diff options
| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 01:46:44 -0700 |
|---|---|---|
| committer | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 01:46:44 -0700 |
| commit | 84b17773e0a55ae1d355758c65e5863a0b847fa5 (patch) | |
| tree | cfbc794cb194d002065669e417df76c668de555f /22016-8.txt | |
Diffstat (limited to '22016-8.txt')
| -rw-r--r-- | 22016-8.txt | 7912 |
1 files changed, 7912 insertions, 0 deletions
diff --git a/22016-8.txt b/22016-8.txt new file mode 100644 index 0000000..3f16ee8 --- /dev/null +++ b/22016-8.txt @@ -0,0 +1,7912 @@ +The Project Gutenberg EBook of Vie de Benjamin Franklin, écrite par +lui-même - Tome II, by Benjamin Franklin + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Vie de Benjamin Franklin, écrite par lui-même - Tome II + suivie de ses oeuvres morales, politiques et littéraires + +Author: Benjamin Franklin + +Translator: Jean Henri Castéra + +Release Date: July 7, 2007 [EBook #22016] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIE DE BENJAMIN FRANKLIN *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + + + VIE + DE B. FRANKLIN, + SUIVIE + DE SES OEUVRES POSTHUMES. + + T. II. + + + + + VIE + DE + BENJAMIN FRANKLIN, + ÉCRITE PAR LUI-MÊME, + SUIVIE + DE SES OEUVRES + MORALES, POLITIQUES + ET LITTÉRAIRES, + Dont la plus grande partie n'avoit pas encore été publiée. + + TRADUIT DE L'ANGLAIS, AVEC DES NOTES, + PAR J. CASTÉRA. + + Eripuit coelo fulmen sceptrumque tyrannis. + + TOME SECOND. + + + À PARIS, + Chez F. BUISSON, Imp.-Lib. rue Hautefeuille, Nº. 20. + + AN VI DE LA RÉPUBLIQUE + + + + +OEUVRES MORALES, POLITIQUES ET LITTÉRAIRES DE BENJAMIN FRANKLIN, DANS LE +GENRE DU SPECTATEUR. + + + + +LETTRE SUR LES INNOVATIONS DANS LA LANGUE ANGLAISE, ET DANS L'ART DE +L'IMPRIMERIE. + + +À NOÉ WEBSTER, À HARTFORD. + + Philadelphie, le 26 décembre 1789. + +J'ai reçu depuis quelque temps, monsieur, votre dissertation sur la +langue anglaise. C'est un excellent ouvrage, et qui sera très-utile à +nos compatriotes en leur fesant sentir la nécessité d'écrire +correctement. Je vous remercie de l'envoi de ce pamphlet et de +l'honneur, que vous m'avez fait, de me le dédier. J'aurois dû vous +offrir plutôt ces remerciemens: mais j'en ai été empêché par une forte +indisposition. + +Je ne puis qu'applaudir à votre zèle, pour conserver la pureté de notre +langue, soit dans l'expression, soit dans la prononciation, et pour +corriger les fautes, qui ont rapport à l'une et à l'autre, et que +commettent sans cesse les habitans de plusieurs des États-Unis. +Permettez-moi de vous en citer quelques-unes, quoique vraisemblablement +vous les connoissiez déjà. Je voudrois que dans quelqu'un des écrits que +vous publierez par la suite, vous prissiez la peine de les improuver, de +manière à en faire abandonner l'usage. + +Le premier dont je me rappelle est le mot _perfectionné_[1]. Quand je +quittai la Nouvelle-Angleterre, en 1723, je n'avois jamais vu qu'on se +fût servi de ce mot que dans le sens d'_amélioré_, excepté dans un vieux +livre du docteur Mather, intitulé: _les Bienfaits de la Providence_. +Comme ce docteur avoit une fort mauvaise écriture, je crus, en voyant ce +mot mis au lieu d'_employé_, que l'imprimeur avoit mal lu le +manuscrit[2] et s'étoit trompé. Mais lorsqu'en 1733, je retournai à +Boston, je trouvai que cette innovation avoit réussi et étoit devenue +fort à la mode. Je voyois souvent que dans la gazette on en fesoit un +usage très-ridicule. Par exemple, en annonçant qu'une maison de campagne +étoit à vendre, on disoit qu'elle avoit été long-temps _perfectionnée_ +comme taverne; et en parlant d'un homme qui venoit de mourir, on ne +manquoit pas d'observer qu'il avoit été pendant plus de trente ans +_perfectionné_ comme juge de paix. + +Cette acception du mot _perfectionné_ est particulière à la +Nouvelle-Angleterre; et elle n'est point reçue dans les autres pays, où +l'on parle anglais, en-deçà, ni au-delà des mers. + +À mon retour de France, j'ai trouvé que plusieurs autres mots nouveaux +s'étoient introduits dans notre langue parlementaire. Par exemple, on a +fait un verbe du substantif _connoissance_. _Je n'aurois point +_connoissancé_ cela_[3], dit-on, _si l'opinant n'avoit pas_, etc. On a +fait un autre verbe du substantif _avocat_, en disant: _le_ représentant +qui _avocate_, ou qui a _avocaté cette motion_.--Encore un autre du +substantif _progrès_; et celui-ci est le plus mauvais, le plus +condamnable de tous. _Le comité ayant _progressé_, résolut de +s'ajourner_[4]. Le mot _résister_[5] est un mot nouveau: mais je l'ai vu +employer d'une manière neuve, en disant: _Les représentans qui ont +résisté à cette mesure à laquelle j'ai toujours moi-même _résisté_._ + +Si vous pensez comme moi sur ces innovations, vous ne manquerez pas de +vous servir de tous les moyens qui sont en votre pouvoir pour les faire +proscrire. + +La langue latine, qui a long-temps servi à répandre les connoissances +parmi les différentes nations de l'Europe, est chaque jour plus +négligée; et une des langues modernes, la langue française, l'a +remplacée et est devenue presqu'universelle. On la parle dans toutes les +cours de l'Europe; et la plupart des gens de lettres, de tous les pays, +ceux même qui ne savent pas la parler, l'entendent assez bien pour +pouvoir lire aisément les livres français. Cela donne un avantage +considérable à la nation française. Ses écrivains peuvent répandre leurs +sentimens, leurs opinions, sur les points importans qui ont rapport aux +intérêts de la France, ou qui peuvent servir à sa gloire, et contribuer +au bien général de l'humanité. + +Peut-être n'est-ce que parce qu'il est écrit en français, que le _Traité +de Voltaire, sur la Tolérance_, s'est si promptement répandu et a +presqu'entièrement désarmé la superstition de l'Europe; l'usage général +de la langue française a eu aussi un effet très-avantageux pour le +commerce de la librairie; car il est bien reconnu que lorsqu'on vend +beaucoup d'exemplaires d'une édition, le profit est proportionnément +beaucoup plus considérable, que lorsqu'on vend une plus grande quantité +de marchandises d'aucun autre genre. Maintenant il n'y a aucune des +grandes villes d'Europe, où l'on ne trouve un libraire français qui a +des correspondans à Paris. + +La langue anglaise a droit d'obtenir la seconde place. L'immense +collection d'excellens sermons imprimés dans cette langue et la liberté +de nos écrits politiques[6], sont cause qu'un grand nombre +d'ecclésiastiques de différentes sectes et de différentes nations, ainsi +que beaucoup de personnes qui s'occupent des affaires publiques, +étudient l'anglais et l'apprennent au moins, assez bien pour le lire; et +si nous nous efforcions de faciliter leurs progrès, notre langue +pourroit devenir d'un usage beaucoup plus général. + +Ceux qui ont employé une partie de leur temps à apprendre une langue +étrangère, doivent avoir souvent observé, que lorsqu'ils ne la savoient +encore qu'imparfaitement, de petites difficultés leur paroissoient +considérables, et retardoient beaucoup leurs progrès. Par exemple, un +livre mal imprimé, une prononciation mal articulée, rendent +inintelligible une phrase qui, lorsqu'elle est imprimée d'une manière +correcte, ou prononcée distinctement, est aussitôt comprise. Si nous +avions donc voulu avoir l'avantage de voir notre langue plus +généralement répandue, nous aurions dû ne pas négliger de faire +disparoître des difficultés qui, toutes légères qu'elles sont, +découragent ceux qui l'étudient. Mais depuis quelques années, je +m'apperçois avec peine qu'au lieu de diminuer, ces difficultés +augmentent. + +En examinant les livres anglais imprimés depuis le rétablissement des +Stuards sur le trône d'Angleterre, jusqu'à l'avènement de Georges II, +nous voyons que tons les substantifs commencent par une lettre capitale, +en quoi nous avons imité notre langue mère, c'est-à-dire, la langue +allemande. Cette méthode étoit sur-tout très-utile à ceux qui ne +savoient pas bien l'anglais; car un nombre prodigieux de mots de cette +langue, sont à-la-fois verbes et substantifs, et on les épelle de la +même manière, quoiqu'on les prononce différemment. Mais les imprimeurs +de nos jours ont eu la fantaisie de renoncer à un usage utile, parce +qu'ils prétendent que la suppression des lettres capitales fait mieux +ressortir les autres caractères, et que les lettres qui s'élèvent +au-dessus d'une ligne, empêchent qu'elle n'ait de la grace et de la +régularité. + +L'effet de ce changement est si considérable, qu'un savant français, +qui, quoiqu'il ne sût pas parfaitement la langue anglaise, avoit coutume +de lire les livres anglais, me disoit qu'il trouvoit plus d'obscurité +dans ceux de ces livres, qui étoient modernes, que dans ceux de l'époque +dont j'ai parlé plus haut, et il attribuoit cela à ce que le style de +nos écrivains s'étoit gâté. Mais je le convainquis de son erreur, en +mettant une lettre capitale à tous les substantifs d'un paragraphe, +qu'il entendit aussitôt, quoiqu'auparavant il n'eût pu y rien +comprendre. Cela montre l'inconvénient qu'a ce perfectionnement +prétendu. + +D'après ce goût pour la régularité et l'uniformité de l'impression, on +en a aussi, depuis peu, banni les caractères italiques, qu'on avoit +coutume d'employer pour les mots auxquels il importoit de faire +attention, pour bien entendre le sens d'une phrase, ainsi que pour les +mots qu'il falloit lire avec une certaine emphase. + +Plus nouvellement encore, les imprimeurs ont eu le caprice d'employer +l'_s_ rond au lieu de _s_ long, qui servoit autrefois à faire distinguer +promptement les mots, à cause de la variété qu'il mettoit dans +l'impression. Certes, ce changement fait paroître une ligne d'impression +plus égale, mais il la rend en même-temps moins lisible; de même que si +tous les nés étoient coupés, les visages seroient plus unis, plus +uniformes, mais on distingueroit moins les physionomies. + +Ajoutez à tous ces changement, qui ont fait reculer l'art, une autre +fantaisie moderne, l'encre grise, qu'on trouve plus belle que l'encre +noire. Aussi, les livres anglais sont imprimés d'une manière si confuse, +que les vieillards ne peuvent les lire qu'au grand jour, ou avec de +très-bonnes lunettes. Quiconque fera la comparaison d'un volume d'un +journal[7] imprimé depuis 1731 jusqu'à 1740, avec ceux qui ont paru +depuis dix ans, sera convaincu que l'impression faite avec de l'encre +noire est infiniment plus facile à lire que celle qui est faite avec de +l'encre grise. + +Lord Chesterfield fit plaisamment la critique de cette nouvelle méthode. +Après avoir entendu Faulkener, imprimeur de Dublin, vanter pompeusement +sa propre gazette, comme la plus parfaite qu'il y eût dans le +monde.--«Mais monsieur Faulkener, dit-il, ne croyez-vous pas qu'elle +seroit encore plus parfaite, si l'encre et le papier n'étoient pas +tout-à-fait autant de la même couleur?»-- + +D'après toutes ces raisons, je désirerois que nos imprimeurs américains +ne se piquassent pas d'imiter ces perfectionnemens imaginaires, et que +par conséquent ils rendissent les ouvrages qui sortiront de leurs +presses, plus agréables aux étrangers, et avantageux à notre commerce de +librairie. + +Pour mieux sentir l'avantage d'une impression claire et distincte, +considérons la facilité qu'elle donne à ceux qui lisent tout haut, +devant un auditoire. Alors, l'oeil parcourt ordinairement trois ou +quatre mots avant la voix. S'il distingue clairement ces mots, il donne +à la voix le temps de les prononcer convenablement: mais s'ils sont +obscurément imprimés, ou déguisés par l'omission des lettres capitales +et des longs _s s_, ou de quelqu'autre manière, le lecteur les prononce +souvent mal; et s'appercevant de sa méprise, il est obligé de revenir en +arrière et de recommencer la phrase; ce qui diminue nécessairement le +plaisir des auditeurs. Ceci me rappelle un ancien vice de notre manière +d'imprimer. + +L'on sait que quand le lecteur rencontre une question, il doit varier +les inflexions de sa voix. En conséquence, il y a une marque qu'on +appelle _point_ d'interrogation, et qui doit servir à la faire +distinguer. Mais ce point est fort mal placé à la fin de la question. +Aussi le lecteur, qui ne l'apperçoit que quand il a déjà mal prononcé, +est obligé de relire la question. Pour éviter cet inconvénient, les +imprimeurs espagnols, plus judicieux que nous, mettent un point +d'interrogation au commencement, ainsi qu'à la fin des questions. + +Nous commettons encore une faute du même genre, dans l'impression des +comédies, où il y a beaucoup de choses marquées pour être dites _à +part_. Mais le mot _à part_ est toujours placé à la fin de ce qui doit +être dit ainsi, au lieu de le précéder, pour indiquer au lecteur qu'il +doit donner à sa voix une inflexion différente. + +Souvent cinq ou six de nos dames se réunissent pour faire de petites +parties de travail, où tandis que chacune est occupée de son ouvrage, +une personne de la compagnie leur fait la lecture: certes, un usage si +louable mérite que les écrivains et les imprimeurs cherchent à le rendre +le plus agréable possible au lecteur et à l'auditoire. + +Recevez avec les assurances de mon estime, mes voeux pour votre +prospérité. + +B. FRANKLIN. + + [1] Improved. + + [2] Qu'il avoit pris l'_e_ d'employé pour un _i_, l'_l_ pour un _r_ et + l'_y_ pour un _v_. (_Note du Traducteur._) + + [3] Au lieu de _donné connoissance de cela_. + + [4] De pareilles innovations se sont quelquefois introduites dans + l'assemblée nationale de France; et s'il y en a eu d'heureuses, il y + en a eu aussi de très-ridicules. Cet abus menaçoit même de corrompre + la pureté de notre langue: mais le bon goût en a fait justice. + (_Note du Traducteur._) + + [5] Il y a dans l'original _opposer_, qui, en anglais, est le synonyme + de _résister_. + + [6] Quand Franklin écrivoit ceci, les Français n'avoient pas encore + l'inappréciable avantage de la liberté de la presse. (_Note du + Traducteur._) + + [7] The Gentleman's Magazine. + + + + +TABLEAU DU PRINCIPAL TRIBUNAL DE PENSYLVANIE, LE TRIBUNAL DE LA PRESSE. + + +POUVOIR DE CE TRIBUNAL. + +Il peut recevoir et publier les accusations de toute espèce contre +toutes personnes, quelque rang qu'elles occupent, et même contre tous +les tribunaux inférieurs. Il peut juger et condamner à l'infamie, +non-seulement des particuliers, mais des corps entiers, après les avoir +entendus, ou sans les entendre, comme il le juge à propos. + + +EN FAVEUR ET AU PROFIT DE QUELLES PERSONNES CE TRIBUNAL EST ÉTABLI. + +Il est établi en faveur d'environ un citoyen sur cinq cents, parce que +grace à son éducation, ou à l'habitude de griffonner, il a acquis un +style assez correct et le moyen de faire des phrases assez bien +tournées, pour supporter l'impression; ou bien parce qu'il possède une +presse et quelques caractères. Cette cinq centième partie des citoyens a +le privilège d'accuser et de calomnier à son gré les autres quatre cent +dix-neuf parties; ou elle peut vendre sa plume et sa presse à d'autres +pour le même objet. + + +USAGES DE CE TRIBUNAL. + +Il ne suit aucun des règlemens des tribunaux ordinaires. Celui qui est +accusé devant lui n'obtient point un grand jury, pour juger s'il y a +lieu à accusation avant qu'elle soit rendue publique. On ne lui fait pas +même connoître le nom de son accusateur, ni on ne lui accorde l'avantage +d'être confronté avec les témoins qui ont déposé contre lui, car ils se +tiennent dans les ténèbres, comme ceux du tribunal de l'inquisition +d'Espagne. + +Il n'a pas non plus un petit jury, formé de ses pairs, pour examiner les +crimes qu'on lui impute. L'instruction du procès est quelquefois si +rapide, qu'un bon et honnête citoyen peut tout-à-coup, et lorsqu'il s'y +attend le moins, se voir accuser, et dans la même matinée être jugé, +condamné, et entendre prononcer l'arrêt qui le déclare un coquin et un +scélérat. + +Cependant, si un membre de ce tribunal reçoit la plus légère réprimande, +pour avoir abusé de sa place, il réclame aussitôt les droits que la +constitution accorde à tout citoyen libre, et il demande à connoître son +accusateur, à être confronté avec les témoins, et à être jugé loyalement +par un jury composé de ses pairs. + + +SUR QUOI EST FONDÉE L'AUTORITÉ DU TRIBUNAL. + +Cette autorité est, dit-on, fondée sur un article de la constitution de +l'état, qui établit la liberté de la presse, liberté pour laquelle tous +les Pensylvaniens sont prêts à combattre et à mourir, quoique fort peu +d'entr'eux aient, je crois, une idée distincte de sa nature et de son +étendue. En vérité, elle ressemble tant soit peu à celle que les loix +anglaises accordent aux criminels avant leur conviction; c'est-à-dire, à +celle d'être forcés à mourir ou à être pendus. + +Si par la liberté de la presse nous entendons simplement la liberté de +discuter l'utilité des mesures du gouvernement et des opinions +politiques, jouissons de cette liberté de la manière la plus étendue: +mais si c'est au contraire, la liberté d'insulter, de calomnier, de +diffamer, je déclare que dès que nos législateurs le jugeront à propos, +je renoncerai volontiers à la part qui m'en revient; et que je +consentirai de bon coeur à changer la liberté d'outrager les autres, +pour le privilége de n'être point outragé moi-même. + + +QUELLES PERSONNES ONT INSTITUÉ CE TRIBUNAL, ET EN NOMMENT LES OFFICIERS. + +Il n'est point institué par un acte du conseil suprême de l'état. Il n'y +a point de commission établie par lui, pour examiner préalablement les +talens, l'intégrité, les connoissances des personnes à qui est confié le +soin important de décider du mérite et de la réputation des citoyens; +car le tribunal est au-dessus de ce conseil, et peut accuser, juger et +condamner à son gré. Il n'est point héréditaire, comme la cour des pairs +en Angleterre. Mais tout homme, qui peut se procurer une plume, de +l'encre et du papier, avec quelques caractères, une presse et une paire +de grosses balles, peut se nommer lui-même chef du tribunal, et il a +aussitôt la pleine possession et l'exercice de tous ses droits. Si vous +osez alors vous plaindre, en aucune manière, de la conduite du juge, il +vous barbouille le visage avec ses balles partout où il peut vous +rencontrer; et en outre, mettant en lambeaux votre réputation, il vous +signale comme l'horreur du public, c'est-à-dire, comme l'ennemi de la +liberté de la presse. + + +DE CE QUI SOUTIENT NATURELLEMENT CE TRIBUNAL. + +Il est soutenu par la dépravation de ces ames, à qui la religion +n'impose aucun frein, et que l'éducation n'a point perfectionnées. + + De son voisin, publier les sottises, + Est un plaisir à nul autre pareil[8]. + +Aussi, + + À l'immortalité la médisance vole. + Mais la triste vertu ne naît que pour mourir[9]. + +Quiconque éprouve quelque peine à entendre bien parler des autres, doit +sentir du plaisir lorsqu'on en dit du mal. Ceux qui, en désespérant de +pouvoir se distinguer par leurs vertus, trouvent de la consolation à +voir les autres ravalés à côté d'eux, sont assez nombreux dans toutes +les grandes villes, pour fournir aux frais nécessaires d'un des +tribunaux de la liberté de la presse. + +Un observateur assez ingénieux disoit une fois, qu'en se promenant le +matin dans les rues, lorsque le pavé étoit glissant, il distinguoit +aisément où demeuroient les bonnes gens, parce qu'ils avoient soin de +jeter des cendres sur la glace qui étoit devant leur porte. Probablement +il auroit porté un jugement tout différent du caractère de ceux qui +fournissent aux frais du tribunal dont nous parlons. + + +DES MOYENS PROPRES À RÉPRIMER LES ABUS DU TRIBUNAL. + +Jusqu'à présent, on n'en a employé aucun. Mais depuis qu'on a tant écrit +sur la constitution fédérative des États-Unis, et qu'on a si savamment +et si clairement discuté toutes les autres parties d'un bon +gouvernement, je me suis instruit au point de m'imaginer qu'il y a +quelque moyen de réprimer le tribunal: cependant je n'ai pu en trouver +aucun qui ne soit une violation du droit sacré de la liberté de la +presse. Mais, je crois en avoir découvert un, qui, au lieu de diminuer +la liberté générale, doit l'augmenter; c'est de rendre au peuple une +sorte de liberté, dont nos loix l'ont privé, la liberté du bâton. + +Lorsque la société étoit dans son enfance, et que les loix n'existoient +point encore, si un homme en insultoit un autre, par quelques mauvais +propos, l'offensé pouvoit se venger de l'agresseur par un bon coup de +poing sur l'oreille; et en cas de récidive, il lui donnoit une volée de +coups de bâton. Cela n'étoit contraire à aucune loi. Mais à présent ce +droit est interdit. Ceux qui en usent sont punis comme des +perturbateurs, tandis que le droit de calomnier est encore dans toute sa +force, parce que les loix, qu'on a faites contre lui, sont rendues +inutiles par la liberté de la presse. + +Je propose donc de ne point toucher à la liberté de la presse, et de lui +laisser toute son étendue, sa force, sa vigueur; mais de permettre aussi +à la liberté du bâton de marcher avec elle d'un pas égal. + +Alors, ô mes concitoyens! si un impudent écrivain attaque votre +réputation, qui vous est, peut-être, plus chère que la vie, et s'il met +son nom au bas de son barbouillage, vous pourrez aller le trouver en +plein jour et lui fendre la tête loyalement. S'il se cache derrière +l'imprimeur, et que vous découvriez pourtant qui il est, vous pourrez +vous cacher aussi, vous mettre en embuscade la nuit, l'attaquer par +derrière, et lui donner une bonne volée de coups de bâton. Si votre +adversaire paie de meilleurs écrivains que lui, pour vous mieux +calomnier, vous paierez aussi de robustes porte-faix, qui auront de +meilleurs bras que les vôtres, et qui vous aideront à le mieux rosser. + +Telle est mon opinion quant au ressentiment particulier et à la +rétribution que méritent les calomnies. Mais si, comme cela doit être, +le public est offensé de la conduite des diffamateurs, je ne +conseillerai pas d'en venir tout de suite, avec eux, aux moyens que j'ai +proposés, mais de nous contenter modérément de les plonger dans une +barrique de goudron, de les couvrir de plumes, de les mettre dans une +couverte et de les bien berner. + +Cependant si l'on croyoit que ma proposition pût troubler le repos +public, je recommanderois humblement à nos législateurs de prendre en +considération la liberté de la presse et la liberté du bâton, et de nous +donner une loi qui marque bien distinctement l'étendue et les limites de +l'une et de l'autre; car il est nécessaire que dans le même temps qu'ils +mettent la personne d'un citoyen en sûreté contre les attaques des +autres, ils s'occupent aussi des moyens d'empêcher qu'on attente à sa +réputation. + + [8] There is a lust in man no charm can tame, + Of loudly publishing his neighbour's shame. + + [9] On aegle's wings, immortal, scandals fly, + While virtuous actions are but born and die. + + DRYDEN. + + + + +SUR L'ART DE NAGER[10]. + + +J'avoue que je n'ai pas le temps de faire toutes les recherches et les +expériences qu'exige l'art de nager. C'est pourquoi je me bornerai à +faire un petit nombre de remarques. + +La gravité spécifique du corps humain relativement à celle de l'eau, a +été observée par M. Robinson, et on trouve le résultat de ses +expériences dans le volume des _Transactions philosophiques de la +société royale de Londres_[11], pour l'année 1757[12]. Il prétend que +les personnes grasses, qui ont les os menus, flottent très-aisément sur +l'eau. + +La cloche plongeante est aussi décrite dans les _Transactions +philosophiques_. + +J'avois fait, dans mon enfance, deux palettes ovales, d'environ dix +pouces de long et six pouces de large, avec un trou pour pouvoir passer +le pouce, et les tenir solidement. Elles ressembloient beaucoup aux +palettes des peintres. En nageant, je les poussois horizontalement en +avant, et ensuite j'appuyois fortement leur surface sur l'eau en les +ramenant en arrière. Je me souviens que ces instrumens me fesoient nager +beaucoup plus vîte; mais ils fatiguoient mes poignets. + +J'avois aussi attaché sous chacun de mes pieds une espèce de sandale: +mais je n'en étois pas content, parce que j'observai que les pieds des +nageurs repoussoient l'eau plutôt avec le dedans et la cheville du pied +qu'avec la plante du pied. + +Nous avons ici pour nager plus commodément, des corsets faits avec une +double toile à voile piquée et garnie en dedans de petits morceaux de +liége. + +Je ne connois point le scaphandre de Lachapelle. + +Je sais, par expérience, qu'un nageur qui a beaucoup de chemin à faire, +a beaucoup d'avantage à se retourner de temps en temps sur le dos, et à +varier les moyens d'accélérer son mouvement progressif. + +Quand il éprouve une crampe à la jambe, le moyen de la faire cesser, est +de frapper tout-à-coup la partie qui en est affectée, et il ne peut le +faire qu'en se tournant sur le dos et levant sa jambe en l'air. + +Durant les grandes chaleurs de l'été, on ne court aucun risque à se +baigner, quoiqu'on ait chaud, lorsque la rivière, dans laquelle on se +baigne, a été bien échauffée par le soleil. Mais il est très-dangereux +de se jeter dans l'eau froide, quand on a fait de l'exercice et quand on +a chaud. Je vais en citer un exemple. Quatre jeunes moissonneurs, qui +avoient travaillé toute la journée et s'étoient échauffés, voulant se +rafraîchir, se plongèrent dans une source froide. Deux d'entr'eux +moururent sur-le-champ; un troisième expira le lendemain matin, et le +quatrième ne réchappa qu'avec peine. Lorsqu'en pareille circonstance on +boit une certaine quantité d'eau froide, dans l'Amérique septentrionale, +on en éprouve des effets non moins funestes. + +La natation est un des exercices les plus agréables et les plus sains. +Quand on nage une heure ou deux, dans la soirée, on dort fraîchement +toute la nuit, même dans la saison la plus chaude. Peut-être est-ce +parce que les pores de la peau étant alors plus propres, la +transpiration insensible en est augmentée et procure cette fraîcheur. + +Il est certain qu'un homme attaqué de la diarrhée, se guérit en nageant +beaucoup, et éprouve quelquefois un inconvénient tout opposé. Quant aux +gens qui ne savent point nager, ou qui ont la diarrhée dans une saison +qui ne leur permet point cet exercice, ils peuvent prendre des bains +chauds, qui, en nétoyant et rafraîchissant la peau, leur deviennent +salutaires, et souvent les guérissent radicalement. Je parle d'après ma +propre expérience, et celle des personnes à qui j'ai conseillé de faire +comme moi. + +Vous ne serez pas fâché si je termine ces observations, faites à la +hâte, en vous disant que, comme la méthode ordinaire de nager se borne +au mouvement des bras et des jambes, et est par conséquent un exercice +fatigant, lorsqu'on a besoin de traverser un espace d'eau considérable, +il y a un moyen de nager long-temps avec aisance: ce moyen est de se +servir d'une voile. J'en ai fait la découverte heureusement et par +hasard, ainsi que je vais vous l'expliquer. + +Lorsque j'étois encore fort jeune, je m'amusois un jour avec un +cerf-volant; et m'approchant du bord d'un étang, qui avoit près d'un +mille de large, j'attachai à un pieu la corde du cerf-volant, qui +s'étoit déjà élevé très-haut. Pendant ce temps-là je nageois. Mais +voulant jouir des deux plaisirs à-la-fois, j'allai reprendre la corde de +mon cerf-volant, et me tournant sur le dos, je m'apperçus que j'étois +entraîné sur l'eau d'une manière très-agréable. Je priai alors un de mes +camarades de faire le tour de l'étang, et de porter mes vêtemens dans un +endroit que je lui indiquai; et tenant toujours la corde du cerf-volant, +je traversai l'eau sans la moindre fatigue, et même avec beaucoup de +plaisir. Je fus seulement obligé de temps en temps de ralentir un peu ma +course, parce que je m'apperçus que quand j'allois trop vîte, le +cerf-volant descendoit trop bas. Mais dès que je m'arrêtois, il +remontait. + +C'est la seule fois que j'ai fait usage de ce moyen, avec lequel on +pourroit, je crois, traverser de Douvres à Calais. Mais le paquebot est +encore préférable. + + [10] Ceci a été écrit pour répondre à quelques questions de M. + Dubourg. + + [11] On trouve chez le citoyen _Buisson_, libraire, _rue + Hautefeuille_, l'Abrégé des Transactions philosophiques de la + Société royale de Londres, traduit de l'anglais, et rédigé par + _Gibelin_, et autres Savans, avec 39 planches gravées en + taille-douce; 14 vol. _in-8º_. + + Il reste très-peu d'exemplaires de ces Mémoires de l'Académie royale + de Londres. Cet Ouvrage est complet: il comprend neuf divisions; + savoir: + + _L'Histoire naturelle_, Tremblemens de terre, Volcans, Curiosités + naturelles, Fossiles, Pétrifications, Zoologie, Quadrupèdes, + Poissons, Insectes, etc. 2 vol. _Botanique, Agriculture, Économie + rurale_, 2 vol. _Physique expérimentale_, 2 vol. _Chimie_, 1 vol. + _Anatomie et Physique animale_, 1 vol. _Médecine et Chirurgie_, 1 + vol. _Matière médicale et Pharmacie_, 2 vol. _Mélanges, + Observations, Voyages_, 1 vol. _Antiquités, Beaux-Arts, Inventions + et Machines_, 2 vol. + + En tout 14 vol. On ne les sépare point. + + [12] Tome 50, page 30. + + + + +NOUVELLE MODE DE PRENDRE DES BAINS[13]. + + + Londres, le 28 juillet 1768. + +J'approuve beaucoup l'épithète de tonique, que vous donnez, dans votre +lettre du 8 juin, à la nouvelle méthode de traiter la petite vérole; et +je saisis cette occasion, pour vous faire part de l'usage que j'ai +moi-même adopté. + +Vous savez que depuis long-temps les bains froids sont employés ici +comme un tonique. Mais le saisissement que produit en général l'eau +froide, m'a toujours paru trop violent; et j'ai trouvé plus analogue à +ma constitution, et plus agréable de me baigner dans un autre élément, +c'est-à-dire, dans l'air froid. Je me lève donc, tous les jours, de +très-bon matin, et je reste alors sans m'habiller une heure ou une +demi-heure, suivant la saison, m'occupant à lire, ou à écrire. + +Cet usage n'est nullement pénible. Il est, au contraire, très-agréable; +et si avant de m'habiller je me remets dans mon lit, comme cela m'arrive +quelquefois, c'est un supplément au repos de la nuit, et je jouis une +heure ou deux d'un sommeil délectable. Je ne crois point que cela puisse +avoir aucun dangereux effet. Ma santé, du moins, n'en est point altérée; +et j'imagine, au contraire, que c'est ce qui m'aide à la conserver. +C'est pourquoi j'appelerai désormais ce bain, _un bain tonique_. + + + 10 mars 1793. + +Je ne tenterai pas d'expliquer pourquoi les vêtemens humides +occasionnent des rhumes plutôt que les vêtemens mouillés; parce que j'en +doute. J'imagine, au contraire, que ni les uns ni les autres n'ont un +tel effet; et que les causes des rhumes sont absolument indépendantes de +l'humidité et même du froid. Je me propose d'écrire une petite +dissertation sur ce sujet, dès que j'en aurai le temps. + +À présent, je me bornerai à vous dire que croyant mal fondée l'opinion +commune, qui attribue au froid la propriété de resserrer les pores et +d'arrêter la transpiration insensible, j'ai engagé un jeune médecin, qui +fesoit des expériences avec la balance de _Sanctorius_, à examiner les +différentes proportions de sa transpiration, en restant une heure +entièrement nud, et une heure chaudement vêtu. Il a renouvelé cette +expérience pendant huit jours consécutifs, et a trouvé que sa +transpiration étoit deux fois plus considérable dans les heures qu'il +étoit nud. + + [13] Ceci est extrait de quelques lettres adressées à M. Dubourg. + + + + +OBSERVATIONS SUR LES IDÉES GÉNÉRALES CONCERNANT LA VIE ET LA MORT[14]. + + +Vos observations sur les causes de la mort, et les moyens que vous +proposez pour rappeler à la vie les personnes qui paraissent avoir été +tuées par le tonnerre, prouvent également votre sagacité et votre +humanité. Il paroît que les idées qu'on a sur la vie et sur la mort, +sont en général peu exactes. + +Un crapaud enseveli dans du sable, vit, dit-on, jusqu'au moment où ce +sable se pétrifie; et alors l'animal étant renfermé dans une pierre, +peut vivre encore pendant une longue suite de siècles. Les faits cités à +l'appui de cette opinion, sont trop nombreux, et trop bien +circonstanciés pour ne pas mériter un certain degré de créance. + +Accoutumés à voir manger et boire tous les animaux qui nous sont +familiers, nous avons de la peine à concevoir comment un crapaud peut +exister dans une pareille prison. Mais si nous réfléchissons que, dans +leur état ordinaire, les animaux n'éprouvent la nécessité de prendre de +la nourriture, que parce que la transpiration leur fait perdre +continuellement une partie de leur substance, il nous paroîtra moins +impossible que ceux qui sont dans l'engourdissement, transpirant moins, +parce qu'ils ne font point d'exercice, aient moins besoin d'alimens; et +que d'autres, tels que les tortues de terre et de mer, les serpens, et +quelques espèces de poisson, qu'on voit couverts d'écailles ou de +coquilles, qui arrêtent la transpiration, puissent exister un temps +considérable, sans prendre aucune espèce de nourriture. + +Une plante, chargée de fleurs, se fane et meurt presqu'aussitôt qu'elle +est exposée à l'air, si sa racine n'est point dans un sol humide, où +elle pompe une assez grande quantité de substance pour remplacer celle +qui s'exhale, et que l'air emporte continuellement. Mais, peut-être, que +si elle étoit enveloppée de vif-argent, elle pourroit, pendant un +très-long espace de temps, conserver sa vie végétale, son parfum et sa +couleur. Alors, cette méthode seroit très-commode pour transporter, des +climats lointains, ces plantes délicates, qui ne peuvent supporter l'air +de la mer, et qui exigent un soin et des ménagemens particuliers. + +J'ai vu un exemple de mouches communes, conservées d'une manière qui a +quelque rapport avec celle-là. Elles avoient été noyées dans du vin de +Madère, au moment où l'on l'avoit mis en bouteilles, en Virginie, pour +l'envoyer à Londres. Lorsqu'on le déboucha, dans la maison d'un de mes +amis, chez qui j'étois alors, il tomba trois mouches dans le premier +verre qu'on remplit. Comme j'avois entendu dire que des mouches noyées +pouvoient être rappelées à la vie, quand on les exposoit aux rayons du +soleil, je proposai d'en faire l'expérience sur celles-là. En +conséquence, on les mit au soleil, sur un petit tamis, qui avoir servi à +passer le vin dans lequel elles étoient. + +En moins de trois heures, deux de ces mouches commencèrent à recouvrer +la vie par degrés. Elles eurent d'abord quelques mouvemens convulsifs +dans les jambes; puis elles se levèrent, frottèrent leurs yeux avec +leurs pieds de devant, battirent leurs ailes avec ceux de derrière, et +bientôt après, commencèrent à voler, se trouvant dans la vieille +Angleterre, sans savoir comment elles y étoient venues, La troisième ne +donna aucun signe de vie jusqu'au coucher du soleil, et comme on n'avoit +plus aucun espoir de la voir ressusciter, on la jeta. + +Je désirerois que, d'après cet exemple, il fût possible d'inventer une +méthode d'embaumer les noyés de manière à pouvoir les rappeler à la vie, +à une époque très-éloignée, et comme je désire ardemment de voir quel +sera l'état de l'Amérique dans cent ans d'ici, au lieu d'attendre une +mort ordinaire, je me plongerois dans un tonneau de vin de Madère, avec +un petit nombre d'amis, pour être, au bout d'un siècle, rappelé à la vie +par le doux soleil de ma chère patrie. + +Mais puisque très-probablement nous vivons dans un temps où les sciences +sont encore trop dans l'enfance, pour voir un tel art porté à sa +perfection, il faut que je me contente du plaisir, que vous me +promettez, de voir ressusciter un poulet ou un coq d'Inde. + + [14] Ceci est aussi tiré des lettres à M. Dubourg. + + + + +PRÉCAUTIONS NÉCESSAIRES DANS LES VOYAGES SUR MER. + + +Quand on veut entreprendre un long voyage, il n'y a rien de mieux que de +le tenir secret jusqu'au moment du départ. Sans cela, on est +continuellement interrompu et tracassé, par des visites d'amis et de +connoissances, qui font non-seulement perdre un temps précieux, mais +oublier des choses importantes; de sorte que quand on est embarqué et +qu'on cingle déjà en pleine mer, on se rappelle avec beaucoup +d'inquiétude des affaires non terminées, des comptes non réglés, et un +nombre infini de choses qu'on se proposoit d'emporter, et dont on sent, +à chaque instant, la privation. + +Ne seroit-il pas très-avantageux de changer la coutume de rendre visite +aux gens qui vont voyager, de les laisser seuls et tranquilles pendant +quelques jours, pour faire leurs préparatifs, et ensuite, prendre congé +de leurs amis, et recevoir leurs voeux pour un heureux retour? + +Il n'est pas toujours possible de choisir le capitaine avec lequel on +doit s'embarquer; et cependant, le plaisir, le bonheur du voyage en +dépend; car il faut, pendant un temps, vivre dans sa société, et être, +en quelque sorte, soumis à ses ordres. Si c'est un homme spirituel, +aimable et d'un caractère obligeant, on en est bien plus heureux. + +On en rencontre quelquefois de tels: mais ils sont rares. Toutefois, si +le vôtre n'est pas de ce nombre, il peut être bon marin, actif, +très-vigilant, et vous devez alors le dispenser du reste; car ce sont +les qualités les plus essentielles pour un homme, qui commande un +vaisseau. + +Quelque droit que, d'après votre accord avec lui, vous ayez à ce qu'il a +embarqué pour l'usage des passagers, vous devez prendre toujours +quelques provisions particulières, dont vous puissiez vous servir de +temps en temps. Il faut donc avoir de bonne eau, parce que celle du +vaisseau est souvent mauvaise. Mais mettez la vôtre en bouteilles; car +autrement, vous courriez risque de la voir se gâter. Il faut aussi que +vous emportiez du bon thé, du café moulu, du chocolat, du vin de +l'espèce que vous aimez le mieux, du cidre, des raisins secs, des +amandes, du sucre, du sirop de capillaire, des citrons, du rhum, des +oeufs dans des flacons d'huile, des tablettes de bouillon, et du +biscuit. Quant à la volaille, il est presqu'inutile d'en emporter, à +moins que vous ne vouliez vous charger du soin de lui donner à manger et +de la soigner vous-même. L'on en prend ordinairement si peu de soin à +bord, qu'elle est presque toujours malade, et que la viande en est aussi +coriace que du cuir. + +Tous les marins ont une opinion qui doit sans doute son origine à un +manque d'eau, et à la nécessité où l'on a été de l'épargner. Ils +prétendent que la volaille est toujours extrêmement altérée; et que +quand on lui donne de l'eau à discrétion, elle se tue elle-même en +buvant outre mesure. En conséquence, ils ne lui en donnent qu'une fois +tous les deux jours, encore est-ce en petite quantité. Mais comme ils +versent cette eau dans des auges inclinées, elle court du côté qui est +le plus profond; alors les poules sont obligées de monter les unes sur +les autres pour en attraper un peu, et il y en a quelques-unes qui ne +peuvent pas même y tremper leur bec: dévorées de soif et éprouvant +continuellement le tourment de Tantale, elles ne peuvent pas digérer la +nourriture très-sèche qu'elles ont pris, et bientôt elles sont malades +et périssent. On en trouve, chaque matin, quelqu'une de morte, qu'on +jette à la mer, tandis que celles qu'on tue pour la table, valent +rarement la peine d'être mangées. + +Pour remédier à cet inconvénient, il est nécessaire de diviser les auges +en petits compartimens, pour que chacun puisse contenir une certaine +quantité d'eau: mais c'est un soin qu'on ne prend guère. Il est donc sûr +que les cochons et les moutons sont les animaux qu'il est plus +convenable d'embarquer, parce que la viande de mouton est en général +très-bonne à la mer, et celle de cochon, excellente. + +Il peut arriver qu'une partie des provisions, que je recommande de +prendre, devienne inutile, par les soins qu'aura eus le capitaine, d'en +mettre à bord une suffisante quantité. Mais, dans ce cas, vous pouvez en +faire présent aux pauvres passagers, qui, payant moins pour leur +passage, sont logés dans l'entre-pont avec l'équipage, et n'ont droit +qu'à la ration des matelots. + +Ces passagers sont quelquefois malades, tristes, abattus: on voit +souvent, parmi eux, des femmes, des enfans, qui n'ont pas eu le moyen de +se procurer les choses dont je viens de faire mention, et qui leur sont +de la plus grande nécessité. En leur distribuant une partie de votre +superflu, vous pouvez leur être du plus grand secours; vous pouvez leur +donner la santé, leur sauver la vie, enfin les rendre heureux; avantage +qui procure toujours les sensations les plus douces à une ame +compatissante! + +La chose la plus désagréable en mer, est la manière dont on y apprête à +manger; car, à proprement parler, il n'y a jamais à bord de bon +cuisinier[15]. Le plus mauvais matelot est ordinairement choisi pour cet +emploi, et il est presque toujours fort mal-propre. C'est de là que +vient ce dicton des marins anglais:--«Dieu nous envoie la viande et le +diable les cuisiniers».--Cependant ceux qui ont meilleure opinion de la +providence, pensent autrement. Sachant que l'air de la mer, et le +mouvement que procure le roulis du vaisseau, ont un étonnant effet pour +aiguiser l'appétit, il disent que Dieu a donné aux marins de mauvais +cuisiniers, pour les empêcher de trop manger, ou bien que prévoyant +qu'ils auroient de mauvais cuisiniers, il leur a donné un bon appétit, +pour les empêcher de mourir de faim. + +Mais si vous n'avez pas confiance dans ces secours de la providence, +vous pouvez vous pourvoir d'une lampe à l'esprit-de-vin et d'une +bouilloire, et vous apprêter vous-même quelques alimens, comme de la +soupe, des viandes hachées, etc. Un petit fourneau de tôle est aussi +très-commode à bord; et votre domestique peut vous y faire rôtir des +morceaux de mouton ou de cochon. + +Si vous avez envie de manger du boeuf salé, qui est souvent très-bon, +vous trouverez que le cidre est la meilleure liqueur pour étancher la +soif qu'occasionnent et cette viande et le poisson salé. + +Le biscuit ordinaire est trop dur pour les dents de quelques personnes; +on peut le ramollir en le fesant tremper: mais le pain cuit deux fois +est encore meilleur; parce qu'étant fait de bon pain, coupé par +tranches, et remis au four, il s'imbibe tout de suite, devient mou, et +se digère facilement. Aussi est-ce une nourriture excellente, et bien +préférable au biscuit qui n'a point fermenté. + +Il faut que j'observe ici que ce pain remis au four étoit autrefois le +biscuit qu'on préparoit pour les vaisseaux; car en français le mot +_biscuit_ signifie cuit deux fois. Les pois qu'on mange à bord, sont +souvent mal cuits et durs. Alors il faut mettre dans la marmite un +boulet de deux livres, et le roulis du vaisseau fait que les pois +forment une espèce de purée. + +J'ai souvent vu à bord que lorsqu'on servoit la soupe dans des plats +trop peu profonds, elle étoit renversée de tous côtés par le roulis du +vaisseau; et alors je désirois que les potiers d'étain divisassent les +soupières en compartimens, dont chacun contiendroit de la soupe pour une +seule personne. Par ce moyen, on seroit sûr que dans un roulis +extraordinaire, ceux qui seroient à table ne courroient pas risque de +voir la soupe tomber sur leur poitrine et les brûler. + +Maintenant que je vous ai entretenu de ces choses peu importantes, +permettez-moi de conclure ces observations, par quelques réflexions +générales sur la navigation. + +Quand nous considérons la navigation comme un moyen de transporter des +denrées nécessaires, d'un pays où elles abondent dans les lieux où elles +manquent, et de prévenir la disette, qui étoit jadis si commune, nous ne +pouvons nous empêcher de la regarder comme un des arts qui contribuent +le plus au bonheur du genre-humain. Mais quand la navigation n'est +employée qu'à charier des choses inutiles, des objets d'un vain luxe, il +n'est pas certain que les avantages qui en résultent, suffisent pour +contre-balancer les malheurs qu'elle occasionne en mettant en danger la +vie de tant d'hommes, qui parcourent sans cesse le vaste Océan; et +lorsqu'elle sert à piller des vaisseaux et à transporter des esclaves, +elle est, sans contredit, un moyen funeste d'accroître les calamités qui +affligent la nature humaine. + +On ne peut s'empêcher d'être étonné, quand on songe au nombre immense de +vaisseaux et d'hommes, qui s'exposent tous les jours en allant chercher +du thé à la Chine, du café en Arabie, du sucre et du tabac en Amérique; +tous objets, sans lesquels nos ancêtres vivoient fort bien. Le seul +commerce du sucre emploie mille vaisseaux, et celui du tabac +presqu'autant. Pour l'utilité du tabac, on n'en peut presque rien dire; +et quant au sucre, combien ne seroit-il pas plus glorieux de sacrifier +le plaisir momentané que nous avons à en prendre deux fois par jour dans +notre thé, que d'encourager les cruautés sans nombre qu'on exerce +continuellement pour nous le procurer! + +Un célèbre moraliste français, dit que quand il considère les guerres +que nous fomentons en Afrique pour y acheter des nègres, le grand nombre +qu'il en périt dans ces guerres, les multitudes de ces infortunés qui +meurent, pendant la traversée, victimes de la maladie, de l'air +empoisonné ou de la mauvaise nourriture, et enfin tous ceux qui +succombent aux traitemens cruels qu'on leur fait souffrir dans leur état +d'esclaves, il ne peut pas voir un morceau de sucre, sans s'imaginer +qu'il est rempli de taches de sang humain. Mais s'il ajoutoit aux moyens +qui le blessent, les guerres que nous nous fesons les uns aux autres +pour prendre et reprendre les îles qui produisent cette denrée, il ne +croiroit pas le sucre simplement taché de sang; il verroit qu'il en est +entièrement trempé. + +Ces guerres sont cause que les puissances maritimes de l'Europe, et les +habitans de Paris et de Londres, payent leur sucre bien plus cher que +les habitans de Vienne, encore que ceux-ci soient presqu'à trois cents +lieues de la mer. Une livre de sucre coûte aux premiers, non-seulement +le prix qu'ils donnent pour l'avoir, mais aussi les impôts nécessaires +pour soutenir les flottes et les armées destinées à protéger et à +défendre les contrées qui le produisent. + + [15] Franklin n'a sans doute voulu parler que des navires marchands en + général; car dans les vaisseaux de guerre français et anglais, on + fait souvent très-bonne chère. (_Note du Traducteur._) + + + + +SUR LE LUXE, LA PARESSE, ET LE TRAVAIL. + + +À BENJAMIN VAUGHAN[16]. + + 1784. + +On ne peut s'empêcher d'être étonné, quand on voit combien les affaires +de ce monde sont conduites à contre-sens. Il est naturel d'imaginer que +l'intérêt d'un petit nombre d'individus devroit céder à l'intérêt +général. Mais les individus mettent à leurs affaires beaucoup plus +d'application, d'activité et d'adresse que le public n'en met aux +siennes; de sorte que l'intérêt général est très-souvent sacrifié à +l'intérêt particulier. + +Nous assemblons des parlemens et des conseils, pour profiter de leur +sagesse collective: mais en même-temps, nous avons nécessairement +l'inconvénient de leurs passions réunies, de leurs préjugés et de leurs +intérêts personnels. Par ce moyen, des hommes artificieux triomphent de +la sagesse, et trompent même ceux qui la possèdent; et si nous en +jugeons par les actes, les arrêts, les édits, qui règlent la destinée du +monde et les rapports du commerce, une assemblée d'hommes importans, est +le corps le plus fou qui existe sur la terre. + +Certes, je n'ai encore rien trouvé pour remédier au luxe. Je ne suis +même pas sûr qu'on puisse y réussir dans un grand état, ni que ce soit +toujours un mal aussi dangereux qu'on le croit. + +Supposons qu'on comprenne, dans la définition du luxe, toutes les +dépenses inutiles. Examinons ensuite s'il est possible d'exécuter, dans +un pays étendu, les loix qui s'opposent à ces dépenses; et si, en les +exécutant, les habitans de ce pays doivent être plus heureux, ou même +plus riches. L'espoir de devenir un jour en état de se procurer les +jouissances du luxe, n'est-il pas un puissant aiguillon pour le travail +et pour l'industrie? Le luxe ne peut-il pas, par conséquent, produire +plus qu'il ne consomme, puisqu'il est vrai que, sans un motif +extraordinaire, les hommes seroient naturellement portés à vivre dans +l'indolence et dans la paresse? Cela me rappelle un trait que je vais +vous citer. + +Le patron d'une chaloupe, qui naviguoit entre le cap May et +Philadelphie, m'avoit rendu quelque petit service, pour lequel il refusa +toute espèce de paiement. Ma femme apprenant que cet homme avoit une +fille, lui envoya en présent, un bonnet à la mode. Trois ans après, le +patron se trouvant chez moi avec un vieux fermier des environs du cap +May, qui avoit passé dans sa chaloupe, parla du bonnet envoyé par ma +femme, et raconta combien sa fille en avoit été flattée.--«Mais, +ajouta-t-il, ce bonnet a coûté bien cher à notre canton».--«Comment +cela, lui dis-je».--«Oh! me répondit-il, quand ma fille parut dans +l'assemblée, le bonnet fut tellement admiré, que toutes les jeunes +personnes voulurent en faire venir de pareils de Philadelphie; et nous +calculâmes, ma femme et moi, que le tout n'a pas coûté moins de cent +livres sterlings».