diff options
Diffstat (limited to '26894-8.txt')
| -rw-r--r-- | 26894-8.txt | 8797 |
1 files changed, 8797 insertions, 0 deletions
diff --git a/26894-8.txt b/26894-8.txt new file mode 100644 index 0000000..a1923a1 --- /dev/null +++ b/26894-8.txt @@ -0,0 +1,8797 @@ +The Project Gutenberg EBook of A fond de cale, by Mayne Reid + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: A fond de cale + +Author: Mayne Reid + +Translator: Henriette Loreau + +Release Date: October 12, 2008 [EBook #26894] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK A FOND DE CALE *** + + + + +Produced by Laurent Vogel, Pierre Lacaze and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +BIBLIOTHÈQUE ROSE ILLUSTRÉE + +CAPITAINE MAYNE-REID + +À FOND DE CALE + +VOYAGE D'UN JEUNE MARIN À TRAVERS LES TÉNÈBRES + +TRADUIT DE L'ANGLAIS AVEC L'AUTORISATION DE L'AUTEUR PAR Mme HENRIETTE +LOREAU ET ILLUSTRÉ DE 12 GRANDES VIGNETTES + +NOUVELLE ÉDITION + +PARIS + +LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 + +1894 + +PRIX: 2 FRANCS 25 + +Tous droits réservés + + + + +OUVRAGES DU MÊME AUTEUR PUBLIÉS DANS LA BIBLIOTHÈQUE ROSE ILLUSTRÉE PAR +LA LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie + + + À fond de cale, avec 12 vignettes. 1 volume. + Bruin, ou les Chasseurs d'ours, avec 8 grandes vignettes. 1 volume. + Les Chasseurs de plantes, avec 12 grandes vignettes. 1 vol. + Les Chasseurs de girafes, avec 10 grandes vignettes. 1 volume. + Les Exilés dans la forêt, avec 12 grandes vignettes. 1 volume. + Les Grimpeurs de rochers, avec 20 grandes vignettes. 1 vol. + Les Peuples étranges, avec 24 vignettes. 1 volume. + Les Vacances des jeunes Boërs, avec 12 grandes vignettes. 1 volume. + Les Veillées de chasse, avec 43 vignettes. 1 volume. + L'Habitation du désert, avec 24 vignettes. 1 volume. + La Chasse au Léviathan, avec 51 vignettes. 1 volume. + Les Naufragés de la «Calypso», avec 55 vignettes. 1 volume. + +Prix de chaque volume, broché: 2 fr. 25 c. + +La reliure en percaline rouge se paye en sus: tranches jaspées, 1 fr.; +tranches dorées, 1 fr. 25 + +Coulommiers.--Imp. PAUL BRODARD. + +[Illustration: Mon auditoire.] + + + + +À FOND DE CALE. + + + + +CHAPITRE I. + +Mon auditoire. + + +Mon nom est Philippe Forster, et je suis maintenant un vieillard. +J'habite un petit village paisible, situé au fond d'une grande baie, +l'une des plus étendues qu'il y ait dans tout le royaume. + +Bien que mon village se glorifie d'être un port de mer, j'ai eu raison +de le qualifier de paisible; jamais épithète ne fut plus méritée. On y +trouve cependant un môle de granit, et, en général, on remarque le long +de ce petit môle deux sloops[1], un ou deux schooners[2], et de temps en +temps un brick[3]. Les grands vaisseaux ne peuvent pas entrer dans le +port; mais on y voit toujours un grand nombre de barques, les unes +traînées sur la grève, les autres glissant sur l'onde, aux environs de +la baie. Vous en concluez sans doute que la pêche est la principale +industrie de mon village, et vous avez raison. + + [1] Sloop, qui se prononce _sloup_, est le nom d'un navire qui n'a + qu'un mât, et qui, destiné au cabotage, est construit pour naviguer + près des côtes. + + [2] Petit bâtiment ayant deux mâts et qui est gréé comme une goëlette. + + [3] Bâtiment ayant un grand mât et un mât de misaine, et qui porte des + hunes. + +C'est là que je suis né, et mon intention est d'y mourir. + +Malgré cela, mes concitoyens savent très-peu de chose à mon égard. Ils +m'appellent capitaine Forster, ou plus spécialement capitaine, comme +étant la seule personne qui dans le pays ait quelque droit à cette +qualification. + +Je ne la mérite même pas: je n'ai jamais été dans l'armée, et j'ai tout +simplement dirigé un navire du commerce; en d'autres termes je n'ai +droit qu'au titre de patron; mais la politesse de mes concitoyens me +donne celui de capitaine. + +Ils savent que j'habite une jolie maisonnette à cinq cents pas du +village, en suivant la grève, et que je vis complétement seul, car ma +vieille gouvernante ne peut pas être considérée comme me tenant +compagnie, ils me voient tous les jours traverser leur bourgade, mon +télescope sous le bras, me rendre sur le môle, parcourir la mer jusqu'à +l'horizon avec ma lunette, et revenir chez moi, ou flâner sur la côte +pendant une heure ou deux. C'est à peu près tout ce que ces braves gens +connaissent de ma personne, de mes habitudes, et de mon histoire. + +Le bruit court parmi eux que j'ai été un grand voyageur. Ils savent que +j'ai une bibliothèque nombreuse, que je lis beaucoup, et se sont mis +dans la tête que je suis un savant miraculeux. + +J'ai fait de grands voyages, il est vrai, et je consacre à la lecture +une grande partie de mon temps; mais ces bons villageois se trompent +fort, quant à l'étendue de mon savoir. J'ai été privé des avantages +d'une bonne éducation; et le peu de connaissances que j'ai acquises l'a +été sans maître, pendant les courts loisirs que m'a laissés une vie +active. + +Cela vous étonne que je sois si peu connu dans l'endroit où je suis né; +mais la chose est bien simple: je n'avais pas douze ans lorsque j'ai +quitté le pays, et j'en suis resté plus de quarante sans y remettre les +pieds. + +J'étais parti enfant, je revenais la tête grise, et complétement oublié +de ceux qui m'avaient vu naître. C'est tout au plus s'ils avaient +conservé le souvenir de mes parents. Mon père, qui d'ailleurs était +marin, n'avait presque jamais été chez lui; et tout ce que je me +rappelle à son égard, c'est le chagrin que je ressentis lorsqu'on vint +nous apprendre qu'il avait fait naufrage, et que son bâtiment s'était +perdu corps et biens. Ma mère, hélas! ne lui survécut pas longtemps; et +leur mort était déjà si éloignée de nous, à l'époque de mon retour, +qu'on ne doit pas être surpris de ce qu'ils étaient oubliés. C'est ainsi +que je fus étranger dans mon pays natal. + +Ne croyez pas néanmoins que je vive dans un complet isolement; si j'ai +quitté la marine avec l'intention de finir mes jours en paix, ce n'est +pas un motif pour que j'aie l'humeur taciturne et le caractère morose. +J'ai toujours aimé la jeunesse, et, bien que je sois vieux aujourd'hui, +la société des jeunes gens m'est extrêmement agréable, surtout celle des +petits garçons. Aussi puis-je me vanter d'être l'ami de tous les gamins +de la commune. Nous passons ensemble des heures entières à faire enlever +des cerfs-volants, et à lancer de petits bateaux, car je me rappelle +combien ces jeux m'ont donné de plaisir lorsque j'étais enfant. + +Ces marmots joyeux ne se doutent guère que le vieillard qui les amuse, +et qui partage leur bonheur, a passé la plus grande partie de son +existence au milieu d'aventures effrayantes et de dangers imminents. + +Toutefois il y a dans le village plusieurs personnes, qui connaissent +quelques chapitres de mon histoire; elles les tiennent de moi-même, car +je n'ai aucune répugnance à raconter mes aventures à ceux qu'elles +peuvent intéresser; et j'ai trouvé dans cet humble coin de terre un +auditoire qui mérite bien qu'on lui raconte quelque chose. Nous avons +près de notre bourgade une école, célèbre dans le canton; elle porte le +titre pompeux d'_établissement destiné à l'éducation des jeunes +gentlemen_, et c'est elle qui me fournit mes auditeurs les plus +attentifs. + +Habitués à me voir sur le rivage, où ils me rencontraient dans leurs +courses joyeuses, et devinant à ma peau brune et à mes allures que +j'avais été marin, ces écoliers s'imaginèrent qu'il m'était arrivé mille +incidents étranges dont le récit les intéresserait vivement. Nous fîmes +connaissance, je fus bientôt leur ami, et à leur sollicitation je me mis +à raconter divers épisodes de ma carrière. Il m'est arrivé souvent de +m'asseoir sur la grève et d'y être entouré par une foule de petits +garçons, dont la bouche béante et les yeux avides témoignaient du +plaisir que leur faisait mon récit. + +J'avoue sans honte que j'y trouvais moi-même une satisfaction réelle: +les vieux marins, comme les anciens soldats, aiment tous à raconter +leurs campagnes. + +Un jour, étant allé sur la plage dès le matin, j'y trouvai mes petits +camarades, et je vis tout de suite qu'il y avait quelque chose dans +l'air. La bande était plus nombreuse que de coutume, et le plus grand de +mes amis tenait à la main un papier plié en quatre, et sur lequel se +trouvait de l'écriture. + +Lorsque j'arrivai près de la petite troupe, le papier me fut offert en +silence; je l'ouvris, puisque c'était à moi qu'il était adressé, et je +reconnus que c'était une pétition, signée de tous les individus +présents; elle était conçue en ces termes: + +«Cher capitaine, nous avons congé pour la journée entière, et nous ne +voyons pas de moyen plus agréable de passer notre temps que d'écouter +l'histoire que vous voudrez bien nous dire. C'est pourquoi nous prenons +la liberté de vous demander de vouloir bien nous faire le plaisir de +nous raconter l'un des événements de votre existence. Nous préférerions +que ce fût quelque chose d'un intérêt palpitant; cela ne doit pas vous +être difficile, car on dit qu'il vous est arrivé des aventures bien +émouvantes dans votre carrière périlleuse. Choisissez néanmoins, cher +capitaine, ce qui vous sera le plus agréable à raconter; nous vous +promettons d'écouter attentivement; car nous savons tous combien cette +promesse nous sera facile à tenir. + +«Accordez-nous, cher capitaine, la faveur qui vous est demandée, et tous +ceux qui ont signé cette pétition vous en conserveront une vive +reconnaissance.» + +Une requête aussi poliment faite ne pouvait être refusée; je n'hésitai +donc pas à satisfaire au désir de mes petits camarades, et je choisis, +entre tous, le chapitre de ma vie qui me parut devoir leur offrir le +plus d'intérêt, puisque j'étais enfant moi-même lorsque m'arriva cette +aventure. C'est l'histoire de ma première expédition maritime, et les +circonstances bizarres qui l'ont accompagnée me firent donner pour titre +à mon récit: _Voyage au milieu des ténèbres_. + +J'allai m'asseoir sur la grève, en pleine vue de la mer étincelante, et +disposant mes auditeurs en cercle autour de moi, je pris la parole +immédiatement. + + + + +CHAPITRE II. + +Sauvé par des cygnes. + + +Dès ma plus tendre enfance j'ai eu pour l'eau une véritable passion; +j'aurais été canard, ou chien de Terre-Neuve, que je ne l'aurais pas +aimée davantage. Mon père avait été marin, comme son père et son +grand'père, et il est possible que j'aie hérité de ce goût qui était +dans la famille. Toujours est-il que j'avais pour l'eau un amour aussi +passionné que si elle eût été mon élément. On m'a dit plus d'une fois +combien il fut difficile de m'éloigner des mares et des étangs dès que +j'eus la force de me traîner sur leurs bords. C'est en effet dans une +pièce d'eau que m'est arrivée ma première aventure; je me la rappelle +fort bien, et je vais vous la conter pour vous donner une preuve de mes +penchants aquatiques. + +J'étais, à cette époque, un tout petit garçon, juste assez grand pour +courir de côté et d'autre, et à l'âge où l'on s'amuse à lancer des +bateaux de papier. Je construisais mes embarcations moi-même avec les +feuillets d'un vieux livre, ou un morceau de journal, et je portais ma +flotille sur la mare qui était mon océan. Je ne tardai pas néanmoins à +mépriser le bateau de papier; j'étais parvenu, après six mois d'épargne, +à pouvoir acquérir un sloop ayant tous ses agrès, et qu'un vieux pêcheur +avait construit pendant ses moments de loisir. + +Mon petit vaisseau n'avait que quinze centimètres de longueur à la +quille, mais bien près de huit de large, et son tonnage pouvait être de +deux cent cinquante grammes. Chétif bâtiment, direz-vous; néanmoins il +me paraissait aussi grand, aussi beau qu'un trois-ponts. + +La mare de la basse-cour me sembla trop étroite, et je me mis en quête +d'une pièce d'eau assez vaste pour que mon navire pût faire valoir la +supériorité de sa marche. + +Je trouvai bien vite un grand bassin, que je me plus à nommer un lac, et +dont les ondes, aussi transparentes que le cristal, étaient ridées à la +surface par une brise imperceptible, mais cependant suffisante pour +gonfler les voiles de mon sloop, qui gagna l'autre bord avant que j'y +fusse arrivé pour le recevoir. + +Que de fois nous avons lutté de vitesse, dans ces courses où j'étais +vainqueur ou vaincu, suivant que la brise était plus ou moins favorable +à mon embarcation! + +Il faut vous dire que ce bel étang, près duquel j'ai passé les heures +les plus joyeuses de mon enfance, était situé dans un parc du voisinage, +et appartenait par conséquent au propriétaire du parc. Celui-ci +néanmoins était assez bon pour permettre aux habitants de la commune de +se promener chez lui autant que bon leur semblait, et n'empêchait ni les +petits garçons de faire naviguer leurs bateaux sur le bassin, ni les +hommes de jouer à la balle dans l'une de ses clairières, pourvu que l'on +ne touchât pas aux plantes qui tapissaient les murailles, et qu'on +respectât les arbrisseaux qui formaient les massifs. Tout le monde était +si reconnaissant de la bonté du propriétaire, que je n'ai jamais entendu +dire qu'on eût fait le moindre dégât chez lui. + +Ce parc existe toujours, vous en connaissez les murs; mais l'excellent +homme qui le possédait autrefois est mort depuis de longues années; il +était déjà vieux à l'époque dont je vous parle, et qui date de soixante +ans. + +Si mes souvenirs sont exacts, on voyait alors sur le bassin une +demi-douzaine de cygnes, et d'autres oiseaux aquatiques dont l'espèce +était rare. C'était pour les enfants un grand plaisir que de donner à +manger à ces jolies créatures; quant à moi je n'allais jamais au parc +sans avoir les poches pleines. + +Il en résulta que ces oiseaux, particulièrement les cygnes, étaient +devenus si familiers qu'ils venaient chercher ce que nous leur +présentions, et nous mangeaient dans la main, sans la moindre frayeur. + +Nous avions surtout une manière extrêmement amusante de leur donner la +pâture: le bord du petit lac s'élevait, d'un côté, à plus d'un mètre; +l'eau était profonde en cet endroit, et comme la rive se trouvait pour +ainsi dire à pic, il était presque impossible de la gravir. C'est là que +nous attirions les cygnes, qui, du reste, y venaient d'eux-mêmes +lorsqu'ils nous voyaient arriver. Nous placions un petit morceau de pain +au bout d'une baguette fendue, et tenant cette baguette au-dessus des +oiseaux, à la plus grande hauteur possible, nous avions la joie de voir +les cygnes allonger leur grand cou, et sauter en l'air de temps en temps +pour saisir la bouchée de pain, absolument comme un chien aurait pu le +faire. + +Un jour, étant arrivé de très-bonne heure sur la bord du petit lac, je +n'y trouvai pas mes camarades. J'avais mon petit bateau sous le bras; je +le lançai comme d'habitude, et me disposai à le rejoindre sur l'autre +rive, au moment où il y aborderait. + +C'était à peine s'il y avait un souffle dans l'air, et mon petit sloop +marchait avec lenteur; je n'étais donc pas pressé, et je me mis à flâner +sur le bord du bassin. En quittant la maison, je n'avais pas oublié les +cygnes; ils étaient mes favoris, et je crains bien, quand j'y pense, que +mon affection pour eux ne m'ait poussé plus d'une fois à commettre de +légers vols; il faut avouer que les tranches de pain qui remplissaient +mes poches avaient été, ce jour-là, prises en cachette au buffet. + +Quelle que soit la manière dont je me les étais procurées, toujours +est-il que les tartines étaient nombreuses, et qu'en arrivant à +l'endroit où la berge s'élevait tout à coup, je m'y arrêtai pour +distribuer aux cygnes leur pitance quotidienne. + +Tous les six, les ailes frémissantes, le cou fièrement arqué, +traversèrent le bassin pour venir à ma rencontre, et furent bientôt +devant la place que j'occupais. Le bec ouvert et tendu, les yeux +ardents, ils épièrent mes moindres gestes, et prirent une à une les +bouchées de pain que je tenais au-dessus de leurs têtes. J'avais presque +vidé mes poches, quand la motte de terre sur laquelle j'étais perché se +détacha brusquement et glissa dans le bassin. + +Je tombai dans l'eau en faisant le même bruit qu'une pierre, et comme +elle, je serais allé au fond, si ma chute ne s'était faite au milieu des +cygnes, qui furent sans doute extrêmement étonnés. + +Je ne savais pas nager; mais l'instinct de la conservation, qui se +retrouve chez toutes les créatures, me fit lutter contre le péril. +J'étendis les mains au hasard, et cherchant, comme tous les noyés, à +saisir un objet quelconque, ne fût-ce même qu'un brin de paille, je +rencontrai quelque chose dont je m'emparai vivement, et à laquelle je +m'attachai avec la force du désespoir. + +À mon premier plongeon, mes yeux et mes oreilles avaient été pleins +d'eau, et je savais à peine ce qui se passait autour de moi. J'entendais +le bruit que faisaient les cygnes en fuyant avec terreur; mais ce n'est +qu'au bout d'un instant que j'eus conscience d'avoir saisi la patte du +plus gros et du plus vigoureux de la bande. La peur avait décuplé ses +forces et il me traînait rapidement vers l'autre bord, en agitant les +ailes comme s'il eût cherché à s'envoler. Je ne sais pas comment aurait +fini l'aventure, si le voyage que l'oiseau me faisait faire avait duré +longtemps. Quand je dis que je ne le sais pas. Il est facile de deviner +quel événement tragique eût terminé cet épisode; l'eau pénétrait dans ma +bouche, elle m'entrait dans les narines, je commençais à perdre +connaissance, et je serais mort en moins de quelques minutes. + +Juste au moment critique où je sentais la vie m'abandonner, quelque +chose de rude me froissa les deux genoux; c'était le gravier qui se +trouvait au fond du lac, et je n'avais plus qu'à me relever pour avoir +la tête au-dessus de l'eau. + +Je n'hésitai pas une seconde, ainsi que vous le pensez bien; j'étais +trop heureux de mettre un terme à cette promenade périlleuse, et je +lâchai la patte de mon cygne, qui s'envola immédiatement, et qui s'éleva +dans l'air en jetant des cris sauvages. + +[Illustration: Je lâchai la patte de mon cygne qui s'envola +immédiatement.] + +Quant à moi, j'étais debout, n'ayant plus d'eau que jusqu'à l'aisselle, +et après un nombre considérable d'éternuments, compliqués de toux et de +hoquets, je me dirigeai en chancelant vers la rive, où je remis pied à +terre avec satisfaction. + +J'avais eu tellement peur que je ne pensais pas à regarder où pouvait +être mon sloop; je lui laissai finir paisiblement sa traversée, et +courant aussi vite que mes jambes pouvaient le faire, je ne m'arrêtai +qu'à la maison, où j'allai me mettre devant le feu pour sécher mes +habits. + + + + +CHAPITRE III. + +Nouveau péril. + + +Vous croyez peut-être que la leçon que j'avais reçue, en tombant dans le +bassin, était assez forte pour qu'à l'avenir je craignisse d'approcher +de l'eau. Pas le moins du monde; à cet égard l'expérience ne me servit +pas, mais elle me fut utile sous un autre rapport: elle me fit +comprendre l'avantage que possède un bon nageur, et sous l'impression du +péril que je venais de courir dans le parc, je résolus de faire tous mes +efforts pour apprendre à nager. + +Ma mère m'y encouragea vivement; et dans une de ses lettres, mon père, +qui était en voyage, approuva cette résolution; il désigna même la +méthode que je devais employer; je m'empressai de suivre ses conseils, +et je m'appliquai à le satisfaire, car je savais que l'un de ses voeux +était de me voir réussir. Tous les jours, en sortant de l'école, souvent +deux fois dans la journée, pendant les grandes chaleur, je me plongeais +dans la mer, où je battais l'eau, et me démenais avec l'animation d'un +jeune marsouin. Quelques-uns de mes camarades, plus âgés que moi, me +donnèrent une ou deux leçons, et j'eus bientôt le plaisir de faire la +planche sans le secours de personne. Je me rappelle combien je me sentis +fier lorsque j'eus accompli ce haut fait natatoire, et la sensation +délicieuse que j'éprouvai la première fois que je flottai sur le dos. + +Permettez à ce sujet-là que je vous donne un conseil: croyez-moi, suivez +mon exemple, apprenez à nager. Vous pouvez en avoir besoin plus tôt que +vous ne le pensez. Demain, peut-être, vous regretterez votre impuissance +en voyant mourir le compagnon que vous auriez pu sauver; et qui vous dit +que tôt ou tard cela ne vous sauvera pas vous-même? + +À présent que les voyages se multiplient chaque jour, on a bien plus de +chances de se noyer que l'on n'en avait autrefois: presque tout le monde +s'embarque, traverse la mer, descend les fleuves; le nombre des +individus qui, pour leurs affaires ou leur plaisir, s'exposent à tomber +dans l'eau est incroyable; et, parmi ces voyageurs, une proportion, +malheureusement bien grande, est noyée, surtout dans les années de +tempête. Je ne veux pas dire qu'un nageur, même le plus fort que l'on +connaisse, puisse gagner la terre s'il fait naufrage au milieu de +l'Atlantique, ou seulement du Pas-de-Calais, mais on peut gagner une +chaloupe, une cage à poules, une esparre, une planche ou un tonneau; les +faits sont là qui prouvent que bien des gens ont été sauvés par des +moyens aussi chétifs. Un navire peut être en vue, se diriger vers la +scène du désastre, et le bon nageur peut l'atteindre, ou se soutenir sur +les flots jusqu'à son arrivée, tandis que les malheureux qui ne savaient +pas nager sont tombés au fond de la mer. + +Vous savez d'ailleurs que ce n'est pas au milieu des océans que se +perdent la plupart des vaisseaux; la tempête est rarement assez forte +pour briser un navire en pleine mer; il faut pour cela qu'elle ait, +suivant une expression de matelots, déchargé tous ses canons; c'est en +général en vue du port ou sur le rivage même que les bâtiments sont +détruits. Vous comprenez combien, en pareil cas, il est précieux de +savoir nager; il y a tous les ans plusieurs centaines d'individus qui +périssent à cent mètres d'une côte. De semblables catastrophes arrivent +dans les rivières: un bateau chavire, et les gens qui s'y trouvaient +sont noyés à quelques brasses de la rive. + +Tous ces faits sont connus; ils se passent à la face de toute la terre, +et l'on se demande comment tout le monde ne se tient pas pour averti, et +n'apprend pas à nager. + +On est surpris de ne pas voir les gouvernements pousser la jeunesse à +acquérir un talent aussi précieux. + +Il serait tout au moins facile d'engager ceux qui voyagent sur mer à se +munir d'un appareil de sauvetage: ce serait une précaution à la fois +simple et peu coûteuse, et qui sauverait tous les ans plusieurs milliers +de personnes; je puis en donner la preuve. + +Les gouvernements prennent le soin tout spécial de taxer les voyageurs, +en les obligeant à se munir d'un papier inutile; mais ils se soucient +fort peu, quand ils ont votre argent, que vous et votre passeport alliez +au fond de la mer. + +Peu importe, jeune lecteur; que ce soit oui ou non le désir de ceux qui +vous gouvernent, croyez-moi, apprenez à nager; commencez dès +aujourd'hui, si la saison le permet, et ne manquez pas un seul jour de +vous y exercer, tant que le froid n'y mettra pas obstacle. Soyez bon +nageur avant d'arriver à l'âge où vous n'aurez plus de loisirs, où tous +vos instants seront consacrés aux exigences de la vie, aux devoirs d'une +profession, à tous ceux qui remplissent la carrière de l'homme; vous +courez d'ailleurs le risque d'être noyé, bien avant l'époque où poussera +votre moustache. + +Quant à moi, j'ai failli bien souvent être victime de ma passion pour la +mer; les ondes que j'aimais tant semblaient désireuses de m'engloutir; +et je les aurais accusées d'ingratitude, si je n'avais su que les vagues +ne raisonnent pas, et sont dépourvues de responsabilité. + +Quelques semaines s'étaient écoulées depuis mon plongeon dans l'étang, +et j'apprenais à nager depuis plusieurs jours, lorsque je fus sur le +point de terminer, par une catastrophe, mes exercices aquatiques. + +Ce n'est pas dans la pièce d'eau où s'ébattaient les cygnes qu'arriva +cette aventure; car il n'était pas permis de se baigner dans l'intérieur +du parc; mais lorsqu'on vit au bord de la mer on n'a pas besoin d'un +étang pour s'ébattre dans l'eau; et c'est au sein des vagues que +j'appris à nager. + +La baie où les habitants de notre village avaient coutume de se baigner +n'était pas précisément l'endroit qu'ils auraient dû choisir; non pas +que la grève n'y fût belle, avec son sable jaune et ses coquilles +blanches; mais on rencontrait sous le flot limpide un courant dont il +était dangereux d'approcher, à moins d'être un excellent et vigoureux +nageur. + +Quelqu'un s'était noyé par l'effet de ce courant; toutefois, il y avait +si longtemps, que le fait était passé à l'état de légende; et si, plus +récemment, deux ou trois baigneurs avaient été entraînés vers la haute +mer, ils avaient été sauvés par les bateaux qu'on avait envoyés à leur +secours. + +Les anciens du village, c'est-à-dire ceux dont l'opinion avait le plus +d'importance, n'aimaient pas qu'on racontât ces accidents, et haussaient +les épaules quand on en parlait devant eux. Je me rappelle avoir été +frappé de leur réserve à cet égard; quelques-uns allaient même jusqu'à +nier l'existence du courant, tandis que les autres se contentaient +d'affirmer qu'il était inoffensif. J'avais remarqué néanmoins qu'ils ne +permettaient pas à leurs enfants de se baigner à cet endroit. + +Ce ne fut que plus tard, lorsqu'après quarante années d'aventures, je +revins au lieu de ma naissance, que je devinai le motif de la réserve de +mes concitoyens. Notre village est, comme vous savez, l'un des points de +la côte où l'on prend des bains de mer, et il doit une partie de sa +prospérité aux baigneurs qui viennent successivement y passer quelques +semaines. On conçoit dès lors que si la baie avait une mauvaise +réputation, on n'aurait plus personne, et il faudrait renoncer au +bénéfice que nous procurent les bains. C'est pourquoi les sages de la +commune vous estiment d'autant plus que vous parlez moins de leur +courant. + +Toujours est-il qu'en dépit des négations de nos prudents villageois, il +m'arriva de me noyer dans la baie. + +«Pas tout à fait, direz-vous, puisque vous n'êtes pas mort.» Je n'en +sais rien; la chose est fort douteuse. Je n'avais plus ni le sentiment +de la vie, ni celui de la douleur: on m'eût coupé en mille morceaux que +je ne l'aurais pas senti; et je ne serais plus de ce monde, à dater de +cette époque, si quelqu'un ne s'en était pas mêlé, un beau jeune homme +du village, un batelier qui s'appelait Henry Blou, et qui m'a rendu à +l'existence. + +L'accident par lui-même n'a rien d'extraordinaire, et, si je le raconte, +c'est pour vous montrer comment je fis connaissance avec ce brave Henry, +dont les habitudes et l'exemple devaient tant influer sur mon avenir. + +Je m'étais rendu sur la plage avec l'intention de me baigner, comme je +le faisais tous les jours, et, soit méprise, soit envie d'explorer un +nouveau coin de la baie, je me dirigeai précisément vers l'un des +endroits les plus mauvais du courant. À peine étais-je dans l'eau qu'il +me saisit et m'emporta vers la pleine mer, à une distance qu'il m'aurait +été impossible de franchir pour regagner la côte. Soit, en outre, que la +frayeur paralysât mes forces, car j'avais conscience du péril où je me +trouvais, soit que je fusse vraiment incapable de lutter plus longtemps, +je cessai mes efforts, et je coulai à fond comme une pierre. + +Je me souviens confusément d'avoir aperçu un bateau près de l'endroit où +j'avais cessé de nager: un homme était dans ce bateau, puis tout a +disparu; un bruit semblable aux roulements du tonnerre emplissait mes +oreilles, et ma connaissance s'éteignit tout à coup, ainsi que la flamme +d'une bougie qu'on a soufflée. + +Je ne sais plus ce qui arriva jusqu'au moment où je me sentis revivre. +Lorsque j'ouvris les yeux, un jeune nomme était penché au-dessus de moi; +il me frictionna tout le corps, me pétrit le ventre, me souffla dans la +bouche, exécuta diverses manoeuvres plus singulières les unes que les +autres, et me chatouilla les narines avec les barbes d'une plume. + +C'était Henry Blou qui me rappelait à la vie. Dès qu'il m'eut sauvé, il +me prit dans ses bras et me porta chez ma mère, qui devint presque folle +en me recevant ainsi. On me versa un peu de vin dans la gorge, on +m'enveloppa de couvertures, on m'entoura de briques chaudes, de +bouteilles d'eau bouillante; on me fit respirer du vinaigre et des sels; +bref, on m'entoura des soins les plus minutieux et les plus tendres. + +Au bout de vingt-quatre heures, j'étais sur pied, tout aussi vif, tout +aussi bien portant que jamais; et cette leçon, qui aurait dû servir à me +mettre en garde contre mon élément favori, fut entièrement perdue, comme +vous le montrera la suite de cette histoire. + + + + +CHAPITRE IV. + +En mer. + + +Bien loin de me guérir de mes goûts nautiques, le péril auquel je venais +d'échapper ne fit qu'augmenter la passion que j'avais toujours eue pour +la mer. + +Ma reconnaissance pour le jeune homme qui m'avait sauvé devint bientôt +une affection profonde. Henry n'était pas seulement courageux, mais +aussi bon qu'il était brave; et je n'ai pas besoin de vous dire que je +l'aimais de tout mon coeur. Du reste, il semblait bien me le rendre; car +il agissait à mon égard comme si les rôles avaient été changés, et que +ce fût moi qui l'eusse arraché à la mort. Que de peines il se donna pour +me rendre bon nageur, et pour m'enseigner à faire usage d'une rame! si +bien qu'en très-peu de temps j'appris à m'en servir, et que je ramais +beaucoup mieux que pas un enfant de mon âge. Mes progrès furent si +rapides que bientôt je pus manier les deux rames, et faire avancer ma +barque sans le secours de personne. J'étais fier de ce haut fait; et +jugez de mon orgueil lorsque, honoré de la confiance du maître, j'allais +prendre son bateau dans une petite anse où il était amarré, afin de le +conduire à quelque point de la côte, où Henry m'attendait. Il arriva +bien qu'en passant près du rivage ou d'un sloop immobile, j'entendais +certaines voix ironiques se récrier sur ma présomption apparente: «Un +beau gaillard pour manier une paire de rames! Ohé! vous autres, +regardez-moi ce bambin qui tette encore sa mère, et qui se mêle de +conduire un bateau!» Et les rires se joignaient aux railleries. Que me +faisaient ces insultes? Au lieu de me mortifier, elles doublaient mon +ardeur, et je montrais qu'en dépit de ma petitesse, je pouvais conduire +ma barque, non-seulement dans la direction voulue, mais encore aussi +vite que la plupart de ceux qui avaient deux fois ma taille. + +Au bout de quelque temps, personne, excepté les étrangers, ne pensa plus +à se moquer de mon audace; chacun dans le village connaissait mon +adresse, et, malgré mon peu d'années, on me parlait avec respect. +Quelquefois ils m'appelaient en riant le petit marin ou le jeune +matelot; mais c'était avec bienveillance, et ils finirent par me +baptiser du nom de petit Loup de mer, qui prévalut sur tous les autres. + +Ma famille avait d'ailleurs l'intention de me faire entrer dans la +marine: je devais accompagner mon père dans son prochain voyage, et, +toujours habillé en matelot, mon costume était irréprochable; vareuse de +drap bleu, large pantalon du même, cravate de soie noire et collet +rabattu. C'était sans doute à la manière dont je portais cet uniforme +que j'avais dû mon dernier sobriquet. J'aimais ce nom de petit Loup de +mer, qui flattait mon amour-propre; il me plaisait d'autant plus que +c'était Henry Blou qui me l'avait donné le premier. + +À cette époque, Henry Blou commençait à prospérer: il avait deux +embarcations dont il était propriétaire. La plus grande, qu'il appelait +sa yole[4], lui servait lorsqu'il avait trois ou quatre personnes à +conduire. Il venait d'acheter l'autre, qui était beaucoup plus petite, +et ne la prenait que lorsqu'il n'avait qu'un passager. Dans la saison +des bains, où il y a chaque jour des parties de plaisir, la yole était +continuellement en réquisition, et le petit canot restait dans la crique +où il était amarré. J'avais alors la permission d'en user librement, et +de le manoeuvrer tout seul, ou d'emmener un camarade si la chose me +plaisait. Je ne manquais pas d'en profiter, ainsi que vous le pensez +bien. Dès que je sortais de l'école, je me rendais à l'endroit où se +trouvait le petit canot, et je me promenais dans le port, que je +parcourais dans tous les sens. Il était rare que je n'eusse pas un +compagnon; la plupart de mes camarades partageaient mes goûts maritimes, +et plus d'un parmi eux m'enviait le privilége d'être le maître d'un +bateau. + + [4] Embarcation légère, allant à la voile et avec des avirons, et qui + dans la marine de l'État sert généralement aux officiers supérieurs. + +Nous étions néanmoins assez sages pour ne sortir que lorsque la mer +était calme; Henry me l'avait bien recommandé; nos excursions d'ailleurs +ne s'étendaient pas au dehors de la baie, et je poussais même la +prudence jusqu'à ne pas m'éloigner de la côte, de peur que notre esquif +ne fût saisi par un coup de vent qui l'aurait mis en danger. + +Cependant, à mesure que j'acquérais plus d'habitude, je devenais moins +timide. Je me sentais chaque jour plus à l'aise; et, voguant en pleine +eau, j'allai sans y penser à plus d'un mille du rivage. Henry m'aperçut, +et me répéta sur tous les tons qu'il fallait être prudent. J'écoutai ses +paroles avec la ferme intention de lui obéir; mais j'eus le malheur de +l'entendre, quelques instants après, dire à quelqu'un: + +«Un brave enfant! n'est-ce pas, Bob? Il est sorti de la bonne souche, et +sera un fameux marin, s'il vit assez pour cela.» + +Cette remarque me fit penser que mon audace n'avait pas déplu à mon +patron, et sa recommandation de ne pas quitter le rivage n'eut plus +d'effet sur moi. + +Je ne tardai pas à lui désobéir, et vous allez voir que cela faillit me +coûter la vie. + +Mais laissez-moi vous parler du malheur qui, à cette époque, vint +changer mon existence. + +Je vous ai dit que mon père était patron d'un vaisseau marchand qui +faisait le commerce avec les îles d'Amérique. Il était si peu à la +maison que c'est tout au plus si je me le rappelle; je ne me souviens +que de l'ensemble de son visage: une belle et et bonne figure, au teint +bronzé par la tempête, mais pleine de franchise et d'enjouement. + +Ma mère avait sans doute pour lui une affection bien vive, puisqu'à +dater du jour où elle apprit sa mort, elle ne cessa de décliner, et +mourut quelques semaines après, tout heureuse d'aller rejoindre son mari +dans l'autre monde. + +J'étais donc orphelin, sans fortune, sans asile. Mon père, en se donnant +beaucoup de peine, gagnait bien juste de quoi subvenir aux dépenses de +la famille, et, malgré son rude travail, ne laissait pas la moindre +épargne. Que serait devenue ma mère? Combien de fois, au milieu des +regrets que je donnais à sa mémoire, n'ai-je pas remercié la Providence +de l'avoir rappelée de cette terre, où elle n'avait plus qu'à souffrir! +Il fallait tant d'années avant que je pusse lui être utile et pourvoir à +ses besoins! + +Mais pour moi, qui restais seul et pauvre, la mort de mon père devait +avoir les plus sérieuses conséquences. Je trouvai bien un gîte; hélas! +qu'il était différent de l'intérieur auquel on m'avait habitué! Il +fallut aller chez mon oncle. C'était le frère de ma mère, et cependant +il n'avait rien des sentiments de sa soeur. D'un caractère morose, il +était brutal, grossier dans ses habitudes, et me traita comme le dernier +de ses domestiques, dont je partageai le travail. + +Malgré mon âge et le besoin que j'avais de m'instruire, on ne m'envoya +plus à l'école. Mon oncle était cultivateur, et me trouva bientôt de la +besogne; tant et si bien qu'à soigner les moutons, à conduire les +chevaux, à courir après les cochons et les vaches, à faire mille autres +choses de cette espèce, j'étais occupé depuis le lever du soleil jusqu'à +la fin du jour. Par bonheur, on se reposait le dimanche: non pas que mon +oncle fût religieux le moins du monde, mais personne dans la paroisse ne +travaillait le jour du sabbat; c'était la coutume, et il fallait bien se +soumettre à la loi générale; sans cela, on aurait travaillé le dimanche +à la ferme, tout comme à l'ordinaire. + +Mon oncle, ayant fort peu de religion, ne m'envoyait pas à l'église, et +j'étais libre d'employer le jour du Seigneur suivant mon bon plaisir. +Vous pensez bien que je ne m'amusais pas à rester dans les champs; la +mer, qui s'étendait à l'horizon, avait bien plus d'attrait pour moi que +les nids d'oiseaux, les haies et les fossés; et dès que je pouvais +m'échapper, j'allais rejoindre Henry Blou. Il m'emmenait dans sa yole, +ou je m'emparais du petit canot, dont les rames étaient disposées pour +moi. + +Ma mère avait eu soin de m'apprendre qu'il était mal de passer le jour +du Seigneur dans la dissipation; mais l'exemple que j'avais chez mon +oncle changea bientôt mes idées sur cette matière, et j'en vins à +trouver que la dimanche ne différait des autres jours que par le plaisir +dont il était rempli. + +Toutefois, l'un de ces dimanches fut loin d'être agréable; je ne crois +pas même avoir passé dans toute ma vie une journée aussi pénible, et où +la mort m'ait approché de plus près. + + + + +CHAPITRE V. + +Le récif. + + +Nous étions au mois de mai, c'était un dimanche; l'un des plus beaux +dont j'aie gardé le souvenir. Le soleil brillait partout, et les oiseaux +remplissaient l'air de leurs chansons joyeuses. Le doux tirelire de +l'alouette se mêlait à la voix plus sonore de la grive et du merle, et +le coucou, volant sans cesse d'un buisson à l'autre, faisait retentir +les champs de son cri d'appel, fréquemment répété. Un doux parfum +d'amande s'échappait de l'aubépine, et la brise était juste assez forte +pour l'entraîner dans l'air. Avec ses haies fleuries, ses champs de blé +verdoyants, ses prés émaillés d'orchis et de boutons d'or, ses nids +d'oiseaux, ses bruits joyeux, la campagne aurait été bien attrayante +pour la plupart des petits garçons de mon âge; mais la plaine liquide, +où le ciel bleu se réfléchissait comme dans un vaste miroir, et dont le +soleil faisait étinceler la surface était pour moi bien autrement +séduisante; ses vagues me paraissaient plus belles que les sillons où la +brise courbait la pointe des blés, son murmure charmait plus mon oreille +que les chants de la grive ou de l'alouette, et je préférais son odeur +particulière au parfum des violettes et des roses. + +C'est pourquoi lorsque, ayant quitté ma chambre, je jetai les yeux sur +cette mer étincelante, je n'aspirai plus qu'à me poser sur ses ondes et +à voguer sur ses flots. Pour satisfaire ce désir, dont je ne saurais +vous exprimer la force, je n'attendis pas même que l'on eût déjeuné; je +pris en cachette un morceau de pain, et je sortis en toute hâte pour me +diriger vers la grève. + +J'eus cependant assez d'empire sur moi-même pour ne quitter la ferme +qu'à la dérobée; j'avais pour qu'on ne m'empêchât de réaliser mes voeux: +mon oncle pouvait me rappeler, m'ordonner quelque chose, ne pas vouloir +que je m'éloignasse de la maison; car s'il me permettait le dimanche de +courir dans les champs, il ne voulait pas que je me promenasse en +bateau, et me l'avait défendu de la manière la plus positive. + +Il en résulta qu'au lieu de suivre l'avenue et d'aller par la grande +route, je pris un sentier qui me conduisit au rivage en faisant un +détour. + +Je ne rencontrai personne de connaissance, et j'arrivai sur la grève +sans avoir été vu par aucun de ceux que mes démarches pouvaient +intéresser. + +En arrivant à l'endroit où les bateaux d'Henry étaient toujours amarrés, +je vis tout de suite que la yole était prise; mais il restait le petit +canot qui était à mon service. C'était ce que je désirais; car +précisément, ce jour-là, j'avais formé le dessein de faire une grande +excursion. + +J'entrai dans l'esquif; probablement on ne l'avait pas employé depuis +quelques jours, car il y avait au fond une assez grande quantité d'eau; +mais je trouvai par bonheur un vieux poêlon qui servait d'écope à Henry, +et après avoir travaillé pendant huit ou dix minutes, mon batelet me +parut suffisamment asséché pour ce que j'en voulais faire. Les rames +étaient sous un hangar attenant à la maison d'Henry Blou, située à peu +de distance; j'allai les prendre, comme je faisais toujours, sans avoir +besoin d'en demander la permission, que j'avais une fois pour toutes. + +Revenu à mon batelet, je plaçai mes rames, je m'installai sur mon banc, +et je fis en sorte de m'éloigner du rivage. L'esquif répondit à mon +premier effort et glissa vivement à la surface de l'eau, dont il fendit +les ondes avec autant d'aisance que l'aurait fait un poisson. Jamais mon +coeur n'avait battu plus légèrement dans ma poitrine; la mer n'était pas +seulement brillante et bleue, mais aussi paisible qu'un lac; à peine si +elle offrait une ride, et sa transparence était si merveilleuse que je +voyais les poissons batifoler à plusieurs brasses[5] de profondeur. + + [5] La brasse est une ancienne mesure calculée d'après la longueur des + bras d'un homme; elle n'est plus en usage que dans la marine, où + l'on s'en sert pour indiquer la profondeur des eaux, les divisions + de la ligne de sonde, la longueur des câbles, etc. Elle vaut, en + France, un mètre soixante-deux centimètres; dans les autres pays + elle est un peu plus longue. (_Note du traduct._) + +Le fond de la mer est, dans notre baie, d'un blanc pur, avec des reflets +argentés, sur lequel se détachent les objets les plus minces, et je +distinguais parfaitement de petits crabes, à peine aussi larges qu'une +pièce d'or, qui se poursuivaient les uns les autres, ou qui couraient +sur le sable, afin d'y trouver les menues créatures dont ils voulaient +déjeuner. Puis c'étaient de larges plies, de grands turbots, des masses +de petits harengs, des maquereaux à la robe bleue et changeante, et +d'énormes congres de la taille du boa, qui tous étaient en quête de +leurs proies respectives. + +Il est rare que sur nos côtes la mer soit aussi calme; et cette belle +journée paraissait faite pour moi; car, ayant l'intention, comme je l'ai +dit plus haut, de faire une assez grande course, je ne pouvais espérer +un temps plus favorable. + +«À quel endroit vouliez-vous donc aller?» me demandez-vous. C'est +justement ce que je vais vous dire. + +À peu près à trois milles[6] de la côte, où, s'apercevant du rivage, se +trouvait une île excessivement curieuse. Quand je dis une île, ce +n'était pas même un îlot; mais un amas de rochers d'une étendue fort +restreinte, et qui dépassaient à peine la surface de la mer; encore +fallait-il que la marée fût basse; car autrement les vagues en +couvraient le point le plus élevé. On n'apercevait alors qu'une perche +se dressant au-dessus de l'eau à une faible hauteur, et que surmontait +une espèce de boule, ou plutôt de masse oblongue dont je ne m'expliquais +pas la forme. Cette perche avait été plantée là pour désigner l'écueil +aux petits navires qui fréquentaient nos parages, et qui sans cela +auraient pu se briser sur le récif. + + [6] Le mille anglais a seize cent neuf mètres. + +Lorsque la mer était basse, l'îlot était découvert; il paraissait en +général d'un beau noir; mais parfois il était blanc comme s'il eût été +revêtu d'un épais manteau de neige. Cette singulière métamorphose +n'avait pour moi rien d'incompréhensible; je n'ignorais pas que ce +manteau blanc, dont la roche se parait à divers intervalles, n'était ni +plus ni moins qu'une bande nombreuse d'oiseaux de mer qui s'abattaient +sur l'écueil, soit pour y prendre le repos dont ils avaient besoin, soit +pour y chercher les petits poissons et les crustacés que le reflux +déposait sur le roc. + +Depuis longtemps ces rochers étaient pour moi l'objet d'un extrême +intérêt; leur éloignement du rivage, leur situation isolée préoccupaient +mon esprit; mais ce qui surtout à mes yeux leur donnait tant de +prestige, c'étaient ces oiseaux blancs qui s'y pressaient en si grand +nombre. Nulle part, aux environs, leur foule n'était si grande. Il +fallait que cet écueil fût leur endroit favori, puisqu'à la marée +descendante je les voyais accourir de tous les points de l'horizon, +planer autour de la perche, et descendre, et se poser les uns auprès des +autres jusqu'à ce que le rocher noir disparût sous la masse qu'ils +offraient à mes regards. + +Je savais que ces oiseaux étaient des mouettes; mais elles paraissaient +être de différentes espèces; il y en avait de beaucoup plus grandes les +unes que les autres; et quelquefois il se mêlait à ces mouettes des +oiseaux d'un autre genre, tels que des grèbes et des sternes, ou grandes +hirondelles de mer. Du moins je le supposais, car du rivage, il était +difficile de déterminer à quelle espèce ils pouvaient appartenir. À +cette distance, les plus grands d'entre eux paraissaient à peine excéder +la taille d'un moineau, et s'ils avaient été seuls, ou s'ils ne +s'étaient pas envolés, personne, en se promenant sur la côte, n'aurait +remarqué leur présence. + +Ces oiseaux prêtaient donc pour moi un intérêt puissant aux rochers qui +leur servaient de rendez-vous. J'ai toujours eu, dès ma plus tendre +jeunesse, un penchant très-marqué pour l'histoire naturelle; c'est un +goût qui est partagé par la plupart des enfants. Il peut exister des +sciences plus importantes, plus utiles au genre humain[7] que l'étude de +la nature, il n'y en a pas de plus séduisante pour la jeunesse et qui +réponde mieux à son activité physique et morale. + + [7] Beaucoup d'utilitaires ont l'habitude de considérer l'histoire + naturelle comme une science d'agrément, propre à satisfaire une + curiosité qui n'a rien de répréhensible, mais qui ne peut conduire à + aucun résultat. Pourtant, si l'on y réfléchit, on voit que cette + prétendue science de luxe embrasse tout ce qui nous alimente, nous + désaltère et nous abrite; tout ce qui forme nos vêtements et nos + parures, la matière de nos armes, de nos ustensiles, de nos + instruments, de nos meubles, tout enfin jusqu'aux mystères de la + vie, et l'on ne dit plus: «à quoi bon?» lorsqu'il s'agit d'étudier + un métal, une plante ou un insecte. (_Note du traducteur._) + +L'amour des oiseaux d'une part, la curiosité de l'autre, m'inspiraient +le plus vif désir d'aller visiter l'îlot. Mes regards ne se tournaient +jamais dans cette direction (et mes yeux n'y manquaient pas dès que +j'arrivais sur la grève) sans en avoir un désir plus vif. Je savais par +coeur la forme des rochers que la mer découvrait en se retirant, et +j'aurais pu en dessiner le profil sans avoir le modèle sous les yeux. +Leur sommet découvrait une ligne courbe, s'affaissant de chaque côté +d'une façon particulière; on aurait dit que c'était une énorme baleine, +gisant à la surface de l'eau, et conservant au milieu de son échine le +harpon qui l'avait fait échouer. + +Cette perche ne m'attirait pas moins que le reste; j'avais besoin de la +toucher, de savoir de quoi elle était faite, et quelle pouvait être sa +dimension, car du rivage elle ne paraissait pas beaucoup plus haute +qu'une vergue. Je voulais voir cette espèce de boisseau qui en +couronnait la pointe, et apprendre comment cette perche était fixée dans +le roc. Il fallait que sa base y fût solidement attachée pour résister +aux vagues; plus d'une fois pendant la tempête, j'avais vu l'écume des +flots atteindre une si grande élévation qu'on n'apercevait rien du +récif, pas même l'espèce de boule qui surmontait la perche; et pourtant +celle-ci restait debout et se revoyait après l'orage. + +Avec quelle impatience j'appelais l'instant où je pourrais visiter mon +flot; mais l'occasion ne s'en présentait jamais. C'était trop loin; je +n'osais pas y aller seul, et personne ne m'avait offert de m'y +accompagner. Henry Blou ne demandait pas mieux que de m'y conduire, mais +il n'y pensait pas; il était si loin de comprendre l'intérêt que ce +récif avait pour moi! Cependant il lui était facile de combler mon +désir: il lui arrivait souvent de passer auprès de ce récif; il y avait +abordé plus d'une fois sans aucun doute; peut-être avait-il amarré son +bateau à la perche, afin de tirer des mouettes, ou de pêcher aux abords +de recueil; mais c'était sans moi qu'il avait fait ces excursions, et je +ne comptais plus sur lui pour satisfaire mon ardente curiosité. +D'ailleurs à présent je ne pouvais sortir que le dimanche, et ce jour-là +mon ami avait trop de monde à promener pour qu'il pût s'occuper de moi. + +J'étais las d'espérer vainement une occasion; je résolus de ne plus +attendre. Je m'y étais décidé le matin même, et j'étais parti avec la +ferme intention d'aller tout seul visiter le récif. Tel était mon but +lorsque, détachant le petit canot, je pris mes rames et le fis nager +rapidement sur l'eau brillante et bleue. + +[Illustration: Je pris mes rames et je me dirigeai vers le récif.] + + + + +CHAPITRE VI. + +Les mouettes. + + +L'entreprise, par elle-même, n'avait rien d'extraordinaire; mais elle +était audacieuse pour un enfant de mon âge. Il s'agissait de franchir un +espace de trois milles, et de le faire en eau profonde, à une distance +où le rivage était presque perdu de vue. Je n'avais jamais été si loin; +c'était à peine si j'avais fait un mille en dehors de la baie, à un +endroit où les eaux étaient basses. J'étais bien allé avec Henry dans +tous les environs, mais je ne dirigeais pas le bateau; et confiant dans +l'habileté du maître, je n'avais pas eu le moindre sujet d'inquiétude. À +présent que je me trouvais seul, la chose était différente; tout +dépendait de moi-même, et en cas de péril je n'avais personne pour me +donner des conseils et me prêter assistance. + +À vrai dire, je n'étais pas à un mille de la grève que mon expédition +m'apparut sous un jour moins favorable, et il aurait fallu bien peu de +chose pour me faire virer de bord; mais il me vint à l'esprit qu'on +avait pu me voir du rivage, que certains de mes camarades, jaloux de mes +prouesses nautiques, avaient dû remarquer que je me dirigeais vers +l'îlot, qu'ils devineraient aisément pour quel motif j'étais revenu sans +avoir atteint mon but, et qu'ils m'accuseraient de poltronnerie. Bref, +sous l'influence de cette pensée, jointe au désir que j'avais de +réaliser mon rêve, je repris courage et poursuivis ma route. + +Lorsque je ne fus plus qu'à environ huit cents mètres de l'écueil, je me +reposai sur mes rames et je jetai les yeux derrière moi, car c'était +dans cette direction que se trouvait mon récif. La marée était basse et +les rochers entièrement hors de l'eau; toutefois la pierre avait +complétement disparu sous la quantité de mouettes dont elle était +couverte. On aurait dit qu'une troupe de cygnes ou d'oies s'était +abattue sur l'écueil; mais je ne pouvais pas m'y tromper: un grand +nombre de ces oiseaux tournaient dans l'air au-dessus du récif, allaient +se reposer pour reprendre bientôt leur vol, et malgré la distance, +j'entendais distinctement leurs cris désagréables. + +Je repris ma course, plus désireux que jamais d'atteindre l'île +rocailleuse, et d'examiner ces oiseaux. La plupart était en mouvement, +et je ne devinais pas le motif de leur agitation. Afin qu'ils me +permissent de les approcher de plus près, j'eus soin de faire le moins +de bruit possible et de plonger mes rames dans l'eau avec autant de +précaution qu'un chat, guettant une souris, pose les pattes sur le +plancher. + +Après avoir fait de la sorte environ six cents mètres, je m'arrêtai une +seconde fois et retournai de nouveau la tête. Les oiseaux ne +paraissaient point alarmés. Je savais que les mouettes sont pourtant +assez farouches; mais elles connaissent parfaitement la portée d'une +arme de chasse, et ne quittent l'endroit où elles sont posées qu'au +moment où le plomb du chasseur peut arriver jusqu'à elles. Ensuite les +miennes voyaient fort bien que je n'avais pas de fusil et qu'elles +n'avaient rien à craindre. Ainsi que les pies et les corbeaux, elles +distinguent à merveille un bâton d'une arme à feu, dont l'emploi +meurtrier leur est parfaitement connu. + +Je les regardai pendant longtemps, sans me lasser du spectacle qu'elles +m'offraient; et s'il m'avait fallu repartir immédiatement pour la côte, +je me serais cru suffisamment récompensé de la peine que j'avais prise. + +Comme je l'ai dit dans une des pages précédentes, il y avait parmi cette +bande ailée des oiseaux de plusieurs genres. Tous ceux qui étaient +groupés sur les pierres étaient bien des mouettes, mais de deux espèces +différentes: les unes avaient la tête noire et les ailes grises, tandis +que les autres étaient presque entièrement d'un blanc pur; leur taille +différait ainsi que leur couleur, mais rien ne surpassait la propreté de +leur plumage, et leurs pattes, d'un beau rouge, avaient l'éclat du +corail. Elles étaient occupées, bien que de diverses façons; +quelques-unes cherchaient évidemment leur nourriture composée du fretin +des crabes, des crevettes, des homards et d'autres animaux curieux que +la mer avait laissés à nu en se retirant. Beaucoup d'autres se +contentaient de lisser leurs plumes blanches qui semblaient faire leur +orgueil. + +Cependant, malgré le bonheur dont ces oiseaux paraissaient jouir, ils +n'étaient pas plus que les autres créatures exempts de mauvaises +passions et de soucis. Plus d'une querelle terrible s'éleva parmi eux +pendant que je les contemplais; était-ce par jalousie ou pour se +disputer un poisson? c'est ce que je ne saurais dire. + +Mais qu'il était amusant de regarder ceux qui péchaient, de les voir se +lancer d'une hauteur de plus de cent mètres, disparaître presque sans +bruit au milieu des flots et surgir un instant après, ayant dans le bec +une proie brillante. + +De tous les mouvements que font les oiseaux, je ne crois pas qu'il y eu +ait de plus intéressants à voir que ceux de la mouette pêcheuse en train +de chercher pâture. Le milan lui-même n'est pas plus gracieux dans son +vol. Les brusques détours de l'oiseau marin, la pause momentanée qu'il +fait dans l'air pour s'assurer de sa proie, l'écume des flots qui +l'environne, cet éclair qui disparaît au sein des vagues, et le retour +subit de l'oiseau blanc à la surface de l'eau transparente et bleue, +sont d'une beauté incomparable. Jamais l'homme, dans ses