toutes ces
+pierres, quel que fût leur volume, étaient revêtues
+d'une substance noirâtre et gluante, et supportaient,
+en divers endroits, un lit d'herbes marines de différentes
+espèces. Quelques-unes de ces algues m'étaient
+familières pour les avoir vues sur la côte, où
+elles sont déposées par le flux; et depuis quelque
+temps j'avais fait avec elles plus intime connaissance,
+en aidant à les répandre dans les champs de
+mon oncle, où elles fumaient les pommes de terre.</p>
+
+<p>Après avoir satisfait ma curiosité à l'égard de la
+pièce de bois qui servait de signal, et fait mes conjectures
+relativement au volume du baril, je commençai
+l'exploration de mon île. Je voulais non seulement
+reconnaître les lieux, mais encore trouver
+un coquillage, une curiosité quelconque, afin
+d'avoir un souvenir de cette excursion, aussi agréable
+qu'aventureuse.</p>
+
+<p>Il était moins facile de parcourir cet écueil bouleversé
+que je ne l'avais cru d'abord: les pierres, recouvertes,
+ainsi que je l'ai dit plus haut, d'une espèce
+de glu marine, étaient aussi glissantes que si
+elles avaient été savonnées; et dès les premiers pas
+je fis une chute assez cruelle, sans parler des efforts
+qu'il fallait faire pour gravir les fragments
+de rochers qui se trouvaient sur mon passage.</p>
+
+<p>Je tournais le dos à l'endroit où j'avais laissé mon
+batelet, et je me demandai si je ne ferais pas mieux
+de revenir sur mes pas; mais en face de moi une
+sorte de presqu'île s'avançait dans la mer, et il
+me semblait voir à son extrémité un amas de coquillages
+précieux qui redoublèrent mon envie d'en
+posséder plusieurs.</p>
+
+<p>J'avais déjà remarqué différentes coquilles dans
+le sable qui se trouvait entre les quartiers de roche;
+les unes étaient vides, les autres habitées;
+mais elles me semblaient trop communes; je les
+avais toujours vues depuis que j'allais sur la grève,
+et je les retrouvais dans les pommes de terre de
+mon oncle, où elles étaient apportées avec le varech.
+Du reste, elles n'avaient rien de curieux, ce
+n'étaient que des moules, des manches de couteau
+et des pétoncles. Il n'y avait pas d'huîtres, sans cela
+j'en aurais avalé une ou deux douzaines, car l'appétit
+commençait à se faire sentir. Les crabes et
+les homards étaient abondants, mais je ne voulais
+pas les manger crus, et il m'était impossible de
+les faire cuire. D'ailleurs ma faim était encore très supportable.</p>
+
+<p>Ce qui me faisait aller au bout de cette pointe rocailleuse,
+où j'apercevais des coquillages, c'était le
+désir de me procurer un oursin. J'avais toujours
+eu envie de posséder un bel échantillon de cette
+singulière coquille; je n'avais jamais pu m'en procurer
+une seule. Quelques-uns de ces <i>échinodermes</i>
+s'apercevaient bien de temps en temps près du village,
+mais ils n'y restaient pas; c'était dans le pays
+un objet assez rare, par conséquent d'une valeur
+relative, et qu'on posait sur la cheminée, dont il
+faisait l'ornement. Comme on visitait fort peu le
+récif, qui était assez loin de la côte, j'avais l'espoir
+d'y trouver cette coquille, et je regardais avec attention
+dans toutes les crevasses, dans toutes les
+cavités où mon &oelig;il pouvait atteindre.</p>
+
+<p>À mesure que j'avançais, les formes brillantes qui
+m'avaient attiré devenaient de plus en plus distinctes,
+et j'étais sûr de trouver parmi elles quelque chose
+de précieux. Je n'en marchais pas plus vite, sachant
+bien qu'elles ne s'éloigneraient pas, car c'étaient
+d'anciennes demeures abandonnées depuis longtemps;
+j'avais donc la certitude qu'elles resteraient
+à la même place, et je ne voulais pas négliger ce qui
+pouvait être sur ma route. Précaution inutile; je
+ne vis rien qui fût à ma convenance tant que je
+n'arrivai pas à l'endroit en question; mais alors
+quelle découverte! C'était le plus bel oursin qu'on
+eût jamais rencontré; il était rond comme une
+orange, et sa couleur était d'un rouge foncé; mais
+je n'ai pas besoin de vous le décrire; quel est celui
+d'entre vous qui ne connaît pas l'oursin<a id="FNanchor_8" name="FNanchor_8"></a><a href="#Footnote_8" class="fnanchor">8</a>?</p>
+
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_8" id="Footnote_8"></a>
+<a href="#FNanchor_8">
+<span class="label">[8]</span></a> L'oursin est un animal rayonné, c'est-à-dire qu'au lieu de
+présenter deux parties symétriques (côté droit, côté gauche), il
+offre un axe d'où rayonnent toutes les parties qui le composent.
+Sa forme est plus ou moins globuleuse, et il est de grosseur
+moyenne. Sa coquille présente des espèces de plaques, ou de
+mamelons, disposés régulièrement, ainsi qu'une infinité de petits
+trous. Au lieu d'être nue, comme chez les huîtres et les colimaçons,
+cette coquille est recouverte d'une membrane vivante, pourvue
+de cils vibratiles. Il en résulte que l'oursin est complétement
+ébouriffé; aussi l'a-t-on nommé vulgairement châtaigne ou hérisson
+de mer, et scientifiquement <i>échinide</i>, faisant partie du groupe
+des <i>échinodermes</i>, c'est-à-dire ayant la peau hérissée d'épines.
+Pourvu d'un certain nombre de pieds tubuleux, rétractiles, pouvant
+se fixer comme des ventouses à l'endroit où il veut s'attacher,
+l'oursin a la faculté de se mouvoir, mais assez difficilement; et
+nous croyons que s'il existait des échinides sur la côte où demeurait
+notre petit marin, ils devaient y rester, car ils sont
+d'une nature peu ambulante. On les trouve sous les pierres, entre
+les rochers, parmi les plantes marines dont ils paraissent se
+nourrir, et sur le sable, où quelquefois ils s'enfoncent. Très communs
+dans les régions chaudes, ils sont assez rares dans les
+mers tempérées. (<i>Note du traducteur.</i>)
+</p></div>
+<p>J'eus bientôt ramassé ma coquille, dont j'admirai
+avec joie les courbes charmantes et les écussons
+qui la rendaient si jolie. C'était la plus curieuse
+de toutes celles que j'avais vues, et je me félicitais
+d'avoir à conserver de ma promenade un souvenir
+aussi précieux.</p>
+
+<p>Quand, après l'avoir bien examinée à l'extérieur,
+j'eus lorgné la cavité qu'elle présentait, et qui avait
+servi de logette à l'oursin même, logette blanche
+et propre qui m'amusa par ses mille petits trous
+rangés en lignes, je me rappelai que j'avais vu
+d'autres coquilles, et je me mis en devoir d'en ramasser.
+Il y en avait de quatre espèces, toutes les
+quatre fort jolies et complétement nouvelles pour
+moi. J'en mis dans mes poches tant qu'elles purent
+en contenir, et les mains pleines je revins sur mes
+pas avec l'intention de me rembarquer.</p>
+
+<p>Mais, ô stupeur! les coquilles m'échappèrent des
+mains, et peu s'en fallut que je ne les suivisse
+dans leur chute. Ô mon bateau, mon bateau!</p>
+
+<div class="illu">
+<img src="images/060.png" alt="[Illustration]">
+<p class="legende">Ô mon bateau! mon bateau!</p>
+</div>
+
+
+
+<h2><a name="ch8" id="ch8"></a>CHAPITRE VIII.</h2>
+
+<p class="d">Perte du petit canot.
+</p>
+
+<p>Vous jugez de ma surprise, ou plutôt de mon
+alarme.</p>
+
+<p>«Qu'est-ce que c'était? demandez-vous; est-ce
+que l'esquif avait disparu? Non; mais pour moi
+cela n'en valait guère mieux, il s'était éloigné.</p>
+
+<p>La crique où je l'avais mis était vide; en jetant
+les yeux sur la mer, je vis mon canot voguant à
+l'aventure et déjà loin du rocher. Ce n'était pas
+étonnant, j'avais oublié de l'amarrer; dans ma
+précipitation, je n'avais pas pris le cordage qui
+devait me servir à le fixer au bord de l'écueil; la
+brise, en fraîchissant, l'avait poussé hors de la
+crique, et bientôt en pleine mer.</p>
+
+<p>Vous comprenez ma position: comment ravoir
+mon canot, et sans lui comment revenir à la côte?
+Je ne pouvais pas franchir à la nage les trois milles
+qui me séparaient de la grève. Personne ne
+viendrait à mon secours. Il était impossible que
+l'on pût me voir du rivage, ou que l'on connût ma
+position. Le petit canot, lui-même, ne serait pas
+aperçu; je savais maintenant combien le volume
+des objets est diminué par la distance: le récif que je
+croyais s'élever à peine à trente centimètres au-dessus
+de l'eau, y était à plus d'un mètre; et mon batelet
+devait être invisible à tous les flâneurs qui se promenaient
+sur la grève, à moins qu'on ne fût armé
+d'un télescope; mais quelle improbabilité!</p>
+
+<p>Plus j'y réfléchissais, plus j'étais malheureux;
+plus je comprenais le péril où m'avait placé ma
+négligence. Que faire, quel parti prendre? je
+n'avais pas d'autre alternative que de rester où
+j'étais. Si je pouvais néanmoins regagner mon
+canot à la nage? Il n'était pas encore assez loin
+pour que je ne pusse pas l'atteindre; mais il s'éloignait
+toujours, et je n'avais pas une minute à
+perdre, si je voulais mettre ce projet à exécution.</p>
+
+<p>Je me dépouillai de mes habits en toute hâte,
+et les jetai derrière moi, ainsi que mes souliers,
+mes bas et ma chemise, afin d'avoir toute la liberté
+de mes mouvements.</p>
+
+<p>Une fois à la mer je me dirigeai vers mon bateau,
+sans me détourner de la ligne droite; hélas!
+j'eus beau redoubler de vigueur, je ne voyais pas
+diminuer la distance qui me séparait de l'embarcation.
+Je finis par comprendre qu'il me serait
+impossible de la gagner de vitesse, et que mes
+efforts étaient complétement inutiles. J'eus un instant
+de désespoir; si je ne pouvais ressaisir
+mon canot, il me faudrait revenir à l'écueil ou
+tomber au fond de la mer, puisqu'il m'aurait été
+aussi difficile d'atteindre le rivage que de traverser
+l'Atlantique. J'étais assez bon nageur pour ne pas
+m'inquiéter d'avoir un mille à franchir; mais le
+triple était au-dessus de mes forces; et puis le
+vent ne poussait pas le canot droit à la côte, et
+dans la direction que j'avais prise pour le suivre, il
+y avait au moins dix milles entre la terre et moi.</p>
+
+<p>Découragé dans mon entreprise, il ne me restait
+plus qu'à me retourner vers l'écueil, et j'allais m'y
+décider, lorsqu'il me sembla que le batelet virait
+de bord, décrivait une ligne oblique, et revenait
+un peu de mon côté, par suite d'une bouffée de
+vent qui soufflait d'un autre point.</p>
+
+<p>Je continuai ma route, et quelques minutes
+après j'eus la satisfaction de poser les mains sur
+le bordage du bateau, ce qui me permit de reprendre
+haleine et de me reposer un instant.</p>
+
+<p>Dès que j'eus recouvré un peu de force j'essayai
+d'entrer dans le canot; malheureusement j'étais
+trop lourd, en dépit de ma petite taille, et le frêle
+esquif chavira en me faisant faire un plongeon.
+Bientôt revenu à la surface de l'eau, je ressaisis mon
+batelet et je fis un effort pour me hisser sur la
+quille, où je voulais me mettre à cheval. Cette tentative
+ne fut pas plus heureuse; en me cramponnant
+au canot pour faire mon escalade, je perdis l'équilibre,
+et tirai tellement à moi, que l'esquif chavira
+de nouveau et se retrouva la face en l'air. J'en fus
+d'abord satisfait; pourtant ma joie ne devait pas être
+de longue durée; la barque en se retournant avait
+puisé beaucoup d'eau: il est vrai que ce lest imprévu
+me donna le moyen d'entrer sain et sauf dans
+l'esquif, devenu assez lourd pour rester sur sa quille;
+mais à peine y étais-je entré que je sentis le canot
+s'enfoncer peu à peu sous le poids que j'ajoutais à
+celui du liquide; j'aurais dû me replonger dans la
+mer, afin d'empêcher le bateau de couler à fond;
+mais j'avais presque perdu la tête; je restai dans
+la barque, l'eau me montait jusqu'aux genoux, je
+pensai à vider le bateau; mais le poêlon qui me
+servait d'écope, avait disparu en même temps que
+les rames, qui flottaient à une assez grande distance.</p>
+
+<p>Dans mon désespoir je mis à rejeter l'eau avec
+mes mains, c'était bien inutile: à peine avais-je
+puisé cinq ou six fois que le bateau coula tout à
+fait; je n'eus que le temps de sauter à la mer, et
+de m'éloigner pour échapper au tourbillon que le
+canot produisit en sombrant.</p>
+
+<p>Je jetai un regard sur l'endroit où il avait disparu,
+et je me dirigeai vers le récif qui était mon
+seul refuge.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch9" id="ch9"></a>CHAPITRE IX.</h2>
+
+<p class="d">Sur l'écueil.
+</p>
+
+<p>J'atteignis enfin les rochers, non sans peine,
+car j'avais le courant contre moi; ce n'était pas
+seulement la brise, mais encore la marée montante
+qui avait entraîné mon bateau. Cependant j'arrivai
+au but; l'effort qui me porta sur l'écueil était le
+dernier que j'aurais pu faire, et je demeurai complétement
+épuisé sur le roc, où j'avais rampé en
+sortant des flots.</p>
+
+<p>Toutefois je ne restai pas dans l'inaction plus qu'il
+n'était nécessaire; la marée ne badine pas; et dès
+que j'eus repris haleine, je fus bientôt sur pied.</p>
+
+<p>Chose étrange! mes regards se tournèrent du côté
+ou mon canot s'était perdu; je ne saurais dire pourquoi;
+peut-être avais-je une vague espérance de voir
+mon pauvre batelet surgir de l'eau, et se diriger
+vers l'écueil; mais je n'aperçus que les rames, qui
+flottaient dans le lointain, et qui dans tous les cas
+n'auraient pu me rendre aucun service.</p>
+
+<p>Je jetai les yeux vers la côte; mais c'est à peine
+si je distinguais les maisons du village. Comme
+pour ajouter à l'horreur de ma situation, le temps
+s'était couvert, et le ciel m'était caché par des
+nuées grises que le vent chassait avec violence.</p>
+
+<p>Je ne pouvais pas même crier pour demander
+du secours; à quoi bon? ma voix que le bruit des
+vagues aurait étouffée, ne se serait pas entendue,
+quand même il aurait fait beau; je le comprenais
+si bien que je restai silencieux.</p>
+
+<p>Et pas un navire, pas un bateau sur la baie! C'était
+le dimanche, personne n'allait à la pêche; les
+seules embarcations qui fussent dehors conduisaient
+leurs passagers à un phare célèbre, situé à
+quelques milles du village, et qui servait de but de
+promenade à ceux qui voulaient faire une partie de
+plaisir. Il était probable qu'Henry Blou s'y trouvait
+avec les autres.</p>
+
+<p>Pas une voile aux quatre points de l'horizon; la
+mer était déserte, et je me sentais aussi abandonné
+que si j'avais été au fond d'un cercueil.</p>
+
+<p>Je me rappelle encore l'effroi que j'éprouvai de
+cette solitude; et je me souviens de m'être affaissé
+sur moi-même, en pleurant avec désespoir.</p>
+
+<p>Les goëlands et les mouettes, probablement irrités
+de ma présence qui avait troublé leur repas,
+arrivaient en foule et planaient au-dessus de ma
+tête, en m'assourdissant de leurs cris odieux.</p>
+
+<p>L'un ou l'autre s'abattait sur moi jusqu'à m'effleurer
+les mains, et ne s'éloignait que pour revenir
+l'instant d'après en criant d'une façon qui
+redoublait mon agonie. Je commençais à craindre
+que ces oiseaux sauvages n'en vinssent à m'attaquer;
+mais je suppose que j'éveillais plutôt leur
+curiosité que leur appétit vorace.</p>
+
+<p>J'avais beau réfléchir; je ne voyais pas autre
+chose à faire que de m'asseoir ou de rester debout,
+si je l'aimais mieux, en attendant qu'on vînt à mon
+secours.</p>
+
+<p>Mais quand y viendrait-on? Ce serait le plus
+grand des hasards si quelqu'un tournait les yeux
+dans la direction du récif. À l'&oelig;il nu personne ne
+pouvait m'y découvrir. Deux bateliers, Henry Blou
+et un autre, avaient bien un télescope, mais ce n'était
+que rarement qu'ils en faisaient usage; et en
+supposant qu'ils s'en servissent, il était fort douteux
+qu'ils prissent l'écueil pour point de mire. Aucun bateau
+ne venait jamais de ce côté, et les navires qui
+se dirigeaient vers le port ou qui en sortaient, passaient
+au large pour éviter le récif. J'avais bien peu
+de chances d'être aperçu du rivage; peut-être
+moins encore de voir passer un bateau assez près
+de moi pour que je pusse m'y faire entendre.</p>
+
+<p>C'est avec une tristesse indicible que j'allai m'asseoir
+sur un quartier de roche, en attendant le sort
+qui m'était réservé.</p>
+
+<p>Toutefois je ne pensais pas rester sur cet écueil
+assez longtemps pour y mourir de faim. J'espérais
+qu'Henry, ne voyant pas revenir le canot, finirait
+par se mettre à ma recherche. À vrai dire, il ne rentrerait
+que le soir, et ne s'apercevrait de l'absence
+de son bateau qu'à la nuit close. Mais il saurait bien
+qui l'avait pris; j'étais le seul du village qui eût le
+privilége de s'en servir; dans son inquiétude Henry
+Blou irait jusqu'à la ferme, et ne me trouvant pas
+chez mon oncle, il était probable qu'il devinerait
+mon aventure, et saurait me retrouver.</p>
+
+<p>Cette pensée me rendit toute ma confiance, et dès
+qu'elle se fut emparée de mon esprit, je fus beaucoup
+moins troublé du péril de ma situation que du
+dommage dont mon imprudence avait été la cause.
+Je pâlissais rien que d'y songer: comment regarder
+en face mon ami Blou? Comment réparer la perte
+que j'avais faite! La chose était sérieuse; je ne possédais
+pas un farthing, et mon oncle payerait-il le
+canot? J'avais bien peur que non. Il fallait pourtant
+qu'on dédommageât le batelier de cette perte considérable;
+comment faire? Si mon oncle, pensais-je,
+voulait seulement me permettre de travailler pour
+Henry, je m'acquitterais de cette façon; mon ami
+Blou me retiendrait tant par semaine jusqu'à ce
+que le bateau fût payé, en supposant qu'il eût
+quelque chose à me faire faire.</p>
+
+<p>Je me mis à calculer approximativement ce que
+devait coûter un canot pareil à celui que j'avais
+perdu, et combien il me faudrait de temps pour me
+libérer de ma dette. Quant au reste, je ne pensais
+pas que ma vie fût en péril. Je m'attendais, il est
+vrai, à souffrir de la faim et du froid, à être plus ou
+moins mouillé, car je savais qu'à une certaine heure,
+la mer couvrait l'écueil; et il était certain que je
+passerais la nuit dans l'eau.</p>
+
+<p>Mais quelle serait sa profondeur?</p>
+
+<p>En aurais-je jusqu'aux genoux?</p>
+
+<p>Je cherchai un indice qui pût me faire découvrir
+quelle était la hauteur des marées ordinaires. Je
+savais que le rocher disparaissait entièrement; on
+voyait du rivage les flots rouler sur lui; mais j'étais
+persuadé avec beaucoup d'autres, que la mer le
+recouvrait seulement d'un ou deux décimètres.</p>
+
+<p>Je ne vis rien tout d'abord qui pût me renseigner
+sur ce que je voulais savoir; à la fin cependant mes
+yeux rencontrèrent le poteau qui supportait le signal;
+et je me dirigeai vers lui, bien certain d'y
+trouver ce que je cherchais; on y voyait une ligne
+circulaire, peinte en blanc, qui était sans doute une
+ligne d'eau; jugez de ma terreur quand je découvris
+que cette ligne était à deux mètres au-dessus
+du roc.</p>
+
+<p>Rendu à demi fou par cette découverte, je m'approchai
+du poteau, et levai les yeux; hélas! je ne
+m'étais pas trompé; la ligne blanche était bien loin
+au-dessus de ma tête; c'était tout ce que je pouvais
+faire, en me mettant sur la pointe des pieds, que
+d'y atteindre du bout des doigts.</p>
+
+<p>Un frisson d'horreur parcourut tous mes membres;
+le péril était trop clairement démontré: avant
+qu'on pût venir à mon secours, la marée couvrirait
+tout l'écueil; je serais balayé du récif, et englouti
+par les flots.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch10" id="ch10"></a>CHAPITRE X.</h2>
+
+<p class="d">Escalade.
+</p>
+
+<p>Ma vie n'était pas seulement en danger, la mort
+était presque certaine; l'espérance que j'avais eue
+d'être sauvé était détruite; la marée serait de retour
+avant le soir, dans quelques heures elle submergerait
+l'îlot, tout serait fini pour moi. On ne s'apercevrait
+de mon absence qu'après la fin du jour, et il
+serait trop tard: la marée n'attend pas.</p>
+
+<p>Un profond désespoir s'était emparé de mon âme,
+qu'il paralysait complétement. Je ne pouvais plus
+penser, je ne distinguais plus rien de ce qui m'environnait.
+Mes yeux étaient attachés sur la mer, et
+je regardais machinalement les vagues. De temps à
+autre la conscience se réveillait à demi, je tournais
+la tête, je cherchais à découvrir quelque voile se
+dirigeant de mon côté; mais rien n'interrompait la
+monotonie des flots, si ce n'est parfois un goëland
+qui revenait planer autour du récif, comme s'il avait
+été surpris de me voir à pareille place, et qu'il se
+fût demandé si je n'allais pas bientôt partir.</p>
+
+<p>Tout à coup mes yeux rencontrèrent le poteau
+dont l'examen avait causé ma stupeur, et cette fois
+en le voyant j'eus un rayon d'espoir. Je pouvais encore
+me sauver en grimpant à son sommet, et en
+m'installant sur la futaille jusqu'à la marée descendante.
+La mer n'arrivait pas à la moitié de ce poteau,
+et je n'aurais plus rien à craindre dès que je
+serais perché sur la barrique.</p>
+
+<p>Toute la question était d'y arriver; la chose me
+paraissait facile. Je grimpais bien à un arbre, pourquoi
+n'aurais-je pas escaladé le support de mon tonneau?
+Je passerais sur ma futaille une assez mauvaise
+nuit; mais je serais à l'abri de tout péril, et le
+lendemain matin, je me trouverais encore de ce
+monde, où je rirais de ma frayeur.</p>
+
+<p>Ranimé par cette espérance, je m'approchai du
+poteau avec l'intention d'y grimper; ce n'est pas que
+je voulusse m'établir à mon poste; il serait bien
+temps de le faire quand l'îlot serait inondé; mais
+je voulais être sûr de pouvoir accomplir mon escalade,
+au moment où il n'y aurait plus moyen de la
+différer.</p>
+
+<p>C'était beaucoup moins facile que je ne l'avais cru
+d'abord, surtout pour commencer; la partie inférieure
+du poteau était enduite, jusqu'à deux mètres
+au moins, de cette espèce de glu marine dont les
+rochers étaient couverts, et cet enduit le rendait
+aussi glissant que les mâts de cocagne que j'avais
+vus à la fête de notre village.</p>
+
+<p>Il me fallut échouer plusieurs fois avant de réussir
+à dépasser la ligne blanche; le reste fut plus
+aisé, et je ne tardai pas à être au bout du poteau.
+Arrivé là, je me félicitai d'être parvenu à mon but,
+et j'étendis la main pour saisir le bord de la futaille.
+Quelle amère déception!</p>
+
+<p>J'avais le bras trop court pour atteindre l'extrémité
+du tonneau; le bout de mes doigts n'arrivait
+qu'au ventre de la barrique, où je n'avais aucune
+prise, et il m'était impossible de gravir jusqu'au
+faîte.</p>
+
+<p>Je ne pouvais pas davantage garder ma position;
+mes forces ne tardèrent pas à s'épuiser, et l'instant
+d'après j'avais glissé malgré moi jusqu'en bas du
+poteau.</p>
+
+<p>Mes nouvelles tentatives ne furent pas plus heureuses;
+j'avais beau étendre les bras, étirer les jambes,
+faire mille et un efforts pour me hisser plus
+haut, je n'arrivais toujours qu'au milieu de la futaille;
+et comme le poteau n'offrait pas la moindre
+saillie, je me retrouvais sur le rocher plus vite que
+je ne voulais.</p>
+
+<p>Malgré cela, je ne cédai point au désespoir; l'approche
+du péril tenait au contraire mon esprit en
+éveil; et conservant tout mon sang-froid, je me
+mis à chercher ce qu'il y avait de mieux à faire.</p>
+
+<p>Si j'avais eu seulement un couteau, j'aurais pu
+entailler la pièce de bois, et poser les pieds sur les
+crans que j'y aurais faits; mais je n'avais pas même
+un canif, et à moins de ronger le poteau avec mes
+dents, il fallait renoncer à l'entamer. Vous voyez
+que ma position était critique.</p>
+
+<p>J'en étais là, quand une idée lumineuse me traversa
+l'esprit. Pourquoi ne ferais-je pas un tas de pierres
+à côté du poteau? Je pourrais l'élever jusqu'à la
+ligne blanche, monter dessus et m'y trouver sain
+et sauf. Quelques fragments de roche avaient été
+placés autour du signal pour en consolider la base;
+il ne me restait plus qu'à poser des galets sur
+cette première assise pour me bâtir un cairn<a id="FNanchor_9" name="FNanchor_9"></a><a href="#Footnote_9" class="fnanchor">9</a>, dont
+la plate-forme me servirait de refuge.</p>
+
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_9" id="Footnote_9"></a>
+<a href="#FNanchor_9">
+<span class="label">[9]</span></a> Cairn, tas de pierres que les peuples du Nord élèvent sur
+la tombe de leurs chefs.
+</p></div>
+<p>Ravi de ce nouvel expédient, je ne perdis pas une
+seconde, et je me mis en devoir d'exécuter mon
+projet. Les pierres détachées étaient nombreuses
+autour de moi, et je pensais qu'en moins d'un quart
+d'heure j'aurais terminé mon édifice. Mais à peine
+à la besogne, je m'aperçus de la difficulté de mon
+entreprise, et je vis qu'elle me demanderait plus de
+temps que je ne l'avais supposé. Les pierres étaient
+glissantes, elles m'échappaient des mains; les unes
+étaient trop lourdes, les autres, que je croyais libres,
+étaient à demi enterrées dans le sable d'où
+je ne pouvais les arracher.</p>
+
+<p>Je n'en travaillai pas moins avec ardeur, appelant
+à mon aide toute l'énergie dont j'étais susceptible.
+Avec le temps j'étais bien sûr de réussir;
+mais aurais-je celui de terminer mon entreprise?
+c'était là toute la question.</p>
+
+<p>La marée montait lentement, mais avec certitude.
+Le flot s'avançait d'une manière incessante: je le
+voyais venir, léchant l'écueil, l'inondant de plus en
+plus, et il ne devait s'arrêter qu'après avoir passé
+au-dessus de ma tête.</p>
+
+<p>En vain j'essayai d'aller plus vite; je pouvais à
+peine me soutenir, j'étais tombé vingt fois; mes genoux,
+écorchés par les pierres, étaient sanglants,
+mais je ne songeais pas à mes blessures; il s'agissait
+de perdre ou de conserver la vie, et dans cette
+lutte avec la mort, j'oubliais la douleur.</p>
+
+<p>Ma pile s'élevait à la hauteur de mon front avant
+que la marée eût couvert la surface de l'écueil; mais
+ce n'était pas assez; il fallait, pour qu'elle atteignît
+la ligne d'étiage, qu'elle eût encore plus de cinquante
+centimètres, et je poursuivis mon travail
+avec une ferveur que rien ne décourageait.</p>
+
+<p>Malheureusement plus la besogne avançait, plus
+elle était difficile, j'avais employé toutes les pierres
+qui se trouvaient près du poteau; il fallait aller
+beaucoup plus loin pour s'en procurer d'autres;
+cela me prenait du temps, occasionnait de nouvelles
+chutes, qui me retardaient encore; puis j'avais bien
+plus de peine à me décharger de mes pierres, à présent
+que ma pyramide était aussi haute que moi; la
+pose de chacune d'elles exigeait plusieurs minutes,
+et quand j'avais réussi à mettre mon galet à sa place,
+il arrivait souvent qu'il perdait l'équilibre, et roulait
+jusqu'en bas, en menaçant de m'écraser.</p>
+
+<p>Après deux heures de travail, j'arrivai au terme
+de mon ouvrage; non pas que je l'eusse fini; mais
+la marée venait l'interrompre; la marée, qui après
+avoir atteint le niveau du récif, en avait immédiatement
+couvert toute la surface.</p>
+
+<p>Il était cependant impossible de renoncer à ma
+dernière chance de salut; j'avais de l'eau jusqu'aux
+genoux, il me fallait plonger pour détacher les
+pierres que je portais à ma pile. L'écume salée me
+fouettait le visage, de grandes lames s'élevaient au-dessus
+de ma tête, et m'enveloppaient tout entier;
+mais je travaillais toujours.</p>
+
+<p>La mer devint si profonde et si violente que je
+perdis pied sur le roc, et c'est moitié à gué, moitié
+à la nage, que je transportai mon dernier galet; dès
+qu'il fut à sa place, je me hissai bien vite sur la pile
+que je venais d'ériger, et me serrant contre le poteau
+que j'embrassai avec force, je regardai, en
+tremblant, la marée qui continuait à grandir.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch11" id="ch11"></a>CHAPITRE XI.</h2>
+
+<p class="d">Marée montante.
+</p>
+
+<p>Ce serait un mensonge de laisser croire que je
+contemplais ce spectacle avec confiance; bien au
+contraire, j'étais rempli de frayeur. Si j'avais eu le
+temps d'achever mon cairn, et surtout le moyen de
+lui donner plus de solidité, mes appréhensions auraient
+été moins vives. Je n'avais pas d'inquiétude
+à l'égard du poteau; depuis que j'étais au monde,
+je lui avais vu braver la tempête; mais mon tas de
+pierres serait-il assez fort pour résister aux vagues?
+Quant à sa hauteur, il ne s'en fallait que de
+trente centimètres qu'il atteignît la ligne blanche.
+C'était peu de chose, et il m'était indifférent d'avoir
+les jambes dans l'eau. Toutefois, cette ligne était-elle
+bien exacte? Elle indiquait la hauteur des marées
+ordinaires, mais seulement quand la mer était
+calme; et la brise était alors assez forte pour soulever
+les vagues à plus de cinquante centimètres.
+S'il en était ainsi, les deux tiers de mon corps
+seraient submergés, sans compter la crête des
+lames qui lanceraient leur écume au-dessus de ma
+tête. Supposez maintenant que la brise continuât
+à fraîchir, supposez une tempête, même un simple
+coup de vent, à quoi me servirait mon tas de
+pierres? J'avais vu plus d'une fois, quand la mer
+était furieuse, ses lames fouetter l'écueil, et s'élancer
+au-dessus du signal à une hauteur de plusieurs
+mètres.</p>
+
+<p>J'étais perdu sans retour si le vent devenait plus
+fort.</p>
+
+<p>Il est vrai que toutes les chances étaient en ma
+faveur. Nous étions au mois de mai; le ciel avait
+été admirable pendant la matinée; mais il y a des
+tempêtes, même dans les plus beaux jours, et le
+temps, qui paraît doux et calme sur la grève, est
+souvent orageux en pleine mer. Du reste, il n'était
+pas nécessaire qu'il y eût un ouragan; une brise
+un peu fraîche suffirait à m'emporter du monceau
+de pierres qui me servaient de point d'appui.</p>
+
+<p>Et quand même le temps fût resté beau, la solidité
+de mon cairn m'inspirait peu de confiance.
+J'en avais jeté les pierres au hasard; elles s'étaient
+amoncelées comme elles me tombaient des mains,
+et je les avais senties s'ébranler au moment où j'y
+avait mis les pieds. Que deviendrais-je si elles
+étaient entraînées par le courant, ou dispersées
+par les vagues?</p>
+
+<p>Cette cruelle appréhension venait augmenter mes
+angoisses et me causait de cruelles tortures. Je jetais
+vers la baie des regards avides, pensant que peut-être
+un bateau venait à mon secours; mais, là comme
+ailleurs, je ne rencontrais qu'une amère déception.</p>
+
+<p>J'avais conservé ma première attitude, et me
+pressais contre le poteau, que je serrais dans mes
+bras comme j'aurais fait d'un ami. À vrai dire,
+c'était le seul qui me restât; sans lui je n'aurais
+pas pu élever mon tas de pierres; et en supposant
+que j'eusse réussi dans cette entreprise, il m'aurait
+été impossible de me maintenir sur mon
+étroite plate-forme, si je n'avais pas eu le poteau
+pour soutien.</p>
+
+<p>À peine osais-je faire un mouvement; j'avais
+peur qu'en bougeant l'un de mes pieds, la secousse
+ne fût assez forte pour faire écrouler mes
+pierres, que je n'aurais pas pu rétablir. L'eau qui
+entourait la base était maintenant plus haute que
+moi, et j'y aurais été forcément à la nage.</p>
+
+<p>Bien que tout mon corps fut immobile, je tournais
+souvent la tête pour interroger l'espace, tantôt
+à droite, tantôt à gauche, fouillant du regard tous
+les points de l'horizon, et recommençant toujours,
+sans rien voir qui répondît à mon attente. Puis, mes
+yeux rencontraient les flots, que j'avais oubliés, en
+cherchant dans le lointain, et se fixaient sur les
+vagues énormes qui, revenues de leur course vagabonde,
+se brisaient contre l'écueil en roulant vers la
+plage. Elles paraissaient furieuses, et grondaient en
+passant comme pour se plaindre de ma témérité.
+Qui étais-je, moi, faible enfant, pour m'établir
+ainsi dans leur propre domaine.</p>
+
+<p>Leur voix rugit plus fort; il me sembla qu'elles
+me parlaient, je fus saisi de vertige, et dans ma
+défaillance, je crus que j'allais disparaître au
+fond de l'abîme.</p>
+
+<p>Les vagues s'élevaient toujours; elles atteignirent
+les derniers galets, couvrirent mes pieds, montèrent
+plus haut, toujours plus haut, me frappèrent
+les genoux.... Ô mon Dieu! quand cesseront-elles
+de monter?</p>
+
+<p>Pas encore. Elles m'arrivèrent à la ceinture,
+elles me baignèrent les épaules, leur écume me
+fouetta le visage, m'entra dans la bouche, dans les
+yeux, dans les oreilles; je fus à demi étouffé, à
+demi noyé. Ô père miséricordieux!</p>
+
+<p>La marée avait maintenant toute sa hauteur, et
+menaçait à chaque minute de m'engloutir; mais,
+avec la ténacité que l'instinct de la vie donne au moment
+suprême, je me cramponnai plus que jamais
+au poteau, et peut-être aurais-je pu m'y maintenir
+jusqu'au matin, sans un accident qui vint aggraver
+le péril.</p>
+
+<p>Le jour avait disparu, et, comme si la nuit eût
+donné le signal de ma destruction, le vent redoubla,
+les nuages se heurtèrent avec fureur, la pluie
+tomba par torrents, les vagues se soulevèrent avec
+une nouvelle puissance et faillirent m'entraîner.</p>
+
+<p>Mon effroi était à son comble; je ne pouvais plus
+tenir contre les lames.</p>
+
+<p>À demi entraîné par les flots, j'avais perdu pied
+tout à fait. Je voulus reprendre ma place sur le tas
+de pierres, ce qui était indispensable. Afin d'y parvenir,
+je me soulevai à l'aide de mes bras, et je
+cherchais du bout de mon soulier à me replacer
+sur le cairn, lorsqu'une vague détacha mes jambes
+du poteau. Quand elle eut passé, après m'avoir soutenu
+horizontalement, je cherchai de nouveau ma
+pile; j'en touchai les galets; mais au moment où j'y
+posais les pieds, je la sentis crouler sous moi comme
+si elle avait fondu tout à coup; et, ne pouvant plus
+me soutenir, je suivis dans les flots mon support
+dont les débris s'y étaient éparpillés.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch12" id="ch12"></a>CHAPITRE XII.</h2>
+
+<p class="d">Le poteau.
+</p>
+
+<p>Il était bien heureux pour moi que j'eusse appris
+à nager, surtout que j'eusse profité des leçons de
+mon ami Blou; c'était le seul talent qui put m'être
+utile en pareille circonstance; car, sans lui, je périssais
+aussitôt. Je me trouvai soudain au milieu des
+quartiers de roche qui couvraient tout l'écueil, et si
+je n'avais pas été bon plongeur, il est probable que
+cette chute au fond de l'eau aurait causé ma mort.</p>
+
+<p>Mais au lieu d'y rester, je reparus à la surface
+comme eût fait un canard; puis, m'élevant avec la
+vague, je regardai autour de moi pour découvrir
+mon poteau. Il était moins facile de l'apercevoir que
+vous ne l'imaginez; l'eau m'aveuglait, en me fouettant
+la figure; et, comme un chien de Terre-Neuve
+qui cherche quelque chose dans une rivière, je fus
+obligé de faire deux ou trois tours avant de rien
+distinguer dans l'ombre, car vous savez qu'il faisait
+nuit.</p>
+
+<p>À la fin cependant mes yeux rencontrèrent ce
+mât de secours. Sans le savoir, je m'en étais éloigné
+de plus de vingt mètres; et si j'avais laissé faire le
+vent et la marée, ils m'auraient emporté en dix minutes
+assez loin du récif pour qu'il me fût ensuite
+impossible d'y revenir.</p>
+
+<p>Dès que je l'eus aperçu, j'allai droit au poteau;
+non pas que je vis clairement à quoi il pourrait
+me servir; l'instinct seul me dirigeait vers lui.
+Comme tous les malheureux qui, au moment de se
+noyer, se rattachent à un brin de paille, je me portais,
+dans mon trouble, vers la seule chose qui fût
+à ma portée, espérant sans doute que j'y trouverais
+mon salut. Je n'avais plus ma raison, et cependant,
+quand j'approchai du poteau, l'idée subite qu'il me
+serait inutile vint frapper mon esprit et raviver
+mes angoisses.</p>
+
+<p>Je pouvais bien franchir les cinq ou six mètres
+qui me séparaient de la futaille, mais non pas
+gagner le faîte de cette dernière. Je l'avais essayé
+plusieurs fois, à un moment où la fatigue n'avait
+pas réduit mes forces; et, malgré le désespoir qui
+soutenait ma vigueur, j'étais sûr de ne point y
+réussir.</p>
+
+<p>Pourtant si j'avais pu m'installer sur le bout du
+tonneau, j'étais sauvé, je n'avais plus rien à craindre;
+la surface en était assez large pour me permettre
+d'y rester, même pendant la tempête. Ce n'est
+pas tout encore; on m'aurait aperçu du rivage, et
+la fin de l'aventure n'avait plus rien de tragique.</p>
+
+<p>Mais à quoi bon ces pensées? Je n'avais pas même
+l'intention de tenter cette escalade; une seule idée
+me préoccupait: c'était de savoir par quel moyen
+je pourrais m'attacher à la pièce de bois de manière
+à ne pas en descendre, comme je l'avais fait jusqu'ici,
+au bout de quelques instants.</p>
+
+<p>J'atteignis enfin mon but, et non sans peine; car
+je nageais contre le vent, la marée et la pluie. C'est
+avec transport que je lançai mes bras autour de mon
+poteau, de ce vieil ami auquel je devais l'existence;
+et il me sembla que j'étais sauvé. Pendant quelques
+minutes, mon corps flotta sur l'eau, grâce à l'appui
+que j'avais retrouvé; et si les flots avaient été paisibles,
+il est probable que je me serais maintenu
+dans cette position jusqu'à la marée descendante.
+Malheureusement, la mer était loin d'être calme.
+Elle s'apaisa, il est vrai, pendant quelques minutes;
+je repris haleine; mais ce moment de répit fut bien
+court; le vent ne tarda pas à recouvrer toute sa violence,
+et les vagues, plus furieuses qu'elles n'avaient
+encore été, m'enlevaient jusqu'au bord inférieur de
+la barrique, me laissaient retomber tout à coup en
+se dérobant sous moi, et, me reprenant en travers,
+me forçaient à nager autour de mon support, comme
+un acrobate qui fait la roue, en se tenant perpendiculairement
+à une perche qui lui sert de pivot.</p>
+
+<p>Je soutins ce premier choc avec succès; mais je
+ne me fis pas illusion; l'assaut recommencerait
+avant peu, et je savais trop bien quel serait le résultat
+d'une pareille lutte.</p>
+
+<p>Comment résister à cette force toute-puissante?
+comment ne pas être arraché du poteau qui était
+mon seul appui? Si j'avais eu seulement une corde!
+mais le plus petit bout de ficelle était aussi loin de
+ma portée que le bateau de Henry, ou le fauteuil
+de mon oncle. Au même instant, comme si un bon
+génie m'eût soufflé cette idée à l'oreille, je songeai,
+non pas à une corde, mais à ce qui pouvait
+la remplacer. Oui, la chose était claire et l'inspiration
+excellente.</p>
+
+<p>«Qu'est-ce que c'est?» demandez-vous avec impatience.
+Attendez, je vais vous le dire.</p>
+
+<p>Je portais, ainsi que tous les enfants d'une humble
+condition, une espèce de vareuse en grosse
+étoffe à côtes excessivement solide. C'était autrefois
+mon habit de tous les jours; mais depuis la
+mort de ma mère, je le mettais le dimanche tout
+aussi bien que dans la semaine. Pourtant ne déprécions
+pas ma veste. Depuis lors, j'ai toujours
+été bien mis, j'ai porté le drap le plus fin d'Angleterre,
+et toute la garde-robe que j'ai jamais possédée
+est loin d'être aussi haut dans mon estime
+que ma vareuse de grosse étoffe à côtes. C'est elle,
+je puis le dire, qui m'a sauvé la vie.</p>
+
+<p>Elle avait heureusement une belle rangée de boutons,
+solidement attachés; non pas de ces petits
+brimborions de corne, de plomb ou d'os comme
+vous en avez aujourd'hui, mais de gros boutons
+en fer, aussi grands, aussi épais qu'un shilling, et
+dont la résistance était à toute épreuve.</p>
+
+<p>Il n'était pas moins heureux que j'eusse repris
+mes habits. Vous vous rappelez qu'avant de me
+mettre à la nage pour rejoindre le canot, j'avais
+jeté bas veste et culotte; mais à mon retour, le vent
+devenu plus frais, m'avait obligé de me revêtir, et
+je m'en félicitais; sans cela, ma veste aurait été
+perdue, et alors....</p>
+
+<p>«Mais que vouliez-vous en faire? dira-t-on. Pensiez-vous
+à la déchirer, à vous servir de ses lambeaux
+en guise de corde?» Pas du tout: il m'aurait
+été bien difficile d'exécuter ce projet. En supposant
+que j'aie pu déchirer ma vareuse, comment en aurais-je
+assemblé les morceaux! Je n'avais qu'une
+main de libre, et la mer était si mauvaise qu'elle
+ne m'aurait pas permis d'accomplir cette longue
+opération. D'ailleurs, il m'aurait été impossible de
+me dépouiller de ma veste, dont l'étoffe adhérait
+à ma peau comme si on l'y eût collée. Je ne pensai
+pas un instant à la défaire; je me contentai de
+l'ouvrir, de me serrer contre le poteau, d'y enfermer
+celui-ci, et de la reboutonner complétement.</p>
+
+<p>Par bonheur, on avait prévu que je grossirais, et
+ma vareuse était assez ample pour contenir deux
+personnes comme la mienne. Je me souviens d'en
+avoir été peu satisfait la première fois que je l'endossai,
+ne me doutant pas du service qu'elle me
+rendrait plus tard.</p>
+
+<p>Quand elle fut boutonnée, j'eus un moment de
+répit; c'était le premier depuis bien longtemps. Je
+n'avais plus à craindre d'être arraché du poteau; je
+faisais partie de lui-même aussi bien que la futaille
+dont il était couronné, mieux encore; et je ne pouvais
+être emporté par les vagues que si, auparavant,
+elles le descellaient d'entre les rocs.</p>
+
+<p>Il est certain que s'il m'avait suffi de tenir ferme
+au poteau pour être hors de péril, j'avais lieu de
+me réjouir; mais, hélas! je ne tardai pas à comprendre
+que tout danger n'était pas fini pour moi.
+Une lame énorme vint se briser sur le récif et me
+passa par-dessus la tête; je voulus me hisser plus
+haut, pour éviter les autres, impossible; j'étais
+trop bien fixé pour changer de place, et le résultat
+de ces immersions successives était facile à prévoir:
+je serais bientôt suffoqué, je lâcherais prise et je
+glisserais jusqu'en bas du poteau, où ma mort
+était certaine.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch13" id="ch13"></a>CHAPITRE XIII.</h2>
+
+<p class="d">Suspension.
+</p>
+
+<p>Malgré cela, j'avais conservé toute ma présence
+d'esprit, et je cherchai un nouveau moyen de me
+maintenir au-dessus des vagues. Il m'était facile de
+déboutonner ma vareuse, de grimper au haut du
+mât, et de refermer mon habit comme je l'avais fait
+d'abord. Mais la grosseur du poteau n'était pas
+uniforme, elle était moindre vers son extrémité
+qu'à la base, et je serais bientôt redescendu au
+point où je me trouvais alors. Si j'avais eu un couteau
+pour y faire une entaille, ou seulement un clou
+pour y accrocher ma vareuse! Hélas! je n'avais ni
+l'un ni l'autre. Et cependant je me trompais, j'en
+eus bientôt la preuve: à l'endroit où la barrique
+posait sur le poteau, celui-ci formait brusquement
+une espèce de fiche qui traversait la futaille; il en
+résultait une sorte de mortaise, laissant un vide
+assez léger, il est vrai, entre elle et son couronnement
+vide qui pouvait me permettre d'y suspendre
+ma veste, et me donner ainsi le moyen de ne pas
+glisser le long du poteau.</p>
+
+<p>Que cela dût réussir ou non, il fallait essayer;
+ce n'était pas l'heure de se montrer difficile en matière
+d'expédients, et je n'hésitai pas une seconde
+à tenter l'ascension.</p>
+
+<p>Je parvins facilement à mon but, j'y trouvai l'échancrure
+dont j'avais gardé le souvenir; mais impossible
+d'y engager ma vareuse; et redescendu à
+l'endroit que je venais de quitter, j'eus de nouveau à
+subir la douche amère qui devait finir par me noyer.</p>
+
+<p>Mon insuccès était facile à comprendre: je n'avais
+pas tiré assez haut le collet de ma veste, et ma tête
+avait empêché qu'il n'atteignît l'endroit où je voulais
+l'assujettir.</p>
+
+<p>Me voilà regrimpant avec une nouvelle idée;
+j'espérais, cette fois, pouvoir fixer quelque chose
+à l'entaille du poteau, et parvenir à m'y suspendre.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que cela pouvait être? Le hasard voulait
+que j'eusse pour bretelles deux bonnes courroies
+de buffle, et non pas de la drogue que vendent
+pour cet usage les marchands d'aujourd'hui.
+Sans perdre de temps, soutenu par ma vareuse, je
+détachai lesdites bretelles, et prenant bien garde
+de les laisser tomber, je les nouai toutes deux ensemble,
+ayant grand soin d'y employer le moins
+possible de ma courroie, dont chaque centimètre
+était d'une valeur inappréciable.</p>
+
+<p>Lorsque j'eus réuni mes deux lanières, je fis à
+l'une des extrémités de ma bande de cuir une boucle
+dont le poteau remplissait l'intérieur; cette opération
+terminée, je poussai mon n&oelig;ud coulant jusqu'à
+la mortaise, et je tirai sur la courroie. Il ne
+me restait plus qu'à introduire l'autre bout dans
+l'une des boutonnières de ma veste, et à l'y attacher
+solidement. J'y parvins après quelques minutes.
+Ce n'avait pas été sans peine; mais peu importe,
+puisque j'avais réussi; pesant alors sur ma
+lanière pour en essayer la force, elle m'inspira
+tant de confiance, que je lâchai le poteau complétement,
+et me trouvai suspendu sans que rien eût
+craqué, ni bretelles ni vareuse.</p>
+
+<p>Je ne sais plus si dans l'état où je me trouvais
+alors, je fus frappé de ce que ma position avait de
+bizarre. Il est probable que je ne songeai pas à en
+rire, mais je me rappelle très-bien le sentiment de
+sécurité qui remplaça ma frayeur dès que le succès
+eut couronné ce dernier effort. Le vent pouvait
+souffler avec violence, la mer déferler avec rage,
+peu m'importait leur fureur, elle ne m'enlèverait
+pas de la place que j'avais enfin conquise.</p>
+
+<p>Je trouvais certainement la position fort mauvaise;
+mes jambes étaient si fatiguées que de temps
+en temps elles se détachaient du poteau, et je reprenais
+mon attitude de pendu, ce qui n'était pas
+moins dangereux que désagréable. Aussi, dès que je
+fus délivré de toute inquiétude cherchai-je le moyen
+de m'installer un peu plus commodément. Je n'en
+trouvai pas d'autre que de déchirer mon pantalon
+jusqu'aux genoux, de prendre les lanières qui résultaient
+de cette déchirure, et de les nouer fortement,
+après les avoir passées plusieurs fois autour
+du poteau; j'eus alors une espèce de siége, et c'est
+de la sorte qu'à moitié assis, à moitié suspendu,
+je passai le reste de la nuit.</p>
+
+<div class="illu">
+<img src="images/092.png" alt="[Illustration]">
+<p class="legende">C'est de la sorte que je passai la nuit.</p>
+</div>
+<p>Enfin la marée se retira; vous supposez sans
+doute qu'en voyant les galets à découvert, je m'empressai
+de descendre de mon perchoir; vous vous
+trompez, je n'en fis rien; les rochers ne m'inspiraient
+pas de confiance, et je craignais en abandonnant
+mon poste d'être obligé d'y revenir. D'ailleurs
+c'était le moyen d'être aperçu de la côte; il
+était probable qu'en me voyant, à la place que j'occupais,
+on devinerait ma détresse, et qu'on m'enverrait
+du secours.</p>
+
+<p>Il vint me trouver lui-même sans qu'on l'y envoyât.
+À peine l'aurore avait-elle rougi l'horizon
+que je vis poindre un bateau qui, du rivage, se
+dirigeait vers l'écueil, en nageant à toute vitesse.
+Quand il fut à portée de mes yeux, je reconnus le
+rameur qui le conduisait vers moi; c'était mon ami
+Blou, ainsi que je l'avais deviné.</p>
+
+<p>Je ne vous peindrai pas les transports de Henry
+quand, approchant de l'écueil, il me vit sain et sauf,
+Il riait et pleurait à la fois; il levait ses rames,
+les agitait dans l'air, en poussant des cris joyeux,
+et en m'adressant de bonnes paroles. Je ne vous
+dirai pas avec quelle sollicitude il me détacha du
+poteau, avec quelle attention il me porta dans sa
+barque. Puis, quand je lui eus tout raconté, quand
+il sut la perte de son canot, au lieu d'être fâché
+contre moi, ainsi que je m'y attendais, il répondit
+en riant que c'était un petit malheur, qu'il était
+bien content qu'il n'en fut pas arrivé d'autre: et
+jamais un mot de reproche ne lui est venu aux
+lèvres à propos de son batelet.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch14" id="ch14"></a>CHAPITRE XIV.</h2>
+
+<p class="d">En partance pour le Pérou.
+</p>
+
+<p>Même cette aventure où j'avais dû mille fois mourir
+ne me servit pas de leçon; je crois au contraire
+qu'elle augmenta mon amour pour la vie
+maritime, en me faisant connaître l'espèce d'enivrement
+qui accompagne le danger. Bientôt un désir
+excessif de traverser la mer, de voir des pays lointains
+s'empara de mon esprit; je ne pouvais plus
+jeter les yeux sur la baie sans aspirer vers des régions
+inconnues qui passaient dans mes rêves.</p>
+
+<p>Avec quel sentiment d'envie je suivais du regard
+les navires dont les voiles blanches disparaissaient
+à l'horizon; avec quel empressement j'aurais accepté
+la plus rude besogne pour qu'on tolérât ma
+présence à bord!</p>
+
+<p>Peut-être n'aurais-je pas soupiré aussi ardemment
+après l'heure du départ si j'avais été plus heureux,
+c'est-à-dire si j'avais eu mon père et ma mère.
+Mais mon vieil oncle, taciturne et bourru, me portait
+peu d'intérêt, et nulle affection réelle ne m'attachait
+au logis. De plus, il me fallait travailler
+dans les champs, faire l'ouvrage de la ferme, et la
+vie agricole me déplaisait par-dessus tout.</p>
+
+<p>L'ennui que m'inspirait ce genre d'occupations
+ne fit qu'attiser mes désirs. Je ne pensais qu'aux
+endroits merveilleux qui sont décrits dans les livres,
+et dont les marins, qui revenaient au village, m'avaient
+fait des récits encore plus miraculeux. Ils
+me parlaient de tigres, de lions, d'éléphants, de
+crocodiles, de singes aussi grands que des hommes;
+de serpents aussi longs que des tables; et les aventures
+qu'ils avaient eues avec ces êtres surprenants,
+me faisaient souhaiter plus que jamais d'aller voir
+de mes propres yeux ces animaux étranges, de les
+poursuivre, de les capturer ainsi que l'avaient fait
+les matelots que j'écoutais avec enthousiasme.