--«Cela est vrai, dit le fermier. Mais vous ne +racontez pas toute l'histoire. Je pense que le bonnet vous a été de +quelqu'avantage; parce que c'est la première chose qui a donné à nos +filles l'idée de tricoter des gants d'estame pour vendre à Philadelphie, +et se procurer, par ce moyen, des bonnets et des rubans; et vous savez +que cette branche d'industrie s'accroît tous les jours et doit avoir +encore de meilleurs effets». + +Je fus assez content de cet exemple de luxe, parce que non-seulement les +filles du cap May devenoient plus heureuses en achetant de jolis +bonnets, mais parce que cela procuroit aussi aux Philadelphiennes, une +provision de gants chauds. + +Dans nos villes commerçantes, situées le long de la mer, les habitans +s'enrichissent de temps en temps. Quelques-uns de ceux qui acquièrent du +bien, sont prudens, vivent avec économie, et conservent ce qu'ils ont +gagné pour le laisser à leurs enfans. Mais d'autres, flattés de faire +parade de leur richesse, font des extravagances et se ruinent. Les loix +ne peuvent l'empêcher; peut-être même n'est-ce pas un mal pour le +public. Un schelling prodigué par un fou, est ramassé par un sage, qui +sait mieux comment il faut en faire usage; et conséquemment, il n'est +point perdu. + +Un homme vain et fastueux bâtit une belle maison, la meuble avec +élégance, y vit d'une manière splendide, et se ruine en peu d'années; +mais les maçons, les charpentiers, les serruriers et d'autres ouvriers +honnêtes qu'il a fait travailler, ont pu, par ce moyen, entretenir et +élever leur famille. Le fermier a été récompensé des soins qu'il a pris, +et le bien a passé en de meilleures mains. + +Il est, à la vérité, des cas, où quelques modes inventées par le luxe +peuvent devenir un mal public, comme il est lui-même un mal particulier. +Par exemple, si un pays exporte son boeuf et sa toile pour payer +l'importation du vin de Bordeaux et du porter, tandis qu'une partie de +ses habitans ne vivent que de pommes de terre et n'ont point de +chemises, cela ne ressemble-t-il pas à ce que fait un fou qui laisse sa +famille souffrir la faim et vend ses vêtemens pour acheter de quoi +s'enivrer? Notre commerce américain est, je l'avoue, un peu comme cela. +Nous donnons aux Antilles de la farine et de la viande, pour nous +procurer du rum et du sucre; c'est-à-dire, les choses les plus +nécessaires à la vie pour des superfinités. Malgré cela, nous vivons +bien, et nous sommes même dans l'abondance; mais si nous étions plus +sobres, nous pourrions être plus riches. + +L'immense quantité de terres couvertes de bois, que nous avons encore à +préparer pour la culture, rendra long-temps notre nation laborieuse et +frugale. Si l'on juge du caractère et des moeurs des Américains, par ce +qu'on voit le long des côtes, on se trompe beaucoup. Les habitans des +villes commerçantes peuvent être riches et adonnés au luxe, tandis que +ceux des campagnes possèdent toutes les vertus qui contribuent au +bonheur et à la prospérité publique. Ces villes commerçantes ne sont pas +très-considérées par les campagnards. Ils les regardent à peine comme +une partie essentielle de l'état; et l'expérience de la dernière guerre +a prouvé, que quand elles étoient au pouvoir de l'ennemi, elles +n'entraînoient pas la sujétion du reste du pays, qui continuoit +vaillamment à défendre sa liberté et son indépendance. + +Quelques calculateurs politiques ont compté que si tous les individus +des deux sexes, vouloient travailler pendant quatre heures par jour à +quelque chose d'utile, ce travail leur suffiroit pour se procurer les +choses les plus nécessaires et les agrémens de la vie; le besoin et la +misère seroient bannis du monde, et le reste des vingt-quatre heures +pourroit être consacré au repos et aux plaisirs. + +Qu'est-ce qui occasionne donc tant de besoin et de misère? C'est que +beaucoup d'hommes et de femmes travaillent à des choses qui ne sont ni +utiles, ni agréables, et consomment avec ceux qui ne font rien, les +objets de première nécessité, recueillis par les gens utilement +laborieux. Je vais expliquer ceci. + +Le travail arrache du sein de la terre et des eaux les premiers élémens +des richesses. J'ai de la terre, et je recueille du bled. Si, avec cela, +je nourris une famille, qui ne fasse rien, mon bled sera consommé, et à +la fin de l'année, je ne serai pas plus riche que je ne l'étois au +commencement. Mais, si en nourrissant ma famille, j'en occupe une partie +à filer, l'autre à faire des briques et d'autres matériaux pour bâtir, +le prix de mon bled me restera, et au bout de l'an, nous serons tous +mieux vêtus et mieux logés. Mais si au lieu d'employer un homme à faire +des briques, je le fais jouer du violon pour m'amuser, le bled qu'il +consomme s'en va, et aucune partie de son travail ne reste dans ma +famille pour augmenter nos richesses et les choses qui nous sont +agréables. Je serai, conséquemment, rendu plus pauvre par mon joueur de +violon, à moins que le reste de ma famille n'ait travaillé davantage ou +mangé moins, pour remplacer le déficit qu'il aura occasionné. + +Considérez le monde, et voyez des millions de gens occupés à ne rien +faire, ou du moins, à faire des choses qui ne produisent rien, tandis +qu'on est embarrassé pour se procurer les commodités de la vie, et même +le nécessaire. Qu'est-ce, en général, que le commerce pour lequel nous +combattons et nous nous égorgeons les uns les autres? N'est-ce pas la +cause des fatigues de plusieurs millions d'hommes, qui courent après des +superfluités, et perdent souvent la vie, en s'exposant aux dangers de la +mer? Combien de travail ne perd-on pas, en construisant et équipant de +grands vaisseaux, pour aller chercher en Chine du thé, en Arabie du +café, aux Antilles du sucre, et dans l'Amérique septentrionale, du +tabac. On ne peut pas dire que ces choses sont nécessaires à la vie; car +nos ancêtres vivoient fort bien sans les connoître. + +On peut faire une question. Tous ceux qui sont maintenant employés à +recueillir, à faire ou à charier des superfluités, pourroient-ils +subsister en cultivant des denrées d'une nécessité première?--Je crois +qu'oui. La terre est très-vaste, et une grande partie de sa surface est +encore sans culture. Il y a en Asie, en Afrique, en Amérique, des +forêts, qui ont plusieurs centaines de millions d'acres; il y en a même +beaucoup en Europe. Un homme deviendroit un fermier d'importance, en +défrichant cent acres de ces forêts; et cent mille hommes à défricher +chacun cent acres, ne feroient pas une lacune assez grande pour être +visible de la lune, à moins qu'on n'y eût le télescope d'Herschel; tant +sont vastes les pays que les bois couvrent encore! + +C'est, cependant, une sorte de consolation, que de songer que parmi les +hommes, il y a encore plus d'activité et de prudence que de paresse et +de folie. De là provient cette augmentation de beaux édifices, de fermes +bien cultivées, de villes riches et populeuses, qui se trouvent dans +toute l'Europe, et qu'on n'y voyoit autrefois que sur les côtes de la +Méditerranée. Cette prospérité est même d'autant plus remarquable, que +des guerres insensées exercent continuellement leurs ravages, et +détruisent souvent en une seule année les travaux de plusieurs années de +paix. Nous pouvons donc espérer, que le luxe de quelques marchands des +côtes des États-Unis de l'Amérique ne causera pas la ruine de leur pays. + +Encore une réflexion, et je termine cette vague et longue lettre. +Presque toutes les parties de notre corps nous obligent à quelque +dépense. Nos pieds ont besoin de souliers, nos jambes de bas, le reste +du corps exige des habillemens, et notre estomac une bonne quantité de +nourriture. Quoiqu'excessivement utiles, nos yeux, quand nous sommes +raisonnables, demandent l'assistance peu coûteuse de lunettes, qui ne +peuvent pas beaucoup déranger nos finances. Mais les yeux des autres +sont les yeux qui nous ruinent. Si tout le monde étoit aveugle, excepté +moi, je n'aurois besoin ni de magnifiques habits, ni de belles maisons, +ni de meubles élégans. + + [16] Membre du parlement d'Angleterre, pour le bourg de Calne, en + Wiltshire. Il étoit lié d'une intime amitié avec Franklin. + + + + +SUR LA TRAITE DES NÈGRES. + + + 23 mars 1790. + +En lisant dans les gazettes, le discours adressé par M. Jackson[17], au +congrès américain, contre ceux qui se mêlent de l'esclavage des nègres, +ou qui essaient d'adoucir la condition des esclaves, je me suis rappelé +un discours pareil, prononcé il y a environ cent ans, par Sidi Mehemet +Ibrahim, membre du divan d'Alger, ainsi qu'on peut le voir dans la +relation que Martin a publiée de son consulat, en 1687. + +Ce discours avoit pour but d'empêcher qu'on n'eût égard à la pétition de +la secte des _Erika_, ou Mahométans purs, qui regardoient la piraterie +et l'esclavage comme injuste, et en demandoient l'abolition. M. Jackson +ne le cite pas: mais, peut-être, ne l'a-t-il pas lu. S'il se trouve dans +son éloquent discours quelques raisonnemens de Sidi Mehemet, cela prouve +seulement que les intérêts des hommes influent et sont influencés d'une +manière étonnamment semblable dans tous les climats, où ils se trouvent +dans des circonstances pareilles. Voici la traduction du discours +africain. + +«ALLA Bismillah, etc. Dieu est grand, et Mahomet est son prophète! + +»Ont-ils considéré, ces Erika, les conséquences que pourroit avoir ce +qu'ils proposent dans leur pétition? Si nous mettions un terme à nos +croisières contre les chrétiens, comment nous procurerions-nous les +denrées que produit leur pays, et qui nous sont si nécessaires? Si nous +renonçons à les rendre esclaves, qui est-ce qui cultivera la terre, dans +nos brûlans climats? Qui est-ce qui fera les travaux les plus communs +dans nos villes? Qui est-ce qui nous servira dans nos maisons? Ne +serons-nous pas alors nos propres esclaves? et ne devons-nous pas plus +de compassion et de faveur à nous, musulmans, qu'à ces chiens de +chrétiens? + +»Nous avons maintenant plus de cinquante mille esclaves, à Alger et dans +les environs. Si nous n'en recevons pas de nouveaux, bientôt ce nombre +diminuera, et sera insensiblement réduit à rien. Si nous cessons de +prendre et de piller les vaisseaux des infidèles, et de réduire à +l'esclavage l'équipage et les passagers, nos terres n'auront plus aucune +valeur, faute de culture; les loyers de nos maisons diminueront de +moitié; et le gouvernement, privé de la part qu'il retire des prises, +verra ses revenus presqu'anéantis. + +»Et pourquoi? Pour céder aux fantaisies d'une secte capricieuse, qui +voudroit, non-seulement nous empêcher de faire de nouveaux esclaves, +mais nous forcer d'affranchir ceux que nous avons. Mais si les maîtres +perdent leurs esclaves, qui les en dédommagera? Sera-ce l'état? Le +trésor public y suffira-t-il? Sera-ce les Erika? En ont-ils les moyens? +ou voudroient-ils, pour faire ce qu'ils croient juste à l'égard des +esclaves, commettre une plus grande injustice envers les propriétaires? + +»Si nous donnons la liberté à nos esclaves, qu'en ferons-nous? Peu +d'entr'eux voudront retourner dans leur pays natal. Ils savent trop bien +qu'ils y auroient à souffrir bien plus que parmi nous. Ils ne veulent +point embrasser notre sainte religion; ils ne veulent point adopter nos +moeurs. Nos frères ne veulent pas se souiller par des mariages avec des +personnes de cette race. Devons-nous les laisser mandier dans nos rues, +ou souffrir qu'ils pillent nos propriétés? car les hommes accoutumés à +l'esclavage, ne travaillent point pour gagner leur vie, à moins qu'ils +n'y soient forcés. + +»Mais qu'y a-t-il donc de si malheureux dans leur condition présente? +N'étoient-ils pas esclaves dans leur pays? L'Espagne, le Portugal, la +France, l'Italie, ne sont-ils pas gouvernés par des despotes qui +tiennent leurs sujets dans l'esclavage, sans aucune exception? +L'Angleterre elle-même ne traite-t-elle pas ses matelots en esclaves? +car, lorsque le gouvernement le veut, ils sont enlevés, renfermés dans +des vaisseaux de guerre, condamnés non-seulement à travailler, mais à +combattre pour de très-petits gages, et un peu de nourriture qui ne vaut +pas mieux que celle que nous donnons à nos esclaves. + +»Leur condition est-elle donc devenue pire, parce qu'ils sont tombés +entre nos mains? Non. Ils n'ont fait que changer un esclavage pour +l'autre; et je puis dire pour un meilleur; car ils sont ici sur une +terre où le soleil de l'Islamisme répand sa lumière et brille dans toute +sa splendeur. Ils y ont occasion de connoître la véritable doctrine, et +de sauver leurs ames. Ceux qui restent dans leur pays, sont privés de ce +bonheur. Ainsi, renvoyer les esclaves dans les lieux où ils sont nés, ce +seroit les faire passer de la lumière dans les ténèbres. + +»Je répète la question. Si l'on donne la liberté aux esclaves, qu'en +fera-t-on? J'ai entendu dire qu'on les transplanteroit dans le désert où +il y a une vaste étendue de terre, sur laquelle ils pourroient +subsister, et former un état libre et florissant. Mais je crois qu'ils +sont trop peu portés à travailler volontairement, et trop ignorans pour +établir un bon gouvernement. D'ailleurs, les Arabes sauvages les +opprimeroient, les détruiroient ou les réduiroient de nouveau à +l'esclavage. + +»Tandis qu'ils nous servent, nous avons soin de leur fournir tout ce qui +leur est nécessaire, et nous les traitons avec humanité. Dans les pays +où ils sont nés, la classe de ceux qui travaillent est, ainsi que j'en +suis informé, plus mal nourrie, plus mal logée, plus mal vêtue. La +condition de la plupart d'entr'eux est donc déjà améliorée, et n'exige +rien de plus.--Ici, ils vivent en sûreté; ils ne sont point sujets à +devenir soldats, et à être forcés de s'égorger les uns les autres, comme +dans les guerres qu'on fait chez eux. + +»Si quelques-uns de ces bigots insensés, qui nous fatiguent à présent de +leurs sottes pétitions, ont, dans l'excès d'un zèle aveugle, affranchi +leurs esclaves, ce n'est ni par générosité, ni par humanité. C'est parce +qu'accablés du fardeau de leurs péchés, ils ont espéré que le mérite +prétendu de cette action les sauveroit d'une damnation éternelle. Mais +combien ils se trompent grossièrement en imaginant que l'esclavage est +condamné par l'alcoran! Je ne citerai ici que deux préceptes qui sont la +preuve du contraire:--Maîtres, traitez vos esclaves avec +douceur.--Esclaves, servez vos maîtres avec fidélité.--Ce livre sacré ne +défend pas non plus de piller les infidèles; puisqu'il est bien connu, +d'après lui, que Dieu a donné le monde et tout ce qu'il contient, à ses +fidèles Musulmans, et qu'ils ont le droit d'en jouir autant qu'ils +pourront y étendre leurs conquêtes. + +»Ne prêtons donc plus l'oreille à la détestable proposition d'affranchir +les esclaves chrétiens. Si elle étoit adoptée, le prix de nos terres et +de nos maisons diminueroit; beaucoup de bons citoyens seroient +dépouillés de leur propriété; le mécontentement deviendroit universel et +provoqueroit des insurrections qui mettroient en danger le gouvernement, +et la confusion générale seroit bientôt à son comble. Je ne doute donc +pas que ce sage conseil ne préfère la tranquillité et le bonheur de +toute une nation de vrais croyans, au caprice de quelques Erika, et ne +rejette leur pétition.» + +Le consul Martin nous apprend que la résolution du divan portoit:--«Que +la doctrine qui prétendoit qu'il étoit injuste de piller les Chrétiens +et de les rendre esclaves, paroissoit au moins problématique: mais que +l'intérêt qu'avoit l'état à maintenir cet usage, étoit clair; et +qu'ainsi la proposition seroit rejetée».--Et, en effet, elle le fut. + +Puisque les mêmes motifs produisent dans l'ame des hommes, des opinions +et des résolutions semblables, ne pouvons-nous pas, sans parler de notre +congrès Américain, nous hasarder à prédire que les adresses présentées +au parlement d'Angleterre, pour l'abolition de la traite des nègres, et +les débats qui auront lieu à ce sujet, auront le même effet que ceux du +divan d'Alger? + + [17] L'un des représentans de la Georgie. + + + + +OBSERVATIONS SUR LA GUERRE. + + +D'après la première loi des nations, la guerre et la destruction étoient +destinées à punir l'injure: en s'humanisant par degrés, elles admirent +l'esclavage au lieu de la mort; ensuite, l'échange des prisonniers +succéda à l'esclavage; et enfin, pour respecter davantage la propriété +des particuliers, les conquérans se contentèrent de régner sur eux. + +Pourquoi cette loi des nations ne s'amélioreroit-elle pas encore? Des +siècles se sont écoulés entre les divers changemens qu'elle a éprouvés: +mais comme de nos jours l'esprit humain a fait des progrès plus rapides, +pourquoi le perfectionnement de la loi des nations ne seroit-il pas +accéléré? Pourquoi ne conviendroit-on pas désormais que dans toutes les +guerres, on n'attaqueroit point certaines classes d'hommes, que même les +partis opposés les protégeroient également, et leur permettroient de se +livrer à leurs travaux avec sécurité? Ces hommes seraient: + +1º. Les agriculteurs, parce qu'ils travaillent pour la subsistance du +genre-humain. + +2º. Les pêcheurs, qui ont le même but que les agriculteurs. + +3º. Les marchands, dont les navires ne sont point armés, et qui sont +utiles aux différentes nations, en leur portant des denrées ou des +marchandises agréables. + +4º. Les artistes et les ouvriers qui travaillent dans des villes sans +défense. + +Il n'est pas, sans doute, nécessaire d'ajouter que les hôpitaux de +l'ennemi devroient être, non pas inquiétés, mais secourus au +besoin.--L'intérêt général de l'humanité exigeroit qu'on diminuât les +causes de la guerre, et tout ce qui peut exciter à la faire. Si l'on +interdisoit le pillage, on auroit moins d'ardeur à combattre, et +vraisemblablement la paix seroit bien plus durable. + +L'usage de voler les marchands en pleine mer est un reste de l'ancienne +piraterie; et quoiqu'il soit accidentellement avantageux à quelques +particuliers, il est loin de l'être à tous ceux qui l'entreprennent, et +aux nations qui l'autorisent. Au commencement d'une guerre, quelques +navires richement chargés sont surpris et enlevés; cela encourage les +premiers armateurs des corsaires à en armer de nouveaux. Beaucoup +d'autres les imitent. Mais, en même-temps, l'ennemi devient plus +soigneux. Il équipe mieux ses vaisseaux marchands, et les rend plus +difficiles à prendre. Il les fait aussi partir plus souvent sous la +protection d'un convoi. Tandis que les corsaires se multiplient, les +navires qui peuvent être pris et les chances du profit diminuent; de +sorte qu'il y a beaucoup de croisières où les dépenses surpassent le +gain. C'est alors une loterie comme les autres. Quoiqu'un petit nombre +de particuliers y gagne, la masse de ceux qui y mettent perd. La +totalité de ce que coûte l'armement de tous les corsaires, durant le +cours d'une guerre, excède de beaucoup le montant de toutes les prises. + +Ainsi, une nation perd tout le travail de beaucoup d'hommes, pendant le +temps qu'ils sont employés à voler. En outre, ce que ces hommes +acquièrent, ils le dépensent en s'enivrant et en s'abandonnant à toute +sorte de débauches. Ils perdent l'habitude du travail. À la paix, ils +sont rarement propres à reprendre des occupations honnêtes, et ne +servent qu'à augmenter le nombre des scélérats qui infestent les villes, +et des voleurs de grand chemin. + +Les armateurs mêmes, qui ont été heureux, aveuglés par la rapidité de +leur fortune, se livrent à une manière de vivre dispendieuse, et ne +pouvant plus y renoncer, lorsque les moyens d'y suffire diminuent, +finissent par se ruiner; juste punition de l'extravagante cruauté qu'ils +ont eue de réduire à la misère les familles de beaucoup d'honnêtes +commerçans, employés à servir l'intérêt commun du genre-humain. + + + + +SUR LA PRESSE DES MATELOTS[18]. + + +Le juge Foster, page 158 de son ouvrage, dit: «Chaque homme» cette +conclusion du tout à une partie ne me semble pas d'une bonne +logique.--Si l'alphabet disoit:--«Que toutes nos lettres combattent pour +la défense commune.--» Il y auroit de l'égalité, et par conséquent de la +justice. Mais s'il disoit:--«Qu'A, B, C, D, s'arment et combattent +pendant que les autres lettres resteront chez elles et dormiront +tranquilles».--Cela ne serait point égal, et conséquemment ne pourroit +être juste. + +_Ibid._--«Employez»--s'il vous plaît. Le mot signifie engager un homme à +travailler pour moi, en lui offrant des gages suffisans pour lui faire +préférer mon service à tout autre. Cela est fort différent de forcer un +homme à travailler aux conditions qui me conviendront. + +_Ib._--«Ce service et occupation, etc». Ceci est faux. Son occupation et +son service ne sont pas les mêmes. Un vaisseau marchand n'est point un +vaisseau armé. Il n'est point obligé à combattre, mais à transporter des +marchandises. Le matelot, qui est au service du roi, est forcé de +combattre, et de s'exposer à tous les dangers de la guerre. Les maladies +sont aussi plus communes et plus souvent mortelles à bord des vaisseaux +du roi que dans les vaisseaux marchands. À la fin d'une campagne, un +matelot peut quitter le service des marchands, et non le service du roi. +En outre, les marchands lui donnent de meilleurs gages. + +_Ib._ «Je suis très-certain, etc».--Ici on compare deux choses qui ne +sont pas comparables, l'injustice faite aux gens de mer, et les embarras +occasionnés au commerce. Les embarras qu'éprouve tout le commerce d'une +nation, ne justifient point l'injustice faite à un seul matelot. Si le +commerce souffrait de ce qu'un matelot ne seroit point à son service, il +pourroit et devroit lui offrir des gages qui le décideraient à y entrer +volontairement. + +_Page 159._--«Un mal particulier doit être supporté avec patience, pour +prévenir une calamité générale».--Cette maxime peut-elle se trouver dans +les loix et dans une bonne politique? et peut-il y avoir une maxime +contraire au sens commun? Si la maxime disoit que les maux particuliers +qui préviennent une calamité nationale, doivent être généreusement +compensés par la nation, on pourroit l'entendre: mais quand elle dit +seulement que ces maux doivent être supportés avec patience, elle est +absurde! + +_Ib._ «L'expédient, etc».--Vingt plans inutiles ou incommodes n'en +justifient pas un qui est inique. + +_Ib._--«Sur le pied de, etc».--Certes, votre raisonnement ressemble à un +mensonge. Il se tient sur un pied. La vérité se tient sur deux. + +_Page 160._ «--De bons gages». Probablement les mêmes qu'on a dans les +vaisseaux marchands? + +_Page 174._--«J'admets difficilement, etc.»--Quand cet auteur parle de +la presse, il diminue, autant qu'il le peut, l'horreur qu'inspire cette +coutume, en représentant qu'un matelot souffre seulement une _fatigue_, +comme il l'appelle tendrement, _dans quelques cas particuliers_; et il +oppose à ce mal particulier, les embarras du commerce de l'état. Mais +si, comme il le suppose, le cas arrive souvent, le matelot, qui est +pressé, et obligé à servir pour la défense du commerce au prix de +vingt-cinq schellings par mois, pourrait gagner trois livres sterlings +et quinze schellings au service d'un marchand, et vous lui prenez chaque +mois cinquante schellings. Or, si vous employez cent mille matelots, +vous dérobez à ces hommes honnêtes et industrieux et à leurs pauvres +familles, deux cent cinquante mille livres sterlings par mois, ou trois +millions sterlings par an; et, en même-temps, vous les forcez de +hasarder leur vie, en combattant pour la défense de votre commerce; +défense à laquelle devroient sans doute contribuer tous les membres de +la société, et les matelots comme les autres, en proportion du profit +que chacun en retire. Ces trois millions excéderoient, dit-on, la part +qui devroit leur revenir s'ils n'avoient pas payé de leur personne; mais +quand vous les forcez à se contenter de si peu, il me semble que vous +devriez les exempter de combattre. + +Cependant on peut dire que si l'on allouoit aux matelots qui servent +dans les vaisseaux du roi, les mêmes gages qu'ils pourroient avoir dans +les vaisseaux marchands, il en coûteroit trop cher à la nation, et l'on +seroit obligé d'augmenter les impôts. Alors la question se réduit à +ceci:--Est-il juste que dans une société les riches forcent la classe la +plus pauvre à combattre pour leur défense et celle de leurs propriétés, +en lui fixant arbitrairement des gages, et en la punissant si elle +refuse?--Le juge Foster nous dit que cela est _légal_. + +Je ne connois pas assez les loix pour prétendre que ce principe n'est +pas fondé sur quelqu'autorité: mais je ne puis me persuader qu'il soit +équitable. Je veux bien avouer pour un moment qu'il peut être légal +quand il est nécessaire: mais, en même-temps, je soutiens qu'il ne peut +être employé de manière à produire les mêmes bons effets, c'est-à-dire, +la sécurité publique, sans faire commettre une aussi intolérable +injustice, que celle qui accompagne la presse des matelots. + +Pour mieux me faire entendre, je ferai d'abord deux observations. La +première, c'est qu'on pourroit avoir pour les vaisseaux de guerre des +matelots de bonne volonté, si l'on les payoit suffisamment. Ce qui le +prouve, c'est que pour servir dans ces vaisseaux et courir les mêmes +dangers, on n'a besoin de presser ni les capitaines, ni les lieutenans, +ni les gardes-marine, ni les trésoriers, ni beaucoup d'autres officiers. +Pourquoi? Parce que les profits de leurs places ou leurs émolumens, sont +d'assez puissans motifs pour les leur faire rechercher. Il ne faudroit +donc que trouver assez d'argent pour engager les matelots à servir de +bonne volonté comme leurs officiers, sans mettre pourtant de nouveaux +impôts sur le commerce. + +La seconde de mes observations est que vingt-cinq schellings par mois +avec une ration de boeuf, de porc salé et de pois, étant jugés suffisans +pour faire subsister un matelot qui travaille beaucoup, ils doivent +suffire aussi à un homme de plume et à un jurisconsulte sédentaire. Je +voudrais donc qu'on établit une caisse, qui serviroit à donner des +récompenses aux marins. Pour remplir cette caisse, je proposerois de +presser un grand nombre d'officiers civils, qui ont à présent de gros +salaires, et de les obliger à remplir leurs emplois pour vingt-cinq +schellings par mois, avec une ration pareille à celle des gens de mer, +afin de verser le surplus de leurs salaires dans la caisse des matelots. + +Si l'on me chargeoit de faire exécuter l'ordre d'une telle presse, le +premier que je ferois presser seroit un assesseur de Bristol, ou un juge +nommé _Foster_. J'aurois besoin de son édifiant exemple, pour montrer +comment on doit se soumettre à la presse, car il trouveroit assurément +que, quoique ce soit un _mal particulier_ d'être réduit à vingt-cinq +schellings par mois, il faut, conformément à sa maxime légale et +politique, _le supporter avec patience_, afin de prévenir une calamité +nationale. + +Alors, je presserois le reste des juges; et ouvrant le livre rouge, je +n'oublierois aucun des officiers civils du gouvernement, depuis ceux qui +n'ont qu'un salaire de cinquante livres sterlings par an, jusqu'à ceux +qui en ont cinquante mille. Ces messieurs n'auroient pas à se plaindre, +puisqu'ils recevroient vingt-cinq schellings par mois, avec une ration; +et encore sans être obligés de combattre. Enfin, je crois que je ferois +presser ***. + + [18] Ce morceau est composé de diverses notes, que Franklin avoit + écrites avec un crayon, sur les marges d'un exemplaire de la fameuse + _Apologie de la Presse des Matelots_, par le juge Foster. + + + + +SUR LES LOIX CRIMINELLES, ET SUR L'USAGE D'ARMER EN COURSE. + + +À BENJAMIN VAUGHAN. + + 14 mars 1785. + +MON AMI, + +Parmi les pamphlets, que vous m'avez fait passer dernièrement, il y en a +un intitulé: _Pensées sur la Justice exécutive_.--Je vous envoie, en +revanche, une brochure française sur le même sujet. Elle a pour titre: +_Observations concernant l'exécution de l'article II de la Déclaration +sur le Vol_. + +L'un et l'autre de ces ouvrages sont adressés aux juges, mais écrits, +comme vous le verrez, dans un esprit très-différent. L'auteur anglais +veut qu'on pende tous les voleurs. Le français prétend qu'on doit +proportionner la punition au crime. + +Si nous croyons réellement, ainsi que nous fesons profession de le +croire, que la loi de Moyse étoit la loi de Dieu, et l'émanation de la +sagesse divine, infiniment supérieure à la sagesse humaine, d'après quel +principe pouvons-nous donner la mort pour punir une offense, qui, +conformément à cette loi, ne devroit être punie que par la restitution +du quadruple de l'objet enlevé?--Mettre à mort un homme, pour un crime +qui ne le mérite point, n'est-ce pas commettre un meurtre? Et, comme dit +l'auteur français, doit-on punir un délit contre la société par un crime +contre la nature? + +Une propriété superflue est de l'invention de la société. Des loix +simples et douces suffisent pour conserver les propriétés purement +nécessaires. L'arc du sauvage, sa hache et son vêtement de peaux +n'exigent pas qu'une loi lui en assure la conservation. Ils sont +suffisamment gardés par la crainte de son ressentiment et de sa +vengeance. Lorsqu'en vertu des premières loix, une partie de la société +accumula des richesses et devint puissante, elle fit des loix plus +sévères, et voulut, aux dépens de l'humanité, conserver ce qu'elle +possédoit. Ce fut un abus du pouvoir, et un commencement de tyrannie. + +Si, avant de faire entrer un sauvage en société, on lui avoit dit:«--Par +le moyen du pacte social, ton voisin pourra devenir propriétaire de cent +daims. Mais si ton frère, ton fils ou toi-même, vous n'avez pas de +daims, et qu'ayant faim, vous vouliez en tuer un, vous serez obligés de +subir une mort infame.»--Alors le sauvage auroit probablement préféré sa +liberté, et le droit commun de tuer des daims, à tous les avantages de +la société qu'on lui proposoit. + +Il vaut mieux que cent coupables soient sauvés que non pas qu'un +innocent périsse: c'est une maxime qui a été long-temps et généralement +approuvée; et je ne crois pas qu'on l'ait jamais combattue. Le +sanguinaire auteur des _Pensées sur la Justice exécutive_, convient +lui-même qu'elle est juste; et il remarque fort bien:--«Que la seule +idée de l'innocence _outragée_, et plus encore celle de l'innocence +_souffrante_, doit réveiller en nous tous les sentimens de la plus +tendre compassion, et en même-temps, exciter la plus vive indignation +contre les instrumens de ses maux.»--Mais il ajoute:--«Que l'innocence +ne sera jamais exposée ni à être outragée, ni à souffrir, si l'on suit +strictement les loix.»--Est-ce bien vrai?--Est-il donc impossible de +faire une loi injuste? Et si la loi elle-même est injuste, ne +sera-t-elle pas le véritable instrument qui excitera une indignation +générale? + +J'apprends, par les dernières gazettes de Londres, qu'une femme y a été +condamnée capitalement pour avoir dérobé, dans une boutique, de la gaze +qui valoit quatorze schellings trois sous. Y a-t-il donc quelque +proportion entre le tort fait par un vol de quatorze schellings trois +sous, et la punition d'une créature humaine, qu'on fait mourir au gibet? +Cette femme ne pouvoit-elle pas, par son travail, remplacer quatre fois +la valeur de son vol, ainsi que dieu l'a ordonné? Tous les châtimens +infligés au-delà de ce que mérite le crime, ne sont-ils pas une punition +de l'innocence? Si le principe est vrai, combien l'innocence, +non-seulement est _outragée_ mais _souffre_ chaque année, dans presque +tous les états civilisés de l'Europe! + +Il semble qu'on a pensé que cette sorte d'innocence pouvoit être punie +pour prévenir les crimes. Je me rappelle avoir lu qu'un turc cruel, qui +habitoit les côtes de Barbarie, n'achetoit jamais un esclave chrétien +sans le condamner aussitôt à être pendu par les jambes et à recevoir +cent coups de bâton sur la plante des pieds, afin que le souvenir de ce +châtiment sévère et la crainte de le subir de nouveau, l'empêchassent de +commettre des fautes qui pourroient le lui mériter. + +L'auteur du pamphlet anglais auroit lui-même de la peine à approuver la +conduite de ce turc dans un gouvernement d'esclaves; et cependant il +paroît recommander quelque chose de semblable pour le gouvernement des +Anglais, quand il applaudit le discours du juge Burnet à un voleur de +chevaux. On demandoit à ce voleur ce qu'il avoit à dire pour n'être pas +condamné à mort. Il répondit qu'il étoit bien cruel de pendre un homme +pour avoir _seulement_ volé un cheval.--«Homme, répliqua le juge, tu ne +seras pas pendu pour avoir _seulement_ volé un cheval; mais pour que les +chevaux ne puissent pas être volés.» + +Il me semble que la réponse du voleur, examinée loyalement, doit +paraître raisonnable, parce qu'elle est fondée sur le principe éternel +de l'équité, qui veut que le châtiment soit proportionné à l'offense; et +la réplique du juge est brutale et insensée. Cependant, l'auteur du +pamphlet--«désire que tous les juges se la rappellent quand ils vont +tenir leurs assises; parce qu'elle contient la sage raison des peines +qu'ils sont appelés à faire infliger.--Elle explique tout de suite, +dit-il, les bases et les véritables motifs des punitions capitales. Elle +apprend, sur-tout, que la propriété d'un homme, ainsi que sa vie, doit +être regardée comme sacrée». + +N'y a-t-il donc point de différence entre le prix de la propriété et +celui de la vie? Si je pense qu'il est juste que le meurtre soit puni de +mort, non-seulement parce que le châtiment est égal au crime, mais pour +empêcher d'autres meurtres, s'ensuit-il que je doive approuver qu'on +inflige le même châtiment pour une petite atteinte portée à ma +propriété? Si je ne suis pas moi-même assez méchant, assez vindicatif, +assez barbare pour donner la mort à quelqu'un qui m'a dérobé quatorze +schellings trois sous, comment puis-je applaudir à la loi qui la lui +donne? Montesquieu, qui étoit un juge, a essayé de nous inculquer +d'autres maximes. Il devoit connoître les sentimens qu'éprouvent des +juges humains dans ces occasions, et quels sont les effets de ces +sentimens. Bien loin de penser que des châtimens sévères et excessifs +préviennent le crime, voici ce qu'il dit: + +«L'atrocité des lois en empêche l'exécution. + +»Lorsque la peine est sans mesure, on est souvent obligé de lui préférer +l'impunité. + +»La cause de tous les relâchemens vient de l'impunité des crimes, et non +de la modération des peines.» + +Ceux qui connoissent bien le monde, prétendent qu'il y a plus de vols +commis et punis en Angleterre, que dans tous le reste de l'Europe. Si +cela est, il doit y avoir une cause, ou plusieurs causes de la +dépravation du peuple anglais. L'une de ces causes ne peut-elle pas être +le défaut de justice et de morale dans le gouvernement, défaut qui se +manifeste dans sa conduite oppressive envers ses sujets, et dans les +guerres injustes qu'il entreprend contre ses voisins? Voyez les longues +injustices, les monopoles, les traitemens cruels qu'il fait éprouver à +l'Irlande, et qui sont enfin avoués! Voyez les pillages que ses +marchands exercent dans l'Inde! la guerre désastreuse, qu'il fait aux +colonies de l'Amérique! et sans parler de ses guerres contre la France +et l'Espagne, voyez celle qu'il a faite dernièrement à la Hollande! +Toute l'Europe impartiale ne l'a considérée que comme une guerre de +rapine. Les espérances d'une proie immense et facile ont été les motifs +apparens et probablement réels, qui l'ont porté à attaquer cette nation. +Des peuples voisins se doivent une justice non moins stricte que des +citoyens d'un même pays. Un voleur de grands chemins n'est pas moins +voleur, quand il dérobe avec une bande de ses camarades, que quand il +est seul; et un peuple qui fait une guerre injuste, n'est qu'une grande +bande de voleurs. Si vous avez employé des gens à voler un hollandais, +est-il étrange que quand la paix leur interdit ce brigandage, ces gens +cherchent à voler ailleurs, et même à se voler les uns les autres? La +_piraterie_, comme l'appellent les Français, ou la course, est le +penchant général des Anglais; et ils s'y livrent par-tout où ils sont. + +On dit que dans la dernière guerre, cette nation n'avoit pas moins de +sept cents corsaires. Ces navires étoient armés par des marchands, pour +piller d'autres marchands qui ne leur avoient jamais rien fait. N'est-il +pas probable que plusieurs de ces armateurs de Londres, si ardens à +voler les marchands d'Amsterdam, voleroient aussi volontiers ceux de la +rue voisine de la leur, s'ils pouvoient le faire avec la même impunité? +Le désir du bien d'autrui[19] est toujours le même: il n'y a que la +crainte du gibet qui mette de la différence dans ses effets. + +Comment une nation, qui, parmi les plus honnêtes de ses membres, a tant +de gens inclinés à dérober, et dont le gouvernement a autorisé et +encouragé jusqu'à sept cents bandes de voleurs, comment, dis-je, +peut-elle avoir le front de condamner ce crime dans les individus, et +d'en faire pendre vingt dans une matinée? Cela rappelle naturellement +une anecdote de Newgate[20]. L'un des prisonniers se plaignoit que +pendant son sommeil, on lui avoit ôté les boucles de ses +souliers.--«Comment diable! dit un autre, est-ce que nous avons quelque +voleur parmi nous? Il ne faut pas le souffrir. Cherchons le coquin, et +nous le rosserons jusqu'à ce qu'il en meure.» + +Cependant on peut citer l'exemple récent d'un marchand anglais, qui n'a +point voulu profiter de ce que lui avoit produit la course. Il étoit +intéressé dans un navire, que ses associés jugèrent à propos d'armer en +corsaire, et qui prit un assez grand nombre de bâtimens français. Après +le partage du butin, le marchand dont je parle, a envoyé en France un +agent, qui a mis un avis dans les gazettes pour découvrir ceux à qui le +corsaire a fait tort, et leur restituer une part des prises. Cet homme, +qui a une conscience si pure, est un quaker[21]. Les presbytériens +écossais étoient jadis aussi délicats; car il existe encore une +ordonnance du conseil d'Édimbourg, publiée peu après la réformation, et +portant: «Qu'il est défendu d'acheter les marchandises qui proviennent +des prises, sous peine de perdre pour toujours le droit de cité, et de +subir d'autres punitions à la volonté des magistrats; parce que l'usage +de faire des prises est contraire à une bonne conscience et au précepte +de traiter nos frères chrétiens comme nous désirons d'être traités +nous-mêmes. Ainsi ces sortes de marchandises ne seront point vendues par +les hommes honnêtes de cette ville.» + +La race de ces hommes honnêtes est probablement éteinte en Écosse, où +ils ont, du moins, renoncé à leurs principes, puisque cette nation a +contribué, autant qu'elle l'a pu, à faire la guerre aux colonies de +l'Amérique septentrionale, et que les prises et les confiscations en ont +été, dit-on, un de ses grands motifs. + +Pendant quelque temps on a généralement cru qu'un militaire ne devoit +pas s'informer si la guerre, dans laquelle on l'employoit, étoit juste +ou non, mais exécuter aveuglément les ordres qu'il recevoit. Tous les +princes, qui ont du penchant à la tyrannie, doivent, sans doute, +approuver cette opinion, et désirer de la maintenir. Mais n'est-elle pas +très-dangereuse? D'après un tel principe, si le tyran commande à son +armée d'attaquer et de détruire, non-seulement une nation voisine, qui +ne l'a point offensé, mais même ses propres sujets, l'armée doit obéir. + +Dans nos colonies, un nègre esclave à qui son maître ordonne de voler et +d'assassiner son voisin, ou de commettre quelqu'autre action criminelle, +peut le refuser; et le magistrat le protége en applaudissant à son +refus. L'esclavage d'un soldat est donc pire que celui d'un nègre!--Un +officier, qui a de la conscience, peut donner sa démission, plutôt que +d'être employé dans une guerre injuste, s'il n'est pas retenu par la +crainte de voir attribuer sa démarche à une toute autre cause: mais les +simples soldats restent dans l'esclavage toute la vie, et peut-être +aussi ne sont-ils pas en état de juger de ce qu'ils doivent faire. Nous +ne pouvons que déplorer leur sort, et plus encore celui d'un matelot, +qui est souvent forcé de quitter des occupations honnêtes, pour aller +tremper ses mains dans le sang innocent. + +Mais il me semble qu'un marchand, étant plus éclairé par son éducation, +et absolument libre de faire ce qu'il veut, devroit bien considérer si +une guerre est juste, avant d'engager volontairement une bande de +mauvais sujets à attaquer les commerçans d'une nation voisine, pour +piller leurs propriétés et les ruiner avec leurs familles, s'ils se +rendent sans combattre, ou à les blesser, les estropier, les assassiner, +s'ils tentent de se défendre. Cependant ce sont des marchands chrétiens +qui commettent ce crime, dans une guerre juste ou non; et il est +difficile qu'elle soit juste des deux côtés. Elle est faite par des +marchands anglais et américains, qui, malgré cela, se plaignent des vols +particuliers, et pendent, par douzaines, les voleurs, à qui ils ont +eux-mêmes donné l'exemple du pillage. + +Il est enfin temps que pour le bien de l'humanité, on mette un terme à +ces horreurs. Les États-Unis de l'Amérique sont mieux placés que les +Européens, pour tirer des avantages de la course, puisque la plus grande +partie du commerce de l'Europe avec les Antilles, se fait à leur porte; +mais ils font tout ce qui dépend d'eux pour abolir cet usage, en offrant +d'insérer, dans tous leurs traités avec les autres puissances, un +article par lequel on s'engage solemnellement et réciproquement en cas +de guerre, à ne point armer de corsaires, et à laisser passer, sans être +molestés, les vaisseaux marchands qui ne seront point armés[22]. + +Ce seroit un heureux perfectionnement de la loi des nations. Tous les +hommes, qui ont des principes de justice et d'humanité, doivent désirer +que cette proposition réussisse. + +Recevez les assurances de mon estime et de mon inaltérable amitié. + +B. FRANKLIN. + + [19] Alieni appetens. + + [20] Prison de Londres. + + [21] Nouvel exemple digne du quaker Denham, dont il est parlé dans le + premier volume. (_Note du Traducteur._) + + [22] Cette offre ayant été acceptée par le roi de Prusse, Frédéric II, + il fut conclu entre ce monarque et les États-Unis, un traité + d'amitié et de commerce, contenant un article dicté par l'humanité + et la philantropie. Franklin, qui étoit l'un des plénipotentiaires + américains, le rédigea de la manière suivante: + + ART. XXIII. + + «Si la guerre a lieu entre les deux nation contractantes, les + marchands de l'une qui résideront dans les états de l'autre, + pourront y demeurer neuf mois pour se faire payer de leurs créances + et régler leurs affaires, et partiront ensuite librement, emportant + tous leurs effets sans aucun empêchement ou molestation quelconque. + Toutes les femmes, les enfans, les gens de lettres de toutes les + facultés, les agriculteurs, les artisans, les manufacturiers, les + pêcheurs, et les habitans non armés des villes, des villages et + autres places sans fortifications, et en général tous ceux qui + travaillent pour la subsistance et le bien de l'humanité, pourront + continuer à se livrer à leurs occupations, sans être molestés dans + leur personne, sans qu'on brûle leurs maisons et leurs marchandises, + ou qu'on les détruise en aucune manière, et sans que la force armée + de l'ennemi ravage leurs champs, en aucun des lieux où elle + pénétrera: mais si elle a besoin de prendre quelque chose pour son + usage, elle le paiera à un prix raisonnable. Tous les vaisseaux + marchands, employés à l'échange des productions des différens pays, + et à rendre les objets de première nécessité et les commodités de la + vie plus faciles à obtenir et plus communs, pourront passer + librement et sans molestation; et ni l'une ni l'autre des puissances + contractantes, ne délivrera des lettres de marque à aucun + particulier, pour lui donner le pouvoir de prendre ou de détruire + les vaisseaux marchands, ou interrompre leur commerce». + + + + +OBSERVATIONS SUR LES SAUVAGES DE L'AMÉRIQUE SEPTENTRIONALE. + + +Nous appelons ces peuples des Sauvages, parce que leurs moeurs diffèrent +des nôtres, que nous croyons la perfection de la politesse: ils ont la +même opinion des leurs. + +Si nous examinions, avec impartialité, les moeurs des différentes +nations, peut-être trouverions-nous que quelque grossier qu'il soit, il +n'y a pas de peuple qui n'ait quelques principes de politesse; et qu'il +n'en est aucun de si poli, qui ne conserve quelques restes de barbarie. + +Les Indiens sont, pendant leur jeunesse, chasseurs et guerriers. Quand +ils deviennent vieux, ils sont conseillers; car ces peuples sont +gouvernés par l'avis des sages. Il n'y a chez eux ni force coercitive, +ni prisons, ni officiers qui obligent à obéir, ou infligent des +châtimens. De là vient qu'en général ils s'étudient à bien parler. Le +plus éloquent est celui qui a le plus d'influence. + +Les femmes indiennes cultivent la terre, préparent à manger, +nourrissent, élèvent les enfans, conservent et transmettent à la +postérité le souvenir des événemens mémorables. Ces différens emplois +des deux sexes sont regardés comme honorables et conformes aux lois de +la nature. Avant peu de besoins factices, ils ont beaucoup de temps pour +s'instruire en conversant entr'eux. Notre vie active leur paroît basse +et servile auprès de la leur; et ils regardent les sciences, dont nous +nous enorgueillissons, comme frivoles et inutiles. On en eut une preuve, +lors du traité conclu à Lancastre, en Pensylvanie, en 1744, entre le +gouvernement de Virginie et les six Nations. + +Quand on fut convenu des principaux articles, les commissaires de la +Virginie informèrent les Sauvages, qu'il y avoit au collége de +Williamsbourg des fonds destinés à l'éducation de jeunes Indiens, et que +si les chefs des six Nations vouloient y envoyer une demi-douzaine de +leurs enfans, le gouvernement en prendroit soin et les feroit instruire +dans toutes les sciences des blancs. Une des règles de la politesse de +ces peuples est de ne jamais répondre à une proposition publique, le +même jour qu'elle leur a été faite. Ils pensent que ce seroit la traiter +avec trop de légèreté, et qu'ils montrent plus de respect en prenant du +temps pour la considérer comme une chose importante. Ils différèrent +donc de répondre aux Virginiens; et le lendemain après que l'orateur eût +témoigné combien ils étoient sensibles à l'offre qu'on leur avoit faite, +il ajouta:--«Nous savons que vous estimez beaucoup l'espèce de science +qu'on enseigne dans ces colléges, et que tandis que nos jeunes gens +seroient chez vous, leur entretien vous coûteroit beaucoup. Nous sommes +donc convaincus que dans ce que vous nous proposez, votre intention est +de nous faire du bien; et nous vous en remercions de bon coeur. Mais +vous, qui êtes sages, vous devez savoir que les différentes nations +voient les choses d'une manière différente; et vous ne devez pas être +offensés, si nos idées sur l'éducation d'un collége ne sont pas les +mêmes que les vôtres. Nous en avons déjà fait l'expérience. Plusieurs de +nos jeunes gens ont été élevés dans les colléges des provinces +septentrionales. Ils ont été instruits dans toutes vos sciences. Mais +quand ils sont revenus parmi nous, à peine savoient-ils courir. Ignorant +entièrement la manière de vivre dans les bois, incapables de supporter +le froid et la faim, ils ne savoient ni bâtir une cabane, ni prendre un +daim, ni tuer un ennemi: ils parloient imparfaitement notre langue; et +par conséquent ils n'étoient propres ni à la chasse, ni à la guerre, ni +aux conseils. Enfin, nous ne pouvions en rien faire.--Nous n'acceptons +pas votre offre: mais nous n'en sommes pas moins reconnoissans; et pour +vous le prouver, si les habitans de la Virginie veulent nous envoyer une +demi-douzaine de leurs enfans, nous aurons le plus grand soin de leur +éducation, nous leur apprendrons ce que nous savons; et nous en ferons +des _hommes_.» + +Les Sauvages ayant de fréquentes occasions de tenir des conseils +publics, ils se sont accoutumés à maintenir beaucoup d'ordre et de +décence dans ces assemblées. Les vieillards sont assis au premier rang; +les guerriers au second, et les femmes et les enfans au dernier. +L'emploi des femmes est de remarquer avec soin ce qui se passe dans les +conseils, de le graver dans leur mémoire, et de l'apprendre par +tradition à leurs enfans; car ces peuples n'ont point d'écriture. Elles +sont les registres du conseil. Elles conservent le souvenir des traités, +qui ont été conclus cent ans auparavant; et quand nous comparons ce +qu'elles disent avec nos écrits, nous le trouvons toujours exact. + +Celui qui veut parler se lève: les autres gardent un profond silence. +Quand il a fini il se rassied, et on lui laisse cinq ou six minutes, +pour qu'il puisse se rappeler s'il n'a omis rien de ce qu'il avoit +intention de dire, et se lever de nouveau pour l'énoncer. Interrompre +quelqu'un, même dans la conversation ordinaire, est regardé comme +très-indécent. Ô combien cela diffère de ce qu'on voit dans la chambre +polie des communes d'Angleterre, où il se passe à peine un jour, sans +quelque tumulte qui oblige l'orateur à s'enrouer à force de crier à +l'ordre! Combien diffère aussi la conversation des Sauvages, de la +conversation de plusieurs sociétés polies d'Europe, dans lesquelles, si +vous n'énoncez pas votre pensée avec beaucoup de rapidité, vous êtes +arrêté au milieu d'une phrase par l'impatient babil de ceux avec qui +vous vous entretenez, et il ne vous est plus possible de la finir! + +Il est vrai que la politesse qu'affectent les Sauvages dans la +conversation, est portée à l'excès; car elle ne leur permet pas de +démentir, ni même de contredire ce qu'on énonce en leur présence. Par ce +moyen, ils évitent les disputes: mais aussi on peut difficilement +connoître leur façon de penser et l'impression qu'on fait sur eux. Les +missionnaires qui ont essayé de les convertir au christianisme, se +plaignent tous de cette extrême déférence, comme d'un des plus grands +obstacles au succès de leur mission. Les Sauvages se laissent patiemment +expliquer les vérités du christianisme, et y donnent leurs signes +ordinaires d'approbation. Vous croiriez qu'ils sont convaincus. Point du +tout. C'est pure civilité. + +Un missionnaire suédois ayant assemblé les chefs Indiens des bords de la +Susquehannah, leur fit un sermon dans lequel il développa les principaux +faits historiques sur lesquels est fondée notre religion; tels que la +chute de nos premiers parens quand ils mangèrent une pomme; la venue du +Christ pour réparer le mal; ses miracles, ses souffrances, etc.--Quand +il eut achevé, un orateur indien se leva pour le remercier.