heures +d'invention les plus heureuses, ne produira de spectacle plus agréable à +contempler. + +Après avoir regardé les mouettes, et déjà très-satisfait du résultat de +mon excursion, je repris mes rames afin d'atteindre mon but et de +réaliser mon rêve en abordant au récif. + +Lorsque je fus près de la rive, les oiseaux s'envolèrent; mais sans +paraître me redouter, car ils restèrent au-dessus de ma tête, où ils +décrivirent leurs évolutions aériennes à une si faible distance que +j'aurais presque pu les frapper avec mes rames. + +L'un d'eux, qui me semblait être le plus gros de la bande, avait été, +pendant tout le temps, au sommet de la perche qui surmontait le récif et +qui servait de signal. Peut-être m'avait-il paru plus grand parce qu'il +était plus en vue; mais j'observai qu'avant le départ de ses camarades, +il s'était envolé en jetant un cri perçant comme pour ordonner aux +autres de suivre son exemple. Il servait apparemment de vigie ou de chef +à toute la bande. J'avais déjà vu pratiquer cette tactique par les +corneilles, lorsqu'elles sont en train de piller un champ de fèves ou de +pommes de terre. + +Le départ des oiseaux m'attrista et je me sentis découragé. Cet effet, +du reste, n'avait rien que de naturel; tout s'était assombri autour de +moi: à la la place du troupeau blanc dont mes yeux étaient remplis je ne +trouvais plus qu'un récif désolé, couvert de galets énormes, ou plutôt +de quartiers de roche, aussi bruns que si on les avait enduits de +goudron. Un nuage avait obscurci le soleil, la brise s'était levée tout +à coup, et la mer, jusqu'alors si transparente et si calme, était +devenue grisâtre par l'action pressée des flots. + +Mais j'étais là pour explorer l'écueil; et malgré son aspect effrayant, +je ramai jusqu'à ce que la quille de mon batelet grinçât sur le rocher. + +Une anse en miniature s'était offerte à mes yeux, j'y conduisis mon +canot; puis sautant sur le récif, je me dirigeai vers la perche qui +attirait mes regards depuis tant d'années, et que j'avais un si vif +désir de connaître plus intimement. + + + + +CHAPITRE VII. + +À la recherche d'un oursin. + + +Je touchai bientôt de mes mains cette perche intéressante, et j'éprouvai +en ce moment autant d'orgueil que si elle eût été le pôle nord, et que +j'en eusse fait la découverte. Quelle surprise en voyant les dimensions +de cette pièce de bois? Combien la distance m'avait trompé à son égard! +Vue du rivage, elle ne paraissait pas plus grosse que le manche d'une +houe, et la protubérance dont elle était couronnée semblait à peine +égaler une betterave, ou un navet de belle taille. Jugez de mon +étonnement quand je trouvai mon bâton un peu plus gros que ma cuisse, et +le navet ayant deux fois la grosseur de mon corps. Ce n'était ni plus ni +moins qu'un baril de la contenance de quarante à cinquante litres. Posé +à l'extrémité de la pièce de bois, qui le traversait dans sa longueur, +ce petit tonneau était peint en blanc; ce que je savais du reste, car je +l'avais vu souvent briller au soleil, tandis que la perche restait +brune. Celle-ci avait été sans doute peinte autrefois, mais lavée +souvent par l'eau de mer, qui dans les tempêtes s'élançait jusqu'en haut +du baril, la couleur en avait disparu peu à peu. + +Je ne m'étais pas moins trompé quant à son élévation: du rivage elle me +paraissait être de la taille d'un homme ordinaire, tandis qu'en réalité +elle se dressait au-dessus de ma tête comme le mat d'un sloop, et devait +bien avoir sept ou huit mètres de hauteur. + +L'étendue de mon îlot me surprenait également, je le croyais à peine de +quelques pieds carrés, là il avait au moins un demi-hectare. Presque +toute et surface en était couverte de galets, depuis la grosseur d'un +caillou jusqu'à celle d'une futaille; et çà et là on y voyait des +quartiers de roche engagés dans les interstices du rocher fondamental. +Toutes ces pierres, quel que fût leur volume, étaient revêtues d'une +substance noirâtre et gluante, et supportaient, en divers endroits, un +lit d'herbes marines de différentes espèces. Quelques-unes de ces algues +m'étaient familières pour les avoir vues sur la côte, où elles sont +déposées par le flux; et depuis quelque temps j'avais fait avec elles +plus intime connaissance, en aidant à les répandre dans les champs de +mon oncle, où elles fumaient les pommes de terre. + +Après avoir satisfait ma curiosité à l'égard de la pièce de bois qui +servait de signal, et fait mes conjectures relativement au volume du +baril, je commençai l'exploration de mon île. Je voulais non seulement +reconnaître les lieux, mais encore trouver un coquillage, une curiosité +quelconque, afin d'avoir un souvenir de cette excursion, aussi agréable +qu'aventureuse. + +Il était moins facile de parcourir cet écueil bouleversé que je ne +l'avais cru d'abord: les pierres, recouvertes, ainsi que je l'ai dit +plus haut, d'une espèce de glu marine, étaient aussi glissantes que si +elles avaient été savonnées; et dès les premiers pas je fis une chute +assez cruelle, sans parler des efforts qu'il fallait faire pour gravir +les fragments de rochers qui se trouvaient sur mon passage. + +Je tournais le dos à l'endroit où j'avais laissé mon batelet, et je me +demandai si je ne ferais pas mieux de revenir sur mes pas; mais en face +de moi une sorte de presqu'île s'avançait dans la mer, et il me semblait +voir à son extrémité un amas de coquillages précieux qui redoublèrent +mon envie d'en posséder plusieurs. + +J'avais déjà remarqué différentes coquilles dans le sable qui se +trouvait entre les quartiers de roche; les unes étaient vides, les +autres habitées; mais elles me semblaient trop communes; je les avais +toujours vues depuis que j'allais sur la grève, et je les retrouvais +dans les pommes de terre de mon oncle, où elles étaient apportées avec +le varech. Du reste, elles n'avaient rien de curieux, ce n'étaient que +des moules, des manches de couteau et des pétoncles. Il n'y avait pas +d'huîtres, sans cela j'en aurais avalé une ou deux douzaines, car +l'appétit commençait à se faire sentir. Les crabes et les homards +étaient abondants, mais je ne voulais pas les manger crus, et il m'était +impossible de les faire cuire. D'ailleurs ma faim était encore très +supportable. + +Ce qui me faisait aller au bout de cette pointe rocailleuse, où +j'apercevais des coquillages, c'était le désir de me procurer un oursin. +J'avais toujours eu envie de posséder un bel échantillon de cette +singulière coquille; je n'avais jamais pu m'en procurer une seule. +Quelques-uns de ces _échinodermes_ s'apercevaient bien de temps en temps +près du village, mais ils n'y restaient pas; c'était dans le pays un +objet assez rare, par conséquent d'une valeur relative, et qu'on posait +sur la cheminée, dont il faisait l'ornement. Comme on visitait fort peu +le récif, qui était assez loin de la côte, j'avais l'espoir d'y trouver +cette coquille, et je regardais avec attention dans toutes les +crevasses, dans toutes les cavités où mon oeil pouvait atteindre. + +À mesure que j'avançais, les formes brillantes qui m'avaient attiré +devenaient de plus en plus distinctes, et j'étais sûr de trouver parmi +elles quelque chose de précieux. Je n'en marchais pas plus vite, sachant +bien qu'elles ne s'éloigneraient pas, car c'étaient d'anciennes demeures +abandonnées depuis longtemps; j'avais donc la certitude qu'elles +resteraient à la même place, et je ne voulais pas négliger ce qui +pouvait être sur ma route. Précaution inutile; je ne vis rien qui fût à +ma convenance tant que je n'arrivai pas à l'endroit en question; mais +alors quelle découverte! C'était le plus bel oursin qu'on eût jamais +rencontré; il était rond comme une orange, et sa couleur était d'un +rouge foncé; mais je n'ai pas besoin de vous le décrire; quel est celui +d'entre vous qui ne connaît pas l'oursin[8]? + + [8] L'oursin est un animal rayonné, c'est-à-dire qu'au lieu de + présenter deux parties symétriques (côté droit, côté gauche), il + offre un axe d'où rayonnent toutes les parties qui le composent. Sa + forme est plus ou moins globuleuse, et il est de grosseur moyenne. + Sa coquille présente des espèces de plaques, ou de mamelons, + disposés régulièrement, ainsi qu'une infinité de petits trous. Au + lieu d'être nue, comme chez les huîtres et les colimaçons, cette + coquille est recouverte d'une membrane vivante, pourvue de cils + vibratiles. Il en résulte que l'oursin est complétement ébouriffé; + aussi l'a-t-on nommé vulgairement châtaigne ou hérisson de mer, et + scientifiquement _échinide_, faisant partie du groupe des + _échinodermes_, c'est-à-dire ayant la peau hérissée d'épines. Pourvu + d'un certain nombre de pieds tubuleux, rétractiles, pouvant se fixer + comme des ventouses à l'endroit où il veut s'attacher, l'oursin a la + faculté de se mouvoir, mais assez difficilement; et nous croyons que + s'il existait des échinides sur la côte où demeurait notre petit + marin, ils devaient y rester, car ils sont d'une nature peu + ambulante. On les trouve sous les pierres, entre les rochers, parmi + les plantes marines dont ils paraissent se nourrir, et sur le sable, + où quelquefois ils s'enfoncent. Très communs dans les régions + chaudes, ils sont assez rares dans les mers tempérées. (_Note du + traducteur._) + +J'eus bientôt ramassé ma coquille, dont j'admirai avec joie les courbes +charmantes et les écussons qui la rendaient si jolie. C'était la plus +curieuse de toutes celles que j'avais vues, et je me félicitais d'avoir +à conserver de ma promenade un souvenir aussi précieux. + +Quand, après l'avoir bien examinée à l'extérieur, j'eus lorgné la cavité +qu'elle présentait, et qui avait servi de logette à l'oursin même, +logette blanche et propre qui m'amusa par ses mille petits trous rangés +en lignes, je me rappelai que j'avais vu d'autres coquilles, et je me +mis en devoir d'en ramasser. Il y en avait de quatre espèces, toutes les +quatre fort jolies et complétement nouvelles pour moi. J'en mis dans mes +poches tant qu'elles purent en contenir, et les mains pleines je revins +sur mes pas avec l'intention de me rembarquer. + +Mais, ô stupeur! les coquilles m'échappèrent des mains, et peu s'en +fallut que je ne les suivisse dans leur chute. Ô mon bateau, mon bateau! + +[Illustration: Ô mon bateau! mon bateau!] + + + + +CHAPITRE VIII. + +Perte du petit canot. + + +Vous jugez de ma surprise, ou plutôt de mon alarme. + +«Qu'est-ce que c'était? demandez-vous; est-ce que l'esquif avait +disparu? Non; mais pour moi cela n'en valait guère mieux, il s'était +éloigné. + +La crique où je l'avais mis était vide; en jetant les yeux sur la mer, +je vis mon canot voguant à l'aventure et déjà loin du rocher. Ce n'était +pas étonnant, j'avais oublié de l'amarrer; dans ma précipitation, je +n'avais pas pris le cordage qui devait me servir à le fixer au bord de +l'écueil; la brise, en fraîchissant, l'avait poussé hors de la crique, +et bientôt en pleine mer. + +Vous comprenez ma position: comment ravoir mon canot, et sans lui +comment revenir à la côte? Je ne pouvais pas franchir à la nage les +trois milles qui me séparaient de la grève. Personne ne viendrait à mon +secours. Il était impossible que l'on pût me voir du rivage, ou que l'on +connût ma position. Le petit canot, lui-même, ne serait pas aperçu; je +savais maintenant combien le volume des objets est diminué par la +distance: le récif que je croyais s'élever à peine à trente centimètres +au-dessus de l'eau, y était à plus d'un mètre; et mon batelet devait +être invisible à tous les flâneurs qui se promenaient sur la grève, à +moins qu'on ne fût armé d'un télescope; mais quelle improbabilité! + +Plus j'y réfléchissais, plus j'étais malheureux; plus je comprenais le +péril où m'avait placé ma négligence. Que faire, quel parti prendre? je +n'avais pas d'autre alternative que de rester où j'étais. Si je pouvais +néanmoins regagner mon canot à la nage? Il n'était pas encore assez loin +pour que je ne pusse pas l'atteindre; mais il s'éloignait toujours, et +je n'avais pas une minute à perdre, si je voulais mettre ce projet à +exécution. + +Je me dépouillai de mes habits en toute hâte, et les jetai derrière moi, +ainsi que mes souliers, mes bas et ma chemise, afin d'avoir toute la +liberté de mes mouvements. + +Une fois à la mer je me dirigeai vers mon bateau, sans me détourner de +la ligne droite; hélas! j'eus beau redoubler de vigueur, je ne voyais +pas diminuer la distance qui me séparait de l'embarcation. Je finis par +comprendre qu'il me serait impossible de la gagner de vitesse, et que +mes efforts étaient complétement inutiles. J'eus un instant de +désespoir; si je ne pouvais ressaisir mon canot, il me faudrait revenir +à l'écueil ou tomber au fond de la mer, puisqu'il m'aurait été aussi +difficile d'atteindre le rivage que de traverser l'Atlantique. J'étais +assez bon nageur pour ne pas m'inquiéter d'avoir un mille à franchir; +mais le triple était au-dessus de mes forces; et puis le vent ne +poussait pas le canot droit à la côte, et dans la direction que j'avais +prise pour le suivre, il y avait au moins dix milles entre la terre et +moi. + +Découragé dans mon entreprise, il ne me restait plus qu'à me retourner +vers l'écueil, et j'allais m'y décider, lorsqu'il me sembla que le +batelet virait de bord, décrivait une ligne oblique, et revenait un peu +de mon côté, par suite d'une bouffée de vent qui soufflait d'un autre +point. + +Je continuai ma route, et quelques minutes après j'eus la satisfaction +de poser les mains sur le bordage du bateau, ce qui me permit de +reprendre haleine et de me reposer un instant. + +Dès que j'eus recouvré un peu de force j'essayai d'entrer dans le canot; +malheureusement j'étais trop lourd, en dépit de ma petite taille, et le +frêle esquif chavira en me faisant faire un plongeon. Bientôt revenu à +la surface de l'eau, je ressaisis mon batelet et je fis un effort pour +me hisser sur la quille, où je voulais me mettre à cheval. Cette +tentative ne fut pas plus heureuse; en me cramponnant au canot pour +faire mon escalade, je perdis l'équilibre, et tirai tellement à moi, que +l'esquif chavira de nouveau et se retrouva la face en l'air. J'en fus +d'abord satisfait; pourtant ma joie ne devait pas être de longue durée; +la barque en se retournant avait puisé beaucoup d'eau: il est vrai que +ce lest imprévu me donna le moyen d'entrer sain et sauf dans l'esquif, +devenu assez lourd pour rester sur sa quille; mais à peine y étais-je +entré que je sentis le canot s'enfoncer peu à peu sous le poids que +j'ajoutais à celui du liquide; j'aurais dû me replonger dans la mer, +afin d'empêcher le bateau de couler à fond; mais j'avais presque perdu +la tête; je restai dans la barque, l'eau me montait jusqu'aux genoux, je +pensai à vider le bateau; mais le poêlon qui me servait d'écope, avait +disparu en même temps que les rames, qui flottaient à une assez grande +distance. + +Dans mon désespoir je mis à rejeter l'eau avec mes mains, c'était bien +inutile: à peine avais-je puisé cinq ou six fois que le bateau coula +tout à fait; je n'eus que le temps de sauter à la mer, et de m'éloigner +pour échapper au tourbillon que le canot produisit en sombrant. + +Je jetai un regard sur l'endroit où il avait disparu, et je me dirigeai +vers le récif qui était mon seul refuge. + + + + +CHAPITRE IX. + +Sur l'écueil. + + +J'atteignis enfin les rochers, non sans peine, car j'avais le courant +contre moi; ce n'était pas seulement la brise, mais encore la marée +montante qui avait entraîné mon bateau. Cependant j'arrivai au but; +l'effort qui me porta sur l'écueil était le dernier que j'aurais pu +faire, et je demeurai complétement épuisé sur le roc, où j'avais rampé +en sortant des flots. + +Toutefois je ne restai pas dans l'inaction plus qu'il n'était +nécessaire; la marée ne badine pas; et dès que j'eus repris haleine, je +fus bientôt sur pied. + +Chose étrange! mes regards se tournèrent du côté ou mon canot s'était +perdu; je ne saurais dire pourquoi; peut-être avais-je une vague +espérance de voir mon pauvre batelet surgir de l'eau, et se diriger vers +l'écueil; mais je n'aperçus que les rames, qui flottaient dans le +lointain, et qui dans tous les cas n'auraient pu me rendre aucun +service. + +Je jetai les yeux vers la côte; mais c'est à peine si je distinguais les +maisons du village. Comme pour ajouter à l'horreur de ma situation, le +temps s'était couvert, et le ciel m'était caché par des nuées grises que +le vent chassait avec violence. + +Je ne pouvais pas même crier pour demander du secours; à quoi bon? ma +voix que le bruit des vagues aurait étouffée, ne se serait pas entendue, +quand même il aurait fait beau; je le comprenais si bien que je restai +silencieux. + +Et pas un navire, pas un bateau sur la baie! C'était le dimanche, +personne n'allait à la pêche; les seules embarcations qui fussent dehors +conduisaient leurs passagers à un phare célèbre, situé à quelques milles +du village, et qui servait de but de promenade à ceux qui voulaient +faire une partie de plaisir. Il était probable qu'Henry Blou s'y +trouvait avec les autres. + +Pas une voile aux quatre points de l'horizon; la mer était déserte, et +je me sentais aussi abandonné que si j'avais été au fond d'un cercueil. + +Je me rappelle encore l'effroi que j'éprouvai de cette solitude; et je +me souviens de m'être affaissé sur moi-même, en pleurant avec désespoir. + +Les goëlands et les mouettes, probablement irrités de ma présence qui +avait troublé leur repas, arrivaient en foule et planaient au-dessus de +ma tête, en m'assourdissant de leurs cris odieux. + +L'un ou l'autre s'abattait sur moi jusqu'à m'effleurer les mains, et ne +s'éloignait que pour revenir l'instant d'après en criant d'une façon qui +redoublait mon agonie. Je commençais à craindre que ces oiseaux sauvages +n'en vinssent à m'attaquer; mais je suppose que j'éveillais plutôt leur +curiosité que leur appétit vorace. + +J'avais beau réfléchir; je ne voyais pas autre chose à faire que de +m'asseoir ou de rester debout, si je l'aimais mieux, en attendant qu'on +vînt à mon secours. + +Mais quand y viendrait-on? Ce serait le plus grand des hasards si +quelqu'un tournait les yeux dans la direction du récif. À l'oeil nu +personne ne pouvait m'y découvrir. Deux bateliers, Henry Blou et un +autre, avaient bien un télescope, mais ce n'était que rarement qu'ils en +faisaient usage; et en supposant qu'ils s'en servissent, il était fort +douteux qu'ils prissent l'écueil pour point de mire. Aucun bateau ne +venait jamais de ce côté, et les navires qui se dirigeaient vers le port +ou qui en sortaient, passaient au large pour éviter le récif. J'avais +bien peu de chances d'être aperçu du rivage; peut-être moins encore de +voir passer un bateau assez près de moi pour que je pusse m'y faire +entendre. + +C'est avec une tristesse indicible que j'allai m'asseoir sur un quartier +de roche, en attendant le sort qui m'était réservé. + +Toutefois je ne pensais pas rester sur cet écueil assez longtemps pour y +mourir de faim. J'espérais qu'Henry, ne voyant pas revenir le canot, +finirait par se mettre à ma recherche. À vrai dire, il ne rentrerait que +le soir, et ne s'apercevrait de l'absence de son bateau qu'à la nuit +close. Mais il saurait bien qui l'avait pris; j'étais le seul du village +qui eût le privilége de s'en servir; dans son inquiétude Henry Blou +irait jusqu'à la ferme, et ne me trouvant pas chez mon oncle, il était +probable qu'il devinerait mon aventure, et saurait me retrouver. + +Cette pensée me rendit toute ma confiance, et dès qu'elle se fut emparée +de mon esprit, je fus beaucoup moins troublé du péril de ma situation +que du dommage dont mon imprudence avait été la cause. Je pâlissais rien +que d'y songer: comment regarder en face mon ami Blou? Comment réparer +la perte que j'avais faite! La chose était sérieuse; je ne possédais pas +un farthing, et mon oncle payerait-il le canot? J'avais bien peur que +non. Il fallait pourtant qu'on dédommageât le batelier de cette perte +considérable; comment faire? Si mon oncle, pensais-je, voulait seulement +me permettre de travailler pour Henry, je m'acquitterais de cette façon; +mon ami Blou me retiendrait tant par semaine jusqu'à ce que le bateau +fût payé, en supposant qu'il eût quelque chose à me faire faire. + +Je me mis à calculer approximativement ce que devait coûter un canot +pareil à celui que j'avais perdu, et combien il me faudrait de temps +pour me libérer de ma dette. Quant au reste, je ne pensais pas que ma +vie fût en péril. Je m'attendais, il est vrai, à souffrir de la faim et +du froid, à être plus ou moins mouillé, car je savais qu'à une certaine +heure, la mer couvrait l'écueil; et il était certain que je passerais la +nuit dans l'eau. + +Mais quelle serait sa profondeur? + +En aurais-je jusqu'aux genoux? + +Je cherchai un indice qui pût me faire découvrir quelle était la hauteur +des marées ordinaires. Je savais que le rocher disparaissait +entièrement; on voyait du rivage les flots rouler sur lui; mais j'étais +persuadé avec beaucoup d'autres, que la mer le recouvrait seulement d'un +ou deux décimètres. + +Je ne vis rien tout d'abord qui pût me renseigner sur ce que je voulais +savoir; à la fin cependant mes yeux rencontrèrent le poteau qui +supportait le signal; et je me dirigeai vers lui, bien certain d'y +trouver ce que je cherchais; on y voyait une ligne circulaire, peinte en +blanc, qui était sans doute une ligne d'eau; jugez de ma terreur quand +je découvris que cette ligne était à deux mètres au-dessus du roc. + +Rendu à demi fou par cette découverte, je m'approchai du poteau, et +levai les yeux; hélas! je ne m'étais pas trompé; la ligne blanche était +bien loin au-dessus de ma tête; c'était tout ce que je pouvais faire, en +me mettant sur la pointe des pieds, que d'y atteindre du bout des +doigts. + +Un frisson d'horreur parcourut tous mes membres; le péril était trop +clairement démontré: avant qu'on pût venir à mon secours, la marée +couvrirait tout l'écueil; je serais balayé du récif, et englouti par les +flots. + + + + +CHAPITRE X. + +Escalade. + + +Ma vie n'était pas seulement en danger, la mort était presque certaine; +l'espérance que j'avais eue d'être sauvé était détruite; la marée serait +de retour avant le soir, dans quelques heures elle submergerait l'îlot, +tout serait fini pour moi. On ne s'apercevrait de mon absence qu'après +la fin du jour, et il serait trop tard: la marée n'attend pas. + +Un profond désespoir s'était emparé de mon âme, qu'il paralysait +complétement. Je ne pouvais plus penser, je ne distinguais plus rien de +ce qui m'environnait. Mes yeux étaient attachés sur la mer, et je +regardais machinalement les vagues. De temps à autre la conscience se +réveillait à demi, je tournais la tête, je cherchais à découvrir quelque +voile se dirigeant de mon côté; mais rien n'interrompait la monotonie +des flots, si ce n'est parfois un goëland qui revenait planer autour du +récif, comme s'il avait été surpris de me voir à pareille place, et +qu'il se fût demandé si je n'allais pas bientôt partir. + +Tout à coup mes yeux rencontrèrent le poteau dont l'examen avait causé +ma stupeur, et cette fois en le voyant j'eus un rayon d'espoir. Je +pouvais encore me sauver en grimpant à son sommet, et en m'installant +sur la futaille jusqu'à la marée descendante. La mer n'arrivait pas à la +moitié de ce poteau, et je n'aurais plus rien à craindre dès que je +serais perché sur la barrique. + +Toute la question était d'y arriver; la chose me paraissait facile. Je +grimpais bien à un arbre, pourquoi n'aurais-je pas escaladé le support +de mon tonneau? Je passerais sur ma futaille une assez mauvaise nuit; +mais je serais à l'abri de tout péril, et le lendemain matin, je me +trouverais encore de ce monde, où je rirais de ma frayeur. + +Ranimé par cette espérance, je m'approchai du poteau avec l'intention +d'y grimper; ce n'est pas que je voulusse m'établir à mon poste; il +serait bien temps de le faire quand l'îlot serait inondé; mais je +voulais être sûr de pouvoir accomplir mon escalade, au moment où il n'y +aurait plus moyen de la différer. + +C'était beaucoup moins facile que je ne l'avais cru d'abord, surtout +pour commencer; la partie inférieure du poteau était enduite, jusqu'à +deux mètres au moins, de cette espèce de glu marine dont les rochers +étaient couverts, et cet enduit le rendait aussi glissant que les mâts +de cocagne que j'avais vus à la fête de notre village. + +Il me fallut échouer plusieurs fois avant de réussir à dépasser la ligne +blanche; le reste fut plus aisé, et je ne tardai pas à être au bout du +poteau. Arrivé là, je me félicitai d'être parvenu à mon but, et +j'étendis la main pour saisir le bord de la futaille. Quelle amère +déception! + +J'avais le bras trop court pour atteindre l'extrémité du tonneau; le +bout de mes doigts n'arrivait qu'au ventre de la barrique, où je n'avais +aucune prise, et il m'était impossible de gravir jusqu'au faîte. + +Je ne pouvais pas davantage garder ma position; mes forces ne tardèrent +pas à s'épuiser, et l'instant d'après j'avais glissé malgré moi jusqu'en +bas du poteau. + +Mes nouvelles tentatives ne furent pas plus heureuses; j'avais beau +étendre les bras, étirer les jambes, faire mille et un efforts pour me +hisser plus haut, je n'arrivais toujours qu'au milieu de la futaille; et +comme le poteau n'offrait pas la moindre saillie, je me retrouvais sur +le rocher plus vite que je ne voulais. + +Malgré cela, je ne cédai point au désespoir; l'approche du péril tenait +au contraire mon esprit en éveil; et conservant tout mon sang-froid, je +me mis à chercher ce qu'il y avait de mieux à faire. + +Si j'avais eu seulement un couteau, j'aurais pu entailler la pièce de +bois, et poser les pieds sur les crans que j'y aurais faits; mais je +n'avais pas même un canif, et à moins de ronger le poteau avec mes +dents, il fallait renoncer à l'entamer. Vous voyez que ma position était +critique. + +J'en étais là, quand une idée lumineuse me traversa l'esprit. Pourquoi +ne ferais-je pas un tas de pierres à côté du poteau? Je pourrais +l'élever jusqu'à la ligne blanche, monter dessus et m'y trouver sain et +sauf. Quelques fragments de roche avaient été placés autour du signal +pour en consolider la base; il ne me restait plus qu'à poser des galets +sur cette première assise pour me bâtir un cairn[9], dont la plate-forme +me servirait de refuge. + + [9] Cairn, tas de pierres que les peuples du Nord élèvent sur la tombe + de leurs chefs. + +Ravi de ce nouvel expédient, je ne perdis pas une seconde, et je me mis +en devoir d'exécuter mon projet. Les pierres détachées étaient +nombreuses autour de moi, et je pensais qu'en moins d'un quart d'heure +j'aurais terminé mon édifice. Mais à peine à la besogne, je m'aperçus de +la difficulté de mon entreprise, et je vis qu'elle me demanderait plus +de temps que je ne l'avais supposé. Les pierres étaient glissantes, +elles m'échappaient des mains; les unes étaient trop lourdes, les +autres, que je croyais libres, étaient à demi enterrées dans le sable +d'où je ne pouvais les arracher. + +Je n'en travaillai pas moins avec ardeur, appelant à mon aide toute +l'énergie dont j'étais susceptible. Avec le temps j'étais bien sûr de +réussir; mais aurais-je celui de terminer mon entreprise? c'était là +toute la question. + +La marée montait lentement, mais avec certitude. Le flot s'avançait +d'une manière incessante: je le voyais venir, léchant l'écueil, +l'inondant de plus en plus, et il ne devait s'arrêter qu'après avoir +passé au-dessus de ma tête. + +En vain j'essayai d'aller plus vite; je pouvais à peine me soutenir, +j'étais tombé vingt fois; mes genoux, écorchés par les pierres, étaient +sanglants, mais je ne songeais pas à mes blessures; il s'agissait de +perdre ou de conserver la vie, et dans cette lutte avec la mort, +j'oubliais la douleur. + +Ma pile s'élevait à la hauteur de mon front avant que la marée eût +couvert la surface de l'écueil; mais ce n'était pas assez; il fallait, +pour qu'elle atteignît la ligne d'étiage, qu'elle eût encore plus de +cinquante centimètres, et je poursuivis mon travail avec une ferveur que +rien ne décourageait. + +Malheureusement plus la besogne avançait, plus elle était difficile, +j'avais employé toutes les pierres qui se trouvaient près du poteau; il +fallait aller beaucoup plus loin pour s'en procurer d'autres; cela me +prenait du temps, occasionnait de nouvelles chutes, qui me retardaient +encore; puis j'avais bien plus de peine à me décharger de mes pierres, à +présent que ma pyramide était aussi haute que moi; la pose de chacune +d'elles exigeait plusieurs minutes, et quand j'avais réussi à mettre mon +galet à sa place, il arrivait souvent qu'il perdait l'équilibre, et +roulait jusqu'en bas, en menaçant de m'écraser. + +Après deux heures de travail, j'arrivai au terme de mon ouvrage; non pas +que je l'eusse fini; mais la marée venait l'interrompre; la marée, qui +après avoir atteint le niveau du récif, en avait immédiatement couvert +toute la surface. + +Il était cependant impossible de renoncer à ma dernière chance de salut; +j'avais de l'eau jusqu'aux genoux, il me fallait plonger pour détacher +les pierres que je portais à ma pile. L'écume salée me fouettait le +visage, de grandes lames s'élevaient au-dessus de ma tête, et +m'enveloppaient tout entier; mais je travaillais toujours. + +La mer devint si profonde et si violente que je perdis pied sur le roc, +et c'est moitié à gué, moitié à la nage, que je transportai mon dernier +galet; dès qu'il fut à sa place, je me hissai bien vite sur la pile que +je venais d'ériger, et me serrant contre le poteau que j'embrassai avec +force, je regardai, en tremblant, la marée qui continuait à grandir. + + + + +CHAPITRE XI. + +Marée montante. + + +Ce serait un mensonge de laisser croire que je contemplais ce spectacle +avec confiance; bien au contraire, j'étais rempli de frayeur. Si j'avais +eu le temps d'achever mon cairn, et surtout le moyen de lui donner plus +de solidité, mes appréhensions auraient été moins vives. Je n'avais pas +d'inquiétude à l'égard du poteau; depuis que j'étais au monde, je lui +avais vu braver la tempête; mais mon tas de pierres serait-il assez fort +pour résister aux vagues? Quant à sa hauteur, il ne s'en fallait que de +trente centimètres qu'il atteignît la ligne blanche. C'était peu de +chose, et il m'était indifférent d'avoir les jambes dans l'eau. +Toutefois, cette ligne était-elle bien exacte? Elle indiquait la hauteur +des marées ordinaires, mais seulement quand la mer était calme; et la +brise était alors assez forte pour soulever les vagues à plus de +cinquante centimètres. S'il en était ainsi, les deux tiers de mon corps +seraient submergés, sans compter la crête des lames qui lanceraient leur +écume au-dessus de ma tête. Supposez maintenant que la brise continuât à +fraîchir, supposez une tempête, même un simple coup de vent, à quoi me +servirait mon tas de pierres? J'avais vu plus d'une fois, quand la mer +était furieuse, ses lames fouetter l'écueil, et s'élancer au-dessus du +signal à une hauteur de plusieurs mètres. + +J'étais perdu sans retour si le vent devenait plus fort. + +Il est vrai que toutes les chances étaient en ma faveur. Nous étions au +mois de mai; le ciel avait été admirable pendant la matinée; mais il y a +des tempêtes, même dans les plus beaux jours, et le temps, qui paraît +doux et calme sur la grève, est souvent orageux en pleine mer. Du reste, +il n'était pas nécessaire qu'il y eût un ouragan; une brise un peu +fraîche suffirait à m'emporter du monceau de pierres qui me servaient de +point d'appui. + +Et quand même le temps fût resté beau, la solidité de mon cairn +m'inspirait peu de confiance. J'en avais jeté les pierres au hasard; +elles s'étaient amoncelées comme elles me tombaient des mains, et je les +avais senties s'ébranler au moment où j'y avait mis les pieds. Que +deviendrais-je si elles étaient entraînées par le courant, ou dispersées +par les vagues? + +Cette cruelle appréhension venait augmenter mes angoisses et me causait +de cruelles tortures. Je jetais vers la baie des regards avides, pensant +que peut-être un bateau venait à mon secours; mais, là comme ailleurs, +je ne rencontrais qu'une amère déception. + +J'avais conservé ma première attitude, et me pressais contre le poteau, +que je serrais dans mes bras comme j'aurais fait d'un ami. À vrai dire, +c'était le seul qui me restât; sans lui je n'aurais pas pu élever mon +tas de pierres; et en supposant que j'eusse réussi dans cette +entreprise, il m'aurait été impossible de me maintenir sur mon étroite +plate-forme, si je n'avais pas eu le poteau pour soutien. + +À peine osais-je faire un mouvement; j'avais peur qu'en bougeant l'un de +mes pieds, la secousse ne fût assez forte pour faire écrouler mes +pierres, que je n'aurais pas pu rétablir. L'eau qui entourait la base +était maintenant plus haute que moi, et j'y aurais été forcément à la +nage. + +Bien que tout mon corps fut immobile, je tournais souvent la tête pour +interroger l'espace, tantôt à droite, tantôt à gauche, fouillant du +regard tous les points de l'horizon, et recommençant toujours, sans rien +voir qui répondît à mon attente. Puis, mes yeux rencontraient les flots, +que j'avais oubliés, en cherchant dans le lointain, et se fixaient sur +les vagues énormes qui, revenues de leur course vagabonde, se brisaient +contre l'écueil en roulant vers la plage. Elles paraissaient furieuses, +et grondaient en passant comme pour se plaindre de ma témérité. Qui +étais-je, moi, faible enfant, pour m'établir ainsi dans leur propre +domaine. + +Leur voix rugit plus fort; il me sembla qu'elles me parlaient, je fus +saisi de vertige, et dans ma défaillance, je crus que j'allais +disparaître au fond de l'abîme. + +Les vagues s'élevaient toujours; elles atteignirent les derniers galets, +couvrirent mes pieds, montèrent plus haut, toujours plus haut, me +frappèrent les genoux.... Ô mon Dieu! quand cesseront-elles de monter? + +Pas encore. Elles m'arrivèrent à la ceinture, elles me baignèrent les +épaules, leur écume me fouetta le visage, m'entra dans la bouche, dans +les yeux, dans les oreilles; je fus à demi étouffé, à demi noyé. Ô père +miséricordieux! + +La marée avait maintenant toute sa hauteur, et menaçait à chaque minute +de m'engloutir; mais, avec la ténacité que l'instinct de la vie donne au +moment suprême, je me cramponnai plus que jamais au poteau, et peut-être +aurais-je pu m'y maintenir jusqu'au matin, sans un accident qui vint +aggraver le péril. + +Le jour avait disparu, et, comme si la nuit eût donné le signal de ma +destruction, le vent redoubla, les nuages se heurtèrent avec fureur, la +pluie tomba par torrents, les vagues se soulevèrent avec une nouvelle +puissance et faillirent m'entraîner. + +Mon effroi était à son comble; je ne pouvais plus tenir contre les +lames. + +À demi entraîné par les flots, j'avais perdu pied tout à fait. Je voulus +reprendre ma place sur le tas de pierres, ce qui était indispensable. +Afin d'y parvenir, je me soulevai à l'aide de mes bras, et je cherchais +du bout de mon soulier à me replacer sur le cairn, lorsqu'une vague +détacha mes jambes du poteau. Quand elle eut passé, après m'avoir +soutenu horizontalement, je cherchai de nouveau ma pile; j'en touchai +les galets; mais au moment où j'y posais les pieds, je la sentis crouler +sous moi comme si elle avait fondu tout à coup; et, ne pouvant plus me +soutenir, je suivis dans les flots mon support dont les débris s'y +étaient éparpillés. + + + + +CHAPITRE XII. + +Le poteau. + + +Il était bien heureux pour moi que j'eusse appris à nager, surtout que +j'eusse profité des leçons de mon ami Blou; c'était le seul talent qui +put m'être utile en pareille circonstance; car, sans lui, je périssais +aussitôt. Je me trouvai soudain au milieu des quartiers de roche qui +couvraient tout l'écueil, et si je n'avais pas été bon plongeur, il est +probable que cette chute au fond de l'eau aurait causé ma mort. + +Mais au lieu d'y rester, je reparus à la surface comme eût fait un +canard; puis, m'élevant avec la vague, je regardai autour de moi pour +découvrir mon poteau. Il était moins facile de l'apercevoir que vous ne +l'imaginez; l'eau m'aveuglait, en me fouettant la figure; et, comme un +chien de Terre-Neuve qui cherche quelque chose dans une rivière, je fus +obligé de faire deux ou trois tours avant de rien distinguer dans +l'ombre, car vous savez qu'il faisait nuit. + +À la fin cependant mes yeux rencontrèrent ce mât de secours. Sans le +savoir, je m'en étais éloigné de plus de vingt mètres; et si j'avais +laissé faire le vent et la marée, ils m'auraient emporté en dix minutes +assez loin du récif pour qu'il me fût ensuite impossible d'y revenir. + +Dès que je l'eus aperçu, j'allai droit au poteau; non pas que je vis +clairement à quoi il pourrait me servir; l'instinct seul me dirigeait +vers lui. Comme tous les malheureux qui, au moment de se noyer, se +rattachent à un brin de paille, je me portais, dans mon trouble, vers la +seule chose qui fût à ma portée, espérant sans doute que j'y trouverais +mon salut. Je n'avais plus ma raison, et cependant, quand j'approchai du +poteau, l'idée subite qu'il me serait inutile vint frapper mon esprit et +raviver mes angoisses. + +Je pouvais bien franchir les cinq ou six mètres qui me séparaient de la +futaille, mais non pas gagner le faîte de cette dernière. Je l'avais +essayé plusieurs fois, à un moment où la fatigue n'avait pas réduit mes +forces; et, malgré le désespoir qui soutenait ma vigueur, j'étais sûr de +ne point y réussir. + +Pourtant si j'avais pu m'installer sur le bout du tonneau, j'étais +sauvé, je n'avais plus rien à craindre; la surface en était assez large +pour me permettre d'y rester, même pendant la tempête. Ce n'est pas tout +encore; on m'aurait aperçu du rivage, et la fin de l'aventure n'avait +plus rien de tragique. + +Mais à quoi bon ces pensées? Je n'avais pas même l'intention de tenter +cette escalade; une seule idée me préoccupait: c'était de savoir par +quel moyen je pourrais m'attacher à la pièce de bois de manière à ne pas +en descendre, comme je l'avais fait jusqu'ici, au bout de quelques +instants. + +J'atteignis enfin mon but, et non sans peine; car je nageais contre le +vent, la marée et la pluie. C'est avec transport que je lançai mes bras +autour de mon poteau, de ce vieil ami auquel je devais l'existence; et +il me sembla que j'étais sauvé. Pendant quelques minutes, mon corps +flotta sur l'eau, grâce à l'appui que j'avais retrouvé; et si les flots +avaient été paisibles, il est probable que je me serais maintenu dans +cette position jusqu'à la marée descendante. Malheureusement, la mer +était loin d'être calme. Elle s'apaisa, il est vrai, pendant quelques +minutes; je repris haleine; mais ce moment de répit fut bien court; le +vent ne tarda pas à recouvrer toute sa violence, et les vagues, plus +furieuses qu'elles n'avaient encore été, m'enlevaient jusqu'au bord +inférieur de la barrique, me laissaient retomber tout à coup en se +dérobant sous moi, et, me reprenant en travers, me forçaient à nager +autour de mon support, comme un acrobate qui fait la roue, en se tenant +perpendiculairement à une perche qui lui sert de pivot. + +Je soutins ce premier choc avec succès; mais je ne me fis pas illusion; +l'assaut recommencerait avant peu, et je savais trop bien quel serait le +résultat d'une pareille lutte. + +Comment résister à cette force toute-puissante? comment ne pas être +arraché du poteau qui était mon seul appui? Si j'avais eu seulement une +corde! mais le plus petit bout de ficelle était aussi loin de ma portée +que le bateau de Henry, ou le fauteuil de mon oncle. Au même instant, +comme si un bon génie m'eût soufflé cette idée à l'oreille, je songeai, +non pas à une corde, mais à ce qui pouvait la remplacer. Oui, la chose +était claire et l'inspiration excellente. + +«Qu'est-ce que c'est?» demandez-vous avec impatience. Attendez, je vais +vous le dire. + +Je portais, ainsi que tous les enfants d'une humble condition, une +espèce de vareuse en grosse étoffe à côtes excessivement solide. C'était +autrefois mon habit de tous les jours; mais depuis la mort de ma mère, +je le mettais le dimanche tout aussi bien que dans la semaine. Pourtant +ne déprécions pas ma veste. Depuis lors, j'ai toujours été bien mis, +j'ai porté le drap le plus fin d'Angleterre, et toute la garde-robe que +j'ai jamais possédée est loin d'être aussi haut dans mon estime que ma +vareuse de grosse étoffe à côtes. C'est elle, je puis le dire, qui m'a +sauvé la vie. + +Elle avait heureusement une belle rangée de boutons, solidement +attachés; non pas de ces petits brimborions de corne, de plomb ou d'os +comme vous en avez aujourd'hui, mais de gros boutons en fer, aussi +grands, aussi épais qu'un shilling, et dont la résistance était à toute +épreuve. + +Il n'était pas moins heureux que j'eusse repris mes habits. Vous vous +rappelez qu'avant de me mettre à la nage pour rejoindre le canot, +j'avais jeté bas veste et culotte; mais à mon retour, le vent devenu +plus frais, m'avait obligé de me revêtir, et je m'en félicitais; sans +cela, ma veste aurait été perdue, et alors.... + +«Mais que vouliez-vous en faire? dira-t-on. Pensiez-vous à la déchirer, +à vous servir de ses lambeaux en guise de corde?» Pas du tout: il +m'aurait été bien difficile d'exécuter ce projet. En supposant que j'aie +pu déchirer ma vareuse, comment en aurais-je assemblé les morceaux! Je +n'avais qu'une main de libre, et la mer était si mauvaise qu'elle ne +m'aurait pas permis d'accomplir cette longue opération. D'ailleurs, il +m'aurait été impossible de me dépouiller de ma veste, dont l'étoffe +adhérait à ma peau comme si on l'y eût collée. Je ne pensai pas un +instant à la défaire; je me contentai de l'ouvrir, de me serrer contre +le poteau, d'y enfermer celui-ci, et de la reboutonner complétement. + +Par bonheur, on avait prévu que je grossirais, et ma vareuse était assez +ample pour contenir deux personnes comme la mienne. Je me souviens d'en +avoir été peu satisfait la première fois que je l'endossai, ne me +doutant pas du service qu'elle me rendrait plus tard. + +Quand elle fut boutonnée, j'eus un moment de répit; c'était le premier +depuis bien longtemps. Je n'avais plus à craindre d'être arraché du +poteau; je faisais partie de lui-même aussi bien que la futaille dont il +était couronné, mieux encore; et je ne pouvais être emporté par les +vagues que si, auparavant, elles le descellaient d'entre les rocs. + +Il est certain que s'il m'avait suffi de tenir ferme au poteau pour être +hors de péril, j'avais lieu de me réjouir; mais, hélas! je ne tardai pas +à comprendre que tout danger n'était pas fini pour moi. Une lame énorme +vint se briser sur le récif et me passa par-dessus la tête; je voulus me +hisser plus haut, pour éviter les autres, impossible; j'étais trop bien +fixé pour changer de place, et le résultat de ces immersions successives +était facile à prévoir: je serais bientôt suffoqué, je lâcherais prise +et je glisserais jusqu'en bas du poteau, où ma mort était certaine. + + + + +CHAPITRE XIII. + +Suspension. + + +Malgré cela, j'avais conservé toute ma présence d'esprit, et je cherchai +un nouveau moyen de me maintenir au-dessus des vagues. Il m'était facile +de déboutonner ma vareuse, de grimper au haut du mât, et de refermer mon +habit comme je l'avais fait d'abord. Mais la grosseur du poteau n'était +pas uniforme, elle était moindre vers son extrémité qu'à la base, et je +serais bientôt redescendu au point où je me trouvais alors. Si j'avais +eu un couteau pour y faire une entaille, ou seulement un clou pour y +accrocher ma vareuse! Hélas! je n'avais ni l'un ni l'autre. Et cependant +je me trompais, j'en eus bientôt la preuve: à l'endroit où la barrique +posait sur le poteau, celui-ci formait brusquement une espèce de fiche +qui traversait la futaille; il en résultait une sorte de mortaise, +laissant un vide assez léger, il est vrai, entre elle et son +couronnement vide qui pouvait me permettre d'y suspendre ma veste, et me +donner ainsi le moyen de ne pas glisser le long du poteau. + +Que cela dût réussir ou non, il fallait essayer; ce n'était pas l'heure +de se montrer difficile en matière d'expédients, et je n'hésitai pas une +seconde à tenter l'ascension. + +Je parvins facilement à mon but, j'y trouvai l'échancrure dont j'avais +gardé le souvenir; mais impossible d'y engager ma vareuse; et redescendu +à l'endroit que je venais de quitter, j'eus de nouveau à subir la douche +amère qui devait finir par me noyer. + +Mon insuccès était facile à comprendre: je n'avais pas tiré assez haut +le collet de ma veste, et ma tête avait empêché qu'il n'atteignît +l'endroit où je voulais l'assujettir. + +Me voilà regrimpant avec une nouvelle idée; j'espérais, cette fois, +pouvoir fixer quelque chose à l'entaille du poteau, et parvenir à m'y +suspendre. + +Qu'est-ce que cela pouvait être? Le hasard voulait que j'eusse pour +bretelles deux bonnes courroies de buffle, et non pas de la drogue que +vendent pour cet usage les marchands d'aujourd'hui. Sans perdre de +temps, soutenu par ma vareuse, je détachai lesdites bretelles, et +prenant bien garde de les laisser tomber, je les nouai toutes deux +ensemble, ayant grand soin d'y employer le moins possible de ma +courroie, dont chaque centimètre était d'une valeur inappréciable. + +Lorsque j'eus réuni mes deux lanières, je fis à l'une des extrémités de +ma bande de cuir une boucle dont le poteau remplissait l'intérieur; +cette opération terminée, je poussai mon noeud coulant jusqu'à la +mortaise, et je tirai sur la courroie. Il ne me restait plus qu'à +introduire l'autre bout dans l'une des boutonnières de ma veste, et à +l'y attacher solidement. J'y parvins après quelques minutes. Ce n'avait +pas été sans peine; mais peu importe, puisque j'avais réussi; pesant +alors sur ma lanière pour en essayer la force, elle m'inspira tant de +confiance, que je lâchai le poteau complétement, et me trouvai suspendu +sans que rien eût craqué, ni bretelles ni vareuse. + +Je ne sais plus si dans l'état où je me trouvais alors, je fus frappé de +ce que ma position avait de bizarre. Il est probable que je ne songeai +pas à en rire, mais je me rappelle très-bien le sentiment de sécurité +qui remplaça ma frayeur dès que le succès eut couronné ce dernier +effort. Le vent pouvait souffler avec violence, la mer déferler avec +rage, peu m'importait leur fureur, elle ne m'enlèverait pas de la place +que j'avais enfin conquise. + +Je trouvais certainement la position fort mauvaise; mes jambes étaient +si fatiguées que de temps en temps elles se détachaient du poteau, et je +reprenais mon attitude de pendu, ce qui n'était pas moins dangereux que +désagréable. Aussi, dès que je fus délivré de toute inquiétude +cherchai-je le moyen de m'installer un peu plus commodément. Je n'en +trouvai pas d'autre que de déchirer mon pantalon jusqu'aux genoux, de +prendre les lanières qui résultaient de cette déchirure, et de les nouer +fortement, après les avoir passées plusieurs fois autour du poteau; +j'eus alors une espèce de siége, et c'est de la sorte qu'à moitié assis, +à moitié suspendu, je passai le reste de la nuit. + +[Illustration: C'est de la sorte que je passai la nuit.] + +Enfin la marée se retira; vous supposez sans doute qu'en voyant les +galets à découvert, je m'empressai de descendre de mon perchoir; vous +vous trompez, je n'en fis rien; les rochers ne m'inspiraient pas de +confiance, et je craignais en abandonnant mon poste d'être obligé d'y +revenir. D'ailleurs c'était le moyen d'être aperçu de la côte; il était +probable qu'en me voyant, à la place que j'occupais, on devinerait ma +détresse, et qu'on m'enverrait du secours. + +Il vint me trouver lui-même sans qu'on l'y envoyât. À peine l'aurore +avait-elle rougi l'horizon que je vis poindre un bateau qui, du rivage, +se dirigeait vers l'écueil, en nageant à toute vitesse. Quand il fut à +portée de mes yeux, je reconnus le rameur qui le conduisait vers moi; +c'était mon ami Blou, ainsi que je l'avais deviné. + +Je ne vous peindrai pas les transports de Henry quand, approchant de +l'écueil, il me vit sain et sauf, Il riait et pleurait à la fois; il +levait ses rames, les agitait dans l'air, en poussant des cris joyeux, +et en m'adressant de bonnes paroles. Je ne vous dirai pas avec quelle +sollicitude il me détacha du poteau, avec quelle attention il me porta +dans sa barque. Puis, quand je lui eus tout raconté, quand il sut la +perte de son canot, au lieu d'être fâché contre moi, ainsi que je m'y +attendais, il répondit en riant que c'était un petit malheur, qu'il +était bien content qu'il n'en fut pas arrivé d'autre: et jamais un mot +de reproche ne lui est venu aux lèvres à propos de son batelet. + + + + +CHAPITRE XIV. + +En partance pour le Pérou. + + +Même cette aventure où j'avais dû mille fois mourir ne me servit pas de +leçon; je crois au contraire qu'elle augmenta mon amour pour la vie +maritime, en me faisant connaître l'espèce d'enivrement qui accompagne +le danger. Bientôt un désir excessif de traverser la mer, de voir des +pays lointains s'empara de mon esprit; je ne pouvais plus jeter les yeux +sur la baie sans aspirer vers des régions inconnues qui passaient dans +mes rêves. + +Avec quel sentiment d'envie je suivais du regard les navires dont les +voiles blanches disparaissaient à l'horizon; avec quel empressement +j'aurais accepté la plus rude besogne pour qu'on tolérât ma présence à +bord! + +Peut-être n'aurais-je pas soupiré aussi ardemment après l'heure du +départ si j'avais été plus heureux, c'est-à-dire si j'avais eu mon père +et ma mère. Mais mon vieil oncle, taciturne et bourru, me portait peu +d'intérêt, et nulle affection réelle ne m'attachait au logis. De plus, +il me fallait travailler dans les champs, faire l'ouvrage de la ferme, +et la vie agricole me déplaisait par-dessus tout. + +L'ennui que m'inspirait ce genre d'occupations ne fit qu'attiser mes +désirs. Je ne pensais qu'aux endroits merveilleux qui sont décrits dans +les livres, et dont les marins, qui revenaient au village, m'avaient +fait des récits encore plus miraculeux. Ils me parlaient de tigres, de +lions, d'éléphants, de crocodiles, de singes aussi grands que des +hommes; de serpents aussi longs que des tables; et les aventures qu'ils +avaient eues avec ces êtres surprenants, me faisaient souhaiter plus que +jamais d'aller voir de mes propres yeux ces animaux étranges, de les +poursuivre, de les capturer ainsi que l'avaient fait les matelots que +j'écoutais avec enthousiasme. Bref, il me devint presque impossible de +supporter la vie monotone que nous menions à la ferme, et que je croyais +particulière à notre pays, car suivant les marins qui nous visitaient +quelquefois toutes les autres parties du globe étaient remplies +d'animaux curieux, de scènes étranges, d'aventures plus extraordinaires +les unes que les autres. + +Un jeune homme, qui n'était allé qu'à l'île de Man, je me le rappelle +comme si c'était hier, racontait des épisodes si remarquables de son +séjour parmi les nègres et les boas constricteurs, que je ne rêvais plus +que d'assister aux chasses mirobolantes qui s'étaient passées sous ses +yeux. Il faut vous dire que, pour certains motifs, on m'avait poussé +assez loin en écriture et en calcul, mais que je ne savais pas un mot de +géographie, étude qui était fort négligée dans notre école; voilà +pourquoi j'ignorais où était située l'île de Man, cette contrée +mystérieuse que j'étais bien résolu de visiter à la première occasion. + +Malgré ce que cette entreprise avait pour moi d'aventureux, je caressais +l'espérance de l'exécuter un jour. Il arrivait parfois des cas +exceptionnels où un schooner sortait du port de notre village pour se +rendre à cette île renommée; et il était possible que j'eusse la chance +de me faire admettre à bord. Dans tous les cas j'étais décidé à tenter +l'aventure; je me mettrais en bons termes avec les matelots du schooner, +je les intéresserais en ma faveur, enfin j'obtiendrais qu'ils me +prissent avec eux. + +Tandis que je guettais avec impatience cette occasion désirée, un +incident imprévu changea tous mes projets, et fit sortir de ma tête le +schooner, l'île de Man, ses nègres et ses boas. + +À peu près à cinq milles de notre village, il y avait, en descendant la +côte, une ville importante, un vrai port de mer où abordaient de grands +vaisseaux, des trois-mâts qui allaient dans toutes les parties du monde, +et qui chargeaient d'énormes cargaisons. + +Il arriva qu'un jour, par hasard, mon oncle me fit accompagner l'un des +domestiques de la ferme qui allait mener du foin à la ville; j'étais +envoyé pour tenir le cheval pendant que mon compagnon s'occuperait de la +vente du foin. Or, il se trouva que la charrette fut conduite sur l'un +des quais où les navires faisaient leur chargement: quelle belle +occasion pour moi de contempler ces grands vaisseaux, d'admirer leur +fine mâture, et l'élégance de leurs agrès! + +[Illustration: La charrette fut conduite sur l'un des quais.] + +Un surtout, qui était en face de moi, attira mon attention d'une manière +toute spéciale; il était plus grand que ceux qui l'environnaient, et ses +mâts élancés dominaient tous ceux du port. Mais ce n'était ni la +grandeur, ni les heureuses proportions de ce navire qui fixaient mes +regards sur lui. Ce qui le rendait si intéressant à mes yeux, c'est +qu'il allait partir, ainsi que vous l'apprenait l'inscription suivante, +placée dans l'endroit le plus visible du gréement: + + L'INCA + _met à la voile demain + pour le Pérou._ + +Mou coeur battait bruyamment dans ma poitrine, comme si j'avais été en +face d'un horrible danger; pourtant je ne craignais rien; c'était +l'irruption des pensées tumultueuses qui se pressaient dans mon cerveau, +tandis que mes yeux restaient fixés sur cette dernière partie de +l'annonce; + + _Demain, pour le Pérou._ + +Toutes mes idées, rapides comme l'éclair, surgissaient de cette +réflexion que j'avais faite tout d'abord: si j'allais au Pérou? + +Et pourquoi pas? + +Il y avait à cela bien des obstacles; le domestique de mon oncle était +responsable de ma personne, il devait me ramener à la ferme; et c'eût +été folie que de lui demander la permission de m'embarquer. + +Il fallait ensuite que le patron du navire y consentît. Je n'étais pas +assez simple