+Bref, il me devint presque impossible de supporter
+la vie monotone que nous menions à la ferme, et
+que je croyais particulière à notre pays, car suivant
+les marins qui nous visitaient quelquefois
+toutes les autres parties du globe étaient remplies
+d'animaux curieux, de scènes étranges, d'aventures
+plus extraordinaires les unes que les autres.</p>
+
+<p>Un jeune homme, qui n'était allé qu'à l'île de
+Man, je me le rappelle comme si c'était hier, racontait
+des épisodes si remarquables de son séjour
+parmi les nègres et les boas constricteurs, que je
+ne rêvais plus que d'assister aux chasses mirobolantes
+qui s'étaient passées sous ses yeux. Il faut
+vous dire que, pour certains motifs, on m'avait
+poussé assez loin en écriture et en calcul, mais que
+je ne savais pas un mot de géographie, étude qui
+était fort négligée dans notre école; voilà pourquoi
+j'ignorais où était située l'île de Man, cette contrée
+mystérieuse que j'étais bien résolu de visiter à la
+première occasion.</p>
+
+<p>Malgré ce que cette entreprise avait pour moi
+d'aventureux, je caressais l'espérance de l'exécuter
+un jour. Il arrivait parfois des cas exceptionnels où
+un schooner sortait du port de notre village pour se
+rendre à cette île renommée; et il était possible que
+j'eusse la chance de me faire admettre à bord.
+Dans tous les cas j'étais décidé à tenter l'aventure;
+je me mettrais en bons termes avec les matelots du
+schooner, je les intéresserais en ma faveur, enfin
+j'obtiendrais qu'ils me prissent avec eux.</p>
+
+<p>Tandis que je guettais avec impatience cette occasion
+désirée, un incident imprévu changea tous
+mes projets, et fit sortir de ma tête le schooner,
+l'île de Man, ses nègres et ses boas.</p>
+
+<p>À peu près à cinq milles de notre village, il y
+avait, en descendant la côte, une ville importante,
+un vrai port de mer où abordaient de grands vaisseaux,
+des trois-mâts qui allaient dans toutes les
+parties du monde, et qui chargeaient d'énormes
+cargaisons.</p>
+
+<p>Il arriva qu'un jour, par hasard, mon oncle me
+fit accompagner l'un des domestiques de la ferme
+qui allait mener du foin à la ville; j'étais envoyé
+pour tenir le cheval pendant que mon compagnon
+s'occuperait de la vente du foin. Or, il se trouva
+que la charrette fut conduite sur l'un des quais où
+les navires faisaient leur chargement: quelle belle
+occasion pour moi de contempler ces grands vaisseaux,
+d'admirer leur fine mâture, et l'élégance
+de leurs agrès!</p>
+
+<div class="illu">
+<img src="images/098.png" alt="[Illustration]">
+<p class="legende">La charrette fut conduite sur l'un des quais.</p>
+</div>
+<p>Un surtout, qui était en face de moi, attira mon
+attention d'une manière toute spéciale; il était plus
+grand que ceux qui l'environnaient, et ses mâts
+élancés dominaient tous ceux du port. Mais ce n'était
+ni la grandeur, ni les heureuses proportions de
+ce navire qui fixaient mes regards sur lui. Ce qui
+le rendait si intéressant à mes yeux, c'est qu'il allait
+partir, ainsi que vous l'apprenait l'inscription
+suivante, placée dans l'endroit le plus visible du
+gréement:</p>
+
+<p class="c"><span class="sc">L'inca</span><br />
+<i>met à la voile demain<br />
+pour le Pérou.</i></p>
+
+<p>Mou c&oelig;ur battait bruyamment dans ma poitrine,
+comme si j'avais été en face d'un horrible danger;
+pourtant je ne craignais rien; c'était l'irruption des
+pensées tumultueuses qui se pressaient dans mon
+cerveau, tandis que mes yeux restaient fixés sur
+cette dernière partie de l'annonce;</p>
+
+<p class="c"><i>Demain, pour le Pérou.</i></p>
+
+<p>Toutes mes idées, rapides comme l'éclair, surgissaient
+de cette réflexion que j'avais faite tout
+d'abord: si j'allais au Pérou?</p>
+
+<p>Et pourquoi pas?</p>
+
+<p>Il y avait à cela bien des obstacles; le domestique
+de mon oncle était responsable de ma personne, il
+devait me ramener à la ferme; et c'eût été folie que
+de lui demander la permission de m'embarquer.</p>
+
+<p>Il fallait ensuite que le patron du navire y consentît.
+Je n'étais pas assez simple pour ignorer qu'un
+voyage au Pérou devait être une chose coûteuse, et
+que même un enfant de mon âge ne serait pas emmené
+gratis.</p>
+
+<p>Comme je n'avais pas d'argent, la difficulté de
+payer mon passage était insurmontable, et je cherchai
+par quel moyen je pourrais m'en dispenser.</p>
+
+<p>Mes réflexions, ai-je dit tout à l'heure, se succédaient
+avec rapidité; bientôt les obstacles de tout
+genre, soit de la part du domestique, soit du côté de
+la somme que je ne possédais pas, furent effacés de
+mon esprit, et j'eus la confiance, presque la certitude
+de partir avec ce beau vaisseau.</p>
+
+<p>Quant à savoir dans quelle partie du monde était
+situé le Pérou, je l'ignorais aussi complétement que
+si j'avais été dans la lune; peut-être davantage;
+car les habitants de ce satellite peuvent y jeter un
+coup d'&oelig;il, par les nuits transparentes, quand leur
+globe est tourné vers cette partie de la terre; mais
+je le répète je n'avais qu'un peu de lecture, d'écriture
+et de calcul, et pas un atome de science géographique.</p>
+
+<p>Toutefois les marins susmentionnés m'avaient dit
+maintes choses du Pérou; je savais, grâce à eux,
+que c'était un pays très-chaud, très-loin de notre
+village, où l'on trouvait des mines d'or, d'une richesse
+merveilleuse, des serpents, des nègres et des
+palmiers; précisément tout ce que je désirais voir.
+J'allais donc partir le lendemain pour ce pays enchanté,
+et partir à bord de <i>l'Inca</i>.</p>
+
+<p>La chose était résolue; mais comment faire pour
+la mettre à exécution, pour obtenir un passage
+gratuit, et pour échapper à la tutelle de mon ami
+John, le conducteur de la charrette? La première
+de ces difficultés, qui vous paraît peut-être la plus
+grande, était celle qui m'embarrassait le moins.
+J'avais souvent entendu parler d'enfants qui avaient
+quitté la maison paternelle, et s'étaient embarqués
+avec la permission du patron, qui les avait pris
+en qualité de mousses, et plus tard comme matelots.
+Cela me paraissait tout simple; j'étais persuadé
+qu'en allant à bord pour y offrir ses services
+on devait être bien accueilli, dès l'instant qu'on
+avait la taille voulue, et qu'on montrait de la
+bonne volonté.</p>
+
+<p>Mais étais-je assez grand pour qu'on m'acceptât
+sur un brick? J'étais bien fait, bien musclé,
+bien pris dans ma petite taille; mais enfin j'étais
+petit, plus petit qu'on ne l'est à mon âge. On
+m'en avait raillé plus d'une fois, et je craignais
+que cela ne devînt un obstacle à mon engagement
+sur <i>l'Inca</i>.</p>
+
+<p>Toutefois c'était à l'égard de John que mes appréhensions
+étaient les plus sérieuses. Ma première
+pensée avait été de prendre la fuite, et de le laisser
+partir sans moi. En y réfléchissant j'abandonnai ce
+projet; le lendemain matin John serait revenu avec
+les gens de la ferme, peut-être accompagné de mon
+oncle, pour se mettre en quête de moi; ils arriveraient
+probablement avant que le navire mît à la
+voile, le crieur public s'en irait, à son de cloche
+proclamer ma disparition, comme celle d'un chien
+perdu, on me chercherait dans toute la ville, on
+fouillerait peut-être le navire où je me serais réfugié,
+on me prendrait au collet, je serais ramené au logis,
+et fouetté d'importance. Je connaissais assez les dispositions
+de mon oncle à cet égard pour prédire
+avec certitude le dénoûment de l'aventure. Non,
+non, ce serait un mauvais expédient que de laisser
+partir John et sa charrette sans moi.</p>
+
+<p>Toutes mes réflexions me confirmaient dans cette
+pensée; il fallait donc chercher un autre moyen, et
+voici à quoi je m'arrêtai: je reviendrais avec le domestique,
+et c'est de la maison même que je partirais
+le lendemain.</p>
+
+<p>Bref, les affaires de John terminées, je montai
+avec lui dans la charrette, et nous trottâmes vers le
+village, en causant de différentes choses, mais non
+pas de ce qui me préoccupait.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch15" id="ch15"></a>CHAPITRE XV.</h2>
+
+<p class="d">Fuite.
+</p>
+
+<p>Il était presque nuit quand nous arrivâmes à la
+maison, et j'eus soin, pendant tout le reste de la
+soirée, d'agir avec autant de naturel que si rien
+d'extraordinaire ne s'était passé dans mon esprit.
+Combien mon oncle et les domestiques de la ferme
+étaient loin de se douter du projet caché dans ma
+poitrine, et qui par intervalles me faisait bondir le
+c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Il y avait des instants où je me repentais d'avoir
+pris cette résolution. Quand je regardais les figures
+qui m'étaient familières, quand je me disais que je
+les voyais peut-être pour la dernière fois, que plus
+d'une serait triste de mon départ, j'en étais certain,
+quand je songeais à la déception de ces braves gens,
+qui m'accuseraient de les avoir trompés, je déplorais
+ma passion maritime et j'aurais voulu ne pas
+partir. Que n'aurais-je pas donné pour avoir quelqu'un
+à qui demander conseil au milieu de toutes
+mes incertitudes! Si l'on m'avait donné l'avis de renoncer
+à ce voyage, je suis sûr que je serais resté à
+la maison, du moins pour cette fois-là; car à la fin
+mon esprit aventureux et mes goûts nautiques
+m'auraient toujours entraîné à la mer.</p>
+
+<p>Vous vous étonnez sans doute qu'en pareille circonstance
+je n'aie pas été voir mon ami Blou, pour
+lui confier mon dessein et recevoir son opinion;
+c'est bien ce que j'aurais fait si Henry avait encore
+été au village; mais il n'y était plus; il avait vendu
+son bateau, et s'était engagé dans la marine, il y
+avait déjà six mois. Peut-être que s'il fût resté au
+pays, je n'aurais pas eu si grande envie de partir;
+mais depuis qu'il nous avait quittés, je ne songeais
+plus qu'à suivre son exemple, et chaque fois que je
+regardais la mer, mon désir de m'embarquer se
+renouvelait avec une violence inexprimable.</p>
+
+<p>Un prisonnier qui regarde à travers les barreaux
+de sa prison n'aurait pas aspiré plus vivement
+après la liberté que je ne souhaitais d'être bien
+loin, sur les vagues de l'Océan. Je le répète, si
+j'avais eu près de moi mon ami Blou, il est possible
+que j'eusse agi différemment; mais il n'y était
+pas, et je n'avais plus personne à qui faire part de
+mon secret. Il y avait bien à la ferme un jeune
+homme que j'aimais beaucoup et dont j'étais le
+favori; j'avais été vingt fois sur le point de tout lui
+dire, et vingt fois les paroles s'étaient arrêtées sur
+mes lèvres. Il ne m'aurait pas trahi, j'en avais la
+certitude, mais à condition que je renoncerais à
+mon dessein; et je n'avais pas le courage de demander
+un avis que je savais d'avance opposé à
+mes désirs.</p>
+
+<p>On soupa; j'allai me coucher comme à l'ordinaire.
+Vous supposez que je fus debout peu de temps
+après, et que je m'échappai pendant la nuit; vous
+vous trompez; je ne quittai mon lit qu'au moment
+où chacun se levait d'habitude. Je n'avais pas fermé
+l'&oelig;il; les pensées qui se pressaient dans ma tête
+m'avaient empêché de dormir; et je rêvais tout
+éveillé, de grands vaisseaux ballottés sur les vagues,
+de grands mâts touchant les nues, de cordages goudronnés
+que je maniais avec ardeur, et qui me
+brisaient les doigts, et les couvraient d'ampoules.</p>
+
+<p>J'avais d'abord songé à m'enfuir pendant la nuit,
+ce que je pouvais faire aisément sans réveiller personne.
+De temps immémorial on ne se rappelait pas
+qu'un vol eût été commis dans le village, et toutes
+les portes, même celle de la rue, n'étaient fermées
+qu'au loquet. Cette nuit-là, surtout, rien n'était
+plus facile que de s'échapper sans bruit; mon oncle,
+trouvant la chaleur étouffante, avait laissé
+notre porte entr'ouverte, et j'aurais pu sortir sans
+même la faire crier.</p>
+
+<p>Mais après mûres réflexions, car j'avais plus de
+jugement qu'il n'est ordinaire à mon âge, je compris
+que cette équipée aurait le même résultat que
+si je n'étais pas revenu avec John. On s'apercevrait
+de mon départ dès le matin, on se mettrait à ma
+poursuite; quelques-uns des chercheurs se douteraient
+bien de la route que j'avais prise, et l'on me
+trouverait à la ville, absolument comme si j'y avais
+passé la nuit. Il était d'ailleurs bien inutile de
+quitter la ferme longtemps d'avance: elle n'était
+qu'à huit ou neuf kilomètres du port; j'arriverais
+trop tôt si je partais avant le jour; le capitaine ne
+serait pas levé, et je serais obligé d'attendre son
+réveil pour me présenter à lui.</p>
+
+<p>Je restai donc à la maison jusqu'au matin, bien
+que j'attendisse avec impatience l'heure où je pourrais
+partir. À déjeuner quelqu'un fit observer que
+j'étais pâle, et que je ne semblais pas dans mon assiette
+ordinaire. John attribua mon malaise à la
+fatigue que j'avais eue la veille par cette chaleur
+excessive, et chacun fut satisfait de l'explication.</p>
+
+<p>Je tremblais qu'en sortant de table on ne me
+donnât quelque ouvrage qui ne me permît pas de
+m'échapper, tel que de mener un cheval en compagnie
+d'un domestique, ou de servir d'aide à quelque
+travailleur. Mais, ce jour-là, fort heureusement, il
+ne se trouva pas de besogne pour moi, et je gardai
+ma liberté.</p>
+
+<p>J'allais encore, de temps en temps, m'amuser
+avec mon sloop sur le bassin du parc; d'autres enfants
+de mon âge avaient également de petits bateaux,
+des schooners ou des bricks; et c'était pour
+nous un grand plaisir de lancer nos esquifs, et de
+les faire jouter ensemble. Or, le jour en question
+était précisément un samedi; l'école était fermée ce
+jour-là, et je savais que la plupart de mes camarades
+se rendraient au bassin dès qu'ils auraient
+déjeuné. Pourquoi n'y serais-je pas allé, puisque
+je n'avais rien à faire? Le motif était plausible, et
+me fournissait une excuse pour ne revenir que le
+soir. Je pris donc mon sloop, que je portai visiblement
+pour qu'on sût où je me rendais. Je traversai
+la cour sous les yeux des domestiques, et me dirigeai
+vers le parc; il me sembla même prudent d'y
+entrer et de faire une apparition près du bassin, où
+plusieurs de mes camarades étaient déjà réunis.</p>
+
+<p>«Si je leur confiais mes intentions, s'ils pouvaient
+seulement s'en douter, pensais-je, quelle surprise
+et quel tumulte cela produirait parmi eux!»</p>
+
+<p>Ils me dirent tous qu'ils étaient enchantés de me
+voir, et m'accueillirent de manière à me le prouver.
+J'avais été pendant ces derniers mois constamment
+occupé à la ferme, et les occasions où je pouvais
+venir jouer avec eux étaient maintenant bien rares;
+aussi ma présence leur fit-elle un vrai plaisir. Mais
+je ne restai au bord du bassin que le temps nécessaire
+à la flottille pour faire sa traversée. Je repris
+mon sloop, qui avait été vainqueur dans cette régate
+en miniature, et le mettant sous mon bras, je
+souhaitai le bonjour à mes amis. Chacun fut étonné
+de me voir partir sitôt; mais je leur donnai je ne
+sais quelle excuse dont ils se contentèrent.</p>
+
+<p>Au moment de franchir l'enceinte du parc, je
+jetai un dernier regard sur mes compagnons d'enfance,
+et des larmes couvrirent mes yeux, lorsque
+je me détournai pour continuer ma route.</p>
+
+<p>Je rampai le long du mur, dans la crainte d'être
+aperçu, et me trouvai bientôt sur le chemin qui
+conduisait à la ville; je me gardai bien d'y rester,
+et pris à travers champs, afin de gagner un bois qui
+suivait la même direction. Vous sentez de quelle
+importance il était pour moi de me cacher le plus
+tôt possible; je pouvais rencontrer quelque habitant
+du village qui m'aurait embarrassé en me demandant
+où j'allais, et qui du reste, en cas de
+poursuites, aurait guidé les gens qui se seraient
+mis à ma recherche.</p>
+
+<p>Une autre inquiétude ne me tourmentait pas
+moins, j'ignorais à quel moment on lèverait l'ancre
+de <i>l'Inca</i>, j'avais craint, en partant de meilleure
+heure, d'arriver trop tôt, et de laisser aux gens,
+qui s'apercevraient de mon absence, le temps nécessaire
+pour me rejoindre avant qu'on eût mis à
+la voile. Mais si j'arrivais trop tard, mon désappointement
+serait plus cruel que toutes les punitions
+que j'aurais à subir au sujet de mon escapade.</p>
+
+<p>Il ne me venait pas à l'idée qu'on pût refuser
+mes services; j'avais oublié la petitesse de ma
+taille; la grandeur de mes desseins m'avait élevé
+dans ma propre estime jusqu'aux dimensions d'un
+homme.</p>
+
+<p>J'atteignis le bois dont j'ai parlé plus haut, et le
+traversai complétement sans rien voir, ni garde, ni
+chasseur. Il fallut bien en sortir, lorsque je fus
+arrivé au bout, et reprendre à travers champs; mais
+j'étais loin du village, à une certaine distance de
+la route, et je ne craignais plus de rencontrer personne
+de connaissance.</p>
+
+<p>Bientôt j'aperçus les clochers de la ville qui
+m'indiquèrent la direction qu'il fallait prendre; et
+franchissant des haies et des fossés nombreux,
+suivant des chemins privés, des sentiers défendus,
+j'entrai dans les faubourgs, je m'engageai au milieu
+de rues étroites, et finis par en trouver une
+qui conduisait au port. Mon c&oelig;ur battit vivement
+lorsque mes yeux s'arrêtèrent sur le grand mât
+qui, de sa pointe, dépassait tous les autres, et
+dont le pavillon flottait fièrement au-dessus de la
+pomme de girouette.</p>
+
+<p>Je courus devant moi sans regarder à mes côtés,
+je me précipitai sur la planche qui aboutissait au
+navire, je traversai le passavant, et me trouvai
+sur <i>l'Inca</i>.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch16" id="ch16"></a>CHAPITRE XVI.</h2>
+
+<p class="d"><i>L'Inca</i> et son équipage.
+</p>
+
+<p>Je m'étais arrêté près de la grande écoutille, où
+cinq ou six matelots entouraient une pile de caisses
+et de futailles qu'ils descendaient dans la cale au
+moyen d'un palan. Ils étaient en manches de chemises,
+portaient des blouses de Guernesey et de larges
+pantalons de toile, tout barbouillés de graisse et
+de goudron. Au milieu de ce groupe de travailleurs
+était un individu couvert d'une vareuse de drap bleu
+avec un pantalon du même; je fus persuadé que
+c'était le capitaine, car je me figurais que le chef
+d'un aussi beau navire devait être un homme de
+grande taille et superbement vêtu.</p>
+
+<p>Cet homme en drap bleu dirigeait les matelots et
+leur donnait des ordres, auxquels je crus voir qu'on
+n'obéissait pas toujours; les travailleurs se permettaient
+même d'émettre un avis contraire à celui
+du chef, et parfois les opinions étaient si différentes
+qu'on finissait par se disputer au sujet de
+ce qu'il y avait à faire.</p>
+
+<p>Cela vous prouve que sur <i>l'Inca</i> la discipline était
+peu observée, ainsi qu'il arrive souvent dans la marine
+marchande. Les paroles des uns, les cris des
+autres, le craquement des poulies, le choc des caisses
+et des futailles, la chute des fardeaux qui tombaient
+sur le pont, tout cela faisait un bruit dont on
+n'a pas d'idée: j'en fus littéralement pris de vertige,
+et restai plusieurs minutes sans pouvoir distinguer
+ce qui se passait autour de moi.</p>
+
+<p>Au bout de quelques instants l'énorme tonneau
+qu'il s'agissait de descendre ayant gagné le fond de
+la cale, et se trouvant mis en place, le bruit s'apaisa
+et les hommes se reposèrent. C'est alors que
+je fus aperçu par un matelot, qui s'écria en me
+regardant d'un air railleur:</p>
+
+<p>«Ohé! petit épissoir<a id="FNanchor_10" name="FNanchor_10"></a><a href="#Footnote_10" class="fnanchor">10</a>, qu'y a-t-il pour ton service?
+Viens-tu pour qu'on t'embarque?</p>
+
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_10" id="Footnote_10"></a>
+<a href="#FNanchor_10">
+<span class="label">[10]</span></a> Sorte de poinçon avec lequel on ouvre le bout des cordages
+que l'on veut <i>épisser</i>, c'est-à-dire rassembler en entrelaçant les
+torons qui les composent.
+</p></div>
+<p>&mdash;Mais non, dit un autre, puisqu'il est capitaine
+et qu'il a son navire.»</p>
+
+<p>C'était une allusion au petit schooner que je tenais
+à la main.</p>
+
+<p>«Ohé! du schooner, ohé! Pour quelle destination?»
+cria un troisième en regardant de mon côté.</p>
+
+<p>Chacun éclata de rire et attacha sur moi des regards
+à la fois curieux et railleurs.</p>
+
+<p>Déconcerté par cette réception peu bienveillante,
+je ne savais que dire pour expliquer mon affaire,
+lorsque je fus tiré d'embarras par l'homme en vareuse
+qui, s'étant approché, me demanda d'un air
+sérieux ce qui m'amenait à bord.</p>
+
+<div class="illu">
+<img src="images/114.png" alt="[Illustration]">
+<p class="legende">Il me demanda d'un air sérieux ce qui m'amenait à bord.</p>
+</div>
+<p>Je lui répondis que je voulais voir le capitaine.
+Je croyais toujours qu'il était le chef du bâtiment, et
+que c'était à lui que je devais présenter ma requête.</p>
+
+<p>«Voir le capitaine! répéta-t-il d'un air surpris.
+Et qu'avez-vous à lui demander? Je suis le second
+du navire, si pour vous c'est la même chose, vous
+n'avez qu'à parler.»</p>
+
+<p>J'hésitai d'abord à lui répondre; mais il représentait
+le capitaine et je crus pouvoir lui déclarer
+mes intentions.</p>
+
+<p>«Je voudrais être marin,» lui dis-je en m'efforçant
+d'empêcher ma voix de trembler.</p>
+
+<p>Si l'équipage avait ri tout à l'heure, il rit encore
+plus fort maintenant, et le monsieur en vareuse joignit
+ses éclats de rire à ceux de tous les matelots.</p>
+
+<p>«Bill! cria l'un de ces derniers en s'adressant à
+un camarade qui se trouvait à distance: ne vois-tu
+pas ce marmouset qui voudrait être marin? Bonté
+divine! un petit bonhomme de deux liards, pas assez
+long pour faire seulement un chevillot! un
+marin! Bonté du ciel!</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que sa mère sait où il est? répondit le
+camarade.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que non, dit un troisième, pas plus que
+son père, je le garantirais bien; le fanfan leur a
+tiré la révérence. Tu les as plantés là, n'est-ce pas,
+jeune épinoche.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi, dit l'homme habillé de bleu,
+retournez auprès de votre mère; faites-lui mes
+compliments, et dites-lui de ma part de vous attacher
+au pied d'une chaise avec les cordons de sa
+jupe; elle fera bien de vous y tenir amarré pendant
+cinq ou six ans.»</p>
+
+<p>Ces paroles excitèrent un nouvel éclat de rire.
+Dans mon humiliation, et ne sachant que leur répondre:</p>
+
+<p>«Je n'ai pas de mère, pas de chez nous,» balbutiai-je
+tout confus.</p>
+
+<p>Le visage dur et grossier des hommes qui m'entouraient
+changea aussitôt d'expression, et j'entendis
+autour de moi quelques mots de sympathie.</p>
+
+<p>Cependant l'homme en vareuse conserva son air
+moqueur, et me dit sur le même ton:</p>
+
+<p>«Dans ce cas-là, mon bambin, allez trouver votre
+père, et dites-lui de vous donner le fouet.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père est mort, répondis-je en baissant
+la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre petit diable! c'est tout de même un
+orphelin, dit un matelot d'une voix compatissante.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous n'avez pas de père, continua l'homme
+en vareuse, qui paraissait être une brute sans c&oelig;ur,
+allez chez votre grand'mère, chez votre oncle ou
+chez votre tante, allez où vous voudrez, mais partez
+d'ici bien vite, ou je vous fais hisser au bout d'un
+câble, et donner dix coups de corde; m'avez-vous
+entendu?»</p>
+
+<p>Très-mortifié de cette menace, je m'éloignais sans
+mot dire; j'avais gagné le passavant, et je mettais le
+pied sur la planche, lorsque je vis un homme se diriger
+vers le navire que j'étais en train de quitter.
+Il portait le costume de ville: habit noir et chapeau
+de castor; mais un je ne sais quoi m'annonça qu'il
+appartenait à la marine; son teint bruni par le vent
+et le soleil, quelque chose de particulier dans le regard,
+dans la démarche, étaient pour moi des indices
+qui ne pouvaient pas me tromper. Il avait un
+pantalon bleu, de drap pilote, qui ne pouvait appartenir
+qu'à un homme de mer; et il me vint à
+l'idée que ce devait être le capitaine.</p>
+
+<p>J'en eus bientôt la certitude; il franchit le passavant,
+mit le pied sur le pont de manière à montrer
+qu'il était le maître, et je l'entendis aussitôt
+donner des ordres d'un ton d'autorité qui n'admettait
+pas de réplique.</p>
+
+<p>Il me sembla qu'en m'adressant à lui j'aurais encore
+la chance de réussir, et je le suivis sans hésiter
+vers le gaillard d'arrière, dont il avait pris
+le chemin.</p>
+
+<p>En dépit des remontrances de deux ou trois matelots,
+je parvins à rejoindre le capitaine, et j'arrivai
+près de lui, juste au moment où il allait
+entrer dans sa cabine.</p>
+
+<p>Je l'arrêtai par un pan de l'habit; il se retourna
+d'un air étonné, et me demanda ce que je lui voulais.</p>
+
+<p>Je lui adressai ma requête aussi brièvement que
+possible, et j'attendis avec émotion. Pour toute réponse
+il se mit à rire, appela un de ses hommes,
+et d'une voix qui n'avait rien de méchant:</p>
+
+<p>«Waters, dit-il, prenez ce bambin sur vos épaules,
+et mettez-le sur le quai.»</p>
+
+<p>Il n'ajouta pas une parole, descendit l'échelle et
+disparut à mes yeux.</p>
+
+<p>Au milieu de ma douleur je me sentis enlever par
+les bras vigoureux du matelot, qui, après avoir franchi
+le bordage et la planche, fit quelques pas et me
+déposa sur le pavé.</p>
+
+<p>«Pauvre mignon! me dit-il avec douceur, écoute
+bien Jack Waters: gare-toi de l'eau salée le plus
+longtemps que tu pourras; tu serais pris par les requins,
+ils te mangeraient, et ne feraient qu'une
+bouchée de ta personne.»</p>
+
+<p>Il s'arrêta et sembla réfléchir.</p>
+
+<p>«Ainsi, reprit-il d'une voix encore plus douce, tu
+es donc orphelin? Tu n'as ni père, ni mère?</p>
+
+<p>&mdash;Ni l'un ni l'autre, répondis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle pitié! moi aussi j'ai été orphelin. C'est
+égal, tu es un brave petit marmot; tu voudrais être
+marin, ça mérite quelque chose. Si j'étais capitaine,
+moi, je te prendrais tout de même; seulement je ne
+le suis pas et ne peux rien faire pour toi; mais je
+reviendrai un jour, et tu auras peut-être grandi. En
+attendant, garde ça comme souvenir; à mon retour
+n'oublie pas de me le montrer, ça te fera reconnaître;
+et qui sait? j'aurai peut-être un cadre pour toi.
+Bonjour et que Dieu te protége! Retourne au logis,
+comme un bon petit garçon, et n'en sors pas que tu
+ne sois un peu plus grand.»</p>
+
+<p>En disant ces paroles, l'excellent Jack Waters
+me donna son couteau; puis il se dirigea vers le
+navire, et me laissa sur le quai.</p>
+
+<p>Aussi touché que surpris de cet acte de bienveillance,
+je suivis le marin des yeux, et mettant
+le couteau dans ma poche par un mouvement machinal,
+je restai immobile à la place où m'avait
+quitté Jack Waters.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch17" id="ch17"></a>CHAPITRE XVII.</h2>
+
+<p class="d">Pas assez grand.
+</p>
+
+<p>Je n'avais jamais été aussi cruellement déçu.
+Tous mes rêves s'étaient évanouis en moins de
+quelques minutes; moi qui croyais avant peu carguer
+les voiles du grand perroquet, et visiter de
+nouveaux pays, j'étais repoussé, chassé du navire
+où j'avais cru me faire admettre, et sur lequel j'avais
+fondé tant d'espérances.</p>
+
+<p>Mon premier sentiment fut une humiliation profonde;
+j'étais persuadé que tous les passants devinaient
+ma déconvenue; et les matelots, dont je
+voyais la figure se tourner de mon côté, me paraissaient
+avoir une expression railleuse, qui mettait le
+comble à ma douleur. Je n'eus pas la force d'endurer
+plus longtemps un pareil supplice, et je m'en
+fus de l'endroit où il m'était imposé.</p>
+
+<p>D'énormes caisses, des futailles, des ballots de
+marchandises étaient rassemblés sur le quai, et
+laissaient entre eux un espace assez grand pour
+qu'on pût s'y introduire; je me faufilai dans l'un
+de ces étroits passages qui m'offraient un asile, et
+j'y fus caché à tous les gens du port, qui, de leur
+coté, disparurent à mes yeux. Une fois à l'abri de
+tous les regards, je ressentis le bien-être que l'on
+éprouve au sortir du péril, tant il est agréable d'échapper
+au ridicule, alors même qu'on est certain
+de ne pas l'avoir mérité.</p>
+
+<p>Parmi les caisses au milieu desquelles je me
+trouvais, il y en avait une assez petite pour me
+servir de siége; j'allai m'y asseoir, et me cachant
+le visage dans mes mains, je m'abandonnai à mes
+tristes réflexions.</p>
+
+<p>Que me restait-il à faire? Devais-je renoncer à
+la marine, retourner à la ferme, et vivre chez mon
+oncle?</p>
+
+<p>C'était, me direz-vous, le meilleur parti à prendre,
+le plus sage, surtout le plus naturel. Peut-être
+avez-vous raison; mais si la pensée en vint à
+mon esprit, elle s'éloigna aussitôt, et n'influa nullement
+sur ma conduite.</p>
+
+<p>«Je ne reculerai pas comme un lâche, me disais-je
+en moi-même; ils ne m'ont pas abattu; je
+suis entré dans la voie que je veux suivre, et j'irai
+jusqu'au bout. Ils ont refusé, il est vrai, de m'admettre
+sur <i>l'Inca</i>, mais c'est un petit malheur; il y
+a d'autres vaisseaux dans le port, on les compte par
+vingtaines, et il est possible que plus d'un soit enchanté
+de m'avoir. Dans tous les cas, je ferai une
+nouvelle tentative avant de renoncer à mes projets.</p>
+
+<p>«Pourquoi me refuserait-on? continuai-je poursuivant
+mon monologue. Pourquoi? je le demande.
+Quel motif aurait-on de repousser mes services? je
+travaillerais de si bon c&oelig;ur! Peut-être n'ai-je pas
+la taille nécessaire? Les autres m'ont comparé à un
+épissoir, à un chevillot; je ne sais pas ce que cela
+veut dire, mais il est certain que cette comparaison
+injurieuse signifiait que je n'étais pas assez grand
+pour être admis dans l'équipage. Pour faire un matelot,
+je le comprends; mais un mousse! la chose
+est différente. J'ai entendu dire qu'il y en avait de
+plus jeunes que moi; il est vrai qu'ils pouvaient être
+moins petits. Quelle taille ai-je donc? Si j'avais seulement
+un mètre pour le savoir au juste! Il faut
+que je sois bien distrait pour ne m'être pas mesuré
+avant de quitter la ferme.»</p>
+
+<p>Le cours de mes pensées fut interrompu en ce
+moment par la vue de quelques chiffres grossièrement
+tracés à la craie sur l'une des caisses voisines.
+Après les avoir examinés avec attention, je vis qu'ils
+marquaient un mètre vingt centimètres, et je compris
+qu'ils se rapportaient à la longueur de la caisse.
+Peut-être le charpentier les avait-il faits pour se
+rendre compte de son ouvrage, peut-être pour l'instruction
+des matelots qui devaient charger le navire.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, ils me donnèrent le moyen de
+connaître ma taille à deux centimètres près, et
+voici de quelle façon: je me couchai par terre, en
+ayant soin de placer mes pieds de niveau avec l'une
+des extrémités de la caisse, je m'étendis de tout
+mon long, et je posai ma main à l'endroit où atteignait
+le dessus de ma tête. Hélas! il n'arrivait pas à
+l'autre bout du colis; j'eus beau m'allonger de toutes
+mes forces, tendre le cou, étirer mes jointures, il
+s'en fallait d'au moins cinq centimètres que je n'eusse
+en hauteur la longueur de cette caisse. J'avais donc
+à peine un mètre quinze; c'était bien peu pour
+un garçon plein d'audace, et je me relevai tout confus
+de cette découverte.</p>
+
+<p>Avant d'en acquérir la certitude, j'étais vraiment
+bien loin de me croire d'aussi petite taille. Quel est
+celui qui, à douze ans, ne s'imagine pas qu'il est
+bien près d'être un homme! Je ne pouvais plus me
+faire illusion; un mètre quinze centimètres! Il n'était
+pas étonnant que Jacques Waters m'eût appelé
+marmouset, et ses camarades épissoir et chevillot.</p>
+
+<p>Le découragement s'était emparé de mon âme;
+pouvais-je, en bonne conscience, renouveler mes
+démarches? Quel est le capitaine qui voudrait m'accepter?
+un vrai Lilliputien! Je n'avais jamais vu de
+mousse qui eût un mètre quinze. À vrai dire, je
+n'en avais jamais vu absolument parlant. Tous ceux
+qui en remplissaient les fonctions, à bord des schooners
+qui visitaient notre port, avaient la taille d'un
+homme, et pour ainsi dire en avaient l'âge. Il n'y
+avait donc plus d'espérance, et rien autre chose à
+faire que de rentrer au logis.</p>
+
+<p>Toutefois, j'allai me rasseoir sur ma petite caisse,
+afin de réfléchir à ce parti désespéré. J'ai toujours
+eu l'esprit inventif, même dès ma plus tendre enfance,
+et je trouvai bientôt de nouvelles combinaisons
+qui devaient me permettre d'exécuter mes
+projets dans toute leur étendue. On m'avait parlé
+d'hommes et d'enfants qui s'étaient cachés à bord
+d'un vaisseau, et qui n'avaient abandonné leur refuge
+qu'au moment où l'on se trouvait en pleine
+mer, c'est-à-dire quand on ne pouvait plus les
+renvoyer.</p>
+
+<p>À peine ces audacieux personnages m'étaient-ils
+revenus à l'esprit, que je fus décidé à suivre leur
+exemple. Quoi de plus facile que d'entrer furtivement
+dans l'un des navires dont le port était
+rempli, dans celui même dont on m'avait chassé
+d'une façon si injurieuse. Il était le seul, à vrai
+dire, qui parût sur le point de mettre à la voile;
+mais il y en aurait par douzaines qui dussent
+partir en même temps que lui, que je lui aurais
+encore donné la préférence.</p>
+
+<p>Il est aisé de le comprendre; c'était me venger
+des railleries dont j'avais été l'objet, surtout des
+insultes du second, que de jouer un pareil tour
+à ces messieurs, et d'être embarqué sur <i>l'Inca</i>
+en dépit de leurs dédains. J'étais bien sûr qu'ils ne
+me jetteraient pas par-dessus le bord; à l'exception
+de l'homme en vareuse, on n'avait pas été méchant.
+Les matelots avaient ri, c'était bien naturel; mais
+ils avaient fait entendre des paroles de pitié, dès
+qu'ils avaient su que je n'avais ni père ni mère.</p>
+
+<p>Il était donc résolu que je partais pour le Pérou;
+et cela dans le grand vaisseau d'où l'on m'avait
+chassé.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch18" id="ch18"></a>CHAPITRE XVIII.</h2>
+
+<p class="d">Entrée furtive.
+</p>
+
+<p>Mais comment faire pour m'introduire à bord;
+comment surtout m'y cacher à tous les yeux?</p>
+
+<p>Telles étaient les difficultés qui s'offraient à mon
+esprit; rien n'était plus facile que de me rendre sur
+le pont, comme je l'avais fait une heure avant; mais
+je serais certainement vu par quelqu'un, peut-être
+même par le second, et renvoyé à terre, ainsi que
+la première fois.</p>
+
+<p>Si j'avais pu gagner l'un des matelots, obtenir
+qu'il me fourrât dans un coin où personne ne serait
+allé? Mais comment acheter sa discrétion?
+Avec quoi la payer? je n'avais pas du tout d'argent;
+mon sloop et mes habits, qui ne valaient pas
+grand'chose, formaient tout mon avoir. Je songeais
+à me défaire de mon navire; mais je pensai,
+en y réfléchissant, qu'un matelot n'attacherait
+aucun prix à un objet qu'il pouvait faire lui-même.
+Il n'y avait pas d'espoir de séduire un marin
+avec un pareil joujou.</p>
+
+<p>Mais attendez! j'avais une montre, une vieille
+montre en argent dont la valeur ne devait pas être
+bien grande, quoiqu'elle fût assez bonne, et qu'elle
+me vînt de ma mère. Celle-ci en avait laissé une
+autre infiniment plus belle, une montre en or d'un
+prix considérable; mais mon oncle se l'était appropriée,
+et m'avait permis en échange de me servir
+de l'ancienne; par bonheur, je la portais tous les
+jours; elle se trouvait dans mon gousset. N'était-ce
+pas un cadeau suffisant pour qu'un matelot consentit
+à me passer en contrebande, et à me cacher dans
+un coin du navire? La chose était possible; à tout
+hasard je résolus d'essayer.</p>
+
+<p>Il fallait pour cela que je pusse me trouver seul
+avec Jack, ou avec un autre, afin de lui communiquer
+mes intentions, et ce n'était pas là ce qu'il
+y avait de plus facile; cependant cela pouvait être
+et je ne m'éloignai pas de <i>l'Inca</i> dans la prévision
+qu'un des hommes de l'équipage se rendrait à la
+ville, et que je trouverais le moyen de lui parler.</p>
+
+<p>Mais, en supposant que ma prévision ne se réalisât
+pas, il me restait l'espoir de me faufiler à bord
+sans le secours de personne. À la chute du jour,
+lorsque les matelots auraient quitté l'ouvrage et
+seraient dans l'entre-pont, qui est-ce qui me verrait
+dans l'ombre? Je passerais inaperçu auprès de la
+sentinelle, je me glisserais par l'une des écoutilles,
+je descendrais dans la cale, et une fois au milieu des
+tonneaux et des caisses, je ne redouterais plus rien.</p>
+
+<p>Mais une double inquiétude se mêlait à cette combinaison
+et troublait mon espoir: <i>l'Inca</i> resterait-il
+jusqu'à la nuit, et ne serais-je pas retrouvé par les
+domestiques de mon oncle avant que je me fusse
+introduit dans ma cachette?</p>
+
+<p>Je dois avouer que la première de ces craintes
+n'était pas des plus vives; l'écriteau, qui la veille
+avait attiré mes regards, était au même endroit, et
+c'était toujours <i>demain</i> que le vaisseau devait partir.
+Il y avait encore sur le quai une foule de marchandises
+qui appartenaient à <i>l'Inca</i>, et je savais,
+pour l'avoir entendu dire, que les vaisseaux qui
+doivent faire un long voyage partent rarement le
+jour qui avait été fixé. J'avais donc à peu près
+l'assurance que mon navire ne mettrait à la voile
+au plus tôt que le lendemain, et cela me donnait
+la chance d'y entrer à la nuit close.</p>
+
+<p>Restait l'autre danger; mais après y avoir réfléchi,
+la crainte qu'il m'inspirait s'évanoui également.
+Les gens de la ferme ne s'apercevraient de mon absence
+qu'après la journée faite; ils n'auraient pas
+d'inquiétude avant que la nuit fût noire; puis le
+temps de se consulter, d'arriver à la ville, en supposant
+qu'on devinât la route que j'avais prise, et
+je serais embarqué depuis longtemps lorsque les domestiques
+de mon oncle se mettraient sur ma piste.</p>
+
+<p>Complétement rassuré à cet égard, je ne songeai
+plus qu'à prendre les dispositions nécessaires à
+l'accomplissement de mon entreprise.</p>
+
+<p>Je pensais qu'une fois installé dans le vaisseau,
+il me faudrait y rester vingt-quatre heures, même
+davantage, sans révéler ma présence, et je ne pouvais
+pas être jusque-là sans manger. Mais comment
+faire pour se procurer des vivres? J'ai dit plus haut
+que je n'avais pas un sou, et vous savez qu'on n'achète
+rien sans argent.</p>
+
+<p>Tout à coup mes yeux tombèrent sur mon sloop:
+si je le vendais? On m'en donnerait bien quelque
+chose. Il ne me serait plus d'aucun usage; autant
+valait m'en séparer.</p>
+
+<p>Je sortis du monceau de caisses et de futailles où
+j'avais trouvé asile, et me promenai sur le quai, en
+cherchant un acheteur pour ma petite embarcation.
+Un magasin de joujoux, rempli d'objets nautiques,
+s'offrit bientôt à mes regards; j'y entrai avec empressement,
+et après avoir débattu le prix pendant
+quelques minutes, je reçus un shilling; et ce fut
+une affaire faite. Mon petit sloop, bien fait et bien
+gréé valait de cinq à six shillings, et, dans toute
+autre circonstance, je ne m'en serais pas défait,
+même pour une somme plus forte; mais le juif
+auquel je m'étais adressé vit à mon premier mot
+que j'avais besoin d'argent, et comme tous ses pareils
+il spécula sans honte sur l'embarras où je
+me trouvais.</p>
+
+<p>Peu importe, j'étais pourvu de fonds qui me paraissaient
+considérables, et avisant une boutique de
+comestibles, j'y employai la somme entière: j'achetai
+du fromage pour six pence, du biscuit de mer
+pour six et demi, je bourrai mes poches de mon
+emplète, et je retournai m'asseoir au milieu des
+colis où j'avais passé une partie du jour. C'était
+l'heure où l'on dînait à la ferme, j'avais faim, et
+j'attaquai mon fromage et mon biscuit de manière
+à singulièrement alléger ma cargaison.</p>
+
+<p>Lorsque le soir approcha, il me parut convenable
+d'aller flâner aux environs du vaisseau, afin de reconnaître
+les lieux; je voulais m'assurer de l'endroit
+où il était le plus facile d'escalader le bastingage,
+et combiner les moyens qui me permettraient le
+plus sûrement d'arriver à mon but. Mais si les matelots
+m'apercevaient? Cela m'était bien égal; ils ne
+pouvaient pas m'empêcher de me promener sur le
+quai, et j'étais bien sûr qu'il ne soupçonneraient
+pas mes intentions. En supposant qu'ils voulussent
+recommencer leurs railleries, j'en profiterais pour
+leur répondre, et cela me donnerait le temps de
+mieux voir ce que je voulais observer.</p>
+
+<p>Je quittai de nouveau ma place, et me promenai
+çà et là, d'un air d'indifférence. Tout en allant et
+venant, sans faire la moindre attention à ce qui se
+passait autour de moi, j'arrivai en face de <i>l'Inca</i>, et
+m'arrêtai pour en examiner la poupe. L'arrimage
+devait toucher à sa fin; car le pont du navire était
+presque au niveau du quai, preuve que son chargement
+était à peu près complet. Toutefois la hauteur
+du plat-bord m'empêchait de distinguer ce qui se
+passait sur le pont. Je vis néanmoins qu'il me serait
+facile de gagner les haubans d'artimon, une fois que
+j'aurais franchi le plat-bord, et c'est à ce moyen que
+je m'arrêtai, comme celui qui me paraissait le meilleur.
+À vrai dire, il me faudrait mille précautions
+pour ne pas faire de bruit en exécutant mon escalade;
+j'étais perdu si les ténèbres n'étaient pas assez
+profondes, ou si j'éveillais l'attention du matelot
+faisant l'office de sentinelle; je serais pris, soupçonné,
+peut-être châtié comme voleur. Mais j'étais
+résolu à tout risquer, dans l'espoir de réussir.</p>
+
+<p>Un calme profond régnait à bord de <i>l'Inca</i>. Pas
+une parole, pas l'ombre d'un mouvement; quelques
+ballots qui gisaient encore sur le quai, me
+tirent supposer que l'arrimage n'était pas terminé;
+mais personne ne travaillait, les abords de l'écoutille
+et le passavant étaient déserts. Où pouvaient
+être les matelots?</p>
+
+<p>J'avançai tout doucement, et fis un pas sur la
+planche qui conduisait au navire; de ce poste avancé
+j'aperçus la grande écoutille, ainsi qu'une partie de
+l'embelle; mais je ne vis pas la vareuse du monsieur
+en drap bleu, ni les vêtements tachés de
+graisse de l'équipage.</p>
+
+<p>Je prêtai l'oreille en retenant mon haleine; un
+bruit confus m'arriva du navire; je distinguai des
+voix, probablement celle des matelots qui s'entretenaient
+de chose et d'autre. J'en étais là quand un
+individu apparut tout à coup à l'ouverture du passavant.
+Il portait un vase énorme où fumait quelque
+chose; c'était sans doute de la viande, et je
+compris pourquoi on avait déserté l'embelle.</p>
+
+<p>Moitié par curiosité, moitié pour obéir à l'idée
+qui me passait dans la tête, je franchis l'embarcadère,
+et me glissai furtivement sur <i>l'Inca</i>. J'aperçus
+les matelots à l'extrémité du navire: les uns assis
+sur le tourniquet, les autres sur le pont même,
+tous ayant leur couteau à la main et leur assiette
+sur les genoux. Grâce au plat fumant qu'apportait
+le cuisinier, et sur lequel s'attachaient tous les
+regards, personne ne tourna les yeux de mon côté.</p>
+
+<p>«Maintenant ou jamais!» murmurai-je en moi-même;
+puis, entraîné par une force irrésistible, je
+traversai le pont à la hâte, et me dirigeai vers le
+grand mât.</p>
+
+<p>J'étais maintenant sur le bord de la grande écoutille;
+c'est ce que j'avais voulu. On en avait retiré
+l'échelle; mais il s'y trouvait la corde qui avait
+servi à descendre les marchandises; elle était attachée
+au palan, et atteignait au fond de la cale.</p>
+
+<p>Je m'emparai de cette corde, et la saisissant à
+deux mains, je glissai jusqu'en bas, aussi doucement
+que possible. Ma bonne étoile voulut que je
+ne me brisasse pas les os; néanmoins je l'échappai
+belle; j'en fus quitte pour une chute assez rude
+qui me fit toucher le fond de la cale un peu plus
+tôt qu'il ne l'aurait fallu; malgré cela, je fus debout
+immédiatement, et après avoir grimpé sur
+des ballots et des caisses qui n'étaient pas encore
+à leur place, j'allai me cacher derrière une grosse
+futaille, où je me blottis dans l'ombre.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch19" id="ch19"></a>CHAPITRE XIX.</h2>
+
+<p class="d">Hourra! nous sommes partis!
+</p>
+
+<p>À peine était-je accroupi derrière ma futaille que
+je tombai dans un profond sommeil; toutes les cloches
+de Cantorbery ne m'auraient pas réveillé. On
+sait combien ma nuit avait été mauvaise; la précédente
+n'avait guère mieux valu; car John et moi,
+nous étions partis de grand matin pour aller au
+marché. Puis la fatigue, surtout les émotions m'avaient
+complétement épuisé; bref, je dormais
+comme un sabot, excepté toutefois que je dormis
+bien plus longtemps.</p>
+
+<p>On avait dû cependant faire assez de bruit pour
+réveiller un mort; les poulies avaient grincé, les
+hommes crié, les caisses et les tonneaux s'étaient
+heurtés avec violence, le tout à mes oreilles; mais
+je n'avais rien entendu.</p>
+
+<p>«La nuit doit toucher à sa fin,» pensai-je en m'éveillant.
+Je sentais que mon sommeil avait été de
+longue haleine, et j'aurais cru que nous étions au
+matin sans les profondes ténèbres qui m'environnaient
+de toute part. Lorsqu'après être descendu
+je m'étais caché derrière le tonneau, j'avais observé
+que la lumière pénétrait dans la cale, et maintenant
+je ne distinguais plus rien autour de moi; il
+y faisait noir comme dans un four; il fallait que
+la nuit fût terriblement sombre.</p>
+
+<p>Mais quelle heure était-il? Chacun des matelots
+devait être dans son hamac, et dormir du profond
+sommeil que donne un rude travail.</p>
+
+<p>Je crus cependant qu'on remuait au-dessus de
+ma tête. J'écoutai, il n'était pas besoin d'avoir l'ouïe
+fine pour en acquérir la certitude; on jetait sur le
+pont des masses pesantes qui, en tombant, ébranlaient
+tout le navire, et dont je ressentais le contrecoup.
+Enfin des voix confuses parvinrent à mon
+oreille, je crus distinguer des paroles qui ressemblaient
+à un signal, puis le refrain: «Enlève! ohé!
+enlève!» que les matelots chantaient en ch&oelig;ur.
+Il n'y avait plus à en douter, on finissait le chargement
+du navire.</p>
+
+<p>Je n'en fus pas très-surpris: le capitaine faisait
+terminer l'arrimage afin de pouvoir profiter du
+vent ou de la marée.</p>
+
+<p>Je continuai de prêter l'oreille, et m'attendais
+à ce que le bruit cessât bientôt; mais les heures
+se succédaient sans amener la fin de ce tintamarre.</p>
+
+<p>«Comme ils sont laborieux, pensai-je. Il faut
+qu'ils soient terriblement pressés! Je le crois du
+reste; c'est aujourd'hui qu'ils auraient dû partir,
+et ils veulent sans doute mettre à la voile de très-bonne
+heure. Tant mieux pour moi; plus ils se
+dépêcheront, plus tôt je serai délivré de cette position
+détestable. Dans quel mauvais lit j'ai couché;
+cependant, je n'en ai pas perdu l'appétit, car déjà
+la faim me talonne.»</p>
+
+<p>En disant ces mots, je lirai de ma poche mon biscuit
+et mon fromage, auxquels je fis honneur, bien
+que je n'eusse pas l'habitude de manger pendant
+la nuit.</p>
+
+<p>Les caisses se remuaient toujours au-dessus de ma
+tête; loin de diminuer, le bruit augmentait. «Quelle
+rude besogne pour ces pauvres matelots! m'écriai-je;
+il est probable qu'ils auront double paye.»</p>
+
+<p>Tout à coup les chants cessèrent; un profond
+silence régna sur le navire; du moins je n'entendis
+plus aucun bruit.</p>
+
+<p>«Ils seront allés se coucher, supposai-je; et cependant
+il va bientôt faire jour. Mais puisqu'ils vont
+dormir, pourquoi ne pas faire comme eux: ce sera
+toujours autant de gagné.»</p>
+
+<p>Je m'étendis le mieux que je pus dans mon étroite
+cachette, où je dormais parfaitement lorsqu'un
+nouveau tapage me réveilla en sursaut.</p>
+
+<p>«Comment, encore! ce n'était pas la peine de se
+coucher, me dis-je à moi-même; il n'y a pas plus
+d'une heure qu'ils sont allés trouver leurs hamacs, et
+les voilà qu'ils retravaillent! c'est un singulier navire!
+Peut-être la moitié de l'équipage a-t-elle dormi
+pendant que l'autre veillait; et ce sont probablement
+ceux qui ont fini leur somme qui viennent relever
+leurs camarades.»</p>
+
+<p>Cette conjecture me laissa l'esprit en repos. Mais
+il m'était impossible de me rendormir, et je continuai
+de prêter l'oreille.</p>
+
+<p>Jamais nuit de décembre ne m'avait paru plus
+longue; les hommes continuaient leur travail; ils
+se reposaient pendant une heure, se remettaient à
+l'ouvrage et le jour ne paraissait pas.</p>
+
+<p>Je commençai à croire que je rêvais, que je prenais
+les minutes pour des heures. Mais j'avais alors
+un appétit féroce; car à trois reprises différentes
+j'étais tombé sur mes provisions avec une faim
+qui les avait épuisées.</p>
+
+<p>Tandis que je finissais d'avaler mon biscuit et
+mon fromage, le bruit cessa complétement; j'écoutai,
+rien ne frappa mes oreilles, et je m'endormis
+au milieu du silence le plus complet.</p>
+
+<p>Le navire était bruyant quand je m'éveillai; mais
+d'une manière bien différente. C'était le cric-cric-cric
+d'un tourniquet, joint au cliquetis d'une chaîne,
+dont le bruit m'emplissait d'aise. Vous comprenez
+ma joie: du petit coin où je me trouvais à fond du
+cale, tout cela ne m'arrivait qu'affaibli par la distance,
+mais néanmoins d'une manière assez distincte
+pour m'apprendre qu'on levait l'ancre, et que le
+navire allait s'éloigner du port.</p>
+
+<p>J'eus de la peine à retenir un cri de joie; cependant
+je gardai le silence dans la crainte d'être entendu;
+il n'était pas encore temps d'annoncer ma
+présence, on m'aurait tiré de ma cachette, et renvoyé
+à terre sans plus de cérémonie. Je restai donc aussi
+muet qu'un poisson, et j'écoutai avec bonheur la
+grande chaîne racler rudement l'anneau de fer de
+l'écubier.</p>
+
+<p>Au bout d'un temps plus ou moins long, dont je
+n'appréciai pas la durée, le cliquetis et le raclement
+cessèrent, et un bruit de nature différente les remplaça
+tous deux; on aurait cru entendre le vent
+s'engouffrer et gémir; mais on se serait trompé:
+c'était le murmure puissant des vagues qui se brisaient
+contre les flancs du vaisseau. Jamais harmonie
+délicieuse n'a produit sur moi d'impression
+plus agréable, car ce murmure annonçait que
+<i>l'Inca</i> était en mouvement. Nous étions donc enfin
+partis!</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch20" id="ch20"></a>CHAPITRE XX.</h2>
+
+<p class="d">Mal de mer.