--«Ce que +vous venez de nous faire entendre, dit-il, est très-bon. Certes, c'est +fort mal que de manger des pommes; il vaut beaucoup mieux en faire du +cidre. Nous vous sommes infiniment obligés d'avoir la bonté de venir si +loin de votre pays, pour nous apprendre ce que vos mères vous ont +appris. En revanche, je vais vous conter quelque chose de ce que nous +tenons des nôtres. + +»Au commencement du monde, nos pères ne se nourrissoient que de la chair +des animaux; et quand leur chasse n'étoit pas heureuse, ils mouroient de +faim. Deux de nos jeunes chasseurs ayant tué un daim, allumèrent du feu +dans les bois pour en faire griller une partie. Au moment où ils étoient +prêts à satisfaire leur appétit, ils virent une jeune et belle femme +descendre des nues et s'asseoir sur ce sommet que vous voyez là bas, au +milieu des montagnes bleues. Alors les deux chasseurs se dirent l'un à +l'autre: C'est un esprit, qui peut-être a senti l'odeur de notre gibier +grillé, et désire d'en manger. Il faut lui en offrir. Ils lui +présentèrent, en effet, la langue du daim. La jeune femme trouva ce mets +de son goût, et leur dit: Votre honêteté sera récompensée. Revenez ici +après treize lunes, et vous y trouverez quelque chose qui vous sera +très-utile pour vous nourrir vous et vos enfans, jusqu'à la dernière +génération. Ils firent ce qu'elle leur disoit, et à leur grand +étonnement, ils trouvèrent des plantes qu'ils ne connoissoient point, +mais qui, depuis cette époque, ont été constamment cultivées parmi nous, +et nous sont d'un grand avantage. Là où la main droite de la jeune femme +avoit touché la terre, ils trouvèrent le maïs; l'endroit où avoit touché +sa main gauche, portoit des haricots, et celui où elle s'étoit assise, +du tabac». + +Le bon missionnaire qu'ennuyoit ce conte ridicule, dit à celui qui le +fesoit:--«Je vous ai annoncé des vérités sacrées: mais vous ne +m'entretenez que de fables, de fictions, de mensonges».--L'Indien choqué +lui répondit: «Mon frère, il semble que vos parens ont eu envers vous le +tort de négliger votre éducation. Ils ne vous ont pas appris les +premières règles de la politesse. Vous avez vu que nous, qui connoissons +et pratiquons ces règles, nous avons cru toutes vos histoires. Pourquoi +refusez-vous de croire les nôtres?» + +Lorsque quelques-uns de ces Sauvages viennent dans nos villes, la foule +s'assemble autour d'eux, on les regarde avec attention, on les fatigue +dans les momens où ils voudraient être seuls. Ils prennent cela pour une +grande impolitesse, et ils l'attribuent à ce que nous ignorons les +véritables règles du savoir vivre.--«Nous sommes, disent-ils, aussi +curieux que vous, et quand vous venez dans nos villages, nous désirons +de vous regarder: mais alors nous nous cachons derrière les buissons, +qui sont sur la route où vous devez passer, et nous ne nous avisons +jamais d'aller nous mêler parmi vous.» + +Leur manière d'entrer dans les villages les uns des autres a aussi ses +règles. Ils croient qu'un étranger, qui voyage, manque de civilité +lorsqu'il entre dans un village sans avoir donné avis de son arrivée. +Aussi, dès que l'un d'eux approche d'un village, il s'arrête, crie, et +attend qu'on l'invite à entrer. Ordinairement deux vieillards vont au +devant de lui, et lui servent d'introducteurs. Il y a dans chaque +village une cabane vide, qu'on appelle _la Maison des Étrangers_. On y +conduit le voyageur, et les vieillards vont de cabane en cabane avertir +les habitans qu'il est arrivé un étranger, qui probablement est fatigué +et a faim. Chacun lui envoie aussitôt une partie de ce qu'il a pour +manger, avec des peaux pour se reposer. Quand l'étranger a pris quelque +nourriture et s'est délassé, on lui apporte du tabac et des pipes; et +alors seulement commence la conversation. On demande au voyageur qui il +est? où il va? quelles nouvelles il apporte? et on finit communément par +lui offrir de lui fournir un guide et des vivres pour continuer son +voyage. Mais on n'exige jamais rien pour la réception qu'on lui a faite. + +Cette hospitalité, qu'ils considèrent comme une des principales vertus, +est également pratiquée par chaque particulier. En voici un exemple, que +je tiens de notre interprète, Conrad Weiser. Il avoit été naturalisé +parmi les six Nations, et parloit très-bien la langue Mohock. En +traversant le pays des Indiens, pour porter un message de notre +gouverneur à l'assemblée d'Onondaga, il s'arrêta à l'habitation de +Canassetego, l'un de ses anciens amis. Le sauvage l'embrassa, étendit +des fourrures pour le faire asseoir, plaça devant lui des haricots +bouillis, du gibier et de l'eau, dans laquelle il avoit mêlé un peu de +rum. Quand Conrad Weiser eut achevé de manger, et allumé sa pipe, +Canassetego commença à s'entretenir avec lui. Il lui demanda comment il +s'étoit porté depuis plusieurs années qu'ils ne s'étoient vus l'un +l'autre; d'où il venoit, et quel étoit l'objet de son voyage. Conrad +répondit à toutes ces questions; et quand la conversation commença à +languir, le sauvage la reprit ainsi:--«Conrad, vous avez long-temps vécu +parmi les blancs, et vous connoissez un peu leurs coutumes. J'ai été +quelquefois à Albany, et j'ai observé qu'une fois tous les sept jours, +ils ferment leurs boutiques et s'assemblent tous dans une grande maison. +Dites-moi, pourquoi cela? Que font-ils dans cette maison? + +»Ils s'y rassemblent, répondit Conrad, pour entendre et apprendre de +bonnes choses.--Je ne doute pas qu'ils ne vous l'aient dit, reprit le +sauvage. Ils me l'ont dit de même: mais je ne crois pas que cela soit +vrai; et je vais vous en dire la raison.--J'allai dernièrement à Albany, +pour vendre des fourrures, et pour acheter des couvertures de laine, des +couteaux, de la poudre et du rum. Vous savez que je fais ordinairement +affaire avec Hans Hanson, mais cette fois-ci j'étois tenté d'essayer de +quelqu'autre marchand. Cependant je commençai par aller chez Hans +Hanson, et je lui demandai combien il me donneroit pour mes peaux de +castor. Il me répondit qu'il ne pouvoit pas me les payer plus de quatre +schellings la livre: mais, ajouta-t-il, je ne puis parler d'affaire +aujourd'hui; c'est le jour où nous nous rassemblons pour apprendre de +bonnes choses, et je vais à l'assemblée. + +»Pour moi, je pensai que ne pouvant faire aucune affaire ce jour-là, je +ferois aussi bien d'aller à l'assemblée avec Hans Hanson, et je le +suivis. Un homme vêtu de noir se leva, et commença à parler aux autres +d'un air très-fâché. Je ne comprenois pas ce qu'il disoit: mais +m'appercevant qu'il regardoit beaucoup et moi, et Hanson, je crus qu'il +étoit irrité de me voir là. Ainsi je sortis; je m'assis près de la +maison, je battis mon briquet, j'allumai ma pipe, et j'attendis que +l'assemblée fût finie. Il me vint alors dans l'idée que l'homme vêtu de +noir avoit fait mention des peaux de castor, et que cela pouvoit être le +sujet de l'assemblée. En conséquence, dès qu'on sortit de la maison, +j'accostai mon marchand.--Eh bien! lui dis-je, Hans, j'espère que vous +êtes convenu de payer les peaux de castor plus de quatre schellings la +livre.--Non, répondit-il, je ne puis plus même y mettre ce prix. Je ne +peux en donner que trois schellings six sous.--Je m'adressai alors à +divers autres marchands: mais c'étoit par-tout la même chanson; trois +schellings six sous, trois schellings six sous. Je vis donc clairement +que mes soupçons étoient bien fondés; et que, quoique les blancs +prétendissent qu'ils alloient dans leurs assemblées pour apprendre de +bonnes choses, ils ne s'y rendoient, en effet, que pour se concerter, +afin de mieux tromper les Indiens sur le prix des peaux de castor. +Réfléchissez-y un peu, Conrad, et vous serez de mon avis. Si, en +s'assemblant aussi souvent, leur dessein étoit d'apprendre de bonnes +choses, ils devroient certainement en avoir déjà appris quelqu'une. Mais +ils sont encore bien ignorans. + +»Vous connoissez notre usage. Si un blanc voyage dans notre pays, et +entre dans nos cabanes, nous le traitons toujours comme je viens de vous +traiter. Nous le fesons sécher s'il est mouillé; nous le fesons chauffer +s'il a froid, nous lui donnons de quoi bien satisfaire sa faim et sa +soif, et nous étendons des fourrures devant lui, pour qu'il puisse se +reposer et dormir. Mais nous ne lui demandons jamais rien pour la +manière dont nous l'avons accueilli[23]. Mais si j'entre dans la maison +d'un blanc à Albany, et que je demande quelque chose à manger et à +boire, on me dit aussitôt: Où est ton argent? Et si je n'en ai point, on +me dit: Sors d'ici, chien d'indien.--Vous voyez bien que les blancs +n'ont point encore appris ce peu de bonnes choses que nous apprenons, +nous, sans assemblées; parce que, quand nous sommes enfans, nos mères +nous les apprenent. Il est donc impossible que leurs assemblées soient +pour l'objet qu'ils disent. Elles n'ont d'autre but que d'apprendre à +tromper les Indiens sur le prix des castors.» + + [23] C'est une chose très-remarquable, que dans tous les temps et dans + tous les pays, l'hospitalité ait été reconnue pour la vertu de ceux + que les nations civilisées se sont plu à appeler barbares. Les Grecs + ont célébré les Scythes à cause de cette vertu. Les Sarrasins l'ont + portée au plus haut degré, et elle règne encore chez les Arabes du + désert. Saint-Paul nous dit, dans la relation de son voyage et de + son naufrage sur l'île de Malthe:--«Les Barbares nous traitèrent + avec beaucoup de bienveillance, car ils allumèrent du feu, et nous + reçurent à cause de la pluie qui tomboit, et à cause du + froid».--Cette note est tirée d'un _petit recueil des OEuvres de + Franklin_, publié par Dilly. + + + + +SUR LES DISSENTIONS ENTRE L'ANGLETERRE ET L'AMÉRIQUE. + + +À M. DUBOURG. + + Londres, le 2 octobre 1770. + +Je vois, avec plaisir, que nous pensons à-peu-près de même au sujet de +l'Amérique anglaise. Nous, habitans des colonies, nous n'avons jamais +prétendu être exempts de contribuer aux dépenses nécessaires au maintien +de la prospérité de l'empire. Nous soutenons seulement qu'ayant des +parlemens chez nous, et n'étant nullement représentés dans celui de la +Grande-Bretagne, nos parlemens sont les seuls juges de ce que nous +pouvons et devons donner, et le parlement anglais n'a nul droit de +prendre notre argent sans notre consentement. + +L'empire britannique n'est pas un simple état. Il en comprend plusieurs; +et quoique le parlement de la Grande-Bretagne se soit arrogé le pouvoir +de taxer les colonies, il n'en a pas plus le droit qu'il n'a celui de +taxer l'électorat d'Hanovre. Nous avons le même roi, mais non la même +législature. + +La dispute, qui s'est élevée entre l'Angleterre et les colonies, a déjà +fait perdre à l'Angleterre plusieurs millions sterlings. Elle les a +perdus dans son commerce, et l'Amérique en a gagné autant. Ce commerce +consistoit principalement en superfluités, en objets de luxe et de mode, +dont nous pouvons fort bien nous passer; et la résolution que nous avons +prise, de n'en plus recevoir jusqu'à ce qu'on ait fait cesser nos +plaintes, est cause que nos manufactures commencent à sortir de +l'enfance, et à prendre quelque consistance. Il ne seroit même pas aisé +d'engager nos colons à les abandonner, quand une amitié plus sincère que +jamais succéderoit à la querelle qui nous divise. + +Certes, je ne doute point que le parlement d'Angleterre ne finisse par +abandonner ses prétentions, et ne nous laisse paisiblement jouir de nos +droits et de nos privilèges. + +B. FRANKLIN. + + + + +SUR LA PRÉFÉRENCE QU'ON DOIT DONNER AUX ARCS ET AUX FLÈCHES SUR LES +ARMES À FEU. + + +AU MAJOR-GÉNÉRAL LEE. + + Philadelphie, le 11 février 1776. + +GÉNÉRAL, + +Le porteur de cette lettre est M. Arundel, que le congrès adresse au +général Schuyler, pour qu'il l'emploie dans le service de l'artillerie. +Il se propose de vous voir en passant, et il me demande une lettre de +recommandation pour vous. Il a servi en France, ainsi que vous le verrez +par ses brevets; et comme il paroît attaché à notre cause, j'espère +qu'il se rendra utile, en instruisant nos jeunes canonniers et nos +matelots. Peut-être donnera-t-il quelque moyen de déboucher la lumière +des canons encloués. + +Je vous envoie ci-joint une lettre que m'a écrite un officier nommé _M. +Newland_, qui a servi dans les deux dernières guerres. Il est connu du +général Gates, qui m'en parla avantageusement, lorsque j'étois à +Cambridge. Maintenant il désire de servir sous vos ordres, et je lui ai +conseillé d'aller vous joindre à New-York. + +Les Anglais parlent encore haut, et nous menacent durement: mais leur +langage est un peu plus poli, ou du moins, il n'est pas tout-à-fait +aussi injurieux pour nous. Ils sont rentrés peu-à-peu dans leur bon +sens; mais j'imagine que c'est trop tard pour leurs intérêts. + +Nous avons reçu cent vingt tonneaux de salpêtre, ce qui fait une grande +quantité, et nous en attendons trente tonneaux de plus. À présent, nous +manquons de moulins pour faire la poudre: mais malgré cela, je crois que +l'ouvrage ira son train, et qu'on le fera à force de bras.--Je +désirerois, cependant, comme vous, que nos armées se servissent de +piques, et même d'arcs et de flèches. Ce sont de très-bonnes armes qu'on +a follement négligées. On doit se servir d'arcs et de flèches: + +1º. Parce qu'un homme peut ajuster son coup avec un arc, aussi bien +qu'avec un fusil. + +2º. Il peut faire partir quatre flèches dans le même temps qu'il lui +faut pour tirer un coup de fusil et recharger. + +3º. L'objet qu'il doit viser n'est point dérobé à sa vue, par la fumée +du côté duquel il combat. + +4º. Un nuage de flèches, que l'ennemi voit venir, l'intimide, le +trouble, l'empêche d'être attentif à ce qu'il fait. + +5º. Une flèche qui perce un homme en quelque partie de son corps que ce +soit, le met hors de combat, jusqu'à ce qu'on la lui ait arrachée. + +6º. On se procure plus aisément des arcs et des flèches, que des fusils, +de la poudre et du plomb. + +Polydore-Virgile, en parlant d'une bataille entre les Français et les +Anglais, sous le règne d'Edouard III, fait mention du désordre dans +lequel fut jetée l'armée française, par un nuage de flèches[24], que lui +envoyèrent les Anglais, et qui leur donna la victoire[25].--Si les +flèches fesoient tant d'effet quand les hommes étoient couverts d'une +armure difficile à pénétrer, combien plus elles en feraient à présent, +que cette armure est hors d'usage! + +Je suis bien aise que vous soyez revenu à New-York: mais je voudrois que +vous pussiez être au Canada. Ici, les esprits sont maintenant en +suspens, dans l'attente des propositions que doit faire l'Angleterre. Je +ne crois pas qu'elle en fasse une seule que nous puissions accepter. +Quand on en aura une preuve évidente, les Américains seront plus +d'accord entr'eux et plus décidés. Alors votre proposition de former une +ligue solemnelle sera mieux accueillie, et peut-être adoptera-t-on la +plupart de nos autres mesures hardies. + +Vos lettres me font toujours un grand plaisir: mais j'ai de la peine à +m'en croire digne, car je suis un bien mauvais correspondant. Mes yeux +ne me permettent plus d'écrire que très-difficilement à la lumière; et +les jours sont à présent si courts et j'ai tant d'affaires depuis +quelque temps, que je suis rarement assis dix minutes, sans qu'on vienne +m'interrompre. + +Dieu vous donne des succès! + +B. FRANKLIN. + + [24] _Sagittarum nube._ + + [25] Il conclut par ces mots: _Est res profectò dictu mirabilis, ut + tantus ac potens exercitus à solis ferè anglicis sagittariis victus + fuerit; adeo anglus est sagittipotens, et id genus armorum valet._ + + + + +COMPARAISON DE LA CONDUITE DES ANTI-FÉDÉRALISTES DES ÉTATS-UNIS DE +L'AMÉRIQUE, AVEC CELLE DES ANCIENS JUIFS. + + +Un zélé partisan de la constitution fédérative dit dans une assemblée +publique:--«Qu'une grande partie du genre-humain avoit tant de +répugnance pour un bon gouvernement, qu'il étoit persuadé que si un ange +nous apportoit du ciel une constitution qui y aurait été faite exprès +pour nous, elle trouveroit encore de violens contradicteurs».--Cette +opinion parut extravagante; l'orateur fut censuré; et il ne se défendit +point. + +Probablement il ne lui vint pas tout-à-coup dans l'esprit que +l'expérience étoit à l'appui de ce qu'il avoit avancé, et qu'elle se +trouvoit consignée dans la plus fidèle de toutes les histoires, la +Sainte Bible. S'il y eût songé, il aurait pu, ce me semble, s'étayer +d'une autorité aussi irréfragable. + +L'être suprême se plut à élever une seule famille, et son attentive +providence la combla de bienfaits jusqu'à ce qu'elle devînt un grand +peuple. Après avoir délivré ce peuple de l'esclavage, par une suite de +miracles, que fit son serviteur Moyse, il remit lui-même à ce serviteur +choisi, en présence de toute la nation, une constitution et un code de +loix, et il promit de récompenser ceux qui les observeroient fidèlement, +et de punir avec sévérité ceux qui leur désobéiroient. + +La divinité elle-même étoit à la tête de cette constitution; c'est +pourquoi les écrivains politiques l'ont appelée _une théocratie_. Mais +malgré cela les ministres de Dieu ne purent parvenir à la faire +exécuter. Aaron et ses enfans composoient, avec Moyse, le premier +ministère du nouveau gouvernement. + +L'on auroit pensé que le choix d'hommes qui s'étoient distingués pour +rendre la nation libre, et avoient hasardé leur vie en s'opposant +ouvertement à la volonté d'un puissant monarque, qui vouloit la retenir +dans l'esclavage, auroit été approuvé avec reconnoissance; et qu'une +constitution tracée par Dieu même, auroit dû être accueillie avec les +transports d'une joie universelle. Mais il y avoit, dans chacune des +treize tribus, quelques esprits inquiets, mécontens, qui, par divers +motifs, excitoient continuellement les autres à rejeter le nouveau +gouvernement. + +Plusieurs conservoient de l'affection pour l'Égypte, leur terre natale; +et dès qu'ils éprouvoient quelqu'embarras, quelqu'inconvénient, effet +naturel et inévitable de leur changement de situation, ils accusoient +leurs chefs d'être les auteurs de leur peine; et non-seulement ils +vouloient retourner en Égypte, mais lapider ceux qui les en avoient +arrachés[26].--Ceux qui étaient enclins à l'idolâtrie, voyoient, avec +regret, la destruction du veau d'or. Plusieurs chefs pensoient que la +constitution nouvelle devoit nuire à leur intérêt particulier; que les +places avantageuses seraient toutes occupées par les parens et les amis +de Moyse et d'Aaron, et que d'autres qui étoient également bien nés en +seraient exclus[27]. + +Nous voyons dans Josephe et dans le Talmud quelques particularités, qui +ne sont pas aussi détaillées dans l'Écriture. + +Voici ce que nous y apprenons.--«Coré désiroit ardemment d'être +grand-prêtre; et il fut blessé de ce que cet emploi étoit conféré à +Aaron, par la seule autorité de Moyse, disoit-il, et sans le +consentement du peuple. Il accusa Moyse d'avoir employé divers artifices +pour s'emparer du gouvernement, et priver le peuple de sa liberté; et de +conspirer avec Aaron pour perpétuer la tyrannie dans sa famille. Ainsi, +quoique le vrai motif de Coré fût de supplanter Aaron, il persuada au +peuple qu'il n'avoit en vue que le bien général; et les Juifs excités +par lui, commencèrent à crier:--Maintenons la liberté de nos diverses +tribus. Nous nous sommes, nous-mêmes, affranchis de l'esclavage où nous +tenoient les Égyptiens; souffrirons-nous donc que Moyse nous rende +encore esclaves? Si nous devons avoir un maître, il vaut mieux retourner +vers le Pharaon, par qui nous étions nourris avec du pain et des +oignons, que de servir ce nouveau tyran qui, par sa conduite, nous a +exposés à souffrir la famine.-- + +»Alors ils nièrent la vérité de ses entretiens avec Dieu; et ils +prétendirent que le secret de ses rendez-vous, le soin qu'il avoit eu +d'empêcher que personne écoutât ses discours, et approchât même du lieu +où il étoit, devoit donner beaucoup de doutes à cet égard. Ils +accusèrent aussi Moyse de péculat, et d'avoir gardé un grand nombre des +cuillers et des plats d'argent que les princes avoient offerts à la +dédicace de l'autel[28], ainsi que les offrandes d'or, qu'avoit faites +le peuple[29], et la plus grande partie de la capitation[30]. Ils +accusèrent Aaron d'avoir mis de côté la plupart des joyaux qui lui +avoient été fournis pour le veau d'or. + +»Indépendamment du péculat qu'ils reprochoient à Moyse, ils prétendoient +qu'il étoit rempli d'ambition, et que pour satisfaire cette passion, il +avoit trompé le peuple en lui promettant une terre où couloit le lait et +le miel. Ils disoient qu'au lieu de lui donner une telle terre, il l'en +avoit arraché; et que tout ce mal lui sembloit léger, pourvu qu'il pût +se rendre un prince absolu[31]. Ils ajoutoient que pour maintenir avec +splendeur, dans sa famille, sa nouvelle dignité, il devoit faire suivre +la capitation particulière qui avoit déjà été levée et remise à +Aaron[32], par une taxe générale[33], qui probablement seroit augmentée +de temps en temps, si l'on souffroit la promulgation de nouvelles loix, +sous prétexte de nouvelles révélations de la volonté divine, et qu'ainsi +toute la fortune du peuple seroit dévorée par l'aristocratie de cette +famille.» + +Moyse nia qu'il se fût rendu coupable de péculat, et ses accusateurs ne +purent alléguer aucune preuve contre lui.--«Je n'ai point, dit-il, avec +la sainte confiance que lui inspirait la présence de Dieu, je n'ai point +pris au peuple la valeur d'un ânon, ni rien fait qui puisse lui +nuire».--Mais les propos outrageans de ses ennemis avoient eu du succès +parmi le peuple; car il n'est aucune espèce d'accusation si aisée à +faire, ou à être crue par les fripons, que celle de friponnerie. + +Enfin, il n'y eut pas moins de deux cents cinquante des principaux +hébreux, «fameux dans l'assemblée et hommes de renom»[34], qui se +portèrent à exciter la populace contre Moyse et Aaron, et lui +inspirèrent une telle frénésie, qu'elle s'écria:--«Lapidons-les, +lapidons-les; et assurons, par ce moyen, notre liberté. Choisissons +ensuite d'autres capitaines, qui nous ramènent en Égypte, en cas que +nous ne puissions pas triompher des Cananéens.» + +D'après tout cela, il paroît que les Israélites étoient jaloux de leur +nouvelle liberté, et que cette jalousie n'étoit pas, par elle-même, un +défaut: mais que quand ils se laissèrent séduire par un homme +artificieux, qui prétendoit n'avoir en vue que le bien public, et ne +songer en aucune manière à ses intérêts particuliers, et qu'ils +s'opposèrent à l'établissement de la nouvelle constitution, ils +s'attirèrent beaucoup d'embarras et de malheurs. On voit, en outre, dans +cette inappréciable histoire, que lorsqu'au bout de plusieurs siècles, +la constitution fut devenue ancienne, qu'on en eut abusé et qu'on +proposa d'y faire des changemens, la populace qui avoit accusé Moyse +d'ambition et de s'être fait prince, et qui avoit crié:--«Lapidez-le, +lapidez-le», fut encore excitée par les grands-prêtres et par les +scribes, et reprochant au Messie de vouloir se faire roi des Juifs, +cria:--«Crucifiez-le, crucifiez-le.»-- + +Tout cela nous apprend qu'une sédition populaire contre une mesure +publique, ne prouve pas que cette mesure soit mauvaise, encore que la +sédition soit excitée et dirigée par des hommes de distinction. + +Je conclus, en déclarant que je ne prétends pas qu'on infère de ce que +je viens de dire, que notre convention nationale a été divinement +inspirée, quand elle nous a donné une constitution fédérative, parce +qu'on s'est déraisonnablement et violemment opposé à cette constitution. +Cependant j'avoue que je suis si persuadé que la providence s'occupe du +gouvernement général du monde, que je ne puis croire qu'un événement qui +importe au bien-être de plusieurs millions d'hommes, qui existent déjà +ou qui doivent exister, ait lieu sans qu'il soit préparé, influencé et +réglé par cet esprit bienfaisant, tout-puissant et présent partout, +duquel émanent tous les autres esprits. + + [26] Nombres, chap. 14. + + [27] Nombres, chap. 14, vers. 3.--«Et ils se réunirent tous contre + Moyse et Aaron, et leur dirent: Vous prenez trop sur vous. Vous + savez que toutes les assemblées sont saintes, ainsi que chaque + membre de ces assemblées: pourquoi donc vous élevez-vous au-dessus + de l'assemblée?» + + [28] Nombres, chap. 7. + + [29] Exode, chap. 35, vers. 22. + + [30] Nombres, chap. 3, et Exode, chap. 30. + + [31] Nombres, chap. 14, vers. 13.--«Tu regardes comme peu de chose de + nous avoir ôtés d'une terre où coule le lait et le miel, et de nous + faire périr dans le désert, pourvu que tu deviennes notre prince + absolu». + + [32] Nombres, chap. 3. + + [33] Exode, chap. 30. + + [34] Nombres, chap. 14. + + + + +SUR L'ÉTAT INTÉRIEUR DE L'AMÉRIQUE, OU TABLEAU DES VRAIS INTÉRÊTS DE CE +VASTE CONTINENT. + + +La tradition rapporte que les premiers Européens qui s'établirent à la +Nouvelle-Angleterre, éprouvèrent beaucoup de peines et de difficultés, +comme cela arrive ordinairement quand un peuple civilisé fonde une +colonie dans un pays sauvage. Ils étoient portés à la piété, et ils +demandoient des secours au ciel, par des prières et des jeûnes fréquens. +Cet objet de leurs méditations constantes et de leurs entretiens, tenoit +leurs esprits dans la tristesse et le mécontentement; et semblables aux +enfans d'Israël, plusieurs d'entr'eux désiroient de retourner dans cette +Égypte, que la persécution les avoit engagés à abandonner. + +Un jour qu'on proposa dans une assemblée de proclamer un nouveau jeûne, +un fermier, plein de bon sens, se leva et observa:--«Que les +inconvéniens auxquels ils étoient exposés, et pour lesquels leurs +plaintes avoient si souvent fatigué le ciel, n'étoient pas si grands +qu'ils auroient pu le craindre, et qu'ils diminuoient chaque jour, à +mesure que la colonie se fortifioit; que la terre commençoit à compenser +leur travail et à fournir libéralement à leur subsistance; que la mer et +les rivières étoient remplies de poisson; que la température étoit +douce, le climat sain; qu'ils pouvoient sur-tout, jouir pleinement de la +liberté civile et religieuse; qu'il croyoit donc qu'il falloit +s'entretenir de pareils sujets, parce qu'ils étoient plus consolans, +plus propres à les rendre contens de leur situation; et qu'il convenoit +mieux à la gratitude, qu'ils devoient à l'Être-Suprême, de proclamer, au +lieu d'un jeûne, un jour d'action de graces.» + +L'avis de ce bon cultivateur fut goûté; et depuis ce moment, les +habitans de la colonie ont eu, chaque année, assez de motifs de félicité +publique, pour pouvoir en remercier Dieu; et en conséquence, un jour +d'action de graces a été constamment ordonné par eux et religieusement +observé. + +Je vois dans les différentes gazettes des États-Unis, de fréquentes +réflexions sur la dureté du temps, la décadence du commerce, la rareté +de l'argent.--Mon intention n'est point d'affirmer que ces plaintes sont +totalement dénuées de fondement. Il n'y a aucun pays, aucun état, où +quelques individus n'éprouvent des difficultés à gagner leur vie; où des +gens qui n'ont point de métier lucratif, manquent d'argent, parce qu'ils +n'ont rien à donner pour s'en procurer; et il est toujours au pouvoir +d'un petit nombre d'hommes, de faire beaucoup de bruit.--Mais observons +froidement la situation générale de nos affaires, et peut-être nous +paroîtra-t-elle moins triste qu'on ne l'a imaginé. + +La grande occupation du continent de l'Amérique septentrionale, est +l'agriculture. Four un artisan ou un marchand, nous comptons au moins +cent laboureurs qui, pour la plupart, cultivent leurs propres champs, et +en retirent non-seulement leur subsistance, mais aussi de quoi se vêtir, +de sorte qu'ils ont besoin de fort peu de marchandises étrangères; et +qu'ils vendent, en outre, une assez grande quantité de denrées pour +accumuler insensiblement beaucoup d'argent. + +La providence est si bienfaisante envers ce pays, le climat y est si +favorable, qu'à compter des trois ou quatre premières années de son +établissement, où nos pères eurent à y supporter beaucoup de peine et de +fatigue, on n'y a presque jamais entendu parler de disette: au +contraire, quoique quelques années aient été plus ou moins fécondes, +nous avons toujours eu assez de provisions pour nous nourrir, et même +pour exporter. La récolte de l'année dernière a été généralement +abondante; et cependant le fermier n'a jamais vendu aussi cher ce qu'il +a livré au commerce, ainsi que l'attestent les prix courans qu'on a +publiés. La valeur des terres augmente continuellement, à mesure que la +population s'accroît. En un mot, le fermier est en état de donner de si +bons gages à ceux qui travaillent pour lui, que tous ceux qui +connoissent l'ancien monde, doivent convenir qu'il n'y a pas d'endroit +où les manouvriers soient si bien nourris, si bien vêtus, si bien logés, +que dans les États-Unis de l'Amérique. + +Si nous entrons dans nos cités, nous voyons que, depuis la révolution, +les propriétaires des maisons et des terreins qui y sont compris, ont vu +considérablement augmenter leur fortune. Les loyers se sont élevés à un +prix étonnant; ce qui fait multiplier les bâtisses et fournit du travail +à un nombre immense d'ouvriers. L'accroissement du luxe, et la vie +splendide de ceux qui sont devenus riches, entretiennent aussi beaucoup +de monde. Les ouvriers demandent et obtiennent un prix plus haut que +dans aucune autre partie du monde, et ils sont toujours payés comptant. +Cette classe n'a donc pas à se plaindre de la dureté du temps; et elle +compose une très-grande partie des habitans des villes. + +Comme je vis fort loin de nos pêcheries américaines, je ne peux pas en +parler avec beaucoup de certitude. Mais j'ai entendu dire que +l'estimable classe d'hommes qu'on y emploie, est la moins bien payée, ou +qu'elles ont moins de succès qu'avant la révolution. Ceux qui font la +pêche de la baleine, ont été privés d'un marché où ils alloient vendre +leur huile: mais je sais qu'il s'en ouvre un autre qui pourra leur être +également avantageux; et les demandes de chandelle de spermaceti +augmentent chaque jour; ce qui conséquemment, en fait hausser le prix. + +Restent à présent les détailleurs, ou ceux qui tiennent des boutiques. +Quoiqu'ils ne composent qu'une petite partie de la nation, leur nombre +est considérable, et même trop pour le genre d'affaires qu'ils ont +entrepris; car dans tous les pays, la consommation des marchandises a +ses limites, qui sont les facultés du peuple, c'est-à-dire, ses moyens +d'acheter et de payer. Si les marchands calculent mal ces proportions, +et qu'ils importent trop de marchandises, ils doivent nécessairement +trouver difficilement à vendre l'excédent; et quelques-uns d'entr'eux +diront que le commerce languit. L'expérience les rendra, sans doute, +sages, et ils importeront moins. Si trop d'artisans des villes, et de +fermiers de la campagne deviennent marchands, dans l'espoir de mener une +vie plus agréable, la quantité d'occupation de ce genre divisée entr'eux +tous, est trop peu de chose pour chacun en particulier; et ils doivent +se plaindre de la décadence du commerce. Ils disent aussi que cela n'est +dû qu'à la rareté de l'argent; tandis que, dans le fait, l'inconvénient +provient moins de la diminution des acheteurs, que de la multiplicité +des vendeurs; et si les fermiers et les ouvriers qui se sont faits +marchands, retournoient à leur charrue et à leurs outils, il y auroit +assez de veuves et d'autres femmes pour tenir les boutiques, et elles +trouveroient suffisamment à gagner dans ce commerce de détail. + +Quiconque a voyagé dans les différentes parties de l'Europe, et a +observé combien peu on y voit de gens riches ou aisés, en comparaison +des pauvres; combien peu de gens y sont grands propriétaires, en +comparaison de la multitude de misérables ouvriers mal payés, et de +journaliers déguenillés et souffrant la faim; quiconque, dis-je, se +rappelle ce tableau, et contemple l'heureuse médiocrité qui règne dans +les états américains, où le cultivateur travaille pour lui-même et +entretient sa famille dans une honnête abondance, doit, ce me semble, +juger que nous avons raison de bénir la divine providence, qui a mis +tant de différence en notre faveur, et être convaincu qu'aucune nation +connue, ne jouit d'une plus grande portion de félicité humaine. + +Il est vrai que la discorde et l'esprit de parti troublent quelques-uns +des États-Unis. Mais regardons en arrière, et demandons-nous s'ils en +ont jamais été exempts? Ce mal existe par-tout où fleurit la liberté, et +peut-être aide-t-il à la conserver. Le choc des sentimens opposés fait +souvent jaillir des étincelles de vérité, qui produisent une lumière +politique. Les diverses factions qui nous divisent, tendent toutes au +bien public; et il n'y a réellement de différence entr'elles, que dans +la manière d'y parvenir. Les choses, les actions, les opinions, tout +enfin, se présente à l'esprit sous des points de vue si différens, qu'il +n'est pas possible que nous pensions, tous à-la-fois, de la même +manière, sur un objet quelconque, tandis qu'à peine le même homme en a +la même idée en différens temps. L'esprit de parti est donc le lot +commun de l'humanité; et celui qui règne chez nous n'est ni plus +dangereux, ni moins utile que celui des autres pays et des autres +siècles qui ont joui, au même degré que nous, de l'extrême bonheur d'une +liberté politique. + +Quelques-uns d'entre nous ne sont pas si inquiets de l'état présent de +nos affaires, que de ce qui peut arriver un jour. L'accroissement du +luxe les alarme; et ils pensent que c'est-là ce qui nous conduit à +grands pas vers notre ruine. Ils remarquent qu'il n'y a jamais de revenu +suffisant sans économie; et que toutes les productions annuelles d'un +pays peuvent être dissipées en dépenses vaines et inutiles, et la +pauvreté succéder à l'abondance.--Cela peut-être. Cependant cela arrive +rarement; car il semble qu'il y a chez toutes les nations une plus +grande quantité de travail et de frugalité, contribuant à les enrichir, +que de paresse et d'oisiveté, tendant à les appauvrir; de sorte que tout +balancé, il se fait une accumulation continuelle de richesses. + +Songez à ce qu'étoient du temps des anciens Romains, l'Espagne, les +Gaules, la Germanie, la Grande-Bretagne, habitées par des peuples +presqu'aussi pauvres que nos Sauvages; et considérez les richesses +qu'elles possèdent à présent, l'innombrable quantité de villes superbes, +de fermes bien établies, de meubles élégans, de magasins remplis de +marchandises; sans compter l'argenterie, les bijoux et tout le +numéraire. Oui, elles possèdent tout cela, en dépit de leurs +gouvernement exacteurs, dispendieux, extravagans, et de leurs guerres +destructives. Cependant on n'a jamais gêné, dans ces contrées, ni le +luxe, ni les prodigalités de l'opulence.--Ensuite, examinez le grand +nombre de fermiers laborieux et sobres, qui habitent l'intérieur des +états américains, et composent le corps de la nation, et jugez s'il est +possible que le luxe de nos ports de mer puisse ruiner un tel pays. + +Si l'importation des objets de luxe pouvoit ruiner un peuple, nous +serions probablement ruinés depuis long-temps, car la nation anglaise +prétendoit avoir le droit de porter chez nous, non-seulement les +superfluités de son pays, mais celles de toutes les autres contrées de +la terre. Nous les achetions, nous les consommions; et cependant nous +avons prospéré et sommes devenus riches. À présent nos gouvernemens +indépendans peuvent faire ce qui leur étoit alors impossible. Ils +peuvent diminuer par des impôts considérables ou empêcher par une +prohibition sévère, ces sortes d'importations; et nous nous enrichirons +davantage, si toutefois, et cela est incertain, le désir de nous parer +de beaux habits, d'être bien meublés, d'avoir des maisons élégantes, ne +doit pas, en excitant le travail et l'industrie, produire beaucoup plus +que ne nous coûtent ces objets. + +L'agriculture et les pêcheries des États-Unis sont les grandes sources +de l'accroissement de nos richesses. Celui qui sème un grain de bled, +est peut-être récompensé de sa peine par quarante grains de bled que la +terre lui rend; et celui qui tire un poisson du sein de la mer, en +retire une pièce d'argent. + +Nous devons être attentifs à ces choses-là, et nous le serons sans +doute. Alors, les puissances rivales, avec tous leurs actes prohibitifs, +ne pourront pas beaucoup nous nuire. Nous sommes les enfans de la terre +et des mers, et semblables à l'Antée de la fable, si en luttant avec un +Hercule nous avons quelquefois le dessous, le seul attouchement de nos +parens nous rendra la force de renouveler le combat. + + + + +AVIS À CEUX QUI VEULENT ALLER S'ÉTABLIR EN AMÉRIQUE. + + +Plusieurs personnes en Europe, sachant que l'auteur de cet avis connoît +très-bien l'Amérique septentrionale, lui ont parlé ou écrit pour lui +communiquer l'intention où elles sont d'aller s'y établir. Mais il lui +semble qu'elles ont formé ce projet par ignorance, et en se fesant de +fausses idées de ce qu'on peut se procurer dans le pays où elles veulent +se rendre. Ainsi, il croit devoir donner ici quelques notions plus +claires que celles qu'on a eues jusqu'à présent sur cette partie du +monde, afin de prévenir l'émigration et les voyages dispendieux et +infructueux de ceux à qui ne conviennent pas de pareilles entreprises. + +Beaucoup de gens s'imaginent que les habitans des États-Unis de +l'Amérique sont riches, en état de faire de la dépense, et disposés à +récompenser toute sorte de talens; mais qu'en même-temps ils ne +connoissent point les sciences, et que par conséquent des étrangers, qui +possèdent la littérature et les beaux-arts, doivent être très-estimés +dans ces contrées, et assez bien payés pour y devenir bientôt riches. On +croit aussi qu'il y a beaucoup d'emplois lucratifs que les gens du pays +ne sont pas propres à remplir; et que comme peu de personnes y sont +d'une noble origine, les étrangers qui portent un nom distingué doivent +y être très-respectés, obtenir les meilleures places et y faire +fortune.--On va jusqu'à se flatter que, pour encourager l'émigration des +Européens, les divers gouvernemens des États-Unis, non-seulement payent +le voyage de ceux qui viennent pour s'établir chez eux, mais leur font +présent à leur arrivée, de terres, de nègres, de bétail et d'instrumens +de labourage. + +Toutes ces choses-là sont imaginaires; et ceux qui fondent leurs +espérances sur cela, et passent en Amérique, sont sûrement bien trompés. + +La vérité est que quoique dans ce pays il y ait très-peu de gens aussi +misérables que les classes pauvres d'Europe, il y en a aussi très-peu +qu'on pût regarder en Europe comme riches. On y trouve plutôt une +heureuse et générale médiocrité. On y voit peu de grands propriétaires +de terres, et peu de fermiers qui cultivent les terres des autres. La +plupart des Américains labourent leurs propres champs, exercent quelque +métier ou font quelque commerce. Il en est très-peu d'assez riches pour +vivre dans l'oisiveté, et pour payer aussi chèrement, qu'on le fait en +Europe, les tableaux, les statues, l'architecture et les autres +productions des arts, qui sont plus curieuses qu'utiles. Aussi ceux qui +sont nés en Amérique avec le goût de cultiver ces arts, ont communément +quitté leur patrie, et sont allés s'établir en Europe, où ils pouvoient +être mieux récompensés. + +Certes, la connoissance des belles-lettres et de la géométrie est +très-estimée dans les États-Unis; mais elle y est, en même-temps, plus +commune qu'on ne le pense. Il y a déjà neuf grands colléges ou +universités; savoir quatre à la Nouvelle-Angleterre[35], et un dans +chacune des provinces de New-York, de New-Jersey, de Pensylvanie, de +Maryland et de Virginie. Ces universités ont des professeurs +très-savans. Il y a, en outre, un grand nombre de petits colléges, ou +d'écoles; et l'on apprend à beaucoup de jeunes gens les langues, la +théologie, la jurisprudence et la médecine. + +Il n'est nullement défendu aux étrangers d'exercer ces professions; et +le rapide accroissement de la population dans toutes les parties des +États-Unis, leur promet une occupation qu'ils peuvent partager avec les +gens du pays. Il y a peu d'emplois civils, et il n'y en a point +d'inutile comme en Europe. D'ailleurs, l'on a établi pour règle, dans +quelques-unes de nos provinces, qu'aucune place ne seroit assez +lucrative, pour tenter la cupidité de ceux qui voudroient la remplir. Le +trente-sixième article de la constitution de Pensylvanie, dit +expressément:--«Comme pour conserver son indépendance, tout homme libre, +qui n'a point une propriété suffisante, doit avoir quelque profession, +métier, commerce ou ferme qui le fasse subsister honnêtement, il n'est +pas nécessaire de créer des emplois lucratifs; parce que leur effet +ordinaire est d'inspirer à ceux qui les possèdent ou qui les postulent, +un esprit de dépendance et de servitude, indigne d'hommes libres. Ainsi, +toutes les fois que les émolumens d'un emploi augmenteront au point de +le faire désirer à plusieurs personnes, il faudra que la législature en +diminue les profits.» + +Ces idées ont été plus ou moins adoptées par tous les États-Unis. Or, il +ne vaut pas la peine qu'un homme, qui a quelque moyen de vivre chez lui, +s'expatrie dans l'espoir d'obtenir une place avantageuse en Amérique. +Quant aux emplois militaires, il n'y en a plus depuis la fin de la +guerre, puisque les armées ont été licenciées. + +Il convient encore moins d'aller dans les États-Unis, lorsqu'on n'a à y +porter qu'une naissance illustre. En Europe, cela peut être de quelque +prix: mais une pareille marchandise ne peut être offerte dans un plus +mauvais marché qu'en Amérique, où, en parlant d'un étranger, les +habitans demandent, non pas _qui il est_, mais _ce qu'il sait faire_. +S'il a quelque talent utile, il est bien accueilli; et s'il exerce son +talent et qu'il se conduise bien, il est respecté par tous ceux qui le +connoissent. Mais celui qui n'est qu'_homme de qualité_, et qui, par +rapport à cela, veut obtenir un emploi et vivre aux dépens du public, +est rebuté et méprisé. + +Le laboureur et l'artisan sont honorés en Amérique, parce que leur +travail est utile. Les habitans y disent que Dieu lui-même est un +artisan, et le premier de l'univers; et qu'il est plus admiré, plus +respecté, à cause de la variété, de la perfection, de l'utilité de ses +ouvrages, que par rapport à l'ancienneté de sa famille.--Ils aiment +beaucoup à citer l'observation d'un nègre, qui disoit:--«Boccarorra[36] +fait travailler l'homme noir, le cheval, le boeuf, tout, excepté le +cochon.--Le cochon mange, boit, se promène, dort quand il veut, et vit +comme un gentilhomme.»-- + +D'après cette façon de penser des Américains, l'un d'entr'eux croiroit +avoir beaucoup plus d'obligation à un généalogiste qui pourroit lui +prouver que, depuis dix générations, ses ancêtres ont été laboureurs, +forgerons, charpentiers, tourneurs, tisserands, taneurs, même +cordonniers, et que conséquemment ils étoient d'utiles membres de la +société, que s'il lui démontroit qu'ils étoient seulement nobles, ne +fesant rien de profitable, vivant nonchalamment du travail des autres, +ne sachant que _consommer les fruits de la terre_[37], et n'étant enfin +propres à rien, jusqu'à ce qu'à leur mort, leurs biens ont été dépecés +comme le cochon gentilhomme du nègre. + +Quant aux encouragemens que le gouvernement donne aux étrangers, ils ne +sont réellement que ce qu'on doit attendre de la liberté et des loix +sages. Les étrangers sont bien reçus en Amérique, parce qu'il y a assez +de place pour tous; et les habitans n'en sont point jaloux. Les loix les +protégent assez, pour qu'ils n'aient besoin de l'appui d'aucun homme en +place; et chacun d'eux peut jouir en paix du produit de son industrie. +Mais s'ils n'apportent point de fortune, il faut qu'ils soient laborieux +et qu'ils travaillent pour vivre. Une ou deux années de séjour leur +donnent tous les droits de citoyen. Mais le gouvernement ne fait point +aujourd'hui ce qu'il pouvoit faire autrefois. Il n'engage plus les +étrangers à s'établir, en payant leur passage, et leur donnant des +terres, des nègres, du bétail, des instruments de labourage, ou en leur +fesant aucune autre espèce d'avances. En un mot, l'Amérique est la terre +du travail, et non point ce que les Anglais appellent une contrée de +fainéans[38]; et les Français un pays de cocagne, où les rues sont +pavées de miches, les maisons couvertes d'omelettes, et où les poulets +volent tout rôtis, en criant: _Approchez-vous pour nous manger._ + +Quels sont donc les hommes auxquels il peut être avantageux de passer en +Amérique? Et quels sont les avantages qu'ils peuvent raisonnablement s'y +promettre? + +La terre est à bon marché dans ces contrées, à cause des vastes forêts +qui manquent d'habitans, et qui probablement en manqueront encore plus +d'un siècle. La propriété de cent acres d'un sol fertile, couvert de +bois en divers endroits, voisin des frontières, peut s'acquérir pour +huit ou dix guinées. Ainsi, des jeunes gens laborieux qui s'entendent à +cultiver le bled et à soigner le bétail, ce qui se fait dans ces +contrées à-peu-près comme en Europe, ont de l'avantage à aller s'y +établir. Quelques épargnes sur les bons gages qu'ils y recevront pendant +qu'ils travailleront pour les autres, les mettront bientôt à même +d'acheter de la terre et de commencer à la défricher. Ils seront aidés +par des voisins de bonne volonté, et ils trouveront du crédit. Beaucoup +de pauvres colons, sortis d'Angleterre, d'Irlande, d'Écosse et +d'Allemagne, sont, de cette manière, devenus, en peu d'années, de riches +fermiers; mais s'ils étoient restés dans leur pays, où toutes les terres +sont occupées et le prix des journaliers fort médiocre, ils ne se +seroient jamais élevés au-dessus de la triste condition dans laquelle +ils étoient nés. + +La salubrité de l'air, la bonté du climat, l'abondance de bons alimens, +la facilité qu'on a à se marier de bonne heure, par la certitude de ne +pas manquer de subsistance en cultivant la terre, font que +l'accroissement de la population est très-rapide en Amérique; et elle le +devient encore davantage par l'immigration des étrangers. Aussi, on y +voit sans cesse augmenter le besoin des ouvriers de toute espèce, pour +construire des maisons aux agriculteurs, et leur faire les meubles et +ustensiles grossiers qu'il ne seroit pas aussi commode de faire venir +d'Europe. + +Des ouvriers qui peuvent faire passablement les choses dont je viens de +parler, sont sûrs de ne pas manquer d'occupation et d'être bien payés, +car rien ne gêne les étrangers qui veulent travailler, et ils n'ont pas +même besoin de permission pour cela. S'ils sont pauvres, ils commencent +par être domestiques ou journaliers; et s'ils sont sobres, laborieux, +économes, ils deviennent bientôt maîtres, s'établissent, se marient, +élèvent bien leurs enfans, et sont des citoyens respectables. + +Les gens qui, ayant une médiocre fortune, et une nombreuse famille, +désirent d'élever leurs enfans au travail, et de leur assurer une +propriété, peuvent aussi passer en Amérique. Ils y trouveront des +ressources dont ils manquent en Europe. Là, ils pourront apprendre et +exercer des arts mécaniques, sans que cela leur procure aucun +désagrément. Au contraire, leur travail leur attirera du respect. Là, de +petits capitaux employés à acheter des terres qui acquièrent chaque jour +plus de prix par l'accroissement de la population, donnent à ceux qui en +font cet usage, la certitude de laisser d'assez grandes fortunes à leurs +enfans. + +L'auteur de cet écrit a vu plusieurs exemples de grands terrains, +achetés à raison de dix livres sterlings pour cent acres, dans le pays, +qu'on appeloit alors les frontières de la Virginie, lesquels, au bout de +vingt ans, ayant été défrichés, et se trouvant en-deçà de nouveaux +établissemens, ont été vendus trois livres sterlings l'acre. L'acre +américain est le même que l'acre anglais et l'acre de Normandie[39]. + +Ceux qui veulent connoître le gouvernement des Américains, doivent lire +les constitutions des différens États-Unis, et les articles de +confédération qui les lient les uns aux autres, sous la direction d'une +assemblée générale, appelée _Congrès_. Ces constitutions ont été +imprimées en Amérique, par ordre du congrès. L'on en a fait deux +éditions à Londres, et la traduction française en a été publiée +dernièrement à Paris. + +Depuis quelque temps, divers princes de l'Europe, croyant qu'il y auroit +de l'avantage pour eux à multiplier les manufactures dans leurs états, +de manière à diminuer l'importation des marchandises étrangères, ont +cherché à attirer des ouvriers des autres pays, en leur accordant de +gros salaires et des privilèges.