pour ignorer qu'un voyage au Pérou devait être une chose +coûteuse, et que même un enfant de mon âge ne serait pas emmené gratis. + +Comme je n'avais pas d'argent, la difficulté de payer mon passage était +insurmontable, et je cherchai par quel moyen je pourrais m'en dispenser. + +Mes réflexions, ai-je dit tout à l'heure, se succédaient avec rapidité; +bientôt les obstacles de tout genre, soit de la part du domestique, soit +du côté de la somme que je ne possédais pas, furent effacés de mon +esprit, et j'eus la confiance, presque la certitude de partir avec ce +beau vaisseau. + +Quant à savoir dans quelle partie du monde était situé le Pérou, je +l'ignorais aussi complétement que si j'avais été dans la lune; peut-être +davantage; car les habitants de ce satellite peuvent y jeter un coup +d'oeil, par les nuits transparentes, quand leur globe est tourné vers +cette partie de la terre; mais je le répète je n'avais qu'un peu de +lecture, d'écriture et de calcul, et pas un atome de science +géographique. + +Toutefois les marins susmentionnés m'avaient dit maintes choses du +Pérou; je savais, grâce à eux, que c'était un pays très-chaud, très-loin +de notre village, où l'on trouvait des mines d'or, d'une richesse +merveilleuse, des serpents, des nègres et des palmiers; précisément tout +ce que je désirais voir. J'allais donc partir le lendemain pour ce pays +enchanté, et partir à bord de _l'Inca_. + +La chose était résolue; mais comment faire pour la mettre à exécution, +pour obtenir un passage gratuit, et pour échapper à la tutelle de mon +ami John, le conducteur de la charrette? La première de ces difficultés, +qui vous paraît peut-être la plus grande, était celle qui m'embarrassait +le moins. J'avais souvent entendu parler d'enfants qui avaient quitté la +maison paternelle, et s'étaient embarqués avec la permission du patron, +qui les avait pris en qualité de mousses, et plus tard comme matelots. +Cela me paraissait tout simple; j'étais persuadé qu'en allant à bord +pour y offrir ses services on devait être bien accueilli, dès l'instant +qu'on avait la taille voulue, et qu'on montrait de la bonne volonté. + +Mais étais-je assez grand pour qu'on m'acceptât sur un brick? J'étais +bien fait, bien musclé, bien pris dans ma petite taille; mais enfin +j'étais petit, plus petit qu'on ne l'est à mon âge. On m'en avait raillé +plus d'une fois, et je craignais que cela ne devînt un obstacle à mon +engagement sur _l'Inca_. + +Toutefois c'était à l'égard de John que mes appréhensions étaient les +plus sérieuses. Ma première pensée avait été de prendre la fuite, et de +le laisser partir sans moi. En y réfléchissant j'abandonnai ce projet; +le lendemain matin John serait revenu avec les gens de la ferme, +peut-être accompagné de mon oncle, pour se mettre en quête de moi; ils +arriveraient probablement avant que le navire mît à la voile, le crieur +public s'en irait, à son de cloche proclamer ma disparition, comme celle +d'un chien perdu, on me chercherait dans toute la ville, on fouillerait +peut-être le navire où je me serais réfugié, on me prendrait au collet, +je serais ramené au logis, et fouetté d'importance. Je connaissais assez +les dispositions de mon oncle à cet égard pour prédire avec certitude le +dénoûment de l'aventure. Non, non, ce serait un mauvais expédient que de +laisser partir John et sa charrette sans moi. + +Toutes mes réflexions me confirmaient dans cette pensée; il fallait donc +chercher un autre moyen, et voici à quoi je m'arrêtai: je reviendrais +avec le domestique, et c'est de la maison même que je partirais le +lendemain. + +Bref, les affaires de John terminées, je montai avec lui dans la +charrette, et nous trottâmes vers le village, en causant de différentes +choses, mais non pas de ce qui me préoccupait. + + + + +CHAPITRE XV. + +Fuite. + + +Il était presque nuit quand nous arrivâmes à la maison, et j'eus soin, +pendant tout le reste de la soirée, d'agir avec autant de naturel que si +rien d'extraordinaire ne s'était passé dans mon esprit. Combien mon +oncle et les domestiques de la ferme étaient loin de se douter du projet +caché dans ma poitrine, et qui par intervalles me faisait bondir le +coeur. + +Il y avait des instants où je me repentais d'avoir pris cette +résolution. Quand je regardais les figures qui m'étaient familières, +quand je me disais que je les voyais peut-être pour la dernière fois, +que plus d'une serait triste de mon départ, j'en étais certain, quand je +songeais à la déception de ces braves gens, qui m'accuseraient de les +avoir trompés, je déplorais ma passion maritime et j'aurais voulu ne pas +partir. Que n'aurais-je pas donné pour avoir quelqu'un à qui demander +conseil au milieu de toutes mes incertitudes! Si l'on m'avait donné +l'avis de renoncer à ce voyage, je suis sûr que je serais resté à la +maison, du moins pour cette fois-là; car à la fin mon esprit aventureux +et mes goûts nautiques m'auraient toujours entraîné à la mer. + +Vous vous étonnez sans doute qu'en pareille circonstance je n'aie pas +été voir mon ami Blou, pour lui confier mon dessein et recevoir son +opinion; c'est bien ce que j'aurais fait si Henry avait encore été au +village; mais il n'y était plus; il avait vendu son bateau, et s'était +engagé dans la marine, il y avait déjà six mois. Peut-être que s'il fût +resté au pays, je n'aurais pas eu si grande envie de partir; mais depuis +qu'il nous avait quittés, je ne songeais plus qu'à suivre son exemple, +et chaque fois que je regardais la mer, mon désir de m'embarquer se +renouvelait avec une violence inexprimable. + +Un prisonnier qui regarde à travers les barreaux de sa prison n'aurait +pas aspiré plus vivement après la liberté que je ne souhaitais d'être +bien loin, sur les vagues de l'Océan. Je le répète, si j'avais eu près +de moi mon ami Blou, il est possible que j'eusse agi différemment; mais +il n'y était pas, et je n'avais plus personne à qui faire part de mon +secret. Il y avait bien à la ferme un jeune homme que j'aimais beaucoup +et dont j'étais le favori; j'avais été vingt fois sur le point de tout +lui dire, et vingt fois les paroles s'étaient arrêtées sur mes lèvres. +Il ne m'aurait pas trahi, j'en avais la certitude, mais à condition que +je renoncerais à mon dessein; et je n'avais pas le courage de demander +un avis que je savais d'avance opposé à mes désirs. + +On soupa; j'allai me coucher comme à l'ordinaire. Vous supposez que je +fus debout peu de temps après, et que je m'échappai pendant la nuit; +vous vous trompez; je ne quittai mon lit qu'au moment où chacun se +levait d'habitude. Je n'avais pas fermé l'oeil; les pensées qui se +pressaient dans ma tête m'avaient empêché de dormir; et je rêvais tout +éveillé, de grands vaisseaux ballottés sur les vagues, de grands mâts +touchant les nues, de cordages goudronnés que je maniais avec ardeur, et +qui me brisaient les doigts, et les couvraient d'ampoules. + +J'avais d'abord songé à m'enfuir pendant la nuit, ce que je pouvais +faire aisément sans réveiller personne. De temps immémorial on ne se +rappelait pas qu'un vol eût été commis dans le village, et toutes les +portes, même celle de la rue, n'étaient fermées qu'au loquet. Cette +nuit-là, surtout, rien n'était plus facile que de s'échapper sans bruit; +mon oncle, trouvant la chaleur étouffante, avait laissé notre porte +entr'ouverte, et j'aurais pu sortir sans même la faire crier. + +Mais après mûres réflexions, car j'avais plus de jugement qu'il n'est +ordinaire à mon âge, je compris que cette équipée aurait le même +résultat que si je n'étais pas revenu avec John. On s'apercevrait de mon +départ dès le matin, on se mettrait à ma poursuite; quelques-uns des +chercheurs se douteraient bien de la route que j'avais prise, et l'on me +trouverait à la ville, absolument comme si j'y avais passé la nuit. Il +était d'ailleurs bien inutile de quitter la ferme longtemps d'avance: +elle n'était qu'à huit ou neuf kilomètres du port; j'arriverais trop tôt +si je partais avant le jour; le capitaine ne serait pas levé, et je +serais obligé d'attendre son réveil pour me présenter à lui. + +Je restai donc à la maison jusqu'au matin, bien que j'attendisse avec +impatience l'heure où je pourrais partir. À déjeuner quelqu'un fit +observer que j'étais pâle, et que je ne semblais pas dans mon assiette +ordinaire. John attribua mon malaise à la fatigue que j'avais eue la +veille par cette chaleur excessive, et chacun fut satisfait de +l'explication. + +Je tremblais qu'en sortant de table on ne me donnât quelque ouvrage qui +ne me permît pas de m'échapper, tel que de mener un cheval en compagnie +d'un domestique, ou de servir d'aide à quelque travailleur. Mais, ce +jour-là, fort heureusement, il ne se trouva pas de besogne pour moi, et +je gardai ma liberté. + +J'allais encore, de temps en temps, m'amuser avec mon sloop sur le +bassin du parc; d'autres enfants de mon âge avaient également de petits +bateaux, des schooners ou des bricks; et c'était pour nous un grand +plaisir de lancer nos esquifs, et de les faire jouter ensemble. Or, le +jour en question était précisément un samedi; l'école était fermée ce +jour-là, et je savais que la plupart de mes camarades se rendraient au +bassin dès qu'ils auraient déjeuné. Pourquoi n'y serais-je pas allé, +puisque je n'avais rien à faire? Le motif était plausible, et me +fournissait une excuse pour ne revenir que le soir. Je pris donc mon +sloop, que je portai visiblement pour qu'on sût où je me rendais. Je +traversai la cour sous les yeux des domestiques, et me dirigeai vers le +parc; il me sembla même prudent d'y entrer et de faire une apparition +près du bassin, où plusieurs de mes camarades étaient déjà réunis. + +«Si je leur confiais mes intentions, s'ils pouvaient seulement s'en +douter, pensais-je, quelle surprise et quel tumulte cela produirait +parmi eux!» + +Ils me dirent tous qu'ils étaient enchantés de me voir, et +m'accueillirent de manière à me le prouver. J'avais été pendant ces +derniers mois constamment occupé à la ferme, et les occasions où je +pouvais venir jouer avec eux étaient maintenant bien rares; aussi ma +présence leur fit-elle un vrai plaisir. Mais je ne restai au bord du +bassin que le temps nécessaire à la flottille pour faire sa traversée. +Je repris mon sloop, qui avait été vainqueur dans cette régate en +miniature, et le mettant sous mon bras, je souhaitai le bonjour à mes +amis. Chacun fut étonné de me voir partir sitôt; mais je leur donnai je +ne sais quelle excuse dont ils se contentèrent. + +Au moment de franchir l'enceinte du parc, je jetai un dernier regard sur +mes compagnons d'enfance, et des larmes couvrirent mes yeux, lorsque je +me détournai pour continuer ma route. + +Je rampai le long du mur, dans la crainte d'être aperçu, et me trouvai +bientôt sur le chemin qui conduisait à la ville; je me gardai bien d'y +rester, et pris à travers champs, afin de gagner un bois qui suivait la +même direction. Vous sentez de quelle importance il était pour moi de me +cacher le plus tôt possible; je pouvais rencontrer quelque habitant du +village qui m'aurait embarrassé en me demandant où j'allais, et qui du +reste, en cas de poursuites, aurait guidé les gens qui se seraient mis à +ma recherche. + +Une autre inquiétude ne me tourmentait pas moins, j'ignorais à quel +moment on lèverait l'ancre de _l'Inca_, j'avais craint, en partant de +meilleure heure, d'arriver trop tôt, et de laisser aux gens, qui +s'apercevraient de mon absence, le temps nécessaire pour me rejoindre +avant qu'on eût mis à la voile. Mais si j'arrivais trop tard, mon +désappointement serait plus cruel que toutes les punitions que j'aurais +à subir au sujet de mon escapade. + +Il ne me venait pas à l'idée qu'on pût refuser mes services; j'avais +oublié la petitesse de ma taille; la grandeur de mes desseins m'avait +élevé dans ma propre estime jusqu'aux dimensions d'un homme. + +J'atteignis le bois dont j'ai parlé plus haut, et le traversai +complétement sans rien voir, ni garde, ni chasseur. Il fallut bien en +sortir, lorsque je fus arrivé au bout, et reprendre à travers champs; +mais j'étais loin du village, à une certaine distance de la route, et je +ne craignais plus de rencontrer personne de connaissance. + +Bientôt j'aperçus les clochers de la ville qui m'indiquèrent la +direction qu'il fallait prendre; et franchissant des haies et des fossés +nombreux, suivant des chemins privés, des sentiers défendus, j'entrai +dans les faubourgs, je m'engageai au milieu de rues étroites, et finis +par en trouver une qui conduisait au port. Mon coeur battit vivement +lorsque mes yeux s'arrêtèrent sur le grand mât qui, de sa pointe, +dépassait tous les autres, et dont le pavillon flottait fièrement +au-dessus de la pomme de girouette. + +Je courus devant moi sans regarder à mes côtés, je me précipitai sur la +planche qui aboutissait au navire, je traversai le passavant, et me +trouvai sur _l'Inca_. + + + + +CHAPITRE XVI. + +_L'Inca_ et son équipage. + + +Je m'étais arrêté près de la grande écoutille, où cinq ou six matelots +entouraient une pile de caisses et de futailles qu'ils descendaient dans +la cale au moyen d'un palan. Ils étaient en manches de chemises, +portaient des blouses de Guernesey et de larges pantalons de toile, tout +barbouillés de graisse et de goudron. Au milieu de ce groupe de +travailleurs était un individu couvert d'une vareuse de drap bleu avec +un pantalon du même; je fus persuadé que c'était le capitaine, car je me +figurais que le chef d'un aussi beau navire devait être un homme de +grande taille et superbement vêtu. + +Cet homme en drap bleu dirigeait les matelots et leur donnait des +ordres, auxquels je crus voir qu'on n'obéissait pas toujours; les +travailleurs se permettaient même d'émettre un avis contraire à celui du +chef, et parfois les opinions étaient si différentes qu'on finissait par +se disputer au sujet de ce qu'il y avait à faire. + +Cela vous prouve que sur _l'Inca_ la discipline était peu observée, +ainsi qu'il arrive souvent dans la marine marchande. Les paroles des +uns, les cris des autres, le craquement des poulies, le choc des caisses +et des futailles, la chute des fardeaux qui tombaient sur le pont, tout +cela faisait un bruit dont on n'a pas d'idée: j'en fus littéralement +pris de vertige, et restai plusieurs minutes sans pouvoir distinguer ce +qui se passait autour de moi. + +Au bout de quelques instants l'énorme tonneau qu'il s'agissait de +descendre ayant gagné le fond de la cale, et se trouvant mis en place, +le bruit s'apaisa et les hommes se reposèrent. C'est alors que je fus +aperçu par un matelot, qui s'écria en me regardant d'un air railleur: + +«Ohé! petit épissoir[10], qu'y a-t-il pour ton service? Viens-tu pour +qu'on t'embarque? + + [10] Sorte de poinçon avec lequel on ouvre le bout des cordages que + l'on veut _épisser_, c'est-à-dire rassembler en entrelaçant les + torons qui les composent. + +--Mais non, dit un autre, puisqu'il est capitaine et qu'il a son +navire.» + +C'était une allusion au petit schooner que je tenais à la main. + +«Ohé! du schooner, ohé! Pour quelle destination?» cria un troisième en +regardant de mon côté. + +Chacun éclata de rire et attacha sur moi des regards à la fois curieux +et railleurs. + +Déconcerté par cette réception peu bienveillante, je ne savais que dire +pour expliquer mon affaire, lorsque je fus tiré d'embarras par l'homme +en vareuse qui, s'étant approché, me demanda d'un air sérieux ce qui +m'amenait à bord. + +[Illustration: Il me demanda d'un air sérieux ce qui m'amenait à bord.] + +Je lui répondis que je voulais voir le capitaine. Je croyais toujours +qu'il était le chef du bâtiment, et que c'était à lui que je devais +présenter ma requête. + +«Voir le capitaine! répéta-t-il d'un air surpris. Et qu'avez-vous à lui +demander? Je suis le second du navire, si pour vous c'est la même chose, +vous n'avez qu'à parler.» + +J'hésitai d'abord à lui répondre; mais il représentait le capitaine et +je crus pouvoir lui déclarer mes intentions. + +«Je voudrais être marin,» lui dis-je en m'efforçant d'empêcher ma voix +de trembler. + +Si l'équipage avait ri tout à l'heure, il rit encore plus fort +maintenant, et le monsieur en vareuse joignit ses éclats de rire à ceux +de tous les matelots. + +«Bill! cria l'un de ces derniers en s'adressant à un camarade qui se +trouvait à distance: ne vois-tu pas ce marmouset qui voudrait être +marin? Bonté divine! un petit bonhomme de deux liards, pas assez long +pour faire seulement un chevillot! un marin! Bonté du ciel! + +--Est-ce que sa mère sait où il est? répondit le camarade. + +--Oh! que non, dit un troisième, pas plus que son père, je le +garantirais bien; le fanfan leur a tiré la révérence. Tu les as plantés +là, n'est-ce pas, jeune épinoche. + +--Écoutez-moi, dit l'homme habillé de bleu, retournez auprès de votre +mère; faites-lui mes compliments, et dites-lui de ma part de vous +attacher au pied d'une chaise avec les cordons de sa jupe; elle fera +bien de vous y tenir amarré pendant cinq ou six ans.» + +Ces paroles excitèrent un nouvel éclat de rire. Dans mon humiliation, et +ne sachant que leur répondre: + +«Je n'ai pas de mère, pas de chez nous,» balbutiai-je tout confus. + +Le visage dur et grossier des hommes qui m'entouraient changea aussitôt +d'expression, et j'entendis autour de moi quelques mots de sympathie. + +Cependant l'homme en vareuse conserva son air moqueur, et me dit sur le +même ton: + +«Dans ce cas-là, mon bambin, allez trouver votre père, et dites-lui de +vous donner le fouet. + +--Mon père est mort, répondis-je en baissant la tête. + +--Pauvre petit diable! c'est tout de même un orphelin, dit un matelot +d'une voix compatissante. + +--Si vous n'avez pas de père, continua l'homme en vareuse, qui +paraissait être une brute sans coeur, allez chez votre grand'mère, chez +votre oncle ou chez votre tante, allez où vous voudrez, mais partez +d'ici bien vite, ou je vous fais hisser au bout d'un câble, et donner +dix coups de corde; m'avez-vous entendu?» + +Très-mortifié de cette menace, je m'éloignais sans mot dire; j'avais +gagné le passavant, et je mettais le pied sur la planche, lorsque je vis +un homme se diriger vers le navire que j'étais en train de quitter. Il +portait le costume de ville: habit noir et chapeau de castor; mais un je +ne sais quoi m'annonça qu'il appartenait à la marine; son teint bruni +par le vent et le soleil, quelque chose de particulier dans le regard, +dans la démarche, étaient pour moi des indices qui ne pouvaient pas me +tromper. Il avait un pantalon bleu, de drap pilote, qui ne pouvait +appartenir qu'à un homme de mer; et il me vint à l'idée que ce devait +être le capitaine. + +J'en eus bientôt la certitude; il franchit le passavant, mit le pied sur +le pont de manière à montrer qu'il était le maître, et je l'entendis +aussitôt donner des ordres d'un ton d'autorité qui n'admettait pas de +réplique. + +Il me sembla qu'en m'adressant à lui j'aurais encore la chance de +réussir, et je le suivis sans hésiter vers le gaillard d'arrière, dont +il avait pris le chemin. + +En dépit des remontrances de deux ou trois matelots, je parvins à +rejoindre le capitaine, et j'arrivai près de lui, juste au moment où il +allait entrer dans sa cabine. + +Je l'arrêtai par un pan de l'habit; il se retourna d'un air étonné, et +me demanda ce que je lui voulais. + +Je lui adressai ma requête aussi brièvement que possible, et j'attendis +avec émotion. Pour toute réponse il se mit à rire, appela un de ses +hommes, et d'une voix qui n'avait rien de méchant: + +«Waters, dit-il, prenez ce bambin sur vos épaules, et mettez-le sur le +quai.» + +Il n'ajouta pas une parole, descendit l'échelle et disparut à mes yeux. + +Au milieu de ma douleur je me sentis enlever par les bras vigoureux du +matelot, qui, après avoir franchi le bordage et la planche, fit quelques +pas et me déposa sur le pavé. + +«Pauvre mignon! me dit-il avec douceur, écoute bien Jack Waters: +gare-toi de l'eau salée le plus longtemps que tu pourras; tu serais pris +par les requins, ils te mangeraient, et ne feraient qu'une bouchée de ta +personne.» + +Il s'arrêta et sembla réfléchir. + +«Ainsi, reprit-il d'une voix encore plus douce, tu es donc orphelin? Tu +n'as ni père, ni mère? + +--Ni l'un ni l'autre, répondis-je. + +--Quelle pitié! moi aussi j'ai été orphelin. C'est égal, tu es un brave +petit marmot; tu voudrais être marin, ça mérite quelque chose. Si +j'étais capitaine, moi, je te prendrais tout de même; seulement je ne le +suis pas et ne peux rien faire pour toi; mais je reviendrai un jour, et +tu auras peut-être grandi. En attendant, garde ça comme souvenir; à mon +retour n'oublie pas de me le montrer, ça te fera reconnaître; et qui +sait? j'aurai peut-être un cadre pour toi. Bonjour et que Dieu te +protége! Retourne au logis, comme un bon petit garçon, et n'en sors pas +que tu ne sois un peu plus grand.» + +En disant ces paroles, l'excellent Jack Waters me donna son couteau; +puis il se dirigea vers le navire, et me laissa sur le quai. + +Aussi touché que surpris de cet acte de bienveillance, je suivis le +marin des yeux, et mettant le couteau dans ma poche par un mouvement +machinal, je restai immobile à la place où m'avait quitté Jack Waters. + + + + +CHAPITRE XVII. + +Pas assez grand. + + +Je n'avais jamais été aussi cruellement déçu. Tous mes rêves s'étaient +évanouis en moins de quelques minutes; moi qui croyais avant peu carguer +les voiles du grand perroquet, et visiter de nouveaux pays, j'étais +repoussé, chassé du navire où j'avais cru me faire admettre, et sur +lequel j'avais fondé tant d'espérances. + +Mon premier sentiment fut une humiliation profonde; j'étais persuadé que +tous les passants devinaient ma déconvenue; et les matelots, dont je +voyais la figure se tourner de mon côté, me paraissaient avoir une +expression railleuse, qui mettait le comble à ma douleur. Je n'eus pas +la force d'endurer plus longtemps un pareil supplice, et je m'en fus de +l'endroit où il m'était imposé. + +D'énormes caisses, des futailles, des ballots de marchandises étaient +rassemblés sur le quai, et laissaient entre eux un espace assez grand +pour qu'on pût s'y introduire; je me faufilai dans l'un de ces étroits +passages qui m'offraient un asile, et j'y fus caché à tous les gens du +port, qui, de leur coté, disparurent à mes yeux. Une fois à l'abri de +tous les regards, je ressentis le bien-être que l'on éprouve au sortir +du péril, tant il est agréable d'échapper au ridicule, alors même qu'on +est certain de ne pas l'avoir mérité. + +Parmi les caisses au milieu desquelles je me trouvais, il y en avait une +assez petite pour me servir de siége; j'allai m'y asseoir, et me cachant +le visage dans mes mains, je m'abandonnai à mes tristes réflexions. + +Que me restait-il à faire? Devais-je renoncer à la marine, retourner à +la ferme, et vivre chez mon oncle? + +C'était, me direz-vous, le meilleur parti à prendre, le plus sage, +surtout le plus naturel. Peut-être avez-vous raison; mais si la pensée +en vint à mon esprit, elle s'éloigna aussitôt, et n'influa nullement sur +ma conduite. + +«Je ne reculerai pas comme un lâche, me disais-je en moi-même; ils ne +m'ont pas abattu; je suis entré dans la voie que je veux suivre, et +j'irai jusqu'au bout. Ils ont refusé, il est vrai, de m'admettre sur +_l'Inca_, mais c'est un petit malheur; il y a d'autres vaisseaux dans le +port, on les compte par vingtaines, et il est possible que plus d'un +soit enchanté de m'avoir. Dans tous les cas, je ferai une nouvelle +tentative avant de renoncer à mes projets. + +«Pourquoi me refuserait-on? continuai-je poursuivant mon monologue. +Pourquoi? je le demande. Quel motif aurait-on de repousser mes services? +je travaillerais de si bon coeur! Peut-être n'ai-je pas la taille +nécessaire? Les autres m'ont comparé à un épissoir, à un chevillot; je +ne sais pas ce que cela veut dire, mais il est certain que cette +comparaison injurieuse signifiait que je n'étais pas assez grand pour +être admis dans l'équipage. Pour faire un matelot, je le comprends; mais +un mousse! la chose est différente. J'ai entendu dire qu'il y en avait +de plus jeunes que moi; il est vrai qu'ils pouvaient être moins petits. +Quelle taille ai-je donc? Si j'avais seulement un mètre pour le savoir +au juste! Il faut que je sois bien distrait pour ne m'être pas mesuré +avant de quitter la ferme.» + +Le cours de mes pensées fut interrompu en ce moment par la vue de +quelques chiffres grossièrement tracés à la craie sur l'une des caisses +voisines. Après les avoir examinés avec attention, je vis qu'ils +marquaient un mètre vingt centimètres, et je compris qu'ils se +rapportaient à la longueur de la caisse. Peut-être le charpentier les +avait-il faits pour se rendre compte de son ouvrage, peut-être pour +l'instruction des matelots qui devaient charger le navire. + +Quoi qu'il en soit, ils me donnèrent le moyen de connaître ma taille à +deux centimètres près, et voici de quelle façon: je me couchai par +terre, en ayant soin de placer mes pieds de niveau avec l'une des +extrémités de la caisse, je m'étendis de tout mon long, et je posai ma +main à l'endroit où atteignait le dessus de ma tête. Hélas! il +n'arrivait pas à l'autre bout du colis; j'eus beau m'allonger de toutes +mes forces, tendre le cou, étirer mes jointures, il s'en fallait d'au +moins cinq centimètres que je n'eusse en hauteur la longueur de cette +caisse. J'avais donc à peine un mètre quinze; c'était bien peu pour un +garçon plein d'audace, et je me relevai tout confus de cette découverte. + +Avant d'en acquérir la certitude, j'étais vraiment bien loin de me +croire d'aussi petite taille. Quel est celui qui, à douze ans, ne +s'imagine pas qu'il est bien près d'être un homme! Je ne pouvais plus me +faire illusion; un mètre quinze centimètres! Il n'était pas étonnant que +Jacques Waters m'eût appelé marmouset, et ses camarades épissoir et +chevillot. + +Le découragement s'était emparé de mon âme; pouvais-je, en bonne +conscience, renouveler mes démarches? Quel est le capitaine qui voudrait +m'accepter? un vrai Lilliputien! Je n'avais jamais vu de mousse qui eût +un mètre quinze. À vrai dire, je n'en avais jamais vu absolument +parlant. Tous ceux qui en remplissaient les fonctions, à bord des +schooners qui visitaient notre port, avaient la taille d'un homme, et +pour ainsi dire en avaient l'âge. Il n'y avait donc plus d'espérance, et +rien autre chose à faire que de rentrer au logis. + +Toutefois, j'allai me rasseoir sur ma petite caisse, afin de réfléchir à +ce parti désespéré. J'ai toujours eu l'esprit inventif, même dès ma plus +tendre enfance, et je trouvai bientôt de nouvelles combinaisons qui +devaient me permettre d'exécuter mes projets dans toute leur étendue. On +m'avait parlé d'hommes et d'enfants qui s'étaient cachés à bord d'un +vaisseau, et qui n'avaient abandonné leur refuge qu'au moment où l'on se +trouvait en pleine mer, c'est-à-dire quand on ne pouvait plus les +renvoyer. + +À peine ces audacieux personnages m'étaient-ils revenus à l'esprit, que +je fus décidé à suivre leur exemple. Quoi de plus facile que d'entrer +furtivement dans l'un des navires dont le port était rempli, dans celui +même dont on m'avait chassé d'une façon si injurieuse. Il était le seul, +à vrai dire, qui parût sur le point de mettre à la voile; mais il y en +aurait par douzaines qui dussent partir en même temps que lui, que je +lui aurais encore donné la préférence. + +Il est aisé de le comprendre; c'était me venger des railleries dont +j'avais été l'objet, surtout des insultes du second, que de jouer un +pareil tour à ces messieurs, et d'être embarqué sur _l'Inca_ en dépit de +leurs dédains. J'étais bien sûr qu'ils ne me jetteraient pas par-dessus +le bord; à l'exception de l'homme en vareuse, on n'avait pas été +méchant. Les matelots avaient ri, c'était bien naturel; mais ils avaient +fait entendre des paroles de pitié, dès qu'ils avaient su que je n'avais +ni père ni mère. + +Il était donc résolu que je partais pour le Pérou; et cela dans le grand +vaisseau d'où l'on m'avait chassé. + + + + +CHAPITRE XVIII. + +Entrée furtive. + + +Mais comment faire pour m'introduire à bord; comment surtout m'y cacher +à tous les yeux? + +Telles étaient les difficultés qui s'offraient à mon esprit; rien +n'était plus facile que de me rendre sur le pont, comme je l'avais fait +une heure avant; mais je serais certainement vu par quelqu'un, peut-être +même par le second, et renvoyé à terre, ainsi que la première fois. + +Si j'avais pu gagner l'un des matelots, obtenir qu'il me fourrât dans un +coin où personne ne serait allé? Mais comment acheter sa discrétion? +Avec quoi la payer? je n'avais pas du tout d'argent; mon sloop et mes +habits, qui ne valaient pas grand'chose, formaient tout mon avoir. Je +songeais à me défaire de mon navire; mais je pensai, en y réfléchissant, +qu'un matelot n'attacherait aucun prix à un objet qu'il pouvait faire +lui-même. Il n'y avait pas d'espoir de séduire un marin avec un pareil +joujou. + +Mais attendez! j'avais une montre, une vieille montre en argent dont la +valeur ne devait pas être bien grande, quoiqu'elle fût assez bonne, et +qu'elle me vînt de ma mère. Celle-ci en avait laissé une autre +infiniment plus belle, une montre en or d'un prix considérable; mais mon +oncle se l'était appropriée, et m'avait permis en échange de me servir +de l'ancienne; par bonheur, je la portais tous les jours; elle se +trouvait dans mon gousset. N'était-ce pas un cadeau suffisant pour qu'un +matelot consentit à me passer en contrebande, et à me cacher dans un +coin du navire? La chose était possible; à tout hasard je résolus +d'essayer. + +Il fallait pour cela que je pusse me trouver seul avec Jack, ou avec un +autre, afin de lui communiquer mes intentions, et ce n'était pas là ce +qu'il y avait de plus facile; cependant cela pouvait être et je ne +m'éloignai pas de _l'Inca_ dans la prévision qu'un des hommes de +l'équipage se rendrait à la ville, et que je trouverais le moyen de lui +parler. + +Mais, en supposant que ma prévision ne se réalisât pas, il me restait +l'espoir de me faufiler à bord sans le secours de personne. À la chute +du jour, lorsque les matelots auraient quitté l'ouvrage et seraient dans +l'entre-pont, qui est-ce qui me verrait dans l'ombre? Je passerais +inaperçu auprès de la sentinelle, je me glisserais par l'une des +écoutilles, je descendrais dans la cale, et une fois au milieu des +tonneaux et des caisses, je ne redouterais plus rien. + +Mais une double inquiétude se mêlait à cette combinaison et troublait +mon espoir: _l'Inca_ resterait-il jusqu'à la nuit, et ne serais-je pas +retrouvé par les domestiques de mon oncle avant que je me fusse +introduit dans ma cachette? + +Je dois avouer que la première de ces craintes n'était pas des plus +vives; l'écriteau, qui la veille avait attiré mes regards, était au même +endroit, et c'était toujours _demain_ que le vaisseau devait partir. Il +y avait encore sur le quai une foule de marchandises qui appartenaient à +_l'Inca_, et je savais, pour l'avoir entendu dire, que les vaisseaux qui +doivent faire un long voyage partent rarement le jour qui avait été +fixé. J'avais donc à peu près l'assurance que mon navire ne mettrait à +la voile au plus tôt que le lendemain, et cela me donnait la chance d'y +entrer à la nuit close. + +Restait l'autre danger; mais après y avoir réfléchi, la crainte qu'il +m'inspirait s'évanoui également. Les gens de la ferme ne s'apercevraient +de mon absence qu'après la journée faite; ils n'auraient pas +d'inquiétude avant que la nuit fût noire; puis le temps de se consulter, +d'arriver à la ville, en supposant qu'on devinât la route que j'avais +prise, et je serais embarqué depuis longtemps lorsque les domestiques de +mon oncle se mettraient sur ma piste. + +Complétement rassuré à cet égard, je ne songeai plus qu'à prendre les +dispositions nécessaires à l'accomplissement de mon entreprise. + +Je pensais qu'une fois installé dans le vaisseau, il me faudrait y +rester vingt-quatre heures, même davantage, sans révéler ma présence, et +je ne pouvais pas être jusque-là sans manger. Mais comment faire pour se +procurer des vivres? J'ai dit plus haut que je n'avais pas un sou, et +vous savez qu'on n'achète rien sans argent. + +Tout à coup mes yeux tombèrent sur mon sloop: si je le vendais? On m'en +donnerait bien quelque chose. Il ne me serait plus d'aucun usage; autant +valait m'en séparer. + +Je sortis du monceau de caisses et de futailles où j'avais trouvé asile, +et me promenai sur le quai, en cherchant un acheteur pour ma petite +embarcation. Un magasin de joujoux, rempli d'objets nautiques, s'offrit +bientôt à mes regards; j'y entrai avec empressement, et après avoir +débattu le prix pendant quelques minutes, je reçus un shilling; et ce +fut une affaire faite. Mon petit sloop, bien fait et bien gréé valait de +cinq à six shillings, et, dans toute autre circonstance, je ne m'en +serais pas défait, même pour une somme plus forte; mais le juif auquel +je m'étais adressé vit à mon premier mot que j'avais besoin d'argent, et +comme tous ses pareils il spécula sans honte sur l'embarras où je me +trouvais. + +Peu importe, j'étais pourvu de fonds qui me paraissaient considérables, +et avisant une boutique de comestibles, j'y employai la somme entière: +j'achetai du fromage pour six pence, du biscuit de mer pour six et demi, +je bourrai mes poches de mon emplète, et je retournai m'asseoir au +milieu des colis où j'avais passé une partie du jour. C'était l'heure où +l'on dînait à la ferme, j'avais faim, et j'attaquai mon fromage et mon +biscuit de manière à singulièrement alléger ma cargaison. + +Lorsque le soir approcha, il me parut convenable d'aller flâner aux +environs du vaisseau, afin de reconnaître les lieux; je voulais +m'assurer de l'endroit où il était le plus facile d'escalader le +bastingage, et combiner les moyens qui me permettraient le plus sûrement +d'arriver à mon but. Mais si les matelots m'apercevaient? Cela m'était +bien égal; ils ne pouvaient pas m'empêcher de me promener sur le quai, +et j'étais bien sûr qu'il ne soupçonneraient pas mes intentions. En +supposant qu'ils voulussent recommencer leurs railleries, j'en +profiterais pour leur répondre, et cela me donnerait le temps de mieux +voir ce que je voulais observer. + +Je quittai de nouveau ma place, et me promenai çà et là, d'un air +d'indifférence. Tout en allant et venant, sans faire la moindre +attention à ce qui se passait autour de moi, j'arrivai en face de +_l'Inca_, et m'arrêtai pour en examiner la poupe. L'arrimage devait +toucher à sa fin; car le pont du navire était presque au niveau du quai, +preuve que son chargement était à peu près complet. Toutefois la hauteur +du plat-bord m'empêchait de distinguer ce qui se passait sur le pont. Je +vis néanmoins qu'il me serait facile de gagner les haubans d'artimon, +une fois que j'aurais franchi le plat-bord, et c'est à ce moyen que je +m'arrêtai, comme celui qui me paraissait le meilleur. À vrai dire, il me +faudrait mille précautions pour ne pas faire de bruit en exécutant mon +escalade; j'étais perdu si les ténèbres n'étaient pas assez profondes, +ou si j'éveillais l'attention du matelot faisant l'office de sentinelle; +je serais pris, soupçonné, peut-être châtié comme voleur. Mais j'étais +résolu à tout risquer, dans l'espoir de réussir. + +Un calme profond régnait à bord de _l'Inca_. Pas une parole, pas l'ombre +d'un mouvement; quelques ballots qui gisaient encore sur le quai, me +tirent supposer que l'arrimage n'était pas terminé; mais personne ne +travaillait, les abords de l'écoutille et le passavant étaient déserts. +Où pouvaient être les matelots? + +J'avançai tout doucement, et fis un pas sur la planche qui conduisait au +navire; de ce poste avancé j'aperçus la grande écoutille, ainsi qu'une +partie de l'embelle; mais je ne vis pas la vareuse du monsieur en drap +bleu, ni les vêtements tachés de graisse de l'équipage. + +Je prêtai l'oreille en retenant mon haleine; un bruit confus m'arriva du +navire; je distinguai des voix, probablement celle des matelots qui +s'entretenaient de chose et d'autre. J'en étais là quand un individu +apparut tout à coup à l'ouverture du passavant. Il portait un vase +énorme où fumait quelque chose; c'était sans doute de la viande, et je +compris pourquoi on avait déserté l'embelle. + +Moitié par curiosité, moitié pour obéir à l'idée qui me passait dans la +tête, je franchis l'embarcadère, et me glissai furtivement sur _l'Inca_. +J'aperçus les matelots à l'extrémité du navire: les uns assis sur le +tourniquet, les autres sur le pont même, tous ayant leur couteau à la +main et leur assiette sur les genoux. Grâce au plat fumant qu'apportait +le cuisinier, et sur lequel s'attachaient tous les regards, personne ne +tourna les yeux de mon côté. + +«Maintenant ou jamais!» murmurai-je en moi-même; puis, entraîné par une +force irrésistible, je traversai le pont à la hâte, et me dirigeai vers +le grand mât. + +J'étais maintenant sur le bord de la grande écoutille; c'est ce que +j'avais voulu. On en avait retiré l'échelle; mais il s'y trouvait la +corde qui avait servi à descendre les marchandises; elle était attachée +au palan, et atteignait au fond de la cale. + +Je m'emparai de cette corde, et la saisissant à deux mains, je glissai +jusqu'en bas, aussi doucement que possible. Ma bonne étoile voulut que +je ne me brisasse pas les os; néanmoins je l'échappai belle; j'en fus +quitte pour une chute assez rude qui me fit toucher le fond de la cale +un peu plus tôt qu'il ne l'aurait fallu; malgré cela, je fus debout +immédiatement, et après avoir grimpé sur des ballots et des caisses qui +n'étaient pas encore à leur place, j'allai me cacher derrière une grosse +futaille, où je me blottis dans l'ombre. + + + + +CHAPITRE XIX. + +Hourra! nous sommes partis! + + +À peine était-je accroupi derrière ma futaille que je tombai dans un +profond sommeil; toutes les cloches de Cantorbery ne m'auraient pas +réveillé. On sait combien ma nuit avait été mauvaise; la précédente +n'avait guère mieux valu; car John et moi, nous étions partis de grand +matin pour aller au marché. Puis la fatigue, surtout les émotions +m'avaient complétement épuisé; bref, je dormais comme un sabot, excepté +toutefois que je dormis bien plus longtemps. + +On avait dû cependant faire assez de bruit pour réveiller un mort; les +poulies avaient grincé, les hommes crié, les caisses et les tonneaux +s'étaient heurtés avec violence, le tout à mes oreilles; mais je n'avais +rien entendu. + +«La nuit doit toucher à sa fin,» pensai-je en m'éveillant. Je sentais +que mon sommeil avait été de longue haleine, et j'aurais cru que nous +étions au matin sans les profondes ténèbres qui m'environnaient de toute +part. Lorsqu'après être descendu je m'étais caché derrière le tonneau, +j'avais observé que la lumière pénétrait dans la cale, et maintenant je +ne distinguais plus rien autour de moi; il y faisait noir comme dans un +four; il fallait que la nuit fût terriblement sombre. + +Mais quelle heure était-il? Chacun des matelots devait être dans son +hamac, et dormir du profond sommeil que donne un rude travail. + +Je crus cependant qu'on remuait au-dessus de ma tête. J'écoutai, il +n'était pas besoin d'avoir l'ouïe fine pour en acquérir la certitude; on +jetait sur le pont des masses pesantes qui, en tombant, ébranlaient tout +le navire, et dont je ressentais le contrecoup. Enfin des voix confuses +parvinrent à mon oreille, je crus distinguer des paroles qui +ressemblaient à un signal, puis le refrain: «Enlève! ohé! enlève!» que +les matelots chantaient en choeur. Il n'y avait plus à en douter, on +finissait le chargement du navire. + +Je n'en fus pas très-surpris: le capitaine faisait terminer l'arrimage +afin de pouvoir profiter du vent ou de la marée. + +Je continuai de prêter l'oreille, et m'attendais à ce que le bruit +cessât bientôt; mais les heures se succédaient sans amener la fin de ce +tintamarre. + +«Comme ils sont laborieux, pensai-je. Il faut qu'ils soient terriblement +pressés! Je le crois du reste; c'est aujourd'hui qu'ils auraient dû +partir, et ils veulent sans doute mettre à la voile de très-bonne heure. +Tant mieux pour moi; plus ils se dépêcheront, plus tôt je serai délivré +de cette position détestable. Dans quel mauvais lit j'ai couché; +cependant, je n'en ai pas perdu l'appétit, car déjà la faim me talonne.» + +En disant ces mots, je lirai de ma poche mon biscuit et mon fromage, +auxquels je fis honneur, bien que je n'eusse pas l'habitude de manger +pendant la nuit. + +Les caisses se remuaient toujours au-dessus de ma tête; loin de +diminuer, le bruit augmentait. «Quelle rude besogne pour ces pauvres +matelots! m'écriai-je; il est probable qu'ils auront double paye.» + +Tout à coup les chants cessèrent; un profond silence régna sur le +navire; du moins je n'entendis plus aucun bruit. + +«Ils seront allés se coucher, supposai-je; et cependant il va bientôt +faire jour. Mais puisqu'ils vont dormir, pourquoi ne pas faire comme +eux: ce sera toujours autant de gagné.» + +Je m'étendis le mieux que je pus dans mon étroite cachette, où je +dormais parfaitement lorsqu'un nouveau tapage me réveilla en sursaut. + +«Comment, encore! ce n'était pas la peine de se coucher, me dis-je à +moi-même; il n'y a pas plus d'une heure qu'ils sont allés trouver leurs +hamacs, et les voilà qu'ils retravaillent! c'est un singulier navire! +Peut-être la moitié de l'équipage a-t-elle dormi pendant que l'autre +veillait; et ce sont probablement ceux qui ont fini leur somme qui +viennent relever leurs camarades.» + +Cette conjecture me laissa l'esprit en repos. Mais il m'était impossible +de me rendormir, et je continuai de prêter l'oreille. + +Jamais nuit de décembre ne m'avait paru plus longue; les hommes +continuaient leur travail; ils se reposaient pendant une heure, se +remettaient à l'ouvrage et le jour ne paraissait pas. + +Je commençai à croire que je rêvais, que je prenais les minutes pour des +heures. Mais j'avais alors un appétit féroce; car à trois reprises +différentes j'étais tombé sur mes provisions avec une faim qui les avait +épuisées. + +Tandis que je finissais d'avaler mon biscuit et mon fromage, le bruit +cessa complétement; j'écoutai, rien ne frappa mes oreilles, et je +m'endormis au milieu du silence le plus complet. + +Le navire était bruyant quand je m'éveillai; mais d'une manière bien +différente. C'était le cric-cric-cric d'un tourniquet, joint au +cliquetis d'une chaîne, dont le bruit m'emplissait d'aise. Vous +comprenez ma joie: du petit coin où je me trouvais à fond du cale, tout +cela ne m'arrivait qu'affaibli par la distance, mais néanmoins d'une +manière assez distincte pour m'apprendre qu'on levait l'ancre, et que le +navire allait s'éloigner du port. + +J'eus de la peine à retenir un cri de joie; cependant je gardai le +silence dans la crainte d'être entendu; il n'était pas encore temps +d'annoncer ma présence, on m'aurait tiré de ma cachette, et renvoyé à +terre sans plus de cérémonie. Je restai donc aussi muet qu'un poisson, +et j'écoutai avec bonheur la grande chaîne racler rudement l'anneau de +fer de l'écubier. + +Au bout d'un temps plus ou moins long, dont je n'appréciai pas la durée, +le cliquetis et le raclement cessèrent, et un bruit de nature différente +les remplaça tous deux; on aurait cru entendre le vent s'engouffrer et +gémir; mais on se serait trompé: c'était le murmure puissant des vagues +qui se brisaient contre les flancs du vaisseau. Jamais harmonie +délicieuse n'a produit sur moi d'impression plus agréable, car ce +murmure annonçait que _l'Inca_ était en mouvement. Nous étions donc +enfin partis! + + + + +CHAPITRE XX. + +Mal de mer. + + +Le balancement du navire, le bouillonnement des flots, tout me donnait +la preuve que je ne m'étais pas trompé; nous allions quitter le port et +gagner la pleine mer. Combien j'étais heureux! Plus d'inquiétude, plus +de crainte d'être ramené à la ferme; dans vingt-quatre heures je serais +enfin sur l'Océan, loin de la terre, et ne pouvant plus être ni +poursuivi ni renvoyé. Le succès de mon entreprise me plongeait dans +l'extase. + +Je trouvai bien un peu bizarre de partir pendant la nuit, car il ne +faisait pas encore jour; toutefois je présumai que le pilote avait une +si parfaite connaissance de la baie qu'il s'engageait à en sortir les +yeux fermés. Ce qui m'intriguait davantage, c'était la durée des +ténèbres: il y avait là quelque chose de mystérieux; je commençai à +croire que j'avais dormi pendant le jour, et que je ne m'étais réveillé +qu'après le coucher du soleil, ce qui m'avait fait deux nuits pour une; +ou bien c'était un rêve qui avait produit cette illusion. Quoi qu'il en +soit, j'étais trop heureux de notre mise à la voile pour rechercher le +motif de notre départ nocturne. Peu m'importait l'heure, pourvu que nous +pussions arriver sains et saufs en pleine mer, et je me recouchai en +attendant qu'il me fût permis de sortir de ma cachette. + +Deux raisons surtout me faisaient appeler de tous mes voeux le moment de +la délivrance: la première c'est que j'avais une soif ardente. Il y +avait longtemps que je n'avais bu; le fromage et le biscuit m'avaient +encore altéré, et j'aurais donné toute une fortune, si je l'avais +possédée, pour me procurer un verre d'eau. + +La seconde raison qui me faisait souhaiter de changer de place était la +courbature que j'avais gagnée dans mon petit coin, où j'étais forcé de +m'accroupir, n'ayant pour me reposer que des planches qui m'avaient tout +meurtri. C'est à peine si je pouvais remuer, tant la douleur était vive, +et je souffrais encore plus lorsque j'étais immobile, ce qui d'ailleurs, +n'arrivait pas souvent, tant l'instinct me poussait à changer d'attitude +pour diminuer mes crampes et me distraire de ma soif. + +Il ne fallait rien moins que la crainte d'être renvoyé à la ferme pour +me donner la force de supporter ces tortures. Je savais que les navires +ne sortent guère d'un port sans avoir un pilote. Si j'avais eu le +malheur de révéler ma présence, avant le départ de celui que nous avions +probablement, on me jetait dans son bateau, et je perdais le fruit de +mes efforts, ce qui après l'heureux début de mon entreprise était une +humiliation que je ne pouvais accepter. + +En supposant même qu'il n'y eût pas de pilote sur _l'Inca_, nous étions +encore dans les parages que fréquentent les bateaux-pêcheurs, ceux qui +font la côte; l'un d'eux, retournant au port, serait hélé facilement, et +l'on m'y descendrait comme un colis pour être déposé sur le quai. + +J'étouffai donc ma soif, et me cuirassant contre la douleur, je pris la +résolution de rester dans ma cachette. + +Le navire glissa tranquillement sur les flots pendant une heure ou deux; +sa marche était ferme, d'où je supposais que le temps était calme et que +nous étions toujours dans la baie. Comme je faisais cette réflexion, je +m'aperçus que le roulis devenait de plus en plus fort; les vagues +fouettaient les flancs du bâtiment avec une telle violence qu'elles en +faisaient craquer le bordage. + +J'étais bien loin de m'en plaindre; c'était la preuve que nous nous +trouvions en pleine mer, où la brise était toujours plus forte, et les +lames plus puissantes. «Bientôt, pensai-je, on renverra le pilote, et je +pourrai sans inquiétude me montrer sur le pont.» + +Quand je dis sans inquiétude, ce n'est pas tout à fait vrai; j'avais au +contraire des appréhensions assez vives au sujet de l'accueil qui +m'était réservé; je pensais à la brutalité du second, aux railleries de +l'équipage. Le capitaine ne serait-il pas indigné de mon audace; lui qui +avait si nettement refusé de me prendre à bord, que dirait-il de m'y +voir introduit par surprise? Il m'imposerait quelque punition +outrageante, peut-être le fouet. J'étais, je le confesse, très-peu +rassuré à cet égard, et j'aurais volontiers dissimulé ma présence +jusqu'à notre arrivée au Pérou. + +Mais impossible; je ne pouvais pas rester dans ma cachette pendant six +mois; qui pouvait dire si la traversée ne durerait pas davantage? Je +n'avais pas à boire, presque rien à manger, il fallait bien tôt ou tard +remonter sur le pont, en dépit de la colère du capitaine. + +Pendant que je faisais ces tristes réflexions, je me sentis envahir par +une angoisse étrange qui n'avait rien de commun avec mon inquiétude; +elle était toute physique et plus affreuse que ma soif et mes crampes. +Le vertige s'était emparé de moi, la sueur me couvrait la figure, elle +s'accompagnait d'horribles nausées, d'étranglement, de suffocation, +comme si mes poumons comprimés entre les côtes n'avaient pu se dilater, +et qu'une main de fer m'eût serré à la gorge. Une odeur fétide s'élevait +du fond de la cale, où j'entendais clapoter l'eau qui s'y était +introduite, sans doute depuis longtemps, odeur nauséabonde qui aggravait +mon agonie. + +D'après ces divers symptômes, il n'était pas difficile de reconnaître ce +qui me faisait tant souffrir; ce n'était que le mal de mer. Je ne +m'alarmai pas des suites que cela pouvait avoir, mais j'endurai toutes +les tortures que vous impose cette atroce maladie. Il est certain que +dans la situation où j'étais, elle fut pour moi plus atroce qu'elle ne +l'est d'ordinaire. Il me semblait qu'un verre d'eau pure, en apaisant ma +soif, eût guéri mes nausées et diminué l'étreinte qui me serrait la +poitrine. + +L'effroi que m'inspirait le bateau du pilote me fit d'abord endurer mon +supplice avec courage; mais à chaque instant le roulis devenait plus +fort, l'odeur du fond de cale plus pénétrante et plus fétide; la révolte +de mon estomac augmentait en proportion, et les maux de coeur finirent +par être intolérables. + +Que le pilote fût parti ou resté, je ne pouvais plus y tenir; il fallait +monter sur le pont, avoir de l'air, une gorgée d'eau, ou c'en était fait +de moi. + +Je me levai avec effort et me glissai hors de ma cachette, en m'appuyant +sur le tonneau, qui m'aidait à me conduire, car je marchais à tâtons. +Lorsque je fus au bout de la futaille, j'étendis la main pour retrouver +l'issue par laquelle j'étais entré; mais elle me parut close. Je n'en +pouvais croire mes sens; j'étendis la main de nouveau, et recommençai +vingt fois mon exploration, l'ouverture n'existait plus: une caisse +énorme fermait l'endroit par lequel je m'étais introduit, et le fermait +tellement bien que je pouvais à peine fourrer le bout de mon petit doigt +entre cette caisse et les ballots entassés qui la bloquaient de toute +part. + +J'essayai de la mouvoir, mais elle ne bougea pas; j'y appuyai l'épaule, +j'y employai toute ma force, elle n'en fut pas même ébranlée. + +Voyant que je ne pouvais y parvenir, je rentrai dans ma cachette avec +l'espoir de passer derrière la futaille et faire le tour de cette +malheureuse caisse; nouveau désappointement! il n'y avait pas de quoi +fourrer la main entre le fond de la barrique et une autre futaille +exactement pareille; une souris devait être obligée de s'aplatir pour se +glisser entre ces deux tonnes, dont la dernière s'appliquait exactement +à la paroi du vaisseau. + +Je pensai alors à grimper sur la futaille, et à me faufiler au-dessus de +la caisse qui m'obstruait le passage; mais entre le point culminant du +tonneau et une grande poutre qui s'étendait en travers de la cale, c'est +tout au plus s'il y avait un espace de quelques centimètres, et si petit +que je pusse être, il ne fallait pas songer à m'y introduire. + +Je vous laisse à imaginer quelle fut mon impression lorsque j'eus acquis +la certitude d'être enfermé dans la cale au milieu des marchandises, +emprisonné, muré par la cargaison tout entière. + + + + +CHAPITRE XXI. + +Enseveli tout vivant! + + +Je comprenais maintenant pourquoi la nuit m'avait paru si longue. La +lumière avait brillé, mais je n'en avais rien su; les matelots avaient +travaillé pendant le jour, tandis que, plongé dans les ténèbres, je +croyais qu'il était nuit. Il y avait sans doute plus de trente-six +heures que je me trouvais à bord; voilà pourquoi j'avais eu faim, +pourquoi ma soif était si ardente, et mon corps si douloureux. + +Les instants de repos qui, au milieu du bruit continuel, me paraissaient +revenir d'une façon méthodique, étaient les heures de repas; et le +silence qui avait précédé notre départ, silence dont la prolongation +m'avait frappé, était la deuxième nuit que je passais dans la cale. + +J'y étais à peine installé que je m'étais endormi. C'était le soir. Il +est probable que, le lendemain matin, je ne m'éveillai pas de bonne +heure; et c'était pendant mon sommeil que les matelots, en arrangeant la +cale, avaient rempli les vides qui m'avaient permis d'y entrer. + +Je ne compris pas d'abord toute l'horreur de ma situation. J'étais +enfermé, je savais de plus que tous mes efforts pour m'ouvrir un passage +seraient complétement inutiles; mais les hommes vigoureux qui avaient +empilé toutes ces caisses pouvaient les remuer une seconde fois, et je +n'avais qu'à les appeler pour qu'ils vinssent immédiatement. + +J'étais loin, hélas! de penser que mes cris les plus forts ne pouvaient +être entendus; j'ignorais que l'écoutille, par laquelle je m'étais +introduit dans la cale, était maintenant couverte de ses panneaux, +recouverts à leur tour d'une épaisse toile goudronnée, qui devait +peut-être y rester jusqu'à la fin du voyage. Quand même l'écoutille +n'eût pas été fermée, il y avait peu de chances pour que ma voix fût +entendue; l'épaisseur de la cargaison l'aurait interceptée, ou elle +aurait été couverte par le bruit des flots et par celui du vent. + +Comme je vous le disais, mon inquiétude fut d'abord peu sérieuse; je ne +me préoccupais que du temps plus ou moins long que j'aurais à passer +avant d'avoir de l'eau, car ma soif était vive. Pour que je pusse sortir +de la cale, il faudrait enlever les caisses qui se trouvaient au-dessus +de moi; cela devait demander beaucoup de travail, et jusque-là je +souffrirais énormément, car le besoin de boire devenait de plus en plus +impérieux. + +Ce n'est qu'après avoir crié de ma voix la plus aiguë, frappé sur les +planches à coups redoublés, répété mes cris et mes coups mainte et +mainte fois, sans recevoir de réponse, que je compris ma situation. Elle +m'apparut dans toute son horreur: pas moyen de remonter sur le pont, +aucun espoir d'être secouru; j'étais enseveli tout vivant sous les +marchandises qui remplissaient la