summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/22016-8.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to '22016-8.txt')
-rw-r--r--22016-8.txt7912
1 files changed, 7912 insertions, 0 deletions
diff --git a/22016-8.txt b/22016-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..3f16ee8
--- /dev/null
+++ b/22016-8.txt
@@ -0,0 +1,7912 @@
+The Project Gutenberg EBook of Vie de Benjamin Franklin, écrite par
+lui-même - Tome II, by Benjamin Franklin
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Vie de Benjamin Franklin, écrite par lui-même - Tome II
+ suivie de ses oeuvres morales, politiques et littéraires
+
+Author: Benjamin Franklin
+
+Translator: Jean Henri Castéra
+
+Release Date: July 7, 2007 [EBook #22016]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIE DE BENJAMIN FRANKLIN ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+ VIE
+ DE B. FRANKLIN,
+ SUIVIE
+ DE SES OEUVRES POSTHUMES.
+
+ T. II.
+
+
+
+
+ VIE
+ DE
+ BENJAMIN FRANKLIN,
+ ÉCRITE PAR LUI-MÊME,
+ SUIVIE
+ DE SES OEUVRES
+ MORALES, POLITIQUES
+ ET LITTÉRAIRES,
+ Dont la plus grande partie n'avoit pas encore été publiée.
+
+ TRADUIT DE L'ANGLAIS, AVEC DES NOTES,
+ PAR J. CASTÉRA.
+
+ Eripuit coelo fulmen sceptrumque tyrannis.
+
+ TOME SECOND.
+
+
+ À PARIS,
+ Chez F. BUISSON, Imp.-Lib. rue Hautefeuille, Nº. 20.
+
+ AN VI DE LA RÉPUBLIQUE
+
+
+
+
+OEUVRES MORALES, POLITIQUES ET LITTÉRAIRES DE BENJAMIN FRANKLIN, DANS LE
+GENRE DU SPECTATEUR.
+
+
+
+
+LETTRE SUR LES INNOVATIONS DANS LA LANGUE ANGLAISE, ET DANS L'ART DE
+L'IMPRIMERIE.
+
+
+À NOÉ WEBSTER, À HARTFORD.
+
+ Philadelphie, le 26 décembre 1789.
+
+J'ai reçu depuis quelque temps, monsieur, votre dissertation sur la
+langue anglaise. C'est un excellent ouvrage, et qui sera très-utile à
+nos compatriotes en leur fesant sentir la nécessité d'écrire
+correctement. Je vous remercie de l'envoi de ce pamphlet et de
+l'honneur, que vous m'avez fait, de me le dédier. J'aurois dû vous
+offrir plutôt ces remerciemens: mais j'en ai été empêché par une forte
+indisposition.
+
+Je ne puis qu'applaudir à votre zèle, pour conserver la pureté de notre
+langue, soit dans l'expression, soit dans la prononciation, et pour
+corriger les fautes, qui ont rapport à l'une et à l'autre, et que
+commettent sans cesse les habitans de plusieurs des États-Unis.
+Permettez-moi de vous en citer quelques-unes, quoique vraisemblablement
+vous les connoissiez déjà. Je voudrois que dans quelqu'un des écrits que
+vous publierez par la suite, vous prissiez la peine de les improuver, de
+manière à en faire abandonner l'usage.
+
+Le premier dont je me rappelle est le mot _perfectionné_[1]. Quand je
+quittai la Nouvelle-Angleterre, en 1723, je n'avois jamais vu qu'on se
+fût servi de ce mot que dans le sens d'_amélioré_, excepté dans un vieux
+livre du docteur Mather, intitulé: _les Bienfaits de la Providence_.
+Comme ce docteur avoit une fort mauvaise écriture, je crus, en voyant ce
+mot mis au lieu d'_employé_, que l'imprimeur avoit mal lu le
+manuscrit[2] et s'étoit trompé. Mais lorsqu'en 1733, je retournai à
+Boston, je trouvai que cette innovation avoit réussi et étoit devenue
+fort à la mode. Je voyois souvent que dans la gazette on en fesoit un
+usage très-ridicule. Par exemple, en annonçant qu'une maison de campagne
+étoit à vendre, on disoit qu'elle avoit été long-temps _perfectionnée_
+comme taverne; et en parlant d'un homme qui venoit de mourir, on ne
+manquoit pas d'observer qu'il avoit été pendant plus de trente ans
+_perfectionné_ comme juge de paix.
+
+Cette acception du mot _perfectionné_ est particulière à la
+Nouvelle-Angleterre; et elle n'est point reçue dans les autres pays, où
+l'on parle anglais, en-deçà, ni au-delà des mers.
+
+À mon retour de France, j'ai trouvé que plusieurs autres mots nouveaux
+s'étoient introduits dans notre langue parlementaire. Par exemple, on a
+fait un verbe du substantif _connoissance_. _Je n'aurois point
+_connoissancé_ cela_[3], dit-on, _si l'opinant n'avoit pas_, etc. On a
+fait un autre verbe du substantif _avocat_, en disant: _le_ représentant
+qui _avocate_, ou qui a _avocaté cette motion_.--Encore un autre du
+substantif _progrès_; et celui-ci est le plus mauvais, le plus
+condamnable de tous. _Le comité ayant _progressé_, résolut de
+s'ajourner_[4]. Le mot _résister_[5] est un mot nouveau: mais je l'ai vu
+employer d'une manière neuve, en disant: _Les représentans qui ont
+résisté à cette mesure à laquelle j'ai toujours moi-même _résisté_._
+
+Si vous pensez comme moi sur ces innovations, vous ne manquerez pas de
+vous servir de tous les moyens qui sont en votre pouvoir pour les faire
+proscrire.
+
+La langue latine, qui a long-temps servi à répandre les connoissances
+parmi les différentes nations de l'Europe, est chaque jour plus
+négligée; et une des langues modernes, la langue française, l'a
+remplacée et est devenue presqu'universelle. On la parle dans toutes les
+cours de l'Europe; et la plupart des gens de lettres, de tous les pays,
+ceux même qui ne savent pas la parler, l'entendent assez bien pour
+pouvoir lire aisément les livres français. Cela donne un avantage
+considérable à la nation française. Ses écrivains peuvent répandre leurs
+sentimens, leurs opinions, sur les points importans qui ont rapport aux
+intérêts de la France, ou qui peuvent servir à sa gloire, et contribuer
+au bien général de l'humanité.
+
+Peut-être n'est-ce que parce qu'il est écrit en français, que le _Traité
+de Voltaire, sur la Tolérance_, s'est si promptement répandu et a
+presqu'entièrement désarmé la superstition de l'Europe; l'usage général
+de la langue française a eu aussi un effet très-avantageux pour le
+commerce de la librairie; car il est bien reconnu que lorsqu'on vend
+beaucoup d'exemplaires d'une édition, le profit est proportionnément
+beaucoup plus considérable, que lorsqu'on vend une plus grande quantité
+de marchandises d'aucun autre genre. Maintenant il n'y a aucune des
+grandes villes d'Europe, où l'on ne trouve un libraire français qui a
+des correspondans à Paris.
+
+La langue anglaise a droit d'obtenir la seconde place. L'immense
+collection d'excellens sermons imprimés dans cette langue et la liberté
+de nos écrits politiques[6], sont cause qu'un grand nombre
+d'ecclésiastiques de différentes sectes et de différentes nations, ainsi
+que beaucoup de personnes qui s'occupent des affaires publiques,
+étudient l'anglais et l'apprennent au moins, assez bien pour le lire; et
+si nous nous efforcions de faciliter leurs progrès, notre langue
+pourroit devenir d'un usage beaucoup plus général.
+
+Ceux qui ont employé une partie de leur temps à apprendre une langue
+étrangère, doivent avoir souvent observé, que lorsqu'ils ne la savoient
+encore qu'imparfaitement, de petites difficultés leur paroissoient
+considérables, et retardoient beaucoup leurs progrès. Par exemple, un
+livre mal imprimé, une prononciation mal articulée, rendent
+inintelligible une phrase qui, lorsqu'elle est imprimée d'une manière
+correcte, ou prononcée distinctement, est aussitôt comprise. Si nous
+avions donc voulu avoir l'avantage de voir notre langue plus
+généralement répandue, nous aurions dû ne pas négliger de faire
+disparoître des difficultés qui, toutes légères qu'elles sont,
+découragent ceux qui l'étudient. Mais depuis quelques années, je
+m'apperçois avec peine qu'au lieu de diminuer, ces difficultés
+augmentent.
+
+En examinant les livres anglais imprimés depuis le rétablissement des
+Stuards sur le trône d'Angleterre, jusqu'à l'avènement de Georges II,
+nous voyons que tons les substantifs commencent par une lettre capitale,
+en quoi nous avons imité notre langue mère, c'est-à-dire, la langue
+allemande. Cette méthode étoit sur-tout très-utile à ceux qui ne
+savoient pas bien l'anglais; car un nombre prodigieux de mots de cette
+langue, sont à-la-fois verbes et substantifs, et on les épelle de la
+même manière, quoiqu'on les prononce différemment. Mais les imprimeurs
+de nos jours ont eu la fantaisie de renoncer à un usage utile, parce
+qu'ils prétendent que la suppression des lettres capitales fait mieux
+ressortir les autres caractères, et que les lettres qui s'élèvent
+au-dessus d'une ligne, empêchent qu'elle n'ait de la grace et de la
+régularité.
+
+L'effet de ce changement est si considérable, qu'un savant français,
+qui, quoiqu'il ne sût pas parfaitement la langue anglaise, avoit coutume
+de lire les livres anglais, me disoit qu'il trouvoit plus d'obscurité
+dans ceux de ces livres, qui étoient modernes, que dans ceux de l'époque
+dont j'ai parlé plus haut, et il attribuoit cela à ce que le style de
+nos écrivains s'étoit gâté. Mais je le convainquis de son erreur, en
+mettant une lettre capitale à tous les substantifs d'un paragraphe,
+qu'il entendit aussitôt, quoiqu'auparavant il n'eût pu y rien
+comprendre. Cela montre l'inconvénient qu'a ce perfectionnement
+prétendu.
+
+D'après ce goût pour la régularité et l'uniformité de l'impression, on
+en a aussi, depuis peu, banni les caractères italiques, qu'on avoit
+coutume d'employer pour les mots auxquels il importoit de faire
+attention, pour bien entendre le sens d'une phrase, ainsi que pour les
+mots qu'il falloit lire avec une certaine emphase.
+
+Plus nouvellement encore, les imprimeurs ont eu le caprice d'employer
+l'_s_ rond au lieu de _s_ long, qui servoit autrefois à faire distinguer
+promptement les mots, à cause de la variété qu'il mettoit dans
+l'impression. Certes, ce changement fait paroître une ligne d'impression
+plus égale, mais il la rend en même-temps moins lisible; de même que si
+tous les nés étoient coupés, les visages seroient plus unis, plus
+uniformes, mais on distingueroit moins les physionomies.
+
+Ajoutez à tous ces changement, qui ont fait reculer l'art, une autre
+fantaisie moderne, l'encre grise, qu'on trouve plus belle que l'encre
+noire. Aussi, les livres anglais sont imprimés d'une manière si confuse,
+que les vieillards ne peuvent les lire qu'au grand jour, ou avec de
+très-bonnes lunettes. Quiconque fera la comparaison d'un volume d'un
+journal[7] imprimé depuis 1731 jusqu'à 1740, avec ceux qui ont paru
+depuis dix ans, sera convaincu que l'impression faite avec de l'encre
+noire est infiniment plus facile à lire que celle qui est faite avec de
+l'encre grise.
+
+Lord Chesterfield fit plaisamment la critique de cette nouvelle méthode.
+Après avoir entendu Faulkener, imprimeur de Dublin, vanter pompeusement
+sa propre gazette, comme la plus parfaite qu'il y eût dans le
+monde.--«Mais monsieur Faulkener, dit-il, ne croyez-vous pas qu'elle
+seroit encore plus parfaite, si l'encre et le papier n'étoient pas
+tout-à-fait autant de la même couleur?»--
+
+D'après toutes ces raisons, je désirerois que nos imprimeurs américains
+ne se piquassent pas d'imiter ces perfectionnemens imaginaires, et que
+par conséquent ils rendissent les ouvrages qui sortiront de leurs
+presses, plus agréables aux étrangers, et avantageux à notre commerce de
+librairie.
+
+Pour mieux sentir l'avantage d'une impression claire et distincte,
+considérons la facilité qu'elle donne à ceux qui lisent tout haut,
+devant un auditoire. Alors, l'oeil parcourt ordinairement trois ou
+quatre mots avant la voix. S'il distingue clairement ces mots, il donne
+à la voix le temps de les prononcer convenablement: mais s'ils sont
+obscurément imprimés, ou déguisés par l'omission des lettres capitales
+et des longs _s s_, ou de quelqu'autre manière, le lecteur les prononce
+souvent mal; et s'appercevant de sa méprise, il est obligé de revenir en
+arrière et de recommencer la phrase; ce qui diminue nécessairement le
+plaisir des auditeurs. Ceci me rappelle un ancien vice de notre manière
+d'imprimer.
+
+L'on sait que quand le lecteur rencontre une question, il doit varier
+les inflexions de sa voix. En conséquence, il y a une marque qu'on
+appelle _point_ d'interrogation, et qui doit servir à la faire
+distinguer. Mais ce point est fort mal placé à la fin de la question.
+Aussi le lecteur, qui ne l'apperçoit que quand il a déjà mal prononcé,
+est obligé de relire la question. Pour éviter cet inconvénient, les
+imprimeurs espagnols, plus judicieux que nous, mettent un point
+d'interrogation au commencement, ainsi qu'à la fin des questions.
+
+Nous commettons encore une faute du même genre, dans l'impression des
+comédies, où il y a beaucoup de choses marquées pour être dites _à
+part_. Mais le mot _à part_ est toujours placé à la fin de ce qui doit
+être dit ainsi, au lieu de le précéder, pour indiquer au lecteur qu'il
+doit donner à sa voix une inflexion différente.
+
+Souvent cinq ou six de nos dames se réunissent pour faire de petites
+parties de travail, où tandis que chacune est occupée de son ouvrage,
+une personne de la compagnie leur fait la lecture: certes, un usage si
+louable mérite que les écrivains et les imprimeurs cherchent à le rendre
+le plus agréable possible au lecteur et à l'auditoire.
+
+Recevez avec les assurances de mon estime, mes voeux pour votre
+prospérité.
+
+B. FRANKLIN.
+
+ [1] Improved.
+
+ [2] Qu'il avoit pris l'_e_ d'employé pour un _i_, l'_l_ pour un _r_ et
+ l'_y_ pour un _v_. (_Note du Traducteur._)
+
+ [3] Au lieu de _donné connoissance de cela_.
+
+ [4] De pareilles innovations se sont quelquefois introduites dans
+ l'assemblée nationale de France; et s'il y en a eu d'heureuses, il y
+ en a eu aussi de très-ridicules. Cet abus menaçoit même de corrompre
+ la pureté de notre langue: mais le bon goût en a fait justice.
+ (_Note du Traducteur._)
+
+ [5] Il y a dans l'original _opposer_, qui, en anglais, est le synonyme
+ de _résister_.
+
+ [6] Quand Franklin écrivoit ceci, les Français n'avoient pas encore
+ l'inappréciable avantage de la liberté de la presse. (_Note du
+ Traducteur._)
+
+ [7] The Gentleman's Magazine.
+
+
+
+
+TABLEAU DU PRINCIPAL TRIBUNAL DE PENSYLVANIE, LE TRIBUNAL DE LA PRESSE.
+
+
+POUVOIR DE CE TRIBUNAL.
+
+Il peut recevoir et publier les accusations de toute espèce contre
+toutes personnes, quelque rang qu'elles occupent, et même contre tous
+les tribunaux inférieurs. Il peut juger et condamner à l'infamie,
+non-seulement des particuliers, mais des corps entiers, après les avoir
+entendus, ou sans les entendre, comme il le juge à propos.
+
+
+EN FAVEUR ET AU PROFIT DE QUELLES PERSONNES CE TRIBUNAL EST ÉTABLI.
+
+Il est établi en faveur d'environ un citoyen sur cinq cents, parce que
+grace à son éducation, ou à l'habitude de griffonner, il a acquis un
+style assez correct et le moyen de faire des phrases assez bien
+tournées, pour supporter l'impression; ou bien parce qu'il possède une
+presse et quelques caractères. Cette cinq centième partie des citoyens a
+le privilège d'accuser et de calomnier à son gré les autres quatre cent
+dix-neuf parties; ou elle peut vendre sa plume et sa presse à d'autres
+pour le même objet.
+
+
+USAGES DE CE TRIBUNAL.
+
+Il ne suit aucun des règlemens des tribunaux ordinaires. Celui qui est
+accusé devant lui n'obtient point un grand jury, pour juger s'il y a
+lieu à accusation avant qu'elle soit rendue publique. On ne lui fait pas
+même connoître le nom de son accusateur, ni on ne lui accorde l'avantage
+d'être confronté avec les témoins qui ont déposé contre lui, car ils se
+tiennent dans les ténèbres, comme ceux du tribunal de l'inquisition
+d'Espagne.
+
+Il n'a pas non plus un petit jury, formé de ses pairs, pour examiner les
+crimes qu'on lui impute. L'instruction du procès est quelquefois si
+rapide, qu'un bon et honnête citoyen peut tout-à-coup, et lorsqu'il s'y
+attend le moins, se voir accuser, et dans la même matinée être jugé,
+condamné, et entendre prononcer l'arrêt qui le déclare un coquin et un
+scélérat.
+
+Cependant, si un membre de ce tribunal reçoit la plus légère réprimande,
+pour avoir abusé de sa place, il réclame aussitôt les droits que la
+constitution accorde à tout citoyen libre, et il demande à connoître son
+accusateur, à être confronté avec les témoins, et à être jugé loyalement
+par un jury composé de ses pairs.
+
+
+SUR QUOI EST FONDÉE L'AUTORITÉ DU TRIBUNAL.
+
+Cette autorité est, dit-on, fondée sur un article de la constitution de
+l'état, qui établit la liberté de la presse, liberté pour laquelle tous
+les Pensylvaniens sont prêts à combattre et à mourir, quoique fort peu
+d'entr'eux aient, je crois, une idée distincte de sa nature et de son
+étendue. En vérité, elle ressemble tant soit peu à celle que les loix
+anglaises accordent aux criminels avant leur conviction; c'est-à-dire, à
+celle d'être forcés à mourir ou à être pendus.
+
+Si par la liberté de la presse nous entendons simplement la liberté de
+discuter l'utilité des mesures du gouvernement et des opinions
+politiques, jouissons de cette liberté de la manière la plus étendue:
+mais si c'est au contraire, la liberté d'insulter, de calomnier, de
+diffamer, je déclare que dès que nos législateurs le jugeront à propos,
+je renoncerai volontiers à la part qui m'en revient; et que je
+consentirai de bon coeur à changer la liberté d'outrager les autres,
+pour le privilége de n'être point outragé moi-même.
+
+
+QUELLES PERSONNES ONT INSTITUÉ CE TRIBUNAL, ET EN NOMMENT LES OFFICIERS.
+
+Il n'est point institué par un acte du conseil suprême de l'état. Il n'y
+a point de commission établie par lui, pour examiner préalablement les
+talens, l'intégrité, les connoissances des personnes à qui est confié le
+soin important de décider du mérite et de la réputation des citoyens;
+car le tribunal est au-dessus de ce conseil, et peut accuser, juger et
+condamner à son gré. Il n'est point héréditaire, comme la cour des pairs
+en Angleterre. Mais tout homme, qui peut se procurer une plume, de
+l'encre et du papier, avec quelques caractères, une presse et une paire
+de grosses balles, peut se nommer lui-même chef du tribunal, et il a
+aussitôt la pleine possession et l'exercice de tous ses droits. Si vous
+osez alors vous plaindre, en aucune manière, de la conduite du juge, il
+vous barbouille le visage avec ses balles partout où il peut vous
+rencontrer; et en outre, mettant en lambeaux votre réputation, il vous
+signale comme l'horreur du public, c'est-à-dire, comme l'ennemi de la
+liberté de la presse.
+
+
+DE CE QUI SOUTIENT NATURELLEMENT CE TRIBUNAL.
+
+Il est soutenu par la dépravation de ces ames, à qui la religion
+n'impose aucun frein, et que l'éducation n'a point perfectionnées.
+
+ De son voisin, publier les sottises,
+ Est un plaisir à nul autre pareil[8].
+
+Aussi,
+
+ À l'immortalité la médisance vole.
+ Mais la triste vertu ne naît que pour mourir[9].
+
+Quiconque éprouve quelque peine à entendre bien parler des autres, doit
+sentir du plaisir lorsqu'on en dit du mal. Ceux qui, en désespérant de
+pouvoir se distinguer par leurs vertus, trouvent de la consolation à
+voir les autres ravalés à côté d'eux, sont assez nombreux dans toutes
+les grandes villes, pour fournir aux frais nécessaires d'un des
+tribunaux de la liberté de la presse.
+
+Un observateur assez ingénieux disoit une fois, qu'en se promenant le
+matin dans les rues, lorsque le pavé étoit glissant, il distinguoit
+aisément où demeuroient les bonnes gens, parce qu'ils avoient soin de
+jeter des cendres sur la glace qui étoit devant leur porte. Probablement
+il auroit porté un jugement tout différent du caractère de ceux qui
+fournissent aux frais du tribunal dont nous parlons.
+
+
+DES MOYENS PROPRES À RÉPRIMER LES ABUS DU TRIBUNAL.
+
+Jusqu'à présent, on n'en a employé aucun. Mais depuis qu'on a tant écrit
+sur la constitution fédérative des États-Unis, et qu'on a si savamment
+et si clairement discuté toutes les autres parties d'un bon
+gouvernement, je me suis instruit au point de m'imaginer qu'il y a
+quelque moyen de réprimer le tribunal: cependant je n'ai pu en trouver
+aucun qui ne soit une violation du droit sacré de la liberté de la
+presse. Mais, je crois en avoir découvert un, qui, au lieu de diminuer
+la liberté générale, doit l'augmenter; c'est de rendre au peuple une
+sorte de liberté, dont nos loix l'ont privé, la liberté du bâton.
+
+Lorsque la société étoit dans son enfance, et que les loix n'existoient
+point encore, si un homme en insultoit un autre, par quelques mauvais
+propos, l'offensé pouvoit se venger de l'agresseur par un bon coup de
+poing sur l'oreille; et en cas de récidive, il lui donnoit une volée de
+coups de bâton. Cela n'étoit contraire à aucune loi. Mais à présent ce
+droit est interdit. Ceux qui en usent sont punis comme des
+perturbateurs, tandis que le droit de calomnier est encore dans toute sa
+force, parce que les loix, qu'on a faites contre lui, sont rendues
+inutiles par la liberté de la presse.
+
+Je propose donc de ne point toucher à la liberté de la presse, et de lui
+laisser toute son étendue, sa force, sa vigueur; mais de permettre aussi
+à la liberté du bâton de marcher avec elle d'un pas égal.
+
+Alors, ô mes concitoyens! si un impudent écrivain attaque votre
+réputation, qui vous est, peut-être, plus chère que la vie, et s'il met
+son nom au bas de son barbouillage, vous pourrez aller le trouver en
+plein jour et lui fendre la tête loyalement. S'il se cache derrière
+l'imprimeur, et que vous découvriez pourtant qui il est, vous pourrez
+vous cacher aussi, vous mettre en embuscade la nuit, l'attaquer par
+derrière, et lui donner une bonne volée de coups de bâton. Si votre
+adversaire paie de meilleurs écrivains que lui, pour vous mieux
+calomnier, vous paierez aussi de robustes porte-faix, qui auront de
+meilleurs bras que les vôtres, et qui vous aideront à le mieux rosser.
+
+Telle est mon opinion quant au ressentiment particulier et à la
+rétribution que méritent les calomnies. Mais si, comme cela doit être,
+le public est offensé de la conduite des diffamateurs, je ne
+conseillerai pas d'en venir tout de suite, avec eux, aux moyens que j'ai
+proposés, mais de nous contenter modérément de les plonger dans une
+barrique de goudron, de les couvrir de plumes, de les mettre dans une
+couverte et de les bien berner.
+
+Cependant si l'on croyoit que ma proposition pût troubler le repos
+public, je recommanderois humblement à nos législateurs de prendre en
+considération la liberté de la presse et la liberté du bâton, et de nous
+donner une loi qui marque bien distinctement l'étendue et les limites de
+l'une et de l'autre; car il est nécessaire que dans le même temps qu'ils
+mettent la personne d'un citoyen en sûreté contre les attaques des
+autres, ils s'occupent aussi des moyens d'empêcher qu'on attente à sa
+réputation.
+
+ [8] There is a lust in man no charm can tame,
+ Of loudly publishing his neighbour's shame.
+
+ [9] On aegle's wings, immortal, scandals fly,
+ While virtuous actions are but born and die.
+
+ DRYDEN.
+
+
+
+
+SUR L'ART DE NAGER[10].
+
+
+J'avoue que je n'ai pas le temps de faire toutes les recherches et les
+expériences qu'exige l'art de nager. C'est pourquoi je me bornerai à
+faire un petit nombre de remarques.
+
+La gravité spécifique du corps humain relativement à celle de l'eau, a
+été observée par M. Robinson, et on trouve le résultat de ses
+expériences dans le volume des _Transactions philosophiques de la
+société royale de Londres_[11], pour l'année 1757[12]. Il prétend que
+les personnes grasses, qui ont les os menus, flottent très-aisément sur
+l'eau.
+
+La cloche plongeante est aussi décrite dans les _Transactions
+philosophiques_.
+
+J'avois fait, dans mon enfance, deux palettes ovales, d'environ dix
+pouces de long et six pouces de large, avec un trou pour pouvoir passer
+le pouce, et les tenir solidement. Elles ressembloient beaucoup aux
+palettes des peintres. En nageant, je les poussois horizontalement en
+avant, et ensuite j'appuyois fortement leur surface sur l'eau en les
+ramenant en arrière. Je me souviens que ces instrumens me fesoient nager
+beaucoup plus vîte; mais ils fatiguoient mes poignets.
+
+J'avois aussi attaché sous chacun de mes pieds une espèce de sandale:
+mais je n'en étois pas content, parce que j'observai que les pieds des
+nageurs repoussoient l'eau plutôt avec le dedans et la cheville du pied
+qu'avec la plante du pied.
+
+Nous avons ici pour nager plus commodément, des corsets faits avec une
+double toile à voile piquée et garnie en dedans de petits morceaux de
+liége.
+
+Je ne connois point le scaphandre de Lachapelle.
+
+Je sais, par expérience, qu'un nageur qui a beaucoup de chemin à faire,
+a beaucoup d'avantage à se retourner de temps en temps sur le dos, et à
+varier les moyens d'accélérer son mouvement progressif.
+
+Quand il éprouve une crampe à la jambe, le moyen de la faire cesser, est
+de frapper tout-à-coup la partie qui en est affectée, et il ne peut le
+faire qu'en se tournant sur le dos et levant sa jambe en l'air.
+
+Durant les grandes chaleurs de l'été, on ne court aucun risque à se
+baigner, quoiqu'on ait chaud, lorsque la rivière, dans laquelle on se
+baigne, a été bien échauffée par le soleil. Mais il est très-dangereux
+de se jeter dans l'eau froide, quand on a fait de l'exercice et quand on
+a chaud. Je vais en citer un exemple. Quatre jeunes moissonneurs, qui
+avoient travaillé toute la journée et s'étoient échauffés, voulant se
+rafraîchir, se plongèrent dans une source froide. Deux d'entr'eux
+moururent sur-le-champ; un troisième expira le lendemain matin, et le
+quatrième ne réchappa qu'avec peine. Lorsqu'en pareille circonstance on
+boit une certaine quantité d'eau froide, dans l'Amérique septentrionale,
+on en éprouve des effets non moins funestes.
+
+La natation est un des exercices les plus agréables et les plus sains.
+Quand on nage une heure ou deux, dans la soirée, on dort fraîchement
+toute la nuit, même dans la saison la plus chaude. Peut-être est-ce
+parce que les pores de la peau étant alors plus propres, la
+transpiration insensible en est augmentée et procure cette fraîcheur.
+
+Il est certain qu'un homme attaqué de la diarrhée, se guérit en nageant
+beaucoup, et éprouve quelquefois un inconvénient tout opposé. Quant aux
+gens qui ne savent point nager, ou qui ont la diarrhée dans une saison
+qui ne leur permet point cet exercice, ils peuvent prendre des bains
+chauds, qui, en nétoyant et rafraîchissant la peau, leur deviennent
+salutaires, et souvent les guérissent radicalement. Je parle d'après ma
+propre expérience, et celle des personnes à qui j'ai conseillé de faire
+comme moi.
+
+Vous ne serez pas fâché si je termine ces observations, faites à la
+hâte, en vous disant que, comme la méthode ordinaire de nager se borne
+au mouvement des bras et des jambes, et est par conséquent un exercice
+fatigant, lorsqu'on a besoin de traverser un espace d'eau considérable,
+il y a un moyen de nager long-temps avec aisance: ce moyen est de se
+servir d'une voile. J'en ai fait la découverte heureusement et par
+hasard, ainsi que je vais vous l'expliquer.
+
+Lorsque j'étois encore fort jeune, je m'amusois un jour avec un
+cerf-volant; et m'approchant du bord d'un étang, qui avoit près d'un
+mille de large, j'attachai à un pieu la corde du cerf-volant, qui
+s'étoit déjà élevé très-haut. Pendant ce temps-là je nageois. Mais
+voulant jouir des deux plaisirs à-la-fois, j'allai reprendre la corde de
+mon cerf-volant, et me tournant sur le dos, je m'apperçus que j'étois
+entraîné sur l'eau d'une manière très-agréable. Je priai alors un de mes
+camarades de faire le tour de l'étang, et de porter mes vêtemens dans un
+endroit que je lui indiquai; et tenant toujours la corde du cerf-volant,
+je traversai l'eau sans la moindre fatigue, et même avec beaucoup de
+plaisir. Je fus seulement obligé de temps en temps de ralentir un peu ma
+course, parce que je m'apperçus que quand j'allois trop vîte, le
+cerf-volant descendoit trop bas. Mais dès que je m'arrêtois, il
+remontait.
+
+C'est la seule fois que j'ai fait usage de ce moyen, avec lequel on
+pourroit, je crois, traverser de Douvres à Calais. Mais le paquebot est
+encore préférable.
+
+ [10] Ceci a été écrit pour répondre à quelques questions de M.
+ Dubourg.
+
+ [11] On trouve chez le citoyen _Buisson_, libraire, _rue
+ Hautefeuille_, l'Abrégé des Transactions philosophiques de la
+ Société royale de Londres, traduit de l'anglais, et rédigé par
+ _Gibelin_, et autres Savans, avec 39 planches gravées en
+ taille-douce; 14 vol. _in-8º_.
+
+ Il reste très-peu d'exemplaires de ces Mémoires de l'Académie royale
+ de Londres. Cet Ouvrage est complet: il comprend neuf divisions;
+ savoir:
+
+ _L'Histoire naturelle_, Tremblemens de terre, Volcans, Curiosités
+ naturelles, Fossiles, Pétrifications, Zoologie, Quadrupèdes,
+ Poissons, Insectes, etc. 2 vol. _Botanique, Agriculture, Économie
+ rurale_, 2 vol. _Physique expérimentale_, 2 vol. _Chimie_, 1 vol.
+ _Anatomie et Physique animale_, 1 vol. _Médecine et Chirurgie_, 1
+ vol. _Matière médicale et Pharmacie_, 2 vol. _Mélanges,
+ Observations, Voyages_, 1 vol. _Antiquités, Beaux-Arts, Inventions
+ et Machines_, 2 vol.
+
+ En tout 14 vol. On ne les sépare point.
+
+ [12] Tome 50, page 30.
+
+
+
+
+NOUVELLE MODE DE PRENDRE DES BAINS[13].
+
+
+ Londres, le 28 juillet 1768.
+
+J'approuve beaucoup l'épithète de tonique, que vous donnez, dans votre
+lettre du 8 juin, à la nouvelle méthode de traiter la petite vérole; et
+je saisis cette occasion, pour vous faire part de l'usage que j'ai
+moi-même adopté.
+
+Vous savez que depuis long-temps les bains froids sont employés ici
+comme un tonique. Mais le saisissement que produit en général l'eau
+froide, m'a toujours paru trop violent; et j'ai trouvé plus analogue à
+ma constitution, et plus agréable de me baigner dans un autre élément,
+c'est-à-dire, dans l'air froid. Je me lève donc, tous les jours, de
+très-bon matin, et je reste alors sans m'habiller une heure ou une
+demi-heure, suivant la saison, m'occupant à lire, ou à écrire.
+
+Cet usage n'est nullement pénible. Il est, au contraire, très-agréable;
+et si avant de m'habiller je me remets dans mon lit, comme cela m'arrive
+quelquefois, c'est un supplément au repos de la nuit, et je jouis une
+heure ou deux d'un sommeil délectable. Je ne crois point que cela puisse
+avoir aucun dangereux effet. Ma santé, du moins, n'en est point altérée;
+et j'imagine, au contraire, que c'est ce qui m'aide à la conserver.
+C'est pourquoi j'appelerai désormais ce bain, _un bain tonique_.
+
+
+ 10 mars 1793.
+
+Je ne tenterai pas d'expliquer pourquoi les vêtemens humides
+occasionnent des rhumes plutôt que les vêtemens mouillés; parce que j'en
+doute. J'imagine, au contraire, que ni les uns ni les autres n'ont un
+tel effet; et que les causes des rhumes sont absolument indépendantes de
+l'humidité et même du froid. Je me propose d'écrire une petite
+dissertation sur ce sujet, dès que j'en aurai le temps.
+
+À présent, je me bornerai à vous dire que croyant mal fondée l'opinion
+commune, qui attribue au froid la propriété de resserrer les pores et
+d'arrêter la transpiration insensible, j'ai engagé un jeune médecin, qui
+fesoit des expériences avec la balance de _Sanctorius_, à examiner les
+différentes proportions de sa transpiration, en restant une heure
+entièrement nud, et une heure chaudement vêtu. Il a renouvelé cette
+expérience pendant huit jours consécutifs, et a trouvé que sa
+transpiration étoit deux fois plus considérable dans les heures qu'il
+étoit nud.
+
+ [13] Ceci est extrait de quelques lettres adressées à M. Dubourg.
+
+
+
+
+OBSERVATIONS SUR LES IDÉES GÉNÉRALES CONCERNANT LA VIE ET LA MORT[14].
+
+
+Vos observations sur les causes de la mort, et les moyens que vous
+proposez pour rappeler à la vie les personnes qui paraissent avoir été
+tuées par le tonnerre, prouvent également votre sagacité et votre
+humanité. Il paroît que les idées qu'on a sur la vie et sur la mort,
+sont en général peu exactes.
+
+Un crapaud enseveli dans du sable, vit, dit-on, jusqu'au moment où ce
+sable se pétrifie; et alors l'animal étant renfermé dans une pierre,
+peut vivre encore pendant une longue suite de siècles. Les faits cités à
+l'appui de cette opinion, sont trop nombreux, et trop bien
+circonstanciés pour ne pas mériter un certain degré de créance.
+
+Accoutumés à voir manger et boire tous les animaux qui nous sont
+familiers, nous avons de la peine à concevoir comment un crapaud peut
+exister dans une pareille prison. Mais si nous réfléchissons que, dans
+leur état ordinaire, les animaux n'éprouvent la nécessité de prendre de
+la nourriture, que parce que la transpiration leur fait perdre
+continuellement une partie de leur substance, il nous paroîtra moins
+impossible que ceux qui sont dans l'engourdissement, transpirant moins,
+parce qu'ils ne font point d'exercice, aient moins besoin d'alimens; et
+que d'autres, tels que les tortues de terre et de mer, les serpens, et
+quelques espèces de poisson, qu'on voit couverts d'écailles ou de
+coquilles, qui arrêtent la transpiration, puissent exister un temps
+considérable, sans prendre aucune espèce de nourriture.
+
+Une plante, chargée de fleurs, se fane et meurt presqu'aussitôt qu'elle
+est exposée à l'air, si sa racine n'est point dans un sol humide, où
+elle pompe une assez grande quantité de substance pour remplacer celle
+qui s'exhale, et que l'air emporte continuellement. Mais, peut-être, que
+si elle étoit enveloppée de vif-argent, elle pourroit, pendant un
+très-long espace de temps, conserver sa vie végétale, son parfum et sa
+couleur. Alors, cette méthode seroit très-commode pour transporter, des
+climats lointains, ces plantes délicates, qui ne peuvent supporter l'air
+de la mer, et qui exigent un soin et des ménagemens particuliers.
+
+J'ai vu un exemple de mouches communes, conservées d'une manière qui a
+quelque rapport avec celle-là. Elles avoient été noyées dans du vin de
+Madère, au moment où l'on l'avoit mis en bouteilles, en Virginie, pour
+l'envoyer à Londres. Lorsqu'on le déboucha, dans la maison d'un de mes
+amis, chez qui j'étois alors, il tomba trois mouches dans le premier
+verre qu'on remplit. Comme j'avois entendu dire que des mouches noyées
+pouvoient être rappelées à la vie, quand on les exposoit aux rayons du
+soleil, je proposai d'en faire l'expérience sur celles-là. En
+conséquence, on les mit au soleil, sur un petit tamis, qui avoir servi à
+passer le vin dans lequel elles étoient.
+
+En moins de trois heures, deux de ces mouches commencèrent à recouvrer
+la vie par degrés. Elles eurent d'abord quelques mouvemens convulsifs
+dans les jambes; puis elles se levèrent, frottèrent leurs yeux avec
+leurs pieds de devant, battirent leurs ailes avec ceux de derrière, et
+bientôt après, commencèrent à voler, se trouvant dans la vieille
+Angleterre, sans savoir comment elles y étoient venues, La troisième ne
+donna aucun signe de vie jusqu'au coucher du soleil, et comme on n'avoit
+plus aucun espoir de la voir ressusciter, on la jeta.
+
+Je désirerois que, d'après cet exemple, il fût possible d'inventer une
+méthode d'embaumer les noyés de manière à pouvoir les rappeler à la vie,
+à une époque très-éloignée, et comme je désire ardemment de voir quel
+sera l'état de l'Amérique dans cent ans d'ici, au lieu d'attendre une
+mort ordinaire, je me plongerois dans un tonneau de vin de Madère, avec
+un petit nombre d'amis, pour être, au bout d'un siècle, rappelé à la vie
+par le doux soleil de ma chère patrie.
+
+Mais puisque très-probablement nous vivons dans un temps où les sciences
+sont encore trop dans l'enfance, pour voir un tel art porté à sa
+perfection, il faut que je me contente du plaisir, que vous me
+promettez, de voir ressusciter un poulet ou un coq d'Inde.
+
+ [14] Ceci est aussi tiré des lettres à M. Dubourg.
+
+
+
+
+PRÉCAUTIONS NÉCESSAIRES DANS LES VOYAGES SUR MER.
+
+
+Quand on veut entreprendre un long voyage, il n'y a rien de mieux que de
+le tenir secret jusqu'au moment du départ. Sans cela, on est
+continuellement interrompu et tracassé, par des visites d'amis et de
+connoissances, qui font non-seulement perdre un temps précieux, mais
+oublier des choses importantes; de sorte que quand on est embarqué et
+qu'on cingle déjà en pleine mer, on se rappelle avec beaucoup
+d'inquiétude des affaires non terminées, des comptes non réglés, et un
+nombre infini de choses qu'on se proposoit d'emporter, et dont on sent,
+à chaque instant, la privation.
+
+Ne seroit-il pas très-avantageux de changer la coutume de rendre visite
+aux gens qui vont voyager, de les laisser seuls et tranquilles pendant
+quelques jours, pour faire leurs préparatifs, et ensuite, prendre congé
+de leurs amis, et recevoir leurs voeux pour un heureux retour?
+
+Il n'est pas toujours possible de choisir le capitaine avec lequel on
+doit s'embarquer; et cependant, le plaisir, le bonheur du voyage en
+dépend; car il faut, pendant un temps, vivre dans sa société, et être,
+en quelque sorte, soumis à ses ordres. Si c'est un homme spirituel,
+aimable et d'un caractère obligeant, on en est bien plus heureux.
+
+On en rencontre quelquefois de tels: mais ils sont rares. Toutefois, si
+le vôtre n'est pas de ce nombre, il peut être bon marin, actif,
+très-vigilant, et vous devez alors le dispenser du reste; car ce sont
+les qualités les plus essentielles pour un homme, qui commande un
+vaisseau.
+
+Quelque droit que, d'après votre accord avec lui, vous ayez à ce qu'il a
+embarqué pour l'usage des passagers, vous devez prendre toujours
+quelques provisions particulières, dont vous puissiez vous servir de
+temps en temps. Il faut donc avoir de bonne eau, parce que celle du
+vaisseau est souvent mauvaise. Mais mettez la vôtre en bouteilles; car
+autrement, vous courriez risque de la voir se gâter. Il faut aussi que
+vous emportiez du bon thé, du café moulu, du chocolat, du vin de
+l'espèce que vous aimez le mieux, du cidre, des raisins secs, des
+amandes, du sucre, du sirop de capillaire, des citrons, du rhum, des
+oeufs dans des flacons d'huile, des tablettes de bouillon, et du
+biscuit. Quant à la volaille, il est presqu'inutile d'en emporter, à
+moins que vous ne vouliez vous charger du soin de lui donner à manger et
+de la soigner vous-même. L'on en prend ordinairement si peu de soin à
+bord, qu'elle est presque toujours malade, et que la viande en est aussi
+coriace que du cuir.
+
+Tous les marins ont une opinion qui doit sans doute son origine à un
+manque d'eau, et à la nécessité où l'on a été de l'épargner. Ils
+prétendent que la volaille est toujours extrêmement altérée; et que
+quand on lui donne de l'eau à discrétion, elle se tue elle-même en
+buvant outre mesure. En conséquence, ils ne lui en donnent qu'une fois
+tous les deux jours, encore est-ce en petite quantité. Mais comme ils
+versent cette eau dans des auges inclinées, elle court du côté qui est
+le plus profond; alors les poules sont obligées de monter les unes sur
+les autres pour en attraper un peu, et il y en a quelques-unes qui ne
+peuvent pas même y tremper leur bec: dévorées de soif et éprouvant
+continuellement le tourment de Tantale, elles ne peuvent pas digérer la
+nourriture très-sèche qu'elles ont pris, et bientôt elles sont malades
+et périssent. On en trouve, chaque matin, quelqu'une de morte, qu'on
+jette à la mer, tandis que celles qu'on tue pour la table, valent
+rarement la peine d'être mangées.
+
+Pour remédier à cet inconvénient, il est nécessaire de diviser les auges
+en petits compartimens, pour que chacun puisse contenir une certaine
+quantité d'eau: mais c'est un soin qu'on ne prend guère. Il est donc sûr
+que les cochons et les moutons sont les animaux qu'il est plus
+convenable d'embarquer, parce que la viande de mouton est en général
+très-bonne à la mer, et celle de cochon, excellente.
+
+Il peut arriver qu'une partie des provisions, que je recommande de
+prendre, devienne inutile, par les soins qu'aura eus le capitaine, d'en
+mettre à bord une suffisante quantité. Mais, dans ce cas, vous pouvez en
+faire présent aux pauvres passagers, qui, payant moins pour leur
+passage, sont logés dans l'entre-pont avec l'équipage, et n'ont droit
+qu'à la ration des matelots.
+
+Ces passagers sont quelquefois malades, tristes, abattus: on voit
+souvent, parmi eux, des femmes, des enfans, qui n'ont pas eu le moyen de
+se procurer les choses dont je viens de faire mention, et qui leur sont
+de la plus grande nécessité. En leur distribuant une partie de votre
+superflu, vous pouvez leur être du plus grand secours; vous pouvez leur
+donner la santé, leur sauver la vie, enfin les rendre heureux; avantage
+qui procure toujours les sensations les plus douces à une ame
+compatissante!
+
+La chose la plus désagréable en mer, est la manière dont on y apprête à
+manger; car, à proprement parler, il n'y a jamais à bord de bon
+cuisinier[15]. Le plus mauvais matelot est ordinairement choisi pour cet
+emploi, et il est presque toujours fort mal-propre. C'est de là que
+vient ce dicton des marins anglais:--«Dieu nous envoie la viande et le
+diable les cuisiniers».--Cependant ceux qui ont meilleure opinion de la
+providence, pensent autrement. Sachant que l'air de la mer, et le
+mouvement que procure le roulis du vaisseau, ont un étonnant effet pour
+aiguiser l'appétit, il disent que Dieu a donné aux marins de mauvais
+cuisiniers, pour les empêcher de trop manger, ou bien que prévoyant
+qu'ils auroient de mauvais cuisiniers, il leur a donné un bon appétit,
+pour les empêcher de mourir de faim.
+
+Mais si vous n'avez pas confiance dans ces secours de la providence,
+vous pouvez vous pourvoir d'une lampe à l'esprit-de-vin et d'une
+bouilloire, et vous apprêter vous-même quelques alimens, comme de la
+soupe, des viandes hachées, etc. Un petit fourneau de tôle est aussi
+très-commode à bord; et votre domestique peut vous y faire rôtir des
+morceaux de mouton ou de cochon.
+
+Si vous avez envie de manger du boeuf salé, qui est souvent très-bon,
+vous trouverez que le cidre est la meilleure liqueur pour étancher la
+soif qu'occasionnent et cette viande et le poisson salé.
+
+Le biscuit ordinaire est trop dur pour les dents de quelques personnes;
+on peut le ramollir en le fesant tremper: mais le pain cuit deux fois
+est encore meilleur; parce qu'étant fait de bon pain, coupé par
+tranches, et remis au four, il s'imbibe tout de suite, devient mou, et
+se digère facilement. Aussi est-ce une nourriture excellente, et bien
+préférable au biscuit qui n'a point fermenté.
+
+Il faut que j'observe ici que ce pain remis au four étoit autrefois le
+biscuit qu'on préparoit pour les vaisseaux; car en français le mot
+_biscuit_ signifie cuit deux fois. Les pois qu'on mange à bord, sont
+souvent mal cuits et durs. Alors il faut mettre dans la marmite un
+boulet de deux livres, et le roulis du vaisseau fait que les pois
+forment une espèce de purée.
+
+J'ai souvent vu à bord que lorsqu'on servoit la soupe dans des plats
+trop peu profonds, elle étoit renversée de tous côtés par le roulis du
+vaisseau; et alors je désirois que les potiers d'étain divisassent les
+soupières en compartimens, dont chacun contiendroit de la soupe pour une
+seule personne. Par ce moyen, on seroit sûr que dans un roulis
+extraordinaire, ceux qui seroient à table ne courroient pas risque de
+voir la soupe tomber sur leur poitrine et les brûler.
+
+Maintenant que je vous ai entretenu de ces choses peu importantes,
+permettez-moi de conclure ces observations, par quelques réflexions
+générales sur la navigation.
+
+Quand nous considérons la navigation comme un moyen de transporter des
+denrées nécessaires, d'un pays où elles abondent dans les lieux où elles
+manquent, et de prévenir la disette, qui étoit jadis si commune, nous ne
+pouvons nous empêcher de la regarder comme un des arts qui contribuent
+le plus au bonheur du genre-humain. Mais quand la navigation n'est
+employée qu'à charier des choses inutiles, des objets d'un vain luxe, il
+n'est pas certain que les avantages qui en résultent, suffisent pour
+contre-balancer les malheurs qu'elle occasionne en mettant en danger la
+vie de tant d'hommes, qui parcourent sans cesse le vaste Océan; et
+lorsqu'elle sert à piller des vaisseaux et à transporter des esclaves,
+elle est, sans contredit, un moyen funeste d'accroître les calamités qui
+affligent la nature humaine.
+
+On ne peut s'empêcher d'être étonné, quand on songe au nombre immense de
+vaisseaux et d'hommes, qui s'exposent tous les jours en allant chercher
+du thé à la Chine, du café en Arabie, du sucre et du tabac en Amérique;
+tous objets, sans lesquels nos ancêtres vivoient fort bien. Le seul
+commerce du sucre emploie mille vaisseaux, et celui du tabac
+presqu'autant. Pour l'utilité du tabac, on n'en peut presque rien dire;
+et quant au sucre, combien ne seroit-il pas plus glorieux de sacrifier
+le plaisir momentané que nous avons à en prendre deux fois par jour dans
+notre thé, que d'encourager les cruautés sans nombre qu'on exerce
+continuellement pour nous le procurer!
+
+Un célèbre moraliste français, dit que quand il considère les guerres
+que nous fomentons en Afrique pour y acheter des nègres, le grand nombre
+qu'il en périt dans ces guerres, les multitudes de ces infortunés qui
+meurent, pendant la traversée, victimes de la maladie, de l'air
+empoisonné ou de la mauvaise nourriture, et enfin tous ceux qui
+succombent aux traitemens cruels qu'on leur fait souffrir dans leur état
+d'esclaves, il ne peut pas voir un morceau de sucre, sans s'imaginer
+qu'il est rempli de taches de sang humain. Mais s'il ajoutoit aux moyens
+qui le blessent, les guerres que nous nous fesons les uns aux autres
+pour prendre et reprendre les îles qui produisent cette denrée, il ne
+croiroit pas le sucre simplement taché de sang; il verroit qu'il en est
+entièrement trempé.
+
+Ces guerres sont cause que les puissances maritimes de l'Europe, et les
+habitans de Paris et de Londres, payent leur sucre bien plus cher que
+les habitans de Vienne, encore que ceux-ci soient presqu'à trois cents
+lieues de la mer. Une livre de sucre coûte aux premiers, non-seulement
+le prix qu'ils donnent pour l'avoir, mais aussi les impôts nécessaires
+pour soutenir les flottes et les armées destinées à protéger et à
+défendre les contrées qui le produisent.
+
+ [15] Franklin n'a sans doute voulu parler que des navires marchands en
+ général; car dans les vaisseaux de guerre français et anglais, on
+ fait souvent très-bonne chère. (_Note du Traducteur._)
+
+
+
+
+SUR LE LUXE, LA PARESSE, ET LE TRAVAIL.
+
+
+À BENJAMIN VAUGHAN[16].
+
+ 1784.
+
+On ne peut s'empêcher d'être étonné, quand on voit combien les affaires
+de ce monde sont conduites à contre-sens. Il est naturel d'imaginer que
+l'intérêt d'un petit nombre d'individus devroit céder à l'intérêt
+général. Mais les individus mettent à leurs affaires beaucoup plus
+d'application, d'activité et d'adresse que le public n'en met aux
+siennes; de sorte que l'intérêt général est très-souvent sacrifié à
+l'intérêt particulier.
+
+Nous assemblons des parlemens et des conseils, pour profiter de leur
+sagesse collective: mais en même-temps, nous avons nécessairement
+l'inconvénient de leurs passions réunies, de leurs préjugés et de leurs
+intérêts personnels. Par ce moyen, des hommes artificieux triomphent de
+la sagesse, et trompent même ceux qui la possèdent; et si nous en
+jugeons par les actes, les arrêts, les édits, qui règlent la destinée du
+monde et les rapports du commerce, une assemblée d'hommes importans, est
+le corps le plus fou qui existe sur la terre.
+
+Certes, je n'ai encore rien trouvé pour remédier au luxe. Je ne suis
+même pas sûr qu'on puisse y réussir dans un grand état, ni que ce soit
+toujours un mal aussi dangereux qu'on le croit.
+
+Supposons qu'on comprenne, dans la définition du luxe, toutes les
+dépenses inutiles. Examinons ensuite s'il est possible d'exécuter, dans
+un pays étendu, les loix qui s'opposent à ces dépenses; et si, en les
+exécutant, les habitans de ce pays doivent être plus heureux, ou même
+plus riches. L'espoir de devenir un jour en état de se procurer les
+jouissances du luxe, n'est-il pas un puissant aiguillon pour le travail
+et pour l'industrie? Le luxe ne peut-il pas, par conséquent, produire
+plus qu'il ne consomme, puisqu'il est vrai que, sans un motif
+extraordinaire, les hommes seroient naturellement portés à vivre dans
+l'indolence et dans la paresse? Cela me rappelle un trait que je vais
+vous citer.
+
+Le patron d'une chaloupe, qui naviguoit entre le cap May et
+Philadelphie, m'avoit rendu quelque petit service, pour lequel il refusa
+toute espèce de paiement. Ma femme apprenant que cet homme avoit une
+fille, lui envoya en présent, un bonnet à la mode. Trois ans après, le
+patron se trouvant chez moi avec un vieux fermier des environs du cap
+May, qui avoit passé dans sa chaloupe, parla du bonnet envoyé par ma
+femme, et raconta combien sa fille en avoit été flattée.--«Mais,
+ajouta-t-il, ce bonnet a coûté bien cher à notre canton».--«Comment
+cela, lui dis-je».--«Oh! me répondit-il, quand ma fille parut dans
+l'assemblée, le bonnet fut tellement admiré, que toutes les jeunes
+personnes voulurent en faire venir de pareils de Philadelphie; et nous
+calculâmes, ma femme et moi, que le tout n'a pas coûté moins de cent
+livres sterlings».--«Cela est vrai, dit le fermier. Mais vous ne
+racontez pas toute l'histoire. Je pense que le bonnet vous a été de
+quelqu'avantage; parce que c'est la première chose qui a donné à nos
+filles l'idée de tricoter des gants d'estame pour vendre à Philadelphie,
+et se procurer, par ce moyen, des bonnets et des rubans; et vous savez
+que cette branche d'industrie s'accroît tous les jours et doit avoir
+encore de meilleurs effets».
+
+Je fus assez content de cet exemple de luxe, parce que non-seulement les
+filles du cap May devenoient plus heureuses en achetant de jolis
+bonnets, mais parce que cela procuroit aussi aux Philadelphiennes, une
+provision de gants chauds.