--Beaucoup de personnes, qui prétendent +être très-habiles dans divers genres de manufactures précieuses, +s'imaginant que l'Amérique devoit avoir besoin d'elles, et que le +congrès seroit probablement disposé à imiter les princes dont je viens +de faire mention, lui ont proposé de se rendre dans les États-Unis, à +condition qu'il paieroit leur passage et qu'il leur donneroit des +terres, des appointemens, et des privilèges pour un certain nombre +d'années. Mais si ces personnes lisent les articles de la confédération +des États-Unis, elles verront que le congrès n'a ni le pouvoir ni +l'argent nécessaire pour faire ce qu'elles désirent. Si de tels +encouragemens peuvent avoir lieu, ce n'est que de la part du +gouvernement de quelqu'un des états. Cependant, cela arrive rarement en +Amérique; et quand on l'a fait, le succès a souvent mal répondu aux +espérances. On a vu que le pays n'étoit pas encore assez avancé pour +engager des particuliers à y établir des manufactures. La main-d'oeuvre +y est communément trop chère; il est trop difficile d'y rassembler des +journaliers, parce que chacun veut y travailler pour son compte; et le +bas prix des terres y excite beaucoup d'ouvriers à abandonner leur +métier pour s'adonner à l'agriculture. + +Le peu de manufactures qui y ont réussi, sont celles qui exigent peu de +bras, et dans lesquelles la plus grande partie du travail se fait avec +des machines. Les marchandises trop volumineuses, et qui ne sont pas +d'un prix assez considérable pour supporter les dépenses du fret, +peuvent être faites dans le pays et vendues à meilleur marché, que +lorsqu'on les y transporte. Mais ce ne sont que ces sortes d'objets +qu'il est avantageux d'y fabriquer lorsqu'on en trouve le débit. Les +fermiers américains ont tous les ans beaucoup de laine et de lin: mais +au lieu d'en exporter, on emploie le tout dans le pays. Chaque fermier a +chez lui sa petite manufacture pour l'usage de sa famille. L'on a +essayé, dans plusieurs provinces, d'acheter une grande quantité de laine +et de lin, pour les faire filer et tisser, et former des établissemens +où l'on pût vendre beaucoup de toile et d'étoffes de laine: mais ces +projets n'ont presque jamais réussi, parce que les marchandises +pareilles qui viennent de l'étranger, sont moins chères. + +Lorsque le gouvernement a été invité à soutenir ces établissemens, par +des encouragemens, par des avances de fonds, ou en mettant des impôts +sur l'importation des marchandises étrangères, il a presque toujours +refusé; car il a pour principe que si le pays est déjà en état d'avoir +des manufactures, des particuliers trouveront assez d'avantage à les +entreprendre; et que s'il ne l'est pas encore, c'est une folie de +vouloir forcer la nature. + +L'établissement de grandes manufactures exige qu'il y ait un grand +nombre de pauvres ouvriers, qui travaillent pour un faible salaire. Il +peut y avoir de ces pauvres ouvriers en Europe: mais il ne s'en trouvera +point en Amérique, jusqu'à ce que toutes les terres soient occupées et +cultivées, et qu'il y ait un surcroît de population, qui, ne pouvant +avoir de terres, manque de travail. + +Les manufactures de soieries sont, dit-on, naturelles en France, comme +celles de drap en Angleterre; parce que chacun de ces pays produit +abondamment les matières premières. Mais si l'Angleterre vouloit +fabriquer des soieries, comme elle fabrique des draps, et la France +fabriquer des draps, comme elle fabrique des soieries, ces entreprises +contre nature auroient besoin d'être soutenues par des prohibitions +mutuelles, ou par des droits considérables mis sur les marchandises +importées d'un de ces états dans l'autre. Par ce moyen les ouvriers +feroient payer un plus haut prix aux consommateurs, tandis que le +surcroît de salaires qu'ils recevroient, ne les rendroit ni plus +heureux, ni plus riches, car ils boiroient davantage et travailleroient +moins. + +Les gouvernemens américains croient donc ne pas devoir encourager ces +sortes de projets. Aussi, ni les marchands, ni les ouvriers, ne font la +loi à personne. Si le marchand veut vendre trop cher une paire de +souliers qui vient de l'étranger, l'acheteur s'adresse à un cordonnier; +et si le cordonnier demande un trop haut prix, l'acheteur retourne an +marchand: ainsi la concurrence retient dans de justes limites le +marchand et l'ouvrier. Cependant le cordonnier gagne en Amérique, +beaucoup plus qu'il ne gagneroit en Europe, parce qu'il peut ajouter au +prix qu'il vend ses souliers, une somme presqu'égale aux dépenses de +fret, de commission, d'assurances, que fait nécessairement payer le +marchand. Il en est de même pour les ouvriers dans tous les autres arts +mécaniques. Aussi, les artisans vivent en général beaucoup mieux en +Amérique qu'en Europe; et ceux qui sont économes ramassent aisément de +quoi vivre dans leur vieillesse, et laisser du bien à leurs enfans.--Les +hommes qui ont un métier peuvent donc avoir de l'avantage à aller +s'établir dans les États-Unis. + +L'Europe est depuis long-temps habitée; et là, les arts, les métiers, +les professions de toute espèce sont si bien fournis, qu'il est +difficile à un pauvre homme, qui a des enfans, de les placer de manière +à leur faire gagner, ou apprendre à gagner une honnête subsistance. +L'artisan qui craint de se créer des rivaux refuse de prendre des +apprentis, à moins qu'on ne lui donne de l'argent, qu'on ne les +nourrisse ou qu'on ne se soumette à d'autres conditions trop onéreuses +pour les parens. Aussi les jeunes gens restent souvent dans l'ignorance +de tout ce qui pourroit leur être utile, et ils sont obligés, pour +vivre, de devenir soldats, domestiques ou voleurs. + +En Amérique, l'augmentation continuelle de la population, empêche qu'on +n'ait cette crainte de se créer des rivaux. Les ouvriers y prennent +volontiers des apprentis, parce qu'ils espèrent retirer du profit de +leur travail, pendant tout le temps qui s'écoulera depuis l'époque où +ils sauront leur métier, jusqu'au terme stipulé dans leur contrat. Il +est donc facile aux familles pauvres de faire élever utilement leurs +enfans; et les ouvriers sont si portés à avoir des apprentis, que +plusieurs d'entr'eux donnent de l'argent aux parens, pour avoir des +garçons de dix à quinze ans, et les garder jusqu'à ce qu'ils en aient +vingt-un. Par ce moyen beaucoup de pauvres parens ont, à leur arrivée en +Amérique, ramassé assez d'argent, pour acheter des terres, s'y établir, +et subsister, en les cultivant avec le reste de leur famille. + +Les contrats d'apprentissage se font en présence d'un magistrat, qui en +règle les conditions, conformément à la raison et à la justice; et comme +il a en vue de voir former un citoyen utile, il oblige le maître de +s'engager, par écrit, non-seulement à bien nourrir l'apprenti, à +l'habiller, à le blanchir, à le loger, et à lui donner un habillement +complet à la fin de l'apprentissage, mais encore à lui faire apprendre à +lire, à écrire, à chiffrer, et à lui enseigner sa profession, ou +quelqu'autre par laquelle il puisse être en état de gagner sa vie, et +d'élever une famille. + +Une copie de cet acte est remise à l'apprenti ou à ses parens, et le +magistrat en garde la minute, à laquelle on peut avoir recours, en cas +que le maître manque à quelqu'une de ses obligations. + +Ce désir qu'ont les maîtres, d'avoir beaucoup de mains employées à +travailler pour eux, les engage à payer le passage des personnes de l'un +et de l'autre sexe, qui arrivent jeunes en Amérique, et conviennent de +les servir pendant deux, trois ou quatre ans. Les jeunes gens, qui +savent déjà travailler, s'engagent pour un terme moins long, +proportionné à leur talent et au profit qu'on peut retirer de leur +service. Ceux qui ne savent rien faire donnent plus de temps, à +condition qu'on leur enseignera un métier, que leur pauvreté ne leur +avoit pas permis d'apprendre dans leur pays. + +Comme la médiocrité de fortune est presque générale en Amérique, les +habitans sont obligés de travailler pour vivre. Aussi on y voit rarement +cette foule de vices qu'enfante l'oisiveté. Un travail constant est le +conservateur des moeurs et de la vertu d'un peuple. Les jeunes gens ont +moins de mauvais exemples en Amérique qu'ailleurs; et c'est une +considération qui doit flatter les parens. On peut ajouter à cela qu'une +religion grave y est, sous différentes dénominations, non-seulement +tolérée, mais respectée et pratiquée.--L'athéisme y est inconnu. +L'incrédulité y est rare et secrète; de sorte qu'on peut y vivre jusqu'à +un âge très-avancé sans y avoir à souffrir de la présence d'un athée ou +d'un mécréant. La providence semble manifester son approbation de la +tolérance et de la douceur avec lesquelles les différentes sectes s'y +traitent mutuellement, par la prospérité qu'elle daigne accorder à tout +le pays. + + [35] La province de Massachusett, dont Boston est la capitale. (_Note + du Traducteur._) + + [36] C'est-à-dire l'homme blanc. + + [37] . . . . . . . . . . Born + Merely to eat up the corn. + + WOTTS. + + [38] Lubberland. + + [39] Le département de la Seine-Inférieure. Cet acre n'existe plus + depuis que la république a sagement établi l'égalité des mesures. + (_Note du Tra._) + + + + +DISCOURS PRONONCÉ DANS LA DERNIÈRE CONVENTION DES ÉTATS-UNIS. + + +MONSIEUR LE PRÉSIDENT, + +J'avoue qu'en ce moment je n'approuve pas entièrement notre +constitution: mais je ne sais point si, par la suite, je ne +l'approuverai pas; car, comme j'ai déjà vécu long-temps, j'ai souvent +éprouvé que l'expérience ou la réflexion me fesoit changer d'opinion sur +des sujets très-importans, et que ce que j'avois d'abord cru juste, me +sembloit ensuite tout différent. C'est pour cela que plus je deviens +vieux, et plus je suis porté à me défier de mon propre jugement, et à +respecter davantage le jugement d'autrui. + +La plupart des hommes, ainsi que la plupart des sectes religieuses, se +croient en possession de la vérité, et s'imaginent que quand les autres +ont des opinions différentes des leurs, c'est par erreur. Steel, qui +étoit un protestant, dit dans une épitre dédicatoire an pape, «Que la +seule différence qu'il y ait, entre l'église romaine et l'église +protestante, c'est que l'une se croit infaillible, et que l'autre pense +n'avoir jamais tort».--Mais quoique beaucoup de gens ne doutent pas plus +de leur propre infaillibilité que les catholiques de celle de leur +église, peu d'entr'eux ne l'avouent pas aussi naturellement qu'une dame +française, qui, dans une petite dispute qu'elle avoit avec sa soeur, lui +disoit:--«Je ne sais pas, ma soeur, comment cela se fait; mais il me +semble qu'il n'y a que moi, qui ai toujours raison[40].» + +J'accepte notre constitution, avec tous ses défauts, si tant est, +pourtant, que les défauts que j'y trouve, y soient réellement. Je pense +qu'un gouvernement général nous est nécessaire. Quelque forme qu'ait un +gouvernement, il n'y en a point qui ne soit avantageux, s'il est bien +administré. Je crois qu'il est vraisemblable que le nôtre sera +administré sagement pendant plusieurs années; mais que, comme tous ceux +qui l'ont précédé, il finira par devenir despotique, lorsque le peuple +sera assez corrompu, pour ne pouvoir plus être gouverné que par le +despotisme. + +Je déclare en même-temps, que je ne pense pas que les conventions que +nous aurons par la suite, puissent faire une meilleure constitution que +celle-ci; car lorsqu'on rassemble un grand nombre d'hommes pour +recueillir le fruit de leur sagesse collective, on rassemble +inévitablement avec eux, leurs préjugés, leurs erreurs, leurs passions, +leurs vues locales et leurs intérêts personnels. Une telle assemblée +peut-elle donc produire rien de parfait? Non sans doute, Mr. le +président; et c'est pour cela que je suis étonné que notre constitution +approche autant de la perfection qu'elle le fait. J'imagine même qu'elle +doit étonner nos ennemis, qui se flattent d'apprendre que nos conseils +seront confondus comme les hommes qui voulurent construire la tour de +Babylone, et que nos différens états sont au moment de se diviser dans +l'intention de se réunir ensuite pour s'égorger mutuellement. + +Oui, Mr. le président, j'accepte notre constitution, parce que je n'en +attend pas de meilleure, et parce que je ne suis pas sûr qu'elle n'est +pas la meilleure. Je sacrifie au bien public l'opinion que j'ai +contr'elle. Tandis que j'ai été dans les pays étrangers, je n'ai jamais +dit un seul mot sur les défauts que j'y trouve. C'est dans cette +enceinte que sont nées mes observations, et c'est ici qu'elles doivent +mourir. Si en retournant vers leurs constituans, les membres de cette +assemblée, leur fesoient part de ce qu'ils ont à objecter contre la +constitution, ils empêcheroient qu'elle fût généralement adoptée, et +préviendroient les salutaires effets que doit avoir parmi les nations +étrangères, ainsi que parmi nous, notre réelle ou apparente unanimité. +La force et les moyens qu'a un gouvernement pour faire le bonheur du +peuple, dépendent beaucoup de l'opinion; c'est-à-dire, de l'idée +générale qu'on se forme de sa bonté, ainsi que de la sagesse et de +l'intégrité de ceux qui gouvernent. + +J'espère donc que par rapport à nous-mêmes, qui fesons partie du peuple, +et par rapport à nos descendans, nous travaillerons cordialement et +unanimement à faire aimer notre constitution, partout où nous pourrons +avoir quelque crédit, et nous tournerons nos pensées, nous dirigerons +nos efforts vers les moyens de la faire bien administrer. + +Enfin, Mr. le président, je ne puis m'empêcher de former un voeu, c'est +que ceux des membres de cette convention, qui peuvent encore avoir +quelque chose à objecter contre la constitution, veuillent, ainsi que +moi, douter un peu de leur infaillibilité, et que pour prouver que nous +avons agi avec unanimité, ils mettent leur nom au bas de cette charte. + + * * * * * + +--On fit la motion d'ajouter à la convention des États-Unis, cette +formule:--«Fait en convention, d'un consentement unanime, etc.»--La +motion passa, et la formule fut ajoutée. + + [40] Franklin ne cite pas très-exactement cette anecdocte, qui se + trouve dans les _Mémoires de madame de Stalh_, née mademoiselle + Delaunay. (_Note du Traducteur._) + + + + +PROJET D'UN COLLÉGE ANGLAIS, PRÉSENTÉ AUX CURATEURS DU COLLÉGE DE +PHILADELPHIE. + + +Il faut que, pour être admis dans ce collége, chaque écolier soit au +moins en état de bien prononcer les syllabes en lisant, et d'écrire +passablement. Aucun écolier ne pourra y être reçu au-dessous de l'âge +de.... ans. + + +PREMIÈRE CLASSE, OU CLASSE INFÉRIEURE. + +Il faut que dans cette classe, on enseigne aux écoliers les règles de la +grammaire anglaise, et qu'en même-temps on prenne soin de les faire bien +ortographier. Peut-être la meilleure manière d'apprendre l'ortographe +est de mettre toujours ensemble les deux écoliers qui ont le même degré +de capacité. Il faut que ces deux rivaux se disputent la victoire, et +que chacun d'eux propose, tous les jours, à l'autre, d'ortographier des +mots différens. Celui qui écrira correctement le plus grand nombre des +mots proposés par son adversaire, aura la victoire; et celui qui la +remportera le plus souvent dans un mois, obtiendra, pour prix, un petit +livre, ou quelqu'autre chose utile à ses études. + +Cette méthode fixe l'attention des enfans sur l'ortographe, et fait +qu'ils écrivent de bonne heure très-correctement. Il est honteux pour un +homme d'ignorer l'ortographe de sa propre langue, au point de confondre +les mots qui ont le même son et une différente signification. Celui qui +a le sentiment de son insuffisance à cet égard, et qui cependant a de +l'esprit et des connoissances, a de la répugnance pour écrire, même la +lettre la plus simple. + +Il faut que dans la première classe, les écoliers ne lisent que des +morceaux fort courts, tels que les Fables de Croxal, et de petites +histoires. En leur donnant leur leçon, on doit la leur lire, leur +expliquer les mots difficiles qu'elle contient et ensuite leur donner le +temps de l'apprendre par coeur, avant qu'ils la lisent au maître. +Celui-ci doit prendre garde qu'ils lisent sans trop de rapidité, et +qu'ils observent exactement les endroits où la voix doit se reposer. + +On doit former pour leur usage, un vocabulaire des mots les plus +difficiles, avec leur explication; et chaque jour ils pourront apprendre +par coeur un certain nombre de ces mots, ce qui exercera leur mémoire. +S'ils ne les apprennent pas, ils peuvent au moins les écrire dans un +petit cahier, ce qui les aidera à s'en rappeler la signification, et en +même-temps, leur formera un petit dictionnaire qui, par la suite, leur +sera utile. + + +SECONDE CLASSE. + +Là, on doit enseigner à lire avec attention, et avec les modulations de +la voix, analogues au sujet de l'ouvrage qu'on lit et aux sentimens +qu'on veut exprimer. + +Les leçons à étudier dans cette classe, ne doivent pas excéder la +longueur des discours du _Spectateur_; et même ceux de ces discours qui +sont le plus aisés, peuvent très-bien servir à ces leçons. C'est le soir +qu'on doit donner ces leçons aux écoliers, afin qu'ils aient le temps de +les étudier pour le matin. Il faut qu'on les accoutume d'abord à rendre +compte de quelques parties du discours, et à en construire une ou deux +phrases: cela les obligera à avoir fréquemment recours à leur grammaire, +et à en fixer les principales règles dans leur mémoire; ensuite, il faut +qu'ils sachent expliquer l'intention de l'écrivain, le but de l'ouvrage, +et dire quelle est la signification de chaque phrase et même de chaque +mot extraordinaire. Cela leur rendra bientôt familiers le sens et la +force des termes, et leur donnera la très-utile habitude de lire avec +attention. + +Le maître doit lire le discours avec le ton et la dignité convenables, +et employer même les gestes, lorsque cela est nécessaire, afin que ses +écoliers puissent imiter sa manière. + +Quand l'auteur a employé une expression qui manque de justesse, il faut +le faire observer aux écoliers. Mais on doit, sur-tout, leur faire +particulièrement remarquer les beautés d'un ouvrage. + +On doit aussi varier les lectures, de manière que la jeunesse apprenne à +connoître les bons styles de tout genre, soit en prose, soit en vers, et +la manière différente dont il convient de les lire. Il faut leur donner, +tantôt une histoire bien écrite, quelque partie d'un sermon, la harangue +d'un général à ses soldats, tantôt un morceau de tragédie, ou de +comédie, une ode, une satire, une lettre, des vers blancs, et un passage +d'_Hudibras_ ou de quelque poëme héroïque. Mais ces écrits doivent être +bien choisis, et contenir quelqu'instruction propre à former l'esprit +des jeunes gens, et à leur inspirer le goût des bonnes moeurs. + +Il est nécessaire que les écoliers commencent par étudier les leçons, et +qu'ils les entendent bien, avant de les lire tout haut; en conséquence, +il faut que chaque écolier ait un petit dictionnaire anglais, afin de +pouvoir y chercher le sens des mots qui lui paroissent difficiles. Quand +nos enfans lisent de l'anglais en notre présence, nous nous imaginons +qu'ils entendent tout ce qu'ils lisent, parce que nous l'entendons +nous-même, et parce que c'est notre langue naturelle. Mais le fait est +qu'ils lisent souvent comme les perroquets parlent, comprenant très-peu, +ou plutôt ne comprenant rien de ce qu'ils disent. + +Il est impossible qu'un lecteur donne à sa voix le ton convenable, et +prononce avec justesse, à moins que son esprit ne précède sa voix, et ne +sente bien ce qu'il dit. La coutume qu'on a d'exercer les enfans à lire +haut ce qu'ils n'entendent pas, occasionne cette manière monotone qui +est si commune parmi les lecteurs; et lorsqu'on s'y est une fois +accoutumé, il est très-difficile de s'en corriger. Aussi, parmi +cinquante lecteurs, à peine s'en trouve-t-il un de bon. La rareté des +gens qui lisent bien, est cause que les écrits qu'on publie dans le +dessein d'influer sur les opinions des hommes, ou pour leur avantage, +ont toujours la moitié moins d'effet. Si dans chaque canton il y avoit +seulement un homme qui sût bien lire, un bon orateur auroit sur toute +une nation, le même avantage et le même effet qu'il a dans l'assemblée +où il parle; et il sembleroit alors que sa voix seroit entendue de tous +ses concitoyens. + + +TROISIÈME CLASSE. + +Dans cette classe, on doit apprendre à parler avec justesse et avec +grâce; ce qui a beaucoup de rapport avec l'art de bien lire, et le suit +naturellement dans les études de la jeunesse. Là, il faut que les +écoliers commencent à apprendre les élémens de la rhétorique, d'après un +traité abrégé et propre à leur faire connoître les tropes, les figures. +On doit, en outre, leur faire remarquer leurs fautes contre la +grammaire, leur mauvais accent, leurs phrases peu correctes, et +généralement tous les vices de leur élocution. + +On doit leur faire apprendre par coeur et réciter avec action, de +courtes harangues qui se trouvent dans l'histoire romaine, ou dans +d'antres histoires, ainsi que des discours tirés des débats +parlementaires. On peut aussi leur apprendre à déclamer les meilleures +scènes de nos belles tragédies et comédies, en choisissant toutefois +celles où il n'y a rien qui puisse nuire aux moeurs de la jeunesse. +Enfin, il faut avoir le plus grand soin de les former dans l'art de la +parole, d'après les meilleurs modèles. + +Pour les perfectionner davantage et varier un peu leurs études, on doit +commencer à leur faire lire l'histoire, après qu'ils ont gravé dans leur +mémoire une petite table des principales époques de la chronologie. +_L'Histoire ancienne_ et l'_Histoire romaine de Rollin_ sont celles +qu'il faut mettre entre leurs mains, ainsi que les meilleures histoires +d'Angleterre et des colonies anglaises. Ils les liront à des heures +convenables, et continueront dans les autres classes où ils passeront. + +Il faut exciter l'émulation parmi les enfans, en donnant chaque semaine +de petits prix ou d'autres encouragemens à ceux qui sont le mieux en +état de citer les noms des personnes, les temps et les lieux, dont il +est parlé dans ce qu'ils ont lu. Cela les engagera à lire avec plus +d'attention, et à mieux apprendre l'histoire. En fesant des remarques +sur l'histoire, le maître a de fréquentes occasions d'instiller dans +l'esprit de ses élèves, une instruction variée, et de former leur +jugement en leur inspirant le goût d'une morale pure. + +Les leçons d'histoire naturelle et d'astronomie qu'on trouve dans le +_Spectacle de la Nature_, doivent aussi occuper les écoliers de la +troisième classe, et être continuées dans les suivantes, par la lecture +d'antres livres du même genre; car ce genre d'étude est, après celui des +devoirs de l'homme, le plus utile et le plus agréable. Il apprend au +marchand à mieux connoître une foule d'objets, qui ont rapport à son +commerce; il apprend à l'artisan à perfectionner son travail, par des +instrumens nouveaux, et par le mélange de différentes matières; il donne +enfin, des idées pour l'établissement de nouvelles manufactures, et +l'amélioration du sol; ce qui peut être du plus grand avantage pour un +pays. + + +QUATRIÈME CLASSE. + +C'est dans cette classe qu'on doit enseigner la composition. Bien écrire +sa propre langue est, pour un homme, le talent le plus nécessaire après +celui de la bien parler. Il faut que le maître à écrire prenne soin que +les enfans aient un beau caractère d'écriture et forment leurs lignes +bien droites et bien égales. Mais former leur style et être attentif à +ce qu'ils ponctuent bien et emploient à propos les lettres capitales, +est du devoir du maître d'anglais. Les élèves doivent être mis en +concurrence pour écrire des lettres sur divers sujets, et composer des +morceaux d'après leur imagination, soit de petites histoires, soit des +observations sur ce qu'ils ont lu et sur les passages des auteurs qui +leur plaisent le plus, ou enfin, des lettres de félicitation, de +compliment, de sollicitation, de remerciement, de recommandation, +d'exhortation, de consolation, de plainte, d'excuse. On leur apprendra à +s'exprimer, dans ces lettres, avec clarté, d'une manière concise et +naturelle, et à éviter les grands mots et les phrases ampoulées. + +Tout ce qu'ils écriront passera sous les yeux du maître, qui leur fera +remarquer leurs fautes, les corrigera, et donnera des éloges aux +endroits qui en mériteront. Quelques-unes des meilleures lettres +publiées dans notre langue, telles que celles de sir William Temple, de +Pope, de ses amis, et quelques autres, seront données pour modèle aux +élèves; et le maître, en les leur fesant copier, leur en fera remarquer +les beautés. + +Les élèves liront les _Élémens de Morale_[41] du docteur Johnson; et le +maître les leur expliquera, afin de graver dans leur ame des principes +solides de vertu et de piété. + +Comme les élèves de la quatrième classe continueront à lire l'histoire, +on leur donnera, à certaines heures, de nouvelles leçons de chronologie, +et le maître de mathématiques leur enseignera cette partie de la +géographie qui est nécessaire pour bien connoître les cartes et la +sphère armillaire. On leur apprendra aussi les noms modernes des lieux +dont parlent les anciens auteurs. On continuera de temps en temps à les +former dans l'art de bien lire et de bien parler. + + +CINQUIÈME CLASSE. + +Ici, les élèves se perfectionneront dans la composition. Non-seulement +ils continueront à écrire des lettres, mais ils feront de petits traités +en prose, et ils s'essaieront en vers; non qu'on en veuille faire des +poëtes, mais parce que rien n'est si utile à un jeune homme pour +apprendre à varier ses expressions, que la nécessité de trouver des mots +et des phrases, qui conviennent à la mesure, à l'harmonie et à la rime +des vers, et qui, en même-temps, rendent bien le sentiment qu'il doit +peindre. + +Le maître examinera ces divers essais, et en indiquera les fautes, pour +que l'élève les corrige lui-même. Les élèves, dont le jugement ne sera +pas assez formé pour cette composition, recevront du maître le sens d'un +discours du _Spectateur_, et l'écriront le mieux qu'ils pourront. On +leur donnera aussi le sujet d'une histoire pour qu'ils l'arrangent d'une +manière convenable. On leur fera abréger quelques paragraphes d'un +auteur diffus, ou amplifier des morceaux trop concis.--On leur fera lire +les _Premiers Principes des Connoissances Humaines_[42] du docteur +Johnson, contenant la logique ou l'art de raisonner; et on leur +expliquera les difficultés qu'ils pourront y trouver. + +On continuera encore, dans cette classe, à former les élèves dans l'art +de bien lire et de bien parler. + + +SIXIÈME CLASSE. + +Indépendamment de l'histoire, qui sera continuée dans la sixième classe, +les élèves y étudieront la rhétorique, la logique, la morale, la +physique; et on leur fera lire les meilleurs écrivains anglais, tels que +Tillotson, Milton, Locke, Addisson, Pope, Swift, les discours les plus +élégans du _Spectateur_ et du _Tuteur_, et les meilleures traductions +d'Homère, de Virgile, d'Horace, du Télémaque et des Voyages de Cirus. + +Il y aura, chaque année, un exercice général, en présence des curateurs +du collége et de tous les citoyens qui voudront y assister. Alors, de +beaux livres, bien reliés et dorés sur tranche, seront distribués aux +élèves qui se distingueront et surpasseront leurs camarades dans quelque +genre de science. Il y aura trois degrés de comparaison. Le meilleur +prix sera donné à l'élève qui excellera; le second, à celui qui viendra +immédiatement après, et le troisième, au suivant. Des éloges, des +encouragemens, des avis seront le partage du reste. Car il faut leur +faire espérer qu'avec de l'assiduité, ils pourront, une autre fois, +avoir le prix. Les noms de ceux qui l'auront remporté, seront imprimés +tous les ans. + +Les heures du travail seront, chaque jour, distribuées de manière que le +maître à écrire et le maître de mathématiques, puissent donner des +leçons aux diverses classes; car il faut que tous les élèves continuent +à se perfectionner dans l'écriture, et apprennent l'arithmétique, la +partie des comptes, la géographie, l'usage de la sphère, le dessin et la +mécanique. Tandis qu'une partie d'entr'eux sera occupée de ces sciences, +les autres étudieront sous le maître d'anglais. + +Instruits de cette manière, les élèves qui sortiront du collége, seront +propres à toute espèce de profession, excepté celles qui exigent la +connoissance des langues mortes et des langues étrangères. Mais s'ils ne +savent point ces langues, ils sauront au moins parfaitement la leur, qui +est d'un usage plus immédiat et plus utile, et ils auront acquis +plusieurs autres connoissances précieuses. + +Le temps qu'on consacre souvent infructueusement à apprendre les langues +mortes et étrangères, sera ici employé à acquérir des connoissances et +des talens qui, convenablement perfectionnés, mettront les élèves en +état de remplir toutes les places de la vie civile, d'une manière utile +et glorieuse pour eux-mêmes et pour leur pays. + + [41] Ethices Elementa. + + [42] Noetica. + + + + +SUR LA THÉORIE DE LA TERRE. + + +À L'ABBÉ S.... + + Passy, le 22 septembre 1782. + +MONSIEUR, + +Je vous renvoie votre écrit, avec quelques corrections.--Je n'ai point +vu de mines de charbon sous les rochers calcaires du Derby-Shire. J'ai +seulement remarqué que la partie inférieure des montagnes de rochers, +qu'on peut y voir, est mêlée d'écailles d'huître et de pierres. Les +endroits élevés du comté de Derby sont, je crois, autant au-dessus du +niveau de la mer, que les mines de charbon de Whitehaven sont +au-dessous; ce qui semble prouver un grand bouleversement dans la +surface de l'Angleterre. Quelques parties de cette île se sont enfoncées +dans la mer, tandis que d'autres, qu'elle couvroit, se sont beaucoup +élevées au-dessus d'elle. + +Si le centre du globe étoit composé d'une masse solide, il me semble que +de tels changemens ne s'appercevroient pas à sa surface. C'est pourquoi +j'imagine que les parties intérieures de la terre sont un fluide plus +dense et d'une gravité plus spécifique qu'aucun des solides que nous +connoissons, et qui, par conséquent, peuvent nager dans ce fluide, ou +flotter au-dessus. Ainsi la surface du globe n'est qu'une espèce de +coquille, qui peut être brisée et mise en désordre, par les violens +mouvemens du fluide sur lequel elle repose. L'on a trouvé, par le +secours de l'art, le moyen de comprimer l'air, de manière à le rendre +deux fois aussi dense que l'eau; or, si cet air se trouvoit renfermé +avec de l'eau dans un vase de verre très-fort, il se rendroit bientôt au +fond et l'eau flotteroit au-dessus. Mais nous ne savons pas jusqu'à quel +degré de densité l'air peut être comprimé. M. Amontons a calculé que sa +densité croît à mesure qu'elle approche du centre, dans une proportion +relative à celle de la surface, et qu'à la profondeur de quelques lieues +il doit être plus pesant que l'or: ainsi il est possible que le fluide +dense, qui forme la partie intérieure du globe, ne soit que de l'air +comprimé; et comme, quand l'air dense est échauffé, son expansion a de +la force en raison de sa densité, cet air central peut être cause qu'un +autre agent bouleverse la surface du globe, pendant qu'il sert lui-même +à tenir en activité les feux souterrains. Cependant, la raréfaction +soudaine de l'eau peut, ainsi que vous l'observez, être sans le secours +de ces feux, assez forte pour cela, lorsqu'elle agit entre la terre, qui +la presse, et le fluide sur lequel elle repose. + +Si l'on pouvoit s'abandonner à son imagination pour expliquer comment le +globe a été formé, je dirois que tous les élémens étoient divisés en +petites parties et confusément mêlés, qu'ils occupoient un grand espace, +et qu'aussitôt que l'Être Suprême a ordonné l'existence de leur gravité, +c'est-à-dire, l'attraction mutuelle de certaines parties, et la +répulsion mutuelle des autres, tous ont tendu vers leur centre commun. +Je dirois que l'air étant un fluide, dont les parties repoussent toutes +celles qui leur sont étrangères, il a été entraîné vers le centre +commun, par sa gravité, et devoit être plus dense à mesure qu'il +approchoit plus de ce centre; que conséquemment tous les corps, plongés +dans cet air et plus légers que ces parties centrales, ont dû s'éloigner +du centre et s'élever jusqu'à cette région, où la gravité spécifique de +l'air étant la même que la leur, ils se sont arrêtés; tandis que +d'autres matières mêlées avec un air plus léger, sont descendues, et se +rencontrant avec les premières, ont formé la coquille de la terre, et +laissé l'atmosphère qui est au-dessus, presqu'entièrement dégagé de +toutes les parties hétérogènes. + +Le premier mouvement des parties de l'air vers leur centre commun, a dû +occasionner un tourbillon, qui a été continué par la rotation du globe +nouvellement formé, et le plus grand diamètre de la coquille s'est +trouvé à l'équateur. Ensuite, si par quelqu'accident l'axe du globe a +été changé, le fluide dense et intérieur a dû, en changeant de forme, +crever la coquille, et jeter les diverses substances, qui la composent, +dans la confusion où nous la voyons. + +Je ne veux pas, à présent, vous fatiguer de mes idées sur la manière +dont a été formé le reste de notre systême terrestre. Les esprits +célestes sourient de nos théories, et de la présomption avec laquelle +nous osons les faire. + +Je ne dois pas négliger de vous dire que votre observation sur la nature +ferrugineuse de la lave que vomissent les volcans, m'a fait très-grand +plaisir. Je me suis imaginé, depuis très-long-temps, que le fer contenu +dans la substance du globe, l'a rendu propre à être, comme il est en +effet, un grand aimant; que le fluide du magnétisme existe, peut-être, +dans tout l'espace; de sorte que l'Univers a, ainsi que notre globe, un +nord et un sud magnétique; et si un homme avoit la faculté de voler +d'une étoile à l'autre, il pourroit diriger sa route par le moyen de la +boussole. Je crois, enfin, que c'est par le pouvoir de ce magnétisme +général, que le globe terrestre est devenu un aimant particulier. Dans +du fer ramolli, ou chaud, le fluide magnétique est également répandu: +mais quand il est sous l'influence d'un aimant, il est attiré à l'une +des extrémités du fer, de laquelle la densité augmente, tandis que celle +de l'extrémité opposée diminue. + +Pendant que le fer est ramolli et chaud, il n'est qu'un aimant +momentané: s'il se refroidit et qu'il se durcisse dans cet état, il +devient un aimant perpétuel; parce que le fluide magnétique ne reprend +pas aisément son équilibre. Peut-être est-ce parce que le globe a acquis +un magnétisme permanent, qu'il n'avoit point d'abord, que son axe est à +présent retenu dans une ligne parallèle avec lui, et qu'il n'est plus +sujet aux changemens qu'il a jadis éprouvés, et qui, en brisant sa +coquille, ont occasionné la submersion de quelques terres, +l'exhaussement de quelques autres, et le désordre des saisons. À présent +que le diamètre de la terre à l'équateur, diffère de près de dix lieues +de celui des pôles, il est aisé de concevoir, qu'en cas que quelque +pouvoir changeât graduellement l'axe et parvînt à le placer où se trouve +actuellement l'équateur, tandis que l'équateur passeroit où sont les +pôles, il est aisé de concevoir, dis-je, quel écoulement d'eau auroit +lieu dans les régions qui sont sous la ligne, et quel exhaussement de +terres s'opéreroit dans celles qui sont sous les pôles. Beaucoup de +terres, qui sont à présent sous les eaux, resteroient à découvert, et +d'autres seroient submergées, puisque l'eau s'élèveroit ou s'enfonceroit +de près de cinq lieues dans les extrémités opposées. Une telle opération +est peut-être cause qu'une grande partie de l'Europe, et, entr'autres +endroits, la montagne de Passy, où je demeure, et qui est composée de +pierre à chaux, de roc et de coquilles de mer, a été abandonnée par cet +élément, et que son climat est devenu tempéré, de chaud qu'il semble +avoir été. + +Le globe étant maintenant un aimant parfait, nous sommes peut-être à +l'abri de voir désormais changer son axe, mais nous sommes encore +exposés à voir arriver, à sa surface, des accidens occasionnés par le +mouvement du fluide intérieur; et ce mouvement est lui-même l'effet de +l'explosion violente et soudaine que produit sous la terre la rencontre +de l'eau et du feu. Alors, non-seulement la terre qui se trouve +au-dessus, est enlevée, mais le fluide, qui est au-dessous, est pressé +avec la même force, et éprouve une ondulation qui peut se faire sentir à +mille lieues de distance, soulevant ou ébranlant successivement toutes +les contrées au-dessous desquelles elle a lieu. + +Je ne sais pas si je me suis expliqué assez clairement, pour que vous +puissiez comprendre mes rêveries. Si elles occasionnent quelques +nouvelles recherches, et produisent une meilleure hypothèse, elles ne +seront pas tout-à-fait inutiles. Vous voyez que je me suis laissé +emporter par mes idées. Cependant j'approuve beaucoup plus votre façon +de philosopher, procédant d'après des observations, rassemblant des +faits, et ne concluant que d'après ces faits. Mais dans les +circonstances où je me trouve actuellement, cette manière d'étudier la +nature de notre globe n'est pas en mon pouvoir; c'est pourquoi je me +suis permis d'errer un peu dans les déserts de l'imagination. + +Je suis avec beaucoup d'estime, etc. + +B. FRANKLIN. + +P.S. J'ai ouï dire que les chimistes pouvoient décomposer le bois et la +pierre, et qu'ils tiraient de l'un une grande quantité d'air, et de +l'autre une grande quantité d'eau. De là il est naturel de conclure que +l'air et l'eau entrent dans la composition originale de ces substances; +car l'homme n'a le pouvoir de créer aucune espèce de matière. Ne +pouvons-nous pas supposer aussi que quand nous consumons des +combustibles, et qu'ils produisent la chaleur et la clarté, nous ne +créons ni cette chaleur ni cette clarté; mais nous décomposons seulement +une substance, dans la formation de laquelle elles étoient entrées? + +La chaleur peut donc être considérée comme étant originairement dans un +état de fluidité: mais attirée par les corps organisés, pendant leur +croissance, elle en devient une partie solide. En outre, je conçois que +dans la première agrégation des molécules, dont la terre est composée, +chacune de ces molécules a porté avec elle sa chaleur naturelle, et +quand toute la chaleur a été pressée ensemble, elle a formé sons la +terre, le feu qui y existe actuellement. + + + + +PENSÉES SUR LE FLUIDE UNIVERSEL, etc. + + + Passy, le 25 juin 1784. + +La vaste étendue de l'Univers paroît, dans tout ce que nous pouvons en +découvrir, remplie d'un fluide subtil, dont le mouvement ou la vibration +s'appelle _lumière_. + +Ce fluide est, peut-être, le même que celui qui, attiré par une matière +plus solide, la pénètre, la dilate, en sépare les parties constitutives, +en rend quelques-unes fluides, et maintient la fluidité de quelques +autres. Quand nos corps sont totalement privés de ce fluide, on dit +qu'ils sont gelés. Quand ils en ont une quantité nécessaire, ils sont +dans un état de santé, et propres à remplir toutes leurs fonctions: il +est alors appelé _chaleur naturelle_. Lorsqu'il est en très-grande +quantité, on le nomme _fièvre_. S'il en entre beaucoup trop dans le +corps, il sépare, brûle, détruit les chairs, et est appelé _feu_. + +Tandis qu'un corps organisé, soit animal, soit végétal, augmente en +croissance ou remplace ce qu'il perd continuellement, n'est-ce pas en +attirant et en consolidant ce fluide, appelé _feu_, de manière à en +former une partie de sa substance? Et n'est-ce point la séparation des +parties de cette substance, c'est-à-dire la dissolution de son état +solide, qui met ce fluide subtil en liberté, quand il reparoît comme +feu? + +Le pouvoir de l'homme, relativement à ce fluide, se borne à le diviser, +à en mêler les diverses espèces, ou à changer sa forme et ses +apparences, par les différentes manières dont il le compose. Mais il ne +peut ni créer une nouvelle matière, ni anéantir celle qui existe. Or, si +le feu est un élément, ou une sorte de matière, la quantité qu'il y en a +dans l'univers, est fixée et doit y rester. Il ne nous est possible ni +d'en détruire la moindre partie, ni d'y faire la moindre addition. Nous +pouvons seulement le séparer de ce qui le contient, et le mettre en +liberté, comme par exemple, quand nous brûlons du bois; ou le faire +passer d'un corps solide dans l'autre, comme lorsque nous fesons de la +chaux, en brûlant de la pierre; parce qu'alors la pierre conserve une +partie du feu, qui sort du bois. Lorsque ce fluide est en liberté, ne +peut-il pas pénétrer dans tous les corps, soit organisés, soit non +organisés, abandonner totalement ces derniers, et quitter en partie les +autres, tandis qu'il faut qu'il y en reste une certaine quantité jusqu'à +ce que le corps soit dissous? + +N'est-ce pas ce fluide qui sépare les parties de l'air et leur permet de +se rapprocher, ou les écarte davantage, à proportion de ce que sa +quantité est diminuée ou augmentée? N'est-ce pas parce que les parties +de l'air ont plus de gravité, qu'elles forcent les parties de ce fluide +à s'élever avec les matières auxquelles il est attaché, comme la fumée +ou la vapeur? + +N'a-t-il pas une grande affinité avec l'eau, puisqu'il quitte un corps +solide pour s'unir avec elle, et s'élever en vapeur, laissant le solide, +froid au toucher et à un degré qu'on peut mesurer par le thermomètre? + +La vapeur attachée à ce fluide s'élève avec lui. Mais à une certaine +hauteur, ils se séparent presqu'entièrement. La vapeur conserve très-peu +de ce fluide quand elle retombe en pluie; et encore moins quand elle est +en neige ou en grêle. Que devient alors ce fluide? S'élève-t-il +au-dessus de notre atmosphère, et se mêle-t-il également avec la masse +universelle de la même matière? ou une couche sphérique de cette +matière, plus dense que l'air, ou moins mêlée avec lui, attirée par +notre globe, et repoussée seulement jusqu'à une certaine hauteur par la +pesanteur de l'air, enveloppe-t-elle la terre, et suit-elle son +mouvement autour du soleil? + +En ce cas, comme il doit y avoir une communication continuelle de ce +fluide avec la terre, n'est-ce pas par le mouvement qu'il reçoit du +soleil, que nous sommes éclairés? Ne se peut-il pas que chacune de ses +infiniment petites vibrations, frappant la matière commune avec une +certaine force, il en pénètre la substance, y est retenu par +l'attraction, et augmenté par des vibrations nouvelles, jusqu'à ce que +la matière en ait reçu toute la quantité qu'elle est susceptible de +contenir? + +N'est-ce pas ainsi que la surface de ce globe est continuellement +échauffée par les vibrations qui se répètent pendant le jour; et +rafraîchie quand la nuit les fait cesser, ou que des nuages les +interrompent? + +N'est-ce pas ainsi que le feu est amassé, et compose la plus grande +partie de la substance des corps combustibles? + +Peut-être que quand notre globe fut créé, et que ses parties +constitutives prirent leur place à différens degrés de distance du +centre, et proportionnément à leur plus ou moins de gravité, le fluide +du feu attiré vers ce centre, pouvoit, comme très-léger, être en grande +partie forcé de prendre place au-dessus du reste, et former ainsi +l'enveloppe sphérique, dont nous avons parlé plus haut. Elle doit, +ensuite, avoir été continuellement diminuée par la substance qu'elle a +fournie aux corps organisés; mais en même-temps ses pertes se sont +réparées, lorsque ces corps ont été brûlés ou détruits. + +La chaleur naturelle des animaux n'est-elle pas produite, parce que la +digestion sépare les parties des alimens et met leur feu en liberté? + +N'est-ce pas la sphère du feu qui allume les globes errans qu'elle +rencontre, lorsque la terre fait sa révolution autour du soleil, et qui +après avoir enflammé leur surface, les fait crever aussitôt que l'air +qu'ils contiennent est très-raréfié par la chaleur? + + + + +OBSERVATIONS SUR LE RAPPORT FAIT PAR LE BUREAU DU COMMERCE ET DES +COLONIES, POUR EMPÊCHER L'ÉTABLISSEMENT DE LA PROVINCE DE L'OHIO[43]. + + +Le premier paragraphe du rapport semble établir deux propositions comme +faits; savoir: + +La première, c'est que l'espace de terre, spécifié avec les commissaires +de la trésorerie, contient une partie de la province de Virginie. + +La seconde, c'est qu'il s'étend à plusieurs milles à l'ouest de la +chaîne des montagnes d'Allegany. + +À l'égard de la première proposition, nous remarquerons seulement +qu'aucune partie de cet espace de terre, n'est située à l'orient des +montagnes d'Allegany, et que ces montagnes doivent être considérées +comme les vraies limites occidentales de la Virginie; car le roi n'avoit +aucun droit sur le pays situé à l'ouest de ces montagnes, jusqu'en 1768, +qu'il l'acheta des six Nations; et depuis cette époque, on ne l'a réuni, +ni en totalité, ni en partie, à la province de Virginie. + +Quant à la seconde proposition, nous observerons que les lords +commissaires du commerce et des colonies, nous paroissent ne s'être pas +moins trompés sur cet objet que sur le premier; car ils disent que +l'espace de terre, dont il s'agit, s'étend à plusieurs degrés de +longitude à l'ouest. La vérité est qu'il n'y a pas plus d'un degré et +demi de longitude depuis la chaîne occidentale des montagnes d'Allegany, +jusqu'à la rivière de l'Ohio. + +D'après le second paragraphe du rapport des lords commissaires, il +semble qu'ils craignent que les terres situées au sud-ouest des limites +tracées sur la carte, soient réclamées par les Cherokées, comme leur +pays de chasse, ou même que ce soit là que chassent les six Nations et +leurs confédérés. + +Les Cherokées n'ont aucun droit sur ce pays. C'est une opinion nouvelle, +qui ne peut être défendue, et dont on n'a entendu parler qu'en 1764, +lorsque M. Steward fut nommé inspecteur des colonies méridionales. Nous +allons le démontrer par le rapport exact des faits; et nous ferons voir, +en même-temps, que le roi a un droit incontestable à la rive méridionale +de l'Ohio, jusqu'à la rivière des Cherokées, par la cession qu'en ont +faite les six Nations, dans le congrès qui a eu lieu au fort Stanwix, en +novembre 1768. En un mot, le pays qui s'étend depuis le grand Kenhawa +jusqu'à la rivière des Cherokées, n'a jamais été habité par les +Cherokées, ni servi à leurs chasses. Il fut autrefois habité par les +Schawanesses, et il leur appartint jusqu'au moment où les six Nations en +firent la conquête. + +M. Colden, qui est actuellement sous-gouverneur de New-York, et qui a +écrit l'histoire des cinq Nations[44], observe que vers l'année 1664, +les cinq Nations ayant été amplement pourvues par les Anglais, de fusils +et de munitions, se livrèrent entièrement à leur génie belliqueux. Elles +portèrent leurs armes depuis la Caroline méridionale jusqu'au nord de la +Nouvelle-Angleterre, et depuis les bords du Mississipi, jusqu'à +l'extrémité d'un pays, qui a douze cents milles de longueur du nord au +sud, et six cents milles de largeur. Elles détruisirent toutes les +peuplades qu'elles rencontrèrent, et sur lesquelles les Anglais n'ont +conservé aucun renseignement. + +En 1701, les cinq Nations mirent sous la protection des Anglais, tout le +pays où elles chassoient, comme on le voit dans les annales des +colonies, et comme cela est confirmé par un acte du 4 septembre 1726. + +Le gouverneur Pownal, qui, il y a déjà plusieurs années, examina avec +beaucoup de soin les droits des Indiens, et particulièrement de ceux qui +formoient la confédération septentrionale, dit dans son livre intitulé: +_de l'Administration des Colonies_,--«On peut prouver clairement que les +cinq Nations ont droit de chasser sur les bords de l'Ohio, dans le pays +de Ticûeksouchrondité et de Scaniaderiada, puisqu'elles en ont fait la +conquête, en subjuguant les Schaöanaès, que nous appelons _Delawares_, +les _Twictwées_ et les _Illinois_, et qu'elles le possédoient à la paix +de Riswick, en 1697.» + +M. Lewis Evans, qui connoît beaucoup l'Amérique septentrionale, et qui, +en 1755, a publié une carte des colonies du centre, y a marqué le pays +situé au sud-est de l'Ohio, comme celui sur lequel chassent les six +Nations; et dans l'analyse de sa carte, il s'exprime ainsi:--«Les +Schawanesses, qui étoient autrefois une des plus puissantes nations de +cette partie de l'Amérique, et dominoient depuis Kentucke jusqu'au +sud-ouest du Mississipi, ont été vaincus par les six Nations +confédérées, qui, depuis ce moment, sont restées maîtresses du +pays.--Aucune nation, ajoute M. Evans, ne résista avec autant de courage +et de fermeté que celle des Schawanesses; et quoiqu'elle ait été quelque +temps dispersée, elle s'est encore rassemblée sur les bords de l'Ohio, +et y vit sous la domination des confédérés.» + +Il y eut un congrès tenu en 1744, par les représentans des provinces de +Pensylvanie, de Maryland et de Virginie, avec ceux des six Nations. Là, +les commissaires de la Virginie, dans un discours qu'ils adressèrent aux +Sachems et aux guerriers indiens, leur dirent:--«Apprenez-nous de +quelles nations vous avez conquis les terres, en Virginie; combien il y +a de temps que vous avez fait ces conquêtes, et jusqu'où elles +s'étendent. Et s'il y a sur les frontières de la Virginie, quelques +terres que les six Nations aient droit de réclamer, nous nous +empresserons de vous satisfaire.» + +Alors, les six Nations répondirent d'une manière fière et +décisive.--«Tout le monde sait que nous avons dompté les diverses +nations qui vivoient sur les bords de la Susquehannah, du +Cohongoranto[45], et sur le revers des grandes montagnes de la +Virginie. Les Conoy-uck-suck-roona, les Cock-now-was-roonan, les +Tohoa-irough-roonan et les Connut-skin-ough-roonaw ont senti le pouvoir +de nos armes. Ils font maintenant partie de nos nations, et leurs terres +sont à nous.--Nous savons très-bien que les Virginiens ont souvent dit +que le roi d'Angleterre et les habitans de cette colonie avoient soumis +tous les Indiens qui y étoient. Cela n'est pas vrai. Nous avouons qu'ils +ont vaincu les Sach-dagugh-ronaw, et qu'ils ont écarté les +Tuskaroras[46]. À ce titre, ils ont droit à la possession de quelque +partie de la Virginie: mais c'est nous, qui avons soumis tous les +peuples qui résidoient au-delà des montagnes; et si les Virginiens ont +jamais un juste droit aux terres de ces peuples, il faut qu'ils le +tiennent de nous.» + +En l'année 1750, les Français arrêtèrent sur les bords de l'Ohio, quatre +marchands anglais, qui trafiquoient avec les six Nations, les +Schawanesses et les Delawares. Ils les envoyèrent prisonniers à Quebec, +et de là en France. + +En 1754, les Français prirent authentiquement possession de l'Ohio, et +construisirent des forts à Venango, au confluent de l'Ohio et du +Monongehela, et à l'embouchure de la rivière des Cherokées. + +En 1755, l'Angleterre donna le commandement d'une armée au général +Braddock, et l'envoya en Amérique pour chasser les Français des lieux +qu'ils possédoient sur les montagnes d'Allegany et sur les bords de +l'Ohio. À son arrivée à Alexandrie, ce général tint conseil avec les +gouverneurs de la Virginie, du Maryland, de la Pensylvanie, de New-York +et de la Baie de Massachusett; et comme ces officiers savoient très-bien +que les terres réclamées par les Français, appartenoient aux six +Nations, et non pas aux Cherokées, ni à aucune autre tribu d'Indiens, le +général donna ordre à sir William Johnson, de rassembler les chefs des +six Nations, et de leur rappeler la cession qu'ils avoient faite de ces +terres au roi d'Angleterre en 1726, époque où ils avoient aussi mis sous +la protection de ce prince tout leur pays de chasse, pour être défendu +pour eux et pour leur usage. + +Les instructions du général Braddock, contenant une reconnoissance +très-claire du droit qu'avoient les six Nations sur les terres dont il +s'agit ici, nous croyons devoir transcrire les mots qui les +terminent.