+</p>
+
+<p>Le balancement du navire, le bouillonnement
+des flots, tout me donnait la preuve que je ne
+m'étais pas trompé; nous allions quitter le port et
+gagner la pleine mer. Combien j'étais heureux!
+Plus d'inquiétude, plus de crainte d'être ramené à
+la ferme; dans vingt-quatre heures je serais enfin
+sur l'Océan, loin de la terre, et ne pouvant plus être
+ni poursuivi ni renvoyé. Le succès de mon entreprise
+me plongeait dans l'extase.</p>
+
+<p>Je trouvai bien un peu bizarre de partir pendant
+la nuit, car il ne faisait pas encore jour; toutefois je
+présumai que le pilote avait une si parfaite connaissance
+de la baie qu'il s'engageait à en sortir les yeux
+fermés. Ce qui m'intriguait davantage, c'était la durée
+des ténèbres: il y avait là quelque chose de mystérieux;
+je commençai à croire que j'avais dormi
+pendant le jour, et que je ne m'étais réveillé qu'après
+le coucher du soleil, ce qui m'avait fait deux
+nuits pour une; ou bien c'était un rêve qui avait
+produit cette illusion. Quoi qu'il en soit, j'étais trop
+heureux de notre mise à la voile pour rechercher le
+motif de notre départ nocturne. Peu m'importait
+l'heure, pourvu que nous pussions arriver sains et
+saufs en pleine mer, et je me recouchai en attendant
+qu'il me fût permis de sortir de ma cachette.</p>
+
+<p>Deux raisons surtout me faisaient appeler de tous
+mes v&oelig;ux le moment de la délivrance: la première
+c'est que j'avais une soif ardente. Il y avait longtemps
+que je n'avais bu; le fromage et le biscuit
+m'avaient encore altéré, et j'aurais donné toute une
+fortune, si je l'avais possédée, pour me procurer
+un verre d'eau.</p>
+
+<p>La seconde raison qui me faisait souhaiter de
+changer de place était la courbature que j'avais
+gagnée dans mon petit coin, où j'étais forcé de
+m'accroupir, n'ayant pour me reposer que des
+planches qui m'avaient tout meurtri. C'est à peine
+si je pouvais remuer, tant la douleur était vive, et
+je souffrais encore plus lorsque j'étais immobile, ce
+qui d'ailleurs, n'arrivait pas souvent, tant l'instinct
+me poussait à changer d'attitude pour diminuer mes
+crampes et me distraire de ma soif.</p>
+
+<p>Il ne fallait rien moins que la crainte d'être renvoyé
+à la ferme pour me donner la force de supporter
+ces tortures. Je savais que les navires ne sortent
+guère d'un port sans avoir un pilote. Si j'avais
+eu le malheur de révéler ma présence, avant le départ
+de celui que nous avions probablement, on
+me jetait dans son bateau, et je perdais le fruit
+de mes efforts, ce qui après l'heureux début de mon
+entreprise était une humiliation que je ne pouvais
+accepter.</p>
+
+<p>En supposant même qu'il n'y eût pas de pilote sur
+<i>l'Inca</i>, nous étions encore dans les parages que fréquentent
+les bateaux-pêcheurs, ceux qui font la
+côte; l'un d'eux, retournant au port, serait hélé
+facilement, et l'on m'y descendrait comme un colis
+pour être déposé sur le quai.</p>
+
+<p>J'étouffai donc ma soif, et me cuirassant contre la
+douleur, je pris la résolution de rester dans ma
+cachette.</p>
+
+<p>Le navire glissa tranquillement sur les flots pendant
+une heure ou deux; sa marche était ferme,
+d'où je supposais que le temps était calme et que
+nous étions toujours dans la baie. Comme je faisais
+cette réflexion, je m'aperçus que le roulis devenait
+de plus en plus fort; les vagues fouettaient les
+flancs du bâtiment avec une telle violence qu'elles
+en faisaient craquer le bordage.</p>
+
+<p>J'étais bien loin de m'en plaindre; c'était la preuve
+que nous nous trouvions en pleine mer, où la brise
+était toujours plus forte, et les lames plus puissantes.
+«Bientôt, pensai-je, on renverra le pilote, et
+je pourrai sans inquiétude me montrer sur le pont.»</p>
+
+<p>Quand je dis sans inquiétude, ce n'est pas tout à
+fait vrai; j'avais au contraire des appréhensions
+assez vives au sujet de l'accueil qui m'était réservé;
+je pensais à la brutalité du second, aux railleries de
+l'équipage. Le capitaine ne serait-il pas indigné de
+mon audace; lui qui avait si nettement refusé de me
+prendre à bord, que dirait-il de m'y voir introduit
+par surprise? Il m'imposerait quelque punition outrageante,
+peut-être le fouet. J'étais, je le confesse,
+très-peu rassuré à cet égard, et j'aurais volontiers
+dissimulé ma présence jusqu'à notre arrivée au
+Pérou.</p>
+
+<p>Mais impossible; je ne pouvais pas rester dans
+ma cachette pendant six mois; qui pouvait dire si
+la traversée ne durerait pas davantage? Je n'avais
+pas à boire, presque rien à manger, il fallait bien
+tôt ou tard remonter sur le pont, en dépit de la
+colère du capitaine.</p>
+
+<p>Pendant que je faisais ces tristes réflexions, je me
+sentis envahir par une angoisse étrange qui n'avait
+rien de commun avec mon inquiétude; elle était
+toute physique et plus affreuse que ma soif et mes
+crampes. Le vertige s'était emparé de moi, la sueur
+me couvrait la figure, elle s'accompagnait d'horribles
+nausées, d'étranglement, de suffocation, comme
+si mes poumons comprimés entre les côtes n'avaient
+pu se dilater, et qu'une main de fer m'eût serré à la
+gorge. Une odeur fétide s'élevait du fond de la cale,
+où j'entendais clapoter l'eau qui s'y était introduite,
+sans doute depuis longtemps, odeur nauséabonde
+qui aggravait mon agonie.</p>
+
+<p>D'après ces divers symptômes, il n'était pas difficile
+de reconnaître ce qui me faisait tant souffrir;
+ce n'était que le mal de mer. Je ne m'alarmai pas
+des suites que cela pouvait avoir, mais j'endurai
+toutes les tortures que vous impose cette atroce
+maladie. Il est certain que dans la situation où j'étais,
+elle fut pour moi plus atroce qu'elle ne l'est
+d'ordinaire. Il me semblait qu'un verre d'eau pure,
+en apaisant ma soif, eût guéri mes nausées et diminué
+l'étreinte qui me serrait la poitrine.</p>
+
+<p>L'effroi que m'inspirait le bateau du pilote me
+fit d'abord endurer mon supplice avec courage;
+mais à chaque instant le roulis devenait plus fort,
+l'odeur du fond de cale plus pénétrante et plus
+fétide; la révolte de mon estomac augmentait en
+proportion, et les maux de c&oelig;ur finirent par être
+intolérables.</p>
+
+<p>Que le pilote fût parti ou resté, je ne pouvais plus
+y tenir; il fallait monter sur le pont, avoir de l'air,
+une gorgée d'eau, ou c'en était fait de moi.</p>
+
+<p>Je me levai avec effort et me glissai hors de ma
+cachette, en m'appuyant sur le tonneau, qui m'aidait
+à me conduire, car je marchais à tâtons. Lorsque
+je fus au bout de la futaille, j'étendis la main
+pour retrouver l'issue par laquelle j'étais entré;
+mais elle me parut close. Je n'en pouvais croire
+mes sens; j'étendis la main de nouveau, et recommençai
+vingt fois mon exploration, l'ouverture
+n'existait plus: une caisse énorme fermait l'endroit
+par lequel je m'étais introduit, et le fermait tellement
+bien que je pouvais à peine fourrer le bout de
+mon petit doigt entre cette caisse et les ballots entassés
+qui la bloquaient de toute part.</p>
+
+<p>J'essayai de la mouvoir, mais elle ne bougea pas;
+j'y appuyai l'épaule, j'y employai toute ma force,
+elle n'en fut pas même ébranlée.</p>
+
+<p>Voyant que je ne pouvais y parvenir, je rentrai
+dans ma cachette avec l'espoir de passer derrière la
+futaille et faire le tour de cette malheureuse caisse;
+nouveau désappointement! il n'y avait pas de quoi
+fourrer la main entre le fond de la barrique et une
+autre futaille exactement pareille; une souris devait
+être obligée de s'aplatir pour se glisser entre ces
+deux tonnes, dont la dernière s'appliquait exactement
+à la paroi du vaisseau.</p>
+
+<p>Je pensai alors à grimper sur la futaille, et à me
+faufiler au-dessus de la caisse qui m'obstruait le
+passage; mais entre le point culminant du tonneau
+et une grande poutre qui s'étendait en travers de la
+cale, c'est tout au plus s'il y avait un espace de quelques
+centimètres, et si petit que je pusse être, il ne
+fallait pas songer à m'y introduire.</p>
+
+<p>Je vous laisse à imaginer quelle fut mon impression
+lorsque j'eus acquis la certitude d'être enfermé
+dans la cale au milieu des marchandises,
+emprisonné, muré par la cargaison tout entière.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch21" id="ch21"></a>CHAPITRE XXI.</h2>
+
+<p class="d">Enseveli tout vivant!
+</p>
+
+<p>Je comprenais maintenant pourquoi la nuit m'avait
+paru si longue. La lumière avait brillé, mais
+je n'en avais rien su; les matelots avaient travaillé
+pendant le jour, tandis que, plongé dans les ténèbres,
+je croyais qu'il était nuit. Il y avait sans doute
+plus de trente-six heures que je me trouvais à
+bord; voilà pourquoi j'avais eu faim, pourquoi ma
+soif était si ardente, et mon corps si douloureux.</p>
+
+<p>Les instants de repos qui, au milieu du bruit
+continuel, me paraissaient revenir d'une façon méthodique,
+étaient les heures de repas; et le silence
+qui avait précédé notre départ, silence dont la prolongation
+m'avait frappé, était la deuxième nuit
+que je passais dans la cale.</p>
+
+<p>J'y étais à peine installé que je m'étais endormi.
+C'était le soir. Il est probable que, le lendemain
+matin, je ne m'éveillai pas de bonne heure; et
+c'était pendant mon sommeil que les matelots, en
+arrangeant la cale, avaient rempli les vides qui
+m'avaient permis d'y entrer.</p>
+
+<p>Je ne compris pas d'abord toute l'horreur de ma
+situation. J'étais enfermé, je savais de plus que
+tous mes efforts pour m'ouvrir un passage seraient
+complétement inutiles; mais les hommes vigoureux
+qui avaient empilé toutes ces caisses pouvaient les
+remuer une seconde fois, et je n'avais qu'à les appeler
+pour qu'ils vinssent immédiatement.</p>
+
+<p>J'étais loin, hélas! de penser que mes cris les
+plus forts ne pouvaient être entendus; j'ignorais
+que l'écoutille, par laquelle je m'étais introduit
+dans la cale, était maintenant couverte de ses panneaux,
+recouverts à leur tour d'une épaisse toile
+goudronnée, qui devait peut-être y rester jusqu'à
+la fin du voyage. Quand même l'écoutille n'eût pas
+été fermée, il y avait peu de chances pour que
+ma voix fût entendue; l'épaisseur de la cargaison
+l'aurait interceptée, ou elle aurait été couverte par
+le bruit des flots et par celui du vent.</p>
+
+<p>Comme je vous le disais, mon inquiétude fut d'abord
+peu sérieuse; je ne me préoccupais que du
+temps plus ou moins long que j'aurais à passer
+avant d'avoir de l'eau, car ma soif était vive. Pour
+que je pusse sortir de la cale, il faudrait enlever
+les caisses qui se trouvaient au-dessus de moi; cela
+devait demander beaucoup de travail, et jusque-là
+je souffrirais énormément, car le besoin de boire
+devenait de plus en plus impérieux.</p>
+
+<p>Ce n'est qu'après avoir crié de ma voix la plus
+aiguë, frappé sur les planches à coups redoublés,
+répété mes cris et mes coups mainte et mainte fois,
+sans recevoir de réponse, que je compris ma situation.
+Elle m'apparut dans toute son horreur: pas
+moyen de remonter sur le pont, aucun espoir d'être
+secouru; j'étais enseveli tout vivant sous les
+marchandises qui remplissaient la cale.</p>
+
+<p>Je criai de nouveau, j'y employai toutes mes
+forces, et ne m'arrêtai qu'au moment où ma gorge
+ne rendit plus aucun son. J'avais prêté l'oreille à
+différents intervalles, espérant toujours une réponse;
+mes cris éveillaient tous les échos de ma
+tombe; mais pas une voix ne répondait à la
+mienne.</p>
+
+<p>J'avais entendu chanter les matelots pendant
+qu'ils levaient l'ancre; mais à présent tout était
+silencieux; le navire était immobile, les vagues
+restaient muettes, et si, dans un calme pareil, les
+grosses voix de l'équipage n'arrivaient pas jusqu'à
+moi, comment pouvais-je espérer que mes cris
+d'enfant parvinssent aux oreilles de ceux qui ne
+m'écoutaient pas?</p>
+
+<p>C'était impossible; on ne pouvait pas m'entendre,
+et j'étais condamné à mort, condamné sans
+appel.</p>
+
+<p>J'en avais la conviction, et aux souffrances du
+mal de mer succédait un affreux désespoir. Les
+douleurs physiques revinrent et, se joignant à la
+torture morale, produisirent une agonie que je
+ne saurais vous dépeindre. Je ne pus y résister;
+mes forces m'abandonnèrent, et je tombai, comme
+atteint de paralysie.</p>
+
+<p>Malgré ma stupeur, je n'avais pas perdu connaissance;
+il me semblait que j'allais mourir, et je
+le désirais sincèrement. Puisque la mort est inévitable,
+pensais-je, il valait mieux qu'elle mît le plus
+tôt possible un terme à mes souffrances. Je suis
+persuadé que si je l'avais pu, j'aurais hâté ma dernière
+heure; mais j'étais trop faible pour me tuer,
+quand même j'aurais eu des armes à ma disposition.
+J'avais totalement oublié que j'en possédais
+une, tant il y avait de confusion dans mon esprit!</p>
+
+<p>Vous êtes étonné d'apprendre que je désirais
+mourir; mais pour se faire une juste idée de l'étendue
+de mon désespoir, il faudrait avoir passé
+par la position où j'étais alors; et Dieu veuille
+qu'elle vous soit épargnée!</p>
+
+<p>Toutefois on ne meurt pas du mal de mer, et le
+désespoir ne suffit pas pour tuer l'homme; il est
+plus difficile qu'on ne pense de sortir de ce bas
+monde.</p>
+
+<p>Ma torpeur augmenta de plus en plus; je devins
+complétement insensible, et restai longtemps dans
+cet état voisin de la mort.</p>
+
+<p>À la fin cependant, je repris connaissance; peu
+à peu je retrouvai une partie de mes forces. Chose
+étrange! la faim se faisait vivement sentir; car le
+mal de mer aiguise l'appétit d'une façon toute spéciale.
+Néanmoins, la soif me torturait davantage,
+et ma souffrance était d'autant plus vive que je ne
+voyais aucun moyen de la calmer. Il me restait un
+peu de biscuit, je pouvais encore me rassasier une
+fois; mais où trouver de l'eau pour éteindre le feu
+qui me desséchait les veines?</p>
+
+<p>Il n'est pas nécessaire de vous rapporter les réflexions
+poignantes qui me venaient à l'esprit;
+qu'il vous suffise de savoir que ce paroxysme d'une
+douleur sans nom amena un délire dont j'eus un
+instant conscience, et qui, à mon grand soulagement,
+se termina par un profond sommeil.</p>
+
+<p>Le corps épuisé perdit le sentiment de ses douleurs,
+et l'esprit oublia ses tourments.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch22" id="ch22"></a>CHAPITRE XXII.</h2>
+
+<p class="d">Soif.
+</p>
+
+<p>Cet instant de repos fut de bien courte durée, un
+cauchemar effroyable ne tarda pas à troubler mon
+sommeil, et me réveilla brusquement, pour me
+rendre à une réalité plus affreuse que mes rêves.</p>
+
+<p>Il me fut d'abord impossible de deviner où j'étais;
+mais il me suffit d'allonger les bras pour me
+rappeler toute l'horreur de ma situation. De chaque
+côté, mes mains rencontraient les murailles
+de mon cachot; à peine avais-je assez de place
+pour me retourner, et, si mince que je fusse alors,
+un autre enfant de ma taille aurait empli tout le
+reste de ma cellule.</p>
+
+<p>Mon premier mouvement, dès que j'eus reconnu
+ma position, fut de crier de toutes mes forces. Je
+conservais toujours l'espoir qu'on finirait par
+m'entendre; j'ignorais, comme je l'ai dit plus haut,
+l'énorme quantité de marchandises qui se trouvaient
+au-dessus de ma tête, et je ne savais pas que
+toutes les écoutilles de l'entre-pont étaient fermées.</p>
+
+<p>Il est heureux que je n'en aie pas su davantage,
+autrement je serais devenu fou; mais les lueurs
+d'espérance qui, de temps en temps, suspendaient
+mes tortures, soutinrent ma raison jusqu'au moment
+où il me fut permis d'envisager mon sort
+avec calme, et de lutter contre le péril qui me
+menaçait.</p>
+
+<p>Comme avant de m'endormir, je jetai des cris
+perçants jusqu'à ce que la voix me fît défaut; et
+lorsque j'eus désespéré de me faire entendre, je retombai
+dans l'état d'atonie, puis de torpeur, où le
+sommeil m'avait trouvé. Néanmoins cet engourdissement
+qui s'était emparé de mon esprit laissait à la
+douleur physique tout ce qu'elle avait d'affreux;
+j'étais dévoré par la soif, qui, arrivée à ce point
+d'exaspération, est peut-être le plus grand de tous
+les supplices. Je n'aurais jamais pensé que le manque
+d'un peu d'eau pût vous causer des tortures
+aussi vives. En lisant que des naufragés ou des voyageurs
+égarés dans le désert étaient morts de soif,
+après une horrible agonie, j'avais toujours cru à
+l'exagération de l'auteur. Comme tous les enfants
+de l'Angleterre, né dans un pays où l'on rencontre
+à chaque pas des sources et des ruisseaux, je n'avais
+jamais eu soif. Peut-être, lorsqu'en été je jouais au
+milieu d'un champ ou sur le bord de la mer, avais-je
+éprouvé cette sensation bien connue qui vous fait
+souhaiter un verre d'eau; mais ce n'est pas une douleur,
+et l'espèce de malaise que l'on ressent alors
+est plus que compensé par la satisfaction que l'on
+éprouve en se désaltérant. Il est rare que ce besoin
+soit assez impérieux pour vous faire boire une eau
+marécageuse; la délicatesse de vos habitudes conserve
+toutes ses répugnances: ceci n'est que le premier
+degré de la soif, et moins une douleur qu'un
+plaisir, par la confiance où l'on est de trouver bientôt
+à boire. Mais perdez cette conviction rassurante,
+soyez certain, au contraire, qu'il n'y a dans
+les environs ni lac, ni fleuve, ni ruisseau, ni fontaine,
+pas même de fossé bourbeux; que vous êtes
+à cent kilomètres de la source la plus voisine, et
+la soif, que vous supportez facilement, prendra un
+nouveau caractère et sera des plus douloureuses.</p>
+
+<p>Il est possible que j'eusse parfois été aussi longtemps
+sans boire, et que je n'en eusse pas éprouvé
+la souffrance qui me torturait au moment dont
+nous parlons; mais je n'avais jamais eu l'atroce
+perspective de voir grandir ma soif et de rester
+dans l'impossibilité de la satisfaire: c'est là ce qui
+était cause de mes angoisses.</p>
+
+<p>Je n'avais pas une faim excessive, mes provisions,
+d'ailleurs, n'étaient pas complétement épuisées;
+mais quand mon appétit aurait été plus fort, j'aurais
+craint d'augmenter ma soif en mangeant.
+C'est ce qui m'était arrivé lors de mon dernier
+repas; et ma gorge brûlante ne demandait qu'un
+peu d'eau, ce qui, à cette heure me paraissait la
+chose du monde la plus précieuse.</p>
+
+<p>C'était le supplice de Tantale: je n'avais pas
+d'eau sous les yeux, mais je l'entendais sans cesse
+battre les flancs du navire; de l'eau de mer, j'en
+conviens, je n'aurais pas pu la boire, quand même
+elle eût été à ma portée, mais c'était le murmure
+de l'eau qui frappait mes oreilles, et il ajoutait à
+mes souffrances tout ce que la tentation a d'exaspérant.</p>
+
+<p>Je ne doutais pas que la soif ne dût me tuer
+dans un délai plus ou moins long. Combien durerait
+mon agonie? J'avais entendu parler d'hommes
+qui étaient morts de soif après des tortures indicibles;
+j'essayai de me rappeler le nombre de
+jours qu'ils avaient souffert, et je ne pus y parvenir.
+Six ou sept, pensai-je. Cette idée m'épouvanta.
+Comment supporter pendant une semaine
+l'angoisse que j'endurais? C'était au-dessus de mes
+forces, et je demandai à la mort de mettre un
+terme plus rapide à mes douleurs.</p>
+
+<p>Mais l'espérance allait revenir. J'avais à peine
+cédé à cet accès de découragement, lorsque j'entendis
+un son qui changea le cours de mes pensées,
+et me causa autant de bonheur que j'avais
+eu d'angoisses.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch23" id="ch23"></a>CHAPITRE XXIII.</h2>
+
+<p class="d">Son plein de charme.
+</p>
+
+<p>J'étais accoudé à l'une des poutres du navire,
+qui traversait ma cabine, et qui la divisait en deux
+parties presque égales. C'était simplement pour
+changer de position que j'avais pris cette attitude,
+car j'étais las d'être couché sur les planches; depuis
+l'heure de mon premier réveil dans la cale j'avais
+essayé de toutes les postures, sans parvenir à me
+trouver bien dans aucune; je m'étais levé, quoiqu'il
+me fallut courber la tête; j'avais pris tous les
+degrés d'inclinaison, je m'étais allongé sur le dos,
+sur le ventre, sur les côtés, je m'étais replié en Z,
+en S, et je n'en étais pas moins courbaturé.</p>
+
+<p>Je me trouvais donc soutenu par l'une des côtes
+du navire, et ma tête penchée en avant, reposait
+presque sur la grande futaille où j'appuyais la main.</p>
+
+<p>Il en résultait que mon oreille effleurait les
+douelles de chêne; et c'est de la sorte que j'entendis
+le son plein de douceur qui opéra chez moi un
+revirement si prompt et si heureux.</p>
+
+<p>Rien n'était plus facile à reconnaître que cette
+voix bénie qui frappait mon oreille: c'était le glouglou
+d'un liquide remuant dans la futaille, par
+suite des ondulations du navire.</p>
+
+<p>À la première de ces notes harmonieuses que
+rendait le contenu de la barrique, j'avais tressailli
+d'une joie facile à comprendre; mais réprimant
+aussitôt mes transports, je voulus m'assurer du
+fait, dans la crainte d'être le jouet d'une illusion.</p>
+
+<p>La joue appliquée sur le bois de la grosse tonne,
+l'haleine suspendue, toutes les facultés de mon
+être concentrées dans ma puissance auditive, j'attendis
+que le bâtiment éprouvât une secousse
+assez grande pour la communiquer au fluide que
+renfermait le tonneau.</p>
+
+<p>L'attente me parut d'une longueur excessive,
+mais ma patience fut enfin récompensée: <i>Glou, glou,
+gli, gli, glou, glou</i>; cela ne faisait pas le moindre
+doute, la futaille était pleine d'eau!</p>
+
+<p>Un cri de joie s'échappa de mes lèvres; j'éprouvais
+ce que ressent un malheureux qui est en train
+de se noyer, et qui, au moment où il allait rendre
+l'âme, se retrouve près du rivage.</p>
+
+<p>La réaction fut si vive que je faillis m'évanouir;
+je serais tombé sans la pièce de bois à laquelle je
+restai appuyé, dans un état de vertige qui m'était
+jusqu'à la conscience de mon bonheur.</p>
+
+<p>Toutefois je ne demeurai pas longtemps dans
+cette demi-insensibilité; la soif me rappela bientôt
+à moi-même, et je me rapprochai de la futaille.</p>
+
+<p>Dans quel but? Je voulais chercher la bonde,
+la retirer bien vite, et boire; je ne pouvais avoir
+d'autre intention.</p>
+
+<p>Hélas; ma joie devait s'éteindre aussi promptement
+qu'elle était née. Je fus néanmoins quelque
+temps avant d'en arriver là; il me fallut d'abord
+parcourir avec les mains toute la surface de la
+barrique, en palper toutes les douelles, avec le
+tact soigneux qui caractérise les aveugles; et je
+recommençai l'opération plus d'une fois avant
+d'accepter la triste certitude que la bonde se trouvait
+du côté de la muraille, il m'était impossible
+de l'atteindre, et la précieuse barrique m'était
+complétement fermée.</p>
+
+<p>Je savais que tous les tonneaux ont une seconde
+ouverture, située à l'un des deux fonds, et je m'étais
+mis en quête de celle qui devait exister à ma
+futaille; mais le premier mouvement que je fis
+m'annonça que les deux bouts en étaient bloqués,
+l'un par une caisse, l'autre par la seconde barrique
+mentionnée dans l'inventaire de ma cellule.</p>
+
+<p>Il me vint à l'esprit que cette dernière pouvait
+également contenir de l'eau, et j'en commençai
+l'inspection; mais je ne pus tâter qu'une faible partie
+de son étendue, et n'y rencontrai que la surface
+unie du chêne, qui m'opposait la résistance du roc.</p>
+
+<p>C'est alors que je retombai dans ma misère, et
+que je me livrai à tout ce que le désespoir a de
+plus cruel. Plus que jamais la tentation était vive;
+j'entendais l'eau à trois centimètres de mes lèvres,
+et je ne pouvais pas la goûter. Oh! si j'avais pu
+seulement en humecter ma gorge brûlante!</p>
+
+<p>S'il y avait eu près de moi une hache, et que ma
+prison eût été assez haute pour que je pusse m'en
+servir, comme j'aurais largement ouvert cette
+grande citerne pour m'abreuver de son contenu!
+Mais je n'avais pas de hache, pas d'instruments tranchants,
+et sans une bonne lame comment percer ou
+fendre ces douelles de chêne, aussi impénétrables
+pour moi que du fer? Quand même j'aurais trouvé
+l'une ou l'autre des ouvertures de la futaille, avec
+quoi en aurais-je ôté le bondon, arraché le fausset?
+Je n'y avais pas songé dans mon élan de bonheur;
+mais il était impossible de le faire avec mes doigts,
+sans tenailles, sans levier d'aucune espèce.</p>
+
+<p>Je crois m'être levé en chancelant, pour examiner
+de nouveau la barrique; je n'en suis pas sûr,
+tant j'étais foudroyé par la déception amère qui
+avait suivi ma joie; il m'est resté néanmoins un
+vague souvenir d'avoir machinalement exploré le
+dessus du tonneau, essayé de mouvoir la caisse;
+et plus consterné que jamais de l'inutilité de mes
+efforts, d'être revenu me coucher, en proie au
+plus morne désespoir.</p>
+
+<p>J'ignore combien de temps dura cette nouvelle
+crise; mais je me souviens toujours du fait qui
+dissipa la fatale influence sous laquelle je succombais,
+et qui me rendit toute mon activité.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch24" id="ch24"></a>CHAPITRE XXIV.</h2>
+
+<p class="d">La barrique est mise en perce.
+</p>
+
+<p>Étendu sur les planches de ma cellule, la tête
+reposant sur mon bras, je sentis quelque chose
+me blesser à la cuisse; était-ce un n&oelig;ud du bois
+ou un caillou sur lequel j'étais couché? dans tous
+les cas c'était un objet qui me faisait souffrir, et
+j'étendis la main pour l'éloigner. À ma grande
+surprise je ne trouvai rien par terre, le plancher
+était parfaitement uni, et l'objet qui me faisait mal
+se trouvait dans ma poche.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que cela pouvait être? je ne me le rappelais
+nullement; j'aurais pu croire que c'était un
+morceau de biscuit, si je n'avais été sûr d'avoir placé
+mes provisions dans la poche de ma veste. Je palpai
+celle de ma culotte, elle renfermait un objet allongé,
+aussi dur que le fer, et je ne me rappelais pas
+avoir emporté autre chose que du biscuit et du
+fromage.</p>
+
+<p>Je me mis à mon séant pour fouiller dans ma
+poche, car il m'était impossible de deviner ce qui
+s'y trouvai; et j'eus ainsi le mot de l'énigme: cet
+objet long et dur n'était ni plus ni moins que le
+couteau dont Waters m'avait fait présent. Je l'avais
+fourré dans ma culotte par un mouvement irréfléchi,
+et l'avais ensuite oublié.</p>
+
+<p>Cette découverte me parut d'abord insignifiante,
+elle me rappela tout simplement la bonté du matelot,
+bonté qui contrastait avec la rudesse du
+lieutenant; c'était la seule pensée que j'avais eue
+au moment où cette lame précieuse m'avait été
+donnée. Tout en faisant cette réflexion, j'ôtai le
+couteau de ma poche, et l'ayant jeté au loin pour
+qu'il ne me gênât plus, je me recouchai sur les
+planches.</p>
+
+<p>Mais à peine venais-je de m'y étendre, qu'une
+idée subite me traversa l'esprit et me fit relever
+avec autant de promptitude que si je m'étais appuyé
+sur du fer rouge. Toutefois ce n'était pas la
+douleur qui m'inspirait ce mouvement rapide, au
+contraire, c'était une joyeuse espérance. Je me disais
+qu'avec cette lame j'avais le moyen de percer
+la futaille et de me procurer de l'eau.</p>
+
+<p>Cela me paraissait tellement facile, que je ne
+doutai pas un instant de la possibilité du fait, et que
+mon désespoir s'évanouit pour faire place à la joie
+la plus vive.</p>
+
+<p>Je cherchai mon couteau, je le retrouvai, et m'en
+emparai avec ardeur; c'est tout au plus si je l'avais
+regardé quand je l'avais reçu des mains de Waters,
+maintenant je l'examinais avec soin, je le palpais
+dans tous les sens, j'en calculais la force autant
+qu'il m'était permis de le faire, et je me demandais
+quelle était la meilleure manière de m'en
+servir pour arriver au but que je me proposais.</p>
+
+<p>C'était un bon couteau, avec un manche en bois
+de cerf, une lame aiguë, solide et bien trempée, un
+de ces couteaux qui, lorsqu'ils sont ouverts, n'ont
+pas moins de vingt-cinq centimètres de longueur,
+et qu'en général les matelots portent suspendus à
+une ficelle passée autour du cou. Je fus enchanté
+de mon examen, de l'épaisseur et du fil de l'acier;
+car il me fallait un bon instrument pour forer
+cette douelle de chêne.</p>
+
+<p>Si je vous décris avec autant de détails les mérites
+de mon couteau, c'est que je ne saurais trop
+vous en faire l'éloge, puisque sans lui je n'aurais
+pas survécu à mes misères, et ne vous raconterais
+pas les hauts faits qu'il m'a permis d'accomplir.</p>
+
+<p>Ayant donc passé le doigt à plusieurs reprises
+sur ma bonne lame, afin de me familiariser avec
+elle; l'ayant ouverte et fermée dix ou douze fois,
+pour en essayer le ressort, je m'approchai de la
+barrique, afin d'en attaquer le chêne.</p>
+
+<p>Vous êtes surpris de me voir agir avec cette lenteur
+quand la soif me torturait; vous ne comprenez
+pas que j'aie pris toutes ces précautions; vous
+pensiez que j'allais me mettre aussitôt à faire un
+trou, n'importe comment, pourvu que je pusse me
+désaltérer. Toute ma patience fut soumise à une
+rude épreuve; mais j'ai toujours été d'un caractère
+réfléchi, même quand j'étais enfant, et je sentais,
+à l'heure dont je vous parle, que tout le succès de
+mon entreprise pouvait dépendre du soin que j'y
+apporterais. J'avais en perspective la mort la plus
+affreuse; une seule chose devait me sauver, c'était
+d'ouvrir la barrique, pour cela mon couteau m'était
+indispensable. Supposez qu'en agissant avec
+précipitation, je vinsse à en briser la lame, seulement
+à en casser la pointe, c'était fini, ma mort
+était certaine.</p>
+
+<p>Ne soyez donc plus étonnés du soin que je
+prenais de ne rien compromettre. Il est vrai de
+dire que si j'avais réfléchi davantage, je ne me
+serais pas donné tant de peine. Quand j'aurais eu
+la certitude de me désaltérer, à quoi cela devait-il
+me servir? J'aurais apaisé ma soif; mais la
+faim? comment la satisfaire? On ne se nourrit pas
+avec de l'eau; où trouver des aliments?</p>
+
+<p>C'est une chose bizarre, mais cette idée ne me
+vint pas. Je n'étais point encore affamé, et la crainte
+de mourir de soif était jusqu'alors ma seule préoccupation.
+Plus tard, je devais, hélas! éprouver les
+mêmes terreurs au sujet du manque de nourriture;
+mais n'anticipons pas.</p>
+
+<p>Je choisis, sur le côté de la barrique, un endroit
+où la douelle paraissait être endommagée. Précisément
+cela se trouvait un peu au-dessous de la
+moitié de la futaille, et c'était une condition qui
+me semblait indispensable. La barrique pouvait
+n'être qu'à moitié pleine, et il fallait absolument
+la mettre en perce au-dessous du niveau de l'eau,
+sans quoi j'aurais travaillé en pure perte.</p>
+
+<p>Me voilà donc à l'ouvrage; malgré mon impatience,
+j'étais satisfait de la rapidité de ma besogne.
+Mon couteau se comportait à merveille, et si épais
+que fût le chêne de la futaille, il avait affaire à de
+l'acier plus dur que lui. Peu à peu les esquilles de
+bois se détachèrent, et ma bonne lame s'enfonça
+dans la douelle.</p>
+
+<p>J'avais fini par si bien me familiariser avec les
+ténèbres, que je ne ressentais plus cette impuissance
+dont chacun est frappé en tombant dans
+une nuit profonde. Mes doigts avaient acquis une
+délicatesse de toucher singulière, ainsi qu'on le remarque
+chez les aveugles. Je travaillais avec autant
+de facilité que si j'avais été en plein jour, et je ne
+pensais même pas à la lumière qui me manquait.</p>
+
+<p>Sans aucun doute, un charpentier, avec son ciseau
+à mortaise, ou un tonnelier, avec son vilebrequin,
+aurait été plus vite que moi; mais j'avais la certitude
+que j'avançais dans mon &oelig;uvre, et je n'en
+demandais pas davantage.</p>
+
+<p>La crainte de briser mon couteau, crainte que
+j'avais toujours présente à l'esprit, m'empêchait
+de me hâter; je me souvenais du proverbe: «Plus
+on se presse, moins on arrive,» et je maniais mon
+outil avec un redoublement de prudence.</p>
+
+<p>Il y avait une heure que je travaillais, quand
+j'approchai de la surface intérieure de la douelle;
+je le voyais à la profondeur de l'excavation que
+j'avais faite.</p>
+
+<p>Ma main trembla, mon c&oelig;ur battit avec violence,
+ce fut un moment d'incroyable émotion, une inquiétude
+affreuse s'emparait de mon esprit: était-ce
+bien de l'eau que j'allais trouver? Ce doute
+m'était déjà venu plusieurs fois, mais jamais avec
+cette vivacité.</p>
+
+<p>Oh! mon Dieu! si, au lieu d'eau, cette futaille
+contenait de rhum ou de l'eau-de-vie, seulement du
+vin! Je savais que pas un de ces liquides n'éteindrait
+ma soif; peut-être la calmeraient-ils un instant,
+mais elle reviendrait ensuite plus dévorante que
+jamais; et, perdant mon seul espoir, je mourrais,
+tué par l'ivresse, comme tant d'autres malheureux.</p>
+
+<p>Le fluide perlait déjà entre la douelle et mon
+couteau; j'hésitais à faire la dernière entaille, j'avais
+peur de ce qui allait en sortir!</p>
+
+<p>Mais la soif triompha de mes inquiétudes; je
+poussai mon outil, et les dernières fibres du chêne
+cédèrent. Au même instant, un jet rapide et froid
+s'échappa de la barrique, me mouilla les mains et
+se répandit sur ma manche.</p>
+
+<p>Un dernier tour de lame agrandit l'ouverture. Je
+retirai mon couteau, le jet sortit avec force, et
+mes lèvres s'y appliquèrent avec délices. Ce n'était
+ni de la liqueur, ni du vin, mais une eau
+fraîche et pure comme celle qui jaillit du rocher.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch25" id="ch25"></a>CHAPITRE XXV.</h2>
+
+<p class="d">Le fausset.
+</p>
+
+<p>Comme je bus de cette eau délicieuse! je ne
+croyais pas pouvoir m'en rassasier. À la fin cependant
+la quantité d'eau absorbée fut suffisante,
+et je ne sentis plus la soif.</p>
+
+<div class="illu">
+<img src="images/164.png" alt="[Illustration]">
+<p class="legende">Comme je bus cette eau délicieuse.</p>
+</div>
+<p>Toutefois ce résultat ne fut pas immédiat; la
+première libation ne me désaltéra qu'un instant;
+mes lèvres se rapprochèrent bientôt de la barrique,
+et j'y revins à plusieurs reprises avant d'être complétement
+soulagé.</p>
+
+<p>Il est impossible, même à l'imagination la plus
+puissante, de se figurer les tortures de la soif; il
+faut les avoir ressenties pour s'en faire une idée;
+qu'on juge de leur violence par les expédients auxquels
+ont eu recours ceux qui les ont subies. Et
+pourtant, malgré cette angoisse indicible, aussitôt
+qu'on a bu largement, la douleur s'évanouit avec
+la rapidité d'un songe; il n'est pas de souffrance
+comparable qui soit aussi vite guérie.</p>
+
+<p>Ma soif était dissipée, et le bien-être succédait à
+mon supplice. Toutefois, je n'en perdis pas ma
+prudence habituelle; durant les intervalles que
+j'avais mis entre mes libations, j'avais eu bien soin
+de fermer l'ouverture de la barrique, en y fourrant
+le bout de mon index en guise de fausset.
+Quelque chose me disait de ne pas gaspiller le
+précieux liquide, et je résolus d'obéir à cette pensée
+pleine de prudence.</p>
+
+<p>Mais à la longue je me fatiguai de rester ainsi, le
+doigt passé dans la douelle, et je cherchai un objet
+qui pût me servir de bouchon. Impossible de rien
+trouver, pas la moindre baguette, le plus petit
+morceau de bois dont on pût faire une cheville,
+J'avais toujours mon index à la futaille, je n'osais
+pas l'en ôter, et cela paralysait mes recherches.</p>
+
+<p>Comment faire? Je pensai au fromage qui me
+restait, et je le tirai de ma poche; il s'émietta dès
+que je voulus m'en servir; du biscuit n'eût pas été
+meilleur; c'était fort embarrassant.</p>
+
+<p>Tout à coup je songeai à ma veste. Elle était de
+gros molleton, et en en déchirant un morceau, je
+pouvais boucher l'ouverture de la futaille.</p>
+
+<p>À peine avais-je eu cette pensée, que mon couteau
+enlevait une pièce de mon habit, et que fourrant
+ce chiffon de laine dans la susdite ouverture, le
+poussant, le serrant avec la pointe de ma lame, je
+parvins à arrêter le liquide, bien qu'il suât légèrement
+à travers mon tampon; mais c'était peu de
+chose, et je m'en inquiétai d'autant moins, que cet
+expédient n'était que provisoire; pourvu qu'il me
+permît de trouver mieux, c'était tout ce que je demandais.</p>
+
+<p>J'avais maintenant tout le loisir de la réflexion,
+et je n'ai pas besoin d'ajouter que le désespoir en
+fut bientôt la conséquence. À quoi me servirait
+d'avoir de l'eau? à me faire vivre quelques heures
+de plus, c'est-à-dire à prolonger mon agonie, car
+j'avais la certitude de mourir de faim, mes provisions
+étaient presque épuisées: deux biscuits et
+quelques miettes de fromage étaient tout ce qui me
+restait. À la rigueur cela pouvait suffire pour un
+repas; mais après?... viendrait la faim, puis la faiblesse,
+le vertige, l'épuisement complet et la mort.</p>
+
+<p>Chose étrange! cette pensée ne m'était pas venue
+tant que la soif m'avait dominé. À différents intervalles
+j'en avais bien eu le soupçon; mais les
+tortures présentes me faisaient oublier celles de
+l'avenir.</p>
+
+<p>Une fois que les premières avaient été calmées,
+je compris que la faim ne serait pas moins impitoyable
+que la soif, et le sentiment de bien-être que
+j'éprouvais disparut devant le sort qui m'attendait.
+Ce n'était pas même, de l'anxiété, qui laisse toujours
+un peu de place à l'espérance, c'était l'affreuse
+certitude de ne plus avoir que deux ou trois jours
+à vivre, et de les passer dans une agonie trop facile
+à imaginer.</p>
+
+<p>Pas d'alternative: il fallait mourir d'inanition, à
+moins que je n'eusse recours au suicide. Je pouvais
+me tuer; je possédais une arme plus que suffisante
+pour exécuter ce projet; mais l'espèce de délire qui,
+dans les premiers instants de désespoir, m'aurait
+poussé immédiatement à cet acte de démence, était
+dissipé, et j'envisageais la situation avec une tranquillité
+d'esprit qui m'étonnait.</p>
+
+<p>Trois genres de mort se présentaient d'eux-mêmes:
+la faim, la soif et un coup de couteau pouvaient
+également terminer ma vie; la première était
+inévitable, mais je pouvais choisir entre les trois
+supplices, et j'examinai quel était celui qui devait
+me faire le moins souffrir.</p>
+
+<p>Ne soyez pas surpris de me voir livré à cet étrange
+calcul; songez à la position où je me trouvais, et
+qui ne me permettait pas d'avoir d'autre idée que
+celle de la mort.</p>
+
+<p>Le premier résultat de mes réflexions fut d'éliminer
+la soif; je venais d'en subir les tortures, et je
+savais par expérience que de toutes les manières de
+quitter ce monde, c'est l'une des plus affreuses. Restaient
+la faim et le poignard. Je les pesai longtemps,
+en les comparant l'une à l'autre, sans savoir
+auquel des deux accorder la préférence. Malheureusement
+j'étais dépourvu de tout principe religieux;
+à cette époque, je ne savais même pas que ce fût
+un crime d'attenter à ses jours, et cette considération
+n'entrait pour rien dans mes pensées; la seule
+chose qui me préoccupait était, comme je l'ai dit
+plus haut, de choisir le genre de mort qui devait
+être le moins pénible.</p>
+
+<p>Il faut cependant que le bien et le mal soient instinctifs;
+malgré mon ignorance de païen, une voix
+intérieure me disait qu'il était coupable de se détruire,
+alors même que le supplice vous sauvait du
+supplice.</p>
+
+<p>Cette pensée triompha dans mon âme, et rappelant
+tout mon courage, je pris la résolution d'attendre
+les événements, quelle que pût être la date que Dieu
+eût fixée pour mettre un terme à mes souffrances.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch26" id="ch26"></a>CHAPITRE XXVI</h2>
+
+<p class="d">Une caisse de biscuits.
+</p>
+
+<p>Je pris non-seulement la résolution de ne pas me
+suicider, mais celle de vivre le plus longtemps possible.
+Bien que mes deux biscuits fussent insuffisants
+pour me faire faire un bon repas, je les partageai
+en quatre, et me promis de laisser entre chacune
+de mes collations autant d'intervalles que la
+faim me le permettrait.</p>
+
+<p>Le désir de prolonger mon existence devenait de
+plus en plus vif depuis que j'avais ouvert la futaille;
+j'avais le pressentiment que ce n'était pas la faim
+qui me tuerait, tout au moins que je ne mourrais
+pas par inanition; et si léger, si fugitif que fût cet
+espoir, il soutint mon courage et me rendit un peu
+de force.</p>
+
+<p>Je ne saurais dire où je puisais cette confiance;
+mais quelques heures auparavant je ne croyais pas
+trouver d'eau, et maintenant j'en avais assez pour
+me noyer; n'était-ce pas la Providence qui m'avait
+été favorable? Pourquoi me laisserait-elle mourir
+de faim, après m'avoir sauvé de la soif? Je ne voyais
+pas comment elle me délivrerait; mais la première
+chose était de vivre, et, je le répète, j'avais le pressentiment
+que j'échapperais à la faim.</p>
+
+<p>Je mangeai la moitié d'un biscuit, j'avalai un peu
+d'eau, car la soif était revenue; puis ayant rebouché
+la futaille, je m'assis à côté d'elle. Je ne songeais
+pas à faire d'efforts; à quoi bon? Tout mon espoir
+reposait sur le hasard, ou plutôt sur la bonté divine,
+et j'attendis qu'elle voulût bien se manifester.</p>
+
+<p>Néanmoins le silence et les ténèbres avaient quelque
+chose de si affreux que le murmure intérieur
+dans lequel résidait ma force devint de plus en plus
+faible, et fut bientôt étouffé par le découragement.
+Il y avait à peu près douze heures que j'avais mangé
+ma première part de biscuit; j'essayai d'attendre
+plus longtemps, ce fut impossible. Je dévorai le
+second morceau; bien loin de me rassasier, il m'affama
+davantage, et la quantité d'eau que je bus
+remplit mon estomac sans satisfaire mon appétit.</p>
+
+<p>Six heures après, la troisième portion avait disparu,
+et ma faim croissait toujours; à peine attendis-je
+vingt minutes pour finir mon biscuit. C'était
+ma dernière bouchée; j'avais résolu de la faire durer
+jusqu'au quatrième jour; le premier n'était pas
+passé qu'il ne me restait plus rien. Que devenir? Je
+pensai à mes chaussures j'avais lu quelque part que
+des hommes s'étaient soutenus pendant quelque
+temps en mâchant leurs bottes, leurs guêtres ou
+leurs selles. Le cuir, étant un produit animal, conserve
+quelques propriétés nutritives, même après
+avoir été travaillé; et je songeai à mes bottines.</p>
+
+<p>Comme je me baissais pour en défaire les cordons,
+je fus saisi par quelque chose de froid qui me
+tombait sur la tête; c'était un filet d'eau. Le chiffon
+que j'avais mis à la futaille en avait été repoussé,
+et l'eau s'échappait par l'ouverture que j'avais
+faite. Mon étonnement cessa dès que j'en connus
+la cause. Je bouchai le trou avec mon doigt, je
+cherchai ma futaine de l'autre main, et l'ayant
+retrouvée à tâtons, je la replaçai le mieux que je
+pus.</p>
+
+<p>L'accident se renouvela, il se perdit beaucoup
+d'eau, et je pensai avec terreur que si la chose se
+répétait pendant que je serais endormi, la futaille
+serait vide à mon réveil; il fallait aviser. Par quel
+moyen? Cette question me tira de mon abattement;
+je cherchai autour de moi une bûchette, un copeau;
+je n'en trouvai pas. Je songeai aux douelles de la
+futaille dont l'extrémité dépassait le fond: c'était du
+c&oelig;ur de chêne, recouvert de peinture, et sa dureté
+défia tous mes efforts. Avec de la persévérance j'y
+serais peut-être parvenu, mais il me vint à l'esprit
+qu'il me serait plus facile d'entamer le bois de la
+caisse; cela devait être du sapin, et non-seulement
+j'aurais moins de peine, mais la cheville que j'en
+tirerais vaudrait mieux comme bouchon.</p>
+
+<p>Me retournant aussitôt vers le colis de bois blanc,
+j'en tâtai la surface pour l'attaquer au bon endroit.
+L'une des planches de côté faisait saillie; j'enfonçai
+mon couteau entre cette planche et la voisine, puis
+employant toute ma force, j'attirai mon outil vers le
+bas, en m'en servant comme d'un ciseau, pour détacher
+les pointes. Je n'avais pas renouvelé mon premier
+effort que la planche s'écartait déjà de celle où
+elle était clouée. Probablement que, dans l'arrimage,
+une secousse violente avait préparé la besogne.
+Toujours est-il que le haut de cette planche ne tenait
+plus à la paroi où il avait été fixé; j'enlevai
+mon couteau, je saisis la planche à deux mains et
+la tirai tant que je pus. Les planches grincèrent en
+s'arrachant, le bois éclata où elles me résistèrent;
+et je redoublai d'efforts, quand un bruit tout diffèrent
+éveilla mon attention: diverses choses, d'une
+certaine consistance, s'échappaient de la caisse et
+tombaient avec fracas sur le plancher.</p>
+
+<p>Curieux de savoir ce que cela pouvait être, je
+suspendis mon travail, et cherchant à mes pieds,
+j'y trouvai deux objets d'égal volume, dont le contact
+me fit pousser un cri de joie.</p>
+
+<p>On se rappelle que j'avais acquis au toucher la
+délicatesse d'un aveugle; mais alors même que ce
+sens eût été chez moi plus obtus que chez un autre,
+je n'en aurais pas moins reconnu ce que j'avais ramassé.
+Pas moyen de m'y méprendre: c'étaient
+bien deux biscuits.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch27" id="ch27"></a>CHAPITRE XXVII.</h2>
+
+<p class="d">Une pipe d'eau-de-vie.
+</p>
+
+<p>Deux biscuits! chacun d'eux aussi large que le
+fond d'une assiette, d'une épaisseur d'un centimètre
+et demi; ronds et lisses, agréables au toucher et
+d'une belle couleur brune. J'en connaissais la
+nuance, car je le sentais avec les doigts, c'étaient de
+vrais biscuits de mer, biscuits de matelots, comme
+on les nomme pour les distinguer des biscuits
+blancs du capitaine qui sont à mon avis bien moins
+bons et bien moins nourrissants.</p>
+
+<p>Qu'ils étaient savoureux! Jamais je n'avais rien
+mangé qui me fît autant de plaisir. Un second, un
+troisième, un quatrième furent engloutis; peut-être
+le cinquième et le sixième y passèrent-ils; j'avais
+trop faim pour les compter. Je les arrosai d'une
+eau copieuse, et c'est le repas dont j'ai gardé le
+meilleur souvenir.</p>
+
+<p>À la jouissance qu'on éprouve à manger quand
+on a faim, et Dieu sait comme elle est grande, se
+joignait le bonheur que me causait ma découverte;
+plus d'inquiétude, la mort qui me menaçait tout à
+l'heure m'était bien et dûment épargnée; la Providence
+m'avait sauvé la vie. Toutefois sans l'effort
+que j'avais fait pour me procurer une cheville qui
+pût boucher ma futaille, elle m'aurait laissé périr.</p>
+
+<p>Peu importe, me disais-je, avec ma provision
+d'eau et ma caisse de biscuits, je peux supporter
+ma captivité jusqu'au bout du voyage, quand même
+il durerait plusieurs mois. Je me confirmai dans
+cette idée par l'inspection de ma caisse: les biscuits
+roulaient sous ma main en claquant les uns
+contre les autres, ainsi que des castagnettes.</p>
+
+<p>Quel son plein de charme! Quelle musique pour
+mes oreilles! J'enfonçai les bras dans ce monceau
+de biscuits avec autant de délices qu'un avare plonge
+les siens dans un tas d'or. Je ne me lassais pas de les
+palper, d'en saisir la dimension, l'épaisseur, de les
+tirer de la caisse, de les y remettre, de les placer
+avec ordre pour les déranger de nouveau et les replacer
+encore. Je m'en servais comme d'un tambour,
+d'une balle ou d'une toupie, et le plaisir que
+j'y trouvais fut longtemps à se calmer.</p>
+
+<p>Il est difficile de décrire ce qu'on éprouve lorsqu'on
+échappe à la mort. Un danger vous laisse toujours
+de l'espoir, il y a de ces chances imprévues,
+de ces périls qui, en dépit de leur gravité, n'ont
+point de dénoûment tragique; on ne sait jamais si
+l'on n'en reviendra pas. Mais quand on a eu la certitude
+qu'il n'y avait plus qu'à mourir, et que par
+impossible on est sauvé, la réaction qui s'opère en
+nous est inexprimable. On a vu des hommes en
+perdre la tête, ou bien être foudroyés par la joie.</p>
+
+<p>Je n'en perdis ni la vie ni la raison; mais quiconque
+m'aurait vu après l'ouverture de la caisse,
+aurait pu supposer que j'étais fou.</p>
+
+<p>Je ne sais pas combien de temps auraient duré
+mes transports sans un fait qui les calma tout à
+coup en me forçant à réfléchir: l'eau s'échappait
+de la futaille. Le bruit des vagues m'avait empêché
+de l'entendre à mesure qu'elle tombait; elle
+glissait entre les planches, et sans doute elle coulait
+depuis la dernière fois que j'avais bu, car je ne
+me rappelais pas avoir remis le tampon. Il était
+possible que je l'eusse oublié dans mon ivresse, et
+la perte devait être considérable.</p>
+
+<p>Une heure avant je m'en serais moins inquiété;
+j'aurais toujours eu plus d'eau qu'il m'en fallait pour
+le peu que j'avais à vivre; mais à présent c'était une
+chose bien différente. Je pouvais rester plusieurs
+mois enfermé près de cette futaille; chacune de ses
+gouttes d'eau m'était indispensable. Que deviendrais-je
+si elle tarissait avant qu'on fût au port?
+Je retomberais dans l'affreuse position d'où je m'étais
+cru sorti, et ne serais préservé de la faim que
+pour subir une mort plus douloureuse.</p>
+
+<p>J'arrêtai l'eau immédiatement, d'abord avec mes
+doigts, puis avec le chiffon; et dès que celui-ci fut
+à sa place je me mis en devoir de le remplacer par
+une cheville, comme d'abord j'en avais eu le projet.</p>
+
+<p>Il me fut facile de couper un morceau du couvercle
+de la caisse, de lui donner une forme conique,
+et d'en faire un bouchon exactement adapté
+à l'ouverture qu'il devait clore.</p>
+
+<p>Brave matelot! que je le bénissais pour le couteau
+qu'il m'avait donné.</p>
+
+<p>Mais combien du précieux liquide avais-je perdu?</p>
+
+<p>Je me reprochais amèrement ma négligence, et
+je regrettais d'avoir percé la futaille aussi bas.