+
+Dans nos villes commerçantes, situées le long de la mer, les habitans
+s'enrichissent de temps en temps. Quelques-uns de ceux qui acquièrent du
+bien, sont prudens, vivent avec économie, et conservent ce qu'ils ont
+gagné pour le laisser à leurs enfans. Mais d'autres, flattés de faire
+parade de leur richesse, font des extravagances et se ruinent. Les loix
+ne peuvent l'empêcher; peut-être même n'est-ce pas un mal pour le
+public. Un schelling prodigué par un fou, est ramassé par un sage, qui
+sait mieux comment il faut en faire usage; et conséquemment, il n'est
+point perdu.
+
+Un homme vain et fastueux bâtit une belle maison, la meuble avec
+élégance, y vit d'une manière splendide, et se ruine en peu d'années;
+mais les maçons, les charpentiers, les serruriers et d'autres ouvriers
+honnêtes qu'il a fait travailler, ont pu, par ce moyen, entretenir et
+élever leur famille. Le fermier a été récompensé des soins qu'il a pris,
+et le bien a passé en de meilleures mains.
+
+Il est, à la vérité, des cas, où quelques modes inventées par le luxe
+peuvent devenir un mal public, comme il est lui-même un mal particulier.
+Par exemple, si un pays exporte son boeuf et sa toile pour payer
+l'importation du vin de Bordeaux et du porter, tandis qu'une partie de
+ses habitans ne vivent que de pommes de terre et n'ont point de
+chemises, cela ne ressemble-t-il pas à ce que fait un fou qui laisse sa
+famille souffrir la faim et vend ses vêtemens pour acheter de quoi
+s'enivrer? Notre commerce américain est, je l'avoue, un peu comme cela.
+Nous donnons aux Antilles de la farine et de la viande, pour nous
+procurer du rum et du sucre; c'est-à-dire, les choses les plus
+nécessaires à la vie pour des superfinités. Malgré cela, nous vivons
+bien, et nous sommes même dans l'abondance; mais si nous étions plus
+sobres, nous pourrions être plus riches.
+
+L'immense quantité de terres couvertes de bois, que nous avons encore à
+préparer pour la culture, rendra long-temps notre nation laborieuse et
+frugale. Si l'on juge du caractère et des moeurs des Américains, par ce
+qu'on voit le long des côtes, on se trompe beaucoup. Les habitans des
+villes commerçantes peuvent être riches et adonnés au luxe, tandis que
+ceux des campagnes possèdent toutes les vertus qui contribuent au
+bonheur et à la prospérité publique. Ces villes commerçantes ne sont pas
+très-considérées par les campagnards. Ils les regardent à peine comme
+une partie essentielle de l'état; et l'expérience de la dernière guerre
+a prouvé, que quand elles étoient au pouvoir de l'ennemi, elles
+n'entraînoient pas la sujétion du reste du pays, qui continuoit
+vaillamment à défendre sa liberté et son indépendance.
+
+Quelques calculateurs politiques ont compté que si tous les individus
+des deux sexes, vouloient travailler pendant quatre heures par jour à
+quelque chose d'utile, ce travail leur suffiroit pour se procurer les
+choses les plus nécessaires et les agrémens de la vie; le besoin et la
+misère seroient bannis du monde, et le reste des vingt-quatre heures
+pourroit être consacré au repos et aux plaisirs.
+
+Qu'est-ce qui occasionne donc tant de besoin et de misère? C'est que
+beaucoup d'hommes et de femmes travaillent à des choses qui ne sont ni
+utiles, ni agréables, et consomment avec ceux qui ne font rien, les
+objets de première nécessité, recueillis par les gens utilement
+laborieux. Je vais expliquer ceci.
+
+Le travail arrache du sein de la terre et des eaux les premiers élémens
+des richesses. J'ai de la terre, et je recueille du bled. Si, avec cela,
+je nourris une famille, qui ne fasse rien, mon bled sera consommé, et à
+la fin de l'année, je ne serai pas plus riche que je ne l'étois au
+commencement. Mais, si en nourrissant ma famille, j'en occupe une partie
+à filer, l'autre à faire des briques et d'autres matériaux pour bâtir,
+le prix de mon bled me restera, et au bout de l'an, nous serons tous
+mieux vêtus et mieux logés. Mais si au lieu d'employer un homme à faire
+des briques, je le fais jouer du violon pour m'amuser, le bled qu'il
+consomme s'en va, et aucune partie de son travail ne reste dans ma
+famille pour augmenter nos richesses et les choses qui nous sont
+agréables. Je serai, conséquemment, rendu plus pauvre par mon joueur de
+violon, à moins que le reste de ma famille n'ait travaillé davantage ou
+mangé moins, pour remplacer le déficit qu'il aura occasionné.
+
+Considérez le monde, et voyez des millions de gens occupés à ne rien
+faire, ou du moins, à faire des choses qui ne produisent rien, tandis
+qu'on est embarrassé pour se procurer les commodités de la vie, et même
+le nécessaire. Qu'est-ce, en général, que le commerce pour lequel nous
+combattons et nous nous égorgeons les uns les autres? N'est-ce pas la
+cause des fatigues de plusieurs millions d'hommes, qui courent après des
+superfluités, et perdent souvent la vie, en s'exposant aux dangers de la
+mer? Combien de travail ne perd-on pas, en construisant et équipant de
+grands vaisseaux, pour aller chercher en Chine du thé, en Arabie du
+café, aux Antilles du sucre, et dans l'Amérique septentrionale, du
+tabac. On ne peut pas dire que ces choses sont nécessaires à la vie; car
+nos ancêtres vivoient fort bien sans les connoître.
+
+On peut faire une question. Tous ceux qui sont maintenant employés à
+recueillir, à faire ou à charier des superfluités, pourroient-ils
+subsister en cultivant des denrées d'une nécessité première?--Je crois
+qu'oui. La terre est très-vaste, et une grande partie de sa surface est
+encore sans culture. Il y a en Asie, en Afrique, en Amérique, des
+forêts, qui ont plusieurs centaines de millions d'acres; il y en a même
+beaucoup en Europe. Un homme deviendroit un fermier d'importance, en
+défrichant cent acres de ces forêts; et cent mille hommes à défricher
+chacun cent acres, ne feroient pas une lacune assez grande pour être
+visible de la lune, à moins qu'on n'y eût le télescope d'Herschel; tant
+sont vastes les pays que les bois couvrent encore!
+
+C'est, cependant, une sorte de consolation, que de songer que parmi les
+hommes, il y a encore plus d'activité et de prudence que de paresse et
+de folie. De là provient cette augmentation de beaux édifices, de fermes
+bien cultivées, de villes riches et populeuses, qui se trouvent dans
+toute l'Europe, et qu'on n'y voyoit autrefois que sur les côtes de la
+Méditerranée. Cette prospérité est même d'autant plus remarquable, que
+des guerres insensées exercent continuellement leurs ravages, et
+détruisent souvent en une seule année les travaux de plusieurs années de
+paix. Nous pouvons donc espérer, que le luxe de quelques marchands des
+côtes des États-Unis de l'Amérique ne causera pas la ruine de leur pays.
+
+Encore une réflexion, et je termine cette vague et longue lettre.
+Presque toutes les parties de notre corps nous obligent à quelque
+dépense. Nos pieds ont besoin de souliers, nos jambes de bas, le reste
+du corps exige des habillemens, et notre estomac une bonne quantité de
+nourriture. Quoiqu'excessivement utiles, nos yeux, quand nous sommes
+raisonnables, demandent l'assistance peu coûteuse de lunettes, qui ne
+peuvent pas beaucoup déranger nos finances. Mais les yeux des autres
+sont les yeux qui nous ruinent. Si tout le monde étoit aveugle, excepté
+moi, je n'aurois besoin ni de magnifiques habits, ni de belles maisons,
+ni de meubles élégans.
+
+ [16] Membre du parlement d'Angleterre, pour le bourg de Calne, en
+ Wiltshire. Il étoit lié d'une intime amitié avec Franklin.
+
+
+
+
+SUR LA TRAITE DES NÈGRES.
+
+
+ 23 mars 1790.
+
+En lisant dans les gazettes, le discours adressé par M. Jackson[17], au
+congrès américain, contre ceux qui se mêlent de l'esclavage des nègres,
+ou qui essaient d'adoucir la condition des esclaves, je me suis rappelé
+un discours pareil, prononcé il y a environ cent ans, par Sidi Mehemet
+Ibrahim, membre du divan d'Alger, ainsi qu'on peut le voir dans la
+relation que Martin a publiée de son consulat, en 1687.
+
+Ce discours avoit pour but d'empêcher qu'on n'eût égard à la pétition de
+la secte des _Erika_, ou Mahométans purs, qui regardoient la piraterie
+et l'esclavage comme injuste, et en demandoient l'abolition. M. Jackson
+ne le cite pas: mais, peut-être, ne l'a-t-il pas lu. S'il se trouve dans
+son éloquent discours quelques raisonnemens de Sidi Mehemet, cela prouve
+seulement que les intérêts des hommes influent et sont influencés d'une
+manière étonnamment semblable dans tous les climats, où ils se trouvent
+dans des circonstances pareilles. Voici la traduction du discours
+africain.
+
+«ALLA Bismillah, etc. Dieu est grand, et Mahomet est son prophète!
+
+»Ont-ils considéré, ces Erika, les conséquences que pourroit avoir ce
+qu'ils proposent dans leur pétition? Si nous mettions un terme à nos
+croisières contre les chrétiens, comment nous procurerions-nous les
+denrées que produit leur pays, et qui nous sont si nécessaires? Si nous
+renonçons à les rendre esclaves, qui est-ce qui cultivera la terre, dans
+nos brûlans climats? Qui est-ce qui fera les travaux les plus communs
+dans nos villes? Qui est-ce qui nous servira dans nos maisons? Ne
+serons-nous pas alors nos propres esclaves? et ne devons-nous pas plus
+de compassion et de faveur à nous, musulmans, qu'à ces chiens de
+chrétiens?
+
+»Nous avons maintenant plus de cinquante mille esclaves, à Alger et dans
+les environs. Si nous n'en recevons pas de nouveaux, bientôt ce nombre
+diminuera, et sera insensiblement réduit à rien. Si nous cessons de
+prendre et de piller les vaisseaux des infidèles, et de réduire à
+l'esclavage l'équipage et les passagers, nos terres n'auront plus aucune
+valeur, faute de culture; les loyers de nos maisons diminueront de
+moitié; et le gouvernement, privé de la part qu'il retire des prises,
+verra ses revenus presqu'anéantis.
+
+»Et pourquoi? Pour céder aux fantaisies d'une secte capricieuse, qui
+voudroit, non-seulement nous empêcher de faire de nouveaux esclaves,
+mais nous forcer d'affranchir ceux que nous avons. Mais si les maîtres
+perdent leurs esclaves, qui les en dédommagera? Sera-ce l'état? Le
+trésor public y suffira-t-il? Sera-ce les Erika? En ont-ils les moyens?
+ou voudroient-ils, pour faire ce qu'ils croient juste à l'égard des
+esclaves, commettre une plus grande injustice envers les propriétaires?
+
+»Si nous donnons la liberté à nos esclaves, qu'en ferons-nous? Peu
+d'entr'eux voudront retourner dans leur pays natal. Ils savent trop bien
+qu'ils y auroient à souffrir bien plus que parmi nous. Ils ne veulent
+point embrasser notre sainte religion; ils ne veulent point adopter nos
+moeurs. Nos frères ne veulent pas se souiller par des mariages avec des
+personnes de cette race. Devons-nous les laisser mandier dans nos rues,
+ou souffrir qu'ils pillent nos propriétés? car les hommes accoutumés à
+l'esclavage, ne travaillent point pour gagner leur vie, à moins qu'ils
+n'y soient forcés.
+
+»Mais qu'y a-t-il donc de si malheureux dans leur condition présente?
+N'étoient-ils pas esclaves dans leur pays? L'Espagne, le Portugal, la
+France, l'Italie, ne sont-ils pas gouvernés par des despotes qui
+tiennent leurs sujets dans l'esclavage, sans aucune exception?
+L'Angleterre elle-même ne traite-t-elle pas ses matelots en esclaves?
+car, lorsque le gouvernement le veut, ils sont enlevés, renfermés dans
+des vaisseaux de guerre, condamnés non-seulement à travailler, mais à
+combattre pour de très-petits gages, et un peu de nourriture qui ne vaut
+pas mieux que celle que nous donnons à nos esclaves.
+
+»Leur condition est-elle donc devenue pire, parce qu'ils sont tombés
+entre nos mains? Non. Ils n'ont fait que changer un esclavage pour
+l'autre; et je puis dire pour un meilleur; car ils sont ici sur une
+terre où le soleil de l'Islamisme répand sa lumière et brille dans toute
+sa splendeur. Ils y ont occasion de connoître la véritable doctrine, et
+de sauver leurs ames. Ceux qui restent dans leur pays, sont privés de ce
+bonheur. Ainsi, renvoyer les esclaves dans les lieux où ils sont nés, ce
+seroit les faire passer de la lumière dans les ténèbres.
+
+»Je répète la question. Si l'on donne la liberté aux esclaves, qu'en
+fera-t-on? J'ai entendu dire qu'on les transplanteroit dans le désert où
+il y a une vaste étendue de terre, sur laquelle ils pourroient
+subsister, et former un état libre et florissant. Mais je crois qu'ils
+sont trop peu portés à travailler volontairement, et trop ignorans pour
+établir un bon gouvernement. D'ailleurs, les Arabes sauvages les
+opprimeroient, les détruiroient ou les réduiroient de nouveau à
+l'esclavage.
+
+»Tandis qu'ils nous servent, nous avons soin de leur fournir tout ce qui
+leur est nécessaire, et nous les traitons avec humanité. Dans les pays
+où ils sont nés, la classe de ceux qui travaillent est, ainsi que j'en
+suis informé, plus mal nourrie, plus mal logée, plus mal vêtue. La
+condition de la plupart d'entr'eux est donc déjà améliorée, et n'exige
+rien de plus.--Ici, ils vivent en sûreté; ils ne sont point sujets à
+devenir soldats, et à être forcés de s'égorger les uns les autres, comme
+dans les guerres qu'on fait chez eux.
+
+»Si quelques-uns de ces bigots insensés, qui nous fatiguent à présent de
+leurs sottes pétitions, ont, dans l'excès d'un zèle aveugle, affranchi
+leurs esclaves, ce n'est ni par générosité, ni par humanité. C'est parce
+qu'accablés du fardeau de leurs péchés, ils ont espéré que le mérite
+prétendu de cette action les sauveroit d'une damnation éternelle. Mais
+combien ils se trompent grossièrement en imaginant que l'esclavage est
+condamné par l'alcoran! Je ne citerai ici que deux préceptes qui sont la
+preuve du contraire:--Maîtres, traitez vos esclaves avec
+douceur.--Esclaves, servez vos maîtres avec fidélité.--Ce livre sacré ne
+défend pas non plus de piller les infidèles; puisqu'il est bien connu,
+d'après lui, que Dieu a donné le monde et tout ce qu'il contient, à ses
+fidèles Musulmans, et qu'ils ont le droit d'en jouir autant qu'ils
+pourront y étendre leurs conquêtes.
+
+»Ne prêtons donc plus l'oreille à la détestable proposition d'affranchir
+les esclaves chrétiens. Si elle étoit adoptée, le prix de nos terres et
+de nos maisons diminueroit; beaucoup de bons citoyens seroient
+dépouillés de leur propriété; le mécontentement deviendroit universel et
+provoqueroit des insurrections qui mettroient en danger le gouvernement,
+et la confusion générale seroit bientôt à son comble. Je ne doute donc
+pas que ce sage conseil ne préfère la tranquillité et le bonheur de
+toute une nation de vrais croyans, au caprice de quelques Erika, et ne
+rejette leur pétition.»
+
+Le consul Martin nous apprend que la résolution du divan portoit:--«Que
+la doctrine qui prétendoit qu'il étoit injuste de piller les Chrétiens
+et de les rendre esclaves, paroissoit au moins problématique: mais que
+l'intérêt qu'avoit l'état à maintenir cet usage, étoit clair; et
+qu'ainsi la proposition seroit rejetée».--Et, en effet, elle le fut.
+
+Puisque les mêmes motifs produisent dans l'ame des hommes, des opinions
+et des résolutions semblables, ne pouvons-nous pas, sans parler de notre
+congrès Américain, nous hasarder à prédire que les adresses présentées
+au parlement d'Angleterre, pour l'abolition de la traite des nègres, et
+les débats qui auront lieu à ce sujet, auront le même effet que ceux du
+divan d'Alger?
+
+ [17] L'un des représentans de la Georgie.
+
+
+
+
+OBSERVATIONS SUR LA GUERRE.
+
+
+D'après la première loi des nations, la guerre et la destruction étoient
+destinées à punir l'injure: en s'humanisant par degrés, elles admirent
+l'esclavage au lieu de la mort; ensuite, l'échange des prisonniers
+succéda à l'esclavage; et enfin, pour respecter davantage la propriété
+des particuliers, les conquérans se contentèrent de régner sur eux.
+
+Pourquoi cette loi des nations ne s'amélioreroit-elle pas encore? Des
+siècles se sont écoulés entre les divers changemens qu'elle a éprouvés:
+mais comme de nos jours l'esprit humain a fait des progrès plus rapides,
+pourquoi le perfectionnement de la loi des nations ne seroit-il pas
+accéléré? Pourquoi ne conviendroit-on pas désormais que dans toutes les
+guerres, on n'attaqueroit point certaines classes d'hommes, que même les
+partis opposés les protégeroient également, et leur permettroient de se
+livrer à leurs travaux avec sécurité? Ces hommes seraient:
+
+1º. Les agriculteurs, parce qu'ils travaillent pour la subsistance du
+genre-humain.
+
+2º. Les pêcheurs, qui ont le même but que les agriculteurs.
+
+3º. Les marchands, dont les navires ne sont point armés, et qui sont
+utiles aux différentes nations, en leur portant des denrées ou des
+marchandises agréables.
+
+4º. Les artistes et les ouvriers qui travaillent dans des villes sans
+défense.
+
+Il n'est pas, sans doute, nécessaire d'ajouter que les hôpitaux de
+l'ennemi devroient être, non pas inquiétés, mais secourus au
+besoin.--L'intérêt général de l'humanité exigeroit qu'on diminuât les
+causes de la guerre, et tout ce qui peut exciter à la faire. Si l'on
+interdisoit le pillage, on auroit moins d'ardeur à combattre, et
+vraisemblablement la paix seroit bien plus durable.
+
+L'usage de voler les marchands en pleine mer est un reste de l'ancienne
+piraterie; et quoiqu'il soit accidentellement avantageux à quelques
+particuliers, il est loin de l'être à tous ceux qui l'entreprennent, et
+aux nations qui l'autorisent. Au commencement d'une guerre, quelques
+navires richement chargés sont surpris et enlevés; cela encourage les
+premiers armateurs des corsaires à en armer de nouveaux. Beaucoup
+d'autres les imitent. Mais, en même-temps, l'ennemi devient plus
+soigneux. Il équipe mieux ses vaisseaux marchands, et les rend plus
+difficiles à prendre. Il les fait aussi partir plus souvent sous la
+protection d'un convoi. Tandis que les corsaires se multiplient, les
+navires qui peuvent être pris et les chances du profit diminuent; de
+sorte qu'il y a beaucoup de croisières où les dépenses surpassent le
+gain. C'est alors une loterie comme les autres. Quoiqu'un petit nombre
+de particuliers y gagne, la masse de ceux qui y mettent perd. La
+totalité de ce que coûte l'armement de tous les corsaires, durant le
+cours d'une guerre, excède de beaucoup le montant de toutes les prises.
+
+Ainsi, une nation perd tout le travail de beaucoup d'hommes, pendant le
+temps qu'ils sont employés à voler. En outre, ce que ces hommes
+acquièrent, ils le dépensent en s'enivrant et en s'abandonnant à toute
+sorte de débauches. Ils perdent l'habitude du travail. À la paix, ils
+sont rarement propres à reprendre des occupations honnêtes, et ne
+servent qu'à augmenter le nombre des scélérats qui infestent les villes,
+et des voleurs de grand chemin.
+
+Les armateurs mêmes, qui ont été heureux, aveuglés par la rapidité de
+leur fortune, se livrent à une manière de vivre dispendieuse, et ne
+pouvant plus y renoncer, lorsque les moyens d'y suffire diminuent,
+finissent par se ruiner; juste punition de l'extravagante cruauté qu'ils
+ont eue de réduire à la misère les familles de beaucoup d'honnêtes
+commerçans, employés à servir l'intérêt commun du genre-humain.
+
+
+
+
+SUR LA PRESSE DES MATELOTS[18].
+
+
+Le juge Foster, page 158 de son ouvrage, dit: «Chaque homme» cette
+conclusion du tout à une partie ne me semble pas d'une bonne
+logique.--Si l'alphabet disoit:--«Que toutes nos lettres combattent pour
+la défense commune.--» Il y auroit de l'égalité, et par conséquent de la
+justice. Mais s'il disoit:--«Qu'A, B, C, D, s'arment et combattent
+pendant que les autres lettres resteront chez elles et dormiront
+tranquilles».--Cela ne serait point égal, et conséquemment ne pourroit
+être juste.
+
+_Ibid._--«Employez»--s'il vous plaît. Le mot signifie engager un homme à
+travailler pour moi, en lui offrant des gages suffisans pour lui faire
+préférer mon service à tout autre. Cela est fort différent de forcer un
+homme à travailler aux conditions qui me conviendront.
+
+_Ib._--«Ce service et occupation, etc». Ceci est faux. Son occupation et
+son service ne sont pas les mêmes. Un vaisseau marchand n'est point un
+vaisseau armé. Il n'est point obligé à combattre, mais à transporter des
+marchandises. Le matelot, qui est au service du roi, est forcé de
+combattre, et de s'exposer à tous les dangers de la guerre. Les maladies
+sont aussi plus communes et plus souvent mortelles à bord des vaisseaux
+du roi que dans les vaisseaux marchands. À la fin d'une campagne, un
+matelot peut quitter le service des marchands, et non le service du roi.
+En outre, les marchands lui donnent de meilleurs gages.
+
+_Ib._ «Je suis très-certain, etc».--Ici on compare deux choses qui ne
+sont pas comparables, l'injustice faite aux gens de mer, et les embarras
+occasionnés au commerce. Les embarras qu'éprouve tout le commerce d'une
+nation, ne justifient point l'injustice faite à un seul matelot. Si le
+commerce souffrait de ce qu'un matelot ne seroit point à son service, il
+pourroit et devroit lui offrir des gages qui le décideraient à y entrer
+volontairement.
+
+_Page 159._--«Un mal particulier doit être supporté avec patience, pour
+prévenir une calamité générale».--Cette maxime peut-elle se trouver dans
+les loix et dans une bonne politique? et peut-il y avoir une maxime
+contraire au sens commun? Si la maxime disoit que les maux particuliers
+qui préviennent une calamité nationale, doivent être généreusement
+compensés par la nation, on pourroit l'entendre: mais quand elle dit
+seulement que ces maux doivent être supportés avec patience, elle est
+absurde!
+
+_Ib._ «L'expédient, etc».--Vingt plans inutiles ou incommodes n'en
+justifient pas un qui est inique.
+
+_Ib._--«Sur le pied de, etc».--Certes, votre raisonnement ressemble à un
+mensonge. Il se tient sur un pied. La vérité se tient sur deux.
+
+_Page 160._ «--De bons gages». Probablement les mêmes qu'on a dans les
+vaisseaux marchands?
+
+_Page 174._--«J'admets difficilement, etc.»--Quand cet auteur parle de
+la presse, il diminue, autant qu'il le peut, l'horreur qu'inspire cette
+coutume, en représentant qu'un matelot souffre seulement une _fatigue_,
+comme il l'appelle tendrement, _dans quelques cas particuliers_; et il
+oppose à ce mal particulier, les embarras du commerce de l'état. Mais
+si, comme il le suppose, le cas arrive souvent, le matelot, qui est
+pressé, et obligé à servir pour la défense du commerce au prix de
+vingt-cinq schellings par mois, pourrait gagner trois livres sterlings
+et quinze schellings au service d'un marchand, et vous lui prenez chaque
+mois cinquante schellings. Or, si vous employez cent mille matelots,
+vous dérobez à ces hommes honnêtes et industrieux et à leurs pauvres
+familles, deux cent cinquante mille livres sterlings par mois, ou trois
+millions sterlings par an; et, en même-temps, vous les forcez de
+hasarder leur vie, en combattant pour la défense de votre commerce;
+défense à laquelle devroient sans doute contribuer tous les membres de
+la société, et les matelots comme les autres, en proportion du profit
+que chacun en retire. Ces trois millions excéderoient, dit-on, la part
+qui devroit leur revenir s'ils n'avoient pas payé de leur personne; mais
+quand vous les forcez à se contenter de si peu, il me semble que vous
+devriez les exempter de combattre.
+
+Cependant on peut dire que si l'on allouoit aux matelots qui servent
+dans les vaisseaux du roi, les mêmes gages qu'ils pourroient avoir dans
+les vaisseaux marchands, il en coûteroit trop cher à la nation, et l'on
+seroit obligé d'augmenter les impôts. Alors la question se réduit à
+ceci:--Est-il juste que dans une société les riches forcent la classe la
+plus pauvre à combattre pour leur défense et celle de leurs propriétés,
+en lui fixant arbitrairement des gages, et en la punissant si elle
+refuse?--Le juge Foster nous dit que cela est _légal_.
+
+Je ne connois pas assez les loix pour prétendre que ce principe n'est
+pas fondé sur quelqu'autorité: mais je ne puis me persuader qu'il soit
+équitable. Je veux bien avouer pour un moment qu'il peut être légal
+quand il est nécessaire: mais, en même-temps, je soutiens qu'il ne peut
+être employé de manière à produire les mêmes bons effets, c'est-à-dire,
+la sécurité publique, sans faire commettre une aussi intolérable
+injustice, que celle qui accompagne la presse des matelots.
+
+Pour mieux me faire entendre, je ferai d'abord deux observations. La
+première, c'est qu'on pourroit avoir pour les vaisseaux de guerre des
+matelots de bonne volonté, si l'on les payoit suffisamment. Ce qui le
+prouve, c'est que pour servir dans ces vaisseaux et courir les mêmes
+dangers, on n'a besoin de presser ni les capitaines, ni les lieutenans,
+ni les gardes-marine, ni les trésoriers, ni beaucoup d'autres officiers.
+Pourquoi? Parce que les profits de leurs places ou leurs émolumens, sont
+d'assez puissans motifs pour les leur faire rechercher. Il ne faudroit
+donc que trouver assez d'argent pour engager les matelots à servir de
+bonne volonté comme leurs officiers, sans mettre pourtant de nouveaux
+impôts sur le commerce.
+
+La seconde de mes observations est que vingt-cinq schellings par mois
+avec une ration de boeuf, de porc salé et de pois, étant jugés suffisans
+pour faire subsister un matelot qui travaille beaucoup, ils doivent
+suffire aussi à un homme de plume et à un jurisconsulte sédentaire. Je
+voudrais donc qu'on établit une caisse, qui serviroit à donner des
+récompenses aux marins. Pour remplir cette caisse, je proposerois de
+presser un grand nombre d'officiers civils, qui ont à présent de gros
+salaires, et de les obliger à remplir leurs emplois pour vingt-cinq
+schellings par mois, avec une ration pareille à celle des gens de mer,
+afin de verser le surplus de leurs salaires dans la caisse des matelots.
+
+Si l'on me chargeoit de faire exécuter l'ordre d'une telle presse, le
+premier que je ferois presser seroit un assesseur de Bristol, ou un juge
+nommé _Foster_. J'aurois besoin de son édifiant exemple, pour montrer
+comment on doit se soumettre à la presse, car il trouveroit assurément
+que, quoique ce soit un _mal particulier_ d'être réduit à vingt-cinq
+schellings par mois, il faut, conformément à sa maxime légale et
+politique, _le supporter avec patience_, afin de prévenir une calamité
+nationale.
+
+Alors, je presserois le reste des juges; et ouvrant le livre rouge, je
+n'oublierois aucun des officiers civils du gouvernement, depuis ceux qui
+n'ont qu'un salaire de cinquante livres sterlings par an, jusqu'à ceux
+qui en ont cinquante mille. Ces messieurs n'auroient pas à se plaindre,
+puisqu'ils recevroient vingt-cinq schellings par mois, avec une ration;
+et encore sans être obligés de combattre. Enfin, je crois que je ferois
+presser ***.
+
+ [18] Ce morceau est composé de diverses notes, que Franklin avoit
+ écrites avec un crayon, sur les marges d'un exemplaire de la fameuse
+ _Apologie de la Presse des Matelots_, par le juge Foster.
+
+
+
+
+SUR LES LOIX CRIMINELLES, ET SUR L'USAGE D'ARMER EN COURSE.
+
+
+À BENJAMIN VAUGHAN.
+
+ 14 mars 1785.
+
+MON AMI,
+
+Parmi les pamphlets, que vous m'avez fait passer dernièrement, il y en a
+un intitulé: _Pensées sur la Justice exécutive_.--Je vous envoie, en
+revanche, une brochure française sur le même sujet. Elle a pour titre:
+_Observations concernant l'exécution de l'article II de la Déclaration
+sur le Vol_.
+
+L'un et l'autre de ces ouvrages sont adressés aux juges, mais écrits,
+comme vous le verrez, dans un esprit très-différent. L'auteur anglais
+veut qu'on pende tous les voleurs. Le français prétend qu'on doit
+proportionner la punition au crime.
+
+Si nous croyons réellement, ainsi que nous fesons profession de le
+croire, que la loi de Moyse étoit la loi de Dieu, et l'émanation de la
+sagesse divine, infiniment supérieure à la sagesse humaine, d'après quel
+principe pouvons-nous donner la mort pour punir une offense, qui,
+conformément à cette loi, ne devroit être punie que par la restitution
+du quadruple de l'objet enlevé?--Mettre à mort un homme, pour un crime
+qui ne le mérite point, n'est-ce pas commettre un meurtre? Et, comme dit
+l'auteur français, doit-on punir un délit contre la société par un crime
+contre la nature?
+
+Une propriété superflue est de l'invention de la société. Des loix
+simples et douces suffisent pour conserver les propriétés purement
+nécessaires. L'arc du sauvage, sa hache et son vêtement de peaux
+n'exigent pas qu'une loi lui en assure la conservation. Ils sont
+suffisamment gardés par la crainte de son ressentiment et de sa
+vengeance. Lorsqu'en vertu des premières loix, une partie de la société
+accumula des richesses et devint puissante, elle fit des loix plus
+sévères, et voulut, aux dépens de l'humanité, conserver ce qu'elle
+possédoit. Ce fut un abus du pouvoir, et un commencement de tyrannie.
+
+Si, avant de faire entrer un sauvage en société, on lui avoit dit:«--Par
+le moyen du pacte social, ton voisin pourra devenir propriétaire de cent
+daims. Mais si ton frère, ton fils ou toi-même, vous n'avez pas de
+daims, et qu'ayant faim, vous vouliez en tuer un, vous serez obligés de
+subir une mort infame.»--Alors le sauvage auroit probablement préféré sa
+liberté, et le droit commun de tuer des daims, à tous les avantages de
+la société qu'on lui proposoit.
+
+Il vaut mieux que cent coupables soient sauvés que non pas qu'un
+innocent périsse: c'est une maxime qui a été long-temps et généralement
+approuvée; et je ne crois pas qu'on l'ait jamais combattue. Le
+sanguinaire auteur des _Pensées sur la Justice exécutive_, convient
+lui-même qu'elle est juste; et il remarque fort bien:--«Que la seule
+idée de l'innocence _outragée_, et plus encore celle de l'innocence
+_souffrante_, doit réveiller en nous tous les sentimens de la plus
+tendre compassion, et en même-temps, exciter la plus vive indignation
+contre les instrumens de ses maux.»--Mais il ajoute:--«Que l'innocence
+ne sera jamais exposée ni à être outragée, ni à souffrir, si l'on suit
+strictement les loix.»--Est-ce bien vrai?--Est-il donc impossible de
+faire une loi injuste? Et si la loi elle-même est injuste, ne
+sera-t-elle pas le véritable instrument qui excitera une indignation
+générale?
+
+J'apprends, par les dernières gazettes de Londres, qu'une femme y a été
+condamnée capitalement pour avoir dérobé, dans une boutique, de la gaze
+qui valoit quatorze schellings trois sous. Y a-t-il donc quelque
+proportion entre le tort fait par un vol de quatorze schellings trois
+sous, et la punition d'une créature humaine, qu'on fait mourir au gibet?
+Cette femme ne pouvoit-elle pas, par son travail, remplacer quatre fois
+la valeur de son vol, ainsi que dieu l'a ordonné? Tous les châtimens
+infligés au-delà de ce que mérite le crime, ne sont-ils pas une punition
+de l'innocence? Si le principe est vrai, combien l'innocence,
+non-seulement est _outragée_ mais _souffre_ chaque année, dans presque
+tous les états civilisés de l'Europe!
+
+Il semble qu'on a pensé que cette sorte d'innocence pouvoit être punie
+pour prévenir les crimes. Je me rappelle avoir lu qu'un turc cruel, qui
+habitoit les côtes de Barbarie, n'achetoit jamais un esclave chrétien
+sans le condamner aussitôt à être pendu par les jambes et à recevoir
+cent coups de bâton sur la plante des pieds, afin que le souvenir de ce
+châtiment sévère et la crainte de le subir de nouveau, l'empêchassent de
+commettre des fautes qui pourroient le lui mériter.
+
+L'auteur du pamphlet anglais auroit lui-même de la peine à approuver la
+conduite de ce turc dans un gouvernement d'esclaves; et cependant il
+paroît recommander quelque chose de semblable pour le gouvernement des
+Anglais, quand il applaudit le discours du juge Burnet à un voleur de
+chevaux. On demandoit à ce voleur ce qu'il avoit à dire pour n'être pas
+condamné à mort. Il répondit qu'il étoit bien cruel de pendre un homme
+pour avoir _seulement_ volé un cheval.--«Homme, répliqua le juge, tu ne
+seras pas pendu pour avoir _seulement_ volé un cheval; mais pour que les
+chevaux ne puissent pas être volés.»
+
+Il me semble que la réponse du voleur, examinée loyalement, doit
+paraître raisonnable, parce qu'elle est fondée sur le principe éternel
+de l'équité, qui veut que le châtiment soit proportionné à l'offense; et
+la réplique du juge est brutale et insensée. Cependant, l'auteur du
+pamphlet--«désire que tous les juges se la rappellent quand ils vont
+tenir leurs assises; parce qu'elle contient la sage raison des peines
+qu'ils sont appelés à faire infliger.--Elle explique tout de suite,
+dit-il, les bases et les véritables motifs des punitions capitales. Elle
+apprend, sur-tout, que la propriété d'un homme, ainsi que sa vie, doit
+être regardée comme sacrée».
+
+N'y a-t-il donc point de différence entre le prix de la propriété et
+celui de la vie? Si je pense qu'il est juste que le meurtre soit puni de
+mort, non-seulement parce que le châtiment est égal au crime, mais pour
+empêcher d'autres meurtres, s'ensuit-il que je doive approuver qu'on
+inflige le même châtiment pour une petite atteinte portée à ma
+propriété? Si je ne suis pas moi-même assez méchant, assez vindicatif,
+assez barbare pour donner la mort à quelqu'un qui m'a dérobé quatorze
+schellings trois sous, comment puis-je applaudir à la loi qui la lui
+donne? Montesquieu, qui étoit un juge, a essayé de nous inculquer
+d'autres maximes. Il devoit connoître les sentimens qu'éprouvent des
+juges humains dans ces occasions, et quels sont les effets de ces
+sentimens. Bien loin de penser que des châtimens sévères et excessifs
+préviennent le crime, voici ce qu'il dit:
+
+«L'atrocité des lois en empêche l'exécution.
+
+»Lorsque la peine est sans mesure, on est souvent obligé de lui préférer
+l'impunité.
+
+»La cause de tous les relâchemens vient de l'impunité des crimes, et non
+de la modération des peines.»
+
+Ceux qui connoissent bien le monde, prétendent qu'il y a plus de vols
+commis et punis en Angleterre, que dans tous le reste de l'Europe. Si
+cela est, il doit y avoir une cause, ou plusieurs causes de la
+dépravation du peuple anglais. L'une de ces causes ne peut-elle pas être
+le défaut de justice et de morale dans le gouvernement, défaut qui se
+manifeste dans sa conduite oppressive envers ses sujets, et dans les
+guerres injustes qu'il entreprend contre ses voisins? Voyez les longues
+injustices, les monopoles, les traitemens cruels qu'il fait éprouver à
+l'Irlande, et qui sont enfin avoués! Voyez les pillages que ses
+marchands exercent dans l'Inde! la guerre désastreuse, qu'il fait aux
+colonies de l'Amérique! et sans parler de ses guerres contre la France
+et l'Espagne, voyez celle qu'il a faite dernièrement à la Hollande!
+Toute l'Europe impartiale ne l'a considérée que comme une guerre de
+rapine. Les espérances d'une proie immense et facile ont été les motifs
+apparens et probablement réels, qui l'ont porté à attaquer cette nation.
+Des peuples voisins se doivent une justice non moins stricte que des
+citoyens d'un même pays. Un voleur de grands chemins n'est pas moins
+voleur, quand il dérobe avec une bande de ses camarades, que quand il
+est seul; et un peuple qui fait une guerre injuste, n'est qu'une grande
+bande de voleurs. Si vous avez employé des gens à voler un hollandais,
+est-il étrange que quand la paix leur interdit ce brigandage, ces gens
+cherchent à voler ailleurs, et même à se voler les uns les autres? La
+_piraterie_, comme l'appellent les Français, ou la course, est le
+penchant général des Anglais; et ils s'y livrent par-tout où ils sont.
+
+On dit que dans la dernière guerre, cette nation n'avoit pas moins de
+sept cents corsaires. Ces navires étoient armés par des marchands, pour
+piller d'autres marchands qui ne leur avoient jamais rien fait. N'est-il
+pas probable que plusieurs de ces armateurs de Londres, si ardens à
+voler les marchands d'Amsterdam, voleroient aussi volontiers ceux de la
+rue voisine de la leur, s'ils pouvoient le faire avec la même impunité?
+Le désir du bien d'autrui[19] est toujours le même: il n'y a que la
+crainte du gibet qui mette de la différence dans ses effets.
+
+Comment une nation, qui, parmi les plus honnêtes de ses membres, a tant
+de gens inclinés à dérober, et dont le gouvernement a autorisé et
+encouragé jusqu'à sept cents bandes de voleurs, comment, dis-je,
+peut-elle avoir le front de condamner ce crime dans les individus, et
+d'en faire pendre vingt dans une matinée? Cela rappelle naturellement
+une anecdote de Newgate[20]. L'un des prisonniers se plaignoit que
+pendant son sommeil, on lui avoit ôté les boucles de ses
+souliers.--«Comment diable! dit un autre, est-ce que nous avons quelque
+voleur parmi nous? Il ne faut pas le souffrir. Cherchons le coquin, et
+nous le rosserons jusqu'à ce qu'il en meure.»
+
+Cependant on peut citer l'exemple récent d'un marchand anglais, qui n'a
+point voulu profiter de ce que lui avoit produit la course. Il étoit
+intéressé dans un navire, que ses associés jugèrent à propos d'armer en
+corsaire, et qui prit un assez grand nombre de bâtimens français. Après
+le partage du butin, le marchand dont je parle, a envoyé en France un
+agent, qui a mis un avis dans les gazettes pour découvrir ceux à qui le
+corsaire a fait tort, et leur restituer une part des prises. Cet homme,
+qui a une conscience si pure, est un quaker[21]. Les presbytériens
+écossais étoient jadis aussi délicats; car il existe encore une
+ordonnance du conseil d'Édimbourg, publiée peu après la réformation, et
+portant: «Qu'il est défendu d'acheter les marchandises qui proviennent
+des prises, sous peine de perdre pour toujours le droit de cité, et de
+subir d'autres punitions à la volonté des magistrats; parce que l'usage
+de faire des prises est contraire à une bonne conscience et au précepte
+de traiter nos frères chrétiens comme nous désirons d'être traités
+nous-mêmes. Ainsi ces sortes de marchandises ne seront point vendues par
+les hommes honnêtes de cette ville.»
+
+La race de ces hommes honnêtes est probablement éteinte en Écosse, où
+ils ont, du moins, renoncé à leurs principes, puisque cette nation a
+contribué, autant qu'elle l'a pu, à faire la guerre aux colonies de
+l'Amérique septentrionale, et que les prises et les confiscations en ont
+été, dit-on, un de ses grands motifs.
+
+Pendant quelque temps on a généralement cru qu'un militaire ne devoit
+pas s'informer si la guerre, dans laquelle on l'employoit, étoit juste
+ou non, mais exécuter aveuglément les ordres qu'il recevoit. Tous les
+princes, qui ont du penchant à la tyrannie, doivent, sans doute,
+approuver cette opinion, et désirer de la maintenir. Mais n'est-elle pas
+très-dangereuse? D'après un tel principe, si le tyran commande à son
+armée d'attaquer et de détruire, non-seulement une nation voisine, qui
+ne l'a point offensé, mais même ses propres sujets, l'armée doit obéir.
+
+Dans nos colonies, un nègre esclave à qui son maître ordonne de voler et
+d'assassiner son voisin, ou de commettre quelqu'autre action criminelle,
+peut le refuser; et le magistrat le protége en applaudissant à son
+refus. L'esclavage d'un soldat est donc pire que celui d'un nègre!--Un
+officier, qui a de la conscience, peut donner sa démission, plutôt que
+d'être employé dans une guerre injuste, s'il n'est pas retenu par la
+crainte de voir attribuer sa démarche à une toute autre cause: mais les
+simples soldats restent dans l'esclavage toute la vie, et peut-être
+aussi ne sont-ils pas en état de juger de ce qu'ils doivent faire. Nous
+ne pouvons que déplorer leur sort, et plus encore celui d'un matelot,
+qui est souvent forcé de quitter des occupations honnêtes, pour aller
+tremper ses mains dans le sang innocent.
+
+Mais il me semble qu'un marchand, étant plus éclairé par son éducation,
+et absolument libre de faire ce qu'il veut, devroit bien considérer si
+une guerre est juste, avant d'engager volontairement une bande de
+mauvais sujets à attaquer les commerçans d'une nation voisine, pour
+piller leurs propriétés et les ruiner avec leurs familles, s'ils se
+rendent sans combattre, ou à les blesser, les estropier, les assassiner,
+s'ils tentent de se défendre. Cependant ce sont des marchands chrétiens
+qui commettent ce crime, dans une guerre juste ou non; et il est
+difficile qu'elle soit juste des deux côtés. Elle est faite par des
+marchands anglais et américains, qui, malgré cela, se plaignent des vols
+particuliers, et pendent, par douzaines, les voleurs, à qui ils ont
+eux-mêmes donné l'exemple du pillage.
+
+Il est enfin temps que pour le bien de l'humanité, on mette un terme à
+ces horreurs. Les États-Unis de l'Amérique sont mieux placés que les
+Européens, pour tirer des avantages de la course, puisque la plus grande
+partie du commerce de l'Europe avec les Antilles, se fait à leur porte;
+mais ils font tout ce qui dépend d'eux pour abolir cet usage, en offrant
+d'insérer, dans tous leurs traités avec les autres puissances, un
+article par lequel on s'engage solemnellement et réciproquement en cas
+de guerre, à ne point armer de corsaires, et à laisser passer, sans être
+molestés, les vaisseaux marchands qui ne seront point armés[22].
+
+Ce seroit un heureux perfectionnement de la loi des nations. Tous les
+hommes, qui ont des principes de justice et d'humanité, doivent désirer
+que cette proposition réussisse.
+
+Recevez les assurances de mon estime et de mon inaltérable amitié.
+
+B. FRANKLIN.
+
+ [19] Alieni appetens.
+
+ [20] Prison de Londres.
+
+ [21] Nouvel exemple digne du quaker Denham, dont il est parlé dans le
+ premier volume. (_Note du Traducteur._)
+
+ [22] Cette offre ayant été acceptée par le roi de Prusse, Frédéric II,
+ il fut conclu entre ce monarque et les États-Unis, un traité
+ d'amitié et de commerce, contenant un article dicté par l'humanité
+ et la philantropie. Franklin, qui étoit l'un des plénipotentiaires
+ américains, le rédigea de la manière suivante:
+
+ ART. XXIII.
+
+ «Si la guerre a lieu entre les deux nation contractantes, les
+ marchands de l'une qui résideront dans les états de l'autre,
+ pourront y demeurer neuf mois pour se faire payer de leurs créances
+ et régler leurs affaires, et partiront ensuite librement, emportant
+ tous leurs effets sans aucun empêchement ou molestation quelconque.
+ Toutes les femmes, les enfans, les gens de lettres de toutes les
+ facultés, les agriculteurs, les artisans, les manufacturiers, les
+ pêcheurs, et les habitans non armés des villes, des villages et
+ autres places sans fortifications, et en général tous ceux qui
+ travaillent pour la subsistance et le bien de l'humanité, pourront
+ continuer à se livrer à leurs occupations, sans être molestés dans
+ leur personne, sans qu'on brûle leurs maisons et leurs marchandises,
+ ou qu'on les détruise en aucune manière, et sans que la force armée
+ de l'ennemi ravage leurs champs, en aucun des lieux où elle
+ pénétrera: mais si elle a besoin de prendre quelque chose pour son
+ usage, elle le paiera à un prix raisonnable. Tous les vaisseaux
+ marchands, employés à l'échange des productions des différens pays,
+ et à rendre les objets de première nécessité et les commodités de la
+ vie plus faciles à obtenir et plus communs, pourront passer
+ librement et sans molestation; et ni l'une ni l'autre des puissances
+ contractantes, ne délivrera des lettres de marque à aucun
+ particulier, pour lui donner le pouvoir de prendre ou de détruire
+ les vaisseaux marchands, ou interrompre leur commerce».
+
+
+
+
+OBSERVATIONS SUR LES SAUVAGES DE L'AMÉRIQUE SEPTENTRIONALE.
+
+
+Nous appelons ces peuples des Sauvages, parce que leurs moeurs diffèrent
+des nôtres, que nous croyons la perfection de la politesse: ils ont la
+même opinion des leurs.
+
+Si nous examinions, avec impartialité, les moeurs des différentes
+nations, peut-être trouverions-nous que quelque grossier qu'il soit, il
+n'y a pas de peuple qui n'ait quelques principes de politesse; et qu'il
+n'en est aucun de si poli, qui ne conserve quelques restes de barbarie.
+
+Les Indiens sont, pendant leur jeunesse, chasseurs et guerriers. Quand
+ils deviennent vieux, ils sont conseillers; car ces peuples sont
+gouvernés par l'avis des sages. Il n'y a chez eux ni force coercitive,
+ni prisons, ni officiers qui obligent à obéir, ou infligent des
+châtimens. De là vient qu'en général ils s'étudient à bien parler. Le
+plus éloquent est celui qui a le plus d'influence.
+
+Les femmes indiennes cultivent la terre, préparent à manger,
+nourrissent, élèvent les enfans, conservent et transmettent à la
+postérité le souvenir des événemens mémorables. Ces différens emplois
+des deux sexes sont regardés comme honorables et conformes aux lois de
+la nature. Avant peu de besoins factices, ils ont beaucoup de temps pour
+s'instruire en conversant entr'eux. Notre vie active leur paroît basse
+et servile auprès de la leur; et ils regardent les sciences, dont nous
+nous enorgueillissons, comme frivoles et inutiles. On en eut une preuve,
+lors du traité conclu à Lancastre, en Pensylvanie, en 1744, entre le
+gouvernement de Virginie et les six Nations.
+
+Quand on fut convenu des principaux articles, les commissaires de la
+Virginie informèrent les Sauvages, qu'il y avoit au collége de
+Williamsbourg des fonds destinés à l'éducation de jeunes Indiens, et que
+si les chefs des six Nations vouloient y envoyer une demi-douzaine de
+leurs enfans, le gouvernement en prendroit soin et les feroit instruire
+dans toutes les sciences des blancs. Une des règles de la politesse de
+ces peuples est de ne jamais répondre à une proposition publique, le
+même jour qu'elle leur a été faite. Ils pensent que ce seroit la traiter
+avec trop de légèreté, et qu'ils montrent plus de respect en prenant du
+temps pour la considérer comme une chose importante. Ils différèrent
+donc de répondre aux Virginiens; et le lendemain après que l'orateur eût
+témoigné combien ils étoient sensibles à l'offre qu'on leur avoit faite,
+il ajouta:--«Nous savons que vous estimez beaucoup l'espèce de science
+qu'on enseigne dans ces colléges, et que tandis que nos jeunes gens
+seroient chez vous, leur entretien vous coûteroit beaucoup. Nous sommes
+donc convaincus que dans ce que vous nous proposez, votre intention est
+de nous faire du bien; et nous vous en remercions de bon coeur. Mais
+vous, qui êtes sages, vous devez savoir que les différentes nations
+voient les choses d'une manière différente; et vous ne devez pas être
+offensés, si nos idées sur l'éducation d'un collége ne sont pas les
+mêmes que les vôtres. Nous en avons déjà fait l'expérience. Plusieurs de
+nos jeunes gens ont été élevés dans les colléges des provinces
+septentrionales. Ils ont été instruits dans toutes vos sciences. Mais
+quand ils sont revenus parmi nous, à peine savoient-ils courir. Ignorant
+entièrement la manière de vivre dans les bois, incapables de supporter
+le froid et la faim, ils ne savoient ni bâtir une cabane, ni prendre un
+daim, ni tuer un ennemi: ils parloient imparfaitement notre langue; et
+par conséquent ils n'étoient propres ni à la chasse, ni à la guerre, ni
+aux conseils. Enfin, nous ne pouvions en rien faire.--Nous n'acceptons
+pas votre offre: mais nous n'en sommes pas moins reconnoissans; et pour
+vous le prouver, si les habitans de la Virginie veulent nous envoyer une
+demi-douzaine de leurs enfans, nous aurons le plus grand soin de leur
+éducation, nous leur apprendrons ce que nous savons; et nous en ferons
+des _hommes_.»
+
+Les Sauvages ayant de fréquentes occasions de tenir des conseils
+publics, ils se sont accoutumés à maintenir beaucoup d'ordre et de
+décence dans ces assemblées. Les vieillards sont assis au premier rang;
+les guerriers au second, et les femmes et les enfans au dernier.
+L'emploi des femmes est de remarquer avec soin ce qui se passe dans les
+conseils, de le graver dans leur mémoire, et de l'apprendre par
+tradition à leurs enfans; car ces peuples n'ont point d'écriture. Elles
+sont les registres du conseil. Elles conservent le souvenir des traités,
+qui ont été conclus cent ans auparavant; et quand nous comparons ce
+qu'elles disent avec nos écrits, nous le trouvons toujours exact.
+
+Celui qui veut parler se lève: les autres gardent un profond silence.
+Quand il a fini il se rassied, et on lui laisse cinq ou six minutes,
+pour qu'il puisse se rappeler s'il n'a omis rien de ce qu'il avoit
+intention de dire, et se lever de nouveau pour l'énoncer. Interrompre
+quelqu'un, même dans la conversation ordinaire, est regardé comme
+très-indécent. Ô combien cela diffère de ce qu'on voit dans la chambre
+polie des communes d'Angleterre, où il se passe à peine un jour, sans
+quelque tumulte qui oblige l'orateur à s'enrouer à force de crier à
+l'ordre! Combien diffère aussi la conversation des Sauvages, de la
+conversation de plusieurs sociétés polies d'Europe, dans lesquelles, si
+vous n'énoncez pas votre pensée avec beaucoup de rapidité, vous êtes
+arrêté au milieu d'une phrase par l'impatient babil de ceux avec qui
+vous vous entretenez, et il ne vous est plus possible de la finir!
+
+Il est vrai que la politesse qu'affectent les Sauvages dans la
+conversation, est portée à l'excès; car elle ne leur permet pas de
+démentir, ni même de contredire ce qu'on énonce en leur présence. Par ce
+moyen, ils évitent les disputes: mais aussi on peut difficilement
+connoître leur façon de penser et l'impression qu'on fait sur eux. Les
+missionnaires qui ont essayé de les convertir au christianisme, se
+plaignent tous de cette extrême déférence, comme d'un des plus grands
+obstacles au succès de leur mission. Les Sauvages se laissent patiemment
+expliquer les vérités du christianisme, et y donnent leurs signes
+ordinaires d'approbation. Vous croiriez qu'ils sont convaincus. Point du
+tout. C'est pure civilité.
+
+Un missionnaire suédois ayant assemblé les chefs Indiens des bords de la
+Susquehannah, leur fit un sermon dans lequel il développa les principaux
+faits historiques sur lesquels est fondée notre religion; tels que la
+chute de nos premiers parens quand ils mangèrent une pomme; la venue du
+Christ pour réparer le mal; ses miracles, ses souffrances, etc.--Quand
+il eut achevé, un orateur indien se leva pour le remercier.--«Ce que
+vous venez de nous faire entendre, dit-il, est très-bon. Certes, c'est
+fort mal que de manger des pommes; il vaut beaucoup mieux en faire du
+cidre. Nous vous sommes infiniment obligés d'avoir la bonté de venir si
+loin de votre pays, pour nous apprendre ce que vos mères vous ont
+appris. En revanche, je vais vous conter quelque chose de ce que nous
+tenons des nôtres.