--«Il paroît que les Français ont de temps en temps employé la +ruse et la violence[47], pour bâtir des forts sur les limites des terres +dont nous avons fait mention; ce qui est contraire à tous les actes et +traités qui y ont rapport. Ainsi, vous pouvez, en mon nom, assurer les +six Nations que je suis envoyé par sa majesté britannique, pour détruire +tous lesdits forts, en bâtir d'autres qui protégeront lesdites terres, +et en garantiront la possession aux six Nations et à leurs héritiers et +successeurs pour jamais, conformément à l'esprit de nos traités. +J'inviterai donc les six Nations à prendre la hache, et à venir se +mettre en possession de leurs propres terres.» + +Les négociations, qui ont eu lieu en 1755, entre les cours de France et +d'Angleterre, prouvent évidemment que le général Braddock et les +gouverneurs américains, n'étoient pas les seuls qui pensoient que +c'étoit aux six Nations qu'appartenoit le pays qui s'étend sur les +montagnes d'Allegany, sur les deux rives de l'Ohio, et jusqu'aux bords +du Mississipi. + +Nous allons rapporter une observation très-juste, qui se trouve dans un +mémoire relatif aux prétentions de la France sur les terres des six +Nations, et remis le 7 juin 1755, par les ministres du roi d'Angleterre +au duc de Mirepoix.--«Quant à la réclamation faite par la France, de +l'article XV du traité d'Utrecht, la cour de la Grande-Bretagne ne pense +pas que la France soit fondée à s'autoriser ni des expressions, ni de +l'intention de ce traité. + +»1º. La cour de la Grande-Bretagne est convaincue que l'article XV est +seulement relatif aux personnes des Sauvages, et non à leur pays. Les +expressions du traité sont claires et précises. Elles disent que les +cinq Nations, ou les cinq Cantons sont soumis à la Grande-Bretagne; ce +qui, d'après tous les traités, doit se rapporter au pays, aussi bien +qu'aux habitans.--La France l'a déjà reconnu de la manière la plus +solennelle.--Elle a bien pesé l'importance de cet aveu, au moment où +elle a signé le traité; et la Grande-Bretagne ne peut jamais +l'oublier.--Le pays possédé par ces Indiens est très-bien connu, et ses +limites ne sont pas incertaines, comme le porte le mémoire de la cour de +France. Ces Indiens en sont entièrement les maîtres, et ils en font tout +ce que d'autres propriétaires font dans tous les autres pays. + +»2º. Quelque chose que puisse alléguer la France, en considérant ces +contrées comme des dépendances du Canada, il est certain qu'elles ont +appartenu et qu'elles appartiennent encore aux mêmes Indiens, qui n'y +ont point renoncé, ni ne les ont abandonnées aux Anglais; et par le +quinzième article du traité d'Utrecht, la France s'est engagée à ne +point troubler ces Indiens[48]. + +»Malgré tout ce qui a été avancé dans cet article, la cour de la +Grande-Bretagne ne peut avouer que la France ait le moindre titre à la +possession de l'Ohio, et du territoire dont elle parle dans son +mémoire[49]. + +»On n'allègue point et on ne peut pas, en cette occasion, alléguer la +possession, puisque la France ne peut pas prétendre qu'avant ni depuis +le traité d'Aix-la-Chapelle, elle y ait rien eu, excepté certains forts, +qui ont été dernièrement bâtis sur les terres qui appartiennent +évidemment aux cinq Nations, et qui ont été cédées par elles à la +couronne de la Grande-Bretagne et à ses sujets, ainsi qu'on peut le +démontrer par des traités et des actes de la plus grande authenticité. + +»La cour de la Grande-Bretagne maintient que les cinq Nations des +Iroquois, reconnues par la France, sont originairement, ou par droit de +conquête, les légitimes propriétaires de la rivière de l'Ohio et de tout +le pays mentionné dans son mémoire; et quant au territoire que ces +Indiens ont cédé à la Grande-Bretagne, ce qui, il faut l'avouer, est la +manière la plus juste et la plus légale de faire une acquisition de +cette nature, elle le réclame, parce qu'il lui appartient, qu'elle le +cultive depuis plus de vingt ans, et qu'elle y a fait divers +établissemens depuis les sources mêmes de l'Ohio jusqu'à Pichawillanès, +dans le centre du pays, entre l'Ohio et le Wabache.» + +En 1755, les lords commissaires du commerce et des colonies, désirèrent +de connoître précisément le territoire des six Nations. En conséquence, +ils engagèrent le docteur Mitchel à publier une carte générale de +l'Amérique septentrionale. M. Pownal, qui est encore secrétaire du +bureau du commerce et des colonies, certifia que ce bureau avoit fourni +au docteur Mitchel, tous les documens nécessaires à ce sujet; et le +docteur observe lui-même sur sa carte:--«Que depuis l'année 1672, les +six Nations ont toujours étendu leur territoire, quand elles ont soumis +et incorporé parmi elles les anciens Schawanesses, premiers possesseurs +de ces contrées et de la rivière de l'Ohio. En outre, les six Nations +réclament un droit de conquête sur les Illinois et sur toute l'étendue +du Mississipi. Cela est confirmé, puisqu'en 1742, elles possédoient tout +ce qui leur est désigné sur cette carte, et que personne n'a jamais +prétendu le leur disputer.» + +Pour mieux démontrer encore le droit qu'ont les six Nations à la +possession du pays situé sur les bords de l'Ohio, et dont le ministère +anglais fait mention dans le mémoire remis au duc de Mirepoix, en 1755, +nous observerons que les six Nations, les Schawanesses et les Delawares, +occupoient le territoire au midi du grand Kenhawa, même après que les +Français eurent formé quelques établissemens sur les bords de l'Ohio; et +qu'en 1752, ces tribus avoient un grand village sur les bords de la +rivière de Kentucke, à deux cent trente-huit milles au-dessous du +Sioto.--En 1754, elles habitoient et chassoient au sud de l'Ohio, dans +le pays-bas et à environ trois cent vingt milles au-dessous du grand +Kenhawa.--En 1755, elles avoient aussi un grand village, vis-à-vis de +l'embouchure du Sioto, précisément dans le même endroit qui doit être la +frontière méridionale des terres, que demandent M. Walpole et ses +associés. + +Il est un fait certain: c'est que les Cherokées n'ont jamais eu ni +villages, ni établissemens dans le pays qui est au sud du grand Kenhawa; +qu'ils n'y chassent point; et que les six Nations, les Schawanesses et +les Delawares ne résident et ne chassent _plus_ au sud de l'Ohio, ni ne +le fesoient _plus_, quelques années avant d'avoir vendu le pays au roi. +Ce sont des faits qu'on peut clairement et aisément prouver. + +Au mois d'octobre 1768, les Anglais tinrent un congrès avec les six +Nations, au fort Stanwix. Voici ce que dit l'orateur indien à sir +William Johnson.--«Frère, toi qui connois toutes les affaires, tu dois +savoir que nos droits vont très-loin au midi du grand Kenhawa, et que +nous sommes très-bien fondés à nous étendre du même côté jusqu'à la +rivière de Cherokée; prétention que nous ne pouvons céder à aucune autre +nation Indienne, sans nuire à notre postérité, et outrager les guerriers +qui ont combattu pour la conquérir.--Nous espérons donc que notre droit +sera respecté.» + +En novembre 1768, les six Nations vendirent au roi d'Angleterre, tout le +pays qui s'étend de la rive méridionale de l'Ohio, jusqu'à la rivière de +Cherokée. Mais malgré cette vente, aussitôt qu'on apprit en Virginie que +le gouvernement favorisoit les prétentions des Cherokées, et qu'on eut +vu de retour le docteur Walker et le colonel Lewis, que cette province +avoit envoyés au congrès du fort Stanvix, lord Bottetourt chargea ces +deux commissaires de se rendre à Charles-Town, dans la Caroline +méridionale, pour essayer de convaincre M. Stuart[50] de la nécessité +d'étendre la ligne de démarcation qu'il avoit tracée, d'accord avec les +Cherokées, et l'engager à la porter depuis le grand Kenhawa jusqu'à la +rivière d'Holston. + +Ces deux commissaires furent choisis par lord Bottetourt, parce qu'ils +s'étoient occupés depuis long-temps des affaires qui avoient rapport aux +Indiens, et qu'ils connoissoient parfaitement l'étendue du pays des +Cherokées. Quand ils furent arrivés dans la Caroline méridionale, ils +écrivirent à M. Stuart, relativement aux prétentions formées par les +Cherokées, sur les terres au midi du grand Kenhawa. M. Stuart n'avoit +été nommé que depuis très-peu d'années, à la place qu'il remplissoit +alors, et d'après la nature de ses premières occupations, on ne devoit +pas penser qu'il pût bien connoître le territoire des Cherokées. Voici +ce qu'on trouve dans la lettre que lui adressèrent les commissaires +virginiens. + + + Charles-Town, le 2 février, 1769. + +«Les Cherokées n'ont jamais prétendu à la possession du pays situé au +midi du grand Kenhawa. À présent, ce pays appartient à la couronne, +puisque sir William Johnson l'a fort chèrement acheté des six Nations, +et en a reçu l'acte de cession au fort Stanwix.» + +En 1769, la chambre des citoyens de la colonie de Virginie, représenta à +lord Bottetourt:--«Qu'elle avoit la plus grande raison de craindre que +si la ligne tracée pour servir de limites, étoit conservée, les Indiens +et les autres ennemis de sa majesté, auroient sans cesse une entrée +libre et facile jusque dans le coeur du pays de l'Ohio, de la rivière +d'Holston et du grand Kenhawa; qu'alors les établissemens qu'on +entreprendroit de faire dans ces contrées, seroient sans doute +entièrement détruits; et que tout le pays[51] qui s'étend depuis +l'embouchure du Kenhawa, jusqu'à celle de la rivière de Cherokée, et +ensuite vers l'est jusqu'à la montagne du Laurier, pays si récemment +cédé à sa majesté, et sur lequel aucune tribu d'Indiens ne formoit de +prétentions, resteroit entièrement abandonné aux Cherokées; qu'en +conséquence il pourroit y avoir à l'avenir, des réclamations, totalement +contraires aux vrais intérêts de sa majesté, et que les acquisitions +qu'on regardoit, avec raison, comme les plus avantageuses de la dernière +guerre, seroient tout-à-fait perdues.» + +D'après les faits dont nous venons de faire l'exposition, il est +évident: + +1º. Que le pays situé au midi du grand Kenhawa, ou au moins, celui qui +s'étend jusqu'à la rivière de Cherokée, appartenoit originairement aux +Schawanesses. + +2º. Qu'en subjuguant les Schawanesses, les six Nations devinrent les +vrais propriétaires de ce pays. + +3º. Qu'en conséquence de la cession que les six Nations en ont faite au +roi d'Angleterre, dans le congrès tenu, en 1768, au fort Stanwix, ce +pays appartient à présent légitimement aux Anglais. + +4º. Que les Cherokées n'ont jamais résidé ni chassé dans ce pays, et +qu'ils n'y ont aucune espèce de droit. + +5º. Que la chambre des citoyens de la colonie de Virginie a été +très-fondée à affirmer que les Cherokées, dont les Virginiens +connoissent les possessions, parce qu'ils en sont voisins, n'ont aucun +droit sur le territoire qui est au sud du grand Kenhawa. + +6º. Enfin, que ni les six Nations, ni les Schawanesses, ni les Delawares +n'habitent ni ne chassent plus dans ce pays. + +Ces considérations prouvent qu'en nous permettant d'établir toutes les +terres, comprises dans notre contrat avec les lords commissaires de la +trésorerie, le conseil privé ne nuira ni au service de sa majesté, ni à +la confédération des six Nations, ni même aux Cherokées. + +Mais, depuis le congrès du fort Stanwix, où les six Nations ont cédé au +roi le pays que nous demandons, il y a eu quelque traité par lequel la +couronne a promis aux six Nations et aux Cherokées de ne point former +d'établissemens au-delà de la ligne marquée sur la carte jointe au +rapport du bureau du commerce et des colonies, quoique les lords +commissaires aient reconnu que les six Nations avoient cédé la propriété +de ces terres à sa majesté; si, disons-nous, il existe un tel traité, +nous nous flattons que les lords commissaires ne feront plus aucune +objection, en voyant spécialement inséré dans l'acte de concession, +qu'il nous sera défendu d'établir aucune partie du pays, sans en avoir +préalablement obtenu la permission de sa majesté, et l'agrément des +Cherokées, des six Nations et de leurs confédérés. + +Il est dit dans le troisième paragraphe du rapport des lords +commissaires,--«Que le principe du bureau du commerce et des colonies +étoit qu'après le traité de Paris, on devoit rapprocher les limites +occidentales des colonies de l'Amérique septentrionale, de manière que +ces établissemens fussent entièrement à la portée du commerce du +royaume». Nous n'aurons point la hardiesse de contester ce qu'avancent +les lords commissaires: mais nous croyons pouvoir observer que +l'établissement du pays, qui s'étend sur les montagnes d'Allegany et sur +l'Ohio n'étoit point regardé, avant le traité de Paris, ni dans le temps +de la proclamation royale, faite au mois d'octobre 1763, comme hors de +la portée du commerce du royaume. Ce qui le prouve, c'est qu'en 1748, M. +John Hanbury et un assez grand nombre d'autres anglais, présentèrent une +pétition au roi, pour lui demander cinq cent mille acres de terre sur +les montagnes d'Allegany, et sur les bords de l'Ohio; et les lords +commissaires du commerce et des colonies, firent, à ce sujet, un rapport +favorable au conseil-privé de sa majesté. Ils dirent:--«Que +l'établissement du pays situé à l'occident des grandes montagnes, et +centre des possessions anglaises dans ces contrées, seroit conforme aux +intérêts de sa majesté, et accroîtroit les avantages et la sûreté de la +Virginie et des colonies voisines.» + +Le 23 février 1748, les mêmes lords commissaires rapportèrent encore au +conseil-privé:--«Qu'ils avoient pleinement exposé la grande utilité et +l'avantage d'étendre nos établissemens au-delà des grandes montagnes; ce +que le conseil avoit approuvé.--Comme ces nouvelles propositions, +ajoutent-ils, rendent probable qu'on établira une plus grande étendue de +terrain, que ne l'annonçoient les premières, nous pensons qu'en +accordant ce que demande la pétition, on se conformera aux intérêts du +roi, et on assurera le bien-être de la Virginie.» + +Le 16 mars 1748, le roi donna ordre au gouverneur de la Virginie, de +concéder à M. Hanbury et à ses associés, cinq cent mille acres de terre +sur les montagnes d'Allegany. Ces mêmes concessionnaires font +aujourd'hui partie de la compagnie de M. Walpole.--L'ordre du roi +portoit expressément:--«Ces établissemens seront utiles à nos intérêts +et augmenteront la sécurité de notre dite colonie, ainsi que les +avantages des colonies voisines;--d'autant plus que nos chers sujets se +trouvant par-là, à même de cultiver l'amitié des Indiens qui habitent +ces contrées, et d'étendre leur commerce avec eux, de tels exemples +peuvent exciter les colonies voisines à tourner leurs pensées vers des +projets de la même nature.» + +Il nous paroît évident que le bureau du commerce et des colonies, dans +le temps que lord Halifax le présidoit, pensoit que les établissemens +sur les montagnes d'Allegany, n'étoient point contraires aux intérêts du +roi, ni assez éloignés des côtes de la mer, pour être--«Hors de la +portée du commerce du royaume, et pour que son autorité et sa +juridiction ne pussent pas s'y exercer.» + +Le rapport que nous examinons, donne à entendre que les deux principaux +objets de la proclamation de 1763, étoient de ne pas porter les +établissemens qu'on feroit à l'avenir, au-delà des sources des rivières +qui coulent de l'ouest et du nord-ouest et se jettent dans la mer, ou, +en d'autres termes, à l'est des montagnes d'Allegany; et de ne point +créer d'autres gouvernemens que les trois qu'on venoit de former en +Canada et dans les deux Florides[52].--Pour établir ce fait, les lords +commissaires du commerce et des colonies, citent une partie de la +proclamation. + +Mais si l'on considère cette proclamation dans son entier, on trouvera +qu'elle a pour but neuf objets principaux, savoir; + +1º. De déclarer aux sujets de sa majesté, qu'elle a établi en Amérique +quatre gouvernemens distincts: celui de Quebec, celui de la Floride +orientale, celui de la Floride occidentale et celui de la Grenade. + +2º. De fixer les limites respectives de ces quatre nouveaux +gouvernemens. + +3º. De donner l'approbation royale à la conduite et à la bravoure des +officiers et des soldats de l'armée du roi, et au petit nombre +d'officiers de la marine, qui ont servi dans l'Amérique septentrionale, +et de les récompenser par des concessions gratuites de terres à Quebec +et dans les deux Florides. + +4º. D'empêcher les gouverneurs de Quebec et des deux Florides d'accorder +des permissions d'arpenter, ou des patentes pour des terres au-delà des +limites de leurs gouvernemens respectifs. + +5º. De défendre aux gouverneurs des autres colonies ou plantations en +Amérique, d'accorder des concessions de terres, au-delà des sources +des rivières qui coulent de l'ouest et du nord-ouest, et tombent dans +l'océan Atlantique, ou d'autres terres qui, n'ayant été cédées au roi +ni achetées par lui, sont réservées aux Indiens. + +6º. De réserver _pour le présent_, sous la protection et la souveraineté +du roi, _pour l'usage desdits Indiens_, toutes les terres qui ne sont +point comprises dans les limites des trois nouveaux gouvernemens, ou +dans celle de la compagnie de la baie d'Hudson; ainsi que le pays situé +à l'ouest des sources des rivières, qui coulent de l'ouest et du +nord-ouest vers la mer; sa majesté défendant à ses sujets de faire des +acquisitions sur lesdites terres, et d'en prendre possession, sans en +avoir obtenu d'elle une permission expresse. + +7º. De requérir toutes personnes qui ont fait des établissemens, sur les +terrains que le roi n'a point achetés des Indiens, d'abandonner ces +établissemens. + +8º. De régler qu'à l'avenir on n'occupera des terres des Indiens que +dans les contrées où sa majesté permet, par cette proclamation de faire +des établissemens. + +9º. De déclarer qu'il sera libre à tous les sujets de sa majesté, de +faire le commerce avec les Indiens; et de prescrire la manière dont ce +commerce doit être fait. + +10º. Enfin, d'ordonner à tous les officiers militaires et à tous les +inspecteurs des affaires concernant les Indiens, de faire saisir et +arrêter toutes les personnes qui, accusées d'avoir commis quelque +trahison ou quelque meurtre, et fuyant la justice, se seront réfugiées +sur les terres des Indiens; et d'envoyer ces personnes dans la colonie +où leur accusation aura eu lieu. + +Il est certain qu'en parlant de l'établissement des trois nouveaux +gouvernemens, fixant leurs limites respectives, récompensant les +officiers et les soldats, réglant le commerce avec les Indiens, et +ordonnant l'arrestation des criminels, cette proclamation avoit pour but +de convaincre les Indiens, de la justice de sa majesté, et de la +résolution où elle étoit, de prévenir toute cause raisonnable de +mécontentement de leur part, en défendant de former des établissemens +sur le territoire qui n'avoit point été cédé à sa majesté, ou acheté par +elle; et en déclarant que sa royale volonté et son bon plaisir étoit, +ainsi que nous l'avons déjà rapporté, «De réserver, _pour le présent_, +sous sa protection et souveraineté, et _pour l'usage des Indiens_, +toutes les terres situées à l'ouest des sources des rivières qui coulent +de l'ouest et du nord-ouest vers l'océan Atlantique.» + +Quels mots peuvent exprimer plus décidément l'intention royale? Ne +signifient-ils pas explicitement que le territoire est _quelque temps_ +réservé, sous la protection de sa majesté, _pour l'usage des +Indiens_?--Mais comme les Indiens ne fesoient point usage de ces terres, +qui sont bornées à l'occident par la rive sud-est de l'Ohio, et qu'ils +n'y résidoient pas, et n'y fesoient pas la chasse, ils consentirent +volontiers à les vendre; et en conséquence, ils les vendirent au roi, en +novembre 1768. Ce qui donna occasion à cette vente sera clairement +expliqué dans nos observations sur la suite du rapport des lords +commissaires du commerce et des colonies. + +Il est naturel de croire que quant à l'établissement des terres +comprises dans la vente dont nous venons de parler, l'effet de la +proclamation n'a pas pu s'étendre au-delà de l'époque de cette vente; M. +George Greenville[53], qui lorsque la proclamation parut, étoit l'un des +ministres, reconnut toujours que le but de cette proclamation étoit +rempli dès que le pays qu'elle désignoit avoit été acquis des Indiens. + +Dans leur quatrième paragraphe, les lords commissaires du commerce et +des plantations, donnent deux raisons pour engager sa majesté à traiter +de nouveau avec les Indiens et à faire tracer une ligne de démarcation +plus précise, plus certaine que celle qu'indiquoit la proclamation du +mois d'octobre 1763. Voici ces raisons: + +«1º. C'est que la ligne désignée dans la proclamation de 1763, manque de +précision. + +»2º. C'est qu'il faut considérer la justice à l'égard de la propriété +des terres.» + +Nous croyons avoir suffisamment démontré dans nos observations sur le +troisième paragraphe du rapport que, pour ce qui concernoit les terres +situées à l'ouest des montagnes d'Allegany, la proclamation n'avoit +d'autre but que de les réserver _quelque temps_, sous la protection de +sa majesté, _pour l'usage des Indiens_.--Nous ajouterons que la ligue +désignée dans la proclamation, ne pouvoit pas l'être d'une manière plus +claire et plus précise, relativement à ces terres, car la proclamation +porte:--«Que toutes les terres et territoires situés à l'occident des +sources des rivières qui coulent de l'ouest et du nord-ouest vers la +mer, seront réservés sous la protection de sa majesté.» + +Nous sommes loin de penser que sa majesté doive traiter de nouveau avec +les Indiens, pour établir des limites plus précises et plus certaines, +d'après la considération de la justice, relativement à la propriété des +terres. La propriété de la moindre partie du territoire, dont nous +parlons, ne peut être contestée. + +Mais pour mieux faire entendre toutes les raisons pour lesquelles on +veut engager sa majesté à traiter de nouveau avec les Indiens, pour +tracer une ligne de démarcation plus précise et plus certaine que celle +que désigne la proclamation du mois d'octobre 1763, nous prendrons la +liberté d'exposer quelques faits. + +En 1764, les ministres du roi désiroient d'obtenir un acte du parlement +qui réglât le commerce avec les Indiens, et y mît un impôt, par le moyen +duquel on auroit de quoi fournir aux salaires des surintendans, des +commissaires, des interprètes, et à l'entretien des forts, dans le pays +où l'on traitoit avec les Indiens. Pour éviter à l'avenir, de donner aux +Indiens occasion de se plaindre de ce qu'on usurpoit leur pays de +chasse, on résolut d'acheter d'eux, un vaste territoire, et de reculer, +d'accord avec eux, la ligne des limites, bien au-delà de l'endroit où il +n'étoit pas permis aux sujets de sa majesté de s'établir. + +En conséquence, on donna, la même année, des ordres à sir William +Johnson, pour qu'il convoquât les chefs des six Nations, et qu'il leur +fît part du projet des ministres anglais. Sir William Johnson assembla +en effet, dans sa maison, les députés des six Nations, le 2 mai 1765, et +il leur tint ce discours: + +FRÈRES, + +«La dernière et la plus importante proposition que j'ai à vous +communiquer, est relative à l'établissement des limites entre vous et +les Anglais. Il y a quelque temps que j'envoyai un message à +quelques-unes de vos nations, pour vous avertir que je voulois conférer +avec vous à ce sujet.--Le roi, dont vous avez déjà éprouvé la clémence +et la générosité, désirant de mettre fin à toutes les disputes entre ses +sujets et vous, à l'occasion des terres, et d'être strictement juste +envers vous, a formé le plan d'établir entre nos provinces et celles des +Indiens, des limites qu'aucun homme blanc n'ose franchir; parce que +c'est la plus sûre et la meilleure méthode de terminer les querelles, et +de mettre vos propriétés à l'abri de toute invasion. + +»L'intention du roi vous paroîtra, j'espère, si raisonnable, si juste, +et si avantageuse pour vous et pour votre postérité, que je ne doute +nullement que vous ne consentiez avec joie à voir établir une ligne de +démarcation. Nous la tracerons, vous et moi, de la manière la plus +avantageuse pour les hommes blancs et pour les Indiens, et telle qu'elle +conviendra le mieux à l'étendue, à l'accroissement de chaque province, +et aux gouverneurs, que je consulterai à cette occasion, aussitôt que +j'aurai reçu les pouvoirs nécessaires pour cela.--Mais, en attendant, je +désire savoir comment vous voulez étendre cette ligne, et ce que vous +consentez de faire cordialement à cet égard, afin que cela me serve de +règle.--Je dois aussi vous prévenir que quand cette affaire sera +terminée, et qu'on verra que vous aurez eu égard à l'accroissement de +notre population, et à la nécessité de nous céder des terres là où nous +en avons besoin, vous recevrez, pour prix de votre amitié, un présent +très-considérable[54].» + +Après avoir conféré quelque temps entr'eux, les Sachems et les guerriers +des six Nations, répondirent à sir William Johnson, qu'ils acceptoient +la proposition des nouvelles limites; et sir William fit parvenir leur +réponse au bureau des lords commissaires du commerce et des colonies. + +Soit qu'il y eût un changement dans l'administration, qui avoit formé le +projet d'obtenir un acte du parlement pour régler le commerce avec les +Indiens, et pour reculer la ligne des limites, soit par quelqu'autre +cause que nous ignorons, on ne s'en occupa plus jusqu'à la fin de +l'année 1767. Alors, la négociation relative aux limites fut reprise. + +Cependant, entre les années 1765 et 1768, beaucoup d'habitans de la +Virginie, du Maryland et de la Pensylvanie, allèrent s'établir sur les +montagnes; et les six Nations en furent si irritées, qu'en 1766, elles +massacrèrent plusieurs de ces colons, et déclarèrent la guerre aux +colonies du centre de l'Amérique septentrionale. Pour les appaiser et +prévenir une calamité générale, on fit partir du fort Pitt, un +détachement du quarante-deuxième régiment d'infanterie, avec ordre de +ramener les Anglais qui s'étoient établis à la Crique de la +Pierre-Rouge[55].--Mais les efforts et les menaces de ce détachement +furent vaines, et il retourna au fort sans avoir pu exécuter ses ordres. + +Les six Nations se plaignirent alors davantage de ce qu'on s'emparoit de +leurs terres sur les montagnes. Le 7 décembre 1767, le général Gage +écrivit à ce sujet au gouverneur de Pensylvanie, et lui manda:--«Vous +êtes témoin du peu d'attention qu'on a fait aux diverses proclamations +qui ont été publiées; vous savez que le soin qu'on a pris, cet été, +d'envoyer une partie de la garnison du fort Pitt, pour faire abandonner +les établissemens des montagnes, n'a presque servi de rien. Nous +apprenons que les colons sont retournés à la Crique de la Pierre-Rouge +et sur les bords de la rivière de la Fraude[56], en plus grand nombre +qu'auparavant.» + +Le 5 janvier 1768, le gouverneur de la Pensylvanie envoya un message à +l'assemblée générale de la province avec la lettre du général Gage.--Le +13 du même mois l'assemblée ayant délibéré sur les plaintes des Indiens, +répondit au gouverneur.--«Pour faire cesser les causes du mécontentement +des Indiens, et établir une paix durable entr'eux et les sujets de sa +majesté, nous pensons qu'il est absolument nécessaire qu'on fixe +promptement les limites, et qu'on les satisfasse pour la partie de leur +territoire, qui se trouvera en-deçà de la ligne de démarcation. Par ce +moyen, ils ne se plaindront plus qu'on envahit leurs propriétés, et les +habitans de nos frontières auront assez de pays pour s'établir et pour +chasser, sans se mêler avec ces peuples.» + +Le 19 janvier 1768, M. Galloway, orateur de l'assemblée de Pensylvanie +et le comité de correspondance de cette assemblée, écrivirent à Richard +Jackson et à Benjamin Franklin, agens de Pensylvanie à Londres, pour +leur faire part des querelles des colons avec les Indiens.--«Les +Indiens, disoient-ils, se plaignent vivement du délai qu'on a mis à +établir les limites, et de ce que, quoiqu'ils n'aient encore rien reçu +pour les terres, qu'ils sont convenus de céder à la couronne, les +Anglais y forment chaque jour de nouveaux établissemens.» + +Au mois d'avril 1768, l'assemblée de Pensylvanie voyant qu'une guerre +avec les Indiens devenoit presqu'inévitable, parce que ce peuple n'avoit +pas vendu les terres des montagnes où l'on formoit des établissemens; et +croyant en outre qu'on recevroit bientôt des ordres d'Angleterre +relativement aux limites, résolut d'employer la somme de mille livres +sterlings en couvertures, etc. d'en faire présent aux Indiens de l'Ohio, +afin de modérer leur ressentiment jusqu'à ce que la cour prît d'autres +mesures. Le gouverneur de Pensylvanie étant alors informé que George +Croghan devoit bientôt faire un traité avec les Indiens, par l'ordre du +général Gage et de sir William Johnson, envoya au fort Pitt, son +secrétaire et une autre personne, en qualité de commissaires de la +province, pour offrir aux Indiens le présent des Pensylvaniens. + +Le 2 mai 1768, les députés des six Nations, qui s'étoient rendus au fort +Pitt, tinrent le discours suivant: + +FRÈRES, + +«C'est avec douleur que nous avons vu nos terres occupées par vous, sans +notre consentement. Il y a long-temps que nous nous plaignons à vous de +cette injustice, qui n'a point encore été redressée. Au contraire, vos +établissemens s'étendent dans notre pays. Quelques-uns se trouvent même +directement dans le chemin de guerre, qui conduit vers le pays de nos +ennemis; et nous en sommes très-mécontens.--Frères, vous avez parmi vous +des loix pour vous gouverner. Vous nous donneriez donc la plus forte +preuve de la sincérité de votre amitié, si vous nous fesiez voir que +vous faites sortir les gens de votre nation de dessus nos terres; car +nous pensons qu'ils auront assez le temps de s'y établir quand vous les +aurez achetées et que le pays vous appartiendra.» + +En réponse à ce discours, les commissaires de Pensylvanie informèrent +les six Nations, que le gouverneur de la province avoit fait partir +quatre personnes avec sa proclamation et l'acte de l'assemblée (qui +déclaroit crime de félonie digne de mort sans bénéfice de clergé, +l'occupation des terres des Indiens) pour ordonner à tous les habitans +des montagnes situées dans les limites de la Pensylvanie, d'abandonner +leurs établissemens: mais que cela avoit été inutile.--Ils dirent aussi +que le gouverneur de la Virginie avoit non moins infructueusement fait +une proclamation; et que le général Gage n'avoit pas été plus heureux en +envoyant deux fois des soldats pour forcer les colons à abandonner la +Crique de la Pierre Rouge et les bords du Monongehela. + +Aussitôt que M. Jackson et le docteur Franklin eurent reçu les +instructions de l'assemblée générale de Pensylvanie, ils se rendirent +chez le ministre chargé du département de l'Amérique, et lui +représentèrent combien il étoit nécessaire et pressant de faire terminer +l'affaire des limites. En conséquence, le gouvernement donna de nouveaux +ordres à sir William Johnson. + +Il est donc certain que la proclamation du mois d'octobre 1763, ne +pouvoit pas, comme l'ont dit les lords commissaires du commerce et des +colonies, signifier que la politique du royaume étoit de ne pas laisser +former des établissemens sur les montagnes d'Allegany, après que le roi +auroit acheté ce territoire, car la véritable raison, qu'on avoit de +l'acheter, étoit d'éviter une rupture avec les Indiens, et de donner +occasion aux sujets du roi de s'y établir légitimement et paisiblement. + +Nous allons examiner dans nos observations sur le cinquième paragraphe +du rapport des lords commissaires du commerce et des colonies, s'ils +sont bien fondés à déclarer que l'établissement des terres dont il est +question, ne peut être nullement avantageux au commerce du +royaume.--«Les diverses propositions d'établir de nouvelles colonies +dans l'intérieur de l'Amérique, disent-ils, ont été, d'après l'extension +des limites, soumises à la considération du gouvernement, sur-tout +lorsqu'il s'est agi de cette partie du pays, où sont situées les terres, +dont on demande la concession; et le danger d'accéder à de pareilles +propositions, a paru si évident, que les tentatives à cet égard ont +toujours été infructueuses.» + +Comme nous ignorons quelles étoient les propositions, dont parlent les +lords commissaires, et d'après quel principe les tentatives à cet égard +ont été infructueuses, il nous est impossible de juger si cela peut nous +être appliqué. + +Cependant nous savons qu'il y a eu en 1768 une proposition faite au +gouvernement pour l'établissement d'une partie des terres en question. +Cette proposition étoit du docteur Leé, de trente-deux Américains et de +deux habitans de Londres. Ils prièrent le roi de leur accorder, gratis, +deux millions cinq cent mille acres de terre sur les montagnes +d'Allegany, en un ou plusieurs arpentages, entre le vingt-huitième et le +quarante-deuxième degré de latitude, à condition de posséder ces terres +douze ans, sans payer aucun cens, et ces douze ans ne devant commencer à +courir que lorsque les deux millions cinq cent mille acres seroient +arpentés. En outre, les concessionnaires ne devoient être obligés +d'établir sur ces terres que deux mille familles dans l'espace de douze +ans. + +Surement les lords commissaires ne prétendent pas que cette proposition +ressemble à la nôtre, et puisse s'appliquer au cas où nous nous +trouvons. Ils ont dû, sur-tout, remarquer que le docteur Lée et ses +associés n'offroient point, comme nous, d'acheter les terres, ou de +payer le cens au roi, sans aucune déduction, ou enfin, de faire tous les +frais nécessaires à l'établissement et à l'entretien du gouvernement +civil du pays concédé. + +Le sixième paragraphe des lords commissaires dit:--«Que tous les +argumens contre l'établissement des terres, dans la partie du pays dont +on demande la concession, sont rassemblés avec beaucoup de force et de +précision, dans des représentations faites à sa majesté, par les lords +commissaires du commerce et des colonies, au mois de mars 1768.» + +Pour bien faire connoître ce qui donna lieu à ces représentations, nous +observerons que dès le premier octobre 1767, et durant tout le temps que +lord Shelburne[57] fut secrétaire d'état au département de l'Amérique +méridionale, on conçut le projet d'établir aux frais de la couronne, +trois nouveaux gouvernemens dans l'Amérique septentrionale; savoir le +premier au détroit, entre le lac Huron et le lac Erié, le second dans le +pays de Illinois, et le troisième dans le bas du pays qu'arrose l'Ohio. +Ce projet fut communiqué aux lords commissaires du commerce et des +colonies, afin de savoir quelle étoit leur opinion à cet égard. + +Nous avons tout uniment expliqué la cause des représentations, sur +lesquelles insistent avec tant de force, les lords commissaires du +commerce et des colonies, en disant qu'elles contiennent tous les +argumens contre l'établissement des terres dont il est aujourd'hui +question. À présent, nous exposerons les raisons qui nous font croire +que ces représentations sont si loin de nous être contraires, qu'elles +disent précisément qu'on doit permettre d'établir les terres que nous +demandons. + +Trois raisons principales sont énoncées dans les représentations. «Comme +propres à faire sentir l'utilité des colonies dans le continent de +l'Amérique septentrionale. + +»La première, c'est qu'elles favorisent la pêche avantageuse qui se fait +sur la côte du Nord. + +»La deuxième, c'est qu'on y soigne la culture des bois de construction +et autres matières qui peuvent servir à la marine, et qu'on les échange +pour des marchandises des manufactures anglaises. + +»La troisième, c'est qu'on y a toujours du merrein, du bois de +charpente, des farines et d'autres choses nécessaires pour +l'approvisionnement de nos établissemens aux Antilles.» + +Nous n'imaginons pas qu'il soit nécessaire de faire beaucoup +d'observations sur la première de ces raisons. Les provinces de +New-Jersey, de Pensylvanie, de Maryland, de Virginie et les colonies +méridionales, n'ont point favorisé, et, d'après leur situation et la +nature de leur commerce, ne favoriseront pas plus la pêche que les +établissemens que nous proposons de faire sur l'Ohio. Cependant, ces +provinces sont utiles au royaume, soit à cause de la culture, soit à +cause de l'exportation de différens articles; et nous osons croire que +la colonie de l'Ohio aura le même avantage, si toutefois la production +des marchandises d'entrepôt peut être regardée comme avantageuse. + +Quant à la seconde et à la troisième raison des représentations, nous +remarquerons qu'aucune des possessions anglaises dans l'Amérique +septentrionale, n'exige moins d'encouragement que celle de l'Ohio, pour +cultiver les matières propres à la construction des vaisseaux et à la +marine, et pour approvisionner les Antilles, de bois et de comestibles. + +1º. Les terres des bords de l'Ohio sont extrêmement fertiles; le climat +y est tempéré. La vigne, les mûriers et les vers-à-soie, s'y trouvent +par-tout. Le chanvre croît spontanément dans les vallées et dans le pays +bas. Les mines de fer sont communes dans les montagnes; et nulle terre +n'est plus propre que celle de ces contrées, à la culture du tabac, du +lin et du coton. + +2º. Le pays est bien arrosé par plusieurs rivières navigables, qui +communiquent entr'elles; et par le moyen desquelles, et d'un transport +par terre de quarante milles seulement, les productions des terres de +l'Ohio, peuvent, même à présent, être envoyées au port d'Alexandrie[58], +sur le Potomack, à meilleur marché qu'il n'en coûte pour transporter de +Northampton à Londres, quelqu'espèce de marchandise que ce soit. + +3º. Dans toutes les saisons, de grands bateaux semblables aux barges de +l'ouest de l'Angleterre, peuvent naviguer sur l'Ohio, et il ne faut que +quatre ou cinq hommes pour les conduire. Depuis le mois de janvier +jusqu'au mois d'avril, il est aisé de bâtir de grands vaisseaux sur +cette rivière, et de les envoyer en Angleterre, chargés de fer, de +chanvre, de lin et de soie. + +4º. La farine, le bled, le boeuf salé, les planches pour le bordage des +vaisseaux et beaucoup d'autres marchandises, peuvent être envoyées sur +l'Ohio jusqu'à la Floride occidentale, et de là aux Antilles, à meilleur +marché et mieux conservées que celles qu'on expédie de New-York et de +Philadelphie. + +5º. Le chanvre, le tabac, le fer, et les autres articles qui tiennent +beaucoup de place, peuvent également être envoyés sur l'Ohio jusqu'à la +mer, à plus de cinquante pour cent meilleur marché que ne coûte leur +transport par terre, dans l'espace de soixante milles, en Pensylvanie, +où les charrois sont pourtant moins chers que dans aucune autre province +de l'Amérique septentrionale. + +6º. Les frais de transport des marchandises anglaises, depuis la mer +jusqu'aux établissemens que nous voulons former sur l'Ohio, ne seront +pas aussi considérables que ce qu'on paie et qu'on paiera toujours pour +conduire les mêmes marchandises, dans une grande partie de la +Pensylvanie, de la Virginie et du Maryland. + +D'après l'exposition de ces faits, nous espérons qu'on verra clairement +que les terres, dont nous demandons la concession, sont entièrement +propres, par leur fertilité, leur situation et le peu de frais que +coûtera le transport de leurs productions jusqu'en Angleterre,--«à faire +sentir l'utilité d'établir des colonies dans le continent de l'Amérique +septentrionale».--Mais pour éclaircir davantage ce point important, nous +prendrons la liberté de faire encore quelques observations. + +Les lords commissaires du commerce et des colonies, ne nient point, +mais, au contraire, ils avouent que le climat et le sol de l'Ohio, sont +aussi favorables que nous l'avons dit.--Quant aux vers-à-soie qui y +viennent naturellement, il est certain qu'au mois d'août 1771, plus de +10,000 livres pesant de cocons, qui en provenoient, furent vendues à la +filature publique de Philadelphie. Il est également sûr que la soie que +produisent les vers de l'Ohio, est belle et très-estimée des +Pensylvaniens. + +Pour le chanvre, nous sommes prêts à prouver qu'il est d'une très-bonne +qualité, et qu'il croît spontanément sur les bords de l'Ohio, ainsi que +nous l'avons avancé. Qu'on considère donc que, par rapport au chanvre, +l'Angleterre dépend chaque jour davantage de la Russie, et qu'on n'en a +pas encore exporté des colonies américaines, situées sur le bord de la +mer, parce que leur sol n'en produit pas aisément. Et, certes, alors on +verra que cette dépendance peut avoir des conséquences graves pour la +nation, et mérite toute l'attention du gouvernement.--La nature nous +indique où nous pouvons recueillir promptement et facilement une grande +quantité de chanvre; et par ce moyen, non-seulement nous empêcherons, +chaque année, des sommes considérables de sortir du royaume, mais nous +emploierons nos propres sujets avec beaucoup d'avantage, et nous les +paierons avec des marchandises de nos manufactures.--Voici, en abrégé, +l'état du commerce de Russie. + + Depuis l'année 1722 jusqu'en 1731, + l'Angleterre envoya annuellement 250 + vaisseaux chercher du chanvre à Petersbourg, + à Narva, à Riga et à Archangel. 250 vais. + + Et depuis 1762 jusqu'en 1771, 500 vaisseaux. 500 + ----------- + Accroissement. 250 vais. + +Il est donc évident que dans les dix dernières années, le commerce russe +a doublé. La sagesse, la politique de la nation européenne, qui entend +le mieux le commerce et la navigation, lui permettent-elles d'avoir sans +cesse besoin des étrangers pour se procurer une marchandise dont dépend +l'existence de sa navigation et de son commerce? Non, assurément; et +sur-tout quand Dieu nous a accordé la propriété d'un pays produisant +naturellement cette même marchandise qui nous fait débourser notre +argent, en nous mettant à la merci de la Russie. + +Nous n'avons encore parlé que des petits frais de transport entre le +Potomack et l'Ohio. Maintenant nous allons essayer de montrer combien +les lords commissaires du commerce et des colonies se sont trompés, en +disant, dans le cinquième paragraphe de leur rapport: «Que l'Angleterre +ne pouvoit avoir aucune relation avantageuse avec les terres en +question».--Pour qu'on se forme une opinion juste à cet égard, nous +donnerons un état de ce qu'étoient les frais de charroi, même durant la +dernière guerre avec la France, et lorsqu'il n'y avoit point de retour +de l'Ohio à Alexandrie. On verra que ces frais ne s'élevoient alors qu'à +un demi-sou anglais, par livre pesant; et nous le démontrerons de la +manière la plus certaine. + + par quintal. + + D'Alexandrie au fort Cumberland, par eau. » 1 s. 7 d. + + De fort Cumberland à la Crique de la Pierre-Rouge, + à 14 piastres par voiture, portant + 1500 livres pesant. » 4 2 + + » 5 9[59]. + +Si l'on considère que ce prix de charroi étoit établi en temps de +guerre, et lorsqu'il n'y avoit point d'habitans sur l'Ohio, nous ne +doutons point que tout homme intelligent ne conçoive qu'il est +aujourd'hui beaucoup moindre que ce qu'on paie journellement à Londres, +pour le transport des grosses étoffes de laine, de la quincaillerie et +des ustensiles de fer qu'on y envoie de plusieurs comtés d'Angleterre. + +Voici ce que coûtent les charrois de Birmingham et de quelques autres +villes jusqu'à Londres. + + De Birmingham. 4 s. par quintal, + De Walsall dans le Staffordshire. 5 + De Sheffield. 8 + De Warrington. 7 + +Si, comme le prétendent les lords commissaires du commerce et des +colonies, les terres de l'Ohio ne peuvent être d'aucun avantage au +commerce du royaume, nous ne devinons pas ce qui doit, à leurs yeux, +être avantageux à ce commerce.--Les colons établis sur les montagnes +d'Allegany, sur les bords de l'Ohio et dans le nouveau comté de Bedford +dans la province de Pensylvanie, sont tous vêtus d'étoffes anglaises. Eh +bien, le pays qu'ils habitent n'est-il donc d'aucun avantage au commerce +du royaume?--Les marchands de Londres sont maintenant occupés à faire +embarquer des marchandises de fabrique anglaise pour les colons des +terres de l'Ohio: cette exportation paroît-elle aussi aux lords +commissaires n'être d'aucun avantage pour le commerce du royaume. + +En un mot, d'après les principes des lords commissaires, les relations +avec le royaume doivent être avantageuses si les colons sont établis à +l'orient des montagnes d'Allegany. Mais, quoi! le charroi d'environ +soixante-dix milles, à partir des montagnes de l'Ohio, charroi dont les +frais n'augmenteront pas le prix des étoffes les plus grossières de plus +d'un demi-sou anglais par aune[60], changera-t-il donc l'état du +commerce relativement aux colons de ces contrées? Sera-t-il, comme +l'avancent les lords commissaires, «sans aucun avantage pour ce +royaume?»--Les pauvres Indiens de l'Amérique septentrionale, qui +habitent les parties les plus éloignées des côtes, et qui n'ont rien que +ce qu'ils prennent à la chasse, sont pourtant en état de payer les +toiles, les étoffes de laine, les ustensiles de fer, que leur +fournissent les marchands anglais, en employant toute la fraude et les +ruses que la friponnerie peut inventer pour enchérir ces marchandises. +Ainsi, des cultivateurs industrieux, qui pourront livrer du chanvre, du +lin, de la soie, auront bien plus de facilité à payer ce qu'on leur +portera par la voie d'un commerce loyal, sur-tout quand on se rappelera +qu'il ne leur sera permis d'avoir de débouché pour les productions de +leurs terres, que dans le royaume.--Si les productions de ce pays sont +envoyées dans le royaume, les marchandises anglaises n'iront-elles pas +en retour dans ce pays, et particulièrement dans l'endroit d'où sortira +le chanvre? + +Nous n'examinons point si la Nouvelle-Écosse et les deux Florides ont +procuré à l'Angleterre des bénéfices proportionnés aux sommes énormes, +qu'il en a coûté pour les établir et les conserver, ni si l'on a droit +d'en espérer les avantages que promirent les lords commissaires du +commerce et des colonies, dans le rapport qu'il firent en 1768.--Nous +croyons qu'il nous suffit de dire que ces principaux Pensylvaniens dont +parle le rapport, et--«qui ont présenté leurs noms et leur association +au conseil de sa majesté, dans l'intention de faire des établissemens à +la Nouvelle-Écosse,»--ont été convaincus, depuis plusieurs années, de +l'impossibilité d'engager des habitans à quitter les colonies du centre, +pour aller s'établir dans cette province; et même que ceux, à qui on +avoit persuadé d'y aller, sont, pour la plupart, retournés chez eux, en +se plaignant beaucoup de la dureté et de la longueur des hivers. + +Quant aux deux autres provinces, nous sommes persuadés qu'il est +moralement impossible que les habitans des contrées, situées entre les +trente-septième et le quarantième degré de latitude nord, dont le climat +est tempéré et où il y a encore beaucoup de terres inoccupées, se +déterminent à aller s'établir dans les provinces brûlantes et mal-saines +des deux Florides. Il serait tout aussi aisé d'engager les habitans de +Montpellier à quitter leur climat pour les parties septentrionales de la +Russie, ou pour les bords du Sénégal. Enfin, les inspirations de la +nature, et l'expérience de tous les âges prouvent qu'un peuple né et +vivant dans un climat tempéré, et dans le voisinage d'un pays riche, +sain et bien cultivé, ne peut point être forcé à traverser plusieurs +centaines de milles pour se rendre dans un _port de mer_, faire un +voyage _par mer_, et s'établir dans des latitudes excessivement froides +ou excessivement chaudes. + +Si le comté d'York, en Angleterre, n'étoit ni cultivé, ni habité, et que +les habitans, qui sont encore plus au sud de l'île, manquassent de +terres, se laisseroient-ils conduire dans le nord de l'Écosse? Ne +voudroient-ils pas plutôt, en dépit de toutes les oppositions, s'établir +dans le fertile comté d'York? + +Voilà ce que nous nous sommes crus dans l'obligation de remarquer à +l'égard des principes généraux que contient le rapport de 1768.--Nous +espérons avoir suffisamment démontré que les argumens, dont on y fait +usage, ne peuvent être d'aucun poids contre notre pétition; et qu'ils ne +doivent s'appliquer comme l'exprime le rapport, «qu'aux colonies, qu'on +propose d'établir aux frais du royaume, et à la distance de plus de +quinze cents milles de la mer, où les habitans étant dans +l'impossibilité de fournir de quoi payer les marchandises de la +Grande-Bretagne, seroient probablement réduits à en fabriquer eux-mêmes, +et resteroient séparés des anciennes colonies par d'immenses déserts.» + +Il ne nous reste maintenant qu'à demander si, en 1768, l'intention des +lords commissaires du commerce et des colonies étoit que le territoire, +qui devoit être renfermé dans les limites, qu'on traça cette année, +d'accord avec les Indiens, restât un désert inutile, ou fût établi par +les sujets de l'Angleterre?--Le rapport, que les lords actuels disent +contenir tous les argumens contre cet établissement, nous fournit +lui-même une ample et satisfaisante réponse à cette question. + +En 1768, les lords commissaires après avoir énoncé leur opinion contre +les trois nouveaux gouvernemens proposés, s'expriment en ces +termes:--«Nous sommes contraires à ces gouvernemens, parce qu'il faut +encourager l'établissement d'une immense étendue de côtes, jusqu'à +présent inoccupée. Comme les habitans des colonies du centre auront, +d'après les nouvelles limites, la liberté de s'étendre graduellement +dans l'intérieur du pays, ces côtes rempliront le but d'augmenter la +population et la consommation, bien plus efficacement et plus +avantageusement que l'établissement des gouvernemens nouveaux. +L'extension graduelle des établissemens sur le même territoire étant +proportionnée à la population, entretient les rapports d'un commerce +avantageux entre la Grande-Bretagne et ses possessions les plus +éloignées; rapports qui ne peuvent exister dans des colonies séparées +par des déserts immenses.» + +Peut-il y avoir une opinion plus claire, plus concluante, en faveur de +la proposition que nous avons humblement soumise au conseil de sa +majesté?--Les lords commissaires de 1768, ne disent-ils pas positivement +que les habitans des colonies du centre auront la liberté de s'étendre +graduellement dans l'intérieur du pays?--N'est-il donc pas bien +extraordinaire qu'après deux ans de délibération, les lords commissaires +actuels présentent aux lords du conseil privé un rapport, dans lequel se +référant à celui de 1768, ils disent: _Que tous les argumens à ce sujet +y ont été rassemblés avec beaucoup de force et de précision_; et qu'ils +ajoutent dans le même paragraphe qu'_ils doivent combattre cette opinion +et conseiller au roi d'arrêter les progrès des établissemens dans +l'intérieur du pays_?