+C'était cependant une mesure de précaution; d'ailleurs
+à l'époque où je l'avais prise, je n'avais d'autre
+pensée que de boire le plus tôt possible.</p>
+
+<p>Il était encore bien heureux que je me fusse
+aperçu de la fuite de l'eau; si j'avais attendu qu'elle
+s'arrêtât d'elle-même, il ne m'en serait pas resté
+pour une semaine.</p>
+
+<p>Je cherchai à connaître l'étendue de la perte que
+l'avais faite. Il me fut impossible d'y arriver. Je
+frappai bien le tonneau à différents endroits; mais
+les craquements du navire et le bruissement de la
+mer ne me permirent pas déjuger avec exactitude
+de la différence des sons. Je crus entendre que la
+futaille sonnait le creux, ce qui annonçait un vide
+énorme, et j'abandonnai ces recherches qui, sans
+rien m'apprendre, me causaient une anxiété pénible.
+Heureusement que l'ouverture de la futaille n'était
+pas grande; mon petit doigt suffisait pour la fermer,
+et à cette époque il n'était guère plus gros
+qu'une plume de cygne. Il fallait beaucoup de temps
+pour qu'une masse d'eau considérable s'écoulât par
+un trou de cette dimension; je tâchai de me rappeler
+quand j'avais bu la dernière fois. Il ne me semblait
+pas qu'il y eût longtemps; mais dans l'état
+d'excitation ou plutôt d'ivresse où je me trouvais
+alors je n'étais pas à même d'apprécier la durée
+des heures, et j'échouai dans mes calculs.</p>
+
+<p>Je me rappelais avoir entendu dire que les brasseurs,
+les tonneliers, tous les préposés aux caves
+des docks savent reconnaître la quantité de liquide
+renfermée dans un tonneau, sans avoir recours à
+la jauge; seulement j'ignorais leur procédé.</p>
+
+<p>Il me venait bien à l'esprit un moyen de m'assurer
+de ce que je voulais apprendre: j'avais assez
+de connaissances hydrauliques pour savoir, qu'enfermée
+dans un tube, l'eau remonte toujours à
+une hauteur égale à celle d'où elle est partie. Si
+j'avais eu un siphon, je l'aurais attaché à l'ouverture
+de la futaille et découvert de la sorte jusqu'où
+cette dernière était pleine.</p>
+
+<p>Mais je ne possédais ni siphon ni tube d'aucune
+espèce, et ne m'arrêta pas davantage à ce
+procédé.</p>
+
+<p>Comme je venais de renoncer à cette idée, il m'en
+vint une autre d'une exécution tellement simple
+que je fus surpris de ne pas l'avoir eue tout d'abord.
+C'était de mettre la futaille en perce un peu plus
+haut qu'elle ne l'était déjà, puis successivement
+jusqu'à l'endroit où l'eau cesserait de couler. Je
+saurais alors à quoi m'en tenir. Si je commençais
+trop bas j'en serais quitte pour boucher ce premier
+trou avec une cheville, et ainsi des autres.</p>
+
+<p>Cela devait, il est vrai, me donner beaucoup d'ouvrage;
+mais je n'en étais pas fâché; le travail fait
+passer le temps, et une fois occupé, je songerais
+moins à ce qu'il y avait d'affreux dans ma situation.</p>
+
+<p>Je pensai, toutefois, que d'abord il fallait mettre
+en perce la futaille qui se trouvait au bout de ma
+cabine. Si par hasard elle était remplie d'eau, je
+n'avais plus besoin de m'inquiéter; j'en aurais suffisamment
+pour faire le tour du monde.</p>
+
+<p>Sans plus tarder, je m'approchai de la tonne en
+question et me mis à l'&oelig;uvre. J'étais moins surexcité
+que la première fois, le résultat n'ayant pas la
+même importance, et pourtant la déception que
+j'éprouvai fut bien vive lorsque la douelle, percée
+d'outre en outre, laissa échapper un jet d'eau-de-vie
+à la place de l'eau pure que j'avais espérée.</p>
+
+<p>Il fallut revenir à mon premier dessein, reconnaître
+où en était ma provision d'eau, maintenant
+ma seule ressource.</p>
+
+<p>Attaquant le chêne près du milieu de la futaille,
+je procédai comme je l'avais fait pour l'ouverture
+précédente, et après un travail d'une heure je sentis
+la mince pellicule de bois céder sous la pointe
+de mon couteau. Mon c&oelig;ur battit bien fort: si le
+danger de mourir de soif n'était plus immédiat
+comme il l'avait été, il n'en existait pas moins, et
+je poussai un cri joyeux lorsque je sentis un filet
+humide me couler sur les doigts. Je m'empressai
+de clore cette ouverture et d'en pratiquer une autre
+à la douelle supérieure.</p>
+
+<p>Le bois ne fut ni moins résistant, ni moins épais,
+mais j'eus la récompense de mes efforts en me sentant
+mouillé par l'eau qui sortait de la futaille.</p>
+
+<p>Une troisième douelle fut traversée, j'obtins le
+même résultat. Une quatrième, et cette fois l'eau
+ne vint pas; cela n'avait rien de surprenant; j'étais
+presqu'à l'extrémité de la barrique; mais j'avais
+trouvé le liquide à l'avant dernière ouverture, et
+la futaille était encore pleine aux trois quarts. Dieu
+soit loué! j'en avais pour plusieurs mois avant de
+souffrir de la soif.</p>
+
+<p>Enchanté de ma découverte, j'allai m'asseoir et
+dégustai un nouveau biscuit avec autant de délices
+que si j'avais mangé de la soupe à la tortue et de
+la venaison à la table du lord maire.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch28" id="ch28"></a>CHAPITRE XXVIII.</h2>
+
+<p class="d">Rations.
+</p>
+
+<p>Rien ne me causait plus d'inquiétude; j'étais d'une
+tranquillité parfaite. L'expectative d'être enfermé
+pendant six mois aurait été fort pénible en toute
+autre circonstance; mais après la crainte de la mort,
+crainte bien plus effroyable, dont j'étais délivré, mon
+emprisonnement ne me paraissait plus rien, et je
+résolus de le supporter avec une entière résignation.</p>
+
+<p>J'avais six mois à passer dans mon cachot; il n'était
+pas probable que j'en sortisse avant la fin de ce
+terme. Six mois! c'est bien long pour un captif, bien
+long à passer, même dans une chambre où pénètre
+la lumière, où l'on trouve un lit, un bon feu, où
+l'on mange des repas bien préparés, où l'on voit
+chaque jour quelque figure humaine, où l'on entend
+sans cesse le bruit des pas, le son des paroles,
+où soi-même on a l'occasion d'échanger quelques
+mots avec l'individu qui vous garde.</p>
+
+<p>Mais six mois dans un espace où je ne pouvais
+ni me redresser ni m'allonger entièrement, sans
+feu, sans matelas ni hamac, dans l'obscurité la plus
+profonde, respirant un air fétide, couché sur la
+planche, ne vivant que de pain sec et d'eau claire,
+triste régime, suffisant bien juste à l'homme pour
+l'empêcher de mourir; six mois sans la plus légère
+distraction, n'entendant rien que les craquements
+continuels du vaisseau et la plainte monotone des
+vagues, ou leurs grondements furieux, six mois
+d'une pareille existence n'offraient certes point
+une perspective agréable.</p>
+
+<p>Cependant, je n'en fus pas attristé. Je me sentais
+trop heureux de ne pas mourir pour me préoccuper
+du genre de vie qui m'attendait. Ce n'est que
+plus tard que je devais me fatiguer de cette odieuse
+réclusion.</p>
+
+<p>J'étais maintenant tout à ma joie et à la confiance
+qu'elle m'inspirait. Non pas que cette quiétude allât
+jusqu'à me faire oublier d'être prévoyant; j'en
+revenais toujours à la question des vivres: il était
+nécessaire de connaître ce que j'avais en magasin;
+j'en savais la nature, mais non la quantité, et je
+repris mes calculs, afin d'être certain que mes
+provisions dureraient jusqu'au bout du voyage.</p>
+
+<p>Il m'avait semblé d'abord qu'une pareille caisse
+de biscuits était inépuisable, et que ma futaille ne
+pouvait pas tarir; mais après un instant de réflexion,
+j'eus des doutes à cet égard. Il suffit d'une quantité
+d'eau imperceptible pour emplir une citerne, lorsque
+cette eau coule sans cesse. Le contraire n'est pas
+moins vrai: la citerne se vide par une perte continue,
+quelque légère que soit cette déperdition
+constante. Et six mois, c'est bien long! cela fait
+presque deux cents jours.</p>
+
+<p>Plus j'y pensais, plus je sentais s'ébranler ma
+confiance. Pourquoi ne pas mettre un terme à mon
+incertitude? me dis-je: mieux vaut savoir à quoi
+s'en tenir. Si j'ai assez, plus de tourment; si, au
+contraire, je suis menacé de la disette, je prendrai
+la seule mesure que la prudence indique, et me
+rationnerai dès aujourd'hui pour ne pas être pris
+plus tard au dépourvu.</p>
+
+<p>Quand je me rappelle le passé, je suis surpris
+de la raison que j'avais alors pour mon âge. On
+ne sait pas jusqu'où peut arriver la prévoyance
+d'un enfant, lorsqu'il est en face d'un péril qui
+éveille l'instinct de conservation, et qui fait appel
+à toutes ses facultés.</p>
+
+<p>Je pris six mois pour base de mes calculs, c'est-à-dire
+une période de cent quatre-vingt-trois jours;
+je ne fis pas même abstraction du temps qui s'était
+écoulé (à peu près une semaine) depuis que le navire
+était sorti du port. Cela devait suffire, et au
+delà, pour que le vaisseau fût arrivé au Pérou;
+mais en étais-je bien sûr?</p>
+
+<p>On compte six mois pour faire la route que nous
+avions à franchir; était-ce la durée moyenne du
+voyage ou le terme le plus long qui lui fût assigné?
+Cela pouvait être celui d'une traversée
+rapide. J'étais, à cet égard, d'une ignorance complète.</p>
+
+<p>Nous pouvions avoir un calme plat dans la région
+des tropiques, des tempêtes dans le voisinage du
+cap Horn, où les vents sont pleins de violence et de
+caprices; une foule d'obstacles pouvaient retarder
+la marche du navire et prolonger le voyage bien
+au delà des six mois.</p>
+
+<p>C'est avec cette appréhension que je procédai à
+mon enquête. Il était bien simple de savoir quelles
+étaient mes ressources nutritives; je n'avais qu'à
+compter mes biscuits. J'en connaissais le volume,
+et deux par jours pouvaient me suffire, bien qu'il
+n'y eût pas de quoi engraisser sous ce régime. À la
+rigueur, un par jour m'aurait soutenu, et je me
+promis de les épargner le plus possible. Je n'aurais
+pas même eu besoin de les sortir pour les compter:
+la caisse, autant que je pouvais en juger, était de
+quatre-vingt-dix centimètres de long, soixante de
+large, et en avait trente de profondeur. Chacun des
+biscuits, épais d'environ deux centimètres, en avait
+quinze en diamètre, ce qui aurait donné trente-deux
+douzaines de ces biscuits pour faire le contenu de
+la caisse.</p>
+
+<p>Mais ce n'était pas une peine, au contraire, c'était
+un jeu que de les compter un à un. Je les tirai de
+la boîte pour les y ranger de nouveau, et je trouvai
+en fin de compte les trente-deux douzaines, moins
+huit, dont je connaissais l'emploi.</p>
+
+<p>Ces trente-deux douzaines me donnaient trois cent
+quatre-vingt-quatre biscuits; ôtez les huit que j'avais
+mangés, il en restait encore trois cent soixante-seize,
+qui, divisés par deux pour chaque ration quotidienne,
+ne dureraient pas moins de cent quatre-vingt-huit
+jours. C'était un peu plus de six mois;
+mais dans la crainte où j'étais que le voyage ne durât
+plus longtemps, il me parut nécessaire de diminuer
+la ration que je m'étais allouée d'abord.</p>
+
+<p>Toutefois s'il y avait une autre caisse de biscuits
+derrière celle que j'avais ouverte, cela m'assurerait
+contre toutes les chances de disette; je me ferais
+des rations plus copieuses, et serais plus tranquille
+pour l'avenir. Qu'y avait-il à cela d'impossible? Au
+contraire, la chose était probable. Je savais que,
+dans l'arrimage d'un navire, on ne se préoccupe
+pas de la nature des objets qu'on place, mais de
+leur forme et de leur volume; d'où il résulte que
+les choses les plus disparates sont juxtaposées, d'après
+la dimension de la caisse, de la barrique ou
+du ballot qui les renferme. Il était donc possible
+de rencontrer deux caisses de biscuits à côté l'une
+de l'autre.</p>
+
+<p>Mais comment le savoir? Je ne pouvais pas faire
+le tour de celle que je venais de vider; j'ai dit plus
+haut qu'elle fermait complétement l'ouverture par
+laquelle je m'étais introduit. Me faufiler par-dessus
+était impraticable, et je ne pouvais pas davantage
+me glisser par-dessous.</p>
+
+<p>«Ah! m'écriai-je, sous l'inspiration d'une idée
+subite, je vais passer à travers.»</p>
+
+<p>Ce n'était pas extrêmement difficile: la planche
+que j'avais arrachée, et qui appartenait au couvercle,
+laissait une ouverture assez grande pour y
+fourrer mon corps. Je pouvais donc gagner l'intérieur
+de la caisse, en percer le fond avec mon couteau,
+et, par ce nouveau trou, m'assurer de ce qu'il
+y avait derrière.</p>
+
+<p>Immédiatement je fus à la besogne: j'élargis un
+peu l'entrée du colis, de manière à y travailler plus
+à l'aise, et j'attaquai la planche qui était en face de
+moi. Le sapin dont elle était composée m'offrait peu
+de résistance; toutefois, je n'avançai pas, et j'eus
+une autre idée. Je venais de découvrir que le fond
+était simplement fixé aux parois avec des pointes, et
+qu'avec un marteau, ou un maillet, il serait facile
+de l'en déclouer. Je n'avais ni marteau ni mailloche,
+mais des talons qui pouvaient m'en servir.
+Je me plaçai horizontalement, saisis de chaque main
+l'un des montants de la caisse, et donnai de si vigoureux
+coups de pied, que bientôt l'une des
+planches du fond se détacha et alla se heurter
+contre un objet pesant qui l'empêcha d'aller plus
+loin.</p>
+
+<p>Je me retournai bien vite pour examiner mon
+succès. Les pointes étaient arrachées, mais la planche
+se tenait toujours debout, et ne permettait pas
+de sentir ce qui se trouvait derrière elle.</p>
+
+<p>Après beaucoup d'efforts, je réussis néanmoins à
+la pousser un peu de côté, puis à la faire descendre,
+et j'obtins un vide assez grand pour y passer la
+main.</p>
+
+<p>C'était une caisse que rencontrèrent mes doigts,
+une caisse d'emballage pareille à celle que j'avais
+brisée; mais rien ne m'en faisait pressentir le
+contenu. Je renouvelai mes efforts, et finis par
+mettre le fond détaché dans une position horizontale,
+de manière qu'il ne me fît plus obstacle. Il y
+avait à peine cinq centimètres d'une caisse à l'autre,
+et, reprenant mon couteau, j'attaquai le nouveau
+colis avec une ardeur qui ne tarda pas à y pratiquer
+une brèche.</p>
+
+<p>Hélas! quelle déception! Je trouvai une matière
+laineuse, des couvertures ou du drap tellement
+comprimé, qu'il offrait à la main la résistance d'un
+morceau de bois; mais de biscuits, pas un atome.
+Je n'avais plus qu'à me contenter de la première
+caisse, et à diminuer mes rations pour conserver
+la chance de ne pas mourir de faim.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch29" id="ch29"></a>CHAPITRE XXIX.</h2>
+
+<p class="d">Jaugeage du tonneau.
+</p>
+
+<p>Je rangeai d'abord tous les biscuits, opération
+indispensable, car j'étais si à l'étroit qu'ils occupaient
+la moitié de ma cabine et m'empêchaient de
+me retourner. Pour les faire tenir dans la caisse, je
+fus obligé d'en faire des piles régulières, et de les
+remettre avec soin, tels que le fournisseur les y avait
+placés; lorsque j'eus compté mes trente et une
+douzaines, plus quatre biscuits, il ne resta d'autre
+vide que l'espace où avaient été les huit que j'avais
+fait disparaître.</p>
+
+<p>J'avais maintenant le compte exact de mes provisions
+de bouche, du moins quant au solide. Je résolus
+de ne jamais dépasser ma ration (deux biscuits
+par jour), et de la rogner toutes les fois que, par
+une cause ou par une autre, je me sentirais plus
+capable de supporter la faim. Cette disposition économique,
+si toutefois je l'observais avec fidélité,
+rejetterait l'époque du dénûment absolu bien au
+delà des six mois du voyage ordinaire.</p>
+
+<p>Il n'était pas moins indispensable de régler ma
+portion d'eau quotidienne; mais il restait toujours
+à établir la quantité contenue dans la futaille, afin
+de la diviser en autant de rations que j'avais de parts
+de biscuit. Comment arriver là? C'était une ancienne
+tonne de vin ou d'eau-de-vie, du moins, je le présumais,
+car, sur les navires de cette espèce, c'est en
+général ce qui sert à embarquer la provision d'eau
+pour l'équipage. Si j'avais pu savoir quelle sorte de
+liquide elle avait contenu jadis, il m'aurait été facile
+de faire mon calcul, et d'une façon exacte: je possédais
+sur le bout du doigt ma table des liquides, la
+plus difficile de toutes. Elle m'avait valu tant de
+coups de férule, que j'avais fini par la répéter d'un
+bout à l'autre sans me tromper d'un gallon<a id="FNanchor_11" name="FNanchor_11"></a><a href="#Footnote_11" class="fnanchor">11</a>. Pipes,
+tonneaux, pièces et futailles, barils de liqueurs,
+tonnes de vin, je savais distinguer tous ces termes,
+et j'en pouvais dire la capacité, pourvu toutefois qu'ils
+fussent qualifiés par leur contenu. Était-ce du rhum,
+de l'eau-de-vie, du gin, ou du porto, du malaga, du
+ténériffe, du madère, qu'il y avait eu dans ma tonne?
+Je m'imaginais reconnaître le parfum du xérès; c'eût
+été alors une belle et bonne pipe de cent huit gallons.
+Mais ce pouvait être le bouquet du madère, du
+vin du Cap, ou de Marsala, et ma pipe ne serait plus
+alors que de quatre-vingt-douze gallons et si c'était
+du porto, mieux encore du whisky d'Écosse, j'aurais
+en cent vingt gallons. Quant à cela, je ne m'y serais
+pas trompé; j'aurais reconnu tout de suite, en buvant,
+cette saveur particulière que le whisky donne
+à l'eau, quelle que soit sa dose infinitésimale.</p>
+
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_11" id="Footnote_11"></a>
+<a href="#FNanchor_11">
+<span class="label">[11]</span></a> 4 litres et demi.
+</p></div>
+<p>Après tout, il était possible que je ne m'en fusse
+pas aperçu; j'avais tellement soif, que je n'avais
+pensé qu'à boire et à me désaltérer. J'ôtai le fausset
+et goûtai l'eau avec réflexion: elle avait un zeste
+liquoreux, cela ne faisait pas le moindre doute; restait
+à dire lequel; et du madère au xérès, la différence
+(je parle de la dimension de la pipe) était trop
+grande pour baser mon calcul sur un soupçon que
+rien ne venait justifier. Il fallait chercher autre chose.</p>
+
+<p>Heureusement qu'à l'école de mon village, notre
+bon magister avait joint quelques principes de géométrie
+à nos leçons d'arithmétique.</p>
+
+<p>Je me suis demandé bien des fois comment il se
+fait qu'on néglige d'enseigner les éléments scientifiques
+les plus indispensables, tandis qu'on a grand
+soin de faire entrer dans la tête de nos malheureux
+enfants tant de vers irrationnels, pour ne rien dire
+de plus. J'ai la persuasion, et je le déclare sans hésiter,
+que la connaissance d'une simple loi mathématique,
+apprise en huit jours, est plus utile à l'humanité
+que l'étude complète de toutes les langues
+mortes de la terre. Le grec et le latin! que d'obstacles
+n'ont-ils pas mis au progrès scientifique.</p>
+
+<p>Je vous disais donc que mon vieux maître d'école
+m'avait donné quelques notions de géométrie: je
+connaissais le cube, la pyramide, le cylindre, le
+sphéroïde et les sections coniques; je savais qu'un
+baril est formé de deux cônes tronqués, se rencontrant
+par la base.</p>
+
+<p>Pour m'assurer de la capacité de mon tonneau, il
+me suffisait dès lors d'en connaître la longueur, ou
+même la moitié de cette dernière, plus la circonférence
+de l'un des bouts, et celle du milieu, ou de la
+partie la plus grosse. Avec ces trois dimensions, je
+pouvais dire; à peu de chose près, combien la futaille
+renfermait de pouces cubes d'eau; je n'aurais
+ensuite qu'à diviser mon total par la capacité de la
+mesure que je voulais employer comme étalon.</p>
+
+<p>Il ne me restait plus qu'à prendre les trois dimensions
+dont j'ai parlé; mais c'était là toute la
+difficulté: comment faire pour obtenir ces mesures?</p>
+
+<p>La longueur était facile à connaître, puisqu'elle se
+déployait devant moi; mais les deux circonférences
+m'échappaient totalement: j'étais trop petit pour
+atteindre le sommet de la futaille, et les ballots qui
+le bloquaient de chaque coté m'empêchaient d'en
+mesurer le bout.</p>
+
+<p>Autre obstacle: je n'avais pas de mètre, pas de
+ficelle, rien qui pût servir de base à mon opération;
+comment savoir le chiffre des mesures que j'aurais
+prises si rien ne me l'indiquait?</p>
+
+<p>J'étais cependant résolu à ne pas abandonner
+mon problème, avant d'y avoir bien réfléchi. Ce
+travail de tête me distrairait, chose importante dans
+ma triste position. Mon vieux maître d'école m'avait
+encore appris cette vérité précieuse, qu'avec
+de la persévérance on mène à bien ce qui paraît
+impossible. Je me rappelais ses conseils à cet égard,
+et je me promis de ne renoncer à mon entreprise
+qu'après avoir épuisé toutes les ressources de mon
+imagination; et en y consacrant moins de temps
+que je n'en ai mis à vous expliquer tout cela, je
+trouvai le moyen d'arriver à mon but.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch30" id="ch30"></a>CHAPITRE XXX.</h2>
+
+<p class="d">Ma règle métrique.
+</p>
+
+<p>C'est en examinant la futaille avec la ferme résolution
+de la mesurer que je fis précisément la découverte
+que je cherchais. Ce qu'il me fallait, c'était
+une broche, une baguette de longueur suffisante
+pour traverser la barrique dans sa partie la plus
+épaisse. Il était évident que si j'introduisais cette
+broche dans le tonneau, et que je le fisse toucher
+les douelles de la paroi opposée, je connaîtrais la
+mesure exacte du diamètre, puisque la broche serait
+le diamètre même. Je n'aurais plus qu'à multiplier
+celui-ci par trois pour avoir la circonférence, qui,
+du reste, ne m'était pas nécessaire, l'un ou l'autre
+de ces deux termes ayant absolument les mêmes
+propriétés arithmétiques: divisez l'un, ou multipliez
+l'autre par trois, et vous aurez toujours le
+même chiffre. Rappelons-nous cependant que ce
+résultat n'est pas d'une exactitude mathématique;
+mais il suffit pour toutes les opérations usuelles.</p>
+
+<p>Il arrivait justement que l'une des ouvertures
+que j'avais faites à mon tonneau se trouvait dans
+la partie la plus convexe de la douelle. En y introduisant
+un bâton, j'aurais donc mon diamètre,
+comme je le disais tout à l'heure.</p>
+
+<p>«Vous pouviez, direz-vous, arriver au même
+résultat en plantant votre baguette à côté de la
+futaille, et en lui faisant une marque au niveau du
+point culminant de cette dernière.» J'en conviens;
+mais il fallait pour cela que mon tonneau reposât
+sur une surface unie, que rien ne dérangeât ma baguette
+de sa position verticale, et qu'il y eût assez
+de lumière pour que je pusse voir l'endroit où elle
+atteignait le niveau qu'il s'agissait d'y marquer.
+Mais il n'y fallait pas songer: le bas de la futaille
+s'enfonçait entre les planches de la cale, et ma
+règle ne m'aurait plus donné qu'une section du
+diamètre.</p>
+
+<p>Je fus donc obligé de m'en tenir au moyen que
+je vous indiquais d'abord, et j'en revins à l'introduction
+de ma baguette par l'ouverture centrale
+que j'avais pratiquée à la futaille.</p>
+
+<p>«Mais où trouver cette baguette?» La chose
+était facile. Le couvercle de la caisse où étaient
+mes biscuits m'en fournissait la matière, et je me
+mis à l'&oelig;uvre aussitôt que j'y eus pensé.</p>
+
+<p>La planche en question n'avait guère, il est
+vrai, qu'une longueur de soixante centimètres, et
+la futaille paraissait bien avoir le double d'épaisseur;
+mais avec un peu de ressources dans l'esprit,
+on pouvait y remédier: il ne fallait pour cela
+que faire trois baguettes, les amincir par le bout
+et les réunir ensuite, pour former un bâton d'une
+longueur suffisante.</p>
+
+<p>C'est à quoi je m'appliquai. Il était facile de
+couper la planche en suivant les fibres du sapin;
+et avec de l'attention, grâce au peu de dureté du
+bois blanc, je parvins à entailler mes baguettes
+sans diminuer plus que de raison l'épaisseur que
+je devais laisser à la portion amincie.</p>
+
+<p>Une fois mes trois bâtons bien arrondis, bien
+lisses, et la pointe en biseau, je n'avais qu'à me
+procurer de la corde pour les attacher. C'était pour
+moi ce qu'il y avait de plus facile: j'avais des brodequins
+lacés avec deux petites courroies en veau,
+ayant un mètre chacune; c'était précisément l'affaire.
+Je pris mes lacets, je complétai mon ajustage,
+et me trouvai possesseur d'une jauge d'un mètre
+et demi, dimension plus que suffisante pour traverser
+mon tonneau dans sa plus grande largeur.</p>
+
+<p>«Enfin, m'écriai-je, en me levant pour procéder
+à mon opération, je vais savoir à quoi m'en tenir!»
+Je m'approchai de la futaille, et je renonce à dépeindre
+mon désappointement, lorsque tout d'abord
+je fus arrêté par un obstacle imprévu. Impossible
+d'introduire ma baguette dans la barrique;
+non pas que l'ouverture que j'avais pratiquée fût
+trop étroite, mais l'espace me manquait pour
+man&oelig;uvrer ma jauge. Si ma cabine avait deux
+mètres de longueur, elle avait tout au plus soixante
+centimètres de large, et c'était dans le sens de son
+petit diamètre que je devais fourrer mon bâton
+dans la futaille. Il n'y avait pas moyen d'y songer.
+Courber cette baguette inflexible, c'eût été la rompre
+immédiatement.</p>
+
+<p>J'étais vexé de ne pas m'en être aperçu; j'aurais
+dû le voir avant de rien entreprendre; mais j'avais
+encore plus de chagrin que de dépit, en songeant
+qu'il fallait renoncer à mon entreprise. Toutefois
+un nouveau plan se dessina bientôt dans ma tête, et
+vint m'apprendre qu'il ne faut jamais s'arrêter à
+des conclusions irréfléchies. Je venais de découvrir
+le moyen de faire entrer ma jauge sans la courber
+le moins du monde, et sans la raccourcir.</p>
+
+<p>Je n'avais qu'à en démonter les trois morceaux, à
+passer d'abord le premier dans l'ouverture de la
+barrique, à y attacher la seconde pièce, que je pousserais
+ensuite, et à procéder de la même façon pour
+compléter la jauge, en y ajoutant la dernière partie.</p>
+
+<p>Quand j'eus posé ma dernière courroie, je dirigeai
+ma baguette de manière à toucher la douelle
+opposée, bien en face de l'ouverture où je l'avais
+introduite, et, l'assujettissant d'une main ferme,
+je lui fis une entaille au niveau de la douelle; je
+défalquai ensuite l'épaisseur que celle-ci pouvait
+avoir, et j'eus la mesure exacte dont j'avais besoin
+pour établir mon calcul.</p>
+
+<p>J'avais retiré ma broche pièce à pièce, comme je
+l'avais introduite, en ayant soin de marquer l'endroit
+où se trouvaient les jointures, afin de pouvoir
+lui rendre absolument la même dimension qu'elle
+avait dans le tonneau; car une erreur d'un centimètre
+aurait produit dans mon total une différence
+considérable, et il était important d'avoir une
+donnée avant de rien commencer.</p>
+
+<p>Je possédais le diamètre de la base de mon cône,
+il me fallait maintenant celui du bout de la futaille,
+qui en faisait le sommet tronqué. Rien n'était plus
+facile. Je n'aurais pas pu mettre le bras entre le
+tonneau et les caisses dont il était environné, mais
+je pouvais y passer ma jauge, l'appuyer contre le
+rebord du côté opposé, y marquer le petit diamètre,
+ainsi que j'avais fait précédemment; et ce
+fut l'affaire d'une minute.</p>
+
+<p>Restait à m'assurer de la longueur de la futaille,
+et cette opération, très-simple en apparence, ne
+m'en donna pas moins beaucoup de peine. «Cela se
+bornait, direz-vous, à placer la baguette parallèlement
+à la tonne, et à y faire aux deux bouts une
+entaille qui en indiquât la longueur.» Rien n'est
+plus vrai; mais il aurait fallu, comme je l'ai dit plus
+haut, que ma cabine fût assez éclairée pour me
+permettre de voir à quel endroit de ma baguette
+correspondait l'extrémité de la barrique, dont je
+ne distinguais pas même l'ensemble. Dans la nuit
+profonde où je me trouvais alors, il ne m'était possible
+de découvrir les objets qu'au moyen de l'attouchement;
+c'était avec les doigts que je pouvais
+dire où commençait la futaille, et il n'y avait pas
+moyen d'en sentir l'extrémité en même temps que
+celle de la baguette, puisqu'il y avait entre les
+deux un espace beaucoup plus grand que ma main.
+Autre difficulté, la jauge pivotait sur le ventre du
+tonneau, et pouvait, en décrivant une diagonale,
+me causer une erreur qui annulerait tous mes calculs.
+Impossible d'opérer sur une base aussi incertaine,
+et je fus pendant quelques instants fort embarrassé
+pour résoudre mon problème.</p>
+
+<p>J'étais d'autant plus contrarié de ce nouvel empêchement,
+que je ne l'avais pas soupçonné. J'avais
+regardé comme beaucoup plus difficile d'obtenir la
+base et le sommet que la hauteur de mon cône, et
+je m'irritais de cet obstacle inattendu.</p>
+
+<p>Mais la réflexion vint encore à mon aide, et je
+finis par trouver le moyen de vaincre la difficulté.
+Je n'avais qu'à me fabriquer une autre baguette, en
+coupant deux longueurs à ma planche de sapin, et
+en les réunissant comme j'avais déjà fait.</p>
+
+<p>Cette besogne terminée, j'appliquai ma première
+jauge à l'extrémité de la futaille, de la même manière
+que si j'avais voulu de nouveau en prendre le
+diamètre. Elle en dépassa le dernier cercle de trente
+ou quarante centimètres. Je pris alors ma seconde
+règle, en appuyai le bout contre la partie saillante
+de la première, de façon à former un angle
+droit dont le grand côté se prolongeât parallèlement
+à la longueur du tonneau; je fis une marque
+à l'endroit le plus renflé de celui-ci, par conséquent
+au milieu, et, déduction faite de l'épaisseur
+du rebord et de celle du fond, j'eus la demi-longueur
+de la capacité de la futaille, ce qui me suffisait
+parfaitement, puisque deux demies font un entier.</p>
+
+<p>Je possédais enfin les éléments du problème et
+n'avais plus qu'à en chercher la solution.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch31" id="ch31"></a>CHAPITRE XXXI.</h2>
+
+<p class="d">Quod erat faciendum.
+</p>
+
+<p>Trouver le contenu de la futaille en pieds ou
+en pouces, et le réduire ensuite par gallons ou par
+quarts, n'était qu'une opération arithmétique devant
+laquelle je ne me serais pas arrêté. Je n'avais
+pour la faire ni crayon, ni ardoise, ni plume, ni
+encre; j'en aurais eu, d'ailleurs, qu'il faisait trop
+noir dans ma cabine pour qu'ils pussent me servir;
+mais je n'en avais pas besoin. Il m'était souvent
+arrivé de faire des calculs de tête, et d'additionner,
+de soustraire, de multiplier ou de diviser des sommes
+importantes, sans avoir recours au papier;
+le problème qu'il s'agissait de résoudre aurait
+employé peu de chiffres, et aurait été pour
+moi d'une solution facile.</p>
+
+<p>Remarquez-le bien, je parle au conditionnel, ce
+qui suppose une difficulté quelconque. Effectivement,
+je rencontrais un nouvel obstacle. Avant de
+chercher quel pouvait être le contenu de ma barrique,
+une opération préliminaire était indispensable.
+J'avais pris trois mesures: la hauteur et les
+deux diamètres de l'un de mes cônes: mais quelles
+étaient ces mesures? Il fallait d'abord les ramener
+à des chiffres, afin de savoir ce qu'elles représentaient.
+Je les supputais bien d'une manière approximative;
+mais à quoi bon? les calculs ne se font pas
+avec des à peu près. Toute la peine que je m'étais
+donnée resterait donc inutile jusqu'au moment où
+j'aurais le chiffre exact des mesures que j'avais
+prises.</p>
+
+<p>Cette difficulté me parut insurmontable. Si l'on
+considère que je n'avais pas de pied, pas de mètre,
+pas d'échelle graduée, on en conclura que je devais
+renoncer à mon problème. Je ne pouvais pas m'établir
+de règle métrique sans avoir un étalon connu,
+en rapport avec la solution demandée.</p>
+
+<p>Dans ma position n'était-ce pas s'évertuer à la
+recherche de l'impossible?</p>
+
+<p>Je l'avais cru d'abord, et maintenant je savais le
+contraire. Tout le travail que j'avais fait, mes baguettes
+si bien polies, si soigneusement ajustées,
+mes trois mesures relevées avec tant d'exactitude,
+allaient enfin me servir. Au fond, croyez bien que
+je l'avais su avant de me donner tant de peine. Si
+j'ai eu l'air d'avoir été inquiet au moment de jouir
+de mes efforts, c'était simplement pour vous intriguer
+à cet égard, et parce que, dans le premier
+instant, j'avais bien eu la crainte de ne pas triompher
+de cet obstacle.</p>
+
+<p>Vous demandez comment j'ai fait?</p>
+
+<p>La chose était bien simple.</p>
+
+<p>Quand j'ai dit plus haut que je ne possédais pas
+de mètre, j'exprimais littéralement la vérité; mais
+j'en étais un moi-même. Vous rappelez-vous que je
+m'étais mesuré sur le port, et que j'avais quatre
+pieds juste? De quelle valeur cette connaissance
+n'était-elle pas dans le cas dont il est question?</p>
+
+<p>Dès que j'étais sûr d'avoir quatre pieds<a id="FNanchor_12" name="FNanchor_12"></a><a href="#Footnote_12" class="fnanchor">12</a> je pouvais
+marquer cette longueur sur l'une de mes baguettes,
+et en faire la base de mes calculs.</p>
+
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_12" id="Footnote_12"></a>
+<a href="#FNanchor_12">
+<span class="label">[12]</span></a> Le pied anglais équivaut à 30 centimètres et demi.
+</p></div>
+<p>Pour en arriver là, je m'étendis bien par terre,
+la plante des pieds posée verticalement contre l'une
+des côtes du vaisseau; après avoir placé la baguette
+sur moi, je l'appuyai d'un bout à la planche où
+s'appliquaient mes pieds, de l'autre sur mon front:
+et de la main qui était libre, indiquant le sommet
+de ma tête, je marquai avec mon couteau l'endroit
+qui correspondait sur la baguette avec le dessus
+de mon crâne.</p>
+
+<p>Mais il se présentait de nouvelles difficultés; ma
+règle de quatre pieds, ou de cent vingt centimètres,
+ne me servait pas encore à grand'chose. Il aurait fallu,
+pour qu'elle me fût utile, que les parties mesurées
+se fussent trouvées précisément de cette longueur,
+sans quoi elle ne pouvait m'en indiquer la dimension.
+Or, en supposant que l'une d'elles fût précisément
+de quatre pieds, comme elles différaient toutes
+les trois, il y en avait au moins deux qui me seraient
+restées inconnues; d'où le besoin de diviser en
+pouces, et même en fraction de pouces, l'échelle
+que je venais d'obtenir. Grande affaire que de diviser
+quatre pieds en quarante-huit pouces et d'en marquer
+la division sur la baguette qui les représentait!</p>
+
+<p>Cela vous semble facile. La moitié de mes quatre
+pieds m'en donnaient deux, qui, partagés en deux,
+m'en donnaient un; la moitié de celui-ci marquait
+six pouces, que je pouvais diviser encore en deux,
+puis en trois, pour avoir l'unité, qui devait me suffire,
+et qu'à la rigueur je pouvais réduire en deux
+moitiés de quatre lignes<a id="FNanchor_13" name="FNanchor_13"></a><a href="#Footnote_13" class="fnanchor">13</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_13" id="Footnote_13"></a>
+<a href="#FNanchor_13">
+<span class="label">[13]</span></a> Le pouce anglais se compose de huit lignes.
+</p></div>
+<p>En théorie, cela paraît très-simple; mais il est
+difficile de le mettre en pratique sur une baguette
+unie, et dans les ténèbres les plus profondes.</p>
+
+<p>Comment trouver le milieu de cette baguette de
+quatre pieds, le milieu exact? car il fallait que ce
+fût juste. Comment ensuite diviser et subdiviser
+mes deux pieds avec assez de précision pour trouver
+dans chacun les douze pouces de rigueur, tous
+égaux, cela va sans dire, ou pas de calcul possible?</p>
+
+<p>J'avoue que cette difficulté m'embarrassa vivement,
+et que j'eus besoin d'y réfléchir.</p>
+
+<p>Néanmoins, au bout de quelques minutes, voici
+le moyen que je mis en &oelig;uvre.</p>
+
+<p>Je commençai par couper un troisième bâton
+ayant un peu plus de deux pieds, ce qui m'était facile
+d'une manière approximative; je l'appliquai sur
+la baguette de quatre pieds, ainsi qu'on fait pour
+mesurer quelque chose dont la dimension outrepasse
+le mètre dont on se sort. La première fois,
+deux longueurs de ce bâton avaient dépassé l'entaille
+qui marquait la première mesure. Je raccourcis
+ma nouvelle baguette, et recommençant l'opération,
+je m'éloignai moins de l'entaille. Je répétai
+le procédé, si bien qu'à la cinquième épreuve mes
+deux longueurs correspondirent exactement avec
+les quatre pieds de la mesure primitive, et je pus
+la diviser avec certitude par une coche exactement
+faite au milieu.</p>
+
+<p>Si le moyen était bon, il faut convenir qu'il exigeait
+beaucoup de patience; mais le temps ne me
+manquait pas; j'étais heureux de l'employer, et j'avais
+trop d'intérêt à ce que mon opération fût précise
+pour regarder au soin qu'elle demandait.</p>
+
+<p>Cependant, malgré le peu de valeur que le temps
+avait pour moi, j'en vins à simplifier la besogne, en
+substituant à la baguette d'essai un cordon qui, une
+fois à la longueur voulue, n'avait plus besoin que
+d'être plié en deux pour me fournir la division
+cherchée.</p>
+
+<p>Rien n'était meilleur pour cet objet que les lacets
+de cuir de mes bottines, dont le grain serré ne permettait
+pas qu'on les allongeât. Un pied en ivoire
+ou en buis n'aurait pas fait une règle plus exacte.</p>
+
+<p>Je les réunis par un n&oelig;ud solide, afin de contrôler
+les premières mesures que j'avais prises, et je
+recommençai mon examen jusqu'à certitude complète.
+J'ai dit quel préjudice une erreur pouvait
+porter à mes calculs; toutefois elle était bien moins
+dangereuse en divisant les quatre pieds qu'en partant
+de la multiplication des pouces: dans le premier
+cas l'erreur s'amoindrissait à chaque subdivision,
+tandis qu'elle se serait doublée à chaque
+partie de l'opération inverse.</p>
+
+<p>J'étais facilement arrivé à couper ma lanière à la
+longueur d'un pied; il m'avait suffi de la diviser
+deux fois en deux parties égales; mais arrivé là, je
+pliai mon lacet en trois, et ce ne fut pas sans peine:
+il est beaucoup plus difficile de prendre le tiers que
+la moitié; cependant j'y parvins à ma satisfaction.
+J'avais pour but d'obtenir trois morceaux de quatre
+pouces chacun, afin de n'avoir plus qu'à les plier
+en deux, puis à les diviser une seconde fois, pour
+arriver à la mesure exacte du pouce, très-difficile
+à se procurer, à cause de sa petitesse.</p>
+
+<p>Pour être plus certain de l'exactitude de mon opération,
+j'en fis la preuve en divisant la moitié de la
+courroie à laquelle je n'avais pas touché, et ce fut
+avec une joie bien vive que j'obtins le même résultat,
+sans qu'il y eût la différence de l'épaisseur d'un
+cheveu entre les points correspondants.</p>
+
+<p>J'avais donc tout ce qu'il fallait pour compléter la
+graduation de ma baguette, et, au moyen des morceaux
+de cuir exactement taillés, je marquai sur
+ma jauge les quarante-huit divisions de mes quatre
+pieds, représentant quarante-huit pouces. Cette dernière
+besogne fut longue et délicate, mais je fus
+récompensé de mon travail par la possession d'une
+règle métrique sur laquelle je pouvais enfin compter,
+chose importante, puisque cela devait me permettre
+de résoudre un problème qui, pour moi,
+pouvait être une question de vie ou de mort.</p>
+
+<p>Je fis immédiatement mes calculs, et sus bientôt
+à quoi m'en tenir. J'avais mesuré mes deux diamètres,
+pris la moyenne de leur longueur totale, et,
+de cette moyenne, fait une mesure de surface, en
+multipliant par huit et divisant par dix. J'eus alors
+la base d'un cylindre égal à la troncature d'un cône
+de même altitude; et en multipliant ce résultat par
+la longueur, j'obtins la masse cubique dont je voulais
+connaître le volume.</p>
+
+<p>Je divisai cette masse par soixante-neuf, et j'eus
+le contenu de ma futaille.</p>
+
+<p>Quand celle-ci était pleine, elle renfermait un
+peu plus de cent gallons, près de cent huit. Je ne
+m'étais pas trompé, ce devait être une ancienne
+pipe de xérès.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch32" id="ch32"></a>CHAPITRE XXXII.</h2>
+
+<p class="d">Horreur des ténèbres
+</p>
+
+<p>Le résultat de mon calcul était des plus satisfaisants:
+déduction faite de l'eau qui s'était répandue,
+et de celle que j'avais consommée, il en restait encore
+plus de quatre-vingts gallons, soit une ration
+quotidienne d'un demi-gallon pendant cent soixante
+jours, ou d'une quarte pendant trois cent vingt,
+presque une année entière! Une demi-quarte par
+repas devait certainement me suffire, et la traversée
+durerait moins de trois cents jours; c'est
+plus qu'on ne met pour faire le tour du monde.
+Ainsi, quelle que fût la durée du voyage, il était
+certain que je ne souffrirais pas de la soif.</p>
+
+<p>J'avais plus à craindre la disette, mon biscuit
+me paraissait un peu court; cependant, avec mes
+projets d'économie, je devais avoir assez pour vivre,
+et je n'éprouvai plus d'inquiétude à cet égard.</p>
+
+<p>Je restai plusieurs jours sous l'influence de cette
+heureuse impression; et malgré ce qu'il y avait de
+pénible dans ma captivité, où chaque heure en paraissait
+vingt-quatre, je supportais assez bien mon
+nouveau genre de vie. Je passais une partie de mon
+temps à compter non-seulement les minutes, mais
+les secondes. Par bonheur, j'avais ma montre, qui
+me permettait de me livrer à cette occupation, et
+me tenait compagnie avec son joyeux tic tac. «Jamais
+elle n'a battu d'aussi bon c&oelig;ur; sa voix n'a
+jamais été si forte,» me disais-je avec surprise. J'avais
+raison; ma cellule était sonore, et le bruit
+du mouvement de la petite machine était doublé
+par les murailles de bois qui entouraient ma case.
+Avec quelle sollicitude je la remontais avant qu'elle
+eût dévidé toute sa chaîne, de peur qu'en s'arrêtant
+elle ne dérangeât mes comptes? Ce n'est pas
+qu'il me fût important de savoir quelle heure il pouvait
+être. Que le soleil brillât dans toute sa gloire, ou
+qu'il se fût effacé à l'horizon, je ne m'en apercevais
+nullement; la plus mince partie de sa lumière ne
+pénétrait pas dans mon cachot. Et cependant je savais
+distinguer la nuit du jour. Cela vous étonne; vous ne
+comprenez pas comment j'y arrivais après avoir passé
+les premiers instants de ma réclusion sans m'occuper
+des heures. Mais depuis des années, j'avais l'habitude
+de me coucher à dix heures du soir, et de me
+lever à six heures du matin. C'était la règle dans la
+maison de mon père, aussi bien que chez mon
+oncle, et j'y avais été soumis avec une exactitude
+rigoureuse. Il en résultait qu'aux environs de dix
+heures j'avais envie de dormir; et l'habitude en
+était si bien prise, qu'elle persista malgré le changement
+de situation. Je ne fus pas longtemps à m'en
+apercevoir: le besoin de sommeil se faisait régulièrement
+sentir; et j'en conclus qu'il était près de
+dix heures du soir lorsque j'éprouvais ce besoin
+irrésistible. J'avais également observé que je me
+réveillais au bout de huit heures, et qu'alors je
+n'avais plus la moindre envie de dormir. À mon
+réveil, il devait être six heures du matin; et je
+réglai ma montre d'après cette donnée.</p>
+
+<p>Il y avait pour moi, sinon de l'importance à mesurer
+les jours, du moins une satisfaction réelle à
+savoir au bout de vingt-quatre heures qu'il y en
+avait un d'écoulé; c'était le seul moyen de me rendre
+compte de la marche du navire; et quand l'aiguille
+avait accompli deux fois le tour du cadran, je
+le marquais sur une taille que j'avais faite à cette
+intention. Je n'ai pas besoin de dire avec quel intérêt
+je tenais ce calendrier, auquel j'avais fait quatre
+incisions pour marquer les jours qui avaient
+précédé l'époque où je m'en étais occupé, laps de
+temps dont plus tard je reconnus l'exactitude.</p>
+
+<p>C'est ainsi que pendant près d'une semaine passèrent
+les heures; ces heures si longues, si ténébreuses
+et si lourdes, qui m'accablaient parfois
+d'un immense ennui, mais que je supportais avec
+résignation.</p>
+
+<p>Chose singulière, c'était l'obscurité qui m'était le
+plus pénible; j'avais d'abord souffert de ne pas pouvoir
+me tenir debout, et de la dureté des planches
+lorsque j'étais couché; mais j'avais fini par en prendre
+l'habitude; il m'avait été d'ailleurs facile de
+remédier au second de ces deux inconvénients. La
+caisse, vous vous le rappelez, qui se trouvait derrière
+mes biscuits, était remplie d'une grosse étoffe
+de laine, formant des rouleaux serrés comme on les
+fait dans les manufactures. Pourquoi ne m'en serais-je
+pas servi pour rendre ma couche un peu plus
+confortable? Aussitôt pensé, aussitôt fait. J'ôtai les
+biscuits de la première caisse, j'élargis l'ouverture
+que j'avais pratiquée dans le couvercle de la suivante,
+et j'arrachai, non sans peine, l'un des rouleaux
+d'étoffe qui s'y trouvaient contenus. J'en tirai
+un second, puis un troisième, qui vinrent plus facilement,
+et qui devaient suffire à ce que j'en voulais
+faire. Il me fallut deux heures pour en arriver
+là: mais aussi je fus en possession d'un tapis,
+moelleux et d'un matelas, peut-être non moins
+chers que ceux d'un roi, car je sentais, à la main,
+un tissu d'une qualité superfine.</p>
+
+<p>Après avoir remis les biscuits à leur place, j'étendis
+sur le plancher plusieurs doubles de cette
+étoffe, aussi épaisse que douce, et me reposai avec
+bonheur sur cette couche élastique.</p>
+
+<p>Mais je n'en étais pas moins malheureux de la
+privation de lumière. Il est impossible d'exprimer
+combien on souffre au milieu d'une obscurité absolue;
+et je comprenais pourquoi on avait toujours
+considéré la mise au cachot comme la peine la plus
+grave qu'on pût infliger aux captifs. Il n'est pas
+étonnant que ces infortunés aient blanchi, et perdu
+l'usage de leurs sens, au fond des caves où ils
+étaient détenus; car au supplice que vous font
+endurer les ténèbres, on reconnaît que la lumière
+est indispensable à la vie.</p>
+
+<p>Il me semblait que si j'avais pu avoir une lampe,
+quelque faible qu'eût été sa clarté, les heures
+m'auraient paru moitié moins longues. Cette nuit
+perpétuelle me faisait l'effet de s'enrouler autour
+des rouages de ma montre, d'en arrêter la marche,
+et de suspendre le cours du temps. Cette obscurité,
+où la forme des objets avait disparu, me causait
+un mal physique, une souffrance que la lumière
+eût guéri tout à coup. J'éprouvais ce que ressentent
+les malades pendant ces nuits fièvreuses, où
+ils comptent péniblement les heures, en soupirant
+après l'aurore.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch33" id="ch33"></a>CHAPITRE XXXIII.</h2>
+
+<p class="d">Tempête.
+</p>
+
+<p>Il y avait plus de huit jours que je menais cette
+existence d'une odieuse monotonie. La seule voix
+qui frappât mon oreille était la plainte des vagues
+qui gémissaient au-dessus de ma tête; oui, au-dessus
+de ma tête, car je plongeais dans l'abîme,
+à une grande distance de la surface de la mer. De
+loin en loin je distinguais un bruit sourd, causé
+par un objet pesant qui tombait sur l'un des ponts.
+Lorsque le temps était calme, je me figurais entendre
+le son de la cloche qui appelait les hommes de
+quart, mais je n'en étais pas sûr; le bruit était si
+faible et si lointain, que je n'aurais même pas affirmé
+que ce fût le tintement d'une cloche, encore
+ne l'entendais-je que pendant une accalmie.</p>
+
+<p>Par contre je saisissais les moindres changements
+de temps; j'aurais pu dire quand fraîchissait la
+brise, tout aussi bien que si j'avais été sur le grand
+mât. Le roulis du vaisseau, les craquements de sa
+membrure m'indiquaient la force du vent, et si la
+mer était grosse ou paisible. Le sixième jour de mon
+calendrier, ce qui faisait le dixième depuis notre
+départ, il y eut tempête dans toute l'acception du
+mot. Elle dura quarante heures et me fit croire bien
+des fois que la bâtiment allait s'ouvrir. Tout craquait
+autour de moi; les caisses, les tonneaux qui remplissaient
+la cale se heurtaient avec un bruit terrible
+contre les murs de ma prison, et de grosses lames,
+<i>des coups de mer</i>, comme les appellent les matelots,
+se ruaient avec furie sur les flancs du navire,
+qu'elles semblaient vouloir mettre en pièces.</p>
+
+<p>J'étais convaincu que nous allions faire naufrage,
+et il est plus facile de concevoir que de dépeindre
+quelle était ma situation; je n'ai pas besoin de vous
+dire que j'étais plein de frayeur. Pouvais-je ne pas
+trembler quand je pensais que le vaisseau coulerait
+à fond, et qu'enfermé de toute part dans mon
+étroit cercueil, je ne pourrais pas faire le moindre
+effort pour me sauver. Je suis sûr que j'aurais eu
+moitié moins d'effroi si j'avais été libre.</p>
+
+<p>Pour comble de malheur, je fus repris du mal
+de mer, ce qui arrive toujours en pareil cas, lors
+d'une première traversée. Le grand vent ramène
+l'odieuse maladie, et parfois avec autant de force
+qu'au moment du départ. Il est facile de le comprendre;
+c'est la conséquence des mouvements
+désordonnés du vaisseau, fouetté par la tempête.</p>
+
+<p>Après deux jours et une nuit de péril, le vent
+tomba, et le calme succéda aux colères de l'ouragan;
+je n'entendais pas même le murmure que
+produit la course du navire qui fend les vagues.
+Mais le roulis n'avait pas cessé, et les caisses et
+les futailles se heurtaient avec le même fracas.
+C'était le soulèvement des flots qui persiste après
+une tempête violente, et qui parfois est aussi dangereux
+pour le navire que la fureur du vent. On a
+vu se rompre les mâts en pareille circonstance, et
+le vaisseau être engagé, catastrophe redoutée des
+marins.</p>
+
+<p>Cependant la mer s'apaisa graduellement, et au
+bout de vingt-quatre heures, le navire glissa sur
+l'onde avec plus de facilité que jamais. Les nausées
+disparurent, et la réaction qui en résulta me rendit
+un peu de courage. Il m'avait été impossible de
+dormir pendant tout le temps de la crise: le bruit
+du vent, le fracas du vaisseau, et par-dessus tout
+la frayeur, m'avaient empêché de fermer l'&oelig;il;
+j'étais de plus épuisé par le mal de mer, et sitôt
+que les choses furent rentrées dans leur état normal,
+je tombai dans un profond sommeil.</p>
+
+<p>Les rêves que j'eus alors furent presque aussi
+affreux que le péril auquel je venais d'échapper.
+C'était la réalisation de ce que m'avait fait craindre
+la tempête: je rêvais que j'étais en train de me
+noyer, sans la moindre chance de salut. Mieux
+que cela, je me trouvais au fond de la mer, j'étais
+mort, et j'en avais conscience. Je distinguais tout
+ce dont j'étais environné; je voyais entre autres
+choses, d'horribles monstres, des homards et des
+crabes gigantesques, s'approcher de moi en rampant,
+comme pour me déchirer de leurs tenailles
+aiguës et se repaître de ma chair. L'un d'eux surtout
+captivait mon attention: il était plus grand que
+les autres, avait l'air plus féroce, et me menaçait de
+plus près. Chaque seconde le rapprochait encore;
+il atteignit ma main, je sentis sa carapace se traîner
+sur mes doigts, et je ne pus faire aucun mouvement.</p>
+
+<p>Il me gagna le poignet, et me monta sur le bras
+gauche, qui était éloigné de mon corps. Son dessein
+était de me sauter à la gorge ou à la figure;
+je le voyais au regard avide qu'il lançait tour à tour
+sur mon cou et sur ma face, et malgré l'horreur
+que je ressentais, il m'était impossible de le repousser.