+
+»Au commencement du monde, nos pères ne se nourrissoient que de la chair
+des animaux; et quand leur chasse n'étoit pas heureuse, ils mouroient de
+faim. Deux de nos jeunes chasseurs ayant tué un daim, allumèrent du feu
+dans les bois pour en faire griller une partie. Au moment où ils étoient
+prêts à satisfaire leur appétit, ils virent une jeune et belle femme
+descendre des nues et s'asseoir sur ce sommet que vous voyez là bas, au
+milieu des montagnes bleues. Alors les deux chasseurs se dirent l'un à
+l'autre: C'est un esprit, qui peut-être a senti l'odeur de notre gibier
+grillé, et désire d'en manger. Il faut lui en offrir. Ils lui
+présentèrent, en effet, la langue du daim. La jeune femme trouva ce mets
+de son goût, et leur dit: Votre honêteté sera récompensée. Revenez ici
+après treize lunes, et vous y trouverez quelque chose qui vous sera
+très-utile pour vous nourrir vous et vos enfans, jusqu'à la dernière
+génération. Ils firent ce qu'elle leur disoit, et à leur grand
+étonnement, ils trouvèrent des plantes qu'ils ne connoissoient point,
+mais qui, depuis cette époque, ont été constamment cultivées parmi nous,
+et nous sont d'un grand avantage. Là où la main droite de la jeune femme
+avoit touché la terre, ils trouvèrent le maïs; l'endroit où avoit touché
+sa main gauche, portoit des haricots, et celui où elle s'étoit assise,
+du tabac».
+
+Le bon missionnaire qu'ennuyoit ce conte ridicule, dit à celui qui le
+fesoit:--«Je vous ai annoncé des vérités sacrées: mais vous ne
+m'entretenez que de fables, de fictions, de mensonges».--L'Indien choqué
+lui répondit: «Mon frère, il semble que vos parens ont eu envers vous le
+tort de négliger votre éducation. Ils ne vous ont pas appris les
+premières règles de la politesse. Vous avez vu que nous, qui connoissons
+et pratiquons ces règles, nous avons cru toutes vos histoires. Pourquoi
+refusez-vous de croire les nôtres?»
+
+Lorsque quelques-uns de ces Sauvages viennent dans nos villes, la foule
+s'assemble autour d'eux, on les regarde avec attention, on les fatigue
+dans les momens où ils voudraient être seuls. Ils prennent cela pour une
+grande impolitesse, et ils l'attribuent à ce que nous ignorons les
+véritables règles du savoir vivre.--«Nous sommes, disent-ils, aussi
+curieux que vous, et quand vous venez dans nos villages, nous désirons
+de vous regarder: mais alors nous nous cachons derrière les buissons,
+qui sont sur la route où vous devez passer, et nous ne nous avisons
+jamais d'aller nous mêler parmi vous.»
+
+Leur manière d'entrer dans les villages les uns des autres a aussi ses
+règles. Ils croient qu'un étranger, qui voyage, manque de civilité
+lorsqu'il entre dans un village sans avoir donné avis de son arrivée.
+Aussi, dès que l'un d'eux approche d'un village, il s'arrête, crie, et
+attend qu'on l'invite à entrer. Ordinairement deux vieillards vont au
+devant de lui, et lui servent d'introducteurs. Il y a dans chaque
+village une cabane vide, qu'on appelle _la Maison des Étrangers_. On y
+conduit le voyageur, et les vieillards vont de cabane en cabane avertir
+les habitans qu'il est arrivé un étranger, qui probablement est fatigué
+et a faim. Chacun lui envoie aussitôt une partie de ce qu'il a pour
+manger, avec des peaux pour se reposer. Quand l'étranger a pris quelque
+nourriture et s'est délassé, on lui apporte du tabac et des pipes; et
+alors seulement commence la conversation. On demande au voyageur qui il
+est? où il va? quelles nouvelles il apporte? et on finit communément par
+lui offrir de lui fournir un guide et des vivres pour continuer son
+voyage. Mais on n'exige jamais rien pour la réception qu'on lui a faite.
+
+Cette hospitalité, qu'ils considèrent comme une des principales vertus,
+est également pratiquée par chaque particulier. En voici un exemple, que
+je tiens de notre interprète, Conrad Weiser. Il avoit été naturalisé
+parmi les six Nations, et parloit très-bien la langue Mohock. En
+traversant le pays des Indiens, pour porter un message de notre
+gouverneur à l'assemblée d'Onondaga, il s'arrêta à l'habitation de
+Canassetego, l'un de ses anciens amis. Le sauvage l'embrassa, étendit
+des fourrures pour le faire asseoir, plaça devant lui des haricots
+bouillis, du gibier et de l'eau, dans laquelle il avoit mêlé un peu de
+rum. Quand Conrad Weiser eut achevé de manger, et allumé sa pipe,
+Canassetego commença à s'entretenir avec lui. Il lui demanda comment il
+s'étoit porté depuis plusieurs années qu'ils ne s'étoient vus l'un
+l'autre; d'où il venoit, et quel étoit l'objet de son voyage. Conrad
+répondit à toutes ces questions; et quand la conversation commença à
+languir, le sauvage la reprit ainsi:--«Conrad, vous avez long-temps vécu
+parmi les blancs, et vous connoissez un peu leurs coutumes. J'ai été
+quelquefois à Albany, et j'ai observé qu'une fois tous les sept jours,
+ils ferment leurs boutiques et s'assemblent tous dans une grande maison.
+Dites-moi, pourquoi cela? Que font-ils dans cette maison?
+
+»Ils s'y rassemblent, répondit Conrad, pour entendre et apprendre de
+bonnes choses.--Je ne doute pas qu'ils ne vous l'aient dit, reprit le
+sauvage. Ils me l'ont dit de même: mais je ne crois pas que cela soit
+vrai; et je vais vous en dire la raison.--J'allai dernièrement à Albany,
+pour vendre des fourrures, et pour acheter des couvertures de laine, des
+couteaux, de la poudre et du rum. Vous savez que je fais ordinairement
+affaire avec Hans Hanson, mais cette fois-ci j'étois tenté d'essayer de
+quelqu'autre marchand. Cependant je commençai par aller chez Hans
+Hanson, et je lui demandai combien il me donneroit pour mes peaux de
+castor. Il me répondit qu'il ne pouvoit pas me les payer plus de quatre
+schellings la livre: mais, ajouta-t-il, je ne puis parler d'affaire
+aujourd'hui; c'est le jour où nous nous rassemblons pour apprendre de
+bonnes choses, et je vais à l'assemblée.
+
+»Pour moi, je pensai que ne pouvant faire aucune affaire ce jour-là, je
+ferois aussi bien d'aller à l'assemblée avec Hans Hanson, et je le
+suivis. Un homme vêtu de noir se leva, et commença à parler aux autres
+d'un air très-fâché. Je ne comprenois pas ce qu'il disoit: mais
+m'appercevant qu'il regardoit beaucoup et moi, et Hanson, je crus qu'il
+étoit irrité de me voir là. Ainsi je sortis; je m'assis près de la
+maison, je battis mon briquet, j'allumai ma pipe, et j'attendis que
+l'assemblée fût finie. Il me vint alors dans l'idée que l'homme vêtu de
+noir avoit fait mention des peaux de castor, et que cela pouvoit être le
+sujet de l'assemblée. En conséquence, dès qu'on sortit de la maison,
+j'accostai mon marchand.--Eh bien! lui dis-je, Hans, j'espère que vous
+êtes convenu de payer les peaux de castor plus de quatre schellings la
+livre.--Non, répondit-il, je ne puis plus même y mettre ce prix. Je ne
+peux en donner que trois schellings six sous.--Je m'adressai alors à
+divers autres marchands: mais c'étoit par-tout la même chanson; trois
+schellings six sous, trois schellings six sous. Je vis donc clairement
+que mes soupçons étoient bien fondés; et que, quoique les blancs
+prétendissent qu'ils alloient dans leurs assemblées pour apprendre de
+bonnes choses, ils ne s'y rendoient, en effet, que pour se concerter,
+afin de mieux tromper les Indiens sur le prix des peaux de castor.
+Réfléchissez-y un peu, Conrad, et vous serez de mon avis. Si, en
+s'assemblant aussi souvent, leur dessein étoit d'apprendre de bonnes
+choses, ils devroient certainement en avoir déjà appris quelqu'une. Mais
+ils sont encore bien ignorans.
+
+»Vous connoissez notre usage. Si un blanc voyage dans notre pays, et
+entre dans nos cabanes, nous le traitons toujours comme je viens de vous
+traiter. Nous le fesons sécher s'il est mouillé; nous le fesons chauffer
+s'il a froid, nous lui donnons de quoi bien satisfaire sa faim et sa
+soif, et nous étendons des fourrures devant lui, pour qu'il puisse se
+reposer et dormir. Mais nous ne lui demandons jamais rien pour la
+manière dont nous l'avons accueilli[23]. Mais si j'entre dans la maison
+d'un blanc à Albany, et que je demande quelque chose à manger et à
+boire, on me dit aussitôt: Où est ton argent? Et si je n'en ai point, on
+me dit: Sors d'ici, chien d'indien.--Vous voyez bien que les blancs
+n'ont point encore appris ce peu de bonnes choses que nous apprenons,
+nous, sans assemblées; parce que, quand nous sommes enfans, nos mères
+nous les apprenent. Il est donc impossible que leurs assemblées soient
+pour l'objet qu'ils disent. Elles n'ont d'autre but que d'apprendre à
+tromper les Indiens sur le prix des castors.»
+
+ [23] C'est une chose très-remarquable, que dans tous les temps et dans
+ tous les pays, l'hospitalité ait été reconnue pour la vertu de ceux
+ que les nations civilisées se sont plu à appeler barbares. Les Grecs
+ ont célébré les Scythes à cause de cette vertu. Les Sarrasins l'ont
+ portée au plus haut degré, et elle règne encore chez les Arabes du
+ désert. Saint-Paul nous dit, dans la relation de son voyage et de
+ son naufrage sur l'île de Malthe:--«Les Barbares nous traitèrent
+ avec beaucoup de bienveillance, car ils allumèrent du feu, et nous
+ reçurent à cause de la pluie qui tomboit, et à cause du
+ froid».--Cette note est tirée d'un _petit recueil des OEuvres de
+ Franklin_, publié par Dilly.
+
+
+
+
+SUR LES DISSENTIONS ENTRE L'ANGLETERRE ET L'AMÉRIQUE.
+
+
+À M. DUBOURG.
+
+ Londres, le 2 octobre 1770.
+
+Je vois, avec plaisir, que nous pensons à-peu-près de même au sujet de
+l'Amérique anglaise. Nous, habitans des colonies, nous n'avons jamais
+prétendu être exempts de contribuer aux dépenses nécessaires au maintien
+de la prospérité de l'empire. Nous soutenons seulement qu'ayant des
+parlemens chez nous, et n'étant nullement représentés dans celui de la
+Grande-Bretagne, nos parlemens sont les seuls juges de ce que nous
+pouvons et devons donner, et le parlement anglais n'a nul droit de
+prendre notre argent sans notre consentement.
+
+L'empire britannique n'est pas un simple état. Il en comprend plusieurs;
+et quoique le parlement de la Grande-Bretagne se soit arrogé le pouvoir
+de taxer les colonies, il n'en a pas plus le droit qu'il n'a celui de
+taxer l'électorat d'Hanovre. Nous avons le même roi, mais non la même
+législature.
+
+La dispute, qui s'est élevée entre l'Angleterre et les colonies, a déjà
+fait perdre à l'Angleterre plusieurs millions sterlings. Elle les a
+perdus dans son commerce, et l'Amérique en a gagné autant. Ce commerce
+consistoit principalement en superfluités, en objets de luxe et de mode,
+dont nous pouvons fort bien nous passer; et la résolution que nous avons
+prise, de n'en plus recevoir jusqu'à ce qu'on ait fait cesser nos
+plaintes, est cause que nos manufactures commencent à sortir de
+l'enfance, et à prendre quelque consistance. Il ne seroit même pas aisé
+d'engager nos colons à les abandonner, quand une amitié plus sincère que
+jamais succéderoit à la querelle qui nous divise.
+
+Certes, je ne doute point que le parlement d'Angleterre ne finisse par
+abandonner ses prétentions, et ne nous laisse paisiblement jouir de nos
+droits et de nos privilèges.
+
+B. FRANKLIN.
+
+
+
+
+SUR LA PRÉFÉRENCE QU'ON DOIT DONNER AUX ARCS ET AUX FLÈCHES SUR LES
+ARMES À FEU.
+
+
+AU MAJOR-GÉNÉRAL LEE.
+
+ Philadelphie, le 11 février 1776.
+
+GÉNÉRAL,
+
+Le porteur de cette lettre est M. Arundel, que le congrès adresse au
+général Schuyler, pour qu'il l'emploie dans le service de l'artillerie.
+Il se propose de vous voir en passant, et il me demande une lettre de
+recommandation pour vous. Il a servi en France, ainsi que vous le verrez
+par ses brevets; et comme il paroît attaché à notre cause, j'espère
+qu'il se rendra utile, en instruisant nos jeunes canonniers et nos
+matelots. Peut-être donnera-t-il quelque moyen de déboucher la lumière
+des canons encloués.
+
+Je vous envoie ci-joint une lettre que m'a écrite un officier nommé _M.
+Newland_, qui a servi dans les deux dernières guerres. Il est connu du
+général Gates, qui m'en parla avantageusement, lorsque j'étois à
+Cambridge. Maintenant il désire de servir sous vos ordres, et je lui ai
+conseillé d'aller vous joindre à New-York.
+
+Les Anglais parlent encore haut, et nous menacent durement: mais leur
+langage est un peu plus poli, ou du moins, il n'est pas tout-à-fait
+aussi injurieux pour nous. Ils sont rentrés peu-à-peu dans leur bon
+sens; mais j'imagine que c'est trop tard pour leurs intérêts.
+
+Nous avons reçu cent vingt tonneaux de salpêtre, ce qui fait une grande
+quantité, et nous en attendons trente tonneaux de plus. À présent, nous
+manquons de moulins pour faire la poudre: mais malgré cela, je crois que
+l'ouvrage ira son train, et qu'on le fera à force de bras.--Je
+désirerois, cependant, comme vous, que nos armées se servissent de
+piques, et même d'arcs et de flèches. Ce sont de très-bonnes armes qu'on
+a follement négligées. On doit se servir d'arcs et de flèches:
+
+1º. Parce qu'un homme peut ajuster son coup avec un arc, aussi bien
+qu'avec un fusil.
+
+2º. Il peut faire partir quatre flèches dans le même temps qu'il lui
+faut pour tirer un coup de fusil et recharger.
+
+3º. L'objet qu'il doit viser n'est point dérobé à sa vue, par la fumée
+du côté duquel il combat.
+
+4º. Un nuage de flèches, que l'ennemi voit venir, l'intimide, le
+trouble, l'empêche d'être attentif à ce qu'il fait.
+
+5º. Une flèche qui perce un homme en quelque partie de son corps que ce
+soit, le met hors de combat, jusqu'à ce qu'on la lui ait arrachée.
+
+6º. On se procure plus aisément des arcs et des flèches, que des fusils,
+de la poudre et du plomb.
+
+Polydore-Virgile, en parlant d'une bataille entre les Français et les
+Anglais, sous le règne d'Edouard III, fait mention du désordre dans
+lequel fut jetée l'armée française, par un nuage de flèches[24], que lui
+envoyèrent les Anglais, et qui leur donna la victoire[25].--Si les
+flèches fesoient tant d'effet quand les hommes étoient couverts d'une
+armure difficile à pénétrer, combien plus elles en feraient à présent,
+que cette armure est hors d'usage!
+
+Je suis bien aise que vous soyez revenu à New-York: mais je voudrois que
+vous pussiez être au Canada. Ici, les esprits sont maintenant en
+suspens, dans l'attente des propositions que doit faire l'Angleterre. Je
+ne crois pas qu'elle en fasse une seule que nous puissions accepter.
+Quand on en aura une preuve évidente, les Américains seront plus
+d'accord entr'eux et plus décidés. Alors votre proposition de former une
+ligue solemnelle sera mieux accueillie, et peut-être adoptera-t-on la
+plupart de nos autres mesures hardies.
+
+Vos lettres me font toujours un grand plaisir: mais j'ai de la peine à
+m'en croire digne, car je suis un bien mauvais correspondant. Mes yeux
+ne me permettent plus d'écrire que très-difficilement à la lumière; et
+les jours sont à présent si courts et j'ai tant d'affaires depuis
+quelque temps, que je suis rarement assis dix minutes, sans qu'on vienne
+m'interrompre.
+
+Dieu vous donne des succès!
+
+B. FRANKLIN.
+
+ [24] _Sagittarum nube._
+
+ [25] Il conclut par ces mots: _Est res profectò dictu mirabilis, ut
+ tantus ac potens exercitus à solis ferè anglicis sagittariis victus
+ fuerit; adeo anglus est sagittipotens, et id genus armorum valet._
+
+
+
+
+COMPARAISON DE LA CONDUITE DES ANTI-FÉDÉRALISTES DES ÉTATS-UNIS DE
+L'AMÉRIQUE, AVEC CELLE DES ANCIENS JUIFS.
+
+
+Un zélé partisan de la constitution fédérative dit dans une assemblée
+publique:--«Qu'une grande partie du genre-humain avoit tant de
+répugnance pour un bon gouvernement, qu'il étoit persuadé que si un ange
+nous apportoit du ciel une constitution qui y aurait été faite exprès
+pour nous, elle trouveroit encore de violens contradicteurs».--Cette
+opinion parut extravagante; l'orateur fut censuré; et il ne se défendit
+point.
+
+Probablement il ne lui vint pas tout-à-coup dans l'esprit que
+l'expérience étoit à l'appui de ce qu'il avoit avancé, et qu'elle se
+trouvoit consignée dans la plus fidèle de toutes les histoires, la
+Sainte Bible. S'il y eût songé, il aurait pu, ce me semble, s'étayer
+d'une autorité aussi irréfragable.
+
+L'être suprême se plut à élever une seule famille, et son attentive
+providence la combla de bienfaits jusqu'à ce qu'elle devînt un grand
+peuple. Après avoir délivré ce peuple de l'esclavage, par une suite de
+miracles, que fit son serviteur Moyse, il remit lui-même à ce serviteur
+choisi, en présence de toute la nation, une constitution et un code de
+loix, et il promit de récompenser ceux qui les observeroient fidèlement,
+et de punir avec sévérité ceux qui leur désobéiroient.
+
+La divinité elle-même étoit à la tête de cette constitution; c'est
+pourquoi les écrivains politiques l'ont appelée _une théocratie_. Mais
+malgré cela les ministres de Dieu ne purent parvenir à la faire
+exécuter. Aaron et ses enfans composoient, avec Moyse, le premier
+ministère du nouveau gouvernement.
+
+L'on auroit pensé que le choix d'hommes qui s'étoient distingués pour
+rendre la nation libre, et avoient hasardé leur vie en s'opposant
+ouvertement à la volonté d'un puissant monarque, qui vouloit la retenir
+dans l'esclavage, auroit été approuvé avec reconnoissance; et qu'une
+constitution tracée par Dieu même, auroit dû être accueillie avec les
+transports d'une joie universelle. Mais il y avoit, dans chacune des
+treize tribus, quelques esprits inquiets, mécontens, qui, par divers
+motifs, excitoient continuellement les autres à rejeter le nouveau
+gouvernement.
+
+Plusieurs conservoient de l'affection pour l'Égypte, leur terre natale;
+et dès qu'ils éprouvoient quelqu'embarras, quelqu'inconvénient, effet
+naturel et inévitable de leur changement de situation, ils accusoient
+leurs chefs d'être les auteurs de leur peine; et non-seulement ils
+vouloient retourner en Égypte, mais lapider ceux qui les en avoient
+arrachés[26].--Ceux qui étaient enclins à l'idolâtrie, voyoient, avec
+regret, la destruction du veau d'or. Plusieurs chefs pensoient que la
+constitution nouvelle devoit nuire à leur intérêt particulier; que les
+places avantageuses seraient toutes occupées par les parens et les amis
+de Moyse et d'Aaron, et que d'autres qui étoient également bien nés en
+seraient exclus[27].
+
+Nous voyons dans Josephe et dans le Talmud quelques particularités, qui
+ne sont pas aussi détaillées dans l'Écriture.
+
+Voici ce que nous y apprenons.--«Coré désiroit ardemment d'être
+grand-prêtre; et il fut blessé de ce que cet emploi étoit conféré à
+Aaron, par la seule autorité de Moyse, disoit-il, et sans le
+consentement du peuple. Il accusa Moyse d'avoir employé divers artifices
+pour s'emparer du gouvernement, et priver le peuple de sa liberté; et de
+conspirer avec Aaron pour perpétuer la tyrannie dans sa famille. Ainsi,
+quoique le vrai motif de Coré fût de supplanter Aaron, il persuada au
+peuple qu'il n'avoit en vue que le bien général; et les Juifs excités
+par lui, commencèrent à crier:--Maintenons la liberté de nos diverses
+tribus. Nous nous sommes, nous-mêmes, affranchis de l'esclavage où nous
+tenoient les Égyptiens; souffrirons-nous donc que Moyse nous rende
+encore esclaves? Si nous devons avoir un maître, il vaut mieux retourner
+vers le Pharaon, par qui nous étions nourris avec du pain et des
+oignons, que de servir ce nouveau tyran qui, par sa conduite, nous a
+exposés à souffrir la famine.--
+
+»Alors ils nièrent la vérité de ses entretiens avec Dieu; et ils
+prétendirent que le secret de ses rendez-vous, le soin qu'il avoit eu
+d'empêcher que personne écoutât ses discours, et approchât même du lieu
+où il étoit, devoit donner beaucoup de doutes à cet égard. Ils
+accusèrent aussi Moyse de péculat, et d'avoir gardé un grand nombre des
+cuillers et des plats d'argent que les princes avoient offerts à la
+dédicace de l'autel[28], ainsi que les offrandes d'or, qu'avoit faites
+le peuple[29], et la plus grande partie de la capitation[30]. Ils
+accusèrent Aaron d'avoir mis de côté la plupart des joyaux qui lui
+avoient été fournis pour le veau d'or.
+
+»Indépendamment du péculat qu'ils reprochoient à Moyse, ils prétendoient
+qu'il étoit rempli d'ambition, et que pour satisfaire cette passion, il
+avoit trompé le peuple en lui promettant une terre où couloit le lait et
+le miel. Ils disoient qu'au lieu de lui donner une telle terre, il l'en
+avoit arraché; et que tout ce mal lui sembloit léger, pourvu qu'il pût
+se rendre un prince absolu[31]. Ils ajoutoient que pour maintenir avec
+splendeur, dans sa famille, sa nouvelle dignité, il devoit faire suivre
+la capitation particulière qui avoit déjà été levée et remise à
+Aaron[32], par une taxe générale[33], qui probablement seroit augmentée
+de temps en temps, si l'on souffroit la promulgation de nouvelles loix,
+sous prétexte de nouvelles révélations de la volonté divine, et qu'ainsi
+toute la fortune du peuple seroit dévorée par l'aristocratie de cette
+famille.»
+
+Moyse nia qu'il se fût rendu coupable de péculat, et ses accusateurs ne
+purent alléguer aucune preuve contre lui.--«Je n'ai point, dit-il, avec
+la sainte confiance que lui inspirait la présence de Dieu, je n'ai point
+pris au peuple la valeur d'un ânon, ni rien fait qui puisse lui
+nuire».--Mais les propos outrageans de ses ennemis avoient eu du succès
+parmi le peuple; car il n'est aucune espèce d'accusation si aisée à
+faire, ou à être crue par les fripons, que celle de friponnerie.
+
+Enfin, il n'y eut pas moins de deux cents cinquante des principaux
+hébreux, «fameux dans l'assemblée et hommes de renom»[34], qui se
+portèrent à exciter la populace contre Moyse et Aaron, et lui
+inspirèrent une telle frénésie, qu'elle s'écria:--«Lapidons-les,
+lapidons-les; et assurons, par ce moyen, notre liberté. Choisissons
+ensuite d'autres capitaines, qui nous ramènent en Égypte, en cas que
+nous ne puissions pas triompher des Cananéens.»
+
+D'après tout cela, il paroît que les Israélites étoient jaloux de leur
+nouvelle liberté, et que cette jalousie n'étoit pas, par elle-même, un
+défaut: mais que quand ils se laissèrent séduire par un homme
+artificieux, qui prétendoit n'avoir en vue que le bien public, et ne
+songer en aucune manière à ses intérêts particuliers, et qu'ils
+s'opposèrent à l'établissement de la nouvelle constitution, ils
+s'attirèrent beaucoup d'embarras et de malheurs. On voit, en outre, dans
+cette inappréciable histoire, que lorsqu'au bout de plusieurs siècles,
+la constitution fut devenue ancienne, qu'on en eut abusé et qu'on
+proposa d'y faire des changemens, la populace qui avoit accusé Moyse
+d'ambition et de s'être fait prince, et qui avoit crié:--«Lapidez-le,
+lapidez-le», fut encore excitée par les grands-prêtres et par les
+scribes, et reprochant au Messie de vouloir se faire roi des Juifs,
+cria:--«Crucifiez-le, crucifiez-le.»--
+
+Tout cela nous apprend qu'une sédition populaire contre une mesure
+publique, ne prouve pas que cette mesure soit mauvaise, encore que la
+sédition soit excitée et dirigée par des hommes de distinction.
+
+Je conclus, en déclarant que je ne prétends pas qu'on infère de ce que
+je viens de dire, que notre convention nationale a été divinement
+inspirée, quand elle nous a donné une constitution fédérative, parce
+qu'on s'est déraisonnablement et violemment opposé à cette constitution.
+Cependant j'avoue que je suis si persuadé que la providence s'occupe du
+gouvernement général du monde, que je ne puis croire qu'un événement qui
+importe au bien-être de plusieurs millions d'hommes, qui existent déjà
+ou qui doivent exister, ait lieu sans qu'il soit préparé, influencé et
+réglé par cet esprit bienfaisant, tout-puissant et présent partout,
+duquel émanent tous les autres esprits.
+
+ [26] Nombres, chap. 14.
+
+ [27] Nombres, chap. 14, vers. 3.--«Et ils se réunirent tous contre
+ Moyse et Aaron, et leur dirent: Vous prenez trop sur vous. Vous
+ savez que toutes les assemblées sont saintes, ainsi que chaque
+ membre de ces assemblées: pourquoi donc vous élevez-vous au-dessus
+ de l'assemblée?»
+
+ [28] Nombres, chap. 7.
+
+ [29] Exode, chap. 35, vers. 22.
+
+ [30] Nombres, chap. 3, et Exode, chap. 30.
+
+ [31] Nombres, chap. 14, vers. 13.--«Tu regardes comme peu de chose de
+ nous avoir ôtés d'une terre où coule le lait et le miel, et de nous
+ faire périr dans le désert, pourvu que tu deviennes notre prince
+ absolu».
+
+ [32] Nombres, chap. 3.
+
+ [33] Exode, chap. 30.
+
+ [34] Nombres, chap. 14.
+
+
+
+
+SUR L'ÉTAT INTÉRIEUR DE L'AMÉRIQUE, OU TABLEAU DES VRAIS INTÉRÊTS DE CE
+VASTE CONTINENT.
+
+
+La tradition rapporte que les premiers Européens qui s'établirent à la
+Nouvelle-Angleterre, éprouvèrent beaucoup de peines et de difficultés,
+comme cela arrive ordinairement quand un peuple civilisé fonde une
+colonie dans un pays sauvage. Ils étoient portés à la piété, et ils
+demandoient des secours au ciel, par des prières et des jeûnes fréquens.
+Cet objet de leurs méditations constantes et de leurs entretiens, tenoit
+leurs esprits dans la tristesse et le mécontentement; et semblables aux
+enfans d'Israël, plusieurs d'entr'eux désiroient de retourner dans cette
+Égypte, que la persécution les avoit engagés à abandonner.
+
+Un jour qu'on proposa dans une assemblée de proclamer un nouveau jeûne,
+un fermier, plein de bon sens, se leva et observa:--«Que les
+inconvéniens auxquels ils étoient exposés, et pour lesquels leurs
+plaintes avoient si souvent fatigué le ciel, n'étoient pas si grands
+qu'ils auroient pu le craindre, et qu'ils diminuoient chaque jour, à
+mesure que la colonie se fortifioit; que la terre commençoit à compenser
+leur travail et à fournir libéralement à leur subsistance; que la mer et
+les rivières étoient remplies de poisson; que la température étoit
+douce, le climat sain; qu'ils pouvoient sur-tout, jouir pleinement de la
+liberté civile et religieuse; qu'il croyoit donc qu'il falloit
+s'entretenir de pareils sujets, parce qu'ils étoient plus consolans,
+plus propres à les rendre contens de leur situation; et qu'il convenoit
+mieux à la gratitude, qu'ils devoient à l'Être-Suprême, de proclamer, au
+lieu d'un jeûne, un jour d'action de graces.»
+
+L'avis de ce bon cultivateur fut goûté; et depuis ce moment, les
+habitans de la colonie ont eu, chaque année, assez de motifs de félicité
+publique, pour pouvoir en remercier Dieu; et en conséquence, un jour
+d'action de graces a été constamment ordonné par eux et religieusement
+observé.
+
+Je vois dans les différentes gazettes des États-Unis, de fréquentes
+réflexions sur la dureté du temps, la décadence du commerce, la rareté
+de l'argent.--Mon intention n'est point d'affirmer que ces plaintes sont
+totalement dénuées de fondement. Il n'y a aucun pays, aucun état, où
+quelques individus n'éprouvent des difficultés à gagner leur vie; où des
+gens qui n'ont point de métier lucratif, manquent d'argent, parce qu'ils
+n'ont rien à donner pour s'en procurer; et il est toujours au pouvoir
+d'un petit nombre d'hommes, de faire beaucoup de bruit.--Mais observons
+froidement la situation générale de nos affaires, et peut-être nous
+paroîtra-t-elle moins triste qu'on ne l'a imaginé.
+
+La grande occupation du continent de l'Amérique septentrionale, est
+l'agriculture. Four un artisan ou un marchand, nous comptons au moins
+cent laboureurs qui, pour la plupart, cultivent leurs propres champs, et
+en retirent non-seulement leur subsistance, mais aussi de quoi se vêtir,
+de sorte qu'ils ont besoin de fort peu de marchandises étrangères; et
+qu'ils vendent, en outre, une assez grande quantité de denrées pour
+accumuler insensiblement beaucoup d'argent.
+
+La providence est si bienfaisante envers ce pays, le climat y est si
+favorable, qu'à compter des trois ou quatre premières années de son
+établissement, où nos pères eurent à y supporter beaucoup de peine et de
+fatigue, on n'y a presque jamais entendu parler de disette: au
+contraire, quoique quelques années aient été plus ou moins fécondes,
+nous avons toujours eu assez de provisions pour nous nourrir, et même
+pour exporter. La récolte de l'année dernière a été généralement
+abondante; et cependant le fermier n'a jamais vendu aussi cher ce qu'il
+a livré au commerce, ainsi que l'attestent les prix courans qu'on a
+publiés. La valeur des terres augmente continuellement, à mesure que la
+population s'accroît. En un mot, le fermier est en état de donner de si
+bons gages à ceux qui travaillent pour lui, que tous ceux qui
+connoissent l'ancien monde, doivent convenir qu'il n'y a pas d'endroit
+où les manouvriers soient si bien nourris, si bien vêtus, si bien logés,
+que dans les États-Unis de l'Amérique.
+
+Si nous entrons dans nos cités, nous voyons que, depuis la révolution,
+les propriétaires des maisons et des terreins qui y sont compris, ont vu
+considérablement augmenter leur fortune. Les loyers se sont élevés à un
+prix étonnant; ce qui fait multiplier les bâtisses et fournit du travail
+à un nombre immense d'ouvriers. L'accroissement du luxe, et la vie
+splendide de ceux qui sont devenus riches, entretiennent aussi beaucoup
+de monde. Les ouvriers demandent et obtiennent un prix plus haut que
+dans aucune autre partie du monde, et ils sont toujours payés comptant.
+Cette classe n'a donc pas à se plaindre de la dureté du temps; et elle
+compose une très-grande partie des habitans des villes.
+
+Comme je vis fort loin de nos pêcheries américaines, je ne peux pas en
+parler avec beaucoup de certitude. Mais j'ai entendu dire que
+l'estimable classe d'hommes qu'on y emploie, est la moins bien payée, ou
+qu'elles ont moins de succès qu'avant la révolution. Ceux qui font la
+pêche de la baleine, ont été privés d'un marché où ils alloient vendre
+leur huile: mais je sais qu'il s'en ouvre un autre qui pourra leur être
+également avantageux; et les demandes de chandelle de spermaceti
+augmentent chaque jour; ce qui conséquemment, en fait hausser le prix.
+
+Restent à présent les détailleurs, ou ceux qui tiennent des boutiques.
+Quoiqu'ils ne composent qu'une petite partie de la nation, leur nombre
+est considérable, et même trop pour le genre d'affaires qu'ils ont
+entrepris; car dans tous les pays, la consommation des marchandises a
+ses limites, qui sont les facultés du peuple, c'est-à-dire, ses moyens
+d'acheter et de payer. Si les marchands calculent mal ces proportions,
+et qu'ils importent trop de marchandises, ils doivent nécessairement
+trouver difficilement à vendre l'excédent; et quelques-uns d'entr'eux
+diront que le commerce languit. L'expérience les rendra, sans doute,
+sages, et ils importeront moins. Si trop d'artisans des villes, et de
+fermiers de la campagne deviennent marchands, dans l'espoir de mener une
+vie plus agréable, la quantité d'occupation de ce genre divisée entr'eux
+tous, est trop peu de chose pour chacun en particulier; et ils doivent
+se plaindre de la décadence du commerce. Ils disent aussi que cela n'est
+dû qu'à la rareté de l'argent; tandis que, dans le fait, l'inconvénient
+provient moins de la diminution des acheteurs, que de la multiplicité
+des vendeurs; et si les fermiers et les ouvriers qui se sont faits
+marchands, retournoient à leur charrue et à leurs outils, il y auroit
+assez de veuves et d'autres femmes pour tenir les boutiques, et elles
+trouveroient suffisamment à gagner dans ce commerce de détail.
+
+Quiconque a voyagé dans les différentes parties de l'Europe, et a
+observé combien peu on y voit de gens riches ou aisés, en comparaison
+des pauvres; combien peu de gens y sont grands propriétaires, en
+comparaison de la multitude de misérables ouvriers mal payés, et de
+journaliers déguenillés et souffrant la faim; quiconque, dis-je, se
+rappelle ce tableau, et contemple l'heureuse médiocrité qui règne dans
+les états américains, où le cultivateur travaille pour lui-même et
+entretient sa famille dans une honnête abondance, doit, ce me semble,
+juger que nous avons raison de bénir la divine providence, qui a mis
+tant de différence en notre faveur, et être convaincu qu'aucune nation
+connue, ne jouit d'une plus grande portion de félicité humaine.
+
+Il est vrai que la discorde et l'esprit de parti troublent quelques-uns
+des États-Unis. Mais regardons en arrière, et demandons-nous s'ils en
+ont jamais été exempts? Ce mal existe par-tout où fleurit la liberté, et
+peut-être aide-t-il à la conserver. Le choc des sentimens opposés fait
+souvent jaillir des étincelles de vérité, qui produisent une lumière
+politique. Les diverses factions qui nous divisent, tendent toutes au
+bien public; et il n'y a réellement de différence entr'elles, que dans
+la manière d'y parvenir. Les choses, les actions, les opinions, tout
+enfin, se présente à l'esprit sous des points de vue si différens, qu'il
+n'est pas possible que nous pensions, tous à-la-fois, de la même
+manière, sur un objet quelconque, tandis qu'à peine le même homme en a
+la même idée en différens temps. L'esprit de parti est donc le lot
+commun de l'humanité; et celui qui règne chez nous n'est ni plus
+dangereux, ni moins utile que celui des autres pays et des autres
+siècles qui ont joui, au même degré que nous, de l'extrême bonheur d'une
+liberté politique.
+
+Quelques-uns d'entre nous ne sont pas si inquiets de l'état présent de
+nos affaires, que de ce qui peut arriver un jour. L'accroissement du
+luxe les alarme; et ils pensent que c'est-là ce qui nous conduit à
+grands pas vers notre ruine. Ils remarquent qu'il n'y a jamais de revenu
+suffisant sans économie; et que toutes les productions annuelles d'un
+pays peuvent être dissipées en dépenses vaines et inutiles, et la
+pauvreté succéder à l'abondance.--Cela peut-être. Cependant cela arrive
+rarement; car il semble qu'il y a chez toutes les nations une plus
+grande quantité de travail et de frugalité, contribuant à les enrichir,
+que de paresse et d'oisiveté, tendant à les appauvrir; de sorte que tout
+balancé, il se fait une accumulation continuelle de richesses.
+
+Songez à ce qu'étoient du temps des anciens Romains, l'Espagne, les
+Gaules, la Germanie, la Grande-Bretagne, habitées par des peuples
+presqu'aussi pauvres que nos Sauvages; et considérez les richesses
+qu'elles possèdent à présent, l'innombrable quantité de villes superbes,
+de fermes bien établies, de meubles élégans, de magasins remplis de
+marchandises; sans compter l'argenterie, les bijoux et tout le
+numéraire. Oui, elles possèdent tout cela, en dépit de leurs
+gouvernement exacteurs, dispendieux, extravagans, et de leurs guerres
+destructives. Cependant on n'a jamais gêné, dans ces contrées, ni le
+luxe, ni les prodigalités de l'opulence.--Ensuite, examinez le grand
+nombre de fermiers laborieux et sobres, qui habitent l'intérieur des
+états américains, et composent le corps de la nation, et jugez s'il est
+possible que le luxe de nos ports de mer puisse ruiner un tel pays.
+
+Si l'importation des objets de luxe pouvoit ruiner un peuple, nous
+serions probablement ruinés depuis long-temps, car la nation anglaise
+prétendoit avoir le droit de porter chez nous, non-seulement les
+superfluités de son pays, mais celles de toutes les autres contrées de
+la terre. Nous les achetions, nous les consommions; et cependant nous
+avons prospéré et sommes devenus riches. À présent nos gouvernemens
+indépendans peuvent faire ce qui leur étoit alors impossible. Ils
+peuvent diminuer par des impôts considérables ou empêcher par une
+prohibition sévère, ces sortes d'importations; et nous nous enrichirons
+davantage, si toutefois, et cela est incertain, le désir de nous parer
+de beaux habits, d'être bien meublés, d'avoir des maisons élégantes, ne
+doit pas, en excitant le travail et l'industrie, produire beaucoup plus
+que ne nous coûtent ces objets.
+
+L'agriculture et les pêcheries des États-Unis sont les grandes sources
+de l'accroissement de nos richesses. Celui qui sème un grain de bled,
+est peut-être récompensé de sa peine par quarante grains de bled que la
+terre lui rend; et celui qui tire un poisson du sein de la mer, en
+retire une pièce d'argent.
+
+Nous devons être attentifs à ces choses-là, et nous le serons sans
+doute. Alors, les puissances rivales, avec tous leurs actes prohibitifs,
+ne pourront pas beaucoup nous nuire. Nous sommes les enfans de la terre
+et des mers, et semblables à l'Antée de la fable, si en luttant avec un
+Hercule nous avons quelquefois le dessous, le seul attouchement de nos
+parens nous rendra la force de renouveler le combat.
+
+
+
+
+AVIS À CEUX QUI VEULENT ALLER S'ÉTABLIR EN AMÉRIQUE.
+
+
+Plusieurs personnes en Europe, sachant que l'auteur de cet avis connoît
+très-bien l'Amérique septentrionale, lui ont parlé ou écrit pour lui
+communiquer l'intention où elles sont d'aller s'y établir. Mais il lui
+semble qu'elles ont formé ce projet par ignorance, et en se fesant de
+fausses idées de ce qu'on peut se procurer dans le pays où elles veulent
+se rendre. Ainsi, il croit devoir donner ici quelques notions plus
+claires que celles qu'on a eues jusqu'à présent sur cette partie du
+monde, afin de prévenir l'émigration et les voyages dispendieux et
+infructueux de ceux à qui ne conviennent pas de pareilles entreprises.
+
+Beaucoup de gens s'imaginent que les habitans des États-Unis de
+l'Amérique sont riches, en état de faire de la dépense, et disposés à
+récompenser toute sorte de talens; mais qu'en même-temps ils ne
+connoissent point les sciences, et que par conséquent des étrangers, qui
+possèdent la littérature et les beaux-arts, doivent être très-estimés
+dans ces contrées, et assez bien payés pour y devenir bientôt riches. On
+croit aussi qu'il y a beaucoup d'emplois lucratifs que les gens du pays
+ne sont pas propres à remplir; et que comme peu de personnes y sont
+d'une noble origine, les étrangers qui portent un nom distingué doivent
+y être très-respectés, obtenir les meilleures places et y faire
+fortune.--On va jusqu'à se flatter que, pour encourager l'émigration des
+Européens, les divers gouvernemens des États-Unis, non-seulement payent
+le voyage de ceux qui viennent pour s'établir chez eux, mais leur font
+présent à leur arrivée, de terres, de nègres, de bétail et d'instrumens
+de labourage.
+
+Toutes ces choses-là sont imaginaires; et ceux qui fondent leurs
+espérances sur cela, et passent en Amérique, sont sûrement bien trompés.
+
+La vérité est que quoique dans ce pays il y ait très-peu de gens aussi
+misérables que les classes pauvres d'Europe, il y en a aussi très-peu
+qu'on pût regarder en Europe comme riches. On y trouve plutôt une
+heureuse et générale médiocrité. On y voit peu de grands propriétaires
+de terres, et peu de fermiers qui cultivent les terres des autres. La
+plupart des Américains labourent leurs propres champs, exercent quelque
+métier ou font quelque commerce. Il en est très-peu d'assez riches pour
+vivre dans l'oisiveté, et pour payer aussi chèrement, qu'on le fait en
+Europe, les tableaux, les statues, l'architecture et les autres
+productions des arts, qui sont plus curieuses qu'utiles. Aussi ceux qui
+sont nés en Amérique avec le goût de cultiver ces arts, ont communément
+quitté leur patrie, et sont allés s'établir en Europe, où ils pouvoient
+être mieux récompensés.
+
+Certes, la connoissance des belles-lettres et de la géométrie est
+très-estimée dans les États-Unis; mais elle y est, en même-temps, plus
+commune qu'on ne le pense. Il y a déjà neuf grands colléges ou
+universités; savoir quatre à la Nouvelle-Angleterre[35], et un dans
+chacune des provinces de New-York, de New-Jersey, de Pensylvanie, de
+Maryland et de Virginie. Ces universités ont des professeurs
+très-savans. Il y a, en outre, un grand nombre de petits colléges, ou
+d'écoles; et l'on apprend à beaucoup de jeunes gens les langues, la
+théologie, la jurisprudence et la médecine.
+
+Il n'est nullement défendu aux étrangers d'exercer ces professions; et
+le rapide accroissement de la population dans toutes les parties des
+États-Unis, leur promet une occupation qu'ils peuvent partager avec les
+gens du pays. Il y a peu d'emplois civils, et il n'y en a point
+d'inutile comme en Europe. D'ailleurs, l'on a établi pour règle, dans
+quelques-unes de nos provinces, qu'aucune place ne seroit assez
+lucrative, pour tenter la cupidité de ceux qui voudroient la remplir. Le
+trente-sixième article de la constitution de Pensylvanie, dit
+expressément:--«Comme pour conserver son indépendance, tout homme libre,
+qui n'a point une propriété suffisante, doit avoir quelque profession,
+métier, commerce ou ferme qui le fasse subsister honnêtement, il n'est
+pas nécessaire de créer des emplois lucratifs; parce que leur effet
+ordinaire est d'inspirer à ceux qui les possèdent ou qui les postulent,
+un esprit de dépendance et de servitude, indigne d'hommes libres. Ainsi,
+toutes les fois que les émolumens d'un emploi augmenteront au point de
+le faire désirer à plusieurs personnes, il faudra que la législature en
+diminue les profits.»
+
+Ces idées ont été plus ou moins adoptées par tous les États-Unis. Or, il
+ne vaut pas la peine qu'un homme, qui a quelque moyen de vivre chez lui,
+s'expatrie dans l'espoir d'obtenir une place avantageuse en Amérique.
+Quant aux emplois militaires, il n'y en a plus depuis la fin de la
+guerre, puisque les armées ont été licenciées.
+
+Il convient encore moins d'aller dans les États-Unis, lorsqu'on n'a à y
+porter qu'une naissance illustre. En Europe, cela peut être de quelque
+prix: mais une pareille marchandise ne peut être offerte dans un plus
+mauvais marché qu'en Amérique, où, en parlant d'un étranger, les
+habitans demandent, non pas _qui il est_, mais _ce qu'il sait faire_.
+S'il a quelque talent utile, il est bien accueilli; et s'il exerce son
+talent et qu'il se conduise bien, il est respecté par tous ceux qui le
+connoissent. Mais celui qui n'est qu'_homme de qualité_, et qui, par
+rapport à cela, veut obtenir un emploi et vivre aux dépens du public,
+est rebuté et méprisé.
+
+Le laboureur et l'artisan sont honorés en Amérique, parce que leur
+travail est utile. Les habitans y disent que Dieu lui-même est un
+artisan, et le premier de l'univers; et qu'il est plus admiré, plus
+respecté, à cause de la variété, de la perfection, de l'utilité de ses
+ouvrages, que par rapport à l'ancienneté de sa famille.--Ils aiment
+beaucoup à citer l'observation d'un nègre, qui disoit:--«Boccarorra[36]
+fait travailler l'homme noir, le cheval, le boeuf, tout, excepté le
+cochon.--Le cochon mange, boit, se promène, dort quand il veut, et vit
+comme un gentilhomme.»--
+
+D'après cette façon de penser des Américains, l'un d'entr'eux croiroit
+avoir beaucoup plus d'obligation à un généalogiste qui pourroit lui
+prouver que, depuis dix générations, ses ancêtres ont été laboureurs,
+forgerons, charpentiers, tourneurs, tisserands, taneurs, même
+cordonniers, et que conséquemment ils étoient d'utiles membres de la
+société, que s'il lui démontroit qu'ils étoient seulement nobles, ne
+fesant rien de profitable, vivant nonchalamment du travail des autres,
+ne sachant que _consommer les fruits de la terre_[37], et n'étant enfin
+propres à rien, jusqu'à ce qu'à leur mort, leurs biens ont été dépecés
+comme le cochon gentilhomme du nègre.
+
+Quant aux encouragemens que le gouvernement donne aux étrangers, ils ne
+sont réellement que ce qu'on doit attendre de la liberté et des loix
+sages. Les étrangers sont bien reçus en Amérique, parce qu'il y a assez
+de place pour tous; et les habitans n'en sont point jaloux. Les loix les
+protégent assez, pour qu'ils n'aient besoin de l'appui d'aucun homme en
+place; et chacun d'eux peut jouir en paix du produit de son industrie.
+Mais s'ils n'apportent point de fortune, il faut qu'ils soient laborieux
+et qu'ils travaillent pour vivre. Une ou deux années de séjour leur
+donnent tous les droits de citoyen. Mais le gouvernement ne fait point
+aujourd'hui ce qu'il pouvoit faire autrefois. Il n'engage plus les
+étrangers à s'établir, en payant leur passage, et leur donnant des
+terres, des nègres, du bétail, des instruments de labourage, ou en leur
+fesant aucune autre espèce d'avances. En un mot, l'Amérique est la terre
+du travail, et non point ce que les Anglais appellent une contrée de
+fainéans[38]; et les Français un pays de cocagne, où les rues sont
+pavées de miches, les maisons couvertes d'omelettes, et où les poulets
+volent tout rôtis, en criant: _Approchez-vous pour nous manger._
+
+Quels sont donc les hommes auxquels il peut être avantageux de passer en
+Amérique? Et quels sont les avantages qu'ils peuvent raisonnablement s'y
+promettre?
+
+La terre est à bon marché dans ces contrées, à cause des vastes forêts
+qui manquent d'habitans, et qui probablement en manqueront encore plus
+d'un siècle. La propriété de cent acres d'un sol fertile, couvert de
+bois en divers endroits, voisin des frontières, peut s'acquérir pour
+huit ou dix guinées. Ainsi, des jeunes gens laborieux qui s'entendent à
+cultiver le bled et à soigner le bétail, ce qui se fait dans ces
+contrées à-peu-près comme en Europe, ont de l'avantage à aller s'y
+établir. Quelques épargnes sur les bons gages qu'ils y recevront pendant
+qu'ils travailleront pour les autres, les mettront bientôt à même
+d'acheter de la terre et de commencer à la défricher. Ils seront aidés
+par des voisins de bonne volonté, et ils trouveront du crédit. Beaucoup
+de pauvres colons, sortis d'Angleterre, d'Irlande, d'Écosse et
+d'Allemagne, sont, de cette manière, devenus, en peu d'années, de riches
+fermiers; mais s'ils étoient restés dans leur pays, où toutes les terres
+sont occupées et le prix des journaliers fort médiocre, ils ne se
+seroient jamais élevés au-dessus de la triste condition dans laquelle
+ils étoient nés.
+
+La salubrité de l'air, la bonté du climat, l'abondance de bons alimens,
+la facilité qu'on a à se marier de bonne heure, par la certitude de ne
+pas manquer de subsistance en cultivant la terre, font que
+l'accroissement de la population est très-rapide en Amérique; et elle le
+devient encore davantage par l'immigration des étrangers. Aussi, on y
+voit sans cesse augmenter le besoin des ouvriers de toute espèce, pour
+construire des maisons aux agriculteurs, et leur faire les meubles et
+ustensiles grossiers qu'il ne seroit pas aussi commode de faire venir
+d'Europe.
+
+Des ouvriers qui peuvent faire passablement les choses dont je viens de
+parler, sont sûrs de ne pas manquer d'occupation et d'être bien payés,
+car rien ne gêne les étrangers qui veulent travailler, et ils n'ont pas
+même besoin de permission pour cela. S'ils sont pauvres, ils commencent
+par être domestiques ou journaliers; et s'ils sont sobres, laborieux,
+économes, ils deviennent bientôt maîtres, s'établissent, se marient,
+élèvent bien leurs enfans, et sont des citoyens respectables.
+
+Les gens qui, ayant une médiocre fortune, et une nombreuse famille,
+désirent d'élever leurs enfans au travail, et de leur assurer une
+propriété, peuvent aussi passer en Amérique. Ils y trouveront des
+ressources dont ils manquent en Europe. Là, ils pourront apprendre et
+exercer des arts mécaniques, sans que cela leur procure aucun
+désagrément. Au contraire, leur travail leur attirera du respect. Là, de
+petits capitaux employés à acheter des terres qui acquièrent chaque jour
+plus de prix par l'accroissement de la population, donnent à ceux qui en
+font cet usage, la certitude de laisser d'assez grandes fortunes à leurs
+enfans.
+
+L'auteur de cet écrit a vu plusieurs exemples de grands terrains,
+achetés à raison de dix livres sterlings pour cent acres, dans le pays,
+qu'on appeloit alors les frontières de la Virginie, lesquels, au bout de
+vingt ans, ayant été défrichés, et se trouvant en-deçà de nouveaux
+établissemens, ont été vendus trois livres sterlings l'acre. L'acre
+américain est le même que l'acre anglais et l'acre de Normandie[39].
+
+Ceux qui veulent connoître le gouvernement des Américains, doivent lire
+les constitutions des différens États-Unis, et les articles de
+confédération qui les lient les uns aux autres, sous la direction d'une
+assemblée générale, appelée _Congrès_. Ces constitutions ont été
+imprimées en Amérique, par ordre du congrès. L'on en a fait deux
+éditions à Londres, et la traduction française en a été publiée
+dernièrement à Paris.
+
+Depuis quelque temps, divers princes de l'Europe, croyant qu'il y auroit
+de l'avantage pour eux à multiplier les manufactures dans leurs états,
+de manière à diminuer l'importation des marchandises étrangères, ont
+cherché à attirer des ouvriers des autres pays, en leur accordant de
+gros salaires et des privilèges.--Beaucoup de personnes, qui prétendent
+être très-habiles dans divers genres de manufactures précieuses,
+s'imaginant que l'Amérique devoit avoir besoin d'elles, et que le
+congrès seroit probablement disposé à imiter les princes dont je viens
+de faire mention, lui ont proposé de se rendre dans les États-Unis, à
+condition qu'il paieroit leur passage et qu'il leur donneroit des
+terres, des appointemens, et des privilèges pour un certain nombre
+d'années. Mais si ces personnes lisent les articles de la confédération
+des États-Unis, elles verront que le congrès n'a ni le pouvoir ni
+l'argent nécessaire pour faire ce qu'elles désirent. Si de tels
+encouragemens peuvent avoir lieu, ce n'est que de la part du
+gouvernement de quelqu'un des états. Cependant, cela arrive rarement en
+Amérique; et quand on l'a fait, le succès a souvent mal répondu aux
+espérances. On a vu que le pays n'étoit pas encore assez avancé pour
+engager des particuliers à y établir des manufactures. La main-d'oeuvre
+y est communément trop chère; il est trop difficile d'y rassembler des
+journaliers, parce que chacun veut y travailler pour son compte; et le
+bas prix des terres y excite beaucoup d'ouvriers à abandonner leur
+métier pour s'adonner à l'agriculture.
+
+Le peu de manufactures qui y ont réussi, sont celles qui exigent peu de
+bras, et dans lesquelles la plus grande partie du travail se fait avec
+des machines. Les marchandises trop volumineuses, et qui ne sont pas
+d'un prix assez considérable pour supporter les dépenses du fret,
+peuvent être faites dans le pays et vendues à meilleur marché, que
+lorsqu'on les y transporte. Mais ce ne sont que ces sortes d'objets
+qu'il est avantageux d'y fabriquer lorsqu'on en trouve le débit. Les
+fermiers américains ont tous les ans beaucoup de laine et de lin: mais
+au lieu d'en exporter, on emploie le tout dans le pays. Chaque fermier a
+chez lui sa petite manufacture pour l'usage de sa famille. L'on a
+essayé, dans plusieurs provinces, d'acheter une grande quantité de laine
+et de lin, pour les faire filer et tisser, et former des établissemens
+où l'on pût vendre beaucoup de toile et d'étoffes de laine: mais ces
+projets n'ont presque jamais réussi, parce que les marchandises
+pareilles qui viennent de l'étranger, sont moins chères.