--Ils disent encore, «Qu'on doit empêcher, autant +qu'il est possible, ces établissemens éloignés; et qu'il faut qu'une +proclamation nouvelle annonce la résolution où est sa majesté, de ne +point permettre à présent qu'on fasse de nouveaux établissemens au-delà +des limites; c'est-à-dire, au-delà des montagnes d'Allegany.» + +Combien tout cela est étrange et contradictoire! Mais nous nous +dispenserons de l'examiner plus strictement, et nous terminerons nos +observations sur cet article, en citant l'opinion qu'ont eue, à +différentes époques, les lords commissaires du commerce et des colonies. + +En 1748, les lords commissaires exprimèrent le plus vif désir +d'encourager les établissemens sur les montagnes et sur les bords de +l'Ohio. + +En 1768, ils déclarèrent, relativement aux nouvelles limites pour +lesquelles on négocioit alors, que les habitans des colonies du centre, +auroient la liberté de s'étendre graduellement dans l'intérieur du pays. + +En 1770, le comte d'Hillsborough[61], recommanda l'acquisition d'un +territoire sur les montagnes, suffisant pour établir une nouvelle +colonie, et il demanda aux lords commissaires de la trésorerie, s'ils +étoient dans l'intention de traiter pour cet objet, avec M. Walpole et +ses associés. + +En 1772, le même comte d'Hillsborough et les autres lords commissaires +du commerce et des colonies, firent un rapport sur la pétition de M. +Walpole et ses associés, et citèrent à leur appui, celui qu'avoit fait +leur bureau, en 1768, comme contenant tous les argumens à ce sujet, +rassemblés avec beaucoup de force et de précision. Ce rapport de 1768, +annonçoit, ainsi que nous l'avons déjà dit, _que les habitans des +colonies du centre auroient la liberté de s'étendre graduellement dans +l'intérieur du pays_, c'est-à-dire, sur les terres dont nous demandons +la concession. Mais, quoique les lords commissaires se soient autorisés +d'une manière si positive de l'opinion qu'avoient leurs prédécesseurs, +en 1768, ils ont en même-temps fait un rapport absolument contraire à +cette opinion et à l'engagement qui en étoit la suite. + +L'on demandera peut-être ce que signifie la phrase du rapport de 1768, +qui dit que les habitans pourront _s'étendre graduellement dans +l'intérieur du pays_?--Nous répondrons qu'elle a été écrite dans +l'intention de combattre l'envie qu'on avoit d'établir trois nouveaux +gouverneurs, et de disperser la population dans des contrées +séparées.--En un mot, nous croyons qu'il est hors de doute, qu'en 1768, +l'opinion _précise_ des lords commissaires étoit que le territoire +compris dans la ligne des limites, pour laquelle on étoit en négociation +et qui ensuite a été tracée, suffisoit alors pour remplir le but qu'on +avoit, d'augmenter la population et la consommation. Ces lords pensoient +que jusqu'à ce que ce territoire fût entièrement peuplé, il n'étoit pas +nécessaire d'établir les trois nouveaux gouvernemens proposés _aux frais +du royaume_, dans des contrées qui sont, comme ils l'observent, séparées +par d'immenses déserts. + +Nous ne nous étendrons pas davantage sur le sixième paragraphe du +rapport des lords commissaires du commerce et des colonies. Nous nous +flattons d'avoir démontré que les habitans des provinces du centre de +l'Amérique septentrionale ne peuvent être forcés à échanger le sol et le +climat de ces provinces, ni pour les forêts glacées de la +Nouvelle-Écosse et du Canada, ni pour les déserts brûlans et mal-sains +des deux Florides. + +Mais examinons maintenant ce qu'il arriveroit si l'on pouvoit contenir +ces habitans dans un territoire resserré. Cela ne les empêcheroit-il pas +de se livrer à l'inclination naturelle, qui les porte à cultiver la +terre? Ne seroient-ils pas en même-temps forcés d'établir des +manufactures qui rivaliseroient celle de la mère-patrie?--Les lords +commissaires ont d'avance répondu, avec beaucoup de candeur à ces +questions, dans le rapport fait en 1768.--«Nous admettons, disent leur +seigneuries, comme un principe incontestable de la vraie politique, que +pour prévenir l'établissement des manufactures dans les colonies, il est +nécessaire d'ouvrir aux établissemens un territoire étendu et +proportionné à l'accroissement de la population; parce que lorsque +beaucoup d'habitans sont renfermés dans d'étroites limites, et n'ont pas +assez de terre à cultiver, ils sont forcés de porter leurs vues et leur +industrie vers les manufactures».--Mais ces lords observent en +même-temps:--«Que l'encouragement donné aux colonies voisines de la mer, +et l'effet qu'a eu cet encouragement, ont efficacement pourvu à cet +objet». Cependant, ils ne désignent pas les parties de l'Amérique +septentrionale où l'on a pourvu à l'objet de la population. S'ils ont +cru qu'il suffisoit pour cela d'avoir formé l'établissement des +gouvernemens de Quebec, de la Nouvelle-Écosse, de l'île de Saint-Jean de +Terre-Neuve, et des deux Florides, nous oserons dire qu'ils se sont +trompés. Il est une vérité incontestable, c'est que bien que dans les +colonies du centre il y ait au moins un million d'habitans, nul +d'entr'eux n'a émigré pour aller s'établir dans ces nouvelles provinces. +Par cette même raison, et d'après les motifs ordinaires, qui engagent à +former des colonies, nous affirmons que personne n'aura envie de quitter +le climat salubre et tempéré de la Virginie, du Maryland, de la +Pensylvanie, pour aller s'exposer au froid excessif du Canada et de la +Nouvelle-Écosse ou aux chaleurs des deux Florides.--D'ailleurs, le +gouvernement n'a pas le pouvoir de faire des avantages qui puissent +compenser la perte des amis et des voisins, la nécessité de rompre des +liens de famille, et l'abandon d'un sol et d'un climat infiniment +supérieurs à ceux du Canada, de la Nouvelle-Écosse et des deux Florides. + +L'accroissement de population des provinces du centre est sans exemple. +Les habitans ont déjà commencé à établir quelques manufactures. Or, n'y +a-t-il pas lieu de croire qu'ils seront forcés de porter presque toute +leur attention vers ce dernier objet, si l'on les retient dans les +étroites limites où ils sont? Eh! comment peut-on empêcher qu'ils ne +deviennent manufacturiers, si ce n'est, comme l'ont justement observé +les lords commissaires, en leur donnant une étendue de territoire +proportionnée à l'accroissement de leur population?--Mais où +trouvera-t-on un territoire convenable pour une nouvelle colonie +d'habitans des provinces du centre?--Où?--Dans le pays même, où les +lords commissaires ont dit que les habitans de ces provinces auroient la +liberté de s'établir; pays que le roi a acheté des six Nations; pays où +des milliers de ses sujets sont déjà établis; pays, enfin, où les lords +commissaires ont reconnu que:--«l'extension graduelle des établissemens +sur le même territoire, étant proportionnée à la population, pouvoit +entretenir les rapports d'un commerce avantageux entre la +Grande-Bretagne et ses possessions les plus éloignées.» + +Le septième paragraphe du rapport parle de l'extrait d'une lettre du +commandant en chef des forces anglaises en Amérique, extrait que le +comte d'Hillsborough a présenté aux lords commissaires du commerce et +des colonies. Mais leurs seigneuries ne font mention ni du nom du +commandant, ni du temps où il a écrit sa lettre, ni de ce qui l'a engagé +à communiquer son opinion sur l'établissement des colonies dans des pays +éloignés. Toutefois, nous imaginons que le général Gage est l'auteur de +la lettre, et qu'il l'écrivit vers l'année 1768, lorsque les lords +commissaires du commerce et des colonies étoient occupés à examiner le +plan des trois nouveaux gouverneurs, et avant qu'on eût fait +l'acquisition des terres de l'Ohio et établi la ligne des limites avec +les six Nations. + +Certes, nous sommes persuadés que le général n'avoit alors en vue que +les pays, qu'il appelle des contrées éloignées, c'est-à-dire, le +détroit, le pays des Illinois, et le bas de l'Ohio; car il dit que «Ce +sont des pays étrangers, dont l'éloignement ne permet de tirer ni des +choses nécessaires à la marine anglaise, ni des bois et des provisions +pour les îles à sucre».--Il dit aussi, «Qu'en formant des établissemens +à une si grande distance, le transport de la soie, du vin et des autres +objets qu'ils produiroient, les rendroit probablement trop chers pour +tous les marchés où l'on voudroit les vendre, et que les habitans +n'auroient à donner que des fourrures en échanges des marchandises +anglaises.» + +Ce qui, selon nous, prouve que le général ne vouloit parler que des +établissemens du détroit, du pays des Illinois et du bas de l'Ohio, et +non du territoire, dont nous demandons la concession, c'est qu'il +ajoute:--«Il n'est pas certain que l'établissement de ces contrées ne +fût suivi d'une guerre avec les Indiens, et qu'il ne fallût combattre +pour chaque pouce de terrain.» + +Nous avouons franchement qu'il nous est impossible de concevoir pourquoi +les lords commissaires du commerce et des plantations ont chargé leur +rapport de l'opinion du général Gage sur ce qu'il appelle +_l'établissement d'un pays étranger_, établissement qu'on ne pouvoit +entreprendre sans être obligé de combattre pour chaque pouce de terrain. +Nous ne concevons pas plus comment leurs seigneuries ont pu appliquer +cette opinion à l'établissement d'un territoire acheté par le roi, +depuis près de quatre ans, déjà habité par plusieurs milliers d'Anglais, +et où, ainsi que nous le démontrerons dans la suite de ces observations, +les Indiens même, qui vivent sur la rive septentrionale de l'Ohio, ont +demandé qu'on se hâtât d'établir un gouvernement. + +Le huitième paragraphe du rapport qui nous concerne, vante beaucoup +l'exactitude et la précision de celui de 1768. Or, ce dernier disoit, +ainsi que nous l'avons déjà observé, que les habitans des colonies du +centre auroient la liberté de s'établir sur les montagnes et sur les +bords de l'Ohio.--Les lords commissaires font aussi un grand éloge de la +lettre du commandant en chef, et citent l'opinion de M. Wright, +gouverneur de la Georgie, au sujet des grandes concessions de terrain +dans l'intérieur de l'Amérique. + +Nous aurions désiré qu'en parlant de l'opinion de ce dernier, on nous +eût dit dans quel temps sa lettre fut écrite; s'il connoissoit alors la +situation du pays des montagnes, les dispositions des habitans des +colonies du centre, la douceur du climat des bords de l'Ohio, la +fécondité du sol, le voisinage du Potomack, et la facilité de tirer de +ce pays de la soie, du lin, du chanvre, et beaucoup d'autres objets, +pour les envoyer en Angleterre.--Instruits de ces faits, nous aurions +jugé si, en effet, les connoissances et l'expérience du gouverneur +Wright relativement aux colonies, doivent, ainsi que l'avancent les +lords commissaires, donner dans cette circonstance un grand poids à son +opinion. + +Ce que pense le gouverneur Wright nous semble devoir se réduire aux +propositions suivantes. + +1º. Que si l'on concède un vaste territoire à une compagnie, qui désire +de le peupler et s'en occupe réellement, on fera sortir d'Angleterre +beaucoup d'habitans. + +2º. Que cette colonie formera une espèce d'état séparé et indépendant, +qui voudra se régir lui-même, avoir des manufactures chez lui, et ne +recevoir des provisions ni de la mère-patrie, ni des provinces dans le +voisinage desquelles il se trouvera établi; et que comme il sera +très-loin du centre du gouvernement, des tribunaux et des magistrats, et +conséquemment affranchi de l'inspection des loix, il deviendra bientôt +un réceptacle de brigands. + +3º. Qu'il faudroit que les habitans fussent très-nombreux dans le +voisinage de la mer, et que le terrain y fût bien cultivé et amélioré. + +4º. Que les idées du gouverneur Wright ne sont point chimériques; qu'il +connoît _un peu_ la situation et l'état des choses en Amérique, et que +d'après quelques petits exemples, il se figure aisément ce qui peut et +doit certainement arriver si l'on ne le prévient à temps[62]. + +Nous nous permettrons de faire quelques remarques sur ces propositions. + +Quant à la première, nous espérons prouver d'une manière satisfaisante, +que les colonies du centre, telles que le New-Jersey, la Pensylvanie, le +Maryland et la Virginie, n'ont presque d'autre terrain vacant, que celui +qu'ont acquis de grands propriétaires pour le revendre à haut prix. Nous +observerons ensuite que les pauvres colons, chargés de beaucoup +d'enfans, ne sont pas en état de payer ce prix; que cela est cause que +plusieurs milliers de familles se sont déjà établies sur l'Ohio; que +nous n'avons nulle envie d'engager aucun des sujets européens de sa +majesté à aller se fixer dans ces contrées; mais que pour les défricher +et les cultiver nous comptons entièrement sur la bonne volonté des +habitans qui seront de trop dans les colonies du centre. + +Nous répondrons à l'égard de la deuxième proposition, que nous croyons +seulement nécessaire d'observer que la supposition de voir devenir ce +pays une espèce d'état séparé et indépendant, perd toute sa force, +puisqu'on a proposé d'y établir un gouvernement à l'instant où l'on en +obtiendroit la concession. Les lords commissaires du commerce et des +colonies ne l'ont point désavoué. + +Pour la troisième proposition, nous observerons rapidement que nous y +avons pleinement répondu dans la dernière partie de nos remarques sur le +sixième paragraphe. + +Enfin, la quatrième proposition ne contient que l'aveu que fait le +gouverneur en disant qu'il connoît _un peu_ la situation et l'état des +choses en Amérique; et que d'après quelques _petits_ exemples, il se +figure aisément ce qui peut et doit certainement arriver, si l'on ne le +prévient à temps.--Nous avouerons que comme le gouverneur ne dit point +quels sont ces petits exemples, nous ne prétendons pas juger, si ce +qu'il se figure peut s'appliquer à l'objet que nous considérons, ou à +quelle autre chose il peut avoir rapport. + +Mais, comme les lords commissaires du commerce et des colonies ont jugé +à propos d'insérer dans leur rapport, la lettre du général Gage et celle +du gouverneur Wright, il est nécessaire que nous citions l'opinion de +l'assemblée des citoyens de Virginie sur l'objet dont il est question. +Cette opinion se trouve dans la pétition que cette assemblée a adressée +au roi le 4 août 1767, et que M. Montague, agent de la colonie, a +remise, vers la fin de la même année, aux lords commissaires du commerce +et des colonies.--Voici ce que disent les citoyens de Virginie:--«Nous +espérons humblement que nous obtiendrons votre royale indulgence, quand +nous vous dirons que notre opinion est que le service de votre majesté +et l'intérêt général, de vos possessions en Amérique, exigent qu'on +continue à encourager[63] l'établissement des terres de ces +frontières.--L'assemblée observe que par ce moyen, des hommes qui ont +des propriétés et sont les sujets fidèles du gouvernement, feront de +nouveaux établissemens. Mais si l'on continue à s'y opposer, nous avons +les plus fortes raisons de croire que ce pays deviendra le réfuge des +vagabonds, des gens qui braveront l'ordre et les loix, et qui, avec le +temps, peuvent former un corps funeste à la paix et au gouvernement +civil de cette colonie.» + +Nous allons maintenant faire quelques observations sur les neuvième, +dixième et onzième paragraphes du rapport des lords commissaires du +commerce et des colonies. + +Dans le neuvième, les lords commissaires disent:--«Qu'une des choses, +qui doivent engager à rejeter la proposition des pétitionnaires, c'est +ce qu'on dit du grand nombre d'habitans qu'il y a déjà sur les montagnes +et sur les bords de l'Ohio».--Nous prouverons, d'après des témoignages +incontestables, qu'il y a, en effet, jusqu'à cinq mille familles, qui, +l'une dans l'autre, sont au moins de six personnes chacune; +indépendamment de quelques milliers de familles, qui sont aussi établies +sur les montagnes dans les limites de la province de Pensylvanie.-- + +Leurs seigneuries ajoutent:--«Que si leur raisonnement est de quelque +poids, il doit certainement déterminer les lords du conseil privé à +conseiller à sa majesté d'employer tous les moyens pour arrêter les +progrès de ces établissemens, et non de faire aucune concession de +territoire qui les favorise.» + +Nous avons démontré clairement que le pays situé au midi du grand +Kenhawa jusqu'à la rivière de Cherokée, appartenoit, non aux Cherokées, +mais aux six Nations;--Que maintenant ce pays appartient au roi, parce +que sa majesté l'a acquis des six Nations;--Que ni les six Nations, ni +les Cherokées ne chassent entre le grand Kenhawa et la terre opposée à +la rivière de Sioto;--Que malgré la ligne des limites nouvellement +tracées, les lords commissaires du commerce et des colonies +sacrifieroient aux Cherokées une étendue de pays de huit cents lieues de +long, an moins, pays que sa majesté a acheté et payé;--Que les +véritables limites occidentales de la Virginie ne s'étendent pas au-delà +des montagnes d'Allegany;--que depuis que sa majesté a acheté le pays +des six Nations, elle n'en a pas réuni la moindre partie à la province +de Virginie;--Qu'il n'y a point d'établissemens d'après des titres +légitimes, sur aucune partie du pays, que nous sommes convenus d'acheter +des lords commissaires de la trésorerie;--Qu'en 1748, le gouvernement +encourageoit, autant qu'il étoit possible, les établissemens qu'on +fesoit sur les montagnes;--Que la proclamation de 1763 ne suspendit ces +encouragemens que momentanément, c'est-à-dire, jusqu'à ce que le pays +fût acheté des Indiens;--Que l'ardeur qu'on mettoit à établir ces terres +étoit si grande, que de grands défrichemens y furent faits avant qu'on +les eût acquises;--Que, quoique les colons y fussent journellement +exposés aux cruautés des Sauvages, ni une force militaire, ni des +proclamations répétées ne purent les engager à abandonner leurs +établissemens;--Que le sol des montagnes est très-fertile, et que le +pays produit aisément du chanvre, du lin, de la soie, du tabac, du fer, +du vin, etc.;--Que ces articles peuvent être charriés à très-bon marché +dans un port de mer;--«Que les frais de charroi sont si peu de chose, +qu'il est impossible qu'ils empêchent la consommation des marchandises +anglaises;--Que le roi n'a acquis les terres des Indiens, et tracé une +ligne de démarcation avec eux, que pour que ses sujets pussent s'établir +sur ces terres;--Qu'enfin, les commissaires du commerce et plantations +déclarèrent, en 1768, que les habitans des provinces du centre auroient +la liberté de s'étendre graduellement dans l'intérieur du pays.» + +À tous ces faits, nous ajouterons qu'au congrès tenu avec les six +Nations, dans le fort Stanwix, en 1768, lorsque sa majesté acheta le +territoire de l'Ohio, MM. Penn[64] achetèrent aussi de ces Indiens un +territoire très-étendu sur les montagnes d'Allegany, et limitrophe des +terres en question.--Au printemps de 1769, MM. Penn firent ouvrir un +bureau à Philadelphie, pour la distribution du terrain qu'ils avoient +acheté au fort Stanwix; et tous les colons qui s'étoient déjà établis +sur les montagnes dans les limites de la Pensylvanie, avant qu'elles +fussent acquises des Indiens, ont depuis, obtenu des titres légitimes +pour leurs plantations. + +En 1771, on présenta une pétition à l'assemblée générale de Pensylvanie, +pour la prier de créer un nouveau comté sur les montagnes.--L'assemblée +en considération du grand nombre de familles établies sur ces montagnes, +dans les limites de la province, y créa, en effet, le comté de +Bedford.--En conséquence, William Thompson fut élu pour représenter ce +comté dans l'assemblée générale. Un sheriff, un accusateur public, des +juges-de-paix, des huissiers et d'autres officiers civils furent nommés +pour résider sur les montagnes.--Mais plus de cinq mille familles, qui +sont établies au sud de ces montagnes, et sont près des limites +méridionales de la Pensylvanie, restent sans ordre, sans loix, sans +gouvernement. Aussi, les voit-on sans cesse en querelle. Elles ont déjà +franchi la ligne des limites, tué plusieurs Sauvages et envahi une +partie du territoire qui est vis-à-vis de l'Ohio. Si l'on ne se hâte de +leur donner des loix, et de les obliger à une juste subordination, le +désordre dans lequel elles vivent, sera bientôt à son comble, et +deviendra non moins funeste aux anciennes colonies qu'aux +Indiens.--Voilà des faits réels. Pourra-t-on donc à présent, les +dénaturer au point d'en conclure qu'il ne faut point donner un +gouvernement aux sujets du roi, établis sur le territoire de l'Ohio? + +Il faut aussi considérer que nous sommes convenus de payer pour une +petite partie du terrain acquis au fort Stanwix, tout ce qu'en a coûté +la totalité; et qu'en outre nous devons nous charger de tous les frais +d'établissemens et d'entretien de la nouvelle colonie. + +Il est si vrai que les colons établis sur ce terrain sont sans loix et +sans gouvernement, que les Indiens eux-mêmes s'en plaignent; de sorte +que si l'on ne remédie pas bientôt à ces maux, les Anglais auront +inévitablement la guerre avec les Indiens. Ce danger a été déjà prévu +par le général Gage, ainsi qu'on le voit dans ses lettres au comte +d'Hillsborough et dans un discours, transmis par ce général, au même +lord, et adressé aux gouverneurs de la Pensylvanie, du Maryland et de la +Virginie, par les chefs des Delawares, des Munsies et des Mohickons, +nations qui vivent sur les bords de l'Ohio. + +Après avoir parlé du territoire que le roi a acquis dans leur pays, ces +Indiens disent:--«Les gens de votre nation sont venus, en grand nombre, +sur les montagnes et se sont établis dans le pays. Nous sommes fâchés de +vous dire que plusieurs querelles se sont déjà élevées entre les gens de +votre nation et les nôtres; qu'il y a eu des hommes tués des deux côtés, +et que nous voyons quelques peuples indiens, et vos anglais prêts à +entrer en guerre, ce qui nous inquiète beaucoup, car nous désirons de +vivre amicalement avec vous.--Vous nous avez souvent dit que vous aviez +des loix pour gouverner votre nation; mais nous ne voyons pas qu'en +effet vous en ayez. Ainsi, frères, à moins que vous ne trouviez quelque +moyen de contenir ceux de vos anglais, qui habitent entre les grandes +montagnes et l'Ohio, et qui sont très-nombreux, il sera impossible aux +Indiens de modérer leurs jeunes guerriers.--Soyez en sûrs, les nuages +noirs commencent à se rassembler sur ce pays; et si l'on ne se hâte pas +de faire quelque chose, ces nuages nous empêcheront bientôt de voir le +soleil. + +»Nous désirons que vous fassiez la plus grande attention à ce que nous +vous disons; parce que cela part du fond de nos coeurs, et que comme +nous avons envie de vivre en paix et en amitié avec nos frères les +Anglais, nous sommes affligés de voir quelques peuples autour de nous, +prêts à se battre avec les gens de votre nation. + +»Vos anglais aiment beaucoup nos riches terres. Nous les voyons tous les +jours se disputer des champs et brûler les maisons les uns des autres; +de sorte que nous ne savons pas s'ils ne passeront pas bientôt l'Ohio +pour venir nous chasser de nos villages; et nous ne voyons pas, frères, +que vous preniez aucun soin pour les arrêter.» + +Ce discours des tribus, qui ont beaucoup d'influence dans leur pays, est +très-utile à connoître.--Il prouve que les colons sont très-nombreux sur +les montagnes; que les Indiens donnent toute leur approbation à +l'établissement d'une colonie sur les bords de l'Ohio;--et qu'ils se +plaignent d'une manière très-pathétique, de ce que les sujets du roi ne +sont point gouvernés. Il confirme enfin, l'assertion contenue dans le +huitième paragraphe du rapport des lords commissaires du commerce et des +colonies, qui dit:--«Que si l'on souffre que les colons continuent à +vivre dans un état d'anarchie et de confusion, ils commettront tant de +désordres, qu'ils ne pourront manquer de nous entraîner dans des +querelles avec les Indiens, et de compromettre la sûreté des colonies de +sa majesté.» + +Cependant, les lords commissaires du commerce et des colonies, ont fort +peu d'égard à toutes ces circonstances. Ils se contentent de faire une +seule observation:--«Nous ne voyons rien, disent-ils, qui empêche le +gouvernement de Virginie d'étendre ses loix et sa constitution jusque +dans les contrées de l'Ohio, où des colons se sont établis avec des +titres légitimes».--Nous répétons qu'il n'y a point là de colons qui +aient de titres légitimes.--Malgré cela, leurs seigneuries disent, dans +le dixième paragraphe de leur rapport:--«Qu'il leur paroît qu'il y a +quelques possessions accordées par le gouverneur et le conseil de +Virginie».--Eh bien! supposons qu'il y en ait, et admettons même que les +loix et la constitution de la Virginie s'étendent jusque sur ce +territoire, quoique nous soyons bien certains qu'elles ne s'y étendent +pas: les lords commissaires en auront-ils davantage proposé quelque +manière de gouverner plusieurs milliers de familles qui s'y sont +établies, non avec des titres légitimes, mais conformément à l'ancien +usage de se placer sur des terrains inoccupés?--Non certainement. Au +contraire, leurs seigneuries ont recommandé de conseiller à sa majesté +d'employer tous les moyens possibles pour arrêter les progrès de ces +établissemens; et par conséquent de laisser les colons sans gouvernement +et sans loix, au risque de les voir entraîner les provinces du centre +dans une guerre qui détruiroit le commerce et la population des comtés +de leurs frontières. + +Après avoir fait ces observations, il convient, peut-être, d'examiner si +les loix et la constitution de la Virginie peuvent être efficacement +étendues jusque sur le territoire de l'Ohio.--La ville de Williamsbourg, +capitale de la Virginie, n'est-elle pas au moins à quatre cents milles +de distance des établissement de l'Ohio?--Les loix de la Virginie +n'exigent-elles pas que toute personne, accusée d'un crime capital, soit +jugée à Williamsbourg _seulement_?--N'est-ce pas là que se tient +l'assemblée générale de la province?--N'est-ce pas là qu'est aussi le +tribunal du banc du roi, ou le tribunal de l'état?--La Virginie a-t-elle +destiné quelques fonds à l'entretien des officiers civils de ces +établissemens éloignés, au transport des accusés, et au paiement des +frais de voyage et de séjour des témoins, qui auroient huit cents milles +à faire pour aller à Williamsbourg et s'en retourner? Enfin, d'après +toutes les raisons que nous avons détaillées, les colons de l'Ohio ne +seroient-ils pas exactement dans la situation dont parle le gouverneur +Wright, dans la lettre qu'ont tant vantée les lords commissaires du +commerce et des colonies?--«Les personnes, dit-il, établies au-delà des +provinces, étant trop éloignées du siége du gouvernement, des tribunaux +et des magistrats, sont hors de la portée des loix et de l'autorité; et +leurs établissemens deviendront bientôt un receptacle de brigands.» + +Nous pensons ne pas devoir dire grand'chose sur le deuxième paragraphe +du rapport des lords commissaires du commerce et des colonies.--La +clause de réserve, qui se trouve dans notre pétition, est une clause +d'usage; et nous espérons qu'en cette occasion, le conseil privé sera +d'avis qu'elle est suffisante, d'autant plus que nous sommes en état de +prouver que dans des limites du territoire pour lequel nous voulons +traiter, il n'y a point d'établissemens faits avec un titre légal. + +Concluons.--Il a été démontré que ni les proclamations royales, ni +celles des assemblées provinciales, ni la crainte des horreurs d'une +guerre sauvage, n'ont pu empêcher des colons de s'établir sur les +montagnes, même avant que le pays fût acheté des Indiens. Or, à présent +que ce pays appartient aux Anglais, à présent qu'on a vu les +propriétaires de la Pensylvanie, qui sont les soutiens héréditaires de +la politique britannique dans leur province, donner toute sorte +d'encouragement pour établir les terres à l'ouest des montagnes, à +présent, enfin, que la législature de la province a approuvé cette +mesure des propriétaires, et que des milliers de familles se sont +établies dans le nouveau comté de Bedford, peut-on concevoir que les +habitans des colonies du centre, consentiront à ne pas cultiver les +fertiles contrées de l'Ohio? + +Mais en admettant qu'il eût été jadis raisonnable de demander si l'on +devoit, ou non, faire des établissemens dans ce pays, il n'en est pas +moins certain que cela ne peut plus entrer en question, lorsque plus de +trente mille anglais y sont établis.--Convient-il de laisser un si grand +nombre de colons sans loix et sans gouvernement?--La saine politique +peut-elle approuver cette manière de former des colonies et d'accroître +les richesses, la force, le commerce de l'empire? Ou ne dit-elle pas +plutôt que l'indispensable devoir du gouvernement est de changer les +sujets _dangereux_ en sujets _utiles_? Ne dit-elle pas qu'il faut, pour +cela, établir immédiatement parmi eux l'ordre et la subordination, et +fortifier de bonne heure leur attachement naturel aux loix, aux coutumes +et au commerce du royaume? + +Nous osons nous flatter d'avoir démontré et par des faits, et par des +raisonnemens justes, que l'opinion des lords commissaires du commerce et +des colonies, au sujet du territoire de l'Ohio, est mal fondée; et que +si le conseil privé l'adoptoit, elle auroit les conséquences les plus +dangereuses, les plus funestes pour le commerce, la paix et la sécurité +des colonies de sa majesté en Amérique. + +D'après cela nous espérons que la nécessité de faire du territoire de +l'Ohio, une colonie séparée sera regardée comme une mesure conforme à la +plus sage politique et très-avantageuse au repos des anciennes colonies, +à la conservation de la ligne des limites, et aux intérêts commerciaux +de la mère-patrie. + + [43] En 1770, Benjamin Franklin, Thomas Walpole, banquier de Londres, + John Sargent, Samuel Warton et quelques autres, présentèrent une + pétition au roi d'Angleterre, pour obtenir la concession de terres + sur les bords de l'Ohio, où ils vouloient établir une nouvelle + province. Lord Halifax, qui étoit alors à la tête du bureau du + commerce, approuvoit beaucoup ce projet. Mais lord Hillsborough, qui + le remplaça, pensoit autrement; et lorsqu'en 1772, la pétition lui + fut renvoyée, il fit un rapport pour la faire rejeter. Franklin + écrivit les observations qu'on va lire, et le conseil du roi + prononça en faveur des pétitionnaires. Lord Hillsborough en fut si + piqué, qu'il donna sur-le-champ sa démission. (_Note du + Traducteur._) + + [44] Les cinq Nations d'alors sont les mêmes que celles qu'on appelle + les six Nations, depuis qu'elles se sont confédérées avec quelques + autres peuplades. (_Note du Traducteur._) + + [45] Le Potowmack. + + [46] Les premiers vivoient non loin de la rivière James, en Virginie, + et les seconds sur les bords de cette rivière. + + [47] C'est le délégué du gouvernement le plus injuste et le plus + perfide de l'Europe, qui ose ainsi parler des Français! (_Note du + Traducteur._) + + [48] Nullo in posterum impedimento, aut molestiâ afficiant. + + [49] Ce territoire est tout le pays qui s'étend depuis les montagnes + d'Allegany jusqu'à l'Ohio, sur les deux rives de ce fleuve et + jusqu'aux bords du Mississipi. + + [50] Inspecteur-général des affaires indiennes dans la partie + méridionale des colonies anglaises. + + [51] Il est au moins de huit cents milles de long. + + [52] La Floride orientale et la Floride occidentale. + + [53] M. George Greenville étoit père du ministre actuel. Il fut + premier lord de la trésorerie. Sa querelle avec Wilkes fit, dans le + temps, beaucoup de bruit. (_Note du Traducteur._) + + [54] Le sir William Johnson, qui tint ce discours, joue un très-grand + rôle dans l'histoire de l'Amérique septentrionale. Il connoissoit + parfaitement le caractère des Sauvages; et étoit parvenu à se faire + donner, par eux, un territoire très-considérable. Voici un des + traits qu'on m'a cités de lui, lorsque je voyageois dans les + États-Unis. Les Sauvages prétendent qu'un véritable ami doit, s'il + le peut, réaliser leurs songes. Johnson connoissant ce préjugé, et + voulant tenter l'ambition d'un chef, qui étoit venu le voir, exposa + à sa vue un habit d'écarlate galonné, et un beau sabre. Le Sauvage + n'osa pas demander ces objets: mais le lendemain, il revint chez + Johnson, et lui dit: «Frère, j'ai rêvé, cette nuit, que tu m'avois + donné ton habit rouge et ton beau sabre».--«Tu les auras», répondit + Johnson; et il les lui donna sur-le-champ.--Au bout de quelque + temps, le Sauvage ayant reparu, Johnson lui dit:--«Frère, j'ai rêvé + que tu m'avois donné le pays qui s'étend depuis telle rivière + jusqu'à telle autre».--«Il est à toi, répliqua le Sauvage. Mais mon + frère, ne rêvons plus; car tes songes valent mieux que les miens, et + tu me ruinerois».--(_Note du Traducteur._) + + [55] Redstone creek. + + [56] Cheat river. + + [57] Il porte aujourd'hui le nom de marquis de Lansdown. (_Note du + Traducteur._) + + [58] C'est là que les troupes du général Braddock débarquèrent + lorsqu'elles passèrent en Amérique. + + [59] La distance étoit alors de soixante-dix milles mais par une route + nouvellement faite, elle n'est que de quarante milles; et l'on + épargne plus de la moitié des 5 s. 9 d. + + [60] Le demi-sou anglais vaut un sou tournois. L'aune anglaise n'a + qu'environ 33 pouces. (_Note du Traducteur._) + + [61] Premier lord commissaire du bureau du commerce et des colonies. + + [62] Franklin a combattu avec beaucoup d'adresse l'opinion du + gouverneur Wright: mais la révolution d'Amérique a prouvé combien ce + dernier étoit clairvoyant. (_Note du Traducteur._) + + [63] Ces encouragemens étoient une exemption de toute espèce de + paiement en argent, de cens pour dix ans, et de toutes les taxes + pour quinze ans. + + [64] Les héritiers de William Penn, fondateur de la colonie de + Pensylvanie. + + + + +SUR UN PLAN DE GOUVERNEMENT ENVOYÉ PAR LE CABINET DE LONDRES EN +AMÉRIQUE[65]. + + +AU GOUVERNEUR SHIRLEY. + + Le mardi matin. + +Je renvoie à Votre Excellence les feuilles détachées du plan, qu'elle a +bien voulu me communiquer. + +Je crains que le désir qu'on a d'empêcher le peuple des colonies de +participer à la nomination du grand-conseil, et de le faire taxer par le +parlement d'Angleterre, où il n'est point représenté, n'occasionne +beaucoup de mécontentement. + +Il est très possible que ce gouvernement général soit aussi bien, aussi +fidèlement administré sans que le peuple s'en mêle, qu'avec lui: mais +lorsqu'on lui a imposé de pesans fardeaux, on a toujours trouvé utile de +faire en sorte que cette imposition parût en partie son ouvrage, attendu +qu'il la supporte beaucoup mieux lorsqu'il croit qu'elle vient de lui, +et que quand quelques mesures publiques lui semblent injustes ou +désagréables, les roues du gouvernement ont de la peine à marcher. + + * * * * * + +AU MÊME. + + Mercredi matin. + +Je communiquai hier à Votre Excellence, mon opinion sur le +mécontentement que doit exciter l'envie d'empêcher le peuple +de participer à l'élection des membres du grand-conseil, et de +le faire taxer par un acte du parlement, sans qu'il y ait des +représentans.--Lorsqu'il s'agit de l'intérêt général du peuple, et +sur-tout lorsqu'on doit lui imposer des charges, il ne faut pas moins +considérer ce qu'il sera disposé à penser et à dire que ce qu'il est de +son devoir de penser. Je vais donc, pour obéir à Votre Excellence, lui +faire brièvement part des idées qui me sont venues à cette occasion. + +On dira peut-être avec raison; + +1º. Que les habitans des colonies ont autant de loyauté et sont aussi +attachés à la constitution anglaise et à la famille règnante, que tous +les autres sujets du roi. + +2º. Qu'il n'y a aucun doute que si les colonies avoient des représentans +au parlement, ces représentans ne manqueroient ni de bonne volonté, ni +d'empressement à accorder les secours qu'on jugeroit nécessaires pour la +défense du pays. + +3º. Que les habitans des colonies, qui doivent sentir tout le danger +d'une invasion de la part de l'ennemi, puisque la perte de leurs +propriétés, de leur vie, de leur liberté, pourroient en être la suite, +doivent aussi mieux juger que le parlement d'Angleterre, qui est +très-éloigné d'elles, de la quantité de troupes à lever et à entretenir +sur leurs frontières, des forteresses à y bâtir, et des moyens qu'ils +ont de supporter ces dépenses. + +4º. Que souvent les gouverneurs ne viennent dans les colonies que dans +l'intention d'acquérir une fortune pour l'emporter en Angleterre; qu'ils +ne sont pas toujours des hommes capables et intègres; que plusieurs +d'entr'eux n'ont ni des propriétés dans le pays, ni des relations avec +nous, qui puissent leur faire prendre à coeur notre bien-être; et qu'ils +peuvent fort bien désirer de tenir sur pied plus de forces qu'il n'en +faut, afin d'augmenter leurs profits et de favoriser leurs amis et leurs +créatures. + +5º. Que dans la plupart des colonies les conseillers étant nommés par le +roi, d'après la recommandation du gouverneur, ils ne possèdent +ordinairement que très-peu de propriétés, dépendent du gouverneur pour +leurs emplois, et sont, par conséquent, trop soumis à leur influence. + +6º. Qu'il y a grande raison de se défier du pouvoir que les gouverneurs +et les conseils ont de lever les sommes qu'ils jugent à propos, en +tirant des mandats sur les lords de la trésorerie, pour qu'un acte du +parlement taxe ensuite les colonies et les oblige à payer ces sommes; +que les gouverneurs et les conseils peuvent abuser de ce droit, en +formant des projets d'expéditions vaines, en fatigant le peuple et +l'arrachant à son travail, pour lui faire exécuter ces projets, et en +créant des emplois, pour les donner à leurs partisans et en partager les +profits. + +7º. Que le parlement d'Angleterre étant à une grande distance des +colonies, peut être mal informé et égaré par les gouverneurs et les +conseils, qui, réunis d'intérêts, doivent probablement rendre vaines +toutes les plaintes que les colons peuvent former contre eux. + +8º. Que tout anglais a le droit incontestable de n'être taxé que d'après +le consentement qu'il en donne par la voie de ses représentans. + +9º. Que les colonies n'ont point de représentans dans le parlement. + +10º. Que de proposer de les taxer par un acte du parlement, et de leur +refuser la liberté d'élire un conseil représentatif pour s'assembler +dans le pays, et juger de la nécessité des taxes et de la somme à +laquelle elles doivent s'élever, c'est paroître soupçonner leur fidélité +envers la couronne, leur attachement à leur patrie, et l'intégrité de +leur bon sens; injure qu'elles n'ont point méritée. + +11º. Que forcer les colonies à donner de l'argent sans leur +consentement, est un acte qui ressemble plutôt à la levée des +contributions en pays ennemis, qu'à l'usage de taxer des Anglais pour +l'avantage commun. + +12º. Que c'est traiter les colons comme un peuple conquis, non comme de +vrais sujets de l'empire britannique. + +13º. Qu'une taxe mise par les représentans des colonies peut être +diminuée à mesure que les circonstances le permettent: mais que si elle +est une fois établie par le parlement, et d'après les suggestions des +gouverneurs, elle doit probablement être maintenue pour le profit de ces +gouverneurs, encore qu'elle soit onéreuse pour les colonies, et qu'elle +gêne leur accroissement et leur prospérité. + +14º. Que si les gouverneurs ont le pouvoir de faire marcher les habitans +d'une extrémité des colonies anglaises et françaises jusqu'à l'autre, +c'est-à-dire, dans l'étendue d'un pays de quinze cents milles carrés, +sans qu'auparavant les représentans du peuple y aient consenti, les +colons peuvent être ruinés par ces expéditions, et seront traités comme +les sujets de la France le sont en Canada, où un gouverneur oppresseur +les fatigue depuis deux ans par de longues et pénibles marches sur les +bords de l'Ohio. + +15º. Que si plusieurs colonies réunies peuvent se passer de représentans +et être bien administrées par un gouverneur et un conseil nommés par le +roi, la même méthode doit également et même mieux convenir à des +colonies particulières; qu'alors le parlement peut les taxer toutes pour +le soutien du gouvernement, et que leurs assemblées doivent être +congédiées, comme étant une partie inutile de la constitution. + +16º. Que les pouvoirs dont on a proposé de revêtir le conseil +représentatif du peuple, dans le plan d'union d'Albany, ne sont pas +aussi considérables, même pour ce qui a rapport au militaire, que ceux +que les chartes donnent aux colonies de Rhode-Island et de Connecticut, +et dont ces colonies n'ont jamais abusé. D'après le plan d'Albany, le +président-général devoit être nommé par le roi, et pouvoit refuser son +assentiment à tout ce qui ne lui paroîtroit pas juste: mais à +Rhode-Island et dans le Connecticut, le peuple nomme le gouverneur et ne +lui accorde point de négative. + +17º. Que les colonies anglaises étant limitrophes des établissemens +français, elles sont proprement frontières de l'empire britannique; et +que les frontières d'un empire doivent être défendues aux frais de tout +ce qui le compose;--Qu'il seroit maintenant très-difficile d'obliger, +par un acte du parlement, les habitans des _Cinq ports_, ou des côtes +d'Angleterre, à entretenir toute la marine anglaise, parce qu'ils sont +immédiatement défendus par elle, et de leur refuser, en même-temps, le +droit d'avoir des représentans au parlement;--Qu'enfin, si les +frontières anglaises en Amérique, doivent supporter les frais de leur +défense, il est bien dur pour elles de ne pouvoir ni participer à l'acte +qui les taxe, ni juger de la nécessité de l'impôt, et de la somme à +laquelle il doit s'élever, ni donner des conseils sur les mesures qui y +ont rapport. + +18º. Qu'indépendamment des taxes nécessaires pour la défense des +frontières, les colonies paient annuellement à la mère-patrie, de +grosses sommes, dont on ne fait point mention; que les impôts payés en +Angleterre par le propriétaire des terres et par l'artisan, doivent être +comptés dans l'augmentation de prix des productions territoriales et de +celles des manufactures; et que beaucoup de ces productions étant +achetées par les consommateurs, qui sont dans les colonies, ils paient, +par conséquent, une grande partie des taxes des Anglais. + +Nous sommes gênés dans notre commerce avec les nations étrangères, qui +pourroient nous fournir plusieurs sortes de marchandises à bon marché; +et il faut que nous achetions chèrement ces marchandises des Anglais: +ainsi il est clair que la différence du prix est un impôt que +l'Angleterre met sur nous.--L'on nous oblige de porter directement en +Angleterre les productions de notre pays, et les droits qu'on y met +diminuent tellement leur prix, que le colon en retire beaucoup moins +qu'il ne les vendroit dans des marchés étrangers; ce qui est encore un +impôt payé à l'Angleterre. + +Nous pourrions fabriquer chez nous, quelques marchandises; mais il nous +est défendu d'en faire, et il faut que nous les achetions des Anglais. +La totalité du prix de ces objets est bien un impôt payé à l'Angleterre. + +Nous avons considérablement augmenté la consommation des marchandises +anglaises, ce qui, dans les dernières années, en a fait beaucoup hausser +le prix. C'est un bénéfice clair pour l'Angleterre; ses habitans en ont +plus de facilité à supporter leurs taxes; et comme nous y contribuons +beaucoup, c'est un impôt que nous payons à l'Angleterre. + +Enfin, comme il ne nous est permis ni de régler notre commerce, ni +d'arrêter l'importation et la consommation des superfluités anglaises, +ce que l'Angleterre peut faire pour les superfluités des pays étrangers, +toutes nos richesses finissent par passer dans les mains des marchands +et des habitans de la Grande-Bretagne; et puisque nous les enrichissons, +et que nous les mettons plus en état de payer leurs impôts, c'est comme +si nous étions taxés nous-mêmes, et tout aussi avantageux à la couronne. + +Cependant, nous ne nous plaignons point de ces espèces de taxes +secondaires, quoique nous ne participions point à la manière dont on les +impose. Mais payer des taxes directes et très-fortes, sans avoir aucune +part à leur établissement, taxes qui peuvent nous sembler aussi inutiles +qu'onéreuses, c'est sans doute, une mesure trop cruelle pour des +Anglais, qui ne peuvent croire qu'en hasardant leur fortune et leur vie +pour conquérir, défricher des contrées nouvelles, et étendre l'empire et +le commerce de leur patrie, ils ont perdu leurs droits naturels. Ils +pensent, au contraire, que leurs entreprises et leurs travaux leur +auroient mérité ces droits, s'ils avoient été auparavant dans un état +d'esclavage. + +Voilà, j'imagine, ce que diront les habitans des colonies, si les +changemens proposés dans le plan d'Albany, ont lieu. Alors, les +gouverneurs et les conseils n'ayant point de représentans du peuple pour +approuver leurs mesures, y concourir et les rendre agréables aux colons, +verront bientôt leur administration devenir suspecte et odieuse. Des +haines, des discordes naîtront entre les gouvernans et les gouvernés, et +tout sera bientôt en confusion. + +Peut-être ai-je trop de craintes à cet égard: mais à présent que je vous +ai communiqué, avec franchise, ma façon de penser, Votre Excellence peut +juger mieux que moi, si j'ai raison. Et le peu de temps que j'ai eu pour +composer cette lettre, doit, j'espère, excuser en partie son +imperfection. + +Je suis, etc. + +B. FRANKLIN. + + * * * * * + +AU MÊME + + Boston, le 22 décembre 1754. + +Depuis la conversation que j'ai eue avec Votre Excellence, sur le moyen +d'unir plus intimement les colonies à la Grande-Bretagne, en leur +accordant des représentans au parlement, j'ai réfléchi encore sur ce +sujet, et je pense qu'une telle union seroit très-agréable aux colonies, +pourvu qu'on leur accordât un nombre convenable de représentans. Il +faudroit aussi qu'on révoquât les anciens actes du parlement, qui +bornent le commerce des colonies, et empêchent qu'on n'y établisse des +manufactures. Il faudroit enfin, que les sujets de l'Angleterre, qui +habitent en-deçà de la mer, eussent, à cet égard, les mêmes droits que +ceux qui vivent dans la Grande-Bretagne, jusqu'à ce que le nouveau +parlement jugeât qu'il est de l'intérêt général de rétablir quelques-uns +ou même tous les actes prohibitifs. + +En vous parlant d'un nombre convenable de représentans des colonies, je +n'imagine pas que ce nombre doive être si considérable qu'il puisse +avoir beaucoup d'influence dans le parlement; mais je pense qu'il doit +l'être assez pour faire considérer avec plus d'attention et +d'impartialité les loix qui auront rapport aux colonies; et peut-être +aussi pour contre-balancer les sentimens particuliers d'une petite +corporation ou d'une troupe d'ouvriers et de marchands, auxquels il +semble jusqu'à présent qu'on a eu plus d'égard qu'à toutes les colonies; +de sorte qu'on leur a sacrifié l'intérêt général et l'avantage de la +nation. + +Je pense aussi que si les colonies étoient gouvernées par un parlement, +dans lequel elles seroient loyalement représentées, les habitans +préféreroient beaucoup ce gouvernement, à la méthode qu'on a +dernièrement essayé d'introduire par des instructions royales; parce +qu'il est bien plus conforme à la nature de la constitution anglaise et +à la liberté. Les mêmes loix, qui semblent à présent peser cruellement +sur les colonies, paroîtroient douces et faciles à exécuter, si un +parlement où il y auroit des représentants colons, les avoit jugées +conformes à l'intérêt général. + +Par une telle union, les habitans de l'Angleterre et ceux des colonies +apprendroient à se regarder non plus comme appartenant à deux +communautés différentes et dont les intérêts sont opposés, mais à une +communauté qui n'a qu'un seul intérêt. J'imagine que cela donneroit plus +de force à la nation entière et diminueroit de beaucoup le danger d'une +séparation. + +L'on pense, je crois, que l'intérêt général d'un état, quel qu'il soit, +est que le peuple y soit nombreux et riche; qu'il y ait assez d'hommes +pour combattre pour sa défense, et assez pour payer les impôts +nécessaires aux frais de son gouvernement; car c'est ce qui contribue à +sa sécurité et à le faire respecter des puissances étrangères. Maïs +pourvu qu'on combatte, il paroît assez indifférent que ce soit Jean ou +Thomas; et si les taxes sont bien payées, qu'importe que ce soit par +William ou par Charles? + +Les manufactures de fer occupent et enrichissent beaucoup d'anglais. +Mais il est égal pour l'Angleterre que les manufacturiers demeurent à +Birmingham ou à Sheffield, ou dans l'une et l'autre de ces villes, +pourvu qu'ils restent dans le pays, et que leurs richesses et leurs +personnes soient à ses ordres. Si l'on avoit pu dessécher par des +fossés, les sables de Goodwin, et donner, par ce moyen, à l'Angleterre +un vaste pays, qui seroit à présent couvert d'habitans, pourroit-on +croire qu'il fût juste de priver ces habitans des droits dont jouissent +tous les autres Anglais? Faudroit-il leur enlever le droit de vendre les +productions de leur canton dans les mêmes ports où iroient leurs +compatriotes, et de faire eux-mêmes leurs souliers, parce qu'un +cordonnier ou un marchand de la partie de l'île habitée avant la leur, +s'imagineroit qu'il seroit plus avantageux pour lui de les chausser et +de trafiquer avec eux. Cela seroit-il juste, quand bien même leur +terrain auroit été acquis aux frais de l'état? Cela ne seroit-il pas +encore moins juste si c'étoit par leur industrie et par leur travail que +ce terrain eût été acquis à l'Angleterre? Le tort ne paraîtroit-il pas +enfin bien plus cruel si on leur refusoit le droit d'avoir des +représentans au parlement, d'où émaneroient tous ces actes. + +Je regarde les colonies comme autant de nouveaux comtés acquis à +l'Angleterre, et bien plus précieux pour elle, que si on les avoit fait +sortir du sein de la mer qui baigne ses côtes, et qu'ils fussent +adjacens à sa terre. Étant situées en différents climats, les colonies +fournissent une plus grande variété de productions et de matières pour +les manufactures de la Grande-Bretagne; et séparées d'elle par l'Océan, +elles sont cause qu'elle a bien plus de vaisseaux et de +matelots.