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+The Project Gutenberg EBook of A fond de cale, by Mayne Reid
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: A fond de cale
+
+Author: Mayne Reid
+
+Translator: Henriette Loreau
+
+Release Date: October 12, 2008 [EBook #26894]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK A FOND DE CALE ***
+
+
+
+
+Produced by Laurent Vogel, Pierre Lacaze and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+BIBLIOTHÈQUE ROSE ILLUSTRÉE
+
+CAPITAINE MAYNE-REID
+
+À FOND DE CALE
+
+VOYAGE D'UN JEUNE MARIN À TRAVERS LES TÉNÈBRES
+
+TRADUIT DE L'ANGLAIS AVEC L'AUTORISATION DE L'AUTEUR PAR Mme HENRIETTE
+LOREAU ET ILLUSTRÉ DE 12 GRANDES VIGNETTES
+
+NOUVELLE ÉDITION
+
+PARIS
+
+LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
+
+1894
+
+PRIX: 2 FRANCS 25
+
+Tous droits réservés
+
+
+
+
+OUVRAGES DU MÊME AUTEUR PUBLIÉS DANS LA BIBLIOTHÈQUE ROSE ILLUSTRÉE PAR
+LA LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
+
+
+ À fond de cale, avec 12 vignettes. 1 volume.
+ Bruin, ou les Chasseurs d'ours, avec 8 grandes vignettes. 1 volume.
+ Les Chasseurs de plantes, avec 12 grandes vignettes. 1 vol.
+ Les Chasseurs de girafes, avec 10 grandes vignettes. 1 volume.
+ Les Exilés dans la forêt, avec 12 grandes vignettes. 1 volume.
+ Les Grimpeurs de rochers, avec 20 grandes vignettes. 1 vol.
+ Les Peuples étranges, avec 24 vignettes. 1 volume.
+ Les Vacances des jeunes Boërs, avec 12 grandes vignettes. 1 volume.
+ Les Veillées de chasse, avec 43 vignettes. 1 volume.
+ L'Habitation du désert, avec 24 vignettes. 1 volume.
+ La Chasse au Léviathan, avec 51 vignettes. 1 volume.
+ Les Naufragés de la «Calypso», avec 55 vignettes. 1 volume.
+
+Prix de chaque volume, broché: 2 fr. 25 c.
+
+La reliure en percaline rouge se paye en sus: tranches jaspées, 1 fr.;
+tranches dorées, 1 fr. 25
+
+Coulommiers.--Imp. PAUL BRODARD.
+
+[Illustration: Mon auditoire.]
+
+
+
+
+À FOND DE CALE.
+
+
+
+
+CHAPITRE I.
+
+Mon auditoire.
+
+
+Mon nom est Philippe Forster, et je suis maintenant un vieillard.
+J'habite un petit village paisible, situé au fond d'une grande baie,
+l'une des plus étendues qu'il y ait dans tout le royaume.
+
+Bien que mon village se glorifie d'être un port de mer, j'ai eu raison
+de le qualifier de paisible; jamais épithète ne fut plus méritée. On y
+trouve cependant un môle de granit, et, en général, on remarque le long
+de ce petit môle deux sloops[1], un ou deux schooners[2], et de temps en
+temps un brick[3]. Les grands vaisseaux ne peuvent pas entrer dans le
+port; mais on y voit toujours un grand nombre de barques, les unes
+traînées sur la grève, les autres glissant sur l'onde, aux environs de
+la baie. Vous en concluez sans doute que la pêche est la principale
+industrie de mon village, et vous avez raison.
+
+ [1] Sloop, qui se prononce _sloup_, est le nom d'un navire qui n'a
+ qu'un mât, et qui, destiné au cabotage, est construit pour naviguer
+ près des côtes.
+
+ [2] Petit bâtiment ayant deux mâts et qui est gréé comme une goëlette.
+
+ [3] Bâtiment ayant un grand mât et un mât de misaine, et qui porte des
+ hunes.
+
+C'est là que je suis né, et mon intention est d'y mourir.
+
+Malgré cela, mes concitoyens savent très-peu de chose à mon égard. Ils
+m'appellent capitaine Forster, ou plus spécialement capitaine, comme
+étant la seule personne qui dans le pays ait quelque droit à cette
+qualification.
+
+Je ne la mérite même pas: je n'ai jamais été dans l'armée, et j'ai tout
+simplement dirigé un navire du commerce; en d'autres termes je n'ai
+droit qu'au titre de patron; mais la politesse de mes concitoyens me
+donne celui de capitaine.
+
+Ils savent que j'habite une jolie maisonnette à cinq cents pas du
+village, en suivant la grève, et que je vis complétement seul, car ma
+vieille gouvernante ne peut pas être considérée comme me tenant
+compagnie, ils me voient tous les jours traverser leur bourgade, mon
+télescope sous le bras, me rendre sur le môle, parcourir la mer jusqu'à
+l'horizon avec ma lunette, et revenir chez moi, ou flâner sur la côte
+pendant une heure ou deux. C'est à peu près tout ce que ces braves gens
+connaissent de ma personne, de mes habitudes, et de mon histoire.
+
+Le bruit court parmi eux que j'ai été un grand voyageur. Ils savent que
+j'ai une bibliothèque nombreuse, que je lis beaucoup, et se sont mis
+dans la tête que je suis un savant miraculeux.
+
+J'ai fait de grands voyages, il est vrai, et je consacre à la lecture
+une grande partie de mon temps; mais ces bons villageois se trompent
+fort, quant à l'étendue de mon savoir. J'ai été privé des avantages
+d'une bonne éducation; et le peu de connaissances que j'ai acquises l'a
+été sans maître, pendant les courts loisirs que m'a laissés une vie
+active.
+
+Cela vous étonne que je sois si peu connu dans l'endroit où je suis né;
+mais la chose est bien simple: je n'avais pas douze ans lorsque j'ai
+quitté le pays, et j'en suis resté plus de quarante sans y remettre les
+pieds.
+
+J'étais parti enfant, je revenais la tête grise, et complétement oublié
+de ceux qui m'avaient vu naître. C'est tout au plus s'ils avaient
+conservé le souvenir de mes parents. Mon père, qui d'ailleurs était
+marin, n'avait presque jamais été chez lui; et tout ce que je me
+rappelle à son égard, c'est le chagrin que je ressentis lorsqu'on vint
+nous apprendre qu'il avait fait naufrage, et que son bâtiment s'était
+perdu corps et biens. Ma mère, hélas! ne lui survécut pas longtemps; et
+leur mort était déjà si éloignée de nous, à l'époque de mon retour,
+qu'on ne doit pas être surpris de ce qu'ils étaient oubliés. C'est ainsi
+que je fus étranger dans mon pays natal.
+
+Ne croyez pas néanmoins que je vive dans un complet isolement; si j'ai
+quitté la marine avec l'intention de finir mes jours en paix, ce n'est
+pas un motif pour que j'aie l'humeur taciturne et le caractère morose.
+J'ai toujours aimé la jeunesse, et, bien que je sois vieux aujourd'hui,
+la société des jeunes gens m'est extrêmement agréable, surtout celle des
+petits garçons. Aussi puis-je me vanter d'être l'ami de tous les gamins
+de la commune. Nous passons ensemble des heures entières à faire enlever
+des cerfs-volants, et à lancer de petits bateaux, car je me rappelle
+combien ces jeux m'ont donné de plaisir lorsque j'étais enfant.
+
+Ces marmots joyeux ne se doutent guère que le vieillard qui les amuse,
+et qui partage leur bonheur, a passé la plus grande partie de son
+existence au milieu d'aventures effrayantes et de dangers imminents.
+
+Toutefois il y a dans le village plusieurs personnes, qui connaissent
+quelques chapitres de mon histoire; elles les tiennent de moi-même, car
+je n'ai aucune répugnance à raconter mes aventures à ceux qu'elles
+peuvent intéresser; et j'ai trouvé dans cet humble coin de terre un
+auditoire qui mérite bien qu'on lui raconte quelque chose. Nous avons
+près de notre bourgade une école, célèbre dans le canton; elle porte le
+titre pompeux d'_établissement destiné à l'éducation des jeunes
+gentlemen_, et c'est elle qui me fournit mes auditeurs les plus
+attentifs.
+
+Habitués à me voir sur le rivage, où ils me rencontraient dans leurs
+courses joyeuses, et devinant à ma peau brune et à mes allures que
+j'avais été marin, ces écoliers s'imaginèrent qu'il m'était arrivé mille
+incidents étranges dont le récit les intéresserait vivement. Nous fîmes
+connaissance, je fus bientôt leur ami, et à leur sollicitation je me mis
+à raconter divers épisodes de ma carrière. Il m'est arrivé souvent de
+m'asseoir sur la grève et d'y être entouré par une foule de petits
+garçons, dont la bouche béante et les yeux avides témoignaient du
+plaisir que leur faisait mon récit.
+
+J'avoue sans honte que j'y trouvais moi-même une satisfaction réelle:
+les vieux marins, comme les anciens soldats, aiment tous à raconter
+leurs campagnes.
+
+Un jour, étant allé sur la plage dès le matin, j'y trouvai mes petits
+camarades, et je vis tout de suite qu'il y avait quelque chose dans
+l'air. La bande était plus nombreuse que de coutume, et le plus grand de
+mes amis tenait à la main un papier plié en quatre, et sur lequel se
+trouvait de l'écriture.
+
+Lorsque j'arrivai près de la petite troupe, le papier me fut offert en
+silence; je l'ouvris, puisque c'était à moi qu'il était adressé, et je
+reconnus que c'était une pétition, signée de tous les individus
+présents; elle était conçue en ces termes:
+
+«Cher capitaine, nous avons congé pour la journée entière, et nous ne
+voyons pas de moyen plus agréable de passer notre temps que d'écouter
+l'histoire que vous voudrez bien nous dire. C'est pourquoi nous prenons
+la liberté de vous demander de vouloir bien nous faire le plaisir de
+nous raconter l'un des événements de votre existence. Nous préférerions
+que ce fût quelque chose d'un intérêt palpitant; cela ne doit pas vous
+être difficile, car on dit qu'il vous est arrivé des aventures bien
+émouvantes dans votre carrière périlleuse. Choisissez néanmoins, cher
+capitaine, ce qui vous sera le plus agréable à raconter; nous vous
+promettons d'écouter attentivement; car nous savons tous combien cette
+promesse nous sera facile à tenir.
+
+«Accordez-nous, cher capitaine, la faveur qui vous est demandée, et tous
+ceux qui ont signé cette pétition vous en conserveront une vive
+reconnaissance.»
+
+Une requête aussi poliment faite ne pouvait être refusée; je n'hésitai
+donc pas à satisfaire au désir de mes petits camarades, et je choisis,
+entre tous, le chapitre de ma vie qui me parut devoir leur offrir le
+plus d'intérêt, puisque j'étais enfant moi-même lorsque m'arriva cette
+aventure. C'est l'histoire de ma première expédition maritime, et les
+circonstances bizarres qui l'ont accompagnée me firent donner pour titre
+à mon récit: _Voyage au milieu des ténèbres_.
+
+J'allai m'asseoir sur la grève, en pleine vue de la mer étincelante, et
+disposant mes auditeurs en cercle autour de moi, je pris la parole
+immédiatement.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+Sauvé par des cygnes.
+
+
+Dès ma plus tendre enfance j'ai eu pour l'eau une véritable passion;
+j'aurais été canard, ou chien de Terre-Neuve, que je ne l'aurais pas
+aimée davantage. Mon père avait été marin, comme son père et son
+grand'père, et il est possible que j'aie hérité de ce goût qui était
+dans la famille. Toujours est-il que j'avais pour l'eau un amour aussi
+passionné que si elle eût été mon élément. On m'a dit plus d'une fois
+combien il fut difficile de m'éloigner des mares et des étangs dès que
+j'eus la force de me traîner sur leurs bords. C'est en effet dans une
+pièce d'eau que m'est arrivée ma première aventure; je me la rappelle
+fort bien, et je vais vous la conter pour vous donner une preuve de mes
+penchants aquatiques.
+
+J'étais, à cette époque, un tout petit garçon, juste assez grand pour
+courir de côté et d'autre, et à l'âge où l'on s'amuse à lancer des
+bateaux de papier. Je construisais mes embarcations moi-même avec les
+feuillets d'un vieux livre, ou un morceau de journal, et je portais ma
+flotille sur la mare qui était mon océan. Je ne tardai pas néanmoins à
+mépriser le bateau de papier; j'étais parvenu, après six mois d'épargne,
+à pouvoir acquérir un sloop ayant tous ses agrès, et qu'un vieux pêcheur
+avait construit pendant ses moments de loisir.
+
+Mon petit vaisseau n'avait que quinze centimètres de longueur à la
+quille, mais bien près de huit de large, et son tonnage pouvait être de
+deux cent cinquante grammes. Chétif bâtiment, direz-vous; néanmoins il
+me paraissait aussi grand, aussi beau qu'un trois-ponts.
+
+La mare de la basse-cour me sembla trop étroite, et je me mis en quête
+d'une pièce d'eau assez vaste pour que mon navire pût faire valoir la
+supériorité de sa marche.
+
+Je trouvai bien vite un grand bassin, que je me plus à nommer un lac, et
+dont les ondes, aussi transparentes que le cristal, étaient ridées à la
+surface par une brise imperceptible, mais cependant suffisante pour
+gonfler les voiles de mon sloop, qui gagna l'autre bord avant que j'y
+fusse arrivé pour le recevoir.
+
+Que de fois nous avons lutté de vitesse, dans ces courses où j'étais
+vainqueur ou vaincu, suivant que la brise était plus ou moins favorable
+à mon embarcation!
+
+Il faut vous dire que ce bel étang, près duquel j'ai passé les heures
+les plus joyeuses de mon enfance, était situé dans un parc du voisinage,
+et appartenait par conséquent au propriétaire du parc. Celui-ci
+néanmoins était assez bon pour permettre aux habitants de la commune de
+se promener chez lui autant que bon leur semblait, et n'empêchait ni les
+petits garçons de faire naviguer leurs bateaux sur le bassin, ni les
+hommes de jouer à la balle dans l'une de ses clairières, pourvu que l'on
+ne touchât pas aux plantes qui tapissaient les murailles, et qu'on
+respectât les arbrisseaux qui formaient les massifs. Tout le monde était
+si reconnaissant de la bonté du propriétaire, que je n'ai jamais entendu
+dire qu'on eût fait le moindre dégât chez lui.
+
+Ce parc existe toujours, vous en connaissez les murs; mais l'excellent
+homme qui le possédait autrefois est mort depuis de longues années; il
+était déjà vieux à l'époque dont je vous parle, et qui date de soixante
+ans.
+
+Si mes souvenirs sont exacts, on voyait alors sur le bassin une
+demi-douzaine de cygnes, et d'autres oiseaux aquatiques dont l'espèce
+était rare. C'était pour les enfants un grand plaisir que de donner à
+manger à ces jolies créatures; quant à moi je n'allais jamais au parc
+sans avoir les poches pleines.
+
+Il en résulta que ces oiseaux, particulièrement les cygnes, étaient
+devenus si familiers qu'ils venaient chercher ce que nous leur
+présentions, et nous mangeaient dans la main, sans la moindre frayeur.
+
+Nous avions surtout une manière extrêmement amusante de leur donner la
+pâture: le bord du petit lac s'élevait, d'un côté, à plus d'un mètre;
+l'eau était profonde en cet endroit, et comme la rive se trouvait pour
+ainsi dire à pic, il était presque impossible de la gravir. C'est là que
+nous attirions les cygnes, qui, du reste, y venaient d'eux-mêmes
+lorsqu'ils nous voyaient arriver. Nous placions un petit morceau de pain
+au bout d'une baguette fendue, et tenant cette baguette au-dessus des
+oiseaux, à la plus grande hauteur possible, nous avions la joie de voir
+les cygnes allonger leur grand cou, et sauter en l'air de temps en temps
+pour saisir la bouchée de pain, absolument comme un chien aurait pu le
+faire.
+
+Un jour, étant arrivé de très-bonne heure sur la bord du petit lac, je
+n'y trouvai pas mes camarades. J'avais mon petit bateau sous le bras; je
+le lançai comme d'habitude, et me disposai à le rejoindre sur l'autre
+rive, au moment où il y aborderait.
+
+C'était à peine s'il y avait un souffle dans l'air, et mon petit sloop
+marchait avec lenteur; je n'étais donc pas pressé, et je me mis à flâner
+sur le bord du bassin. En quittant la maison, je n'avais pas oublié les
+cygnes; ils étaient mes favoris, et je crains bien, quand j'y pense, que
+mon affection pour eux ne m'ait poussé plus d'une fois à commettre de
+légers vols; il faut avouer que les tranches de pain qui remplissaient
+mes poches avaient été, ce jour-là, prises en cachette au buffet.
+
+Quelle que soit la manière dont je me les étais procurées, toujours
+est-il que les tartines étaient nombreuses, et qu'en arrivant à
+l'endroit où la berge s'élevait tout à coup, je m'y arrêtai pour
+distribuer aux cygnes leur pitance quotidienne.
+
+Tous les six, les ailes frémissantes, le cou fièrement arqué,
+traversèrent le bassin pour venir à ma rencontre, et furent bientôt
+devant la place que j'occupais. Le bec ouvert et tendu, les yeux
+ardents, ils épièrent mes moindres gestes, et prirent une à une les
+bouchées de pain que je tenais au-dessus de leurs têtes. J'avais presque
+vidé mes poches, quand la motte de terre sur laquelle j'étais perché se
+détacha brusquement et glissa dans le bassin.
+
+Je tombai dans l'eau en faisant le même bruit qu'une pierre, et comme
+elle, je serais allé au fond, si ma chute ne s'était faite au milieu des
+cygnes, qui furent sans doute extrêmement étonnés.
+
+Je ne savais pas nager; mais l'instinct de la conservation, qui se
+retrouve chez toutes les créatures, me fit lutter contre le péril.
+J'étendis les mains au hasard, et cherchant, comme tous les noyés, à
+saisir un objet quelconque, ne fût-ce même qu'un brin de paille, je
+rencontrai quelque chose dont je m'emparai vivement, et à laquelle je
+m'attachai avec la force du désespoir.
+
+À mon premier plongeon, mes yeux et mes oreilles avaient été pleins
+d'eau, et je savais à peine ce qui se passait autour de moi. J'entendais
+le bruit que faisaient les cygnes en fuyant avec terreur; mais ce n'est
+qu'au bout d'un instant que j'eus conscience d'avoir saisi la patte du
+plus gros et du plus vigoureux de la bande. La peur avait décuplé ses
+forces et il me traînait rapidement vers l'autre bord, en agitant les
+ailes comme s'il eût cherché à s'envoler. Je ne sais pas comment aurait
+fini l'aventure, si le voyage que l'oiseau me faisait faire avait duré
+longtemps. Quand je dis que je ne le sais pas. Il est facile de deviner
+quel événement tragique eût terminé cet épisode; l'eau pénétrait dans ma
+bouche, elle m'entrait dans les narines, je commençais à perdre
+connaissance, et je serais mort en moins de quelques minutes.
+
+Juste au moment critique où je sentais la vie m'abandonner, quelque
+chose de rude me froissa les deux genoux; c'était le gravier qui se
+trouvait au fond du lac, et je n'avais plus qu'à me relever pour avoir
+la tête au-dessus de l'eau.
+
+Je n'hésitai pas une seconde, ainsi que vous le pensez bien; j'étais
+trop heureux de mettre un terme à cette promenade périlleuse, et je
+lâchai la patte de mon cygne, qui s'envola immédiatement, et qui s'éleva
+dans l'air en jetant des cris sauvages.
+
+[Illustration: Je lâchai la patte de mon cygne qui s'envola
+immédiatement.]
+
+Quant à moi, j'étais debout, n'ayant plus d'eau que jusqu'à l'aisselle,
+et après un nombre considérable d'éternuments, compliqués de toux et de
+hoquets, je me dirigeai en chancelant vers la rive, où je remis pied à
+terre avec satisfaction.
+
+J'avais eu tellement peur que je ne pensais pas à regarder où pouvait
+être mon sloop; je lui laissai finir paisiblement sa traversée, et
+courant aussi vite que mes jambes pouvaient le faire, je ne m'arrêtai
+qu'à la maison, où j'allai me mettre devant le feu pour sécher mes
+habits.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+Nouveau péril.
+
+
+Vous croyez peut-être que la leçon que j'avais reçue, en tombant dans le
+bassin, était assez forte pour qu'à l'avenir je craignisse d'approcher
+de l'eau. Pas le moins du monde; à cet égard l'expérience ne me servit
+pas, mais elle me fut utile sous un autre rapport: elle me fit
+comprendre l'avantage que possède un bon nageur, et sous l'impression du
+péril que je venais de courir dans le parc, je résolus de faire tous mes
+efforts pour apprendre à nager.
+
+Ma mère m'y encouragea vivement; et dans une de ses lettres, mon père,
+qui était en voyage, approuva cette résolution; il désigna même la
+méthode que je devais employer; je m'empressai de suivre ses conseils,
+et je m'appliquai à le satisfaire, car je savais que l'un de ses voeux
+était de me voir réussir. Tous les jours, en sortant de l'école, souvent
+deux fois dans la journée, pendant les grandes chaleur, je me plongeais
+dans la mer, où je battais l'eau, et me démenais avec l'animation d'un
+jeune marsouin. Quelques-uns de mes camarades, plus âgés que moi, me
+donnèrent une ou deux leçons, et j'eus bientôt le plaisir de faire la
+planche sans le secours de personne. Je me rappelle combien je me sentis
+fier lorsque j'eus accompli ce haut fait natatoire, et la sensation
+délicieuse que j'éprouvai la première fois que je flottai sur le dos.
+
+Permettez à ce sujet-là que je vous donne un conseil: croyez-moi, suivez
+mon exemple, apprenez à nager. Vous pouvez en avoir besoin plus tôt que
+vous ne le pensez. Demain, peut-être, vous regretterez votre impuissance
+en voyant mourir le compagnon que vous auriez pu sauver; et qui vous dit
+que tôt ou tard cela ne vous sauvera pas vous-même?
+
+À présent que les voyages se multiplient chaque jour, on a bien plus de
+chances de se noyer que l'on n'en avait autrefois: presque tout le monde
+s'embarque, traverse la mer, descend les fleuves; le nombre des
+individus qui, pour leurs affaires ou leur plaisir, s'exposent à tomber
+dans l'eau est incroyable; et, parmi ces voyageurs, une proportion,
+malheureusement bien grande, est noyée, surtout dans les années de
+tempête. Je ne veux pas dire qu'un nageur, même le plus fort que l'on
+connaisse, puisse gagner la terre s'il fait naufrage au milieu de
+l'Atlantique, ou seulement du Pas-de-Calais, mais on peut gagner une
+chaloupe, une cage à poules, une esparre, une planche ou un tonneau; les
+faits sont là qui prouvent que bien des gens ont été sauvés par des
+moyens aussi chétifs. Un navire peut être en vue, se diriger vers la
+scène du désastre, et le bon nageur peut l'atteindre, ou se soutenir sur
+les flots jusqu'à son arrivée, tandis que les malheureux qui ne savaient
+pas nager sont tombés au fond de la mer.
+
+Vous savez d'ailleurs que ce n'est pas au milieu des océans que se
+perdent la plupart des vaisseaux; la tempête est rarement assez forte
+pour briser un navire en pleine mer; il faut pour cela qu'elle ait,
+suivant une expression de matelots, déchargé tous ses canons; c'est en
+général en vue du port ou sur le rivage même que les bâtiments sont
+détruits. Vous comprenez combien, en pareil cas, il est précieux de
+savoir nager; il y a tous les ans plusieurs centaines d'individus qui
+périssent à cent mètres d'une côte. De semblables catastrophes arrivent
+dans les rivières: un bateau chavire, et les gens qui s'y trouvaient
+sont noyés à quelques brasses de la rive.
+
+Tous ces faits sont connus; ils se passent à la face de toute la terre,
+et l'on se demande comment tout le monde ne se tient pas pour averti, et
+n'apprend pas à nager.
+
+On est surpris de ne pas voir les gouvernements pousser la jeunesse à
+acquérir un talent aussi précieux.
+
+Il serait tout au moins facile d'engager ceux qui voyagent sur mer à se
+munir d'un appareil de sauvetage: ce serait une précaution à la fois
+simple et peu coûteuse, et qui sauverait tous les ans plusieurs milliers
+de personnes; je puis en donner la preuve.
+
+Les gouvernements prennent le soin tout spécial de taxer les voyageurs,
+en les obligeant à se munir d'un papier inutile; mais ils se soucient
+fort peu, quand ils ont votre argent, que vous et votre passeport alliez
+au fond de la mer.
+
+Peu importe, jeune lecteur; que ce soit oui ou non le désir de ceux qui
+vous gouvernent, croyez-moi, apprenez à nager; commencez dès
+aujourd'hui, si la saison le permet, et ne manquez pas un seul jour de
+vous y exercer, tant que le froid n'y mettra pas obstacle. Soyez bon
+nageur avant d'arriver à l'âge où vous n'aurez plus de loisirs, où tous
+vos instants seront consacrés aux exigences de la vie, aux devoirs d'une
+profession, à tous ceux qui remplissent la carrière de l'homme; vous
+courez d'ailleurs le risque d'être noyé, bien avant l'époque où poussera
+votre moustache.
+
+Quant à moi, j'ai failli bien souvent être victime de ma passion pour la
+mer; les ondes que j'aimais tant semblaient désireuses de m'engloutir;
+et je les aurais accusées d'ingratitude, si je n'avais su que les vagues
+ne raisonnent pas, et sont dépourvues de responsabilité.
+
+Quelques semaines s'étaient écoulées depuis mon plongeon dans l'étang,
+et j'apprenais à nager depuis plusieurs jours, lorsque je fus sur le
+point de terminer, par une catastrophe, mes exercices aquatiques.
+
+Ce n'est pas dans la pièce d'eau où s'ébattaient les cygnes qu'arriva
+cette aventure; car il n'était pas permis de se baigner dans l'intérieur
+du parc; mais lorsqu'on vit au bord de la mer on n'a pas besoin d'un
+étang pour s'ébattre dans l'eau; et c'est au sein des vagues que
+j'appris à nager.
+
+La baie où les habitants de notre village avaient coutume de se baigner
+n'était pas précisément l'endroit qu'ils auraient dû choisir; non pas
+que la grève n'y fût belle, avec son sable jaune et ses coquilles
+blanches; mais on rencontrait sous le flot limpide un courant dont il
+était dangereux d'approcher, à moins d'être un excellent et vigoureux
+nageur.
+
+Quelqu'un s'était noyé par l'effet de ce courant; toutefois, il y avait
+si longtemps, que le fait était passé à l'état de légende; et si, plus
+récemment, deux ou trois baigneurs avaient été entraînés vers la haute
+mer, ils avaient été sauvés par les bateaux qu'on avait envoyés à leur
+secours.
+
+Les anciens du village, c'est-à-dire ceux dont l'opinion avait le plus
+d'importance, n'aimaient pas qu'on racontât ces accidents, et haussaient
+les épaules quand on en parlait devant eux. Je me rappelle avoir été
+frappé de leur réserve à cet égard; quelques-uns allaient même jusqu'à
+nier l'existence du courant, tandis que les autres se contentaient
+d'affirmer qu'il était inoffensif. J'avais remarqué néanmoins qu'ils ne
+permettaient pas à leurs enfants de se baigner à cet endroit.
+
+Ce ne fut que plus tard, lorsqu'après quarante années d'aventures, je
+revins au lieu de ma naissance, que je devinai le motif de la réserve de
+mes concitoyens. Notre village est, comme vous savez, l'un des points de
+la côte où l'on prend des bains de mer, et il doit une partie de sa
+prospérité aux baigneurs qui viennent successivement y passer quelques
+semaines. On conçoit dès lors que si la baie avait une mauvaise
+réputation, on n'aurait plus personne, et il faudrait renoncer au
+bénéfice que nous procurent les bains. C'est pourquoi les sages de la
+commune vous estiment d'autant plus que vous parlez moins de leur
+courant.
+
+Toujours est-il qu'en dépit des négations de nos prudents villageois, il
+m'arriva de me noyer dans la baie.
+
+«Pas tout à fait, direz-vous, puisque vous n'êtes pas mort.» Je n'en
+sais rien; la chose est fort douteuse. Je n'avais plus ni le sentiment
+de la vie, ni celui de la douleur: on m'eût coupé en mille morceaux que
+je ne l'aurais pas senti; et je ne serais plus de ce monde, à dater de
+cette époque, si quelqu'un ne s'en était pas mêlé, un beau jeune homme
+du village, un batelier qui s'appelait Henry Blou, et qui m'a rendu à
+l'existence.
+
+L'accident par lui-même n'a rien d'extraordinaire, et, si je le raconte,
+c'est pour vous montrer comment je fis connaissance avec ce brave Henry,
+dont les habitudes et l'exemple devaient tant influer sur mon avenir.
+
+Je m'étais rendu sur la plage avec l'intention de me baigner, comme je
+le faisais tous les jours, et, soit méprise, soit envie d'explorer un
+nouveau coin de la baie, je me dirigeai précisément vers l'un des
+endroits les plus mauvais du courant. À peine étais-je dans l'eau qu'il
+me saisit et m'emporta vers la pleine mer, à une distance qu'il m'aurait
+été impossible de franchir pour regagner la côte. Soit, en outre, que la
+frayeur paralysât mes forces, car j'avais conscience du péril où je me
+trouvais, soit que je fusse vraiment incapable de lutter plus longtemps,
+je cessai mes efforts, et je coulai à fond comme une pierre.
+
+Je me souviens confusément d'avoir aperçu un bateau près de l'endroit où
+j'avais cessé de nager: un homme était dans ce bateau, puis tout a
+disparu; un bruit semblable aux roulements du tonnerre emplissait mes
+oreilles, et ma connaissance s'éteignit tout à coup, ainsi que la flamme
+d'une bougie qu'on a soufflée.
+
+Je ne sais plus ce qui arriva jusqu'au moment où je me sentis revivre.
+Lorsque j'ouvris les yeux, un jeune nomme était penché au-dessus de moi;
+il me frictionna tout le corps, me pétrit le ventre, me souffla dans la
+bouche, exécuta diverses manoeuvres plus singulières les unes que les
+autres, et me chatouilla les narines avec les barbes d'une plume.
+
+C'était Henry Blou qui me rappelait à la vie. Dès qu'il m'eut sauvé, il
+me prit dans ses bras et me porta chez ma mère, qui devint presque folle
+en me recevant ainsi. On me versa un peu de vin dans la gorge, on
+m'enveloppa de couvertures, on m'entoura de briques chaudes, de
+bouteilles d'eau bouillante; on me fit respirer du vinaigre et des sels;
+bref, on m'entoura des soins les plus minutieux et les plus tendres.
+
+Au bout de vingt-quatre heures, j'étais sur pied, tout aussi vif, tout
+aussi bien portant que jamais; et cette leçon, qui aurait dû servir à me
+mettre en garde contre mon élément favori, fut entièrement perdue, comme
+vous le montrera la suite de cette histoire.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+En mer.
+
+
+Bien loin de me guérir de mes goûts nautiques, le péril auquel je venais
+d'échapper ne fit qu'augmenter la passion que j'avais toujours eue pour
+la mer.
+
+Ma reconnaissance pour le jeune homme qui m'avait sauvé devint bientôt
+une affection profonde. Henry n'était pas seulement courageux, mais
+aussi bon qu'il était brave; et je n'ai pas besoin de vous dire que je
+l'aimais de tout mon coeur. Du reste, il semblait bien me le rendre; car
+il agissait à mon égard comme si les rôles avaient été changés, et que
+ce fût moi qui l'eusse arraché à la mort. Que de peines il se donna pour
+me rendre bon nageur, et pour m'enseigner à faire usage d'une rame! si
+bien qu'en très-peu de temps j'appris à m'en servir, et que je ramais
+beaucoup mieux que pas un enfant de mon âge. Mes progrès furent si
+rapides que bientôt je pus manier les deux rames, et faire avancer ma
+barque sans le secours de personne. J'étais fier de ce haut fait; et
+jugez de mon orgueil lorsque, honoré de la confiance du maître, j'allais
+prendre son bateau dans une petite anse où il était amarré, afin de le
+conduire à quelque point de la côte, où Henry m'attendait. Il arriva
+bien qu'en passant près du rivage ou d'un sloop immobile, j'entendais
+certaines voix ironiques se récrier sur ma présomption apparente: «Un
+beau gaillard pour manier une paire de rames! Ohé! vous autres,
+regardez-moi ce bambin qui tette encore sa mère, et qui se mêle de
+conduire un bateau!» Et les rires se joignaient aux railleries. Que me
+faisaient ces insultes? Au lieu de me mortifier, elles doublaient mon
+ardeur, et je montrais qu'en dépit de ma petitesse, je pouvais conduire
+ma barque, non-seulement dans la direction voulue, mais encore aussi
+vite que la plupart de ceux qui avaient deux fois ma taille.
+
+Au bout de quelque temps, personne, excepté les étrangers, ne pensa plus
+à se moquer de mon audace; chacun dans le village connaissait mon
+adresse, et, malgré mon peu d'années, on me parlait avec respect.
+Quelquefois ils m'appelaient en riant le petit marin ou le jeune
+matelot; mais c'était avec bienveillance, et ils finirent par me
+baptiser du nom de petit Loup de mer, qui prévalut sur tous les autres.
+
+Ma famille avait d'ailleurs l'intention de me faire entrer dans la
+marine: je devais accompagner mon père dans son prochain voyage, et,
+toujours habillé en matelot, mon costume était irréprochable; vareuse de
+drap bleu, large pantalon du même, cravate de soie noire et collet
+rabattu. C'était sans doute à la manière dont je portais cet uniforme
+que j'avais dû mon dernier sobriquet. J'aimais ce nom de petit Loup de
+mer, qui flattait mon amour-propre; il me plaisait d'autant plus que
+c'était Henry Blou qui me l'avait donné le premier.
+
+À cette époque, Henry Blou commençait à prospérer: il avait deux
+embarcations dont il était propriétaire. La plus grande, qu'il appelait
+sa yole[4], lui servait lorsqu'il avait trois ou quatre personnes à
+conduire. Il venait d'acheter l'autre, qui était beaucoup plus petite,
+et ne la prenait que lorsqu'il n'avait qu'un passager. Dans la saison
+des bains, où il y a chaque jour des parties de plaisir, la yole était
+continuellement en réquisition, et le petit canot restait dans la crique
+où il était amarré. J'avais alors la permission d'en user librement, et
+de le manoeuvrer tout seul, ou d'emmener un camarade si la chose me
+plaisait. Je ne manquais pas d'en profiter, ainsi que vous le pensez
+bien. Dès que je sortais de l'école, je me rendais à l'endroit où se
+trouvait le petit canot, et je me promenais dans le port, que je
+parcourais dans tous les sens. Il était rare que je n'eusse pas un
+compagnon; la plupart de mes camarades partageaient mes goûts maritimes,
+et plus d'un parmi eux m'enviait le privilége d'être le maître d'un
+bateau.
+
+ [4] Embarcation légère, allant à la voile et avec des avirons, et qui
+ dans la marine de l'État sert généralement aux officiers supérieurs.
+
+Nous étions néanmoins assez sages pour ne sortir que lorsque la mer
+était calme; Henry me l'avait bien recommandé; nos excursions d'ailleurs
+ne s'étendaient pas au dehors de la baie, et je poussais même la
+prudence jusqu'à ne pas m'éloigner de la côte, de peur que notre esquif
+ne fût saisi par un coup de vent qui l'aurait mis en danger.
+
+Cependant, à mesure que j'acquérais plus d'habitude, je devenais moins
+timide. Je me sentais chaque jour plus à l'aise; et, voguant en pleine
+eau, j'allai sans y penser à plus d'un mille du rivage. Henry m'aperçut,
+et me répéta sur tous les tons qu'il fallait être prudent. J'écoutai ses
+paroles avec la ferme intention de lui obéir; mais j'eus le malheur de
+l'entendre, quelques instants après, dire à quelqu'un:
+
+«Un brave enfant! n'est-ce pas, Bob? Il est sorti de la bonne souche, et
+sera un fameux marin, s'il vit assez pour cela.»
+
+Cette remarque me fit penser que mon audace n'avait pas déplu à mon
+patron, et sa recommandation de ne pas quitter le rivage n'eut plus
+d'effet sur moi.
+
+Je ne tardai pas à lui désobéir, et vous allez voir que cela faillit me
+coûter la vie.
+
+Mais laissez-moi vous parler du malheur qui, à cette époque, vint
+changer mon existence.
+
+Je vous ai dit que mon père était patron d'un vaisseau marchand qui
+faisait le commerce avec les îles d'Amérique. Il était si peu à la
+maison que c'est tout au plus si je me le rappelle; je ne me souviens
+que de l'ensemble de son visage: une belle et et bonne figure, au teint
+bronzé par la tempête, mais pleine de franchise et d'enjouement.
+
+Ma mère avait sans doute pour lui une affection bien vive, puisqu'à
+dater du jour où elle apprit sa mort, elle ne cessa de décliner, et
+mourut quelques semaines après, tout heureuse d'aller rejoindre son mari
+dans l'autre monde.
+
+J'étais donc orphelin, sans fortune, sans asile. Mon père, en se donnant
+beaucoup de peine, gagnait bien juste de quoi subvenir aux dépenses de
+la famille, et, malgré son rude travail, ne laissait pas la moindre
+épargne. Que serait devenue ma mère? Combien de fois, au milieu des
+regrets que je donnais à sa mémoire, n'ai-je pas remercié la Providence
+de l'avoir rappelée de cette terre, où elle n'avait plus qu'à souffrir!
+Il fallait tant d'années avant que je pusse lui être utile et pourvoir à
+ses besoins!
+
+Mais pour moi, qui restais seul et pauvre, la mort de mon père devait
+avoir les plus sérieuses conséquences. Je trouvai bien un gîte; hélas!
+qu'il était différent de l'intérieur auquel on m'avait habitué! Il
+fallut aller chez mon oncle. C'était le frère de ma mère, et cependant
+il n'avait rien des sentiments de sa soeur. D'un caractère morose, il
+était brutal, grossier dans ses habitudes, et me traita comme le dernier
+de ses domestiques, dont je partageai le travail.
+
+Malgré mon âge et le besoin que j'avais de m'instruire, on ne m'envoya
+plus à l'école. Mon oncle était cultivateur, et me trouva bientôt de la
+besogne; tant et si bien qu'à soigner les moutons, à conduire les
+chevaux, à courir après les cochons et les vaches, à faire mille autres
+choses de cette espèce, j'étais occupé depuis le lever du soleil jusqu'à
+la fin du jour. Par bonheur, on se reposait le dimanche: non pas que mon
+oncle fût religieux le moins du monde, mais personne dans la paroisse ne
+travaillait le jour du sabbat; c'était la coutume, et il fallait bien se
+soumettre à la loi générale; sans cela, on aurait travaillé le dimanche
+à la ferme, tout comme à l'ordinaire.
+
+Mon oncle, ayant fort peu de religion, ne m'envoyait pas à l'église, et
+j'étais libre d'employer le jour du Seigneur suivant mon bon plaisir.
+Vous pensez bien que je ne m'amusais pas à rester dans les champs; la
+mer, qui s'étendait à l'horizon, avait bien plus d'attrait pour moi que
+les nids d'oiseaux, les haies et les fossés; et dès que je pouvais
+m'échapper, j'allais rejoindre Henry Blou. Il m'emmenait dans sa yole,
+ou je m'emparais du petit canot, dont les rames étaient disposées pour
+moi.
+
+Ma mère avait eu soin de m'apprendre qu'il était mal de passer le jour
+du Seigneur dans la dissipation; mais l'exemple que j'avais chez mon
+oncle changea bientôt mes idées sur cette matière, et j'en vins à
+trouver que la dimanche ne différait des autres jours que par le plaisir
+dont il était rempli.
+
+Toutefois, l'un de ces dimanches fut loin d'être agréable; je ne crois
+pas même avoir passé dans toute ma vie une journée aussi pénible, et où
+la mort m'ait approché de plus près.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+Le récif.
+
+
+Nous étions au mois de mai, c'était un dimanche; l'un des plus beaux
+dont j'aie gardé le souvenir. Le soleil brillait partout, et les oiseaux
+remplissaient l'air de leurs chansons joyeuses. Le doux tirelire de
+l'alouette se mêlait à la voix plus sonore de la grive et du merle, et
+le coucou, volant sans cesse d'un buisson à l'autre, faisait retentir
+les champs de son cri d'appel, fréquemment répété. Un doux parfum
+d'amande s'échappait de l'aubépine, et la brise était juste assez forte
+pour l'entraîner dans l'air. Avec ses haies fleuries, ses champs de blé
+verdoyants, ses prés émaillés d'orchis et de boutons d'or, ses nids
+d'oiseaux, ses bruits joyeux, la campagne aurait été bien attrayante
+pour la plupart des petits garçons de mon âge; mais la plaine liquide,
+où le ciel bleu se réfléchissait comme dans un vaste miroir, et dont le
+soleil faisait étinceler la surface était pour moi bien autrement
+séduisante; ses vagues me paraissaient plus belles que les sillons où la
+brise courbait la pointe des blés, son murmure charmait plus mon oreille
+que les chants de la grive ou de l'alouette, et je préférais son odeur
+particulière au parfum des violettes et des roses.
+
+C'est pourquoi lorsque, ayant quitté ma chambre, je jetai les yeux sur
+cette mer étincelante, je n'aspirai plus qu'à me poser sur ses ondes et
+à voguer sur ses flots. Pour satisfaire ce désir, dont je ne saurais
+vous exprimer la force, je n'attendis pas même que l'on eût déjeuné; je
+pris en cachette un morceau de pain, et je sortis en toute hâte pour me
+diriger vers la grève.
+
+J'eus cependant assez d'empire sur moi-même pour ne quitter la ferme
+qu'à la dérobée; j'avais pour qu'on ne m'empêchât de réaliser mes voeux:
+mon oncle pouvait me rappeler, m'ordonner quelque chose, ne pas vouloir
+que je m'éloignasse de la maison; car s'il me permettait le dimanche de
+courir dans les champs, il ne voulait pas que je me promenasse en
+bateau, et me l'avait défendu de la manière la plus positive.
+
+Il en résulta qu'au lieu de suivre l'avenue et d'aller par la grande
+route, je pris un sentier qui me conduisit au rivage en faisant un
+détour.
+
+Je ne rencontrai personne de connaissance, et j'arrivai sur la grève
+sans avoir été vu par aucun de ceux que mes démarches pouvaient
+intéresser.
+
+En arrivant à l'endroit où les bateaux d'Henry étaient toujours amarrés,
+je vis tout de suite que la yole était prise; mais il restait le petit
+canot qui était à mon service. C'était ce que je désirais; car
+précisément, ce jour-là, j'avais formé le dessein de faire une grande
+excursion.
+
+J'entrai dans l'esquif; probablement on ne l'avait pas employé depuis
+quelques jours, car il y avait au fond une assez grande quantité d'eau;
+mais je trouvai par bonheur un vieux poêlon qui servait d'écope à Henry,
+et après avoir travaillé pendant huit ou dix minutes, mon batelet me
+parut suffisamment asséché pour ce que j'en voulais faire. Les rames
+étaient sous un hangar attenant à la maison d'Henry Blou, située à peu
+de distance; j'allai les prendre, comme je faisais toujours, sans avoir
+besoin d'en demander la permission, que j'avais une fois pour toutes.
+
+Revenu à mon batelet, je plaçai mes rames, je m'installai sur mon banc,
+et je fis en sorte de m'éloigner du rivage. L'esquif répondit à mon
+premier effort et glissa vivement à la surface de l'eau, dont il fendit
+les ondes avec autant d'aisance que l'aurait fait un poisson. Jamais mon
+coeur n'avait battu plus légèrement dans ma poitrine; la mer n'était pas
+seulement brillante et bleue, mais aussi paisible qu'un lac; à peine si
+elle offrait une ride, et sa transparence était si merveilleuse que je
+voyais les poissons batifoler à plusieurs brasses[5] de profondeur.
+
+ [5] La brasse est une ancienne mesure calculée d'après la longueur des
+ bras d'un homme; elle n'est plus en usage que dans la marine, où
+ l'on s'en sert pour indiquer la profondeur des eaux, les divisions
+ de la ligne de sonde, la longueur des câbles, etc. Elle vaut, en
+ France, un mètre soixante-deux centimètres; dans les autres pays
+ elle est un peu plus longue. (_Note du traduct._)
+
+Le fond de la mer est, dans notre baie, d'un blanc pur, avec des reflets
+argentés, sur lequel se détachent les objets les plus minces, et je
+distinguais parfaitement de petits crabes, à peine aussi larges qu'une
+pièce d'or, qui se poursuivaient les uns les autres, ou qui couraient
+sur le sable, afin d'y trouver les menues créatures dont ils voulaient
+déjeuner. Puis c'étaient de larges plies, de grands turbots, des masses
+de petits harengs, des maquereaux à la robe bleue et changeante, et
+d'énormes congres de la taille du boa, qui tous étaient en quête de
+leurs proies respectives.
+
+Il est rare que sur nos côtes la mer soit aussi calme; et cette belle
+journée paraissait faite pour moi; car, ayant l'intention, comme je l'ai
+dit plus haut, de faire une assez grande course, je ne pouvais espérer
+un temps plus favorable.
+
+«À quel endroit vouliez-vous donc aller?» me demandez-vous. C'est
+justement ce que je vais vous dire.
+
+À peu près à trois milles[6] de la côte, où, s'apercevant du rivage, se
+trouvait une île excessivement curieuse. Quand je dis une île, ce
+n'était pas même un îlot; mais un amas de rochers d'une étendue fort
+restreinte, et qui dépassaient à peine la surface de la mer; encore
+fallait-il que la marée fût basse; car autrement les vagues en
+couvraient le point le plus élevé. On n'apercevait alors qu'une perche
+se dressant au-dessus de l'eau à une faible hauteur, et que surmontait
+une espèce de boule, ou plutôt de masse oblongue dont je ne m'expliquais
+pas la forme. Cette perche avait été plantée là pour désigner l'écueil
+aux petits navires qui fréquentaient nos parages, et qui sans cela
+auraient pu se briser sur le récif.
+
+ [6] Le mille anglais a seize cent neuf mètres.
+
+Lorsque la mer était basse, l'îlot était découvert; il paraissait en
+général d'un beau noir; mais parfois il était blanc comme s'il eût été
+revêtu d'un épais manteau de neige. Cette singulière métamorphose
+n'avait pour moi rien d'incompréhensible; je n'ignorais pas que ce
+manteau blanc, dont la roche se parait à divers intervalles, n'était ni
+plus ni moins qu'une bande nombreuse d'oiseaux de mer qui s'abattaient
+sur l'écueil, soit pour y prendre le repos dont ils avaient besoin, soit
+pour y chercher les petits poissons et les crustacés que le reflux
+déposait sur le roc.
+
+Depuis longtemps ces rochers étaient pour moi l'objet d'un extrême
+intérêt; leur éloignement du rivage, leur situation isolée préoccupaient
+mon esprit; mais ce qui surtout à mes yeux leur donnait tant de
+prestige, c'étaient ces oiseaux blancs qui s'y pressaient en si grand
+nombre. Nulle part, aux environs, leur foule n'était si grande. Il
+fallait que cet écueil fût leur endroit favori, puisqu'à la marée
+descendante je les voyais accourir de tous les points de l'horizon,
+planer autour de la perche, et descendre, et se poser les uns auprès des
+autres jusqu'à ce que le rocher noir disparût sous la masse qu'ils
+offraient à mes regards.
+
+Je savais que ces oiseaux étaient des mouettes; mais elles paraissaient
+être de différentes espèces; il y en avait de beaucoup plus grandes les
+unes que les autres; et quelquefois il se mêlait à ces mouettes des
+oiseaux d'un autre genre, tels que des grèbes et des sternes, ou grandes
+hirondelles de mer. Du moins je le supposais, car du rivage, il était
+difficile de déterminer à quelle espèce ils pouvaient appartenir. À
+cette distance, les plus grands d'entre eux paraissaient à peine excéder
+la taille d'un moineau, et s'ils avaient été seuls, ou s'ils ne
+s'étaient pas envolés, personne, en se promenant sur la côte, n'aurait
+remarqué leur présence.
+
+Ces oiseaux prêtaient donc pour moi un intérêt puissant aux rochers qui
+leur servaient de rendez-vous. J'ai toujours eu, dès ma plus tendre
+jeunesse, un penchant très-marqué pour l'histoire naturelle; c'est un
+goût qui est partagé par la plupart des enfants. Il peut exister des
+sciences plus importantes, plus utiles au genre humain[7] que l'étude de
+la nature, il n'y en a pas de plus séduisante pour la jeunesse et qui
+réponde mieux à son activité physique et morale.
+
+ [7] Beaucoup d'utilitaires ont l'habitude de considérer l'histoire
+ naturelle comme une science d'agrément, propre à satisfaire une
+ curiosité qui n'a rien de répréhensible, mais qui ne peut conduire à
+ aucun résultat. Pourtant, si l'on y réfléchit, on voit que cette
+ prétendue science de luxe embrasse tout ce qui nous alimente, nous
+ désaltère et nous abrite; tout ce qui forme nos vêtements et nos
+ parures, la matière de nos armes, de nos ustensiles, de nos
+ instruments, de nos meubles, tout enfin jusqu'aux mystères de la
+ vie, et l'on ne dit plus: «à quoi bon?» lorsqu'il s'agit d'étudier
+ un métal, une plante ou un insecte. (_Note du traducteur._)
+
+L'amour des oiseaux d'une part, la curiosité de l'autre, m'inspiraient
+le plus vif désir d'aller visiter l'îlot. Mes regards ne se tournaient
+jamais dans cette direction (et mes yeux n'y manquaient pas dès que
+j'arrivais sur la grève) sans en avoir un désir plus vif. Je savais par
+coeur la forme des rochers que la mer découvrait en se retirant, et
+j'aurais pu en dessiner le profil sans avoir le modèle sous les yeux.
+Leur sommet découvrait une ligne courbe, s'affaissant de chaque côté
+d'une façon particulière; on aurait dit que c'était une énorme baleine,
+gisant à la surface de l'eau, et conservant au milieu de son échine le
+harpon qui l'avait fait échouer.
+
+Cette perche ne m'attirait pas moins que le reste; j'avais besoin de la
+toucher, de savoir de quoi elle était faite, et quelle pouvait être sa
+dimension, car du rivage elle ne paraissait pas beaucoup plus haute
+qu'une vergue. Je voulais voir cette espèce de boisseau qui en
+couronnait la pointe, et apprendre comment cette perche était fixée dans
+le roc. Il fallait que sa base y fût solidement attachée pour résister
+aux vagues; plus d'une fois pendant la tempête, j'avais vu l'écume des
+flots atteindre une si grande élévation qu'on n'apercevait rien du
+récif, pas même l'espèce de boule qui surmontait la perche; et pourtant
+celle-ci restait debout et se revoyait après l'orage.
+
+Avec quelle impatience j'appelais l'instant où je pourrais visiter mon
+flot; mais l'occasion ne s'en présentait jamais. C'était trop loin; je
+n'osais pas y aller seul, et personne ne m'avait offert de m'y
+accompagner. Henry Blou ne demandait pas mieux que de m'y conduire, mais
+il n'y pensait pas; il était si loin de comprendre l'intérêt que ce
+récif avait pour moi! Cependant il lui était facile de combler mon
+désir: il lui arrivait souvent de passer auprès de ce récif; il y avait
+abordé plus d'une fois sans aucun doute; peut-être avait-il amarré son
+bateau à la perche, afin de tirer des mouettes, ou de pêcher aux abords
+de recueil; mais c'était sans moi qu'il avait fait ces excursions, et je
+ne comptais plus sur lui pour satisfaire mon ardente curiosité.
+D'ailleurs à présent je ne pouvais sortir que le dimanche, et ce jour-là
+mon ami avait trop de monde à promener pour qu'il pût s'occuper de moi.
+
+J'étais las d'espérer vainement une occasion; je résolus de ne plus
+attendre. Je m'y étais décidé le matin même, et j'étais parti avec la
+ferme intention d'aller tout seul visiter le récif. Tel était mon but
+lorsque, détachant le petit canot, je pris mes rames et le fis nager
+rapidement sur l'eau brillante et bleue.
+
+[Illustration: Je pris mes rames et je me dirigeai vers le récif.]
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+Les mouettes.
+
+
+L'entreprise, par elle-même, n'avait rien d'extraordinaire; mais elle
+était audacieuse pour un enfant de mon âge. Il s'agissait de franchir un
+espace de trois milles, et de le faire en eau profonde, à une distance
+où le rivage était presque perdu de vue. Je n'avais jamais été si loin;
+c'était à peine si j'avais fait un mille en dehors de la baie, à un
+endroit où les eaux étaient basses. J'étais bien allé avec Henry dans
+tous les environs, mais je ne dirigeais pas le bateau; et confiant dans
+l'habileté du maître, je n'avais pas eu le moindre sujet d'inquiétude. À
+présent que je me trouvais seul, la chose était différente; tout
+dépendait de moi-même, et en cas de péril je n'avais personne pour me
+donner des conseils et me prêter assistance.
+
+À vrai dire, je n'étais pas à un mille de la grève que mon expédition
+m'apparut sous un jour moins favorable, et il aurait fallu bien peu de
+chose pour me faire virer de bord; mais il me vint à l'esprit qu'on
+avait pu me voir du rivage, que certains de mes camarades, jaloux de mes
+prouesses nautiques, avaient dû remarquer que je me dirigeais vers
+l'îlot, qu'ils devineraient aisément pour quel motif j'étais revenu sans
+avoir atteint mon but, et qu'ils m'accuseraient de poltronnerie. Bref,
+sous l'influence de cette pensée, jointe au désir que j'avais de
+réaliser mon rêve, je repris courage et poursuivis ma route.
+
+Lorsque je ne fus plus qu'à environ huit cents mètres de l'écueil, je me
+reposai sur mes rames et je jetai les yeux derrière moi, car c'était
+dans cette direction que se trouvait mon récif. La marée était basse et
+les rochers entièrement hors de l'eau; toutefois la pierre avait
+complétement disparu sous la quantité de mouettes dont elle était
+couverte. On aurait dit qu'une troupe de cygnes ou d'oies s'était
+abattue sur l'écueil; mais je ne pouvais pas m'y tromper: un grand
+nombre de ces oiseaux tournaient dans l'air au-dessus du récif, allaient
+se reposer pour reprendre bientôt leur vol, et malgré la distance,
+j'entendais distinctement leurs cris désagréables.
+
+Je repris ma course, plus désireux que jamais d'atteindre l'île
+rocailleuse, et d'examiner ces oiseaux. La plupart était en mouvement,
+et je ne devinais pas le motif de leur agitation. Afin qu'ils me
+permissent de les approcher de plus près, j'eus soin de faire le moins
+de bruit possible et de plonger mes rames dans l'eau avec autant de
+précaution qu'un chat, guettant une souris, pose les pattes sur le
+plancher.
+
+Après avoir fait de la sorte environ six cents mètres, je m'arrêtai une
+seconde fois et retournai de nouveau la tête. Les oiseaux ne
+paraissaient point alarmés. Je savais que les mouettes sont pourtant
+assez farouches; mais elles connaissent parfaitement la portée d'une
+arme de chasse, et ne quittent l'endroit où elles sont posées qu'au
+moment où le plomb du chasseur peut arriver jusqu'à elles. Ensuite les
+miennes voyaient fort bien que je n'avais pas de fusil et qu'elles
+n'avaient rien à craindre. Ainsi que les pies et les corbeaux, elles
+distinguent à merveille un bâton d'une arme à feu, dont l'emploi
+meurtrier leur est parfaitement connu.
+
+Je les regardai pendant longtemps, sans me lasser du spectacle qu'elles
+m'offraient; et s'il m'avait fallu repartir immédiatement pour la côte,
+je me serais cru suffisamment récompensé de la peine que j'avais prise.
+
+Comme je l'ai dit dans une des pages précédentes, il y avait parmi cette
+bande ailée des oiseaux de plusieurs genres. Tous ceux qui étaient
+groupés sur les pierres étaient bien des mouettes, mais de deux espèces
+différentes: les unes avaient la tête noire et les ailes grises, tandis
+que les autres étaient presque entièrement d'un blanc pur; leur taille
+différait ainsi que leur couleur, mais rien ne surpassait la propreté de
+leur plumage, et leurs pattes, d'un beau rouge, avaient l'éclat du
+corail. Elles étaient occupées, bien que de diverses façons;
+quelques-unes cherchaient évidemment leur nourriture composée du fretin
+des crabes, des crevettes, des homards et d'autres animaux curieux que
+la mer avait laissés à nu en se retirant. Beaucoup d'autres se
+contentaient de lisser leurs plumes blanches qui semblaient faire leur
+orgueil.
+
+Cependant, malgré le bonheur dont ces oiseaux paraissaient jouir, ils
+n'étaient pas plus que les autres créatures exempts de mauvaises
+passions et de soucis. Plus d'une querelle terrible s'éleva parmi eux
+pendant que je les contemplais; était-ce par jalousie ou pour se
+disputer un poisson? c'est ce que je ne saurais dire.
+
+Mais qu'il était amusant de regarder ceux qui péchaient, de les voir se
+lancer d'une hauteur de plus de cent mètres, disparaître presque sans
+bruit au milieu des flots et surgir un instant après, ayant dans le bec
+une proie brillante.
+
+De tous les mouvements que font les oiseaux, je ne crois pas qu'il y eu
+ait de plus intéressants à voir que ceux de la mouette pêcheuse en train
+de chercher pâture. Le milan lui-même n'est pas plus gracieux dans son
+vol. Les brusques détours de l'oiseau marin, la pause momentanée qu'il
+fait dans l'air pour s'assurer de sa proie, l'écume des flots qui
+l'environne, cet éclair qui disparaît au sein des vagues, et le retour
+subit de l'oiseau blanc à la surface de l'eau transparente et bleue,
+sont d'une beauté incomparable. Jamais l'homme, dans ses heures
+d'invention les plus heureuses, ne produira de spectacle plus agréable à
+contempler.
+
+Après avoir regardé les mouettes, et déjà très-satisfait du résultat de
+mon excursion, je repris mes rames afin d'atteindre mon but et de
+réaliser mon rêve en abordant au récif.