+
+Lorsque le gouvernement a été invité à soutenir ces établissemens, par
+des encouragemens, par des avances de fonds, ou en mettant des impôts
+sur l'importation des marchandises étrangères, il a presque toujours
+refusé; car il a pour principe que si le pays est déjà en état d'avoir
+des manufactures, des particuliers trouveront assez d'avantage à les
+entreprendre; et que s'il ne l'est pas encore, c'est une folie de
+vouloir forcer la nature.
+
+L'établissement de grandes manufactures exige qu'il y ait un grand
+nombre de pauvres ouvriers, qui travaillent pour un faible salaire. Il
+peut y avoir de ces pauvres ouvriers en Europe: mais il ne s'en trouvera
+point en Amérique, jusqu'à ce que toutes les terres soient occupées et
+cultivées, et qu'il y ait un surcroît de population, qui, ne pouvant
+avoir de terres, manque de travail.
+
+Les manufactures de soieries sont, dit-on, naturelles en France, comme
+celles de drap en Angleterre; parce que chacun de ces pays produit
+abondamment les matières premières. Mais si l'Angleterre vouloit
+fabriquer des soieries, comme elle fabrique des draps, et la France
+fabriquer des draps, comme elle fabrique des soieries, ces entreprises
+contre nature auroient besoin d'être soutenues par des prohibitions
+mutuelles, ou par des droits considérables mis sur les marchandises
+importées d'un de ces états dans l'autre. Par ce moyen les ouvriers
+feroient payer un plus haut prix aux consommateurs, tandis que le
+surcroît de salaires qu'ils recevroient, ne les rendroit ni plus
+heureux, ni plus riches, car ils boiroient davantage et travailleroient
+moins.
+
+Les gouvernemens américains croient donc ne pas devoir encourager ces
+sortes de projets. Aussi, ni les marchands, ni les ouvriers, ne font la
+loi à personne. Si le marchand veut vendre trop cher une paire de
+souliers qui vient de l'étranger, l'acheteur s'adresse à un cordonnier;
+et si le cordonnier demande un trop haut prix, l'acheteur retourne an
+marchand: ainsi la concurrence retient dans de justes limites le
+marchand et l'ouvrier. Cependant le cordonnier gagne en Amérique,
+beaucoup plus qu'il ne gagneroit en Europe, parce qu'il peut ajouter au
+prix qu'il vend ses souliers, une somme presqu'égale aux dépenses de
+fret, de commission, d'assurances, que fait nécessairement payer le
+marchand. Il en est de même pour les ouvriers dans tous les autres arts
+mécaniques. Aussi, les artisans vivent en général beaucoup mieux en
+Amérique qu'en Europe; et ceux qui sont économes ramassent aisément de
+quoi vivre dans leur vieillesse, et laisser du bien à leurs enfans.--Les
+hommes qui ont un métier peuvent donc avoir de l'avantage à aller
+s'établir dans les États-Unis.
+
+L'Europe est depuis long-temps habitée; et là, les arts, les métiers,
+les professions de toute espèce sont si bien fournis, qu'il est
+difficile à un pauvre homme, qui a des enfans, de les placer de manière
+à leur faire gagner, ou apprendre à gagner une honnête subsistance.
+L'artisan qui craint de se créer des rivaux refuse de prendre des
+apprentis, à moins qu'on ne lui donne de l'argent, qu'on ne les
+nourrisse ou qu'on ne se soumette à d'autres conditions trop onéreuses
+pour les parens. Aussi les jeunes gens restent souvent dans l'ignorance
+de tout ce qui pourroit leur être utile, et ils sont obligés, pour
+vivre, de devenir soldats, domestiques ou voleurs.
+
+En Amérique, l'augmentation continuelle de la population, empêche qu'on
+n'ait cette crainte de se créer des rivaux. Les ouvriers y prennent
+volontiers des apprentis, parce qu'ils espèrent retirer du profit de
+leur travail, pendant tout le temps qui s'écoulera depuis l'époque où
+ils sauront leur métier, jusqu'au terme stipulé dans leur contrat. Il
+est donc facile aux familles pauvres de faire élever utilement leurs
+enfans; et les ouvriers sont si portés à avoir des apprentis, que
+plusieurs d'entr'eux donnent de l'argent aux parens, pour avoir des
+garçons de dix à quinze ans, et les garder jusqu'à ce qu'ils en aient
+vingt-un. Par ce moyen beaucoup de pauvres parens ont, à leur arrivée en
+Amérique, ramassé assez d'argent, pour acheter des terres, s'y établir,
+et subsister, en les cultivant avec le reste de leur famille.
+
+Les contrats d'apprentissage se font en présence d'un magistrat, qui en
+règle les conditions, conformément à la raison et à la justice; et comme
+il a en vue de voir former un citoyen utile, il oblige le maître de
+s'engager, par écrit, non-seulement à bien nourrir l'apprenti, à
+l'habiller, à le blanchir, à le loger, et à lui donner un habillement
+complet à la fin de l'apprentissage, mais encore à lui faire apprendre à
+lire, à écrire, à chiffrer, et à lui enseigner sa profession, ou
+quelqu'autre par laquelle il puisse être en état de gagner sa vie, et
+d'élever une famille.
+
+Une copie de cet acte est remise à l'apprenti ou à ses parens, et le
+magistrat en garde la minute, à laquelle on peut avoir recours, en cas
+que le maître manque à quelqu'une de ses obligations.
+
+Ce désir qu'ont les maîtres, d'avoir beaucoup de mains employées à
+travailler pour eux, les engage à payer le passage des personnes de l'un
+et de l'autre sexe, qui arrivent jeunes en Amérique, et conviennent de
+les servir pendant deux, trois ou quatre ans. Les jeunes gens, qui
+savent déjà travailler, s'engagent pour un terme moins long,
+proportionné à leur talent et au profit qu'on peut retirer de leur
+service. Ceux qui ne savent rien faire donnent plus de temps, à
+condition qu'on leur enseignera un métier, que leur pauvreté ne leur
+avoit pas permis d'apprendre dans leur pays.
+
+Comme la médiocrité de fortune est presque générale en Amérique, les
+habitans sont obligés de travailler pour vivre. Aussi on y voit rarement
+cette foule de vices qu'enfante l'oisiveté. Un travail constant est le
+conservateur des moeurs et de la vertu d'un peuple. Les jeunes gens ont
+moins de mauvais exemples en Amérique qu'ailleurs; et c'est une
+considération qui doit flatter les parens. On peut ajouter à cela qu'une
+religion grave y est, sous différentes dénominations, non-seulement
+tolérée, mais respectée et pratiquée.--L'athéisme y est inconnu.
+L'incrédulité y est rare et secrète; de sorte qu'on peut y vivre jusqu'à
+un âge très-avancé sans y avoir à souffrir de la présence d'un athée ou
+d'un mécréant. La providence semble manifester son approbation de la
+tolérance et de la douceur avec lesquelles les différentes sectes s'y
+traitent mutuellement, par la prospérité qu'elle daigne accorder à tout
+le pays.
+
+ [35] La province de Massachusett, dont Boston est la capitale. (_Note
+ du Traducteur._)
+
+ [36] C'est-à-dire l'homme blanc.
+
+ [37] . . . . . . . . . . Born
+ Merely to eat up the corn.
+
+ WOTTS.
+
+ [38] Lubberland.
+
+ [39] Le département de la Seine-Inférieure. Cet acre n'existe plus
+ depuis que la république a sagement établi l'égalité des mesures.
+ (_Note du Tra._)
+
+
+
+
+DISCOURS PRONONCÉ DANS LA DERNIÈRE CONVENTION DES ÉTATS-UNIS.
+
+
+MONSIEUR LE PRÉSIDENT,
+
+J'avoue qu'en ce moment je n'approuve pas entièrement notre
+constitution: mais je ne sais point si, par la suite, je ne
+l'approuverai pas; car, comme j'ai déjà vécu long-temps, j'ai souvent
+éprouvé que l'expérience ou la réflexion me fesoit changer d'opinion sur
+des sujets très-importans, et que ce que j'avois d'abord cru juste, me
+sembloit ensuite tout différent. C'est pour cela que plus je deviens
+vieux, et plus je suis porté à me défier de mon propre jugement, et à
+respecter davantage le jugement d'autrui.
+
+La plupart des hommes, ainsi que la plupart des sectes religieuses, se
+croient en possession de la vérité, et s'imaginent que quand les autres
+ont des opinions différentes des leurs, c'est par erreur. Steel, qui
+étoit un protestant, dit dans une épitre dédicatoire an pape, «Que la
+seule différence qu'il y ait, entre l'église romaine et l'église
+protestante, c'est que l'une se croit infaillible, et que l'autre pense
+n'avoir jamais tort».--Mais quoique beaucoup de gens ne doutent pas plus
+de leur propre infaillibilité que les catholiques de celle de leur
+église, peu d'entr'eux ne l'avouent pas aussi naturellement qu'une dame
+française, qui, dans une petite dispute qu'elle avoit avec sa soeur, lui
+disoit:--«Je ne sais pas, ma soeur, comment cela se fait; mais il me
+semble qu'il n'y a que moi, qui ai toujours raison[40].»
+
+J'accepte notre constitution, avec tous ses défauts, si tant est,
+pourtant, que les défauts que j'y trouve, y soient réellement. Je pense
+qu'un gouvernement général nous est nécessaire. Quelque forme qu'ait un
+gouvernement, il n'y en a point qui ne soit avantageux, s'il est bien
+administré. Je crois qu'il est vraisemblable que le nôtre sera
+administré sagement pendant plusieurs années; mais que, comme tous ceux
+qui l'ont précédé, il finira par devenir despotique, lorsque le peuple
+sera assez corrompu, pour ne pouvoir plus être gouverné que par le
+despotisme.
+
+Je déclare en même-temps, que je ne pense pas que les conventions que
+nous aurons par la suite, puissent faire une meilleure constitution que
+celle-ci; car lorsqu'on rassemble un grand nombre d'hommes pour
+recueillir le fruit de leur sagesse collective, on rassemble
+inévitablement avec eux, leurs préjugés, leurs erreurs, leurs passions,
+leurs vues locales et leurs intérêts personnels. Une telle assemblée
+peut-elle donc produire rien de parfait? Non sans doute, Mr. le
+président; et c'est pour cela que je suis étonné que notre constitution
+approche autant de la perfection qu'elle le fait. J'imagine même qu'elle
+doit étonner nos ennemis, qui se flattent d'apprendre que nos conseils
+seront confondus comme les hommes qui voulurent construire la tour de
+Babylone, et que nos différens états sont au moment de se diviser dans
+l'intention de se réunir ensuite pour s'égorger mutuellement.
+
+Oui, Mr. le président, j'accepte notre constitution, parce que je n'en
+attend pas de meilleure, et parce que je ne suis pas sûr qu'elle n'est
+pas la meilleure. Je sacrifie au bien public l'opinion que j'ai
+contr'elle. Tandis que j'ai été dans les pays étrangers, je n'ai jamais
+dit un seul mot sur les défauts que j'y trouve. C'est dans cette
+enceinte que sont nées mes observations, et c'est ici qu'elles doivent
+mourir. Si en retournant vers leurs constituans, les membres de cette
+assemblée, leur fesoient part de ce qu'ils ont à objecter contre la
+constitution, ils empêcheroient qu'elle fût généralement adoptée, et
+préviendroient les salutaires effets que doit avoir parmi les nations
+étrangères, ainsi que parmi nous, notre réelle ou apparente unanimité.
+La force et les moyens qu'a un gouvernement pour faire le bonheur du
+peuple, dépendent beaucoup de l'opinion; c'est-à-dire, de l'idée
+générale qu'on se forme de sa bonté, ainsi que de la sagesse et de
+l'intégrité de ceux qui gouvernent.
+
+J'espère donc que par rapport à nous-mêmes, qui fesons partie du peuple,
+et par rapport à nos descendans, nous travaillerons cordialement et
+unanimement à faire aimer notre constitution, partout où nous pourrons
+avoir quelque crédit, et nous tournerons nos pensées, nous dirigerons
+nos efforts vers les moyens de la faire bien administrer.
+
+Enfin, Mr. le président, je ne puis m'empêcher de former un voeu, c'est
+que ceux des membres de cette convention, qui peuvent encore avoir
+quelque chose à objecter contre la constitution, veuillent, ainsi que
+moi, douter un peu de leur infaillibilité, et que pour prouver que nous
+avons agi avec unanimité, ils mettent leur nom au bas de cette charte.
+
+ * * * * *
+
+--On fit la motion d'ajouter à la convention des États-Unis, cette
+formule:--«Fait en convention, d'un consentement unanime, etc.»--La
+motion passa, et la formule fut ajoutée.
+
+ [40] Franklin ne cite pas très-exactement cette anecdocte, qui se
+ trouve dans les _Mémoires de madame de Stalh_, née mademoiselle
+ Delaunay. (_Note du Traducteur._)
+
+
+
+
+PROJET D'UN COLLÉGE ANGLAIS, PRÉSENTÉ AUX CURATEURS DU COLLÉGE DE
+PHILADELPHIE.
+
+
+Il faut que, pour être admis dans ce collége, chaque écolier soit au
+moins en état de bien prononcer les syllabes en lisant, et d'écrire
+passablement. Aucun écolier ne pourra y être reçu au-dessous de l'âge
+de.... ans.
+
+
+PREMIÈRE CLASSE, OU CLASSE INFÉRIEURE.
+
+Il faut que dans cette classe, on enseigne aux écoliers les règles de la
+grammaire anglaise, et qu'en même-temps on prenne soin de les faire bien
+ortographier. Peut-être la meilleure manière d'apprendre l'ortographe
+est de mettre toujours ensemble les deux écoliers qui ont le même degré
+de capacité. Il faut que ces deux rivaux se disputent la victoire, et
+que chacun d'eux propose, tous les jours, à l'autre, d'ortographier des
+mots différens. Celui qui écrira correctement le plus grand nombre des
+mots proposés par son adversaire, aura la victoire; et celui qui la
+remportera le plus souvent dans un mois, obtiendra, pour prix, un petit
+livre, ou quelqu'autre chose utile à ses études.
+
+Cette méthode fixe l'attention des enfans sur l'ortographe, et fait
+qu'ils écrivent de bonne heure très-correctement. Il est honteux pour un
+homme d'ignorer l'ortographe de sa propre langue, au point de confondre
+les mots qui ont le même son et une différente signification. Celui qui
+a le sentiment de son insuffisance à cet égard, et qui cependant a de
+l'esprit et des connoissances, a de la répugnance pour écrire, même la
+lettre la plus simple.
+
+Il faut que dans la première classe, les écoliers ne lisent que des
+morceaux fort courts, tels que les Fables de Croxal, et de petites
+histoires. En leur donnant leur leçon, on doit la leur lire, leur
+expliquer les mots difficiles qu'elle contient et ensuite leur donner le
+temps de l'apprendre par coeur, avant qu'ils la lisent au maître.
+Celui-ci doit prendre garde qu'ils lisent sans trop de rapidité, et
+qu'ils observent exactement les endroits où la voix doit se reposer.
+
+On doit former pour leur usage, un vocabulaire des mots les plus
+difficiles, avec leur explication; et chaque jour ils pourront apprendre
+par coeur un certain nombre de ces mots, ce qui exercera leur mémoire.
+S'ils ne les apprennent pas, ils peuvent au moins les écrire dans un
+petit cahier, ce qui les aidera à s'en rappeler la signification, et en
+même-temps, leur formera un petit dictionnaire qui, par la suite, leur
+sera utile.
+
+
+SECONDE CLASSE.
+
+Là, on doit enseigner à lire avec attention, et avec les modulations de
+la voix, analogues au sujet de l'ouvrage qu'on lit et aux sentimens
+qu'on veut exprimer.
+
+Les leçons à étudier dans cette classe, ne doivent pas excéder la
+longueur des discours du _Spectateur_; et même ceux de ces discours qui
+sont le plus aisés, peuvent très-bien servir à ces leçons. C'est le soir
+qu'on doit donner ces leçons aux écoliers, afin qu'ils aient le temps de
+les étudier pour le matin. Il faut qu'on les accoutume d'abord à rendre
+compte de quelques parties du discours, et à en construire une ou deux
+phrases: cela les obligera à avoir fréquemment recours à leur grammaire,
+et à en fixer les principales règles dans leur mémoire; ensuite, il faut
+qu'ils sachent expliquer l'intention de l'écrivain, le but de l'ouvrage,
+et dire quelle est la signification de chaque phrase et même de chaque
+mot extraordinaire. Cela leur rendra bientôt familiers le sens et la
+force des termes, et leur donnera la très-utile habitude de lire avec
+attention.
+
+Le maître doit lire le discours avec le ton et la dignité convenables,
+et employer même les gestes, lorsque cela est nécessaire, afin que ses
+écoliers puissent imiter sa manière.
+
+Quand l'auteur a employé une expression qui manque de justesse, il faut
+le faire observer aux écoliers. Mais on doit, sur-tout, leur faire
+particulièrement remarquer les beautés d'un ouvrage.
+
+On doit aussi varier les lectures, de manière que la jeunesse apprenne à
+connoître les bons styles de tout genre, soit en prose, soit en vers, et
+la manière différente dont il convient de les lire. Il faut leur donner,
+tantôt une histoire bien écrite, quelque partie d'un sermon, la harangue
+d'un général à ses soldats, tantôt un morceau de tragédie, ou de
+comédie, une ode, une satire, une lettre, des vers blancs, et un passage
+d'_Hudibras_ ou de quelque poëme héroïque. Mais ces écrits doivent être
+bien choisis, et contenir quelqu'instruction propre à former l'esprit
+des jeunes gens, et à leur inspirer le goût des bonnes moeurs.
+
+Il est nécessaire que les écoliers commencent par étudier les leçons, et
+qu'ils les entendent bien, avant de les lire tout haut; en conséquence,
+il faut que chaque écolier ait un petit dictionnaire anglais, afin de
+pouvoir y chercher le sens des mots qui lui paroissent difficiles. Quand
+nos enfans lisent de l'anglais en notre présence, nous nous imaginons
+qu'ils entendent tout ce qu'ils lisent, parce que nous l'entendons
+nous-même, et parce que c'est notre langue naturelle. Mais le fait est
+qu'ils lisent souvent comme les perroquets parlent, comprenant très-peu,
+ou plutôt ne comprenant rien de ce qu'ils disent.
+
+Il est impossible qu'un lecteur donne à sa voix le ton convenable, et
+prononce avec justesse, à moins que son esprit ne précède sa voix, et ne
+sente bien ce qu'il dit. La coutume qu'on a d'exercer les enfans à lire
+haut ce qu'ils n'entendent pas, occasionne cette manière monotone qui
+est si commune parmi les lecteurs; et lorsqu'on s'y est une fois
+accoutumé, il est très-difficile de s'en corriger. Aussi, parmi
+cinquante lecteurs, à peine s'en trouve-t-il un de bon. La rareté des
+gens qui lisent bien, est cause que les écrits qu'on publie dans le
+dessein d'influer sur les opinions des hommes, ou pour leur avantage,
+ont toujours la moitié moins d'effet. Si dans chaque canton il y avoit
+seulement un homme qui sût bien lire, un bon orateur auroit sur toute
+une nation, le même avantage et le même effet qu'il a dans l'assemblée
+où il parle; et il sembleroit alors que sa voix seroit entendue de tous
+ses concitoyens.
+
+
+TROISIÈME CLASSE.
+
+Dans cette classe, on doit apprendre à parler avec justesse et avec
+grâce; ce qui a beaucoup de rapport avec l'art de bien lire, et le suit
+naturellement dans les études de la jeunesse. Là, il faut que les
+écoliers commencent à apprendre les élémens de la rhétorique, d'après un
+traité abrégé et propre à leur faire connoître les tropes, les figures.
+On doit, en outre, leur faire remarquer leurs fautes contre la
+grammaire, leur mauvais accent, leurs phrases peu correctes, et
+généralement tous les vices de leur élocution.
+
+On doit leur faire apprendre par coeur et réciter avec action, de
+courtes harangues qui se trouvent dans l'histoire romaine, ou dans
+d'antres histoires, ainsi que des discours tirés des débats
+parlementaires. On peut aussi leur apprendre à déclamer les meilleures
+scènes de nos belles tragédies et comédies, en choisissant toutefois
+celles où il n'y a rien qui puisse nuire aux moeurs de la jeunesse.
+Enfin, il faut avoir le plus grand soin de les former dans l'art de la
+parole, d'après les meilleurs modèles.
+
+Pour les perfectionner davantage et varier un peu leurs études, on doit
+commencer à leur faire lire l'histoire, après qu'ils ont gravé dans leur
+mémoire une petite table des principales époques de la chronologie.
+_L'Histoire ancienne_ et l'_Histoire romaine de Rollin_ sont celles
+qu'il faut mettre entre leurs mains, ainsi que les meilleures histoires
+d'Angleterre et des colonies anglaises. Ils les liront à des heures
+convenables, et continueront dans les autres classes où ils passeront.
+
+Il faut exciter l'émulation parmi les enfans, en donnant chaque semaine
+de petits prix ou d'autres encouragemens à ceux qui sont le mieux en
+état de citer les noms des personnes, les temps et les lieux, dont il
+est parlé dans ce qu'ils ont lu. Cela les engagera à lire avec plus
+d'attention, et à mieux apprendre l'histoire. En fesant des remarques
+sur l'histoire, le maître a de fréquentes occasions d'instiller dans
+l'esprit de ses élèves, une instruction variée, et de former leur
+jugement en leur inspirant le goût d'une morale pure.
+
+Les leçons d'histoire naturelle et d'astronomie qu'on trouve dans le
+_Spectacle de la Nature_, doivent aussi occuper les écoliers de la
+troisième classe, et être continuées dans les suivantes, par la lecture
+d'antres livres du même genre; car ce genre d'étude est, après celui des
+devoirs de l'homme, le plus utile et le plus agréable. Il apprend au
+marchand à mieux connoître une foule d'objets, qui ont rapport à son
+commerce; il apprend à l'artisan à perfectionner son travail, par des
+instrumens nouveaux, et par le mélange de différentes matières; il donne
+enfin, des idées pour l'établissement de nouvelles manufactures, et
+l'amélioration du sol; ce qui peut être du plus grand avantage pour un
+pays.
+
+
+QUATRIÈME CLASSE.
+
+C'est dans cette classe qu'on doit enseigner la composition. Bien écrire
+sa propre langue est, pour un homme, le talent le plus nécessaire après
+celui de la bien parler. Il faut que le maître à écrire prenne soin que
+les enfans aient un beau caractère d'écriture et forment leurs lignes
+bien droites et bien égales. Mais former leur style et être attentif à
+ce qu'ils ponctuent bien et emploient à propos les lettres capitales,
+est du devoir du maître d'anglais. Les élèves doivent être mis en
+concurrence pour écrire des lettres sur divers sujets, et composer des
+morceaux d'après leur imagination, soit de petites histoires, soit des
+observations sur ce qu'ils ont lu et sur les passages des auteurs qui
+leur plaisent le plus, ou enfin, des lettres de félicitation, de
+compliment, de sollicitation, de remerciement, de recommandation,
+d'exhortation, de consolation, de plainte, d'excuse. On leur apprendra à
+s'exprimer, dans ces lettres, avec clarté, d'une manière concise et
+naturelle, et à éviter les grands mots et les phrases ampoulées.
+
+Tout ce qu'ils écriront passera sous les yeux du maître, qui leur fera
+remarquer leurs fautes, les corrigera, et donnera des éloges aux
+endroits qui en mériteront. Quelques-unes des meilleures lettres
+publiées dans notre langue, telles que celles de sir William Temple, de
+Pope, de ses amis, et quelques autres, seront données pour modèle aux
+élèves; et le maître, en les leur fesant copier, leur en fera remarquer
+les beautés.
+
+Les élèves liront les _Élémens de Morale_[41] du docteur Johnson; et le
+maître les leur expliquera, afin de graver dans leur ame des principes
+solides de vertu et de piété.
+
+Comme les élèves de la quatrième classe continueront à lire l'histoire,
+on leur donnera, à certaines heures, de nouvelles leçons de chronologie,
+et le maître de mathématiques leur enseignera cette partie de la
+géographie qui est nécessaire pour bien connoître les cartes et la
+sphère armillaire. On leur apprendra aussi les noms modernes des lieux
+dont parlent les anciens auteurs. On continuera de temps en temps à les
+former dans l'art de bien lire et de bien parler.
+
+
+CINQUIÈME CLASSE.
+
+Ici, les élèves se perfectionneront dans la composition. Non-seulement
+ils continueront à écrire des lettres, mais ils feront de petits traités
+en prose, et ils s'essaieront en vers; non qu'on en veuille faire des
+poëtes, mais parce que rien n'est si utile à un jeune homme pour
+apprendre à varier ses expressions, que la nécessité de trouver des mots
+et des phrases, qui conviennent à la mesure, à l'harmonie et à la rime
+des vers, et qui, en même-temps, rendent bien le sentiment qu'il doit
+peindre.
+
+Le maître examinera ces divers essais, et en indiquera les fautes, pour
+que l'élève les corrige lui-même. Les élèves, dont le jugement ne sera
+pas assez formé pour cette composition, recevront du maître le sens d'un
+discours du _Spectateur_, et l'écriront le mieux qu'ils pourront. On
+leur donnera aussi le sujet d'une histoire pour qu'ils l'arrangent d'une
+manière convenable. On leur fera abréger quelques paragraphes d'un
+auteur diffus, ou amplifier des morceaux trop concis.--On leur fera lire
+les _Premiers Principes des Connoissances Humaines_[42] du docteur
+Johnson, contenant la logique ou l'art de raisonner; et on leur
+expliquera les difficultés qu'ils pourront y trouver.
+
+On continuera encore, dans cette classe, à former les élèves dans l'art
+de bien lire et de bien parler.
+
+
+SIXIÈME CLASSE.
+
+Indépendamment de l'histoire, qui sera continuée dans la sixième classe,
+les élèves y étudieront la rhétorique, la logique, la morale, la
+physique; et on leur fera lire les meilleurs écrivains anglais, tels que
+Tillotson, Milton, Locke, Addisson, Pope, Swift, les discours les plus
+élégans du _Spectateur_ et du _Tuteur_, et les meilleures traductions
+d'Homère, de Virgile, d'Horace, du Télémaque et des Voyages de Cirus.
+
+Il y aura, chaque année, un exercice général, en présence des curateurs
+du collége et de tous les citoyens qui voudront y assister. Alors, de
+beaux livres, bien reliés et dorés sur tranche, seront distribués aux
+élèves qui se distingueront et surpasseront leurs camarades dans quelque
+genre de science. Il y aura trois degrés de comparaison. Le meilleur
+prix sera donné à l'élève qui excellera; le second, à celui qui viendra
+immédiatement après, et le troisième, au suivant. Des éloges, des
+encouragemens, des avis seront le partage du reste. Car il faut leur
+faire espérer qu'avec de l'assiduité, ils pourront, une autre fois,
+avoir le prix. Les noms de ceux qui l'auront remporté, seront imprimés
+tous les ans.
+
+Les heures du travail seront, chaque jour, distribuées de manière que le
+maître à écrire et le maître de mathématiques, puissent donner des
+leçons aux diverses classes; car il faut que tous les élèves continuent
+à se perfectionner dans l'écriture, et apprennent l'arithmétique, la
+partie des comptes, la géographie, l'usage de la sphère, le dessin et la
+mécanique. Tandis qu'une partie d'entr'eux sera occupée de ces sciences,
+les autres étudieront sous le maître d'anglais.
+
+Instruits de cette manière, les élèves qui sortiront du collége, seront
+propres à toute espèce de profession, excepté celles qui exigent la
+connoissance des langues mortes et des langues étrangères. Mais s'ils ne
+savent point ces langues, ils sauront au moins parfaitement la leur, qui
+est d'un usage plus immédiat et plus utile, et ils auront acquis
+plusieurs autres connoissances précieuses.
+
+Le temps qu'on consacre souvent infructueusement à apprendre les langues
+mortes et étrangères, sera ici employé à acquérir des connoissances et
+des talens qui, convenablement perfectionnés, mettront les élèves en
+état de remplir toutes les places de la vie civile, d'une manière utile
+et glorieuse pour eux-mêmes et pour leur pays.
+
+ [41] Ethices Elementa.
+
+ [42] Noetica.
+
+
+
+
+SUR LA THÉORIE DE LA TERRE.
+
+
+À L'ABBÉ S....
+
+ Passy, le 22 septembre 1782.
+
+MONSIEUR,
+
+Je vous renvoie votre écrit, avec quelques corrections.--Je n'ai point
+vu de mines de charbon sous les rochers calcaires du Derby-Shire. J'ai
+seulement remarqué que la partie inférieure des montagnes de rochers,
+qu'on peut y voir, est mêlée d'écailles d'huître et de pierres. Les
+endroits élevés du comté de Derby sont, je crois, autant au-dessus du
+niveau de la mer, que les mines de charbon de Whitehaven sont
+au-dessous; ce qui semble prouver un grand bouleversement dans la
+surface de l'Angleterre. Quelques parties de cette île se sont enfoncées
+dans la mer, tandis que d'autres, qu'elle couvroit, se sont beaucoup
+élevées au-dessus d'elle.
+
+Si le centre du globe étoit composé d'une masse solide, il me semble que
+de tels changemens ne s'appercevroient pas à sa surface. C'est pourquoi
+j'imagine que les parties intérieures de la terre sont un fluide plus
+dense et d'une gravité plus spécifique qu'aucun des solides que nous
+connoissons, et qui, par conséquent, peuvent nager dans ce fluide, ou
+flotter au-dessus. Ainsi la surface du globe n'est qu'une espèce de
+coquille, qui peut être brisée et mise en désordre, par les violens
+mouvemens du fluide sur lequel elle repose. L'on a trouvé, par le
+secours de l'art, le moyen de comprimer l'air, de manière à le rendre
+deux fois aussi dense que l'eau; or, si cet air se trouvoit renfermé
+avec de l'eau dans un vase de verre très-fort, il se rendroit bientôt au
+fond et l'eau flotteroit au-dessus. Mais nous ne savons pas jusqu'à quel
+degré de densité l'air peut être comprimé. M. Amontons a calculé que sa
+densité croît à mesure qu'elle approche du centre, dans une proportion
+relative à celle de la surface, et qu'à la profondeur de quelques lieues
+il doit être plus pesant que l'or: ainsi il est possible que le fluide
+dense, qui forme la partie intérieure du globe, ne soit que de l'air
+comprimé; et comme, quand l'air dense est échauffé, son expansion a de
+la force en raison de sa densité, cet air central peut être cause qu'un
+autre agent bouleverse la surface du globe, pendant qu'il sert lui-même
+à tenir en activité les feux souterrains. Cependant, la raréfaction
+soudaine de l'eau peut, ainsi que vous l'observez, être sans le secours
+de ces feux, assez forte pour cela, lorsqu'elle agit entre la terre, qui
+la presse, et le fluide sur lequel elle repose.
+
+Si l'on pouvoit s'abandonner à son imagination pour expliquer comment le
+globe a été formé, je dirois que tous les élémens étoient divisés en
+petites parties et confusément mêlés, qu'ils occupoient un grand espace,
+et qu'aussitôt que l'Être Suprême a ordonné l'existence de leur gravité,
+c'est-à-dire, l'attraction mutuelle de certaines parties, et la
+répulsion mutuelle des autres, tous ont tendu vers leur centre commun.
+Je dirois que l'air étant un fluide, dont les parties repoussent toutes
+celles qui leur sont étrangères, il a été entraîné vers le centre
+commun, par sa gravité, et devoit être plus dense à mesure qu'il
+approchoit plus de ce centre; que conséquemment tous les corps, plongés
+dans cet air et plus légers que ces parties centrales, ont dû s'éloigner
+du centre et s'élever jusqu'à cette région, où la gravité spécifique de
+l'air étant la même que la leur, ils se sont arrêtés; tandis que
+d'autres matières mêlées avec un air plus léger, sont descendues, et se
+rencontrant avec les premières, ont formé la coquille de la terre, et
+laissé l'atmosphère qui est au-dessus, presqu'entièrement dégagé de
+toutes les parties hétérogènes.
+
+Le premier mouvement des parties de l'air vers leur centre commun, a dû
+occasionner un tourbillon, qui a été continué par la rotation du globe
+nouvellement formé, et le plus grand diamètre de la coquille s'est
+trouvé à l'équateur. Ensuite, si par quelqu'accident l'axe du globe a
+été changé, le fluide dense et intérieur a dû, en changeant de forme,
+crever la coquille, et jeter les diverses substances, qui la composent,
+dans la confusion où nous la voyons.
+
+Je ne veux pas, à présent, vous fatiguer de mes idées sur la manière
+dont a été formé le reste de notre systême terrestre. Les esprits
+célestes sourient de nos théories, et de la présomption avec laquelle
+nous osons les faire.
+
+Je ne dois pas négliger de vous dire que votre observation sur la nature
+ferrugineuse de la lave que vomissent les volcans, m'a fait très-grand
+plaisir. Je me suis imaginé, depuis très-long-temps, que le fer contenu
+dans la substance du globe, l'a rendu propre à être, comme il est en
+effet, un grand aimant; que le fluide du magnétisme existe, peut-être,
+dans tout l'espace; de sorte que l'Univers a, ainsi que notre globe, un
+nord et un sud magnétique; et si un homme avoit la faculté de voler
+d'une étoile à l'autre, il pourroit diriger sa route par le moyen de la
+boussole. Je crois, enfin, que c'est par le pouvoir de ce magnétisme
+général, que le globe terrestre est devenu un aimant particulier. Dans
+du fer ramolli, ou chaud, le fluide magnétique est également répandu:
+mais quand il est sous l'influence d'un aimant, il est attiré à l'une
+des extrémités du fer, de laquelle la densité augmente, tandis que celle
+de l'extrémité opposée diminue.
+
+Pendant que le fer est ramolli et chaud, il n'est qu'un aimant
+momentané: s'il se refroidit et qu'il se durcisse dans cet état, il
+devient un aimant perpétuel; parce que le fluide magnétique ne reprend
+pas aisément son équilibre. Peut-être est-ce parce que le globe a acquis
+un magnétisme permanent, qu'il n'avoit point d'abord, que son axe est à
+présent retenu dans une ligne parallèle avec lui, et qu'il n'est plus
+sujet aux changemens qu'il a jadis éprouvés, et qui, en brisant sa
+coquille, ont occasionné la submersion de quelques terres,
+l'exhaussement de quelques autres, et le désordre des saisons. À présent
+que le diamètre de la terre à l'équateur, diffère de près de dix lieues
+de celui des pôles, il est aisé de concevoir, qu'en cas que quelque
+pouvoir changeât graduellement l'axe et parvînt à le placer où se trouve
+actuellement l'équateur, tandis que l'équateur passeroit où sont les
+pôles, il est aisé de concevoir, dis-je, quel écoulement d'eau auroit
+lieu dans les régions qui sont sous la ligne, et quel exhaussement de
+terres s'opéreroit dans celles qui sont sous les pôles. Beaucoup de
+terres, qui sont à présent sous les eaux, resteroient à découvert, et
+d'autres seroient submergées, puisque l'eau s'élèveroit ou s'enfonceroit
+de près de cinq lieues dans les extrémités opposées. Une telle opération
+est peut-être cause qu'une grande partie de l'Europe, et, entr'autres
+endroits, la montagne de Passy, où je demeure, et qui est composée de
+pierre à chaux, de roc et de coquilles de mer, a été abandonnée par cet
+élément, et que son climat est devenu tempéré, de chaud qu'il semble
+avoir été.
+
+Le globe étant maintenant un aimant parfait, nous sommes peut-être à
+l'abri de voir désormais changer son axe, mais nous sommes encore
+exposés à voir arriver, à sa surface, des accidens occasionnés par le
+mouvement du fluide intérieur; et ce mouvement est lui-même l'effet de
+l'explosion violente et soudaine que produit sous la terre la rencontre
+de l'eau et du feu. Alors, non-seulement la terre qui se trouve
+au-dessus, est enlevée, mais le fluide, qui est au-dessous, est pressé
+avec la même force, et éprouve une ondulation qui peut se faire sentir à
+mille lieues de distance, soulevant ou ébranlant successivement toutes
+les contrées au-dessous desquelles elle a lieu.
+
+Je ne sais pas si je me suis expliqué assez clairement, pour que vous
+puissiez comprendre mes rêveries. Si elles occasionnent quelques
+nouvelles recherches, et produisent une meilleure hypothèse, elles ne
+seront pas tout-à-fait inutiles. Vous voyez que je me suis laissé
+emporter par mes idées. Cependant j'approuve beaucoup plus votre façon
+de philosopher, procédant d'après des observations, rassemblant des
+faits, et ne concluant que d'après ces faits. Mais dans les
+circonstances où je me trouve actuellement, cette manière d'étudier la
+nature de notre globe n'est pas en mon pouvoir; c'est pourquoi je me
+suis permis d'errer un peu dans les déserts de l'imagination.
+
+Je suis avec beaucoup d'estime, etc.
+
+B. FRANKLIN.
+
+P.S. J'ai ouï dire que les chimistes pouvoient décomposer le bois et la
+pierre, et qu'ils tiraient de l'un une grande quantité d'air, et de
+l'autre une grande quantité d'eau. De là il est naturel de conclure que
+l'air et l'eau entrent dans la composition originale de ces substances;
+car l'homme n'a le pouvoir de créer aucune espèce de matière. Ne
+pouvons-nous pas supposer aussi que quand nous consumons des
+combustibles, et qu'ils produisent la chaleur et la clarté, nous ne
+créons ni cette chaleur ni cette clarté; mais nous décomposons seulement
+une substance, dans la formation de laquelle elles étoient entrées?
+
+La chaleur peut donc être considérée comme étant originairement dans un
+état de fluidité: mais attirée par les corps organisés, pendant leur
+croissance, elle en devient une partie solide. En outre, je conçois que
+dans la première agrégation des molécules, dont la terre est composée,
+chacune de ces molécules a porté avec elle sa chaleur naturelle, et
+quand toute la chaleur a été pressée ensemble, elle a formé sons la
+terre, le feu qui y existe actuellement.
+
+
+
+
+PENSÉES SUR LE FLUIDE UNIVERSEL, etc.
+
+
+ Passy, le 25 juin 1784.
+
+La vaste étendue de l'Univers paroît, dans tout ce que nous pouvons en
+découvrir, remplie d'un fluide subtil, dont le mouvement ou la vibration
+s'appelle _lumière_.
+
+Ce fluide est, peut-être, le même que celui qui, attiré par une matière
+plus solide, la pénètre, la dilate, en sépare les parties constitutives,
+en rend quelques-unes fluides, et maintient la fluidité de quelques
+autres. Quand nos corps sont totalement privés de ce fluide, on dit
+qu'ils sont gelés. Quand ils en ont une quantité nécessaire, ils sont
+dans un état de santé, et propres à remplir toutes leurs fonctions: il
+est alors appelé _chaleur naturelle_. Lorsqu'il est en très-grande
+quantité, on le nomme _fièvre_. S'il en entre beaucoup trop dans le
+corps, il sépare, brûle, détruit les chairs, et est appelé _feu_.
+
+Tandis qu'un corps organisé, soit animal, soit végétal, augmente en
+croissance ou remplace ce qu'il perd continuellement, n'est-ce pas en
+attirant et en consolidant ce fluide, appelé _feu_, de manière à en
+former une partie de sa substance? Et n'est-ce point la séparation des
+parties de cette substance, c'est-à-dire la dissolution de son état
+solide, qui met ce fluide subtil en liberté, quand il reparoît comme
+feu?
+
+Le pouvoir de l'homme, relativement à ce fluide, se borne à le diviser,
+à en mêler les diverses espèces, ou à changer sa forme et ses
+apparences, par les différentes manières dont il le compose. Mais il ne
+peut ni créer une nouvelle matière, ni anéantir celle qui existe. Or, si
+le feu est un élément, ou une sorte de matière, la quantité qu'il y en a
+dans l'univers, est fixée et doit y rester. Il ne nous est possible ni
+d'en détruire la moindre partie, ni d'y faire la moindre addition. Nous
+pouvons seulement le séparer de ce qui le contient, et le mettre en
+liberté, comme par exemple, quand nous brûlons du bois; ou le faire
+passer d'un corps solide dans l'autre, comme lorsque nous fesons de la
+chaux, en brûlant de la pierre; parce qu'alors la pierre conserve une
+partie du feu, qui sort du bois. Lorsque ce fluide est en liberté, ne
+peut-il pas pénétrer dans tous les corps, soit organisés, soit non
+organisés, abandonner totalement ces derniers, et quitter en partie les
+autres, tandis qu'il faut qu'il y en reste une certaine quantité jusqu'à
+ce que le corps soit dissous?
+
+N'est-ce pas ce fluide qui sépare les parties de l'air et leur permet de
+se rapprocher, ou les écarte davantage, à proportion de ce que sa
+quantité est diminuée ou augmentée? N'est-ce pas parce que les parties
+de l'air ont plus de gravité, qu'elles forcent les parties de ce fluide
+à s'élever avec les matières auxquelles il est attaché, comme la fumée
+ou la vapeur?
+
+N'a-t-il pas une grande affinité avec l'eau, puisqu'il quitte un corps
+solide pour s'unir avec elle, et s'élever en vapeur, laissant le solide,
+froid au toucher et à un degré qu'on peut mesurer par le thermomètre?
+
+La vapeur attachée à ce fluide s'élève avec lui. Mais à une certaine
+hauteur, ils se séparent presqu'entièrement. La vapeur conserve très-peu
+de ce fluide quand elle retombe en pluie; et encore moins quand elle est
+en neige ou en grêle. Que devient alors ce fluide? S'élève-t-il
+au-dessus de notre atmosphère, et se mêle-t-il également avec la masse
+universelle de la même matière? ou une couche sphérique de cette
+matière, plus dense que l'air, ou moins mêlée avec lui, attirée par
+notre globe, et repoussée seulement jusqu'à une certaine hauteur par la
+pesanteur de l'air, enveloppe-t-elle la terre, et suit-elle son
+mouvement autour du soleil?
+
+En ce cas, comme il doit y avoir une communication continuelle de ce
+fluide avec la terre, n'est-ce pas par le mouvement qu'il reçoit du
+soleil, que nous sommes éclairés? Ne se peut-il pas que chacune de ses
+infiniment petites vibrations, frappant la matière commune avec une
+certaine force, il en pénètre la substance, y est retenu par
+l'attraction, et augmenté par des vibrations nouvelles, jusqu'à ce que
+la matière en ait reçu toute la quantité qu'elle est susceptible de
+contenir?
+
+N'est-ce pas ainsi que la surface de ce globe est continuellement
+échauffée par les vibrations qui se répètent pendant le jour; et
+rafraîchie quand la nuit les fait cesser, ou que des nuages les
+interrompent?
+
+N'est-ce pas ainsi que le feu est amassé, et compose la plus grande
+partie de la substance des corps combustibles?
+
+Peut-être que quand notre globe fut créé, et que ses parties
+constitutives prirent leur place à différens degrés de distance du
+centre, et proportionnément à leur plus ou moins de gravité, le fluide
+du feu attiré vers ce centre, pouvoit, comme très-léger, être en grande
+partie forcé de prendre place au-dessus du reste, et former ainsi
+l'enveloppe sphérique, dont nous avons parlé plus haut. Elle doit,
+ensuite, avoir été continuellement diminuée par la substance qu'elle a
+fournie aux corps organisés; mais en même-temps ses pertes se sont
+réparées, lorsque ces corps ont été brûlés ou détruits.
+
+La chaleur naturelle des animaux n'est-elle pas produite, parce que la
+digestion sépare les parties des alimens et met leur feu en liberté?
+
+N'est-ce pas la sphère du feu qui allume les globes errans qu'elle
+rencontre, lorsque la terre fait sa révolution autour du soleil, et qui
+après avoir enflammé leur surface, les fait crever aussitôt que l'air
+qu'ils contiennent est très-raréfié par la chaleur?
+
+
+
+
+OBSERVATIONS SUR LE RAPPORT FAIT PAR LE BUREAU DU COMMERCE ET DES
+COLONIES, POUR EMPÊCHER L'ÉTABLISSEMENT DE LA PROVINCE DE L'OHIO[43].
+
+
+Le premier paragraphe du rapport semble établir deux propositions comme
+faits; savoir:
+
+La première, c'est que l'espace de terre, spécifié avec les commissaires
+de la trésorerie, contient une partie de la province de Virginie.
+
+La seconde, c'est qu'il s'étend à plusieurs milles à l'ouest de la
+chaîne des montagnes d'Allegany.
+
+À l'égard de la première proposition, nous remarquerons seulement
+qu'aucune partie de cet espace de terre, n'est située à l'orient des
+montagnes d'Allegany, et que ces montagnes doivent être considérées
+comme les vraies limites occidentales de la Virginie; car le roi n'avoit
+aucun droit sur le pays situé à l'ouest de ces montagnes, jusqu'en 1768,
+qu'il l'acheta des six Nations; et depuis cette époque, on ne l'a réuni,
+ni en totalité, ni en partie, à la province de Virginie.
+
+Quant à la seconde proposition, nous observerons que les lords
+commissaires du commerce et des colonies, nous paroissent ne s'être pas
+moins trompés sur cet objet que sur le premier; car ils disent que
+l'espace de terre, dont il s'agit, s'étend à plusieurs degrés de
+longitude à l'ouest. La vérité est qu'il n'y a pas plus d'un degré et
+demi de longitude depuis la chaîne occidentale des montagnes d'Allegany,
+jusqu'à la rivière de l'Ohio.
+
+D'après le second paragraphe du rapport des lords commissaires, il
+semble qu'ils craignent que les terres situées au sud-ouest des limites
+tracées sur la carte, soient réclamées par les Cherokées, comme leur
+pays de chasse, ou même que ce soit là que chassent les six Nations et
+leurs confédérés.
+
+Les Cherokées n'ont aucun droit sur ce pays. C'est une opinion nouvelle,
+qui ne peut être défendue, et dont on n'a entendu parler qu'en 1764,
+lorsque M. Steward fut nommé inspecteur des colonies méridionales. Nous
+allons le démontrer par le rapport exact des faits; et nous ferons voir,
+en même-temps, que le roi a un droit incontestable à la rive méridionale
+de l'Ohio, jusqu'à la rivière des Cherokées, par la cession qu'en ont
+faite les six Nations, dans le congrès qui a eu lieu au fort Stanwix, en
+novembre 1768. En un mot, le pays qui s'étend depuis le grand Kenhawa
+jusqu'à la rivière des Cherokées, n'a jamais été habité par les
+Cherokées, ni servi à leurs chasses. Il fut autrefois habité par les
+Schawanesses, et il leur appartint jusqu'au moment où les six Nations en
+firent la conquête.
+
+M. Colden, qui est actuellement sous-gouverneur de New-York, et qui a
+écrit l'histoire des cinq Nations[44], observe que vers l'année 1664,
+les cinq Nations ayant été amplement pourvues par les Anglais, de fusils
+et de munitions, se livrèrent entièrement à leur génie belliqueux. Elles
+portèrent leurs armes depuis la Caroline méridionale jusqu'au nord de la
+Nouvelle-Angleterre, et depuis les bords du Mississipi, jusqu'à
+l'extrémité d'un pays, qui a douze cents milles de longueur du nord au
+sud, et six cents milles de largeur. Elles détruisirent toutes les
+peuplades qu'elles rencontrèrent, et sur lesquelles les Anglais n'ont
+conservé aucun renseignement.
+
+En 1701, les cinq Nations mirent sous la protection des Anglais, tout le
+pays où elles chassoient, comme on le voit dans les annales des
+colonies, et comme cela est confirmé par un acte du 4 septembre 1726.
+
+Le gouverneur Pownal, qui, il y a déjà plusieurs années, examina avec
+beaucoup de soin les droits des Indiens, et particulièrement de ceux qui
+formoient la confédération septentrionale, dit dans son livre intitulé:
+_de l'Administration des Colonies_,--«On peut prouver clairement que les
+cinq Nations ont droit de chasser sur les bords de l'Ohio, dans le pays
+de Ticûeksouchrondité et de Scaniaderiada, puisqu'elles en ont fait la
+conquête, en subjuguant les Schaöanaès, que nous appelons _Delawares_,
+les _Twictwées_ et les _Illinois_, et qu'elles le possédoient à la paix
+de Riswick, en 1697.»
+
+M. Lewis Evans, qui connoît beaucoup l'Amérique septentrionale, et qui,
+en 1755, a publié une carte des colonies du centre, y a marqué le pays
+situé au sud-est de l'Ohio, comme celui sur lequel chassent les six
+Nations; et dans l'analyse de sa carte, il s'exprime ainsi:--«Les
+Schawanesses, qui étoient autrefois une des plus puissantes nations de
+cette partie de l'Amérique, et dominoient depuis Kentucke jusqu'au
+sud-ouest du Mississipi, ont été vaincus par les six Nations
+confédérées, qui, depuis ce moment, sont restées maîtresses du
+pays.--Aucune nation, ajoute M. Evans, ne résista avec autant de courage
+et de fermeté que celle des Schawanesses; et quoiqu'elle ait été quelque
+temps dispersée, elle s'est encore rassemblée sur les bords de l'Ohio,
+et y vit sous la domination des confédérés.»
+
+Il y eut un congrès tenu en 1744, par les représentans des provinces de
+Pensylvanie, de Maryland et de Virginie, avec ceux des six Nations. Là,
+les commissaires de la Virginie, dans un discours qu'ils adressèrent aux
+Sachems et aux guerriers indiens, leur dirent:--«Apprenez-nous de
+quelles nations vous avez conquis les terres, en Virginie; combien il y
+a de temps que vous avez fait ces conquêtes, et jusqu'où elles
+s'étendent. Et s'il y a sur les frontières de la Virginie, quelques
+terres que les six Nations aient droit de réclamer, nous nous
+empresserons de vous satisfaire.»
+
+Alors, les six Nations répondirent d'une manière fière et
+décisive.--«Tout le monde sait que nous avons dompté les diverses
+nations qui vivoient sur les bords de la Susquehannah, du
+Cohongoranto[45], et sur le revers des grandes montagnes de la
+Virginie. Les Conoy-uck-suck-roona, les Cock-now-was-roonan, les
+Tohoa-irough-roonan et les Connut-skin-ough-roonaw ont senti le pouvoir
+de nos armes. Ils font maintenant partie de nos nations, et leurs terres
+sont à nous.--Nous savons très-bien que les Virginiens ont souvent dit
+que le roi d'Angleterre et les habitans de cette colonie avoient soumis
+tous les Indiens qui y étoient. Cela n'est pas vrai. Nous avouons qu'ils
+ont vaincu les Sach-dagugh-ronaw, et qu'ils ont écarté les
+Tuskaroras[46]. À ce titre, ils ont droit à la possession de quelque
+partie de la Virginie: mais c'est nous, qui avons soumis tous les
+peuples qui résidoient au-delà des montagnes; et si les Virginiens ont
+jamais un juste droit aux terres de ces peuples, il faut qu'ils le
+tiennent de nous.»
+
+En l'année 1750, les Français arrêtèrent sur les bords de l'Ohio, quatre
+marchands anglais, qui trafiquoient avec les six Nations, les
+Schawanesses et les Delawares. Ils les envoyèrent prisonniers à Quebec,
+et de là en France.
+
+En 1754, les Français prirent authentiquement possession de l'Ohio, et
+construisirent des forts à Venango, au confluent de l'Ohio et du
+Monongehela, et à l'embouchure de la rivière des Cherokées.
+
+En 1755, l'Angleterre donna le commandement d'une armée au général
+Braddock, et l'envoya en Amérique pour chasser les Français des lieux
+qu'ils possédoient sur les montagnes d'Allegany et sur les bords de
+l'Ohio. À son arrivée à Alexandrie, ce général tint conseil avec les
+gouverneurs de la Virginie, du Maryland, de la Pensylvanie, de New-York
+et de la Baie de Massachusett; et comme ces officiers savoient très-bien
+que les terres réclamées par les Français, appartenoient aux six
+Nations, et non pas aux Cherokées, ni à aucune autre tribu d'Indiens, le
+général donna ordre à sir William Johnson, de rassembler les chefs des
+six Nations, et de leur rappeler la cession qu'ils avoient faite de ces
+terres au roi d'Angleterre en 1726, époque où ils avoient aussi mis sous
+la protection de ce prince tout leur pays de chasse, pour être défendu
+pour eux et pour leur usage.
+
+Les instructions du général Braddock, contenant une reconnoissance
+très-claire du droit qu'avoient les six Nations sur les terres dont il
+s'agit ici, nous croyons devoir transcrire les mots qui les
+terminent.--«Il paroît que les Français ont de temps en temps employé la
+ruse et la violence[47], pour bâtir des forts sur les limites des terres
+dont nous avons fait mention; ce qui est contraire à tous les actes et
+traités qui y ont rapport. Ainsi, vous pouvez, en mon nom, assurer les
+six Nations que je suis envoyé par sa majesté britannique, pour détruire
+tous lesdits forts, en bâtir d'autres qui protégeront lesdites terres,
+et en garantiront la possession aux six Nations et à leurs héritiers et
+successeurs pour jamais, conformément à l'esprit de nos traités.
+J'inviterai donc les six Nations à prendre la hache, et à venir se
+mettre en possession de leurs propres terres.»
+
+Les négociations, qui ont eu lieu en 1755, entre les cours de France et
+d'Angleterre, prouvent évidemment que le général Braddock et les
+gouverneurs américains, n'étoient pas les seuls qui pensoient que
+c'étoit aux six Nations qu'appartenoit le pays qui s'étend sur les
+montagnes d'Allegany, sur les deux rives de l'Ohio, et jusqu'aux bords
+du Mississipi.