--Puisqu'elles font partie de l'empire britannique, qui n'a +fait que s'étendre par leur moyen; et puisque la force et la richesse +des parties font la force et la richesse du tout, qu'importe-t-il à +l'état en général, qu'un marchand, un forgeron, ou un chapelier, soit +riche dans la _Vieille_ ou dans la _Nouvelle-Angleterre_?--Si +l'accroissement de la population est cause qu'on a besoin de deux +forgerons, au lieu d'un qu'on employoit auparavant, pourquoi ne veut-on +pas que le second prospère dans le nouveau pays, comme le premier dans +l'ancien? Enfin, pourquoi l'appui de l'état seroit-il accordé, avec +partialité, à moins que cette partialité ne soit en faveur de ceux qui +ont le plus de mérite? Et s'il y a quelque différence, ceux qui ont le +plus contribué à reculer les bornes de l'empire britannique, et à +accroître son commerce, sa force, ses richesses et sa population, en +exposant leur fortune et leur vie, dans des pays nouveaux, doivent, ce +me semble, être préférés. + +Agréez mon estime et mon respect. + +B. FRANKLIN. + + [65] L'on a déjà vu dans la vie de Franklin, qu'au mois de juillet + 1754, des députés de toutes les colonies anglaises de l'Amérique + septentrionale, se rassemblèrent à Albany pour établir un plan de + défense commune. Ce plan fut désapprouvé en Angleterre, d'où on en + fit passer un autre au gouverneur Shirley. C'est à cette occasion + que Franklin, qui étoit l'un des députés, et le rédacteur du premier + plan, écrivit les trois lettres suivantes. (_Note du Traducteur._) + + + + +LETTRE DE LORD HOWE À BENJAMIN FRANKLIN[66] + + + À bord de l'_Aigle_, le 20 juin 1776. + +Je ne puis, mon digne ami, laisser partir les lettres et les autres +papiers que je vous envoie, sans y ajouter un mot au sujet des mesures +cruelles auxquelles nous ont entraînés nos malheureuses disputes. Les +dépêches officielles, que j'ai recommandé de vous faire passer avec +cette lettre, vous apprendront la nature de ma mission. Plein du désir +que j'ai toujours témoigné, de voir terminer nos différens, j'espère que +si je trouve dans les colonies les dispositions que j'y ai autrefois +vues, je pourrai seconder efficacement la sollicitude paternelle du roi, +pour le rétablissement de l'union et d'une paix durable entre les +colonies et l'Angleterre. + +Mais si les préjugés de l'Amérique sont trop profondément enracinés, et +que la nécessité d'empêcher son commerce de passer dans des canaux +étrangers nous divise encore, je regretterai sincèrement, et par amour +du bien public, et par toute sorte de motifs particuliers, que ce ne +soit pas le moment où l'on puisse ramener cette paix, l'un des plus +grands objets de mon ambition. Je serai aussi très-affligé d'être encore +privé de l'occasion de vous assurer personnellement de toute l'estime +que j'ai pour vous. + +HOWE. + + + À la vue de Sandy-Hook, le 12 juillet. + +P. S. Je n'ai pu vous envoyer cette lettre le jour qu'elle a été écrite. +Des calmes et des vents contraires m'ont même empêché d'apprendre au +général Howe que j'ai la satisfaction d'être chargé d'une mission +pacifique, et qu'il doit la remplir avec moi. + + [66] En 1776, l'amiral Howe fut envoyé en Amérique, pour négocier, + d'accord avec le général Howe, son frère, une réconciliation entre + l'Angleterre et les colonies, ou pour continuer la guerre s'il ne + réussissoit pas à ramener les insurgens. Quand il arriva sur les + côtes de New-York, il adressa au docteur Franklin, la lettre que je + traduis ici, et à laquelle Franklin fit la réponse qu'on lira + ensuite. (_Note du Traducteur._) + + + + +RÉPONSE DE BENJAMIN FRANKLIN À LORD HOWE. + + + Philadelphie, le 30 juillet 1776. + +J'ai reçu les lettres que Votre Excellence a bien voulu me faire passer, +et dont je vous prie d'agréer mes remerciemens. + +Les dépêches officielles, dont vous me parlez, ne contiennent rien de +plus que ce que nous avons vu dans l'acte du parlement, c'est-à-dire, +des offres de pardon si nous nous soumettons. J'en suis véritablement +fâché; car il est très-désagréable pour Votre Excellence d'être envoyée +si loin de sa patrie pour une mission aussi inutile. + +Recommander d'offrir un pardon aux colonies, qu'on a outragées, c'est, +en vérité, montrer qu'on nous croit encore l'ignorance, la bassesse, +l'insensibilité que votre aveugle et orgueilleuse nation s'est +long-temps plu à nous supposer. Mais cette offre ne peut avoir d'autre +effet que d'accroître nos ressentimens. + +Il est impossible que nous songions à nous soumettre à un gouvernement, +qui, avec la plus insigne barbarie, a, dans le fort de l'hiver, brûlé +nos villes sans défense, excité les Sauvages à massacrer nos paisibles +cultivateurs, nos esclaves à assassiner leurs maîtres, et nous envoie en +ce moment même des stipendiaires étrangers pour inonder de sang nos +établissemens. + +Ces atrocités ont éteint la dernière étincelle d'affection, que nous +avions pour une mère-patrie, qui nous fut jadis si chère. Mais quand il +nous seroit possible d'oublier et de pardonner les injures que nous en +avons reçues, vous ne pourriez pas, vous Anglais, pardonner à un peuple +que vous avez si cruellement offensé; vous ne pourriez jamais le +regarder encore comme fesant partie du même empire que vous, et lui +permettre de jouir d'une liberté à l'occasion de laquelle vous savez que +vous lui avez donné de justes sujets d'inimitié. Si nous étions encore +sous le même gouvernement que vous, le souvenir du mal que vous nous +avez fait, vous engageroit à nous accabler de la plus cruelle tyrannie, +et à employer toute sorte de moyens pour nous empêcher d'acquérir de la +force et de prospérer. + +Mais Votre Excellence me parle de «la sollicitude paternelle du roi, +pour le rétablissement de l'union et d'une paix durable entre les +colonies et l'Angleterre».--Si, par la paix, vous entendez celle qui +doit avoir lieu entre deux états différens, qui sont maintenant en +guerre, et que sa majesté vous ait donné le pouvoir de traiter avec +nous, d'une telle paix, j'ose vous dire, quoique je n'y sois nullement +autorisé, que je crois que cela ne sera pas impraticable, avant que nous +ayons contracté des alliances étrangères. + +Si votre nation punissoit les gouverneurs des colonies, qui ont fomenté +la discorde entr'elle et nous, rebâtissoit nos villes brûlées, et +réparoit le mieux qu'il lui seroit possible, les torts qu'elle nous a +faits, elle recouvreroit en partie notre estime, profiteroit beaucoup de +notre commerce qui s'accroît sans cesse, et se fortifieroit encore de +notre amitié. Mais je connois trop bien son orgueil et sa folie pour +croire qu'elle veuille prendre des mesures aussi salutaires. Sa manie +d'être belliqueuse et d'étendre ses conquêtes, son ambition, son désir +de dominer, sa soif d'accumuler des richesses par le monopole, sont des +causes, qui, quoiqu'elles ne la justifient point de nous avoir attaqués, +se réunissent pour dérober à ses yeux tous ses vrais intérêts, et la +poussent continuellement à entreprendre ces expéditions lointaines, +ruineuses, qui lui coûtent tant d'hommes et d'argent, et qui, à la fin, +lui seront aussi funestes que les croisades l'ont été à la plupart des +nations de l'Europe. + +Je n'ai point, mylord, la vanité de croire que j'intimiderai votre +nation, en lui prédisant les effets de la guerre. Je sais, au contraire, +que cette prédiction aura le sort de toutes celles que j'ai faites en +Angleterre; c'est-à-dire, qu'on n'y croira qu'après que l'événement +l'aura vérifiée. + +Long-temps animé d'un zèle sincère et infatigable, je me suis efforcé +d'empêcher qu'on ne brisât ce magnifique vase de porcelaine, l'empire +britannique! car je savois que lorsqu'il seroit une fois brisé, ses +différentes parties ne pourroient conserver la force et le prix qu'avoit +eu le tout, et qu'on ne devoit espérer de les voir jamais bien réunies. + +Votre Excellence se rappelle, peut-être, les larmes de joie qui +coulèrent de mes yeux chez votre soeur, à Londres, lorsque vous me fîtes +espérer qu'une réconciliation, entre l'Angleterre et les colonies, +pourroit bientôt avoir lieu. J'ai eu le malheur de voir cet espoir déçu +et d'être traité comme l'auteur du mal que je m'efforçois de prévenir. +Mais ce qui m'a consolé de cette imputation malveillante et sans +fondement, c'est que j'ai conservé en Angleterre, l'amitié de plusieurs +hommes sages et probes, parmi lesquels je puis compter lord Howe. + +La juste estime, et permettez-moi de le dire, l'affection que j'ai +toujours eue pour Votre Excellence, me fait voir avec peine que vous +soyez chargé de faire une guerre, dont la principale cause est, comme +vous l'observez dans votre lettre, la nécessité d'empêcher le commerce +américain de passer dans des canaux étrangers.--Il me semble que ni +l'obtention, ni la conservation d'un commerce, quelqu'avantageux qu'il +soit, ne mérite que des hommes versent le sang d'autres hommes. Les +vrais, les plus sûrs moyens qu'on a d'étendre son commerce, c'est de +fournir aux nations avec lesquelles on traite, des marchandises de bonne +qualité et peu chères; et les profits d'aucun commerce ne peuvent +suffire aux frais qu'il en coûte, lorsqu'on veut le faire par force, et +qu'il faut pour cela entretenir des flottes et des armées. + +Je considère la guerre que nous font les Anglais, comme une guerre +à-la-fois injuste et insensée. Je suis persuadé que la froide et +impartiale postérité condamnera à l'infamie les hommes qui en ont été +les instigateurs; et que la victoire même ne pourra pas entièrement +effacer la honte des généraux qui se sont volontairement engagés à la +faire. + +Je n'ignore pas qu'en venant en Amérique, vous avez eu pour principal +motif l'espoir d'opérer une réconciliation; et je crois que quand vous +aurez vu que, d'après les propositions qu'on vous a laissé la liberté de +faire, cette réconciliation est impossible, vous abandonnerez l'odieux +commandement dont vous vous êtes chargé, et vous retournerez à une vie +privée, bien plus honorable. + +Agréez, mylord, mon sincère respect. + +B. FRANKLIN. + + + + +RÉFLEXIONS SUR L'AUGMENTATION DES SALAIRES QU'OCCASIONNERA EN EUROPE, LA +RÉVOLUTION D'AMÉRIQUE[67]. + + +L'indépendance et la prospérité des États-Unis de l'Amérique, produiront +l'augmentation des salaires en Europe; avantage dont il me semble que +personne n'a encore parlé. + +Le bas prix des salaires est un des plus grands vices des sociétés +politiques de l'Europe, ou plutôt de l'ancien monde. + +Si l'on donne au mot _salaire_ toute l'extension dont il est +susceptible, on trouvera que presque tous les citoyens d'un grand état +reçoivent et donnent des salaires: mais il n'est ici question que d'une +espèce de salariés, les seuls dont le gouvernement doive se mettre en +peine et qui ont besoin de ses soins; ce sont les salariés du dernier +ordre, de ces hommes sans propriété, sans capital et n'ayant que leurs +bras pour vivre. Cette classe est toujours la plus nombreuse d'une +nation; et par conséquent, on ne peut pas dire heureuse la société, où +par la modicité et l'insuffisance des salaires, les salariés ont une +subsistance si bornée, que pouvant à peine satisfaire leurs premiers +besoins, ils n'ont le moyen ni de se marier, ni d'élever une famille, et +sont réduits à la mendicité, aussitôt que le travail vient à leur +manquer, ou que l'âge et la maladie les forcent de manquer eux-mêmes au +travail. + +Au reste, les salaires dont il est ici question, ne doivent pas être +considérés d'après la somme à laquelle ils s'élèvent, mais d'après la +quantité de denrées, de vêtemens et d'autres marchandises que le salarié +peut obtenir avec l'argent qu'il reçoit. + +Malheureusement, dans tous les états policés de l'ancien monde, une +nombreuse classe de citoyens n'a pour vivre que des salaires, et ces +salaires lui sont insuffisans. C'est là véritablement ce qui produit la +misère de tant de journaliers qui travaillent dans les campagnes ou dans +les manufactures des villes, la mendicité, dont le mal s'étend chaque +jour de plus en plus, parce que les gouvernemens ne lui opposent que des +remèdes impuissans, la dépravation des moeurs, et presque tous les +crimes. + +La politique de la tyrannie et celle du commerce, ont méconnu et déguisé +ces vérités. L'horrible maxime qui dit qu'il faut que le peuple soit +pauvre pour qu'il reste soumis, est encore celle de beaucoup de gens au +coeur dur et à l'esprit faux, qu'il est inutile de combattre ici.--Il en +est d'autres qui pensent aussi que le peuple doit être pauvre, par +rapport aux prétendus intérêts du commerce. Ils croient que +l'augmentation des salaires fait enchérir les productions du sol et +sur-tout celles de l'industrie, qui se vendent à l'étranger; ce qui doit +diminuer leur exportation et les profits qu'elles peuvent donner. Mais +ce motif est à la fois barbare et mal fondé. + +Il est barbare; car quels que puissent être les avantages du commerce +avec l'étranger, s'il faut pour les avoir, que la moitié de la nation +languisse dans la misère, on ne peut, sans crime, chercher à les +obtenir, et il est du devoir d'un gouvernement d'y renoncer. Vouloir +empêcher les salaires de s'élever pour favoriser l'exportation des +marchandises, c'est travailler à rendre misérables les citoyens d'un +état, afin que les étrangers achetent ses productions à meilleur marché; +c'est tout au plus essayer d'enrichir quelques marchands, en +appauvrissant le gros de la nation; c'est se ranger du côté du plus +fort, dans la lutte déjà si inégale de celui qui peut donner des +salaires avec celui qui a besoin d'en recevoir; enfin, c'est oublier que +l'objet de toute association politique doit être le bonheur du plus +grand nombre. + +En outre, le motif est mal fondé; car la modicité des salaires portée à +l'excès où l'on la voit aujourd'hui dans presque toute l'Europe, n'est +pas nécessaire pour procurer à une nation l'exportation avantageuse des +productions de son sol et de ses manufactures. Ce n'est pas le salaire +de l'ouvrier, mais le prix des marchandises qui doit être modéré, pour +qu'on puisse vendre ces marchandises à l'étranger: mais on a toujours +négligé de faire cette distinction. Le salaire de l'ouvrier est le prix +de sa journée. Le prix des marchandises est ce qu'il en coûte pour +recueillir ou préparer une production du sol ou de l'industrie.--Cette +production peut donc être à un prix très-modéré, en même-temps que +l'ouvrier aura de bons salaires, c'est-à-dire, les moyens de se procurer +une subsistance abondante.--Le travail nécessaire pour recueillir ou +préparer la chose qu'on veut vendre, peut être à bon marché, et le +salaire de l'ouvrier très-bon.--Quoique les ouvriers de Manchester et de +Norwich, et ceux d'Amiens et d'Abbeville, soient occupés du même genre +de travail, le salaire des premiers est bien plus considérable que celui +des autres; et cependant, à qualité égale, les étoffes de laine de +Manchester et de Norwich sont moins chères que celles d'Amiens et +d'Abbeville. + +Il seroit trop long de développer ici ce principe. Je me bornerai à +observer qu'il tient sur-tout à ce que le prix du travail des arts et +même de l'agriculture, est singulièrement diminué par le +perfectionnement des machines qu'on y emploie, par l'intelligence et +l'activité des ouvriers, et par la distribution bien entendue du +travail. Or, ces moyens de diminuer le prix des objets qui sortent des +manufactures, n'ont rien de commun avec la modicité du salaire de +l'ouvrier. Dans une grande manufacture, où l'on emploie des animaux au +lieu d'hommes, et des machines au lieu d'animaux, et où le travail est +distribué avec cette intelligence qui double, qui décuple la force et le +temps, l'ouvrage peut être fabriqué et vendu à un prix beaucoup moindre +que dans celles qui n'ont pas le même avantage; et cependant, les +ouvriers de l'une sont payés deux fois plus que ceux des autres. + +C'est, sans doute, un avantage pour toute manufacture, d'avoir des +ouvriers à bon marché; et lorsque la cherté des salaires est excessive, +elle devient un obstacle à l'établissement des grandes fabriques. C'est +même cette cherté qui, comme je l'expliquerai plus bas, est une des +raisons qui font croire que les États-Unis de l'Amérique ne pourront, de +très-long-temps, avoir des manufactures rivales de celles +d'Europe.--Mais il ne faut pas en conclure que les manufactures ne +puissent prospérer, sans que les salaires des ouvriers soient réduits au +point où nous les voyons en Europe. Il y a plus: c'est que +l'insuffisance des salaires est une cause de décadence pour une +manufacture, comme leur haut prix est une cause de prospérité. + +Les hauts salaires attirent les ouvriers les plus habiles, les plus +industrieux. Alors l'ouvrage est mieux fabriqué; il se vend mieux; et +par ce moyen, l'entrepreneur fait plus de profit qu'il n'en pourroit +faire par la diminution du prix des ouvriers. Un bon ouvrier gâte moins +d'outils, perd moins de matières et travaille plus promptement qu'un +autre; ce qui est encore une source de profit pour l'entrepreneur. + +Le perfectionnement du mécanisme dans tous les arts est, en grande +partie, dû aux ouvriers. Il n'y a point de grande manufacture, où ils +n'aient inventé quelque pratique utile, qui épargne le temps et les +matières, ou rend l'ouvrage meilleur.--Si les ouvrages des manufactures +communes, les seules dignes d'intéresser l'homme d'état, si les étoffes +de laine, de coton, même de soie, les ouvrages de fer, d'acier, de +cuivre, les peaux, les cuirs et divers autres objets sont en général de +meilleure qualité, à prix égal, en Angleterre que dans les autres pays, +c'est indubitablement parce que les ouvriers y sont mieux payés. + +Le bas prix des salaires n'est donc pas la véritable cause des avantages +du commerce de nation à nation: mais il est un des grands maux des +sociétés politiques. + +Examinons à présent quelle est à cet égard la situation des États-Unis. +La condition du journalier, dans ces états, est infiniment meilleure, +que dans les plus riches contrées de l'ancien monde, et particulièrement +en Angleterre, où les salaires sont pourtant plus forts que dans aucune +autre partie de l'Europe. + + Dans la province de New-York, les ouvriers des dernières classes et + qui exercent les genres d'industrie les plus communs, gagnent + ordinairement par jour trois schellings six pences, monnoie de la + colonie, valant 2 schellings sterling. + + Un charpentier de vaisseau, gagne + 10 sch. 6 pences, monnoie de la colonie, + avec une pinte de rhum, valant en tout 5 sch. 6 pences st. + + Un charpentier de haute futaie, ou un + briquetier, 8 sch. de la colonie 4 sch. 6 pences st. + + Un garçon tailleur, 5 sch. monnoie du + pays, ou environ 2 sch. 10 pences st. + +Ces prix, bien plus forts que ceux de Londres, sont tout aussi hauts +dans les autres parties des États-Unis qu'à New-York. Je les ai tirés de +l'ouvrage d'Adams Smith sur _la Richesse des Nations_. + +Un observateur éclairé qui, en 1780, voyagea dans une partie des +États-Unis, nous donne une idée encore plus favorable du prix auquel la +main-d'oeuvre y est portée. + +«Je vis, dit-il, fabriquer à Sarmington une espèce de camelot, et une +autre étoffe de laine à raies bleues et blanches, pour l'habillement des +femmes. Ces étoffes se vendent trois schellings et demi l'aune[68], +monnoie du pays, ce qui fait à peu-près quarante-cinq sous +tournois.--Les fils et petits-fils du maître de la maison travailloient +au métier. Un ouvrier peut faire à son aise cinq aunes d'étoffe par +jour; et comme la matière première ne coûte qu'un schelling, il peut +gagner dix à douze schellings dans sa journée».--Enfin, ce fait est si +connu, qu'il est inutile de chercher à le prouver par d'autres +témoignages. + +Les causes de la cherté du travail dans nos états américains, ne peuvent +donc que se fortifier sans cesse; puisque l'agriculture et la population +y font des progrès si rapides, que tous les genres de travaux y +augmentent proportionnément. + +Ce n'est pas tout. Le taux élevé des salaires qu'on y donne en argent, +prouve qu'ils sont encore meilleurs qu'on ne peut le juger au premier +coup-d'oeil; et pour s'en former une juste idée, il faut être instruit +d'une circonstance importante.--Dans toutes les parties de l'Amérique +septentrionale, les denrées de première nécessité sont à meilleur marché +qu'en Angleterre. On n'y éprouve jamais de disette. Dans les années les +plus stériles, la récolte suffit toujours à la consommation des +habitans, et ils ne sont obligés que de diminuer l'exportation de leurs +denrées. Or, le prix du travail en argent y étant plus haut qu'en +Angleterre, et les denrées moins chères, le salaire réel, c'est-à-dire, +la quantité d'objets de première nécessité, que le journalier peut +acheter, en est d'autant plus considérable. + +Il me reste à expliquer comment le haut taux des salaires en Amérique +les fera monter en Europe. + +Deux causes différentes concourront à produire cet effet. La première +est la plus grande quantité de travail que l'Europe aura à faire, par +rapport à l'existence d'une grande nation[69] de plus dans le monde +commerçant, et de son accroissement continuel; et la seconde +l'émigration des journaliers européens, ou seulement la possibilité +qu'ils auront d'émigrer pour se rendre en Amérique, où le travail est +mieux payé. + +Il est certain que plusieurs millions d'hommes de plus existans dans le +monde commerçant, nécessitent l'augmentation du travail en Europe, dans +l'agriculture, les manufactures, le commerce, la navigation. Or, la +somme du travail, annuel devenant plus considérable, le travail sera +payé un peu plus chèrement; et le taux du salaire journalier de +l'ouvrier augmentera par cette concurrence.--Par exemple, s'il a cent +mille pièces d'étoffe, vingt mille pièces de vin, dix mille barriques +d'eau-de-vie à fournir de plus aux Américains, non-seulement le travail +des hommes nécessaires à la production et à la fabrication de ces +marchandises, mais toutes les autres sortes de travaux augmenteront de +prix. + +Le taux des salaires en Europe haussera encore par une autre cause, +qu'il importe de bien connoître. J'ai déjà dit que les salaires ne +doivent pas être estimés seulement d'après la quantité d'or ou d'argent, +ni même d'après la quantité de subsistances que le salarié reçoit par +jour, mais aussi d'après le nombre de jours où il a du travail; car ce +n'est que par ce calcul qu'on peut véritablement savoir ce qu'il a +chaque jour de sa vie. N'est-il pas clair que celui qui seroit payé à +raison de quarante sous par jour et manqueroit de travail la moitié de +l'année, n'auroit réellement que vingt sous pour vivre, et que sa +condition seroit moins avantageuse que celle du salarié, qui, ne +recevant que trente sous, pourroit travailler tous les jours? Ainsi, les +Américains fesant augmenter en Europe la demande et le besoin de +travail, y feront aussi nécessairement augmenter les salaires, quand on +supposeroit même que le prix de la journée du salarié restât au même +taux. + +Peut-être m'objectera-t-on que cette nation nouvelle contiendra dans son +sein tous ceux qu'elle fera travailler; qu'ainsi son existence +n'ajoutant rien à la quantité de travail à faire en Europe ne sera +d'aucun avantage pour les hommes qui font ce travail. Mais je réponds +qu'il est impossible que les États-Unis de l'Amérique, tels qu'ils sont +aujourd'hui, et à plus forte raison lorsque leur population et leurs +richesses seront doublées, quadruplées, n'employent pas, d'une manière +ou d'autre, le travail des Européens.--Cela est impossible, parce qu'à +cet égard les Américains ne seront point dans une situation différente +du reste des sociétés politiques, qui toutes ont besoin les unes des +autres. + +La fécondité du sol de l'Amérique, l'abondance et la variété de ses +productions, l'activité et l'industrie de ses habitans, et la liberté du +commerce dont l'indépendance américaine occasionnera tôt ou tard +l'établissement en Europe, assurent les relations de l'Amérique avec les +autres pays; parce qu'elle fournira aux autres nations celles de ses +productions, qui leur conviendront, et que chacune en ayant, qui lui +sont particulières, les besoins et les avantages seront mutuels. + +La seconde cause, que j'ai dit devoir coopérer à l'augmentation des +salaires en Europe est l'émigration, ou seulement la possibilité +d'émigrer vers l'Amérique, où le travail est mieux payé. Il est aisé de +concevoir que lorsque cette différence sera bien connue, elle attirera +dans les États-Unis beaucoup d'hommes qui, n'ayant d'autre moyen de +subsister que leur travail, accourront dans le lieu où ce travail sera +le mieux récompensé. + +Depuis la dernière paix, les Irlandais n'ont cessé d'émigrer pour se +rendre en Amérique. La raison en est qu'en Irlande les salaires sont +bien moindres qu'en Angleterre, et que la dernière classe du peuple en +souffre beaucoup. L'Allemagne a aussi fourni de nouveaux citoyens aux +États-Unis; et tous ces hommes laborieux ont dû, en quittant l'Europe, y +faire hausser le prix du travail de ceux qui y sont restés. + +J'ajoute que ce salutaire effet aura lieu, même sans émigration, et +résultera de la seule possibilité d'émigrer, au moins dans les états de +l'Europe, dont les habitans ne seront pas forcés à s'expatrier par +l'excès des impôts, les mauvaises loix et l'intolérance du gouvernement. + +Oui, pour faire hausser les salaires, il suffit qu'il y en ait de plus +forts à gagner, dans un lieu où le salarié peut se transporter. + +On a sagement remarqué dans les discussions élevées sur le commerce des +grains, que la seule liberté de les exporter, en soutenoit et fesoit +hausser le prix, sans même qu'on en exportât un seul boisseau. Il en est +de même pour les salaires. Les salariés européens ayant la facilité +d'aller gagner en Amérique des salaires plus forts, obligeront ceux qui +achètent leur travail de le leur payer un peu plus cher. + +De là il s'ensuivra que ces deux causes du haussement de salaires, +l'émigration réelle et la simple possibilité d'émigrer, concourront à +produire le même effet. L'action de chacune étant d'abord peu +considérable, il y aura quelqu'émigration. Alors les salaires +hausseront, et l'homme laborieux voyant augmenter son gain, n'aura plus +de motif assez puissant pour émigrer. + +Mais l'augmentation des salaires ne se fera pas sentir également chez +les diverses nations de l'Europe. Elle sera plus ou moins considérable +en raison de la facilité plus ou moins grande qu'on aura d'émigrer. +L'Angleterre, dont les moeurs, la langue, la religion sont les mêmes que +celles des Américains, doit naturellement participer à cet avantage plus +qu'aucun autre état de l'Europe. On peut dire qu'elle doit déjà beaucoup +à l'Amérique; car ses rapports avec elle, le débouché qu'elle y a trouvé +pour ses marchandises, et qui ont fait hausser les salaires des +journaliers qui travaillent dans ses champs et dans ses manufactures, +sont au nombre des principales causes de ses richesses, et de la +puissance politique que nous lui voyons déployer. + +Mais sans parler des autres avantages que peut procurer l'augmentation +des salaires, il en est un bien précieux, que cette augmentation a +produit en Angleterre: c'est celui d'y améliorer la condition de la +classe d'hommes qui n'a que ses bras pour vivre, c'est-à-dire, de la +partie la plus nombreuse de la société. Cette classe, réduite ailleurs à +la subsistance la plus étroite, est en Angleterre dans une bien +meilleure situation. Elle y obtient par son travail de quoi satisfaire +aux premiers besoins plus abondamment que dans beaucoup d'autres parties +de l'Europe; et il n'est nullement douteux que ce ne soit l'effet de +l'influence qu'a eue le commerce d'Amérique sur le taux des salaires. + +Je sais qu'on peut dire que malgré l'accroissement du travail et des +denrées en Europe, et malgré l'émigration qui peut avoir lieu, les mêmes +causes dont nous avons fait mention, et qui ont tant fait baisser les +salaires, continueront d'agir, parce que ces causes sont inhérentes aux +constitutions européennes, dont la liberté et la prospérité de +l'Amérique ne corrigeront point les vices. On dira peut-être encore que +le nombre des propriétaires et des capitalistes, nombre si petit +relativement à celui des hommes qui, n'ayant ni propriétés, ni capitaux, +sont forcés de vivre de salaires, restera le même, parce que les causes +qui réunissent les propriétés et les capitaux dans ses mains, ne +changeront point, et que par conséquent il remettra, ou plutôt il +tiendra les salaires très-bas. Enfin, on peut ajouter que la tyrannie +des loix féodales, la forme des impôts, l'accroissement excessif du +revenu public, la police du commerce, auront toujours les mêmes effets +pour diminuer les salaires; et que quand même l'avantage que l'Europe +retirera, à cet égard, de l'indépendance, seroit réel, il ne pourroit +être durable. + +À cela, il est aisé de faire plusieurs réponses.--J'observerai d'abord +que si ce sont les gouvernemens d'Europe qui s'opposent aux effets +salutaires que l'indépendance de l'Amérique devroit naturellement +produire chez eux, il n'en est pas moins intéressant de chercher à +déterminer quels pourroient être ces effets. Peut-être viendra-t-il des +temps plus heureux, où les vrais principes du bonheur des nations étant +mieux connus, quelque souverain sera assez éclairé, assez juste pour les +mettre en pratique. + +On peut diminuer les causes qui accumulent et concentrent sans cesse les +propriétés et les richesses en un petit nombre de mains. On peut abolir +ou du moins adoucir beaucoup les restes de la féodalité. On peut changer +la forme et modérer l'excès des impôts. Oh peut enfin, corriger la +mauvaise police du commerce; et tout cela contribuera à faire profiter +les salariés du changement favorable que la révolution d'Amérique doit +naturellement occasionner. + +Mais en admettant que toutes les causes qu'on vient d'indiquer +concourent à tenir encore en Europe, le travail des journaliers à bas +prix, elles ne peuvent cependant qu'affoiblir l'influence de la +prospérité américaine, et non en détruire totalement l'effet. Quand tout +resteroit, d'ailleurs, dans le même état, il n'y en auroit pas moins une +plus grande consommation, et conséquemment plus de travail à faire. Or, +cette consommation et ce travail croissant sans cesse, à raison de +l'accroissement de population et de richesses du nouveau monde, il en +résultera nécessairement une augmentation de salaires en Europe; car les +causes qui s'y opposent n'agiront pas avec plus de force qu'à présent. + + [67] Ces réflexions ont été trouvées dans les papiers de Franklin. Un + de ses amis les a fait insérer dans le _Journal d'Économie + Publique_, du 10 ventôse an V. Mais comme je n'ai pas pu me procurer + ce journal assez à temps pour les y prendre, je les ai traduites sur + la version allemande de la _Minerva_, d'Archenholz. (_Note du + Traducteur._) + + [68] D'environ 33 pouces. + + [69] Les habitans des États-Unis. + + + + +DIALOGUE ENTRE LA GOUTTE ET FRANKLIN[70]. + + + À Passy, le 22 octobre 1780. + +FRANKLIN. + +Eh! oh! eh! mon dieu! qu'ai-je fait pour mériter ces souffrances +cruelles? + +LA GOUTTE. + +Beaucoup de choses. Vous avez trop mangé, trop bu et trop indulgé vos +jambes en leur indolence. + +FRANKLIN. + +Qui est-ce qui me parle? + +LA GOUTTE. + +C'est moi-même, la Goutte. + +FRANKLIN. + +Mon ennemie en personne. + +LA GOUTTE. + +Pas votre ennemie. + +FRANKLIN. + +Oui, mon ennemie; car non-seulement vous voulez me tuer le corps par vos +tourmens; mais vous tâchez aussi de détruire ma bonne réputation.--Vous +me représentez comme un gourmand et un ivrogne; et tout le monde qui me +connoît sait qu'on ne m'a jamais accusé, auparavant, d'être un homme qui +mangeoit trop ou qui buvoit trop. + +LA GOUTTE. + +Le monde peut juger comme il lui plaît. Il a toujours beaucoup de +complaisance pour lui-même et quelquefois pour ses amis. Mais je sais +bien moi, que ce qui n'est pas trop boire ni trop manger, pour un homme +qui fait raisonnablement d'exercice, est trop pour un homme qui n'en +fait point. + +FRANKLIN. + +Je prends--Eh! eh!--Autant d'exercice.--Eh!--que je puis, madame la +Goutte.--Vous connoissez mon état sédentaire, et il me semble qu'en +conséquence vous pourriez, madame la Goutte, m'épargner un peu, +considérant que ce n'est pas tout-à-fait ma faute. + +LA GOUTTE. + +Point du tout. Votre rhétorique et votre politesse sont également +perdues. Votre excuse ne vaut rien. Si votre état est sédentaire, vos +récréations, vos amusemens doivent être actifs. Vous devez vous promener +à pied ou à cheval; ou si le temps vous en empêche, jouer au billard. + +Mais examinons votre cours de vie. Quand les matinées sont longues et +que vous avez assez de temps pour vous promener, qu'est-ce que vous +faites?--Au lieu de gagner de l'appétit pour votre déjeûner par un +exercice salutaire, vous vous amusez à lire des livres, des brochures, +ou des gazettes, dont la plupart n'en valent pas la peine.--Vous +déjeûnez néanmoins largement.--Il ne vous faut pas moins de quatre +tasses de thé à la crême, avec une ou deux tartines de pain et de +beurre, couvertes de tranches de boeuf fumé, qui, je crois, ne sont pas +les choses du monde les plus faciles à digérer. + +Tout de suite, vous vous placez à votre bureau, vous y écrivez, ou vous +parlez aux gens qui viennent vous chercher pour affaire. Cela dure +jusqu'à une heure après-midi, sans le moindre exercice de corps.--Tout +cela, je vous le pardonne, parce que cela tient, comme vous dites, à +votre état sédentaire. + +Mais après dîner, que faites-vous? Au lieu d'aller vous promener dans +les beaux jardins de vos amis, chez lesquels vous avez dîné, comme font +les gens sensés, vous voilà établi à l'échiquier, jouant aux échecs, où +on peut vous trouver deux ou trois heures. C'est là votre récréation +éternelle; la récréation, qui de toutes, est la moins propre à un homme +sédentaire; parce qu'au lieu d'accélérer le mouvement des fluides, ce +jeu demande une attention si forte et si fixe que la circulation est +retardée, et les secrétions internes empêchées.--Enveloppé dans les +spéculations de ce misérable jeu, vous détruisez votre constitution. + +Que peut-on attendre d'une telle façon de vivre, si non un corps plein +d'humeurs stagnantes, prêtes à se corrompre, un corps prêt à tomber dans +toute sorte de maladies dangereuses, si moi, la Goutte, je ne viens pas +de temps en temps à votre secours, pour agiter ces humeurs et les +purifier on les dissiper? + +Si c'étoit dans quelque petite rue ou dans quelque coin de Paris, +dépourvu de promenades, que vous employassiez quelque temps aux échecs, +après votre dîner, vous pourriez dire cela pour excuse. Mais c'est la +même chose à Passy, à Auteuil, à Montmartre, à Épinay, à Sanoy, où il y +a les plus beaux jardins et promenades, et belles dames, l'air le plus +pur, les conversations les plus agréables, les plus instructives, que +vous pouvez avoir tout en vous promenant. Mais tout cela est négligé +pour cet abominable jeu d'échecs.--Fi donc, monsieur Franklin!--Mais en +continuant mes instructions, j'oubliois de vous donner vos corrections. +Tenez: cet élancement, et celui-ci. + +FRANKLIN. + +Oh! eh! oh! ohhh!--Autant que vous voudrez de vos instructions, madame +la Goutte, même de vos reproches. Mais de grace, plus de vos +corrections. + +LA GOUTTE. + +Tout au contraire: je ne vous rabattrois pas le quart d'une. Elles sont +pour votre bien. Tenez. + +FRANKLIN. + +Oh! ehhh!--Ce n'est pas juste de dire que je ne prends aucun exercice. +J'en fais souvent dans ma voiture, en allant dîner et en revenant. + +LA GOUTTE. + +C'est de tous les exercices imaginables, le plus léger, le plus +insignifiant, que celui qui est donné par le mouvement d'une voiture +suspendue sur des ressorts. En observant la quantité de chaleur obtenue +de différentes espèces de mouvement, on peut former quelque jugement de +la quantité d'exercice qui est donnée par chacun. + +Si, par exemple, vous sortez en hiver, avec les pieds froids, en +marchant une heure, vous aurez les pieds et tout le corps bien +échauffés.--Si vous montez à cheval, il faut trotter quatre heures avant +de trouver le même effet. Mais si vous vous placez dans une voiture bien +suspendue, vous pourrez voyager tout une journée, et arriver à votre +dernière auberge, avec vos pieds encore froids.--Ne vous flattez donc +pas qu'en passant une demi-heure dans votre voiture, vous preniez de +l'exercice. + +Dieu n'a pas donné des voitures à roues à tout le monde: mais il a donné +à chacun deux jambes, qui sont des machines infiniment plus commodes et +plus serviables. Soyez en reconnoissant et faites usage des vôtres. + +Voulez-vous savoir comment elles font circuler vos fluides en même-temps +qu'elles vous transportent d'un lieu à l'autre? Pensez que quand vous +marchez, tout le poids de votre corps est jeté alternativement sur l'une +et l'autre jambe.--Cela presse avec grande force les vaisseaux du pied +et refoule ce qu'ils contiennent. Pendant que le poids est ôté de ce +pied et jeté sur l'autre, les vaisseaux ont le temps de se remplir, et +par le retour du poids, ce refoulement est répété. + +Ainsi, la circulation du sang est accélérée en marchant. La chaleur +produite en un certain espace de temps, est en raison de l'accélération. +Les fluides sont battus, les humeurs atténuées, les sécrétions +facilitées, et tout va bien. Les joues prennent du vermeil et la santé +est établie. + +Regardez votre amie d'Auteuil, une femme qui a reçu de la nature plus de +science vraiment utile, qu'une demi-douzaine ensemble de vous, +philosophes prétendus, n'en avez tiré de vos livres. Quand elle voulut +vous faire l'honneur de sa visite, elle vint à pied. Elle se promène du +matin jusqu'au soir, et laisse toutes les maladies d'indolence en +partage à ses chevaux.--Voilà comme elle conserve sa santé, même sa +beauté. Mais vous, quand vous allez à Auteuil, c'est dans la voiture. Il +n'y a cependant pas plus loin de Passy à Auteuil, que d'Auteuil à Passy. + +FRANKLIN. + +Vous m'ennuyez avec tant de raisonnemens. + +LA GOUTTE. + +Je le crois bien! je me tais et je continue mon office. Tenez: cet +élancement et celui-ci. + +FRANKLIN. + +Oh! oh!--Continuez de parler, je vous prie. + +LA GOUTTE. + +Non. J'ai un nombre d'élancemens à vous donner cette nuit, et vous aurez +le reste demain. + +FRANKLIN. + +Bon dieu! la fièvre! je me perds! eh! eh! n'y a-t-il personne qui puisse +prendre cette peine pour moi? + +LA GOUTTE. + +Demandez cela à vos chevaux. Ils ont pris la peine de marcher pour vous. + +FRANKLIN. + +Comment pouvez-vous être si cruelle de me tourmenter tant pour rien? + +LA GOUTTE. + +Pas pour rien. J'ai ici une liste de tous vos péchés contre votre santé, +distinctement écrite, et je peux vous rendre raison de tous les coups +que je vous donne. + +FRANKLIN. + +Lisez-la donc. + +LA GOUTTE. + +C'est trop long à lire. Je vous en donnerai le montant. + +FRANKLIN. + +Faites-le. Je suis tout attention. + +LA GOUTTE. + +Souvenez-vous combien de fois vous vous êtes proposé de vous promener le +matin suivant dans le bois de Boulogne, dans le jardin de la Muette, ou +dans le vôtre, et que vous avez manqué de parole, alléguant quelquefois +que le temps étoit trop froid; d'autres fois, qu'il étoit trop chaud, +trop venteux, trop humide, ou quelqu'autre chose, quand, en vérité, il +n'y avoit rien de trop qui empêchât, excepté votre trop de paresse. + +FRANKLIN. + +Je confesse que cela peut arriver quelquefois, peut-être pendant un an +dix fois. + +LA GOUTTE. + +Votre confession est bien imparfaite. Le vrai montant est cent +quatre-vingt-dix-neuf. + +FRANKLIN. + +Est-il possible? + +LA GOUTTE. + +Oui, c'est possible, parce que c'est un fait. Vous pouvez rester assuré +de la justesse de mon compte. Vous connoissez les jardins de madame +B...; comme ils sont bons à promener. Vous connoissez le bel escalier de +cent cinquante degrés, qui mène de la terrasse en haut, jusqu'à la +plaine en bas.--Vous avez visité deux fois par semaine cette aimable +famille. C'est une maxime de votre invention, qu'on peut avoir autant +d'exercice en montant et en descendant un mille en escalier qu'en +marchant dix milles sur une plaine; quelle belle occasion vous avez eue +de prendre tous les exercices ensemble! En avez-vous profité? et combien +de fois? + +FRANKLIN. + +Je ne peux pas bien répondre à cette question. + +LA GOUTTE. + +Je répondrai donc pour vous.--Pas une fois. + +FRANKLIN. + +Pas une fois! + +LA GOUTTE. + +Pas une fois. Pendant tout le bel été passé vous y êtes arrivé à six +heures. Vous y avez trouvé cette charmante femme et ses beaux enfans, et +ses amis, prêts à vous accompagner dans ces promenades, et à vous amuser +avec leurs agréables conversations.--Et qu'avez-vous fait?--Vous vous +êtes assis sur la terrasse; vous avez loué la belle vue, regardé la +beauté des jardins en bas: mais vous n'avez pas bougé un pas pour +descendre vous y promener.--Au contraire; vous avez demandé du thé et +l'échiquier. Et vous voilà collé à votre siége jusqu'à neuf heures, et +cela après avoir joué, peut-être deux heures, où vous avez dîné. Alors, +au lieu de retourner chez vous à pied, ce qui pourroit vous remuer un +peu, vous prenez votre voiture.--Quelle sottise de croire qu'avec tout +ce déréglement, on peut se conserver en santé sans moi! + +FRANKLIN. + +À cette heure, je suis convaincu de la justesse de cette remarque du +bonhomme Richard, que nos dettes et nos péchés sont toujours plus qu'on +ne pense. + +LA GOUTTE. + +C'est comme cela que vous autres philosophes avez toujours les maximes +des sages dans votre bouche, pendant que votre conduite est comme celle +des ignorans. + +FRANKLIN. + +Mais faites-vous un de mes crimes, de ce que je retourne en voiture de +chez madame B...? + +LA GOUTTE. + +Oui, assurément; car vous, qui avez été assis toute la journée, vous ne +pouvez pas dire que vous êtes fatigué du travail du jour. Vous n'avez +donc pas besoin d'être soulagé par une voiture. + +FRANKLIN. + +Que voulez-vous donc que je fasse de ma voiture? + +LA GOUTTE. + +Brûlez-la si vous voulez. Alors vous en tirerez au moins pour une fois +de la chaleur. Ou, si cette proposition ne vous plaît pas, je vous en +donnerai une autre.--Regardez les pauvres paysans, qui travaillent la +terre dans les vignes et dans les champs autour des villages de Passy, +Auteuil, Chaillot, etc.--Vous pouvez tous les jours parmi ces bonnes +créatures, trouver quatre ou cinq vieilles femmes et vieux hommes, +courbés et peut-être estropiés sous le poids des années et par un +travail trop fort et continuel, qui, après une longue journée de +fatigue, ont à marcher peut-être un ou deux milles pour trouver leurs +chaumières.--Ordonnez à votre cocher de les prendre et de les mener chez +eux. Voilà une bonne oeuvre, qui fera du bien à votre ame! Et si, en +même-temps, vous retournez de votre visite chez les B... à pied, cela +sera bon pour votre corps. + +FRANKLIN. + +Oh! comme vous êtes ennuyeuse! + +LA GOUTTE. + +Allons donc à notre métier. Il faut vous souvenir que je suis votre +médecin. Tenez. + +FRANKLIN. + +Oh! oh! quel diable de médecin! + +LA GOUTTE. + +Vous êtes un ingrat de me dire cela!--N'est-ce pas moi qui, en qualité +de votre médecin, vous ai sauvé de la paralysie, de l'hydropisie, de +l'apoplexie, dont l'une ou l'autre vous auroient tué, il y a long-temps, +si je ne les en avois empêchées. + +FRANKLIN. + +Je le confesse, et je vous remercie pour ce qui est passé. Mais, de +grâce, quittez-moi pour jamais; car il me semble qu'on aimerait mieux +mourir que d'être guéri si douloureusement.--Souvenez-vous que j'ai +aussi été votre ami. Je n'ai jamais loué de combattre contre vous, ni +les médecins, ni les charlatans d'aucune espèce: si donc vous ne me +quittez pas, vous serez aussi accusable d'ingratitude. + +LA GOUTTE. + +Je ne pense pas que je vous doive grande obligation de cela. Je me moque +des charlatans. Ils peuvent vous tuer, mais ils ne peuvent pas me nuire; +et quant aux vrais médecins, ils sont enfin convaincus de cette vérité, +que la goutte n'est pas une maladie, mais un véritable remède, et qu'il +ne faut pas guérir un remède.--Revenons à notre affaire. Tenez. + +FRANKLIN. + +Oh! de grace, quittez-moi; et je vous promets fidèlement que désormais +je ne jouerai plus aux échecs, que je ferai de l'exercice journellement, +et que je vivrai sobrement. + +LA GOUTTE. + +Je vous connois bien. Vous êtes un beau prometteur: mais après quelques +mois de bonne santé, vous recommencez à aller votre ancien train. Vos +belles promesses seront oubliées comme on oublie les formes des nuages +de la dernière année.--Allons donc, finissons notre compte; après cela +je vous quitterai. Mais soyez assuré que je vous visiterai en temps et +lieu: car c'est pour votre bien; et je suis, vous savez, votre bonne +amie. + + [70] Cette pièce, et la suivante, ont été écrites en français par + Franklin; aussi y trouvera-t-on divers anglicismes. + + + + +LETTRE À MADAME HELVÉTIUS[71]. + + + Passy, 1781. + +Chagriné de votre résolution prononcée si positivement hier au soir, de +rester seule pendant la vie, en l'honneur de votre cher mari, je me +retirai chez moi, et tombé sur mon lit, je me croyois mort et me +trouvois dans les Champs-Élisées. + +On m'a demandé si j'avois envie de voir quelques personnages +particuliers.--Menez-moi chez les philosophes.--Il y en a deux qui +demeurent ici-près dans ce jardin. Ils sont de très-bons voisins et +très-amis l'un de l'autre.--Qui sont-ils?--Socrate et Helvétius.--Je les +estime prodigieusement tous deux. Mais faites-moi voir premièrement +Helvétius, parce que j'entends un peu le français et pas un mot de grec. +Il m'a reçu avec beaucoup de courtoisie; m'ayant connu, disoit-il, de +réputation, il y a quelque temps, et m'a demandé mille choses sur la +guerre et sur l'état présent de la religion, de la liberté et du +gouvernement en France. + +Vous ne me demandez donc rien de votre chère amie madame Helvétius? et +cependant elle vous aime encore excessivement, et il n'y a qu'une heure +que j'étois chez elle.--Ah! dit-il, vous me faites souvenir de mon +ancienne félicité, mais il faut l'oublier pour être heureux ici. Pendant +plusieurs des premières années, je n'ai pensé qu'à elle. Enfin je suis +consolé. J'ai pris une autre femme, la plus semblable à elle que j'aie +pu trouver. Elle n'est pas, il est vrai, tout-à-fait si belle, mais elle +a autant de bon sens et d'esprit et elle m'aime infiniment. Son étude +continuelle est de me plaire, et elle est sortie actuellement pour +chercher le meilleur nectar, la meilleure ambroisie et me régaler ce +soir. Restez chez moi et vous la verrez.--J'apperçois, disois-je, que +votre ancienne amie est plus fidèle que vous: car plusieurs bons partis +lui ont été offerts, et elle les a refusés tous. Je vous confesse que je +l'ai aimée, moi, à la folie; mais elle a été dure à mon égard et m'a +rejeté absolument pour l'amour de vous.--Je plains, dit-il, votre +malheur, car vraiment c'est une bonne et belle femme et bien aimable. +Mais l'abbé Lar... et l'abbé M... ne sont-ils pas encore quelquefois +chez elle?--Oui, assurément, car elle n'a pas perdu un seul de vos +amis.--Si vous aviez engagé l'abbé M..., avec du café à la crême, à +parler pour vous, peut-être auriez-vous réussi. Car c'est un raisonneur +subtil comme Jean Scot ou St.-Thomas. Il met ses argumens en si bon +ordre, qu'ils deviennent presqu'irrésistibles; ou si l'abbé Lar... avoit +été gagné par quelque belle édition d'un vieux classique pour parler +contre vous, cela auroit été mieux, car j'ai toujours observé que quand +il conseille quelque chose, elle a un penchant très-fort à faire le +revers. + +À ces mots, entre la nouvelle madame Helvétius avec le nectar. À +l'instant, je la reconnus pour être madame Franklin mon ancienne amie +américaine. Je la réclamai, mais elle me dit froidement: «J'ai été votre +bonne femme quarante-neuf années et quatre mois, presqu'un demi-siècle. +Soyez content de cela. J'ai formé ici une nouvelle liaison qui durera +l'éternité». Mécontent de ce refus de mon Euridice, je pris sur-le-champ +la résolution de quitter ces ombres ingrates et de revenir en ce bon +monde revoir le soleil et vous. Me voici. Vengeons-nous. + +B. FRANKLIN. + + [71] Cette lettre, dont la copie, que nous avons, est de la main de + Chamfort, a été écrite en français par Franklin: c'est pourquoi nous + nous sommes fait un devoir de ne pas toucher au style. (_Note du + Traducteur._) + + + + +LE PAPIER, POËME. + + +Un de ces anciens beaux esprits, dont les idées étoient pleines de sens +et les allusions ingénieuses, voulant marquer toute espèce d'homme d'un +trait caractéristique, disoit que l'ame d'un enfant étoit un papier +blanc, sur lequel le sentiment écrivoit bientôt ses principes, auxquels +la vertu mettoit le sceau, ou que le vice effaçoit. + +Cette idée étoit heureuse et vraie. Il me semble qu'un homme de génie +pourroit encore l'étendre; et moi, pardon de tant d'orgueil! moi, qui ne +suis ni homme de génie, ni bel esprit, je vais l'essayer. + +Il y a diverses sortes de papiers, parce qu'il y a des besoins divers, +qui sont ceux de l'élégance, de la mode, de l'usage.