+
+Lorsque je fus près de la rive, les oiseaux s'envolèrent; mais sans
+paraître me redouter, car ils restèrent au-dessus de ma tête, où ils
+décrivirent leurs évolutions aériennes à une si faible distance que
+j'aurais presque pu les frapper avec mes rames.
+
+L'un d'eux, qui me semblait être le plus gros de la bande, avait été,
+pendant tout le temps, au sommet de la perche qui surmontait le récif et
+qui servait de signal. Peut-être m'avait-il paru plus grand parce qu'il
+était plus en vue; mais j'observai qu'avant le départ de ses camarades,
+il s'était envolé en jetant un cri perçant comme pour ordonner aux
+autres de suivre son exemple. Il servait apparemment de vigie ou de chef
+à toute la bande. J'avais déjà vu pratiquer cette tactique par les
+corneilles, lorsqu'elles sont en train de piller un champ de fèves ou de
+pommes de terre.
+
+Le départ des oiseaux m'attrista et je me sentis découragé. Cet effet,
+du reste, n'avait rien que de naturel; tout s'était assombri autour de
+moi: à la la place du troupeau blanc dont mes yeux étaient remplis je ne
+trouvais plus qu'un récif désolé, couvert de galets énormes, ou plutôt
+de quartiers de roche, aussi bruns que si on les avait enduits de
+goudron. Un nuage avait obscurci le soleil, la brise s'était levée tout
+à coup, et la mer, jusqu'alors si transparente et si calme, était
+devenue grisâtre par l'action pressée des flots.
+
+Mais j'étais là pour explorer l'écueil; et malgré son aspect effrayant,
+je ramai jusqu'à ce que la quille de mon batelet grinçât sur le rocher.
+
+Une anse en miniature s'était offerte à mes yeux, j'y conduisis mon
+canot; puis sautant sur le récif, je me dirigeai vers la perche qui
+attirait mes regards depuis tant d'années, et que j'avais un si vif
+désir de connaître plus intimement.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+À la recherche d'un oursin.
+
+
+Je touchai bientôt de mes mains cette perche intéressante, et j'éprouvai
+en ce moment autant d'orgueil que si elle eût été le pôle nord, et que
+j'en eusse fait la découverte. Quelle surprise en voyant les dimensions
+de cette pièce de bois? Combien la distance m'avait trompé à son égard!
+Vue du rivage, elle ne paraissait pas plus grosse que le manche d'une
+houe, et la protubérance dont elle était couronnée semblait à peine
+égaler une betterave, ou un navet de belle taille. Jugez de mon
+étonnement quand je trouvai mon bâton un peu plus gros que ma cuisse, et
+le navet ayant deux fois la grosseur de mon corps. Ce n'était ni plus ni
+moins qu'un baril de la contenance de quarante à cinquante litres. Posé
+à l'extrémité de la pièce de bois, qui le traversait dans sa longueur,
+ce petit tonneau était peint en blanc; ce que je savais du reste, car je
+l'avais vu souvent briller au soleil, tandis que la perche restait
+brune. Celle-ci avait été sans doute peinte autrefois, mais lavée
+souvent par l'eau de mer, qui dans les tempêtes s'élançait jusqu'en haut
+du baril, la couleur en avait disparu peu à peu.
+
+Je ne m'étais pas moins trompé quant à son élévation: du rivage elle me
+paraissait être de la taille d'un homme ordinaire, tandis qu'en réalité
+elle se dressait au-dessus de ma tête comme le mat d'un sloop, et devait
+bien avoir sept ou huit mètres de hauteur.
+
+L'étendue de mon îlot me surprenait également, je le croyais à peine de
+quelques pieds carrés, là il avait au moins un demi-hectare. Presque
+toute et surface en était couverte de galets, depuis la grosseur d'un
+caillou jusqu'à celle d'une futaille; et çà et là on y voyait des
+quartiers de roche engagés dans les interstices du rocher fondamental.
+Toutes ces pierres, quel que fût leur volume, étaient revêtues d'une
+substance noirâtre et gluante, et supportaient, en divers endroits, un
+lit d'herbes marines de différentes espèces. Quelques-unes de ces algues
+m'étaient familières pour les avoir vues sur la côte, où elles sont
+déposées par le flux; et depuis quelque temps j'avais fait avec elles
+plus intime connaissance, en aidant à les répandre dans les champs de
+mon oncle, où elles fumaient les pommes de terre.
+
+Après avoir satisfait ma curiosité à l'égard de la pièce de bois qui
+servait de signal, et fait mes conjectures relativement au volume du
+baril, je commençai l'exploration de mon île. Je voulais non seulement
+reconnaître les lieux, mais encore trouver un coquillage, une curiosité
+quelconque, afin d'avoir un souvenir de cette excursion, aussi agréable
+qu'aventureuse.
+
+Il était moins facile de parcourir cet écueil bouleversé que je ne
+l'avais cru d'abord: les pierres, recouvertes, ainsi que je l'ai dit
+plus haut, d'une espèce de glu marine, étaient aussi glissantes que si
+elles avaient été savonnées; et dès les premiers pas je fis une chute
+assez cruelle, sans parler des efforts qu'il fallait faire pour gravir
+les fragments de rochers qui se trouvaient sur mon passage.
+
+Je tournais le dos à l'endroit où j'avais laissé mon batelet, et je me
+demandai si je ne ferais pas mieux de revenir sur mes pas; mais en face
+de moi une sorte de presqu'île s'avançait dans la mer, et il me semblait
+voir à son extrémité un amas de coquillages précieux qui redoublèrent
+mon envie d'en posséder plusieurs.
+
+J'avais déjà remarqué différentes coquilles dans le sable qui se
+trouvait entre les quartiers de roche; les unes étaient vides, les
+autres habitées; mais elles me semblaient trop communes; je les avais
+toujours vues depuis que j'allais sur la grève, et je les retrouvais
+dans les pommes de terre de mon oncle, où elles étaient apportées avec
+le varech. Du reste, elles n'avaient rien de curieux, ce n'étaient que
+des moules, des manches de couteau et des pétoncles. Il n'y avait pas
+d'huîtres, sans cela j'en aurais avalé une ou deux douzaines, car
+l'appétit commençait à se faire sentir. Les crabes et les homards
+étaient abondants, mais je ne voulais pas les manger crus, et il m'était
+impossible de les faire cuire. D'ailleurs ma faim était encore très
+supportable.
+
+Ce qui me faisait aller au bout de cette pointe rocailleuse, où
+j'apercevais des coquillages, c'était le désir de me procurer un oursin.
+J'avais toujours eu envie de posséder un bel échantillon de cette
+singulière coquille; je n'avais jamais pu m'en procurer une seule.
+Quelques-uns de ces _échinodermes_ s'apercevaient bien de temps en temps
+près du village, mais ils n'y restaient pas; c'était dans le pays un
+objet assez rare, par conséquent d'une valeur relative, et qu'on posait
+sur la cheminée, dont il faisait l'ornement. Comme on visitait fort peu
+le récif, qui était assez loin de la côte, j'avais l'espoir d'y trouver
+cette coquille, et je regardais avec attention dans toutes les
+crevasses, dans toutes les cavités où mon oeil pouvait atteindre.
+
+À mesure que j'avançais, les formes brillantes qui m'avaient attiré
+devenaient de plus en plus distinctes, et j'étais sûr de trouver parmi
+elles quelque chose de précieux. Je n'en marchais pas plus vite, sachant
+bien qu'elles ne s'éloigneraient pas, car c'étaient d'anciennes demeures
+abandonnées depuis longtemps; j'avais donc la certitude qu'elles
+resteraient à la même place, et je ne voulais pas négliger ce qui
+pouvait être sur ma route. Précaution inutile; je ne vis rien qui fût à
+ma convenance tant que je n'arrivai pas à l'endroit en question; mais
+alors quelle découverte! C'était le plus bel oursin qu'on eût jamais
+rencontré; il était rond comme une orange, et sa couleur était d'un
+rouge foncé; mais je n'ai pas besoin de vous le décrire; quel est celui
+d'entre vous qui ne connaît pas l'oursin[8]?
+
+ [8] L'oursin est un animal rayonné, c'est-à-dire qu'au lieu de
+ présenter deux parties symétriques (côté droit, côté gauche), il
+ offre un axe d'où rayonnent toutes les parties qui le composent. Sa
+ forme est plus ou moins globuleuse, et il est de grosseur moyenne.
+ Sa coquille présente des espèces de plaques, ou de mamelons,
+ disposés régulièrement, ainsi qu'une infinité de petits trous. Au
+ lieu d'être nue, comme chez les huîtres et les colimaçons, cette
+ coquille est recouverte d'une membrane vivante, pourvue de cils
+ vibratiles. Il en résulte que l'oursin est complétement ébouriffé;
+ aussi l'a-t-on nommé vulgairement châtaigne ou hérisson de mer, et
+ scientifiquement _échinide_, faisant partie du groupe des
+ _échinodermes_, c'est-à-dire ayant la peau hérissée d'épines. Pourvu
+ d'un certain nombre de pieds tubuleux, rétractiles, pouvant se fixer
+ comme des ventouses à l'endroit où il veut s'attacher, l'oursin a la
+ faculté de se mouvoir, mais assez difficilement; et nous croyons que
+ s'il existait des échinides sur la côte où demeurait notre petit
+ marin, ils devaient y rester, car ils sont d'une nature peu
+ ambulante. On les trouve sous les pierres, entre les rochers, parmi
+ les plantes marines dont ils paraissent se nourrir, et sur le sable,
+ où quelquefois ils s'enfoncent. Très communs dans les régions
+ chaudes, ils sont assez rares dans les mers tempérées. (_Note du
+ traducteur._)
+
+J'eus bientôt ramassé ma coquille, dont j'admirai avec joie les courbes
+charmantes et les écussons qui la rendaient si jolie. C'était la plus
+curieuse de toutes celles que j'avais vues, et je me félicitais d'avoir
+à conserver de ma promenade un souvenir aussi précieux.
+
+Quand, après l'avoir bien examinée à l'extérieur, j'eus lorgné la cavité
+qu'elle présentait, et qui avait servi de logette à l'oursin même,
+logette blanche et propre qui m'amusa par ses mille petits trous rangés
+en lignes, je me rappelai que j'avais vu d'autres coquilles, et je me
+mis en devoir d'en ramasser. Il y en avait de quatre espèces, toutes les
+quatre fort jolies et complétement nouvelles pour moi. J'en mis dans mes
+poches tant qu'elles purent en contenir, et les mains pleines je revins
+sur mes pas avec l'intention de me rembarquer.
+
+Mais, ô stupeur! les coquilles m'échappèrent des mains, et peu s'en
+fallut que je ne les suivisse dans leur chute. Ô mon bateau, mon bateau!
+
+[Illustration: Ô mon bateau! mon bateau!]
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+Perte du petit canot.
+
+
+Vous jugez de ma surprise, ou plutôt de mon alarme.
+
+«Qu'est-ce que c'était? demandez-vous; est-ce que l'esquif avait
+disparu? Non; mais pour moi cela n'en valait guère mieux, il s'était
+éloigné.
+
+La crique où je l'avais mis était vide; en jetant les yeux sur la mer,
+je vis mon canot voguant à l'aventure et déjà loin du rocher. Ce n'était
+pas étonnant, j'avais oublié de l'amarrer; dans ma précipitation, je
+n'avais pas pris le cordage qui devait me servir à le fixer au bord de
+l'écueil; la brise, en fraîchissant, l'avait poussé hors de la crique,
+et bientôt en pleine mer.
+
+Vous comprenez ma position: comment ravoir mon canot, et sans lui
+comment revenir à la côte? Je ne pouvais pas franchir à la nage les
+trois milles qui me séparaient de la grève. Personne ne viendrait à mon
+secours. Il était impossible que l'on pût me voir du rivage, ou que l'on
+connût ma position. Le petit canot, lui-même, ne serait pas aperçu; je
+savais maintenant combien le volume des objets est diminué par la
+distance: le récif que je croyais s'élever à peine à trente centimètres
+au-dessus de l'eau, y était à plus d'un mètre; et mon batelet devait
+être invisible à tous les flâneurs qui se promenaient sur la grève, à
+moins qu'on ne fût armé d'un télescope; mais quelle improbabilité!
+
+Plus j'y réfléchissais, plus j'étais malheureux; plus je comprenais le
+péril où m'avait placé ma négligence. Que faire, quel parti prendre? je
+n'avais pas d'autre alternative que de rester où j'étais. Si je pouvais
+néanmoins regagner mon canot à la nage? Il n'était pas encore assez loin
+pour que je ne pusse pas l'atteindre; mais il s'éloignait toujours, et
+je n'avais pas une minute à perdre, si je voulais mettre ce projet à
+exécution.
+
+Je me dépouillai de mes habits en toute hâte, et les jetai derrière moi,
+ainsi que mes souliers, mes bas et ma chemise, afin d'avoir toute la
+liberté de mes mouvements.
+
+Une fois à la mer je me dirigeai vers mon bateau, sans me détourner de
+la ligne droite; hélas! j'eus beau redoubler de vigueur, je ne voyais
+pas diminuer la distance qui me séparait de l'embarcation. Je finis par
+comprendre qu'il me serait impossible de la gagner de vitesse, et que
+mes efforts étaient complétement inutiles. J'eus un instant de
+désespoir; si je ne pouvais ressaisir mon canot, il me faudrait revenir
+à l'écueil ou tomber au fond de la mer, puisqu'il m'aurait été aussi
+difficile d'atteindre le rivage que de traverser l'Atlantique. J'étais
+assez bon nageur pour ne pas m'inquiéter d'avoir un mille à franchir;
+mais le triple était au-dessus de mes forces; et puis le vent ne
+poussait pas le canot droit à la côte, et dans la direction que j'avais
+prise pour le suivre, il y avait au moins dix milles entre la terre et
+moi.
+
+Découragé dans mon entreprise, il ne me restait plus qu'à me retourner
+vers l'écueil, et j'allais m'y décider, lorsqu'il me sembla que le
+batelet virait de bord, décrivait une ligne oblique, et revenait un peu
+de mon côté, par suite d'une bouffée de vent qui soufflait d'un autre
+point.
+
+Je continuai ma route, et quelques minutes après j'eus la satisfaction
+de poser les mains sur le bordage du bateau, ce qui me permit de
+reprendre haleine et de me reposer un instant.
+
+Dès que j'eus recouvré un peu de force j'essayai d'entrer dans le canot;
+malheureusement j'étais trop lourd, en dépit de ma petite taille, et le
+frêle esquif chavira en me faisant faire un plongeon. Bientôt revenu à
+la surface de l'eau, je ressaisis mon batelet et je fis un effort pour
+me hisser sur la quille, où je voulais me mettre à cheval. Cette
+tentative ne fut pas plus heureuse; en me cramponnant au canot pour
+faire mon escalade, je perdis l'équilibre, et tirai tellement à moi, que
+l'esquif chavira de nouveau et se retrouva la face en l'air. J'en fus
+d'abord satisfait; pourtant ma joie ne devait pas être de longue durée;
+la barque en se retournant avait puisé beaucoup d'eau: il est vrai que
+ce lest imprévu me donna le moyen d'entrer sain et sauf dans l'esquif,
+devenu assez lourd pour rester sur sa quille; mais à peine y étais-je
+entré que je sentis le canot s'enfoncer peu à peu sous le poids que
+j'ajoutais à celui du liquide; j'aurais dû me replonger dans la mer,
+afin d'empêcher le bateau de couler à fond; mais j'avais presque perdu
+la tête; je restai dans la barque, l'eau me montait jusqu'aux genoux, je
+pensai à vider le bateau; mais le poêlon qui me servait d'écope, avait
+disparu en même temps que les rames, qui flottaient à une assez grande
+distance.
+
+Dans mon désespoir je mis à rejeter l'eau avec mes mains, c'était bien
+inutile: à peine avais-je puisé cinq ou six fois que le bateau coula
+tout à fait; je n'eus que le temps de sauter à la mer, et de m'éloigner
+pour échapper au tourbillon que le canot produisit en sombrant.
+
+Je jetai un regard sur l'endroit où il avait disparu, et je me dirigeai
+vers le récif qui était mon seul refuge.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+Sur l'écueil.
+
+
+J'atteignis enfin les rochers, non sans peine, car j'avais le courant
+contre moi; ce n'était pas seulement la brise, mais encore la marée
+montante qui avait entraîné mon bateau. Cependant j'arrivai au but;
+l'effort qui me porta sur l'écueil était le dernier que j'aurais pu
+faire, et je demeurai complétement épuisé sur le roc, où j'avais rampé
+en sortant des flots.
+
+Toutefois je ne restai pas dans l'inaction plus qu'il n'était
+nécessaire; la marée ne badine pas; et dès que j'eus repris haleine, je
+fus bientôt sur pied.
+
+Chose étrange! mes regards se tournèrent du côté ou mon canot s'était
+perdu; je ne saurais dire pourquoi; peut-être avais-je une vague
+espérance de voir mon pauvre batelet surgir de l'eau, et se diriger vers
+l'écueil; mais je n'aperçus que les rames, qui flottaient dans le
+lointain, et qui dans tous les cas n'auraient pu me rendre aucun
+service.
+
+Je jetai les yeux vers la côte; mais c'est à peine si je distinguais les
+maisons du village. Comme pour ajouter à l'horreur de ma situation, le
+temps s'était couvert, et le ciel m'était caché par des nuées grises que
+le vent chassait avec violence.
+
+Je ne pouvais pas même crier pour demander du secours; à quoi bon? ma
+voix que le bruit des vagues aurait étouffée, ne se serait pas entendue,
+quand même il aurait fait beau; je le comprenais si bien que je restai
+silencieux.
+
+Et pas un navire, pas un bateau sur la baie! C'était le dimanche,
+personne n'allait à la pêche; les seules embarcations qui fussent dehors
+conduisaient leurs passagers à un phare célèbre, situé à quelques milles
+du village, et qui servait de but de promenade à ceux qui voulaient
+faire une partie de plaisir. Il était probable qu'Henry Blou s'y
+trouvait avec les autres.
+
+Pas une voile aux quatre points de l'horizon; la mer était déserte, et
+je me sentais aussi abandonné que si j'avais été au fond d'un cercueil.
+
+Je me rappelle encore l'effroi que j'éprouvai de cette solitude; et je
+me souviens de m'être affaissé sur moi-même, en pleurant avec désespoir.
+
+Les goëlands et les mouettes, probablement irrités de ma présence qui
+avait troublé leur repas, arrivaient en foule et planaient au-dessus de
+ma tête, en m'assourdissant de leurs cris odieux.
+
+L'un ou l'autre s'abattait sur moi jusqu'à m'effleurer les mains, et ne
+s'éloignait que pour revenir l'instant d'après en criant d'une façon qui
+redoublait mon agonie. Je commençais à craindre que ces oiseaux sauvages
+n'en vinssent à m'attaquer; mais je suppose que j'éveillais plutôt leur
+curiosité que leur appétit vorace.
+
+J'avais beau réfléchir; je ne voyais pas autre chose à faire que de
+m'asseoir ou de rester debout, si je l'aimais mieux, en attendant qu'on
+vînt à mon secours.
+
+Mais quand y viendrait-on? Ce serait le plus grand des hasards si
+quelqu'un tournait les yeux dans la direction du récif. À l'oeil nu
+personne ne pouvait m'y découvrir. Deux bateliers, Henry Blou et un
+autre, avaient bien un télescope, mais ce n'était que rarement qu'ils en
+faisaient usage; et en supposant qu'ils s'en servissent, il était fort
+douteux qu'ils prissent l'écueil pour point de mire. Aucun bateau ne
+venait jamais de ce côté, et les navires qui se dirigeaient vers le port
+ou qui en sortaient, passaient au large pour éviter le récif. J'avais
+bien peu de chances d'être aperçu du rivage; peut-être moins encore de
+voir passer un bateau assez près de moi pour que je pusse m'y faire
+entendre.
+
+C'est avec une tristesse indicible que j'allai m'asseoir sur un quartier
+de roche, en attendant le sort qui m'était réservé.
+
+Toutefois je ne pensais pas rester sur cet écueil assez longtemps pour y
+mourir de faim. J'espérais qu'Henry, ne voyant pas revenir le canot,
+finirait par se mettre à ma recherche. À vrai dire, il ne rentrerait que
+le soir, et ne s'apercevrait de l'absence de son bateau qu'à la nuit
+close. Mais il saurait bien qui l'avait pris; j'étais le seul du village
+qui eût le privilége de s'en servir; dans son inquiétude Henry Blou
+irait jusqu'à la ferme, et ne me trouvant pas chez mon oncle, il était
+probable qu'il devinerait mon aventure, et saurait me retrouver.
+
+Cette pensée me rendit toute ma confiance, et dès qu'elle se fut emparée
+de mon esprit, je fus beaucoup moins troublé du péril de ma situation
+que du dommage dont mon imprudence avait été la cause. Je pâlissais rien
+que d'y songer: comment regarder en face mon ami Blou? Comment réparer
+la perte que j'avais faite! La chose était sérieuse; je ne possédais pas
+un farthing, et mon oncle payerait-il le canot? J'avais bien peur que
+non. Il fallait pourtant qu'on dédommageât le batelier de cette perte
+considérable; comment faire? Si mon oncle, pensais-je, voulait seulement
+me permettre de travailler pour Henry, je m'acquitterais de cette façon;
+mon ami Blou me retiendrait tant par semaine jusqu'à ce que le bateau
+fût payé, en supposant qu'il eût quelque chose à me faire faire.
+
+Je me mis à calculer approximativement ce que devait coûter un canot
+pareil à celui que j'avais perdu, et combien il me faudrait de temps
+pour me libérer de ma dette. Quant au reste, je ne pensais pas que ma
+vie fût en péril. Je m'attendais, il est vrai, à souffrir de la faim et
+du froid, à être plus ou moins mouillé, car je savais qu'à une certaine
+heure, la mer couvrait l'écueil; et il était certain que je passerais la
+nuit dans l'eau.
+
+Mais quelle serait sa profondeur?
+
+En aurais-je jusqu'aux genoux?
+
+Je cherchai un indice qui pût me faire découvrir quelle était la hauteur
+des marées ordinaires. Je savais que le rocher disparaissait
+entièrement; on voyait du rivage les flots rouler sur lui; mais j'étais
+persuadé avec beaucoup d'autres, que la mer le recouvrait seulement d'un
+ou deux décimètres.
+
+Je ne vis rien tout d'abord qui pût me renseigner sur ce que je voulais
+savoir; à la fin cependant mes yeux rencontrèrent le poteau qui
+supportait le signal; et je me dirigeai vers lui, bien certain d'y
+trouver ce que je cherchais; on y voyait une ligne circulaire, peinte en
+blanc, qui était sans doute une ligne d'eau; jugez de ma terreur quand
+je découvris que cette ligne était à deux mètres au-dessus du roc.
+
+Rendu à demi fou par cette découverte, je m'approchai du poteau, et
+levai les yeux; hélas! je ne m'étais pas trompé; la ligne blanche était
+bien loin au-dessus de ma tête; c'était tout ce que je pouvais faire, en
+me mettant sur la pointe des pieds, que d'y atteindre du bout des
+doigts.
+
+Un frisson d'horreur parcourut tous mes membres; le péril était trop
+clairement démontré: avant qu'on pût venir à mon secours, la marée
+couvrirait tout l'écueil; je serais balayé du récif, et englouti par les
+flots.
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+Escalade.
+
+
+Ma vie n'était pas seulement en danger, la mort était presque certaine;
+l'espérance que j'avais eue d'être sauvé était détruite; la marée serait
+de retour avant le soir, dans quelques heures elle submergerait l'îlot,
+tout serait fini pour moi. On ne s'apercevrait de mon absence qu'après
+la fin du jour, et il serait trop tard: la marée n'attend pas.
+
+Un profond désespoir s'était emparé de mon âme, qu'il paralysait
+complétement. Je ne pouvais plus penser, je ne distinguais plus rien de
+ce qui m'environnait. Mes yeux étaient attachés sur la mer, et je
+regardais machinalement les vagues. De temps à autre la conscience se
+réveillait à demi, je tournais la tête, je cherchais à découvrir quelque
+voile se dirigeant de mon côté; mais rien n'interrompait la monotonie
+des flots, si ce n'est parfois un goëland qui revenait planer autour du
+récif, comme s'il avait été surpris de me voir à pareille place, et
+qu'il se fût demandé si je n'allais pas bientôt partir.
+
+Tout à coup mes yeux rencontrèrent le poteau dont l'examen avait causé
+ma stupeur, et cette fois en le voyant j'eus un rayon d'espoir. Je
+pouvais encore me sauver en grimpant à son sommet, et en m'installant
+sur la futaille jusqu'à la marée descendante. La mer n'arrivait pas à la
+moitié de ce poteau, et je n'aurais plus rien à craindre dès que je
+serais perché sur la barrique.
+
+Toute la question était d'y arriver; la chose me paraissait facile. Je
+grimpais bien à un arbre, pourquoi n'aurais-je pas escaladé le support
+de mon tonneau? Je passerais sur ma futaille une assez mauvaise nuit;
+mais je serais à l'abri de tout péril, et le lendemain matin, je me
+trouverais encore de ce monde, où je rirais de ma frayeur.
+
+Ranimé par cette espérance, je m'approchai du poteau avec l'intention
+d'y grimper; ce n'est pas que je voulusse m'établir à mon poste; il
+serait bien temps de le faire quand l'îlot serait inondé; mais je
+voulais être sûr de pouvoir accomplir mon escalade, au moment où il n'y
+aurait plus moyen de la différer.
+
+C'était beaucoup moins facile que je ne l'avais cru d'abord, surtout
+pour commencer; la partie inférieure du poteau était enduite, jusqu'à
+deux mètres au moins, de cette espèce de glu marine dont les rochers
+étaient couverts, et cet enduit le rendait aussi glissant que les mâts
+de cocagne que j'avais vus à la fête de notre village.
+
+Il me fallut échouer plusieurs fois avant de réussir à dépasser la ligne
+blanche; le reste fut plus aisé, et je ne tardai pas à être au bout du
+poteau. Arrivé là, je me félicitai d'être parvenu à mon but, et
+j'étendis la main pour saisir le bord de la futaille. Quelle amère
+déception!
+
+J'avais le bras trop court pour atteindre l'extrémité du tonneau; le
+bout de mes doigts n'arrivait qu'au ventre de la barrique, où je n'avais
+aucune prise, et il m'était impossible de gravir jusqu'au faîte.
+
+Je ne pouvais pas davantage garder ma position; mes forces ne tardèrent
+pas à s'épuiser, et l'instant d'après j'avais glissé malgré moi jusqu'en
+bas du poteau.
+
+Mes nouvelles tentatives ne furent pas plus heureuses; j'avais beau
+étendre les bras, étirer les jambes, faire mille et un efforts pour me
+hisser plus haut, je n'arrivais toujours qu'au milieu de la futaille; et
+comme le poteau n'offrait pas la moindre saillie, je me retrouvais sur
+le rocher plus vite que je ne voulais.
+
+Malgré cela, je ne cédai point au désespoir; l'approche du péril tenait
+au contraire mon esprit en éveil; et conservant tout mon sang-froid, je
+me mis à chercher ce qu'il y avait de mieux à faire.
+
+Si j'avais eu seulement un couteau, j'aurais pu entailler la pièce de
+bois, et poser les pieds sur les crans que j'y aurais faits; mais je
+n'avais pas même un canif, et à moins de ronger le poteau avec mes
+dents, il fallait renoncer à l'entamer. Vous voyez que ma position était
+critique.
+
+J'en étais là, quand une idée lumineuse me traversa l'esprit. Pourquoi
+ne ferais-je pas un tas de pierres à côté du poteau? Je pourrais
+l'élever jusqu'à la ligne blanche, monter dessus et m'y trouver sain et
+sauf. Quelques fragments de roche avaient été placés autour du signal
+pour en consolider la base; il ne me restait plus qu'à poser des galets
+sur cette première assise pour me bâtir un cairn[9], dont la plate-forme
+me servirait de refuge.
+
+ [9] Cairn, tas de pierres que les peuples du Nord élèvent sur la tombe
+ de leurs chefs.
+
+Ravi de ce nouvel expédient, je ne perdis pas une seconde, et je me mis
+en devoir d'exécuter mon projet. Les pierres détachées étaient
+nombreuses autour de moi, et je pensais qu'en moins d'un quart d'heure
+j'aurais terminé mon édifice. Mais à peine à la besogne, je m'aperçus de
+la difficulté de mon entreprise, et je vis qu'elle me demanderait plus
+de temps que je ne l'avais supposé. Les pierres étaient glissantes,
+elles m'échappaient des mains; les unes étaient trop lourdes, les
+autres, que je croyais libres, étaient à demi enterrées dans le sable
+d'où je ne pouvais les arracher.
+
+Je n'en travaillai pas moins avec ardeur, appelant à mon aide toute
+l'énergie dont j'étais susceptible. Avec le temps j'étais bien sûr de
+réussir; mais aurais-je celui de terminer mon entreprise? c'était là
+toute la question.
+
+La marée montait lentement, mais avec certitude. Le flot s'avançait
+d'une manière incessante: je le voyais venir, léchant l'écueil,
+l'inondant de plus en plus, et il ne devait s'arrêter qu'après avoir
+passé au-dessus de ma tête.
+
+En vain j'essayai d'aller plus vite; je pouvais à peine me soutenir,
+j'étais tombé vingt fois; mes genoux, écorchés par les pierres, étaient
+sanglants, mais je ne songeais pas à mes blessures; il s'agissait de
+perdre ou de conserver la vie, et dans cette lutte avec la mort,
+j'oubliais la douleur.
+
+Ma pile s'élevait à la hauteur de mon front avant que la marée eût
+couvert la surface de l'écueil; mais ce n'était pas assez; il fallait,
+pour qu'elle atteignît la ligne d'étiage, qu'elle eût encore plus de
+cinquante centimètres, et je poursuivis mon travail avec une ferveur que
+rien ne décourageait.
+
+Malheureusement plus la besogne avançait, plus elle était difficile,
+j'avais employé toutes les pierres qui se trouvaient près du poteau; il
+fallait aller beaucoup plus loin pour s'en procurer d'autres; cela me
+prenait du temps, occasionnait de nouvelles chutes, qui me retardaient
+encore; puis j'avais bien plus de peine à me décharger de mes pierres, à
+présent que ma pyramide était aussi haute que moi; la pose de chacune
+d'elles exigeait plusieurs minutes, et quand j'avais réussi à mettre mon
+galet à sa place, il arrivait souvent qu'il perdait l'équilibre, et
+roulait jusqu'en bas, en menaçant de m'écraser.
+
+Après deux heures de travail, j'arrivai au terme de mon ouvrage; non pas
+que je l'eusse fini; mais la marée venait l'interrompre; la marée, qui
+après avoir atteint le niveau du récif, en avait immédiatement couvert
+toute la surface.
+
+Il était cependant impossible de renoncer à ma dernière chance de salut;
+j'avais de l'eau jusqu'aux genoux, il me fallait plonger pour détacher
+les pierres que je portais à ma pile. L'écume salée me fouettait le
+visage, de grandes lames s'élevaient au-dessus de ma tête, et
+m'enveloppaient tout entier; mais je travaillais toujours.
+
+La mer devint si profonde et si violente que je perdis pied sur le roc,
+et c'est moitié à gué, moitié à la nage, que je transportai mon dernier
+galet; dès qu'il fut à sa place, je me hissai bien vite sur la pile que
+je venais d'ériger, et me serrant contre le poteau que j'embrassai avec
+force, je regardai, en tremblant, la marée qui continuait à grandir.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+Marée montante.
+
+
+Ce serait un mensonge de laisser croire que je contemplais ce spectacle
+avec confiance; bien au contraire, j'étais rempli de frayeur. Si j'avais
+eu le temps d'achever mon cairn, et surtout le moyen de lui donner plus
+de solidité, mes appréhensions auraient été moins vives. Je n'avais pas
+d'inquiétude à l'égard du poteau; depuis que j'étais au monde, je lui
+avais vu braver la tempête; mais mon tas de pierres serait-il assez fort
+pour résister aux vagues? Quant à sa hauteur, il ne s'en fallait que de
+trente centimètres qu'il atteignît la ligne blanche. C'était peu de
+chose, et il m'était indifférent d'avoir les jambes dans l'eau.
+Toutefois, cette ligne était-elle bien exacte? Elle indiquait la hauteur
+des marées ordinaires, mais seulement quand la mer était calme; et la
+brise était alors assez forte pour soulever les vagues à plus de
+cinquante centimètres. S'il en était ainsi, les deux tiers de mon corps
+seraient submergés, sans compter la crête des lames qui lanceraient leur
+écume au-dessus de ma tête. Supposez maintenant que la brise continuât à
+fraîchir, supposez une tempête, même un simple coup de vent, à quoi me
+servirait mon tas de pierres? J'avais vu plus d'une fois, quand la mer
+était furieuse, ses lames fouetter l'écueil, et s'élancer au-dessus du
+signal à une hauteur de plusieurs mètres.
+
+J'étais perdu sans retour si le vent devenait plus fort.
+
+Il est vrai que toutes les chances étaient en ma faveur. Nous étions au
+mois de mai; le ciel avait été admirable pendant la matinée; mais il y a
+des tempêtes, même dans les plus beaux jours, et le temps, qui paraît
+doux et calme sur la grève, est souvent orageux en pleine mer. Du reste,
+il n'était pas nécessaire qu'il y eût un ouragan; une brise un peu
+fraîche suffirait à m'emporter du monceau de pierres qui me servaient de
+point d'appui.
+
+Et quand même le temps fût resté beau, la solidité de mon cairn
+m'inspirait peu de confiance. J'en avais jeté les pierres au hasard;
+elles s'étaient amoncelées comme elles me tombaient des mains, et je les
+avais senties s'ébranler au moment où j'y avait mis les pieds. Que
+deviendrais-je si elles étaient entraînées par le courant, ou dispersées
+par les vagues?
+
+Cette cruelle appréhension venait augmenter mes angoisses et me causait
+de cruelles tortures. Je jetais vers la baie des regards avides, pensant
+que peut-être un bateau venait à mon secours; mais, là comme ailleurs,
+je ne rencontrais qu'une amère déception.
+
+J'avais conservé ma première attitude, et me pressais contre le poteau,
+que je serrais dans mes bras comme j'aurais fait d'un ami. À vrai dire,
+c'était le seul qui me restât; sans lui je n'aurais pas pu élever mon
+tas de pierres; et en supposant que j'eusse réussi dans cette
+entreprise, il m'aurait été impossible de me maintenir sur mon étroite
+plate-forme, si je n'avais pas eu le poteau pour soutien.
+
+À peine osais-je faire un mouvement; j'avais peur qu'en bougeant l'un de
+mes pieds, la secousse ne fût assez forte pour faire écrouler mes
+pierres, que je n'aurais pas pu rétablir. L'eau qui entourait la base
+était maintenant plus haute que moi, et j'y aurais été forcément à la
+nage.
+
+Bien que tout mon corps fut immobile, je tournais souvent la tête pour
+interroger l'espace, tantôt à droite, tantôt à gauche, fouillant du
+regard tous les points de l'horizon, et recommençant toujours, sans rien
+voir qui répondît à mon attente. Puis, mes yeux rencontraient les flots,
+que j'avais oubliés, en cherchant dans le lointain, et se fixaient sur
+les vagues énormes qui, revenues de leur course vagabonde, se brisaient
+contre l'écueil en roulant vers la plage. Elles paraissaient furieuses,
+et grondaient en passant comme pour se plaindre de ma témérité. Qui
+étais-je, moi, faible enfant, pour m'établir ainsi dans leur propre
+domaine.
+
+Leur voix rugit plus fort; il me sembla qu'elles me parlaient, je fus
+saisi de vertige, et dans ma défaillance, je crus que j'allais
+disparaître au fond de l'abîme.
+
+Les vagues s'élevaient toujours; elles atteignirent les derniers galets,
+couvrirent mes pieds, montèrent plus haut, toujours plus haut, me
+frappèrent les genoux.... Ô mon Dieu! quand cesseront-elles de monter?
+
+Pas encore. Elles m'arrivèrent à la ceinture, elles me baignèrent les
+épaules, leur écume me fouetta le visage, m'entra dans la bouche, dans
+les yeux, dans les oreilles; je fus à demi étouffé, à demi noyé. Ô père
+miséricordieux!
+
+La marée avait maintenant toute sa hauteur, et menaçait à chaque minute
+de m'engloutir; mais, avec la ténacité que l'instinct de la vie donne au
+moment suprême, je me cramponnai plus que jamais au poteau, et peut-être
+aurais-je pu m'y maintenir jusqu'au matin, sans un accident qui vint
+aggraver le péril.
+
+Le jour avait disparu, et, comme si la nuit eût donné le signal de ma
+destruction, le vent redoubla, les nuages se heurtèrent avec fureur, la
+pluie tomba par torrents, les vagues se soulevèrent avec une nouvelle
+puissance et faillirent m'entraîner.
+
+Mon effroi était à son comble; je ne pouvais plus tenir contre les
+lames.
+
+À demi entraîné par les flots, j'avais perdu pied tout à fait. Je voulus
+reprendre ma place sur le tas de pierres, ce qui était indispensable.
+Afin d'y parvenir, je me soulevai à l'aide de mes bras, et je cherchais
+du bout de mon soulier à me replacer sur le cairn, lorsqu'une vague
+détacha mes jambes du poteau. Quand elle eut passé, après m'avoir
+soutenu horizontalement, je cherchai de nouveau ma pile; j'en touchai
+les galets; mais au moment où j'y posais les pieds, je la sentis crouler
+sous moi comme si elle avait fondu tout à coup; et, ne pouvant plus me
+soutenir, je suivis dans les flots mon support dont les débris s'y
+étaient éparpillés.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+Le poteau.
+
+
+Il était bien heureux pour moi que j'eusse appris à nager, surtout que
+j'eusse profité des leçons de mon ami Blou; c'était le seul talent qui
+put m'être utile en pareille circonstance; car, sans lui, je périssais
+aussitôt. Je me trouvai soudain au milieu des quartiers de roche qui
+couvraient tout l'écueil, et si je n'avais pas été bon plongeur, il est
+probable que cette chute au fond de l'eau aurait causé ma mort.
+
+Mais au lieu d'y rester, je reparus à la surface comme eût fait un
+canard; puis, m'élevant avec la vague, je regardai autour de moi pour
+découvrir mon poteau. Il était moins facile de l'apercevoir que vous ne
+l'imaginez; l'eau m'aveuglait, en me fouettant la figure; et, comme un
+chien de Terre-Neuve qui cherche quelque chose dans une rivière, je fus
+obligé de faire deux ou trois tours avant de rien distinguer dans
+l'ombre, car vous savez qu'il faisait nuit.
+
+À la fin cependant mes yeux rencontrèrent ce mât de secours. Sans le
+savoir, je m'en étais éloigné de plus de vingt mètres; et si j'avais
+laissé faire le vent et la marée, ils m'auraient emporté en dix minutes
+assez loin du récif pour qu'il me fût ensuite impossible d'y revenir.
+
+Dès que je l'eus aperçu, j'allai droit au poteau; non pas que je vis
+clairement à quoi il pourrait me servir; l'instinct seul me dirigeait
+vers lui. Comme tous les malheureux qui, au moment de se noyer, se
+rattachent à un brin de paille, je me portais, dans mon trouble, vers la
+seule chose qui fût à ma portée, espérant sans doute que j'y trouverais
+mon salut. Je n'avais plus ma raison, et cependant, quand j'approchai du
+poteau, l'idée subite qu'il me serait inutile vint frapper mon esprit et
+raviver mes angoisses.
+
+Je pouvais bien franchir les cinq ou six mètres qui me séparaient de la
+futaille, mais non pas gagner le faîte de cette dernière. Je l'avais
+essayé plusieurs fois, à un moment où la fatigue n'avait pas réduit mes
+forces; et, malgré le désespoir qui soutenait ma vigueur, j'étais sûr de
+ne point y réussir.
+
+Pourtant si j'avais pu m'installer sur le bout du tonneau, j'étais
+sauvé, je n'avais plus rien à craindre; la surface en était assez large
+pour me permettre d'y rester, même pendant la tempête. Ce n'est pas tout
+encore; on m'aurait aperçu du rivage, et la fin de l'aventure n'avait
+plus rien de tragique.
+
+Mais à quoi bon ces pensées? Je n'avais pas même l'intention de tenter
+cette escalade; une seule idée me préoccupait: c'était de savoir par
+quel moyen je pourrais m'attacher à la pièce de bois de manière à ne pas
+en descendre, comme je l'avais fait jusqu'ici, au bout de quelques
+instants.
+
+J'atteignis enfin mon but, et non sans peine; car je nageais contre le
+vent, la marée et la pluie. C'est avec transport que je lançai mes bras
+autour de mon poteau, de ce vieil ami auquel je devais l'existence; et
+il me sembla que j'étais sauvé. Pendant quelques minutes, mon corps
+flotta sur l'eau, grâce à l'appui que j'avais retrouvé; et si les flots
+avaient été paisibles, il est probable que je me serais maintenu dans
+cette position jusqu'à la marée descendante. Malheureusement, la mer
+était loin d'être calme. Elle s'apaisa, il est vrai, pendant quelques
+minutes; je repris haleine; mais ce moment de répit fut bien court; le
+vent ne tarda pas à recouvrer toute sa violence, et les vagues, plus
+furieuses qu'elles n'avaient encore été, m'enlevaient jusqu'au bord
+inférieur de la barrique, me laissaient retomber tout à coup en se
+dérobant sous moi, et, me reprenant en travers, me forçaient à nager
+autour de mon support, comme un acrobate qui fait la roue, en se tenant
+perpendiculairement à une perche qui lui sert de pivot.
+
+Je soutins ce premier choc avec succès; mais je ne me fis pas illusion;
+l'assaut recommencerait avant peu, et je savais trop bien quel serait le
+résultat d'une pareille lutte.
+
+Comment résister à cette force toute-puissante? comment ne pas être
+arraché du poteau qui était mon seul appui? Si j'avais eu seulement une
+corde! mais le plus petit bout de ficelle était aussi loin de ma portée
+que le bateau de Henry, ou le fauteuil de mon oncle. Au même instant,
+comme si un bon génie m'eût soufflé cette idée à l'oreille, je songeai,
+non pas à une corde, mais à ce qui pouvait la remplacer. Oui, la chose
+était claire et l'inspiration excellente.
+
+«Qu'est-ce que c'est?» demandez-vous avec impatience. Attendez, je vais
+vous le dire.
+
+Je portais, ainsi que tous les enfants d'une humble condition, une
+espèce de vareuse en grosse étoffe à côtes excessivement solide. C'était
+autrefois mon habit de tous les jours; mais depuis la mort de ma mère,
+je le mettais le dimanche tout aussi bien que dans la semaine. Pourtant
+ne déprécions pas ma veste. Depuis lors, j'ai toujours été bien mis,
+j'ai porté le drap le plus fin d'Angleterre, et toute la garde-robe que
+j'ai jamais possédée est loin d'être aussi haut dans mon estime que ma
+vareuse de grosse étoffe à côtes. C'est elle, je puis le dire, qui m'a
+sauvé la vie.
+
+Elle avait heureusement une belle rangée de boutons, solidement
+attachés; non pas de ces petits brimborions de corne, de plomb ou d'os
+comme vous en avez aujourd'hui, mais de gros boutons en fer, aussi
+grands, aussi épais qu'un shilling, et dont la résistance était à toute
+épreuve.
+
+Il n'était pas moins heureux que j'eusse repris mes habits. Vous vous
+rappelez qu'avant de me mettre à la nage pour rejoindre le canot,
+j'avais jeté bas veste et culotte; mais à mon retour, le vent devenu
+plus frais, m'avait obligé de me revêtir, et je m'en félicitais; sans
+cela, ma veste aurait été perdue, et alors....
+
+«Mais que vouliez-vous en faire? dira-t-on. Pensiez-vous à la déchirer,
+à vous servir de ses lambeaux en guise de corde?» Pas du tout: il
+m'aurait été bien difficile d'exécuter ce projet. En supposant que j'aie
+pu déchirer ma vareuse, comment en aurais-je assemblé les morceaux! Je
+n'avais qu'une main de libre, et la mer était si mauvaise qu'elle ne
+m'aurait pas permis d'accomplir cette longue opération. D'ailleurs, il
+m'aurait été impossible de me dépouiller de ma veste, dont l'étoffe
+adhérait à ma peau comme si on l'y eût collée. Je ne pensai pas un
+instant à la défaire; je me contentai de l'ouvrir, de me serrer contre
+le poteau, d'y enfermer celui-ci, et de la reboutonner complétement.
+
+Par bonheur, on avait prévu que je grossirais, et ma vareuse était assez
+ample pour contenir deux personnes comme la mienne. Je me souviens d'en
+avoir été peu satisfait la première fois que je l'endossai, ne me
+doutant pas du service qu'elle me rendrait plus tard.
+
+Quand elle fut boutonnée, j'eus un moment de répit; c'était le premier
+depuis bien longtemps. Je n'avais plus à craindre d'être arraché du
+poteau; je faisais partie de lui-même aussi bien que la futaille dont il
+était couronné, mieux encore; et je ne pouvais être emporté par les
+vagues que si, auparavant, elles le descellaient d'entre les rocs.
+
+Il est certain que s'il m'avait suffi de tenir ferme au poteau pour être
+hors de péril, j'avais lieu de me réjouir; mais, hélas! je ne tardai pas
+à comprendre que tout danger n'était pas fini pour moi. Une lame énorme
+vint se briser sur le récif et me passa par-dessus la tête; je voulus me
+hisser plus haut, pour éviter les autres, impossible; j'étais trop bien
+fixé pour changer de place, et le résultat de ces immersions successives
+était facile à prévoir: je serais bientôt suffoqué, je lâcherais prise
+et je glisserais jusqu'en bas du poteau, où ma mort était certaine.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+Suspension.
+
+
+Malgré cela, j'avais conservé toute ma présence d'esprit, et je cherchai
+un nouveau moyen de me maintenir au-dessus des vagues. Il m'était facile
+de déboutonner ma vareuse, de grimper au haut du mât, et de refermer mon
+habit comme je l'avais fait d'abord. Mais la grosseur du poteau n'était
+pas uniforme, elle était moindre vers son extrémité qu'à la base, et je
+serais bientôt redescendu au point où je me trouvais alors. Si j'avais
+eu un couteau pour y faire une entaille, ou seulement un clou pour y
+accrocher ma vareuse! Hélas! je n'avais ni l'un ni l'autre. Et cependant
+je me trompais, j'en eus bientôt la preuve: à l'endroit où la barrique
+posait sur le poteau, celui-ci formait brusquement une espèce de fiche
+qui traversait la futaille; il en résultait une sorte de mortaise,
+laissant un vide assez léger, il est vrai, entre elle et son
+couronnement vide qui pouvait me permettre d'y suspendre ma veste, et me
+donner ainsi le moyen de ne pas glisser le long du poteau.
+
+Que cela dût réussir ou non, il fallait essayer; ce n'était pas l'heure
+de se montrer difficile en matière d'expédients, et je n'hésitai pas une
+seconde à tenter l'ascension.
+
+Je parvins facilement à mon but, j'y trouvai l'échancrure dont j'avais
+gardé le souvenir; mais impossible d'y engager ma vareuse; et redescendu
+à l'endroit que je venais de quitter, j'eus de nouveau à subir la douche
+amère qui devait finir par me noyer.
+
+Mon insuccès était facile à comprendre: je n'avais pas tiré assez haut
+le collet de ma veste, et ma tête avait empêché qu'il n'atteignît
+l'endroit où je voulais l'assujettir.
+
+Me voilà regrimpant avec une nouvelle idée; j'espérais, cette fois,
+pouvoir fixer quelque chose à l'entaille du poteau, et parvenir à m'y
+suspendre.
+
+Qu'est-ce que cela pouvait être? Le hasard voulait que j'eusse pour
+bretelles deux bonnes courroies de buffle, et non pas de la drogue que
+vendent pour cet usage les marchands d'aujourd'hui. Sans perdre de
+temps, soutenu par ma vareuse, je détachai lesdites bretelles, et
+prenant bien garde de les laisser tomber, je les nouai toutes deux
+ensemble, ayant grand soin d'y employer le moins possible de ma
+courroie, dont chaque centimètre était d'une valeur inappréciable.
+
+Lorsque j'eus réuni mes deux lanières, je fis à l'une des extrémités de
+ma bande de cuir une boucle dont le poteau remplissait l'intérieur;
+cette opération terminée, je poussai mon noeud coulant jusqu'à la
+mortaise, et je tirai sur la courroie. Il ne me restait plus qu'à
+introduire l'autre bout dans l'une des boutonnières de ma veste, et à
+l'y attacher solidement. J'y parvins après quelques minutes. Ce n'avait
+pas été sans peine; mais peu importe, puisque j'avais réussi; pesant
+alors sur ma lanière pour en essayer la force, elle m'inspira tant de
+confiance, que je lâchai le poteau complétement, et me trouvai suspendu
+sans que rien eût craqué, ni bretelles ni vareuse.
+
+Je ne sais plus si dans l'état où je me trouvais alors, je fus frappé de
+ce que ma position avait de bizarre. Il est probable que je ne songeai
+pas à en rire, mais je me rappelle très-bien le sentiment de sécurité
+qui remplaça ma frayeur dès que le succès eut couronné ce dernier
+effort. Le vent pouvait souffler avec violence, la mer déferler avec
+rage, peu m'importait leur fureur, elle ne m'enlèverait pas de la place
+que j'avais enfin conquise.
+
+Je trouvais certainement la position fort mauvaise; mes jambes étaient
+si fatiguées que de temps en temps elles se détachaient du poteau, et je
+reprenais mon attitude de pendu, ce qui n'était pas moins dangereux que
+désagréable. Aussi, dès que je fus délivré de toute inquiétude
+cherchai-je le moyen de m'installer un peu plus commodément. Je n'en
+trouvai pas d'autre que de déchirer mon pantalon jusqu'aux genoux, de
+prendre les lanières qui résultaient de cette déchirure, et de les nouer
+fortement, après les avoir passées plusieurs fois autour du poteau;
+j'eus alors une espèce de siége, et c'est de la sorte qu'à moitié assis,
+à moitié suspendu, je passai le reste de la nuit.
+
+[Illustration: C'est de la sorte que je passai la nuit.]
+
+Enfin la marée se retira; vous supposez sans doute qu'en voyant les
+galets à découvert, je m'empressai de descendre de mon perchoir; vous
+vous trompez, je n'en fis rien; les rochers ne m'inspiraient pas de
+confiance, et je craignais en abandonnant mon poste d'être obligé d'y
+revenir. D'ailleurs c'était le moyen d'être aperçu de la côte; il était
+probable qu'en me voyant, à la place que j'occupais, on devinerait ma
+détresse, et qu'on m'enverrait du secours.
+
+Il vint me trouver lui-même sans qu'on l'y envoyât. À peine l'aurore
+avait-elle rougi l'horizon que je vis poindre un bateau qui, du rivage,
+se dirigeait vers l'écueil, en nageant à toute vitesse. Quand il fut à
+portée de mes yeux, je reconnus le rameur qui le conduisait vers moi;
+c'était mon ami Blou, ainsi que je l'avais deviné.
+
+Je ne vous peindrai pas les transports de Henry quand, approchant de
+l'écueil, il me vit sain et sauf, Il riait et pleurait à la fois; il
+levait ses rames, les agitait dans l'air, en poussant des cris joyeux,
+et en m'adressant de bonnes paroles. Je ne vous dirai pas avec quelle
+sollicitude il me détacha du poteau, avec quelle attention il me porta
+dans sa barque. Puis, quand je lui eus tout raconté, quand il sut la
+perte de son canot, au lieu d'être fâché contre moi, ainsi que je m'y
+attendais, il répondit en riant que c'était un petit malheur, qu'il
+était bien content qu'il n'en fut pas arrivé d'autre: et jamais un mot
+de reproche ne lui est venu aux lèvres à propos de son batelet.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+En partance pour le Pérou.
+
+
+Même cette aventure où j'avais dû mille fois mourir ne me servit pas de
+leçon; je crois au contraire qu'elle augmenta mon amour pour la vie
+maritime, en me faisant connaître l'espèce d'enivrement qui accompagne
+le danger. Bientôt un désir excessif de traverser la mer, de voir des
+pays lointains s'empara de mon esprit; je ne pouvais plus jeter les yeux
+sur la baie sans aspirer vers des régions inconnues qui passaient dans
+mes rêves.
+
+Avec quel sentiment d'envie je suivais du regard les navires dont les
+voiles blanches disparaissaient à l'horizon; avec quel empressement
+j'aurais accepté la plus rude besogne pour qu'on tolérât ma présence à
+bord!
+
+Peut-être n'aurais-je pas soupiré aussi ardemment après l'heure du
+départ si j'avais été plus heureux, c'est-à-dire si j'avais eu mon père
+et ma mère. Mais mon vieil oncle, taciturne et bourru, me portait peu
+d'intérêt, et nulle affection réelle ne m'attachait au logis. De plus,
+il me fallait travailler dans les champs, faire l'ouvrage de la ferme,
+et la vie agricole me déplaisait par-dessus tout.
+
+L'ennui que m'inspirait ce genre d'occupations ne fit qu'attiser mes
+désirs. Je ne pensais qu'aux endroits merveilleux qui sont décrits dans
+les livres, et dont les marins, qui revenaient au village, m'avaient
+fait des récits encore plus miraculeux. Ils me parlaient de tigres, de
+lions, d'éléphants, de crocodiles, de singes aussi grands que des
+hommes; de serpents aussi longs que des tables; et les aventures qu'ils
+avaient eues avec ces êtres surprenants, me faisaient souhaiter plus que
+jamais d'aller voir de mes propres yeux ces animaux étranges, de les
+poursuivre, de les capturer ainsi que l'avaient fait les matelots que
+j'écoutais avec enthousiasme. Bref, il me devint presque impossible de
+supporter la vie monotone que nous menions à la ferme, et que je croyais
+particulière à notre pays, car suivant les marins qui nous visitaient
+quelquefois toutes les autres parties du globe étaient remplies
+d'animaux curieux, de scènes étranges, d'aventures plus extraordinaires
+les unes que les autres.
+
+Un jeune homme, qui n'était allé qu'à l'île de Man, je me le rappelle
+comme si c'était hier, racontait des épisodes si remarquables de son
+séjour parmi les nègres et les boas constricteurs, que je ne rêvais plus
+que d'assister aux chasses mirobolantes qui s'étaient passées sous ses
+yeux. Il faut vous dire que, pour certains motifs, on m'avait poussé
+assez loin en écriture et en calcul, mais que je ne savais pas un mot de
+géographie, étude qui était fort négligée dans notre école; voilà
+pourquoi j'ignorais où était située l'île de Man, cette contrée
+mystérieuse que j'étais bien résolu de visiter à la première occasion.
+
+Malgré ce que cette entreprise avait pour moi d'aventureux, je caressais
+l'espérance de l'exécuter un jour. Il arrivait parfois des cas
+exceptionnels où un schooner sortait du port de notre village pour se
+rendre à cette île renommée; et il était possible que j'eusse la chance
+de me faire admettre à bord. Dans tous les cas j'étais décidé à tenter
+l'aventure; je me mettrais en bons termes avec les matelots du schooner,
+je les intéresserais en ma faveur, enfin j'obtiendrais qu'ils me
+prissent avec eux.
+
+Tandis que je guettais avec impatience cette occasion désirée, un
+incident imprévu changea tous mes projets, et fit sortir de ma tête le
+schooner, l'île de Man, ses nègres et ses boas.
+
+À peu près à cinq milles de notre village, il y avait, en descendant la
+côte, une ville importante, un vrai port de mer où abordaient de grands
+vaisseaux, des trois-mâts qui allaient dans toutes les parties du monde,
+et qui chargeaient d'énormes cargaisons.
+
+Il arriva qu'un jour, par hasard, mon oncle me fit accompagner l'un des
+domestiques de la ferme qui allait mener du foin à la ville; j'étais
+envoyé pour tenir le cheval pendant que mon compagnon s'occuperait de la
+vente du foin. Or, il se trouva que la charrette fut conduite sur l'un
+des quais où les navires faisaient leur chargement: quelle belle
+occasion pour moi de contempler ces grands vaisseaux, d'admirer leur
+fine mâture, et l'élégance de leurs agrès!
+
+[Illustration: La charrette fut conduite sur l'un des quais.]
+
+Un surtout, qui était en face de moi, attira mon attention d'une manière
+toute spéciale; il était plus grand que ceux qui l'environnaient, et ses
+mâts élancés dominaient tous ceux du port. Mais ce n'était ni la
+grandeur, ni les heureuses proportions de ce navire qui fixaient mes
+regards sur lui. Ce qui le rendait si intéressant à mes yeux, c'est
+qu'il allait partir, ainsi que vous l'apprenait l'inscription suivante,
+placée dans l'endroit le plus visible du gréement:
+
+ L'INCA
+ _met à la voile demain
+ pour le Pérou._
+
+Mou coeur battait bruyamment dans ma poitrine, comme si j'avais été en
+face d'un horrible danger; pourtant je ne craignais rien; c'était
+l'irruption des pensées tumultueuses qui se pressaient dans mon cerveau,
+tandis que mes yeux restaient fixés sur cette dernière partie de
+l'annonce;
+
+ _Demain, pour le Pérou._
+
+Toutes mes idées, rapides comme l'éclair, surgissaient de cette
+réflexion que j'avais faite tout d'abord: si j'allais au Pérou?
+
+Et pourquoi pas?
+
+Il y avait à cela bien des obstacles; le domestique de mon oncle était
+responsable de ma personne, il devait me ramener à la ferme; et c'eût
+été folie que de lui demander la permission de m'embarquer.
+
+Il fallait ensuite que le patron du navire y consentît. Je n'étais pas
+assez simple pour ignorer qu'un voyage au Pérou devait être une chose
+coûteuse, et que même un enfant de mon âge ne serait pas emmené gratis.
+
+Comme je n'avais pas d'argent, la difficulté de payer mon passage était
+insurmontable, et je cherchai par quel moyen je pourrais m'en dispenser.