cale. + +Je criai de nouveau, j'y employai toutes mes forces, et ne m'arrêtai +qu'au moment où ma gorge ne rendit plus aucun son. J'avais prêté +l'oreille à différents intervalles, espérant toujours une réponse; mes +cris éveillaient tous les échos de ma tombe; mais pas une voix ne +répondait à la mienne. + +J'avais entendu chanter les matelots pendant qu'ils levaient l'ancre; +mais à présent tout était silencieux; le navire était immobile, les +vagues restaient muettes, et si, dans un calme pareil, les grosses voix +de l'équipage n'arrivaient pas jusqu'à moi, comment pouvais-je espérer +que mes cris d'enfant parvinssent aux oreilles de ceux qui ne +m'écoutaient pas? + +C'était impossible; on ne pouvait pas m'entendre, et j'étais condamné à +mort, condamné sans appel. + +J'en avais la conviction, et aux souffrances du mal de mer succédait un +affreux désespoir. Les douleurs physiques revinrent et, se joignant à la +torture morale, produisirent une agonie que je ne saurais vous +dépeindre. Je ne pus y résister; mes forces m'abandonnèrent, et je +tombai, comme atteint de paralysie. + +Malgré ma stupeur, je n'avais pas perdu connaissance; il me semblait que +j'allais mourir, et je le désirais sincèrement. Puisque la mort est +inévitable, pensais-je, il valait mieux qu'elle mît le plus tôt possible +un terme à mes souffrances. Je suis persuadé que si je l'avais pu, +j'aurais hâté ma dernière heure; mais j'étais trop faible pour me tuer, +quand même j'aurais eu des armes à ma disposition. J'avais totalement +oublié que j'en possédais une, tant il y avait de confusion dans mon +esprit! + +Vous êtes étonné d'apprendre que je désirais mourir; mais pour se faire +une juste idée de l'étendue de mon désespoir, il faudrait avoir passé +par la position où j'étais alors; et Dieu veuille qu'elle vous soit +épargnée! + +Toutefois on ne meurt pas du mal de mer, et le désespoir ne suffit pas +pour tuer l'homme; il est plus difficile qu'on ne pense de sortir de ce +bas monde. + +Ma torpeur augmenta de plus en plus; je devins complétement insensible, +et restai longtemps dans cet état voisin de la mort. + +À la fin cependant, je repris connaissance; peu à peu je retrouvai une +partie de mes forces. Chose étrange! la faim se faisait vivement sentir; +car le mal de mer aiguise l'appétit d'une façon toute spéciale. +Néanmoins, la soif me torturait davantage, et ma souffrance était +d'autant plus vive que je ne voyais aucun moyen de la calmer. Il me +restait un peu de biscuit, je pouvais encore me rassasier une fois; mais +où trouver de l'eau pour éteindre le feu qui me desséchait les veines? + +Il n'est pas nécessaire de vous rapporter les réflexions poignantes qui +me venaient à l'esprit; qu'il vous suffise de savoir que ce paroxysme +d'une douleur sans nom amena un délire dont j'eus un instant conscience, +et qui, à mon grand soulagement, se termina par un profond sommeil. + +Le corps épuisé perdit le sentiment de ses douleurs, et l'esprit oublia +ses tourments. + + + + +CHAPITRE XXII. + +Soif. + + +Cet instant de repos fut de bien courte durée, un cauchemar effroyable +ne tarda pas à troubler mon sommeil, et me réveilla brusquement, pour me +rendre à une réalité plus affreuse que mes rêves. + +Il me fut d'abord impossible de deviner où j'étais; mais il me suffit +d'allonger les bras pour me rappeler toute l'horreur de ma situation. De +chaque côté, mes mains rencontraient les murailles de mon cachot; à +peine avais-je assez de place pour me retourner, et, si mince que je +fusse alors, un autre enfant de ma taille aurait empli tout le reste de +ma cellule. + +Mon premier mouvement, dès que j'eus reconnu ma position, fut de crier +de toutes mes forces. Je conservais toujours l'espoir qu'on finirait par +m'entendre; j'ignorais, comme je l'ai dit plus haut, l'énorme quantité +de marchandises qui se trouvaient au-dessus de ma tête, et je ne savais +pas que toutes les écoutilles de l'entre-pont étaient fermées. + +Il est heureux que je n'en aie pas su davantage, autrement je serais +devenu fou; mais les lueurs d'espérance qui, de temps en temps, +suspendaient mes tortures, soutinrent ma raison jusqu'au moment où il me +fut permis d'envisager mon sort avec calme, et de lutter contre le péril +qui me menaçait. + +Comme avant de m'endormir, je jetai des cris perçants jusqu'à ce que la +voix me fît défaut; et lorsque j'eus désespéré de me faire entendre, je +retombai dans l'état d'atonie, puis de torpeur, où le sommeil m'avait +trouvé. Néanmoins cet engourdissement qui s'était emparé de mon esprit +laissait à la douleur physique tout ce qu'elle avait d'affreux; j'étais +dévoré par la soif, qui, arrivée à ce point d'exaspération, est +peut-être le plus grand de tous les supplices. Je n'aurais jamais pensé +que le manque d'un peu d'eau pût vous causer des tortures aussi vives. +En lisant que des naufragés ou des voyageurs égarés dans le désert +étaient morts de soif, après une horrible agonie, j'avais toujours cru à +l'exagération de l'auteur. Comme tous les enfants de l'Angleterre, né +dans un pays où l'on rencontre à chaque pas des sources et des +ruisseaux, je n'avais jamais eu soif. Peut-être, lorsqu'en été je jouais +au milieu d'un champ ou sur le bord de la mer, avais-je éprouvé cette +sensation bien connue qui vous fait souhaiter un verre d'eau; mais ce +n'est pas une douleur, et l'espèce de malaise que l'on ressent alors est +plus que compensé par la satisfaction que l'on éprouve en se +désaltérant. Il est rare que ce besoin soit assez impérieux pour vous +faire boire une eau marécageuse; la délicatesse de vos habitudes +conserve toutes ses répugnances: ceci n'est que le premier degré de la +soif, et moins une douleur qu'un plaisir, par la confiance où l'on est +de trouver bientôt à boire. Mais perdez cette conviction rassurante, +soyez certain, au contraire, qu'il n'y a dans les environs ni lac, ni +fleuve, ni ruisseau, ni fontaine, pas même de fossé bourbeux; que vous +êtes à cent kilomètres de la source la plus voisine, et la soif, que +vous supportez facilement, prendra un nouveau caractère et sera des plus +douloureuses. + +Il est possible que j'eusse parfois été aussi longtemps sans boire, et +que je n'en eusse pas éprouvé la souffrance qui me torturait au moment +dont nous parlons; mais je n'avais jamais eu l'atroce perspective de +voir grandir ma soif et de rester dans l'impossibilité de la satisfaire: +c'est là ce qui était cause de mes angoisses. + +Je n'avais pas une faim excessive, mes provisions, d'ailleurs, n'étaient +pas complétement épuisées; mais quand mon appétit aurait été plus fort, +j'aurais craint d'augmenter ma soif en mangeant. C'est ce qui m'était +arrivé lors de mon dernier repas; et ma gorge brûlante ne demandait +qu'un peu d'eau, ce qui, à cette heure me paraissait la chose du monde +la plus précieuse. + +C'était le supplice de Tantale: je n'avais pas d'eau sous les yeux, mais +je l'entendais sans cesse battre les flancs du navire; de l'eau de mer, +j'en conviens, je n'aurais pas pu la boire, quand même elle eût été à ma +portée, mais c'était le murmure de l'eau qui frappait mes oreilles, et +il ajoutait à mes souffrances tout ce que la tentation a d'exaspérant. + +Je ne doutais pas que la soif ne dût me tuer dans un délai plus ou moins +long. Combien durerait mon agonie? J'avais entendu parler d'hommes qui +étaient morts de soif après des tortures indicibles; j'essayai de me +rappeler le nombre de jours qu'ils avaient souffert, et je ne pus y +parvenir. Six ou sept, pensai-je. Cette idée m'épouvanta. Comment +supporter pendant une semaine l'angoisse que j'endurais? C'était +au-dessus de mes forces, et je demandai à la mort de mettre un terme +plus rapide à mes douleurs. + +Mais l'espérance allait revenir. J'avais à peine cédé à cet accès de +découragement, lorsque j'entendis un son qui changea le cours de mes +pensées, et me causa autant de bonheur que j'avais eu d'angoisses. + + + + +CHAPITRE XXIII. + +Son plein de charme. + + +J'étais accoudé à l'une des poutres du navire, qui traversait ma cabine, +et qui la divisait en deux parties presque égales. C'était simplement +pour changer de position que j'avais pris cette attitude, car j'étais +las d'être couché sur les planches; depuis l'heure de mon premier réveil +dans la cale j'avais essayé de toutes les postures, sans parvenir à me +trouver bien dans aucune; je m'étais levé, quoiqu'il me fallut courber +la tête; j'avais pris tous les degrés d'inclinaison, je m'étais allongé +sur le dos, sur le ventre, sur les côtés, je m'étais replié en Z, en S, +et je n'en étais pas moins courbaturé. + +Je me trouvais donc soutenu par l'une des côtes du navire, et ma tête +penchée en avant, reposait presque sur la grande futaille où j'appuyais +la main. + +Il en résultait que mon oreille effleurait les douelles de chêne; et +c'est de la sorte que j'entendis le son plein de douceur qui opéra chez +moi un revirement si prompt et si heureux. + +Rien n'était plus facile à reconnaître que cette voix bénie qui frappait +mon oreille: c'était le glouglou d'un liquide remuant dans la futaille, +par suite des ondulations du navire. + +À la première de ces notes harmonieuses que rendait le contenu de la +barrique, j'avais tressailli d'une joie facile à comprendre; mais +réprimant aussitôt mes transports, je voulus m'assurer du fait, dans la +crainte d'être le jouet d'une illusion. + +La joue appliquée sur le bois de la grosse tonne, l'haleine suspendue, +toutes les facultés de mon être concentrées dans ma puissance auditive, +j'attendis que le bâtiment éprouvât une secousse assez grande pour la +communiquer au fluide que renfermait le tonneau. + +L'attente me parut d'une longueur excessive, mais ma patience fut enfin +récompensée: _Glou, glou, gli, gli, glou, glou_; cela ne faisait pas le +moindre doute, la futaille était pleine d'eau! + +Un cri de joie s'échappa de mes lèvres; j'éprouvais ce que ressent un +malheureux qui est en train de se noyer, et qui, au moment où il allait +rendre l'âme, se retrouve près du rivage. + +La réaction fut si vive que je faillis m'évanouir; je serais tombé sans +la pièce de bois à laquelle je restai appuyé, dans un état de vertige +qui m'était jusqu'à la conscience de mon bonheur. + +Toutefois je ne demeurai pas longtemps dans cette demi-insensibilité; la +soif me rappela bientôt à moi-même, et je me rapprochai de la futaille. + +Dans quel but? Je voulais chercher la bonde, la retirer bien vite, et +boire; je ne pouvais avoir d'autre intention. + +Hélas; ma joie devait s'éteindre aussi promptement qu'elle était née. Je +fus néanmoins quelque temps avant d'en arriver là; il me fallut d'abord +parcourir avec les mains toute la surface de la barrique, en palper +toutes les douelles, avec le tact soigneux qui caractérise les aveugles; +et je recommençai l'opération plus d'une fois avant d'accepter la triste +certitude que la bonde se trouvait du côté de la muraille, il m'était +impossible de l'atteindre, et la précieuse barrique m'était complétement +fermée. + +Je savais que tous les tonneaux ont une seconde ouverture, située à l'un +des deux fonds, et je m'étais mis en quête de celle qui devait exister à +ma futaille; mais le premier mouvement que je fis m'annonça que les deux +bouts en étaient bloqués, l'un par une caisse, l'autre par la seconde +barrique mentionnée dans l'inventaire de ma cellule. + +Il me vint à l'esprit que cette dernière pouvait également contenir de +l'eau, et j'en commençai l'inspection; mais je ne pus tâter qu'une +faible partie de son étendue, et n'y rencontrai que la surface unie du +chêne, qui m'opposait la résistance du roc. + +C'est alors que je retombai dans ma misère, et que je me livrai à tout +ce que le désespoir a de plus cruel. Plus que jamais la tentation était +vive; j'entendais l'eau à trois centimètres de mes lèvres, et je ne +pouvais pas la goûter. Oh! si j'avais pu seulement en humecter ma gorge +brûlante! + +S'il y avait eu près de moi une hache, et que ma prison eût été assez +haute pour que je pusse m'en servir, comme j'aurais largement ouvert +cette grande citerne pour m'abreuver de son contenu! Mais je n'avais pas +de hache, pas d'instruments tranchants, et sans une bonne lame comment +percer ou fendre ces douelles de chêne, aussi impénétrables pour moi que +du fer? Quand même j'aurais trouvé l'une ou l'autre des ouvertures de la +futaille, avec quoi en aurais-je ôté le bondon, arraché le fausset? Je +n'y avais pas songé dans mon élan de bonheur; mais il était impossible +de le faire avec mes doigts, sans tenailles, sans levier d'aucune +espèce. + +Je crois m'être levé en chancelant, pour examiner de nouveau la +barrique; je n'en suis pas sûr, tant j'étais foudroyé par la déception +amère qui avait suivi ma joie; il m'est resté néanmoins un vague +souvenir d'avoir machinalement exploré le dessus du tonneau, essayé de +mouvoir la caisse; et plus consterné que jamais de l'inutilité de mes +efforts, d'être revenu me coucher, en proie au plus morne désespoir. + +J'ignore combien de temps dura cette nouvelle crise; mais je me souviens +toujours du fait qui dissipa la fatale influence sous laquelle je +succombais, et qui me rendit toute mon activité. + + + + +CHAPITRE XXIV. + +La barrique est mise en perce. + + +Étendu sur les planches de ma cellule, la tête reposant sur mon bras, je +sentis quelque chose me blesser à la cuisse; était-ce un noeud du bois +ou un caillou sur lequel j'étais couché? dans tous les cas c'était un +objet qui me faisait souffrir, et j'étendis la main pour l'éloigner. À +ma grande surprise je ne trouvai rien par terre, le plancher était +parfaitement uni, et l'objet qui me faisait mal se trouvait dans ma +poche. + +Qu'est-ce que cela pouvait être? je ne me le rappelais nullement; +j'aurais pu croire que c'était un morceau de biscuit, si je n'avais été +sûr d'avoir placé mes provisions dans la poche de ma veste. Je palpai +celle de ma culotte, elle renfermait un objet allongé, aussi dur que le +fer, et je ne me rappelais pas avoir emporté autre chose que du biscuit +et du fromage. + +Je me mis à mon séant pour fouiller dans ma poche, car il m'était +impossible de deviner ce qui s'y trouvai; et j'eus ainsi le mot de +l'énigme: cet objet long et dur n'était ni plus ni moins que le couteau +dont Waters m'avait fait présent. Je l'avais fourré dans ma culotte par +un mouvement irréfléchi, et l'avais ensuite oublié. + +Cette découverte me parut d'abord insignifiante, elle me rappela tout +simplement la bonté du matelot, bonté qui contrastait avec la rudesse du +lieutenant; c'était la seule pensée que j'avais eue au moment où cette +lame précieuse m'avait été donnée. Tout en faisant cette réflexion, +j'ôtai le couteau de ma poche, et l'ayant jeté au loin pour qu'il ne me +gênât plus, je me recouchai sur les planches. + +Mais à peine venais-je de m'y étendre, qu'une idée subite me traversa +l'esprit et me fit relever avec autant de promptitude que si je m'étais +appuyé sur du fer rouge. Toutefois ce n'était pas la douleur qui +m'inspirait ce mouvement rapide, au contraire, c'était une joyeuse +espérance. Je me disais qu'avec cette lame j'avais le moyen de percer la +futaille et de me procurer de l'eau. + +Cela me paraissait tellement facile, que je ne doutai pas un instant de +la possibilité du fait, et que mon désespoir s'évanouit pour faire place +à la joie la plus vive. + +Je cherchai mon couteau, je le retrouvai, et m'en emparai avec ardeur; +c'est tout au plus si je l'avais regardé quand je l'avais reçu des mains +de Waters, maintenant je l'examinais avec soin, je le palpais dans tous +les sens, j'en calculais la force autant qu'il m'était permis de le +faire, et je me demandais quelle était la meilleure manière de m'en +servir pour arriver au but que je me proposais. + +C'était un bon couteau, avec un manche en bois de cerf, une lame aiguë, +solide et bien trempée, un de ces couteaux qui, lorsqu'ils sont ouverts, +n'ont pas moins de vingt-cinq centimètres de longueur, et qu'en général +les matelots portent suspendus à une ficelle passée autour du cou. Je +fus enchanté de mon examen, de l'épaisseur et du fil de l'acier; car il +me fallait un bon instrument pour forer cette douelle de chêne. + +Si je vous décris avec autant de détails les mérites de mon couteau, +c'est que je ne saurais trop vous en faire l'éloge, puisque sans lui je +n'aurais pas survécu à mes misères, et ne vous raconterais pas les hauts +faits qu'il m'a permis d'accomplir. + +Ayant donc passé le doigt à plusieurs reprises sur ma bonne lame, afin +de me familiariser avec elle; l'ayant ouverte et fermée dix ou douze +fois, pour en essayer le ressort, je m'approchai de la barrique, afin +d'en attaquer le chêne. + +Vous êtes surpris de me voir agir avec cette lenteur quand la soif me +torturait; vous ne comprenez pas que j'aie pris toutes ces précautions; +vous pensiez que j'allais me mettre aussitôt à faire un trou, n'importe +comment, pourvu que je pusse me désaltérer. Toute ma patience fut +soumise à une rude épreuve; mais j'ai toujours été d'un caractère +réfléchi, même quand j'étais enfant, et je sentais, à l'heure dont je +vous parle, que tout le succès de mon entreprise pouvait dépendre du +soin que j'y apporterais. J'avais en perspective la mort la plus +affreuse; une seule chose devait me sauver, c'était d'ouvrir la +barrique, pour cela mon couteau m'était indispensable. Supposez qu'en +agissant avec précipitation, je vinsse à en briser la lame, seulement à +en casser la pointe, c'était fini, ma mort était certaine. + +Ne soyez donc plus étonnés du soin que je prenais de ne rien +compromettre. Il est vrai de dire que si j'avais réfléchi davantage, je +ne me serais pas donné tant de peine. Quand j'aurais eu la certitude de +me désaltérer, à quoi cela devait-il me servir? J'aurais apaisé ma soif; +mais la faim? comment la satisfaire? On ne se nourrit pas avec de l'eau; +où trouver des aliments? + +C'est une chose bizarre, mais cette idée ne me vint pas. Je n'étais +point encore affamé, et la crainte de mourir de soif était jusqu'alors +ma seule préoccupation. Plus tard, je devais, hélas! éprouver les mêmes +terreurs au sujet du manque de nourriture; mais n'anticipons pas. + +Je choisis, sur le côté de la barrique, un endroit où la douelle +paraissait être endommagée. Précisément cela se trouvait un peu +au-dessous de la moitié de la futaille, et c'était une condition qui me +semblait indispensable. La barrique pouvait n'être qu'à moitié pleine, +et il fallait absolument la mettre en perce au-dessous du niveau de +l'eau, sans quoi j'aurais travaillé en pure perte. + +Me voilà donc à l'ouvrage; malgré mon impatience, j'étais satisfait de +la rapidité de ma besogne. Mon couteau se comportait à merveille, et si +épais que fût le chêne de la futaille, il avait affaire à de l'acier +plus dur que lui. Peu à peu les esquilles de bois se détachèrent, et ma +bonne lame s'enfonça dans la douelle. + +J'avais fini par si bien me familiariser avec les ténèbres, que je ne +ressentais plus cette impuissance dont chacun est frappé en tombant dans +une nuit profonde. Mes doigts avaient acquis une délicatesse de toucher +singulière, ainsi qu'on le remarque chez les aveugles. Je travaillais +avec autant de facilité que si j'avais été en plein jour, et je ne +pensais même pas à la lumière qui me manquait. + +Sans aucun doute, un charpentier, avec son ciseau à mortaise, ou un +tonnelier, avec son vilebrequin, aurait été plus vite que moi; mais +j'avais la certitude que j'avançais dans mon oeuvre, et je n'en +demandais pas davantage. + +La crainte de briser mon couteau, crainte que j'avais toujours présente +à l'esprit, m'empêchait de me hâter; je me souvenais du proverbe: «Plus +on se presse, moins on arrive,» et je maniais mon outil avec un +redoublement de prudence. + +Il y avait une heure que je travaillais, quand j'approchai de la surface +intérieure de la douelle; je le voyais à la profondeur de l'excavation +que j'avais faite. + +Ma main trembla, mon coeur battit avec violence, ce fut un moment +d'incroyable émotion, une inquiétude affreuse s'emparait de mon esprit: +était-ce bien de l'eau que j'allais trouver? Ce doute m'était déjà venu +plusieurs fois, mais jamais avec cette vivacité. + +Oh! mon Dieu! si, au lieu d'eau, cette futaille contenait de rhum ou de +l'eau-de-vie, seulement du vin! Je savais que pas un de ces liquides +n'éteindrait ma soif; peut-être la calmeraient-ils un instant, mais elle +reviendrait ensuite plus dévorante que jamais; et, perdant mon seul +espoir, je mourrais, tué par l'ivresse, comme tant d'autres malheureux. + +Le fluide perlait déjà entre la douelle et mon couteau; j'hésitais à +faire la dernière entaille, j'avais peur de ce qui allait en sortir! + +Mais la soif triompha de mes inquiétudes; je poussai mon outil, et les +dernières fibres du chêne cédèrent. Au même instant, un jet rapide et +froid s'échappa de la barrique, me mouilla les mains et se répandit sur +ma manche. + +Un dernier tour de lame agrandit l'ouverture. Je retirai mon couteau, le +jet sortit avec force, et mes lèvres s'y appliquèrent avec délices. Ce +n'était ni de la liqueur, ni du vin, mais une eau fraîche et pure comme +celle qui jaillit du rocher. + + + + +CHAPITRE XXV. + +Le fausset. + + +Comme je bus de cette eau délicieuse! je ne croyais pas pouvoir m'en +rassasier. À la fin cependant la quantité d'eau absorbée fut suffisante, +et je ne sentis plus la soif. + +[Illustration: Comme je bus cette eau délicieuse.] + +Toutefois ce résultat ne fut pas immédiat; la première libation ne me +désaltéra qu'un instant; mes lèvres se rapprochèrent bientôt de la +barrique, et j'y revins à plusieurs reprises avant d'être complétement +soulagé. + +Il est impossible, même à l'imagination la plus puissante, de se figurer +les tortures de la soif; il faut les avoir ressenties pour s'en faire +une idée; qu'on juge de leur violence par les expédients auxquels ont eu +recours ceux qui les ont subies. Et pourtant, malgré cette angoisse +indicible, aussitôt qu'on a bu largement, la douleur s'évanouit avec la +rapidité d'un songe; il n'est pas de souffrance comparable qui soit +aussi vite guérie. + +Ma soif était dissipée, et le bien-être succédait à mon supplice. +Toutefois, je n'en perdis pas ma prudence habituelle; durant les +intervalles que j'avais mis entre mes libations, j'avais eu bien soin de +fermer l'ouverture de la barrique, en y fourrant le bout de mon index en +guise de fausset. Quelque chose me disait de ne pas gaspiller le +précieux liquide, et je résolus d'obéir à cette pensée pleine de +prudence. + +Mais à la longue je me fatiguai de rester ainsi, le doigt passé dans la +douelle, et je cherchai un objet qui pût me servir de bouchon. +Impossible de rien trouver, pas la moindre baguette, le plus petit +morceau de bois dont on pût faire une cheville, J'avais toujours mon +index à la futaille, je n'osais pas l'en ôter, et cela paralysait mes +recherches. + +Comment faire? Je pensai au fromage qui me restait, et je le tirai de ma +poche; il s'émietta dès que je voulus m'en servir; du biscuit n'eût pas +été meilleur; c'était fort embarrassant. + +Tout à coup je songeai à ma veste. Elle était de gros molleton, et en en +déchirant un morceau, je pouvais boucher l'ouverture de la futaille. + +À peine avais-je eu cette pensée, que mon couteau enlevait une pièce de +mon habit, et que fourrant ce chiffon de laine dans la susdite +ouverture, le poussant, le serrant avec la pointe de ma lame, je parvins +à arrêter le liquide, bien qu'il suât légèrement à travers mon tampon; +mais c'était peu de chose, et je m'en inquiétai d'autant moins, que cet +expédient n'était que provisoire; pourvu qu'il me permît de trouver +mieux, c'était tout ce que je demandais. + +J'avais maintenant tout le loisir de la réflexion, et je n'ai pas besoin +d'ajouter que le désespoir en fut bientôt la conséquence. À quoi me +servirait d'avoir de l'eau? à me faire vivre quelques heures de plus, +c'est-à-dire à prolonger mon agonie, car j'avais la certitude de mourir +de faim, mes provisions étaient presque épuisées: deux biscuits et +quelques miettes de fromage étaient tout ce qui me restait. À la rigueur +cela pouvait suffire pour un repas; mais après?... viendrait la faim, +puis la faiblesse, le vertige, l'épuisement complet et la mort. + +Chose étrange! cette pensée ne m'était pas venue tant que la soif +m'avait dominé. À différents intervalles j'en avais bien eu le soupçon; +mais les tortures présentes me faisaient oublier celles de l'avenir. + +Une fois que les premières avaient été calmées, je compris que la faim +ne serait pas moins impitoyable que la soif, et le sentiment de +bien-être que j'éprouvais disparut devant le sort qui m'attendait. Ce +n'était pas même, de l'anxiété, qui laisse toujours un peu de place à +l'espérance, c'était l'affreuse certitude de ne plus avoir que deux ou +trois jours à vivre, et de les passer dans une agonie trop facile à +imaginer. + +Pas d'alternative: il fallait mourir d'inanition, à moins que je n'eusse +recours au suicide. Je pouvais me tuer; je possédais une arme plus que +suffisante pour exécuter ce projet; mais l'espèce de délire qui, dans +les premiers instants de désespoir, m'aurait poussé immédiatement à cet +acte de démence, était dissipé, et j'envisageais la situation avec une +tranquillité d'esprit qui m'étonnait. + +Trois genres de mort se présentaient d'eux-mêmes: la faim, la soif et un +coup de couteau pouvaient également terminer ma vie; la première était +inévitable, mais je pouvais choisir entre les trois supplices, et +j'examinai quel était celui qui devait me faire le moins souffrir. + +Ne soyez pas surpris de me voir livré à cet étrange calcul; songez à la +position où je me trouvais, et qui ne me permettait pas d'avoir d'autre +idée que celle de la mort. + +Le premier résultat de mes réflexions fut d'éliminer la soif; je venais +d'en subir les tortures, et je savais par expérience que de toutes les +manières de quitter ce monde, c'est l'une des plus affreuses. Restaient +la faim et le poignard. Je les pesai longtemps, en les comparant l'une à +l'autre, sans savoir auquel des deux accorder la préférence. +Malheureusement j'étais dépourvu de tout principe religieux; à cette +époque, je ne savais même pas que ce fût un crime d'attenter à ses +jours, et cette considération n'entrait pour rien dans mes pensées; la +seule chose qui me préoccupait était, comme je l'ai dit plus haut, de +choisir le genre de mort qui devait être le moins pénible. + +Il faut cependant que le bien et le mal soient instinctifs; malgré mon +ignorance de païen, une voix intérieure me disait qu'il était coupable +de se détruire, alors même que le supplice vous sauvait du supplice. + +Cette pensée triompha dans mon âme, et rappelant tout mon courage, je +pris la résolution d'attendre les événements, quelle que pût être la +date que Dieu eût fixée pour mettre un terme à mes souffrances. + + + + +CHAPITRE XXVI + +Une caisse de biscuits. + + +Je pris non-seulement la résolution de ne pas me suicider, mais celle de +vivre le plus longtemps possible. Bien que mes deux biscuits fussent +insuffisants pour me faire faire un bon repas, je les partageai en +quatre, et me promis de laisser entre chacune de mes collations autant +d'intervalles que la faim me le permettrait. + +Le désir de prolonger mon existence devenait de plus en plus vif depuis +que j'avais ouvert la futaille; j'avais le pressentiment que ce n'était +pas la faim qui me tuerait, tout au moins que je ne mourrais pas par +inanition; et si léger, si fugitif que fût cet espoir, il soutint mon +courage et me rendit un peu de force. + +Je ne saurais dire où je puisais cette confiance; mais quelques heures +auparavant je ne croyais pas trouver d'eau, et maintenant j'en avais +assez pour me noyer; n'était-ce pas la Providence qui m'avait été +favorable? Pourquoi me laisserait-elle mourir de faim, après m'avoir +sauvé de la soif? Je ne voyais pas comment elle me délivrerait; mais la +première chose était de vivre, et, je le répète, j'avais le +pressentiment que j'échapperais à la faim. + +Je mangeai la moitié d'un biscuit, j'avalai un peu d'eau, car la soif +était revenue; puis ayant rebouché la futaille, je m'assis à côté +d'elle. Je ne songeais pas à faire d'efforts; à quoi bon? Tout mon +espoir reposait sur le hasard, ou plutôt sur la bonté divine, et +j'attendis qu'elle voulût bien se manifester. + +Néanmoins le silence et les ténèbres avaient quelque chose de si affreux +que le murmure intérieur dans lequel résidait ma force devint de plus en +plus faible, et fut bientôt étouffé par le découragement. Il y avait à +peu près douze heures que j'avais mangé ma première part de biscuit; +j'essayai d'attendre plus longtemps, ce fut impossible. Je dévorai le +second morceau; bien loin de me rassasier, il m'affama davantage, et la +quantité d'eau que je bus remplit mon estomac sans satisfaire mon +appétit. + +Six heures après, la troisième portion avait disparu, et ma faim +croissait toujours; à peine attendis-je vingt minutes pour finir mon +biscuit. C'était ma dernière bouchée; j'avais résolu de la faire durer +jusqu'au quatrième jour; le premier n'était pas passé qu'il ne me +restait plus rien. Que devenir? Je pensai à mes chaussures j'avais lu +quelque part que des hommes s'étaient soutenus pendant quelque temps en +mâchant leurs bottes, leurs guêtres ou leurs selles. Le cuir, étant un +produit animal, conserve quelques propriétés nutritives, même après +avoir été travaillé; et je songeai à mes bottines. + +Comme je me baissais pour en défaire les cordons, je fus saisi par +quelque chose de froid qui me tombait sur la tête; c'était un filet +d'eau. Le chiffon que j'avais mis à la futaille en avait été repoussé, +et l'eau s'échappait par l'ouverture que j'avais faite. Mon étonnement +cessa dès que j'en connus la cause. Je bouchai le trou avec mon doigt, +je cherchai ma futaine de l'autre main, et l'ayant retrouvée à tâtons, +je la replaçai le mieux que je pus. + +L'accident se renouvela, il se perdit beaucoup d'eau, et je pensai avec +terreur que si la chose se répétait pendant que je serais endormi, la +futaille serait vide à mon réveil; il fallait aviser. Par quel moyen? +Cette question me tira de mon abattement; je cherchai autour de moi une +bûchette, un copeau; je n'en trouvai pas. Je songeai aux douelles de la +futaille dont l'extrémité dépassait le fond: c'était du coeur de chêne, +recouvert de peinture, et sa dureté défia tous mes efforts. Avec de la +persévérance j'y serais peut-être parvenu, mais il me vint à l'esprit +qu'il me serait plus facile d'entamer le bois de la caisse; cela devait +être du sapin, et non-seulement j'aurais moins de peine, mais la +cheville que j'en tirerais vaudrait mieux comme bouchon. + +Me retournant aussitôt vers le colis de bois blanc, j'en tâtai la +surface pour l'attaquer au bon endroit. L'une des planches de côté +faisait saillie; j'enfonçai mon couteau entre cette planche et la +voisine, puis employant toute ma force, j'attirai mon outil vers le bas, +en m'en servant comme d'un ciseau, pour détacher les pointes. Je n'avais +pas renouvelé mon premier effort que la planche s'écartait déjà de celle +où elle était clouée. Probablement que, dans l'arrimage, une secousse +violente avait préparé la besogne. Toujours est-il que le haut de cette +planche ne tenait plus à la paroi où il avait été fixé; j'enlevai mon +couteau, je saisis la planche à deux mains et la tirai tant que je pus. +Les planches grincèrent en s'arrachant, le bois éclata où elles me +résistèrent; et je redoublai d'efforts, quand un bruit tout diffèrent +éveilla mon attention: diverses choses, d'une certaine consistance, +s'échappaient de la caisse et tombaient avec fracas sur le plancher. + +Curieux de savoir ce que cela pouvait être, je suspendis mon travail, et +cherchant à mes pieds, j'y trouvai deux objets d'égal volume, dont le +contact me fit pousser un cri de joie. + +On se rappelle que j'avais acquis au toucher la délicatesse d'un +aveugle; mais alors même que ce sens eût été chez moi plus obtus que +chez un autre, je n'en aurais pas moins reconnu ce que j'avais ramassé. +Pas moyen de m'y méprendre: c'étaient bien deux biscuits. + + + + +CHAPITRE XXVII. + +Une pipe d'eau-de-vie. + + +Deux biscuits! chacun d'eux aussi large que le fond d'une assiette, +d'une épaisseur d'un centimètre et demi; ronds et lisses, agréables au +toucher et d'une belle couleur brune. J'en connaissais la nuance, car je +le sentais avec les doigts, c'étaient de vrais biscuits de mer, biscuits +de matelots, comme on les nomme pour les distinguer des biscuits blancs +du capitaine qui sont à mon avis bien moins bons et bien moins +nourrissants. + +Qu'ils étaient savoureux! Jamais je n'avais rien mangé qui me fît autant +de plaisir. Un second, un troisième, un quatrième furent engloutis; +peut-être le cinquième et le sixième y passèrent-ils; j'avais trop faim +pour les compter. Je les arrosai d'une eau copieuse, et c'est le repas +dont j'ai gardé le meilleur souvenir. + +À la jouissance qu'on éprouve à manger quand on a faim, et Dieu sait +comme elle est grande, se joignait le bonheur que me causait ma +découverte; plus d'inquiétude, la mort qui me menaçait tout à l'heure +m'était bien et dûment épargnée; la Providence m'avait sauvé la vie. +Toutefois sans l'effort que j'avais fait pour me procurer une cheville +qui pût boucher ma futaille, elle m'aurait laissé périr. + +Peu importe, me disais-je, avec ma provision d'eau et ma caisse de +biscuits, je peux supporter ma captivité jusqu'au bout du voyage, quand +même il durerait plusieurs mois. Je me confirmai dans cette idée par +l'inspection de ma caisse: les biscuits roulaient sous ma main en +claquant les uns contre les autres, ainsi que des castagnettes. + +Quel son plein de charme! Quelle musique pour mes oreilles! J'enfonçai +les bras dans ce monceau de biscuits avec autant de délices qu'un avare +plonge les siens dans un tas d'or. Je ne me lassais pas de les palper, +d'en saisir la dimension, l'épaisseur, de les tirer de la caisse, de les +y remettre, de les placer avec ordre pour les déranger de nouveau et les +replacer encore. Je m'en servais comme d'un tambour, d'une balle ou +d'une toupie, et le plaisir que j'y trouvais fut longtemps à se calmer. + +Il est difficile de décrire ce qu'on éprouve lorsqu'on échappe à la +mort. Un danger vous laisse toujours de l'espoir, il y a de ces chances +imprévues, de ces périls qui, en dépit de leur gravité, n'ont point de +dénoûment tragique; on ne sait jamais si l'on n'en reviendra pas. Mais +quand on a eu la certitude qu'il n'y avait plus qu'à mourir, et que par +impossible on est sauvé, la réaction qui s'opère en nous est +inexprimable. On a vu des hommes en perdre la tête, ou bien être +foudroyés par la joie. + +Je n'en perdis ni la vie ni la raison; mais quiconque m'aurait vu après +l'ouverture de la caisse, aurait pu supposer que j'étais fou. + +Je ne sais pas combien de temps auraient duré mes transports sans un +fait qui les calma tout à coup en me forçant à réfléchir: l'eau +s'échappait de la futaille. Le bruit des vagues m'avait empêché de +l'entendre à mesure qu'elle tombait; elle glissait entre les planches, +et sans doute elle coulait depuis la dernière fois que j'avais bu, car +je ne me rappelais pas avoir remis le tampon. Il était possible que je +l'eusse oublié dans mon ivresse, et la perte devait être considérable. + +Une heure avant je m'en serais moins inquiété; j'aurais toujours eu plus +d'eau qu'il m'en fallait pour le peu que j'avais à vivre; mais à présent +c'était une chose bien différente. Je pouvais rester plusieurs mois +enfermé près de cette futaille; chacune de ses gouttes d'eau m'était +indispensable. Que deviendrais-je si elle tarissait avant qu'on fût au +port? Je retomberais dans l'affreuse position d'où je m'étais cru sorti, +et ne serais préservé de la faim que pour subir une mort plus +douloureuse. + +J'arrêtai l'eau immédiatement, d'abord avec mes doigts, puis avec le +chiffon; et dès que celui-ci fut à sa place je me mis en devoir de le +remplacer par une cheville, comme d'abord j'en avais eu le projet. + +Il me fut facile de couper un morceau du couvercle de la caisse, de lui +donner une forme conique, et d'en faire un bouchon exactement adapté à +l'ouverture qu'il devait clore. + +Brave matelot! que je le bénissais pour le couteau qu'il m'avait donné. + +Mais combien du précieux liquide avais-je perdu? + +Je me reprochais amèrement ma négligence, et je regrettais d'avoir percé +la futaille aussi bas. C'était cependant une mesure de précaution; +d'ailleurs à l'époque où je l'avais prise, je n'avais d'autre pensée que +de boire le plus tôt possible. + +Il était encore bien heureux que je me fusse aperçu de la fuite de +l'eau; si j'avais attendu qu'elle s'arrêtât d'elle-même, il ne m'en +serait pas resté pour une semaine. + +Je cherchai à connaître l'étendue de la perte que l'avais faite. Il me +fut impossible d'y arriver. Je frappai bien le tonneau à différents +endroits; mais les craquements du navire et le bruissement de la mer ne +me permirent pas déjuger avec exactitude de la différence des sons. Je +crus entendre que la futaille sonnait le creux, ce qui annonçait un vide +énorme, et j'abandonnai ces recherches qui, sans rien m'apprendre, me +causaient une anxiété pénible. Heureusement que l'ouverture de la +futaille n'était pas grande; mon petit doigt suffisait pour la fermer, +et à cette époque il n'était guère plus gros qu'une plume de cygne. Il +fallait beaucoup de temps pour qu'une masse d'eau considérable s'écoulât +par un trou de cette dimension; je tâchai de me rappeler quand j'avais +bu la dernière fois. Il ne me semblait pas qu'il y eût longtemps; mais +dans l'état d'excitation ou plutôt d'ivresse où je me trouvais alors je +n'étais pas à même d'apprécier la durée des heures, et j'échouai dans +mes calculs. + +Je me rappelais avoir entendu dire que les brasseurs, les tonneliers, +tous les préposés aux caves des docks savent reconnaître la quantité de +liquide renfermée dans un tonneau, sans avoir recours à la jauge; +seulement j'ignorais leur procédé. + +Il me venait bien à l'esprit un moyen de m'assurer de ce que je voulais +apprendre: j'avais assez de connaissances hydrauliques pour savoir, +qu'enfermée dans un tube, l'eau remonte toujours à une hauteur égale à +celle d'où elle est partie. Si j'avais eu un siphon, je l'aurais attaché +à l'ouverture de la futaille et découvert de la sorte jusqu'où cette +dernière était pleine. + +Mais je ne possédais ni siphon ni tube d'aucune espèce, et ne m'arrêta +pas davantage à ce procédé. + +Comme je venais de renoncer à cette idée, il m'en vint une autre d'une +exécution tellement simple que je fus surpris de ne pas l'avoir eue tout +d'abord. C'était de mettre la futaille en perce un peu plus haut qu'elle +ne l'était déjà, puis successivement jusqu'à l'endroit où l'eau +cesserait de couler. Je saurais alors à quoi m'en tenir. Si je +commençais trop bas j'en serais quitte pour boucher ce premier trou avec +une cheville, et ainsi des autres. + +Cela devait, il est vrai, me donner beaucoup d'ouvrage; mais je n'en +étais pas fâché; le travail fait passer le temps, et une fois occupé, je +songerais moins à ce qu'il y avait d'affreux dans ma situation. + +Je pensai, toutefois, que d'abord il fallait mettre en perce la futaille +qui se trouvait au bout de ma cabine. Si par hasard elle était remplie +d'eau, je n'avais plus besoin de m'inquiéter; j'en aurais suffisamment +pour faire le tour du monde. + +Sans plus tarder, je m'approchai de la tonne en question et me mis à +l'oeuvre. J'étais moins surexcité que la première fois, le résultat +n'ayant pas la même importance, et pourtant la déception que j'éprouvai +fut bien vive lorsque la douelle, percée d'outre en outre, laissa +échapper un jet d'eau-de-vie à la place de l'eau pure que j'avais +espérée. + +Il fallut revenir à mon premier dessein, reconnaître où en était ma +provision d'eau, maintenant ma seule ressource. + +Attaquant le chêne près du milieu de la futaille, je procédai comme je +l'avais fait pour l'ouverture précédente, et après un travail d'une +heure je sentis la mince pellicule de bois céder sous la pointe de mon +couteau. Mon coeur battit bien fort: si le danger de mourir de soif +n'était plus immédiat comme il l'avait été, il n'en existait pas moins, +et je poussai un cri joyeux lorsque je sentis un filet humide me couler +sur les doigts. Je m'empressai de clore cette ouverture et d'en +pratiquer une autre à la douelle supérieure. + +Le bois ne fut ni moins résistant, ni moins épais, mais j'eus la +récompense de mes efforts en me sentant mouillé par l'eau qui sortait de +la futaille. + +Une troisième douelle fut traversée, j'obtins le même résultat. Une +quatrième, et cette fois l'eau ne vint pas; cela n'avait rien de +surprenant; j'étais presqu'à l'extrémité de la barrique; mais j'avais +trouvé le liquide à l'avant dernière ouverture, et la futaille était +encore pleine aux trois quarts. Dieu soit loué! j'en avais pour +plusieurs mois avant de souffrir de la soif. + +Enchanté de ma découverte, j'allai m'asseoir et dégustai un nouveau +biscuit avec autant de délices que si j'avais mangé de la soupe à la +tortue et de la venaison à la table du lord maire. + + + + +CHAPITRE XXVIII. + +Rations. + + +Rien ne me causait plus d'inquiétude; j'étais d'une tranquillité +parfaite. L'expectative d'être enfermé pendant six mois aurait été fort +pénible en toute autre circonstance; mais après la crainte de la mort, +crainte bien plus effroyable, dont j'étais délivré, mon emprisonnement +ne me paraissait plus rien, et je résolus de le supporter avec une +entière résignation. + +J'avais six mois à passer dans mon cachot; il n'était pas probable que +j'en sortisse avant la fin de ce terme. Six mois! c'est bien long pour +un captif, bien long à passer, même dans une chambre où pénètre la +lumière, où l'on trouve un lit, un bon feu, où l'on mange des repas bien +préparés, où l'on voit chaque jour quelque figure humaine, où l'on +entend sans cesse le bruit des pas, le son des paroles, où soi-même on a +l'occasion d'échanger quelques mots avec l'individu qui vous garde. + +Mais six mois dans un espace où je ne pouvais ni me redresser ni +m'allonger entièrement, sans feu, sans matelas ni hamac, dans +l'obscurité la plus profonde, respirant un air fétide, couché sur la +planche, ne vivant que de pain sec et d'eau claire, triste régime, +suffisant bien juste à l'homme pour l'empêcher de mourir; six mois sans +la plus légère distraction, n'entendant rien que les craquements +continuels du vaisseau et la plainte monotone des vagues, ou leurs +grondements furieux, six mois d'une pareille existence n'offraient +certes point une perspective agréable. + +Cependant, je n'en fus pas attristé. Je me sentais trop heureux de ne +pas mourir pour me préoccuper du genre de vie qui m'attendait. Ce n'est +que plus tard que je devais me fatiguer de cette odieuse réclusion. + +J'étais maintenant tout à ma joie et à la confiance qu'elle m'inspirait. +Non pas que cette quiétude allât jusqu'à me faire oublier d'être +prévoyant; j'en revenais toujours à la question des vivres: il était +nécessaire de connaître ce que j'avais en magasin; j'en savais la +nature, mais non la quantité, et je repris mes calculs, afin d'être +certain que mes provisions dureraient jusqu'au bout du voyage. + +Il m'avait semblé d'abord qu'une pareille caisse de biscuits était +inépuisable, et que ma futaille ne pouvait pas tarir; mais après un +instant de réflexion, j'eus des doutes à cet égard. Il suffit d'une +quantité d'eau imperceptible pour emplir une citerne, lorsque cette eau +coule sans cesse. Le contraire n'est pas moins vrai: la citerne se vide +par une perte continue, quelque légère que soit cette déperdition +constante. Et six mois, c'est bien long! cela fait presque deux cents +jours. + +Plus j'y pensais, plus je sentais s'ébranler ma confiance. Pourquoi ne +pas mettre un terme à mon incertitude? me dis-je: mieux vaut savoir à +quoi s'en tenir. Si j'ai assez, plus de tourment; si, au contraire, je +suis menacé de la disette, je prendrai la seule mesure que la prudence +indique, et me rationnerai dès aujourd'hui pour ne pas être pris plus +tard au dépourvu. + +Quand je me rappelle le passé, je suis surpris de la raison que j'avais +alors pour mon âge. On ne sait pas jusqu'où peut arriver la prévoyance +d'un enfant, lorsqu'il est en face d'un péril qui éveille l'instinct de +conservation, et qui fait appel à toutes ses facultés. + +Je pris six mois pour base de mes calculs, c'est-à-dire une période de +cent quatre-vingt-trois jours; je ne fis pas même abstraction du temps +qui s'était écoulé (à peu près une semaine) depuis que le navire était +sorti du port. Cela devait suffire, et au delà, pour que le vaisseau fût +arrivé au Pérou; mais en étais-je bien sûr? + +On compte six mois pour faire la route que nous avions à franchir; +était-ce la durée moyenne du voyage ou le terme le plus long qui lui fût +assigné? Cela pouvait être celui d'une traversée rapide. J'étais, à cet +égard, d'une ignorance complète. + +Nous pouvions avoir un calme plat dans la région des tropiques, des +tempêtes dans le voisinage du cap Horn, où les vents sont pleins de +violence et de caprices; une foule d'obstacles pouvaient retarder la +marche du navire et prolonger le voyage bien au delà des six mois. + +C'est avec cette appréhension que je procédai à mon enquête. Il était +bien simple de savoir quelles étaient mes ressources nutritives; je +n'avais qu'à compter mes biscuits. J'en connaissais le volume, et deux +par jours pouvaient me suffire, bien qu'il n'y eût pas de quoi +engraisser sous ce régime. À la rigueur, un par jour m'aurait soutenu, +et je me promis de les épargner le plus possible. Je n'aurais pas même +eu besoin de les sortir pour les compter: la caisse, autant que je +pouvais en juger, était de quatre-vingt-dix centimètres de long, +soixante de large, et en avait trente de profondeur. Chacun des +biscuits, épais d'environ deux centimètres, en avait quinze en diamètre, +ce qui aurait donné trente-deux douzaines de ces biscuits pour faire le +contenu de la caisse. + +Mais ce n'était pas une peine, au contraire, c'était un jeu que de les +compter un à un. Je les tirai de la boîte pour les y ranger de nouveau, +et je trouvai en fin de compte les trente-deux douzaines, moins huit, +dont je connaissais l'emploi. + +Ces trente-deux douzaines me donnaient trois cent quatre-vingt-quatre +biscuits; ôtez les huit que j'avais mangés, il en restait encore trois +cent soixante-seize, qui, divisés par deux pour chaque ration +quotidienne, ne dureraient pas moins de cent quatre-vingt-huit jours. +C'était un peu plus de six mois; mais dans la crainte où j'étais que le +voyage ne durât plus longtemps, il me parut nécessaire de diminuer la +ration que je m'étais allouée d'abord. + +Toutefois s'il y avait une autre caisse de biscuits derrière celle que +j'avais ouverte, cela m'assurerait contre toutes les chances de disette; +je me ferais des rations plus copieuses, et serais plus tranquille pour +l'avenir. Qu'y avait-il à cela d'impossible? Au contraire, la chose +était probable. Je savais que, dans l'arrimage d'un navire, on ne se +préoccupe pas de la nature des objets qu'on place, mais de leur forme et +de leur volume; d'où il résulte que les choses les plus disparates sont +juxtaposées, d'après la dimension de la caisse, de la barrique ou du +ballot qui les renferme. Il était donc possible de rencontrer deux +caisses de biscuits à côté l'une de l'autre. + +Mais comment le savoir? Je ne pouvais pas faire le tour de celle que je +venais de vider; j'ai dit plus haut qu'elle fermait complétement +l'ouverture par laquelle je m'étais introduit. Me faufiler par-dessus +était impraticable, et je ne pouvais pas davantage me glisser +par-dessous. + +«Ah! m'écriai-je, sous l'inspiration d'une idée subite, je vais passer à +travers.» + +Ce n'était pas extrêmement difficile: la planche que j'avais arrachée, +et qui appartenait au couvercle, laissait une ouverture assez grande +pour y fourrer mon corps. Je pouvais donc gagner l'intérieur de la +caisse, en percer le fond avec mon couteau, et, par ce nouveau trou, +m'assurer de ce qu'il y avait derrière. + +Immédiatement je fus à la besogne: j'élargis un peu l'entrée du colis, +de manière à y travailler plus à l'aise, et j'attaquai la planche qui +était en face de moi. Le sapin dont elle était composée m'offrait peu de +résistance; toutefois, je n'avançai pas, et j'eus une autre idée. Je +venais de découvrir que le fond était simplement fixé aux parois avec +des pointes, et qu'avec un marteau, ou un maillet, il serait facile de +l'en déclouer. Je n'avais ni marteau ni mailloche, mais des talons qui +pouvaient m'en servir. Je me plaçai horizontalement, saisis de chaque +main l'un des montants de la caisse, et donnai de si vigoureux coups de +pied, que bientôt l'une des planches du fond se détacha et alla se +heurter contre un objet pesant qui l'empêcha d'aller plus loin. + +Je me retournai bien vite pour examiner mon succès. Les pointes étaient +arrachées, mais la planche se tenait toujours debout, et ne permettait +pas de sentir ce qui se trouvait derrière elle. + +Après beaucoup d'efforts, je réussis néanmoins à la pousser un peu de +côté, puis à la faire descendre, et j'obtins un vide assez grand pour y +passer la main. + +C'était une caisse que rencontrèrent mes doigts, une caisse d'emballage +pareille à celle que j'avais brisée; mais rien ne m'en faisait +pressentir le contenu. Je renouvelai mes efforts, et finis par mettre le +fond détaché dans une position horizontale, de manière qu'il ne me fît +plus obstacle. Il y avait à peine cinq centimètres d'une caisse à +l'autre, et, reprenant mon couteau, j'attaquai le nouveau colis avec une +ardeur qui ne tarda pas à y pratiquer une brèche. + +Hélas! quelle déception! Je trouvai une matière laineuse, des +couvertures ou du drap tellement comprimé, qu'il offrait à la main la +résistance d'un morceau de bois; mais de biscuits, pas un atome. Je +n'avais plus qu'à me contenter de la première caisse, et à diminuer mes +rations pour conserver la chance de ne pas mourir de faim. + + + + +CHAPITRE XXIX. + +Jaugeage du tonneau. + + +Je rangeai d'abord tous les biscuits, opération indispensable, car +j'étais si à l'étroit qu'ils occupaient la moitié de ma cabine et +m'empêchaient de me retourner. Pour les faire tenir dans la caisse, je +fus obligé d'en faire des piles régulières, et de les remettre avec +soin, tels que le fournisseur les y avait placés; lorsque j'eus compté +mes trente et une douzaines, plus quatre biscuits, il ne resta d'autre +vide que l'espace où avaient été les huit que j'avais fait disparaître. + +J'avais maintenant le compte exact de mes provisions de bouche, du moins +quant au solide. Je résolus de ne jamais dépasser ma ration (deux +biscuits par jour), et de la rogner toutes les fois que, par une cause +ou par une autre, je me sentirais plus capable de supporter la faim. +Cette disposition économique, si toutefois je l'observais avec fidélité, +rejetterait l'époque du dénûment absolu bien au delà des six mois du +voyage ordinaire. + +Il n'était pas moins indispensable de régler ma portion d'eau +quotidienne; mais il restait toujours à établir la quantité contenue +dans la futaille, afin de la diviser en autant de rations que j'avais de +parts de biscuit. Comment arriver là? C'était une ancienne tonne de vin +ou d'eau-de-vie, du moins, je le présumais, car, sur les navires de +cette espèce, c'est en général ce qui sert à embarquer la provision +d'eau pour l'équipage. Si j'avais pu savoir quelle sorte de liquide elle +avait contenu jadis, il m'aurait été facile de faire mon calcul, et +d'une façon exacte: je possédais sur le bout du doigt ma table des +liquides, la plus difficile de toutes. Elle m'avait valu tant de coups +de férule, que j'avais fini par la répéter d'un bout à l'autre sans me +tromper d'un gallon[11]. Pipes, tonneaux, pièces et futailles, barils de +liqueurs, tonnes de vin, je savais distinguer tous ces termes, et j'en +pouvais dire la capacité, pourvu toutefois qu'ils fussent qualifiés par +leur contenu. Était-ce du rhum, de l'eau-de-vie, du gin, ou du porto, du +malaga, du ténériffe, du madère, qu'il y avait eu dans ma tonne? Je +m'imaginais reconnaître le parfum du xérès; c'eût été alors une belle et +bonne pipe de cent huit gallons. Mais ce pouvait être le bouquet du +madère, du vin du Cap, ou de Marsala, et ma pipe ne serait plus alors +que de quatre-vingt-douze gallons et si c'était du porto, mieux encore +du whisky d'Écosse, j'aurais en cent vingt gallons. Quant à cela, je ne +m'y serais pas trompé; j'aurais reconnu tout de suite, en buvant, cette +saveur particulière que le whisky donne à l'eau, quelle que soit sa dose +infinitésimale. + + [11] 4 litres et demi. + +Après tout, il était possible que je ne m'en fusse pas aperçu; j'avais +tellement soif, que je n'avais pensé qu'à boire et à me désaltérer. +J'ôtai le fausset et goûtai l'eau avec réflexion: elle avait un zeste +liquoreux, cela ne faisait pas le moindre doute; restait à dire lequel; +et du madère au xérès, la différence (je parle de la dimension de la +pipe) était trop grande pour baser mon calcul sur un soupçon que rien ne +venait justifier. Il fallait chercher autre chose. + +Heureusement qu'à l'école de mon village, notre bon magister avait joint +quelques principes de géométrie à nos leçons d'arithmétique. + +Je me suis demandé bien des fois comment il se fait qu'on néglige +d'enseigner les éléments scientifiques les plus indispensables, tandis +qu'on a grand soin de faire entrer dans la tête de nos malheureux +enfants tant de vers irrationnels, pour ne rien dire de plus. J'ai la +persuasion, et je le déclare sans hésiter, que la connaissance d'une +simple loi mathématique, apprise en huit jours, est plus utile à +l'humanité que l'étude complète de toutes les langues mortes de la +terre. Le grec et le latin! que d'obstacles n'ont-ils pas mis au progrès +scientifique. + +Je vous disais donc que mon vieux maître d'école m'avait donné quelques +notions de géométrie: je connaissais le cube, la pyramide, le cylindre, +le sphéroïde et les sections coniques; je savais qu'un baril est formé +de deux cônes tronqués, se