+Aucun de mes muscles ne voulait m'obéir;
+c'était tout naturel puisque j'étais noyé. «Ah! le
+voilà sur ma poitrine... à ma gorge... il va m'étrangler!...»</p>
+
+<p>Je m'éveillai en poussant un cri, et en me dressant
+avec force; je me serais trouvé debout s'il y
+avait eu assez d'élévation pour le permettre; j'allai
+donner de la tête contre les douelles de mon tonneau,
+et je retombai sur ma couche, où il me fallut
+quelques instants pour rappeler mes esprits.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch34" id="ch34"></a>CHAPITRE XXXIV.</h2>
+
+<p class="d">La coupe.
+</p>
+
+<p>Ce n'était qu'un rêve, il était matériellement impossible
+qu'un crabe me fût monté sur le bras;
+j'en avais la certitude, et cependant je ne pouvais
+m'empêcher de croire que je l'avais bien réellement
+senti. J'éprouvais encore à ma main, et sur ma poitrine
+qui était nue, cette sensation particulière que
+vous produit un animal dont les griffes se traînent
+sur vous; et je pensais, en dépit de moi-même,
+qu'il y avait dans mon rêve quelque chose de réel.</p>
+
+<p>L'impression avait été si vive, qu'en m'éveillant,
+J'avais étendu les bras, et tâtonné sur ma couverture,
+pour y saisir le monstre qui avait failli m'étrangler.</p>
+
+<p>Encore tout endormi, j'avais cru que c'était un
+crabe; à mesure que j'avais repris mes sens, je
+m'étais prouvé que la chose n'était pas possible. Et
+pourquoi cela? un crabe pouvait très-bien se loger
+dans la cale d'un vaisseau; il avait pu être apporté
+avec le lest, ou par un matelot, comme objet de
+curiosité; avoir échappé à celui qui l'avait pris,
+et s'être réfugié dans les fentes du bois, dans les
+trous, dans les coins nombreux que présente un
+navire. Il pouvait trouver sa nourriture dans l'eau
+qui s'accumule sous la cale; ou peut-être les crabes
+ont-ils la faculté de vivre simplement d'air
+comme les caméléons?</p>
+
+<p>Toutefois en y réfléchissant je repoussai de nouveau
+cette idée, que je qualifiai d'absurde; c'était
+mon rêve qui me l'avait mise dans la tête; sans lui
+je n'aurais jamais songé qu'il y eût des crabes autour
+de moi, et s'il s'en était trouvé, j'aurais mis
+la main dessus. Il y avait, il est vrai, dans ma cabine,
+deux crevasses assez larges pour qu'il pût y
+passer un crabe de n'importe quelle taille; mais j'y
+avais couru tout de suite, et un animal d'une pareille
+lenteur n'avait pas eu le temps de s'échapper.
+C'était impossible, il n'y avait pas de bête dans ma
+cellule, et pourtant quoique chose avait rampé sur
+moi, j'en étais moralement sûr.</p>
+
+<p>Quant à mon rêve, il n'y avait là rien d'étonnant:
+c'était la suite des impressions que j'avais
+ressenties pendant la tempête; et plus j'y pensais,
+plus je le trouvais naturel.</p>
+
+<p>En consultant ma montre, je m'aperçus qu'au
+lieu de dormir huit heures, comme je le faisais
+d'habitude, mon sommeil en avait duré seize, et je
+ne m'étonnai plus d'avoir tant d'appétit. Impossible
+de me contenter de la ration que je m'étais prescrite;
+c'était au-dessus de mes forces, et je ne cessai
+de manger qu'après avoir fait disparaître quatre
+biscuits bien comptés. J'avais entendu dire que rien
+n'aiguise la faim comme le mal de mer, et j'en avais
+la preuve; mes quatre biscuits empêchaient à peine
+mon estomac de crier, et si je n'avais pas redouté
+la famine, j'en aurais mangé trois fois plus.</p>
+
+<p>J'avais également soif, et bus deux ou trois rations;
+mais cette petite débauche n'avait rien d'inquiétant;
+j'avais plus d'eau qu'il n'en fallait pour
+terminer le voyage. Toutefois à condition de ne pas
+la gaspiller; et si j'en buvais peu, il s'en perdait
+beaucoup. Je n'avais rien pour la recevoir, ni
+verre, ni tasse; quand j'ôtais mon fausset, le liquide
+jaillissait avec force, bien plus vite que je
+n'y mettais les lèvres, bien plus vite que je ne
+pouvais l'avaler; il m'étranglait, j'étais forcé de
+reprendre haleine, je m'inondais le visage, et trempais
+mes habits, à mon grand déplaisir et au grand
+préjudice de mes rations.</p>
+
+<p>Il me fallait un vase quelconque. J'avais bien
+pensé à l'une de mes bottines, dont je n'avais pas
+besoin; mais il me répugnait de m'en servir pour
+cet usage.</p>
+
+<p>Pressé par la soif, comme je l'avais été, j'y aurais
+bu sans scrupule; mais à présent que j'avais de
+l'eau, je pouvais boire à mon aise, et faire le délicat.
+Cependant j'en vins à me dire qu'on peut
+nettoyer une chose quand elle est sale, et qu'il
+valait mieux sacrifier un peu d'eau pour laver ma
+bottine, que d'en perdre une quantité chaque fois
+qu'il fallait boire.</p>
+
+<p>J'allais mettre ce projet à exécution, lorsqu'une
+idée bien meilleure me passa par la tête; pourquoi
+ne pas faire une tasse avec le drap qui me servait
+de couverture? Il était imperméable, je l'avais déjà
+remarqué; l'eau qui jaillissait de ma futaille restait
+sur ma couche sans en pénétrer l'étoffe; et j'étais
+obligé de l'en ôter comme j'aurais fait d'un vase.
+Je pouvais en tailler un morceau, lui donner une
+forme quelconque, et m'en servir au besoin.</p>
+
+<p>Je coupai donc une bande assez large de mon
+drap, j'en fis un cornet auquel je donnai plusieurs
+tours pour en augmenter l'épaisseur, et dont je
+fermai la pointe en l'attachant avec un reste de mes
+lacets de bottines. J'eus alors une coupe d'un nouveau
+genre, qui me rendit autant de service qu'un
+verre de Bohême ou qu'une tasse du Japon; désormais
+je bus tranquillement, sans avaler de travers,
+sans m'inonder, et sans perdre une goutte du précieux
+liquide dont ma vie dépendait.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch35" id="ch35"></a>CHAPITRE XXXV.</h2>
+
+<p class="d">Disparition mystérieuse.
+</p>
+
+<p>J'avais déjeuné si copieusement, que je résolus
+de ne pas dîner ce jour-là; mais la faim m'empêcha
+d'accomplir cette bonne résolution. Trois heures
+ne s'étaient pas écoulées, que je me surpris tâtonnant
+aux environs de ma caisse, et me trouvai
+bientôt un biscuit à la main. Toutefois, je m'imposai
+l'obligation de n'en manger qu'une partie
+et de garder le reste pour mon souper.</p>
+
+<p>Je fis deux parts de mon biscuit; j'en mis une de
+côté, et je mangeai la seconde, que j'arrosai d'un
+peu d'eau.</p>
+
+<p>Vous trouvez peut-être singulier que je ne prisse
+pas une goutte d'eau-de-vie, ce qui m'aurait été
+facile, puisque j'en avais une tonne à ma disposition.
+Mais elle aurait pu contenir tout aussi bien du
+vitriol sans que je m'en fusse moins inquiété; généralement
+je n'aimais pas les liqueurs; et celle-ci en
+particulier m'avait paru si mauvaise, que je n'avais
+pas envie d'y revenir; c'était sans doute une pipe
+de cette eau-de-vie de qualité inférieure que l'on
+embarque pour les matelots. J'en avais pris une
+fois; et non-seulement elle m'avait donné des nausées,
+mais tellement enflammé la bouche et l'estomac,
+que j'avais bu deux quartes d'eau sans apaiser
+ma soif. Cette épreuve m'avait suffi pour me mettre
+en garde contre les spiritueux, et je n'avais nulle
+envie de recommencer.</p>
+
+<p>Lorsque vint le soir, ce que m'annoncèrent ma
+montre et mon envie de dormir, je voulus naturellement
+souper avant de me mettre au lit.</p>
+
+<p>Ce dernier acte de ma journée consistait à changer
+de position, et à tirer sur moi deux plis du
+drap qui me servait de couverture, afin de me préserver
+du froid.</p>
+
+<p>J'avais été gelé pendant la première semaine,
+car nous étions partis en hiver, et la découverte de
+cette bonne grosse étoffe m'avait été fort précieuse;
+toutefois au bout de quelque temps, elle me devint
+moins utile; l'air de la cale s'atiédissait de jour en
+jour; et le lendemain de la tempête j'eus à peine
+besoin de me couvrir.</p>
+
+<p>Ce brusque changement de température me surprit
+tout d'abord; mais avec un peu de réflexion, je
+me l'expliquai d'une manière satisfaisante. Sans
+aucun doute, pensai-je, nous nous dirigeons vers
+le Sud, et nous approchons de la zone torride.</p>
+
+<p>Je ne comprenais pas bien ce que signifiait cette
+expression; mais j'avais entendu dire que la zone
+torride, ou les tropiques, se trouvait au midi de
+l'Angleterre, et qu'il y faisait plus chaud qu'aux
+heures les plus brûlantes de nos plus beaux étés.
+On m'avait dit également que le Pérou était une
+contrée méridionale; et pour y arriver il fallait
+sans aucun doute franchir cette zone ardente.</p>
+
+<p>Cela m'expliquait la chaleur qu'il faisait maintenant
+dans la cale; il y avait à peu près une quinzaine
+que nous étions sortis du port; en supposant que
+nous eussions fait deux cents milles par jour, et il
+n'est pas rare qu'un navire fasse davantage, nous
+devions être bien loin des côtes de la Grande-Bretagne,
+et par conséquent avoir changé de climat.</p>
+
+<p>Ce raisonnement, et toutes les pensées qu'il avait
+fait naître, m'avaient occupé toute la soirée; j'étais
+enfin arrivé à la conclusion que je viens de dire,
+lorsque les aiguilles de ma montre annonçant qu'il
+était dix heures, je me disposai à souper.</p>
+
+<p>Je tirai d'abord ma ration d'eau pour ne pas
+manger mon pain sec, et j'étendis la main pour
+saisir la part de biscuit que j'avais mise de côté. Il
+y avait parallèlement à la grande poutre qui soutenait
+la cale, et qui passait au-dessus de ma tête,
+une sorte de tablette où je plaçais mon couteau,
+ma tasse et le bâton qui me servait d'almanach. Je
+connaissais tellement bien cette planchette que je
+n'avais pas besoin de lumière pour y trouver ce
+que j'y mettais.</p>
+
+<p>Vous comprenez dès lors quelle dut être ma surprise
+lorsqu'en étendant la main, je ne trouvai pas
+le biscuit que j'étais sûr d'avoir gardé.</p>
+
+<p>J'avais ma tasse; mon couteau était à sa place;
+mon calendrier s'y trouvait également, ainsi que
+les bouts de cuir dont je m'étais servi pour diviser
+ma jauge; mais pas vestige du précieux morceau
+que je conservais pour ma collation du soir.</p>
+
+<p>L'aurais-je mis autre part? je ne croyais pas.
+Afin d'en être sûr, j'explorai tous les coins de ma
+cellule, je secouai l'étoffe qui me servait de matelas,
+je fouillai dans mes poches, dans mes bottines
+que je ne portais plus et qui gisaient à côté de
+mon lit; je ne laissai pas un pouce de ma cellule
+sans l'avoir tâté soigneusement; et je ne trouvai
+de biscuit nulle part.</p>
+
+<p>C'était moins la valeur de l'objet que l'étrangeté
+de sa disparition, qui me faisait mettre tant d'activité
+dans mes recherches. Qu'avait pu devenir ce biscuit?</p>
+
+<p>Est-ce que je l'avais mangé? Il y avait des instants
+où je commençais à le croire. Peut-être, dans un
+moment de distraction, l'avais-je avalé sans y penser.
+Dans ce cas-là j'en avais totalement perdu le
+souvenir; et la chose ne m'avait pas profité; car
+mon estomac n'était pas moins vide que si je n'avais
+rien mangé depuis le matin.</p>
+
+<p>Je me souvenais parfaitement d'avoir rompu mon
+biscuit, d'en avoir réservé pour le soir une moitié
+que j'avais mise entre ma tasse et mon couteau. Il
+fallait bien que je l'en eusse ôtée, puisqu'elle n'y
+était plus. Je ne l'avais pas fait tomber par accident,
+car je ne me rappelais pas avoir fouillé sur la tablette,
+jusqu'au moment où j'avais voulu prendre
+l'objet dont la disparition m'avait frappé. En outre,
+s'il fût tombé de sa place, je l'aurais trouvé en
+cherchant sur mon tapis. Il n'avait pu rouler sous
+le tonneau; car j'avais rempli tous les vides de ce
+côté-là, en y fourrant des morceaux de drap pour
+que ma couche fût plus unie.</p>
+
+<p>Toujours est-il que mon biscuit avait disparu,
+soit par ma faute, soit autrement. Si je l'avais
+mangé, il était dommage de l'avoir fait avec si peu
+de réflexion; car ce moment d'absence m'avait
+privé de tout le bénéfice du repas.</p>
+
+<p>Je fus longtemps à me demander si je tirerais
+un autre biscuit de la caisse, ou si je me coucherais
+sans souper. La faim était vive, la tentation
+bien forte; mais la crainte de l'avenir décida la
+question, et, appelant toute ma fermeté à mon
+aide, j'avalai mon eau claire, replaçai ma tasse sur
+la tablette, et m'étendis sur ma couche.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch36" id="ch36"></a>CHAPITRE XXXVI.</h2>
+
+<p class="d">Un odieux intrus.
+</p>
+
+<p>Je fus longtemps sans pouvoir m'endormir, j'étais
+préoccupé de la disparition mystérieuse de mon
+biscuit. Je dis mystérieuse, parce que j'étais convaincu
+de ne l'avoir pas mangé; il fallait s'expliquer
+le fait d'une autre manière. Je n'y pouvais
+rien comprendre; j'étais seul dans la cale; personne
+n'y pénétrait; qui donc aurait pu toucher à mon
+biscuit? Mais j'y pensais maintenant: et le crabe de
+mon rêve? peut-être avait-il existé. Je n'étais pas
+allé au fond de la mer, pas plus que je n'étais mort,
+je l'avais rêvé, c'était incontestable; mais ce n'était
+pas une raison pour que le reste de mon cauchemar
+fût un mensonge, et le crabe qui avait rampé sur
+moi, avait pu manger mon souper.</p>
+
+<p>Ce n'était pas sa nourriture habituelle, je le savais
+bien; mais à fond de cale, et n'ayant pas de choix,
+il avait pu se nourrir de biscuit à défaut d'autre
+chose.</p>
+
+<p>Ces réflexions, et la faim qui me dévorait, me tinrent
+éveillé pendant longtemps; je finis toutefois
+par m'endormir, mais d'un mauvais sommeil, d'où
+je me réveillais en sursaut toutes les quatre ou cinq
+minutes.</p>
+
+<p>Dans l'un des intervalles où j'étais éveillé, il me
+sembla percevoir un bruit qui n'avait rien de commun
+avec tous ceux que j'entendais ordinairement.
+La mer était paisible, et ce bruit inaccoutumé, non-seulement
+résonnait au-dessus du murmure des
+vagues, mais se distinguait à merveille du tic tac
+de ma montre, qui n'avait jamais été plus sonore.</p>
+
+<p>C'était un léger grattement, il était facile de s'en
+rendre compte, et il provenait du coin où gisaient
+mes bottines; quelque chose en grignotait le cuir;
+était-ce le crabe?</p>
+
+<p>Cette pensée me réveilla tout à fait; je me mis
+sur mon séant; et l'oreille au guet, je me préparai
+à tomber sur le voleur; car j'avais maintenant la
+certitude que la créature que j'entendais, que ce fût
+un crabe ou non, était celle qui m'avait pris mon
+souper.</p>
+
+<p>Le grignotement cessa, puis il revint plus fort;
+et certes il partait de mes bottines.</p>
+
+<p>Je me levai tout doucement afin de saisir le coupable,
+dès que le bruit allait reprendre, car il avait
+cessé.</p>
+
+<p>Mais j'eus beau retenir mon haleine, y mettre de
+la patience, rien ne se fit plus entendre. Je passai
+la main sur mes bottines, elles étaient à leur place;
+je cherchai dans le voisinage, tout s'y trouvait
+comme à l'ordinaire; je tâtonnai sur mon tapis, je
+fouillai dans tous les coins: pas le moindre vestige
+d'un animal quelconque.</p>
+
+<p>Fort intrigué, comme on peut croire, je prêtai
+l'oreille pendant longtemps; mais le bruit mystérieux
+ne se renouvela pas, et je me rendormis pour
+me réveiller sans cesse, comme j'avais fait d'abord.</p>
+
+<p>On gratta, on grignota de plus belle, et j'écoutai
+de nouveau. Plus que jamais j'étais certain que le
+bruit avait lieu dans mes bottines; mais, au moindre
+mouvement que j'essayais de faire, le bruit s'arrêtait,
+et je ne rencontrais que le vide.</p>
+
+<p>«Ah! m'y voilà, me dis-je à moi-même; ce n'est
+pas un crabe; celui-ci a des allures trop lentes pour
+m'échapper aussi vite; cela ne peut être qu'une
+souris. Il est bizarre que je ne l'aie pas deviné plus
+tôt; c'est mon rêve qui m'a fourré le crabe dans
+la tête; sans cela j'aurais su tout de suite à quoi
+m'en tenir, et me serais épargné bien de l'inquiétude.»</p>
+
+<p>Là-dessus je me recouchai, avec l'intention de me
+rendormir, et de ne plus me préoccuper de mon
+petit rongeur.</p>
+
+<p>Mais à peine avais-je posé la tête sur le rouleau
+d'étoffe qui me servait de traversin, que les grignotements
+redoublèrent; la souris dévorait mon brodequin,
+et à l'ardeur qu'elle y mettait, le dommage
+ne tarderait pas à être sérieux. Bien que mes chaussures
+me fussent inutiles pour le moment, je ne
+pouvais pas permettre qu'on les rongeât de la sorte,
+et me levant tout à coup, je me précipitai sur la bête.</p>
+
+<p>Je n'en touchai pas même la queue, mais je crus
+entendre que la fine créature s'esquivait en passant
+derrière la pipe d'eau-de-vie, qui laissait un vide
+entre sa paroi extérieure et les flancs du vaisseau.</p>
+
+<p>Je tenais mes bottines, et je découvris avec chagrin
+que presque toute la tige en avait été rongée.
+Il fallait que la souris eût été bien active pour avoir
+fait tant de dégât en aussi peu de temps; car au
+moment où j'avais cherché mon biscuit, les bottines
+étaient encore intactes; et cela ne remontait pas à
+plus de quatre ou cinq heures. Peut-être plusieurs
+souris s'en étaient-elles mêlées; la chose était probable.</p>
+
+<p>Autant pour n'être plus troublé dans mon sommeil
+que pour préserver mes chaussures d'une entière
+destruction, j'ôtai ces dernières de l'endroit
+où elles étaient, et, les plaçant auprès de ma tête,
+je les couvris d'un pan de l'étoffe sur laquelle j'étais
+couché; puis, cette opération faite, je me retournai
+pour dormir à mon aise.</p>
+
+<p>Cette fois, j'étais plongé dans un profond sommeil,
+lorsque je fus réveillé par une singulière sensation:
+il me semblait que de petites pattes me couraient
+sur les jambes avec rapidité.</p>
+
+<p>Réveillé complétement par cette impression désagréable,
+je n'en restai pas moins immobile, pour
+savoir si la chose se renouvellerait.</p>
+
+<p>Je pensais bien que c'était ma souris qui cherchait
+mes bottines; et, sans en être plus content, je
+résolus de la laisser venir jusqu'à portée de mes
+doigts, sachant bien qu'il était inutile de courir
+après elle. Mon intention n'était pas même de la
+tuer; je voulais seulement lui pincer l'oreille ou la
+serrer un peu fort, de manière à lui ôter l'envie de
+venir m'importuner.</p>
+
+<p>Il se passa longtemps sans que rien se fît sentir;
+mais à la fin j'espérai que ma patience allait être
+récompensée: un léger mouvement de la couverture
+annonçait que l'animal avait repris sa course, et
+je crus même entendre le frôlement de ses griffettes.
+La couverture s'ébranla davantage, quelque chose
+se trouva sur mes chevilles et bientôt sur ma cuisse.
+Il me sembla que c'était plus lourd qu'une souris;
+mais je ne pris pas le temps d'y penser, car c'était
+le moment, ou jamais, de s'emparer de l'animal.
+Mes mains s'abattirent, et mes doigts se refermèrent.... quelle
+méprise, et quelle horreur!</p>
+
+<p>Au lieu d'une petite souris, je rencontrai une
+bête de la grosseur d'un chaton; il n'y avait pas à
+s'y tromper, c'était un énorme rat.</p>
+
+<div class="illu">
+<img src="images/228.png" alt="[Illustration]">
+<p class="legende">C'était un énorme rat.</p>
+</div>
+
+
+
+<h2><a name="ch37" id="ch37"></a>CHAPITRE XXXVII.</h2>
+
+<p class="d">Réflexions.
+</p>
+
+<p>Oui, c'était bien un rat; le monstre ne me permit
+pas d'en douter; je l'avais reconnu à son poil fin et
+soyeux, dès que mes doigts l'avaient saisi, et l'affreuse
+créature s'empressa de confirmer ce témoignage;
+je n'avais pas eu le temps de rouvrir la
+main, que ses dents aiguës m'avaient traversé le
+pouce de part en part, et que son cri perçant m'avait
+rempli d'effroi.</p>
+
+<p>Je lançai l'horrible bête à l'autre bout de ma cellule,
+je me blottis dans le coin opposé, afin de
+m'éloigner le plus possible de cet odieux visiteur,
+et j'écoutai, tout palpitant, s'il avait pris la fuite. Je
+l'entendis rien, d'où je conclus qu'il s'était caché
+dans son trou; il était sans doute aussi effrayé que
+moi, bien que ce fut difficile, et je crois même que
+de nous deux, c'était lui qui avait éprouvé le moins
+de terreur; la preuve, c'est qu'il avait pensé à me
+mordre, tandis que j'avais perdu toute ma présence
+d'esprit.</p>
+
+<p>Dans ce combat rapide, c'était mon adversaire qui
+avait eu la victoire. À l'effroi qu'il m'avait causé, se
+joignait une blessure qui devenait de plus en plus
+douloureuse, et par où coulait mon sang.</p>
+
+<p>J'aurais encore supporté ma défaite avec calme,
+en dépit de la douleur; mais ce qui me préoccupait,
+c'était de savoir si l'affreuse bête avait fui pour toujours,
+ou si, restant dans le voisinage, elle reviendrait
+à l'assaut.</p>
+
+<p>L'idée qu'elle allait reparaître, furieuse qu'on
+l'eût arrêtée dans sa course, et enhardie par le succès,
+me causait un malaise indicible.</p>
+
+<p>Cela vous étonne mais rien n'était plus vrai. Les
+rats m'ont toujours inspiré une profonde antipathie,
+je pourrais dire une peur instinctive. Ce sentiment
+était alors dans toute sa force; et bien que, depuis
+cette époque, je me sois trouvé en face d'animaux
+beaucoup plus redoutables, je ne me souviens pas
+d'avoir éprouvé une terreur pareille à celle que j'ai
+ressentie au contact du rat. Dans cette occasion, la
+crainte est mêlée de dégoût; cette crainte elle-même
+n'est pas dépourvue de sens: je connais bon nombre
+de cas authentiques où les rats ont attaqué des enfants,
+voire des hommes; et il est avéré que des
+blessés, des infirmes ou des vieillards ont été dévorés
+par ces hideux <i>omnivores</i>.</p>
+
+<p>J'avais entendu raconter beaucoup de ces histoires
+dans mon enfance, et il était naturel qu'elles me
+revinssent à l'esprit au moment dont nous nous occupons.
+Je me souvenais de tous leurs détails, et ce
+n'était pas de la crainte, mais de la terreur que
+j'éprouvais. Il faut dire que celui dont je parle était
+l'un des rats les plus énormes qu'on pût trouver; je
+suis certain qu'il était aussi gros qu'un chat parvenu
+à moitié de sa croissance.</p>
+
+<p>Dès que je fus un peu revenu de ma première
+émotion, je déchirai une petite bande de ma chemise
+pour en envelopper mon pouce. Il avait suffi
+de quelques minutes pour que la blessure me fît
+énormément souffrir; car la dent du rat n'est guère
+moins venimeuse que la queue du scorpion.</p>
+
+<p>Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'après cet épisode,
+il ne fut plus question de sommeil. Vers le matin
+je m'assoupis un instant, mais pour retomber dans
+le plus affreux cauchemar, où j'étais saisi à la gorge
+tantôt par un rat, tantôt par un crabe, dont les
+dents ou les pinces me réveillaient en sursaut.</p>
+
+<p>Pendant tout le temps que je ne dormais pas,
+j'écoutais si l'ignoble bête faisait mine de revenir;
+mais elle ne donna aucun signe de sa présence pendant
+tout le reste de la nuit. Peut-être l'avais-je
+serrée plus fort que je ne croyais, et il était possible
+que cet empoignement héroïque suffît à l'éloigner
+de ma personne. J'en acceptai l'augure; et ce fut
+bien heureux pour moi que cet espoir me soutint,
+car, sans lui, j'aurais été longtemps sans dormir.</p>
+
+<p>Il n'était plus besoin de chercher ce qu'était
+devenu mon biscuit; la présence du rongeur l'expliquait
+à merveille, ainsi que les ravages causés à
+ma bottine, et dont j'avais accusé la souris avec
+tant d'injustice. Le rat, pendant quelque temps,
+s'était donc repu autour de moi sans que j'en eusse
+connaissance.</p>
+
+<p>Je n'avais plus qu'une seule et unique pensée:
+comment faire pour empêcher l'ennemi de revenir?
+Comment s'emparer de lui, ou tout au moins l'éloigner?
+J'aurais donné deux ans de mon existence
+pour avoir une ratière, un piége quelconque; mais
+puisque personne ne pouvait me fournir ce précieux
+engin, c'était à moi d'inventer quelque chose qui
+pût me délivrer de mon odieux voisinage. J'emploie
+ce mot à dessein, car j'étais persuadé que le rat
+n'était pas loin de ma cabine; peut-être avait-il
+son repaire à un mètre de ma couche; il logeait
+probablement sous la caisse de biscuit.</p>
+
+<p>Toutefois, j'avais beau me mettre l'esprit à la torture,
+je ne trouvais pas le moyen de m'emparer de
+l'animal. Certes il était possible de le saisir de nouveau,
+en supposant qu'il revînt grimper sur moi;
+mais je n'étais pas d'humeur à le retrouver sous
+ma main. Je savais qu'en s'enfuyant il avait passé
+entre les deux tonneaux; je supposai que s'il devait
+revenir, ce serait par la même route; et il me sembla
+qu'en bouchant tous les autres passages, ce qui
+m'était facile avec mon étoffe de laine, il repasserait
+nécessairement par l'unique ouverture que je lui
+aurais ménagée. Une fois qu'il serait entré, je fermerais
+cette dernière issue, et mon rat se trouverait
+pris comme dans une souricière. Mais quelle sotte
+position pour moi! Je serais dans le même piége
+que le rat, et ne pourrais en finir avec lui que par
+un combat corps à corps. Le résultat de la lutte ne
+faisait pas l'ombre d'un doute; j'étais bien assez
+vigoureux pour étouffer la bête; mais au prix de
+combien de morsures? et celle que j'avais déjà me
+dégoûtait de l'entreprise.</p>
+
+<p>Comment alors se passer de piége? telle était la
+question que je m'adressais au lieu de dormir;
+car la peur du rat m'empêchait de fermer l'&oelig;il.</p>
+
+<p>J'y avais pensé toute la nuit, lorsque, n'en pouvant
+plus, je retombai dans cet assoupissement
+qui tient le milieu entre la veille et le sommeil;
+et je refis les plus mauvais rêves, sans que rien
+me suggérât une idée quelconque pour me débarrasser
+de l'ignoble bête qui me causait tant d'effroi.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch38" id="ch38"></a>CHAPITRE XXXVIII.</h2>
+
+<p class="d">Tout pour une ratière.
+</p>
+
+<p>Je ne tardai pas à me réveiller en pensant au rat,
+et sans pouvoir me rendormir. Il est vrai que la
+souffrance qui provenait de ma blessure était suffisante
+pour cela; non-seulement le pouce, mais
+toute la main était enflée, et me causait une douleur
+aiguë. Je n'avais pas autre chose à faire que
+de la supporter patiemment; et sachant que l'inflammation
+disparaîtrait peu à peu je fis un effort
+pour la subir avec courage. Parfois de grands
+maux s'endurent plus facilement qu'un ennui;
+c'était là mon histoire: la peur que le rat ne me
+fît une nouvelle visite me tourmentait d'une bien
+autre manière que ma blessure; et comme en absorbant
+mon attention, elle la détournait de celle-ci,
+j'avais presque oublié que mon pouce me faisait mal.</p>
+
+<p>Dès mon réveil, je me remis à chercher le moyen de
+frapper mon persécuteur; j'étais sûr qu'il reviendrait
+me tourmenter, car j'avais de nouveaux indices
+de sa présence. La mer était toujours calme,
+et j'entendais de temps en temps des sons caractéristiques:
+un bruit de pattes légères trottinant sur
+le couvercle d'une caisse, et parfois un cri bref,
+strident, pareil à ceux que les rats ont l'habitude
+de pousser. Je ne connais pas de voix plus désagréable
+que celle du rat; dans la position où je me
+trouvais alors, cette voix me paraissait doublement
+déplaisante. Vous souriez de mes terreurs; mais je
+ne pouvais pas m'en délivrer; je pressentais que
+d'une manière ou d'une autre la présence de ce
+maudit rat mettait ma vie en danger; et vous verrez
+que cette crainte n'était pas chimérique.</p>
+
+<p>Ce que je redoutais alors, c'était que le monstre
+ne m'attaquât pendant que je dormirais; tant que
+j'étais éveillé, je n'en avais pas grand'peur; il pouvait
+me mordre, voilà tout; je me défendrais, et il
+était impossible que dans la lutte je ne finisse pas
+par le tuer; mais penser que dans mon sommeil
+l'horrible bête pouvait me sauter à la gorge, c'était
+pour moi une torture incessante. Je ne pouvais pas
+toujours être sur le qui-vive; plus j'aurais veillé
+longtemps plus mon sommeil serait profond, et
+plus le danger serait grave. Pour m'endormir avec
+sécurité, il fallait avoir détruit mon rat; et c'est
+à en trouver le moyen que j'occupais toutes mes
+pensées.</p>
+
+<p>Mais j'avais beau réfléchir, je ne voyais d'autre
+expédient que de tomber sur l'ennemi, et de l'étouffer
+entre mes mains. Si j'avais été sûr de le
+saisir à la gorge, de façon qu'il ne pût pas me
+mordre, je me serais décidé à l'étrangler. Mais
+c'était là le difficile; je ne pouvais, dans les ténèbres,
+que l'attaquer à l'aventure; et il en profiterait pour
+me déchirer à belles dents. Et puis j'avais le pouce
+dans un tel état que j'étais loin d'avoir la certitude
+de prendre ma bête, encore moins de l'écraser.</p>
+
+<p>Je pensai au moyen de me protéger les doigts
+avec une paire de gants solides; je n'en avais pas:
+c'était inutile d'y songer.</p>
+
+<p>Mais non; j'en eus bientôt la preuve: l'idée de
+la paire de gants m'en suggéra une autre; elle me
+rappela mes chaussures que j'avais oubliées. En
+me fourrant les mains dans mes bottines je serais
+à l'abri des dents tranchantes de mon rat, et quand
+je tiendrais ma bête sous la semelle, j'étais bien
+sûr de ne pas la lâcher qu'elle ne fût morte. Une
+fameuse idée que j'avais là, et je me disposai à la
+mettre à exécution.</p>
+
+<p>Plaçant mes bottines à côté de moi, je me blottis
+auprès de l'issue par laquelle devait arriver l'animal;
+vous vous rappelez que j'avais eu soin de
+boucher tous les autres passages; au moment où
+le rat se présenterait dans ma cellule, je fermerais
+avec ma jaquette l'ouverture qu'il laisserait derrière
+lui; et me hâtant d'enfiler mes bottines, je
+frapperais comme un sourd jusqu'à ce que la besogne
+fût terminée.</p>
+
+<p>On aurait dit que le rat, voulant me braver,
+s'empressait d'accepter le défi. Était-ce hardiesse
+de sa part, ou la fatalité qui l'entraînait à sa perte?</p>
+
+<p>Toujours est-il que j'étais à peine en mesure de
+le recevoir, qu'un léger piétinement sur mon tapis,
+accompagné d'un petit éclat de voix bien reconnaissable,
+m'annonça que le rongeur avait quitté
+sa retraite, et qu'il était dans ma cellule. Je l'entendais
+courir; deux fois il me passa sur les
+jambes. Mais avant de faire attention à lui, je commençai
+par calfeutrer la seule issue qui lui restât
+pour fuir; et plantant mes bras dans les bottines,
+je me mis avec activité à la recherche de l'ennemi.</p>
+
+<p>Comme je connaissais parfaitement la forme de
+ma cellule, et que les moindres anfractuosités
+m'en étaient familières, je ne tardai pas à rencontrer
+mon antagoniste. Je m'étais dit qu'une fois
+que je serais tombé sur une partie de son corps,
+j'aurais bientôt fait d'appliquer sur lui ma seconde
+semelle, et qu'il ne me resterait plus qu'à peser de
+toutes mes forces pour l'écraser. Tel était mon
+plan; mais si bon qu'il pût être, il ne me donna
+pas le résultat que j'espérais.</p>
+
+<p>Je réussis bien à poser l'une de mes bottines sur
+le rat; mais l'étoffe moelleuse dont les plis nombreux
+tapissaient mon plancher céda sous la pression,
+et le monstre s'esquiva en poussant un cri
+que j'entends encore.</p>
+
+<p>La première fois que je le sentis de nouveau il
+grimpait le long de ma jambe; et, ce que vous ne
+croirez pas, en dedans de mon pantalon!</p>
+
+<p>Un frisson d'horreur me courut dans les veines;
+cependant, exaspéré de tant d'audace, je me débarrassai
+de mes bottines, qui ne pouvaient plus me
+servir, et je saisis le monstre à deux mains, juste au
+moment où il arrivait au genou. Je l'empêchai
+de monter plus haut, bien qu'il mît à se débattre
+une force qui m'étonna, et que ses cris perçants
+me causassent une impression des plus désagréables.</p>
+
+<p>L'épaisseur de mon pantalon protégeait mes doigts
+contre de nouvelles morsures; mais le rat tourna
+ses dents contre ma jambe et m'en laboura les
+chairs tant qu'il lui resta la faculté de se mouvoir.
+Ce n'est que lorsque je fus parvenu à lui saisir la
+gorge, et à l'étrangler tout à fait, que je sentis la
+mâchoire de l'animai se détacher peu à peu, et que
+je compris que mon adversaire était mort.</p>
+
+<p>Je lâchai bien vite le cadavre, et secouai la jambe
+pour le faire sortir de ma culotte; j'enlevai ma
+vareuse de l'ouverture où je l'avais mise, et je
+poussai le rat dans la direction qu'il avait prise
+pour venir.</p>
+
+<p>Soulagé d'un poids énorme, depuis que j'avais
+la certitude de n'être plus troublé dans mon sommeil,
+je me disposai à dormir avec l'intention bien
+formelle de réparer la nuit précédente.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch39" id="ch39"></a>CHAPITRE XXXIX.</h2>
+
+<p class="d">Légion d'intrus.
+</p>
+
+<p>C'était une fausse sécurité que la mienne; je ne
+dormais pas depuis un quart d'heure, lorsque je
+fus réveillé brusquement par quelque chose qui
+me courait sur la poitrine. Était-ce un nouveau rat?
+Si ce n'en était pas un, l'animal en question avait
+les mêmes allures.</p>
+
+<p>Je restai immobile et prêtai une oreille attentive;
+pas le moindre bruit ne se fit entendre. Avais-je
+rêvé? Non pas; car au moment où je me faisais
+cette question, je crus sentir de petites pattes sur
+la couverture, et bientôt sur ma cuisse.</p>
+
+<p>Je me levai tout à coup, portai la main à la place
+où remuait la bête.&mdash;Nouvelle horreur! Je touchai
+un énorme rat, qui fit un bond, et que j'entendis
+s'enfuir entre les deux tonneaux.</p>
+
+<p>Serait-ce le même par hasard? On m'avait raconté
+des histoires où certains rats avaient reparu
+après qu'on les avait enterrés. Mais il aurait fallu
+que le mien eût la vie terriblement dure; j'avais
+serré de manière à en étrangler dix comme lui; il
+était bien mort quand je l'avais rejeté dans son
+trou, et ce ne pouvait pas être le même.</p>
+
+<p>Pourtant, si absurde que cela paraisse, je ne
+pouvais pas m'empêcher de croire, dans l'état d'assoupissement
+où je retombais malgré moi, que
+c'était bien mon rat qui était revenu. Une fois complétement
+réveillé, je compris que cela devait être
+impossible; il était plus probable que j'avais affaire
+au mâle ou à la femelle du précédent, car ils
+étaient fort bien assortis pour la grosseur.</p>
+
+<p>Il cherche son compagnon, supposai-je; mais
+puisqu'il a suivi le même passage, il a trouvé le
+corps du défunt, et doit savoir à quoi s'en tenir.
+Venait-il pour venger celui qui n'est plus?</p>
+
+<p>Cette pensée chassa complétement le sommeil de
+mes paupières. Pouvais-je dormir avec ce hideux
+animal rôdant autour de moi?</p>
+
+<p>Quels que fussent ma fatigue et le besoin de dormir
+que m'eût donnés la veillée précédente, je ne
+pouvais avoir de repos qu'après m'être délivré de
+ce nouvel ennemi.</p>
+
+<p>J'étais persuadé qu'il ne tarderait pas à reparaître,
+mes doigts n'avaient fait que lui toucher le poil, et
+comme il n'en avait ressenti aucun mal, il était
+presque certain qu'il reviendrait sans crainte.</p>
+
+<p>Dans cette conviction je repris mon poste à l'entrée
+du passage, ma jaquette à la main, et l'oreille
+attentive, pour entendre le bruit des pas de l'animal,
+et pour lui couper la retraite dès qu'il serait
+arrivé.</p>
+
+<p>Quelques minutes après, je distinguai la voix
+d'un rat qui murmurait au dehors, et des craquements
+particuliers, que j'avais déjà entendus. J'imaginai
+qu'ils étaient produits par le frottement d'une
+planche sur une caisse vide, ne supposant pas
+qu'une aussi petite bête pût faire un pareil vacarme.
+En outre il me semblait que l'animal parcourait
+ma cellule, et comme les bruits en question continuaient
+au dehors, il était impossible que mon
+rat en fût l'auteur, puisqu'il ne pouvait pas être à
+deux places à la fois.</p>
+
+<p>Tout à coup il passa sur ma jambe, tandis que sa
+voix m'arrivait de l'extérieur; j'étais bien sûr de
+l'avoir senti; et cependant je ne bouchai pas l'ouverture,
+dans la crainte de lui fermer le passage.</p>
+
+<p>À la fin j'entendis nettement pousser un cri à
+ma droite; il n'y avait pas à s'y tromper, l'animal
+était dans ma cabine, et sans plus attendre je calfeutrai
+l'issue près de laquelle j'étais à genoux.</p>
+
+<p>Cette besogne accomplie, je me retournai pour
+frapper mon nouvel adversaire, après avoir ganté
+mes bottines, ainsi que j'avais fait la première fois.
+De plus j'avais pris soin de lier chacune des jambières
+de mon pantalon, afin d'empêcher le rat de
+s'y introduire, comme son prédécesseur.</p>
+
+<p>Je ne trouvais aucun plaisir à ce genre de
+chasse; mais j'étais bien résolu à me délivrer de
+cette engeance, afin de me reposer sans inquiétude
+et de goûter le sommeil qui m'était si nécessaire.</p>
+
+<p>À l'&oelig;uvre donc! et j'y fus bientôt avec courage.
+Mais horreur des horreurs! Figurez-vous mon
+effroi quand, au lieu d'un rat, je m'aperçus qu'il y
+en avait une légion dans ma cabine; mes mains
+ne retombaient pas sans en toucher plusieurs. Ils
+foisonnaient littéralement; je les sentais me courir
+sur les jambes, sur les bras, sur le dos, partout,
+en poussant des cris affreux qui semblaient me
+menacer.</p>
+
+<p>Ma frayeur devint si vive que je faillis en perdre
+la tête. Je ne pensai plus à combattre, je ne savais
+plus ce que je faisais; toutefois j'eus l'instinct de
+déboucher l'ouverture qu'obstruait ma jaquette, et
+de frapper avec celle-ci dans toutes les directions,
+tandis que je criais de toute la puissance de ma
+voix.</p>
+
+<p>La violence de mes coups et de mes clameurs
+produisit l'effet que j'en attendais: tous les rats prirent
+la fuite. Au bout de quelques instants, le bruit
+de leurs pas ayant cessé, je me hasardai à faire
+l'exploration des lieux, et je reconnus avec joie
+qu'il ne restait plus aucun de ces affreux animaux.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch40" id="ch40"></a>CHAPITRE XL.</h2>
+
+<p class="d">La rat scandinave ou rat normand.
+</p>
+
+<p>Si la présence d'un seul rat avait suffi pour me
+priver de repos, jugez un peu de ce que je devais
+ressentir après avoir acquis la certitude qu'il y avait
+dans mon voisinage une bande entière de ces rongeurs.
+Il y en avait beaucoup plus que je n'en avais
+chassé de ma cellule, car je me rappelais qu'en
+fermant l'issue par laquelle une partie de la légion
+était entrée, j'avais distingué bien d'autres cris
+et bien d'autres grattements. Quel pouvait être leur
+nombre? J'avais entendu dire que, dans certains
+vaisseaux, la quantité de rats qui se réfugient à
+fond de cale est surprenante. On m'avait dit également
+que ces rats de navire sont de l'espèce la
+plus féroce, et que poussés par la faim, ce qui
+leur arrive souvent, ils n'hésitent pas à se jeter sur
+des créatures vivantes, et ne redoutent ni les chats
+ni les chiens.</p>
+
+<p>Ils commettent de grands dégâts parmi les objets
+de la cargaison, et constituent pour l'armateur un
+véritable fléau, surtout quand on n'a pas eu soin de
+bien nettoyer le navire avant d'en faire l'arrimage.</p>
+
+<p>Cette espèce est désignée en Angleterre sous le
+nom de <i>rat de Norvége</i>, parce qu'elle y a été introduite
+par les vaisseaux norvégiens. Mais qu'elle soit
+originaire de la Scandinavie ou d'ailleurs, peu importe,
+car elle est maintenant répandue sur toute
+la surface de la terre. Je ne crois pas qu'il y ait un
+point du globe où un vaisseau quelconque ayant
+touché, ce rongeur ne s'y rencontre en abondance.
+S'il est vraiment sorti du Nord, il faut que tous les
+climats lui soient également favorables, puisqu'il
+pullule dans les régions les plus chaudes de l'Amérique,
+où il prospère d'une façon toute spéciale.
+Dans les Indes occidentales, aussi bien que dans les
+autres parties du nouveau monde, tous les ports en
+sont tellement infestés, qu'en certains endroits leur
+destruction est l'objet d'une lutte constante; et malgré
+la prime qui est offerte par les municipalités,
+malgré le carnage qui s'en fait quotidiennement,
+ces rats n'existent pas moins par légions innombrables
+dans les ports d'Amérique, dont les quais
+en bois paraissent être leur asile ordinaire.</p>
+
+<p>En général cette espèce n'est pas très-grosse; on
+y trouve d'énormes individus, mais ce n'est jamais
+qu'un fait exceptionnel. C'est moins par la taille que
+par l'audace qu'elle se distingue; et son appétit féroce
+joint à sa fécondité, la rend, comme je le disais tout
+à l'heure, un véritable fléau. Chose remarquable:
+dès que le rat normand apparaît dans un endroit,
+il n'en reste plus d'autres au bout de quelques années;
+d'où l'on a conclu avec raison qu'il détruit ses
+congénères<a id="FNanchor_14" name="FNanchor_14"></a><a href="#Footnote_14" class="fnanchor">14</a>. Il ne craint ni les belettes ni les fouines;
+s'il est moins fort que ces derniers animaux,
+il compense cette infériorité par le nombre, qui est
+chez lui de cent contre un, relativement à celui de
+ses adversaires. Les chats eux-mêmes en ont peur,
+et choisissent une victime de meilleure composition;
+jusqu'aux chiens qui s'éloignent du rat de
+Norvége, à moins d'avoir été dressés d'une manière
+spéciale à son attaque.</p>
+
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_14" id="Footnote_14"></a>
+<a href="#FNanchor_14">
+<span class="label">[14]</span></a> Le rat normand, qui a détruit en France, comme partout,
+les races qui ont pu l'y précéder, et qui dévore les individus de
+sa propre famille, est à son tour exterminé par le rat tartare ou
+surmulot.&mdash;Voir <i>l'Esprit des bêtes</i>, Toussenel, pages 272 et
+suivantes, t. I, deuxième édition. (<i>Note du traducteur.</i>)
+</p></div>
+<p>Un fait particulier au rat normand est la science
+innée de ses intérêts, qui l'empêche de se commettre
+chaque fois qu'il n'est pas sûr d'un avantage.
+Est-il peu nombreux dans un endroit, ce rapace
+effronté devient timide; se croit-il en danger, il se
+claquemure dans son trou et se tient sur la réserve.
+Mais dans les pays neufs, où il a ses coudées franches,
+il pousse la hardiesse jusqu'à braver la présence
+de l'homme. Sous les tropiques il agit à ciel ouvert,
+et ne prend pas la peine de se cacher. À la vive
+clarté de la lune équatoriale, on voit ces rats normands
+se diriger par cohortes nombreuses vers
+l'endroit de leurs rapines, sans s'inquiéter des passants.
+Ils se dérangent un peu à votre approche,
+et reforment leurs colonies derrière vos talons,
+avec la même tranquillité que s'ils exerçaient une
+industrie légale.</p>
+
+<p>J'ignorais tous ces détails à l'époque de ma lutte
+avec les rats de l'<i>Inca</i>; mais j'en savais assez pour
+être fort inquiet de cet odieux voisinage; et lorsque
+j'eus renvoyé de ma cabine cette légion de bêtes
+maudites, je fus très-loin de me sentir l'esprit
+léger. «Ils reviendront, me disais-je, peut-être en
+plus grand nombre; et si le malheur veut qu'ils
+aient faim, ils seront peut-être assez féroces pour
+m'attaquer. Je n'ai pas vu tout à l'heure que ma
+personne les effrayât; ils montaient sur moi avec
+une audace qui n'est pas rassurante.» Malgré la
+violence avec laquelle je les avais éconduits, je les
+entendais trotter près de ma cellule et crier avec
+rage. On aurait dit qu'ils se battaient. Que deviendrais-je
+si dans leur fureur ils allaient m'assaillir?
+D'après ce qu'on m'avait raconté, la chose
+était possible; je vous laisse à penser quelle était
+mon impression. L'idée que je pouvais servir de
+pâture à cette bande vorace me causait une frayeur
+bien plus grande que celle que j'avais eue d'être
+noyé au moment de la tempête. Il n'est pas de
+genre de mort que je n'eusse préféré à celui-là;
+rien que d'y songer, mon sang se figeait dans mes
+veines, et mes cheveux se hérissaient.</p>
+
+<p>Je restai à genoux, dans la position que j'avais
+prise pour chasser les rats en frappant avec ma
+jaquette; et je me demandais vainement ce qu'il me
+restait à faire. La première chose était de combattre
+le sommeil, qui aurait été ma perte. Mais comment
+faire pour rester éveillé? Je sentais déjà les dents
+de cette légion infernale pénétrer dans mes chairs;
+l'agonie était affreuse, et cependant j'avais de la
+peine à m'empêcher de dormir.</p>
+
+<p>L'excès de fatigue, l'émotion elle-même, qui épuisait
+mes forces, m'empêchaient de prolonger la
+lutte. Mes yeux se fermaient déjà; et si je m'endormais,
+ce serait d'un sommeil de plomb. Je pourrais
+être victime d'un cauchemar qui paralyserait
+mes membres, et ne me réveiller que lorsqu'il ne
+serait plus temps.</p>
+
+<p>J'en étais là, souffrant mille tortures de cette
+effroyable inquiétude, quand une idée bien simple
+me traversa l'esprit: c'était de replacer ma jaquette
+à l'entrée du vide par où pénétraient les rats, ce
+qui fermerait le passage.</p>
+
+<p>Il n'y avait plus à combattre l'ennemi, plus à
+espérer de le détruire; j'avais pu y compter lorsque
+je pensais n'avoir à faire qu'à un ou deux antagonistes;
+mais à présent qu'il s'agissait d'une
+légion il fallait y renoncer. Le meilleur parti à
+prendre était de visiter ma cabine avec soin, et d'en
+boucher les fissures qui pourraient permettre à un
+rat de s'y introduire; de cette manière je serais à
+l'abri d'une invasion, et je pourrais céder au sommeil
+qui m'accablait.</p>
+
+<p>Sans plus tarder, j'enfonçai ma veste dans l'ouverture
+que laissaient entre elles les deux futailles;
+je bouchai les fentes du plancher, en y fourrant
+mon étoffe de laine; et tout surpris de n'avoir pas
+eu plus tôt cette bonne idée, je m'étendis sur ma
+couche, cette fois avec l'assurance de pouvoir dormir
+sans crainte.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch41" id="ch41"></a>CHAPITRE XLI.</h2>
+
+<p class="d">Rêve et réalité.
+</p>
+
+<p>À peine avais-je posé la joue sur mon traversin,
+que je me trouvai dans la terre des songes; quand
+je dis la terre, c'était de la mer que je rêvais. Ainsi
+qu'à mon premier cauchemar, j'étais au fond de
+l'Océan, et d'horribles monstres crabiformes se
+disposaient à me dévorer.</p>
+
+<p>De temps en temps ces crabes fantastiques étaient
+changés en rats, et je me croyais en pleine réalité;
+il me semblait qu'une multitude de ces ignobles
+créatures se pressait autour de moi dans une attitude
+belliqueuse; je n'avais que ma jaquette pour
+me défendre, et j'en usais pour éloigner l'ennemi,
+en frappant de tous côtés; mes coups tombaient
+comme grêle, et cependant sans atteindre les rats.
+Ceux-ci, voyant que tous mes efforts ne leur faisaient
+aucun mal, en devenaient plus hardis; et l'un d'eux,
+beaucoup plus gros que les autres, encourageait ses
+compagnons et commandait l'attaque. Ce n'était pas
+même un rat, c'était le spectre de celui que j'avais
+tué, qui excitait ses camarades en leur criant
+vengeance.</p>
+
+<p>Pendant quelque temps, je réussis à éloigner
+mes adversaires (je parle toujours de mon rêve);
+mais je sentais mes forces défaillir, et si l'on ne venait
+pas m'assister, j'allais être vaincu. Je regardai
+autour de moi, en appelant au secours de toutes
+mes forces; mais j'étais seul, personne ne pouvait
+m'entendre.</p>
+
+<p>Mes assaillants s'aperçurent que mes coups se
+ralentissaient, qu'ils étaient moins nombreux et
+moins forts; et, à un signal donné par le spectre
+de ma victime, la légion sauta sur ma couverture:
+j'avais des rats en face de moi, à gauche, à droite,
+par derrière; ils me serraient de tous côtés. Je fis
+un nouvel effort pour me servir de ma jaquette,
+mais sans aucun avantage; la place des rats que
+j'avais repoussés était reprise immédiatement, et
+par un plus grand nombre, qui surgissaient des
+ténèbres.</p>
+
+<p>Je laissai retomber mon bras; toute résistance
+était vaine. Je sentis les odieuses créatures me
+ramper sur les jambes et sur le corps; elles se
+groupèrent sur moi comme un essaim d'abeilles
+qui s'attache à une branche; et leur pesanteur,
+après m'avoir fait chanceler, m'entraîna lourdement.
+Toutefois cette chute parut devoir me sauver.
+Aussitôt que je fus par terre, les rats s'enfuirent,
+tout effrayés de l'effet qu'ils avaient produit.</p>
+
+<p>Enchanté de ce dénoûment, je fus quelques
+minutes sans pouvoir me l'expliquer; mais bientôt
+mes idées s'éclaircirent, et je vis avec bonheur
+que toute la scène précédente n'avait été qu'un
+rêve. Il s'était dissipé sous l'impression de la chute
+qu'il me semblait avoir faite, et qui m'avait réveillé
+si à propos.</p>
+
+<p>Cependant ma joie fut de très-courte durée:
+tout dans mon rêve n'était pas illusion; des rats
+s'étaient promenés sur moi; il y en avait encore
+dans ma cellule; je les entendais courir, et avant
+que je pusse me lever, l'un d'eux me passa sur la
+figure.</p>
+
+<p>Comment avaient-ils fait pour entrer? Le mystère
+de leur apparition était une nouvelle cause de terreur.
+Avaient-ils repoussé la veste pour s'ouvrir
+un passage? Non; celle-ci était à sa place, telle que je
+l'y avais mise. Je la retirai pour en frapper autour
+de moi et chasser l'horrible engeance. À force de
+cris et de coups, j'y parvins comme la première
+fois; mais je restai plus abattu que jamais, car je
+ne m'expliquais pas comment ils avaient pu entrer
+dans ma cellule, malgré mes précautions.</p>
+
+<p>Je fus d'abord très-intrigué; puis je finis par trouver
+le mot de l'énigme. Ce n'était pas par l'ouverture
+que fermait l'habit qu'ils avaient pénétré, c'était
+par une autre dont ils avaient rongé le tampon,
+sans doute insuffisant.</p>
+
+<p>Ma curiosité pouvait être satisfaite; mais mes alarmes
+n'en étaient pas moins grandes; au contraire,
+elles n'en devenaient que plus vives. Quelle obstination
+chez ces rats! Qu'est-ce qui pouvait les attirer
+dans ma cabine, où ils ne recevaient que des
+coups, et où l'un d'eux avait trouvé la mort? Cela
+ne pouvait être que l'envie de me dévorer.</p>
+
+<p>J'avais beau me creuser l'esprit, je ne voyais pas
+d'autre motif à leur entêtement.</p>
+
+<p>Cette conviction réveilla tout mon courage; je
+n'avais dormi qu'une heure; mais il fallait avant
+tout réparer ma forteresse et augmenter mes
+moyens de défense. J'enlevai l'un après l'autre tous
+les morceaux d'étoffe qui bouchaient les fentes,
+les ouvertures de ma cabine, et je les remis avec
+plus de solidité; j'allai même jusqu'à tirer de la
+caisse, où elles étaient renfermées, deux pièces
+de drap, pour augmenter l'épaisseur de mes tampons.