+
+Mes réflexions, ai-je dit tout à l'heure, se succédaient avec rapidité;
+bientôt les obstacles de tout genre, soit de la part du domestique, soit
+du côté de la somme que je ne possédais pas, furent effacés de mon
+esprit, et j'eus la confiance, presque la certitude de partir avec ce
+beau vaisseau.
+
+Quant à savoir dans quelle partie du monde était situé le Pérou, je
+l'ignorais aussi complétement que si j'avais été dans la lune; peut-être
+davantage; car les habitants de ce satellite peuvent y jeter un coup
+d'oeil, par les nuits transparentes, quand leur globe est tourné vers
+cette partie de la terre; mais je le répète je n'avais qu'un peu de
+lecture, d'écriture et de calcul, et pas un atome de science
+géographique.
+
+Toutefois les marins susmentionnés m'avaient dit maintes choses du
+Pérou; je savais, grâce à eux, que c'était un pays très-chaud, très-loin
+de notre village, où l'on trouvait des mines d'or, d'une richesse
+merveilleuse, des serpents, des nègres et des palmiers; précisément tout
+ce que je désirais voir. J'allais donc partir le lendemain pour ce pays
+enchanté, et partir à bord de _l'Inca_.
+
+La chose était résolue; mais comment faire pour la mettre à exécution,
+pour obtenir un passage gratuit, et pour échapper à la tutelle de mon
+ami John, le conducteur de la charrette? La première de ces difficultés,
+qui vous paraît peut-être la plus grande, était celle qui m'embarrassait
+le moins. J'avais souvent entendu parler d'enfants qui avaient quitté la
+maison paternelle, et s'étaient embarqués avec la permission du patron,
+qui les avait pris en qualité de mousses, et plus tard comme matelots.
+Cela me paraissait tout simple; j'étais persuadé qu'en allant à bord
+pour y offrir ses services on devait être bien accueilli, dès l'instant
+qu'on avait la taille voulue, et qu'on montrait de la bonne volonté.
+
+Mais étais-je assez grand pour qu'on m'acceptât sur un brick? J'étais
+bien fait, bien musclé, bien pris dans ma petite taille; mais enfin
+j'étais petit, plus petit qu'on ne l'est à mon âge. On m'en avait raillé
+plus d'une fois, et je craignais que cela ne devînt un obstacle à mon
+engagement sur _l'Inca_.
+
+Toutefois c'était à l'égard de John que mes appréhensions étaient les
+plus sérieuses. Ma première pensée avait été de prendre la fuite, et de
+le laisser partir sans moi. En y réfléchissant j'abandonnai ce projet;
+le lendemain matin John serait revenu avec les gens de la ferme,
+peut-être accompagné de mon oncle, pour se mettre en quête de moi; ils
+arriveraient probablement avant que le navire mît à la voile, le crieur
+public s'en irait, à son de cloche proclamer ma disparition, comme celle
+d'un chien perdu, on me chercherait dans toute la ville, on fouillerait
+peut-être le navire où je me serais réfugié, on me prendrait au collet,
+je serais ramené au logis, et fouetté d'importance. Je connaissais assez
+les dispositions de mon oncle à cet égard pour prédire avec certitude le
+dénoûment de l'aventure. Non, non, ce serait un mauvais expédient que de
+laisser partir John et sa charrette sans moi.
+
+Toutes mes réflexions me confirmaient dans cette pensée; il fallait donc
+chercher un autre moyen, et voici à quoi je m'arrêtai: je reviendrais
+avec le domestique, et c'est de la maison même que je partirais le
+lendemain.
+
+Bref, les affaires de John terminées, je montai avec lui dans la
+charrette, et nous trottâmes vers le village, en causant de différentes
+choses, mais non pas de ce qui me préoccupait.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+Fuite.
+
+
+Il était presque nuit quand nous arrivâmes à la maison, et j'eus soin,
+pendant tout le reste de la soirée, d'agir avec autant de naturel que si
+rien d'extraordinaire ne s'était passé dans mon esprit. Combien mon
+oncle et les domestiques de la ferme étaient loin de se douter du projet
+caché dans ma poitrine, et qui par intervalles me faisait bondir le
+coeur.
+
+Il y avait des instants où je me repentais d'avoir pris cette
+résolution. Quand je regardais les figures qui m'étaient familières,
+quand je me disais que je les voyais peut-être pour la dernière fois,
+que plus d'une serait triste de mon départ, j'en étais certain, quand je
+songeais à la déception de ces braves gens, qui m'accuseraient de les
+avoir trompés, je déplorais ma passion maritime et j'aurais voulu ne pas
+partir. Que n'aurais-je pas donné pour avoir quelqu'un à qui demander
+conseil au milieu de toutes mes incertitudes! Si l'on m'avait donné
+l'avis de renoncer à ce voyage, je suis sûr que je serais resté à la
+maison, du moins pour cette fois-là; car à la fin mon esprit aventureux
+et mes goûts nautiques m'auraient toujours entraîné à la mer.
+
+Vous vous étonnez sans doute qu'en pareille circonstance je n'aie pas
+été voir mon ami Blou, pour lui confier mon dessein et recevoir son
+opinion; c'est bien ce que j'aurais fait si Henry avait encore été au
+village; mais il n'y était plus; il avait vendu son bateau, et s'était
+engagé dans la marine, il y avait déjà six mois. Peut-être que s'il fût
+resté au pays, je n'aurais pas eu si grande envie de partir; mais depuis
+qu'il nous avait quittés, je ne songeais plus qu'à suivre son exemple,
+et chaque fois que je regardais la mer, mon désir de m'embarquer se
+renouvelait avec une violence inexprimable.
+
+Un prisonnier qui regarde à travers les barreaux de sa prison n'aurait
+pas aspiré plus vivement après la liberté que je ne souhaitais d'être
+bien loin, sur les vagues de l'Océan. Je le répète, si j'avais eu près
+de moi mon ami Blou, il est possible que j'eusse agi différemment; mais
+il n'y était pas, et je n'avais plus personne à qui faire part de mon
+secret. Il y avait bien à la ferme un jeune homme que j'aimais beaucoup
+et dont j'étais le favori; j'avais été vingt fois sur le point de tout
+lui dire, et vingt fois les paroles s'étaient arrêtées sur mes lèvres.
+Il ne m'aurait pas trahi, j'en avais la certitude, mais à condition que
+je renoncerais à mon dessein; et je n'avais pas le courage de demander
+un avis que je savais d'avance opposé à mes désirs.
+
+On soupa; j'allai me coucher comme à l'ordinaire. Vous supposez que je
+fus debout peu de temps après, et que je m'échappai pendant la nuit;
+vous vous trompez; je ne quittai mon lit qu'au moment où chacun se
+levait d'habitude. Je n'avais pas fermé l'oeil; les pensées qui se
+pressaient dans ma tête m'avaient empêché de dormir; et je rêvais tout
+éveillé, de grands vaisseaux ballottés sur les vagues, de grands mâts
+touchant les nues, de cordages goudronnés que je maniais avec ardeur, et
+qui me brisaient les doigts, et les couvraient d'ampoules.
+
+J'avais d'abord songé à m'enfuir pendant la nuit, ce que je pouvais
+faire aisément sans réveiller personne. De temps immémorial on ne se
+rappelait pas qu'un vol eût été commis dans le village, et toutes les
+portes, même celle de la rue, n'étaient fermées qu'au loquet. Cette
+nuit-là, surtout, rien n'était plus facile que de s'échapper sans bruit;
+mon oncle, trouvant la chaleur étouffante, avait laissé notre porte
+entr'ouverte, et j'aurais pu sortir sans même la faire crier.
+
+Mais après mûres réflexions, car j'avais plus de jugement qu'il n'est
+ordinaire à mon âge, je compris que cette équipée aurait le même
+résultat que si je n'étais pas revenu avec John. On s'apercevrait de mon
+départ dès le matin, on se mettrait à ma poursuite; quelques-uns des
+chercheurs se douteraient bien de la route que j'avais prise, et l'on me
+trouverait à la ville, absolument comme si j'y avais passé la nuit. Il
+était d'ailleurs bien inutile de quitter la ferme longtemps d'avance:
+elle n'était qu'à huit ou neuf kilomètres du port; j'arriverais trop tôt
+si je partais avant le jour; le capitaine ne serait pas levé, et je
+serais obligé d'attendre son réveil pour me présenter à lui.
+
+Je restai donc à la maison jusqu'au matin, bien que j'attendisse avec
+impatience l'heure où je pourrais partir. À déjeuner quelqu'un fit
+observer que j'étais pâle, et que je ne semblais pas dans mon assiette
+ordinaire. John attribua mon malaise à la fatigue que j'avais eue la
+veille par cette chaleur excessive, et chacun fut satisfait de
+l'explication.
+
+Je tremblais qu'en sortant de table on ne me donnât quelque ouvrage qui
+ne me permît pas de m'échapper, tel que de mener un cheval en compagnie
+d'un domestique, ou de servir d'aide à quelque travailleur. Mais, ce
+jour-là, fort heureusement, il ne se trouva pas de besogne pour moi, et
+je gardai ma liberté.
+
+J'allais encore, de temps en temps, m'amuser avec mon sloop sur le
+bassin du parc; d'autres enfants de mon âge avaient également de petits
+bateaux, des schooners ou des bricks; et c'était pour nous un grand
+plaisir de lancer nos esquifs, et de les faire jouter ensemble. Or, le
+jour en question était précisément un samedi; l'école était fermée ce
+jour-là, et je savais que la plupart de mes camarades se rendraient au
+bassin dès qu'ils auraient déjeuné. Pourquoi n'y serais-je pas allé,
+puisque je n'avais rien à faire? Le motif était plausible, et me
+fournissait une excuse pour ne revenir que le soir. Je pris donc mon
+sloop, que je portai visiblement pour qu'on sût où je me rendais. Je
+traversai la cour sous les yeux des domestiques, et me dirigeai vers le
+parc; il me sembla même prudent d'y entrer et de faire une apparition
+près du bassin, où plusieurs de mes camarades étaient déjà réunis.
+
+«Si je leur confiais mes intentions, s'ils pouvaient seulement s'en
+douter, pensais-je, quelle surprise et quel tumulte cela produirait
+parmi eux!»
+
+Ils me dirent tous qu'ils étaient enchantés de me voir, et
+m'accueillirent de manière à me le prouver. J'avais été pendant ces
+derniers mois constamment occupé à la ferme, et les occasions où je
+pouvais venir jouer avec eux étaient maintenant bien rares; aussi ma
+présence leur fit-elle un vrai plaisir. Mais je ne restai au bord du
+bassin que le temps nécessaire à la flottille pour faire sa traversée.
+Je repris mon sloop, qui avait été vainqueur dans cette régate en
+miniature, et le mettant sous mon bras, je souhaitai le bonjour à mes
+amis. Chacun fut étonné de me voir partir sitôt; mais je leur donnai je
+ne sais quelle excuse dont ils se contentèrent.
+
+Au moment de franchir l'enceinte du parc, je jetai un dernier regard sur
+mes compagnons d'enfance, et des larmes couvrirent mes yeux, lorsque je
+me détournai pour continuer ma route.
+
+Je rampai le long du mur, dans la crainte d'être aperçu, et me trouvai
+bientôt sur le chemin qui conduisait à la ville; je me gardai bien d'y
+rester, et pris à travers champs, afin de gagner un bois qui suivait la
+même direction. Vous sentez de quelle importance il était pour moi de me
+cacher le plus tôt possible; je pouvais rencontrer quelque habitant du
+village qui m'aurait embarrassé en me demandant où j'allais, et qui du
+reste, en cas de poursuites, aurait guidé les gens qui se seraient mis à
+ma recherche.
+
+Une autre inquiétude ne me tourmentait pas moins, j'ignorais à quel
+moment on lèverait l'ancre de _l'Inca_, j'avais craint, en partant de
+meilleure heure, d'arriver trop tôt, et de laisser aux gens, qui
+s'apercevraient de mon absence, le temps nécessaire pour me rejoindre
+avant qu'on eût mis à la voile. Mais si j'arrivais trop tard, mon
+désappointement serait plus cruel que toutes les punitions que j'aurais
+à subir au sujet de mon escapade.
+
+Il ne me venait pas à l'idée qu'on pût refuser mes services; j'avais
+oublié la petitesse de ma taille; la grandeur de mes desseins m'avait
+élevé dans ma propre estime jusqu'aux dimensions d'un homme.
+
+J'atteignis le bois dont j'ai parlé plus haut, et le traversai
+complétement sans rien voir, ni garde, ni chasseur. Il fallut bien en
+sortir, lorsque je fus arrivé au bout, et reprendre à travers champs;
+mais j'étais loin du village, à une certaine distance de la route, et je
+ne craignais plus de rencontrer personne de connaissance.
+
+Bientôt j'aperçus les clochers de la ville qui m'indiquèrent la
+direction qu'il fallait prendre; et franchissant des haies et des fossés
+nombreux, suivant des chemins privés, des sentiers défendus, j'entrai
+dans les faubourgs, je m'engageai au milieu de rues étroites, et finis
+par en trouver une qui conduisait au port. Mon coeur battit vivement
+lorsque mes yeux s'arrêtèrent sur le grand mât qui, de sa pointe,
+dépassait tous les autres, et dont le pavillon flottait fièrement
+au-dessus de la pomme de girouette.
+
+Je courus devant moi sans regarder à mes côtés, je me précipitai sur la
+planche qui aboutissait au navire, je traversai le passavant, et me
+trouvai sur _l'Inca_.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+_L'Inca_ et son équipage.
+
+
+Je m'étais arrêté près de la grande écoutille, où cinq ou six matelots
+entouraient une pile de caisses et de futailles qu'ils descendaient dans
+la cale au moyen d'un palan. Ils étaient en manches de chemises,
+portaient des blouses de Guernesey et de larges pantalons de toile, tout
+barbouillés de graisse et de goudron. Au milieu de ce groupe de
+travailleurs était un individu couvert d'une vareuse de drap bleu avec
+un pantalon du même; je fus persuadé que c'était le capitaine, car je me
+figurais que le chef d'un aussi beau navire devait être un homme de
+grande taille et superbement vêtu.
+
+Cet homme en drap bleu dirigeait les matelots et leur donnait des
+ordres, auxquels je crus voir qu'on n'obéissait pas toujours; les
+travailleurs se permettaient même d'émettre un avis contraire à celui du
+chef, et parfois les opinions étaient si différentes qu'on finissait par
+se disputer au sujet de ce qu'il y avait à faire.
+
+Cela vous prouve que sur _l'Inca_ la discipline était peu observée,
+ainsi qu'il arrive souvent dans la marine marchande. Les paroles des
+uns, les cris des autres, le craquement des poulies, le choc des caisses
+et des futailles, la chute des fardeaux qui tombaient sur le pont, tout
+cela faisait un bruit dont on n'a pas d'idée: j'en fus littéralement
+pris de vertige, et restai plusieurs minutes sans pouvoir distinguer ce
+qui se passait autour de moi.
+
+Au bout de quelques instants l'énorme tonneau qu'il s'agissait de
+descendre ayant gagné le fond de la cale, et se trouvant mis en place,
+le bruit s'apaisa et les hommes se reposèrent. C'est alors que je fus
+aperçu par un matelot, qui s'écria en me regardant d'un air railleur:
+
+«Ohé! petit épissoir[10], qu'y a-t-il pour ton service? Viens-tu pour
+qu'on t'embarque?
+
+ [10] Sorte de poinçon avec lequel on ouvre le bout des cordages que
+ l'on veut _épisser_, c'est-à-dire rassembler en entrelaçant les
+ torons qui les composent.
+
+--Mais non, dit un autre, puisqu'il est capitaine et qu'il a son
+navire.»
+
+C'était une allusion au petit schooner que je tenais à la main.
+
+«Ohé! du schooner, ohé! Pour quelle destination?» cria un troisième en
+regardant de mon côté.
+
+Chacun éclata de rire et attacha sur moi des regards à la fois curieux
+et railleurs.
+
+Déconcerté par cette réception peu bienveillante, je ne savais que dire
+pour expliquer mon affaire, lorsque je fus tiré d'embarras par l'homme
+en vareuse qui, s'étant approché, me demanda d'un air sérieux ce qui
+m'amenait à bord.
+
+[Illustration: Il me demanda d'un air sérieux ce qui m'amenait à bord.]
+
+Je lui répondis que je voulais voir le capitaine. Je croyais toujours
+qu'il était le chef du bâtiment, et que c'était à lui que je devais
+présenter ma requête.
+
+«Voir le capitaine! répéta-t-il d'un air surpris. Et qu'avez-vous à lui
+demander? Je suis le second du navire, si pour vous c'est la même chose,
+vous n'avez qu'à parler.»
+
+J'hésitai d'abord à lui répondre; mais il représentait le capitaine et
+je crus pouvoir lui déclarer mes intentions.
+
+«Je voudrais être marin,» lui dis-je en m'efforçant d'empêcher ma voix
+de trembler.
+
+Si l'équipage avait ri tout à l'heure, il rit encore plus fort
+maintenant, et le monsieur en vareuse joignit ses éclats de rire à ceux
+de tous les matelots.
+
+«Bill! cria l'un de ces derniers en s'adressant à un camarade qui se
+trouvait à distance: ne vois-tu pas ce marmouset qui voudrait être
+marin? Bonté divine! un petit bonhomme de deux liards, pas assez long
+pour faire seulement un chevillot! un marin! Bonté du ciel!
+
+--Est-ce que sa mère sait où il est? répondit le camarade.
+
+--Oh! que non, dit un troisième, pas plus que son père, je le
+garantirais bien; le fanfan leur a tiré la révérence. Tu les as plantés
+là, n'est-ce pas, jeune épinoche.
+
+--Écoutez-moi, dit l'homme habillé de bleu, retournez auprès de votre
+mère; faites-lui mes compliments, et dites-lui de ma part de vous
+attacher au pied d'une chaise avec les cordons de sa jupe; elle fera
+bien de vous y tenir amarré pendant cinq ou six ans.»
+
+Ces paroles excitèrent un nouvel éclat de rire. Dans mon humiliation, et
+ne sachant que leur répondre:
+
+«Je n'ai pas de mère, pas de chez nous,» balbutiai-je tout confus.
+
+Le visage dur et grossier des hommes qui m'entouraient changea aussitôt
+d'expression, et j'entendis autour de moi quelques mots de sympathie.
+
+Cependant l'homme en vareuse conserva son air moqueur, et me dit sur le
+même ton:
+
+«Dans ce cas-là, mon bambin, allez trouver votre père, et dites-lui de
+vous donner le fouet.
+
+--Mon père est mort, répondis-je en baissant la tête.
+
+--Pauvre petit diable! c'est tout de même un orphelin, dit un matelot
+d'une voix compatissante.
+
+--Si vous n'avez pas de père, continua l'homme en vareuse, qui
+paraissait être une brute sans coeur, allez chez votre grand'mère, chez
+votre oncle ou chez votre tante, allez où vous voudrez, mais partez
+d'ici bien vite, ou je vous fais hisser au bout d'un câble, et donner
+dix coups de corde; m'avez-vous entendu?»
+
+Très-mortifié de cette menace, je m'éloignais sans mot dire; j'avais
+gagné le passavant, et je mettais le pied sur la planche, lorsque je vis
+un homme se diriger vers le navire que j'étais en train de quitter. Il
+portait le costume de ville: habit noir et chapeau de castor; mais un je
+ne sais quoi m'annonça qu'il appartenait à la marine; son teint bruni
+par le vent et le soleil, quelque chose de particulier dans le regard,
+dans la démarche, étaient pour moi des indices qui ne pouvaient pas me
+tromper. Il avait un pantalon bleu, de drap pilote, qui ne pouvait
+appartenir qu'à un homme de mer; et il me vint à l'idée que ce devait
+être le capitaine.
+
+J'en eus bientôt la certitude; il franchit le passavant, mit le pied sur
+le pont de manière à montrer qu'il était le maître, et je l'entendis
+aussitôt donner des ordres d'un ton d'autorité qui n'admettait pas de
+réplique.
+
+Il me sembla qu'en m'adressant à lui j'aurais encore la chance de
+réussir, et je le suivis sans hésiter vers le gaillard d'arrière, dont
+il avait pris le chemin.
+
+En dépit des remontrances de deux ou trois matelots, je parvins à
+rejoindre le capitaine, et j'arrivai près de lui, juste au moment où il
+allait entrer dans sa cabine.
+
+Je l'arrêtai par un pan de l'habit; il se retourna d'un air étonné, et
+me demanda ce que je lui voulais.
+
+Je lui adressai ma requête aussi brièvement que possible, et j'attendis
+avec émotion. Pour toute réponse il se mit à rire, appela un de ses
+hommes, et d'une voix qui n'avait rien de méchant:
+
+«Waters, dit-il, prenez ce bambin sur vos épaules, et mettez-le sur le
+quai.»
+
+Il n'ajouta pas une parole, descendit l'échelle et disparut à mes yeux.
+
+Au milieu de ma douleur je me sentis enlever par les bras vigoureux du
+matelot, qui, après avoir franchi le bordage et la planche, fit quelques
+pas et me déposa sur le pavé.
+
+«Pauvre mignon! me dit-il avec douceur, écoute bien Jack Waters:
+gare-toi de l'eau salée le plus longtemps que tu pourras; tu serais pris
+par les requins, ils te mangeraient, et ne feraient qu'une bouchée de ta
+personne.»
+
+Il s'arrêta et sembla réfléchir.
+
+«Ainsi, reprit-il d'une voix encore plus douce, tu es donc orphelin? Tu
+n'as ni père, ni mère?
+
+--Ni l'un ni l'autre, répondis-je.
+
+--Quelle pitié! moi aussi j'ai été orphelin. C'est égal, tu es un brave
+petit marmot; tu voudrais être marin, ça mérite quelque chose. Si
+j'étais capitaine, moi, je te prendrais tout de même; seulement je ne le
+suis pas et ne peux rien faire pour toi; mais je reviendrai un jour, et
+tu auras peut-être grandi. En attendant, garde ça comme souvenir; à mon
+retour n'oublie pas de me le montrer, ça te fera reconnaître; et qui
+sait? j'aurai peut-être un cadre pour toi. Bonjour et que Dieu te
+protége! Retourne au logis, comme un bon petit garçon, et n'en sors pas
+que tu ne sois un peu plus grand.»
+
+En disant ces paroles, l'excellent Jack Waters me donna son couteau;
+puis il se dirigea vers le navire, et me laissa sur le quai.
+
+Aussi touché que surpris de cet acte de bienveillance, je suivis le
+marin des yeux, et mettant le couteau dans ma poche par un mouvement
+machinal, je restai immobile à la place où m'avait quitté Jack Waters.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII.
+
+Pas assez grand.
+
+
+Je n'avais jamais été aussi cruellement déçu. Tous mes rêves s'étaient
+évanouis en moins de quelques minutes; moi qui croyais avant peu carguer
+les voiles du grand perroquet, et visiter de nouveaux pays, j'étais
+repoussé, chassé du navire où j'avais cru me faire admettre, et sur
+lequel j'avais fondé tant d'espérances.
+
+Mon premier sentiment fut une humiliation profonde; j'étais persuadé que
+tous les passants devinaient ma déconvenue; et les matelots, dont je
+voyais la figure se tourner de mon côté, me paraissaient avoir une
+expression railleuse, qui mettait le comble à ma douleur. Je n'eus pas
+la force d'endurer plus longtemps un pareil supplice, et je m'en fus de
+l'endroit où il m'était imposé.
+
+D'énormes caisses, des futailles, des ballots de marchandises étaient
+rassemblés sur le quai, et laissaient entre eux un espace assez grand
+pour qu'on pût s'y introduire; je me faufilai dans l'un de ces étroits
+passages qui m'offraient un asile, et j'y fus caché à tous les gens du
+port, qui, de leur coté, disparurent à mes yeux. Une fois à l'abri de
+tous les regards, je ressentis le bien-être que l'on éprouve au sortir
+du péril, tant il est agréable d'échapper au ridicule, alors même qu'on
+est certain de ne pas l'avoir mérité.
+
+Parmi les caisses au milieu desquelles je me trouvais, il y en avait une
+assez petite pour me servir de siége; j'allai m'y asseoir, et me cachant
+le visage dans mes mains, je m'abandonnai à mes tristes réflexions.
+
+Que me restait-il à faire? Devais-je renoncer à la marine, retourner à
+la ferme, et vivre chez mon oncle?
+
+C'était, me direz-vous, le meilleur parti à prendre, le plus sage,
+surtout le plus naturel. Peut-être avez-vous raison; mais si la pensée
+en vint à mon esprit, elle s'éloigna aussitôt, et n'influa nullement sur
+ma conduite.
+
+«Je ne reculerai pas comme un lâche, me disais-je en moi-même; ils ne
+m'ont pas abattu; je suis entré dans la voie que je veux suivre, et
+j'irai jusqu'au bout. Ils ont refusé, il est vrai, de m'admettre sur
+_l'Inca_, mais c'est un petit malheur; il y a d'autres vaisseaux dans le
+port, on les compte par vingtaines, et il est possible que plus d'un
+soit enchanté de m'avoir. Dans tous les cas, je ferai une nouvelle
+tentative avant de renoncer à mes projets.
+
+«Pourquoi me refuserait-on? continuai-je poursuivant mon monologue.
+Pourquoi? je le demande. Quel motif aurait-on de repousser mes services?
+je travaillerais de si bon coeur! Peut-être n'ai-je pas la taille
+nécessaire? Les autres m'ont comparé à un épissoir, à un chevillot; je
+ne sais pas ce que cela veut dire, mais il est certain que cette
+comparaison injurieuse signifiait que je n'étais pas assez grand pour
+être admis dans l'équipage. Pour faire un matelot, je le comprends; mais
+un mousse! la chose est différente. J'ai entendu dire qu'il y en avait
+de plus jeunes que moi; il est vrai qu'ils pouvaient être moins petits.
+Quelle taille ai-je donc? Si j'avais seulement un mètre pour le savoir
+au juste! Il faut que je sois bien distrait pour ne m'être pas mesuré
+avant de quitter la ferme.»
+
+Le cours de mes pensées fut interrompu en ce moment par la vue de
+quelques chiffres grossièrement tracés à la craie sur l'une des caisses
+voisines. Après les avoir examinés avec attention, je vis qu'ils
+marquaient un mètre vingt centimètres, et je compris qu'ils se
+rapportaient à la longueur de la caisse. Peut-être le charpentier les
+avait-il faits pour se rendre compte de son ouvrage, peut-être pour
+l'instruction des matelots qui devaient charger le navire.
+
+Quoi qu'il en soit, ils me donnèrent le moyen de connaître ma taille à
+deux centimètres près, et voici de quelle façon: je me couchai par
+terre, en ayant soin de placer mes pieds de niveau avec l'une des
+extrémités de la caisse, je m'étendis de tout mon long, et je posai ma
+main à l'endroit où atteignait le dessus de ma tête. Hélas! il
+n'arrivait pas à l'autre bout du colis; j'eus beau m'allonger de toutes
+mes forces, tendre le cou, étirer mes jointures, il s'en fallait d'au
+moins cinq centimètres que je n'eusse en hauteur la longueur de cette
+caisse. J'avais donc à peine un mètre quinze; c'était bien peu pour un
+garçon plein d'audace, et je me relevai tout confus de cette découverte.
+
+Avant d'en acquérir la certitude, j'étais vraiment bien loin de me
+croire d'aussi petite taille. Quel est celui qui, à douze ans, ne
+s'imagine pas qu'il est bien près d'être un homme! Je ne pouvais plus me
+faire illusion; un mètre quinze centimètres! Il n'était pas étonnant que
+Jacques Waters m'eût appelé marmouset, et ses camarades épissoir et
+chevillot.
+
+Le découragement s'était emparé de mon âme; pouvais-je, en bonne
+conscience, renouveler mes démarches? Quel est le capitaine qui voudrait
+m'accepter? un vrai Lilliputien! Je n'avais jamais vu de mousse qui eût
+un mètre quinze. À vrai dire, je n'en avais jamais vu absolument
+parlant. Tous ceux qui en remplissaient les fonctions, à bord des
+schooners qui visitaient notre port, avaient la taille d'un homme, et
+pour ainsi dire en avaient l'âge. Il n'y avait donc plus d'espérance, et
+rien autre chose à faire que de rentrer au logis.
+
+Toutefois, j'allai me rasseoir sur ma petite caisse, afin de réfléchir à
+ce parti désespéré. J'ai toujours eu l'esprit inventif, même dès ma plus
+tendre enfance, et je trouvai bientôt de nouvelles combinaisons qui
+devaient me permettre d'exécuter mes projets dans toute leur étendue. On
+m'avait parlé d'hommes et d'enfants qui s'étaient cachés à bord d'un
+vaisseau, et qui n'avaient abandonné leur refuge qu'au moment où l'on se
+trouvait en pleine mer, c'est-à-dire quand on ne pouvait plus les
+renvoyer.
+
+À peine ces audacieux personnages m'étaient-ils revenus à l'esprit, que
+je fus décidé à suivre leur exemple. Quoi de plus facile que d'entrer
+furtivement dans l'un des navires dont le port était rempli, dans celui
+même dont on m'avait chassé d'une façon si injurieuse. Il était le seul,
+à vrai dire, qui parût sur le point de mettre à la voile; mais il y en
+aurait par douzaines qui dussent partir en même temps que lui, que je
+lui aurais encore donné la préférence.
+
+Il est aisé de le comprendre; c'était me venger des railleries dont
+j'avais été l'objet, surtout des insultes du second, que de jouer un
+pareil tour à ces messieurs, et d'être embarqué sur _l'Inca_ en dépit de
+leurs dédains. J'étais bien sûr qu'ils ne me jetteraient pas par-dessus
+le bord; à l'exception de l'homme en vareuse, on n'avait pas été
+méchant. Les matelots avaient ri, c'était bien naturel; mais ils avaient
+fait entendre des paroles de pitié, dès qu'ils avaient su que je n'avais
+ni père ni mère.
+
+Il était donc résolu que je partais pour le Pérou; et cela dans le grand
+vaisseau d'où l'on m'avait chassé.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+Entrée furtive.
+
+
+Mais comment faire pour m'introduire à bord; comment surtout m'y cacher
+à tous les yeux?
+
+Telles étaient les difficultés qui s'offraient à mon esprit; rien
+n'était plus facile que de me rendre sur le pont, comme je l'avais fait
+une heure avant; mais je serais certainement vu par quelqu'un, peut-être
+même par le second, et renvoyé à terre, ainsi que la première fois.
+
+Si j'avais pu gagner l'un des matelots, obtenir qu'il me fourrât dans un
+coin où personne ne serait allé? Mais comment acheter sa discrétion?
+Avec quoi la payer? je n'avais pas du tout d'argent; mon sloop et mes
+habits, qui ne valaient pas grand'chose, formaient tout mon avoir. Je
+songeais à me défaire de mon navire; mais je pensai, en y réfléchissant,
+qu'un matelot n'attacherait aucun prix à un objet qu'il pouvait faire
+lui-même. Il n'y avait pas d'espoir de séduire un marin avec un pareil
+joujou.
+
+Mais attendez! j'avais une montre, une vieille montre en argent dont la
+valeur ne devait pas être bien grande, quoiqu'elle fût assez bonne, et
+qu'elle me vînt de ma mère. Celle-ci en avait laissé une autre
+infiniment plus belle, une montre en or d'un prix considérable; mais mon
+oncle se l'était appropriée, et m'avait permis en échange de me servir
+de l'ancienne; par bonheur, je la portais tous les jours; elle se
+trouvait dans mon gousset. N'était-ce pas un cadeau suffisant pour qu'un
+matelot consentit à me passer en contrebande, et à me cacher dans un
+coin du navire? La chose était possible; à tout hasard je résolus
+d'essayer.
+
+Il fallait pour cela que je pusse me trouver seul avec Jack, ou avec un
+autre, afin de lui communiquer mes intentions, et ce n'était pas là ce
+qu'il y avait de plus facile; cependant cela pouvait être et je ne
+m'éloignai pas de _l'Inca_ dans la prévision qu'un des hommes de
+l'équipage se rendrait à la ville, et que je trouverais le moyen de lui
+parler.
+
+Mais, en supposant que ma prévision ne se réalisât pas, il me restait
+l'espoir de me faufiler à bord sans le secours de personne. À la chute
+du jour, lorsque les matelots auraient quitté l'ouvrage et seraient dans
+l'entre-pont, qui est-ce qui me verrait dans l'ombre? Je passerais
+inaperçu auprès de la sentinelle, je me glisserais par l'une des
+écoutilles, je descendrais dans la cale, et une fois au milieu des
+tonneaux et des caisses, je ne redouterais plus rien.
+
+Mais une double inquiétude se mêlait à cette combinaison et troublait
+mon espoir: _l'Inca_ resterait-il jusqu'à la nuit, et ne serais-je pas
+retrouvé par les domestiques de mon oncle avant que je me fusse
+introduit dans ma cachette?
+
+Je dois avouer que la première de ces craintes n'était pas des plus
+vives; l'écriteau, qui la veille avait attiré mes regards, était au même
+endroit, et c'était toujours _demain_ que le vaisseau devait partir. Il
+y avait encore sur le quai une foule de marchandises qui appartenaient à
+_l'Inca_, et je savais, pour l'avoir entendu dire, que les vaisseaux qui
+doivent faire un long voyage partent rarement le jour qui avait été
+fixé. J'avais donc à peu près l'assurance que mon navire ne mettrait à
+la voile au plus tôt que le lendemain, et cela me donnait la chance d'y
+entrer à la nuit close.
+
+Restait l'autre danger; mais après y avoir réfléchi, la crainte qu'il
+m'inspirait s'évanoui également. Les gens de la ferme ne s'apercevraient
+de mon absence qu'après la journée faite; ils n'auraient pas
+d'inquiétude avant que la nuit fût noire; puis le temps de se consulter,
+d'arriver à la ville, en supposant qu'on devinât la route que j'avais
+prise, et je serais embarqué depuis longtemps lorsque les domestiques de
+mon oncle se mettraient sur ma piste.
+
+Complétement rassuré à cet égard, je ne songeai plus qu'à prendre les
+dispositions nécessaires à l'accomplissement de mon entreprise.
+
+Je pensais qu'une fois installé dans le vaisseau, il me faudrait y
+rester vingt-quatre heures, même davantage, sans révéler ma présence, et
+je ne pouvais pas être jusque-là sans manger. Mais comment faire pour se
+procurer des vivres? J'ai dit plus haut que je n'avais pas un sou, et
+vous savez qu'on n'achète rien sans argent.
+
+Tout à coup mes yeux tombèrent sur mon sloop: si je le vendais? On m'en
+donnerait bien quelque chose. Il ne me serait plus d'aucun usage; autant
+valait m'en séparer.
+
+Je sortis du monceau de caisses et de futailles où j'avais trouvé asile,
+et me promenai sur le quai, en cherchant un acheteur pour ma petite
+embarcation. Un magasin de joujoux, rempli d'objets nautiques, s'offrit
+bientôt à mes regards; j'y entrai avec empressement, et après avoir
+débattu le prix pendant quelques minutes, je reçus un shilling; et ce
+fut une affaire faite. Mon petit sloop, bien fait et bien gréé valait de
+cinq à six shillings, et, dans toute autre circonstance, je ne m'en
+serais pas défait, même pour une somme plus forte; mais le juif auquel
+je m'étais adressé vit à mon premier mot que j'avais besoin d'argent, et
+comme tous ses pareils il spécula sans honte sur l'embarras où je me
+trouvais.
+
+Peu importe, j'étais pourvu de fonds qui me paraissaient considérables,
+et avisant une boutique de comestibles, j'y employai la somme entière:
+j'achetai du fromage pour six pence, du biscuit de mer pour six et demi,
+je bourrai mes poches de mon emplète, et je retournai m'asseoir au
+milieu des colis où j'avais passé une partie du jour. C'était l'heure où
+l'on dînait à la ferme, j'avais faim, et j'attaquai mon fromage et mon
+biscuit de manière à singulièrement alléger ma cargaison.
+
+Lorsque le soir approcha, il me parut convenable d'aller flâner aux
+environs du vaisseau, afin de reconnaître les lieux; je voulais
+m'assurer de l'endroit où il était le plus facile d'escalader le
+bastingage, et combiner les moyens qui me permettraient le plus sûrement
+d'arriver à mon but. Mais si les matelots m'apercevaient? Cela m'était
+bien égal; ils ne pouvaient pas m'empêcher de me promener sur le quai,
+et j'étais bien sûr qu'il ne soupçonneraient pas mes intentions. En
+supposant qu'ils voulussent recommencer leurs railleries, j'en
+profiterais pour leur répondre, et cela me donnerait le temps de mieux
+voir ce que je voulais observer.
+
+Je quittai de nouveau ma place, et me promenai çà et là, d'un air
+d'indifférence. Tout en allant et venant, sans faire la moindre
+attention à ce qui se passait autour de moi, j'arrivai en face de
+_l'Inca_, et m'arrêtai pour en examiner la poupe. L'arrimage devait
+toucher à sa fin; car le pont du navire était presque au niveau du quai,
+preuve que son chargement était à peu près complet. Toutefois la hauteur
+du plat-bord m'empêchait de distinguer ce qui se passait sur le pont. Je
+vis néanmoins qu'il me serait facile de gagner les haubans d'artimon,
+une fois que j'aurais franchi le plat-bord, et c'est à ce moyen que je
+m'arrêtai, comme celui qui me paraissait le meilleur. À vrai dire, il me
+faudrait mille précautions pour ne pas faire de bruit en exécutant mon
+escalade; j'étais perdu si les ténèbres n'étaient pas assez profondes,
+ou si j'éveillais l'attention du matelot faisant l'office de sentinelle;
+je serais pris, soupçonné, peut-être châtié comme voleur. Mais j'étais
+résolu à tout risquer, dans l'espoir de réussir.
+
+Un calme profond régnait à bord de _l'Inca_. Pas une parole, pas l'ombre
+d'un mouvement; quelques ballots qui gisaient encore sur le quai, me
+tirent supposer que l'arrimage n'était pas terminé; mais personne ne
+travaillait, les abords de l'écoutille et le passavant étaient déserts.
+Où pouvaient être les matelots?
+
+J'avançai tout doucement, et fis un pas sur la planche qui conduisait au
+navire; de ce poste avancé j'aperçus la grande écoutille, ainsi qu'une
+partie de l'embelle; mais je ne vis pas la vareuse du monsieur en drap
+bleu, ni les vêtements tachés de graisse de l'équipage.
+
+Je prêtai l'oreille en retenant mon haleine; un bruit confus m'arriva du
+navire; je distinguai des voix, probablement celle des matelots qui
+s'entretenaient de chose et d'autre. J'en étais là quand un individu
+apparut tout à coup à l'ouverture du passavant. Il portait un vase
+énorme où fumait quelque chose; c'était sans doute de la viande, et je
+compris pourquoi on avait déserté l'embelle.
+
+Moitié par curiosité, moitié pour obéir à l'idée qui me passait dans la
+tête, je franchis l'embarcadère, et me glissai furtivement sur _l'Inca_.
+J'aperçus les matelots à l'extrémité du navire: les uns assis sur le
+tourniquet, les autres sur le pont même, tous ayant leur couteau à la
+main et leur assiette sur les genoux. Grâce au plat fumant qu'apportait
+le cuisinier, et sur lequel s'attachaient tous les regards, personne ne
+tourna les yeux de mon côté.
+
+«Maintenant ou jamais!» murmurai-je en moi-même; puis, entraîné par une
+force irrésistible, je traversai le pont à la hâte, et me dirigeai vers
+le grand mât.
+
+J'étais maintenant sur le bord de la grande écoutille; c'est ce que
+j'avais voulu. On en avait retiré l'échelle; mais il s'y trouvait la
+corde qui avait servi à descendre les marchandises; elle était attachée
+au palan, et atteignait au fond de la cale.
+
+Je m'emparai de cette corde, et la saisissant à deux mains, je glissai
+jusqu'en bas, aussi doucement que possible. Ma bonne étoile voulut que
+je ne me brisasse pas les os; néanmoins je l'échappai belle; j'en fus
+quitte pour une chute assez rude qui me fit toucher le fond de la cale
+un peu plus tôt qu'il ne l'aurait fallu; malgré cela, je fus debout
+immédiatement, et après avoir grimpé sur des ballots et des caisses qui
+n'étaient pas encore à leur place, j'allai me cacher derrière une grosse
+futaille, où je me blottis dans l'ombre.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX.
+
+Hourra! nous sommes partis!
+
+
+À peine était-je accroupi derrière ma futaille que je tombai dans un
+profond sommeil; toutes les cloches de Cantorbery ne m'auraient pas
+réveillé. On sait combien ma nuit avait été mauvaise; la précédente
+n'avait guère mieux valu; car John et moi, nous étions partis de grand
+matin pour aller au marché. Puis la fatigue, surtout les émotions
+m'avaient complétement épuisé; bref, je dormais comme un sabot, excepté
+toutefois que je dormis bien plus longtemps.
+
+On avait dû cependant faire assez de bruit pour réveiller un mort; les
+poulies avaient grincé, les hommes crié, les caisses et les tonneaux
+s'étaient heurtés avec violence, le tout à mes oreilles; mais je n'avais
+rien entendu.
+
+«La nuit doit toucher à sa fin,» pensai-je en m'éveillant. Je sentais
+que mon sommeil avait été de longue haleine, et j'aurais cru que nous
+étions au matin sans les profondes ténèbres qui m'environnaient de toute
+part. Lorsqu'après être descendu je m'étais caché derrière le tonneau,
+j'avais observé que la lumière pénétrait dans la cale, et maintenant je
+ne distinguais plus rien autour de moi; il y faisait noir comme dans un
+four; il fallait que la nuit fût terriblement sombre.
+
+Mais quelle heure était-il? Chacun des matelots devait être dans son
+hamac, et dormir du profond sommeil que donne un rude travail.
+
+Je crus cependant qu'on remuait au-dessus de ma tête. J'écoutai, il
+n'était pas besoin d'avoir l'ouïe fine pour en acquérir la certitude; on
+jetait sur le pont des masses pesantes qui, en tombant, ébranlaient tout
+le navire, et dont je ressentais le contrecoup. Enfin des voix confuses
+parvinrent à mon oreille, je crus distinguer des paroles qui
+ressemblaient à un signal, puis le refrain: «Enlève! ohé! enlève!» que
+les matelots chantaient en choeur. Il n'y avait plus à en douter, on
+finissait le chargement du navire.
+
+Je n'en fus pas très-surpris: le capitaine faisait terminer l'arrimage
+afin de pouvoir profiter du vent ou de la marée.
+
+Je continuai de prêter l'oreille, et m'attendais à ce que le bruit
+cessât bientôt; mais les heures se succédaient sans amener la fin de ce
+tintamarre.
+
+«Comme ils sont laborieux, pensai-je. Il faut qu'ils soient terriblement
+pressés! Je le crois du reste; c'est aujourd'hui qu'ils auraient dû
+partir, et ils veulent sans doute mettre à la voile de très-bonne heure.
+Tant mieux pour moi; plus ils se dépêcheront, plus tôt je serai délivré
+de cette position détestable. Dans quel mauvais lit j'ai couché;
+cependant, je n'en ai pas perdu l'appétit, car déjà la faim me talonne.»
+
+En disant ces mots, je lirai de ma poche mon biscuit et mon fromage,
+auxquels je fis honneur, bien que je n'eusse pas l'habitude de manger
+pendant la nuit.
+
+Les caisses se remuaient toujours au-dessus de ma tête; loin de
+diminuer, le bruit augmentait. «Quelle rude besogne pour ces pauvres
+matelots! m'écriai-je; il est probable qu'ils auront double paye.»
+
+Tout à coup les chants cessèrent; un profond silence régna sur le
+navire; du moins je n'entendis plus aucun bruit.
+
+«Ils seront allés se coucher, supposai-je; et cependant il va bientôt
+faire jour. Mais puisqu'ils vont dormir, pourquoi ne pas faire comme
+eux: ce sera toujours autant de gagné.»
+
+Je m'étendis le mieux que je pus dans mon étroite cachette, où je
+dormais parfaitement lorsqu'un nouveau tapage me réveilla en sursaut.
+
+«Comment, encore! ce n'était pas la peine de se coucher, me dis-je à
+moi-même; il n'y a pas plus d'une heure qu'ils sont allés trouver leurs
+hamacs, et les voilà qu'ils retravaillent! c'est un singulier navire!
+Peut-être la moitié de l'équipage a-t-elle dormi pendant que l'autre
+veillait; et ce sont probablement ceux qui ont fini leur somme qui
+viennent relever leurs camarades.»
+
+Cette conjecture me laissa l'esprit en repos. Mais il m'était impossible
+de me rendormir, et je continuai de prêter l'oreille.
+
+Jamais nuit de décembre ne m'avait paru plus longue; les hommes
+continuaient leur travail; ils se reposaient pendant une heure, se
+remettaient à l'ouvrage et le jour ne paraissait pas.
+
+Je commençai à croire que je rêvais, que je prenais les minutes pour des
+heures. Mais j'avais alors un appétit féroce; car à trois reprises
+différentes j'étais tombé sur mes provisions avec une faim qui les avait
+épuisées.
+
+Tandis que je finissais d'avaler mon biscuit et mon fromage, le bruit
+cessa complétement; j'écoutai, rien ne frappa mes oreilles, et je
+m'endormis au milieu du silence le plus complet.
+
+Le navire était bruyant quand je m'éveillai; mais d'une manière bien
+différente. C'était le cric-cric-cric d'un tourniquet, joint au
+cliquetis d'une chaîne, dont le bruit m'emplissait d'aise. Vous
+comprenez ma joie: du petit coin où je me trouvais à fond du cale, tout
+cela ne m'arrivait qu'affaibli par la distance, mais néanmoins d'une
+manière assez distincte pour m'apprendre qu'on levait l'ancre, et que le
+navire allait s'éloigner du port.
+
+J'eus de la peine à retenir un cri de joie; cependant je gardai le
+silence dans la crainte d'être entendu; il n'était pas encore temps
+d'annoncer ma présence, on m'aurait tiré de ma cachette, et renvoyé à
+terre sans plus de cérémonie. Je restai donc aussi muet qu'un poisson,
+et j'écoutai avec bonheur la grande chaîne racler rudement l'anneau de
+fer de l'écubier.
+
+Au bout d'un temps plus ou moins long, dont je n'appréciai pas la durée,
+le cliquetis et le raclement cessèrent, et un bruit de nature différente
+les remplaça tous deux; on aurait cru entendre le vent s'engouffrer et
+gémir; mais on se serait trompé: c'était le murmure puissant des vagues
+qui se brisaient contre les flancs du vaisseau. Jamais harmonie
+délicieuse n'a produit sur moi d'impression plus agréable, car ce
+murmure annonçait que _l'Inca_ était en mouvement. Nous étions donc
+enfin partis!
+
+
+
+
+CHAPITRE XX.
+
+Mal de mer.
+
+
+Le balancement du navire, le bouillonnement des flots, tout me donnait
+la preuve que je ne m'étais pas trompé; nous allions quitter le port et
+gagner la pleine mer. Combien j'étais heureux! Plus d'inquiétude, plus
+de crainte d'être ramené à la ferme; dans vingt-quatre heures je serais
+enfin sur l'Océan, loin de la terre, et ne pouvant plus être ni
+poursuivi ni renvoyé. Le succès de mon entreprise me plongeait dans
+l'extase.
+
+Je trouvai bien un peu bizarre de partir pendant la nuit, car il ne
+faisait pas encore jour; toutefois je présumai que le pilote avait une
+si parfaite connaissance de la baie qu'il s'engageait à en sortir les
+yeux fermés. Ce qui m'intriguait davantage, c'était la durée des
+ténèbres: il y avait là quelque chose de mystérieux; je commençai à
+croire que j'avais dormi pendant le jour, et que je ne m'étais réveillé
+qu'après le coucher du soleil, ce qui m'avait fait deux nuits pour une;
+ou bien c'était un rêve qui avait produit cette illusion. Quoi qu'il en
+soit, j'étais trop heureux de notre mise à la voile pour rechercher le
+motif de notre départ nocturne. Peu m'importait l'heure, pourvu que nous
+pussions arriver sains et saufs en pleine mer, et je me recouchai en
+attendant qu'il me fût permis de sortir de ma cachette.
+
+Deux raisons surtout me faisaient appeler de tous mes voeux le moment de
+la délivrance: la première c'est que j'avais une soif ardente. Il y
+avait longtemps que je n'avais bu; le fromage et le biscuit m'avaient
+encore altéré, et j'aurais donné toute une fortune, si je l'avais
+possédée, pour me procurer un verre d'eau.
+
+La seconde raison qui me faisait souhaiter de changer de place était la
+courbature que j'avais gagnée dans mon petit coin, où j'étais forcé de
+m'accroupir, n'ayant pour me reposer que des planches qui m'avaient tout
+meurtri. C'est à peine si je pouvais remuer, tant la douleur était vive,
+et je souffrais encore plus lorsque j'étais immobile, ce qui d'ailleurs,
+n'arrivait pas souvent, tant l'instinct me poussait à changer d'attitude
+pour diminuer mes crampes et me distraire de ma soif.
+
+Il ne fallait rien moins que la crainte d'être renvoyé à la ferme pour
+me donner la force de supporter ces tortures. Je savais que les navires
+ne sortent guère d'un port sans avoir un pilote. Si j'avais eu le
+malheur de révéler ma présence, avant le départ de celui que nous avions
+probablement, on me jetait dans son bateau, et je perdais le fruit de
+mes efforts, ce qui après l'heureux début de mon entreprise était une
+humiliation que je ne pouvais accepter.
+
+En supposant même qu'il n'y eût pas de pilote sur _l'Inca_, nous étions
+encore dans les parages que fréquentent les bateaux-pêcheurs, ceux qui
+font la côte; l'un d'eux, retournant au port, serait hélé facilement, et
+l'on m'y descendrait comme un colis pour être déposé sur le quai.
+
+J'étouffai donc ma soif, et me cuirassant contre la douleur, je pris la
+résolution de rester dans ma cachette.
+
+Le navire glissa tranquillement sur les flots pendant une heure ou deux;
+sa marche était ferme, d'où je supposais que le temps était calme et que
+nous étions toujours dans la baie. Comme je faisais cette réflexion, je
+m'aperçus que le roulis devenait de plus en plus fort; les vagues
+fouettaient les flancs du bâtiment avec une telle violence qu'elles en
+faisaient craquer le bordage.
+
+J'étais bien loin de m'en plaindre; c'était la preuve que nous nous
+trouvions en pleine mer, où la brise était toujours plus forte, et les
+lames plus puissantes. «Bientôt, pensai-je, on renverra le pilote, et je
+pourrai sans inquiétude me montrer sur le pont.»
+
+Quand je dis sans inquiétude, ce n'est pas tout à fait vrai; j'avais au
+contraire des appréhensions assez vives au sujet de l'accueil qui
+m'était réservé; je pensais à la brutalité du second, aux railleries de
+l'équipage. Le capitaine ne serait-il pas indigné de mon audace; lui qui
+avait si nettement refusé de me prendre à bord, que dirait-il de m'y
+voir introduit par surprise? Il m'imposerait quelque punition
+outrageante, peut-être le fouet. J'étais, je le confesse, très-peu
+rassuré à cet égard, et j'aurais volontiers dissimulé ma présence
+jusqu'à notre arrivée au Pérou.
+
+Mais impossible; je ne pouvais pas rester dans ma cachette pendant six
+mois; qui pouvait dire si la traversée ne durerait pas davantage? Je
+n'avais pas à boire, presque rien à manger, il fallait bien tôt ou tard
+remonter sur le pont, en dépit de la colère du capitaine.
+
+Pendant que je faisais ces tristes réflexions, je me sentis envahir par
+une angoisse étrange qui n'avait rien de commun avec mon inquiétude;
+elle était toute physique et plus affreuse que ma soif et mes crampes.
+Le vertige s'était emparé de moi, la sueur me couvrait la figure, elle
+s'accompagnait d'horribles nausées, d'étranglement, de suffocation,
+comme si mes poumons comprimés entre les côtes n'avaient pu se dilater,
+et qu'une main de fer m'eût serré à la gorge. Une odeur fétide s'élevait
+du fond de la cale, où j'entendais clapoter l'eau qui s'y était
+introduite, sans doute depuis longtemps, odeur nauséabonde qui aggravait
+mon agonie.
+
+D'après ces divers symptômes, il n'était pas difficile de reconnaître ce
+qui me faisait tant souffrir; ce n'était que le mal de mer. Je ne
+m'alarmai pas des suites que cela pouvait avoir, mais j'endurai toutes
+les tortures que vous impose cette atroce maladie. Il est certain que
+dans la situation où j'étais, elle fut pour moi plus atroce qu'elle ne
+l'est d'ordinaire. Il me semblait qu'un verre d'eau pure, en apaisant ma
+soif, eût guéri mes nausées et diminué l'étreinte qui me serrait la
+poitrine.
+
+L'effroi que m'inspirait le bateau du pilote me fit d'abord endurer mon
+supplice avec courage; mais à chaque instant le roulis devenait plus
+fort, l'odeur du fond de cale plus pénétrante et plus fétide; la révolte
+de mon estomac augmentait en proportion, et les maux de coeur finirent
+par être intolérables.
+
+Que le pilote fût parti ou resté, je ne pouvais plus y tenir; il fallait
+monter sur le pont, avoir de l'air, une gorgée d'eau, ou c'en était fait
+de moi.
+
+Je me levai avec effort et me glissai hors de ma cachette, en m'appuyant
+sur le tonneau, qui m'aidait à me conduire, car je marchais à tâtons.
+Lorsque je fus au bout de la futaille, j'étendis la main pour retrouver
+l'issue par laquelle j'étais entré; mais elle me parut close. Je n'en
+pouvais croire mes sens; j'étendis la main de nouveau, et recommençai
+vingt fois mon exploration, l'ouverture n'existait plus: une caisse
+énorme fermait l'endroit par lequel je m'étais introduit, et le fermait
+tellement bien que je pouvais à peine fourrer le bout de mon petit doigt
+entre cette caisse et les ballots entassés qui la bloquaient de toute
+part.
+
+J'essayai de la mouvoir, mais elle ne bougea pas; j'y appuyai l'épaule,
+j'y employai toute ma force, elle n'en fut pas même ébranlée.
+
+Voyant que je ne pouvais y parvenir, je rentrai dans ma cachette avec
+l'espoir de passer derrière la futaille et faire le tour de cette
+malheureuse caisse; nouveau désappointement! il n'y avait pas de quoi
+fourrer la main entre le fond de la barrique et une autre futaille
+exactement pareille; une souris devait être obligée de s'aplatir pour se
+glisser entre ces deux tonnes, dont la dernière s'appliquait exactement
+à la paroi du vaisseau.
+
+Je pensai alors à grimper sur la futaille, et à me faufiler au-dessus de
+la caisse qui m'obstruait le passage; mais entre le point culminant du
+tonneau et une grande poutre qui s'étendait en travers de la cale, c'est
+tout au plus s'il y avait un espace de quelques centimètres, et si petit
+que je pusse être, il ne fallait pas songer à m'y introduire.
+
+Je vous laisse à imaginer quelle fut mon impression lorsque j'eus acquis
+la certitude d'être enfermé dans la cale au milieu des marchandises,
+emprisonné, muré par la cargaison tout entière.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI.
+
+Enseveli tout vivant!
+
+
+Je comprenais maintenant pourquoi la nuit m'avait paru si longue. La
+lumière avait brillé, mais je n'en avais rien su; les matelots avaient
+travaillé pendant le jour, tandis que, plongé dans les ténèbres, je
+croyais qu'il était nuit. Il y avait sans doute plus de trente-six
+heures que je me trouvais à bord; voilà pourquoi j'avais eu faim,
+pourquoi ma soif était si ardente, et mon corps si douloureux.
+
+Les instants de repos qui, au milieu du bruit continuel, me paraissaient
+revenir d'une façon méthodique, étaient les heures de repas; et le
+silence qui avait précédé notre départ, silence dont la prolongation
+m'avait frappé, était la deuxième nuit que je passais dans la cale.
+
+J'y étais à peine installé que je m'étais endormi. C'était le soir. Il
+est probable que, le lendemain matin, je ne m'éveillai pas de bonne
+heure; et c'était pendant mon sommeil que les matelots, en arrangeant la
+cale, avaient rempli les vides qui m'avaient permis d'y entrer.
+
+Je ne compris pas d'abord toute l'horreur de ma situation. J'étais
+enfermé, je savais de plus que tous mes efforts pour m'ouvrir un passage
+seraient complétement inutiles; mais les hommes vigoureux qui avaient
+empilé toutes ces caisses pouvaient les remuer une seconde fois, et je
+n'avais qu'à les appeler pour qu'ils vinssent immédiatement.
+
+J'étais loin, hélas! de penser que mes cris les plus forts ne pouvaient
+être entendus; j'ignorais que l'écoutille, par laquelle je m'étais
+introduit dans la cale, était maintenant couverte de ses panneaux,
+recouverts à leur tour d'une épaisse toile goudronnée, qui devait
+peut-être y rester jusqu'à la fin du voyage. Quand même l'écoutille
+n'eût pas été fermée, il y avait peu de chances pour que ma voix fût
+entendue; l'épaisseur de la cargaison l'aurait interceptée, ou elle
+aurait été couverte par le bruit des flots et par celui du vent.
+
+Comme je vous le disais, mon inquiétude fut d'abord peu sérieuse; je ne
+me préoccupais que du temps plus ou moins long que j'aurais à passer
+avant d'avoir de l'eau, car ma soif était vive. Pour que je pusse sortir
+de la cale, il faudrait enlever les caisses qui se trouvaient au-dessus
+de moi; cela devait demander beaucoup de travail, et jusque-là je
+souffrirais énormément, car le besoin de boire devenait de plus en plus
+impérieux.
+
+Ce n'est qu'après avoir crié de ma voix la plus aiguë, frappé sur les
+planches à coups redoublés, répété mes cris et mes coups mainte et
+mainte fois, sans recevoir de réponse, que je compris ma situation. Elle
+m'apparut dans toute son horreur: pas moyen de remonter sur le pont,
+aucun espoir d'être secouru; j'étais enseveli tout vivant sous les
+marchandises qui remplissaient la cale.