rencontrant par la base. + +Pour m'assurer de la capacité de mon tonneau, il me suffisait dès lors +d'en connaître la longueur, ou même la moitié de cette dernière, plus la +circonférence de l'un des bouts, et celle du milieu, ou de la partie la +plus grosse. Avec ces trois dimensions, je pouvais dire; à peu de chose +près, combien la futaille renfermait de pouces cubes d'eau; je n'aurais +ensuite qu'à diviser mon total par la capacité de la mesure que je +voulais employer comme étalon. + +Il ne me restait plus qu'à prendre les trois dimensions dont j'ai parlé; +mais c'était là toute la difficulté: comment faire pour obtenir ces +mesures? + +La longueur était facile à connaître, puisqu'elle se déployait devant +moi; mais les deux circonférences m'échappaient totalement: j'étais trop +petit pour atteindre le sommet de la futaille, et les ballots qui le +bloquaient de chaque coté m'empêchaient d'en mesurer le bout. + +Autre obstacle: je n'avais pas de mètre, pas de ficelle, rien qui pût +servir de base à mon opération; comment savoir le chiffre des mesures +que j'aurais prises si rien ne me l'indiquait? + +J'étais cependant résolu à ne pas abandonner mon problème, avant d'y +avoir bien réfléchi. Ce travail de tête me distrairait, chose importante +dans ma triste position. Mon vieux maître d'école m'avait encore appris +cette vérité précieuse, qu'avec de la persévérance on mène à bien ce qui +paraît impossible. Je me rappelais ses conseils à cet égard, et je me +promis de ne renoncer à mon entreprise qu'après avoir épuisé toutes les +ressources de mon imagination; et en y consacrant moins de temps que je +n'en ai mis à vous expliquer tout cela, je trouvai le moyen d'arriver à +mon but. + + + + +CHAPITRE XXX. + +Ma règle métrique. + + +C'est en examinant la futaille avec la ferme résolution de la mesurer +que je fis précisément la découverte que je cherchais. Ce qu'il me +fallait, c'était une broche, une baguette de longueur suffisante pour +traverser la barrique dans sa partie la plus épaisse. Il était évident +que si j'introduisais cette broche dans le tonneau, et que je le fisse +toucher les douelles de la paroi opposée, je connaîtrais la mesure +exacte du diamètre, puisque la broche serait le diamètre même. Je +n'aurais plus qu'à multiplier celui-ci par trois pour avoir la +circonférence, qui, du reste, ne m'était pas nécessaire, l'un ou l'autre +de ces deux termes ayant absolument les mêmes propriétés arithmétiques: +divisez l'un, ou multipliez l'autre par trois, et vous aurez toujours le +même chiffre. Rappelons-nous cependant que ce résultat n'est pas d'une +exactitude mathématique; mais il suffit pour toutes les opérations +usuelles. + +Il arrivait justement que l'une des ouvertures que j'avais faites à mon +tonneau se trouvait dans la partie la plus convexe de la douelle. En y +introduisant un bâton, j'aurais donc mon diamètre, comme je le disais +tout à l'heure. + +«Vous pouviez, direz-vous, arriver au même résultat en plantant votre +baguette à côté de la futaille, et en lui faisant une marque au niveau +du point culminant de cette dernière.» J'en conviens; mais il fallait +pour cela que mon tonneau reposât sur une surface unie, que rien ne +dérangeât ma baguette de sa position verticale, et qu'il y eût assez de +lumière pour que je pusse voir l'endroit où elle atteignait le niveau +qu'il s'agissait d'y marquer. Mais il n'y fallait pas songer: le bas de +la futaille s'enfonçait entre les planches de la cale, et ma règle ne +m'aurait plus donné qu'une section du diamètre. + +Je fus donc obligé de m'en tenir au moyen que je vous indiquais d'abord, +et j'en revins à l'introduction de ma baguette par l'ouverture centrale +que j'avais pratiquée à la futaille. + +«Mais où trouver cette baguette?» La chose était facile. Le couvercle de +la caisse où étaient mes biscuits m'en fournissait la matière, et je me +mis à l'oeuvre aussitôt que j'y eus pensé. + +La planche en question n'avait guère, il est vrai, qu'une longueur de +soixante centimètres, et la futaille paraissait bien avoir le double +d'épaisseur; mais avec un peu de ressources dans l'esprit, on pouvait y +remédier: il ne fallait pour cela que faire trois baguettes, les amincir +par le bout et les réunir ensuite, pour former un bâton d'une longueur +suffisante. + +C'est à quoi je m'appliquai. Il était facile de couper la planche en +suivant les fibres du sapin; et avec de l'attention, grâce au peu de +dureté du bois blanc, je parvins à entailler mes baguettes sans diminuer +plus que de raison l'épaisseur que je devais laisser à la portion +amincie. + +Une fois mes trois bâtons bien arrondis, bien lisses, et la pointe en +biseau, je n'avais qu'à me procurer de la corde pour les attacher. +C'était pour moi ce qu'il y avait de plus facile: j'avais des brodequins +lacés avec deux petites courroies en veau, ayant un mètre chacune; +c'était précisément l'affaire. Je pris mes lacets, je complétai mon +ajustage, et me trouvai possesseur d'une jauge d'un mètre et demi, +dimension plus que suffisante pour traverser mon tonneau dans sa plus +grande largeur. + +«Enfin, m'écriai-je, en me levant pour procéder à mon opération, je vais +savoir à quoi m'en tenir!» Je m'approchai de la futaille, et je renonce +à dépeindre mon désappointement, lorsque tout d'abord je fus arrêté par +un obstacle imprévu. Impossible d'introduire ma baguette dans la +barrique; non pas que l'ouverture que j'avais pratiquée fût trop +étroite, mais l'espace me manquait pour manoeuvrer ma jauge. Si ma +cabine avait deux mètres de longueur, elle avait tout au plus soixante +centimètres de large, et c'était dans le sens de son petit diamètre que +je devais fourrer mon bâton dans la futaille. Il n'y avait pas moyen d'y +songer. Courber cette baguette inflexible, c'eût été la rompre +immédiatement. + +J'étais vexé de ne pas m'en être aperçu; j'aurais dû le voir avant de +rien entreprendre; mais j'avais encore plus de chagrin que de dépit, en +songeant qu'il fallait renoncer à mon entreprise. Toutefois un nouveau +plan se dessina bientôt dans ma tête, et vint m'apprendre qu'il ne faut +jamais s'arrêter à des conclusions irréfléchies. Je venais de découvrir +le moyen de faire entrer ma jauge sans la courber le moins du monde, et +sans la raccourcir. + +Je n'avais qu'à en démonter les trois morceaux, à passer d'abord le +premier dans l'ouverture de la barrique, à y attacher la seconde pièce, +que je pousserais ensuite, et à procéder de la même façon pour compléter +la jauge, en y ajoutant la dernière partie. + +Quand j'eus posé ma dernière courroie, je dirigeai ma baguette de +manière à toucher la douelle opposée, bien en face de l'ouverture où je +l'avais introduite, et, l'assujettissant d'une main ferme, je lui fis +une entaille au niveau de la douelle; je défalquai ensuite l'épaisseur +que celle-ci pouvait avoir, et j'eus la mesure exacte dont j'avais +besoin pour établir mon calcul. + +J'avais retiré ma broche pièce à pièce, comme je l'avais introduite, en +ayant soin de marquer l'endroit où se trouvaient les jointures, afin de +pouvoir lui rendre absolument la même dimension qu'elle avait dans le +tonneau; car une erreur d'un centimètre aurait produit dans mon total +une différence considérable, et il était important d'avoir une donnée +avant de rien commencer. + +Je possédais le diamètre de la base de mon cône, il me fallait +maintenant celui du bout de la futaille, qui en faisait le sommet +tronqué. Rien n'était plus facile. Je n'aurais pas pu mettre le bras +entre le tonneau et les caisses dont il était environné, mais je pouvais +y passer ma jauge, l'appuyer contre le rebord du côté opposé, y marquer +le petit diamètre, ainsi que j'avais fait précédemment; et ce fut +l'affaire d'une minute. + +Restait à m'assurer de la longueur de la futaille, et cette opération, +très-simple en apparence, ne m'en donna pas moins beaucoup de peine. +«Cela se bornait, direz-vous, à placer la baguette parallèlement à la +tonne, et à y faire aux deux bouts une entaille qui en indiquât la +longueur.» Rien n'est plus vrai; mais il aurait fallu, comme je l'ai dit +plus haut, que ma cabine fût assez éclairée pour me permettre de voir à +quel endroit de ma baguette correspondait l'extrémité de la barrique, +dont je ne distinguais pas même l'ensemble. Dans la nuit profonde où je +me trouvais alors, il ne m'était possible de découvrir les objets qu'au +moyen de l'attouchement; c'était avec les doigts que je pouvais dire où +commençait la futaille, et il n'y avait pas moyen d'en sentir +l'extrémité en même temps que celle de la baguette, puisqu'il y avait +entre les deux un espace beaucoup plus grand que ma main. Autre +difficulté, la jauge pivotait sur le ventre du tonneau, et pouvait, en +décrivant une diagonale, me causer une erreur qui annulerait tous mes +calculs. Impossible d'opérer sur une base aussi incertaine, et je fus +pendant quelques instants fort embarrassé pour résoudre mon problème. + +J'étais d'autant plus contrarié de ce nouvel empêchement, que je ne +l'avais pas soupçonné. J'avais regardé comme beaucoup plus difficile +d'obtenir la base et le sommet que la hauteur de mon cône, et je +m'irritais de cet obstacle inattendu. + +Mais la réflexion vint encore à mon aide, et je finis par trouver le +moyen de vaincre la difficulté. Je n'avais qu'à me fabriquer une autre +baguette, en coupant deux longueurs à ma planche de sapin, et en les +réunissant comme j'avais déjà fait. + +Cette besogne terminée, j'appliquai ma première jauge à l'extrémité de +la futaille, de la même manière que si j'avais voulu de nouveau en +prendre le diamètre. Elle en dépassa le dernier cercle de trente ou +quarante centimètres. Je pris alors ma seconde règle, en appuyai le bout +contre la partie saillante de la première, de façon à former un angle +droit dont le grand côté se prolongeât parallèlement à la longueur du +tonneau; je fis une marque à l'endroit le plus renflé de celui-ci, par +conséquent au milieu, et, déduction faite de l'épaisseur du rebord et de +celle du fond, j'eus la demi-longueur de la capacité de la futaille, ce +qui me suffisait parfaitement, puisque deux demies font un entier. + +Je possédais enfin les éléments du problème et n'avais plus qu'à en +chercher la solution. + + + + +CHAPITRE XXXI. + +Quod erat faciendum. + + +Trouver le contenu de la futaille en pieds ou en pouces, et le réduire +ensuite par gallons ou par quarts, n'était qu'une opération arithmétique +devant laquelle je ne me serais pas arrêté. Je n'avais pour la faire ni +crayon, ni ardoise, ni plume, ni encre; j'en aurais eu, d'ailleurs, +qu'il faisait trop noir dans ma cabine pour qu'ils pussent me servir; +mais je n'en avais pas besoin. Il m'était souvent arrivé de faire des +calculs de tête, et d'additionner, de soustraire, de multiplier ou de +diviser des sommes importantes, sans avoir recours au papier; le +problème qu'il s'agissait de résoudre aurait employé peu de chiffres, et +aurait été pour moi d'une solution facile. + +Remarquez-le bien, je parle au conditionnel, ce qui suppose une +difficulté quelconque. Effectivement, je rencontrais un nouvel obstacle. +Avant de chercher quel pouvait être le contenu de ma barrique, une +opération préliminaire était indispensable. J'avais pris trois mesures: +la hauteur et les deux diamètres de l'un de mes cônes: mais quelles +étaient ces mesures? Il fallait d'abord les ramener à des chiffres, afin +de savoir ce qu'elles représentaient. Je les supputais bien d'une +manière approximative; mais à quoi bon? les calculs ne se font pas avec +des à peu près. Toute la peine que je m'étais donnée resterait donc +inutile jusqu'au moment où j'aurais le chiffre exact des mesures que +j'avais prises. + +Cette difficulté me parut insurmontable. Si l'on considère que je +n'avais pas de pied, pas de mètre, pas d'échelle graduée, on en conclura +que je devais renoncer à mon problème. Je ne pouvais pas m'établir de +règle métrique sans avoir un étalon connu, en rapport avec la solution +demandée. + +Dans ma position n'était-ce pas s'évertuer à la recherche de +l'impossible? + +Je l'avais cru d'abord, et maintenant je savais le contraire. Tout le +travail que j'avais fait, mes baguettes si bien polies, si soigneusement +ajustées, mes trois mesures relevées avec tant d'exactitude, allaient +enfin me servir. Au fond, croyez bien que je l'avais su avant de me +donner tant de peine. Si j'ai eu l'air d'avoir été inquiet au moment de +jouir de mes efforts, c'était simplement pour vous intriguer à cet +égard, et parce que, dans le premier instant, j'avais bien eu la crainte +de ne pas triompher de cet obstacle. + +Vous demandez comment j'ai fait? + +La chose était bien simple. + +Quand j'ai dit plus haut que je ne possédais pas de mètre, j'exprimais +littéralement la vérité; mais j'en étais un moi-même. Vous rappelez-vous +que je m'étais mesuré sur le port, et que j'avais quatre pieds juste? De +quelle valeur cette connaissance n'était-elle pas dans le cas dont il +est question? + +Dès que j'étais sûr d'avoir quatre pieds[12] je pouvais marquer cette +longueur sur l'une de mes baguettes, et en faire la base de mes calculs. + + [12] Le pied anglais équivaut à 30 centimètres et demi. + +Pour en arriver là, je m'étendis bien par terre, la plante des pieds +posée verticalement contre l'une des côtes du vaisseau; après avoir +placé la baguette sur moi, je l'appuyai d'un bout à la planche où +s'appliquaient mes pieds, de l'autre sur mon front: et de la main qui +était libre, indiquant le sommet de ma tête, je marquai avec mon couteau +l'endroit qui correspondait sur la baguette avec le dessus de mon crâne. + +Mais il se présentait de nouvelles difficultés; ma règle de quatre +pieds, ou de cent vingt centimètres, ne me servait pas encore à +grand'chose. Il aurait fallu, pour qu'elle me fût utile, que les parties +mesurées se fussent trouvées précisément de cette longueur, sans quoi +elle ne pouvait m'en indiquer la dimension. Or, en supposant que l'une +d'elles fût précisément de quatre pieds, comme elles différaient toutes +les trois, il y en avait au moins deux qui me seraient restées +inconnues; d'où le besoin de diviser en pouces, et même en fraction de +pouces, l'échelle que je venais d'obtenir. Grande affaire que de diviser +quatre pieds en quarante-huit pouces et d'en marquer la division sur la +baguette qui les représentait! + +Cela vous semble facile. La moitié de mes quatre pieds m'en donnaient +deux, qui, partagés en deux, m'en donnaient un; la moitié de celui-ci +marquait six pouces, que je pouvais diviser encore en deux, puis en +trois, pour avoir l'unité, qui devait me suffire, et qu'à la rigueur je +pouvais réduire en deux moitiés de quatre lignes[13]. + + [13] Le pouce anglais se compose de huit lignes. + +En théorie, cela paraît très-simple; mais il est difficile de le mettre +en pratique sur une baguette unie, et dans les ténèbres les plus +profondes. + +Comment trouver le milieu de cette baguette de quatre pieds, le milieu +exact? car il fallait que ce fût juste. Comment ensuite diviser et +subdiviser mes deux pieds avec assez de précision pour trouver dans +chacun les douze pouces de rigueur, tous égaux, cela va sans dire, ou +pas de calcul possible? + +J'avoue que cette difficulté m'embarrassa vivement, et que j'eus besoin +d'y réfléchir. + +Néanmoins, au bout de quelques minutes, voici le moyen que je mis en +oeuvre. + +Je commençai par couper un troisième bâton ayant un peu plus de deux +pieds, ce qui m'était facile d'une manière approximative; je l'appliquai +sur la baguette de quatre pieds, ainsi qu'on fait pour mesurer quelque +chose dont la dimension outrepasse le mètre dont on se sort. La première +fois, deux longueurs de ce bâton avaient dépassé l'entaille qui marquait +la première mesure. Je raccourcis ma nouvelle baguette, et recommençant +l'opération, je m'éloignai moins de l'entaille. Je répétai le procédé, +si bien qu'à la cinquième épreuve mes deux longueurs correspondirent +exactement avec les quatre pieds de la mesure primitive, et je pus la +diviser avec certitude par une coche exactement faite au milieu. + +Si le moyen était bon, il faut convenir qu'il exigeait beaucoup de +patience; mais le temps ne me manquait pas; j'étais heureux de +l'employer, et j'avais trop d'intérêt à ce que mon opération fût précise +pour regarder au soin qu'elle demandait. + +Cependant, malgré le peu de valeur que le temps avait pour moi, j'en +vins à simplifier la besogne, en substituant à la baguette d'essai un +cordon qui, une fois à la longueur voulue, n'avait plus besoin que +d'être plié en deux pour me fournir la division cherchée. + +Rien n'était meilleur pour cet objet que les lacets de cuir de mes +bottines, dont le grain serré ne permettait pas qu'on les allongeât. Un +pied en ivoire ou en buis n'aurait pas fait une règle plus exacte. + +Je les réunis par un noeud solide, afin de contrôler les premières +mesures que j'avais prises, et je recommençai mon examen jusqu'à +certitude complète. J'ai dit quel préjudice une erreur pouvait porter à +mes calculs; toutefois elle était bien moins dangereuse en divisant les +quatre pieds qu'en partant de la multiplication des pouces: dans le +premier cas l'erreur s'amoindrissait à chaque subdivision, tandis +qu'elle se serait doublée à chaque partie de l'opération inverse. + +J'étais facilement arrivé à couper ma lanière à la longueur d'un pied; +il m'avait suffi de la diviser deux fois en deux parties égales; mais +arrivé là, je pliai mon lacet en trois, et ce ne fut pas sans peine: il +est beaucoup plus difficile de prendre le tiers que la moitié; cependant +j'y parvins à ma satisfaction. J'avais pour but d'obtenir trois morceaux +de quatre pouces chacun, afin de n'avoir plus qu'à les plier en deux, +puis à les diviser une seconde fois, pour arriver à la mesure exacte du +pouce, très-difficile à se procurer, à cause de sa petitesse. + +Pour être plus certain de l'exactitude de mon opération, j'en fis la +preuve en divisant la moitié de la courroie à laquelle je n'avais pas +touché, et ce fut avec une joie bien vive que j'obtins le même résultat, +sans qu'il y eût la différence de l'épaisseur d'un cheveu entre les +points correspondants. + +J'avais donc tout ce qu'il fallait pour compléter la graduation de ma +baguette, et, au moyen des morceaux de cuir exactement taillés, je +marquai sur ma jauge les quarante-huit divisions de mes quatre pieds, +représentant quarante-huit pouces. Cette dernière besogne fut longue et +délicate, mais je fus récompensé de mon travail par la possession d'une +règle métrique sur laquelle je pouvais enfin compter, chose importante, +puisque cela devait me permettre de résoudre un problème qui, pour moi, +pouvait être une question de vie ou de mort. + +Je fis immédiatement mes calculs, et sus bientôt à quoi m'en tenir. +J'avais mesuré mes deux diamètres, pris la moyenne de leur longueur +totale, et, de cette moyenne, fait une mesure de surface, en multipliant +par huit et divisant par dix. J'eus alors la base d'un cylindre égal à +la troncature d'un cône de même altitude; et en multipliant ce résultat +par la longueur, j'obtins la masse cubique dont je voulais connaître le +volume. + +Je divisai cette masse par soixante-neuf, et j'eus le contenu de ma +futaille. + +Quand celle-ci était pleine, elle renfermait un peu plus de cent +gallons, près de cent huit. Je ne m'étais pas trompé, ce devait être une +ancienne pipe de xérès. + + + + +CHAPITRE XXXII. + +Horreur des ténèbres + + +Le résultat de mon calcul était des plus satisfaisants: déduction faite +de l'eau qui s'était répandue, et de celle que j'avais consommée, il en +restait encore plus de quatre-vingts gallons, soit une ration +quotidienne d'un demi-gallon pendant cent soixante jours, ou d'une +quarte pendant trois cent vingt, presque une année entière! Une +demi-quarte par repas devait certainement me suffire, et la traversée +durerait moins de trois cents jours; c'est plus qu'on ne met pour faire +le tour du monde. Ainsi, quelle que fût la durée du voyage, il était +certain que je ne souffrirais pas de la soif. + +J'avais plus à craindre la disette, mon biscuit me paraissait un peu +court; cependant, avec mes projets d'économie, je devais avoir assez +pour vivre, et je n'éprouvai plus d'inquiétude à cet égard. + +Je restai plusieurs jours sous l'influence de cette heureuse impression; +et malgré ce qu'il y avait de pénible dans ma captivité, où chaque heure +en paraissait vingt-quatre, je supportais assez bien mon nouveau genre +de vie. Je passais une partie de mon temps à compter non-seulement les +minutes, mais les secondes. Par bonheur, j'avais ma montre, qui me +permettait de me livrer à cette occupation, et me tenait compagnie avec +son joyeux tic tac. «Jamais elle n'a battu d'aussi bon coeur; sa voix +n'a jamais été si forte,» me disais-je avec surprise. J'avais raison; ma +cellule était sonore, et le bruit du mouvement de la petite machine +était doublé par les murailles de bois qui entouraient ma case. Avec +quelle sollicitude je la remontais avant qu'elle eût dévidé toute sa +chaîne, de peur qu'en s'arrêtant elle ne dérangeât mes comptes? Ce n'est +pas qu'il me fût important de savoir quelle heure il pouvait être. Que +le soleil brillât dans toute sa gloire, ou qu'il se fût effacé à +l'horizon, je ne m'en apercevais nullement; la plus mince partie de sa +lumière ne pénétrait pas dans mon cachot. Et cependant je savais +distinguer la nuit du jour. Cela vous étonne; vous ne comprenez pas +comment j'y arrivais après avoir passé les premiers instants de ma +réclusion sans m'occuper des heures. Mais depuis des années, j'avais +l'habitude de me coucher à dix heures du soir, et de me lever à six +heures du matin. C'était la règle dans la maison de mon père, aussi bien +que chez mon oncle, et j'y avais été soumis avec une exactitude +rigoureuse. Il en résultait qu'aux environs de dix heures j'avais envie +de dormir; et l'habitude en était si bien prise, qu'elle persista malgré +le changement de situation. Je ne fus pas longtemps à m'en apercevoir: +le besoin de sommeil se faisait régulièrement sentir; et j'en conclus +qu'il était près de dix heures du soir lorsque j'éprouvais ce besoin +irrésistible. J'avais également observé que je me réveillais au bout de +huit heures, et qu'alors je n'avais plus la moindre envie de dormir. À +mon réveil, il devait être six heures du matin; et je réglai ma montre +d'après cette donnée. + +Il y avait pour moi, sinon de l'importance à mesurer les jours, du moins +une satisfaction réelle à savoir au bout de vingt-quatre heures qu'il y +en avait un d'écoulé; c'était le seul moyen de me rendre compte de la +marche du navire; et quand l'aiguille avait accompli deux fois le tour +du cadran, je le marquais sur une taille que j'avais faite à cette +intention. Je n'ai pas besoin de dire avec quel intérêt je tenais ce +calendrier, auquel j'avais fait quatre incisions pour marquer les jours +qui avaient précédé l'époque où je m'en étais occupé, laps de temps dont +plus tard je reconnus l'exactitude. + +C'est ainsi que pendant près d'une semaine passèrent les heures; ces +heures si longues, si ténébreuses et si lourdes, qui m'accablaient +parfois d'un immense ennui, mais que je supportais avec résignation. + +Chose singulière, c'était l'obscurité qui m'était le plus pénible; +j'avais d'abord souffert de ne pas pouvoir me tenir debout, et de la +dureté des planches lorsque j'étais couché; mais j'avais fini par en +prendre l'habitude; il m'avait été d'ailleurs facile de remédier au +second de ces deux inconvénients. La caisse, vous vous le rappelez, qui +se trouvait derrière mes biscuits, était remplie d'une grosse étoffe de +laine, formant des rouleaux serrés comme on les fait dans les +manufactures. Pourquoi ne m'en serais-je pas servi pour rendre ma couche +un peu plus confortable? Aussitôt pensé, aussitôt fait. J'ôtai les +biscuits de la première caisse, j'élargis l'ouverture que j'avais +pratiquée dans le couvercle de la suivante, et j'arrachai, non sans +peine, l'un des rouleaux d'étoffe qui s'y trouvaient contenus. J'en +tirai un second, puis un troisième, qui vinrent plus facilement, et qui +devaient suffire à ce que j'en voulais faire. Il me fallut deux heures +pour en arriver là: mais aussi je fus en possession d'un tapis, moelleux +et d'un matelas, peut-être non moins chers que ceux d'un roi, car je +sentais, à la main, un tissu d'une qualité superfine. + +Après avoir remis les biscuits à leur place, j'étendis sur le plancher +plusieurs doubles de cette étoffe, aussi épaisse que douce, et me +reposai avec bonheur sur cette couche élastique. + +Mais je n'en étais pas moins malheureux de la privation de lumière. Il +est impossible d'exprimer combien on souffre au milieu d'une obscurité +absolue; et je comprenais pourquoi on avait toujours considéré la mise +au cachot comme la peine la plus grave qu'on pût infliger aux captifs. +Il n'est pas étonnant que ces infortunés aient blanchi, et perdu l'usage +de leurs sens, au fond des caves où ils étaient détenus; car au supplice +que vous font endurer les ténèbres, on reconnaît que la lumière est +indispensable à la vie. + +Il me semblait que si j'avais pu avoir une lampe, quelque faible qu'eût +été sa clarté, les heures m'auraient paru moitié moins longues. Cette +nuit perpétuelle me faisait l'effet de s'enrouler autour des rouages de +ma montre, d'en arrêter la marche, et de suspendre le cours du temps. +Cette obscurité, où la forme des objets avait disparu, me causait un mal +physique, une souffrance que la lumière eût guéri tout à coup. +J'éprouvais ce que ressentent les malades pendant ces nuits fièvreuses, +où ils comptent péniblement les heures, en soupirant après l'aurore. + + + + +CHAPITRE XXXIII. + +Tempête. + + +Il y avait plus de huit jours que je menais cette existence d'une +odieuse monotonie. La seule voix qui frappât mon oreille était la +plainte des vagues qui gémissaient au-dessus de ma tête; oui, au-dessus +de ma tête, car je plongeais dans l'abîme, à une grande distance de la +surface de la mer. De loin en loin je distinguais un bruit sourd, causé +par un objet pesant qui tombait sur l'un des ponts. Lorsque le temps +était calme, je me figurais entendre le son de la cloche qui appelait +les hommes de quart, mais je n'en étais pas sûr; le bruit était si +faible et si lointain, que je n'aurais même pas affirmé que ce fût le +tintement d'une cloche, encore ne l'entendais-je que pendant une +accalmie. + +Par contre je saisissais les moindres changements de temps; j'aurais pu +dire quand fraîchissait la brise, tout aussi bien que si j'avais été sur +le grand mât. Le roulis du vaisseau, les craquements de sa membrure +m'indiquaient la force du vent, et si la mer était grosse ou paisible. +Le sixième jour de mon calendrier, ce qui faisait le dixième depuis +notre départ, il y eut tempête dans toute l'acception du mot. Elle dura +quarante heures et me fit croire bien des fois que la bâtiment allait +s'ouvrir. Tout craquait autour de moi; les caisses, les tonneaux qui +remplissaient la cale se heurtaient avec un bruit terrible contre les +murs de ma prison, et de grosses lames, _des coups de mer_, comme les +appellent les matelots, se ruaient avec furie sur les flancs du navire, +qu'elles semblaient vouloir mettre en pièces. + +J'étais convaincu que nous allions faire naufrage, et il est plus facile +de concevoir que de dépeindre quelle était ma situation; je n'ai pas +besoin de vous dire que j'étais plein de frayeur. Pouvais-je ne pas +trembler quand je pensais que le vaisseau coulerait à fond, et +qu'enfermé de toute part dans mon étroit cercueil, je ne pourrais pas +faire le moindre effort pour me sauver. Je suis sûr que j'aurais eu +moitié moins d'effroi si j'avais été libre. + +Pour comble de malheur, je fus repris du mal de mer, ce qui arrive +toujours en pareil cas, lors d'une première traversée. Le grand vent +ramène l'odieuse maladie, et parfois avec autant de force qu'au moment +du départ. Il est facile de le comprendre; c'est la conséquence des +mouvements désordonnés du vaisseau, fouetté par la tempête. + +Après deux jours et une nuit de péril, le vent tomba, et le calme +succéda aux colères de l'ouragan; je n'entendais pas même le murmure que +produit la course du navire qui fend les vagues. Mais le roulis n'avait +pas cessé, et les caisses et les futailles se heurtaient avec le même +fracas. C'était le soulèvement des flots qui persiste après une tempête +violente, et qui parfois est aussi dangereux pour le navire que la +fureur du vent. On a vu se rompre les mâts en pareille circonstance, et +le vaisseau être engagé, catastrophe redoutée des marins. + +Cependant la mer s'apaisa graduellement, et au bout de vingt-quatre +heures, le navire glissa sur l'onde avec plus de facilité que jamais. +Les nausées disparurent, et la réaction qui en résulta me rendit un peu +de courage. Il m'avait été impossible de dormir pendant tout le temps de +la crise: le bruit du vent, le fracas du vaisseau, et par-dessus tout la +frayeur, m'avaient empêché de fermer l'oeil; j'étais de plus épuisé par +le mal de mer, et sitôt que les choses furent rentrées dans leur état +normal, je tombai dans un profond sommeil. + +Les rêves que j'eus alors furent presque aussi affreux que le péril +auquel je venais d'échapper. C'était la réalisation de ce que m'avait +fait craindre la tempête: je rêvais que j'étais en train de me noyer, +sans la moindre chance de salut. Mieux que cela, je me trouvais au fond +de la mer, j'étais mort, et j'en avais conscience. Je distinguais tout +ce dont j'étais environné; je voyais entre autres choses, d'horribles +monstres, des homards et des crabes gigantesques, s'approcher de moi en +rampant, comme pour me déchirer de leurs tenailles aiguës et se repaître +de ma chair. L'un d'eux surtout captivait mon attention: il était plus +grand que les autres, avait l'air plus féroce, et me menaçait de plus +près. Chaque seconde le rapprochait encore; il atteignit ma main, je +sentis sa carapace se traîner sur mes doigts, et je ne pus faire aucun +mouvement. + +Il me gagna le poignet, et me monta sur le bras gauche, qui était +éloigné de mon corps. Son dessein était de me sauter à la gorge ou à la +figure; je le voyais au regard avide qu'il lançait tour à tour sur mon +cou et sur ma face, et malgré l'horreur que je ressentais, il m'était +impossible de le repousser. Aucun de mes muscles ne voulait m'obéir; +c'était tout naturel puisque j'étais noyé. «Ah! le voilà sur ma +poitrine... à ma gorge... il va m'étrangler!...» + +Je m'éveillai en poussant un cri, et en me dressant avec force; je me +serais trouvé debout s'il y avait eu assez d'élévation pour le +permettre; j'allai donner de la tête contre les douelles de mon tonneau, +et je retombai sur ma couche, où il me fallut quelques instants pour +rappeler mes esprits. + + + + +CHAPITRE XXXIV. + +La coupe. + + +Ce n'était qu'un rêve, il était matériellement impossible qu'un crabe me +fût monté sur le bras; j'en avais la certitude, et cependant je ne +pouvais m'empêcher de croire que je l'avais bien réellement senti. +J'éprouvais encore à ma main, et sur ma poitrine qui était nue, cette +sensation particulière que vous produit un animal dont les griffes se +traînent sur vous; et je pensais, en dépit de moi-même, qu'il y avait +dans mon rêve quelque chose de réel. + +L'impression avait été si vive, qu'en m'éveillant, J'avais étendu les +bras, et tâtonné sur ma couverture, pour y saisir le monstre qui avait +failli m'étrangler. + +Encore tout endormi, j'avais cru que c'était un crabe; à mesure que +j'avais repris mes sens, je m'étais prouvé que la chose n'était pas +possible. Et pourquoi cela? un crabe pouvait très-bien se loger dans la +cale d'un vaisseau; il avait pu être apporté avec le lest, ou par un +matelot, comme objet de curiosité; avoir échappé à celui qui l'avait +pris, et s'être réfugié dans les fentes du bois, dans les trous, dans +les coins nombreux que présente un navire. Il pouvait trouver sa +nourriture dans l'eau qui s'accumule sous la cale; ou peut-être les +crabes ont-ils la faculté de vivre simplement d'air comme les caméléons? + +Toutefois en y réfléchissant je repoussai de nouveau cette idée, que je +qualifiai d'absurde; c'était mon rêve qui me l'avait mise dans la tête; +sans lui je n'aurais jamais songé qu'il y eût des crabes autour de moi, +et s'il s'en était trouvé, j'aurais mis la main dessus. Il y avait, il +est vrai, dans ma cabine, deux crevasses assez larges pour qu'il pût y +passer un crabe de n'importe quelle taille; mais j'y avais couru tout de +suite, et un animal d'une pareille lenteur n'avait pas eu le temps de +s'échapper. C'était impossible, il n'y avait pas de bête dans ma +cellule, et pourtant quoique chose avait rampé sur moi, j'en étais +moralement sûr. + +Quant à mon rêve, il n'y avait là rien d'étonnant: c'était la suite des +impressions que j'avais ressenties pendant la tempête; et plus j'y +pensais, plus je le trouvais naturel. + +En consultant ma montre, je m'aperçus qu'au lieu de dormir huit heures, +comme je le faisais d'habitude, mon sommeil en avait duré seize, et je +ne m'étonnai plus d'avoir tant d'appétit. Impossible de me contenter de +la ration que je m'étais prescrite; c'était au-dessus de mes forces, et +je ne cessai de manger qu'après avoir fait disparaître quatre biscuits +bien comptés. J'avais entendu dire que rien n'aiguise la faim comme le +mal de mer, et j'en avais la preuve; mes quatre biscuits empêchaient à +peine mon estomac de crier, et si je n'avais pas redouté la famine, j'en +aurais mangé trois fois plus. + +J'avais également soif, et bus deux ou trois rations; mais cette petite +débauche n'avait rien d'inquiétant; j'avais plus d'eau qu'il n'en +fallait pour terminer le voyage. Toutefois à condition de ne pas la +gaspiller; et si j'en buvais peu, il s'en perdait beaucoup. Je n'avais +rien pour la recevoir, ni verre, ni tasse; quand j'ôtais mon fausset, le +liquide jaillissait avec force, bien plus vite que je n'y mettais les +lèvres, bien plus vite que je ne pouvais l'avaler; il m'étranglait, +j'étais forcé de reprendre haleine, je m'inondais le visage, et trempais +mes habits, à mon grand déplaisir et au grand préjudice de mes rations. + +Il me fallait un vase quelconque. J'avais bien pensé à l'une de mes +bottines, dont je n'avais pas besoin; mais il me répugnait de m'en +servir pour cet usage. + +Pressé par la soif, comme je l'avais été, j'y aurais bu sans scrupule; +mais à présent que j'avais de l'eau, je pouvais boire à mon aise, et +faire le délicat. Cependant j'en vins à me dire qu'on peut nettoyer une +chose quand elle est sale, et qu'il valait mieux sacrifier un peu d'eau +pour laver ma bottine, que d'en perdre une quantité chaque fois qu'il +fallait boire. + +J'allais mettre ce projet à exécution, lorsqu'une idée bien meilleure me +passa par la tête; pourquoi ne pas faire une tasse avec le drap qui me +servait de couverture? Il était imperméable, je l'avais déjà remarqué; +l'eau qui jaillissait de ma futaille restait sur ma couche sans en +pénétrer l'étoffe; et j'étais obligé de l'en ôter comme j'aurais fait +d'un vase. Je pouvais en tailler un morceau, lui donner une forme +quelconque, et m'en servir au besoin. + +Je coupai donc une bande assez large de mon drap, j'en fis un cornet +auquel je donnai plusieurs tours pour en augmenter l'épaisseur, et dont +je fermai la pointe en l'attachant avec un reste de mes lacets de +bottines. J'eus alors une coupe d'un nouveau genre, qui me rendit autant +de service qu'un verre de Bohême ou qu'une tasse du Japon; désormais je +bus tranquillement, sans avaler de travers, sans m'inonder, et sans +perdre une goutte du précieux liquide dont ma vie dépendait. + + + + +CHAPITRE XXXV. + +Disparition mystérieuse. + + +J'avais déjeuné si copieusement, que je résolus de ne pas dîner ce +jour-là; mais la faim m'empêcha d'accomplir cette bonne résolution. +Trois heures ne s'étaient pas écoulées, que je me surpris tâtonnant aux +environs de ma caisse, et me trouvai bientôt un biscuit à la main. +Toutefois, je m'imposai l'obligation de n'en manger qu'une partie et de +garder le reste pour mon souper. + +Je fis deux parts de mon biscuit; j'en mis une de côté, et je mangeai la +seconde, que j'arrosai d'un peu d'eau. + +Vous trouvez peut-être singulier que je ne prisse pas une goutte +d'eau-de-vie, ce qui m'aurait été facile, puisque j'en avais une tonne à +ma disposition. Mais elle aurait pu contenir tout aussi bien du vitriol +sans que je m'en fusse moins inquiété; généralement je n'aimais pas les +liqueurs; et celle-ci en particulier m'avait paru si mauvaise, que je +n'avais pas envie d'y revenir; c'était sans doute une pipe de cette +eau-de-vie de qualité inférieure que l'on embarque pour les matelots. +J'en avais pris une fois; et non-seulement elle m'avait donné des +nausées, mais tellement enflammé la bouche et l'estomac, que j'avais bu +deux quartes d'eau sans apaiser ma soif. Cette épreuve m'avait suffi +pour me mettre en garde contre les spiritueux, et je n'avais nulle envie +de recommencer. + +Lorsque vint le soir, ce que m'annoncèrent ma montre et mon envie de +dormir, je voulus naturellement souper avant de me mettre au lit. + +Ce dernier acte de ma journée consistait à changer de position, et à +tirer sur moi deux plis du drap qui me servait de couverture, afin de me +préserver du froid. + +J'avais été gelé pendant la première semaine, car nous étions partis en +hiver, et la découverte de cette bonne grosse étoffe m'avait été fort +précieuse; toutefois au bout de quelque temps, elle me devint moins +utile; l'air de la cale s'atiédissait de jour en jour; et le lendemain +de la tempête j'eus à peine besoin de me couvrir. + +Ce brusque changement de température me surprit tout d'abord; mais avec +un peu de réflexion, je me l'expliquai d'une manière satisfaisante. Sans +aucun doute, pensai-je, nous nous dirigeons vers le Sud, et nous +approchons de la zone torride. + +Je ne comprenais pas bien ce que signifiait cette expression; mais +j'avais entendu dire que la zone torride, ou les tropiques, se trouvait +au midi de l'Angleterre, et qu'il y faisait plus chaud qu'aux heures les +plus brûlantes de nos plus beaux étés. On m'avait dit également que le +Pérou était une contrée méridionale; et pour y arriver il fallait sans +aucun doute franchir cette zone ardente. + +Cela m'expliquait la chaleur qu'il faisait maintenant dans la cale; il y +avait à peu près une quinzaine que nous étions sortis du port; en +supposant que nous eussions fait deux cents milles par jour, et il n'est +pas rare qu'un navire fasse davantage, nous devions être bien loin des +côtes de la Grande-Bretagne, et par conséquent avoir changé de climat. + +Ce raisonnement, et toutes les pensées qu'il avait fait naître, +m'avaient occupé toute la soirée; j'étais enfin arrivé à la conclusion +que je viens de dire, lorsque les aiguilles de ma montre annonçant qu'il +était dix heures, je me disposai à souper. + +Je tirai d'abord ma ration d'eau pour ne pas manger mon pain sec, et +j'étendis la main pour saisir la part de biscuit que j'avais mise de +côté. Il y avait parallèlement à la grande poutre qui soutenait la cale, +et qui passait au-dessus de ma tête, une sorte de tablette où je plaçais +mon couteau, ma tasse et le bâton qui me servait d'almanach. Je +connaissais tellement bien cette planchette que je n'avais pas besoin de +lumière pour y trouver ce que j'y mettais. + +Vous comprenez dès lors quelle dut être ma surprise lorsqu'en étendant +la main, je ne trouvai pas le biscuit que j'étais sûr d'avoir gardé. + +J'avais ma tasse; mon couteau était à sa place; mon calendrier s'y +trouvait également, ainsi que les bouts de cuir dont je m'étais servi +pour diviser ma jauge; mais pas vestige du précieux morceau que je +conservais pour ma collation du soir. + +L'aurais-je mis autre part? je ne croyais pas. Afin d'en être sûr, +j'explorai tous les coins de ma cellule, je secouai l'étoffe qui me +servait de matelas, je fouillai dans mes poches, dans mes bottines que +je ne portais plus et qui gisaient à côté de mon lit; je ne laissai pas +un pouce de ma cellule sans l'avoir tâté soigneusement; et je ne trouvai +de biscuit nulle part. + +C'était moins la valeur de l'objet que l'étrangeté de sa disparition, +qui me faisait mettre tant d'activité dans mes recherches. Qu'avait pu +devenir ce biscuit? + +Est-ce que je l'avais mangé? Il y avait des instants où je commençais à +le croire. Peut-être, dans un moment de distraction, l'avais-je avalé +sans y penser. Dans ce cas-là j'en avais totalement perdu le souvenir; +et la chose ne m'avait pas profité; car mon estomac n'était pas moins +vide que si je n'avais rien mangé depuis le matin. + +Je me souvenais parfaitement d'avoir rompu mon biscuit, d'en avoir +réservé pour le soir une moitié que j'avais mise entre ma tasse et mon +couteau. Il fallait bien que je l'en eusse ôtée, puisqu'elle n'y était +plus. Je ne l'avais pas fait tomber par accident, car je ne me rappelais +pas avoir fouillé sur la tablette, jusqu'au moment où j'avais voulu +prendre l'objet dont la disparition m'avait frappé. En outre, s'il fût +tombé de sa place, je l'aurais trouvé en cherchant sur mon tapis. Il +n'avait pu rouler sous le tonneau; car j'avais rempli tous les vides de +ce côté-là, en y fourrant des morceaux de drap pour que ma couche fût +plus unie. + +Toujours est-il que mon biscuit avait disparu, soit par ma faute, soit +autrement. Si je l'avais mangé, il était dommage de l'avoir fait avec si +peu de réflexion; car ce moment d'absence m'avait privé de tout le +bénéfice du repas. + +Je fus longtemps à me demander si je tirerais un autre biscuit de la +caisse, ou si je me coucherais sans souper. La faim était vive, la +tentation bien forte; mais la crainte de l'avenir décida la question, +et, appelant toute ma fermeté à mon aide, j'avalai mon eau claire, +replaçai ma tasse sur la tablette, et m'étendis sur ma couche. + + + + +CHAPITRE XXXVI. + +Un odieux intrus. + + +Je fus longtemps sans pouvoir m'endormir, j'étais préoccupé de la +disparition mystérieuse de mon biscuit. Je dis mystérieuse, parce que +j'étais convaincu de ne l'avoir pas mangé; il fallait s'expliquer le +fait d'une autre manière. Je n'y pouvais rien comprendre; j'étais seul +dans la cale; personne n'y pénétrait; qui donc aurait pu toucher à mon +biscuit? Mais j'y pensais maintenant: et le crabe de mon rêve? peut-être +avait-il existé. Je n'étais pas allé au fond de la mer, pas plus que je +n'étais mort, je l'avais rêvé, c'était incontestable; mais ce n'était +pas une raison pour que le reste de mon cauchemar fût un mensonge, et le +crabe qui avait rampé sur moi, avait pu manger mon souper. + +Ce n'était pas sa nourriture habituelle, je le savais bien; mais à fond +de cale, et n'ayant pas de choix, il avait pu se nourrir de biscuit à +défaut d'autre chose. + +Ces réflexions, et la faim qui me dévorait, me tinrent éveillé pendant +longtemps; je finis toutefois par m'endormir, mais d'un mauvais sommeil, +d'où je me réveillais en sursaut toutes les quatre ou cinq minutes. + +Dans l'un des intervalles où j'étais éveillé, il me sembla percevoir un +bruit qui n'avait rien de commun avec tous ceux que j'entendais +ordinairement. La mer était paisible, et ce bruit inaccoutumé, +non-seulement résonnait au-dessus du murmure des vagues, mais se +distinguait à merveille du tic tac de ma montre, qui n'avait jamais été +plus sonore. + +C'était un léger grattement, il était facile de s'en rendre compte, et +il provenait du coin où gisaient mes bottines; quelque chose en +grignotait le cuir; était-ce le crabe? + +Cette pensée me réveilla tout à fait; je me mis sur mon séant; et +l'oreille au guet, je me préparai à tomber sur le voleur; car j'avais +maintenant la certitude que la créature que j'entendais, que ce fût un +crabe ou non, était celle qui m'avait pris mon souper. + +Le grignotement cessa, puis il revint plus fort; et certes il partait de +mes bottines. + +Je me levai tout doucement afin de saisir le coupable, dès que le bruit +allait reprendre, car il avait cessé. + +Mais j'eus beau retenir mon haleine, y mettre de la patience, rien ne se +fit plus entendre. Je passai la main sur mes bottines, elles étaient à +leur place; je cherchai dans le voisinage, tout s'y trouvait comme à +l'ordinaire; je tâtonnai sur mon tapis, je fouillai dans tous les coins: +pas le moindre vestige d'un animal quelconque. + +Fort intrigué, comme on peut croire, je prêtai l'oreille pendant +longtemps; mais le bruit mystérieux ne se renouvela pas, et je me +rendormis pour me réveiller sans cesse, comme j'avais fait d'abord. + +On gratta, on grignota de plus belle, et j'écoutai de nouveau. Plus que +jamais j'étais certain que le bruit avait lieu dans mes bottines; mais, +au moindre mouvement que j'essayais de faire, le bruit s'arrêtait, et je +ne rencontrais que le vide. + +«Ah! m'y voilà, me dis-je à moi-même; ce n'est pas un crabe; celui-ci a +des allures trop lentes pour m'échapper aussi vite; cela ne peut être +qu'une souris. Il est bizarre que je ne l'aie pas deviné plus tôt; c'est +mon rêve qui m'a fourré le crabe dans la tête; sans cela j'aurais su +tout de suite à quoi m'en tenir, et me serais épargné bien de +l'inquiétude.» + +Là-dessus je me recouchai, avec l'intention de me rendormir, et de ne +plus me préoccuper de mon petit rongeur. + +Mais à peine avais-je posé la tête sur le rouleau d'étoffe qui me +servait de traversin, que les grignotements redoublèrent; la souris +dévorait mon brodequin, et à l'ardeur qu'elle y mettait, le dommage ne +tarderait pas à être sérieux. Bien que mes chaussures me fussent +inutiles pour le moment, je ne pouvais pas permettre qu'on les rongeât +de la sorte, et me levant tout à coup, je me précipitai sur la bête. + +Je n'en touchai pas même la queue, mais je crus entendre que la fine +créature s'esquivait en passant derrière la pipe d'eau-de-vie, qui +laissait un vide entre sa paroi extérieure et les flancs du vaisseau. + +Je tenais mes bottines, et je découvris avec chagrin que presque toute +la tige en avait été rongée. Il fallait que la souris eût été bien +active pour avoir fait tant de dégât en aussi peu de temps; car au +moment où j'avais cherché mon biscuit, les bottines étaient encore +intactes; et cela ne remontait pas à plus de quatre ou cinq heures. +Peut-être plusieurs souris s'en étaient-elles mêlées; la chose était +probable. + +Autant pour n'être plus troublé dans mon sommeil que pour préserver mes +chaussures d'une entière destruction, j'ôtai ces dernières de l'endroit +où elles étaient, et, les plaçant auprès de ma tête, je les couvris d'un +pan de l'étoffe sur laquelle j'étais couché; puis, cette opération +faite, je me retournai pour dormir à mon aise. + +Cette fois, j'étais plongé dans un profond sommeil, lorsque je fus +réveillé par une singulière sensation: il me semblait que de petites +pattes me couraient sur les jambes avec rapidité. + +Réveillé complétement par cette impression désagréable, je n'en restai +pas moins immobile, pour savoir si la chose se renouvellerait. + +Je pensais bien que c'était ma souris qui cherchait mes bottines; et, +sans en être plus content, je résolus de la laisser venir jusqu'à portée +de mes doigts, sachant bien qu'il était inutile de courir après elle. +Mon intention n'était pas même de la tuer; je voulais seulement lui +pincer l'oreille ou la serrer un peu fort, de manière à lui ôter l'envie +de venir m'importuner. + +Il se passa longtemps sans que rien se fît sentir; mais à la fin +j'espérai que ma patience allait être récompensée: un léger mouvement de +la couverture annonçait que l'animal avait repris sa course, et je crus +même entendre le frôlement de ses griffettes. La couverture s'ébranla +davantage, quelque chose se trouva sur mes chevilles et bientôt sur ma +cuisse. Il me sembla que c'était plus lourd qu'une souris; mais je ne +pris pas le temps d'y penser, car c'était le moment, ou jamais, de +s'emparer de l'animal. Mes mains s'abattirent, et mes doigts se +refermèrent.... quelle méprise, et quelle horreur! + +Au lieu d'une petite souris, je rencontrai une bête de la grosseur d'un +chaton; il n'y avait pas à s'y tromper, c'était un énorme rat. + +[Illustration: C'était un énorme rat.] + + + + +CHAPITRE XXXVII. + +Réflexions. + + +Oui, c'était bien un rat; le monstre ne me permit pas d'en douter; je +l'avais reconnu à son poil fin et soyeux, dès que mes doigts l'avaient +saisi, et l'affreuse créature s'empressa de confirmer ce témoignage; je +n'avais pas eu le temps de rouvrir la main, que ses dents aiguës +m'avaient traversé le pouce de part en part, et que son cri perçant +m'avait rempli d'effroi. + +Je lançai l'horrible bête à l'autre bout de ma cellule, je me blottis +dans le coin opposé, afin de m'éloigner le plus possible de cet odieux +visiteur, et j'écoutai, tout palpitant, s'il avait pris la fuite. Je +l'entendis rien, d'où je conclus qu'il s'était caché dans son trou; il +était sans doute aussi effrayé que moi, bien que ce fut difficile, et je +crois même que de nous deux, c'était lui qui avait éprouvé le moins de +terreur; la preuve, c'est qu'il avait pensé à me mordre, tandis que +j'avais perdu toute ma présence d'esprit. + +Dans ce combat rapide, c'était mon adversaire qui avait eu la victoire. +À l'effroi qu'il m'avait causé, se joignait une blessure qui devenait de +plus en plus douloureuse, et par où coulait mon sang. + +J'aurais encore supporté ma défaite avec calme, en dépit de la douleur; +mais ce qui me préoccupait, c'était de savoir si l'affreuse bête avait +fui pour toujours, ou si, restant dans le voisinage, elle reviendrait à +l'assaut. + +L'idée qu'elle allait reparaître, furieuse qu'on l'eût arrêtée dans sa +course, et enhardie par le succès, me causait un malaise indicible. + +Cela vous étonne mais rien n'était plus vrai. Les rats m'ont toujours +inspiré une profonde antipathie, je pourrais dire une peur instinctive. +Ce sentiment était alors dans toute sa force; et bien que, depuis cette +époque, je me sois trouvé en face d'animaux beaucoup plus redoutables, +je ne me souviens pas d'avoir éprouvé une terreur pareille à celle que +j'ai ressentie au contact du rat. Dans cette occasion, la crainte est +mêlée de dégoût; cette crainte elle-même n'est pas dépourvue de sens: je +connais bon nombre de cas authentiques où les rats ont attaqué des +enfants, voire des hommes; et il est avéré que des blessés, des infirmes +ou des vieillards ont été dévorés par ces hideux _omnivores_. + +J'avais entendu raconter beaucoup de ces histoires dans mon enfance, et +il était naturel qu'elles me revinssent à l'esprit au moment dont nous +nous occupons. Je me souvenais de tous leurs détails, et ce n'était pas +de la crainte, mais de la terreur que j'éprouvais. Il faut dire que +celui dont je parle était l'un des rats les plus énormes qu'on pût +trouver; je suis certain qu'il était aussi gros qu'un chat parvenu à +moitié de sa croissance. + +Dès que je fus un peu revenu de ma première émotion, je déchirai une +petite bande de ma chemise pour en envelopper mon pouce. Il avait suffi +de quelques minutes pour que la blessure me fît énormément souffrir; car +la dent du rat n'est guère moins venimeuse que la queue du scorpion. + +Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'après cet épisode, il ne fut plus +question de sommeil. Vers le matin je m'assoupis un instant, mais pour +retomber dans le plus affreux cauchemar, où j'étais saisi à la gorge +tantôt par un rat, tantôt par un crabe, dont les dents ou les pinces me +réveillaient en sursaut. + +Pendant tout le temps que je ne dormais pas, j'écoutais si l'ignoble +bête faisait mine de revenir; mais elle ne donna aucun signe de sa +présence pendant tout le reste de la nuit. Peut-être l'avais-je serrée +plus fort que je ne croyais, et il était possible que cet empoignement +héroïque suffît à l'éloigner de ma personne. J'en acceptai l'augure; et +ce fut bien heureux pour moi que cet espoir me soutint, car, sans lui, +j'aurais été longtemps sans dormir. + +Il n'était plus besoin de chercher ce qu'était devenu mon biscuit; la +présence du rongeur l'expliquait à merveille, ainsi que les ravages +causés à ma bottine, et dont j'avais accusé la souris avec tant +d'injustice. Le rat, pendant quelque temps, s'était donc repu autour de +moi sans que j'en eusse connaissance. + +Je n'avais plus qu'une seule et unique pensée: comment faire pour +empêcher l'ennemi de revenir? Comment s'emparer de lui, ou tout au moins +l'éloigner? J'aurais donné deux ans de mon existence pour avoir une +ratière, un piége quelconque; mais puisque personne ne pouvait me +fournir ce précieux engin, c'était à moi d'inventer quelque chose qui +pût me délivrer de mon odieux voisinage. J'emploie ce mot à dessein, car +j'étais persuadé que le rat n'était pas loin de ma cabine; peut-être +avait-il son repaire à un mètre de ma couche; il logeait probablement +sous la caisse de biscuit. + +Toutefois, j'avais beau me mettre l'esprit à la torture, je ne trouvais +pas le moyen de m'emparer de l'animal. Certes il était possible de le +saisir de nouveau, en supposant qu'il revînt grimper sur moi; mais je +n'étais pas d'humeur à le retrouver sous ma main. Je savais qu'en +s'enfuyant il avait passé entre les deux tonneaux; je supposai que s'il +devait revenir, ce serait par la même route; et il me sembla qu'en +bouchant tous les autres passages, ce qui m'était facile avec mon étoffe +de laine, il repasserait nécessairement par l'unique ouverture que je +lui aurais ménagée. Une fois qu'il serait entré, je fermerais cette +dernière issue, et mon rat se trouverait pris comme dans une souricière. +Mais quelle sotte position pour moi! Je serais dans le même piége que le +rat, et ne pourrais en finir avec lui que par un combat corps à corps. +Le résultat de la lutte ne faisait pas l'ombre d'un doute; j'étais bien +assez vigoureux pour étouffer la bête; mais au prix de combien de +morsures? et celle que j'avais déjà me dégoûtait de l'entreprise. + +Comment alors se passer de piége? telle était la question que je +m'adressais au lieu de dormir; car la peur du rat m'empêchait de fermer +l'oeil. + +J'y avais pensé toute la nuit, lorsque, n'en pouvant plus, je retombai +dans cet assoupissement qui tient le milieu entre la veille et le +sommeil; et je refis les plus mauvais rêves, sans que rien me suggérât +une idée quelconque pour me débarrasser de l'ignoble bête qui me causait +tant d'effroi. + + + + +CHAPITRE XXXVIII. + +Tout pour une ratière. + + +Je ne tardai pas à me réveiller en pensant au rat, et sans pouvoir me +rendormir. Il est vrai que la souffrance qui provenait de ma blessure +était suffisante pour cela; non-seulement le pouce, mais toute la main +était enflée, et me causait une douleur aiguë. Je n'avais pas autre +chose à faire que de la supporter patiemment; et sachant que +l'inflammation disparaîtrait peu à peu je fis un effort pour la subir +avec courage. Parfois de grands maux s'endurent plus facilement qu'un +ennui; c'était là mon histoire: la peur que le rat ne me fît une +nouvelle visite me tourmentait d'une bien autre manière que ma blessure; +et comme en absorbant mon attention, elle la détournait de celle-ci, +j'avais presque oublié que mon pouce me faisait mal. + +Dès mon réveil, je me remis à chercher le moyen de frapper mon +persécuteur; j'étais sûr qu'il reviendrait me tourmenter, car j'avais de +nouveaux indices de sa présence. La mer était toujours calme, et +j'entendais de temps en temps des sons caractéristiques: un bruit de +pattes légères trottinant sur le couvercle d'une caisse, et parfois un +cri bref, strident, pareil à ceux que les rats ont l'habitude de +pousser. Je ne connais pas de voix plus désagréable que celle du rat; +dans la position où je me trouvais alors, cette voix me paraissait +doublement déplaisante. Vous souriez de mes terreurs; mais je ne pouvais +pas m'en délivrer; je pressentais que d'une manière ou d'une autre la +présence de ce maudit rat mettait ma vie en danger; et vous verrez que +cette crainte n'était pas chimérique. + +Ce que je redoutais alors, c'était que le monstre ne m'attaquât pendant +que je dormirais; tant que j'étais éveillé, je n'en avais pas +grand'peur; il pouvait me mordre, voilà tout; je me défendrais, et il +était impossible que dans la lutte je ne finisse pas par le tuer; mais +penser que dans mon sommeil l'horrible bête pouvait me sauter à la +gorge, c'était pour moi une torture incessante. Je ne pouvais pas +toujours être sur le qui-vive; plus j'aurais veillé longtemps plus mon +sommeil serait profond, et plus le danger serait grave. Pour m'endormir +avec sécurité, il fallait avoir détruit mon rat; et c'est à en trouver +le moyen que j'occupais toutes mes pensées. + +Mais j'avais beau réfléchir, je ne voyais d'autre expédient que de +tomber sur l'ennemi, et de l'étouffer entre mes mains. Si j'avais été +sûr de le saisir à la gorge, de façon qu'il ne pût pas me mordre, je me +serais décidé à l'étrangler. Mais c'était là le difficile; je ne +pouvais, dans les ténèbres, que l'attaquer à l'aventure; et il en +profiterait pour me déchirer à belles dents. Et puis j'avais le pouce +dans un tel état que j'étais loin d'avoir la certitude de prendre ma +bête, encore moins de l'écraser. + +Je pensai au moyen de me protéger les doigts avec une paire de gants +solides; je n'en avais pas: c'était inutile d'y songer. + +Mais non; j'en eus bientôt la preuve: l'idée de la paire de gants m'en +suggéra une autre; elle me rappela mes chaussures que j'avais oubliées. +En me fourrant les mains dans mes bottines je serais à l'abri des dents +tranchantes de mon rat, et quand je tiendrais ma bête sous la semelle, +j'étais bien sûr de ne pas la lâcher qu'elle ne fût morte. Une fameuse +idée que j'avais là, et je me disposai à la mettre à exécution. + +Plaçant mes bottines à côté de moi, je me blottis auprès de l'issue par +laquelle devait arriver l'animal; vous vous rappelez que j'avais eu soin +de boucher tous les autres passages; au moment où le rat se présenterait +dans ma cellule, je fermerais avec ma jaquette l'ouverture qu'il +laisserait derrière lui; et me hâtant d'enfiler mes bottines, je +frapperais comme un sourd jusqu'à ce que la besogne fût terminée. + +On aurait dit que le rat, voulant me braver, s'empressait d'accepter le +défi. Était-ce hardiesse de sa part, ou la fatalité qui l'entraînait à +sa perte? + +Toujours est-il que j'étais à peine en mesure de le recevoir, qu'un +léger piétinement sur mon tapis, accompagné d'un petit éclat de voix +bien reconnaissable, m'annonça que le rongeur avait quitté sa retraite, +et qu'il était dans ma cellule. Je l'entendais courir; deux fois il me +passa sur les jambes. Mais avant de faire attention à lui, je commençai +par calfeutrer la seule issue qui lui restât pour fuir; et plantant mes +bras dans les bottines, je me mis avec activité à la recherche de +l'ennemi. + +Comme je connaissais parfaitement la forme de ma cellule, et que les +moindres anfractuosités m'en étaient familières, je ne tardai pas à +rencontrer mon antagoniste. Je m'étais dit qu'une fois que je serais +tombé sur une partie de son corps, j'aurais bientôt fait d'appliquer sur +lui ma seconde semelle, et qu'il ne me resterait plus qu'à peser de +toutes mes forces pour l'écraser. Tel était mon plan; mais si bon qu'il +pût être, il ne me donna pas le résultat que j'espérais. + +Je réussis bien à poser l'une de mes bottines sur le rat; mais l'étoffe +moelleuse dont les plis nombreux tapissaient mon plancher céda sous la +pression, et le monstre s'esquiva en poussant un cri que j'entends +encore. + +La première fois que je le sentis de nouveau il grimpait le long de ma +jambe; et, ce que vous ne croirez pas, en dedans de mon pantalon! + +Un frisson d'horreur me courut dans les veines; cependant, exaspéré de +tant d'audace, je me débarrassai de mes bottines, qui ne pouvaient plus +me servir, et je saisis le monstre à deux mains, juste au moment où il +arrivait au genou. Je l'empêchai de monter plus haut, bien qu'il mît à +se débattre une force qui m'étonna, et que ses cris perçants me +causassent une impression des plus désagréables. + +L'épaisseur de mon pantalon protégeait mes doigts contre de nouvelles +morsures; mais le rat tourna ses dents contre ma jambe et m'en laboura +les chairs tant qu'il lui resta la faculté de se mouvoir. Ce n'est que +lorsque je fus parvenu à lui saisir la gorge, et à l'étrangler tout à +fait, que je sentis la mâchoire de l'animai se détacher peu à peu, et +que je compris que mon adversaire était mort. + +Je lâchai bien vite le cadavre, et secouai la jambe pour le faire sortir +de ma culotte; j'enlevai ma vareuse de l'ouverture où je l'avais mise, +et je poussai le rat dans la direction qu'il avait prise pour venir. + +Soulagé d'un poids énorme, depuis que j'avais la certitude de n'être +plus troublé dans mon sommeil, je me disposai à dormir avec l'intention +bien formelle de réparer la nuit précédente. + + + + +CHAPITRE XXXIX. + +Légion d'intrus. + + +C'était une fausse sécurité que la mienne; je ne dormais pas depuis un +quart d'heure, lorsque je fus réveillé brusquement par quelque chose qui +me courait sur la poitrine. Était-ce un nouveau rat? Si ce n'en était +pas un, l'animal en question avait les mêmes allures. + +Je restai immobile et prêtai une oreille attentive; pas le moindre bruit +ne se fit entendre. Avais-je rêvé? Non pas; car au moment où je me +faisais cette question, je crus sentir de petites pattes sur la +couverture, et bientôt sur ma cuisse. + +Je me levai tout à coup, portai la main à la place où remuait la +bête.