+Il y avait précisément à côté de cette caisse
+une multitude de crevasses qui me donnèrent beaucoup
+de peine, et qu'après avoir remplies du mieux
+possible, je fortifiai d'un rouleau d'étoffe, posé debout
+et violemment enfoncé dans une encoignure
+qui se trouvait là: celle qui résultait du vide par où
+je m'étais introduit dans ma triste cachette. Une fois
+ma nouvelle redoute érigée, il n'y avait plus moyen,
+même pour un rat, de pénétrer dans ma cellule; je
+pouvais dormir tranquille. Le seul désavantage de
+ce bastion, était de me masquer la boîte où j'avais
+mon biscuit, et de m'empêcher d'y arriver facilement.
+Toutefois je m'en étais aperçu avant la complète
+érection du fort, et j'avais sorti de la caisse
+une quantité de biscuits suffisante pour vivre pendant
+quinze jours. Lorsqu'elle serait épuisée, je dérangerais
+ma pièce d'étoffe, et avant que les rats
+aient pu venir, je serais approvisionné pour la quinzaine
+suivante.</p>
+
+<p>Il s'écoula deux heures avant que j'eusse terminé
+ces nouvelles dispositions; car je mettais le plus
+grand soin à réparer mes murailles; c'était une
+affaire sérieuse, non pas un jeu, que de se défendre
+contre un pareil ennemi.</p>
+
+<p>Lorsque ma clôture fut aussi rassurante que
+possible, je me disposai à dormir, bien certain
+cette fois que ce serait pour un long somme.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch42" id="ch42"></a>CHAPITRE XLII.</h2>
+
+<p class="d">Profond sommeil.
+</p>
+
+<p>Mon espoir ne fut pas trompé; je dormis pendant
+douze heures, non pas toutefois sans faire d'horribles
+rêves; je me battis avec les rats, avec les
+crabes, et mon sommeil fut bien loin de me donner
+le repos que j'en attendais. J'aurais à cet égard aussi
+bien fait de ne pas dormir, je ne crois pas que ma
+fatigue en eût été plus grande; mais j'eus à mon
+réveil une satisfaction bien vive, en ne trouvant
+dans ma cellule aucun des intrus qui avaient rempli
+mes rêves, et en m'assurant que mes fortifications
+n'avaient souffert aucune atteinte.</p>
+
+<p>Les jours suivants se passèrent dans la même
+quiétude; sous le rapport de mes dangereux voisins,
+et j'en éprouvai une sorte de bien-être qui ne
+fut pas sans douceur.</p>
+
+<p>Quand la mer était calme, j'entendais mes rats
+courir au dehors en créatures affairées, trottiner
+sur les caisses, grignoter les marchandises et pousser
+de temps en temps des cris de rage, comme s'ils
+s'étaient dévorés entre eux. Mais leur voix et leurs
+pas ne me causaient plus de terreur, depuis que
+j'avais le certitude qu'ils ne viendraient plus dans
+ma cabine.</p>
+
+<p>Lorsque par hasard j'étais forcé de déranger mes
+tampons, j'avais bien soin de les replacer au plus
+vite, pour que les fines créatures ne pussent pas
+même se douter qu'une issue avait été libre. Mais
+s'il me rassurait contre l'invasion étrangère, ce
+calfeutrage était, d'autre part, une cause de grande
+souffrance. La chaleur était excessive, et comme pas
+un souffle d'air ne pénétrait dans ma cellule, j'étais
+comme dans un four. Nous étions probablement
+sous l'équateur, tout au moins dans la région des
+tropiques, et c'est à cela que nous devions notre
+atmosphère paisible; car sous cette latitude le vent
+est bien plus calme que dans la zone tempérée. Une
+fois cependant nous y éprouvâmes une tempête qui
+dura vingt-quatre heures; elle fut suivie comme à
+l'ordinaire du soulèvement des flots, et je crus encore
+que nous allions faire naufrage.</p>
+
+<p>Cette fois je n'eus pas le mal de mer; j'étais habitué
+au mouvement des vagues, mais je fus horriblement
+bousculé par le roulis, poussé contre
+la futaille, rejeté contre le flanc du navire, et
+meurtri comme si j'avais reçu la bastonnade. Les
+secousses du bâtiment faisaient jouer les caisses et
+les barriques; mes tampons se dérangeaient et finissaient
+par tomber; la peur de l'invasion me reprenait
+aussitôt, et je passais tout mon temps à me relever
+de mes chutes, pour boucher les crevasses
+qui se renouvelaient sans cesse.</p>
+
+<p>Mieux valait, après tout, s'occuper à cela que de
+n'avoir rien à faire; la nécessité d'entretenir mes
+remparts m'aida à passer le temps; et les deux jours
+que dura la tempête, y compris le soulèvement des
+flots qui en est la suite, me parurent beaucoup
+moins longs que les autres. Je souffrais bien davantage
+quand il me fallait rester oisif, en proie
+aux tortures que l'isolement et les ténèbres me
+causaient alors, et qui devenaient si vives que je
+craignais d'en perdre la raison.</p>
+
+<p>Vingt jours s'étaient écoulés depuis que j'avais
+établi mon bilan; je le voyais à la taille qui me
+servait d'almanach. Sans cette indication, j'aurais
+pensé qu'ils y avait bien trois mois, pour ne pas
+dire trois ans, tant les journées m'avaient paru
+longues.</p>
+
+<p>Pendant ce temps-là, j'avais strictement observé
+la loi que je m'étais faite à l'égard de ma nourriture.
+Malgré la faim que j'avais eue, et qui souvent
+m'aurait permis d'absorber en une fois la part de
+toute la semaine, je n'avais jamais excédé ma ration.
+Que d'efforts cette observance rigoureuse m'avait
+coûtés! Combien chaque jour il me fallait de
+courage pour diviser mon biscuit, et pour mettre
+à part la moitié qui s'attachait à mes doigts, et que
+réclamait mon estomac! Mais j'avais triomphé de
+moi-même, à l'exception du lendemain de la première
+tempête, où, il vous en souvient, j'avais
+mangé quatre biscuits en un seul repas; et je me
+félicitais d'avoir bravé les exigences d'un appétit
+dévorant.</p>
+
+<p>Quant à la soif, je n'en avais pas souffert; ma
+ration d'eau était suffisante, et plus d'une fois je ne
+l'avais pas même absorbée complétement.</p>
+
+<p>J'en étais là, quand la provision de biscuits que
+j'avais faite, se trouva enfin épuisée. «Tant mieux,
+pensais-je, c'est une preuve que le vaisseau marche,
+puisqu'il y en avait pour quinze jours, autant
+de moins à passer dans mon cachot.» Il
+fallait retourner au magasin, reprendre des biscuits
+pour une nouvelle quinzaine, et tout d'abord
+retirer la pièce de drap qui me fortifiait de
+ce côté.</p>
+
+<p>Chose bizarre! tandis que je procédais à cette
+opération, une anxiété singulière s'empara de mon
+esprit, ma poitrine se serra: c'était le pressentiment
+d'un grand malheur, ou plutôt l'effroi causé
+par un bruit que je ne pouvais attribuer qu'à mes
+odieux voisins. Bien souvent, et même près qui
+toujours, des bruits semblables avaient résonné autour
+de ma cabine; mais aucun ne m'avait fait cette
+impression, et vous allez le comprendre: les grignotements
+que j'entendais alors m'arrivaient de la
+caisse où étaient mes biscuits.</p>
+
+<p>C'est en tremblant que je retirai l'étoffe qui
+masquait mon garde-manger; en tremblant de plus
+en plus que j'étendis les mains pour les plonger
+dans la boîte.</p>
+
+<p>Miséricorde!... elle était vide!</p>
+
+<p>Pas tout à fait cependant, mes doigts en y fouillant
+s'étaient posés sur un objet lisse et moelleux
+qui avait fui tout à coup: c'était un rat; je retirai
+ma main prestement. À côté de lui, j'en avais senti
+un autre, puis un troisième, une tablée tout entière.</p>
+
+<p>Ils s'échappèrent dans toutes les directions; quelques-uns
+rebondirent contre ma poitrine, tandis
+que les autres, se heurtant aux parois de la caisse,
+poussaient des cris aigus.</p>
+
+<p>Ils furent bientôt dispersés; mais, hélas! de toute
+ma réserve de biscuits, je ne trouvai plus qu'un
+tas de miettes que les rats étaient en train de faire
+disparaître lors de mon arrivée.</p>
+
+<p>Cette découverte me foudroya, et je restai quelque
+temps sans avoir conscience de moi-même.</p>
+
+<p>Les conséquences d'un pareil événement étaient
+faciles à prévoir: la faim, avec toutes ses horreurs,
+était en face de moi. Les débris qu'avaient laissés
+les hideux convives, et qui auraient été dévorés
+comme le reste, si j'étais venu seulement une heure
+plus tard, ne suffiraient pas pour me soutenir pendant
+huit jours; qu'arriverait-il ensuite?</p>
+
+<p>Plus d'espoir! la mort était certaine, et quelle
+mort!</p>
+
+<p>Terrifié par cette horrible perspective, je ne pris
+pas même les précautions nécessaires pour empêcher
+les rats de remonter dans la caisse. J'étais condamné
+à mourir de faim, j'en avais la certitude,
+à quoi bon différer l'exécution de l'arrêt? Autant
+mourir tout de suite que d'attendre la fin de la
+semaine. Vivre quelques jours en pensant à un supplice
+inévitable, était plus affreux que la mort; et
+la pensée du suicide me vint de nouveau à l'esprit.</p>
+
+<p>Néanmoins elle ne me troubla qu'un instant; je
+me rappelais qu'à l'époque où je l'avais eue pour la
+première fois, ma position était encore plus affreuse,
+la mort plus imminente; que j'y avais cependant
+échappé comme par miracle; et je me disais
+que le salut était encore possible. Je n'en voyais pas
+le moyen, mais la Providence me l'indiquerait, et
+en appelant toutes mes forces à mon aide je pourrais
+peut-être sortir de cette épreuve. Toujours est-il
+que le souvenir du passé, et les réflexions qui en
+découlaient, me rendirent un peu d'espoir; c'était
+une lueur bien vague, bien faible assurément, mais
+qui suffit à réveiller mon courage et à me tirer de
+mon état de prostration. Les rats commençaient à
+se rapprocher de la caisse pour y continuer leur
+repas, et la nécessité de leur en défendre l'accès me
+rendit mon énergie.</p>
+
+<p>Ils n'avaient pas touché à mes fortifications; c'était
+par derrière qu'ils avaient pénétré dans le magasin,
+en passant sur la caisse d'étoffe que je leur
+avais ouverte. Il était fort heureux qu'ils eussent
+rencontré la planche que j'avais mise au fond de la
+boîte pour empêcher mes vivres de tomber, car sans
+cela je n'aurais pas retrouvé une miette de biscuits;
+mais ce n'était qu'une question de temps: dès que
+les rats savaient que derrière cette planche il y avait
+à faire bombance, ils n'avaient pas hésité à la ronger
+pour en venir aux biscuits, et nul doute que ce
+ne fût avec la connaissance du contenu de la caisse
+et l'intention d'en profiter, qu'ils avaient mis tant
+d'ardeur à pénétrer dans ma cellule, d'où ils pouvaient
+d'un bond s'installer dans la boîte.</p>
+
+<p>Combien je regrettais de n'avoir pas mieux protégé
+mon magasin! J'en avais eu la pensée; mais je
+ne me figurais pas que ces maudits rongeurs s'y
+introduiraient par derrière; et tant qu'ils n'entraient
+pas dans ma cabine, je croyais n'avoir rien
+à craindre de leur voracité.</p>
+
+<p>Il était trop tard pour y songer; comme tous les
+regrets, les miens étaient inutiles; et poussé par
+l'instinct qui vous porte à prolonger votre existence,
+en dépit des idées de suicide que vous avez pu concevoir,
+je rangeai sur la tablette qui était dans ma
+cabine les débris que les rats avaient laissés dans
+la caisse. Je me calfeutrai de nouveau, et me couchai
+pour réfléchir à ma situation, que ce nouveau
+malheur rendait plus sombre que jamais.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch43" id="ch43"></a>CHAPITRE XLIII.</h2>
+
+<p class="d">À la recherche d'une autre caisse de biscuit.
+</p>
+
+<p>Je réfléchis pendant quelques heures au déplorable
+état de mes affaires, sans qu'il se présentât une
+idée consolante. Je tombai dans le désespoir où
+m'avait plongé au début la perspective d'une mort
+certaine; je calculai, sans pouvoir en détourner
+ma pensée, qu'il me restait tout au plus de quoi
+vivre pendant dix ou douze jours, et cela, en usant
+de mes débris avec une extrême avarice. J'avais déjà
+souffert de la faim; j'en connaissais les tortures; et
+l'avenir m'effrayait d'autant plus que je ne voyais
+pas comment y échapper.</p>
+
+<p>L'ébranlement que produisaient chez moi ces
+tristes réflexions paralysait mon esprit; je me sentais
+pusillanime; toutes mes idées me fuyaient, et
+quand je parvenais à les réunir, c'était pour les
+concentrer sur l'horrible sort, qui m'attendait, et
+qu'elles étaient impuissantes à conjurer.</p>
+
+<p>À la fin cependant, la réaction s'opéra; et je fis
+ce raisonnement bien simple: «J'ai déjà trouvé une
+caisse de biscuit, on peut en découvrir une seconde.
+S'il n'y en a pas à côté de la première, il est possible
+qu'il y en ait dans le voisinage.» Comme je l'ai dit
+plus haut, c'est d'après leur dimension, et non suivant
+les articles qu'ils renferment, que les colis sont
+rangés dans un navire. J'en avais la preuve dans
+la diversité des objets qui entouraient ma cellule;
+n'y avais-je pas rencontré côte à côte, du drap, de
+l'eau, de biscuit et de la liqueur? Pourquoi n'y
+aurait-il pas une autre caisse de biscuit derrière
+celle où j'avais pris l'étoffe? Ce n'était pas impossible;
+et dans ma position, la moindre chance de
+succès devait être accueillie avec empressement.</p>
+
+<p>Aussitôt que j'eus cette pensée je retrouvai mon
+énergie, et ne songeai plus qu'au moyen de découvrir
+ce que je cherchais.</p>
+
+<p>Mon plan de campagne fut bientôt établi. Quant
+à la manière d'y procéder, je n'avais pas à choisir;
+pour instrument je ne possédais que mon couteau,
+et je n'avais d'autre parti à prendre que de m'ouvrir
+un passage à travers les caisses et les balles qui me
+séparaient du biscuit. Plus j'y réfléchissais, plus
+cette entreprise me semblait praticable; il est bien
+différent d'envisager un fait au milieu des circonstances
+ordinaires, ou sous l'empire d'un danger
+qui vous menace de mort, quand surtout le fait en
+question est le seul moyen de vous sauver. Les
+essais les plus téméraires paraissent alors tout
+naturels.</p>
+
+<p>C'est de ce point de vue que j'examinais l'opération
+que j'allais tenter et les efforts qu'elle exigerait.
+La peine, la fatigue disparaissent d'un côté
+devant la perspective de mourir de faim, et de
+l'autre en face de l'espoir de trouver des vivres.</p>
+
+<p>«Si j'allais réussir!» me disais-je; et mon c&oelig;ur
+bondissait. Dans tous les cas, mieux valait employer
+mon temps à cette recherche libératrice, que de me
+livrer au désespoir. Si mes efforts n'étaient pas
+récompensés, la lutte m'épargnerait toujours les
+terreurs de l'agonie; du moins elle en raccourcirait
+la durée, en me distrayant d'une part, et en me
+laissant espérer jusqu'au dernier moment.</p>
+
+<p>J'étais à genoux, mon couteau à la main, bien
+résolu à m'en servir avec courage. Lame précieuse!
+combien j'en estimais la valeur? Je ne l'aurais pas
+échangée pour tous les lingots du Pérou.</p>
+
+<p>J'étais donc agenouillé; j'aurais voulu être debout
+que les proportions de ma case ne me l'auraient
+pas permis; vous vous rappelez que le plafond en
+était trop bas.</p>
+
+<p>Est-ce l'attitude que j'avais alors qui m'en suggéra
+l'idée, je ne saurais pas vous le dire, mais je
+me rappelle qu'avant de me mettre à la besogne,
+j'élevai mon c&oelig;ur vers Dieu, et que je lui adressai
+une prière fervente; je le suppliai d'être mon guide,
+de soutenir mes forces, et de me permettre le succès.</p>
+
+<p>Je n'ai pas besoin d'ajouter que ma supplique fut
+exaucée. Comment vous raconterais-je cette épreuve
+si je n'y avais pas survécu?</p>
+
+<p>Mon intention était de voir d'abord ce qu'il y avait
+derrière la caisse où était l'étoffe de laine. Celle qui
+avait contenu les biscuits étant vide, il m'était facile
+de pénétrer jusque-là; on se rappelle que c'est
+en passant par celle-ci que j'étais arrivé aux pièces
+de drap qui me rendaient tant de services. Pour
+franchir la seconde caisse, il fallait tout bonnement
+en enlever quelques rouleaux d'étoffe, puisqu'elle
+était ouverte. Je n'avais pas besoin de mon couteau
+pour cette opération, je le mis de côté, afin d'avoir
+les mains libres; je fourrai ma tête dans l'ancienne
+caisse à biscuit, et ne tardai pas à m'y trouver tout
+entier.</p>
+
+<p>L'instant d'après je tirais à moi les rouleaux de
+drap, et je m'efforçais de les arracher de la boîte.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch44" id="ch44"></a>CHAPITRE XLIV.</h2>
+
+<p class="d">Conservation des miettes.
+</p>
+
+<p>Cette besogne me donna beaucoup plus de peine
+et me prit beaucoup plus de temps que vous ne
+pourriez l'imaginer. Le drap avait été emballé de
+manière à tenir le moins de place possible, et les
+rouleaux qu'il formait se trouvaient pressés dans la
+boîte comme si on les y eût serrés à la mécanique.
+Ceux que j'avais tirés d'abord, et qui se trouvaient
+en face de l'ouverture de la caisse, étaient venus
+sans me donner trop de fatigue; mais il n'en fut
+pas de même pour les autres, il fallut toute ma
+force, et en user longtemps pour en arracher quelques-uns.
+Tout à coup j'eus affaire à des pièces trop
+volumineuses pour passer par l'ouverture que j'avais
+faite. J'en fus vivement contrarié; je ne pouvais
+agrandir cette ouverture qu'avec beaucoup de travail:
+la situation des deux caisses m'empêchait de
+faire sauter une nouvelle planche; il fallait, pour
+élargir le trou, faire usage de mon couteau, et le
+même motif rendait la coupe du bois extrêmement
+difficile.</p>
+
+<p>J'eus alors une idée qui me parut excellente, mais
+dont les conséquences devaient être désastreuses; ce
+fut de couper les liens qui attachaient la pièce, de
+prendre l'étoffe par un bout, et de la faire sortir en
+la déroulant. Je réussis, comme je m'y attendais, à
+déblayer le passage; mais il avait fallu consacrer
+plus de deux heures à cette opération, encore n'avais-je
+pas terminé, lorsqu'un événement des plus
+sérieux me força d'interrompre mon travail. Comme
+je rentrais dans ma cabine, les deux bras chargés
+d'étoffe, j'y trouvai quinze ou vingt rats qui
+avaient profité de mon absence pour en prendre
+possession.</p>
+
+<p>Je laissai tomber le drap que je portais, et me
+mis à chasser les intrus, que je parvins à renvoyer;
+mais, ainsi que je l'avais auguré de leur présence,
+mes quelques miettes de biscuit avaient encore diminué.
+Si je n'avais pas été contraint d'apporter
+l'étoffe dans ma cellule, et que j'eusse continué ma
+besogne jusqu'à la dernière pièce de drap, je n'aurais
+plus rien trouvé.</p>
+
+<p>La nouvelle part que les rats avaient prise, était
+peu considérable; toutefois, dans ma position, la
+chose était fort grave, et je déplorai ma négligence
+à l'égard de ces reliefs qui m'étaient si précieux; il
+fallait au moins sauver les derniers débris qui me
+restaient; et les mettant dans un morceau d'étoffe,
+je roulai celui-ci comme un porte-manteau que j'attachai
+avec un fragment de lisière; je le plaçai dans
+un coin; puis le croyant en sûreté, j'allai me remettre
+à l'ouvrage.</p>
+
+<p>Me traînant sur les genoux, tantôt les mains vides,
+tantôt chargé d'étoffe, je ne ressemblais pas mal à
+une fourmi qui fait ses provisions; et pendant quelques
+heures je ne fus ni moins actif ni moins courageux
+que cette laborieuse créature. La chaleur
+était toujours excessive, l'air ne circulait pas plus
+qu'autrefois dans ma cabine; la sueur me jaillissait
+de tous les pores. Je m'essuyais le visage avec
+un morceau de drap, et il y avait des instants où
+j'étais presque suffoqué. Mais le puissant mobile
+qui me poussait au travail m'éperonnait vigoureusement,
+et je continuai ma besogne, sans même
+songer à me reposer.</p>
+
+<p>Mes voisins, pendant ce temps-là, me rappelaient
+sans cesse leur présence; il y avait des rats partout;
+dans les interstices que les futailles laissent entre
+les caisses, dans les encoignures formées par la charpente
+de la cale, dans toutes les crevasses, dans tous
+les vides. Je les rencontrais sur ma route, et plus
+d'une fois je les sentis courir sur mes jambes.
+Chose singulière, ils m'effrayèrent beaucoup moins
+depuis que je savais que c'était pour mon biscuit,
+non pour moi, qu'ils venaient dans ma cabine;
+cependant je ne me serais pas endormi sans m'être
+d'abord protégé contre leurs attaques.</p>
+
+<p>Il y avait encore un autre motif à l'indifférence
+relative qu'ils m'inspiraient: la nécessité d'agir était
+si impérieuse, que je n'avais pas le temps de m'abandonner
+à des plaintes plus ou moins chimériques;
+et le danger qui me menaçait d'une mort
+presque certaine faisait pâlir tous les autres.</p>
+
+<p>Lorsque j'eus vidé la caisse, je me décidai à
+prendre un peu de repos et à faire un léger repas.
+J'avais tellement soif, que je me sentais de force à
+boire un demi-gallon; et comme j'étais sûr que
+l'eau ne me manquerait pas, je me désaltérai complétement;
+le précieux liquide me semblait avoir
+une douceur inaccoutumée, il surpassait l'ambroisie,
+jamais nectar ne fut préférable, et quand j'eus
+avalé mon dernier verre, je me sentis allègre et
+fort depuis la racine des cheveux jusqu'à la plante
+des pieds.</p>
+
+<p>«Je vais maintenant, pensais-je, m'affermir dans
+cet état de bien-être en mangeant un morceau.»
+Mes mains s'avancèrent dans la direction du chiffon
+de drap qui me servait de garde-manger, trésor
+d'une valeur.... Mais un cri d'effroi sortit de ma
+bouche: «Encore les rats!» Ces bandits infatigables
+étaient revenus, avaient percé l'étoffe et dévoré
+une nouvelle part de ma réserve; il avait
+disparu de mon reliquat au moins une livre de
+biscuit, et cela en quelques minutes. J'étais venu
+dans ce coin-là un instant auparavant; j'avais
+touché le précieux ballot, et ne m'étais aperçu de
+rien.</p>
+
+<p>Cette découverte fut accablante; je ne pouvais
+pas m'éloigner de mes provisions sans m'attendre
+à ne plus rien trouver ensuite.</p>
+
+<p>Depuis que je les avais retirés de la caisse, mes
+reliefs de biscuits étaient diminués de moitié; j'en
+avais alors pour dix jours, douze au plus, en
+comptant la chapelure que j'avais soigneusement
+recueillie; il n'y en avait pas assez maintenant
+pour aller au bout de la semaine.</p>
+
+<p>Ma position devenait de plus en plus critique;
+néanmoins, je ne cédai pas au désespoir; plus le
+terme fatal se rapprochait, plus il fallait se hâter
+de découvrir d'autres vivres; et je me remis à travailler
+avec un redoublement d'ardeur.</p>
+
+<p>Quant au moyen de conserver le peu de débris
+que j'avais encore, il n'y en avait pas d'autre que de
+les prendre avec moi, et de ne pas les quitter d'un
+instant. J'aurais pu augmenter l'épaisseur de l'enveloppe,
+en multipliant les tours d'étoffe; à quoi
+bon? les rats seraient toujours parvenus à la ronger,
+ils y auraient mis plus de temps; mais en fin
+de compte le résultat aurait été le même.</p>
+
+<p>Je fermai le trou qu'ils venaient de faire, et je
+déposai mon ballot de miettes dans la caisse ou je
+travaillais, avec la détermination de le défendre
+envers et contre tous. Je le plaçai entre mes genoux,
+et bien certain que les rats n'y toucheraient
+plus, je me disposai à défoncer la boîte aux étoffes,
+à ouvrir celle qui se trouvait derrière, et à en examiner
+le contenu.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch45" id="ch45"></a>CHAPITRE XLV.</h2>
+
+<p class="d">Nouvelle mesure.
+</p>
+
+<p>Je voulus d'abord détacher les planches, en les
+repoussant avec la main, je n'y parvins pas. Je
+me couchai sur le dos, et me servant de mes talons
+en guise de maillet, je frappai à coups redoublés,
+mais sans être plus heureux. J'avais mis mes bottines
+pour avoir plus de force; et cependant après
+avoir cogné longtemps il fallut y renoncer. J'attribuai
+cette résistance à la solidité des clous; mais
+je vis plus tard qu'on ne s'en était pas rapporté à la
+longueur des pointes, et que le fond de la caisse
+était protégé par des bandes de fer dont tous mes
+efforts ne pouvaient triompher. Coups de poing et
+coups de pied devaient donc être inutiles. Lorsque
+j'en eus la certitude, je me décidai à reprendre mon
+couteau.</p>
+
+<p>J'avais l'intention de couper l'une des planches
+à l'un de ses bouts, de manière à la détacher en
+cognant dessus, et à n'avoir pas besoin de la trancher
+en deux endroits.</p>
+
+<p>Le bois n'était pas dur, c'était simplement du sapin;
+et je l'aurais facilement coupé, même en travers,
+si j'avais été dans une meilleure position.
+Mais j'étais pressé de toutes parts, gêné dans tous
+mes mouvements; outre la fatigue et le peu de
+force que j'avais dans une pareille attitude, le
+pouce de ma main droite, que le rat avait mordu,
+me faisait toujours beaucoup de mal. L'inquiétude
+la frayeur et l'insomnie m'avaient donné la fièvre,
+et ma blessure, au lieu de guérir, s'était vivement
+enflammée: d'autant plus que j'avais été condamné
+à un travail perpétuel pour me défendre, et que ne
+sachant pas me servir de la main gauche, il avait
+fallu employer la main malade, en dépit de la douleur.</p>
+
+<p>Il en résulta que je mis un temps énorme à couper
+une planche de vingt-cinq centimètres de largeur
+sur deux et demi d'épaisseur. Je finis cependant
+par réussir, et j'eus la satisfaction, en
+m'appuyant contre cette planche, de sentir qu'elle
+cédait sous mes efforts.</p>
+
+<p>Il ne faut pas croire cependant que mon succès
+fut décisif. Comme cela m'était arrivé en défonçant
+la caisse de biscuit, je me heurtai cette fois contre
+un obstacle qui ne me permettait de donner à mon
+ouverture qu'un écartement de deux ou trois pouces.
+Était-ce une barrique, ou une autre caisse?
+je ne pouvais pas le savoir; toujours est-il que je
+m'attendais à cette déconvenue, et que je poursuivis
+mon &oelig;uvre sans m'y arrêter. On s'imagine
+combien il fallut pousser, tirer, secouer dans tous
+les sens pour détacher cette planche des liens de
+fer qui la retenaient à ses voisines.</p>
+
+<p>Avant de venir à bout, je savais quel était l'objet
+contre lequel mes efforts allaient se briser. J'avais
+passé la main dans l'ouverture que j'obtenais en
+appuyant sur ma planche, et mes doigts, hélas!
+avaient rencontré une nouvelle caisse, pareille à
+celle où je m'escrimais; c'était le même bois, la
+même taille, sans doute la même épaisseur, les
+mêmes liens de fer et le même contenu.</p>
+
+<p>Cette découverte me désolait: Qu'avais-je besoin
+d'ouvrir cette caisse d'étoffe? Mais était-ce bien
+du drap? il fallait s'en assurer. Je recommençai le
+même travail, qui me donna bien plus de peine que
+la fois précédente: les difficultés se compliquaient,
+la position était plus mauvaise; et je travaillais
+avec moins d'ardeur, n'ayant plus guère d'espoir.
+Dès que mon couteau fut entré dans le sapin, et
+l'eut traversé, dans toute son épaisseur, je sentis
+quelque chose de moelleux qui fuyait devant l'acier,
+et dont la souplesse indiquait la nature. C'était
+perdre son temps que d'aller plus loin; mais j'obéissais
+malgré moi au besoin d'acquérir une
+preuve matérielle de ce que mon esprit ne révoquait
+pas en doute, et je poursuivis ma tâche sous
+l'influence d'une curiosité pour ainsi dire physique.</p>
+
+<p>Le résultat fut celui que j'attendais: c'était bien
+du lainage qui se trouvait dans la caisse.</p>
+
+<p>Mon couteau m'échappa; et vaincu par la fatigue,
+accablé par le chagrin, je tombai à la renverse,
+dans un état d'insensibilité presque absolue.</p>
+
+<p>Cette léthargie se prolongea quelque temps; je
+ne sais pas au juste quelle en fut la durée; mais
+j'en fus tiré tout à coup par une douleur subite,
+pareille à celle que m'aurait causée une aiguille
+rougie, ou le tranchant d'un canif qui se serait
+enfoncé dans l'un de mes doigts.</p>
+
+<p>Je me levai en secouant brusquement la main,
+persuadé que j'avais saisi mon couteau par la
+lame, car je me rappelai qu'il était resté ouvert
+en tombant.</p>
+
+<p>Mais quand je fus réveillé tout à fait, je compris
+que ce n'était pas le tranchant de l'acier qui m'avait
+causé cette douleur; à la sensation toute particulière
+qui accompagnait ma blessure, je reconnaissais
+qu'un rat m'avait mordu.</p>
+
+<p>Mon engourdissement léthargique fut bientôt dissipé,
+et je retrouvai toutes mes terreurs; cette fois
+l'attaque m'était bien personnelle, et avait eu lieu
+<i>sans provocation aucune</i>. Au brusque mouvement
+que j'avais fait, l'agresseur s'était sauvé; mais il
+reviendrait, cela ne faisait pas le moindre doute.</p>
+
+<p>Plus de sommeil; il fallait se mettre sur ses gardes,
+et recommencer la lutte. Bien que l'espoir de
+sortir de mon cachot fût bien faible à présent, je me
+révoltais à la seule pensée d'être dévoré tout vif;
+je devais mourir de faim, c'était affreux; mais cela
+m'effrayait moins que d'être mangé par les rats.</p>
+
+<p>La caisse où je me trouvais alors était assez grande
+pour que je pusse y dormir, et j'avais un tel besoin
+de repos que je fus obligé de faire un grand effort
+pour la quitter. Mais l'intérieur de ma cabine était
+plus sûr, je pouvais m'y barricader plus aisément,
+et j'y avais moins à craindre mes odieux adversaires.
+Je ramassai mon couteau, le paquet où était
+mon biscuit, et je retournai dans ma cellule.</p>
+
+<p>Elle était devenue bien étroite, j'avais été contraint
+d'y placer l'étoffe qui se trouvait dans la
+caisse, et j'eus de la peine à m'y loger avec mes
+miettes. Ce n'était plus une cabine, c'était un nid.</p>
+
+<p>Les pièces de drap, empilées contre les tonnes
+d'eau et de liqueur, me défendaient parfaitement de
+ce côté; il ne restait plus qu'à fortifier l'autre bout
+comme il l'était auparavant. La chose faite, je mangeai
+l'une de mes parcelles de biscuit, je l'arrosai
+de libations copieuses, et je cherchai le repos d'esprit
+et de corps qui m'était si nécessaire.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch46" id="ch46"></a>CHAPITRE XLVI.</h2>
+
+<p class="d">Une balle de linge.
+</p>
+
+<p>Mon sommeil ne fut ni profond ni agréable; aux
+terreurs de l'avenir se joignaient les souffrances
+du présent; j'étouffais dans ma cabine, et l'oppression,
+causée par le manque d'air, augmentait
+les atrocités de mon cauchemar. Il fallut néanmoins
+se contenter de cet assoupissement, à la
+fois court et pénible.</p>
+
+<p>À mon réveil, je fis l'ombre d'un repas, qui ne
+méritait guère de s'appeler déjeuner, car le jeûne
+n'en persista pas moins. Mais si la chère était rare,
+j'avais l'eau à discrétion, et j'en profitai largement;
+le feu était dans mes veines, et ma tête me
+semblait embrasée.</p>
+
+<p>Tout cela ne m'empêcha pas de retourner à l'ouvrage.
+Si deux caisses ne renfermaient que du drap,
+il ne s'ensuivait pas que toute la cargaison fût de
+même nature, et je résolus de persévérer dans mes
+recherches. Toutefois, il me parut prudent de suivre
+une autre direction: les deux caisses d'étoffe se
+trouvaient exactement l'une devant l'autre, il était
+possible qu'une troisième fût placée derrière la seconde.
+Mais il n'était pas nécessaire de continuer
+en ligne droite; je pouvais traverser l'une des parois
+latérales, et me frayer un passage de côté, au
+lieu de sortir par le fond même de la caisse.</p>
+
+<p>Emportant donc mon pain, comme j'avais fait la
+veille, je me remis à la besogne avec un nouvel
+espoir; et après un rude labeur, que le peu d'emplacement,
+la fatigue précédente, les blessures de
+ma pauvre main rendaient excessivement pénible,
+je parvins à détacher le bout du colis.</p>
+
+<p>Quelque chose se trouvait derrière; c'était tout
+naturel, mais cela ne résonnait pas sous le choc.
+Ce fait me rendit un peu de courage: ce n'était pas
+une caisse de drap. Lorsque la planche fut assez
+écartée pour y passer la main, je fourrai mes doigts
+par l'ouverture; ils rencontrèrent de la grosse toile
+d'emballage; que pouvait-elle recouvrir?</p>
+
+<p>Je n'en sus rien, tant que je n'eus pas ouvert un
+coin de ce ballot, et mis à nu ce qu'il renfermait.
+Je le fis avec ardeur, et ce fut une nouvelle déception.
+Le ballot contenait de la toile fine, roulée
+comme le drap, mais tellement serrée, que, malgré
+tous mes efforts, il me fut impossible d'en arracher
+une seule pièce.</p>
+
+<p>Je regrettais maintenant que ce ne fût pas une
+caisse de drap; avec de la patience, j'aurais pu la
+vider et la franchir; mais je ne pouvais rien contre
+ce bloc de toile, aussi dur que le marbre, qui ne se
+laissait ni entamer ni mouvoir; la trancher avec
+mon couteau, c'était le travail de plus de huit jours,
+et mes provisions ne dureraient pas jusque-là.</p>
+
+<p>Je restai quelque temps inactif, me demandant
+ce que j'allais faire. Mais les minutes étaient trop
+précieuses pour les employer à réfléchir; l'action
+seule pouvait me sauver, et je fus bientôt remis à
+l'&oelig;uvre.</p>
+
+<p>J'avais résolu de vider la seconde caisse de draperie,
+de la défoncer, et de voir ce qu'il y avait
+derrière elle.</p>
+
+<p>La boîte était ouverte, il ne fallait qu'en retirer
+l'étoffe. Par malheur c'était le bout des pièces qui
+était tourné vers moi, et je crus un instant que j'échouerais
+dans mon entreprise. Néanmoins, à force
+de tirer, d'ébranler, de secouer ces rouleaux qui se
+présentaient de profil, je parvins à en arracher
+deux, et les autres suivirent plus facilement.</p>
+
+<p>Comme dans la caisse précédente, je trouvai au
+fond de celle-ci des pièces plus volumineuses que
+les premières, et qui ne pouvaient plus sortir par
+le trou du couvercle. Pour m'éviter la peine d'agrandir
+l'ouverture, j'adoptai le moyen qui m'avait
+déjà servi: je déroulai mon étoffe comme j'avais
+fait la première fois.</p>
+
+<p>Cela me parut d'abord facile. Je me félicitai de
+mon expédient; mais il fut bientôt la cause d'un
+embarras que j'aurais dû prévoir, et qui vint singulièrement
+compliquer mes ennuis.</p>
+
+<p>Mon travail se ralentissait peu à peu; il devenait
+pénible, et cependant l'étoffe se déroulait avec d'autant
+plus de facilité que la caisse était moins pleine.
+Il fallut enfin m'arrêter; je fus quelque temps sans
+deviner à quel obstacle j'avais affaire; un instant
+de réflexion me fit tout comprendre.</p>
+
+<p>Il était évident que je ne pouvais plus rien retirer
+de la caisse avant d'avoir ôté l'étoffe que j'avais
+accumulée derrière moi.</p>
+
+<p>Comment faire pour me désencombrer? Je ne
+pouvais pas détruire cette masse de drap, y mettre
+le feu, ni la diminuer; je l'avais déjà foulée de
+toutes mes forces, et il n'y avait pas moyen de la
+presser davantage.</p>
+
+<p>Je m'apercevais maintenant de l'imprudence que
+j'avais commise en déployant l'étoffe, j'en avais augmenté
+le volume, et il n'était pas moins impossible
+de la replacer dans la caisse que de la retirer de
+l'endroit qu'elle occupait. Elle gisait en flots serrés
+jusque dans ma cabine, qu'elle remplissait tout entière;
+je n'aurais pas même pu la replier, car l'espace
+me manquait pour me mouvoir; et je me
+sentis gagner par l'abattement.</p>
+
+<p>«Oh! non, pensai-je, il ne sera pas dit que je me
+serai découragé, tant qu'il me restera à faire un
+dernier effort. En gagnant seulement assez de place
+pour sortir une dernière pièce, je pourrai traverser
+la caisse.» L'espérance était encore au fond de la
+botte. Si après cela je ne rencontrais que de la toile
+ou du lainage, il serait temps de m'abandonner à
+mon sort.</p>
+
+<p>Tant qu'il y a de la vie, on ne doit pas désespérer;
+et soutenu par cette idée consolante, je me remis
+à la tache avec une nouvelle ardeur.</p>
+
+<p>Je trouvai le moyen déplacer deux autres pièces
+de drap; la caisse était à peu près vide; je finis
+par m'y introduire, et, prenant mon couteau, je
+me disposai à m'ouvrir un passage.</p>
+
+<p>Il me fallait, cette fois, couper la planche au milieu,
+car l'étoffe m'en cachait les deux extrémités.
+Cela faisait peu de différence; l'ouverture que je
+pratiquai ne m'en suffit pas moins pour atteindre
+mon but: c'est-à-dire qu'elle me permit d'y fourrer
+la main, et de reconnaître ce dont la planche
+me séparait. Triste résultat de mes efforts: c'était
+un second ballot de toile.</p>
+
+<p>Je serais tombé si le fait avait été possible; mais
+j'étais pressé de toute part, et ne pus que m'affaisser
+sur moi-même, n'ayant plus ni force ni courage.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch47" id="ch47"></a>CHAPITRE XLVII.</h2>
+
+<p class="d">Excelsior!
+</p>
+
+<p>Ce fut encore la faim qui me tira de ma torpeur;
+l'estomac réclamait sa nourriture quotidienne, il
+fallait lui obéir. J'aurais pu manger sans bouger de
+place, ayant mon biscuit avec moi; mais la soif
+m'obligeait à retourner dans ma cabine. C'était là
+que se trouvait ma cave, s'il importait peu que je
+fusse ailleurs, soit pour manger, soit pour dormir,
+j'étais contraint pour boire d'aller retrouver mon
+tonneau.</p>
+
+<p>Ce n'était pas une chose facile que de rentrer
+dans ma case; il fallait déranger cette masse d'étoffe
+qui s'élevait comme un mur entre elle et moi. Je
+devais le faire avec soin pour ménager la place;
+autrement je refoulais cette masse de laine dans
+la cabine, et je ne pouvais pas pénétrer jusqu'au
+fond.</p>
+
+<p>Il me fallut beaucoup de temps pour gagner la
+futaille. Enfin j'y arrivai; et lorsque ma soif fut
+apaisée, ma tête s'inclina, puis je m'endormis, soutenu
+par le monceau d'étoffe qui se trouvait derrière
+moi.</p>
+
+<p>J'avais eu soin de fermer la porte aux rats; et
+cette fois rien ne troubla mon sommeil.</p>
+
+<p>Le matin, c'est-à-dire quand je m'éveillai; cela
+pouvait être le soir aussi bien que le milieu du jour,
+car je n'avais pas remonté ma montre; mes habitudes
+étaient détruites, et je ne savais plus rien des
+heures. Enfin, à mon réveil, je mangeai quelques
+miettes et bus énormément; j'étais désaltéré, mais
+l'estomac criait famine; j'aurais avalé sans peine
+ce qui me restait de biscuit, et j'eus besoin d'un
+courage extrême pour m'arrêter au début; il fallut
+me dire que ce serait mon dernier repas; sans la
+crainte de la mort je n'aurais pas eu la force de
+supporter cette abstinence.</p>
+
+<p>Après avoir fait ce très-maigre déjeuner, l'estomac
+rempli d'eau, et le découragement au c&oelig;ur,
+je retournai dans ma caisse avec l'intention de faire
+de nouvelles recherches. Ma faiblesse était grande,
+les côtes me perçaient la peau, et c'est tout ce que
+je pus faire que de remuer les pièces de drap pour
+me frayer un passage.</p>
+
+<p>L'un des bouts de la caisse s'appuyait aux flancs
+du navire, je n'avais donc pas à m'en occuper; mais
+celui qui était en face regardait l'intérieur de la
+cale, et ce fut de ce côté-là que je poussai mes travaux.</p>
+
+<p>Il est inutile de vous les raconter; l'opération fut
+la même que les trois précédentes; elle dura plus
+longtemps et me conduisit au même résultat. Je
+ne pouvais plus avancer, ni dans un sens, ni dans
+l'autre; le drap et la toile me bloquaient de toute
+part, nul moyen de me soustraire à mon sort, et
+cette conclusion me replongea dans la stupeur.</p>
+
+<p>Mais ce nouvel accès de désespoir fut bientôt
+dissipé. J'avais lu un récit palpitant où était racontée
+la lutte héroïque d'un petit garçon qui, enseveli
+sous des ruines, avait fini par triompher de
+tous les obstacles, et littéralement vaincu la mort.
+Je me rappelais qu'il avait pris pour devise un
+mot latin qui voulait dire: «Plus haut, toujours
+plus haut!»</p>
+
+<p>Ce fut un trait de lumière: «Plus haut! pensai-je;
+mais c'est là que je dois aller.» En suivant
+cette direction, je pouvais trouver un aliment
+quelconque; d'ailleurs je n'avais pas à choisir:
+c'était la seule voie qui me fût ouverte.</p>
+
+<p>Une minute après j'étais couché sur un échafaudage
+de drap, et cherchant l'un des interstices
+que les planches laissaient entre elles, j'y fourrais
+mon couteau. Dès que l'entaille me parut assez
+grande, je saisis la planche à deux mains et l'attirai
+vers moi; elle céda.... Juste ciel! ne devais-je
+rencontrer que déception sur déception?</p>
+
+<p>Hélas! j'en acquérais la preuve; ces balles de
+toile, ces monceaux d'étoffe qui m'opposaient leur
+masse impénétrable, ou leurs plis moelleux, me
+répondaient affirmativement.</p>
+
+<p>Il me restait la première caisse, où j'avais trouvé
+du drap, et celle où avaient été les biscuits. La
+partie supérieure en était encore intacte; je ne savais
+pas ce qu'il y avait au dessus d'elles; et cette
+ignorance me permettait d'espérer.</p>
+
+<p>Je m'ouvris ces deux issues avec courage, mais
+sans être plus heureux: la première me fit trouver
+une caisse de drap, la seconde un ballot de toile.</p>
+
+<p>«Seigneur! m'avez-vous abandonné?» m'écriai-je
+avec désespoir.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch48" id="ch48"></a>CHAPITRE XLVIII.</h2>
+
+<p class="d">Un torrent d'eau-de-vie.
+</p>
+
+<p>L'excès de fatigue avait amené le sommeil, je dormis
+longtemps, et me réveillai beaucoup plus fort
+que je ne l'avais été depuis quelques jours. Singulière
+chose! maintenant qu'il n'y avait plus d'espoir,
+le courage m'était revenu. Il semblait qu'une
+influence surnaturelle eût rendu à mon esprit toute
+sa vigueur. Était-ce une inspiration divine qui
+m'engageait à persévérer? Malgré l'amertume de
+mes déceptions, j'avais supporté le malheur sans
+murmurer, et ne m'étais pas révolté contre Dieu.</p>
+
+<p>Je priai de nouveau le Seigneur de bénir mes
+efforts, et me confiai en sa miséricorde. Je suis
+persuadé que c'est à ce sentiment que je dois ma
+délivrance; car c'est lui qui m'empêcha de me livrer
+au désespoir, et qui me donna la force de
+poursuivre ma tâche. J'avais donc l'esprit plus
+léger, sans pouvoir l'attribuer à autre chose qu'à
+une influence céleste. Rien n'était changé autour
+de moi, si ce n'est que ma faim était plus vive, et
+mon espérance moins fondée.</p>
+
+<p>Je ne pouvais pas pénétrer au delà de cette nouvelle
+caisse d'étoffe, puisque je n'avais pas de place
+pour en loger le contenu. Il y avait bien encore
+deux directions que je n'avais pas tenté de prendre:
+l'une était fermée par la futaille d'eau douce, l'autre
+conduisait aux flancs du navire. Pouvais-je traverser
+ma barrique sans perdre l'eau qu'elle renfermait?
+J'eus un instant la pensée d'y faire un
+trou dans la partie supérieure, de me hisser par
+ce trou, et d'en faire un second de l'autre côté; mais
+j'abandonnai ce projet avant de l'avoir terminé:
+une ouverture assez grande pour que je pusse m'y
+introduire causerait la perte du liquide; un coup de
+mer, une brise un peu plus forte, qui augmenterait
+le roulis, répandrait toute ma boisson.</p>
+
+<p>Je renonçai d'autant plus vite à cette folle idée,
+qu'elle m'en suggéra une autre beaucoup plus
+avantageuse: c'était de traverser la pipe d'eau-de-vie;
+elle était placée de manière à rendre l'opération
+moins difficile, et je me souciais fort peu de
+la perte de sa liqueur. Peut-être y avait-il derrière
+elle une provision de biscuit; rien ne le prouvait;
+mais ce n'était pas impossible, et le doute c'est
+encore de l'espoir.</p>
+
+<p>Couper en travers les douelles de chêne qui formaient
+le fond de la barrique, c'était bien autre
+chose que de trancher le sapin d'un emballage; et
+mon couteau n'avançait guère. Toutefois, j'y avais
+déjà fait une incision, lorsque j'étais à la recherche
+d'une seconde pipe d'eau douce, et passant ma
+lame dans cette première entaille, je continuai
+celle-ci jusqu'à ce que la planche fût entièrement
+coupée; je me mis alors sur le dos, je m'arc-boutai
+contre l'étoffe qui remplissait ma cellule, en
+appliquant le talon de ma bottine à la douelle, je
+m'en servis comme d'un bélier pour enfoncer le
+tonneau. La besogne était rude, et la planche de
+chêne fit une longue résistance; à force de cogner,
+je parvins cependant à briser l'un de ses joints;
+elle céda, et, redoublant de vigueur, je finis par
+la repousser dans la futaille.</p>
+
+<p>Le résultat immédiat de cette prouesse fut un
+jet d'eau-de-vie qui m'inonda. La nappe était si volumineuse
+qu'avant que je fusse debout, la liqueur
+ruisselait autour de moi, et je craignis d'être noyé.
+Il m'était sauté de l'eau-de-vie dans la gorge et
+dans les yeux; j'en étais aveuglé, je fus pris d'une
+toux convulsive, et d'éternuments qui menaçaient
+de ne pas finir.</p>
+
+<p>Je ne me sentais pas d'humeur à plaisanter; et
+cependant je pensai malgré moi au duc de Clarence,
+et au singulier genre de mort qu'il avait
+été choisir, en demandant qu'on le noyât dans un
+tonneau de Malvoisie.</p>
+
+<p>Quant à moi, le flot qui me menaçait disparut
+presque aussi vite qu'il avait monté; il y avait
+plus d'espace qu'il ne lui en fallait sous la cale, et
+au bout de quinze à vingt secondes il avait été rejoindre
+l'eau de mer qui gargouillait sous mes
+pieds. Sans l'état de mes habits, qui étaient trempés,
+et l'odeur qui remplissait ma case, on ne se
+serait pas douté de l'inondation; mais cette odeur
+était si forte qu'elle m'empêchait de respirer.</p>
+
+<p>Le mouvement du navire, en secouant la futaille,
+eut bientôt vidé cette dernière, et dix minutes
+après l'irruption du spiritueux, il n'en restait
+pas une pinte dans la barrique.</p>
+
+<p>Mais je n'avais pas attendu jusque-là; l'ouverture
+que j'avais pratiquée suffisait pour que je
+pusse m'y introduire,&mdash;il n'y avait pas besoin
+qu'elle fût bien grande pour cela,&mdash;et aussitôt
+que mon accès de toux avait été calmé, je m'étais
+glissé dans la barrique.</p>
+
+<p>Je cherchai la bonde, afin d'y passer mon couteau;
+quelle que fût sa dimension, c'était autant
+de besogne faite, et il est plus facile de continuer
+à couper une planche que d'y faire la première entaille.
+Je trouvai l'ouverture que je cherchais, non
+pas à l'endroit que je supposais qu'elle devait être,
+mais sur le côté de la barrique, et juste à un point
+convenable.</p>
+
+<p>J'avais fait sauter le bondon, et je travaillais
+avec ardeur. Mes forces me paraissaient décuplées,
+c'était merveilleux; quelques minutes avant j'étais
+fatigué, et maintenant je me sentais capable de défoncer
+le tonneau, sans en couper les douelles.</p>
+
+<p>Était-ce le bien-être que j'éprouvais de cette vigueur,
+ou la satisfaction qu'elle me donnait? Mais
+j'étais plein de gaieté, moi qui ne la connaissais
+plus; on aurait dit qu'au lieu de faire une besogne
+pénible, je me livrais au plaisir; et je ne me
+souciais pas mal du succès de l'entreprise.</p>
+
+<p>Je me rappelle que je sifflais en travaillant, et
+que je me mis à chanter comme un pinson. Plus
+d'idées noires; celle de la mort était à cent lieues;
+tout ce que j'avais souffert me paraissait un rêve;
+je ne savais plus que j'avais besoin de manger;
+la faim était partie avec le souvenir de mes
+douleurs.</p>
+
+<p>Tout à coup je fus pris d'une soif violente; je
+me souviens d'avoir fait un effort pour aller boire.
+Je parvins à sortir de la futaille, j'en ai la certitude;
+mais je ne sais pas si j'ai bu; à compter du
+moment où j'ai quitté mon travail, je ne me rappelle
+plus rien, si ce n'est que je tombai dans un
+état d'insensibilité voisin de la mort.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch49" id="ch49"></a>CHAPITRE XLIX</h2>
+
+<p class="d">Nouveau danger.