+
+Je criai de nouveau, j'y employai toutes mes forces, et ne m'arrêtai
+qu'au moment où ma gorge ne rendit plus aucun son. J'avais prêté
+l'oreille à différents intervalles, espérant toujours une réponse; mes
+cris éveillaient tous les échos de ma tombe; mais pas une voix ne
+répondait à la mienne.
+
+J'avais entendu chanter les matelots pendant qu'ils levaient l'ancre;
+mais à présent tout était silencieux; le navire était immobile, les
+vagues restaient muettes, et si, dans un calme pareil, les grosses voix
+de l'équipage n'arrivaient pas jusqu'à moi, comment pouvais-je espérer
+que mes cris d'enfant parvinssent aux oreilles de ceux qui ne
+m'écoutaient pas?
+
+C'était impossible; on ne pouvait pas m'entendre, et j'étais condamné à
+mort, condamné sans appel.
+
+J'en avais la conviction, et aux souffrances du mal de mer succédait un
+affreux désespoir. Les douleurs physiques revinrent et, se joignant à la
+torture morale, produisirent une agonie que je ne saurais vous
+dépeindre. Je ne pus y résister; mes forces m'abandonnèrent, et je
+tombai, comme atteint de paralysie.
+
+Malgré ma stupeur, je n'avais pas perdu connaissance; il me semblait que
+j'allais mourir, et je le désirais sincèrement. Puisque la mort est
+inévitable, pensais-je, il valait mieux qu'elle mît le plus tôt possible
+un terme à mes souffrances. Je suis persuadé que si je l'avais pu,
+j'aurais hâté ma dernière heure; mais j'étais trop faible pour me tuer,
+quand même j'aurais eu des armes à ma disposition. J'avais totalement
+oublié que j'en possédais une, tant il y avait de confusion dans mon
+esprit!
+
+Vous êtes étonné d'apprendre que je désirais mourir; mais pour se faire
+une juste idée de l'étendue de mon désespoir, il faudrait avoir passé
+par la position où j'étais alors; et Dieu veuille qu'elle vous soit
+épargnée!
+
+Toutefois on ne meurt pas du mal de mer, et le désespoir ne suffit pas
+pour tuer l'homme; il est plus difficile qu'on ne pense de sortir de ce
+bas monde.
+
+Ma torpeur augmenta de plus en plus; je devins complétement insensible,
+et restai longtemps dans cet état voisin de la mort.
+
+À la fin cependant, je repris connaissance; peu à peu je retrouvai une
+partie de mes forces. Chose étrange! la faim se faisait vivement sentir;
+car le mal de mer aiguise l'appétit d'une façon toute spéciale.
+Néanmoins, la soif me torturait davantage, et ma souffrance était
+d'autant plus vive que je ne voyais aucun moyen de la calmer. Il me
+restait un peu de biscuit, je pouvais encore me rassasier une fois; mais
+où trouver de l'eau pour éteindre le feu qui me desséchait les veines?
+
+Il n'est pas nécessaire de vous rapporter les réflexions poignantes qui
+me venaient à l'esprit; qu'il vous suffise de savoir que ce paroxysme
+d'une douleur sans nom amena un délire dont j'eus un instant conscience,
+et qui, à mon grand soulagement, se termina par un profond sommeil.
+
+Le corps épuisé perdit le sentiment de ses douleurs, et l'esprit oublia
+ses tourments.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII.
+
+Soif.
+
+
+Cet instant de repos fut de bien courte durée, un cauchemar effroyable
+ne tarda pas à troubler mon sommeil, et me réveilla brusquement, pour me
+rendre à une réalité plus affreuse que mes rêves.
+
+Il me fut d'abord impossible de deviner où j'étais; mais il me suffit
+d'allonger les bras pour me rappeler toute l'horreur de ma situation. De
+chaque côté, mes mains rencontraient les murailles de mon cachot; à
+peine avais-je assez de place pour me retourner, et, si mince que je
+fusse alors, un autre enfant de ma taille aurait empli tout le reste de
+ma cellule.
+
+Mon premier mouvement, dès que j'eus reconnu ma position, fut de crier
+de toutes mes forces. Je conservais toujours l'espoir qu'on finirait par
+m'entendre; j'ignorais, comme je l'ai dit plus haut, l'énorme quantité
+de marchandises qui se trouvaient au-dessus de ma tête, et je ne savais
+pas que toutes les écoutilles de l'entre-pont étaient fermées.
+
+Il est heureux que je n'en aie pas su davantage, autrement je serais
+devenu fou; mais les lueurs d'espérance qui, de temps en temps,
+suspendaient mes tortures, soutinrent ma raison jusqu'au moment où il me
+fut permis d'envisager mon sort avec calme, et de lutter contre le péril
+qui me menaçait.
+
+Comme avant de m'endormir, je jetai des cris perçants jusqu'à ce que la
+voix me fît défaut; et lorsque j'eus désespéré de me faire entendre, je
+retombai dans l'état d'atonie, puis de torpeur, où le sommeil m'avait
+trouvé. Néanmoins cet engourdissement qui s'était emparé de mon esprit
+laissait à la douleur physique tout ce qu'elle avait d'affreux; j'étais
+dévoré par la soif, qui, arrivée à ce point d'exaspération, est
+peut-être le plus grand de tous les supplices. Je n'aurais jamais pensé
+que le manque d'un peu d'eau pût vous causer des tortures aussi vives.
+En lisant que des naufragés ou des voyageurs égarés dans le désert
+étaient morts de soif, après une horrible agonie, j'avais toujours cru à
+l'exagération de l'auteur. Comme tous les enfants de l'Angleterre, né
+dans un pays où l'on rencontre à chaque pas des sources et des
+ruisseaux, je n'avais jamais eu soif. Peut-être, lorsqu'en été je jouais
+au milieu d'un champ ou sur le bord de la mer, avais-je éprouvé cette
+sensation bien connue qui vous fait souhaiter un verre d'eau; mais ce
+n'est pas une douleur, et l'espèce de malaise que l'on ressent alors est
+plus que compensé par la satisfaction que l'on éprouve en se
+désaltérant. Il est rare que ce besoin soit assez impérieux pour vous
+faire boire une eau marécageuse; la délicatesse de vos habitudes
+conserve toutes ses répugnances: ceci n'est que le premier degré de la
+soif, et moins une douleur qu'un plaisir, par la confiance où l'on est
+de trouver bientôt à boire. Mais perdez cette conviction rassurante,
+soyez certain, au contraire, qu'il n'y a dans les environs ni lac, ni
+fleuve, ni ruisseau, ni fontaine, pas même de fossé bourbeux; que vous
+êtes à cent kilomètres de la source la plus voisine, et la soif, que
+vous supportez facilement, prendra un nouveau caractère et sera des plus
+douloureuses.
+
+Il est possible que j'eusse parfois été aussi longtemps sans boire, et
+que je n'en eusse pas éprouvé la souffrance qui me torturait au moment
+dont nous parlons; mais je n'avais jamais eu l'atroce perspective de
+voir grandir ma soif et de rester dans l'impossibilité de la satisfaire:
+c'est là ce qui était cause de mes angoisses.
+
+Je n'avais pas une faim excessive, mes provisions, d'ailleurs, n'étaient
+pas complétement épuisées; mais quand mon appétit aurait été plus fort,
+j'aurais craint d'augmenter ma soif en mangeant. C'est ce qui m'était
+arrivé lors de mon dernier repas; et ma gorge brûlante ne demandait
+qu'un peu d'eau, ce qui, à cette heure me paraissait la chose du monde
+la plus précieuse.
+
+C'était le supplice de Tantale: je n'avais pas d'eau sous les yeux, mais
+je l'entendais sans cesse battre les flancs du navire; de l'eau de mer,
+j'en conviens, je n'aurais pas pu la boire, quand même elle eût été à ma
+portée, mais c'était le murmure de l'eau qui frappait mes oreilles, et
+il ajoutait à mes souffrances tout ce que la tentation a d'exaspérant.
+
+Je ne doutais pas que la soif ne dût me tuer dans un délai plus ou moins
+long. Combien durerait mon agonie? J'avais entendu parler d'hommes qui
+étaient morts de soif après des tortures indicibles; j'essayai de me
+rappeler le nombre de jours qu'ils avaient souffert, et je ne pus y
+parvenir. Six ou sept, pensai-je. Cette idée m'épouvanta. Comment
+supporter pendant une semaine l'angoisse que j'endurais? C'était
+au-dessus de mes forces, et je demandai à la mort de mettre un terme
+plus rapide à mes douleurs.
+
+Mais l'espérance allait revenir. J'avais à peine cédé à cet accès de
+découragement, lorsque j'entendis un son qui changea le cours de mes
+pensées, et me causa autant de bonheur que j'avais eu d'angoisses.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII.
+
+Son plein de charme.
+
+
+J'étais accoudé à l'une des poutres du navire, qui traversait ma cabine,
+et qui la divisait en deux parties presque égales. C'était simplement
+pour changer de position que j'avais pris cette attitude, car j'étais
+las d'être couché sur les planches; depuis l'heure de mon premier réveil
+dans la cale j'avais essayé de toutes les postures, sans parvenir à me
+trouver bien dans aucune; je m'étais levé, quoiqu'il me fallut courber
+la tête; j'avais pris tous les degrés d'inclinaison, je m'étais allongé
+sur le dos, sur le ventre, sur les côtés, je m'étais replié en Z, en S,
+et je n'en étais pas moins courbaturé.
+
+Je me trouvais donc soutenu par l'une des côtes du navire, et ma tête
+penchée en avant, reposait presque sur la grande futaille où j'appuyais
+la main.
+
+Il en résultait que mon oreille effleurait les douelles de chêne; et
+c'est de la sorte que j'entendis le son plein de douceur qui opéra chez
+moi un revirement si prompt et si heureux.
+
+Rien n'était plus facile à reconnaître que cette voix bénie qui frappait
+mon oreille: c'était le glouglou d'un liquide remuant dans la futaille,
+par suite des ondulations du navire.
+
+À la première de ces notes harmonieuses que rendait le contenu de la
+barrique, j'avais tressailli d'une joie facile à comprendre; mais
+réprimant aussitôt mes transports, je voulus m'assurer du fait, dans la
+crainte d'être le jouet d'une illusion.
+
+La joue appliquée sur le bois de la grosse tonne, l'haleine suspendue,
+toutes les facultés de mon être concentrées dans ma puissance auditive,
+j'attendis que le bâtiment éprouvât une secousse assez grande pour la
+communiquer au fluide que renfermait le tonneau.
+
+L'attente me parut d'une longueur excessive, mais ma patience fut enfin
+récompensée: _Glou, glou, gli, gli, glou, glou_; cela ne faisait pas le
+moindre doute, la futaille était pleine d'eau!
+
+Un cri de joie s'échappa de mes lèvres; j'éprouvais ce que ressent un
+malheureux qui est en train de se noyer, et qui, au moment où il allait
+rendre l'âme, se retrouve près du rivage.
+
+La réaction fut si vive que je faillis m'évanouir; je serais tombé sans
+la pièce de bois à laquelle je restai appuyé, dans un état de vertige
+qui m'était jusqu'à la conscience de mon bonheur.
+
+Toutefois je ne demeurai pas longtemps dans cette demi-insensibilité; la
+soif me rappela bientôt à moi-même, et je me rapprochai de la futaille.
+
+Dans quel but? Je voulais chercher la bonde, la retirer bien vite, et
+boire; je ne pouvais avoir d'autre intention.
+
+Hélas; ma joie devait s'éteindre aussi promptement qu'elle était née. Je
+fus néanmoins quelque temps avant d'en arriver là; il me fallut d'abord
+parcourir avec les mains toute la surface de la barrique, en palper
+toutes les douelles, avec le tact soigneux qui caractérise les aveugles;
+et je recommençai l'opération plus d'une fois avant d'accepter la triste
+certitude que la bonde se trouvait du côté de la muraille, il m'était
+impossible de l'atteindre, et la précieuse barrique m'était complétement
+fermée.
+
+Je savais que tous les tonneaux ont une seconde ouverture, située à l'un
+des deux fonds, et je m'étais mis en quête de celle qui devait exister à
+ma futaille; mais le premier mouvement que je fis m'annonça que les deux
+bouts en étaient bloqués, l'un par une caisse, l'autre par la seconde
+barrique mentionnée dans l'inventaire de ma cellule.
+
+Il me vint à l'esprit que cette dernière pouvait également contenir de
+l'eau, et j'en commençai l'inspection; mais je ne pus tâter qu'une
+faible partie de son étendue, et n'y rencontrai que la surface unie du
+chêne, qui m'opposait la résistance du roc.
+
+C'est alors que je retombai dans ma misère, et que je me livrai à tout
+ce que le désespoir a de plus cruel. Plus que jamais la tentation était
+vive; j'entendais l'eau à trois centimètres de mes lèvres, et je ne
+pouvais pas la goûter. Oh! si j'avais pu seulement en humecter ma gorge
+brûlante!
+
+S'il y avait eu près de moi une hache, et que ma prison eût été assez
+haute pour que je pusse m'en servir, comme j'aurais largement ouvert
+cette grande citerne pour m'abreuver de son contenu! Mais je n'avais pas
+de hache, pas d'instruments tranchants, et sans une bonne lame comment
+percer ou fendre ces douelles de chêne, aussi impénétrables pour moi que
+du fer? Quand même j'aurais trouvé l'une ou l'autre des ouvertures de la
+futaille, avec quoi en aurais-je ôté le bondon, arraché le fausset? Je
+n'y avais pas songé dans mon élan de bonheur; mais il était impossible
+de le faire avec mes doigts, sans tenailles, sans levier d'aucune
+espèce.
+
+Je crois m'être levé en chancelant, pour examiner de nouveau la
+barrique; je n'en suis pas sûr, tant j'étais foudroyé par la déception
+amère qui avait suivi ma joie; il m'est resté néanmoins un vague
+souvenir d'avoir machinalement exploré le dessus du tonneau, essayé de
+mouvoir la caisse; et plus consterné que jamais de l'inutilité de mes
+efforts, d'être revenu me coucher, en proie au plus morne désespoir.
+
+J'ignore combien de temps dura cette nouvelle crise; mais je me souviens
+toujours du fait qui dissipa la fatale influence sous laquelle je
+succombais, et qui me rendit toute mon activité.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV.
+
+La barrique est mise en perce.
+
+
+Étendu sur les planches de ma cellule, la tête reposant sur mon bras, je
+sentis quelque chose me blesser à la cuisse; était-ce un noeud du bois
+ou un caillou sur lequel j'étais couché? dans tous les cas c'était un
+objet qui me faisait souffrir, et j'étendis la main pour l'éloigner. À
+ma grande surprise je ne trouvai rien par terre, le plancher était
+parfaitement uni, et l'objet qui me faisait mal se trouvait dans ma
+poche.
+
+Qu'est-ce que cela pouvait être? je ne me le rappelais nullement;
+j'aurais pu croire que c'était un morceau de biscuit, si je n'avais été
+sûr d'avoir placé mes provisions dans la poche de ma veste. Je palpai
+celle de ma culotte, elle renfermait un objet allongé, aussi dur que le
+fer, et je ne me rappelais pas avoir emporté autre chose que du biscuit
+et du fromage.
+
+Je me mis à mon séant pour fouiller dans ma poche, car il m'était
+impossible de deviner ce qui s'y trouvai; et j'eus ainsi le mot de
+l'énigme: cet objet long et dur n'était ni plus ni moins que le couteau
+dont Waters m'avait fait présent. Je l'avais fourré dans ma culotte par
+un mouvement irréfléchi, et l'avais ensuite oublié.
+
+Cette découverte me parut d'abord insignifiante, elle me rappela tout
+simplement la bonté du matelot, bonté qui contrastait avec la rudesse du
+lieutenant; c'était la seule pensée que j'avais eue au moment où cette
+lame précieuse m'avait été donnée. Tout en faisant cette réflexion,
+j'ôtai le couteau de ma poche, et l'ayant jeté au loin pour qu'il ne me
+gênât plus, je me recouchai sur les planches.
+
+Mais à peine venais-je de m'y étendre, qu'une idée subite me traversa
+l'esprit et me fit relever avec autant de promptitude que si je m'étais
+appuyé sur du fer rouge. Toutefois ce n'était pas la douleur qui
+m'inspirait ce mouvement rapide, au contraire, c'était une joyeuse
+espérance. Je me disais qu'avec cette lame j'avais le moyen de percer la
+futaille et de me procurer de l'eau.
+
+Cela me paraissait tellement facile, que je ne doutai pas un instant de
+la possibilité du fait, et que mon désespoir s'évanouit pour faire place
+à la joie la plus vive.
+
+Je cherchai mon couteau, je le retrouvai, et m'en emparai avec ardeur;
+c'est tout au plus si je l'avais regardé quand je l'avais reçu des mains
+de Waters, maintenant je l'examinais avec soin, je le palpais dans tous
+les sens, j'en calculais la force autant qu'il m'était permis de le
+faire, et je me demandais quelle était la meilleure manière de m'en
+servir pour arriver au but que je me proposais.
+
+C'était un bon couteau, avec un manche en bois de cerf, une lame aiguë,
+solide et bien trempée, un de ces couteaux qui, lorsqu'ils sont ouverts,
+n'ont pas moins de vingt-cinq centimètres de longueur, et qu'en général
+les matelots portent suspendus à une ficelle passée autour du cou. Je
+fus enchanté de mon examen, de l'épaisseur et du fil de l'acier; car il
+me fallait un bon instrument pour forer cette douelle de chêne.
+
+Si je vous décris avec autant de détails les mérites de mon couteau,
+c'est que je ne saurais trop vous en faire l'éloge, puisque sans lui je
+n'aurais pas survécu à mes misères, et ne vous raconterais pas les hauts
+faits qu'il m'a permis d'accomplir.
+
+Ayant donc passé le doigt à plusieurs reprises sur ma bonne lame, afin
+de me familiariser avec elle; l'ayant ouverte et fermée dix ou douze
+fois, pour en essayer le ressort, je m'approchai de la barrique, afin
+d'en attaquer le chêne.
+
+Vous êtes surpris de me voir agir avec cette lenteur quand la soif me
+torturait; vous ne comprenez pas que j'aie pris toutes ces précautions;
+vous pensiez que j'allais me mettre aussitôt à faire un trou, n'importe
+comment, pourvu que je pusse me désaltérer. Toute ma patience fut
+soumise à une rude épreuve; mais j'ai toujours été d'un caractère
+réfléchi, même quand j'étais enfant, et je sentais, à l'heure dont je
+vous parle, que tout le succès de mon entreprise pouvait dépendre du
+soin que j'y apporterais. J'avais en perspective la mort la plus
+affreuse; une seule chose devait me sauver, c'était d'ouvrir la
+barrique, pour cela mon couteau m'était indispensable. Supposez qu'en
+agissant avec précipitation, je vinsse à en briser la lame, seulement à
+en casser la pointe, c'était fini, ma mort était certaine.
+
+Ne soyez donc plus étonnés du soin que je prenais de ne rien
+compromettre. Il est vrai de dire que si j'avais réfléchi davantage, je
+ne me serais pas donné tant de peine. Quand j'aurais eu la certitude de
+me désaltérer, à quoi cela devait-il me servir? J'aurais apaisé ma soif;
+mais la faim? comment la satisfaire? On ne se nourrit pas avec de l'eau;
+où trouver des aliments?
+
+C'est une chose bizarre, mais cette idée ne me vint pas. Je n'étais
+point encore affamé, et la crainte de mourir de soif était jusqu'alors
+ma seule préoccupation. Plus tard, je devais, hélas! éprouver les mêmes
+terreurs au sujet du manque de nourriture; mais n'anticipons pas.
+
+Je choisis, sur le côté de la barrique, un endroit où la douelle
+paraissait être endommagée. Précisément cela se trouvait un peu
+au-dessous de la moitié de la futaille, et c'était une condition qui me
+semblait indispensable. La barrique pouvait n'être qu'à moitié pleine,
+et il fallait absolument la mettre en perce au-dessous du niveau de
+l'eau, sans quoi j'aurais travaillé en pure perte.
+
+Me voilà donc à l'ouvrage; malgré mon impatience, j'étais satisfait de
+la rapidité de ma besogne. Mon couteau se comportait à merveille, et si
+épais que fût le chêne de la futaille, il avait affaire à de l'acier
+plus dur que lui. Peu à peu les esquilles de bois se détachèrent, et ma
+bonne lame s'enfonça dans la douelle.
+
+J'avais fini par si bien me familiariser avec les ténèbres, que je ne
+ressentais plus cette impuissance dont chacun est frappé en tombant dans
+une nuit profonde. Mes doigts avaient acquis une délicatesse de toucher
+singulière, ainsi qu'on le remarque chez les aveugles. Je travaillais
+avec autant de facilité que si j'avais été en plein jour, et je ne
+pensais même pas à la lumière qui me manquait.
+
+Sans aucun doute, un charpentier, avec son ciseau à mortaise, ou un
+tonnelier, avec son vilebrequin, aurait été plus vite que moi; mais
+j'avais la certitude que j'avançais dans mon oeuvre, et je n'en
+demandais pas davantage.
+
+La crainte de briser mon couteau, crainte que j'avais toujours présente
+à l'esprit, m'empêchait de me hâter; je me souvenais du proverbe: «Plus
+on se presse, moins on arrive,» et je maniais mon outil avec un
+redoublement de prudence.
+
+Il y avait une heure que je travaillais, quand j'approchai de la surface
+intérieure de la douelle; je le voyais à la profondeur de l'excavation
+que j'avais faite.
+
+Ma main trembla, mon coeur battit avec violence, ce fut un moment
+d'incroyable émotion, une inquiétude affreuse s'emparait de mon esprit:
+était-ce bien de l'eau que j'allais trouver? Ce doute m'était déjà venu
+plusieurs fois, mais jamais avec cette vivacité.
+
+Oh! mon Dieu! si, au lieu d'eau, cette futaille contenait de rhum ou de
+l'eau-de-vie, seulement du vin! Je savais que pas un de ces liquides
+n'éteindrait ma soif; peut-être la calmeraient-ils un instant, mais elle
+reviendrait ensuite plus dévorante que jamais; et, perdant mon seul
+espoir, je mourrais, tué par l'ivresse, comme tant d'autres malheureux.
+
+Le fluide perlait déjà entre la douelle et mon couteau; j'hésitais à
+faire la dernière entaille, j'avais peur de ce qui allait en sortir!
+
+Mais la soif triompha de mes inquiétudes; je poussai mon outil, et les
+dernières fibres du chêne cédèrent. Au même instant, un jet rapide et
+froid s'échappa de la barrique, me mouilla les mains et se répandit sur
+ma manche.
+
+Un dernier tour de lame agrandit l'ouverture. Je retirai mon couteau, le
+jet sortit avec force, et mes lèvres s'y appliquèrent avec délices. Ce
+n'était ni de la liqueur, ni du vin, mais une eau fraîche et pure comme
+celle qui jaillit du rocher.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXV.
+
+Le fausset.
+
+
+Comme je bus de cette eau délicieuse! je ne croyais pas pouvoir m'en
+rassasier. À la fin cependant la quantité d'eau absorbée fut suffisante,
+et je ne sentis plus la soif.
+
+[Illustration: Comme je bus cette eau délicieuse.]
+
+Toutefois ce résultat ne fut pas immédiat; la première libation ne me
+désaltéra qu'un instant; mes lèvres se rapprochèrent bientôt de la
+barrique, et j'y revins à plusieurs reprises avant d'être complétement
+soulagé.
+
+Il est impossible, même à l'imagination la plus puissante, de se figurer
+les tortures de la soif; il faut les avoir ressenties pour s'en faire
+une idée; qu'on juge de leur violence par les expédients auxquels ont eu
+recours ceux qui les ont subies. Et pourtant, malgré cette angoisse
+indicible, aussitôt qu'on a bu largement, la douleur s'évanouit avec la
+rapidité d'un songe; il n'est pas de souffrance comparable qui soit
+aussi vite guérie.
+
+Ma soif était dissipée, et le bien-être succédait à mon supplice.
+Toutefois, je n'en perdis pas ma prudence habituelle; durant les
+intervalles que j'avais mis entre mes libations, j'avais eu bien soin de
+fermer l'ouverture de la barrique, en y fourrant le bout de mon index en
+guise de fausset. Quelque chose me disait de ne pas gaspiller le
+précieux liquide, et je résolus d'obéir à cette pensée pleine de
+prudence.
+
+Mais à la longue je me fatiguai de rester ainsi, le doigt passé dans la
+douelle, et je cherchai un objet qui pût me servir de bouchon.
+Impossible de rien trouver, pas la moindre baguette, le plus petit
+morceau de bois dont on pût faire une cheville, J'avais toujours mon
+index à la futaille, je n'osais pas l'en ôter, et cela paralysait mes
+recherches.
+
+Comment faire? Je pensai au fromage qui me restait, et je le tirai de ma
+poche; il s'émietta dès que je voulus m'en servir; du biscuit n'eût pas
+été meilleur; c'était fort embarrassant.
+
+Tout à coup je songeai à ma veste. Elle était de gros molleton, et en en
+déchirant un morceau, je pouvais boucher l'ouverture de la futaille.
+
+À peine avais-je eu cette pensée, que mon couteau enlevait une pièce de
+mon habit, et que fourrant ce chiffon de laine dans la susdite
+ouverture, le poussant, le serrant avec la pointe de ma lame, je parvins
+à arrêter le liquide, bien qu'il suât légèrement à travers mon tampon;
+mais c'était peu de chose, et je m'en inquiétai d'autant moins, que cet
+expédient n'était que provisoire; pourvu qu'il me permît de trouver
+mieux, c'était tout ce que je demandais.
+
+J'avais maintenant tout le loisir de la réflexion, et je n'ai pas besoin
+d'ajouter que le désespoir en fut bientôt la conséquence. À quoi me
+servirait d'avoir de l'eau? à me faire vivre quelques heures de plus,
+c'est-à-dire à prolonger mon agonie, car j'avais la certitude de mourir
+de faim, mes provisions étaient presque épuisées: deux biscuits et
+quelques miettes de fromage étaient tout ce qui me restait. À la rigueur
+cela pouvait suffire pour un repas; mais après?... viendrait la faim,
+puis la faiblesse, le vertige, l'épuisement complet et la mort.
+
+Chose étrange! cette pensée ne m'était pas venue tant que la soif
+m'avait dominé. À différents intervalles j'en avais bien eu le soupçon;
+mais les tortures présentes me faisaient oublier celles de l'avenir.
+
+Une fois que les premières avaient été calmées, je compris que la faim
+ne serait pas moins impitoyable que la soif, et le sentiment de
+bien-être que j'éprouvais disparut devant le sort qui m'attendait. Ce
+n'était pas même, de l'anxiété, qui laisse toujours un peu de place à
+l'espérance, c'était l'affreuse certitude de ne plus avoir que deux ou
+trois jours à vivre, et de les passer dans une agonie trop facile à
+imaginer.
+
+Pas d'alternative: il fallait mourir d'inanition, à moins que je n'eusse
+recours au suicide. Je pouvais me tuer; je possédais une arme plus que
+suffisante pour exécuter ce projet; mais l'espèce de délire qui, dans
+les premiers instants de désespoir, m'aurait poussé immédiatement à cet
+acte de démence, était dissipé, et j'envisageais la situation avec une
+tranquillité d'esprit qui m'étonnait.
+
+Trois genres de mort se présentaient d'eux-mêmes: la faim, la soif et un
+coup de couteau pouvaient également terminer ma vie; la première était
+inévitable, mais je pouvais choisir entre les trois supplices, et
+j'examinai quel était celui qui devait me faire le moins souffrir.
+
+Ne soyez pas surpris de me voir livré à cet étrange calcul; songez à la
+position où je me trouvais, et qui ne me permettait pas d'avoir d'autre
+idée que celle de la mort.
+
+Le premier résultat de mes réflexions fut d'éliminer la soif; je venais
+d'en subir les tortures, et je savais par expérience que de toutes les
+manières de quitter ce monde, c'est l'une des plus affreuses. Restaient
+la faim et le poignard. Je les pesai longtemps, en les comparant l'une à
+l'autre, sans savoir auquel des deux accorder la préférence.
+Malheureusement j'étais dépourvu de tout principe religieux; à cette
+époque, je ne savais même pas que ce fût un crime d'attenter à ses
+jours, et cette considération n'entrait pour rien dans mes pensées; la
+seule chose qui me préoccupait était, comme je l'ai dit plus haut, de
+choisir le genre de mort qui devait être le moins pénible.
+
+Il faut cependant que le bien et le mal soient instinctifs; malgré mon
+ignorance de païen, une voix intérieure me disait qu'il était coupable
+de se détruire, alors même que le supplice vous sauvait du supplice.
+
+Cette pensée triompha dans mon âme, et rappelant tout mon courage, je
+pris la résolution d'attendre les événements, quelle que pût être la
+date que Dieu eût fixée pour mettre un terme à mes souffrances.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVI
+
+Une caisse de biscuits.
+
+
+Je pris non-seulement la résolution de ne pas me suicider, mais celle de
+vivre le plus longtemps possible. Bien que mes deux biscuits fussent
+insuffisants pour me faire faire un bon repas, je les partageai en
+quatre, et me promis de laisser entre chacune de mes collations autant
+d'intervalles que la faim me le permettrait.
+
+Le désir de prolonger mon existence devenait de plus en plus vif depuis
+que j'avais ouvert la futaille; j'avais le pressentiment que ce n'était
+pas la faim qui me tuerait, tout au moins que je ne mourrais pas par
+inanition; et si léger, si fugitif que fût cet espoir, il soutint mon
+courage et me rendit un peu de force.
+
+Je ne saurais dire où je puisais cette confiance; mais quelques heures
+auparavant je ne croyais pas trouver d'eau, et maintenant j'en avais
+assez pour me noyer; n'était-ce pas la Providence qui m'avait été
+favorable? Pourquoi me laisserait-elle mourir de faim, après m'avoir
+sauvé de la soif? Je ne voyais pas comment elle me délivrerait; mais la
+première chose était de vivre, et, je le répète, j'avais le
+pressentiment que j'échapperais à la faim.
+
+Je mangeai la moitié d'un biscuit, j'avalai un peu d'eau, car la soif
+était revenue; puis ayant rebouché la futaille, je m'assis à côté
+d'elle. Je ne songeais pas à faire d'efforts; à quoi bon? Tout mon
+espoir reposait sur le hasard, ou plutôt sur la bonté divine, et
+j'attendis qu'elle voulût bien se manifester.
+
+Néanmoins le silence et les ténèbres avaient quelque chose de si affreux
+que le murmure intérieur dans lequel résidait ma force devint de plus en
+plus faible, et fut bientôt étouffé par le découragement. Il y avait à
+peu près douze heures que j'avais mangé ma première part de biscuit;
+j'essayai d'attendre plus longtemps, ce fut impossible. Je dévorai le
+second morceau; bien loin de me rassasier, il m'affama davantage, et la
+quantité d'eau que je bus remplit mon estomac sans satisfaire mon
+appétit.
+
+Six heures après, la troisième portion avait disparu, et ma faim
+croissait toujours; à peine attendis-je vingt minutes pour finir mon
+biscuit. C'était ma dernière bouchée; j'avais résolu de la faire durer
+jusqu'au quatrième jour; le premier n'était pas passé qu'il ne me
+restait plus rien. Que devenir? Je pensai à mes chaussures j'avais lu
+quelque part que des hommes s'étaient soutenus pendant quelque temps en
+mâchant leurs bottes, leurs guêtres ou leurs selles. Le cuir, étant un
+produit animal, conserve quelques propriétés nutritives, même après
+avoir été travaillé; et je songeai à mes bottines.
+
+Comme je me baissais pour en défaire les cordons, je fus saisi par
+quelque chose de froid qui me tombait sur la tête; c'était un filet
+d'eau. Le chiffon que j'avais mis à la futaille en avait été repoussé,
+et l'eau s'échappait par l'ouverture que j'avais faite. Mon étonnement
+cessa dès que j'en connus la cause. Je bouchai le trou avec mon doigt,
+je cherchai ma futaine de l'autre main, et l'ayant retrouvée à tâtons,
+je la replaçai le mieux que je pus.
+
+L'accident se renouvela, il se perdit beaucoup d'eau, et je pensai avec
+terreur que si la chose se répétait pendant que je serais endormi, la
+futaille serait vide à mon réveil; il fallait aviser. Par quel moyen?
+Cette question me tira de mon abattement; je cherchai autour de moi une
+bûchette, un copeau; je n'en trouvai pas. Je songeai aux douelles de la
+futaille dont l'extrémité dépassait le fond: c'était du coeur de chêne,
+recouvert de peinture, et sa dureté défia tous mes efforts. Avec de la
+persévérance j'y serais peut-être parvenu, mais il me vint à l'esprit
+qu'il me serait plus facile d'entamer le bois de la caisse; cela devait
+être du sapin, et non-seulement j'aurais moins de peine, mais la
+cheville que j'en tirerais vaudrait mieux comme bouchon.
+
+Me retournant aussitôt vers le colis de bois blanc, j'en tâtai la
+surface pour l'attaquer au bon endroit. L'une des planches de côté
+faisait saillie; j'enfonçai mon couteau entre cette planche et la
+voisine, puis employant toute ma force, j'attirai mon outil vers le bas,
+en m'en servant comme d'un ciseau, pour détacher les pointes. Je n'avais
+pas renouvelé mon premier effort que la planche s'écartait déjà de celle
+où elle était clouée. Probablement que, dans l'arrimage, une secousse
+violente avait préparé la besogne. Toujours est-il que le haut de cette
+planche ne tenait plus à la paroi où il avait été fixé; j'enlevai mon
+couteau, je saisis la planche à deux mains et la tirai tant que je pus.
+Les planches grincèrent en s'arrachant, le bois éclata où elles me
+résistèrent; et je redoublai d'efforts, quand un bruit tout diffèrent
+éveilla mon attention: diverses choses, d'une certaine consistance,
+s'échappaient de la caisse et tombaient avec fracas sur le plancher.
+
+Curieux de savoir ce que cela pouvait être, je suspendis mon travail, et
+cherchant à mes pieds, j'y trouvai deux objets d'égal volume, dont le
+contact me fit pousser un cri de joie.
+
+On se rappelle que j'avais acquis au toucher la délicatesse d'un
+aveugle; mais alors même que ce sens eût été chez moi plus obtus que
+chez un autre, je n'en aurais pas moins reconnu ce que j'avais ramassé.
+Pas moyen de m'y méprendre: c'étaient bien deux biscuits.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVII.
+
+Une pipe d'eau-de-vie.
+
+
+Deux biscuits! chacun d'eux aussi large que le fond d'une assiette,
+d'une épaisseur d'un centimètre et demi; ronds et lisses, agréables au
+toucher et d'une belle couleur brune. J'en connaissais la nuance, car je
+le sentais avec les doigts, c'étaient de vrais biscuits de mer, biscuits
+de matelots, comme on les nomme pour les distinguer des biscuits blancs
+du capitaine qui sont à mon avis bien moins bons et bien moins
+nourrissants.
+
+Qu'ils étaient savoureux! Jamais je n'avais rien mangé qui me fît autant
+de plaisir. Un second, un troisième, un quatrième furent engloutis;
+peut-être le cinquième et le sixième y passèrent-ils; j'avais trop faim
+pour les compter. Je les arrosai d'une eau copieuse, et c'est le repas
+dont j'ai gardé le meilleur souvenir.
+
+À la jouissance qu'on éprouve à manger quand on a faim, et Dieu sait
+comme elle est grande, se joignait le bonheur que me causait ma
+découverte; plus d'inquiétude, la mort qui me menaçait tout à l'heure
+m'était bien et dûment épargnée; la Providence m'avait sauvé la vie.
+Toutefois sans l'effort que j'avais fait pour me procurer une cheville
+qui pût boucher ma futaille, elle m'aurait laissé périr.
+
+Peu importe, me disais-je, avec ma provision d'eau et ma caisse de
+biscuits, je peux supporter ma captivité jusqu'au bout du voyage, quand
+même il durerait plusieurs mois. Je me confirmai dans cette idée par
+l'inspection de ma caisse: les biscuits roulaient sous ma main en
+claquant les uns contre les autres, ainsi que des castagnettes.
+
+Quel son plein de charme! Quelle musique pour mes oreilles! J'enfonçai
+les bras dans ce monceau de biscuits avec autant de délices qu'un avare
+plonge les siens dans un tas d'or. Je ne me lassais pas de les palper,
+d'en saisir la dimension, l'épaisseur, de les tirer de la caisse, de les
+y remettre, de les placer avec ordre pour les déranger de nouveau et les
+replacer encore. Je m'en servais comme d'un tambour, d'une balle ou
+d'une toupie, et le plaisir que j'y trouvais fut longtemps à se calmer.
+
+Il est difficile de décrire ce qu'on éprouve lorsqu'on échappe à la
+mort. Un danger vous laisse toujours de l'espoir, il y a de ces chances
+imprévues, de ces périls qui, en dépit de leur gravité, n'ont point de
+dénoûment tragique; on ne sait jamais si l'on n'en reviendra pas. Mais
+quand on a eu la certitude qu'il n'y avait plus qu'à mourir, et que par
+impossible on est sauvé, la réaction qui s'opère en nous est
+inexprimable. On a vu des hommes en perdre la tête, ou bien être
+foudroyés par la joie.
+
+Je n'en perdis ni la vie ni la raison; mais quiconque m'aurait vu après
+l'ouverture de la caisse, aurait pu supposer que j'étais fou.
+
+Je ne sais pas combien de temps auraient duré mes transports sans un
+fait qui les calma tout à coup en me forçant à réfléchir: l'eau
+s'échappait de la futaille. Le bruit des vagues m'avait empêché de
+l'entendre à mesure qu'elle tombait; elle glissait entre les planches,
+et sans doute elle coulait depuis la dernière fois que j'avais bu, car
+je ne me rappelais pas avoir remis le tampon. Il était possible que je
+l'eusse oublié dans mon ivresse, et la perte devait être considérable.
+
+Une heure avant je m'en serais moins inquiété; j'aurais toujours eu plus
+d'eau qu'il m'en fallait pour le peu que j'avais à vivre; mais à présent
+c'était une chose bien différente. Je pouvais rester plusieurs mois
+enfermé près de cette futaille; chacune de ses gouttes d'eau m'était
+indispensable. Que deviendrais-je si elle tarissait avant qu'on fût au
+port? Je retomberais dans l'affreuse position d'où je m'étais cru sorti,
+et ne serais préservé de la faim que pour subir une mort plus
+douloureuse.
+
+J'arrêtai l'eau immédiatement, d'abord avec mes doigts, puis avec le
+chiffon; et dès que celui-ci fut à sa place je me mis en devoir de le
+remplacer par une cheville, comme d'abord j'en avais eu le projet.
+
+Il me fut facile de couper un morceau du couvercle de la caisse, de lui
+donner une forme conique, et d'en faire un bouchon exactement adapté à
+l'ouverture qu'il devait clore.
+
+Brave matelot! que je le bénissais pour le couteau qu'il m'avait donné.
+
+Mais combien du précieux liquide avais-je perdu?
+
+Je me reprochais amèrement ma négligence, et je regrettais d'avoir percé
+la futaille aussi bas. C'était cependant une mesure de précaution;
+d'ailleurs à l'époque où je l'avais prise, je n'avais d'autre pensée que
+de boire le plus tôt possible.
+
+Il était encore bien heureux que je me fusse aperçu de la fuite de
+l'eau; si j'avais attendu qu'elle s'arrêtât d'elle-même, il ne m'en
+serait pas resté pour une semaine.
+
+Je cherchai à connaître l'étendue de la perte que l'avais faite. Il me
+fut impossible d'y arriver. Je frappai bien le tonneau à différents
+endroits; mais les craquements du navire et le bruissement de la mer ne
+me permirent pas déjuger avec exactitude de la différence des sons. Je
+crus entendre que la futaille sonnait le creux, ce qui annonçait un vide
+énorme, et j'abandonnai ces recherches qui, sans rien m'apprendre, me
+causaient une anxiété pénible. Heureusement que l'ouverture de la
+futaille n'était pas grande; mon petit doigt suffisait pour la fermer,
+et à cette époque il n'était guère plus gros qu'une plume de cygne. Il
+fallait beaucoup de temps pour qu'une masse d'eau considérable s'écoulât
+par un trou de cette dimension; je tâchai de me rappeler quand j'avais
+bu la dernière fois. Il ne me semblait pas qu'il y eût longtemps; mais
+dans l'état d'excitation ou plutôt d'ivresse où je me trouvais alors je
+n'étais pas à même d'apprécier la durée des heures, et j'échouai dans
+mes calculs.
+
+Je me rappelais avoir entendu dire que les brasseurs, les tonneliers,
+tous les préposés aux caves des docks savent reconnaître la quantité de
+liquide renfermée dans un tonneau, sans avoir recours à la jauge;
+seulement j'ignorais leur procédé.
+
+Il me venait bien à l'esprit un moyen de m'assurer de ce que je voulais
+apprendre: j'avais assez de connaissances hydrauliques pour savoir,
+qu'enfermée dans un tube, l'eau remonte toujours à une hauteur égale à
+celle d'où elle est partie. Si j'avais eu un siphon, je l'aurais attaché
+à l'ouverture de la futaille et découvert de la sorte jusqu'où cette
+dernière était pleine.
+
+Mais je ne possédais ni siphon ni tube d'aucune espèce, et ne m'arrêta
+pas davantage à ce procédé.
+
+Comme je venais de renoncer à cette idée, il m'en vint une autre d'une
+exécution tellement simple que je fus surpris de ne pas l'avoir eue tout
+d'abord. C'était de mettre la futaille en perce un peu plus haut qu'elle
+ne l'était déjà, puis successivement jusqu'à l'endroit où l'eau
+cesserait de couler. Je saurais alors à quoi m'en tenir. Si je
+commençais trop bas j'en serais quitte pour boucher ce premier trou avec
+une cheville, et ainsi des autres.
+
+Cela devait, il est vrai, me donner beaucoup d'ouvrage; mais je n'en
+étais pas fâché; le travail fait passer le temps, et une fois occupé, je
+songerais moins à ce qu'il y avait d'affreux dans ma situation.
+
+Je pensai, toutefois, que d'abord il fallait mettre en perce la futaille
+qui se trouvait au bout de ma cabine. Si par hasard elle était remplie
+d'eau, je n'avais plus besoin de m'inquiéter; j'en aurais suffisamment
+pour faire le tour du monde.
+
+Sans plus tarder, je m'approchai de la tonne en question et me mis à
+l'oeuvre. J'étais moins surexcité que la première fois, le résultat
+n'ayant pas la même importance, et pourtant la déception que j'éprouvai
+fut bien vive lorsque la douelle, percée d'outre en outre, laissa
+échapper un jet d'eau-de-vie à la place de l'eau pure que j'avais
+espérée.
+
+Il fallut revenir à mon premier dessein, reconnaître où en était ma
+provision d'eau, maintenant ma seule ressource.
+
+Attaquant le chêne près du milieu de la futaille, je procédai comme je
+l'avais fait pour l'ouverture précédente, et après un travail d'une
+heure je sentis la mince pellicule de bois céder sous la pointe de mon
+couteau. Mon coeur battit bien fort: si le danger de mourir de soif
+n'était plus immédiat comme il l'avait été, il n'en existait pas moins,
+et je poussai un cri joyeux lorsque je sentis un filet humide me couler
+sur les doigts. Je m'empressai de clore cette ouverture et d'en
+pratiquer une autre à la douelle supérieure.
+
+Le bois ne fut ni moins résistant, ni moins épais, mais j'eus la
+récompense de mes efforts en me sentant mouillé par l'eau qui sortait de
+la futaille.
+
+Une troisième douelle fut traversée, j'obtins le même résultat. Une
+quatrième, et cette fois l'eau ne vint pas; cela n'avait rien de
+surprenant; j'étais presqu'à l'extrémité de la barrique; mais j'avais
+trouvé le liquide à l'avant dernière ouverture, et la futaille était
+encore pleine aux trois quarts. Dieu soit loué! j'en avais pour
+plusieurs mois avant de souffrir de la soif.
+
+Enchanté de ma découverte, j'allai m'asseoir et dégustai un nouveau
+biscuit avec autant de délices que si j'avais mangé de la soupe à la
+tortue et de la venaison à la table du lord maire.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVIII.
+
+Rations.
+
+
+Rien ne me causait plus d'inquiétude; j'étais d'une tranquillité
+parfaite. L'expectative d'être enfermé pendant six mois aurait été fort
+pénible en toute autre circonstance; mais après la crainte de la mort,
+crainte bien plus effroyable, dont j'étais délivré, mon emprisonnement
+ne me paraissait plus rien, et je résolus de le supporter avec une
+entière résignation.
+
+J'avais six mois à passer dans mon cachot; il n'était pas probable que
+j'en sortisse avant la fin de ce terme. Six mois! c'est bien long pour
+un captif, bien long à passer, même dans une chambre où pénètre la
+lumière, où l'on trouve un lit, un bon feu, où l'on mange des repas bien
+préparés, où l'on voit chaque jour quelque figure humaine, où l'on
+entend sans cesse le bruit des pas, le son des paroles, où soi-même on a
+l'occasion d'échanger quelques mots avec l'individu qui vous garde.
+
+Mais six mois dans un espace où je ne pouvais ni me redresser ni
+m'allonger entièrement, sans feu, sans matelas ni hamac, dans
+l'obscurité la plus profonde, respirant un air fétide, couché sur la
+planche, ne vivant que de pain sec et d'eau claire, triste régime,
+suffisant bien juste à l'homme pour l'empêcher de mourir; six mois sans
+la plus légère distraction, n'entendant rien que les craquements
+continuels du vaisseau et la plainte monotone des vagues, ou leurs
+grondements furieux, six mois d'une pareille existence n'offraient
+certes point une perspective agréable.
+
+Cependant, je n'en fus pas attristé. Je me sentais trop heureux de ne
+pas mourir pour me préoccuper du genre de vie qui m'attendait. Ce n'est
+que plus tard que je devais me fatiguer de cette odieuse réclusion.
+
+J'étais maintenant tout à ma joie et à la confiance qu'elle m'inspirait.
+Non pas que cette quiétude allât jusqu'à me faire oublier d'être
+prévoyant; j'en revenais toujours à la question des vivres: il était
+nécessaire de connaître ce que j'avais en magasin; j'en savais la
+nature, mais non la quantité, et je repris mes calculs, afin d'être
+certain que mes provisions dureraient jusqu'au bout du voyage.
+
+Il m'avait semblé d'abord qu'une pareille caisse de biscuits était
+inépuisable, et que ma futaille ne pouvait pas tarir; mais après un
+instant de réflexion, j'eus des doutes à cet égard. Il suffit d'une
+quantité d'eau imperceptible pour emplir une citerne, lorsque cette eau
+coule sans cesse. Le contraire n'est pas moins vrai: la citerne se vide
+par une perte continue, quelque légère que soit cette déperdition
+constante. Et six mois, c'est bien long! cela fait presque deux cents
+jours.
+
+Plus j'y pensais, plus je sentais s'ébranler ma confiance. Pourquoi ne
+pas mettre un terme à mon incertitude? me dis-je: mieux vaut savoir à
+quoi s'en tenir. Si j'ai assez, plus de tourment; si, au contraire, je
+suis menacé de la disette, je prendrai la seule mesure que la prudence
+indique, et me rationnerai dès aujourd'hui pour ne pas être pris plus
+tard au dépourvu.
+
+Quand je me rappelle le passé, je suis surpris de la raison que j'avais
+alors pour mon âge. On ne sait pas jusqu'où peut arriver la prévoyance
+d'un enfant, lorsqu'il est en face d'un péril qui éveille l'instinct de
+conservation, et qui fait appel à toutes ses facultés.
+
+Je pris six mois pour base de mes calculs, c'est-à-dire une période de
+cent quatre-vingt-trois jours; je ne fis pas même abstraction du temps
+qui s'était écoulé (à peu près une semaine) depuis que le navire était
+sorti du port. Cela devait suffire, et au delà, pour que le vaisseau fût
+arrivé au Pérou; mais en étais-je bien sûr?
+
+On compte six mois pour faire la route que nous avions à franchir;
+était-ce la durée moyenne du voyage ou le terme le plus long qui lui fût
+assigné? Cela pouvait être celui d'une traversée rapide. J'étais, à cet
+égard, d'une ignorance complète.
+
+Nous pouvions avoir un calme plat dans la région des tropiques, des
+tempêtes dans le voisinage du cap Horn, où les vents sont pleins de
+violence et de caprices; une foule d'obstacles pouvaient retarder la
+marche du navire et prolonger le voyage bien au delà des six mois.
+
+C'est avec cette appréhension que je procédai à mon enquête. Il était
+bien simple de savoir quelles étaient mes ressources nutritives; je
+n'avais qu'à compter mes biscuits. J'en connaissais le volume, et deux
+par jours pouvaient me suffire, bien qu'il n'y eût pas de quoi
+engraisser sous ce régime. À la rigueur, un par jour m'aurait soutenu,
+et je me promis de les épargner le plus possible. Je n'aurais pas même
+eu besoin de les sortir pour les compter: la caisse, autant que je
+pouvais en juger, était de quatre-vingt-dix centimètres de long,
+soixante de large, et en avait trente de profondeur. Chacun des
+biscuits, épais d'environ deux centimètres, en avait quinze en diamètre,
+ce qui aurait donné trente-deux douzaines de ces biscuits pour faire le
+contenu de la caisse.
+
+Mais ce n'était pas une peine, au contraire, c'était un jeu que de les
+compter un à un. Je les tirai de la boîte pour les y ranger de nouveau,
+et je trouvai en fin de compte les trente-deux douzaines, moins huit,
+dont je connaissais l'emploi.
+
+Ces trente-deux douzaines me donnaient trois cent quatre-vingt-quatre
+biscuits; ôtez les huit que j'avais mangés, il en restait encore trois
+cent soixante-seize, qui, divisés par deux pour chaque ration
+quotidienne, ne dureraient pas moins de cent quatre-vingt-huit jours.
+C'était un peu plus de six mois; mais dans la crainte où j'étais que le
+voyage ne durât plus longtemps, il me parut nécessaire de diminuer la
+ration que je m'étais allouée d'abord.
+
+Toutefois s'il y avait une autre caisse de biscuits derrière celle que
+j'avais ouverte, cela m'assurerait contre toutes les chances de disette;
+je me ferais des rations plus copieuses, et serais plus tranquille pour
+l'avenir. Qu'y avait-il à cela d'impossible? Au contraire, la chose
+était probable. Je savais que, dans l'arrimage d'un navire, on ne se
+préoccupe pas de la nature des objets qu'on place, mais de leur forme et
+de leur volume; d'où il résulte que les choses les plus disparates sont
+juxtaposées, d'après la dimension de la caisse, de la barrique ou du
+ballot qui les renferme. Il était donc possible de rencontrer deux
+caisses de biscuits à côté l'une de l'autre.
+
+Mais comment le savoir? Je ne pouvais pas faire le tour de celle que je
+venais de vider; j'ai dit plus haut qu'elle fermait complétement
+l'ouverture par laquelle je m'étais introduit. Me faufiler par-dessus
+était impraticable, et je ne pouvais pas davantage me glisser
+par-dessous.
+
+«Ah! m'écriai-je, sous l'inspiration d'une idée subite, je vais passer à
+travers.»
+
+Ce n'était pas extrêmement difficile: la planche que j'avais arrachée,
+et qui appartenait au couvercle, laissait une ouverture assez grande
+pour y fourrer mon corps. Je pouvais donc gagner l'intérieur de la
+caisse, en percer le fond avec mon couteau, et, par ce nouveau trou,
+m'assurer de ce qu'il y avait derrière.
+
+Immédiatement je fus à la besogne: j'élargis un peu l'entrée du colis,
+de manière à y travailler plus à l'aise, et j'attaquai la planche qui
+était en face de moi. Le sapin dont elle était composée m'offrait peu de
+résistance; toutefois, je n'avançai pas, et j'eus une autre idée. Je
+venais de découvrir que le fond était simplement fixé aux parois avec
+des pointes, et qu'avec un marteau, ou un maillet, il serait facile de
+l'en déclouer. Je n'avais ni marteau ni mailloche, mais des talons qui
+pouvaient m'en servir. Je me plaçai horizontalement, saisis de chaque
+main l'un des montants de la caisse, et donnai de si vigoureux coups de
+pied, que bientôt l'une des planches du fond se détacha et alla se
+heurter contre un objet pesant qui l'empêcha d'aller plus loin.
+
+Je me retournai bien vite pour examiner mon succès. Les pointes étaient
+arrachées, mais la planche se tenait toujours debout, et ne permettait
+pas de sentir ce qui se trouvait derrière elle.
+
+Après beaucoup d'efforts, je réussis néanmoins à la pousser un peu de
+côté, puis à la faire descendre, et j'obtins un vide assez grand pour y
+passer la main.
+
+C'était une caisse que rencontrèrent mes doigts, une caisse d'emballage
+pareille à celle que j'avais brisée; mais rien ne m'en faisait
+pressentir le contenu. Je renouvelai mes efforts, et finis par mettre le
+fond détaché dans une position horizontale, de manière qu'il ne me fît
+plus obstacle. Il y avait à peine cinq centimètres d'une caisse à
+l'autre, et, reprenant mon couteau, j'attaquai le nouveau colis avec une
+ardeur qui ne tarda pas à y pratiquer une brèche.
+
+Hélas! quelle déception! Je trouvai une matière laineuse, des
+couvertures ou du drap tellement comprimé, qu'il offrait à la main la
+résistance d'un morceau de bois; mais de biscuits, pas un atome. Je
+n'avais plus qu'à me contenter de la première caisse, et à diminuer mes
+rations pour conserver la chance de ne pas mourir de faim.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIX.
+
+Jaugeage du tonneau.
+
+
+Je rangeai d'abord tous les biscuits, opération indispensable, car
+j'étais si à l'étroit qu'ils occupaient la moitié de ma cabine et
+m'empêchaient de me retourner. Pour les faire tenir dans la caisse, je
+fus obligé d'en faire des piles régulières, et de les remettre avec
+soin, tels que le fournisseur les y avait placés; lorsque j'eus compté
+mes trente et une douzaines, plus quatre biscuits, il ne resta d'autre
+vide que l'espace où avaient été les huit que j'avais fait disparaître.
+
+J'avais maintenant le compte exact de mes provisions de bouche, du moins
+quant au solide. Je résolus de ne jamais dépasser ma ration (deux
+biscuits par jour), et de la rogner toutes les fois que, par une cause
+ou par une autre, je me sentirais plus capable de supporter la faim.
+Cette disposition économique, si toutefois je l'observais avec fidélité,
+rejetterait l'époque du dénûment absolu bien au delà des six mois du
+voyage ordinaire.
+
+Il n'était pas moins indispensable de régler ma portion d'eau
+quotidienne; mais il restait toujours à établir la quantité contenue
+dans la futaille, afin de la diviser en autant de rations que j'avais de
+parts de biscuit. Comment arriver là? C'était une ancienne tonne de vin
+ou d'eau-de-vie, du moins, je le présumais, car, sur les navires de
+cette espèce, c'est en général ce qui sert à embarquer la provision
+d'eau pour l'équipage. Si j'avais pu savoir quelle sorte de liquide elle
+avait contenu jadis, il m'aurait été facile de faire mon calcul, et
+d'une façon exacte: je possédais sur le bout du doigt ma table des
+liquides, la plus difficile de toutes. Elle m'avait valu tant de coups
+de férule, que j'avais fini par la répéter d'un bout à l'autre sans me
+tromper d'un gallon[11]. Pipes, tonneaux, pièces et futailles, barils de
+liqueurs, tonnes de vin, je savais distinguer tous ces termes, et j'en
+pouvais dire la capacité, pourvu toutefois qu'ils fussent qualifiés par
+leur contenu. Était-ce du rhum, de l'eau-de-vie, du gin, ou du porto, du
+malaga, du ténériffe, du madère, qu'il y avait eu dans ma tonne? Je
+m'imaginais reconnaître le parfum du xérès; c'eût été alors une belle et
+bonne pipe de cent huit gallons. Mais ce pouvait être le bouquet du
+madère, du vin du Cap, ou de Marsala, et ma pipe ne serait plus alors
+que de quatre-vingt-douze gallons et si c'était du porto, mieux encore
+du whisky d'Écosse, j'aurais en cent vingt gallons. Quant à cela, je ne
+m'y serais pas trompé; j'aurais reconnu tout de suite, en buvant, cette
+saveur particulière que le whisky donne à l'eau, quelle que soit sa dose
+infinitésimale.
+
+ [11] 4 litres et demi.
+
+Après tout, il était possible que je ne m'en fusse pas aperçu; j'avais
+tellement soif, que je n'avais pensé qu'à boire et à me désaltérer.
+J'ôtai le fausset et goûtai l'eau avec réflexion: elle avait un zeste
+liquoreux, cela ne faisait pas le moindre doute; restait à dire lequel;
+et du madère au xérès, la différence (je parle de la dimension de la
+pipe) était trop grande pour baser mon calcul sur un soupçon que rien ne
+venait justifier. Il fallait chercher autre chose.
+
+Heureusement qu'à l'école de mon village, notre bon magister avait joint
+quelques principes de géométrie à nos leçons d'arithmétique.
+
+Je me suis demandé bien des fois comment il se fait qu'on néglige
+d'enseigner les éléments scientifiques les plus indispensables, tandis
+qu'on a grand soin de faire entrer dans la tête de nos malheureux
+enfants tant de vers irrationnels, pour ne rien dire de plus. J'ai la
+persuasion, et je le déclare sans hésiter, que la connaissance d'une
+simple loi mathématique, apprise en huit jours, est plus utile à
+l'humanité que l'étude complète de toutes les langues mortes de la
+terre. Le grec et le latin! que d'obstacles n'ont-ils pas mis au progrès
+scientifique.
+
+Je vous disais donc que mon vieux maître d'école m'avait donné quelques
+notions de géométrie: je connaissais le cube, la pyramide, le cylindre,
+le sphéroïde et les sections coniques; je savais qu'un baril est formé
+de deux cônes tronqués, se rencontrant par la base.
+
+Pour m'assurer de la capacité de mon tonneau, il me suffisait dès lors
+d'en connaître la longueur, ou même la moitié de cette dernière, plus la
+circonférence de l'un des bouts, et celle du milieu, ou de la partie la
+plus grosse. Avec ces trois dimensions, je pouvais dire; à peu de chose
+près, combien la futaille renfermait de pouces cubes d'eau; je n'aurais
+ensuite qu'à diviser mon total par la capacité de la mesure que je
+voulais employer comme étalon.