--Nouvelle horreur! Je touchai un énorme rat, qui fit un bond, et +que j'entendis s'enfuir entre les deux tonneaux. + +Serait-ce le même par hasard? On m'avait raconté des histoires où +certains rats avaient reparu après qu'on les avait enterrés. Mais il +aurait fallu que le mien eût la vie terriblement dure; j'avais serré de +manière à en étrangler dix comme lui; il était bien mort quand je +l'avais rejeté dans son trou, et ce ne pouvait pas être le même. + +Pourtant, si absurde que cela paraisse, je ne pouvais pas m'empêcher de +croire, dans l'état d'assoupissement où je retombais malgré moi, que +c'était bien mon rat qui était revenu. Une fois complétement réveillé, +je compris que cela devait être impossible; il était plus probable que +j'avais affaire au mâle ou à la femelle du précédent, car ils étaient +fort bien assortis pour la grosseur. + +Il cherche son compagnon, supposai-je; mais puisqu'il a suivi le même +passage, il a trouvé le corps du défunt, et doit savoir à quoi s'en +tenir. Venait-il pour venger celui qui n'est plus? + +Cette pensée chassa complétement le sommeil de mes paupières. Pouvais-je +dormir avec ce hideux animal rôdant autour de moi? + +Quels que fussent ma fatigue et le besoin de dormir que m'eût donnés la +veillée précédente, je ne pouvais avoir de repos qu'après m'être délivré +de ce nouvel ennemi. + +J'étais persuadé qu'il ne tarderait pas à reparaître, mes doigts +n'avaient fait que lui toucher le poil, et comme il n'en avait ressenti +aucun mal, il était presque certain qu'il reviendrait sans crainte. + +Dans cette conviction je repris mon poste à l'entrée du passage, ma +jaquette à la main, et l'oreille attentive, pour entendre le bruit des +pas de l'animal, et pour lui couper la retraite dès qu'il serait arrivé. + +Quelques minutes après, je distinguai la voix d'un rat qui murmurait au +dehors, et des craquements particuliers, que j'avais déjà entendus. +J'imaginai qu'ils étaient produits par le frottement d'une planche sur +une caisse vide, ne supposant pas qu'une aussi petite bête pût faire un +pareil vacarme. En outre il me semblait que l'animal parcourait ma +cellule, et comme les bruits en question continuaient au dehors, il +était impossible que mon rat en fût l'auteur, puisqu'il ne pouvait pas +être à deux places à la fois. + +Tout à coup il passa sur ma jambe, tandis que sa voix m'arrivait de +l'extérieur; j'étais bien sûr de l'avoir senti; et cependant je ne +bouchai pas l'ouverture, dans la crainte de lui fermer le passage. + +À la fin j'entendis nettement pousser un cri à ma droite; il n'y avait +pas à s'y tromper, l'animal était dans ma cabine, et sans plus attendre +je calfeutrai l'issue près de laquelle j'étais à genoux. + +Cette besogne accomplie, je me retournai pour frapper mon nouvel +adversaire, après avoir ganté mes bottines, ainsi que j'avais fait la +première fois. De plus j'avais pris soin de lier chacune des jambières +de mon pantalon, afin d'empêcher le rat de s'y introduire, comme son +prédécesseur. + +Je ne trouvais aucun plaisir à ce genre de chasse; mais j'étais bien +résolu à me délivrer de cette engeance, afin de me reposer sans +inquiétude et de goûter le sommeil qui m'était si nécessaire. + +À l'oeuvre donc! et j'y fus bientôt avec courage. Mais horreur des +horreurs! Figurez-vous mon effroi quand, au lieu d'un rat, je m'aperçus +qu'il y en avait une légion dans ma cabine; mes mains ne retombaient pas +sans en toucher plusieurs. Ils foisonnaient littéralement; je les +sentais me courir sur les jambes, sur les bras, sur le dos, partout, en +poussant des cris affreux qui semblaient me menacer. + +Ma frayeur devint si vive que je faillis en perdre la tête. Je ne pensai +plus à combattre, je ne savais plus ce que je faisais; toutefois j'eus +l'instinct de déboucher l'ouverture qu'obstruait ma jaquette, et de +frapper avec celle-ci dans toutes les directions, tandis que je criais +de toute la puissance de ma voix. + +La violence de mes coups et de mes clameurs produisit l'effet que j'en +attendais: tous les rats prirent la fuite. Au bout de quelques instants, +le bruit de leurs pas ayant cessé, je me hasardai à faire l'exploration +des lieux, et je reconnus avec joie qu'il ne restait plus aucun de ces +affreux animaux. + + + + +CHAPITRE XL. + +La rat scandinave ou rat normand. + + +Si la présence d'un seul rat avait suffi pour me priver de repos, jugez +un peu de ce que je devais ressentir après avoir acquis la certitude +qu'il y avait dans mon voisinage une bande entière de ces rongeurs. Il y +en avait beaucoup plus que je n'en avais chassé de ma cellule, car je me +rappelais qu'en fermant l'issue par laquelle une partie de la légion +était entrée, j'avais distingué bien d'autres cris et bien d'autres +grattements. Quel pouvait être leur nombre? J'avais entendu dire que, +dans certains vaisseaux, la quantité de rats qui se réfugient à fond de +cale est surprenante. On m'avait dit également que ces rats de navire +sont de l'espèce la plus féroce, et que poussés par la faim, ce qui leur +arrive souvent, ils n'hésitent pas à se jeter sur des créatures +vivantes, et ne redoutent ni les chats ni les chiens. + +Ils commettent de grands dégâts parmi les objets de la cargaison, et +constituent pour l'armateur un véritable fléau, surtout quand on n'a pas +eu soin de bien nettoyer le navire avant d'en faire l'arrimage. + +Cette espèce est désignée en Angleterre sous le nom de _rat de Norvége_, +parce qu'elle y a été introduite par les vaisseaux norvégiens. Mais +qu'elle soit originaire de la Scandinavie ou d'ailleurs, peu importe, +car elle est maintenant répandue sur toute la surface de la terre. Je ne +crois pas qu'il y ait un point du globe où un vaisseau quelconque ayant +touché, ce rongeur ne s'y rencontre en abondance. S'il est vraiment +sorti du Nord, il faut que tous les climats lui soient également +favorables, puisqu'il pullule dans les régions les plus chaudes de +l'Amérique, où il prospère d'une façon toute spéciale. Dans les Indes +occidentales, aussi bien que dans les autres parties du nouveau monde, +tous les ports en sont tellement infestés, qu'en certains endroits leur +destruction est l'objet d'une lutte constante; et malgré la prime qui +est offerte par les municipalités, malgré le carnage qui s'en fait +quotidiennement, ces rats n'existent pas moins par légions innombrables +dans les ports d'Amérique, dont les quais en bois paraissent être leur +asile ordinaire. + +En général cette espèce n'est pas très-grosse; on y trouve d'énormes +individus, mais ce n'est jamais qu'un fait exceptionnel. C'est moins par +la taille que par l'audace qu'elle se distingue; et son appétit féroce +joint à sa fécondité, la rend, comme je le disais tout à l'heure, un +véritable fléau. Chose remarquable: dès que le rat normand apparaît dans +un endroit, il n'en reste plus d'autres au bout de quelques années; d'où +l'on a conclu avec raison qu'il détruit ses congénères[14]. Il ne craint +ni les belettes ni les fouines; s'il est moins fort que ces derniers +animaux, il compense cette infériorité par le nombre, qui est chez lui +de cent contre un, relativement à celui de ses adversaires. Les chats +eux-mêmes en ont peur, et choisissent une victime de meilleure +composition; jusqu'aux chiens qui s'éloignent du rat de Norvége, à moins +d'avoir été dressés d'une manière spéciale à son attaque. + + [14] Le rat normand, qui a détruit en France, comme partout, les races + qui ont pu l'y précéder, et qui dévore les individus de sa propre + famille, est à son tour exterminé par le rat tartare ou + surmulot.--Voir _l'Esprit des bêtes_, Toussenel, pages 272 et + suivantes, t. I, deuxième édition. (_Note du traducteur._) + +Un fait particulier au rat normand est la science innée de ses intérêts, +qui l'empêche de se commettre chaque fois qu'il n'est pas sûr d'un +avantage. Est-il peu nombreux dans un endroit, ce rapace effronté +devient timide; se croit-il en danger, il se claquemure dans son trou et +se tient sur la réserve. Mais dans les pays neufs, où il a ses coudées +franches, il pousse la hardiesse jusqu'à braver la présence de l'homme. +Sous les tropiques il agit à ciel ouvert, et ne prend pas la peine de se +cacher. À la vive clarté de la lune équatoriale, on voit ces rats +normands se diriger par cohortes nombreuses vers l'endroit de leurs +rapines, sans s'inquiéter des passants. Ils se dérangent un peu à votre +approche, et reforment leurs colonies derrière vos talons, avec la même +tranquillité que s'ils exerçaient une industrie légale. + +J'ignorais tous ces détails à l'époque de ma lutte avec les rats de +l'_Inca_; mais j'en savais assez pour être fort inquiet de cet odieux +voisinage; et lorsque j'eus renvoyé de ma cabine cette légion de bêtes +maudites, je fus très-loin de me sentir l'esprit léger. «Ils +reviendront, me disais-je, peut-être en plus grand nombre; et si le +malheur veut qu'ils aient faim, ils seront peut-être assez féroces pour +m'attaquer. Je n'ai pas vu tout à l'heure que ma personne les effrayât; +ils montaient sur moi avec une audace qui n'est pas rassurante.» Malgré +la violence avec laquelle je les avais éconduits, je les entendais +trotter près de ma cellule et crier avec rage. On aurait dit qu'ils se +battaient. Que deviendrais-je si dans leur fureur ils allaient +m'assaillir? D'après ce qu'on m'avait raconté, la chose était possible; +je vous laisse à penser quelle était mon impression. L'idée que je +pouvais servir de pâture à cette bande vorace me causait une frayeur +bien plus grande que celle que j'avais eue d'être noyé au moment de la +tempête. Il n'est pas de genre de mort que je n'eusse préféré à +celui-là; rien que d'y songer, mon sang se figeait dans mes veines, et +mes cheveux se hérissaient. + +Je restai à genoux, dans la position que j'avais prise pour chasser les +rats en frappant avec ma jaquette; et je me demandais vainement ce qu'il +me restait à faire. La première chose était de combattre le sommeil, qui +aurait été ma perte. Mais comment faire pour rester éveillé? Je sentais +déjà les dents de cette légion infernale pénétrer dans mes chairs; +l'agonie était affreuse, et cependant j'avais de la peine à m'empêcher +de dormir. + +L'excès de fatigue, l'émotion elle-même, qui épuisait mes forces, +m'empêchaient de prolonger la lutte. Mes yeux se fermaient déjà; et si +je m'endormais, ce serait d'un sommeil de plomb. Je pourrais être +victime d'un cauchemar qui paralyserait mes membres, et ne me réveiller +que lorsqu'il ne serait plus temps. + +J'en étais là, souffrant mille tortures de cette effroyable inquiétude, +quand une idée bien simple me traversa l'esprit: c'était de replacer ma +jaquette à l'entrée du vide par où pénétraient les rats, ce qui +fermerait le passage. + +Il n'y avait plus à combattre l'ennemi, plus à espérer de le détruire; +j'avais pu y compter lorsque je pensais n'avoir à faire qu'à un ou deux +antagonistes; mais à présent qu'il s'agissait d'une légion il fallait y +renoncer. Le meilleur parti à prendre était de visiter ma cabine avec +soin, et d'en boucher les fissures qui pourraient permettre à un rat de +s'y introduire; de cette manière je serais à l'abri d'une invasion, et +je pourrais céder au sommeil qui m'accablait. + +Sans plus tarder, j'enfonçai ma veste dans l'ouverture que laissaient +entre elles les deux futailles; je bouchai les fentes du plancher, en y +fourrant mon étoffe de laine; et tout surpris de n'avoir pas eu plus tôt +cette bonne idée, je m'étendis sur ma couche, cette fois avec +l'assurance de pouvoir dormir sans crainte. + + + + +CHAPITRE XLI. + +Rêve et réalité. + + +À peine avais-je posé la joue sur mon traversin, que je me trouvai dans +la terre des songes; quand je dis la terre, c'était de la mer que je +rêvais. Ainsi qu'à mon premier cauchemar, j'étais au fond de l'Océan, et +d'horribles monstres crabiformes se disposaient à me dévorer. + +De temps en temps ces crabes fantastiques étaient changés en rats, et je +me croyais en pleine réalité; il me semblait qu'une multitude de ces +ignobles créatures se pressait autour de moi dans une attitude +belliqueuse; je n'avais que ma jaquette pour me défendre, et j'en usais +pour éloigner l'ennemi, en frappant de tous côtés; mes coups tombaient +comme grêle, et cependant sans atteindre les rats. Ceux-ci, voyant que +tous mes efforts ne leur faisaient aucun mal, en devenaient plus hardis; +et l'un d'eux, beaucoup plus gros que les autres, encourageait ses +compagnons et commandait l'attaque. Ce n'était pas même un rat, c'était +le spectre de celui que j'avais tué, qui excitait ses camarades en leur +criant vengeance. + +Pendant quelque temps, je réussis à éloigner mes adversaires (je parle +toujours de mon rêve); mais je sentais mes forces défaillir, et si l'on +ne venait pas m'assister, j'allais être vaincu. Je regardai autour de +moi, en appelant au secours de toutes mes forces; mais j'étais seul, +personne ne pouvait m'entendre. + +Mes assaillants s'aperçurent que mes coups se ralentissaient, qu'ils +étaient moins nombreux et moins forts; et, à un signal donné par le +spectre de ma victime, la légion sauta sur ma couverture: j'avais des +rats en face de moi, à gauche, à droite, par derrière; ils me serraient +de tous côtés. Je fis un nouvel effort pour me servir de ma jaquette, +mais sans aucun avantage; la place des rats que j'avais repoussés était +reprise immédiatement, et par un plus grand nombre, qui surgissaient des +ténèbres. + +Je laissai retomber mon bras; toute résistance était vaine. Je sentis +les odieuses créatures me ramper sur les jambes et sur le corps; elles +se groupèrent sur moi comme un essaim d'abeilles qui s'attache à une +branche; et leur pesanteur, après m'avoir fait chanceler, m'entraîna +lourdement. Toutefois cette chute parut devoir me sauver. Aussitôt que +je fus par terre, les rats s'enfuirent, tout effrayés de l'effet qu'ils +avaient produit. + +Enchanté de ce dénoûment, je fus quelques minutes sans pouvoir me +l'expliquer; mais bientôt mes idées s'éclaircirent, et je vis avec +bonheur que toute la scène précédente n'avait été qu'un rêve. Il s'était +dissipé sous l'impression de la chute qu'il me semblait avoir faite, et +qui m'avait réveillé si à propos. + +Cependant ma joie fut de très-courte durée: tout dans mon rêve n'était +pas illusion; des rats s'étaient promenés sur moi; il y en avait encore +dans ma cellule; je les entendais courir, et avant que je pusse me +lever, l'un d'eux me passa sur la figure. + +Comment avaient-ils fait pour entrer? Le mystère de leur apparition +était une nouvelle cause de terreur. Avaient-ils repoussé la veste pour +s'ouvrir un passage? Non; celle-ci était à sa place, telle que je l'y +avais mise. Je la retirai pour en frapper autour de moi et chasser +l'horrible engeance. À force de cris et de coups, j'y parvins comme la +première fois; mais je restai plus abattu que jamais, car je ne +m'expliquais pas comment ils avaient pu entrer dans ma cellule, malgré +mes précautions. + +Je fus d'abord très-intrigué; puis je finis par trouver le mot de +l'énigme. Ce n'était pas par l'ouverture que fermait l'habit qu'ils +avaient pénétré, c'était par une autre dont ils avaient rongé le tampon, +sans doute insuffisant. + +Ma curiosité pouvait être satisfaite; mais mes alarmes n'en étaient pas +moins grandes; au contraire, elles n'en devenaient que plus vives. +Quelle obstination chez ces rats! Qu'est-ce qui pouvait les attirer dans +ma cabine, où ils ne recevaient que des coups, et où l'un d'eux avait +trouvé la mort? Cela ne pouvait être que l'envie de me dévorer. + +J'avais beau me creuser l'esprit, je ne voyais pas d'autre motif à leur +entêtement. + +Cette conviction réveilla tout mon courage; je n'avais dormi qu'une +heure; mais il fallait avant tout réparer ma forteresse et augmenter mes +moyens de défense. J'enlevai l'un après l'autre tous les morceaux +d'étoffe qui bouchaient les fentes, les ouvertures de ma cabine, et je +les remis avec plus de solidité; j'allai même jusqu'à tirer de la +caisse, où elles étaient renfermées, deux pièces de drap, pour augmenter +l'épaisseur de mes tampons. Il y avait précisément à côté de cette +caisse une multitude de crevasses qui me donnèrent beaucoup de peine, et +qu'après avoir remplies du mieux possible, je fortifiai d'un rouleau +d'étoffe, posé debout et violemment enfoncé dans une encoignure qui se +trouvait là: celle qui résultait du vide par où je m'étais introduit +dans ma triste cachette. Une fois ma nouvelle redoute érigée, il n'y +avait plus moyen, même pour un rat, de pénétrer dans ma cellule; je +pouvais dormir tranquille. Le seul désavantage de ce bastion, était de +me masquer la boîte où j'avais mon biscuit, et de m'empêcher d'y arriver +facilement. Toutefois je m'en étais aperçu avant la complète érection du +fort, et j'avais sorti de la caisse une quantité de biscuits suffisante +pour vivre pendant quinze jours. Lorsqu'elle serait épuisée, je +dérangerais ma pièce d'étoffe, et avant que les rats aient pu venir, je +serais approvisionné pour la quinzaine suivante. + +Il s'écoula deux heures avant que j'eusse terminé ces nouvelles +dispositions; car je mettais le plus grand soin à réparer mes murailles; +c'était une affaire sérieuse, non pas un jeu, que de se défendre contre +un pareil ennemi. + +Lorsque ma clôture fut aussi rassurante que possible, je me disposai à +dormir, bien certain cette fois que ce serait pour un long somme. + + + + +CHAPITRE XLII. + +Profond sommeil. + + +Mon espoir ne fut pas trompé; je dormis pendant douze heures, non pas +toutefois sans faire d'horribles rêves; je me battis avec les rats, avec +les crabes, et mon sommeil fut bien loin de me donner le repos que j'en +attendais. J'aurais à cet égard aussi bien fait de ne pas dormir, je ne +crois pas que ma fatigue en eût été plus grande; mais j'eus à mon réveil +une satisfaction bien vive, en ne trouvant dans ma cellule aucun des +intrus qui avaient rempli mes rêves, et en m'assurant que mes +fortifications n'avaient souffert aucune atteinte. + +Les jours suivants se passèrent dans la même quiétude; sous le rapport +de mes dangereux voisins, et j'en éprouvai une sorte de bien-être qui ne +fut pas sans douceur. + +Quand la mer était calme, j'entendais mes rats courir au dehors en +créatures affairées, trottiner sur les caisses, grignoter les +marchandises et pousser de temps en temps des cris de rage, comme s'ils +s'étaient dévorés entre eux. Mais leur voix et leurs pas ne me causaient +plus de terreur, depuis que j'avais le certitude qu'ils ne viendraient +plus dans ma cabine. + +Lorsque par hasard j'étais forcé de déranger mes tampons, j'avais bien +soin de les replacer au plus vite, pour que les fines créatures ne +pussent pas même se douter qu'une issue avait été libre. Mais s'il me +rassurait contre l'invasion étrangère, ce calfeutrage était, d'autre +part, une cause de grande souffrance. La chaleur était excessive, et +comme pas un souffle d'air ne pénétrait dans ma cellule, j'étais comme +dans un four. Nous étions probablement sous l'équateur, tout au moins +dans la région des tropiques, et c'est à cela que nous devions notre +atmosphère paisible; car sous cette latitude le vent est bien plus calme +que dans la zone tempérée. Une fois cependant nous y éprouvâmes une +tempête qui dura vingt-quatre heures; elle fut suivie comme à +l'ordinaire du soulèvement des flots, et je crus encore que nous allions +faire naufrage. + +Cette fois je n'eus pas le mal de mer; j'étais habitué au mouvement des +vagues, mais je fus horriblement bousculé par le roulis, poussé contre +la futaille, rejeté contre le flanc du navire, et meurtri comme si +j'avais reçu la bastonnade. Les secousses du bâtiment faisaient jouer +les caisses et les barriques; mes tampons se dérangeaient et finissaient +par tomber; la peur de l'invasion me reprenait aussitôt, et je passais +tout mon temps à me relever de mes chutes, pour boucher les crevasses +qui se renouvelaient sans cesse. + +Mieux valait, après tout, s'occuper à cela que de n'avoir rien à faire; +la nécessité d'entretenir mes remparts m'aida à passer le temps; et les +deux jours que dura la tempête, y compris le soulèvement des flots qui +en est la suite, me parurent beaucoup moins longs que les autres. Je +souffrais bien davantage quand il me fallait rester oisif, en proie aux +tortures que l'isolement et les ténèbres me causaient alors, et qui +devenaient si vives que je craignais d'en perdre la raison. + +Vingt jours s'étaient écoulés depuis que j'avais établi mon bilan; je le +voyais à la taille qui me servait d'almanach. Sans cette indication, +j'aurais pensé qu'ils y avait bien trois mois, pour ne pas dire trois +ans, tant les journées m'avaient paru longues. + +Pendant ce temps-là, j'avais strictement observé la loi que je m'étais +faite à l'égard de ma nourriture. Malgré la faim que j'avais eue, et qui +souvent m'aurait permis d'absorber en une fois la part de toute la +semaine, je n'avais jamais excédé ma ration. Que d'efforts cette +observance rigoureuse m'avait coûtés! Combien chaque jour il me fallait +de courage pour diviser mon biscuit, et pour mettre à part la moitié qui +s'attachait à mes doigts, et que réclamait mon estomac! Mais j'avais +triomphé de moi-même, à l'exception du lendemain de la première tempête, +où, il vous en souvient, j'avais mangé quatre biscuits en un seul repas; +et je me félicitais d'avoir bravé les exigences d'un appétit dévorant. + +Quant à la soif, je n'en avais pas souffert; ma ration d'eau était +suffisante, et plus d'une fois je ne l'avais pas même absorbée +complétement. + +J'en étais là, quand la provision de biscuits que j'avais faite, se +trouva enfin épuisée. «Tant mieux, pensais-je, c'est une preuve que le +vaisseau marche, puisqu'il y en avait pour quinze jours, autant de moins +à passer dans mon cachot.» Il fallait retourner au magasin, reprendre +des biscuits pour une nouvelle quinzaine, et tout d'abord retirer la +pièce de drap qui me fortifiait de ce côté. + +Chose bizarre! tandis que je procédais à cette opération, une anxiété +singulière s'empara de mon esprit, ma poitrine se serra: c'était le +pressentiment d'un grand malheur, ou plutôt l'effroi causé par un bruit +que je ne pouvais attribuer qu'à mes odieux voisins. Bien souvent, et +même près qui toujours, des bruits semblables avaient résonné autour de +ma cabine; mais aucun ne m'avait fait cette impression, et vous allez le +comprendre: les grignotements que j'entendais alors m'arrivaient de la +caisse où étaient mes biscuits. + +C'est en tremblant que je retirai l'étoffe qui masquait mon +garde-manger; en tremblant de plus en plus que j'étendis les mains pour +les plonger dans la boîte. + +Miséricorde!... elle était vide! + +Pas tout à fait cependant, mes doigts en y fouillant s'étaient posés sur +un objet lisse et moelleux qui avait fui tout à coup: c'était un rat; je +retirai ma main prestement. À côté de lui, j'en avais senti un autre, +puis un troisième, une tablée tout entière. + +Ils s'échappèrent dans toutes les directions; quelques-uns rebondirent +contre ma poitrine, tandis que les autres, se heurtant aux parois de la +caisse, poussaient des cris aigus. + +Ils furent bientôt dispersés; mais, hélas! de toute ma réserve de +biscuits, je ne trouvai plus qu'un tas de miettes que les rats étaient +en train de faire disparaître lors de mon arrivée. + +Cette découverte me foudroya, et je restai quelque temps sans avoir +conscience de moi-même. + +Les conséquences d'un pareil événement étaient faciles à prévoir: la +faim, avec toutes ses horreurs, était en face de moi. Les débris +qu'avaient laissés les hideux convives, et qui auraient été dévorés +comme le reste, si j'étais venu seulement une heure plus tard, ne +suffiraient pas pour me soutenir pendant huit jours; qu'arriverait-il +ensuite? + +Plus d'espoir! la mort était certaine, et quelle mort! + +Terrifié par cette horrible perspective, je ne pris pas même les +précautions nécessaires pour empêcher les rats de remonter dans la +caisse. J'étais condamné à mourir de faim, j'en avais la certitude, à +quoi bon différer l'exécution de l'arrêt? Autant mourir tout de suite +que d'attendre la fin de la semaine. Vivre quelques jours en pensant à +un supplice inévitable, était plus affreux que la mort; et la pensée du +suicide me vint de nouveau à l'esprit. + +Néanmoins elle ne me troubla qu'un instant; je me rappelais qu'à +l'époque où je l'avais eue pour la première fois, ma position était +encore plus affreuse, la mort plus imminente; que j'y avais cependant +échappé comme par miracle; et je me disais que le salut était encore +possible. Je n'en voyais pas le moyen, mais la Providence me +l'indiquerait, et en appelant toutes mes forces à mon aide je pourrais +peut-être sortir de cette épreuve. Toujours est-il que le souvenir du +passé, et les réflexions qui en découlaient, me rendirent un peu +d'espoir; c'était une lueur bien vague, bien faible assurément, mais qui +suffit à réveiller mon courage et à me tirer de mon état de prostration. +Les rats commençaient à se rapprocher de la caisse pour y continuer leur +repas, et la nécessité de leur en défendre l'accès me rendit mon +énergie. + +Ils n'avaient pas touché à mes fortifications; c'était par derrière +qu'ils avaient pénétré dans le magasin, en passant sur la caisse +d'étoffe que je leur avais ouverte. Il était fort heureux qu'ils eussent +rencontré la planche que j'avais mise au fond de la boîte pour empêcher +mes vivres de tomber, car sans cela je n'aurais pas retrouvé une miette +de biscuits; mais ce n'était qu'une question de temps: dès que les rats +savaient que derrière cette planche il y avait à faire bombance, ils +n'avaient pas hésité à la ronger pour en venir aux biscuits, et nul +doute que ce ne fût avec la connaissance du contenu de la caisse et +l'intention d'en profiter, qu'ils avaient mis tant d'ardeur à pénétrer +dans ma cellule, d'où ils pouvaient d'un bond s'installer dans la boîte. + +Combien je regrettais de n'avoir pas mieux protégé mon magasin! J'en +avais eu la pensée; mais je ne me figurais pas que ces maudits rongeurs +s'y introduiraient par derrière; et tant qu'ils n'entraient pas dans ma +cabine, je croyais n'avoir rien à craindre de leur voracité. + +Il était trop tard pour y songer; comme tous les regrets, les miens +étaient inutiles; et poussé par l'instinct qui vous porte à prolonger +votre existence, en dépit des idées de suicide que vous avez pu +concevoir, je rangeai sur la tablette qui était dans ma cabine les +débris que les rats avaient laissés dans la caisse. Je me calfeutrai de +nouveau, et me couchai pour réfléchir à ma situation, que ce nouveau +malheur rendait plus sombre que jamais. + + + + +CHAPITRE XLIII. + +À la recherche d'une autre caisse de biscuit. + + +Je réfléchis pendant quelques heures au déplorable état de mes affaires, +sans qu'il se présentât une idée consolante. Je tombai dans le désespoir +où m'avait plongé au début la perspective d'une mort certaine; je +calculai, sans pouvoir en détourner ma pensée, qu'il me restait tout au +plus de quoi vivre pendant dix ou douze jours, et cela, en usant de mes +débris avec une extrême avarice. J'avais déjà souffert de la faim; j'en +connaissais les tortures; et l'avenir m'effrayait d'autant plus que je +ne voyais pas comment y échapper. + +L'ébranlement que produisaient chez moi ces tristes réflexions +paralysait mon esprit; je me sentais pusillanime; toutes mes idées me +fuyaient, et quand je parvenais à les réunir, c'était pour les +concentrer sur l'horrible sort, qui m'attendait, et qu'elles étaient +impuissantes à conjurer. + +À la fin cependant, la réaction s'opéra; et je fis ce raisonnement bien +simple: «J'ai déjà trouvé une caisse de biscuit, on peut en découvrir +une seconde. S'il n'y en a pas à côté de la première, il est possible +qu'il y en ait dans le voisinage.» Comme je l'ai dit plus haut, c'est +d'après leur dimension, et non suivant les articles qu'ils renferment, +que les colis sont rangés dans un navire. J'en avais la preuve dans la +diversité des objets qui entouraient ma cellule; n'y avais-je pas +rencontré côte à côte, du drap, de l'eau, de biscuit et de la liqueur? +Pourquoi n'y aurait-il pas une autre caisse de biscuit derrière celle où +j'avais pris l'étoffe? Ce n'était pas impossible; et dans ma position, +la moindre chance de succès devait être accueillie avec empressement. + +Aussitôt que j'eus cette pensée je retrouvai mon énergie, et ne songeai +plus qu'au moyen de découvrir ce que je cherchais. + +Mon plan de campagne fut bientôt établi. Quant à la manière d'y +procéder, je n'avais pas à choisir; pour instrument je ne possédais que +mon couteau, et je n'avais d'autre parti à prendre que de m'ouvrir un +passage à travers les caisses et les balles qui me séparaient du +biscuit. Plus j'y réfléchissais, plus cette entreprise me semblait +praticable; il est bien différent d'envisager un fait au milieu des +circonstances ordinaires, ou sous l'empire d'un danger qui vous menace +de mort, quand surtout le fait en question est le seul moyen de vous +sauver. Les essais les plus téméraires paraissent alors tout naturels. + +C'est de ce point de vue que j'examinais l'opération que j'allais tenter +et les efforts qu'elle exigerait. La peine, la fatigue disparaissent +d'un côté devant la perspective de mourir de faim, et de l'autre en face +de l'espoir de trouver des vivres. + +«Si j'allais réussir!» me disais-je; et mon coeur bondissait. Dans tous +les cas, mieux valait employer mon temps à cette recherche libératrice, +que de me livrer au désespoir. Si mes efforts n'étaient pas récompensés, +la lutte m'épargnerait toujours les terreurs de l'agonie; du moins elle +en raccourcirait la durée, en me distrayant d'une part, et en me +laissant espérer jusqu'au dernier moment. + +J'étais à genoux, mon couteau à la main, bien résolu à m'en servir avec +courage. Lame précieuse! combien j'en estimais la valeur? Je ne l'aurais +pas échangée pour tous les lingots du Pérou. + +J'étais donc agenouillé; j'aurais voulu être debout que les proportions +de ma case ne me l'auraient pas permis; vous vous rappelez que le +plafond en était trop bas. + +Est-ce l'attitude que j'avais alors qui m'en suggéra l'idée, je ne +saurais pas vous le dire, mais je me rappelle qu'avant de me mettre à la +besogne, j'élevai mon coeur vers Dieu, et que je lui adressai une prière +fervente; je le suppliai d'être mon guide, de soutenir mes forces, et de +me permettre le succès. + +Je n'ai pas besoin d'ajouter que ma supplique fut exaucée. Comment vous +raconterais-je cette épreuve si je n'y avais pas survécu? + +Mon intention était de voir d'abord ce qu'il y avait derrière la caisse +où était l'étoffe de laine. Celle qui avait contenu les biscuits étant +vide, il m'était facile de pénétrer jusque-là; on se rappelle que c'est +en passant par celle-ci que j'étais arrivé aux pièces de drap qui me +rendaient tant de services. Pour franchir la seconde caisse, il fallait +tout bonnement en enlever quelques rouleaux d'étoffe, puisqu'elle était +ouverte. Je n'avais pas besoin de mon couteau pour cette opération, je +le mis de côté, afin d'avoir les mains libres; je fourrai ma tête dans +l'ancienne caisse à biscuit, et ne tardai pas à m'y trouver tout entier. + +L'instant d'après je tirais à moi les rouleaux de drap, et je +m'efforçais de les arracher de la boîte. + + + + +CHAPITRE XLIV. + +Conservation des miettes. + + +Cette besogne me donna beaucoup plus de peine et me prit beaucoup plus +de temps que vous ne pourriez l'imaginer. Le drap avait été emballé de +manière à tenir le moins de place possible, et les rouleaux qu'il +formait se trouvaient pressés dans la boîte comme si on les y eût serrés +à la mécanique. Ceux que j'avais tirés d'abord, et qui se trouvaient en +face de l'ouverture de la caisse, étaient venus sans me donner trop de +fatigue; mais il n'en fut pas de même pour les autres, il fallut toute +ma force, et en user longtemps pour en arracher quelques-uns. Tout à +coup j'eus affaire à des pièces trop volumineuses pour passer par +l'ouverture que j'avais faite. J'en fus vivement contrarié; je ne +pouvais agrandir cette ouverture qu'avec beaucoup de travail: la +situation des deux caisses m'empêchait de faire sauter une nouvelle +planche; il fallait, pour élargir le trou, faire usage de mon couteau, +et le même motif rendait la coupe du bois extrêmement difficile. + +J'eus alors une idée qui me parut excellente, mais dont les conséquences +devaient être désastreuses; ce fut de couper les liens qui attachaient +la pièce, de prendre l'étoffe par un bout, et de la faire sortir en la +déroulant. Je réussis, comme je m'y attendais, à déblayer le passage; +mais il avait fallu consacrer plus de deux heures à cette opération, +encore n'avais-je pas terminé, lorsqu'un événement des plus sérieux me +força d'interrompre mon travail. Comme je rentrais dans ma cabine, les +deux bras chargés d'étoffe, j'y trouvai quinze ou vingt rats qui avaient +profité de mon absence pour en prendre possession. + +Je laissai tomber le drap que je portais, et me mis à chasser les +intrus, que je parvins à renvoyer; mais, ainsi que je l'avais auguré de +leur présence, mes quelques miettes de biscuit avaient encore diminué. +Si je n'avais pas été contraint d'apporter l'étoffe dans ma cellule, et +que j'eusse continué ma besogne jusqu'à la dernière pièce de drap, je +n'aurais plus rien trouvé. + +La nouvelle part que les rats avaient prise, était peu considérable; +toutefois, dans ma position, la chose était fort grave, et je déplorai +ma négligence à l'égard de ces reliefs qui m'étaient si précieux; il +fallait au moins sauver les derniers débris qui me restaient; et les +mettant dans un morceau d'étoffe, je roulai celui-ci comme un +porte-manteau que j'attachai avec un fragment de lisière; je le plaçai +dans un coin; puis le croyant en sûreté, j'allai me remettre à +l'ouvrage. + +Me traînant sur les genoux, tantôt les mains vides, tantôt chargé +d'étoffe, je ne ressemblais pas mal à une fourmi qui fait ses +provisions; et pendant quelques heures je ne fus ni moins actif ni moins +courageux que cette laborieuse créature. La chaleur était toujours +excessive, l'air ne circulait pas plus qu'autrefois dans ma cabine; la +sueur me jaillissait de tous les pores. Je m'essuyais le visage avec un +morceau de drap, et il y avait des instants où j'étais presque suffoqué. +Mais le puissant mobile qui me poussait au travail m'éperonnait +vigoureusement, et je continuai ma besogne, sans même songer à me +reposer. + +Mes voisins, pendant ce temps-là, me rappelaient sans cesse leur +présence; il y avait des rats partout; dans les interstices que les +futailles laissent entre les caisses, dans les encoignures formées par +la charpente de la cale, dans toutes les crevasses, dans tous les vides. +Je les rencontrais sur ma route, et plus d'une fois je les sentis courir +sur mes jambes. Chose singulière, ils m'effrayèrent beaucoup moins +depuis que je savais que c'était pour mon biscuit, non pour moi, qu'ils +venaient dans ma cabine; cependant je ne me serais pas endormi sans +m'être d'abord protégé contre leurs attaques. + +Il y avait encore un autre motif à l'indifférence relative qu'ils +m'inspiraient: la nécessité d'agir était si impérieuse, que je n'avais +pas le temps de m'abandonner à des plaintes plus ou moins chimériques; +et le danger qui me menaçait d'une mort presque certaine faisait pâlir +tous les autres. + +Lorsque j'eus vidé la caisse, je me décidai à prendre un peu de repos et +à faire un léger repas. J'avais tellement soif, que je me sentais de +force à boire un demi-gallon; et comme j'étais sûr que l'eau ne me +manquerait pas, je me désaltérai complétement; le précieux liquide me +semblait avoir une douceur inaccoutumée, il surpassait l'ambroisie, +jamais nectar ne fut préférable, et quand j'eus avalé mon dernier verre, +je me sentis allègre et fort depuis la racine des cheveux jusqu'à la +plante des pieds. + +«Je vais maintenant, pensais-je, m'affermir dans cet état de bien-être +en mangeant un morceau.» Mes mains s'avancèrent dans la direction du +chiffon de drap qui me servait de garde-manger, trésor d'une valeur.... +Mais un cri d'effroi sortit de ma bouche: «Encore les rats!» Ces bandits +infatigables étaient revenus, avaient percé l'étoffe et dévoré une +nouvelle part de ma réserve; il avait disparu de mon reliquat au moins +une livre de biscuit, et cela en quelques minutes. J'étais venu dans ce +coin-là un instant auparavant; j'avais touché le précieux ballot, et ne +m'étais aperçu de rien. + +Cette découverte fut accablante; je ne pouvais pas m'éloigner de mes +provisions sans m'attendre à ne plus rien trouver ensuite. + +Depuis que je les avais retirés de la caisse, mes reliefs de biscuits +étaient diminués de moitié; j'en avais alors pour dix jours, douze au +plus, en comptant la chapelure que j'avais soigneusement recueillie; il +n'y en avait pas assez maintenant pour aller au bout de la semaine. + +Ma position devenait de plus en plus critique; néanmoins, je ne cédai +pas au désespoir; plus le terme fatal se rapprochait, plus il fallait se +hâter de découvrir d'autres vivres; et je me remis à travailler avec un +redoublement d'ardeur. + +Quant au moyen de conserver le peu de débris que j'avais encore, il n'y +en avait pas d'autre que de les prendre avec moi, et de ne pas les +quitter d'un instant. J'aurais pu augmenter l'épaisseur de l'enveloppe, +en multipliant les tours d'étoffe; à quoi bon? les rats seraient +toujours parvenus à la ronger, ils y auraient mis plus de temps; mais en +fin de compte le résultat aurait été le même. + +Je fermai le trou qu'ils venaient de faire, et je déposai mon ballot de +miettes dans la caisse ou je travaillais, avec la détermination de le +défendre envers et contre tous. Je le plaçai entre mes genoux, et bien +certain que les rats n'y toucheraient plus, je me disposai à défoncer la +boîte aux étoffes, à ouvrir celle qui se trouvait derrière, et à en +examiner le contenu. + + + + +CHAPITRE XLV. + +Nouvelle mesure. + + +Je voulus d'abord détacher les planches, en les repoussant avec la main, +je n'y parvins pas. Je me couchai sur le dos, et me servant de mes +talons en guise de maillet, je frappai à coups redoublés, mais sans être +plus heureux. J'avais mis mes bottines pour avoir plus de force; et +cependant après avoir cogné longtemps il fallut y renoncer. J'attribuai +cette résistance à la solidité des clous; mais je vis plus tard qu'on ne +s'en était pas rapporté à la longueur des pointes, et que le fond de la +caisse était protégé par des bandes de fer dont tous mes efforts ne +pouvaient triompher. Coups de poing et coups de pied devaient donc être +inutiles. Lorsque j'en eus la certitude, je me décidai à reprendre mon +couteau. + +J'avais l'intention de couper l'une des planches à l'un de ses bouts, de +manière à la détacher en cognant dessus, et à n'avoir pas besoin de la +trancher en deux endroits. + +Le bois n'était pas dur, c'était simplement du sapin; et je l'aurais +facilement coupé, même en travers, si j'avais été dans une meilleure +position. Mais j'étais pressé de toutes parts, gêné dans tous mes +mouvements; outre la fatigue et le peu de force que j'avais dans une +pareille attitude, le pouce de ma main droite, que le rat avait mordu, +me faisait toujours beaucoup de mal. L'inquiétude la frayeur et +l'insomnie m'avaient donné la fièvre, et ma blessure, au lieu de guérir, +s'était vivement enflammée: d'autant plus que j'avais été condamné à un +travail perpétuel pour me défendre, et que ne sachant pas me servir de +la main gauche, il avait fallu employer la main malade, en dépit de la +douleur. + +Il en résulta que je mis un temps énorme à couper une planche de +vingt-cinq centimètres de largeur sur deux et demi d'épaisseur. Je finis +cependant par réussir, et j'eus la satisfaction, en m'appuyant contre +cette planche, de sentir qu'elle cédait sous mes efforts. + +Il ne faut pas croire cependant que mon succès fut décisif. Comme cela +m'était arrivé en défonçant la caisse de biscuit, je me heurtai cette +fois contre un obstacle qui ne me permettait de donner à mon ouverture +qu'un écartement de deux ou trois pouces. Était-ce une barrique, ou une +autre caisse? je ne pouvais pas le savoir; toujours est-il que je +m'attendais à cette déconvenue, et que je poursuivis mon oeuvre sans m'y +arrêter. On s'imagine combien il fallut pousser, tirer, secouer dans +tous les sens pour détacher cette planche des liens de fer qui la +retenaient à ses voisines. + +Avant de venir à bout, je savais quel était l'objet contre lequel mes +efforts allaient se briser. J'avais passé la main dans l'ouverture que +j'obtenais en appuyant sur ma planche, et mes doigts, hélas! avaient +rencontré une nouvelle caisse, pareille à celle où je m'escrimais; +c'était le même bois, la même taille, sans doute la même épaisseur, les +mêmes liens de fer et le même contenu. + +Cette découverte me désolait: Qu'avais-je besoin d'ouvrir cette caisse +d'étoffe? Mais était-ce bien du drap? il fallait s'en assurer. Je +recommençai le même travail, qui me donna bien plus de peine que la fois +précédente: les difficultés se compliquaient, la position était plus +mauvaise; et je travaillais avec moins d'ardeur, n'ayant plus guère +d'espoir. Dès que mon couteau fut entré dans le sapin, et l'eut +traversé, dans toute son épaisseur, je sentis quelque chose de moelleux +qui fuyait devant l'acier, et dont la souplesse indiquait la nature. +C'était perdre son temps que d'aller plus loin; mais j'obéissais malgré +moi au besoin d'acquérir une preuve matérielle de ce que mon esprit ne +révoquait pas en doute, et je poursuivis ma tâche sous l'influence d'une +curiosité pour ainsi dire physique. + +Le résultat fut celui que j'attendais: c'était bien du lainage qui se +trouvait dans la caisse. + +Mon couteau m'échappa; et vaincu par la fatigue, accablé par le chagrin, +je tombai à la renverse, dans un état d'insensibilité presque absolue. + +Cette léthargie se prolongea quelque temps; je ne sais pas au juste +quelle en fut la durée; mais j'en fus tiré tout à coup par une douleur +subite, pareille à celle que m'aurait causée une aiguille rougie, ou le +tranchant d'un canif qui se serait enfoncé dans l'un de mes doigts. + +Je me levai en secouant brusquement la main, persuadé que j'avais saisi +mon couteau par la lame, car je me rappelai qu'il était resté ouvert en +tombant. + +Mais quand je fus réveillé tout à fait, je compris que ce n'était pas le +tranchant de l'acier qui m'avait causé cette douleur; à la sensation +toute particulière qui accompagnait ma blessure, je reconnaissais qu'un +rat m'avait mordu. + +Mon engourdissement léthargique fut bientôt dissipé, et je retrouvai +toutes mes terreurs; cette fois l'attaque m'était bien personnelle, et +avait eu lieu _sans provocation aucune_. Au brusque mouvement que +j'avais fait, l'agresseur s'était sauvé; mais il reviendrait, cela ne +faisait pas le moindre doute. + +Plus de sommeil; il fallait se mettre sur ses gardes, et recommencer la +lutte. Bien que l'espoir de sortir de mon cachot fût bien faible à +présent, je me révoltais à la seule pensée d'être dévoré tout vif; je +devais mourir de faim, c'était affreux; mais cela m'effrayait moins que +d'être mangé par les rats. + +La caisse où je me trouvais alors était assez grande pour que je pusse y +dormir, et j'avais un tel besoin de repos que je fus obligé de faire un +grand effort pour la quitter. Mais l'intérieur de ma cabine était plus +sûr, je pouvais m'y barricader plus aisément, et j'y avais moins à +craindre mes odieux adversaires. Je ramassai mon couteau, le paquet où +était mon biscuit, et je retournai dans ma cellule. + +Elle était devenue bien étroite, j'avais été contraint d'y placer +l'étoffe qui se trouvait dans la caisse, et j'eus de la peine à m'y +loger avec mes miettes. Ce n'était plus une cabine, c'était un nid. + +Les pièces de drap, empilées contre les tonnes d'eau et de liqueur, me +défendaient parfaitement de ce côté; il ne restait plus qu'à fortifier +l'autre bout comme il l'était auparavant. La chose faite, je mangeai +l'une de mes parcelles de biscuit, je l'arrosai de libations copieuses, +et je cherchai le repos d'esprit et de corps qui m'était si nécessaire. + + + + +CHAPITRE XLVI. + +Une balle de linge. + + +Mon sommeil ne fut ni profond ni agréable; aux terreurs de l'avenir se +joignaient les souffrances du présent; j'étouffais dans ma cabine, et +l'oppression, causée par le manque d'air, augmentait les atrocités de +mon cauchemar. Il fallut néanmoins se contenter de cet assoupissement, à +la fois court et pénible. + +À mon réveil, je fis l'ombre d'un repas, qui ne méritait guère de +s'appeler déjeuner, car le jeûne n'en persista pas moins. Mais si la +chère était rare, j'avais l'eau à discrétion, et j'en profitai +largement; le feu était dans mes veines, et ma tête me semblait +embrasée. + +Tout cela ne m'empêcha pas de retourner à l'ouvrage. Si deux caisses ne +renfermaient que du drap, il ne s'ensuivait pas que toute la cargaison +fût de même nature, et je résolus de persévérer dans mes recherches. +Toutefois, il me parut prudent de suivre une autre direction: les deux +caisses d'étoffe se trouvaient exactement l'une devant l'autre, il était +possible qu'une troisième fût placée derrière la seconde. Mais il +n'était pas nécessaire de continuer en ligne droite; je pouvais +traverser l'une des parois latérales, et me frayer un passage de côté, +au lieu de sortir par le fond même de la caisse. + +Emportant donc mon pain, comme j'avais fait la veille, je me remis à la +besogne avec un nouvel espoir; et après un rude labeur, que le peu +d'emplacement, la fatigue précédente, les blessures de ma pauvre main +rendaient excessivement pénible, je parvins à détacher le bout du colis. + +Quelque chose se trouvait derrière; c'était tout naturel, mais cela ne +résonnait pas sous le choc. Ce fait me rendit un peu de courage: ce +n'était pas une caisse de drap. Lorsque la planche fut assez écartée +pour y passer la main, je fourrai mes doigts par l'ouverture; ils +rencontrèrent de la grosse toile d'emballage; que pouvait-elle +recouvrir? + +Je n'en sus rien, tant que je n'eus pas ouvert un coin de ce ballot, et +mis à nu ce qu'il renfermait. Je le fis avec ardeur, et ce fut une +nouvelle déception. Le ballot contenait de la toile fine, roulée comme +le drap, mais tellement serrée, que, malgré tous mes efforts, il me fut +impossible d'en arracher une seule pièce. + +Je regrettais maintenant que ce ne fût pas une caisse de drap; avec de +la patience, j'aurais pu la vider et la franchir; mais je ne pouvais +rien contre ce bloc de toile, aussi dur que le marbre, qui ne se +laissait ni entamer ni mouvoir; la trancher avec mon couteau, c'était le +travail de plus de huit jours, et mes provisions ne dureraient pas +jusque-là. + +Je restai quelque temps inactif, me demandant ce que j'allais faire. +Mais les minutes étaient trop précieuses pour les employer à réfléchir; +l'action seule pouvait me sauver, et je