--Les hommes ne sont +pas moins divers; et si je ne me trompe, chaque sorte de papier +représente quelqu'homme. + +Examinez, je vous prie, un fat, bien poudré, couvert de broderie, et +aussi délicat que s'il sortoit d'une boîte de carton, n'est-ce pas le +papier doré, que vous dérobez au vulgaire, et mettez en réserve dans +votre bureau? + +Les artisans, les domestiques, les agriculteurs ne sont-ils pas le +papier commun, qu'on prise moins, mais qui est bien plus utile, que vous +laissez sur votre pupitre, et qui offert à toutes les plumes, sert à +chaque instant du jour. + +Le malheureux que son avarice force à s'épargner les choses nécessaires, +à pâtir, à fourber, à friponner, pour enrichir un héritier, est le gros +papier gris, employé par les petits marchands pour envelopper des +choses, dont se servent des hommes qui valent mieux qu'eux. + +Voyez ensuite le contraste de l'avare. Il perd sa santé, sa réputation, +sa fortune au milieu des plaisirs. Y a-t-il quelque papier qui lui +ressemble? Oui, sans doute, c'est le papier qui boit. + +L'inquiet politique croit ce côté toujours exempt d'erreur et cet autre +toujours faux. Il critique avec fureur; il applaudit avec rage. Dupe de +tous les bruits populaires, et instrument des fripons, il ne faut pas +que l'impression annonce sa foiblesse. Il est ce bonnet de papier, qu'on +appelle _un bonnet d'âne_. + +L'homme prompt et colère, dans les veines duquel le sang court avec +vivacité, qui vous cherche querelle si vous marchez de travers, et ne +peut endurer une plaisanterie, un mot, un regard, qu'est-il? Quoi? Le +papier de trace assurément. + +Que dites-vous de nos poëtes, tous tant qu'ils sont, bons, mauvais, +riches, pauvres, beaucoup lus, ou point lus du tout? Vous pouvez mettre +ensemble et eux, et leurs ouvrages: c'est de tous les papiers le plus +inutile[72]. + +Contemplez la jeune et douce vierge. Elle est belle comme une feuille de +papier blanc, que rien n'a encore souillé: l'homme heureux que le destin +favorise, peut y écrire son nom et la prendre pour sa peine. + +Encore une comparaison: je n'en veux plus faire qu'une. L'homme sage, +qui méprise les petitesses, et dont les pensées, les actions, les +maximes sont à lui, et n'ont pour principe que les sentimens de son +coeur, cet homme, dis-je, est le papier-vélin, qui de tous les papiers +est le plus beau, le meilleur, le plus précieux. + + [72] Il y a dans l'original, la plus pauvre de toutes les + _maculatures_. La maculature est une feuille de gros papier gris, + qui sert d'enveloppe à une rame d'autre papier. (_Note du + Traducteur._) + + + + +CONTE. + + +Jacques Montresor étoit un brave officier, point bigot mais très-honnête +homme. Il tomba malade. Le curé de sa paroisse croyant qu'il alloit +mourir, courut chez lui, et lui conseilla de faire sa paix avec Dieu, +afin d'être reçu en paradis. + +«Je ne suis pas inquiet sur cela, lui dit Montresor; car j'ai eu, la +nuit dernière, une vision, qui m'a tout-à-fait tranquillisé».--Et +qu'est-ce que cette vision, demanda le bon curé?--«J'étois, répliqua +Montresor, à la porte du paradis, avec une foule de gens, qui vouloient +entrer. Saint-Pierre leur demanda de quelle religion ils étoient.--Je +suis catholique romain, répondit l'un.--Eh bien! entrez et prenez votre +place parmi les catholiques, lui dit Saint-Pierre.--Un autre cria qu'il +étoit de l'église anglicane.--Placez-vous avec les anglicans, répondit +le Saint.--Moi je suis quaker, dit gravement un troisième.--Entrez où +sont les quakers, fut la réponse de l'apôtre.--Enfin, il me demanda +quelle étoit ma religion.--Hélas! lui répondis-je, le pauvre Jacques +Montresor n'en a malheureusement aucune.--C'est dommage, dit +Saint-Pierre. Je ne sais où vous placer: mais entrez toujours; vous vous +mettrez où vous pourrez[73]». + + [73] Voici une imitation heureuse, que le citoyen Parny a faite de ce + joli conte de Franklin. + + Abandonnant la terrestre demeure, + Un jour, dit-on, six hommes vertueux, + Morts à-la-fois, vinrent à la même heure, + Se présenter à la porte des cieux. + L'Ange paroît, demande à chacun d'eux + Quel est son culte; et le premier s'approche, + Disant:--«Tu vois un bon Mahométan». + + L'ANGE. + + Entre mon cher, et tournant vers ta gauche, + Tu trouveras le quartier Musulman. + + LE SECOND. + + Moi, je suis Juif. + + + L'ANGE. + + Entre, et cherche une place + Parmi les Juifs. Toi, qui fait la grimace + À cet Hébreu, qu'es-tu? + + LE TROISIÈME. + + Luthérien. + + L'ANGE. + + Soit; entre et va, sans t'étonner de rien, + T'asseoir au temple où s'assemblent tes frères. + + LE QUATRIÈME. + + Quaker. + + L'ANGE. + + Eh bien, entre, et garde ton chapeau. + Dans ce bosquet les Quakers sédentaires + Forment un club; on y fume. + + LE QUAKER. + + _Bravo._ + + LE CINQUIÈME. + + J'ai le bonneur d'être bon catholique, + Et comme tel, je suis un peu surpris + De voir un Juif, un Turc, en paradis. + + L'ANGE. + + Entre, et rejoins les tiens sous ce portique. + Venons à toi; quelle religion + As-tu suivie? + + LE SIXIÈME. + + Aucune. + + L'ANGE. + + Aucune? + + LE SIXIÈME. + + Non. + + L'ANGE. + + Mais cependant quelle fut ta croyance? + + LE SIXIÈME. + + L'ame immortelle, un Dieu qui récompense, + Et qui punit; rien de plus. + + L'ANGE. + + En ce cas, + Entre, et choisis ta place où tu voudras. + + + + +FRAGMENT DE LA SUITE DES MÉMOIRES DE FRANKLIN[74]. + + +Ce fut vers ce temps que je formai le hardi et difficile projet de +parvenir à la perfection morale. Je désirois de passer ma vie sans +commettre aucune faute dans aucun moment; je voulois me rendre maître de +tout ce qui pouvoit m'y entraîner: la pente naturelle, la société, ou +l'usage. Comme je connoissois, ou croyois connoître, le bien et le mal, +je ne voyois pas pourquoi je ne pouvois pas toujours faire l'un et +éviter l'autre; mais je m'apperçus bientôt que j'avois entrepris une +tâche plus difficile que je ne l'avois d'abord imaginé. Pendant que +j'appliquois mon attention, et que je mettais mes soins à me préserver +d'une faute, je tombois souvent, sans m'en appercevoir, dans une autre: +l'habitude se prévaloit de mon inattention, ou bien le penchant étoit +trop fort pour ma raison. + +Je conclus à la fin que quoiqu'on fût spéculativement persuadé qu'il est +de notre intérêt d'être complétement vertueux, cette conviction étoit +insuffisante pour prévenir nos faux pas; qu'il falloit rompre les +habitudes contraires, en acquérir de bonnes et s'y affermir, avant de +pouvoir compter sur une constante et uniforme rectitude de conduite: en +conséquence, pour y parvenir, j'imaginai la méthode suivante. + +Dans les différentes énumérations des vertus morales que j'avois vues +dans mes lectures, le catalogue étoit plus ou moins nombreux, suivant +que les écrivains renfermoient plus ou moins d'idées sous la même +dénomination. La _tempérance_, par exemple, suivant quelques-uns, +n'avoit de rapport qu'au manger et au boire, tandis que d'autres en +étendoient le sens jusqu'à la modération dans tous les autres plaisirs, +dans tous les appétits, inclinations ou passions du corps ou de l'ame, +et même jusqu'à l'avarice et l'ambition. Je me proposai, pour plus de +clarté, de faire plutôt usage d'un plus grand nombre de mots, en +attachant à chacun peu d'idées, que de me servir de moins de termes, en +les liant à plus d'idées. Je renfermai sous treize noms de vertus, +toutes celles qu'alors je regardois comme nécessaires ou désirables, et +j'attachai à chacune d'elles un court précepte qui montrait pleinement +l'étendue que je donnois à leur signification. + +Voici ces noms de vertus avec leur précepte: + + +1. SOBRIÉTÉ. Ne mangez pas jusqu'à être appesanti; ne buvez pas assez +pour que votre tête en soit affectée. + +2. SILENCE. Ne dites que ce qui peut être utile aux autres et à +vous-mêmes. + +Évitez les conversations frivoles. + +3. ORDRE. Que chaque chose ait chez vous sa place, et chaque partie de +vos affaires son temps. + +4. RÉSOLUTION. Soyez résolu de faire ce que vous devez, et faites, sans +y manquer, ce que vous avez résolu. + +5. ÉCONOMIE. Ne faites aucune dépense que pour le bien des autres ou +pour le vôtre, c'est-à-dire, ne dépensez rien mal à propos. + +6. APPLICATION. Ne perdez point de temps; soyez toujours occupé à +quelque chose d'utile; abstenez-vous de toute action qui ne l'est pas. + +7. SINCÉRITÉ. N'usez d'aucuns déguisemens nuisibles; que vos pensées +soient innocentes et justes, et conformez-vous quand vous parlez. + +8. JUSTICE. Ne nuisez à personne, soit en lui fesant du tort, soit en +négligeant de lui faire le bien auquel vous oblige votre devoir. + +9. MODÉRATION. Évitez les extrêmes; gardez-vous de vous offenser des +torts d'autrui, autant que vous croyez en avoir sujet. + +10. PROPRETÉ. Ne souffrez aucune malpropreté sur votre corps, sur vos +habits et dans votre maison. + +11. TRANQUILLITÉ. Ne vous laissez troubler ni par des bagatelles, ni par +des accidens ordinaires ou inévitables. + +12. CHASTETÉ. Livrez-vous rarement aux plaisirs de l'amour, n'en usez +que pour votre santé, ou pour avoir des descendans, jamais au point de +vous abrutir ou de perdre vos forces, et jusqu'à nuire au repos et à la +réputation de vous ou des autres. + +13. HUMILITÉ. Imitez Jésus et Socrate. + +Mon intention étant d'acquérir l'habitude de toutes ces vertus, je +pensai qu'il seroit bon, au lieu de diviser mon attention en +entreprenant de les acquérir toutes à-la-fois, de la fixer pendant un +temps sur une d'elles; et lorsque je m'en serois assuré, de passer à une +autre, et ainsi de suite, jusqu'à ce que je les eusse parcourues toutes +les treize. Et comme l'acquisition préalable de quelques-unes, pouvoit +faciliter celle de quelques autres, je les rangeai dans cette vue comme +on vient de voir: la _sobriété_ étoit la première, parce qu'elle tend à +procurer le sang-froid et la netteté de tête si nécessaires lorsqu'il +faut observer une vigilance constante, et se tenir en garde contre +l'attrait toujours subsistant des anciennes habitudes, et la force des +tentations continuelles. + +Cette vertu une fois obtenue et affermie, le _silence_ devenoit beaucoup +plus aisé. Mon désir étant d'acquérir des connoissances en même-temps +que je me perfectionnois dans la vertu, je considérai que, dans la +conversation, on y parvenoit plutôt par le secours de l'oreille que par +celui de la langue; et voulant, en conséquence, rompre l'habitude qui me +gagnoit de babiller, de faire des pointes et des plaisanteries qui ne +pouvoient me rendre admissible que dans des compagnies frivoles, je +donnai la seconde place au _silence_. + +J'espérois par son moyen, et avec l'_ordre_ qui vient après, obtenir +plus de temps pour suivre mon projet et mes études. La _résolution_ une +fois devenue habituelle, devoit m'affermir dans mes efforts pour obtenir +les autres vertus. L'_économie_ et l'_application_ en me délivrant de ce +qui me restoit de dettes, et me procurant l'abondance et l'indépendance, +devoient me rendre plus aisée la pratique de la _sincérité_ et de la +_justice_, etc, etc. + +Je conclus alors que, conformément aux avis de Pythagore, contenus dans +ses vers d'or, un examen journalier étoit nécessaire, et pour le diriger +j'imaginai la méthode suivante: + +Je fis un petit livre dans lequel j'assignai pour chacune des vertus, +une page que je réglai avec de l'encre rouge, de manière qu'elle eût +sept colonnes, une pour chaque jour de la semaine, que je marquai de la +lettre initiale de ce jour; je fis sur ces colonnes treize lignes rouges +transversales, plaçant au commencement de chacune, la première lettre +d'une des vertus. Dans cette ligne, et la colonne convenable, je pouvois +marquer avec un petit trait d'encre toutes les fautes que, d'après mon +examen, je reconnoîtrois avoir commis ce jour-là contre cette vertu. + +FORME DES PAGES. + +SOBRIÉTÉ. + +_Ne mangez pas jusqu'à être appesanti; ne buvez pas jusqu'à ce que votre +tête soit affectée._ + + -------------------------------------------------- + | DIM. | LUN. | MAR. | MER. | JEU. | VEN. | SAM. | + |======|======|======|======|======|======|======| + Sobriété. | | | | | | | | + |------|------|------|------|------|------|------| + Silence. | | | | | | | | + |------|------|------|------|------|------|------| + Ordre. | | | | | | | | + |------|------|------|------|------|------|------| + Résolution. | | | | | | | | + |------|------|------|------|------|------|------| + Économie. | | | | | | | | + |------|------|------|------|------|------|------| + Application. | | | | | | | | + |------|------|------|------|------|------|------| + Sincérité. | | | | | | | | + |------|------|------|------|------|------|------| + Justice. | | | | | | | | + |------|------|------|------|------|------|------| + Modération. | | | | | | | | + |------|------|------|------|------|------|------| + Propreté. | | | | | | | | + |------|------|------|------|------|------|------| + Tranquillité. | | | | | | | | + |------|------|------|------|------|------|------| + Chasteté. | | | | | | | | + |------|------|------|------|------|------|------| + Humilité. | | | | | | | | + -------------------------------------------------- + +Je pris la résolution de donner, pendant une semaine, une attention +rigoureuse à chacune des vertus successivement. Ainsi dans la première, +je pris grand soin d'éviter de donner la plus légère atteinte à la +_sobriété_, abandonnant les autres vertus à leur chance ordinaire; +seulement je marquois chaque soir les fautes du jour: ainsi dans le cas +où j'aurois pu, pendant la première semaine, tenir nette ma première +ligne marquée _sobriété_, je regardois l'habitude de cette vertu connue +assez fortifiée, et ses ennemis, les penchans contraires, assez +affoiblis pour pouvoir hasarder d'étendre mon attention, d'y réunir la +suivante, et d'obtenir la semaine d'après deux lignes exemptes de +marques. + +En procédant ainsi jusqu'à la dernière, je pouvois faire un cours +complet en treize semaines, et quatre cours en un an; de même que celui +qui a un jardin à mettre en ordre, n'entreprend pas d'arracher toutes +les mauvaises herbes en une seule fois, ce qui excéderoit le pouvoir de +ses bras et de ses forces; il ne travaille en même-temps que sur une +planche, et lorsqu'il a fini la première, il passe à une seconde. Je +devois jouir (je m'en flattois du moins) du plaisir encourageant de voir +sur mes pages mes progrès dans la vertu, en effaçant successivement les +marques de mes lignes, jusqu'à ce qu'à la fin, après plusieurs +répétitions, j'eusse le bonheur de voir mon livre entièrement blanc, au +bout d'un examen journalier de treize semaines. + +Mon petit livre avoit pour épigraphe ces vers du Caton d'Addison. + + Here will I hold: if there is a power above us + (And that there is, all nature cries aloud + Thro' all her works) he must delight in virtue, + And that which he delights in, must be happy. + +«Je persévérerai: s'il y a un pouvoir au-dessus de nous (et la nature +entière crie à haute voix dans toutes ses oeuvres qu'il y en a un), la +vertu doit faire ses délices, et ce qui fait ses délices doit être le +bonheur.» + +Un autre de Cicéron. + + O vitæ Philosophia dux! ô virtutum indagatrix, expultrixque vitiorum! + Unus dies benè et ex præceptis tuis actus peccanti immortalitati est + anteponendus. + +«Ô philosophie! guide de la vie, source des vertus et fléau des vices! +Un seul jour employé au bien, et suivant tes préceptes, est préférable à +l'immortalité passée dans le vice.» + +Un autre, d'après les proverbes de Salomon, parlant de la sagesse et de +la vertu. + +«La longueur des jours est dans sa main droite, et dans sa gauche la +richesse et les honneurs; ses voies sont des voies de douceur, et tous +ses sentiers sont ceux de la paix». _Prov. ch. III. v. 16 et 17._ + +Et considérant Dieu comme la source de la sagesse, je pensai qu'il étoit +juste et nécessaire de solliciter son assistance pour l'obtenir. Je +composai en conséquence la courte prière qui suit, et je la mis en tête +de mes tables d'examen, pour m'en servir tous les jours. + +«Ô bonté puissante! père bienfaisant! guide miséricordieux, augmente en +moi la sagesse pour que je puisse connoître mes vrais intérêts; fortifie +ma résolution pour exécuter ce qu'elle prescrit, agrée mes bons offices +à l'égard de tes autres enfans, comme le seul acte de reconnoissance qui +soit en mon pouvoir pour les faveurs continuelles que tu m'accordes.» + +Je me servois aussi de cette prière, tirée des poëmes de Thompson. + + Father of light and life, thou Good supreme! + O Teach me what is Good, teach me thyself. + Save me from folly, vanity, and vice, + From every low pursuit, and fill my soul + With knowledge, conscious peace and virtue pure, + Sacred, substantial, never fading bliss. + +«Père de la lumière et de la vie! Ô toi, le bien suprême! instruis-moi +de ce qui est bien, instruis-moi de toi-même; sauve-moi de la folie, de +la vanité, du vice, de toutes les inclinations basses, et remplis mon +ame de savoir, de paix intérieure, et de vertu pure; bonheur sacré, +véritable, et qui ne se ternit jamais.» + +Le précepte de l'_ordre_ demandant que chaque partie de mes affaires eût +son temps assigné, une page de mon livret contenoit le plan qui suit +pour l'emploi des vingt-quatre heures du jour naturel. + +_Plan pour l'emploi des 24 heures du jour naturel_. + +_Question du matin_: Quel bien puis-je faire aujourd'hui? + + 5. En me levant, me laver et invoquer la bonté suprème, + 6. régler les affaires et prendre les résolutions + 7. du jour, continuer les études actuelles, déjeûner. + + 8. + 9. + 10. Travail. + 11. + + midi. Lecture, ou examen de mes comptes, et dîner. + 1. + + 2. + 3. + 4. Travail. + 5. + + 6. + 7. Ranger tout à sa place, souper, musique ou + 8. récréation, ou conversation, examen du jour. + 9. + + 10. + 11. + minuit. + 1. Sommeil. + 2. + 3. + 4. + +_Question du soir_: Quel bien ai-je fait aujourd'hui? + +J'entamai l'exécution de ce plan par mon examen, et je continuai pendant +un certain temps, l'interrompant dans quelques occasions. Je fus surpris +de trouver combien j'étois plus rempli de défauts que je ne l'avois +imaginé; mais j'eus la satisfaction de les voir diminuer. + +Pour éviter l'embarras de renouveler, de temps en temps, mon livret, +qui, en grattant le papier pour effacer les marques des vieilles fautes, +afin de faire place aux nouvelles dans un nouveau cours, étoit devenu +rempli de trous, je transcrivis mes tables et mes préceptes sur les +feuilles d'ivoire d'un souvenir: les lignes y furent tracées, d'une +manière durable, avec de l'encre rouge, et j'y marquai mes fautes avec +un crayon de mine de plomb, dont je pouvais effacer les traces aisément, +en y passant une éponge mouillée. + +Après un temps, je ne fis plus qu'un cours pendant l'année, et, par la +suite, un seul en plusieurs années, jusqu'à ce qu'à la fin je n'en fisse +plus du tout, étant employé, hors de chez moi, par des voyages, des +occupations et une multitude d'affaires. Cependant, je portois toujours +mon petit livre avec moi. Mon projet d'_ordre_ me donna le plus de +peine, et je trouvai que, quoiqu'il fût praticable, lorsque les affaires +d'un homme sont de nature à lui laisser la disposition de son temps, +comme celles d'un ouvrier imprimeur, par exemple, il ne l'étoit plus +pour un maître, qui doit avoir des relations avec le monde, et recevoir +souvent les gens à qui il a affaire, à l'heure qui leur convient. Je +trouvai très-difficile aussi d'observer l'_ordre_, en mettant à leur +place les effets, les papiers, etc. Je n'avois pas été accoutumé, de +bonne heure, à cette règle; et, comme j'avois une excellente mémoire, je +sentois peu l'inconvénient qui résulte de manquer d'ordre. Cet article +me contraignit à une attention pénible; mes fautes, à cet égard, me +tourmentèrent tellement, mes progrès étoient si foibles et mes rechutes +si fréquentes, que je me décidai presque à prendre mon parti sur ce +défaut. + +Quelque chose aussi, qui prétendoit être la raison, me suggéroit, de +temps en temps, que cette extrême délicatesse, que j'exigeois de +moi-même, pouvoit bien être une espèce de sottise en morale, qui me +rendroit ridicule, si elle étoit connue; qu'un caractère parfait +pourroit éprouver l'inconvénient d'être un objet d'envie et de haine, et +que celui qui veut le bien, doit se souffrir un petit nombre de défauts, +pour mettre ses amis à leur aise. + +Dans le vrai, je me trouvai incorrigible, par rapport à l'_ordre_; et à +présent que je suis devenu vieux, et que ma mémoire est mauvaise, j'en +sens vivement le besoin; mais, après tout, quoique je ne sois jamais +arrivé à la perfection à laquelle j'avois tant d'envie de parvenir, et +que j'en sois même resté bien loin, cependant, mes efforts m'ont rendu +meilleur et plus heureux que je n'aurois été, si je n'avois pas formé +cette entreprise; comme celui qui tâche de se faire une écriture +parfaite, en imitant un exemple gravé, quoiqu'il ne puisse jamais +atteindre la même perfection; néanmoins, les efforts qu'il fait rendent +sa main meilleure et son écriture passable. + +Il peut être utile, à ma postérité, de savoir que c'est à ce petit +artifice, à l'aide de Dieu, que leur ancêtre a dû le bonheur constant de +sa vie, jusqu'à sa soixante et dix-neuvième année, pendant laquelle ceci +est écrit. Les revers, qui peuvent accompagner le reste de ses jours, +sont entre les mains de la Providence; mais, s'ils arrivent, la pensée +de son bonheur passé doit l'aider à les supporter avec résignation. Il +attribue, à la _sobriété_, sa longue et constante santé, et ce qui lui +reste encore d'une bonne constitution; à _l'application_ et à +_l'économie_, l'aisance qu'il s'est procurée de bonne heure, +l'acquisition de sa fortune, et des connoissances qui l'ont mis en état +d'être un citoyen utile, et lui ont donné quelque réputation parmi les +savans; à la _sincérité_ et à la _justice_, la confiance de son pays, et +les emplois honorables dont on l'a revêtu. Enfin, c'est à l'influence de +toutes ces vertus, quelqu'imparfaitement qu'il ait pu les atteindre, +qu'il croit devoir cette égalité d'humeur et cette gaieté dans la +conversation, qui fait encore rechercher sa compagnie, même par des gens +plus jeunes que lui. Il espère que quelques-uns de ses descendans +suivront cet exemple, et s'en trouveront bien. + +On remarquera que, quoique mon plan ne fût pas entièrement sans rapport +avec la religion, il ne s'y trouvoit pas de traces d'aucun dogme: je +l'avois évité à dessein, car j'étois persuadé de l'utilité et de +l'excellence de ma méthode; je croyois qu'elle devoit être utile aux +hommes, quelle que fût leur religion, et me proposois de la publier +quelque jour. + +J'avois dessein d'écrire un petit commentaire sur chaque vertu, dans +lequel j'aurais fait voir l'avantage de les posséder, et les maux qui +suivent les vices qui leur sont opposés; j'aurois intitulé mon livre: +_l'Art de la Vertu_, parce qu'il auroit montré les moyens et la manière +d'acquérir la vertu, ce qui l'auroit distingué d'une simple exhortation +qui, n'indiquant pas les moyens de parvenir à être homme de bien, +ressemble au langage de celui dont, pour employer l'expression d'un +apôtre, la charité n'est qu'en paroles, et qui, sans montrer à ceux qui +sont nuds et qui ont faim, les moyens d'avoir des habits et des vivres, +les exhorte à se nourrir et à s'habiller. (Jacques, chapitre XI, vers. +15, 16). + +Mais les choses ont tourné, de manière que mon intention d'écrire et de +publier ce commentaire, n'a jamais été remplie. De temps en temps, à la +vérité, je mettois, par écrit, de courtes notes sur les sentimens, les +raisonnemens, etc. que j'y devois employer, et j'en ai encore +quelques-unes; mais l'attention particulière qu'il m'a fallu donner, +dans les premières années de ma vie, à mes affaires personnelles, et, +depuis, aux affaires publiques, m'ont obligé de le remettre à d'autre +temps; et, comme il est lié, dans mon esprit, avec un grand et vaste +projet, dont l'exécution demande un homme tout entier, et dont une +succession imprévue d'emplois m'a empêché de m'occuper jusqu'à présent, +il est resté imparfait. + +J'avois dessein de prouver, dans cet ouvrage, qu'en considérant +seulement la nature de l'homme, les actions vicieuses n'étoient pas +nuisibles, parce qu'elles étoient défendues, mais qu'elles sont +défendues, parce qu'elles sont nuisibles; qu'il est de l'intérêt, de +ceux même qui ne souhaitent que le bonheur d'ici-bas, d'être vertueux; +et, considérant qu'il y a toujours, dans le monde, beaucoup de riches +commerçans, de princes, de républiques, qui ont besoin, pour +l'administration de leurs affaires, d'agens honnêtes, et qu'ils sont +rares, j'aurais entrepris de convaincre les jeunes gens, qu'il n'y a +point de qualités plus capables de conduire un homme pauvre à la +fortune, que la probité et l'intégrité. + +Ma liste des vertus n'en contenoit d'abord que douze; mais un quaker de +mes amis m'avertit, avec bonté, que je passois généralement pour être +orgueilleux; que j'en donnois souvent des preuves; que, dans la +conversation, non content d'avoir raison lorsque je disputois quelque +point, je voulois encore prouver aux autres qu'ils avoient tort; que +j'étois, de plus, insolent; ce dont il me convainquit, en m'en +rapportant différens exemples. Je résolus d'entreprendre de me guérir, +s'il étoit possible, de ce vice ou de cette folie, en même temps que des +autres, et j'ajoutai sur ma liste l'humilité. + +Je ne puis pas me vanter d'un grand succès pour l'acquisition réelle de +cette vertu; mais j'ai beaucoup gagné, quant à son apparence. Je me +prescrivis la règle d'éviter de contredire directement l'opinion des +autres, et je m'interdis toute assertion positive en faveur de la +mienne. J'allai même, conformément aux anciennes loix de notre +_Junto_[75], jusqu'à m'interdire l'usage d'aucune expression qui marquât +une opinion définitivement arrêtée, comme _certainement_, +_indubitablement_, et j'adoptai, à leur place: _je conçois_, _je +soupçonne_, ou _j'imagine_ qu'une chose est ainsi, ou _il me paroît, en +ce moment, que_.--Quand quelqu'un affirmoit une chose qui me paraissoit +être une erreur, je me refusois le plaisir de le contredire brusquement, +et de lui montrer sur-le-champ quelqu'absurdité dans sa proposition; et, +dans ma réponse, je commençois par observer que, dans certains cas ou +certaines circonstances, son opinion seroit juste; mais que, dans celle +dont il étoit question, il _me sembloit_ qu'il y avoit quelque +différence, etc. + +Je reconnus bientôt l'avantage de ce changement dans mes manières: les +conversations dans lesquelles je m'engageois en devinrent plus +agréables; le ton modeste avec lequel je proposois mes opinions, leur +procuroit un plus prompt accueil et moins de contradictions; je +n'éprouvois pas autant de mortifications, lorsqu'il se trouvoit que +j'avois tort, et j'obtenois plus facilement des autres, d'abandonner +leurs erreurs et de se réunir à moi, lorsqu'il arrivoit que j'avois +raison. + +Cette disposition, à laquelle je ne pus pas d'abord m'assujétir sans +faire quelque violence à mon penchant naturel, me devint, à la fin, si +facile et si habituelle, que personne, depuis cinquante ans peut-être, +n'a pu, je crois, s'appercevoir qu'il me soit échappé une seule +expression tranchante. C'est à cette habitude, jointe à ma réputation +d'intégrité, que je dois principalement d'avoir obtenu, de bonne heure, +une grande confiance parmi mes concitoyens, lorsque je leur ai proposé +de nouvelles institutions, ou quelques changemens aux anciennes, et une +si grande influence dans les assemblées publiques, lorsque j'en suis +devenu membre; car je n'étois qu'un mauvais orateur, jamais éloquent, +souvent sujet à hésiter, rarement correct dans mes expressions, et +cependant, je fesois généralement prévaloir mon avis. + +Aucune de nos dispositions naturelles n'est peut-être plus difficile à +dompter que l'_orgueil_. Qu'on le mortifie, qu'on lui fasse la guerre, +qu'on le terrasse, qu'on l'étouffe vivant, il perce de nouveau; il se +montre de temps en temps. Vous l'appercevrez, sans doute, souvent dans +cette histoire, peut-être au moment même où je parle de le subjuguer, et +vous pourrez me retrouver orgueilleux jusque dans mon humilité. + + [74] Ce morceau qui se rapporte à l'année 1730 ou 1731, et fait suite + à ce que Franklin a écrit des Mémoires de sa Vie, a été tiré, à + Philadelphie, d'un manuscrit prêté au citoyen Delessert. Ce dernier, + qui l'a déjà fait insérer dans la _Décade_, a bien voulu permettre + qu'il reparût ici. + + [75] Nom du club formé à Philadelphie par Franklin. + + + + +LE CHEMIN DE LA FORTUNE, OU LA SCIENCE DU BONHOMME RICHARD[76]. + + +BÉNÉVOLE LECTEUR! + +J'ai ouï dire que rien ne fait autant de plaisir à un auteur que de voir +ses ouvrages respectueusement cités par d'autres écrivains. Jugez donc +combien je dus être content d'une aventure que je vais vous rapporter. + +Passant dernièrement à cheval dans un endroit, où il y avoit beaucoup de +monde rassemblé pour une vente publique, je m'arrêtai. Il n'étoit pas +encore l'heure de faire la vente, et en attendant qu'on commençât, la +compagnie causoit sur la dureté des temps. Quelqu'un s'adressant à un +homme à cheveux blancs, simplement et proprement mis, lui dit:--«Et +vous, père Abraham, que pensez-vous de ce temps-ci? Ne croyez-vous pas +que le fardeau des impôts ruinera entièrement le pays? Car comment +ferons-nous pour les payer? Que nous conseillez-vous?» + +Le père Abraham se leva et répondit:--«Si vous voulez savoir ma façon de +penser, je vais vous la dire brièvement; car un mot suffit à qui sait +entendre, comme dit le bonhomme Richard».--Tout le monde se réunit pour +engager le père Abraham à parler, et l'assemblée ayant formé un cercle +autour de lui, il tint le discours suivant: + +«Mes amis, il est certain que les impôts sont très-lourds. Si nous +n'avions à payer que ceux que le gouvernement met sur nous, nous +pourrions les trouver moins considérables: mais nous en avons beaucoup +d'autres, qui sont bien plus onéreux pour quelques-uns d'entre nous. +L'impôt de notre paresse nous coûte le double de la taxe du +gouvernement; notre orgueil le triple, et notre folie le quadruple. Ces +impôts sont tels, qu'il n'est pas possible aux commissaires d'y faire la +moindre diminution. Cependant, si nous voulons suivre un bon conseil, il +y a encore quelqu'espoir pour nous. Dieu aide ceux qui s'aident +eux-mêmes, comme dit le bonhomme Richard. + +»S'il existait un gouvernement, qui obligeât les sujets à donner la +dixième partie de leur temps pour son service, on le trouveroit +assurément très-dur: mais la plupart d'entre nous sont taxés par leur +paresse d'une manière beaucoup plus forte. La paresse occasionne des +incommodités et raccourcit nécessairement la vie. La paresse, semblable +à la rouille, use bien plus promptement que le travail: mais la clef, +dont on se sert est toujours claire, comme dit encore le bonhomme +Richard.--Si vous aimez la vie, ne prodiguez pas le temps; car, comme +dit encore le bonhomme Richard, c'est l'étoffe dont la vie est faite. +Nous donnons au sommeil bien plus de temps qu'il ne faut, oubliant que +le renard qui dort n'attrape point de poules, et que nous aurons assez +le temps de dormir dans la tombe, comme dit le bonhomme Richard. + +»Si le temps est la plus précieuse de toutes les choses, prodiguer le +temps doit être, comme dit le bonhomme Richard, la plus grande des +prodigalités; puisque, comme il nous l'apprend ailleurs, le temps perdu +ne se retrouve jamais, et que ce que nous appelons _assez de temps_, se +trouve toujours fort peu de temps.--Agissons donc, pendant que nous le +pouvons, et agissons à propos. Avec de l'assiduité, nous ferons beaucoup +plus avec moins de peine. La paresse rend tout difficile, et le travail +tout aisé. Celui qui se lève tard a besoin d'agir toute la journée, et +peut à peine avoir fini ses affaires le soir. D'ailleurs, la paresse va +si lentement que la pauvreté l'a bientôt attrapée. Conduisez vos +affaires, et ne vous laissez jamais conduire par elles. Un homme qui se +couche de bonne heure, et se lève matin, dit le bonhomme Richard, +devient bien portant, riche et sage. + +»Que signifient donc les désirs, les espérances de temps plus heureux? +Nous pouvons rendre le temps meilleur si nous savons agir.--L'activité +n'a pas besoin de former des voeux; celui qui vit d'espérance mourra de +faim. Il n'y a point de profit sans peine. Je dois me servir de mes +mains, puisque je n'ai point de terre; ou, si j'en ai, elle est +fortement imposée. Le bonhomme Richard dit que celui qui a un métier a +un fonds de terre, et que celui qui a une profession a un emploi utile +et honorable. Mais il faut alors qu'on fasse valoir son métier et qu'on +suive sa profession; sans quoi ni le fonds de terre, ni l'emploi ne nous +aideront à payer les taxes. + +»Si nous sommes laborieux, nous ne mourrons jamais de faim. La faim +regarde la porte de l'homme qui travaille, mais elle n'ose pas y entrer. +Les commissaires et les huissiers la respectent également; car +l'activité paie les dettes, et le désespoir les augmente. Vous n'avez +besoin ni de trouver un trésor, ni d'hériter d'un riche parent: le +travail est le père du bonheur, et Dieu donne tout à ceux qui +s'occupent. + +»Tandis que les fainéans dorment, labourez profondément votre champ; +vous recueillerez du bled et pour votre consommation, et pour vendre. +Labourez aujourd'hui, car vous ne savez pas combien vous pourrez en être +empêché demain. C'est ce qui a fait dire au bonhomme Richard: Un +aujourd'hui vaut mieux que deux demain; et ensuite: Ne remettez jamais à +demain ce que vous pouvez faire aujourd'hui. + +»Si vous étiez domestique ne seriez-vous pas honteux qu'un bon maître +vous trouvât les bras croisés. Eh bien! puisque vous êtes votre propre +maître, rougissez lorsque vous vous surprenez vous-même dans l'oisiveté, +tandis que vous avez tant à faire pour vous-même, pour votre famille, +pour votre patrie.--Ne mettez point de gants pour prendre vos outils. +Souvenez-vous que le bonhomme Richard dit qu'un chat ganté n'attrape +point de souris.--Il est vrai, qu'il y a beaucoup à faire, et peut-être +manquez-vous de force. Mais ayez de la persévérance, et vous en verrez +les bons effets. L'eau qui tombe constamment goutte à goutte finit par +user la pierre. Avec de la patience une souris coupe un cable; et de +petits coups répétés abattent de grands chênes. + +»Il me semble entendre quelqu'un d'entre vous me dire:--Ne faut-il donc +pas se permettre quelques instans de loisir?--Mon ami, je veux vous +apprendre ce que dit le bonhomme Richard. Si vous voulez avoir du repos, +employez bien votre temps; et puisque vous n'êtes pas sûr d'une minute, +gardez-vous de perdre une heure.--Le loisir est un temps qu'on peut +employer à quelque chose d'utile. L'homme laborieux se procure ce +loisir, mais le paresseux ne l'obtient jamais; car une vie tranquille et +une vie oisive sont deux choses fort différentes.--Bien des gens +voudraient vivre sans travailler, et par leur esprit seulement; mais ils +n'ont pas assez de fonds pour cela. Le travail, au contraire, mène +toujours à sa suite la satisfaction, l'abondance et le respect.--Les +plaisirs courent après ceux qui les fuient. La fileuse vigilante ne +manque jamais de chemise. Depuis que j'ai des brebis et une vache, +chacun me souhaite le bon jour. + +»Mais indépendamment de notre industrie, il faut que nous ayons de la +constance, de la résolution, des soins; que nous voyions nos affaires +avec nos propres yeux, et que nous ne nous en rapportions pas trop aux +autres. Le bonhomme Richard dit: Je n'ai jamais vu un arbre qu'on +transplante souvent, ni une famille qui déménage plusieurs fois dans +l'année, prospérer autant que ceux qui ne changent point de +place.--Trois déménagemens, dit-il encore, font le même tort qu'un +incendie.--Conservez votre boutique et votre boutique vous +conservera.--Si vous voulez que vos affaires se fassent, allez-y +vous-même; si vous ne voulez pas qu'elles soient faites, +envoyez-y.--Celui qui veut prospérer par la charrue, doit la conduire +lui-même.--L'oeil du maître fait plus que ses deux mains.--Le défaut de +soin fait plus de tort que le défaut de savoir.--Ne pas surveiller vos +ouvriers, c'est laisser votre bourse à leur discrétion.--Le trop de +confiance dans les autres est la ruine de bien des gens; car dans les +affaires de ce monde, ce n'est pas par la foi qu'on se sauve, mais c'est +en n'en ayant pas. + +»Les soins qu'on prend pour soi-même sont toujours utiles.--Si vous +voulez avoir un serviteur fidèle et que vous aimiez, servez-vous +vous-même.--Une petite négligence peut occasionner un grand mal, dit le +bonhomme Richard. Faute d'un clou, le fer d'un cheval se perd; faute +d'un fer, on perd le cheval; et faute d'un cheval, le cavalier est +lui-même perdu, parce que son ennemi l'atteint et le tue. Tout cela ne +vient que d'avoir négligé un clou de fer à cheval. + +»Mes amis, en voilà assez sur le travail et sur l'attention que chacun +doit donner à ses affaires: mais à cela, il faut ajouter la tempérance, +si nous voulons être plus sûrs du succès de notre travail. + +»Un homme qui ne sait pas épargner à mesure qu'il gagne, mourra sans +laisser un sou, après avoir eu toute sa vie le nez collé sur son +ouvrage. Une cuisine grasse rend un testament maigre, dit le bonhomme +Richard. Depuis que pour faire les honneurs d'une table à thé, les +femmes ont négligé de filer et de tricoter, et que pour boire du punch, +les hommes ont quitté la hache et le marteau, bien des fortunes se +dissipent en même-temps qu'on les gagne.--Si vous voulez être riche, +songez à ménager ce que vous acquérez. L'Amérique n'a pas enrichi les +Espagnols, parce que leurs dépenses sont plus considérables que leurs +revenus. + +»Renoncez donc à vos folies dispendieuses et vous aurez bien moins à +vous plaindre de la dureté des temps, du poids des impôts, et de la +difficulté d'entretenir vos maisons; car les femmes, le vin, le jeu et +la mauvaise foi, font qu'on trouve sa fortune petite et ses besoins +très-grands. Il en coûte aussi cher pour maintenir un vice que pour +élever deux enfans. Vous vous imaginez, peut-être, qu'un peu de thé, un +peu de punch, de temps en temps, une table un peu mieux servie, des +habits plus beaux, et quelque petite partie de plaisir, ne peuvent être +de grande conséquence. Mais souvenez-vous que beaucoup de petites choses +font une masse considérable. Prenez garde aux menues dépenses. Une +petite voie d'eau, fait périr un grand navire, dit le bonhomme Richard. +Le goût des friandises conduit à la mendicité. Les fous donnent des +repas, et les sages les mangent. + +»Vous êtes ici tous rassemblés pour une vente de meubles élégans et de +bagatelles fort chères. Vous appelez cela des biens; mais, si vous n'y +prenez garde, il en résultera du mal pour quelqu'un de vous. Vous +comptez que tout cela sera vendu bon marché. Peut-être le sera-t-il, en +effet, pour beaucoup moins qu'il ne coûte. Mais si vous n'en avez pas +besoin, cela sera toujours trop cher pour vous. Rappelez-vous les +maximes du bonhomme Richard: si vous achetez ce qui vous est inutile, +vous ne tarderez pas à vendre ce qui vous est nécessaire. Avant de +profiter d'un bon marché, réfléchissez un moment. Richard pense, sans +doute, que le bon marché n'est qu'illusoire, et qu'en vous gênant dans +vos affaires, il vous fait plus de mal que de bien. + +»Voici encore deux dictons du Bonhomme.--Beaucoup de gens ont été ruinés +pour avoir fait de bons marchés. C'est une folie d'employer son argent à +acheter un repentir.--Cependant, cette folie se fait tous les jours dans +les ventes, faute de se souvenir de l'almanach du bonhomme +Richard.--Pour le plaisir de porter de beaux habits, dit-il, beaucoup de +gens vont le ventre vide, et laissent leur famille manquer de pain.--Les +étoffes de soie, le satin, le velours, l'écarlate, éteignent le feu de +la cuisine. Loin d'être nécessaires, ces étoffes peuvent être à peine +regardées comme des choses commodes; mais parce qu'elles paroissent +jolies, combien de gens sont tentés de les avoir! + +»Par ces extravagances, et d'autres pareilles, les gens du bon ton sont +gênés, se ruinent et sont ensuite forcés d'emprunter de ceux qu'ils +avoient méprisés, mais qui, par leur travail et leur sobriété ont su se +maintenir dans leur état.--C'est ce qui prouve, comme l'observe le +bonhomme Richard, qu'un laboureur sur ses pieds est plus grand qu'un +gentilhomme à genoux. + +»Peut-être que ceux qui sont ruinés avoient hérité d'une fortune +honnête, mais sans savoir par quels moyens elle avoit été acquise, et +ils pensoient que puisqu'il étoit jour, il ne feroit jamais nuit. Mais, +dit le bonhomme Richard, à force de prendre à la huche, sans y rien +mettre, on en trouve bientôt le fond, et quand le puits est sec, on +connoît tout le prix de l'eau. Mais c'est ce qu'on auroit su d'abord si +l'on avoit consulté le Bonhomme.--Voulez-vous apprendre ce que vaut +l'argent? Essayez d'en emprunter. Celui qui va faire un emprunt, va +chercher une mortification, dit le bonhomme Richard; et certes, autant +en fait celui qui, après avoir prêté à certaines gens, redemande son dû. + +»Les avis du bonhomme Richard vont plus loin. L'orgueil de se parer, +dit-il, est une malédiction. Quand vous en êtes atteint, consultez votre +bourse avant de consulter votre fantaisie: l'orgueil est un mendiant qui +crie aussi haut que le besoin, et est bien plus insatiable. Quand vous +avez acheté une jolie chose, il faut que vous en achetiez encore dix +autres afin d'être assorti.--Mais, dit le bonhomme Richard, il est plus +aisé de réprimer la première fantaisie que de satisfaire toutes celles +qui la suivent. Il est aussi fou au pauvre de vouloir singer le riche, +qu'il l'est à la grenouille de s'enfler pour devenir l'égale d'un boeuf. +Les grands vaisseaux peuvent se hasarder en pleine mer: mais les petits +bateaux doivent se tenir près du rivage. + +»Les folies de l'orgueil sont bientôt punies; car, comme le dit le +bonhomme Richard, l'orgueil qui dîne de vanité, soupe de mépris. Il dit +encore: L'orgueil déjeune avec l'abondance, dîne avec la pauvreté, et +soupe avec la honte.--Mais après tout, à quoi sert cette vanité de +paroître, pour laquelle on se donne tant de peine et l'on s'expose à de +si grands dangers? Elle ne peut ni nous conserver la santé, ni adoucir +nos souffrances; et sans augmenter notre mérite, elle nous rend l'objet +de l'envie, et accélère notre ruine. + +»Mais quelle folie n'y a-t-il pas à s'endetter pour des superfluités? +Dans la vente qu'on va faire ici, l'on nous offre six mois de crédit; et +peut-être cela a-t-il engagé quelques-uns de nous à s'y trouver, parce +que, n'ayant point d'argent comptant, ils espèrent de satisfaire leur +fantaisie, sans rien débourser. Mais, hélas! songez bien à ce vous que +faites, quand vous vous endettez. Vous donnez à un autre des droits sur +votre liberté. Si vous ne pouvez pas payer au terme fixé, vous rougirez +de voir votre créancier; vous ne lui parlerez qu'avec crainte; vous vous +abaisserez à vous excuser auprès de lui, d'une manière rampante; +peu-à-peu, vous perdrez votre franchise, et vous vous déshonorerez par +de misérables menteries. Le bonhomme Richard observe que la première +faute est de s'endetter, et la seconde de mentir.--Les dettes portent le +mensonge sur leur dos, dit-il ailleurs. + +»Un anglais, né libre, ne devroit jamais rougir ni craindre de parler à +qui que ce puisse être. Mais la pauvreté ôte à l'homme toute espèce de +courage et de vertu. Il est difficile qu'un sac vide puisse se tenir de +bout. + +»Que penseriez-vous d'un prince ou d'un gouvernement qui vous +défendroit, par un édit, de vous habiller comme les personnes de +distinction, sous peine d'emprisonnement ou de servitude?--Ne +diriez-vous pas que vous êtes nés libres; que vous avez le droit de vous +vêtir à votre fantaisie; que l'édit est contraire à vos priviléges et le +gouvernement tyrannique? Cependant, vous vous soumettez volontairement à +cette tyrannie, quand vous vous endettez pour vous parer! + +»Votre créancier a le droit de vous priver de votre liberté, en vous +confinant dans une prison pour toute votre vie, ou en vous vendant comme +un esclave, si vous n'êtes pas en état de le payer. + +»Quand vous avez fait un marché, vous ne songez, peut-être, guère au +paiement. Mais, comme dit le bonhomme Richard, les créanciers ont +meilleure mémoire que les débiteurs. Les créanciers sont une secte +superstitieuse et grande observatrice des nombres de jours, et des temps +précis. L'échéance de votre dette arrive sans que vous y preniez garde, +et l'on vous en fait la demande, avant que vous vous soyez préparé à y +satisfaire. Si au contraire, vous pensez à ce que vous devez, le terme +qui sembloit d'abord si long, vous paroîtra, en s'approchant, +extrêmement court. Vous vous imaginerez que le temps aura mis des ailes +à ses talons, comme il en a à ses épaules.--Le carême n'est jamais long +pour ceux qui doivent payer à pâques. + +»Peut-être vous croyez-vous, en ce moment, dans un état prospère, qui +vous permet de satisfaire impunément quelque petite fantaisie. Mais +épargnez pour le temps de la vieillesse et du besoin, pendant que vous +le pouvez. Le soleil du matin ne dure pas tout le jour. Le gain est +incertain et passager; mais la dépense est continuelle. Le bonhomme +Richard dit qu'il est plus aisé de bâtir deux cheminées que d'entretenir +du feu dans une. Ainsi, couchez-vous sans souper, plutôt que de vous +lever avec des dettes. Gagnez tout ce qu'il vous est possible de gagner +et sachez le conserver: c'est-là la pierre philosophale qui changera +votre plomb en or; et quand vous posséderez cette pierre, bien est-il +sûr que vous ne vous plaindrez plus de la rigueur des temps et de la +difficulté de payer les impôts. + +»Cette doctrine, mes amis, est celle de la raison et de la prudence. +Mais ne vous confiez pourtant pas trop à votre travail, à votre +sobriété, à votre économie. Ce sont d'excellentes choses: mais elles +vous seront inutiles, sans les bénédictions du ciel. Demandez donc +humblement ces bénédictions. Ne soyez point insensibles aux besoins de +ceux à qui elles sont refusées; au contraire, accordez-leur des +consolations et des secours. Souvenez-vous que Job fut pauvre et +qu'ensuite il retrouva son opulence. + +»Pour conclure ce discours, je vous dirai que l'école de l'expérience +est chère: mais, comme le dit le bonhomme Richard, c'est fa seule où les +imprudens s'instruisent et encore est-ce fort rare; car il est certain +qu'on peut donner un bon avis, mais non pas une bonne conduite. +Cependant, rappelez-vous que celui qui ne sait pas recevoir un bon +conseil, ne peut pas être utilement secouru; et si vous ne voulez pas +écouter la raison, dit encore le bonhomme Richard, elle vous frappera +sur toutes les jointures de vos membres.» + +Le vieil Abraham finit ainsi sa harangue. Les gens qui l'avoient écouté +et approuvé, ne manquèrent pourtant pas de faire aussitôt le contraire +de ce que prescrivoient ses maximes. Ils agirent comme s'ils venoient +d'entendre un sermon ordinaire; car dès que la vente commença, ils +achetèrent à l'envi et de la manière la plus extravagante. + +Je vis que le bonhomme avait soigneusement étudié mon almanach, et mis +en ordre tout ce que j'avois dit sur le travail et l'économie, durant +l'espace de vingt-cinq ans. Les fréquentes citations qu'il avoit faites +de moi, auroient été ennuyeuses pour tout autre: mais ma vanité en fut +merveilleusement flattée, quoique je fusse bien certain que la dixième +partie de la sagesse qu'il m'attribuoit, ne m'appartenoit pas, et que je +n'avois fait que recueillir quelques maximes du bon sens de tous les +siècles et de toutes les nations. + +Cependant, je résolus de faire mon profit de ce que je venois d'entendre +répéter; et quoique j'eusse d'abord eu envie d'acheter de l'étoffe pour +un habit neuf, je me retirai dans la résolution de faire durer le vieux +un peu plus long-temps.--Lecteur, si vous pouvez en faire de même, vous +y gagnerez autant que moi. + +RICHARD SAUNDERS. + + [76] Cet ouvrage a déjà été traduit: mais il est si intéressant, que + j'ai cru devoir en donner une traduction nouvelle. (_Note du + Traducteur._) + + +_Fin du dernier Volume._ + + + + +TABLE DES ARTICLES Contenus dans ce second Volume. + +_Lettre sur les innovations dans la Langue anglaise, et dans l'art de +l'Imprimerie. À Noé Webster, à Hartford._ + +_Tableau du principal Tribunal de Pensylvanie, le tribunal de la +Presse._ + +_Sur l'art de Nager._ + +_Nouvelle mode de prendre des Bains._ + +_Observations sur les idées générales concernant la Vie et la Mort._ + +_Précautions nécessaires dans les Voyages sur mer._ + +_Sur le Luxe, la Paresse et le Travail. À Benjamin Vaughan._ + +_Sur la Traite des Nègres._ + +_Observations sur la Guerre._ + +_Sur la Presse des Matelots._ + +_Sur les Loix criminelles, et sur l'usage d'armer en Course. À Benjamin +Vaughan._ + +_Observations sur les Sauvages de l'Amérique Septentrionale._ + +_Sur les dissentions entre l'Angleterre et l'Amérique. À M. Dubourg._ + +_Sur la préférence qu'on doit donner aux Arcs et aux Flèches sur les +armes à feu. Au major-général Lee._ + +_Comparaison de la conduite des Anti fédéralistes des États-Unis de +l'Amérique, avec celle des anciens Juifs._ + +_Sur l'état intérieur de l'Amérique, ou tableau des vrais intérêts de ce +vaste continent._ + +_Avis à ceux qui veulent aller s'établir en Amérique._ + +_Discours prononcé dans la dernière Convention des États-Unis._ + +_Projet d'un Collége anglais, présenté aux Curateurs du Collége de +Philadelphie._ + +_Sur la Théorie de la Terre. À l'abbé S...._ + +_Pensées sur le Fluide universel, etc._ + +_Observations sur le rapport fait par le bureau du Commerce et des +Colonies, pour empêcher l'Établissement de la province de l'Ohio._ + +_Sur un plan de Gouvernement envoyé par le cabinet de Londres en +Amérique. Au gouverneur Shirley._ + +_Au même._ + +_Au même._ + +_Lettre de lord Howe à Benjamin Franklin._ + +_Réponse de Benjamin Franklin à lord Howe._ + +_Réflexions sur l'augmentation des Salaires qu'occasionnera en Europe la +révolution d'Amérique._ + +_Dialogue entre la Goutte et Franklin._ + +_Lettre à Madame Helvétius._ + +_Le Papier, poëme._ + +_Conte._ + +_Fragment de la suite des Mémoires de Franklin._ + +_Le Chemin de la fortune, ou la Science du Bonhomme Richard._ + + +Fin de Table du dernier Volume. + + + + + +---------------------- +NOTES DU TRANSCRIPTEUR + +On a conservé l'orthographe de l'original, y compris ses variantes (par +exemple: Lee/lée/Leé, suprême/suprème, etc.). On a cependant corrigé: + + choisies > choisis (ces écrits doivent être bien choisis) + récration > récréation (la récréation, qui de toutes) + paece > peace (conscious peace and virtue pure) + +On a complété les pages 386 et 387 manquant dans l'original en +reproduisant la citation de "la guerre des dieux", d'Évariste Parny, +d'après l'édition de 1808 (de "Entre, et cherche une place | Parmi les +Juifs" à la fin de l'extrait), en harmonisant l'orthographe de "Quakre" +en "Quaker". + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Vie de Benjamin Franklin, écrite par +lui-même - Tome II, by Benjamin Franklin + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIE DE BENJAMIN FRANKLIN *** + +***** This file should be named 22016-8.txt or 22016-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/2/0/1/22016/ + +Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. |