+
+Il ne me restait plus qu'à prendre les trois dimensions dont j'ai parlé;
+mais c'était là toute la difficulté: comment faire pour obtenir ces
+mesures?
+
+La longueur était facile à connaître, puisqu'elle se déployait devant
+moi; mais les deux circonférences m'échappaient totalement: j'étais trop
+petit pour atteindre le sommet de la futaille, et les ballots qui le
+bloquaient de chaque coté m'empêchaient d'en mesurer le bout.
+
+Autre obstacle: je n'avais pas de mètre, pas de ficelle, rien qui pût
+servir de base à mon opération; comment savoir le chiffre des mesures
+que j'aurais prises si rien ne me l'indiquait?
+
+J'étais cependant résolu à ne pas abandonner mon problème, avant d'y
+avoir bien réfléchi. Ce travail de tête me distrairait, chose importante
+dans ma triste position. Mon vieux maître d'école m'avait encore appris
+cette vérité précieuse, qu'avec de la persévérance on mène à bien ce qui
+paraît impossible. Je me rappelais ses conseils à cet égard, et je me
+promis de ne renoncer à mon entreprise qu'après avoir épuisé toutes les
+ressources de mon imagination; et en y consacrant moins de temps que je
+n'en ai mis à vous expliquer tout cela, je trouvai le moyen d'arriver à
+mon but.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXX.
+
+Ma règle métrique.
+
+
+C'est en examinant la futaille avec la ferme résolution de la mesurer
+que je fis précisément la découverte que je cherchais. Ce qu'il me
+fallait, c'était une broche, une baguette de longueur suffisante pour
+traverser la barrique dans sa partie la plus épaisse. Il était évident
+que si j'introduisais cette broche dans le tonneau, et que je le fisse
+toucher les douelles de la paroi opposée, je connaîtrais la mesure
+exacte du diamètre, puisque la broche serait le diamètre même. Je
+n'aurais plus qu'à multiplier celui-ci par trois pour avoir la
+circonférence, qui, du reste, ne m'était pas nécessaire, l'un ou l'autre
+de ces deux termes ayant absolument les mêmes propriétés arithmétiques:
+divisez l'un, ou multipliez l'autre par trois, et vous aurez toujours le
+même chiffre. Rappelons-nous cependant que ce résultat n'est pas d'une
+exactitude mathématique; mais il suffit pour toutes les opérations
+usuelles.
+
+Il arrivait justement que l'une des ouvertures que j'avais faites à mon
+tonneau se trouvait dans la partie la plus convexe de la douelle. En y
+introduisant un bâton, j'aurais donc mon diamètre, comme je le disais
+tout à l'heure.
+
+«Vous pouviez, direz-vous, arriver au même résultat en plantant votre
+baguette à côté de la futaille, et en lui faisant une marque au niveau
+du point culminant de cette dernière.» J'en conviens; mais il fallait
+pour cela que mon tonneau reposât sur une surface unie, que rien ne
+dérangeât ma baguette de sa position verticale, et qu'il y eût assez de
+lumière pour que je pusse voir l'endroit où elle atteignait le niveau
+qu'il s'agissait d'y marquer. Mais il n'y fallait pas songer: le bas de
+la futaille s'enfonçait entre les planches de la cale, et ma règle ne
+m'aurait plus donné qu'une section du diamètre.
+
+Je fus donc obligé de m'en tenir au moyen que je vous indiquais d'abord,
+et j'en revins à l'introduction de ma baguette par l'ouverture centrale
+que j'avais pratiquée à la futaille.
+
+«Mais où trouver cette baguette?» La chose était facile. Le couvercle de
+la caisse où étaient mes biscuits m'en fournissait la matière, et je me
+mis à l'oeuvre aussitôt que j'y eus pensé.
+
+La planche en question n'avait guère, il est vrai, qu'une longueur de
+soixante centimètres, et la futaille paraissait bien avoir le double
+d'épaisseur; mais avec un peu de ressources dans l'esprit, on pouvait y
+remédier: il ne fallait pour cela que faire trois baguettes, les amincir
+par le bout et les réunir ensuite, pour former un bâton d'une longueur
+suffisante.
+
+C'est à quoi je m'appliquai. Il était facile de couper la planche en
+suivant les fibres du sapin; et avec de l'attention, grâce au peu de
+dureté du bois blanc, je parvins à entailler mes baguettes sans diminuer
+plus que de raison l'épaisseur que je devais laisser à la portion
+amincie.
+
+Une fois mes trois bâtons bien arrondis, bien lisses, et la pointe en
+biseau, je n'avais qu'à me procurer de la corde pour les attacher.
+C'était pour moi ce qu'il y avait de plus facile: j'avais des brodequins
+lacés avec deux petites courroies en veau, ayant un mètre chacune;
+c'était précisément l'affaire. Je pris mes lacets, je complétai mon
+ajustage, et me trouvai possesseur d'une jauge d'un mètre et demi,
+dimension plus que suffisante pour traverser mon tonneau dans sa plus
+grande largeur.
+
+«Enfin, m'écriai-je, en me levant pour procéder à mon opération, je vais
+savoir à quoi m'en tenir!» Je m'approchai de la futaille, et je renonce
+à dépeindre mon désappointement, lorsque tout d'abord je fus arrêté par
+un obstacle imprévu. Impossible d'introduire ma baguette dans la
+barrique; non pas que l'ouverture que j'avais pratiquée fût trop
+étroite, mais l'espace me manquait pour manoeuvrer ma jauge. Si ma
+cabine avait deux mètres de longueur, elle avait tout au plus soixante
+centimètres de large, et c'était dans le sens de son petit diamètre que
+je devais fourrer mon bâton dans la futaille. Il n'y avait pas moyen d'y
+songer. Courber cette baguette inflexible, c'eût été la rompre
+immédiatement.
+
+J'étais vexé de ne pas m'en être aperçu; j'aurais dû le voir avant de
+rien entreprendre; mais j'avais encore plus de chagrin que de dépit, en
+songeant qu'il fallait renoncer à mon entreprise. Toutefois un nouveau
+plan se dessina bientôt dans ma tête, et vint m'apprendre qu'il ne faut
+jamais s'arrêter à des conclusions irréfléchies. Je venais de découvrir
+le moyen de faire entrer ma jauge sans la courber le moins du monde, et
+sans la raccourcir.
+
+Je n'avais qu'à en démonter les trois morceaux, à passer d'abord le
+premier dans l'ouverture de la barrique, à y attacher la seconde pièce,
+que je pousserais ensuite, et à procéder de la même façon pour compléter
+la jauge, en y ajoutant la dernière partie.
+
+Quand j'eus posé ma dernière courroie, je dirigeai ma baguette de
+manière à toucher la douelle opposée, bien en face de l'ouverture où je
+l'avais introduite, et, l'assujettissant d'une main ferme, je lui fis
+une entaille au niveau de la douelle; je défalquai ensuite l'épaisseur
+que celle-ci pouvait avoir, et j'eus la mesure exacte dont j'avais
+besoin pour établir mon calcul.
+
+J'avais retiré ma broche pièce à pièce, comme je l'avais introduite, en
+ayant soin de marquer l'endroit où se trouvaient les jointures, afin de
+pouvoir lui rendre absolument la même dimension qu'elle avait dans le
+tonneau; car une erreur d'un centimètre aurait produit dans mon total
+une différence considérable, et il était important d'avoir une donnée
+avant de rien commencer.
+
+Je possédais le diamètre de la base de mon cône, il me fallait
+maintenant celui du bout de la futaille, qui en faisait le sommet
+tronqué. Rien n'était plus facile. Je n'aurais pas pu mettre le bras
+entre le tonneau et les caisses dont il était environné, mais je pouvais
+y passer ma jauge, l'appuyer contre le rebord du côté opposé, y marquer
+le petit diamètre, ainsi que j'avais fait précédemment; et ce fut
+l'affaire d'une minute.
+
+Restait à m'assurer de la longueur de la futaille, et cette opération,
+très-simple en apparence, ne m'en donna pas moins beaucoup de peine.
+«Cela se bornait, direz-vous, à placer la baguette parallèlement à la
+tonne, et à y faire aux deux bouts une entaille qui en indiquât la
+longueur.» Rien n'est plus vrai; mais il aurait fallu, comme je l'ai dit
+plus haut, que ma cabine fût assez éclairée pour me permettre de voir à
+quel endroit de ma baguette correspondait l'extrémité de la barrique,
+dont je ne distinguais pas même l'ensemble. Dans la nuit profonde où je
+me trouvais alors, il ne m'était possible de découvrir les objets qu'au
+moyen de l'attouchement; c'était avec les doigts que je pouvais dire où
+commençait la futaille, et il n'y avait pas moyen d'en sentir
+l'extrémité en même temps que celle de la baguette, puisqu'il y avait
+entre les deux un espace beaucoup plus grand que ma main. Autre
+difficulté, la jauge pivotait sur le ventre du tonneau, et pouvait, en
+décrivant une diagonale, me causer une erreur qui annulerait tous mes
+calculs. Impossible d'opérer sur une base aussi incertaine, et je fus
+pendant quelques instants fort embarrassé pour résoudre mon problème.
+
+J'étais d'autant plus contrarié de ce nouvel empêchement, que je ne
+l'avais pas soupçonné. J'avais regardé comme beaucoup plus difficile
+d'obtenir la base et le sommet que la hauteur de mon cône, et je
+m'irritais de cet obstacle inattendu.
+
+Mais la réflexion vint encore à mon aide, et je finis par trouver le
+moyen de vaincre la difficulté. Je n'avais qu'à me fabriquer une autre
+baguette, en coupant deux longueurs à ma planche de sapin, et en les
+réunissant comme j'avais déjà fait.
+
+Cette besogne terminée, j'appliquai ma première jauge à l'extrémité de
+la futaille, de la même manière que si j'avais voulu de nouveau en
+prendre le diamètre. Elle en dépassa le dernier cercle de trente ou
+quarante centimètres. Je pris alors ma seconde règle, en appuyai le bout
+contre la partie saillante de la première, de façon à former un angle
+droit dont le grand côté se prolongeât parallèlement à la longueur du
+tonneau; je fis une marque à l'endroit le plus renflé de celui-ci, par
+conséquent au milieu, et, déduction faite de l'épaisseur du rebord et de
+celle du fond, j'eus la demi-longueur de la capacité de la futaille, ce
+qui me suffisait parfaitement, puisque deux demies font un entier.
+
+Je possédais enfin les éléments du problème et n'avais plus qu'à en
+chercher la solution.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXI.
+
+Quod erat faciendum.
+
+
+Trouver le contenu de la futaille en pieds ou en pouces, et le réduire
+ensuite par gallons ou par quarts, n'était qu'une opération arithmétique
+devant laquelle je ne me serais pas arrêté. Je n'avais pour la faire ni
+crayon, ni ardoise, ni plume, ni encre; j'en aurais eu, d'ailleurs,
+qu'il faisait trop noir dans ma cabine pour qu'ils pussent me servir;
+mais je n'en avais pas besoin. Il m'était souvent arrivé de faire des
+calculs de tête, et d'additionner, de soustraire, de multiplier ou de
+diviser des sommes importantes, sans avoir recours au papier; le
+problème qu'il s'agissait de résoudre aurait employé peu de chiffres, et
+aurait été pour moi d'une solution facile.
+
+Remarquez-le bien, je parle au conditionnel, ce qui suppose une
+difficulté quelconque. Effectivement, je rencontrais un nouvel obstacle.
+Avant de chercher quel pouvait être le contenu de ma barrique, une
+opération préliminaire était indispensable. J'avais pris trois mesures:
+la hauteur et les deux diamètres de l'un de mes cônes: mais quelles
+étaient ces mesures? Il fallait d'abord les ramener à des chiffres, afin
+de savoir ce qu'elles représentaient. Je les supputais bien d'une
+manière approximative; mais à quoi bon? les calculs ne se font pas avec
+des à peu près. Toute la peine que je m'étais donnée resterait donc
+inutile jusqu'au moment où j'aurais le chiffre exact des mesures que
+j'avais prises.
+
+Cette difficulté me parut insurmontable. Si l'on considère que je
+n'avais pas de pied, pas de mètre, pas d'échelle graduée, on en conclura
+que je devais renoncer à mon problème. Je ne pouvais pas m'établir de
+règle métrique sans avoir un étalon connu, en rapport avec la solution
+demandée.
+
+Dans ma position n'était-ce pas s'évertuer à la recherche de
+l'impossible?
+
+Je l'avais cru d'abord, et maintenant je savais le contraire. Tout le
+travail que j'avais fait, mes baguettes si bien polies, si soigneusement
+ajustées, mes trois mesures relevées avec tant d'exactitude, allaient
+enfin me servir. Au fond, croyez bien que je l'avais su avant de me
+donner tant de peine. Si j'ai eu l'air d'avoir été inquiet au moment de
+jouir de mes efforts, c'était simplement pour vous intriguer à cet
+égard, et parce que, dans le premier instant, j'avais bien eu la crainte
+de ne pas triompher de cet obstacle.
+
+Vous demandez comment j'ai fait?
+
+La chose était bien simple.
+
+Quand j'ai dit plus haut que je ne possédais pas de mètre, j'exprimais
+littéralement la vérité; mais j'en étais un moi-même. Vous rappelez-vous
+que je m'étais mesuré sur le port, et que j'avais quatre pieds juste? De
+quelle valeur cette connaissance n'était-elle pas dans le cas dont il
+est question?
+
+Dès que j'étais sûr d'avoir quatre pieds[12] je pouvais marquer cette
+longueur sur l'une de mes baguettes, et en faire la base de mes calculs.
+
+ [12] Le pied anglais équivaut à 30 centimètres et demi.
+
+Pour en arriver là, je m'étendis bien par terre, la plante des pieds
+posée verticalement contre l'une des côtes du vaisseau; après avoir
+placé la baguette sur moi, je l'appuyai d'un bout à la planche où
+s'appliquaient mes pieds, de l'autre sur mon front: et de la main qui
+était libre, indiquant le sommet de ma tête, je marquai avec mon couteau
+l'endroit qui correspondait sur la baguette avec le dessus de mon crâne.
+
+Mais il se présentait de nouvelles difficultés; ma règle de quatre
+pieds, ou de cent vingt centimètres, ne me servait pas encore à
+grand'chose. Il aurait fallu, pour qu'elle me fût utile, que les parties
+mesurées se fussent trouvées précisément de cette longueur, sans quoi
+elle ne pouvait m'en indiquer la dimension. Or, en supposant que l'une
+d'elles fût précisément de quatre pieds, comme elles différaient toutes
+les trois, il y en avait au moins deux qui me seraient restées
+inconnues; d'où le besoin de diviser en pouces, et même en fraction de
+pouces, l'échelle que je venais d'obtenir. Grande affaire que de diviser
+quatre pieds en quarante-huit pouces et d'en marquer la division sur la
+baguette qui les représentait!
+
+Cela vous semble facile. La moitié de mes quatre pieds m'en donnaient
+deux, qui, partagés en deux, m'en donnaient un; la moitié de celui-ci
+marquait six pouces, que je pouvais diviser encore en deux, puis en
+trois, pour avoir l'unité, qui devait me suffire, et qu'à la rigueur je
+pouvais réduire en deux moitiés de quatre lignes[13].
+
+ [13] Le pouce anglais se compose de huit lignes.
+
+En théorie, cela paraît très-simple; mais il est difficile de le mettre
+en pratique sur une baguette unie, et dans les ténèbres les plus
+profondes.
+
+Comment trouver le milieu de cette baguette de quatre pieds, le milieu
+exact? car il fallait que ce fût juste. Comment ensuite diviser et
+subdiviser mes deux pieds avec assez de précision pour trouver dans
+chacun les douze pouces de rigueur, tous égaux, cela va sans dire, ou
+pas de calcul possible?
+
+J'avoue que cette difficulté m'embarrassa vivement, et que j'eus besoin
+d'y réfléchir.
+
+Néanmoins, au bout de quelques minutes, voici le moyen que je mis en
+oeuvre.
+
+Je commençai par couper un troisième bâton ayant un peu plus de deux
+pieds, ce qui m'était facile d'une manière approximative; je l'appliquai
+sur la baguette de quatre pieds, ainsi qu'on fait pour mesurer quelque
+chose dont la dimension outrepasse le mètre dont on se sort. La première
+fois, deux longueurs de ce bâton avaient dépassé l'entaille qui marquait
+la première mesure. Je raccourcis ma nouvelle baguette, et recommençant
+l'opération, je m'éloignai moins de l'entaille. Je répétai le procédé,
+si bien qu'à la cinquième épreuve mes deux longueurs correspondirent
+exactement avec les quatre pieds de la mesure primitive, et je pus la
+diviser avec certitude par une coche exactement faite au milieu.
+
+Si le moyen était bon, il faut convenir qu'il exigeait beaucoup de
+patience; mais le temps ne me manquait pas; j'étais heureux de
+l'employer, et j'avais trop d'intérêt à ce que mon opération fût précise
+pour regarder au soin qu'elle demandait.
+
+Cependant, malgré le peu de valeur que le temps avait pour moi, j'en
+vins à simplifier la besogne, en substituant à la baguette d'essai un
+cordon qui, une fois à la longueur voulue, n'avait plus besoin que
+d'être plié en deux pour me fournir la division cherchée.
+
+Rien n'était meilleur pour cet objet que les lacets de cuir de mes
+bottines, dont le grain serré ne permettait pas qu'on les allongeât. Un
+pied en ivoire ou en buis n'aurait pas fait une règle plus exacte.
+
+Je les réunis par un noeud solide, afin de contrôler les premières
+mesures que j'avais prises, et je recommençai mon examen jusqu'à
+certitude complète. J'ai dit quel préjudice une erreur pouvait porter à
+mes calculs; toutefois elle était bien moins dangereuse en divisant les
+quatre pieds qu'en partant de la multiplication des pouces: dans le
+premier cas l'erreur s'amoindrissait à chaque subdivision, tandis
+qu'elle se serait doublée à chaque partie de l'opération inverse.
+
+J'étais facilement arrivé à couper ma lanière à la longueur d'un pied;
+il m'avait suffi de la diviser deux fois en deux parties égales; mais
+arrivé là, je pliai mon lacet en trois, et ce ne fut pas sans peine: il
+est beaucoup plus difficile de prendre le tiers que la moitié; cependant
+j'y parvins à ma satisfaction. J'avais pour but d'obtenir trois morceaux
+de quatre pouces chacun, afin de n'avoir plus qu'à les plier en deux,
+puis à les diviser une seconde fois, pour arriver à la mesure exacte du
+pouce, très-difficile à se procurer, à cause de sa petitesse.
+
+Pour être plus certain de l'exactitude de mon opération, j'en fis la
+preuve en divisant la moitié de la courroie à laquelle je n'avais pas
+touché, et ce fut avec une joie bien vive que j'obtins le même résultat,
+sans qu'il y eût la différence de l'épaisseur d'un cheveu entre les
+points correspondants.
+
+J'avais donc tout ce qu'il fallait pour compléter la graduation de ma
+baguette, et, au moyen des morceaux de cuir exactement taillés, je
+marquai sur ma jauge les quarante-huit divisions de mes quatre pieds,
+représentant quarante-huit pouces. Cette dernière besogne fut longue et
+délicate, mais je fus récompensé de mon travail par la possession d'une
+règle métrique sur laquelle je pouvais enfin compter, chose importante,
+puisque cela devait me permettre de résoudre un problème qui, pour moi,
+pouvait être une question de vie ou de mort.
+
+Je fis immédiatement mes calculs, et sus bientôt à quoi m'en tenir.
+J'avais mesuré mes deux diamètres, pris la moyenne de leur longueur
+totale, et, de cette moyenne, fait une mesure de surface, en multipliant
+par huit et divisant par dix. J'eus alors la base d'un cylindre égal à
+la troncature d'un cône de même altitude; et en multipliant ce résultat
+par la longueur, j'obtins la masse cubique dont je voulais connaître le
+volume.
+
+Je divisai cette masse par soixante-neuf, et j'eus le contenu de ma
+futaille.
+
+Quand celle-ci était pleine, elle renfermait un peu plus de cent
+gallons, près de cent huit. Je ne m'étais pas trompé, ce devait être une
+ancienne pipe de xérès.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXII.
+
+Horreur des ténèbres
+
+
+Le résultat de mon calcul était des plus satisfaisants: déduction faite
+de l'eau qui s'était répandue, et de celle que j'avais consommée, il en
+restait encore plus de quatre-vingts gallons, soit une ration
+quotidienne d'un demi-gallon pendant cent soixante jours, ou d'une
+quarte pendant trois cent vingt, presque une année entière! Une
+demi-quarte par repas devait certainement me suffire, et la traversée
+durerait moins de trois cents jours; c'est plus qu'on ne met pour faire
+le tour du monde. Ainsi, quelle que fût la durée du voyage, il était
+certain que je ne souffrirais pas de la soif.
+
+J'avais plus à craindre la disette, mon biscuit me paraissait un peu
+court; cependant, avec mes projets d'économie, je devais avoir assez
+pour vivre, et je n'éprouvai plus d'inquiétude à cet égard.
+
+Je restai plusieurs jours sous l'influence de cette heureuse impression;
+et malgré ce qu'il y avait de pénible dans ma captivité, où chaque heure
+en paraissait vingt-quatre, je supportais assez bien mon nouveau genre
+de vie. Je passais une partie de mon temps à compter non-seulement les
+minutes, mais les secondes. Par bonheur, j'avais ma montre, qui me
+permettait de me livrer à cette occupation, et me tenait compagnie avec
+son joyeux tic tac. «Jamais elle n'a battu d'aussi bon coeur; sa voix
+n'a jamais été si forte,» me disais-je avec surprise. J'avais raison; ma
+cellule était sonore, et le bruit du mouvement de la petite machine
+était doublé par les murailles de bois qui entouraient ma case. Avec
+quelle sollicitude je la remontais avant qu'elle eût dévidé toute sa
+chaîne, de peur qu'en s'arrêtant elle ne dérangeât mes comptes? Ce n'est
+pas qu'il me fût important de savoir quelle heure il pouvait être. Que
+le soleil brillât dans toute sa gloire, ou qu'il se fût effacé à
+l'horizon, je ne m'en apercevais nullement; la plus mince partie de sa
+lumière ne pénétrait pas dans mon cachot. Et cependant je savais
+distinguer la nuit du jour. Cela vous étonne; vous ne comprenez pas
+comment j'y arrivais après avoir passé les premiers instants de ma
+réclusion sans m'occuper des heures. Mais depuis des années, j'avais
+l'habitude de me coucher à dix heures du soir, et de me lever à six
+heures du matin. C'était la règle dans la maison de mon père, aussi bien
+que chez mon oncle, et j'y avais été soumis avec une exactitude
+rigoureuse. Il en résultait qu'aux environs de dix heures j'avais envie
+de dormir; et l'habitude en était si bien prise, qu'elle persista malgré
+le changement de situation. Je ne fus pas longtemps à m'en apercevoir:
+le besoin de sommeil se faisait régulièrement sentir; et j'en conclus
+qu'il était près de dix heures du soir lorsque j'éprouvais ce besoin
+irrésistible. J'avais également observé que je me réveillais au bout de
+huit heures, et qu'alors je n'avais plus la moindre envie de dormir. À
+mon réveil, il devait être six heures du matin; et je réglai ma montre
+d'après cette donnée.
+
+Il y avait pour moi, sinon de l'importance à mesurer les jours, du moins
+une satisfaction réelle à savoir au bout de vingt-quatre heures qu'il y
+en avait un d'écoulé; c'était le seul moyen de me rendre compte de la
+marche du navire; et quand l'aiguille avait accompli deux fois le tour
+du cadran, je le marquais sur une taille que j'avais faite à cette
+intention. Je n'ai pas besoin de dire avec quel intérêt je tenais ce
+calendrier, auquel j'avais fait quatre incisions pour marquer les jours
+qui avaient précédé l'époque où je m'en étais occupé, laps de temps dont
+plus tard je reconnus l'exactitude.
+
+C'est ainsi que pendant près d'une semaine passèrent les heures; ces
+heures si longues, si ténébreuses et si lourdes, qui m'accablaient
+parfois d'un immense ennui, mais que je supportais avec résignation.
+
+Chose singulière, c'était l'obscurité qui m'était le plus pénible;
+j'avais d'abord souffert de ne pas pouvoir me tenir debout, et de la
+dureté des planches lorsque j'étais couché; mais j'avais fini par en
+prendre l'habitude; il m'avait été d'ailleurs facile de remédier au
+second de ces deux inconvénients. La caisse, vous vous le rappelez, qui
+se trouvait derrière mes biscuits, était remplie d'une grosse étoffe de
+laine, formant des rouleaux serrés comme on les fait dans les
+manufactures. Pourquoi ne m'en serais-je pas servi pour rendre ma couche
+un peu plus confortable? Aussitôt pensé, aussitôt fait. J'ôtai les
+biscuits de la première caisse, j'élargis l'ouverture que j'avais
+pratiquée dans le couvercle de la suivante, et j'arrachai, non sans
+peine, l'un des rouleaux d'étoffe qui s'y trouvaient contenus. J'en
+tirai un second, puis un troisième, qui vinrent plus facilement, et qui
+devaient suffire à ce que j'en voulais faire. Il me fallut deux heures
+pour en arriver là: mais aussi je fus en possession d'un tapis, moelleux
+et d'un matelas, peut-être non moins chers que ceux d'un roi, car je
+sentais, à la main, un tissu d'une qualité superfine.
+
+Après avoir remis les biscuits à leur place, j'étendis sur le plancher
+plusieurs doubles de cette étoffe, aussi épaisse que douce, et me
+reposai avec bonheur sur cette couche élastique.
+
+Mais je n'en étais pas moins malheureux de la privation de lumière. Il
+est impossible d'exprimer combien on souffre au milieu d'une obscurité
+absolue; et je comprenais pourquoi on avait toujours considéré la mise
+au cachot comme la peine la plus grave qu'on pût infliger aux captifs.
+Il n'est pas étonnant que ces infortunés aient blanchi, et perdu l'usage
+de leurs sens, au fond des caves où ils étaient détenus; car au supplice
+que vous font endurer les ténèbres, on reconnaît que la lumière est
+indispensable à la vie.
+
+Il me semblait que si j'avais pu avoir une lampe, quelque faible qu'eût
+été sa clarté, les heures m'auraient paru moitié moins longues. Cette
+nuit perpétuelle me faisait l'effet de s'enrouler autour des rouages de
+ma montre, d'en arrêter la marche, et de suspendre le cours du temps.
+Cette obscurité, où la forme des objets avait disparu, me causait un mal
+physique, une souffrance que la lumière eût guéri tout à coup.
+J'éprouvais ce que ressentent les malades pendant ces nuits fièvreuses,
+où ils comptent péniblement les heures, en soupirant après l'aurore.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIII.
+
+Tempête.
+
+
+Il y avait plus de huit jours que je menais cette existence d'une
+odieuse monotonie. La seule voix qui frappât mon oreille était la
+plainte des vagues qui gémissaient au-dessus de ma tête; oui, au-dessus
+de ma tête, car je plongeais dans l'abîme, à une grande distance de la
+surface de la mer. De loin en loin je distinguais un bruit sourd, causé
+par un objet pesant qui tombait sur l'un des ponts. Lorsque le temps
+était calme, je me figurais entendre le son de la cloche qui appelait
+les hommes de quart, mais je n'en étais pas sûr; le bruit était si
+faible et si lointain, que je n'aurais même pas affirmé que ce fût le
+tintement d'une cloche, encore ne l'entendais-je que pendant une
+accalmie.
+
+Par contre je saisissais les moindres changements de temps; j'aurais pu
+dire quand fraîchissait la brise, tout aussi bien que si j'avais été sur
+le grand mât. Le roulis du vaisseau, les craquements de sa membrure
+m'indiquaient la force du vent, et si la mer était grosse ou paisible.
+Le sixième jour de mon calendrier, ce qui faisait le dixième depuis
+notre départ, il y eut tempête dans toute l'acception du mot. Elle dura
+quarante heures et me fit croire bien des fois que la bâtiment allait
+s'ouvrir. Tout craquait autour de moi; les caisses, les tonneaux qui
+remplissaient la cale se heurtaient avec un bruit terrible contre les
+murs de ma prison, et de grosses lames, _des coups de mer_, comme les
+appellent les matelots, se ruaient avec furie sur les flancs du navire,
+qu'elles semblaient vouloir mettre en pièces.
+
+J'étais convaincu que nous allions faire naufrage, et il est plus facile
+de concevoir que de dépeindre quelle était ma situation; je n'ai pas
+besoin de vous dire que j'étais plein de frayeur. Pouvais-je ne pas
+trembler quand je pensais que le vaisseau coulerait à fond, et
+qu'enfermé de toute part dans mon étroit cercueil, je ne pourrais pas
+faire le moindre effort pour me sauver. Je suis sûr que j'aurais eu
+moitié moins d'effroi si j'avais été libre.
+
+Pour comble de malheur, je fus repris du mal de mer, ce qui arrive
+toujours en pareil cas, lors d'une première traversée. Le grand vent
+ramène l'odieuse maladie, et parfois avec autant de force qu'au moment
+du départ. Il est facile de le comprendre; c'est la conséquence des
+mouvements désordonnés du vaisseau, fouetté par la tempête.
+
+Après deux jours et une nuit de péril, le vent tomba, et le calme
+succéda aux colères de l'ouragan; je n'entendais pas même le murmure que
+produit la course du navire qui fend les vagues. Mais le roulis n'avait
+pas cessé, et les caisses et les futailles se heurtaient avec le même
+fracas. C'était le soulèvement des flots qui persiste après une tempête
+violente, et qui parfois est aussi dangereux pour le navire que la
+fureur du vent. On a vu se rompre les mâts en pareille circonstance, et
+le vaisseau être engagé, catastrophe redoutée des marins.
+
+Cependant la mer s'apaisa graduellement, et au bout de vingt-quatre
+heures, le navire glissa sur l'onde avec plus de facilité que jamais.
+Les nausées disparurent, et la réaction qui en résulta me rendit un peu
+de courage. Il m'avait été impossible de dormir pendant tout le temps de
+la crise: le bruit du vent, le fracas du vaisseau, et par-dessus tout la
+frayeur, m'avaient empêché de fermer l'oeil; j'étais de plus épuisé par
+le mal de mer, et sitôt que les choses furent rentrées dans leur état
+normal, je tombai dans un profond sommeil.
+
+Les rêves que j'eus alors furent presque aussi affreux que le péril
+auquel je venais d'échapper. C'était la réalisation de ce que m'avait
+fait craindre la tempête: je rêvais que j'étais en train de me noyer,
+sans la moindre chance de salut. Mieux que cela, je me trouvais au fond
+de la mer, j'étais mort, et j'en avais conscience. Je distinguais tout
+ce dont j'étais environné; je voyais entre autres choses, d'horribles
+monstres, des homards et des crabes gigantesques, s'approcher de moi en
+rampant, comme pour me déchirer de leurs tenailles aiguës et se repaître
+de ma chair. L'un d'eux surtout captivait mon attention: il était plus
+grand que les autres, avait l'air plus féroce, et me menaçait de plus
+près. Chaque seconde le rapprochait encore; il atteignit ma main, je
+sentis sa carapace se traîner sur mes doigts, et je ne pus faire aucun
+mouvement.
+
+Il me gagna le poignet, et me monta sur le bras gauche, qui était
+éloigné de mon corps. Son dessein était de me sauter à la gorge ou à la
+figure; je le voyais au regard avide qu'il lançait tour à tour sur mon
+cou et sur ma face, et malgré l'horreur que je ressentais, il m'était
+impossible de le repousser. Aucun de mes muscles ne voulait m'obéir;
+c'était tout naturel puisque j'étais noyé. «Ah! le voilà sur ma
+poitrine... à ma gorge... il va m'étrangler!...»
+
+Je m'éveillai en poussant un cri, et en me dressant avec force; je me
+serais trouvé debout s'il y avait eu assez d'élévation pour le
+permettre; j'allai donner de la tête contre les douelles de mon tonneau,
+et je retombai sur ma couche, où il me fallut quelques instants pour
+rappeler mes esprits.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIV.
+
+La coupe.
+
+
+Ce n'était qu'un rêve, il était matériellement impossible qu'un crabe me
+fût monté sur le bras; j'en avais la certitude, et cependant je ne
+pouvais m'empêcher de croire que je l'avais bien réellement senti.
+J'éprouvais encore à ma main, et sur ma poitrine qui était nue, cette
+sensation particulière que vous produit un animal dont les griffes se
+traînent sur vous; et je pensais, en dépit de moi-même, qu'il y avait
+dans mon rêve quelque chose de réel.
+
+L'impression avait été si vive, qu'en m'éveillant, J'avais étendu les
+bras, et tâtonné sur ma couverture, pour y saisir le monstre qui avait
+failli m'étrangler.
+
+Encore tout endormi, j'avais cru que c'était un crabe; à mesure que
+j'avais repris mes sens, je m'étais prouvé que la chose n'était pas
+possible. Et pourquoi cela? un crabe pouvait très-bien se loger dans la
+cale d'un vaisseau; il avait pu être apporté avec le lest, ou par un
+matelot, comme objet de curiosité; avoir échappé à celui qui l'avait
+pris, et s'être réfugié dans les fentes du bois, dans les trous, dans
+les coins nombreux que présente un navire. Il pouvait trouver sa
+nourriture dans l'eau qui s'accumule sous la cale; ou peut-être les
+crabes ont-ils la faculté de vivre simplement d'air comme les caméléons?
+
+Toutefois en y réfléchissant je repoussai de nouveau cette idée, que je
+qualifiai d'absurde; c'était mon rêve qui me l'avait mise dans la tête;
+sans lui je n'aurais jamais songé qu'il y eût des crabes autour de moi,
+et s'il s'en était trouvé, j'aurais mis la main dessus. Il y avait, il
+est vrai, dans ma cabine, deux crevasses assez larges pour qu'il pût y
+passer un crabe de n'importe quelle taille; mais j'y avais couru tout de
+suite, et un animal d'une pareille lenteur n'avait pas eu le temps de
+s'échapper. C'était impossible, il n'y avait pas de bête dans ma
+cellule, et pourtant quoique chose avait rampé sur moi, j'en étais
+moralement sûr.
+
+Quant à mon rêve, il n'y avait là rien d'étonnant: c'était la suite des
+impressions que j'avais ressenties pendant la tempête; et plus j'y
+pensais, plus je le trouvais naturel.
+
+En consultant ma montre, je m'aperçus qu'au lieu de dormir huit heures,
+comme je le faisais d'habitude, mon sommeil en avait duré seize, et je
+ne m'étonnai plus d'avoir tant d'appétit. Impossible de me contenter de
+la ration que je m'étais prescrite; c'était au-dessus de mes forces, et
+je ne cessai de manger qu'après avoir fait disparaître quatre biscuits
+bien comptés. J'avais entendu dire que rien n'aiguise la faim comme le
+mal de mer, et j'en avais la preuve; mes quatre biscuits empêchaient à
+peine mon estomac de crier, et si je n'avais pas redouté la famine, j'en
+aurais mangé trois fois plus.
+
+J'avais également soif, et bus deux ou trois rations; mais cette petite
+débauche n'avait rien d'inquiétant; j'avais plus d'eau qu'il n'en
+fallait pour terminer le voyage. Toutefois à condition de ne pas la
+gaspiller; et si j'en buvais peu, il s'en perdait beaucoup. Je n'avais
+rien pour la recevoir, ni verre, ni tasse; quand j'ôtais mon fausset, le
+liquide jaillissait avec force, bien plus vite que je n'y mettais les
+lèvres, bien plus vite que je ne pouvais l'avaler; il m'étranglait,
+j'étais forcé de reprendre haleine, je m'inondais le visage, et trempais
+mes habits, à mon grand déplaisir et au grand préjudice de mes rations.
+
+Il me fallait un vase quelconque. J'avais bien pensé à l'une de mes
+bottines, dont je n'avais pas besoin; mais il me répugnait de m'en
+servir pour cet usage.
+
+Pressé par la soif, comme je l'avais été, j'y aurais bu sans scrupule;
+mais à présent que j'avais de l'eau, je pouvais boire à mon aise, et
+faire le délicat. Cependant j'en vins à me dire qu'on peut nettoyer une
+chose quand elle est sale, et qu'il valait mieux sacrifier un peu d'eau
+pour laver ma bottine, que d'en perdre une quantité chaque fois qu'il
+fallait boire.
+
+J'allais mettre ce projet à exécution, lorsqu'une idée bien meilleure me
+passa par la tête; pourquoi ne pas faire une tasse avec le drap qui me
+servait de couverture? Il était imperméable, je l'avais déjà remarqué;
+l'eau qui jaillissait de ma futaille restait sur ma couche sans en
+pénétrer l'étoffe; et j'étais obligé de l'en ôter comme j'aurais fait
+d'un vase. Je pouvais en tailler un morceau, lui donner une forme
+quelconque, et m'en servir au besoin.
+
+Je coupai donc une bande assez large de mon drap, j'en fis un cornet
+auquel je donnai plusieurs tours pour en augmenter l'épaisseur, et dont
+je fermai la pointe en l'attachant avec un reste de mes lacets de
+bottines. J'eus alors une coupe d'un nouveau genre, qui me rendit autant
+de service qu'un verre de Bohême ou qu'une tasse du Japon; désormais je
+bus tranquillement, sans avaler de travers, sans m'inonder, et sans
+perdre une goutte du précieux liquide dont ma vie dépendait.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXV.
+
+Disparition mystérieuse.
+
+
+J'avais déjeuné si copieusement, que je résolus de ne pas dîner ce
+jour-là; mais la faim m'empêcha d'accomplir cette bonne résolution.
+Trois heures ne s'étaient pas écoulées, que je me surpris tâtonnant aux
+environs de ma caisse, et me trouvai bientôt un biscuit à la main.
+Toutefois, je m'imposai l'obligation de n'en manger qu'une partie et de
+garder le reste pour mon souper.
+
+Je fis deux parts de mon biscuit; j'en mis une de côté, et je mangeai la
+seconde, que j'arrosai d'un peu d'eau.
+
+Vous trouvez peut-être singulier que je ne prisse pas une goutte
+d'eau-de-vie, ce qui m'aurait été facile, puisque j'en avais une tonne à
+ma disposition. Mais elle aurait pu contenir tout aussi bien du vitriol
+sans que je m'en fusse moins inquiété; généralement je n'aimais pas les
+liqueurs; et celle-ci en particulier m'avait paru si mauvaise, que je
+n'avais pas envie d'y revenir; c'était sans doute une pipe de cette
+eau-de-vie de qualité inférieure que l'on embarque pour les matelots.
+J'en avais pris une fois; et non-seulement elle m'avait donné des
+nausées, mais tellement enflammé la bouche et l'estomac, que j'avais bu
+deux quartes d'eau sans apaiser ma soif. Cette épreuve m'avait suffi
+pour me mettre en garde contre les spiritueux, et je n'avais nulle envie
+de recommencer.
+
+Lorsque vint le soir, ce que m'annoncèrent ma montre et mon envie de
+dormir, je voulus naturellement souper avant de me mettre au lit.
+
+Ce dernier acte de ma journée consistait à changer de position, et à
+tirer sur moi deux plis du drap qui me servait de couverture, afin de me
+préserver du froid.
+
+J'avais été gelé pendant la première semaine, car nous étions partis en
+hiver, et la découverte de cette bonne grosse étoffe m'avait été fort
+précieuse; toutefois au bout de quelque temps, elle me devint moins
+utile; l'air de la cale s'atiédissait de jour en jour; et le lendemain
+de la tempête j'eus à peine besoin de me couvrir.
+
+Ce brusque changement de température me surprit tout d'abord; mais avec
+un peu de réflexion, je me l'expliquai d'une manière satisfaisante. Sans
+aucun doute, pensai-je, nous nous dirigeons vers le Sud, et nous
+approchons de la zone torride.
+
+Je ne comprenais pas bien ce que signifiait cette expression; mais
+j'avais entendu dire que la zone torride, ou les tropiques, se trouvait
+au midi de l'Angleterre, et qu'il y faisait plus chaud qu'aux heures les
+plus brûlantes de nos plus beaux étés. On m'avait dit également que le
+Pérou était une contrée méridionale; et pour y arriver il fallait sans
+aucun doute franchir cette zone ardente.
+
+Cela m'expliquait la chaleur qu'il faisait maintenant dans la cale; il y
+avait à peu près une quinzaine que nous étions sortis du port; en
+supposant que nous eussions fait deux cents milles par jour, et il n'est
+pas rare qu'un navire fasse davantage, nous devions être bien loin des
+côtes de la Grande-Bretagne, et par conséquent avoir changé de climat.
+
+Ce raisonnement, et toutes les pensées qu'il avait fait naître,
+m'avaient occupé toute la soirée; j'étais enfin arrivé à la conclusion
+que je viens de dire, lorsque les aiguilles de ma montre annonçant qu'il
+était dix heures, je me disposai à souper.
+
+Je tirai d'abord ma ration d'eau pour ne pas manger mon pain sec, et
+j'étendis la main pour saisir la part de biscuit que j'avais mise de
+côté. Il y avait parallèlement à la grande poutre qui soutenait la cale,
+et qui passait au-dessus de ma tête, une sorte de tablette où je plaçais
+mon couteau, ma tasse et le bâton qui me servait d'almanach. Je
+connaissais tellement bien cette planchette que je n'avais pas besoin de
+lumière pour y trouver ce que j'y mettais.
+
+Vous comprenez dès lors quelle dut être ma surprise lorsqu'en étendant
+la main, je ne trouvai pas le biscuit que j'étais sûr d'avoir gardé.
+
+J'avais ma tasse; mon couteau était à sa place; mon calendrier s'y
+trouvait également, ainsi que les bouts de cuir dont je m'étais servi
+pour diviser ma jauge; mais pas vestige du précieux morceau que je
+conservais pour ma collation du soir.
+
+L'aurais-je mis autre part? je ne croyais pas. Afin d'en être sûr,
+j'explorai tous les coins de ma cellule, je secouai l'étoffe qui me
+servait de matelas, je fouillai dans mes poches, dans mes bottines que
+je ne portais plus et qui gisaient à côté de mon lit; je ne laissai pas
+un pouce de ma cellule sans l'avoir tâté soigneusement; et je ne trouvai
+de biscuit nulle part.
+
+C'était moins la valeur de l'objet que l'étrangeté de sa disparition,
+qui me faisait mettre tant d'activité dans mes recherches. Qu'avait pu
+devenir ce biscuit?
+
+Est-ce que je l'avais mangé? Il y avait des instants où je commençais à
+le croire. Peut-être, dans un moment de distraction, l'avais-je avalé
+sans y penser. Dans ce cas-là j'en avais totalement perdu le souvenir;
+et la chose ne m'avait pas profité; car mon estomac n'était pas moins
+vide que si je n'avais rien mangé depuis le matin.
+
+Je me souvenais parfaitement d'avoir rompu mon biscuit, d'en avoir
+réservé pour le soir une moitié que j'avais mise entre ma tasse et mon
+couteau. Il fallait bien que je l'en eusse ôtée, puisqu'elle n'y était
+plus. Je ne l'avais pas fait tomber par accident, car je ne me rappelais
+pas avoir fouillé sur la tablette, jusqu'au moment où j'avais voulu
+prendre l'objet dont la disparition m'avait frappé. En outre, s'il fût
+tombé de sa place, je l'aurais trouvé en cherchant sur mon tapis. Il
+n'avait pu rouler sous le tonneau; car j'avais rempli tous les vides de
+ce côté-là, en y fourrant des morceaux de drap pour que ma couche fût
+plus unie.
+
+Toujours est-il que mon biscuit avait disparu, soit par ma faute, soit
+autrement. Si je l'avais mangé, il était dommage de l'avoir fait avec si
+peu de réflexion; car ce moment d'absence m'avait privé de tout le
+bénéfice du repas.
+
+Je fus longtemps à me demander si je tirerais un autre biscuit de la
+caisse, ou si je me coucherais sans souper. La faim était vive, la
+tentation bien forte; mais la crainte de l'avenir décida la question,
+et, appelant toute ma fermeté à mon aide, j'avalai mon eau claire,
+replaçai ma tasse sur la tablette, et m'étendis sur ma couche.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXVI.
+
+Un odieux intrus.
+
+
+Je fus longtemps sans pouvoir m'endormir, j'étais préoccupé de la
+disparition mystérieuse de mon biscuit. Je dis mystérieuse, parce que
+j'étais convaincu de ne l'avoir pas mangé; il fallait s'expliquer le
+fait d'une autre manière. Je n'y pouvais rien comprendre; j'étais seul
+dans la cale; personne n'y pénétrait; qui donc aurait pu toucher à mon
+biscuit? Mais j'y pensais maintenant: et le crabe de mon rêve? peut-être
+avait-il existé. Je n'étais pas allé au fond de la mer, pas plus que je
+n'étais mort, je l'avais rêvé, c'était incontestable; mais ce n'était
+pas une raison pour que le reste de mon cauchemar fût un mensonge, et le
+crabe qui avait rampé sur moi, avait pu manger mon souper.
+
+Ce n'était pas sa nourriture habituelle, je le savais bien; mais à fond
+de cale, et n'ayant pas de choix, il avait pu se nourrir de biscuit à
+défaut d'autre chose.
+
+Ces réflexions, et la faim qui me dévorait, me tinrent éveillé pendant
+longtemps; je finis toutefois par m'endormir, mais d'un mauvais sommeil,
+d'où je me réveillais en sursaut toutes les quatre ou cinq minutes.
+
+Dans l'un des intervalles où j'étais éveillé, il me sembla percevoir un
+bruit qui n'avait rien de commun avec tous ceux que j'entendais
+ordinairement. La mer était paisible, et ce bruit inaccoutumé,
+non-seulement résonnait au-dessus du murmure des vagues, mais se
+distinguait à merveille du tic tac de ma montre, qui n'avait jamais été
+plus sonore.
+
+C'était un léger grattement, il était facile de s'en rendre compte, et
+il provenait du coin où gisaient mes bottines; quelque chose en
+grignotait le cuir; était-ce le crabe?
+
+Cette pensée me réveilla tout à fait; je me mis sur mon séant; et
+l'oreille au guet, je me préparai à tomber sur le voleur; car j'avais
+maintenant la certitude que la créature que j'entendais, que ce fût un
+crabe ou non, était celle qui m'avait pris mon souper.
+
+Le grignotement cessa, puis il revint plus fort; et certes il partait de
+mes bottines.
+
+Je me levai tout doucement afin de saisir le coupable, dès que le bruit
+allait reprendre, car il avait cessé.
+
+Mais j'eus beau retenir mon haleine, y mettre de la patience, rien ne se
+fit plus entendre. Je passai la main sur mes bottines, elles étaient à
+leur place; je cherchai dans le voisinage, tout s'y trouvait comme à
+l'ordinaire; je tâtonnai sur mon tapis, je fouillai dans tous les coins:
+pas le moindre vestige d'un animal quelconque.
+
+Fort intrigué, comme on peut croire, je prêtai l'oreille pendant
+longtemps; mais le bruit mystérieux ne se renouvela pas, et je me
+rendormis pour me réveiller sans cesse, comme j'avais fait d'abord.
+
+On gratta, on grignota de plus belle, et j'écoutai de nouveau. Plus que
+jamais j'étais certain que le bruit avait lieu dans mes bottines; mais,
+au moindre mouvement que j'essayais de faire, le bruit s'arrêtait, et je
+ne rencontrais que le vide.
+
+«Ah! m'y voilà, me dis-je à moi-même; ce n'est pas un crabe; celui-ci a
+des allures trop lentes pour m'échapper aussi vite; cela ne peut être
+qu'une souris. Il est bizarre que je ne l'aie pas deviné plus tôt; c'est
+mon rêve qui m'a fourré le crabe dans la tête; sans cela j'aurais su
+tout de suite à quoi m'en tenir, et me serais épargné bien de
+l'inquiétude.»
+
+Là-dessus je me recouchai, avec l'intention de me rendormir, et de ne
+plus me préoccuper de mon petit rongeur.
+
+Mais à peine avais-je posé la tête sur le rouleau d'étoffe qui me
+servait de traversin, que les grignotements redoublèrent; la souris
+dévorait mon brodequin, et à l'ardeur qu'elle y mettait, le dommage ne
+tarderait pas à être sérieux. Bien que mes chaussures me fussent
+inutiles pour le moment, je ne pouvais pas permettre qu'on les rongeât
+de la sorte, et me levant tout à coup, je me précipitai sur la bête.
+
+Je n'en touchai pas même la queue, mais je crus entendre que la fine
+créature s'esquivait en passant derrière la pipe d'eau-de-vie, qui
+laissait un vide entre sa paroi extérieure et les flancs du vaisseau.
+
+Je tenais mes bottines, et je découvris avec chagrin que presque toute
+la tige en avait été rongée. Il fallait que la souris eût été bien
+active pour avoir fait tant de dégât en aussi peu de temps; car au
+moment où j'avais cherché mon biscuit, les bottines étaient encore
+intactes; et cela ne remontait pas à plus de quatre ou cinq heures.
+Peut-être plusieurs souris s'en étaient-elles mêlées; la chose était
+probable.
+
+Autant pour n'être plus troublé dans mon sommeil que pour préserver mes
+chaussures d'une entière destruction, j'ôtai ces dernières de l'endroit
+où elles étaient, et, les plaçant auprès de ma tête, je les couvris d'un
+pan de l'étoffe sur laquelle j'étais couché; puis, cette opération
+faite, je me retournai pour dormir à mon aise.
+
+Cette fois, j'étais plongé dans un profond sommeil, lorsque je fus
+réveillé par une singulière sensation: il me semblait que de petites
+pattes me couraient sur les jambes avec rapidité.
+
+Réveillé complétement par cette impression désagréable, je n'en restai
+pas moins immobile, pour savoir si la chose se renouvellerait.
+
+Je pensais bien que c'était ma souris qui cherchait mes bottines; et,
+sans en être plus content, je résolus de la laisser venir jusqu'à portée
+de mes doigts, sachant bien qu'il était inutile de courir après elle.
+Mon intention n'était pas même de la tuer; je voulais seulement lui
+pincer l'oreille ou la serrer un peu fort, de manière à lui ôter l'envie
+de venir m'importuner.
+
+Il se passa longtemps sans que rien se fît sentir; mais à la fin
+j'espérai que ma patience allait être récompensée: un léger mouvement de
+la couverture annonçait que l'animal avait repris sa course, et je crus
+même entendre le frôlement de ses griffettes. La couverture s'ébranla
+davantage, quelque chose se trouva sur mes chevilles et bientôt sur ma
+cuisse. Il me sembla que c'était plus lourd qu'une souris; mais je ne
+pris pas le temps d'y penser, car c'était le moment, ou jamais, de
+s'emparer de l'animal. Mes mains s'abattirent, et mes doigts se
+refermèrent.... quelle méprise, et quelle horreur!
+
+Au lieu d'une petite souris, je rencontrai une bête de la grosseur d'un
+chaton; il n'y avait pas à s'y tromper, c'était un énorme rat.
+
+[Illustration: C'était un énorme rat.]
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXVII.
+
+Réflexions.
+
+
+Oui, c'était bien un rat; le monstre ne me permit pas d'en douter; je
+l'avais reconnu à son poil fin et soyeux, dès que mes doigts l'avaient
+saisi, et l'affreuse créature s'empressa de confirmer ce témoignage; je
+n'avais pas eu le temps de rouvrir la main, que ses dents aiguës
+m'avaient traversé le pouce de part en part, et que son cri perçant
+m'avait rempli d'effroi.
+
+Je lançai l'horrible bête à l'autre bout de ma cellule, je me blottis
+dans le coin opposé, afin de m'éloigner le plus possible de cet odieux
+visiteur, et j'écoutai, tout palpitant, s'il avait pris la fuite. Je
+l'entendis rien, d'où je conclus qu'il s'était caché dans son trou; il
+était sans doute aussi effrayé que moi, bien que ce fut difficile, et je
+crois même que de nous deux, c'était lui qui avait éprouvé le moins de
+terreur; la preuve, c'est qu'il avait pensé à me mordre, tandis que
+j'avais perdu toute ma présence d'esprit.
+
+Dans ce combat rapide, c'était mon adversaire qui avait eu la victoire.
+À l'effroi qu'il m'avait causé, se joignait une blessure qui devenait de
+plus en plus douloureuse, et par où coulait mon sang.
+
+J'aurais encore supporté ma défaite avec calme, en dépit de la douleur;
+mais ce qui me préoccupait, c'était de savoir si l'affreuse bête avait
+fui pour toujours, ou si, restant dans le voisinage, elle reviendrait à
+l'assaut.
+
+L'idée qu'elle allait reparaître, furieuse qu'on l'eût arrêtée dans sa
+course, et enhardie par le succès, me causait un malaise indicible.
+
+Cela vous étonne mais rien n'était plus vrai. Les rats m'ont toujours
+inspiré une profonde antipathie, je pourrais dire une peur instinctive.
+Ce sentiment était alors dans toute sa force; et bien que, depuis cette
+époque, je me sois trouvé en face d'animaux beaucoup plus redoutables,
+je ne me souviens pas d'avoir éprouvé une terreur pareille à celle que
+j'ai ressentie au contact du rat. Dans cette occasion, la crainte est
+mêlée de dégoût; cette crainte elle-même n'est pas dépourvue de sens: je
+connais bon nombre de cas authentiques où les rats ont attaqué des
+enfants, voire des hommes; et il est avéré que des blessés, des infirmes
+ou des vieillards ont été dévorés par ces hideux _omnivores_.
+
+J'avais entendu raconter beaucoup de ces histoires dans mon enfance, et
+il était naturel qu'elles me revinssent à l'esprit au moment dont nous
+nous occupons. Je me souvenais de tous leurs détails, et ce n'était pas
+de la crainte, mais de la terreur que j'éprouvais. Il faut dire que
+celui dont je parle était l'un des rats les plus énormes qu'on pût
+trouver; je suis certain qu'il était aussi gros qu'un chat parvenu à
+moitié de sa croissance.
+
+Dès que je fus un peu revenu de ma première émotion, je déchirai une
+petite bande de ma chemise pour en envelopper mon pouce. Il avait suffi
+de quelques minutes pour que la blessure me fît énormément souffrir; car
+la dent du rat n'est guère moins venimeuse que la queue du scorpion.
+
+Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'après cet épisode, il ne fut plus
+question de sommeil. Vers le matin je m'assoupis un instant, mais pour
+retomber dans le plus affreux cauchemar, où j'étais saisi à la gorge
+tantôt par un rat, tantôt par un crabe, dont les dents ou les pinces me
+réveillaient en sursaut.
+
+Pendant tout le temps que je ne dormais pas, j'écoutais si l'ignoble
+bête faisait mine de revenir; mais elle ne donna aucun signe de sa
+présence pendant tout le reste de la nuit. Peut-être l'avais-je serrée
+plus fort que je ne croyais, et il était possible que cet empoignement
+héroïque suffît à l'éloigner de ma personne. J'en acceptai l'augure; et
+ce fut bien heureux pour moi que cet espoir me soutint, car, sans lui,
+j'aurais été longtemps sans dormir.
+
+Il n'était plus besoin de chercher ce qu'était devenu mon biscuit; la
+présence du rongeur l'expliquait à merveille, ainsi que les ravages
+causés à ma bottine, et dont j'avais accusé la souris avec tant
+d'injustice. Le rat, pendant quelque temps, s'était donc repu autour de
+moi sans que j'en eusse connaissance.
+
+Je n'avais plus qu'une seule et unique pensée: comment faire pour
+empêcher l'ennemi de revenir? Comment s'emparer de lui, ou tout au moins
+l'éloigner? J'aurais donné deux ans de mon existence pour avoir une
+ratière, un piége quelconque; mais puisque personne ne pouvait me
+fournir ce précieux engin, c'était à moi d'inventer quelque chose qui
+pût me délivrer de mon odieux voisinage. J'emploie ce mot à dessein, car
+j'étais persuadé que le rat n'était pas loin de ma cabine; peut-être
+avait-il son repaire à un mètre de ma couche; il logeait probablement
+sous la caisse de biscuit.
+
+Toutefois, j'avais beau me mettre l'esprit à la torture, je ne trouvais
+pas le moyen de m'emparer de l'animal. Certes il était possible de le
+saisir de nouveau, en supposant qu'il revînt grimper sur moi; mais je
+n'étais pas d'humeur à le retrouver sous ma main. Je savais qu'en
+s'enfuyant il avait passé entre les deux tonneaux; je supposai que s'il
+devait revenir, ce serait par la même route; et il me sembla qu'en
+bouchant tous les autres passages, ce qui m'était facile avec mon étoffe
+de laine, il repasserait nécessairement par l'unique ouverture que je
+lui aurais ménagée. Une fois qu'il serait entré, je fermerais cette
+dernière issue, et mon rat se trouverait pris comme dans une souricière.
+Mais quelle sotte position pour moi! Je serais dans le même piége que le
+rat, et ne pourrais en finir avec lui que par un combat corps à corps.
+Le résultat de la lutte ne faisait pas l'ombre d'un doute; j'étais bien
+assez vigoureux pour étouffer la bête; mais au prix de combien de
+morsures? et celle que j'avais déjà me dégoûtait de l'entreprise.
+
+Comment alors se passer de piége? telle était la question que je
+m'adressais au lieu de dormir; car la peur du rat m'empêchait de fermer
+l'oeil.
+
+J'y avais pensé toute la nuit, lorsque, n'en pouvant plus, je retombai
+dans cet assoupissement qui tient le milieu entre la veille et le
+sommeil; et je refis les plus mauvais rêves, sans que rien me suggérât
+une idée quelconque pour me débarrasser de l'ignoble bête qui me causait
+tant d'effroi.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXVIII.
+
+Tout pour une ratière.