+
+Nous allons rapporter une observation très-juste, qui se trouve dans un
+mémoire relatif aux prétentions de la France sur les terres des six
+Nations, et remis le 7 juin 1755, par les ministres du roi d'Angleterre
+au duc de Mirepoix.--«Quant à la réclamation faite par la France, de
+l'article XV du traité d'Utrecht, la cour de la Grande-Bretagne ne pense
+pas que la France soit fondée à s'autoriser ni des expressions, ni de
+l'intention de ce traité.
+
+»1º. La cour de la Grande-Bretagne est convaincue que l'article XV est
+seulement relatif aux personnes des Sauvages, et non à leur pays. Les
+expressions du traité sont claires et précises. Elles disent que les
+cinq Nations, ou les cinq Cantons sont soumis à la Grande-Bretagne; ce
+qui, d'après tous les traités, doit se rapporter au pays, aussi bien
+qu'aux habitans.--La France l'a déjà reconnu de la manière la plus
+solennelle.--Elle a bien pesé l'importance de cet aveu, au moment où
+elle a signé le traité; et la Grande-Bretagne ne peut jamais
+l'oublier.--Le pays possédé par ces Indiens est très-bien connu, et ses
+limites ne sont pas incertaines, comme le porte le mémoire de la cour de
+France. Ces Indiens en sont entièrement les maîtres, et ils en font tout
+ce que d'autres propriétaires font dans tous les autres pays.
+
+»2º. Quelque chose que puisse alléguer la France, en considérant ces
+contrées comme des dépendances du Canada, il est certain qu'elles ont
+appartenu et qu'elles appartiennent encore aux mêmes Indiens, qui n'y
+ont point renoncé, ni ne les ont abandonnées aux Anglais; et par le
+quinzième article du traité d'Utrecht, la France s'est engagée à ne
+point troubler ces Indiens[48].
+
+»Malgré tout ce qui a été avancé dans cet article, la cour de la
+Grande-Bretagne ne peut avouer que la France ait le moindre titre à la
+possession de l'Ohio, et du territoire dont elle parle dans son
+mémoire[49].
+
+»On n'allègue point et on ne peut pas, en cette occasion, alléguer la
+possession, puisque la France ne peut pas prétendre qu'avant ni depuis
+le traité d'Aix-la-Chapelle, elle y ait rien eu, excepté certains forts,
+qui ont été dernièrement bâtis sur les terres qui appartiennent
+évidemment aux cinq Nations, et qui ont été cédées par elles à la
+couronne de la Grande-Bretagne et à ses sujets, ainsi qu'on peut le
+démontrer par des traités et des actes de la plus grande authenticité.
+
+»La cour de la Grande-Bretagne maintient que les cinq Nations des
+Iroquois, reconnues par la France, sont originairement, ou par droit de
+conquête, les légitimes propriétaires de la rivière de l'Ohio et de tout
+le pays mentionné dans son mémoire; et quant au territoire que ces
+Indiens ont cédé à la Grande-Bretagne, ce qui, il faut l'avouer, est la
+manière la plus juste et la plus légale de faire une acquisition de
+cette nature, elle le réclame, parce qu'il lui appartient, qu'elle le
+cultive depuis plus de vingt ans, et qu'elle y a fait divers
+établissemens depuis les sources mêmes de l'Ohio jusqu'à Pichawillanès,
+dans le centre du pays, entre l'Ohio et le Wabache.»
+
+En 1755, les lords commissaires du commerce et des colonies, désirèrent
+de connoître précisément le territoire des six Nations. En conséquence,
+ils engagèrent le docteur Mitchel à publier une carte générale de
+l'Amérique septentrionale. M. Pownal, qui est encore secrétaire du
+bureau du commerce et des colonies, certifia que ce bureau avoit fourni
+au docteur Mitchel, tous les documens nécessaires à ce sujet; et le
+docteur observe lui-même sur sa carte:--«Que depuis l'année 1672, les
+six Nations ont toujours étendu leur territoire, quand elles ont soumis
+et incorporé parmi elles les anciens Schawanesses, premiers possesseurs
+de ces contrées et de la rivière de l'Ohio. En outre, les six Nations
+réclament un droit de conquête sur les Illinois et sur toute l'étendue
+du Mississipi. Cela est confirmé, puisqu'en 1742, elles possédoient tout
+ce qui leur est désigné sur cette carte, et que personne n'a jamais
+prétendu le leur disputer.»
+
+Pour mieux démontrer encore le droit qu'ont les six Nations à la
+possession du pays situé sur les bords de l'Ohio, et dont le ministère
+anglais fait mention dans le mémoire remis au duc de Mirepoix, en 1755,
+nous observerons que les six Nations, les Schawanesses et les Delawares,
+occupoient le territoire au midi du grand Kenhawa, même après que les
+Français eurent formé quelques établissemens sur les bords de l'Ohio; et
+qu'en 1752, ces tribus avoient un grand village sur les bords de la
+rivière de Kentucke, à deux cent trente-huit milles au-dessous du
+Sioto.--En 1754, elles habitoient et chassoient au sud de l'Ohio, dans
+le pays-bas et à environ trois cent vingt milles au-dessous du grand
+Kenhawa.--En 1755, elles avoient aussi un grand village, vis-à-vis de
+l'embouchure du Sioto, précisément dans le même endroit qui doit être la
+frontière méridionale des terres, que demandent M. Walpole et ses
+associés.
+
+Il est un fait certain: c'est que les Cherokées n'ont jamais eu ni
+villages, ni établissemens dans le pays qui est au sud du grand Kenhawa;
+qu'ils n'y chassent point; et que les six Nations, les Schawanesses et
+les Delawares ne résident et ne chassent _plus_ au sud de l'Ohio, ni ne
+le fesoient _plus_, quelques années avant d'avoir vendu le pays au roi.
+Ce sont des faits qu'on peut clairement et aisément prouver.
+
+Au mois d'octobre 1768, les Anglais tinrent un congrès avec les six
+Nations, au fort Stanwix. Voici ce que dit l'orateur indien à sir
+William Johnson.--«Frère, toi qui connois toutes les affaires, tu dois
+savoir que nos droits vont très-loin au midi du grand Kenhawa, et que
+nous sommes très-bien fondés à nous étendre du même côté jusqu'à la
+rivière de Cherokée; prétention que nous ne pouvons céder à aucune autre
+nation Indienne, sans nuire à notre postérité, et outrager les guerriers
+qui ont combattu pour la conquérir.--Nous espérons donc que notre droit
+sera respecté.»
+
+En novembre 1768, les six Nations vendirent au roi d'Angleterre, tout le
+pays qui s'étend de la rive méridionale de l'Ohio, jusqu'à la rivière de
+Cherokée. Mais malgré cette vente, aussitôt qu'on apprit en Virginie que
+le gouvernement favorisoit les prétentions des Cherokées, et qu'on eut
+vu de retour le docteur Walker et le colonel Lewis, que cette province
+avoit envoyés au congrès du fort Stanvix, lord Bottetourt chargea ces
+deux commissaires de se rendre à Charles-Town, dans la Caroline
+méridionale, pour essayer de convaincre M. Stuart[50] de la nécessité
+d'étendre la ligne de démarcation qu'il avoit tracée, d'accord avec les
+Cherokées, et l'engager à la porter depuis le grand Kenhawa jusqu'à la
+rivière d'Holston.
+
+Ces deux commissaires furent choisis par lord Bottetourt, parce qu'ils
+s'étoient occupés depuis long-temps des affaires qui avoient rapport aux
+Indiens, et qu'ils connoissoient parfaitement l'étendue du pays des
+Cherokées. Quand ils furent arrivés dans la Caroline méridionale, ils
+écrivirent à M. Stuart, relativement aux prétentions formées par les
+Cherokées, sur les terres au midi du grand Kenhawa. M. Stuart n'avoit
+été nommé que depuis très-peu d'années, à la place qu'il remplissoit
+alors, et d'après la nature de ses premières occupations, on ne devoit
+pas penser qu'il pût bien connoître le territoire des Cherokées. Voici
+ce qu'on trouve dans la lettre que lui adressèrent les commissaires
+virginiens.
+
+
+ Charles-Town, le 2 février, 1769.
+
+«Les Cherokées n'ont jamais prétendu à la possession du pays situé au
+midi du grand Kenhawa. À présent, ce pays appartient à la couronne,
+puisque sir William Johnson l'a fort chèrement acheté des six Nations,
+et en a reçu l'acte de cession au fort Stanwix.»
+
+En 1769, la chambre des citoyens de la colonie de Virginie, représenta à
+lord Bottetourt:--«Qu'elle avoit la plus grande raison de craindre que
+si la ligne tracée pour servir de limites, étoit conservée, les Indiens
+et les autres ennemis de sa majesté, auroient sans cesse une entrée
+libre et facile jusque dans le coeur du pays de l'Ohio, de la rivière
+d'Holston et du grand Kenhawa; qu'alors les établissemens qu'on
+entreprendroit de faire dans ces contrées, seroient sans doute
+entièrement détruits; et que tout le pays[51] qui s'étend depuis
+l'embouchure du Kenhawa, jusqu'à celle de la rivière de Cherokée, et
+ensuite vers l'est jusqu'à la montagne du Laurier, pays si récemment
+cédé à sa majesté, et sur lequel aucune tribu d'Indiens ne formoit de
+prétentions, resteroit entièrement abandonné aux Cherokées; qu'en
+conséquence il pourroit y avoir à l'avenir, des réclamations, totalement
+contraires aux vrais intérêts de sa majesté, et que les acquisitions
+qu'on regardoit, avec raison, comme les plus avantageuses de la dernière
+guerre, seroient tout-à-fait perdues.»
+
+D'après les faits dont nous venons de faire l'exposition, il est
+évident:
+
+1º. Que le pays situé au midi du grand Kenhawa, ou au moins, celui qui
+s'étend jusqu'à la rivière de Cherokée, appartenoit originairement aux
+Schawanesses.
+
+2º. Qu'en subjuguant les Schawanesses, les six Nations devinrent les
+vrais propriétaires de ce pays.
+
+3º. Qu'en conséquence de la cession que les six Nations en ont faite au
+roi d'Angleterre, dans le congrès tenu, en 1768, au fort Stanwix, ce
+pays appartient à présent légitimement aux Anglais.
+
+4º. Que les Cherokées n'ont jamais résidé ni chassé dans ce pays, et
+qu'ils n'y ont aucune espèce de droit.
+
+5º. Que la chambre des citoyens de la colonie de Virginie a été
+très-fondée à affirmer que les Cherokées, dont les Virginiens
+connoissent les possessions, parce qu'ils en sont voisins, n'ont aucun
+droit sur le territoire qui est au sud du grand Kenhawa.
+
+6º. Enfin, que ni les six Nations, ni les Schawanesses, ni les Delawares
+n'habitent ni ne chassent plus dans ce pays.
+
+Ces considérations prouvent qu'en nous permettant d'établir toutes les
+terres, comprises dans notre contrat avec les lords commissaires de la
+trésorerie, le conseil privé ne nuira ni au service de sa majesté, ni à
+la confédération des six Nations, ni même aux Cherokées.
+
+Mais, depuis le congrès du fort Stanwix, où les six Nations ont cédé au
+roi le pays que nous demandons, il y a eu quelque traité par lequel la
+couronne a promis aux six Nations et aux Cherokées de ne point former
+d'établissemens au-delà de la ligne marquée sur la carte jointe au
+rapport du bureau du commerce et des colonies, quoique les lords
+commissaires aient reconnu que les six Nations avoient cédé la propriété
+de ces terres à sa majesté; si, disons-nous, il existe un tel traité,
+nous nous flattons que les lords commissaires ne feront plus aucune
+objection, en voyant spécialement inséré dans l'acte de concession,
+qu'il nous sera défendu d'établir aucune partie du pays, sans en avoir
+préalablement obtenu la permission de sa majesté, et l'agrément des
+Cherokées, des six Nations et de leurs confédérés.
+
+Il est dit dans le troisième paragraphe du rapport des lords
+commissaires,--«Que le principe du bureau du commerce et des colonies
+étoit qu'après le traité de Paris, on devoit rapprocher les limites
+occidentales des colonies de l'Amérique septentrionale, de manière que
+ces établissemens fussent entièrement à la portée du commerce du
+royaume». Nous n'aurons point la hardiesse de contester ce qu'avancent
+les lords commissaires: mais nous croyons pouvoir observer que
+l'établissement du pays, qui s'étend sur les montagnes d'Allegany et sur
+l'Ohio n'étoit point regardé, avant le traité de Paris, ni dans le temps
+de la proclamation royale, faite au mois d'octobre 1763, comme hors de
+la portée du commerce du royaume. Ce qui le prouve, c'est qu'en 1748, M.
+John Hanbury et un assez grand nombre d'autres anglais, présentèrent une
+pétition au roi, pour lui demander cinq cent mille acres de terre sur
+les montagnes d'Allegany, et sur les bords de l'Ohio; et les lords
+commissaires du commerce et des colonies, firent, à ce sujet, un rapport
+favorable au conseil-privé de sa majesté. Ils dirent:--«Que
+l'établissement du pays situé à l'occident des grandes montagnes, et
+centre des possessions anglaises dans ces contrées, seroit conforme aux
+intérêts de sa majesté, et accroîtroit les avantages et la sûreté de la
+Virginie et des colonies voisines.»
+
+Le 23 février 1748, les mêmes lords commissaires rapportèrent encore au
+conseil-privé:--«Qu'ils avoient pleinement exposé la grande utilité et
+l'avantage d'étendre nos établissemens au-delà des grandes montagnes; ce
+que le conseil avoit approuvé.--Comme ces nouvelles propositions,
+ajoutent-ils, rendent probable qu'on établira une plus grande étendue de
+terrain, que ne l'annonçoient les premières, nous pensons qu'en
+accordant ce que demande la pétition, on se conformera aux intérêts du
+roi, et on assurera le bien-être de la Virginie.»
+
+Le 16 mars 1748, le roi donna ordre au gouverneur de la Virginie, de
+concéder à M. Hanbury et à ses associés, cinq cent mille acres de terre
+sur les montagnes d'Allegany. Ces mêmes concessionnaires font
+aujourd'hui partie de la compagnie de M. Walpole.--L'ordre du roi
+portoit expressément:--«Ces établissemens seront utiles à nos intérêts
+et augmenteront la sécurité de notre dite colonie, ainsi que les
+avantages des colonies voisines;--d'autant plus que nos chers sujets se
+trouvant par-là, à même de cultiver l'amitié des Indiens qui habitent
+ces contrées, et d'étendre leur commerce avec eux, de tels exemples
+peuvent exciter les colonies voisines à tourner leurs pensées vers des
+projets de la même nature.»
+
+Il nous paroît évident que le bureau du commerce et des colonies, dans
+le temps que lord Halifax le présidoit, pensoit que les établissemens
+sur les montagnes d'Allegany, n'étoient point contraires aux intérêts du
+roi, ni assez éloignés des côtes de la mer, pour être--«Hors de la
+portée du commerce du royaume, et pour que son autorité et sa
+juridiction ne pussent pas s'y exercer.»
+
+Le rapport que nous examinons, donne à entendre que les deux principaux
+objets de la proclamation de 1763, étoient de ne pas porter les
+établissemens qu'on feroit à l'avenir, au-delà des sources des rivières
+qui coulent de l'ouest et du nord-ouest et se jettent dans la mer, ou,
+en d'autres termes, à l'est des montagnes d'Allegany; et de ne point
+créer d'autres gouvernemens que les trois qu'on venoit de former en
+Canada et dans les deux Florides[52].--Pour établir ce fait, les lords
+commissaires du commerce et des colonies, citent une partie de la
+proclamation.
+
+Mais si l'on considère cette proclamation dans son entier, on trouvera
+qu'elle a pour but neuf objets principaux, savoir;
+
+1º. De déclarer aux sujets de sa majesté, qu'elle a établi en Amérique
+quatre gouvernemens distincts: celui de Quebec, celui de la Floride
+orientale, celui de la Floride occidentale et celui de la Grenade.
+
+2º. De fixer les limites respectives de ces quatre nouveaux
+gouvernemens.
+
+3º. De donner l'approbation royale à la conduite et à la bravoure des
+officiers et des soldats de l'armée du roi, et au petit nombre
+d'officiers de la marine, qui ont servi dans l'Amérique septentrionale,
+et de les récompenser par des concessions gratuites de terres à Quebec
+et dans les deux Florides.
+
+4º. D'empêcher les gouverneurs de Quebec et des deux Florides d'accorder
+des permissions d'arpenter, ou des patentes pour des terres au-delà des
+limites de leurs gouvernemens respectifs.
+
+5º. De défendre aux gouverneurs des autres colonies ou plantations en
+Amérique, d'accorder des concessions de terres, au-delà des sources
+des rivières qui coulent de l'ouest et du nord-ouest, et tombent dans
+l'océan Atlantique, ou d'autres terres qui, n'ayant été cédées au roi
+ni achetées par lui, sont réservées aux Indiens.
+
+6º. De réserver _pour le présent_, sous la protection et la souveraineté
+du roi, _pour l'usage desdits Indiens_, toutes les terres qui ne sont
+point comprises dans les limites des trois nouveaux gouvernemens, ou
+dans celle de la compagnie de la baie d'Hudson; ainsi que le pays situé
+à l'ouest des sources des rivières, qui coulent de l'ouest et du
+nord-ouest vers la mer; sa majesté défendant à ses sujets de faire des
+acquisitions sur lesdites terres, et d'en prendre possession, sans en
+avoir obtenu d'elle une permission expresse.
+
+7º. De requérir toutes personnes qui ont fait des établissemens, sur les
+terrains que le roi n'a point achetés des Indiens, d'abandonner ces
+établissemens.
+
+8º. De régler qu'à l'avenir on n'occupera des terres des Indiens que
+dans les contrées où sa majesté permet, par cette proclamation de faire
+des établissemens.
+
+9º. De déclarer qu'il sera libre à tous les sujets de sa majesté, de
+faire le commerce avec les Indiens; et de prescrire la manière dont ce
+commerce doit être fait.
+
+10º. Enfin, d'ordonner à tous les officiers militaires et à tous les
+inspecteurs des affaires concernant les Indiens, de faire saisir et
+arrêter toutes les personnes qui, accusées d'avoir commis quelque
+trahison ou quelque meurtre, et fuyant la justice, se seront réfugiées
+sur les terres des Indiens; et d'envoyer ces personnes dans la colonie
+où leur accusation aura eu lieu.
+
+Il est certain qu'en parlant de l'établissement des trois nouveaux
+gouvernemens, fixant leurs limites respectives, récompensant les
+officiers et les soldats, réglant le commerce avec les Indiens, et
+ordonnant l'arrestation des criminels, cette proclamation avoit pour but
+de convaincre les Indiens, de la justice de sa majesté, et de la
+résolution où elle étoit, de prévenir toute cause raisonnable de
+mécontentement de leur part, en défendant de former des établissemens
+sur le territoire qui n'avoit point été cédé à sa majesté, ou acheté par
+elle; et en déclarant que sa royale volonté et son bon plaisir étoit,
+ainsi que nous l'avons déjà rapporté, «De réserver, _pour le présent_,
+sous sa protection et souveraineté, et _pour l'usage des Indiens_,
+toutes les terres situées à l'ouest des sources des rivières qui coulent
+de l'ouest et du nord-ouest vers l'océan Atlantique.»
+
+Quels mots peuvent exprimer plus décidément l'intention royale? Ne
+signifient-ils pas explicitement que le territoire est _quelque temps_
+réservé, sous la protection de sa majesté, _pour l'usage des
+Indiens_?--Mais comme les Indiens ne fesoient point usage de ces terres,
+qui sont bornées à l'occident par la rive sud-est de l'Ohio, et qu'ils
+n'y résidoient pas, et n'y fesoient pas la chasse, ils consentirent
+volontiers à les vendre; et en conséquence, ils les vendirent au roi, en
+novembre 1768. Ce qui donna occasion à cette vente sera clairement
+expliqué dans nos observations sur la suite du rapport des lords
+commissaires du commerce et des colonies.
+
+Il est naturel de croire que quant à l'établissement des terres
+comprises dans la vente dont nous venons de parler, l'effet de la
+proclamation n'a pas pu s'étendre au-delà de l'époque de cette vente; M.
+George Greenville[53], qui lorsque la proclamation parut, étoit l'un des
+ministres, reconnut toujours que le but de cette proclamation étoit
+rempli dès que le pays qu'elle désignoit avoit été acquis des Indiens.
+
+Dans leur quatrième paragraphe, les lords commissaires du commerce et
+des plantations, donnent deux raisons pour engager sa majesté à traiter
+de nouveau avec les Indiens et à faire tracer une ligne de démarcation
+plus précise, plus certaine que celle qu'indiquoit la proclamation du
+mois d'octobre 1763. Voici ces raisons:
+
+«1º. C'est que la ligne désignée dans la proclamation de 1763, manque de
+précision.
+
+»2º. C'est qu'il faut considérer la justice à l'égard de la propriété
+des terres.»
+
+Nous croyons avoir suffisamment démontré dans nos observations sur le
+troisième paragraphe du rapport que, pour ce qui concernoit les terres
+situées à l'ouest des montagnes d'Allegany, la proclamation n'avoit
+d'autre but que de les réserver _quelque temps_, sous la protection de
+sa majesté, _pour l'usage des Indiens_.--Nous ajouterons que la ligue
+désignée dans la proclamation, ne pouvoit pas l'être d'une manière plus
+claire et plus précise, relativement à ces terres, car la proclamation
+porte:--«Que toutes les terres et territoires situés à l'occident des
+sources des rivières qui coulent de l'ouest et du nord-ouest vers la
+mer, seront réservés sous la protection de sa majesté.»
+
+Nous sommes loin de penser que sa majesté doive traiter de nouveau avec
+les Indiens, pour établir des limites plus précises et plus certaines,
+d'après la considération de la justice, relativement à la propriété des
+terres. La propriété de la moindre partie du territoire, dont nous
+parlons, ne peut être contestée.
+
+Mais pour mieux faire entendre toutes les raisons pour lesquelles on
+veut engager sa majesté à traiter de nouveau avec les Indiens, pour
+tracer une ligne de démarcation plus précise et plus certaine que celle
+que désigne la proclamation du mois d'octobre 1763, nous prendrons la
+liberté d'exposer quelques faits.
+
+En 1764, les ministres du roi désiroient d'obtenir un acte du parlement
+qui réglât le commerce avec les Indiens, et y mît un impôt, par le moyen
+duquel on auroit de quoi fournir aux salaires des surintendans, des
+commissaires, des interprètes, et à l'entretien des forts, dans le pays
+où l'on traitoit avec les Indiens. Pour éviter à l'avenir, de donner aux
+Indiens occasion de se plaindre de ce qu'on usurpoit leur pays de
+chasse, on résolut d'acheter d'eux, un vaste territoire, et de reculer,
+d'accord avec eux, la ligne des limites, bien au-delà de l'endroit où il
+n'étoit pas permis aux sujets de sa majesté de s'établir.
+
+En conséquence, on donna, la même année, des ordres à sir William
+Johnson, pour qu'il convoquât les chefs des six Nations, et qu'il leur
+fît part du projet des ministres anglais. Sir William Johnson assembla
+en effet, dans sa maison, les députés des six Nations, le 2 mai 1765, et
+il leur tint ce discours:
+
+FRÈRES,
+
+«La dernière et la plus importante proposition que j'ai à vous
+communiquer, est relative à l'établissement des limites entre vous et
+les Anglais. Il y a quelque temps que j'envoyai un message à
+quelques-unes de vos nations, pour vous avertir que je voulois conférer
+avec vous à ce sujet.--Le roi, dont vous avez déjà éprouvé la clémence
+et la générosité, désirant de mettre fin à toutes les disputes entre ses
+sujets et vous, à l'occasion des terres, et d'être strictement juste
+envers vous, a formé le plan d'établir entre nos provinces et celles des
+Indiens, des limites qu'aucun homme blanc n'ose franchir; parce que
+c'est la plus sûre et la meilleure méthode de terminer les querelles, et
+de mettre vos propriétés à l'abri de toute invasion.
+
+»L'intention du roi vous paroîtra, j'espère, si raisonnable, si juste,
+et si avantageuse pour vous et pour votre postérité, que je ne doute
+nullement que vous ne consentiez avec joie à voir établir une ligne de
+démarcation. Nous la tracerons, vous et moi, de la manière la plus
+avantageuse pour les hommes blancs et pour les Indiens, et telle qu'elle
+conviendra le mieux à l'étendue, à l'accroissement de chaque province,
+et aux gouverneurs, que je consulterai à cette occasion, aussitôt que
+j'aurai reçu les pouvoirs nécessaires pour cela.--Mais, en attendant, je
+désire savoir comment vous voulez étendre cette ligne, et ce que vous
+consentez de faire cordialement à cet égard, afin que cela me serve de
+règle.--Je dois aussi vous prévenir que quand cette affaire sera
+terminée, et qu'on verra que vous aurez eu égard à l'accroissement de
+notre population, et à la nécessité de nous céder des terres là où nous
+en avons besoin, vous recevrez, pour prix de votre amitié, un présent
+très-considérable[54].»
+
+Après avoir conféré quelque temps entr'eux, les Sachems et les guerriers
+des six Nations, répondirent à sir William Johnson, qu'ils acceptoient
+la proposition des nouvelles limites; et sir William fit parvenir leur
+réponse au bureau des lords commissaires du commerce et des colonies.
+
+Soit qu'il y eût un changement dans l'administration, qui avoit formé le
+projet d'obtenir un acte du parlement pour régler le commerce avec les
+Indiens, et pour reculer la ligne des limites, soit par quelqu'autre
+cause que nous ignorons, on ne s'en occupa plus jusqu'à la fin de
+l'année 1767. Alors, la négociation relative aux limites fut reprise.
+
+Cependant, entre les années 1765 et 1768, beaucoup d'habitans de la
+Virginie, du Maryland et de la Pensylvanie, allèrent s'établir sur les
+montagnes; et les six Nations en furent si irritées, qu'en 1766, elles
+massacrèrent plusieurs de ces colons, et déclarèrent la guerre aux
+colonies du centre de l'Amérique septentrionale. Pour les appaiser et
+prévenir une calamité générale, on fit partir du fort Pitt, un
+détachement du quarante-deuxième régiment d'infanterie, avec ordre de
+ramener les Anglais qui s'étoient établis à la Crique de la
+Pierre-Rouge[55].--Mais les efforts et les menaces de ce détachement
+furent vaines, et il retourna au fort sans avoir pu exécuter ses ordres.
+
+Les six Nations se plaignirent alors davantage de ce qu'on s'emparoit de
+leurs terres sur les montagnes. Le 7 décembre 1767, le général Gage
+écrivit à ce sujet au gouverneur de Pensylvanie, et lui manda:--«Vous
+êtes témoin du peu d'attention qu'on a fait aux diverses proclamations
+qui ont été publiées; vous savez que le soin qu'on a pris, cet été,
+d'envoyer une partie de la garnison du fort Pitt, pour faire abandonner
+les établissemens des montagnes, n'a presque servi de rien. Nous
+apprenons que les colons sont retournés à la Crique de la Pierre-Rouge
+et sur les bords de la rivière de la Fraude[56], en plus grand nombre
+qu'auparavant.»
+
+Le 5 janvier 1768, le gouverneur de la Pensylvanie envoya un message à
+l'assemblée générale de la province avec la lettre du général Gage.--Le
+13 du même mois l'assemblée ayant délibéré sur les plaintes des Indiens,
+répondit au gouverneur.--«Pour faire cesser les causes du mécontentement
+des Indiens, et établir une paix durable entr'eux et les sujets de sa
+majesté, nous pensons qu'il est absolument nécessaire qu'on fixe
+promptement les limites, et qu'on les satisfasse pour la partie de leur
+territoire, qui se trouvera en-deçà de la ligne de démarcation. Par ce
+moyen, ils ne se plaindront plus qu'on envahit leurs propriétés, et les
+habitans de nos frontières auront assez de pays pour s'établir et pour
+chasser, sans se mêler avec ces peuples.»
+
+Le 19 janvier 1768, M. Galloway, orateur de l'assemblée de Pensylvanie
+et le comité de correspondance de cette assemblée, écrivirent à Richard
+Jackson et à Benjamin Franklin, agens de Pensylvanie à Londres, pour
+leur faire part des querelles des colons avec les Indiens.--«Les
+Indiens, disoient-ils, se plaignent vivement du délai qu'on a mis à
+établir les limites, et de ce que, quoiqu'ils n'aient encore rien reçu
+pour les terres, qu'ils sont convenus de céder à la couronne, les
+Anglais y forment chaque jour de nouveaux établissemens.»
+
+Au mois d'avril 1768, l'assemblée de Pensylvanie voyant qu'une guerre
+avec les Indiens devenoit presqu'inévitable, parce que ce peuple n'avoit
+pas vendu les terres des montagnes où l'on formoit des établissemens; et
+croyant en outre qu'on recevroit bientôt des ordres d'Angleterre
+relativement aux limites, résolut d'employer la somme de mille livres
+sterlings en couvertures, etc. d'en faire présent aux Indiens de l'Ohio,
+afin de modérer leur ressentiment jusqu'à ce que la cour prît d'autres
+mesures. Le gouverneur de Pensylvanie étant alors informé que George
+Croghan devoit bientôt faire un traité avec les Indiens, par l'ordre du
+général Gage et de sir William Johnson, envoya au fort Pitt, son
+secrétaire et une autre personne, en qualité de commissaires de la
+province, pour offrir aux Indiens le présent des Pensylvaniens.
+
+Le 2 mai 1768, les députés des six Nations, qui s'étoient rendus au fort
+Pitt, tinrent le discours suivant:
+
+FRÈRES,
+
+«C'est avec douleur que nous avons vu nos terres occupées par vous, sans
+notre consentement. Il y a long-temps que nous nous plaignons à vous de
+cette injustice, qui n'a point encore été redressée. Au contraire, vos
+établissemens s'étendent dans notre pays. Quelques-uns se trouvent même
+directement dans le chemin de guerre, qui conduit vers le pays de nos
+ennemis; et nous en sommes très-mécontens.--Frères, vous avez parmi vous
+des loix pour vous gouverner. Vous nous donneriez donc la plus forte
+preuve de la sincérité de votre amitié, si vous nous fesiez voir que
+vous faites sortir les gens de votre nation de dessus nos terres; car
+nous pensons qu'ils auront assez le temps de s'y établir quand vous les
+aurez achetées et que le pays vous appartiendra.»
+
+En réponse à ce discours, les commissaires de Pensylvanie informèrent
+les six Nations, que le gouverneur de la province avoit fait partir
+quatre personnes avec sa proclamation et l'acte de l'assemblée (qui
+déclaroit crime de félonie digne de mort sans bénéfice de clergé,
+l'occupation des terres des Indiens) pour ordonner à tous les habitans
+des montagnes situées dans les limites de la Pensylvanie, d'abandonner
+leurs établissemens: mais que cela avoit été inutile.--Ils dirent aussi
+que le gouverneur de la Virginie avoit non moins infructueusement fait
+une proclamation; et que le général Gage n'avoit pas été plus heureux en
+envoyant deux fois des soldats pour forcer les colons à abandonner la
+Crique de la Pierre Rouge et les bords du Monongehela.
+
+Aussitôt que M. Jackson et le docteur Franklin eurent reçu les
+instructions de l'assemblée générale de Pensylvanie, ils se rendirent
+chez le ministre chargé du département de l'Amérique, et lui
+représentèrent combien il étoit nécessaire et pressant de faire terminer
+l'affaire des limites. En conséquence, le gouvernement donna de nouveaux
+ordres à sir William Johnson.
+
+Il est donc certain que la proclamation du mois d'octobre 1763, ne
+pouvoit pas, comme l'ont dit les lords commissaires du commerce et des
+colonies, signifier que la politique du royaume étoit de ne pas laisser
+former des établissemens sur les montagnes d'Allegany, après que le roi
+auroit acheté ce territoire, car la véritable raison, qu'on avoit de
+l'acheter, étoit d'éviter une rupture avec les Indiens, et de donner
+occasion aux sujets du roi de s'y établir légitimement et paisiblement.
+
+Nous allons examiner dans nos observations sur le cinquième paragraphe
+du rapport des lords commissaires du commerce et des colonies, s'ils
+sont bien fondés à déclarer que l'établissement des terres dont il est
+question, ne peut être nullement avantageux au commerce du
+royaume.--«Les diverses propositions d'établir de nouvelles colonies
+dans l'intérieur de l'Amérique, disent-ils, ont été, d'après l'extension
+des limites, soumises à la considération du gouvernement, sur-tout
+lorsqu'il s'est agi de cette partie du pays, où sont situées les terres,
+dont on demande la concession; et le danger d'accéder à de pareilles
+propositions, a paru si évident, que les tentatives à cet égard ont
+toujours été infructueuses.»
+
+Comme nous ignorons quelles étoient les propositions, dont parlent les
+lords commissaires, et d'après quel principe les tentatives à cet égard
+ont été infructueuses, il nous est impossible de juger si cela peut nous
+être appliqué.
+
+Cependant nous savons qu'il y a eu en 1768 une proposition faite au
+gouvernement pour l'établissement d'une partie des terres en question.
+Cette proposition étoit du docteur Leé, de trente-deux Américains et de
+deux habitans de Londres. Ils prièrent le roi de leur accorder, gratis,
+deux millions cinq cent mille acres de terre sur les montagnes
+d'Allegany, en un ou plusieurs arpentages, entre le vingt-huitième et le
+quarante-deuxième degré de latitude, à condition de posséder ces terres
+douze ans, sans payer aucun cens, et ces douze ans ne devant commencer à
+courir que lorsque les deux millions cinq cent mille acres seroient
+arpentés. En outre, les concessionnaires ne devoient être obligés
+d'établir sur ces terres que deux mille familles dans l'espace de douze
+ans.
+
+Surement les lords commissaires ne prétendent pas que cette proposition
+ressemble à la nôtre, et puisse s'appliquer au cas où nous nous
+trouvons. Ils ont dû, sur-tout, remarquer que le docteur Lée et ses
+associés n'offroient point, comme nous, d'acheter les terres, ou de
+payer le cens au roi, sans aucune déduction, ou enfin, de faire tous les
+frais nécessaires à l'établissement et à l'entretien du gouvernement
+civil du pays concédé.
+
+Le sixième paragraphe des lords commissaires dit:--«Que tous les
+argumens contre l'établissement des terres, dans la partie du pays dont
+on demande la concession, sont rassemblés avec beaucoup de force et de
+précision, dans des représentations faites à sa majesté, par les lords
+commissaires du commerce et des colonies, au mois de mars 1768.»
+
+Pour bien faire connoître ce qui donna lieu à ces représentations, nous
+observerons que dès le premier octobre 1767, et durant tout le temps que
+lord Shelburne[57] fut secrétaire d'état au département de l'Amérique
+méridionale, on conçut le projet d'établir aux frais de la couronne,
+trois nouveaux gouvernemens dans l'Amérique septentrionale; savoir le
+premier au détroit, entre le lac Huron et le lac Erié, le second dans le
+pays de Illinois, et le troisième dans le bas du pays qu'arrose l'Ohio.
+Ce projet fut communiqué aux lords commissaires du commerce et des
+colonies, afin de savoir quelle étoit leur opinion à cet égard.
+
+Nous avons tout uniment expliqué la cause des représentations, sur
+lesquelles insistent avec tant de force, les lords commissaires du
+commerce et des colonies, en disant qu'elles contiennent tous les
+argumens contre l'établissement des terres dont il est aujourd'hui
+question. À présent, nous exposerons les raisons qui nous font croire
+que ces représentations sont si loin de nous être contraires, qu'elles
+disent précisément qu'on doit permettre d'établir les terres que nous
+demandons.
+
+Trois raisons principales sont énoncées dans les représentations. «Comme
+propres à faire sentir l'utilité des colonies dans le continent de
+l'Amérique septentrionale.
+
+»La première, c'est qu'elles favorisent la pêche avantageuse qui se fait
+sur la côte du Nord.
+
+»La deuxième, c'est qu'on y soigne la culture des bois de construction
+et autres matières qui peuvent servir à la marine, et qu'on les échange
+pour des marchandises des manufactures anglaises.
+
+»La troisième, c'est qu'on y a toujours du merrein, du bois de
+charpente, des farines et d'autres choses nécessaires pour
+l'approvisionnement de nos établissemens aux Antilles.»
+
+Nous n'imaginons pas qu'il soit nécessaire de faire beaucoup
+d'observations sur la première de ces raisons. Les provinces de
+New-Jersey, de Pensylvanie, de Maryland, de Virginie et les colonies
+méridionales, n'ont point favorisé, et, d'après leur situation et la
+nature de leur commerce, ne favoriseront pas plus la pêche que les
+établissemens que nous proposons de faire sur l'Ohio. Cependant, ces
+provinces sont utiles au royaume, soit à cause de la culture, soit à
+cause de l'exportation de différens articles; et nous osons croire que
+la colonie de l'Ohio aura le même avantage, si toutefois la production
+des marchandises d'entrepôt peut être regardée comme avantageuse.
+
+Quant à la seconde et à la troisième raison des représentations, nous
+remarquerons qu'aucune des possessions anglaises dans l'Amérique
+septentrionale, n'exige moins d'encouragement que celle de l'Ohio, pour
+cultiver les matières propres à la construction des vaisseaux et à la
+marine, et pour approvisionner les Antilles, de bois et de comestibles.
+
+1º. Les terres des bords de l'Ohio sont extrêmement fertiles; le climat
+y est tempéré. La vigne, les mûriers et les vers-à-soie, s'y trouvent
+par-tout. Le chanvre croît spontanément dans les vallées et dans le pays
+bas. Les mines de fer sont communes dans les montagnes; et nulle terre
+n'est plus propre que celle de ces contrées, à la culture du tabac, du
+lin et du coton.
+
+2º. Le pays est bien arrosé par plusieurs rivières navigables, qui
+communiquent entr'elles; et par le moyen desquelles, et d'un transport
+par terre de quarante milles seulement, les productions des terres de
+l'Ohio, peuvent, même à présent, être envoyées au port d'Alexandrie[58],
+sur le Potomack, à meilleur marché qu'il n'en coûte pour transporter de
+Northampton à Londres, quelqu'espèce de marchandise que ce soit.
+
+3º. Dans toutes les saisons, de grands bateaux semblables aux barges de
+l'ouest de l'Angleterre, peuvent naviguer sur l'Ohio, et il ne faut que
+quatre ou cinq hommes pour les conduire. Depuis le mois de janvier
+jusqu'au mois d'avril, il est aisé de bâtir de grands vaisseaux sur
+cette rivière, et de les envoyer en Angleterre, chargés de fer, de
+chanvre, de lin et de soie.
+
+4º. La farine, le bled, le boeuf salé, les planches pour le bordage des
+vaisseaux et beaucoup d'autres marchandises, peuvent être envoyées sur
+l'Ohio jusqu'à la Floride occidentale, et de là aux Antilles, à meilleur
+marché et mieux conservées que celles qu'on expédie de New-York et de
+Philadelphie.
+
+5º. Le chanvre, le tabac, le fer, et les autres articles qui tiennent
+beaucoup de place, peuvent également être envoyés sur l'Ohio jusqu'à la
+mer, à plus de cinquante pour cent meilleur marché que ne coûte leur
+transport par terre, dans l'espace de soixante milles, en Pensylvanie,
+où les charrois sont pourtant moins chers que dans aucune autre province
+de l'Amérique septentrionale.
+
+6º. Les frais de transport des marchandises anglaises, depuis la mer
+jusqu'aux établissemens que nous voulons former sur l'Ohio, ne seront
+pas aussi considérables que ce qu'on paie et qu'on paiera toujours pour
+conduire les mêmes marchandises, dans une grande partie de la
+Pensylvanie, de la Virginie et du Maryland.
+
+D'après l'exposition de ces faits, nous espérons qu'on verra clairement
+que les terres, dont nous demandons la concession, sont entièrement
+propres, par leur fertilité, leur situation et le peu de frais que
+coûtera le transport de leurs productions jusqu'en Angleterre,--«à faire
+sentir l'utilité d'établir des colonies dans le continent de l'Amérique
+septentrionale».--Mais pour éclaircir davantage ce point important, nous
+prendrons la liberté de faire encore quelques observations.
+
+Les lords commissaires du commerce et des colonies, ne nient point,
+mais, au contraire, ils avouent que le climat et le sol de l'Ohio, sont
+aussi favorables que nous l'avons dit.--Quant aux vers-à-soie qui y
+viennent naturellement, il est certain qu'au mois d'août 1771, plus de
+10,000 livres pesant de cocons, qui en provenoient, furent vendues à la
+filature publique de Philadelphie. Il est également sûr que la soie que
+produisent les vers de l'Ohio, est belle et très-estimée des
+Pensylvaniens.
+
+Pour le chanvre, nous sommes prêts à prouver qu'il est d'une très-bonne
+qualité, et qu'il croît spontanément sur les bords de l'Ohio, ainsi que
+nous l'avons avancé. Qu'on considère donc que, par rapport au chanvre,
+l'Angleterre dépend chaque jour davantage de la Russie, et qu'on n'en a
+pas encore exporté des colonies américaines, situées sur le bord de la
+mer, parce que leur sol n'en produit pas aisément. Et, certes, alors on
+verra que cette dépendance peut avoir des conséquences graves pour la
+nation, et mérite toute l'attention du gouvernement.--La nature nous
+indique où nous pouvons recueillir promptement et facilement une grande
+quantité de chanvre; et par ce moyen, non-seulement nous empêcherons,
+chaque année, des sommes considérables de sortir du royaume, mais nous
+emploierons nos propres sujets avec beaucoup d'avantage, et nous les
+paierons avec des marchandises de nos manufactures.--Voici, en abrégé,
+l'état du commerce de Russie.
+
+ Depuis l'année 1722 jusqu'en 1731,
+ l'Angleterre envoya annuellement 250
+ vaisseaux chercher du chanvre à Petersbourg,
+ à Narva, à Riga et à Archangel. 250 vais.
+
+ Et depuis 1762 jusqu'en 1771, 500 vaisseaux. 500
+ -----------
+ Accroissement. 250 vais.
+
+Il est donc évident que dans les dix dernières années, le commerce russe
+a doublé. La sagesse, la politique de la nation européenne, qui entend
+le mieux le commerce et la navigation, lui permettent-elles d'avoir sans
+cesse besoin des étrangers pour se procurer une marchandise dont dépend
+l'existence de sa navigation et de son commerce? Non, assurément; et
+sur-tout quand Dieu nous a accordé la propriété d'un pays produisant
+naturellement cette même marchandise qui nous fait débourser notre
+argent, en nous mettant à la merci de la Russie.
+
+Nous n'avons encore parlé que des petits frais de transport entre le
+Potomack et l'Ohio. Maintenant nous allons essayer de montrer combien
+les lords commissaires du commerce et des colonies se sont trompés, en
+disant, dans le cinquième paragraphe de leur rapport: «Que l'Angleterre
+ne pouvoit avoir aucune relation avantageuse avec les terres en
+question».--Pour qu'on se forme une opinion juste à cet égard, nous
+donnerons un état de ce qu'étoient les frais de charroi, même durant la
+dernière guerre avec la France, et lorsqu'il n'y avoit point de retour
+de l'Ohio à Alexandrie. On verra que ces frais ne s'élevoient alors qu'à
+un demi-sou anglais, par livre pesant; et nous le démontrerons de la
+manière la plus certaine.
+
+ par quintal.
+
+ D'Alexandrie au fort Cumberland, par eau. » 1 s. 7 d.
+
+ De fort Cumberland à la Crique de la Pierre-Rouge,
+ à 14 piastres par voiture, portant
+ 1500 livres pesant. » 4 2
+
+ » 5 9[59].
+
+Si l'on considère que ce prix de charroi étoit établi en temps de
+guerre, et lorsqu'il n'y avoit point d'habitans sur l'Ohio, nous ne
+doutons point que tout homme intelligent ne conçoive qu'il est
+aujourd'hui beaucoup moindre que ce qu'on paie journellement à Londres,
+pour le transport des grosses étoffes de laine, de la quincaillerie et
+des ustensiles de fer qu'on y envoie de plusieurs comtés d'Angleterre.
+
+Voici ce que coûtent les charrois de Birmingham et de quelques autres
+villes jusqu'à Londres.
+
+ De Birmingham. 4 s. par quintal,
+ De Walsall dans le Staffordshire. 5
+ De Sheffield. 8
+ De Warrington. 7
+
+Si, comme le prétendent les lords commissaires du commerce et des
+colonies, les terres de l'Ohio ne peuvent être d'aucun avantage au
+commerce du royaume, nous ne devinons pas ce qui doit, à leurs yeux,
+être avantageux à ce commerce.--Les colons établis sur les montagnes
+d'Allegany, sur les bords de l'Ohio et dans le nouveau comté de Bedford
+dans la province de Pensylvanie, sont tous vêtus d'étoffes anglaises. Eh
+bien, le pays qu'ils habitent n'est-il donc d'aucun avantage au commerce
+du royaume?--Les marchands de Londres sont maintenant occupés à faire
+embarquer des marchandises de fabrique anglaise pour les colons des
+terres de l'Ohio: cette exportation paroît-elle aussi aux lords
+commissaires n'être d'aucun avantage pour le commerce du royaume.
+
+En un mot, d'après les principes des lords commissaires, les relations
+avec le royaume doivent être avantageuses si les colons sont établis à
+l'orient des montagnes d'Allegany. Mais, quoi! le charroi d'environ
+soixante-dix milles, à partir des montagnes de l'Ohio, charroi dont les
+frais n'augmenteront pas le prix des étoffes les plus grossières de plus
+d'un demi-sou anglais par aune[60], changera-t-il donc l'état du
+commerce relativement aux colons de ces contrées? Sera-t-il, comme
+l'avancent les lords commissaires, «sans aucun avantage pour ce
+royaume?»--Les pauvres Indiens de l'Amérique septentrionale, qui
+habitent les parties les plus éloignées des côtes, et qui n'ont rien que
+ce qu'ils prennent à la chasse, sont pourtant en état de payer les
+toiles, les étoffes de laine, les ustensiles de fer, que leur
+fournissent les marchands anglais, en employant toute la fraude et les
+ruses que la friponnerie peut inventer pour enchérir ces marchandises.
+Ainsi, des cultivateurs industrieux, qui pourront livrer du chanvre, du
+lin, de la soie, auront bien plus de facilité à payer ce qu'on leur
+portera par la voie d'un commerce loyal, sur-tout quand on se rappelera
+qu'il ne leur sera permis d'avoir de débouché pour les productions de
+leurs terres, que dans le royaume.--Si les productions de ce pays sont
+envoyées dans le royaume, les marchandises anglaises n'iront-elles pas
+en retour dans ce pays, et particulièrement dans l'endroit d'où sortira
+le chanvre?
+
+Nous n'examinons point si la Nouvelle-Écosse et les deux Florides ont
+procuré à l'Angleterre des bénéfices proportionnés aux sommes énormes,
+qu'il en a coûté pour les établir et les conserver, ni si l'on a droit
+d'en espérer les avantages que promirent les lords commissaires du
+commerce et des colonies, dans le rapport qu'il firent en 1768.--Nous
+croyons qu'il nous suffit de dire que ces principaux Pensylvaniens dont
+parle le rapport, et--«qui ont présenté leurs noms et leur association
+au conseil de sa majesté, dans l'intention de faire des établissemens à
+la Nouvelle-Écosse,»--ont été convaincus, depuis plusieurs années, de
+l'impossibilité d'engager des habitans à quitter les colonies du centre,
+pour aller s'établir dans cette province; et même que ceux, à qui on
+avoit persuadé d'y aller, sont, pour la plupart, retournés chez eux, en
+se plaignant beaucoup de la dureté et de la longueur des hivers.
+
+Quant aux deux autres provinces, nous sommes persuadés qu'il est
+moralement impossible que les habitans des contrées, situées entre les
+trente-septième et le quarantième degré de latitude nord, dont le climat
+est tempéré et où il y a encore beaucoup de terres inoccupées, se
+déterminent à aller s'établir dans les provinces brûlantes et mal-saines
+des deux Florides. Il serait tout aussi aisé d'engager les habitans de
+Montpellier à quitter leur climat pour les parties septentrionales de la
+Russie, ou pour les bords du Sénégal. Enfin, les inspirations de la
+nature, et l'expérience de tous les âges prouvent qu'un peuple né et
+vivant dans un climat tempéré, et dans le voisinage d'un pays riche,
+sain et bien cultivé, ne peut point être forcé à traverser plusieurs
+centaines de milles pour se rendre dans un _port de mer_, faire un
+voyage _par mer_, et s'établir dans des latitudes excessivement froides
+ou excessivement chaudes.
+
+Si le comté d'York, en Angleterre, n'étoit ni cultivé, ni habité, et que
+les habitans, qui sont encore plus au sud de l'île, manquassent de
+terres, se laisseroient-ils conduire dans le nord de l'Écosse? Ne
+voudroient-ils pas plutôt, en dépit de toutes les oppositions, s'établir
+dans le fertile comté d'York?
+
+Voilà ce que nous nous sommes crus dans l'obligation de remarquer à
+l'égard des principes généraux que contient le rapport de 1768.--Nous
+espérons avoir suffisamment démontré que les argumens, dont on y fait
+usage, ne peuvent être d'aucun poids contre notre pétition; et qu'ils ne
+doivent s'appliquer comme l'exprime le rapport, «qu'aux colonies, qu'on
+propose d'établir aux frais du royaume, et à la distance de plus de
+quinze cents milles de la mer, où les habitans étant dans
+l'impossibilité de fournir de quoi payer les marchandises de la
+Grande-Bretagne, seroient probablement réduits à en fabriquer eux-mêmes,
+et resteroient séparés des anciennes colonies par d'immenses déserts.»
+
+Il ne nous reste maintenant qu'à demander si, en 1768, l'intention des
+lords commissaires du commerce et des colonies étoit que le territoire,
+qui devoit être renfermé dans les limites, qu'on traça cette année,
+d'accord avec les Indiens, restât un désert inutile, ou fût établi par
+les sujets de l'Angleterre?--Le rapport, que les lords actuels disent
+contenir tous les argumens contre cet établissement, nous fournit
+lui-même une ample et satisfaisante réponse à cette question.
+
+En 1768, les lords commissaires après avoir énoncé leur opinion contre
+les trois nouveaux gouvernemens proposés, s'expriment en ces
+termes:--«Nous sommes contraires à ces gouvernemens, parce qu'il faut
+encourager l'établissement d'une immense étendue de côtes, jusqu'à
+présent inoccupée. Comme les habitans des colonies du centre auront,
+d'après les nouvelles limites, la liberté de s'étendre graduellement
+dans l'intérieur du pays, ces côtes rempliront le but d'augmenter la
+population et la consommation, bien plus efficacement et plus
+avantageusement que l'établissement des gouvernemens nouveaux.
+L'extension graduelle des établissemens sur le même territoire étant
+proportionnée à la population, entretient les rapports d'un commerce
+avantageux entre la Grande-Bretagne et ses possessions les plus
+éloignées; rapports qui ne peuvent exister dans des colonies séparées
+par des déserts immenses.»
+
+Peut-il y avoir une opinion plus claire, plus concluante, en faveur de
+la proposition que nous avons humblement soumise au conseil de sa
+majesté?--Les lords commissaires de 1768, ne disent-ils pas positivement
+que les habitans des colonies du centre auront la liberté de s'étendre
+graduellement dans l'intérieur du pays?--N'est-il donc pas bien
+extraordinaire qu'après deux ans de délibération, les lords commissaires
+actuels présentent aux lords du conseil privé un rapport, dans lequel se
+référant à celui de 1768, ils disent: _Que tous les argumens à ce sujet
+y ont été rassemblés avec beaucoup de force et de précision_; et qu'ils
+ajoutent dans le même paragraphe qu'_ils doivent combattre cette opinion
+et conseiller au roi d'arrêter les progrès des établissemens dans
+l'intérieur du pays_?--Ils disent encore, «Qu'on doit empêcher, autant
+qu'il est possible, ces établissemens éloignés; et qu'il faut qu'une
+proclamation nouvelle annonce la résolution où est sa majesté, de ne
+point permettre à présent qu'on fasse de nouveaux établissemens au-delà
+des limites; c'est-à-dire, au-delà des montagnes d'Allegany.»
+
+Combien tout cela est étrange et contradictoire! Mais nous nous
+dispenserons de l'examiner plus strictement, et nous terminerons nos
+observations sur cet article, en citant l'opinion qu'ont eue, à
+différentes époques, les lords commissaires du commerce et des colonies.
+
+En 1748, les lords commissaires exprimèrent le plus vif désir
+d'encourager les établissemens sur les montagnes et sur les bords de
+l'Ohio.
+
+En 1768, ils déclarèrent, relativement aux nouvelles limites pour
+lesquelles on négocioit alors, que les habitans des colonies du centre,
+auroient la liberté de s'étendre graduellement dans l'intérieur du pays.
+
+En 1770, le comte d'Hillsborough[61], recommanda l'acquisition d'un
+territoire sur les montagnes, suffisant pour établir une nouvelle
+colonie, et il demanda aux lords commissaires de la trésorerie, s'ils
+étoient dans l'intention de traiter pour cet objet, avec M. Walpole et
+ses associés.
+
+En 1772, le même comte d'Hillsborough et les autres lords commissaires
+du commerce et des colonies, firent un rapport sur la pétition de M.
+Walpole et ses associés, et citèrent à leur appui, celui qu'avoit fait
+leur bureau, en 1768, comme contenant tous les argumens à ce sujet,
+rassemblés avec beaucoup de force et de précision. Ce rapport de 1768,
+annonçoit, ainsi que nous l'avons déjà dit, _que les habitans des
+colonies du centre auroient la liberté de s'étendre graduellement dans
+l'intérieur du pays_, c'est-à-dire, sur les terres dont nous demandons
+la concession. Mais, quoique les lords commissaires se soient autorisés
+d'une manière si positive de l'opinion qu'avoient leurs prédécesseurs,
+en 1768, ils ont en même-temps fait un rapport absolument contraire à
+cette opinion et à l'engagement qui en étoit la suite.