+</p>
+
+<p>Pas un rêve ne troubla cette profonde léthargie
+qui dura quelques heures. Mais quand je revins à
+moi, je me trouvai sous l'influence d'une crainte
+indéfinissable; j'éprouvais une sensation étrange;
+comme si, lancé dans l'espace, j'avais flotté dans
+l'atmosphère, ou que je fusse tombé d'une étoile,
+et que, ne pouvant trouver un point d'appui, ma
+chute se continuât toujours. Cette hallucination,
+des plus désagréables, me causait le vertige et me
+saisissait d'épouvante.</p>
+
+<p>Elle devint moins pénible à mesure que je repris
+mes sens, et finit par se dissiper tout à fait dès
+que je fus complétement réveillé. Mais il me resta
+une affreuse douleur de tête, et des nausées qui
+menaçaient de me faire vomir. Ce n'était pas la
+mer qui me faisait mal; j'y étais maintenant habitué;
+je supportais, sans m'en apercevoir, le roulis
+ordinaire du vaisseau.</p>
+
+<p>Était-ce la fièvre qui m'avait saisi brusquement,
+ou m'étais-je évanoui par défaillance? Mais j'avais
+éprouvé l'un et l'autre, et cela ne ressemblait en
+rien à la sensation qui me dominait.</p>
+
+<p>Je me demandais, sans pouvoir me répondre, ce
+qui avait pu me mettre dans un pareil état, lorsque
+la vérité se révéla tout à coup.</p>
+
+<p>N'allez pas croire que j'avais bu de l'eau-de-vie;
+je n'y avais même pas goûté. Il était possible qu'il
+m'en fût entré dans la bouche au moment où elle
+avait jailli de la futaille; mais cette quantité n'aurait
+pas suffi pour m'enivrer, quand même il se fut agi
+d'une liqueur beaucoup plus pure que celle dont
+il est question. Ce n'était pas cela qui m'avait grisé;
+qu'est-ce que cela pouvait être? Je n'avais jamais
+ressenti de pareils symptômes; mais je les avais
+remarqués chez les autres, et j'étais bien certain
+d'avoir éprouvé tous les phénomènes de l'ivresse.</p>
+
+<p>J'y réfléchis quelque temps, et le mystère se dévoila:
+ce n'était pas l'eau-de-vie elle-même qui
+m'avait enivré, c'en était l'émanation.</p>
+
+<p>Avant de me mettre à la besogne, je me rappelais
+avoir non-seulement beaucoup éternué, mais senti
+quelque chose d'inexprimable, un revirement subit
+dans toutes mes pensées, une transformation de
+tout mon être, qui fut bien autrement sensible
+quand j'entrai dans la futaille.</p>
+
+<p>Je crus d'abord que j'allais suffoquer; puis je
+m'y accoutumai graduellement, et cette sensation
+nouvelle me parut agréable. Je ne m'étonnais plus
+d'avoir été si fort et si joyeux.</p>
+
+<p>En me rappelant tous les détails de ce singulier
+épisode, je compris le service que la soif m'avait
+rendu, et je me félicitai de lui avoir obéi. Ainsi que
+je l'ai dit plus haut, je ne savais pas si je m'étais
+désaltéré; je n'avais aucun souvenir de m'être approché
+de ma fontaine, surtout d'y avoir puisé. Je
+ne crois pas avoir été jusque-là; si j'avais ôté le
+fausset, il est probable que je n'aurais pas su le
+remettre, et la futaille se serait vidée, tout au moins
+jusqu'au niveau de l'ouverture, ce qui, grâces à Dieu,
+n'était pas arrivé. Je n'avais donc point à regretter
+d'avoir eu soif; bien au contraire, sans cela je serais
+resté dans la pipe d'eau-de-vie; mon ivresse
+eût été d'autant plus grande; et selon toute probabilité,
+la mort en aurait été la conséquence.</p>
+
+<p>Était-ce à un effet du hasard que je devais mon
+salut? J'y voulus voir un fait providentiel; et si la
+prière peut exprimer la gratitude, la mienne porta
+au Seigneur l'élan de ma reconnaissance.</p>
+
+<p>J'ignorais donc si j'avais été boire. Dans tous les
+cas ma soif était ardente, et l'eau que j'avais prise
+m'avait peu profité; je cherchai bien vite ma tasse,
+et ne la remis sur la tablette qu'après avoir bu au
+moins deux quartes.</p>
+
+<p>Le mal de c&oelig;ur disparut, et les fumées, qui obscurcissaient
+mon esprit, s'évanouirent sous l'influence
+de cette libation copieuse. Mais avec la possession
+de moi-même revint le sentiment des périls
+dont j'étais environné.</p>
+
+<p>Mon premier mouvement fut de reprendre ma
+besogne au point où je l'avais interrompue; mais
+aurais-je la force de la poursuivre? Qu'arriverait-il
+si je retombais dans le même état, si la torpeur
+me gagnait avant que je pusse sortir de la futaille,
+si je manquais de présence d'esprit, ou de courage
+pour le faire?</p>
+
+<p>Peut-être pourrais-je travailler quelque temps
+sans éprouver d'ivresse, et m'éloigner aussitôt que
+j'en ressentirais l'effet. Peut-être; mais s'il en était
+autrement? si j'étais foudroyé par ces effluves alcooliques?
+Savais-je combien de temps je leur
+avais résisté? je le cherchai dans ma mémoire, et
+ne pus pas m'en souvenir.</p>
+
+<p>Je me rappelais comment l'étrange influence s'était
+emparée de moi, la douceur que je lui avais
+trouvée, la force qu'elle m'avait prêtée un instant,
+l'agréable vertige où elle m'avait plongé, la gaieté
+qu'elle m'avait rendue, en face de la plus horrible
+des situations; mais je ne savais pas la durée de
+ce moment d'oubli, qui me paraissait un songe.</p>
+
+<p>Que tout cela vint à se renouveler, moins la circonstance
+favorable à laquelle je devais mon salut;
+qu'au lieu de sortir pour aller boire, je m'évanouisse
+dans la futaille, et le dénoûment était facile
+à prédire. Je pouvais cette fois ne pas avoir soif,
+ou ne pas l'éprouver d'une manière assez violente
+pour triompher de l'engourdissement qui m'aurait
+saisi. Bref, l'entreprise était si chanceuse que je
+n'osai pas m'aventurer.</p>
+
+<p>Cependant il le fallait, sous peine de m'éteindre
+à la place où j'étais alors. Mourir pour mourir, il
+valait cent fois mieux ne pas se réveiller de son
+ivresse, que d'avoir à supporter les horreurs de la
+faim.</p>
+
+<p>Cette réflexion me rendit toute mon audace. Il
+n'y avait pas à hésiter; je fis une nouvelle prière,
+et me glissai dans la pipe où avait été l'eau-de-vie.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch50" id="ch50"></a>CHAPITRE L.</h2>
+
+<p class="d">Où est mon couteau?
+</p>
+
+<p>En entrant dans le futaille, j'y cherchai mon couteau;
+je ne savais plus quand je l'avais quitté, ni à
+quel endroit je l'avais mis. Avant de m'introduire
+dans la barrique, je l'avais cherché dans ma cabine;
+et ne l'ayant pas trouvé, je pensai qu'il était
+resté dans le tonneau; mais j'avais beau tâter partout,
+mes doigts ne rencontraient rien.</p>
+
+<p>Cela commençait à m'alarmer; si j'avais perdu
+mon outil, il ne me restait aucun espoir. Où mon
+couteau pouvait-il être? Est-ce que les rats l'avaient
+emporté?</p>
+
+<p>Je sortis de la futaille, et fis de nouvelles recherches;
+elles ne furent pas plus fructueuses. Je rentrai
+dans la barrique, et en explorai de nouveau
+toutes les parties, du moins celle où mon couteau
+pouvait se trouver, c'est-à-dire le fond de la pipe.</p>
+
+<p>J'allais sortir une seconde fois, quand l'idée me
+vint d'examiner la bonde; c'était là que je travaillais,
+lorsque j'avais eu soif, et il était possible que
+j'y eusse laissé mon couteau; il s'y trouvait effectivement,
+la lame enfoncée dans la douelle que
+j'étais en train de couper.</p>
+
+<p>Il vous est plus facile de vous figurer ma joie
+qu'à moi de vous la dépeindre; mes forces et mon
+courage s'augmentèrent de cet incident; et sans
+perdre une minute je me remis à la besogne. Mais,
+à force de servir, mon couteau s'était émoussé; il
+avait plus d'une brèche, et mes progrès étaient
+bien lents à travers cette planche de chêne, qui me
+semblait dure comme la pierre. Il y avait un quart
+d'heure que je travaillais de toutes mes forces; à
+peine avais-je prolongé mon entaille de trois millimètres,
+et je commençais à me dire que je ne
+couperais pas toute la douelle.</p>
+
+<p>L'étrange influence se faisait de nouveau sentir;
+je m'en aperçus alors. J'en connaissais le péril, et
+cependant je m'y serais abandonné sans peur, car
+l'insouciance est l'un des effets de l'ivresse. Néanmoins,
+je m'étais promis de sortir du tonneau dès
+les premiers symptômes de vertige, quelque pénible
+que cela pût être, et j'en eus heureusement
+la force. Quelques minutes de plus, je perdais connaissance
+dans la futaille, ce qui aurait été le prélude
+de mon dernier sommeil.</p>
+
+<p>Toutefois, lorsque les premières atteintes de l'ivresse
+se dissipèrent, j'en vins presque à regretter
+de leur survivre: à quoi bon prolonger la lutte? Je
+ne pouvais séjourner dans la futaille qu'un instant,
+n'y rentrer qu'après un long intervalle; le bois
+était dur, mon outil ne coupait plus; combien de
+jours me faudrait-il pour pratiquer une ouverture
+suffisante? et les heures m'étaient comptées?</p>
+
+<p>Si j'avais pu m'ouvrir cette futaille, espérer de la
+franchir, le courage ne m'aurait pas abandonné;
+mais c'était impossible; et quand j'y serais parvenu,
+j'avais dix chances contre une d'arriver à autre
+chose qu'à un aliment quelconque.</p>
+
+<p>Le seul bénéfice que m'eût donné la peine que
+j'avais prise à l'égard de cette futaille, c'est qu'en
+la défonçant j'avais gagné de l'espace. Quel dommage
+de ne pas pouvoir la traverser! En supposant qu'il
+y eût au-dessus d'elle une caisse d'étoffe, j'aurais
+pu vider celle ci comme j'avais fait la première,
+et m'avancer d'un degré.</p>
+
+<p>Cette réflexion, qui me paraissait oiseuse, et que
+je faisais en désespoir de cause, me fit envisager
+la situation sous un nouvel aspect: m'avancer
+d'un degré; c'est à cela que tous mes efforts devaient
+tendre. Au lieu de m'escrimer inutilement contre
+ces douelles de chêne, pourquoi ne pas traverser
+les caisses de sapin, dont le bois ne m'opposait
+qu'un faible obstacle, les déblayer successivement,
+gravir de l'une à l'autre, et arriver sur le pont?</p>
+
+<p>L'idée était neuve. Si étrange que cela paraisse,
+elle ne m'avait point encore frappé; je ne puis expliquer
+le fait que par le trouble où j'étais depuis
+longtemps.</p>
+
+<p>Il devait y avoir au-dessus de ma tête bien des
+colis entassés les uns sur les autres; la cale en
+était pleine, et je me trouvais presque au fond.
+L'arrimage avait continué pendant deux jours, à
+dater du moment où je m'étais glissé dans le vaisseau;
+toute la cargaison était donc au-dessus du
+vide qui m'avait permis de descendre. Peut-être y
+avait-il dix ou douze caisses à franchir avant d'arriver
+à la dernière? «Eh bien! me dis-je, il suffirait
+d'en traverser une par vingt-quatre heures pour
+gagner le faîte en dix jours.</p>
+
+<p>«Quelle bonne idée, si elle m'était venue plus
+tôt! j'aurais eu le temps de la mettre à exécution;
+mais il est trop tard. Si je l'avais eue tout d'abord,
+quand la caisse était pleine de biscuit, je serais
+sauvé actuellement.» Et des regrets amers se joignaient
+à mon désespoir.</p>
+
+<p>Impossible néanmoins de renoncer à cette idée:
+c'était la vie, la liberté, la lumière. J'y songeais
+malgré moi; et n'écoutant pas mes regrets,
+j'envisageai le nouveau plan qui s'offrait à mon
+esprit.</p>
+
+<p>Des vivres pour quelques jours, et le succès était
+certain! mais ils me manquaient d'une manière
+absolue; je n'aurais pas escaladé le premier échelon
+qu'il faudrait mourir sur la brèche, faute d'un
+peu de nourriture.</p>
+
+<p>Les idées s'enchaînent, et cette dernière pensée
+en fit naître une excellente, bien qu'elle puisse paraître
+odieuse à ceux qui ne meurent pas d'inanition.
+Mais la faim simplifie énormément le menu d'un
+repas, et triomphe de toutes les répugnances. Quand
+il a bien jeûné, l'estomac n'a plus de délicatesse; et
+le mien avait perdu tous ses scrupules. Je le sentais
+capable de tout; pourvu qu'il mangeât, peu lui
+importait l'aliment; et je vous assure qu'il trouva
+parfaite l'idée que je vais vous dire.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch51" id="ch51"></a>CHAPITRE LI.</h2>
+
+<p class="d">Souricière.
+</p>
+
+<p>Il y a longtemps que je ne vous ai parlé de mes
+rats; mais il ne faut pas croire qu'ils m'eussent
+abandonné. Ils rôdaient toujours dans mon voisinage,
+et ne se montraient ni moins actifs ni moins
+bruyants; j'ai la certitude qu'ils seraient tombés
+sur moi s'ils en avaient eu le moyen.</p>
+
+<p>Je ne bougeais pas, sans d'abord me fortifier
+contre leurs attaques, en fermant avec soin les
+moindres issues de l'endroit où je me trouvais.
+Malgré cela je les entendais continuellement; et
+deux ou trois fois, en réparant mes murailles,
+j'avais été de nouveau mordu par cette maudite
+engeance.</p>
+
+<p>Cette parenthèse vous fait deviner quel était mon
+projet. N'était-il pas bien simple? je m'étais dit
+qu'au lieu de me laisser dévorer par les rats, je
+ferais bien mieux de les manger.</p>
+
+<p>«Quelle horreur!» vous écrierez-vous.</p>
+
+<p>Quant à moi, je n'éprouvais aucune répugnance
+pour ce genre de nourriture, et à ma place vous
+n'en auriez pas eu davantage. De la répugnance?
+Au contraire, j'accueillis cette idée avec empressement,
+et la saluai avec bonheur. Elle me permettait
+d'exécuter mon dessein, d'arriver sur le
+pont; en d'autres termes, elle me sauvait la vie.
+Depuis qu'elle m'était venue, je me sentais hors
+de danger; il ne restait plus qu'à le mettre à exécution.</p>
+
+<p>Jadis les rats m'avaient paru trop nombreux; peu
+m'importait maintenant qu'il y en eût des centaines.
+Je ne m'occupais que d'une chose, c'était de savoir
+comment les prendre.</p>
+
+<p>Vous vous rappelez celui que j'avais tué en gantant
+mes bottines, et en l'assommant à coups de
+semelle; je pouvais employer le même procédé,
+mais à l'étude il me parut mauvais. En supposant
+qu'il me réussît la première et la seconde fois,
+quand j'aurais tué deux rats, les autres s'éloigneraient
+de ma cabine; je n'avais plus de biscuit pour
+les y attirer; les fines bêtes s'en seraient bientôt
+aperçues, et n'auraient pas remis la patte dans un
+endroit où il n'y avait que des coups à recevoir. Il
+valait mieux tout de suite s'approvisionner pour
+dix jours, et n'avoir plus qu'à m'occuper de mon
+travail. Peut-être la chair en deviendrait-elle meilleure;
+le gibier gagne à être attendu. C'était du
+reste le parti le plus sage, puisque c'était le plus
+sûr; je m'y arrêtai et cherchai le moyen de prendre
+mes rats en masse.</p>
+
+<p>Nécessité est mère de l'industrie; c'est à elle, bien
+plus qu'à ma propre imagination, que je dus le plan
+de ma ratière. Celle-ci n'avait rien de très-ingénieux,
+mais elle me permettrait d'arriver à mon but, et
+c'était l'important. Il s'agissait de faire un grand
+sac; la chose était facile, puisque j'avais de l'étoffe:
+un morceau de drap plié en deux, cousu avec de
+la ficelle, ferait parfaitement l'affaire. La corde ne
+me manquait pas; j'avais tous les liens qui avaient
+attaché les pièces de drap; mon couteau me servirait
+d'aiguille, je terminerais le sac par une coulisse,
+et mes rats seraient pris au piége.</p>
+
+<p>Ce ne fut pas seulement un projet; en moins
+d'une heure mon sac était cousu, la ficelle passée
+dans les trous qui en formaient la coulisse, et le
+piége tout prêt à fonctionner.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch52" id="ch52"></a>CHAPITRE LII.</h2>
+
+<p class="d">À l'affût.
+</p>
+
+<p>Tout en passant ma ficelle j'avais mûri mon plan.
+Avant que le piége fût terminé, la manière de m'en
+servir était arrêtée dans mon esprit.</p>
+
+<p>Je débarrassai d'abord ma cabine de toute l'étoffe
+qui l'encombrait; la chose était praticable, depuis
+qu'en vidant la pipe d'eau-de-vie je m'en étais fait
+une armoire. J'examinai ensuite avec soin toutes
+les issues de ma case; je remis des tampons neufs
+où les anciens me parurent mauvais, j'augmentai
+l'épaisseur de ceux qui étaient insuffisants, et ne
+laissai d'autre ouverture que celle du passage qui
+se trouvait entre les deux futailles, passage que les
+rats avaient l'habitude de suivre pour arriver chez
+moi.</p>
+
+<p>Ce fut à l'entrée de ce défilé que je posai la bouche
+de mon sac, dont l'écartement fut maintenu au
+moyen de petits bâtons, coupés de la longueur nécessaire.</p>
+
+<p>M'agenouillant alors à côté de mon piége, et tenant
+à la main les cordons qui devaient le fermer
+aussitôt qu'il serait rempli, j'attendis mes rats avec
+confiance.</p>
+
+<div class="illu">
+<img src="images/304.png" alt="[Illustration]">
+<p class="legende">J'attendis mes rats avec confiance.</p>
+</div>
+<p>J'étais bien sûr qu'ils allaient accourir, j'avais
+placé dans mon sac de quoi les attirer; mon appât
+consistait en quelques miettes de biscuit, la dernière
+bouchée qui me restât; j'avais tout risqué sur
+cette chance suprême. Que les rats vinssent à m'échapper,
+il ne me restait plus rien, absolument
+rien pour vivre.</p>
+
+<p>Les rats viendraient, j'en avais la certitude; mais
+seraient-ils assez nombreux pour que la chasse fût
+bonne? S'ils allaient venir l'un après l'autre, si le
+premier se sauvait en emportant l'appât! Dans
+cette crainte j'avais écrasé mon biscuit, afin que
+les mangeurs fussent obligés de rester dans le sac,
+et ne pussent pas s'enfuir avec le morceau qu'ils
+auraient pris.</p>
+
+<p>Le sort me favorisa; je n'étais pas à genoux
+depuis cinq minutes, que j'entendis le piétinement
+des rats et le <i>quic-quic</i> de leur voix aiguë.</p>
+
+<p>L'instant d'après, je sentis le piége s'ébranler
+entre mes doigts, ce qui annonçait l'arrivée des victimes;
+les secousses devinrent plus violentes; la
+foule se pressait dans mon sac pour partager le
+festin; les convives se heurtaient, se bousculaient
+pour passer l'un devant l'autre, et se querellaient
+bruyamment.</p>
+
+<p>C'était le moment d'agir; le sac était plein; j'en
+serrai la coulisse et rebouchai bien le passage.</p>
+
+<p>Aucun des rats qui étaient dans le piége n'avait
+pu s'échapper. Sans perdre de temps, j'écartai
+l'étoffe qui tapissait ma cabine, je posai mon sac
+par terre, à un endroit où le chêne était parfaitement
+uni, puis, appliquant sur le sac un morceau de
+l'une des caisses défoncées, je me mis à genou sur
+cette planche, et y pesai de tout mon poids et
+de toute ma force.</p>
+
+<p>Pendant quelques minutes le sac m'opposa une
+vive résistance; les rats, mordant, criant et se débattant,
+se démenaient avec furie et vigueur. Je ne
+m'arrêtai pas à ces démonstrations, et continuai de
+frapper et de presser jusqu'à ce que toute cette
+masse grouillante fût immobile et silencieuse.</p>
+
+<p>Je me hasardai alors à prendre le sac et à en
+examiner le contenu. J'avais lieu d'être satisfait;
+la prise était bonne; le nombre des rats paraissait
+considérable, et chacun d'eux était mort; je le
+pensai du moins, car le piége ne tressaillait même
+pas.</p>
+
+<p>Malgré cela je n'y fourrai la main qu'avec une
+extrême précaution, et ne retirai mes rats que l'un
+après l'autre, ayant soin de refermer le sac à
+chaque fois. J'en avais dix.</p>
+
+<p>«Ah! ah! m'écriai-je en apostrophant les morts,
+Je vous tiens donc, odieuses bêtes! Vous expiez
+les tourments que vous m'avez fait souffrir; c'est de
+bonne guerre; si tous n'aviez pas engagé la lutte,
+vous seriez encore sains et saufs dans vos galeries;
+je n'aurais pas songé à vous détruire; mais en me
+réduisant à la famine, vous m'avez contraint d'en
+venir à cette extrémité.»</p>
+
+<p>Tout en faisant ce discours, je dépouillais l'un
+de mes rats, avec l'intention de le manger immédiatement.</p>
+
+<p>Bien loin de ressentir du dégoût pour le repas
+que j'allais faire, j'éprouvais la satisfaction que
+vous avez eue cent fois en face d'un bon dîner, qui
+chatouillait votre appétit.</p>
+
+<p>J'avais tellement faim, que je pris à peine le
+temps d'écorcher la bête; et cinq minutes après
+j'avais avalé mon rat: la chair et les os, tout y
+avait passé.</p>
+
+<p>Si vous êtes curieux d'en savoir le goût, je vous
+dirai qu'il n'a rien de désagréable; et que ce mets
+primitif me parut aussi bon qu'une aile de volaille
+ou qu'une tranche de gigot. C'était mon premier plat
+de viande depuis que je me trouvais à bord, c'est-à-dire
+depuis un mois; et cette circonstance, jointe
+au jeûne prolongé qu'il m'avait fallu subir, ajoutait
+certainement à la qualité du gibier. Toujours est-il
+qu'au moment en question, il me sembla qu'il
+n'existait rien d'aussi parfait; et je n'étais plus
+étonné d'avoir lu quelque part que les Lapons et
+d'autres peuples mangeaient des rats.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch53" id="ch53"></a>CHAPITRE LIII.</h2>
+
+<p class="d">Changement de direction.
+</p>
+
+<p>Mes affaires avaient totalement changé d'aspect;
+j'avais des vivres pour une dizaine de jours; et que
+ne peut-on pas faire en dix jours bien employés? Il
+ne m'en faudrait pas davantage pour arriver sur le
+pont. Cette entreprise, que je regardais comme impraticable,
+lorsque j'en étais à ma dernière bouchée,
+devenait possible depuis que mon garde-manger
+était plein.</p>
+
+<p>Un rat par jour, me disais-je, aura non-seulement
+pour effet de me nourrir, mais de me rendre
+des forces; et en y mettant du zèle, mes dix journées
+de travail suffiront bien pour me faire traverser
+la cargaison; il faudrait même qu'il y eût dix
+rangées de caisses à franchir pour que ces dix
+journées fussent nécessaires, et je suis persuadé
+qu'il n'y en a pas plus de sept ou huit.</p>
+
+<p>J'avais retrouvé l'espérance et le courage; il n'est
+rien de tel qu'un estomac satisfait pour mettre l'esprit
+dans une heureuse disposition; vous envisagez
+les choses tout autrement que vous ne les considériez
+à jour.</p>
+
+<p>Un seul point m'inquiétait: pourrais-je triompher
+des effluves qui deux fois m'avaient fait perdre
+connaissance? finirais-je par m'y habituer de manière
+à m'ouvrir la futaille? L'avenir me l'apprendrait.
+Bien que je n'en fusse pas à compter les minutes,
+comme une heure auparavant, je n'avais pas
+de temps à perdre; et, précipitant mon dîner par
+une libation d'eau claire, je me dirigeai vers l'ancienne
+pipe d'eau-de-vie, avec l'intention d'en
+élargir la bonde.</p>
+
+<p>Mais elle était pleine comme un &oelig;uf, j'y avais
+serré l'étoffe qui encombrait ma cabine: circonstance
+que j'avais complétement oubliée.</p>
+
+<p>Après tout, rien n'était plus facile que de vider la
+barrique; et posant mon couteau, je me mis à la
+débarrasser.</p>
+
+<p>Tandis que je tirais mon étoffe, une idée me
+vint tout à coup, et je me fis les questions suivantes:</p>
+
+<p>«Pourquoi sortir ces pièces de drap? À quoi bon
+me donner tant de peine? Pourquoi m'obstiner à
+passer par cette futaille?»</p>
+
+<p>En effet, il n'y avait aucun motif pour que je
+prisse cette direction plutôt qu'une autre; c'était
+bien quand je cherchais seulement à me procurer
+des vivres; mais, depuis que mon intention était
+de sortir de la cale, je n'avais pas d'intérêt à franchir
+ce tonneau; c'était même un tort que d'y penser,
+puisqu'il n'était pas dans la direction de l'écoutille,
+et que je devais suivre la voie qui me
+conduirait à celle-ci. Je me rappelais qu'en entrant
+dans la cale, c'était près de la futaille d'eau douce
+qu'il m'avait fallu passer; j'avais ensuite pris à
+droite, puis tourné la barrique, et je m'étais trouvé
+dans le vide qui formait ma cellule. Tous ces détails,
+que j'avais présents à la mémoire, prouvaient
+que j'étais presque au-dessous de la grande écoutille,
+dont s'éloignait la pipe d'eau-de-vie; sans
+compter que le chêne, dont celle-ci était faite, ne se
+tranchait pas comme le sapin d'une caisse ordinaire;
+et que cette difficulté se compliquait singulièrement
+de l'émanation enivrante que renfermait
+la barrique.</p>
+
+<p>Pourquoi ne pas me retourner vers les caisses? Le
+drap ne me gênait plus, et une partie de la route
+m'était déjà ouverte du côté qu'il fallait prendre.</p>
+
+<p>La question fut bien vite résolue; je replaçai
+dans la barrique le drap que j'en avais ôté, j'en
+fourrai de nouveau, que je pliai avec soin pour en
+faire tenir davantage; et, ramassant les neuf rats
+qui me restaient, je les remis dans mon sac, dont
+je serrai les cordons. Je n'avais pas pris tous les
+rats du navire, il s'en fallait de beaucoup; et je
+craignais que les camarades de mes défunts ne
+vinssent m'aider à les manger. D'après ce que j'avais
+entendu dire, la <i>ratophagie</i> est dans les habitudes
+de cette hideuse engeance, ce qui au fond est
+très-heureux pour nous, et je me mis en garde
+contre la voracité de mes voisins.</p>
+
+<p>Après avoir terminé tous ces arrangements, j'avalai
+une nouvelle ration d'eau claire, et me glissai
+de nouveau dans l'ancienne caisse au drap.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch54" id="ch54"></a>CHAPITRE LIV.</h2>
+
+<p class="d">Conjectures.
+</p>
+
+<p>La caisse où je venais de rentrer pour la quatrième
+fois, contiguë à celle qui avait renfermé les
+biscuits, devait me servir de point de départ pour
+l'ascension que je méditais; il y avait à cela deux
+motifs:</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> Je le supposais directement au-dessous de l'écoutille
+(la boîte aux biscuits s'y trouvait bien, mais
+elle était plus petite, et cela m'aurait gêné dans
+mon travail).</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> Je savais, et c'était ma raison déterminante,
+qu'au-dessus de la caisse au drap il se trouvait une
+autre caisse, tandis que sur la caisse aux biscuits
+était un ballot de toile. Or il était bien moins difficile
+de défaire les pièces de drap que d'arracher la
+toile du ballot; vous vous rappelez qu'il m'avait
+été impossible d'en mouvoir une seule pièce.</p>
+
+<p>Peut-être supposez-vous qu'une fois dans le
+caisse je me mis immédiatement à l'&oelig;uvre; vous
+vous trompez; je restai longtemps sans faire usage
+ni de mon couteau ni de mes bras; mais mon esprit
+travaillait, et toutes les forces de mon intelligence
+étaient activement employées.</p>
+
+<p>Jamais, depuis la première heure de ma réclusion,
+je n'avais eu autant de courage que je m'en
+sentais alors: plus je réfléchissais à l'entreprise
+que j'allais tenter, plus je sentais grandir mes espérances
+et plus j'étais heureux. Jamais, il est vrai,
+la perspective n'avait été aussi brillante. Après la
+découverte de la futaille d'eau douce et la caisse de
+biscuits, j'avais éprouvé une joie bien vive; mais
+c'était toujours la prison, les ténèbres, le silence,
+toutes les tortures de l'isolement; tandis qu'à
+l'heure dont je vous parle, la perspective était bien
+plus attrayante.</p>
+
+<p>Dans quelques jours, s'il n'arrivait pas d'obstacle,
+je reverrais le ciel, je respirerais un air pur, j'entendrais
+le son le plus doux qu'il y ait au monde:
+celui de la voix de ses semblables.</p>
+
+<p>J'étais comme un voyageur qui, perdu depuis
+longtemps dans le désert, entrevoit à l'horizon quelque
+indice d'un endroit habité: un bouquet d'arbres,
+une colonne de fumée que le vent agite, une lumière
+lointaine, quelque chose enfin qui lui donne
+l'espoir de rentrer dans la société des hommes.</p>
+
+<p>Peut-être était-ce la douceur de cette vision qui
+m'empêchait de procéder à la hâte. L'&oelig;uvre que
+j'allais entreprendre avait trop d'importance pour
+qu'on s'y livrât sans réfléchir. Quelque difficulté
+imprévue pouvait s'opposer au succès, un accident
+pouvait tout perdre au moment de recueillir le
+prix de tant d'efforts.</p>
+
+<p>Il fallait tout prévoir, s'orienter avec soin, et
+n'agir qu'avec certitude. Une seule chose paraissait
+évidente: c'était la grandeur de la tâche que je m'étais
+imposée; je me trouvais au fond du navire, et
+je n'ignorais pas la profondeur de la cale; je me
+rappelais combien j'avais eu de peine à tenir jusqu'au
+bout, tant elle était longue, la corde à laquelle
+j'avais glissé pour descendre; et l'écoutille
+m'avait paru bien loin quand, au moment de quitter
+cette corde, j'avais relevé les yeux. Si tout cet
+espace était plein de marchandises, et cela devait
+être, que de peine j'aurais à me frayer un chemin
+à travers toutes ces caisses! Je ne pourrais pas aller
+en ligne droite, je rencontrerais des obstacles,
+il faudrait les tourner, le travail s'en augmenterait
+d'autant. J'étais cependant moins inquiet de la distance
+que de la nature des objets qui se trouvaient
+sur ma route. Si, par exemple, une fois désemballés,
+ils acquéraient un volume considérable, qu'il me
+fût impossible de réduire, comme cela m'était arrivé
+pour le drap, je ne pourrais plus communiquer
+avec la futaille, je n'aurais plus d'eau; et c'était
+l'une de mes appréhensions les plus vives.</p>
+
+<p>J'ai dit combien je redoutais la toile; les quelques
+ballots que je savais rencontrer m'obligeraient
+à de longs détours; que deviendrais-je si
+toute la cargaison en était composée; il fallait espérer
+que cet article y était rare.</p>
+
+<p>Je pensais à toutes les choses qui devaient se
+trouver dans le navire; je me demandais ce que
+pouvait être le Pérou, et quel était le genre d'exportation
+que pût y faire la Grande-Bretagne; mais,
+pour me répondre, j'étais trop ignorant en géographie
+commerciale.</p>
+
+<p>Toutefois la cargaison de notre vaisseau devait
+être ce qu'on appelle un assortiment, ainsi qu'il
+arrive en général pour tous les navires que l'on
+envoie dans la mer du Sud; je devais m'attendre à
+rencontrer un peu de tous les produits qui se fabriquent
+dans nos grandes villes.</p>
+
+<p>Après y avoir réfléchi pendant une demi-heure,
+je finis par me dire que cela n'aboutissait à rien;
+il était évident que je ne devinerais pas la composition
+d'une mine avant de l'avoir sondée. Le travail
+seul pouvait m'apprendre ce que je me demandais
+en vain; et le moment de l'action étant arrivé, je
+me mis à la tâche avec ardeur.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch55" id="ch55"></a>CHAPITRE LV.</h2>
+
+<p class="d">Joie de pouvoir se tenir debout.
+</p>
+
+<p>On se rappelle que, lors de ma première expédition
+dans les caisses d'étoffe, je m'étais assuré de la
+nature des ballots qui les entouraient; on se rappelle
+également que s'il y avait de la toile à côté de
+la première caisse, c'était un autre colis d'étoffe qui
+se trouvait au-dessus d'elle. Je l'avais ouvert, il ne
+me restait plus qu'à en ôter le drap pour avoir un
+étage de franchi; et si l'on considère le temps et la
+peine que m'évitait cette avance, on comprendra
+que j'avais lieu de m'en féliciter.</p>
+
+<p>Me voilà donc à tirer l'étoffe, ainsi que j'avais fait
+la première fois; j'y allais de tout mon c&oelig;ur, mais
+la besogne était rude; ces maudites pièces de drap
+n'étaient pas moins serrées que les autres, et il était
+bien difficile de les arracher de leur place. Je finis
+cependant par y réussir, et, les poussant devant moi,
+je les conduisis dans ma cabine, où je les plaçai au
+fond de l'ancienne pipe de liqueur. Ne croyez pas
+que je les y jetai négligemment; je les rangeai au
+contraire avec la plus grande précision; je remplis
+tous les coins, toutes les fissures, tous les trous, si
+bien que les rats n'auraient pas pu s'y loger.</p>
+
+<p>Toutefois, ce n'est pas contre eux que je prenais
+ces précautions; ils pouvaient aller où bon leur
+semblerait, je n'avais plus à les craindre. J'en entendais
+bien encore quelques-uns rôder dans le voisinage;
+mais la razzia que j'avais faite leur avait
+inspiré une terreur salutaire. Les cris effroyables
+des dix que j'avais étouffés avaient retenti dans
+toute la cale, et averti les survivants de ne plus
+s'aventurer dans l'endroit périlleux où leurs camarades
+trouvaient la mort.</p>
+
+<p>Ce n'était donc pas avec la pensée de me fortifier
+contre l'ennemi que je me calfeutrais si bien, c'était
+simplement pour économiser l'espace; car,
+ainsi que je vous le disais, la crainte d'en manquer
+était maintenant ma plus vive inquiétude.</p>
+
+<p>Grâce à ma patience, jointe à l'activité que j'avais
+mise dans cette opération, la caisse était vide, et
+toute l'étoffe qu'elle avait renfermée se trouvait
+maintenant logée dans ma case, où elle tenait le
+moins de place possible.</p>
+
+<p>Ce résultat satisfaisant augmentait mon courage,
+et me donnait une bonne humeur que je n'avais pas
+eue depuis un mois. L'esprit léger, le corps alerte,
+je grimpai dans la nouvelle caisse vide. Plaçant en
+travers l'une des planches qu'il m'avait fallu déclouer,
+j'en fis un banc, et m'y reposai, les jambes
+pendantes, les bras à l'aise. J'avais assez de place
+pour me redresser, et je ne puis vous dire la satisfaction
+que je ressentais à me tenir droit et à relever
+la tête. Confiné depuis bientôt cinq semaines
+dans une cellule d'un mètre d'élévation, moi qui
+avais trente centimètres de plus, j'étais resté accroupi,
+les genoux à la hauteur du menton; et,
+pour aller d'un endroit à l'autre, il avait fallu me
+courber, malgré la fatigue que j'en éprouvais.</p>
+
+<p>Tout cela est peu de chose dans les premiers
+instants; mais à la longue c'est excessivement pénible;
+aussi était-ce pour moi un grand luxe de pouvoir
+étendre les jambes et de ne plus avoir à me
+baisser. Mieux que cela, je pouvais me tenir debout:
+les deux caisses communiquaient entre elles et présentaient
+une élévation d'au moins deux mètres;
+j'avais donc au-dessus de la tête un espace considérable;
+mon plafond était même si élevé que je
+ne parvenais pas à le toucher du bout du doigt.</p>
+
+<p>J'en profitai aussitôt pour mettre pied à terre,
+et la jouissance que j'éprouvai à me redresser me
+fit sentir immédiatement que c'était l'attitude que
+je devais prendre. Contrairement à l'usage, elle me
+donnait le repos, tandis qu'en m'asseyant je ressentais
+une fatigue qui allait jusqu'à la douleur.
+Cela vous paraît singulier; mais cette bizarrerie
+apparente n'avait rien que de naturel; j'étais resté
+si longtemps assis, j'avais passé tant d'heures replié
+sur moi-même, que j'aspirais à reprendre cette
+fière attitude qui est particulière à l'homme, et
+qui le distingue du reste de la création. En un
+mot, je me trouvais si bien d'être debout que j'y
+restai pendant une demi-heure, peut-être davantage,
+sans penser à faire le moindre mouvement.</p>
+
+<p>Pendant ce temps-là, je réfléchissais de nouveau
+à la direction que j'allais prendre; fallait-il percer
+le couvercle de la caisse que je venais de désemplir,
+ou la paroi qui était rapprochée de l'écoutille?
+En d'autres termes, laquelle devais-je suivre
+de la ligne horizontale ou de la ligne verticale? Il
+y avait des avantages et des inconvénients des deux
+côtés; restait à peser les motifs qui militaient en
+faveur de ces voies différentes, et à choisir entre
+elles; mais ce choix était difficile, et d'une telle
+importance que je fus longtemps à me décider pour
+l'une ou pour l'autre de ces deux directions.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch56" id="ch56"></a>CHAPITRE LVI.</h2>
+
+<p class="d">Forme des navires.
+</p>
+
+<p>En suivant la verticale, j'aurais moins de besogne
+à faire, puisque la ligne droite est la plus
+courte. Une fois arrivé au sommet de la cargaison,
+je trouverais probablement un vide, je m'y introduirais
+et je gagnerais l'écoutille. C'était le chemin
+direct, le seul qui parût indiqué; en effet, tout ce
+que me ferait gagner la voie horizontale serait entièrement
+perdu; je franchirais ainsi toute l'épaisseur
+du navire, sans me rapprocher du pont qui
+se trouvait au-dessus de ma tête. Il fallait donc ne
+prendre cette direction que lorsque j'y serais forcé
+par un obstacle qui m'imposerait de faire un détour.</p>
+
+<p>Malgré cette conclusion toute rationnelle, ce fut
+horizontalement que je me dirigeai tout d'abord;
+j'y étais déterminé par trois motifs: le premier,
+c'est que le bout des planches qui formaient la paroi
+de la caisse était presque décloué, et n'exigeait qu'un
+faible effort pour se détacher complétement. Le second,
+c'est qu'en passant mon couteau dans les fentes
+du couvercle, je rencontrais un de ces ballot
+impénétrables qui m'avaient arrêté deux fois, et que
+j'avais tant maudits.</p>
+
+<p>Ce motif aurait suffi pour me décider à prendre
+l'autre direction, mais il y en avait un troisième
+qui n'était pas sans importance.</p>
+
+<p>Pour le bien comprendre, il faut connaître l'intérieur
+des navires, particulièrement de ceux que l'on
+construisait à l'époque dont je vous parle, et qui
+remonte à quelque soixante ans. Dans les vaisseaux
+d'une forme convenable, tels que les Américains
+nous ont appris à les faire, l'obstacle dont j'ai à
+vous entretenir n'aurait pas existé.</p>
+
+<p>Permettez-moi, à cette occasion, d'entrer dans
+quelques détails indispensables à l'intelligence de
+mon histoire; ils couperont un instant le fil du récit,
+mais j'espère que la leçon qu'ils renferment ne
+sera pas perdue pour vous, et qu'elle profitera un
+jour à votre pays, lorsque vous serez en âge de la
+mettre en pratique.</p>
+
+<p>J'ai toujours pensé, ou pour mieux dire je suis
+depuis longtemps convaincu de ce fait, car ce n'est
+pas une simple théorie; je suis convaincu, dis-je,
+que l'étude de la <i>science politique</i>, ainsi que l'appellent
+les hommes d'État, est la plus importante qui
+puisse occuper les hommes. Elle embrasse tout ce
+qui a rapport à l'ordre social et influe sur toutes les
+existences. Tous les arts, tous les progrès scientifiques
+ou industriels en dépendent; la morale elle-même
+n'est que le corollaire de l'état politique d'un
+pays, et le crime, la conséquence de sa mauvaise
+organisation, car cet état est la principale cause de
+sa prospérité ou de sa misère.</p>
+
+<p>Comme je le disais tout à l'heure, les lois d'un
+pays, en d'autres termes son organisation politique,
+influent sur les moindres détails de l'existence, sur
+le navire et la voiture qui nous transportent, sur
+nos instruments de travail, nos ustensiles de ménage,
+le confort de notre intérieur, et chose bien
+autrement grave, sur la forme de notre corps et la
+disposition de notre âme.</p>
+
+<p>Le trait de plume d'un despote, l'acte insensé
+d'une chambre législative, qui ne paraissent s'appliquer
+personnellement à aucun des membres de
+la société, exercent néanmoins sur chaque individu
+une influence secrète qui, en une seule génération,
+corrompt l'esprit de tout un peuple et rend ses
+traits ignobles.</p>
+
+<p>Je pourrais établir ce fait avec la certitude d'une
+vérité mathématique, mais je n'ai pas le temps de
+le faire aujourd'hui; il me suffira de vous en citer
+un exemple.</p>
+
+<p>À une époque déjà ancienne, le parlement britannique
+surimposa les navires, car ceux-ci, comme
+tout le reste, doivent payer leur existence. Ce qu'il
+y a de plus difficile en pareille occasion c'est toujours
+la proportionnalité de l'impôt. Il serait injuste
+d'exiger du propriétaire d'une barque la somme
+énorme que l'on demande à celui d'un vaisseau de
+deux mille tonnes. Ce serait absorber tout le bénéfice
+du premier, et faire échouer son embarcation
+avant de sortir du port. Comment faire pour résoudre
+le problème? La solution paraît toute naturelle:
+il suffit, pour y arriver, de taxer chaque navire
+proportionnellement à son tonnage.</p>
+
+<p>C'est ce que fit le parlement anglais. Mais une
+autre difficulté se présenta: comment établir la proportion
+voulue? Après en avoir délibéré, on décréta
+que les navires seraient taxés d'après leurs dimensions.
+Mais le tonnage exprime le poids et non la
+masse des objets; comment résoudre cette nouvelle
+difficulté? En établissant le rapport du volume à la
+pesanteur, et en cherchant combien chaque navire
+contient de ces unités de volume représentant le
+poids du tonneau. C'était toujours, en fin de compte,
+substituer la mesure au poids, et prendre la capacité
+du navire pour base de la taxe, au lieu de la
+pesanteur du chargement.</p>
+
+<p>Autre question découlant de la première: Par
+quel moyen établir les proportions relatives des navires
+à taxer? En prenant la longueur de la quille,
+la largeur des baux<a id="FNanchor_15" name="FNanchor_15"></a><a href="#Footnote_15" class="fnanchor">15</a> et la profondeur de la cale;
+multipliez ces trois termes l'un par l'autre, et le
+total vous donnera la capacité des navires, <i>si toutefois
+les proportions de ces navire sont exactes</i>.</p>
+
+<div class="footnote"><p>
+<a name="Footnote_15" id="Footnote_15"></a>
+<a href="#FNanchor_15">
+<span class="label">[15]</span></a> On appelle baux les solives qui traversent le navire d'un
+flanc à l'autre, et qui servent à soutenir les tillacs et à rendre le
+bordage plus ferme.
+</p></div>
+<p>L'impôt fut établi sur ces bases, la loi fut votée,
+et si vous avez l'esprit superficiel, vous pensez
+qu'elle était juste, et ne pouvait être fâcheuse que
+pour la bourse des gens qui devaient payer la taxe.</p>
+
+<p>Détrompez-vous; cette loi si simple et si juste en
+apparence a causé plus de perte de temps et d'hommes,
+gaspillé plus de richesses qu'il n'en faudrait
+aujourd'hui pour racheter tous les esclaves de la
+terre.</p>
+
+<p>«Comment cela?» demandez-vous avec surprise.</p>
+
+<p>Non-seulement cette loi innocente retarda les progrès
+de la construction navale, l'un des arts les plus
+importants qui existent, mais elle le fit rétrograder
+de plusieurs siècles. Le propriétaire d'un bâtiment,
+ou celui qui voulait le devenir, ne pouvant pas éviter
+la taxe, chercha par tous les moyens à la réduire
+le plus possible; car la fraude est le premier résultat
+des charges trop lourdes, et n'en est pas le moins
+triste. Il alla trouver le constructeur, lui commanda
+un vaisseau de telle longueur, de telle profondeur,
+c'est-à-dire de tel tonnage, et qui, par cela même,
+devait payer un certain impôt. Mais il ne se borna
+pas à ces indications; il demanda qu'on lui fît un
+navire dont la cale renfermât un chargement d'un
+tiers plus fort que ne le ferait supposer le tonnage,
+d'après la mesure adoptée pour établir celui-ci. De
+cette façon-là, il ne payerait en réalité que les deux
+tiers de la taxe, et <i>frauderait ainsi le gouvernement</i>
+dont la loi entravait ses entreprises.</p>
+
+<p>Était-il possible de construire un vaisseau dans
+ces conditions frauduleuses? Parfaitement; il suffisait
+pour cela d'en augmenter l'étendue, d'en faire
+saillir les côtés, d'en élargir l'avant, en un mot de
+lui donner une forme absurde qui en ralentît la
+marche, et en fît la tombe d'une foule de marins
+et de passagers.</p>
+
+<p>Le constructeur avait donc le moyen de satisfaire
+l'armateur; il obéit aux ordres qui lui étaient donnés,
+et s'y conforma pendant si longtemps, que finissant
+pas croire que cette structure ridicule était la
+véritable forme du navire, il ne voulut plus en changer.
+Cette conviction déplorable s'était tellement
+emparée de son esprit, qu'après l'abrogation de la
+loi qui l'avait fait naître, il fallut de bien longues
+années pour déraciner cette erreur. Ce n'est que la
+génération suivante qui put s'apercevoir de la faute
+de ses devanciers, et rendra aux navires une forme
+raisonnable. Encore n'est-ce pas en Angleterre, où
+l'erreur avait pris racine, mais de l'autre côté de
+l'Océan, que cette nouvelle génération vint au
+monde, fort heureusement pour nous, qu'elle fit
+sortir de l'ornière où nous aurions langui pendant
+un siècle.</p>
+
+<p>Il n'a pas fallu moins de cinquante ans pour arriver
+où nous en sommes, c'est-à-dire bien loin de la
+perfection. Mais, délivrés du cauchemar de la taxe,
+les constructeurs se sont mis à regarder les poissons;
+et, s'inspirant de leur mécanisme, ils font
+chaque jour de nouveaux progrès.</p>
+
+<p>Vous comprenez maintenant ce que je voulais dire
+en affirmant <i>que la science politique est la plus importante
+que puisse étudier l'homme</i>.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch57" id="ch57"></a>CHAPITRE LVII.</h2>
+
+<p class="d">Un grand obstacle.
+</p>
+
+<p><i>L'Inca</i>, ce bon navire dont j'habitais la cale, était
+construit comme la plupart des bâtiments de son
+époque. Afin d'éluder une partie de la taxe, il avait
+la poitrine d'un pigeon, d'énormes flancs qui dépassaient
+de beaucoup les baux, et qui, vus d'en
+bas, se refermaient au-dessus de vous comme une
+toiture. C'était d'ailleurs la forme de tous les navires
+marchands qui fréquentaient nos parages.</p>
+
+<p>Vous vous rappelez qu'au-dessus de la caisse où
+j'étais parvenu, il se trouvait un ballot que je supposais
+rempli de toile; en explorant avec soin toutes
+les fentes de ma boîte, je découvris que ce ballot,
+que j'avais cru plus considérable, n'occupait pas
+tout le dessus du couvercle; il s'en fallait à peu
+près de trente centimètres, et à l'endroit où il cessait,
+je ne rencontrais plus rien; c'était le côté de
+la caisse qui touchait à la membrure du navire, et
+j'en conclus que cet espace était vide.</p>
+
+<p>La chose est facile à comprendre: le ballot se
+trouvait à l'endroit où les côtes du bâtiment commençaient
+à se courber, il les touchait par son extrémité
+supérieure, et laissait nécessairement un
+vide de forme triangulaire entre le couvercle qui
+lui servait de base et le point où il rencontrait la
+charpente.</p>
+
+<p>Ce fut pour moi un trait de lumière; il est certain
+que si j'avais continué mon ascension en ligne
+directe, je serais arrivé, comme le sommet du ballot,
+à me trouver en contact avec les flancs du navire,
+dont la courbe se prononçait de plus en plus à mesure
+qu'ils approchaient du pont. Avant de les rencontrer,
+j'aurais eu affaire à tous les petits objets
+qu'on avait dû placer dans les angles formés par la
+carcasse du navire, et qui m'auraient donné bien
+plus de peine que les grandes caisses de sapin, ou
+les ballots plus importants. Cette raison, jointe à
+celles dont j'ai déjà parlé, me déterminait à quitter
+la ligne droite pour suivre la diagonale.</p>
+
+<p>Vous êtes peut-être surpris de me voir employer
+un temps précieux à faire tous ces calculs; mais si
+vous réfléchissez au travail que j'allais entreprendre,
+à la difficulté de me frayer un passage à travers les
+parois de la caisse, de m'ouvrir la voisine, et tous
+les colis suivants, quand vous songerez qu'il me
+fallait tout un jour pour avancer d'un échelon, vous
+comprendrez qu'il était indispensable de ne pas
+agir à la légère, et de s'orienter avec soin pour ne
+pas faire fausse route.</p>
+
+<p>Ensuite je fus bien moins long à choisir la direction
+que je voulais prendre, qu'à vous expliquer
+les motifs qui m'y déterminèrent; cela ne demanda
+pas plus de quelques minutes; et si je restai une
+demi-heure sans travailler, c'est que j'avais besoin
+de repos, et que je jouissais avec délices de me
+sentir sur mes jambes et de redresser la tête.</p>
+
+<p>Quand je fus suffisamment reposé, je me hissai
+dans la caisse supérieure, et me disposai à reprendre
+ma besogne.</p>
+
+<p>Je tressaillis de joie en me trouvant dans cette
+caisse; j'avais gagné le second étage de la cargaison,
+j'étais à plus de deux mètres du fond de la
+cale, et à un mètre plus haut que je n'avais encore
+atteint, c'est-à-dire plus près des hommes, du jour
+et de la liberté.</p>
+
+<p>Comme je l'ai déjà dit, les planches que j'avais
+en face de moi étaient presque détachées, par suite
+des efforts que j'avais faits pour ôter les pièces
+d'étoffe; je sentais en outre que l'objet qui était
+de l'autre côté de la caisse en était éloigné de sept
+ou huit centimètres, car c'est tout au plus si je
+parvenais à le toucher avec la pointe de mon couteau.
+L'avantage était évident, cela me donnait
+plus de jeu, partant plus de force, pour démolir
+la paroi que j'avais à renverser.</p>
+
+<p>Effectivement, botté à cette intention, je me
+couchai sur le dos et donnai du pied contre la
+planche.</p>
+
+<p>Des craquements successifs m'annoncèrent que
+les clous avaient cédé; je continuai mes efforts, la
+planche se détacha tout à fait et glissa entre les
+deux caisses.</p>
+
+<p>Aussitôt je passai la main par la brèche qui
+s'ensuivit, afin de reconnaître ce qui venait ensuite;
+je ne sentis que le bois rugueux d'une autre
+caisse d'emballage, et ne pus deviner ce que renfermait
+ce nouveau colis.</p>
+
+<p>Le reste des planches, qui complétaient la paroi
+que j'étais en train d'abattre, suivit la précédente;
+et je pus continuer mon examen: la surface
+dont j'avais exploré une partie, s'étendait, à
+ma grande surprise, beaucoup plus loin que mes
+bras ne pouvaient atteindre, et cela dans tous les
+sens; elle se dressait comme un mur, bien au delà
+des limites de la boîte où je me trouvais alors, et
+il m'était impossible de deviner où elle s'arrêtait.</p>
+
+<p>Que ce fût un colis d'une dimension démesurée,
+j'en avais la certitude; mais que pouvait-il contenir?
+Je ne m'en doutais même pas. Était-ce du
+drap? la caisse aurait été pareille aux autres: néanmoins
+ce n'était pas de la toile, et j'en étais bien aise.</p>
+
+<p>J'introduisis mon couteau dans les fentes du sapin,
+et je sentis quelque chose qui ressemblait à
+du papier; mais ce n'était qu'une enveloppe, car
+après avoir traversé l'emballage, la pointe de mon
+couteau s'arrêta sur un objet aussi poli que du
+marbre. J'appuyai avec force, et je compris que
+ce n'était pas de la pierre, mais un bois dur et
+très-lisse. Je donnai un coup violent pour y enfoncer
+ma lame: un bruit singulier me répondit, un
+son prolongé qui, cependant, ne m'apprenait pas
+quel objet cela pouvait être.</p>
+
+<p>La seule chose à faire pour le savoir était d'ouvrir
+la caisse et d'en examiner le contenu.</p>
+
+<p>Je suivis le procédé qui m'avait déjà servi, et
+coupai en travers l'une des planches dont cette
+énorme caisse était faite. J'eus infiniment de peine
+et fus au moins quatre ou cinq heures à pratiquer
+cette ouverture; mon couteau ne coupait plus et
+ma tâche en devenait plus difficile.</p>
+
+<p>Je finis pourtant par compléter la section, et par
+détacher la partie inférieure de la planche que je
+fis tomber entre les deux caisses; la seconde moitié
+suivit la première, et j'eus une ouverture assez
+grande pour fouiller dans l'intérieur de cette boîte
+gigantesque.</p>
+
+<p>De monstrueuses feuilles de papier recouvraient
+la surface d'un corps volumineux et résistant;
+j'arrachai cette enveloppe, et mes doigts glissèrent
+le long d'un objet poli comme un miroir; mais ce
+n'était pas une glace, car ayant frappé cet objet
+d'un revers de main, il résonna comme il avait
+fait une première fois; je donnai un coup plus fort
+et j'entendis une vibration harmonieuse, qui me
+fit penser à une harpe éolienne.</p>
+
+<p>C'était un piano qui se trouvait dans la grande
+caisse, cela ne faisait pas l'ombre d'un doute. Il y
+en avait un dans notre petit parloir; ma mère en
+tirait des sons mélodieux; c'est encore aujourd'hui
+l'un de mes plus doux souvenirs, et je reconnaissais
+les vibrations qui m'avaient ému jadis. Cette
+grande table unie, où coulaient mes doigts comme
+sur du verre, n'était ni plus ni moins que la caisse
+de l'instrument.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch58" id="ch58"></a>CHAPITRE LVIII.</h2>
+
+<p class="d">Détour.
+</p>
+
+<p>La certitude que je venais d'acquérir était loin
+d'être encourageante: ce piano m'opposait une
+barrière peut-être insurmontable; je ne pouvais
+pas le traverser comme une planche de sapin. C'était
+assurément le plus grand de tous les pianos;
+quelle différence avec celui que je vois encore dans
+notre petit parloir, et sur lequel ma mère exécutait
+cette bonne musique! Il était posé de champ, et
+me présentait son couvercle de palissandre, où je
+ne découvrais pas le moindre petit trou, la plus
+légère fissure.</p>
+
+<p>Jamais la lame de mon couteau ne parviendrait
+à mordre sur cette boîte glissante, dont le poli
+augmentait la dureté.</p>
+
+<p>Quand, d'ailleurs, je serais parvenu à faire une
+trouée dans le couvercle, soit en le coupant, soit
+en le défonçant, ce qui, avec de la persévérance,
+n'eût pas été impraticable, où cela m'aurait-il conduit?
+Je ne connaissais pas la disposition intérieure
+d'un piano; tout ce que je me rappelais, c'était d'y
+avoir remarqué beaucoup de petits morceaux d'ivoire
+et d'ébène, un grand nombre de cordes en
+acier, des planches, des pédales, une foule de choses
+qui devaient être bien difficiles à défaire. Puis
+il y avait un fond solide; et après le fond du piano,
+restait la caisse d'emballage.</p>
+
+<p>En supposant que je parvinsse à démonter, ou à
+briser toutes ces pièces, à les retirer de leur étui,
+à les ranger derrière moi pour déblayer la place,
+aurais-je assez de terrain pour agir et pour me permettre
+de faire une entaille qui me permît d'y passer?