+
+
+Je ne tardai pas à me réveiller en pensant au rat, et sans pouvoir me
+rendormir. Il est vrai que la souffrance qui provenait de ma blessure
+était suffisante pour cela; non-seulement le pouce, mais toute la main
+était enflée, et me causait une douleur aiguë. Je n'avais pas autre
+chose à faire que de la supporter patiemment; et sachant que
+l'inflammation disparaîtrait peu à peu je fis un effort pour la subir
+avec courage. Parfois de grands maux s'endurent plus facilement qu'un
+ennui; c'était là mon histoire: la peur que le rat ne me fît une
+nouvelle visite me tourmentait d'une bien autre manière que ma blessure;
+et comme en absorbant mon attention, elle la détournait de celle-ci,
+j'avais presque oublié que mon pouce me faisait mal.
+
+Dès mon réveil, je me remis à chercher le moyen de frapper mon
+persécuteur; j'étais sûr qu'il reviendrait me tourmenter, car j'avais de
+nouveaux indices de sa présence. La mer était toujours calme, et
+j'entendais de temps en temps des sons caractéristiques: un bruit de
+pattes légères trottinant sur le couvercle d'une caisse, et parfois un
+cri bref, strident, pareil à ceux que les rats ont l'habitude de
+pousser. Je ne connais pas de voix plus désagréable que celle du rat;
+dans la position où je me trouvais alors, cette voix me paraissait
+doublement déplaisante. Vous souriez de mes terreurs; mais je ne pouvais
+pas m'en délivrer; je pressentais que d'une manière ou d'une autre la
+présence de ce maudit rat mettait ma vie en danger; et vous verrez que
+cette crainte n'était pas chimérique.
+
+Ce que je redoutais alors, c'était que le monstre ne m'attaquât pendant
+que je dormirais; tant que j'étais éveillé, je n'en avais pas
+grand'peur; il pouvait me mordre, voilà tout; je me défendrais, et il
+était impossible que dans la lutte je ne finisse pas par le tuer; mais
+penser que dans mon sommeil l'horrible bête pouvait me sauter à la
+gorge, c'était pour moi une torture incessante. Je ne pouvais pas
+toujours être sur le qui-vive; plus j'aurais veillé longtemps plus mon
+sommeil serait profond, et plus le danger serait grave. Pour m'endormir
+avec sécurité, il fallait avoir détruit mon rat; et c'est à en trouver
+le moyen que j'occupais toutes mes pensées.
+
+Mais j'avais beau réfléchir, je ne voyais d'autre expédient que de
+tomber sur l'ennemi, et de l'étouffer entre mes mains. Si j'avais été
+sûr de le saisir à la gorge, de façon qu'il ne pût pas me mordre, je me
+serais décidé à l'étrangler. Mais c'était là le difficile; je ne
+pouvais, dans les ténèbres, que l'attaquer à l'aventure; et il en
+profiterait pour me déchirer à belles dents. Et puis j'avais le pouce
+dans un tel état que j'étais loin d'avoir la certitude de prendre ma
+bête, encore moins de l'écraser.
+
+Je pensai au moyen de me protéger les doigts avec une paire de gants
+solides; je n'en avais pas: c'était inutile d'y songer.
+
+Mais non; j'en eus bientôt la preuve: l'idée de la paire de gants m'en
+suggéra une autre; elle me rappela mes chaussures que j'avais oubliées.
+En me fourrant les mains dans mes bottines je serais à l'abri des dents
+tranchantes de mon rat, et quand je tiendrais ma bête sous la semelle,
+j'étais bien sûr de ne pas la lâcher qu'elle ne fût morte. Une fameuse
+idée que j'avais là, et je me disposai à la mettre à exécution.
+
+Plaçant mes bottines à côté de moi, je me blottis auprès de l'issue par
+laquelle devait arriver l'animal; vous vous rappelez que j'avais eu soin
+de boucher tous les autres passages; au moment où le rat se présenterait
+dans ma cellule, je fermerais avec ma jaquette l'ouverture qu'il
+laisserait derrière lui; et me hâtant d'enfiler mes bottines, je
+frapperais comme un sourd jusqu'à ce que la besogne fût terminée.
+
+On aurait dit que le rat, voulant me braver, s'empressait d'accepter le
+défi. Était-ce hardiesse de sa part, ou la fatalité qui l'entraînait à
+sa perte?
+
+Toujours est-il que j'étais à peine en mesure de le recevoir, qu'un
+léger piétinement sur mon tapis, accompagné d'un petit éclat de voix
+bien reconnaissable, m'annonça que le rongeur avait quitté sa retraite,
+et qu'il était dans ma cellule. Je l'entendais courir; deux fois il me
+passa sur les jambes. Mais avant de faire attention à lui, je commençai
+par calfeutrer la seule issue qui lui restât pour fuir; et plantant mes
+bras dans les bottines, je me mis avec activité à la recherche de
+l'ennemi.
+
+Comme je connaissais parfaitement la forme de ma cellule, et que les
+moindres anfractuosités m'en étaient familières, je ne tardai pas à
+rencontrer mon antagoniste. Je m'étais dit qu'une fois que je serais
+tombé sur une partie de son corps, j'aurais bientôt fait d'appliquer sur
+lui ma seconde semelle, et qu'il ne me resterait plus qu'à peser de
+toutes mes forces pour l'écraser. Tel était mon plan; mais si bon qu'il
+pût être, il ne me donna pas le résultat que j'espérais.
+
+Je réussis bien à poser l'une de mes bottines sur le rat; mais l'étoffe
+moelleuse dont les plis nombreux tapissaient mon plancher céda sous la
+pression, et le monstre s'esquiva en poussant un cri que j'entends
+encore.
+
+La première fois que je le sentis de nouveau il grimpait le long de ma
+jambe; et, ce que vous ne croirez pas, en dedans de mon pantalon!
+
+Un frisson d'horreur me courut dans les veines; cependant, exaspéré de
+tant d'audace, je me débarrassai de mes bottines, qui ne pouvaient plus
+me servir, et je saisis le monstre à deux mains, juste au moment où il
+arrivait au genou. Je l'empêchai de monter plus haut, bien qu'il mît à
+se débattre une force qui m'étonna, et que ses cris perçants me
+causassent une impression des plus désagréables.
+
+L'épaisseur de mon pantalon protégeait mes doigts contre de nouvelles
+morsures; mais le rat tourna ses dents contre ma jambe et m'en laboura
+les chairs tant qu'il lui resta la faculté de se mouvoir. Ce n'est que
+lorsque je fus parvenu à lui saisir la gorge, et à l'étrangler tout à
+fait, que je sentis la mâchoire de l'animai se détacher peu à peu, et
+que je compris que mon adversaire était mort.
+
+Je lâchai bien vite le cadavre, et secouai la jambe pour le faire sortir
+de ma culotte; j'enlevai ma vareuse de l'ouverture où je l'avais mise,
+et je poussai le rat dans la direction qu'il avait prise pour venir.
+
+Soulagé d'un poids énorme, depuis que j'avais la certitude de n'être
+plus troublé dans mon sommeil, je me disposai à dormir avec l'intention
+bien formelle de réparer la nuit précédente.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIX.
+
+Légion d'intrus.
+
+
+C'était une fausse sécurité que la mienne; je ne dormais pas depuis un
+quart d'heure, lorsque je fus réveillé brusquement par quelque chose qui
+me courait sur la poitrine. Était-ce un nouveau rat? Si ce n'en était
+pas un, l'animal en question avait les mêmes allures.
+
+Je restai immobile et prêtai une oreille attentive; pas le moindre bruit
+ne se fit entendre. Avais-je rêvé? Non pas; car au moment où je me
+faisais cette question, je crus sentir de petites pattes sur la
+couverture, et bientôt sur ma cuisse.
+
+Je me levai tout à coup, portai la main à la place où remuait la
+bête.--Nouvelle horreur! Je touchai un énorme rat, qui fit un bond, et
+que j'entendis s'enfuir entre les deux tonneaux.
+
+Serait-ce le même par hasard? On m'avait raconté des histoires où
+certains rats avaient reparu après qu'on les avait enterrés. Mais il
+aurait fallu que le mien eût la vie terriblement dure; j'avais serré de
+manière à en étrangler dix comme lui; il était bien mort quand je
+l'avais rejeté dans son trou, et ce ne pouvait pas être le même.
+
+Pourtant, si absurde que cela paraisse, je ne pouvais pas m'empêcher de
+croire, dans l'état d'assoupissement où je retombais malgré moi, que
+c'était bien mon rat qui était revenu. Une fois complétement réveillé,
+je compris que cela devait être impossible; il était plus probable que
+j'avais affaire au mâle ou à la femelle du précédent, car ils étaient
+fort bien assortis pour la grosseur.
+
+Il cherche son compagnon, supposai-je; mais puisqu'il a suivi le même
+passage, il a trouvé le corps du défunt, et doit savoir à quoi s'en
+tenir. Venait-il pour venger celui qui n'est plus?
+
+Cette pensée chassa complétement le sommeil de mes paupières. Pouvais-je
+dormir avec ce hideux animal rôdant autour de moi?
+
+Quels que fussent ma fatigue et le besoin de dormir que m'eût donnés la
+veillée précédente, je ne pouvais avoir de repos qu'après m'être délivré
+de ce nouvel ennemi.
+
+J'étais persuadé qu'il ne tarderait pas à reparaître, mes doigts
+n'avaient fait que lui toucher le poil, et comme il n'en avait ressenti
+aucun mal, il était presque certain qu'il reviendrait sans crainte.
+
+Dans cette conviction je repris mon poste à l'entrée du passage, ma
+jaquette à la main, et l'oreille attentive, pour entendre le bruit des
+pas de l'animal, et pour lui couper la retraite dès qu'il serait arrivé.
+
+Quelques minutes après, je distinguai la voix d'un rat qui murmurait au
+dehors, et des craquements particuliers, que j'avais déjà entendus.
+J'imaginai qu'ils étaient produits par le frottement d'une planche sur
+une caisse vide, ne supposant pas qu'une aussi petite bête pût faire un
+pareil vacarme. En outre il me semblait que l'animal parcourait ma
+cellule, et comme les bruits en question continuaient au dehors, il
+était impossible que mon rat en fût l'auteur, puisqu'il ne pouvait pas
+être à deux places à la fois.
+
+Tout à coup il passa sur ma jambe, tandis que sa voix m'arrivait de
+l'extérieur; j'étais bien sûr de l'avoir senti; et cependant je ne
+bouchai pas l'ouverture, dans la crainte de lui fermer le passage.
+
+À la fin j'entendis nettement pousser un cri à ma droite; il n'y avait
+pas à s'y tromper, l'animal était dans ma cabine, et sans plus attendre
+je calfeutrai l'issue près de laquelle j'étais à genoux.
+
+Cette besogne accomplie, je me retournai pour frapper mon nouvel
+adversaire, après avoir ganté mes bottines, ainsi que j'avais fait la
+première fois. De plus j'avais pris soin de lier chacune des jambières
+de mon pantalon, afin d'empêcher le rat de s'y introduire, comme son
+prédécesseur.
+
+Je ne trouvais aucun plaisir à ce genre de chasse; mais j'étais bien
+résolu à me délivrer de cette engeance, afin de me reposer sans
+inquiétude et de goûter le sommeil qui m'était si nécessaire.
+
+À l'oeuvre donc! et j'y fus bientôt avec courage. Mais horreur des
+horreurs! Figurez-vous mon effroi quand, au lieu d'un rat, je m'aperçus
+qu'il y en avait une légion dans ma cabine; mes mains ne retombaient pas
+sans en toucher plusieurs. Ils foisonnaient littéralement; je les
+sentais me courir sur les jambes, sur les bras, sur le dos, partout, en
+poussant des cris affreux qui semblaient me menacer.
+
+Ma frayeur devint si vive que je faillis en perdre la tête. Je ne pensai
+plus à combattre, je ne savais plus ce que je faisais; toutefois j'eus
+l'instinct de déboucher l'ouverture qu'obstruait ma jaquette, et de
+frapper avec celle-ci dans toutes les directions, tandis que je criais
+de toute la puissance de ma voix.
+
+La violence de mes coups et de mes clameurs produisit l'effet que j'en
+attendais: tous les rats prirent la fuite. Au bout de quelques instants,
+le bruit de leurs pas ayant cessé, je me hasardai à faire l'exploration
+des lieux, et je reconnus avec joie qu'il ne restait plus aucun de ces
+affreux animaux.
+
+
+
+
+CHAPITRE XL.
+
+La rat scandinave ou rat normand.
+
+
+Si la présence d'un seul rat avait suffi pour me priver de repos, jugez
+un peu de ce que je devais ressentir après avoir acquis la certitude
+qu'il y avait dans mon voisinage une bande entière de ces rongeurs. Il y
+en avait beaucoup plus que je n'en avais chassé de ma cellule, car je me
+rappelais qu'en fermant l'issue par laquelle une partie de la légion
+était entrée, j'avais distingué bien d'autres cris et bien d'autres
+grattements. Quel pouvait être leur nombre? J'avais entendu dire que,
+dans certains vaisseaux, la quantité de rats qui se réfugient à fond de
+cale est surprenante. On m'avait dit également que ces rats de navire
+sont de l'espèce la plus féroce, et que poussés par la faim, ce qui leur
+arrive souvent, ils n'hésitent pas à se jeter sur des créatures
+vivantes, et ne redoutent ni les chats ni les chiens.
+
+Ils commettent de grands dégâts parmi les objets de la cargaison, et
+constituent pour l'armateur un véritable fléau, surtout quand on n'a pas
+eu soin de bien nettoyer le navire avant d'en faire l'arrimage.
+
+Cette espèce est désignée en Angleterre sous le nom de _rat de Norvége_,
+parce qu'elle y a été introduite par les vaisseaux norvégiens. Mais
+qu'elle soit originaire de la Scandinavie ou d'ailleurs, peu importe,
+car elle est maintenant répandue sur toute la surface de la terre. Je ne
+crois pas qu'il y ait un point du globe où un vaisseau quelconque ayant
+touché, ce rongeur ne s'y rencontre en abondance. S'il est vraiment
+sorti du Nord, il faut que tous les climats lui soient également
+favorables, puisqu'il pullule dans les régions les plus chaudes de
+l'Amérique, où il prospère d'une façon toute spéciale. Dans les Indes
+occidentales, aussi bien que dans les autres parties du nouveau monde,
+tous les ports en sont tellement infestés, qu'en certains endroits leur
+destruction est l'objet d'une lutte constante; et malgré la prime qui
+est offerte par les municipalités, malgré le carnage qui s'en fait
+quotidiennement, ces rats n'existent pas moins par légions innombrables
+dans les ports d'Amérique, dont les quais en bois paraissent être leur
+asile ordinaire.
+
+En général cette espèce n'est pas très-grosse; on y trouve d'énormes
+individus, mais ce n'est jamais qu'un fait exceptionnel. C'est moins par
+la taille que par l'audace qu'elle se distingue; et son appétit féroce
+joint à sa fécondité, la rend, comme je le disais tout à l'heure, un
+véritable fléau. Chose remarquable: dès que le rat normand apparaît dans
+un endroit, il n'en reste plus d'autres au bout de quelques années; d'où
+l'on a conclu avec raison qu'il détruit ses congénères[14]. Il ne craint
+ni les belettes ni les fouines; s'il est moins fort que ces derniers
+animaux, il compense cette infériorité par le nombre, qui est chez lui
+de cent contre un, relativement à celui de ses adversaires. Les chats
+eux-mêmes en ont peur, et choisissent une victime de meilleure
+composition; jusqu'aux chiens qui s'éloignent du rat de Norvége, à moins
+d'avoir été dressés d'une manière spéciale à son attaque.
+
+ [14] Le rat normand, qui a détruit en France, comme partout, les races
+ qui ont pu l'y précéder, et qui dévore les individus de sa propre
+ famille, est à son tour exterminé par le rat tartare ou
+ surmulot.--Voir _l'Esprit des bêtes_, Toussenel, pages 272 et
+ suivantes, t. I, deuxième édition. (_Note du traducteur._)
+
+Un fait particulier au rat normand est la science innée de ses intérêts,
+qui l'empêche de se commettre chaque fois qu'il n'est pas sûr d'un
+avantage. Est-il peu nombreux dans un endroit, ce rapace effronté
+devient timide; se croit-il en danger, il se claquemure dans son trou et
+se tient sur la réserve. Mais dans les pays neufs, où il a ses coudées
+franches, il pousse la hardiesse jusqu'à braver la présence de l'homme.
+Sous les tropiques il agit à ciel ouvert, et ne prend pas la peine de se
+cacher. À la vive clarté de la lune équatoriale, on voit ces rats
+normands se diriger par cohortes nombreuses vers l'endroit de leurs
+rapines, sans s'inquiéter des passants. Ils se dérangent un peu à votre
+approche, et reforment leurs colonies derrière vos talons, avec la même
+tranquillité que s'ils exerçaient une industrie légale.
+
+J'ignorais tous ces détails à l'époque de ma lutte avec les rats de
+l'_Inca_; mais j'en savais assez pour être fort inquiet de cet odieux
+voisinage; et lorsque j'eus renvoyé de ma cabine cette légion de bêtes
+maudites, je fus très-loin de me sentir l'esprit léger. «Ils
+reviendront, me disais-je, peut-être en plus grand nombre; et si le
+malheur veut qu'ils aient faim, ils seront peut-être assez féroces pour
+m'attaquer. Je n'ai pas vu tout à l'heure que ma personne les effrayât;
+ils montaient sur moi avec une audace qui n'est pas rassurante.» Malgré
+la violence avec laquelle je les avais éconduits, je les entendais
+trotter près de ma cellule et crier avec rage. On aurait dit qu'ils se
+battaient. Que deviendrais-je si dans leur fureur ils allaient
+m'assaillir? D'après ce qu'on m'avait raconté, la chose était possible;
+je vous laisse à penser quelle était mon impression. L'idée que je
+pouvais servir de pâture à cette bande vorace me causait une frayeur
+bien plus grande que celle que j'avais eue d'être noyé au moment de la
+tempête. Il n'est pas de genre de mort que je n'eusse préféré à
+celui-là; rien que d'y songer, mon sang se figeait dans mes veines, et
+mes cheveux se hérissaient.
+
+Je restai à genoux, dans la position que j'avais prise pour chasser les
+rats en frappant avec ma jaquette; et je me demandais vainement ce qu'il
+me restait à faire. La première chose était de combattre le sommeil, qui
+aurait été ma perte. Mais comment faire pour rester éveillé? Je sentais
+déjà les dents de cette légion infernale pénétrer dans mes chairs;
+l'agonie était affreuse, et cependant j'avais de la peine à m'empêcher
+de dormir.
+
+L'excès de fatigue, l'émotion elle-même, qui épuisait mes forces,
+m'empêchaient de prolonger la lutte. Mes yeux se fermaient déjà; et si
+je m'endormais, ce serait d'un sommeil de plomb. Je pourrais être
+victime d'un cauchemar qui paralyserait mes membres, et ne me réveiller
+que lorsqu'il ne serait plus temps.
+
+J'en étais là, souffrant mille tortures de cette effroyable inquiétude,
+quand une idée bien simple me traversa l'esprit: c'était de replacer ma
+jaquette à l'entrée du vide par où pénétraient les rats, ce qui
+fermerait le passage.
+
+Il n'y avait plus à combattre l'ennemi, plus à espérer de le détruire;
+j'avais pu y compter lorsque je pensais n'avoir à faire qu'à un ou deux
+antagonistes; mais à présent qu'il s'agissait d'une légion il fallait y
+renoncer. Le meilleur parti à prendre était de visiter ma cabine avec
+soin, et d'en boucher les fissures qui pourraient permettre à un rat de
+s'y introduire; de cette manière je serais à l'abri d'une invasion, et
+je pourrais céder au sommeil qui m'accablait.
+
+Sans plus tarder, j'enfonçai ma veste dans l'ouverture que laissaient
+entre elles les deux futailles; je bouchai les fentes du plancher, en y
+fourrant mon étoffe de laine; et tout surpris de n'avoir pas eu plus tôt
+cette bonne idée, je m'étendis sur ma couche, cette fois avec
+l'assurance de pouvoir dormir sans crainte.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLI.
+
+Rêve et réalité.
+
+
+À peine avais-je posé la joue sur mon traversin, que je me trouvai dans
+la terre des songes; quand je dis la terre, c'était de la mer que je
+rêvais. Ainsi qu'à mon premier cauchemar, j'étais au fond de l'Océan, et
+d'horribles monstres crabiformes se disposaient à me dévorer.
+
+De temps en temps ces crabes fantastiques étaient changés en rats, et je
+me croyais en pleine réalité; il me semblait qu'une multitude de ces
+ignobles créatures se pressait autour de moi dans une attitude
+belliqueuse; je n'avais que ma jaquette pour me défendre, et j'en usais
+pour éloigner l'ennemi, en frappant de tous côtés; mes coups tombaient
+comme grêle, et cependant sans atteindre les rats. Ceux-ci, voyant que
+tous mes efforts ne leur faisaient aucun mal, en devenaient plus hardis;
+et l'un d'eux, beaucoup plus gros que les autres, encourageait ses
+compagnons et commandait l'attaque. Ce n'était pas même un rat, c'était
+le spectre de celui que j'avais tué, qui excitait ses camarades en leur
+criant vengeance.
+
+Pendant quelque temps, je réussis à éloigner mes adversaires (je parle
+toujours de mon rêve); mais je sentais mes forces défaillir, et si l'on
+ne venait pas m'assister, j'allais être vaincu. Je regardai autour de
+moi, en appelant au secours de toutes mes forces; mais j'étais seul,
+personne ne pouvait m'entendre.
+
+Mes assaillants s'aperçurent que mes coups se ralentissaient, qu'ils
+étaient moins nombreux et moins forts; et, à un signal donné par le
+spectre de ma victime, la légion sauta sur ma couverture: j'avais des
+rats en face de moi, à gauche, à droite, par derrière; ils me serraient
+de tous côtés. Je fis un nouvel effort pour me servir de ma jaquette,
+mais sans aucun avantage; la place des rats que j'avais repoussés était
+reprise immédiatement, et par un plus grand nombre, qui surgissaient des
+ténèbres.
+
+Je laissai retomber mon bras; toute résistance était vaine. Je sentis
+les odieuses créatures me ramper sur les jambes et sur le corps; elles
+se groupèrent sur moi comme un essaim d'abeilles qui s'attache à une
+branche; et leur pesanteur, après m'avoir fait chanceler, m'entraîna
+lourdement. Toutefois cette chute parut devoir me sauver. Aussitôt que
+je fus par terre, les rats s'enfuirent, tout effrayés de l'effet qu'ils
+avaient produit.
+
+Enchanté de ce dénoûment, je fus quelques minutes sans pouvoir me
+l'expliquer; mais bientôt mes idées s'éclaircirent, et je vis avec
+bonheur que toute la scène précédente n'avait été qu'un rêve. Il s'était
+dissipé sous l'impression de la chute qu'il me semblait avoir faite, et
+qui m'avait réveillé si à propos.
+
+Cependant ma joie fut de très-courte durée: tout dans mon rêve n'était
+pas illusion; des rats s'étaient promenés sur moi; il y en avait encore
+dans ma cellule; je les entendais courir, et avant que je pusse me
+lever, l'un d'eux me passa sur la figure.
+
+Comment avaient-ils fait pour entrer? Le mystère de leur apparition
+était une nouvelle cause de terreur. Avaient-ils repoussé la veste pour
+s'ouvrir un passage? Non; celle-ci était à sa place, telle que je l'y
+avais mise. Je la retirai pour en frapper autour de moi et chasser
+l'horrible engeance. À force de cris et de coups, j'y parvins comme la
+première fois; mais je restai plus abattu que jamais, car je ne
+m'expliquais pas comment ils avaient pu entrer dans ma cellule, malgré
+mes précautions.
+
+Je fus d'abord très-intrigué; puis je finis par trouver le mot de
+l'énigme. Ce n'était pas par l'ouverture que fermait l'habit qu'ils
+avaient pénétré, c'était par une autre dont ils avaient rongé le tampon,
+sans doute insuffisant.
+
+Ma curiosité pouvait être satisfaite; mais mes alarmes n'en étaient pas
+moins grandes; au contraire, elles n'en devenaient que plus vives.
+Quelle obstination chez ces rats! Qu'est-ce qui pouvait les attirer dans
+ma cabine, où ils ne recevaient que des coups, et où l'un d'eux avait
+trouvé la mort? Cela ne pouvait être que l'envie de me dévorer.
+
+J'avais beau me creuser l'esprit, je ne voyais pas d'autre motif à leur
+entêtement.
+
+Cette conviction réveilla tout mon courage; je n'avais dormi qu'une
+heure; mais il fallait avant tout réparer ma forteresse et augmenter mes
+moyens de défense. J'enlevai l'un après l'autre tous les morceaux
+d'étoffe qui bouchaient les fentes, les ouvertures de ma cabine, et je
+les remis avec plus de solidité; j'allai même jusqu'à tirer de la
+caisse, où elles étaient renfermées, deux pièces de drap, pour augmenter
+l'épaisseur de mes tampons. Il y avait précisément à côté de cette
+caisse une multitude de crevasses qui me donnèrent beaucoup de peine, et
+qu'après avoir remplies du mieux possible, je fortifiai d'un rouleau
+d'étoffe, posé debout et violemment enfoncé dans une encoignure qui se
+trouvait là: celle qui résultait du vide par où je m'étais introduit
+dans ma triste cachette. Une fois ma nouvelle redoute érigée, il n'y
+avait plus moyen, même pour un rat, de pénétrer dans ma cellule; je
+pouvais dormir tranquille. Le seul désavantage de ce bastion, était de
+me masquer la boîte où j'avais mon biscuit, et de m'empêcher d'y arriver
+facilement. Toutefois je m'en étais aperçu avant la complète érection du
+fort, et j'avais sorti de la caisse une quantité de biscuits suffisante
+pour vivre pendant quinze jours. Lorsqu'elle serait épuisée, je
+dérangerais ma pièce d'étoffe, et avant que les rats aient pu venir, je
+serais approvisionné pour la quinzaine suivante.
+
+Il s'écoula deux heures avant que j'eusse terminé ces nouvelles
+dispositions; car je mettais le plus grand soin à réparer mes murailles;
+c'était une affaire sérieuse, non pas un jeu, que de se défendre contre
+un pareil ennemi.
+
+Lorsque ma clôture fut aussi rassurante que possible, je me disposai à
+dormir, bien certain cette fois que ce serait pour un long somme.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLII.
+
+Profond sommeil.
+
+
+Mon espoir ne fut pas trompé; je dormis pendant douze heures, non pas
+toutefois sans faire d'horribles rêves; je me battis avec les rats, avec
+les crabes, et mon sommeil fut bien loin de me donner le repos que j'en
+attendais. J'aurais à cet égard aussi bien fait de ne pas dormir, je ne
+crois pas que ma fatigue en eût été plus grande; mais j'eus à mon réveil
+une satisfaction bien vive, en ne trouvant dans ma cellule aucun des
+intrus qui avaient rempli mes rêves, et en m'assurant que mes
+fortifications n'avaient souffert aucune atteinte.
+
+Les jours suivants se passèrent dans la même quiétude; sous le rapport
+de mes dangereux voisins, et j'en éprouvai une sorte de bien-être qui ne
+fut pas sans douceur.
+
+Quand la mer était calme, j'entendais mes rats courir au dehors en
+créatures affairées, trottiner sur les caisses, grignoter les
+marchandises et pousser de temps en temps des cris de rage, comme s'ils
+s'étaient dévorés entre eux. Mais leur voix et leurs pas ne me causaient
+plus de terreur, depuis que j'avais le certitude qu'ils ne viendraient
+plus dans ma cabine.
+
+Lorsque par hasard j'étais forcé de déranger mes tampons, j'avais bien
+soin de les replacer au plus vite, pour que les fines créatures ne
+pussent pas même se douter qu'une issue avait été libre. Mais s'il me
+rassurait contre l'invasion étrangère, ce calfeutrage était, d'autre
+part, une cause de grande souffrance. La chaleur était excessive, et
+comme pas un souffle d'air ne pénétrait dans ma cellule, j'étais comme
+dans un four. Nous étions probablement sous l'équateur, tout au moins
+dans la région des tropiques, et c'est à cela que nous devions notre
+atmosphère paisible; car sous cette latitude le vent est bien plus calme
+que dans la zone tempérée. Une fois cependant nous y éprouvâmes une
+tempête qui dura vingt-quatre heures; elle fut suivie comme à
+l'ordinaire du soulèvement des flots, et je crus encore que nous allions
+faire naufrage.
+
+Cette fois je n'eus pas le mal de mer; j'étais habitué au mouvement des
+vagues, mais je fus horriblement bousculé par le roulis, poussé contre
+la futaille, rejeté contre le flanc du navire, et meurtri comme si
+j'avais reçu la bastonnade. Les secousses du bâtiment faisaient jouer
+les caisses et les barriques; mes tampons se dérangeaient et finissaient
+par tomber; la peur de l'invasion me reprenait aussitôt, et je passais
+tout mon temps à me relever de mes chutes, pour boucher les crevasses
+qui se renouvelaient sans cesse.
+
+Mieux valait, après tout, s'occuper à cela que de n'avoir rien à faire;
+la nécessité d'entretenir mes remparts m'aida à passer le temps; et les
+deux jours que dura la tempête, y compris le soulèvement des flots qui
+en est la suite, me parurent beaucoup moins longs que les autres. Je
+souffrais bien davantage quand il me fallait rester oisif, en proie aux
+tortures que l'isolement et les ténèbres me causaient alors, et qui
+devenaient si vives que je craignais d'en perdre la raison.
+
+Vingt jours s'étaient écoulés depuis que j'avais établi mon bilan; je le
+voyais à la taille qui me servait d'almanach. Sans cette indication,
+j'aurais pensé qu'ils y avait bien trois mois, pour ne pas dire trois
+ans, tant les journées m'avaient paru longues.
+
+Pendant ce temps-là, j'avais strictement observé la loi que je m'étais
+faite à l'égard de ma nourriture. Malgré la faim que j'avais eue, et qui
+souvent m'aurait permis d'absorber en une fois la part de toute la
+semaine, je n'avais jamais excédé ma ration. Que d'efforts cette
+observance rigoureuse m'avait coûtés! Combien chaque jour il me fallait
+de courage pour diviser mon biscuit, et pour mettre à part la moitié qui
+s'attachait à mes doigts, et que réclamait mon estomac! Mais j'avais
+triomphé de moi-même, à l'exception du lendemain de la première tempête,
+où, il vous en souvient, j'avais mangé quatre biscuits en un seul repas;
+et je me félicitais d'avoir bravé les exigences d'un appétit dévorant.
+
+Quant à la soif, je n'en avais pas souffert; ma ration d'eau était
+suffisante, et plus d'une fois je ne l'avais pas même absorbée
+complétement.
+
+J'en étais là, quand la provision de biscuits que j'avais faite, se
+trouva enfin épuisée. «Tant mieux, pensais-je, c'est une preuve que le
+vaisseau marche, puisqu'il y en avait pour quinze jours, autant de moins
+à passer dans mon cachot.» Il fallait retourner au magasin, reprendre
+des biscuits pour une nouvelle quinzaine, et tout d'abord retirer la
+pièce de drap qui me fortifiait de ce côté.
+
+Chose bizarre! tandis que je procédais à cette opération, une anxiété
+singulière s'empara de mon esprit, ma poitrine se serra: c'était le
+pressentiment d'un grand malheur, ou plutôt l'effroi causé par un bruit
+que je ne pouvais attribuer qu'à mes odieux voisins. Bien souvent, et
+même près qui toujours, des bruits semblables avaient résonné autour de
+ma cabine; mais aucun ne m'avait fait cette impression, et vous allez le
+comprendre: les grignotements que j'entendais alors m'arrivaient de la
+caisse où étaient mes biscuits.
+
+C'est en tremblant que je retirai l'étoffe qui masquait mon
+garde-manger; en tremblant de plus en plus que j'étendis les mains pour
+les plonger dans la boîte.
+
+Miséricorde!... elle était vide!
+
+Pas tout à fait cependant, mes doigts en y fouillant s'étaient posés sur
+un objet lisse et moelleux qui avait fui tout à coup: c'était un rat; je
+retirai ma main prestement. À côté de lui, j'en avais senti un autre,
+puis un troisième, une tablée tout entière.
+
+Ils s'échappèrent dans toutes les directions; quelques-uns rebondirent
+contre ma poitrine, tandis que les autres, se heurtant aux parois de la
+caisse, poussaient des cris aigus.
+
+Ils furent bientôt dispersés; mais, hélas! de toute ma réserve de
+biscuits, je ne trouvai plus qu'un tas de miettes que les rats étaient
+en train de faire disparaître lors de mon arrivée.
+
+Cette découverte me foudroya, et je restai quelque temps sans avoir
+conscience de moi-même.
+
+Les conséquences d'un pareil événement étaient faciles à prévoir: la
+faim, avec toutes ses horreurs, était en face de moi. Les débris
+qu'avaient laissés les hideux convives, et qui auraient été dévorés
+comme le reste, si j'étais venu seulement une heure plus tard, ne
+suffiraient pas pour me soutenir pendant huit jours; qu'arriverait-il
+ensuite?
+
+Plus d'espoir! la mort était certaine, et quelle mort!
+
+Terrifié par cette horrible perspective, je ne pris pas même les
+précautions nécessaires pour empêcher les rats de remonter dans la
+caisse. J'étais condamné à mourir de faim, j'en avais la certitude, à
+quoi bon différer l'exécution de l'arrêt? Autant mourir tout de suite
+que d'attendre la fin de la semaine. Vivre quelques jours en pensant à
+un supplice inévitable, était plus affreux que la mort; et la pensée du
+suicide me vint de nouveau à l'esprit.
+
+Néanmoins elle ne me troubla qu'un instant; je me rappelais qu'à
+l'époque où je l'avais eue pour la première fois, ma position était
+encore plus affreuse, la mort plus imminente; que j'y avais cependant
+échappé comme par miracle; et je me disais que le salut était encore
+possible. Je n'en voyais pas le moyen, mais la Providence me
+l'indiquerait, et en appelant toutes mes forces à mon aide je pourrais
+peut-être sortir de cette épreuve. Toujours est-il que le souvenir du
+passé, et les réflexions qui en découlaient, me rendirent un peu
+d'espoir; c'était une lueur bien vague, bien faible assurément, mais qui
+suffit à réveiller mon courage et à me tirer de mon état de prostration.
+Les rats commençaient à se rapprocher de la caisse pour y continuer leur
+repas, et la nécessité de leur en défendre l'accès me rendit mon
+énergie.
+
+Ils n'avaient pas touché à mes fortifications; c'était par derrière
+qu'ils avaient pénétré dans le magasin, en passant sur la caisse
+d'étoffe que je leur avais ouverte. Il était fort heureux qu'ils eussent
+rencontré la planche que j'avais mise au fond de la boîte pour empêcher
+mes vivres de tomber, car sans cela je n'aurais pas retrouvé une miette
+de biscuits; mais ce n'était qu'une question de temps: dès que les rats
+savaient que derrière cette planche il y avait à faire bombance, ils
+n'avaient pas hésité à la ronger pour en venir aux biscuits, et nul
+doute que ce ne fût avec la connaissance du contenu de la caisse et
+l'intention d'en profiter, qu'ils avaient mis tant d'ardeur à pénétrer
+dans ma cellule, d'où ils pouvaient d'un bond s'installer dans la boîte.
+
+Combien je regrettais de n'avoir pas mieux protégé mon magasin! J'en
+avais eu la pensée; mais je ne me figurais pas que ces maudits rongeurs
+s'y introduiraient par derrière; et tant qu'ils n'entraient pas dans ma
+cabine, je croyais n'avoir rien à craindre de leur voracité.
+
+Il était trop tard pour y songer; comme tous les regrets, les miens
+étaient inutiles; et poussé par l'instinct qui vous porte à prolonger
+votre existence, en dépit des idées de suicide que vous avez pu
+concevoir, je rangeai sur la tablette qui était dans ma cabine les
+débris que les rats avaient laissés dans la caisse. Je me calfeutrai de
+nouveau, et me couchai pour réfléchir à ma situation, que ce nouveau
+malheur rendait plus sombre que jamais.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLIII.
+
+À la recherche d'une autre caisse de biscuit.
+
+
+Je réfléchis pendant quelques heures au déplorable état de mes affaires,
+sans qu'il se présentât une idée consolante. Je tombai dans le désespoir
+où m'avait plongé au début la perspective d'une mort certaine; je
+calculai, sans pouvoir en détourner ma pensée, qu'il me restait tout au
+plus de quoi vivre pendant dix ou douze jours, et cela, en usant de mes
+débris avec une extrême avarice. J'avais déjà souffert de la faim; j'en
+connaissais les tortures; et l'avenir m'effrayait d'autant plus que je
+ne voyais pas comment y échapper.
+
+L'ébranlement que produisaient chez moi ces tristes réflexions
+paralysait mon esprit; je me sentais pusillanime; toutes mes idées me
+fuyaient, et quand je parvenais à les réunir, c'était pour les
+concentrer sur l'horrible sort, qui m'attendait, et qu'elles étaient
+impuissantes à conjurer.
+
+À la fin cependant, la réaction s'opéra; et je fis ce raisonnement bien
+simple: «J'ai déjà trouvé une caisse de biscuit, on peut en découvrir
+une seconde. S'il n'y en a pas à côté de la première, il est possible
+qu'il y en ait dans le voisinage.» Comme je l'ai dit plus haut, c'est
+d'après leur dimension, et non suivant les articles qu'ils renferment,
+que les colis sont rangés dans un navire. J'en avais la preuve dans la
+diversité des objets qui entouraient ma cellule; n'y avais-je pas
+rencontré côte à côte, du drap, de l'eau, de biscuit et de la liqueur?
+Pourquoi n'y aurait-il pas une autre caisse de biscuit derrière celle où
+j'avais pris l'étoffe? Ce n'était pas impossible; et dans ma position,
+la moindre chance de succès devait être accueillie avec empressement.
+
+Aussitôt que j'eus cette pensée je retrouvai mon énergie, et ne songeai
+plus qu'au moyen de découvrir ce que je cherchais.
+
+Mon plan de campagne fut bientôt établi. Quant à la manière d'y
+procéder, je n'avais pas à choisir; pour instrument je ne possédais que
+mon couteau, et je n'avais d'autre parti à prendre que de m'ouvrir un
+passage à travers les caisses et les balles qui me séparaient du
+biscuit. Plus j'y réfléchissais, plus cette entreprise me semblait
+praticable; il est bien différent d'envisager un fait au milieu des
+circonstances ordinaires, ou sous l'empire d'un danger qui vous menace
+de mort, quand surtout le fait en question est le seul moyen de vous
+sauver. Les essais les plus téméraires paraissent alors tout naturels.
+
+C'est de ce point de vue que j'examinais l'opération que j'allais tenter
+et les efforts qu'elle exigerait. La peine, la fatigue disparaissent
+d'un côté devant la perspective de mourir de faim, et de l'autre en face
+de l'espoir de trouver des vivres.
+
+«Si j'allais réussir!» me disais-je; et mon coeur bondissait. Dans tous
+les cas, mieux valait employer mon temps à cette recherche libératrice,
+que de me livrer au désespoir. Si mes efforts n'étaient pas récompensés,
+la lutte m'épargnerait toujours les terreurs de l'agonie; du moins elle
+en raccourcirait la durée, en me distrayant d'une part, et en me
+laissant espérer jusqu'au dernier moment.
+
+J'étais à genoux, mon couteau à la main, bien résolu à m'en servir avec
+courage. Lame précieuse! combien j'en estimais la valeur? Je ne l'aurais
+pas échangée pour tous les lingots du Pérou.
+
+J'étais donc agenouillé; j'aurais voulu être debout que les proportions
+de ma case ne me l'auraient pas permis; vous vous rappelez que le
+plafond en était trop bas.
+
+Est-ce l'attitude que j'avais alors qui m'en suggéra l'idée, je ne
+saurais pas vous le dire, mais je me rappelle qu'avant de me mettre à la
+besogne, j'élevai mon coeur vers Dieu, et que je lui adressai une prière
+fervente; je le suppliai d'être mon guide, de soutenir mes forces, et de
+me permettre le succès.
+
+Je n'ai pas besoin d'ajouter que ma supplique fut exaucée. Comment vous
+raconterais-je cette épreuve si je n'y avais pas survécu?
+
+Mon intention était de voir d'abord ce qu'il y avait derrière la caisse
+où était l'étoffe de laine. Celle qui avait contenu les biscuits étant
+vide, il m'était facile de pénétrer jusque-là; on se rappelle que c'est
+en passant par celle-ci que j'étais arrivé aux pièces de drap qui me
+rendaient tant de services. Pour franchir la seconde caisse, il fallait
+tout bonnement en enlever quelques rouleaux d'étoffe, puisqu'elle était
+ouverte. Je n'avais pas besoin de mon couteau pour cette opération, je
+le mis de côté, afin d'avoir les mains libres; je fourrai ma tête dans
+l'ancienne caisse à biscuit, et ne tardai pas à m'y trouver tout entier.
+
+L'instant d'après je tirais à moi les rouleaux de drap, et je
+m'efforçais de les arracher de la boîte.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLIV.
+
+Conservation des miettes.
+
+
+Cette besogne me donna beaucoup plus de peine et me prit beaucoup plus
+de temps que vous ne pourriez l'imaginer. Le drap avait été emballé de
+manière à tenir le moins de place possible, et les rouleaux qu'il
+formait se trouvaient pressés dans la boîte comme si on les y eût serrés
+à la mécanique. Ceux que j'avais tirés d'abord, et qui se trouvaient en
+face de l'ouverture de la caisse, étaient venus sans me donner trop de
+fatigue; mais il n'en fut pas de même pour les autres, il fallut toute
+ma force, et en user longtemps pour en arracher quelques-uns. Tout à
+coup j'eus affaire à des pièces trop volumineuses pour passer par
+l'ouverture que j'avais faite. J'en fus vivement contrarié; je ne
+pouvais agrandir cette ouverture qu'avec beaucoup de travail: la
+situation des deux caisses m'empêchait de faire sauter une nouvelle
+planche; il fallait, pour élargir le trou, faire usage de mon couteau,
+et le même motif rendait la coupe du bois extrêmement difficile.
+
+J'eus alors une idée qui me parut excellente, mais dont les conséquences
+devaient être désastreuses; ce fut de couper les liens qui attachaient
+la pièce, de prendre l'étoffe par un bout, et de la faire sortir en la
+déroulant. Je réussis, comme je m'y attendais, à déblayer le passage;
+mais il avait fallu consacrer plus de deux heures à cette opération,
+encore n'avais-je pas terminé, lorsqu'un événement des plus sérieux me
+força d'interrompre mon travail. Comme je rentrais dans ma cabine, les
+deux bras chargés d'étoffe, j'y trouvai quinze ou vingt rats qui avaient
+profité de mon absence pour en prendre possession.
+
+Je laissai tomber le drap que je portais, et me mis à chasser les
+intrus, que je parvins à renvoyer; mais, ainsi que je l'avais auguré de
+leur présence, mes quelques miettes de biscuit avaient encore diminué.
+Si je n'avais pas été contraint d'apporter l'étoffe dans ma cellule, et
+que j'eusse continué ma besogne jusqu'à la dernière pièce de drap, je
+n'aurais plus rien trouvé.
+
+La nouvelle part que les rats avaient prise, était peu considérable;
+toutefois, dans ma position, la chose était fort grave, et je déplorai
+ma négligence à l'égard de ces reliefs qui m'étaient si précieux; il
+fallait au moins sauver les derniers débris qui me restaient; et les
+mettant dans un morceau d'étoffe, je roulai celui-ci comme un
+porte-manteau que j'attachai avec un fragment de lisière; je le plaçai
+dans un coin; puis le croyant en sûreté, j'allai me remettre à
+l'ouvrage.
+
+Me traînant sur les genoux, tantôt les mains vides, tantôt chargé
+d'étoffe, je ne ressemblais pas mal à une fourmi qui fait ses
+provisions; et pendant quelques heures je ne fus ni moins actif ni moins
+courageux que cette laborieuse créature. La chaleur était toujours
+excessive, l'air ne circulait pas plus qu'autrefois dans ma cabine; la
+sueur me jaillissait de tous les pores. Je m'essuyais le visage avec un
+morceau de drap, et il y avait des instants où j'étais presque suffoqué.
+Mais le puissant mobile qui me poussait au travail m'éperonnait
+vigoureusement, et je continuai ma besogne, sans même songer à me
+reposer.
+
+Mes voisins, pendant ce temps-là, me rappelaient sans cesse leur
+présence; il y avait des rats partout; dans les interstices que les
+futailles laissent entre les caisses, dans les encoignures formées par
+la charpente de la cale, dans toutes les crevasses, dans tous les vides.
+Je les rencontrais sur ma route, et plus d'une fois je les sentis courir
+sur mes jambes. Chose singulière, ils m'effrayèrent beaucoup moins
+depuis que je savais que c'était pour mon biscuit, non pour moi, qu'ils
+venaient dans ma cabine; cependant je ne me serais pas endormi sans
+m'être d'abord protégé contre leurs attaques.
+
+Il y avait encore un autre motif à l'indifférence relative qu'ils
+m'inspiraient: la nécessité d'agir était si impérieuse, que je n'avais
+pas le temps de m'abandonner à des plaintes plus ou moins chimériques;
+et le danger qui me menaçait d'une mort presque certaine faisait pâlir
+tous les autres.
+
+Lorsque j'eus vidé la caisse, je me décidai à prendre un peu de repos et
+à faire un léger repas. J'avais tellement soif, que je me sentais de
+force à boire un demi-gallon; et comme j'étais sûr que l'eau ne me
+manquerait pas, je me désaltérai complétement; le précieux liquide me
+semblait avoir une douceur inaccoutumée, il surpassait l'ambroisie,
+jamais nectar ne fut préférable, et quand j'eus avalé mon dernier verre,
+je me sentis allègre et fort depuis la racine des cheveux jusqu'à la
+plante des pieds.
+
+«Je vais maintenant, pensais-je, m'affermir dans cet état de bien-être
+en mangeant un morceau.» Mes mains s'avancèrent dans la direction du
+chiffon de drap qui me servait de garde-manger, trésor d'une valeur....
+Mais un cri d'effroi sortit de ma bouche: «Encore les rats!» Ces bandits
+infatigables étaient revenus, avaient percé l'étoffe et dévoré une
+nouvelle part de ma réserve; il avait disparu de mon reliquat au moins
+une livre de biscuit, et cela en quelques minutes. J'étais venu dans ce
+coin-là un instant auparavant; j'avais touché le précieux ballot, et ne
+m'étais aperçu de rien.
+
+Cette découverte fut accablante; je ne pouvais pas m'éloigner de mes
+provisions sans m'attendre à ne plus rien trouver ensuite.
+
+Depuis que je les avais retirés de la caisse, mes reliefs de biscuits
+étaient diminués de moitié; j'en avais alors pour dix jours, douze au
+plus, en comptant la chapelure que j'avais soigneusement recueillie; il
+n'y en avait pas assez maintenant pour aller au bout de la semaine.
+
+Ma position devenait de plus en plus critique; néanmoins, je ne cédai
+pas au désespoir; plus le terme fatal se rapprochait, plus il fallait se
+hâter de découvrir d'autres vivres; et je me remis à travailler avec un
+redoublement d'ardeur.
+
+Quant au moyen de conserver le peu de débris que j'avais encore, il n'y
+en avait pas d'autre que de les prendre avec moi, et de ne pas les
+quitter d'un instant. J'aurais pu augmenter l'épaisseur de l'enveloppe,
+en multipliant les tours d'étoffe; à quoi bon? les rats seraient
+toujours parvenus à la ronger, ils y auraient mis plus de temps; mais en
+fin de compte le résultat aurait été le même.
+
+Je fermai le trou qu'ils venaient de faire, et je déposai mon ballot de
+miettes dans la caisse ou je travaillais, avec la détermination de le
+défendre envers et contre tous. Je le plaçai entre mes genoux, et bien
+certain que les rats n'y toucheraient plus, je me disposai à défoncer la
+boîte aux étoffes, à ouvrir celle qui se trouvait derrière, et à en
+examiner le contenu.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLV.
+
+Nouvelle mesure.
+
+
+Je voulus d'abord détacher les planches, en les repoussant avec la main,
+je n'y parvins pas. Je me couchai sur le dos, et me servant de mes
+talons en guise de maillet, je frappai à coups redoublés, mais sans être
+plus heureux. J'avais mis mes bottines pour avoir plus de force; et
+cependant après avoir cogné longtemps il fallut y renoncer. J'attribuai
+cette résistance à la solidité des clous; mais je vis plus tard qu'on ne
+s'en était pas rapporté à la longueur des pointes, et que le fond de la
+caisse était protégé par des bandes de fer dont tous mes efforts ne
+pouvaient triompher. Coups de poing et coups de pied devaient donc être
+inutiles. Lorsque j'en eus la certitude, je me décidai à reprendre mon
+couteau.
+
+J'avais l'intention de couper l'une des planches à l'un de ses bouts, de
+manière à la détacher en cognant dessus, et à n'avoir pas besoin de la
+trancher en deux endroits.
+
+Le bois n'était pas dur, c'était simplement du sapin; et je l'aurais
+facilement coupé, même en travers, si j'avais été dans une meilleure
+position. Mais j'étais pressé de toutes parts, gêné dans tous mes
+mouvements; outre la fatigue et le peu de force que j'avais dans une
+pareille attitude, le pouce de ma main droite, que le rat avait mordu,
+me faisait toujours beaucoup de mal. L'inquiétude la frayeur et
+l'insomnie m'avaient donné la fièvre, et ma blessure, au lieu de guérir,
+s'était vivement enflammée: d'autant plus que j'avais été condamné à un
+travail perpétuel pour me défendre, et que ne sachant pas me servir de
+la main gauche, il avait fallu employer la main malade, en dépit de la
+douleur.
+
+Il en résulta que je mis un temps énorme à couper une planche de
+vingt-cinq centimètres de largeur sur deux et demi d'épaisseur. Je finis
+cependant par réussir, et j'eus la satisfaction, en m'appuyant contre
+cette planche, de sentir qu'elle cédait sous mes efforts.
+
+Il ne faut pas croire cependant que mon succès fut décisif. Comme cela
+m'était arrivé en défonçant la caisse de biscuit, je me heurtai cette
+fois contre un obstacle qui ne me permettait de donner à mon ouverture
+qu'un écartement de deux ou trois pouces. Était-ce une barrique, ou une
+autre caisse? je ne pouvais pas le savoir; toujours est-il que je
+m'attendais à cette déconvenue, et que je poursuivis mon oeuvre sans m'y
+arrêter. On s'imagine combien il fallut pousser, tirer, secouer dans
+tous les sens pour détacher cette planche des liens de fer qui la
+retenaient à ses voisines.
+
+Avant de venir à bout, je savais quel était l'objet contre lequel mes
+efforts allaient se briser. J'avais passé la main dans l'ouverture que
+j'obtenais en appuyant sur ma planche, et mes doigts, hélas! avaient
+rencontré une nouvelle caisse, pareille à celle où je m'escrimais;
+c'était le même bois, la même taille, sans doute la même épaisseur, les
+mêmes liens de fer et le même contenu.
+
+Cette découverte me désolait: Qu'avais-je besoin d'ouvrir cette caisse
+d'étoffe? Mais était-ce bien du drap? il fallait s'en assurer. Je
+recommençai le même travail, qui me donna bien plus de peine que la fois
+précédente: les difficultés se compliquaient, la position était plus
+mauvaise; et je travaillais avec moins d'ardeur, n'ayant plus guère
+d'espoir. Dès que mon couteau fut entré dans le sapin, et l'eut
+traversé, dans toute son épaisseur, je sentis quelque chose de moelleux
+qui fuyait devant l'acier, et dont la souplesse indiquait la nature.
+C'était perdre son temps que d'aller plus loin; mais j'obéissais malgré
+moi au besoin d'acquérir une preuve matérielle de ce que mon esprit ne
+révoquait pas en doute, et je poursuivis ma tâche sous l'influence d'une
+curiosité pour ainsi dire physique.
+
+Le résultat fut celui que j'attendais: c'était bien du lainage qui se
+trouvait dans la caisse.
+
+Mon couteau m'échappa; et vaincu par la fatigue, accablé par le chagrin,
+je tombai à la renverse, dans un état d'insensibilité presque absolue.
+
+Cette léthargie se prolongea quelque temps; je ne sais pas au juste
+quelle en fut la durée; mais j'en fus tiré tout à coup par une douleur
+subite, pareille à celle que m'aurait causée une aiguille rougie, ou le
+tranchant d'un canif qui se serait enfoncé dans l'un de mes doigts.
+
+Je me levai en secouant brusquement la main, persuadé que j'avais saisi
+mon couteau par la lame, car je me rappelai qu'il était resté ouvert en
+tombant.
+
+Mais quand je fus réveillé tout à fait, je compris que ce n'était pas le
+tranchant de l'acier qui m'avait causé cette douleur; à la sensation
+toute particulière qui accompagnait ma blessure, je reconnaissais qu'un
+rat m'avait mordu.
+
+Mon engourdissement léthargique fut bientôt dissipé, et je retrouvai
+toutes mes terreurs; cette fois l'attaque m'était bien personnelle, et
+avait eu lieu _sans provocation aucune_. Au brusque mouvement que
+j'avais fait, l'agresseur s'était sauvé; mais il reviendrait, cela ne
+faisait pas le moindre doute.
+
+Plus de sommeil; il fallait se mettre sur ses gardes, et recommencer la
+lutte. Bien que l'espoir de sortir de mon cachot fût bien faible à
+présent, je me révoltais à la seule pensée d'être dévoré tout vif; je
+devais mourir de faim, c'était affreux; mais cela m'effrayait moins que
+d'être mangé par les rats.
+
+La caisse où je me trouvais alors était assez grande pour que je pusse y
+dormir, et j'avais un tel besoin de repos que je fus obligé de faire un
+grand effort pour la quitter. Mais l'intérieur de ma cabine était plus
+sûr, je pouvais m'y barricader plus aisément, et j'y avais moins à
+craindre mes odieux adversaires. Je ramassai mon couteau, le paquet où
+était mon biscuit, et je retournai dans ma cellule.
+
+Elle était devenue bien étroite, j'avais été contraint d'y placer
+l'étoffe qui se trouvait dans la caisse, et j'eus de la peine à m'y
+loger avec mes miettes. Ce n'était plus une cabine, c'était un nid.
+
+Les pièces de drap, empilées contre les tonnes d'eau et de liqueur, me
+défendaient parfaitement de ce côté; il ne restait plus qu'à fortifier
+l'autre bout comme il l'était auparavant. La chose faite, je mangeai
+l'une de mes parcelles de biscuit, je l'arrosai de libations copieuses,
+et je cherchai le repos d'esprit et de corps qui m'était si nécessaire.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLVI.
+
+Une balle de linge.
+
+
+Mon sommeil ne fut ni profond ni agréable; aux terreurs de l'avenir se
+joignaient les souffrances du présent; j'étouffais dans ma cabine, et
+l'oppression, causée par le manque d'air, augmentait les atrocités de
+mon cauchemar. Il fallut néanmoins se contenter de cet assoupissement, à
+la fois court et pénible.
+
+À mon réveil, je fis l'ombre d'un repas, qui ne méritait guère de
+s'appeler déjeuner, car le jeûne n'en persista pas moins. Mais si la
+chère était rare, j'avais l'eau à discrétion, et j'en profitai
+largement; le feu était dans mes veines, et ma tête me semblait
+embrasée.
+
+Tout cela ne m'empêcha pas de retourner à l'ouvrage. Si deux caisses ne
+renfermaient que du drap, il ne s'ensuivait pas que toute la cargaison
+fût de même nature, et je résolus de persévérer dans mes recherches.
+Toutefois, il me parut prudent de suivre une autre direction: les deux
+caisses d'étoffe se trouvaient exactement l'une devant l'autre, il était
+possible qu'une troisième fût placée derrière la seconde. Mais il
+n'était pas nécessaire de continuer en ligne droite; je pouvais
+traverser l'une des parois latérales, et me frayer un passage de côté,
+au lieu de sortir par le fond même de la caisse.
+
+Emportant donc mon pain, comme j'avais fait la veille, je me remis à la
+besogne avec un nouvel espoir; et après un rude labeur, que le peu
+d'emplacement, la fatigue précédente, les blessures de ma pauvre main
+rendaient excessivement pénible, je parvins à détacher le bout du colis.
+
+Quelque chose se trouvait derrière; c'était tout naturel, mais cela ne
+résonnait pas sous le choc. Ce fait me rendit un peu de courage: ce
+n'était pas une caisse de drap. Lorsque la planche fut assez écartée
+pour y passer la main, je fourrai mes doigts par l'ouverture; ils
+rencontrèrent de la grosse toile d'emballage; que pouvait-elle
+recouvrir?
+
+Je n'en sus rien, tant que je n'eus pas ouvert un coin de ce ballot, et
+mis à nu ce qu'il renfermait. Je le fis avec ardeur, et ce fut une
+nouvelle déception. Le ballot contenait de la toile fine, roulée comme
+le drap, mais tellement serrée, que, malgré tous mes efforts, il me fut
+impossible d'en arracher une seule pièce.
+
+Je regrettais maintenant que ce ne fût pas une caisse de drap; avec de
+la patience, j'aurais pu la vider et la franchir; mais je ne pouvais
+rien contre ce bloc de toile, aussi dur que le marbre, qui ne se
+laissait ni entamer ni mouvoir; la trancher avec mon couteau, c'était le
+travail de plus de huit jours, et mes provisions ne dureraient pas
+jusque-là.
+
+Je restai quelque temps inactif, me demandant ce que j'allais faire.
+Mais les minutes étaient trop précieuses pour les employer à réfléchir;
+l'action seule pouvait me sauver, et je fus bientôt remis à l'oeuvre.
+
+J'avais résolu de vider la seconde caisse de draperie, de la défoncer,
+et de voir ce qu'il y avait derrière elle.
+
+La boîte était ouverte, il ne fallait qu'en retirer l'étoffe. Par
+malheur c'était le bout des pièces qui était tourné vers moi, et je crus
+un instant que j'échouerais dans mon entreprise. Néanmoins, à force de
+tirer, d'ébranler, de secouer ces rouleaux qui se présentaient de
+profil, je parvins à en arracher deux, et les autres suivirent plus
+facilement.
+
+Comme dans la caisse précédente, je trouvai au fond de celle-ci des
+pièces plus volumineuses que les premières, et qui ne pouvaient plus
+sortir par le trou du couvercle. Pour m'éviter la peine d'agrandir
+l'ouverture, j'adoptai le moyen qui m'avait déjà servi: je déroulai mon
+étoffe comme j'avais fait la première fois.