+
+L'on demandera peut-être ce que signifie la phrase du rapport de 1768,
+qui dit que les habitans pourront _s'étendre graduellement dans
+l'intérieur du pays_?--Nous répondrons qu'elle a été écrite dans
+l'intention de combattre l'envie qu'on avoit d'établir trois nouveaux
+gouverneurs, et de disperser la population dans des contrées
+séparées.--En un mot, nous croyons qu'il est hors de doute, qu'en 1768,
+l'opinion _précise_ des lords commissaires étoit que le territoire
+compris dans la ligne des limites, pour laquelle on étoit en négociation
+et qui ensuite a été tracée, suffisoit alors pour remplir le but qu'on
+avoit, d'augmenter la population et la consommation. Ces lords pensoient
+que jusqu'à ce que ce territoire fût entièrement peuplé, il n'étoit pas
+nécessaire d'établir les trois nouveaux gouvernemens proposés _aux frais
+du royaume_, dans des contrées qui sont, comme ils l'observent, séparées
+par d'immenses déserts.
+
+Nous ne nous étendrons pas davantage sur le sixième paragraphe du
+rapport des lords commissaires du commerce et des colonies. Nous nous
+flattons d'avoir démontré que les habitans des provinces du centre de
+l'Amérique septentrionale ne peuvent être forcés à échanger le sol et le
+climat de ces provinces, ni pour les forêts glacées de la
+Nouvelle-Écosse et du Canada, ni pour les déserts brûlans et mal-sains
+des deux Florides.
+
+Mais examinons maintenant ce qu'il arriveroit si l'on pouvoit contenir
+ces habitans dans un territoire resserré. Cela ne les empêcheroit-il pas
+de se livrer à l'inclination naturelle, qui les porte à cultiver la
+terre? Ne seroient-ils pas en même-temps forcés d'établir des
+manufactures qui rivaliseroient celle de la mère-patrie?--Les lords
+commissaires ont d'avance répondu, avec beaucoup de candeur à ces
+questions, dans le rapport fait en 1768.--«Nous admettons, disent leur
+seigneuries, comme un principe incontestable de la vraie politique, que
+pour prévenir l'établissement des manufactures dans les colonies, il est
+nécessaire d'ouvrir aux établissemens un territoire étendu et
+proportionné à l'accroissement de la population; parce que lorsque
+beaucoup d'habitans sont renfermés dans d'étroites limites, et n'ont pas
+assez de terre à cultiver, ils sont forcés de porter leurs vues et leur
+industrie vers les manufactures».--Mais ces lords observent en
+même-temps:--«Que l'encouragement donné aux colonies voisines de la mer,
+et l'effet qu'a eu cet encouragement, ont efficacement pourvu à cet
+objet». Cependant, ils ne désignent pas les parties de l'Amérique
+septentrionale où l'on a pourvu à l'objet de la population. S'ils ont
+cru qu'il suffisoit pour cela d'avoir formé l'établissement des
+gouvernemens de Quebec, de la Nouvelle-Écosse, de l'île de Saint-Jean de
+Terre-Neuve, et des deux Florides, nous oserons dire qu'ils se sont
+trompés. Il est une vérité incontestable, c'est que bien que dans les
+colonies du centre il y ait au moins un million d'habitans, nul
+d'entr'eux n'a émigré pour aller s'établir dans ces nouvelles provinces.
+Par cette même raison, et d'après les motifs ordinaires, qui engagent à
+former des colonies, nous affirmons que personne n'aura envie de quitter
+le climat salubre et tempéré de la Virginie, du Maryland, de la
+Pensylvanie, pour aller s'exposer au froid excessif du Canada et de la
+Nouvelle-Écosse ou aux chaleurs des deux Florides.--D'ailleurs, le
+gouvernement n'a pas le pouvoir de faire des avantages qui puissent
+compenser la perte des amis et des voisins, la nécessité de rompre des
+liens de famille, et l'abandon d'un sol et d'un climat infiniment
+supérieurs à ceux du Canada, de la Nouvelle-Écosse et des deux Florides.
+
+L'accroissement de population des provinces du centre est sans exemple.
+Les habitans ont déjà commencé à établir quelques manufactures. Or, n'y
+a-t-il pas lieu de croire qu'ils seront forcés de porter presque toute
+leur attention vers ce dernier objet, si l'on les retient dans les
+étroites limites où ils sont? Eh! comment peut-on empêcher qu'ils ne
+deviennent manufacturiers, si ce n'est, comme l'ont justement observé
+les lords commissaires, en leur donnant une étendue de territoire
+proportionnée à l'accroissement de leur population?--Mais où
+trouvera-t-on un territoire convenable pour une nouvelle colonie
+d'habitans des provinces du centre?--Où?--Dans le pays même, où les
+lords commissaires ont dit que les habitans de ces provinces auroient la
+liberté de s'établir; pays que le roi a acheté des six Nations; pays où
+des milliers de ses sujets sont déjà établis; pays, enfin, où les lords
+commissaires ont reconnu que:--«l'extension graduelle des établissemens
+sur le même territoire, étant proportionnée à la population, pouvoit
+entretenir les rapports d'un commerce avantageux entre la
+Grande-Bretagne et ses possessions les plus éloignées.»
+
+Le septième paragraphe du rapport parle de l'extrait d'une lettre du
+commandant en chef des forces anglaises en Amérique, extrait que le
+comte d'Hillsborough a présenté aux lords commissaires du commerce et
+des colonies. Mais leurs seigneuries ne font mention ni du nom du
+commandant, ni du temps où il a écrit sa lettre, ni de ce qui l'a engagé
+à communiquer son opinion sur l'établissement des colonies dans des pays
+éloignés. Toutefois, nous imaginons que le général Gage est l'auteur de
+la lettre, et qu'il l'écrivit vers l'année 1768, lorsque les lords
+commissaires du commerce et des colonies étoient occupés à examiner le
+plan des trois nouveaux gouverneurs, et avant qu'on eût fait
+l'acquisition des terres de l'Ohio et établi la ligne des limites avec
+les six Nations.
+
+Certes, nous sommes persuadés que le général n'avoit alors en vue que
+les pays, qu'il appelle des contrées éloignées, c'est-à-dire, le
+détroit, le pays des Illinois, et le bas de l'Ohio; car il dit que «Ce
+sont des pays étrangers, dont l'éloignement ne permet de tirer ni des
+choses nécessaires à la marine anglaise, ni des bois et des provisions
+pour les îles à sucre».--Il dit aussi, «Qu'en formant des établissemens
+à une si grande distance, le transport de la soie, du vin et des autres
+objets qu'ils produiroient, les rendroit probablement trop chers pour
+tous les marchés où l'on voudroit les vendre, et que les habitans
+n'auroient à donner que des fourrures en échanges des marchandises
+anglaises.»
+
+Ce qui, selon nous, prouve que le général ne vouloit parler que des
+établissemens du détroit, du pays des Illinois et du bas de l'Ohio, et
+non du territoire, dont nous demandons la concession, c'est qu'il
+ajoute:--«Il n'est pas certain que l'établissement de ces contrées ne
+fût suivi d'une guerre avec les Indiens, et qu'il ne fallût combattre
+pour chaque pouce de terrain.»
+
+Nous avouons franchement qu'il nous est impossible de concevoir pourquoi
+les lords commissaires du commerce et des plantations ont chargé leur
+rapport de l'opinion du général Gage sur ce qu'il appelle
+_l'établissement d'un pays étranger_, établissement qu'on ne pouvoit
+entreprendre sans être obligé de combattre pour chaque pouce de terrain.
+Nous ne concevons pas plus comment leurs seigneuries ont pu appliquer
+cette opinion à l'établissement d'un territoire acheté par le roi,
+depuis près de quatre ans, déjà habité par plusieurs milliers d'Anglais,
+et où, ainsi que nous le démontrerons dans la suite de ces observations,
+les Indiens même, qui vivent sur la rive septentrionale de l'Ohio, ont
+demandé qu'on se hâtât d'établir un gouvernement.
+
+Le huitième paragraphe du rapport qui nous concerne, vante beaucoup
+l'exactitude et la précision de celui de 1768. Or, ce dernier disoit,
+ainsi que nous l'avons déjà observé, que les habitans des colonies du
+centre auroient la liberté de s'établir sur les montagnes et sur les
+bords de l'Ohio.--Les lords commissaires font aussi un grand éloge de la
+lettre du commandant en chef, et citent l'opinion de M. Wright,
+gouverneur de la Georgie, au sujet des grandes concessions de terrain
+dans l'intérieur de l'Amérique.
+
+Nous aurions désiré qu'en parlant de l'opinion de ce dernier, on nous
+eût dit dans quel temps sa lettre fut écrite; s'il connoissoit alors la
+situation du pays des montagnes, les dispositions des habitans des
+colonies du centre, la douceur du climat des bords de l'Ohio, la
+fécondité du sol, le voisinage du Potomack, et la facilité de tirer de
+ce pays de la soie, du lin, du chanvre, et beaucoup d'autres objets,
+pour les envoyer en Angleterre.--Instruits de ces faits, nous aurions
+jugé si, en effet, les connoissances et l'expérience du gouverneur
+Wright relativement aux colonies, doivent, ainsi que l'avancent les
+lords commissaires, donner dans cette circonstance un grand poids à son
+opinion.
+
+Ce que pense le gouverneur Wright nous semble devoir se réduire aux
+propositions suivantes.
+
+1º. Que si l'on concède un vaste territoire à une compagnie, qui désire
+de le peupler et s'en occupe réellement, on fera sortir d'Angleterre
+beaucoup d'habitans.
+
+2º. Que cette colonie formera une espèce d'état séparé et indépendant,
+qui voudra se régir lui-même, avoir des manufactures chez lui, et ne
+recevoir des provisions ni de la mère-patrie, ni des provinces dans le
+voisinage desquelles il se trouvera établi; et que comme il sera
+très-loin du centre du gouvernement, des tribunaux et des magistrats, et
+conséquemment affranchi de l'inspection des loix, il deviendra bientôt
+un réceptacle de brigands.
+
+3º. Qu'il faudroit que les habitans fussent très-nombreux dans le
+voisinage de la mer, et que le terrain y fût bien cultivé et amélioré.
+
+4º. Que les idées du gouverneur Wright ne sont point chimériques; qu'il
+connoît _un peu_ la situation et l'état des choses en Amérique, et que
+d'après quelques petits exemples, il se figure aisément ce qui peut et
+doit certainement arriver si l'on ne le prévient à temps[62].
+
+Nous nous permettrons de faire quelques remarques sur ces propositions.
+
+Quant à la première, nous espérons prouver d'une manière satisfaisante,
+que les colonies du centre, telles que le New-Jersey, la Pensylvanie, le
+Maryland et la Virginie, n'ont presque d'autre terrain vacant, que celui
+qu'ont acquis de grands propriétaires pour le revendre à haut prix. Nous
+observerons ensuite que les pauvres colons, chargés de beaucoup
+d'enfans, ne sont pas en état de payer ce prix; que cela est cause que
+plusieurs milliers de familles se sont déjà établies sur l'Ohio; que
+nous n'avons nulle envie d'engager aucun des sujets européens de sa
+majesté à aller se fixer dans ces contrées; mais que pour les défricher
+et les cultiver nous comptons entièrement sur la bonne volonté des
+habitans qui seront de trop dans les colonies du centre.
+
+Nous répondrons à l'égard de la deuxième proposition, que nous croyons
+seulement nécessaire d'observer que la supposition de voir devenir ce
+pays une espèce d'état séparé et indépendant, perd toute sa force,
+puisqu'on a proposé d'y établir un gouvernement à l'instant où l'on en
+obtiendroit la concession. Les lords commissaires du commerce et des
+colonies ne l'ont point désavoué.
+
+Pour la troisième proposition, nous observerons rapidement que nous y
+avons pleinement répondu dans la dernière partie de nos remarques sur le
+sixième paragraphe.
+
+Enfin, la quatrième proposition ne contient que l'aveu que fait le
+gouverneur en disant qu'il connoît _un peu_ la situation et l'état des
+choses en Amérique; et que d'après quelques _petits_ exemples, il se
+figure aisément ce qui peut et doit certainement arriver, si l'on ne le
+prévient à temps.--Nous avouerons que comme le gouverneur ne dit point
+quels sont ces petits exemples, nous ne prétendons pas juger, si ce
+qu'il se figure peut s'appliquer à l'objet que nous considérons, ou à
+quelle autre chose il peut avoir rapport.
+
+Mais, comme les lords commissaires du commerce et des colonies ont jugé
+à propos d'insérer dans leur rapport, la lettre du général Gage et celle
+du gouverneur Wright, il est nécessaire que nous citions l'opinion de
+l'assemblée des citoyens de Virginie sur l'objet dont il est question.
+Cette opinion se trouve dans la pétition que cette assemblée a adressée
+au roi le 4 août 1767, et que M. Montague, agent de la colonie, a
+remise, vers la fin de la même année, aux lords commissaires du commerce
+et des colonies.--Voici ce que disent les citoyens de Virginie:--«Nous
+espérons humblement que nous obtiendrons votre royale indulgence, quand
+nous vous dirons que notre opinion est que le service de votre majesté
+et l'intérêt général, de vos possessions en Amérique, exigent qu'on
+continue à encourager[63] l'établissement des terres de ces
+frontières.--L'assemblée observe que par ce moyen, des hommes qui ont
+des propriétés et sont les sujets fidèles du gouvernement, feront de
+nouveaux établissemens. Mais si l'on continue à s'y opposer, nous avons
+les plus fortes raisons de croire que ce pays deviendra le réfuge des
+vagabonds, des gens qui braveront l'ordre et les loix, et qui, avec le
+temps, peuvent former un corps funeste à la paix et au gouvernement
+civil de cette colonie.»
+
+Nous allons maintenant faire quelques observations sur les neuvième,
+dixième et onzième paragraphes du rapport des lords commissaires du
+commerce et des colonies.
+
+Dans le neuvième, les lords commissaires disent:--«Qu'une des choses,
+qui doivent engager à rejeter la proposition des pétitionnaires, c'est
+ce qu'on dit du grand nombre d'habitans qu'il y a déjà sur les montagnes
+et sur les bords de l'Ohio».--Nous prouverons, d'après des témoignages
+incontestables, qu'il y a, en effet, jusqu'à cinq mille familles, qui,
+l'une dans l'autre, sont au moins de six personnes chacune;
+indépendamment de quelques milliers de familles, qui sont aussi établies
+sur les montagnes dans les limites de la province de Pensylvanie.--
+
+Leurs seigneuries ajoutent:--«Que si leur raisonnement est de quelque
+poids, il doit certainement déterminer les lords du conseil privé à
+conseiller à sa majesté d'employer tous les moyens pour arrêter les
+progrès de ces établissemens, et non de faire aucune concession de
+territoire qui les favorise.»
+
+Nous avons démontré clairement que le pays situé au midi du grand
+Kenhawa jusqu'à la rivière de Cherokée, appartenoit, non aux Cherokées,
+mais aux six Nations;--Que maintenant ce pays appartient au roi, parce
+que sa majesté l'a acquis des six Nations;--Que ni les six Nations, ni
+les Cherokées ne chassent entre le grand Kenhawa et la terre opposée à
+la rivière de Sioto;--Que malgré la ligne des limites nouvellement
+tracées, les lords commissaires du commerce et des colonies
+sacrifieroient aux Cherokées une étendue de pays de huit cents lieues de
+long, an moins, pays que sa majesté a acheté et payé;--Que les
+véritables limites occidentales de la Virginie ne s'étendent pas au-delà
+des montagnes d'Allegany;--que depuis que sa majesté a acheté le pays
+des six Nations, elle n'en a pas réuni la moindre partie à la province
+de Virginie;--Qu'il n'y a point d'établissemens d'après des titres
+légitimes, sur aucune partie du pays, que nous sommes convenus d'acheter
+des lords commissaires de la trésorerie;--Qu'en 1748, le gouvernement
+encourageoit, autant qu'il étoit possible, les établissemens qu'on
+fesoit sur les montagnes;--Que la proclamation de 1763 ne suspendit ces
+encouragemens que momentanément, c'est-à-dire, jusqu'à ce que le pays
+fût acheté des Indiens;--Que l'ardeur qu'on mettoit à établir ces terres
+étoit si grande, que de grands défrichemens y furent faits avant qu'on
+les eût acquises;--Que, quoique les colons y fussent journellement
+exposés aux cruautés des Sauvages, ni une force militaire, ni des
+proclamations répétées ne purent les engager à abandonner leurs
+établissemens;--Que le sol des montagnes est très-fertile, et que le
+pays produit aisément du chanvre, du lin, de la soie, du tabac, du fer,
+du vin, etc.;--Que ces articles peuvent être charriés à très-bon marché
+dans un port de mer;--«Que les frais de charroi sont si peu de chose,
+qu'il est impossible qu'ils empêchent la consommation des marchandises
+anglaises;--Que le roi n'a acquis les terres des Indiens, et tracé une
+ligne de démarcation avec eux, que pour que ses sujets pussent s'établir
+sur ces terres;--Qu'enfin, les commissaires du commerce et plantations
+déclarèrent, en 1768, que les habitans des provinces du centre auroient
+la liberté de s'étendre graduellement dans l'intérieur du pays.»
+
+À tous ces faits, nous ajouterons qu'au congrès tenu avec les six
+Nations, dans le fort Stanwix, en 1768, lorsque sa majesté acheta le
+territoire de l'Ohio, MM. Penn[64] achetèrent aussi de ces Indiens un
+territoire très-étendu sur les montagnes d'Allegany, et limitrophe des
+terres en question.--Au printemps de 1769, MM. Penn firent ouvrir un
+bureau à Philadelphie, pour la distribution du terrain qu'ils avoient
+acheté au fort Stanwix; et tous les colons qui s'étoient déjà établis
+sur les montagnes dans les limites de la Pensylvanie, avant qu'elles
+fussent acquises des Indiens, ont depuis, obtenu des titres légitimes
+pour leurs plantations.
+
+En 1771, on présenta une pétition à l'assemblée générale de Pensylvanie,
+pour la prier de créer un nouveau comté sur les montagnes.--L'assemblée
+en considération du grand nombre de familles établies sur ces montagnes,
+dans les limites de la province, y créa, en effet, le comté de
+Bedford.--En conséquence, William Thompson fut élu pour représenter ce
+comté dans l'assemblée générale. Un sheriff, un accusateur public, des
+juges-de-paix, des huissiers et d'autres officiers civils furent nommés
+pour résider sur les montagnes.--Mais plus de cinq mille familles, qui
+sont établies au sud de ces montagnes, et sont près des limites
+méridionales de la Pensylvanie, restent sans ordre, sans loix, sans
+gouvernement. Aussi, les voit-on sans cesse en querelle. Elles ont déjà
+franchi la ligne des limites, tué plusieurs Sauvages et envahi une
+partie du territoire qui est vis-à-vis de l'Ohio. Si l'on ne se hâte de
+leur donner des loix, et de les obliger à une juste subordination, le
+désordre dans lequel elles vivent, sera bientôt à son comble, et
+deviendra non moins funeste aux anciennes colonies qu'aux
+Indiens.--Voilà des faits réels. Pourra-t-on donc à présent, les
+dénaturer au point d'en conclure qu'il ne faut point donner un
+gouvernement aux sujets du roi, établis sur le territoire de l'Ohio?
+
+Il faut aussi considérer que nous sommes convenus de payer pour une
+petite partie du terrain acquis au fort Stanwix, tout ce qu'en a coûté
+la totalité; et qu'en outre nous devons nous charger de tous les frais
+d'établissemens et d'entretien de la nouvelle colonie.
+
+Il est si vrai que les colons établis sur ce terrain sont sans loix et
+sans gouvernement, que les Indiens eux-mêmes s'en plaignent; de sorte
+que si l'on ne remédie pas bientôt à ces maux, les Anglais auront
+inévitablement la guerre avec les Indiens. Ce danger a été déjà prévu
+par le général Gage, ainsi qu'on le voit dans ses lettres au comte
+d'Hillsborough et dans un discours, transmis par ce général, au même
+lord, et adressé aux gouverneurs de la Pensylvanie, du Maryland et de la
+Virginie, par les chefs des Delawares, des Munsies et des Mohickons,
+nations qui vivent sur les bords de l'Ohio.
+
+Après avoir parlé du territoire que le roi a acquis dans leur pays, ces
+Indiens disent:--«Les gens de votre nation sont venus, en grand nombre,
+sur les montagnes et se sont établis dans le pays. Nous sommes fâchés de
+vous dire que plusieurs querelles se sont déjà élevées entre les gens de
+votre nation et les nôtres; qu'il y a eu des hommes tués des deux côtés,
+et que nous voyons quelques peuples indiens, et vos anglais prêts à
+entrer en guerre, ce qui nous inquiète beaucoup, car nous désirons de
+vivre amicalement avec vous.--Vous nous avez souvent dit que vous aviez
+des loix pour gouverner votre nation; mais nous ne voyons pas qu'en
+effet vous en ayez. Ainsi, frères, à moins que vous ne trouviez quelque
+moyen de contenir ceux de vos anglais, qui habitent entre les grandes
+montagnes et l'Ohio, et qui sont très-nombreux, il sera impossible aux
+Indiens de modérer leurs jeunes guerriers.--Soyez en sûrs, les nuages
+noirs commencent à se rassembler sur ce pays; et si l'on ne se hâte pas
+de faire quelque chose, ces nuages nous empêcheront bientôt de voir le
+soleil.
+
+»Nous désirons que vous fassiez la plus grande attention à ce que nous
+vous disons; parce que cela part du fond de nos coeurs, et que comme
+nous avons envie de vivre en paix et en amitié avec nos frères les
+Anglais, nous sommes affligés de voir quelques peuples autour de nous,
+prêts à se battre avec les gens de votre nation.
+
+»Vos anglais aiment beaucoup nos riches terres. Nous les voyons tous les
+jours se disputer des champs et brûler les maisons les uns des autres;
+de sorte que nous ne savons pas s'ils ne passeront pas bientôt l'Ohio
+pour venir nous chasser de nos villages; et nous ne voyons pas, frères,
+que vous preniez aucun soin pour les arrêter.»
+
+Ce discours des tribus, qui ont beaucoup d'influence dans leur pays, est
+très-utile à connoître.--Il prouve que les colons sont très-nombreux sur
+les montagnes; que les Indiens donnent toute leur approbation à
+l'établissement d'une colonie sur les bords de l'Ohio;--et qu'ils se
+plaignent d'une manière très-pathétique, de ce que les sujets du roi ne
+sont point gouvernés. Il confirme enfin, l'assertion contenue dans le
+huitième paragraphe du rapport des lords commissaires du commerce et des
+colonies, qui dit:--«Que si l'on souffre que les colons continuent à
+vivre dans un état d'anarchie et de confusion, ils commettront tant de
+désordres, qu'ils ne pourront manquer de nous entraîner dans des
+querelles avec les Indiens, et de compromettre la sûreté des colonies de
+sa majesté.»
+
+Cependant, les lords commissaires du commerce et des colonies, ont fort
+peu d'égard à toutes ces circonstances. Ils se contentent de faire une
+seule observation:--«Nous ne voyons rien, disent-ils, qui empêche le
+gouvernement de Virginie d'étendre ses loix et sa constitution jusque
+dans les contrées de l'Ohio, où des colons se sont établis avec des
+titres légitimes».--Nous répétons qu'il n'y a point là de colons qui
+aient de titres légitimes.--Malgré cela, leurs seigneuries disent, dans
+le dixième paragraphe de leur rapport:--«Qu'il leur paroît qu'il y a
+quelques possessions accordées par le gouverneur et le conseil de
+Virginie».--Eh bien! supposons qu'il y en ait, et admettons même que les
+loix et la constitution de la Virginie s'étendent jusque sur ce
+territoire, quoique nous soyons bien certains qu'elles ne s'y étendent
+pas: les lords commissaires en auront-ils davantage proposé quelque
+manière de gouverner plusieurs milliers de familles qui s'y sont
+établies, non avec des titres légitimes, mais conformément à l'ancien
+usage de se placer sur des terrains inoccupés?--Non certainement. Au
+contraire, leurs seigneuries ont recommandé de conseiller à sa majesté
+d'employer tous les moyens possibles pour arrêter les progrès de ces
+établissemens; et par conséquent de laisser les colons sans gouvernement
+et sans loix, au risque de les voir entraîner les provinces du centre
+dans une guerre qui détruiroit le commerce et la population des comtés
+de leurs frontières.
+
+Après avoir fait ces observations, il convient, peut-être, d'examiner si
+les loix et la constitution de la Virginie peuvent être efficacement
+étendues jusque sur le territoire de l'Ohio.--La ville de Williamsbourg,
+capitale de la Virginie, n'est-elle pas au moins à quatre cents milles
+de distance des établissement de l'Ohio?--Les loix de la Virginie
+n'exigent-elles pas que toute personne, accusée d'un crime capital, soit
+jugée à Williamsbourg _seulement_?--N'est-ce pas là que se tient
+l'assemblée générale de la province?--N'est-ce pas là qu'est aussi le
+tribunal du banc du roi, ou le tribunal de l'état?--La Virginie a-t-elle
+destiné quelques fonds à l'entretien des officiers civils de ces
+établissemens éloignés, au transport des accusés, et au paiement des
+frais de voyage et de séjour des témoins, qui auroient huit cents milles
+à faire pour aller à Williamsbourg et s'en retourner? Enfin, d'après
+toutes les raisons que nous avons détaillées, les colons de l'Ohio ne
+seroient-ils pas exactement dans la situation dont parle le gouverneur
+Wright, dans la lettre qu'ont tant vantée les lords commissaires du
+commerce et des colonies?--«Les personnes, dit-il, établies au-delà des
+provinces, étant trop éloignées du siége du gouvernement, des tribunaux
+et des magistrats, sont hors de la portée des loix et de l'autorité; et
+leurs établissemens deviendront bientôt un receptacle de brigands.»
+
+Nous pensons ne pas devoir dire grand'chose sur le deuxième paragraphe
+du rapport des lords commissaires du commerce et des colonies.--La
+clause de réserve, qui se trouve dans notre pétition, est une clause
+d'usage; et nous espérons qu'en cette occasion, le conseil privé sera
+d'avis qu'elle est suffisante, d'autant plus que nous sommes en état de
+prouver que dans des limites du territoire pour lequel nous voulons
+traiter, il n'y a point d'établissemens faits avec un titre légal.
+
+Concluons.--Il a été démontré que ni les proclamations royales, ni
+celles des assemblées provinciales, ni la crainte des horreurs d'une
+guerre sauvage, n'ont pu empêcher des colons de s'établir sur les
+montagnes, même avant que le pays fût acheté des Indiens. Or, à présent
+que ce pays appartient aux Anglais, à présent qu'on a vu les
+propriétaires de la Pensylvanie, qui sont les soutiens héréditaires de
+la politique britannique dans leur province, donner toute sorte
+d'encouragement pour établir les terres à l'ouest des montagnes, à
+présent, enfin, que la législature de la province a approuvé cette
+mesure des propriétaires, et que des milliers de familles se sont
+établies dans le nouveau comté de Bedford, peut-on concevoir que les
+habitans des colonies du centre, consentiront à ne pas cultiver les
+fertiles contrées de l'Ohio?
+
+Mais en admettant qu'il eût été jadis raisonnable de demander si l'on
+devoit, ou non, faire des établissemens dans ce pays, il n'en est pas
+moins certain que cela ne peut plus entrer en question, lorsque plus de
+trente mille anglais y sont établis.--Convient-il de laisser un si grand
+nombre de colons sans loix et sans gouvernement?--La saine politique
+peut-elle approuver cette manière de former des colonies et d'accroître
+les richesses, la force, le commerce de l'empire? Ou ne dit-elle pas
+plutôt que l'indispensable devoir du gouvernement est de changer les
+sujets _dangereux_ en sujets _utiles_? Ne dit-elle pas qu'il faut, pour
+cela, établir immédiatement parmi eux l'ordre et la subordination, et
+fortifier de bonne heure leur attachement naturel aux loix, aux coutumes
+et au commerce du royaume?
+
+Nous osons nous flatter d'avoir démontré et par des faits, et par des
+raisonnemens justes, que l'opinion des lords commissaires du commerce et
+des colonies, au sujet du territoire de l'Ohio, est mal fondée; et que
+si le conseil privé l'adoptoit, elle auroit les conséquences les plus
+dangereuses, les plus funestes pour le commerce, la paix et la sécurité
+des colonies de sa majesté en Amérique.
+
+D'après cela nous espérons que la nécessité de faire du territoire de
+l'Ohio, une colonie séparée sera regardée comme une mesure conforme à la
+plus sage politique et très-avantageuse au repos des anciennes colonies,
+à la conservation de la ligne des limites, et aux intérêts commerciaux
+de la mère-patrie.
+
+ [43] En 1770, Benjamin Franklin, Thomas Walpole, banquier de Londres,
+ John Sargent, Samuel Warton et quelques autres, présentèrent une
+ pétition au roi d'Angleterre, pour obtenir la concession de terres
+ sur les bords de l'Ohio, où ils vouloient établir une nouvelle
+ province. Lord Halifax, qui étoit alors à la tête du bureau du
+ commerce, approuvoit beaucoup ce projet. Mais lord Hillsborough, qui
+ le remplaça, pensoit autrement; et lorsqu'en 1772, la pétition lui
+ fut renvoyée, il fit un rapport pour la faire rejeter. Franklin
+ écrivit les observations qu'on va lire, et le conseil du roi
+ prononça en faveur des pétitionnaires. Lord Hillsborough en fut si
+ piqué, qu'il donna sur-le-champ sa démission. (_Note du
+ Traducteur._)
+
+ [44] Les cinq Nations d'alors sont les mêmes que celles qu'on appelle
+ les six Nations, depuis qu'elles se sont confédérées avec quelques
+ autres peuplades. (_Note du Traducteur._)
+
+ [45] Le Potowmack.
+
+ [46] Les premiers vivoient non loin de la rivière James, en Virginie,
+ et les seconds sur les bords de cette rivière.
+
+ [47] C'est le délégué du gouvernement le plus injuste et le plus
+ perfide de l'Europe, qui ose ainsi parler des Français! (_Note du
+ Traducteur._)
+
+ [48] Nullo in posterum impedimento, aut molestiâ afficiant.
+
+ [49] Ce territoire est tout le pays qui s'étend depuis les montagnes
+ d'Allegany jusqu'à l'Ohio, sur les deux rives de ce fleuve et
+ jusqu'aux bords du Mississipi.
+
+ [50] Inspecteur-général des affaires indiennes dans la partie
+ méridionale des colonies anglaises.
+
+ [51] Il est au moins de huit cents milles de long.
+
+ [52] La Floride orientale et la Floride occidentale.
+
+ [53] M. George Greenville étoit père du ministre actuel. Il fut
+ premier lord de la trésorerie. Sa querelle avec Wilkes fit, dans le
+ temps, beaucoup de bruit. (_Note du Traducteur._)
+
+ [54] Le sir William Johnson, qui tint ce discours, joue un très-grand
+ rôle dans l'histoire de l'Amérique septentrionale. Il connoissoit
+ parfaitement le caractère des Sauvages; et étoit parvenu à se faire
+ donner, par eux, un territoire très-considérable. Voici un des
+ traits qu'on m'a cités de lui, lorsque je voyageois dans les
+ États-Unis. Les Sauvages prétendent qu'un véritable ami doit, s'il
+ le peut, réaliser leurs songes. Johnson connoissant ce préjugé, et
+ voulant tenter l'ambition d'un chef, qui étoit venu le voir, exposa
+ à sa vue un habit d'écarlate galonné, et un beau sabre. Le Sauvage
+ n'osa pas demander ces objets: mais le lendemain, il revint chez
+ Johnson, et lui dit: «Frère, j'ai rêvé, cette nuit, que tu m'avois
+ donné ton habit rouge et ton beau sabre».--«Tu les auras», répondit
+ Johnson; et il les lui donna sur-le-champ.--Au bout de quelque
+ temps, le Sauvage ayant reparu, Johnson lui dit:--«Frère, j'ai rêvé
+ que tu m'avois donné le pays qui s'étend depuis telle rivière
+ jusqu'à telle autre».--«Il est à toi, répliqua le Sauvage. Mais mon
+ frère, ne rêvons plus; car tes songes valent mieux que les miens, et
+ tu me ruinerois».--(_Note du Traducteur._)
+
+ [55] Redstone creek.
+
+ [56] Cheat river.
+
+ [57] Il porte aujourd'hui le nom de marquis de Lansdown. (_Note du
+ Traducteur._)
+
+ [58] C'est là que les troupes du général Braddock débarquèrent
+ lorsqu'elles passèrent en Amérique.
+
+ [59] La distance étoit alors de soixante-dix milles mais par une route
+ nouvellement faite, elle n'est que de quarante milles; et l'on
+ épargne plus de la moitié des 5 s. 9 d.
+
+ [60] Le demi-sou anglais vaut un sou tournois. L'aune anglaise n'a
+ qu'environ 33 pouces. (_Note du Traducteur._)
+
+ [61] Premier lord commissaire du bureau du commerce et des colonies.
+
+ [62] Franklin a combattu avec beaucoup d'adresse l'opinion du
+ gouverneur Wright: mais la révolution d'Amérique a prouvé combien ce
+ dernier étoit clairvoyant. (_Note du Traducteur._)
+
+ [63] Ces encouragemens étoient une exemption de toute espèce de
+ paiement en argent, de cens pour dix ans, et de toutes les taxes
+ pour quinze ans.
+
+ [64] Les héritiers de William Penn, fondateur de la colonie de
+ Pensylvanie.
+
+
+
+
+SUR UN PLAN DE GOUVERNEMENT ENVOYÉ PAR LE CABINET DE LONDRES EN
+AMÉRIQUE[65].
+
+
+AU GOUVERNEUR SHIRLEY.
+
+ Le mardi matin.
+
+Je renvoie à Votre Excellence les feuilles détachées du plan, qu'elle a
+bien voulu me communiquer.
+
+Je crains que le désir qu'on a d'empêcher le peuple des colonies de
+participer à la nomination du grand-conseil, et de le faire taxer par le
+parlement d'Angleterre, où il n'est point représenté, n'occasionne
+beaucoup de mécontentement.
+
+Il est très possible que ce gouvernement général soit aussi bien, aussi
+fidèlement administré sans que le peuple s'en mêle, qu'avec lui: mais
+lorsqu'on lui a imposé de pesans fardeaux, on a toujours trouvé utile de
+faire en sorte que cette imposition parût en partie son ouvrage, attendu
+qu'il la supporte beaucoup mieux lorsqu'il croit qu'elle vient de lui,
+et que quand quelques mesures publiques lui semblent injustes ou
+désagréables, les roues du gouvernement ont de la peine à marcher.
+
+ * * * * *
+
+AU MÊME.
+
+ Mercredi matin.
+
+Je communiquai hier à Votre Excellence, mon opinion sur le
+mécontentement que doit exciter l'envie d'empêcher le peuple
+de participer à l'élection des membres du grand-conseil, et de
+le faire taxer par un acte du parlement, sans qu'il y ait des
+représentans.--Lorsqu'il s'agit de l'intérêt général du peuple, et
+sur-tout lorsqu'on doit lui imposer des charges, il ne faut pas moins
+considérer ce qu'il sera disposé à penser et à dire que ce qu'il est de
+son devoir de penser. Je vais donc, pour obéir à Votre Excellence, lui
+faire brièvement part des idées qui me sont venues à cette occasion.
+
+On dira peut-être avec raison;
+
+1º. Que les habitans des colonies ont autant de loyauté et sont aussi
+attachés à la constitution anglaise et à la famille règnante, que tous
+les autres sujets du roi.
+
+2º. Qu'il n'y a aucun doute que si les colonies avoient des représentans
+au parlement, ces représentans ne manqueroient ni de bonne volonté, ni
+d'empressement à accorder les secours qu'on jugeroit nécessaires pour la
+défense du pays.
+
+3º. Que les habitans des colonies, qui doivent sentir tout le danger
+d'une invasion de la part de l'ennemi, puisque la perte de leurs
+propriétés, de leur vie, de leur liberté, pourroient en être la suite,
+doivent aussi mieux juger que le parlement d'Angleterre, qui est
+très-éloigné d'elles, de la quantité de troupes à lever et à entretenir
+sur leurs frontières, des forteresses à y bâtir, et des moyens qu'ils
+ont de supporter ces dépenses.
+
+4º. Que souvent les gouverneurs ne viennent dans les colonies que dans
+l'intention d'acquérir une fortune pour l'emporter en Angleterre; qu'ils
+ne sont pas toujours des hommes capables et intègres; que plusieurs
+d'entr'eux n'ont ni des propriétés dans le pays, ni des relations avec
+nous, qui puissent leur faire prendre à coeur notre bien-être; et qu'ils
+peuvent fort bien désirer de tenir sur pied plus de forces qu'il n'en
+faut, afin d'augmenter leurs profits et de favoriser leurs amis et leurs
+créatures.
+
+5º. Que dans la plupart des colonies les conseillers étant nommés par le
+roi, d'après la recommandation du gouverneur, ils ne possèdent
+ordinairement que très-peu de propriétés, dépendent du gouverneur pour
+leurs emplois, et sont, par conséquent, trop soumis à leur influence.
+
+6º. Qu'il y a grande raison de se défier du pouvoir que les gouverneurs
+et les conseils ont de lever les sommes qu'ils jugent à propos, en
+tirant des mandats sur les lords de la trésorerie, pour qu'un acte du
+parlement taxe ensuite les colonies et les oblige à payer ces sommes;
+que les gouverneurs et les conseils peuvent abuser de ce droit, en
+formant des projets d'expéditions vaines, en fatigant le peuple et
+l'arrachant à son travail, pour lui faire exécuter ces projets, et en
+créant des emplois, pour les donner à leurs partisans et en partager les
+profits.
+
+7º. Que le parlement d'Angleterre étant à une grande distance des
+colonies, peut être mal informé et égaré par les gouverneurs et les
+conseils, qui, réunis d'intérêts, doivent probablement rendre vaines
+toutes les plaintes que les colons peuvent former contre eux.
+
+8º. Que tout anglais a le droit incontestable de n'être taxé que d'après
+le consentement qu'il en donne par la voie de ses représentans.
+
+9º. Que les colonies n'ont point de représentans dans le parlement.
+
+10º. Que de proposer de les taxer par un acte du parlement, et de leur
+refuser la liberté d'élire un conseil représentatif pour s'assembler
+dans le pays, et juger de la nécessité des taxes et de la somme à
+laquelle elles doivent s'élever, c'est paroître soupçonner leur fidélité
+envers la couronne, leur attachement à leur patrie, et l'intégrité de
+leur bon sens; injure qu'elles n'ont point méritée.
+
+11º. Que forcer les colonies à donner de l'argent sans leur
+consentement, est un acte qui ressemble plutôt à la levée des
+contributions en pays ennemis, qu'à l'usage de taxer des Anglais pour
+l'avantage commun.
+
+12º. Que c'est traiter les colons comme un peuple conquis, non comme de
+vrais sujets de l'empire britannique.
+
+13º. Qu'une taxe mise par les représentans des colonies peut être
+diminuée à mesure que les circonstances le permettent: mais que si elle
+est une fois établie par le parlement, et d'après les suggestions des
+gouverneurs, elle doit probablement être maintenue pour le profit de ces
+gouverneurs, encore qu'elle soit onéreuse pour les colonies, et qu'elle
+gêne leur accroissement et leur prospérité.
+
+14º. Que si les gouverneurs ont le pouvoir de faire marcher les habitans
+d'une extrémité des colonies anglaises et françaises jusqu'à l'autre,
+c'est-à-dire, dans l'étendue d'un pays de quinze cents milles carrés,
+sans qu'auparavant les représentans du peuple y aient consenti, les
+colons peuvent être ruinés par ces expéditions, et seront traités comme
+les sujets de la France le sont en Canada, où un gouverneur oppresseur
+les fatigue depuis deux ans par de longues et pénibles marches sur les
+bords de l'Ohio.
+
+15º. Que si plusieurs colonies réunies peuvent se passer de représentans
+et être bien administrées par un gouverneur et un conseil nommés par le
+roi, la même méthode doit également et même mieux convenir à des
+colonies particulières; qu'alors le parlement peut les taxer toutes pour
+le soutien du gouvernement, et que leurs assemblées doivent être
+congédiées, comme étant une partie inutile de la constitution.
+
+16º. Que les pouvoirs dont on a proposé de revêtir le conseil
+représentatif du peuple, dans le plan d'union d'Albany, ne sont pas
+aussi considérables, même pour ce qui a rapport au militaire, que ceux
+que les chartes donnent aux colonies de Rhode-Island et de Connecticut,
+et dont ces colonies n'ont jamais abusé. D'après le plan d'Albany, le
+président-général devoit être nommé par le roi, et pouvoit refuser son
+assentiment à tout ce qui ne lui paroîtroit pas juste: mais à
+Rhode-Island et dans le Connecticut, le peuple nomme le gouverneur et ne
+lui accorde point de négative.
+
+17º. Que les colonies anglaises étant limitrophes des établissemens
+français, elles sont proprement frontières de l'empire britannique; et
+que les frontières d'un empire doivent être défendues aux frais de tout
+ce qui le compose;--Qu'il seroit maintenant très-difficile d'obliger,
+par un acte du parlement, les habitans des _Cinq ports_, ou des côtes
+d'Angleterre, à entretenir toute la marine anglaise, parce qu'ils sont
+immédiatement défendus par elle, et de leur refuser, en même-temps, le
+droit d'avoir des représentans au parlement;--Qu'enfin, si les
+frontières anglaises en Amérique, doivent supporter les frais de leur
+défense, il est bien dur pour elles de ne pouvoir ni participer à l'acte
+qui les taxe, ni juger de la nécessité de l'impôt, et de la somme à
+laquelle il doit s'élever, ni donner des conseils sur les mesures qui y
+ont rapport.
+
+18º. Qu'indépendamment des taxes nécessaires pour la défense des
+frontières, les colonies paient annuellement à la mère-patrie, de
+grosses sommes, dont on ne fait point mention; que les impôts payés en
+Angleterre par le propriétaire des terres et par l'artisan, doivent être
+comptés dans l'augmentation de prix des productions territoriales et de
+celles des manufactures; et que beaucoup de ces productions étant
+achetées par les consommateurs, qui sont dans les colonies, ils paient,
+par conséquent, une grande partie des taxes des Anglais.
+
+Nous sommes gênés dans notre commerce avec les nations étrangères, qui
+pourroient nous fournir plusieurs sortes de marchandises à bon marché;
+et il faut que nous achetions chèrement ces marchandises des Anglais:
+ainsi il est clair que la différence du prix est un impôt que
+l'Angleterre met sur nous.--L'on nous oblige de porter directement en
+Angleterre les productions de notre pays, et les droits qu'on y met
+diminuent tellement leur prix, que le colon en retire beaucoup moins
+qu'il ne les vendroit dans des marchés étrangers; ce qui est encore un
+impôt payé à l'Angleterre.
+
+Nous pourrions fabriquer chez nous, quelques marchandises; mais il nous
+est défendu d'en faire, et il faut que nous les achetions des Anglais.
+La totalité du prix de ces objets est bien un impôt payé à l'Angleterre.
+
+Nous avons considérablement augmenté la consommation des marchandises
+anglaises, ce qui, dans les dernières années, en a fait beaucoup hausser
+le prix. C'est un bénéfice clair pour l'Angleterre; ses habitans en ont
+plus de facilité à supporter leurs taxes; et comme nous y contribuons
+beaucoup, c'est un impôt que nous payons à l'Angleterre.
+
+Enfin, comme il ne nous est permis ni de régler notre commerce, ni
+d'arrêter l'importation et la consommation des superfluités anglaises,
+ce que l'Angleterre peut faire pour les superfluités des pays étrangers,
+toutes nos richesses finissent par passer dans les mains des marchands
+et des habitans de la Grande-Bretagne; et puisque nous les enrichissons,
+et que nous les mettons plus en état de payer leurs impôts, c'est comme
+si nous étions taxés nous-mêmes, et tout aussi avantageux à la couronne.
+
+Cependant, nous ne nous plaignons point de ces espèces de taxes
+secondaires, quoique nous ne participions point à la manière dont on les
+impose. Mais payer des taxes directes et très-fortes, sans avoir aucune
+part à leur établissement, taxes qui peuvent nous sembler aussi inutiles
+qu'onéreuses, c'est sans doute, une mesure trop cruelle pour des
+Anglais, qui ne peuvent croire qu'en hasardant leur fortune et leur vie
+pour conquérir, défricher des contrées nouvelles, et étendre l'empire et
+le commerce de leur patrie, ils ont perdu leurs droits naturels. Ils
+pensent, au contraire, que leurs entreprises et leurs travaux leur
+auroient mérité ces droits, s'ils avoient été auparavant dans un état
+d'esclavage.
+
+Voilà, j'imagine, ce que diront les habitans des colonies, si les
+changemens proposés dans le plan d'Albany, ont lieu. Alors, les
+gouverneurs et les conseils n'ayant point de représentans du peuple pour
+approuver leurs mesures, y concourir et les rendre agréables aux colons,
+verront bientôt leur administration devenir suspecte et odieuse. Des
+haines, des discordes naîtront entre les gouvernans et les gouvernés, et
+tout sera bientôt en confusion.
+
+Peut-être ai-je trop de craintes à cet égard: mais à présent que je vous
+ai communiqué, avec franchise, ma façon de penser, Votre Excellence peut
+juger mieux que moi, si j'ai raison. Et le peu de temps que j'ai eu pour
+composer cette lettre, doit, j'espère, excuser en partie son
+imperfection.
+
+Je suis, etc.
+
+B. FRANKLIN.
+
+ * * * * *
+
+AU MÊME
+
+ Boston, le 22 décembre 1754.
+
+Depuis la conversation que j'ai eue avec Votre Excellence, sur le moyen
+d'unir plus intimement les colonies à la Grande-Bretagne, en leur
+accordant des représentans au parlement, j'ai réfléchi encore sur ce
+sujet, et je pense qu'une telle union seroit très-agréable aux colonies,
+pourvu qu'on leur accordât un nombre convenable de représentans. Il
+faudroit aussi qu'on révoquât les anciens actes du parlement, qui
+bornent le commerce des colonies, et empêchent qu'on n'y établisse des
+manufactures. Il faudroit enfin, que les sujets de l'Angleterre, qui
+habitent en-deçà de la mer, eussent, à cet égard, les mêmes droits que
+ceux qui vivent dans la Grande-Bretagne, jusqu'à ce que le nouveau
+parlement jugeât qu'il est de l'intérêt général de rétablir quelques-uns
+ou même tous les actes prohibitifs.
+
+En vous parlant d'un nombre convenable de représentans des colonies, je
+n'imagine pas que ce nombre doive être si considérable qu'il puisse
+avoir beaucoup d'influence dans le parlement; mais je pense qu'il doit
+l'être assez pour faire considérer avec plus d'attention et
+d'impartialité les loix qui auront rapport aux colonies; et peut-être
+aussi pour contre-balancer les sentimens particuliers d'une petite
+corporation ou d'une troupe d'ouvriers et de marchands, auxquels il
+semble jusqu'à présent qu'on a eu plus d'égard qu'à toutes les colonies;
+de sorte qu'on leur a sacrifié l'intérêt général et l'avantage de la
+nation.
+
+Je pense aussi que si les colonies étoient gouvernées par un parlement,
+dans lequel elles seroient loyalement représentées, les habitans
+préféreroient beaucoup ce gouvernement, à la méthode qu'on a
+dernièrement essayé d'introduire par des instructions royales; parce
+qu'il est bien plus conforme à la nature de la constitution anglaise et
+à la liberté. Les mêmes loix, qui semblent à présent peser cruellement
+sur les colonies, paroîtroient douces et faciles à exécuter, si un
+parlement où il y auroit des représentants colons, les avoit jugées
+conformes à l'intérêt général.
+
+Par une telle union, les habitans de l'Angleterre et ceux des colonies
+apprendroient à se regarder non plus comme appartenant à deux
+communautés différentes et dont les intérêts sont opposés, mais à une
+communauté qui n'a qu'un seul intérêt. J'imagine que cela donneroit plus
+de force à la nation entière et diminueroit de beaucoup le danger d'une
+séparation.
+
+L'on pense, je crois, que l'intérêt général d'un état, quel qu'il soit,
+est que le peuple y soit nombreux et riche; qu'il y ait assez d'hommes
+pour combattre pour sa défense, et assez pour payer les impôts
+nécessaires aux frais de son gouvernement; car c'est ce qui contribue à
+sa sécurité et à le faire respecter des puissances étrangères. Maïs
+pourvu qu'on combatte, il paroît assez indifférent que ce soit Jean ou
+Thomas; et si les taxes sont bien payées, qu'importe que ce soit par
+William ou par Charles?
+
+Les manufactures de fer occupent et enrichissent beaucoup d'anglais.
+Mais il est égal pour l'Angleterre que les manufacturiers demeurent à
+Birmingham ou à Sheffield, ou dans l'une et l'autre de ces villes,
+pourvu qu'ils restent dans le pays, et que leurs richesses et leurs
+personnes soient à ses ordres. Si l'on avoit pu dessécher par des
+fossés, les sables de Goodwin, et donner, par ce moyen, à l'Angleterre
+un vaste pays, qui seroit à présent couvert d'habitans, pourroit-on
+croire qu'il fût juste de priver ces habitans des droits dont jouissent
+tous les autres Anglais? Faudroit-il leur enlever le droit de vendre les
+productions de leur canton dans les mêmes ports où iroient leurs
+compatriotes, et de faire eux-mêmes leurs souliers, parce qu'un
+cordonnier ou un marchand de la partie de l'île habitée avant la leur,
+s'imagineroit qu'il seroit plus avantageux pour lui de les chausser et
+de trafiquer avec eux. Cela seroit-il juste, quand bien même leur
+terrain auroit été acquis aux frais de l'état? Cela ne seroit-il pas
+encore moins juste si c'étoit par leur industrie et par leur travail que
+ce terrain eût été acquis à l'Angleterre? Le tort ne paraîtroit-il pas
+enfin bien plus cruel si on leur refusoit le droit d'avoir des
+représentans au parlement, d'où émaneroient tous ces actes.
+
+Je regarde les colonies comme autant de nouveaux comtés acquis à
+l'Angleterre, et bien plus précieux pour elle, que si on les avoit fait
+sortir du sein de la mer qui baigne ses côtes, et qu'ils fussent
+adjacens à sa terre. Étant situées en différents climats, les colonies
+fournissent une plus grande variété de productions et de matières pour
+les manufactures de la Grande-Bretagne; et séparées d'elle par l'Océan,
+elles sont cause qu'elle a bien plus de vaisseaux et de
+matelots.--Puisqu'elles font partie de l'empire britannique, qui n'a
+fait que s'étendre par leur moyen; et puisque la force et la richesse
+des parties font la force et la richesse du tout, qu'importe-t-il à
+l'état en général, qu'un marchand, un forgeron, ou un chapelier, soit
+riche dans la _Vieille_ ou dans la _Nouvelle-Angleterre_?--Si
+l'accroissement de la population est cause qu'on a besoin de deux
+forgerons, au lieu d'un qu'on employoit auparavant, pourquoi ne veut-on
+pas que le second prospère dans le nouveau pays, comme le premier dans
+l'ancien? Enfin, pourquoi l'appui de l'état seroit-il accordé, avec
+partialité, à moins que cette partialité ne soit en faveur de ceux qui
+ont le plus de mérite? Et s'il y a quelque différence, ceux qui ont le
+plus contribué à reculer les bornes de l'empire britannique, et à
+accroître son commerce, sa force, ses richesses et sa population, en
+exposant leur fortune et leur vie, dans des pays nouveaux, doivent, ce
+me semble, être préférés.
+
+Agréez mon estime et mon respect.
+
+B. FRANKLIN.
+
+ [65] L'on a déjà vu dans la vie de Franklin, qu'au mois de juillet
+ 1754, des députés de toutes les colonies anglaises de l'Amérique
+ septentrionale, se rassemblèrent à Albany pour établir un plan de
+ défense commune. Ce plan fut désapprouvé en Angleterre, d'où on en
+ fit passer un autre au gouverneur Shirley. C'est à cette occasion
+ que Franklin, qui étoit l'un des députés, et le rédacteur du premier
+ plan, écrivit les trois lettres suivantes. (_Note du Traducteur._)
+
+
+
+
+LETTRE DE LORD HOWE À BENJAMIN FRANKLIN[66]
+
+
+ À bord de l'_Aigle_, le 20 juin 1776.
+
+Je ne puis, mon digne ami, laisser partir les lettres et les autres
+papiers que je vous envoie, sans y ajouter un mot au sujet des mesures
+cruelles auxquelles nous ont entraînés nos malheureuses disputes. Les
+dépêches officielles, que j'ai recommandé de vous faire passer avec
+cette lettre, vous apprendront la nature de ma mission. Plein du désir
+que j'ai toujours témoigné, de voir terminer nos différens, j'espère que
+si je trouve dans les colonies les dispositions que j'y ai autrefois
+vues, je pourrai seconder efficacement la sollicitude paternelle du roi,
+pour le rétablissement de l'union et d'une paix durable entre les
+colonies et l'Angleterre.
+
+Mais si les préjugés de l'Amérique sont trop profondément enracinés, et
+que la nécessité d'empêcher son commerce de passer dans des canaux
+étrangers nous divise encore, je regretterai sincèrement, et par amour
+du bien public, et par toute sorte de motifs particuliers, que ce ne
+soit pas le moment où l'on puisse ramener cette paix, l'un des plus
+grands objets de mon ambition. Je serai aussi très-affligé d'être encore
+privé de l'occasion de vous assurer personnellement de toute l'estime
+que j'ai pour vous.