+La chose était douteuse; je me trompe, j'avais
+la certitude qu'elle était impraticable.</p>
+
+<p>Plus j'y pensais, plus je voyais l'impossibilité de
+l'entreprise, et, après l'avoir envisagée sous toutes
+ses faces, j'y renonçai complétement; il était beaucoup
+plus sage de me détourner que de chercher
+à m'ouvrir une brèche dans cette muraille de palissandre
+ou d'acajou.</p>
+
+<p>Ce n'est pas, toutefois, sans chagrin que je pris
+cette résolution; j'avais eu tant de peine à ouvrir
+la caisse du piano! Il m'avait fallu une demi-journée
+de travail pour défoncer la boîte au drap et
+pour scier la planche voisine; tout cela en pure
+perte. Mais qu'y faire, sinon réparer le temps perdu?
+Comme un général qui assiége une ville, et
+qui voit ses attaques repoussées, je fis une nouvelle
+reconnaissance des lieux, afin de découvrir
+la meilleure route à suivre pour tourner la forteresse
+qui me défendait le passage.</p>
+
+<p>J'étais toujours persuadé que c'était un ballot
+de toile qui se trouvait au-dessus de ma tête, et
+cette conviction m'empêchait de me diriger de ce
+côté-là; il ne me restait plus qu'à choisir entre la
+droite et la gauche.</p>
+
+<p>Cela ne m'avancerait pas d'un centimètre; je
+n'en serais jamais qu'au même étage, et par conséquent
+tout aussi loin du but; mais j'avais si peur
+de cet affreux ballot de toile!</p>
+
+<p>Mon travail du jour n'était cependant pas tout à
+fait perdu; en faisant sauter la paroi latérale de la
+caisse d'étoffe, j'avais trouvé, ainsi que je l'ai dit,
+un vide entre elle et cette grande boîte qui renfermait
+le piano, je pouvais y introduire le bras
+jusqu'au-dessus du coude, et cela me permettait de
+palper les colis qui se trouvaient dans les environs.</p>
+
+<p>À droite et à gauche étaient deux caisses entièrement
+pareilles à celles que j'occupais, et qui devaient
+être remplies d'étoffes de laine, ce qui m'allait
+assez bien. J'étais habitué à l'effraction de ces
+sortes de colis; j'avais trouvé la manière de les débarrasser
+de leur contenu, et cette besogne n'était
+pour moi qu'une bagatelle. Plût à Dieu que toute la
+cargaison eût été formée de cet article, pour lequel
+étaient renommés les comtés de l'ouest de l'Angleterre.</p>
+
+<p>Comme je faisais cette réflexion, tout en explorant
+la surface de ces colis, je levai le bras pour voir
+de combien le ballot de toile dépassait le dessus de
+la caisse vide; à ma grande surprise, il ne débordait
+pas. J'avais pourtant observé que ces ballots étaient
+à peu près de la même dimension que les caisses
+d'étoffe; et comme celui dont il s'agissait n'allait
+pas jusqu'au bout de l'autre côté, où la courbure
+de la charpente l'empêchait de se caser, j'en avais
+conclu qu'il devait déborder à droite de toute la
+largeur qu'il laissait vide à gauche; mais il n'en
+était rien, c'était la preuve qu'il était moins grand
+que les autres.</p>
+
+<p>Cette remarque toute naturelle changea le cours
+de mes idées: si le ballot en question différait de
+ceux que j'avais trouvés, sous le rapport du volume,
+ne pouvait-il pas renfermer autre chose que de la
+toile? Je l'examinai avec soin, et fus agréablement
+surpris en découvrant que ce n'était pas du tout un
+ballot, mais bel et bien une caisse; elle était seulement
+entourée d'une matière épaisse et molle,
+d'une sorte de paillasson ou de natte, et c'était là
+ce qui avait causé mon erreur.</p>
+
+<p>Dès lors il était possible de revenir à mon plan
+primitif, et de continuer ma route en ligne directe;
+je viendrais facilement à bout de ce paillasson, la
+boîte qu'il enveloppait ne serait pas plus dure que
+les autres, et je l'aurais bientôt défoncée.</p>
+
+<p>Avant d'arriver au paillasson, il fallait découvrir
+la caisse ou je me trouvais; vous connaissez les
+détails de cette besogne, et je ne vous les rappellerai
+pas; il me suffira de vous dire qu'elle fut
+moins difficile que je ne m'y attendais, en raison
+du vide qui se trouvait à ma droite; et je fus bientôt
+en face du paillasson, qui m'offrit peu de résistance.</p>
+
+<p>La boîte qu'il entourait et que j'allais attaquer
+était bien en sapin; elle me parut moins épaisse
+que les autres, elle n'était pas bardée de fer comme
+les grandes caisses d'étoffe, les clous en étaient peu
+nombreux, toutes circonstances favorables dont je
+me félicitai. Au lieu de prendre la peine de couper
+les planches, ce qui était long et difficile, je pourrais
+les détacher tout d'abord, en me servant d'un objet
+quelconque pour en arracher les pointes. J'avais
+vu souvent ouvrir ainsi les caisses, au moyen d'un
+ciseau qui fait l'office de levier.</p>
+
+<p>Je pensais bien peu, en me félicitant de ces heureuses
+circonstances, qu'elles seraient pour moi la
+cause d'un grand malheur, et que la joie qu'elles
+me donnaient allait se changer en désespoir.</p>
+
+<p>Vous allez le comprendre en quelques mots.</p>
+
+<p>J'avais inséré mon couteau sous l'une des planches,
+avec l'intention d'éprouver la résistance que
+celle-ci m'opposerait; j'appuyai trop sans doute,
+car un craquement sec, plus douloureux pour moi
+que n'eût été la détonation d'un pistolet, dont le
+coup m'aurait frappé, m'annonça que je venais de
+briser la lame de mon couteau.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch59" id="ch59"></a>CHAPITRE LIX.</h2>
+
+<p class="d">La lame brisée.
+</p>
+
+<p>La lame s'était rompue complétement, et restait
+fixée entre les deux côtés de la caisse; le manche
+seul me restait à la main; en passant le doigt sur
+l'extrémité de celui-ci, je ne trouvais plus qu'un
+tronçon imperceptible, deux ou trois millimètres
+au-dessus de la charnière.</p>
+
+<p>Je ne puis pas vous dire le chagrin que j'en
+éprouvai; toutes les conséquences de cet accident
+m'apparurent: que pouvais-je faire sans instrument?</p>
+
+<p>Plus moyen de gagner l'écoutille, d'arriver sur
+le pont; il me fallait renoncer à mon entreprise,
+et je me retrouvais face à face avec la mort.</p>
+
+<p>Il y avait quelque chose de terrifiant dans la réaction
+que je subissais: la douleur effroyable qu'elle
+me causait était rendue plus vive par la soudaineté
+du choc. Une minute avant, j'étais plein de confiance,
+tout semblait seconder mes v&oelig;ux, et ce
+malheur imprévu me replongeait dans l'abîme.</p>
+
+<p>J'étais foudroyé, je ne pensais plus. À quoi bon
+réfléchir? je ne pouvais plus rien faire, puisque je
+n'avais plus d'outil.</p>
+
+<p>Mon esprit s'égarait; je passai machinalement
+les doigts sur le manche de mon couteau, et restai
+le pouce appuyé sur le tronçon de la lame; je ne
+pouvais pas croire qu'elle fût brisée; cela me paraissait
+un rêve; je doutais de mes sens, je ne me
+possédais plus.</p>
+
+<p>Peu à peu la réalité se fit jour dans mon esprit:
+c'était bien vrai; j'avais perdu tout moyen de me
+sauver. Mais lorsque j'avais compris toute l'étendue
+de mon malheur, je cherchai instinctivement
+à lui échapper.</p>
+
+<p>Les paroles d'un grand poëte, que j'avais entendu
+lire à l'école, me revinrent à la mémoire:</p>
+
+<p><i>Mieux vaut se servir de ses armes brisées, que de
+faire usage de ses mains nues.</i></p>
+
+<p>Personne plus que moi ne devait mettre à profit
+la sagesse de ces paroles. Je songeais à reprendre
+ma lame; elle gisait toujours entre les planches, à
+l'endroit où elle s'était cassée.</p>
+
+<p>Je l'en retirai avec soin pour qu'elle ne tombât
+pas: elle restait tout entière; mais, hélas! à quoi
+pouvait-elle me servir, maintenant qu'elle était
+séparée du manche?</p>
+
+<p>Par bonheur, elle était forte et longue; j'essayai
+d'en faire usage, et vis avec joie qu'elle coupait encore
+un peu; en l'entourant d'un chiffon, qui en
+envelopperait la base, elle pouvait me rendre du
+nouveaux services; mais il ne fallait pas compter
+sur elle pour ouvrir des caisses, comme elle l'avait
+fait jusqu'ici.</p>
+
+<p>Il ne pouvait pas être question de la remmancher,
+bien que l'idée m'en fût déjà venue; l'impossibilité
+de faire sortir de la charnière la partie
+qui s'y trouvait engagée ne permettait pas qu'on y
+songeât.</p>
+
+<p>Certes, si j'avais pu enlever ce tronçon de la
+place qu'il occupait, le manche aurait pu me resservir;
+j'aurais introduit la partie brisée de la lame
+entre les deux lèvres qui le terminaient, et, comme
+je ne manquais pas de ficelle, j'aurais lié solidement
+les deux parties du couteau, de manière à
+rétablir celui-ci. Mais comment arracher ce tronçon,
+maintenu par un clou rivé?</p>
+
+<p>Le manche ne m'était pas plus utile qu'un simple
+morceau de bois: beaucoup moins, pensai-je; avec
+un morceau de bois pur et simple, je ferais à ma
+lame une poignée qui me permettrait de m'en servir.</p>
+
+<p>Il n'en fallut pas davantage pour rendre à mon
+esprit toute son activité, et je ne pensai plus qu'à
+remmancher mon couteau.</p>
+
+<p>Sous l'empire des circonstances qui tenaient toutes
+mes facultés en éveil, j'eus bientôt une idée;
+l'exécution en fut rapide, et, quelques heures après
+l'incident qui m'avait mis au désespoir, j'étais en possession
+d'un couteau complet, dont le manche était
+grossier, je l'avoue, mais qui n'en était pas moins
+commode; et j'avais retrouvé toute ma confiance.</p>
+
+<p>Comment aviez-vous fait? direz-vous. Ce fut bien
+simple: toutes ces caisses que j'avais démolies, et
+dont les planches avaient deux ou trois centimètres
+d'épaisseur, me fournissaient les matériaux nécessaires.
+Je pris l'un des éclats de bois qui m'entouraient,
+et lui donnai la dimension, et à peu près
+la forme que devait avoir mon manche; la lame,
+garnie d'étoffe à la base, comme je l'ai dit plus haut,
+avait suffi à ce léger ouvrage; une fois le manche
+terminé, j'avais pratiqué une fente à l'extrémité
+supérieure, et j'y avais enfoncé ma lame. Il ne restait
+plus qu'à l'attacher solidement; je pensais d'abord
+à la ficelle que vous savez, mais je changeai
+bientôt d'avis. Cette ficelle pouvait se desserrer, se
+trancher ou se défaire, la lame sortir du manche,
+et tomber entre les colis, où elle serait perdue sans
+retour; c'était un accident trop grave pour que je
+ne prisse pas le moyen de l'éviter.</p>
+
+<p>Avec quoi, cependant, attacher cette lame et la
+fixer au manche, si ce n'est avec de la ficelle, quand
+on n'a pas autre chose? Je me le demandais comme
+vous. Un bout de fil d'archal aurait bien fait mon
+affaire; mais il fallait en avoir, et je n'en possédais
+pas. Quelle sottise! et les cordes du piano!</p>
+
+<p>Je me retournai vers l'instrument, qui absorba de
+nouveau mon attention. S'il avait été ouvert, j'y
+aurais pris, sans retard, le fil de métal dont j'avais
+besoin; mais il fallait l'ouvrir, et c'était là le difficile;
+je n'y avais pas songé. Même avec un bon
+couteau parfaitement emmanché, il n'est pas sûr
+que j'y fusse parvenu; avec une lame pure et simple,
+il ne fallait pas y penser, et j'abandonnai mon
+expédient.</p>
+
+<p>Il fut bientôt remplacé par un autre; les bandes
+de fer, qui reliaient entre elles les différentes parties
+des caisses, pouvaient parfaitement me servir; elles
+étaient souples et minces, et deux ou trois tours de
+ces bandelettes feraient une excellente virole; je
+maintiendrais celle-ci au moyen d'une ficelle, qui,
+cette fois, se trouverait bien suffisante.</p>
+
+<p>La chose se fit comme je viens de vous le dire,
+et mon couteau fut restauré. La lame en était un
+peu plus courte, mais ce n'était pas un inconvénient
+pour ce que j'en voulais faire, et cette
+pensée mit le comble à ma satisfaction.</p>
+
+<p>Il y avait alors près de vingt heures que j'étais
+éveillé. Je songeais à quitter l'ouvrage au moment
+où j'avais cassé mon couteau; après ce malheur,
+il m'aurait été impossible de fermer l'&oelig;il; et je
+n'avais pas dormi.</p>
+
+<p>Une fois que j'eus retrouvé mes espérances, je
+me dirigeai vers ma cabine avec l'intention de me
+reposer de corps et d'esprit. Il est inutile d'ajouter
+que la faim me poussa vers le buffet; j'en sortis
+un rat que je mangeai avec un plaisir dont vous
+vous étonnez, et qui aujourd'hui ne me surprend
+pas moins que vous.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch60" id="ch60"></a>CHAPITRE LX.</h2>
+
+<p class="d">Espace triangulaire.
+</p>
+
+<p>Je passai la nuit dans mon ancienne cabine; il
+serait plus juste de dire que j'y restai pendant mon
+sommeil, car il pouvait être grand jour; mais peu
+importe, je n'en dormis pas moins bien, et me
+réveillai plein de vigueur. C'était mon nouveau
+régime qui, sans aucun doute, produisait cet heureux
+effet; car, en dépit de la répugnance qu'il
+vous inspire, il faut reconnaître qu'il était nourrissant.</p>
+
+<p>Je n'hésitai pas à déjeuner de la même chère;
+et après avoir bu ma ration d'eau je retournai dans
+la caisse où j'avais passé la journée précédente et
+une partie de la nuit.</p>
+
+<p>En me retrouvant à la même place que la veille,
+je ne pus pas me dissimuler que j'avais fait peu de
+chemin pendant cette longue séance; mais quelque
+chose me faisait pressentir que j'allais être
+plus heureux.</p>
+
+<p>Vous vous rappelez qu'au moment où la rupture
+de ma lame était venue me plonger dans la douleur,
+j'étais placé dans les circonstances les plus
+favorables où je me fusse encore trouvé: la caisse
+à laquelle j'avais affaire semblait facile à ouvrir;
+et je me revis dans la même situation en reprenant
+mon travail.</p>
+
+<p>Cette fois, comme vous pensez, je n'eus pas la
+témérité de me servir de mon couteau pour soulever
+les planches et les enlever de leur point
+d'attache. Je connaissais trop la valeur de cet instrument,
+qui était celui de ma délivrance, et je
+cherchai un autre levier.</p>
+
+<p>«Il me faudrait un morceau de bois très-dur,»
+pensai-je.</p>
+
+<p>Je me souvins tout à coup des douelles de la
+barrique d'eau-de-vie.</p>
+
+<p>Je fus aussitôt dans ma cabine; où je me rappelais
+les avoir laissées. Effectivement, après avoir
+dérangé quelques pièces de drap, et tâtonné pendant
+quelques minutes, je me trouvai possesseur
+d'une planche étroite et solide qui me sembla
+remplir toutes les conditions voulues.</p>
+
+<p>De nouveau à la besogne, j'amincis le bout de ma
+planchette, et l'introduisant avec un peu de peine,
+il est vrai, sous les planches qui formaient l'un des
+côtés de la caisse, je l'y enfonçai le plus possible
+en frappant dessus avec un morceau de bois.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle fut solidement ancrée, je pesai de
+toutes mes forces sur le bout qui était libre, et après
+de nombreuses secousses, j'eus la satisfaction d'entendre
+craquer les pointes qui se détachaient. Mes
+doigts prirent alors la place du levier, j'attirai la
+planche vers moi, et la brèche fut ouverte.</p>
+
+<p>La planche voisine se détacha plus facilement;
+il en résulta une ouverture bien assez large pour
+me permettre de vider la boîte de ce qu'elle pouvait
+contenir.</p>
+
+<p>C'étaient des paquets oblongs, ayant la forme des
+pièces de toile ou de drap, mais bien plus légers,
+surtout plus élastiques, ils n'en sortiraient que
+plus facilement, et je n'aurais pas besoin de les
+défaire pour les ôter de la caisse.</p>
+
+<p>Quant à m'assurer de leur nature, je n'en eus pas
+même la curiosité; et il me serait impossible de
+vous dire ce qu'il y avait dans ces paquets, si en
+tirant l'un d'eux, qui était plus serré que les autres,
+l'enveloppe ne s'en était déchirée: au moelleux du
+tissu que mes doigts rencontrèrent, ils reconnurent
+que c'était du velours.</p>
+
+<p>La caisse fut bientôt vide, son contenu rangé avec
+soin derrière moi; et le c&oelig;ur palpitant, je me hissai
+dans l'espace que je venais de m'ouvrir: j'étais d'un
+étage plus près de la liberté.</p>
+
+<p>Il ne m'avait fallu que deux heures pour faire ce
+pas énorme; c'était d'un bon augure; la journée
+commençait bien, et je résolus de ne pas perdre une
+minute, puisque le sort se montrait si favorable.</p>
+
+<p>Après avoir été me rafraîchir à mon tonneau, je
+remontai dans la caisse au velours, et je commençai
+une nouvelle série d'explorations. Comme il était
+arrivé pour la caisse au drap, la partie supérieure,
+également appuyée contre le piano, pouvait se détacher
+avec un peu d'effort; et sans pousser au delà
+mon examen, j'appuyai mes talons contre les planches
+et les frappai vigoureusement.</p>
+
+<p>Je n'avais pas beaucoup de force, en raison de la
+gêne que j'éprouvais dans ma nouvelle boîte, dont la
+dimension était beaucoup moindre que celle de la
+caisse aux étoffes. À la fin, cependant, les planches
+se détachèrent, et tombèrent les unes après les autres
+dans le vide que j'ai signalé.</p>
+
+<p>Je pus, dès lors, continuer mon examen des lieux,
+et je me penchai pour sentir ce qu'il y avait autour
+de moi; je m'attendais à trouver le grand piano, se
+dressant toujours comme un mur, et j'avais bien
+peur qu'il ne fermât tout l'espace. Il est certain que
+l'énorme caisse n'avait pas changé de position, c'est
+elle que je rencontrai tout de suite; mais je ne pus
+retenir un cri de joie en m'apercevant qu'elle ne
+bouchait pas la moitié de l'ouverture; et, chose qui
+me rendait encore plus heureux, c'est qu'en suivant
+le bord avec la main, je découvris que dans
+l'endroit où elle n'arrivait pas, il se trouvait un vide,
+presque aussi large que la caisse au velours.</p>
+
+<p>Quelle agréable surprise! autant d'avance pour
+mon tunnel. J'étendis le bras, et ma joie devint de
+plus en plus grande: le vide existait non-seulement
+en largeur, mais il montait jusqu'à l'extrémité
+du piano, et formait une cellule triangulaire
+dont la pointe était précisément tournée vers le
+bas. Cela tenait à la forme du piano qui, au lieu
+d'être carré, allait en diminuant de largeur; il était
+placé de champ, et comme il reposait sur le côté
+le plus large, il y avait nécessairement un vide à
+partir de son échancrure.</p>
+
+<p>Apparemment qu'il n'y avait pas eu de caisse ou
+de ballot qui pût se caser dans cet espace triangulaire,
+puisqu'il était inoccupé. «Tant mieux,»
+pensai-je en m'introduisant dans cette logette, avec
+l'intention de l'examiner.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch61" id="ch61"></a>CHAPITRE LXI.</h2>
+
+<p class="d">Nouvelle caisse.
+</p>
+
+<p>L'examen ne fut pas long; j'eus bientôt découvert
+que le fond de ce vide était formé par une
+grande caisse. À droite il y en avait une pareille; à
+gauche se trouvait l'obliquité du piano, qui, par
+son écartement, donnait à la base du triangle une
+largeur de cinquante centimètres.</p>
+
+<p>Mais je me souciais fort peu de ce qu'il y avait
+au fond, à droite et à gauche de cet espace vide;
+c'était le dessus de la logette qui m'intéressait,
+puisque c'était perpendiculairement que je voulais
+percer mon tunnel. L'obliquité du piano avait encore
+pour moi l'avantage de me faire arriver diamétralement
+au-dessous de la grande écoutille. Je n'avais
+plus à m'occuper de ce qui était sur les parties
+latérales, à moins de rencontrer un obstacle imprévu.
+Quant à présent, je ne pensais qu'à monter. «Excelsior!
+excelsior!» me répétais-je avec ivresse. Deux
+ou trois étages à franchir, peut-être moins, et je
+serais libre! Cette pensée me faisait battre le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Ce fut avec une vive anxiété que je portai la main
+au plafond de la logette; mes doigts tremblèrent
+tout à coup et reculèrent involontairement. Bonté
+divine! encore un ballot de toile.</p>
+
+<p>En étais-je bien sûr? Je m'y étais déjà trompé
+lors de la caisse de velours. Avant de se désoler il
+fallait examiner de plus près.</p>
+
+<p>Je fermai le poing et frappai la base du prétendu
+ballot. Quel son agréable me répondit! c'était une
+caisse recouverte de son emballage. Un bloc de
+toile ou d'étoffe m'aurait donné un son mat, à
+peine sensible, tandis que cette nouvelle caisse
+résonnait comme si elle eût été vide.</p>
+
+<p>Il devait cependant se trouver quelque chose;
+elle n'aurait pas été là si elle n'avait rien contenu;
+mais que pouvait-elle renfermer?</p>
+
+<p>Je la frappai plusieurs fois avec le manche de
+mon couteau, elle rendit toujours le même bruit:
+un son creux annonçant le vide.</p>
+
+<p>«On aura peut-être oublié de la remplir; de
+mieux en mieux: pensai-je. Dans tous les cas,
+c'est quelque chose de léger dont je me débarrasserai
+facilement.»</p>
+
+<p>Mais à quoi bon ces conjectures? Il valait mieux
+défoncer la boîte que de perdre son temps à deviner
+une énigme; et en deux tours de main j'eus
+arraché la toile.</p>
+
+<p>Je n'ai pas besoin de vous dire au moyen de quel
+procédé j'ouvris cette caisse; vous le connaissez
+aussi bien que moi: une planche fut coupée en
+travers, puis arrachée, ainsi qu'une seconde, et le
+passage fut libre.</p>
+
+<p>Ma surprise fut extrême; je ne comprenais pas
+ce qu'il y avait dans cette boîte. Cependant, lorsque
+je fus parvenu à détacher l'un des objets bizarres
+qui m'intriguaient, je finis par découvrir que c'étaient
+des chapeaux.</p>
+
+<p>Mon Dieu oui! des chapeaux de femme tout garnis
+de rubans, de fleurs et de panaches.</p>
+
+<p>Si j'avais connu, à cette époque, le costume péruvien,
+j'aurais encore été bien plus surpris. J'aurais
+su qu'on ne voit jamais pareille coiffure charger
+la tête d'une Péruvienne. Mais je l'ignorais complétement,
+et n'étais étonné que de voir un article
+aussi futile faire partie de la cargaison d'un vaisseau.</p>
+
+<p>On me donna plus tard l'explication de cette
+bizarrerie, en me disant qu'il y avait beaucoup de
+Françaises et d'Anglaises dans l'Amérique du Sud:
+les femmes et les filles des négociants établis dans
+cette partie du monde, celles des consuls, etc., et
+que malgré la distance qui les séparait de l'Europe
+ces dames n'en persistaient pas moins à suivre les
+modes de Paris ou de Londres, en dépit du mauvais
+effet que leur coiffure absurde produit aux
+yeux des indigènes.</p>
+
+<p>C'était donc à ces élégantes qu'était destinée la
+caisse de modes où je venais de m'introduire.</p>
+
+<p>Il faut avouer que ces dames furent trompées
+dans leur espoir; les chapeaux n'arrivèrent pas à
+leur destination, ou plutôt ils y parvinrent dans
+un état qui ne permettait plus d'en faire un objet
+de parure. Je les saisis tous d'une main impitoyable,
+et dans la nécessité où je me trouvais de
+les réduire au moindre volume possible, on comprend
+ce qui advint de la grâce et de la fraîcheur
+de ces objets délicats.</p>
+
+<p>Par suite de cette man&oelig;uvre, une foule de malédictions
+a dû retomber sur ma tête; et la seule
+chose que je puisse répondre, c'est qu'il s'agissait
+pour moi d'une question de vie ou de mort devant
+laquelle s'effaçait l'importance des chapeaux. Il
+n'est pas probable que cette excuse fut trouvée
+bonne à l'endroit où on les attendait. Je n'en ai
+jamais rien su. Tout ce que je puis dire, c'est que
+plus tard j'eus la satisfaction de décharger ma
+conscience en payant l'indemnité que réclamait la
+marchande de modes.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch62" id="ch62"></a>CHAPITRE LXII.</h2>
+
+<p class="d">À demi suffoqué.
+</p>
+
+<p>Une fois débarrassé des chapeaux, et installé à
+leur place, j'avais l'intention de faire sauter le
+couvercle de la caisse, si la chose était possible,
+ou d'y pratiquer l'ouverture de rigueur. Mais d'abord
+il fallait procéder à mon examen habituel
+pour savoir à quoi j'aurais affaire ensuite, afin de
+ne pas m'exposer à prendre une peine inutile.</p>
+
+<p>Je passai donc la pointe de mon couteau entre
+les fentes du couvercle, pour tâter l'objet qui se
+trouvait au-dessus de moi. C'était un ballot, car je
+sentais de la toile; mais un ballot qui me parut
+élastique; du moins il ne m'offrait pas grande résistance,
+la lame de mon couteau s'y enfonça jusqu'à la
+garde, et je ne sentis pas de caisse intérieure.</p>
+
+<p>Ce n'était pas de la toile, pas même du drap;
+mon couteau y entrait comme dans du beurre; et
+la moindre étoffe m'aurait toujours un peu résisté.
+Mais ce pouvait être un vide; je sondai à plusieurs
+endroits, et partout je pénétrais sans effort; c'était
+une matière molle, une substance inconnue dont
+je ne me faisais pas la moindre idée.</p>
+
+<p>Il était à peu près sûr qu'elle ne m'opposerait
+pas d'obstacle sérieux; je n'en demandais pas
+davantage, et sous l'impression agréable que me
+donnait cette probabilité, je me mis en devoir
+d'enlever les planches qui me séparaient de ce
+singulier ballot, afin de le miner à son tour.</p>
+
+<p>Je me livrai de nouveau à cette fastidieuse besogne
+de couper en travers l'une des planches qui
+s'opposaient à mon passage; je n'avais pas d'autre
+moyen de procéder perpendiculairement: le poids
+des objets qui se trouvaient sur les caisses m'empêchait
+d'en ébranler le couvercle, dont la section
+devenait indispensable.</p>
+
+<p>Toutefois, le dessus de la boîte à chapeaux fut
+moins difficile à couper que les autres, le bois en
+était plus mince, et en moins d'une heure j'eus
+achevé mon opération.</p>
+
+<p>Je coupai la toile qui enveloppait cette caisse de
+modes précieuses, et je pus avec la main sentir le
+mystérieux ballot: c'était un sac à blé; je le reconnus
+immédiatement, j'en avais assez palpé à la
+ferme.</p>
+
+<p>Mais qu'est-ce qui le remplissait? était-ce de
+l'orge, du froment ou de l'avoine? Non, c'était
+quelque chose de plus doux.</p>
+
+<p>Il était facile de s'en assurer; au moyen de mon
+couteau je fis au sac une ouverture suffisante pour
+y passer la main. Ce ne fut pas nécessaire: à peine
+avais-je fendu la toile, qu'une substance poudreuse
+s'en échappa, et que mes doigts, en se refermant,
+saisirent une poignée de farine. Je la portai à ma
+bouche: c'était de la farine de froment, j'en avais
+l'assurance.</p>
+
+<p>Quelle heureuse découverte! je n'avais plus peur
+de mourir de faim, plus besoin de manger des rats.
+Avec de la farine et de l'eau je pouvais vivre comme
+un prince. Elle était crue, direz-vous? Qu'importe,
+elle n'en était pas moins agréable et saine.</p>
+
+<p>«Dieu soit loué!» m'écriai-je en pensant à la
+valeur de cette découverte.</p>
+
+<p>Je travaillais depuis longtemps, j'étais fatigué,
+j'avais grand'faim, et ne pus résister au désir de
+faire immédiatement un bon repas. Je remplis
+mes poches de farine et me disposai à retourner
+près de mon tonneau. Avant de partir j'eus toutefois
+la précaution de fermer la plaie que j'avais
+faite à mon sac, en y fourrant des morceaux de
+toile, et j'opérai ma descente.</p>
+
+<p>Les rats, y compris le sac de laine qui me servait
+de garde-manger, furent placés dans un coin;
+j'espérais bien n'avoir plus à les en sortir; et faisant
+une pâte avec ma farine, je la mangeai d'aussi
+bon c&oelig;ur que s'il se fût agi d'un tôt-fait ou d'un
+pouding à la minute.</p>
+
+<p>Quelques heures d'un profond sommeil réparèrent
+mes forces; un nouveau plat de bouillie fut
+avalé prestement, et je revins à mon tunnel.</p>
+
+<p>En arrivant au second étage, c'est-à-dire à la
+seconde caisse, je fus surpris de trouver sur toutes
+les planches une couche épaisse de poussière.
+Dans la logette, à côté du piano, cette couche était
+si forte que j'y enfonçais jusqu'à la cheville; quelque
+chose me tombait sur les épaules; je levai la
+tête, un nuage de poudre m'entra dans la bouche,
+dans les yeux et me fit tousser, éternuer, pleurer
+de la façon la plus violente. Mon premier mouvement
+fut de battre en retraite, pour me réfugier au
+fond de ma cellule; mais je n'eus pas besoin d'aller
+jusque-là; une fois dans l'ancienne boîte aux
+biscuits, je fus à l'abri de cette ondée pulvérulente,
+et je respirai librement.</p>
+
+<div class="illu">
+<img src="images/354.png" alt="[Illustration]">
+<p class="legende">Un nuage de poudre m'entra dans la bouche.</p>
+</div>
+<p>Il était facile de s'expliquer ce phénomène: le
+mouvement du vaisseau avait fait tomber les chiffons
+qui bouchaient l'ouverture du sac; et c'était
+ma farine que j'avais prise pour de la poussière.</p>
+
+<p>La perte pouvait être considérable; dans tous
+les cas il fallait refermer le sac. Malgré la peur
+que j'avais d'une nouvelle suffocation, je n'hésitai
+pas à escalader mon tunnel; et fermant la bouche
+et les yeux, je fus bientôt dans l'ancienne caisse
+de modes.</p>
+
+<p>Mais il me sembla qu'il ne tombait plus de farine.
+Je levai d'abord la main, puis la figure, et
+me convainquis du fait: la pluie de farine avait
+complétement cessé, et par une bonne raison, c'est
+que le sac était vide.</p>
+
+<p>J'aurais regardé cet événement comme un malheur,
+si je n'avais compris tout de suite qu'on pouvait
+y remédier. Certes une grande partie de la farine
+avait glissé entre les caisses, et de là s'était
+perdue à fond de cale; mais il en restait une quantité
+plus que suffisante dans tous les coins où il y
+avait un bout de planche; principalement dans la
+logette triangulaire, que j'avais tapissée d'étoffe.</p>
+
+<p>Cela importait peu du reste; car une nouvelle
+découverte, que je fis presque aussitôt, absorba
+toutes mes pensées, et je ne m'inquiétai plus de
+farine ni de provisions quelconques.</p>
+
+<p>J'avais allongé le bras pour voir si vraiment la
+poche était vide; elle l'était complétement; dès
+lors je n'avais plus qu'à tirer le sac pour profiter
+de la place qu'il occupait, et la prendre à mon tour.
+«Encore un étage de gagné,» me dis-je, en saisissant
+la toile et en la jetant derrière moi.</p>
+
+<p>Je passai la tête dans la caisse pour me hisser à
+la place du sac:</p>
+
+<p>Ô mon Dieu, je revoyais la lumière!</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch63" id="ch63"></a>CHAPITRE LXIII.</h2>
+
+<p class="d">Vie et clarté.
+</p>
+
+<p>Je ne peux pas vous décrire mon bonheur. Toute
+appréhension m'abandonna: j'étais sauvé, j'oubliais
+que j'avais souffert.</p>
+
+<p>La clarté qui me réjouissait ainsi n'était qu'un
+faible rayon qui passait entre deux planches. Elle
+m'arrivait en ligne oblique, et me paraissait à peine
+à deux ou trois mètres de distance.</p>
+
+<div class="illu">
+<img src="images/358.png" alt="[Illustration]">
+<p class="legende">C'était un faible rayon qui passait entre deux planches.</p>
+</div>
+<p>Elle ne pouvait pas venir du pont; il n'existe
+pas la moindre fissure au plancher d'un navire; et
+la fente qui laissait pénétrer cette lueur ne pouvait
+être qu'au volet de l'écoutille, dont le prélart
+était sans doute enlevé, ou déchiré à cet endroit.</p>
+
+<p>J'avais les yeux rivés sur cette lueur imperceptible,
+qui me semblait rayonner comme une étoile
+brillante. Jamais rien ne me parut si doux à contempler;
+c'était comme le regard d'un ange qui me
+souriait, et me félicitait de me voir revenir à la vie.</p>
+
+<p>Je m'arrachai cependant à mon extase; j'étais à
+la fin de mon travail, j'allais recueillir le prix de
+mes efforts, et ne pouvais m'arrêter au seuil de la
+délivrance. Plus on est près du but, plus on est impatient
+de l'atteindre; et je me hâtai d'arracher le
+reste du dessus de la caisse de modes, où je me
+trouvais encore.</p>
+
+<p>Puisque cette clarté m'arrivait, j'étais donc au
+dernier étage de la cargaison; puisqu'elle me venait
+obliquement, c'est qu'il n'y avait rien entre
+elle et moi. L'espace qu'elle traversait ne pouvait
+être qu'au-dessus des caisses et des ballots; rien
+ne devait le remplir.</p>
+
+<p>Cette conjecture fut bientôt vérifiée. Je sortis de
+ma case, j'étendis les bras dans tous les sens et ne
+rencontrai que le vide. Assis au bord de la caisse,
+j'y restai quelque temps, n'osant pas m'aventurer
+dans l'espace qui était devant moi, de peur de
+trouver sous mes pas quelque abîme, et de ne m'en
+apercevoir qu'en y tombant.</p>
+
+<p>Je regardais la clarté qui me servait de phare, et
+dont je m'étais rapproché. Mes yeux s'habituaient
+à la lumière, et malgré la faiblesse du rayon qui
+m'éclairait, je finis par distinguer tous les objets
+qu'il y avait autour de moi. Je vis bientôt que le
+vide au lieu de régner sur toute la cargaison, ainsi
+que je l'avais cru, ne s'étendait qu'à peu de distance
+de ma caisse. C'était un creux circulaire, une
+sorte d'amphithéâtre fermé de tous côtés par les
+marchandises empilées dans la cale, un espace laissé
+au-dessous de l'écoutille, et où gisaient des barils
+et des sacs, destinés sans doute à l'approvisionnement
+de l'équipage, et placés de manière qu'on pût
+les prendre facilement, à mesure que le besoin
+s'en ferait sentir.</p>
+
+<p>C'était sur l'un des côtés de cette espèce d'entonnoir
+que j'étais sorti de ma galerie. Sans aucun
+doute j'étais sur le pont. Je n'avais plus qu'à faire
+quelque pas, à frapper aux planches qui se trouvaient
+au-dessus de ma tête; et l'on venait à mon
+secours.</p>
+
+<p>Mais, bien qu'il ne me fallût qu'un simple effort,
+un seul cri pour recouvrer la liberté, je fus longtemps
+sans avoir le courage de faire cet effort libérateur.</p>
+
+<p>Je n'ai pas besoin de vous dire pourquoi. Rappelez-vous
+tous mes ravages. Les dégâts s'élevaient
+peut-être à des centaines de livres. Songez à l'impossibilité
+où je me trouvais de faire la plus légère
+restitution, de dédommager qui que ce fût
+de la perte dont j'étais cause, et vous comprendrez
+pourquoi je restais immobile sur la caisse aux
+chapeaux. Une inquiétude affreuse s'était emparée
+de mon esprit. Le dénoûment que pouvait avoir
+ce drame me remplissait de terreur, et j'hésitais
+à le faire naître.</p>
+
+<p>Comment regarder en face le capitaine, affronter
+la colère du lieutenant? Je frissonnais rien que d'y
+penser. Quel châtiment allais-je avoir à subir?
+Peut-être me jetterait-on à la mer.</p>
+
+<p>Un tressaillement d'horreur parcourut toutes mes
+veines; la disposition de mon âme avait brusquement
+changé; cette lumière tremblante, qui l'instant
+d'avant m'inondait de joie, ne m'inspirait plus
+qu'une horrible crainte; et ma poitrine se serrait
+tandis que mes yeux la regardaient avec stupeur.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch64" id="ch64"></a>CHAPITRE LXIV.</h2>
+
+<p class="d">Un équipage surpris.
+</p>
+
+<p>Je cherchai un moyen de réparer le mal que
+j'avais fait; mais ces réflexions ne firent qu'augmenter
+mon amertume. Je ne possédais pas une
+obole: tout mon avoir consistait dans ma vieille
+montre. Si je l'offrais à ceux.... Quelle dérision!
+Elle ne payerait pas le biscuit que j'avais mangé.</p>
+
+<p>Il me restait bien autre chose, et je l'ai toujours,
+car je l'ai conservé jusqu'à présent; mais cet
+objet, qui pour moi avait tant de prix, ne valait pas
+six pence. Vous devinez que je parle de mon vieux
+couteau.</p>
+
+<p>Mon oncle n'interviendrait pas dans cette affaire;
+il s'intéressait fort peu à moi, et n'était pas responsable
+de mes actes, il ne fallait donc pas compter
+sur lui pour payer mes dégâts.</p>
+
+<p>Une seule pensée me donnait de l'espoir; je pouvais
+m'engager au service du capitaine pour un
+nombre d'années considérable; je pouvais travailler
+en qualité de mousse, de garçon de cabine, de domestique;
+je ferais tout ce qu'il lui plairait de
+m'imposer pour éteindre ma dette.</p>
+
+<p>S'il acceptait ma proposition, et je ne voyais pas
+qu'il eût autre chose à faire, à moins de me jeter
+par-dessus le bord, tout s'arrangerait pour le
+mieux.</p>
+
+<p>Cette idée me rendit un peu de courage, et, après
+l'avoir envisagée sous toutes ses faces, je résolus
+de m'offrir au capitaine, aussitôt que je pourrais
+le voir.</p>
+
+<p>Comme je venais de prendre cette décision, et
+d'en fixer les termes, j'entendis faire un grand bruit
+au-dessus de ma tête; c'étaient les pas pesants des
+matelots qui allaient et venaient sur le pont; ils se
+dirigeaient des deux extrémités du navire, et s'arrêtèrent
+précisément autour de l'écoutille.</p>
+
+<p>Au bruit des pas succéda celui des voix;&mdash;qu'il
+fut doux à mon oreille!&mdash;Deux ou trois acclamations
+retentirent, quelques paroles brèves furent
+prononcées, puis des chants s'élevèrent en ch&oelig;ur.
+Les voix étaient rudes; mais je n'ai jamais rien entendu
+qui pour moi fût aussi harmonieux que ce
+chant de matelots.</p>
+
+<p>Il m'inspira de la confiance; je retrouvai toute
+mon énergie; la captivité n'était plus possible. Dès
+que les chants cessèrent, je m'élançai vers l'écoutille,
+et frappai vivement les planches qui étaient
+au-dessus de ma tête.</p>
+
+<p>Je prêtai l'oreille: on m'avait entendu. Les voix
+parlementaient, elles semblaient exprimer l'étonnement.
+Les paroles continuèrent, le nombre des
+voix s'accrut, et cependant on ne m'ouvrait pas.</p>
+
+<p>Je frappai de nouveau, en m'efforçant de crier;
+mais je fus surpris de la faiblesse de ma voix, et je
+supposai que personne ne pourrait l'entendre.</p>
+
+<p>Je me trompais: une volée d'exclamations me
+répondit, et à leur multitude il me fut aisé de comprendre
+que tout l'équipage entourait l'écoutille.</p>
+
+<p>Je frappai une troisième fois, et me mis un peu
+à l'écart, en attendant avec émotion ce qui allait
+arriver.</p>
+
+<p>Quelque chose frotta sur le pont; c'était le prélart
+qu'on écartait, et la lumière pénétra aussitôt
+par toutes les fentes du plancher.</p>
+
+<p>L'instant d'après le ciel s'entr'ouvrit à mes regards,
+un flot lumineux s'en échappa et m'éblouit
+complétement; je chancelai, pris de vertige, et tombai
+sur une caisse, où je ne tardai pas à m'évanouir.</p>
+
+<p>Au moment où l'écoutille s'était ouverte, j'avais
+entrevu un cercle de têtes penchées au-dessus du
+couloir, et qui s'étaient reculées tout à coup avec
+une expression de terreur. Les cris que j'avais entendus
+témoignaient du même effroi; puis ils s'étaient
+dissipés peu à peu, en même temps que la
+lumière s'effaçait à mes regards, c'est-à-dire à mesure
+que je perdais connaissance.</p>
+
+<p>Complétement étranger à tout ce qui se passait
+autour de moi, je ne vis pas le cercle de têtes se
+reformer au-dessus de l'écoutille, et me considérer
+de nouveau; je ne vis pas l'un des hommes s'élancer
+sur les caisses, où il fut suivi de quelques autres;
+je n'entendis pas leurs conjectures; je ne m'aperçus
+pas de la douceur avec laquelle ils me relevèrent,
+me soutinrent dans leurs bras, me posèrent leurs
+mains calleuses sur la poitrine, pour voir si mon
+c&oelig;ur battait encore; je ne vis pas le bon matelot
+me prendre comme un enfant, monter avec précaution
+l'échelle qu'on lui tendait, et me déposer
+tout doucement sur le pont. Je ne vis et ne sentis
+rien, jusqu'au moment où le choc violent d'un
+seau d'eau me tira de ma torpeur, et vint m'apprendre
+que je respirais encore.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch65" id="ch65"></a>CHAPITRE LXV.</h2>
+
+<p class="d">Dénoûment.
+</p>
+
+<p>Lorsque j'eus repris connaissance, je me trouvais
+sur le pont; la foule se pressait autour de
+moi, et dans quelque direction que je pusse regarder,
+mes yeux ne rencontraient que des figures
+humaines! des traits rudes, mais où je ne voyais
+pas de sévérité: au contraire, je n'y trouvais
+qu'attendrissement et sympathie.</p>
+
+<p>Tous les matelots m'entouraient; l'un d'eux,
+penché au-dessus de mon visage, m'humectait les
+lèvres, et me bassinait les tempes avec un linge
+mouillé. Je le reconnus immédiatement: c'était
+Waters, celui qui m'avait donné son couteau; il ne
+se doutait guère alors du service qu'il me rendait;
+moi-même je n'en avais pas l'idée.</p>
+
+<p>«Waters, me reconnaissez-vous? lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Mille sabords! s'écria-t-il, je veux être pendu
+si ce n'est pas le petit qui est venu nous trouver la
+surveille d'embarquer!</p>
+
+<p>&mdash;Ce petit épissoir qui voulait être marin? cria
+la foule avec ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;Lui-même, pour le sûr.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répliquai-je: c'est bien moi.»</p>
+
+<p>Une autre volée de phrases exclamatives suivit
+cette déclaration, puis il y eut un instant de silence.</p>
+
+<p>«Où est le capitaine? demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Tu veux lui parler? me dit Waters, à qui je
+m'étais adressé; le voilà justement,» ajouta le bon
+matelot en étendant le bras pour écarter la foule.</p>
+
+<p>Je jetai les yeux du côté où le cercle s'était ouvert,
+et j'aperçus le monsieur, dont le costume
+m'avait déjà fait reconnaître le grade. Il était devant
+la porte de sa cabine à peu de distance de
+l'endroit où je me trouvais moi-même. Sa figure
+était sérieuse, mais elle ne m'effraya pas, il me
+sembla qu'il se laisserait toucher.</p>
+
+<p>J'eus encore un instant d'hésitation; puis, appelant
+tout mon courage à mon aide, je me dirigeai
+vers le capitaine en chancelant, et m'agenouillai
+devant lui.</p>
+
+<p>«Oh! monsieur! m'écriai-je, vous ne pourrez
+jamais me pardonner.»</p>
+
+<p>Il me fut impossible de trouver autre chose à
+dire, et, les yeux baissés, j'attendis ma sentence.</p>
+
+<p>«Allons, mon enfant, dit une voix pleine de
+douceur, relève-toi, et viens dans ma cabine.»</p>
+
+<p>Une main avait pris la mienne et soutenait mes
+pas chancelants; celui qui me donnait cet appui,
+c'était le capitaine en personne. Il n'était pas probable
+qu'il voulût ensuite me faire jeter aux requins;
+était-il possible que tout cela finit par un
+entier pardon? Mais il ne savait pas les dégâts que
+j'avais commis.</p>
+
+<p>En entrant dans la chambre mes regards tombèrent
+sur un miroir; je ne me serais pas reconnu;
+j'étais tout blanc, comme si on m'eût passé à la
+chaux; toutefois je me rappelai la farine; quant à
+ma figure, elle était aussi blanche que mes habits,
+et décharnée comme la face d'un squelette. L'absence
+de lumière et d'espace, les privations et les
+tortures morales avaient fait de grands ravages
+dans ma chair.</p>
+
+<p>Le capitaine me fit asseoir, appela son intendant,
+et dit à celui-ci de me donner un verre de
+porto. Il garda le silence tant que je n'eus pas fini
+de boire; lorsque j'eus avalé ma dernière goutte,
+il prit la parole, en tournant vers moi une figure
+qui n'avait rien de sévère, et me dit qu'il fallait
+tout lui raconter.</p>
+
+<p>C'était une longue histoire; cependant je ne lui
+cachai ni les motifs qui m'avaient poussé à fuir de
+chez mon oncle, ni les dommages que j'avais causés
+à la cargaison. Il en connaissait une partie,
+car plus d'un matelot avait déjà visité ma cellule,
+et fait le rapport de ce qu'il avait trouvé.</p>
+
+<p>Lorsque j'eus terminé mon récit, avec tous ses
+détails, je fis au capitaine la proposition de le servir
+pour acquitter ma dette, et j'attendis sa réponse
+avec un serrement de c&oelig;ur; mais mon inquiétude
+fut bientôt dissipée.</p>
+
+<p>«Bravo garçon! dit le capitaine en se levant, tu
+es digne d'entrer dans la marine; et par la mémoire
+de ton noble père, que j'ai connu, tu seras marin,
+je te le promets. Waters: ajouta-t-il en s'adressant
+au matelot qui attendait à la porte, emmène ce garçon-là,
+fais-lui donner un gréement neuf; dès qu'il
+aura recouvré toute sa force, veille à ce qu'on lui
+apprenne le nom et le maniement des cordages.»</p>
+
+<p>Waters veilla soigneusement à mon éducation
+maritime, et je demeurai sous ses ordres jusqu'au
+jour où, de simple apprenti, je fus couché sur le
+livre de bord en qualité de marin.</p>
+
+<p>Mais je ne devais pas en rester là: «Excelsior»
+était toujours ma devise, et avec l'assistance du
+généreux capitaine, je ne tardai pas à devenir
+contre-maître, puis second, puis premier lieutenant,
+et je finis par commander à mon tour.</p>
+
+<p>Avec les années, ma position devenant toujours
+meilleure, je fus capitaine de mon propre navire.</p>
+
+<p>C'était l'ambition de toute ma vie; dès lors, j'avais
+la liberté de choisir ma route, de labourer
+l'Océan dans tous les sens, et de commercer avec
+la partie du monde qui m'attirait vers ses côtes.</p>
+
+<p>L'un des premiers voyages que je fis à cette époque
+fut celui du Pérou; et je n'oubliai pas d'emporter
+une caisse de modes pour les Européennes
+de Callao et de Lima. Elle arriva saine et sauve, et
+nul doute que son contenu n'ait enchanté les belles
+créoles qu'il était destiné à ravir.</p>
+
+<p>Les chapeaux écrasés étaient payés depuis longtemps,
+ainsi que l'eau-de-vie répandue, et les dommages
+causés aux pièces de drap et de velours.
+Après tout, la somme que j'eus à débourser ne fut
+pas très-considérable; les propriétaires des marchandises,
+qui tous étaient des hommes généreux,
+prenant en considération les circonstances où les
+dégâts avaient été commis, se montrèrent faciles
+avec le capitaine, qui à son tour me fit des conditions
+très-douces. Quelques années suffirent pour
+régler tous mes comptes, ou, dans la langue des
+matelots, pour brasser carrément les vergues.</p>
+
+<p>J'ai longtemps navigué depuis lors; mais quand
+après quelques opérations fructueuses, et beaucoup
+d'ordre, je me suis trouvé de quoi vivre pour le
+reste de mes jours, j'ai commencé à me fatiguer
+de la tempête et à soupirer après une existence
+plus calme. Ce désir devint de plus en plus fort;
+et finissant par ne pas pouvoir lui résister, je résolus
+de terminer la lutte, et de jeter l'ancre une
+dernière fois à la côte.</p>
+
+<p>Pour réaliser ce dessein, je vendis mon brick,
+tout ce qui concernait la mer; et je revins me fixer
+dans ce village; c'est ici que je suis né, c'est ici
+que je veux mourir.</p>
+
+<p>Au revoir, enfants; et que Dieu vous garde et
+vous protége.</p>
+
+
+<p class="c">FIN</p>
+
+
+
+
+<h2>TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+
+<ol>
+<li><a href="#ch1">Mon auditoire</a></li>
+<li><a href="#ch2">Sauvé par des cygnes</a></li>
+<li><a href="#ch3">Nouveau péril</a></li>
+<li><a href="#ch4">En mer</a></li>
+<li><a href="#ch5">Le récif</a></li>
+<li><a href="#ch6">Les mouettes</a></li>
+<li><a href="#ch7">À la recherche d'un oursin</a></li>
+<li><a href="#ch8">Perte du petit canot</a></li>
+<li><a href="#ch9">Sur l'écueil</a></li>
+<li><a href="#ch10">Escalade</a></li>
+<li><a href="#ch11">Marée montante</a></li>
+<li><a href="#ch12">Le poteau</a></li>
+<li><a href="#ch13">Suspension</a></li>
+<li><a href="#ch14">En partance pour le Pérou</a></li>
+<li><a href="#ch15">Fuite</a></li>
+<li><a href="#ch16"><i>L'Inca</i> et son équipage</a></li>
+<li><a href="#ch17">Pas assez grand!</a></li>
+<li><a href="#ch18">Entrée furtive</a></li>
+<li><a href="#ch19">Hourra! nous sommes partis!</a></li>
+<li><a href="#ch20">Mal de mer</a></li>
+<li><a href="#ch21">Enseveli tout vivant!</a></li>
+<li><a href="#ch22">Soif</a></li>
+<li><a href="#ch23">Son plein de charme</a></li>
+<li><a href="#ch24">La barrique est mise en perce</a></li>
+<li><a href="#ch25">Le fausset</a></li>
+<li><a href="#ch26">Une caisse de biscuit</a></li>
+<li><a href="#ch27">Une pipe d'eau-de-vie</a></li>
+<li><a href="#ch28">Rations</a></li>
+<li><a href="#ch29">Jaugeage du tonneau</a></li>
+<li><a href="#ch30">Ma règle métrique</a></li>
+<li><a href="#ch31">Quod erat faciendum</a></li>
+<li><a href="#ch32">Horreur des ténèbres</a></li>
+<li><a href="#ch33">Tempête</a></li>
+<li><a href="#ch34">La coupe</a></li>
+<li><a href="#ch35">Disparition mystérieuse</a></li>
+<li><a href="#ch36">Un odieux Intrus</a></li>
+<li><a href="#ch37">Réflexions</a></li>
+<li><a href="#ch38">Tout pour une ratière</a></li>
+<li><a href="#ch39">Légion d'intrus</a></li>
+<li><a href="#ch40">Le rat scandinave ou rat normand</a></li>
+<li><a href="#ch41">Rêve et réalité</a></li>
+<li><a href="#ch42">Profond sommeil</a></li>
+<li><a href="#ch43">À la recherche d'une autre caisse de biscuit</a></li>
+<li><a href="#ch44">Conservation des miettes</a></li>
+<li><a href="#ch45">Nouvelle morsure</a></li>
+<li><a href="#ch46">Une balle de linge</a></li>
+<li><a href="#ch47">Excelsior!</a></li>
+<li><a href="#ch48">Un torrent d'eau-de-vie</a></li>
+<li><a href="#ch49">Nouveau danger</a></li>
+<li><a href="#ch50">Où est mon couteau?</a></li>
+<li><a href="#ch51">Souricière</a></li>
+<li><a href="#ch52">À l'affût</a></li>
+<li><a href="#ch53">Changement de direction</a></li>
+<li><a href="#ch54">Conjectures</a></li>
+<li><a href="#ch55">Joie de pouvoir se tenir debout</a></li>
+<li><a href="#ch56">Forme des navires</a></li>
+<li><a href="#ch57">Un grand obstacle</a></li>
+<li><a href="#ch58">Détour</a></li>
+<li><a href="#ch59">La lame brisée</a></li>
+<li><a href="#ch60">Espace triangulaire</a></li>
+<li><a href="#ch61">Nouvelle caisse</a></li>
+<li><a href="#ch62">À demi suffoqué</a></li>
+<li><a href="#ch63">Vie et clarté</a></li>
+<li><a href="#ch64">Un équipage surpris</a></li>
+<li><a href="#ch65">Dénoûment</a></li>
+</ol>
+
+<p class="c">FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of A fond de cale, by Mayne Reid
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK A FOND DE CALE ***
+
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+with these requirements. We do not solicit donations in locations
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+
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+
+
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+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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