+
+Cela me parut d'abord facile. Je me félicitai de mon expédient; mais il
+fut bientôt la cause d'un embarras que j'aurais dû prévoir, et qui vint
+singulièrement compliquer mes ennuis.
+
+Mon travail se ralentissait peu à peu; il devenait pénible, et cependant
+l'étoffe se déroulait avec d'autant plus de facilité que la caisse était
+moins pleine. Il fallut enfin m'arrêter; je fus quelque temps sans
+deviner à quel obstacle j'avais affaire; un instant de réflexion me fit
+tout comprendre.
+
+Il était évident que je ne pouvais plus rien retirer de la caisse avant
+d'avoir ôté l'étoffe que j'avais accumulée derrière moi.
+
+Comment faire pour me désencombrer? Je ne pouvais pas détruire cette
+masse de drap, y mettre le feu, ni la diminuer; je l'avais déjà foulée
+de toutes mes forces, et il n'y avait pas moyen de la presser davantage.
+
+Je m'apercevais maintenant de l'imprudence que j'avais commise en
+déployant l'étoffe, j'en avais augmenté le volume, et il n'était pas
+moins impossible de la replacer dans la caisse que de la retirer de
+l'endroit qu'elle occupait. Elle gisait en flots serrés jusque dans ma
+cabine, qu'elle remplissait tout entière; je n'aurais pas même pu la
+replier, car l'espace me manquait pour me mouvoir; et je me sentis
+gagner par l'abattement.
+
+«Oh! non, pensai-je, il ne sera pas dit que je me serai découragé, tant
+qu'il me restera à faire un dernier effort. En gagnant seulement assez
+de place pour sortir une dernière pièce, je pourrai traverser la
+caisse.» L'espérance était encore au fond de la botte. Si après cela je
+ne rencontrais que de la toile ou du lainage, il serait temps de
+m'abandonner à mon sort.
+
+Tant qu'il y a de la vie, on ne doit pas désespérer; et soutenu par
+cette idée consolante, je me remis à la tache avec une nouvelle ardeur.
+
+Je trouvai le moyen déplacer deux autres pièces de drap; la caisse était
+à peu près vide; je finis par m'y introduire, et, prenant mon couteau,
+je me disposai à m'ouvrir un passage.
+
+Il me fallait, cette fois, couper la planche au milieu, car l'étoffe
+m'en cachait les deux extrémités. Cela faisait peu de différence;
+l'ouverture que je pratiquai ne m'en suffit pas moins pour atteindre mon
+but: c'est-à-dire qu'elle me permit d'y fourrer la main, et de
+reconnaître ce dont la planche me séparait. Triste résultat de mes
+efforts: c'était un second ballot de toile.
+
+Je serais tombé si le fait avait été possible; mais j'étais pressé de
+toute part, et ne pus que m'affaisser sur moi-même, n'ayant plus ni
+force ni courage.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLVII.
+
+Excelsior!
+
+
+Ce fut encore la faim qui me tira de ma torpeur; l'estomac réclamait sa
+nourriture quotidienne, il fallait lui obéir. J'aurais pu manger sans
+bouger de place, ayant mon biscuit avec moi; mais la soif m'obligeait à
+retourner dans ma cabine. C'était là que se trouvait ma cave, s'il
+importait peu que je fusse ailleurs, soit pour manger, soit pour dormir,
+j'étais contraint pour boire d'aller retrouver mon tonneau.
+
+Ce n'était pas une chose facile que de rentrer dans ma case; il fallait
+déranger cette masse d'étoffe qui s'élevait comme un mur entre elle et
+moi. Je devais le faire avec soin pour ménager la place; autrement je
+refoulais cette masse de laine dans la cabine, et je ne pouvais pas
+pénétrer jusqu'au fond.
+
+Il me fallut beaucoup de temps pour gagner la futaille. Enfin j'y
+arrivai; et lorsque ma soif fut apaisée, ma tête s'inclina, puis je
+m'endormis, soutenu par le monceau d'étoffe qui se trouvait derrière
+moi.
+
+J'avais eu soin de fermer la porte aux rats; et cette fois rien ne
+troubla mon sommeil.
+
+Le matin, c'est-à-dire quand je m'éveillai; cela pouvait être le soir
+aussi bien que le milieu du jour, car je n'avais pas remonté ma montre;
+mes habitudes étaient détruites, et je ne savais plus rien des heures.
+Enfin, à mon réveil, je mangeai quelques miettes et bus énormément;
+j'étais désaltéré, mais l'estomac criait famine; j'aurais avalé sans
+peine ce qui me restait de biscuit, et j'eus besoin d'un courage extrême
+pour m'arrêter au début; il fallut me dire que ce serait mon dernier
+repas; sans la crainte de la mort je n'aurais pas eu la force de
+supporter cette abstinence.
+
+Après avoir fait ce très-maigre déjeuner, l'estomac rempli d'eau, et le
+découragement au coeur, je retournai dans ma caisse avec l'intention de
+faire de nouvelles recherches. Ma faiblesse était grande, les côtes me
+perçaient la peau, et c'est tout ce que je pus faire que de remuer les
+pièces de drap pour me frayer un passage.
+
+L'un des bouts de la caisse s'appuyait aux flancs du navire, je n'avais
+donc pas à m'en occuper; mais celui qui était en face regardait
+l'intérieur de la cale, et ce fut de ce côté-là que je poussai mes
+travaux.
+
+Il est inutile de vous les raconter; l'opération fut la même que les
+trois précédentes; elle dura plus longtemps et me conduisit au même
+résultat. Je ne pouvais plus avancer, ni dans un sens, ni dans l'autre;
+le drap et la toile me bloquaient de toute part, nul moyen de me
+soustraire à mon sort, et cette conclusion me replongea dans la stupeur.
+
+Mais ce nouvel accès de désespoir fut bientôt dissipé. J'avais lu un
+récit palpitant où était racontée la lutte héroïque d'un petit garçon
+qui, enseveli sous des ruines, avait fini par triompher de tous les
+obstacles, et littéralement vaincu la mort. Je me rappelais qu'il avait
+pris pour devise un mot latin qui voulait dire: «Plus haut, toujours
+plus haut!»
+
+Ce fut un trait de lumière: «Plus haut! pensai-je; mais c'est là que je
+dois aller.» En suivant cette direction, je pouvais trouver un aliment
+quelconque; d'ailleurs je n'avais pas à choisir: c'était la seule voie
+qui me fût ouverte.
+
+Une minute après j'étais couché sur un échafaudage de drap, et cherchant
+l'un des interstices que les planches laissaient entre elles, j'y
+fourrais mon couteau. Dès que l'entaille me parut assez grande, je
+saisis la planche à deux mains et l'attirai vers moi; elle céda....
+Juste ciel! ne devais-je rencontrer que déception sur déception?
+
+Hélas! j'en acquérais la preuve; ces balles de toile, ces monceaux
+d'étoffe qui m'opposaient leur masse impénétrable, ou leurs plis
+moelleux, me répondaient affirmativement.
+
+Il me restait la première caisse, où j'avais trouvé du drap, et celle où
+avaient été les biscuits. La partie supérieure en était encore intacte;
+je ne savais pas ce qu'il y avait au dessus d'elles; et cette ignorance
+me permettait d'espérer.
+
+Je m'ouvris ces deux issues avec courage, mais sans être plus heureux:
+la première me fit trouver une caisse de drap, la seconde un ballot de
+toile.
+
+«Seigneur! m'avez-vous abandonné?» m'écriai-je avec désespoir.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLVIII.
+
+Un torrent d'eau-de-vie.
+
+
+L'excès de fatigue avait amené le sommeil, je dormis longtemps, et me
+réveillai beaucoup plus fort que je ne l'avais été depuis quelques
+jours. Singulière chose! maintenant qu'il n'y avait plus d'espoir, le
+courage m'était revenu. Il semblait qu'une influence surnaturelle eût
+rendu à mon esprit toute sa vigueur. Était-ce une inspiration divine qui
+m'engageait à persévérer? Malgré l'amertume de mes déceptions, j'avais
+supporté le malheur sans murmurer, et ne m'étais pas révolté contre
+Dieu.
+
+Je priai de nouveau le Seigneur de bénir mes efforts, et me confiai en
+sa miséricorde. Je suis persuadé que c'est à ce sentiment que je dois ma
+délivrance; car c'est lui qui m'empêcha de me livrer au désespoir, et
+qui me donna la force de poursuivre ma tâche. J'avais donc l'esprit plus
+léger, sans pouvoir l'attribuer à autre chose qu'à une influence
+céleste. Rien n'était changé autour de moi, si ce n'est que ma faim
+était plus vive, et mon espérance moins fondée.
+
+Je ne pouvais pas pénétrer au delà de cette nouvelle caisse d'étoffe,
+puisque je n'avais pas de place pour en loger le contenu. Il y avait
+bien encore deux directions que je n'avais pas tenté de prendre: l'une
+était fermée par la futaille d'eau douce, l'autre conduisait aux flancs
+du navire. Pouvais-je traverser ma barrique sans perdre l'eau qu'elle
+renfermait? J'eus un instant la pensée d'y faire un trou dans la partie
+supérieure, de me hisser par ce trou, et d'en faire un second de l'autre
+côté; mais j'abandonnai ce projet avant de l'avoir terminé: une
+ouverture assez grande pour que je pusse m'y introduire causerait la
+perte du liquide; un coup de mer, une brise un peu plus forte, qui
+augmenterait le roulis, répandrait toute ma boisson.
+
+Je renonçai d'autant plus vite à cette folle idée, qu'elle m'en suggéra
+une autre beaucoup plus avantageuse: c'était de traverser la pipe
+d'eau-de-vie; elle était placée de manière à rendre l'opération moins
+difficile, et je me souciais fort peu de la perte de sa liqueur.
+Peut-être y avait-il derrière elle une provision de biscuit; rien ne le
+prouvait; mais ce n'était pas impossible, et le doute c'est encore de
+l'espoir.
+
+Couper en travers les douelles de chêne qui formaient le fond de la
+barrique, c'était bien autre chose que de trancher le sapin d'un
+emballage; et mon couteau n'avançait guère. Toutefois, j'y avais déjà
+fait une incision, lorsque j'étais à la recherche d'une seconde pipe
+d'eau douce, et passant ma lame dans cette première entaille, je
+continuai celle-ci jusqu'à ce que la planche fût entièrement coupée; je
+me mis alors sur le dos, je m'arc-boutai contre l'étoffe qui remplissait
+ma cellule, en appliquant le talon de ma bottine à la douelle, je m'en
+servis comme d'un bélier pour enfoncer le tonneau. La besogne était
+rude, et la planche de chêne fit une longue résistance; à force de
+cogner, je parvins cependant à briser l'un de ses joints; elle céda, et,
+redoublant de vigueur, je finis par la repousser dans la futaille.
+
+Le résultat immédiat de cette prouesse fut un jet d'eau-de-vie qui
+m'inonda. La nappe était si volumineuse qu'avant que je fusse debout, la
+liqueur ruisselait autour de moi, et je craignis d'être noyé. Il m'était
+sauté de l'eau-de-vie dans la gorge et dans les yeux; j'en étais
+aveuglé, je fus pris d'une toux convulsive, et d'éternuments qui
+menaçaient de ne pas finir.
+
+Je ne me sentais pas d'humeur à plaisanter; et cependant je pensai
+malgré moi au duc de Clarence, et au singulier genre de mort qu'il avait
+été choisir, en demandant qu'on le noyât dans un tonneau de Malvoisie.
+
+Quant à moi, le flot qui me menaçait disparut presque aussi vite qu'il
+avait monté; il y avait plus d'espace qu'il ne lui en fallait sous la
+cale, et au bout de quinze à vingt secondes il avait été rejoindre l'eau
+de mer qui gargouillait sous mes pieds. Sans l'état de mes habits, qui
+étaient trempés, et l'odeur qui remplissait ma case, on ne se serait pas
+douté de l'inondation; mais cette odeur était si forte qu'elle
+m'empêchait de respirer.
+
+Le mouvement du navire, en secouant la futaille, eut bientôt vidé cette
+dernière, et dix minutes après l'irruption du spiritueux, il n'en
+restait pas une pinte dans la barrique.
+
+Mais je n'avais pas attendu jusque-là; l'ouverture que j'avais pratiquée
+suffisait pour que je pusse m'y introduire,--il n'y avait pas besoin
+qu'elle fût bien grande pour cela,--et aussitôt que mon accès de toux
+avait été calmé, je m'étais glissé dans la barrique.
+
+Je cherchai la bonde, afin d'y passer mon couteau; quelle que fût sa
+dimension, c'était autant de besogne faite, et il est plus facile de
+continuer à couper une planche que d'y faire la première entaille. Je
+trouvai l'ouverture que je cherchais, non pas à l'endroit que je
+supposais qu'elle devait être, mais sur le côté de la barrique, et juste
+à un point convenable.
+
+J'avais fait sauter le bondon, et je travaillais avec ardeur. Mes forces
+me paraissaient décuplées, c'était merveilleux; quelques minutes avant
+j'étais fatigué, et maintenant je me sentais capable de défoncer le
+tonneau, sans en couper les douelles.
+
+Était-ce le bien-être que j'éprouvais de cette vigueur, ou la
+satisfaction qu'elle me donnait? Mais j'étais plein de gaieté, moi qui
+ne la connaissais plus; on aurait dit qu'au lieu de faire une besogne
+pénible, je me livrais au plaisir; et je ne me souciais pas mal du
+succès de l'entreprise.
+
+Je me rappelle que je sifflais en travaillant, et que je me mis à
+chanter comme un pinson. Plus d'idées noires; celle de la mort était à
+cent lieues; tout ce que j'avais souffert me paraissait un rêve; je ne
+savais plus que j'avais besoin de manger; la faim était partie avec le
+souvenir de mes douleurs.
+
+Tout à coup je fus pris d'une soif violente; je me souviens d'avoir fait
+un effort pour aller boire. Je parvins à sortir de la futaille, j'en ai
+la certitude; mais je ne sais pas si j'ai bu; à compter du moment où
+j'ai quitté mon travail, je ne me rappelle plus rien, si ce n'est que je
+tombai dans un état d'insensibilité voisin de la mort.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLIX
+
+Nouveau danger.
+
+
+Pas un rêve ne troubla cette profonde léthargie qui dura quelques
+heures. Mais quand je revins à moi, je me trouvai sous l'influence d'une
+crainte indéfinissable; j'éprouvais une sensation étrange; comme si,
+lancé dans l'espace, j'avais flotté dans l'atmosphère, ou que je fusse
+tombé d'une étoile, et que, ne pouvant trouver un point d'appui, ma
+chute se continuât toujours. Cette hallucination, des plus désagréables,
+me causait le vertige et me saisissait d'épouvante.
+
+Elle devint moins pénible à mesure que je repris mes sens, et finit par
+se dissiper tout à fait dès que je fus complétement réveillé. Mais il me
+resta une affreuse douleur de tête, et des nausées qui menaçaient de me
+faire vomir. Ce n'était pas la mer qui me faisait mal; j'y étais
+maintenant habitué; je supportais, sans m'en apercevoir, le roulis
+ordinaire du vaisseau.
+
+Était-ce la fièvre qui m'avait saisi brusquement, ou m'étais-je évanoui
+par défaillance? Mais j'avais éprouvé l'un et l'autre, et cela ne
+ressemblait en rien à la sensation qui me dominait.
+
+Je me demandais, sans pouvoir me répondre, ce qui avait pu me mettre
+dans un pareil état, lorsque la vérité se révéla tout à coup.
+
+N'allez pas croire que j'avais bu de l'eau-de-vie; je n'y avais même pas
+goûté. Il était possible qu'il m'en fût entré dans la bouche au moment
+où elle avait jailli de la futaille; mais cette quantité n'aurait pas
+suffi pour m'enivrer, quand même il se fut agi d'une liqueur beaucoup
+plus pure que celle dont il est question. Ce n'était pas cela qui
+m'avait grisé; qu'est-ce que cela pouvait être? Je n'avais jamais
+ressenti de pareils symptômes; mais je les avais remarqués chez les
+autres, et j'étais bien certain d'avoir éprouvé tous les phénomènes de
+l'ivresse.
+
+J'y réfléchis quelque temps, et le mystère se dévoila: ce n'était pas
+l'eau-de-vie elle-même qui m'avait enivré, c'en était l'émanation.
+
+Avant de me mettre à la besogne, je me rappelais avoir non-seulement
+beaucoup éternué, mais senti quelque chose d'inexprimable, un revirement
+subit dans toutes mes pensées, une transformation de tout mon être, qui
+fut bien autrement sensible quand j'entrai dans la futaille.
+
+Je crus d'abord que j'allais suffoquer; puis je m'y accoutumai
+graduellement, et cette sensation nouvelle me parut agréable. Je ne
+m'étonnais plus d'avoir été si fort et si joyeux.
+
+En me rappelant tous les détails de ce singulier épisode, je compris le
+service que la soif m'avait rendu, et je me félicitai de lui avoir obéi.
+Ainsi que je l'ai dit plus haut, je ne savais pas si je m'étais
+désaltéré; je n'avais aucun souvenir de m'être approché de ma fontaine,
+surtout d'y avoir puisé. Je ne crois pas avoir été jusque-là; si j'avais
+ôté le fausset, il est probable que je n'aurais pas su le remettre, et
+la futaille se serait vidée, tout au moins jusqu'au niveau de
+l'ouverture, ce qui, grâces à Dieu, n'était pas arrivé. Je n'avais donc
+point à regretter d'avoir eu soif; bien au contraire, sans cela je
+serais resté dans la pipe d'eau-de-vie; mon ivresse eût été d'autant
+plus grande; et selon toute probabilité, la mort en aurait été la
+conséquence.
+
+Était-ce à un effet du hasard que je devais mon salut? J'y voulus voir
+un fait providentiel; et si la prière peut exprimer la gratitude, la
+mienne porta au Seigneur l'élan de ma reconnaissance.
+
+J'ignorais donc si j'avais été boire. Dans tous les cas ma soif était
+ardente, et l'eau que j'avais prise m'avait peu profité; je cherchai
+bien vite ma tasse, et ne la remis sur la tablette qu'après avoir bu au
+moins deux quartes.
+
+Le mal de coeur disparut, et les fumées, qui obscurcissaient mon esprit,
+s'évanouirent sous l'influence de cette libation copieuse. Mais avec la
+possession de moi-même revint le sentiment des périls dont j'étais
+environné.
+
+Mon premier mouvement fut de reprendre ma besogne au point où je l'avais
+interrompue; mais aurais-je la force de la poursuivre? Qu'arriverait-il
+si je retombais dans le même état, si la torpeur me gagnait avant que je
+pusse sortir de la futaille, si je manquais de présence d'esprit, ou de
+courage pour le faire?
+
+Peut-être pourrais-je travailler quelque temps sans éprouver d'ivresse,
+et m'éloigner aussitôt que j'en ressentirais l'effet. Peut-être; mais
+s'il en était autrement? si j'étais foudroyé par ces effluves
+alcooliques? Savais-je combien de temps je leur avais résisté? je le
+cherchai dans ma mémoire, et ne pus pas m'en souvenir.
+
+Je me rappelais comment l'étrange influence s'était emparée de moi, la
+douceur que je lui avais trouvée, la force qu'elle m'avait prêtée un
+instant, l'agréable vertige où elle m'avait plongé, la gaieté qu'elle
+m'avait rendue, en face de la plus horrible des situations; mais je ne
+savais pas la durée de ce moment d'oubli, qui me paraissait un songe.
+
+Que tout cela vint à se renouveler, moins la circonstance favorable à
+laquelle je devais mon salut; qu'au lieu de sortir pour aller boire, je
+m'évanouisse dans la futaille, et le dénoûment était facile à prédire.
+Je pouvais cette fois ne pas avoir soif, ou ne pas l'éprouver d'une
+manière assez violente pour triompher de l'engourdissement qui m'aurait
+saisi. Bref, l'entreprise était si chanceuse que je n'osai pas
+m'aventurer.
+
+Cependant il le fallait, sous peine de m'éteindre à la place où j'étais
+alors. Mourir pour mourir, il valait cent fois mieux ne pas se réveiller
+de son ivresse, que d'avoir à supporter les horreurs de la faim.
+
+Cette réflexion me rendit toute mon audace. Il n'y avait pas à hésiter;
+je fis une nouvelle prière, et me glissai dans la pipe où avait été
+l'eau-de-vie.
+
+
+
+
+CHAPITRE L.
+
+Où est mon couteau?
+
+
+En entrant dans le futaille, j'y cherchai mon couteau; je ne savais plus
+quand je l'avais quitté, ni à quel endroit je l'avais mis. Avant de
+m'introduire dans la barrique, je l'avais cherché dans ma cabine; et ne
+l'ayant pas trouvé, je pensai qu'il était resté dans le tonneau; mais
+j'avais beau tâter partout, mes doigts ne rencontraient rien.
+
+Cela commençait à m'alarmer; si j'avais perdu mon outil, il ne me
+restait aucun espoir. Où mon couteau pouvait-il être? Est-ce que les
+rats l'avaient emporté?
+
+Je sortis de la futaille, et fis de nouvelles recherches; elles ne
+furent pas plus fructueuses. Je rentrai dans la barrique, et en explorai
+de nouveau toutes les parties, du moins celle où mon couteau pouvait se
+trouver, c'est-à-dire le fond de la pipe.
+
+J'allais sortir une seconde fois, quand l'idée me vint d'examiner la
+bonde; c'était là que je travaillais, lorsque j'avais eu soif, et il
+était possible que j'y eusse laissé mon couteau; il s'y trouvait
+effectivement, la lame enfoncée dans la douelle que j'étais en train de
+couper.
+
+Il vous est plus facile de vous figurer ma joie qu'à moi de vous la
+dépeindre; mes forces et mon courage s'augmentèrent de cet incident; et
+sans perdre une minute je me remis à la besogne. Mais, à force de
+servir, mon couteau s'était émoussé; il avait plus d'une brèche, et mes
+progrès étaient bien lents à travers cette planche de chêne, qui me
+semblait dure comme la pierre. Il y avait un quart d'heure que je
+travaillais de toutes mes forces; à peine avais-je prolongé mon entaille
+de trois millimètres, et je commençais à me dire que je ne couperais pas
+toute la douelle.
+
+L'étrange influence se faisait de nouveau sentir; je m'en aperçus alors.
+J'en connaissais le péril, et cependant je m'y serais abandonné sans
+peur, car l'insouciance est l'un des effets de l'ivresse. Néanmoins, je
+m'étais promis de sortir du tonneau dès les premiers symptômes de
+vertige, quelque pénible que cela pût être, et j'en eus heureusement la
+force. Quelques minutes de plus, je perdais connaissance dans la
+futaille, ce qui aurait été le prélude de mon dernier sommeil.
+
+Toutefois, lorsque les premières atteintes de l'ivresse se dissipèrent,
+j'en vins presque à regretter de leur survivre: à quoi bon prolonger la
+lutte? Je ne pouvais séjourner dans la futaille qu'un instant, n'y
+rentrer qu'après un long intervalle; le bois était dur, mon outil ne
+coupait plus; combien de jours me faudrait-il pour pratiquer une
+ouverture suffisante? et les heures m'étaient comptées?
+
+Si j'avais pu m'ouvrir cette futaille, espérer de la franchir, le
+courage ne m'aurait pas abandonné; mais c'était impossible; et quand j'y
+serais parvenu, j'avais dix chances contre une d'arriver à autre chose
+qu'à un aliment quelconque.
+
+Le seul bénéfice que m'eût donné la peine que j'avais prise à l'égard de
+cette futaille, c'est qu'en la défonçant j'avais gagné de l'espace. Quel
+dommage de ne pas pouvoir la traverser! En supposant qu'il y eût
+au-dessus d'elle une caisse d'étoffe, j'aurais pu vider celle ci comme
+j'avais fait la première, et m'avancer d'un degré.
+
+Cette réflexion, qui me paraissait oiseuse, et que je faisais en
+désespoir de cause, me fit envisager la situation sous un nouvel aspect:
+m'avancer d'un degré; c'est à cela que tous mes efforts devaient tendre.
+Au lieu de m'escrimer inutilement contre ces douelles de chêne, pourquoi
+ne pas traverser les caisses de sapin, dont le bois ne m'opposait qu'un
+faible obstacle, les déblayer successivement, gravir de l'une à l'autre,
+et arriver sur le pont?
+
+L'idée était neuve. Si étrange que cela paraisse, elle ne m'avait point
+encore frappé; je ne puis expliquer le fait que par le trouble où
+j'étais depuis longtemps.
+
+Il devait y avoir au-dessus de ma tête bien des colis entassés les uns
+sur les autres; la cale en était pleine, et je me trouvais presque au
+fond. L'arrimage avait continué pendant deux jours, à dater du moment où
+je m'étais glissé dans le vaisseau; toute la cargaison était donc
+au-dessus du vide qui m'avait permis de descendre. Peut-être y avait-il
+dix ou douze caisses à franchir avant d'arriver à la dernière? «Eh bien!
+me dis-je, il suffirait d'en traverser une par vingt-quatre heures pour
+gagner le faîte en dix jours.
+
+«Quelle bonne idée, si elle m'était venue plus tôt! j'aurais eu le temps
+de la mettre à exécution; mais il est trop tard. Si je l'avais eue tout
+d'abord, quand la caisse était pleine de biscuit, je serais sauvé
+actuellement.» Et des regrets amers se joignaient à mon désespoir.
+
+Impossible néanmoins de renoncer à cette idée: c'était la vie, la
+liberté, la lumière. J'y songeais malgré moi; et n'écoutant pas mes
+regrets, j'envisageai le nouveau plan qui s'offrait à mon esprit.
+
+Des vivres pour quelques jours, et le succès était certain! mais ils me
+manquaient d'une manière absolue; je n'aurais pas escaladé le premier
+échelon qu'il faudrait mourir sur la brèche, faute d'un peu de
+nourriture.
+
+Les idées s'enchaînent, et cette dernière pensée en fit naître une
+excellente, bien qu'elle puisse paraître odieuse à ceux qui ne meurent
+pas d'inanition. Mais la faim simplifie énormément le menu d'un repas,
+et triomphe de toutes les répugnances. Quand il a bien jeûné, l'estomac
+n'a plus de délicatesse; et le mien avait perdu tous ses scrupules. Je
+le sentais capable de tout; pourvu qu'il mangeât, peu lui importait
+l'aliment; et je vous assure qu'il trouva parfaite l'idée que je vais
+vous dire.
+
+
+
+
+CHAPITRE LI.
+
+Souricière.
+
+
+Il y a longtemps que je ne vous ai parlé de mes rats; mais il ne faut
+pas croire qu'ils m'eussent abandonné. Ils rôdaient toujours dans mon
+voisinage, et ne se montraient ni moins actifs ni moins bruyants; j'ai
+la certitude qu'ils seraient tombés sur moi s'ils en avaient eu le
+moyen.
+
+Je ne bougeais pas, sans d'abord me fortifier contre leurs attaques, en
+fermant avec soin les moindres issues de l'endroit où je me trouvais.
+Malgré cela je les entendais continuellement; et deux ou trois fois, en
+réparant mes murailles, j'avais été de nouveau mordu par cette maudite
+engeance.
+
+Cette parenthèse vous fait deviner quel était mon projet. N'était-il pas
+bien simple? je m'étais dit qu'au lieu de me laisser dévorer par les
+rats, je ferais bien mieux de les manger.
+
+«Quelle horreur!» vous écrierez-vous.
+
+Quant à moi, je n'éprouvais aucune répugnance pour ce genre de
+nourriture, et à ma place vous n'en auriez pas eu davantage. De la
+répugnance? Au contraire, j'accueillis cette idée avec empressement, et
+la saluai avec bonheur. Elle me permettait d'exécuter mon dessein,
+d'arriver sur le pont; en d'autres termes, elle me sauvait la vie.
+Depuis qu'elle m'était venue, je me sentais hors de danger; il ne
+restait plus qu'à le mettre à exécution.
+
+Jadis les rats m'avaient paru trop nombreux; peu m'importait maintenant
+qu'il y en eût des centaines. Je ne m'occupais que d'une chose, c'était
+de savoir comment les prendre.
+
+Vous vous rappelez celui que j'avais tué en gantant mes bottines, et en
+l'assommant à coups de semelle; je pouvais employer le même procédé,
+mais à l'étude il me parut mauvais. En supposant qu'il me réussît la
+première et la seconde fois, quand j'aurais tué deux rats, les autres
+s'éloigneraient de ma cabine; je n'avais plus de biscuit pour les y
+attirer; les fines bêtes s'en seraient bientôt aperçues, et n'auraient
+pas remis la patte dans un endroit où il n'y avait que des coups à
+recevoir. Il valait mieux tout de suite s'approvisionner pour dix jours,
+et n'avoir plus qu'à m'occuper de mon travail. Peut-être la chair en
+deviendrait-elle meilleure; le gibier gagne à être attendu. C'était du
+reste le parti le plus sage, puisque c'était le plus sûr; je m'y arrêtai
+et cherchai le moyen de prendre mes rats en masse.
+
+Nécessité est mère de l'industrie; c'est à elle, bien plus qu'à ma
+propre imagination, que je dus le plan de ma ratière. Celle-ci n'avait
+rien de très-ingénieux, mais elle me permettrait d'arriver à mon but, et
+c'était l'important. Il s'agissait de faire un grand sac; la chose était
+facile, puisque j'avais de l'étoffe: un morceau de drap plié en deux,
+cousu avec de la ficelle, ferait parfaitement l'affaire. La corde ne me
+manquait pas; j'avais tous les liens qui avaient attaché les pièces de
+drap; mon couteau me servirait d'aiguille, je terminerais le sac par une
+coulisse, et mes rats seraient pris au piége.
+
+Ce ne fut pas seulement un projet; en moins d'une heure mon sac était
+cousu, la ficelle passée dans les trous qui en formaient la coulisse, et
+le piége tout prêt à fonctionner.
+
+
+
+
+CHAPITRE LII.
+
+À l'affût.
+
+
+Tout en passant ma ficelle j'avais mûri mon plan. Avant que le piége fût
+terminé, la manière de m'en servir était arrêtée dans mon esprit.
+
+Je débarrassai d'abord ma cabine de toute l'étoffe qui l'encombrait; la
+chose était praticable, depuis qu'en vidant la pipe d'eau-de-vie je m'en
+étais fait une armoire. J'examinai ensuite avec soin toutes les issues
+de ma case; je remis des tampons neufs où les anciens me parurent
+mauvais, j'augmentai l'épaisseur de ceux qui étaient insuffisants, et ne
+laissai d'autre ouverture que celle du passage qui se trouvait entre les
+deux futailles, passage que les rats avaient l'habitude de suivre pour
+arriver chez moi.
+
+Ce fut à l'entrée de ce défilé que je posai la bouche de mon sac, dont
+l'écartement fut maintenu au moyen de petits bâtons, coupés de la
+longueur nécessaire.
+
+M'agenouillant alors à côté de mon piége, et tenant à la main les
+cordons qui devaient le fermer aussitôt qu'il serait rempli, j'attendis
+mes rats avec confiance.
+
+[Illustration: J'attendis mes rats avec confiance.]
+
+J'étais bien sûr qu'ils allaient accourir, j'avais placé dans mon sac de
+quoi les attirer; mon appât consistait en quelques miettes de biscuit,
+la dernière bouchée qui me restât; j'avais tout risqué sur cette chance
+suprême. Que les rats vinssent à m'échapper, il ne me restait plus rien,
+absolument rien pour vivre.
+
+Les rats viendraient, j'en avais la certitude; mais seraient-ils assez
+nombreux pour que la chasse fût bonne? S'ils allaient venir l'un après
+l'autre, si le premier se sauvait en emportant l'appât! Dans cette
+crainte j'avais écrasé mon biscuit, afin que les mangeurs fussent
+obligés de rester dans le sac, et ne pussent pas s'enfuir avec le
+morceau qu'ils auraient pris.
+
+Le sort me favorisa; je n'étais pas à genoux depuis cinq minutes, que
+j'entendis le piétinement des rats et le _quic-quic_ de leur voix aiguë.
+
+L'instant d'après, je sentis le piége s'ébranler entre mes doigts, ce
+qui annonçait l'arrivée des victimes; les secousses devinrent plus
+violentes; la foule se pressait dans mon sac pour partager le festin;
+les convives se heurtaient, se bousculaient pour passer l'un devant
+l'autre, et se querellaient bruyamment.
+
+C'était le moment d'agir; le sac était plein; j'en serrai la coulisse et
+rebouchai bien le passage.
+
+Aucun des rats qui étaient dans le piége n'avait pu s'échapper. Sans
+perdre de temps, j'écartai l'étoffe qui tapissait ma cabine, je posai
+mon sac par terre, à un endroit où le chêne était parfaitement uni,
+puis, appliquant sur le sac un morceau de l'une des caisses défoncées,
+je me mis à genou sur cette planche, et y pesai de tout mon poids et de
+toute ma force.
+
+Pendant quelques minutes le sac m'opposa une vive résistance; les rats,
+mordant, criant et se débattant, se démenaient avec furie et vigueur. Je
+ne m'arrêtai pas à ces démonstrations, et continuai de frapper et de
+presser jusqu'à ce que toute cette masse grouillante fût immobile et
+silencieuse.
+
+Je me hasardai alors à prendre le sac et à en examiner le contenu.
+J'avais lieu d'être satisfait; la prise était bonne; le nombre des rats
+paraissait considérable, et chacun d'eux était mort; je le pensai du
+moins, car le piége ne tressaillait même pas.
+
+Malgré cela je n'y fourrai la main qu'avec une extrême précaution, et ne
+retirai mes rats que l'un après l'autre, ayant soin de refermer le sac à
+chaque fois. J'en avais dix.
+
+«Ah! ah! m'écriai-je en apostrophant les morts, Je vous tiens donc,
+odieuses bêtes! Vous expiez les tourments que vous m'avez fait souffrir;
+c'est de bonne guerre; si tous n'aviez pas engagé la lutte, vous seriez
+encore sains et saufs dans vos galeries; je n'aurais pas songé à vous
+détruire; mais en me réduisant à la famine, vous m'avez contraint d'en
+venir à cette extrémité.»
+
+Tout en faisant ce discours, je dépouillais l'un de mes rats, avec
+l'intention de le manger immédiatement.
+
+Bien loin de ressentir du dégoût pour le repas que j'allais faire,
+j'éprouvais la satisfaction que vous avez eue cent fois en face d'un bon
+dîner, qui chatouillait votre appétit.
+
+J'avais tellement faim, que je pris à peine le temps d'écorcher la bête;
+et cinq minutes après j'avais avalé mon rat: la chair et les os, tout y
+avait passé.
+
+Si vous êtes curieux d'en savoir le goût, je vous dirai qu'il n'a rien
+de désagréable; et que ce mets primitif me parut aussi bon qu'une aile
+de volaille ou qu'une tranche de gigot. C'était mon premier plat de
+viande depuis que je me trouvais à bord, c'est-à-dire depuis un mois; et
+cette circonstance, jointe au jeûne prolongé qu'il m'avait fallu subir,
+ajoutait certainement à la qualité du gibier. Toujours est-il qu'au
+moment en question, il me sembla qu'il n'existait rien d'aussi parfait;
+et je n'étais plus étonné d'avoir lu quelque part que les Lapons et
+d'autres peuples mangeaient des rats.
+
+
+
+
+CHAPITRE LIII.
+
+Changement de direction.
+
+
+Mes affaires avaient totalement changé d'aspect; j'avais des vivres pour
+une dizaine de jours; et que ne peut-on pas faire en dix jours bien
+employés? Il ne m'en faudrait pas davantage pour arriver sur le pont.
+Cette entreprise, que je regardais comme impraticable, lorsque j'en
+étais à ma dernière bouchée, devenait possible depuis que mon
+garde-manger était plein.
+
+Un rat par jour, me disais-je, aura non-seulement pour effet de me
+nourrir, mais de me rendre des forces; et en y mettant du zèle, mes dix
+journées de travail suffiront bien pour me faire traverser la cargaison;
+il faudrait même qu'il y eût dix rangées de caisses à franchir pour que
+ces dix journées fussent nécessaires, et je suis persuadé qu'il n'y en a
+pas plus de sept ou huit.
+
+J'avais retrouvé l'espérance et le courage; il n'est rien de tel qu'un
+estomac satisfait pour mettre l'esprit dans une heureuse disposition;
+vous envisagez les choses tout autrement que vous ne les considériez à
+jour.
+
+Un seul point m'inquiétait: pourrais-je triompher des effluves qui deux
+fois m'avaient fait perdre connaissance? finirais-je par m'y habituer de
+manière à m'ouvrir la futaille? L'avenir me l'apprendrait. Bien que je
+n'en fusse pas à compter les minutes, comme une heure auparavant, je
+n'avais pas de temps à perdre; et, précipitant mon dîner par une
+libation d'eau claire, je me dirigeai vers l'ancienne pipe d'eau-de-vie,
+avec l'intention d'en élargir la bonde.
+
+Mais elle était pleine comme un oeuf, j'y avais serré l'étoffe qui
+encombrait ma cabine: circonstance que j'avais complétement oubliée.
+
+Après tout, rien n'était plus facile que de vider la barrique; et posant
+mon couteau, je me mis à la débarrasser.
+
+Tandis que je tirais mon étoffe, une idée me vint tout à coup, et je me
+fis les questions suivantes:
+
+«Pourquoi sortir ces pièces de drap? À quoi bon me donner tant de peine?
+Pourquoi m'obstiner à passer par cette futaille?»
+
+En effet, il n'y avait aucun motif pour que je prisse cette direction
+plutôt qu'une autre; c'était bien quand je cherchais seulement à me
+procurer des vivres; mais, depuis que mon intention était de sortir de
+la cale, je n'avais pas d'intérêt à franchir ce tonneau; c'était même un
+tort que d'y penser, puisqu'il n'était pas dans la direction de
+l'écoutille, et que je devais suivre la voie qui me conduirait à
+celle-ci. Je me rappelais qu'en entrant dans la cale, c'était près de la
+futaille d'eau douce qu'il m'avait fallu passer; j'avais ensuite pris à
+droite, puis tourné la barrique, et je m'étais trouvé dans le vide qui
+formait ma cellule. Tous ces détails, que j'avais présents à la mémoire,
+prouvaient que j'étais presque au-dessous de la grande écoutille, dont
+s'éloignait la pipe d'eau-de-vie; sans compter que le chêne, dont
+celle-ci était faite, ne se tranchait pas comme le sapin d'une caisse
+ordinaire; et que cette difficulté se compliquait singulièrement de
+l'émanation enivrante que renfermait la barrique.
+
+Pourquoi ne pas me retourner vers les caisses? Le drap ne me gênait
+plus, et une partie de la route m'était déjà ouverte du côté qu'il
+fallait prendre.
+
+La question fut bien vite résolue; je replaçai dans la barrique le drap
+que j'en avais ôté, j'en fourrai de nouveau, que je pliai avec soin pour
+en faire tenir davantage; et, ramassant les neuf rats qui me restaient,
+je les remis dans mon sac, dont je serrai les cordons. Je n'avais pas
+pris tous les rats du navire, il s'en fallait de beaucoup; et je
+craignais que les camarades de mes défunts ne vinssent m'aider à les
+manger. D'après ce que j'avais entendu dire, la _ratophagie_ est dans
+les habitudes de cette hideuse engeance, ce qui au fond est très-heureux
+pour nous, et je me mis en garde contre la voracité de mes voisins.
+
+Après avoir terminé tous ces arrangements, j'avalai une nouvelle ration
+d'eau claire, et me glissai de nouveau dans l'ancienne caisse au drap.
+
+
+
+
+CHAPITRE LIV.
+
+Conjectures.
+
+
+La caisse où je venais de rentrer pour la quatrième fois, contiguë à
+celle qui avait renfermé les biscuits, devait me servir de point de
+départ pour l'ascension que je méditais; il y avait à cela deux motifs:
+
+1º Je le supposais directement au-dessous de l'écoutille (la boîte aux
+biscuits s'y trouvait bien, mais elle était plus petite, et cela
+m'aurait gêné dans mon travail).
+
+2º Je savais, et c'était ma raison déterminante, qu'au-dessus de la
+caisse au drap il se trouvait une autre caisse, tandis que sur la caisse
+aux biscuits était un ballot de toile. Or il était bien moins difficile
+de défaire les pièces de drap que d'arracher la toile du ballot; vous
+vous rappelez qu'il m'avait été impossible d'en mouvoir une seule pièce.
+
+Peut-être supposez-vous qu'une fois dans le caisse je me mis
+immédiatement à l'oeuvre; vous vous trompez; je restai longtemps sans
+faire usage ni de mon couteau ni de mes bras; mais mon esprit
+travaillait, et toutes les forces de mon intelligence étaient activement
+employées.
+
+Jamais, depuis la première heure de ma réclusion, je n'avais eu autant
+de courage que je m'en sentais alors: plus je réfléchissais à
+l'entreprise que j'allais tenter, plus je sentais grandir mes espérances
+et plus j'étais heureux. Jamais, il est vrai, la perspective n'avait été
+aussi brillante. Après la découverte de la futaille d'eau douce et la
+caisse de biscuits, j'avais éprouvé une joie bien vive; mais c'était
+toujours la prison, les ténèbres, le silence, toutes les tortures de
+l'isolement; tandis qu'à l'heure dont je vous parle, la perspective
+était bien plus attrayante.
+
+Dans quelques jours, s'il n'arrivait pas d'obstacle, je reverrais le
+ciel, je respirerais un air pur, j'entendrais le son le plus doux qu'il
+y ait au monde: celui de la voix de ses semblables.
+
+J'étais comme un voyageur qui, perdu depuis longtemps dans le désert,
+entrevoit à l'horizon quelque indice d'un endroit habité: un bouquet
+d'arbres, une colonne de fumée que le vent agite, une lumière lointaine,
+quelque chose enfin qui lui donne l'espoir de rentrer dans la société
+des hommes.
+
+Peut-être était-ce la douceur de cette vision qui m'empêchait de
+procéder à la hâte. L'oeuvre que j'allais entreprendre avait trop
+d'importance pour qu'on s'y livrât sans réfléchir. Quelque difficulté
+imprévue pouvait s'opposer au succès, un accident pouvait tout perdre au
+moment de recueillir le prix de tant d'efforts.
+
+Il fallait tout prévoir, s'orienter avec soin, et n'agir qu'avec
+certitude. Une seule chose paraissait évidente: c'était la grandeur de
+la tâche que je m'étais imposée; je me trouvais au fond du navire, et je
+n'ignorais pas la profondeur de la cale; je me rappelais combien j'avais
+eu de peine à tenir jusqu'au bout, tant elle était longue, la corde à
+laquelle j'avais glissé pour descendre; et l'écoutille m'avait paru bien
+loin quand, au moment de quitter cette corde, j'avais relevé les yeux.
+Si tout cet espace était plein de marchandises, et cela devait être, que
+de peine j'aurais à me frayer un chemin à travers toutes ces caisses! Je
+ne pourrais pas aller en ligne droite, je rencontrerais des obstacles,
+il faudrait les tourner, le travail s'en augmenterait d'autant. J'étais
+cependant moins inquiet de la distance que de la nature des objets qui
+se trouvaient sur ma route. Si, par exemple, une fois désemballés, ils
+acquéraient un volume considérable, qu'il me fût impossible de réduire,
+comme cela m'était arrivé pour le drap, je ne pourrais plus communiquer
+avec la futaille, je n'aurais plus d'eau; et c'était l'une de mes
+appréhensions les plus vives.
+
+J'ai dit combien je redoutais la toile; les quelques ballots que je
+savais rencontrer m'obligeraient à de longs détours; que deviendrais-je
+si toute la cargaison en était composée; il fallait espérer que cet
+article y était rare.
+
+Je pensais à toutes les choses qui devaient se trouver dans le navire;
+je me demandais ce que pouvait être le Pérou, et quel était le genre
+d'exportation que pût y faire la Grande-Bretagne; mais, pour me
+répondre, j'étais trop ignorant en géographie commerciale.
+
+Toutefois la cargaison de notre vaisseau devait être ce qu'on appelle un
+assortiment, ainsi qu'il arrive en général pour tous les navires que
+l'on envoie dans la mer du Sud; je devais m'attendre à rencontrer un peu
+de tous les produits qui se fabriquent dans nos grandes villes.
+
+Après y avoir réfléchi pendant une demi-heure, je finis par me dire que
+cela n'aboutissait à rien; il était évident que je ne devinerais pas la
+composition d'une mine avant de l'avoir sondée. Le travail seul pouvait
+m'apprendre ce que je me demandais en vain; et le moment de l'action
+étant arrivé, je me mis à la tâche avec ardeur.
+
+
+
+
+CHAPITRE LV.
+
+Joie de pouvoir se tenir debout.
+
+
+On se rappelle que, lors de ma première expédition dans les caisses
+d'étoffe, je m'étais assuré de la nature des ballots qui les
+entouraient; on se rappelle également que s'il y avait de la toile à
+côté de la première caisse, c'était un autre colis d'étoffe qui se
+trouvait au-dessus d'elle. Je l'avais ouvert, il ne me restait plus qu'à
+en ôter le drap pour avoir un étage de franchi; et si l'on considère le
+temps et la peine que m'évitait cette avance, on comprendra que j'avais
+lieu de m'en féliciter.
+
+Me voilà donc à tirer l'étoffe, ainsi que j'avais fait la première fois;
+j'y allais de tout mon coeur, mais la besogne était rude; ces maudites
+pièces de drap n'étaient pas moins serrées que les autres, et il était
+bien difficile de les arracher de leur place. Je finis cependant par y
+réussir, et, les poussant devant moi, je les conduisis dans ma cabine,
+où je les plaçai au fond de l'ancienne pipe de liqueur. Ne croyez pas
+que je les y jetai négligemment; je les rangeai au contraire avec la
+plus grande précision; je remplis tous les coins, toutes les fissures,
+tous les trous, si bien que les rats n'auraient pas pu s'y loger.
+
+Toutefois, ce n'est pas contre eux que je prenais ces précautions; ils
+pouvaient aller où bon leur semblerait, je n'avais plus à les craindre.
+J'en entendais bien encore quelques-uns rôder dans le voisinage; mais la
+razzia que j'avais faite leur avait inspiré une terreur salutaire. Les
+cris effroyables des dix que j'avais étouffés avaient retenti dans toute
+la cale, et averti les survivants de ne plus s'aventurer dans l'endroit
+périlleux où leurs camarades trouvaient la mort.
+
+Ce n'était donc pas avec la pensée de me fortifier contre l'ennemi que
+je me calfeutrais si bien, c'était simplement pour économiser l'espace;
+car, ainsi que je vous le disais, la crainte d'en manquer était
+maintenant ma plus vive inquiétude.
+
+Grâce à ma patience, jointe à l'activité que j'avais mise dans cette
+opération, la caisse était vide, et toute l'étoffe qu'elle avait
+renfermée se trouvait maintenant logée dans ma case, où elle tenait le
+moins de place possible.
+
+Ce résultat satisfaisant augmentait mon courage, et me donnait une bonne
+humeur que je n'avais pas eue depuis un mois. L'esprit léger, le corps
+alerte, je grimpai dans la nouvelle caisse vide. Plaçant en travers
+l'une des planches qu'il m'avait fallu déclouer, j'en fis un banc, et
+m'y reposai, les jambes pendantes, les bras à l'aise. J'avais assez de
+place pour me redresser, et je ne puis vous dire la satisfaction que je
+ressentais à me tenir droit et à relever la tête. Confiné depuis bientôt
+cinq semaines dans une cellule d'un mètre d'élévation, moi qui avais
+trente centimètres de plus, j'étais resté accroupi, les genoux à la
+hauteur du menton; et, pour aller d'un endroit à l'autre, il avait fallu
+me courber, malgré la fatigue que j'en éprouvais.
+
+Tout cela est peu de chose dans les premiers instants; mais à la longue
+c'est excessivement pénible; aussi était-ce pour moi un grand luxe de
+pouvoir étendre les jambes et de ne plus avoir à me baisser. Mieux que
+cela, je pouvais me tenir debout: les deux caisses communiquaient entre
+elles et présentaient une élévation d'au moins deux mètres; j'avais donc
+au-dessus de la tête un espace considérable; mon plafond était même si
+élevé que je ne parvenais pas à le toucher du bout du doigt.
+
+J'en profitai aussitôt pour mettre pied à terre, et la jouissance que
+j'éprouvai à me redresser me fit sentir immédiatement que c'était
+l'attitude que je devais prendre. Contrairement à l'usage, elle me
+donnait le repos, tandis qu'en m'asseyant je ressentais une fatigue qui
+allait jusqu'à la douleur. Cela vous paraît singulier; mais cette
+bizarrerie apparente n'avait rien que de naturel; j'étais resté si
+longtemps assis, j'avais passé tant d'heures replié sur moi-même, que
+j'aspirais à reprendre cette fière attitude qui est particulière à
+l'homme, et qui le distingue du reste de la création. En un mot, je me
+trouvais si bien d'être debout que j'y restai pendant une demi-heure,
+peut-être davantage, sans penser à faire le moindre mouvement.
+
+Pendant ce temps-là, je réfléchissais de nouveau à la direction que
+j'allais prendre; fallait-il percer le couvercle de la caisse que je
+venais de désemplir, ou la paroi qui était rapprochée de l'écoutille? En
+d'autres termes, laquelle devais-je suivre de la ligne horizontale ou de
+la ligne verticale? Il y avait des avantages et des inconvénients des
+deux côtés; restait à peser les motifs qui militaient en faveur de ces
+voies différentes, et à choisir entre elles; mais ce choix était
+difficile, et d'une telle importance que je fus longtemps à me décider
+pour l'une ou pour l'autre de ces deux directions.
+
+
+
+
+CHAPITRE LVI.
+
+Forme des navires.
+
+
+En suivant la verticale, j'aurais moins de besogne à faire, puisque la
+ligne droite est la plus courte. Une fois arrivé au sommet de la
+cargaison, je trouverais probablement un vide, je m'y introduirais et je
+gagnerais l'écoutille. C'était le chemin direct, le seul qui parût
+indiqué; en effet, tout ce que me ferait gagner la voie horizontale
+serait entièrement perdu; je franchirais ainsi toute l'épaisseur du
+navire, sans me rapprocher du pont qui se trouvait au-dessus de ma tête.
+Il fallait donc ne prendre cette direction que lorsque j'y serais forcé
+par un obstacle qui m'imposerait de faire un détour.
+
+Malgré cette conclusion toute rationnelle, ce fut horizontalement que je
+me dirigeai tout d'abord; j'y étais déterminé par trois motifs: le
+premier, c'est que le bout des planches qui formaient la paroi de la
+caisse était presque décloué, et n'exigeait qu'un faible effort pour se
+détacher complétement. Le second, c'est qu'en passant mon couteau dans
+les fentes du couvercle, je rencontrais un de ces ballot impénétrables
+qui m'avaient arrêté deux fois, et que j'avais tant maudits.
+
+Ce motif aurait suffi pour me décider à prendre l'autre direction, mais
+il y en avait un troisième qui n'était pas sans importance.
+
+Pour le bien comprendre, il faut connaître l'intérieur des navires,
+particulièrement de ceux que l'on construisait à l'époque dont je vous
+parle, et qui remonte à quelque soixante ans. Dans les vaisseaux d'une
+forme convenable, tels que les Américains nous ont appris à les faire,
+l'obstacle dont j'ai à vous entretenir n'aurait pas existé.
+
+Permettez-moi, à cette occasion, d'entrer dans quelques détails
+indispensables à l'intelligence de mon histoire; ils couperont un
+instant le fil du récit, mais j'espère que la leçon qu'ils renferment ne
+sera pas perdue pour vous, et qu'elle profitera un jour à votre pays,
+lorsque vous serez en âge de la mettre en pratique.
+
+J'ai toujours pensé, ou pour mieux dire je suis depuis longtemps
+convaincu de ce fait, car ce n'est pas une simple théorie; je suis
+convaincu, dis-je, que l'étude de la _science politique_, ainsi que
+l'appellent les hommes d'État, est la plus importante qui puisse occuper
+les hommes. Elle embrasse tout ce qui a rapport à l'ordre social et
+influe sur toutes les existences. Tous les arts, tous les progrès
+scientifiques ou industriels en dépendent; la morale elle-même n'est que
+le corollaire de l'état politique d'un pays, et le crime, la conséquence
+de sa mauvaise organisation, car cet état est la principale cause de sa
+prospérité ou de sa misère.
+
+Comme je le disais tout à l'heure, les lois d'un pays, en d'autres
+termes son organisation politique, influent sur les moindres détails de
+l'existence, sur le navire et la voiture qui nous transportent, sur nos
+instruments de travail, nos ustensiles de ménage, le confort de notre
+intérieur, et chose bien autrement grave, sur la forme de notre corps et
+la disposition de notre âme.
+
+Le trait de plume d'un despote, l'acte insensé d'une chambre
+législative, qui ne paraissent s'appliquer personnellement à aucun des
+membres de la société, exercent néanmoins sur chaque individu une
+influence secrète qui, en une seule génération, corrompt l'esprit de
+tout un peuple et rend ses traits ignobles.
+
+Je pourrais établir ce fait avec la certitude d'une vérité mathématique,
+mais je n'ai pas le temps de le faire aujourd'hui; il me suffira de vous
+en citer un exemple.
+
+À une époque déjà ancienne, le parlement britannique surimposa les
+navires, car ceux-ci, comme tout le reste, doivent payer leur existence.
+Ce qu'il y a de plus difficile en pareille occasion c'est toujours la
+proportionnalité de l'impôt. Il serait injuste d'exiger du propriétaire
+d'une barque la somme énorme que l'on demande à celui d'un vaisseau de
+deux mille tonnes. Ce serait absorber tout le bénéfice du premier, et
+faire échouer son embarcation avant de sortir du port. Comment faire
+pour résoudre le problème? La solution paraît toute naturelle: il
+suffit, pour y arriver, de taxer chaque navire proportionnellement à son
+tonnage.
+
+C'est ce que fit le parlement anglais. Mais une autre difficulté se
+présenta: comment établir la proportion voulue? Après en avoir délibéré,
+on décréta que les navires seraient taxés d'après leurs dimensions. Mais
+le tonnage exprime le poids et non la masse des objets; comment résoudre
+cette nouvelle difficulté? En établissant le rapport du volume à la
+pesanteur, et en cherchant combien chaque navire contient de ces unités
+de volume représentant le poids du tonneau. C'était toujours, en fin de
+compte, substituer la mesure au poids, et prendre la capacité du navire
+pour base de la taxe, au lieu de la pesanteur du chargement.
+
+Autre question découlant de la première: Par quel moyen établir les
+proportions relatives des navires à taxer? En prenant la longueur de la
+quille, la largeur des baux[15] et la profondeur de la cale; multipliez
+ces trois termes l'un par l'autre, et le total vous donnera la capacité
+des navires, _si toutefois les proportions de ces navire sont exactes_.
+
+ [15] On appelle baux les solives qui traversent le navire d'un flanc à
+ l'autre, et qui servent à soutenir les tillacs et à rendre le
+ bordage plus ferme.
+
+L'impôt fut établi sur ces bases, la loi fut votée, et si vous avez
+l'esprit superficiel, vous pensez qu'elle était juste, et ne pouvait
+être fâcheuse que pour la bourse des gens qui devaient payer la taxe.
+
+Détrompez-vous; cette loi si simple et si juste en apparence a causé
+plus de perte de temps et d'hommes, gaspillé plus de richesses qu'il
+n'en faudrait aujourd'hui pour racheter tous les esclaves de la terre.
+
+«Comment cela?» demandez-vous avec surprise.
+
+Non-seulement cette loi innocente retarda les progrès de la construction
+navale, l'un des arts les plus importants qui existent, mais elle le fit
+rétrograder de plusieurs siècles. Le propriétaire d'un bâtiment, ou
+celui qui voulait le devenir, ne pouvant pas éviter la taxe, chercha par
+tous les moyens à la réduire le plus possible; car la fraude est le
+premier résultat des charges trop lourdes, et n'en est pas le moins
+triste. Il alla trouver le constructeur, lui commanda un vaisseau de
+telle longueur, de telle profondeur, c'est-à-dire de tel tonnage, et
+qui, par cela même, devait payer un certain impôt. Mais il ne se borna
+pas à ces indications; il demanda qu'on lui fît un navire dont la cale
+renfermât un chargement d'un tiers plus fort que ne le ferait supposer
+le tonnage, d'après la mesure adoptée pour établir celui-ci. De cette
+façon-là, il ne payerait en réalité que les deux tiers de la taxe, et
+_frauderait ainsi le gouvernement_ dont la loi entravait ses
+entreprises.
+
+Était-il possible de construire un vaisseau dans ces conditions
+frauduleuses? Parfaitement; il suffisait pour cela d'en augmenter
+l'étendue, d'en faire saillir les côtés, d'en élargir l'avant, en un mot
+de lui donner une forme absurde qui en ralentît la marche, et en fît la
+tombe d'une foule de marins et de passagers.
+
+Le constructeur avait donc le moyen de satisfaire l'armateur; il obéit
+aux ordres qui lui étaient donnés, et s'y conforma pendant si longtemps,
+que finissant pas croire que cette structure ridicule était la véritable
+forme du navire, il ne voulut plus en changer. Cette conviction
+déplorable s'était tellement emparée de son esprit, qu'après
+l'abrogation de la loi qui l'avait fait naître, il fallut de bien
+longues années pour déraciner cette erreur. Ce n'est que la génération
+suivante qui put s'apercevoir de la faute de ses devanciers, et rendra
+aux navires une forme raisonnable. Encore n'est-ce pas en Angleterre, où
+l'erreur avait pris racine, mais de l'autre côté de l'Océan, que cette
+nouvelle génération vint au monde, fort heureusement pour nous, qu'elle
+fit sortir de l'ornière où nous aurions langui pendant un siècle.
+
+Il n'a pas fallu moins de cinquante ans pour arriver où nous en sommes,
+c'est-à-dire bien loin de la perfection. Mais, délivrés du cauchemar de
+la taxe, les constructeurs se sont mis à regarder les poissons; et,
+s'inspirant de leur mécanisme, ils font chaque jour de nouveaux progrès.