fus bientôt remis à l'oeuvre. + +J'avais résolu de vider la seconde caisse de draperie, de la défoncer, +et de voir ce qu'il y avait derrière elle. + +La boîte était ouverte, il ne fallait qu'en retirer l'étoffe. Par +malheur c'était le bout des pièces qui était tourné vers moi, et je crus +un instant que j'échouerais dans mon entreprise. Néanmoins, à force de +tirer, d'ébranler, de secouer ces rouleaux qui se présentaient de +profil, je parvins à en arracher deux, et les autres suivirent plus +facilement. + +Comme dans la caisse précédente, je trouvai au fond de celle-ci des +pièces plus volumineuses que les premières, et qui ne pouvaient plus +sortir par le trou du couvercle. Pour m'éviter la peine d'agrandir +l'ouverture, j'adoptai le moyen qui m'avait déjà servi: je déroulai mon +étoffe comme j'avais fait la première fois. + +Cela me parut d'abord facile. Je me félicitai de mon expédient; mais il +fut bientôt la cause d'un embarras que j'aurais dû prévoir, et qui vint +singulièrement compliquer mes ennuis. + +Mon travail se ralentissait peu à peu; il devenait pénible, et cependant +l'étoffe se déroulait avec d'autant plus de facilité que la caisse était +moins pleine. Il fallut enfin m'arrêter; je fus quelque temps sans +deviner à quel obstacle j'avais affaire; un instant de réflexion me fit +tout comprendre. + +Il était évident que je ne pouvais plus rien retirer de la caisse avant +d'avoir ôté l'étoffe que j'avais accumulée derrière moi. + +Comment faire pour me désencombrer? Je ne pouvais pas détruire cette +masse de drap, y mettre le feu, ni la diminuer; je l'avais déjà foulée +de toutes mes forces, et il n'y avait pas moyen de la presser davantage. + +Je m'apercevais maintenant de l'imprudence que j'avais commise en +déployant l'étoffe, j'en avais augmenté le volume, et il n'était pas +moins impossible de la replacer dans la caisse que de la retirer de +l'endroit qu'elle occupait. Elle gisait en flots serrés jusque dans ma +cabine, qu'elle remplissait tout entière; je n'aurais pas même pu la +replier, car l'espace me manquait pour me mouvoir; et je me sentis +gagner par l'abattement. + +«Oh! non, pensai-je, il ne sera pas dit que je me serai découragé, tant +qu'il me restera à faire un dernier effort. En gagnant seulement assez +de place pour sortir une dernière pièce, je pourrai traverser la +caisse.» L'espérance était encore au fond de la botte. Si après cela je +ne rencontrais que de la toile ou du lainage, il serait temps de +m'abandonner à mon sort. + +Tant qu'il y a de la vie, on ne doit pas désespérer; et soutenu par +cette idée consolante, je me remis à la tache avec une nouvelle ardeur. + +Je trouvai le moyen déplacer deux autres pièces de drap; la caisse était +à peu près vide; je finis par m'y introduire, et, prenant mon couteau, +je me disposai à m'ouvrir un passage. + +Il me fallait, cette fois, couper la planche au milieu, car l'étoffe +m'en cachait les deux extrémités. Cela faisait peu de différence; +l'ouverture que je pratiquai ne m'en suffit pas moins pour atteindre mon +but: c'est-à-dire qu'elle me permit d'y fourrer la main, et de +reconnaître ce dont la planche me séparait. Triste résultat de mes +efforts: c'était un second ballot de toile. + +Je serais tombé si le fait avait été possible; mais j'étais pressé de +toute part, et ne pus que m'affaisser sur moi-même, n'ayant plus ni +force ni courage. + + + + +CHAPITRE XLVII. + +Excelsior! + + +Ce fut encore la faim qui me tira de ma torpeur; l'estomac réclamait sa +nourriture quotidienne, il fallait lui obéir. J'aurais pu manger sans +bouger de place, ayant mon biscuit avec moi; mais la soif m'obligeait à +retourner dans ma cabine. C'était là que se trouvait ma cave, s'il +importait peu que je fusse ailleurs, soit pour manger, soit pour dormir, +j'étais contraint pour boire d'aller retrouver mon tonneau. + +Ce n'était pas une chose facile que de rentrer dans ma case; il fallait +déranger cette masse d'étoffe qui s'élevait comme un mur entre elle et +moi. Je devais le faire avec soin pour ménager la place; autrement je +refoulais cette masse de laine dans la cabine, et je ne pouvais pas +pénétrer jusqu'au fond. + +Il me fallut beaucoup de temps pour gagner la futaille. Enfin j'y +arrivai; et lorsque ma soif fut apaisée, ma tête s'inclina, puis je +m'endormis, soutenu par le monceau d'étoffe qui se trouvait derrière +moi. + +J'avais eu soin de fermer la porte aux rats; et cette fois rien ne +troubla mon sommeil. + +Le matin, c'est-à-dire quand je m'éveillai; cela pouvait être le soir +aussi bien que le milieu du jour, car je n'avais pas remonté ma montre; +mes habitudes étaient détruites, et je ne savais plus rien des heures. +Enfin, à mon réveil, je mangeai quelques miettes et bus énormément; +j'étais désaltéré, mais l'estomac criait famine; j'aurais avalé sans +peine ce qui me restait de biscuit, et j'eus besoin d'un courage extrême +pour m'arrêter au début; il fallut me dire que ce serait mon dernier +repas; sans la crainte de la mort je n'aurais pas eu la force de +supporter cette abstinence. + +Après avoir fait ce très-maigre déjeuner, l'estomac rempli d'eau, et le +découragement au coeur, je retournai dans ma caisse avec l'intention de +faire de nouvelles recherches. Ma faiblesse était grande, les côtes me +perçaient la peau, et c'est tout ce que je pus faire que de remuer les +pièces de drap pour me frayer un passage. + +L'un des bouts de la caisse s'appuyait aux flancs du navire, je n'avais +donc pas à m'en occuper; mais celui qui était en face regardait +l'intérieur de la cale, et ce fut de ce côté-là que je poussai mes +travaux. + +Il est inutile de vous les raconter; l'opération fut la même que les +trois précédentes; elle dura plus longtemps et me conduisit au même +résultat. Je ne pouvais plus avancer, ni dans un sens, ni dans l'autre; +le drap et la toile me bloquaient de toute part, nul moyen de me +soustraire à mon sort, et cette conclusion me replongea dans la stupeur. + +Mais ce nouvel accès de désespoir fut bientôt dissipé. J'avais lu un +récit palpitant où était racontée la lutte héroïque d'un petit garçon +qui, enseveli sous des ruines, avait fini par triompher de tous les +obstacles, et littéralement vaincu la mort. Je me rappelais qu'il avait +pris pour devise un mot latin qui voulait dire: «Plus haut, toujours +plus haut!» + +Ce fut un trait de lumière: «Plus haut! pensai-je; mais c'est là que je +dois aller.» En suivant cette direction, je pouvais trouver un aliment +quelconque; d'ailleurs je n'avais pas à choisir: c'était la seule voie +qui me fût ouverte. + +Une minute après j'étais couché sur un échafaudage de drap, et cherchant +l'un des interstices que les planches laissaient entre elles, j'y +fourrais mon couteau. Dès que l'entaille me parut assez grande, je +saisis la planche à deux mains et l'attirai vers moi; elle céda.... +Juste ciel! ne devais-je rencontrer que déception sur déception? + +Hélas! j'en acquérais la preuve; ces balles de toile, ces monceaux +d'étoffe qui m'opposaient leur masse impénétrable, ou leurs plis +moelleux, me répondaient affirmativement. + +Il me restait la première caisse, où j'avais trouvé du drap, et celle où +avaient été les biscuits. La partie supérieure en était encore intacte; +je ne savais pas ce qu'il y avait au dessus d'elles; et cette ignorance +me permettait d'espérer. + +Je m'ouvris ces deux issues avec courage, mais sans être plus heureux: +la première me fit trouver une caisse de drap, la seconde un ballot de +toile. + +«Seigneur! m'avez-vous abandonné?» m'écriai-je avec désespoir. + + + + +CHAPITRE XLVIII. + +Un torrent d'eau-de-vie. + + +L'excès de fatigue avait amené le sommeil, je dormis longtemps, et me +réveillai beaucoup plus fort que je ne l'avais été depuis quelques +jours. Singulière chose! maintenant qu'il n'y avait plus d'espoir, le +courage m'était revenu. Il semblait qu'une influence surnaturelle eût +rendu à mon esprit toute sa vigueur. Était-ce une inspiration divine qui +m'engageait à persévérer? Malgré l'amertume de mes déceptions, j'avais +supporté le malheur sans murmurer, et ne m'étais pas révolté contre +Dieu. + +Je priai de nouveau le Seigneur de bénir mes efforts, et me confiai en +sa miséricorde. Je suis persuadé que c'est à ce sentiment que je dois ma +délivrance; car c'est lui qui m'empêcha de me livrer au désespoir, et +qui me donna la force de poursuivre ma tâche. J'avais donc l'esprit plus +léger, sans pouvoir l'attribuer à autre chose qu'à une influence +céleste. Rien n'était changé autour de moi, si ce n'est que ma faim +était plus vive, et mon espérance moins fondée. + +Je ne pouvais pas pénétrer au delà de cette nouvelle caisse d'étoffe, +puisque je n'avais pas de place pour en loger le contenu. Il y avait +bien encore deux directions que je n'avais pas tenté de prendre: l'une +était fermée par la futaille d'eau douce, l'autre conduisait aux flancs +du navire. Pouvais-je traverser ma barrique sans perdre l'eau qu'elle +renfermait? J'eus un instant la pensée d'y faire un trou dans la partie +supérieure, de me hisser par ce trou, et d'en faire un second de l'autre +côté; mais j'abandonnai ce projet avant de l'avoir terminé: une +ouverture assez grande pour que je pusse m'y introduire causerait la +perte du liquide; un coup de mer, une brise un peu plus forte, qui +augmenterait le roulis, répandrait toute ma boisson. + +Je renonçai d'autant plus vite à cette folle idée, qu'elle m'en suggéra +une autre beaucoup plus avantageuse: c'était de traverser la pipe +d'eau-de-vie; elle était placée de manière à rendre l'opération moins +difficile, et je me souciais fort peu de la perte de sa liqueur. +Peut-être y avait-il derrière elle une provision de biscuit; rien ne le +prouvait; mais ce n'était pas impossible, et le doute c'est encore de +l'espoir. + +Couper en travers les douelles de chêne qui formaient le fond de la +barrique, c'était bien autre chose que de trancher le sapin d'un +emballage; et mon couteau n'avançait guère. Toutefois, j'y avais déjà +fait une incision, lorsque j'étais à la recherche d'une seconde pipe +d'eau douce, et passant ma lame dans cette première entaille, je +continuai celle-ci jusqu'à ce que la planche fût entièrement coupée; je +me mis alors sur le dos, je m'arc-boutai contre l'étoffe qui remplissait +ma cellule, en appliquant le talon de ma bottine à la douelle, je m'en +servis comme d'un bélier pour enfoncer le tonneau. La besogne était +rude, et la planche de chêne fit une longue résistance; à force de +cogner, je parvins cependant à briser l'un de ses joints; elle céda, et, +redoublant de vigueur, je finis par la repousser dans la futaille. + +Le résultat immédiat de cette prouesse fut un jet d'eau-de-vie qui +m'inonda. La nappe était si volumineuse qu'avant que je fusse debout, la +liqueur ruisselait autour de moi, et je craignis d'être noyé. Il m'était +sauté de l'eau-de-vie dans la gorge et dans les yeux; j'en étais +aveuglé, je fus pris d'une toux convulsive, et d'éternuments qui +menaçaient de ne pas finir. + +Je ne me sentais pas d'humeur à plaisanter; et cependant je pensai +malgré moi au duc de Clarence, et au singulier genre de mort qu'il avait +été choisir, en demandant qu'on le noyât dans un tonneau de Malvoisie. + +Quant à moi, le flot qui me menaçait disparut presque aussi vite qu'il +avait monté; il y avait plus d'espace qu'il ne lui en fallait sous la +cale, et au bout de quinze à vingt secondes il avait été rejoindre l'eau +de mer qui gargouillait sous mes pieds. Sans l'état de mes habits, qui +étaient trempés, et l'odeur qui remplissait ma case, on ne se serait pas +douté de l'inondation; mais cette odeur était si forte qu'elle +m'empêchait de respirer. + +Le mouvement du navire, en secouant la futaille, eut bientôt vidé cette +dernière, et dix minutes après l'irruption du spiritueux, il n'en +restait pas une pinte dans la barrique. + +Mais je n'avais pas attendu jusque-là; l'ouverture que j'avais pratiquée +suffisait pour que je pusse m'y introduire,--il n'y avait pas besoin +qu'elle fût bien grande pour cela,--et aussitôt que mon accès de toux +avait été calmé, je m'étais glissé dans la barrique. + +Je cherchai la bonde, afin d'y passer mon couteau; quelle que fût sa +dimension, c'était autant de besogne faite, et il est plus facile de +continuer à couper une planche que d'y faire la première entaille. Je +trouvai l'ouverture que je cherchais, non pas à l'endroit que je +supposais qu'elle devait être, mais sur le côté de la barrique, et juste +à un point convenable. + +J'avais fait sauter le bondon, et je travaillais avec ardeur. Mes forces +me paraissaient décuplées, c'était merveilleux; quelques minutes avant +j'étais fatigué, et maintenant je me sentais capable de défoncer le +tonneau, sans en couper les douelles. + +Était-ce le bien-être que j'éprouvais de cette vigueur, ou la +satisfaction qu'elle me donnait? Mais j'étais plein de gaieté, moi qui +ne la connaissais plus; on aurait dit qu'au lieu de faire une besogne +pénible, je me livrais au plaisir; et je ne me souciais pas mal du +succès de l'entreprise. + +Je me rappelle que je sifflais en travaillant, et que je me mis à +chanter comme un pinson. Plus d'idées noires; celle de la mort était à +cent lieues; tout ce que j'avais souffert me paraissait un rêve; je ne +savais plus que j'avais besoin de manger; la faim était partie avec le +souvenir de mes douleurs. + +Tout à coup je fus pris d'une soif violente; je me souviens d'avoir fait +un effort pour aller boire. Je parvins à sortir de la futaille, j'en ai +la certitude; mais je ne sais pas si j'ai bu; à compter du moment où +j'ai quitté mon travail, je ne me rappelle plus rien, si ce n'est que je +tombai dans un état d'insensibilité voisin de la mort. + + + + +CHAPITRE XLIX + +Nouveau danger. + + +Pas un rêve ne troubla cette profonde léthargie qui dura quelques +heures. Mais quand je revins à moi, je me trouvai sous l'influence d'une +crainte indéfinissable; j'éprouvais une sensation étrange; comme si, +lancé dans l'espace, j'avais flotté dans l'atmosphère, ou que je fusse +tombé d'une étoile, et que, ne pouvant trouver un point d'appui, ma +chute se continuât toujours. Cette hallucination, des plus désagréables, +me causait le vertige et me saisissait d'épouvante. + +Elle devint moins pénible à mesure que je repris mes sens, et finit par +se dissiper tout à fait dès que je fus complétement réveillé. Mais il me +resta une affreuse douleur de tête, et des nausées qui menaçaient de me +faire vomir. Ce n'était pas la mer qui me faisait mal; j'y étais +maintenant habitué; je supportais, sans m'en apercevoir, le roulis +ordinaire du vaisseau. + +Était-ce la fièvre qui m'avait saisi brusquement, ou m'étais-je évanoui +par défaillance? Mais j'avais éprouvé l'un et l'autre, et cela ne +ressemblait en rien à la sensation qui me dominait. + +Je me demandais, sans pouvoir me répondre, ce qui avait pu me mettre +dans un pareil état, lorsque la vérité se révéla tout à coup. + +N'allez pas croire que j'avais bu de l'eau-de-vie; je n'y avais même pas +goûté. Il était possible qu'il m'en fût entré dans la bouche au moment +où elle avait jailli de la futaille; mais cette quantité n'aurait pas +suffi pour m'enivrer, quand même il se fut agi d'une liqueur beaucoup +plus pure que celle dont il est question. Ce n'était pas cela qui +m'avait grisé; qu'est-ce que cela pouvait être? Je n'avais jamais +ressenti de pareils symptômes; mais je les avais remarqués chez les +autres, et j'étais bien certain d'avoir éprouvé tous les phénomènes de +l'ivresse. + +J'y réfléchis quelque temps, et le mystère se dévoila: ce n'était pas +l'eau-de-vie elle-même qui m'avait enivré, c'en était l'émanation. + +Avant de me mettre à la besogne, je me rappelais avoir non-seulement +beaucoup éternué, mais senti quelque chose d'inexprimable, un revirement +subit dans toutes mes pensées, une transformation de tout mon être, qui +fut bien autrement sensible quand j'entrai dans la futaille. + +Je crus d'abord que j'allais suffoquer; puis je m'y accoutumai +graduellement, et cette sensation nouvelle me parut agréable. Je ne +m'étonnais plus d'avoir été si fort et si joyeux. + +En me rappelant tous les détails de ce singulier épisode, je compris le +service que la soif m'avait rendu, et je me félicitai de lui avoir obéi. +Ainsi que je l'ai dit plus haut, je ne savais pas si je m'étais +désaltéré; je n'avais aucun souvenir de m'être approché de ma fontaine, +surtout d'y avoir puisé. Je ne crois pas avoir été jusque-là; si j'avais +ôté le fausset, il est probable que je n'aurais pas su le remettre, et +la futaille se serait vidée, tout au moins jusqu'au niveau de +l'ouverture, ce qui, grâces à Dieu, n'était pas arrivé. Je n'avais donc +point à regretter d'avoir eu soif; bien au contraire, sans cela je +serais resté dans la pipe d'eau-de-vie; mon ivresse eût été d'autant +plus grande; et selon toute probabilité, la mort en aurait été la +conséquence. + +Était-ce à un effet du hasard que je devais mon salut? J'y voulus voir +un fait providentiel; et si la prière peut exprimer la gratitude, la +mienne porta au Seigneur l'élan de ma reconnaissance. + +J'ignorais donc si j'avais été boire. Dans tous les cas ma soif était +ardente, et l'eau que j'avais prise m'avait peu profité; je cherchai +bien vite ma tasse, et ne la remis sur la tablette qu'après avoir bu au +moins deux quartes. + +Le mal de coeur disparut, et les fumées, qui obscurcissaient mon esprit, +s'évanouirent sous l'influence de cette libation copieuse. Mais avec la +possession de moi-même revint le sentiment des périls dont j'étais +environné. + +Mon premier mouvement fut de reprendre ma besogne au point où je l'avais +interrompue; mais aurais-je la force de la poursuivre? Qu'arriverait-il +si je retombais dans le même état, si la torpeur me gagnait avant que je +pusse sortir de la futaille, si je manquais de présence d'esprit, ou de +courage pour le faire? + +Peut-être pourrais-je travailler quelque temps sans éprouver d'ivresse, +et m'éloigner aussitôt que j'en ressentirais l'effet. Peut-être; mais +s'il en était autrement? si j'étais foudroyé par ces effluves +alcooliques? Savais-je combien de temps je leur avais résisté? je le +cherchai dans ma mémoire, et ne pus pas m'en souvenir. + +Je me rappelais comment l'étrange influence s'était emparée de moi, la +douceur que je lui avais trouvée, la force qu'elle m'avait prêtée un +instant, l'agréable vertige où elle m'avait plongé, la gaieté qu'elle +m'avait rendue, en face de la plus horrible des situations; mais je ne +savais pas la durée de ce moment d'oubli, qui me paraissait un songe. + +Que tout cela vint à se renouveler, moins la circonstance favorable à +laquelle je devais mon salut; qu'au lieu de sortir pour aller boire, je +m'évanouisse dans la futaille, et le dénoûment était facile à prédire. +Je pouvais cette fois ne pas avoir soif, ou ne pas l'éprouver d'une +manière assez violente pour triompher de l'engourdissement qui m'aurait +saisi. Bref, l'entreprise était si chanceuse que je n'osai pas +m'aventurer. + +Cependant il le fallait, sous peine de m'éteindre à la place où j'étais +alors. Mourir pour mourir, il valait cent fois mieux ne pas se réveiller +de son ivresse, que d'avoir à supporter les horreurs de la faim. + +Cette réflexion me rendit toute mon audace. Il n'y avait pas à hésiter; +je fis une nouvelle prière, et me glissai dans la pipe où avait été +l'eau-de-vie. + + + + +CHAPITRE L. + +Où est mon couteau? + + +En entrant dans le futaille, j'y cherchai mon couteau; je ne savais plus +quand je l'avais quitté, ni à quel endroit je l'avais mis. Avant de +m'introduire dans la barrique, je l'avais cherché dans ma cabine; et ne +l'ayant pas trouvé, je pensai qu'il était resté dans le tonneau; mais +j'avais beau tâter partout, mes doigts ne rencontraient rien. + +Cela commençait à m'alarmer; si j'avais perdu mon outil, il ne me +restait aucun espoir. Où mon couteau pouvait-il être? Est-ce que les +rats l'avaient emporté? + +Je sortis de la futaille, et fis de nouvelles recherches; elles ne +furent pas plus fructueuses. Je rentrai dans la barrique, et en explorai +de nouveau toutes les parties, du moins celle où mon couteau pouvait se +trouver, c'est-à-dire le fond de la pipe. + +J'allais sortir une seconde fois, quand l'idée me vint d'examiner la +bonde; c'était là que je travaillais, lorsque j'avais eu soif, et il +était possible que j'y eusse laissé mon couteau; il s'y trouvait +effectivement, la lame enfoncée dans la douelle que j'étais en train de +couper. + +Il vous est plus facile de vous figurer ma joie qu'à moi de vous la +dépeindre; mes forces et mon courage s'augmentèrent de cet incident; et +sans perdre une minute je me remis à la besogne. Mais, à force de +servir, mon couteau s'était émoussé; il avait plus d'une brèche, et mes +progrès étaient bien lents à travers cette planche de chêne, qui me +semblait dure comme la pierre. Il y avait un quart d'heure que je +travaillais de toutes mes forces; à peine avais-je prolongé mon entaille +de trois millimètres, et je commençais à me dire que je ne couperais pas +toute la douelle. + +L'étrange influence se faisait de nouveau sentir; je m'en aperçus alors. +J'en connaissais le péril, et cependant je m'y serais abandonné sans +peur, car l'insouciance est l'un des effets de l'ivresse. Néanmoins, je +m'étais promis de sortir du tonneau dès les premiers symptômes de +vertige, quelque pénible que cela pût être, et j'en eus heureusement la +force. Quelques minutes de plus, je perdais connaissance dans la +futaille, ce qui aurait été le prélude de mon dernier sommeil. + +Toutefois, lorsque les premières atteintes de l'ivresse se dissipèrent, +j'en vins presque à regretter de leur survivre: à quoi bon prolonger la +lutte? Je ne pouvais séjourner dans la futaille qu'un instant, n'y +rentrer qu'après un long intervalle; le bois était dur, mon outil ne +coupait plus; combien de jours me faudrait-il pour pratiquer une +ouverture suffisante? et les heures m'étaient comptées? + +Si j'avais pu m'ouvrir cette futaille, espérer de la franchir, le +courage ne m'aurait pas abandonné; mais c'était impossible; et quand j'y +serais parvenu, j'avais dix chances contre une d'arriver à autre chose +qu'à un aliment quelconque. + +Le seul bénéfice que m'eût donné la peine que j'avais prise à l'égard de +cette futaille, c'est qu'en la défonçant j'avais gagné de l'espace. Quel +dommage de ne pas pouvoir la traverser! En supposant qu'il y eût +au-dessus d'elle une caisse d'étoffe, j'aurais pu vider celle ci comme +j'avais fait la première, et m'avancer d'un degré. + +Cette réflexion, qui me paraissait oiseuse, et que je faisais en +désespoir de cause, me fit envisager la situation sous un nouvel aspect: +m'avancer d'un degré; c'est à cela que tous mes efforts devaient tendre. +Au lieu de m'escrimer inutilement contre ces douelles de chêne, pourquoi +ne pas traverser les caisses de sapin, dont le bois ne m'opposait qu'un +faible obstacle, les déblayer successivement, gravir de l'une à l'autre, +et arriver sur le pont? + +L'idée était neuve. Si étrange que cela paraisse, elle ne m'avait point +encore frappé; je ne puis expliquer le fait que par le trouble où +j'étais depuis longtemps. + +Il devait y avoir au-dessus de ma tête bien des colis entassés les uns +sur les autres; la cale en était pleine, et je me trouvais presque au +fond. L'arrimage avait continué pendant deux jours, à dater du moment où +je m'étais glissé dans le vaisseau; toute la cargaison était donc +au-dessus du vide qui m'avait permis de descendre. Peut-être y avait-il +dix ou douze caisses à franchir avant d'arriver à la dernière? «Eh bien! +me dis-je, il suffirait d'en traverser une par vingt-quatre heures pour +gagner le faîte en dix jours. + +«Quelle bonne idée, si elle m'était venue plus tôt! j'aurais eu le temps +de la mettre à exécution; mais il est trop tard. Si je l'avais eue tout +d'abord, quand la caisse était pleine de biscuit, je serais sauvé +actuellement.» Et des regrets amers se joignaient à mon désespoir. + +Impossible néanmoins de renoncer à cette idée: c'était la vie, la +liberté, la lumière. J'y songeais malgré moi; et n'écoutant pas mes +regrets, j'envisageai le nouveau plan qui s'offrait à mon esprit. + +Des vivres pour quelques jours, et le succès était certain! mais ils me +manquaient d'une manière absolue; je n'aurais pas escaladé le premier +échelon qu'il faudrait mourir sur la brèche, faute d'un peu de +nourriture. + +Les idées s'enchaînent, et cette dernière pensée en fit naître une +excellente, bien qu'elle puisse paraître odieuse à ceux qui ne meurent +pas d'inanition. Mais la faim simplifie énormément le menu d'un repas, +et triomphe de toutes les répugnances. Quand il a bien jeûné, l'estomac +n'a plus de délicatesse; et le mien avait perdu tous ses scrupules. Je +le sentais capable de tout; pourvu qu'il mangeât, peu lui importait +l'aliment; et je vous assure qu'il trouva parfaite l'idée que je vais +vous dire. + + + + +CHAPITRE LI. + +Souricière. + + +Il y a longtemps que je ne vous ai parlé de mes rats; mais il ne faut +pas croire qu'ils m'eussent abandonné. Ils rôdaient toujours dans mon +voisinage, et ne se montraient ni moins actifs ni moins bruyants; j'ai +la certitude qu'ils seraient tombés sur moi s'ils en avaient eu le +moyen. + +Je ne bougeais pas, sans d'abord me fortifier contre leurs attaques, en +fermant avec soin les moindres issues de l'endroit où je me trouvais. +Malgré cela je les entendais continuellement; et deux ou trois fois, en +réparant mes murailles, j'avais été de nouveau mordu par cette maudite +engeance. + +Cette parenthèse vous fait deviner quel était mon projet. N'était-il pas +bien simple? je m'étais dit qu'au lieu de me laisser dévorer par les +rats, je ferais bien mieux de les manger. + +«Quelle horreur!» vous écrierez-vous. + +Quant à moi, je n'éprouvais aucune répugnance pour ce genre de +nourriture, et à ma place vous n'en auriez pas eu davantage. De la +répugnance? Au contraire, j'accueillis cette idée avec empressement, et +la saluai avec bonheur. Elle me permettait d'exécuter mon dessein, +d'arriver sur le pont; en d'autres termes, elle me sauvait la vie. +Depuis qu'elle m'était venue, je me sentais hors de danger; il ne +restait plus qu'à le mettre à exécution. + +Jadis les rats m'avaient paru trop nombreux; peu m'importait maintenant +qu'il y en eût des centaines. Je ne m'occupais que d'une chose, c'était +de savoir comment les prendre. + +Vous vous rappelez celui que j'avais tué en gantant mes bottines, et en +l'assommant à coups de semelle; je pouvais employer le même procédé, +mais à l'étude il me parut mauvais. En supposant qu'il me réussît la +première et la seconde fois, quand j'aurais tué deux rats, les autres +s'éloigneraient de ma cabine; je n'avais plus de biscuit pour les y +attirer; les fines bêtes s'en seraient bientôt aperçues, et n'auraient +pas remis la patte dans un endroit où il n'y avait que des coups à +recevoir. Il valait mieux tout de suite s'approvisionner pour dix jours, +et n'avoir plus qu'à m'occuper de mon travail. Peut-être la chair en +deviendrait-elle meilleure; le gibier gagne à être attendu. C'était du +reste le parti le plus sage, puisque c'était le plus sûr; je m'y arrêtai +et cherchai le moyen de prendre mes rats en masse. + +Nécessité est mère de l'industrie; c'est à elle, bien plus qu'à ma +propre imagination, que je dus le plan de ma ratière. Celle-ci n'avait +rien de très-ingénieux, mais elle me permettrait d'arriver à mon but, et +c'était l'important. Il s'agissait de faire un grand sac; la chose était +facile, puisque j'avais de l'étoffe: un morceau de drap plié en deux, +cousu avec de la ficelle, ferait parfaitement l'affaire. La corde ne me +manquait pas; j'avais tous les liens qui avaient attaché les pièces de +drap; mon couteau me servirait d'aiguille, je terminerais le sac par une +coulisse, et mes rats seraient pris au piége. + +Ce ne fut pas seulement un projet; en moins d'une heure mon sac était +cousu, la ficelle passée dans les trous qui en formaient la coulisse, et +le piége tout prêt à fonctionner. + + + + +CHAPITRE LII. + +À l'affût. + + +Tout en passant ma ficelle j'avais mûri mon plan. Avant que le piége fût +terminé, la manière de m'en servir était arrêtée dans mon esprit. + +Je débarrassai d'abord ma cabine de toute l'étoffe qui l'encombrait; la +chose était praticable, depuis qu'en vidant la pipe d'eau-de-vie je m'en +étais fait une armoire. J'examinai ensuite avec soin toutes les issues +de ma case; je remis des tampons neufs où les anciens me parurent +mauvais, j'augmentai l'épaisseur de ceux qui étaient insuffisants, et ne +laissai d'autre ouverture que celle du passage qui se trouvait entre les +deux futailles, passage que les rats avaient l'habitude de suivre pour +arriver chez moi. + +Ce fut à l'entrée de ce défilé que je posai la bouche de mon sac, dont +l'écartement fut maintenu au moyen de petits bâtons, coupés de la +longueur nécessaire. + +M'agenouillant alors à côté de mon piége, et tenant à la main les +cordons qui devaient le fermer aussitôt qu'il serait rempli, j'attendis +mes rats avec confiance. + +[Illustration: J'attendis mes rats avec confiance.] + +J'étais bien sûr qu'ils allaient accourir, j'avais placé dans mon sac de +quoi les attirer; mon appât consistait en quelques miettes de biscuit, +la dernière bouchée qui me restât; j'avais tout risqué sur cette chance +suprême. Que les rats vinssent à m'échapper, il ne me restait plus rien, +absolument rien pour vivre. + +Les rats viendraient, j'en avais la certitude; mais seraient-ils assez +nombreux pour que la chasse fût bonne? S'ils allaient venir l'un après +l'autre, si le premier se sauvait en emportant l'appât! Dans cette +crainte j'avais écrasé mon biscuit, afin que les mangeurs fussent +obligés de rester dans le sac, et ne pussent pas s'enfuir avec le +morceau qu'ils auraient pris. + +Le sort me favorisa; je n'étais pas à genoux depuis cinq minutes, que +j'entendis le piétinement des rats et le _quic-quic_ de leur voix aiguë. + +L'instant d'après, je sentis le piége s'ébranler entre mes doigts, ce +qui annonçait l'arrivée des victimes; les secousses devinrent plus +violentes; la foule se pressait dans mon sac pour partager le festin; +les convives se heurtaient, se bousculaient pour passer l'un devant +l'autre, et se querellaient bruyamment. + +C'était le moment d'agir; le sac était plein; j'en serrai la coulisse et +rebouchai bien le passage. + +Aucun des rats qui étaient dans le piége n'avait pu s'échapper. Sans +perdre de temps, j'écartai l'étoffe qui tapissait ma cabine, je posai +mon sac par terre, à un endroit où le chêne était parfaitement uni, +puis, appliquant sur le sac un morceau de l'une des caisses défoncées, +je me mis à genou sur cette planche, et y pesai de tout mon poids et de +toute ma force. + +Pendant quelques minutes le sac m'opposa une vive résistance; les rats, +mordant, criant et se débattant, se démenaient avec furie et vigueur. Je +ne m'arrêtai pas à ces démonstrations, et continuai de frapper et de +presser jusqu'à ce que toute cette masse grouillante fût immobile et +silencieuse. + +Je me hasardai alors à prendre le sac et à en examiner le contenu. +J'avais lieu d'être satisfait; la prise était bonne; le nombre des rats +paraissait considérable, et chacun d'eux était mort; je le pensai du +moins, car le piége ne tressaillait même pas. + +Malgré cela je n'y fourrai la main qu'avec une extrême précaution, et ne +retirai mes rats que l'un après l'autre, ayant soin de refermer le sac à +chaque fois. J'en avais dix. + +«Ah! ah! m'écriai-je en apostrophant les morts, Je vous tiens donc, +odieuses bêtes! Vous expiez les tourments que vous m'avez fait souffrir; +c'est de bonne guerre; si tous n'aviez pas engagé la lutte, vous seriez +encore sains et saufs dans vos galeries; je n'aurais pas songé à vous +détruire; mais en me réduisant à la famine, vous m'avez contraint d'en +venir à cette extrémité.» + +Tout en faisant ce discours, je dépouillais l'un de mes rats, avec +l'intention de le manger immédiatement. + +Bien loin de ressentir du dégoût pour le repas que j'allais faire, +j'éprouvais la satisfaction que vous avez eue cent fois en face d'un bon +dîner, qui chatouillait votre appétit. + +J'avais tellement faim, que je pris à peine le temps d'écorcher la bête; +et cinq minutes après j'avais avalé mon rat: la chair et les os, tout y +avait passé. + +Si vous êtes curieux d'en savoir le goût, je vous dirai qu'il n'a rien +de désagréable; et que ce mets primitif me parut aussi bon qu'une aile +de volaille ou qu'une tranche de gigot. C'était mon premier plat de +viande depuis que je me trouvais à bord, c'est-à-dire depuis un mois; et +cette circonstance, jointe au jeûne prolongé qu'il m'avait fallu subir, +ajoutait certainement à la qualité du gibier. Toujours est-il qu'au +moment en question, il me sembla qu'il n'existait rien d'aussi parfait; +et je n'étais plus étonné d'avoir lu quelque part que les Lapons et +d'autres peuples mangeaient des rats. + + + + +CHAPITRE LIII. + +Changement de direction. + + +Mes affaires avaient totalement changé d'aspect; j'avais des vivres pour +une dizaine de jours; et que ne peut-on pas faire en dix jours bien +employés? Il ne m'en faudrait pas davantage pour arriver sur le pont. +Cette entreprise, que je regardais comme impraticable, lorsque j'en +étais à ma dernière bouchée, devenait possible depuis que mon +garde-manger était plein. + +Un rat par jour, me disais-je, aura non-seulement pour effet de me +nourrir, mais de me rendre des forces; et en y mettant du zèle, mes dix +journées de travail suffiront bien pour me faire traverser la cargaison; +il faudrait même qu'il y eût dix rangées de caisses à franchir pour que +ces dix journées fussent nécessaires, et je suis persuadé qu'il n'y en a +pas plus de sept ou huit. + +J'avais retrouvé l'espérance et le courage; il n'est rien de tel qu'un +estomac satisfait pour mettre l'esprit dans une heureuse disposition; +vous envisagez les choses tout autrement que vous ne les considériez à +jour. + +Un seul point m'inquiétait: pourrais-je triompher des effluves qui deux +fois m'avaient fait perdre connaissance? finirais-je par m'y habituer de +manière à m'ouvrir la futaille? L'avenir me l'apprendrait. Bien que je +n'en fusse pas à compter les minutes, comme une heure auparavant, je +n'avais pas de temps à perdre; et, précipitant mon dîner par une +libation d'eau claire, je me dirigeai vers l'ancienne pipe d'eau-de-vie, +avec l'intention d'en élargir la bonde. + +Mais elle était pleine comme un oeuf, j'y avais serré l'étoffe qui +encombrait ma cabine: circonstance que j'avais complétement oubliée. + +Après tout, rien n'était plus facile que de vider la barrique; et posant +mon couteau, je me mis à la débarrasser. + +Tandis que je tirais mon étoffe, une idée me vint tout à coup, et je me +fis les questions suivantes: + +«Pourquoi sortir ces pièces de drap? À quoi bon me donner tant de peine? +Pourquoi m'obstiner à passer par cette futaille?» + +En effet, il n'y avait aucun motif pour que je prisse cette direction +plutôt qu'une autre; c'était bien quand je cherchais seulement à me +procurer des vivres; mais, depuis que mon intention était de sortir de +la cale, je n'avais pas d'intérêt à franchir ce tonneau; c'était même un +tort que d'y penser, puisqu'il n'était pas dans la direction de +l'écoutille, et que je devais suivre la voie qui me conduirait à +celle-ci. Je me rappelais qu'en entrant dans la cale, c'était près de la +futaille d'eau douce qu'il m'avait fallu passer; j'avais ensuite pris à +droite, puis tourné la barrique, et je m'étais trouvé dans le vide qui +formait ma cellule. Tous ces détails, que j'avais présents à la mémoire, +prouvaient que j'étais presque au-dessous de la grande écoutille, dont +s'éloignait la pipe d'eau-de-vie; sans compter que le chêne, dont +celle-ci était faite, ne se tranchait pas comme le sapin d'une caisse +ordinaire; et que cette difficulté se compliquait singulièrement de +l'émanation enivrante que renfermait la barrique. + +Pourquoi ne pas me retourner vers les caisses? Le drap ne me gênait +plus, et une partie de la route m'était déjà ouverte du côté qu'il +fallait prendre. + +La question fut bien vite résolue; je replaçai dans la barrique le drap +que j'en avais ôté, j'en fourrai de nouveau, que je pliai avec soin pour +en faire tenir davantage; et, ramassant les neuf rats qui me restaient, +je les remis dans mon sac, dont je serrai les cordons. Je n'avais pas +pris tous les rats du navire, il s'en fallait de beaucoup; et je +craignais que les camarades de mes défunts ne vinssent m'aider à les +manger. D'après ce que j'avais entendu dire, la _ratophagie_ est dans +les habitudes de cette hideuse engeance, ce qui au fond est très-heureux +pour nous, et je me mis en garde contre la voracité de mes voisins. + +Après avoir terminé tous ces arrangements, j'avalai une nouvelle ration +d'eau claire, et me glissai de nouveau dans l'ancienne caisse au drap. + + + + +CHAPITRE LIV. + +Conjectures. + + +La caisse où je venais de rentrer pour la quatrième fois, contiguë à +celle qui avait renfermé les biscuits, devait me servir de point de +départ pour l'ascension que je méditais; il y avait à cela deux motifs: + +1º Je le supposais directement au-dessous de l'écoutille (la boîte aux +biscuits s'y trouvait bien, mais elle était plus petite, et cela +m'aurait gêné dans mon travail). + +2º Je savais, et c'était ma raison déterminante, qu'au-dessus de la +caisse au drap il se trouvait une autre caisse, tandis que sur la caisse +aux biscuits était un ballot de toile. Or il était bien moins difficile +de défaire les pièces de drap que d'arracher la toile du ballot; vous +vous rappelez qu'il m'avait été impossible d'en mouvoir une seule pièce. + +Peut-être supposez-vous qu'une fois dans le caisse je me mis +immédiatement à l'oeuvre; vous vous trompez; je restai longtemps sans +faire usage ni de mon couteau ni de mes bras; mais mon esprit +travaillait, et toutes les forces de mon intelligence étaient activement +employées. + +Jamais, depuis la première heure de ma réclusion, je n'avais eu autant +de courage que je m'en sentais alors: plus je réfléchissais à +l'entreprise que j'allais tenter, plus je sentais grandir mes espérances +et plus j'étais heureux. Jamais, il est vrai, la perspective n'avait été +aussi brillante. Après la découverte de la futaille d'eau douce et la +caisse de biscuits, j'avais éprouvé une joie bien vive; mais c'était +toujours la prison, les ténèbres, le silence, toutes les tortures de +l'isolement; tandis qu'à l'heure dont je vous parle, la perspective +était bien plus attrayante. + +Dans quelques jours, s'il n'arrivait pas d'obstacle, je reverrais le +ciel, je respirerais un air pur, j'entendrais le son le plus doux qu'il +y ait au monde: celui de la voix de ses semblables. + +J'étais comme un voyageur qui, perdu depuis longtemps dans le désert, +entrevoit à l'horizon quelque indice d'un endroit habité: un bouquet +d'arbres, une colonne de fumée que le vent agite, une lumière lointaine, +quelque chose enfin qui lui donne l'espoir de rentrer dans la société +des hommes. + +Peut-être était-ce la douceur de cette vision qui m'empêchait de +procéder à la hâte. L'oeuvre que j'allais entreprendre avait trop +d'importance pour qu'on s'y livrât sans réfléchir. Quelque difficulté +imprévue pouvait s'opposer au succès, un accident pouvait tout perdre au +moment de recueillir le prix de tant d'efforts. + +Il fallait tout prévoir, s'orienter avec soin, et n'agir qu'avec +certitude. Une seule chose paraissait évidente: c'était la grandeur de +la tâche que je m'étais imposée; je me trouvais au fond du navire, et je +n'ignorais pas la profondeur de la cale; je me rappelais combien j'avais +eu de peine à tenir jusqu'au bout, tant elle était longue, la corde à +laquelle j'avais glissé pour descendre; et l'écoutille m'avait paru bien +loin quand, au moment de quitter cette corde, j'avais relevé les yeux. +Si tout cet espace était plein de marchandises, et cela devait être, que +de peine j'aurais à me frayer un chemin à travers toutes ces caisses! Je +ne pourrais pas aller en ligne droite, je rencontrerais des obstacles, +il faudrait les tourner, le travail s'en augmenterait d'autant. J'étais +cependant moins inquiet de la distance que de la nature des objets qui +se trouvaient sur ma route. Si, par exemple, une fois désemballés, ils +acquéraient un volume considérable, qu'il me fût impossible de réduire, +comme cela m'était arrivé pour le drap, je ne pourrais plus communiquer +avec la futaille, je n'aurais plus d'eau; et c'était l'une de mes +appréhensions les plus vives. + +J'ai dit combien je redoutais la toile; les quelques ballots que je +savais rencontrer m'obligeraient à de longs détours; que deviendrais-je +si toute la cargaison en était composée; il fallait espérer que cet +article y était rare. + +Je pensais à toutes les choses qui devaient se trouver dans le navire; +je me demandais ce que pouvait être le Pérou, et quel était le genre +d'exportation que pût y faire la Grande-Bretagne; mais, pour me +répondre, j'étais trop ignorant en géographie commerciale. + +Toutefois la cargaison de notre vaisseau devait être ce qu'on appelle un +assortiment, ainsi qu'il arrive en général pour tous les navires que +l'on envoie dans la mer du Sud; je devais m'attendre à rencontrer un peu +de tous les produits qui se fabriquent dans nos grandes villes. + +Après y avoir réfléchi pendant une demi-heure, je finis par me dire que +cela n'aboutissait à rien; il était évident que je ne devinerais pas la +composition d'une mine avant de l'avoir sondée. Le travail seul pouvait +m'apprendre ce que je me demandais en vain; et le moment de l'action +étant arrivé, je me mis à la tâche avec ardeur. + + + + +CHAPITRE LV. + +Joie de pouvoir se tenir debout. + + +On se rappelle que, lors de ma première expédition dans les caisses +d'étoffe, je m'étais assuré de la nature des ballots qui les +entouraient; on se rappelle également que s'il y avait de la toile à +côté de la première caisse, c'était un autre colis d'étoffe qui se +trouvait au-dessus d'elle. Je l'avais ouvert, il ne me restait plus qu'à +en ôter le drap pour avoir un étage de franchi; et si l'on considère le +temps et la peine que m'évitait cette avance, on comprendra que j'avais +lieu de m'en féliciter. + +Me voilà donc à tirer l'étoffe, ainsi que j'avais fait la première fois; +j'y allais de tout mon coeur, mais la besogne était rude; ces maudites +pièces de drap n'étaient pas moins serrées que les autres, et il était +bien difficile de les arracher de leur place. Je finis cependant par y +réussir, et, les poussant devant moi, je les conduisis dans ma cabine, +où je les plaçai au fond de l'ancienne pipe de liqueur. Ne croyez pas +que je les y jetai négligemment; je les rangeai au contraire avec la +plus grande précision; je remplis tous les coins, toutes les fissures, +tous les trous, si bien que les rats n'auraient pas pu s'y loger. + +Toutefois, ce n'est pas contre eux que je prenais ces précautions; ils +pouvaient aller où bon leur semblerait, je n'avais plus à les craindre. +J'en entendais bien encore quelques-uns rôder dans le voisinage; mais la +razzia que j'avais faite leur avait inspiré une terreur salutaire. Les +cris effroyables des dix que j'avais étouffés avaient retenti dans toute +la cale, et averti les survivants de ne plus s'aventurer dans l'endroit +périlleux où leurs camarades trouvaient la mort. + +Ce n'était donc pas avec la pensée de me fortifier contre l'ennemi que +je me calfeutrais si bien, c'était simplement pour économiser l'espace; +car, ainsi que je vous le disais, la crainte d'en manquer était +maintenant ma plus vive inquiétude. + +Grâce à ma patience, jointe à l'activité que j'avais mise dans cette +opération, la caisse était vide, et toute l'étoffe qu'elle avait +renfermée se trouvait maintenant logée dans ma case, où elle tenait le +moins de place possible. + +Ce résultat satisfaisant augmentait mon courage, et me donnait une bonne +humeur que je n'avais pas eue depuis un mois. L'esprit léger, le corps +alerte, je grimpai dans la nouvelle caisse vide. Plaçant en travers +l'une des planches qu'il m'avait fallu déclouer, j'en fis un banc, et +m'y reposai, les jambes pendantes, les bras à l'aise. J'avais assez de +place pour me redresser, et je ne puis vous dire la satisfaction que je +ressentais à me tenir droit et à relever la tête. Confiné depuis bientôt +cinq semaines dans une cellule d'un mètre d'élévation, moi qui avais +trente centimètres de plus, j'étais resté accroupi, les genoux à la +hauteur du menton; et, pour aller d'un endroit à l'autre, il avait fallu +me courber, malgré la fatigue que j'en éprouvais. + +Tout cela est peu de chose dans les premiers instants; mais à la longue +c'est excessivement pénible; aussi était-ce pour moi un grand luxe de +pouvoir étendre les jambes et de ne plus avoir à me baisser. Mieux que +cela, je pouvais me tenir debout: les deux caisses communiquaient entre +elles et présentaient une élévation d'au moins deux mètres; j'avais donc +au-dessus de la tête un espace considérable; mon plafond était même si +élevé que je ne parvenais pas à le toucher du bout du doigt. + +J'en profitai aussitôt pour mettre pied à terre, et la jouissance que +j'éprouvai à me redresser me fit sentir immédiatement que c'était +l'attitude que je devais prendre. Contrairement à l'usage, elle me +donnait le repos, tandis qu'en m'asseyant je ressentais une fatigue qui +allait jusqu'à la douleur. Cela vous paraît singulier; mais cette +bizarrerie apparente n'avait rien que de naturel; j'étais resté si +longtemps assis, j'avais passé tant d'heures replié sur moi-même, que +j'aspirais à reprendre cette fière attitude qui est particulière à +l'homme, et qui le distingue du reste de la création. En un mot, je me +trouvais si bien d'être debout que j'y restai pendant une demi-heure, +peut-être davantage, sans penser à faire le moindre mouvement. + +Pendant ce temps-là, je réfléchissais de nouveau à la direction que +j'allais prendre; fallait-il percer le couvercle de la caisse que je +venais de désemplir, ou la paroi qui était rapprochée de l'écoutille? En +d'autres termes, laquelle devais-je suivre de la ligne horizontale ou de +la ligne verticale? Il y avait des avantages et des inconvénients des +deux côtés; restait à peser les motifs qui militaient en faveur de ces +voies différentes, et à choisir entre elles; mais ce choix était +difficile, et d'une telle importance que je fus longtemps à me décider +pour l'une ou pour l'autre de ces deux directions. + + + + +CHAPITRE LVI. + +Forme des navires. + + +En suivant la verticale, j'aurais moins de besogne à faire, puisque la +ligne droite est la plus courte. Une fois arrivé au sommet de la +cargaison, je trouverais probablement un vide, je m'y introduirais et je +gagnerais l'écoutille. C'était le chemin direct, le seul qui parût +indiqué; en effet, tout ce que me ferait gagner la voie horizontale +serait entièrement perdu; je franchirais ainsi toute l'épaisseur du +navire, sans me rapprocher du pont qui se trouvait au-dessus de ma tête. +Il fallait donc ne prendre cette direction que lorsque j'y serais forcé +par un obstacle qui m'imposerait de faire un détour. + +Malgré cette conclusion toute rationnelle, ce fut horizontalement que je +me dirigeai tout d'abord; j'y étais déterminé par trois motifs: le +premier, c'est que le bout des planches qui formaient la paroi de la +caisse était presque décloué, et n'exigeait qu'un faible effort pour se +détacher complétement. Le second, c'est qu'en passant mon couteau dans +les fentes du couvercle, je rencontrais un de ces ballot impénétrables +qui m'avaient arrêté deux fois, et que j'avais tant maudits. + +Ce motif aurait suffi pour me décider à prendre l'autre direction, mais +il y en avait un troisième qui n'était pas sans importance. + +Pour le bien comprendre, il faut connaître l'intérieur des navires, +particulièrement de ceux que l'on construisait à l'époque dont je vous +parle, et qui remonte à quelque soixante ans. Dans les vaisseaux d'une +forme convenable, tels que les Américains nous ont appris à les faire, +l'obstacle dont j'ai à vous entretenir n'aurait pas existé. + +Permettez-moi, à cette occasion, d'entrer dans quelques détails +indispensables à l'intelligence de mon histoire; ils couperont un +instant le fil du récit, mais j'espère que la leçon qu'ils renferment ne +sera pas perdue pour vous, et qu'elle profitera un jour à votre pays, +lorsque vous serez en âge de la mettre en pratique. + +J'ai toujours pensé, ou pour mieux dire je suis depuis longtemps +convaincu de ce fait, car ce n'est pas une simple théorie; je suis +convaincu, dis-je, que l'étude de la _science politique_, ainsi que +l'appellent les hommes d'État, est la plus importante qui puisse occuper +les hommes. Elle embrasse tout ce qui a rapport à l'ordre social et +influe sur toutes les existences. Tous les arts, tous les progrès +scientifiques ou industriels en dépendent; la morale elle-même n'est que +le corollaire de l'état politique d'un pays, et le crime, la conséquence +de sa mauvaise organisation, car cet état est la principale cause de sa +prospérité ou de sa misère. + +Comme je le disais tout à l'heure, les lois d'un pays, en d'autres +termes son organisation politique, influent sur les moindres détails de +l'existence, sur le navire et la voiture qui nous transportent, sur nos +instruments de travail, nos ustensiles de ménage, le confort de notre +intérieur, et chose bien autrement grave, sur la forme de notre corps et +la disposition de notre âme. + +Le trait de plume d'un despote, l'acte insensé d'une chambre +législative, qui ne paraissent s'appliquer personnellement à aucun des +membres de la société, exercent néanmoins sur chaque individu une +influence secrète qui, en une seule génération, corrompt l'esprit de +tout un peuple et rend ses traits ignobles. + +Je pourrais établir ce fait avec la certitude d'une vérité mathématique, +mais je n'ai pas le temps de le faire aujourd'hui; il me suffira de vous +en citer un exemple. + +À une époque déjà ancienne, le parlement britannique surimposa les +navires, car ceux-ci, comme tout le reste, doivent payer leur existence. +Ce qu'il y a de plus difficile en pareille occasion c'est toujours la +proportionnalité de l'impôt. Il serait injuste d'exiger du propriétaire +d'une barque la somme énorme que l'on demande à celui d'un vaisseau de +deux mille tonnes. Ce serait absorber tout le bénéfice du premier, et +faire échouer son embarcation avant de sortir du port. Comment faire +pour résoudre le problème? La solution paraît toute naturelle: il +suffit, pour y arriver, de taxer chaque navire proportionnellement à son +tonnage. + +C'est ce que fit le parlement anglais. Mais une autre difficulté se +présenta: comment établir la proportion voulue? Après en avoir délibéré, +on décréta que les navires seraient taxés d'après leurs dimensions. Mais +le tonnage exprime le poids et non la masse des objets; comment résoudre +cette nouvelle difficulté? En établissant le rapport du volume à la +pesanteur, et en cherchant combien chaque navire contient de ces unités +de volume représentant le poids du tonneau. C'était toujours, en fin de +compte, substituer la mesure au poids, et prendre la capacité du navire +pour base de la taxe, au lieu de la pesanteur du chargement. + +Autre question découlant de la première: Par quel moyen établir les +proportions relatives des navires à taxer? En prenant la longueur de la +quille, la largeur des baux[15] et la profondeur de la cale; multipliez +ces trois termes l'un par l'autre, et le total vous donnera la capacité +des navires, _si toutefois les proportions de ces navire sont exactes_. + + [15] On appelle baux les solives qui traversent le navire d'un flanc à + l'autre, et qui servent à soutenir les tillacs et à rendre le + bordage plus ferme. + +L'impôt fut établi sur ces bases, la loi fut votée, et si vous avez +l'esprit superficiel, vous pensez qu'elle était juste, et ne pouvait +être fâcheuse que pour la bourse des gens qui devaient payer la taxe. + +Détrompez-vous; cette loi si simple et si juste en apparence a causé +plus de perte de temps et d'hommes, gaspillé plus de richesses qu'il +n'en faudrait aujourd'hui pour racheter tous les esclaves de la terre. + +«Comment cela?» demandez-vous avec surprise. + +Non-seulement cette loi innocente retarda les progrès de la construction +navale, l'un des arts les plus importants qui existent, mais elle le fit +rétrograder de plusieurs siècles. Le propriétaire d'un bâtiment, ou +celui qui voulait le devenir, ne pouvant pas éviter la taxe, chercha par +tous les moyens à la réduire le plus possible; car la fraude est le +premier résultat des charges trop lourdes, et n'en est pas le moins +triste. Il alla trouver le constructeur, lui commanda un vaisseau de +telle longueur, de telle profondeur, c'est-à-dire de tel tonnage, et +qui, par cela même, devait payer un certain impôt. Mais il ne se borna +pas à ces indications; il demanda qu'on lui fît un navire dont la cale +renfermât un chargement d'un tiers plus fort que ne le ferait supposer +le tonnage, d'après la mesure adoptée pour établir celui-ci. De cette +façon-là, il ne payerait en réalité que les deux tiers de la taxe, et +_frauderait ainsi le gouvernement_ dont la loi entravait ses +entreprises. + +Était-il possible de construire un vaisseau dans ces conditions +frauduleuses? Parfaitement; il suffisait pour cela d'en augmenter +l'étendue, d'en faire saillir les côtés, d'en élargir l'avant, en un mot +de lui donner une forme absurde qui en ralentît la marche, et en fît la +tombe d'une foule de marins et de passagers. + +Le constructeur avait donc le moyen de satisfaire l'armateur; il obéit +aux ordres qui lui étaient donnés, et s'y conforma pendant si longtemps, +que finissant pas croire que cette structure ridicule était la véritable +forme du navire, il ne voulut plus en changer. Cette conviction +déplorable s'était tellement emparée de son esprit, qu'après +l'abrogation de la loi qui l'avait fait naître, il fallut de bien +longues années pour déraciner cette erreur. Ce n'est que la génération +suivante qui put s'apercevoir de la faute de ses devanciers, et rendra +aux navires une forme raisonnable. Encore