+
+HOWE.
+
+
+ À la vue de Sandy-Hook, le 12 juillet.
+
+P. S. Je n'ai pu vous envoyer cette lettre le jour qu'elle a été écrite.
+Des calmes et des vents contraires m'ont même empêché d'apprendre au
+général Howe que j'ai la satisfaction d'être chargé d'une mission
+pacifique, et qu'il doit la remplir avec moi.
+
+ [66] En 1776, l'amiral Howe fut envoyé en Amérique, pour négocier,
+ d'accord avec le général Howe, son frère, une réconciliation entre
+ l'Angleterre et les colonies, ou pour continuer la guerre s'il ne
+ réussissoit pas à ramener les insurgens. Quand il arriva sur les
+ côtes de New-York, il adressa au docteur Franklin, la lettre que je
+ traduis ici, et à laquelle Franklin fit la réponse qu'on lira
+ ensuite. (_Note du Traducteur._)
+
+
+
+
+RÉPONSE DE BENJAMIN FRANKLIN À LORD HOWE.
+
+
+ Philadelphie, le 30 juillet 1776.
+
+J'ai reçu les lettres que Votre Excellence a bien voulu me faire passer,
+et dont je vous prie d'agréer mes remerciemens.
+
+Les dépêches officielles, dont vous me parlez, ne contiennent rien de
+plus que ce que nous avons vu dans l'acte du parlement, c'est-à-dire,
+des offres de pardon si nous nous soumettons. J'en suis véritablement
+fâché; car il est très-désagréable pour Votre Excellence d'être envoyée
+si loin de sa patrie pour une mission aussi inutile.
+
+Recommander d'offrir un pardon aux colonies, qu'on a outragées, c'est,
+en vérité, montrer qu'on nous croit encore l'ignorance, la bassesse,
+l'insensibilité que votre aveugle et orgueilleuse nation s'est
+long-temps plu à nous supposer. Mais cette offre ne peut avoir d'autre
+effet que d'accroître nos ressentimens.
+
+Il est impossible que nous songions à nous soumettre à un gouvernement,
+qui, avec la plus insigne barbarie, a, dans le fort de l'hiver, brûlé
+nos villes sans défense, excité les Sauvages à massacrer nos paisibles
+cultivateurs, nos esclaves à assassiner leurs maîtres, et nous envoie en
+ce moment même des stipendiaires étrangers pour inonder de sang nos
+établissemens.
+
+Ces atrocités ont éteint la dernière étincelle d'affection, que nous
+avions pour une mère-patrie, qui nous fut jadis si chère. Mais quand il
+nous seroit possible d'oublier et de pardonner les injures que nous en
+avons reçues, vous ne pourriez pas, vous Anglais, pardonner à un peuple
+que vous avez si cruellement offensé; vous ne pourriez jamais le
+regarder encore comme fesant partie du même empire que vous, et lui
+permettre de jouir d'une liberté à l'occasion de laquelle vous savez que
+vous lui avez donné de justes sujets d'inimitié. Si nous étions encore
+sous le même gouvernement que vous, le souvenir du mal que vous nous
+avez fait, vous engageroit à nous accabler de la plus cruelle tyrannie,
+et à employer toute sorte de moyens pour nous empêcher d'acquérir de la
+force et de prospérer.
+
+Mais Votre Excellence me parle de «la sollicitude paternelle du roi,
+pour le rétablissement de l'union et d'une paix durable entre les
+colonies et l'Angleterre».--Si, par la paix, vous entendez celle qui
+doit avoir lieu entre deux états différens, qui sont maintenant en
+guerre, et que sa majesté vous ait donné le pouvoir de traiter avec
+nous, d'une telle paix, j'ose vous dire, quoique je n'y sois nullement
+autorisé, que je crois que cela ne sera pas impraticable, avant que nous
+ayons contracté des alliances étrangères.
+
+Si votre nation punissoit les gouverneurs des colonies, qui ont fomenté
+la discorde entr'elle et nous, rebâtissoit nos villes brûlées, et
+réparoit le mieux qu'il lui seroit possible, les torts qu'elle nous a
+faits, elle recouvreroit en partie notre estime, profiteroit beaucoup de
+notre commerce qui s'accroît sans cesse, et se fortifieroit encore de
+notre amitié. Mais je connois trop bien son orgueil et sa folie pour
+croire qu'elle veuille prendre des mesures aussi salutaires. Sa manie
+d'être belliqueuse et d'étendre ses conquêtes, son ambition, son désir
+de dominer, sa soif d'accumuler des richesses par le monopole, sont des
+causes, qui, quoiqu'elles ne la justifient point de nous avoir attaqués,
+se réunissent pour dérober à ses yeux tous ses vrais intérêts, et la
+poussent continuellement à entreprendre ces expéditions lointaines,
+ruineuses, qui lui coûtent tant d'hommes et d'argent, et qui, à la fin,
+lui seront aussi funestes que les croisades l'ont été à la plupart des
+nations de l'Europe.
+
+Je n'ai point, mylord, la vanité de croire que j'intimiderai votre
+nation, en lui prédisant les effets de la guerre. Je sais, au contraire,
+que cette prédiction aura le sort de toutes celles que j'ai faites en
+Angleterre; c'est-à-dire, qu'on n'y croira qu'après que l'événement
+l'aura vérifiée.
+
+Long-temps animé d'un zèle sincère et infatigable, je me suis efforcé
+d'empêcher qu'on ne brisât ce magnifique vase de porcelaine, l'empire
+britannique! car je savois que lorsqu'il seroit une fois brisé, ses
+différentes parties ne pourroient conserver la force et le prix qu'avoit
+eu le tout, et qu'on ne devoit espérer de les voir jamais bien réunies.
+
+Votre Excellence se rappelle, peut-être, les larmes de joie qui
+coulèrent de mes yeux chez votre soeur, à Londres, lorsque vous me fîtes
+espérer qu'une réconciliation, entre l'Angleterre et les colonies,
+pourroit bientôt avoir lieu. J'ai eu le malheur de voir cet espoir déçu
+et d'être traité comme l'auteur du mal que je m'efforçois de prévenir.
+Mais ce qui m'a consolé de cette imputation malveillante et sans
+fondement, c'est que j'ai conservé en Angleterre, l'amitié de plusieurs
+hommes sages et probes, parmi lesquels je puis compter lord Howe.
+
+La juste estime, et permettez-moi de le dire, l'affection que j'ai
+toujours eue pour Votre Excellence, me fait voir avec peine que vous
+soyez chargé de faire une guerre, dont la principale cause est, comme
+vous l'observez dans votre lettre, la nécessité d'empêcher le commerce
+américain de passer dans des canaux étrangers.--Il me semble que ni
+l'obtention, ni la conservation d'un commerce, quelqu'avantageux qu'il
+soit, ne mérite que des hommes versent le sang d'autres hommes. Les
+vrais, les plus sûrs moyens qu'on a d'étendre son commerce, c'est de
+fournir aux nations avec lesquelles on traite, des marchandises de bonne
+qualité et peu chères; et les profits d'aucun commerce ne peuvent
+suffire aux frais qu'il en coûte, lorsqu'on veut le faire par force, et
+qu'il faut pour cela entretenir des flottes et des armées.
+
+Je considère la guerre que nous font les Anglais, comme une guerre
+à-la-fois injuste et insensée. Je suis persuadé que la froide et
+impartiale postérité condamnera à l'infamie les hommes qui en ont été
+les instigateurs; et que la victoire même ne pourra pas entièrement
+effacer la honte des généraux qui se sont volontairement engagés à la
+faire.
+
+Je n'ignore pas qu'en venant en Amérique, vous avez eu pour principal
+motif l'espoir d'opérer une réconciliation; et je crois que quand vous
+aurez vu que, d'après les propositions qu'on vous a laissé la liberté de
+faire, cette réconciliation est impossible, vous abandonnerez l'odieux
+commandement dont vous vous êtes chargé, et vous retournerez à une vie
+privée, bien plus honorable.
+
+Agréez, mylord, mon sincère respect.
+
+B. FRANKLIN.
+
+
+
+
+RÉFLEXIONS SUR L'AUGMENTATION DES SALAIRES QU'OCCASIONNERA EN EUROPE, LA
+RÉVOLUTION D'AMÉRIQUE[67].
+
+
+L'indépendance et la prospérité des États-Unis de l'Amérique, produiront
+l'augmentation des salaires en Europe; avantage dont il me semble que
+personne n'a encore parlé.
+
+Le bas prix des salaires est un des plus grands vices des sociétés
+politiques de l'Europe, ou plutôt de l'ancien monde.
+
+Si l'on donne au mot _salaire_ toute l'extension dont il est
+susceptible, on trouvera que presque tous les citoyens d'un grand état
+reçoivent et donnent des salaires: mais il n'est ici question que d'une
+espèce de salariés, les seuls dont le gouvernement doive se mettre en
+peine et qui ont besoin de ses soins; ce sont les salariés du dernier
+ordre, de ces hommes sans propriété, sans capital et n'ayant que leurs
+bras pour vivre. Cette classe est toujours la plus nombreuse d'une
+nation; et par conséquent, on ne peut pas dire heureuse la société, où
+par la modicité et l'insuffisance des salaires, les salariés ont une
+subsistance si bornée, que pouvant à peine satisfaire leurs premiers
+besoins, ils n'ont le moyen ni de se marier, ni d'élever une famille, et
+sont réduits à la mendicité, aussitôt que le travail vient à leur
+manquer, ou que l'âge et la maladie les forcent de manquer eux-mêmes au
+travail.
+
+Au reste, les salaires dont il est ici question, ne doivent pas être
+considérés d'après la somme à laquelle ils s'élèvent, mais d'après la
+quantité de denrées, de vêtemens et d'autres marchandises que le salarié
+peut obtenir avec l'argent qu'il reçoit.
+
+Malheureusement, dans tous les états policés de l'ancien monde, une
+nombreuse classe de citoyens n'a pour vivre que des salaires, et ces
+salaires lui sont insuffisans. C'est là véritablement ce qui produit la
+misère de tant de journaliers qui travaillent dans les campagnes ou dans
+les manufactures des villes, la mendicité, dont le mal s'étend chaque
+jour de plus en plus, parce que les gouvernemens ne lui opposent que des
+remèdes impuissans, la dépravation des moeurs, et presque tous les
+crimes.
+
+La politique de la tyrannie et celle du commerce, ont méconnu et déguisé
+ces vérités. L'horrible maxime qui dit qu'il faut que le peuple soit
+pauvre pour qu'il reste soumis, est encore celle de beaucoup de gens au
+coeur dur et à l'esprit faux, qu'il est inutile de combattre ici.--Il en
+est d'autres qui pensent aussi que le peuple doit être pauvre, par
+rapport aux prétendus intérêts du commerce. Ils croient que
+l'augmentation des salaires fait enchérir les productions du sol et
+sur-tout celles de l'industrie, qui se vendent à l'étranger; ce qui doit
+diminuer leur exportation et les profits qu'elles peuvent donner. Mais
+ce motif est à la fois barbare et mal fondé.
+
+Il est barbare; car quels que puissent être les avantages du commerce
+avec l'étranger, s'il faut pour les avoir, que la moitié de la nation
+languisse dans la misère, on ne peut, sans crime, chercher à les
+obtenir, et il est du devoir d'un gouvernement d'y renoncer. Vouloir
+empêcher les salaires de s'élever pour favoriser l'exportation des
+marchandises, c'est travailler à rendre misérables les citoyens d'un
+état, afin que les étrangers achetent ses productions à meilleur marché;
+c'est tout au plus essayer d'enrichir quelques marchands, en
+appauvrissant le gros de la nation; c'est se ranger du côté du plus
+fort, dans la lutte déjà si inégale de celui qui peut donner des
+salaires avec celui qui a besoin d'en recevoir; enfin, c'est oublier que
+l'objet de toute association politique doit être le bonheur du plus
+grand nombre.
+
+En outre, le motif est mal fondé; car la modicité des salaires portée à
+l'excès où l'on la voit aujourd'hui dans presque toute l'Europe, n'est
+pas nécessaire pour procurer à une nation l'exportation avantageuse des
+productions de son sol et de ses manufactures. Ce n'est pas le salaire
+de l'ouvrier, mais le prix des marchandises qui doit être modéré, pour
+qu'on puisse vendre ces marchandises à l'étranger: mais on a toujours
+négligé de faire cette distinction. Le salaire de l'ouvrier est le prix
+de sa journée. Le prix des marchandises est ce qu'il en coûte pour
+recueillir ou préparer une production du sol ou de l'industrie.--Cette
+production peut donc être à un prix très-modéré, en même-temps que
+l'ouvrier aura de bons salaires, c'est-à-dire, les moyens de se procurer
+une subsistance abondante.--Le travail nécessaire pour recueillir ou
+préparer la chose qu'on veut vendre, peut être à bon marché, et le
+salaire de l'ouvrier très-bon.--Quoique les ouvriers de Manchester et de
+Norwich, et ceux d'Amiens et d'Abbeville, soient occupés du même genre
+de travail, le salaire des premiers est bien plus considérable que celui
+des autres; et cependant, à qualité égale, les étoffes de laine de
+Manchester et de Norwich sont moins chères que celles d'Amiens et
+d'Abbeville.
+
+Il seroit trop long de développer ici ce principe. Je me bornerai à
+observer qu'il tient sur-tout à ce que le prix du travail des arts et
+même de l'agriculture, est singulièrement diminué par le
+perfectionnement des machines qu'on y emploie, par l'intelligence et
+l'activité des ouvriers, et par la distribution bien entendue du
+travail. Or, ces moyens de diminuer le prix des objets qui sortent des
+manufactures, n'ont rien de commun avec la modicité du salaire de
+l'ouvrier. Dans une grande manufacture, où l'on emploie des animaux au
+lieu d'hommes, et des machines au lieu d'animaux, et où le travail est
+distribué avec cette intelligence qui double, qui décuple la force et le
+temps, l'ouvrage peut être fabriqué et vendu à un prix beaucoup moindre
+que dans celles qui n'ont pas le même avantage; et cependant, les
+ouvriers de l'une sont payés deux fois plus que ceux des autres.
+
+C'est, sans doute, un avantage pour toute manufacture, d'avoir des
+ouvriers à bon marché; et lorsque la cherté des salaires est excessive,
+elle devient un obstacle à l'établissement des grandes fabriques. C'est
+même cette cherté qui, comme je l'expliquerai plus bas, est une des
+raisons qui font croire que les États-Unis de l'Amérique ne pourront, de
+très-long-temps, avoir des manufactures rivales de celles
+d'Europe.--Mais il ne faut pas en conclure que les manufactures ne
+puissent prospérer, sans que les salaires des ouvriers soient réduits au
+point où nous les voyons en Europe. Il y a plus: c'est que
+l'insuffisance des salaires est une cause de décadence pour une
+manufacture, comme leur haut prix est une cause de prospérité.
+
+Les hauts salaires attirent les ouvriers les plus habiles, les plus
+industrieux. Alors l'ouvrage est mieux fabriqué; il se vend mieux; et
+par ce moyen, l'entrepreneur fait plus de profit qu'il n'en pourroit
+faire par la diminution du prix des ouvriers. Un bon ouvrier gâte moins
+d'outils, perd moins de matières et travaille plus promptement qu'un
+autre; ce qui est encore une source de profit pour l'entrepreneur.
+
+Le perfectionnement du mécanisme dans tous les arts est, en grande
+partie, dû aux ouvriers. Il n'y a point de grande manufacture, où ils
+n'aient inventé quelque pratique utile, qui épargne le temps et les
+matières, ou rend l'ouvrage meilleur.--Si les ouvrages des manufactures
+communes, les seules dignes d'intéresser l'homme d'état, si les étoffes
+de laine, de coton, même de soie, les ouvrages de fer, d'acier, de
+cuivre, les peaux, les cuirs et divers autres objets sont en général de
+meilleure qualité, à prix égal, en Angleterre que dans les autres pays,
+c'est indubitablement parce que les ouvriers y sont mieux payés.
+
+Le bas prix des salaires n'est donc pas la véritable cause des avantages
+du commerce de nation à nation: mais il est un des grands maux des
+sociétés politiques.
+
+Examinons à présent quelle est à cet égard la situation des États-Unis.
+La condition du journalier, dans ces états, est infiniment meilleure,
+que dans les plus riches contrées de l'ancien monde, et particulièrement
+en Angleterre, où les salaires sont pourtant plus forts que dans aucune
+autre partie de l'Europe.
+
+ Dans la province de New-York, les ouvriers des dernières classes et
+ qui exercent les genres d'industrie les plus communs, gagnent
+ ordinairement par jour trois schellings six pences, monnoie de la
+ colonie, valant 2 schellings sterling.
+
+ Un charpentier de vaisseau, gagne
+ 10 sch. 6 pences, monnoie de la colonie,
+ avec une pinte de rhum, valant en tout 5 sch. 6 pences st.
+
+ Un charpentier de haute futaie, ou un
+ briquetier, 8 sch. de la colonie 4 sch. 6 pences st.
+
+ Un garçon tailleur, 5 sch. monnoie du
+ pays, ou environ 2 sch. 10 pences st.
+
+Ces prix, bien plus forts que ceux de Londres, sont tout aussi hauts
+dans les autres parties des États-Unis qu'à New-York. Je les ai tirés de
+l'ouvrage d'Adams Smith sur _la Richesse des Nations_.
+
+Un observateur éclairé qui, en 1780, voyagea dans une partie des
+États-Unis, nous donne une idée encore plus favorable du prix auquel la
+main-d'oeuvre y est portée.
+
+«Je vis, dit-il, fabriquer à Sarmington une espèce de camelot, et une
+autre étoffe de laine à raies bleues et blanches, pour l'habillement des
+femmes. Ces étoffes se vendent trois schellings et demi l'aune[68],
+monnoie du pays, ce qui fait à peu-près quarante-cinq sous
+tournois.--Les fils et petits-fils du maître de la maison travailloient
+au métier. Un ouvrier peut faire à son aise cinq aunes d'étoffe par
+jour; et comme la matière première ne coûte qu'un schelling, il peut
+gagner dix à douze schellings dans sa journée».--Enfin, ce fait est si
+connu, qu'il est inutile de chercher à le prouver par d'autres
+témoignages.
+
+Les causes de la cherté du travail dans nos états américains, ne peuvent
+donc que se fortifier sans cesse; puisque l'agriculture et la population
+y font des progrès si rapides, que tous les genres de travaux y
+augmentent proportionnément.
+
+Ce n'est pas tout. Le taux élevé des salaires qu'on y donne en argent,
+prouve qu'ils sont encore meilleurs qu'on ne peut le juger au premier
+coup-d'oeil; et pour s'en former une juste idée, il faut être instruit
+d'une circonstance importante.--Dans toutes les parties de l'Amérique
+septentrionale, les denrées de première nécessité sont à meilleur marché
+qu'en Angleterre. On n'y éprouve jamais de disette. Dans les années les
+plus stériles, la récolte suffit toujours à la consommation des
+habitans, et ils ne sont obligés que de diminuer l'exportation de leurs
+denrées. Or, le prix du travail en argent y étant plus haut qu'en
+Angleterre, et les denrées moins chères, le salaire réel, c'est-à-dire,
+la quantité d'objets de première nécessité, que le journalier peut
+acheter, en est d'autant plus considérable.
+
+Il me reste à expliquer comment le haut taux des salaires en Amérique
+les fera monter en Europe.
+
+Deux causes différentes concourront à produire cet effet. La première
+est la plus grande quantité de travail que l'Europe aura à faire, par
+rapport à l'existence d'une grande nation[69] de plus dans le monde
+commerçant, et de son accroissement continuel; et la seconde
+l'émigration des journaliers européens, ou seulement la possibilité
+qu'ils auront d'émigrer pour se rendre en Amérique, où le travail est
+mieux payé.
+
+Il est certain que plusieurs millions d'hommes de plus existans dans le
+monde commerçant, nécessitent l'augmentation du travail en Europe, dans
+l'agriculture, les manufactures, le commerce, la navigation. Or, la
+somme du travail, annuel devenant plus considérable, le travail sera
+payé un peu plus chèrement; et le taux du salaire journalier de
+l'ouvrier augmentera par cette concurrence.--Par exemple, s'il a cent
+mille pièces d'étoffe, vingt mille pièces de vin, dix mille barriques
+d'eau-de-vie à fournir de plus aux Américains, non-seulement le travail
+des hommes nécessaires à la production et à la fabrication de ces
+marchandises, mais toutes les autres sortes de travaux augmenteront de
+prix.
+
+Le taux des salaires en Europe haussera encore par une autre cause,
+qu'il importe de bien connoître. J'ai déjà dit que les salaires ne
+doivent pas être estimés seulement d'après la quantité d'or ou d'argent,
+ni même d'après la quantité de subsistances que le salarié reçoit par
+jour, mais aussi d'après le nombre de jours où il a du travail; car ce
+n'est que par ce calcul qu'on peut véritablement savoir ce qu'il a
+chaque jour de sa vie. N'est-il pas clair que celui qui seroit payé à
+raison de quarante sous par jour et manqueroit de travail la moitié de
+l'année, n'auroit réellement que vingt sous pour vivre, et que sa
+condition seroit moins avantageuse que celle du salarié, qui, ne
+recevant que trente sous, pourroit travailler tous les jours? Ainsi, les
+Américains fesant augmenter en Europe la demande et le besoin de
+travail, y feront aussi nécessairement augmenter les salaires, quand on
+supposeroit même que le prix de la journée du salarié restât au même
+taux.
+
+Peut-être m'objectera-t-on que cette nation nouvelle contiendra dans son
+sein tous ceux qu'elle fera travailler; qu'ainsi son existence
+n'ajoutant rien à la quantité de travail à faire en Europe ne sera
+d'aucun avantage pour les hommes qui font ce travail. Mais je réponds
+qu'il est impossible que les États-Unis de l'Amérique, tels qu'ils sont
+aujourd'hui, et à plus forte raison lorsque leur population et leurs
+richesses seront doublées, quadruplées, n'employent pas, d'une manière
+ou d'autre, le travail des Européens.--Cela est impossible, parce qu'à
+cet égard les Américains ne seront point dans une situation différente
+du reste des sociétés politiques, qui toutes ont besoin les unes des
+autres.
+
+La fécondité du sol de l'Amérique, l'abondance et la variété de ses
+productions, l'activité et l'industrie de ses habitans, et la liberté du
+commerce dont l'indépendance américaine occasionnera tôt ou tard
+l'établissement en Europe, assurent les relations de l'Amérique avec les
+autres pays; parce qu'elle fournira aux autres nations celles de ses
+productions, qui leur conviendront, et que chacune en ayant, qui lui
+sont particulières, les besoins et les avantages seront mutuels.
+
+La seconde cause, que j'ai dit devoir coopérer à l'augmentation des
+salaires en Europe est l'émigration, ou seulement la possibilité
+d'émigrer vers l'Amérique, où le travail est mieux payé. Il est aisé de
+concevoir que lorsque cette différence sera bien connue, elle attirera
+dans les États-Unis beaucoup d'hommes qui, n'ayant d'autre moyen de
+subsister que leur travail, accourront dans le lieu où ce travail sera
+le mieux récompensé.
+
+Depuis la dernière paix, les Irlandais n'ont cessé d'émigrer pour se
+rendre en Amérique. La raison en est qu'en Irlande les salaires sont
+bien moindres qu'en Angleterre, et que la dernière classe du peuple en
+souffre beaucoup. L'Allemagne a aussi fourni de nouveaux citoyens aux
+États-Unis; et tous ces hommes laborieux ont dû, en quittant l'Europe, y
+faire hausser le prix du travail de ceux qui y sont restés.
+
+J'ajoute que ce salutaire effet aura lieu, même sans émigration, et
+résultera de la seule possibilité d'émigrer, au moins dans les états de
+l'Europe, dont les habitans ne seront pas forcés à s'expatrier par
+l'excès des impôts, les mauvaises loix et l'intolérance du gouvernement.
+
+Oui, pour faire hausser les salaires, il suffit qu'il y en ait de plus
+forts à gagner, dans un lieu où le salarié peut se transporter.
+
+On a sagement remarqué dans les discussions élevées sur le commerce des
+grains, que la seule liberté de les exporter, en soutenoit et fesoit
+hausser le prix, sans même qu'on en exportât un seul boisseau. Il en est
+de même pour les salaires. Les salariés européens ayant la facilité
+d'aller gagner en Amérique des salaires plus forts, obligeront ceux qui
+achètent leur travail de le leur payer un peu plus cher.
+
+De là il s'ensuivra que ces deux causes du haussement de salaires,
+l'émigration réelle et la simple possibilité d'émigrer, concourront à
+produire le même effet. L'action de chacune étant d'abord peu
+considérable, il y aura quelqu'émigration. Alors les salaires
+hausseront, et l'homme laborieux voyant augmenter son gain, n'aura plus
+de motif assez puissant pour émigrer.
+
+Mais l'augmentation des salaires ne se fera pas sentir également chez
+les diverses nations de l'Europe. Elle sera plus ou moins considérable
+en raison de la facilité plus ou moins grande qu'on aura d'émigrer.
+L'Angleterre, dont les moeurs, la langue, la religion sont les mêmes que
+celles des Américains, doit naturellement participer à cet avantage plus
+qu'aucun autre état de l'Europe. On peut dire qu'elle doit déjà beaucoup
+à l'Amérique; car ses rapports avec elle, le débouché qu'elle y a trouvé
+pour ses marchandises, et qui ont fait hausser les salaires des
+journaliers qui travaillent dans ses champs et dans ses manufactures,
+sont au nombre des principales causes de ses richesses, et de la
+puissance politique que nous lui voyons déployer.
+
+Mais sans parler des autres avantages que peut procurer l'augmentation
+des salaires, il en est un bien précieux, que cette augmentation a
+produit en Angleterre: c'est celui d'y améliorer la condition de la
+classe d'hommes qui n'a que ses bras pour vivre, c'est-à-dire, de la
+partie la plus nombreuse de la société. Cette classe, réduite ailleurs à
+la subsistance la plus étroite, est en Angleterre dans une bien
+meilleure situation. Elle y obtient par son travail de quoi satisfaire
+aux premiers besoins plus abondamment que dans beaucoup d'autres parties
+de l'Europe; et il n'est nullement douteux que ce ne soit l'effet de
+l'influence qu'a eue le commerce d'Amérique sur le taux des salaires.
+
+Je sais qu'on peut dire que malgré l'accroissement du travail et des
+denrées en Europe, et malgré l'émigration qui peut avoir lieu, les mêmes
+causes dont nous avons fait mention, et qui ont tant fait baisser les
+salaires, continueront d'agir, parce que ces causes sont inhérentes aux
+constitutions européennes, dont la liberté et la prospérité de
+l'Amérique ne corrigeront point les vices. On dira peut-être encore que
+le nombre des propriétaires et des capitalistes, nombre si petit
+relativement à celui des hommes qui, n'ayant ni propriétés, ni capitaux,
+sont forcés de vivre de salaires, restera le même, parce que les causes
+qui réunissent les propriétés et les capitaux dans ses mains, ne
+changeront point, et que par conséquent il remettra, ou plutôt il
+tiendra les salaires très-bas. Enfin, on peut ajouter que la tyrannie
+des loix féodales, la forme des impôts, l'accroissement excessif du
+revenu public, la police du commerce, auront toujours les mêmes effets
+pour diminuer les salaires; et que quand même l'avantage que l'Europe
+retirera, à cet égard, de l'indépendance, seroit réel, il ne pourroit
+être durable.
+
+À cela, il est aisé de faire plusieurs réponses.--J'observerai d'abord
+que si ce sont les gouvernemens d'Europe qui s'opposent aux effets
+salutaires que l'indépendance de l'Amérique devroit naturellement
+produire chez eux, il n'en est pas moins intéressant de chercher à
+déterminer quels pourroient être ces effets. Peut-être viendra-t-il des
+temps plus heureux, où les vrais principes du bonheur des nations étant
+mieux connus, quelque souverain sera assez éclairé, assez juste pour les
+mettre en pratique.
+
+On peut diminuer les causes qui accumulent et concentrent sans cesse les
+propriétés et les richesses en un petit nombre de mains. On peut abolir
+ou du moins adoucir beaucoup les restes de la féodalité. On peut changer
+la forme et modérer l'excès des impôts. Oh peut enfin, corriger la
+mauvaise police du commerce; et tout cela contribuera à faire profiter
+les salariés du changement favorable que la révolution d'Amérique doit
+naturellement occasionner.
+
+Mais en admettant que toutes les causes qu'on vient d'indiquer
+concourent à tenir encore en Europe, le travail des journaliers à bas
+prix, elles ne peuvent cependant qu'affoiblir l'influence de la
+prospérité américaine, et non en détruire totalement l'effet. Quand tout
+resteroit, d'ailleurs, dans le même état, il n'y en auroit pas moins une
+plus grande consommation, et conséquemment plus de travail à faire. Or,
+cette consommation et ce travail croissant sans cesse, à raison de
+l'accroissement de population et de richesses du nouveau monde, il en
+résultera nécessairement une augmentation de salaires en Europe; car les
+causes qui s'y opposent n'agiront pas avec plus de force qu'à présent.
+
+ [67] Ces réflexions ont été trouvées dans les papiers de Franklin. Un
+ de ses amis les a fait insérer dans le _Journal d'Économie
+ Publique_, du 10 ventôse an V. Mais comme je n'ai pas pu me procurer
+ ce journal assez à temps pour les y prendre, je les ai traduites sur
+ la version allemande de la _Minerva_, d'Archenholz. (_Note du
+ Traducteur._)
+
+ [68] D'environ 33 pouces.
+
+ [69] Les habitans des États-Unis.
+
+
+
+
+DIALOGUE ENTRE LA GOUTTE ET FRANKLIN[70].
+
+
+ À Passy, le 22 octobre 1780.
+
+FRANKLIN.
+
+Eh! oh! eh! mon dieu! qu'ai-je fait pour mériter ces souffrances
+cruelles?
+
+LA GOUTTE.
+
+Beaucoup de choses. Vous avez trop mangé, trop bu et trop indulgé vos
+jambes en leur indolence.
+
+FRANKLIN.
+
+Qui est-ce qui me parle?
+
+LA GOUTTE.
+
+C'est moi-même, la Goutte.
+
+FRANKLIN.
+
+Mon ennemie en personne.
+
+LA GOUTTE.
+
+Pas votre ennemie.
+
+FRANKLIN.
+
+Oui, mon ennemie; car non-seulement vous voulez me tuer le corps par vos
+tourmens; mais vous tâchez aussi de détruire ma bonne réputation.--Vous
+me représentez comme un gourmand et un ivrogne; et tout le monde qui me
+connoît sait qu'on ne m'a jamais accusé, auparavant, d'être un homme qui
+mangeoit trop ou qui buvoit trop.
+
+LA GOUTTE.
+
+Le monde peut juger comme il lui plaît. Il a toujours beaucoup de
+complaisance pour lui-même et quelquefois pour ses amis. Mais je sais
+bien moi, que ce qui n'est pas trop boire ni trop manger, pour un homme
+qui fait raisonnablement d'exercice, est trop pour un homme qui n'en
+fait point.
+
+FRANKLIN.
+
+Je prends--Eh! eh!--Autant d'exercice.--Eh!--que je puis, madame la
+Goutte.--Vous connoissez mon état sédentaire, et il me semble qu'en
+conséquence vous pourriez, madame la Goutte, m'épargner un peu,
+considérant que ce n'est pas tout-à-fait ma faute.
+
+LA GOUTTE.
+
+Point du tout. Votre rhétorique et votre politesse sont également
+perdues. Votre excuse ne vaut rien. Si votre état est sédentaire, vos
+récréations, vos amusemens doivent être actifs. Vous devez vous promener
+à pied ou à cheval; ou si le temps vous en empêche, jouer au billard.
+
+Mais examinons votre cours de vie. Quand les matinées sont longues et
+que vous avez assez de temps pour vous promener, qu'est-ce que vous
+faites?--Au lieu de gagner de l'appétit pour votre déjeûner par un
+exercice salutaire, vous vous amusez à lire des livres, des brochures,
+ou des gazettes, dont la plupart n'en valent pas la peine.--Vous
+déjeûnez néanmoins largement.--Il ne vous faut pas moins de quatre
+tasses de thé à la crême, avec une ou deux tartines de pain et de
+beurre, couvertes de tranches de boeuf fumé, qui, je crois, ne sont pas
+les choses du monde les plus faciles à digérer.
+
+Tout de suite, vous vous placez à votre bureau, vous y écrivez, ou vous
+parlez aux gens qui viennent vous chercher pour affaire. Cela dure
+jusqu'à une heure après-midi, sans le moindre exercice de corps.--Tout
+cela, je vous le pardonne, parce que cela tient, comme vous dites, à
+votre état sédentaire.
+
+Mais après dîner, que faites-vous? Au lieu d'aller vous promener dans
+les beaux jardins de vos amis, chez lesquels vous avez dîné, comme font
+les gens sensés, vous voilà établi à l'échiquier, jouant aux échecs, où
+on peut vous trouver deux ou trois heures. C'est là votre récréation
+éternelle; la récréation, qui de toutes, est la moins propre à un homme
+sédentaire; parce qu'au lieu d'accélérer le mouvement des fluides, ce
+jeu demande une attention si forte et si fixe que la circulation est
+retardée, et les secrétions internes empêchées.--Enveloppé dans les
+spéculations de ce misérable jeu, vous détruisez votre constitution.
+
+Que peut-on attendre d'une telle façon de vivre, si non un corps plein
+d'humeurs stagnantes, prêtes à se corrompre, un corps prêt à tomber dans
+toute sorte de maladies dangereuses, si moi, la Goutte, je ne viens pas
+de temps en temps à votre secours, pour agiter ces humeurs et les
+purifier on les dissiper?
+
+Si c'étoit dans quelque petite rue ou dans quelque coin de Paris,
+dépourvu de promenades, que vous employassiez quelque temps aux échecs,
+après votre dîner, vous pourriez dire cela pour excuse. Mais c'est la
+même chose à Passy, à Auteuil, à Montmartre, à Épinay, à Sanoy, où il y
+a les plus beaux jardins et promenades, et belles dames, l'air le plus
+pur, les conversations les plus agréables, les plus instructives, que
+vous pouvez avoir tout en vous promenant. Mais tout cela est négligé
+pour cet abominable jeu d'échecs.--Fi donc, monsieur Franklin!--Mais en
+continuant mes instructions, j'oubliois de vous donner vos corrections.
+Tenez: cet élancement, et celui-ci.
+
+FRANKLIN.
+
+Oh! eh! oh! ohhh!--Autant que vous voudrez de vos instructions, madame
+la Goutte, même de vos reproches. Mais de grace, plus de vos
+corrections.
+
+LA GOUTTE.
+
+Tout au contraire: je ne vous rabattrois pas le quart d'une. Elles sont
+pour votre bien. Tenez.
+
+FRANKLIN.
+
+Oh! ehhh!--Ce n'est pas juste de dire que je ne prends aucun exercice.
+J'en fais souvent dans ma voiture, en allant dîner et en revenant.
+
+LA GOUTTE.
+
+C'est de tous les exercices imaginables, le plus léger, le plus
+insignifiant, que celui qui est donné par le mouvement d'une voiture
+suspendue sur des ressorts. En observant la quantité de chaleur obtenue
+de différentes espèces de mouvement, on peut former quelque jugement de
+la quantité d'exercice qui est donnée par chacun.
+
+Si, par exemple, vous sortez en hiver, avec les pieds froids, en
+marchant une heure, vous aurez les pieds et tout le corps bien
+échauffés.--Si vous montez à cheval, il faut trotter quatre heures avant
+de trouver le même effet. Mais si vous vous placez dans une voiture bien
+suspendue, vous pourrez voyager tout une journée, et arriver à votre
+dernière auberge, avec vos pieds encore froids.--Ne vous flattez donc
+pas qu'en passant une demi-heure dans votre voiture, vous preniez de
+l'exercice.
+
+Dieu n'a pas donné des voitures à roues à tout le monde: mais il a donné
+à chacun deux jambes, qui sont des machines infiniment plus commodes et
+plus serviables. Soyez en reconnoissant et faites usage des vôtres.
+
+Voulez-vous savoir comment elles font circuler vos fluides en même-temps
+qu'elles vous transportent d'un lieu à l'autre? Pensez que quand vous
+marchez, tout le poids de votre corps est jeté alternativement sur l'une
+et l'autre jambe.--Cela presse avec grande force les vaisseaux du pied
+et refoule ce qu'ils contiennent. Pendant que le poids est ôté de ce
+pied et jeté sur l'autre, les vaisseaux ont le temps de se remplir, et
+par le retour du poids, ce refoulement est répété.
+
+Ainsi, la circulation du sang est accélérée en marchant. La chaleur
+produite en un certain espace de temps, est en raison de l'accélération.
+Les fluides sont battus, les humeurs atténuées, les sécrétions
+facilitées, et tout va bien. Les joues prennent du vermeil et la santé
+est établie.
+
+Regardez votre amie d'Auteuil, une femme qui a reçu de la nature plus de
+science vraiment utile, qu'une demi-douzaine ensemble de vous,
+philosophes prétendus, n'en avez tiré de vos livres. Quand elle voulut
+vous faire l'honneur de sa visite, elle vint à pied. Elle se promène du
+matin jusqu'au soir, et laisse toutes les maladies d'indolence en
+partage à ses chevaux.--Voilà comme elle conserve sa santé, même sa
+beauté. Mais vous, quand vous allez à Auteuil, c'est dans la voiture. Il
+n'y a cependant pas plus loin de Passy à Auteuil, que d'Auteuil à Passy.
+
+FRANKLIN.
+
+Vous m'ennuyez avec tant de raisonnemens.
+
+LA GOUTTE.
+
+Je le crois bien! je me tais et je continue mon office. Tenez: cet
+élancement et celui-ci.
+
+FRANKLIN.
+
+Oh! oh!--Continuez de parler, je vous prie.
+
+LA GOUTTE.
+
+Non. J'ai un nombre d'élancemens à vous donner cette nuit, et vous aurez
+le reste demain.
+
+FRANKLIN.
+
+Bon dieu! la fièvre! je me perds! eh! eh! n'y a-t-il personne qui puisse
+prendre cette peine pour moi?
+
+LA GOUTTE.
+
+Demandez cela à vos chevaux. Ils ont pris la peine de marcher pour vous.
+
+FRANKLIN.
+
+Comment pouvez-vous être si cruelle de me tourmenter tant pour rien?
+
+LA GOUTTE.
+
+Pas pour rien. J'ai ici une liste de tous vos péchés contre votre santé,
+distinctement écrite, et je peux vous rendre raison de tous les coups
+que je vous donne.
+
+FRANKLIN.
+
+Lisez-la donc.
+
+LA GOUTTE.
+
+C'est trop long à lire. Je vous en donnerai le montant.
+
+FRANKLIN.
+
+Faites-le. Je suis tout attention.
+
+LA GOUTTE.
+
+Souvenez-vous combien de fois vous vous êtes proposé de vous promener le
+matin suivant dans le bois de Boulogne, dans le jardin de la Muette, ou
+dans le vôtre, et que vous avez manqué de parole, alléguant quelquefois
+que le temps étoit trop froid; d'autres fois, qu'il étoit trop chaud,
+trop venteux, trop humide, ou quelqu'autre chose, quand, en vérité, il
+n'y avoit rien de trop qui empêchât, excepté votre trop de paresse.
+
+FRANKLIN.
+
+Je confesse que cela peut arriver quelquefois, peut-être pendant un an
+dix fois.
+
+LA GOUTTE.
+
+Votre confession est bien imparfaite. Le vrai montant est cent
+quatre-vingt-dix-neuf.
+
+FRANKLIN.
+
+Est-il possible?
+
+LA GOUTTE.
+
+Oui, c'est possible, parce que c'est un fait. Vous pouvez rester assuré
+de la justesse de mon compte. Vous connoissez les jardins de madame
+B...; comme ils sont bons à promener. Vous connoissez le bel escalier de
+cent cinquante degrés, qui mène de la terrasse en haut, jusqu'à la
+plaine en bas.--Vous avez visité deux fois par semaine cette aimable
+famille. C'est une maxime de votre invention, qu'on peut avoir autant
+d'exercice en montant et en descendant un mille en escalier qu'en
+marchant dix milles sur une plaine; quelle belle occasion vous avez eue
+de prendre tous les exercices ensemble! En avez-vous profité? et combien
+de fois?
+
+FRANKLIN.
+
+Je ne peux pas bien répondre à cette question.
+
+LA GOUTTE.
+
+Je répondrai donc pour vous.--Pas une fois.
+
+FRANKLIN.
+
+Pas une fois!
+
+LA GOUTTE.
+
+Pas une fois. Pendant tout le bel été passé vous y êtes arrivé à six
+heures. Vous y avez trouvé cette charmante femme et ses beaux enfans, et
+ses amis, prêts à vous accompagner dans ces promenades, et à vous amuser
+avec leurs agréables conversations.--Et qu'avez-vous fait?--Vous vous
+êtes assis sur la terrasse; vous avez loué la belle vue, regardé la
+beauté des jardins en bas: mais vous n'avez pas bougé un pas pour
+descendre vous y promener.--Au contraire; vous avez demandé du thé et
+l'échiquier. Et vous voilà collé à votre siége jusqu'à neuf heures, et
+cela après avoir joué, peut-être deux heures, où vous avez dîné. Alors,
+au lieu de retourner chez vous à pied, ce qui pourroit vous remuer un
+peu, vous prenez votre voiture.--Quelle sottise de croire qu'avec tout
+ce déréglement, on peut se conserver en santé sans moi!
+
+FRANKLIN.
+
+À cette heure, je suis convaincu de la justesse de cette remarque du
+bonhomme Richard, que nos dettes et nos péchés sont toujours plus qu'on
+ne pense.
+
+LA GOUTTE.
+
+C'est comme cela que vous autres philosophes avez toujours les maximes
+des sages dans votre bouche, pendant que votre conduite est comme celle
+des ignorans.
+
+FRANKLIN.
+
+Mais faites-vous un de mes crimes, de ce que je retourne en voiture de
+chez madame B...?
+
+LA GOUTTE.
+
+Oui, assurément; car vous, qui avez été assis toute la journée, vous ne
+pouvez pas dire que vous êtes fatigué du travail du jour. Vous n'avez
+donc pas besoin d'être soulagé par une voiture.
+
+FRANKLIN.
+
+Que voulez-vous donc que je fasse de ma voiture?
+
+LA GOUTTE.
+
+Brûlez-la si vous voulez. Alors vous en tirerez au moins pour une fois
+de la chaleur. Ou, si cette proposition ne vous plaît pas, je vous en
+donnerai une autre.--Regardez les pauvres paysans, qui travaillent la
+terre dans les vignes et dans les champs autour des villages de Passy,
+Auteuil, Chaillot, etc.--Vous pouvez tous les jours parmi ces bonnes
+créatures, trouver quatre ou cinq vieilles femmes et vieux hommes,
+courbés et peut-être estropiés sous le poids des années et par un
+travail trop fort et continuel, qui, après une longue journée de
+fatigue, ont à marcher peut-être un ou deux milles pour trouver leurs
+chaumières.--Ordonnez à votre cocher de les prendre et de les mener chez
+eux. Voilà une bonne oeuvre, qui fera du bien à votre ame! Et si, en
+même-temps, vous retournez de votre visite chez les B... à pied, cela
+sera bon pour votre corps.
+
+FRANKLIN.
+
+Oh! comme vous êtes ennuyeuse!
+
+LA GOUTTE.
+
+Allons donc à notre métier. Il faut vous souvenir que je suis votre
+médecin. Tenez.
+
+FRANKLIN.
+
+Oh! oh! quel diable de médecin!
+
+LA GOUTTE.
+
+Vous êtes un ingrat de me dire cela!--N'est-ce pas moi qui, en qualité
+de votre médecin, vous ai sauvé de la paralysie, de l'hydropisie, de
+l'apoplexie, dont l'une ou l'autre vous auroient tué, il y a long-temps,
+si je ne les en avois empêchées.
+
+FRANKLIN.
+
+Je le confesse, et je vous remercie pour ce qui est passé. Mais, de
+grâce, quittez-moi pour jamais; car il me semble qu'on aimerait mieux
+mourir que d'être guéri si douloureusement.--Souvenez-vous que j'ai
+aussi été votre ami. Je n'ai jamais loué de combattre contre vous, ni
+les médecins, ni les charlatans d'aucune espèce: si donc vous ne me
+quittez pas, vous serez aussi accusable d'ingratitude.
+
+LA GOUTTE.
+
+Je ne pense pas que je vous doive grande obligation de cela. Je me moque
+des charlatans. Ils peuvent vous tuer, mais ils ne peuvent pas me nuire;
+et quant aux vrais médecins, ils sont enfin convaincus de cette vérité,
+que la goutte n'est pas une maladie, mais un véritable remède, et qu'il
+ne faut pas guérir un remède.--Revenons à notre affaire. Tenez.
+
+FRANKLIN.
+
+Oh! de grace, quittez-moi; et je vous promets fidèlement que désormais
+je ne jouerai plus aux échecs, que je ferai de l'exercice journellement,
+et que je vivrai sobrement.
+
+LA GOUTTE.
+
+Je vous connois bien. Vous êtes un beau prometteur: mais après quelques
+mois de bonne santé, vous recommencez à aller votre ancien train. Vos
+belles promesses seront oubliées comme on oublie les formes des nuages
+de la dernière année.--Allons donc, finissons notre compte; après cela
+je vous quitterai. Mais soyez assuré que je vous visiterai en temps et
+lieu: car c'est pour votre bien; et je suis, vous savez, votre bonne
+amie.
+
+ [70] Cette pièce, et la suivante, ont été écrites en français par
+ Franklin; aussi y trouvera-t-on divers anglicismes.
+
+
+
+
+LETTRE À MADAME HELVÉTIUS[71].
+
+
+ Passy, 1781.
+
+Chagriné de votre résolution prononcée si positivement hier au soir, de
+rester seule pendant la vie, en l'honneur de votre cher mari, je me
+retirai chez moi, et tombé sur mon lit, je me croyois mort et me
+trouvois dans les Champs-Élisées.
+
+On m'a demandé si j'avois envie de voir quelques personnages
+particuliers.--Menez-moi chez les philosophes.--Il y en a deux qui
+demeurent ici-près dans ce jardin. Ils sont de très-bons voisins et
+très-amis l'un de l'autre.--Qui sont-ils?--Socrate et Helvétius.--Je les
+estime prodigieusement tous deux. Mais faites-moi voir premièrement
+Helvétius, parce que j'entends un peu le français et pas un mot de grec.
+Il m'a reçu avec beaucoup de courtoisie; m'ayant connu, disoit-il, de
+réputation, il y a quelque temps, et m'a demandé mille choses sur la
+guerre et sur l'état présent de la religion, de la liberté et du
+gouvernement en France.
+
+Vous ne me demandez donc rien de votre chère amie madame Helvétius? et
+cependant elle vous aime encore excessivement, et il n'y a qu'une heure
+que j'étois chez elle.--Ah! dit-il, vous me faites souvenir de mon
+ancienne félicité, mais il faut l'oublier pour être heureux ici. Pendant
+plusieurs des premières années, je n'ai pensé qu'à elle. Enfin je suis
+consolé. J'ai pris une autre femme, la plus semblable à elle que j'aie
+pu trouver. Elle n'est pas, il est vrai, tout-à-fait si belle, mais elle
+a autant de bon sens et d'esprit et elle m'aime infiniment. Son étude
+continuelle est de me plaire, et elle est sortie actuellement pour
+chercher le meilleur nectar, la meilleure ambroisie et me régaler ce
+soir. Restez chez moi et vous la verrez.--J'apperçois, disois-je, que
+votre ancienne amie est plus fidèle que vous: car plusieurs bons partis
+lui ont été offerts, et elle les a refusés tous. Je vous confesse que je
+l'ai aimée, moi, à la folie; mais elle a été dure à mon égard et m'a
+rejeté absolument pour l'amour de vous.--Je plains, dit-il, votre
+malheur, car vraiment c'est une bonne et belle femme et bien aimable.
+Mais l'abbé Lar... et l'abbé M... ne sont-ils pas encore quelquefois
+chez elle?--Oui, assurément, car elle n'a pas perdu un seul de vos
+amis.--Si vous aviez engagé l'abbé M..., avec du café à la crême, à
+parler pour vous, peut-être auriez-vous réussi. Car c'est un raisonneur
+subtil comme Jean Scot ou St.-Thomas. Il met ses argumens en si bon
+ordre, qu'ils deviennent presqu'irrésistibles; ou si l'abbé Lar... avoit
+été gagné par quelque belle édition d'un vieux classique pour parler
+contre vous, cela auroit été mieux, car j'ai toujours observé que quand
+il conseille quelque chose, elle a un penchant très-fort à faire le
+revers.
+
+À ces mots, entre la nouvelle madame Helvétius avec le nectar. À
+l'instant, je la reconnus pour être madame Franklin mon ancienne amie
+américaine. Je la réclamai, mais elle me dit froidement: «J'ai été votre
+bonne femme quarante-neuf années et quatre mois, presqu'un demi-siècle.
+Soyez content de cela. J'ai formé ici une nouvelle liaison qui durera
+l'éternité». Mécontent de ce refus de mon Euridice, je pris sur-le-champ
+la résolution de quitter ces ombres ingrates et de revenir en ce bon
+monde revoir le soleil et vous. Me voici. Vengeons-nous.
+
+B. FRANKLIN.
+
+ [71] Cette lettre, dont la copie, que nous avons, est de la main de
+ Chamfort, a été écrite en français par Franklin: c'est pourquoi nous
+ nous sommes fait un devoir de ne pas toucher au style. (_Note du
+ Traducteur._)
+
+
+
+
+LE PAPIER, POËME.
+
+
+Un de ces anciens beaux esprits, dont les idées étoient pleines de sens
+et les allusions ingénieuses, voulant marquer toute espèce d'homme d'un
+trait caractéristique, disoit que l'ame d'un enfant étoit un papier
+blanc, sur lequel le sentiment écrivoit bientôt ses principes, auxquels
+la vertu mettoit le sceau, ou que le vice effaçoit.
+
+Cette idée étoit heureuse et vraie. Il me semble qu'un homme de génie
+pourroit encore l'étendre; et moi, pardon de tant d'orgueil! moi, qui ne
+suis ni homme de génie, ni bel esprit, je vais l'essayer.
+
+Il y a diverses sortes de papiers, parce qu'il y a des besoins divers,
+qui sont ceux de l'élégance, de la mode, de l'usage.--Les hommes ne sont
+pas moins divers; et si je ne me trompe, chaque sorte de papier
+représente quelqu'homme.
+
+Examinez, je vous prie, un fat, bien poudré, couvert de broderie, et
+aussi délicat que s'il sortoit d'une boîte de carton, n'est-ce pas le
+papier doré, que vous dérobez au vulgaire, et mettez en réserve dans
+votre bureau?
+
+Les artisans, les domestiques, les agriculteurs ne sont-ils pas le
+papier commun, qu'on prise moins, mais qui est bien plus utile, que vous
+laissez sur votre pupitre, et qui offert à toutes les plumes, sert à
+chaque instant du jour.
+
+Le malheureux que son avarice force à s'épargner les choses nécessaires,
+à pâtir, à fourber, à friponner, pour enrichir un héritier, est le gros
+papier gris, employé par les petits marchands pour envelopper des
+choses, dont se servent des hommes qui valent mieux qu'eux.
+
+Voyez ensuite le contraste de l'avare. Il perd sa santé, sa réputation,
+sa fortune au milieu des plaisirs. Y a-t-il quelque papier qui lui
+ressemble? Oui, sans doute, c'est le papier qui boit.
+
+L'inquiet politique croit ce côté toujours exempt d'erreur et cet autre
+toujours faux. Il critique avec fureur; il applaudit avec rage. Dupe de
+tous les bruits populaires, et instrument des fripons, il ne faut pas
+que l'impression annonce sa foiblesse. Il est ce bonnet de papier, qu'on
+appelle _un bonnet d'âne_.
+
+L'homme prompt et colère, dans les veines duquel le sang court avec
+vivacité, qui vous cherche querelle si vous marchez de travers, et ne
+peut endurer une plaisanterie, un mot, un regard, qu'est-il? Quoi? Le
+papier de trace assurément.
+
+Que dites-vous de nos poëtes, tous tant qu'ils sont, bons, mauvais,
+riches, pauvres, beaucoup lus, ou point lus du tout? Vous pouvez mettre
+ensemble et eux, et leurs ouvrages: c'est de tous les papiers le plus
+inutile[72].
+
+Contemplez la jeune et douce vierge. Elle est belle comme une feuille de
+papier blanc, que rien n'a encore souillé: l'homme heureux que le destin
+favorise, peut y écrire son nom et la prendre pour sa peine.
+
+Encore une comparaison: je n'en veux plus faire qu'une. L'homme sage,
+qui méprise les petitesses, et dont les pensées, les actions, les
+maximes sont à lui, et n'ont pour principe que les sentimens de son
+coeur, cet homme, dis-je, est le papier-vélin, qui de tous les papiers
+est le plus beau, le meilleur, le plus précieux.
+
+ [72] Il y a dans l'original, la plus pauvre de toutes les
+ _maculatures_. La maculature est une feuille de gros papier gris,
+ qui sert d'enveloppe à une rame d'autre papier. (_Note du
+ Traducteur._)
+
+
+
+
+CONTE.
+
+
+Jacques Montresor étoit un brave officier, point bigot mais très-honnête
+homme. Il tomba malade. Le curé de sa paroisse croyant qu'il alloit
+mourir, courut chez lui, et lui conseilla de faire sa paix avec Dieu,
+afin d'être reçu en paradis.