+
+Vous comprenez maintenant ce que je voulais dire en affirmant _que la
+science politique est la plus importante que puisse étudier l'homme_.
+
+
+
+
+CHAPITRE LVII.
+
+Un grand obstacle.
+
+
+_L'Inca_, ce bon navire dont j'habitais la cale, était construit comme
+la plupart des bâtiments de son époque. Afin d'éluder une partie de la
+taxe, il avait la poitrine d'un pigeon, d'énormes flancs qui dépassaient
+de beaucoup les baux, et qui, vus d'en bas, se refermaient au-dessus de
+vous comme une toiture. C'était d'ailleurs la forme de tous les navires
+marchands qui fréquentaient nos parages.
+
+Vous vous rappelez qu'au-dessus de la caisse où j'étais parvenu, il se
+trouvait un ballot que je supposais rempli de toile; en explorant avec
+soin toutes les fentes de ma boîte, je découvris que ce ballot, que
+j'avais cru plus considérable, n'occupait pas tout le dessus du
+couvercle; il s'en fallait à peu près de trente centimètres, et à
+l'endroit où il cessait, je ne rencontrais plus rien; c'était le côté de
+la caisse qui touchait à la membrure du navire, et j'en conclus que cet
+espace était vide.
+
+La chose est facile à comprendre: le ballot se trouvait à l'endroit où
+les côtes du bâtiment commençaient à se courber, il les touchait par son
+extrémité supérieure, et laissait nécessairement un vide de forme
+triangulaire entre le couvercle qui lui servait de base et le point où
+il rencontrait la charpente.
+
+Ce fut pour moi un trait de lumière; il est certain que si j'avais
+continué mon ascension en ligne directe, je serais arrivé, comme le
+sommet du ballot, à me trouver en contact avec les flancs du navire,
+dont la courbe se prononçait de plus en plus à mesure qu'ils
+approchaient du pont. Avant de les rencontrer, j'aurais eu affaire à
+tous les petits objets qu'on avait dû placer dans les angles formés par
+la carcasse du navire, et qui m'auraient donné bien plus de peine que
+les grandes caisses de sapin, ou les ballots plus importants. Cette
+raison, jointe à celles dont j'ai déjà parlé, me déterminait à quitter
+la ligne droite pour suivre la diagonale.
+
+Vous êtes peut-être surpris de me voir employer un temps précieux à
+faire tous ces calculs; mais si vous réfléchissez au travail que
+j'allais entreprendre, à la difficulté de me frayer un passage à travers
+les parois de la caisse, de m'ouvrir la voisine, et tous les colis
+suivants, quand vous songerez qu'il me fallait tout un jour pour avancer
+d'un échelon, vous comprendrez qu'il était indispensable de ne pas agir
+à la légère, et de s'orienter avec soin pour ne pas faire fausse route.
+
+Ensuite je fus bien moins long à choisir la direction que je voulais
+prendre, qu'à vous expliquer les motifs qui m'y déterminèrent; cela ne
+demanda pas plus de quelques minutes; et si je restai une demi-heure
+sans travailler, c'est que j'avais besoin de repos, et que je jouissais
+avec délices de me sentir sur mes jambes et de redresser la tête.
+
+Quand je fus suffisamment reposé, je me hissai dans la caisse
+supérieure, et me disposai à reprendre ma besogne.
+
+Je tressaillis de joie en me trouvant dans cette caisse; j'avais gagné
+le second étage de la cargaison, j'étais à plus de deux mètres du fond
+de la cale, et à un mètre plus haut que je n'avais encore atteint,
+c'est-à-dire plus près des hommes, du jour et de la liberté.
+
+Comme je l'ai déjà dit, les planches que j'avais en face de moi étaient
+presque détachées, par suite des efforts que j'avais faits pour ôter les
+pièces d'étoffe; je sentais en outre que l'objet qui était de l'autre
+côté de la caisse en était éloigné de sept ou huit centimètres, car
+c'est tout au plus si je parvenais à le toucher avec la pointe de mon
+couteau. L'avantage était évident, cela me donnait plus de jeu, partant
+plus de force, pour démolir la paroi que j'avais à renverser.
+
+Effectivement, botté à cette intention, je me couchai sur le dos et
+donnai du pied contre la planche.
+
+Des craquements successifs m'annoncèrent que les clous avaient cédé; je
+continuai mes efforts, la planche se détacha tout à fait et glissa entre
+les deux caisses.
+
+Aussitôt je passai la main par la brèche qui s'ensuivit, afin de
+reconnaître ce qui venait ensuite; je ne sentis que le bois rugueux
+d'une autre caisse d'emballage, et ne pus deviner ce que renfermait ce
+nouveau colis.
+
+Le reste des planches, qui complétaient la paroi que j'étais en train
+d'abattre, suivit la précédente; et je pus continuer mon examen: la
+surface dont j'avais exploré une partie, s'étendait, à ma grande
+surprise, beaucoup plus loin que mes bras ne pouvaient atteindre, et
+cela dans tous les sens; elle se dressait comme un mur, bien au delà des
+limites de la boîte où je me trouvais alors, et il m'était impossible de
+deviner où elle s'arrêtait.
+
+Que ce fût un colis d'une dimension démesurée, j'en avais la certitude;
+mais que pouvait-il contenir? Je ne m'en doutais même pas. Était-ce du
+drap? la caisse aurait été pareille aux autres: néanmoins ce n'était pas
+de la toile, et j'en étais bien aise.
+
+J'introduisis mon couteau dans les fentes du sapin, et je sentis quelque
+chose qui ressemblait à du papier; mais ce n'était qu'une enveloppe, car
+après avoir traversé l'emballage, la pointe de mon couteau s'arrêta sur
+un objet aussi poli que du marbre. J'appuyai avec force, et je compris
+que ce n'était pas de la pierre, mais un bois dur et très-lisse. Je
+donnai un coup violent pour y enfoncer ma lame: un bruit singulier me
+répondit, un son prolongé qui, cependant, ne m'apprenait pas quel objet
+cela pouvait être.
+
+La seule chose à faire pour le savoir était d'ouvrir la caisse et d'en
+examiner le contenu.
+
+Je suivis le procédé qui m'avait déjà servi, et coupai en travers l'une
+des planches dont cette énorme caisse était faite. J'eus infiniment de
+peine et fus au moins quatre ou cinq heures à pratiquer cette ouverture;
+mon couteau ne coupait plus et ma tâche en devenait plus difficile.
+
+Je finis pourtant par compléter la section, et par détacher la partie
+inférieure de la planche que je fis tomber entre les deux caisses; la
+seconde moitié suivit la première, et j'eus une ouverture assez grande
+pour fouiller dans l'intérieur de cette boîte gigantesque.
+
+De monstrueuses feuilles de papier recouvraient la surface d'un corps
+volumineux et résistant; j'arrachai cette enveloppe, et mes doigts
+glissèrent le long d'un objet poli comme un miroir; mais ce n'était pas
+une glace, car ayant frappé cet objet d'un revers de main, il résonna
+comme il avait fait une première fois; je donnai un coup plus fort et
+j'entendis une vibration harmonieuse, qui me fit penser à une harpe
+éolienne.
+
+C'était un piano qui se trouvait dans la grande caisse, cela ne faisait
+pas l'ombre d'un doute. Il y en avait un dans notre petit parloir; ma
+mère en tirait des sons mélodieux; c'est encore aujourd'hui l'un de mes
+plus doux souvenirs, et je reconnaissais les vibrations qui m'avaient
+ému jadis. Cette grande table unie, où coulaient mes doigts comme sur du
+verre, n'était ni plus ni moins que la caisse de l'instrument.
+
+
+
+
+CHAPITRE LVIII.
+
+Détour.
+
+
+La certitude que je venais d'acquérir était loin d'être encourageante:
+ce piano m'opposait une barrière peut-être insurmontable; je ne pouvais
+pas le traverser comme une planche de sapin. C'était assurément le plus
+grand de tous les pianos; quelle différence avec celui que je vois
+encore dans notre petit parloir, et sur lequel ma mère exécutait cette
+bonne musique! Il était posé de champ, et me présentait son couvercle de
+palissandre, où je ne découvrais pas le moindre petit trou, la plus
+légère fissure.
+
+Jamais la lame de mon couteau ne parviendrait à mordre sur cette boîte
+glissante, dont le poli augmentait la dureté.
+
+Quand, d'ailleurs, je serais parvenu à faire une trouée dans le
+couvercle, soit en le coupant, soit en le défonçant, ce qui, avec de la
+persévérance, n'eût pas été impraticable, où cela m'aurait-il conduit?
+Je ne connaissais pas la disposition intérieure d'un piano; tout ce que
+je me rappelais, c'était d'y avoir remarqué beaucoup de petits morceaux
+d'ivoire et d'ébène, un grand nombre de cordes en acier, des planches,
+des pédales, une foule de choses qui devaient être bien difficiles à
+défaire. Puis il y avait un fond solide; et après le fond du piano,
+restait la caisse d'emballage.
+
+En supposant que je parvinsse à démonter, ou à briser toutes ces pièces,
+à les retirer de leur étui, à les ranger derrière moi pour déblayer la
+place, aurais-je assez de terrain pour agir et pour me permettre de
+faire une entaille qui me permît d'y passer? La chose était douteuse; je
+me trompe, j'avais la certitude qu'elle était impraticable.
+
+Plus j'y pensais, plus je voyais l'impossibilité de l'entreprise, et,
+après l'avoir envisagée sous toutes ses faces, j'y renonçai
+complétement; il était beaucoup plus sage de me détourner que de
+chercher à m'ouvrir une brèche dans cette muraille de palissandre ou
+d'acajou.
+
+Ce n'est pas, toutefois, sans chagrin que je pris cette résolution;
+j'avais eu tant de peine à ouvrir la caisse du piano! Il m'avait fallu
+une demi-journée de travail pour défoncer la boîte au drap et pour scier
+la planche voisine; tout cela en pure perte. Mais qu'y faire, sinon
+réparer le temps perdu? Comme un général qui assiége une ville, et qui
+voit ses attaques repoussées, je fis une nouvelle reconnaissance des
+lieux, afin de découvrir la meilleure route à suivre pour tourner la
+forteresse qui me défendait le passage.
+
+J'étais toujours persuadé que c'était un ballot de toile qui se trouvait
+au-dessus de ma tête, et cette conviction m'empêchait de me diriger de
+ce côté-là; il ne me restait plus qu'à choisir entre la droite et la
+gauche.
+
+Cela ne m'avancerait pas d'un centimètre; je n'en serais jamais qu'au
+même étage, et par conséquent tout aussi loin du but; mais j'avais si
+peur de cet affreux ballot de toile!
+
+Mon travail du jour n'était cependant pas tout à fait perdu; en faisant
+sauter la paroi latérale de la caisse d'étoffe, j'avais trouvé, ainsi
+que je l'ai dit, un vide entre elle et cette grande boîte qui renfermait
+le piano, je pouvais y introduire le bras jusqu'au-dessus du coude, et
+cela me permettait de palper les colis qui se trouvaient dans les
+environs.
+
+À droite et à gauche étaient deux caisses entièrement pareilles à celles
+que j'occupais, et qui devaient être remplies d'étoffes de laine, ce qui
+m'allait assez bien. J'étais habitué à l'effraction de ces sortes de
+colis; j'avais trouvé la manière de les débarrasser de leur contenu, et
+cette besogne n'était pour moi qu'une bagatelle. Plût à Dieu que toute
+la cargaison eût été formée de cet article, pour lequel étaient renommés
+les comtés de l'ouest de l'Angleterre.
+
+Comme je faisais cette réflexion, tout en explorant la surface de ces
+colis, je levai le bras pour voir de combien le ballot de toile
+dépassait le dessus de la caisse vide; à ma grande surprise, il ne
+débordait pas. J'avais pourtant observé que ces ballots étaient à peu
+près de la même dimension que les caisses d'étoffe; et comme celui dont
+il s'agissait n'allait pas jusqu'au bout de l'autre côté, où la courbure
+de la charpente l'empêchait de se caser, j'en avais conclu qu'il devait
+déborder à droite de toute la largeur qu'il laissait vide à gauche; mais
+il n'en était rien, c'était la preuve qu'il était moins grand que les
+autres.
+
+Cette remarque toute naturelle changea le cours de mes idées: si le
+ballot en question différait de ceux que j'avais trouvés, sous le
+rapport du volume, ne pouvait-il pas renfermer autre chose que de la
+toile? Je l'examinai avec soin, et fus agréablement surpris en
+découvrant que ce n'était pas du tout un ballot, mais bel et bien une
+caisse; elle était seulement entourée d'une matière épaisse et molle,
+d'une sorte de paillasson ou de natte, et c'était là ce qui avait causé
+mon erreur.
+
+Dès lors il était possible de revenir à mon plan primitif, et de
+continuer ma route en ligne directe; je viendrais facilement à bout de
+ce paillasson, la boîte qu'il enveloppait ne serait pas plus dure que
+les autres, et je l'aurais bientôt défoncée.
+
+Avant d'arriver au paillasson, il fallait découvrir la caisse ou je me
+trouvais; vous connaissez les détails de cette besogne, et je ne vous
+les rappellerai pas; il me suffira de vous dire qu'elle fut moins
+difficile que je ne m'y attendais, en raison du vide qui se trouvait à
+ma droite; et je fus bientôt en face du paillasson, qui m'offrit peu de
+résistance.
+
+La boîte qu'il entourait et que j'allais attaquer était bien en sapin;
+elle me parut moins épaisse que les autres, elle n'était pas bardée de
+fer comme les grandes caisses d'étoffe, les clous en étaient peu
+nombreux, toutes circonstances favorables dont je me félicitai. Au lieu
+de prendre la peine de couper les planches, ce qui était long et
+difficile, je pourrais les détacher tout d'abord, en me servant d'un
+objet quelconque pour en arracher les pointes. J'avais vu souvent ouvrir
+ainsi les caisses, au moyen d'un ciseau qui fait l'office de levier.
+
+Je pensais bien peu, en me félicitant de ces heureuses circonstances,
+qu'elles seraient pour moi la cause d'un grand malheur, et que la joie
+qu'elles me donnaient allait se changer en désespoir.
+
+Vous allez le comprendre en quelques mots.
+
+J'avais inséré mon couteau sous l'une des planches, avec l'intention
+d'éprouver la résistance que celle-ci m'opposerait; j'appuyai trop sans
+doute, car un craquement sec, plus douloureux pour moi que n'eût été la
+détonation d'un pistolet, dont le coup m'aurait frappé, m'annonça que je
+venais de briser la lame de mon couteau.
+
+
+
+
+CHAPITRE LIX.
+
+La lame brisée.
+
+
+La lame s'était rompue complétement, et restait fixée entre les deux
+côtés de la caisse; le manche seul me restait à la main; en passant le
+doigt sur l'extrémité de celui-ci, je ne trouvais plus qu'un tronçon
+imperceptible, deux ou trois millimètres au-dessus de la charnière.
+
+Je ne puis pas vous dire le chagrin que j'en éprouvai; toutes les
+conséquences de cet accident m'apparurent: que pouvais-je faire sans
+instrument?
+
+Plus moyen de gagner l'écoutille, d'arriver sur le pont; il me fallait
+renoncer à mon entreprise, et je me retrouvais face à face avec la mort.
+
+Il y avait quelque chose de terrifiant dans la réaction que je
+subissais: la douleur effroyable qu'elle me causait était rendue plus
+vive par la soudaineté du choc. Une minute avant, j'étais plein de
+confiance, tout semblait seconder mes voeux, et ce malheur imprévu me
+replongeait dans l'abîme.
+
+J'étais foudroyé, je ne pensais plus. À quoi bon réfléchir? je ne
+pouvais plus rien faire, puisque je n'avais plus d'outil.
+
+Mon esprit s'égarait; je passai machinalement les doigts sur le manche
+de mon couteau, et restai le pouce appuyé sur le tronçon de la lame; je
+ne pouvais pas croire qu'elle fût brisée; cela me paraissait un rêve; je
+doutais de mes sens, je ne me possédais plus.
+
+Peu à peu la réalité se fit jour dans mon esprit: c'était bien vrai;
+j'avais perdu tout moyen de me sauver. Mais lorsque j'avais compris
+toute l'étendue de mon malheur, je cherchai instinctivement à lui
+échapper.
+
+Les paroles d'un grand poëte, que j'avais entendu lire à l'école, me
+revinrent à la mémoire:
+
+_Mieux vaut se servir de ses armes brisées, que de faire usage de ses
+mains nues._
+
+Personne plus que moi ne devait mettre à profit la sagesse de ces
+paroles. Je songeais à reprendre ma lame; elle gisait toujours entre les
+planches, à l'endroit où elle s'était cassée.
+
+Je l'en retirai avec soin pour qu'elle ne tombât pas: elle restait tout
+entière; mais, hélas! à quoi pouvait-elle me servir, maintenant qu'elle
+était séparée du manche?
+
+Par bonheur, elle était forte et longue; j'essayai d'en faire usage, et
+vis avec joie qu'elle coupait encore un peu; en l'entourant d'un
+chiffon, qui en envelopperait la base, elle pouvait me rendre du
+nouveaux services; mais il ne fallait pas compter sur elle pour ouvrir
+des caisses, comme elle l'avait fait jusqu'ici.
+
+Il ne pouvait pas être question de la remmancher, bien que l'idée m'en
+fût déjà venue; l'impossibilité de faire sortir de la charnière la
+partie qui s'y trouvait engagée ne permettait pas qu'on y songeât.
+
+Certes, si j'avais pu enlever ce tronçon de la place qu'il occupait, le
+manche aurait pu me resservir; j'aurais introduit la partie brisée de la
+lame entre les deux lèvres qui le terminaient, et, comme je ne manquais
+pas de ficelle, j'aurais lié solidement les deux parties du couteau, de
+manière à rétablir celui-ci. Mais comment arracher ce tronçon, maintenu
+par un clou rivé?
+
+Le manche ne m'était pas plus utile qu'un simple morceau de bois:
+beaucoup moins, pensai-je; avec un morceau de bois pur et simple, je
+ferais à ma lame une poignée qui me permettrait de m'en servir.
+
+Il n'en fallut pas davantage pour rendre à mon esprit toute son
+activité, et je ne pensai plus qu'à remmancher mon couteau.
+
+Sous l'empire des circonstances qui tenaient toutes mes facultés en
+éveil, j'eus bientôt une idée; l'exécution en fut rapide, et, quelques
+heures après l'incident qui m'avait mis au désespoir, j'étais en
+possession d'un couteau complet, dont le manche était grossier, je
+l'avoue, mais qui n'en était pas moins commode; et j'avais retrouvé
+toute ma confiance.
+
+Comment aviez-vous fait? direz-vous. Ce fut bien simple: toutes ces
+caisses que j'avais démolies, et dont les planches avaient deux ou trois
+centimètres d'épaisseur, me fournissaient les matériaux nécessaires. Je
+pris l'un des éclats de bois qui m'entouraient, et lui donnai la
+dimension, et à peu près la forme que devait avoir mon manche; la lame,
+garnie d'étoffe à la base, comme je l'ai dit plus haut, avait suffi à ce
+léger ouvrage; une fois le manche terminé, j'avais pratiqué une fente à
+l'extrémité supérieure, et j'y avais enfoncé ma lame. Il ne restait plus
+qu'à l'attacher solidement; je pensais d'abord à la ficelle que vous
+savez, mais je changeai bientôt d'avis. Cette ficelle pouvait se
+desserrer, se trancher ou se défaire, la lame sortir du manche, et
+tomber entre les colis, où elle serait perdue sans retour; c'était un
+accident trop grave pour que je ne prisse pas le moyen de l'éviter.
+
+Avec quoi, cependant, attacher cette lame et la fixer au manche, si ce
+n'est avec de la ficelle, quand on n'a pas autre chose? Je me le
+demandais comme vous. Un bout de fil d'archal aurait bien fait mon
+affaire; mais il fallait en avoir, et je n'en possédais pas. Quelle
+sottise! et les cordes du piano!
+
+Je me retournai vers l'instrument, qui absorba de nouveau mon attention.
+S'il avait été ouvert, j'y aurais pris, sans retard, le fil de métal
+dont j'avais besoin; mais il fallait l'ouvrir, et c'était là le
+difficile; je n'y avais pas songé. Même avec un bon couteau parfaitement
+emmanché, il n'est pas sûr que j'y fusse parvenu; avec une lame pure et
+simple, il ne fallait pas y penser, et j'abandonnai mon expédient.
+
+Il fut bientôt remplacé par un autre; les bandes de fer, qui reliaient
+entre elles les différentes parties des caisses, pouvaient parfaitement
+me servir; elles étaient souples et minces, et deux ou trois tours de
+ces bandelettes feraient une excellente virole; je maintiendrais
+celle-ci au moyen d'une ficelle, qui, cette fois, se trouverait bien
+suffisante.
+
+La chose se fit comme je viens de vous le dire, et mon couteau fut
+restauré. La lame en était un peu plus courte, mais ce n'était pas un
+inconvénient pour ce que j'en voulais faire, et cette pensée mit le
+comble à ma satisfaction.
+
+Il y avait alors près de vingt heures que j'étais éveillé. Je songeais à
+quitter l'ouvrage au moment où j'avais cassé mon couteau; après ce
+malheur, il m'aurait été impossible de fermer l'oeil; et je n'avais pas
+dormi.
+
+Une fois que j'eus retrouvé mes espérances, je me dirigeai vers ma
+cabine avec l'intention de me reposer de corps et d'esprit. Il est
+inutile d'ajouter que la faim me poussa vers le buffet; j'en sortis un
+rat que je mangeai avec un plaisir dont vous vous étonnez, et qui
+aujourd'hui ne me surprend pas moins que vous.
+
+
+
+
+CHAPITRE LX.
+
+Espace triangulaire.
+
+
+Je passai la nuit dans mon ancienne cabine; il serait plus juste de dire
+que j'y restai pendant mon sommeil, car il pouvait être grand jour; mais
+peu importe, je n'en dormis pas moins bien, et me réveillai plein de
+vigueur. C'était mon nouveau régime qui, sans aucun doute, produisait
+cet heureux effet; car, en dépit de la répugnance qu'il vous inspire, il
+faut reconnaître qu'il était nourrissant.
+
+Je n'hésitai pas à déjeuner de la même chère; et après avoir bu ma
+ration d'eau je retournai dans la caisse où j'avais passé la journée
+précédente et une partie de la nuit.
+
+En me retrouvant à la même place que la veille, je ne pus pas me
+dissimuler que j'avais fait peu de chemin pendant cette longue séance;
+mais quelque chose me faisait pressentir que j'allais être plus heureux.
+
+Vous vous rappelez qu'au moment où la rupture de ma lame était venue me
+plonger dans la douleur, j'étais placé dans les circonstances les plus
+favorables où je me fusse encore trouvé: la caisse à laquelle j'avais
+affaire semblait facile à ouvrir; et je me revis dans la même situation
+en reprenant mon travail.
+
+Cette fois, comme vous pensez, je n'eus pas la témérité de me servir de
+mon couteau pour soulever les planches et les enlever de leur point
+d'attache. Je connaissais trop la valeur de cet instrument, qui était
+celui de ma délivrance, et je cherchai un autre levier.
+
+«Il me faudrait un morceau de bois très-dur,» pensai-je.
+
+Je me souvins tout à coup des douelles de la barrique d'eau-de-vie.
+
+Je fus aussitôt dans ma cabine; où je me rappelais les avoir laissées.
+Effectivement, après avoir dérangé quelques pièces de drap, et tâtonné
+pendant quelques minutes, je me trouvai possesseur d'une planche étroite
+et solide qui me sembla remplir toutes les conditions voulues.
+
+De nouveau à la besogne, j'amincis le bout de ma planchette, et
+l'introduisant avec un peu de peine, il est vrai, sous les planches qui
+formaient l'un des côtés de la caisse, je l'y enfonçai le plus possible
+en frappant dessus avec un morceau de bois.
+
+Lorsqu'elle fut solidement ancrée, je pesai de toutes mes forces sur le
+bout qui était libre, et après de nombreuses secousses, j'eus la
+satisfaction d'entendre craquer les pointes qui se détachaient. Mes
+doigts prirent alors la place du levier, j'attirai la planche vers moi,
+et la brèche fut ouverte.
+
+La planche voisine se détacha plus facilement; il en résulta une
+ouverture bien assez large pour me permettre de vider la boîte de ce
+qu'elle pouvait contenir.
+
+C'étaient des paquets oblongs, ayant la forme des pièces de toile ou de
+drap, mais bien plus légers, surtout plus élastiques, ils n'en
+sortiraient que plus facilement, et je n'aurais pas besoin de les
+défaire pour les ôter de la caisse.
+
+Quant à m'assurer de leur nature, je n'en eus pas même la curiosité; et
+il me serait impossible de vous dire ce qu'il y avait dans ces paquets,
+si en tirant l'un d'eux, qui était plus serré que les autres,
+l'enveloppe ne s'en était déchirée: au moelleux du tissu que mes doigts
+rencontrèrent, ils reconnurent que c'était du velours.
+
+La caisse fut bientôt vide, son contenu rangé avec soin derrière moi; et
+le coeur palpitant, je me hissai dans l'espace que je venais de
+m'ouvrir: j'étais d'un étage plus près de la liberté.
+
+Il ne m'avait fallu que deux heures pour faire ce pas énorme; c'était
+d'un bon augure; la journée commençait bien, et je résolus de ne pas
+perdre une minute, puisque le sort se montrait si favorable.
+
+Après avoir été me rafraîchir à mon tonneau, je remontai dans la caisse
+au velours, et je commençai une nouvelle série d'explorations. Comme il
+était arrivé pour la caisse au drap, la partie supérieure, également
+appuyée contre le piano, pouvait se détacher avec un peu d'effort; et
+sans pousser au delà mon examen, j'appuyai mes talons contre les
+planches et les frappai vigoureusement.
+
+Je n'avais pas beaucoup de force, en raison de la gêne que j'éprouvais
+dans ma nouvelle boîte, dont la dimension était beaucoup moindre que
+celle de la caisse aux étoffes. À la fin, cependant, les planches se
+détachèrent, et tombèrent les unes après les autres dans le vide que
+j'ai signalé.
+
+Je pus, dès lors, continuer mon examen des lieux, et je me penchai pour
+sentir ce qu'il y avait autour de moi; je m'attendais à trouver le grand
+piano, se dressant toujours comme un mur, et j'avais bien peur qu'il ne
+fermât tout l'espace. Il est certain que l'énorme caisse n'avait pas
+changé de position, c'est elle que je rencontrai tout de suite; mais je
+ne pus retenir un cri de joie en m'apercevant qu'elle ne bouchait pas la
+moitié de l'ouverture; et, chose qui me rendait encore plus heureux,
+c'est qu'en suivant le bord avec la main, je découvris que dans
+l'endroit où elle n'arrivait pas, il se trouvait un vide, presque aussi
+large que la caisse au velours.
+
+Quelle agréable surprise! autant d'avance pour mon tunnel. J'étendis le
+bras, et ma joie devint de plus en plus grande: le vide existait
+non-seulement en largeur, mais il montait jusqu'à l'extrémité du piano,
+et formait une cellule triangulaire dont la pointe était précisément
+tournée vers le bas. Cela tenait à la forme du piano qui, au lieu d'être
+carré, allait en diminuant de largeur; il était placé de champ, et comme
+il reposait sur le côté le plus large, il y avait nécessairement un vide
+à partir de son échancrure.
+
+Apparemment qu'il n'y avait pas eu de caisse ou de ballot qui pût se
+caser dans cet espace triangulaire, puisqu'il était inoccupé. «Tant
+mieux,» pensai-je en m'introduisant dans cette logette, avec l'intention
+de l'examiner.
+
+
+
+
+CHAPITRE LXI.
+
+Nouvelle caisse.
+
+
+L'examen ne fut pas long; j'eus bientôt découvert que le fond de ce vide
+était formé par une grande caisse. À droite il y en avait une pareille;
+à gauche se trouvait l'obliquité du piano, qui, par son écartement,
+donnait à la base du triangle une largeur de cinquante centimètres.
+
+Mais je me souciais fort peu de ce qu'il y avait au fond, à droite et à
+gauche de cet espace vide; c'était le dessus de la logette qui
+m'intéressait, puisque c'était perpendiculairement que je voulais percer
+mon tunnel. L'obliquité du piano avait encore pour moi l'avantage de me
+faire arriver diamétralement au-dessous de la grande écoutille. Je
+n'avais plus à m'occuper de ce qui était sur les parties latérales, à
+moins de rencontrer un obstacle imprévu. Quant à présent, je ne pensais
+qu'à monter. «Excelsior! excelsior!» me répétais-je avec ivresse. Deux
+ou trois étages à franchir, peut-être moins, et je serais libre! Cette
+pensée me faisait battre le coeur.
+
+Ce fut avec une vive anxiété que je portai la main au plafond de la
+logette; mes doigts tremblèrent tout à coup et reculèrent
+involontairement. Bonté divine! encore un ballot de toile.
+
+En étais-je bien sûr? Je m'y étais déjà trompé lors de la caisse de
+velours. Avant de se désoler il fallait examiner de plus près.
+
+Je fermai le poing et frappai la base du prétendu ballot. Quel son
+agréable me répondit! c'était une caisse recouverte de son emballage. Un
+bloc de toile ou d'étoffe m'aurait donné un son mat, à peine sensible,
+tandis que cette nouvelle caisse résonnait comme si elle eût été vide.
+
+Il devait cependant se trouver quelque chose; elle n'aurait pas été là
+si elle n'avait rien contenu; mais que pouvait-elle renfermer?
+
+Je la frappai plusieurs fois avec le manche de mon couteau, elle rendit
+toujours le même bruit: un son creux annonçant le vide.
+
+«On aura peut-être oublié de la remplir; de mieux en mieux: pensai-je.
+Dans tous les cas, c'est quelque chose de léger dont je me débarrasserai
+facilement.»
+
+Mais à quoi bon ces conjectures? Il valait mieux défoncer la boîte que
+de perdre son temps à deviner une énigme; et en deux tours de main j'eus
+arraché la toile.
+
+Je n'ai pas besoin de vous dire au moyen de quel procédé j'ouvris cette
+caisse; vous le connaissez aussi bien que moi: une planche fut coupée en
+travers, puis arrachée, ainsi qu'une seconde, et le passage fut libre.
+
+Ma surprise fut extrême; je ne comprenais pas ce qu'il y avait dans
+cette boîte. Cependant, lorsque je fus parvenu à détacher l'un des
+objets bizarres qui m'intriguaient, je finis par découvrir que c'étaient
+des chapeaux.
+
+Mon Dieu oui! des chapeaux de femme tout garnis de rubans, de fleurs et
+de panaches.
+
+Si j'avais connu, à cette époque, le costume péruvien, j'aurais encore
+été bien plus surpris. J'aurais su qu'on ne voit jamais pareille
+coiffure charger la tête d'une Péruvienne. Mais je l'ignorais
+complétement, et n'étais étonné que de voir un article aussi futile
+faire partie de la cargaison d'un vaisseau.
+
+On me donna plus tard l'explication de cette bizarrerie, en me disant
+qu'il y avait beaucoup de Françaises et d'Anglaises dans l'Amérique du
+Sud: les femmes et les filles des négociants établis dans cette partie
+du monde, celles des consuls, etc., et que malgré la distance qui les
+séparait de l'Europe ces dames n'en persistaient pas moins à suivre les
+modes de Paris ou de Londres, en dépit du mauvais effet que leur
+coiffure absurde produit aux yeux des indigènes.
+
+C'était donc à ces élégantes qu'était destinée la caisse de modes où je
+venais de m'introduire.
+
+Il faut avouer que ces dames furent trompées dans leur espoir; les
+chapeaux n'arrivèrent pas à leur destination, ou plutôt ils y parvinrent
+dans un état qui ne permettait plus d'en faire un objet de parure. Je
+les saisis tous d'une main impitoyable, et dans la nécessité où je me
+trouvais de les réduire au moindre volume possible, on comprend ce qui
+advint de la grâce et de la fraîcheur de ces objets délicats.
+
+Par suite de cette manoeuvre, une foule de malédictions a dû retomber
+sur ma tête; et la seule chose que je puisse répondre, c'est qu'il
+s'agissait pour moi d'une question de vie ou de mort devant laquelle
+s'effaçait l'importance des chapeaux. Il n'est pas probable que cette
+excuse fut trouvée bonne à l'endroit où on les attendait. Je n'en ai
+jamais rien su. Tout ce que je puis dire, c'est que plus tard j'eus la
+satisfaction de décharger ma conscience en payant l'indemnité que
+réclamait la marchande de modes.
+
+
+
+
+CHAPITRE LXII.
+
+À demi suffoqué.
+
+
+Une fois débarrassé des chapeaux, et installé à leur place, j'avais
+l'intention de faire sauter le couvercle de la caisse, si la chose était
+possible, ou d'y pratiquer l'ouverture de rigueur. Mais d'abord il
+fallait procéder à mon examen habituel pour savoir à quoi j'aurais
+affaire ensuite, afin de ne pas m'exposer à prendre une peine inutile.
+
+Je passai donc la pointe de mon couteau entre les fentes du couvercle,
+pour tâter l'objet qui se trouvait au-dessus de moi. C'était un ballot,
+car je sentais de la toile; mais un ballot qui me parut élastique; du
+moins il ne m'offrait pas grande résistance, la lame de mon couteau s'y
+enfonça jusqu'à la garde, et je ne sentis pas de caisse intérieure.
+
+Ce n'était pas de la toile, pas même du drap; mon couteau y entrait
+comme dans du beurre; et la moindre étoffe m'aurait toujours un peu
+résisté. Mais ce pouvait être un vide; je sondai à plusieurs endroits,
+et partout je pénétrais sans effort; c'était une matière molle, une
+substance inconnue dont je ne me faisais pas la moindre idée.
+
+Il était à peu près sûr qu'elle ne m'opposerait pas d'obstacle sérieux;
+je n'en demandais pas davantage, et sous l'impression agréable que me
+donnait cette probabilité, je me mis en devoir d'enlever les planches
+qui me séparaient de ce singulier ballot, afin de le miner à son tour.
+
+Je me livrai de nouveau à cette fastidieuse besogne de couper en travers
+l'une des planches qui s'opposaient à mon passage; je n'avais pas
+d'autre moyen de procéder perpendiculairement: le poids des objets qui
+se trouvaient sur les caisses m'empêchait d'en ébranler le couvercle,
+dont la section devenait indispensable.
+
+Toutefois, le dessus de la boîte à chapeaux fut moins difficile à couper
+que les autres, le bois en était plus mince, et en moins d'une heure
+j'eus achevé mon opération.
+
+Je coupai la toile qui enveloppait cette caisse de modes précieuses, et
+je pus avec la main sentir le mystérieux ballot: c'était un sac à blé;
+je le reconnus immédiatement, j'en avais assez palpé à la ferme.
+
+Mais qu'est-ce qui le remplissait? était-ce de l'orge, du froment ou de
+l'avoine? Non, c'était quelque chose de plus doux.
+
+Il était facile de s'en assurer; au moyen de mon couteau je fis au sac
+une ouverture suffisante pour y passer la main. Ce ne fut pas
+nécessaire: à peine avais-je fendu la toile, qu'une substance poudreuse
+s'en échappa, et que mes doigts, en se refermant, saisirent une poignée
+de farine. Je la portai à ma bouche: c'était de la farine de froment,
+j'en avais l'assurance.
+
+Quelle heureuse découverte! je n'avais plus peur de mourir de faim, plus
+besoin de manger des rats. Avec de la farine et de l'eau je pouvais
+vivre comme un prince. Elle était crue, direz-vous? Qu'importe, elle
+n'en était pas moins agréable et saine.
+
+«Dieu soit loué!» m'écriai-je en pensant à la valeur de cette
+découverte.
+
+Je travaillais depuis longtemps, j'étais fatigué, j'avais grand'faim, et
+ne pus résister au désir de faire immédiatement un bon repas. Je remplis
+mes poches de farine et me disposai à retourner près de mon tonneau.
+Avant de partir j'eus toutefois la précaution de fermer la plaie que
+j'avais faite à mon sac, en y fourrant des morceaux de toile, et
+j'opérai ma descente.
+
+Les rats, y compris le sac de laine qui me servait de garde-manger,
+furent placés dans un coin; j'espérais bien n'avoir plus à les en
+sortir; et faisant une pâte avec ma farine, je la mangeai d'aussi bon
+coeur que s'il se fût agi d'un tôt-fait ou d'un pouding à la minute.
+
+Quelques heures d'un profond sommeil réparèrent mes forces; un nouveau
+plat de bouillie fut avalé prestement, et je revins à mon tunnel.
+
+En arrivant au second étage, c'est-à-dire à la seconde caisse, je fus
+surpris de trouver sur toutes les planches une couche épaisse de
+poussière. Dans la logette, à côté du piano, cette couche était si forte
+que j'y enfonçais jusqu'à la cheville; quelque chose me tombait sur les
+épaules; je levai la tête, un nuage de poudre m'entra dans la bouche,
+dans les yeux et me fit tousser, éternuer, pleurer de la façon la plus
+violente. Mon premier mouvement fut de battre en retraite, pour me
+réfugier au fond de ma cellule; mais je n'eus pas besoin d'aller
+jusque-là; une fois dans l'ancienne boîte aux biscuits, je fus à l'abri
+de cette ondée pulvérulente, et je respirai librement.
+
+[Illustration: Un nuage de poudre m'entra dans la bouche.]
+
+Il était facile de s'expliquer ce phénomène: le mouvement du vaisseau
+avait fait tomber les chiffons qui bouchaient l'ouverture du sac; et
+c'était ma farine que j'avais prise pour de la poussière.
+
+La perte pouvait être considérable; dans tous les cas il fallait
+refermer le sac. Malgré la peur que j'avais d'une nouvelle suffocation,
+je n'hésitai pas à escalader mon tunnel; et fermant la bouche et les
+yeux, je fus bientôt dans l'ancienne caisse de modes.
+
+Mais il me sembla qu'il ne tombait plus de farine. Je levai d'abord la
+main, puis la figure, et me convainquis du fait: la pluie de farine
+avait complétement cessé, et par une bonne raison, c'est que le sac
+était vide.
+
+J'aurais regardé cet événement comme un malheur, si je n'avais compris
+tout de suite qu'on pouvait y remédier. Certes une grande partie de la
+farine avait glissé entre les caisses, et de là s'était perdue à fond de
+cale; mais il en restait une quantité plus que suffisante dans tous les
+coins où il y avait un bout de planche; principalement dans la logette
+triangulaire, que j'avais tapissée d'étoffe.
+
+Cela importait peu du reste; car une nouvelle découverte, que je fis
+presque aussitôt, absorba toutes mes pensées, et je ne m'inquiétai plus
+de farine ni de provisions quelconques.
+
+J'avais allongé le bras pour voir si vraiment la poche était vide; elle
+l'était complétement; dès lors je n'avais plus qu'à tirer le sac pour
+profiter de la place qu'il occupait, et la prendre à mon tour. «Encore
+un étage de gagné,» me dis-je, en saisissant la toile et en la jetant
+derrière moi.
+
+Je passai la tête dans la caisse pour me hisser à la place du sac:
+
+Ô mon Dieu, je revoyais la lumière!
+
+
+
+
+CHAPITRE LXIII.
+
+Vie et clarté.
+
+
+Je ne peux pas vous décrire mon bonheur. Toute appréhension m'abandonna:
+j'étais sauvé, j'oubliais que j'avais souffert.
+
+La clarté qui me réjouissait ainsi n'était qu'un faible rayon qui
+passait entre deux planches. Elle m'arrivait en ligne oblique, et me
+paraissait à peine à deux ou trois mètres de distance.
+
+[Illustration: C'était un faible rayon qui passait entre deux planches.]
+
+Elle ne pouvait pas venir du pont; il n'existe pas la moindre fissure au
+plancher d'un navire; et la fente qui laissait pénétrer cette lueur ne
+pouvait être qu'au volet de l'écoutille, dont le prélart était sans
+doute enlevé, ou déchiré à cet endroit.
+
+J'avais les yeux rivés sur cette lueur imperceptible, qui me semblait
+rayonner comme une étoile brillante. Jamais rien ne me parut si doux à
+contempler; c'était comme le regard d'un ange qui me souriait, et me
+félicitait de me voir revenir à la vie.
+
+Je m'arrachai cependant à mon extase; j'étais à la fin de mon travail,
+j'allais recueillir le prix de mes efforts, et ne pouvais m'arrêter au
+seuil de la délivrance. Plus on est près du but, plus on est impatient
+de l'atteindre; et je me hâtai d'arracher le reste du dessus de la
+caisse de modes, où je me trouvais encore.
+
+Puisque cette clarté m'arrivait, j'étais donc au dernier étage de la
+cargaison; puisqu'elle me venait obliquement, c'est qu'il n'y avait rien
+entre elle et moi. L'espace qu'elle traversait ne pouvait être
+qu'au-dessus des caisses et des ballots; rien ne devait le remplir.
+
+Cette conjecture fut bientôt vérifiée. Je sortis de ma case, j'étendis
+les bras dans tous les sens et ne rencontrai que le vide. Assis au bord
+de la caisse, j'y restai quelque temps, n'osant pas m'aventurer dans
+l'espace qui était devant moi, de peur de trouver sous mes pas quelque
+abîme, et de ne m'en apercevoir qu'en y tombant.
+
+Je regardais la clarté qui me servait de phare, et dont je m'étais
+rapproché. Mes yeux s'habituaient à la lumière, et malgré la faiblesse
+du rayon qui m'éclairait, je finis par distinguer tous les objets qu'il
+y avait autour de moi. Je vis bientôt que le vide au lieu de régner sur
+toute la cargaison, ainsi que je l'avais cru, ne s'étendait qu'à peu de
+distance de ma caisse. C'était un creux circulaire, une sorte
+d'amphithéâtre fermé de tous côtés par les marchandises empilées dans la
+cale, un espace laissé au-dessous de l'écoutille, et où gisaient des
+barils et des sacs, destinés sans doute à l'approvisionnement de
+l'équipage, et placés de manière qu'on pût les prendre facilement, à
+mesure que le besoin s'en ferait sentir.
+
+C'était sur l'un des côtés de cette espèce d'entonnoir que j'étais sorti
+de ma galerie. Sans aucun doute j'étais sur le pont. Je n'avais plus
+qu'à faire quelque pas, à frapper aux planches qui se trouvaient
+au-dessus de ma tête; et l'on venait à mon secours.
+
+Mais, bien qu'il ne me fallût qu'un simple effort, un seul cri pour
+recouvrer la liberté, je fus longtemps sans avoir le courage de faire
+cet effort libérateur.
+
+Je n'ai pas besoin de vous dire pourquoi. Rappelez-vous tous mes
+ravages. Les dégâts s'élevaient peut-être à des centaines de livres.
+Songez à l'impossibilité où je me trouvais de faire la plus légère
+restitution, de dédommager qui que ce fût de la perte dont j'étais
+cause, et vous comprendrez pourquoi je restais immobile sur la caisse
+aux chapeaux. Une inquiétude affreuse s'était emparée de mon esprit. Le
+dénoûment que pouvait avoir ce drame me remplissait de terreur, et
+j'hésitais à le faire naître.
+
+Comment regarder en face le capitaine, affronter la colère du
+lieutenant? Je frissonnais rien que d'y penser. Quel châtiment allais-je
+avoir à subir? Peut-être me jetterait-on à la mer.
+
+Un tressaillement d'horreur parcourut toutes mes veines; la disposition
+de mon âme avait brusquement changé; cette lumière tremblante, qui
+l'instant d'avant m'inondait de joie, ne m'inspirait plus qu'une
+horrible crainte; et ma poitrine se serrait tandis que mes yeux la
+regardaient avec stupeur.
+
+
+
+
+CHAPITRE LXIV.
+
+Un équipage surpris.
+
+
+Je cherchai un moyen de réparer le mal que j'avais fait; mais ces
+réflexions ne firent qu'augmenter mon amertume. Je ne possédais pas une
+obole: tout mon avoir consistait dans ma vieille montre. Si je l'offrais
+à ceux.... Quelle dérision! Elle ne payerait pas le biscuit que j'avais
+mangé.
+
+Il me restait bien autre chose, et je l'ai toujours, car je l'ai
+conservé jusqu'à présent; mais cet objet, qui pour moi avait tant de
+prix, ne valait pas six pence. Vous devinez que je parle de mon vieux
+couteau.
+
+Mon oncle n'interviendrait pas dans cette affaire; il s'intéressait fort
+peu à moi, et n'était pas responsable de mes actes, il ne fallait donc
+pas compter sur lui pour payer mes dégâts.
+
+Une seule pensée me donnait de l'espoir; je pouvais m'engager au service
+du capitaine pour un nombre d'années considérable; je pouvais travailler
+en qualité de mousse, de garçon de cabine, de domestique; je ferais tout
+ce qu'il lui plairait de m'imposer pour éteindre ma dette.
+
+S'il acceptait ma proposition, et je ne voyais pas qu'il eût autre chose
+à faire, à moins de me jeter par-dessus le bord, tout s'arrangerait pour
+le mieux.
+
+Cette idée me rendit un peu de courage, et, après l'avoir envisagée sous
+toutes ses faces, je résolus de m'offrir au capitaine, aussitôt que je
+pourrais le voir.
+
+Comme je venais de prendre cette décision, et d'en fixer les termes,
+j'entendis faire un grand bruit au-dessus de ma tête; c'étaient les pas
+pesants des matelots qui allaient et venaient sur le pont; ils se
+dirigeaient des deux extrémités du navire, et s'arrêtèrent précisément
+autour de l'écoutille.
+
+Au bruit des pas succéda celui des voix;--qu'il fut doux à mon
+oreille!--Deux ou trois acclamations retentirent, quelques paroles
+brèves furent prononcées, puis des chants s'élevèrent en choeur. Les
+voix étaient rudes; mais je n'ai jamais rien entendu qui pour moi fût
+aussi harmonieux que ce chant de matelots.
+
+Il m'inspira de la confiance; je retrouvai toute mon énergie; la
+captivité n'était plus possible. Dès que les chants cessèrent, je
+m'élançai vers l'écoutille, et frappai vivement les planches qui étaient
+au-dessus de ma tête.
+
+Je prêtai l'oreille: on m'avait entendu. Les voix parlementaient, elles
+semblaient exprimer l'étonnement. Les paroles continuèrent, le nombre
+des voix s'accrut, et cependant on ne m'ouvrait pas.
+
+Je frappai de nouveau, en m'efforçant de crier; mais je fus surpris de
+la faiblesse de ma voix, et je supposai que personne ne pourrait
+l'entendre.
+
+Je me trompais: une volée d'exclamations me répondit, et à leur
+multitude il me fut aisé de comprendre que tout l'équipage entourait
+l'écoutille.
+
+Je frappai une troisième fois, et me mis un peu à l'écart, en attendant
+avec émotion ce qui allait arriver.
+
+Quelque chose frotta sur le pont; c'était le prélart qu'on écartait, et
+la lumière pénétra aussitôt par toutes les fentes du plancher.
+
+L'instant d'après le ciel s'entr'ouvrit à mes regards, un flot lumineux
+s'en échappa et m'éblouit complétement; je chancelai, pris de vertige,
+et tombai sur une caisse, où je ne tardai pas à m'évanouir.
+
+Au moment où l'écoutille s'était ouverte, j'avais entrevu un cercle de
+têtes penchées au-dessus du couloir, et qui s'étaient reculées tout à
+coup avec une expression de terreur. Les cris que j'avais entendus
+témoignaient du même effroi; puis ils s'étaient dissipés peu à peu, en
+même temps que la lumière s'effaçait à mes regards, c'est-à-dire à
+mesure que je perdais connaissance.
+
+Complétement étranger à tout ce qui se passait autour de moi, je ne vis
+pas le cercle de têtes se reformer au-dessus de l'écoutille, et me
+considérer de nouveau; je ne vis pas l'un des hommes s'élancer sur les
+caisses, où il fut suivi de quelques autres; je n'entendis pas leurs
+conjectures; je ne m'aperçus pas de la douceur avec laquelle ils me
+relevèrent, me soutinrent dans leurs bras, me posèrent leurs mains
+calleuses sur la poitrine, pour voir si mon coeur battait encore; je ne
+vis pas le bon matelot me prendre comme un enfant, monter avec
+précaution l'échelle qu'on lui tendait, et me déposer tout doucement sur
+le pont. Je ne vis et ne sentis rien, jusqu'au moment où le choc violent
+d'un seau d'eau me tira de ma torpeur, et vint m'apprendre que je
+respirais encore.
+
+
+
+
+CHAPITRE LXV.
+
+Dénoûment.
+
+
+Lorsque j'eus repris connaissance, je me trouvais sur le pont; la foule
+se pressait autour de moi, et dans quelque direction que je pusse
+regarder, mes yeux ne rencontraient que des figures humaines! des traits
+rudes, mais où je ne voyais pas de sévérité: au contraire, je n'y
+trouvais qu'attendrissement et sympathie.
+
+Tous les matelots m'entouraient; l'un d'eux, penché au-dessus de mon
+visage, m'humectait les lèvres, et me bassinait les tempes avec un linge
+mouillé. Je le reconnus immédiatement: c'était Waters, celui qui m'avait
+donné son couteau; il ne se doutait guère alors du service qu'il me
+rendait; moi-même je n'en avais pas l'idée.
+
+«Waters, me reconnaissez-vous? lui dis-je.
+
+--Mille sabords! s'écria-t-il, je veux être pendu si ce n'est pas le
+petit qui est venu nous trouver la surveille d'embarquer!
+
+--Ce petit épissoir qui voulait être marin? cria la foule avec ensemble.
+
+--Lui-même, pour le sûr.
+
+--Oui, répliquai-je: c'est bien moi.»
+
+Une autre volée de phrases exclamatives suivit cette déclaration, puis
+il y eut un instant de silence.
+
+«Où est le capitaine? demandai-je.
+
+--Tu veux lui parler? me dit Waters, à qui je m'étais adressé; le voilà
+justement,» ajouta le bon matelot en étendant le bras pour écarter la
+foule.
+
+Je jetai les yeux du côté où le cercle s'était ouvert, et j'aperçus le
+monsieur, dont le costume m'avait déjà fait reconnaître le grade. Il
+était devant la porte de sa cabine à peu de distance de l'endroit où je
+me trouvais moi-même. Sa figure était sérieuse, mais elle ne m'effraya
+pas, il me sembla qu'il se laisserait toucher.
+
+J'eus encore un instant d'hésitation; puis, appelant tout mon courage à
+mon aide, je me dirigeai vers le capitaine en chancelant, et
+m'agenouillai devant lui.
+
+«Oh! monsieur! m'écriai-je, vous ne pourrez jamais me pardonner.»
+
+Il me fut impossible de trouver autre chose à dire, et, les yeux
+baissés, j'attendis ma sentence.
+
+«Allons, mon enfant, dit une voix pleine de douceur, relève-toi, et
+viens dans ma cabine.»
+
+Une main avait pris la mienne et soutenait mes pas chancelants; celui
+qui me donnait cet appui, c'était le capitaine en personne. Il n'était
+pas probable qu'il voulût ensuite me faire jeter aux requins; était-il
+possible que tout cela finit par un entier pardon? Mais il ne savait pas
+les dégâts que j'avais commis.
+
+En entrant dans la chambre mes regards tombèrent sur un miroir; je ne me
+serais pas reconnu; j'étais tout blanc, comme si on m'eût passé à la
+chaux; toutefois je me rappelai la farine; quant à ma figure, elle était
+aussi blanche que mes habits, et décharnée comme la face d'un squelette.
+L'absence de lumière et d'espace, les privations et les tortures morales
+avaient fait de grands ravages dans ma chair.
+
+Le capitaine me fit asseoir, appela son intendant, et dit à celui-ci de
+me donner un verre de porto. Il garda le silence tant que je n'eus pas
+fini de boire; lorsque j'eus avalé ma dernière goutte, il prit la
+parole, en tournant vers moi une figure qui n'avait rien de sévère, et
+me dit qu'il fallait tout lui raconter.
+
+C'était une longue histoire; cependant je ne lui cachai ni les motifs
+qui m'avaient poussé à fuir de chez mon oncle, ni les dommages que
+j'avais causés à la cargaison. Il en connaissait une partie, car plus
+d'un matelot avait déjà visité ma cellule, et fait le rapport de ce
+qu'il avait trouvé.
+
+Lorsque j'eus terminé mon récit, avec tous ses détails, je fis au
+capitaine la proposition de le servir pour acquitter ma dette, et
+j'attendis sa réponse avec un serrement de coeur; mais mon inquiétude
+fut bientôt dissipée.
+
+«Bravo garçon! dit le capitaine en se levant, tu es digne d'entrer dans
+la marine; et par la mémoire de ton noble père, que j'ai connu, tu seras
+marin, je te le promets. Waters: ajouta-t-il en s'adressant au matelot
+qui attendait à la porte, emmène ce garçon-là, fais-lui donner un
+gréement neuf; dès qu'il aura recouvré toute sa force, veille à ce qu'on
+lui apprenne le nom et le maniement des cordages.»
+
+Waters veilla soigneusement à mon éducation maritime, et je demeurai
+sous ses ordres jusqu'au jour où, de simple apprenti, je fus couché sur
+le livre de bord en qualité de marin.
+
+Mais je ne devais pas en rester là: «Excelsior» était toujours ma
+devise, et avec l'assistance du généreux capitaine, je ne tardai pas à
+devenir contre-maître, puis second, puis premier lieutenant, et je finis
+par commander à mon tour.
+
+Avec les années, ma position devenant toujours meilleure, je fus
+capitaine de mon propre navire.
+
+C'était l'ambition de toute ma vie; dès lors, j'avais la liberté de
+choisir ma route, de labourer l'Océan dans tous les sens, et de
+commercer avec la partie du monde qui m'attirait vers ses côtes.
+
+L'un des premiers voyages que je fis à cette époque fut celui du Pérou;
+et je n'oubliai pas d'emporter une caisse de modes pour les Européennes
+de Callao et de Lima. Elle arriva saine et sauve, et nul doute que son
+contenu n'ait enchanté les belles créoles qu'il était destiné à ravir.
+
+Les chapeaux écrasés étaient payés depuis longtemps, ainsi que
+l'eau-de-vie répandue, et les dommages causés aux pièces de drap et de
+velours. Après tout, la somme que j'eus à débourser ne fut pas
+très-considérable; les propriétaires des marchandises, qui tous étaient
+des hommes généreux, prenant en considération les circonstances où les
+dégâts avaient été commis, se montrèrent faciles avec le capitaine, qui
+à son tour me fit des conditions très-douces. Quelques années suffirent
+pour régler tous mes comptes, ou, dans la langue des matelots, pour
+brasser carrément les vergues.
+
+J'ai longtemps navigué depuis lors; mais quand après quelques opérations
+fructueuses, et beaucoup d'ordre, je me suis trouvé de quoi vivre pour
+le reste de mes jours, j'ai commencé à me fatiguer de la tempête et à
+soupirer après une existence plus calme. Ce désir devint de plus en plus
+fort; et finissant par ne pas pouvoir lui résister, je résolus de
+terminer la lutte, et de jeter l'ancre une dernière fois à la côte.
+
+Pour réaliser ce dessein, je vendis mon brick, tout ce qui concernait la
+mer; et je revins me fixer dans ce village; c'est ici que je suis né,
+c'est ici que je veux mourir.
+
+Au revoir, enfants; et que Dieu vous garde et vous protége.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ Chapitres. Pages.
+
+ I. Mon auditoire 1
+ II. Sauvé par des cygnes 7
+ III. Nouveau péril 16
+ IV. En mer. 24
+ V. Le récif 30
+ VI. Les mouettes 41
+ VII. À la recherche d'un oursin 47
+ VIII. Perte du petit canot 55
+ IX. Sur l'écueil 59
+ X. Escalade 64
+ XI. Marée montante 70
+ XII. Le poteau 75
+ XIII. Suspension 81
+ XIV. En partance pour le Pérou 87
+ XV. Fuite 97
+ XVI. _L'Inca_ et son équipage 104
+ XVII. Pas assez grand! 113
+ XVIII. Entrée furtive 118
+ XIX. Hourra! nous sommes partis! 126
+ XX. Mal de mer 131
+ XXI. Enseveli tout vivant! 137
+ XXII. Soif 142
+ XXIII. Son plein de charme 146
+ XXIV. La barrique est mise en perce 150
+ XXV. Le fausset 159
+ XXVI. Une caisse de biscuit 163
+ XXVII. Une pipe d'eau-de-vie 167
+ XXVIII. Rations 174
+ XXIX. Jaugeage du tonneau 181
+ XXX. Ma règle métrique 183
+ XXXI. Quod erat faciendum 192
+ XXXII. Horreur des ténèbres 199
+ XXXIII. Tempête 204
+ XXXIV. La coupe 208
+ XXXV. Disparition mystérieuse 212
+ XXXVI. Un odieux Intrus 217
+ XXXVII. Réflexions 224
+ XXXVIII. Tout pour une ratière 229
+ XXXIX. Légion d'intrus 234
+ XL. Le rat scandinave ou rat normand 238
+ XLI. Rêve et réalité 244
+ XLII. Profond sommeil 249
+ XLIII. À la recherche d'une autre caisse de biscuit 258
+ XLIV. Conservation des miettes 260
+ XLV. Nouvelle morsure 265
+ XLVI. Une balle de linge 270
+ XLVII. Excelsior! 275
+ XLVIII. Un torrent d'eau-de-vie 278
+ XLIX. Nouveau danger 283
+ L. Où est mon couteau? 288
+ LI. Souricière 292
+ LII. À l'affût 295
+ LIII. Changement de direction 301
+ LIV. Conjectures 304
+ LV. Joie de pouvoir se tenir debout 308
+ LVI. Forme des navires 312
+ LVII. Un grand obstacle 318
+ LVIII. Détour 323
+ LIX. La lame brisée 329
+ LX. Espace triangulaire 334
+ LXI. Nouvelle caisse 339
+ LXII. À demi suffoqué 343
+ LXIII. Vie et clarté 350
+ LXIV. Un équipage surpris 355
+ LXV. Dénoûment 359
+
+
+FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of A fond de cale, by Mayne Reid
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK A FOND DE CALE ***
+
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+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
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+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
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+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
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+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
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+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
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+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
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+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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