n'est-ce pas en Angleterre, où +l'erreur avait pris racine, mais de l'autre côté de l'Océan, que cette +nouvelle génération vint au monde, fort heureusement pour nous, qu'elle +fit sortir de l'ornière où nous aurions langui pendant un siècle. + +Il n'a pas fallu moins de cinquante ans pour arriver où nous en sommes, +c'est-à-dire bien loin de la perfection. Mais, délivrés du cauchemar de +la taxe, les constructeurs se sont mis à regarder les poissons; et, +s'inspirant de leur mécanisme, ils font chaque jour de nouveaux progrès. + +Vous comprenez maintenant ce que je voulais dire en affirmant _que la +science politique est la plus importante que puisse étudier l'homme_. + + + + +CHAPITRE LVII. + +Un grand obstacle. + + +_L'Inca_, ce bon navire dont j'habitais la cale, était construit comme +la plupart des bâtiments de son époque. Afin d'éluder une partie de la +taxe, il avait la poitrine d'un pigeon, d'énormes flancs qui dépassaient +de beaucoup les baux, et qui, vus d'en bas, se refermaient au-dessus de +vous comme une toiture. C'était d'ailleurs la forme de tous les navires +marchands qui fréquentaient nos parages. + +Vous vous rappelez qu'au-dessus de la caisse où j'étais parvenu, il se +trouvait un ballot que je supposais rempli de toile; en explorant avec +soin toutes les fentes de ma boîte, je découvris que ce ballot, que +j'avais cru plus considérable, n'occupait pas tout le dessus du +couvercle; il s'en fallait à peu près de trente centimètres, et à +l'endroit où il cessait, je ne rencontrais plus rien; c'était le côté de +la caisse qui touchait à la membrure du navire, et j'en conclus que cet +espace était vide. + +La chose est facile à comprendre: le ballot se trouvait à l'endroit où +les côtes du bâtiment commençaient à se courber, il les touchait par son +extrémité supérieure, et laissait nécessairement un vide de forme +triangulaire entre le couvercle qui lui servait de base et le point où +il rencontrait la charpente. + +Ce fut pour moi un trait de lumière; il est certain que si j'avais +continué mon ascension en ligne directe, je serais arrivé, comme le +sommet du ballot, à me trouver en contact avec les flancs du navire, +dont la courbe se prononçait de plus en plus à mesure qu'ils +approchaient du pont. Avant de les rencontrer, j'aurais eu affaire à +tous les petits objets qu'on avait dû placer dans les angles formés par +la carcasse du navire, et qui m'auraient donné bien plus de peine que +les grandes caisses de sapin, ou les ballots plus importants. Cette +raison, jointe à celles dont j'ai déjà parlé, me déterminait à quitter +la ligne droite pour suivre la diagonale. + +Vous êtes peut-être surpris de me voir employer un temps précieux à +faire tous ces calculs; mais si vous réfléchissez au travail que +j'allais entreprendre, à la difficulté de me frayer un passage à travers +les parois de la caisse, de m'ouvrir la voisine, et tous les colis +suivants, quand vous songerez qu'il me fallait tout un jour pour avancer +d'un échelon, vous comprendrez qu'il était indispensable de ne pas agir +à la légère, et de s'orienter avec soin pour ne pas faire fausse route. + +Ensuite je fus bien moins long à choisir la direction que je voulais +prendre, qu'à vous expliquer les motifs qui m'y déterminèrent; cela ne +demanda pas plus de quelques minutes; et si je restai une demi-heure +sans travailler, c'est que j'avais besoin de repos, et que je jouissais +avec délices de me sentir sur mes jambes et de redresser la tête. + +Quand je fus suffisamment reposé, je me hissai dans la caisse +supérieure, et me disposai à reprendre ma besogne. + +Je tressaillis de joie en me trouvant dans cette caisse; j'avais gagné +le second étage de la cargaison, j'étais à plus de deux mètres du fond +de la cale, et à un mètre plus haut que je n'avais encore atteint, +c'est-à-dire plus près des hommes, du jour et de la liberté. + +Comme je l'ai déjà dit, les planches que j'avais en face de moi étaient +presque détachées, par suite des efforts que j'avais faits pour ôter les +pièces d'étoffe; je sentais en outre que l'objet qui était de l'autre +côté de la caisse en était éloigné de sept ou huit centimètres, car +c'est tout au plus si je parvenais à le toucher avec la pointe de mon +couteau. L'avantage était évident, cela me donnait plus de jeu, partant +plus de force, pour démolir la paroi que j'avais à renverser. + +Effectivement, botté à cette intention, je me couchai sur le dos et +donnai du pied contre la planche. + +Des craquements successifs m'annoncèrent que les clous avaient cédé; je +continuai mes efforts, la planche se détacha tout à fait et glissa entre +les deux caisses. + +Aussitôt je passai la main par la brèche qui s'ensuivit, afin de +reconnaître ce qui venait ensuite; je ne sentis que le bois rugueux +d'une autre caisse d'emballage, et ne pus deviner ce que renfermait ce +nouveau colis. + +Le reste des planches, qui complétaient la paroi que j'étais en train +d'abattre, suivit la précédente; et je pus continuer mon examen: la +surface dont j'avais exploré une partie, s'étendait, à ma grande +surprise, beaucoup plus loin que mes bras ne pouvaient atteindre, et +cela dans tous les sens; elle se dressait comme un mur, bien au delà des +limites de la boîte où je me trouvais alors, et il m'était impossible de +deviner où elle s'arrêtait. + +Que ce fût un colis d'une dimension démesurée, j'en avais la certitude; +mais que pouvait-il contenir? Je ne m'en doutais même pas. Était-ce du +drap? la caisse aurait été pareille aux autres: néanmoins ce n'était pas +de la toile, et j'en étais bien aise. + +J'introduisis mon couteau dans les fentes du sapin, et je sentis quelque +chose qui ressemblait à du papier; mais ce n'était qu'une enveloppe, car +après avoir traversé l'emballage, la pointe de mon couteau s'arrêta sur +un objet aussi poli que du marbre. J'appuyai avec force, et je compris +que ce n'était pas de la pierre, mais un bois dur et très-lisse. Je +donnai un coup violent pour y enfoncer ma lame: un bruit singulier me +répondit, un son prolongé qui, cependant, ne m'apprenait pas quel objet +cela pouvait être. + +La seule chose à faire pour le savoir était d'ouvrir la caisse et d'en +examiner le contenu. + +Je suivis le procédé qui m'avait déjà servi, et coupai en travers l'une +des planches dont cette énorme caisse était faite. J'eus infiniment de +peine et fus au moins quatre ou cinq heures à pratiquer cette ouverture; +mon couteau ne coupait plus et ma tâche en devenait plus difficile. + +Je finis pourtant par compléter la section, et par détacher la partie +inférieure de la planche que je fis tomber entre les deux caisses; la +seconde moitié suivit la première, et j'eus une ouverture assez grande +pour fouiller dans l'intérieur de cette boîte gigantesque. + +De monstrueuses feuilles de papier recouvraient la surface d'un corps +volumineux et résistant; j'arrachai cette enveloppe, et mes doigts +glissèrent le long d'un objet poli comme un miroir; mais ce n'était pas +une glace, car ayant frappé cet objet d'un revers de main, il résonna +comme il avait fait une première fois; je donnai un coup plus fort et +j'entendis une vibration harmonieuse, qui me fit penser à une harpe +éolienne. + +C'était un piano qui se trouvait dans la grande caisse, cela ne faisait +pas l'ombre d'un doute. Il y en avait un dans notre petit parloir; ma +mère en tirait des sons mélodieux; c'est encore aujourd'hui l'un de mes +plus doux souvenirs, et je reconnaissais les vibrations qui m'avaient +ému jadis. Cette grande table unie, où coulaient mes doigts comme sur du +verre, n'était ni plus ni moins que la caisse de l'instrument. + + + + +CHAPITRE LVIII. + +Détour. + + +La certitude que je venais d'acquérir était loin d'être encourageante: +ce piano m'opposait une barrière peut-être insurmontable; je ne pouvais +pas le traverser comme une planche de sapin. C'était assurément le plus +grand de tous les pianos; quelle différence avec celui que je vois +encore dans notre petit parloir, et sur lequel ma mère exécutait cette +bonne musique! Il était posé de champ, et me présentait son couvercle de +palissandre, où je ne découvrais pas le moindre petit trou, la plus +légère fissure. + +Jamais la lame de mon couteau ne parviendrait à mordre sur cette boîte +glissante, dont le poli augmentait la dureté. + +Quand, d'ailleurs, je serais parvenu à faire une trouée dans le +couvercle, soit en le coupant, soit en le défonçant, ce qui, avec de la +persévérance, n'eût pas été impraticable, où cela m'aurait-il conduit? +Je ne connaissais pas la disposition intérieure d'un piano; tout ce que +je me rappelais, c'était d'y avoir remarqué beaucoup de petits morceaux +d'ivoire et d'ébène, un grand nombre de cordes en acier, des planches, +des pédales, une foule de choses qui devaient être bien difficiles à +défaire. Puis il y avait un fond solide; et après le fond du piano, +restait la caisse d'emballage. + +En supposant que je parvinsse à démonter, ou à briser toutes ces pièces, +à les retirer de leur étui, à les ranger derrière moi pour déblayer la +place, aurais-je assez de terrain pour agir et pour me permettre de +faire une entaille qui me permît d'y passer? La chose était douteuse; je +me trompe, j'avais la certitude qu'elle était impraticable. + +Plus j'y pensais, plus je voyais l'impossibilité de l'entreprise, et, +après l'avoir envisagée sous toutes ses faces, j'y renonçai +complétement; il était beaucoup plus sage de me détourner que de +chercher à m'ouvrir une brèche dans cette muraille de palissandre ou +d'acajou. + +Ce n'est pas, toutefois, sans chagrin que je pris cette résolution; +j'avais eu tant de peine à ouvrir la caisse du piano! Il m'avait fallu +une demi-journée de travail pour défoncer la boîte au drap et pour scier +la planche voisine; tout cela en pure perte. Mais qu'y faire, sinon +réparer le temps perdu? Comme un général qui assiége une ville, et qui +voit ses attaques repoussées, je fis une nouvelle reconnaissance des +lieux, afin de découvrir la meilleure route à suivre pour tourner la +forteresse qui me défendait le passage. + +J'étais toujours persuadé que c'était un ballot de toile qui se trouvait +au-dessus de ma tête, et cette conviction m'empêchait de me diriger de +ce côté-là; il ne me restait plus qu'à choisir entre la droite et la +gauche. + +Cela ne m'avancerait pas d'un centimètre; je n'en serais jamais qu'au +même étage, et par conséquent tout aussi loin du but; mais j'avais si +peur de cet affreux ballot de toile! + +Mon travail du jour n'était cependant pas tout à fait perdu; en faisant +sauter la paroi latérale de la caisse d'étoffe, j'avais trouvé, ainsi +que je l'ai dit, un vide entre elle et cette grande boîte qui renfermait +le piano, je pouvais y introduire le bras jusqu'au-dessus du coude, et +cela me permettait de palper les colis qui se trouvaient dans les +environs. + +À droite et à gauche étaient deux caisses entièrement pareilles à celles +que j'occupais, et qui devaient être remplies d'étoffes de laine, ce qui +m'allait assez bien. J'étais habitué à l'effraction de ces sortes de +colis; j'avais trouvé la manière de les débarrasser de leur contenu, et +cette besogne n'était pour moi qu'une bagatelle. Plût à Dieu que toute +la cargaison eût été formée de cet article, pour lequel étaient renommés +les comtés de l'ouest de l'Angleterre. + +Comme je faisais cette réflexion, tout en explorant la surface de ces +colis, je levai le bras pour voir de combien le ballot de toile +dépassait le dessus de la caisse vide; à ma grande surprise, il ne +débordait pas. J'avais pourtant observé que ces ballots étaient à peu +près de la même dimension que les caisses d'étoffe; et comme celui dont +il s'agissait n'allait pas jusqu'au bout de l'autre côté, où la courbure +de la charpente l'empêchait de se caser, j'en avais conclu qu'il devait +déborder à droite de toute la largeur qu'il laissait vide à gauche; mais +il n'en était rien, c'était la preuve qu'il était moins grand que les +autres. + +Cette remarque toute naturelle changea le cours de mes idées: si le +ballot en question différait de ceux que j'avais trouvés, sous le +rapport du volume, ne pouvait-il pas renfermer autre chose que de la +toile? Je l'examinai avec soin, et fus agréablement surpris en +découvrant que ce n'était pas du tout un ballot, mais bel et bien une +caisse; elle était seulement entourée d'une matière épaisse et molle, +d'une sorte de paillasson ou de natte, et c'était là ce qui avait causé +mon erreur. + +Dès lors il était possible de revenir à mon plan primitif, et de +continuer ma route en ligne directe; je viendrais facilement à bout de +ce paillasson, la boîte qu'il enveloppait ne serait pas plus dure que +les autres, et je l'aurais bientôt défoncée. + +Avant d'arriver au paillasson, il fallait découvrir la caisse ou je me +trouvais; vous connaissez les détails de cette besogne, et je ne vous +les rappellerai pas; il me suffira de vous dire qu'elle fut moins +difficile que je ne m'y attendais, en raison du vide qui se trouvait à +ma droite; et je fus bientôt en face du paillasson, qui m'offrit peu de +résistance. + +La boîte qu'il entourait et que j'allais attaquer était bien en sapin; +elle me parut moins épaisse que les autres, elle n'était pas bardée de +fer comme les grandes caisses d'étoffe, les clous en étaient peu +nombreux, toutes circonstances favorables dont je me félicitai. Au lieu +de prendre la peine de couper les planches, ce qui était long et +difficile, je pourrais les détacher tout d'abord, en me servant d'un +objet quelconque pour en arracher les pointes. J'avais vu souvent ouvrir +ainsi les caisses, au moyen d'un ciseau qui fait l'office de levier. + +Je pensais bien peu, en me félicitant de ces heureuses circonstances, +qu'elles seraient pour moi la cause d'un grand malheur, et que la joie +qu'elles me donnaient allait se changer en désespoir. + +Vous allez le comprendre en quelques mots. + +J'avais inséré mon couteau sous l'une des planches, avec l'intention +d'éprouver la résistance que celle-ci m'opposerait; j'appuyai trop sans +doute, car un craquement sec, plus douloureux pour moi que n'eût été la +détonation d'un pistolet, dont le coup m'aurait frappé, m'annonça que je +venais de briser la lame de mon couteau. + + + + +CHAPITRE LIX. + +La lame brisée. + + +La lame s'était rompue complétement, et restait fixée entre les deux +côtés de la caisse; le manche seul me restait à la main; en passant le +doigt sur l'extrémité de celui-ci, je ne trouvais plus qu'un tronçon +imperceptible, deux ou trois millimètres au-dessus de la charnière. + +Je ne puis pas vous dire le chagrin que j'en éprouvai; toutes les +conséquences de cet accident m'apparurent: que pouvais-je faire sans +instrument? + +Plus moyen de gagner l'écoutille, d'arriver sur le pont; il me fallait +renoncer à mon entreprise, et je me retrouvais face à face avec la mort. + +Il y avait quelque chose de terrifiant dans la réaction que je +subissais: la douleur effroyable qu'elle me causait était rendue plus +vive par la soudaineté du choc. Une minute avant, j'étais plein de +confiance, tout semblait seconder mes voeux, et ce malheur imprévu me +replongeait dans l'abîme. + +J'étais foudroyé, je ne pensais plus. À quoi bon réfléchir? je ne +pouvais plus rien faire, puisque je n'avais plus d'outil. + +Mon esprit s'égarait; je passai machinalement les doigts sur le manche +de mon couteau, et restai le pouce appuyé sur le tronçon de la lame; je +ne pouvais pas croire qu'elle fût brisée; cela me paraissait un rêve; je +doutais de mes sens, je ne me possédais plus. + +Peu à peu la réalité se fit jour dans mon esprit: c'était bien vrai; +j'avais perdu tout moyen de me sauver. Mais lorsque j'avais compris +toute l'étendue de mon malheur, je cherchai instinctivement à lui +échapper. + +Les paroles d'un grand poëte, que j'avais entendu lire à l'école, me +revinrent à la mémoire: + +_Mieux vaut se servir de ses armes brisées, que de faire usage de ses +mains nues._ + +Personne plus que moi ne devait mettre à profit la sagesse de ces +paroles. Je songeais à reprendre ma lame; elle gisait toujours entre les +planches, à l'endroit où elle s'était cassée. + +Je l'en retirai avec soin pour qu'elle ne tombât pas: elle restait tout +entière; mais, hélas! à quoi pouvait-elle me servir, maintenant qu'elle +était séparée du manche? + +Par bonheur, elle était forte et longue; j'essayai d'en faire usage, et +vis avec joie qu'elle coupait encore un peu; en l'entourant d'un +chiffon, qui en envelopperait la base, elle pouvait me rendre du +nouveaux services; mais il ne fallait pas compter sur elle pour ouvrir +des caisses, comme elle l'avait fait jusqu'ici. + +Il ne pouvait pas être question de la remmancher, bien que l'idée m'en +fût déjà venue; l'impossibilité de faire sortir de la charnière la +partie qui s'y trouvait engagée ne permettait pas qu'on y songeât. + +Certes, si j'avais pu enlever ce tronçon de la place qu'il occupait, le +manche aurait pu me resservir; j'aurais introduit la partie brisée de la +lame entre les deux lèvres qui le terminaient, et, comme je ne manquais +pas de ficelle, j'aurais lié solidement les deux parties du couteau, de +manière à rétablir celui-ci. Mais comment arracher ce tronçon, maintenu +par un clou rivé? + +Le manche ne m'était pas plus utile qu'un simple morceau de bois: +beaucoup moins, pensai-je; avec un morceau de bois pur et simple, je +ferais à ma lame une poignée qui me permettrait de m'en servir. + +Il n'en fallut pas davantage pour rendre à mon esprit toute son +activité, et je ne pensai plus qu'à remmancher mon couteau. + +Sous l'empire des circonstances qui tenaient toutes mes facultés en +éveil, j'eus bientôt une idée; l'exécution en fut rapide, et, quelques +heures après l'incident qui m'avait mis au désespoir, j'étais en +possession d'un couteau complet, dont le manche était grossier, je +l'avoue, mais qui n'en était pas moins commode; et j'avais retrouvé +toute ma confiance. + +Comment aviez-vous fait? direz-vous. Ce fut bien simple: toutes ces +caisses que j'avais démolies, et dont les planches avaient deux ou trois +centimètres d'épaisseur, me fournissaient les matériaux nécessaires. Je +pris l'un des éclats de bois qui m'entouraient, et lui donnai la +dimension, et à peu près la forme que devait avoir mon manche; la lame, +garnie d'étoffe à la base, comme je l'ai dit plus haut, avait suffi à ce +léger ouvrage; une fois le manche terminé, j'avais pratiqué une fente à +l'extrémité supérieure, et j'y avais enfoncé ma lame. Il ne restait plus +qu'à l'attacher solidement; je pensais d'abord à la ficelle que vous +savez, mais je changeai bientôt d'avis. Cette ficelle pouvait se +desserrer, se trancher ou se défaire, la lame sortir du manche, et +tomber entre les colis, où elle serait perdue sans retour; c'était un +accident trop grave pour que je ne prisse pas le moyen de l'éviter. + +Avec quoi, cependant, attacher cette lame et la fixer au manche, si ce +n'est avec de la ficelle, quand on n'a pas autre chose? Je me le +demandais comme vous. Un bout de fil d'archal aurait bien fait mon +affaire; mais il fallait en avoir, et je n'en possédais pas. Quelle +sottise! et les cordes du piano! + +Je me retournai vers l'instrument, qui absorba de nouveau mon attention. +S'il avait été ouvert, j'y aurais pris, sans retard, le fil de métal +dont j'avais besoin; mais il fallait l'ouvrir, et c'était là le +difficile; je n'y avais pas songé. Même avec un bon couteau parfaitement +emmanché, il n'est pas sûr que j'y fusse parvenu; avec une lame pure et +simple, il ne fallait pas y penser, et j'abandonnai mon expédient. + +Il fut bientôt remplacé par un autre; les bandes de fer, qui reliaient +entre elles les différentes parties des caisses, pouvaient parfaitement +me servir; elles étaient souples et minces, et deux ou trois tours de +ces bandelettes feraient une excellente virole; je maintiendrais +celle-ci au moyen d'une ficelle, qui, cette fois, se trouverait bien +suffisante. + +La chose se fit comme je viens de vous le dire, et mon couteau fut +restauré. La lame en était un peu plus courte, mais ce n'était pas un +inconvénient pour ce que j'en voulais faire, et cette pensée mit le +comble à ma satisfaction. + +Il y avait alors près de vingt heures que j'étais éveillé. Je songeais à +quitter l'ouvrage au moment où j'avais cassé mon couteau; après ce +malheur, il m'aurait été impossible de fermer l'oeil; et je n'avais pas +dormi. + +Une fois que j'eus retrouvé mes espérances, je me dirigeai vers ma +cabine avec l'intention de me reposer de corps et d'esprit. Il est +inutile d'ajouter que la faim me poussa vers le buffet; j'en sortis un +rat que je mangeai avec un plaisir dont vous vous étonnez, et qui +aujourd'hui ne me surprend pas moins que vous. + + + + +CHAPITRE LX. + +Espace triangulaire. + + +Je passai la nuit dans mon ancienne cabine; il serait plus juste de dire +que j'y restai pendant mon sommeil, car il pouvait être grand jour; mais +peu importe, je n'en dormis pas moins bien, et me réveillai plein de +vigueur. C'était mon nouveau régime qui, sans aucun doute, produisait +cet heureux effet; car, en dépit de la répugnance qu'il vous inspire, il +faut reconnaître qu'il était nourrissant. + +Je n'hésitai pas à déjeuner de la même chère; et après avoir bu ma +ration d'eau je retournai dans la caisse où j'avais passé la journée +précédente et une partie de la nuit. + +En me retrouvant à la même place que la veille, je ne pus pas me +dissimuler que j'avais fait peu de chemin pendant cette longue séance; +mais quelque chose me faisait pressentir que j'allais être plus heureux. + +Vous vous rappelez qu'au moment où la rupture de ma lame était venue me +plonger dans la douleur, j'étais placé dans les circonstances les plus +favorables où je me fusse encore trouvé: la caisse à laquelle j'avais +affaire semblait facile à ouvrir; et je me revis dans la même situation +en reprenant mon travail. + +Cette fois, comme vous pensez, je n'eus pas la témérité de me servir de +mon couteau pour soulever les planches et les enlever de leur point +d'attache. Je connaissais trop la valeur de cet instrument, qui était +celui de ma délivrance, et je cherchai un autre levier. + +«Il me faudrait un morceau de bois très-dur,» pensai-je. + +Je me souvins tout à coup des douelles de la barrique d'eau-de-vie. + +Je fus aussitôt dans ma cabine; où je me rappelais les avoir laissées. +Effectivement, après avoir dérangé quelques pièces de drap, et tâtonné +pendant quelques minutes, je me trouvai possesseur d'une planche étroite +et solide qui me sembla remplir toutes les conditions voulues. + +De nouveau à la besogne, j'amincis le bout de ma planchette, et +l'introduisant avec un peu de peine, il est vrai, sous les planches qui +formaient l'un des côtés de la caisse, je l'y enfonçai le plus possible +en frappant dessus avec un morceau de bois. + +Lorsqu'elle fut solidement ancrée, je pesai de toutes mes forces sur le +bout qui était libre, et après de nombreuses secousses, j'eus la +satisfaction d'entendre craquer les pointes qui se détachaient. Mes +doigts prirent alors la place du levier, j'attirai la planche vers moi, +et la brèche fut ouverte. + +La planche voisine se détacha plus facilement; il en résulta une +ouverture bien assez large pour me permettre de vider la boîte de ce +qu'elle pouvait contenir. + +C'étaient des paquets oblongs, ayant la forme des pièces de toile ou de +drap, mais bien plus légers, surtout plus élastiques, ils n'en +sortiraient que plus facilement, et je n'aurais pas besoin de les +défaire pour les ôter de la caisse. + +Quant à m'assurer de leur nature, je n'en eus pas même la curiosité; et +il me serait impossible de vous dire ce qu'il y avait dans ces paquets, +si en tirant l'un d'eux, qui était plus serré que les autres, +l'enveloppe ne s'en était déchirée: au moelleux du tissu que mes doigts +rencontrèrent, ils reconnurent que c'était du velours. + +La caisse fut bientôt vide, son contenu rangé avec soin derrière moi; et +le coeur palpitant, je me hissai dans l'espace que je venais de +m'ouvrir: j'étais d'un étage plus près de la liberté. + +Il ne m'avait fallu que deux heures pour faire ce pas énorme; c'était +d'un bon augure; la journée commençait bien, et je résolus de ne pas +perdre une minute, puisque le sort se montrait si favorable. + +Après avoir été me rafraîchir à mon tonneau, je remontai dans la caisse +au velours, et je commençai une nouvelle série d'explorations. Comme il +était arrivé pour la caisse au drap, la partie supérieure, également +appuyée contre le piano, pouvait se détacher avec un peu d'effort; et +sans pousser au delà mon examen, j'appuyai mes talons contre les +planches et les frappai vigoureusement. + +Je n'avais pas beaucoup de force, en raison de la gêne que j'éprouvais +dans ma nouvelle boîte, dont la dimension était beaucoup moindre que +celle de la caisse aux étoffes. À la fin, cependant, les planches se +détachèrent, et tombèrent les unes après les autres dans le vide que +j'ai signalé. + +Je pus, dès lors, continuer mon examen des lieux, et je me penchai pour +sentir ce qu'il y avait autour de moi; je m'attendais à trouver le grand +piano, se dressant toujours comme un mur, et j'avais bien peur qu'il ne +fermât tout l'espace. Il est certain que l'énorme caisse n'avait pas +changé de position, c'est elle que je rencontrai tout de suite; mais je +ne pus retenir un cri de joie en m'apercevant qu'elle ne bouchait pas la +moitié de l'ouverture; et, chose qui me rendait encore plus heureux, +c'est qu'en suivant le bord avec la main, je découvris que dans +l'endroit où elle n'arrivait pas, il se trouvait un vide, presque aussi +large que la caisse au velours. + +Quelle agréable surprise! autant d'avance pour mon tunnel. J'étendis le +bras, et ma joie devint de plus en plus grande: le vide existait +non-seulement en largeur, mais il montait jusqu'à l'extrémité du piano, +et formait une cellule triangulaire dont la pointe était précisément +tournée vers le bas. Cela tenait à la forme du piano qui, au lieu d'être +carré, allait en diminuant de largeur; il était placé de champ, et comme +il reposait sur le côté le plus large, il y avait nécessairement un vide +à partir de son échancrure. + +Apparemment qu'il n'y avait pas eu de caisse ou de ballot qui pût se +caser dans cet espace triangulaire, puisqu'il était inoccupé. «Tant +mieux,» pensai-je en m'introduisant dans cette logette, avec l'intention +de l'examiner. + + + + +CHAPITRE LXI. + +Nouvelle caisse. + + +L'examen ne fut pas long; j'eus bientôt découvert que le fond de ce vide +était formé par une grande caisse. À droite il y en avait une pareille; +à gauche se trouvait l'obliquité du piano, qui, par son écartement, +donnait à la base du triangle une largeur de cinquante centimètres. + +Mais je me souciais fort peu de ce qu'il y avait au fond, à droite et à +gauche de cet espace vide; c'était le dessus de la logette qui +m'intéressait, puisque c'était perpendiculairement que je voulais percer +mon tunnel. L'obliquité du piano avait encore pour moi l'avantage de me +faire arriver diamétralement au-dessous de la grande écoutille. Je +n'avais plus à m'occuper de ce qui était sur les parties latérales, à +moins de rencontrer un obstacle imprévu. Quant à présent, je ne pensais +qu'à monter. «Excelsior! excelsior!» me répétais-je avec ivresse. Deux +ou trois étages à franchir, peut-être moins, et je serais libre! Cette +pensée me faisait battre le coeur. + +Ce fut avec une vive anxiété que je portai la main au plafond de la +logette; mes doigts tremblèrent tout à coup et reculèrent +involontairement. Bonté divine! encore un ballot de toile. + +En étais-je bien sûr? Je m'y étais déjà trompé lors de la caisse de +velours. Avant de se désoler il fallait examiner de plus près. + +Je fermai le poing et frappai la base du prétendu ballot. Quel son +agréable me répondit! c'était une caisse recouverte de son emballage. Un +bloc de toile ou d'étoffe m'aurait donné un son mat, à peine sensible, +tandis que cette nouvelle caisse résonnait comme si elle eût été vide. + +Il devait cependant se trouver quelque chose; elle n'aurait pas été là +si elle n'avait rien contenu; mais que pouvait-elle renfermer? + +Je la frappai plusieurs fois avec le manche de mon couteau, elle rendit +toujours le même bruit: un son creux annonçant le vide. + +«On aura peut-être oublié de la remplir; de mieux en mieux: pensai-je. +Dans tous les cas, c'est quelque chose de léger dont je me débarrasserai +facilement.» + +Mais à quoi bon ces conjectures? Il valait mieux défoncer la boîte que +de perdre son temps à deviner une énigme; et en deux tours de main j'eus +arraché la toile. + +Je n'ai pas besoin de vous dire au moyen de quel procédé j'ouvris cette +caisse; vous le connaissez aussi bien que moi: une planche fut coupée en +travers, puis arrachée, ainsi qu'une seconde, et le passage fut libre. + +Ma surprise fut extrême; je ne comprenais pas ce qu'il y avait dans +cette boîte. Cependant, lorsque je fus parvenu à détacher l'un des +objets bizarres qui m'intriguaient, je finis par découvrir que c'étaient +des chapeaux. + +Mon Dieu oui! des chapeaux de femme tout garnis de rubans, de fleurs et +de panaches. + +Si j'avais connu, à cette époque, le costume péruvien, j'aurais encore +été bien plus surpris. J'aurais su qu'on ne voit jamais pareille +coiffure charger la tête d'une Péruvienne. Mais je l'ignorais +complétement, et n'étais étonné que de voir un article aussi futile +faire partie de la cargaison d'un vaisseau. + +On me donna plus tard l'explication de cette bizarrerie, en me disant +qu'il y avait beaucoup de Françaises et d'Anglaises dans l'Amérique du +Sud: les femmes et les filles des négociants établis dans cette partie +du monde, celles des consuls, etc., et que malgré la distance qui les +séparait de l'Europe ces dames n'en persistaient pas moins à suivre les +modes de Paris ou de Londres, en dépit du mauvais effet que leur +coiffure absurde produit aux yeux des indigènes. + +C'était donc à ces élégantes qu'était destinée la caisse de modes où je +venais de m'introduire. + +Il faut avouer que ces dames furent trompées dans leur espoir; les +chapeaux n'arrivèrent pas à leur destination, ou plutôt ils y parvinrent +dans un état qui ne permettait plus d'en faire un objet de parure. Je +les saisis tous d'une main impitoyable, et dans la nécessité où je me +trouvais de les réduire au moindre volume possible, on comprend ce qui +advint de la grâce et de la fraîcheur de ces objets délicats. + +Par suite de cette manoeuvre, une foule de malédictions a dû retomber +sur ma tête; et la seule chose que je puisse répondre, c'est qu'il +s'agissait pour moi d'une question de vie ou de mort devant laquelle +s'effaçait l'importance des chapeaux. Il n'est pas probable que cette +excuse fut trouvée bonne à l'endroit où on les attendait. Je n'en ai +jamais rien su. Tout ce que je puis dire, c'est que plus tard j'eus la +satisfaction de décharger ma conscience en payant l'indemnité que +réclamait la marchande de modes. + + + + +CHAPITRE LXII. + +À demi suffoqué. + + +Une fois débarrassé des chapeaux, et installé à leur place, j'avais +l'intention de faire sauter le couvercle de la caisse, si la chose était +possible, ou d'y pratiquer l'ouverture de rigueur. Mais d'abord il +fallait procéder à mon examen habituel pour savoir à quoi j'aurais +affaire ensuite, afin de ne pas m'exposer à prendre une peine inutile. + +Je passai donc la pointe de mon couteau entre les fentes du couvercle, +pour tâter l'objet qui se trouvait au-dessus de moi. C'était un ballot, +car je sentais de la toile; mais un ballot qui me parut élastique; du +moins il ne m'offrait pas grande résistance, la lame de mon couteau s'y +enfonça jusqu'à la garde, et je ne sentis pas de caisse intérieure. + +Ce n'était pas de la toile, pas même du drap; mon couteau y entrait +comme dans du beurre; et la moindre étoffe m'aurait toujours un peu +résisté. Mais ce pouvait être un vide; je sondai à plusieurs endroits, +et partout je pénétrais sans effort; c'était une matière molle, une +substance inconnue dont je ne me faisais pas la moindre idée. + +Il était à peu près sûr qu'elle ne m'opposerait pas d'obstacle sérieux; +je n'en demandais pas davantage, et sous l'impression agréable que me +donnait cette probabilité, je me mis en devoir d'enlever les planches +qui me séparaient de ce singulier ballot, afin de le miner à son tour. + +Je me livrai de nouveau à cette fastidieuse besogne de couper en travers +l'une des planches qui s'opposaient à mon passage; je n'avais pas +d'autre moyen de procéder perpendiculairement: le poids des objets qui +se trouvaient sur les caisses m'empêchait d'en ébranler le couvercle, +dont la section devenait indispensable. + +Toutefois, le dessus de la boîte à chapeaux fut moins difficile à couper +que les autres, le bois en était plus mince, et en moins d'une heure +j'eus achevé mon opération. + +Je coupai la toile qui enveloppait cette caisse de modes précieuses, et +je pus avec la main sentir le mystérieux ballot: c'était un sac à blé; +je le reconnus immédiatement, j'en avais assez palpé à la ferme. + +Mais qu'est-ce qui le remplissait? était-ce de l'orge, du froment ou de +l'avoine? Non, c'était quelque chose de plus doux. + +Il était facile de s'en assurer; au moyen de mon couteau je fis au sac +une ouverture suffisante pour y passer la main. Ce ne fut pas +nécessaire: à peine avais-je fendu la toile, qu'une substance poudreuse +s'en échappa, et que mes doigts, en se refermant, saisirent une poignée +de farine. Je la portai à ma bouche: c'était de la farine de froment, +j'en avais l'assurance. + +Quelle heureuse découverte! je n'avais plus peur de mourir de faim, plus +besoin de manger des rats. Avec de la farine et de l'eau je pouvais +vivre comme un prince. Elle était crue, direz-vous? Qu'importe, elle +n'en était pas moins agréable et saine. + +«Dieu soit loué!» m'écriai-je en pensant à la valeur de cette +découverte. + +Je travaillais depuis longtemps, j'étais fatigué, j'avais grand'faim, et +ne pus résister au désir de faire immédiatement un bon repas. Je remplis +mes poches de farine et me disposai à retourner près de mon tonneau. +Avant de partir j'eus toutefois la précaution de fermer la plaie que +j'avais faite à mon sac, en y fourrant des morceaux de toile, et +j'opérai ma descente. + +Les rats, y compris le sac de laine qui me servait de garde-manger, +furent placés dans un coin; j'espérais bien n'avoir plus à les en +sortir; et faisant une pâte avec ma farine, je la mangeai d'aussi bon +coeur que s'il se fût agi d'un tôt-fait ou d'un pouding à la minute. + +Quelques heures d'un profond sommeil réparèrent mes forces; un nouveau +plat de bouillie fut avalé prestement, et je revins à mon tunnel. + +En arrivant au second étage, c'est-à-dire à la seconde caisse, je fus +surpris de trouver sur toutes les planches une couche épaisse de +poussière. Dans la logette, à côté du piano, cette couche était si forte +que j'y enfonçais jusqu'à la cheville; quelque chose me tombait sur les +épaules; je levai la tête, un nuage de poudre m'entra dans la bouche, +dans les yeux et me fit tousser, éternuer, pleurer de la façon la plus +violente. Mon premier mouvement fut de battre en retraite, pour me +réfugier au fond de ma cellule; mais je n'eus pas besoin d'aller +jusque-là; une fois dans l'ancienne boîte aux biscuits, je fus à l'abri +de cette ondée pulvérulente, et je respirai librement. + +[Illustration: Un nuage de poudre m'entra dans la bouche.] + +Il était facile de s'expliquer ce phénomène: le mouvement du vaisseau +avait fait tomber les chiffons qui bouchaient l'ouverture du sac; et +c'était ma farine que j'avais prise pour de la poussière. + +La perte pouvait être considérable; dans tous les cas il fallait +refermer le sac. Malgré la peur que j'avais d'une nouvelle suffocation, +je n'hésitai pas à escalader mon tunnel; et fermant la bouche et les +yeux, je fus bientôt dans l'ancienne caisse de modes. + +Mais il me sembla qu'il ne tombait plus de farine. Je levai d'abord la +main, puis la figure, et me convainquis du fait: la pluie de farine +avait complétement cessé, et par une bonne raison, c'est que le sac +était vide. + +J'aurais regardé cet événement comme un malheur, si je n'avais compris +tout de suite qu'on pouvait y remédier. Certes une grande partie de la +farine avait glissé entre les caisses, et de là s'était perdue à fond de +cale; mais il en restait une quantité plus que suffisante dans tous les +coins où il y avait un bout de planche; principalement dans la logette +triangulaire, que j'avais tapissée d'étoffe. + +Cela importait peu du reste; car une nouvelle découverte, que je fis +presque aussitôt, absorba toutes mes pensées, et je ne m'inquiétai plus +de farine ni de provisions quelconques. + +J'avais allongé le bras pour voir si vraiment la poche était vide; elle +l'était complétement; dès lors je n'avais plus qu'à tirer le sac pour +profiter de la place qu'il occupait, et la prendre à mon tour. «Encore +un étage de gagné,» me dis-je, en saisissant la toile et en la jetant +derrière moi. + +Je passai la tête dans la caisse pour me hisser à la place du sac: + +Ô mon Dieu, je revoyais la lumière! + + + + +CHAPITRE LXIII. + +Vie et clarté. + + +Je ne peux pas vous décrire mon bonheur. Toute appréhension m'abandonna: +j'étais sauvé, j'oubliais que j'avais souffert. + +La clarté qui me réjouissait ainsi n'était qu'un faible rayon qui +passait entre deux planches. Elle m'arrivait en ligne oblique, et me +paraissait à peine à deux ou trois mètres de distance. + +[Illustration: C'était un faible rayon qui passait entre deux planches.] + +Elle ne pouvait pas venir du pont; il n'existe pas la moindre fissure au +plancher d'un navire; et la fente qui laissait pénétrer cette lueur ne +pouvait être qu'au volet de l'écoutille, dont le prélart était sans +doute enlevé, ou déchiré à cet endroit. + +J'avais les yeux rivés sur cette lueur imperceptible, qui me semblait +rayonner comme une étoile brillante. Jamais rien ne me parut si doux à +contempler; c'était comme le regard d'un ange qui me souriait, et me +félicitait de me voir revenir à la vie. + +Je m'arrachai cependant à mon extase; j'étais à la fin de mon travail, +j'allais recueillir le prix de mes efforts, et ne pouvais m'arrêter au +seuil de la délivrance. Plus on est près du but, plus on est impatient +de l'atteindre; et je me hâtai d'arracher le reste du dessus de la +caisse de modes, où je me trouvais encore. + +Puisque cette clarté m'arrivait, j'étais donc au dernier étage de la +cargaison; puisqu'elle me venait obliquement, c'est qu'il n'y avait rien +entre elle et moi. L'espace qu'elle traversait ne pouvait être +qu'au-dessus des caisses et des ballots; rien ne devait le remplir. + +Cette conjecture fut bientôt vérifiée. Je sortis de ma case, j'étendis +les bras dans tous les sens et ne rencontrai que le vide. Assis au bord +de la caisse, j'y restai quelque temps, n'osant pas m'aventurer dans +l'espace qui était devant moi, de peur de trouver sous mes pas quelque +abîme, et de ne m'en apercevoir qu'en y tombant. + +Je regardais la clarté qui me servait de phare, et dont je m'étais +rapproché. Mes yeux s'habituaient à la lumière, et malgré la faiblesse +du rayon qui m'éclairait, je finis par distinguer tous les objets qu'il +y avait autour de moi. Je vis bientôt que le vide au lieu de régner sur +toute la cargaison, ainsi que je l'avais cru, ne s'étendait qu'à peu de +distance de ma caisse. C'était un creux circulaire, une sorte +d'amphithéâtre fermé de tous côtés par les marchandises empilées dans la +cale, un espace laissé au-dessous de l'écoutille, et où gisaient des +barils et des sacs, destinés sans doute à l'approvisionnement de +l'équipage, et placés de manière qu'on pût les prendre facilement, à +mesure que le besoin s'en ferait sentir. + +C'était sur l'un des côtés de cette espèce d'entonnoir que j'étais sorti +de ma galerie. Sans aucun doute j'étais sur le pont. Je n'avais plus +qu'à faire quelque pas, à frapper aux planches qui se trouvaient +au-dessus de ma tête; et l'on venait à mon secours. + +Mais, bien qu'il ne me fallût qu'un simple effort, un seul cri pour +recouvrer la liberté, je fus longtemps sans avoir le courage de faire +cet effort libérateur. + +Je n'ai pas besoin de vous dire pourquoi. Rappelez-vous tous mes +ravages. Les dégâts s'élevaient peut-être à des centaines de livres. +Songez à l'impossibilité où je me trouvais de faire la plus légère +restitution, de dédommager qui que ce fût de la perte dont j'étais +cause, et vous comprendrez pourquoi je restais immobile sur la caisse +aux chapeaux. Une inquiétude affreuse s'était emparée de mon esprit. Le +dénoûment que pouvait avoir ce drame me remplissait de terreur, et +j'hésitais à le faire naître. + +Comment regarder en face le capitaine, affronter la colère du +lieutenant? Je frissonnais rien que d'y penser. Quel châtiment allais-je +avoir à subir? Peut-être me jetterait-on à la mer. + +Un tressaillement d'horreur parcourut toutes mes veines; la disposition +de mon âme avait brusquement changé; cette lumière tremblante, qui +l'instant d'avant m'inondait de joie, ne m'inspirait plus qu'une +horrible crainte; et ma poitrine se serrait tandis que mes yeux la +regardaient avec stupeur. + + + + +CHAPITRE LXIV. + +Un équipage surpris. + + +Je cherchai un moyen de réparer le mal que j'avais fait; mais ces +réflexions ne firent qu'augmenter mon amertume. Je ne possédais pas une +obole: tout mon avoir consistait dans ma vieille montre. Si je l'offrais +à ceux.... Quelle dérision! Elle ne payerait pas le biscuit que j'avais +mangé. + +Il me restait bien autre chose, et je l'ai toujours, car je l'ai +conservé jusqu'à présent; mais cet objet, qui pour moi avait tant de +prix, ne valait pas six pence. Vous devinez que je parle de mon vieux +couteau. + +Mon oncle n'interviendrait pas dans cette affaire; il s'intéressait fort +peu à moi, et n'était pas responsable de mes actes, il ne fallait donc +pas compter sur lui pour payer mes dégâts. + +Une seule pensée me donnait de l'espoir; je pouvais m'engager au service +du capitaine pour un nombre d'années considérable; je pouvais travailler +en qualité de mousse, de garçon de cabine, de domestique; je ferais tout +ce qu'il lui plairait de m'imposer pour éteindre ma dette. + +S'il acceptait ma proposition, et je ne voyais pas qu'il eût autre chose +à faire, à moins de me jeter par-dessus le bord, tout s'arrangerait pour +le mieux. + +Cette idée me rendit un peu de courage, et, après l'avoir envisagée sous +toutes ses faces, je résolus de m'offrir au capitaine, aussitôt que je +pourrais le voir. + +Comme je venais de prendre cette décision, et d'en fixer les termes, +j'entendis faire un grand bruit au-dessus de ma tête; c'étaient les pas +pesants des matelots qui allaient et venaient sur le pont; ils se +dirigeaient des deux extrémités du navire, et s'arrêtèrent précisément +autour de l'écoutille. + +Au bruit des pas succéda celui des voix;--qu'il fut doux à mon +oreille!--Deux ou trois acclamations retentirent, quelques paroles +brèves furent prononcées, puis des chants s'élevèrent en choeur. Les +voix étaient rudes; mais je n'ai jamais rien entendu qui pour moi fût +aussi harmonieux que ce chant de matelots. + +Il m'inspira de la confiance; je retrouvai toute mon énergie; la +captivité n'était plus possible. Dès que les chants cessèrent, je +m'élançai vers l'écoutille, et frappai vivement les planches qui étaient +au-dessus de ma tête. + +Je prêtai l'oreille: on m'avait entendu. Les voix parlementaient, elles +semblaient exprimer l'étonnement. Les paroles continuèrent, le nombre +des voix s'accrut, et cependant on ne m'ouvrait pas. + +Je frappai de nouveau, en m'efforçant de crier; mais je fus surpris de +la faiblesse de ma voix, et je supposai que personne ne pourrait +l'entendre. + +Je me trompais: une volée d'exclamations me répondit, et à leur +multitude il me fut aisé de comprendre que tout l'équipage entourait +l'écoutille. + +Je frappai une troisième fois, et me mis un peu à l'écart, en attendant +avec émotion ce qui allait arriver. + +Quelque chose frotta sur le pont; c'était le prélart qu'on écartait, et +la lumière pénétra aussitôt par toutes les fentes du plancher. + +L'instant d'après le ciel s'entr'ouvrit à mes regards, un flot lumineux +s'en échappa et m'éblouit complétement; je chancelai, pris de vertige, +et tombai sur une caisse, où je ne tardai pas à m'évanouir. + +Au moment où l'écoutille s'était ouverte, j'avais entrevu un cercle de +têtes penchées au-dessus du couloir, et qui s'étaient reculées tout à +coup avec une expression de terreur. Les cris que j'avais entendus +témoignaient du même effroi; puis ils s'étaient dissipés peu à peu, en +même temps que la lumière s'effaçait à mes regards, c'est-à-dire à +mesure que je perdais connaissance. + +Complétement étranger à tout ce qui se passait autour de moi, je ne vis +pas le cercle de têtes se reformer au-dessus de l'écoutille, et me +considérer de nouveau; je ne vis pas l'un des hommes s'élancer sur les +caisses, où il fut suivi de quelques autres; je n'entendis pas leurs +conjectures; je ne m'aperçus pas de la douceur avec laquelle ils me +relevèrent, me soutinrent dans leurs bras, me posèrent leurs mains +calleuses sur la poitrine, pour voir si mon coeur battait encore; je ne +vis pas le bon matelot me prendre comme un enfant, monter avec +précaution l'échelle qu'on lui tendait, et me déposer tout doucement sur +le pont. Je ne vis et ne sentis rien, jusqu'au moment où le choc violent +d'un seau d'eau me tira de ma torpeur, et vint m'apprendre que je +respirais encore. + + + + +CHAPITRE LXV. + +Dénoûment. + + +Lorsque j'eus repris connaissance, je me trouvais sur le pont; la foule +se pressait autour de moi, et dans quelque direction que je pusse +regarder, mes yeux ne rencontraient que des figures humaines! des traits +rudes, mais où je ne voyais pas de sévérité: au contraire, je n'y +trouvais qu'attendrissement et sympathie. + +Tous les matelots m'entouraient; l'un d'eux, penché au-dessus de mon +visage, m'humectait les lèvres, et me bassinait les tempes avec un linge +mouillé. Je le reconnus immédiatement: c'était Waters, celui qui m'avait +donné son couteau; il ne se doutait guère alors du service qu'il me +rendait; moi-même je n'en avais pas l'idée. + +«Waters, me reconnaissez-vous? lui dis-je. + +--Mille sabords! s'écria-t-il, je veux être pendu si ce n'est pas le +petit qui est venu nous trouver la surveille d'embarquer! + +--Ce petit épissoir qui voulait être marin? cria la foule avec ensemble. + +--Lui-même, pour le sûr. + +--Oui, répliquai-je: c'est bien moi.» + +Une autre volée de phrases exclamatives suivit cette déclaration, puis +il y eut un instant de silence. + +«Où est le capitaine? demandai-je. + +--Tu veux lui parler? me dit Waters, à qui je m'étais adressé; le voilà +justement,» ajouta le bon matelot en étendant le bras pour écarter la +foule. + +Je jetai les yeux du côté où le cercle s'était ouvert, et j'aperçus le +monsieur, dont le costume m'avait déjà fait reconnaître le grade. Il +était devant la porte de sa cabine à peu de distance de l'endroit où je +me trouvais moi-même. Sa figure était sérieuse, mais elle ne m'effraya +pas, il me sembla qu'il se laisserait toucher. + +J'eus encore un instant d'hésitation; puis, appelant tout mon courage à +mon aide, je me dirigeai vers le capitaine en chancelant, et +m'agenouillai devant lui. + +«Oh! monsieur! m'écriai-je, vous ne pourrez jamais me pardonner.» + +Il me fut impossible de trouver autre chose à dire, et, les yeux +baissés, j'attendis ma sentence. + +«Allons, mon enfant, dit une voix pleine de douceur, relève-toi, et +viens dans ma cabine.» + +Une main avait pris la mienne et soutenait mes pas chancelants; celui +qui me donnait cet appui, c'était le capitaine en personne. Il n'était +pas probable qu'il voulût ensuite me faire jeter aux requins; était-il +possible que tout cela finit par un entier pardon? Mais il ne savait pas +les dégâts que j'avais commis. + +En entrant dans la chambre mes regards tombèrent sur un miroir; je ne me +serais pas reconnu; j'étais tout blanc, comme si on m'eût passé à la +chaux; toutefois je me rappelai la farine; quant à ma figure, elle était +aussi blanche que mes habits, et décharnée comme la face d'un squelette. +L'absence de lumière et d'espace, les privations et les tortures morales +avaient fait de grands ravages dans ma chair. + +Le capitaine me fit asseoir, appela son intendant, et dit à celui-ci de +me donner un verre de porto. Il garda le silence tant que je n'eus pas +fini de boire; lorsque j'eus avalé ma dernière goutte, il prit la +parole, en tournant vers moi une figure qui n'avait rien de sévère, et +me dit qu'il fallait tout lui raconter. + +C'était une longue histoire; cependant je ne lui cachai ni les motifs +qui m'avaient poussé à fuir de chez mon oncle, ni les dommages que +j'avais causés à la cargaison. Il en connaissait une partie, car plus +d'un matelot avait déjà visité ma cellule, et fait le rapport de ce +qu'il avait trouvé. + +Lorsque j'eus terminé mon récit, avec tous ses détails, je fis au +capitaine la proposition de le servir pour acquitter ma dette, et +j'attendis sa réponse avec un serrement de coeur; mais mon inquiétude +fut bientôt dissipée. + +«Bravo garçon! dit le capitaine en se levant, tu es digne d'entrer dans +la marine; et par la mémoire de ton noble père, que j'ai connu, tu seras +marin, je te le promets. Waters: ajouta-t-il en s'adressant au matelot +qui attendait à la porte, emmène ce garçon-là, fais-lui donner un +gréement neuf; dès qu'il aura recouvré toute sa force, veille à ce qu'on +lui apprenne le nom et le maniement des cordages.» + +Waters veilla soigneusement à mon éducation maritime, et je demeurai +sous ses ordres jusqu'au jour où, de simple apprenti, je fus couché sur +le livre de bord en qualité de marin. + +Mais je ne devais pas en rester là: «Excelsior» était toujours ma +devise, et avec l'assistance du généreux capitaine, je ne tardai pas à +devenir contre-maître, puis second, puis premier lieutenant, et je finis +par commander à mon tour. + +Avec les années, ma position devenant toujours meilleure, je fus +capitaine de mon propre navire. + +C'était l'ambition de toute ma vie; dès lors, j'avais la liberté de +choisir ma route, de labourer l'Océan dans tous les sens, et de +commercer avec la partie du monde qui m'attirait vers ses côtes. + +L'un des premiers voyages que je fis à cette époque fut celui du Pérou; +et je n'oubliai pas d'emporter une caisse de modes pour les Européennes +de Callao et de Lima. Elle arriva saine et sauve, et nul doute que son +contenu n'ait enchanté les belles créoles qu'il était destiné à ravir. + +Les chapeaux écrasés étaient payés depuis longtemps, ainsi que +l'eau-de-vie répandue, et les dommages causés aux pièces de drap et de +velours. Après tout, la somme que j'eus à débourser ne fut pas +très-considérable; les propriétaires des marchandises, qui tous étaient +des hommes généreux, prenant en considération les circonstances où les +dégâts avaient été commis, se montrèrent faciles avec le capitaine, qui +à son tour me fit des conditions très-douces. Quelques années suffirent +pour régler tous mes comptes, ou, dans la langue des matelots, pour +brasser carrément les vergues. + +J'ai longtemps navigué depuis lors; mais quand après quelques opérations +fructueuses, et beaucoup d'ordre, je me suis trouvé de quoi vivre pour +le reste de mes jours, j'ai commencé à me fatiguer de la tempête et à +soupirer après une existence plus calme. Ce désir devint de plus en plus +fort; et finissant par ne pas pouvoir lui résister, je résolus de +terminer la lutte, et de jeter l'ancre une dernière fois à la côte. + +Pour réaliser ce dessein, je vendis mon brick, tout ce qui concernait la +mer; et je revins me fixer dans ce village; c'est ici que je suis né, +c'est ici que je veux mourir. + +Au revoir, enfants; et que Dieu vous garde et vous protége. + + +FIN + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + Chapitres. Pages. + + I. Mon auditoire 1 + II. Sauvé par des cygnes 7 + III. Nouveau péril 16 + IV. En mer. 24 + V. Le récif 30 + VI. Les mouettes 41 + VII. À la recherche d'un oursin 47 + VIII. Perte du petit canot 55 + IX. Sur l'écueil 59 + X. Escalade 64 + XI. Marée montante 70 + XII. Le poteau 75 + XIII. Suspension 81 + XIV. En partance pour le Pérou 87 + XV. Fuite 97 + XVI. _L'Inca_ et son équipage 104 + XVII. Pas assez grand! 113 + XVIII. Entrée furtive 118 + XIX. Hourra! nous sommes partis! 126 + XX. Mal de mer 131 + XXI. Enseveli tout vivant! 137 + XXII. Soif 142 + XXIII. Son plein de charme 146 + XXIV. La barrique est mise en perce 150 + XXV. Le fausset 159 + XXVI. Une caisse de biscuit 163 + XXVII. Une pipe d'eau-de-vie 167 + XXVIII. Rations 174 + XXIX. Jaugeage du tonneau 181 + XXX. Ma règle métrique 183 + XXXI. Quod erat faciendum 192 + XXXII. Horreur des ténèbres 199 + XXXIII. Tempête 204 + XXXIV. La coupe 208 + XXXV. Disparition mystérieuse 212 + XXXVI. Un odieux Intrus 217 + XXXVII. Réflexions 224 + XXXVIII. Tout pour une ratière 229 + XXXIX. Légion d'intrus 234 + XL. Le rat scandinave ou rat normand 238 + XLI. Rêve et réalité 244 + XLII. Profond sommeil 249 + XLIII. À la recherche d'une autre caisse de biscuit 258 + XLIV. Conservation des miettes 260 + XLV. Nouvelle morsure 265 + XLVI. Une balle de linge 270 + XLVII. Excelsior! 275 + XLVIII. Un torrent d'eau-de-vie 278 + XLIX. Nouveau danger 283 + L. Où est mon couteau? 288 + LI. Souricière 292 + LII. À l'affût 295 + LIII. Changement de direction 301 + LIV. Conjectures 304 + LV. Joie de pouvoir se tenir debout 308 + LVI. Forme des navires 312 + LVII. Un grand obstacle 318 + LVIII. Détour 323 + LIX. La lame brisée 329 + LX. Espace triangulaire 334 + LXI. Nouvelle caisse 339 + LXII. À demi suffoqué 343 + LXIII. Vie et clarté 350 + LXIV. Un équipage surpris 355 + LXV. Dénoûment 359 + + +FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of A fond de cale, by Mayne Reid + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK A FOND DE CALE *** + +***** This file should be named 26894-8.txt or 26894-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/6/8/9/26894/ + +Produced by Laurent Vogel, Pierre Lacaze and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. |