+
+«Je ne suis pas inquiet sur cela, lui dit Montresor; car j'ai eu, la
+nuit dernière, une vision, qui m'a tout-à-fait tranquillisé».--Et
+qu'est-ce que cette vision, demanda le bon curé?--«J'étois, répliqua
+Montresor, à la porte du paradis, avec une foule de gens, qui vouloient
+entrer. Saint-Pierre leur demanda de quelle religion ils étoient.--Je
+suis catholique romain, répondit l'un.--Eh bien! entrez et prenez votre
+place parmi les catholiques, lui dit Saint-Pierre.--Un autre cria qu'il
+étoit de l'église anglicane.--Placez-vous avec les anglicans, répondit
+le Saint.--Moi je suis quaker, dit gravement un troisième.--Entrez où
+sont les quakers, fut la réponse de l'apôtre.--Enfin, il me demanda
+quelle étoit ma religion.--Hélas! lui répondis-je, le pauvre Jacques
+Montresor n'en a malheureusement aucune.--C'est dommage, dit
+Saint-Pierre. Je ne sais où vous placer: mais entrez toujours; vous vous
+mettrez où vous pourrez[73]».
+
+ [73] Voici une imitation heureuse, que le citoyen Parny a faite de ce
+ joli conte de Franklin.
+
+ Abandonnant la terrestre demeure,
+ Un jour, dit-on, six hommes vertueux,
+ Morts à-la-fois, vinrent à la même heure,
+ Se présenter à la porte des cieux.
+ L'Ange paroît, demande à chacun d'eux
+ Quel est son culte; et le premier s'approche,
+ Disant:--«Tu vois un bon Mahométan».
+
+ L'ANGE.
+
+ Entre mon cher, et tournant vers ta gauche,
+ Tu trouveras le quartier Musulman.
+
+ LE SECOND.
+
+ Moi, je suis Juif.
+
+
+ L'ANGE.
+
+ Entre, et cherche une place
+ Parmi les Juifs. Toi, qui fait la grimace
+ À cet Hébreu, qu'es-tu?
+
+ LE TROISIÈME.
+
+ Luthérien.
+
+ L'ANGE.
+
+ Soit; entre et va, sans t'étonner de rien,
+ T'asseoir au temple où s'assemblent tes frères.
+
+ LE QUATRIÈME.
+
+ Quaker.
+
+ L'ANGE.
+
+ Eh bien, entre, et garde ton chapeau.
+ Dans ce bosquet les Quakers sédentaires
+ Forment un club; on y fume.
+
+ LE QUAKER.
+
+ _Bravo._
+
+ LE CINQUIÈME.
+
+ J'ai le bonneur d'être bon catholique,
+ Et comme tel, je suis un peu surpris
+ De voir un Juif, un Turc, en paradis.
+
+ L'ANGE.
+
+ Entre, et rejoins les tiens sous ce portique.
+ Venons à toi; quelle religion
+ As-tu suivie?
+
+ LE SIXIÈME.
+
+ Aucune.
+
+ L'ANGE.
+
+ Aucune?
+
+ LE SIXIÈME.
+
+ Non.
+
+ L'ANGE.
+
+ Mais cependant quelle fut ta croyance?
+
+ LE SIXIÈME.
+
+ L'ame immortelle, un Dieu qui récompense,
+ Et qui punit; rien de plus.
+
+ L'ANGE.
+
+ En ce cas,
+ Entre, et choisis ta place où tu voudras.
+
+
+
+
+FRAGMENT DE LA SUITE DES MÉMOIRES DE FRANKLIN[74].
+
+
+Ce fut vers ce temps que je formai le hardi et difficile projet de
+parvenir à la perfection morale. Je désirois de passer ma vie sans
+commettre aucune faute dans aucun moment; je voulois me rendre maître de
+tout ce qui pouvoit m'y entraîner: la pente naturelle, la société, ou
+l'usage. Comme je connoissois, ou croyois connoître, le bien et le mal,
+je ne voyois pas pourquoi je ne pouvois pas toujours faire l'un et
+éviter l'autre; mais je m'apperçus bientôt que j'avois entrepris une
+tâche plus difficile que je ne l'avois d'abord imaginé. Pendant que
+j'appliquois mon attention, et que je mettais mes soins à me préserver
+d'une faute, je tombois souvent, sans m'en appercevoir, dans une autre:
+l'habitude se prévaloit de mon inattention, ou bien le penchant étoit
+trop fort pour ma raison.
+
+Je conclus à la fin que quoiqu'on fût spéculativement persuadé qu'il est
+de notre intérêt d'être complétement vertueux, cette conviction étoit
+insuffisante pour prévenir nos faux pas; qu'il falloit rompre les
+habitudes contraires, en acquérir de bonnes et s'y affermir, avant de
+pouvoir compter sur une constante et uniforme rectitude de conduite: en
+conséquence, pour y parvenir, j'imaginai la méthode suivante.
+
+Dans les différentes énumérations des vertus morales que j'avois vues
+dans mes lectures, le catalogue étoit plus ou moins nombreux, suivant
+que les écrivains renfermoient plus ou moins d'idées sous la même
+dénomination. La _tempérance_, par exemple, suivant quelques-uns,
+n'avoit de rapport qu'au manger et au boire, tandis que d'autres en
+étendoient le sens jusqu'à la modération dans tous les autres plaisirs,
+dans tous les appétits, inclinations ou passions du corps ou de l'ame,
+et même jusqu'à l'avarice et l'ambition. Je me proposai, pour plus de
+clarté, de faire plutôt usage d'un plus grand nombre de mots, en
+attachant à chacun peu d'idées, que de me servir de moins de termes, en
+les liant à plus d'idées. Je renfermai sous treize noms de vertus,
+toutes celles qu'alors je regardois comme nécessaires ou désirables, et
+j'attachai à chacune d'elles un court précepte qui montrait pleinement
+l'étendue que je donnois à leur signification.
+
+Voici ces noms de vertus avec leur précepte:
+
+
+1. SOBRIÉTÉ. Ne mangez pas jusqu'à être appesanti; ne buvez pas assez
+pour que votre tête en soit affectée.
+
+2. SILENCE. Ne dites que ce qui peut être utile aux autres et à
+vous-mêmes.
+
+Évitez les conversations frivoles.
+
+3. ORDRE. Que chaque chose ait chez vous sa place, et chaque partie de
+vos affaires son temps.
+
+4. RÉSOLUTION. Soyez résolu de faire ce que vous devez, et faites, sans
+y manquer, ce que vous avez résolu.
+
+5. ÉCONOMIE. Ne faites aucune dépense que pour le bien des autres ou
+pour le vôtre, c'est-à-dire, ne dépensez rien mal à propos.
+
+6. APPLICATION. Ne perdez point de temps; soyez toujours occupé à
+quelque chose d'utile; abstenez-vous de toute action qui ne l'est pas.
+
+7. SINCÉRITÉ. N'usez d'aucuns déguisemens nuisibles; que vos pensées
+soient innocentes et justes, et conformez-vous quand vous parlez.
+
+8. JUSTICE. Ne nuisez à personne, soit en lui fesant du tort, soit en
+négligeant de lui faire le bien auquel vous oblige votre devoir.
+
+9. MODÉRATION. Évitez les extrêmes; gardez-vous de vous offenser des
+torts d'autrui, autant que vous croyez en avoir sujet.
+
+10. PROPRETÉ. Ne souffrez aucune malpropreté sur votre corps, sur vos
+habits et dans votre maison.
+
+11. TRANQUILLITÉ. Ne vous laissez troubler ni par des bagatelles, ni par
+des accidens ordinaires ou inévitables.
+
+12. CHASTETÉ. Livrez-vous rarement aux plaisirs de l'amour, n'en usez
+que pour votre santé, ou pour avoir des descendans, jamais au point de
+vous abrutir ou de perdre vos forces, et jusqu'à nuire au repos et à la
+réputation de vous ou des autres.
+
+13. HUMILITÉ. Imitez Jésus et Socrate.
+
+Mon intention étant d'acquérir l'habitude de toutes ces vertus, je
+pensai qu'il seroit bon, au lieu de diviser mon attention en
+entreprenant de les acquérir toutes à-la-fois, de la fixer pendant un
+temps sur une d'elles; et lorsque je m'en serois assuré, de passer à une
+autre, et ainsi de suite, jusqu'à ce que je les eusse parcourues toutes
+les treize. Et comme l'acquisition préalable de quelques-unes, pouvoit
+faciliter celle de quelques autres, je les rangeai dans cette vue comme
+on vient de voir: la _sobriété_ étoit la première, parce qu'elle tend à
+procurer le sang-froid et la netteté de tête si nécessaires lorsqu'il
+faut observer une vigilance constante, et se tenir en garde contre
+l'attrait toujours subsistant des anciennes habitudes, et la force des
+tentations continuelles.
+
+Cette vertu une fois obtenue et affermie, le _silence_ devenoit beaucoup
+plus aisé. Mon désir étant d'acquérir des connoissances en même-temps
+que je me perfectionnois dans la vertu, je considérai que, dans la
+conversation, on y parvenoit plutôt par le secours de l'oreille que par
+celui de la langue; et voulant, en conséquence, rompre l'habitude qui me
+gagnoit de babiller, de faire des pointes et des plaisanteries qui ne
+pouvoient me rendre admissible que dans des compagnies frivoles, je
+donnai la seconde place au _silence_.
+
+J'espérois par son moyen, et avec l'_ordre_ qui vient après, obtenir
+plus de temps pour suivre mon projet et mes études. La _résolution_ une
+fois devenue habituelle, devoit m'affermir dans mes efforts pour obtenir
+les autres vertus. L'_économie_ et l'_application_ en me délivrant de ce
+qui me restoit de dettes, et me procurant l'abondance et l'indépendance,
+devoient me rendre plus aisée la pratique de la _sincérité_ et de la
+_justice_, etc, etc.
+
+Je conclus alors que, conformément aux avis de Pythagore, contenus dans
+ses vers d'or, un examen journalier étoit nécessaire, et pour le diriger
+j'imaginai la méthode suivante:
+
+Je fis un petit livre dans lequel j'assignai pour chacune des vertus,
+une page que je réglai avec de l'encre rouge, de manière qu'elle eût
+sept colonnes, une pour chaque jour de la semaine, que je marquai de la
+lettre initiale de ce jour; je fis sur ces colonnes treize lignes rouges
+transversales, plaçant au commencement de chacune, la première lettre
+d'une des vertus. Dans cette ligne, et la colonne convenable, je pouvois
+marquer avec un petit trait d'encre toutes les fautes que, d'après mon
+examen, je reconnoîtrois avoir commis ce jour-là contre cette vertu.
+
+FORME DES PAGES.
+
+SOBRIÉTÉ.
+
+_Ne mangez pas jusqu'à être appesanti; ne buvez pas jusqu'à ce que votre
+tête soit affectée._
+
+ --------------------------------------------------
+ | DIM. | LUN. | MAR. | MER. | JEU. | VEN. | SAM. |
+ |======|======|======|======|======|======|======|
+ Sobriété. | | | | | | | |
+ |------|------|------|------|------|------|------|
+ Silence. | | | | | | | |
+ |------|------|------|------|------|------|------|
+ Ordre. | | | | | | | |
+ |------|------|------|------|------|------|------|
+ Résolution. | | | | | | | |
+ |------|------|------|------|------|------|------|
+ Économie. | | | | | | | |
+ |------|------|------|------|------|------|------|
+ Application. | | | | | | | |
+ |------|------|------|------|------|------|------|
+ Sincérité. | | | | | | | |
+ |------|------|------|------|------|------|------|
+ Justice. | | | | | | | |
+ |------|------|------|------|------|------|------|
+ Modération. | | | | | | | |
+ |------|------|------|------|------|------|------|
+ Propreté. | | | | | | | |
+ |------|------|------|------|------|------|------|
+ Tranquillité. | | | | | | | |
+ |------|------|------|------|------|------|------|
+ Chasteté. | | | | | | | |
+ |------|------|------|------|------|------|------|
+ Humilité. | | | | | | | |
+ --------------------------------------------------
+
+Je pris la résolution de donner, pendant une semaine, une attention
+rigoureuse à chacune des vertus successivement. Ainsi dans la première,
+je pris grand soin d'éviter de donner la plus légère atteinte à la
+_sobriété_, abandonnant les autres vertus à leur chance ordinaire;
+seulement je marquois chaque soir les fautes du jour: ainsi dans le cas
+où j'aurois pu, pendant la première semaine, tenir nette ma première
+ligne marquée _sobriété_, je regardois l'habitude de cette vertu connue
+assez fortifiée, et ses ennemis, les penchans contraires, assez
+affoiblis pour pouvoir hasarder d'étendre mon attention, d'y réunir la
+suivante, et d'obtenir la semaine d'après deux lignes exemptes de
+marques.
+
+En procédant ainsi jusqu'à la dernière, je pouvois faire un cours
+complet en treize semaines, et quatre cours en un an; de même que celui
+qui a un jardin à mettre en ordre, n'entreprend pas d'arracher toutes
+les mauvaises herbes en une seule fois, ce qui excéderoit le pouvoir de
+ses bras et de ses forces; il ne travaille en même-temps que sur une
+planche, et lorsqu'il a fini la première, il passe à une seconde. Je
+devois jouir (je m'en flattois du moins) du plaisir encourageant de voir
+sur mes pages mes progrès dans la vertu, en effaçant successivement les
+marques de mes lignes, jusqu'à ce qu'à la fin, après plusieurs
+répétitions, j'eusse le bonheur de voir mon livre entièrement blanc, au
+bout d'un examen journalier de treize semaines.
+
+Mon petit livre avoit pour épigraphe ces vers du Caton d'Addison.
+
+ Here will I hold: if there is a power above us
+ (And that there is, all nature cries aloud
+ Thro' all her works) he must delight in virtue,
+ And that which he delights in, must be happy.
+
+«Je persévérerai: s'il y a un pouvoir au-dessus de nous (et la nature
+entière crie à haute voix dans toutes ses oeuvres qu'il y en a un), la
+vertu doit faire ses délices, et ce qui fait ses délices doit être le
+bonheur.»
+
+Un autre de Cicéron.
+
+ O vitæ Philosophia dux! ô virtutum indagatrix, expultrixque vitiorum!
+ Unus dies benè et ex præceptis tuis actus peccanti immortalitati est
+ anteponendus.
+
+«Ô philosophie! guide de la vie, source des vertus et fléau des vices!
+Un seul jour employé au bien, et suivant tes préceptes, est préférable à
+l'immortalité passée dans le vice.»
+
+Un autre, d'après les proverbes de Salomon, parlant de la sagesse et de
+la vertu.
+
+«La longueur des jours est dans sa main droite, et dans sa gauche la
+richesse et les honneurs; ses voies sont des voies de douceur, et tous
+ses sentiers sont ceux de la paix». _Prov. ch. III. v. 16 et 17._
+
+Et considérant Dieu comme la source de la sagesse, je pensai qu'il étoit
+juste et nécessaire de solliciter son assistance pour l'obtenir. Je
+composai en conséquence la courte prière qui suit, et je la mis en tête
+de mes tables d'examen, pour m'en servir tous les jours.
+
+«Ô bonté puissante! père bienfaisant! guide miséricordieux, augmente en
+moi la sagesse pour que je puisse connoître mes vrais intérêts; fortifie
+ma résolution pour exécuter ce qu'elle prescrit, agrée mes bons offices
+à l'égard de tes autres enfans, comme le seul acte de reconnoissance qui
+soit en mon pouvoir pour les faveurs continuelles que tu m'accordes.»
+
+Je me servois aussi de cette prière, tirée des poëmes de Thompson.
+
+ Father of light and life, thou Good supreme!
+ O Teach me what is Good, teach me thyself.
+ Save me from folly, vanity, and vice,
+ From every low pursuit, and fill my soul
+ With knowledge, conscious peace and virtue pure,
+ Sacred, substantial, never fading bliss.
+
+«Père de la lumière et de la vie! Ô toi, le bien suprême! instruis-moi
+de ce qui est bien, instruis-moi de toi-même; sauve-moi de la folie, de
+la vanité, du vice, de toutes les inclinations basses, et remplis mon
+ame de savoir, de paix intérieure, et de vertu pure; bonheur sacré,
+véritable, et qui ne se ternit jamais.»
+
+Le précepte de l'_ordre_ demandant que chaque partie de mes affaires eût
+son temps assigné, une page de mon livret contenoit le plan qui suit
+pour l'emploi des vingt-quatre heures du jour naturel.
+
+_Plan pour l'emploi des 24 heures du jour naturel_.
+
+_Question du matin_: Quel bien puis-je faire aujourd'hui?
+
+ 5. En me levant, me laver et invoquer la bonté suprème,
+ 6. régler les affaires et prendre les résolutions
+ 7. du jour, continuer les études actuelles, déjeûner.
+
+ 8.
+ 9.
+ 10. Travail.
+ 11.
+
+ midi. Lecture, ou examen de mes comptes, et dîner.
+ 1.
+
+ 2.
+ 3.
+ 4. Travail.
+ 5.
+
+ 6.
+ 7. Ranger tout à sa place, souper, musique ou
+ 8. récréation, ou conversation, examen du jour.
+ 9.
+
+ 10.
+ 11.
+ minuit.
+ 1. Sommeil.
+ 2.
+ 3.
+ 4.
+
+_Question du soir_: Quel bien ai-je fait aujourd'hui?
+
+J'entamai l'exécution de ce plan par mon examen, et je continuai pendant
+un certain temps, l'interrompant dans quelques occasions. Je fus surpris
+de trouver combien j'étois plus rempli de défauts que je ne l'avois
+imaginé; mais j'eus la satisfaction de les voir diminuer.
+
+Pour éviter l'embarras de renouveler, de temps en temps, mon livret,
+qui, en grattant le papier pour effacer les marques des vieilles fautes,
+afin de faire place aux nouvelles dans un nouveau cours, étoit devenu
+rempli de trous, je transcrivis mes tables et mes préceptes sur les
+feuilles d'ivoire d'un souvenir: les lignes y furent tracées, d'une
+manière durable, avec de l'encre rouge, et j'y marquai mes fautes avec
+un crayon de mine de plomb, dont je pouvais effacer les traces aisément,
+en y passant une éponge mouillée.
+
+Après un temps, je ne fis plus qu'un cours pendant l'année, et, par la
+suite, un seul en plusieurs années, jusqu'à ce qu'à la fin je n'en fisse
+plus du tout, étant employé, hors de chez moi, par des voyages, des
+occupations et une multitude d'affaires. Cependant, je portois toujours
+mon petit livre avec moi. Mon projet d'_ordre_ me donna le plus de
+peine, et je trouvai que, quoiqu'il fût praticable, lorsque les affaires
+d'un homme sont de nature à lui laisser la disposition de son temps,
+comme celles d'un ouvrier imprimeur, par exemple, il ne l'étoit plus
+pour un maître, qui doit avoir des relations avec le monde, et recevoir
+souvent les gens à qui il a affaire, à l'heure qui leur convient. Je
+trouvai très-difficile aussi d'observer l'_ordre_, en mettant à leur
+place les effets, les papiers, etc. Je n'avois pas été accoutumé, de
+bonne heure, à cette règle; et, comme j'avois une excellente mémoire, je
+sentois peu l'inconvénient qui résulte de manquer d'ordre. Cet article
+me contraignit à une attention pénible; mes fautes, à cet égard, me
+tourmentèrent tellement, mes progrès étoient si foibles et mes rechutes
+si fréquentes, que je me décidai presque à prendre mon parti sur ce
+défaut.
+
+Quelque chose aussi, qui prétendoit être la raison, me suggéroit, de
+temps en temps, que cette extrême délicatesse, que j'exigeois de
+moi-même, pouvoit bien être une espèce de sottise en morale, qui me
+rendroit ridicule, si elle étoit connue; qu'un caractère parfait
+pourroit éprouver l'inconvénient d'être un objet d'envie et de haine, et
+que celui qui veut le bien, doit se souffrir un petit nombre de défauts,
+pour mettre ses amis à leur aise.
+
+Dans le vrai, je me trouvai incorrigible, par rapport à l'_ordre_; et à
+présent que je suis devenu vieux, et que ma mémoire est mauvaise, j'en
+sens vivement le besoin; mais, après tout, quoique je ne sois jamais
+arrivé à la perfection à laquelle j'avois tant d'envie de parvenir, et
+que j'en sois même resté bien loin, cependant, mes efforts m'ont rendu
+meilleur et plus heureux que je n'aurois été, si je n'avois pas formé
+cette entreprise; comme celui qui tâche de se faire une écriture
+parfaite, en imitant un exemple gravé, quoiqu'il ne puisse jamais
+atteindre la même perfection; néanmoins, les efforts qu'il fait rendent
+sa main meilleure et son écriture passable.
+
+Il peut être utile, à ma postérité, de savoir que c'est à ce petit
+artifice, à l'aide de Dieu, que leur ancêtre a dû le bonheur constant de
+sa vie, jusqu'à sa soixante et dix-neuvième année, pendant laquelle ceci
+est écrit. Les revers, qui peuvent accompagner le reste de ses jours,
+sont entre les mains de la Providence; mais, s'ils arrivent, la pensée
+de son bonheur passé doit l'aider à les supporter avec résignation. Il
+attribue, à la _sobriété_, sa longue et constante santé, et ce qui lui
+reste encore d'une bonne constitution; à _l'application_ et à
+_l'économie_, l'aisance qu'il s'est procurée de bonne heure,
+l'acquisition de sa fortune, et des connoissances qui l'ont mis en état
+d'être un citoyen utile, et lui ont donné quelque réputation parmi les
+savans; à la _sincérité_ et à la _justice_, la confiance de son pays, et
+les emplois honorables dont on l'a revêtu. Enfin, c'est à l'influence de
+toutes ces vertus, quelqu'imparfaitement qu'il ait pu les atteindre,
+qu'il croit devoir cette égalité d'humeur et cette gaieté dans la
+conversation, qui fait encore rechercher sa compagnie, même par des gens
+plus jeunes que lui. Il espère que quelques-uns de ses descendans
+suivront cet exemple, et s'en trouveront bien.
+
+On remarquera que, quoique mon plan ne fût pas entièrement sans rapport
+avec la religion, il ne s'y trouvoit pas de traces d'aucun dogme: je
+l'avois évité à dessein, car j'étois persuadé de l'utilité et de
+l'excellence de ma méthode; je croyois qu'elle devoit être utile aux
+hommes, quelle que fût leur religion, et me proposois de la publier
+quelque jour.
+
+J'avois dessein d'écrire un petit commentaire sur chaque vertu, dans
+lequel j'aurais fait voir l'avantage de les posséder, et les maux qui
+suivent les vices qui leur sont opposés; j'aurois intitulé mon livre:
+_l'Art de la Vertu_, parce qu'il auroit montré les moyens et la manière
+d'acquérir la vertu, ce qui l'auroit distingué d'une simple exhortation
+qui, n'indiquant pas les moyens de parvenir à être homme de bien,
+ressemble au langage de celui dont, pour employer l'expression d'un
+apôtre, la charité n'est qu'en paroles, et qui, sans montrer à ceux qui
+sont nuds et qui ont faim, les moyens d'avoir des habits et des vivres,
+les exhorte à se nourrir et à s'habiller. (Jacques, chapitre XI, vers.
+15, 16).
+
+Mais les choses ont tourné, de manière que mon intention d'écrire et de
+publier ce commentaire, n'a jamais été remplie. De temps en temps, à la
+vérité, je mettois, par écrit, de courtes notes sur les sentimens, les
+raisonnemens, etc. que j'y devois employer, et j'en ai encore
+quelques-unes; mais l'attention particulière qu'il m'a fallu donner,
+dans les premières années de ma vie, à mes affaires personnelles, et,
+depuis, aux affaires publiques, m'ont obligé de le remettre à d'autre
+temps; et, comme il est lié, dans mon esprit, avec un grand et vaste
+projet, dont l'exécution demande un homme tout entier, et dont une
+succession imprévue d'emplois m'a empêché de m'occuper jusqu'à présent,
+il est resté imparfait.
+
+J'avois dessein de prouver, dans cet ouvrage, qu'en considérant
+seulement la nature de l'homme, les actions vicieuses n'étoient pas
+nuisibles, parce qu'elles étoient défendues, mais qu'elles sont
+défendues, parce qu'elles sont nuisibles; qu'il est de l'intérêt, de
+ceux même qui ne souhaitent que le bonheur d'ici-bas, d'être vertueux;
+et, considérant qu'il y a toujours, dans le monde, beaucoup de riches
+commerçans, de princes, de républiques, qui ont besoin, pour
+l'administration de leurs affaires, d'agens honnêtes, et qu'ils sont
+rares, j'aurais entrepris de convaincre les jeunes gens, qu'il n'y a
+point de qualités plus capables de conduire un homme pauvre à la
+fortune, que la probité et l'intégrité.
+
+Ma liste des vertus n'en contenoit d'abord que douze; mais un quaker de
+mes amis m'avertit, avec bonté, que je passois généralement pour être
+orgueilleux; que j'en donnois souvent des preuves; que, dans la
+conversation, non content d'avoir raison lorsque je disputois quelque
+point, je voulois encore prouver aux autres qu'ils avoient tort; que
+j'étois, de plus, insolent; ce dont il me convainquit, en m'en
+rapportant différens exemples. Je résolus d'entreprendre de me guérir,
+s'il étoit possible, de ce vice ou de cette folie, en même temps que des
+autres, et j'ajoutai sur ma liste l'humilité.
+
+Je ne puis pas me vanter d'un grand succès pour l'acquisition réelle de
+cette vertu; mais j'ai beaucoup gagné, quant à son apparence. Je me
+prescrivis la règle d'éviter de contredire directement l'opinion des
+autres, et je m'interdis toute assertion positive en faveur de la
+mienne. J'allai même, conformément aux anciennes loix de notre
+_Junto_[75], jusqu'à m'interdire l'usage d'aucune expression qui marquât
+une opinion définitivement arrêtée, comme _certainement_,
+_indubitablement_, et j'adoptai, à leur place: _je conçois_, _je
+soupçonne_, ou _j'imagine_ qu'une chose est ainsi, ou _il me paroît, en
+ce moment, que_.--Quand quelqu'un affirmoit une chose qui me paraissoit
+être une erreur, je me refusois le plaisir de le contredire brusquement,
+et de lui montrer sur-le-champ quelqu'absurdité dans sa proposition; et,
+dans ma réponse, je commençois par observer que, dans certains cas ou
+certaines circonstances, son opinion seroit juste; mais que, dans celle
+dont il étoit question, il _me sembloit_ qu'il y avoit quelque
+différence, etc.
+
+Je reconnus bientôt l'avantage de ce changement dans mes manières: les
+conversations dans lesquelles je m'engageois en devinrent plus
+agréables; le ton modeste avec lequel je proposois mes opinions, leur
+procuroit un plus prompt accueil et moins de contradictions; je
+n'éprouvois pas autant de mortifications, lorsqu'il se trouvoit que
+j'avois tort, et j'obtenois plus facilement des autres, d'abandonner
+leurs erreurs et de se réunir à moi, lorsqu'il arrivoit que j'avois
+raison.
+
+Cette disposition, à laquelle je ne pus pas d'abord m'assujétir sans
+faire quelque violence à mon penchant naturel, me devint, à la fin, si
+facile et si habituelle, que personne, depuis cinquante ans peut-être,
+n'a pu, je crois, s'appercevoir qu'il me soit échappé une seule
+expression tranchante. C'est à cette habitude, jointe à ma réputation
+d'intégrité, que je dois principalement d'avoir obtenu, de bonne heure,
+une grande confiance parmi mes concitoyens, lorsque je leur ai proposé
+de nouvelles institutions, ou quelques changemens aux anciennes, et une
+si grande influence dans les assemblées publiques, lorsque j'en suis
+devenu membre; car je n'étois qu'un mauvais orateur, jamais éloquent,
+souvent sujet à hésiter, rarement correct dans mes expressions, et
+cependant, je fesois généralement prévaloir mon avis.
+
+Aucune de nos dispositions naturelles n'est peut-être plus difficile à
+dompter que l'_orgueil_. Qu'on le mortifie, qu'on lui fasse la guerre,
+qu'on le terrasse, qu'on l'étouffe vivant, il perce de nouveau; il se
+montre de temps en temps. Vous l'appercevrez, sans doute, souvent dans
+cette histoire, peut-être au moment même où je parle de le subjuguer, et
+vous pourrez me retrouver orgueilleux jusque dans mon humilité.
+
+ [74] Ce morceau qui se rapporte à l'année 1730 ou 1731, et fait suite
+ à ce que Franklin a écrit des Mémoires de sa Vie, a été tiré, à
+ Philadelphie, d'un manuscrit prêté au citoyen Delessert. Ce dernier,
+ qui l'a déjà fait insérer dans la _Décade_, a bien voulu permettre
+ qu'il reparût ici.
+
+ [75] Nom du club formé à Philadelphie par Franklin.
+
+
+
+
+LE CHEMIN DE LA FORTUNE, OU LA SCIENCE DU BONHOMME RICHARD[76].
+
+
+BÉNÉVOLE LECTEUR!
+
+J'ai ouï dire que rien ne fait autant de plaisir à un auteur que de voir
+ses ouvrages respectueusement cités par d'autres écrivains. Jugez donc
+combien je dus être content d'une aventure que je vais vous rapporter.
+
+Passant dernièrement à cheval dans un endroit, où il y avoit beaucoup de
+monde rassemblé pour une vente publique, je m'arrêtai. Il n'étoit pas
+encore l'heure de faire la vente, et en attendant qu'on commençât, la
+compagnie causoit sur la dureté des temps. Quelqu'un s'adressant à un
+homme à cheveux blancs, simplement et proprement mis, lui dit:--«Et
+vous, père Abraham, que pensez-vous de ce temps-ci? Ne croyez-vous pas
+que le fardeau des impôts ruinera entièrement le pays? Car comment
+ferons-nous pour les payer? Que nous conseillez-vous?»
+
+Le père Abraham se leva et répondit:--«Si vous voulez savoir ma façon de
+penser, je vais vous la dire brièvement; car un mot suffit à qui sait
+entendre, comme dit le bonhomme Richard».--Tout le monde se réunit pour
+engager le père Abraham à parler, et l'assemblée ayant formé un cercle
+autour de lui, il tint le discours suivant:
+
+«Mes amis, il est certain que les impôts sont très-lourds. Si nous
+n'avions à payer que ceux que le gouvernement met sur nous, nous
+pourrions les trouver moins considérables: mais nous en avons beaucoup
+d'autres, qui sont bien plus onéreux pour quelques-uns d'entre nous.
+L'impôt de notre paresse nous coûte le double de la taxe du
+gouvernement; notre orgueil le triple, et notre folie le quadruple. Ces
+impôts sont tels, qu'il n'est pas possible aux commissaires d'y faire la
+moindre diminution. Cependant, si nous voulons suivre un bon conseil, il
+y a encore quelqu'espoir pour nous. Dieu aide ceux qui s'aident
+eux-mêmes, comme dit le bonhomme Richard.
+
+»S'il existait un gouvernement, qui obligeât les sujets à donner la
+dixième partie de leur temps pour son service, on le trouveroit
+assurément très-dur: mais la plupart d'entre nous sont taxés par leur
+paresse d'une manière beaucoup plus forte. La paresse occasionne des
+incommodités et raccourcit nécessairement la vie. La paresse, semblable
+à la rouille, use bien plus promptement que le travail: mais la clef,
+dont on se sert est toujours claire, comme dit encore le bonhomme
+Richard.--Si vous aimez la vie, ne prodiguez pas le temps; car, comme
+dit encore le bonhomme Richard, c'est l'étoffe dont la vie est faite.
+Nous donnons au sommeil bien plus de temps qu'il ne faut, oubliant que
+le renard qui dort n'attrape point de poules, et que nous aurons assez
+le temps de dormir dans la tombe, comme dit le bonhomme Richard.
+
+»Si le temps est la plus précieuse de toutes les choses, prodiguer le
+temps doit être, comme dit le bonhomme Richard, la plus grande des
+prodigalités; puisque, comme il nous l'apprend ailleurs, le temps perdu
+ne se retrouve jamais, et que ce que nous appelons _assez de temps_, se
+trouve toujours fort peu de temps.--Agissons donc, pendant que nous le
+pouvons, et agissons à propos. Avec de l'assiduité, nous ferons beaucoup
+plus avec moins de peine. La paresse rend tout difficile, et le travail
+tout aisé. Celui qui se lève tard a besoin d'agir toute la journée, et
+peut à peine avoir fini ses affaires le soir. D'ailleurs, la paresse va
+si lentement que la pauvreté l'a bientôt attrapée. Conduisez vos
+affaires, et ne vous laissez jamais conduire par elles. Un homme qui se
+couche de bonne heure, et se lève matin, dit le bonhomme Richard,
+devient bien portant, riche et sage.
+
+»Que signifient donc les désirs, les espérances de temps plus heureux?
+Nous pouvons rendre le temps meilleur si nous savons agir.--L'activité
+n'a pas besoin de former des voeux; celui qui vit d'espérance mourra de
+faim. Il n'y a point de profit sans peine. Je dois me servir de mes
+mains, puisque je n'ai point de terre; ou, si j'en ai, elle est
+fortement imposée. Le bonhomme Richard dit que celui qui a un métier a
+un fonds de terre, et que celui qui a une profession a un emploi utile
+et honorable. Mais il faut alors qu'on fasse valoir son métier et qu'on
+suive sa profession; sans quoi ni le fonds de terre, ni l'emploi ne nous
+aideront à payer les taxes.
+
+»Si nous sommes laborieux, nous ne mourrons jamais de faim. La faim
+regarde la porte de l'homme qui travaille, mais elle n'ose pas y entrer.
+Les commissaires et les huissiers la respectent également; car
+l'activité paie les dettes, et le désespoir les augmente. Vous n'avez
+besoin ni de trouver un trésor, ni d'hériter d'un riche parent: le
+travail est le père du bonheur, et Dieu donne tout à ceux qui
+s'occupent.
+
+»Tandis que les fainéans dorment, labourez profondément votre champ;
+vous recueillerez du bled et pour votre consommation, et pour vendre.
+Labourez aujourd'hui, car vous ne savez pas combien vous pourrez en être
+empêché demain. C'est ce qui a fait dire au bonhomme Richard: Un
+aujourd'hui vaut mieux que deux demain; et ensuite: Ne remettez jamais à
+demain ce que vous pouvez faire aujourd'hui.
+
+»Si vous étiez domestique ne seriez-vous pas honteux qu'un bon maître
+vous trouvât les bras croisés. Eh bien! puisque vous êtes votre propre
+maître, rougissez lorsque vous vous surprenez vous-même dans l'oisiveté,
+tandis que vous avez tant à faire pour vous-même, pour votre famille,
+pour votre patrie.--Ne mettez point de gants pour prendre vos outils.
+Souvenez-vous que le bonhomme Richard dit qu'un chat ganté n'attrape
+point de souris.--Il est vrai, qu'il y a beaucoup à faire, et peut-être
+manquez-vous de force. Mais ayez de la persévérance, et vous en verrez
+les bons effets. L'eau qui tombe constamment goutte à goutte finit par
+user la pierre. Avec de la patience une souris coupe un cable; et de
+petits coups répétés abattent de grands chênes.
+
+»Il me semble entendre quelqu'un d'entre vous me dire:--Ne faut-il donc
+pas se permettre quelques instans de loisir?--Mon ami, je veux vous
+apprendre ce que dit le bonhomme Richard. Si vous voulez avoir du repos,
+employez bien votre temps; et puisque vous n'êtes pas sûr d'une minute,
+gardez-vous de perdre une heure.--Le loisir est un temps qu'on peut
+employer à quelque chose d'utile. L'homme laborieux se procure ce
+loisir, mais le paresseux ne l'obtient jamais; car une vie tranquille et
+une vie oisive sont deux choses fort différentes.--Bien des gens
+voudraient vivre sans travailler, et par leur esprit seulement; mais ils
+n'ont pas assez de fonds pour cela. Le travail, au contraire, mène
+toujours à sa suite la satisfaction, l'abondance et le respect.--Les
+plaisirs courent après ceux qui les fuient. La fileuse vigilante ne
+manque jamais de chemise. Depuis que j'ai des brebis et une vache,
+chacun me souhaite le bon jour.
+
+»Mais indépendamment de notre industrie, il faut que nous ayons de la
+constance, de la résolution, des soins; que nous voyions nos affaires
+avec nos propres yeux, et que nous ne nous en rapportions pas trop aux
+autres. Le bonhomme Richard dit: Je n'ai jamais vu un arbre qu'on
+transplante souvent, ni une famille qui déménage plusieurs fois dans
+l'année, prospérer autant que ceux qui ne changent point de
+place.--Trois déménagemens, dit-il encore, font le même tort qu'un
+incendie.--Conservez votre boutique et votre boutique vous
+conservera.--Si vous voulez que vos affaires se fassent, allez-y
+vous-même; si vous ne voulez pas qu'elles soient faites,
+envoyez-y.--Celui qui veut prospérer par la charrue, doit la conduire
+lui-même.--L'oeil du maître fait plus que ses deux mains.--Le défaut de
+soin fait plus de tort que le défaut de savoir.--Ne pas surveiller vos
+ouvriers, c'est laisser votre bourse à leur discrétion.--Le trop de
+confiance dans les autres est la ruine de bien des gens; car dans les
+affaires de ce monde, ce n'est pas par la foi qu'on se sauve, mais c'est
+en n'en ayant pas.
+
+»Les soins qu'on prend pour soi-même sont toujours utiles.--Si vous
+voulez avoir un serviteur fidèle et que vous aimiez, servez-vous
+vous-même.--Une petite négligence peut occasionner un grand mal, dit le
+bonhomme Richard. Faute d'un clou, le fer d'un cheval se perd; faute
+d'un fer, on perd le cheval; et faute d'un cheval, le cavalier est
+lui-même perdu, parce que son ennemi l'atteint et le tue. Tout cela ne
+vient que d'avoir négligé un clou de fer à cheval.
+
+»Mes amis, en voilà assez sur le travail et sur l'attention que chacun
+doit donner à ses affaires: mais à cela, il faut ajouter la tempérance,
+si nous voulons être plus sûrs du succès de notre travail.
+
+»Un homme qui ne sait pas épargner à mesure qu'il gagne, mourra sans
+laisser un sou, après avoir eu toute sa vie le nez collé sur son
+ouvrage. Une cuisine grasse rend un testament maigre, dit le bonhomme
+Richard. Depuis que pour faire les honneurs d'une table à thé, les
+femmes ont négligé de filer et de tricoter, et que pour boire du punch,
+les hommes ont quitté la hache et le marteau, bien des fortunes se
+dissipent en même-temps qu'on les gagne.--Si vous voulez être riche,
+songez à ménager ce que vous acquérez. L'Amérique n'a pas enrichi les
+Espagnols, parce que leurs dépenses sont plus considérables que leurs
+revenus.
+
+»Renoncez donc à vos folies dispendieuses et vous aurez bien moins à
+vous plaindre de la dureté des temps, du poids des impôts, et de la
+difficulté d'entretenir vos maisons; car les femmes, le vin, le jeu et
+la mauvaise foi, font qu'on trouve sa fortune petite et ses besoins
+très-grands. Il en coûte aussi cher pour maintenir un vice que pour
+élever deux enfans. Vous vous imaginez, peut-être, qu'un peu de thé, un
+peu de punch, de temps en temps, une table un peu mieux servie, des
+habits plus beaux, et quelque petite partie de plaisir, ne peuvent être
+de grande conséquence. Mais souvenez-vous que beaucoup de petites choses
+font une masse considérable. Prenez garde aux menues dépenses. Une
+petite voie d'eau, fait périr un grand navire, dit le bonhomme Richard.
+Le goût des friandises conduit à la mendicité. Les fous donnent des
+repas, et les sages les mangent.
+
+»Vous êtes ici tous rassemblés pour une vente de meubles élégans et de
+bagatelles fort chères. Vous appelez cela des biens; mais, si vous n'y
+prenez garde, il en résultera du mal pour quelqu'un de vous. Vous
+comptez que tout cela sera vendu bon marché. Peut-être le sera-t-il, en
+effet, pour beaucoup moins qu'il ne coûte. Mais si vous n'en avez pas
+besoin, cela sera toujours trop cher pour vous. Rappelez-vous les
+maximes du bonhomme Richard: si vous achetez ce qui vous est inutile,
+vous ne tarderez pas à vendre ce qui vous est nécessaire. Avant de
+profiter d'un bon marché, réfléchissez un moment. Richard pense, sans
+doute, que le bon marché n'est qu'illusoire, et qu'en vous gênant dans
+vos affaires, il vous fait plus de mal que de bien.
+
+»Voici encore deux dictons du Bonhomme.--Beaucoup de gens ont été ruinés
+pour avoir fait de bons marchés. C'est une folie d'employer son argent à
+acheter un repentir.--Cependant, cette folie se fait tous les jours dans
+les ventes, faute de se souvenir de l'almanach du bonhomme
+Richard.--Pour le plaisir de porter de beaux habits, dit-il, beaucoup de
+gens vont le ventre vide, et laissent leur famille manquer de pain.--Les
+étoffes de soie, le satin, le velours, l'écarlate, éteignent le feu de
+la cuisine. Loin d'être nécessaires, ces étoffes peuvent être à peine
+regardées comme des choses commodes; mais parce qu'elles paroissent
+jolies, combien de gens sont tentés de les avoir!
+
+»Par ces extravagances, et d'autres pareilles, les gens du bon ton sont
+gênés, se ruinent et sont ensuite forcés d'emprunter de ceux qu'ils
+avoient méprisés, mais qui, par leur travail et leur sobriété ont su se
+maintenir dans leur état.--C'est ce qui prouve, comme l'observe le
+bonhomme Richard, qu'un laboureur sur ses pieds est plus grand qu'un
+gentilhomme à genoux.
+
+»Peut-être que ceux qui sont ruinés avoient hérité d'une fortune
+honnête, mais sans savoir par quels moyens elle avoit été acquise, et
+ils pensoient que puisqu'il étoit jour, il ne feroit jamais nuit. Mais,
+dit le bonhomme Richard, à force de prendre à la huche, sans y rien
+mettre, on en trouve bientôt le fond, et quand le puits est sec, on
+connoît tout le prix de l'eau. Mais c'est ce qu'on auroit su d'abord si
+l'on avoit consulté le Bonhomme.--Voulez-vous apprendre ce que vaut
+l'argent? Essayez d'en emprunter. Celui qui va faire un emprunt, va
+chercher une mortification, dit le bonhomme Richard; et certes, autant
+en fait celui qui, après avoir prêté à certaines gens, redemande son dû.
+
+»Les avis du bonhomme Richard vont plus loin. L'orgueil de se parer,
+dit-il, est une malédiction. Quand vous en êtes atteint, consultez votre
+bourse avant de consulter votre fantaisie: l'orgueil est un mendiant qui
+crie aussi haut que le besoin, et est bien plus insatiable. Quand vous
+avez acheté une jolie chose, il faut que vous en achetiez encore dix
+autres afin d'être assorti.--Mais, dit le bonhomme Richard, il est plus
+aisé de réprimer la première fantaisie que de satisfaire toutes celles
+qui la suivent. Il est aussi fou au pauvre de vouloir singer le riche,
+qu'il l'est à la grenouille de s'enfler pour devenir l'égale d'un boeuf.
+Les grands vaisseaux peuvent se hasarder en pleine mer: mais les petits
+bateaux doivent se tenir près du rivage.
+
+»Les folies de l'orgueil sont bientôt punies; car, comme le dit le
+bonhomme Richard, l'orgueil qui dîne de vanité, soupe de mépris. Il dit
+encore: L'orgueil déjeune avec l'abondance, dîne avec la pauvreté, et
+soupe avec la honte.--Mais après tout, à quoi sert cette vanité de
+paroître, pour laquelle on se donne tant de peine et l'on s'expose à de
+si grands dangers? Elle ne peut ni nous conserver la santé, ni adoucir
+nos souffrances; et sans augmenter notre mérite, elle nous rend l'objet
+de l'envie, et accélère notre ruine.
+
+»Mais quelle folie n'y a-t-il pas à s'endetter pour des superfluités?
+Dans la vente qu'on va faire ici, l'on nous offre six mois de crédit; et
+peut-être cela a-t-il engagé quelques-uns de nous à s'y trouver, parce
+que, n'ayant point d'argent comptant, ils espèrent de satisfaire leur
+fantaisie, sans rien débourser. Mais, hélas! songez bien à ce vous que
+faites, quand vous vous endettez. Vous donnez à un autre des droits sur
+votre liberté. Si vous ne pouvez pas payer au terme fixé, vous rougirez
+de voir votre créancier; vous ne lui parlerez qu'avec crainte; vous vous
+abaisserez à vous excuser auprès de lui, d'une manière rampante;
+peu-à-peu, vous perdrez votre franchise, et vous vous déshonorerez par
+de misérables menteries. Le bonhomme Richard observe que la première
+faute est de s'endetter, et la seconde de mentir.--Les dettes portent le
+mensonge sur leur dos, dit-il ailleurs.
+
+»Un anglais, né libre, ne devroit jamais rougir ni craindre de parler à
+qui que ce puisse être. Mais la pauvreté ôte à l'homme toute espèce de
+courage et de vertu. Il est difficile qu'un sac vide puisse se tenir de
+bout.
+
+»Que penseriez-vous d'un prince ou d'un gouvernement qui vous
+défendroit, par un édit, de vous habiller comme les personnes de
+distinction, sous peine d'emprisonnement ou de servitude?--Ne
+diriez-vous pas que vous êtes nés libres; que vous avez le droit de vous
+vêtir à votre fantaisie; que l'édit est contraire à vos priviléges et le
+gouvernement tyrannique? Cependant, vous vous soumettez volontairement à
+cette tyrannie, quand vous vous endettez pour vous parer!
+
+»Votre créancier a le droit de vous priver de votre liberté, en vous
+confinant dans une prison pour toute votre vie, ou en vous vendant comme
+un esclave, si vous n'êtes pas en état de le payer.
+
+»Quand vous avez fait un marché, vous ne songez, peut-être, guère au
+paiement. Mais, comme dit le bonhomme Richard, les créanciers ont
+meilleure mémoire que les débiteurs. Les créanciers sont une secte
+superstitieuse et grande observatrice des nombres de jours, et des temps
+précis. L'échéance de votre dette arrive sans que vous y preniez garde,
+et l'on vous en fait la demande, avant que vous vous soyez préparé à y
+satisfaire. Si au contraire, vous pensez à ce que vous devez, le terme
+qui sembloit d'abord si long, vous paroîtra, en s'approchant,
+extrêmement court. Vous vous imaginerez que le temps aura mis des ailes
+à ses talons, comme il en a à ses épaules.--Le carême n'est jamais long
+pour ceux qui doivent payer à pâques.
+
+»Peut-être vous croyez-vous, en ce moment, dans un état prospère, qui
+vous permet de satisfaire impunément quelque petite fantaisie. Mais
+épargnez pour le temps de la vieillesse et du besoin, pendant que vous
+le pouvez. Le soleil du matin ne dure pas tout le jour. Le gain est
+incertain et passager; mais la dépense est continuelle. Le bonhomme
+Richard dit qu'il est plus aisé de bâtir deux cheminées que d'entretenir
+du feu dans une. Ainsi, couchez-vous sans souper, plutôt que de vous
+lever avec des dettes. Gagnez tout ce qu'il vous est possible de gagner
+et sachez le conserver: c'est-là la pierre philosophale qui changera
+votre plomb en or; et quand vous posséderez cette pierre, bien est-il
+sûr que vous ne vous plaindrez plus de la rigueur des temps et de la
+difficulté de payer les impôts.
+
+»Cette doctrine, mes amis, est celle de la raison et de la prudence.
+Mais ne vous confiez pourtant pas trop à votre travail, à votre
+sobriété, à votre économie. Ce sont d'excellentes choses: mais elles
+vous seront inutiles, sans les bénédictions du ciel. Demandez donc
+humblement ces bénédictions. Ne soyez point insensibles aux besoins de
+ceux à qui elles sont refusées; au contraire, accordez-leur des
+consolations et des secours. Souvenez-vous que Job fut pauvre et
+qu'ensuite il retrouva son opulence.
+
+»Pour conclure ce discours, je vous dirai que l'école de l'expérience
+est chère: mais, comme le dit le bonhomme Richard, c'est fa seule où les
+imprudens s'instruisent et encore est-ce fort rare; car il est certain
+qu'on peut donner un bon avis, mais non pas une bonne conduite.
+Cependant, rappelez-vous que celui qui ne sait pas recevoir un bon
+conseil, ne peut pas être utilement secouru; et si vous ne voulez pas
+écouter la raison, dit encore le bonhomme Richard, elle vous frappera
+sur toutes les jointures de vos membres.»
+
+Le vieil Abraham finit ainsi sa harangue. Les gens qui l'avoient écouté
+et approuvé, ne manquèrent pourtant pas de faire aussitôt le contraire
+de ce que prescrivoient ses maximes. Ils agirent comme s'ils venoient
+d'entendre un sermon ordinaire; car dès que la vente commença, ils
+achetèrent à l'envi et de la manière la plus extravagante.
+
+Je vis que le bonhomme avait soigneusement étudié mon almanach, et mis
+en ordre tout ce que j'avois dit sur le travail et l'économie, durant
+l'espace de vingt-cinq ans. Les fréquentes citations qu'il avoit faites
+de moi, auroient été ennuyeuses pour tout autre: mais ma vanité en fut
+merveilleusement flattée, quoique je fusse bien certain que la dixième
+partie de la sagesse qu'il m'attribuoit, ne m'appartenoit pas, et que je
+n'avois fait que recueillir quelques maximes du bon sens de tous les
+siècles et de toutes les nations.
+
+Cependant, je résolus de faire mon profit de ce que je venois d'entendre
+répéter; et quoique j'eusse d'abord eu envie d'acheter de l'étoffe pour
+un habit neuf, je me retirai dans la résolution de faire durer le vieux
+un peu plus long-temps.--Lecteur, si vous pouvez en faire de même, vous
+y gagnerez autant que moi.
+
+RICHARD SAUNDERS.
+
+ [76] Cet ouvrage a déjà été traduit: mais il est si intéressant, que
+ j'ai cru devoir en donner une traduction nouvelle. (_Note du
+ Traducteur._)
+
+
+_Fin du dernier Volume._
+
+
+
+
+TABLE DES ARTICLES Contenus dans ce second Volume.
+
+_Lettre sur les innovations dans la Langue anglaise, et dans l'art de
+l'Imprimerie. À Noé Webster, à Hartford._
+
+_Tableau du principal Tribunal de Pensylvanie, le tribunal de la
+Presse._
+
+_Sur l'art de Nager._
+
+_Nouvelle mode de prendre des Bains._
+
+_Observations sur les idées générales concernant la Vie et la Mort._
+
+_Précautions nécessaires dans les Voyages sur mer._
+
+_Sur le Luxe, la Paresse et le Travail. À Benjamin Vaughan._
+
+_Sur la Traite des Nègres._
+
+_Observations sur la Guerre._
+
+_Sur la Presse des Matelots._
+
+_Sur les Loix criminelles, et sur l'usage d'armer en Course. À Benjamin
+Vaughan._
+
+_Observations sur les Sauvages de l'Amérique Septentrionale._
+
+_Sur les dissentions entre l'Angleterre et l'Amérique. À M. Dubourg._
+
+_Sur la préférence qu'on doit donner aux Arcs et aux Flèches sur les
+armes à feu. Au major-général Lee._
+
+_Comparaison de la conduite des Anti fédéralistes des États-Unis de
+l'Amérique, avec celle des anciens Juifs._
+
+_Sur l'état intérieur de l'Amérique, ou tableau des vrais intérêts de ce
+vaste continent._
+
+_Avis à ceux qui veulent aller s'établir en Amérique._
+
+_Discours prononcé dans la dernière Convention des États-Unis._
+
+_Projet d'un Collége anglais, présenté aux Curateurs du Collége de
+Philadelphie._
+
+_Sur la Théorie de la Terre. À l'abbé S...._
+
+_Pensées sur le Fluide universel, etc._
+
+_Observations sur le rapport fait par le bureau du Commerce et des
+Colonies, pour empêcher l'Établissement de la province de l'Ohio._
+
+_Sur un plan de Gouvernement envoyé par le cabinet de Londres en
+Amérique. Au gouverneur Shirley._
+
+_Au même._
+
+_Au même._
+
+_Lettre de lord Howe à Benjamin Franklin._
+
+_Réponse de Benjamin Franklin à lord Howe._
+
+_Réflexions sur l'augmentation des Salaires qu'occasionnera en Europe la
+révolution d'Amérique._
+
+_Dialogue entre la Goutte et Franklin._
+
+_Lettre à Madame Helvétius._
+
+_Le Papier, poëme._
+
+_Conte._
+
+_Fragment de la suite des Mémoires de Franklin._
+
+_Le Chemin de la fortune, ou la Science du Bonhomme Richard._
+
+
+Fin de Table du dernier Volume.
+
+
+
+
+
+----------------------
+NOTES DU TRANSCRIPTEUR
+
+On a conservé l'orthographe de l'original, y compris ses variantes (par
+exemple: Lee/lée/Leé, suprême/suprème, etc.). On a cependant corrigé:
+
+ choisies > choisis (ces écrits doivent être bien choisis)
+ récration > récréation (la récréation, qui de toutes)
+ paece > peace (conscious peace and virtue pure)
+
+On a complété les pages 386 et 387 manquant dans l'original en
+reproduisant la citation de "la guerre des dieux", d'Évariste Parny,
+d'après l'édition de 1808 (de "Entre, et cherche une place | Parmi les
+Juifs" à la fin de l'extrait), en harmonisant l'orthographe de "Quakre"
+en "Quaker".
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Vie de Benjamin Franklin, écrite par
+lui-même - Tome II, by Benjamin Franklin
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIE DE BENJAMIN FRANKLIN ***
+
+***** This file should be named 22016-8.txt or 22016-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/2/2/0/1/22016/
+
+Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.